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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:53:41 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La San-Felice, Tome IV + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: June 14, 2006 [EBook #18586] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME IV *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + + + ALEXANDRE DUMAS + + LA + SAN-FELICE + + TOME IV + + DEUXIÈME ÉDITION + + + PARIS + MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS + RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13 + A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + + + + + LVI + + LE RETOUR + +Mack avait eu raison de craindre la rapidité des mouvements de l'armée +française: déjà, dans la nuit qui avait suivi la bataille, les deux +avant-gardes, guidées, l'une par Salvato Palmieri, l'autre par Hector +Caraffa, avaient pris la route de Civita-Ducale, dans l'espérance +d'arriver, l'une à Sora par Tagliacozzo et Capistrello, et l'autre à +Ceprano par Tivoli, Palestrina, Valmontone et Ferentina, et de fermer +ainsi aux Napolitains le défilé des Abruzzes. + +Quant à Championnet, ses affaires une fois finies à Rome, il devait +prendre la route de Velletri et de Terracina par les marais Pontins. + +Au point du jour, après avoir fait donner à Lemoine et à Casabianca des +nouvelles de la victoire de la veille, et leur avoir ordonné de marcher +sur Civita-Ducale pour se réunir au corps d'armée de Macdonald et de +Duhesme et prendre avec eux la route de Naples, il partit avec six mille +hommes pour rentrer à Rome, fit vingt-cinq milles dans sa journée, campa +à la Storta, et, le lendemain, à huit heures du matin, se présenta à la +porte du Peuple, rentra dans Rome au bruit des salves de joie que tirait +le château Saint-Ange, prit la rive gauche du Tibre et regagna le palais +Corsini, où, comme le lui avait promis le baron de Riescach, il retrouva +chaque chose à la place où il l'avait laissée. + +Le même jour, il fit afficher cette proclamation: + +«Romains! + +»Je vous avais promis d'être de retour à Rome avant vingt jours; je vous +tiens parole, j'y rentre le dix-septième. + +»L'armée du despote napolitain a osé présenter le combat à l'armée +française. + +»Une seule bataille a suffi, pour l'anéantir, et, du haut de vos +remparts, vous pouvez voir fuir ses débris vers Naples, où les +précéderont nos légions victorieuses. + +»Trois mille morts et cinq mille blessés étaient couchés hier sur le +champ de bataille de Civita-Castellana; les morts auront la sépulture +honorable du soldat tué sur le champ de bataille, c'est-à-dire le champ +de bataille lui-même; les blessés seront traités comme des frères; tous +les hommes ne le sont-ils pas aux yeux de l'Éternel qui les a créés! + +»Les trophées de notre victoire sont cinq mille prisonniers, huit +drapeaux, quarante-deux pièces de canon, huit mille fusils, toutes les +munitions, tous les bagages, tous les effets de campement et enfin le +trésor de l'armée napolitaine. + +»Le roi de Naples est en fuite pour regagner sa capitale, où il rentrera +honteusement, accompagné des malédictions de son peuple et du mépris du +monde. + +»Encore une fois, le Dieu des armées a béni notre cause.--Vive la +République! + +»CHAMPIONNET.» + + +Le même jour, le gouvernement républicain était rétabli à Rome; les +deux consuls Mattei et Zaccalone, si miraculeusement échappés à la mort, +avaient repris leur poste, et, sur l'emplacement du tombeau de Duphot, +détruit, à la honte de l'humanité, par la population romaine, on éleva +un sarcophage où, à défaut de ses nobles restes jetés aux chiens, on +inscrivit son glorieux nom. + +Ainsi que l'avait dit Championnet, le roi de Naples avait fui; mais, +comme certaines parties de ce caractère étrange resteraient inconnues +à nos lecteurs, si nous nous contentions, comme Championnet dans sa +proclamation, d'indiquer le fait, nous leur demanderons la permission de +l'accompagner dans sa fuite. + +A la porte du théâtre Argentina, Ferdinand avait trouvé sa voiture et +s'était élancé dedans avec Mack, en criant à d'Ascoli d'y monter après +eux. + +Mack s'était respectueusement placé sur le siége de devant. + +--Mettez-vous au fond, général, lui dit le roi ne pouvant pas renoncer +à ses habitudes de raillerie, et ne songeant pas qu'il se raillait +lui-même; il me paraît que vous allez avoir assez de chemin à faire à +reculons, sans commencer avant que la chose soit absolument nécessaire. + +Mack poussa un soupir et s'assit près du roi. + +Le duc d'Ascoli prit place sur le devant. + +On toucha au palais Farnèse; un courrier était arrivé de Vienne +apportant une dépêche de l'empereur d'Autriche; le roi l'ouvrit +précipitamment et lut: + +«Mon très-cher frère, cousin, oncle, beau-père, allié et confédéré. + +»Laissez-moi vous féliciter bien sincèrement sur le succès de vos armes +et sur votre entrée triomphale à Rome...» + +Le roi n'alla pas plus loin. + +--Ah! bon! dit-il, en voilà une qui arrive à propos. + +Et il remit la dépêche dans sa poche. + +Puis, regardant autour de lui: + +--Où est le courrier qui a apporté cette lettre? demanda-t-il. + +--Me voici, sire, fit le courrier en s'approchant. + +--Ah! c'est toi, mon ami? Tiens voilà pour ta peine, dit le roi en lui +donnant sa bourse. + +--Votre Majesté me fera-t-elle l'honneur de me donner une réponse pour +mon auguste souverain. + +--Certainement; seulement, je te la donnerai verbale, n'ayant pas le +temps d'écrire. N'est-ce pas, Mack, que je n'ai pas le temps? + +Mack baissa la tête. + +--Peu importe, dit le courrier; je peux répondre à Votre Majesté que +j'ai bonne mémoire. + +--De sorte que tu es sûr de rapporter à ton auguste souverain ce que je +vais te dire? + +--Sans y changer une syllabe. + +--Eh bien, dis-lui de ma part, entends-tu bien? de ma part... + +--J'entends, sire. + +--Dis-lui que son frère et cousin, oncle et beau-père, allié et +confédéré le roi Ferdinand est un âne. + +Le courrier recula effrayé. + +--N'y change pas une syllabe, reprit le roi, et tu auras dit la plus +grande vérité qui soit jamais sortie de ta bouche. + +Le courrier se retira stupéfié. + +--Et maintenant, dit le roi, comme j'ai dit à Sa Majesté l'empereur +d'Autriche tout ce que j'avais à lui dire, partons. + +--J'oserai faire observer à Votre Majesté, dit Mack, qu'il n'est pas +prudent de traverser la plaine de Rome en voiture. + +--Et comment voulez-vous que je la traverse? A pied? + +--Non, mais à cheval. + +--A cheval! Et pourquoi cela, à cheval? + +--Parce qu'en voiture, Votre Majesté est obligée de suivre les routes, +tandis qu'à cheval, au besoin, Votre Majesté peut prendre à travers les +terres; excellent cavalier comme est Votre Majesté, et montée sur un bon +cheval, elle n'aura point à craindre les mauvaises rencontres. + +--Ah! _malora!_ s'écria le roi, on peut donc en faire? + +--Ce n'est pas probable; mais je dois faire observer à Votre Majesté +que ces infâmes jacobins ont osé dire que, si le roi tombait entre leurs +mains... + +--Eh bien? + +--Ils le pendraient au premier réverbère venu si c'était dans la ville, +au premier arbre rencontré si c'était en plein champ. + +--_Fuimmo_, d'Ascoli! _fuimmo!_... Que faites-vous donc là-bas, vous +autres fainéants? Deux chevaux! deux chevaux! les meilleurs! C'est +qu'ils le feraient comme ils le disent, les brigands! Cependant, nous ne +pouvons pas aller jusqu'à Naples à cheval? + +--Non, sire, répondit Mack; mais, à Albano, vous prendrez la première +voiture de poste venue. + +--Vous avez raison. Une paire de bottes! Je ne peux pas courir la poste +en bas de soie. Une paire de bottes! Entends-tu, drôle? + +Un valet de pied se précipita par les escaliers et revint avec une paire +de longues bottes. + +Ferdinand mit ses bottes dans la voiture, sans plus s'inquiéter de son +ami d'Ascoli que s'il n'existait pas. + +Au moment où il achevait de mettre sa seconde botte, on amena les deux +chevaux. + +--A cheval, d'Ascoli! à cheval! dit Ferdinand. Que diable fais-tu donc +dans le coin de la voiture? Je crois, Dieu me pardonne, que tu dors! + +--Dix hommes d'escorte, cria Mack, et un manteau pour Sa Majesté! + +--Oui, dit le roi montant à cheval, dix hommes d'escorte et un manteau +pour moi. + +On lui apporta un manteau de couleur sombre dans lequel il s'enveloppa. + +Mack monta lui-même à cheval. + +--Comme je ne serai rassuré que quand je verrai Votre Majesté hors +des murs de la ville, je demande à Votre Majesté la permission de +l'accompagner jusqu'à la porte San-Giovanni. + +--Est-ce que vous croyez que j'ai quelque chose à craindre dans la +ville, général? + +--Supposons... ce qui n'est pas supposable... + +--Diable! fit le roi; n'importe, supposons toujours. + +--Supposons que Championnet ait eu le temps de faire prévenir le +commandant du château Saint-Ange, et que les jacobins gardent les +portes. + +--C'est possible, cria le roi, c'est possible; partons. + +--Partons, dit Mack. + +--Eh bien, où allez-vous, général? + +--Je vous conduis, sire, à la seule porte de la ville par laquelle on +ne supposera jamais que vous sortiez, attendu qu'elle est justement à +l'opposé de la porte de Naples; je vous conduis à la porte du Peuple, +et, d'ailleurs, c'est la plus proche d'ici; ce qui nous importe, c'est +de sortir de Rome le plus promptement possible; une fois hors de Rome, +nous faisons le tour des remparts, et, en un quart d'heure, nous sommes +à la porte San-Giovanni. + +--Il faut que ces coquins de Français soient de bien rusés démons, +général, pour avoir battu un gaillard aussi fin que vous. + +On avait fait du chemin pendant ce dialogue, et l'on était arrivé à +l'extrémité de Ripetta. + +Le roi arrêta le cheval de Mack par la bride. + +--Holà! général, dit-il, qu'est-ce que c'est que tous ces gens-là qui +rentrent par la porte du Peuple? + +--S'ils avaient eu le temps matériel de faire trente milles en cinq +heures, je dirais que ce sont les soldats de Votre Majesté qui fuient. + +--Ce sont eux, général! ce sont eux! Ah! vous ne les connaissez pas, +ces gaillards-là; quand il s'agit de se sauver, ils ont des ailes aux +talons. + +Le roi ne s'était pas trompé, c'était la tête des fuyards qui avaient +fait un peu plus de deux lieues à l'heure, et qui commençaient à rentrer +dans Rome. + +Le roi mit son manteau sur ses yeux et passa au milieu d'eux sans être +reconnu. + +Une fois hors de la ville, la petite troupe se jeta à droite, suivit +l'enceinte d'Aurélien, dépassa la porte San-Lorenzo, puis la porte +Maggiore, et enfin arriva à cette fameuse porte San-Giovanni, où le roi, +seize jours auparavant, avait en si grande pompe reçu les clefs de la +ville. + +--Et maintenant, dit Mack, voici la route, sire; dans une heure, vous +serez à Albano; à Albano, vous êtes hors de tout danger. + +--Vous me quittez, général? + +--Sire, mon devoir était de penser au roi avant tout; mon devoir est +maintenant de penser à l'armée. + +--Allez, et faites de votre mieux; seulement, quoi qu'il arrive, je +désire que vous vous rappeliez que ce n'est pas moi qui ai voulu la +guerre et qui vous ai dérangé de vos affaires, si vous en aviez à +Vienne, pour vous faire venir à Naples. + +--Hélas! c'est bien vrai, sire, et je suis prêt à rendre témoignage +que c'est la reine qui a tout fait. Et maintenant, que Dieu garde Votre +Majesté! + +Mack salua le roi et mit son cheval au galop, reprenant la route par +laquelle il était venu. + +--Et toi, murmura le roi en enfonçant les éperons dans le ventre de son +cheval et en le lançant à fond de train sur la route d'Albano, et toi, +que le diable t'emporte, imbécile! + +On voit que, depuis le jour du conseil d'État, le roi n'avait pas changé +d'opinion sur le compte de son général en chef. + +Quelques efforts que fissent les dix hommes de l'escorte pour suivre le +roi et le duc d'Ascoli, les deux illustres cavaliers étaient trop bien +montés, et Ferdinand, qui réglait le pas, avait trop grand'peur, pour +qu'ils ne fussent pas bientôt distancés; d'ailleurs, il faut dire +qu'avec la confiance qu'avait Ferdinand dans ses sujets, il ne +regardait point--en supposant que quelque danger l'attendît sur cette +route--l'escorte comme d'un secours bien efficace, et, lorsque le roi et +son compagnon arrivèrent à la montée d'Albano, il y avait déjà longtemps +que les dix cavaliers étaient revenus sur leurs pas. + +Tout le long de la route, le roi avait eu des terreurs paniques. S'il +y a un endroit au monde qui présente, la nuit surtout, des aspects +fantastiques, c'est la campagne de Rome, avec ses aqueducs brisés qui +semblent des files de géants marchant dans les ténèbres, ses tombeaux +qui se dressent tout à coup, tantôt à droite, tantôt à gauche de la +route, et ces bruits mystérieux qui semblent les lamentations des ombres +qui les ont habités. A chaque instant, Ferdinand rapprochait son cheval +de son compagnon et, rassemblant les rênes de sa monture pour être prêt +à lui faire franchir le fossé, lui demandait: «Vois-tu, d'Ascoli?...» +Entends-tu, d'Ascoli?» Et d'Ascoli, plus calme que le roi, parce qu'il +était plus brave, regardait et répondait: «Je ne vois rien, sire;» +écoutait et répondait: «Sire, je n'entends rien.» Et Ferdinand, avec son +cynisme ordinaire, ajoutait: + +--Je disais à Mack que je n'étais pas sûr d'être brave; eh bien, +maintenant, je suis fixé à ce sujet: décidément, je ne le suis pas. + +On arriva ainsi à Albano; les deux fugitifs avaient mis une heure à +peine pour venir de Rome; il était minuit, à peu près; toutes les portes +étaient fermées, celle de la poste comme les autres. + +Le duc d'Ascoli la reconnut à l'inscription écrite au-dessus de la +porte, descendit de cheval et frappa à grands coups. + +Le maître de poste, qui était couché depuis trois heures, vint, comme +d'habitude, ouvrir de mauvaise humeur et en grognant; mais d'Ascoli +prononça ce mot magique qui ouvrit toutes les portes: + +--Soyez tranquille, vous serez bien payé. + +La figure du maître de poste se rasséréna aussitôt. + +--Que faut-il servir à Leurs Excellences? demanda-t-il. + +--Une voiture, trois chevaux de poste et un postillon qui conduise +rondement, dit le roi. + +--Leurs Excellences vont avoir tout cela dans un quart d'heure, dit +l'hôte. + +Puis, comme il commençait de tomber une pluie fine: + +--Ces messieurs entreront bien, en attendant, dans ma chambre? + +--Oui, oui, dit le roi, qui avait son idée, tu as raison. Une chambre, +une chambre tout de suite! + +--Et que faut-il faire des chevaux de Leurs Excellences? + +--Mets-les à l'écurie; on viendra les reprendre de ma part, de la part +du duc d'Ascoli, tu entends? + +--Oui, Excellence. + +Le duc d'Ascoli regarda le roi. + +--Je sais ce que je dis, fit Ferdinand; allons toujours, et ne perdons +pas de temps. + +L'hôte les conduisit à une chambre où il alluma deux chandelles. + +--C'est que je n'ai qu'un cabriolet, dit-il. + +--Va pour un cabriolet, s'il est solide. + +--Bon! Excellence, avec lui on irait en enfer. + +--Je ne vais qu'à moitié chemin, ainsi tout est pour le mieux. + +--Alors, Leurs Excellences m'achètent mon cabriolet? + +--Non; mais elles te laissent leurs deux chevaux, qui valent quinze +cents ducats, imbécile! + +--Alors, les chevaux sont pour moi? + +--Si on ne te les réclame pas. Si on te les réclame, on te payera ton +cabriolet; mais fais vite, voyons. + +--Tout de suite, Excellence. + +Et l'hôte, qui venait de voir le roi sans manteau, et tout chamarré +d'ordres, se retira à reculons et en saluant jusqu'à terre. + +--Bon! dit le duc d'Ascoli, nous allons être servis à la minute, les +cordons de Votre Majesté ont fait leur effet. + +--Tu crois, d'Ascoli? + +--Votre Majesté l'a bien vu, peu s'en est fallu que notre homme ne +sortît à quatre pattes. + +--Eh bien, mon cher d'Ascoli, dit le roi de sa voix la plus caressante, +tu ne sais pas ce que tu vas faire? + +--Moi, sire? + +--Mais non, dit le roi, tu ne voudrais point, peut-être... + +--Sire! dit d'Ascoli gravement, je voudrai tout ce que voudra Votre +Majesté. + +--Oh! je sais bien que tu m'es dévoué, je sais bien que tu es mon unique +ami, je sais bien que tu es le seul homme auquel je puisse demander une +pareille chose. + +--C'est difficile? + +--Si difficile, que, si tu étais à ma place et que je fusse à la tienne, +je ne sais pas si je ferais pour toi ce que je vais te demander de faire +pour moi. + +--Oh! sire, ceci n'est point une raison, répondit d'Ascoli avec un léger +sourire. + +--Je crois que tu doutes de mon amitié, dit le roi, c'est mal. + +--Ce qui importe en ce moment, sire, répliqua le duc avec une suprême +dignité, c'est que Votre Majesté ne doute pas de la mienne. + +--Oh! quand tu m'en auras donné cette preuve-là, je ne douterai plus de +rien, je t'en réponds. + +--Quelle est cette preuve, sire? Je ferai observer à Votre Majesté +qu'elle perd beaucoup de temps à une chose probablement bien simple. + +--Bien simple, bien simple, murmura le roi; enfin, tu sais de quoi ont +osé me menacer ces brigands de jacobins? + +--Oui: de pendre Votre Majesté, si elle tombait entre leurs mains. + +--Eh bien, mon cher ami, eh bien, mon cher d'Ascoli, il s'agit de +changer d'habit avec moi. + +--Oui, dit le duc, afin que, si les jacobins nous prennent... + +--Tu comprends: s'ils nous prennent, croyant que tu es le roi, ils ne +s'occuperont que de toi; moi, pendant ce temps-là, je me défilerai, et, +alors, tu te feras reconnaître, et, sans avoir couru un grand danger, tu +auras la gloire de sauver ton souverain. Tu comprends? + +--Il ne s'agit point du danger plus ou moins grand que je courrai, sire; +il s'agit de rendre service à Votre Majesté. + +Et le duc d'Ascoli, ôtant son habit et le présentant au roi, se contenta +de dire: + +--Le vôtre, sire! + +Le roi, si profondément égoïste qu'il fût, se sentit cependant touché +de ce dévouement; il prit le duc entre ses bras et le serra contre son +coeur; puis, ôtant son propre habit, il aida le duc à le passer, avec +la dextérité et la prestesse d'un valet de chambre expérimenté, le +boutonnant du haut en bas, quelque chose que pût faire d'Ascoli pour +l'en empêcher. + +--Là! dit le roi; maintenant, les cordons. + +Il commença par lui mettre au cou celui de Saint-Georges-Constantinien. + +--Est-ce que tu n'es pas commandeur de Saint-Georges? demanda le roi. + +--Si fait, sire, mais sans commanderie; Votre Majesté avait toujours +promis d'en fonder une pour moi et pour les aînés de ma famille. + +--Je la fonde, d'Ascoli, je la fonde, avec une rente de quatre mille +ducats, tu entends? + +--Merci, sire. + +--N'oublie pas de m'y faire penser; car, moi, je serais capable de +l'oublier. + +--Oui, dit le duc avec un petit sentiment d'amertume, Votre Majesté est +fort distraite, je sais cela. + +--Chut! ne parlons pas de mes défauts dans un pareil moment; ce ne +serait pas généreux. Mais tu as le cordon de Marie-Thérèse, au moins? + +--Non, sire, je n'ai pas cet honneur. + +--Je te le ferai donner par mon gendre, sois tranquille. Ainsi, mon +pauvre d'Ascoli, tu n'as que Saint-Janvier? + +--Je n'ai pas plus Saint-Janvier que Marie-Thérèse, sire. + +--Tu n'as pas Saint-Janvier? + +--Non, sire. + +--Tu n'as pas Saint-Janvier? _Cospetto_! mais c'est une honte. Je te le +donne, d'Ascoli; je te donne celui-là avec la plaque qui est à l'habit, +tu l'as bien gagné. Comme il te va bien, l'habit! on dirait qu'il a été +fait pour toi. + +--Votre Majesté n'a peut-être pas remarqué que la plaque est en +diamants? + +--Si fait. + +--Qu'elle vaut six mille ducats peut-être? + +--Je voudrais qu'elle en valût dix mille. + +Le roi passa à son tour l'habit du duc, auquel était attachée, en effet, +la seule plaque en argent de Saint-Georges, et le boutonna lestement. + +--C'est singulier, dit-il, comme je suis à l'aise dans ton habit, +d'Ascoli; je ne sais pas pourquoi, mais l'autre m'étouffait. Ah!... + +Et le roi respira à pleine poitrine. + +En ce moment, on entendit le pas du maître de poste qui s'approchait de +la chambre. + +Le roi saisit le manteau et s'apprêta à le passer sur les épaules du +duc. + +--Que fait donc Votre Majesté? s'écria d'Ascoli. + +--Je vous mets votre manteau, sire. + +--Mais je ne souffrirai jamais que Votre Majesté... + +--Si fait, tu le souffriras, morbleu! + +--Cependant, sire... + +--Silence! + +Le maître de poste entra. + +--Les chevaux sont à la voiture de Leurs Excellences, dit-il. + +Puis il demeura étonné; il lui sembla qu'il s'était fait entre les deux +voyageurs un changement dont il ne se rendait pas bien compte, et que +l'habit brodé avait changé de dos et les cordons de poitrine. + +Pendant ce temps, le roi drapait le manteau sur les épaules de d'Ascoli. + +--Son Excellence, dit le roi, pour ne pas être dérangée pendant la +route, voudrait payer les postes jusqu'à Terracine. + +--Rien de plus facile, dit le maître de poste: nous avons huit postes +un quart; à deux francs par cheval, c'est treize ducats; deux chevaux +de renfort à deux francs, un ducat;--quatorze ducats.--Combien Leurs +Excellences payent-elles leurs postillons? + +--Un ducat, s'ils marchent bien; seulement, nous ne payons pas d'avance +les postillons, attendu qu'ils ne marcheraient pas s'ils étaient payés. + +--Avec un ducat de guides, dit le maître de poste s'inclinant devant +d'Ascoli, Votre Excellence doit marcher comme le roi. + +--Justement, s'écria Ferdinand, c'est comme le roi que Son Excellence +veut marcher. + +--Mais il me semble, dit le maître de poste, s'adressant toujours à +d'Ascoli, que, si Son Excellence est aussi pressée que cela, on pourrait +envoyer un courrier en avant pour faire préparer les chevaux. + +--Envoyez, envoyez! s'écria le roi. Son Excellence n'y pensait pas. +Un ducat pour le courrier, un demi-ducat pour le cheval, c'est quatre +ducats de plus pour le cheval; quatorze et quatre, dix-huit ducats; en +voici vingt. La différence sera pour le dérangement que nous avons causé +dans votre hôtel. + +Et le roi, fouillant dans la poche du gilet du duc, paya avec l'argent +du duc, riant du bon tour qu'il lui faisait. + +L'hôte prit une chandelle et éclaira d'Ascoli, tandis que Ferdinand, +plein de soins, lui disait: + +--Que Votre Excellence prenne garde, il y a ici un pas; que Votre +Excellence prenne garde, il y a une marche qui manque à l'escalier; que +Votre Excellence prenne garde, il y a un morceau de bois sur son chemin. + +En arrivant à la voiture, d'Ascoli, par habitude sans doute, se rangea +pour que le roi montât le premier. + +--Jamais, jamais, s'écria le roi en s'inclinant et en mettant le chapeau +à la main. Après Votre Excellence. + +D'Ascoli monta le premier et voulut prendre la gauche. + +--La droite, Excellence, la droite, dit le roi; c'est déjà trop +d'honneur pour moi de monter dans la même voiture que Votre Excellence. + +Et, montant après le duc, le roi se plaça à sa gauche. + +En un tour de main, un postillon avait sauté à cheval et avait lancé la +voiture au galop dans la direction de Velletri. + +--Tout est payé jusqu'à Terracine, excepté le postillon et le courrier, +cria le maître de poste. + +--Et Son Excellence, dit le roi, paye doubles guides. + +Sur cette séduisante promesse, le postillon fit claquer son fouet, et +le cabriolet partit au galop, dépassant des ombres que l'on voyait se +mouvoir aux deux côtés du chemin avec une extraordinaire vélocité. + +Ces ombres inquiétèrent le roi. + +--Mon ami, demanda-t-il au postillon, quels sont donc ces gens qui font +même route que nous et qui courent comme des dératés? + +--Excellence, répondit le postillon, il paraît qu'il y a eu aujourd'hui +une bataille entre les Français et les Napolitains, et que les +Napolitains ont été battus; ces gens-là sont des gens qui se sauvent. + +--Par ma foi, dit le roi à d'Ascoli, je croyais que nous étions les +premiers; nous sommes distancés. C'est humiliant. Quels jarrets vous ont +ces gaillards-là! Six francs de guides, postillon, si vous les dépassez. + + + + + LVII + + LES INQUIÉTUDES DE NELSON + + +Tandis que, sur la route d'Albano à Velletri, le roi Ferdinand luttait +de vitesse avec ses sujets, la reine Caroline, qui ne connaissait encore +que les succès de son auguste époux, faisait, selon ses instructions, +chanter des _Te Deum_ dans toutes les églises et des cantates dans tous +les théâtres. Chaque capitale, Paris, Vienne, Londres, Berlin, a ses +poëtes de circonstance; mais, nous le disons hautement, à la gloire des +muses italiennes, nul pays, sous le rapport de la louange rhythmée, ne +peut soutenir la comparaison avec Naples. Il semblait que, depuis le +départ du roi et surtout depuis ses succès, leur véritable vocation se +fût tout à coup révélée à deux ou trois mille poëtes. C'était une +pluie d'odes, de cantates, de sonnets, d'acrostiches, de quatrains, de +distiques qui, déjà montée à l'averse, menaçait de tourner au déluge; la +chose était arrivée à ce point que, jugeant inutile d'occuper le poëte +officiel de la cour, le signor Vacca, à un travail auquel tant d'autres +paraissaient s'être voués, la reine l'avait fait venir à Caserte, lui +donnant la charge de choisir entre les deux ou trois cents pièces de +vers qui arrivaient chaque jour de tous les quartiers de Naples, les +dix ou douze élucubrations poétiques qui mériteraient d'être lues au +théâtre, quand il y avait soirée extraordinaire au château, et dans le +salon, quand il y avait simple raout. Seulement, par une juste décision +de Sa Majesté, comme il avait été reconnu qu'il est plus fatigant de +lire dix ou douze mille vers par jour que d'en faire cinquante et même +cent,--ce qui, vu la commodité qu'offre la langue italienne pour ce +genre de travail, était le minimum et le maximum fixé au louangeur +patenté de Sa Majesté Ferdinand IV--on avait, pour tout le temps que +durerait cette recrudescence de poésie et ce travail auquel il pouvait +se refuser, doublé les appointements du signor Vacca. + +La journée du 9 décembre 1789 avait fait époque au milieu des +laborieuses journées qui l'avaient précédée. Il signor Vacca avait +dépouillé un total de neuf cent pièces différentes, dont cent cinquante +odes, cent cantates, trois cent vingt sonnets, deux cent quinze +acrostiches, quarante-huit quatrains et soixante-quinze distiques. Une +cantate, dont le maître de chapelle Cimarosa avait fait immédiatement +la musique, quatre sonnets, trois acrostiches, un quatrain et deux +distiques avaient été jugés dignes de la lecture dans la salle de +spectacle du château de Caserte, où il y avait eu, dans cette +même soirée du 9 décembre, représentation extraordinaire; cette +représentation se composait des _Horaces_ de Dominique Cimarosa, et +de l'un des trois cents ballets qui ont été composés en Italie sous le +titre des _Jardins d'Armide_. + +On venait de chanter la cantate, de déclamer les deux odes, de lire les +quatre sonnets, les trois acrostiches, le quatrain et les deux distiques +dont se composait le bagage poétique de la soirée, et cela au milieu +des six cents spectateurs que peut contenir la salle, lorsqu'on annonça +qu'un courrier venait d'arriver, apportant à la reine une lettre de son +auguste époux, laquelle lettre, contenant des nouvelles du _théâtre de +la guerre_, allait être communiquée à l'assemblée. + +On battit des mains, on demanda avec rage lecture de la lettre, et +le sage chevalier Ubalde, qui se tenait prêt à dissiper, au petit +sifflement de sa baguette d'acier, les monstres qui gardent les +approches du palais d'Armide, fut chargé de faire connaître au public le +contenu du royal billet. + +Il s'approcha couvert de son armure, portant sur son casque un panache +rouge et blanc, couleurs nationales du royaume des Deux-Siciles, salua +trois fois, baisa respectueusement la signature; puis, à haute et +intelligible voix, il donna lecture aux spectateurs de la lettre +suivante: + + «Ma très-chère épouse, + +»J'ai été chasser ce matin à Corneto, où l'on avait préparé pour moi des +fouilles de tombeaux étrusques que l'on prétend remonter à l'antiquité +la plus reculée, ce qui eût été une grande fête pour sir William, s'il +n'avait pas eu la paresse de rester à Naples; mais, comme j'ai, à Cumes, +à Sant'Agata-dei-Goti et à Nola, des tombeaux bien autrement vieux que +leurs tombeaux étrusques, j'ai laissé mes savants fouiller tout à leur +aise et j'ai été droit à mon rendez-vous de chasse. + +»Pendant tout le temps qu'a duré cette chasse, bien autrement fatigante +et bien moins giboyeuse que mes chasses de Persano ou d'Astroni, puisque +je n'y ai tué que trois sangliers, dont un, en récompense, qui m'a +éventré trois de mes meilleurs chiens, pesait plus de deux cents +rottoli, nous avons entendu le canon du côté de Civita-Castellana: +c'était Mack qui était occupé à battre les Français au point précis où +il nous avait annoncé qu'il les battrait; ce qui fait, comme vous le +voyez, le plus grand honneur à sa science stratégique. A trois heures et +demie, au moment où j'ai quitté la chasse pour revenir à Rome, le +bruit du canon n'avait pas encore cessé; il paraît que les Français se +défendent, mais cela n'a rien d'inquiétant, puisqu'ils ne sont que huit +mille et que Mack a quarante mille soldats. + +»Je vous écris, ma chère épouse et maîtresse, avant de me mettre à +table. On ne m'attendait qu'à sept heures, et je suis arrivé à six +heures et demie; ce qui fait que, quoique j'eusse une grande faim, je +n'ai point trouvé mon dîner prêt et suis forcé d'attendre; mais, vous le +voyez, j'utilise agréablement ma demi-heure en vous écrivant. + +»Après le dîner, j'irai au théâtre Argentina, où j'entendrai _il +Matrimonio segreto_, et où j'assisterai à un ballet composé en mon +honneur. Il est intitulé _l'Entrée d'Alexandre à Babylone_. Ai-je besoin +de vous dire, à vous qui êtes l'instruction en personne, que c'est une +allusion délicate à mon entrée à Rome? Si ce ballet est tel qu'on me +l'assure, j'enverrai celui qui l'a composé à Naples pour le monter au +théâtre Saint-Charles. + +»J'attends dans la soirée la nouvelle d'une grande victoire; je vous +enverrai un courrier aussitôt que je l'aurai reçue. + +»Sur ce, n'ayant point autre chose à vous dire que de vous souhaiter, +à vous et à nos chers enfants, une santé pareille à la mienne, je prie +Dieu qu'il vous ait dans sa sainte et digne garde. + + »FERDINAND B.» + +Comme on le voit, la partie importante de la lettre disparaissait +complètement sous la partie secondaire; il y était beaucoup plus +question de la chasse au sanglier qu'avait faite le roi, que de la +bataille qu'avait livrée Mack. Louis XIV, dans son orgueil autocratique, +a dit le premier: l_'État, c'est moi_; mais cette maxime, même avant +qu'elle fut matérialisée par Louis XIV, était déjà, comme elle l'a été +depuis, celle de toutes les royautés despotiques. + +Malgré son vernis d'égoïsme, la lettre de Ferdinand produisit l'effet +que la reine en attendait, et nul ne fut assez hardi dans son opposition +pour ne point partager l'espérance de Sa Majesté quant au résultat de la +bataille. + +Le ballet fini, le théâtre évacué, les lumières éteintes, les invités +remontés dans les voitures qui devaient les ramener ou les disséminer +dans les maisons de campagne des environs de Caserte et de Santa Maria, +la reine rentra dans son appartement, avec les personnes de son intimité +qui, logeant au château, restaient à souper et à veiller avec elle; ces +personnes étaient avant tout Emma, les dames d'honneur de service, sir +William, lord Nelson, qui, depuis trois ou quatre jours seulement, était +de retour de Livourne, où il avait convoyé les huit mille hommes du +général Naselli; c'était le prince de Castelcicala, que son rang élevait +presque à la hauteur des illustres hôtes qui l'invitaient à leur table, +ou des nobles convives près desquels il s'asseyait, tandis que le +métier auquel il s'était soumis le plaçait moralement au-dessous de la +valetaille qui le servait; c'était Acton, qui, ne se dissimulant point +la responsabilité qui pesait sur lui, avait, depuis quelque temps, +redoublé de soins et de respects pour la reine, sentant bien qu'au jour +des revers, si ce jour-là arrivait, la reine serait son seul appui; +enfin, c'étaient, ce soir-là, par extraordinaire, les deux vieilles +princesses, que la reine, se souvenant de la recommandation que son +époux lui avait faite de ne point oublier que mesdames Victoire et +Adélaïde étaient, après tout, les filles du roi Louis XV, avait invitées +à venir passer une semaine à Caserte, et en même temps à amener avec +elles leurs sept gardes du corps, qui, sans être incorporés dans l'armée +napolitaine, devaient, toujours, sur la recommandation du roi, ayant +tous reçu du ministre Ariola la paye et le grade de lieutenant, manger +et loger avec les officiers de garde, et être fêtés par eux tandis que +les vieilles princesses seraient fêtées par la reine; seulement, pour +faire honneur aux vieilles dames jusque dans la personne de leurs gardes +du corps, chaque soir, elles avaient l'autorisation d'inviter à souper +un d'entre eux, qui, ce soir-là, devenait leur chevalier d'honneur. + +Elles étaient arrivées depuis la veille, et, la veille, elles avaient +commencé leur série d'invitations par M. de Boccheciampe; ce soir-là, +c'était le tour de Jean-Baptiste de Cesare, et, comme elles s'étaient +retirées un instant dans leur appartement, en sortant du théâtre, +de Cesare--qui, du parterre, place des officiers, avait assisté au +spectacle,--de Cesare était allé les prendre à leur appartement pour +entrer avec elles chez la reine et être présenté à Sa Majesté et à ses +illustres convives. + +Nous avons dit que Boccheciampe appartenait à la noblesse de Corse, et +de Cesare à une vieille famille de _caporali_, c'est-à-dire d'anciens +commandants militaires de district, et que tous deux avaient très-bon +air. Or, à ce bon air qu'il n'était point sans s'être reconnu à +lui-même, de Cesare avait ajouté, ce soir-là, tout ce que la toilette +d'un lieutenant permet d'ajouter à une jolie figure de vingt-trois ans +et à une tournure distinguée. + +Cependant, cette jolie figure de vingt-trois ans et cette tournure, si +distinguée qu'elle fût, ne motivaient point le cri que poussa la reine +en l'apercevant et qui fut répété par Emma, par Acton, par sir William +et par presque tous les convives. + +Ce cri était tout simplement un cri d'étonnement motivé par la +ressemblance extraordinaire de Jean-Baptiste de Cesare avec le prince +François, duc de Calabre; c'étaient le même teint rose, les mêmes yeux +bleu clair, les mêmes cheveux blonds, seulement un peu plus foncés, la +même taille, plus élancée peut-être: voilà tout. + +De Cesare, qui n'avait jamais vu l'héritier de la couronne, et qui, +par conséquent, ignorait la faveur que le hasard lui avait faite de +ressembler à un fils de roi, de Cesare fut un peu troublé d'abord de cet +accueil bruyant auquel il ne s'attendait pas; mais il s'en tira en homme +d'esprit, disant que le prince lui pardonnerait l'audace involontaire +qu'il avait de lui ressembler, et, quant à la reine, comme tous ses +sujets étaient ses enfants, elle ne devait pas en vouloir à ceux qui +avaient pour elle, non-seulement le coeur, mais la ressemblance d'un +fils. + +On se mit à table; le souper fut très-gai; en se retrouvant dans un +milieu qui rappelait Versailles, les deux vieilles princesses avaient +à peu près oublié la perte qu'elles avaient faite de leur soeur, perte +dont elles ne devaient pas se consoler; mais c'est un des privilèges des +deuils de cour de se porter en violet et de ne durer que trois semaines. + +Ce qui rendait le souper si gai, c'est que tout le monde était persuadé, +comme le roi et d'après le roi, qu'à l'heure qu'il était, le canon qu'on +avait entendu annonçait la défaite des Français; ceux qui n'étaient +pas aussi convaincus ou du moins ceux qui étaient plus inquiets que les +autres faisaient un effort et mettaient leur physionomie au niveau des +visages les plus riants. + +Nelson seul, malgré les flamboyantes effluves dont l'inondait le regard +d'Emma Lyonna, paraissait préoccupé et ne se mêlait point au choeur +d'espérance universelle dont on caressait la haine et l'orgueil de la +reine. Caroline finit par remarquer cette préoccupation du vainqueur +d'Aboukir, et, comme elle ne pouvait pas l'attribuer aux rigueurs +d'Emma, elle finit par s'enquérir près de lui-même des causes de son +silence et de son manque d'abandon. + +--Votre Majesté désire savoir quelles sont les pensées qui me +préoccupent, demanda Nelson; eh bien, dût ma franchise déplaire à la +reine, je lui dirai en brutal marin que je suis: Votre Majesté, je suis +inquiet. + +--Inquiet! et pourquoi, milord? + +--Parce que je le suis toujours quand on tire le canon. + +--Milord, dit la reine, il me semble que vous oubliez pour quelle part +vous êtes dans ce canon que l'on tire. + +--Justement, madame, et c'est parce que je me rappelle la lettre à +laquelle vous faites allusion que mon inquiétude est double; car, s'il +arrivait quelque malheur à Votre Majesté, cette inquiétude se changerait +en remords. + +--Pourquoi l'avez-vous écrite, alors? demanda la reine. + +--Parce que vous m'aviez affirmé, madame, que votre gendre Sa Majesté +l'empereur d'Autriche se mettrait en campagne en même temps que vous. + +--Et qui vous dit, milord, qu'il ne s'y est pas mis ou ne va pas s'y +mettre? + +--S'il y était, madame, nous en saurions quelque chose; un César +allemand ne se met point en marche avec une armée de deux cent mille +hommes, sans que la terre tremble quelque peu; et, s'il n'y est pas à +cette heure, c'est qu'il ne s'y mettra pas avant le mois d'avril. + +--Mais, demanda Emma, n'a-t-il point écrit au roi d'entrer en campagne, +assurant que, quand le roi serait à Rome, il s'y mettrait à son tour? + +--Oui, je le crois, balbutia la reine. + +--Avez-vous vu de vos yeux la lettre, madame? demanda Nelson fixant son +oeil gris sur la reine, comme si elle était une simple femme. + +--Non; mais le roi l'a dit à M. Acton, dit la reine en balbutiant. Au +reste, en supposant que nous nous fussions trompés, ou que l'empereur +d'Autriche nous eût trompés, faudrait-il donc désespérer pour cela? + +--Je ne dis pas précisément qu'il faudrait désespérer; mais j'aurais +bien peur que l'armée napolitaine seule ne fût pas de force à soutenir +le choc des Français. + +--Comment! vous croyez que les dix mille Français de M. Championnet +peuvent vaincre soixante mille Napolitains commandés par le général +Mack, qui passe pour le premier stratégiste de l'Europe? + +--Je dis, madame, que toute bataille est douteuse, que le sort de Naples +dépend de celle qui s'est livrée hier, je dis enfin que si, par malheur, +Mack était battu, dans quinze jours les Français seraient à Naples. + +--Oh! mon Dieu! que dites-vous là? murmura madame Adélaïde en pâlissant. +Comment! nous aurions encore besoin de reprendre nos manteaux de +pèlerines? Entendez-vous ce que dit milord Nelson ma soeur? + +--Je l'entends, répondit madame Victoire avec un soupir de résignation; +mais je remets notre cause aux mains du Seigneur. + +--Aux mains du Seigneur! aux mains du Seigneur! c'est très-bien dit, +religieusement parlant; mais il paraît que le Seigneur a dans les mains +tant de causes dans le genre de la nôtre, qu'il n'a pas le temps de s'en +occuper. + +--Milord, dit la reine à Nelson, aux paroles duquel elle attachait plus +d'importance qu'elle ne voulait en avoir l'air, vous estimez donc bien +peu nos soldats, que vous pensez qu'ils ne puissent vaincre six contre +un les républicains, que vous attaquez, vous, avec vos Anglais, à forces +égales et souvent inférieures? + +--Sur mer, oui, madame, parce que la mer, c'est notre élément, à nous +autres Anglais. Naître dans une île, c'est naître dans un vaisseau à +l'ancre. Sur mer, je le dis hardiment, un marin anglais vaut deux marins +français; mais, sur terre, c'est autre chose: ce que les Anglais sont +sur mer, les Français le sont sur terre, madame. Dieu sait si je hais +les Français: Dieu sait si je leur ai voué une guerre d'extermination! +Dieu sait enfin si je voudrais que tout ce qui reste de cette nation +impie, qui renie son Dieu et qui coupe la tête à ses souverains, fût +dans un vaisseau, et tenir, avec le pauvre _Van-Guard_, tout mutilé +qu'il est, ce vaisseau bord à bord! Mais ce n'est point une raison, +parce que l'on déteste un ennemi, pour ne pas lui rendre justice. Qui +dit haine ne dit pas mépris. Si je méprisais les Français, je ne me +donnerais pas la peine de les haïr. + +--Oh! voyons, cher lord, dit Emma, avec un de ces airs de tête qui +n'appartenaient qu'à elle, tant ils étaient gracieux et charmants, ne +faites pas ici l'oiseau de mauvais augure. Les Français seront battus +sur terre par le général Mack, comme ils l'ont été sur mer par l'amiral +Nelson... Et tenez, j'entends le bruit d'un fouet qui nous annonce des +nouvelles. Entendez-vous, madame? Entendez-vous, milord?... Eh bien, +c'est le courrier que nous promettait le roi et qui nous arrive. + +Et, en effet, on entendit se rapprochant rapidement du château les +claquements réitérés d'un fouet; il n'était point difficile de deviner +que le bruit de ce fouet était l'éclatante musique par laquelle les +postillons ont l'habitude d'annoncer leur arrivée; mais, en même temps, +ce qui pouvait quelque peu embrouiller les idées des auditeurs, c'est +qu'on entendait le roulement d'une voiture. Cependant tout le monde se +leva par un mouvement spontané et prêta l'oreille. + +Acton fit davantage encore: visiblement le plus ému de tous, il se +retourna vers la reine Caroline. + +--Votre Majesté permet-elle que je m'informe? demanda-t-il. + +La reine répondit par un signe de tête affirmatif. + +Acton s'élança vers la porte, les yeux fixés sur les appartements par +lesquels devait arriver l'annonce d'un courrier ou le courrier lui-même. + +On avait entendu le bruit de la voiture, qui s'arrêtait sous la voûte du +grand escalier. + +Tout à coup, Acton, faisant trois pas en arrière, rentra à reculons dans +la salle, comme un homme frappé de quelque apparition impossible. + +--Le roi! s'écria-t-il, le roi! Que veut dire cela? + + + + + LVIII + + TOUT EST PERDU, VOIRE L'HONNEUR + + +Presque aussitôt, en effet, le roi entra, suivi du duc d'Ascoli. Une +fois arrivé, et n'ayant plus rien à craindre, le roi avait repris son +rang et était passé le premier. + +Sa Majesté était dans une singulière disposition d'esprit; le dépit que +lui inspirait sa défaite luttait en elle contre la satisfaction d'avoir +échappé au danger, et il éprouvait ce besoin de railler qui lui était +naturel, mais qui devenait plus amer dans les circonstances où il se +trouvait. + +Ajoutez à cela le malaise physique d'un homme, disons plus, d'un roi qui +vient de faire soixante lieues dans un mauvais calessino, sans trouver à +manger, par une froide journée et par une pluvieuse nuit de décembre. + +--Brrrou! fit-il en entrant et en se frottant les mains sans paraître +faire attention aux personnes qui se trouvaient là. Il fait meilleur ici +que sur la route d'Albano; qu'en dis-tu, Ascoli? + +Puis, comme les convives de la reine se confondaient en révérences: + +--Bonsoir, bonsoir, continua-t-il; je suis bien content de trouver la +table mise. Depuis Rome, nous n'avons pas trouvé un morceau de viande à +nous mettre sous la dent. Du pain et du fromage sur le pouce ou plutôt +sous le pouce, comme c'est restaurant! Pouah! les mauvaises auberges +que celles de mon royaume, et comme je plains les pauvres diables qui +comptent sur elles! A table, d'Ascoli, à table! J'ai une faim d'enragé. + +Et le roi se mit à table sans s'inquiéter s'il prenait la place de +quelqu'un et fit asseoir d'Ascoli près de lui. + +--Sire, seriez-vous assez bon pour calmer mon inquiétude, fit la reine +en s'approchant de son auguste époux, dont le respect tenait tout le +monde éloigné, en me disant à quelle circonstance je dois le bonheur de +ce retour inattendu? + +--Madame, vous m'avez raconté, je crois,--à coup sûr, ce n'est point +San-Nicandro,--l'histoire du roi François Ier, qui, après je ne sais +quelle bataille, prisonnier de je ne sais quel empereur, écrivait à +madame sa mère une longue lettre qui finissait par cette belle phrase: +_Tout est perdu, fors l'honneur_. Eh bien, supposez que j'arrive +de Pavie,--c'est le nom de la bataille, je me le rappelle +maintenant;--supposez donc que j'arrive de Pavie et que, n'ayant pas été +assez bête pour me laisser prendre comme le roi François Ier, au lieu de +vous écrire, je viens vous dire moi-même... + +--Tout est perdu, fors l'honneur! s'écria la reine effrayée. + +--Oh! non, madame, dit le roi avec un rire strident, il y a une petite +variante: _Tout est perdu, voire l'honneur!_ + +--Oh! sire, murmura d'Ascoli honteux, comme Napolitain, de ce cynisme du +roi. + +--Si l'honneur n'est pas perdu, d'Ascoli, fit le roi en fronçant +le sourcil et en serrant les dents, preuve qu'il n'était pas aussi +insensible à la situation qu'il feignait de le paraître, après quoi donc +couraient ces gens qui couraient si fort, qu'en payant un ducat et demi +de guides, j'ai eu toutes les peines du monde à les dépasser? Après la +honte! + +Tout le monde se taisait, et il s'était fait un silence de glace; car, +sans rien savoir encore, on soupçonnait déjà tout. Le roi, nous l'avons +dit, était assis et avait fait asseoir le duc d'Ascoli à son côté, et, +allongeant sa fourchette, il avait pris, sur le plat qui se trouvait en +face de lui, un faisan rôti qu'il avait divisé en deux parts et dont il +avait mis une moitié sur son assiette et passé l'autre à d'Ascoli. + +Le roi regarda autour de lui et vit que tout le monde était debout, même +la reine. + +--Asseyez-vous donc, asseyez-vous donc, dit-il; quand vous aurez mal +soupé, les affaires n'en iront pas mieux. + +Se versant alors un plein verre de vin de Bordeaux, et passant la +bouteille à d'Ascoli: + +--A la santé de Championnet! dit le roi. A la bonne heure! en voilà un +homme de parole; il avait promis aux républicains d'être à Rome avant +le vingtième jour, et il y sera revenu le dix-septième. C'est lui qui +mériterait de boire cet excellent bordeaux, et moi qui mérite de boire +de l'asprino. + +--Comment, monsieur! que dites-vous? s'écria la reine. Championnet est à +Rome? + +--Aussi vrai que je suis à Caserte. Seulement il n'y est peut-être pas +mieux reçu que je ne le suis ici. + +--Si vous n'êtes pas mieux reçu, sire, si l'on ne vous a pas fait +l'accueil auquel vous avez droit, vous ne devez l'attribuer qu'à +l'étonnement que nous a causé votre présence, au moment où nous nous +attendions si peu au bonheur de vous revoir. Il y a à peine trois heures +que j'ai reçu une lettre de vous qui m'annonçait un courrier, lequel +devait m'apporter des nouvelles de la bataille. + +--Eh bien, madame, reprit le roi, le courrier, c'est moi; les nouvelles, +les voici: nous avons été battus à plate couture. Que dites-vous de +cela, milord Nelson, vous, le vainqueur des vainqueurs? + +--Une demi-heure avant que Votre Majesté arrivât, j'exprimais mes +craintes sur une défaite. + +--Et personne de nous ne voulait y croire, sire, ajouta la reine. + +--Il en est ainsi de la moitié des prophéties, et cependant milord +Nelson n'est point prophète dans son pays. En tout cas, c'était lui qui +avait raison et les autres qui avaient tort. + +--Mais enfin, sire, ces quarante mille hommes avec lesquels le +général Mack devait, disait-il, écraser les dix mille républicains de +Championnet?... + +--Eh bien, il paraît que Mack n'était pas prophète comme milord Nelson, +et que ce sont, au contraire, les dix mille républicains de Championnet +qui ont écrasé les quarante mille hommes de Mack. Dis donc, d'Ascoli, +quand je pense que j'ai écrit au souverain pontife de venir sur les +ailes des chérubins faire avec moi la pâque à Rome; j'espère qu'il ne +se sera point trop pressé d'accepter l'invitation. Passez-moi donc ce +cuissot de sanglier, Castelcicala, on ne dîne pas avec une moitié de +faisan quand on n'a pas mangé depuis vingt-quatre heures. + +Puis, se tournant vers la reine: + +--Avez-vous encore d'autres questions à me faire, madame? lui +demanda-t-il. + +--Une dernière, sire. + +--Faites. + +--Je m'informerai de Votre Majesté, à quel propos cette mascarade. + +Et Caroline montra d'Ascoli avec son habit brodé, ses croix, ses cordons +et ses crachats. + +--Quelle mascarade? + +--Le duc d'Ascoli vêtu en roi! + +--Ah! oui, et le roi vêtu en duc d'Ascoli! Mais, d'abord, asseyez-vous; +cela me gêne de manger assis, tandis que vous êtes tous debout autour +de moi, et surtout Leurs Altesses royales, dit le roi se levant, se +tournant vers Mesdames et saluant. + +--Sire! dit madame Victoire, quelles que soient les circonstances dans +lesquelles nous la revoyons, que Votre Majesté soit bien persuadée que +nous sommes heureuses de la revoir. + +--Merci, merci. Et qu'est-ce que c'est que ce beau jeune lieutenant-là +qui se permet de ressembler à mon fils? + +--Un des sept gardes que vous avez accordés à Leurs Altesses royales, +dit la reine; M. de Cesare est de bonne famille corse, sire, et, +d'ailleurs, l'épaulette anoblit. + +--Quand celui qui la porte ne la dégrade pas... Si ce que Mack m'a +dit est vrai, il y a dans l'armée pas mal d'épaulettes à faire changer +d'épaule. Servez bien mes cousines, monsieur de Cesare, et nous vous +garderons une de ces épaulettes-là. + +Le roi fit signe de s'asseoir, et l'on s'assit, quoique personne ne +mangeât. + +--Et maintenant, dit Ferdinand à la reine, vous me demandiez pourquoi +d'Ascoli était vêtu en roi et pourquoi, moi, j'étais vêtu en d'Ascoli? +D'Ascoli va vous raconter cela. Raconte, duc, raconte. + +--Ce n'est pas à moi, sire, à me vanter de l'honneur que m'a fait Votre +Majesté. + +--Il appelle cela un honneur! pauvre d'Ascoli!... Eh bien, je vais vous +le raconter, moi, l'honneur que je lui ai fait. Imaginez-vous qu'il +m'était revenu que ces misérables jacobins avaient dit qu'ils me +pendraient si je tombais entre leurs mains. + +--Ils en eussent bien été capables! + +--Vous le voyez, madame, vous aussi, vous êtes de cet avis... Eh bien, +comme nous sommes partis tels que nous étions et sans avoir le temps de +nous déguiser, à Albano, j'ai dit à d'Ascoli: «Donne-moi ton habit et +prends le mien, afin que, si ces gueux de jacobins nous prennent, ils +croient que tu es le roi et me laissent fuir; puis, quand je serai en +sûreté, tu leur expliqueras que ce n'est pas toi qui es le roi.» Mais +une chose à laquelle n'avait pas pensé le pauvre d'Ascoli, ajouta le roi +en éclatant de rire, c'est que, si nous eussions été pris, ils ne lui +auraient pas donné le temps de s'expliquer, et qu'ils auraient commencé +par le pendre, quitte à écouter ses explications après. + +--Si fait, sire, j'y avais pensé, répondit simplement le duc, et c'est +pour cela que j'ai accepté. + +--Tu y avais pensé? + +--Oui, sire. + +--Et, malgré cela, tu as accepté? + +--J'ai accepté, comme j'ai l'honneur de le dire à Votre Majesté, fit +d'Ascoli en s'inclinant, à cause de cela. + +Le roi se sentit de nouveau touché de ce dévouement si simple et si +noble; d'Ascoli était celui de ses courtisans qui lui avait le moins +demandé et pour lequel il n'avait jamais, par conséquent, pensé à rien +faire. + +--D'Ascoli, dit le roi, je te l'ai déjà dit et je te le répète, tu +garderas cet habit, tel qu'il est, avec ses cordons et ses plaques, en +souvenir du jour où tu t'es offert à sauver la vie à ton roi, et moi, +je garderai le tien en souvenir de ce jour aussi. Si jamais tu avais une +grâce à me demander ou un reproche à me faire, d'Ascoli, tu mettrais cet +habit et tu viendrais à moi. + +--Bravo! sire, s'écria de Cesare, voilà ce qui s'appelle récompenser! + +--Eh bien, jeune homme, dit madame Adélaïde, oubliez-vous que vous avez +l'honneur de parler à un roi? + +--Pardon, Votre Altesse, jamais je ne m'en suis souvenu davantage, car +jamais je n'ai vu un roi plus grand. + +--Ah! ah! dit Ferdinand, il y a du bon dans ce jeune homme. Viens ici! +comment t'appelles-tu? + +--De Cesare, sire. + +--De Cesare, je t'ai dit que tu pourrais bien gagner une paire +d'épaulettes arrachées aux épaules d'un lâche; tu n'attendras point +jusque-là, et tu n'auras point cette honte: je te fais capitaine. +Monsieur Acton, vous veillerez à ce que son brevet lui soit expédié +demain; vous y ajouterez une gratification de mille ducats. + +--Que Votre Majesté me permettra de partager avec mes compagnons, sire? + +--Tu feras comme tu voudras; mais, en tout cas, présente-toi demain +devant moi avec les insignes de ton nouveau grade, afin que je sois sûr +que mes ordres ont été exécutés. + +Le jeune homme s'inclina et regagna sa place à reculons. + +--Sire, dit Nelson, permettez-moi de vous féliciter; vous avez été deux +fois roi dans cette soirée. + +--C'est pour les jours où j'oublie de l'être, milord, répondit Ferdinand +avec cet accent qui flottait entre la finesse et la bonhomie; ce qui +rendait si difficile de porter un jugement sur son compte. + +Puis, se tournant vers le duc: + +--Eh bien, d'Ascoli, lui dit le roi, pour en revenir à nos moutons, +est-ce marché fait? + +--Oui, sire, et la reconnaissance est toute de mon côté, répliqua +d'Ascoli. Seulement, que Votre Majesté ait la bonté de me rendre une +petite tabatière d'écaille sur laquelle se trouve le portrait de ma +fille et qui est dans la poche de ma veste, et moi, de mon côté, je vous +restituerai cette lettre de Sa Majesté l'empereur d'Autriche, que +Votre Majesté a mise dans sa poche après en avoir lu la première ligne +seulement. + +--C'est vrai, je me le rappelle. Donne, duc: + +--La voilà, sire. + +Le roi prit la lettre des mains de d'Ascoli et l'ouvrit machinalement. + +--Notre gendre se porte bien? demanda la reine avec une certaine +inquiétude. + +--Je l'espère; au reste, je vais vous le dire, attendu que, comme me +le faisait observer d'Ascoli, la lettre m'a été remise au moment où je +montais à cheval. + +--De sorte, insista la reine, que vous n'en avez lu que la première +ligne? + +--Laquelle me félicitait sur mon entrée triomphale à Rome; or, comme +le moment était mal choisi, attendu qu'elle arrivait juste au moment +où j'allais en sortir peu triomphalement, je n'ai pas jugé à propos de +perdre mon temps à la lire. Maintenant, c'est autre chose, et, si vous +permettez, je... + +--Faites, sire, dit la reine en s'inclinant. + +Le roi se mit à lire; mais, à la deuxième ou troisième ligne, sa figure +se décomposa tout à coup, et, changeant d'expression, s'assombrit +visiblement. + +La reine et Acton échangèrent un regard, et leurs yeux se fixèrent +avidement sur cette lettre, que le roi continuait de lire avec une +agitation croissante. + +--Ah! fit le roi, voilà, par saint Janvier, qui est étrange, et, à moins +que la peur ne m'ait donné la berlue... + +--Mais qu'y a-t-il donc, sire? demanda la reine. + +--Rien, madame, rien... Sa Majesté l'empereur m'annonce une nouvelle à +laquelle je ne m'attendais pas, voilà tout. + +--A l'expression de votre visage, sire, je crains qu'elle ne soit +mauvaise. + +--Mauvaise! vous ne vous trompez point, madame; nous sommes dans notre +jour; vous le savez, il y a un proverbe qui dit: «Les corbeaux volent +par troupes.» Il paraît que les mauvaises nouvelles sont comme les +corbeaux. + +En ce moment, un valet de pied s'approcha du roi, et, se penchant à son +oreille: + +--Sire, lui dit-il, la personne que Votre Majesté a fait demander en +descendant de voiture, et qui, par hasard, était à San-Leucio, attend +Votre Majesté dans son appartement. + +--C'est bien, répondit le roi, j'y vais. Attendez. Informez-vous si +Ferrari... C'est lui qui était porteur de ma nouvelle dépêche, n'est-ce +pas? + +--Oui, sire. + +--Eh bien, informez-vous s'il est encore ici. + +--Oui, sire; il allait repartir lorsqu'il a appris votre arrivée. + +--C'est bien. Dites-lui de ne pas bouger. J'aurai besoin de lui dans un +quart d'heure ou une demi-heure. + +Le valet de pied sortit. + +--Madame, dit le roi, vous m'excuserez si je vous quitte, mais je n'ai +pas besoin de vous apprendre qu'après la course un peu forcée que je +viens de faire, j'ai besoin de repos. + +La reine fit avec la tête un signe d'adhésion. + +Alors, s'adressant aux deux vieilles princesses, qui n'avaient pas cessé +de chuchoter avec inquiétude depuis qu'elles connaissaient l'état des +choses: + +--Mesdames, dit-il, j'eusse voulu vous offrir une hospitalité plus sûre +et surtout plus durable; mais, en tout cas, si vous étiez obligées de +quitter mon royaume et qu'il ne vous plût pas de venir où nous serons +peut-être forcés d'aller, je n'aurais aucune inquiétude sur Vos Altesses +royales tant qu'elles auraient pour gardes du corps le capitaine de +Cesare et ses compagnons. + +Puis, à Nelson: + +--Milord Nelson, continua-t-il, je vous verrai demain, j'espère, ou +plutôt aujourd'hui, n'est-ce pas? Dans les circonstances où je me +trouve, j'ai besoin de connaître les amis sur lesquels je puis compter +et jusqu'à quel point je puis compter sur eux. + +Nelson s'inclina. + +--Sire, répliqua-t-il, j'espère que Votre Majesté n'a pas douté et ne +doutera jamais ni de mon dévouement, ni de l'affection que lui porte mon +auguste souverain, ni de l'appui que lui prêtera la nation anglaise. + +Le roi fit un signe qui voulait dire à la fois «Merci,» et «Je compte +sur votre promesse.» + +Puis, s'approchant de d'Ascoli: + +--Mon ami, je ne te remercie pas, lui dit-il; tu as fait une chose si +simple, à ton avis du moins, que cela n'en vaut pas la peine. + +Enfin, se tournant vers l'ambassadeur d'Angleterre: + +--Sir William Hamilton, continua-t-il, vous souvient-il qu'au moment où +cette malheureuse guerre a été décidée, je me suis, comme Pilate, lavé +les mains de tout ce qui pouvait arriver? + +--Je m'en souviens parfaitement, sire; c'était même le cardinal Ruffo +qui vous tenait la cuvette, répondit sir William. + +--Eh bien, maintenant, arrive qui plante, cela ne me regarde plus; cela +regarde ceux qui ont tout fait sans me consulter, et qui, lorsqu'ils +m'ont consulté, n'ont pas voulu écouter mes avis. + +Et, ayant enveloppé d'un même regard de reproche la reine et Acton, il +sortit. + +La reine se rapprocha vivement d'Acton. + +--Avez-vous entendu, Acton? lui dit-elle. Il a prononcé le nom de +Ferrari après avoir lu la lettre de l'empereur. + +--Oui, certes, madame, je l'ai entendu; mais Ferrari ne sait rien: tout +s'est passé pendant son évanouissement et son sommeil. + +--N'importe! il sera prudent de nous débarrasser de cet homme. + +--Eh bien, dit Acton, on s'en débarrassera. + + + + + LIX + + OÙ SA MAJESTÉ COMMENCE PAR NE RIEN COMPRENDRE + ET FINIT PAR N'AVOIR RIEN COMPRIS. + + +Le personnage qui attendait le roi dans son appartement et qui par +hasard se trouvait à San-Leucio quand le roi l'avait demandé, c'était le +cardinal Ruffo, c'est-à-dire celui auquel le roi avait toujours recouru +dans les cas extrêmes. + +Or, au cas extrême dans lequel se trouvait le roi à son arrivée, s'était +jointe une complication inattendue qui lui faisait encore désirer +davantage de consulter son conseil. + +Aussi le roi s'élança-t-il dans sa chambre en criant: + +--Où est-il? où est-il? + +--Me voilà, sire, répondit le cardinal en venant au-devant de Ferdinand. + +--Avant tout, pardon, mon cher cardinal, de vous avoir fait éveiller à +deux heures du matin. + +--Du moment que ma vie elle-même appartient à Sa Majesté, mes nuits +comme mes jours sont à elle. + +--C'est que, voyez-vous, mon Éminentissimes, jamais je n'ai eu plus +besoin du dévouement de mes amis qu'à cette heure. + +--Je suis heureux et fier que le roi me mette au nombre de ceux sur le +dévouement desquels il peut compter. + +--En me voyant revenir d'une manière si inattendue, vous vous doutez de +ce qui arrive, n'est-ce pas? + +--Le général Mack s'est fait battre, je présume. + +--Ah! ç'a été lestement fait, allez! en une seule fois et d'un seul +coup. Nos quarante mille Napolitains, à ce qu'il paraît, et c'est le cas +de le dire, n'y ont vu que du feu. + +--Ai-je besoin de dire à Votre Majesté que je m'y attendais? + +--Mais, alors, pourquoi m'avez-vous conseillé la guerre? + +--Votre Majesté se rappellera que c'était à une condition seulement que +je lui donnais ce conseil-là. + +--Laquelle? + +--C'est que l'empereur d'Autriche marcherait sur le Mincio en même temps +que Votre Majesté marcherait sur Rome; mais il paraît que l'empereur n'a +point marché. + +--Vous touchez là un bien autre mystère, mon éminentissime. + +--Comment? + +--Vous vous rappelez parfaitement la lettre par laquelle l'empereur me +disait qu'aussitôt que je serais à Rome, il se mettrait en campagne, +n'est-ce pas? + +--Parfaitement; nous l'avons lue, examinée et paraphrasée ensemble. + +--Je dois justement l'avoir ici dans mon portefeuille particulier. + +--Eh bien, sire? demanda le cardinal. + +--Eh bien, prenez connaissance de cette autre lettre que j'ai reçue +à Rome au moment où je mettais le pied à l'étrier, et que je n'ai lue +entièrement que ce soir, et, si vous y comprenez quelque chose, je +déclare non-seulement que vous êtes plus fin que moi, ce qui n'est pas +bien difficile, mais encore que vous êtes sorcier. + +--Sire, ce serait une déclaration que je vous prierais de garder pour +vous. Je ne suis pas déjà si bien en cour de Rome. + +--Lisez, lisez. + +Le cardinal prit la lettre et lut: + +«Mon cher frère et cousin, oncle et beau-père, allié et confédéré...» + +--Ah! dit le cardinal en s'interrompant, celle-là est de la main tout +entière de l'empereur. + +--Lisez, lisez, fit le roi. + +Le cardinal lut: + +«Laissez-moi d'abord vous féliciter de votre entrée triomphale à Rome. +Le dieu des batailles vous a protégé, et je lui rends grâces de la +protection qu'il vous a accordée; cela est d'autant plus heureux qu'il +paraît s'être fait entre nous un grand malentendu...» + +Le cardinal regarda le roi. + +--Oh! vous allez voir, mon éminentissime; vous n'êtes pas au bout, je +vous en réponds. + +Le cardinal continua. + +«Vous me dites, dans la lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire +pour m'annoncer vos victoires, que je n'ai plus, de mon côté, qu'à +tenir ma promesse, comme vous avez tenu les vôtres; et vous me dites +clairement que cette promesse que je vous ai faite était d'entrer en +campagne aussitôt que vous seriez à Rome...» + +--Vous vous rappelez parfaitement, n'est-ce pas, mon éminentissime, que +l'empereur mon neveu avait pris cet engagement? + +--Il me semble que c'est écrit en toutes lettres dans sa dépêche. + +--D'ailleurs, continua le roi, qui, tandis que le cardinal lisait +la première partie de la lettre de l'empereur, avait ouvert son +portefeuille et y avait retrouvé la première missive, nous allons +en juger: voici la lettre de mon cher neveu; nous la comparerons à +celle-ci, et nous verrons bien qui, de lui ou de moi, a tort. Continuez, +continuez. + +Le cardinal, en effet, continua: + +«Non-seulement je ne vous ai pas promis cela, mais je vous ai, au +contraire, positivement écrit que je ne me mettrais en campagne +qu'à l'arrivée du général Souvorov et de ses quarante mille Russes, +c'est-à-dire vers le mois d'avril prochain...» + +--Vous comprenez, mon éminentissime, reprit le roi, qu'un de nous deux +est fou. + +--Je dirai même un de nous trois, reprit le cardinal, car je l'ai lu +comme Votre Majesté. + +--Eh bien, alors, continuez. + +Le cardinal se remit à sa lecture. + +«Je suis d'autant plus sûr de ce que je vous dis, mon cher oncle et +beau-père, que, selon la recommandation que Votre Majesté m'en avait +faite j'ai écrit la lettre que j'ai eu l'honneur de lui adresser tout +entière de ma main...» + +--Vous entendez? de sa main! + +--Oui; mais je dirai, comme Votre Majesté, que je n'y comprends +absolument rien. + +--Vous allez voir, Éminence, qu'il n'y a de l'auguste main de mon neveu, +au contraire, que l'adresse, l'en-tête et la salutation. + +--Je me rappelle tout cela parfaitement. + +--Continuez, alors. + +Le cardinal reprit: + +«Et que, pour ne m'écarter en rien de ce que j'avais l'honneur de dire +à Votre Majesté, j'en ai fait prendre copie par mon secrétaire; cette +copie, je vous l'envoie afin que vous la compariez à l'original et que +vous vous assuriez de visu qu'il ne pouvait y avoir, dans mes phrases, +aucune ambiguïté qui vous induisit en pareille erreur...» + +Le cardinal regarda le roi. + +--Y comprenez-vous quelque chose? demanda Ferdinand. + +--Pas plus que vous, sire; mais permettez que j'aille jusqu'au bout. + +--Allez, allez! ah! nous sommes dans de beaux draps, mon cher cardinal! + +«Et, comme j'avais l'honneur de le dire à Votre Majesté, continua Ruffo, +je suis doublement heureux que la Providence ait béni ses armes; car, +si au lieu d'être victorieuse, elle eût été battue, il m'eût été +impossible, sans manquer aux engagements pris par moi envers les +puissances confédérées, d'aller à son secours, et j'eusse été obligé, à +mon grand regret, de l'abandonner à sa mauvaise fortune; ce qui eût été +pour mon coeur un grand désespoir que, par bonheur, la Providence m'a +épargné en lui accordant la victoire...» + +--Oui, la victoire, dit le roi, elle est belle, la victoire! + +«Et maintenant, recevez, mon cher frère et cousin, oncle et +beau-père...» + +--_Et coetera, et coetera!_ interrompit le roi. Ah!... Et maintenant, +mon cher cardinal, voyons la copie de la prétendue lettre, dont, par +bonheur, j'ai conservé l'original. + +Cette copie était effectivement incluse dans la lettre. Ruffo la tenait, +il la lut. C'était bien celle de la dépêche qui avait été décachetée +par la reine et Acton, et qui, leur ayant paru mal seconder leur désir, +avait été remplacée par la lettre falsifiée que le roi tenait à la main, +prêt à la comparer à la copie que lui envoyait François II. + +Quand nous aurons remis sous les yeux de nos lecteurs cette copie de la +véritable lettre,--comme nous croyons la chose nécessaire à la clarté de +notre récit,--on jugera de l'étonnement où elle devait jeter le roi. + + «Château de Schoenbrünn, 28 septembre 1798. + +»Très-excellent frère, cousin et oncle, allié et confédéré. + +»Je réponds à Votre Majesté de ma main, comme elle m'a écrit de la +sienne. + +»Mon avis, d'accord avec celui du conseil aulique, est que nous ne +devons commencer la guerre contre la France que quand nous aurons réuni +toutes nos chances de succès; et une des chances sur lesquelles il m'est +permis de compter, c'est la coopération des 40,000 hommes de troupes +russes conduites par le feld-maréchal Souvorov, à qui je compte donner +le commandement en chef de nos armées; or, ces 40,000 hommes ne seront +ici qu'à la fin de mars. Temporisez donc, mon très-excellent frère, +cousin et oncle; retardez par tous les moyens possibles l'ouverture des +hostilités; je ne crois pas que la France soit plus que nous désireuse +de faire la guerre; profitez de ses dispositions pacifiques; donnez +quelque raison, bonne ou mauvaise, de ce qui s'est passé; et, au mois +d'avril, nous entrerons en campagne avec tous nos moyens. + +»Sur ce, et la présente n'étant à autre fin, je prie, mon très-cher +frère, cousin et oncle, allié et confédéré, que Dieu vous ait en sa +sainte et digne garde. + + »FRANÇOIS.» + +--Et, maintenant que vous venez de lire la prétendue copie, dit le roi, +lisez l'original, et vous verrez s'il ne dit pas tout le contraire. + +Et il passa au cardinal la lettre falsifiée par Acton et par la reine, +lettre qu'il lut tout haut, comme il avait fait de la première. + +Comme la première, elle doit être mise sous les yeux de nos lecteurs, +qui se souviennent peut-être du sens, mais qui, à coup sur, ont oublié +le texte: + +La voici: + + «Château de Schoenbrünn, 28 septembre 1798. + + »Très-excellent frère, cousin et oncle, allié et + confédéré, + +»Rien ne pouvait m'être-plus agréable que la lettre que vous m'écrivez +et dans laquelle vous me promettez de vous soumettre en tout point à +mon avis. Les nouvelles qui m'arrivent de Rome me disent que l'armée +française est dans l'abattement le plus complet; il en est tout autant +de l'armée de la haute Italie. + +»Chargez-vous donc de l'une, mon très-excellent frère, cousin et oncle, +allié et confédéré; je me chargerai de l'autre. A peine aurai-je appris +que vous êtes à Rome, que, de mon côté, j'entre en campagne avec 140,000 +hommes; vous en avez de votre côté 60,000; j'attends 40,000 Russes; +c'est plus qu'il n'en faut pour que le prochain traité de paix, au lieu +de s'appeler le traité de Campo-Formio, s'appelle le traité de Paris. + +»Sur ce, et la présente n'étant à autre fin, je prie, mon très-cher +frère, cousin et oncle, allié et confédéré, que Dieu vous ait en sa +sainte et digne garde. + + »FRANÇOIS.» + +Le cardinal demeura pensif après avoir achevé sa lecture. + +--Eh bien, éminentissime, que pensez-vous de cela? dit le roi. + +--Que l'empereur a raison, mais que Votre Majesté n'a pas tort. + +--Ce qui signifie? + +--Qu'il y a là-dessous, comme l'a dit Votre Majesté, quelque mystère +terrible peut-être; plus qu'un mystère, une trahison. + +--Une trahison! Et qui avait intérêt à me trahir? + +--C'est me demander le nom des coupables, sire et je ne les connais pas. + +--Mais ne pourrait-on pas les connaître? + +--Cherchons-les, je ne demande pas mieux que d'être le limier de +Votre Majesté; Jupiter a bien, trouvé Ferrari... Et tenez, à propos de +Ferrari, sire, il serait bon de l'interroger. + +--Cela a été ma première pensée; aussi lui ai-je fait dire de se tenir +prêt. + +--Alors, que Votre Majesté le fasse venir. + +Le roi sonna; le même valet de pied qui était venu lui parler à table +parut. + +--Ferrari! demanda le roi. + +--Il attend dans l'antichambre, sire. + +--Fais-le entrer. + +--Votre Majesté m'a dit qu'elle était sûre de cet homme. + +--C'est-à-dire, Éminence, que je vous ai dit que je croyais en être sûr. + +--Eh bien, j'irai plus loin que Votre Majesté, j'en suis sûr, moi. + +Ferrari parut à la porte, botté, éperonné, prêt à partir. + +--Viens ici, mon brave, lui dit le roi. + +--Aux ordres de Votre Majesté. Mes dépêches, sire? + +--Il ne s'agit pas de dépêches ce soir, mon ami, dit le roi; il s'agit +seulement de répondre à nos questions. + +--Je suis prêt, sire. + +--Interrogez, cardinal. + +--Mon ami, dit Ruffo au courrier, le roi a la plus grande confiance en +vous. + +--Je crois l'avoir méritée par quinze ans de bons et loyaux services, +monseigneur. + +--C'est pourquoi le roi vous prie de rappeler tous vos souvenirs, et +il veut bien vous prévenir par ma voix qu'il s'agit d'une affaire +très-importante. + +--J'attends votre bon plaisir, monseigneur, dit Ferrari. + +--Vous vous rappelez bien les moindres circonstances de votre voyage à +Vienne, n'est-ce pas? demanda le cardinal. + +--Comme si j'en arrivais, monseigneur. + +--C'est bien l'empereur qui vous a remis lui-même la lettre que vous +avez apportée au roi? + +--Lui-même, oui, monseigneur, et j'ai déjà eu l'honneur de le dire à +Sa Majesté.--Sa Majesté désirerait en recevoir une seconde fois +l'assurance de votre bouche. + +--J'ai l'honneur de la lui donner. + +--Où avez-vous mis la lettre de l'empereur? + +--Dans cette poche-là, dit Ferrari en ouvrant sa veste. + +--Où vous êtes-vous arrêté? + +--Nulle part, excepté pour changer de cheval. + +--Où avez-vous dormi? + +--Je n'ai pas dormi. + +--Hum! fit le cardinal; mais j'ai entendu dire--vous nous avez même +dit--qu'il vous était arrivé un accident. + +--Dans la cour du château, monseigneur; j'ai fait tourner mon cheval +trop court, il s'est abattu des quatre pieds, ma tête a porté contre une +borne, et je me suis évanoui. + +--Où avez-vous repris vos sens? + +--Dans la pharmacie. + +--Combien de temps êtes-vous resté sans connaissance? + +--C'est facile à calculer, monseigneur. Mon cheval s'est abattu vers une +heure ou une heure et demie du matin, et, quand j'ai rouvert les yeux, +il commençait à faire jour. + +--Au commencement d'octobre, il fait jour vers cinq heures et demie du +matin, six heures peut-être; c'est donc pendant quatre heures environ +que vous êtes resté évanoui? + +--Environ, oui, monseigneur. + +--Qui était près de vous quand vous avez rouvert les yeux? + +--Le secrétaire de Son Excellence le capitaine général, M. Richard, et +le chirurgien de Santa-Maria. + +--Vous n'avez aucun soupçon que l'on ait touché à la lettre qui était +dans votre poche? + +--Quand je me suis réveillé, la première chose que j'ai faite a été +d'y porter la main, elle y était toujours. J'ai examiné le cachet et +l'enveloppe, ils m'ont paru intacts. + +--Vous aviez donc quelques doutes? + +--Non, monseigneur, j'ai agi instinctivement. + +--Et ensuite? + +--Ensuite, monseigneur, comme le chirurgien de Santa-Maria m'avait pansé +pendant mon évanouissement, on m'a fait prendre un bouillon; je suis +parti, et j'ai remis ma lettre à Sa Majesté. Du reste, vous étiez là, +monseigneur. + +--Oui, mon cher Ferrari, et je crois pouvoir affirmer au roi que, dans +toute cette affaire, vous vous êtes conduit en bon et loyal serviteur. +Voilà tout ce que l'on désirait savoir de vous; n'est-ce pas, sire? + +--Oui, répondit Ferdinand. + +--Sa Majesté vous permet donc de vous retirer, mon ami, et de prendre un +repos dont vous devez avoir grand besoin. + +--Oserai-je demander à Sa Majestés! j'ai démérité en rien de ses bontés? + +--Au contraire, mon cher Ferrari, dit le roi, au contraire, et tu es +plus que jamais l'homme de ma confiance. + +--Voilà tout ce que je désirais savoir, sire; car c'est la seule +récompense que j'ambitionne. + +Et il se retira heureux de l'assurance que lui donnait le roi. + +--Eh bien? demanda Ferdinand. + +--Eh bien, sire, s'il y a eu substitution de lettre, ou changement fait +à la lettre, c'est pendant l'évanouissement de ce malheureux que la +chose a eu lieu. + +--Mais, comme il vous l'a dit, mon éminentissime, le cachet et +l'enveloppe étaient intacts. + +--Une empreinte de cachet est facile à prendre. + +--On aurait donc contrefait la signature de l'empereur? Dans tous les +cas, celui qui aurait fait le coup serait un habile faussaire. + +--On n'a pas eu besoin de contrefaire la signature de l'empereur, sire. + +--Comment s'y est-on pris, alors? + +--Remarquez, sire, que je ne vous dis pas ce que l'on a fait. + +--Que me dites-vous donc? + +--Je dis à Votre Majesté ce que l'on aurait pu faire. + +--Voyons. + +--Supposez, sire, que l'on se soit procuré ou que l'on ait fait faire un +cachet représentant la tête de Marc-Aurèle. + +--Après? + +--On aurait pu amollir la cire du cachet en la plaçant au-dessus d'une +bougie, ouvrir la lettre, la plier ainsi... + +Et Ruffo la plia, en effet, comme avait fait Acton. + +--Pour quoi faire la plier ainsi? demanda le roi. + +--Pour sauvegarder l'en-tête et la signature; puis, avec un acide +quelconque, enlever l'écriture, et, à la place de ce qui y était alors, +mettre ce qu'il y a aujourd'hui. + +--Vous croyez cela possible, Éminence? + +--Rien de plus facile; je dirai même que cela expliquerait parfaitement, +vous en conviendrez, sire, une lettre d'une écriture étrangère entre un +en-tête et une salutation de l'écriture de l'empereur. + +--Cardinal! cardinal! dit le roi après avoir examiné la lettre avec +attention, vous êtes un bien habile homme. + +Le cardinal s'inclina. + +--Et maintenant, qu'y a-t-il à faire, à votre avis? demanda le roi. + +--Laissez-moi le reste de la nuit pour y penser, répliqua le cardinal, +et, demain, nous en reparlerons. + +--Mon cher Ruffo, dit le roi, n'oubliez pas que, si je ne vous fais pas +premier ministre, c'est que je ne suis pas le maître. + +--J'en suis si bien convaincu, sire, que, tout en ne l'étant pas, j'en +ai la même reconnaissance à Votre Majesté que si je l'étais. + +Et, saluant le roi avec son respect accoutumé, le cardinal sortit, +laissant Sa Majesté pénétrée d'admiration pour lui. + + + + + LX + + OÙ VANNI TOUCHE ENFIN AU BUT + QU'IL AMBITIONNAIT DEPUIS SI LONGTEMPS. + + +On se rappelle la recommandation qu'avait faite le roi Ferdinand dans +une de ses lettres à la reine. Cette recommandation disait de ne point +laisser languir en prison Nicolino Caracciolo et de presser le marquis +Vanni, procureur fiscal, d'instruire le plus promptement possible +son procès. Nos lecteurs ne se sont point trompés, nous l'espérons, à +l'intention de la recommandation susdite, et ne lui ont rien reconnu de +philanthropique. Non! le roi avait, comme la reine, ses motifs de haine +à lui: il se rappelait que l'élégant Nicolino Caracciolo, descendu du +Pausilippe pour fêter, dans le golfe de Naples, Latouche-Tréville et ses +marins, avait été un des premiers à offusquer ses yeux en abandonnant la +poudre, en immolant sa queue aux idées nouvelles et en laissant pousser +ses favoris, et qu'il avait enfin, un des premiers toujours à marcher +dans la mauvaise voie, substitué insolemment le pantalon à la culotte +courte. + +En outre, Nicolino, on le sait, était frère du beau duc de Rocca-Romana, +qui, à tort ou à raison, avait passé pour être l'objet d'un de +ces nombreux et rapides caprices de la reine, non enregistrés par +l'histoire, qui dédaigne ces sortes de détails, mais constatés par la +chronique scandaleuse des cours qui en vit; or, le roi ne pouvait se +venger du duc de Rocca-Romana, qui n'avait pas changé un bouton à son +costume, ne s'était rien coupé, ne s'était rien laissé pousser, et, par +conséquent, était resté dans les plus strictes règles de l'étiquette; il +n'était donc pas fâché,--un mari si débonnaire qu'il soit ayant toujours +quelque rancune contre les amants de sa femme,--il n'était donc pas +fâché, n'ayant point de prétexte plausible pour se venger du frère aîné, +d'en rencontrer un pour se venger du frère cadet. D'ailleurs, comme +titre personnel à l'antipathie du roi, Nicolino Caracciolo était entaché +du péché originel d'avoir une Française pour mère, et, de plus, étant +déjà à moitié Français de naissance, d'être encore tout à fait Français +d'opinion. + +On a vu, d'ailleurs, que les soupçons du roi, tout vagues et instinctifs +qu'ils étaient sur Nicolino Caracciolo, n'étaient point tout à +fait dénués de fondement, puisque Nicolino était lié à cette grande +conspiration qui s'étendait jusqu'à Rome, et qui avait pour but, en +appelant les Français à Naples, d'y faire entrer avec eux la lumière, le +progrès, la liberté. + +Maintenant, on se rappelle par quelle suite de circonstances inattendues +Nicolino Caracciolo avait été amené à prêter à Salvato, trempé par l'eau +de la mer, des habits et des armes; comment, une lettre de femme qu'il +avait oubliée dans la poche de sa redingote ayant été trouvée par +Pasquale de Simone, avait été remise par celui-ci à la reine et par la +reine à Acton; nous avons presque assisté à l'expérience chimique qui, +en enlevant le sang, avait laissé subsister l'écriture, et nous avons +assisté tout à fait à l'expérience poétique qui, en dénonçant la femme, +avait permis de s'emparer de son amant; or, l'amant arrêté et conduit, +on s'en souvient, au château Saint-Elme, n'était autre que notre +insouciant et aventureux ami Nicolino Caracciolo. + +Le lecteur nous pardonnera si nous lui faisons subir ici quelques +redites; nous désirons, autant que possible, ajouter par quelques +lignes--ces lignes fussent-elles inutiles--à la clarté de notre récit, +que peuvent, malgré nos efforts, obscurcir les nombreux personnages que +nous mettons en scène et dont une partie est forcée de disparaître pour +faire place à d'autres, parfois pendant plusieurs chapitres, parfois +pendant un volume entier. + +Que l'on nous pardonne donc certaines digressions en faveur de la bonne +intention, et que l'on ne fasse point de notre bonne intention un des +pavés de l'enfer. + +Le château Saint-Elme, où Nicolino avait été conduit et enfermé, était, +nous croyons l'avoir déjà dit, la Bastille de Naples. + +Le château Saint-Elme, qui a joué un grand rôle dans toutes les +révolutions de Naples, et qui, par conséquent, aura le sien dans la +suite de cette histoire, est bâti au sommet de la colline qui domine +l'ancienne Parthénope. Nous ne chercherons pas, comme le faisait notre +savant archéologue sir William Hamilton, si le nom _Erme_, premier nom +du château Saint-Elme, vient de l'ancien mot phénicien _erme_, qui veut +dire, _élevé_, _sublime_, ou bien lui fut donné à cause des statues de +Priape à l'aide desquelles les habitants de Nicopolis marquaient les +limites de leurs champs et de leurs maisons, et qu'ils appelaient +_Terme_. N'ayant pas reçu du ciel ce regard pénétrant qui lit dans la +nuit profonde des étymologies, nous nous contenterons de faire remonter +cette appellation à une chapelle de Saint-Érasme qui donna son nom à +la montagne sur laquelle elle était assise; la montagne s'appela donc +d'abord le mont _Saint-Érasme_, puis, par corruption, _Saint-Erme_, puis +enfin en dernier lieu, et se corrompant de plus en plus, Saint-Elme. Sur +ce sommet, qui domine la ville et la mer, fut d'abord bâtie une tour +qui remplaça la chapelle et que l'on appela Belforte; cette tour +fut convertie en château par Charles II d'Anjou, dit le Boiteux; ses +fortifications s'augmentèrent lorsque Naples fut assiégée par Lautrec, +non pas en 1518, comme le dit il signor Giuseppe Gallanti, auteur de +_Naples et ses Environs;_ mais, en 1528, elle devint, par ordre de +Charles-Quint, une forteresse régulière. Comme toutes les forteresses +destinées d'abord à défendre les populations au milieu ou sur la +tête desquelles elles sont élevées, Saint-Elme en arriva peu à peu, +non-seulement à ne plus défendre la population de Naples, mais à la +menacer, et c'est sous ce dernier point de vue que le sombre château +fait encore la terreur des Napolitains, qui, à chaque révolution qu'ils +font ou plutôt qu'ils laissent faire, demandent sa démolition au nouveau +gouvernement qui succède à l'ancien. Le nouveau gouvernement, qui a +besoin de se populariser, décrète la démolition de Saint-Elme, mais se +garde bien de le démolir. Hâtons-nous de dire, attendu qu'il faut rendre +justice aux pierres comme aux gens, que l'honnête et pacifique château +Saint-Elme, éternelle menace de destruction pour la ville, s'est +toujours borné à menacer, n'a jamais rien détruit, et même, dans +certaines circonstances, a protégé. + +Nous avons dit tout à l'heure qu'il fallait rendre justice aux pierres +comme aux gens; retournons la maxime, et disons maintenant qu'il faut +rendre justice aux gens comme aux pierres. + +Ce n'était point, Dieu merci! par paresse ou négligence que le marquis +Vanni n'avait pas suivi plus activement le procès Nicolino, non; le +marquis, véritable procureur fiscal, ne demandant que des coupables et +ne désirant que d'en trouver là même où il n'y en avait pas, était loin +de mériter un pareil reproche, non; mais c'était un homme de conscience +dans son genre que le marquis Vanni: il avait fait durer sept ans le +procès du prince de Tarsia, et trois ans celui du chevalier de Medici +et de ceux qu'il s'obstinait à appeler ses complices; il tenait un +coupable, cette fois, il avait des preuves de sa culpabilité, il était +sûr que ce coupable ne pouvait lui échapper sous la triple porte qui +fermait son cachot et sous la triple muraille qui entourait Saint-Elme; +il ne regardait donc pas à un jour, à une semaine et même à un mois pour +arriver à un résultat satisfaisant. D'ailleurs, il appartenait, nous +l'avons dit, pour les instincts, pour l'allure, aux animaux de la race +féline, et l'on sait que le tigre s'amuse à jouer avec l'homme avant de +le mettre en morceaux, et le chat avec la souris avant de la dévorer. + +Le marquis Vanni s'amusait donc à jouer avec Nicolino Caracciolo avant +de lui faire couper la tête. + +Mais, il faut le dire, dans ce jeu mortel où luttaient l'un contre +l'autre l'homme armé de la loi, de la torture et de l'échafaud, et +l'homme armé de son seul esprit, ce n'était pas celui qui avait toutes +les chances de gagner qui gagnait toujours. Loin de là. Après quatre +interrogatoires successifs, qui chacun avaient duré plus de deux heures, +et dans lesquels Vanni avait essayé de retourner son prévenu de toutes +les façons, le juge n'était pas plus avancé et le prévenu pas plus +compromis que le premier jour, c'est-à-dire que l'interrogateur en était +arrivé à savoir les nom, prénoms, qualités, âge, état social de Nicolino +Caracciolo, ce que tout le monde savait à Naples, sans avoir besoin de +recourir à un mois de prison et à une instruction de trois semaines; +mais le marquis Vanni, malgré sa curiosité,--et il était certainement un +des juges les plus curieux du royaume des Deux-Siciles,--n'avait pu en +savoir davantage. + +En effet, Nicolino Caracciolo s'était enfermé dans ce dilemme: «Je suis +coupable ou je suis innocent. Ou je suis coupable, et je ne suis pas +assez bête pour faire des aveux qui me compromettront; ou je suis +innocent, et, par conséquent, n'ayant rien à avouer, je n'avouerai +rien.» Il était résulté de ce système de défense qu'à toutes les +questions faites par Vanni pour savoir autre chose que tout ce que tout +le monde savait, c'est-à-dire ses nom, prénoms, qualités, âge, +demeure et état social, Nicolino Caracciolo avait répondu par d'autres +questions, demandant à Vanni, avec l'accent du plus vif intérêt s'il +était marié, si sa femme était jolie, s'il l'aimait, s'il en avait des +enfants, quel était leur âge, s'il avait des frères, des soeurs, si son +père vivait, si sa mère était morte, combien lui donnait la reine pour +le métier qu'il faisait, si son titre de marquis était transmissible +à l'aîné de sa famille, s'il croyait en Dieu, à l'enfer, au paradis, +s'appuyant dans toutes ses divagations, sur ce qu'il avait, pour tout +ce qui regardait le marquis, une sympathie aussi vive au moins que celle +que le marquis Vanni avait pour lui, et que, par conséquent, il lui +était permis, sinon de lui faire les mêmes questions,--il ne poussait +point l'indiscrétion jusque là,--au moins des questions analogues à +celles qu'il lui faisait. Il en était résulté qu'à la fin de chaque +interrogatoire, le marquis Vanni s'était trouvé un peu moins avancé +qu'au commencement et n'avait pas même osé faire dresser par le greffier +procès-verbal de toutes les folies que Nicolino lui avait dites, et +qu'enfin, ayant menacé le prisonnier, lors de sa dernière visite, de +lui faire donner la question s'il continuait de rire au nez de cette +respectable déesse que l'on appelle la Justice, il se présentait +au château Saint-Elme, dans la matinée du 9 décembre,--c'est-à-dire +quelques heures après l'arrivée du roi à Caserte, arrivée complètement +ignorée encore à Naples et qui n'était sue que des personnes qui avaient +eu l'honneur de voir Sa Majesté;--il se présentait, disons-nous, au +château Saint-Elme, bien décidé cette fois, si Nicolino continuait +de jouer le même jeu avec lui, de mettre ses menaces à exécution et +d'essayer de cette fameuse torture _sicut in cadaver_ qui lui avait +été refusée à son grand regret par la majorité de la junte d'État, à +laquelle il n'avait pas besoin de référer cette fois. + +Vanni, dont le visage n'était pas gai d'habitude, avait donc, ce +jour-là, une physionomie plus lugubre encore que de coutume. + +Il était, en outre, escorté de maître Donato, le bourreau de Naples, +lequel était lui-même flanqué de deux de ses aides, venus tout exprès +pour l'aider à appliquer le prisonnier à la question, si le prisonnier +persistait, nous ne dirons pas dans ses dénégations, mais dans les +facétieuses et fantastiques plaisanteries qui n'avaient point de +précédent dans les annales de la justice. + +Nous ne parlons pas du greffier qui accompagnait si assidûment Vanni +dans toutes ses courses, et qui, dans sa vénération pour le procureur +fiscal, gardait en sa présence un silence si absolu, que Nicolino +prétendait que ce n'était point un homme de chair et d'os, mais purement +et simplement son ombre que Vanni avait fait habiller en greffier, +non pour économiser à l'État, comme on aurait pu le croire, les +appointements de ce magistrat subalterne, mais pour avoir toujours sous +la main un secrétaire prêt à écrire ses interrogatoires. + +Pour cette grande solennité de la torture qui n'avait point été donnée +à Naples, ni même dans le royaume des Deux-Siciles, où elle était tombée +en désuétude depuis que don Carlos était monté sur le trône de Naples, +c'est-à-dire depuis soixante-cinq ans, et que le marquis Vanni allait +avoir l'honneur de faire revivre, non point en l'exerçant _in anima +vili_, mais sur un membre d'une des premières familles de Naples, des +ordres avaient été donnés à don Roberto Brandi, gouverneur du château, +pour mettre tout à neuf dans la vieille salle de tortures du château +Saint-Elme. Don Roberto Brandi, serviteur zélé du roi, qui avait eu le +désagrément, deux ans auparavant, de voir fuir de sa forteresse Ettore +Caraffa, s'était empressé de prouver son dévouement à Sa Majesté en +obéissant ponctuellement aux ordres du procureur fiscal, de sorte que, +quand celui-ci se fit annoncer, le gouverneur vint au-devant de lui, et, +avec le sourire de l'orgueil satisfait: + +--Venez, lui dit-il, et j'espère que vous serez content de moi. + +Et il conduisit Vanni dans la salle qu'il avait fait remettre +entièrement à neuf à l'intention de Niccolino Caracciolo, lequel ne se +doutait pas que l'État venait de dépenser pour lui, en instruments de +torture, la somme exorbitante de sept cents ducats, dont, selon les +habitudes reçues à Naples, le gouverneur avait mis la moitié dans sa +poche. + +Vanni, précédé de don Roberto et suivi de son greffier, du bourreau et +de ses deux aides, descendit dans ce musée de la douleur, et, comme +un général avant le combat examine le champ sur lequel il va livrer +bataille et note les accidents de terrain dont il peut tirer avantage +pour la victoire, il étudia, les uns après les autres, cette collection +d'instruments, sortis, pour la plupart, des arsenaux ecclésiastiques, +les archives de l'inquisition ayant prouvé que les cerveaux ascétiques +sont les plus inventifs dans ces sortes de machines destinées à faire +tressaillir d'angoisse les fibres les plus profondément cachées dans le +coeur de l'homme. + +Chaque instrument était bien à sa place et surtout en bon état de +service. + +Alors, laissant dans cette salle funèbre, éclairée seulement de torches +soutenues contre la muraille par des mains de fer, maître Donato et ses +deux aides, il était passé dans la chambre voisine, séparée de la salle +de tortures par une grille de fer, devant laquelle tombait un rideau de +serge noire; la lumière des torches, vue à travers ce rideau, obstacle +insuffisant à la cacher tout à fait, devenait plus funèbre encore. + +C'était aussi aux soins de don Roberto qu'était due la mise en état +de cette chambre, ancienne salle de tribunal secret abandonnée en même +temps que la salle de torture. Elle n'avait rien de particulier que son +absence complète de communication avec le jour; tout son mobilier +se composait d'une table couverte d'un tapis vert, éclairée par deux +candélabres à cinq branches, et sur laquelle se trouvaient du papier, de +l'encre et des plumes. + +Un fauteuil tenait le milieu de cette table, et, de l'autre côté, avait +en face de lui la sellette du prévenu; à côté de cette grande table, +que l'on pouvait appeler la table d'honneur, et qui était évidemment +réservée au juge, était une petite table destinée au greffier. + +Au-dessus du juge était un grand crucifix taillé dans un tronc de chêne +et qu'on eût dit sorti de l'âpre ciseau de Michel-Ange, tant sa rude +physionomie laissait celui qui le regardait dans le doute s'il avait été +mis là pour soutenir l'innocent ou effrayer le coupable. + +Une lampe descendant du plafond éclairait cette terrible agonie, qui +semblait, non pas celle de Jésus expirant avec le mot _pardon_ sur la +bouche, mais celle du mauvais larron, rendant son dernier soupir dans un +dernier blasphème. + +Le procureur fiscal avait jusque-là tout examiné en silence, et don +Roberto, n'entendant point sortir de sa bouche l'éloge qu'il se croyait +en droit d'espérer, attendait avec inquiétude une marque de satisfaction +quelconque; cette marque de satisfaction, pour s'être fait attendre, +n'en fut que plus flatteuse. Vanni fit hautement l'éloge de toute cette +lugubre mise en scène, et promit au digne commandant que la reine serait +informée du zèle qu'il avait déployé pour son service. + +Encouragé par l'éloge d'un homme si expert en pareille matière, don +Roberto exprima le timide désir que la reine vînt un jour visiter le +château Saint-Elme et voir de ses propres yeux cette magnifique salle +de tortures, bien autrement curieuse, à son avis, que le musée de +Capodimonte; mais, quelque crédit que Vanni eût près de Sa Majesté, +il n'osa promettre cette faveur royale au digne gouverneur, qui, en +poussant un soupir de regret, fut forcé de s'en tenir à la certitude +qu'un récit exact serait fait à la reine, et de la peine qu'il s'était +donnée et du succès qu'il avait obtenu. + +--Et maintenant, mon cher commandant, dit Vanni, remontez et envoyez-moi +le prisonnier sans fers, mais sous bonne escorte; j'espère que l'aspect +de cette salle l'amènera naturellement à des idées plus raisonnables que +celles où il s'est égaré jusqu'ici. Il va sans dire, ajouta Vanni d'un +air dégagé, que, si cela vous intéresse de voir donner la torture, vous +pouvez, de votre personne, accompagner le prisonnier. Il sera peut-être +intéressant, pour un homme d'intelligence comme vous, d'étudier la +manière dont je dirigerai cette opération. + +Don Roberto exprima au procureur fiscal, en termes chaleureux, sa +reconnaissance de la permission qui lui était donnée et dont il déclara +vouloir profiter avec bonheur. Et, saluant jusqu'à terre le procureur +fiscal, il sortit pour obéir à l'ordre qu'il venait d'en recevoir. + + + + + LXI + + ULYSSE ET CIRCÉ + + +A peine le roi était-il, comme nous l'avons vu, sur l'avis du valet de +pied, sorti de la salle à manger pour venir rejoindre le cardinal Ruffo +dans son appartement, que, comme s'il eût été le seul et unique lien +qui retînt entre eux les convives agités d'émotions diverses, chacun +s'empressa de regagner son appartement. Le capitaine de Cesare ramena +chez elles les vieilles princesses, désespérées de voir qu'après avoir +été forcées de fuir de Paris et Rome, devant la Révolution, elles +allaient probablement être forcées de fuir Naples, poursuivies toujours +par le même ennemi. + +La reine prévint sir William qu'après les nouvelles que venait de +rapporter son mari, elle avait trop besoin d'une amie pour ne pas garder +chez elle sa chère Emma Lyonna. Acton fit appeler son secrétaire Richard +pour lui confier le soin de découvrir pour quoi ou pour qui le roi +était rentré dans ses appartements. Le duc d'Ascoli, réinstallé dans +ses fonctions de chambellan, suivit le roi, avec son habit couvert de +plaques et de cordons, pour lui demander s'il n'avait pas besoin de ses +services. Le prince de Castelcicala demanda sa voiture et ses chevaux, +pressé d'aller à Naples veiller à sa sûreté et à celle de ses amis, +cruellement compromises par le triomphe des jacobins français, que +devait naturellement suivre le triomphe des jacobins napolitains. +Sir William Hamilton remonta chez lui pour rédiger une dépêche à son +gouvernement, et Nelson, la tête basse et le coeur préoccupé d'une +sombre pensée, regagna sa chambre, que, par une délicate attention, la +reine avait eu le soin de choisir pas trop éloignée de celle qu'elle +réservait à Emma les nuits où elle la retenait près d'elle, quand +toutefois, pendant ces nuits-là, une même chambre et un lit unique ne +réunissaient pas les deux amies. + +Nelson, lui aussi, comme sir William Hamilton, avait à écrire, mais à +écrire une lettre, non point une dépêche. Il n'était point commandant en +chef dans la Méditerranée, mais placé sous les ordres de l'amiral lord +comte de Saint-Vincent, infériorité qui ne lui était pas trop sensible, +l'amiral le traitant plus en ami qu'en inférieur, et la dernière +victoire de Nelson l'ayant grandi au niveau des plus hautes réputations +de la marine anglaise. + +Cette intimité entre Nelson et son commandant en chef est constatée +par la correspondance de Nelson avec le comte de Saint-Vincent, qui se +trouve dans le tome V de ses _Lettres et Dépêches_, publiées à Londres, +et ceux de nos lecteurs qui aiment à consulter les pièces originales +pourront recourir à celles de ces lettres écrites par le vainqueur +d'Aboukir, du 22 septembre, époque à laquelle s'ouvre ce récit, au +9 décembre, époque à laquelle nous sommes arrivés. Ils y verront, +racontées dans tous leurs détails, les irrésistibles progrès de cette +passion insensée que lui inspira lady Hamilton, passion qui devait lui +faire oublier le soin de ses devoirs comme amiral, et, comme homme, le +soin plus précieux encore de son honneur. Ces lettres, qui peignent le +désordre de son esprit et la passion de son coeur, seraient son excuse +devant la postérité, si la postérité qui, depuis deux mille ans, a +condamné l'amant de Cléopâtre, pouvait revenir sur son jugement. + +Aussitôt rentré dans sa chambre, Nelson, profondément préoccupé d'une +catastrophe qui allait jeter un grand trouble non-seulement dans les +affaires du royaume, mais probablement dans celles de son coeur, +en portant l'amirauté anglaise à prendre de nouvelles dispositions +relativement à sa flotte de la Méditerranée, Nelson alla droit à son +bureau, et, sous l'impression du récit qu'avait fait le roi, si les +paroles échappées à la bouche de Ferdinand peuvent s'appeler un récit, +il commença la lettre suivante: + +_A l'amiral lord comte de Saint-Vincent_. + +«Mon cher lord, + +»Les choses ont bien changé de face depuis ma dernière lettre datée de +Livourne, et j'ai bien peur que Sa Majesté le roi des Deux-Siciles ne +soit sur le point de perdre un de ses royaumes et peut-être tous les +deux. + +»Le général Mack, ainsi que je m'en étais douté et que je crois même +vous l'avoir dit, n'était qu'un fanfaron qui a gagné sa réputation +de grand général je ne sais où, mais pas, certes, sur les champs de +bataille; il est vrai qu'il avait sous ses ordres une triste armée; mais +qui va se douter que soixante mille hommes iront se faire battre par dix +mille! + +»Les officiers napolitains n'avaient que peu de chose à perdre, mais +tout ce qu'ils avaient à perdre, ils l'ont perdu[1].» + +[Note 1: Nous citons les paroles textuelles de Nelson: «The +napolitan officers have not lost much honour, for God knows they had +but little to lose; but they lost all they had.» _Dépêches et Lettres de +Nelson_, t. V, page 195.] + +Nelson en était là de sa lettre, et, on le voit, le vainqueur d'Aboukir +traitait assez durement les vaincus de Civita-Castellana. Peut-être, en +effet, avait-il le droit d'être exigeant en matière de courage, ce rude +marin qui, enfant, demandait ce que c'était que la peur et ne l'avait +jamais connue, tout en laissant à chaque combat auquel il assistait un +lambeau de sa chair, de sorte que la balle qui le tua à Trafalgar ne tua +plus que la moitié de lui-même et les débris vivants d'un héros. Nelson, +disons-nous, en était là de sa lettre, lorsqu'il entendit derrière lui +un bruit pareil à celui que ferait le battement des ailes d'un papillon +ou d'un sylphe attardé, sautant de fleur en fleur. + +Il se retourna et aperçut lady Hamilton. + +Au reste, nous dirons bientôt ce que nous pensons du courage des +Napolitains, dans le chapitre où nous traiterons du courage collectif et +du courage individuel. + +Il jeta un cri de joie. + +Mais Emma Lyonna, avec un charmant sourire, approcha un doigt de sa +bouche, et, riante et gracieuse comme la statue du silence heureux (on +le sait, il y a plusieurs silences), elle lui fit signe de se taire. + +Puis, s'avançant jusqu'à son fauteuil, elle se pencha sur le dossier et +dit à demi-voix: + +--Suivez-moi, Horace; notre chère reine vous attend et veut vous parler +avant de revoir son mari. + +Nelson poussa un soupir en songeant que quelques mots venus de Londres, +en changeant sa destination, pouvaient l'éloigner de cette magicienne, +dont chaque geste, chaque mot, chaque caresse était une nouvelle chaîne +ajoutée à celles dont il était déjà lié; il se souleva péniblement de +son siège, en proie à ce vertige qu'il éprouvait toujours lorsque, après +un moment d'absence, il revoyait cette éblouissante beauté. + +--Conduisez-moi, lui dit-il; vous savez que je ne vois plus rien dès que +je vous vois. + +Emma détacha l'écharpe de gaze qu'elle avait enroulée autour de sa tête +et dont elle s'était fait une coiffure et un voile, comme on en voit +dans les miniatures d'Isabey, et, lui jetant une de ses extrémités qu'il +saisit au vol et porta fiévreusement à ses lèvres: + +--Venez, mon cher Thésée, lui dit-elle, voici le fil du labyrinthe, +dussiez-vous m'abandonner comme une autre Ariane. Seulement, je vous +préviens que, si ce malheur m'arrive, je ne me laisserai consoler par +personne, fût-ce par un dieu! + +Elle marcha la première, Nelson la suivit; elle l'eût conduit en enfer, +qu'il y fût descendu avec elle. + +--Tenez, ma bien-aimée reine, dit Emma, je vous amène celui qui est à la +fois mon roi et mon esclave, le voici. + +La reine était assise sur un sofa dans le boudoir qui séparait la +chambre d'Emma Lyonna de sa chambre; une flamme mal éteinte brillait +dans ses yeux; cette fois, c'était celle de la colère. + +--Venez ici, Nelson, mon défenseur, dit-elle, et asseyez-vous près de +moi; j'ai véritablement besoin que la vue et le contact d'un héros +me console de notre abaissement... L'avez-vous vu, continua-t-elle en +secouant dédaigneusement la tête de haut en bas, l'avez-vous vu, ce +bouffon couronné se faisant le messager de sa propre honte? L'avez-vous +entendu raillant lui-même sa propre lâcheté? Ah! Nelson, Nelson, il est +triste, quand on est reine orgueilleuse et femme vaillante, d'avoir pour +époux un roi qui ne sait tenir ni le sceptre ni l'épée! + +Elle attira Nelson près d'elle; Emma s'assit à terre sur des coussins et +couvrit de son regard magnétique, tout en jouant avec ses croix et ses +rubans.--comme Amy Robsart avec le collier de Leicester,--celui qu'elle +avait mission de fasciner. + +--Le fait est, madame, dit Nelson, que le roi est un grand philosophe. + +La reine regarda Nelson en contractant ses beaux sourcils. + +--Est-ce sérieusement que vous décorez du nom de philosophie, dit-elle, +cet oubli de toute dignité? Qu'il n'ait pas le génie d'un roi, ayant été +élevé en lazzarone, cela se conçoit, le génie est un mets dont le ciel +est avare; mais n'avoir pas le coeur d'un homme! En vérité, Nelson, +c'était d'Ascoli qui, ce soir, avait, non-seulement l'habit, mais le +coeur d'un roi; le roi n'était que le laquais de d'Ascoli, et quand on +pense que, si ces jacobins dont il a si grand'peur l'avaient pris, il +l'eût laissé pendre sans dire une parole pour le sauver!... Être à la +fois la fille de Marie-Thérèse et la femme de Ferdinand, c'est, vous en +conviendrez, une de ces fantaisies du hasard qui feraient douter de la +Providence. + +--Bon! dit Emma, ne vaut-il pas mieux que cela soit ainsi, et ne +voyez-vous pas que c'est un miracle de la Providence, que d'avoir fait +tout à la fois de vous un roi et une reine! Mieux vaut être Sémiramis +qu'Artémise, Élisabeth que Marie de Médicis. + +--Oh! s'écria la reine sans écouter Emma, si j'étais homme, si je +portais une épée! + +--Elle ne vaudrait jamais mieux que celle-là, dit Emma en jouant avec +celle de Nelson, et, du moment que celle-là vous protège, il n'est pas +besoin d'une autre. Dieu merci! + +Nelson posa sa main sur la tête d'Emma et la regarda avec l'expression +d'un amour infini. + +--Hélas! chère Emma, lui dit-il, Dieu sait que les paroles que je vais +prononcer me brisent le coeur en s'en échappant; mais croyez-vous +que j'eusse soupiré tout à l'heure en vous voyant à l'heure où je m'y +attendais le moins, si je n'avais pas, moi aussi, mes terreurs? + +--Vous? demanda Emma. + +--Oh! je devine ce qu'il veut dire, s'écria la reine en portant son +mouchoir à ses yeux; oh! je pleure, oui, c'est vrai, mais ce sont des +larmes de rage... + +--Oui; mais, moi, je ne devine pas, dit Emma, et ce que je ne devine +pas, il faut qu'on me l'explique. Nelson, qu'entendez-vous par vos +terreurs? Parlez, je le veux! + +Et, lui jetant un bras autour du cou et se soulevant gracieusement à +l'aide de ce bras, elle baisa son front mutilé. + +--Emma, lui dit Nelson, croyez bien que, si ce front qui rayonne +d'orgueil sous vos lèvres, ne rayonne pas en même temps de joie, c'est +que j'entrevois dans un prochain avenir une grande douleur. + +--Moi, je n'en connais qu'une au monde, dit lady Hamilton, ce serait +d'être séparée de vous. + +--Vous voyez bien que vous avez deviné, Emma. + +--Nous séparer! s'écria la jeune femme avec une expression de terreur +admirablement jouée; et qui pourrait nous séparer maintenant? + +--Oh! mon Dieu! les ordres de l'Amirauté, un caprice de M. Pitt; ne +peut-on pas m'envoyer prendre la Martinique et la Trinité, comme on m'a +envoyé à Calvi, à Ténériffe, à Aboukir? A Calvi, j'ai laissé un oeil; à +Ténériffe, un bras; à Aboukir, la peau de mon front. Si l'on m'envoie +à la Martinique ou à la Trinité, je demande à y laisser la tête et que +tout soit fini. + +--Mais, si vous receviez un ordre comme celui-là, vous n'obéiriez pas, +je l'espère? + +--Comment ferais-je, chère Emma? + +--Vous obéiriez à l'ordre de me quitter? + +--Emma! Emma! ne voyez-vous pas que vous vous mettez entre mon devoir et +mon amour... C'est faire de moi un traître ou un désespéré. + +--Eh bien, répliqua Emma, j'admets que vous ne puissiez pas dire à Sa +Majesté George III: «Sire, je ne veux pas quitter Naples, parce que +j'aime comme un fou la femme de votre ambassadeur, qui, de son côté, +m'aime à en perdre la tête;» mais vous pouvez bien lui dire: «Mon roi, +je ne veux pas quitter une reine dont je suis le seul soutien, le +seul appui, le seul défenseur; vous vous devez protection entre têtes +couronnées et vous répondez les uns des autres à Dieu qui vous a faits +ses élus;» et si vous ne lui dites point cela parce qu'un sujet ne parle +pas ainsi à son roi, sir William, qui a sur un frère de lait des droits +que vous n'avez pas, sir William peut le lui dire. + +--Nelson, dit la reine, peut-être suis-je bien égoïste, mais, si vous +ne nous protégez pas, nous sommes perdus, et, lorsqu'on vous présente la +question sous ce jour, d'un trône à maintenir, d'un royaume à protéger, +ne trouvez-vous pas qu'elle s'agrandit au point qu'un homme de coeur +comme vous risque quelque chose pour nous sauver? + +--Vous avez raison, madame, répondit Nelson, je ne voyais que mon amour; +ce n'est pas étonnant: cet amour, c'est l'étoile polaire de mon coeur. +Votre Majesté me rend bien heureux en me montrant un dévouement où je +ne voyais qu'une passion. Cette nuit même, j'écrirai à mon ami lord +Saint-Vincent, ou plutôt j'achèverai la lettre déjà commencée pour +lui. Je le prierai, je le supplierai de me laisser, mieux encore, de +m'attacher à votre service; il comprendra cela, il écrira à l'amirauté. + +--Et, dit Emma, sir William, de son côté, écrira directement au roi et à +M. Pitt. + +--Comprenez-vous, Nelson, continua la reine, combien nous avons besoin +de vous et quels immenses services vous pouvez nous rendre! Nous allons +être, selon toute probabilité, forcés de quitter Naples, de nous exiler. + +--Croyez-vous donc les choses si désespérées, madame? + +La reine secoua la tête avec un triste sourire. + +--Il me semble, continua Nelson, que, si le roi voulait... + +--Ce serait un malheur qu'il voulût, Nelson, un malheur pour moi, je +m'entends. Les Napolitains me détestent; c'est une race jalouse de tout +talent, de toute beauté, de tout courage; toujours courbés sous le joug +allemand, français ou espagnol, ils appellent étrangers et haïssent et +calomnient tout ce qui n'est pas Napolitain; ils haïssent Acton parce +qu'il est né en France; ils haïssent Emma parce qu'elle est née en +Angleterre; ils me haïssent, moi, parce que je suis née en Autriche. +Supposez que, par un effort de courage dont le roi n'est point capable, +on rallie les débris de l'armée et que l'on arrête les Français dans +le défilé des Abruzzes, les jacobins de Naples laissés à eux-mêmes +profitent de l'absence des troupes et se soulèvent, et alors les +horreurs de la France en 1792 et 1793 se renouvellent ici. Qui vous dit +qu'ils ne nous traiteront pas, moi, comme Marie-Antoinette, et, Emma, +comme la princesse de Lamballe? Le roi s'en tirera toujours, grâce à ses +lazzaroni qui l'adorent; il a pour lui l'égide de la nationalité; mais +Acton, mais Emma, mais moi, cher Nelson, nous sommes perdus. Maintenant, +n'est-ce point un grand rôle que celui qui vous est réservé par la +Providence, si vous arrivez à faire pour moi ce que Mirabeau, ce que +M. de Bouille, ce que le roi de Suède, ce que Barnave, ce que M. de la +Fayette, ce que mes deux frères, enfin, deux empereurs n'ont pu faire +pour la reine de France? + +--Ce serait une gloire trop grande, et à laquelle je n'aspire pas, +madame, dit Nelson, une gloire éternelle. + +--Puis n'avez-vous point à faire valoir ceci, Nelson, que c'est par +notre dévouement à l'Angleterre que nous sommes compromis? Si, fidèle +aux traités avec la République, le gouvernement des Deux-Siciles ne +vous avait point permis de prendre de l'eau, des vivres, de réparer +vos avaries à Syracuse, vous étiez forcé d'aller vous ravitailler à +Gibraltar et vous ne trouviez plus la flotte française à Aboukir. + +--C'est vrai, madame, et c'était moi qui étais perdu alors; un procès +infamant m'était réservé à la place d'un triomphe. Comment dire: +«J'avais les yeux fixés sur Naples,» quand mon devoir était de regarder +du côté de Tunis? + +--Enfin, n'est-ce point à propos des fêtes que, dans notre enthousiasme +pour vous, nous vous avons données, que cette guerre a éclaté? Non, +Nelson, le sort du royaume des Deux-Siciles est lié à vous, et vous +êtes lié, vous, au sort de ses souverains. On dira dans l'avenir: «Ils +étaient abandonnés de tous, de leurs alliés, de leurs amis, de leurs +parents; ils avaient le monde contre eux, ils eurent Nelson pour eux, +Nelson les sauva.» + +Et, dans le geste que fit la reine en prononçant ces paroles, elle +étendit la main vers Nelson; Nelson saisit cette main, mit un genou en +terre et la baisa. + +--Madame, dit Nelson se laissant aller à l'enthousiasme de la flatterie +de la reine, Votre Majesté me promet une chose? + +--Vous avez le droit de tout demander à ceux qui vous devront tout. + +--Eh bien, je vous demande votre parole royale, madame, que, du jour où +vous quitterez Naples, ce sera le vaisseau de Nelson, et nul autre, qui +conduira en Sicile votre personne sacrée. + +--Oh! ceci, je vous le jure, Nelson, et j'ajoute que, là où je serai, +ma seule, mon unique, mon éternelle amie, ma chère Emma Lyonna sera avec +moi. + +Et, d'un mouvement plus passionné peut-être que ne le permettait cette +amitié, toute grande qu'elle était, la reine prit la tête d'Emma entre +ses deux mains, l'approcha vivement de ses lèvres et la baisa sur les +deux yeux. + +--Ma parole vous est engagée, madame, dit Nelson. A partir de ce moment, +vos amis sont mes amis et vos ennemis mes ennemis, et, dussé-je me +perdre en vous sauvant, je vous sauverai. + +--Oh! s'écria Emma, tu es bien le chevalier des rois et le champion des +trônes! tu es bien tel que j'avais rêvé l'homme auquel je devais donner +tout mon amour et tout mon coeur! + +Et, cette fois, ce ne fut plus sur le front cicatrisé du héros, mais +sur les lèvres frémissantes de l'amant que la moderne Circé appliqua ses +lèvres. + +En ce moment, on gratta doucement à la porte. + +--Entrez là, chers amis, de mon coeur, dit la reine en leur montrant la +chambre d'Emma; c'est Acton qui vient me rendre une réponse. + +Nelson, enivré de louanges, d'amour, d'orgueil, entraîna Emma dans +cette chambre à l'atmosphère parfumée, dont la porte sembla se refermer +d'elle-même sur eux. + +En une seconde, le visage de la reine changea d'expression, comme si +elle eût mis ou ôté un masque; son oeil s'endurcit, et, d'une voix +brève, elle prononça ce seul mot: + +--Entrez. + +C'était Acton, en effet. + +--Eh bien, demanda-t-elle, qui attendait Sa Majesté? + +--Le cardinal Ruffo, répondit Acton. + +--Vous ne savez rien de ce qu'ils ont dit? + +--Non, madame; mais je sais ce qu'ils ont fait. + +--Qu'ont-ils fait? + +--Ils ont envoyé chercher Ferrari. + +--Je m'en doutais. Raison de plus, Acton, pour ce que vous savez. + +--A la première occasion, ce sera fait. Votre Majesté n'a pas autre +chose à m'ordonner? + +--Non, répondit la reine. + +Acton salua et sortit. + +La reine jeta un coup d'oeil jaloux sur la chambre d'Emma et rentra +silencieusement dans la sienne. + + + + + LXII + + L'INTERROGATOIRE DE NICOLINO + + +Les quelques moments qui s'écoulèrent entre la sortie du commandant +don Roberto Brandi et l'entrée du prisonnier furent employés par le +procureur fiscal à passer sur ses habits de ville une robe de juge, à +coiffer sa tête maigre et longue d'une perruque énorme qui devait, selon +lui, ajouter à la majesté de son visage et à couvrir cette perruque +elle-même d'un bonnet carré. + +Le greffier commença par poser sur la table, comme pièces de conviction, +les deux pistolets marqués d'une N et la lettre de la marquise de +San-Clemente; puis il procéda à la même toilette qu'avait faite son +supérieur, toute proportion de rang gardée, c'est-à-dire qu'il mit une +robe plus étroite, une perruque moins grosse, une toque moins haute. + +Après quoi, il s'assit à sa petite table. + +Le marquis Vanni prit place à la grande, et, comme c'était un homme +d'ordre, il rangea son papier devant lui de manière qu'une feuille +ne dépassât point l'autre, s'assura qu'il y avait de l'encre dans son +encrier, examina le bec de sa plume, le rafraîchit avec un canif, en +égalisa les deux pointes en les coupant sur son ongle, tira de sa poche +une tabatière d'or ornée du portrait de Sa Majesté, la plaça à la portée +de sa main, moins pour y puiser la poudre qu'elle contenait que +pour jouer avec elle de cet air indifférent du juge qui joue aussi +insoucieusement avec la vie d'un homme qu'il joue avec sa tabatière, et +attendit Nicolino Caracciolo dans la pose qu'il crut la plus propre à +faire de l'effet sur son prisonnier. + +Par malheur, Nicolino Caracciolo n'était point de caractère à se se +laisser imposer par les poses du marquis Vanni; la porte qui s'était +refermée sur le commandant s'ouvrit dix minutes après devant le +prisonnier, et Nicolino Caracciolo, mis avec une élégance qui ne +dénonçait en aucune manière le séjour peu confortable de la prison, +entra le sourire sur les lèvres, en fredonnant d'une voix assez juste le +_Pria che spunti l'aurora_ du _Matrimonio segreto_. + +Il était accompagné de quatre soldats et suivi du gouverneur. + +Deux soldats restèrent à la porte, deux autres s'avancèrent à la droite +et à la gauche du prisonnier, lequel marcha droit à la sellette qui lui +était préparée, regarda avant de s'asseoir autour de lui avec la plus +grande attention, murmura en français les trois syllabes: _Tiens! tiens! +tiens!_ lesquelles sont destinées, comme on sait, à exprimer un côté +comique de l'étonnement, et, s'adressant avec la plus grande politesse +au procureur fiscal: + +--Est-ce que, par hasard, monsieur le marquis, lui demanda-t-il, vous +auriez lu _les Mystères d'Udolphe_? + +--Qu'est-ce que cela, _les Mystères d'Udolphe_? demanda Vanni répondant +à son tour, comme Nicolino avait l'habitude de le faire, à une question +par une autre question. + +--C'est un nouveau roman d'une dame anglaise nommée Anne Radcliffe. + +--Je ne lis pas de romans, entendez-vous, monsieur, répondit le juge +d'une voix pleine de dignité. + +--Vous avez tort, monsieur, très-grand tort; il y en a de fort amusants, +et je voudrais bien en avoir un à lire dans mon cachot, s'il y faisait +clair. + +--Monsieur, je désire que vous vous pénétriez de cette vérité... + +--De laquelle, monsieur le marquis? + +--C'est que nous sommes ici pour nous occuper d'autre chose que de +romans. Asseyez-vous. + +--Merci, monsieur le marquis; je voulais seulement vous dire qu'il +y avait, dans _les Mystères d'Udolphe_, la description d'une chambre +parfaitement pareille à celle-ci; c'est dans cette salle que le chef des +brigands tenait ses séances. + +Vanni appela à son aide toute sa dignité. + +--J'espère, prévenu, que cette fois... + +Nicolino l'interrompit. + +--D'abord, je ne m'appelle pas prévenu, vous le savez bien. + +--Il n'y a pas de degré social devant la loi, vous êtes prévenu. + +--Je l'accepte comme verbe, mais non comme substantif; voyons, de quoi +suis-je prévenu? + +--Vous êtes prévenu de complot envers l'État. + +--Allons, bon! voilà que vous retombez dans votre manie. + +--Et vous dans votre irrévérence envers la justice. + +--Moi irrévérent envers la justice? Ah! monsieur le marquis, vous +me prenez pour un autre, Dieu merci! nul ne respecte et ne vénère la +justice plus que moi. La justice! mais c'est la parole de Dieu sur la +terre. Oh! que non! je ne suis pas si impie que d'être irrévérent envers +la justice. Ah! envers les juges, c'est autre chose, je ne dis pas. + +Vanni frappa avec impatience la terre du pied. + +--Êtes-vous enfin décidé à répondre aujourd'hui aux questions que je +vais vous faire? + +--C'est selon les questions que vous me ferez. + +--Prévenu...! s'écria Vanni avec impatience. + +--Encore, fit Nicolino en haussant les épaules; mais, voyons, qu'est-ce +que cela vous fait de m'appeler prince ou duc? Je n'ai point de +préférence pour l'un ou l'autre de ces deux noms. Je vous appelle bien +marquis, moi, et, à coup sûr, quoique j'aie à peine le tiers de votre +âge, je suis prince ou duc depuis plus longtemps que vous n'êtes +marquis. + +--C'est bien, assez sur ce chapitre... Votre âge? + +Nicolino tira de son gousset une montre magnifique. + +--Vingt et un ans trois mois huit jours cinq heures sept minutes +trente-deux secondes. J'espère, cette fois, que vous ne m'accuserez pas +de manquer de précision. + +--Votre nom? + +--Nicolino Caracciolo, toujours. + +--Votre domicile? + +--Au château Saint-Elme, cachot numéro 3, au second au-dessous de +l'entre-sol. + +--Je ne vous demande pas où vous demeurez à présent; je vous demande où +vous demeuriez quand vous avez été arrêté? + +--Je ne demeurais nulle part, j'étais dans la rue. + +--C'est bien. Peu importe votre réponse, on sait votre domicile. + +--Alors, je vous dirai comme Agamemnon à Achille: + + Pourquoi le demander, puisque vous le savez? + +--Faisiez-vous partie de la réunion de conspirateurs qui était +assemblée, du 22 au 23 septembre, dans les ruines du palais de la reine +Jeanne? + +--Je ne connais pas de palais de la reine Jeanne à Naples. + +--Vous ne connaissez pas les ruines du palais de la reine Jeanne au +Pausilippe, presque en face de la maison que vous habitez? + +--Pardon, monsieur le marquis. Qu'un homme du peuple, un cocher +de fiacre, un cicerone, voire même un ministre de l'instruction +publique,--Dieu sait où l'on prend les ministres dans notre +époque!--fasse une pareille erreur, cela se comprend; mais vous, un +archéologue, vous tromper en architecture de deux siècles et demi, et +en histoire de cinq cents ans, je ne vous pardonne pas cela! Vous voulez +dire les ruines du palais d'Anna Caraffa, femme du duc de Medina, le +favori de Philippe IV, qui n'est pas morte étouffée comme Jeanne Ire, ni +empoisonnée comme Jeanne II...--remarquez que je n'affirme pas le fait, +le fait étant resté douteux,--mais mangée aux poux comme Sylla et comme +Philippe H.... Cela n'est pas permis, monsieur Vanni, et, si la chose se +répandait, on vous prendrait pour un vrai marquis! + +--Eh bien, dans les ruines du palais d'Anna Caraffa, si vous l'aimez +mieux. + +--Oui, je l'aime mieux; j'aime toujours mieux la vérité; je suis de +l'école du philosophe de Genève, et j'ai pour devise: _Vitam impendere +vero_. Bon! si je parle latin, voilà qu'on va me prendre pour un faux +duc! + +--Étiez-vous dans les ruines du palais d'Anna Caraffa pendant la nuit du +22 au 23 septembre? Répondez oui ou non! insista Vanni furieux. + +--Et que diable eussé-je été y chercher? Vous ne vous rappelez donc pas +le temps qu'il faisait pendant la nuit du 22 au 23 septembre? + +--Je vais vous dire ce que vous alliez y faire, moi: vous alliez y +conspirer. + +--Allons donc! je ne conspire jamais quand il pleut; c'est déjà assez +ennuyeux par le beau temps. + +--Avez-vous, ce soir-là, prêté votre redingote à quelqu'un? + +--Pas si niais, par une nuit pareille, quand il pleuvait à torrents, +prêter ma redingote! mais, si j'en avais eu deux, je les eusse mises +l'une sur l'autre. + +--Reconnaissez-vous ces pistolets? + +--Si je les reconnaissais, je vous dirais qu'on me les a volés; et, +comme votre police est très-mal faite, vous ne retrouveriez pas le +voleur, ce qui serait humiliant pour votre police; or, je ne veux +humilier personne, je ne reconnais pas ces pistolets. + +--Ils sont cependant marqués d'une N. + +--N'y a-t-il que moi dont le nom commence par une N à Naples? + +--Reconnaissez-vous cette lettre? + +Et Vanni montra au prisonnier la lettre de la marquise de San-Clemente. + +--Pardon, monsieur le marquis, mais il faudrait que je la visse de plus +près. + +--Approchez-vous. + +Nicolino regarda l'un après l'autre les deux soldats qui se tenaient à +sa droite et sa gauche: + +--_Èpermesso_? dit-il. + +Les deux soldats s'écartèrent; Nicolino s'approcha de la table, prit la +lettre et la regarda. + +--Fi donc! demander à un galant homme s'il reconnaît une lettre de +femme! Oh! monsieur le marquis! + +Et, approchant tranquillement la lettre d'un des candélabres, il y mit +le feu. + +Vanni se leva furieux. + +--Que faites-vous donc? s'écria-t-il. + +--Vous le voyez bien, je la brûle; il faut toujours brûler les lettres +de femme, ou sinon les pauvres créatures sont compromises. + +--Soldats!... s'écria Vanni. + +--Ne vous dérangez pas, dit Nicolino en soufflant les cendres au nez de +Vanni, c'est fait. + +Et il alla tranquillement se rasseoir sur la sellette. + +--C'est bon, dit Vanni, rira bien qui rira le dernier. + +--Je n'ai ri ni le premier ni le dernier, monsieur, dit Nicolino avec +hauteur; je parle et j'agis en honnête homme, voilà tout. + +Vanni poussa une espèce de rugissement; mais sans doute n'était-il pas +au bout de ses questions, car il parut se calmer, quoiqu'il secouât +furieusement sa tabatière dans sa main droite. + +--Vous êtes le neveu de Francesco Caracciolo? reprit Vanni. + +--J'ai cet honneur, monsieur le marquis, répondit tranquillement +Nicolino en s'inclinant. + +--Le voyez-vous souvent? + +--Le plus que je puis. + +--Vous savez qu'il est infecté de mauvais principes? + +--Je sais que c'est le plus honnête homme de Naples et le plus fidèle +sujet de Sa Majesté, sans vous excepter, monsieur le marquis. + +--Avez-vous entendu dire qu'il ait eu affaire aux républicains? + +--Oui, à Toulon, où il s'est battu contre eux si glorieusement, qu'il +doit aux différents combats qu'il leur a livrés le grade d'amiral. + +--Allons, dit Vanni comme s'il prenait une résolution subite, je vois +que vous ne parlerez pas. + +--Comment! vous trouvez que je ne parle point assez, je parle presque +tout seul. + +--Je dis que nous ne tirerons aucun aveu de vous par la douceur. + +--Ni par la force, je vous en préviens.--Nicolino Caracciolo, vous ne +savez pas jusqu'où peuvent s'étendre mes pouvoirs de juge. + +--Non, je ne sais pas jusqu'où peut s'étendre la tyrannie d'un roi. + +--Nicolino Caracciolo, je vous préviens que je vais être forcé de vous +appliquer à la torture. + +--Appliquez, marquis, appliquez; cela fera toujours passer un instant; +on s'ennuie tant en prison! + +Et Nicolino Caracciolo étira ses bras en bâillant. + +--Maître Donato! s'écria le procureur fiscal exaspéré, faites voir au +prévenu la chambre de la question. + +Maître Donato tira un cordon, les rideaux s'ouvrirent; Nicolino put +donc voir le bourreau, ses deux aides et les formidables instruments de +torture dont il était entouré. + +--Tiens! fit Nicolino décidé à ne reculer devant rien: voici une +collection qui me paraît fort curieuse; peut-on la voir de plus près? + +--Vous vous plaindrez de la voir de trop près tout à l'heure, malheureux +pêcheur endurci! + +--Vous vous trompez, marquis, répondit Nicolino en secouant sa belle et +noble tête, je ne me plains jamais, je me contente de mépriser. + +--Donato, Donato! s'écria le procureur fiscal, emparez-vous du prévenu. + +La grille tourna sur ses gonds, mettant en communication la chambre de +l'interrogatoire avec la salle de torture, et Donato s'avança vers le +prisonnier. + +--Vous êtes cicérone? demanda le jeune homme. + +--Je suis le bourreau, répondit maître Donato. + +--Marquis Vanni, dit Nicolino en pâlissant légèrement, mais le +sourire sur les lèvres et sans donner aucune autre marque d'émotion, +présentez-moi à monsieur; selon les lois de l'étiquette anglaise, il +n'aurait le droit de me parler ni de me toucher, si je ne lui étais pas +présenté, et, vous le savez, nous vivons sous les lois anglaises depuis +l'entrée à la cour de madame l'ambassadrice d'Angleterre. + +--A la torture! à la torture! hurla Vanni. + +--Marquis, dit Nicolino, je crois que vous vous privez par votre +précipitation d'un grand plaisir. + +--Lequel? demanda Vanni haletant. + +--Celui de m'expliquer vous-même l'usage de chacune de ces ingénieuses +machines; qui sait si cette explication ne suffirait point à vaincre ce +que vous appelez mon obstination? + +--Tu as raison, quoique ce soit un moyen pour toi de retarder l'heure +que tu redoutes. + +--Aimez-vous mieux tout de suite? dit Nicolino en regardant fixement +Vanni; quant à moi, cela m'est égal. + +Vanni baissa les yeux. + +--Non, répliqua-t-il, il ne sera point dit que j'aurai refusé à un +prévenu, si coupable qu'il soit, le délai qu'il a demandé. + +En effet, Vanni comprenait qu'il y avait pour lui une jouissance amère +et une sombre vengeance dans l'énumération à laquelle il allait se +livrer, puisqu'il faisait précéder la torture physique d'une torture +morale pire que la première peut-être. + +--Ah! fit Nicolino en riant, je savais bien que l'on obtenait tout de +vous par le raisonnement, et, d'abord, voyons, monsieur le procureur +fiscal, commençons par cette corde pendue au plafond et glissant sur une +poulie. + +--C'est, en effet, par là que l'on commence. + +--Voyez ce que c'est que le hasard! Nous disions donc que cette +corde...? + +--C'est ce que l'on appelle l'estrapade, mon jeune ami. + +Nicolino salua. + +--On lie le patient les mains derrière le dos, on lui met aux pieds +des poids plus ou moins lourds, on le soulève par cette corde jusqu'au +plafond, puis on le laisse retomber par secousses jusqu'à un pied de +terre. + +--Ce doit être un moyen infaillible de faire grandir les gens... Et, +continua Nicolino, cette espèce de casque pendu à la muraille, comment +cela s'appelle-t-il? + +--C'est la _cuffia del silenzio_, très-bien nommée ainsi, attendu que +plus on souffre, moins on peut crier. On met la tête du patient dans +cette boîte de fer, et, à l'aide de cette vis que l'on tourne, la boîte +se rétrécit; au troisième tour, les yeux sortent de leur orbite et la +langue de la bouche. + +--Qu'est-ce que ce doit être au sixième, mon Dieu! fit Nicolino avec sa +même intonation railleuse. Et ce fauteuil en tôle avec des clous en fer +et une espèce de réchaud dessous, a-t-il son utilité? + +--Vous allez le voir. On y assied le patient tout nu, on l'attache +solidement aux bras du fauteuil et l'on allume du feu dans le réchaud. + +--C'est moins commode que le gril de saint Laurent; vous ne pouvez pas +le retourner. Et ces coins, ce maillet et ces planches? + +--C'est la question des brodequins: on met entre quatre planches les +jambes de celui à qui on veut la donner, on les lie avec une corde, et, +à l'aide de ce maillet, on enfonce ces coins-là entre les planches du +milieu. + +--Pourquoi ne pas les passer tout de suite entre le tibia et le péroné? +Ce serait plus court!... Et ce chevalet entouré de coquemars? + +--C'est avec cela qu'on donne la question de l'eau: on couche le patient +sur le chevalet de manière qu'il ait la tête et les pieds plus bas que +l'estomac, et on lui entonne dans la bouche jusqu'à cinq ou six pintes +d'eau. + +--Je doute que les toasts que l'on porte à votre santé de cette +façon-là, marquis, vous portent bonheur. + +--Voulez-vous continuer? + +--Ma foi, non, cela me donne un trop grand mépris pour les inventeurs +de toutes ces machines, et surtout pour ceux qui s'en servent. J'aime +décidément mieux être accusé que juge, patient que bourreau. + +--Vous refusez de faire des aveux? + +--Plus que jamais. + +--Songez que ce n'est plus l'heure de plaisanter. + +--Par quelle torture vous plaît-il de commencer, monsieur? + +--Par l'estrapade, répondit Vanni exaspéré de ce sang-froid. Exécuteur, +enlevez l'habit de monsieur. + +--Pardon! si vous voulez bien le permettre, je l'ôterai moi-même; je +suis très-chatouilleux. + +Et, avec la plus grande tranquillité, Nicolino enleva son habit, sa +veste et sa chemise, mettant au jour un torse juvénile et blanc, un peu +maigre peut-être, mais de forme parfaite. + +--Encore une fois, vous ne voulez pas avouer? cria Vanni en secouant +désespérément sa tabatière. + +--Allons donc! répondit Nicolino, est-ce qu'un gentilhomme a deux +paroles? Il est vrai, ajouta-t-il dédaigneusement, que vous ne pouvez +point savoir cela, vous. + +--Liez-lui les mains derrière le dos, liez-lui les mains, cria Vanni; +attachez-lui un poids de cent livres à chaque pied et levez-le jusqu'au +plafond. + +Les aides du bourreau se précipitèrent sur Nicolino pour exécuter +l'ordre du procureur fiscal. + +--Un instant, un instant! cria maître Donato, des égards, des +précautions. Il faut que cela dure; disloquez, mais ne cassez pas; c'est +de la _roba_ aristocratique. + +Et lui-même, avec toute sorte d'égards et de précautions comme il avait +dit, il lui lia les mains derrière le dos, tandis que les deux aides lui +attachaient les poids aux pieds. + +--Tu ne veux pas avouer? tu ne veux pas avouer? cria Vanni en +s'approchant de Nicolino. + +--Si fait; approchez encore, dit Nicolino. + +Vanni s'approcha; Nicolino lui cracha au visage. + +--Sang du Christ! s'écria Vanni, enlevez! enlevez! + +Le bourreau et ses aides s'apprêtaient à obéir, quand le commandant +Roberto Brandi, s'approchant vivement du procureur fiscal: + +--Un billet très-pressé du prince de Castelcicala, lui dit-il. + +Vanni prit le billet en faisant signe aux exécuteurs d'attendre qu'il +eût lu. + +Il ouvrit le billet; mais à peine y eut-il jeté les yeux, qu'une pâleur +livide envahit son visage. + +Il le relut une seconde fois et devint plus pâle encore. + +Puis, après un moment de silence, passant son mouchoir sur son front +ruisselant de sueur: + +--Détachez le patient, dit-il, et reconduisez-le dans sa prison. + +--Eh bien, mais la question? demanda maître Donato. + +--Ce sera pour un autre jour, répondit Vanni. + +Et il s'élança hors du cachot sans même donner à son greffier l'ordre de +le suivre. + +--Et votre ombre, monsieur le procureur fiscal? lui cria Nicolino. Vous +oubliez votre ombre! + +On détacha Nicolino, qui remit sa chemise, sa veste et sa redingote avec +le même calme qu'il les avait ôtées. + +--Métier du diable, s'écria maître Donato, on n'y est jamais sûr de +rien! + +Nicolino parut touché de ce désappointement du bourreau. + +--Combien gagnez-vous par an, mon ami? lui demanda-t-il. + +--J'ai quatre cents ducats de fixe, Excellence, dix ducats par exécution +et quatre ducats par torture; mais il y a plus de trois ans que, par +l'entêtement du tribunal, on n'a exécuté personne; et, vous le voyez, +au moment de vous donner la torture, contre-ordre! J'aurais plus de +bénéfice à donner ma démission de bourreau et à me faire sbire, comme +mon ami Pasquale de Simone. + +--Tenez, mon cher, dit Nicolino en tirant de sa poche trois pièces d'or, +vous m'attendrissez; voici douze ducats. Qu'il ne soit pas dit que l'on +vous a dérangé pour rien. + +Maître Donato et ses deux aides saluèrent. + +Alors, Nicolino, se retournant vers Roberto Brandi, qui ne comprenait +rien lui-même à ce qui s'était passé: + +--N'avez-vous pas entendu, commandant? lui dit-il. M. le procureur +fiscal vous a ordonné de me reconduire en prison. + +Et, se remettant de lui-même au milieu des soldats qui l'avaient amené, +il sortit de la salle de l'interrogatoire et regagna son cachot. + +Peut-être le lecteur attend-il maintenant l'explication du changement +qui s'était fait sur la physionomie du marquis Vanni en lisant le billet +du prince de Castelcicala, et de l'ordre donné de remettre la torture à +un autre jour, après l'avoir lu. + +L'explication sera bien simple; elle consistera à mettre sous les yeux +du lecteur le texte même du billet; le voici: + +«Le roi est arrivé cette nuit. L'armée napolitaine est battue; les +Français seront ici dans quinze jours. + +»C.» + +Or, le marquis Vanni avait réfléchi que ce n'était point au moment où +les Français allaient entrer à Naples qu'il était opportun de donner +la torture à un prisonnier accusé pour tout crime d'être partisan des +Français. + +Quant à Nicolino, qui, malgré tout son courage, était menacé d'une rude +épreuve, il rentra dans le cachot numéro 3, au second au-dessous de +l'entre-sol, comme il disait, sans savoir à quel heureux hasard il +devait d'en être quitte à si bon marché. + + + + + LXIII + + L'ABBÉ PRONIO + + +Vers la même heure où le procureur fiscal Vanni faisait reconduire +Nicolino à son cachot, le cardinal Ruffo, pour accomplir la promesse +qu'il avait faite pendant la nuit au roi, se présentait à la porte de +ses appartements. + +L'ordre était donné de le recevoir. Il pénétra donc sans aucun +empêchement jusqu'au roi. + +Le roi était en tête-à-tête avec un homme d'une quarantaine d'années. On +pouvait reconnaître cet homme pour un abbé à une imperceptible tonsure +qui disparaissait au milieu d'une forêt de cheveux noirs. Il était, au +reste, vigoureusement découplé et paraissait plutôt fait pour porter +l'uniforme de carabinier que la robe ecclésiastique. + +Ruffo fit un pas en arrière. + +--Pardon, sire, dit-il, mais je croyais trouver Votre Majesté seule. + +--Entrez, entrez, mon cher cardinal, dit le roi, vous n'êtes point de +trop; je vous présente l'abbé Pronio. + +--Pardon, sire, dit Ruffo en souriant, mais je ne connais pas l'abbé +Pronio. + +--Ni moi non plus, dit le roi. Monsieur entre une minute avant Votre +Éminence; il vient de la part de mon directeur, monseigneur Rossi, +évêque de Nicosia; M. l'abbé ouvrait la bouche pour me raconter ce qui +l'amène, il le racontera à nous deux au lieu de le raconter à moi tout +seul. Tout ce que je sais, par le peu de mots que M. l'abbé m'a dits, +c'est que c'est un homme qui parle bien et qui promet d'agir encore +mieux. Racontez votre affaire: M. le cardinal Ruffo est de mes amis. + +--Je le sais, sire, dit l'abbé en s'inclinant devant le cardinal, et des +meilleurs même. + +--Si je n'ai pas l'honneur de connaître M. l'abbé Pronio, vous voyez +qu'en échange M. l'abbé Pronio me connaît. + +--Et qui ne vous connaît pas, monsieur le cardinal, vous, le +fortificateur d'Ancône! vous, l'inventeur d'un nouveau four à chauffer +les boulets rouges! + +--Ah! vous voilà pris, mon éminentissime. Vous vous attendiez à ce que +l'on vous fît des compliments sur votre éloquence et votre sainteté, et +voilà qu'on vous en fait sur vos exploits militaires. + +--Oui, sire, et plût à Dieu que Votre Majesté eût confié le commandement +de l'armée à Son Éminence au lieu de le confier à un fanfaron +autrichien. + +--L'abbé, vous venez de dire une grande vérité, dit le roi en posant sa +main sur l'épaule de Pronio. + +Ruffo s'inclina. + +--Mais je présume, dit-il, que M. l'abbé n'est pas venu seulement pour +dire des vérités qu'il me permettra de prendre pour des louanges. + +--Votre Éminence a raison, dit Pronio en s'inclinant à son tour; mais +une vérité dite de temps en temps et quand l'occasion s'en présente, +quoiqu'elle puisse parfois nuire à l'imprudent qui la dit, ne peut +jamais nuire au roi qui l'entend. + +--Vous avez de l'esprit, monsieur, dit Ruffo. + +--Eh bien, c'est l'effet qu'il m'a fait tout de suite, dit le roi; +et cependant il n'est que simple abbé, quand j'ai, à la bonté de mon +ministre des cultes, dans mon royaume tant d'ânes qui sont évêques! + +--Tout cela ne nous dit pas ce qui amène l'abbé près de Votre Majesté? + +--Dites, dites, l'abbé! le cardinal me rappelle que j'ai affaire; nous +vous écoutons. + +--Je serai bref, sire. J'étais hier, à neuf heures du soir, chez mon +neveu, qui est maître de poste. + +--Tiens, c'est vrai, dit le roi, je cherchais où je vous avais déjà vu. +Je me rappelle maintenant, c'est là. + +--Justement, sire. Dix minutes auparavant, un courrier était passé, +avait commandé des chevaux et avait dit au maître de poste: «Surtout +ne faites pas attendre, c'est pour un très-grand seigneur;» et il était +reparti en riant. La curiosité me prit alors de voir ce très-grand +seigneur, et, lorsque la voiture s'arrêta, je m'en approchai, et, à mon +grand étonnement, je reconnus le roi. + +--Il m'a reconnu et ne m'a rien demandé; c'est, déjà bien de sa part, +n'est-ce pas, mon éminentissime? + +--Je me réservais pour ce matin, sire, répondit l'abbé en s'inclinant. + +--Continuez, continuez! vous voyez bien que le cardinal vous écoute. + +--Avec la plus grande attention, sire. + +--Le roi, que l'on savait à Rome, continua Pronio, revenait seul dans +un cabriolet, accompagné d'un seul gentilhomme qui portait les habits du +roi, tandis que le roi portait les habits de ce gentilhomme; c'était un +événement. + +--Et un fier! fit le roi. + +--J'interrogeai les postillons de Fondi, et, de postillons en +postillons, en remontant jusqu'à ceux d'Albano, les nôtres avaient +appris qu'il y avait eu une grande bataille, que les Napolitains avaient +été battus et que le roi,--comment dirai-je cela, sire? demanda en +s'inclinant respectueusement l'abbé,--et que le roi... + +--Fichait le camp... Ah! pardon, j'oubliais que vous êtes homme +d'Église. + +--Alors, j'ai été poursuivi de cette idée que, si les Napolitains +étaient véritablement en fuite, ils courraient tout d'une traite jusqu'à +Naples, et que, par conséquent, il n'y avait qu'un moyen d'arrêter les +Français, qui, si on ne les arrêtait pas, y seraient sur leurs talons. + +--Voyons le moyen, dit Ruffo. + +--C'était de révolutionner les Abruzzes et la Terre de Labour, et, +puisqu'il n'y a plus d'armée à leur opposer, de leur opposer un peuple. + +Ruffo regarda Pronio. + +--Est-ce que vous seriez, par hasard, un homme de génie, monsieur +l'abbé? lui demanda-t-il. + +--Qui sait? répondit celui-ci. + +--La chose m'en, a tout l'air, sire. + +--Laissez-le aller, laissez-le aller, dit le roi. + +--Donc, ce matin, j'ai pris un cheval chez mon neveu, je suis venu à +franc étrier jusqu'à Capoue; à la poste de Capoue, je me suis informé, +et j'ai appris que Sa Majesté était à Caserte; alors, je suis venu à +Caserte et me suis présenté hardiment à la porte du roi, comme venant +de la part de monseigneur Rossi, évêque de Nicosia et confesseur de Sa +Majesté. + +--Vous connaissez monseigneur Rossi? demanda Ruffo. + +--Je ne l'ai jamais vu, dit l'abbé; mais j'espérais que le roi me +pardonnerait mon mensonge en faveur de la bonne intention. + +--Eh! mordieu! oui, je vous pardonne, dit le roi. Éminence, donnez-lui +son absolution tout de suite. + +--Maintenant, sire, vous savez tout, dit Pronio: si le roi adopte mon +projet d'insurrection, une traînée de poudre n'ira pas plus vite; je +proclame la guerre sainte, et, avant huit jours, je soulève tout le pays +depuis Aquila jusqu'à Teano. + +--Et vous ferez cela tout seul? demanda Ruffo. + +--Non, monseigneur; je m'adjoindrai deux hommes d'exécution. + +--Et quels sont ces deux hommes? + +--L'un est Gaetano Mammone, plus connu sous le nom du _meunier de Sora_. + +--N'ai-je pas entendu prononcer son nom, demanda le roi, à propos du +meurtre de ces deux jacobins della Torre? + +C'est possible, sire, répondit l'abbé Pronio; il est rare que Gaetano +Mammone ne soit pas là quand on tue quelqu'un à dix lieues à la ronde; +il flaire le sang. + +--Vous le connaissez? demanda Ruffo. + +--C'est mon ami, Éminence. + +--Et quel est l'autre? + +--Un jeune brigand de la plus belle espérance, sire; il se nomme Michele +Pezza; mais il a pris le nom de Fra-Diavolo, attendu probablement que ce +qu'il y a de plus malin, c'est un moine, et de plus mauvais le diable. A +vingt et un ans à peine, il est déjà chef d'une bande de trente hommes, +qui se tiennent dans les montagnes de Mignano. Il était amoureux de la +fille d'un charron d'Itri, il l'a hautement demandée en mariage, on la +lui a refusée; alors, il a loyalement prévenu son rival, nommé Peppino, +qu'il le tuerait s'il ne renonçait pas à Francesca, c'est le nom de la +jeune fille; son rival a persisté, et Michele Pezza lui a tenu parole. + +--C'est-à-dire qu'il l'a tué? demanda Ruffo. + +--Éminence, c'est mon pénitent. Il y a quinze jours qu'avec six de ses +hommes les plus résolus, il a pénétré la nuit, par le jardin qui donne +sur la montagne, dans la maison du père de Francesca, a enlevé sa fille +et la emmenée avec lui. Il paraît que mon drôle a des secrets à lui +pour se faire aimer des femmes. Francesca, qui aimait Peppino, adore +maintenant Fra-Diavolo et brigande avec lui comme si elle n'avait fait +que cela toute sa vie. + +--Et voilà les hommes que vous comptez employer? demanda le roi. + +--Sire, on ne révolutionne pas un pays avec des séminaristes. + +--L'abbé a raison, sire, dit Ruffo. + +--Soit! Et, avec ces moyens-là, vous promettez de réussir? + +--J'en réponds. + +--Et vous soulèverez les Abruzzes, la Terre de Labour? + +--Depuis les enfants jusqu'aux vieillards. Je connais tout le monde, et +tout le monde me connaît. + +--Vous me paraissez bien sûr de votre affaire, mon cher abbé, dit le +cardinal. + +--Si sûr, que j'autorise Votre Éminence à me faire fusiller si je ne +réussis pas. + +--Alors, vous comptez faire de votre ami Gaetano Mammone et de votre +pénitent Fra-Diavolo vos deux lieutenants? + +--Je compte en faire deux capitaines comme moi; ils ne valent pas moins +que moi, et je ne vaux pas moins qu'eux. Que le roi daigne seulement +signer mon brevet et les leurs, pour prouver aux paysans que nous +agissons en son nom, et je me charge de tout. + +--Eh! eh! dit le roi, je ne suis pas scrupuleux; mais nommer mes +capitaines deux gaillards comme ceux-là. Vous me donnerez bien dix +minutes de réflexion, l'abbé? + +--Dix, vingt, trente, sire, je ne crains rien. L'affaire est trop +avantageuse pour que Votre Majesté la refuse, et Son Éminence est trop +dévouée aux intérêts de la couronne pour ne pas la lui conseiller. + +--Eh bien, l'abbé, dit le roi, laissez-nous un instant seuls, Son +Éminence et moi: nous allons causer de votre proposition. + +--Sire, je serai dans l'antichambre à lire mon bréviaire; Votre Majesté +me fera demander quand elle aura pris une résolution. + +--Allez, l'abbé, allez. + +Pronio salua et sortit. + +Le roi et le cardinal se regardèrent. + +--Eh bien, que dites-vous de cet abbé-là, mon éminentissime? demanda le +roi. + +--Je dis que c'est un homme, sire, et que les hommes sont rares. + +--Un drôle de saint Bernard pour prêcher une croisade, dites donc! + +--Eh! sire, il réussira peut-être mieux que le vrai n'a réussi. + +--Vous êtes donc d'avis que j'accepte son offre? + +--Dans la position où nous sommes, sire, je n'y vois pas d'inconvénient. + +--Mais, dites-moi, quand on est petit-fils de Louis XIV et qu'on +s'appelle Ferdinand de Bourbon, signer de ce nom des brevets à un chef +de brigands et à un homme qui boit le sang comme un autre boit de l'eau +claire! car je le connais son Gaetano Mammone, de réputation du moins. + +--Je comprends la répugnance de Votre Majesté, sire; mais signez +seulement celui de l'abbé, et autorisez-le à signer ceux des autres. + +--Vous êtes un homme adorable, en ce que, avec vous, on n'est jamais +dans l'embarras. Rappelons-nous l'abbé? + +--Non, sire; laissons-lui le temps de lire son bréviaire; nous avons, de +notre côté, à régler quelques petites affaires au moins aussi pressées +que les siennes. + +--C'est vrai. + +--Hier, Votre Majesté m'a fait l'honneur de me demander mon avis sur la +falsification de certaine lettre. + +--Je me le rappelle parfaitement; et vous m'avez demandé la nuit pour +réfléchir. Mon éminentissime, avez vous réfléchi? + +--Je n'ai fait que cela, sire. + +--Eh bien? + +--Eh bien, il y a un fait que Votre Majesté ne contestera point, c'est +que j'ai l'honneur d'être détesté par la reine. + +--Il en est ainsi de tout ce qui m'est fidèle et attaché, mon cher +cardinal; si nous avions le malheur de nous brouiller, la reine vous +adorerait. + +--Or, étant déjà suffisamment détesté par elle, à mon avis, je +désirerais bien, s'il était possible, sire, qu'elle ne me détestât point +davantage. + +--A quel propos me dites-vous cela? + +--A propos de la lettre de Sa Majesté l'empereur d'Autriche. + +--Que croyez vous donc? + +--Je ne crois rien; mais voici comment les choses se sont passées. + +--Voyons cela, dit le roi s'accoudant sur son fauteuil afin d'écouter +plus commodément. + +--A quelle heure Votre Majesté est-elle partie pour Naples, avec M. +André Backer, le jour où le jeune homme a eu l'honneur de dîner avec +Votre Majesté? + +--Entre cinq et six heures. + +--Eh bien, entre six et sept heures, c'est-à-dire une heure après que +Votre Majesté a été partie, avis a été donné au maître de poste de +Capoue de dire à Ferrari, lorsqu'il reprendrait chez lui le cheval qu'il +y avait laissé, qu'il était inutile qu'il allât jusqu'à Naples, attendu +que Votre Majesté était à Caserte. + +--Qui a donc donné cet avis? + +--Je désire ne nommer personne, sire; seulement, je n'empêche point que +Votre Majesté ne devine. + +--Allez, je vous écoute. + +--Ferrari, au lieu d'aller à Naples, est donc venu à Caserte. Pourquoi +voulait-on qu'il vînt à Caserte? Je n'en sais rien. Pour essayer +probablement sur lui quelque tentative de séduction. + +--Je vous ai dit, mon cher cardinal, que je le croyais incapable de me +trahir. + +--On n'a pas eu la peine de s'assurer de sa fidélité; Ferrari, ce qui +valait mieux, a fait une chute, a perdu connaissance et a été transporté +à la pharmacie. + +--Par le secrétaire de M. Acton, nous savons cela. + +--Là, de peur que son évanouissement ne fut trop court et qu'il ne +revînt à lui au moment où l'on ne s'y attendrait pas, on a trouvé +convenable de le prolonger à l'aide de quelques gouttes de laudanum. + +--Qui vous a dit cela? + +--Je n'ai eu besoin d'interroger personne. Qui ne veut pas être trompé +ne doit s'en rapporter qu'à soi. + +Le cardinal tira de sa poche une cuiller à café. + +--Voici, dit il, la cuiller à l'aide de laquelle on les lui a +introduites dans la bouche; il en reste une couche au fond de la +cuiller, ce qui prouve que le blessé n'a pas bu le laudanum lui-même, +vu qu'il eût enlevé cette couche avec ses lèvres, et l'odeur acre et +persistante de l'opium indique, après plus d'un mois, à quelle substance +appartenait cette couche. + +Le roi regarda le cardinal avec cet étonnement naïf qu'il manifestait +lorsqu'on lui démontrait une chose que seul il n'eût pas trouvée, parce +qu'elle dépassait la portée de son intelligence. + +--Et qui a fait cela? demanda-t-il. + +--Sire, répondit le cardinal, je ne nomme personne; je dis: ON. Qui a +fait cela? Je n'en sais rien. ON l'a fait. Voilà ce que je sais. + +--Et après? + +--Votre Majesté veut aller jusqu'au bout, n'est-ce-pas? + +--Certainement que je veux aller jusqu'au bout! + +--Eh bien, sire, Ferrari évanoui par la violence du coup, endormi pour +surcroît de précautions avec du laudanum, ON a pris la lettre dans sa +poche, ON l'a décachetée en plaçant la cire au-dessus d'une bougie, ON a +lu la lettre, et, comme elle contenait l'opposé de ce que l'ON espérait, +ON a enlevé l'écriture avec de l'acide oxalique. + +--Comment pouvez-vous savoir précisément avec quel acide? + +--Voici la petite bouteille, je ne dirai point qui le contenait, mais +qui le contient; la moitié à peine, comme vous le voyez, a été employée +à l'opération. + +Et, comme il avait tiré de sa poche la cuiller à café, le cardinal tira +de sa poche un flacon à moitié vide contenant un liquide clair comme de +l'eau de roche et évidemment distillé. + +--Et vous dites, demanda le roi, qu'avec cette liqueur on peut enlever +l'écriture? + +--Que Votre Majesté ait la bonté de me donner une lettre sans +importance. + +Le roi prit sur une table le premier placet venu; le cardinal versa +quelques gouttes du liquide sur l'écriture, il l'étendit avec son doigt, +en couvrit quatre ou cinq lignes et attendit. L'écriture commença par +jaunir, puis s'effaça peu à peu. + +Le cardinal lava le papier avec de l'eau ordinaire, et, entre les lignes +écrites au-dessus et au-dessous, il montra au roi un espace blanc qu'il +fit sécher au feu et sur lequel, sans autre préparation, il écrivit deux +ou trois lignes. + +La démonstration ne laissait rien à désirer. + +--Ah! San-Nicandro! San-Nicandro! murmura le roi, quand on pense que tu +aurais pu m'apprendre tout cela! + +--Non pas lui, sire, attendu qu'il ne le savait pas; mais il eût pu vous +le faire apprendre par d'autres plus savants que lui. + +--Revenons à notre affaire, dit le roi en poussant un soupir. Ensuite, +que s'est-il passé? + +--Il s'est passé, sire, qu'après avoir substitué au refus de l'empereur +une adhésion, on a recacheté la lettre et on l'a scellée d'un cachet +pareil à celui de Sa Majesté Impériale; seulement, comme c'était la +nuit, à la lumière des bougies, que cette opération se faisait, on l'a +recachetée avec de la cire rouge qui était d'une teinte un peu plus +foncée que la première. + +Le cardinal mit sous les yeux du roi la lettre tournée du côté du +cachet. + +--Sire, dit-il, voyez la différence qu'il y a entre cette couche +superposée et la couche inférieure; au premier abord, la teinte paraît +la même, mais, en y regardant de près, on reconnaît une différence +légère et cependant visible. + +--C'est vrai, s'écria le roi, c'est pardieu vrai! + +--D'ailleurs, reprit le cardinal, voici le bâton de cire qui a servi à +refaire le cachet; Votre Majesté voit que sa couleur est identique avec +la couche supérieure. + +Le roi regardait avec étonnement les trois pièces à conviction: cuiller, +flacon, bâton de cire à cacheter que Ruffo venait de mettre sous ses +yeux et avait déposées les unes à côté des autres sur une table. + +--Et comment vous-êtes vous procuré cette cuiller, ce flacon et cette +cire? demanda le roi, tellement intéressé par cette intelligente +recherche de la vérité, qu'il ne voulait point en perdre un détail. + +--Oh! de la façon la plus simple, sire. Je suis à peu près le seul +médecin de votre colonie de San-Leucio; je viens donc de temps en temps +à la pharmacie du château pour y chercher quelques médicaments; je suis +venu ce matin à la pharmacie comme d'habitude, mais avec certaine idée +arrêtée; j'ai trouvé _cette cuiller_ sur la table de nuit, _ce flacon_ +dans l'armoire vitrée, et _ce bâton de cire_ sur la table. + +--Et cela vous a suffi pour tout découvrir? + +--Le cardinal de Richelieu ne demandait que trois lignes de l'écriture +d'un homme pour le faire pendre. + +--Oui, dit le roi; malheureusement, il y a des gens que l'on ne pend +pas, quelque chose qu'ils aient faite. + +--Maintenant, dit le cardinal en regardant fixement le roi, tenez-vous +beaucoup à Ferrari? + +--Sans doute que j'y tiens. + +--Eh bien, sire, il n'y aurait pas de mal à l'éloigner pour quelque +temps. Je crois l'air de Naples on ne peut plus malsain pour lui en ce +moment. + +--Vous croyez? + +--Je fais plus que le croire, sire, j'en suis sûr. + +--Pardieu! c'est bien simple, je vais le renvoyer à Vienne. + +--C'est un voyage fatigant, sire; mais il y a des fatigues salutaires. + +--D'ailleurs, vous comprenez bien, mon éminentissime, que je veux avoir +le coeur net de la chose; en conséquence, je renvoie à l'empereur, mon +gendre, la dépêche dans laquelle il me dit qu'il se mettra en campagne +aussitôt que je serai rentré à Rome, et je lui demande de mon côté ce +qu'il pense de cela. + +--Et, pour qu'on ne se doute de rien, Votre Majesté part pour Naples +aujourd'hui avec tout le monde, en disant à Ferrari de venir me trouver +cette nuit à San-Leucio, et d'exécuter mes ordres comme si c'étaient +ceux de Votre Majesté. + +--Et vous, alors? + +--Moi, j'écris à l'empereur au nom de Votre Majesté, j'expose ses doutes +et le prie de m'envoyer la réponse, à moi. + +--A merveille! mais Ferrari va tomber dans les mains des Français; vous +comprenez bien que les chemins sont gardés. + +--Ferrari va par Bénévent et Foggia à Manfredonia; là, il s'embarque +pour Trieste, et, de Trieste, reprend la poste jusqu'à Vienne si le +vent est bon; il économise deux jours de route et vingt-quatre heures de +fatigue, et, par le même chemin qu'il est allé, il revient. + +--Vous êtes un homme prodigieux, mon cher cardinal! rien ne vous est +impossible. + +--Tout cela convient à Votre Majesté? + +--Je serais bien difficile si cela ne me convenait pas. + +--Alors, sire, occupons-nous d'autre chose; vous le savez, chaque minute +vaut une heure, chaque heure vaut un jour, chaque jour une année. + +--Occupons-nous de l'abbé Pronio, n'est-ce pas? demanda le roi. + +--Justement, sire. + +--Croyez-vous qu'il aura eu le temps de lire son bréviaire? demanda en +riant le roi. + +--Bon! s'il n'a pas eu le temps de le lire aujourd'hui, dit Ruffo, il +le lira demain: il n'est pas homme à douter de son salut pour si peu de +chose. + +Ruffo sonna. + +Un valet de pied parut à la porte. + +--Prévenez l'abbé Pronio que nous l'attendons, dit le roi. + + + + + LXIV + + UN DISCIPLE DE MACHIAVEL + + +Pronio ne se fit point attendre. + +Le roi et le cardinal remarquèrent que la lecture du livre saint ne lui +avait rien ôté des airs dégagés qu'ils avaient remarqués en lui. + +Il entra, se tint sur le seuil de la porte, salua respectueusement le +roi d'abord, le cardinal ensuite. + +--J'attends les ordres de Sa Majesté, dit-il. + +--Mes ordres seront faciles à suivre, mon cher abbé: j'ordonne que vous +fassiez tout ce que vous m'avez promis de faire. + +--Je suis prêt, sire. + +--Maintenant, entendons-nous. + +Pronio regarda le roi; il était évident qu'il ne comprenait rien à ces +mots: _entendons-nous_. + +Je demande quelles sont vos conditions, dit le roi. + +--Mes conditions? + +--Oui. + +--A moi? Mais je ne fais aucune condition à Votre Majesté. + +--Je demande, si vous l'aimez mieux, quelles faveurs vous attendez de +moi. + +--Celle de servir Votre Majesté, et, au besoin, de me faire tuer pour +elle. + +--Voilà tout? + +--Sans doute. + +--Vous ne demandez pas un archevêché, pas un évêché, pas la plus petite +abbaye? + +--Si je la sers bien, quand tout sera fini, quand les Français seront +hors du royaume, si j'ai bien servi Votre Majesté, elle me récompensera; +si je l'ai mal servie, elle me fera fusiller. + +--Que dites-vous de ce langage, cardinal? + +--Je dis qu'il ne m'étonne pas, sire. + +--Je remercie Votre Éminence, dit en s'inclinant Pronio. + +--Alors, dit le roi, il s'agit tout simplement de vous donner un brevet? + +--Un à moi, sire, un à Fra-Diavolo, un à Mammone. + +--Êtes-vous leur mandataire? demanda le roi. + +--Je ne les ai pas vus, sire. + +--Et, sans les avoir vus, vous répondez d'eux? + +--Comme de moi-même. + +--Rédigez le brevet de M. l'abbé, mon éminentissime. + +Ruffo se mit à une table, écrivit quelques lignes et lut la rédaction +suivante: + +«Moi, Ferdinand de Bourbon, roi des Deux-Siciles et de Jérusalem, + +»Déclare: + +»Ayant toute confiance dans l'éloquence, le patriotisme, les talents +militaires de l'abbé Pronio, + +»Le nommer + +»MON CAPITAINE dans les Abruzzes et dans la Terre de Labour, et, au +besoin, dans toutes les autres parties de mon royaume; + +»Approuver + +»Tout ce qu'il fera pour la défense du territoire de ce royaume et pour +empêcher les Français d'y pénétrer, l'autorise à signer des brevets +pareils à celui-ci en faveur des deux personnes qu'il jugera dignes de +le seconder dans cette noble tâche, promettant de reconnaître pour chefs +de masses les deux personnes dont il aura fait choix. + +»En foi de quoi, nous lui avons délivré le présent brevet. + +»En notre château de Caserte, le 10 décembre 1798.» + +--Est-ce cela, monsieur? demanda le roi à Pronio après avoir entendu la +lecture que venait de faire le cardinal. + +--Oui, sire; seulement, je remarque que Votre Majesté n'a pas voulu +prendre la responsabilité de signer les brevets des deux capitaines que +j'avais eu l'honneur de lui recommander. + +--Non; mais je vous ai reconnu le droit de les signer; je veux qu'ils +vous en aient l'obligation. + +--Je remercie Votre Majesté, et, si elle veut mettre au bas de ce +brevet sa signature et son sceau, je n'aurai plus qu'à lui présenter mes +humbles remercîments et à partir pour exécuter ses ordres. + +Le roi prit la plume et signa; puis, tirant le sceau de son secrétaire, +il l'appliqua à côté de sa signature. + +Le cardinal s'approcha du roi et lui dit quelques mots tout bas. + +--Vous croyez? demanda le roi. + +--C'est mon humble avis, sire. + +Le roi se tourna vers Pronio. + +--Le cardinal, lui dit-il, prétend que, mieux que personne, monsieur +l'abbé... + +--Sire, interrompit en s'inclinant Pronio, j'en demande pardon à Votre +Majesté, mais, depuis cinq minutes, j'ai l'honneur d'être capitaine des +volontaires de Sa Majesté. + +--Excusez, mon cher capitaine, dit le roi en riant, j'oubliais, ou +plutôt, je me souvenais en voyant un coin de votre bréviaire sortir de +votre poche. + +Pronio tira de sa poche le livre qui avait attiré l'attention de Sa +Majesté, et le lui présenta. + +Le roi l'ouvrit à la première page et lut: + +«_Le Prince_, par Machiavel.» + +--Qu'est-ce que cela? dit le roi ne connaissant ni l'ouvrage ni +l'auteur. + +--Sire, lui répondit Pronio, c'est le bréviaire des rois. + +--Vous connaissez ce livre? demanda Ferdinand à Ruffo. + +--Je le sais par coeur. + +--Hum! fit le roi. Je n'ai jamais su par coeur que l'office de la +Vierge, et encore, depuis que San-Nicandro me l'a appris, je crois que +je l'ai un peu oublié. Enfin!... Je vous disais donc, capitaine, puisque +capitaine il y a, que le cardinal prétendait, c'était cela que tout à +l'heure il me disait tout bas à l'oreille, que, mieux que personne, vous +vous entendriez à rédiger une proclamation adressée aux peuples des deux +provinces où vous êtes appelé à exercer votre commandement. + +--Son Éminence est de bon conseil, sire. + +--Alors, vous êtes de son avis? + +--Parfaitement. + +--Mettez-vous donc là et rédigez. + +--Dois-je parler au nom de Sa Majesté ou au mien? demanda Pronio. + +--Au nom du roi, monsieur, au nom du roi, se hâta de répondre Ruffo. + +--Allez! au nom du roi, puisque le cardinal le veut, dit Ferdinand. + +Pronio salua le roi pour remercier de la permission qu'il recevait +non-seulement d'écrire au nom de son souverain, mais encore de s'asseoir +devant lui, et, sans embarras, sans rature, de pleine source, il +écrivit: + +«Pendant que je suis dans la capitale du monde chrétien, occupé à +rétablir la sainte Église, les Français, près desquels j'ai tout fait +pour demeurer en paix, menacent de pénétrer dans les Abruzzes. Je me +risque donc, malgré le danger que je cours, à passer à travers leurs +rangs pour regagner ma capitale en péril; mais, une fois à Naples, je +marcherai à leur rencontre avec une armée nombreuse pour les exterminer. +En attendant, que les peuples courent aux armes, qu'ils volent au +secours de la religion, qu'ils défendent leur roi, ou plutôt leur père, +qui est prêt à sacrifier sa vie pour conserver à ses sujets leurs autels +et leurs biens, l'honneur de leurs femmes et leur liberté! Quiconque ne +se rendra pas sous les drapeaux de la guerre sainte sera réputé traître +à la patrie; quiconque les abandonnera après y avoir pris rang sera puni +comme rebelle et comme ennemi de l'Église et de l'État. + +»Rome, 7 décembre 1798.» + +Pronio remit sa proclamation au roi afin que le roi la pût lire. + +Mais celui-ci, la passant au cardinal: + +--Je ne comprends pas très-bien, mon éminentissime, lui dit-il. + +Ruffo se mit à lire à son tour. + +Pronio, qui s'était assez médiocrement préoccupé de l'expression de la +figure du roi, pendant la lecture, suivait au contraire, avec la plus +grande attention, l'effet que cette lecture produisait sur la figure du +cardinal. + +Deux ou trois fois pendant la lecture, Ruffo leva les yeux sur Pronio, +et, chaque fois, il vit les regards du nouveau capitaine fixés sur les +siens. + +--Je ne m'étais pas trompé sur vous, monsieur, dit le cardinal à Pronio +lorsqu'il eut fini; vous êtes un habile homme! + +Puis, s'adressant au roi: + +--Sire, continua-t-il, personne dans le royaume n'eût fait, j'ose le +dire, une si adroite proclamation, et Votre Majesté peut la signer +hardiment. + +--C'est votre avis mon éminentissime, et vous n'avez rien à y redire? + +--Je prie Votre Majesté de n'y pas changer une syllabe. + +Le roi prit la plume. + +--Vous le voyez, dit-il, je signe de confiance. + +--Votre nom de baptême, monsieur? demanda Ruffo à l'abbé, tandis que le +roi signait. + +--Joseph, monseigneur. + +--Et maintenant, sire, dit Ruffo, tandis que vous tenez la plume, vous +pouvez ajouter au-dessous de votre signature: + +«Le capitaine Joseph Pronio est chargé, pour moi et en mon nom, de +répandre cette proclamation, et de veiller à ce que les intentions y +exprimées par moi soient fidèlement remplies.» + +--Je puis ajouter cela? demanda le roi. + +--Vous le pouvez, sire. + +Le roi écrivit sans objection aucune les paroles dictées par Ruffo. + +--C'est fait, dit-il. + +--Maintenant, sire, dit Ruffo, tandis que M. Pronio va nous faire un +double de cette proclamation,--vous entendez, capitaine, le roi est si +content de votre proclamation, qu'il en désire copie,--Votre Majesté va +signer à l'ordre du capitaine un bon de dix mille ducats. + +--Monseigneur! fit Pronio... + +--Laissez-moi faire, monsieur. + +--Dix mille ducats!... Eh! eh! fit le roi. + +--Sire, je supplie Votre Majesté... + +--Allons, dit le roi. Sur Corradino? + +--Non; sur la maison André Backer et Ce; c'est plus sûr et surtout plus +rapide. + +Le roi s'assit, fit le bon et signa. + +--Voici le double de la proclamation de Sa Majesté, dit Pronio en +présentant la copie au cardinal. + +--Maintenant, à nous deux, monsieur, dit Ruffo, vous voyez la confiance +que le roi a en vous. Voici un bon de dix mille ducats; allez faire +tirer dans une imprimerie autant de mille exemplaires de cette +proclamation qu'on en pourra tirer en vingt-quatre heures; les dix mille +premiers exemplaires tirés seront affichés aujourd'hui à Naples, s'il +est possible avant que le roi y arrive. Il est midi; il vous faut une +heure et demie pour aller à Naples; cela peut être fait à quatre heures. +Emportez-en dix mille, vingt mille, trente mille; répandez-les à foison +et qu'avant demain soir, il y en ait dix mille distribués. + +--Et du reste de l'argent, que ferais-je, monseigneur? + +--Vous achèterez des fusils, de la poudre et des balles. + +Pronio, au comble de la joie, allait s'élancer hors de l'appartement. + +--Comment! dit Ruffo, vous ne voyez point, capitaine?... + +--Qui donc, monseigneur? + +--Le roi vous donne sa main à baiser. + +--Oh! sire! s'écria Pronio baisant la main du roi, le jour où je me +ferai tuer pour Votre Majesté, je ne serai point quitte envers elle. + +Et Pronio sortit, prêt en effet à se faire tuer pour le roi. + +Le roi attendait évidemment la sortie de Pronio avec impatience; il +avait pris part à toute cette scène sans trop savoir quel rôle il y +jouait. + +--Eh bien, dit le roi quand la porte fut refermée, c'est probablement +encore la faute de San-Nicandro, mais le diable m'emporte si je +comprends votre enthousiasme pour cette proclamation, qui ne dit pas un +mot de vrai. + +--Eh! sire, c'est justement parce qu'elle ne dit pas un mot de vrai, +c'est justement parce que ni Votre Majesté ni moi n'aurions osé la +faire, c'est justement pour cela que je l'admire. + +--Alors, dit Ferdinand, expliquez-la-moi, afin que je voie si elle vaut +mes dix mille ducats. + +--Votre Majesté ne serait point assez riche pour la payer, si elle la +payait à sa valeur. + +--Tête d'âne! dit Ferdinand en se donnant un coup de poing sur le front. + +--Votre Majesté veut-elle me suivre sur celle copie? + +--Je vous suis, dit-il. + +Le roi présenta le double de la proclamation au cardinal. + +Ruffo lut[2]: + +[Note 2: Nous ne changeons pas un mot au texte de cette +proclamation, une des pièces historiques les plus impudentes, peut-être, +qui existent au monde.] + +«Pendant que je suis dans la capitale du monde chrétien, occupé à +rétablir la sainte Église, les Français, auprès desquels j'ai fait tout +pour vivre en paix, menacent de pénétrer dans les Abruzzes...» + +--Vous savez que je n'admire pas encore. + +--Vous avez tort, sire; car remarquez la portée de ceci. Vous êtes +à Rome au moment où vous écrivez cette proclamation; vous y êtes +_tranquillement_, sans autre intention que de _rétablir la sainte +Église_; vous n'y abattez pas les arbres de la Liberté, vous ne voulez +pas faire pendre les consuls, vous ne laissez pas le peuple brûler les +juifs ou les jeter dans le Tibre; vous y êtes innocemment, dans les +seuls intérêts du saint-père. + +--Ah! fit le roi, qui commençait à comprendre. + +--Vous n'y êtes pas, continua le cardinal, pour faire la guerre à la +République, puisque vous avez tout fait auprès des Français pour vivre +en paix avec eux. Eh bien, quoique vous ayez tout fait pour vivre en +paix avec eux, c'est-à-dire avec des amis, _ils menacent de pénétrer +dans les Abruzzes_. + +--Eh! fit le roi, qui comprenait. + +--C'est donc, continua Ruffo, aux yeux de tous ceux qui liront ce +manifeste, et le monde entier le lira, c'est donc de leur part et non de +la vôtre qu'est le mauvais procédé, la rupture, la trahison. Malgré +les menaces que vous a faites l'ambassadeur Garat, vous vous fiez à eux +comme à des alliés que vous voulez conserver à tout prix; vous allez à +Rome, plein de confiance dans leur loyauté, et, tandis que vous êtes à +Rome, que vous ne vous doutez de rien, que vous êtes bien tranquille, +les Français vous attaquent à l'improviste et battent Mack. Rien +d'étonnant, vous en conviendrez, sire, qu'un général et une armée pris à +l'improviste soient battus. + +--Tiens!... fit le roi, qui comprenait de plus en plus, c'est ma foi +vrai. + +--Votre Majesté ajoute: «Je me risque donc, _malgré le danger que je +cours, à traverser leurs rangs pour regagner ma capitale en péril_; +mais, une bonne fois à Naples, je marcherai à leur rencontre avec une +armée nombreuse pour les exterminer...» Voyez, sire! malgré le danger +qu'elle y court, Votre Majesté se risque à travers leurs rangs pour +regagner sa capitale en péril. Comprenez-vous, sire? vous ne fuyez plus +devant les Français, vous passez à travers leurs rangs; vous ne craignez +pas le danger, vous l'affrontez, au contraire. Et pourquoi exposez-vous +si témérairement votre personne sacrée? Pour regagner, pour protéger, +pour défendre votre capitale, pour marcher enfin à la rencontre de +l'ennemi avec une armée nombreuse, pour exterminer les Français, quand +vous y serez rentré... + +--Assez, s'écria le roi en éclatant de rire, assez, mon cher cardinal! +j'ai compris. Vous avez raison, mon éminentissime, grâce à cette +proclamation, je vais passer pour un héros. Qui diable se serait douté +de cela quand je changeais d'habits avec d'Ascoli dans une auberge +d'Albano? Décidément, vous avez raison, mon cher cardinal, et votre +Pronio est un homme de génie. Ce que c'est que d'avoir étudié Machiavel! +Tiens! il a oublié son livre. + +--Oh! dit Ruffo, vous pouvez le garder, sire, pour l'étudier à votre +tour; il n'a plus rien à y apprendre. + + + + + LXV + + OÙ MICHEL LE FOU EST NOMMÉ CAPITAINE, + EN ATTENDANT QU'IL SOIT NOMMÉ COLONEL. + + +Le même jour, vers quatre ou cinq heures de l'après-midi, un de ces +bruits sourds et menaçants comme ceux qui précèdent les tempêtes et les +tremblements de terre, s'élevant des vieux quartiers de Naples, commença +d'envahir peu à peu toute la ville. Des hommes sortant par bandes de +l'imprimerie del signor Florio Giordani, située largo Mercatello, le +bras gauche chargé de larges feuilles imprimées, le bras droit armé +d'une brosse et d'un seau plein de colle, se répandaient dans les +différents quartiers de la ville, laissant, chacun derrière lui, une +série d'affiches autour desquelles se groupaient les curieux et à l'aide +desquelles on pouvait suivre sa trace, soit qu'il remontât au Vomero par +la strada de l'Infrascata, soit qu'il descendît par Castel-Capuano, par +le Vieux-Marché, soit enfin qu'il gagnât l'albergo dei Poveri par le +largo delle Pigne, ou soit que, longeant Toledo dans toute sa longueur, +il aboutit à Santa-Lucia par la descente du Géant ou à Mergellina par le +_Ponte_ et la _Riviera di Chiaia_. + +Cette série d'affiches qui causaient un si grand bruit en rayonnant sur +tous les points de la ville, c'était la proclamation du roi Ferdinand, +ou plutôt du capitaine Pronio, dont celui-ci, selon la recommandation du +cardinal Ruffo, émaillait les murs de la capitale des Deux-Siciles; et +ce bruit progressif, cette rumeur croissante qui s'élevait de tous les +quartiers de la ville, c'était l'effet que produisait sa lecture sur ses +habitants. + +En effet, d'un même coup, les Napolitains apprenaient le retour du roi, +qu'ils croyaient à Rome, et l'invasion des Français, qu'il croyaient en +retraite. + +Au milieu de ce récit un peu confus des événements, mais dans lequel +cette même confusion était un trait de génie, le roi apparaissait comme +la seule espérance du pays, comme l'ange sauveur du royaume. + +Il avait traversé les rangs des Français, car le bruit s'était déjà +répandu qu'il était arrivé pendant la nuit à Caserte; il avait risqué +sa liberté, il avait exposé ses jours pour venir mourir avec ses fidèles +Napolitains. + +Le roi Jean n'avait pas fait davantage à Poitiers, ni Philippe de Valois +à Crécy. + +Il était impossible de trahir un tel dévouement, de ne pas récompenser +de pareils sacrifices. + +Aussi, devant chaque affiche, pouvait-on voir un immense groupe qui +discutait, commentait, disséquait la proclamation; ceux qui faisaient +partie de ces groupes et qui savaient lire,--et le nombre n'en était pas +grand,--jouissaient de leur supériorité, avaient la parole, et, comme +ils faisaient semblant de comprendre, ils avaient évidemment une +influence très-prononcée sur ceux qui ne savaient pas lire et qui les +écoutaient l'oeil fixe, l'oreille tendue, la bouche ouverte. + +Au Vieux-Marché, où l'instruction était encore moins répandue que +partout ailleurs, un immense groupe s'était formé à la porte du beccaïo, +et, au centre, assez rapproché du manifeste affiché pour qu'il pût le +lire, on pouvait remarquer notre ami Michel le Fou, qui, jouissant des +prérogatives que lui donnait son instruction distinguée, transmettait à +la multitude ébahie les nouvelles que contenait la proclamation. + +--Ce que je vois de plus clair au milieu de tout cela, disait le beccaïo +dans son brutal bon sens et fixant sur Michel son oeil ardent, le seul +que lui eût laissé la terrible balafre qu'il avait reçue de la main de +Salvato à Mergellina, ce que je vois de plus clair au milieu de tout +cela, c'est que ces gueux de républicains, que l'enfer confonde! ont +donné la bastonnade au général Mack. + +--Je ne vois pas un mot de cela dans la proclamation, répondait Michel; +cependant, je dois dire que c'est probable; nous autres gens instruits, +nous appelons cela un sous-entendu. + +--Sous-entendu ou non, dit le beccaïo, il n'en est pas moins vrai que +les Français--et le dernier puisse-t-il mourir de la peste!--marchent +sur Naples et y seront peut-être avant quinze jours. + +--Oui, dit Michele; car je vois par la proclamation qu'ils envahissent +les Abruzzes; ce qui est évidemment le chemin de Naples; mais il ne +tient qu'à nous qu'ils n'y entrent point, à Naples. + +--Et comment les en empêcher? demanda le beccaïo. + +--Rien de plus facile, dit Michele. Toi, par exemple, en prenant ton +grand couteau, Pagliuccella en prenant son grand fusil, et moi en +prenant mon grand sabre, chacun de nous enfin en prenant quelque chose +et en marchant contre eux. + +--En marchant contre eux, en marchant contre eux, grommela le beccaïo +trouvant la proposition de Michele un peu hasardeuse; c'est bien aisé à +dire, cela! + +--Et c'est encore plus aisé à faire, ami beccaïo: il n'est besoin que +d'une chose; il est vrai que cette chose ne se trouve pas sous la peau +des moutons que tu égorges: il ne faut que du courage. Je sais de bonne +source, moi, que les Français ne sont pas plus de dix mille: or, nous +sommes à Naples soixante mille lazzaroni, bien portants, solides, ayant +de bons bras, de bonnes jambes et de bons yeux. + +--De bons yeux, de bons yeux, dit le beccaïo voyant dans les paroles de +Michele une allusion à son accident; cela te plaît à dire. + +--Eh bien, continua Michele sans se préoccuper de l'interruption du +beccaïo, armons-nous chacun de quelque chose, ne fût-ce que d'une pierre +et d'une fronde, comme le berger David, et tuons chacun le sixième d'un +Français, et il n'y aura plus de Français, puisque nous sommes soixante +mille et qu'ils ne sont que dix mille; cela ne te sera point difficile, +surtout à toi, beccaïo, qui, à ce que tu dis, as lutté seul contre six. + +--Il est vrai, dit le beccaïo, que tout ce qui m'en tombera dans les +mains... + +--Oui, répliqua Michele; mais, à mon avis, il ne faut point attendre +qu'ils te tombent dans les mains, parce que, alors, c'est nous qui +serons dans les leurs; il faut aller au-devant d'eux, il faut les +combattre partout où on les rencontrera. Un homme vaut un homme, +que diable! Puisque je ne te crains pas, puisque je ne crains point +Pagliuccella, puisque je ne crains pas les trois fils de Basso Tomeo, +qui disent toujours qu'il m'assommeront et qui ne m'assomment jamais, à +plus forte raison, six hommes qui en craignent un sont des lâches. + +--Il a raison, Michele! il a raison! crièrent plusieurs voix. + +--Eh bien, alors, dit Michele, si j'ai raison, prouvez-le-moi. Je ne +demande pas mieux que de me faire tuer; que ceux qui veulent se faire +tuer avec moi le disent. + +--Moi! moi! moi! Nous! nous! crièrent cinquante voix. Veux-tu être notre +chef, Michele? + +--Pardieu! dit Michele, je ne demande pas mieux. + +--Vive Michele! vive Michele! vive notre capitaine! crièrent un grand +nombre de voix. + +--Bon! me voilà déjà capitaine, dit Michele; il paraît que la +prédiction de Nanno commence à se réaliser. Veux-tu être mon lieutenant, +Pagliuccella? + +--Ah! par ma foi, je le veux bien, dit celui auquel s'adressait Michel; +tu es un bon garçon, quoique tu sois un peu fier de ce que tu sais; +mais, enfin, puisqu'il faut toujours que l'on ait un chef, mieux vaut +que ce chef sache lire, écrire et compter, que de ne rien savoir du +tout. + +--Eh bien, continua Michele, que ceux qui veulent de moi pour leur chef +aillent m'attendre strada Carbonara, avec les armes qu'ils pourront se +procurer; moi, je vais chercher mon sabre. + +Il se fit alors un grand mouvement dans la foule; chacun tira de son +côté, et une centaine d'hommes prêts à reconnaître Michele le Fou pour +leur chef sortirent du groupe et se mirent chacun à la recherche de +l'arme de rigueur sans laquelle on n'était point reçu dans les rangs du +capitaine Michele. + +Quelque chose se passait à l'autre extrémité de la ville, entre Tolède +et le Vomero, au haut de la montée de l'Infrascata, au pied de la salita +dei Capuccini. + +Fra Pacifico, en revenant de la quête avec son ami Jacobino, avait vu +des hommes courant, le bras gauche chargé d'affiches et collant ces +affiches sur les murs partout où ils trouvaient une place convenable +et à la portée de la vue; le frère quêteur s'était alors approché avec +d'autres curieux de cette affiche, l'avait déchiffrée non sans peine +attendu qu'il n'était point un savant de la force de Michele; mais enfin +il l'avait déchiffrée, et, aux nouvelles inattendues qu'elle contenait, +son ardeur guerrière s'était, comme on le pense bien, éveillée plus +militante que jamais en voyant ces jacobins, objet de son exécration, +prêts à franchir les frontières du royaume. + +Alors, il avait furieusement frappé la terre de son bâton de laurier, +il avait demandé la parole, il était monté sur une borne, et, tenant +Jacobino par sa longe, au milieu d'un silence religieux, il avait +expliqué, à l'immense cercle que sa popularité avait rassemblé autour de +lui, ce que c'était que les Français; or, au dire de fra Pacifico, les +Français étaient tous des impies, des sacrilèges, des pillards, des +voleurs de femmes, des égorgeurs d'enfants, qui ne croyaient pas que la +madone de Pie-di-Grotta remuât les yeux, et que les cheveux du Christ +del Carmine poussassent de telle façon, que l'on était forcé de les lui +couper tous les ans; fra Pacifico affirmait qu'ils étaient tous bâtards +du diable, et en donnait pour preuve que tous ceux qu'il avait vus +portaient, sur un point quelconque du corps, l'empreinte d'une griffe, +indication certaine qu'ils étaient tous destinés à tomber dans celles +de Satan; il était donc urgent, par tous les moyens possibles, de +les empêcher d'entrer à Naples, ou Naples, brûlée de fond en comble, +disparaîtrait de la surface de la terre, comme si la cendre de Pompéi ou +la lave d'Herculanum avait passé sur elle. + +Le discours de fra Pacifico, et surtout la péroraison de ce discours, +avaient fait le plus grand effet sur ses auditeurs. Des cris +d'enthousiasme s'étaient élevés dans la foule; deux ou trois voix +avaient demandé si, dans le cas où le peuple napolitain se soulèverait +contre les Français, fra Pacifico marcherait de sa personne contre +l'ennemi. Fra Pacifico avait alors répondu que non-seulement lui, mais +son âne Jacobino, étaient au service de la cause du roi et de l'autel, +et que, sur cette humble monture, choisie par le Christ pour faire son +entrée triomphale à Jérusalem, il se chargeait de guider à la victoire +ceux qui voudraient bien combattre avec lui. + +Alors, les cris «Nous sommes prêts! nous sommes prêts!» avaient retenti. +Fra Pacifico n'avait demandé que cinq minutes, avait remonté rapidement +la rampe dei Capuccini pour déposer à la cuisine la charge de Jacobino, +et, en effet, cinq minutes après, seconde pour seconde, avait reparu, +monté cette fois sur son âne, et était, au grand galop, revenu prendre +sa place au milieu du cercle qui l'avait élu. + +Il était six heures du soir, à peu près, et Naples en était, sans que +Ferdinand s'en doutât le moins du monde, au degré d'exaspération que +nous avons dit, lorsque celui-ci, la tête basse et se demandant quel +accueil l'attendait dans sa capitale, entra par la porte Capuana, ayant +le soin, pour ne pas ajouter à sa disgrâce la part d'impopularité qui +pesait sur la reine et sa favorite, de se séparer d'elles au moment +d'entrer dans la ville et de leur tracer pour itinéraire la porte del +Camino, la Marinella, la via del Piliero, le largo del Castello, tandis +que lui suivrait la strada Carbonara, la strada Foria, le largo delle +Pigne et Toledo. + +Les deux voitures royales s'étaient donc séparées à la porte Capuana, +la reine regagnant, avec lady Hamilton, sir William et Nelson, le palais +royal par la route que nous avons dite, et le roi entrant directement, +avec le duc d'Ascoli, son fidèle Achate, par cette fameuse porte +Capuana, célèbre à tant de titres. + +C'était, on se le rappelle, justement en face de la porte Capuana, +sur la place qui s'étend au bas des degrés de l'église San-Giovanni +à Carbonara, sur l'emplacement même où, soixante ans plus tard, fut +exécuté Agésilas Milano, que Michele, par hasard, et parce que cette +place est le centre des quartiers populaires, avait donné rendez-vous +à sa troupe! or, sa troupe, recrutée en route, s'était presque doublée +dans l'espace à parcourir, chacun appelant à lui et entraînant les amis +qu'il avait rencontrés sur son chemin, de sorte que plus de deux +cent cinquante hommes encombraient cette place au moment où le roi se +présentait pour la traverser. + +Le roi savait bien qu'au milieu de ses chers lazzaroni, il n'aurait +jamais rien à craindre. Il fut donc étonné, mais voilà tout, quand il +vit, au milieu d'un si grand nombre d'individus assemblés, et à la lueur +des rares réverbères allumés de cent pas en cent pas, et des cierges, +plus nombreux, brûlant devant les madones, reluire des sabres et des +canons de fusil; il se pencha en conséquence, et, touchant de la main +l'épaule de celui qui paraissait le chef de la troupe: + +--Mon ami, lui demanda-t-il en patois napolitain, pourrais-tu me dire ce +qui se passe ici? + +L'homme se retourna et se trouva face à face avec le roi. + +L'homme, c'était Michel. + +--Oh! s'écria-t-il, étouffé tout à la fois par la joie de voir le roi, +l'étonnement que lui causait sa présence et l'orgueil d'avoir été touché +par lui; oh! Sa Majesté! Sa Majesté le roi Ferdinand! Vive le roi! vive +notre père! vive le sauveur de Naples! + +Et toute la troupe répéta d'une seule voix: + +--Vive le roi! vive notre père! vive le sauveur de Naples! + +Si le roi Ferdinand s'attendait à être salué par un cri quelconque à son +retour dans sa capitale, ce n'était certes pas par celui-là. + +--Les entends-tu? demanda-t-il au duc d'Ascoli. Que diable chantent-ils +donc? + +--Ils crient: «Vive le roi!» sire, répondit le duc avec sa gravité +habituelle; ils vous nomment leur père, ils vous appellent le sauveur de +Naples? + +--Tu en es sûr? + +Les cris redoublèrent. + +--Allons, dit-il, puisqu'ils le veulent absolument... + +Et, sortant à moitié par la portière: + +--Oui, mes enfants, dit-il, oui, c'est moi; oui, c'est votre roi, c'est +votre père, et, comme vous le dites très-bien, je reviens sauver Naples +ou mourir avec vous. + +Cette promesse redoubla l'enthousiasme, qui monta jusqu'à la frénésie. + +--Pagliuccella, cria Michele, cours devant avec une dizaine d'hommes; +des torches! des flambeaux! des illuminations! + +--Inutile, mes enfants! cria le roi, qu'un trop grand jour importunait; +inutile! pour quoi faire des illuminations? + +--Pour que le peuple voie que Dieu et saint Janvier lui rendent son roi +sain et sauf, et qu'ils ont protégé Votre Majesté au milieu des périls +qu'elle a courus en traversant les rangs des Français pour revenir dans +sa fidèle ville de Naples, cria Michele. + +--Des torches! des flambeaux! des illuminations! crièrent Pagliuccella +et ses hommes en courant comme des dératés par la strada Carbonara. +C'est le roi qui revient parmi nous. Vive le roi! vive notre père! vive +le sauveur de Naples! + +--Allons, allons, dit le roi à d'Ascoli, mon avis est qu'il ne faut pas +les contrarier. Laissons-les donc faire; mais, décidément, l'abbé Pronio +est un habile homme! + +Les cris de Pagliuccella et de ses lazzaroni eurent un effet magique; on +sortit en foule des maisons avec des torches ou des cierges; toutes les +fenêtres furent illuminées; lorsqu'on arriva à la rue Foria, on la vit +tout entière étincelante comme Pise le jour de la _Luminara_. + +Il en résulta que l'entrée du roi, qui menaçait de se faire avec le +silence et la honte d'une défaite, prenait, au contraire, tout l'éclat +d'une victoire, tout le retentissement d'un triomphe. + +A la montée du musée Borbonico, le peuple ne put souffrir plus longtemps +que son roi fût traîné par des chevaux; il détela la voiture, s'y attela +et la traîna lui-même. + +Lorsque la voiture du roi et son attelage arrivèrent à la rue de Tolède, +on vit, descendant de l'Infrascata, une seconde troupe se joindre à +celle de Michel le Fou, troupe non moins enthousiaste et non moins +bruyante. Elle était conduite par fra Pacifico, monté sur son âne +et portant son bâton sur son épaule comme Hercule sa massue; elle se +composait de deux on trois cents personnes au moins. + +On descendit la rue de Tolède; elle ruisselait littéralement +d'illuminations, tandis que tout ce peuple armé de torches allumées +semblait une mer phosphorescente. A peine, tant la foule était +considérable, si la voiture pouvait avancer. Jamais triomphateur +antique, jamais Paul-Émile, vainqueur de Persée, jamais Pompée, +vainqueur de Mithridate, jamais César, vainqueur des Gaules, n'eurent un +cortège pareil à celui qui ramenait ce roi fugitif à son palais. + +La reine était arrivée la dernière par des rues désertes et avait trouvé +le palais royal muet et presque solitaire; puis elle avait entendu +de grandes et lointaines rumeurs, quelque chose comme des grondements +d'orage venant de l'horizon; elle avait, en hésitant, été au balcon, car +elle entendait encore, dans la rue et sur la place, ce froissement du +peuple qui se hâte, sans savoir vers quoi le peuple se hâtait; alors, +elle avait plus distinctement entendu ce bruit, perçu ces clameurs, +vu ces torrents de lumière qui descendaient de la rue de Tolède et +roulaient vers le palais royal, et elle les avait pris pour la lave +d'une révolution; elle eut peur, elle se rappelait les 5 et 6 octobre, +le 21 juin et le 10 août de sa soeur Antoinette; elle parlait déjà +de fuir; Nelson lui offrait déjà un refuge à bord de son vaisseau, +lorsqu'on vint lui dire que c'était le roi que le peuple ramenait en +triomphe. + +La chose lui paraissait plus qu'incroyable, elle lui paraissait +impossible; elle consulta Emma, Nelson, sir William, Acton; aucun d'eux, +Acton lui-même, ce grand mépriseur de l'humanité, ne pouvait s'expliquer +cette aberration du sens moral chez tout un peuple: on ignorait la +proclamation de Pronio, que le roi ou plutôt le cardinal avait par +les soins de son auteur, fait imprimer et afficher sans en rien dire à +personne, et l'absence d'esprit philosophique empêchait les illustres +personnages que nous venons de citer de se rendre compte à quels +misérables petits accidents, lorsqu'un trône est ébranlé, tient son +raffermissement ou sa chute. + +La reine, rassurée enfin et à grand'peine, courut au balcon; ses amis +la suivirent. Acton seul resta en arrière; dédaigneux de popularité, +détesté comme étranger, accusé de tous les malheurs qui arrivaient au +trône, il évitait de se montrer au public, lequel l'accueillait presque +toujours par des murmures qui parfois allaient jusqu'à l'insulte. Tant +qu'il s'était senti aimé ou avait cru être aimé de Caroline, il avait +bravé cette impopularité; mais, depuis qu'il sentait n'être plus pour +elle qu'un objet de crainte, un moyen d'ambition, il avait cessé de +braver l'opinion publique, à laquelle, il faut lui rendre cette justice, +il était profondément indifférent. + +L'apparition de la reine au balcon fut inaperçue, ou du moins ne parut +causer aucune sensation, quoique la place du Château fût encombrée de +monde; tous les regards, tous les cris, tous les élans du coeur étaient +pour ce roi qui _avait passé entre les rangs des Français pour aller +mourir avec son peuple_. + +La reine ordonna alors que l'on prévînt le duc de Calabre que son père +approchait, la présence de sa mère n'ayant pas suffi à l'attirer dans +les grands appartements: elle fit, en outre, amener tous les enfants +royaux, leur céda sa place au balcon et se tint derrière eux. + +L'apparition des enfants royaux sur le balcon fut saluée par quelques +cris, mais ne détourna point l'attention de la multitude, tout entière +au cortège royal, dont la tête commençait à dépasser Sainte-Brigitte. + +Quant à Ferdinand, il en arrivait peu à peu à être de l'avis du cardinal +Ruffo, qu'il reconnaissait de plus en plus comme bon conseiller; avoir +payé une pareille entrée dix mille ducats n'était pas cher, surtout +si l'on comparait cette entrée à celle qui l'attendait, et que sa +conscience royale, si peu sévère qu'elle fût, lui faisait pressentir. + +Le roi descendit de voiture; après l'avoir traîné, le peuple voulut le +porter: il le prit entre ses bras, et, par le grand escalier, le souleva +jusqu'à la porte de ses appartements. + +La foule était si considérable, qu'il fut séparé du duc d'Ascoli, auquel +personne ne fit attention et qui disparut au milieu de cette houle +humaine. + +Le roi se montra au balcon, donna la main au prince François, embrassa +ses enfants au milieu des cris frénétiques de cent mille personnes, et, +réunissant dans un seul groupe tous les jeunes princes et toutes les +jeunes princesses, qu'il enveloppa de ses bras: + +--Eux aussi, cria-t-il, eux aussi mourront avec vous! + +Mais tout le peuple répondit en criant d'une seule voix: + +--Pour vous et pour eux, sire, nous nous ferons tuer jusqu'au dernier! + +Le roi tira son mouchoir et fit semblant d'essuyer une larme. + +La reine, pâle et frémissante, se recula du balcon et alla trouver, au +fond de l'appartement, Acton, debout, s'appuyant de son poing sur une +table et regardant cet étrange spectacle avec son flegme irlandais. + +--Nous sommes perdus! dit-elle, le roi restera. + +--Soyez tranquille, madame, dit Acton en s'inclinant; je me charge, moi, +de le faire partir. + +Le peuple stationna dans la rue de Tolède et à la descente du Géant bien +longtemps encore après que le roi eut disparu et que les fenêtres furent +fermées. + +Le roi rentra chez lui sans même demander ce qu'était devenu d'Ascoli, +que l'on avait emporté chez lui évanoui, froissé, foulé aux pieds, à +demi mort. + +Il est vrai qu'il avait hâte de revoir Jupiter, que, depuis plus de six +semaines, il n'avait pas vu. + + + + + LXVI + + AMANTE.--ÉPOUSE. + + +Les esprits vulgaires, et dont le regard glisse sur les surfaces, +avaient pu croire, en voyant cette manifestation inattendue, soudaine, +presque universelle, que rien ne pouvait, même momentanément, déraciner +un trône reposant sur la large base d'une populace tout entière; mais +les esprits élevés et intelligents qui ne se laissaient pas éblouir par +de vaines paroles et par ces démonstrations extérieures si familières +aux Napolitains, voyaient, au delà de cet enthousiasme, aveugle comme +toutes les manifestations populaires, la sombre vérité, c'est-à-dire +le roi en fuite, l'armée napolitaine battue, les Français marchant sur +Naples, et ceux-là, recevant la véritable impression des événements, en +prévoyaient l'inévitable conséquence. + +Une des maisons où la nouvelle de ce qui s'était passé avait produit la +sensation la plus vive d'abord, parce que les deux individus habitant +cette maison, se trouvaient de deux côtés divers, parfaitement +renseignés, ensuite parce qu'ils avaient chacun un grand intérêt, l'un +de coeur, l'autre de relations sociales, à l'issue de ces événements, +était la maison si bien connue de nos lecteurs, sous le titre de maison +du Palmier. + +Luisa avait tenu parole à Salvato; depuis le départ du jeune homme, +depuis qu'il avait quitté cette chambre où, porté mourant, il était peu +à peu, sous l'oeil et par les soins de la jeune femme, revenu à la vie, +tous les instants que l'absence de son mari lui avait laissés libres, +elles les avait passés dans cette chambre. + +Luisa ne pleurait pas, Luisa ne se plaignait pas, elle n'éprouvait même +pas le besoin de parler de Salvato à personne; Giovannina, étonnée du +silence de sa maîtresse à l'égard du jeune homme, avait essayé de le +lui faire rompre, mais n'y avait pas réussi; une fois Salvato parti, une +fois Salvato absent, il semblait à Luisa qu'elle ne devait plus parler +de lui qu'avec Dieu. + +Non, la pureté de cet amour, si puissant et si maître de son âme qu'il +fût, l'avait laissée dans une mélancolique sérénité; elle entrait dans +la chambre, souriait à tous les meubles, les saluait doucement de la +tête, tendrement des yeux, allait s'asseoir à sa place accoutumée, +c'est-à-dire au chevet du lit, et rêvait. + +Ces rêveries, dans lesquelles les deux mois qui venaient de s'écouler +repassaient jour par jour, heure par heure, minute par minute, devant +ses yeux, où le passé,--Luisa avait deux passés: un qu'elle avait +complètement oublié, l'autre auquel elle pensait sans cesse!--ces +rêveries où le passé, disons-nous, se reconstruisait sans qu'aucun +effort de sa mémoire eût besoin d'aider à sa reconstruction, ces +rêveries avaient une douceur infinie; de temps en temps, quand ses +souvenirs en étaient à l'heure du départ, elle portait la main à ses +lèvres comme pour y fixer l'unique et rapide baiser que Salvato y avait +imprimé en se séparant d'elle, et, alors, elle en retrouvait toute la +suavité. Autrefois, sa solitude avait besoin de travail ou de lecture; +aujourd'hui, aiguille, crayon, musique, tout était négligé; ses amis +ou son mari étaient-ils là, Luisa vivait un pied dans le passé, l'autre +dans le présent. Demeurait-elle seule, elle retombait tout entière dans +le passé, elle y vivait d'une vie factice, bien autrement douce que la +vie réelle. + +Il y avait quatre jours à peine que Salvato était parti, et ces quatre +jours d'absence avaient pris une place immense dans la vie de Luisa; +cet espace y formait une espèce de lac bleu, tranquille, solitaire et +profond, réfléchissant le ciel; si l'absence de Salvato se prolongeait, +ce lac idéal s'agrandirait en raison de la durée de l'absence; si +l'absence était éternelle, le lac alors prendrait toute sa vie, passé et +avenir, submergeant l'espérance dans l'avenir, la mémoire dans le passé, +et arriverait, comme la mer, à n'avoir plus de rivages visibles. + +Dans cette vie de la pensée qui l'emportait sur la vie matérielle, tout, +comme dans un rêve, prenait une forme analogue au songe dans lequel elle +était perdue; ainsi, elle voyait sans impatience, venir à elle +cette lettre tant attendue, sous la forme d'une voile blanche, point +imperceptible à l'horizon, grandissant peu à peu et s'approchant +doucement, en rasant le flot bleu de son aile de neige, du rivage sur +lequel elle était couchée. + +Cette mélancolie laissée par le départ de Salvato, tempérée par l'espoir +du retour, perle qu'avait fait éclore au fond de son coeur la promesse +positive du jeune homme, était si douce, que son mari même, dont +l'éternelle bonté semblait s'alimenter de sa vue, ne l'ayant point +remarquée, n'avait pas eu besoin de lui en demander la cause; cette +tendre et profonde amitié, moitié reconnaissance, moitié tendresse +filiale qu'elle avait pour lui, ne souffrait en rien de cet amour +qu'elle portait à un autre; il y avait peut-être un peu de pâleur dans +son sourire, quand elle allait attendre sur le perron son retour de +la bibliothèque; peut-être y avait-il, quand elle saluait ce retour, +l'humidité d'une larme dans sa voix; mais, pour que le chevalier le +remarquât, il eût fallu qu'on le lui fît remarquer. San-Felice était +donc demeuré l'homme calme et heureux qu'il avait toujours été. + +Mais chacun d'eux éprouva une inquiétude différente, quand ils apprirent +le retour du roi à Caserte. + +San-Felice, en arrivant au palais royal, avait trouvé le prince absent, +et son aide de camp chargé de lui dire que Son Altesse royale était +allée faire une visite au roi, revenu en toute hâte de Rome la nuit +précédente. + +Quoique l'événement lui eût paru grave, comme il ignorait que sa femme +eût à cet événement un autre intérêt que celui qu'il y prenait lui-même, +il n'avait pas quitté le palais royal une minute plus tôt et était +rentré chez lui à son heure accoutumée. + +Seulement, en rentrant, il avait raconté ce retour à Luisa, plutôt comme +une chose extraordinaire que comme une chose inquiétante; mais Luisa, +qui savait, par les confidences de Salvato, qu'une bataille était +instante, avait tout de suite pensé que le retour du roi se rattachait +à cette bataille, et, avec assurance, elle avait émis cette supposition +qui avait étonné le chevalier par sa justesse, que, si le roi était +revenu, il y avait probablement eu rencontre entre les Français et les +Napolitains, et que, dans cette rencontre, les Français avaient été +vainqueurs. + +Mais, en émettant cette supposition, qui, pour elle, était une +certitude, Luisa avait eu besoin de toute sa puissance sur elle-même +pour ne pas laisser voir son émotion; car les Français n'avaient pas +été vainqueurs sans lutte, et, dans cette lutte, ils avaient dû avoir un +plus ou moins grand nombre de morts et de blessés; or, qui pouvait lui +assurer que Salvato n'était au nombre ni des blessés ni des morts? + +Sous le premier prétexte venu, Luisa s'était retirée dans sa chambre, +et, devant le même crucifix qui avait assisté son père mourant, +sur lequel San-Felice avait juré d'accomplir les volontés du prince +Caramanico en épousant Luisa et en la rendant heureuse, elle pria +longtemps et pieusement, ne donnant pas de motif à sa prière et laissant +à Dieu le soin de découvrir ce motif, s'il y en avait un. + +A cinq heures, San-Felice avait entendu un grand bruit dans la rue; +il s'était approché de la fenêtre, avait vu des hommes courant de tous +côtés, en posant sur la muraille des affiches que chacun s'empressait de +lire. Il était alors descendu, s'était approché d'une affiche, avait +lu comme les autres l'incompréhensible proclamation; puis, comme tout +esprit scrutateur, il avait été préoccupé du désir de trouver le mot de +cette énigme politique, avait demandé à Luisa si elle voulait descendre +avec lui jusqu'à la ville pour avoir des nouvelles, et, sur son refus, y +était allé seul. + +En son absence, Cirillo était venu; il ignorait le départ de Salvato; +à lui la jeune femme dit tout: comment Nanno était venue et, avec +son langage figuré, avait, sous la forme d'une légende grecque, fait +comprendre à Salvato que les Français allaient combattre et qu'il devait +combattre avec eux. Cirillo, ne sachant rien de plus que San-Felice, +était fort inquiet; mais il donna la certitude à Luisa que, s'il n'était +point arrivé malheur à Salvato, Salvato, par un moyen quelconque, ferait +parvenir des nouvelles à ses amis. Alors, ce qu'il saurait, Cirillo +s'engagait à le lui faire savoir. + +Luisa ne lui dit point que, sous ce rapport, elle avait l'espérance +d'être renseignée au moins aussi vite que lui. + +Cirillo était parti depuis longtemps, lorsque San-Felice rentra; il +avait assisté au triomphe du roi et haussé les épaules à l'enthousiasme +des Napolitains; le côté embarrassé et obscur de la proclamation n'avait +point échappé à son esprit sagace, et son coeur n'était pas si naïf +qu'il ne crût à quelque tromperie. + +Il regretta de n'avoir point vu Cirillo, qu'il aimait comme homme, qu'il +admirait comme médecin. + +A onze heures, il se retira chez lui, et Luisa rentra chez elle, ou +plutôt dans la chambre de Salvato, comme elle avait coutume de le faire +quand il y était, et même depuis qu'il n'y était plus; la crainte avait +donné à son amour quelque chose de plus passionné que d'habitude; elle +s'agenouilla devant le lit, pleura beaucoup, et, à plusieurs reprises, +appuya ses lèvres sur l'oreiller où avait reposé la tête du blessé. + +Un léger bruit la fit retourner: Giovannina l'avait suivie; elle se +redressa, honteuse d'être surprise par la jeune fille, qui s'excusa en +disant: + +--J'ai entendu pleurer madame, et j'ai pensé que madame avait peut-être +besoin de moi. + +Luisa se contenta de secouer la tête; elle s'abstenait de parler, +craignant que ses paroles mouillées de larmes n'en dissent plus qu'elle +n'en voulait dire. + +Le lendemain, Luisa était pâle, défaite; son excuse fut le bruit que +l'on avait fait toute la nuit en tirant des pétards et des mortarelli. + +Le chevalier achevait de déjeuner, lorsqu'une voiture s'arrêta à la +porte. Giovannina ouvrit et introduisit le secrétaire du prince; +le prince, forcé d'aller au conseil à midi, et désirant causer avec +San-Felice avant d'aller au conseil, lui envoyait sa voiture et le +priait de venir sans perdre un instant. + +Sur le perron, le chevalier croisa le facteur, qui, trouvant la porte +ouverte, était entré: il tenait une lettre à la main. + +--Est-ce pour moi? demanda San-Felice. + +--Non, Excellence, c'est pour madame. + +--D'où vient-elle? + +--De Portici. + +--Portez vite! c'est de la gouvernante de madame, probablement. + +Et San-Felice continua son chemin et monta dans la voiture, qui partit +au grand trot. + +Luisa avait entendu le court dialogue du facteur et de son mari; elle +s'avança au-devant de l'homme de la poste et lui prit la lettre des +mains. + +Cette lettre était d'une écriture inconnu. + +Elle l'ouvrit machinalement, porta son regard sur la signature et jeta +un cri: la lettre était de Salvato. + +Elle l'appuya sur son coeur et courut s'enfermer dans la chambre sacrée. + +Il lui semblait que c'eût été usé impiété de lire la première lettre +qu'elle recevait de son ami autre part que dans cette chambre. + +--C'est de lui! murmura-t-elle en tombant sur le fauteuil placé au +chevet du lit, c'est de lui! + +Elle fut un moment sans pouvoir lire; le sang qui s'élançait de son +coeur et qui montait à son cerveau faisait battre ses tempes et jetait +un voile sur ses yeux. + +Salvato écrivait du champ de bataille: + + «Remerciez Dieu, ma bien-aimée! je suis arrivé à temps pour le + combat, et n'ai point été étranger à la victoire; vos saintes et + virginales prières ont été exaucées; Dieu, invoqué par le plus + beau de ses anges, a veillé sur moi et sur mon honneur. + + »Jamais victoire n'a été plus complète, ma bien-aimée Luisa; sur + le champ de bataille même, mon cher général m'a serré sur + son coeur et m'a fait chef de brigade. L'armée de Mack + s'est évanouie comme une fumée! Je pars à l'instant pour + Civita-Ducale, d'où je trouverai moyen de vous expédier cette + lettre. Dans le désordre qui va résulter de notre victoire et de + la défaite des Napolitains, il est impossible de compter sur la + poste. Je vous aime tout à la fois d'un coeur gonflé d'amour et + d'orgueil. Je vous aime! je vous aime!... + + »Civita-Ducale, deux heures du matin, + + »Me voilà déjà plus près de vous de dix lieues. Nous avons + trouvé, Hector Caraffa et moi, un paysan qui, grâce à mon + cheval, que j'avais laissé ici et dont vous ferez tous mes + compliments à Michele, consent à partir à l'instant même; il + ne s'arrêtera que lorsque le cheval tombera sous lui, et il en + prendra aussitôt un autre; il se charge de porter une lettre + à celui de nos amis chez lequel Hector était caché à Portici. + Votre lettre sera incluse dans la sienne; il vous la fera + passer. + + »Je vous dis cela pour que vous ne cherchiez pas comment elle + vous arrive; cette préoccupation vous éloignerait un instant + de moi. Non, je veux que vous soyez tout à la joie de me lire, + comme je suis, moi, tout au bonheur de vous écrire. + + »Notre victoire est si complète, que je ne crois pas que nous + ayons une autre bataille à livrer. Nous marchons droit sur + Naples, et, si rien ne nous arrête, comme c'est probable, je + pourrai vous revoir dans huit ou dix jours au plus. + + »Vous laisserez ouverte la fenêtre par laquelle je suis sorti, + je rentrerai par cette même fenêtre. Je vous reverrai dans cette + même chambre où j'ai été si heureux, je vous y rapporterai la + vie que vous m'y avez donnée. + + »Je ne négligerai aucune occasionne de vous écrire; si cependant + vous ne receviez pas de lettre de moi, ne soyez pas inquiète, + les messagers auraient été infidèles, arrêtés ou tués. + + »O Naples! ma chère patrie! mon second amour après vous! Naples, + tu vas donc être libre! + + »Je ne veux pas retarder mon courrier, je ne veux pas retarder + votre joie; je suis heureux deux fois, de mon bonheur et du + vôtre. Au revoir, ma bien adorée Luisa! Je vous aime! je vous + aime!... + + »SALVATO.» + +Luisa lut la lettre du jeune homme dix fois, vingt fois peut-être; elle +l'eût relue sans cesse, la mesure du temps manquait. + +Tout à coup, Giovannina frappa à la porte. + +--M. le chevalier rentre, dit-elle. + +Luisa jeta un cri, baisa la lettre, la mit sur son coeur, jeta, en +sortant de la chambre, un regard vers cette autre chambre par la fenêtre +de laquelle était sorti Salvato, fenêtre par laquelle il devait rentrer. + +--Oui, oui, murmura-t-elle en lui envoyant un sourire. + +Cet amour était si fécond, qu'il donnait une existence à tous les objets +inertes ou insensibles qui entouraient Luisa et qui avaient entouré +Salvato. + +Luisa entra au salon par une porte, tandis que son mari y entrait par +l'autre. + +Le chevalier était visiblement préoccupé. + +--Qu'avez-vous, mon ami? demanda Luisa marchant à lui et le regardant +avec ses yeux limpides. Vous êtes triste! + +--Non, mon enfant, répondit le chevalier, pas triste: inquiet. + +--Vous avez vu le prince? demanda la jeune femme. + +--Oui, répondit le chevalier. + +--Et votre inquiétude vous vient de la conversation que vous avez eue +avec Son-Altesse? + +Le chevalier fit de la tête un signe affirmatif. + +Luisa essaya de lire dans sa pensée. + +Le chevalier s'assit, prit les deux mains de Luisa, debout devant lui, +et la regarda à son tour. + +--Parlez, mon ami, dit Luisa, que commençait d'atteindre un triste +pressentiment. Je vous écoute. + +--La situation dans laquelle se trouve la famille royale, dit le +chevalier, est aussi grave au moins que nous l'avions présagé hier +au soir; il n'y a aucune espérance de défendre l'entrée de Naples aux +Français, et la résolution est prise par elle de se retirer en Sicile. + +Sans savoir pourquoi, Luisa sentit son coeur se serrer. + +Le chevalier vit sur le visage de Luisa le reflet de ce qui se passait +dans son coeur. Sa lèvre frémissait, son oeil se fermait à demi. + +--Alors... Écoute bien ceci, mon enfant, dit le chevalier avec cet +accent de douce tendresse paternelle qu'il prenait parfois avec Luisa. +Alors, le prince m'a dit: «Chevalier, vous êtes mon seul ami; vous +êtes le seul homme avec lequel j'aie un vrai plaisir à causer; le peu +d'instruction solide que j'ai, je vous le dois; le peu que je vaux, +c'est de vous que je le tiens; un seul homme peut m'aider à supporter +l'exil, et c'est vous, chevalier. Je vous en prie, je vous en supplie, +si je suis obligé de partir, partez avec moi!» + +Luisa sentit un frisson lui passer par tout le corps. + +--Et... qu'avez-vous répondu, mon ami? demanda-t-elle d'une voix +tremblante. + +--J'ai eu pitié de cette infortune royale, de cette faiblesse dans +la grandeur, de ce prince sans ami dans l'exil, de cet héritier de la +couronne sans serviteur parce qu'il allait peut-être perdre la couronne; +j'ai promis. + +Luisa tressaillit; ce tressaillement n'échappa point au chevalier, qui +lui tenait les mains. + +--Mais, reprit-il vivement, comprends bien ceci Luisa: ma promesse est +toute personnelle, elle n'engage que moi; éloignée de la cour, où tu +as dédaigné de prendre ta place, tu n'as, toi, d'obligation envers +personne. + +--Vous croyez, mon ami? + +--Je le crois; tu es donc libre, enfant chérie de mon coeur, de rester à +Naples, de ne pas quitter cette maison que tu aimes, ce jardin où tu +as couru et joué tout enfant, ce petit coin de terre, enfin, où tu as +amassé dix-sept ans de souvenirs; car il y a dix-sept ans que tu es +ici et que tu fais la joie de mon foyer! il me semble que tu y es venue +hier. + +Le chevalier poussa un soupir. + +Luisa ne répondit rien; il continua: + +--La duchesse Fusco, qui est exilée par la reine, la reine à peine +éloignée, va revenir à son tour; avec une pareille amie pour veiller +sur toi, je n'aurai pas plus de crainte que si tu étais près d'une mère. +Dans quinze jours, les Français seront à Naples; mais tu n'as rien à +redouter des Français. Je les connais, ayant longtemps vécu avec eux. +Ils apportent à mon pays des bienfaits dont j'aurais voulu qu'il fût +doté par ses souverains: la liberté, l'intelligence. Tous mes amis et, +par conséquent, tous les tiens sont patriotes; aucune révolution ne peut +t'inquiéter, aucune persécution ne saurait t'atteindre. + +--Ainsi, mon ami, lui demanda Luisa, vous croyez que je puis vivre +heureuse sans vous? + +--Un mari comme moi, chère enfant, dit San-Felice avec un soupir, n'est +point un mari regrettable pour une femme de ton âge. + +--Mais, en admettant que je puisse vivre sans vous, vous, mon ami, +pourrez-vous vivre sans moi? + +San-Felice baissa la tête. + +--Vous craignez que cette maison, ce jardin, ce petit coin de terre, ne +me manquent, continua Luisa; mais ma présence ne vous manquera-t-elle +point, à vous? notre vie, commune depuis dix-sept ans, en se disjoignant +tout à coup, ne déchirera-t-elle point en vous quelque chose, +non-seulement d'habituel, mais encore d'indispensable? + +San-Felice resta muet. + +--Quand vous ne voulez pas abandonner le prince, qui n'est que votre +ami, ajouta Luisa d'une voix oppressée, me donnez-vous une preuve +d'estime en me proposant de vous abandonner, vous qui êtes tout à la +fois et mon père et mon ami, vous qui avez mis l'intelligence dans mon +esprit, la bonté dans mon coeur, Dieu dans mon âme? + +San-Felice poussa un soupir. + +--Quand vous avez promis au prince de le suivre, enfin, avez-vous pensé +que je ne vous suivrais pas? + +Une larme tomba des yeux du chevalier sur la main de Luisa. + +--Si vous avez pensé cela, mon ami, continua-t-elle avec un doux et +triste mouvement de tête, vous avez eu tort; mon père mourant nous a +unis, Dieu a béni notre union, la mort seule nous désunira. Je vous +suivrai, mon ami. + +San-Felice releva vivement sa tête rayonnante de bonheur, et ce fut une +larme de Luisa qui tomba à son tour sur la main de son mari. + +--Mais tu m'aimes donc? Bénédiction du bon Dieu! tu m'aimes donc? +s'écria le chevalier. + +--Mon père, dit Luisa, vous avez été ingrat, demandez pardon à votre +fille. + +San-Felice se jeta à genoux, baisant les mains de sa fille, tandis +qu'elle, levant les yeux au ciel, murmurait: + +--N'est-ce pas, mon Dieu, que, si je ne faisais pas ce que je fais, +n'est-ce pas que je serais indigne de tous deux? + + + + + LXVII + + LES DEUX AMIRAUX. + + +Le prince François, en présentant à San-Felice la fuite de la famille +royale en Sicile comme résolue, avait cru parler au nom de son père et +de sa mère; mais, en réalité, il avait parlé au nom seul de la reine; de +ce côté, en effet, la fuite était résolue et on la voulait à tout prix; +mais, en voyant le dévouement de son peuple, tout aveugle qu'il était, +et par cela même qu'il était aveugle, en écoutant ces protestations +faites par cent mille hommes, de mourir pour lui depuis le premier +jusqu'au dernier, le roi s'était repris à l'idée de défendre sa capitale +et d'en appeler de la lâcheté de l'armée à l'énergie de ce peuple qui +s'offrait si spontanément à lui. + +Il se levait donc le 11 décembre au matin, c'est-à-dire le lendemain de +cet incroyable triomphe auquel nous avons essayé de faire assister nos +lecteurs, sans parti pris encore, mais penchant plutôt pour celui de la +résistance que pour celui de la fuite, quand on lui annonça que l'amiral +François Caracciolo était depuis une demi-heure dans l'antichambre, +attendant qu'il fit jour chez sa Majesté. + +Excité par les préventions de la reine, Ferdinand n'aimait point +l'amiral, mais ne pouvait s'empêcher de l'estimer; son admirable courage +dans les différentes rencontres qu'il avait eues avec les Barbaresques, +le bonheur avec lequel il avait tiré sa frégate, _la Minerve_ de la rade +de Toulon, quand Toulon avait été repris par Bonaparte sur les Anglais, +le sang-froid qu'il avait déployé dans la protection donnée par lui +aux autres vaisseaux, qu'il avait ramenés, mutilés par les boulets et +désemparés par la tempête, c'est vrai, mais enfin qu'il avait ramenés +sans en perdre un seul, lui avaient alors valu le grade d'amiral. + +On a vu, dans les premiers chapitres de ce récit, les motifs que croyait +avoir la reine de se plaindre de l'amiral, qu'elle était parvenue, avec +son adresse ordinaire, à mettre assez mal dans l'esprit du roi. + +Ferdinand crut que Caracciolo venait pour lui demander la grâce de +Nicolino, qui était son neveu, et, enchanté d'avoir, par la fausse +position où s'était mis un membre de sa famille, prise sur l'amiral, +auquel il se sentait dans la malveillante disposition d'être +désagréable, il ordonna de le faire entrer à l'instant même. + +L'amiral, revêtu de son grand uniforme, entra calme et digne comme +toujours; sa haute position sociale mettait depuis quatre cents ans +les chefs de sa famille en contact avec les souverains de toute race, +angevins, aragonais, espagnols, qui s'étaient succédé sur le trône de +Naples; il joignait donc à une suprême dignité cette courtoisie parfaite +dont il avait donné un échantillon à la reine dans le double refus qu'il +avait fait, pour sa nièce et pour lui-même, d'assister aux fêtes que la +cour avait données à l'amiral Nelson. + +Cette courtoisie, de quelque part qu'elle vînt, embarrassait toujours +un peu Ferdinand, dont la courtoisie n'était point la qualité dominante; +aussi, lorsqu'il vit l'amiral s'arrêter respectueusement à quelques +pas de lui et attendre, selon l'étiquette de la cour, que le roi lui +adressât le premier la parole, n'eut-il rien de plus pressé que de +commencer la conversation par le reproche qu'il avait à lui faire. + +--Ah! vous voilà, monsieur l'amiral, lui dit-il; il paraît que vous avez +fort insisté pour me voir? + +--C'est vrai, sire, répondit Caracciolo en s'inclinant; je croyais de +toute urgence d'avoir l'honneur de pénétrer jusqu'à Votre Majesté. + +--Oh! je sais ce qui vous amène, dit le roi. + +--Tant mieux pour moi, sire, dit Caracciolo; dans ce cas, c'est une +justice que le roi rend à ma fidélité. + +--Oui, oui, vous venez me parler pour ce mauvais sujet de Nicolino, +votre neveu, n'est-ce pas? qui s'est mis, à ce qu'il paraît, dans une +méchante affaire, puisqu'il ne s'agit pas moins que de crime de haute +trahison; mais je vous préviens que toute prière, même la vôtre, sera +inutile, et que la justice aura, son cours. + +Un sourire passa sur la figure austère de l'amiral. + +--Votre Majesté est dans l'erreur, dit-il; au milieu des grandes +catastrophes politiques, les petits accidents de famille disparaissent. +Je ne sais point et ne veux point savoir ce qu'a fait mon neveu; s'il +est innocent, son innocence ressortira de l'instruction du procès, comme +est ressortie celle du chevalier de Medici, du duc de Canzano, de Mario +Pagano et de tant de prévenus qu'après les avoir gardés trois ans, les +prisons ont été obligées de rendre à la liberté; s'il est coupable, la +justice aura son cours. Nicolino est de haute race; il aura le droit +d'avoir la tête tranchée, et, Votre Majesté le sait, l'épée est une arme +si noble, que, même aux mains du bourreau, elle ne déshonore pas ceux +qui sont frappés par elle. + +--Mais, alors, dit le roi un peu étonné de cette dignité si simple et si +calme, dont sa nature, son tempérament, son caractère ne lui donnaient +aucune notion instinctive; mais, alors, si vous ne venez point me parler +de votre neveu, de quoi venez-vous donc me parler? + +--Je viens vous parler de vous, sire, et du royaume. + +--Ah! ah! fit le roi, vous venez me donner des conseils? + +--Si Votre Majesté daigne me consulter, répondit Caracciolo avec un +respectueux mouvement de tête, je serai heureux et fier de mettre +mon humble expérience à sa disposition. Dans le cas contraire, je +me contenterai d'y mettre ma vie et celle des braves marins que j'ai +l'honneur de commander. + +Le roi eût été heureux de trouver une occasion de se fâcher; mais, +devant une pareille réserve et un semblable respect, il n'y avait pas de +prétexte à la colère. + +--Hum! fit-il, hum! + +Et, après deux ou trois secondes de silence: + +--Eh bien, amiral, dit-il, je vous consulterai. + +Et, en effet, il se tournait déjà vers Caracciolo, lorsqu'un valet de +pied, entrant par la porte des appartements, s'approcha du roi et lui +dit à demi-voix quelques paroles que Caracciolo n'entendit point et ne +chercha point à entendre. + +--Ah! ah! dit-il; et il est là? + +--Oui, sire; il dit qu'avant-hier, à Caserte, Votre Majesté lui a dit +qu'elle avait à lui parler. + +--C'est vrai. + +Se tournant alors vers Caracciolo: + +--Ce que vous avez à me dire, monsieur, peut-il se dire devant un +témoin? + +--Devant le monde entier, sire. + +--Alors, dit le roi en se retournant vers le valet de pied, faites +entrer. D'ailleurs, continua-t-il en s'adressant à Caracciolo, celui qui +demande à entrer est un ami, plus qu'un ami, un allié: c'est l'illustre +amiral Nelson. + +En ce moment, la porte s'ouvrit et le valet de pied annonça +solennellement: + +--Lord Horace Nelson du Nil, baron de Bornhum-Thorpes, duc de Bronte! + +Un léger sourire, qui n'était pas exempt d'amertume, effleura, à +rémunération de tous ces titres, les lèvres de Caracciolo. + +Nelson entra; il ignorait avec qui le roi se trouvait; il fixa son oeil +gris sur celui qui l'avait précédé dans le cabinet du roi et reconnut +l'amiral Caracciolo. + +--Je n'ai pas besoin de vous présenter l'un à l'autre, n'est-ce pas, +messieurs? dit le roi. Vous vous connaissez. + +--Depuis Toulon, oui, sire, dit Nelson. + +--J'ai l'honneur de vous connaître depuis plus longtemps que cela, +monsieur, répondit Caracciolo avec sa courtoisie ordinaire: je vous +connais depuis le jour où, sur les côtes du Canada, vous avez, avec un +brick, combattu contre quatre frégates françaises, et où vous leur avez +échappé en faisant traverser à votre bâtiment une passe que, jusque-là, +on croyait impraticable. C'était en 1786, je crois; il y a douze ans de +cela. + +Nelson salua; lui non plus, le brutal marin, n'était point familier avec +ce langage. + +--Milord, dit le roi, voici l'amiral Caracciolo qui vient m'offrir ses +conseils sur la situation; vous la connaissez. Asseyez-vous et écoutez +ce que l'amiral va dire; quand il aura fini, vous répondrez si vous avez +quelque chose à répondre; seulement, je vous le dis d'avance, je serais +heureux que deux hommes si éminents et qui connaissent si bien l'art de +la guerre fussent du même avis. + +--Si milord, comme j'en suis certain, dit Caracciolo, est un véritable +ami du royaume, j'espère qu'il n'y aura dans nos opinions que de légères +divergences de détail qui ne nous empêcheront point d'être d'accord sur +le fond. + +--Parle, Caracciolo, parle, dit le roi en revenant à l'habitude que les +rois d'Espagne et de Naples ont de tutoyer leurs sujets. + +--Hier, répliqua l'amiral, le bruit s'est répandu dans la ville, à tort, +je l'espère, que Votre Majesté, désespérant de défendre son royaume de +terre ferme, était décidée à se retirer en Sicile. + +--Et tu serais d'un avis contraire, toi, à ce qu'il paraît? + +--Sire, répondit Caracciolo, je suis et je serai toujours de l'avis +de l'honneur contre les conseils de la honte. Il y va de l'honneur du +royaume, sire, et, par conséquent, de celui de votre nom, que votre +capitale soit défendue jusqu'à la dernière extrémité. + +--Tu sais, dit le roi, dans quel état sont nos affaires? + +--Oui, sire, mauvaises, mais non perdues. L'armée est dispersée, mais +elle n'est pas détruite; trois ou quatre mille morts, six ou huit +mille prisonniers, ôtez cela de cinquante-deux mille hommes, il vous +en restera quarante mille, c'est-à-dire une armée quatre fois plus +nombreuse encore que celle des Français, combattant sur son territoire, +défendant des défilés inexpugnables, ayant l'appui des populations de +vingt villes et de soixante villages, le secours de trois citadelles +imprenables sans matériel de siège, Civitella-del-Tronto, Gaete et +Pescara, sans compter Capoue, dernier boulevard, rempart suprême de +Naples, jusqu'où les Français ne pénétreront même pas. + +--Et tu te chargerais de rallier l'armée, toi? + +--Oui, sire. + +--Explique-moi de quelle façon; tu me feras plaisir. + +--J'ai quatre mille marins sous mes ordres, sire; ce sont des hommes +éprouvés et non des soldats d'hier comme ceux de votre armée de terre; +donnez-m'en l'ordre, sire, je me mets à l'instant même à leur tête; +mille défendront le passage d'Itri à Sessa, mille celui de Sora à +San-Germano, mille celui de Castel-di-Sangro à Isernia; les mille +autres,--les marins sont bons à tout, milord Nelson le sait mieux que +personne, lui qui a fait faire aux siens des prodiges!--les mille +autres, transformés en pionniers, seront occupés à fortifier ces trois +passages et à y faire le service de l'artillerie; avec eux, ne fût-ce +qu'au moyen de nos piques d'abordage, je soutiens le choc des Français, +si terrible qu'il soit, et, quand vos soldats verront comment les marins +meurent, sire, ils se rallieront derrière eux, surtout si Votre Majesté +est là pour leur servir de drapeau. + +--Et qui gardera Naples pendant ce temps? + +--Le prince royal, sire, et les huit-mille hommes, sous les ordres du +général Naselli, que milord Nelson a conduits en Toscane, où ils n'ont +plus rien à faire. Milord Nelson a laissé, je crois, une partie de +sa flotte à Livourne; qu'il envoie un bâtiment léger avec ordre de Sa +Majesté de ramener à Naples ces huit mille hommes de troupes fraîches, +et elles pourront, Dieu aidant, être ici dans huit jours. Ainsi, voyez, +sire, voyez quelle masse terrible vous reste: quarante-cinq ou cinquante +mille hommes de troupes, la population de trente villes et de cinquante +villages qui va se soulever, et, derrière tout cela, Naples avec ses +cinq cent mille âmes. Que deviendront dix mille Français perdus dans cet +océan? + +--Hum! fit le roi regardant Nelson, qui continua de demeurer dans le +silence. + +--Il sera toujours temps, sire, continua Caracciolo, de vous embarquer. +Comprenez bien cela: les Français n'ont pas une barque armée, et vous +avez trois flottes dans le port: la vôtre, la flotte portugaise et celle +de Sa Majesté Britannique. + +--Que dites-vous de la proposition de l'amiral, milord? dit le roi +mettant cette fois Nelson dans la nécessité absolue de répondre. + +--Je dis, sire, répondit Nelson en demeurant assis et continuant de +tracer de sa main gauche, avec une plume, des hiéroglyphes sur un +papier, je dis qu'il n'y a rien de pis au monde, quand une résolution +est prise, que d'en changer. + +--Le roi avait-il déjà pris une résolution? demanda Caracciolo. + +--Non, tu vois, pas encore; j'hésite, je flotte... + +--La reine, dit Nelson, a décidé le départ. + +--La reine? fit Caracciolo ne laissant pas au roi le temps de répondre. +Très-bien! qu'elle parte. Les femmes, dans les circonstances où nous +sommes, peuvent s'éloigner du danger; mais les hommes doivent y faire +face. + +--Milord Nelson, tu le vois, Caracciolo, milord Nelson est de l'avis du +départ. + +--Pardon, sire, répondit Caracciolo, mais je ne crois pas que milord +Nelson ait donné son avis. + +--Donnez-le, milord, dit le roi, je vous le demande. + +--Mon avis, sire, est le même que celui de la reine, c'est-à-dire que je +verrai avec joie Votre Majesté chercher en Sicile un refuge assuré que +ne lui offre plus Naples. + +--Je supplie milord Nelson de ne pas donner légèrement son avis, dit +Caracciolo s'adressant à son collègue; car il savait d'avance de quel +poids est l'avis d'un homme de son mérite. + +--J'ai dit, et je ne me rétracte point, répondit durement Nelson. + +--Sire, répondit Caracciolo, milord Nelson est Anglais, ne l'oubliez +pas. + +--Que veut dire cela, monsieur? demanda fièrement Nelson. + +--Que, si vous étiez Napolitain au lieu d'être Anglais, milord, vous +parleriez autrement. + +--Et pourquoi parlerais-je autrement si j'étais Napolitain? + +--Parce que vous consulteriez l'honneur de votre pays, au lieu de +consulter l'intérêt de la Grande-Bretagne. + +--Et quel intérêt la Grande-Bretagne a-t-elle au conseil que je donne au +roi, monsieur? + +--En faisant le péril plus grand, on demandera une récompense plus +grande. On sait que l'Angleterre veut Malte, milord. + +--L'Angleterre a Malte, monsieur; le roi la lui a donnée. + +--Oh! sire, fit Caracciolo avec le ton du reproche, on me l'avait dit, +mais je n'avais pas voulu le croire. + +--Et que diable voulais-tu que je fisse de Malte? dit le roi. Un rocher +bon à faire cuire des oeufs au soleil! + +--Sire, dit Caracciolo sans plus s'adresser à Nelson, je vous supplie, +au nom de tout ce qu'il y a de coeurs vraiment napolitains dans le +royaume, de ne plus écouter les conseils étrangers, qui mettent votre +trône à deux doigts de l'abîme. M. Acton est étranger, sir William +Hamilton est étranger, milord Nelson lui-même est étranger; comment +voulez-vous qu'ils soient justes dans l'appréciation de l'honneur +napolitain? + +--C'est vrai, monsieur; mais ils sont justes dans l'appréciation de la +lâcheté napolitaine, répondit Nelson, et c'est pour cela que je dis au +roi, après ce qui s'est passé à Civita-Castellana: Sire, vous ne pouvez +plus vous confier aux hommes qui vous ont abandonné, soit par peur, soit +par trahison. + +Carracciolo pâlit affreusement et porta, malgré lui, la main à la garde +de son épée; mais, se rappelant que Nelson n'avait qu'une main pour +tirer la sienne, et que cette main, c'était la gauche, il se contenta de +dire: + +--Tout peuple a ses heures de défaillance, sire. Ces Français, devant +lesquels nous fuyons, ont eu trois fois leur Civita-Castellana: +Poitiers, Crécy, Azincourt; une seule victoire a suffi pour effacer +trois défaites: Fontenoy. + +Caracciolo prononça ces mots en regardant Nelson, qui se mordit les +lèvres jusqu'au sang; puis, s'adressant de nouveau au roi: + +--Sire, continua-t-il, c'est le devoir d'un roi qui aime son peuple, de +lui offrir l'occasion de se relever d'une de ces défaillances; que le +roi donne un ordre, dise un mot, fasse un signe, et pas un Français ne +sortira des Abruzzes, s'ils ont l'imprudence d'y entrer. + +--Mon cher Caracciolo, dit le roi revenant à l'amiral, dont le conseil +caressait son secret désir, tu es de l'avis d'un homme dont j'apprécie +fort les avis; tu es de l'avis du cardinal Ruffo. + +--Il ne manquait plus à Votre Majesté que de mettre un cardinal à la +tête de ses armées, dit Nelson avec un sourire de mépris. + +--Cela n'a déjà pas si mal réussi à mon aïeul Louis XIII ou Louis XIV, +je ne sais plus bien lequel, que de mettre un cardinal à la tête de ses +armées, et il y a un certain Richelieu qui, en prenant La Rochelle et en +forçant le Pas-de-Suze, n'a pas fait de tort à la monarchie. + +--Eh bien, sire, s'écria vivement Caracciolo se cramponnant à cet espoir +que lui donnait le roi, c'est le bon génie de Naples qui vous inspire; +abandonnez-vous au cardinal Ruffo, suivez ses conseils, et, moi, que +vous dirai-je de plus? je suivrai ses ordres. + +--Sire, dit Nelson en se levant et en saluant le roi, Votre Majesté +n'oubliera pas, je l'espère, que, si les amiraux italiens obéissent +aux ordres d'un prêtre, un amiral anglais n'obéit qu'aux ordres de son +gouvernement. + +Et, jetant à Caracciolo un regard dans lequel on pouvait lire la menace +d'une haine éternelle, Nelson sortit par la même porte qui lui avait +donné entrée et qui communiquait avec les appartements de la reine. + +Le roi suivit Nelson des yeux, et, quand la porte se fut refermée +derrière lui: + +--Eh bien, dit-il, voilà le remercîment de mes vingt mille ducats de +rente, de mon duché de Bronte, de mon épée de Philippe V et de mon grand +cordon de Saint-Ferdinand. Il est court, mais il est net. + +Puis, revenant à Caracciolo: + +--Tu as bien raison, mon pauvre François, lui dit-il, tout le mal est +là, les étrangers! M. Acton, sir William, M. Mack, lord Nelson, la reine +elle-même, des Irlandais, des Allemands, des Anglais, des Autrichiens +partout; des Napolitains nulle part. Quel bouledogue que ce Nelson! +C'est égal, tu l'as bien rembarré! Si jamais nous avons la guerre avec +l'Angleterre et qu'il te tienne entre ses mains, ton compte est bon... + +--Sire, dit Caracciolo en riant, je suis heureux, au risque des +dangers auxquels je me suis exposé en me faisant un ennemi du vainqueur +d'Aboukir, je suis heureux d'avoir mérité votre approbation. + +--As-tu vu la grimace qu'il a faite quand tu lui as jeté au nez... +Comment as-tu dit? Fontenoy, n'est-ce pas? + +--Oui, sire. + +--Ils ont donc été bien frottés à Fontenoy, messieurs les Anglais? + +--Raisonnablement. + +--Et quand on pense que, si San-Nicandro n'avait pas fait de moi un +âne, je pourrais, moi aussi, répondre de ces choses-là! Enfin, il est +malheureusement trop tard maintenant pour y remédier. + +--Sire, dit Caracciolo, me permettrez-vous d'insister encore? + +--Inutile, puisque je suis de ton avis. Je verrai Ruffo aujourd'hui, et +nous reparlerons de tout cela ensemble; mais pourquoi diable, maintenant +que nous ne sommes que nous deux, pourquoi t'es-tu fait un ennemi de la +reine? Tu sais pourtant que, quand elle déteste, elle déteste bien! + +Caracciolo fit un mouvement de tête qui indiquait qu'il n'avait pas de +réponse à faire à ce reproche du roi. + +--Enfin, dit Ferdinand, ceci, c'est comme l'affaire de San-Nicandro: ce +qui est fait est fait; n'en parlons plus. + +--Ainsi donc, insista Caracciolo revenant à son incessante +préoccupation, j'emporte l'espoir que Votre Majesté a renoncé à +cette honteuse fuite et que Naples sera défendue jusqu'à la dernière +extrémité? + +--Emportes-en mieux que l'espoir, emportes-en la certitude; il y a +conseil aujourd'hui, je vais leur signifier que ma volonté est de rester +à Naples. J'ai bien retenu tout ce que tu m'as dit de nos moyens de +défense: sois tranquille; quant au Nelson, c'est Fontenoy, n'est-ce +pas, qu'il faut lui cracher à la face quand on veut qu'il se morde les +lèvres? C'est bien, on s'en souviendra. + +--Sire, une dernière grâce? + +--Dis. + +--Si, contre toute attente, Votre Majesté partait... + +--Puisque je te dis que je ne pars pas. + +--Enfin, sire, si par un hasard quelconque, si par un revirement +inattendu, Votre Majesté partait, j'espère qu'elle ne ferait pas cette +honte à la marine napolitaine de partir sur un navire anglais. + +--Oh! quant à cela, tu peux être tranquille. Si j'en étais réduit à +cette extrémité, dame! je ne te réponds pas de la reine, la reine ferait +ce qu'elle voudrait; mais, moi, je te donne ma parole d'honneur que je +pars sur ton bâtiment, sur _la Minerve_. Ainsi, te voilà prévenu; change +ton cuisinier s'il est mauvais, et fais provision de macaroni et de +parmesan, si tu n'en as pas une quantité suffisante à bord. Au revoir... +C'est bien Fontenoy, n'est-ce pas? + +--Oui, sire. + +Et Caracciolo, ravi du résultat de son entrevue avec le roi, se retira, +comptant sur la double promesse qu'il lui avait faite. + +Le roi le suivit des yeux avec une bienveillance marquée. + +--Et quand on pense, dit-il, qu'on est assez bête de se brouiller avec +des hommes comme ceux-là, pour une mégère comme la reine et pour une +drôlesse comme lady Hamilton! + + + + + LXVIII + + OÙ EST EXPLIQUÉE LA DIFFÉRENCE QU'IL Y A + ENTRE LES PEUPLES LIBRES ET LES PEUPLES INDÉPENDANTS. + + +Le roi tint la promesse qu'il avait faite à Caracciolo; il déclara +hautement et résolument au conseil qu'il était décidé, d'après la +manifestation populaire dont il avait été témoin la veille, à rester à +Naples et à défendre jusqu'à la dernière extrémité l'entrée du royaume +aux Français. + +Devant une déclaration si nettement formulée, il n'y avait pas +d'opposition possible; l'opposition n'eût pu être faite que par la +reine, et, rassurée par la promesse positive d'Acton qu'il trouverait +un moyen de faire partir le roi pour la Sicile, elle avait renoncé à +une lutte ouverte dans laquelle il était du caractère de Ferdinand de +s'entêter. + +En sortant du conseil, le roi trouva chez lui le cardinal Ruffo; il +avait, de son côté, et selon son exactitude ordinaire, fait ce dont il +était convenu avec le roi: Ferrari l'était venu trouver dans la nuit, +et, une demi-heure après, il était parti pour Vienne par la route de +Manfredonia, porteur de la lettre falsifiée qui devait être mise sous +les yeux de l'empereur, avec lequel Ferdinand tenait beaucoup à ne pas +se brouiller, l'empereur étant le seul qui pût, par l'influence qu'il +exerçait en Italie, le maintenir contre la France, de même que, dans +la situation contraire, c'était la France seule qui pouvait le soutenir +contre l'Autriche. + +Une note explicative, écrite au nom du roi de la main de Ruffo et signée +par lui, accompagnait la lettre et donnait la clef de cette énigme que, +sans elle, n'eût jamais pu comprendre l'empereur. + +Le roi lui avait raconté ce qui s'était passé entre lui, Caracciolo et +Nelson: Ruffo avait fort approuvé le roi et insisté pour une conférence +entre lui et Caracciolo en présence de Sa Majesté. Il fut convenu que +l'on attendrait de savoir l'effet qu'avait produit dans les Abruzzes le +manifeste de Pronio, et que, sur ce qui en serait résulté, on prendrait +un parti. + +Le même jour encore, le roi avait reçu la visite du jeune Corse de +Cesare; on se rappelle qu'il l'avait fait capitaine et lui avait ordonné +de le venir voir avec l'uniforme de ce grade, pour s'assurer que ses +ordres avaient été exécutés et que le ministre de la guerre lui avait +délivré son brevet. Acton, chargé de mettre à exécution la volonté +royale, s'était bien gardé d'y manquer, et le jeune homme--que les +huissiers avaient commencé par prendre pour le prince royal, à cause de +sa ressemblance avec celui-ci,--se présentait chez le roi revêtu de son +uniforme et porteur de son brevet. + +Le jeune capitaine était joyeux et fier; il venait mettre son dévouement +et celui de ses compagnons aux pieds du roi; une seule chose s'opposait +à ce qu'ils donnassent immédiatement à Sa Majesté des preuves de ce +dévouement: c'est que les vieilles princesses en appelaient à la parole +qu'elles avaient reçue d'eux de leur servir de gardes du corps, et +ne leur rendraient cette parole que lorsqu'elles seraient à bord +du bâtiment qui devait les conduire à Trieste; les sept jeunes gens +s'étaient donc engagés à leur faire escorte jusqu'à Manfredonia, lieu de +leur embarquement; de Manfredonia, les princesses une fois embarquées, +ils reviendraient à Naples prendre leur poste parmi les défenseurs du +trône et de l'autel. + +Les nouvelles que l'on attendait de Pronio ne tardèrent pas à arriver; +elles dépassaient tout ce qu'on pouvait espérer. La parole du roi avait +retenti comme la voix de Dieu; les prêtres, les nobles, les syndics +s'en étaient fait l'écho; le cri «Aux armes!» avait retenti d'Isoletta +à Capoue et d'Aquila à Itri; il avait vu Fra-Diavolo et Mammone, leur +avait annoncé la mission qu'il leur avait réservée et qu'ils avaient +acceptée avec enthousiasme; leur brevet à la main, le nom du roi à +la bouche, leur puissance n'avait pas de limites, puisque la loi les +protégeait au lieu de les réprimer. Dès lors qu'ils pouvaient donner à +leur brigandage une couleur politique, ils promettaient de soulever tout +le pays. + +Le brigandage, en effet, est chose nationale dans les provinces de +l'Italie méridionale; c'est un fruit indigène qui pousse dans la +montagne; on pourrait dire, en parlant des productions des Abruzzes, +de la Terre de Labour, de la Basilicate et de la Calabre: Les vallées +produisent le froment, le maïs et les figues; les collines produisent +l'olive, la noix et le raisin; les montagnes produisent les brigands. + +Dans les provinces que je viens de nommer, le brigandage est un état +comme un autre. On est brigand comme on est boulanger, tailleur, +bottier. Le métier n'a rien d'infamant; le père, la mère, le frère, +la soeur du brigand ne sont point entachés le moins du monde par la +profession de leur fils ou de leur frère, attendu que cette profession +elle-même n'est point une tache. Le brigand exerce pendant huit ou +neuf mois de l'année, c'est-à-dire pendant le printemps, pendant l'été, +pendant l'automne; le froid et la neige seuls le chassent de la montagne +et le repoussent vers son village; il y rentre et y est le bienvenu, +rencontre le maire, le salue et est salué par lui; souvent il est son +ami, quelquefois son parent. + +Le printemps revenu, il reprend son fusil, ses pistolets, son poignard, +et remonte dans la montagne. + +De là le proverbe «Les brigands poussent avec les feuilles.» + +Depuis qu'il existe un gouvernement à Naples, et j'ai consulté toutes +les archives depuis 1503 jusqu'à nos jours, il y a des ordonnances +contre les brigands, et, chose curieuse, les ordonnances des vice-rois +espagnols sont exactement les mêmes que celles des gouverneurs italiens, +attendu que les délits sont les mêmes. Vols avec effraction, vols à main +armée sur la grande route, lettres de rançon avec menaces d'incendie, de +mutilation, d'assassinat; assassinat, mutilation et incendie quand les +billets n'ont point produit l'effet attendu. + +En temps de révolution, le brigandage prend des proportions +gigantesques: l'opinion politique devient un prétexte, le drapeau une +excuse; le brigand est toujours du parti de la réaction, c'est-à-dire +pour le trône et l'autel, attendu que le trône et l'autel acceptent +seuls de tels alliés, tandis qu'au contraire les libéraux, les +progressistes, les révolutionnaires les repoussent et les méprisent; +les années fameuses dans les annales du brigandage sont les années de +réaction politique: 1799, 1809, 1821, 1848, 1862, c'est-à-dire toutes +les années où le pouvoir absolu, subissant un échec, a appelé le +brigandage à son aide. + +Le brigandage, dans ce cas, est d'autant plus inextirpable qu'il est +soutenu par les autorités, qui, dans les autres temps, ont mission +de l'empêcher. Les syndics, les adjoints, les capitaines de la garde +nationale sont non-seulement _manutengoli_, c'est-à-dire soutiens des +brigands, mais souvent brigands eux-mêmes. + +En général, ce sont les prêtres et les moines qui soutiennent moralement +le brigandage, ils en sont l'âme; les brigands, qui leur ont entendu +prêcher la révolte, reçoivent d'eux, lorsqu'ils se sont révoltés, des +médailles bénites qui doivent les rendre invulnérables; si par hasard, +malgré la médaille, ils sont blessés, tués ou fusillés, la médaille, +impuissante sur la terre, est une contre-marque infaillible du ciel, +contre-marque pour laquelle saint Pierre a les plus grands égards; le +brigand pris a le pied sur la première traverse de cette échelle de +Jacob qui conduit droit au paradis; il baise la médaille et meurt +héroïquement, convaincu qu'il est que la fusillade lui en fait monter +les autres degrés. + +Maintenant, d'où vient cette différence entre les individus et les +masses? d'où vient que le soldat fuit parfois au premier coup de canon +et que le bandit meurt en héros? Nous allons essayer de l'expliquer; +car, sans cette explication, la suite de notre récit laisserait un +certain trouble dans l'esprit de nos lecteurs; ils se demanderaient d'où +vient cette opposition morale et physique entre les mêmes hommes réunis +en masse ou combattant isolément. + +Le voici: + +Le courage collectif est la vertu des peuples libres. + +Le courage individuel est la vertu des peuples qui ne sont +qu'indépendants. + +Presque tous les peuples des montagnes, les Suisses, les Corses, les +Écossais, les Siciliens, les Monténégrins, les Albanais, les Drases, +les Circassiens, peuvent se passer très-bien de la liberté, pourvu qu'on +leur laisse l'indépendance. + +Expliquons la différence énorme qu'il y a entre ces deux mots: LIBERTÉ, +INDÉPENDANCE. + +La _liberté_ est l'abandon que chaque citoyen fait d'une portion de son +indépendance, pour en former un fonds commun qu'on appelle la loi. + +L'_indépendance_ est pour l'homme la jouissance complète de toutes ses +facultés, la satisfaction de tous ses désirs. + +L'_homme libre_ est l'homme de la société; il s'appuie sur son voisin, +qui à son tour s'appuie sur lui; et, comme il est prêt à se sacrifier +pour les autres, il a le droit d'exiger que les autres se sacrifient +pour lui. + +L'_homme indépendant_ est l'homme de la nature; il ne se fie qu'en +lui-même; son seul allié est la montagne et la forêt; sa sauve-garde, +son fusil et son poignard; ses auxiliaires sont la vue et l'ouïe. + +Avec les hommes libres, on fait des _armées_. + +Avec les hommes indépendants, on fait des _bandes_. + +Aux hommes libres, on dit, comme Bonaparte aux Pyramides: _Serrez les +rangs!_ + +Aux hommes indépendants, on dit, comme Charette à Machecoul: +_Égayez-vous, mes gars!_ + +L'homme libre se lève à la voix de son roi ou de sa patrie. + +L'homme indépendant se lève à la voix de son intérêt et de sa passion. + +L'homme libre _combat_. + +L'homme indépendant _tue_. + +L'homme libre dit: _Nous_. + +L'homme indépendant dit: _Moi_. + +L'homme libre, c'est _la Fraternité_. + +L'homme indépendant n'est que _l'Égoïsme_. + +Or, en 1798, les Napolitains n'en étaient encore qu'à l'état +d'indépendance; ils ne connaissaient ni la liberté ni la fraternité; +voilà pourquoi ils furent vaincus en bataille rangée par une armée cinq +fois moins nombreuse que la leur. + +Mais les paysans des provinces napolitaines ont toujours été +indépendants. + +Voilà pourquoi, à la voix des moines parlant au nom de Dieu, à la voix +du roi parlant au nom de la famille, et surtout à la voix de la haine +parlant au nom de la cupidité, du pillage et du meurtre, voilà pourquoi +tout se souleva. + +Chacun prit son fusil, sa hache, son couteau, et se mit en campagne +sans autre but que la destruction, sans autre espérance que le pillage, +secondant son chef sans lui obéir, suivant son exemple et non ses +ordres. Des masses avaient fui devant les Français, des hommes isolés +marchèrent contre eux; une armée s'était évanouie, un peuple sortit de +terre. + +Il était temps. Les nouvelles qui arrivaient de l'armée continuaient +d'être désastreuses. Une portion de l'armée, sous les ordres d'un +général Moesk, que personne ne connaissait,--pas même Nelson, qui, dans +ses lettres, demande qui il est,--s'était retirée sur Calvi, et +s'y était fortifiée. Macdonald, chargé, comme nous l'avons dit, par +Championnet, de poursuivre la victoire et de presser la retraite des +troupes royales, avait ordonné au général Maurice Mathieu d'enlever la +position. Il prit place sur toutes les hauteurs qui dominaient la ville +et intima au général Moesk l'ordre de se rendre: celui-ci consentit, +mais à des conditions inadmissibles. Le général Maurice Mathieu ordonna +de battre à l'instant même en brèche les murs d'un couvent, et, par la +brèche faite à ces murs, d'entrer dans la ville. + +Au dixième boulet, un parlementaire se présenta. + +Mais, sans le laisser parler, le général Maurice Mathieu lui dit: + +--_Prisonniers de guerre à discrétion ou passés au fil de l'épée!_ + +Les royaux s'étaient rendus à discrétion. + +La rapidité des coups portés par Macdonald sauva une partie des +prisonniers faits par Mack, mais ne put les sauver tous. + +A Ascoli, trois cents républicains avaient été liés à des arbres et +fusillés. + +A Abriealli, trente malades ou blessés, dont quelques-uns venaient +d'être amputés, avaient été égorgés dans l'ambulance. + +Les autres, couchés sur la paille, avaient été impitoyablement brûlés. + +Mais, fidèle à sa proclamation, Championnet n'avait répondu à toutes ces +barbaries que par des actes d'humanité, qui contrastaient singulièrement +avec les cruautés des soldats royaux. + +Le général de Damas, seul, émigré français et qui avait cru, en cette +qualité, devoir mettre son épée au service de Ferdinand,--le général +de Damas, seul, avait, à la suite de cette terrible défaite de +Civita-Castellana, soutenu l'honneur du drapeau blanc. Oublié par le +général Mack, qui n'avait songé qu'à une chose, à sauver le roi,--oublié +avec une colonne de sept mille hommes, il fit demander au général +Championnet, qui venait, comme on le sait, de rentrer à Rome, la +permission de traverser la ville et de rejoindre les débris de l'armée +royale sur le Teverone,--débris qui, nous l'avons dit, étaient cinq fois +plus nombreux encore que l'armée victorieuse. + +A cette demande, Championnet fit venir un de ces jeunes officiers de +distinction dont il faisait pépinière autour de lui. + +C'était le chef d'état-major Bonami. + +Il lui ordonna de prendre connaissance de l'état des choses et de lui +faire son rapport. + +Bonami monta à cheval et partit aussitôt. + +Cette grande époque de la République est celle où chaque officier des +armées françaises mériterait, au fur et à mesure qu'il passe sous les +yeux du lecteur, une description qui rappelât celle que consacre, dans +l'_Iliade_, Homère aux chefs grecs, et le Tasse, dans la _Jérusalem +délivrée_, aux chefs croisés. + +Nous nous contenterons de dire que Bonami était, comme Thiébaut, un de +ces hommes de pensée et d'exécution à qui un général peut dire: «Voyez +de vos yeux et agissez selon les circonstances.» + +A la porte Solara, Bonami rencontra la cavalerie du général Rey, qui +commençait à entrer dans la ville. Il mit le général Rey au courant de +ce dont il était question, l'excitant, sans avoir le droit de lui en +donner l'ordre, à pousser des reconnaissances sur la route d'Albano +et de Frascati. Lui-même, à la tête d'un détachement de cavalerie, il +traversa le Ponte-Molle, l'antique pont Milvius, et s'élança de toute la +vitesse de son cheval dans la direction où il savait trouver le général +de Damas, suivi de loin par le général Rey, avec son détachement, et par +Macdonald, avec sa cavalerie légère. + +Bonami s'était tellement hâté, qu'il avait laissé derrière lui les +troupes de Macdonald et de Rey, auxquelles il fallait au moins une heure +pour le rejoindre. Voulant leur en donner le temps, il se présenta comme +parlementaire. + +On le conduisit au général de Damas. + +--Vous avez écrit au commandant en chef de l'armée française, général, +lui dit-il; il m'envoie à vous pour que vous m'expliquiez ce que vous +désirez de lui. + +--Le passage pour ma division, répondit le général de Damas. + +--Et s'il vous le refuse? + +--Il ne me restera qu'une ressource: c'est de me l'ouvrir l'épée à la +main. + +Bonami sourit. + +--Vous devez comprendre, général, répondit-il, que vous donner +bénévolement passage, à vous et à vos sept mille hommes, c'est chose +impossible. Quant à vous ouvrir ce passage l'épée à la main, je vous +préviens qu'il y aura du travail. + +--Alors, que venez-vous me proposer, colonel? demanda le général émigré. + +--Ce que l'on propose au commandant d'un corps dans la situation où est +le vôtre, général: de mettre bas les armes. + +Ce fut au tour du général de Damas de sourire. + +--Monsieur le chef d'état-major, répondit-il, quand on est à la tête de +sept mille hommes et que chacun de ces sept mille hommes a quatre-vingts +cartouches dons son sac, on ne se rend pas, on passe, ou l'on meurt. + +--Eh bien, soit! dit Bonami, battons-nous, général. + +Le général émigré parut réfléchir. + +--Donnez-moi six heures, dit-il, pour rassembler un conseil de guerre et +délibérer avec lui sur les propositions que vous me faites. + +Ce n'était point l'affaire de Bonami. + +--Six heures sont inutiles, dit-il; je vous accorde une heure. + +C'était juste le temps dont le chef d'état-major avait besoin pour que +son infanterie le rejoignit. + +Il fut donc convenu, le général de Damas étant à la merci des Français, +que, dans une heure, il donnerait une réponse. + +Bonami remit son cheval au galop et rejoignit le général Rey, pour +presser la marche de ses troupes. + +Mais le général de Damas, de son côté, avait mis à profit cette heure, +et, quand Bonami revint avec sa troupe, il le trouva faisant sa retraite +en bon ordre sur le chemin d'Orbitello. + +Aussitôt, le général Rey et le chef d'état-major Bonami, à la tête, +l'un d'un détachement du 16e de dragons, l'autre du 7e de chasseurs, se +mirent à la poursuite des Napolitains et les rejoignirent à la Storta, +où ils les chargèrent énergiquement. + +L'arrière-garde s'arrêta pour faire face aux républicains. + +Rey et Bonami, pour la première fois, trouvèrent chez l'ennemi une +résistance sérieuse; mais ils l'écrasèrent sous leurs charges réitérées. +Pendant ce temps, la nuit vint. Le dévouement et le courage de +l'arrière-garde avaient sauvé l'armée. Le général de Damas profita des +ténèbres et de sa connaissance des localités pour continuer sa retraite. + +Les Français, trop fatigués pour profiter de la victoire, revinrent à la +Hueta, où ils passèrent la nuit. + +Bonami, en récompense de l'intelligence qu'il avait développée dans la +négociation et du courage qu'il avait montré dans la bataille, fut nommé +par Championnet général de brigade. + +Mais le général de Damas n'en avait pas fini avec les républicains. +Macdonald envoya un de ses aides de camp pour informer Kellermann, qui +était à Borghetta avec des troupes un peu moins fatiguées que celles qui +avaient donné dans la journée, de la direction qu'avait prise la colonne +napolitaine. A l'instant même, Kellermann réunit ses troupes et se +dirigea, par Ronciglione, sur Toscanelli, où il heurta la colonne du +général de Damas. Ces hommes qui fuyaient si facilement, commandés +par un général allemand ou napolitain, tinrent ferme sous un général +français, et firent une vigoureuse résistance. Damas n'en fut pas +moins forcé à la retraite, qu'il soutint en se portant de lui-même à +l'arrière-garde, où il combattit avec un admirable courage. + +Mais une de ces charges comme en savait faire Kellermann, une blessure +que reçut le général émigré, décidèrent la victoire en faveur des +Français. Déjà la plus forte partie de la colonne napolitaine avait +gagné Orbitello et avait eu le temps de s'embarquer sur les bâtiments +napolitains qui se trouvaient dans le port. Poussé vivement dans la +ville, Damas eut le temps d'en fermer les portes derrière lui, et, soit +considération pour son courage, soit que le général français ne voulût +point perdre son temps à l'assaut d'une bicoque, Damas obtint de +Kellermann, moyennant l'abandon de son artillerie, de s'embarquer avec +son avant-garde sans être inquiété. + +Il en résulta que le seul général de l'armée napolitaine qui eût fait +son devoir dans cette courte et honteuse campagne était un général +français. + + + + + LXIX + + LES BRIGANDS + + +Vainqueur sur tous les points, et pensant que rien n'entraverait sa +marche sur Naples, Championnet ordonna de franchir les frontières +napolitaines sur trois colonnes. + +L'aile gauche, sous la conduite de Macdonald, envahit les Abruzzes par +Aquila: elle devait forcer les défilés de Capistrello et de Sora. + +L'aile droite, sous la conduite du général Rey, envahit la Campanie par +les marais Pontins, Terracine et Fondi. + +Le centre, sous la conduite de Championnet lui-même, envahit la Terre de +Labour par Valmontane, Ferentina, Ceperano. + +Trois citadelles, presque imprenables toutes trois, défendaient les +marches du royaume: Gaete, Civitella-del-Tronto, Pescara. + +Gaete commandait la route de la mer Tyrrhénienne; Pescara, la route +de la mer Adriatique; Civitella-del-Tronto s'élevait au sommet d'une +montagne et commandait l'Abruzze ultérieure. + +Gaete était défendue par un vieux général suisse nommé Tchudy: il avait +sous ses ordres quatre mille hommes;--comme moyen de défense, soixante +et dix canons, douze mortiers, vingt mille fusils, des vivres pour un +an, des vaisseaux dans le port, la mer et la terre à lui, enfin. + +Le général Rey le somma de se rendre. + +Vieillard, Tchudy venait d'épouser une jeune femme. Il eut peur pour +elle, qui sait? peut-être pour lui. Au lieu de tenir, il assembla un +conseil, consulta l'évêque, lequel mit en avant son ministère de +paix, et réunit les magistrats de la ville, qui saisirent le prétexte +d'épargner à Gaete les maux d'un siège. + +Cependant on hésitait encore, quand le général français lança un obus +sur la ville; cette démonstration hostile suffit pour que Tchudy envoyât +une députation aux assiégeants afin de leur demander leurs conditions. + +--La place à discrétion ou toutes les rigueurs de la guerre, répondit le +général Rey. + +Deux heures après, la place était rendue. + +Duhesme, qui suivait, avec quinze cents hommes, les bords de +l'Adriatique, envoya au commandant de Pescara, nommé Pricard, un +parlementaire pour le sommer de se rendre. Le commandant, comme s'il eût +eu l'intention de s'ensevelir sous les ruines de la ville, fit visiter +ses moyens de défense à l'officier français dans tous leurs détails, +lui montrant les fortifications, les armes, les magasins abondant en +munitions et en vivres, et le renvoya enfin à Duhesme avec ces paroles +altières: + +--Une forteresse ainsi approvisionnée ne se rend pas. + +Ce qui n'empêcha point le commandant, au premier coup du canon, d'ouvrir +ses portes et de remettre cette ville si bien fortifiée au général +Duhesme. Il y trouva soixante pièces de canon, quatre mortiers, dix-neuf +cent soldats. + +Quant à Civitella-del-Tronto, place déjà forte par sa situation, plus +forte encore par des ouvrages d'art, elle était défendue par un Espagnol +nommé Jean Lacombe, armée de dix pièces de gros calibre, fournie de +munitions de guerre, riche de vivres. Elle pouvait tenir un an: elle +tint un jour, et se rendit après deux heures de siège. + +Il était donc temps, comme nous l'avons dit dans le chapitre précédent, +que les chefs de bande se substituassent aux généraux et les brigands +aux soldats. + +Trois bandes, sous la direction de Pronio, s'étaient organisées avec la +rapidité de l'éclair: celle qu'il commandait lui-même; celle de Gaetano +Mammone; celle de Fra-Diavolo. + +Ce fut Pronio qui le premier heurta les colonnes françaises. + +Après s'être emparé de Pescara et y avoir laissé une garnison de quatre +cents hommes, Duhesme prit la route de Chieti pour faire, comme l'ordre +lui en avait été donné, sa jonction avec Championnet en avant de Capoue. +En arrivant à Tocco, il entendit une vive fusillade du côté de Sulmona +et fit hâter le pas à ses hommes. + +En effet, une colonne française, commandée par le général Rusca, après +être entrée sans défiance et tambour battant dans la ville de Sulmona, +avait vu tout à coup pleuvoir sur elle de toutes les fenêtres une grêle +de balles. Surprise de cette agression inattendue, elle avait eu un +moment d'hésitation. + +Pronio, embusqué dans l'église de San-Panfilo, en avait profité, était +sorti de l'église avec une centaine d'hommes, avait chargé de front les +Français, tandis que le feu redoublait des fenêtres. Malgré les efforts +de Rusca, le désordre s'était mis dans les rangs de ses hommes, et +il était sorti précipitamment de Sulmona, laissant dans les rues une +douzaine de morts et de blessés. + +Mais, à la vue des soldats de Pronio qui mutilaient les morts, à la vue +des habitants de la ville qui achevaient les blessés, la rougeur de +la honte était montée au visage, des républicains s'étaient reformés +d'eux-mêmes, et, poussant des cris de vengeance, ils étaient rentrés +dans Sulmona, répondant à la fois à la fusillade des fenêtres et à celle +de la rue. + +Cependant, cachés dans les embrasures des portes, embusqués dans les +ruelles, Pronio et ses hommes faisaient un feu terrible, et peut-être +les Français allaient-ils être obligés de reculer une seconde fois, +lorsqu'on entendit une vive fusillade à l'autre extrémité de la ville. + +C'étaient Duhesme et ses hommes qui étaient accourus au feu, avaient +tourné Sulmona et tombaient sur les derrières de Pronio. + +Pronio, un pistolet de chaque main, courut à son arrière-garde, la +rallia, se trouva en face de Duhesme, déchargea un de ses pistolets +sur lui et le blessa au bras. Un républicain s'élança le sabre levé sur +Pronio; mais, de son second coup de pistolet, Pronio le tua, ramassa un +fusil, et, à la tête de ses hommes, soutint la retraite en leur donnant +en patois un ordre que les soldats français ne pouvaient entendre. Cet +ordre, c'était de battre en retraite et de fuir par toutes les petites +ruelles, afin de regagner la montagne. En un instant, la ville fut +évacuée. Ceux qui occupaient les maisons s'enfuirent par les jardins. +Les Français étaient maîtres de Sulmona; seulement, c'étaient, à leur +tour, les brigands qui avaient lutté un contre dix. Ils avaient +été vaincus; mais ils avaient fait éprouver des pertes cruelles aux +républicains. Cette rencontre fut donc regardée à Naples comme un +triomphe. + +De son côté, Fra-Diavolo, avec une centaine d'hommes, avait, après la +prise de Gaete, honteusement rendue, défendu vaillamment le pont de +Garigliana, attaqué par l'aide de camp Gourdel et une cinquantaine de +républicains, que le général Rey, ne soupçonnant pas l'organisation +des bandes, avait envoyés pour s'en emparer. Les Français avaient été +repoussés, et l'aide de camp Gourdel, un chef de bataillon, plusieurs +officiers et soldats, restés blessés sur le champ de bataille, avaient +été ramassés à demi morts, liés à des arbres et brûlés à petit feu, au +milieu des huées de la population de Mignano, de Sessa et de Traetta, et +des danses furibondes des femmes, toujours plus féroces que les hommes à +ces sortes de fêtes. + +Fra-Diavolo avait voulu d'abord s'opposer à ces meurtres, aux agonies +prolongées. Il avait, dans un sentiment de pitié, déchargé sur des +blessés ses pistolets et sa carabine. Mais il avait vu, au froncement +de sourcil de ses hommes, aux injures des femmes, qu'il risquait sa +popularité à des actes de semblable pitié. Il s'était éloigné des +bûchers où les républicains subissaient leur martyre, et avait voulu +en éloigner Francesca; mais Francesca n'avait voulu rien perdre du +spectacle. Elle lui avait échappé des mains, et, avec plus de frénésie +que les autres femmes, elle dansait et hurlait. + +Quant à Mammone, il se tenait à Capistrello, en avant de Sora, entre le +lac Fucino et le Liri. + +On lui annonça que l'on voyait venir de loin, descendant les sources du +Liri, un officier portant l'uniforme français, conduit par un guide. + +--Amenez-les-moi tous deux, dit Mammone. + +Cinq minutes après, ils étaient tous deux devant lui. + +Le guide avait trahi la confiance de l'officier, et, au lieu de le +conduire au général Lemoine, auquel il était chargé de transmettre un +ordre de Championnet, il l'avait conduit à Gaetano Mammone. + +C'était un des aides de camp du général en chef, nommé Claie. + +--Tu arrives bien, lui dit Mammone, j'avais soif. + +On sait avec quelle liqueur Mammone avait l'habitude d'étancher sa soif. + +Il fit dépouiller l'aide de camp de son habit, de son gilet, de sa +cravate et de sa chemise, ordonna qu'on lui liât les mains et qu'on +l'attachât à un arbre. + +Puis il lui mit le doigt sur l'artère carotide pour bien reconnaître la +place où elle battait, et, la place reconnue, il y enfonça son poignard. +L'aide de camp n'avait point parlé, point prié, point poussé une +plainte: il savait aux mains de quel cannibale il était tombé, et, comme +le gladiateur antique, il n'avait songé qu'à une chose, à bien mourir. + +Frappé à mort, il ne jeta pas un cri ne laissa pas échapper un soupir. + +Le sang jaillit de la blessure--par élans--comme il s'échappe d'une +artère. + +Mammone appliqua ses lèvres au cou de l'aide de camp, comme il les avait +appliquées à la poitrine du duc Filomarino, et se gorgea voluptueusement +de cette chair coulante qu'on appelle le sang. + +Puis, lorsque sa soif fut éteinte, tandis que le prisonnier palpitait +encore, il coupa les liens qui l'attachaient à l'arbre et demanda une +scie. + +La scie lui fut apportée. + +Alors, pour boire désormais le sang dans un verre assorti à la boisson, +il lui scia le crâne au-dessus des sourcils et du cervelet, en vida le +cerveau, lava cette terrible coupe avec le sang qui coulait encore de +la blessure, réunit et noua au sommet de la tête les cheveux avec une +corde, afin de pouvoir prendre le vase humain comme par un pied et fit +couper par morceaux et jeter aux chiens le reste du corps. + +Puis, comme ses espions lui annonçaient qu'un petit détachement de +républicains, d'une trentaine ou d'une quarantaine d'hommes, s'avançait +par la route de Tagliacozza, il ordonna de cacher les armes, de cueillir +des fleurs et des branches d'olivier, de mettre les fleurs aux mains des +femmes, les branches d'olivier aux mains des hommes et des garçons, +et d'aller au-devant du détachement, en invitant l'officier qui les +commandait à venir avec ses hommes prendre leur part de la fête que le +village de Capistrello, composé de patriotes, leur donnait en signe de +joie de leur bonne venue. + +Les messagers partirent en chantant. Toutes les maisons du village +s'ouvrirent; une grande table fut dressée sur la place de la Mairie: on +y apporta du vin, du pain, des viandes, des jambons, du fromage. + +Une autre fut dressée pour les officiers dans la salle de la mairie, +dont les fenêtres donnaient sur la place. + +A une lieue de la ville, les messagers avaient rencontré le petit +détachement commandé par le capitaine Tremeau[3]. Un guide interprète, +traître, comme toujours, qui conduisait le détachement, expliqua au +capitaine républicain ce que désiraient ces hommes, ces enfants et +ces femmes qui venaient au-devant de lui, des fleurs et des branches +d'olivier à la main. Plein de courage et de loyauté, le capitaine n'eut +pas même l'idée d'une trahison. Il embrassa les jolies filles qui lui +présentaient des fleurs; il ordonna à la vivandière de vider son baril +d'eau-de-vie: on but a la santé du général Championnet, à la propagation +de la république française, et l'on s'achemina bras dessus, bras +dessous, vers le village, en chantant _la Marseillaise_. + +[Note 3: On trouvera bon que, dans la partie historique, nous +citions les noms réels, comme nous avons fait pour le colonel Gourdel, +pour l'aide de camp Claie, et comme nous le faisons en ce moment pour +le capitaine Tremeau. Ces noms prouvent que nous n'inventons rien, et ne +faisons pas de l'horreur à plaisir.] + +Gaetano Mammone, avec tout le reste de la population, attendait le +détachement français à la porte du village: une immense acclamation +l'accueillit. On fraternisa de nouveau, et, au milieu des cris de joie, +on s'achemina vers la mairie. + +Là, nous l'avons dit, une table était dressée: on y mit autant de +couverts qu'il y avait de soldats. Les quelques officiers dînaient, ou +plutôt devaient dîner à l'intérieur avec le syndic, les adjoints et +le corps municipal, représentés par Gaetano Mammone et les principaux +brigands enrôlés sous ses ordres. + +Les soldats, enchantés de l'accueil qui leur était fait, mirent leurs +fusils en faisceaux à dix pas de la table préparée pour eux; les femmes +leur enlevèrent leurs sabres, avec lesquels les enfants s'amusèrent à +jouer aux soldats; puis ils s'assirent, les bouteilles furent débouchées +et les verres emplis. + +Le capitaine Trémeau, un lieutenant et deux sergents s'asseyaient en +même temps dans la salle basse. + +Les hommes de Mammone se glissèrent entre la table et les fusils, qu'en +se mettant en route, le capitaine, pour plus de précaution, avait fait +charger; les officiers furent espacés à la table intérieure, de manière +à avoir entre chacun d'eux trois ou quatre brigands. + +Le signal du massacre devait être donné par Mammone: il lèverait à +l'une des fenêtres le crâne de l'aide de camp Claie, plein de vin, et +porterait la santé du roi Ferdinand. + +Tout se passa comme il avait été ordonné. Mammone s'approcha de la +fenêtre, emplit de vin, sans être vu, le crâne encore sanglant du +malheureux officier, le prit par les cheveux comme on prend une coupe +par le pied, et, paraissant à la fenêtre du milieu, le leva en portant +le toast convenu. + +Aussitôt, la population tout entière y répondit par le cri: + +--Mort aux Français! + +Les brigands se précipitèrent sur les fusils en faisceaux; ceux qui, +sous prétexte de les servir, entouraient les Français, se retirèrent +en arrière; une fusillade éclata à bout portant, et les républicains +tombèrent sous le feu de leurs propres armes. Ceux qui avaient échappé +ou qui n'étaient que blessés furent égorgés par les femmes et par les +enfants, qui s'étaient emparés de leurs sabres. + +Quant aux officiers placés dans l'intérieur de la salle, ils voulurent +s'élancer au secours de leurs soldats; mais chacun d'eux fut maintenu +par cinq ou six hommes, qui les retinrent à leurs places. + +Mammone, triomphant, s'approcha d'eux, sa coupe sanglante à la main, +et leur offrit la vie s'ils voulaient boire à la santé du roi Ferdinand +dans le crâne de leur compatriote. + +Tous quatre refusèrent avec horreur. + +Alors, il fit apporter des clous et des marteaux, força les officiers +d'étendre les mains sur la table et leur fit clouer les mains à la +table. + +Puis, par les fenêtres et par les portes, on jeta des fascines et des +bottes de paille dans la chambre, et l'on referma portes et fenêtres +après avoir mis le feu aux fascines et à la paille. + +Cependant le supplice des républicains fut moins long et moins cruel +que ne l'avait espéré leur bourreau. Un des sergents eut le courage +d'arracher ses mains aux clous qui les retenaient, et, avec l'épée du +capitaine Trémeau, il rendit à ses trois compagnons le terrible service +de les poignarder, et il se poignarda lui-même après eux. + +Les quatre héros moururent au cri de «Vive la République!» + +Ces nouvelles arrivèrent à Naples, où elle réjouirent le roi Ferdinand, +qui, se voyant si bien secondé par ses fidèles sujets, résolut plus que +jamais de ne pas quitter Naples. + +Laissons Mammone, Fra-Diavolo et l'abbé Pronio suivre le cours de leurs +exploits, et voyons ce qui se passait chez la reine, qui, plus que +jamais était, au contraire, décidée à quitter la capitale. + + + + + LXX + + LE SOUTERRAIN. + + +Caracciolo avait dit vrai. Il importait à la politique de l'Angleterre +que, chassés de leur capitale de terre ferme, Ferdinand et Caroline se +réfugiassent en Sicile, où ils n'avaient plus rien à attendre de leurs +troupes ni de leurs sujets, mais seulement des vaisseaux et des marins +anglais. + +Voilà pourquoi Nelson, sir William et Emma Lyonna poussaient la reine à +la fuite, que lui conseillaient énergiquement, d'ailleurs, ses craintes +personnelles. La reine se savait tellement détestée, en effet, que, dans +le cas où éclaterait un mouvement républicain, elle était sûre qu'autant +son mari serait défendu de ce mouvement par le peuple, autant le peuple +s'écarterait, au contraire, pour laisser approcher d'elle la prison et +même la mort! + +Le spectre de sa soeur Antoinette, tenant, par ses cheveux blanchis en +une nuit, sa tête à la main, était jour et nuit devant elle. + +Or, dix jours après le retour du roi, c'est-à-dire le 18 décembre, la +reine était en petit comité dans sa chambre à coucher avec Acton et Emma +Lyonna. + +Il était huit heures du soir. Un vent terrible battait de son aile +effarée les fenêtres du palais royal, et l'on entendait le bruit de la +mer qui venait se briser contre les tours aragonaises du Château-Neuf. +Une seule lampe éclairait la chambre et concentrait sa lumière sur un +plan du palais, où la reine et Acton paraissaient chercher avidement un +détail qui leur échappait. + +Dans un coin de la chambre, on pouvait distinguer, dans la pénombre, une +silhouette immobile et muette, qui, avec l'impassibilité d'une statue, +semblait attendre un ordre et se tenir prête à l'exécuter. + +La reine fit un mouvement d'impatience. + +--Ce passage secret existe cependant, dit-elle: j'en suis certaine, +quoique, depuis longtemps, on ne l'utilise plus. + +--Et Votre Majesté croit que ce passage secret lui est nécessaire? + +--Indispensable! dit la reine. La tradition assure qu'il donnait sur +le port militaire, et par ce passage seul nous pouvons, sans être vus, +transporter, à bord des vaisseaux anglais, nos bijoux, notre or, les +objets d'art précieux que nous voulons emporter avec nous. Si le peuple +se doute de notre départ, et s'il nous voit transporter une seule malle +à bord du _Van-Guard_, il s'en doutera, cela fera émeute, et il n'y aura +plus moyen de partir. Il faut donc absolument retrouver ce passage. + +Et la reine, à l'aide d'une loupe, se remit à chercher obstinément les +traits de crayon qui pouvaient indiquer le souterrain dans lequel elle +mettait tout son espoir. + +Acton, voyant la préoccupation de la reine, releva la tête, chercha +des yeux dans la chambre l'ombre que nous avons indiquée, et, l'ayant +trouvée: + +--Dick! fit-il. + +Le jeune homme tressaillit, comme s'il ne s'était pas attendu à être +appelé, et comme si surtout la pensée chez lui, maîtresse souveraine +du corps, l'avait emporté à mille lieues de l'endroit où il se trouvait +matériellement. + +--Monseigneur? répondit-il. + +--Vous savez de quoi il est question, Dick? + +--Aucunement, monseigneur. + +--Vous êtes cependant là depuis une heure à peu près, monsieur, dit la +reine avec une certaine impatience. + +--C'est vrai Votre Majesté. + +--Vous avez dû alors entendre ce que nous avons dit et savoir ce que +nous cherchons? + +--Monseigneur ne m'avait point dit, madame, qu'il me fût permis +d'écouter. Je n'ai donc rien entendu. + +--Sir John, dit la reine avec l'accent du doute, vous avez là un +serviteur précieux. + +--Aussi ai-je dit à Votre Majesté le cas que j'en faisais. + +Puis, se tournant vers le jeune homme, que nous avons déjà vu obéir si +intelligemment et si passivement aux ordres de son maître pendant la +nuit de la chute et de l'évanouissement de Ferrari: + +--Venez ici, Dick, lui dit-il. + +--Me voici, monseigneur, dit le jeune homme en s'approchant. + +--Vous êtes un peu architecte, je crois? + +--J'ai, en effet, appris deux ans l'architecture. + +--Eh bien, alors, voyez, cherchez; peut-être trouverez-vous ce que +nous ne trouvons pas. Il doit exister dans les caves un souterrain, un +passage secret, donnant de l'intérieur du palais sur le port militaire. + +Acton s'écarta de la table et céda sa place à son secrétaire. + +Celui-ci se pencha sur le plan; puis, se relevant aussitôt: + +--Inutile de chercher, je crois, dit-il. + +--Pourquoi cela? + +--Si l'architecte du palais a pratiqué dans les fondations un passage +secret, il se sera bien gardé de l'indiquer sur le plan. + +--Pourquoi cela? demanda la reine avec son impatience ordinaire. + +--Mais, madame, parce que, du moment que le passage serait indiqué sur +le plan, il ne serait plus un passage secret, puisqu'il serait connu de +tous ceux qui connaîtraient le plan. + +La reine se mit à rire. + +--Savez-vous que c'est assez logique, général, ce que dit là votre +secrétaire? + +--Si logique, que j'ai honte de ne pas l'avoir trouvé, répondit Acton. + +--Eh bien, maintenant, monsieur Dick, dit Emma Lyonna, aidez-nous à +retrouver ce souterrain. Ce souterrain une fois retrouvé, je me sens +toute disposée, comme une héroïne d'Anne Radcliffe, à l'explorer et à +venir rendre à la reine compte de mon exploration. + +Richard, avant de répondre, regarda le général Acton comme pour lui en +demander la permission. + +--Parlez, Dick, parlez, lui dit le général: la reine le permet, et +j'ai la plus grande confiance dans votre intelligence et dans votre +discrétion. + +Dick s'inclina imperceptiblement. + +--Je crois, dit-il, qu'avant tout, il faudrait explorer toute la portion +des fondations du palais qui donnent sur la darse. Si bien dissimulée +que soit la porte, il est impossible que l'on n'en trouve point quelque +trace. + +--Alors, il faut attendre à demain, dit la reine, et c'est une nuit +perdue. + +Dick s'approcha de la fenêtre. + +--Pourquoi cela, madame? dit-il. Le ciel est nuageux, mais la lune est +dans son plein. Toutes les fois qu'elle passera entre deux nuages, elle +donnera une clarté suffisante à ma recherche. Il me faudrait seulement +le mot d'ordre, afin que je pusse circuler librement dans l'intérieur du +port. + +--Rien de plus simple, dit Acton. Nous allons aller ensemble chez le +gouverneur du château: non-seulement il vous donnera le mot d'ordre, +mais encore il fera prévenir les factionnaires de ne pas se préoccuper +de vous, et de vous laisser faire tranquillement tout ce que vous avez à +faire. + +--Alors, général, comme l'a dit Sa Majesté, ne perdons pas de temps. + +--Allez, général, allez, dit la reine. Et vous, monsieur, tachez de +faire honneur à la bonne opinion que nous avons de vous. + +--Je ferai de mon mieux, madame, dit le jeune homme. + +Et, ayant salué respectueusement, il sortit derrière le capitaine +général. + +Au bout de dix minutes, Acton rentra seul. + +--Eh bien? lui demanda la reine. + +--Eh bien, répondit celui-ci, notre limier est en quête, et je serai +bien étonnée s'il revient, comme dit Sa Majesté, après avoir fait +buisson creux. + +En effet, muni du mot d'ordre, recommandé par l'officier de garde +aux sentinelles, Dick avait commencé sa recherche, et, dans un angle +rentrant de la muraille, avait découvert une grille à barreaux croisés, +couverte de rouille et de toiles d'araignée, devant laquelle, et sans y +faire attention, tout le monde passait avec l'insouciance de l'habitude. +Convaincu qu'il avait trouvé une des extrémités du passage secret, Dick +ne s'était plus préoccupé que de découvrir l'autre. + +Il rentra au château, s'informa quel était le plus vieux serviteur de +toute cette domesticité grouillant dans les étages inférieurs, et il +apprit que c'était le père du sommelier, qui, après avoir exercé cette +charge pendant quarante ans, l'avait cédée à son fils depuis vingt. Le +vieillard avait quatre-vingt-deux ans, et était entré en fonctions près +de Charles III, qui l'avait amené avec lui d'Espagne l'année même de son +avènement au trône. + +Dick se fit conduire chez le sommelier. + +Il trouva toute la famille à table. Elle se composait de douze +personnes. Le vieillard était la tige, tout le reste des rameaux. Il y +avait là deux fils, deux brus et sept enfants et petits-enfants. + +Des deux fils, l'un était sommelier du roi, comme son père; l'autre, +serrurier du château. + +L'aïeul était un beau vieillard sec, droit, vigoureux encore et +paraissant n'avoir rien perdu de son intelligence. + +Dick entra, et, s'adressant à lui en espagnol: + +--La reine vous demande, lui dit-il. + +Le vieillard tressaillit: depuis le départ de Charles III, c'est-à-dire +depuis quarante ans, personne ne lui avait parlé sa langue. + +--La reine me demande? fit-il avec étonnement, en napolitain. + +Tous les convives se levèrent de leurs sièges, comme poussés par un +ressort. + +--La reine vous demande, répéta Dick. + +--Moi? + +--Vous. + +--Votre Excellence est sûre de ne pas se tromper? + +--J'en suis sûr. + +--Et quand cela? + +--A l'instant même. + +--Mais je ne puis me présenter ainsi à Sa Majesté. + +--Elle vous demande tel que vous êtes. + +--Mais, Votre Excellence... + +--La reine attend. + +Le vieillard se leva, plus inquiet que flatté de l'invitation, et +regarda ses fils avec une certaine inquiétude. + +--Dites à votre fils le serrurier de ne point se coucher, continua Dick, +toujours dans la même langue: la reine aura probablement besoin de lui +ce soir. + +Le vieillard transmit en napolitain l'ordre à son fils. + +--Êtes-vous prêt? demanda Dick. + +--Je suis à Votre Excellence, répondit le vieillard. + +Et, d'un pas presque aussi ferme, quoique plus pesant que celui de son +guide, il monta l'escalier de service, par lequel jugea à propos de +passer Dick, et traversa les corridors. + +Les huissiers avaient vu sortir de la chambre de la reine le jeune homme +avec le capitaine général: ils se levèrent pour annoncer son retour; +mais lui leur fit signe de ne pas se déranger, et alla heurter doucement +à la porte de la reine. + +--Entrez, dit la voix impérative de Caroline, qui se doutait que Dick +seul avait la discrétion de ne pas se faire annoncer. + +Acton s'élança pour ouvrir la porte; mais il n'avait pas fait deux +pas, que Dick, poussant cette porte devant lui, entrait, laissant le +vieillard dans l'antichambre. + +--Eh bien, monsieur, demanda la reine, qu'avez-vous trouvé? + +--Ce que Votre Majesté cherchait, je l'espère, du moins. + +--Vous avez trouvé le souterrain? + +--J'ai trouvé une de ses portes, et j'espère amener à Votre majesté +l'homme qui lui trouvera l'autre. + +--L'homme qui trouvera l'autre? + +--L'ancien sommelier du roi Charles III, un vieillard de +quatre-vingt-deux ans. + +--L'avez-vous interrogé? + +--Je ne m'y suis pas cru autorisé, madame, et j'ai réservé ce soin à +Votre Majesté. + +--Où est cet homme? + +--Là, fit le secrétaire en indiquant la porte. + +--Qu'il entre. + +Dick alla à la porte. + +--Entrez, dit-il. + +Le vieillard entra. + +--Ah! ah! c'est vous, Pacheco, dit la reine, qui le reconnut pour avoir +été servie par lui, pendant quinze ou vingt ans.--Je ne savais pas que +vous fussiez encore de ce monde. Je suis aise de vous voir vivant et +bien portant. + +Le vieillard s'inclina. + +--Vous pouvez, justement à cause de votre grand âge, me rendre un +service. + +--Je suis à la disposition de Sa Majesté. + +--Vous devez, du temps du feu roi Charles III,--Dieu ait son âme!--vous +devez avoir eu connaissance ou entendu parler d'un passage secret +donnant des caves du château sur la darse ou le port militaire? + +Le vieillard porta la main à son front. + +--En effet, dit-il, je me rappelle quelque chose comme cela. + +--Cherchez, Pacheco, cherchez! nous avons besoin aujourd'hui de +retrouver ce passage. + +Le vieillard secoua la tête: la reine fit un mouvement d'impatience. + +--Dame, on n'est plus jeune, fit Pacheco, à quatre-vingt-deux ans, la +mémoire s'en va. M'est-il permis de consulter mes fils? + +--Que sont-ils, vos fils? demanda la reine. + +--L'aîné, Votre Majesté, qui a cinquante ans, m'a succédé dans ma charge +de sommelier; l'autre, qui en a quarante-huit, est serrurier. + +--Serrurier, dites-vous? + +--Oui, Votre Majesté, pour vous servir, s'il en était capable. + +--Serrurier! Votre Majesté entend, dit Richard. Pour ouvrir la porte, on +aura besoin d'un serrurier. + +--C'est bien, dit la reine. Allez consulter vos fils, mais vos fils +seulement, pas les femmes. + +--Que Dieu soit toujours avec Votre Majesté, dit le vieillard en +s'inclinant pour sortir. + +--Suivez cet homme, monsieur Dick, fit la reine, et revenez le plus tôt +possible me faire part du résultat de la conférence. + +Dick salua et sortit derrière Pacheco. + +Un quart d'heure après, il rentra. + +--Le passage est trouvé, dit-il, et le serrurier se tient prêt à en +ouvrir la porte sur l'ordre de Sa Majesté. + +--Général, dit la reine, vous avez dans M. Richard un homme précieux et +qu'un jour ou l'autre, je vous demanderai probablement. + +--Ce jour-là, madame, répondit Acton, ses désirs les plus chers et les +miens seront comblés. Qu'ordonne, en attendant, Votre Majesté?» + +--Viens, dit la reine à Emma Lyonna: il y a des choses qu'il faut voir +de ses propres yeux. + + + + + LXXI + + LA LÉGENDE DU MONT CASSIN + + +Le même jour et à la même heure où la porte du passage secret s'ouvrait +devant la reine, et où Emma Lyonna, selon la promesse qu'elle en avait +faite, s'aventurait en _héroïne de roman_ dans ce souterrain, précédée +et éclairée par Richard, un jeune homme montait à cheval la rampe du +mont Cassin, que, d'habitude, on ne monte qu'à pied ou à mulet. + +Mais, soit qu'il eût toute confiance dans le pied de sa monture ou dans +sa manière de la diriger, soit que, habitué au danger, le danger lui fût +devenu indifférent, il était parti à cheval de San-Germano, et, malgré +les observations qu'on avait pu lui faire sur son imprudence, déjà +grande à la montée, mais qui serait plus grande encore à la descente, +il avait pris le sentier pierreux qui conduit au couvent fondé par saint +Benoît, et qui couronne la cime la plus élevée du monte Cassino. + +Au-dessous de lui s'étendait la vallée, où se tord un instant, mais d'où +s'échappe bientôt, pour se jeter à la mer, près de Gaete, le Garigliano, +sur les bords duquel Gonzalve de Cordoue nous battit en 1503; et, par +un retour étrange de fortune, il pouvait à mesure qu'il s'élevait, +distinguer les bivacs de l'armée française, qui, après trois siècles, +venait venger, en renversant la monarchie espagnole, la défaite de +Bayard, presque aussi glorieuse pour lui qu'une victoire. + +Tantôt à sa droite, tantôt à sa gauche, selon les zigzags que faisait +le chemin, il avait la ville de San-Germano, surmontée de sa vieille +forteresse en ruine, fondée sur l'antique Cassinum des Romains, et qui +porta ce nom, ainsi que la ville qu'il dominait, jusqu'en 844, époque à +laquelle Lothaire, premier roi d'Italie, s'étant établi dans le duché +de Bénévent et dans la Calabre, après en avoir chassé les Sarrasins, +fit présent à l'église du Sauveur d'un doigt de saint Germain, évêque de +Capoue. + +La précieuse relique donna le nom du saint à la ville italienne, et +le reste du corps, envoyé en France au couvent des Bénédictins, qui +s'élevait dans la forêt de Ledia, donna ce même nom à la ville française +où naquirent Henri II, Charles IX et Louis XIV[4]. + +[Note 4: Saint-Germain en Laye: _Sanctus Germanus in Ledia_.] + +Le mont Cassin, que gravit en ce moment le voyageur imprudent et qui, +comme on le voit, n'a pas changé de nom et s'est contenté d'italianiser +celui de Cassinum, est la montagne sainte de la Terre de Labour. +C'est là que se réfugient les grandes douleurs morales et les grandes +infortunes politiques. Carloman, frère de Pépin le Bref, y repose dans +son tombeau; Grégoire VII y fit halte avant d'aller mourir à Salerne; +trois papes furent ses abbés: Étienne IX, Victor III et Léon X. + +En 497, saint Benoît, né en 480, dégoûté par le spectacle de la +corruption païenne à Rome, se retira à Sublaqueum, aujourd'hui Subiaco, +où sa réputation de vertu lui attira de nombreux disciples et, à leur +suite, la persécution. En 529, il quitta le pays, s'arrêta à Cassinum, +et, voyant la colline qui domine la ville, il résolut, peut-être moins +encore pour se rapprocher du ciel que pour s'élever au-dessus des +vapeurs dont le Garigliano couvre la vallée, de fonder sur le point +culminant de cette colline un monastère de son ordre. + +Maintenant, à défaut de l'histoire, qui nous manque, que l'on nous +permette d'appeler à notre aide la légende. + +Saint Benoît, qui s'appelait alors Benoît tout court, ne fut pas plus +tôt parvenu au sommet de la colline prédestinée, qu'il s'aperçut de la +difficulté qu'il allait éprouver à transporter à une pareille hauteur +les matériaux nécessaires à son édifice. + +Il pensa alors à se faire aider dans ce travail par Satan. + +Satan l'avait souvent tenté, jamais saint Benoît ne s'était laissé +vaincre; ce n'était pas assez de ne s'être point laissé vaincre par +Satan pour lui donner des lois: il fallait l'avoir vaincu. Saint +Antoine, sur ce point, avait fait autant que Dieu lui-même. + +Il s'agissait de mettre le diable dans une position telle, qu'il n'eût +rien à lui refuser. + +Soit de sa propre imagination, soit par inspiration céleste, saint +Benoît, un matin, crut avoir trouvé ce qu'il cherchait. + +Il descendit à Cassinum, entra dans la boutique d'un brave serrurier, +qu'il savait bon chrétien, l'ayant baptisé lui-même une semaine +auparavant. + +Il lui ordonna de lui faire une paire de pincettes. + +Le serrurier lui en offrit une magnifique paire toute faite; mais saint +Benoît la refusa. + +Il voulait une paire de pincettes toute particulière, avec deux griffes +là où les pincettes se réunissent. Il bénit l'eau dans laquelle le +serrurier devait tremper son fer rouge, et lui recommanda par-dessus +tout de ne jamais commencer ni finir son travail sans faire le signe de +la croix. + +--Voulez-vous que je les porte à Votre Excellence quand elles seront +faites? demanda le serrurier. + +Saint Benoît, en effet, en attendant que son monastère fut bâti, +habitait la grotte qui, aujourd'hui encore, au sommet du mont Cassin, +est en vénération chez les fidèles comme ayant été la demeure du saint. + +--Non, lui répondit saint Benoît; je viendrai les chercher moi-même. +Quand seront-elles faites? + +--Après-demain, sur le midi. + +--A après-demain, donc. + +Le jour dit, à l'heure dite, saint Benoît entrait dans la forge du +serrurier, et, dix minutes après, il en sortait, portant en mains les +pincettes, mais les cachant avec soin sous son manteau. + +Il y avait peu de nuits où, tandis que saint Benoît, dans sa grotte, +lisait les Pères de l'Église, le diable n'entrât, soit par la porte, +soit par la fenêtre et, de mille façons différentes, n'essayât de tenter +le bienheureux. + +Saint Benoît prépara un pacte ainsi conçu: + +«Au nom du Seigneur tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, et +de Jésus-Christ, son fils unique: + +»Moi, Satan, archange maudit pour ma rébellion, m'engage à aider de tout +mon pouvoir son serviteur saint Benoît à bâtir le monastère qu'il veut +élever au sommet du mont Cassinum, en y transportant les pierres, les +colonnes, les poutres et en somme tous les matériaux nécessaires à la +fabrique dudit couvent--obéissant exactement et sans ruse à tous les +ordres que me donnera Benoît. + +»Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il!» + +Il posa le papier plié sur la table, avec la plume et l'encrier qui lui +avaient servi. + +Le même soir, il fit ses apprêts et attendit tranquillement. + +Ces apprêts consistaient à mettre au feu l'extrémité des pincettes +bénites, et à faire rougir cette extrémité, c'est-à-dire les pinces. + +Mais on eût dit que Satan se doutait de quelque piège: il se fit +attendre trois jours ou plutôt trois nuits. + +La quatrième nuit, il vint enfin, profitant d'une tempête qui menaçait +de mettre la création tout entière sens dessus dessous. + +Malgré le fracas de la foudre, malgré la lueur des éclairs, saint Benoît +faisait semblant de dormir; mais il dormait au coin de son feu, d'un +oeil seulement, et tenant les pincettes à portée de sa main. + +Le saint simulait si bien le sommeil, que Satan s'y laissa prendre. +Il s'avança sur la pointe des griffes et allongea le cou par-dessus +l'épaule du saint. + +C'était ce que demandait saint Benoît: il saisit les pincettes et lui +prit adroitement le nez. + +Si Satan eût eu affaire à des pincettes ordinaires, si rouges qu'elles +eussent été, il en aurait ri, le feu étant son élément; mais c'étaient +des pincettes forgées, on se le rappelle, sous l'invocation de la croix +et trempées dans l'eau bénite. + +Satan, se sentant pris, commença de sauter à droite et à gauche, et à +souffler le feu enflammé au visage de saint Benoît, à le menacer et à +allonger les ongles de son côté. Mais saint Benoît était garanti par la +longueur des pincettes, et plus Satan bondissait, plus il crachait feu +et flammes, plus il menaçait saint Benoît, plus celui-ci serrait les +pincettes d'une main et faisait le signe de la croix de l'autre. + +Satan vit qu'il avait affaire à plus fort que lui, que Dieu était +l'allié du saint, et il demanda à capituler. + +--Soit, dit saint Benoît, je ne demande pas mieux. Lis le parchemin qui +est sur la table et signe-le. + +--Comment veux-tu, demanda Satan, que je lise avec une paire de +pincettes entre les deux yeux? + +Lis d'un oeil. + +Il fallut faire ce qu'exigeait le saint anachorète, et, en louchant +horriblement, Satan lut le parchemin. + +Une fois Satan pris, il est bon diable et se montre, en général, assez +accommodant: le tout est de le prendre. + +Le parchemin lu, il dit: + +--Comment veux-tu que je signe? Je ne sais point écrire. + +--Eh bien, alors, fais ta croix, répondit le saint. + +A ces mots: «Fais ta croix,» Satan fit un tel bond, que, sans le crochet +que le saint avait eu la précaution de faire faire à l'extrémité des +pincettes, il tirait son nez de l'étau où il était serré. + +--Allons, dit Satan, je crois que le plus court est de signer. + +Et il prit la plume. + +--Maintenant, dit le saint, il s'agit de faire les choses régulièrement. +Commençons par la date et le millésime de l'année. Et surtout, ajouta le +saint, écrivons lisiblement, afin qu'il n'y ait pas d'ambiguïtés. + +Satan écrivit d'une belle écriture bâtarde: _24 juillet de l'an_ 529. + +--C'est fait, dit-il. + +--Point de paresse, répliqua le saint. Ajoutons: _De Notre-Seigneur +Jésus-Christ_. + +Il allait signer; mais saint Benoît l'arrêta. + +--Un instant, un instant, dit-il: approuvons l'écriture. + +Satan fut forcé d'écrire, en soupirant, mais enfin il écrivit: «Approuvé +l'écriture ci-dessus.» + +--Et maintenant, signe, dit le saint. + +Satan eut bien voulu chercher quelque nouvelle noise; mais le saint +serra les pincettes plus fort qu'il ne les avait encore serrées, et +Satan, pour en finir, se hâta d'écrire son nom. + +Le saint s'assura que, des cinq lettres du nom, aucune n'était absente, +que le parafe y était; il ordonna à Satan de plier le parchemin en +quatre et posa son rosaire dessus. + +Puis il ouvrit les pincettes. + +D'un seul bond, Satan s'élança hors de la grotte. + +Pendant trois jours, une horrible tempête désola les Abruzzes et se fit +sentir jusqu'à Naples. Le Vésuve, le Stromboli et l'Etna jetèrent des +flammes. Mais, comme cette tempête venait de Satan et non du Seigneur, +le Seigneur ne permit point qu'aucune personne ni aucune créature +vivante y périt. + +La tempête à peine calmée, saint Benoît envoya chercher un architecte. +Le saint, quoique non canonisé encore, était déjà tellement vénéré dans +le pays, que, dès le lendemain, un architecte accourut. + +Saint Benoît lui expliqua ce qu'il désirait, et lui montra l'emplacement +sur lequel il voulait bâtir un couvent. + +C'était, nous l'avons déjà dit, le point culminant de la montagne. + +On y arrivait, à cette époque, par un étroit sentier frayé par les +chèvres. + +Quelque respect qu'il eût pour le saint, l'architecte ne put s'empêcher +de rire. + +Saint Benoît lui demanda la raison de son hilarité. + +--Et par qui ferez-vous monter les matériaux jusqu'ici? demanda +l'architecte. + +--Cela me regarde, répondit saint Benoît. + +Saint Benoît ayant beaucoup voyagé, l'architecte crut qu'il avait +recueilli dans ses voyages d'Orient quelques moyens dynamiques connus +des seuls Égyptiens, qui étaient, comme on sait, les plus forts +mécaniciens de l'antiquité; et, le saint anachorète ne lui demandant +point autre chose qu'un dessin, il le lui fit sur-le-champ. + +Le lendemain, son pacte en main, saint Benoît appela Satan. + +Satan accourut; saint Benoît eut peine à le reconnaître: la colère +lui avait donné la jaunisse, et il avait le nez rouge comme un charbon +ardent. + +En général, lorsque Satan a pris un engagement quelconque, il le remplit +très-fidèlement: c'est une justice à lui rendre. + +Le saint lui donna la liste des matériaux de toute espèce dont il avait +besoin. Satan appela une vingtaine de ses diables les plus alertes, qui +à l'instant même se mirent à la besogne. + +Le lieu choisi par le saint était voisin d'un bois et d'un temple +consacré à Apollon; le saint commanda, avant tout, à Satan d'incendier +la forêt. + +Satan frotta son nez à un arbre résineux, et l'arbre, s'enflammant à +l'instant, communiqua sa flamme à toute la forêt. + +Après cela, il lui ordonna de faire disparaître du paysage le temple +païen, moins quelques colonnes très-belles qu'il réservait pour l'église +de son monastère. + +Satan prit les colonnes une à une sur son épaule, et, de peur qu'il ne +leur arrivât malheur, il les transporta lui-même à l'endroit indiqué +par le saint; puis il souffla sur ce qui restait du temple, et le temple +disparut. + +En même temps, armé d'un marteau, saint Benoît mettait en pièces la +statue du dieu. + +Grâce à la coopération de Satan, le monastère fut promptement bâti. Et, +si l'on doutait de la part que le diable eut dans cette oeuvre, nous +renverrions les incrédules aux fresques de Giordano, son chef-d'oeuvre +peut-être, parce qu'il l'exécuta à son retour d'Espagne, c'est-à-dire +à l'apogée de son talent, et qui représentent le roi des enfers et ses +principaux ministres occupés, bien à contre-coeur, à bâtir le monastère +de saint Benoît. + +Le premier monastère, bâti par cette miraculeuse puissance que saint +Benoît avait prise sur le démon, était dans toute sa splendeur, et saint +Benoît, vieux de soixante ans, dans toute sa renommée, lorsque, Totila, +roi des Goths, qui avait beaucoup entendu parler du saint fondateur, +eut l'idée de le visiter. Mais, les Goths n'étant pas encore chrétiens, +c'était la curiosité et non la foi qui guidait Totila vers le mont +Cassinum. Il résolut donc de s'assurer par lui-même si celui auquel il +rendait visite était assez avant dans la grâce de Dieu pour voir clair +à travers un déguisement. Il prit les habits d'un de ses valets nommé +Riga, lui fît revêtir les siens, et monta au monastère, perdu dans la +foule, espérant ainsi induire saint Benoît en erreur. + +Instruit de la visite du roi, saint Benoît alla au-devant de lui, et, +voyant de loin Riga qui marchait en tête du cortège, revêtu du manteau +royal et la couronne en tête, il lui cria: + +--Mon fils, quitte cet habit, qui n'est pas le tien. + +A cette apostrophe, qui prouvait que l'esprit de Dieu était avec son +serviteur, Riga, plein de repentir et d'humilité, tomba à genoux, et +tous les autres, même le roi, l'imitèrent. + +Saint Benoît, sans s'arrêter à aucun autre, alla droit à Totila et le +releva; puis, lui ayant reproché ses moeurs dissolues, il l'exhorta à +devenir meilleur, lui prédit qu'il prendrait Rome, régnerait neuf années +encore après l'avoir prise, et mourrait. + +Totila se retira tout contrit, en promettant de s'amender. + +Vers le même temps, c'est-à-dire le 12 février 543, sainte Scholastique, +soeur jumelle de saint Benoît, mourut. Le saint, qui était en prière +dans son oratoire, entendit un soupir, leva les mains au ciel, et, le +toit s'étant ouvert, il vit passer une colombe qui montait au ciel. + +--C'est l'âme de ma soeur, dit-il joyeusement. Grâces soient rendues au +Seigneur! + +Puis il appela ses religieux, leur annonça l'heureuse nouvelle, et tous +allèrent, en chantant et tenant à la main, en signe de joie, des rameaux +verts et des fleurs, tous allèrent prendre le corps, d'où l'âme en effet +était sortie, et l'ensevelirent dans la tombe déjà préparée pour la +sainte et pour son frère. + +L'année suivante--d'autres chroniqueurs disent la même année--le 21 +mars, saint Benoît lui-même passa doucement de cette vie à l'autre, +et, chargé d'ans, riche de renommée, resplendissant de miracles, alla +s'asseoir à la droite du Seigneur. + +Son corps fut couché près du corps de sainte Scholastique, dans le même +tombeau. + +Saint Benoît était né à Norcia, dans l'Ombrie; il était de la noble +famille des Guardati. Sa mère, renommée par son amour céleste et sa +charité, fut sanctifiée avec lui et sa soeur, sous le nom de sainte +Abondance. + +Les mères et les soeurs de tous ces grands saints de la décadence de +Rome et du moyen âge, dont Dante fut l'Homère, sont presque toutes +saintes aussi, et, appuyées sur leurs fils et leurs frères, ces femmes, +compagnes de leur vie, ont part au culte qui leur est rendu. + +Ainsi, près de saint Augustin apparaît sainte Monique, et sainte +Marcelline près de saint Ambroise. + +Le monastère bâti par saint Benoît fut, en 884,--Satan ayant sans doute +repris le dessus,--brûlé par ses alliés les Sarrasins. Il avait déjà été +saccagé par les Lombards en 589, et devint, du temps des Normands, une +véritable forteresse. Les abbés, qui avaient déjà le titre d'évêque, +prirent celui de premier baron du royaume, qu'ils portent encore +aujourd'hui. + +Les tremblements de terre succédèrent aux barbares et arrachèrent le +monastère à ses fondements, une première fois en 1349, et une seconde +fois en 1649. Urbain V, Guillaume de Grimoard, élu à Avignon, mais qui +ramena la papauté à Rome, pontife pieux et lettré, érudit et artiste, +ami de Pétrarque, et que la tiare alla chercher dans un couvent de +bénédictins, contribua fort à rebâtir le saint monastère. + +On sait tous les services rendus en France à l'histoire par les +laborieux disciples de saint Benoît. Au mont Cassin, les ouvrages des +plus grands écrivains de l'antiquité furent conservés par eux. + +Au IXe siècle, l'abbé Desiderio, de la maison des ducs de Capoue, +faisait copier par ses religieux Horace, Térence, les _Fastes_ +d'Ovide de les _Idylles_ de Théocrite. Il faisait, en outre, venir de +Constantinople des artistes mosaïstes, qu'il faut compter au nombre de +ceux qui restaurèrent l'art en Italie. + +La route qui serpente aux flancs de la montagne sur laquelle est bâti le +monastère fut construite par les soins de l'abbé Ruggi. Elle est pavée +de grandes dalles d'inégale grandeur, comme celles des voies antiques, +dalles que l'on retrouve sur la via Appia, que les Romains nommaient la +reine des routes, et qui passe à deux lieues de là. + +C'était le sentier que suivait le cavalier qui a donné lieu à +cette digression archéologique. Enveloppé dans un grand manteau, il +s'inquiétait peu de la violence du vent, qui, soufflant par +rafales, s'apaisait tout à coup pour laisser tomber de larges ondées +qu'accompagnaient, quoique l'on fût au mois de décembre, des tonnerres +et des éclairs pareils à ceux de la nuit où Satan s'aventura si +malencontreusement dans la grotte de saint Benoît. Puis, cette pluie +tombée, le vent soufflait de nouveau, faisant rouler des masses de +nuages si rapprochés de la terre, que le cavalier disparaissait au +milieu d'eux pour reparaître dans une éclaircie, et cela sans que +pluie, tonnerres, éclairs ou nuages parussent avoir prise sur lui et lui +eussent fait, depuis le moment de son départ, hâter ou ralentir l'allure +de son cheval. + +Arrivé, au bout de trois quarts d'heure de marche, au sommet de la +montagne, il disparut une dernière fois, non pas dans les nuages, mais +dans la grotte que la tradition veut avoir été la demeure de saint +Benoît, et, en reparaissant, se trouva en face du gigantesque couvent, +qui, se découpant sur un ciel marbré de gris et de noir, se dressait +devant lui avec l'imposante majesté des choses immobiles. + + + + + LXXII + + LE FRÈRE JOSEPH. + + +Les couvents des provinces méridionales de l'Italie, et particulièrement +ceux de la Terre de Labour, des Abruzzes et de la Basilicate, à quelque +ordre qu'ils appartiennent et si pacifique que soit cet ordre, après +avoir été, au moyen âge, des citadelles élevées contre les invasions +barbares, sont restés, de nos jours, des forteresses contre des +invasions qui ne le cèdent en rien en barbarie aux invasions du moyen +âge: nous voulons parler des brigands. Dans ces édifices qui revêtent +à la fois le caractère religieux et guerrier, on n'arrive que par des +espèces de ponts que l'on lève, que par des herses que l'on baisse, que +par des échelles que l'on tire. Aussi, la nuit venue, c'est-à-dire à +huit heures du soir, à peu près, les portes des monastères ne s'ouvrent +plus que devant des recommandations puissantes ou sur un ordre de +l'abbé. + +Si calme qu'il se montrât en apparence, le jeune homme n'était point +sans être préoccupé de l'idée de trouver le couvent du mont Cassin +fermé. Mais, n'ayant qu'une nuit à lui pour la visite qu'il comptait y +faire et ne pouvant pas renvoyer cette visite au lendemain, il s'était +mis en route à tout hasard. Arrivé à San-Germano à sept heures et +demie du soir avec le corps d'armée du général Championnet, il s'était +informé, sans descendre de cheval, si l'on ne connaissait point, parmi +les bénédictins de la montagne sainte, un certain frère Joseph, tout à +la fois chirurgien et médecin du couvent, et, à l'instant même, il lui +avait été répondu par un concert de bénédictions et de louanges. Frère +Joseph était, à dix lieues à la ronde, admiré comme un praticien de +la plus grande habileté et vénéré comme un homme de la plus haute +philanthropie. Quoiqu'il n'appartînt à l'ordre que par l'habit, +puisqu'il n'avait point fait de voeux et était simple frère servant, +nul d'un coeur plus chrétien ne se dévouait aux douleurs physiques et +morales de l'humanité. Nous disons morales, parce que ce qui manque +aux prêtres surtout, pour accomplir leur mission fraternelle et +consolatrice, c'est que, n'ayant jamais été père ni mari, n'ayant jamais +perdu une épouse chérie ni un enfant bien-aimé, ils ne savent point la +langue terrestre qu'il faut parler aux orphelins du coeur. Dans un vers +sublime, Virgile fait dire à Didon que l'on compatit facilement aux +maux qu'on a soufferts. Eh bien, c'est surtout dans cette sympathique +compassion que Dieu a mis l'adoucissement des douleurs morales. Pleurer +avec celui qui souffre, c'est le consoler. Or, les prêtres, qui ont des +paroles pour toutes les souffrances, ont rarement, si terrible qu'elle +soit, des larmes pour la douleur. + +Il n'en était point ainsi du frère Joseph, dont, au reste, on ignorait +complètement la vie passée, et qui, un jour, était venu au couvent y +demander l'hospitalité en échange de l'exercice de son art. + +La proposition du frère Joseph avait été acceptée, l'hospitalité lui +avait été accordée, et, alors, non-seulement sa science, mais son coeur, +son âme, toute sa personne s'étaient livrés à ses nouveaux concitoyens. +Pas une douleur physique et morale à laquelle il ne fût prêt, jour et +nuit, à apporter la consolation ou le soulagement. Pour les douleurs +morales, il avait des paroles prises au plus profond des entrailles. On +eût dit qu'il avait été lui-même en proie à toutes ces douleurs qu'il +consolait par le baume souverain des pleurs que Dieu nous a donné contre +des angoisses qui deviendraient mortelles sans lui, comme il nous a +donné l'antidote contre le poison. Pour les douleurs physiques, il +semblait non moins privilégié de la nature qu'il ne l'était de la +Providence pour les douleurs morales. S'il ne guérissait pas toujours le +mal, du moins arrivait-il presque toujours à endormir la souffrance. Le +règne minéral et le règne végétal semblaient, pour arriver à ce but du +soulagement de la souffrance matérielle, lui avoir confié leurs secrets +les plus cachés. S'agissait-il, au lieu de ces longues et terribles +maladies qui détruisent peu à peu un organe, et, par sa destruction, +mènent lentement à la mort,--s'agissait-il d'un de ces accidents qui +attaquent brusquement, inopinément la vie dans ses sources, c'était là +surtout que frère Joseph devenait l'opérateur merveilleux. Le bistouri, +instrument d'ablation dans les mains des autres, devenait dans les +siennes un instrument de conservation. Pour le plus pauvre comme pour +le plus riche blessé, toutes ces précautions que la science moderne a +inventées dans le but d'adoucir l'introduction du fer dans la plaie, il +les avait devinées et les appliquait. Soit imagination du patient, soit +habileté de l'opérateur, le malade le voyait toujours arriver avec joie, +et, lorsque, près de son lit d'angoisses, frère Joseph développait +cette trousse terrible aux instruments inconnus, au lieu d'un sentiment +d'effroi, c'était toujours un rayon d'espérance qui s'éveillait chez le +pauvre malade. + +Au reste, les paysans de la Terre de Labour et des Abruzzes, qui +connaissaient tous le frère Joseph, le désignaient par un mot qui +exprimait à merveille leur ignorante reconnaissance pour sa double +influence physique et morale; ils l'appellaient _le Charmeur_. + +Et, le jour et la nuit, sans jamais se plaindre d'être dérangé dans +ses études ou d'être réveillé dans son sommeil, au milieu des neiges de +l'hiver, des ardeurs de l'été, frère Joseph, sans une plainte, sans un +mouvement d'impatience, le sourire sur les lèvres, quittait son fauteuil +ou son lit, demandant au messager de la douleur: «Où faut-il aller?» et +il y allait. + +Voilà l'homme que venait chercher le jeune républicain; car, à son +manteau bleu, à son chapeau à trois cornes orné de la cocarde tricolore, +et qui coiffait sa belle tête calme et martiale à la fois, il était +facile, ne fût-on pas entré au milieu de l'état-major du général en +chef, de reconnaître dans le voyageur nocturne un officier de l'armée +française. + +Mais, à son grand étonnement, au lieu de trouver, comme il s'y +attendait, les portes du couvent fermées et son intérieur silencieux, il +trouva ces portes ouvertes, et la cloche, cette âme des monastères, qui +se plaignait lugubrement. + +Il mit pied à terre, attacha son cheval à un anneau de fer, le couvrit +de son manteau avec ce soin presque fraternel que le cavalier a pour sa +monture, lui recommanda le calme et la patience comme il eût fait à +une personne raisonnable, franchit le seuil, s'engagea dans le cloître, +suivit un long corridor, et, guidé par une lumière et des chants +lointains, il parvint jusqu'à l'église. + +Là, un spectacle lugubre l'attendait. + +Au milieu du choeur, une bière, couverte d'un drap blanc et noir, était +posée sur une estrade; autour du choeur, dans les stalles, les moines +priaient; des milliers de cierges brûlaient sur l'autel et autour du +cénotaphe; et, de temps en temps, la cloche, lentement ébranlée, jetait +dans l'air sa plainte douloureuse et vibrante. + +C'était la mort qui était entrée au couvent et qui, en entrant, avait +laissé la porte ouverte. + +Le jeune officier arriva jusqu'au choeur sans que le retentissement de +ses éperons eût fait tourner une seule tête. Il interrogea des yeux tous +ces visages les uns après les autres, et avec une angoisse croissante; +car, parmi ceux qui priaient autour du cercueil, il ne reconnaissait +point celui qu'il venait chercher. Enfin, la sueur au front, le +tremblement dans la voix, il s'approcha de l'un de ces moines qui, +pareils aux sénateurs romains, immobiles sur leurs chaises curules, +semblaient avoir, en esprit du moins, quitté la terre pour suivre le +trépassé dans le monde inconnu, et lui demanda, en lui touchant l'épaule +du doigt: + +--Mon père, qui est mort? + +--Notre saint abbé, répondit le moine. + +Le jeune homme respira. + +Puis, comme s'il eût eu besoin de quelques minutes pour vaincre cette +émotion qu'il savait si bien étouffer dans sa poitrine, qu'elle ne +transparaissait jamais sur son visage, après un instant de silence +pendant lequel ses yeux reconnaissants se levèrent au ciel: + +--Frère Joseph, demanda-t-il, serait-il absent ou malade, que je ne le +vois point avec vous? + +--Frère Joseph n'est ni absent ni malade: il est dans sa cellule, où il +veille et travaille, ce qui est encore prier. + +Puis le moine, appelant un novice: + +--Conduisez cet étranger, dit-il, à la cellule du frère Joseph. + +Et, sans avoir détourné la tête, sans avoir regardé ni l'un ni l'autre +de ceux à qui il avait adressé la parole, le moine reprit sa psalmodie +et rentra dans son isolement. Quant à son immobilité, elle n'avait point +été un moment interrompue. + +Le novice fit signe à l'officier de le suivre. Tous deux s'engagèrent +dans le corridor, au milieu duquel le novice prit un escalier d'une +architecture imposante, rendue plus imposante encore par la faible +et tremblante lumière du cierge que l'enfant tenait à la main et qui +rendait tous les objets incertains et mobiles. Ils montèrent ensemble +quatre étages de cellules; puis enfin, au quatrième étage, l'enfant prit +à gauche, et marcha jusqu'à l'extrémité du corridor, et, montrant une +porte à l'étranger: + +--Voici la cellule du frère Joseph, dit-il. + +Pendant que l'enfant s'approchait pour la désigner, le jeune homme, sur +cette porte, put lire ces mots: + +«Dans le silence, Dieu parle au coeur de l'homme; + +»Dans la solitude, l'homme parle au coeur de Dieu.» + +--Merci, répondit-il à l'enfant. + +L'enfant s'éloigna sans ajouter un mot, déjà atteint de cette +impassibilité du cloître par lequel les moines croient témoigner de +leur détachement des choses humaines en ne témoignant que de leur +indifférence pour l'humanité. + +Le jeune homme resta immobile devant la porte, la main appuyée sur son +coeur, comme pour en comprimer les battements, et regardant s'éloigner +l'enfant et diminuer le point lumineux que faisait sa marche dans les +épaisses ténèbres de l'immense corridor. + +L'enfant rencontra l'escalier, s'y engouffra lentement, sans avoir une +seule fois détourné la tête du côté de celui qu'il avait conduit. Le +reflet de son cierge joua encore un instant sur les murailles, pâlissant +de plus en plus, et, enfin, disparut tout à fait,--tandis que l'on +put, pendant quelques secondes encore, percevoir, mais s'affaiblissant +toujours, le bruit de son pas traînant sur les dalles de l'escalier. + +Le jeune homme, vivement impressionné par tous ces détails de la vie +automatique des couvents, frappa enfin à la porte. + +--Entrez, dit une voix sonore et qui le fit tressaillir par sa vivace +accentuation, faisant contraste avec tout ce qu'il venait de voir et +d'entendre. + +Il ouvrit la porte et se trouva en face d'un homme de cinquante ans à +peu près, qui en paraissait quarante à peine. Une seule ride, celle de +la pensée, sillonnait son front; mais pas un fil d'argent ne brillait, +messager de la vieillesse, au milieu de son abondante chevelure noire, +où l'on cherchait en vain la trace de la tonsure. La main droite appuyée +sur une tête de mort, il tournait, de la gauche, les feuillets d'un +livre qu'il lisait avec attention. Une lampe à abat-jour éclairait ce +tableau en l'isolant dans un cercle de lumière; le reste de la chambre +était dans la demi-teinte. + +Le jeune homme s'avança les bras ouverts; le lecteur leva la tête, +regardant avec étonnement son élégant uniforme qui lui paraissait +inconnu; mais à peine celui qui le portait fut-il dans le cercle de +lumière projeté par la lampe, que ces deux cris s'échappèrent à la fois +de la bouche des deux hommes: + +--Salvato! + +--Mon père! + +C'étaient, en effet, le père et le fils qui, après dix ans de +séparation, se revoyaient; et, se revoyant, se précipitaient dans les +bras l'un de l'autre. + +Nos lecteurs avaient probablement déjà reconnu Salvato dans le voyageur +nocturne; mais peut-être n'avaient-ils pas reconnu son père dans le +frère Joseph. + + + + + LXXIII + + LE PÈRE ET LE FILS + + +La joie de ce père, privé depuis dix ans de toutes les joies de +la famille, et qui, en revoyant son fils, sentait en même temps se +réveiller en lui les fibres les plus douces et les plus violentes de +l'amour paternel, sembla parcourir la gamme entière des sensations +humaines, et, dans son expression, qui avait à la fois quelque chose +de charmant par sa douceur et de terrible par sa violence, toucher d'un +côté à la plainte de la colombe, de l'autre au rugissement du lion. + +Il ne courut point au-devant de son fils, il bondit sur lui; il ne lui +suffit pas de le baiser sur les joues, il le saisit entre ses bras, il +l'enleva comme il eût fait d'un enfant, le serrant contre son coeur, +sanglotant et riant tout ensemble, et paraissant chercher un endroit +où remporter pour toujours, hors du monde, loin de la terre, près des +cieux. + +Enfin, il se jeta sur un escabeau de bois de chêne, le tenant en travers +de sa poitrine, comme la Madone de Michel-Ange tient sur ses genoux +son fils crucifié, tandis que sa voix haletante ne savait que dire et +redire: + +--Comment! c'est toi, mon fils, mon Salvato, mon enfant! c'est toi! +c'est donc toi! + +--O mon père! mon père! répondait le jeune homme haletant lui-même, +je vous aime, je vous le jure, autant qu'un fils peut aimer; mais j'ai +presque honte de la faiblesse de cet amour en le comparant à la grandeur +du vôtre! + +--Non, non, n'aie pas de honte, mon enfant, répondait Palmieri: la +féconde nature, l'Isis aux cent mamelles, le vent ainsi: amour immense, +incommensurable, infini dans le coeur des pères, amour restreint dans +celui des enfants. Elle regarde devant elle, cette bonne, toujours +logique et intelligente nature; elle a voulu que l'enfant pût se +consoler de la mort du père, qui doit quitter ce monde avant lui, mais +que le père fût inconsolable, au contraire, lorsque, par malheur il voit +mourir l'enfant destiné à lui survivre. Regarde-moi, Salvato, et que nos +dix ans de séparation s'effacent dans ton regard! + +Le jeune homme fixa ses grands yeux noirs, un peu sauvages, sur son +père, en donnant à son austère visage la plus douce expression qu'il put +lui donner. + +--Oui, dit Palmieri en regardant Salvato avec un singulier mélange +d'amour et d'orgueil, oui, j'ai fait de toi un chêne robuste et +vigoureux, et non pas un élégant palmier, roseau des tropiques. J'aurais +donc tort de me plaindre aujourd'hui en voyant ce bois solide recouvert +d'une rude écorce. Je voulais que tu devinsses un homme et un soldat, +et tu es devenu ce que je voulais que tu fusses. Laisse-moi baiser tes +épaulettes de chef de brigade: elles prouvent ton courage. Tu as eu la +force de m'obéir lorsqu'en te quittant, je t'ai dit: «Ne m'écris que +si tu as besoin de mon amour et de mes soins.» Car je crains les +affaiblissements terrestres, et j'ai espéré un instant que, touché de +mes aspirations, Dieu se révélerait à mon esprit; car, si mon coeur veut +croire (plains-moi, mon enfant!) l'esprit s'obstine à douter. Mais tu +n'as pas eu la force de passer près de moi, n'est-ce pas? sans me voir, +sans m'embrasser, sans me dire: «Mon père, il te reste de par le monde +un coeur qui t'aime, et ce coeur est celui de ton fils!» Merci, mon +bien-aimé Salvato, merci! + +--Non, mon père, non, je n'ai point hésité; car une voix intérieure +me disait que je vous apportais une joie attendue par vous depuis +longtemps. Et cependant, une fois en chemin, le doute m'a pris. C'était +au bas de cette montagne que nous nous étions séparés, il y a dix ans, +moi pour me perdre dans le monde, vous pour vous retrouver avec Dieu. +Je suis venu au pas de mon cheval, sans le ralentir, sans le hâter; mais +j'ai senti combien je vous aimais, lorsque, ayant franchi le seuil de +l'église, parvenu à l'entrée du choeur, j'ai, au milieu de toutes ces +têtes inclinées sur le cercueil de l'abbé, cherché vainement la vôtre. +Un instant, cette idée m'est venue que c'était vous, mon père bien-aimé, +qui étiez couché sous le drap mortuaire. Moi-même, je n'ai point reconnu +le son de ma voix quand j'ai demandé où vous étiez. Un mot m'a rassuré, +un enfant m'a conduit. En face de votre porte, le doute m'a repris. Je +tremblais de vous retrouver pétrifié comme ces statues murmurantes que +j'avais vues dans la nef, et qui semblaient ne pas plus appartenir à +l'humanité que celle de Memnon, car rendre des sons, ce n'est pas vivre; +mais, pour me rassurer, il ne m'a fallu que ce mot: «Entrez,» prononcé +par vous. Mon père, mon père, grâce à Dieu, vous êtes le seul vivant +parmi tous ces morts! + +--Hélas! mon cher Salvato, répondit Palmieri, c'était cependant ce +trépas factice que je cherchais en me retirant dans un monastère. Le +couvent a cela de bon, qu'en général, il combat victorieusement le +suicide. Après une grande douleur, après une perte irréparable, se +retirer dans un couvent, c'est se brûler moralement la cervelle, c'est +tuer son corps sans toucher à l'âme, au dire de l'Église; et voilà où le +doute commence pour moi, parce que le précepte se trouve en opposition +avec la nature. Au dire de l'Église, dépouiller l'homme, c'est tendre à +la perfection,--tandis qu'une voix secrète me crie que plus l'homme est +homme, et, par conséquent, se répand, par la science, par la charité, +par le génie, par l'art, par la bonté, sur l'humanité tout entière, +meilleur est l'homme. Celui qui, dans cette pieuse retraite, aperçoit le +moins de bruits terrestres, disent nos frères, est celui qui, étant le +plus loin de la terre, est le plus près de Dieu. J'ai voulu plier mon +corps et mon esprit à cette maxime, et, vivant encore, me faire cadavre; +mon esprit et mon corps ont réagi et m'ont dit, au contraire: «La +perfection, si elle existe, est dans la route opposée. Vis dans la +solitude, mais pour doubler, au profit de l'humanité, le trésor de +science que tu as acquis; vis dans la méditation, mais que ta méditation +soit féconde et non pas stérile; fais de ta douleur un baume composé de +philosophie, de charité et de larmes, pour l'appliquer sur les douleurs +des autres.» N'est-il pas dit dans l'_Iliade_ que la rouille de la lance +d'Achille guérissait les blessures que cette lance avait faites. Il +est vrai que la pauvre humanité m'a bien secondé en venant à moi quand +j'hésitais à aller à elle, et en appelant à son secours la parole de +vie, au lieu de la parole de mort. Alors, j'ai suivi la vocation qui +m'entraînait. A tous ceux qui ont crié vers moi, j'ai répondu: «Me +voilà!» Je ne suis pas devenu plus parfait; mais, à coup sûr, je suis +devenu plus utile. Et, chose étrange, en m'écartant des principes +vulgaires, en écoutant cette voix de ma conscience qui me disait: «Tu +as, dans le cours de ton existence, coûté la vie à trois personnes; au +lieu de faire pénitence, au lieu de jeûner, au lieu de prier,--ce qui +ne peut être utile qu'à toi, en supposant que la prière, le jeûne et la +pénitence expient le sang répandu,--soulage le plus de douleurs qu'il +te sera possible, prolonge le plus d'existences que tu pourras, et, +crois-moi, les actions de grâce de ceux dont tu auras prolongé la vie +et calmé les angoisses étoufferont l'accusation des misérables que tu as +envoyés avant le temps rendre compte de leurs crimes au souverain juge.» + +--Continuez votre vie de charité et de dévouement: vous êtes dans le +vrai, mon père... Ces hommes qui vous entourent, j'ai entendu parler +d'eux et de vous: on les craint et on les respecte; mais, vous, on vous +aime et l'on vous bénit. + +--Et cependant ils sont plus heureux que moi, au point de vue religieux +du moins. Ils se courbent sous la croyance; moi, je me débats contre le +doute. Pourquoi Dieu a-t-il mis dans son paradis l'arbre maudit de la +science? Pourquoi, pour arriver à la foi, pourquoi faut-il toujours +abdiquer une partie, la plus saine, la meilleure souvent, de sa raison, +tandis que la science, implacable, nous défend non-seulement de rien +affirmer, mais encore de rien croire sans preuves? + +--Je comprends, mon père. Vous êtes homme honnête, sans espérer une +rétribution; vous êtes homme de bien, sans espérer une récompense. Vous +ne croyez pas, enfin, à une autre vie que la nôtre. + +--Et toi, crois-tu? demanda Palmieri. + +Salvato sourit. + +--A mon âge, dit-îl, on s'occupe peu de ces graves questions de la vie +et de la mort, quoique, dans l'état que j'exerce, je sois toujours entre +la vie et la mort, et souvent plus près de la mort que les vieillards +qui, les genoux débiles et les cheveux blancs, frappent à la porte du +_campo-santo_. + +Puis, après un instant de silence: + +--Moi aussi, ajouta Salvato, dernièrement, j'ai frappé à cette porte; +mais, si je n'attendais pas la réponse à la demande que j'adressais à la +tombe avec certitude, je l'attendais du moins avec espérance. Pourquoi +ne faites-vous pas comme moi, mon père? Pourquoi donc essayer, comme +Hamlet, de sonder la nuit du sépulcre et de chercher quels rêves +s'agiteront dans notre cerveau pendant le sommeil éternel? Pourquoi, +ayant bien vécu, craignez-vous de mal mourir? + +--Je ne crains pas de mal mourir, mon enfant: je crains de mourir +entier. Je suis de ceux qui ne savent point enseigner ce qu'ils +ne croient pas. Mon art n'est point si infaillible, qu'il sache +éternellement lutter contre la mort. Hercule seul peut être sûr de la +vaincre toujours. Or, quand, dans le pressentiment de sa fin prochaine, +un malade me dit: «Vous ne pouvez plus rien pour moi comme médecin; +essayez de me consoler, ne sachant point me guérir,» au lieu de profiter +de l'affaiblissement de son esprit pour faire naître en lui une croyance +qui n'est point en moi, je me tais alors, afin de ne point donner à un +mourant une affirmation sans preuve, un espoir sans certitude. Je ne +conteste pas l'existence d'un monde surnaturel; je me contente, et +c'est bien assez, de n'y pas croire. Or, n'y croyant pas, je ne puis +le promettre à ceux qui le cherchent dans les ténèbres de l'agonie. +Craignant de ne plus revoir, une fois que mes yeux seront fermés pour +toujours, ni la femme que j'ai aimée, ni le fils que j'aime, je ne puis +dire au mari: «Tu reverras ta femme,» au père: «Tu reverras ton enfant.» + +--Mais, vous le savez, moi, j'ai revu ma mère. + +--Pas toi, mon enfant. Une femme du peuple, une intelligence grossière, +un esprit frappé de terreur, a dit: «Il y avait là, près du lit de +l'enfant, une ombre qui berçait son fils en chantant; et moi, jeune +encore alors, ami du merveilleux, j'ai dit: «Oui, cela peut être;» j'ai +cru même que cela avait été. Mais c'est en vieillissant--tu sauras cela, +Salvato,--c'est en vieillissant que le doute vient, parce que l'on se +rapproche de plus en plus de la terrible et inévitable réalité. Que de +fois, dans cette cellule, seul avec cette dévorante pensée du néant +qui, à un certain âge, entre dans la vie pour n'en plus sortir, et qui, +spectre invisible mais palpable, marche côte à côte avec nous,--que +de fois, en face de ce crucifix, me suis-je agenouillé à ce souvenir, +légende poétique de ton enfance, et, à l'heure où la tradition veut +que les fantômes apparaissent, plongé dans la plus profonde obscurité, +n'ai-je pas supplié Dieu de renouveler en ma faveur le miracle qu'il +avait fait pour toi? Jamais Dieu n'a daigné répondre. Je sais qu'il ne +doit pas de manifestation de sa puissance et de sa volonté à un atome +comme moi; mais enfin il eût été bon, clément, miséricordieux à lui de +m'exaucer: il ne l'a point fait. + +--Il le fera, mon père. + +--Non: ce serait un miracle, et les miracles ne sont pas dans l'ordre +logique de la nature. Que sommes-nous, d'ailleurs, pour que Dieu se +donne la peine, dans son immuable éternité, de changer la marche imposée +par lui à la création? que sommes-nous pour lui? Une imperceptible +efflorescence de la matière, sur laquelle, depuis des milliers de +siècles, s'exerce un phénomène complexe, inexplicable, fugitif, appelé +la vie. Ce phénomène s'étend, dans la végétation, du lichen au cèdre; +dans l'animalisation, de l'infusoire au mastodonte. Le chef-d'oeuvre de +la végétation, c'est la sensitive; le chef-d'oeuvre de l'animalisation, +c'est l'homme. Qui fait la supériorité de l'animal à deux pieds et sans +plumes de Platon sur les autres animaux? Un hasard. Son chiffre dans +l'échelle des êtres créés s'est trouvé le plus élevé: ce chiffre lui +donnait droit à une portion de son individu plus complète que dans ses +frères inférieurs. Qu'est-ce que les Homère, les Pindare, les Eschyle, +les Socrate, les Périclès, les Phidias, les Démosthène, les César, +les Virgile, les Justinien, les Charlemagne? Des cerveaux un peu mieux +organisés que celui de l'éléphant, un peu plus parfaits que celui du +singe. Quel est le signe de cette perfection? La substitution de la +raison à l'instinct. La preuve de cette organisation supérieure? La +faculté de parler, au lieu d'aboyer ou de rugir. Mais, que la mort +arrive, qu'elle éteigne la parole, qu'elle détruise la raison, que +le crâne de celui qui fut Charlemagne, Justinien, Virgile, César, +Démosthène, Phidias, Périclès, Socrate, Eschyle, Pindare ou Homère, +comme celui d'Yorik se remplisse de _belle et bonne fange_, tout sera +dit: la farce de la vie sera jouée, et la chandelle éteinte dans la +lanterne ne se rallumera plus! Tu as vu souvent l'arc-en-ciel, mon +enfant. C'est une arche immense, s'étendant d'un horizon à l'autre et +montant jusque dans les nuées, mais dont les deux extrémités touchent +à la terre: ces deux extrémités, c'est l'enfant et le vieillard. Étudie +l'enfant, et tu verras, au fur et à mesure que son cerveau se développe, +se perfectionne, mûrit, la pensée, c'est-à-dire l'âme, se développer, se +perfectionner, mûrir; étudie le vieillard, et tu verras, au contraire, +au fur et à mesure que le cerveau se fatigue, se rapetisse, s'atrophie, +la pensée, c'est-à-dire l'âme, se troubler, s'obscurcir, s'éteindre. +Née avec nous, elle a suivi la féconde croissance de la jeunesse; devant +mourir avec nous, elle suivra la vieillesse dans sa stérile décadence. +Où était l'homme avant de naître? Nul ne le sait. Qu'était-il? Rien. +Que sera-t-il, n'étant plus? Rien, c'est-à-dire ce qu'il était avant +de naître. Nous devons revivre sous une autre forme, dit l'espérance; +passer dans un monde meilleur, dit l'orgueil. Que m'importe, à moi, si, +pendant le voyage, j'ai perdu la mémoire, si j'ai oublié que j'ai vécu, +et si la même nuit qui s'étendait en deçà du berceau doit s'étendre +au delà de la tombe? Le jour où l'homme gardera le souvenir de ses +métamorphoses et de ses pérégrinations, il sera immortel, et la mort +ne sera plus qu'un accident de son immortalité. Pythagore, seul, se +souvenait d'une vie antérieure. Qu'est-ce qu'un thaumaturge qui se +souvient devant un monde entier qui oublie?... Mais, fit Palmieri en +secouant la tête, assez sur cette désolante question. C'est la solitude +qui enfante ces rêves mauvais. Je t'ai dit ma vie; dis-moi la tienne. A +ton âge, _la vie_ s'écrit avec des lettres d'or. Jette un rayon de +ton aurore et de tes espérances au milieu de mon crépuscule et de mes +doutes; parle, mon bien-aimé Salvato! et fais-moi oublier jusqu'au son +de ma voix, jusqu'au bruit de mes paroles. + +Le jeune homme obéit. Il avait, de son côté, toute l'aube d'une +existence à raconter à son père; Il lui dit ses combats, ses triomphes, +ses dangers, ses amours. Palmieri sourit et pleura tour à tour. Il +voulut voir la blessure, ausculter la poitrine; et, le père ne se +lassant pas d'interroger, le fils ne se lassant point de répondre, ils +virent ainsi venir le jour, et, avec le jour, monter jusqu'à eux le +roulement du tambour et les fanfares des trompettes, leur annonçant +qu'il était temps de se quitter. + +Mais alors Palmieri voulut se séparer de son fils le plus tard possible, +et, comme il avait fait dix ans auparavant, il reconduisit jusqu'aux +premières maisons de San-Germano le cavalier, appuyé à son bras et +tenant son cheval par la bride. + + + + + LXXIV + + LA RÉPONSE DE L'EMPEREUR. + + +Cependant le temps marchait avec son impassible régularité, et, quoique +harcelée de tous côtés par les bandes de Pronio, de Gaetano Mammone +et de Fra-Diavolo, l'armée française suivait, aussi impassible que le +temps, sa triple route à travers les Abruzzes, la Terre de Labour et +cette partie de la Campanie dont la mer Tyrrhénienne baigne le rivage. +On était averti à Naples de tous les mouvements des républicains, et +l'on y avait su, dès le 20, que le corps principal, c'est-à-dire celui +qui était commandé par le général Championnet en personne, avait campé +le 18 au soir à San-Germano et s'avançait sur Capoue par Mignano et +Calvi. + +Le 20, à huit heures du matin, le prince de Maliterno et le duc de +Rocca-Romana, chacun à la tête d'un régiment de volontaires recrutés +parmi la jeunesse noble ou riche de Naples et de ses environs, étaient +venus prendre congé de la reine et étaient partis pour marcher au-devant +des républicains. + +Plus le danger approchait, plus se séparaient en deux camps opposés le +parti du roi et celui de la reine. + +Le parti du roi se composait du cardinal Ruffo, de l'amiral Caracciolo, +du ministre de la guerre Ariola, et de tous ceux qui, tenant à l'honneur +du nom napolitain, voulaient la résistance à tout prix et la défense de +Naples poussée à la dernière extrémité. + +Le parti de la reine, se composant de sir William, d'Emma Lyonna, de +Nelson, d'Acton, de Castelcicala, de Vanni et de Guidobaldi, voulait +l'abandon de Naples, la fuite prompte et sans lutte comme sans délai. + +Puis, au milieu de tout cela, un grand trouble agitait l'esprit de la +reine; elle craignait d'un moment à l'autre le retour de Ferrari. Le +roi, se voyant insolemment trompé, sachant enfin à qui il devait s'en +prendre de tous les désastres qui accablaient le royaume, pouvait, comme +les natures faibles, puiser dans sa terreur même un moment d'énergie +et de volonté... et, pendant ce moment, échapper pour toujours à cette +pression qu'opéraient sur lui depuis vingt ans un ministre qu'il n'avait +jamais aimé et une épouse qu'il n'aimait plus. Tant qu'elle avait été +jeune et belle, Caroline avait eu à sa disposition un moyen infaillible +de ramener le roi à elle, et elle en avait usé; mais elle commençait, +comme dit Shakspeare, à descendre la vallée de la vie, et le roi, +entouré de jeunes et jolies femmes, échappait facilement à ses +fascinations. + +Dans la soirée, du 20, il y eut conseil d'État: le roi se prononça +ouvertement et fermement pour la défense. + +Le conseil fut clos à minuit. + +De minuit à une heure, la reine resta dans la chambre obscure, et elle +ramena chez elle Pasquale de Simone, lequel, reçut des instructions +secrètes de la bouche d'Acton, qui l'attendait chez la reine. A une +heure et demie, Dick partit pour Bénévent, où, depuis deux jours déjà, +avait été envoyé, par un palefrenier de confiance, un des chevaux les +plus vites des écuries d'Acton. + +La journée du 21 s'ouvrit par un de ces ouragans qui, à Naples, durent +habituellement trois jours, et qui ont donné lieu à ce proverbe: _Nasce, +pasce, mori_; il naît, se repaît et meurt. + +Malgré les alternatives de pluie tombant par ondées, de vent soufflant +par rafales, le peuple, qui avait ce vague sentiment d'une grande +catastrophe, encombrait, plein d'émotion, les rues, les places, les +carrefours. + +Mais ce qui indiquait quelque circonstance extraordinaire, c'est que ce +n'était point dans les vieux quartiers que le peuple se pressait; et, +quand nous disons le peuple, nous disons cette multitude de mariniers, +de pêcheurs et de lazzaroni qui tient lieu de peuple à Naples. On +remarquait, au contraire, des groupes nombreux et animés, parlant haut, +gesticulant avec rage, dispersés de la strada del Molo à la place du +Palais, c'est-à-dire sur toute l'étendue du largo del Castello, du +théâtre de San-Carlo et de la rue de Chiaïa. Ces groupes semblaient, +tout en enveloppant le palais royal, veiller sur la rue de Tolède et +la strada del Piliero. Enfin, au milieu de ces groupes, trois hommes, +fatalement connus déjà dans les émeutes précédentes, parlaient plus haut +et s'agitaient plus ardemment. Ces trois hommes, c'étaient Pasquale de +Simone, le beccaïo, rendu hideux par la cicatrice qui lui balafrait le +visage et lui fendait l'oeil, et fra Pacifico, qui, sans être dans le +secret, sans savoir de quoi il était question, lâchant la bride à son +caractère violent et tapageur, frappait de son bâton de laurier, tantôt +le pavé, tantôt la muraille, tantôt le pauvre Jacobino, bouc émissaire +des passions du terrible franciscain. + +Toute cette foule, sans savoir ce qu'elle attendait, semblait attendre +quelqu'un ou quelque chose; et le roi, qui n'en savait pas plus qu'elle, +mais que ce rassemblement inquiétait, caché derrière la jalousie d'une +fenêtre de l'entre-sol, regardait, tout en caressant machinalement +Jupiter, cette foule qui faisait de temps en temps, comme un roulement +de tonnerre ou un rugissement de l'eau, entendre le double cri de «Vive +le roi!» et de «Mort aux jacobins!» + +La reine, qui s'était informée où était le roi, se tenait dans la pièce +à côté avec Acton, prête à agir selon les circonstances, tandis qu'Emma, +dans l'appartement de la reine, emballait avec la San-Marco les papiers +les plus secrets et les bijoux les plus précieux de sa royale amie. + +Vers onze heures, un jeune homme déboucha, au grand galop d'un cheval +anglais, par le pont de la Madeleine, suivit la Marinella, la strada +Nuova, la rue du Pilier, le largo Castello, la rue Saint-Charles, +échangea des signes avec Pasquale de Simone et le beccaïo, s'engouffra +par la grande porte dans les cours du palais royal, sauta sur les +dalles, jeta la bride de son cheval aux mains d'un palefrenier, et, +comme s'il eût su d'avance où retrouver la reine, entra dans le cabinet +où elle attendait avec Acton, et dont, comme par enchantement, la porte, +à son approche, s'ouvrit devant lui. + +--Eh bien? demandèrent ensemble la reine et Acton. + +--Il me suit, dit-il. + +--Dans combien de temps, à peu près, sera-t-il ici? + +--Dans une demi-heure. + +--Ceux qui l'attendent sont-ils prévenus? + +--Oui. + +--Eh bien, allez chez moi, et dites à lady Hamilton de prévenir Nelson. + +Le jeune homme monta par les escaliers de service avec une rapidité qui +indiquait combien lui étaient familiers tous les détours du palais, et +transmit à Emma Lyonna les désirs de la reine. + +--Avez-vous un homme sûr pour porter un billet à milord Nelson? + +--Moi, répondit le jeune homme. + +--Vous savez qu'il n'y a pas de temps à perdre. + +--Je m'en doute. + +--Alors... + +Elle prit une plume, de l'encre, une feuille de papier sur le secrétaire +de la reine et écrivit cette seule ligne: + +«Ce sera probablement pour ce soir; tenez-vous prêt. + +»EMMA.» + +Le jeune homme, avec la même promptitude qu'il avait mise à monter les +escaliers, les descendit, traversa les cours, prit la pente qui conduit +au port militaire, se jeta dans une barque, et, malgré le vent et +la pluie, se fit conduire au _Van-Guard_, qui, ses mâts de perroquet +abattus, pour donner moins de prise à la tempête, se tenait à cinq ou +six encablures du port militaire, affourché sur ses ancres, environné +des autres bâtiments anglais et portugais placés sous les ordres de +l'amiral Nelson. + +Le jeune homme, qui--nos lecteurs l'ont deviné--n'était autre que +Richard, se fit reconnaître de l'amiral, monta lestement l'escalier de +tribord, trouva Nelson dans sa cabine et lui remit le billet. + +--Les ordres de Sa Majesté vont être exécutés, dit Nelson; et, pour que +vous en rendiez bon témoignage, vous-même en serez porteur. + +--Henry, dit Nelson à son capitaine de pavillon, faites armer le canot +et que l'on se tienne prêt à conduire monsieur à bord de l'_Alcmène_. + +Puis, mettant le billet d'Emma dans sa poitrine, il écrivit à son tour: + + «_Très-secret_[5]. + +[Note 5: Inutile de dire que l'auteur a entre les mains tous les +autographes de ces billets.] + +»Trois barques et le petit cutter de _l'Alcmène_, armés d'armes +blanches seulement, pour se trouver à la Vittoria à sept heures et demie +précises. + +»Une seule barque accostera; les autres se tiendront à une certaine +distance, les rames dressées. La barque qui accostera sera celle du +_Van-Guard_. + +»Toutes les barques seront réunies à bord de _l'Alcmène_ avant sept +heures, sous les ordres du commandant Hope. + +»_Les grappins dans les chaloupes_. + +» Toutes les autres chaloupes du _Van-Guard_ et de _l'Alcmène_, armées +de couteaux, et les canots avec leurs caronades seront réunis à bord du +_Van-Guard_, sous le commandement du capitaine Hardi, qui s'en +éloignera à huit heures précises pour prendre la mer à moitié chemin du +Molosiglio. + +»Chaque chaloupe devra porter de quatre à six soldats. + +»Dans le cas où l'on aurait besoin de secours, faire des signaux au +moyen de feux. + + »HORACE NELSON. + +»_L'Alcmène_ se tiendra prête à filer dans la nuit, si la chose est +nécessaire.» + +Pendant que ces ordres étaient reçus avec un respect égal à la +ponctualité avec laquelle ils devaient être exécutés, un second courrier +débouchait à son tour du pont de la Madeleine, et, suivant la route du +premier, s'engageait sur le quai de la Marinella, longeait la strada +Nuova et arrivait à la strada del Piliero. + +Là, il commença de trouver la foule plus épaisse, et, malgré son +costume, dans lequel il était facile de reconnaître un courrier du +cabinet du roi, il éprouva de la difficulté à continuer son chemin, +en conservant à son cheval la même allure. D'ailleurs, comme s'ils +l'eussent fait exprès, des hommes du peuple se faisaient heurter par son +cheval, et, mécontents du heurt, commençaient à l'injurier. Ferrari, car +c'était lui, habitué à voir respecter son uniforme, répondit d'abord +par quelques coups de fouet solidement sanglés à droite et à gauche. +Les lazzaroni s'écartèrent et se turent par habitude. Mais, comme il +arrivait à l'angle du théâtre Saint-Charles, un homme voulut croiser le +cheval, et le croisa si maladroitement, qu'il fut renversé par lui. + +--Mes amis, cria-t-il en tombant, ce n'est pas un courrier du roi, comme +son costume pourrait vous le faire croire. C'est un jacobin déguisé qui +se sauve! A mort le jacobin! à mort! + +Les cris «Le jacobin! le jacobin! à mort le jacobin!» retentirent alors +dans la foule. + +Pasquale de Simone lança au cheval son couteau, qui entra jusqu'au +manche au défaut de l'épaule. + +Le beccaïo se précipita à la tête, et, habitué à saigner les brebis et +les moutons, il lui ouvrit l'artère du cou. + +Le cheval se dressa, hennit de douleur, battit l'air de ses pieds de +devant, tandis qu'un flot de sang jaillissait sur les assistants. + +La vue du sang a une influence magique sur les peuples méridionaux. +A peine les lazzaroni se sentirent-ils arrosés par la rouge et tiède +liqueur, à peine respirèrent-ils l'acre parfum qu'elle répand, qu'ils se +ruèrent avec des cris féroces sur l'homme et sur le cheval. + +Ferrari sentit que, si son cheval s'abattait, il était perdu. Il le +soutint tant qu'il put de la bride et des jambes; mais le malheureux +animal était blessé mortellement. Il se jeta, en trébuchant, à gauche +et à droite, puis il butta des jambes de devant, se releva par un effort +désespéré de son maître, et fit un bond en avant. Ferrari sentit que sa +monture pliait sous lui. Il n'était qu'à cinquante pas du corps de garde +du palais: il appela au secours; mais le bruit de sa voix se perdit dans +les cris, cent fois répétés, «A mort le jacobin!» Il saisit un pistolet +dans ses fontes, espérant que la détonation serait mieux entendue que +ses cris. En ce moment, son cheval s'abattit. La secousse fit partir le +pistolet au hasard, et la balle alla frapper un jeune garçon de huit ou +dix ans, qui tomba. + +--Il assassine les enfants! cria une voix. + +A ce cri, fra Pacifico, qui s'était, jusque-là, tenu assez tranquille, +se rua dans la foule, qu'il écarta de ses coudes aigus et durs comme +des coins de chêne. Il pénétra jusqu'au centre de la mêlée au moment où, +tombé avec son cheval, le malheureux Ferrari essayait de se remettre sur +ses pieds. Avant qu'il y fût parvenu, la massue du moine s'abattait +sur sa tête; il tomba comme un boeuf frappé du maillet. Mais ce n'était +point cela qu'on voulait: c'était sous les yeux du roi que Ferrari +devait mourir. Les cinq ou six sbires qui étaient dans le secret du +drame, entourèrent le corps et le défendirent, tandis que le beccaïo, le +traînant par les pieds, criait: + +--Place au jacobin! + +On laissa le cadavre du cheval où il était, mais après l'avoir +dépouillé, et l'on suivit le beccaïo. Au bout de vingt pas, on se trouva +en face de la fenêtre du roi. Voulant savoir la cause de cet effroyable +tumulte, le roi ouvrit la jalousie. A sa vue, les cris se changèrent en +vociférations. En entendant ces hurlements, le roi crut qu'effectivement +c'était quelque jacobin dont on faisait justice. Il ne détestait point +cette manière de le débarrasser de ces ennemis. Il salua le peuple, le +sourire sur les lèvres; le peuple, se sentant encouragé, voulu montrer +à son roi qu'il était digne de lui. Il souleva le malheureux Ferrari, +sanglant, déchiré, mutilé, mais vivant encore, entre ses bras; le +cadavre venait de reprendre connaissance: il ouvrit les yeux, reconnut +le roi, étendit les bras vers lui en criant: + +--A l'aide! au secours! Sire, c'est moi! moi, votre Ferrari! + +A cette vue inattendue, terrible, inexplicable, le roi se rejeta en +arrière et alla dans les profondeurs de la chambre tomber à moitié +évanoui sur un fauteuil,--tandis qu'au contraire, Jupiter, qui, n'étant +ni homme ni roi, n'avait aucune raison d'être ingrat, jeta un hurlement +de douleur, et, les yeux sanglants, l'écume à la bouche, sautant par la +fenêtre, s'élança au secours de son ami. + +Dans ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit: la reine entra, saisit +le roi par la main, le força de se lever, le traîna vers la fenêtre, et, +lui montrant ce peuple de cannibales qui se partageait les morceaux de +Ferrari: + +--Sire, dit-elle, vous voyez les hommes sur lesquels vous comptez pour +la défense de Naples et pour la nôtre; aujourd'hui, ils égorgent vos +serviteurs; demain, ils égorgeront nos enfants; après-demain, ils nous +égorgeront nous-mêmes. Persistez-vous toujours dans votre désir de +rester? + +--Faites tout préparer! s'écria le roi: ce soir, je pars... + +Et, croyant toujours voir l'égorgement du malheureux Ferrari, croyant +toujours entendre sa voix mourante qui appelait au secours, il s'enfuit +la tête dans les mains, fermant les yeux, bouchant ses oreilles et se +réfugiant dans celle des chambres de ses appartements qui était la plus +éloignée de la rue. + +Lorsqu'il en sortit, deux heures après, la première chose qu'il vit, fut +Jupiter couché tout sanglant sur un morceau de drap qui paraissait, par +des restes de fourrure et des fragments de brandebourgs, avoir appartenu +au malheureux courrier. + +Le roi s'agenouilla près de Jupiter, s'assura que son favori n'avait +aucune blessure grave, et, désirant savoir sur quoi le fidèle et +courageux animal était couché, il tira de dessous lui, malgré ses +gémissements, un fragment de la veste de Ferrari que le chien avait +disputé et arraché à ses bourreaux. + +Par un hasard providentiel, ce morceau était celui où se trouvait la +poche de cuir destinée à renfermer les dépêches; le roi ouvrit le +bouton qui la fermait et trouva intact le pli impérial que le courrier +rapportait en réponse à sa lettre. + +Le roi rendit à Jupiter le lambeau de vêtement, sur lequel celui-ci +se recoucha en poussant un hurlement lugubre; puis il rentra dans sa +chambre, s'y enferma, décacheta la lettre impériale et lut: + +«A mon très-cher frère et aimé cousin, oncle, beau-père, allié et +confédéré. + +» Je n'ai jamais écrit la lettre que vous m'envoyez par votre courrier +Ferrari, et qui est falsifiée d'un bout à l'autre. + +»Celle que j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Majesté était tout entière +de ma main, et, au lieu de l'exciter à entrer en campagne, l'invitait +à ne rien tenter avant le mois d'avril prochain, époque seulement où je +compte voir arriver nos bons et fidèles alliés les Russes. + +»Si les coupables sont de ceux que la justice de Votre Majesté peut +atteindre, je ne lui cache point que j'aimerais à les voir punir comme +ils le méritent. + +»J'ai l'honneur d'être avec respect, de Votre Majesté, le très-cher +frère, amé cousin, neveu, gendre, allié et confédéré. + + »FRANÇOIS.» + +La reine et Acton venaient de commettre un crime inutile. + +Nous nous trompons: ce crime avait son utilité, puisqu'il déterminait +Ferdinand à quitter Naples et à se réfugier en Sicile! + + + + + LXXV + + LA FUITE. + + +A partir de ce moment, la fuite, comme nous l'avons dit, fut résolue et +fixée au soir même, 21 décembre. + +Il fut convenu que le roi, la reine, toute la famille royale,--moins +le prince héréditaire, sa femme et sa fille,--sir William, Emma Lyonna, +Acton et les plus familiers du palais passeraient en Sicile sur le +_Van-Guard_. + +Le roi, on se le rappelle, avait promis à Caracciolo que, s'il quittait +Naples, ce ne serait que sur son bâtiment; mais, retombé par la terreur +sous le joug de la reine, le roi oublia sa promesse devant deux raisons. + +La première, qui venait de lui-même, était la honte qu'il éprouvait en +face de l'amiral de quitter Naples, après avoir promis d'y rester. + +La seconde, qui venait de la reine, était que Caracciolo, partageant les +principes patriotiques de toute la noblesse napolitaine, pourrait, au +lieu de conduire le roi en Sicile, le livrer aux jacobins, qui, maîtres +d'un pareil otage, le forceraient alors à établir le gouvernement qu'ils +voudraient, où, pis encore, lui feraient peut-être son procès, comme les +Anglais avaient fait à Charles Ier, et les Français à Louis XVI. + +Comme consolation et dédommagement de l'honneur qui lui était enlevé, +on décida que l'amiral aurait celui de transporter ensuite le duc de +Calabre, sa famille et sa maison. + +On prévint les vieilles princesses de France de la résolution prise, les +invitant à pourvoir, à l'aide de leurs sept gardes du corps, comme elles +l'entendraient, à leur sûreté, et on leur envoya quinze mille ducats +pour les aider dans leur fuite. + +Ce devoir rempli, on ne s'occupa plus autrement d'elles. + +Toute la journée, on descendit et l'on entassa dans le passage secret +les bijoux, l'argent, les meubles précieux, les oeuvres d'art, les +statues que l'on voulait emporter en Sicile. Le roi eût bien voulu +y transporter ses kangourous; mais c'était chose impossible. Il se +contenta, par une lettre de sa main, de les recommander au jardinier en +chef de Caserte. + +Le roi, qui avait sur le coeur la trahison de la reine et d'Acton, dont +la lettre de l'empereur lui donnait la preuve, resta enfermé dans ses +appartements et refusa d'y recevoir qui que ce fût. La consigne fut +sévèrement tenue à l'égard de François Caracciolo, qui, ayant, de son +bâtiment, vu des allées et venues et des signaux à bord des navires +anglais, se doutait de quelque chose, et à l'égard du marquis Vanni, +qui, ayant trouvé la porte de la reine fermée, et sachant par le prince +de Castelcicala qu'il était question de départ, venait, en désespoir de +cause, heurter à celle du roi. + +Celui-ci eut, un instant, l'idée de faire venir le cardinal Ruffo et de +se le donner pour compagnon et pour conseiller pendant le voyage; +mais il ne lui avait point été difficile de surprendre des signes de +mésintelligence entre lui et Nelson. D'ailleurs, on le sait, le cardinal +était détesté de la reine, et Ferdinand préféra, comme toujours, son +repos aux délicatesses de l'amitié et de la reconnaissance. + +Et puis il se dit que, habile comme il l'était, le cardinal se tirerait +parfaitement d'affaire tout seul. + +L'embarquement fut arrêté pour dix heures du soir. Il fut, en +conséquence, convenu qu'à dix heures toutes les personnes qui devaient +être, en compagnie de Leurs Majestés, embarquées sur le _Van__Guard_, se +rassembleraient dans l'appartement de la reine. + +A dix heures sonnantes, le roi entrait, tenant son chien en laisse; +c'était le seul ami sur lequel il comptât comme fidélité, et le seul, +par conséquent, qu'il emmenât avec lui. + +Il avait bien pensé à Ascoli et à Malaspina; mais il avait pensé aussi +que, comme le cardinal, ils se tireraient d'affaire tout seuls. + +Il jeta les yeux dans l'immense salon éclairé à peine,--on avait craint +qu'une trop grande illumination ne donnât des soupçons de départ,--et il +vit tous les fugitifs réunis ou plutôt dispersés en différents groupes. + +Le groupe principal se composait de la reine, de son fils bien-aimé, le +prince Léopold, du jeune prince Albert, des quatre princesses et d'Emma +Lyonna. + +La reine était assise sur un canapé près d'Emma Lyonna, qui tenait sur +ses genoux le prince Albert, son favori, tandis que le prince Léopold +appuyait sa tête sur l'épaule de la reine. Les quatre princesses, +groupées autour de leur mère, étaient, les unes assises, les autres +couchées sur le tapis. + +Acton, sir William, le prince de Castelcicala causaient debout dans +l'embrasure d'une fenêtre, écoutant le vent siffler et la pluie battre +contre les carreaux. + +Un autre groupe de dames d'honneur, parmi lesquelles on distinguait la +comtesse de San-Marco, confidente intime de la reine, entouraient une +table. + +Enfin, loin de tous, à peine visible dans l'obscurité, se dessinait la +silhouette de Dick, qui avait si habilement et si fidèlement, ce jour +même, suivi les ordres de son maître et de la reine, qu'il pouvait aussi +regarder un peu désormais comme sa maîtresse. + +A l'entrée du roi, chacun se leva et se tourna de son côté; mais lui fit +un signe de la main, afin que chacun restât à sa place. + +--Ne vous dérangez point, dit-il, ne vous dérangez point, cela n'en vaut +plus la peine. + +Et il s'assit dans un fauteuil, près de la porte par laquelle il était +entré, prenant entre ses genoux la tête de Jupiter. + +A la voix de son père, le jeune prince Albert, qui, peu sympathique à la +reine, demandait aux autres cet amour si nécessaire et si précieux aux +enfants, qu'il cherchait vainement auprès de sa mère, se laissa glisser +des genoux d'Emma et alla présenter au roi son front pâle et un peu +maladif, noyé dans une forêt de cheveux blonds. + +Le roi écarta les cheveux de l'enfant, le baisa au front, et, après +l'avoir, pensif, gardé un instant appuyé contre sa poitrine, le renvoya +à Emma Lyonna, que l'enfant appelait sa _petite mère_. + +Il se faisait un silence lugubre dans cette salle sombre; ceux qui +parlaient, parlaient bas. + +C'était à dix heures et demie que le comte de Thurn, Allemand au service +de Naples, mis avec le marquis de Nizza, qui commandait la flotte +portugaise, sous les ordres de Nelson, devait, par la poterne et +l'escalier du _Colimaçon_, pénétrer dans le palais. Le comte de Thurn +avait, à cet effet, reçu une clef des appartements de la reine, qui, par +une seule porte, solide, presque massive, communiquait avec cette sortie +donnant sur le port militaire. + +La pendule, au milieu du silence, sonna donc dix heures et demie. + +Presque aussitôt, on entendit frapper à la porte de communication. + +Pourquoi le comte de Thurn frappait-il, au lieu d'ouvrir, puisqu'il +avait la clef? + +Dans les circonstances suprêmes comme celle où l'on se trouvait, tout +ce qui, dans une autre situation, ne serait qu'une cause de trouble et +d'inquiétude, devient une cause de terreur. + +La reine tressaillit et se leva. + +--Qu'est-ce encore? dit-elle. + +Le roi se contenta de regarder; il ne savait rien des dispositions +prises. + +--Mais, dit Acton toujours calme et logique, ce ne peut être que le +comte de Thurn. + +--Pourquoi frappe-t-il, puisque je lui ai donné une clef? + +--Si Votre Majesté le permet, dit Acton, je vais aller voir. + +--Allez, répondit la reine. + +Acton alluma un bougeoir et s'engagea dans le corridor. La reine le +suivit des yeux avec anxiété. Le silence, de lugubre qu'il était, devint +mortel. Au bout de quelques instants, Acton reparut. + +--Eh bien? demanda la reine. + +--Probablement, la porte n'avait point été ouverte depuis longtemps: la +clef s'est brisée dans la serrure. Le comte frappait pour savoir s'il y +a un moyen d'ouvrir la porte du dedans. J'ai essayé, il n'y en a point. + +--Que faire, alors? + +--L'enfoncer. + +--Vous lui en avez donné l'ordre? + +--Oui, madame, et voilà qu'il l'exécute. + +On entendit, en effet, des coups violents frappés contre la porte, puis +le craquement de cette porte, qui se brisait. + +Tous ces bruits avaient quelque chose de sinistre. + +Des pas s'approchèrent, la porte du salon s'ouvrit, le comte de Thurn +parut. + +--Je demande pardon à Vos Majestés, dit-il, du bruit que je viens de +faire et des moyens que j'ai été forcé d'employer; mais la rupture de la +clef était un accident impossible à prévoir. + +--C'est un présage, dit la reine. + +--En tout cas, si c'est un présage, dit le roi avec son bon sens +naturel, c'est un présage qui signifie que nous ferions mieux de rester +que de partir. + +La reine eut peur d'un retour de volonté chez son auguste époux. + +--Partons, dit-elle. + +--Tout est prêt, madame, dit le comte de Thurn; mais je demande la +permission de communiquer au roi un ordre que j'ai reçu, ce soir, de +l'amiral Nelson. + +Le roi se leva et s'approcha du candélabre, auprès duquel l'attendait le +comte de Thurn un papier à la main. + +--Lisez, sire, lui dit-il. + +--L'ordre est en anglais, dit le roi, et je ne sais pas l'anglais. + +--Je vais le traduire à Votre Majesté. + + _A l'amiral comte de Thurn_. + + «Golfe de Naples, 21 décembre. + +»Préparez, pour être brûlées, les frégates et les corvettes +napolitaines.» + +--Comment dites-vous? demanda le roi. + +Le comte de Thurn répéta: + +«Préparez, pour être brûlées, les frégates et les corvettes +napolitaines.» + +--Vous êtes sûr de ne point vous tromper? demanda le roi. + +--J'en suis sûr, sire. + +--Et pourquoi brûler des frégates et des corvettes qui ont coûté si cher +et qu'on a mis dix ans à construire? + +--Pour qu'elles ne tombent pas aux mains des Français, sire. + +--Mais ne pourrait-on pas les emmener en Sicile? + +--Tel est l'ordre de milord Nelson, sire, et c'est pour cela qu'avant +de transmettre cet ordre au marquis de Nizza, qui est chargé de son +exécution, j'ai voulu le soumettre à Votre Majesté. + +--Sire, sire, dit la reine en s'approchant du roi, nous perdons un temps +précieux, et pour des misères! + +--Peste, madame! s'écria le roi, vous appelez cela des misères? +Consultez le budget de la marine depuis dix ans, et vous verrez qu'il +monte à plus de cent soixante millions. + +--Sire, voilà onze heures qui sonnent, dit la reine, et milord Nelson +nous attend. + +--Vous avez raison, dit le roi, et milord Nelson n'est pas fait pour +attendre, même un roi, même une reine. Vous suivrez les ordres de milord +Nelson, monsieur le comte, vous brûlerez ma flotte. Ce que l'Angleterre +n'ose pas prendre, elle le brûle. Ah! mon pauvre Caracciolo, que tu +avais bien raison, et que j'ai eu tort, moi, de ne pas suivre tes +conseils! Allons, messieurs, allons, mesdames, ne faisons point attendre +milord Nelson. + +Et le roi, prenant le bougeoir des mains d'Acton, marcha le premier; +tout le monde le suivit. + +Non-seulement la flotte napolitaine était condamnée, mais encore le roi +venait de signer son exécution. + +Nous avons, depuis ce 21 décembre 1798, vu tant de fuites royales, que +ce n'est presque plus la peine aujourd'hui de les décrire. Louis +XVIII quittant les Tuileries, le 20 mars,--Charles X fuyant, le 29 +juillet,--Louis-Philippe s'esquivant, le 24 février,--nous ont montré +une triple variété de ces départs forcés. Et, de nos jours, à Naples, +nous avons vu le petit-fils sortir par le même corridor, descendre le +même escalier que l'aïeul et quitter pour le sol amer de l'exil la terre +bien-aimée de la patrie. Seulement, l'aïeul devait revenir, et, selon +toute probabilité, le petit-fils est proscrit à tout jamais. + +Mais, à cette époque, c'était Ferdinand qui ouvrait la voie à ces +départs nocturnes et furtifs. Aussi marchait-il silencieux, l'oreille +tendue, le coeur palpitant. Arrivé au milieu de l'escalier, en face +d'une fenêtre donnant sur la descente du Géant, il crut entendre du +bruit sur cette descente, qui conduit, par une pente rapide, de la place +du Palais à la rue Chiatamone. Il s'arrêta et, le même bruit parvenant +une seconde fois à son oreille, il souffla sa bougie, et tout le monde +se trouva dans l'obscurité. + +Il fallut alors descendre à tâtons et pas à pas l'escalier étroit et +difficile dans lequel on était engagé. L'escalier, sans rampe, était +roide et dangereux. Cependant, l'on arriva à la dernière marche +sans accident, et l'on sentit une franche et humide bouffée de l'air +extérieur. + +On était à quelques pas de l'embarcadère. + +Dans le port militaire, la mer, emprisonnée entre la jetée du môle +et celle du port marchand, était assez calme; mais on sentait le vent +souffler avec violence, et l'on entendait le bruit des flots venant +furieusement se briser contre le rivage. + +En arrivant sur l'espèce de quai qui longe les murailles du château, le +comte de Thurn jeta un regard rapide et interrogateur sur le ciel. Le +ciel était chargé de nuages lourds, bas, rapides; on eût dit une mer +aérienne roulant au-dessus de la mer terrestre et s'abaissant pour venir +mêler ses vagues aux siennes. Dans cet étroit intervalle existant entre +les nuages et l'eau, passaient des bouffées de ce terrible vent du +sud-ouest qui fait les naufrages et les désastres, dont le golfe de +Naples est si souvent témoin dans les mauvais jours de l'année. + +Le roi remarqua le coup d'oeil inquiet du comte de Thurn. + +--Si le temps était trop mauvais, lui dit-il, il ne faudrait pourtant +pas nous embarquer cette nuit. + +--C'est l'ordre de milord, répondit le comte; cependant, si Sa Majesté +s'y refuse absolument... + +--C'est l'ordre! c'est l'ordre! répéta le roi, impatient; mais s'il y a +péril de vie cependant! Voyons, répondez-vous de nous, comte? + +--Je ferai tout ce qui sera au pouvoir d'un homme luttant contre le vent +et la mer pour vous conduire à bord du _Van-Guard_. + +--Mordieu! ce n'est pas répondre, cela. Vous embarqueriez-vous par une +pareille nuit? + +--Votre Majesté le voit, puisque je n'attends qu'elle pour la conduire à +bord du vaisseau amiral. + +--Je dis: si vous étiez à ma place. + +--A la place de Votre Majesté, et n'ayant d'ordre à recevoir que des +circonstances et de Dieu, j'y regarderais à deux fois. + +--Eh bien, demanda la reine impatiente, mais n'osant--tant est puissante +la loi de l'étiquette--descendre dans la barque avant son mari, eh bien, +qu'attendons-nous? + +--Ce que nous attendons? s'écria le roi. N'entendez-vous point ce que +dit le comte de Thurn? Le temps est mauvais; il ne répond pas de nous, +et il n'y a pas jusqu'à Jupiter qui, en tirant sur sa laisse, ne me +donne le conseil de rentrer au palais. + +--Rentrez-y donc, monsieur, et faites-nous déchirer tous comme vous avez +vu déchirer aujourd'hui un de vos plus fidèles serviteurs. Quant à moi, +j'aime encore mieux la mer et les tempêtes que Naples et sa population. + +--Mon fidèle serviteur, je le regrette plus que personne, je vous prie +de le croire, surtout maintenant que je sais que penser de sa mort. +Mais, quant à Naples et à sa population, ce n'est pas moi qui aurais +quelque chose à en craindre. + +--Oui, je sais cela. Comme elle voit en vous son représentant, elle vous +adore. Mais, moi qui n'ai pas le bonheur de jouir de ses sympathies, je +pars. + +Et, malgré le respect dû à l'étiquette, la reine descendit la première +dans le canot. + +Les jeunes princesses et le prince Léopold, habitués à obéir à la reine, +bien plus qu'au roi, la suivirent comme de jeunes cygnes suivent leur +mère. + +Le jeune prince Albert, seul, quitta la main d'Emma Lyonna, courut au +roi, et, le saisissant par le bras et le tirant du côté de la barque: + +--Viens avec nous, père! dit-il. + +Le roi n'avait l'habitude de la résistance que lorsqu'il était soutenu. +Il regarda autour de lui pour voir s'il trouverait appui dans quelqu'un; +mais, sous son regard, qui contenait cependant plus de prières que de +menaces, tous les yeux se baissèrent. La reine avait, chez les uns +la peur, chez les autres l'égoïsme pour auxiliaire. Il se sentit +complètement seul et abandonné, courba la tête, et, se laissant conduire +par le petit prince, tirant son chien, le seul qui fût d'avis, comme +lui, de ne pas quitter la terre, il descendit à son tour dans la barque +et s'assit sur un banc à part, en disant: + +--Puisque vous le voulez tous... Allons, viens. Jupiter, viens! + +A peine le roi fut-il assis, que le lieutenant qui, pour la barque du +roi, tenait lieu de contre-maître, cria: + +--Larguez! + +Deux matelots armés de gaffes repoussèrent la barque du quai, les rames +s'abaissèrent, et la barque nagea vers la sortie du port. + +Les canots destinés à recevoir les autres passagers s'approchèrent tour +à tour de l'embarcadère, y prirent leur noble chargement et suivirent la +barque royale. + +Il y avait loin de cette sortie furtive, dans la nuit, malgré les +sifflements de la tempête et les hurlements des flots, à cette joyeuse +fête du 22 septembre, où, sous les ardents rayons d'un soleil d'automne, +par une mer unie, au son de la musique de Cimarosa, au bruit des +cloches, au retentissement du canon, on était allé au-devant du +vainqueur d'Aboukir. Trois mois à peine, s'étaient passés, et c'était +pour fuir ces Français, dont on avait d'une façon trop précoce célébré +la défaite, que l'on était obligé, à minuit, dans l'ombre, par une mer +mauvaise, d'aller demander l'hospitalité au même _Van-Guard_ que l'on +avait reçu en triomphe. + +Maintenant, il s'agissait de savoir si l'on pourrait l'atteindre. + +Nelson s'était rapproché de l'entrée du port autant que la sûreté de son +vaisseau pouvait le lui permettre; mais il restait toujours un quart +de mille à franchir entre le port militaire et le vaisseau amiral. Dix +fois, pendant ce trajet, les barques pouvaient sombrer. + +En effet, plus la barque royale,--et l'on nous permettra, dans cette +grave situation, de nous occuper tout particulièrement d'elle,--plus +la barque royale s'avançait vers la sortie du port, plus le danger +apparaissait réel et menaçant. La mer, poussée comme nous avons dit, +par le vent du sud-ouest, c'est-à-dire venant des rivages d'Afrique +et d'Espagne, passant entre la Sicile et la Sardaigne, entre Ischia et +Capri, sans rencontrer aucun obstacle, depuis les îles Baléares jusqu'au +pied du Vésuve, roulait d'énormes vagues qui, en se rapprochant de +la terre, se repliaient sur elles-mêmes et menaçaient d'engloutir +ces frêles embarcations sous les voûtes humides, qui dans l'obscurité +semblaient des gueules de monstres prêtes à les dévorer. + +En approchant de cette limite où l'on allait passer d'une mer +comparativement calme à une mer furieuse, la reine elle-même sentit son +coeur faiblir et sa résolution chanceler. Le roi, de son côté, muet et +immobile, tenant son chien entre ses jambes en le serrant convulsivement +par le cou, regardait d'un oeil fixe et dilaté par la terreur ces +longues vagues qui venaient, comme une troupe de chevaux marins, se +heurter au môle, et, se brisant contre l'obstacle de granit, s'écrouler +à ses pieds en jetant une plainte sinistre et en faisant voler +par-dessus la muraille une écume impalpable et frémissante, qui, dans +l'obscurité, semblait une pluie d'argent. + +Malgré cette terrible apparition de la mer, le comte de Thurn, fidèle +observateur des ordres reçus, essaya de franchir l'obstacle et de +dompter la résistance. Debout à l'avant de la barque, cramponné au +plancher, grâce à cet équilibre du marin que de longues années de +navigation peuvent seules donner, faisant face au vent qui avait enlevé +son chapeau et à la mer qui le couvrait de son embrun, il encourageait +les rameurs par ces trois mots répétés de temps en temps avec une +monotone mais ferme accentuation: + +--Nagez ferme! nagez! + +La barque avançait. + +Mais, arrivée à cette limite que nous avons indiquée, la lutte devint +sérieuse. Trois fois, la barque victorieuse surmonta la vague et glissa +sur le versant opposé; mais trois fois la vague suivante la repoussa. + +Le comte de Thurn comprit lui-même que c'était de la démence que de +lutter avec un pareil adversaire et se détourna pour demander au roi: + +--Sire, qu'ordonnez-vous? + +Mais il n'eut pas même le temps d'achever la phrase. Pendant le +mouvement qu'il fit, pendant la seconde qu'il eut l'imprudence +d'abandonner la conduite du bateau, une vague, plus haute et plus +furieuse que les autres, s'abattit sur l'embarcation et la couvrit +d'eau. La barque frémit et craqua. La reine et les jeunes princes, qui +crurent leur dernière heure venue, jetèrent un cri; le chien poussa un +hurlement lugubre. + +--Rentrez! cria le comte de Thurn; c'est vouloir tenter Dieu que de +prendre la mer par un pareil temps. D'ailleurs, vers les cinq heures du +matin, il est probable que la mer se calmera. + +Les rameurs, évidemment enchantés de l'ordre qui leur était donné, par +un brusque mouvement, se rejetèrent dans le port et allèrent aborder à +l'endroit du quai le plus voisin de la passe. + +FIN DU TOME QUATRIÈME. + + + + + TABLE + + LVI.--Le retour. + LVII.--Les inquiétudes de Nelson. + LVIII.--Tout est perdu, voire l'honneur. + LIX.--Où Sa Majesté commence par ne rien comprendre et finit par + n'avoir rien compris. + LX.--Où Vanni touche enfin le but qu'il ambitionnait depuis si + longtemps. + LXI.--Ulysse et Circé. + LXII.--L'interrogatoire de Nicolino. + LXIII.--L'abbé Pronio. + LXIV.--Un disciple de Machiavel. + LXV.--Où Michel le Fou est nommé capitaine en attendant qu'il soit + nommé colonel. + LXVI.--Amante, épouse. + LXVII.--Les deux amiraux. + LXVIII.--Où est expliquée la différence qu'il y a entre les peuples + libres et les peuples indépendants. + LXIX.--Les brigands. + LXX.--Le souterrain. + LXXI.--La légende du mont Cassin. + LXXII.--Le frère Joseph. + LXXIII.--Le père et le fils. + LXXIV.--La réponse de l'empereur. + LXXV.--La fuite. + + FIN DE LA TABLE DU TOME QUATRIÈME + + + + +__________________________________ +POISSY--TYP. et STÉR. DE V. BOURET. + + + + + + + +End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome IV, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME IV *** + +***** This file should be named 18586-8.txt or 18586-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/5/8/18586/ + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18586-8.zip b/18586-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4694a06 --- /dev/null +++ b/18586-8.zip diff --git a/18586-h.zip b/18586-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6943cac --- /dev/null +++ b/18586-h.zip diff --git a/18586-h/18586-h.htm b/18586-h/18586-h.htm new file mode 100644 index 0000000..2fb81a9 --- /dev/null +++ b/18586-h/18586-h.htm @@ -0,0 +1,10578 @@ + + +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head><link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of La San-Felice Tome IV, by Alexandre Dumas</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.lrg {font-size: 2em; font-weight: bold} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome IV, by Alexandre Dumas + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La San-Felice, Tome IV + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: June 14, 2006 [EBook #18586] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME IV *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + + +</pre> + + + +<h3>ALEXANDRE DUMAS</h3> +<br> + + +<h1>LA<br> + +SAN-FELICE</h1> +<br><br> + +<h2>TOME IV</h2> + +<p class="mid">DEUXIÈME ÉDITION</p> + + +<p class="mid">PARIS<br> + + + + +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS<br> + +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13<br> + +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</p> + +<br><br> + + + +<h3>LVI</h3> + +<h3>LE RETOUR</h3> + + +<p>Mack avait eu raison de craindre la rapidité des +mouvements de l'armée française: déjà, dans la +nuit qui avait suivi la bataille, les deux avant-gardes, +guidées, l'une par Salvato Palmieri, l'autre +par Hector Caraffa, avaient pris la route de Civita-Ducale, +dans l'espérance d'arriver, l'une à Sora par +Tagliacozzo et Capistrello, et l'autre à Ceprano par +Tivoli, Palestrina, Valmontone et Ferentina, et de +fermer ainsi aux Napolitains le défilé des Abruzzes.</p> + +<p>Quant à Championnet, ses affaires une fois finies +à Rome, il devait prendre la route de Velletri et de +Terracina par les marais Pontins.</p> + +<p>Au point du jour, après avoir fait donner à Lemoine +et à Casabianca des nouvelles de la victoire de +la veille, et leur avoir ordonné de marcher sur Civita-Ducale +pour se réunir au corps d'armée de Macdonald +et de Duhesme et prendre avec eux la route de +Naples, il partit avec six mille hommes pour rentrer +à Rome, fit vingt-cinq milles dans sa journée, +campa à la Storta, et, le lendemain, à huit heures +du matin, se présenta à la porte du Peuple, rentra +dans Rome au bruit des salves de joie que tirait le +château Saint-Ange, prit la rive gauche du Tibre et +regagna le palais Corsini, où, comme le lui avait +promis le baron de Riescach, il retrouva chaque +chose à la place où il l'avait laissée.</p> + +<p>Le même jour, il fit afficher cette proclamation:</p> + +<p>«Romains!</p> + +<p>»Je vous avais promis d'être de retour à Rome +avant vingt jours; je vous tiens parole, j'y rentre le +dix-septième.</p> + +<p>»L'armée du despote napolitain a osé présenter le +combat à l'armée française.</p> + +<p>»Une seule bataille a suffi, pour l'anéantir, et, du +haut de vos remparts, vous pouvez voir fuir ses débris +vers Naples, où les précéderont nos légions victorieuses.</p> + +<p>»Trois mille morts et cinq mille blessés étaient +couchés hier sur le champ de bataille de Civita-Castellana; +les morts auront la sépulture honorable du +soldat tué sur le champ de bataille, c'est-à-dire le +champ de bataille lui-même; les blessés seront traités +comme des frères; tous les hommes ne le sont-ils +pas aux yeux de l'Éternel qui les a créés!</p> + +<p>»Les trophées de notre victoire sont cinq mille +prisonniers, huit drapeaux, quarante-deux pièces de +canon, huit mille fusils, toutes les munitions, tous +les bagages, tous les effets de campement et enfin le +trésor de l'armée napolitaine.</p> + +<p>»Le roi de Naples est en fuite pour regagner sa +capitale, où il rentrera honteusement, accompagné +des malédictions de son peuple et du mépris du +monde.</p> + +<p>»Encore une fois, le Dieu des armées a béni notre +cause.—Vive la République!</p> + +<p>»CHAMPIONNET.»</p> + + +<p>Le même jour, le gouvernement républicain était +rétabli à Rome; les deux consuls Mattei et Zaccalone, +si miraculeusement échappés à la mort, +avaient repris leur poste, et, sur l'emplacement du +tombeau de Duphot, détruit, à la honte de l'humanité, +par la population romaine, on éleva un sarcophage +où, à défaut de ses nobles restes jetés aux +chiens, on inscrivit son glorieux nom.</p> + +<p>Ainsi que l'avait dit Championnet, le roi de Naples +avait fui; mais, comme certaines parties de ce +caractère étrange resteraient inconnues à nos lecteurs, +si nous nous contentions, comme Championnet +dans sa proclamation, d'indiquer le fait, nous +leur demanderons la permission de l'accompagner +dans sa fuite.</p> + +<p>A la porte du théâtre Argentina, Ferdinand avait +trouvé sa voiture et s'était élancé dedans avec Mack, +en criant à d'Ascoli d'y monter après eux.</p> + +<p>Mack s'était respectueusement placé sur le siége +de devant.</p> + +<p>—Mettez-vous au fond, général, lui dit le roi ne +pouvant pas renoncer à ses habitudes de raillerie, et +ne songeant pas qu'il se raillait lui-même; il me paraît +que vous allez avoir assez de chemin à faire à +reculons, sans commencer avant que la chose soit +absolument nécessaire.</p> + +<p>Mack poussa un soupir et s'assit près du roi.</p> + +<p>Le duc d'Ascoli prit place sur le devant.</p> + +<p>On toucha au palais Farnèse; un courrier était arrivé +de Vienne apportant une dépêche de l'empereur +d'Autriche; le roi l'ouvrit précipitamment et +lut:</p> + +<p>«Mon très-cher frère, cousin, oncle, beau-père, +allié et confédéré.</p> + +<p>»Laissez-moi vous féliciter bien sincèrement sur +le succès de vos armes et sur votre entrée triomphale +à Rome...»</p> + +<p>Le roi n'alla pas plus loin.</p> + +<p>—Ah! bon! dit-il, en voilà une qui arrive à +propos.</p> + +<p>Et il remit la dépêche dans sa poche.</p> + +<p>Puis, regardant autour de lui:</p> + +<p>—Où est le courrier qui a apporté cette lettre? +demanda-t-il.</p> + +<p>—Me voici, sire, fit le courrier en s'approchant.</p> + +<p>—Ah! c'est toi, mon ami? Tiens voilà pour ta +peine, dit le roi en lui donnant sa bourse.</p> + +<p>—Votre Majesté me fera-t-elle l'honneur de me +donner une réponse pour mon auguste souverain.</p> + +<p>—Certainement; seulement, je te la donnerai +verbale, n'ayant pas le temps d'écrire. N'est-ce pas, +Mack, que je n'ai pas le temps?</p> + +<p>Mack baissa la tête.</p> + +<p>—Peu importe, dit le courrier; je peux répondre +à Votre Majesté que j'ai bonne mémoire.</p> + +<p>—De sorte que tu es sûr de rapporter à ton auguste +souverain ce que je vais te dire?</p> + +<p>—Sans y changer une syllabe.</p> + +<p>—Eh bien, dis-lui de ma part, entends-tu bien? +de ma part...</p> + +<p>—J'entends, sire.</p> + +<p>—Dis-lui que son frère et cousin, oncle et beau-père, +allié et confédéré le roi Ferdinand est un +âne.</p> + +<p>Le courrier recula effrayé.</p> + +<p>—N'y change pas une syllabe, reprit le roi, et tu +auras dit la plus grande vérité qui soit jamais sortie +de ta bouche.</p> + +<p>Le courrier se retira stupéfié.</p> + +<p>—Et maintenant, dit le roi, comme j'ai dit à Sa +Majesté l'empereur d'Autriche tout ce que j'avais à +lui dire, partons.</p> + +<p>—J'oserai faire observer à Votre Majesté, dit +Mack, qu'il n'est pas prudent de traverser la plaine +de Rome en voiture.</p> + +<p>—Et comment voulez-vous que je la traverse? A +pied?</p> + +<p>—Non, mais à cheval.</p> + +<p>—A cheval! Et pourquoi cela, à cheval?</p> + +<p>—Parce qu'en voiture, Votre Majesté est obligée +de suivre les routes, tandis qu'à cheval, au besoin, +Votre Majesté peut prendre à travers les terres; excellent +cavalier comme est Votre Majesté, et montée +sur un bon cheval, elle n'aura point à craindre les +mauvaises rencontres.</p> + +<p>—Ah! <i>malora!</i> s'écria le roi, on peut donc en +faire?</p> + +<p>—Ce n'est pas probable; mais je dois faire observer +à Votre Majesté que ces infâmes jacobins ont +osé dire que, si le roi tombait entre leurs mains...</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Ils le pendraient au premier réverbère venu si +c'était dans la ville, au premier arbre rencontré si +c'était en plein champ.</p> + +<p>—<i>Fuimmo</i>, d'Ascoli! <i>fuimmo!</i>... Que faites-vous +donc là-bas, vous autres fainéants? Deux chevaux! +deux chevaux! les meilleurs! C'est qu'ils le feraient +comme ils le disent, les brigands! Cependant, nous +ne pouvons pas aller jusqu'à Naples à cheval?</p> + +<p>—Non, sire, répondit Mack; mais, à Albano, +vous prendrez la première voiture de poste venue.</p> + +<p>—Vous avez raison. Une paire de bottes! Je ne +peux pas courir la poste en bas de soie. Une paire +de bottes! Entends-tu, drôle?</p> + +<p>Un valet de pied se précipita par les escaliers et +revint avec une paire de longues bottes.</p> + +<p>Ferdinand mit ses bottes dans la voiture, sans +plus s'inquiéter de son ami d'Ascoli que s'il n'existait +pas.</p> + +<p>Au moment où il achevait de mettre sa seconde +botte, on amena les deux chevaux.</p> + +<p>—A cheval, d'Ascoli! à cheval! dit Ferdinand. +Que diable fais-tu donc dans le coin de la voiture? +Je crois, Dieu me pardonne, que tu dors!</p> + +<p>—Dix hommes d'escorte, cria Mack, et un manteau +pour Sa Majesté!</p> + +<p>—Oui, dit le roi montant à cheval, dix hommes +d'escorte et un manteau pour moi.</p> + +<p>On lui apporta un manteau de couleur sombre dans +lequel il s'enveloppa.</p> + +<p>Mack monta lui-même à cheval.</p> + +<p>—Comme je ne serai rassuré que quand je verrai +Votre Majesté hors des murs de la ville, je demande +à Votre Majesté la permission de l'accompagner jusqu'à +la porte San-Giovanni.</p> + +<p>—Est-ce que vous croyez que j'ai quelque chose à +craindre dans la ville, général?</p> + +<p>—Supposons... ce qui n'est pas supposable...</p> + +<p>—Diable! fit le roi; n'importe, supposons toujours.</p> + +<p>—Supposons que Championnet ait eu le temps de +faire prévenir le commandant du château Saint-Ange, +et que les jacobins gardent les portes.</p> + +<p>—C'est possible, cria le roi, c'est possible; partons.</p> + +<p>—Partons, dit Mack.</p> + +<p>—Eh bien, où allez-vous, général?</p> + +<p>—Je vous conduis, sire, à la seule porte de la ville +par laquelle on ne supposera jamais que vous sortiez, +attendu qu'elle est justement à l'opposé de la porte +de Naples; je vous conduis à la porte du Peuple, et, +d'ailleurs, c'est la plus proche d'ici; ce qui nous importe, +c'est de sortir de Rome le plus promptement +possible; une fois hors de Rome, nous faisons le tour +des remparts, et, en un quart d'heure, nous sommes +à la porte San-Giovanni.</p> + +<p>—Il faut que ces coquins de Français soient de +bien rusés démons, général, pour avoir battu un +gaillard aussi fin que vous.</p> + +<p>On avait fait du chemin pendant ce dialogue, et +l'on était arrivé à l'extrémité de Ripetta.</p> + +<p>Le roi arrêta le cheval de Mack par la bride.</p> + +<p>—Holà! général, dit-il, qu'est-ce que c'est que +tous ces gens-là qui rentrent par la porte du Peuple?</p> + +<p>—S'ils avaient eu le temps matériel de faire trente +milles en cinq heures, je dirais que ce sont les soldats +de Votre Majesté qui fuient.</p> + +<p>—Ce sont eux, général! ce sont eux! Ah! vous ne +les connaissez pas, ces gaillards-là; quand il s'agit +de se sauver, ils ont des ailes aux talons.</p> + +<p>Le roi ne s'était pas trompé, c'était la tête des +fuyards qui avaient fait un peu plus de deux lieues +à l'heure, et qui commençaient à rentrer dans Rome.</p> + +<p>Le roi mit son manteau sur ses yeux et passa au milieu +d'eux sans être reconnu.</p> + +<p>Une fois hors de la ville, la petite troupe se jeta à +droite, suivit l'enceinte d'Aurélien, dépassa la porte +San-Lorenzo, puis la porte Maggiore, et enfin arriva +à cette fameuse porte San-Giovanni, où le roi, seize +jours auparavant, avait en si grande pompe reçu les +clefs de la ville.</p> + +<p>—Et maintenant, dit Mack, voici la route, sire; +dans une heure, vous serez à Albano; à Albano, vous +êtes hors de tout danger.</p> + +<p>—Vous me quittez, général?</p> + +<p>—Sire, mon devoir était de penser au roi avant +tout; mon devoir est maintenant de penser à l'armée.</p> + +<p>—Allez, et faites de votre mieux; seulement, quoi +qu'il arrive, je désire que vous vous rappeliez que ce +n'est pas moi qui ai voulu la guerre et qui vous ai +dérangé de vos affaires, si vous en aviez à Vienne, +pour vous faire venir à Naples.</p> + +<p>—Hélas! c'est bien vrai, sire, et je suis prêt à +rendre témoignage que c'est la reine qui a tout fait. +Et maintenant, que Dieu garde Votre Majesté!</p> + +<p>Mack salua le roi et mit son cheval au galop, reprenant +la route par laquelle il était venu.</p> + +<p>—Et toi, murmura le roi en enfonçant les éperons +dans le ventre de son cheval et en le lançant à fond +de train sur la route d'Albano, et toi, que le diable +t'emporte, imbécile!</p> + +<p>On voit que, depuis le jour du conseil d'État, le +roi n'avait pas changé d'opinion sur le compte de son +général en chef.</p> + +<p>Quelques efforts que fissent les dix hommes de +l'escorte pour suivre le roi et le duc d'Ascoli, les deux +illustres cavaliers étaient trop bien montés, et Ferdinand, +qui réglait le pas, avait trop grand'peur, pour +qu'ils ne fussent pas bientôt distancés; d'ailleurs, il faut +dire qu'avec la confiance qu'avait Ferdinand dans ses +sujets, il ne regardait point—en supposant que +quelque danger l'attendît sur cette route—l'escorte +comme d'un secours bien efficace, et, lorsque le roi +et son compagnon arrivèrent à la montée d'Albano, +il y avait déjà longtemps que les dix cavaliers étaient +revenus sur leurs pas.</p> + +<p>Tout le long de la route, le roi avait eu des terreurs +paniques. S'il y a un endroit au monde qui +présente, la nuit surtout, des aspects fantastiques, +c'est la campagne de Rome, avec ses aqueducs brisés +qui semblent des files de géants marchant dans les +ténèbres, ses tombeaux qui se dressent tout à coup, +tantôt à droite, tantôt à gauche de la route, et ces +bruits mystérieux qui semblent les lamentations des +ombres qui les ont habités. A chaque instant, Ferdinand +rapprochait son cheval de son compagnon et, +rassemblant les rênes de sa monture pour être prêt à +lui faire franchir le fossé, lui demandait: «Vois-tu, +d'Ascoli?...» Entends-tu, d'Ascoli?» Et d'Ascoli, plus +calme que le roi, parce qu'il était plus brave, regardait +et répondait: «Je ne vois rien, sire;» écoutait et +répondait: «Sire, je n'entends rien.» Et Ferdinand, +avec son cynisme ordinaire, ajoutait:</p> + +<p>—Je disais à Mack que je n'étais pas sûr d'être +brave; eh bien, maintenant, je suis fixé à ce sujet: +décidément, je ne le suis pas.</p> + +<p>On arriva ainsi à Albano; les deux fugitifs avaient +mis une heure à peine pour venir de Rome; il était +minuit, à peu près; toutes les portes étaient fermées, +celle de la poste comme les autres.</p> + +<p>Le duc d'Ascoli la reconnut à l'inscription écrite +au-dessus de la porte, descendit de cheval et frappa +à grands coups.</p> + +<p>Le maître de poste, qui était couché depuis trois +heures, vint, comme d'habitude, ouvrir de mauvaise +humeur et en grognant; mais d'Ascoli prononça ce +mot magique qui ouvrit toutes les portes:</p> + +<p>—Soyez tranquille, vous serez bien payé.</p> + +<p>La figure du maître de poste se rasséréna aussitôt.</p> + +<p>—Que faut-il servir à Leurs Excellences? demanda-t-il.</p> + +<p>—Une voiture, trois chevaux de poste et un postillon +qui conduise rondement, dit le roi.</p> + +<p>—Leurs Excellences vont avoir tout cela dans un +quart d'heure, dit l'hôte.</p> + +<p>Puis, comme il commençait de tomber une pluie +fine:</p> + +<p>—Ces messieurs entreront bien, en attendant, +dans ma chambre?</p> + +<p>—Oui, oui, dit le roi, qui avait son idée, tu as +raison. Une chambre, une chambre tout de suite!</p> + +<p>—Et que faut-il faire des chevaux de Leurs Excellences?</p> + +<p>—Mets-les à l'écurie; on viendra les reprendre de +ma part, de la part du duc d'Ascoli, tu entends?</p> + +<p>—Oui, Excellence.</p> + +<p>Le duc d'Ascoli regarda le roi.</p> + +<p>—Je sais ce que je dis, fit Ferdinand; allons toujours, +et ne perdons pas de temps.</p> + +<p>L'hôte les conduisit à une chambre où il alluma +deux chandelles.</p> + +<p>—C'est que je n'ai qu'un cabriolet, dit-il.</p> + +<p>—Va pour un cabriolet, s'il est solide.</p> + +<p>—Bon! Excellence, avec lui on irait en enfer.</p> + +<p>—Je ne vais qu'à moitié chemin, ainsi tout est +pour le mieux.</p> + +<p>—Alors, Leurs Excellences m'achètent mon cabriolet?</p> + +<p>—Non; mais elles te laissent leurs deux chevaux, +qui valent quinze cents ducats, imbécile!</p> + +<p>—Alors, les chevaux sont pour moi?</p> + +<p>—Si on ne te les réclame pas. Si on te les réclame, +on te payera ton cabriolet; mais fais vite, voyons.</p> + +<p>—Tout de suite, Excellence.</p> + +<p>Et l'hôte, qui venait de voir le roi sans manteau, +et tout chamarré d'ordres, se retira à reculons et en +saluant jusqu'à terre.</p> + +<p>—Bon! dit le duc d'Ascoli, nous allons être servis +à la minute, les cordons de Votre Majesté ont fait +leur effet.</p> + +<p>—Tu crois, d'Ascoli?</p> + +<p>—Votre Majesté l'a bien vu, peu s'en est fallu que +notre homme ne sortît à quatre pattes.</p> + +<p>—Eh bien, mon cher d'Ascoli, dit le roi de sa voix +la plus caressante, tu ne sais pas ce que tu vas faire?</p> + +<p>—Moi, sire?</p> + +<p>—Mais non, dit le roi, tu ne voudrais point, peut-être...</p> + +<p>—Sire! dit d'Ascoli gravement, je voudrai tout +ce que voudra Votre Majesté.</p> + +<p>—Oh! je sais bien que tu m'es dévoué, je sais +bien que tu es mon unique ami, je sais bien que tu +es le seul homme auquel je puisse demander une +pareille chose.</p> + +<p>—C'est difficile?</p> + +<p>—Si difficile, que, si tu étais à ma place et que je +fusse à la tienne, je ne sais pas si je ferais pour toi +ce que je vais te demander de faire pour moi.</p> + +<p>—Oh! sire, ceci n'est point une raison, répondit +d'Ascoli avec un léger sourire.</p> + +<p>—Je crois que tu doutes de mon amitié, dit le roi, +c'est mal.</p> + +<p>—Ce qui importe en ce moment, sire, répliqua le +duc avec une suprême dignité, c'est que Votre Majesté +ne doute pas de la mienne.</p> + +<p>—Oh! quand tu m'en auras donné cette preuve-là, +je ne douterai plus de rien, je t'en réponds.</p> + +<p>—Quelle est cette preuve, sire? Je ferai observer à +Votre Majesté qu'elle perd beaucoup de temps à une +chose probablement bien simple.</p> + +<p>—Bien simple, bien simple, murmura le roi; +enfin, tu sais de quoi ont osé me menacer ces brigands +de jacobins?</p> + +<p>—Oui: de pendre Votre Majesté, si elle tombait +entre leurs mains.</p> + +<p>—Eh bien, mon cher ami, eh bien, mon cher d'Ascoli, +il s'agit de changer d'habit avec moi.</p> + +<p>—Oui, dit le duc, afin que, si les jacobins nous +prennent...</p> + +<p>—Tu comprends: s'ils nous prennent, croyant +que tu es le roi, ils ne s'occuperont que de toi; moi, +pendant ce temps-là, je me défilerai, et, alors, tu te +feras reconnaître, et, sans avoir couru un grand danger, +tu auras la gloire de sauver ton souverain. Tu +comprends?</p> + +<p>—Il ne s'agit point du danger plus ou moins grand +que je courrai, sire; il s'agit de rendre service à +Votre Majesté.</p> + +<p>Et le duc d'Ascoli, ôtant son habit et le présentant +au roi, se contenta de dire:</p> + +<p>—Le vôtre, sire!</p> + +<p>Le roi, si profondément égoïste qu'il fût, se sentit +cependant touché de ce dévouement; il prit le duc +entre ses bras et le serra contre son coeur; puis, ôtant +son propre habit, il aida le duc à le passer, avec la +dextérité et la prestesse d'un valet de chambre expérimenté, +le boutonnant du haut en bas, quelque +chose que pût faire d'Ascoli pour l'en empêcher.</p> + +<p>—Là! dit le roi; maintenant, les cordons.</p> + +<p>Il commença par lui mettre au cou celui de Saint-Georges-Constantinien.</p> + +<p>—Est-ce que tu n'es pas commandeur de Saint-Georges? +demanda le roi.</p> + +<p>—Si fait, sire, mais sans commanderie; Votre Majesté +avait toujours promis d'en fonder une pour moi +et pour les aînés de ma famille.</p> + +<p>—Je la fonde, d'Ascoli, je la fonde, avec une rente +de quatre mille ducats, tu entends?</p> + +<p>—Merci, sire.</p> + +<p>—N'oublie pas de m'y faire penser; car, moi, je +serais capable de l'oublier.</p> + +<p>—Oui, dit le duc avec un petit sentiment d'amertume, +Votre Majesté est fort distraite, je sais cela.</p> + +<p>—Chut! ne parlons pas de mes défauts dans un +pareil moment; ce ne serait pas généreux. Mais tu as +le cordon de Marie-Thérèse, au moins?</p> + +<p>—Non, sire, je n'ai pas cet honneur.</p> + +<p>—Je te le ferai donner par mon gendre, sois tranquille. +Ainsi, mon pauvre d'Ascoli, tu n'as que Saint-Janvier?</p> + +<p>—Je n'ai pas plus Saint-Janvier que Marie-Thérèse, +sire.</p> + +<p>—Tu n'as pas Saint-Janvier?</p> + +<p>—Non, sire.</p> + +<p>—Tu n'as pas Saint-Janvier? <i>Cospetto</i>! mais c'est +une honte. Je te le donne, d'Ascoli; je te donne celui-là +avec la plaque qui est à l'habit, tu l'as bien gagné. +Comme il te va bien, l'habit! on dirait qu'il a été +fait pour toi.</p> + +<p>—Votre Majesté n'a peut-être pas remarqué que +la plaque est en diamants?</p> + +<p>—Si fait.</p> + +<p>—Qu'elle vaut six mille ducats peut-être?</p> + +<p>—Je voudrais qu'elle en valût dix mille.</p> + +<p>Le roi passa à son tour l'habit du duc, auquel était +attachée, en effet, la seule plaque en argent de Saint-Georges, +et le boutonna lestement.</p> + +<p>—C'est singulier, dit-il, comme je suis à l'aise +dans ton habit, d'Ascoli; je ne sais pas pourquoi, +mais l'autre m'étouffait. Ah!...</p> + +<p>Et le roi respira à pleine poitrine.</p> + +<p>En ce moment, on entendit le pas du maître de +poste qui s'approchait de la chambre.</p> + +<p>Le roi saisit le manteau et s'apprêta à le passer +sur les épaules du duc.</p> + +<p>—Que fait donc Votre Majesté? s'écria d'Ascoli.</p> + +<p>—Je vous mets votre manteau, sire.</p> + +<p>—Mais je ne souffrirai jamais que Votre Majesté...</p> + +<p>—Si fait, tu le souffriras, morbleu!</p> + +<p>—Cependant, sire...</p> + +<p>—Silence!</p> + +<p>Le maître de poste entra.</p> + +<p>—Les chevaux sont à la voiture de Leurs Excellences, +dit-il.</p> + +<p>Puis il demeura étonné; il lui sembla qu'il s'était +fait entre les deux voyageurs un changement dont il +ne se rendait pas bien compte, et que l'habit brodé +avait changé de dos et les cordons de poitrine.</p> + +<p>Pendant ce temps, le roi drapait le manteau sur +les épaules de d'Ascoli.</p> + +<p>—Son Excellence, dit le roi, pour ne pas être dérangée +pendant la route, voudrait payer les postes +jusqu'à Terracine.</p> + +<p>—Rien de plus facile, dit le maître de poste: nous +avons huit postes un quart; à deux francs par cheval, +c'est treize ducats; deux chevaux de renfort à deux +francs, un ducat;—quatorze ducats.—Combien +Leurs Excellences payent-elles leurs postillons?</p> + +<p>—Un ducat, s'ils marchent bien; seulement, nous +ne payons pas d'avance les postillons, attendu qu'ils +ne marcheraient pas s'ils étaient payés.</p> + +<p>—Avec un ducat de guides, dit le maître de poste +s'inclinant devant d'Ascoli, Votre Excellence doit +marcher comme le roi.</p> + +<p>—Justement, s'écria Ferdinand, c'est comme le +roi que Son Excellence veut marcher.</p> + +<p>—Mais il me semble, dit le maître de poste, s'adressant +toujours à d'Ascoli, que, si Son Excellence +est aussi pressée que cela, on pourrait envoyer un +courrier en avant pour faire préparer les chevaux.</p> + +<p>—Envoyez, envoyez! s'écria le roi. Son Excellence +n'y pensait pas. Un ducat pour le courrier, un demi-ducat +pour le cheval, c'est quatre ducats de plus pour +le cheval; quatorze et quatre, dix-huit ducats; en +voici vingt. La différence sera pour le dérangement +que nous avons causé dans votre hôtel.</p> + +<p>Et le roi, fouillant dans la poche du gilet du duc, +paya avec l'argent du duc, riant du bon tour qu'il +lui faisait.</p> + +<p>L'hôte prit une chandelle et éclaira d'Ascoli, tandis +que Ferdinand, plein de soins, lui disait:</p> + +<p>—Que Votre Excellence prenne garde, il y a ici +un pas; que Votre Excellence prenne garde, il y a +une marche qui manque à l'escalier; que Votre Excellence +prenne garde, il y a un morceau de bois sur +son chemin.</p> + +<p>En arrivant à la voiture, d'Ascoli, par habitude +sans doute, se rangea pour que le roi montât le premier.</p> + +<p>—Jamais, jamais, s'écria le roi en s'inclinant et +en mettant le chapeau à la main. Après Votre Excellence.</p> + +<p>D'Ascoli monta le premier et voulut prendre la +gauche.</p> + +<p>—La droite, Excellence, la droite, dit le roi; c'est +déjà trop d'honneur pour moi de monter dans la +même voiture que Votre Excellence.</p> + +<p>Et, montant après le duc, le roi se plaça à sa gauche.</p> + +<p>En un tour de main, un postillon avait sauté à +cheval et avait lancé la voiture au galop dans la +direction de Velletri.</p> + +<p>—Tout est payé jusqu'à Terracine, excepté le postillon +et le courrier, cria le maître de poste.</p> + +<p>—Et Son Excellence, dit le roi, paye doubles +guides.</p> + +<p>Sur cette séduisante promesse, le postillon fit claquer +son fouet, et le cabriolet partit au galop, dépassant +des ombres que l'on voyait se mouvoir aux deux +côtés du chemin avec une extraordinaire vélocité.</p> + +<p>Ces ombres inquiétèrent le roi.</p> + +<p>—Mon ami, demanda-t-il au postillon, quels sont +donc ces gens qui font même route que nous et qui +courent comme des dératés?</p> + +<p>—Excellence, répondit le postillon, il paraît qu'il +y a eu aujourd'hui une bataille entre les Français et +les Napolitains, et que les Napolitains ont été battus; +ces gens-là sont des gens qui se sauvent.</p> + +<p>—Par ma foi, dit le roi à d'Ascoli, je croyais que +nous étions les premiers; nous sommes distancés. +C'est humiliant. Quels jarrets vous ont ces gaillards-là! +Six francs de guides, postillon, si vous les dépassez.</p> +<br><br> + + + +<h3>LVII</h3> + +<h3>LES INQUIÉTUDES DE NELSON</h3> + + +<p>Tandis que, sur la route d'Albano à Velletri, le roi +Ferdinand luttait de vitesse avec ses sujets, la reine +Caroline, qui ne connaissait encore que les succès +de son auguste époux, faisait, selon ses instructions, +chanter des <i>Te Deum</i> dans toutes les églises et des +cantates dans tous les théâtres. Chaque capitale, +Paris, Vienne, Londres, Berlin, a ses poëtes de circonstance; +mais, nous le disons hautement, à la +gloire des muses italiennes, nul pays, sous le rapport +de la louange rhythmée, ne peut soutenir la comparaison +avec Naples. Il semblait que, depuis le départ +du roi et surtout depuis ses succès, leur véritable vocation +se fût tout à coup révélée à deux ou trois +mille poëtes. C'était une pluie d'odes, de cantates, +de sonnets, d'acrostiches, de quatrains, de distiques +qui, déjà montée à l'averse, menaçait de tourner au +déluge; la chose était arrivée à ce point que, jugeant +inutile d'occuper le poëte officiel de la cour, le signor +Vacca, à un travail auquel tant d'autres paraissaient +s'être voués, la reine l'avait fait venir à Caserte, lui +donnant la charge de choisir entre les deux ou trois +cents pièces de vers qui arrivaient chaque jour de +tous les quartiers de Naples, les dix ou douze élucubrations +poétiques qui mériteraient d'être lues au +théâtre, quand il y avait soirée extraordinaire au +château, et dans le salon, quand il y avait simple +raout. Seulement, par une juste décision de Sa Majesté, +comme il avait été reconnu qu'il est plus fatigant +de lire dix ou douze mille vers par jour que d'en +faire cinquante et même cent,—ce qui, vu la commodité +qu'offre la langue italienne pour ce genre de +travail, était le minimum et le maximum fixé au +louangeur patenté de Sa Majesté Ferdinand IV—on +avait, pour tout le temps que durerait cette recrudescence +de poésie et ce travail auquel il pouvait se refuser, +doublé les appointements du signor Vacca.</p> + +<p>La journée du 9 décembre 1789 avait fait époque +au milieu des laborieuses journées qui l'avaient précédée. +Il signor Vacca avait dépouillé un total de +neuf cent pièces différentes, dont cent cinquante +odes, cent cantates, trois cent vingt sonnets, deux +cent quinze acrostiches, quarante-huit quatrains et +soixante-quinze distiques. Une cantate, dont le maître +de chapelle Cimarosa avait fait immédiatement +la musique, quatre sonnets, trois acrostiches, un +quatrain et deux distiques avaient été jugés dignes +de la lecture dans la salle de spectacle du château de +Caserte, où il y avait eu, dans cette même soirée du +9 décembre, représentation extraordinaire; cette représentation +se composait des <i>Horaces</i> de Dominique +Cimarosa, et de l'un des trois cents ballets qui ont +été composés en Italie sous le titre des <i>Jardins d'Armide</i>.</p> + +<p>On venait de chanter la cantate, de déclamer les +deux odes, de lire les quatre sonnets, les trois acrostiches, +le quatrain et les deux distiques dont se composait +le bagage poétique de la soirée, et cela au +milieu des six cents spectateurs que peut contenir la +salle, lorsqu'on annonça qu'un courrier venait d'arriver, +apportant à la reine une lettre de son auguste +époux, laquelle lettre, contenant des nouvelles du +<i>théâtre de la guerre</i>, allait être communiquée à l'assemblée.</p> + +<p>On battit des mains, on demanda avec rage lecture +de la lettre, et le sage chevalier Ubalde, qui se tenait +prêt à dissiper, au petit sifflement de sa baguette +d'acier, les monstres qui gardent les approches du +palais d'Armide, fut chargé de faire connaître au public +le contenu du royal billet.</p> + +<p>Il s'approcha couvert de son armure, portant sur +son casque un panache rouge et blanc, couleurs +nationales du royaume des Deux-Siciles, salua trois +fois, baisa respectueusement la signature; puis, à +haute et intelligible voix, il donna lecture aux spectateurs +de la lettre suivante:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Ma très-chère épouse,</p> + </div> </div> + +<p>»J'ai été chasser ce matin à Corneto, où l'on avait +préparé pour moi des fouilles de tombeaux étrusques +que l'on prétend remonter à l'antiquité la plus reculée, +ce qui eût été une grande fête pour sir William, +s'il n'avait pas eu la paresse de rester à Naples; +mais, comme j'ai, à Cumes, à Sant'Agata-dei-Goti et +à Nola, des tombeaux bien autrement vieux que leurs +tombeaux étrusques, j'ai laissé mes savants fouiller +tout à leur aise et j'ai été droit à mon rendez-vous de +chasse.</p> + +<p>»Pendant tout le temps qu'a duré cette chasse, +bien autrement fatigante et bien moins giboyeuse +que mes chasses de Persano ou d'Astroni, puisque +je n'y ai tué que trois sangliers, dont un, en récompense, +qui m'a éventré trois de mes meilleurs chiens, +pesait plus de deux cents rottoli, nous avons entendu +le canon du côté de Civita-Castellana: c'était Mack +qui était occupé à battre les Français au point précis +où il nous avait annoncé qu'il les battrait; ce qui fait, +comme vous le voyez, le plus grand honneur à sa +science stratégique. A trois heures et demie, au moment +où j'ai quitté la chasse pour revenir à Rome, +le bruit du canon n'avait pas encore cessé; il paraît +que les Français se défendent, mais cela n'a rien +d'inquiétant, puisqu'ils ne sont que huit mille et que +Mack a quarante mille soldats.</p> + +<p>»Je vous écris, ma chère épouse et maîtresse, +avant de me mettre à table. On ne m'attendait qu'à +sept heures, et je suis arrivé à six heures et demie; +ce qui fait que, quoique j'eusse une grande faim, je +n'ai point trouvé mon dîner prêt et suis forcé d'attendre; +mais, vous le voyez, j'utilise agréablement +ma demi-heure en vous écrivant.</p> + +<p>»Après le dîner, j'irai au théâtre Argentina, où +j'entendrai <i>il Matrimonio segreto</i>, et où j'assisterai à +un ballet composé en mon honneur. Il est intitulé +<i>l'Entrée d'Alexandre à Babylone</i>. Ai-je besoin de +vous dire, à vous qui êtes l'instruction en personne, +que c'est une allusion délicate à mon entrée à Rome? +Si ce ballet est tel qu'on me l'assure, j'enverrai celui +qui l'a composé à Naples pour le monter au théâtre +Saint-Charles.</p> + +<p>»J'attends dans la soirée la nouvelle d'une grande +victoire; je vous enverrai un courrier aussitôt que je +l'aurai reçue.</p> + +<p>»Sur ce, n'ayant point autre chose à vous dire +que de vous souhaiter, à vous et à nos chers enfants, +une santé pareille à la mienne, je prie Dieu qu'il +vous ait dans sa sainte et digne garde.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>»FERDINAND B.»</p> + </div> </div> + +<p>Comme on le voit, la partie importante de la +lettre disparaissait complètement sous la partie secondaire; +il y était beaucoup plus question de la +chasse au sanglier qu'avait faite le roi, que de la +bataille qu'avait livrée Mack. Louis XIV, dans son +orgueil autocratique, a dit le premier: l<i>'État, c'est +moi</i>; mais cette maxime, même avant qu'elle fut matérialisée +par Louis XIV, était déjà, comme elle l'a +été depuis, celle de toutes les royautés despotiques.</p> + +<p>Malgré son vernis d'égoïsme, la lettre de Ferdinand +produisit l'effet que la reine en attendait, et +nul ne fut assez hardi dans son opposition pour ne +point partager l'espérance de Sa Majesté quant au +résultat de la bataille.</p> + +<p>Le ballet fini, le théâtre évacué, les lumières éteintes, +les invités remontés dans les voitures qui devaient +les ramener ou les disséminer dans les maisons +de campagne des environs de Caserte et de Santa Maria, +la reine rentra dans son appartement, avec +les personnes de son intimité qui, logeant au château, +restaient à souper et à veiller avec elle; ces personnes +étaient avant tout Emma, les dames d'honneur +de service, sir William, lord Nelson, qui, depuis +trois ou quatre jours seulement, était de retour de +Livourne, où il avait convoyé les huit mille hommes +du général Naselli; c'était le prince de Castelcicala, +que son rang élevait presque à la hauteur des illustres +hôtes qui l'invitaient à leur table, ou des nobles +convives près desquels il s'asseyait, tandis que le +métier auquel il s'était soumis le plaçait moralement +au-dessous de la valetaille qui le servait; c'était +Acton, qui, ne se dissimulant point la responsabilité +qui pesait sur lui, avait, depuis quelque temps, redoublé +de soins et de respects pour la reine, sentant bien +qu'au jour des revers, si ce jour-là arrivait, la reine +serait son seul appui; enfin, c'étaient, ce soir-là, par +extraordinaire, les deux vieilles princesses, que la +reine, se souvenant de la recommandation que son +époux lui avait faite de ne point oublier que mesdames +Victoire et Adélaïde étaient, après tout, les filles +du roi Louis XV, avait invitées à venir passer +une semaine à Caserte, et en même temps à amener +avec elles leurs sept gardes du corps, qui, sans être +incorporés dans l'armée napolitaine, devaient, toujours, +sur la recommandation du roi, ayant tous reçu +du ministre Ariola la paye et le grade de lieutenant, +manger et loger avec les officiers de garde, et être +fêtés par eux tandis que les vieilles princesses seraient +fêtées par la reine; seulement, pour faire honneur +aux vieilles dames jusque dans la personne de leurs +gardes du corps, chaque soir, elles avaient l'autorisation +d'inviter à souper un d'entre eux, qui, ce soir-là, +devenait leur chevalier d'honneur.</p> + +<p>Elles étaient arrivées depuis la veille, et, la veille, +elles avaient commencé leur série d'invitations par +M. de Boccheciampe; ce soir-là, c'était le tour de +Jean-Baptiste de Cesare, et, comme elles s'étaient retirées +un instant dans leur appartement, en sortant +du théâtre, de Cesare—qui, du parterre, place des +officiers, avait assisté au spectacle,—de Cesare était +allé les prendre à leur appartement pour entrer avec +elles chez la reine et être présenté à Sa Majesté et à +ses illustres convives.</p> + +<p>Nous avons dit que Boccheciampe appartenait à la +noblesse de Corse, et de Cesare à une vieille famille +de <i>caporali</i>, c'est-à-dire d'anciens commandants militaires +de district, et que tous deux avaient très-bon +air. Or, à ce bon air qu'il n'était point sans s'être reconnu +à lui-même, de Cesare avait ajouté, ce soir-là, +tout ce que la toilette d'un lieutenant permet d'ajouter +à une jolie figure de vingt-trois ans et à une +tournure distinguée.</p> + +<p>Cependant, cette jolie figure de vingt-trois ans et +cette tournure, si distinguée qu'elle fût, ne motivaient +point le cri que poussa la reine en l'apercevant +et qui fut répété par Emma, par Acton, par sir +William et par presque tous les convives.</p> + +<p>Ce cri était tout simplement un cri d'étonnement +motivé par la ressemblance extraordinaire de Jean-Baptiste +de Cesare avec le prince François, duc de +Calabre; c'étaient le même teint rose, les mêmes +yeux bleu clair, les mêmes cheveux blonds, seulement +un peu plus foncés, la même taille, plus élancée +peut-être: voilà tout.</p> + +<p>De Cesare, qui n'avait jamais vu l'héritier de la couronne, +et qui, par conséquent, ignorait la faveur que +le hasard lui avait faite de ressembler à un fils de roi, +de Cesare fut un peu troublé d'abord de cet accueil +bruyant auquel il ne s'attendait pas; mais il s'en tira +en homme d'esprit, disant que le prince lui pardonnerait +l'audace involontaire qu'il avait de lui ressembler, +et, quant à la reine, comme tous ses sujets +étaient ses enfants, elle ne devait pas en vouloir à +ceux qui avaient pour elle, non-seulement le coeur, +mais la ressemblance d'un fils.</p> + +<p>On se mit à table; le souper fut très-gai; en se +retrouvant dans un milieu qui rappelait Versailles, +les deux vieilles princesses avaient à peu près oublié +la perte qu'elles avaient faite de leur soeur, perte +dont elles ne devaient pas se consoler; mais c'est un +des privilèges des deuils de cour de se porter en violet +et de ne durer que trois semaines.</p> + +<p>Ce qui rendait le souper si gai, c'est que tout le +monde était persuadé, comme le roi et d'après le roi, +qu'à l'heure qu'il était, le canon qu'on avait entendu +annonçait la défaite des Français; ceux qui n'étaient +pas aussi convaincus ou du moins ceux qui étaient +plus inquiets que les autres faisaient un effort et mettaient +leur physionomie au niveau des visages les +plus riants.</p> + +<p>Nelson seul, malgré les flamboyantes effluves dont +l'inondait le regard d'Emma Lyonna, paraissait +préoccupé et ne se mêlait point au choeur d'espérance +universelle dont on caressait la haine et l'orgueil de +la reine. Caroline finit par remarquer cette préoccupation +du vainqueur d'Aboukir, et, comme elle ne +pouvait pas l'attribuer aux rigueurs d'Emma, elle +finit par s'enquérir près de lui-même des causes de +son silence et de son manque d'abandon.</p> + +<p>—Votre Majesté désire savoir quelles sont les +pensées qui me préoccupent, demanda Nelson; eh +bien, dût ma franchise déplaire à la reine, je lui dirai +en brutal marin que je suis: Votre Majesté, je +suis inquiet.</p> + +<p>—Inquiet! et pourquoi, milord?</p> + +<p>—Parce que je le suis toujours quand on tire le +canon.</p> + +<p>—Milord, dit la reine, il me semble que vous +oubliez pour quelle part vous êtes dans ce canon que +l'on tire.</p> + +<p>—Justement, madame, et c'est parce que je me +rappelle la lettre à laquelle vous faites allusion que +mon inquiétude est double; car, s'il arrivait quelque +malheur à Votre Majesté, cette inquiétude se changerait +en remords.</p> + +<p>—Pourquoi l'avez-vous écrite, alors? demanda +la reine.</p> + +<p>—Parce que vous m'aviez affirmé, madame, que +votre gendre Sa Majesté l'empereur d'Autriche se +mettrait en campagne en même temps que vous.</p> + +<p>—Et qui vous dit, milord, qu'il ne s'y est pas mis +ou ne va pas s'y mettre?</p> + +<p>—S'il y était, madame, nous en saurions quelque +chose; un César allemand ne se met point en marche +avec une armée de deux cent mille hommes, +sans que la terre tremble quelque peu; et, s'il n'y +est pas à cette heure, c'est qu'il ne s'y mettra pas +avant le mois d'avril.</p> + +<p>—Mais, demanda Emma, n'a-t-il point écrit au +roi d'entrer en campagne, assurant que, quand le roi +serait à Rome, il s'y mettrait à son tour?</p> + +<p>—Oui, je le crois, balbutia la reine.</p> + +<p>—Avez-vous vu de vos yeux la lettre, madame? +demanda Nelson fixant son oeil gris sur la reine, +comme si elle était une simple femme.</p> + +<p>—Non; mais le roi l'a dit à M. Acton, dit la reine +en balbutiant. Au reste, en supposant que nous nous +fussions trompés, ou que l'empereur d'Autriche nous +eût trompés, faudrait-il donc désespérer pour cela?</p> + +<p>—Je ne dis pas précisément qu'il faudrait désespérer; +mais j'aurais bien peur que l'armée napolitaine +seule ne fût pas de force à soutenir le choc des +Français.</p> + +<p>—Comment! vous croyez que les dix mille Français +de M. Championnet peuvent vaincre soixante +mille Napolitains commandés par le général Mack, +qui passe pour le premier stratégiste de l'Europe?</p> + +<p>—Je dis, madame, que toute bataille est douteuse, +que le sort de Naples dépend de celle qui s'est livrée +hier, je dis enfin que si, par malheur, Mack était +battu, dans quinze jours les Français seraient à +Naples.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! que dites-vous là? murmura +madame Adélaïde en pâlissant. Comment! nous aurions +encore besoin de reprendre nos manteaux de +pèlerines? Entendez-vous ce que dit milord Nelson +ma soeur?</p> + +<p>—Je l'entends, répondit madame Victoire avec +un soupir de résignation; mais je remets notre +cause aux mains du Seigneur.</p> + +<p>—Aux mains du Seigneur! aux mains du Seigneur! +c'est très-bien dit, religieusement parlant; +mais il paraît que le Seigneur a dans les mains tant +de causes dans le genre de la nôtre, qu'il n'a pas le +temps de s'en occuper.</p> + +<p>—Milord, dit la reine à Nelson, aux paroles duquel +elle attachait plus d'importance qu'elle ne voulait +en avoir l'air, vous estimez donc bien peu nos +soldats, que vous pensez qu'ils ne puissent vaincre +six contre un les républicains, que vous attaquez, +vous, avec vos Anglais, à forces égales et souvent inférieures?</p> + +<p>—Sur mer, oui, madame, parce que la mer, c'est +notre élément, à nous autres Anglais. Naître dans +une île, c'est naître dans un vaisseau à l'ancre. Sur +mer, je le dis hardiment, un marin anglais vaut deux +marins français; mais, sur terre, c'est autre chose: +ce que les Anglais sont sur mer, les Français le sont +sur terre, madame. Dieu sait si je hais les Français: +Dieu sait si je leur ai voué une guerre d'extermination! +Dieu sait enfin si je voudrais que tout ce qui +reste de cette nation impie, qui renie son Dieu et qui +coupe la tête à ses souverains, fût dans un vaisseau, +et tenir, avec le pauvre <i>Van-Guard</i>, tout mutilé qu'il +est, ce vaisseau bord à bord! Mais ce n'est point une +raison, parce que l'on déteste un ennemi, pour ne +pas lui rendre justice. Qui dit haine ne dit pas mépris. +Si je méprisais les Français, je ne me donnerais +pas la peine de les haïr.</p> + +<p>—Oh! voyons, cher lord, dit Emma, avec un de +ces airs de tête qui n'appartenaient qu'à elle, tant ils +étaient gracieux et charmants, ne faites pas ici l'oiseau +de mauvais augure. Les Français seront battus +sur terre par le général Mack, comme ils l'ont été sur +mer par l'amiral Nelson... Et tenez, j'entends le +bruit d'un fouet qui nous annonce des nouvelles. +Entendez-vous, madame? Entendez-vous, milord?... +Eh bien, c'est le courrier que nous promettait le roi +et qui nous arrive.</p> + +<p>Et, en effet, on entendit se rapprochant rapidement +du château les claquements réitérés d'un fouet; +il n'était point difficile de deviner que le bruit de +ce fouet était l'éclatante musique par laquelle les +postillons ont l'habitude d'annoncer leur arrivée; +mais, en même temps, ce qui pouvait quelque peu +embrouiller les idées des auditeurs, c'est qu'on entendait +le roulement d'une voiture. Cependant tout +le monde se leva par un mouvement spontané et +prêta l'oreille.</p> + +<p>Acton fit davantage encore: visiblement le plus +ému de tous, il se retourna vers la reine Caroline.</p> + +<p>—Votre Majesté permet-elle que je m'informe? +demanda-t-il.</p> + +<p>La reine répondit par un signe de tête affirmatif.</p> + +<p>Acton s'élança vers la porte, les yeux fixés sur les +appartements par lesquels devait arriver l'annonce +d'un courrier ou le courrier lui-même.</p> + +<p>On avait entendu le bruit de la voiture, qui s'arrêtait +sous la voûte du grand escalier.</p> + +<p>Tout à coup, Acton, faisant trois pas en arrière, +rentra à reculons dans la salle, comme un homme +frappé de quelque apparition impossible.</p> + +<p>—Le roi! s'écria-t-il, le roi! Que veut dire cela?</p> +<br><br> + + + +<h3>LVIII</h3> + +<h3>TOUT EST PERDU, VOIRE L'HONNEUR</h3> + + +<p>Presque aussitôt, en effet, le roi entra, suivi du duc +d'Ascoli. Une fois arrivé, et n'ayant plus rien à craindre, +le roi avait repris son rang et était passé le premier.</p> + +<p>Sa Majesté était dans une singulière disposition +d'esprit; le dépit que lui inspirait sa défaite luttait +en elle contre la satisfaction d'avoir échappé au danger, +et il éprouvait ce besoin de railler qui lui était +naturel, mais qui devenait plus amer dans les circonstances +où il se trouvait.</p> + +<p>Ajoutez à cela le malaise physique d'un homme, +disons plus, d'un roi qui vient de faire soixante lieues +dans un mauvais calessino, sans trouver à manger, +par une froide journée et par une pluvieuse nuit de +décembre.</p> + +<p>—Brrrou! fit-il en entrant et en se frottant les +mains sans paraître faire attention aux personnes +qui se trouvaient là. Il fait meilleur ici que sur la +route d'Albano; qu'en dis-tu, Ascoli?</p> + +<p>Puis, comme les convives de la reine se confondaient +en révérences:</p> + +<p>—Bonsoir, bonsoir, continua-t-il; je suis bien +content de trouver la table mise. Depuis Rome, +nous n'avons pas trouvé un morceau de viande à +nous mettre sous la dent. Du pain et du fromage sur +le pouce ou plutôt sous le pouce, comme c'est restaurant! +Pouah! les mauvaises auberges que celles de +mon royaume, et comme je plains les pauvres diables +qui comptent sur elles! A table, d'Ascoli, à +table! J'ai une faim d'enragé.</p> + +<p>Et le roi se mit à table sans s'inquiéter s'il prenait +la place de quelqu'un et fit asseoir d'Ascoli près de +lui.</p> + +<p>—Sire, seriez-vous assez bon pour calmer mon +inquiétude, fit la reine en s'approchant de son auguste +époux, dont le respect tenait tout le monde +éloigné, en me disant à quelle circonstance je dois le +bonheur de ce retour inattendu?</p> + +<p>—Madame, vous m'avez raconté, je crois,—à +coup sûr, ce n'est point San-Nicandro,—l'histoire du +roi François Ier, qui, après je ne sais quelle bataille, +prisonnier de je ne sais quel empereur, écrivait à +madame sa mère une longue lettre qui finissait par +cette belle phrase: <i>Tout est perdu, fors l'honneur</i>. +Eh bien, supposez que j'arrive de Pavie,—c'est le +nom de la bataille, je me le rappelle maintenant;—supposez +donc que j'arrive de Pavie et que, n'ayant +pas été assez bête pour me laisser prendre comme le +roi François Ier, au lieu de vous écrire, je viens vous +dire moi-même...</p> + +<p>—Tout est perdu, fors l'honneur! s'écria la reine +effrayée.</p> + +<p>—Oh! non, madame, dit le roi avec un rire strident, +il y a une petite variante: <i>Tout est perdu, +voire l'honneur!</i></p> + +<p>—Oh! sire, murmura d'Ascoli honteux, comme +Napolitain, de ce cynisme du roi.</p> + +<p>—Si l'honneur n'est pas perdu, d'Ascoli, fit le +roi en fronçant le sourcil et en serrant les dents, +preuve qu'il n'était pas aussi insensible à la situation +qu'il feignait de le paraître, après quoi donc couraient +ces gens qui couraient si fort, qu'en payant un ducat +et demi de guides, j'ai eu toutes les peines du +monde à les dépasser? Après la honte!</p> + +<p>Tout le monde se taisait, et il s'était fait un silence +de glace; car, sans rien savoir encore, on soupçonnait +déjà tout. Le roi, nous l'avons dit, était assis et +avait fait asseoir le duc d'Ascoli à son côté, et, allongeant +sa fourchette, il avait pris, sur le plat qui +se trouvait en face de lui, un faisan rôti qu'il avait +divisé en deux parts et dont il avait mis une moitié +sur son assiette et passé l'autre à d'Ascoli.</p> + +<p>Le roi regarda autour de lui et vit que tout le +monde était debout, même la reine.</p> + +<p>—Asseyez-vous donc, asseyez-vous donc, dit-il; +quand vous aurez mal soupé, les affaires n'en iront +pas mieux.</p> + +<p>Se versant alors un plein verre de vin de Bordeaux, +et passant la bouteille à d'Ascoli:</p> + +<p>—A la santé de Championnet! dit le roi. A la +bonne heure! en voilà un homme de parole; il avait +promis aux républicains d'être à Rome avant le +vingtième jour, et il y sera revenu le dix-septième. +C'est lui qui mériterait de boire cet excellent bordeaux, +et moi qui mérite de boire de l'asprino.</p> + +<p>—Comment, monsieur! que dites-vous? s'écria la +reine. Championnet est à Rome?</p> + +<p>—Aussi vrai que je suis à Caserte. Seulement il +n'y est peut-être pas mieux reçu que je ne le suis ici.</p> + +<p>—Si vous n'êtes pas mieux reçu, sire, si l'on ne +vous a pas fait l'accueil auquel vous avez droit, vous +ne devez l'attribuer qu'à l'étonnement que nous a +causé votre présence, au moment où nous nous +attendions si peu au bonheur de vous revoir. Il y a +à peine trois heures que j'ai reçu une lettre de vous +qui m'annonçait un courrier, lequel devait m'apporter +des nouvelles de la bataille.</p> + +<p>—Eh bien, madame, reprit le roi, le courrier, +c'est moi; les nouvelles, les voici: nous avons été +battus à plate couture. Que dites-vous de cela, milord +Nelson, vous, le vainqueur des vainqueurs?</p> + +<p>—Une demi-heure avant que Votre Majesté arrivât, +j'exprimais mes craintes sur une défaite.</p> + +<p>—Et personne de nous ne voulait y croire, sire, +ajouta la reine.</p> + +<p>—Il en est ainsi de la moitié des prophéties, et +cependant milord Nelson n'est point prophète dans +son pays. En tout cas, c'était lui qui avait raison et +les autres qui avaient tort.</p> + +<p>—Mais enfin, sire, ces quarante mille hommes +avec lesquels le général Mack devait, disait-il, écraser +les dix mille républicains de Championnet?...</p> + +<p>—Eh bien, il paraît que Mack n'était pas prophète +comme milord Nelson, et que ce sont, au contraire, +les dix mille républicains de Championnet +qui ont écrasé les quarante mille hommes de Mack. +Dis donc, d'Ascoli, quand je pense que j'ai écrit au +souverain pontife de venir sur les ailes des chérubins +faire avec moi la pâque à Rome; j'espère qu'il +ne se sera point trop pressé d'accepter l'invitation. +Passez-moi donc ce cuissot de sanglier, Castelcicala, +on ne dîne pas avec une moitié de faisan quand on +n'a pas mangé depuis vingt-quatre heures.</p> + +<p>Puis, se tournant vers la reine:</p> + +<p>—Avez-vous encore d'autres questions à me faire, +madame? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Une dernière, sire.</p> + +<p>—Faites.</p> + +<p>—Je m'informerai de Votre Majesté, à quel propos +cette mascarade.</p> + +<p>Et Caroline montra d'Ascoli avec son habit brodé, +ses croix, ses cordons et ses crachats.</p> + +<p>—Quelle mascarade?</p> + +<p>—Le duc d'Ascoli vêtu en roi!</p> + +<p>—Ah! oui, et le roi vêtu en duc d'Ascoli! Mais, +d'abord, asseyez-vous; cela me gêne de manger assis, +tandis que vous êtes tous debout autour de moi, +et surtout Leurs Altesses royales, dit le roi se levant, +se tournant vers Mesdames et saluant.</p> + +<p>—Sire! dit madame Victoire, quelles que soient +les circonstances dans lesquelles nous la revoyons, +que Votre Majesté soit bien persuadée que nous sommes +heureuses de la revoir.</p> + +<p>—Merci, merci. Et qu'est-ce que c'est que ce beau +jeune lieutenant-là qui se permet de ressembler à +mon fils?</p> + +<p>—Un des sept gardes que vous avez accordés à +Leurs Altesses royales, dit la reine; M. de Cesare +est de bonne famille corse, sire, et, d'ailleurs, l'épaulette +anoblit.</p> + +<p>—Quand celui qui la porte ne la dégrade pas... +Si ce que Mack m'a dit est vrai, il y a dans l'armée +pas mal d'épaulettes à faire changer d'épaule. Servez +bien mes cousines, monsieur de Cesare, et nous +vous garderons une de ces épaulettes-là.</p> + +<p>Le roi fit signe de s'asseoir, et l'on s'assit, quoique +personne ne mangeât.</p> + +<p>—Et maintenant, dit Ferdinand à la reine, vous +me demandiez pourquoi d'Ascoli était vêtu en roi +et pourquoi, moi, j'étais vêtu en d'Ascoli? D'Ascoli +va vous raconter cela. Raconte, duc, raconte.</p> + +<p>—Ce n'est pas à moi, sire, à me vanter de l'honneur +que m'a fait Votre Majesté.</p> + +<p>—Il appelle cela un honneur! pauvre d'Ascoli!... +Eh bien, je vais vous le raconter, moi, l'honneur +que je lui ai fait. Imaginez-vous qu'il m'était revenu +que ces misérables jacobins avaient dit qu'ils me +pendraient si je tombais entre leurs mains.</p> + +<p>—Ils en eussent bien été capables!</p> + +<p>—Vous le voyez, madame, vous aussi, vous êtes +de cet avis... Eh bien, comme nous sommes partis +tels que nous étions et sans avoir le temps de nous +déguiser, à Albano, j'ai dit à d'Ascoli: «Donne-moi +ton habit et prends le mien, afin que, si ces gueux +de jacobins nous prennent, ils croient que tu es le +roi et me laissent fuir; puis, quand je serai en sûreté, +tu leur expliqueras que ce n'est pas toi qui es +le roi.» Mais une chose à laquelle n'avait pas pensé +le pauvre d'Ascoli, ajouta le roi en éclatant de rire, +c'est que, si nous eussions été pris, ils ne lui auraient +pas donné le temps de s'expliquer, et qu'ils +auraient commencé par le pendre, quitte à écouter +ses explications après.</p> + +<p>—Si fait, sire, j'y avais pensé, répondit simplement +le duc, et c'est pour cela que j'ai accepté.</p> + +<p>—Tu y avais pensé?</p> + +<p>—Oui, sire.</p> + +<p>—Et, malgré cela, tu as accepté?</p> + +<p>—J'ai accepté, comme j'ai l'honneur de le dire +à Votre Majesté, fit d'Ascoli en s'inclinant, à cause +de cela.</p> + +<p>Le roi se sentit de nouveau touché de ce dévouement +si simple et si noble; d'Ascoli était celui de +ses courtisans qui lui avait le moins demandé et +pour lequel il n'avait jamais, par conséquent, pensé +à rien faire.</p> + +<p>—D'Ascoli, dit le roi, je te l'ai déjà dit et je te le +répète, tu garderas cet habit, tel qu'il est, avec ses +cordons et ses plaques, en souvenir du jour où tu +t'es offert à sauver la vie à ton roi, et moi, je garderai +le tien en souvenir de ce jour aussi. Si jamais +tu avais une grâce à me demander ou un reproche +à me faire, d'Ascoli, tu mettrais cet habit et tu viendrais +à moi.</p> + +<p>—Bravo! sire, s'écria de Cesare, voilà ce qui +s'appelle récompenser!</p> + +<p>—Eh bien, jeune homme, dit madame Adélaïde, +oubliez-vous que vous avez l'honneur de parler à un +roi?</p> + +<p>—Pardon, Votre Altesse, jamais je ne m'en suis +souvenu davantage, car jamais je n'ai vu un roi +plus grand.</p> + +<p>—Ah! ah! dit Ferdinand, il y a du bon dans ce +jeune homme. Viens ici! comment t'appelles-tu?</p> + +<p>—De Cesare, sire.</p> + +<p>—De Cesare, je t'ai dit que tu pourrais bien gagner +une paire d'épaulettes arrachées aux épaules +d'un lâche; tu n'attendras point jusque-là, et tu +n'auras point cette honte: je te fais capitaine. +Monsieur Acton, vous veillerez à ce que son brevet lui +soit expédié demain; vous y ajouterez une gratification +de mille ducats.</p> + +<p>—Que Votre Majesté me permettra de partager +avec mes compagnons, sire?</p> + +<p>—Tu feras comme tu voudras; mais, en tout cas, +présente-toi demain devant moi avec les insignes +de ton nouveau grade, afin que je sois sûr que mes +ordres ont été exécutés.</p> + +<p>Le jeune homme s'inclina et regagna sa place à +reculons.</p> + +<p>—Sire, dit Nelson, permettez-moi de vous féliciter; +vous avez été deux fois roi dans cette soirée.</p> + +<p>—C'est pour les jours où j'oublie de l'être, milord, +répondit Ferdinand avec cet accent qui flottait entre +la finesse et la bonhomie; ce qui rendait si difficile +de porter un jugement sur son compte.</p> + +<p>Puis, se tournant vers le duc:</p> + +<p>—Eh bien, d'Ascoli, lui dit le roi, pour en revenir +à nos moutons, est-ce marché fait?</p> + +<p>—Oui, sire, et la reconnaissance est toute de mon +côté, répliqua d'Ascoli. Seulement, que Votre Majesté +ait la bonté de me rendre une petite tabatière d'écaille +sur laquelle se trouve le portrait de ma fille et qui +est dans la poche de ma veste, et moi, de mon côté, +je vous restituerai cette lettre de Sa Majesté l'empereur +d'Autriche, que Votre Majesté a mise dans sa +poche après en avoir lu la première ligne seulement.</p> + +<p>—C'est vrai, je me le rappelle. Donne, duc:</p> + +<p>—La voilà, sire.</p> + +<p>Le roi prit la lettre des mains de d'Ascoli et l'ouvrit +machinalement.</p> + +<p>—Notre gendre se porte bien? demanda la reine +avec une certaine inquiétude.</p> + +<p>—Je l'espère; au reste, je vais vous le dire, attendu +que, comme me le faisait observer d'Ascoli, la lettre +m'a été remise au moment où je montais à cheval.</p> + +<p>—De sorte, insista la reine, que vous n'en avez lu +que la première ligne?</p> + +<p>—Laquelle me félicitait sur mon entrée triomphale +à Rome; or, comme le moment était mal choisi, attendu +qu'elle arrivait juste au moment où j'allais +en sortir peu triomphalement, je n'ai pas jugé à propos +de perdre mon temps à la lire. Maintenant, c'est +autre chose, et, si vous permettez, je...</p> + +<p>—Faites, sire, dit la reine en s'inclinant.</p> + +<p>Le roi se mit à lire; mais, à la deuxième ou troisième +ligne, sa figure se décomposa tout à coup, et, +changeant d'expression, s'assombrit visiblement.</p> + +<p>La reine et Acton échangèrent un regard, et leurs +yeux se fixèrent avidement sur cette lettre, que le +roi continuait de lire avec une agitation croissante.</p> + +<p>—Ah! fit le roi, voilà, par saint Janvier, qui est +étrange, et, à moins que la peur ne m'ait donné la +berlue...</p> + +<p>—Mais qu'y a-t-il donc, sire? demanda la reine.</p> + +<p>—Rien, madame, rien... Sa Majesté l'empereur +m'annonce une nouvelle à laquelle je ne m'attendais +pas, voilà tout.</p> + +<p>—A l'expression de votre visage, sire, je crains +qu'elle ne soit mauvaise.</p> + +<p>—Mauvaise! vous ne vous trompez point, madame; +nous sommes dans notre jour; vous le savez, +il y a un proverbe qui dit: «Les corbeaux volent par +troupes.» Il paraît que les mauvaises nouvelles sont +comme les corbeaux.</p> + +<p>En ce moment, un valet de pied s'approcha du roi, +et, se penchant à son oreille:</p> + +<p>—Sire, lui dit-il, la personne que Votre Majesté +a fait demander en descendant de voiture, et qui, +par hasard, était à San-Leucio, attend Votre Majesté +dans son appartement.</p> + +<p>—C'est bien, répondit le roi, j'y vais. Attendez. +Informez-vous si Ferrari... C'est lui qui était porteur +de ma nouvelle dépêche, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, sire.</p> + +<p>—Eh bien, informez-vous s'il est encore ici.</p> + +<p>—Oui, sire; il allait repartir lorsqu'il a appris +votre arrivée.</p> + +<p>—C'est bien. Dites-lui de ne pas bouger. J'aurai besoin +de lui dans un quart d'heure ou une demi-heure.</p> + +<p>Le valet de pied sortit.</p> + +<p>—Madame, dit le roi, vous m'excuserez si je vous +quitte, mais je n'ai pas besoin de vous apprendre +qu'après la course un peu forcée que je viens de faire, +j'ai besoin de repos.</p> + +<p>La reine fit avec la tête un signe d'adhésion.</p> + +<p>Alors, s'adressant aux deux vieilles princesses, qui +n'avaient pas cessé de chuchoter avec inquiétude +depuis qu'elles connaissaient l'état des choses:</p> + +<p>—Mesdames, dit-il, j'eusse voulu vous offrir une +hospitalité plus sûre et surtout plus durable; mais, +en tout cas, si vous étiez obligées de quitter mon +royaume et qu'il ne vous plût pas de venir où nous +serons peut-être forcés d'aller, je n'aurais aucune inquiétude +sur Vos Altesses royales tant qu'elles auraient +pour gardes du corps le capitaine de Cesare +et ses compagnons.</p> + +<p>Puis, à Nelson:</p> + +<p>—Milord Nelson, continua-t-il, je vous verrai demain, +j'espère, ou plutôt aujourd'hui, n'est-ce pas? +Dans les circonstances où je me trouve, j'ai besoin +de connaître les amis sur lesquels je puis compter et +jusqu'à quel point je puis compter sur eux.</p> + +<p>Nelson s'inclina.</p> + +<p>—Sire, répliqua-t-il, j'espère que Votre Majesté +n'a pas douté et ne doutera jamais ni de mon dévouement, +ni de l'affection que lui porte mon auguste +souverain, ni de l'appui que lui prêtera la nation +anglaise.</p> + +<p>Le roi fit un signe qui voulait dire à la fois +«Merci,» et «Je compte sur votre promesse.»</p> + +<p>Puis, s'approchant de d'Ascoli:</p> + +<p>—Mon ami, je ne te remercie pas, lui dit-il; tu +as fait une chose si simple, à ton avis du moins, que +cela n'en vaut pas la peine.</p> + +<p>Enfin, se tournant vers l'ambassadeur d'Angleterre:</p> + +<p>—Sir William Hamilton, continua-t-il, vous souvient-il +qu'au moment où cette malheureuse guerre +a été décidée, je me suis, comme Pilate, lavé les +mains de tout ce qui pouvait arriver?</p> + +<p>—Je m'en souviens parfaitement, sire; c'était +même le cardinal Ruffo qui vous tenait la cuvette, +répondit sir William.</p> + +<p>—Eh bien, maintenant, arrive qui plante, cela +ne me regarde plus; cela regarde ceux qui ont tout +fait sans me consulter, et qui, lorsqu'ils m'ont consulté, +n'ont pas voulu écouter mes avis.</p> + +<p>Et, ayant enveloppé d'un même regard de reproche +la reine et Acton, il sortit.</p> + +<p>La reine se rapprocha vivement d'Acton.</p> + +<p>—Avez-vous entendu, Acton? lui dit-elle. Il a +prononcé le nom de Ferrari après avoir lu la lettre +de l'empereur.</p> + +<p>—Oui, certes, madame, je l'ai entendu; mais +Ferrari ne sait rien: tout s'est passé pendant son +évanouissement et son sommeil.</p> + +<p>—N'importe! il sera prudent de nous débarrasser +de cet homme.</p> + +<p>—Eh bien, dit Acton, on s'en débarrassera.</p> +<br><br> + + + +<h3>LIX</h3> + +<h3>OÙ SA MAJESTÉ COMMENCE PAR NE RIEN COMPRENDRE<br> +ET FINIT PAR N'AVOIR RIEN COMPRIS.</h3> + + +<p>Le personnage qui attendait le roi dans son appartement +et qui par hasard se trouvait à San-Leucio +quand le roi l'avait demandé, c'était le cardinal +Ruffo, c'est-à-dire celui auquel le roi avait toujours +recouru dans les cas extrêmes.</p> + +<p>Or, au cas extrême dans lequel se trouvait le roi à +son arrivée, s'était jointe une complication inattendue +qui lui faisait encore désirer davantage de consulter +son conseil.</p> + +<p>Aussi le roi s'élança-t-il dans sa chambre en +criant:</p> + +<p>—Où est-il? où est-il?</p> + +<p>—Me voilà, sire, répondit le cardinal en venant +au-devant de Ferdinand.</p> + +<p>—Avant tout, pardon, mon cher cardinal, de +vous avoir fait éveiller à deux heures du matin.</p> + +<p>—Du moment que ma vie elle-même appartient +à Sa Majesté, mes nuits comme mes jours sont à +elle.</p> + +<p>—C'est que, voyez-vous, mon Éminentissimes, +jamais je n'ai eu plus besoin du dévouement de +mes amis qu'à cette heure.</p> + +<p>—Je suis heureux et fier que le roi me mette au +nombre de ceux sur le dévouement desquels il peut +compter.</p> + +<p>—En me voyant revenir d'une manière si inattendue, +vous vous doutez de ce qui arrive, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Le général Mack s'est fait battre, je présume.</p> + +<p>—Ah! ç'a été lestement fait, allez! en une seule +fois et d'un seul coup. Nos quarante mille Napolitains, +à ce qu'il paraît, et c'est le cas de le dire, n'y +ont vu que du feu.</p> + +<p>—Ai-je besoin de dire à Votre Majesté que je +m'y attendais?</p> + +<p>—Mais, alors, pourquoi m'avez-vous conseillé la +guerre?</p> + +<p>—Votre Majesté se rappellera que c'était à une +condition seulement que je lui donnais ce conseil-là.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—C'est que l'empereur d'Autriche marcherait sur +le Mincio en même temps que Votre Majesté marcherait +sur Rome; mais il paraît que l'empereur n'a +point marché.</p> + +<p>—Vous touchez là un bien autre mystère, mon +éminentissime.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Vous vous rappelez parfaitement la lettre par +laquelle l'empereur me disait qu'aussitôt que je serais +à Rome, il se mettrait en campagne, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Parfaitement; nous l'avons lue, examinée et +paraphrasée ensemble.</p> + +<p>—Je dois justement l'avoir ici dans mon portefeuille +particulier.</p> + +<p>—Eh bien, sire? demanda le cardinal.</p> + +<p>—Eh bien, prenez connaissance de cette autre +lettre que j'ai reçue à Rome au moment où je mettais +le pied à l'étrier, et que je n'ai lue entièrement +que ce soir, et, si vous y comprenez quelque chose, +je déclare non-seulement que vous êtes plus fin +que moi, ce qui n'est pas bien difficile, mais encore +que vous êtes sorcier.</p> + +<p>—Sire, ce serait une déclaration que je vous +prierais de garder pour vous. Je ne suis pas déjà si +bien en cour de Rome.</p> + +<p>—Lisez, lisez.</p> + +<p>Le cardinal prit la lettre et lut:</p> + +<p>«Mon cher frère et cousin, oncle et beau-père, +allié et confédéré...»</p> + +<p>—Ah! dit le cardinal en s'interrompant, celle-là +est de la main tout entière de l'empereur.</p> + +<p>—Lisez, lisez, fit le roi.</p> + +<p>Le cardinal lut:</p> + +<p>«Laissez-moi d'abord vous féliciter de votre entrée +triomphale à Rome. Le dieu des batailles vous +a protégé, et je lui rends grâces de la protection +qu'il vous a accordée; cela est d'autant plus heureux +qu'il paraît s'être fait entre nous un grand +malentendu...»</p> + +<p>Le cardinal regarda le roi.</p> + +<p>—Oh! vous allez voir, mon éminentissime; vous +n'êtes pas au bout, je vous en réponds.</p> + +<p>Le cardinal continua.</p> + +<p>«Vous me dites, dans la lettre que vous me faites +l'honneur de m'écrire pour m'annoncer vos victoires, +que je n'ai plus, de mon côté, qu'à tenir ma +promesse, comme vous avez tenu les vôtres; et vous +me dites clairement que cette promesse que je vous +ai faite était d'entrer en campagne aussitôt que vous +seriez à Rome...»</p> + +<p>—Vous vous rappelez parfaitement, n'est-ce pas, +mon éminentissime, que l'empereur mon neveu +avait pris cet engagement?</p> + +<p>—Il me semble que c'est écrit en toutes lettres +dans sa dépêche.</p> + +<p>—D'ailleurs, continua le roi, qui, tandis que le +cardinal lisait la première partie de la lettre de l'empereur, +avait ouvert son portefeuille et y avait retrouvé +la première missive, nous allons en juger: +voici la lettre de mon cher neveu; nous la comparerons +à celle-ci, et nous verrons bien qui, de lui +ou de moi, a tort. Continuez, continuez.</p> + +<p>Le cardinal, en effet, continua:</p> + +<p>«Non-seulement je ne vous ai pas promis cela, +mais je vous ai, au contraire, positivement écrit +que je ne me mettrais en campagne qu'à l'arrivée +du général Souvorov et de ses quarante mille Russes, +c'est-à-dire vers le mois d'avril prochain...»</p> + +<p>—Vous comprenez, mon éminentissime, reprit +le roi, qu'un de nous deux est fou.</p> + +<p>—Je dirai même un de nous trois, reprit le cardinal, +car je l'ai lu comme Votre Majesté.</p> + +<p>—Eh bien, alors, continuez.</p> + +<p>Le cardinal se remit à sa lecture.</p> + +<p>«Je suis d'autant plus sûr de ce que je vous +dis, mon cher oncle et beau-père, que, selon la recommandation +que Votre Majesté m'en avait faite +j'ai écrit la lettre que j'ai eu l'honneur de lui adresser +tout entière de ma main...»</p> + +<p>—Vous entendez? de sa main!</p> + +<p>—Oui; mais je dirai, comme Votre Majesté, que +je n'y comprends absolument rien.</p> + +<p>—Vous allez voir, Éminence, qu'il n'y a de l'auguste +main de mon neveu, au contraire, que l'adresse, +l'en-tête et la salutation.</p> + +<p>—Je me rappelle tout cela parfaitement.</p> + +<p>—Continuez, alors.</p> + +<p>Le cardinal reprit:</p> + +<p>«Et que, pour ne m'écarter en rien de ce que +j'avais l'honneur de dire à Votre Majesté, j'en ai +fait prendre copie par mon secrétaire; cette copie, +je vous l'envoie afin que vous la compariez à l'original +et que vous vous assuriez de visu qu'il ne +pouvait y avoir, dans mes phrases, aucune ambiguïté +qui vous induisit en pareille erreur...»</p> + +<p>Le cardinal regarda le roi.</p> + +<p>—Y comprenez-vous quelque chose? demanda +Ferdinand.</p> + +<p>—Pas plus que vous, sire; mais permettez que +j'aille jusqu'au bout.</p> + +<p>—Allez, allez! ah! nous sommes dans de beaux +draps, mon cher cardinal!</p> + +<p>«Et, comme j'avais l'honneur de le dire à Votre +Majesté, continua Ruffo, je suis doublement heureux +que la Providence ait béni ses armes; car, si au +lieu d'être victorieuse, elle eût été battue, il m'eût +été impossible, sans manquer aux engagements pris +par moi envers les puissances confédérées, d'aller à +son secours, et j'eusse été obligé, à mon grand regret, +de l'abandonner à sa mauvaise fortune; ce +qui eût été pour mon coeur un grand désespoir que, +par bonheur, la Providence m'a épargné en lui accordant +la victoire...»</p> + +<p>—Oui, la victoire, dit le roi, elle est belle, la victoire!</p> + +<p>«Et maintenant, recevez, mon cher frère et cousin, +oncle et beau-père...»</p> + +<p>—<i>Et coetera, et coetera!</i> interrompit le roi. Ah!... +Et maintenant, mon cher cardinal, voyons la copie +de la prétendue lettre, dont, par bonheur, j'ai conservé +l'original.</p> + +<p>Cette copie était effectivement incluse dans la lettre. +Ruffo la tenait, il la lut. C'était bien celle +de la dépêche qui avait été décachetée par la reine et +Acton, et qui, leur ayant paru mal seconder leur désir, +avait été remplacée par la lettre falsifiée que le +roi tenait à la main, prêt à la comparer à la copie +que lui envoyait François II.</p> + +<p>Quand nous aurons remis sous les yeux de nos +lecteurs cette copie de la véritable lettre,—comme +nous croyons la chose nécessaire à la clarté de notre +récit,—on jugera de l'étonnement où elle devait +jeter le roi.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Château de Schoenbrünn, 28 septembre 1798.</p> + </div> </div> + +<p>»Très-excellent frère, cousin et oncle, allié et +confédéré.</p> + +<p>»Je réponds à Votre Majesté de ma main, comme +elle m'a écrit de la sienne.</p> + +<p>»Mon avis, d'accord avec celui du conseil aulique, +est que nous ne devons commencer la guerre +contre la France que quand nous aurons réuni toutes +nos chances de succès; et une des chances sur +lesquelles il m'est permis de compter, c'est la coopération +des 40,000 hommes de troupes russes +conduites par le feld-maréchal Souvorov, à qui je +compte donner le commandement en chef de nos +armées; or, ces 40,000 hommes ne seront ici qu'à +la fin de mars. Temporisez donc, mon très-excellent +frère, cousin et oncle; retardez par tous les +moyens possibles l'ouverture des hostilités; je ne +crois pas que la France soit plus que nous désireuse +de faire la guerre; profitez de ses dispositions +pacifiques; donnez quelque raison, bonne ou mauvaise, +de ce qui s'est passé; et, au mois d'avril, nous +entrerons en campagne avec tous nos moyens.</p> + +<p>»Sur ce, et la présente n'étant à autre fin, je prie, +mon très-cher frère, cousin et oncle, allié et confédéré, +que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>»FRANÇOIS.»</p> + </div> </div> + +<p>—Et, maintenant que vous venez de lire la prétendue +copie, dit le roi, lisez l'original, et vous verrez +s'il ne dit pas tout le contraire.</p> + +<p>Et il passa au cardinal la lettre falsifiée par Acton +et par la reine, lettre qu'il lut tout haut, comme +il avait fait de la première.</p> + +<p>Comme la première, elle doit être mise sous les +yeux de nos lecteurs, qui se souviennent peut-être +du sens, mais qui, à coup sur, ont oublié le texte:</p> + +<p>La voici:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Château de Schoenbrünn, 28 septembre 1798.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>»Très-excellent frère, cousin et oncle, allié et</p> +<p>confédéré,</p> + </div> </div> + +<p>»Rien ne pouvait m'être-plus agréable que la lettre +que vous m'écrivez et dans laquelle vous me +promettez de vous soumettre en tout point à mon +avis. Les nouvelles qui m'arrivent de Rome me disent +que l'armée française est dans l'abattement le +plus complet; il en est tout autant de l'armée de la +haute Italie.</p> + +<p>»Chargez-vous donc de l'une, mon très-excellent +frère, cousin et oncle, allié et confédéré; je me chargerai +de l'autre. A peine aurai-je appris que vous +êtes à Rome, que, de mon côté, j'entre en campagne +avec 140,000 hommes; vous en avez de votre côté +60,000; j'attends 40,000 Russes; c'est plus qu'il +n'en faut pour que le prochain traité de paix, au +lieu de s'appeler le traité de Campo-Formio, s'appelle +le traité de Paris.</p> + +<p>»Sur ce, et la présente n'étant à autre fin, je +prie, mon très-cher frère, cousin et oncle, allié et +confédéré, que Dieu vous ait en sa sainte et digne +garde.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>»FRANÇOIS.»</p> + </div> </div> + +<p>Le cardinal demeura pensif après avoir achevé sa +lecture.</p> + +<p>—Eh bien, éminentissime, que pensez-vous de +cela? dit le roi.</p> + +<p>—Que l'empereur a raison, mais que Votre Majesté +n'a pas tort.</p> + +<p>—Ce qui signifie?</p> + +<p>—Qu'il y a là-dessous, comme l'a dit Votre +Majesté, quelque mystère terrible peut-être; plus +qu'un mystère, une trahison.</p> + +<p>—Une trahison! Et qui avait intérêt à me trahir?</p> + +<p>—C'est me demander le nom des coupables, sire +et je ne les connais pas.</p> + +<p>—Mais ne pourrait-on pas les connaître?</p> + +<p>—Cherchons-les, je ne demande pas mieux que +d'être le limier de Votre Majesté; Jupiter a bien, +trouvé Ferrari... Et tenez, à propos de Ferrari, sire, +il serait bon de l'interroger.</p> + +<p>—Cela a été ma première pensée; aussi lui ai-je +fait dire de se tenir prêt.</p> + +<p>—Alors, que Votre Majesté le fasse venir.</p> + +<p>Le roi sonna; le même valet de pied qui était +venu lui parler à table parut.</p> + +<p>—Ferrari! demanda le roi.</p> + +<p>—Il attend dans l'antichambre, sire.</p> + +<p>—Fais-le entrer.</p> + +<p>—Votre Majesté m'a dit qu'elle était sûre de cet +homme.</p> + +<p>—C'est-à-dire, Éminence, que je vous ai dit que +je croyais en être sûr.</p> + +<p>—Eh bien, j'irai plus loin que Votre Majesté, j'en +suis sûr, moi.</p> + +<p>Ferrari parut à la porte, botté, éperonné, prêt à +partir.</p> + +<p>—Viens ici, mon brave, lui dit le roi.</p> + +<p>—Aux ordres de Votre Majesté. Mes dépêches, +sire?</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de dépêches ce soir, mon ami, +dit le roi; il s'agit seulement de répondre à nos +questions.</p> + +<p>—Je suis prêt, sire.</p> + +<p>—Interrogez, cardinal.</p> + +<p>—Mon ami, dit Ruffo au courrier, le roi a la plus +grande confiance en vous.</p> + +<p>—Je crois l'avoir méritée par quinze ans de bons +et loyaux services, monseigneur.</p> + +<p>—C'est pourquoi le roi vous prie de rappeler +tous vos souvenirs, et il veut bien vous prévenir par +ma voix qu'il s'agit d'une affaire très-importante.</p> + +<p>—J'attends votre bon plaisir, monseigneur, dit +Ferrari.</p> + +<p>—Vous vous rappelez bien les moindres circonstances +de votre voyage à Vienne, n'est-ce pas? demanda +le cardinal.</p> + +<p>—Comme si j'en arrivais, monseigneur.</p> + +<p>—C'est bien l'empereur qui vous a remis lui-même +la lettre que vous avez apportée au roi?</p> + +<p>—Lui-même, oui, monseigneur, et j'ai déjà eu +l'honneur de le dire à Sa Majesté. +—Sa Majesté désirerait en recevoir une seconde +fois l'assurance de votre bouche.</p> + +<p>—J'ai l'honneur de la lui donner.</p> + +<p>—Où avez-vous mis la lettre de l'empereur?</p> + +<p>—Dans cette poche-là, dit Ferrari en ouvrant sa +veste.</p> + +<p>—Où vous êtes-vous arrêté?</p> + +<p>—Nulle part, excepté pour changer de cheval.</p> + +<p>—Où avez-vous dormi?</p> + +<p>—Je n'ai pas dormi.</p> + +<p>—Hum! fit le cardinal; mais j'ai entendu dire—vous +nous avez même dit—qu'il vous était arrivé +un accident.</p> + +<p>—Dans la cour du château, monseigneur; j'ai fait +tourner mon cheval trop court, il s'est abattu des +quatre pieds, ma tête a porté contre une borne, et je +me suis évanoui.</p> + +<p>—Où avez-vous repris vos sens?</p> + +<p>—Dans la pharmacie.</p> + +<p>—Combien de temps êtes-vous resté sans connaissance?</p> + +<p>—C'est facile à calculer, monseigneur. Mon +cheval s'est abattu vers une heure ou une heure et +demie du matin, et, quand j'ai rouvert les yeux, il +commençait à faire jour.</p> + +<p>—Au commencement d'octobre, il fait jour vers +cinq heures et demie du matin, six heures peut-être; +c'est donc pendant quatre heures environ que vous +êtes resté évanoui?</p> + +<p>—Environ, oui, monseigneur.</p> + +<p>—Qui était près de vous quand vous avez rouvert +les yeux?</p> + +<p>—Le secrétaire de Son Excellence le capitaine +général, M. Richard, et le chirurgien de Santa-Maria.</p> + +<p>—Vous n'avez aucun soupçon que l'on ait touché +à la lettre qui était dans votre poche?</p> + +<p>—Quand je me suis réveillé, la première chose +que j'ai faite a été d'y porter la main, elle y était +toujours. J'ai examiné le cachet et l'enveloppe, ils +m'ont paru intacts.</p> + +<p>—Vous aviez donc quelques doutes?</p> + +<p>—Non, monseigneur, j'ai agi instinctivement.</p> + +<p>—Et ensuite?</p> + +<p>—Ensuite, monseigneur, comme le chirurgien de +Santa-Maria m'avait pansé pendant mon évanouissement, +on m'a fait prendre un bouillon; je suis +parti, et j'ai remis ma lettre à Sa Majesté. Du reste, +vous étiez là, monseigneur.</p> + +<p>—Oui, mon cher Ferrari, et je crois pouvoir +affirmer au roi que, dans toute cette affaire, vous +vous êtes conduit en bon et loyal serviteur. Voilà +tout ce que l'on désirait savoir de vous; n'est-ce pas, +sire?</p> + +<p>—Oui, répondit Ferdinand.</p> + +<p>—Sa Majesté vous permet donc de vous retirer, +mon ami, et de prendre un repos dont vous devez +avoir grand besoin.</p> + +<p>—Oserai-je demander à Sa Majestés! j'ai démérité +en rien de ses bontés?</p> + +<p>—Au contraire, mon cher Ferrari, dit le roi, au +contraire, et tu es plus que jamais l'homme de ma +confiance.</p> + +<p>—Voilà tout ce que je désirais savoir, sire; car +c'est la seule récompense que j'ambitionne.</p> + +<p>Et il se retira heureux de l'assurance que lui +donnait le roi.</p> + +<p>—Eh bien? demanda Ferdinand.</p> + +<p>—Eh bien, sire, s'il y a eu substitution de lettre, +ou changement fait à la lettre, c'est pendant l'évanouissement +de ce malheureux que la chose a eu lieu.</p> + +<p>—Mais, comme il vous l'a dit, mon éminentissime, +le cachet et l'enveloppe étaient intacts.</p> + +<p>—Une empreinte de cachet est facile à prendre.</p> + +<p>—On aurait donc contrefait la signature de l'empereur? +Dans tous les cas, celui qui aurait fait le +coup serait un habile faussaire.</p> + +<p>—On n'a pas eu besoin de contrefaire la signature +de l'empereur, sire.</p> + +<p>—Comment s'y est-on pris, alors?</p> + +<p>—Remarquez, sire, que je ne vous dis pas ce que +l'on a fait.</p> + +<p>—Que me dites-vous donc?</p> + +<p>—Je dis à Votre Majesté ce que l'on aurait pu +faire.</p> + +<p>—Voyons.</p> + +<p>—Supposez, sire, que l'on se soit procuré ou que +l'on ait fait faire un cachet représentant la tête de +Marc-Aurèle.</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—On aurait pu amollir la cire du cachet en la +plaçant au-dessus d'une bougie, ouvrir la lettre, la +plier ainsi...</p> + +<p>Et Ruffo la plia, en effet, comme avait fait Acton.</p> + +<p>—Pour quoi faire la plier ainsi? demanda le +roi.</p> + +<p>—Pour sauvegarder l'en-tête et la signature; puis, +avec un acide quelconque, enlever l'écriture, et, à la +place de ce qui y était alors, mettre ce qu'il y a +aujourd'hui.</p> + +<p>—Vous croyez cela possible, Éminence?</p> + +<p>—Rien de plus facile; je dirai même que cela +expliquerait parfaitement, vous en conviendrez, +sire, une lettre d'une écriture étrangère entre un en-tête +et une salutation de l'écriture de l'empereur.</p> + +<p>—Cardinal! cardinal! dit le roi après avoir +examiné la lettre avec attention, vous êtes un bien +habile homme.</p> + +<p>Le cardinal s'inclina.</p> + +<p>—Et maintenant, qu'y a-t-il à faire, à votre avis? +demanda le roi.</p> + +<p>—Laissez-moi le reste de la nuit pour y penser, +répliqua le cardinal, et, demain, nous en reparlerons.</p> + +<p>—Mon cher Ruffo, dit le roi, n'oubliez pas que, si +je ne vous fais pas premier ministre, c'est que je ne +suis pas le maître.</p> + +<p>—J'en suis si bien convaincu, sire, que, tout en ne +l'étant pas, j'en ai la même reconnaissance à Votre +Majesté que si je l'étais.</p> + +<p>Et, saluant le roi avec son respect accoutumé, le +cardinal sortit, laissant Sa Majesté pénétrée d'admiration +pour lui.</p> +<br><br> + + +<h3>LX</h3> + +<h3>OÙ VANNI TOUCHE ENFIN AU BUT QU'IL<br> +AMBITIONNAIT DEPUIS SI LONGTEMPS.</h3> + + +<p>On se rappelle la recommandation qu'avait faite le +roi Ferdinand dans une de ses lettres à la reine. +Cette recommandation disait de ne point laisser +languir en prison Nicolino Caracciolo et de presser +le marquis Vanni, procureur fiscal, d'instruire le +plus promptement possible son procès. Nos lecteurs +ne se sont point trompés, nous l'espérons, à l'intention +de la recommandation susdite, et ne lui ont +rien reconnu de philanthropique. Non! le roi avait, +comme la reine, ses motifs de haine à lui: il se rappelait +que l'élégant Nicolino Caracciolo, descendu du +Pausilippe pour fêter, dans le golfe de Naples, Latouche-Tréville +et ses marins, avait été un des +premiers à offusquer ses yeux en abandonnant la +poudre, en immolant sa queue aux idées nouvelles +et en laissant pousser ses favoris, et qu'il avait enfin, +un des premiers toujours à marcher dans la mauvaise +voie, substitué insolemment le pantalon à la +culotte courte.</p> + +<p>En outre, Nicolino, on le sait, était frère du beau +duc de Rocca-Romana, qui, à tort ou à raison, avait +passé pour être l'objet d'un de ces nombreux et +rapides caprices de la reine, non enregistrés par +l'histoire, qui dédaigne ces sortes de détails, mais +constatés par la chronique scandaleuse des cours qui +en vit; or, le roi ne pouvait se venger du duc de +Rocca-Romana, qui n'avait pas changé un bouton à +son costume, ne s'était rien coupé, ne s'était rien +laissé pousser, et, par conséquent, était resté dans les +plus strictes règles de l'étiquette; il n'était donc pas +fâché,—un mari si débonnaire qu'il soit ayant +toujours quelque rancune contre les amants de sa +femme,—il n'était donc pas fâché, n'ayant point de +prétexte plausible pour se venger du frère aîné, d'en +rencontrer un pour se venger du frère cadet. D'ailleurs, +comme titre personnel à l'antipathie du roi, +Nicolino Caracciolo était entaché du péché originel +d'avoir une Française pour mère, et, de plus, étant +déjà à moitié Français de naissance, d'être encore +tout à fait Français d'opinion.</p> + +<p>On a vu, d'ailleurs, que les soupçons du roi, tout +vagues et instinctifs qu'ils étaient sur Nicolino Caracciolo, +n'étaient point tout à fait dénués de fondement, +puisque Nicolino était lié à cette grande +conspiration qui s'étendait jusqu'à Rome, et qui +avait pour but, en appelant les Français à Naples, +d'y faire entrer avec eux la lumière, le progrès, la +liberté.</p> + +<p>Maintenant, on se rappelle par quelle suite de +circonstances inattendues Nicolino Caracciolo avait +été amené à prêter à Salvato, trempé par l'eau de la +mer, des habits et des armes; comment, une lettre de +femme qu'il avait oubliée dans la poche de sa redingote +ayant été trouvée par Pasquale de Simone, avait +été remise par celui-ci à la reine et par la reine à +Acton; nous avons presque assisté à l'expérience +chimique qui, en enlevant le sang, avait laissé subsister +l'écriture, et nous avons assisté tout à fait à +l'expérience poétique qui, en dénonçant la femme, +avait permis de s'emparer de son amant; or, l'amant +arrêté et conduit, on s'en souvient, au château +Saint-Elme, n'était autre que notre insouciant et +aventureux ami Nicolino Caracciolo.</p> + +<p>Le lecteur nous pardonnera si nous lui faisons +subir ici quelques redites; nous désirons, autant que +possible, ajouter par quelques lignes—ces lignes +fussent-elles inutiles—à la clarté de notre récit, +que peuvent, malgré nos efforts, obscurcir les nombreux +personnages que nous mettons en scène et +dont une partie est forcée de disparaître pour faire +place à d'autres, parfois pendant plusieurs chapitres, +parfois pendant un volume entier.</p> + +<p>Que l'on nous pardonne donc certaines digressions +en faveur de la bonne intention, et que l'on +ne fasse point de notre bonne intention un des +pavés de l'enfer.</p> + +<p>Le château Saint-Elme, où Nicolino avait été conduit +et enfermé, était, nous croyons l'avoir déjà dit, +la Bastille de Naples.</p> + +<p>Le château Saint-Elme, qui a joué un grand rôle +dans toutes les révolutions de Naples, et qui, par +conséquent, aura le sien dans la suite de cette histoire, +est bâti au sommet de la colline qui domine +l'ancienne Parthénope. Nous ne chercherons pas, +comme le faisait notre savant archéologue sir William +Hamilton, si le nom <i>Erme</i>, premier nom du +château Saint-Elme, vient de l'ancien mot phénicien +<i>erme</i>, qui veut dire, <i>élevé</i>, <i>sublime</i>, ou bien lui fut +donné à cause des statues de Priape à l'aide desquelles +les habitants de Nicopolis marquaient les limites +de leurs champs et de leurs maisons, et qu'ils appelaient +<i>Terme</i>. N'ayant pas reçu du ciel ce regard pénétrant +qui lit dans la nuit profonde des étymologies, +nous nous contenterons de faire remonter cette appellation +à une chapelle de Saint-Érasme qui donna +son nom à la montagne sur laquelle elle était assise; +la montagne s'appela donc d'abord le mont <i>Saint-Érasme</i>, +puis, par corruption, <i>Saint-Erme</i>, puis enfin +en dernier lieu, et se corrompant de plus en plus, +Saint-Elme. Sur ce sommet, qui domine la ville et la +mer, fut d'abord bâtie une tour qui remplaça la chapelle +et que l'on appela Belforte; cette tour fut convertie +en château par Charles II d'Anjou, dit le Boiteux; +ses fortifications s'augmentèrent lorsque Naples +fut assiégée par Lautrec, non pas en 1518, +comme le dit il signor Giuseppe Gallanti, auteur de +<i>Naples et ses Environs;</i> mais, en 1528, elle devint, par +ordre de Charles-Quint, une forteresse régulière. +Comme toutes les forteresses destinées d'abord à défendre +les populations au milieu ou sur la tête desquelles +elles sont élevées, Saint-Elme en arriva peu +à peu, non-seulement à ne plus défendre la population +de Naples, mais à la menacer, et c'est sous ce +dernier point de vue que le sombre château fait encore +la terreur des Napolitains, qui, à chaque révolution +qu'ils font ou plutôt qu'ils laissent faire, demandent +sa démolition au nouveau gouvernement +qui succède à l'ancien. Le nouveau gouvernement, +qui a besoin de se populariser, décrète la démolition +de Saint-Elme, mais se garde bien de le démolir. +Hâtons-nous de dire, attendu qu'il faut rendre justice +aux pierres comme aux gens, que l'honnête et +pacifique château Saint-Elme, éternelle menace de +destruction pour la ville, s'est toujours borné à menacer, +n'a jamais rien détruit, et même, dans certaines +circonstances, a protégé.</p> + +<p>Nous avons dit tout à l'heure qu'il fallait rendre +justice aux pierres comme aux gens; retournons la +maxime, et disons maintenant qu'il faut rendre justice +aux gens comme aux pierres.</p> + +<p>Ce n'était point, Dieu merci! par paresse ou négligence +que le marquis Vanni n'avait pas suivi +plus activement le procès Nicolino, non; le marquis, +véritable procureur fiscal, ne demandant que des +coupables et ne désirant que d'en trouver là même +où il n'y en avait pas, était loin de mériter un pareil +reproche, non; mais c'était un homme de conscience +dans son genre que le marquis Vanni: il +avait fait durer sept ans le procès du prince de Tarsia, +et trois ans celui du chevalier de Medici et de +ceux qu'il s'obstinait à appeler ses complices; il tenait +un coupable, cette fois, il avait des preuves de +sa culpabilité, il était sûr que ce coupable ne pouvait +lui échapper sous la triple porte qui fermait +son cachot et sous la triple muraille qui entourait +Saint-Elme; il ne regardait donc pas à un jour, à +une semaine et même à un mois pour arriver à un +résultat satisfaisant. D'ailleurs, il appartenait, nous +l'avons dit, pour les instincts, pour l'allure, aux animaux +de la race féline, et l'on sait que le tigre s'amuse +à jouer avec l'homme avant de le mettre en +morceaux, et le chat avec la souris avant de la dévorer.</p> + +<p>Le marquis Vanni s'amusait donc à jouer avec +Nicolino Caracciolo avant de lui faire couper la +tête.</p> + +<p>Mais, il faut le dire, dans ce jeu mortel où luttaient +l'un contre l'autre l'homme armé de la loi, +de la torture et de l'échafaud, et l'homme armé de +son seul esprit, ce n'était pas celui qui avait toutes +les chances de gagner qui gagnait toujours. Loin de +là. Après quatre interrogatoires successifs, qui chacun +avaient duré plus de deux heures, et dans lesquels +Vanni avait essayé de retourner son prévenu +de toutes les façons, le juge n'était pas plus avancé +et le prévenu pas plus compromis que le premier +jour, c'est-à-dire que l'interrogateur en était arrivé à +savoir les nom, prénoms, qualités, âge, état social +de Nicolino Caracciolo, ce que tout le monde savait +à Naples, sans avoir besoin de recourir à un mois de +prison et à une instruction de trois semaines; mais +le marquis Vanni, malgré sa curiosité,—et il était +certainement un des juges les plus curieux du +royaume des Deux-Siciles,—n'avait pu en savoir +davantage.</p> + +<p>En effet, Nicolino Caracciolo s'était enfermé dans +ce dilemme: «Je suis coupable ou je suis innocent. +Ou je suis coupable, et je ne suis pas assez bête pour +faire des aveux qui me compromettront; ou je suis +innocent, et, par conséquent, n'ayant rien à avouer, +je n'avouerai rien.» Il était résulté de ce système de +défense qu'à toutes les questions faites par Vanni +pour savoir autre chose que tout ce que tout le +monde savait, c'est-à-dire ses nom, prénoms, qualités, +âge, demeure et état social, Nicolino Caracciolo +avait répondu par d'autres questions, demandant +à Vanni, avec l'accent du plus vif intérêt s'il +était marié, si sa femme était jolie, s'il l'aimait, s'il +en avait des enfants, quel était leur âge, s'il avait +des frères, des soeurs, si son père vivait, si sa mère +était morte, combien lui donnait la reine pour le métier +qu'il faisait, si son titre de marquis était transmissible +à l'aîné de sa famille, s'il croyait en Dieu, +à l'enfer, au paradis, s'appuyant dans toutes ses divagations, +sur ce qu'il avait, pour tout ce qui regardait +le marquis, une sympathie aussi vive au moins +que celle que le marquis Vanni avait pour lui, et +que, par conséquent, il lui était permis, sinon de +lui faire les mêmes questions,—il ne poussait point +l'indiscrétion jusque là,—au moins des questions +analogues à celles qu'il lui faisait. Il en était résulté +qu'à la fin de chaque interrogatoire, le marquis +Vanni s'était trouvé un peu moins avancé qu'au +commencement et n'avait pas même osé faire dresser +par le greffier procès-verbal de toutes les folies +que Nicolino lui avait dites, et qu'enfin, ayant menacé +le prisonnier, lors de sa dernière visite, de lui +faire donner la question s'il continuait de rire au nez +de cette respectable déesse que l'on appelle la Justice, +il se présentait au château Saint-Elme, dans la +matinée du 9 décembre,—c'est-à-dire quelques +heures après l'arrivée du roi à Caserte, arrivée complètement +ignorée encore à Naples et qui n'était sue +que des personnes qui avaient eu l'honneur de voir +Sa Majesté;—il se présentait, disons-nous, au château +Saint-Elme, bien décidé cette fois, si Nicolino +continuait de jouer le même jeu avec lui, de mettre +ses menaces à exécution et d'essayer de cette fameuse +torture <i>sicut in cadaver</i> qui lui avait été refusée à son +grand regret par la majorité de la junte d'État, à laquelle +il n'avait pas besoin de référer cette fois.</p> + +<p>Vanni, dont le visage n'était pas gai d'habitude, +avait donc, ce jour-là, une physionomie plus lugubre +encore que de coutume.</p> + +<p>Il était, en outre, escorté de maître Donato, le +bourreau de Naples, lequel était lui-même flanqué +de deux de ses aides, venus tout exprès pour l'aider +à appliquer le prisonnier à la question, si le prisonnier +persistait, nous ne dirons pas dans ses dénégations, +mais dans les facétieuses et fantastiques +plaisanteries qui n'avaient point de précédent dans +les annales de la justice.</p> + +<p>Nous ne parlons pas du greffier qui accompagnait +si assidûment Vanni dans toutes ses courses, et qui, +dans sa vénération pour le procureur fiscal, gardait +en sa présence un silence si absolu, que Nicolino +prétendait que ce n'était point un homme de chair +et d'os, mais purement et simplement son ombre que +Vanni avait fait habiller en greffier, non pour économiser +à l'État, comme on aurait pu le croire, les +appointements de ce magistrat subalterne, mais pour +avoir toujours sous la main un secrétaire prêt à +écrire ses interrogatoires.</p> + +<p>Pour cette grande solennité de la torture qui n'avait +point été donnée à Naples, ni même dans le +royaume des Deux-Siciles, où elle était tombée en +désuétude depuis que don Carlos était monté sur le +trône de Naples, c'est-à-dire depuis soixante-cinq +ans, et que le marquis Vanni allait avoir l'honneur +de faire revivre, non point en l'exerçant <i>in anima +vili</i>, mais sur un membre d'une des premières familles +de Naples, des ordres avaient été donnés à +don Roberto Brandi, gouverneur du château, pour +mettre tout à neuf dans la vieille salle de tortures du +château Saint-Elme. Don Roberto Brandi, serviteur +zélé du roi, qui avait eu le désagrément, deux ans +auparavant, de voir fuir de sa forteresse Ettore Caraffa, +s'était empressé de prouver son dévouement à +Sa Majesté en obéissant ponctuellement aux ordres +du procureur fiscal, de sorte que, quand celui-ci se +fit annoncer, le gouverneur vint au-devant de lui, +et, avec le sourire de l'orgueil satisfait:</p> + +<p>—Venez, lui dit-il, et j'espère que vous serez content +de moi.</p> + +<p>Et il conduisit Vanni dans la salle qu'il avait fait +remettre entièrement à neuf à l'intention de Niccolino +Caracciolo, lequel ne se doutait pas que l'État +venait de dépenser pour lui, en instruments de torture, +la somme exorbitante de sept cents ducats, +dont, selon les habitudes reçues à Naples, le gouverneur +avait mis la moitié dans sa poche.</p> + +<p>Vanni, précédé de don Roberto et suivi de son +greffier, du bourreau et de ses deux aides, descendit +dans ce musée de la douleur, et, comme un général +avant le combat examine le champ sur lequel il va +livrer bataille et note les accidents de terrain dont il +peut tirer avantage pour la victoire, il étudia, les +uns après les autres, cette collection d'instruments, +sortis, pour la plupart, des arsenaux ecclésiastiques, +les archives de l'inquisition ayant prouvé que les cerveaux +ascétiques sont les plus inventifs dans ces +sortes de machines destinées à faire tressaillir d'angoisse +les fibres les plus profondément cachées dans +le coeur de l'homme.</p> + +<p>Chaque instrument était bien à sa place et surtout +en bon état de service.</p> + +<p>Alors, laissant dans cette salle funèbre, éclairée +seulement de torches soutenues contre la muraille +par des mains de fer, maître Donato et ses deux +aides, il était passé dans la chambre voisine, séparée +de la salle de tortures par une grille de fer, devant +laquelle tombait un rideau de serge noire; la +lumière des torches, vue à travers ce rideau, obstacle +insuffisant à la cacher tout à fait, devenait plus +funèbre encore.</p> + +<p>C'était aussi aux soins de don Roberto qu'était due +la mise en état de cette chambre, ancienne salle de +tribunal secret abandonnée en même temps que la +salle de torture. Elle n'avait rien de particulier que +son absence complète de communication avec le +jour; tout son mobilier se composait d'une table couverte +d'un tapis vert, éclairée par deux candélabres +à cinq branches, et sur laquelle se trouvaient du papier, +de l'encre et des plumes.</p> + +<p>Un fauteuil tenait le milieu de cette table, et, de +l'autre côté, avait en face de lui la sellette du prévenu; +à côté de cette grande table, que l'on pouvait +appeler la table d'honneur, et qui était évidemment +réservée au juge, était une petite table destinée +au greffier.</p> + +<p>Au-dessus du juge était un grand crucifix taillé +dans un tronc de chêne et qu'on eût dit sorti de +l'âpre ciseau de Michel-Ange, tant sa rude physionomie +laissait celui qui le regardait dans le doute s'il +avait été mis là pour soutenir l'innocent ou effrayer +le coupable.</p> + +<p>Une lampe descendant du plafond éclairait cette +terrible agonie, qui semblait, non pas celle de Jésus +expirant avec le mot <i>pardon</i> sur la bouche, mais +celle du mauvais larron, rendant son dernier soupir +dans un dernier blasphème.</p> + +<p>Le procureur fiscal avait jusque-là tout examiné +en silence, et don Roberto, n'entendant point sortir +de sa bouche l'éloge qu'il se croyait en droit d'espérer, +attendait avec inquiétude une marque de satisfaction +quelconque; cette marque de satisfaction, +pour s'être fait attendre, n'en fut que plus flatteuse. +Vanni fit hautement l'éloge de toute cette lugubre +mise en scène, et promit au digne commandant que +la reine serait informée du zèle qu'il avait déployé +pour son service.</p> + +<p>Encouragé par l'éloge d'un homme si expert en +pareille matière, don Roberto exprima le timide désir +que la reine vînt un jour visiter le château Saint-Elme +et voir de ses propres yeux cette magnifique +salle de tortures, bien autrement curieuse, à son +avis, que le musée de Capodimonte; mais, quelque +crédit que Vanni eût près de Sa Majesté, il n'osa promettre +cette faveur royale au digne gouverneur, qui, +en poussant un soupir de regret, fut forcé de s'en +tenir à la certitude qu'un récit exact serait fait à la +reine, et de la peine qu'il s'était donnée et du succès +qu'il avait obtenu.</p> + +<p>—Et maintenant, mon cher commandant, dit +Vanni, remontez et envoyez-moi le prisonnier sans +fers, mais sous bonne escorte; j'espère que l'aspect +de cette salle l'amènera naturellement à des idées +plus raisonnables que celles où il s'est égaré jusqu'ici. +Il va sans dire, ajouta Vanni d'un air dégagé, +que, si cela vous intéresse de voir donner la torture, +vous pouvez, de votre personne, accompagner le +prisonnier. Il sera peut-être intéressant, pour un +homme d'intelligence comme vous, d'étudier la manière +dont je dirigerai cette opération.</p> + +<p>Don Roberto exprima au procureur fiscal, en termes +chaleureux, sa reconnaissance de la permission +qui lui était donnée et dont il déclara vouloir profiter +avec bonheur. Et, saluant jusqu'à terre le procureur +fiscal, il sortit pour obéir à l'ordre qu'il venait +d'en recevoir.</p> + +<br><br> + + +<h3>LXI</h3> + +<h3>ULYSSE ET CIRCÉ</h3> + + +<p>A peine le roi était-il, comme nous l'avons vu, sur +l'avis du valet de pied, sorti de la salle à manger +pour venir rejoindre le cardinal Ruffo dans son appartement, +que, comme s'il eût été le seul et unique +lien qui retînt entre eux les convives agités d'émotions +diverses, chacun s'empressa de regagner son +appartement. Le capitaine de Cesare ramena chez +elles les vieilles princesses, désespérées de voir qu'après +avoir été forcées de fuir de Paris et Rome, devant +la Révolution, elles allaient probablement être +forcées de fuir Naples, poursuivies toujours par le +même ennemi.</p> + +<p>La reine prévint sir William qu'après les nouvelles +que venait de rapporter son mari, elle avait trop +besoin d'une amie pour ne pas garder chez elle sa +chère Emma Lyonna. Acton fit appeler son secrétaire +Richard pour lui confier le soin de découvrir +pour quoi ou pour qui le roi était rentré dans ses appartements. +Le duc d'Ascoli, réinstallé dans ses fonctions +de chambellan, suivit le roi, avec son habit +couvert de plaques et de cordons, pour lui demander +s'il n'avait pas besoin de ses services. Le prince de +Castelcicala demanda sa voiture et ses chevaux, +pressé d'aller à Naples veiller à sa sûreté et à celle +de ses amis, cruellement compromises par le triomphe +des jacobins français, que devait naturellement +suivre le triomphe des jacobins napolitains. Sir William +Hamilton remonta chez lui pour rédiger une +dépêche à son gouvernement, et Nelson, la tête +basse et le coeur préoccupé d'une sombre pensée, regagna +sa chambre, que, par une délicate attention, +la reine avait eu le soin de choisir pas trop éloignée +de celle qu'elle réservait à Emma les nuits où elle la +retenait près d'elle, quand toutefois, pendant ces +nuits-là, une même chambre et un lit unique ne réunissaient +pas les deux amies.</p> + +<p>Nelson, lui aussi, comme sir William Hamilton, +avait à écrire, mais à écrire une lettre, non point +une dépêche. Il n'était point commandant en chef +dans la Méditerranée, mais placé sous les ordres de +l'amiral lord comte de Saint-Vincent, infériorité qui +ne lui était pas trop sensible, l'amiral le traitant plus +en ami qu'en inférieur, et la dernière victoire de +Nelson l'ayant grandi au niveau des plus hautes réputations +de la marine anglaise.</p> + +<p>Cette intimité entre Nelson et son commandant en +chef est constatée par la correspondance de Nelson +avec le comte de Saint-Vincent, qui se trouve dans +le tome V de ses <i>Lettres et Dépêches</i>, publiées à Londres, +et ceux de nos lecteurs qui aiment à consulter +les pièces originales pourront recourir à celles de +ces lettres écrites par le vainqueur d'Aboukir, du 22 +septembre, époque à laquelle s'ouvre ce récit, au 9 +décembre, époque à laquelle nous sommes arrivés. +Ils y verront, racontées dans tous leurs détails, les +irrésistibles progrès de cette passion insensée que lui +inspira lady Hamilton, passion qui devait lui faire +oublier le soin de ses devoirs comme amiral, et, +comme homme, le soin plus précieux encore de son +honneur. Ces lettres, qui peignent le désordre de son +esprit et la passion de son coeur, seraient son excuse +devant la postérité, si la postérité qui, depuis deux +mille ans, a condamné l'amant de Cléopâtre, pouvait +revenir sur son jugement.</p> + +<p>Aussitôt rentré dans sa chambre, Nelson, profondément +préoccupé d'une catastrophe qui allait jeter +un grand trouble non-seulement dans les affaires du +royaume, mais probablement dans celles de son coeur, +en portant l'amirauté anglaise à prendre de nouvelles +dispositions relativement à sa flotte de la Méditerranée, +Nelson alla droit à son bureau, et, sous l'impression +du récit qu'avait fait le roi, si les paroles +échappées à la bouche de Ferdinand peuvent s'appeler +un récit, il commença la lettre suivante:</p> + + +<p><i>A l'amiral lord comte de Saint-Vincent</i>.</p> + +<p>«Mon cher lord,</p> + + +<p>»Les choses ont bien changé de face depuis ma +dernière lettre datée de Livourne, et j'ai bien peur +que Sa Majesté le roi des Deux-Siciles ne soit sur le +point de perdre un de ses royaumes et peut-être tous +les deux.</p> + +<p>»Le général Mack, ainsi que je m'en étais douté +et que je crois même vous l'avoir dit, n'était qu'un +fanfaron qui a gagné sa réputation de grand général +je ne sais où, mais pas, certes, sur les champs +de bataille; il est vrai qu'il avait sous ses ordres une +triste armée; mais qui va se douter que soixante +mille hommes iront se faire battre par dix mille!</p> + +<p>»Les officiers napolitains n'avaient que peu de +chose à perdre, mais tout ce qu'ils avaient à perdre, +ils l'ont perdu<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>Nous citons les paroles textuelles de Nelson: +«The napolitan officers have not lost much honour, for +God knows they had but little to lose; but they lost all they had.» +<i>Dépêches et Lettres de Nelson</i>, t. V, page 195.</p></blockquote> + +<p>Nelson en était là de sa lettre, et, on le voit, le +vainqueur d'Aboukir traitait assez durement les vaincus +de Civita-Castellana. Peut-être, en effet, avait-il +le droit d'être exigeant en matière de courage, ce +rude marin qui, enfant, demandait ce que c'était que +la peur et ne l'avait jamais connue, tout en laissant +à chaque combat auquel il assistait un lambeau de +sa chair, de sorte que la balle qui le tua à Trafalgar +ne tua plus que la moitié de lui-même et les débris +vivants d'un héros. Nelson, disons-nous, en était là +de sa lettre, lorsqu'il entendit derrière lui un bruit +pareil à celui que ferait le battement des ailes d'un +papillon ou d'un sylphe attardé, sautant de fleur en +fleur.</p> + +<p>Il se retourna et aperçut lady Hamilton.</p> + +<p>Au reste, nous dirons bientôt ce que nous pensons du courage +des Napolitains, dans le chapitre où nous traiterons du courage +collectif et du courage individuel.</p> + +<p>Il jeta un cri de joie.</p> + +<p>Mais Emma Lyonna, avec un charmant sourire, +approcha un doigt de sa bouche, et, riante et gracieuse +comme la statue du silence heureux (on le sait, +il y a plusieurs silences), elle lui fit signe de se taire.</p> + +<p>Puis, s'avançant jusqu'à son fauteuil, elle se pencha +sur le dossier et dit à demi-voix:</p> + +<p>—Suivez-moi, Horace; notre chère reine vous +attend et veut vous parler avant de revoir son mari.</p> + +<p>Nelson poussa un soupir en songeant que quelques +mots venus de Londres, en changeant sa destination, +pouvaient l'éloigner de cette magicienne, +dont chaque geste, chaque mot, chaque caresse était +une nouvelle chaîne ajoutée à celles dont il était déjà +lié; il se souleva péniblement de son siège, en proie +à ce vertige qu'il éprouvait toujours lorsque, après +un moment d'absence, il revoyait cette éblouissante +beauté.</p> + +<p>—Conduisez-moi, lui dit-il; vous savez que je ne +vois plus rien dès que je vous vois.</p> + +<p>Emma détacha l'écharpe de gaze qu'elle avait enroulée +autour de sa tête et dont elle s'était fait une coiffure +et un voile, comme on en voit dans les miniatures +d'Isabey, et, lui jetant une de ses extrémités qu'il +saisit au vol et porta fiévreusement à ses lèvres:</p> + +<p>—Venez, mon cher Thésée, lui dit-elle, voici le fil +du labyrinthe, dussiez-vous m'abandonner comme +une autre Ariane. Seulement, je vous préviens que, +si ce malheur m'arrive, je ne me laisserai consoler +par personne, fût-ce par un dieu!</p> + +<p>Elle marcha la première, Nelson la suivit; elle +l'eût conduit en enfer, qu'il y fût descendu avec elle.</p> + +<p>—Tenez, ma bien-aimée reine, dit Emma, je vous +amène celui qui est à la fois mon roi et mon esclave, +le voici.</p> + +<p>La reine était assise sur un sofa dans le boudoir +qui séparait la chambre d'Emma Lyonna de sa chambre; +une flamme mal éteinte brillait dans ses yeux; +cette fois, c'était celle de la colère.</p> + +<p>—Venez ici, Nelson, mon défenseur, dit-elle, et +asseyez-vous près de moi; j'ai véritablement besoin +que la vue et le contact d'un héros me console de +notre abaissement... L'avez-vous vu, continua-t-elle +en secouant dédaigneusement la tête de haut en bas, +l'avez-vous vu, ce bouffon couronné se faisant le +messager de sa propre honte? L'avez-vous entendu +raillant lui-même sa propre lâcheté? Ah! Nelson, +Nelson, il est triste, quand on est reine orgueilleuse +et femme vaillante, d'avoir pour époux un roi qui +ne sait tenir ni le sceptre ni l'épée!</p> + +<p>Elle attira Nelson près d'elle; Emma s'assit à terre +sur des coussins et couvrit de son regard magnétique, +tout en jouant avec ses croix et ses rubans.—comme +Amy Robsart avec le collier de Leicester,—celui +qu'elle avait mission de fasciner.</p> + +<p>—Le fait est, madame, dit Nelson, que le roi est +un grand philosophe.</p> + +<p>La reine regarda Nelson en contractant ses beaux +sourcils.</p> + +<p>—Est-ce sérieusement que vous décorez du nom +de philosophie, dit-elle, cet oubli de toute dignité? +Qu'il n'ait pas le génie d'un roi, ayant été élevé en +lazzarone, cela se conçoit, le génie est un mets dont +le ciel est avare; mais n'avoir pas le coeur d'un +homme! En vérité, Nelson, c'était d'Ascoli qui, ce +soir, avait, non-seulement l'habit, mais le coeur d'un +roi; le roi n'était que le laquais de d'Ascoli, et quand +on pense que, si ces jacobins dont il a si grand'peur +l'avaient pris, il l'eût laissé pendre sans dire une parole +pour le sauver!... Être à la fois la fille de Marie-Thérèse +et la femme de Ferdinand, c'est, vous en +conviendrez, une de ces fantaisies du hasard qui feraient +douter de la Providence.</p> + +<p>—Bon! dit Emma, ne vaut-il pas mieux que cela +soit ainsi, et ne voyez-vous pas que c'est un miracle +de la Providence, que d'avoir fait tout à la fois de +vous un roi et une reine! Mieux vaut être Sémiramis +qu'Artémise, Élisabeth que Marie de Médicis.</p> + +<p>—Oh! s'écria la reine sans écouter Emma, si j'étais +homme, si je portais une épée!</p> + +<p>—Elle ne vaudrait jamais mieux que celle-là, dit +Emma en jouant avec celle de Nelson, et, du moment +que celle-là vous protège, il n'est pas besoin +d'une autre. Dieu merci!</p> + +<p>Nelson posa sa main sur la tête d'Emma et la regarda +avec l'expression d'un amour infini.</p> + +<p>—Hélas! chère Emma, lui dit-il, Dieu sait que +les paroles que je vais prononcer me brisent le coeur +en s'en échappant; mais croyez-vous que j'eusse soupiré +tout à l'heure en vous voyant à l'heure où je +m'y attendais le moins, si je n'avais pas, moi aussi, +mes terreurs?</p> + +<p>—Vous? demanda Emma.</p> + +<p>—Oh! je devine ce qu'il veut dire, s'écria la reine +en portant son mouchoir à ses yeux; oh! je pleure, +oui, c'est vrai, mais ce sont des larmes de rage...</p> + +<p>—Oui; mais, moi, je ne devine pas, dit Emma, +et ce que je ne devine pas, il faut qu'on me l'explique. +Nelson, qu'entendez-vous par vos terreurs? +Parlez, je le veux!</p> + +<p>Et, lui jetant un bras autour du cou et se soulevant +gracieusement à l'aide de ce bras, elle baisa +son front mutilé.</p> + +<p>—Emma, lui dit Nelson, croyez bien que, si ce +front qui rayonne d'orgueil sous vos lèvres, ne +rayonne pas en même temps de joie, c'est que j'entrevois +dans un prochain avenir une grande douleur.</p> + +<p>—Moi, je n'en connais qu'une au monde, dit lady +Hamilton, ce serait d'être séparée de vous.</p> + +<p>—Vous voyez bien que vous avez deviné, Emma.</p> + +<p>—Nous séparer! s'écria la jeune femme avec une +expression de terreur admirablement jouée; et qui +pourrait nous séparer maintenant?</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! les ordres de l'Amirauté, un +caprice de M. Pitt; ne peut-on pas m'envoyer prendre +la Martinique et la Trinité, comme on m'a envoyé +à Calvi, à Ténériffe, à Aboukir? A Calvi, j'ai +laissé un oeil; à Ténériffe, un bras; à Aboukir, la +peau de mon front. Si l'on m'envoie à la Martinique +ou à la Trinité, je demande à y laisser la tête et que +tout soit fini.</p> + +<p>—Mais, si vous receviez un ordre comme celui-là, +vous n'obéiriez pas, je l'espère?</p> + +<p>—Comment ferais-je, chère Emma?</p> + +<p>—Vous obéiriez à l'ordre de me quitter?</p> + +<p>—Emma! Emma! ne voyez-vous pas que vous +vous mettez entre mon devoir et mon amour... C'est +faire de moi un traître ou un désespéré.</p> + +<p>—Eh bien, répliqua Emma, j'admets que vous +ne puissiez pas dire à Sa Majesté George III: «Sire, +je ne veux pas quitter Naples, parce que j'aime +comme un fou la femme de votre ambassadeur, qui, +de son côté, m'aime à en perdre la tête;» mais vous +pouvez bien lui dire: «Mon roi, je ne veux pas quitter +une reine dont je suis le seul soutien, le seul appui, +le seul défenseur; vous vous devez protection +entre têtes couronnées et vous répondez les uns des +autres à Dieu qui vous a faits ses élus;» et si vous +ne lui dites point cela parce qu'un sujet ne parle +pas ainsi à son roi, sir William, qui a sur un frère de +lait des droits que vous n'avez pas, sir William peut +le lui dire.</p> + +<p>—Nelson, dit la reine, peut-être suis-je bien +égoïste, mais, si vous ne nous protégez pas, nous +sommes perdus, et, lorsqu'on vous présente la question +sous ce jour, d'un trône à maintenir, d'un +royaume à protéger, ne trouvez-vous pas qu'elle +s'agrandit au point qu'un homme de coeur comme +vous risque quelque chose pour nous sauver?</p> + +<p>—Vous avez raison, madame, répondit Nelson, +je ne voyais que mon amour; ce n'est pas étonnant: +cet amour, c'est l'étoile polaire de mon coeur. Votre +Majesté me rend bien heureux en me montrant un +dévouement où je ne voyais qu'une passion. Cette +nuit même, j'écrirai à mon ami lord Saint-Vincent, +ou plutôt j'achèverai la lettre déjà commencée pour +lui. Je le prierai, je le supplierai de me laisser, +mieux encore, de m'attacher à votre service; il comprendra +cela, il écrira à l'amirauté.</p> + +<p>—Et, dit Emma, sir William, de son côté, écrira +directement au roi et à M. Pitt.</p> + +<p>—Comprenez-vous, Nelson, continua la reine, +combien nous avons besoin de vous et quels immenses +services vous pouvez nous rendre! Nous allons +être, selon toute probabilité, forcés de quitter Naples, +de nous exiler.</p> + +<p>—Croyez-vous donc les choses si désespérées, +madame?</p> + +<p>La reine secoua la tête avec un triste sourire.</p> + +<p>—Il me semble, continua Nelson, que, si le roi +voulait...</p> + +<p>—Ce serait un malheur qu'il voulût, Nelson, un +malheur pour moi, je m'entends. Les Napolitains me +détestent; c'est une race jalouse de tout talent, de +toute beauté, de tout courage; toujours courbés sous +le joug allemand, français ou espagnol, ils appellent +étrangers et haïssent et calomnient tout ce qui +n'est pas Napolitain; ils haïssent Acton parce qu'il +est né en France; ils haïssent Emma parce qu'elle +est née en Angleterre; ils me haïssent, moi, parce +que je suis née en Autriche. Supposez que, par un +effort de courage dont le roi n'est point capable, +on rallie les débris de l'armée et que l'on arrête les +Français dans le défilé des Abruzzes, les jacobins de +Naples laissés à eux-mêmes profitent de l'absence +des troupes et se soulèvent, et alors les horreurs de +la France en 1792 et 1793 se renouvellent ici. +Qui vous dit qu'ils ne nous traiteront pas, moi, +comme Marie-Antoinette, et, Emma, comme la princesse +de Lamballe? Le roi s'en tirera toujours, grâce +à ses lazzaroni qui l'adorent; il a pour lui l'égide de +la nationalité; mais Acton, mais Emma, mais moi, +cher Nelson, nous sommes perdus. Maintenant, +n'est-ce point un grand rôle que celui qui vous est +réservé par la Providence, si vous arrivez à faire pour +moi ce que Mirabeau, ce que M. de Bouille, ce que +le roi de Suède, ce que Barnave, ce que M. de la +Fayette, ce que mes deux frères, enfin, deux empereurs +n'ont pu faire pour la reine de France?</p> + +<p>—Ce serait une gloire trop grande, et à laquelle +je n'aspire pas, madame, dit Nelson, une gloire éternelle.</p> + +<p>—Puis n'avez-vous point à faire valoir ceci, Nelson, +que c'est par notre dévouement à l'Angleterre +que nous sommes compromis? Si, fidèle aux traités +avec la République, le gouvernement des Deux-Siciles +ne vous avait point permis de prendre de l'eau, +des vivres, de réparer vos avaries à Syracuse, vous +étiez forcé d'aller vous ravitailler à Gibraltar et vous +ne trouviez plus la flotte française à Aboukir.</p> + +<p>—C'est vrai, madame, et c'était moi qui étais +perdu alors; un procès infamant m'était réservé à la +place d'un triomphe. Comment dire: «J'avais les +yeux fixés sur Naples,» quand mon devoir était de +regarder du côté de Tunis?</p> + +<p>—Enfin, n'est-ce point à propos des fêtes que, +dans notre enthousiasme pour vous, nous vous +avons données, que cette guerre a éclaté? Non, Nelson, +le sort du royaume des Deux-Siciles est lié à +vous, et vous êtes lié, vous, au sort de ses souverains. +On dira dans l'avenir: «Ils étaient abandonnés +de tous, de leurs alliés, de leurs amis, de leurs +parents; ils avaient le monde contre eux, ils eurent +Nelson pour eux, Nelson les sauva.»</p> + +<p>Et, dans le geste que fit la reine en prononçant +ces paroles, elle étendit la main vers Nelson; Nelson +saisit cette main, mit un genou en terre et la baisa.</p> + +<p>—Madame, dit Nelson se laissant aller à l'enthousiasme +de la flatterie de la reine, Votre Majesté +me promet une chose?</p> + +<p>—Vous avez le droit de tout demander à ceux +qui vous devront tout.</p> + +<p>—Eh bien, je vous demande votre parole royale, +madame, que, du jour où vous quitterez Naples, ce +sera le vaisseau de Nelson, et nul autre, qui conduira +en Sicile votre personne sacrée.</p> + +<p>—Oh! ceci, je vous le jure, Nelson, et j'ajoute +que, là où je serai, ma seule, mon unique, mon +éternelle amie, ma chère Emma Lyonna sera avec +moi.</p> + +<p>Et, d'un mouvement plus passionné peut-être que +ne le permettait cette amitié, toute grande qu'elle +était, la reine prit la tête d'Emma entre ses deux +mains, l'approcha vivement de ses lèvres et la baisa +sur les deux yeux.</p> + +<p>—Ma parole vous est engagée, madame, dit +Nelson. A partir de ce moment, vos amis sont mes +amis et vos ennemis mes ennemis, et, dussé-je me +perdre en vous sauvant, je vous sauverai.</p> + +<p>—Oh! s'écria Emma, tu es bien le chevalier des +rois et le champion des trônes! tu es bien tel que +j'avais rêvé l'homme auquel je devais donner tout +mon amour et tout mon coeur!</p> + +<p>Et, cette fois, ce ne fut plus sur le front cicatrisé +du héros, mais sur les lèvres frémissantes de l'amant +que la moderne Circé appliqua ses lèvres.</p> + +<p>En ce moment, on gratta doucement à la porte.</p> + +<p>—Entrez là, chers amis, de mon coeur, dit la reine +en leur montrant la chambre d'Emma; c'est Acton +qui vient me rendre une réponse.</p> + +<p>Nelson, enivré de louanges, d'amour, d'orgueil, +entraîna Emma dans cette chambre à l'atmosphère +parfumée, dont la porte sembla se refermer d'elle-même +sur eux.</p> + +<p>En une seconde, le visage de la reine changea +d'expression, comme si elle eût mis ou ôté un masque; +son oeil s'endurcit, et, d'une voix brève, elle +prononça ce seul mot:</p> + +<p>—Entrez.</p> + +<p>C'était Acton, en effet.</p> + +<p>—Eh bien, demanda-t-elle, qui attendait Sa +Majesté?</p> + +<p>—Le cardinal Ruffo, répondit Acton.</p> + +<p>—Vous ne savez rien de ce qu'ils ont dit?</p> + +<p>—Non, madame; mais je sais ce qu'ils ont fait.</p> + +<p>—Qu'ont-ils fait?</p> + +<p>—Ils ont envoyé chercher Ferrari.</p> + +<p>—Je m'en doutais. Raison de plus, Acton, pour +ce que vous savez.</p> + +<p>—A la première occasion, ce sera fait. Votre +Majesté n'a pas autre chose à m'ordonner?</p> + +<p>—Non, répondit la reine.</p> + +<p>Acton salua et sortit.</p> + +<p>La reine jeta un coup d'oeil jaloux sur la chambre +d'Emma et rentra silencieusement dans la sienne.</p> + +<br><br> + + +<h3>LXII</h3> + +<h3>L'INTERROGATOIRE DE NICOLINO</h3> + + +<p>Les quelques moments qui s'écoulèrent entre la +sortie du commandant don Roberto Brandi et +l'entrée du prisonnier furent employés par le procureur +fiscal à passer sur ses habits de ville une +robe de juge, à coiffer sa tête maigre et longue d'une +perruque énorme qui devait, selon lui, ajouter à la +majesté de son visage et à couvrir cette perruque +elle-même d'un bonnet carré.</p> + +<p>Le greffier commença par poser sur la table, +comme pièces de conviction, les deux pistolets marqués +d'une N et la lettre de la marquise de San-Clemente; +puis il procéda à la même toilette qu'avait +faite son supérieur, toute proportion de rang gardée, +c'est-à-dire qu'il mit une robe plus étroite, une +perruque moins grosse, une toque moins haute.</p> + +<p>Après quoi, il s'assit à sa petite table.</p> + +<p>Le marquis Vanni prit place à la grande, et, +comme c'était un homme d'ordre, il rangea son +papier devant lui de manière qu'une feuille ne +dépassât point l'autre, s'assura qu'il y avait de +l'encre dans son encrier, examina le bec de sa +plume, le rafraîchit avec un canif, en égalisa les +deux pointes en les coupant sur son ongle, tira de sa +poche une tabatière d'or ornée du portrait de Sa +Majesté, la plaça à la portée de sa main, moins pour +y puiser la poudre qu'elle contenait que pour jouer +avec elle de cet air indifférent du juge qui joue aussi +insoucieusement avec la vie d'un homme qu'il joue +avec sa tabatière, et attendit Nicolino Caracciolo +dans la pose qu'il crut la plus propre à faire de +l'effet sur son prisonnier.</p> + +<p>Par malheur, Nicolino Caracciolo n'était point +de caractère à se se laisser imposer par les poses du +marquis Vanni; la porte qui s'était refermée sur le +commandant s'ouvrit dix minutes après devant le +prisonnier, et Nicolino Caracciolo, mis avec une +élégance qui ne dénonçait en aucune manière le +séjour peu confortable de la prison, entra le sourire +sur les lèvres, en fredonnant d'une voix assez juste +le <i>Pria che spunti l'aurora</i> du <i>Matrimonio segreto</i>.</p> + +<p>Il était accompagné de quatre soldats et suivi du +gouverneur.</p> + +<p>Deux soldats restèrent à la porte, deux autres +s'avancèrent à la droite et à la gauche du prisonnier, +lequel marcha droit à la sellette qui lui était préparée, +regarda avant de s'asseoir autour de lui avec +la plus grande attention, murmura en français les +trois syllabes: <i>Tiens! tiens! tiens!</i> lesquelles sont +destinées, comme on sait, à exprimer un côté +comique de l'étonnement, et, s'adressant avec la +plus grande politesse au procureur fiscal:</p> + +<p>—Est-ce que, par hasard, monsieur le marquis, +lui demanda-t-il, vous auriez lu <i>les Mystères d'Udolphe</i>?</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela, <i>les Mystères d'Udolphe</i>? demanda +Vanni répondant à son tour, comme Nicolino +avait l'habitude de le faire, à une question par +une autre question.</p> + +<p>—C'est un nouveau roman d'une dame anglaise +nommée Anne Radcliffe.</p> + +<p>—Je ne lis pas de romans, entendez-vous, monsieur, +répondit le juge d'une voix pleine de dignité.</p> + +<p>—Vous avez tort, monsieur, très-grand tort; il y +en a de fort amusants, et je voudrais bien en avoir +un à lire dans mon cachot, s'il y faisait clair.</p> + +<p>—Monsieur, je désire que vous vous pénétriez de +cette vérité...</p> + +<p>—De laquelle, monsieur le marquis?</p> + +<p>—C'est que nous sommes ici pour nous occuper +d'autre chose que de romans. Asseyez-vous.</p> + +<p>—Merci, monsieur le marquis; je voulais seulement +vous dire qu'il y avait, dans <i>les Mystères d'Udolphe</i>, +la description d'une chambre parfaitement +pareille à celle-ci; c'est dans cette salle que le chef +des brigands tenait ses séances.</p> + +<p>Vanni appela à son aide toute sa dignité.</p> + +<p>—J'espère, prévenu, que cette fois...</p> + +<p>Nicolino l'interrompit.</p> + +<p>—D'abord, je ne m'appelle pas prévenu, vous le +savez bien.</p> + +<p>—Il n'y a pas de degré social devant la loi, vous +êtes prévenu.</p> + +<p>—Je l'accepte comme verbe, mais non comme +substantif; voyons, de quoi suis-je prévenu?</p> + +<p>—Vous êtes prévenu de complot envers l'État.</p> + +<p>—Allons, bon! voilà que vous retombez dans +votre manie.</p> + +<p>—Et vous dans votre irrévérence envers la +justice.</p> + +<p>—Moi irrévérent envers la justice? Ah! monsieur +le marquis, vous me prenez pour un autre, Dieu +merci! nul ne respecte et ne vénère la justice plus +que moi. La justice! mais c'est la parole de Dieu +sur la terre. Oh! que non! je ne suis pas si impie +que d'être irrévérent envers la justice. Ah! envers +les juges, c'est autre chose, je ne dis pas.</p> + +<p>Vanni frappa avec impatience la terre du pied.</p> + +<p>—Êtes-vous enfin décidé à répondre aujourd'hui +aux questions que je vais vous faire?</p> + +<p>—C'est selon les questions que vous me ferez.</p> + +<p>—Prévenu...! s'écria Vanni avec impatience.</p> + +<p>—Encore, fit Nicolino en haussant les épaules; +mais, voyons, qu'est-ce que cela vous fait de m'appeler +prince ou duc? Je n'ai point de préférence +pour l'un ou l'autre de ces deux noms. Je vous +appelle bien marquis, moi, et, à coup sûr, quoique +j'aie à peine le tiers de votre âge, je suis prince ou duc +depuis plus longtemps que vous n'êtes marquis.</p> + +<p>—C'est bien, assez sur ce chapitre... Votre âge?</p> + +<p>Nicolino tira de son gousset une montre magnifique.</p> + +<p>—Vingt et un ans trois mois huit jours cinq +heures sept minutes trente-deux secondes. J'espère, +cette fois, que vous ne m'accuserez pas de manquer +de précision.</p> + +<p>—Votre nom?</p> + +<p>—Nicolino Caracciolo, toujours.</p> + +<p>—Votre domicile?</p> + +<p>—Au château Saint-Elme, cachot numéro 3, au +second au-dessous de l'entre-sol.</p> + +<p>—Je ne vous demande pas où vous demeurez à +présent; je vous demande où vous demeuriez quand +vous avez été arrêté?</p> + +<p>—Je ne demeurais nulle part, j'étais dans la +rue.</p> + +<p>—C'est bien. Peu importe votre réponse, on sait +votre domicile.</p> + +<p>—Alors, je vous dirai comme Agamemnon à +Achille:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">Pourquoi le demander, puisque vous le savez?</p> + </div> </div> + +<p>—Faisiez-vous partie de la réunion de conspirateurs +qui était assemblée, du 22 au 23 septembre, +dans les ruines du palais de la reine Jeanne?</p> + +<p>—Je ne connais pas de palais de la reine Jeanne +à Naples.</p> + +<p>—Vous ne connaissez pas les ruines du palais de +la reine Jeanne au Pausilippe, presque en face de +la maison que vous habitez?</p> + +<p>—Pardon, monsieur le marquis. Qu'un homme +du peuple, un cocher de fiacre, un cicerone, voire +même un ministre de l'instruction publique,—Dieu +sait où l'on prend les ministres dans notre +époque!—fasse une pareille erreur, cela se comprend; +mais vous, un archéologue, vous tromper +en architecture de deux siècles et demi, et en histoire +de cinq cents ans, je ne vous pardonne pas +cela! Vous voulez dire les ruines du palais d'Anna +Caraffa, femme du duc de Medina, le favori de Philippe +IV, qui n'est pas morte étouffée comme +Jeanne Ire, ni empoisonnée comme Jeanne II...—remarquez +que je n'affirme pas le fait, le fait étant +resté douteux,—mais mangée aux poux comme +Sylla et comme Philippe H.... Cela n'est pas permis, +monsieur Vanni, et, si la chose se répandait, on +vous prendrait pour un vrai marquis!</p> + +<p>—Eh bien, dans les ruines du palais d'Anna +Caraffa, si vous l'aimez mieux.</p> + +<p>—Oui, je l'aime mieux; j'aime toujours mieux la +vérité; je suis de l'école du philosophe de Genève, et +j'ai pour devise: <i>Vitam impendere vero</i>. Bon! si je +parle latin, voilà qu'on va me prendre pour un +faux duc!</p> + +<p>—Étiez-vous dans les ruines du palais d'Anna +Caraffa pendant la nuit du 22 au 23 septembre? +Répondez oui ou non! insista Vanni furieux.</p> + +<p>—Et que diable eussé-je été y chercher? Vous ne +vous rappelez donc pas le temps qu'il faisait pendant +la nuit du 22 au 23 septembre?</p> + +<p>—Je vais vous dire ce que vous alliez y faire, +moi: vous alliez y conspirer.</p> + +<p>—Allons donc! je ne conspire jamais quand +il pleut; c'est déjà assez ennuyeux par le beau +temps.</p> + +<p>—Avez-vous, ce soir-là, prêté votre redingote à +quelqu'un?</p> + +<p>—Pas si niais, par une nuit pareille, quand il +pleuvait à torrents, prêter ma redingote! mais, si +j'en avais eu deux, je les eusse mises l'une sur +l'autre.</p> + +<p>—Reconnaissez-vous ces pistolets?</p> + +<p>—Si je les reconnaissais, je vous dirais qu'on me +les a volés; et, comme votre police est très-mal faite, +vous ne retrouveriez pas le voleur, ce qui serait +humiliant pour votre police; or, je ne veux humilier +personne, je ne reconnais pas ces pistolets.</p> + +<p>—Ils sont cependant marqués d'une N.</p> + +<p>—N'y a-t-il que moi dont le nom commence par +une N à Naples?</p> + +<p>—Reconnaissez-vous cette lettre?</p> + +<p>Et Vanni montra au prisonnier la lettre de la +marquise de San-Clemente.</p> + +<p>—Pardon, monsieur le marquis, mais il faudrait +que je la visse de plus près.</p> + +<p>—Approchez-vous.</p> + +<p>Nicolino regarda l'un après l'autre les deux soldats +qui se tenaient à sa droite et sa gauche:</p> + +<p>—<i>Èpermesso</i>? dit-il.</p> + +<p>Les deux soldats s'écartèrent; Nicolino s'approcha +de la table, prit la lettre et la regarda.</p> + +<p>—Fi donc! demander à un galant homme s'il +reconnaît une lettre de femme! Oh! monsieur le +marquis!</p> + +<p>Et, approchant tranquillement la lettre d'un des +candélabres, il y mit le feu.</p> + +<p>Vanni se leva furieux.</p> + +<p>—Que faites-vous donc? s'écria-t-il.</p> + +<p>—Vous le voyez bien, je la brûle; il faut toujours +brûler les lettres de femme, ou sinon les pauvres +créatures sont compromises.</p> + +<p>—Soldats!... s'écria Vanni.</p> + +<p>—Ne vous dérangez pas, dit Nicolino en soufflant +les cendres au nez de Vanni, c'est fait.</p> + +<p>Et il alla tranquillement se rasseoir sur la sellette.</p> + +<p>—C'est bon, dit Vanni, rira bien qui rira le +dernier.</p> + +<p>—Je n'ai ri ni le premier ni le dernier, monsieur, +dit Nicolino avec hauteur; je parle et j'agis en +honnête homme, voilà tout.</p> + +<p>Vanni poussa une espèce de rugissement; mais +sans doute n'était-il pas au bout de ses questions, +car il parut se calmer, quoiqu'il secouât furieusement +sa tabatière dans sa main droite.</p> + +<p>—Vous êtes le neveu de Francesco Caracciolo? +reprit Vanni.</p> + +<p>—J'ai cet honneur, monsieur le marquis, répondit +tranquillement Nicolino en s'inclinant.</p> + +<p>—Le voyez-vous souvent?</p> + +<p>—Le plus que je puis.</p> + +<p>—Vous savez qu'il est infecté de mauvais principes?</p> + +<p>—Je sais que c'est le plus honnête homme de +Naples et le plus fidèle sujet de Sa Majesté, sans +vous excepter, monsieur le marquis.</p> + +<p>—Avez-vous entendu dire qu'il ait eu affaire aux +républicains?</p> + +<p>—Oui, à Toulon, où il s'est battu contre eux si +glorieusement, qu'il doit aux différents combats +qu'il leur a livrés le grade d'amiral.</p> + +<p>—Allons, dit Vanni comme s'il prenait une +résolution subite, je vois que vous ne parlerez +pas.</p> + +<p>—Comment! vous trouvez que je ne parle point +assez, je parle presque tout seul.</p> + +<p>—Je dis que nous ne tirerons aucun aveu de +vous par la douceur.</p> + +<p>—Ni par la force, je vous en préviens. +—Nicolino Caracciolo, vous ne savez pas jusqu'où +peuvent s'étendre mes pouvoirs de juge.</p> + +<p>—Non, je ne sais pas jusqu'où peut s'étendre la +tyrannie d'un roi.</p> + +<p>—Nicolino Caracciolo, je vous préviens que je +vais être forcé de vous appliquer à la torture.</p> + +<p>—Appliquez, marquis, appliquez; cela fera toujours +passer un instant; on s'ennuie tant en prison!</p> + +<p>Et Nicolino Caracciolo étira ses bras en bâillant.</p> + +<p>—Maître Donato! s'écria le procureur fiscal exaspéré, +faites voir au prévenu la chambre de la question.</p> + +<p>Maître Donato tira un cordon, les rideaux s'ouvrirent; +Nicolino put donc voir le bourreau, ses +deux aides et les formidables instruments de torture +dont il était entouré.</p> + +<p>—Tiens! fit Nicolino décidé à ne reculer devant +rien: voici une collection qui me paraît fort curieuse; +peut-on la voir de plus près?</p> + +<p>—Vous vous plaindrez de la voir de trop près +tout à l'heure, malheureux pêcheur endurci!</p> + +<p>—Vous vous trompez, marquis, répondit Nicolino +en secouant sa belle et noble tête, je ne me +plains jamais, je me contente de mépriser.</p> + +<p>—Donato, Donato! s'écria le procureur fiscal, +emparez-vous du prévenu.</p> + +<p>La grille tourna sur ses gonds, mettant en communication +la chambre de l'interrogatoire avec la +salle de torture, et Donato s'avança vers le prisonnier.</p> + +<p>—Vous êtes cicérone? demanda le jeune homme.</p> + +<p>—Je suis le bourreau, répondit maître Donato.</p> + +<p>—Marquis Vanni, dit Nicolino en pâlissant légèrement, +mais le sourire sur les lèvres et sans +donner aucune autre marque d'émotion, présentez-moi +à monsieur; selon les lois de l'étiquette anglaise, +il n'aurait le droit de me parler ni de me +toucher, si je ne lui étais pas présenté, et, vous le +savez, nous vivons sous les lois anglaises depuis +l'entrée à la cour de madame l'ambassadrice d'Angleterre.</p> + +<p>—A la torture! à la torture! hurla Vanni.</p> + +<p>—Marquis, dit Nicolino, je crois que vous vous +privez par votre précipitation d'un grand plaisir.</p> + +<p>—Lequel? demanda Vanni haletant.</p> + +<p>—Celui de m'expliquer vous-même l'usage de +chacune de ces ingénieuses machines; qui sait si +cette explication ne suffirait point à vaincre ce que +vous appelez mon obstination?</p> + +<p>—Tu as raison, quoique ce soit un moyen pour +toi de retarder l'heure que tu redoutes.</p> + +<p>—Aimez-vous mieux tout de suite? dit Nicolino +en regardant fixement Vanni; quant à moi, cela +m'est égal.</p> + +<p>Vanni baissa les yeux.</p> + +<p>—Non, répliqua-t-il, il ne sera point dit que +j'aurai refusé à un prévenu, si coupable qu'il soit, +le délai qu'il a demandé.</p> + +<p>En effet, Vanni comprenait qu'il y avait pour lui +une jouissance amère et une sombre vengeance dans +l'énumération à laquelle il allait se livrer, puisqu'il +faisait précéder la torture physique d'une torture +morale pire que la première peut-être.</p> + +<p>—Ah! fit Nicolino en riant, je savais bien que +l'on obtenait tout de vous par le raisonnement, et, +d'abord, voyons, monsieur le procureur fiscal, commençons +par cette corde pendue au plafond et glissant +sur une poulie.</p> + +<p>—C'est, en effet, par là que l'on commence.</p> + +<p>—Voyez ce que c'est que le hasard! Nous disions +donc que cette corde...?</p> + +<p>—C'est ce que l'on appelle l'estrapade, mon jeune +ami.</p> + +<p>Nicolino salua.</p> + +<p>—On lie le patient les mains derrière le dos, on +lui met aux pieds des poids plus ou moins lourds, on +le soulève par cette corde jusqu'au plafond, puis on +le laisse retomber par secousses jusqu'à un pied de +terre.</p> + +<p>—Ce doit être un moyen infaillible de faire +grandir les gens... Et, continua Nicolino, cette espèce +de casque pendu à la muraille, comment cela s'appelle-t-il?</p> + +<p>—C'est la <i>cuffia del silenzio</i>, très-bien nommée +ainsi, attendu que plus on souffre, moins on peut +crier. On met la tête du patient dans cette boîte de +fer, et, à l'aide de cette vis que l'on tourne, la boîte +se rétrécit; au troisième tour, les yeux sortent de leur +orbite et la langue de la bouche.</p> + +<p>—Qu'est-ce que ce doit être au sixième, mon +Dieu! fit Nicolino avec sa même intonation railleuse. +Et ce fauteuil en tôle avec des clous en fer +et une espèce de réchaud dessous, a-t-il son utilité?</p> + +<p>—Vous allez le voir. On y assied le patient tout +nu, on l'attache solidement aux bras du fauteuil et +l'on allume du feu dans le réchaud.</p> + +<p>—C'est moins commode que le gril de saint +Laurent; vous ne pouvez pas le retourner. Et ces +coins, ce maillet et ces planches?</p> + +<p>—C'est la question des brodequins: on met entre +quatre planches les jambes de celui à qui on veut +la donner, on les lie avec une corde, et, à l'aide de +ce maillet, on enfonce ces coins-là entre les planches +du milieu.</p> + +<p>—Pourquoi ne pas les passer tout de suite entre +le tibia et le péroné? Ce serait plus court!... Et ce +chevalet entouré de coquemars?</p> + +<p>—C'est avec cela qu'on donne la question de l'eau: +on couche le patient sur le chevalet de manière qu'il +ait la tête et les pieds plus bas que l'estomac, et on +lui entonne dans la bouche jusqu'à cinq ou six +pintes d'eau.</p> + +<p>—Je doute que les toasts que l'on porte à votre +santé de cette façon-là, marquis, vous portent bonheur.</p> + +<p>—Voulez-vous continuer?</p> + +<p>—Ma foi, non, cela me donne un trop grand +mépris pour les inventeurs de toutes ces machines, +et surtout pour ceux qui s'en servent. J'aime décidément +mieux être accusé que juge, patient que +bourreau.</p> + +<p>—Vous refusez de faire des aveux?</p> + +<p>—Plus que jamais.</p> + +<p>—Songez que ce n'est plus l'heure de plaisanter.</p> + +<p>—Par quelle torture vous plaît-il de commencer, +monsieur?</p> + +<p>—Par l'estrapade, répondit Vanni exaspéré de ce +sang-froid. Exécuteur, enlevez l'habit de monsieur.</p> + +<p>—Pardon! si vous voulez bien le permettre, je +l'ôterai moi-même; je suis très-chatouilleux.</p> + +<p>Et, avec la plus grande tranquillité, Nicolino enleva +son habit, sa veste et sa chemise, mettant au +jour un torse juvénile et blanc, un peu maigre peut-être, +mais de forme parfaite.</p> + +<p>—Encore une fois, vous ne voulez pas avouer? +cria Vanni en secouant désespérément sa tabatière.</p> + +<p>—Allons donc! répondit Nicolino, est-ce qu'un +gentilhomme a deux paroles? Il est vrai, ajouta-t-il +dédaigneusement, que vous ne pouvez point savoir +cela, vous.</p> + +<p>—Liez-lui les mains derrière le dos, liez-lui les +mains, cria Vanni; attachez-lui un poids de cent +livres à chaque pied et levez-le jusqu'au plafond.</p> + +<p>Les aides du bourreau se précipitèrent sur Nicolino +pour exécuter l'ordre du procureur fiscal.</p> + +<p>—Un instant, un instant! cria maître Donato, des +égards, des précautions. Il faut que cela dure; disloquez, +mais ne cassez pas; c'est de la <i>roba</i> aristocratique.</p> + +<p>Et lui-même, avec toute sorte d'égards et de précautions +comme il avait dit, il lui lia les mains +derrière le dos, tandis que les deux aides lui attachaient +les poids aux pieds.</p> + +<p>—Tu ne veux pas avouer? tu ne veux pas +avouer? cria Vanni en s'approchant de Nicolino.</p> + +<p>—Si fait; approchez encore, dit Nicolino.</p> + +<p>Vanni s'approcha; Nicolino lui cracha au visage.</p> + +<p>—Sang du Christ! s'écria Vanni, enlevez! enlevez!</p> + +<p>Le bourreau et ses aides s'apprêtaient à obéir, +quand le commandant Roberto Brandi, s'approchant +vivement du procureur fiscal:</p> + +<p>—Un billet très-pressé du prince de Castelcicala, +lui dit-il.</p> + +<p>Vanni prit le billet en faisant signe aux exécuteurs +d'attendre qu'il eût lu.</p> + +<p>Il ouvrit le billet; mais à peine y eut-il jeté les +yeux, qu'une pâleur livide envahit son visage.</p> + +<p>Il le relut une seconde fois et devint plus pâle +encore.</p> + +<p>Puis, après un moment de silence, passant son +mouchoir sur son front ruisselant de sueur:</p> + +<p>—Détachez le patient, dit-il, et reconduisez-le +dans sa prison.</p> + +<p>—Eh bien, mais la question? demanda maître +Donato.</p> + +<p>—Ce sera pour un autre jour, répondit Vanni.</p> + +<p>Et il s'élança hors du cachot sans même donner +à son greffier l'ordre de le suivre.</p> + +<p>—Et votre ombre, monsieur le procureur fiscal? +lui cria Nicolino. Vous oubliez votre ombre!</p> + +<p>On détacha Nicolino, qui remit sa chemise, sa +veste et sa redingote avec le même calme qu'il les +avait ôtées.</p> + +<p>—Métier du diable, s'écria maître Donato, on n'y +est jamais sûr de rien!</p> + +<p>Nicolino parut touché de ce désappointement du +bourreau.</p> + +<p>—Combien gagnez-vous par an, mon ami? lui +demanda-t-il.</p> + +<p>—J'ai quatre cents ducats de fixe, Excellence, +dix ducats par exécution et quatre ducats par torture; +mais il y a plus de trois ans que, par l'entêtement +du tribunal, on n'a exécuté personne; et, +vous le voyez, au moment de vous donner la torture, +contre-ordre! J'aurais plus de bénéfice à donner ma +démission de bourreau et à me faire sbire, comme +mon ami Pasquale de Simone.</p> + +<p>—Tenez, mon cher, dit Nicolino en tirant de sa +poche trois pièces d'or, vous m'attendrissez; voici +douze ducats. Qu'il ne soit pas dit que l'on vous a +dérangé pour rien.</p> + +<p>Maître Donato et ses deux aides saluèrent.</p> + +<p>Alors, Nicolino, se retournant vers Roberto Brandi, +qui ne comprenait rien lui-même à ce qui s'était +passé:</p> + +<p>—N'avez-vous pas entendu, commandant? lui +dit-il. M. le procureur fiscal vous a ordonné de me +reconduire en prison.</p> + +<p>Et, se remettant de lui-même au milieu des soldats +qui l'avaient amené, il sortit de la salle de l'interrogatoire +et regagna son cachot.</p> + +<p>Peut-être le lecteur attend-il maintenant l'explication +du changement qui s'était fait sur la physionomie +du marquis Vanni en lisant le billet du prince +de Castelcicala, et de l'ordre donné de remettre la +torture à un autre jour, après l'avoir lu.</p> + +<p>L'explication sera bien simple; elle consistera à +mettre sous les yeux du lecteur le texte même du +billet; le voici:</p> + +<p>«Le roi est arrivé cette nuit. L'armée napolitaine +est battue; les Français seront ici dans quinze jours.</p> + +<p>»C.»</p> + +<p>Or, le marquis Vanni avait réfléchi que ce n'était +point au moment où les Français allaient entrer à +Naples qu'il était opportun de donner la torture à un +prisonnier accusé pour tout crime d'être partisan +des Français.</p> + +<p>Quant à Nicolino, qui, malgré tout son courage, +était menacé d'une rude épreuve, il rentra dans le +cachot numéro 3, au second au-dessous de l'entre-sol, +comme il disait, sans savoir à quel heureux hasard +il devait d'en être quitte à si bon marché.</p> +<br><br> + + + +<h3>LXIII</h3> + +<h3>L'ABBÉ PRONIO</h3> + + +<p>Vers la même heure où le procureur fiscal Vanni +faisait reconduire Nicolino à son cachot, le cardinal +Ruffo, pour accomplir la promesse qu'il avait +faite pendant la nuit au roi, se présentait à la +porte de ses appartements.</p> + +<p>L'ordre était donné de le recevoir. Il pénétra donc +sans aucun empêchement jusqu'au roi.</p> + +<p>Le roi était en tête-à-tête avec un homme d'une +quarantaine d'années. On pouvait reconnaître cet +homme pour un abbé à une imperceptible tonsure +qui disparaissait au milieu d'une forêt de cheveux +noirs. Il était, au reste, vigoureusement découplé et +paraissait plutôt fait pour porter l'uniforme de carabinier +que la robe ecclésiastique.</p> + +<p>Ruffo fit un pas en arrière.</p> + +<p>—Pardon, sire, dit-il, mais je croyais trouver +Votre Majesté seule.</p> + +<p>—Entrez, entrez, mon cher cardinal, dit le roi, +vous n'êtes point de trop; je vous présente l'abbé +Pronio.</p> + +<p>—Pardon, sire, dit Ruffo en souriant, mais je ne +connais pas l'abbé Pronio.</p> + +<p>—Ni moi non plus, dit le roi. Monsieur entre une +minute avant Votre Éminence; il vient de la part de +mon directeur, monseigneur Rossi, évêque de Nicosia; +M. l'abbé ouvrait la bouche pour me raconter +ce qui l'amène, il le racontera à nous deux au lieu +de le raconter à moi tout seul. Tout ce que je sais, +par le peu de mots que M. l'abbé m'a dits, c'est que +c'est un homme qui parle bien et qui promet d'agir +encore mieux. Racontez votre affaire: M. le cardinal +Ruffo est de mes amis.</p> + +<p>—Je le sais, sire, dit l'abbé en s'inclinant devant +le cardinal, et des meilleurs même.</p> + +<p>—Si je n'ai pas l'honneur de connaître M. l'abbé +Pronio, vous voyez qu'en échange M. l'abbé Pronio +me connaît.</p> + +<p>—Et qui ne vous connaît pas, monsieur le cardinal, +vous, le fortificateur d'Ancône! vous, l'inventeur +d'un nouveau four à chauffer les boulets rouges!</p> + +<p>—Ah! vous voilà pris, mon éminentissime. Vous +vous attendiez à ce que l'on vous fît des compliments +sur votre éloquence et votre sainteté, et voilà qu'on +vous en fait sur vos exploits militaires.</p> + +<p>—Oui, sire, et plût à Dieu que Votre Majesté eût +confié le commandement de l'armée à Son Éminence +au lieu de le confier à un fanfaron autrichien.</p> + +<p>—L'abbé, vous venez de dire une grande vérité, +dit le roi en posant sa main sur l'épaule de Pronio.</p> + +<p>Ruffo s'inclina.</p> + +<p>—Mais je présume, dit-il, que M. l'abbé n'est +pas venu seulement pour dire des vérités qu'il me +permettra de prendre pour des louanges.</p> + +<p>—Votre Éminence a raison, dit Pronio en s'inclinant +à son tour; mais une vérité dite de temps en +temps et quand l'occasion s'en présente, quoiqu'elle +puisse parfois nuire à l'imprudent qui la dit, ne +peut jamais nuire au roi qui l'entend.</p> + +<p>—Vous avez de l'esprit, monsieur, dit Ruffo.</p> + +<p>—Eh bien, c'est l'effet qu'il m'a fait tout de suite, +dit le roi; et cependant il n'est que simple abbé, +quand j'ai, à la bonté de mon ministre des cultes, +dans mon royaume tant d'ânes qui sont évêques!</p> + +<p>—Tout cela ne nous dit pas ce qui amène l'abbé +près de Votre Majesté?</p> + +<p>—Dites, dites, l'abbé! le cardinal me rappelle que +j'ai affaire; nous vous écoutons.</p> + +<p>—Je serai bref, sire. J'étais hier, à neuf heures +du soir, chez mon neveu, qui est maître de poste.</p> + +<p>—Tiens, c'est vrai, dit le roi, je cherchais où je +vous avais déjà vu. Je me rappelle maintenant, +c'est là.</p> + +<p>—Justement, sire. Dix minutes auparavant, un +courrier était passé, avait commandé des chevaux et +avait dit au maître de poste: «Surtout ne faites pas +attendre, c'est pour un très-grand seigneur;» et il +était reparti en riant. La curiosité me prit alors de +voir ce très-grand seigneur, et, lorsque la voiture +s'arrêta, je m'en approchai, et, à mon grand étonnement, +je reconnus le roi.</p> + +<p>—Il m'a reconnu et ne m'a rien demandé; c'est, +déjà bien de sa part, n'est-ce pas, mon éminentissime?</p> + +<p>—Je me réservais pour ce matin, sire, répondit +l'abbé en s'inclinant.</p> + +<p>—Continuez, continuez! vous voyez bien que le +cardinal vous écoute.</p> + +<p>—Avec la plus grande attention, sire.</p> + +<p>—Le roi, que l'on savait à Rome, continua Pronio, +revenait seul dans un cabriolet, accompagné +d'un seul gentilhomme qui portait les habits du roi, +tandis que le roi portait les habits de ce gentilhomme; +c'était un événement.</p> + +<p>—Et un fier! fit le roi.</p> + +<p>—J'interrogeai les postillons de Fondi, et, de postillons +en postillons, en remontant jusqu'à ceux d'Albano, +les nôtres avaient appris qu'il y avait eu une +grande bataille, que les Napolitains avaient été battus +et que le roi,—comment dirai-je cela, sire? +demanda en s'inclinant respectueusement l'abbé,—et +que le roi...</p> + +<p>—Fichait le camp... Ah! pardon, j'oubliais que +vous êtes homme d'Église.</p> + +<p>—Alors, j'ai été poursuivi de cette idée que, si les +Napolitains étaient véritablement en fuite, ils courraient +tout d'une traite jusqu'à Naples, et que, par +conséquent, il n'y avait qu'un moyen d'arrêter les +Français, qui, si on ne les arrêtait pas, y seraient sur +leurs talons.</p> + +<p>—Voyons le moyen, dit Ruffo.</p> + +<p>—C'était de révolutionner les Abruzzes et la Terre +de Labour, et, puisqu'il n'y a plus d'armée à leur opposer, +de leur opposer un peuple.</p> + +<p>Ruffo regarda Pronio.</p> + +<p>—Est-ce que vous seriez, par hasard, un homme +de génie, monsieur l'abbé? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Qui sait? répondit celui-ci.</p> + +<p>—La chose m'en, a tout l'air, sire.</p> + +<p>—Laissez-le aller, laissez-le aller, dit le roi.</p> + +<p>—Donc, ce matin, j'ai pris un cheval chez mon +neveu, je suis venu à franc étrier jusqu'à Capoue; à +la poste de Capoue, je me suis informé, et j'ai appris +que Sa Majesté était à Caserte; alors, je suis venu à +Caserte et me suis présenté hardiment à la porte du +roi, comme venant de la part de monseigneur Rossi, +évêque de Nicosia et confesseur de Sa Majesté.</p> + +<p>—Vous connaissez monseigneur Rossi? demanda +Ruffo.</p> + +<p>—Je ne l'ai jamais vu, dit l'abbé; mais j'espérais +que le roi me pardonnerait mon mensonge en faveur +de la bonne intention.</p> + +<p>—Eh! mordieu! oui, je vous pardonne, dit le +roi. Éminence, donnez-lui son absolution tout de +suite.</p> + +<p>—Maintenant, sire, vous savez tout, dit Pronio: +si le roi adopte mon projet d'insurrection, une traînée +de poudre n'ira pas plus vite; je proclame la +guerre sainte, et, avant huit jours, je soulève tout le +pays depuis Aquila jusqu'à Teano.</p> + +<p>—Et vous ferez cela tout seul? demanda Ruffo.</p> + +<p>—Non, monseigneur; je m'adjoindrai deux hommes +d'exécution.</p> + +<p>—Et quels sont ces deux hommes?</p> + +<p>—L'un est Gaetano Mammone, plus connu sous +le nom du <i>meunier de Sora</i>.</p> + +<p>—N'ai-je pas entendu prononcer son nom, demanda +le roi, à propos du meurtre de ces deux jacobins +della Torre?</p> + +<p>C'est possible, sire, répondit l'abbé Pronio; il est +rare que Gaetano Mammone ne soit pas là quand +on tue quelqu'un à dix lieues à la ronde; il flaire le +sang.</p> + +<p>—Vous le connaissez? demanda Ruffo.</p> + +<p>—C'est mon ami, Éminence.</p> + +<p>—Et quel est l'autre?</p> + +<p>—Un jeune brigand de la plus belle espérance, +sire; il se nomme Michele Pezza; mais il a pris le +nom de Fra-Diavolo, attendu probablement que ce +qu'il y a de plus malin, c'est un moine, et de plus +mauvais le diable. A vingt et un ans à peine, il est +déjà chef d'une bande de trente hommes, qui se tiennent +dans les montagnes de Mignano. Il était amoureux +de la fille d'un charron d'Itri, il l'a hautement +demandée en mariage, on la lui a refusée; alors, il +a loyalement prévenu son rival, nommé Peppino, +qu'il le tuerait s'il ne renonçait pas à Francesca, c'est +le nom de la jeune fille; son rival a persisté, et Michele +Pezza lui a tenu parole.</p> + +<p>—C'est-à-dire qu'il l'a tué? demanda Ruffo.</p> + +<p>—Éminence, c'est mon pénitent. Il y a quinze +jours qu'avec six de ses hommes les plus résolus, il +a pénétré la nuit, par le jardin qui donne sur la +montagne, dans la maison du père de Francesca, a +enlevé sa fille et la emmenée avec lui. Il paraît que +mon drôle a des secrets à lui pour se faire aimer des +femmes. Francesca, qui aimait Peppino, adore maintenant +Fra-Diavolo et brigande avec lui comme si +elle n'avait fait que cela toute sa vie.</p> + +<p>—Et voilà les hommes que vous comptez employer? +demanda le roi.</p> + +<p>—Sire, on ne révolutionne pas un pays avec des +séminaristes.</p> + +<p>—L'abbé a raison, sire, dit Ruffo.</p> + +<p>—Soit! Et, avec ces moyens-là, vous promettez +de réussir?</p> + +<p>—J'en réponds.</p> + +<p>—Et vous soulèverez les Abruzzes, la Terre de +Labour?</p> + +<p>—Depuis les enfants jusqu'aux vieillards. Je +connais tout le monde, et tout le monde me connaît.</p> + +<p>—Vous me paraissez bien sûr de votre affaire, +mon cher abbé, dit le cardinal.</p> + +<p>—Si sûr, que j'autorise Votre Éminence à me faire +fusiller si je ne réussis pas.</p> + +<p>—Alors, vous comptez faire de votre ami Gaetano +Mammone et de votre pénitent Fra-Diavolo vos deux +lieutenants?</p> + +<p>—Je compte en faire deux capitaines comme moi; +ils ne valent pas moins que moi, et je ne vaux pas +moins qu'eux. Que le roi daigne seulement signer +mon brevet et les leurs, pour prouver aux paysans +que nous agissons en son nom, et je me charge de +tout.</p> + +<p>—Eh! eh! dit le roi, je ne suis pas scrupuleux; +mais nommer mes capitaines deux gaillards comme +ceux-là. Vous me donnerez bien dix minutes de réflexion, +l'abbé?</p> + +<p>—Dix, vingt, trente, sire, je ne crains rien. L'affaire +est trop avantageuse pour que Votre Majesté +la refuse, et Son Éminence est trop dévouée aux +intérêts de la couronne pour ne pas la lui conseiller.</p> + +<p>—Eh bien, l'abbé, dit le roi, laissez-nous un instant +seuls, Son Éminence et moi: nous allons causer +de votre proposition.</p> + +<p>—Sire, je serai dans l'antichambre à lire mon +bréviaire; Votre Majesté me fera demander quand +elle aura pris une résolution.</p> + +<p>—Allez, l'abbé, allez.</p> + +<p>Pronio salua et sortit.</p> + +<p>Le roi et le cardinal se regardèrent.</p> + +<p>—Eh bien, que dites-vous de cet abbé-là, mon +éminentissime? demanda le roi.</p> + +<p>—Je dis que c'est un homme, sire, et que les +hommes sont rares.</p> + +<p>—Un drôle de saint Bernard pour prêcher une +croisade, dites donc!</p> + +<p>—Eh! sire, il réussira peut-être mieux que le +vrai n'a réussi.</p> + +<p>—Vous êtes donc d'avis que j'accepte son offre?</p> + +<p>—Dans la position où nous sommes, sire, je n'y +vois pas d'inconvénient.</p> + +<p>—Mais, dites-moi, quand on est petit-fils de +Louis XIV et qu'on s'appelle Ferdinand de Bourbon, +signer de ce nom des brevets à un chef de brigands +et à un homme qui boit le sang comme un autre boit +de l'eau claire! car je le connais son Gaetano Mammone, +de réputation du moins.</p> + +<p>—Je comprends la répugnance de Votre Majesté, +sire; mais signez seulement celui de l'abbé, et autorisez-le +à signer ceux des autres.</p> + +<p>—Vous êtes un homme adorable, en ce que, avec +vous, on n'est jamais dans l'embarras. Rappelons-nous +l'abbé?</p> + +<p>—Non, sire; laissons-lui le temps de lire son bréviaire; +nous avons, de notre côté, à régler quelques +petites affaires au moins aussi pressées que les +siennes.</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—Hier, Votre Majesté m'a fait l'honneur de me +demander mon avis sur la falsification de certaine +lettre.</p> + +<p>—Je me le rappelle parfaitement; et vous m'avez +demandé la nuit pour réfléchir. Mon éminentissime, +avez vous réfléchi?</p> + +<p>—Je n'ai fait que cela, sire.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, il y a un fait que Votre Majesté ne +contestera point, c'est que j'ai l'honneur d'être détesté +par la reine.</p> + +<p>—Il en est ainsi de tout ce qui m'est fidèle et attaché, +mon cher cardinal; si nous avions le malheur +de nous brouiller, la reine vous adorerait.</p> + +<p>—Or, étant déjà suffisamment détesté par elle, à +mon avis, je désirerais bien, s'il était possible, sire, +qu'elle ne me détestât point davantage.</p> + +<p>—A quel propos me dites-vous cela?</p> + +<p>—A propos de la lettre de Sa Majesté l'empereur +d'Autriche.</p> + +<p>—Que croyez vous donc?</p> + +<p>—Je ne crois rien; mais voici comment les choses +se sont passées.</p> + +<p>—Voyons cela, dit le roi s'accoudant sur son fauteuil +afin d'écouter plus commodément.</p> + +<p>—A quelle heure Votre Majesté est-elle partie pour +Naples, avec M. André Backer, le jour où le jeune +homme a eu l'honneur de dîner avec Votre Majesté?</p> + +<p>—Entre cinq et six heures.</p> + +<p>—Eh bien, entre six et sept heures, c'est-à-dire +une heure après que Votre Majesté a été partie, avis +a été donné au maître de poste de Capoue de dire à +Ferrari, lorsqu'il reprendrait chez lui le cheval qu'il +y avait laissé, qu'il était inutile qu'il allât jusqu'à +Naples, attendu que Votre Majesté était à Caserte.</p> + +<p>—Qui a donc donné cet avis?</p> + +<p>—Je désire ne nommer personne, sire; seulement, +je n'empêche point que Votre Majesté ne devine.</p> + +<p>—Allez, je vous écoute.</p> + +<p>—Ferrari, au lieu d'aller à Naples, est donc venu +à Caserte. Pourquoi voulait-on qu'il vînt à Caserte? +Je n'en sais rien. Pour essayer probablement sur lui +quelque tentative de séduction.</p> + +<p>—Je vous ai dit, mon cher cardinal, que je le +croyais incapable de me trahir.</p> + +<p>—On n'a pas eu la peine de s'assurer de sa fidélité; +Ferrari, ce qui valait mieux, a fait une chute, +a perdu connaissance et a été transporté à la pharmacie.</p> + +<p>—Par le secrétaire de M. Acton, nous savons +cela.</p> + +<p>—Là, de peur que son évanouissement ne fut trop +court et qu'il ne revînt à lui au moment où l'on ne s'y +attendrait pas, on a trouvé convenable de le prolonger +à l'aide de quelques gouttes de laudanum.</p> + +<p>—Qui vous a dit cela?</p> + +<p>—Je n'ai eu besoin d'interroger personne. Qui +ne veut pas être trompé ne doit s'en rapporter qu'à +soi.</p> + +<p>Le cardinal tira de sa poche une cuiller à café.</p> + +<p>—Voici, dit il, la cuiller à l'aide de laquelle on +les lui a introduites dans la bouche; il en reste une +couche au fond de la cuiller, ce qui prouve que le +blessé n'a pas bu le laudanum lui-même, vu qu'il +eût enlevé cette couche avec ses lèvres, et l'odeur +acre et persistante de l'opium indique, après plus +d'un mois, à quelle substance appartenait cette +couche.</p> + +<p>Le roi regarda le cardinal avec cet étonnement naïf +qu'il manifestait lorsqu'on lui démontrait une chose +que seul il n'eût pas trouvée, parce qu'elle dépassait +la portée de son intelligence.</p> + +<p>—Et qui a fait cela? demanda-t-il.</p> + +<p>—Sire, répondit le cardinal, je ne nomme personne; +je dis: ON. Qui a fait cela? Je n'en sais rien. +ON l'a fait. Voilà ce que je sais.</p> + +<p>—Et après?</p> + +<p>—Votre Majesté veut aller jusqu'au bout, n'est-ce-pas?</p> + +<p>—Certainement que je veux aller jusqu'au +bout!</p> + +<p>—Eh bien, sire, Ferrari évanoui par la violence +du coup, endormi pour surcroît de précautions avec +du laudanum, ON a pris la lettre dans sa poche, ON l'a +décachetée en plaçant la cire au-dessus d'une bougie, +ON a lu la lettre, et, comme elle contenait l'opposé +de ce que l'ON espérait, ON a enlevé l'écriture avec de +l'acide oxalique.</p> + +<p>—Comment pouvez-vous savoir précisément avec +quel acide?</p> + +<p>—Voici la petite bouteille, je ne dirai point qui le +contenait, mais qui le contient; la moitié à peine, +comme vous le voyez, a été employée à l'opération.</p> + +<p>Et, comme il avait tiré de sa poche la cuiller à +café, le cardinal tira de sa poche un flacon à moitié +vide contenant un liquide clair comme de l'eau de +roche et évidemment distillé.</p> + +<p>—Et vous dites, demanda le roi, qu'avec cette liqueur +on peut enlever l'écriture?</p> + +<p>—Que Votre Majesté ait la bonté de me donner +une lettre sans importance.</p> + +<p>Le roi prit sur une table le premier placet venu; +le cardinal versa quelques gouttes du liquide sur l'écriture, +il l'étendit avec son doigt, en couvrit quatre +ou cinq lignes et attendit. +L'écriture commença par jaunir, puis s'effaça peu +à peu.</p> + +<p>Le cardinal lava le papier avec de l'eau ordinaire, +et, entre les lignes écrites au-dessus et au-dessous, il +montra au roi un espace blanc qu'il fit sécher au feu +et sur lequel, sans autre préparation, il écrivit deux +ou trois lignes.</p> + +<p>La démonstration ne laissait rien à désirer.</p> + +<p>—Ah! San-Nicandro! San-Nicandro! murmura +le roi, quand on pense que tu aurais pu m'apprendre +tout cela!</p> + +<p>—Non pas lui, sire, attendu qu'il ne le savait pas; +mais il eût pu vous le faire apprendre par d'autres +plus savants que lui.</p> + +<p>—Revenons à notre affaire, dit le roi en poussant +un soupir. Ensuite, que s'est-il passé?</p> + +<p>—Il s'est passé, sire, qu'après avoir substitué au +refus de l'empereur une adhésion, on a recacheté la +lettre et on l'a scellée d'un cachet pareil à celui de +Sa Majesté Impériale; seulement, comme c'était la +nuit, à la lumière des bougies, que cette opération +se faisait, on l'a recachetée avec de la cire rouge qui +était d'une teinte un peu plus foncée que la première.</p> + +<p>Le cardinal mit sous les yeux du roi la lettre tournée +du côté du cachet.</p> + +<p>—Sire, dit-il, voyez la différence qu'il y a entre +cette couche superposée et la couche inférieure; au +premier abord, la teinte paraît la même, mais, en y +regardant de près, on reconnaît une différence légère +et cependant visible.</p> + +<p>—C'est vrai, s'écria le roi, c'est pardieu vrai!</p> + +<p>—D'ailleurs, reprit le cardinal, voici le bâton de +cire qui a servi à refaire le cachet; Votre Majesté voit +que sa couleur est identique avec la couche supérieure.</p> + +<p>Le roi regardait avec étonnement les trois pièces +à conviction: cuiller, flacon, bâton de cire à cacheter +que Ruffo venait de mettre sous ses yeux et avait +déposées les unes à côté des autres sur une table.</p> + +<p>—Et comment vous-êtes vous procuré cette cuiller, +ce flacon et cette cire? demanda le roi, tellement +intéressé par cette intelligente recherche de la vérité, +qu'il ne voulait point en perdre un détail.</p> + +<p>—Oh! de la façon la plus simple, sire. Je suis à +peu près le seul médecin de votre colonie de San-Leucio; +je viens donc de temps en temps à la pharmacie +du château pour y chercher quelques médicaments; +je suis venu ce matin à la pharmacie comme +d'habitude, mais avec certaine idée arrêtée; j'ai +trouvé <i>cette cuiller</i> sur la table de nuit, <i>ce flacon</i> dans +l'armoire vitrée, et <i>ce bâton de cire</i> sur la table.</p> + +<p>—Et cela vous a suffi pour tout découvrir?</p> + +<p>—Le cardinal de Richelieu ne demandait que +trois lignes de l'écriture d'un homme pour le faire +pendre.</p> + +<p>—Oui, dit le roi; malheureusement, il y a des +gens que l'on ne pend pas, quelque chose qu'ils +aient faite.</p> + +<p>—Maintenant, dit le cardinal en regardant fixement +le roi, tenez-vous beaucoup à Ferrari?</p> + +<p>—Sans doute que j'y tiens.</p> + +<p>—Eh bien, sire, il n'y aurait pas de mal à l'éloigner +pour quelque temps. Je crois l'air de Naples on +ne peut plus malsain pour lui en ce moment.</p> + +<p>—Vous croyez?</p> + +<p>—Je fais plus que le croire, sire, j'en suis sûr.</p> + +<p>—Pardieu! c'est bien simple, je vais le renvoyer +à Vienne.</p> + +<p>—C'est un voyage fatigant, sire; mais il y a des +fatigues salutaires.</p> + +<p>—D'ailleurs, vous comprenez bien, mon éminentissime, +que je veux avoir le coeur net de la chose; +en conséquence, je renvoie à l'empereur, mon gendre, +la dépêche dans laquelle il me dit qu'il se mettra +en campagne aussitôt que je serai rentré à Rome, +et je lui demande de mon côté ce qu'il pense de +cela.</p> + +<p>—Et, pour qu'on ne se doute de rien, Votre Majesté +part pour Naples aujourd'hui avec tout le +monde, en disant à Ferrari de venir me trouver cette +nuit à San-Leucio, et d'exécuter mes ordres comme +si c'étaient ceux de Votre Majesté.</p> + +<p>—Et vous, alors?</p> + +<p>—Moi, j'écris à l'empereur au nom de Votre Majesté, +j'expose ses doutes et le prie de m'envoyer la +réponse, à moi.</p> + +<p>—A merveille! mais Ferrari va tomber dans les +mains des Français; vous comprenez bien que les +chemins sont gardés.</p> + +<p>—Ferrari va par Bénévent et Foggia à Manfredonia; +là, il s'embarque pour Trieste, et, de Trieste, +reprend la poste jusqu'à Vienne si le vent est bon; +il économise deux jours de route et vingt-quatre +heures de fatigue, et, par le même chemin qu'il est +allé, il revient.</p> + +<p>—Vous êtes un homme prodigieux, mon cher +cardinal! rien ne vous est impossible.</p> + +<p>—Tout cela convient à Votre Majesté?</p> + +<p>—Je serais bien difficile si cela ne me convenait +pas.</p> + +<p>—Alors, sire, occupons-nous d'autre chose; vous +le savez, chaque minute vaut une heure, chaque +heure vaut un jour, chaque jour une année.</p> + +<p>—Occupons-nous de l'abbé Pronio, n'est-ce pas? +demanda le roi.</p> + +<p>—Justement, sire.</p> + +<p>—Croyez-vous qu'il aura eu le temps de lire son +bréviaire? demanda en riant le roi.</p> + +<p>—Bon! s'il n'a pas eu le temps de le lire aujourd'hui, +dit Ruffo, il le lira demain: il n'est pas homme +à douter de son salut pour si peu de chose.</p> + +<p>Ruffo sonna.</p> + +<p>Un valet de pied parut à la porte.</p> + +<p>—Prévenez l'abbé Pronio que nous l'attendons, +dit le roi.</p> +<br><br> + + + +<h3>LXIV</h3> + +<h3>UN DISCIPLE DE MACHIAVEL</h3> + + +<p>Pronio ne se fit point attendre.</p> + +<p>Le roi et le cardinal remarquèrent que la lecture +du livre saint ne lui avait rien ôté des airs dégagés +qu'ils avaient remarqués en lui.</p> + +<p>Il entra, se tint sur le seuil de la porte, salua respectueusement +le roi d'abord, le cardinal ensuite.</p> + +<p>—J'attends les ordres de Sa Majesté, dit-il.</p> + +<p>—Mes ordres seront faciles à suivre, mon cher +abbé: j'ordonne que vous fassiez tout ce que vous +m'avez promis de faire.</p> + +<p>—Je suis prêt, sire.</p> + +<p>—Maintenant, entendons-nous.</p> + +<p>Pronio regarda le roi; il était évident qu'il ne +comprenait rien à ces mots: <i>entendons-nous</i>.</p> + +<p>Je demande quelles sont vos conditions, dit le +roi.</p> + +<p>—Mes conditions?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—A moi? Mais je ne fais aucune condition à Votre +Majesté.</p> + +<p>—Je demande, si vous l'aimez mieux, quelles +faveurs vous attendez de moi.</p> + +<p>—Celle de servir Votre Majesté, et, au besoin, de +me faire tuer pour elle.</p> + +<p>—Voilà tout?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Vous ne demandez pas un archevêché, pas un +évêché, pas la plus petite abbaye?</p> + +<p>—Si je la sers bien, quand tout sera fini, quand +les Français seront hors du royaume, si j'ai bien +servi Votre Majesté, elle me récompensera; si je l'ai +mal servie, elle me fera fusiller.</p> + +<p>—Que dites-vous de ce langage, cardinal?</p> + +<p>—Je dis qu'il ne m'étonne pas, sire.</p> + +<p>—Je remercie Votre Éminence, dit en s'inclinant +Pronio.</p> + +<p>—Alors, dit le roi, il s'agit tout simplement de +vous donner un brevet?</p> + +<p>—Un à moi, sire, un à Fra-Diavolo, un à Mammone.</p> + +<p>—Êtes-vous leur mandataire? demanda le roi.</p> + +<p>—Je ne les ai pas vus, sire.</p> + +<p>—Et, sans les avoir vus, vous répondez d'eux?</p> + +<p>—Comme de moi-même.</p> + +<p>—Rédigez le brevet de M. l'abbé, mon éminentissime.</p> + +<p>Ruffo se mit à une table, écrivit quelques lignes et +lut la rédaction suivante:</p> + +<p>«Moi, Ferdinand de Bourbon, roi des Deux-Siciles +et de Jérusalem,</p> + +<p>»Déclare:</p> + +<p>»Ayant toute confiance dans l'éloquence, le patriotisme, +les talents militaires de l'abbé Pronio,</p> + +<p>»Le nommer</p> + +<p>»MON CAPITAINE dans les Abruzzes et dans la Terre +de Labour, et, au besoin, dans toutes les autres parties +de mon royaume;</p> + +<p>»Approuver</p> + +<p>»Tout ce qu'il fera pour la défense du territoire +de ce royaume et pour empêcher les Français d'y +pénétrer, l'autorise à signer des brevets pareils à +celui-ci en faveur des deux personnes qu'il jugera +dignes de le seconder dans cette noble tâche, promettant +de reconnaître pour chefs de masses les deux +personnes dont il aura fait choix.</p> + +<p>»En foi de quoi, nous lui avons délivré le présent +brevet.</p> + +<p>»En notre château de Caserte, le 10 décembre +1798.»</p> + +<p>—Est-ce cela, monsieur? demanda le roi à Pronio +après avoir entendu la lecture que venait de faire le +cardinal.</p> + +<p>—Oui, sire; seulement, je remarque que Votre +Majesté n'a pas voulu prendre la responsabilité de +signer les brevets des deux capitaines que j'avais eu +l'honneur de lui recommander.</p> + +<p>—Non; mais je vous ai reconnu le droit de les +signer; je veux qu'ils vous en aient l'obligation.</p> + +<p>—Je remercie Votre Majesté, et, si elle veut mettre +au bas de ce brevet sa signature et son sceau, je +n'aurai plus qu'à lui présenter mes humbles remercîments +et à partir pour exécuter ses ordres.</p> + +<p>Le roi prit la plume et signa; puis, tirant le +sceau de son secrétaire, il l'appliqua à côté de sa signature.</p> + +<p>Le cardinal s'approcha du roi et lui dit quelques +mots tout bas.</p> + +<p>—Vous croyez? demanda le roi.</p> + +<p>—C'est mon humble avis, sire.</p> + +<p>Le roi se tourna vers Pronio.</p> + +<p>—Le cardinal, lui dit-il, prétend que, mieux que +personne, monsieur l'abbé...</p> + +<p>—Sire, interrompit en s'inclinant Pronio, j'en demande +pardon à Votre Majesté, mais, depuis cinq +minutes, j'ai l'honneur d'être capitaine des volontaires +de Sa Majesté.</p> + +<p>—Excusez, mon cher capitaine, dit le roi en riant, +j'oubliais, ou plutôt, je me souvenais en voyant un +coin de votre bréviaire sortir de votre poche.</p> + +<p>Pronio tira de sa poche le livre qui avait attiré +l'attention de Sa Majesté, et le lui présenta.</p> + +<p>Le roi l'ouvrit à la première page et lut:</p> + +<p>«<i>Le Prince</i>, par Machiavel.»</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? dit le roi ne connaissant +ni l'ouvrage ni l'auteur.</p> + +<p>—Sire, lui répondit Pronio, c'est le bréviaire des +rois.</p> + +<p>—Vous connaissez ce livre? demanda Ferdinand +à Ruffo.</p> + +<p>—Je le sais par coeur.</p> + +<p>—Hum! fit le roi. Je n'ai jamais su par coeur +que l'office de la Vierge, et encore, depuis que San-Nicandro +me l'a appris, je crois que je l'ai un peu +oublié. Enfin!... Je vous disais donc, capitaine, +puisque capitaine il y a, que le cardinal prétendait, +c'était cela que tout à l'heure il me disait tout bas +à l'oreille, que, mieux que personne, vous vous entendriez +à rédiger une proclamation adressée aux +peuples des deux provinces où vous êtes appelé à +exercer votre commandement.</p> + +<p>—Son Éminence est de bon conseil, sire.</p> + +<p>—Alors, vous êtes de son avis?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Mettez-vous donc là et rédigez.</p> + +<p>—Dois-je parler au nom de Sa Majesté ou au +mien? demanda Pronio.</p> + +<p>—Au nom du roi, monsieur, au nom du roi, se +hâta de répondre Ruffo.</p> + +<p>—Allez! au nom du roi, puisque le cardinal le +veut, dit Ferdinand.</p> + +<p>Pronio salua le roi pour remercier de la permission +qu'il recevait non-seulement d'écrire au nom de son +souverain, mais encore de s'asseoir devant lui, et, +sans embarras, sans rature, de pleine source, il +écrivit:</p> + +<p>«Pendant que je suis dans la capitale du monde +chrétien, occupé à rétablir la sainte Église, les Français, +près desquels j'ai tout fait pour demeurer en +paix, menacent de pénétrer dans les Abruzzes. Je me +risque donc, malgré le danger que je cours, à passer +à travers leurs rangs pour regagner ma capitale en +péril; mais, une fois à Naples, je marcherai à leur +rencontre avec une armée nombreuse pour les exterminer. +En attendant, que les peuples courent aux +armes, qu'ils volent au secours de la religion, qu'ils +défendent leur roi, ou plutôt leur père, qui est prêt +à sacrifier sa vie pour conserver à ses sujets leurs +autels et leurs biens, l'honneur de leurs femmes et +leur liberté! Quiconque ne se rendra pas sous les +drapeaux de la guerre sainte sera réputé traître à la +patrie; quiconque les abandonnera après y avoir +pris rang sera puni comme rebelle et comme ennemi +de l'Église et de l'État.</p> + +<p>»Rome, 7 décembre 1798.»</p> + +<p>Pronio remit sa proclamation au roi afin que le roi +la pût lire.</p> + +<p>Mais celui-ci, la passant au cardinal:</p> + +<p>—Je ne comprends pas très-bien, mon éminentissime, +lui dit-il.</p> + +<p>Ruffo se mit à lire à son tour.</p> + +<p>Pronio, qui s'était assez médiocrement préoccupé +de l'expression de la figure du roi, pendant la lecture, +suivait au contraire, avec la plus grande attention, +l'effet que cette lecture produisait sur la figure du +cardinal.</p> + +<p>Deux ou trois fois pendant la lecture, Ruffo leva +les yeux sur Pronio, et, chaque fois, il vit les regards +du nouveau capitaine fixés sur les siens.</p> + +<p>—Je ne m'étais pas trompé sur vous, monsieur, +dit le cardinal à Pronio lorsqu'il eut fini; vous êtes +un habile homme!</p> + +<p>Puis, s'adressant au roi:</p> + +<p>—Sire, continua-t-il, personne dans le royaume +n'eût fait, j'ose le dire, une si adroite proclamation, +et Votre Majesté peut la signer hardiment.</p> + +<p>—C'est votre avis mon éminentissime, et vous +n'avez rien à y redire?</p> + +<p>—Je prie Votre Majesté de n'y pas changer une +syllabe.</p> + +<p>Le roi prit la plume.</p> + +<p>—Vous le voyez, dit-il, je signe de confiance.</p> + +<p>—Votre nom de baptême, monsieur? demanda +Ruffo à l'abbé, tandis que le roi signait.</p> + +<p>—Joseph, monseigneur.</p> + +<p>—Et maintenant, sire, dit Ruffo, tandis que vous +tenez la plume, vous pouvez ajouter au-dessous de +votre signature:</p> + +<p>«Le capitaine Joseph Pronio est chargé, pour moi +et en mon nom, de répandre cette proclamation, et +de veiller à ce que les intentions y exprimées par moi +soient fidèlement remplies.»</p> + +<p>—Je puis ajouter cela? demanda le roi.</p> + +<p>—Vous le pouvez, sire.</p> + +<p>Le roi écrivit sans objection aucune les paroles +dictées par Ruffo.</p> + +<p>—C'est fait, dit-il.</p> + +<p>—Maintenant, sire, dit Ruffo, tandis que M. Pronio +va nous faire un double de cette proclamation,—vous +entendez, capitaine, le roi est si content de +votre proclamation, qu'il en désire copie,—Votre +Majesté va signer à l'ordre du capitaine un bon de +dix mille ducats.</p> + +<p>—Monseigneur! fit Pronio...</p> + +<p>—Laissez-moi faire, monsieur.</p> + +<p>—Dix mille ducats!... Eh! eh! fit le roi.</p> + +<p>—Sire, je supplie Votre Majesté...</p> + +<p>—Allons, dit le roi. Sur Corradino?</p> + +<p>—Non; sur la maison André Backer et Ce; c'est +plus sûr et surtout plus rapide.</p> + +<p>Le roi s'assit, fit le bon et signa.</p> + +<p>—Voici le double de la proclamation de Sa Majesté, +dit Pronio en présentant la copie au cardinal.</p> + +<p>—Maintenant, à nous deux, monsieur, dit Ruffo, +vous voyez la confiance que le roi a en vous. Voici +un bon de dix mille ducats; allez faire tirer dans +une imprimerie autant de mille exemplaires de cette +proclamation qu'on en pourra tirer en vingt-quatre +heures; les dix mille premiers exemplaires tirés +seront affichés aujourd'hui à Naples, s'il est possible +avant que le roi y arrive. Il est midi; il vous faut +une heure et demie pour aller à Naples; cela peut +être fait à quatre heures. Emportez-en dix mille, +vingt mille, trente mille; répandez-les à foison et +qu'avant demain soir, il y en ait dix mille distribués.</p> + +<p>—Et du reste de l'argent, que ferais-je, monseigneur?</p> + +<p>—Vous achèterez des fusils, de la poudre et des +balles.</p> + +<p>Pronio, au comble de la joie, allait s'élancer hors +de l'appartement.</p> + +<p>—Comment! dit Ruffo, vous ne voyez point, +capitaine?...</p> + +<p>—Qui donc, monseigneur?</p> + +<p>—Le roi vous donne sa main à baiser.</p> + +<p>—Oh! sire! s'écria Pronio baisant la main du roi, +le jour où je me ferai tuer pour Votre Majesté, je ne +serai point quitte envers elle.</p> + +<p>Et Pronio sortit, prêt en effet à se faire tuer pour +le roi.</p> + +<p>Le roi attendait évidemment la sortie de Pronio +avec impatience; il avait pris part à toute cette scène +sans trop savoir quel rôle il y jouait.</p> + +<p>—Eh bien, dit le roi quand la porte fut refermée, +c'est probablement encore la faute de San-Nicandro, +mais le diable m'emporte si je comprends votre enthousiasme +pour cette proclamation, qui ne dit pas +un mot de vrai.</p> + +<p>—Eh! sire, c'est justement parce qu'elle ne dit +pas un mot de vrai, c'est justement parce que ni +Votre Majesté ni moi n'aurions osé la faire, c'est justement +pour cela que je l'admire.</p> + +<p>—Alors, dit Ferdinand, expliquez-la-moi, afin que +je voie si elle vaut mes dix mille ducats.</p> + +<p>—Votre Majesté ne serait point assez riche pour +la payer, si elle la payait à sa valeur.</p> + +<p>—Tête d'âne! dit Ferdinand en se donnant un +coup de poing sur le front.</p> + +<p>—Votre Majesté veut-elle me suivre sur celle +copie?</p> + +<p>—Je vous suis, dit-il.</p> + +<p>Le roi présenta le double de la proclamation au +cardinal.</p> + +<p>Ruffo lut<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p>Nous ne changeons pas un mot au texte de cette proclamation, +une des pièces historiques les plus impudentes, peut-être, +qui existent au monde.</p></blockquote> + +<p>«Pendant que je suis dans la capitale du monde +chrétien, occupé à rétablir la sainte Église, les Français, +auprès desquels j'ai fait tout pour vivre en paix, +menacent de pénétrer dans les Abruzzes...»</p> + +<p>—Vous savez que je n'admire pas encore.</p> + +<p>—Vous avez tort, sire; car remarquez la portée de +ceci. Vous êtes à Rome au moment où vous écrivez +cette proclamation; vous y êtes <i>tranquillement</i>, sans +autre intention que de <i>rétablir la sainte Église</i>; vous +n'y abattez pas les arbres de la Liberté, vous ne voulez +pas faire pendre les consuls, vous ne laissez pas +le peuple brûler les juifs ou les jeter dans le Tibre; +vous y êtes innocemment, dans les seuls intérêts du +saint-père.</p> + +<p>—Ah! fit le roi, qui commençait à comprendre.</p> + +<p>—Vous n'y êtes pas, continua le cardinal, pour +faire la guerre à la République, puisque vous avez +tout fait auprès des Français pour vivre en paix +avec eux. Eh bien, quoique vous ayez tout fait pour +vivre en paix avec eux, c'est-à-dire avec des amis, <i>ils +menacent de pénétrer dans les Abruzzes</i>.</p> + +<p>—Eh! fit le roi, qui comprenait.</p> + +<p>—C'est donc, continua Ruffo, aux yeux de tous +ceux qui liront ce manifeste, et le monde entier le +lira, c'est donc de leur part et non de la vôtre qu'est +le mauvais procédé, la rupture, la trahison. Malgré +les menaces que vous a faites l'ambassadeur Garat, +vous vous fiez à eux comme à des alliés que vous +voulez conserver à tout prix; vous allez à Rome, +plein de confiance dans leur loyauté, et, tandis que +vous êtes à Rome, que vous ne vous doutez de rien, +que vous êtes bien tranquille, les Français vous attaquent +à l'improviste et battent Mack. Rien d'étonnant, +vous en conviendrez, sire, qu'un général et +une armée pris à l'improviste soient battus.</p> + +<p>—Tiens!... fit le roi, qui comprenait de plus en +plus, c'est ma foi vrai.</p> + +<p>—Votre Majesté ajoute: «Je me risque donc, +<i>malgré le danger que je cours, à traverser leurs rangs +pour regagner ma capitale en péril</i>; mais, une bonne +fois à Naples, je marcherai à leur rencontre avec une +armée nombreuse pour les exterminer...» Voyez, +sire! malgré le danger qu'elle y court, Votre Majesté +se risque à travers leurs rangs pour regagner sa capitale +en péril. Comprenez-vous, sire? vous ne fuyez +plus devant les Français, vous passez à travers leurs +rangs; vous ne craignez pas le danger, vous l'affrontez, +au contraire. Et pourquoi exposez-vous si +témérairement votre personne sacrée? Pour regagner, +pour protéger, pour défendre votre capitale, +pour marcher enfin à la rencontre de l'ennemi avec +une armée nombreuse, pour exterminer les Français, +quand vous y serez rentré...</p> + +<p>—Assez, s'écria le roi en éclatant de rire, assez, +mon cher cardinal! j'ai compris. Vous avez raison, +mon éminentissime, grâce à cette proclamation, +je vais passer pour un héros. Qui diable se serait +douté de cela quand je changeais d'habits avec d'Ascoli +dans une auberge d'Albano? Décidément, vous +avez raison, mon cher cardinal, et votre Pronio est +un homme de génie. Ce que c'est que d'avoir étudié +Machiavel! Tiens! il a oublié son livre.</p> + +<p>—Oh! dit Ruffo, vous pouvez le garder, sire, pour +l'étudier à votre tour; il n'a plus rien à y apprendre.</p> +<br><br> + + + +<h3>LXV</h3> + +<h3>OÙ MICHEL LE FOU EST NOMMÉ CAPITAINE,<br> +EN ATTENDANT QU'IL SOIT NOMMÉ COLONEL.</h3> + + +<p>Le même jour, vers quatre ou cinq heures de l'après-midi, +un de ces bruits sourds et menaçants +comme ceux qui précèdent les tempêtes et les tremblements +de terre, s'élevant des vieux quartiers de +Naples, commença d'envahir peu à peu toute la ville. +Des hommes sortant par bandes de l'imprimerie del +signor Florio Giordani, située largo Mercatello, le +bras gauche chargé de larges feuilles imprimées, le +bras droit armé d'une brosse et d'un seau plein de +colle, se répandaient dans les différents quartiers de +la ville, laissant, chacun derrière lui, une série d'affiches +autour desquelles se groupaient les curieux et +à l'aide desquelles on pouvait suivre sa trace, soit +qu'il remontât au Vomero par la strada de l'Infrascata, +soit qu'il descendît par Castel-Capuano, par le +Vieux-Marché, soit enfin qu'il gagnât l'albergo dei +Poveri par le largo delle Pigne, ou soit que, longeant +Toledo dans toute sa longueur, il aboutit à Santa-Lucia +par la descente du Géant ou à Mergellina par +le <i>Ponte</i> et la <i>Riviera di Chiaia</i>.</p> + +<p>Cette série d'affiches qui causaient un si grand +bruit en rayonnant sur tous les points de la ville, +c'était la proclamation du roi Ferdinand, ou plutôt +du capitaine Pronio, dont celui-ci, selon la recommandation +du cardinal Ruffo, émaillait les murs de +la capitale des Deux-Siciles; et ce bruit progressif, +cette rumeur croissante qui s'élevait de tous les +quartiers de la ville, c'était l'effet que produisait sa +lecture sur ses habitants.</p> + +<p>En effet, d'un même coup, les Napolitains apprenaient +le retour du roi, qu'ils croyaient à Rome, et +l'invasion des Français, qu'il croyaient en retraite.</p> + +<p>Au milieu de ce récit un peu confus des événements, +mais dans lequel cette même confusion était un +trait de génie, le roi apparaissait comme la seule +espérance du pays, comme l'ange sauveur du +royaume.</p> + +<p>Il avait traversé les rangs des Français, car le +bruit s'était déjà répandu qu'il était arrivé pendant +la nuit à Caserte; il avait risqué sa liberté, il avait +exposé ses jours pour venir mourir avec ses fidèles +Napolitains.</p> + +<p>Le roi Jean n'avait pas fait davantage à Poitiers, +ni Philippe de Valois à Crécy.</p> + +<p>Il était impossible de trahir un tel dévouement, de +ne pas récompenser de pareils sacrifices.</p> + +<p>Aussi, devant chaque affiche, pouvait-on voir un +immense groupe qui discutait, commentait, disséquait +la proclamation; ceux qui faisaient partie de ces +groupes et qui savaient lire,—et le nombre n'en +était pas grand,—jouissaient de leur supériorité, +avaient la parole, et, comme ils faisaient semblant de +comprendre, ils avaient évidemment une influence +très-prononcée sur ceux qui ne savaient pas lire et +qui les écoutaient l'oeil fixe, l'oreille tendue, la +bouche ouverte.</p> + +<p>Au Vieux-Marché, où l'instruction était encore +moins répandue que partout ailleurs, un immense +groupe s'était formé à la porte du beccaïo, et, au centre, +assez rapproché du manifeste affiché pour qu'il +pût le lire, on pouvait remarquer notre ami Michel le +Fou, qui, jouissant des prérogatives que lui donnait +son instruction distinguée, transmettait à la multitude +ébahie les nouvelles que contenait la proclamation.</p> + +<p>—Ce que je vois de plus clair au milieu de tout +cela, disait le beccaïo dans son brutal bon sens et +fixant sur Michel son oeil ardent, le seul que lui eût +laissé la terrible balafre qu'il avait reçue de la main +de Salvato à Mergellina, ce que je vois de plus clair +au milieu de tout cela, c'est que ces gueux de républicains, +que l'enfer confonde! ont donné la bastonnade +au général Mack.</p> + +<p>—Je ne vois pas un mot de cela dans la proclamation, +répondait Michel; cependant, je dois dire que +c'est probable; nous autres gens instruits, nous appelons +cela un sous-entendu.</p> + +<p>—Sous-entendu ou non, dit le beccaïo, il n'en +est pas moins vrai que les Français—et le dernier +puisse-t-il mourir de la peste!—marchent sur Naples +et y seront peut-être avant quinze jours.</p> + +<p>—Oui, dit Michele; car je vois par la proclamation +qu'ils envahissent les Abruzzes; ce qui est évidemment +le chemin de Naples; mais il ne tient qu'à +nous qu'ils n'y entrent point, à Naples.</p> + +<p>—Et comment les en empêcher? demanda le +beccaïo.</p> + +<p>—Rien de plus facile, dit Michele. Toi, par +exemple, en prenant ton grand couteau, Pagliuccella +en prenant son grand fusil, et moi en prenant mon +grand sabre, chacun de nous enfin en prenant quelque +chose et en marchant contre eux.</p> + +<p>—En marchant contre eux, en marchant contre +eux, grommela le beccaïo trouvant la proposition de +Michele un peu hasardeuse; c'est bien aisé à dire, +cela!</p> + +<p>—Et c'est encore plus aisé à faire, ami beccaïo: +il n'est besoin que d'une chose; il est vrai que cette +chose ne se trouve pas sous la peau des moutons que +tu égorges: il ne faut que du courage. Je sais de +bonne source, moi, que les Français ne sont pas +plus de dix mille: or, nous sommes à Naples soixante +mille lazzaroni, bien portants, solides, ayant de bons +bras, de bonnes jambes et de bons yeux.</p> + +<p>—De bons yeux, de bons yeux, dit le beccaïo voyant +dans les paroles de Michele une allusion à son accident; +cela te plaît à dire.</p> + +<p>—Eh bien, continua Michele sans se préoccuper +de l'interruption du beccaïo, armons-nous chacun de +quelque chose, ne fût-ce que d'une pierre et d'une +fronde, comme le berger David, et tuons chacun le +sixième d'un Français, et il n'y aura plus de Français, +puisque nous sommes soixante mille et qu'ils +ne sont que dix mille; cela ne te sera point difficile, +surtout à toi, beccaïo, qui, à ce que tu dis, as lutté +seul contre six.</p> + +<p>—Il est vrai, dit le beccaïo, que tout ce qui m'en +tombera dans les mains...</p> + +<p>—Oui, répliqua Michele; mais, à mon avis, il +ne faut point attendre qu'ils te tombent dans les +mains, parce que, alors, c'est nous qui serons dans les +leurs; il faut aller au-devant d'eux, il faut les combattre +partout où on les rencontrera. Un homme vaut +un homme, que diable! Puisque je ne te crains pas, +puisque je ne crains point Pagliuccella, puisque je +ne crains pas les trois fils de Basso Tomeo, qui disent +toujours qu'il m'assommeront et qui ne m'assomment +jamais, à plus forte raison, six hommes qui en craignent +un sont des lâches.</p> + +<p>—Il a raison, Michele! il a raison! crièrent plusieurs +voix.</p> + +<p>—Eh bien, alors, dit Michele, si j'ai raison, prouvez-le-moi. +Je ne demande pas mieux que de me +faire tuer; que ceux qui veulent se faire tuer avec +moi le disent.</p> + +<p>—Moi! moi! moi! Nous! nous! crièrent cinquante +voix. Veux-tu être notre chef, Michele?</p> + +<p>—Pardieu! dit Michele, je ne demande pas +mieux.</p> + +<p>—Vive Michele! vive Michele! vive notre capitaine! +crièrent un grand nombre de voix.</p> + +<p>—Bon! me voilà déjà capitaine, dit Michele; il +paraît que la prédiction de Nanno commence à se +réaliser. Veux-tu être mon lieutenant, Pagliuccella?</p> + +<p>—Ah! par ma foi, je le veux bien, dit celui auquel +s'adressait Michel; tu es un bon garçon, quoique +tu sois un peu fier de ce que tu sais; mais, enfin, +puisqu'il faut toujours que l'on ait un chef, mieux +vaut que ce chef sache lire, écrire et compter, que +de ne rien savoir du tout.</p> + +<p>—Eh bien, continua Michele, que ceux qui veulent +de moi pour leur chef aillent m'attendre strada +Carbonara, avec les armes qu'ils pourront se procurer; +moi, je vais chercher mon sabre.</p> + +<p>Il se fit alors un grand mouvement dans la foule; +chacun tira de son côté, et une centaine d'hommes +prêts à reconnaître Michele le Fou pour leur chef +sortirent du groupe et se mirent chacun à la recherche +de l'arme de rigueur sans laquelle on n'était point +reçu dans les rangs du capitaine Michele.</p> + +<p>Quelque chose se passait à l'autre extrémité de la +ville, entre Tolède et le Vomero, au haut de la +montée de l'Infrascata, au pied de la salita dei Capuccini.</p> + +<p>Fra Pacifico, en revenant de la quête avec son ami +Jacobino, avait vu des hommes courant, le bras +gauche chargé d'affiches et collant ces affiches sur +les murs partout où ils trouvaient une place convenable +et à la portée de la vue; le frère quêteur s'était +alors approché avec d'autres curieux de cette affiche, +l'avait déchiffrée non sans peine attendu qu'il n'était +point un savant de la force de Michele; mais enfin il +l'avait déchiffrée, et, aux nouvelles inattendues +qu'elle contenait, son ardeur guerrière s'était, comme +on le pense bien, éveillée plus militante que jamais +en voyant ces jacobins, objet de son exécration, prêts +à franchir les frontières du royaume.</p> + +<p>Alors, il avait furieusement frappé la terre de son +bâton de laurier, il avait demandé la parole, il était +monté sur une borne, et, tenant Jacobino par sa +longe, au milieu d'un silence religieux, il avait expliqué, +à l'immense cercle que sa popularité avait rassemblé +autour de lui, ce que c'était que les Français; +or, au dire de fra Pacifico, les Français étaient tous +des impies, des sacrilèges, des pillards, des voleurs +de femmes, des égorgeurs d'enfants, qui ne croyaient +pas que la madone de Pie-di-Grotta remuât les yeux, +et que les cheveux du Christ del Carmine poussassent +de telle façon, que l'on était forcé de les lui couper +tous les ans; fra Pacifico affirmait qu'ils étaient tous +bâtards du diable, et en donnait pour preuve que +tous ceux qu'il avait vus portaient, sur un point +quelconque du corps, l'empreinte d'une griffe, indication +certaine qu'ils étaient tous destinés à tomber +dans celles de Satan; il était donc urgent, par tous +les moyens possibles, de les empêcher d'entrer à +Naples, ou Naples, brûlée de fond en comble, disparaîtrait +de la surface de la terre, comme si la +cendre de Pompéi ou la lave d'Herculanum avait +passé sur elle.</p> + +<p>Le discours de fra Pacifico, et surtout la péroraison +de ce discours, avaient fait le plus grand effet +sur ses auditeurs. Des cris d'enthousiasme s'étaient +élevés dans la foule; deux ou trois voix avaient demandé +si, dans le cas où le peuple napolitain se +soulèverait contre les Français, fra Pacifico marcherait +de sa personne contre l'ennemi. Fra Pacifico +avait alors répondu que non-seulement lui, mais +son âne Jacobino, étaient au service de la cause du +roi et de l'autel, et que, sur cette humble monture, +choisie par le Christ pour faire son entrée triomphale +à Jérusalem, il se chargeait de guider à la victoire +ceux qui voudraient bien combattre avec lui.</p> + +<p>Alors, les cris «Nous sommes prêts! nous sommes +prêts!» avaient retenti. Fra Pacifico n'avait demandé +que cinq minutes, avait remonté rapidement la rampe +dei Capuccini pour déposer à la cuisine la charge de +Jacobino, et, en effet, cinq minutes après, seconde +pour seconde, avait reparu, monté cette fois sur son +âne, et était, au grand galop, revenu prendre sa +place au milieu du cercle qui l'avait élu.</p> + +<p>Il était six heures du soir, à peu près, et Naples +en était, sans que Ferdinand s'en doutât le moins +du monde, au degré d'exaspération que nous avons +dit, lorsque celui-ci, la tête basse et se demandant +quel accueil l'attendait dans sa capitale, entra par +la porte Capuana, ayant le soin, pour ne pas ajouter +à sa disgrâce la part d'impopularité qui pesait sur la +reine et sa favorite, de se séparer d'elles au moment +d'entrer dans la ville et de leur tracer pour itinéraire +la porte del Camino, la Marinella, la via del Piliero, +le largo del Castello, tandis que lui suivrait la strada +Carbonara, la strada Foria, le largo delle Pigne et +Toledo.</p> + +<p>Les deux voitures royales s'étaient donc séparées +à la porte Capuana, la reine regagnant, avec lady Hamilton, +sir William et Nelson, le palais royal par la +route que nous avons dite, et le roi entrant directement, +avec le duc d'Ascoli, son fidèle Achate, par +cette fameuse porte Capuana, célèbre à tant de titres.</p> + +<p>C'était, on se le rappelle, justement en face de la +porte Capuana, sur la place qui s'étend au bas des +degrés de l'église San-Giovanni à Carbonara, sur +l'emplacement même où, soixante ans plus tard, fut +exécuté Agésilas Milano, que Michele, par hasard, et +parce que cette place est le centre des quartiers populaires, +avait donné rendez-vous à sa troupe! or, +sa troupe, recrutée en route, s'était presque doublée +dans l'espace à parcourir, chacun appelant à lui et +entraînant les amis qu'il avait rencontrés sur son +chemin, de sorte que plus de deux cent cinquante +hommes encombraient cette place au moment où le +roi se présentait pour la traverser.</p> + +<p>Le roi savait bien qu'au milieu de ses chers lazzaroni, +il n'aurait jamais rien à craindre. Il fut donc +étonné, mais voilà tout, quand il vit, au milieu d'un +si grand nombre d'individus assemblés, et à la lueur +des rares réverbères allumés de cent pas en cent pas, +et des cierges, plus nombreux, brûlant devant les +madones, reluire des sabres et des canons de fusil; +il se pencha en conséquence, et, touchant de la main +l'épaule de celui qui paraissait le chef de la troupe:</p> + +<p>—Mon ami, lui demanda-t-il en patois napolitain, +pourrais-tu me dire ce qui se passe ici?</p> + +<p>L'homme se retourna et se trouva face à face avec +le roi.</p> + +<p>L'homme, c'était Michel.</p> + +<p>—Oh! s'écria-t-il, étouffé tout à la fois par la joie +de voir le roi, l'étonnement que lui causait sa présence +et l'orgueil d'avoir été touché par lui; oh! Sa +Majesté! Sa Majesté le roi Ferdinand! Vive le roi! +vive notre père! vive le sauveur de Naples!</p> + +<p>Et toute la troupe répéta d'une seule voix:</p> + +<p>—Vive le roi! vive notre père! vive le sauveur +de Naples!</p> + +<p>Si le roi Ferdinand s'attendait à être salué par un +cri quelconque à son retour dans sa capitale, ce n'était +certes pas par celui-là.</p> + +<p>—Les entends-tu? demanda-t-il au duc d'Ascoli. +Que diable chantent-ils donc?</p> + +<p>—Ils crient: «Vive le roi!» sire, répondit le duc +avec sa gravité habituelle; ils vous nomment leur +père, ils vous appellent le sauveur de Naples?</p> + +<p>—Tu en es sûr?</p> + +<p>Les cris redoublèrent.</p> + +<p>—Allons, dit-il, puisqu'ils le veulent absolument...</p> + +<p>Et, sortant à moitié par la portière:</p> + +<p>—Oui, mes enfants, dit-il, oui, c'est moi; oui, +c'est votre roi, c'est votre père, et, comme vous le +dites très-bien, je reviens sauver Naples ou mourir +avec vous.</p> + +<p>Cette promesse redoubla l'enthousiasme, qui +monta jusqu'à la frénésie.</p> + +<p>—Pagliuccella, cria Michele, cours devant avec +une dizaine d'hommes; des torches! des flambeaux! +des illuminations!</p> + +<p>—Inutile, mes enfants! cria le roi, qu'un trop +grand jour importunait; inutile! pour quoi faire des +illuminations?</p> + +<p>—Pour que le peuple voie que Dieu et saint +Janvier lui rendent son roi sain et sauf, et qu'ils ont +protégé Votre Majesté au milieu des périls qu'elle a +courus en traversant les rangs des Français pour +revenir dans sa fidèle ville de Naples, cria Michele.</p> + +<p>—Des torches! des flambeaux! des illuminations! +crièrent Pagliuccella et ses hommes en courant +comme des dératés par la strada Carbonara. C'est le +roi qui revient parmi nous. Vive le roi! vive notre +père! vive le sauveur de Naples!</p> + +<p>—Allons, allons, dit le roi à d'Ascoli, mon avis +est qu'il ne faut pas les contrarier. Laissons-les +donc faire; mais, décidément, l'abbé Pronio est un +habile homme!</p> + +<p>Les cris de Pagliuccella et de ses lazzaroni +eurent un effet magique; on sortit en foule des +maisons avec des torches ou des cierges; toutes les +fenêtres furent illuminées; lorsqu'on arriva à la rue +Foria, on la vit tout entière étincelante comme +Pise le jour de la <i>Luminara</i>.</p> + +<p>Il en résulta que l'entrée du roi, qui menaçait de +se faire avec le silence et la honte d'une défaite, +prenait, au contraire, tout l'éclat d'une victoire, tout +le retentissement d'un triomphe.</p> + +<p>A la montée du musée Borbonico, le peuple ne +put souffrir plus longtemps que son roi fût traîné +par des chevaux; il détela la voiture, s'y attela et la +traîna lui-même.</p> + +<p>Lorsque la voiture du roi et son attelage arrivèrent +à la rue de Tolède, on vit, descendant de +l'Infrascata, une seconde troupe se joindre à celle +de Michel le Fou, troupe non moins enthousiaste et +non moins bruyante. Elle était conduite par fra +Pacifico, monté sur son âne et portant son bâton sur +son épaule comme Hercule sa massue; elle se composait +de deux on trois cents personnes au moins.</p> + +<p>On descendit la rue de Tolède; elle ruisselait +littéralement d'illuminations, tandis que tout ce +peuple armé de torches allumées semblait une mer +phosphorescente. A peine, tant la foule était considérable, +si la voiture pouvait avancer. Jamais +triomphateur antique, jamais Paul-Émile, vainqueur +de Persée, jamais Pompée, vainqueur de +Mithridate, jamais César, vainqueur des Gaules, +n'eurent un cortège pareil à celui qui ramenait ce +roi fugitif à son palais.</p> + +<p>La reine était arrivée la dernière par des rues +désertes et avait trouvé le palais royal muet et presque +solitaire; puis elle avait entendu de grandes et +lointaines rumeurs, quelque chose comme des grondements +d'orage venant de l'horizon; elle avait, en +hésitant, été au balcon, car elle entendait encore, +dans la rue et sur la place, ce froissement du peuple +qui se hâte, sans savoir vers quoi le peuple se hâtait; +alors, elle avait plus distinctement entendu ce bruit, +perçu ces clameurs, vu ces torrents de lumière qui +descendaient de la rue de Tolède et roulaient vers le +palais royal, et elle les avait pris pour la lave d'une +révolution; elle eut peur, elle se rappelait les 5 et +6 octobre, le 21 juin et le 10 août de sa soeur Antoinette; +elle parlait déjà de fuir; Nelson lui offrait +déjà un refuge à bord de son vaisseau, lorsqu'on +vint lui dire que c'était le roi que le peuple ramenait +en triomphe.</p> + +<p>La chose lui paraissait plus qu'incroyable, elle +lui paraissait impossible; elle consulta Emma, Nelson, +sir William, Acton; aucun d'eux, Acton lui-même, +ce grand mépriseur de l'humanité, ne pouvait +s'expliquer cette aberration du sens moral chez +tout un peuple: on ignorait la proclamation de +Pronio, que le roi ou plutôt le cardinal avait par +les soins de son auteur, fait imprimer et afficher +sans en rien dire à personne, et l'absence d'esprit +philosophique empêchait les illustres personnages +que nous venons de citer de se rendre compte à +quels misérables petits accidents, lorsqu'un trône +est ébranlé, tient son raffermissement ou sa +chute.</p> + +<p>La reine, rassurée enfin et à grand'peine, courut +au balcon; ses amis la suivirent. Acton seul resta +en arrière; dédaigneux de popularité, détesté comme +étranger, accusé de tous les malheurs qui arrivaient +au trône, il évitait de se montrer au public, lequel +l'accueillait presque toujours par des murmures +qui parfois allaient jusqu'à l'insulte. Tant qu'il +s'était senti aimé ou avait cru être aimé de Caroline, +il avait bravé cette impopularité; mais, depuis qu'il +sentait n'être plus pour elle qu'un objet de crainte, +un moyen d'ambition, il avait cessé de braver +l'opinion publique, à laquelle, il faut lui rendre +cette justice, il était profondément indifférent.</p> + +<p>L'apparition de la reine au balcon fut inaperçue, +ou du moins ne parut causer aucune sensation, +quoique la place du Château fût encombrée de +monde; tous les regards, tous les cris, tous les +élans du coeur étaient pour ce roi qui <i>avait passé +entre les rangs des Français pour aller mourir avec +son peuple</i>.</p> + +<p>La reine ordonna alors que l'on prévînt le duc +de Calabre que son père approchait, la présence +de sa mère n'ayant pas suffi à l'attirer dans les +grands appartements: elle fit, en outre, amener tous +les enfants royaux, leur céda sa place au balcon et +se tint derrière eux.</p> + +<p>L'apparition des enfants royaux sur le balcon fut +saluée par quelques cris, mais ne détourna point +l'attention de la multitude, tout entière au cortège +royal, dont la tête commençait à dépasser Sainte-Brigitte.</p> + +<p>Quant à Ferdinand, il en arrivait peu à peu à +être de l'avis du cardinal Ruffo, qu'il reconnaissait +de plus en plus comme bon conseiller; avoir payé +une pareille entrée dix mille ducats n'était pas cher, +surtout si l'on comparait cette entrée à celle qui +l'attendait, et que sa conscience royale, si peu sévère +qu'elle fût, lui faisait pressentir.</p> + +<p>Le roi descendit de voiture; après l'avoir traîné, +le peuple voulut le porter: il le prit entre ses bras, +et, par le grand escalier, le souleva jusqu'à la porte +de ses appartements.</p> + +<p>La foule était si considérable, qu'il fut séparé du +duc d'Ascoli, auquel personne ne fit attention et +qui disparut au milieu de cette houle humaine.</p> + +<p>Le roi se montra au balcon, donna la main au +prince François, embrassa ses enfants au milieu des +cris frénétiques de cent mille personnes, et, réunissant +dans un seul groupe tous les jeunes princes et +toutes les jeunes princesses, qu'il enveloppa de ses +bras:</p> + +<p>—Eux aussi, cria-t-il, eux aussi mourront avec +vous!</p> + +<p>Mais tout le peuple répondit en criant d'une seule +voix:</p> + +<p>—Pour vous et pour eux, sire, nous nous ferons +tuer jusqu'au dernier!</p> + +<p>Le roi tira son mouchoir et fit semblant d'essuyer +une larme.</p> + +<p>La reine, pâle et frémissante, se recula du balcon +et alla trouver, au fond de l'appartement, Acton, +debout, s'appuyant de son poing sur une table et +regardant cet étrange spectacle avec son flegme +irlandais.</p> + +<p>—Nous sommes perdus! dit-elle, le roi restera.</p> + +<p>—Soyez tranquille, madame, dit Acton en s'inclinant; +je me charge, moi, de le faire partir.</p> + +<p>Le peuple stationna dans la rue de Tolède et à la +descente du Géant bien longtemps encore après que +le roi eut disparu et que les fenêtres furent fermées.</p> + +<p>Le roi rentra chez lui sans même demander ce +qu'était devenu d'Ascoli, que l'on avait emporté chez +lui évanoui, froissé, foulé aux pieds, à demi mort.</p> + +<p>Il est vrai qu'il avait hâte de revoir Jupiter, que, +depuis plus de six semaines, il n'avait pas vu.</p> +<br><br> + + + +<h3>LXVI</h3> + +<h3>AMANTE.—ÉPOUSE.</h3> + + +<p>Les esprits vulgaires, et dont le regard glisse sur +les surfaces, avaient pu croire, en voyant cette manifestation +inattendue, soudaine, presque universelle, +que rien ne pouvait, même momentanément, déraciner +un trône reposant sur la large base d'une populace +tout entière; mais les esprits élevés et intelligents +qui ne se laissaient pas éblouir par de vaines +paroles et par ces démonstrations extérieures si familières +aux Napolitains, voyaient, au delà de cet enthousiasme, +aveugle comme toutes les manifestations +populaires, la sombre vérité, c'est-à-dire le roi +en fuite, l'armée napolitaine battue, les Français marchant +sur Naples, et ceux-là, recevant la véritable +impression des événements, en prévoyaient l'inévitable +conséquence.</p> + +<p>Une des maisons où la nouvelle de ce qui s'était +passé avait produit la sensation la plus vive d'abord, +parce que les deux individus habitant cette maison, +se trouvaient de deux côtés divers, parfaitement renseignés, +ensuite parce qu'ils avaient chacun un grand +intérêt, l'un de coeur, l'autre de relations sociales, à +l'issue de ces événements, était la maison si bien +connue de nos lecteurs, sous le titre de maison du +Palmier.</p> + +<p>Luisa avait tenu parole à Salvato; depuis le départ +du jeune homme, depuis qu'il avait quitté cette +chambre où, porté mourant, il était peu à peu, sous +l'oeil et par les soins de la jeune femme, revenu à la +vie, tous les instants que l'absence de son mari lui +avait laissés libres, elles les avait passés dans cette +chambre.</p> + +<p>Luisa ne pleurait pas, Luisa ne se plaignait pas, +elle n'éprouvait même pas le besoin de parler de Salvato +à personne; Giovannina, étonnée du silence de +sa maîtresse à l'égard du jeune homme, avait essayé +de le lui faire rompre, mais n'y avait pas réussi; une +fois Salvato parti, une fois Salvato absent, il semblait +à Luisa qu'elle ne devait plus parler de lui +qu'avec Dieu.</p> + +<p>Non, la pureté de cet amour, si puissant et si +maître de son âme qu'il fût, l'avait laissée dans une +mélancolique sérénité; elle entrait dans la chambre, +souriait à tous les meubles, les saluait doucement de +la tête, tendrement des yeux, allait s'asseoir à sa +place accoutumée, c'est-à-dire au chevet du lit, et +rêvait.</p> + +<p>Ces rêveries, dans lesquelles les deux mois qui +venaient de s'écouler repassaient jour par jour, +heure par heure, minute par minute, devant ses +yeux, où le passé,—Luisa avait deux passés: un +qu'elle avait complètement oublié, l'autre auquel +elle pensait sans cesse!—ces rêveries où le passé, +disons-nous, se reconstruisait sans qu'aucun effort +de sa mémoire eût besoin d'aider à sa reconstruction, +ces rêveries avaient une douceur infinie; de temps +en temps, quand ses souvenirs en étaient à l'heure +du départ, elle portait la main à ses lèvres comme +pour y fixer l'unique et rapide baiser que Salvato y +avait imprimé en se séparant d'elle, et, alors, elle +en retrouvait toute la suavité. Autrefois, sa solitude +avait besoin de travail ou de lecture; aujourd'hui, +aiguille, crayon, musique, tout était négligé; ses +amis ou son mari étaient-ils là, Luisa vivait un pied +dans le passé, l'autre dans le présent. Demeurait-elle +seule, elle retombait tout entière dans le passé, elle +y vivait d'une vie factice, bien autrement douce que +la vie réelle.</p> + +<p>Il y avait quatre jours à peine que Salvato était +parti, et ces quatre jours d'absence avaient pris une +place immense dans la vie de Luisa; cet espace y +formait une espèce de lac bleu, tranquille, solitaire +et profond, réfléchissant le ciel; si l'absence de Salvato +se prolongeait, ce lac idéal s'agrandirait en +raison de la durée de l'absence; si l'absence était +éternelle, le lac alors prendrait toute sa vie, passé et +avenir, submergeant l'espérance dans l'avenir, la +mémoire dans le passé, et arriverait, comme la mer, +à n'avoir plus de rivages visibles.</p> + +<p>Dans cette vie de la pensée qui l'emportait sur la +vie matérielle, tout, comme dans un rêve, prenait une +forme analogue au songe dans lequel elle était perdue; +ainsi, elle voyait sans impatience, venir à elle +cette lettre tant attendue, sous la forme d'une voile +blanche, point imperceptible à l'horizon, grandissant +peu à peu et s'approchant doucement, en rasant le +flot bleu de son aile de neige, du rivage sur lequel elle +était couchée.</p> + +<p>Cette mélancolie laissée par le départ de Salvato, +tempérée par l'espoir du retour, perle qu'avait fait +éclore au fond de son coeur la promesse positive du +jeune homme, était si douce, que son mari même, +dont l'éternelle bonté semblait s'alimenter de sa vue, +ne l'ayant point remarquée, n'avait pas eu besoin de +lui en demander la cause; cette tendre et profonde +amitié, moitié reconnaissance, moitié tendresse +filiale qu'elle avait pour lui, ne souffrait en rien de +cet amour qu'elle portait à un autre; il y avait peut-être +un peu de pâleur dans son sourire, quand elle +allait attendre sur le perron son retour de la bibliothèque; +peut-être y avait-il, quand elle saluait ce +retour, l'humidité d'une larme dans sa voix; mais, +pour que le chevalier le remarquât, il eût fallu qu'on +le lui fît remarquer. San-Felice était donc demeuré +l'homme calme et heureux qu'il avait toujours été.</p> + +<p>Mais chacun d'eux éprouva une inquiétude différente, +quand ils apprirent le retour du roi à Caserte.</p> + +<p>San-Felice, en arrivant au palais royal, avait +trouvé le prince absent, et son aide de camp chargé +de lui dire que Son Altesse royale était allée faire +une visite au roi, revenu en toute hâte de Rome la +nuit précédente.</p> + +<p>Quoique l'événement lui eût paru grave, comme il +ignorait que sa femme eût à cet événement un autre +intérêt que celui qu'il y prenait lui-même, il n'avait +pas quitté le palais royal une minute plus tôt et était +rentré chez lui à son heure accoutumée.</p> + +<p>Seulement, en rentrant, il avait raconté ce retour +à Luisa, plutôt comme une chose extraordinaire que +comme une chose inquiétante; mais Luisa, qui +savait, par les confidences de Salvato, qu'une bataille +était instante, avait tout de suite pensé que le retour +du roi se rattachait à cette bataille, et, avec assurance, +elle avait émis cette supposition qui avait +étonné le chevalier par sa justesse, que, si le roi +était revenu, il y avait probablement eu rencontre +entre les Français et les Napolitains, et que, dans +cette rencontre, les Français avaient été vainqueurs.</p> + +<p>Mais, en émettant cette supposition, qui, pour elle, +était une certitude, Luisa avait eu besoin de toute sa +puissance sur elle-même pour ne pas laisser voir son +émotion; car les Français n'avaient pas été vainqueurs +sans lutte, et, dans cette lutte, ils avaient dû +avoir un plus ou moins grand nombre de morts et +de blessés; or, qui pouvait lui assurer que Salvato +n'était au nombre ni des blessés ni des morts?</p> + +<p>Sous le premier prétexte venu, Luisa s'était retirée +dans sa chambre, et, devant le même crucifix qui +avait assisté son père mourant, sur lequel San-Felice +avait juré d'accomplir les volontés du prince Caramanico +en épousant Luisa et en la rendant heureuse, +elle pria longtemps et pieusement, ne donnant pas +de motif à sa prière et laissant à Dieu le soin de découvrir +ce motif, s'il y en avait un.</p> + +<p>A cinq heures, San-Felice avait entendu un grand +bruit dans la rue; il s'était approché de la fenêtre, +avait vu des hommes courant de tous côtés, en +posant sur la muraille des affiches que chacun s'empressait +de lire. Il était alors descendu, s'était approché +d'une affiche, avait lu comme les autres l'incompréhensible +proclamation; puis, comme tout esprit +scrutateur, il avait été préoccupé du désir de trouver +le mot de cette énigme politique, avait demandé à +Luisa si elle voulait descendre avec lui jusqu'à la +ville pour avoir des nouvelles, et, sur son refus, y +était allé seul.</p> + +<p>En son absence, Cirillo était venu; il ignorait le +départ de Salvato; à lui la jeune femme dit tout: +comment Nanno était venue et, avec son langage +figuré, avait, sous la forme d'une légende grecque, +fait comprendre à Salvato que les Français allaient +combattre et qu'il devait combattre avec eux. Cirillo, +ne sachant rien de plus que San-Felice, était fort +inquiet; mais il donna la certitude à Luisa que, s'il +n'était point arrivé malheur à Salvato, Salvato, par +un moyen quelconque, ferait parvenir des nouvelles +à ses amis. Alors, ce qu'il saurait, Cirillo s'engagait +à le lui faire savoir.</p> + +<p>Luisa ne lui dit point que, sous ce rapport, elle +avait l'espérance d'être renseignée au moins aussi vite +que lui.</p> + +<p>Cirillo était parti depuis longtemps, lorsque San-Felice +rentra; il avait assisté au triomphe du roi et +haussé les épaules à l'enthousiasme des Napolitains; +le côté embarrassé et obscur de la proclamation +n'avait point échappé à son esprit sagace, et son +coeur n'était pas si naïf qu'il ne crût à quelque tromperie.</p> + +<p>Il regretta de n'avoir point vu Cirillo, qu'il aimait +comme homme, qu'il admirait comme médecin.</p> + +<p>A onze heures, il se retira chez lui, et Luisa rentra +chez elle, ou plutôt dans la chambre de Salvato, +comme elle avait coutume de le faire quand il y +était, et même depuis qu'il n'y était plus; la +crainte avait donné à son amour quelque chose de +plus passionné que d'habitude; elle s'agenouilla +devant le lit, pleura beaucoup, et, à plusieurs reprises, +appuya ses lèvres sur l'oreiller où avait reposé +la tête du blessé.</p> + +<p>Un léger bruit la fit retourner: Giovannina l'avait +suivie; elle se redressa, honteuse d'être surprise par +la jeune fille, qui s'excusa en disant:</p> + +<p>—J'ai entendu pleurer madame, et j'ai pensé que +madame avait peut-être besoin de moi.</p> + +<p>Luisa se contenta de secouer la tête; elle s'abstenait +de parler, craignant que ses paroles mouillées +de larmes n'en dissent plus qu'elle n'en voulait dire.</p> + +<p>Le lendemain, Luisa était pâle, défaite; son +excuse fut le bruit que l'on avait fait toute la nuit +en tirant des pétards et des mortarelli.</p> + +<p>Le chevalier achevait de déjeuner, lorsqu'une +voiture s'arrêta à la porte. Giovannina ouvrit et +introduisit le secrétaire du prince; le prince, forcé +d'aller au conseil à midi, et désirant causer avec San-Felice +avant d'aller au conseil, lui envoyait sa voiture +et le priait de venir sans perdre un instant.</p> + +<p>Sur le perron, le chevalier croisa le facteur, qui, +trouvant la porte ouverte, était entré: il tenait une +lettre à la main.</p> + +<p>—Est-ce pour moi? demanda San-Felice.</p> + +<p>—Non, Excellence, c'est pour madame.</p> + +<p>—D'où vient-elle?</p> + +<p>—De Portici.</p> + +<p>—Portez vite! c'est de la gouvernante de madame, +probablement.</p> + +<p>Et San-Felice continua son chemin et monta dans +la voiture, qui partit au grand trot.</p> + +<p>Luisa avait entendu le court dialogue du facteur +et de son mari; elle s'avança au-devant de l'homme +de la poste et lui prit la lettre des mains.</p> + +<p>Cette lettre était d'une écriture inconnu.</p> + +<p>Elle l'ouvrit machinalement, porta son regard sur +la signature et jeta un cri: la lettre était de Salvato.</p> + +<p>Elle l'appuya sur son coeur et courut s'enfermer +dans la chambre sacrée.</p> + +<p>Il lui semblait que c'eût été usé impiété de lire +la première lettre qu'elle recevait de son ami autre +part que dans cette chambre.</p> + +<p>—C'est de lui! murmura-t-elle en tombant sur le +fauteuil placé au chevet du lit, c'est de lui!</p> + +<p>Elle fut un moment sans pouvoir lire; le sang +qui s'élançait de son coeur et qui montait à son cerveau +faisait battre ses tempes et jetait un voile sur +ses yeux.</p> + +<p>Salvato écrivait du champ de bataille:</p> + +<blockquote><p> +«Remerciez Dieu, ma bien-aimée! je suis arrivé à +temps pour le combat, et n'ai point été étranger à la +victoire; vos saintes et virginales prières ont été +exaucées; Dieu, invoqué par le plus beau de ses +anges, a veillé sur moi et sur mon honneur.</p> + +<p>»Jamais victoire n'a été plus complète, ma bien-aimée +Luisa; sur le champ de bataille même, mon +cher général m'a serré sur son coeur et m'a fait chef +de brigade. L'armée de Mack s'est évanouie comme +une fumée! Je pars à l'instant pour Civita-Ducale, +d'où je trouverai moyen de vous expédier cette lettre. +Dans le désordre qui va résulter de notre victoire et +de la défaite des Napolitains, il est impossible de +compter sur la poste. Je vous aime tout à la fois +d'un coeur gonflé d'amour et d'orgueil. Je vous +aime! je vous aime!... +</p></blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>»Civita-Ducale, deux heures du matin,</p> + </div> </div> + +<blockquote><p> +»Me voilà déjà plus près de vous de dix lieues. +Nous avons trouvé, Hector Caraffa et moi, un paysan +qui, grâce à mon cheval, que j'avais laissé ici et +dont vous ferez tous mes compliments à Michele, +consent à partir à l'instant même; il ne s'arrêtera +que lorsque le cheval tombera sous lui, et il en +prendra aussitôt un autre; il se charge de porter une +lettre à celui de nos amis chez lequel Hector était +caché à Portici. Votre lettre sera incluse dans la +sienne; il vous la fera passer.</p> + +<p>»Je vous dis cela pour que vous ne cherchiez pas +comment elle vous arrive; cette préoccupation vous +éloignerait un instant de moi. Non, je veux que +vous soyez tout à la joie de me lire, comme je suis, +moi, tout au bonheur de vous écrire.</p> + +<p>»Notre victoire est si complète, que je ne crois +pas que nous ayons une autre bataille à livrer. Nous +marchons droit sur Naples, et, si rien ne nous arrête, +comme c'est probable, je pourrai vous revoir +dans huit ou dix jours au plus.</p> + +<p>»Vous laisserez ouverte la fenêtre par laquelle je suis +sorti, je rentrerai par cette même fenêtre. Je +vous reverrai dans cette même chambre où j'ai été +si heureux, je vous y rapporterai la vie que vous +m'y avez donnée.</p> + +<p>»Je ne négligerai aucune occasionne de vous écrire; +si cependant vous ne receviez pas de lettre de moi, +ne soyez pas inquiète, les messagers auraient été +infidèles, arrêtés ou tués.</p> + +<p>»O Naples! ma chère patrie! mon second amour +après vous! Naples, tu vas donc être libre!</p> + +<p>»Je ne veux pas retarder mon courrier, je ne veux +pas retarder votre joie; je suis heureux deux fois, +de mon bonheur et du vôtre. Au revoir, ma bien +adorée Luisa! Je vous aime! je vous aime!... +</p></blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>»SALVATO.»</p> + </div> </div> + +<p>Luisa lut la lettre du jeune homme dix fois, vingt +fois peut-être; elle l'eût relue sans cesse, la mesure +du temps manquait.</p> + +<p>Tout à coup, Giovannina frappa à la porte.</p> + +<p>—M. le chevalier rentre, dit-elle.</p> + +<p>Luisa jeta un cri, baisa la lettre, la mit sur son +coeur, jeta, en sortant de la chambre, un regard vers +cette autre chambre par la fenêtre de laquelle était +sorti Salvato, fenêtre par laquelle il devait rentrer.</p> + +<p>—Oui, oui, murmura-t-elle en lui envoyant un +sourire.</p> + +<p>Cet amour était si fécond, qu'il donnait une existence +à tous les objets inertes ou insensibles qui +entouraient Luisa et qui avaient entouré Salvato.</p> + +<p>Luisa entra au salon par une porte, tandis que son +mari y entrait par l'autre.</p> + +<p>Le chevalier était visiblement préoccupé.</p> + +<p>—Qu'avez-vous, mon ami? demanda Luisa marchant +à lui et le regardant avec ses yeux limpides. +Vous êtes triste!</p> + +<p>—Non, mon enfant, répondit le chevalier, pas +triste: inquiet.</p> + +<p>—Vous avez vu le prince? demanda la jeune +femme.</p> + +<p>—Oui, répondit le chevalier.</p> + +<p>—Et votre inquiétude vous vient de la conversation +que vous avez eue avec Son-Altesse?</p> + +<p>Le chevalier fit de la tête un signe affirmatif.</p> + +<p>Luisa essaya de lire dans sa pensée.</p> + +<p>Le chevalier s'assit, prit les deux mains de Luisa, +debout devant lui, et la regarda à son tour.</p> + +<p>—Parlez, mon ami, dit Luisa, que commençait +d'atteindre un triste pressentiment. Je vous écoute.</p> + +<p>—La situation dans laquelle se trouve la famille +royale, dit le chevalier, est aussi grave au moins que +nous l'avions présagé hier au soir; il n'y a aucune +espérance de défendre l'entrée de Naples aux Français, +et la résolution est prise par elle de se retirer +en Sicile.</p> + +<p>Sans savoir pourquoi, Luisa sentit son coeur se +serrer.</p> + +<p>Le chevalier vit sur le visage de Luisa le reflet de +ce qui se passait dans son coeur. Sa lèvre frémissait, +son oeil se fermait à demi.</p> + +<p>—Alors... Écoute bien ceci, mon enfant, dit le +chevalier avec cet accent de douce tendresse paternelle +qu'il prenait parfois avec Luisa. Alors, le prince +m'a dit: «Chevalier, vous êtes mon seul ami; vous +êtes le seul homme avec lequel j'aie un vrai plaisir +à causer; le peu d'instruction solide que j'ai, je +vous le dois; le peu que je vaux, c'est de vous que je +le tiens; un seul homme peut m'aider à supporter +l'exil, et c'est vous, chevalier. Je vous en prie, je +vous en supplie, si je suis obligé de partir, partez +avec moi!»</p> + +<p>Luisa sentit un frisson lui passer par tout le corps.</p> + +<p>—Et... qu'avez-vous répondu, mon ami? demanda-t-elle +d'une voix tremblante.</p> + +<p>—J'ai eu pitié de cette infortune royale, de cette +faiblesse dans la grandeur, de ce prince sans ami +dans l'exil, de cet héritier de la couronne sans serviteur +parce qu'il allait peut-être perdre la couronne; +j'ai promis.</p> + +<p>Luisa tressaillit; ce tressaillement n'échappa point +au chevalier, qui lui tenait les mains.</p> + +<p>—Mais, reprit-il vivement, comprends bien ceci +Luisa: ma promesse est toute personnelle, elle +n'engage que moi; éloignée de la cour, où tu as +dédaigné de prendre ta place, tu n'as, toi, d'obligation +envers personne.</p> + +<p>—Vous croyez, mon ami?</p> + +<p>—Je le crois; tu es donc libre, enfant chérie de +mon coeur, de rester à Naples, de ne pas quitter +cette maison que tu aimes, ce jardin où tu as couru +et joué tout enfant, ce petit coin de terre, enfin, où +tu as amassé dix-sept ans de souvenirs; car il y a +dix-sept ans que tu es ici et que tu fais la joie de +mon foyer! il me semble que tu y es venue hier.</p> + +<p>Le chevalier poussa un soupir.</p> + +<p>Luisa ne répondit rien; il continua:</p> + +<p>—La duchesse Fusco, qui est exilée par la reine, +la reine à peine éloignée, va revenir à son tour; +avec une pareille amie pour veiller sur toi, je n'aurai +pas plus de crainte que si tu étais près d'une +mère. Dans quinze jours, les Français seront à Naples; +mais tu n'as rien à redouter des Français. Je +les connais, ayant longtemps vécu avec eux. Ils apportent +à mon pays des bienfaits dont j'aurais voulu +qu'il fût doté par ses souverains: la liberté, l'intelligence. +Tous mes amis et, par conséquent, tous les +tiens sont patriotes; aucune révolution ne peut t'inquiéter, +aucune persécution ne saurait t'atteindre.</p> + +<p>—Ainsi, mon ami, lui demanda Luisa, vous +croyez que je puis vivre heureuse sans vous?</p> + +<p>—Un mari comme moi, chère enfant, dit San-Felice +avec un soupir, n'est point un mari regrettable +pour une femme de ton âge.</p> + +<p>—Mais, en admettant que je puisse vivre sans +vous, vous, mon ami, pourrez-vous vivre sans moi?</p> + +<p>San-Felice baissa la tête.</p> + +<p>—Vous craignez que cette maison, ce jardin, ce +petit coin de terre, ne me manquent, continua Luisa; +mais ma présence ne vous manquera-t-elle point, à +vous? notre vie, commune depuis dix-sept ans, en +se disjoignant tout à coup, ne déchirera-t-elle point +en vous quelque chose, non-seulement d'habituel, +mais encore d'indispensable?</p> + +<p>San-Felice resta muet.</p> + +<p>—Quand vous ne voulez pas abandonner le prince, +qui n'est que votre ami, ajouta Luisa d'une voix +oppressée, me donnez-vous une preuve d'estime en +me proposant de vous abandonner, vous qui êtes +tout à la fois et mon père et mon ami, vous qui avez +mis l'intelligence dans mon esprit, la bonté dans +mon coeur, Dieu dans mon âme?</p> + +<p>San-Felice poussa un soupir.</p> + +<p>—Quand vous avez promis au prince de le suivre, +enfin, avez-vous pensé que je ne vous suivrais pas?</p> + +<p>Une larme tomba des yeux du chevalier sur la +main de Luisa.</p> + +<p>—Si vous avez pensé cela, mon ami, continua-t-elle +avec un doux et triste mouvement de tête, vous +avez eu tort; mon père mourant nous a unis, Dieu +a béni notre union, la mort seule nous désunira. Je +vous suivrai, mon ami.</p> + +<p>San-Felice releva vivement sa tête rayonnante de +bonheur, et ce fut une larme de Luisa qui tomba à +son tour sur la main de son mari.</p> + +<p>—Mais tu m'aimes donc? Bénédiction du bon +Dieu! tu m'aimes donc? s'écria le chevalier.</p> + +<p>—Mon père, dit Luisa, vous avez été ingrat, demandez +pardon à votre fille.</p> + +<p>San-Felice se jeta à genoux, baisant les mains de +sa fille, tandis qu'elle, levant les yeux au ciel, murmurait:</p> + +<p>—N'est-ce pas, mon Dieu, que, si je ne faisais pas +ce que je fais, n'est-ce pas que je serais indigne de +tous deux?</p> +<br><br> + + + +<h3>LXVII</h3> + +<h3>LES DEUX AMIRAUX.</h3> + + +<p>Le prince François, en présentant à San-Felice la +fuite de la famille royale en Sicile comme résolue, +avait cru parler au nom de son père et de sa mère; +mais, en réalité, il avait parlé au nom seul de la +reine; de ce côté, en effet, la fuite était résolue et on +la voulait à tout prix; mais, en voyant le dévouement +de son peuple, tout aveugle qu'il était, et par cela +même qu'il était aveugle, en écoutant ces protestations +faites par cent mille hommes, de mourir pour +lui depuis le premier jusqu'au dernier, le roi s'était +repris à l'idée de défendre sa capitale et d'en appeler +de la lâcheté de l'armée à l'énergie de ce peuple qui +s'offrait si spontanément à lui.</p> + +<p>Il se levait donc le 11 décembre au matin, c'est-à-dire +le lendemain de cet incroyable triomphe auquel +nous avons essayé de faire assister nos lecteurs, sans +parti pris encore, mais penchant plutôt pour celui de +la résistance que pour celui de la fuite, quand on lui +annonça que l'amiral François Caracciolo était depuis +une demi-heure dans l'antichambre, attendant +qu'il fit jour chez sa Majesté.</p> + +<p>Excité par les préventions de la reine, Ferdinand +n'aimait point l'amiral, mais ne pouvait s'empêcher +de l'estimer; son admirable courage dans les différentes +rencontres qu'il avait eues avec les Barbaresques, +le bonheur avec lequel il avait tiré sa frégate, +<i>la Minerve</i> de la rade de Toulon, quand Toulon +avait été repris par Bonaparte sur les Anglais, le +sang-froid qu'il avait déployé dans la protection donnée +par lui aux autres vaisseaux, qu'il avait ramenés, +mutilés par les boulets et désemparés par la tempête, +c'est vrai, mais enfin qu'il avait ramenés sans en +perdre un seul, lui avaient alors valu le grade d'amiral.</p> + +<p>On a vu, dans les premiers chapitres de ce récit, +les motifs que croyait avoir la reine de se plaindre de +l'amiral, qu'elle était parvenue, avec son adresse +ordinaire, à mettre assez mal dans l'esprit du roi.</p> + +<p>Ferdinand crut que Caracciolo venait pour lui demander +la grâce de Nicolino, qui était son neveu, et, +enchanté d'avoir, par la fausse position où s'était +mis un membre de sa famille, prise sur l'amiral, auquel +il se sentait dans la malveillante disposition +d'être désagréable, il ordonna de le faire entrer à +l'instant même.</p> + +<p>L'amiral, revêtu de son grand uniforme, entra +calme et digne comme toujours; sa haute position +sociale mettait depuis quatre cents ans les chefs de +sa famille en contact avec les souverains de toute +race, angevins, aragonais, espagnols, qui s'étaient +succédé sur le trône de Naples; il joignait donc à +une suprême dignité cette courtoisie parfaite dont il +avait donné un échantillon à la reine dans le double +refus qu'il avait fait, pour sa nièce et pour lui-même, +d'assister aux fêtes que la cour avait données +à l'amiral Nelson.</p> + +<p>Cette courtoisie, de quelque part qu'elle vînt, embarrassait +toujours un peu Ferdinand, dont la courtoisie +n'était point la qualité dominante; aussi, lorsqu'il +vit l'amiral s'arrêter respectueusement à quelques +pas de lui et attendre, selon l'étiquette de la +cour, que le roi lui adressât le premier la parole, +n'eut-il rien de plus pressé que de commencer la conversation +par le reproche qu'il avait à lui faire.</p> + +<p>—Ah! vous voilà, monsieur l'amiral, lui dit-il; +il paraît que vous avez fort insisté pour me voir?</p> + +<p>—C'est vrai, sire, répondit Caracciolo en s'inclinant; +je croyais de toute urgence d'avoir l'honneur +de pénétrer jusqu'à Votre Majesté.</p> + +<p>—Oh! je sais ce qui vous amène, dit le roi.</p> + +<p>—Tant mieux pour moi, sire, dit Caracciolo; +dans ce cas, c'est une justice que le roi rend à ma +fidélité.</p> + +<p>—Oui, oui, vous venez me parler pour ce mauvais +sujet de Nicolino, votre neveu, n'est-ce pas? qui s'est +mis, à ce qu'il paraît, dans une méchante affaire, +puisqu'il ne s'agit pas moins que de crime de haute +trahison; mais je vous préviens que toute prière, +même la vôtre, sera inutile, et que la justice aura, +son cours.</p> + +<p>Un sourire passa sur la figure austère de l'amiral.</p> + +<p>—Votre Majesté est dans l'erreur, dit-il; au milieu +des grandes catastrophes politiques, les petits +accidents de famille disparaissent. Je ne sais point +et ne veux point savoir ce qu'a fait mon neveu; s'il +est innocent, son innocence ressortira de l'instruction +du procès, comme est ressortie celle du chevalier de +Medici, du duc de Canzano, de Mario Pagano et de +tant de prévenus qu'après les avoir gardés trois ans, +les prisons ont été obligées de rendre à la liberté; s'il +est coupable, la justice aura son cours. Nicolino est +de haute race; il aura le droit d'avoir la tête tranchée, +et, Votre Majesté le sait, l'épée est une arme +si noble, que, même aux mains du bourreau, elle +ne déshonore pas ceux qui sont frappés par elle.</p> + +<p>—Mais, alors, dit le roi un peu étonné de cette +dignité si simple et si calme, dont sa nature, son +tempérament, son caractère ne lui donnaient aucune +notion instinctive; mais, alors, si vous ne venez +point me parler de votre neveu, de quoi venez-vous +donc me parler?</p> + +<p>—Je viens vous parler de vous, sire, et du +royaume.</p> + +<p>—Ah! ah! fit le roi, vous venez me donner des +conseils?</p> + +<p>—Si Votre Majesté daigne me consulter, répondit +Caracciolo avec un respectueux mouvement de tête, +je serai heureux et fier de mettre mon humble expérience +à sa disposition. Dans le cas contraire, je me +contenterai d'y mettre ma vie et celle des braves marins +que j'ai l'honneur de commander.</p> + +<p>Le roi eût été heureux de trouver une occasion de +se fâcher; mais, devant une pareille réserve et un +semblable respect, il n'y avait pas de prétexte à la +colère.</p> + +<p>—Hum! fit-il, hum!</p> + +<p>Et, après deux ou trois secondes de silence:</p> + +<p>—Eh bien, amiral, dit-il, je vous consulterai.</p> + +<p>Et, en effet, il se tournait déjà vers Caracciolo, +lorsqu'un valet de pied, entrant par la porte des +appartements, s'approcha du roi et lui dit à demi-voix +quelques paroles que Caracciolo n'entendit +point et ne chercha point à entendre.</p> + +<p>—Ah! ah! dit-il; et il est là?</p> + +<p>—Oui, sire; il dit qu'avant-hier, à Caserte, Votre +Majesté lui a dit qu'elle avait à lui parler.</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>Se tournant alors vers Caracciolo:</p> + +<p>—Ce que vous avez à me dire, monsieur, peut-il +se dire devant un témoin?</p> + +<p>—Devant le monde entier, sire.</p> + +<p>—Alors, dit le roi en se retournant vers le valet +de pied, faites entrer. D'ailleurs, continua-t-il en +s'adressant à Caracciolo, celui qui demande à entrer +est un ami, plus qu'un ami, un allié: c'est l'illustre +amiral Nelson.</p> + +<p>En ce moment, la porte s'ouvrit et le valet de +pied annonça solennellement:</p> + +<p>—Lord Horace Nelson du Nil, baron de Bornhum-Thorpes, +duc de Bronte!</p> + +<p>Un léger sourire, qui n'était pas exempt d'amertume, +effleura, à rémunération de tous ces titres, +les lèvres de Caracciolo.</p> + +<p>Nelson entra; il ignorait avec qui le roi se trouvait; +il fixa son oeil gris sur celui qui l'avait précédé +dans le cabinet du roi et reconnut l'amiral Caracciolo.</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin de vous présenter l'un à +l'autre, n'est-ce pas, messieurs? dit le roi. Vous +vous connaissez.</p> + +<p>—Depuis Toulon, oui, sire, dit Nelson.</p> + +<p>—J'ai l'honneur de vous connaître depuis plus +longtemps que cela, monsieur, répondit Caracciolo +avec sa courtoisie ordinaire: je vous connais depuis +le jour où, sur les côtes du Canada, vous avez, avec +un brick, combattu contre quatre frégates françaises, +et où vous leur avez échappé en faisant traverser à +votre bâtiment une passe que, jusque-là, on croyait +impraticable. C'était en 1786, je crois; il y a douze +ans de cela.</p> + +<p>Nelson salua; lui non plus, le brutal marin, +n'était point familier avec ce langage.</p> + +<p>—Milord, dit le roi, voici l'amiral Caracciolo qui +vient m'offrir ses conseils sur la situation; vous la +connaissez. Asseyez-vous et écoutez ce que l'amiral +va dire; quand il aura fini, vous répondrez si vous +avez quelque chose à répondre; seulement, je vous +le dis d'avance, je serais heureux que deux hommes +si éminents et qui connaissent si bien l'art de la +guerre fussent du même avis.</p> + +<p>—Si milord, comme j'en suis certain, dit Caracciolo, +est un véritable ami du royaume, j'espère +qu'il n'y aura dans nos opinions que de légères divergences +de détail qui ne nous empêcheront point +d'être d'accord sur le fond.</p> + +<p>—Parle, Caracciolo, parle, dit le roi en revenant +à l'habitude que les rois d'Espagne et de Naples ont +de tutoyer leurs sujets.</p> + +<p>—Hier, répliqua l'amiral, le bruit s'est répandu +dans la ville, à tort, je l'espère, que Votre Majesté, +désespérant de défendre son royaume de terre ferme, +était décidée à se retirer en Sicile.</p> + +<p>—Et tu serais d'un avis contraire, toi, à ce qu'il +paraît?</p> + +<p>—Sire, répondit Caracciolo, je suis et je serai +toujours de l'avis de l'honneur contre les conseils de +la honte. Il y va de l'honneur du royaume, sire, et, +par conséquent, de celui de votre nom, que votre +capitale soit défendue jusqu'à la dernière extrémité.</p> + +<p>—Tu sais, dit le roi, dans quel état sont nos +affaires?</p> + +<p>—Oui, sire, mauvaises, mais non perdues. L'armée +est dispersée, mais elle n'est pas détruite; trois +ou quatre mille morts, six ou huit mille prisonniers, +ôtez cela de cinquante-deux mille hommes, il vous +en restera quarante mille, c'est-à-dire une armée +quatre fois plus nombreuse encore que celle des +Français, combattant sur son territoire, défendant +des défilés inexpugnables, ayant l'appui des populations +de vingt villes et de soixante villages, le secours +de trois citadelles imprenables sans matériel +de siège, Civitella-del-Tronto, Gaete et Pescara, sans +compter Capoue, dernier boulevard, rempart suprême +de Naples, jusqu'où les Français ne pénétreront +même pas.</p> + +<p>—Et tu te chargerais de rallier l'armée, toi?</p> + +<p>—Oui, sire.</p> + +<p>—Explique-moi de quelle façon; tu me feras +plaisir.</p> + +<p>—J'ai quatre mille marins sous mes ordres, sire; +ce sont des hommes éprouvés et non des soldats +d'hier comme ceux de votre armée de terre; donnez-m'en +l'ordre, sire, je me mets à l'instant même à leur +tête; mille défendront le passage d'Itri à Sessa, mille +celui de Sora à San-Germano, mille celui de Castel-di-Sangro +à Isernia; les mille autres,—les marins +sont bons à tout, milord Nelson le sait mieux que +personne, lui qui a fait faire aux siens des prodiges! +—les mille autres, transformés en pionniers, seront +occupés à fortifier ces trois passages et à y +faire le service de l'artillerie; avec eux, ne fût-ce +qu'au moyen de nos piques d'abordage, je soutiens +le choc des Français, si terrible qu'il soit, et, +quand vos soldats verront comment les marins meurent, +sire, ils se rallieront derrière eux, surtout si +Votre Majesté est là pour leur servir de drapeau.</p> + +<p>—Et qui gardera Naples pendant ce temps?</p> + +<p>—Le prince royal, sire, et les huit-mille hommes, +sous les ordres du général Naselli, que milord Nelson +a conduits en Toscane, où ils n'ont plus rien à +faire. Milord Nelson a laissé, je crois, une partie de +sa flotte à Livourne; qu'il envoie un bâtiment léger +avec ordre de Sa Majesté de ramener à Naples ces +huit mille hommes de troupes fraîches, et elles +pourront, Dieu aidant, être ici dans huit jours. +Ainsi, voyez, sire, voyez quelle masse terrible vous +reste: quarante-cinq ou cinquante mille hommes de +troupes, la population de trente villes et de cinquante +villages qui va se soulever, et, derrière tout +cela, Naples avec ses cinq cent mille âmes. Que deviendront +dix mille Français perdus dans cet océan?</p> + +<p>—Hum! fit le roi regardant Nelson, qui continua +de demeurer dans le silence.</p> + +<p>—Il sera toujours temps, sire, continua Caracciolo, +de vous embarquer. Comprenez bien cela: +les Français n'ont pas une barque armée, et vous +avez trois flottes dans le port: la vôtre, la flotte +portugaise et celle de Sa Majesté Britannique.</p> + +<p>—Que dites-vous de la proposition de l'amiral, +milord? dit le roi mettant cette fois Nelson dans la +nécessité absolue de répondre.</p> + +<p>—Je dis, sire, répondit Nelson en demeurant +assis et continuant de tracer de sa main gauche, avec +une plume, des hiéroglyphes sur un papier, je dis +qu'il n'y a rien de pis au monde, quand une résolution +est prise, que d'en changer.</p> + +<p>—Le roi avait-il déjà pris une résolution? demanda +Caracciolo.</p> + +<p>—Non, tu vois, pas encore; j'hésite, je flotte...</p> + +<p>—La reine, dit Nelson, a décidé le départ.</p> + +<p>—La reine? fit Caracciolo ne laissant pas au roi +le temps de répondre. Très-bien! qu'elle parte. Les +femmes, dans les circonstances où nous sommes, +peuvent s'éloigner du danger; mais les hommes +doivent y faire face.</p> + +<p>—Milord Nelson, tu le vois, Caracciolo, milord +Nelson est de l'avis du départ.</p> + +<p>—Pardon, sire, répondit Caracciolo, mais je ne +crois pas que milord Nelson ait donné son avis.</p> + +<p>—Donnez-le, milord, dit le roi, je vous le demande.</p> + +<p>—Mon avis, sire, est le même que celui de la +reine, c'est-à-dire que je verrai avec joie Votre Majesté +chercher en Sicile un refuge assuré que ne lui +offre plus Naples.</p> + +<p>—Je supplie milord Nelson de ne pas donner +légèrement son avis, dit Caracciolo s'adressant à +son collègue; car il savait d'avance de quel poids +est l'avis d'un homme de son mérite.</p> + +<p>—J'ai dit, et je ne me rétracte point, répondit +durement Nelson.</p> + +<p>—Sire, répondit Caracciolo, milord Nelson est +Anglais, ne l'oubliez pas.</p> + +<p>—Que veut dire cela, monsieur? demanda fièrement +Nelson.</p> + +<p>—Que, si vous étiez Napolitain au lieu d'être +Anglais, milord, vous parleriez autrement.</p> + +<p>—Et pourquoi parlerais-je autrement si j'étais +Napolitain?</p> + +<p>—Parce que vous consulteriez l'honneur de votre +pays, au lieu de consulter l'intérêt de la Grande-Bretagne.</p> + +<p>—Et quel intérêt la Grande-Bretagne a-t-elle au +conseil que je donne au roi, monsieur?</p> + +<p>—En faisant le péril plus grand, on demandera +une récompense plus grande. On sait que l'Angleterre +veut Malte, milord.</p> + +<p>—L'Angleterre a Malte, monsieur; le roi la lui a +donnée.</p> + +<p>—Oh! sire, fit Caracciolo avec le ton du reproche, +on me l'avait dit, mais je n'avais pas voulu le +croire.</p> + +<p>—Et que diable voulais-tu que je fisse de Malte? +dit le roi. Un rocher bon à faire cuire des oeufs au +soleil!</p> + +<p>—Sire, dit Caracciolo sans plus s'adresser à +Nelson, je vous supplie, au nom de tout ce qu'il y a +de coeurs vraiment napolitains dans le royaume, de +ne plus écouter les conseils étrangers, qui mettent +votre trône à deux doigts de l'abîme. M. Acton est +étranger, sir William Hamilton est étranger, milord +Nelson lui-même est étranger; comment voulez-vous +qu'ils soient justes dans l'appréciation de l'honneur +napolitain?</p> + +<p>—C'est vrai, monsieur; mais ils sont justes +dans l'appréciation de la lâcheté napolitaine, répondit +Nelson, et c'est pour cela que je dis au roi, +après ce qui s'est passé à Civita-Castellana: Sire, +vous ne pouvez plus vous confier aux hommes +qui vous ont abandonné, soit par peur, soit par +trahison.</p> + +<p>Carracciolo pâlit affreusement et porta, malgré lui, +la main à la garde de son épée; mais, se rappelant +que Nelson n'avait qu'une main pour tirer la sienne, +et que cette main, c'était la gauche, il se contenta +de dire:</p> + +<p>—Tout peuple a ses heures de défaillance, sire. +Ces Français, devant lesquels nous fuyons, ont eu +trois fois leur Civita-Castellana: Poitiers, Crécy, +Azincourt; une seule victoire a suffi pour effacer +trois défaites: Fontenoy.</p> + +<p>Caracciolo prononça ces mots en regardant Nelson, +qui se mordit les lèvres jusqu'au sang; puis, s'adressant +de nouveau au roi:</p> + +<p>—Sire, continua-t-il, c'est le devoir d'un roi qui +aime son peuple, de lui offrir l'occasion de se relever +d'une de ces défaillances; que le roi donne un +ordre, dise un mot, fasse un signe, et pas un Français +ne sortira des Abruzzes, s'ils ont l'imprudence d'y +entrer.</p> + +<p>—Mon cher Caracciolo, dit le roi revenant à +l'amiral, dont le conseil caressait son secret désir, tu +es de l'avis d'un homme dont j'apprécie fort les avis; +tu es de l'avis du cardinal Ruffo.</p> + +<p>—Il ne manquait plus à Votre Majesté que de +mettre un cardinal à la tête de ses armées, dit Nelson +avec un sourire de mépris.</p> + +<p>—Cela n'a déjà pas si mal réussi à mon aïeul +Louis XIII ou Louis XIV, je ne sais plus bien lequel, +que de mettre un cardinal à la tête de ses armées, et +il y a un certain Richelieu qui, en prenant La Rochelle +et en forçant le Pas-de-Suze, n'a pas fait de +tort à la monarchie.</p> + +<p>—Eh bien, sire, s'écria vivement Caracciolo se +cramponnant à cet espoir que lui donnait le roi, c'est +le bon génie de Naples qui vous inspire; abandonnez-vous +au cardinal Ruffo, suivez ses conseils, et, moi, +que vous dirai-je de plus? je suivrai ses ordres.</p> + +<p>—Sire, dit Nelson en se levant et en saluant le roi, +Votre Majesté n'oubliera pas, je l'espère, que, si les +amiraux italiens obéissent aux ordres d'un prêtre, +un amiral anglais n'obéit qu'aux ordres de son gouvernement.</p> + +<p>Et, jetant à Caracciolo un regard dans lequel on +pouvait lire la menace d'une haine éternelle, Nelson +sortit par la même porte qui lui avait donné entrée +et qui communiquait avec les appartements de la +reine.</p> + +<p>Le roi suivit Nelson des yeux, et, quand la porte +se fut refermée derrière lui:</p> + +<p>—Eh bien, dit-il, voilà le remercîment de mes +vingt mille ducats de rente, de mon duché de Bronte, +de mon épée de Philippe V et de mon grand cordon +de Saint-Ferdinand. Il est court, mais il est net.</p> + +<p>Puis, revenant à Caracciolo:</p> + +<p>—Tu as bien raison, mon pauvre François, lui dit-il, +tout le mal est là, les étrangers! M. Acton, sir William, +M. Mack, lord Nelson, la reine elle-même, des +Irlandais, des Allemands, des Anglais, des Autrichiens +partout; des Napolitains nulle part. Quel bouledogue +que ce Nelson! C'est égal, tu l'as bien rembarré! +Si jamais nous avons la guerre avec l'Angleterre +et qu'il te tienne entre ses mains, ton compte +est bon...</p> + +<p>—Sire, dit Caracciolo en riant, je suis heureux, +au risque des dangers auxquels je me suis exposé en +me faisant un ennemi du vainqueur d'Aboukir, je +suis heureux d'avoir mérité votre approbation.</p> + +<p>—As-tu vu la grimace qu'il a faite quand tu lui as +jeté au nez... Comment as-tu dit? Fontenoy, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Oui, sire.</p> + +<p>—Ils ont donc été bien frottés à Fontenoy, messieurs +les Anglais?</p> + +<p>—Raisonnablement.</p> + +<p>—Et quand on pense que, si San-Nicandro n'avait +pas fait de moi un âne, je pourrais, moi aussi, répondre +de ces choses-là! Enfin, il est malheureusement +trop tard maintenant pour y remédier.</p> + +<p>—Sire, dit Caracciolo, me permettrez-vous d'insister +encore?</p> + +<p>—Inutile, puisque je suis de ton avis. Je verrai +Ruffo aujourd'hui, et nous reparlerons de tout cela +ensemble; mais pourquoi diable, maintenant que +nous ne sommes que nous deux, pourquoi t'es-tu +fait un ennemi de la reine? Tu sais pourtant que, +quand elle déteste, elle déteste bien!</p> + +<p>Caracciolo fit un mouvement de tête qui indiquait +qu'il n'avait pas de réponse à faire à ce reproche du +roi.</p> + +<p>—Enfin, dit Ferdinand, ceci, c'est comme l'affaire +de San-Nicandro: ce qui est fait est fait; n'en parlons +plus.</p> + +<p>—Ainsi donc, insista Caracciolo revenant à son +incessante préoccupation, j'emporte l'espoir que +Votre Majesté a renoncé à cette honteuse fuite et +que Naples sera défendue jusqu'à la dernière extrémité?</p> + +<p>—Emportes-en mieux que l'espoir, emportes-en +la certitude; il y a conseil aujourd'hui, je vais leur +signifier que ma volonté est de rester à Naples. J'ai +bien retenu tout ce que tu m'as dit de nos moyens +de défense: sois tranquille; quant au Nelson, c'est +Fontenoy, n'est-ce pas, qu'il faut lui cracher à la +face quand on veut qu'il se morde les lèvres? C'est +bien, on s'en souviendra.</p> + +<p>—Sire, une dernière grâce?</p> + +<p>—Dis.</p> + +<p>—Si, contre toute attente, Votre Majesté partait...</p> + +<p>—Puisque je te dis que je ne pars pas.</p> + +<p>—Enfin, sire, si par un hasard quelconque, si par +un revirement inattendu, Votre Majesté partait, j'espère +qu'elle ne ferait pas cette honte à la marine napolitaine +de partir sur un navire anglais.</p> + +<p>—Oh! quant à cela, tu peux être tranquille. Si +j'en étais réduit à cette extrémité, dame! je ne te +réponds pas de la reine, la reine ferait ce qu'elle +voudrait; mais, moi, je te donne ma parole d'honneur +que je pars sur ton bâtiment, sur <i>la Minerve</i>. +Ainsi, te voilà prévenu; change ton cuisinier s'il est +mauvais, et fais provision de macaroni et de parmesan, +si tu n'en as pas une quantité suffisante à +bord. Au revoir... C'est bien Fontenoy, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, sire.</p> + +<p>Et Caracciolo, ravi du résultat de son entrevue +avec le roi, se retira, comptant sur la double promesse +qu'il lui avait faite.</p> + +<p>Le roi le suivit des yeux avec une bienveillance +marquée.</p> + +<p>—Et quand on pense, dit-il, qu'on est assez bête +de se brouiller avec des hommes comme ceux-là, +pour une mégère comme la reine et pour une drôlesse +comme lady Hamilton!</p> +<br><br> + + + +<h3>LXVIII</h3> + +<h3>OÙ EST EXPLIQUÉE LA DIFFÉRENCE QU'IL Y A<br> +ENTRE LES PEUPLES LIBRES ET LES PEUPLES INDÉPENDANTS.</h3> + + +<p>Le roi tint la promesse qu'il avait faite à Caracciolo; +il déclara hautement et résolument au conseil +qu'il était décidé, d'après la manifestation populaire +dont il avait été témoin la veille, à rester à Naples +et à défendre jusqu'à la dernière extrémité l'entrée +du royaume aux Français.</p> + +<p>Devant une déclaration si nettement formulée, il +n'y avait pas d'opposition possible; l'opposition +n'eût pu être faite que par la reine, et, rassurée par +la promesse positive d'Acton qu'il trouverait un +moyen de faire partir le roi pour la Sicile, elle avait +renoncé à une lutte ouverte dans laquelle il était du +caractère de Ferdinand de s'entêter.</p> + +<p>En sortant du conseil, le roi trouva chez lui le +cardinal Ruffo; il avait, de son côté, et selon son +exactitude ordinaire, fait ce dont il était convenu +avec le roi: Ferrari l'était venu trouver dans la nuit, +et, une demi-heure après, il était parti pour Vienne +par la route de Manfredonia, porteur de la lettre +falsifiée qui devait être mise sous les yeux de l'empereur, +avec lequel Ferdinand tenait beaucoup à ne +pas se brouiller, l'empereur étant le seul qui pût, +par l'influence qu'il exerçait en Italie, le maintenir +contre la France, de même que, dans la situation +contraire, c'était la France seule qui pouvait le soutenir +contre l'Autriche.</p> + +<p>Une note explicative, écrite au nom du roi de la +main de Ruffo et signée par lui, accompagnait la +lettre et donnait la clef de cette énigme que, sans +elle, n'eût jamais pu comprendre l'empereur.</p> + +<p>Le roi lui avait raconté ce qui s'était passé entre +lui, Caracciolo et Nelson: Ruffo avait fort approuvé +le roi et insisté pour une conférence entre lui et Caracciolo +en présence de Sa Majesté. Il fut convenu +que l'on attendrait de savoir l'effet qu'avait produit +dans les Abruzzes le manifeste de Pronio, et que, +sur ce qui en serait résulté, on prendrait un parti.</p> + +<p>Le même jour encore, le roi avait reçu la visite +du jeune Corse de Cesare; on se rappelle qu'il l'avait +fait capitaine et lui avait ordonné de le venir voir +avec l'uniforme de ce grade, pour s'assurer que ses +ordres avaient été exécutés et que le ministre de la +guerre lui avait délivré son brevet. Acton, chargé +de mettre à exécution la volonté royale, s'était bien +gardé d'y manquer, et le jeune homme—que les +huissiers avaient commencé par prendre pour le +prince royal, à cause de sa ressemblance avec celui-ci,—se +présentait chez le roi revêtu de son uniforme +et porteur de son brevet.</p> + +<p>Le jeune capitaine était joyeux et fier; il venait +mettre son dévouement et celui de ses compagnons +aux pieds du roi; une seule chose s'opposait à ce +qu'ils donnassent immédiatement à Sa Majesté des +preuves de ce dévouement: c'est que les vieilles +princesses en appelaient à la parole qu'elles avaient +reçue d'eux de leur servir de gardes du corps, et ne +leur rendraient cette parole que lorsqu'elles seraient +à bord du bâtiment qui devait les conduire à Trieste; +les sept jeunes gens s'étaient donc engagés à leur +faire escorte jusqu'à Manfredonia, lieu de leur embarquement; +de Manfredonia, les princesses une +fois embarquées, ils reviendraient à Naples prendre +leur poste parmi les défenseurs du trône et de +l'autel.</p> + +<p>Les nouvelles que l'on attendait de Pronio ne tardèrent +pas à arriver; elles dépassaient tout ce qu'on +pouvait espérer. La parole du roi avait retenti +comme la voix de Dieu; les prêtres, les nobles, les +syndics s'en étaient fait l'écho; le cri «Aux armes!» +avait retenti d'Isoletta à Capoue et d'Aquila à Itri; il +avait vu Fra-Diavolo et Mammone, leur avait annoncé +la mission qu'il leur avait réservée et qu'ils +avaient acceptée avec enthousiasme; leur brevet à la +main, le nom du roi à la bouche, leur puissance +n'avait pas de limites, puisque la loi les protégeait +au lieu de les réprimer. Dès lors qu'ils pouvaient +donner à leur brigandage une couleur politique, ils +promettaient de soulever tout le pays.</p> + +<p>Le brigandage, en effet, est chose nationale dans +les provinces de l'Italie méridionale; c'est un fruit +indigène qui pousse dans la montagne; on pourrait +dire, en parlant des productions des Abruzzes, de la +Terre de Labour, de la Basilicate et de la Calabre: +Les vallées produisent le froment, le maïs et les +figues; les collines produisent l'olive, la noix et le +raisin; les montagnes produisent les brigands.</p> + +<p>Dans les provinces que je viens de nommer, le +brigandage est un état comme un autre. On est brigand +comme on est boulanger, tailleur, bottier. Le +métier n'a rien d'infamant; le père, la mère, le frère, +la soeur du brigand ne sont point entachés le moins +du monde par la profession de leur fils ou de leur +frère, attendu que cette profession elle-même n'est +point une tache. Le brigand exerce pendant huit ou +neuf mois de l'année, c'est-à-dire pendant le printemps, +pendant l'été, pendant l'automne; le froid et +la neige seuls le chassent de la montagne et le repoussent +vers son village; il y rentre et y est le bienvenu, +rencontre le maire, le salue et est salué par +lui; souvent il est son ami, quelquefois son parent.</p> + +<p>Le printemps revenu, il reprend son fusil, ses pistolets, +son poignard, et remonte dans la montagne.</p> + +<p>De là le proverbe «Les brigands poussent avec +les feuilles.»</p> + +<p>Depuis qu'il existe un gouvernement à Naples, et +j'ai consulté toutes les archives depuis 1503 jusqu'à +nos jours, il y a des ordonnances contre les brigands, +et, chose curieuse, les ordonnances des vice-rois +espagnols sont exactement les mêmes que celles +des gouverneurs italiens, attendu que les délits sont +les mêmes. Vols avec effraction, vols à main armée +sur la grande route, lettres de rançon avec menaces +d'incendie, de mutilation, d'assassinat; assassinat, +mutilation et incendie quand les billets n'ont point +produit l'effet attendu.</p> + +<p>En temps de révolution, le brigandage prend des +proportions gigantesques: l'opinion politique devient +un prétexte, le drapeau une excuse; le brigand est +toujours du parti de la réaction, c'est-à-dire pour le +trône et l'autel, attendu que le trône et l'autel acceptent +seuls de tels alliés, tandis qu'au contraire les +libéraux, les progressistes, les révolutionnaires les +repoussent et les méprisent; les années fameuses +dans les annales du brigandage sont les années de +réaction politique: 1799, 1809, 1821, 1848, 1862, +c'est-à-dire toutes les années où le pouvoir absolu, +subissant un échec, a appelé le brigandage à son +aide.</p> + +<p>Le brigandage, dans ce cas, est d'autant plus inextirpable +qu'il est soutenu par les autorités, qui, dans +les autres temps, ont mission de l'empêcher. Les +syndics, les adjoints, les capitaines de la garde nationale +sont non-seulement <i>manutengoli</i>, c'est-à-dire +soutiens des brigands, mais souvent brigands eux-mêmes.</p> + +<p>En général, ce sont les prêtres et les moines qui +soutiennent moralement le brigandage, ils en sont +l'âme; les brigands, qui leur ont entendu prêcher +la révolte, reçoivent d'eux, lorsqu'ils se sont révoltés, +des médailles bénites qui doivent les rendre +invulnérables; si par hasard, malgré la médaille, ils +sont blessés, tués ou fusillés, la médaille, impuissante +sur la terre, est une contre-marque infaillible +du ciel, contre-marque pour laquelle saint Pierre a +les plus grands égards; le brigand pris a le pied sur +la première traverse de cette échelle de Jacob qui +conduit droit au paradis; il baise la médaille et +meurt héroïquement, convaincu qu'il est que la +fusillade lui en fait monter les autres degrés.</p> + +<p>Maintenant, d'où vient cette différence entre les +individus et les masses? d'où vient que le soldat fuit +parfois au premier coup de canon et que le bandit +meurt en héros? Nous allons essayer de l'expliquer; +car, sans cette explication, la suite de notre récit +laisserait un certain trouble dans l'esprit de nos lecteurs; +ils se demanderaient d'où vient cette opposition +morale et physique entre les mêmes hommes +réunis en masse ou combattant isolément.</p> + +<p>Le voici:</p> + +<p>Le courage collectif est la vertu des peuples libres.</p> + +<p>Le courage individuel est la vertu des peuples qui +ne sont qu'indépendants.</p> + +<p>Presque tous les peuples des montagnes, les +Suisses, les Corses, les Écossais, les Siciliens, les +Monténégrins, les Albanais, les Drases, les Circassiens, +peuvent se passer très-bien de la liberté, +pourvu qu'on leur laisse l'indépendance.</p> + +<p>Expliquons la différence énorme qu'il y a entre +ces deux mots: LIBERTÉ, INDÉPENDANCE.</p> + +<p>La <i>liberté</i> est l'abandon que chaque citoyen fait +d'une portion de son indépendance, pour en former +un fonds commun qu'on appelle la loi.</p> + +<p>L'<i>indépendance</i> est pour l'homme la jouissance +complète de toutes ses facultés, la satisfaction de +tous ses désirs.</p> + +<p>L'<i>homme libre</i> est l'homme de la société; il s'appuie +sur son voisin, qui à son tour s'appuie sur lui; +et, comme il est prêt à se sacrifier pour les autres, +il a le droit d'exiger que les autres se sacrifient pour +lui.</p> + +<p>L'<i>homme indépendant</i> est l'homme de la nature; il +ne se fie qu'en lui-même; son seul allié est la montagne +et la forêt; sa sauve-garde, son fusil et son +poignard; ses auxiliaires sont la vue et l'ouïe.</p> + +<p>Avec les hommes libres, on fait des <i>armées</i>.</p> + +<p>Avec les hommes indépendants, on fait des <i>bandes</i>.</p> + +<p>Aux hommes libres, on dit, comme Bonaparte aux +Pyramides: <i>Serrez les rangs!</i></p> + +<p>Aux hommes indépendants, on dit, comme Charette +à Machecoul: <i>Égayez-vous, mes gars!</i></p> + +<p>L'homme libre se lève à la voix de son roi ou de +sa patrie.</p> + +<p>L'homme indépendant se lève à la voix de son intérêt +et de sa passion.</p> + +<p>L'homme libre <i>combat</i>.</p> + +<p>L'homme indépendant <i>tue</i>.</p> + +<p>L'homme libre dit: <i>Nous</i>.</p> + +<p>L'homme indépendant dit: <i>Moi</i>.</p> + +<p>L'homme libre, c'est <i>la Fraternité</i>.</p> + +<p>L'homme indépendant n'est que <i>l'Égoïsme</i>.</p> + +<p>Or, en 1798, les Napolitains n'en étaient encore +qu'à l'état d'indépendance; ils ne connaissaient ni la +liberté ni la fraternité; voilà pourquoi ils furent +vaincus en bataille rangée par une armée cinq fois +moins nombreuse que la leur.</p> + +<p>Mais les paysans des provinces napolitaines ont +toujours été indépendants.</p> + +<p>Voilà pourquoi, à la voix des moines parlant au +nom de Dieu, à la voix du roi parlant au nom de la +famille, et surtout à la voix de la haine parlant au +nom de la cupidité, du pillage et du meurtre, voilà +pourquoi tout se souleva.</p> + +<p>Chacun prit son fusil, sa hache, son couteau, et se +mit en campagne sans autre but que la destruction, +sans autre espérance que le pillage, secondant son +chef sans lui obéir, suivant son exemple et non ses +ordres. Des masses avaient fui devant les Français, +des hommes isolés marchèrent contre eux; une +armée s'était évanouie, un peuple sortit de terre.</p> + +<p>Il était temps. Les nouvelles qui arrivaient de +l'armée continuaient d'être désastreuses. Une portion +de l'armée, sous les ordres d'un général Moesk, +que personne ne connaissait,—pas même Nelson, +qui, dans ses lettres, demande qui il est,—s'était +retirée sur Calvi, et s'y était fortifiée. Macdonald, +chargé, comme nous l'avons dit, par Championnet, +de poursuivre la victoire et de presser la retraite des +troupes royales, avait ordonné au général Maurice +Mathieu d'enlever la position. Il prit place sur toutes +les hauteurs qui dominaient la ville et intima au général +Moesk l'ordre de se rendre: celui-ci consentit, +mais à des conditions inadmissibles. Le général +Maurice Mathieu ordonna de battre à l'instant même +en brèche les murs d'un couvent, et, par la brèche +faite à ces murs, d'entrer dans la ville.</p> + +<p>Au dixième boulet, un parlementaire se présenta.</p> + +<p>Mais, sans le laisser parler, le général Maurice +Mathieu lui dit:</p> + +<p>—<i>Prisonniers de guerre à discrétion ou passés au fil +de l'épée!</i></p> + +<p>Les royaux s'étaient rendus à discrétion.</p> + +<p>La rapidité des coups portés par Macdonald sauva +une partie des prisonniers faits par Mack, mais ne +put les sauver tous.</p> + +<p>A Ascoli, trois cents républicains avaient été liés +à des arbres et fusillés.</p> + +<p>A Abriealli, trente malades ou blessés, dont quelques-uns +venaient d'être amputés, avaient été égorgés +dans l'ambulance.</p> + +<p>Les autres, couchés sur la paille, avaient été impitoyablement +brûlés.</p> + +<p>Mais, fidèle à sa proclamation, Championnet n'avait +répondu à toutes ces barbaries que par des actes +d'humanité, qui contrastaient singulièrement avec +les cruautés des soldats royaux.</p> + +<p>Le général de Damas, seul, émigré français et qui +avait cru, en cette qualité, devoir mettre son épée au +service de Ferdinand,—le général de Damas, seul, +avait, à la suite de cette terrible défaite de Civita-Castellana, +soutenu l'honneur du drapeau blanc. +Oublié par le général Mack, qui n'avait songé qu'à +une chose, à sauver le roi,—oublié avec une colonne +de sept mille hommes, il fit demander au général +Championnet, qui venait, comme on le sait, de +rentrer à Rome, la permission de traverser la ville +et de rejoindre les débris de l'armée royale sur le +Teverone,—débris qui, nous l'avons dit, étaient +cinq fois plus nombreux encore que l'armée victorieuse.</p> + +<p>A cette demande, Championnet fit venir un de ces +jeunes officiers de distinction dont il faisait pépinière +autour de lui.</p> + +<p>C'était le chef d'état-major Bonami.</p> + +<p>Il lui ordonna de prendre connaissance de l'état +des choses et de lui faire son rapport.</p> + +<p>Bonami monta à cheval et partit aussitôt.</p> + +<p>Cette grande époque de la République est celle où +chaque officier des armées françaises mériterait, au +fur et à mesure qu'il passe sous les yeux du lecteur, +une description qui rappelât celle que consacre, dans +l'<i>Iliade</i>, Homère aux chefs grecs, et le Tasse, dans la +<i>Jérusalem délivrée</i>, aux chefs croisés.</p> + +<p>Nous nous contenterons de dire que Bonami était, +comme Thiébaut, un de ces hommes de pensée et +d'exécution à qui un général peut dire: «Voyez de +vos yeux et agissez selon les circonstances.»</p> + +<p>A la porte Solara, Bonami rencontra la cavalerie +du général Rey, qui commençait à entrer dans la +ville. Il mit le général Rey au courant de ce dont il +était question, l'excitant, sans avoir le droit de lui +en donner l'ordre, à pousser des reconnaissances sur +la route d'Albano et de Frascati. Lui-même, à la tête +d'un détachement de cavalerie, il traversa le Ponte-Molle, +l'antique pont Milvius, et s'élança de toute la +vitesse de son cheval dans la direction où il savait +trouver le général de Damas, suivi de loin par le général +Rey, avec son détachement, et par Macdonald, +avec sa cavalerie légère.</p> + +<p>Bonami s'était tellement hâté, qu'il avait laissé +derrière lui les troupes de Macdonald et de Rey, +auxquelles il fallait au moins une heure pour le rejoindre. +Voulant leur en donner le temps, il se présenta +comme parlementaire.</p> + +<p>On le conduisit au général de Damas.</p> + +<p>—Vous avez écrit au commandant en chef de +l'armée française, général, lui dit-il; il m'envoie à +vous pour que vous m'expliquiez ce que vous désirez +de lui.</p> + +<p>—Le passage pour ma division, répondit le général +de Damas.</p> + +<p>—Et s'il vous le refuse?</p> + +<p>—Il ne me restera qu'une ressource: c'est de me +l'ouvrir l'épée à la main.</p> + +<p>Bonami sourit.</p> + +<p>—Vous devez comprendre, général, répondit-il, +que vous donner bénévolement passage, à vous et à +vos sept mille hommes, c'est chose impossible. Quant +à vous ouvrir ce passage l'épée à la main, je vous +préviens qu'il y aura du travail.</p> + +<p>—Alors, que venez-vous me proposer, colonel? +demanda le général émigré.</p> + +<p>—Ce que l'on propose au commandant d'un corps +dans la situation où est le vôtre, général: de mettre +bas les armes.</p> + +<p>Ce fut au tour du général de Damas de sourire.</p> + +<p>—Monsieur le chef d'état-major, répondit-il, +quand on est à la tête de sept mille hommes et que +chacun de ces sept mille hommes a quatre-vingts +cartouches dons son sac, on ne se rend pas, on passe, +ou l'on meurt.</p> + +<p>—Eh bien, soit! dit Bonami, battons-nous, général.</p> + +<p>Le général émigré parut réfléchir.</p> + +<p>—Donnez-moi six heures, dit-il, pour rassembler +un conseil de guerre et délibérer avec lui sur les +propositions que vous me faites.</p> + +<p>Ce n'était point l'affaire de Bonami.</p> + +<p>—Six heures sont inutiles, dit-il; je vous accorde +une heure.</p> + +<p>C'était juste le temps dont le chef d'état-major +avait besoin pour que son infanterie le rejoignit.</p> + +<p>Il fut donc convenu, le général de Damas étant à +la merci des Français, que, dans une heure, il donnerait +une réponse.</p> + +<p>Bonami remit son cheval au galop et rejoignit le +général Rey, pour presser la marche de ses troupes.</p> + +<p>Mais le général de Damas, de son côté, avait mis +à profit cette heure, et, quand Bonami revint avec +sa troupe, il le trouva faisant sa retraite en bon ordre +sur le chemin d'Orbitello.</p> + +<p>Aussitôt, le général Rey et le chef d'état-major +Bonami, à la tête, l'un d'un détachement du 16e de +dragons, l'autre du 7e de chasseurs, se mirent à la +poursuite des Napolitains et les rejoignirent à la +Storta, où ils les chargèrent énergiquement.</p> + +<p>L'arrière-garde s'arrêta pour faire face aux républicains.</p> + +<p>Rey et Bonami, pour la première fois, trouvèrent +chez l'ennemi une résistance sérieuse; mais ils l'écrasèrent +sous leurs charges réitérées. Pendant ce temps, +la nuit vint. Le dévouement et le courage de l'arrière-garde +avaient sauvé l'armée. Le général de Damas +profita des ténèbres et de sa connaissance des localités +pour continuer sa retraite.</p> + +<p>Les Français, trop fatigués pour profiter de la victoire, +revinrent à la Hueta, où ils passèrent la nuit.</p> + +<p>Bonami, en récompense de l'intelligence qu'il avait +développée dans la négociation et du courage qu'il +avait montré dans la bataille, fut nommé par Championnet +général de brigade.</p> + +<p>Mais le général de Damas n'en avait pas fini avec +les républicains. Macdonald envoya un de ses aides +de camp pour informer Kellermann, qui était à Borghetta +avec des troupes un peu moins fatiguées que +celles qui avaient donné dans la journée, de la direction +qu'avait prise la colonne napolitaine. A l'instant +même, Kellermann réunit ses troupes et se dirigea, +par Ronciglione, sur Toscanelli, où il heurta la +colonne du général de Damas. Ces hommes qui +fuyaient si facilement, commandés par un général +allemand ou napolitain, tinrent ferme sous un général +français, et firent une vigoureuse résistance. +Damas n'en fut pas moins forcé à la retraite, qu'il +soutint en se portant de lui-même à l'arrière-garde, +où il combattit avec un admirable courage.</p> + +<p>Mais une de ces charges comme en savait faire +Kellermann, une blessure que reçut le général émigré, +décidèrent la victoire en faveur des Français. +Déjà la plus forte partie de la colonne napolitaine +avait gagné Orbitello et avait eu le temps de s'embarquer +sur les bâtiments napolitains qui se trouvaient +dans le port. Poussé vivement dans la ville, Damas +eut le temps d'en fermer les portes derrière lui, et, +soit considération pour son courage, soit que le général +français ne voulût point perdre son temps à +l'assaut d'une bicoque, Damas obtint de Kellermann, +moyennant l'abandon de son artillerie, de s'embarquer +avec son avant-garde sans être inquiété.</p> + +<p>Il en résulta que le seul général de l'armée napolitaine +qui eût fait son devoir dans cette courte et +honteuse campagne était un général français.</p> +<br><br> + + + +<h3>LXIX</h3> + +<h3>LES BRIGANDS</h3> + + +<p>Vainqueur sur tous les points, et pensant que rien +n'entraverait sa marche sur Naples, Championnet ordonna +de franchir les frontières napolitaines sur trois +colonnes.</p> + +<p>L'aile gauche, sous la conduite de Macdonald, envahit +les Abruzzes par Aquila: elle devait forcer les +défilés de Capistrello et de Sora.</p> + +<p>L'aile droite, sous la conduite du général Rey, envahit +la Campanie par les marais Pontins, Terracine +et Fondi.</p> + +<p>Le centre, sous la conduite de Championnet lui-même, +envahit la Terre de Labour par Valmontane, +Ferentina, Ceperano.</p> + +<p>Trois citadelles, presque imprenables toutes trois, +défendaient les marches du royaume: Gaete, Civitella-del-Tronto, +Pescara.</p> + +<p>Gaete commandait la route de la mer Tyrrhénienne; +Pescara, la route de la mer Adriatique; +Civitella-del-Tronto s'élevait au sommet d'une montagne +et commandait l'Abruzze ultérieure.</p> + +<p>Gaete était défendue par un vieux général suisse +nommé Tchudy: il avait sous ses ordres quatre mille +hommes;—comme moyen de défense, soixante et +dix canons, douze mortiers, vingt mille fusils, des +vivres pour un an, des vaisseaux dans le port, la mer +et la terre à lui, enfin.</p> + +<p>Le général Rey le somma de se rendre.</p> + +<p>Vieillard, Tchudy venait d'épouser une jeune +femme. Il eut peur pour elle, qui sait? peut-être +pour lui. Au lieu de tenir, il assembla un conseil, consulta +l'évêque, lequel mit en avant son ministère +de paix, et réunit les magistrats de la ville, +qui saisirent le prétexte d'épargner à Gaete les maux +d'un siège.</p> + +<p>Cependant on hésitait encore, quand le général +français lança un obus sur la ville; cette démonstration +hostile suffit pour que Tchudy envoyât une députation +aux assiégeants afin de leur demander leurs +conditions.</p> + +<p>—La place à discrétion ou toutes les rigueurs de +la guerre, répondit le général Rey.</p> + +<p>Deux heures après, la place était rendue.</p> + +<p>Duhesme, qui suivait, avec quinze cents hommes, +les bords de l'Adriatique, envoya au commandant de +Pescara, nommé Pricard, un parlementaire pour le +sommer de se rendre. Le commandant, comme s'il +eût eu l'intention de s'ensevelir sous les ruines de la +ville, fit visiter ses moyens de défense à l'officier +français dans tous leurs détails, lui montrant les fortifications, +les armes, les magasins abondant en munitions +et en vivres, et le renvoya enfin à Duhesme +avec ces paroles altières:</p> + +<p>—Une forteresse ainsi approvisionnée ne se rend +pas.</p> + +<p>Ce qui n'empêcha point le commandant, au premier +coup du canon, d'ouvrir ses portes et de remettre +cette ville si bien fortifiée au général Duhesme. +Il y trouva soixante pièces de canon, quatre mortiers, +dix-neuf cent soldats.</p> + +<p>Quant à Civitella-del-Tronto, place déjà forte par +sa situation, plus forte encore par des ouvrages d'art, +elle était défendue par un Espagnol nommé Jean Lacombe, +armée de dix pièces de gros calibre, fournie +de munitions de guerre, riche de vivres. Elle pouvait +tenir un an: elle tint un jour, et se rendit après +deux heures de siège.</p> + +<p>Il était donc temps, comme nous l'avons dit dans +le chapitre précédent, que les chefs de bande se substituassent +aux généraux et les brigands aux soldats.</p> + +<p>Trois bandes, sous la direction de Pronio, s'étaient +organisées avec la rapidité de l'éclair: celle qu'il commandait +lui-même; celle de Gaetano Mammone; +celle de Fra-Diavolo.</p> + +<p>Ce fut Pronio qui le premier heurta les colonnes +françaises.</p> + +<p>Après s'être emparé de Pescara et y avoir laissé +une garnison de quatre cents hommes, Duhesme prit +la route de Chieti pour faire, comme l'ordre lui en +avait été donné, sa jonction avec Championnet en +avant de Capoue. En arrivant à Tocco, il entendit une +vive fusillade du côté de Sulmona et fit hâter le pas +à ses hommes.</p> + +<p>En effet, une colonne française, commandée +par le général Rusca, après être entrée sans défiance +et tambour battant dans la ville de Sulmona, +avait vu tout à coup pleuvoir sur elle de toutes les +fenêtres une grêle de balles. Surprise de cette agression +inattendue, elle avait eu un moment d'hésitation.</p> + +<p>Pronio, embusqué dans l'église de San-Panfilo, en +avait profité, était sorti de l'église avec une centaine +d'hommes, avait chargé de front les Français, tandis +que le feu redoublait des fenêtres. Malgré les efforts +de Rusca, le désordre s'était mis dans les rangs de +ses hommes, et il était sorti précipitamment de Sulmona, +laissant dans les rues une douzaine de morts +et de blessés.</p> + +<p>Mais, à la vue des soldats de Pronio qui mutilaient +les morts, à la vue des habitants de la ville qui achevaient +les blessés, la rougeur de la honte était montée +au visage, des républicains s'étaient reformés +d'eux-mêmes, et, poussant des cris de vengeance, +ils étaient rentrés dans Sulmona, répondant à la fois +à la fusillade des fenêtres et à celle de la rue.</p> + +<p>Cependant, cachés dans les embrasures des portes, +embusqués dans les ruelles, Pronio et ses hommes +faisaient un feu terrible, et peut-être les Français +allaient-ils être obligés de reculer une seconde fois, +lorsqu'on entendit une vive fusillade à l'autre extrémité +de la ville.</p> + +<p>C'étaient Duhesme et ses hommes qui étaient accourus +au feu, avaient tourné Sulmona et tombaient +sur les derrières de Pronio.</p> + +<p>Pronio, un pistolet de chaque main, courut à son +arrière-garde, la rallia, se trouva en face de Duhesme, +déchargea un de ses pistolets sur lui et le blessa au +bras. Un républicain s'élança le sabre levé sur Pronio; +mais, de son second coup de pistolet, Pronio le +tua, ramassa un fusil, et, à la tête de ses hommes, +soutint la retraite en leur donnant en patois un ordre +que les soldats français ne pouvaient entendre. Cet +ordre, c'était de battre en retraite et de fuir par +toutes les petites ruelles, afin de regagner la montagne. +En un instant, la ville fut évacuée. Ceux qui +occupaient les maisons s'enfuirent par les jardins. Les +Français étaient maîtres de Sulmona; seulement, +c'étaient, à leur tour, les brigands qui avaient lutté +un contre dix. Ils avaient été vaincus; mais ils +avaient fait éprouver des pertes cruelles aux républicains. +Cette rencontre fut donc regardée à Naples +comme un triomphe.</p> + +<p>De son côté, Fra-Diavolo, avec une centaine +d'hommes, avait, après la prise de Gaete, honteusement +rendue, défendu vaillamment le pont de Garigliana, +attaqué par l'aide de camp Gourdel et une cinquantaine +de républicains, que le général Rey, ne +soupçonnant pas l'organisation des bandes, avait +envoyés pour s'en emparer. Les Français avaient été +repoussés, et l'aide de camp Gourdel, un chef de +bataillon, plusieurs officiers et soldats, restés blessés +sur le champ de bataille, avaient été ramassés à demi +morts, liés à des arbres et brûlés à petit feu, au milieu +des huées de la population de Mignano, de Sessa et +de Traetta, et des danses furibondes des femmes, +toujours plus féroces que les hommes à ces sortes de +fêtes.</p> + +<p>Fra-Diavolo avait voulu d'abord s'opposer à ces +meurtres, aux agonies prolongées. Il avait, dans un +sentiment de pitié, déchargé sur des blessés ses pistolets +et sa carabine. Mais il avait vu, au froncement de +sourcil de ses hommes, aux injures des femmes, qu'il +risquait sa popularité à des actes de semblable pitié. +Il s'était éloigné des bûchers où les républicains subissaient +leur martyre, et avait voulu en éloigner +Francesca; mais Francesca n'avait voulu rien perdre +du spectacle. Elle lui avait échappé des mains, et, +avec plus de frénésie que les autres femmes, elle +dansait et hurlait.</p> + +<p>Quant à Mammone, il se tenait à Capistrello, en +avant de Sora, entre le lac Fucino et le Liri.</p> + +<p>On lui annonça que l'on voyait venir de loin, descendant +les sources du Liri, un officier portant l'uniforme +français, conduit par un guide.</p> + +<p>—Amenez-les-moi tous deux, dit Mammone.</p> + +<p>Cinq minutes après, ils étaient tous deux devant +lui.</p> + +<p>Le guide avait trahi la confiance de l'officier, et, +au lieu de le conduire au général Lemoine, auquel +il était chargé de transmettre un ordre de Championnet, +il l'avait conduit à Gaetano Mammone.</p> + +<p>C'était un des aides de camp du général en chef, +nommé Claie.</p> + +<p>—Tu arrives bien, lui dit Mammone, j'avais soif.</p> + +<p>On sait avec quelle liqueur Mammone avait l'habitude +d'étancher sa soif.</p> + +<p>Il fit dépouiller l'aide de camp de son habit, de son +gilet, de sa cravate et de sa chemise, ordonna qu'on +lui liât les mains et qu'on l'attachât à un arbre.</p> + +<p>Puis il lui mit le doigt sur l'artère carotide pour +bien reconnaître la place où elle battait, et, la place +reconnue, il y enfonça son poignard. +L'aide de camp n'avait point parlé, point prié, +point poussé une plainte: il savait aux mains de +quel cannibale il était tombé, et, comme le gladiateur +antique, il n'avait songé qu'à une chose, à bien +mourir.</p> + +<p>Frappé à mort, il ne jeta pas un cri ne laissa pas +échapper un soupir.</p> + +<p>Le sang jaillit de la blessure—par élans—comme +il s'échappe d'une artère.</p> + +<p>Mammone appliqua ses lèvres au cou de l'aide de +camp, comme il les avait appliquées à la poitrine du +duc Filomarino, et se gorgea voluptueusement de +cette chair coulante qu'on appelle le sang.</p> + +<p>Puis, lorsque sa soif fut éteinte, tandis que le prisonnier +palpitait encore, il coupa les liens qui l'attachaient +à l'arbre et demanda une scie.</p> + +<p>La scie lui fut apportée.</p> + +<p>Alors, pour boire désormais le sang dans un verre +assorti à la boisson, il lui scia le crâne au-dessus des +sourcils et du cervelet, en vida le cerveau, lava cette +terrible coupe avec le sang qui coulait encore de la +blessure, réunit et noua au sommet de la tête les +cheveux avec une corde, afin de pouvoir prendre le +vase humain comme par un pied et fit couper par +morceaux et jeter aux chiens le reste du corps.</p> + +<p>Puis, comme ses espions lui annonçaient qu'un +petit détachement de républicains, d'une trentaine +ou d'une quarantaine d'hommes, s'avançait par la +route de Tagliacozza, il ordonna de cacher les armes, +de cueillir des fleurs et des branches d'olivier, de +mettre les fleurs aux mains des femmes, les branches +d'olivier aux mains des hommes et des garçons, et +d'aller au-devant du détachement, en invitant l'officier +qui les commandait à venir avec ses hommes +prendre leur part de la fête que le village de Capistrello, +composé de patriotes, leur donnait en signe +de joie de leur bonne venue.</p> + +<p>Les messagers partirent en chantant. Toutes les +maisons du village s'ouvrirent; une grande table fut +dressée sur la place de la Mairie: on y apporta du +vin, du pain, des viandes, des jambons, du fromage.</p> + +<p>Une autre fut dressée pour les officiers dans la +salle de la mairie, dont les fenêtres donnaient sur la +place.</p> + +<p>A une lieue de la ville, les messagers avaient rencontré +le petit détachement commandé par le capitaine +Tremeau<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>. Un guide interprète, traître, +comme toujours, qui conduisait le détachement, +expliqua au capitaine républicain ce que désiraient +ces hommes, ces enfants et ces femmes qui venaient +au-devant de lui, des fleurs et des branches d'olivier +à la main. Plein de courage et de loyauté, le capitaine +n'eut pas même l'idée d'une trahison. Il embrassa +les jolies filles qui lui présentaient des fleurs; +il ordonna à la vivandière de vider son baril d'eau-de-vie: +on but a la santé du général Championnet, +à la propagation de la république française, et l'on +s'achemina bras dessus, bras dessous, vers le village, +en chantant <i>la Marseillaise</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p>On trouvera bon que, dans la partie historique, nous citions +les noms réels, comme nous avons fait pour le colonel +Gourdel, pour l'aide de camp Claie, et comme nous le faisons en +ce moment pour le capitaine Tremeau. Ces noms prouvent que +nous n'inventons rien, et ne faisons pas de l'horreur à plaisir.</p></blockquote> + +<p>Gaetano Mammone, avec tout le reste de la population, +attendait le détachement français à la porte +du village: une immense acclamation l'accueillit. +On fraternisa de nouveau, et, au milieu des cris de +joie, on s'achemina vers la mairie.</p> + +<p>Là, nous l'avons dit, une table était dressée: on y +mit autant de couverts qu'il y avait de soldats. Les +quelques officiers dînaient, ou plutôt devaient dîner +à l'intérieur avec le syndic, les adjoints et le corps +municipal, représentés par Gaetano Mammone et les +principaux brigands enrôlés sous ses ordres.</p> + +<p>Les soldats, enchantés de l'accueil qui leur était +fait, mirent leurs fusils en faisceaux à dix pas de la +table préparée pour eux; les femmes leur enlevèrent +leurs sabres, avec lesquels les enfants s'amusèrent +à jouer aux soldats; puis ils s'assirent, les bouteilles +furent débouchées et les verres emplis.</p> + +<p>Le capitaine Trémeau, un lieutenant et deux sergents +s'asseyaient en même temps dans la salle +basse.</p> + +<p>Les hommes de Mammone se glissèrent entre la +table et les fusils, qu'en se mettant en route, le capitaine, +pour plus de précaution, avait fait charger; +les officiers furent espacés à la table intérieure, de +manière à avoir entre chacun d'eux trois ou quatre +brigands.</p> + +<p>Le signal du massacre devait être donné par Mammone: +il lèverait à l'une des fenêtres le crâne de +l'aide de camp Claie, plein de vin, et porterait la +santé du roi Ferdinand.</p> + +<p>Tout se passa comme il avait été ordonné. Mammone +s'approcha de la fenêtre, emplit de vin, sans +être vu, le crâne encore sanglant du malheureux +officier, le prit par les cheveux comme on prend une +coupe par le pied, et, paraissant à la fenêtre du milieu, +le leva en portant le toast convenu.</p> + +<p>Aussitôt, la population tout entière y répondit par +le cri:</p> + +<p>—Mort aux Français!</p> + +<p>Les brigands se précipitèrent sur les fusils en faisceaux; +ceux qui, sous prétexte de les servir, entouraient +les Français, se retirèrent en arrière; une +fusillade éclata à bout portant, et les républicains +tombèrent sous le feu de leurs propres armes. Ceux +qui avaient échappé ou qui n'étaient que blessés +furent égorgés par les femmes et par les enfants, qui +s'étaient emparés de leurs sabres.</p> + +<p>Quant aux officiers placés dans l'intérieur de la +salle, ils voulurent s'élancer au secours de leurs soldats; +mais chacun d'eux fut maintenu par cinq ou +six hommes, qui les retinrent à leurs places.</p> + +<p>Mammone, triomphant, s'approcha d'eux, sa +coupe sanglante à la main, et leur offrit la vie s'ils +voulaient boire à la santé du roi Ferdinand dans le +crâne de leur compatriote.</p> + +<p>Tous quatre refusèrent avec horreur.</p> + +<p>Alors, il fit apporter des clous et des marteaux, +força les officiers d'étendre les mains sur la table et +leur fit clouer les mains à la table.</p> + +<p>Puis, par les fenêtres et par les portes, on jeta des +fascines et des bottes de paille dans la chambre, et +l'on referma portes et fenêtres après avoir mis le +feu aux fascines et à la paille.</p> + +<p>Cependant le supplice des républicains fut moins +long et moins cruel que ne l'avait espéré leur bourreau. +Un des sergents eut le courage d'arracher ses +mains aux clous qui les retenaient, et, avec l'épée du +capitaine Trémeau, il rendit à ses trois compagnons +le terrible service de les poignarder, et il se poignarda +lui-même après eux.</p> + +<p>Les quatre héros moururent au cri de «Vive la +République!»</p> + +<p>Ces nouvelles arrivèrent à Naples, où elle réjouirent +le roi Ferdinand, qui, se voyant si bien secondé +par ses fidèles sujets, résolut plus que jamais de ne +pas quitter Naples.</p> + +<p>Laissons Mammone, Fra-Diavolo et l'abbé Pronio +suivre le cours de leurs exploits, et voyons ce qui se +passait chez la reine, qui, plus que jamais était, au +contraire, décidée à quitter la capitale.</p> + +<br><br> + + +<h3>LXX</h3> + +<h3>LE SOUTERRAIN.</h3> + + +<p>Caracciolo avait dit vrai. Il importait à la politique +de l'Angleterre que, chassés de leur capitale de terre +ferme, Ferdinand et Caroline se réfugiassent en Sicile, +où ils n'avaient plus rien à attendre de leurs +troupes ni de leurs sujets, mais seulement des vaisseaux +et des marins anglais.</p> + +<p>Voilà pourquoi Nelson, sir William et Emma +Lyonna poussaient la reine à la fuite, que lui conseillaient +énergiquement, d'ailleurs, ses craintes personnelles. +La reine se savait tellement détestée, en +effet, que, dans le cas où éclaterait un mouvement +républicain, elle était sûre qu'autant son mari serait +défendu de ce mouvement par le peuple, autant le +peuple s'écarterait, au contraire, pour laisser approcher +d'elle la prison et même la mort!</p> + +<p>Le spectre de sa soeur Antoinette, tenant, par ses +cheveux blanchis en une nuit, sa tête à la main, était +jour et nuit devant elle.</p> + +<p>Or, dix jours après le retour du roi, c'est-à-dire +le 18 décembre, la reine était en petit comité dans +sa chambre à coucher avec Acton et Emma Lyonna.</p> + +<p>Il était huit heures du soir. Un vent terrible battait +de son aile effarée les fenêtres du palais royal, et l'on +entendait le bruit de la mer qui venait se briser +contre les tours aragonaises du Château-Neuf. Une +seule lampe éclairait la chambre et concentrait sa +lumière sur un plan du palais, où la reine et Acton +paraissaient chercher avidement un détail qui leur +échappait.</p> + +<p>Dans un coin de la chambre, on pouvait distinguer, +dans la pénombre, une silhouette immobile et +muette, qui, avec l'impassibilité d'une statue, semblait +attendre un ordre et se tenir prête à l'exécuter.</p> + +<p>La reine fit un mouvement d'impatience.</p> + +<p>—Ce passage secret existe cependant, dit-elle: +j'en suis certaine, quoique, depuis longtemps, on ne +l'utilise plus.</p> + +<p>—Et Votre Majesté croit que ce passage secret +lui est nécessaire?</p> + +<p>—Indispensable! dit la reine. La tradition assure +qu'il donnait sur le port militaire, et par ce passage +seul nous pouvons, sans être vus, transporter, à bord +des vaisseaux anglais, nos bijoux, notre or, les objets +d'art précieux que nous voulons emporter avec nous. +Si le peuple se doute de notre départ, et s'il nous voit +transporter une seule malle à bord du <i>Van-Guard</i>, il +s'en doutera, cela fera émeute, et il n'y aura plus +moyen de partir. Il faut donc absolument retrouver +ce passage.</p> + +<p>Et la reine, à l'aide d'une loupe, se remit à chercher +obstinément les traits de crayon qui pouvaient +indiquer le souterrain dans lequel elle mettait tout +son espoir.</p> + +<p>Acton, voyant la préoccupation de la reine, releva +la tête, chercha des yeux dans la chambre l'ombre +que nous avons indiquée, et, l'ayant trouvée:</p> + +<p>—Dick! fit-il.</p> + +<p>Le jeune homme tressaillit, comme s'il ne s'était +pas attendu à être appelé, et comme si surtout la +pensée chez lui, maîtresse souveraine du corps, +l'avait emporté à mille lieues de l'endroit où il se +trouvait matériellement.</p> + +<p>—Monseigneur? répondit-il.</p> + +<p>—Vous savez de quoi il est question, Dick?</p> + +<p>—Aucunement, monseigneur.</p> + +<p>—Vous êtes cependant là depuis une heure à peu +près, monsieur, dit la reine avec une certaine impatience.</p> + +<p>—C'est vrai Votre Majesté.</p> + +<p>—Vous avez dû alors entendre ce que nous avons +dit et savoir ce que nous cherchons?</p> + +<p>—Monseigneur ne m'avait point dit, madame, +qu'il me fût permis d'écouter. Je n'ai donc rien entendu.</p> + +<p>—Sir John, dit la reine avec l'accent du doute, +vous avez là un serviteur précieux.</p> + +<p>—Aussi ai-je dit à Votre Majesté le cas que j'en +faisais.</p> + +<p>Puis, se tournant vers le jeune homme, que nous +avons déjà vu obéir si intelligemment et si passivement +aux ordres de son maître pendant la nuit de la +chute et de l'évanouissement de Ferrari:</p> + +<p>—Venez ici, Dick, lui dit-il.</p> + +<p>—Me voici, monseigneur, dit le jeune homme en +s'approchant.</p> + +<p>—Vous êtes un peu architecte, je crois?</p> + +<p>—J'ai, en effet, appris deux ans l'architecture.</p> + +<p>—Eh bien, alors, voyez, cherchez; peut-être +trouverez-vous ce que nous ne trouvons pas. Il doit +exister dans les caves un souterrain, un passage secret, +donnant de l'intérieur du palais sur le port militaire.</p> + +<p>Acton s'écarta de la table et céda sa place à son +secrétaire.</p> + +<p>Celui-ci se pencha sur le plan; puis, se relevant +aussitôt:</p> + +<p>—Inutile de chercher, je crois, dit-il.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Si l'architecte du palais a pratiqué dans les fondations +un passage secret, il se sera bien gardé de +l'indiquer sur le plan.</p> + +<p>—Pourquoi cela? demanda la reine avec son impatience +ordinaire.</p> + +<p>—Mais, madame, parce que, du moment que le +passage serait indiqué sur le plan, il ne serait plus +un passage secret, puisqu'il serait connu de tous +ceux qui connaîtraient le plan.</p> + +<p>La reine se mit à rire.</p> + +<p>—Savez-vous que c'est assez logique, général, ce +que dit là votre secrétaire?</p> + +<p>—Si logique, que j'ai honte de ne pas l'avoir +trouvé, répondit Acton.</p> + +<p>—Eh bien, maintenant, monsieur Dick, dit Emma +Lyonna, aidez-nous à retrouver ce souterrain. Ce +souterrain une fois retrouvé, je me sens toute disposée, +comme une héroïne d'Anne Radcliffe, à l'explorer +et à venir rendre à la reine compte de mon +exploration.</p> + +<p>Richard, avant de répondre, regarda le général +Acton comme pour lui en demander la permission.</p> + +<p>—Parlez, Dick, parlez, lui dit le général: la reine +le permet, et j'ai la plus grande confiance dans votre +intelligence et dans votre discrétion.</p> + +<p>Dick s'inclina imperceptiblement.</p> + +<p>—Je crois, dit-il, qu'avant tout, il faudrait explorer +toute la portion des fondations du palais qui +donnent sur la darse. Si bien dissimulée que soit la +porte, il est impossible que l'on n'en trouve point +quelque trace.</p> + +<p>—Alors, il faut attendre à demain, dit la reine, +et c'est une nuit perdue.</p> + +<p>Dick s'approcha de la fenêtre.</p> + +<p>—Pourquoi cela, madame? dit-il. Le ciel est +nuageux, mais la lune est dans son plein. Toutes les +fois qu'elle passera entre deux nuages, elle donnera +une clarté suffisante à ma recherche. Il me faudrait +seulement le mot d'ordre, afin que je pusse circuler +librement dans l'intérieur du port.</p> + +<p>—Rien de plus simple, dit Acton. Nous allons aller +ensemble chez le gouverneur du château: non-seulement +il vous donnera le mot d'ordre, mais encore il +fera prévenir les factionnaires de ne pas se préoccuper +de vous, et de vous laisser faire tranquillement +tout ce que vous avez à faire.</p> + +<p>—Alors, général, comme l'a dit Sa Majesté, ne +perdons pas de temps.</p> + +<p>—Allez, général, allez, dit la reine. Et vous, monsieur, +tachez de faire honneur à la bonne opinion +que nous avons de vous.</p> + +<p>—Je ferai de mon mieux, madame, dit le jeune +homme.</p> + +<p>Et, ayant salué respectueusement, il sortit derrière +le capitaine général.</p> + +<p>Au bout de dix minutes, Acton rentra seul.</p> + +<p>—Eh bien? lui demanda la reine.</p> + +<p>—Eh bien, répondit celui-ci, notre limier est en +quête, et je serai bien étonnée s'il revient, comme +dit Sa Majesté, après avoir fait buisson creux.</p> + +<p>En effet, muni du mot d'ordre, recommandé par +l'officier de garde aux sentinelles, Dick avait commencé +sa recherche, et, dans un angle rentrant de la +muraille, avait découvert une grille à barreaux croisés, +couverte de rouille et de toiles d'araignée, devant +laquelle, et sans y faire attention, tout le monde passait +avec l'insouciance de l'habitude. Convaincu qu'il +avait trouvé une des extrémités du passage secret, +Dick ne s'était plus préoccupé que de découvrir +l'autre.</p> + +<p>Il rentra au château, s'informa quel était le plus +vieux serviteur de toute cette domesticité grouillant +dans les étages inférieurs, et il apprit que c'était le +père du sommelier, qui, après avoir exercé cette +charge pendant quarante ans, l'avait cédée à son fils +depuis vingt. Le vieillard avait quatre-vingt-deux +ans, et était entré en fonctions près de Charles III, +qui l'avait amené avec lui d'Espagne l'année même +de son avènement au trône.</p> + +<p>Dick se fit conduire chez le sommelier.</p> + +<p>Il trouva toute la famille à table. Elle se composait +de douze personnes. Le vieillard était la tige, +tout le reste des rameaux. Il y avait là deux fils, +deux brus et sept enfants et petits-enfants.</p> + +<p>Des deux fils, l'un était sommelier du roi, comme +son père; l'autre, serrurier du château.</p> + +<p>L'aïeul était un beau vieillard sec, droit, vigoureux +encore et paraissant n'avoir rien perdu de son intelligence.</p> + +<p>Dick entra, et, s'adressant à lui en espagnol:</p> + +<p>—La reine vous demande, lui dit-il.</p> + +<p>Le vieillard tressaillit: depuis le départ de Charles +III, c'est-à-dire depuis quarante ans, personne +ne lui avait parlé sa langue.</p> + +<p>—La reine me demande? fit-il avec étonnement, +en napolitain.</p> + +<p>Tous les convives se levèrent de leurs sièges, comme +poussés par un ressort.</p> + +<p>—La reine vous demande, répéta Dick.</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Vous.</p> + +<p>—Votre Excellence est sûre de ne pas se tromper?</p> + +<p>—J'en suis sûr.</p> + +<p>—Et quand cela?</p> + +<p>—A l'instant même.</p> + +<p>—Mais je ne puis me présenter ainsi à Sa Majesté.</p> + +<p>—Elle vous demande tel que vous êtes.</p> + +<p>—Mais, Votre Excellence...</p> + +<p>—La reine attend.</p> + +<p>Le vieillard se leva, plus inquiet que flatté de l'invitation, +et regarda ses fils avec une certaine inquiétude.</p> + +<p>—Dites à votre fils le serrurier de ne point se coucher, +continua Dick, toujours dans la même langue: +la reine aura probablement besoin de lui ce soir.</p> + +<p>Le vieillard transmit en napolitain l'ordre à son +fils.</p> + +<p>—Êtes-vous prêt? demanda Dick.</p> + +<p>—Je suis à Votre Excellence, répondit le vieillard.</p> + +<p>Et, d'un pas presque aussi ferme, quoique plus +pesant que celui de son guide, il monta l'escalier de +service, par lequel jugea à propos de passer Dick, et +traversa les corridors.</p> + +<p>Les huissiers avaient vu sortir de la chambre de la +reine le jeune homme avec le capitaine général: ils +se levèrent pour annoncer son retour; mais lui leur +fit signe de ne pas se déranger, et alla heurter doucement +à la porte de la reine.</p> + +<p>—Entrez, dit la voix impérative de Caroline, qui +se doutait que Dick seul avait la discrétion de ne +pas se faire annoncer.</p> + +<p>Acton s'élança pour ouvrir la porte; mais il n'avait +pas fait deux pas, que Dick, poussant cette porte +devant lui, entrait, laissant le vieillard dans l'antichambre.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, demanda la reine, qu'avez-vous +trouvé?</p> + +<p>—Ce que Votre Majesté cherchait, je l'espère, du +moins.</p> + +<p>—Vous avez trouvé le souterrain?</p> + +<p>—J'ai trouvé une de ses portes, et j'espère amener +à Votre majesté l'homme qui lui trouvera +l'autre.</p> + +<p>—L'homme qui trouvera l'autre?</p> + +<p>—L'ancien sommelier du roi Charles III, un vieillard +de quatre-vingt-deux ans.</p> + +<p>—L'avez-vous interrogé?</p> + +<p>—Je ne m'y suis pas cru autorisé, madame, et j'ai +réservé ce soin à Votre Majesté.</p> + +<p>—Où est cet homme?</p> + +<p>—Là, fit le secrétaire en indiquant la porte.</p> + +<p>—Qu'il entre.</p> + +<p>Dick alla à la porte.</p> + +<p>—Entrez, dit-il.</p> + +<p>Le vieillard entra.</p> + +<p>—Ah! ah! c'est vous, Pacheco, dit la reine, qui le +reconnut pour avoir été servie par lui, pendant +quinze ou vingt ans.—Je ne savais pas que vous +fussiez encore de ce monde. Je suis aise de vous voir +vivant et bien portant.</p> + +<p>Le vieillard s'inclina.</p> + +<p>—Vous pouvez, justement à cause de votre grand +âge, me rendre un service.</p> + +<p>—Je suis à la disposition de Sa Majesté.</p> + +<p>—Vous devez, du temps du feu roi Charles III,—Dieu +ait son âme!—vous devez avoir eu connaissance +ou entendu parler d'un passage secret donnant des +caves du château sur la darse ou le port militaire?</p> + +<p>Le vieillard porta la main à son front.</p> + +<p>—En effet, dit-il, je me rappelle quelque chose +comme cela.</p> + +<p>—Cherchez, Pacheco, cherchez! nous avons besoin +aujourd'hui de retrouver ce passage.</p> + +<p>Le vieillard secoua la tête: la reine fit un mouvement +d'impatience.</p> + +<p>—Dame, on n'est plus jeune, fit Pacheco, à quatre-vingt-deux +ans, la mémoire s'en va. M'est-il permis +de consulter mes fils?</p> + +<p>—Que sont-ils, vos fils? demanda la reine.</p> + +<p>—L'aîné, Votre Majesté, qui a cinquante ans, m'a +succédé dans ma charge de sommelier; l'autre, qui +en a quarante-huit, est serrurier.</p> + +<p>—Serrurier, dites-vous?</p> + +<p>—Oui, Votre Majesté, pour vous servir, s'il en était +capable.</p> + +<p>—Serrurier! Votre Majesté entend, dit Richard. +Pour ouvrir la porte, on aura besoin d'un serrurier.</p> + +<p>—C'est bien, dit la reine. Allez consulter vos fils, +mais vos fils seulement, pas les femmes.</p> + +<p>—Que Dieu soit toujours avec Votre Majesté, dit +le vieillard en s'inclinant pour sortir.</p> + +<p>—Suivez cet homme, monsieur Dick, fit la reine, +et revenez le plus tôt possible me faire part du résultat +de la conférence.</p> + +<p>Dick salua et sortit derrière Pacheco.</p> + +<p>Un quart d'heure après, il rentra.</p> + +<p>—Le passage est trouvé, dit-il, et le serrurier se +tient prêt à en ouvrir la porte sur l'ordre de Sa Majesté.</p> + +<p>—Général, dit la reine, vous avez dans M. Richard +un homme précieux et qu'un jour ou l'autre, +je vous demanderai probablement.</p> + +<p>—Ce jour-là, madame, répondit Acton, ses désirs +les plus chers et les miens seront comblés. Qu'ordonne, +en attendant, Votre Majesté?»</p> + +<p>—Viens, dit la reine à Emma Lyonna: il y a des +choses qu'il faut voir de ses propres yeux.</p> +<br><br> + + + +<h3>LXXI</h3> + +<h3>LA LÉGENDE DU MONT CASSIN</h3> + + +<p>Le même jour et à la même heure où la porte du +passage secret s'ouvrait devant la reine, et où Emma +Lyonna, selon la promesse qu'elle en avait faite, +s'aventurait en <i>héroïne de roman</i> dans ce souterrain, +précédée et éclairée par Richard, un jeune +homme montait à cheval la rampe du mont Cassin, +que, d'habitude, on ne monte qu'à pied ou à mulet.</p> + +<p>Mais, soit qu'il eût toute confiance dans le pied de +sa monture ou dans sa manière de la diriger, soit +que, habitué au danger, le danger lui fût devenu +indifférent, il était parti à cheval de San-Germano, +et, malgré les observations qu'on avait pu lui faire +sur son imprudence, déjà grande à la montée, mais +qui serait plus grande encore à la descente, il avait +pris le sentier pierreux qui conduit au couvent fondé +par saint Benoît, et qui couronne la cime la plus +élevée du monte Cassino.</p> + +<p>Au-dessous de lui s'étendait la vallée, où se tord +un instant, mais d'où s'échappe bientôt, pour se +jeter à la mer, près de Gaete, le Garigliano, sur les +bords duquel Gonzalve de Cordoue nous battit en +1503; et, par un retour étrange de fortune, il pouvait +à mesure qu'il s'élevait, distinguer les bivacs de l'armée +française, qui, après trois siècles, venait venger, +en renversant la monarchie espagnole, la défaite de +Bayard, presque aussi glorieuse pour lui qu'une victoire.</p> + +<p>Tantôt à sa droite, tantôt à sa gauche, selon les +zigzags que faisait le chemin, il avait la ville de San-Germano, +surmontée de sa vieille forteresse en ruine, +fondée sur l'antique Cassinum des Romains, et qui +porta ce nom, ainsi que la ville qu'il dominait, jusqu'en +844, époque à laquelle Lothaire, premier roi +d'Italie, s'étant établi dans le duché de Bénévent et +dans la Calabre, après en avoir chassé les Sarrasins, +fit présent à l'église du Sauveur d'un doigt de saint +Germain, évêque de Capoue.</p> + +<p>La précieuse relique donna le nom du saint à la +ville italienne, et le reste du corps, envoyé en France +au couvent des Bénédictins, qui s'élevait dans la forêt +de Ledia, donna ce même nom à la ville française +où naquirent Henri II, Charles IX et Louis XIV<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p>Saint-Germain en Laye: <i>Sanctus Germanus in Ledia</i>.</p></blockquote> + +<p>Le mont Cassin, que gravit en ce moment le voyageur +imprudent et qui, comme on le voit, n'a pas +changé de nom et s'est contenté d'italianiser celui +de Cassinum, est la montagne sainte de la Terre de +Labour. C'est là que se réfugient les grandes douleurs +morales et les grandes infortunes politiques. Carloman, +frère de Pépin le Bref, y repose dans son tombeau; +Grégoire VII y fit halte avant d'aller mourir +à Salerne; trois papes furent ses abbés: Étienne IX, +Victor III et Léon X.</p> + +<p>En 497, saint Benoît, né en 480, dégoûté par le +spectacle de la corruption païenne à Rome, se retira +à Sublaqueum, aujourd'hui Subiaco, où sa réputation +de vertu lui attira de nombreux disciples et, à +leur suite, la persécution. En 529, il quitta le pays, +s'arrêta à Cassinum, et, voyant la colline qui domine +la ville, il résolut, peut-être moins encore pour se +rapprocher du ciel que pour s'élever au-dessus des +vapeurs dont le Garigliano couvre la vallée, de fonder +sur le point culminant de cette colline un monastère +de son ordre.</p> + +<p>Maintenant, à défaut de l'histoire, qui nous manque, +que l'on nous permette d'appeler à notre aide +la légende.</p> + +<p>Saint Benoît, qui s'appelait alors Benoît tout court, +ne fut pas plus tôt parvenu au sommet de la colline +prédestinée, qu'il s'aperçut de la difficulté qu'il allait +éprouver à transporter à une pareille hauteur les matériaux +nécessaires à son édifice.</p> + +<p>Il pensa alors à se faire aider dans ce travail par +Satan.</p> + +<p>Satan l'avait souvent tenté, jamais saint Benoît ne +s'était laissé vaincre; ce n'était pas assez de ne s'être +point laissé vaincre par Satan pour lui donner des +lois: il fallait l'avoir vaincu. Saint Antoine, sur ce +point, avait fait autant que Dieu lui-même.</p> + +<p>Il s'agissait de mettre le diable dans une position +telle, qu'il n'eût rien à lui refuser.</p> + +<p>Soit de sa propre imagination, soit par inspiration +céleste, saint Benoît, un matin, crut avoir trouvé ce +qu'il cherchait.</p> + +<p>Il descendit à Cassinum, entra dans la boutique +d'un brave serrurier, qu'il savait bon chrétien, l'ayant +baptisé lui-même une semaine auparavant.</p> + +<p>Il lui ordonna de lui faire une paire de pincettes.</p> + +<p>Le serrurier lui en offrit une magnifique paire +toute faite; mais saint Benoît la refusa.</p> + +<p>Il voulait une paire de pincettes toute particulière, +avec deux griffes là où les pincettes se réunissent. +Il bénit l'eau dans laquelle le serrurier devait tremper +son fer rouge, et lui recommanda par-dessus +tout de ne jamais commencer ni finir son travail sans +faire le signe de la croix.</p> + +<p>—Voulez-vous que je les porte à Votre Excellence +quand elles seront faites? demanda le serrurier.</p> + +<p>Saint Benoît, en effet, en attendant que son monastère +fut bâti, habitait la grotte qui, aujourd'hui +encore, au sommet du mont Cassin, est en vénération +chez les fidèles comme ayant été la demeure du +saint.</p> + +<p>—Non, lui répondit saint Benoît; je viendrai les +chercher moi-même. Quand seront-elles faites?</p> + +<p>—Après-demain, sur le midi.</p> + +<p>—A après-demain, donc.</p> + +<p>Le jour dit, à l'heure dite, saint Benoît entrait +dans la forge du serrurier, et, dix minutes après, il +en sortait, portant en mains les pincettes, mais les +cachant avec soin sous son manteau.</p> + +<p>Il y avait peu de nuits où, tandis que saint Benoît, +dans sa grotte, lisait les Pères de l'Église, le diable +n'entrât, soit par la porte, soit par la fenêtre et, de +mille façons différentes, n'essayât de tenter le bienheureux.</p> + +<p>Saint Benoît prépara un pacte ainsi conçu:</p> + +<p>«Au nom du Seigneur tout-puissant, créateur du +ciel et de la terre, et de Jésus-Christ, son fils unique:</p> + +<p>»Moi, Satan, archange maudit pour ma rébellion, +m'engage à aider de tout mon pouvoir son serviteur +saint Benoît à bâtir le monastère qu'il veut élever au +sommet du mont Cassinum, en y transportant les +pierres, les colonnes, les poutres et en somme tous +les matériaux nécessaires à la fabrique dudit couvent—obéissant +exactement et sans ruse à tous les ordres +que me donnera Benoît.</p> + +<p>»Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. +Ainsi soit-il!»</p> + +<p>Il posa le papier plié sur la table, avec la plume et +l'encrier qui lui avaient servi.</p> + +<p>Le même soir, il fit ses apprêts et attendit tranquillement.</p> + +<p>Ces apprêts consistaient à mettre au feu l'extrémité +des pincettes bénites, et à faire rougir cette +extrémité, c'est-à-dire les pinces.</p> + +<p>Mais on eût dit que Satan se doutait de quelque +piège: il se fit attendre trois jours ou plutôt trois +nuits.</p> + +<p>La quatrième nuit, il vint enfin, profitant d'une +tempête qui menaçait de mettre la création tout entière +sens dessus dessous.</p> + +<p>Malgré le fracas de la foudre, malgré la lueur des +éclairs, saint Benoît faisait semblant de dormir; mais +il dormait au coin de son feu, d'un oeil seulement, et +tenant les pincettes à portée de sa main.</p> + +<p>Le saint simulait si bien le sommeil, que Satan s'y +laissa prendre. Il s'avança sur la pointe des griffes +et allongea le cou par-dessus l'épaule du saint.</p> + +<p>C'était ce que demandait saint Benoît: il saisit les +pincettes et lui prit adroitement le nez.</p> + +<p>Si Satan eût eu affaire à des pincettes ordinaires, +si rouges qu'elles eussent été, il en aurait ri, le feu +étant son élément; mais c'étaient des pincettes forgées, +on se le rappelle, sous l'invocation de la croix +et trempées dans l'eau bénite.</p> + +<p>Satan, se sentant pris, commença de sauter à +droite et à gauche, et à souffler le feu enflammé au +visage de saint Benoît, à le menacer et à allonger les +ongles de son côté. Mais saint Benoît était garanti +par la longueur des pincettes, et plus Satan bondissait, +plus il crachait feu et flammes, plus il menaçait +saint Benoît, plus celui-ci serrait les pincettes d'une +main et faisait le signe de la croix de l'autre.</p> + +<p>Satan vit qu'il avait affaire à plus fort que lui, +que Dieu était l'allié du saint, et il demanda à capituler.</p> + +<p>—Soit, dit saint Benoît, je ne demande pas mieux. +Lis le parchemin qui est sur la table et signe-le.</p> + +<p>—Comment veux-tu, demanda Satan, que je lise +avec une paire de pincettes entre les deux yeux?</p> + +<p>Lis d'un oeil.</p> + +<p>Il fallut faire ce qu'exigeait le saint anachorète, et, +en louchant horriblement, Satan lut le parchemin.</p> + +<p>Une fois Satan pris, il est bon diable et se montre, +en général, assez accommodant: le tout est de le +prendre.</p> + +<p>Le parchemin lu, il dit:</p> + +<p>—Comment veux-tu que je signe? Je ne sais point +écrire.</p> + +<p>—Eh bien, alors, fais ta croix, répondit le saint.</p> + +<p>A ces mots: «Fais ta croix,» Satan fit un tel bond, +que, sans le crochet que le saint avait eu la précaution +de faire faire à l'extrémité des pincettes, il tirait +son nez de l'étau où il était serré.</p> + +<p>—Allons, dit Satan, je crois que le plus court est +de signer.</p> + +<p>Et il prit la plume.</p> + +<p>—Maintenant, dit le saint, il s'agit de faire les +choses régulièrement. Commençons par la date et +le millésime de l'année. Et surtout, ajouta le saint, +écrivons lisiblement, afin qu'il n'y ait pas d'ambiguïtés.</p> + +<p>Satan écrivit d'une belle écriture bâtarde: <i>24 juillet +de l'an</i> 529.</p> + +<p>—C'est fait, dit-il.</p> + +<p>—Point de paresse, répliqua le saint. Ajoutons: +<i>De Notre-Seigneur Jésus-Christ</i>.</p> + +<p>Il allait signer; mais saint Benoît l'arrêta.</p> + +<p>—Un instant, un instant, dit-il: approuvons l'écriture.</p> + +<p>Satan fut forcé d'écrire, en soupirant, mais enfin +il écrivit: «Approuvé l'écriture ci-dessus.»</p> + +<p>—Et maintenant, signe, dit le saint.</p> + +<p>Satan eut bien voulu chercher quelque nouvelle +noise; mais le saint serra les pincettes plus fort qu'il +ne les avait encore serrées, et Satan, pour en finir, se +hâta d'écrire son nom.</p> + +<p>Le saint s'assura que, des cinq lettres du nom, aucune +n'était absente, que le parafe y était; il ordonna +à Satan de plier le parchemin en quatre et posa son +rosaire dessus.</p> + +<p>Puis il ouvrit les pincettes.</p> + +<p>D'un seul bond, Satan s'élança hors de la grotte.</p> + +<p>Pendant trois jours, une horrible tempête désola +les Abruzzes et se fit sentir jusqu'à Naples. Le Vésuve, +le Stromboli et l'Etna jetèrent des flammes. +Mais, comme cette tempête venait de Satan et non +du Seigneur, le Seigneur ne permit point qu'aucune +personne ni aucune créature vivante y périt.</p> + +<p>La tempête à peine calmée, saint Benoît envoya +chercher un architecte. Le saint, quoique non canonisé +encore, était déjà tellement vénéré dans le pays, +que, dès le lendemain, un architecte accourut.</p> + +<p>Saint Benoît lui expliqua ce qu'il désirait, et lui +montra l'emplacement sur lequel il voulait bâtir un +couvent.</p> + +<p>C'était, nous l'avons déjà dit, le point culminant +de la montagne.</p> + +<p>On y arrivait, à cette époque, par un étroit sentier +frayé par les chèvres.</p> + +<p>Quelque respect qu'il eût pour le saint, l'architecte +ne put s'empêcher de rire.</p> + +<p>Saint Benoît lui demanda la raison de son hilarité.</p> + +<p>—Et par qui ferez-vous monter les matériaux +jusqu'ici? demanda l'architecte.</p> + +<p>—Cela me regarde, répondit saint Benoît.</p> + +<p>Saint Benoît ayant beaucoup voyagé, l'architecte +crut qu'il avait recueilli dans ses voyages d'Orient +quelques moyens dynamiques connus des seuls +Égyptiens, qui étaient, comme on sait, les plus forts +mécaniciens de l'antiquité; et, le saint anachorète +ne lui demandant point autre chose qu'un dessin, il +le lui fit sur-le-champ.</p> + +<p>Le lendemain, son pacte en main, saint Benoît +appela Satan.</p> + +<p>Satan accourut; saint Benoît eut peine à le reconnaître: +la colère lui avait donné la jaunisse, +et il avait le nez rouge comme un charbon ardent.</p> + +<p>En général, lorsque Satan a pris un engagement +quelconque, il le remplit très-fidèlement: c'est une +justice à lui rendre.</p> + +<p>Le saint lui donna la liste des matériaux de toute +espèce dont il avait besoin. Satan appela une vingtaine +de ses diables les plus alertes, qui à l'instant +même se mirent à la besogne.</p> + +<p>Le lieu choisi par le saint était voisin d'un bois et +d'un temple consacré à Apollon; le saint commanda, +avant tout, à Satan d'incendier la forêt.</p> + +<p>Satan frotta son nez à un arbre résineux, et l'arbre, +s'enflammant à l'instant, communiqua sa flamme à +toute la forêt.</p> + +<p>Après cela, il lui ordonna de faire disparaître du +paysage le temple païen, moins quelques colonnes +très-belles qu'il réservait pour l'église de son monastère.</p> + +<p>Satan prit les colonnes une à une sur son épaule, +et, de peur qu'il ne leur arrivât malheur, il les transporta +lui-même à l'endroit indiqué par le saint; puis +il souffla sur ce qui restait du temple, et le temple +disparut.</p> + +<p>En même temps, armé d'un marteau, saint Benoît +mettait en pièces la statue du dieu.</p> + +<p>Grâce à la coopération de Satan, le monastère fut +promptement bâti. Et, si l'on doutait de la part que +le diable eut dans cette oeuvre, nous renverrions les +incrédules aux fresques de Giordano, son chef-d'oeuvre +peut-être, parce qu'il l'exécuta à son retour d'Espagne, +c'est-à-dire à l'apogée de son talent, et qui +représentent le roi des enfers et ses principaux ministres +occupés, bien à contre-coeur, à bâtir le monastère +de saint Benoît.</p> + +<p>Le premier monastère, bâti par cette miraculeuse +puissance que saint Benoît avait prise sur le démon, +était dans toute sa splendeur, et saint Benoît, vieux +de soixante ans, dans toute sa renommée, lorsque, +Totila, roi des Goths, qui avait beaucoup entendu +parler du saint fondateur, eut l'idée de le visiter. +Mais, les Goths n'étant pas encore chrétiens, c'était +la curiosité et non la foi qui guidait Totila vers le +mont Cassinum. Il résolut donc de s'assurer par lui-même +si celui auquel il rendait visite était assez +avant dans la grâce de Dieu pour voir clair à travers +un déguisement. Il prit les habits d'un de ses valets +nommé Riga, lui fît revêtir les siens, et monta au +monastère, perdu dans la foule, espérant ainsi induire +saint Benoît en erreur.</p> + +<p>Instruit de la visite du roi, saint Benoît alla au-devant +de lui, et, voyant de loin Riga qui marchait +en tête du cortège, revêtu du manteau royal et la +couronne en tête, il lui cria:</p> + +<p>—Mon fils, quitte cet habit, qui n'est pas le tien.</p> + +<p>A cette apostrophe, qui prouvait que l'esprit de Dieu +était avec son serviteur, Riga, plein de repentir et +d'humilité, tomba à genoux, et tous les autres, même +le roi, l'imitèrent.</p> + +<p>Saint Benoît, sans s'arrêter à aucun autre, alla +droit à Totila et le releva; puis, lui ayant reproché +ses moeurs dissolues, il l'exhorta à devenir meilleur, +lui prédit qu'il prendrait Rome, régnerait neuf années +encore après l'avoir prise, et mourrait.</p> + +<p>Totila se retira tout contrit, en promettant de s'amender.</p> + +<p>Vers le même temps, c'est-à-dire le 12 février 543, +sainte Scholastique, soeur jumelle de saint Benoît, +mourut. Le saint, qui était en prière dans son oratoire, +entendit un soupir, leva les mains au ciel, et, +le toit s'étant ouvert, il vit passer une colombe qui +montait au ciel.</p> + +<p>—C'est l'âme de ma soeur, dit-il joyeusement. +Grâces soient rendues au Seigneur!</p> + +<p>Puis il appela ses religieux, leur annonça l'heureuse +nouvelle, et tous allèrent, en chantant et tenant à la +main, en signe de joie, des rameaux verts et des +fleurs, tous allèrent prendre le corps, d'où l'âme en +effet était sortie, et l'ensevelirent dans la tombe déjà +préparée pour la sainte et pour son frère.</p> + +<p>L'année suivante—d'autres chroniqueurs disent +la même année—le 21 mars, saint Benoît lui-même +passa doucement de cette vie à l'autre, et, chargé +d'ans, riche de renommée, resplendissant de miracles, +alla s'asseoir à la droite du Seigneur.</p> + +<p>Son corps fut couché près du corps de sainte Scholastique, +dans le même tombeau.</p> + +<p>Saint Benoît était né à Norcia, dans l'Ombrie; il +était de la noble famille des Guardati. Sa mère, renommée +par son amour céleste et sa charité, fut +sanctifiée avec lui et sa soeur, sous le nom de sainte +Abondance.</p> + +<p>Les mères et les soeurs de tous ces grands saints +de la décadence de Rome et du moyen âge, dont +Dante fut l'Homère, sont presque toutes saintes aussi, +et, appuyées sur leurs fils et leurs frères, ces femmes, +compagnes de leur vie, ont part au culte qui leur est +rendu.</p> + +<p>Ainsi, près de saint Augustin apparaît sainte Monique, +et sainte Marcelline près de saint Ambroise.</p> + +<p>Le monastère bâti par saint Benoît fut, en 884,—Satan +ayant sans doute repris le dessus,—brûlé par +ses alliés les Sarrasins. Il avait déjà été saccagé par les +Lombards en 589, et devint, du temps des Normands, +une véritable forteresse. Les abbés, qui avaient déjà +le titre d'évêque, prirent celui de premier baron du +royaume, qu'ils portent encore aujourd'hui.</p> + +<p>Les tremblements de terre succédèrent aux barbares +et arrachèrent le monastère à ses fondements, +une première fois en 1349, et une seconde fois +en 1649. Urbain V, Guillaume de Grimoard, élu à +Avignon, mais qui ramena la papauté à Rome, pontife +pieux et lettré, érudit et artiste, ami de Pétrarque, +et que la tiare alla chercher dans un couvent +de bénédictins, contribua fort à rebâtir le saint monastère.</p> + +<p>On sait tous les services rendus en France à l'histoire +par les laborieux disciples de saint Benoît. Au +mont Cassin, les ouvrages des plus grands écrivains +de l'antiquité furent conservés par eux.</p> + +<p>Au IXe siècle, l'abbé Desiderio, de la maison des +ducs de Capoue, faisait copier par ses religieux Horace, +Térence, les <i>Fastes</i> d'Ovide de les <i>Idylles</i> de +Théocrite. Il faisait, en outre, venir de Constantinople +des artistes mosaïstes, qu'il faut compter au nombre +de ceux qui restaurèrent l'art en Italie.</p> + +<p>La route qui serpente aux flancs de la montagne +sur laquelle est bâti le monastère fut construite +par les soins de l'abbé Ruggi. Elle est pavée de +grandes dalles d'inégale grandeur, comme celles +des voies antiques, dalles que l'on retrouve sur la +via Appia, que les Romains nommaient la reine des +routes, et qui passe à deux lieues de là.</p> + +<p>C'était le sentier que suivait le cavalier qui a donné +lieu à cette digression archéologique. Enveloppé dans +un grand manteau, il s'inquiétait peu de la violence +du vent, qui, soufflant par rafales, s'apaisait tout à +coup pour laisser tomber de larges ondées qu'accompagnaient, +quoique l'on fût au mois de décembre, +des tonnerres et des éclairs pareils à ceux de la nuit +où Satan s'aventura si malencontreusement dans la +grotte de saint Benoît. Puis, cette pluie tombée, le +vent soufflait de nouveau, faisant rouler des masses +de nuages si rapprochés de la terre, que le cavalier +disparaissait au milieu d'eux pour reparaître dans +une éclaircie, et cela sans que pluie, tonnerres, éclairs +ou nuages parussent avoir prise sur lui et lui eussent +fait, depuis le moment de son départ, hâter ou ralentir +l'allure de son cheval.</p> + +<p>Arrivé, au bout de trois quarts d'heure de marche, +au sommet de la montagne, il disparut une dernière +fois, non pas dans les nuages, mais dans la grotte +que la tradition veut avoir été la demeure de saint +Benoît, et, en reparaissant, se trouva en face du gigantesque +couvent, qui, se découpant sur un ciel +marbré de gris et de noir, se dressait devant lui avec +l'imposante majesté des choses immobiles.</p> +<br><br> + + + +<h3>LXXII</h3> + +<h3>LE FRÈRE JOSEPH.</h3> + + +<p>Les couvents des provinces méridionales de l'Italie, +et particulièrement ceux de la Terre de Labour, des +Abruzzes et de la Basilicate, à quelque ordre qu'ils +appartiennent et si pacifique que soit cet ordre, après +avoir été, au moyen âge, des citadelles élevées contre +les invasions barbares, sont restés, de nos jours, des +forteresses contre des invasions qui ne le cèdent en +rien en barbarie aux invasions du moyen âge: nous +voulons parler des brigands. Dans ces édifices qui +revêtent à la fois le caractère religieux et guerrier, +on n'arrive que par des espèces de ponts que l'on +lève, que par des herses que l'on baisse, que par des +échelles que l'on tire. Aussi, la nuit venue, c'est-à-dire +à huit heures du soir, à peu près, les portes des +monastères ne s'ouvrent plus que devant des recommandations +puissantes ou sur un ordre de l'abbé.</p> + +<p>Si calme qu'il se montrât en apparence, le jeune +homme n'était point sans être préoccupé de l'idée de +trouver le couvent du mont Cassin fermé. Mais, n'ayant +qu'une nuit à lui pour la visite qu'il comptait y faire +et ne pouvant pas renvoyer cette visite au lendemain, +il s'était mis en route à tout hasard. Arrivé à San-Germano +à sept heures et demie du soir avec le corps +d'armée du général Championnet, il s'était informé, +sans descendre de cheval, si l'on ne connaissait point, +parmi les bénédictins de la montagne sainte, un certain +frère Joseph, tout à la fois chirurgien et médecin +du couvent, et, à l'instant même, il lui avait été +répondu par un concert de bénédictions et de louanges. +Frère Joseph était, à dix lieues à la ronde, admiré +comme un praticien de la plus grande habileté +et vénéré comme un homme de la plus haute philanthropie. +Quoiqu'il n'appartînt à l'ordre que par l'habit, +puisqu'il n'avait point fait de voeux et était simple +frère servant, nul d'un coeur plus chrétien ne se +dévouait aux douleurs physiques et morales de l'humanité. +Nous disons morales, parce que ce qui manque +aux prêtres surtout, pour accomplir leur mission +fraternelle et consolatrice, c'est que, n'ayant jamais +été père ni mari, n'ayant jamais perdu une épouse +chérie ni un enfant bien-aimé, ils ne savent point la +langue terrestre qu'il faut parler aux orphelins du +coeur. Dans un vers sublime, Virgile fait dire à Didon +que l'on compatit facilement aux maux qu'on a soufferts. +Eh bien, c'est surtout dans cette sympathique +compassion que Dieu a mis l'adoucissement des douleurs +morales. Pleurer avec celui qui souffre, c'est +le consoler. Or, les prêtres, qui ont des paroles pour +toutes les souffrances, ont rarement, si terrible qu'elle +soit, des larmes pour la douleur.</p> + +<p>Il n'en était point ainsi du frère Joseph, dont, au +reste, on ignorait complètement la vie passée, et qui, +un jour, était venu au couvent y demander l'hospitalité +en échange de l'exercice de son art.</p> + +<p>La proposition du frère Joseph avait été acceptée, +l'hospitalité lui avait été accordée, et, alors, non-seulement +sa science, mais son coeur, son âme, toute +sa personne s'étaient livrés à ses nouveaux concitoyens. +Pas une douleur physique et morale à laquelle +il ne fût prêt, jour et nuit, à apporter la consolation +ou le soulagement. Pour les douleurs morales, +il avait des paroles prises au plus profond des entrailles. +On eût dit qu'il avait été lui-même en proie à +toutes ces douleurs qu'il consolait par le baume souverain +des pleurs que Dieu nous a donné contre des +angoisses qui deviendraient mortelles sans lui, +comme il nous a donné l'antidote contre le poison. +Pour les douleurs physiques, il semblait non moins +privilégié de la nature qu'il ne l'était de la Providence +pour les douleurs morales. S'il ne guérissait pas +toujours le mal, du moins arrivait-il presque toujours +à endormir la souffrance. Le règne minéral et +le règne végétal semblaient, pour arriver à ce but +du soulagement de la souffrance matérielle, lui avoir +confié leurs secrets les plus cachés. S'agissait-il, au +lieu de ces longues et terribles maladies qui détruisent +peu à peu un organe, et, par sa destruction, mènent +lentement à la mort,—s'agissait-il d'un de ces accidents +qui attaquent brusquement, inopinément la vie +dans ses sources, c'était là surtout que frère Joseph +devenait l'opérateur merveilleux. Le bistouri, instrument +d'ablation dans les mains des autres, devenait +dans les siennes un instrument de conservation. +Pour le plus pauvre comme pour le plus riche +blessé, toutes ces précautions que la science moderne +a inventées dans le but d'adoucir l'introduction +du fer dans la plaie, il les avait devinées et les +appliquait. Soit imagination du patient, soit habileté +de l'opérateur, le malade le voyait toujours arriver +avec joie, et, lorsque, près de son lit d'angoisses, +frère Joseph développait cette trousse terrible aux +instruments inconnus, au lieu d'un sentiment +d'effroi, c'était toujours un rayon d'espérance qui +s'éveillait chez le pauvre malade.</p> + +<p>Au reste, les paysans de la Terre de Labour et des +Abruzzes, qui connaissaient tous le frère Joseph, le +désignaient par un mot qui exprimait à merveille +leur ignorante reconnaissance pour sa double influence +physique et morale; ils l'appellaient <i>le Charmeur</i>.</p> + +<p>Et, le jour et la nuit, sans jamais se plaindre d'être +dérangé dans ses études ou d'être réveillé dans son +sommeil, au milieu des neiges de l'hiver, des ardeurs +de l'été, frère Joseph, sans une plainte, sans un +mouvement d'impatience, le sourire sur les lèvres, +quittait son fauteuil ou son lit, demandant au messager +de la douleur: «Où faut-il aller?» et il y +allait.</p> + +<p>Voilà l'homme que venait chercher le jeune républicain; +car, à son manteau bleu, à son chapeau à +trois cornes orné de la cocarde tricolore, et qui coiffait +sa belle tête calme et martiale à la fois, il était facile, +ne fût-on pas entré au milieu de l'état-major du général +en chef, de reconnaître dans le voyageur nocturne +un officier de l'armée française.</p> + +<p>Mais, à son grand étonnement, au lieu de trouver, +comme il s'y attendait, les portes du couvent fermées +et son intérieur silencieux, il trouva ces portes ouvertes, +et la cloche, cette âme des monastères, qui +se plaignait lugubrement.</p> + +<p>Il mit pied à terre, attacha son cheval à un anneau +de fer, le couvrit de son manteau avec ce soin presque +fraternel que le cavalier a pour sa monture, lui recommanda +le calme et la patience comme il eût fait +à une personne raisonnable, franchit le seuil, s'engagea +dans le cloître, suivit un long corridor, et, +guidé par une lumière et des chants lointains, il parvint +jusqu'à l'église.</p> + +<p>Là, un spectacle lugubre l'attendait.</p> + +<p>Au milieu du choeur, une bière, couverte d'un drap +blanc et noir, était posée sur une estrade; autour du +choeur, dans les stalles, les moines priaient; des +milliers de cierges brûlaient sur l'autel et autour du +cénotaphe; et, de temps en temps, la cloche, lentement +ébranlée, jetait dans l'air sa plainte douloureuse +et vibrante.</p> + +<p>C'était la mort qui était entrée au couvent et qui, +en entrant, avait laissé la porte ouverte.</p> + +<p>Le jeune officier arriva jusqu'au choeur sans que +le retentissement de ses éperons eût fait tourner une +seule tête. Il interrogea des yeux tous ces visages les +uns après les autres, et avec une angoisse croissante; +car, parmi ceux qui priaient autour du cercueil, il +ne reconnaissait point celui qu'il venait chercher. +Enfin, la sueur au front, le tremblement dans la voix, +il s'approcha de l'un de ces moines qui, pareils aux +sénateurs romains, immobiles sur leurs chaises curules, +semblaient avoir, en esprit du moins, quitté +la terre pour suivre le trépassé dans le monde inconnu, +et lui demanda, en lui touchant l'épaule du +doigt:</p> + +<p>—Mon père, qui est mort?</p> + +<p>—Notre saint abbé, répondit le moine.</p> + +<p>Le jeune homme respira.</p> + +<p>Puis, comme s'il eût eu besoin de quelques minutes +pour vaincre cette émotion qu'il savait si bien +étouffer dans sa poitrine, qu'elle ne transparaissait +jamais sur son visage, après un instant de silence +pendant lequel ses yeux reconnaissants se levèrent +au ciel:</p> + +<p>—Frère Joseph, demanda-t-il, serait-il absent ou +malade, que je ne le vois point avec vous?</p> + +<p>—Frère Joseph n'est ni absent ni malade: il est +dans sa cellule, où il veille et travaille, ce qui est encore +prier.</p> + +<p>Puis le moine, appelant un novice:</p> + +<p>—Conduisez cet étranger, dit-il, à la cellule du +frère Joseph.</p> + +<p>Et, sans avoir détourné la tête, sans avoir regardé +ni l'un ni l'autre de ceux à qui il avait adressé +la parole, le moine reprit sa psalmodie et rentra +dans son isolement. Quant à son immobilité, elle +n'avait point été un moment interrompue.</p> + +<p>Le novice fit signe à l'officier de le suivre. Tous +deux s'engagèrent dans le corridor, au milieu duquel +le novice prit un escalier d'une architecture imposante, +rendue plus imposante encore par la faible +et tremblante lumière du cierge que l'enfant tenait +à la main et qui rendait tous les objets incertains +et mobiles. Ils montèrent ensemble quatre étages de +cellules; puis enfin, au quatrième étage, l'enfant +prit à gauche, et marcha jusqu'à l'extrémité du corridor, +et, montrant une porte à l'étranger:</p> + +<p>—Voici la cellule du frère Joseph, dit-il.</p> + +<p>Pendant que l'enfant s'approchait pour la désigner, +le jeune homme, sur cette porte, put lire ces +mots:</p> + +<p>«Dans le silence, Dieu parle au coeur de l'homme;</p> + +<p>»Dans la solitude, l'homme parle au coeur de +Dieu.»</p> + +<p>—Merci, répondit-il à l'enfant.</p> + +<p>L'enfant s'éloigna sans ajouter un mot, déjà atteint +de cette impassibilité du cloître par lequel les moines +croient témoigner de leur détachement des choses +humaines en ne témoignant que de leur indifférence +pour l'humanité.</p> + +<p>Le jeune homme resta immobile devant la porte, +la main appuyée sur son coeur, comme pour en comprimer +les battements, et regardant s'éloigner l'enfant +et diminuer le point lumineux que faisait sa +marche dans les épaisses ténèbres de l'immense corridor.</p> + +<p>L'enfant rencontra l'escalier, s'y engouffra lentement, +sans avoir une seule fois détourné la tête du +côté de celui qu'il avait conduit. Le reflet de son +cierge joua encore un instant sur les murailles, pâlissant +de plus en plus, et, enfin, disparut tout à +fait,—tandis que l'on put, pendant quelques secondes +encore, percevoir, mais s'affaiblissant toujours, +le bruit de son pas traînant sur les dalles de +l'escalier.</p> + +<p>Le jeune homme, vivement impressionné par tous +ces détails de la vie automatique des couvents, frappa +enfin à la porte.</p> + +<p>—Entrez, dit une voix sonore et qui le fit tressaillir +par sa vivace accentuation, faisant contraste +avec tout ce qu'il venait de voir et d'entendre.</p> + +<p>Il ouvrit la porte et se trouva en face d'un homme +de cinquante ans à peu près, qui en paraissait quarante +à peine. Une seule ride, celle de la pensée, +sillonnait son front; mais pas un fil d'argent ne +brillait, messager de la vieillesse, au milieu de son +abondante chevelure noire, où l'on cherchait en +vain la trace de la tonsure. La main droite appuyée +sur une tête de mort, il tournait, de la gauche, les +feuillets d'un livre qu'il lisait avec attention. Une +lampe à abat-jour éclairait ce tableau en l'isolant +dans un cercle de lumière; le reste de la chambre +était dans la demi-teinte.</p> + +<p>Le jeune homme s'avança les bras ouverts; le +lecteur leva la tête, regardant avec étonnement son +élégant uniforme qui lui paraissait inconnu; mais à +peine celui qui le portait fut-il dans le cercle de +lumière projeté par la lampe, que ces deux cris +s'échappèrent à la fois de la bouche des deux +hommes:</p> + +<p>—Salvato!</p> + +<p>—Mon père!</p> + +<p>C'étaient, en effet, le père et le fils qui, après dix +ans de séparation, se revoyaient; et, se revoyant, +se précipitaient dans les bras l'un de l'autre.</p> + +<p>Nos lecteurs avaient probablement déjà reconnu +Salvato dans le voyageur nocturne; mais peut-être +n'avaient-ils pas reconnu son père dans le frère +Joseph.</p> +<br><br> + + + +<h3>LXXIII</h3> + +<h3>LE PÈRE ET LE FILS</h3> + + +<p>La joie de ce père, privé depuis dix ans de toutes +les joies de la famille, et qui, en revoyant son fils, +sentait en même temps se réveiller en lui les fibres +les plus douces et les plus violentes de l'amour +paternel, sembla parcourir la gamme entière des +sensations humaines, et, dans son expression, qui +avait à la fois quelque chose de charmant par sa +douceur et de terrible par sa violence, toucher d'un +côté à la plainte de la colombe, de l'autre au rugissement +du lion.</p> + +<p>Il ne courut point au-devant de son fils, il bondit +sur lui; il ne lui suffit pas de le baiser sur les joues, +il le saisit entre ses bras, il l'enleva comme il eût +fait d'un enfant, le serrant contre son coeur, +sanglotant et riant tout ensemble, et paraissant chercher +un endroit où remporter pour toujours, hors +du monde, loin de la terre, près des cieux.</p> + +<p>Enfin, il se jeta sur un escabeau de bois de chêne, +le tenant en travers de sa poitrine, comme la Madone +de Michel-Ange tient sur ses genoux son fils +crucifié, tandis que sa voix haletante ne savait que +dire et redire:</p> + +<p>—Comment! c'est toi, mon fils, mon Salvato, +mon enfant! c'est toi! c'est donc toi!</p> + +<p>—O mon père! mon père! répondait le jeune +homme haletant lui-même, je vous aime, je vous le +jure, autant qu'un fils peut aimer; mais j'ai presque +honte de la faiblesse de cet amour en le comparant +à la grandeur du vôtre!</p> + +<p>—Non, non, n'aie pas de honte, mon enfant, +répondait Palmieri: la féconde nature, l'Isis aux +cent mamelles, le vent ainsi: amour immense, +incommensurable, infini dans le coeur des pères, +amour restreint dans celui des enfants. Elle regarde +devant elle, cette bonne, toujours logique et intelligente +nature; elle a voulu que l'enfant pût se consoler +de la mort du père, qui doit quitter ce monde +avant lui, mais que le père fût inconsolable, au +contraire, lorsque, par malheur il voit mourir +l'enfant destiné à lui survivre. Regarde-moi, Salvato, +et que nos dix ans de séparation s'effacent dans ton +regard!</p> + +<p>Le jeune homme fixa ses grands yeux noirs, un +peu sauvages, sur son père, en donnant à son +austère visage la plus douce expression qu'il put lui +donner.</p> + +<p>—Oui, dit Palmieri en regardant Salvato avec un +singulier mélange d'amour et d'orgueil, oui, j'ai fait +de toi un chêne robuste et vigoureux, et non pas un +élégant palmier, roseau des tropiques. J'aurais donc +tort de me plaindre aujourd'hui en voyant ce bois +solide recouvert d'une rude écorce. Je voulais que +tu devinsses un homme et un soldat, et tu es devenu +ce que je voulais que tu fusses. Laisse-moi baiser tes +épaulettes de chef de brigade: elles prouvent ton +courage. Tu as eu la force de m'obéir lorsqu'en te +quittant, je t'ai dit: «Ne m'écris que si tu as besoin +de mon amour et de mes soins.» Car je crains les +affaiblissements terrestres, et j'ai espéré un instant +que, touché de mes aspirations, Dieu se révélerait à +mon esprit; car, si mon coeur veut croire (plains-moi, +mon enfant!) l'esprit s'obstine à douter. Mais tu n'as +pas eu la force de passer près de moi, n'est-ce pas? +sans me voir, sans m'embrasser, sans me dire: «Mon +père, il te reste de par le monde un coeur qui t'aime, +et ce coeur est celui de ton fils!» Merci, mon bien-aimé +Salvato, merci!</p> + +<p>—Non, mon père, non, je n'ai point hésité; car +une voix intérieure me disait que je vous apportais +une joie attendue par vous depuis longtemps. Et cependant, +une fois en chemin, le doute m'a pris. C'était +au bas de cette montagne que nous nous étions séparés, +il y a dix ans, moi pour me perdre dans le +monde, vous pour vous retrouver avec Dieu. Je suis +venu au pas de mon cheval, sans le ralentir, sans le +hâter; mais j'ai senti combien je vous aimais, lorsque, +ayant franchi le seuil de l'église, parvenu à +l'entrée du choeur, j'ai, au milieu de toutes ces têtes +inclinées sur le cercueil de l'abbé, cherché vainement +la vôtre. Un instant, cette idée m'est venue que c'était +vous, mon père bien-aimé, qui étiez couché sous le +drap mortuaire. Moi-même, je n'ai point reconnu le +son de ma voix quand j'ai demandé où vous étiez. +Un mot m'a rassuré, un enfant m'a conduit. En face +de votre porte, le doute m'a repris. Je tremblais de +vous retrouver pétrifié comme ces statues murmurantes +que j'avais vues dans la nef, et qui semblaient +ne pas plus appartenir à l'humanité que celle de Memnon, +car rendre des sons, ce n'est pas vivre; mais, +pour me rassurer, il ne m'a fallu que ce mot: «Entrez,» +prononcé par vous. Mon père, mon père, +grâce à Dieu, vous êtes le seul vivant parmi tous ces +morts!</p> + +<p>—Hélas! mon cher Salvato, répondit Palmieri, +c'était cependant ce trépas factice que je cherchais +en me retirant dans un monastère. Le couvent a cela +de bon, qu'en général, il combat victorieusement +le suicide. Après une grande douleur, après une perte +irréparable, se retirer dans un couvent, c'est se brûler +moralement la cervelle, c'est tuer son corps sans +toucher à l'âme, au dire de l'Église; et voilà où le +doute commence pour moi, parce que le précepte se +trouve en opposition avec la nature. Au dire de l'Église, +dépouiller l'homme, c'est tendre à la perfection,—tandis +qu'une voix secrète me crie que plus +l'homme est homme, et, par conséquent, se répand, +par la science, par la charité, par le génie, par l'art, +par la bonté, sur l'humanité tout entière, meilleur +est l'homme. Celui qui, dans cette pieuse retraite, +aperçoit le moins de bruits terrestres, disent nos +frères, est celui qui, étant le plus loin de la terre, +est le plus près de Dieu. J'ai voulu plier mon corps +et mon esprit à cette maxime, et, vivant encore, me +faire cadavre; mon esprit et mon corps ont réagi et +m'ont dit, au contraire: «La perfection, si elle existe, +est dans la route opposée. Vis dans la solitude, mais +pour doubler, au profit de l'humanité, le trésor de +science que tu as acquis; vis dans la méditation, +mais que ta méditation soit féconde et non pas stérile; +fais de ta douleur un baume composé de philosophie, +de charité et de larmes, pour l'appliquer sur les +douleurs des autres.» N'est-il pas dit dans l'<i>Iliade</i> +que la rouille de la lance d'Achille guérissait les blessures +que cette lance avait faites. Il est vrai que la +pauvre humanité m'a bien secondé en venant à moi +quand j'hésitais à aller à elle, et en appelant à son +secours la parole de vie, au lieu de la parole de mort. +Alors, j'ai suivi la vocation qui m'entraînait. A tous +ceux qui ont crié vers moi, j'ai répondu: «Me voilà!» +Je ne suis pas devenu plus parfait; mais, à coup sûr, +je suis devenu plus utile. Et, chose étrange, en m'écartant +des principes vulgaires, en écoutant cette voix +de ma conscience qui me disait: «Tu as, dans le cours +de ton existence, coûté la vie à trois personnes; au +lieu de faire pénitence, au lieu de jeûner, au lieu de +prier,—ce qui ne peut être utile qu'à toi, en supposant +que la prière, le jeûne et la pénitence expient le +sang répandu,—soulage le plus de douleurs qu'il +te sera possible, prolonge le plus d'existences que tu +pourras, et, crois-moi, les actions de grâce de ceux +dont tu auras prolongé la vie et calmé les angoisses +étoufferont l'accusation des misérables que tu as +envoyés avant le temps rendre compte de leurs crimes +au souverain juge.»</p> + +<p>—Continuez votre vie de charité et de dévouement: +vous êtes dans le vrai, mon père... Ces +hommes qui vous entourent, j'ai entendu parler +d'eux et de vous: on les craint et on les respecte; +mais, vous, on vous aime et l'on vous bénit.</p> + +<p>—Et cependant ils sont plus heureux que moi, +au point de vue religieux du moins. Ils se courbent +sous la croyance; moi, je me débats contre le doute. +Pourquoi Dieu a-t-il mis dans son paradis l'arbre +maudit de la science? Pourquoi, pour arriver à la +foi, pourquoi faut-il toujours abdiquer une partie, +la plus saine, la meilleure souvent, de sa raison, +tandis que la science, implacable, nous défend non-seulement +de rien affirmer, mais encore de rien +croire sans preuves?</p> + +<p>—Je comprends, mon père. Vous êtes homme +honnête, sans espérer une rétribution; vous êtes +homme de bien, sans espérer une récompense. Vous +ne croyez pas, enfin, à une autre vie que la nôtre.</p> + +<p>—Et toi, crois-tu? demanda Palmieri.</p> + +<p>Salvato sourit.</p> + +<p>—A mon âge, dit-îl, on s'occupe peu de ces +graves questions de la vie et de la mort, quoique, +dans l'état que j'exerce, je sois toujours entre la vie +et la mort, et souvent plus près de la mort que les +vieillards qui, les genoux débiles et les cheveux +blancs, frappent à la porte du <i>campo-santo</i>.</p> + +<p>Puis, après un instant de silence:</p> + +<p>—Moi aussi, ajouta Salvato, dernièrement, j'ai +frappé à cette porte; mais, si je n'attendais pas la +réponse à la demande que j'adressais à la tombe +avec certitude, je l'attendais du moins avec espérance. +Pourquoi ne faites-vous pas comme moi, +mon père? Pourquoi donc essayer, comme Hamlet, +de sonder la nuit du sépulcre et de chercher quels +rêves s'agiteront dans notre cerveau pendant le +sommeil éternel? Pourquoi, ayant bien vécu, craignez-vous +de mal mourir?</p> + +<p>—Je ne crains pas de mal mourir, mon enfant: je +crains de mourir entier. Je suis de ceux qui ne savent +point enseigner ce qu'ils ne croient pas. Mon art +n'est point si infaillible, qu'il sache éternellement +lutter contre la mort. Hercule seul peut être sûr de +la vaincre toujours. Or, quand, dans le pressentiment +de sa fin prochaine, un malade me dit: +«Vous ne pouvez plus rien pour moi comme +médecin; essayez de me consoler, ne sachant point +me guérir,» au lieu de profiter de l'affaiblissement +de son esprit pour faire naître en lui une croyance +qui n'est point en moi, je me tais alors, afin de ne +point donner à un mourant une affirmation sans +preuve, un espoir sans certitude. Je ne conteste +pas l'existence d'un monde surnaturel; je me contente, +et c'est bien assez, de n'y pas croire. Or, +n'y croyant pas, je ne puis le promettre à ceux +qui le cherchent dans les ténèbres de l'agonie. +Craignant de ne plus revoir, une fois que mes yeux +seront fermés pour toujours, ni la femme que j'ai +aimée, ni le fils que j'aime, je ne puis dire au mari: +«Tu reverras ta femme,» au père: «Tu reverras +ton enfant.»</p> + +<p>—Mais, vous le savez, moi, j'ai revu ma mère.</p> + +<p>—Pas toi, mon enfant. Une femme du peuple, +une intelligence grossière, un esprit frappé de +terreur, a dit: «Il y avait là, près du lit de l'enfant, +une ombre qui berçait son fils en chantant; et +moi, jeune encore alors, ami du merveilleux, j'ai +dit: «Oui, cela peut être;» j'ai cru même que cela +avait été. Mais c'est en vieillissant—tu sauras +cela, Salvato,—c'est en vieillissant que le doute +vient, parce que l'on se rapproche de plus en plus +de la terrible et inévitable réalité. Que de fois, dans +cette cellule, seul avec cette dévorante pensée du +néant qui, à un certain âge, entre dans la vie pour +n'en plus sortir, et qui, spectre invisible mais +palpable, marche côte à côte avec nous,—que de +fois, en face de ce crucifix, me suis-je agenouillé à +ce souvenir, légende poétique de ton enfance, et, à +l'heure où la tradition veut que les fantômes apparaissent, +plongé dans la plus profonde obscurité, +n'ai-je pas supplié Dieu de renouveler en ma faveur +le miracle qu'il avait fait pour toi? Jamais Dieu n'a +daigné répondre. Je sais qu'il ne doit pas de +manifestation de sa puissance et de sa volonté à +un atome comme moi; mais enfin il eût été bon, +clément, miséricordieux à lui de m'exaucer: il ne l'a +point fait.</p> + +<p>—Il le fera, mon père.</p> + +<p>—Non: ce serait un miracle, et les miracles ne +sont pas dans l'ordre logique de la nature. Que sommes-nous, +d'ailleurs, pour que Dieu se donne la +peine, dans son immuable éternité, de changer la +marche imposée par lui à la création? que sommes-nous +pour lui? Une imperceptible efflorescence de la +matière, sur laquelle, depuis des milliers de siècles, +s'exerce un phénomène complexe, inexplicable, fugitif, +appelé la vie. Ce phénomène s'étend, dans la +végétation, du lichen au cèdre; dans l'animalisation, +de l'infusoire au mastodonte. Le chef-d'oeuvre de la +végétation, c'est la sensitive; le chef-d'oeuvre de +l'animalisation, c'est l'homme. Qui fait la supériorité +de l'animal à deux pieds et sans plumes de Platon +sur les autres animaux? Un hasard. Son chiffre +dans l'échelle des êtres créés s'est trouvé le plus +élevé: ce chiffre lui donnait droit à une portion de +son individu plus complète que dans ses frères inférieurs. +Qu'est-ce que les Homère, les Pindare, les +Eschyle, les Socrate, les Périclès, les Phidias, les +Démosthène, les César, les Virgile, les Justinien, les +Charlemagne? Des cerveaux un peu mieux organisés +que celui de l'éléphant, un peu plus parfaits que celui +du singe. Quel est le signe de cette perfection? La +substitution de la raison à l'instinct. La preuve de +cette organisation supérieure? La faculté de parler, +au lieu d'aboyer ou de rugir. Mais, que la mort arrive, +qu'elle éteigne la parole, qu'elle détruise la +raison, que le crâne de celui qui fut Charlemagne, +Justinien, Virgile, César, Démosthène, Phidias, Périclès, +Socrate, Eschyle, Pindare ou Homère, comme +celui d'Yorik se remplisse de <i>belle et bonne fange</i>, tout +sera dit: la farce de la vie sera jouée, et la chandelle +éteinte dans la lanterne ne se rallumera plus! Tu as +vu souvent l'arc-en-ciel, mon enfant. C'est une arche +immense, s'étendant d'un horizon à l'autre et montant +jusque dans les nuées, mais dont les deux extrémités +touchent à la terre: ces deux extrémités, c'est +l'enfant et le vieillard. Étudie l'enfant, et tu verras, +au fur et à mesure que son cerveau se développe, se +perfectionne, mûrit, la pensée, c'est-à-dire l'âme, se +développer, se perfectionner, mûrir; étudie le vieillard, +et tu verras, au contraire, au fur et à mesure +que le cerveau se fatigue, se rapetisse, s'atrophie, la +pensée, c'est-à-dire l'âme, se troubler, s'obscurcir, +s'éteindre. Née avec nous, elle a suivi la féconde +croissance de la jeunesse; devant mourir avec nous, +elle suivra la vieillesse dans sa stérile décadence. Où +était l'homme avant de naître? Nul ne le sait. Qu'était-il? +Rien. Que sera-t-il, n'étant plus? Rien, c'est-à-dire +ce qu'il était avant de naître. Nous devons revivre +sous une autre forme, dit l'espérance; passer +dans un monde meilleur, dit l'orgueil. Que m'importe, +à moi, si, pendant le voyage, j'ai perdu la mémoire, +si j'ai oublié que j'ai vécu, et si la même nuit qui +s'étendait en deçà du berceau doit s'étendre au delà +de la tombe? Le jour où l'homme gardera le souvenir +de ses métamorphoses et de ses pérégrinations, +il sera immortel, et la mort ne sera plus qu'un accident +de son immortalité. Pythagore, seul, se souvenait +d'une vie antérieure. Qu'est-ce qu'un thaumaturge +qui se souvient devant un monde entier qui +oublie?... Mais, fit Palmieri en secouant la tête, assez +sur cette désolante question. C'est la solitude qui +enfante ces rêves mauvais. Je t'ai dit ma vie; dis-moi +la tienne. A ton âge, <i>la vie</i> s'écrit avec des lettres +d'or. Jette un rayon de ton aurore et de tes espérances +au milieu de mon crépuscule et de mes doutes; parle, +mon bien-aimé Salvato! et fais-moi oublier jusqu'au +son de ma voix, jusqu'au bruit de mes paroles.</p> + +<p>Le jeune homme obéit. Il avait, de son côté, toute +l'aube d'une existence à raconter à son père; Il lui +dit ses combats, ses triomphes, ses dangers, ses +amours. Palmieri sourit et pleura tour à tour. Il voulut +voir la blessure, ausculter la poitrine; et, le père +ne se lassant pas d'interroger, le fils ne se lassant +point de répondre, ils virent ainsi venir le jour, et, +avec le jour, monter jusqu'à eux le roulement du +tambour et les fanfares des trompettes, leur annonçant +qu'il était temps de se quitter.</p> + +<p>Mais alors Palmieri voulut se séparer de son fils le +plus tard possible, et, comme il avait fait dix ans +auparavant, il reconduisit jusqu'aux premières maisons +de San-Germano le cavalier, appuyé à son bras +et tenant son cheval par la bride.</p> +<br><br> + + +<h3>LXXIV</h3> + + +<h3>LA RÉPONSE DE L'EMPEREUR.</h3> + + +<p>Cependant le temps marchait avec son impassible +régularité, et, quoique harcelée de tous côtés par les +bandes de Pronio, de Gaetano Mammone et de Fra-Diavolo, +l'armée française suivait, aussi impassible +que le temps, sa triple route à travers les Abruzzes, +la Terre de Labour et cette partie de la Campanie +dont la mer Tyrrhénienne baigne le rivage. On était +averti à Naples de tous les mouvements des républicains, +et l'on y avait su, dès le 20, que le corps +principal, c'est-à-dire celui qui était commandé par +le général Championnet en personne, avait campé +le 18 au soir à San-Germano et s'avançait sur Capoue +par Mignano et Calvi.</p> + +<p>Le 20, à huit heures du matin, le prince de Maliterno +et le duc de Rocca-Romana, chacun à la tête +d'un régiment de volontaires recrutés parmi la jeunesse +noble ou riche de Naples et de ses environs, +étaient venus prendre congé de la reine et étaient +partis pour marcher au-devant des républicains.</p> + +<p>Plus le danger approchait, plus se séparaient en +deux camps opposés le parti du roi et celui de la +reine.</p> + +<p>Le parti du roi se composait du cardinal Ruffo, de +l'amiral Caracciolo, du ministre de la guerre Ariola, +et de tous ceux qui, tenant à l'honneur du nom napolitain, +voulaient la résistance à tout prix et la défense +de Naples poussée à la dernière extrémité.</p> + +<p>Le parti de la reine, se composant de sir William, +d'Emma Lyonna, de Nelson, d'Acton, de Castelcicala, +de Vanni et de Guidobaldi, voulait l'abandon +de Naples, la fuite prompte et sans lutte comme sans +délai.</p> + +<p>Puis, au milieu de tout cela, un grand trouble +agitait l'esprit de la reine; elle craignait d'un moment +à l'autre le retour de Ferrari. Le roi, se voyant +insolemment trompé, sachant enfin à qui il devait +s'en prendre de tous les désastres qui accablaient le +royaume, pouvait, comme les natures faibles, puiser +dans sa terreur même un moment d'énergie et de +volonté... et, pendant ce moment, échapper pour +toujours à cette pression qu'opéraient sur lui depuis +vingt ans un ministre qu'il n'avait jamais aimé et +une épouse qu'il n'aimait plus. Tant qu'elle avait été +jeune et belle, Caroline avait eu à sa disposition un +moyen infaillible de ramener le roi à elle, et elle en +avait usé; mais elle commençait, comme dit Shakspeare, +à descendre la vallée de la vie, et le roi, entouré +de jeunes et jolies femmes, échappait facilement +à ses fascinations.</p> + +<p>Dans la soirée, du 20, il y eut conseil d'État: le +roi se prononça ouvertement et fermement pour la +défense.</p> + +<p>Le conseil fut clos à minuit.</p> + +<p>De minuit à une heure, la reine resta dans la +chambre obscure, et elle ramena chez elle Pasquale +de Simone, lequel, reçut des instructions secrètes de +la bouche d'Acton, qui l'attendait chez la reine. A +une heure et demie, Dick partit pour Bénévent, où, +depuis deux jours déjà, avait été envoyé, par un palefrenier +de confiance, un des chevaux les plus vites +des écuries d'Acton.</p> + +<p>La journée du 21 s'ouvrit par un de ces ouragans +qui, à Naples, durent habituellement trois jours, et +qui ont donné lieu à ce proverbe: <i>Nasce, pasce, mori</i>; +il naît, se repaît et meurt.</p> + +<p>Malgré les alternatives de pluie tombant par ondées, +de vent soufflant par rafales, le peuple, qui avait ce +vague sentiment d'une grande catastrophe, encombrait, +plein d'émotion, les rues, les places, les carrefours.</p> + +<p>Mais ce qui indiquait quelque circonstance extraordinaire, +c'est que ce n'était point dans les vieux +quartiers que le peuple se pressait; et, quand nous +disons le peuple, nous disons cette multitude de +mariniers, de pêcheurs et de lazzaroni qui tient lieu +de peuple à Naples. On remarquait, au contraire, des +groupes nombreux et animés, parlant haut, gesticulant +avec rage, dispersés de la strada del Molo à la +place du Palais, c'est-à-dire sur toute l'étendue du +largo del Castello, du théâtre de San-Carlo et de la +rue de Chiaïa. Ces groupes semblaient, tout en enveloppant +le palais royal, veiller sur la rue de Tolède et +la strada del Piliero. Enfin, au milieu de ces groupes, +trois hommes, fatalement connus déjà dans les +émeutes précédentes, parlaient plus haut et s'agitaient +plus ardemment. Ces trois hommes, c'étaient +Pasquale de Simone, le beccaïo, rendu hideux par la +cicatrice qui lui balafrait le visage et lui fendait l'oeil, +et fra Pacifico, qui, sans être dans le secret, sans savoir +de quoi il était question, lâchant la bride à son +caractère violent et tapageur, frappait de son bâton +de laurier, tantôt le pavé, tantôt la muraille, tantôt +le pauvre Jacobino, bouc émissaire des passions du +terrible franciscain.</p> + +<p>Toute cette foule, sans savoir ce qu'elle attendait, +semblait attendre quelqu'un ou quelque chose; et +le roi, qui n'en savait pas plus qu'elle, mais que ce +rassemblement inquiétait, caché derrière la jalousie +d'une fenêtre de l'entre-sol, regardait, tout en caressant +machinalement Jupiter, cette foule qui faisait +de temps en temps, comme un roulement de tonnerre +ou un rugissement de l'eau, entendre le double cri +de «Vive le roi!» et de «Mort aux jacobins!»</p> + +<p>La reine, qui s'était informée où était le roi, se +tenait dans la pièce à côté avec Acton, prête à agir +selon les circonstances, tandis qu'Emma, dans l'appartement +de la reine, emballait avec la San-Marco +les papiers les plus secrets et les bijoux les plus précieux +de sa royale amie.</p> + +<p>Vers onze heures, un jeune homme déboucha, au +grand galop d'un cheval anglais, par le pont de la +Madeleine, suivit la Marinella, la strada Nuova, la rue +du Pilier, le largo Castello, la rue Saint-Charles, +échangea des signes avec Pasquale de Simone et le +beccaïo, s'engouffra par la grande porte dans les +cours du palais royal, sauta sur les dalles, jeta la +bride de son cheval aux mains d'un palefrenier, et, +comme s'il eût su d'avance où retrouver la reine, +entra dans le cabinet où elle attendait avec Acton, +et dont, comme par enchantement, la porte, à son +approche, s'ouvrit devant lui.</p> + +<p>—Eh bien? demandèrent ensemble la reine et +Acton.</p> + +<p>—Il me suit, dit-il.</p> + +<p>—Dans combien de temps, à peu près, sera-t-il +ici?</p> + +<p>—Dans une demi-heure.</p> + +<p>—Ceux qui l'attendent sont-ils prévenus?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, allez chez moi, et dites à lady Hamilton +de prévenir Nelson.</p> + +<p>Le jeune homme monta par les escaliers de service +avec une rapidité qui indiquait combien lui étaient +familiers tous les détours du palais, et transmit à +Emma Lyonna les désirs de la reine.</p> + +<p>—Avez-vous un homme sûr pour porter un billet +à milord Nelson?</p> + +<p>—Moi, répondit le jeune homme.</p> + +<p>—Vous savez qu'il n'y a pas de temps à perdre.</p> + +<p>—Je m'en doute.</p> + +<p>—Alors...</p> + +<p>Elle prit une plume, de l'encre, une feuille de papier +sur le secrétaire de la reine et écrivit cette seule +ligne:</p> + +<p>«Ce sera probablement pour ce soir; tenez-vous +prêt.</p> + + +<p>»EMMA.»</p> + + +<p>Le jeune homme, avec la même promptitude qu'il +avait mise à monter les escaliers, les descendit, traversa +les cours, prit la pente qui conduit au port +militaire, se jeta dans une barque, et, malgré le vent +et la pluie, se fit conduire au <i>Van-Guard</i>, qui, ses +mâts de perroquet abattus, pour donner moins de +prise à la tempête, se tenait à cinq ou six encablures +du port militaire, affourché sur ses ancres, environné +des autres bâtiments anglais et portugais placés +sous les ordres de l'amiral Nelson.</p> + +<p>Le jeune homme, qui—nos lecteurs l'ont deviné—n'était +autre que Richard, se fit reconnaître +de l'amiral, monta lestement l'escalier de tribord, +trouva Nelson dans sa cabine et lui remit le billet.</p> + +<p>—Les ordres de Sa Majesté vont être exécutés, dit +Nelson; et, pour que vous en rendiez bon témoignage, +vous-même en serez porteur.</p> + +<p>—Henry, dit Nelson à son capitaine de pavillon, +faites armer le canot et que l'on se tienne prêt à conduire +monsieur à bord de l'<i>Alcmène</i>.</p> + +<p>Puis, mettant le billet d'Emma dans sa poitrine, +il écrivit à son tour:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«<i>Très-secret</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p>Inutile de dire que l'auteur a entre les mains tous les +autographes de ces billets.</p></blockquote> + + +<p>»Trois barques et le petit cutter de <i>l'Alcmène</i>, armés +d'armes blanches seulement, pour se trouver à +la Vittoria à sept heures et demie précises.</p> + +<p>»Une seule barque accostera; les autres se tiendront +à une certaine distance, les rames dressées. +La barque qui accostera sera celle du <i>Van-Guard</i>.</p> + +<p>»Toutes les barques seront réunies à bord de +<i>l'Alcmène</i> avant sept heures, sous les ordres du commandant +Hope.</p> + +<p>»<i>Les grappins dans les chaloupes</i>.</p> + +<p>» Toutes les autres chaloupes du <i>Van-Guard</i> et de +<i>l'Alcmène</i>, armées de couteaux, et les canots avec +leurs caronades seront réunis à bord du <i>Van-Guard</i>, +sous le commandement du capitaine Hardi, qui s'en +éloignera à huit heures précises pour prendre la mer +à moitié chemin du Molosiglio.</p> + +<p>»Chaque chaloupe devra porter de quatre à six +soldats.</p> + +<p>»Dans le cas où l'on aurait besoin de secours, faire +des signaux au moyen de feux.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>»HORACE NELSON.</p> + </div> </div> + +<p>»<i>L'Alcmène</i> se tiendra prête à filer dans la nuit, +si la chose est nécessaire.»</p> + +<p>Pendant que ces ordres étaient reçus avec un respect +égal à la ponctualité avec laquelle ils devaient +être exécutés, un second courrier débouchait à son +tour du pont de la Madeleine, et, suivant la route du +premier, s'engageait sur le quai de la Marinella, +longeait la strada Nuova et arrivait à la strada del +Piliero.</p> + +<p>Là, il commença de trouver la foule plus épaisse, +et, malgré son costume, dans lequel il était facile de +reconnaître un courrier du cabinet du roi, il éprouva +de la difficulté à continuer son chemin, en conservant +à son cheval la même allure. D'ailleurs, comme +s'ils l'eussent fait exprès, des hommes du peuple se +faisaient heurter par son cheval, et, mécontents du +heurt, commençaient à l'injurier. Ferrari, car c'était +lui, habitué à voir respecter son uniforme, répondit +d'abord par quelques coups de fouet solidement sanglés +à droite et à gauche. Les lazzaroni s'écartèrent +et se turent par habitude. Mais, comme il arrivait à +l'angle du théâtre Saint-Charles, un homme voulut +croiser le cheval, et le croisa si maladroitement, +qu'il fut renversé par lui.</p> + +<p>—Mes amis, cria-t-il en tombant, ce n'est pas un +courrier du roi, comme son costume pourrait vous +le faire croire. C'est un jacobin déguisé qui se sauve! +A mort le jacobin! à mort!</p> + +<p>Les cris «Le jacobin! le jacobin! à mort le jacobin!» +retentirent alors dans la foule.</p> + +<p>Pasquale de Simone lança au cheval son couteau, +qui entra jusqu'au manche au défaut de l'épaule.</p> + +<p>Le beccaïo se précipita à la tête, et, habitué à saigner +les brebis et les moutons, il lui ouvrit l'artère +du cou.</p> + +<p>Le cheval se dressa, hennit de douleur, battit l'air +de ses pieds de devant, tandis qu'un flot de sang +jaillissait sur les assistants.</p> + +<p>La vue du sang a une influence magique sur les +peuples méridionaux. A peine les lazzaroni se sentirent-ils +arrosés par la rouge et tiède liqueur, à peine +respirèrent-ils l'acre parfum qu'elle répand, qu'ils +se ruèrent avec des cris féroces sur l'homme et sur +le cheval.</p> + +<p>Ferrari sentit que, si son cheval s'abattait, il était +perdu. Il le soutint tant qu'il put de la bride et des +jambes; mais le malheureux animal était blessé +mortellement. Il se jeta, en trébuchant, à gauche et +à droite, puis il butta des jambes de devant, se releva +par un effort désespéré de son maître, et fit un bond +en avant. Ferrari sentit que sa monture pliait sous +lui. Il n'était qu'à cinquante pas du corps de garde +du palais: il appela au secours; mais le bruit de sa +voix se perdit dans les cris, cent fois répétés, «A mort +le jacobin!» Il saisit un pistolet dans ses fontes, espérant +que la détonation serait mieux entendue que +ses cris. En ce moment, son cheval s'abattit. La secousse +fit partir le pistolet au hasard, et la balle alla +frapper un jeune garçon de huit ou dix ans, qui +tomba.</p> + +<p>—Il assassine les enfants! cria une voix.</p> + +<p>A ce cri, fra Pacifico, qui s'était, jusque-là, tenu +assez tranquille, se rua dans la foule, qu'il écarta de +ses coudes aigus et durs comme des coins de chêne. +Il pénétra jusqu'au centre de la mêlée au moment +où, tombé avec son cheval, le malheureux Ferrari +essayait de se remettre sur ses pieds. Avant qu'il y +fût parvenu, la massue du moine s'abattait sur sa +tête; il tomba comme un boeuf frappé du maillet. +Mais ce n'était point cela qu'on voulait: c'était sous +les yeux du roi que Ferrari devait mourir. Les cinq +ou six sbires qui étaient dans le secret du drame, +entourèrent le corps et le défendirent, tandis que +le beccaïo, le traînant par les pieds, criait:</p> + +<p>—Place au jacobin!</p> + +<p>On laissa le cadavre du cheval où il était, mais +après l'avoir dépouillé, et l'on suivit le beccaïo. Au +bout de vingt pas, on se trouva en face de la fenêtre +du roi. Voulant savoir la cause de cet effroyable tumulte, +le roi ouvrit la jalousie. A sa vue, les cris se +changèrent en vociférations. En entendant ces hurlements, +le roi crut qu'effectivement c'était quelque +jacobin dont on faisait justice. Il ne détestait point +cette manière de le débarrasser de ces ennemis. Il +salua le peuple, le sourire sur les lèvres; le peuple, +se sentant encouragé, voulu montrer à son roi qu'il +était digne de lui. Il souleva le malheureux Ferrari, +sanglant, déchiré, mutilé, mais vivant encore, entre +ses bras; le cadavre venait de reprendre connaissance: +il ouvrit les yeux, reconnut le roi, étendit les +bras vers lui en criant:</p> + +<p>—A l'aide! au secours! Sire, c'est moi! moi, votre +Ferrari!</p> + +<p>A cette vue inattendue, terrible, inexplicable, le +roi se rejeta en arrière et alla dans les profondeurs +de la chambre tomber à moitié évanoui sur un fauteuil,—tandis +qu'au contraire, Jupiter, qui, n'étant +ni homme ni roi, n'avait aucune raison d'être ingrat, +jeta un hurlement de douleur, et, les yeux sanglants, +l'écume à la bouche, sautant par la fenêtre, s'élança +au secours de son ami.</p> + +<p>Dans ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit: +la reine entra, saisit le roi par la main, le força de se +lever, le traîna vers la fenêtre, et, lui montrant ce +peuple de cannibales qui se partageait les morceaux +de Ferrari:</p> + +<p>—Sire, dit-elle, vous voyez les hommes sur lesquels +vous comptez pour la défense de Naples et pour +la nôtre; aujourd'hui, ils égorgent vos serviteurs; +demain, ils égorgeront nos enfants; après-demain, +ils nous égorgeront nous-mêmes. Persistez-vous toujours +dans votre désir de rester?</p> + +<p>—Faites tout préparer! s'écria le roi: ce soir, je +pars...</p> + +<p>Et, croyant toujours voir l'égorgement du malheureux +Ferrari, croyant toujours entendre sa voix +mourante qui appelait au secours, il s'enfuit la tête +dans les mains, fermant les yeux, bouchant ses +oreilles et se réfugiant dans celle des chambres de ses +appartements qui était la plus éloignée de la rue.</p> + +<p>Lorsqu'il en sortit, deux heures après, la première +chose qu'il vit, fut Jupiter couché tout sanglant sur +un morceau de drap qui paraissait, par des restes +de fourrure et des fragments de brandebourgs, avoir +appartenu au malheureux courrier.</p> + +<p>Le roi s'agenouilla près de Jupiter, s'assura que +son favori n'avait aucune blessure grave, et, désirant +savoir sur quoi le fidèle et courageux animal était +couché, il tira de dessous lui, malgré ses gémissements, +un fragment de la veste de Ferrari que le +chien avait disputé et arraché à ses bourreaux.</p> + +<p>Par un hasard providentiel, ce morceau était celui +où se trouvait la poche de cuir destinée à renfermer +les dépêches; le roi ouvrit le bouton qui la fermait et +trouva intact le pli impérial que le courrier rapportait +en réponse à sa lettre.</p> + +<p>Le roi rendit à Jupiter le lambeau de vêtement, +sur lequel celui-ci se recoucha en poussant un hurlement +lugubre; puis il rentra dans sa chambre, s'y +enferma, décacheta la lettre impériale et lut:</p> + +<p>«A mon très-cher frère et aimé cousin, oncle, +beau-père, allié et confédéré.</p> + +<p>» Je n'ai jamais écrit la lettre que vous m'envoyez +par votre courrier Ferrari, et qui est falsifiée d'un +bout à l'autre.</p> + +<p>»Celle que j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Majesté +était tout entière de ma main, et, au lieu de +l'exciter à entrer en campagne, l'invitait à ne rien +tenter avant le mois d'avril prochain, époque seulement +où je compte voir arriver nos bons et fidèles +alliés les Russes.</p> + +<p>»Si les coupables sont de ceux que la justice de +Votre Majesté peut atteindre, je ne lui cache point +que j'aimerais à les voir punir comme ils le méritent.</p> + +<p>»J'ai l'honneur d'être avec respect, de Votre Majesté, +le très-cher frère, amé cousin, neveu, gendre, +allié et confédéré.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>»FRANÇOIS.»</p> + </div> </div> + +<p>La reine et Acton venaient de commettre un crime +inutile.</p> + +<p>Nous nous trompons: ce crime avait son utilité, +puisqu'il déterminait Ferdinand à quitter Naples et +à se réfugier en Sicile!</p> +<br><br> + + + +<h3>LXXV</h3> + +<h3>LA FUITE.</h3> + + +<p>A partir de ce moment, la fuite, comme nous l'avons +dit, fut résolue et fixée au soir même, 21 décembre.</p> + +<p>Il fut convenu que le roi, la reine, toute la famille +royale,—moins le prince héréditaire, sa femme et +sa fille,—sir William, Emma Lyonna, Acton et les +plus familiers du palais passeraient en Sicile sur le +<i>Van-Guard</i>.</p> + +<p>Le roi, on se le rappelle, avait promis à Caracciolo +que, s'il quittait Naples, ce ne serait que sur son bâtiment; +mais, retombé par la terreur sous le joug +de la reine, le roi oublia sa promesse devant deux +raisons.</p> + +<p>La première, qui venait de lui-même, était la +honte qu'il éprouvait en face de l'amiral de quitter +Naples, après avoir promis d'y rester.</p> + +<p>La seconde, qui venait de la reine, était que Caracciolo, +partageant les principes patriotiques de +toute la noblesse napolitaine, pourrait, au lieu de +conduire le roi en Sicile, le livrer aux jacobins, qui, +maîtres d'un pareil otage, le forceraient alors à +établir le gouvernement qu'ils voudraient, où, pis +encore, lui feraient peut-être son procès, comme les +Anglais avaient fait à Charles Ier, et les Français à +Louis XVI.</p> + +<p>Comme consolation et dédommagement de l'honneur +qui lui était enlevé, on décida que l'amiral aurait +celui de transporter ensuite le duc de Calabre, +sa famille et sa maison.</p> + +<p>On prévint les vieilles princesses de France de la +résolution prise, les invitant à pourvoir, à l'aide de +leurs sept gardes du corps, comme elles l'entendraient, +à leur sûreté, et on leur envoya quinze mille +ducats pour les aider dans leur fuite.</p> + +<p>Ce devoir rempli, on ne s'occupa plus autrement +d'elles.</p> + +<p>Toute la journée, on descendit et l'on entassa +dans le passage secret les bijoux, l'argent, les meubles +précieux, les oeuvres d'art, les statues que l'on +voulait emporter en Sicile. Le roi eût bien voulu y +transporter ses kangourous; mais c'était chose impossible. +Il se contenta, par une lettre de sa main, +de les recommander au jardinier en chef de Caserte.</p> + +<p>Le roi, qui avait sur le coeur la trahison de la +reine et d'Acton, dont la lettre de l'empereur lui +donnait la preuve, resta enfermé dans ses appartements +et refusa d'y recevoir qui que ce fût. La consigne +fut sévèrement tenue à l'égard de François +Caracciolo, qui, ayant, de son bâtiment, vu des allées +et venues et des signaux à bord des navires +anglais, se doutait de quelque chose, et à l'égard du +marquis Vanni, qui, ayant trouvé la porte de la +reine fermée, et sachant par le prince de Castelcicala +qu'il était question de départ, venait, en désespoir +de cause, heurter à celle du roi.</p> + +<p>Celui-ci eut, un instant, l'idée de faire venir le +cardinal Ruffo et de se le donner pour compagnon +et pour conseiller pendant le voyage; mais il +ne lui avait point été difficile de surprendre des signes +de mésintelligence entre lui et Nelson. D'ailleurs, +on le sait, le cardinal était détesté de la reine, +et Ferdinand préféra, comme toujours, son repos +aux délicatesses de l'amitié et de la reconnaissance.</p> + +<p>Et puis il se dit que, habile comme il l'était, le +cardinal se tirerait parfaitement d'affaire tout seul.</p> + +<p>L'embarquement fut arrêté pour dix heures du +soir. Il fut, en conséquence, convenu qu'à dix heures +toutes les personnes qui devaient être, en compagnie +de Leurs Majestés, embarquées sur le <i>Van</i><i>Guard</i>, +se rassembleraient dans l'appartement de la +reine.</p> + +<p>A dix heures sonnantes, le roi entrait, tenant son +chien en laisse; c'était le seul ami sur lequel il comptât +comme fidélité, et le seul, par conséquent, qu'il +emmenât avec lui.</p> + +<p>Il avait bien pensé à Ascoli et à Malaspina; mais +il avait pensé aussi que, comme le cardinal, ils se +tireraient d'affaire tout seuls.</p> + +<p>Il jeta les yeux dans l'immense salon éclairé à +peine,—on avait craint qu'une trop grande illumination +ne donnât des soupçons de départ,—et il +vit tous les fugitifs réunis ou plutôt dispersés en +différents groupes.</p> + +<p>Le groupe principal se composait de la reine, +de son fils bien-aimé, le prince Léopold, du jeune +prince Albert, des quatre princesses et d'Emma +Lyonna.</p> + +<p>La reine était assise sur un canapé près d'Emma +Lyonna, qui tenait sur ses genoux le prince Albert, +son favori, tandis que le prince Léopold appuyait +sa tête sur l'épaule de la reine. Les quatre princesses, +groupées autour de leur mère, étaient, les unes +assises, les autres couchées sur le tapis.</p> + +<p>Acton, sir William, le prince de Castelcicala causaient +debout dans l'embrasure d'une fenêtre, écoutant +le vent siffler et la pluie battre contre les carreaux.</p> + +<p>Un autre groupe de dames d'honneur, parmi lesquelles +on distinguait la comtesse de San-Marco, confidente +intime de la reine, entouraient une table.</p> + +<p>Enfin, loin de tous, à peine visible dans l'obscurité, +se dessinait la silhouette de Dick, qui avait si +habilement et si fidèlement, ce jour même, suivi +les ordres de son maître et de la reine, qu'il pouvait +aussi regarder un peu désormais comme sa maîtresse.</p> + +<p>A l'entrée du roi, chacun se leva et se tourna de +son côté; mais lui fit un signe de la main, afin +que chacun restât à sa place.</p> + +<p>—Ne vous dérangez point, dit-il, ne vous dérangez +point, cela n'en vaut plus la peine.</p> + +<p>Et il s'assit dans un fauteuil, près de la porte +par laquelle il était entré, prenant entre ses genoux +la tête de Jupiter.</p> + +<p>A la voix de son père, le jeune prince Albert, qui, +peu sympathique à la reine, demandait aux autres +cet amour si nécessaire et si précieux aux enfants, +qu'il cherchait vainement auprès de sa mère, se +laissa glisser des genoux d'Emma et alla présenter +au roi son front pâle et un peu maladif, noyé dans +une forêt de cheveux blonds.</p> + +<p>Le roi écarta les cheveux de l'enfant, le baisa au +front, et, après l'avoir, pensif, gardé un instant +appuyé contre sa poitrine, le renvoya à Emma Lyonna, +que l'enfant appelait sa <i>petite mère</i>.</p> + +<p>Il se faisait un silence lugubre dans cette salle +sombre; ceux qui parlaient, parlaient bas.</p> + +<p>C'était à dix heures et demie que le comte de +Thurn, Allemand au service de Naples, mis avec le +marquis de Nizza, qui commandait la flotte portugaise, +sous les ordres de Nelson, devait, par la poterne +et l'escalier du <i>Colimaçon</i>, pénétrer dans le +palais. Le comte de Thurn avait, à cet effet, reçu +une clef des appartements de la reine, qui, par une +seule porte, solide, presque massive, communiquait +avec cette sortie donnant sur le port militaire.</p> + +<p>La pendule, au milieu du silence, sonna donc dix +heures et demie.</p> + +<p>Presque aussitôt, on entendit frapper à la porte +de communication.</p> + +<p>Pourquoi le comte de Thurn frappait-il, au lieu +d'ouvrir, puisqu'il avait la clef?</p> + +<p>Dans les circonstances suprêmes comme celle où +l'on se trouvait, tout ce qui, dans une autre situation, +ne serait qu'une cause de trouble et d'inquiétude, +devient une cause de terreur.</p> + +<p>La reine tressaillit et se leva.</p> + +<p>—Qu'est-ce encore? dit-elle.</p> + +<p>Le roi se contenta de regarder; il ne savait rien +des dispositions prises.</p> + +<p>—Mais, dit Acton toujours calme et logique, ce +ne peut être que le comte de Thurn.</p> + +<p>—Pourquoi frappe-t-il, puisque je lui ai donné +une clef?</p> + +<p>—Si Votre Majesté le permet, dit Acton, je vais +aller voir.</p> + +<p>—Allez, répondit la reine.</p> + +<p>Acton alluma un bougeoir et s'engagea dans le +corridor. La reine le suivit des yeux avec anxiété. Le +silence, de lugubre qu'il était, devint mortel. Au +bout de quelques instants, Acton reparut.</p> + +<p>—Eh bien? demanda la reine.</p> + +<p>—Probablement, la porte n'avait point été ouverte +depuis longtemps: la clef s'est brisée dans la +serrure. Le comte frappait pour savoir s'il y a un +moyen d'ouvrir la porte du dedans. J'ai essayé, il +n'y en a point.</p> + +<p>—Que faire, alors?</p> + +<p>—L'enfoncer.</p> + +<p>—Vous lui en avez donné l'ordre?</p> + +<p>—Oui, madame, et voilà qu'il l'exécute.</p> + +<p>On entendit, en effet, des coups violents frappés +contre la porte, puis le craquement de cette porte, +qui se brisait.</p> + +<p>Tous ces bruits avaient quelque chose de sinistre.</p> + +<p>Des pas s'approchèrent, la porte du salon s'ouvrit, +le comte de Thurn parut.</p> + +<p>—Je demande pardon à Vos Majestés, dit-il, du +bruit que je viens de faire et des moyens que j'ai +été forcé d'employer; mais la rupture de la clef était +un accident impossible à prévoir.</p> + +<p>—C'est un présage, dit la reine.</p> + +<p>—En tout cas, si c'est un présage, dit le roi avec +son bon sens naturel, c'est un présage qui signifie +que nous ferions mieux de rester que de partir.</p> + +<p>La reine eut peur d'un retour de volonté chez son +auguste époux.</p> + +<p>—Partons, dit-elle.</p> + +<p>—Tout est prêt, madame, dit le comte de Thurn; +mais je demande la permission de communiquer au +roi un ordre que j'ai reçu, ce soir, de l'amiral Nelson.</p> + +<p>Le roi se leva et s'approcha du candélabre, auprès +duquel l'attendait le comte de Thurn un papier +à la main.</p> + +<p>—Lisez, sire, lui dit-il.</p> + +<p>—L'ordre est en anglais, dit le roi, et je ne sais +pas l'anglais.</p> + +<p>—Je vais le traduire à Votre Majesté.</p> + +<blockquote><p> +<i>A l'amiral comte de Thurn</i>.</p> + +<p>«Golfe de Naples, 21 décembre. +</p></blockquote> + +<p>»Préparez, pour être brûlées, les frégates et les +corvettes napolitaines.»</p> + +<p>—Comment dites-vous? demanda le roi.</p> + +<p>Le comte de Thurn répéta:</p> + +<p>«Préparez, pour être brûlées, les frégates et les +corvettes napolitaines.»</p> + +<p>—Vous êtes sûr de ne point vous tromper? demanda +le roi.</p> + +<p>—J'en suis sûr, sire.</p> + +<p>—Et pourquoi brûler des frégates et des corvettes +qui ont coûté si cher et qu'on a mis dix ans à +construire?</p> + +<p>—Pour qu'elles ne tombent pas aux mains des +Français, sire.</p> + +<p>—Mais ne pourrait-on pas les emmener en Sicile?</p> + +<p>—Tel est l'ordre de milord Nelson, sire, et c'est +pour cela qu'avant de transmettre cet ordre au marquis +de Nizza, qui est chargé de son exécution, j'ai +voulu le soumettre à Votre Majesté.</p> + +<p>—Sire, sire, dit la reine en s'approchant du roi, +nous perdons un temps précieux, et pour des misères!</p> + +<p>—Peste, madame! s'écria le roi, vous appelez +cela des misères? Consultez le budget de la marine +depuis dix ans, et vous verrez qu'il monte à plus de +cent soixante millions.</p> + +<p>—Sire, voilà onze heures qui sonnent, dit la +reine, et milord Nelson nous attend.</p> + +<p>—Vous avez raison, dit le roi, et milord Nelson +n'est pas fait pour attendre, même un roi, même +une reine. Vous suivrez les ordres de milord Nelson, +monsieur le comte, vous brûlerez ma flotte. Ce que +l'Angleterre n'ose pas prendre, elle le brûle. Ah! +mon pauvre Caracciolo, que tu avais bien raison, +et que j'ai eu tort, moi, de ne pas suivre tes conseils! +Allons, messieurs, allons, mesdames, ne faisons +point attendre milord Nelson.</p> + +<p>Et le roi, prenant le bougeoir des mains d'Acton, +marcha le premier; tout le monde le suivit.</p> + +<p>Non-seulement la flotte napolitaine était condamnée, +mais encore le roi venait de signer son exécution.</p> + +<p>Nous avons, depuis ce 21 décembre 1798, vu tant +de fuites royales, que ce n'est presque plus la peine +aujourd'hui de les décrire. Louis XVIII quittant +les Tuileries, le 20 mars,—Charles X fuyant, +le 29 juillet,—Louis-Philippe s'esquivant, le 24 février, +—nous ont montré une triple variété de ces +départs forcés. Et, de nos jours, à Naples, nous avons +vu le petit-fils sortir par le même corridor, descendre +le même escalier que l'aïeul et quitter pour le +sol amer de l'exil la terre bien-aimée de la patrie. +Seulement, l'aïeul devait revenir, et, selon toute +probabilité, le petit-fils est proscrit à tout jamais.</p> + +<p>Mais, à cette époque, c'était Ferdinand qui ouvrait +la voie à ces départs nocturnes et furtifs. Aussi marchait-il +silencieux, l'oreille tendue, le coeur palpitant. +Arrivé au milieu de l'escalier, en face d'une +fenêtre donnant sur la descente du Géant, il crut +entendre du bruit sur cette descente, qui conduit, +par une pente rapide, de la place du Palais à la rue +Chiatamone. Il s'arrêta et, le même bruit parvenant +une seconde fois à son oreille, il souffla sa bougie, +et tout le monde se trouva dans l'obscurité.</p> + +<p>Il fallut alors descendre à tâtons et pas à pas +l'escalier étroit et difficile dans lequel on était engagé. +L'escalier, sans rampe, était roide et dangereux. +Cependant, l'on arriva à la dernière marche +sans accident, et l'on sentit une franche et humide +bouffée de l'air extérieur.</p> + +<p>On était à quelques pas de l'embarcadère.</p> + +<p>Dans le port militaire, la mer, emprisonnée entre la +jetée du môle et celle du port marchand, était assez +calme; mais on sentait le vent souffler avec violence, +et l'on entendait le bruit des flots venant furieusement +se briser contre le rivage.</p> + +<p>En arrivant sur l'espèce de quai qui longe les murailles +du château, le comte de Thurn jeta un regard +rapide et interrogateur sur le ciel. Le ciel était chargé +de nuages lourds, bas, rapides; on eût dit une mer +aérienne roulant au-dessus de la mer terrestre et s'abaissant +pour venir mêler ses vagues aux siennes. +Dans cet étroit intervalle existant entre les nuages et +l'eau, passaient des bouffées de ce terrible vent du +sud-ouest qui fait les naufrages et les désastres, dont +le golfe de Naples est si souvent témoin dans les +mauvais jours de l'année.</p> + +<p>Le roi remarqua le coup d'oeil inquiet du comte +de Thurn.</p> + +<p>—Si le temps était trop mauvais, lui dit-il, il +ne faudrait pourtant pas nous embarquer cette +nuit.</p> + +<p>—C'est l'ordre de milord, répondit le comte; cependant, +si Sa Majesté s'y refuse absolument...</p> + +<p>—C'est l'ordre! c'est l'ordre! répéta le roi, impatient; +mais s'il y a péril de vie cependant! Voyons, +répondez-vous de nous, comte?</p> + +<p>—Je ferai tout ce qui sera au pouvoir d'un homme +luttant contre le vent et la mer pour vous conduire à +bord du <i>Van-Guard</i>.</p> + +<p>—Mordieu! ce n'est pas répondre, cela. Vous +embarqueriez-vous par une pareille nuit?</p> + +<p>—Votre Majesté le voit, puisque je n'attends +qu'elle pour la conduire à bord du vaisseau amiral.</p> + +<p>—Je dis: si vous étiez à ma place.</p> + +<p>—A la place de Votre Majesté, et n'ayant d'ordre +à recevoir que des circonstances et de Dieu, j'y regarderais +à deux fois.</p> + +<p>—Eh bien, demanda la reine impatiente, mais +n'osant—tant est puissante la loi de l'étiquette—descendre +dans la barque avant son mari, eh bien, +qu'attendons-nous?</p> + +<p>—Ce que nous attendons? s'écria le roi. N'entendez-vous +point ce que dit le comte de Thurn? Le +temps est mauvais; il ne répond pas de nous, et il +n'y a pas jusqu'à Jupiter qui, en tirant sur sa laisse, +ne me donne le conseil de rentrer au palais.</p> + +<p>—Rentrez-y donc, monsieur, et faites-nous déchirer +tous comme vous avez vu déchirer aujourd'hui +un de vos plus fidèles serviteurs. Quant à moi, +j'aime encore mieux la mer et les tempêtes que Naples +et sa population.</p> + +<p>—Mon fidèle serviteur, je le regrette plus que personne, +je vous prie de le croire, surtout maintenant +que je sais que penser de sa mort. Mais, quant à +Naples et à sa population, ce n'est pas moi qui aurais +quelque chose à en craindre.</p> + +<p>—Oui, je sais cela. Comme elle voit en vous son +représentant, elle vous adore. Mais, moi qui n'ai pas +le bonheur de jouir de ses sympathies, je pars.</p> + +<p>Et, malgré le respect dû à l'étiquette, la reine descendit +la première dans le canot.</p> + +<p>Les jeunes princesses et le prince Léopold, habitués +à obéir à la reine, bien plus qu'au roi, la suivirent +comme de jeunes cygnes suivent leur mère.</p> + +<p>Le jeune prince Albert, seul, quitta la main +d'Emma Lyonna, courut au roi, et, le saisissant par +le bras et le tirant du côté de la barque:</p> + +<p>—Viens avec nous, père! dit-il.</p> + +<p>Le roi n'avait l'habitude de la résistance que lorsqu'il +était soutenu. Il regarda autour de lui pour voir +s'il trouverait appui dans quelqu'un; mais, sous son +regard, qui contenait cependant plus de prières que +de menaces, tous les yeux se baissèrent. La reine +avait, chez les uns la peur, chez les autres l'égoïsme +pour auxiliaire. Il se sentit complètement seul et +abandonné, courba la tête, et, se laissant conduire +par le petit prince, tirant son chien, le seul qui fût +d'avis, comme lui, de ne pas quitter la terre, il descendit +à son tour dans la barque et s'assit sur un banc +à part, en disant:</p> + +<p>—Puisque vous le voulez tous... Allons, viens. Jupiter, +viens!</p> + +<p>A peine le roi fut-il assis, que le lieutenant qui, +pour la barque du roi, tenait lieu de contre-maître, +cria:</p> + +<p>—Larguez!</p> + +<p>Deux matelots armés de gaffes repoussèrent la +barque du quai, les rames s'abaissèrent, et la barque +nagea vers la sortie du port.</p> + +<p>Les canots destinés à recevoir les autres passagers +s'approchèrent tour à tour de l'embarcadère, y prirent +leur noble chargement et suivirent la barque +royale.</p> + +<p>Il y avait loin de cette sortie furtive, dans la nuit, +malgré les sifflements de la tempête et les hurlements +des flots, à cette joyeuse fête du 22 septembre, où, +sous les ardents rayons d'un soleil d'automne, par +une mer unie, au son de la musique de Cimarosa, au +bruit des cloches, au retentissement du canon, on +était allé au-devant du vainqueur d'Aboukir. Trois +mois à peine, s'étaient passés, et c'était pour fuir ces +Français, dont on avait d'une façon trop précoce +célébré la défaite, que l'on était obligé, à minuit, +dans l'ombre, par une mer mauvaise, d'aller demander +l'hospitalité au même <i>Van-Guard</i> que l'on avait +reçu en triomphe.</p> + +<p>Maintenant, il s'agissait de savoir si l'on pourrait +l'atteindre.</p> + +<p>Nelson s'était rapproché de l'entrée du port autant +que la sûreté de son vaisseau pouvait le lui permettre; +mais il restait toujours un quart de mille à franchir +entre le port militaire et le vaisseau amiral. Dix +fois, pendant ce trajet, les barques pouvaient sombrer.</p> + +<p>En effet, plus la barque royale,—et l'on nous +permettra, dans cette grave situation, de nous occuper +tout particulièrement d'elle,—plus la barque +royale s'avançait vers la sortie du port, plus le danger +apparaissait réel et menaçant. La mer, poussée +comme nous avons dit, par le vent du sud-ouest, +c'est-à-dire venant des rivages d'Afrique et d'Espagne, +passant entre la Sicile et la Sardaigne, entre Ischia et +Capri, sans rencontrer aucun obstacle, depuis les îles +Baléares jusqu'au pied du Vésuve, roulait d'énormes +vagues qui, en se rapprochant de la terre, se repliaient +sur elles-mêmes et menaçaient d'engloutir +ces frêles embarcations sous les voûtes humides, qui +dans l'obscurité semblaient des gueules de monstres +prêtes à les dévorer.</p> + +<p>En approchant de cette limite où l'on allait passer +d'une mer comparativement calme à une mer furieuse, +la reine elle-même sentit son coeur faiblir et +sa résolution chanceler. Le roi, de son côté, muet et +immobile, tenant son chien entre ses jambes en le +serrant convulsivement par le cou, regardait d'un oeil +fixe et dilaté par la terreur ces longues vagues qui +venaient, comme une troupe de chevaux marins, se +heurter au môle, et, se brisant contre l'obstacle de +granit, s'écrouler à ses pieds en jetant une plainte +sinistre et en faisant voler par-dessus la muraille une +écume impalpable et frémissante, qui, dans l'obscurité, +semblait une pluie d'argent.</p> + +<p>Malgré cette terrible apparition de la mer, le comte +de Thurn, fidèle observateur des ordres reçus, essaya +de franchir l'obstacle et de dompter la résistance. +Debout à l'avant de la barque, cramponné au plancher, +grâce à cet équilibre du marin que de longues +années de navigation peuvent seules donner, faisant +face au vent qui avait enlevé son chapeau et à la mer +qui le couvrait de son embrun, il encourageait les +rameurs par ces trois mots répétés de temps en temps +avec une monotone mais ferme accentuation:</p> + +<p>—Nagez ferme! nagez!</p> + +<p>La barque avançait.</p> + +<p>Mais, arrivée à cette limite que nous avons indiquée, +la lutte devint sérieuse. Trois fois, la barque +victorieuse surmonta la vague et glissa sur le versant +opposé; mais trois fois la vague suivante la repoussa.</p> + +<p>Le comte de Thurn comprit lui-même que c'était +de la démence que de lutter avec un pareil adversaire +et se détourna pour demander au roi:</p> + +<p>—Sire, qu'ordonnez-vous?</p> + +<p>Mais il n'eut pas même le temps d'achever la +phrase. Pendant le mouvement qu'il fit, pendant la +seconde qu'il eut l'imprudence d'abandonner la conduite +du bateau, une vague, plus haute et plus +furieuse que les autres, s'abattit sur l'embarcation et +la couvrit d'eau. La barque frémit et craqua. La reine +et les jeunes princes, qui crurent leur dernière heure +venue, jetèrent un cri; le chien poussa un hurlement +lugubre.</p> + +<p>—Rentrez! cria le comte de Thurn; c'est vouloir +tenter Dieu que de prendre la mer par un pareil +temps. D'ailleurs, vers les cinq heures du matin, il +est probable que la mer se calmera.</p> + +<p>Les rameurs, évidemment enchantés de l'ordre qui +leur était donné, par un brusque mouvement, se rejetèrent +dans le port et allèrent aborder à l'endroit +du quai le plus voisin de la passe.</p> + + + + +<p>FIN DU TOME QUATRIÈME.</p> +<br><br> + +<p>TABLE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>LVI.—Le retour</p> +<p>LVII.—Les inquiétudes de Nelson</p> +<p>LVIII.—Tout est perdu, voire l'honneur</p> +<p>LIX.—Où Sa Majesté commence par ne rien comprendre +et finit par n'avoir rien compris</p> +<p>LX.—Où Vanni touche enfin le but qu'il ambitionnait +depuis si longtemps</p> +<p>LXI.—Ulysse et Circé</p> +<p>LXII.—L'interrogatoire de Nicolino</p> +<p>LXIII.—L'abbé Pronio</p> +<p>LXIV.—Le disciple de Machiavel</p> +<p>LXV.—Où Michel le Fou est nommé capitaine en +attendant qu'il soit nommé colonel</p> +<p>LXVI.—Amante, épouse</p> +<p>LXVII.—Les deux amiraux</p> +<p>LXVIII.—Où est expliquée la différence qu'il y a entre +les peuples libres et les peuples indépendants</p> +<p>LXIX.—Les brigands</p> +<p>LXX.—Le souterrain</p> +<p>LXXI.—La légende du mont Cassin</p> +<p>LXXII.—Le frère Joseph</p> +<p>LXXIII.—Le père et le fils</p> +<p>LXXIV.—La réponse de l'empereur</p> +<p>LXXV.—La fuite</p> + </div> </div> + +<p>FIN DE LA TABLE DU TOME QUATRIÈME</p> +<br><br> + +<p>_______________________________<br> +POISSY—TYP. et STÉR. de V.BOURET.</p> +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome IV, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME IV *** + +***** This file should be named 18586-h.htm or 18586-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/5/8/18586/ + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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