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+The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome IV, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La San-Felice, Tome IV
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: June 14, 2006 [EBook #18586]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME IV ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
+
+
+
+
+
+
+ ALEXANDRE DUMAS
+
+ LA
+ SAN-FELICE
+
+ TOME IV
+
+ DEUXIÈME ÉDITION
+
+
+ PARIS
+ MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
+ RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13
+ A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+
+
+
+ LVI
+
+ LE RETOUR
+
+Mack avait eu raison de craindre la rapidité des mouvements de l'armée
+française: déjà, dans la nuit qui avait suivi la bataille, les deux
+avant-gardes, guidées, l'une par Salvato Palmieri, l'autre par Hector
+Caraffa, avaient pris la route de Civita-Ducale, dans l'espérance
+d'arriver, l'une à Sora par Tagliacozzo et Capistrello, et l'autre à
+Ceprano par Tivoli, Palestrina, Valmontone et Ferentina, et de fermer
+ainsi aux Napolitains le défilé des Abruzzes.
+
+Quant à Championnet, ses affaires une fois finies à Rome, il devait
+prendre la route de Velletri et de Terracina par les marais Pontins.
+
+Au point du jour, après avoir fait donner à Lemoine et à Casabianca des
+nouvelles de la victoire de la veille, et leur avoir ordonné de marcher
+sur Civita-Ducale pour se réunir au corps d'armée de Macdonald et de
+Duhesme et prendre avec eux la route de Naples, il partit avec six mille
+hommes pour rentrer à Rome, fit vingt-cinq milles dans sa journée, campa
+à la Storta, et, le lendemain, à huit heures du matin, se présenta à la
+porte du Peuple, rentra dans Rome au bruit des salves de joie que tirait
+le château Saint-Ange, prit la rive gauche du Tibre et regagna le palais
+Corsini, où, comme le lui avait promis le baron de Riescach, il retrouva
+chaque chose à la place où il l'avait laissée.
+
+Le même jour, il fit afficher cette proclamation:
+
+«Romains!
+
+»Je vous avais promis d'être de retour à Rome avant vingt jours; je vous
+tiens parole, j'y rentre le dix-septième.
+
+»L'armée du despote napolitain a osé présenter le combat à l'armée
+française.
+
+»Une seule bataille a suffi, pour l'anéantir, et, du haut de vos
+remparts, vous pouvez voir fuir ses débris vers Naples, où les
+précéderont nos légions victorieuses.
+
+»Trois mille morts et cinq mille blessés étaient couchés hier sur le
+champ de bataille de Civita-Castellana; les morts auront la sépulture
+honorable du soldat tué sur le champ de bataille, c'est-à-dire le champ
+de bataille lui-même; les blessés seront traités comme des frères; tous
+les hommes ne le sont-ils pas aux yeux de l'Éternel qui les a créés!
+
+»Les trophées de notre victoire sont cinq mille prisonniers, huit
+drapeaux, quarante-deux pièces de canon, huit mille fusils, toutes les
+munitions, tous les bagages, tous les effets de campement et enfin le
+trésor de l'armée napolitaine.
+
+»Le roi de Naples est en fuite pour regagner sa capitale, où il rentrera
+honteusement, accompagné des malédictions de son peuple et du mépris du
+monde.
+
+»Encore une fois, le Dieu des armées a béni notre cause.--Vive la
+République!
+
+»CHAMPIONNET.»
+
+
+Le même jour, le gouvernement républicain était rétabli à Rome; les
+deux consuls Mattei et Zaccalone, si miraculeusement échappés à la mort,
+avaient repris leur poste, et, sur l'emplacement du tombeau de Duphot,
+détruit, à la honte de l'humanité, par la population romaine, on éleva
+un sarcophage où, à défaut de ses nobles restes jetés aux chiens, on
+inscrivit son glorieux nom.
+
+Ainsi que l'avait dit Championnet, le roi de Naples avait fui; mais,
+comme certaines parties de ce caractère étrange resteraient inconnues
+à nos lecteurs, si nous nous contentions, comme Championnet dans sa
+proclamation, d'indiquer le fait, nous leur demanderons la permission de
+l'accompagner dans sa fuite.
+
+A la porte du théâtre Argentina, Ferdinand avait trouvé sa voiture et
+s'était élancé dedans avec Mack, en criant à d'Ascoli d'y monter après
+eux.
+
+Mack s'était respectueusement placé sur le siége de devant.
+
+--Mettez-vous au fond, général, lui dit le roi ne pouvant pas renoncer
+à ses habitudes de raillerie, et ne songeant pas qu'il se raillait
+lui-même; il me paraît que vous allez avoir assez de chemin à faire à
+reculons, sans commencer avant que la chose soit absolument nécessaire.
+
+Mack poussa un soupir et s'assit près du roi.
+
+Le duc d'Ascoli prit place sur le devant.
+
+On toucha au palais Farnèse; un courrier était arrivé de Vienne
+apportant une dépêche de l'empereur d'Autriche; le roi l'ouvrit
+précipitamment et lut:
+
+«Mon très-cher frère, cousin, oncle, beau-père, allié et confédéré.
+
+»Laissez-moi vous féliciter bien sincèrement sur le succès de vos armes
+et sur votre entrée triomphale à Rome...»
+
+Le roi n'alla pas plus loin.
+
+--Ah! bon! dit-il, en voilà une qui arrive à propos.
+
+Et il remit la dépêche dans sa poche.
+
+Puis, regardant autour de lui:
+
+--Où est le courrier qui a apporté cette lettre? demanda-t-il.
+
+--Me voici, sire, fit le courrier en s'approchant.
+
+--Ah! c'est toi, mon ami? Tiens voilà pour ta peine, dit le roi en lui
+donnant sa bourse.
+
+--Votre Majesté me fera-t-elle l'honneur de me donner une réponse pour
+mon auguste souverain.
+
+--Certainement; seulement, je te la donnerai verbale, n'ayant pas le
+temps d'écrire. N'est-ce pas, Mack, que je n'ai pas le temps?
+
+Mack baissa la tête.
+
+--Peu importe, dit le courrier; je peux répondre à Votre Majesté que
+j'ai bonne mémoire.
+
+--De sorte que tu es sûr de rapporter à ton auguste souverain ce que je
+vais te dire?
+
+--Sans y changer une syllabe.
+
+--Eh bien, dis-lui de ma part, entends-tu bien? de ma part...
+
+--J'entends, sire.
+
+--Dis-lui que son frère et cousin, oncle et beau-père, allié et
+confédéré le roi Ferdinand est un âne.
+
+Le courrier recula effrayé.
+
+--N'y change pas une syllabe, reprit le roi, et tu auras dit la plus
+grande vérité qui soit jamais sortie de ta bouche.
+
+Le courrier se retira stupéfié.
+
+--Et maintenant, dit le roi, comme j'ai dit à Sa Majesté l'empereur
+d'Autriche tout ce que j'avais à lui dire, partons.
+
+--J'oserai faire observer à Votre Majesté, dit Mack, qu'il n'est pas
+prudent de traverser la plaine de Rome en voiture.
+
+--Et comment voulez-vous que je la traverse? A pied?
+
+--Non, mais à cheval.
+
+--A cheval! Et pourquoi cela, à cheval?
+
+--Parce qu'en voiture, Votre Majesté est obligée de suivre les routes,
+tandis qu'à cheval, au besoin, Votre Majesté peut prendre à travers les
+terres; excellent cavalier comme est Votre Majesté, et montée sur un bon
+cheval, elle n'aura point à craindre les mauvaises rencontres.
+
+--Ah! _malora!_ s'écria le roi, on peut donc en faire?
+
+--Ce n'est pas probable; mais je dois faire observer à Votre Majesté
+que ces infâmes jacobins ont osé dire que, si le roi tombait entre leurs
+mains...
+
+--Eh bien?
+
+--Ils le pendraient au premier réverbère venu si c'était dans la ville,
+au premier arbre rencontré si c'était en plein champ.
+
+--_Fuimmo_, d'Ascoli! _fuimmo!_... Que faites-vous donc là-bas, vous
+autres fainéants? Deux chevaux! deux chevaux! les meilleurs! C'est
+qu'ils le feraient comme ils le disent, les brigands! Cependant, nous ne
+pouvons pas aller jusqu'à Naples à cheval?
+
+--Non, sire, répondit Mack; mais, à Albano, vous prendrez la première
+voiture de poste venue.
+
+--Vous avez raison. Une paire de bottes! Je ne peux pas courir la poste
+en bas de soie. Une paire de bottes! Entends-tu, drôle?
+
+Un valet de pied se précipita par les escaliers et revint avec une paire
+de longues bottes.
+
+Ferdinand mit ses bottes dans la voiture, sans plus s'inquiéter de son
+ami d'Ascoli que s'il n'existait pas.
+
+Au moment où il achevait de mettre sa seconde botte, on amena les deux
+chevaux.
+
+--A cheval, d'Ascoli! à cheval! dit Ferdinand. Que diable fais-tu donc
+dans le coin de la voiture? Je crois, Dieu me pardonne, que tu dors!
+
+--Dix hommes d'escorte, cria Mack, et un manteau pour Sa Majesté!
+
+--Oui, dit le roi montant à cheval, dix hommes d'escorte et un manteau
+pour moi.
+
+On lui apporta un manteau de couleur sombre dans lequel il s'enveloppa.
+
+Mack monta lui-même à cheval.
+
+--Comme je ne serai rassuré que quand je verrai Votre Majesté hors
+des murs de la ville, je demande à Votre Majesté la permission de
+l'accompagner jusqu'à la porte San-Giovanni.
+
+--Est-ce que vous croyez que j'ai quelque chose à craindre dans la
+ville, général?
+
+--Supposons... ce qui n'est pas supposable...
+
+--Diable! fit le roi; n'importe, supposons toujours.
+
+--Supposons que Championnet ait eu le temps de faire prévenir le
+commandant du château Saint-Ange, et que les jacobins gardent les
+portes.
+
+--C'est possible, cria le roi, c'est possible; partons.
+
+--Partons, dit Mack.
+
+--Eh bien, où allez-vous, général?
+
+--Je vous conduis, sire, à la seule porte de la ville par laquelle on
+ne supposera jamais que vous sortiez, attendu qu'elle est justement à
+l'opposé de la porte de Naples; je vous conduis à la porte du Peuple,
+et, d'ailleurs, c'est la plus proche d'ici; ce qui nous importe, c'est
+de sortir de Rome le plus promptement possible; une fois hors de Rome,
+nous faisons le tour des remparts, et, en un quart d'heure, nous sommes
+à la porte San-Giovanni.
+
+--Il faut que ces coquins de Français soient de bien rusés démons,
+général, pour avoir battu un gaillard aussi fin que vous.
+
+On avait fait du chemin pendant ce dialogue, et l'on était arrivé à
+l'extrémité de Ripetta.
+
+Le roi arrêta le cheval de Mack par la bride.
+
+--Holà! général, dit-il, qu'est-ce que c'est que tous ces gens-là qui
+rentrent par la porte du Peuple?
+
+--S'ils avaient eu le temps matériel de faire trente milles en cinq
+heures, je dirais que ce sont les soldats de Votre Majesté qui fuient.
+
+--Ce sont eux, général! ce sont eux! Ah! vous ne les connaissez pas,
+ces gaillards-là; quand il s'agit de se sauver, ils ont des ailes aux
+talons.
+
+Le roi ne s'était pas trompé, c'était la tête des fuyards qui avaient
+fait un peu plus de deux lieues à l'heure, et qui commençaient à rentrer
+dans Rome.
+
+Le roi mit son manteau sur ses yeux et passa au milieu d'eux sans être
+reconnu.
+
+Une fois hors de la ville, la petite troupe se jeta à droite, suivit
+l'enceinte d'Aurélien, dépassa la porte San-Lorenzo, puis la porte
+Maggiore, et enfin arriva à cette fameuse porte San-Giovanni, où le roi,
+seize jours auparavant, avait en si grande pompe reçu les clefs de la
+ville.
+
+--Et maintenant, dit Mack, voici la route, sire; dans une heure, vous
+serez à Albano; à Albano, vous êtes hors de tout danger.
+
+--Vous me quittez, général?
+
+--Sire, mon devoir était de penser au roi avant tout; mon devoir est
+maintenant de penser à l'armée.
+
+--Allez, et faites de votre mieux; seulement, quoi qu'il arrive, je
+désire que vous vous rappeliez que ce n'est pas moi qui ai voulu la
+guerre et qui vous ai dérangé de vos affaires, si vous en aviez à
+Vienne, pour vous faire venir à Naples.
+
+--Hélas! c'est bien vrai, sire, et je suis prêt à rendre témoignage
+que c'est la reine qui a tout fait. Et maintenant, que Dieu garde Votre
+Majesté!
+
+Mack salua le roi et mit son cheval au galop, reprenant la route par
+laquelle il était venu.
+
+--Et toi, murmura le roi en enfonçant les éperons dans le ventre de son
+cheval et en le lançant à fond de train sur la route d'Albano, et toi,
+que le diable t'emporte, imbécile!
+
+On voit que, depuis le jour du conseil d'État, le roi n'avait pas changé
+d'opinion sur le compte de son général en chef.
+
+Quelques efforts que fissent les dix hommes de l'escorte pour suivre le
+roi et le duc d'Ascoli, les deux illustres cavaliers étaient trop bien
+montés, et Ferdinand, qui réglait le pas, avait trop grand'peur, pour
+qu'ils ne fussent pas bientôt distancés; d'ailleurs, il faut dire
+qu'avec la confiance qu'avait Ferdinand dans ses sujets, il ne
+regardait point--en supposant que quelque danger l'attendît sur cette
+route--l'escorte comme d'un secours bien efficace, et, lorsque le roi et
+son compagnon arrivèrent à la montée d'Albano, il y avait déjà longtemps
+que les dix cavaliers étaient revenus sur leurs pas.
+
+Tout le long de la route, le roi avait eu des terreurs paniques. S'il
+y a un endroit au monde qui présente, la nuit surtout, des aspects
+fantastiques, c'est la campagne de Rome, avec ses aqueducs brisés qui
+semblent des files de géants marchant dans les ténèbres, ses tombeaux
+qui se dressent tout à coup, tantôt à droite, tantôt à gauche de la
+route, et ces bruits mystérieux qui semblent les lamentations des ombres
+qui les ont habités. A chaque instant, Ferdinand rapprochait son cheval
+de son compagnon et, rassemblant les rênes de sa monture pour être prêt
+à lui faire franchir le fossé, lui demandait: «Vois-tu, d'Ascoli?...»
+Entends-tu, d'Ascoli?» Et d'Ascoli, plus calme que le roi, parce qu'il
+était plus brave, regardait et répondait: «Je ne vois rien, sire;»
+écoutait et répondait: «Sire, je n'entends rien.» Et Ferdinand, avec son
+cynisme ordinaire, ajoutait:
+
+--Je disais à Mack que je n'étais pas sûr d'être brave; eh bien,
+maintenant, je suis fixé à ce sujet: décidément, je ne le suis pas.
+
+On arriva ainsi à Albano; les deux fugitifs avaient mis une heure à
+peine pour venir de Rome; il était minuit, à peu près; toutes les portes
+étaient fermées, celle de la poste comme les autres.
+
+Le duc d'Ascoli la reconnut à l'inscription écrite au-dessus de la
+porte, descendit de cheval et frappa à grands coups.
+
+Le maître de poste, qui était couché depuis trois heures, vint, comme
+d'habitude, ouvrir de mauvaise humeur et en grognant; mais d'Ascoli
+prononça ce mot magique qui ouvrit toutes les portes:
+
+--Soyez tranquille, vous serez bien payé.
+
+La figure du maître de poste se rasséréna aussitôt.
+
+--Que faut-il servir à Leurs Excellences? demanda-t-il.
+
+--Une voiture, trois chevaux de poste et un postillon qui conduise
+rondement, dit le roi.
+
+--Leurs Excellences vont avoir tout cela dans un quart d'heure, dit
+l'hôte.
+
+Puis, comme il commençait de tomber une pluie fine:
+
+--Ces messieurs entreront bien, en attendant, dans ma chambre?
+
+--Oui, oui, dit le roi, qui avait son idée, tu as raison. Une chambre,
+une chambre tout de suite!
+
+--Et que faut-il faire des chevaux de Leurs Excellences?
+
+--Mets-les à l'écurie; on viendra les reprendre de ma part, de la part
+du duc d'Ascoli, tu entends?
+
+--Oui, Excellence.
+
+Le duc d'Ascoli regarda le roi.
+
+--Je sais ce que je dis, fit Ferdinand; allons toujours, et ne perdons
+pas de temps.
+
+L'hôte les conduisit à une chambre où il alluma deux chandelles.
+
+--C'est que je n'ai qu'un cabriolet, dit-il.
+
+--Va pour un cabriolet, s'il est solide.
+
+--Bon! Excellence, avec lui on irait en enfer.
+
+--Je ne vais qu'à moitié chemin, ainsi tout est pour le mieux.
+
+--Alors, Leurs Excellences m'achètent mon cabriolet?
+
+--Non; mais elles te laissent leurs deux chevaux, qui valent quinze
+cents ducats, imbécile!
+
+--Alors, les chevaux sont pour moi?
+
+--Si on ne te les réclame pas. Si on te les réclame, on te payera ton
+cabriolet; mais fais vite, voyons.
+
+--Tout de suite, Excellence.
+
+Et l'hôte, qui venait de voir le roi sans manteau, et tout chamarré
+d'ordres, se retira à reculons et en saluant jusqu'à terre.
+
+--Bon! dit le duc d'Ascoli, nous allons être servis à la minute, les
+cordons de Votre Majesté ont fait leur effet.
+
+--Tu crois, d'Ascoli?
+
+--Votre Majesté l'a bien vu, peu s'en est fallu que notre homme ne
+sortît à quatre pattes.
+
+--Eh bien, mon cher d'Ascoli, dit le roi de sa voix la plus caressante,
+tu ne sais pas ce que tu vas faire?
+
+--Moi, sire?
+
+--Mais non, dit le roi, tu ne voudrais point, peut-être...
+
+--Sire! dit d'Ascoli gravement, je voudrai tout ce que voudra Votre
+Majesté.
+
+--Oh! je sais bien que tu m'es dévoué, je sais bien que tu es mon unique
+ami, je sais bien que tu es le seul homme auquel je puisse demander une
+pareille chose.
+
+--C'est difficile?
+
+--Si difficile, que, si tu étais à ma place et que je fusse à la tienne,
+je ne sais pas si je ferais pour toi ce que je vais te demander de faire
+pour moi.
+
+--Oh! sire, ceci n'est point une raison, répondit d'Ascoli avec un léger
+sourire.
+
+--Je crois que tu doutes de mon amitié, dit le roi, c'est mal.
+
+--Ce qui importe en ce moment, sire, répliqua le duc avec une suprême
+dignité, c'est que Votre Majesté ne doute pas de la mienne.
+
+--Oh! quand tu m'en auras donné cette preuve-là, je ne douterai plus de
+rien, je t'en réponds.
+
+--Quelle est cette preuve, sire? Je ferai observer à Votre Majesté
+qu'elle perd beaucoup de temps à une chose probablement bien simple.
+
+--Bien simple, bien simple, murmura le roi; enfin, tu sais de quoi ont
+osé me menacer ces brigands de jacobins?
+
+--Oui: de pendre Votre Majesté, si elle tombait entre leurs mains.
+
+--Eh bien, mon cher ami, eh bien, mon cher d'Ascoli, il s'agit de
+changer d'habit avec moi.
+
+--Oui, dit le duc, afin que, si les jacobins nous prennent...
+
+--Tu comprends: s'ils nous prennent, croyant que tu es le roi, ils ne
+s'occuperont que de toi; moi, pendant ce temps-là, je me défilerai, et,
+alors, tu te feras reconnaître, et, sans avoir couru un grand danger, tu
+auras la gloire de sauver ton souverain. Tu comprends?
+
+--Il ne s'agit point du danger plus ou moins grand que je courrai, sire;
+il s'agit de rendre service à Votre Majesté.
+
+Et le duc d'Ascoli, ôtant son habit et le présentant au roi, se contenta
+de dire:
+
+--Le vôtre, sire!
+
+Le roi, si profondément égoïste qu'il fût, se sentit cependant touché
+de ce dévouement; il prit le duc entre ses bras et le serra contre son
+coeur; puis, ôtant son propre habit, il aida le duc à le passer, avec
+la dextérité et la prestesse d'un valet de chambre expérimenté, le
+boutonnant du haut en bas, quelque chose que pût faire d'Ascoli pour
+l'en empêcher.
+
+--Là! dit le roi; maintenant, les cordons.
+
+Il commença par lui mettre au cou celui de Saint-Georges-Constantinien.
+
+--Est-ce que tu n'es pas commandeur de Saint-Georges? demanda le roi.
+
+--Si fait, sire, mais sans commanderie; Votre Majesté avait toujours
+promis d'en fonder une pour moi et pour les aînés de ma famille.
+
+--Je la fonde, d'Ascoli, je la fonde, avec une rente de quatre mille
+ducats, tu entends?
+
+--Merci, sire.
+
+--N'oublie pas de m'y faire penser; car, moi, je serais capable de
+l'oublier.
+
+--Oui, dit le duc avec un petit sentiment d'amertume, Votre Majesté est
+fort distraite, je sais cela.
+
+--Chut! ne parlons pas de mes défauts dans un pareil moment; ce ne
+serait pas généreux. Mais tu as le cordon de Marie-Thérèse, au moins?
+
+--Non, sire, je n'ai pas cet honneur.
+
+--Je te le ferai donner par mon gendre, sois tranquille. Ainsi, mon
+pauvre d'Ascoli, tu n'as que Saint-Janvier?
+
+--Je n'ai pas plus Saint-Janvier que Marie-Thérèse, sire.
+
+--Tu n'as pas Saint-Janvier?
+
+--Non, sire.
+
+--Tu n'as pas Saint-Janvier? _Cospetto_! mais c'est une honte. Je te le
+donne, d'Ascoli; je te donne celui-là avec la plaque qui est à l'habit,
+tu l'as bien gagné. Comme il te va bien, l'habit! on dirait qu'il a été
+fait pour toi.
+
+--Votre Majesté n'a peut-être pas remarqué que la plaque est en
+diamants?
+
+--Si fait.
+
+--Qu'elle vaut six mille ducats peut-être?
+
+--Je voudrais qu'elle en valût dix mille.
+
+Le roi passa à son tour l'habit du duc, auquel était attachée, en effet,
+la seule plaque en argent de Saint-Georges, et le boutonna lestement.
+
+--C'est singulier, dit-il, comme je suis à l'aise dans ton habit,
+d'Ascoli; je ne sais pas pourquoi, mais l'autre m'étouffait. Ah!...
+
+Et le roi respira à pleine poitrine.
+
+En ce moment, on entendit le pas du maître de poste qui s'approchait de
+la chambre.
+
+Le roi saisit le manteau et s'apprêta à le passer sur les épaules du
+duc.
+
+--Que fait donc Votre Majesté? s'écria d'Ascoli.
+
+--Je vous mets votre manteau, sire.
+
+--Mais je ne souffrirai jamais que Votre Majesté...
+
+--Si fait, tu le souffriras, morbleu!
+
+--Cependant, sire...
+
+--Silence!
+
+Le maître de poste entra.
+
+--Les chevaux sont à la voiture de Leurs Excellences, dit-il.
+
+Puis il demeura étonné; il lui sembla qu'il s'était fait entre les deux
+voyageurs un changement dont il ne se rendait pas bien compte, et que
+l'habit brodé avait changé de dos et les cordons de poitrine.
+
+Pendant ce temps, le roi drapait le manteau sur les épaules de d'Ascoli.
+
+--Son Excellence, dit le roi, pour ne pas être dérangée pendant la
+route, voudrait payer les postes jusqu'à Terracine.
+
+--Rien de plus facile, dit le maître de poste: nous avons huit postes
+un quart; à deux francs par cheval, c'est treize ducats; deux chevaux
+de renfort à deux francs, un ducat;--quatorze ducats.--Combien Leurs
+Excellences payent-elles leurs postillons?
+
+--Un ducat, s'ils marchent bien; seulement, nous ne payons pas d'avance
+les postillons, attendu qu'ils ne marcheraient pas s'ils étaient payés.
+
+--Avec un ducat de guides, dit le maître de poste s'inclinant devant
+d'Ascoli, Votre Excellence doit marcher comme le roi.
+
+--Justement, s'écria Ferdinand, c'est comme le roi que Son Excellence
+veut marcher.
+
+--Mais il me semble, dit le maître de poste, s'adressant toujours à
+d'Ascoli, que, si Son Excellence est aussi pressée que cela, on pourrait
+envoyer un courrier en avant pour faire préparer les chevaux.
+
+--Envoyez, envoyez! s'écria le roi. Son Excellence n'y pensait pas.
+Un ducat pour le courrier, un demi-ducat pour le cheval, c'est quatre
+ducats de plus pour le cheval; quatorze et quatre, dix-huit ducats; en
+voici vingt. La différence sera pour le dérangement que nous avons causé
+dans votre hôtel.
+
+Et le roi, fouillant dans la poche du gilet du duc, paya avec l'argent
+du duc, riant du bon tour qu'il lui faisait.
+
+L'hôte prit une chandelle et éclaira d'Ascoli, tandis que Ferdinand,
+plein de soins, lui disait:
+
+--Que Votre Excellence prenne garde, il y a ici un pas; que Votre
+Excellence prenne garde, il y a une marche qui manque à l'escalier; que
+Votre Excellence prenne garde, il y a un morceau de bois sur son chemin.
+
+En arrivant à la voiture, d'Ascoli, par habitude sans doute, se rangea
+pour que le roi montât le premier.
+
+--Jamais, jamais, s'écria le roi en s'inclinant et en mettant le chapeau
+à la main. Après Votre Excellence.
+
+D'Ascoli monta le premier et voulut prendre la gauche.
+
+--La droite, Excellence, la droite, dit le roi; c'est déjà trop
+d'honneur pour moi de monter dans la même voiture que Votre Excellence.
+
+Et, montant après le duc, le roi se plaça à sa gauche.
+
+En un tour de main, un postillon avait sauté à cheval et avait lancé la
+voiture au galop dans la direction de Velletri.
+
+--Tout est payé jusqu'à Terracine, excepté le postillon et le courrier,
+cria le maître de poste.
+
+--Et Son Excellence, dit le roi, paye doubles guides.
+
+Sur cette séduisante promesse, le postillon fit claquer son fouet, et
+le cabriolet partit au galop, dépassant des ombres que l'on voyait se
+mouvoir aux deux côtés du chemin avec une extraordinaire vélocité.
+
+Ces ombres inquiétèrent le roi.
+
+--Mon ami, demanda-t-il au postillon, quels sont donc ces gens qui font
+même route que nous et qui courent comme des dératés?
+
+--Excellence, répondit le postillon, il paraît qu'il y a eu aujourd'hui
+une bataille entre les Français et les Napolitains, et que les
+Napolitains ont été battus; ces gens-là sont des gens qui se sauvent.
+
+--Par ma foi, dit le roi à d'Ascoli, je croyais que nous étions les
+premiers; nous sommes distancés. C'est humiliant. Quels jarrets vous ont
+ces gaillards-là! Six francs de guides, postillon, si vous les dépassez.
+
+
+
+
+ LVII
+
+ LES INQUIÉTUDES DE NELSON
+
+
+Tandis que, sur la route d'Albano à Velletri, le roi Ferdinand luttait
+de vitesse avec ses sujets, la reine Caroline, qui ne connaissait encore
+que les succès de son auguste époux, faisait, selon ses instructions,
+chanter des _Te Deum_ dans toutes les églises et des cantates dans tous
+les théâtres. Chaque capitale, Paris, Vienne, Londres, Berlin, a ses
+poëtes de circonstance; mais, nous le disons hautement, à la gloire des
+muses italiennes, nul pays, sous le rapport de la louange rhythmée, ne
+peut soutenir la comparaison avec Naples. Il semblait que, depuis le
+départ du roi et surtout depuis ses succès, leur véritable vocation se
+fût tout à coup révélée à deux ou trois mille poëtes. C'était une
+pluie d'odes, de cantates, de sonnets, d'acrostiches, de quatrains, de
+distiques qui, déjà montée à l'averse, menaçait de tourner au déluge; la
+chose était arrivée à ce point que, jugeant inutile d'occuper le poëte
+officiel de la cour, le signor Vacca, à un travail auquel tant d'autres
+paraissaient s'être voués, la reine l'avait fait venir à Caserte, lui
+donnant la charge de choisir entre les deux ou trois cents pièces de
+vers qui arrivaient chaque jour de tous les quartiers de Naples, les
+dix ou douze élucubrations poétiques qui mériteraient d'être lues au
+théâtre, quand il y avait soirée extraordinaire au château, et dans le
+salon, quand il y avait simple raout. Seulement, par une juste décision
+de Sa Majesté, comme il avait été reconnu qu'il est plus fatigant de
+lire dix ou douze mille vers par jour que d'en faire cinquante et même
+cent,--ce qui, vu la commodité qu'offre la langue italienne pour ce
+genre de travail, était le minimum et le maximum fixé au louangeur
+patenté de Sa Majesté Ferdinand IV--on avait, pour tout le temps que
+durerait cette recrudescence de poésie et ce travail auquel il pouvait
+se refuser, doublé les appointements du signor Vacca.
+
+La journée du 9 décembre 1789 avait fait époque au milieu des
+laborieuses journées qui l'avaient précédée. Il signor Vacca avait
+dépouillé un total de neuf cent pièces différentes, dont cent cinquante
+odes, cent cantates, trois cent vingt sonnets, deux cent quinze
+acrostiches, quarante-huit quatrains et soixante-quinze distiques. Une
+cantate, dont le maître de chapelle Cimarosa avait fait immédiatement
+la musique, quatre sonnets, trois acrostiches, un quatrain et deux
+distiques avaient été jugés dignes de la lecture dans la salle de
+spectacle du château de Caserte, où il y avait eu, dans cette
+même soirée du 9 décembre, représentation extraordinaire; cette
+représentation se composait des _Horaces_ de Dominique Cimarosa, et
+de l'un des trois cents ballets qui ont été composés en Italie sous le
+titre des _Jardins d'Armide_.
+
+On venait de chanter la cantate, de déclamer les deux odes, de lire les
+quatre sonnets, les trois acrostiches, le quatrain et les deux distiques
+dont se composait le bagage poétique de la soirée, et cela au milieu
+des six cents spectateurs que peut contenir la salle, lorsqu'on annonça
+qu'un courrier venait d'arriver, apportant à la reine une lettre de son
+auguste époux, laquelle lettre, contenant des nouvelles du _théâtre de
+la guerre_, allait être communiquée à l'assemblée.
+
+On battit des mains, on demanda avec rage lecture de la lettre, et
+le sage chevalier Ubalde, qui se tenait prêt à dissiper, au petit
+sifflement de sa baguette d'acier, les monstres qui gardent les
+approches du palais d'Armide, fut chargé de faire connaître au public le
+contenu du royal billet.
+
+Il s'approcha couvert de son armure, portant sur son casque un panache
+rouge et blanc, couleurs nationales du royaume des Deux-Siciles, salua
+trois fois, baisa respectueusement la signature; puis, à haute et
+intelligible voix, il donna lecture aux spectateurs de la lettre
+suivante:
+
+ «Ma très-chère épouse,
+
+»J'ai été chasser ce matin à Corneto, où l'on avait préparé pour moi des
+fouilles de tombeaux étrusques que l'on prétend remonter à l'antiquité
+la plus reculée, ce qui eût été une grande fête pour sir William, s'il
+n'avait pas eu la paresse de rester à Naples; mais, comme j'ai, à Cumes,
+à Sant'Agata-dei-Goti et à Nola, des tombeaux bien autrement vieux que
+leurs tombeaux étrusques, j'ai laissé mes savants fouiller tout à leur
+aise et j'ai été droit à mon rendez-vous de chasse.
+
+»Pendant tout le temps qu'a duré cette chasse, bien autrement fatigante
+et bien moins giboyeuse que mes chasses de Persano ou d'Astroni, puisque
+je n'y ai tué que trois sangliers, dont un, en récompense, qui m'a
+éventré trois de mes meilleurs chiens, pesait plus de deux cents
+rottoli, nous avons entendu le canon du côté de Civita-Castellana:
+c'était Mack qui était occupé à battre les Français au point précis où
+il nous avait annoncé qu'il les battrait; ce qui fait, comme vous le
+voyez, le plus grand honneur à sa science stratégique. A trois heures et
+demie, au moment où j'ai quitté la chasse pour revenir à Rome, le
+bruit du canon n'avait pas encore cessé; il paraît que les Français se
+défendent, mais cela n'a rien d'inquiétant, puisqu'ils ne sont que huit
+mille et que Mack a quarante mille soldats.
+
+»Je vous écris, ma chère épouse et maîtresse, avant de me mettre à
+table. On ne m'attendait qu'à sept heures, et je suis arrivé à six
+heures et demie; ce qui fait que, quoique j'eusse une grande faim, je
+n'ai point trouvé mon dîner prêt et suis forcé d'attendre; mais, vous le
+voyez, j'utilise agréablement ma demi-heure en vous écrivant.
+
+»Après le dîner, j'irai au théâtre Argentina, où j'entendrai _il
+Matrimonio segreto_, et où j'assisterai à un ballet composé en mon
+honneur. Il est intitulé _l'Entrée d'Alexandre à Babylone_. Ai-je besoin
+de vous dire, à vous qui êtes l'instruction en personne, que c'est une
+allusion délicate à mon entrée à Rome? Si ce ballet est tel qu'on me
+l'assure, j'enverrai celui qui l'a composé à Naples pour le monter au
+théâtre Saint-Charles.
+
+»J'attends dans la soirée la nouvelle d'une grande victoire; je vous
+enverrai un courrier aussitôt que je l'aurai reçue.
+
+»Sur ce, n'ayant point autre chose à vous dire que de vous souhaiter,
+à vous et à nos chers enfants, une santé pareille à la mienne, je prie
+Dieu qu'il vous ait dans sa sainte et digne garde.
+
+ »FERDINAND B.»
+
+Comme on le voit, la partie importante de la lettre disparaissait
+complètement sous la partie secondaire; il y était beaucoup plus
+question de la chasse au sanglier qu'avait faite le roi, que de la
+bataille qu'avait livrée Mack. Louis XIV, dans son orgueil autocratique,
+a dit le premier: l_'État, c'est moi_; mais cette maxime, même avant
+qu'elle fut matérialisée par Louis XIV, était déjà, comme elle l'a été
+depuis, celle de toutes les royautés despotiques.
+
+Malgré son vernis d'égoïsme, la lettre de Ferdinand produisit l'effet
+que la reine en attendait, et nul ne fut assez hardi dans son opposition
+pour ne point partager l'espérance de Sa Majesté quant au résultat de la
+bataille.
+
+Le ballet fini, le théâtre évacué, les lumières éteintes, les invités
+remontés dans les voitures qui devaient les ramener ou les disséminer
+dans les maisons de campagne des environs de Caserte et de Santa Maria,
+la reine rentra dans son appartement, avec les personnes de son intimité
+qui, logeant au château, restaient à souper et à veiller avec elle; ces
+personnes étaient avant tout Emma, les dames d'honneur de service, sir
+William, lord Nelson, qui, depuis trois ou quatre jours seulement, était
+de retour de Livourne, où il avait convoyé les huit mille hommes du
+général Naselli; c'était le prince de Castelcicala, que son rang élevait
+presque à la hauteur des illustres hôtes qui l'invitaient à leur table,
+ou des nobles convives près desquels il s'asseyait, tandis que le
+métier auquel il s'était soumis le plaçait moralement au-dessous de la
+valetaille qui le servait; c'était Acton, qui, ne se dissimulant point
+la responsabilité qui pesait sur lui, avait, depuis quelque temps,
+redoublé de soins et de respects pour la reine, sentant bien qu'au jour
+des revers, si ce jour-là arrivait, la reine serait son seul appui;
+enfin, c'étaient, ce soir-là, par extraordinaire, les deux vieilles
+princesses, que la reine, se souvenant de la recommandation que son
+époux lui avait faite de ne point oublier que mesdames Victoire et
+Adélaïde étaient, après tout, les filles du roi Louis XV, avait invitées
+à venir passer une semaine à Caserte, et en même temps à amener avec
+elles leurs sept gardes du corps, qui, sans être incorporés dans l'armée
+napolitaine, devaient, toujours, sur la recommandation du roi, ayant
+tous reçu du ministre Ariola la paye et le grade de lieutenant, manger
+et loger avec les officiers de garde, et être fêtés par eux tandis que
+les vieilles princesses seraient fêtées par la reine; seulement, pour
+faire honneur aux vieilles dames jusque dans la personne de leurs gardes
+du corps, chaque soir, elles avaient l'autorisation d'inviter à souper
+un d'entre eux, qui, ce soir-là, devenait leur chevalier d'honneur.
+
+Elles étaient arrivées depuis la veille, et, la veille, elles avaient
+commencé leur série d'invitations par M. de Boccheciampe; ce soir-là,
+c'était le tour de Jean-Baptiste de Cesare, et, comme elles s'étaient
+retirées un instant dans leur appartement, en sortant du théâtre,
+de Cesare--qui, du parterre, place des officiers, avait assisté au
+spectacle,--de Cesare était allé les prendre à leur appartement pour
+entrer avec elles chez la reine et être présenté à Sa Majesté et à ses
+illustres convives.
+
+Nous avons dit que Boccheciampe appartenait à la noblesse de Corse, et
+de Cesare à une vieille famille de _caporali_, c'est-à-dire d'anciens
+commandants militaires de district, et que tous deux avaient très-bon
+air. Or, à ce bon air qu'il n'était point sans s'être reconnu à
+lui-même, de Cesare avait ajouté, ce soir-là, tout ce que la toilette
+d'un lieutenant permet d'ajouter à une jolie figure de vingt-trois ans
+et à une tournure distinguée.
+
+Cependant, cette jolie figure de vingt-trois ans et cette tournure, si
+distinguée qu'elle fût, ne motivaient point le cri que poussa la reine
+en l'apercevant et qui fut répété par Emma, par Acton, par sir William
+et par presque tous les convives.
+
+Ce cri était tout simplement un cri d'étonnement motivé par la
+ressemblance extraordinaire de Jean-Baptiste de Cesare avec le prince
+François, duc de Calabre; c'étaient le même teint rose, les mêmes yeux
+bleu clair, les mêmes cheveux blonds, seulement un peu plus foncés, la
+même taille, plus élancée peut-être: voilà tout.
+
+De Cesare, qui n'avait jamais vu l'héritier de la couronne, et qui,
+par conséquent, ignorait la faveur que le hasard lui avait faite de
+ressembler à un fils de roi, de Cesare fut un peu troublé d'abord de cet
+accueil bruyant auquel il ne s'attendait pas; mais il s'en tira en homme
+d'esprit, disant que le prince lui pardonnerait l'audace involontaire
+qu'il avait de lui ressembler, et, quant à la reine, comme tous ses
+sujets étaient ses enfants, elle ne devait pas en vouloir à ceux qui
+avaient pour elle, non-seulement le coeur, mais la ressemblance d'un
+fils.
+
+On se mit à table; le souper fut très-gai; en se retrouvant dans un
+milieu qui rappelait Versailles, les deux vieilles princesses avaient
+à peu près oublié la perte qu'elles avaient faite de leur soeur, perte
+dont elles ne devaient pas se consoler; mais c'est un des privilèges des
+deuils de cour de se porter en violet et de ne durer que trois semaines.
+
+Ce qui rendait le souper si gai, c'est que tout le monde était persuadé,
+comme le roi et d'après le roi, qu'à l'heure qu'il était, le canon qu'on
+avait entendu annonçait la défaite des Français; ceux qui n'étaient
+pas aussi convaincus ou du moins ceux qui étaient plus inquiets que les
+autres faisaient un effort et mettaient leur physionomie au niveau des
+visages les plus riants.
+
+Nelson seul, malgré les flamboyantes effluves dont l'inondait le regard
+d'Emma Lyonna, paraissait préoccupé et ne se mêlait point au choeur
+d'espérance universelle dont on caressait la haine et l'orgueil de la
+reine. Caroline finit par remarquer cette préoccupation du vainqueur
+d'Aboukir, et, comme elle ne pouvait pas l'attribuer aux rigueurs
+d'Emma, elle finit par s'enquérir près de lui-même des causes de son
+silence et de son manque d'abandon.
+
+--Votre Majesté désire savoir quelles sont les pensées qui me
+préoccupent, demanda Nelson; eh bien, dût ma franchise déplaire à la
+reine, je lui dirai en brutal marin que je suis: Votre Majesté, je suis
+inquiet.
+
+--Inquiet! et pourquoi, milord?
+
+--Parce que je le suis toujours quand on tire le canon.
+
+--Milord, dit la reine, il me semble que vous oubliez pour quelle part
+vous êtes dans ce canon que l'on tire.
+
+--Justement, madame, et c'est parce que je me rappelle la lettre à
+laquelle vous faites allusion que mon inquiétude est double; car, s'il
+arrivait quelque malheur à Votre Majesté, cette inquiétude se changerait
+en remords.
+
+--Pourquoi l'avez-vous écrite, alors? demanda la reine.
+
+--Parce que vous m'aviez affirmé, madame, que votre gendre Sa Majesté
+l'empereur d'Autriche se mettrait en campagne en même temps que vous.
+
+--Et qui vous dit, milord, qu'il ne s'y est pas mis ou ne va pas s'y
+mettre?
+
+--S'il y était, madame, nous en saurions quelque chose; un César
+allemand ne se met point en marche avec une armée de deux cent mille
+hommes, sans que la terre tremble quelque peu; et, s'il n'y est pas à
+cette heure, c'est qu'il ne s'y mettra pas avant le mois d'avril.
+
+--Mais, demanda Emma, n'a-t-il point écrit au roi d'entrer en campagne,
+assurant que, quand le roi serait à Rome, il s'y mettrait à son tour?
+
+--Oui, je le crois, balbutia la reine.
+
+--Avez-vous vu de vos yeux la lettre, madame? demanda Nelson fixant son
+oeil gris sur la reine, comme si elle était une simple femme.
+
+--Non; mais le roi l'a dit à M. Acton, dit la reine en balbutiant. Au
+reste, en supposant que nous nous fussions trompés, ou que l'empereur
+d'Autriche nous eût trompés, faudrait-il donc désespérer pour cela?
+
+--Je ne dis pas précisément qu'il faudrait désespérer; mais j'aurais
+bien peur que l'armée napolitaine seule ne fût pas de force à soutenir
+le choc des Français.
+
+--Comment! vous croyez que les dix mille Français de M. Championnet
+peuvent vaincre soixante mille Napolitains commandés par le général
+Mack, qui passe pour le premier stratégiste de l'Europe?
+
+--Je dis, madame, que toute bataille est douteuse, que le sort de Naples
+dépend de celle qui s'est livrée hier, je dis enfin que si, par malheur,
+Mack était battu, dans quinze jours les Français seraient à Naples.
+
+--Oh! mon Dieu! que dites-vous là? murmura madame Adélaïde en pâlissant.
+Comment! nous aurions encore besoin de reprendre nos manteaux de
+pèlerines? Entendez-vous ce que dit milord Nelson ma soeur?
+
+--Je l'entends, répondit madame Victoire avec un soupir de résignation;
+mais je remets notre cause aux mains du Seigneur.
+
+--Aux mains du Seigneur! aux mains du Seigneur! c'est très-bien dit,
+religieusement parlant; mais il paraît que le Seigneur a dans les mains
+tant de causes dans le genre de la nôtre, qu'il n'a pas le temps de s'en
+occuper.
+
+--Milord, dit la reine à Nelson, aux paroles duquel elle attachait plus
+d'importance qu'elle ne voulait en avoir l'air, vous estimez donc bien
+peu nos soldats, que vous pensez qu'ils ne puissent vaincre six contre
+un les républicains, que vous attaquez, vous, avec vos Anglais, à forces
+égales et souvent inférieures?
+
+--Sur mer, oui, madame, parce que la mer, c'est notre élément, à nous
+autres Anglais. Naître dans une île, c'est naître dans un vaisseau à
+l'ancre. Sur mer, je le dis hardiment, un marin anglais vaut deux marins
+français; mais, sur terre, c'est autre chose: ce que les Anglais sont
+sur mer, les Français le sont sur terre, madame. Dieu sait si je hais
+les Français: Dieu sait si je leur ai voué une guerre d'extermination!
+Dieu sait enfin si je voudrais que tout ce qui reste de cette nation
+impie, qui renie son Dieu et qui coupe la tête à ses souverains, fût
+dans un vaisseau, et tenir, avec le pauvre _Van-Guard_, tout mutilé
+qu'il est, ce vaisseau bord à bord! Mais ce n'est point une raison,
+parce que l'on déteste un ennemi, pour ne pas lui rendre justice. Qui
+dit haine ne dit pas mépris. Si je méprisais les Français, je ne me
+donnerais pas la peine de les haïr.
+
+--Oh! voyons, cher lord, dit Emma, avec un de ces airs de tête qui
+n'appartenaient qu'à elle, tant ils étaient gracieux et charmants, ne
+faites pas ici l'oiseau de mauvais augure. Les Français seront battus
+sur terre par le général Mack, comme ils l'ont été sur mer par l'amiral
+Nelson... Et tenez, j'entends le bruit d'un fouet qui nous annonce des
+nouvelles. Entendez-vous, madame? Entendez-vous, milord?... Eh bien,
+c'est le courrier que nous promettait le roi et qui nous arrive.
+
+Et, en effet, on entendit se rapprochant rapidement du château les
+claquements réitérés d'un fouet; il n'était point difficile de deviner
+que le bruit de ce fouet était l'éclatante musique par laquelle les
+postillons ont l'habitude d'annoncer leur arrivée; mais, en même temps,
+ce qui pouvait quelque peu embrouiller les idées des auditeurs, c'est
+qu'on entendait le roulement d'une voiture. Cependant tout le monde se
+leva par un mouvement spontané et prêta l'oreille.
+
+Acton fit davantage encore: visiblement le plus ému de tous, il se
+retourna vers la reine Caroline.
+
+--Votre Majesté permet-elle que je m'informe? demanda-t-il.
+
+La reine répondit par un signe de tête affirmatif.
+
+Acton s'élança vers la porte, les yeux fixés sur les appartements par
+lesquels devait arriver l'annonce d'un courrier ou le courrier lui-même.
+
+On avait entendu le bruit de la voiture, qui s'arrêtait sous la voûte du
+grand escalier.
+
+Tout à coup, Acton, faisant trois pas en arrière, rentra à reculons dans
+la salle, comme un homme frappé de quelque apparition impossible.
+
+--Le roi! s'écria-t-il, le roi! Que veut dire cela?
+
+
+
+
+ LVIII
+
+ TOUT EST PERDU, VOIRE L'HONNEUR
+
+
+Presque aussitôt, en effet, le roi entra, suivi du duc d'Ascoli. Une
+fois arrivé, et n'ayant plus rien à craindre, le roi avait repris son
+rang et était passé le premier.
+
+Sa Majesté était dans une singulière disposition d'esprit; le dépit que
+lui inspirait sa défaite luttait en elle contre la satisfaction d'avoir
+échappé au danger, et il éprouvait ce besoin de railler qui lui était
+naturel, mais qui devenait plus amer dans les circonstances où il se
+trouvait.
+
+Ajoutez à cela le malaise physique d'un homme, disons plus, d'un roi qui
+vient de faire soixante lieues dans un mauvais calessino, sans trouver à
+manger, par une froide journée et par une pluvieuse nuit de décembre.
+
+--Brrrou! fit-il en entrant et en se frottant les mains sans paraître
+faire attention aux personnes qui se trouvaient là. Il fait meilleur ici
+que sur la route d'Albano; qu'en dis-tu, Ascoli?
+
+Puis, comme les convives de la reine se confondaient en révérences:
+
+--Bonsoir, bonsoir, continua-t-il; je suis bien content de trouver la
+table mise. Depuis Rome, nous n'avons pas trouvé un morceau de viande à
+nous mettre sous la dent. Du pain et du fromage sur le pouce ou plutôt
+sous le pouce, comme c'est restaurant! Pouah! les mauvaises auberges
+que celles de mon royaume, et comme je plains les pauvres diables qui
+comptent sur elles! A table, d'Ascoli, à table! J'ai une faim d'enragé.
+
+Et le roi se mit à table sans s'inquiéter s'il prenait la place de
+quelqu'un et fit asseoir d'Ascoli près de lui.
+
+--Sire, seriez-vous assez bon pour calmer mon inquiétude, fit la reine
+en s'approchant de son auguste époux, dont le respect tenait tout le
+monde éloigné, en me disant à quelle circonstance je dois le bonheur de
+ce retour inattendu?
+
+--Madame, vous m'avez raconté, je crois,--à coup sûr, ce n'est point
+San-Nicandro,--l'histoire du roi François Ier, qui, après je ne sais
+quelle bataille, prisonnier de je ne sais quel empereur, écrivait à
+madame sa mère une longue lettre qui finissait par cette belle phrase:
+_Tout est perdu, fors l'honneur_. Eh bien, supposez que j'arrive
+de Pavie,--c'est le nom de la bataille, je me le rappelle
+maintenant;--supposez donc que j'arrive de Pavie et que, n'ayant pas été
+assez bête pour me laisser prendre comme le roi François Ier, au lieu de
+vous écrire, je viens vous dire moi-même...
+
+--Tout est perdu, fors l'honneur! s'écria la reine effrayée.
+
+--Oh! non, madame, dit le roi avec un rire strident, il y a une petite
+variante: _Tout est perdu, voire l'honneur!_
+
+--Oh! sire, murmura d'Ascoli honteux, comme Napolitain, de ce cynisme du
+roi.
+
+--Si l'honneur n'est pas perdu, d'Ascoli, fit le roi en fronçant
+le sourcil et en serrant les dents, preuve qu'il n'était pas aussi
+insensible à la situation qu'il feignait de le paraître, après quoi donc
+couraient ces gens qui couraient si fort, qu'en payant un ducat et demi
+de guides, j'ai eu toutes les peines du monde à les dépasser? Après la
+honte!
+
+Tout le monde se taisait, et il s'était fait un silence de glace; car,
+sans rien savoir encore, on soupçonnait déjà tout. Le roi, nous l'avons
+dit, était assis et avait fait asseoir le duc d'Ascoli à son côté, et,
+allongeant sa fourchette, il avait pris, sur le plat qui se trouvait en
+face de lui, un faisan rôti qu'il avait divisé en deux parts et dont il
+avait mis une moitié sur son assiette et passé l'autre à d'Ascoli.
+
+Le roi regarda autour de lui et vit que tout le monde était debout, même
+la reine.
+
+--Asseyez-vous donc, asseyez-vous donc, dit-il; quand vous aurez mal
+soupé, les affaires n'en iront pas mieux.
+
+Se versant alors un plein verre de vin de Bordeaux, et passant la
+bouteille à d'Ascoli:
+
+--A la santé de Championnet! dit le roi. A la bonne heure! en voilà un
+homme de parole; il avait promis aux républicains d'être à Rome avant
+le vingtième jour, et il y sera revenu le dix-septième. C'est lui qui
+mériterait de boire cet excellent bordeaux, et moi qui mérite de boire
+de l'asprino.
+
+--Comment, monsieur! que dites-vous? s'écria la reine. Championnet est à
+Rome?
+
+--Aussi vrai que je suis à Caserte. Seulement il n'y est peut-être pas
+mieux reçu que je ne le suis ici.
+
+--Si vous n'êtes pas mieux reçu, sire, si l'on ne vous a pas fait
+l'accueil auquel vous avez droit, vous ne devez l'attribuer qu'à
+l'étonnement que nous a causé votre présence, au moment où nous nous
+attendions si peu au bonheur de vous revoir. Il y a à peine trois heures
+que j'ai reçu une lettre de vous qui m'annonçait un courrier, lequel
+devait m'apporter des nouvelles de la bataille.
+
+--Eh bien, madame, reprit le roi, le courrier, c'est moi; les nouvelles,
+les voici: nous avons été battus à plate couture. Que dites-vous de
+cela, milord Nelson, vous, le vainqueur des vainqueurs?
+
+--Une demi-heure avant que Votre Majesté arrivât, j'exprimais mes
+craintes sur une défaite.
+
+--Et personne de nous ne voulait y croire, sire, ajouta la reine.
+
+--Il en est ainsi de la moitié des prophéties, et cependant milord
+Nelson n'est point prophète dans son pays. En tout cas, c'était lui qui
+avait raison et les autres qui avaient tort.
+
+--Mais enfin, sire, ces quarante mille hommes avec lesquels le
+général Mack devait, disait-il, écraser les dix mille républicains de
+Championnet?...
+
+--Eh bien, il paraît que Mack n'était pas prophète comme milord Nelson,
+et que ce sont, au contraire, les dix mille républicains de Championnet
+qui ont écrasé les quarante mille hommes de Mack. Dis donc, d'Ascoli,
+quand je pense que j'ai écrit au souverain pontife de venir sur les
+ailes des chérubins faire avec moi la pâque à Rome; j'espère qu'il ne
+se sera point trop pressé d'accepter l'invitation. Passez-moi donc ce
+cuissot de sanglier, Castelcicala, on ne dîne pas avec une moitié de
+faisan quand on n'a pas mangé depuis vingt-quatre heures.
+
+Puis, se tournant vers la reine:
+
+--Avez-vous encore d'autres questions à me faire, madame? lui
+demanda-t-il.
+
+--Une dernière, sire.
+
+--Faites.
+
+--Je m'informerai de Votre Majesté, à quel propos cette mascarade.
+
+Et Caroline montra d'Ascoli avec son habit brodé, ses croix, ses cordons
+et ses crachats.
+
+--Quelle mascarade?
+
+--Le duc d'Ascoli vêtu en roi!
+
+--Ah! oui, et le roi vêtu en duc d'Ascoli! Mais, d'abord, asseyez-vous;
+cela me gêne de manger assis, tandis que vous êtes tous debout autour
+de moi, et surtout Leurs Altesses royales, dit le roi se levant, se
+tournant vers Mesdames et saluant.
+
+--Sire! dit madame Victoire, quelles que soient les circonstances dans
+lesquelles nous la revoyons, que Votre Majesté soit bien persuadée que
+nous sommes heureuses de la revoir.
+
+--Merci, merci. Et qu'est-ce que c'est que ce beau jeune lieutenant-là
+qui se permet de ressembler à mon fils?
+
+--Un des sept gardes que vous avez accordés à Leurs Altesses royales,
+dit la reine; M. de Cesare est de bonne famille corse, sire, et,
+d'ailleurs, l'épaulette anoblit.
+
+--Quand celui qui la porte ne la dégrade pas... Si ce que Mack m'a
+dit est vrai, il y a dans l'armée pas mal d'épaulettes à faire changer
+d'épaule. Servez bien mes cousines, monsieur de Cesare, et nous vous
+garderons une de ces épaulettes-là.
+
+Le roi fit signe de s'asseoir, et l'on s'assit, quoique personne ne
+mangeât.
+
+--Et maintenant, dit Ferdinand à la reine, vous me demandiez pourquoi
+d'Ascoli était vêtu en roi et pourquoi, moi, j'étais vêtu en d'Ascoli?
+D'Ascoli va vous raconter cela. Raconte, duc, raconte.
+
+--Ce n'est pas à moi, sire, à me vanter de l'honneur que m'a fait Votre
+Majesté.
+
+--Il appelle cela un honneur! pauvre d'Ascoli!... Eh bien, je vais vous
+le raconter, moi, l'honneur que je lui ai fait. Imaginez-vous qu'il
+m'était revenu que ces misérables jacobins avaient dit qu'ils me
+pendraient si je tombais entre leurs mains.
+
+--Ils en eussent bien été capables!
+
+--Vous le voyez, madame, vous aussi, vous êtes de cet avis... Eh bien,
+comme nous sommes partis tels que nous étions et sans avoir le temps de
+nous déguiser, à Albano, j'ai dit à d'Ascoli: «Donne-moi ton habit et
+prends le mien, afin que, si ces gueux de jacobins nous prennent, ils
+croient que tu es le roi et me laissent fuir; puis, quand je serai en
+sûreté, tu leur expliqueras que ce n'est pas toi qui es le roi.» Mais
+une chose à laquelle n'avait pas pensé le pauvre d'Ascoli, ajouta le roi
+en éclatant de rire, c'est que, si nous eussions été pris, ils ne lui
+auraient pas donné le temps de s'expliquer, et qu'ils auraient commencé
+par le pendre, quitte à écouter ses explications après.
+
+--Si fait, sire, j'y avais pensé, répondit simplement le duc, et c'est
+pour cela que j'ai accepté.
+
+--Tu y avais pensé?
+
+--Oui, sire.
+
+--Et, malgré cela, tu as accepté?
+
+--J'ai accepté, comme j'ai l'honneur de le dire à Votre Majesté, fit
+d'Ascoli en s'inclinant, à cause de cela.
+
+Le roi se sentit de nouveau touché de ce dévouement si simple et si
+noble; d'Ascoli était celui de ses courtisans qui lui avait le moins
+demandé et pour lequel il n'avait jamais, par conséquent, pensé à rien
+faire.
+
+--D'Ascoli, dit le roi, je te l'ai déjà dit et je te le répète, tu
+garderas cet habit, tel qu'il est, avec ses cordons et ses plaques, en
+souvenir du jour où tu t'es offert à sauver la vie à ton roi, et moi,
+je garderai le tien en souvenir de ce jour aussi. Si jamais tu avais une
+grâce à me demander ou un reproche à me faire, d'Ascoli, tu mettrais cet
+habit et tu viendrais à moi.
+
+--Bravo! sire, s'écria de Cesare, voilà ce qui s'appelle récompenser!
+
+--Eh bien, jeune homme, dit madame Adélaïde, oubliez-vous que vous avez
+l'honneur de parler à un roi?
+
+--Pardon, Votre Altesse, jamais je ne m'en suis souvenu davantage, car
+jamais je n'ai vu un roi plus grand.
+
+--Ah! ah! dit Ferdinand, il y a du bon dans ce jeune homme. Viens ici!
+comment t'appelles-tu?
+
+--De Cesare, sire.
+
+--De Cesare, je t'ai dit que tu pourrais bien gagner une paire
+d'épaulettes arrachées aux épaules d'un lâche; tu n'attendras point
+jusque-là, et tu n'auras point cette honte: je te fais capitaine.
+Monsieur Acton, vous veillerez à ce que son brevet lui soit expédié
+demain; vous y ajouterez une gratification de mille ducats.
+
+--Que Votre Majesté me permettra de partager avec mes compagnons, sire?
+
+--Tu feras comme tu voudras; mais, en tout cas, présente-toi demain
+devant moi avec les insignes de ton nouveau grade, afin que je sois sûr
+que mes ordres ont été exécutés.
+
+Le jeune homme s'inclina et regagna sa place à reculons.
+
+--Sire, dit Nelson, permettez-moi de vous féliciter; vous avez été deux
+fois roi dans cette soirée.
+
+--C'est pour les jours où j'oublie de l'être, milord, répondit Ferdinand
+avec cet accent qui flottait entre la finesse et la bonhomie; ce qui
+rendait si difficile de porter un jugement sur son compte.
+
+Puis, se tournant vers le duc:
+
+--Eh bien, d'Ascoli, lui dit le roi, pour en revenir à nos moutons,
+est-ce marché fait?
+
+--Oui, sire, et la reconnaissance est toute de mon côté, répliqua
+d'Ascoli. Seulement, que Votre Majesté ait la bonté de me rendre une
+petite tabatière d'écaille sur laquelle se trouve le portrait de ma
+fille et qui est dans la poche de ma veste, et moi, de mon côté, je vous
+restituerai cette lettre de Sa Majesté l'empereur d'Autriche, que
+Votre Majesté a mise dans sa poche après en avoir lu la première ligne
+seulement.
+
+--C'est vrai, je me le rappelle. Donne, duc:
+
+--La voilà, sire.
+
+Le roi prit la lettre des mains de d'Ascoli et l'ouvrit machinalement.
+
+--Notre gendre se porte bien? demanda la reine avec une certaine
+inquiétude.
+
+--Je l'espère; au reste, je vais vous le dire, attendu que, comme me
+le faisait observer d'Ascoli, la lettre m'a été remise au moment où je
+montais à cheval.
+
+--De sorte, insista la reine, que vous n'en avez lu que la première
+ligne?
+
+--Laquelle me félicitait sur mon entrée triomphale à Rome; or, comme
+le moment était mal choisi, attendu qu'elle arrivait juste au moment
+où j'allais en sortir peu triomphalement, je n'ai pas jugé à propos de
+perdre mon temps à la lire. Maintenant, c'est autre chose, et, si vous
+permettez, je...
+
+--Faites, sire, dit la reine en s'inclinant.
+
+Le roi se mit à lire; mais, à la deuxième ou troisième ligne, sa figure
+se décomposa tout à coup, et, changeant d'expression, s'assombrit
+visiblement.
+
+La reine et Acton échangèrent un regard, et leurs yeux se fixèrent
+avidement sur cette lettre, que le roi continuait de lire avec une
+agitation croissante.
+
+--Ah! fit le roi, voilà, par saint Janvier, qui est étrange, et, à moins
+que la peur ne m'ait donné la berlue...
+
+--Mais qu'y a-t-il donc, sire? demanda la reine.
+
+--Rien, madame, rien... Sa Majesté l'empereur m'annonce une nouvelle à
+laquelle je ne m'attendais pas, voilà tout.
+
+--A l'expression de votre visage, sire, je crains qu'elle ne soit
+mauvaise.
+
+--Mauvaise! vous ne vous trompez point, madame; nous sommes dans notre
+jour; vous le savez, il y a un proverbe qui dit: «Les corbeaux volent
+par troupes.» Il paraît que les mauvaises nouvelles sont comme les
+corbeaux.
+
+En ce moment, un valet de pied s'approcha du roi, et, se penchant à son
+oreille:
+
+--Sire, lui dit-il, la personne que Votre Majesté a fait demander en
+descendant de voiture, et qui, par hasard, était à San-Leucio, attend
+Votre Majesté dans son appartement.
+
+--C'est bien, répondit le roi, j'y vais. Attendez. Informez-vous si
+Ferrari... C'est lui qui était porteur de ma nouvelle dépêche, n'est-ce
+pas?
+
+--Oui, sire.
+
+--Eh bien, informez-vous s'il est encore ici.
+
+--Oui, sire; il allait repartir lorsqu'il a appris votre arrivée.
+
+--C'est bien. Dites-lui de ne pas bouger. J'aurai besoin de lui dans un
+quart d'heure ou une demi-heure.
+
+Le valet de pied sortit.
+
+--Madame, dit le roi, vous m'excuserez si je vous quitte, mais je n'ai
+pas besoin de vous apprendre qu'après la course un peu forcée que je
+viens de faire, j'ai besoin de repos.
+
+La reine fit avec la tête un signe d'adhésion.
+
+Alors, s'adressant aux deux vieilles princesses, qui n'avaient pas cessé
+de chuchoter avec inquiétude depuis qu'elles connaissaient l'état des
+choses:
+
+--Mesdames, dit-il, j'eusse voulu vous offrir une hospitalité plus sûre
+et surtout plus durable; mais, en tout cas, si vous étiez obligées de
+quitter mon royaume et qu'il ne vous plût pas de venir où nous serons
+peut-être forcés d'aller, je n'aurais aucune inquiétude sur Vos Altesses
+royales tant qu'elles auraient pour gardes du corps le capitaine de
+Cesare et ses compagnons.
+
+Puis, à Nelson:
+
+--Milord Nelson, continua-t-il, je vous verrai demain, j'espère, ou
+plutôt aujourd'hui, n'est-ce pas? Dans les circonstances où je me
+trouve, j'ai besoin de connaître les amis sur lesquels je puis compter
+et jusqu'à quel point je puis compter sur eux.
+
+Nelson s'inclina.
+
+--Sire, répliqua-t-il, j'espère que Votre Majesté n'a pas douté et ne
+doutera jamais ni de mon dévouement, ni de l'affection que lui porte mon
+auguste souverain, ni de l'appui que lui prêtera la nation anglaise.
+
+Le roi fit un signe qui voulait dire à la fois «Merci,» et «Je compte
+sur votre promesse.»
+
+Puis, s'approchant de d'Ascoli:
+
+--Mon ami, je ne te remercie pas, lui dit-il; tu as fait une chose si
+simple, à ton avis du moins, que cela n'en vaut pas la peine.
+
+Enfin, se tournant vers l'ambassadeur d'Angleterre:
+
+--Sir William Hamilton, continua-t-il, vous souvient-il qu'au moment où
+cette malheureuse guerre a été décidée, je me suis, comme Pilate, lavé
+les mains de tout ce qui pouvait arriver?
+
+--Je m'en souviens parfaitement, sire; c'était même le cardinal Ruffo
+qui vous tenait la cuvette, répondit sir William.
+
+--Eh bien, maintenant, arrive qui plante, cela ne me regarde plus; cela
+regarde ceux qui ont tout fait sans me consulter, et qui, lorsqu'ils
+m'ont consulté, n'ont pas voulu écouter mes avis.
+
+Et, ayant enveloppé d'un même regard de reproche la reine et Acton, il
+sortit.
+
+La reine se rapprocha vivement d'Acton.
+
+--Avez-vous entendu, Acton? lui dit-elle. Il a prononcé le nom de
+Ferrari après avoir lu la lettre de l'empereur.
+
+--Oui, certes, madame, je l'ai entendu; mais Ferrari ne sait rien: tout
+s'est passé pendant son évanouissement et son sommeil.
+
+--N'importe! il sera prudent de nous débarrasser de cet homme.
+
+--Eh bien, dit Acton, on s'en débarrassera.
+
+
+
+
+ LIX
+
+ OÙ SA MAJESTÉ COMMENCE PAR NE RIEN COMPRENDRE
+ ET FINIT PAR N'AVOIR RIEN COMPRIS.
+
+
+Le personnage qui attendait le roi dans son appartement et qui par
+hasard se trouvait à San-Leucio quand le roi l'avait demandé, c'était le
+cardinal Ruffo, c'est-à-dire celui auquel le roi avait toujours recouru
+dans les cas extrêmes.
+
+Or, au cas extrême dans lequel se trouvait le roi à son arrivée, s'était
+jointe une complication inattendue qui lui faisait encore désirer
+davantage de consulter son conseil.
+
+Aussi le roi s'élança-t-il dans sa chambre en criant:
+
+--Où est-il? où est-il?
+
+--Me voilà, sire, répondit le cardinal en venant au-devant de Ferdinand.
+
+--Avant tout, pardon, mon cher cardinal, de vous avoir fait éveiller à
+deux heures du matin.
+
+--Du moment que ma vie elle-même appartient à Sa Majesté, mes nuits
+comme mes jours sont à elle.
+
+--C'est que, voyez-vous, mon Éminentissimes, jamais je n'ai eu plus
+besoin du dévouement de mes amis qu'à cette heure.
+
+--Je suis heureux et fier que le roi me mette au nombre de ceux sur le
+dévouement desquels il peut compter.
+
+--En me voyant revenir d'une manière si inattendue, vous vous doutez de
+ce qui arrive, n'est-ce pas?
+
+--Le général Mack s'est fait battre, je présume.
+
+--Ah! ç'a été lestement fait, allez! en une seule fois et d'un seul
+coup. Nos quarante mille Napolitains, à ce qu'il paraît, et c'est le cas
+de le dire, n'y ont vu que du feu.
+
+--Ai-je besoin de dire à Votre Majesté que je m'y attendais?
+
+--Mais, alors, pourquoi m'avez-vous conseillé la guerre?
+
+--Votre Majesté se rappellera que c'était à une condition seulement que
+je lui donnais ce conseil-là.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que l'empereur d'Autriche marcherait sur le Mincio en même temps
+que Votre Majesté marcherait sur Rome; mais il paraît que l'empereur n'a
+point marché.
+
+--Vous touchez là un bien autre mystère, mon éminentissime.
+
+--Comment?
+
+--Vous vous rappelez parfaitement la lettre par laquelle l'empereur me
+disait qu'aussitôt que je serais à Rome, il se mettrait en campagne,
+n'est-ce pas?
+
+--Parfaitement; nous l'avons lue, examinée et paraphrasée ensemble.
+
+--Je dois justement l'avoir ici dans mon portefeuille particulier.
+
+--Eh bien, sire? demanda le cardinal.
+
+--Eh bien, prenez connaissance de cette autre lettre que j'ai reçue
+à Rome au moment où je mettais le pied à l'étrier, et que je n'ai lue
+entièrement que ce soir, et, si vous y comprenez quelque chose, je
+déclare non-seulement que vous êtes plus fin que moi, ce qui n'est pas
+bien difficile, mais encore que vous êtes sorcier.
+
+--Sire, ce serait une déclaration que je vous prierais de garder pour
+vous. Je ne suis pas déjà si bien en cour de Rome.
+
+--Lisez, lisez.
+
+Le cardinal prit la lettre et lut:
+
+«Mon cher frère et cousin, oncle et beau-père, allié et confédéré...»
+
+--Ah! dit le cardinal en s'interrompant, celle-là est de la main tout
+entière de l'empereur.
+
+--Lisez, lisez, fit le roi.
+
+Le cardinal lut:
+
+«Laissez-moi d'abord vous féliciter de votre entrée triomphale à Rome.
+Le dieu des batailles vous a protégé, et je lui rends grâces de la
+protection qu'il vous a accordée; cela est d'autant plus heureux qu'il
+paraît s'être fait entre nous un grand malentendu...»
+
+Le cardinal regarda le roi.
+
+--Oh! vous allez voir, mon éminentissime; vous n'êtes pas au bout, je
+vous en réponds.
+
+Le cardinal continua.
+
+«Vous me dites, dans la lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire
+pour m'annoncer vos victoires, que je n'ai plus, de mon côté, qu'à
+tenir ma promesse, comme vous avez tenu les vôtres; et vous me dites
+clairement que cette promesse que je vous ai faite était d'entrer en
+campagne aussitôt que vous seriez à Rome...»
+
+--Vous vous rappelez parfaitement, n'est-ce pas, mon éminentissime, que
+l'empereur mon neveu avait pris cet engagement?
+
+--Il me semble que c'est écrit en toutes lettres dans sa dépêche.
+
+--D'ailleurs, continua le roi, qui, tandis que le cardinal lisait
+la première partie de la lettre de l'empereur, avait ouvert son
+portefeuille et y avait retrouvé la première missive, nous allons
+en juger: voici la lettre de mon cher neveu; nous la comparerons à
+celle-ci, et nous verrons bien qui, de lui ou de moi, a tort. Continuez,
+continuez.
+
+Le cardinal, en effet, continua:
+
+«Non-seulement je ne vous ai pas promis cela, mais je vous ai, au
+contraire, positivement écrit que je ne me mettrais en campagne
+qu'à l'arrivée du général Souvorov et de ses quarante mille Russes,
+c'est-à-dire vers le mois d'avril prochain...»
+
+--Vous comprenez, mon éminentissime, reprit le roi, qu'un de nous deux
+est fou.
+
+--Je dirai même un de nous trois, reprit le cardinal, car je l'ai lu
+comme Votre Majesté.
+
+--Eh bien, alors, continuez.
+
+Le cardinal se remit à sa lecture.
+
+«Je suis d'autant plus sûr de ce que je vous dis, mon cher oncle et
+beau-père, que, selon la recommandation que Votre Majesté m'en avait
+faite j'ai écrit la lettre que j'ai eu l'honneur de lui adresser tout
+entière de ma main...»
+
+--Vous entendez? de sa main!
+
+--Oui; mais je dirai, comme Votre Majesté, que je n'y comprends
+absolument rien.
+
+--Vous allez voir, Éminence, qu'il n'y a de l'auguste main de mon neveu,
+au contraire, que l'adresse, l'en-tête et la salutation.
+
+--Je me rappelle tout cela parfaitement.
+
+--Continuez, alors.
+
+Le cardinal reprit:
+
+«Et que, pour ne m'écarter en rien de ce que j'avais l'honneur de dire
+à Votre Majesté, j'en ai fait prendre copie par mon secrétaire; cette
+copie, je vous l'envoie afin que vous la compariez à l'original et que
+vous vous assuriez de visu qu'il ne pouvait y avoir, dans mes phrases,
+aucune ambiguïté qui vous induisit en pareille erreur...»
+
+Le cardinal regarda le roi.
+
+--Y comprenez-vous quelque chose? demanda Ferdinand.
+
+--Pas plus que vous, sire; mais permettez que j'aille jusqu'au bout.
+
+--Allez, allez! ah! nous sommes dans de beaux draps, mon cher cardinal!
+
+«Et, comme j'avais l'honneur de le dire à Votre Majesté, continua Ruffo,
+je suis doublement heureux que la Providence ait béni ses armes; car,
+si au lieu d'être victorieuse, elle eût été battue, il m'eût été
+impossible, sans manquer aux engagements pris par moi envers les
+puissances confédérées, d'aller à son secours, et j'eusse été obligé, à
+mon grand regret, de l'abandonner à sa mauvaise fortune; ce qui eût été
+pour mon coeur un grand désespoir que, par bonheur, la Providence m'a
+épargné en lui accordant la victoire...»
+
+--Oui, la victoire, dit le roi, elle est belle, la victoire!
+
+«Et maintenant, recevez, mon cher frère et cousin, oncle et
+beau-père...»
+
+--_Et coetera, et coetera!_ interrompit le roi. Ah!... Et maintenant,
+mon cher cardinal, voyons la copie de la prétendue lettre, dont, par
+bonheur, j'ai conservé l'original.
+
+Cette copie était effectivement incluse dans la lettre. Ruffo la tenait,
+il la lut. C'était bien celle de la dépêche qui avait été décachetée
+par la reine et Acton, et qui, leur ayant paru mal seconder leur désir,
+avait été remplacée par la lettre falsifiée que le roi tenait à la main,
+prêt à la comparer à la copie que lui envoyait François II.
+
+Quand nous aurons remis sous les yeux de nos lecteurs cette copie de la
+véritable lettre,--comme nous croyons la chose nécessaire à la clarté de
+notre récit,--on jugera de l'étonnement où elle devait jeter le roi.
+
+ «Château de Schoenbrünn, 28 septembre 1798.
+
+»Très-excellent frère, cousin et oncle, allié et confédéré.
+
+»Je réponds à Votre Majesté de ma main, comme elle m'a écrit de la
+sienne.
+
+»Mon avis, d'accord avec celui du conseil aulique, est que nous ne
+devons commencer la guerre contre la France que quand nous aurons réuni
+toutes nos chances de succès; et une des chances sur lesquelles il m'est
+permis de compter, c'est la coopération des 40,000 hommes de troupes
+russes conduites par le feld-maréchal Souvorov, à qui je compte donner
+le commandement en chef de nos armées; or, ces 40,000 hommes ne seront
+ici qu'à la fin de mars. Temporisez donc, mon très-excellent frère,
+cousin et oncle; retardez par tous les moyens possibles l'ouverture des
+hostilités; je ne crois pas que la France soit plus que nous désireuse
+de faire la guerre; profitez de ses dispositions pacifiques; donnez
+quelque raison, bonne ou mauvaise, de ce qui s'est passé; et, au mois
+d'avril, nous entrerons en campagne avec tous nos moyens.
+
+»Sur ce, et la présente n'étant à autre fin, je prie, mon très-cher
+frère, cousin et oncle, allié et confédéré, que Dieu vous ait en sa
+sainte et digne garde.
+
+ »FRANÇOIS.»
+
+--Et, maintenant que vous venez de lire la prétendue copie, dit le roi,
+lisez l'original, et vous verrez s'il ne dit pas tout le contraire.
+
+Et il passa au cardinal la lettre falsifiée par Acton et par la reine,
+lettre qu'il lut tout haut, comme il avait fait de la première.
+
+Comme la première, elle doit être mise sous les yeux de nos lecteurs,
+qui se souviennent peut-être du sens, mais qui, à coup sur, ont oublié
+le texte:
+
+La voici:
+
+ «Château de Schoenbrünn, 28 septembre 1798.
+
+ »Très-excellent frère, cousin et oncle, allié et
+ confédéré,
+
+»Rien ne pouvait m'être-plus agréable que la lettre que vous m'écrivez
+et dans laquelle vous me promettez de vous soumettre en tout point à
+mon avis. Les nouvelles qui m'arrivent de Rome me disent que l'armée
+française est dans l'abattement le plus complet; il en est tout autant
+de l'armée de la haute Italie.
+
+»Chargez-vous donc de l'une, mon très-excellent frère, cousin et oncle,
+allié et confédéré; je me chargerai de l'autre. A peine aurai-je appris
+que vous êtes à Rome, que, de mon côté, j'entre en campagne avec 140,000
+hommes; vous en avez de votre côté 60,000; j'attends 40,000 Russes;
+c'est plus qu'il n'en faut pour que le prochain traité de paix, au lieu
+de s'appeler le traité de Campo-Formio, s'appelle le traité de Paris.
+
+»Sur ce, et la présente n'étant à autre fin, je prie, mon très-cher
+frère, cousin et oncle, allié et confédéré, que Dieu vous ait en sa
+sainte et digne garde.
+
+ »FRANÇOIS.»
+
+Le cardinal demeura pensif après avoir achevé sa lecture.
+
+--Eh bien, éminentissime, que pensez-vous de cela? dit le roi.
+
+--Que l'empereur a raison, mais que Votre Majesté n'a pas tort.
+
+--Ce qui signifie?
+
+--Qu'il y a là-dessous, comme l'a dit Votre Majesté, quelque mystère
+terrible peut-être; plus qu'un mystère, une trahison.
+
+--Une trahison! Et qui avait intérêt à me trahir?
+
+--C'est me demander le nom des coupables, sire et je ne les connais pas.
+
+--Mais ne pourrait-on pas les connaître?
+
+--Cherchons-les, je ne demande pas mieux que d'être le limier de
+Votre Majesté; Jupiter a bien, trouvé Ferrari... Et tenez, à propos de
+Ferrari, sire, il serait bon de l'interroger.
+
+--Cela a été ma première pensée; aussi lui ai-je fait dire de se tenir
+prêt.
+
+--Alors, que Votre Majesté le fasse venir.
+
+Le roi sonna; le même valet de pied qui était venu lui parler à table
+parut.
+
+--Ferrari! demanda le roi.
+
+--Il attend dans l'antichambre, sire.
+
+--Fais-le entrer.
+
+--Votre Majesté m'a dit qu'elle était sûre de cet homme.
+
+--C'est-à-dire, Éminence, que je vous ai dit que je croyais en être sûr.
+
+--Eh bien, j'irai plus loin que Votre Majesté, j'en suis sûr, moi.
+
+Ferrari parut à la porte, botté, éperonné, prêt à partir.
+
+--Viens ici, mon brave, lui dit le roi.
+
+--Aux ordres de Votre Majesté. Mes dépêches, sire?
+
+--Il ne s'agit pas de dépêches ce soir, mon ami, dit le roi; il s'agit
+seulement de répondre à nos questions.
+
+--Je suis prêt, sire.
+
+--Interrogez, cardinal.
+
+--Mon ami, dit Ruffo au courrier, le roi a la plus grande confiance en
+vous.
+
+--Je crois l'avoir méritée par quinze ans de bons et loyaux services,
+monseigneur.
+
+--C'est pourquoi le roi vous prie de rappeler tous vos souvenirs, et
+il veut bien vous prévenir par ma voix qu'il s'agit d'une affaire
+très-importante.
+
+--J'attends votre bon plaisir, monseigneur, dit Ferrari.
+
+--Vous vous rappelez bien les moindres circonstances de votre voyage à
+Vienne, n'est-ce pas? demanda le cardinal.
+
+--Comme si j'en arrivais, monseigneur.
+
+--C'est bien l'empereur qui vous a remis lui-même la lettre que vous
+avez apportée au roi?
+
+--Lui-même, oui, monseigneur, et j'ai déjà eu l'honneur de le dire à
+Sa Majesté.--Sa Majesté désirerait en recevoir une seconde fois
+l'assurance de votre bouche.
+
+--J'ai l'honneur de la lui donner.
+
+--Où avez-vous mis la lettre de l'empereur?
+
+--Dans cette poche-là, dit Ferrari en ouvrant sa veste.
+
+--Où vous êtes-vous arrêté?
+
+--Nulle part, excepté pour changer de cheval.
+
+--Où avez-vous dormi?
+
+--Je n'ai pas dormi.
+
+--Hum! fit le cardinal; mais j'ai entendu dire--vous nous avez même
+dit--qu'il vous était arrivé un accident.
+
+--Dans la cour du château, monseigneur; j'ai fait tourner mon cheval
+trop court, il s'est abattu des quatre pieds, ma tête a porté contre une
+borne, et je me suis évanoui.
+
+--Où avez-vous repris vos sens?
+
+--Dans la pharmacie.
+
+--Combien de temps êtes-vous resté sans connaissance?
+
+--C'est facile à calculer, monseigneur. Mon cheval s'est abattu vers une
+heure ou une heure et demie du matin, et, quand j'ai rouvert les yeux,
+il commençait à faire jour.
+
+--Au commencement d'octobre, il fait jour vers cinq heures et demie du
+matin, six heures peut-être; c'est donc pendant quatre heures environ
+que vous êtes resté évanoui?
+
+--Environ, oui, monseigneur.
+
+--Qui était près de vous quand vous avez rouvert les yeux?
+
+--Le secrétaire de Son Excellence le capitaine général, M. Richard, et
+le chirurgien de Santa-Maria.
+
+--Vous n'avez aucun soupçon que l'on ait touché à la lettre qui était
+dans votre poche?
+
+--Quand je me suis réveillé, la première chose que j'ai faite a été
+d'y porter la main, elle y était toujours. J'ai examiné le cachet et
+l'enveloppe, ils m'ont paru intacts.
+
+--Vous aviez donc quelques doutes?
+
+--Non, monseigneur, j'ai agi instinctivement.
+
+--Et ensuite?
+
+--Ensuite, monseigneur, comme le chirurgien de Santa-Maria m'avait pansé
+pendant mon évanouissement, on m'a fait prendre un bouillon; je suis
+parti, et j'ai remis ma lettre à Sa Majesté. Du reste, vous étiez là,
+monseigneur.
+
+--Oui, mon cher Ferrari, et je crois pouvoir affirmer au roi que, dans
+toute cette affaire, vous vous êtes conduit en bon et loyal serviteur.
+Voilà tout ce que l'on désirait savoir de vous; n'est-ce pas, sire?
+
+--Oui, répondit Ferdinand.
+
+--Sa Majesté vous permet donc de vous retirer, mon ami, et de prendre un
+repos dont vous devez avoir grand besoin.
+
+--Oserai-je demander à Sa Majestés! j'ai démérité en rien de ses bontés?
+
+--Au contraire, mon cher Ferrari, dit le roi, au contraire, et tu es
+plus que jamais l'homme de ma confiance.
+
+--Voilà tout ce que je désirais savoir, sire; car c'est la seule
+récompense que j'ambitionne.
+
+Et il se retira heureux de l'assurance que lui donnait le roi.
+
+--Eh bien? demanda Ferdinand.
+
+--Eh bien, sire, s'il y a eu substitution de lettre, ou changement fait
+à la lettre, c'est pendant l'évanouissement de ce malheureux que la
+chose a eu lieu.
+
+--Mais, comme il vous l'a dit, mon éminentissime, le cachet et
+l'enveloppe étaient intacts.
+
+--Une empreinte de cachet est facile à prendre.
+
+--On aurait donc contrefait la signature de l'empereur? Dans tous les
+cas, celui qui aurait fait le coup serait un habile faussaire.
+
+--On n'a pas eu besoin de contrefaire la signature de l'empereur, sire.
+
+--Comment s'y est-on pris, alors?
+
+--Remarquez, sire, que je ne vous dis pas ce que l'on a fait.
+
+--Que me dites-vous donc?
+
+--Je dis à Votre Majesté ce que l'on aurait pu faire.
+
+--Voyons.
+
+--Supposez, sire, que l'on se soit procuré ou que l'on ait fait faire un
+cachet représentant la tête de Marc-Aurèle.
+
+--Après?
+
+--On aurait pu amollir la cire du cachet en la plaçant au-dessus d'une
+bougie, ouvrir la lettre, la plier ainsi...
+
+Et Ruffo la plia, en effet, comme avait fait Acton.
+
+--Pour quoi faire la plier ainsi? demanda le roi.
+
+--Pour sauvegarder l'en-tête et la signature; puis, avec un acide
+quelconque, enlever l'écriture, et, à la place de ce qui y était alors,
+mettre ce qu'il y a aujourd'hui.
+
+--Vous croyez cela possible, Éminence?
+
+--Rien de plus facile; je dirai même que cela expliquerait parfaitement,
+vous en conviendrez, sire, une lettre d'une écriture étrangère entre un
+en-tête et une salutation de l'écriture de l'empereur.
+
+--Cardinal! cardinal! dit le roi après avoir examiné la lettre avec
+attention, vous êtes un bien habile homme.
+
+Le cardinal s'inclina.
+
+--Et maintenant, qu'y a-t-il à faire, à votre avis? demanda le roi.
+
+--Laissez-moi le reste de la nuit pour y penser, répliqua le cardinal,
+et, demain, nous en reparlerons.
+
+--Mon cher Ruffo, dit le roi, n'oubliez pas que, si je ne vous fais pas
+premier ministre, c'est que je ne suis pas le maître.
+
+--J'en suis si bien convaincu, sire, que, tout en ne l'étant pas, j'en
+ai la même reconnaissance à Votre Majesté que si je l'étais.
+
+Et, saluant le roi avec son respect accoutumé, le cardinal sortit,
+laissant Sa Majesté pénétrée d'admiration pour lui.
+
+
+
+
+ LX
+
+ OÙ VANNI TOUCHE ENFIN AU BUT
+ QU'IL AMBITIONNAIT DEPUIS SI LONGTEMPS.
+
+
+On se rappelle la recommandation qu'avait faite le roi Ferdinand dans
+une de ses lettres à la reine. Cette recommandation disait de ne point
+laisser languir en prison Nicolino Caracciolo et de presser le marquis
+Vanni, procureur fiscal, d'instruire le plus promptement possible
+son procès. Nos lecteurs ne se sont point trompés, nous l'espérons, à
+l'intention de la recommandation susdite, et ne lui ont rien reconnu de
+philanthropique. Non! le roi avait, comme la reine, ses motifs de haine
+à lui: il se rappelait que l'élégant Nicolino Caracciolo, descendu du
+Pausilippe pour fêter, dans le golfe de Naples, Latouche-Tréville et ses
+marins, avait été un des premiers à offusquer ses yeux en abandonnant la
+poudre, en immolant sa queue aux idées nouvelles et en laissant pousser
+ses favoris, et qu'il avait enfin, un des premiers toujours à marcher
+dans la mauvaise voie, substitué insolemment le pantalon à la culotte
+courte.
+
+En outre, Nicolino, on le sait, était frère du beau duc de Rocca-Romana,
+qui, à tort ou à raison, avait passé pour être l'objet d'un de
+ces nombreux et rapides caprices de la reine, non enregistrés par
+l'histoire, qui dédaigne ces sortes de détails, mais constatés par la
+chronique scandaleuse des cours qui en vit; or, le roi ne pouvait se
+venger du duc de Rocca-Romana, qui n'avait pas changé un bouton à son
+costume, ne s'était rien coupé, ne s'était rien laissé pousser, et, par
+conséquent, était resté dans les plus strictes règles de l'étiquette; il
+n'était donc pas fâché,--un mari si débonnaire qu'il soit ayant toujours
+quelque rancune contre les amants de sa femme,--il n'était donc pas
+fâché, n'ayant point de prétexte plausible pour se venger du frère aîné,
+d'en rencontrer un pour se venger du frère cadet. D'ailleurs, comme
+titre personnel à l'antipathie du roi, Nicolino Caracciolo était entaché
+du péché originel d'avoir une Française pour mère, et, de plus, étant
+déjà à moitié Français de naissance, d'être encore tout à fait Français
+d'opinion.
+
+On a vu, d'ailleurs, que les soupçons du roi, tout vagues et instinctifs
+qu'ils étaient sur Nicolino Caracciolo, n'étaient point tout à
+fait dénués de fondement, puisque Nicolino était lié à cette grande
+conspiration qui s'étendait jusqu'à Rome, et qui avait pour but, en
+appelant les Français à Naples, d'y faire entrer avec eux la lumière, le
+progrès, la liberté.
+
+Maintenant, on se rappelle par quelle suite de circonstances inattendues
+Nicolino Caracciolo avait été amené à prêter à Salvato, trempé par l'eau
+de la mer, des habits et des armes; comment, une lettre de femme qu'il
+avait oubliée dans la poche de sa redingote ayant été trouvée par
+Pasquale de Simone, avait été remise par celui-ci à la reine et par la
+reine à Acton; nous avons presque assisté à l'expérience chimique qui,
+en enlevant le sang, avait laissé subsister l'écriture, et nous avons
+assisté tout à fait à l'expérience poétique qui, en dénonçant la femme,
+avait permis de s'emparer de son amant; or, l'amant arrêté et conduit,
+on s'en souvient, au château Saint-Elme, n'était autre que notre
+insouciant et aventureux ami Nicolino Caracciolo.
+
+Le lecteur nous pardonnera si nous lui faisons subir ici quelques
+redites; nous désirons, autant que possible, ajouter par quelques
+lignes--ces lignes fussent-elles inutiles--à la clarté de notre récit,
+que peuvent, malgré nos efforts, obscurcir les nombreux personnages que
+nous mettons en scène et dont une partie est forcée de disparaître pour
+faire place à d'autres, parfois pendant plusieurs chapitres, parfois
+pendant un volume entier.
+
+Que l'on nous pardonne donc certaines digressions en faveur de la bonne
+intention, et que l'on ne fasse point de notre bonne intention un des
+pavés de l'enfer.
+
+Le château Saint-Elme, où Nicolino avait été conduit et enfermé, était,
+nous croyons l'avoir déjà dit, la Bastille de Naples.
+
+Le château Saint-Elme, qui a joué un grand rôle dans toutes les
+révolutions de Naples, et qui, par conséquent, aura le sien dans la
+suite de cette histoire, est bâti au sommet de la colline qui domine
+l'ancienne Parthénope. Nous ne chercherons pas, comme le faisait notre
+savant archéologue sir William Hamilton, si le nom _Erme_, premier nom
+du château Saint-Elme, vient de l'ancien mot phénicien _erme_, qui veut
+dire, _élevé_, _sublime_, ou bien lui fut donné à cause des statues de
+Priape à l'aide desquelles les habitants de Nicopolis marquaient les
+limites de leurs champs et de leurs maisons, et qu'ils appelaient
+_Terme_. N'ayant pas reçu du ciel ce regard pénétrant qui lit dans la
+nuit profonde des étymologies, nous nous contenterons de faire remonter
+cette appellation à une chapelle de Saint-Érasme qui donna son nom à
+la montagne sur laquelle elle était assise; la montagne s'appela donc
+d'abord le mont _Saint-Érasme_, puis, par corruption, _Saint-Erme_, puis
+enfin en dernier lieu, et se corrompant de plus en plus, Saint-Elme. Sur
+ce sommet, qui domine la ville et la mer, fut d'abord bâtie une tour
+qui remplaça la chapelle et que l'on appela Belforte; cette tour
+fut convertie en château par Charles II d'Anjou, dit le Boiteux; ses
+fortifications s'augmentèrent lorsque Naples fut assiégée par Lautrec,
+non pas en 1518, comme le dit il signor Giuseppe Gallanti, auteur de
+_Naples et ses Environs;_ mais, en 1528, elle devint, par ordre de
+Charles-Quint, une forteresse régulière. Comme toutes les forteresses
+destinées d'abord à défendre les populations au milieu ou sur la
+tête desquelles elles sont élevées, Saint-Elme en arriva peu à peu,
+non-seulement à ne plus défendre la population de Naples, mais à la
+menacer, et c'est sous ce dernier point de vue que le sombre château
+fait encore la terreur des Napolitains, qui, à chaque révolution qu'ils
+font ou plutôt qu'ils laissent faire, demandent sa démolition au nouveau
+gouvernement qui succède à l'ancien. Le nouveau gouvernement, qui a
+besoin de se populariser, décrète la démolition de Saint-Elme, mais se
+garde bien de le démolir. Hâtons-nous de dire, attendu qu'il faut rendre
+justice aux pierres comme aux gens, que l'honnête et pacifique château
+Saint-Elme, éternelle menace de destruction pour la ville, s'est
+toujours borné à menacer, n'a jamais rien détruit, et même, dans
+certaines circonstances, a protégé.
+
+Nous avons dit tout à l'heure qu'il fallait rendre justice aux pierres
+comme aux gens; retournons la maxime, et disons maintenant qu'il faut
+rendre justice aux gens comme aux pierres.
+
+Ce n'était point, Dieu merci! par paresse ou négligence que le marquis
+Vanni n'avait pas suivi plus activement le procès Nicolino, non; le
+marquis, véritable procureur fiscal, ne demandant que des coupables et
+ne désirant que d'en trouver là même où il n'y en avait pas, était loin
+de mériter un pareil reproche, non; mais c'était un homme de conscience
+dans son genre que le marquis Vanni: il avait fait durer sept ans le
+procès du prince de Tarsia, et trois ans celui du chevalier de Medici
+et de ceux qu'il s'obstinait à appeler ses complices; il tenait un
+coupable, cette fois, il avait des preuves de sa culpabilité, il était
+sûr que ce coupable ne pouvait lui échapper sous la triple porte qui
+fermait son cachot et sous la triple muraille qui entourait Saint-Elme;
+il ne regardait donc pas à un jour, à une semaine et même à un mois pour
+arriver à un résultat satisfaisant. D'ailleurs, il appartenait, nous
+l'avons dit, pour les instincts, pour l'allure, aux animaux de la race
+féline, et l'on sait que le tigre s'amuse à jouer avec l'homme avant de
+le mettre en morceaux, et le chat avec la souris avant de la dévorer.
+
+Le marquis Vanni s'amusait donc à jouer avec Nicolino Caracciolo avant
+de lui faire couper la tête.
+
+Mais, il faut le dire, dans ce jeu mortel où luttaient l'un contre
+l'autre l'homme armé de la loi, de la torture et de l'échafaud, et
+l'homme armé de son seul esprit, ce n'était pas celui qui avait toutes
+les chances de gagner qui gagnait toujours. Loin de là. Après quatre
+interrogatoires successifs, qui chacun avaient duré plus de deux heures,
+et dans lesquels Vanni avait essayé de retourner son prévenu de toutes
+les façons, le juge n'était pas plus avancé et le prévenu pas plus
+compromis que le premier jour, c'est-à-dire que l'interrogateur en était
+arrivé à savoir les nom, prénoms, qualités, âge, état social de Nicolino
+Caracciolo, ce que tout le monde savait à Naples, sans avoir besoin de
+recourir à un mois de prison et à une instruction de trois semaines;
+mais le marquis Vanni, malgré sa curiosité,--et il était certainement un
+des juges les plus curieux du royaume des Deux-Siciles,--n'avait pu en
+savoir davantage.
+
+En effet, Nicolino Caracciolo s'était enfermé dans ce dilemme: «Je suis
+coupable ou je suis innocent. Ou je suis coupable, et je ne suis pas
+assez bête pour faire des aveux qui me compromettront; ou je suis
+innocent, et, par conséquent, n'ayant rien à avouer, je n'avouerai
+rien.» Il était résulté de ce système de défense qu'à toutes les
+questions faites par Vanni pour savoir autre chose que tout ce que tout
+le monde savait, c'est-à-dire ses nom, prénoms, qualités, âge,
+demeure et état social, Nicolino Caracciolo avait répondu par d'autres
+questions, demandant à Vanni, avec l'accent du plus vif intérêt s'il
+était marié, si sa femme était jolie, s'il l'aimait, s'il en avait des
+enfants, quel était leur âge, s'il avait des frères, des soeurs, si son
+père vivait, si sa mère était morte, combien lui donnait la reine pour
+le métier qu'il faisait, si son titre de marquis était transmissible
+à l'aîné de sa famille, s'il croyait en Dieu, à l'enfer, au paradis,
+s'appuyant dans toutes ses divagations, sur ce qu'il avait, pour tout
+ce qui regardait le marquis, une sympathie aussi vive au moins que celle
+que le marquis Vanni avait pour lui, et que, par conséquent, il lui
+était permis, sinon de lui faire les mêmes questions,--il ne poussait
+point l'indiscrétion jusque là,--au moins des questions analogues à
+celles qu'il lui faisait. Il en était résulté qu'à la fin de chaque
+interrogatoire, le marquis Vanni s'était trouvé un peu moins avancé
+qu'au commencement et n'avait pas même osé faire dresser par le greffier
+procès-verbal de toutes les folies que Nicolino lui avait dites, et
+qu'enfin, ayant menacé le prisonnier, lors de sa dernière visite, de
+lui faire donner la question s'il continuait de rire au nez de cette
+respectable déesse que l'on appelle la Justice, il se présentait
+au château Saint-Elme, dans la matinée du 9 décembre,--c'est-à-dire
+quelques heures après l'arrivée du roi à Caserte, arrivée complètement
+ignorée encore à Naples et qui n'était sue que des personnes qui avaient
+eu l'honneur de voir Sa Majesté;--il se présentait, disons-nous, au
+château Saint-Elme, bien décidé cette fois, si Nicolino continuait
+de jouer le même jeu avec lui, de mettre ses menaces à exécution et
+d'essayer de cette fameuse torture _sicut in cadaver_ qui lui avait
+été refusée à son grand regret par la majorité de la junte d'État, à
+laquelle il n'avait pas besoin de référer cette fois.
+
+Vanni, dont le visage n'était pas gai d'habitude, avait donc, ce
+jour-là, une physionomie plus lugubre encore que de coutume.
+
+Il était, en outre, escorté de maître Donato, le bourreau de Naples,
+lequel était lui-même flanqué de deux de ses aides, venus tout exprès
+pour l'aider à appliquer le prisonnier à la question, si le prisonnier
+persistait, nous ne dirons pas dans ses dénégations, mais dans les
+facétieuses et fantastiques plaisanteries qui n'avaient point de
+précédent dans les annales de la justice.
+
+Nous ne parlons pas du greffier qui accompagnait si assidûment Vanni
+dans toutes ses courses, et qui, dans sa vénération pour le procureur
+fiscal, gardait en sa présence un silence si absolu, que Nicolino
+prétendait que ce n'était point un homme de chair et d'os, mais purement
+et simplement son ombre que Vanni avait fait habiller en greffier,
+non pour économiser à l'État, comme on aurait pu le croire, les
+appointements de ce magistrat subalterne, mais pour avoir toujours sous
+la main un secrétaire prêt à écrire ses interrogatoires.
+
+Pour cette grande solennité de la torture qui n'avait point été donnée
+à Naples, ni même dans le royaume des Deux-Siciles, où elle était tombée
+en désuétude depuis que don Carlos était monté sur le trône de Naples,
+c'est-à-dire depuis soixante-cinq ans, et que le marquis Vanni allait
+avoir l'honneur de faire revivre, non point en l'exerçant _in anima
+vili_, mais sur un membre d'une des premières familles de Naples, des
+ordres avaient été donnés à don Roberto Brandi, gouverneur du château,
+pour mettre tout à neuf dans la vieille salle de tortures du château
+Saint-Elme. Don Roberto Brandi, serviteur zélé du roi, qui avait eu le
+désagrément, deux ans auparavant, de voir fuir de sa forteresse Ettore
+Caraffa, s'était empressé de prouver son dévouement à Sa Majesté en
+obéissant ponctuellement aux ordres du procureur fiscal, de sorte que,
+quand celui-ci se fit annoncer, le gouverneur vint au-devant de lui, et,
+avec le sourire de l'orgueil satisfait:
+
+--Venez, lui dit-il, et j'espère que vous serez content de moi.
+
+Et il conduisit Vanni dans la salle qu'il avait fait remettre
+entièrement à neuf à l'intention de Niccolino Caracciolo, lequel ne se
+doutait pas que l'État venait de dépenser pour lui, en instruments de
+torture, la somme exorbitante de sept cents ducats, dont, selon les
+habitudes reçues à Naples, le gouverneur avait mis la moitié dans sa
+poche.
+
+Vanni, précédé de don Roberto et suivi de son greffier, du bourreau et
+de ses deux aides, descendit dans ce musée de la douleur, et, comme
+un général avant le combat examine le champ sur lequel il va livrer
+bataille et note les accidents de terrain dont il peut tirer avantage
+pour la victoire, il étudia, les uns après les autres, cette collection
+d'instruments, sortis, pour la plupart, des arsenaux ecclésiastiques,
+les archives de l'inquisition ayant prouvé que les cerveaux ascétiques
+sont les plus inventifs dans ces sortes de machines destinées à faire
+tressaillir d'angoisse les fibres les plus profondément cachées dans le
+coeur de l'homme.
+
+Chaque instrument était bien à sa place et surtout en bon état de
+service.
+
+Alors, laissant dans cette salle funèbre, éclairée seulement de torches
+soutenues contre la muraille par des mains de fer, maître Donato et ses
+deux aides, il était passé dans la chambre voisine, séparée de la salle
+de tortures par une grille de fer, devant laquelle tombait un rideau de
+serge noire; la lumière des torches, vue à travers ce rideau, obstacle
+insuffisant à la cacher tout à fait, devenait plus funèbre encore.
+
+C'était aussi aux soins de don Roberto qu'était due la mise en état
+de cette chambre, ancienne salle de tribunal secret abandonnée en même
+temps que la salle de torture. Elle n'avait rien de particulier que son
+absence complète de communication avec le jour; tout son mobilier
+se composait d'une table couverte d'un tapis vert, éclairée par deux
+candélabres à cinq branches, et sur laquelle se trouvaient du papier, de
+l'encre et des plumes.
+
+Un fauteuil tenait le milieu de cette table, et, de l'autre côté, avait
+en face de lui la sellette du prévenu; à côté de cette grande table,
+que l'on pouvait appeler la table d'honneur, et qui était évidemment
+réservée au juge, était une petite table destinée au greffier.
+
+Au-dessus du juge était un grand crucifix taillé dans un tronc de chêne
+et qu'on eût dit sorti de l'âpre ciseau de Michel-Ange, tant sa rude
+physionomie laissait celui qui le regardait dans le doute s'il avait été
+mis là pour soutenir l'innocent ou effrayer le coupable.
+
+Une lampe descendant du plafond éclairait cette terrible agonie, qui
+semblait, non pas celle de Jésus expirant avec le mot _pardon_ sur la
+bouche, mais celle du mauvais larron, rendant son dernier soupir dans un
+dernier blasphème.
+
+Le procureur fiscal avait jusque-là tout examiné en silence, et don
+Roberto, n'entendant point sortir de sa bouche l'éloge qu'il se croyait
+en droit d'espérer, attendait avec inquiétude une marque de satisfaction
+quelconque; cette marque de satisfaction, pour s'être fait attendre,
+n'en fut que plus flatteuse. Vanni fit hautement l'éloge de toute cette
+lugubre mise en scène, et promit au digne commandant que la reine serait
+informée du zèle qu'il avait déployé pour son service.
+
+Encouragé par l'éloge d'un homme si expert en pareille matière, don
+Roberto exprima le timide désir que la reine vînt un jour visiter le
+château Saint-Elme et voir de ses propres yeux cette magnifique salle
+de tortures, bien autrement curieuse, à son avis, que le musée de
+Capodimonte; mais, quelque crédit que Vanni eût près de Sa Majesté,
+il n'osa promettre cette faveur royale au digne gouverneur, qui, en
+poussant un soupir de regret, fut forcé de s'en tenir à la certitude
+qu'un récit exact serait fait à la reine, et de la peine qu'il s'était
+donnée et du succès qu'il avait obtenu.
+
+--Et maintenant, mon cher commandant, dit Vanni, remontez et envoyez-moi
+le prisonnier sans fers, mais sous bonne escorte; j'espère que l'aspect
+de cette salle l'amènera naturellement à des idées plus raisonnables que
+celles où il s'est égaré jusqu'ici. Il va sans dire, ajouta Vanni d'un
+air dégagé, que, si cela vous intéresse de voir donner la torture, vous
+pouvez, de votre personne, accompagner le prisonnier. Il sera peut-être
+intéressant, pour un homme d'intelligence comme vous, d'étudier la
+manière dont je dirigerai cette opération.
+
+Don Roberto exprima au procureur fiscal, en termes chaleureux, sa
+reconnaissance de la permission qui lui était donnée et dont il déclara
+vouloir profiter avec bonheur. Et, saluant jusqu'à terre le procureur
+fiscal, il sortit pour obéir à l'ordre qu'il venait d'en recevoir.
+
+
+
+
+ LXI
+
+ ULYSSE ET CIRCÉ
+
+
+A peine le roi était-il, comme nous l'avons vu, sur l'avis du valet de
+pied, sorti de la salle à manger pour venir rejoindre le cardinal Ruffo
+dans son appartement, que, comme s'il eût été le seul et unique lien
+qui retînt entre eux les convives agités d'émotions diverses, chacun
+s'empressa de regagner son appartement. Le capitaine de Cesare ramena
+chez elles les vieilles princesses, désespérées de voir qu'après avoir
+été forcées de fuir de Paris et Rome, devant la Révolution, elles
+allaient probablement être forcées de fuir Naples, poursuivies toujours
+par le même ennemi.
+
+La reine prévint sir William qu'après les nouvelles que venait de
+rapporter son mari, elle avait trop besoin d'une amie pour ne pas garder
+chez elle sa chère Emma Lyonna. Acton fit appeler son secrétaire Richard
+pour lui confier le soin de découvrir pour quoi ou pour qui le roi
+était rentré dans ses appartements. Le duc d'Ascoli, réinstallé dans
+ses fonctions de chambellan, suivit le roi, avec son habit couvert de
+plaques et de cordons, pour lui demander s'il n'avait pas besoin de ses
+services. Le prince de Castelcicala demanda sa voiture et ses chevaux,
+pressé d'aller à Naples veiller à sa sûreté et à celle de ses amis,
+cruellement compromises par le triomphe des jacobins français, que
+devait naturellement suivre le triomphe des jacobins napolitains.
+Sir William Hamilton remonta chez lui pour rédiger une dépêche à son
+gouvernement, et Nelson, la tête basse et le coeur préoccupé d'une
+sombre pensée, regagna sa chambre, que, par une délicate attention, la
+reine avait eu le soin de choisir pas trop éloignée de celle qu'elle
+réservait à Emma les nuits où elle la retenait près d'elle, quand
+toutefois, pendant ces nuits-là, une même chambre et un lit unique ne
+réunissaient pas les deux amies.
+
+Nelson, lui aussi, comme sir William Hamilton, avait à écrire, mais à
+écrire une lettre, non point une dépêche. Il n'était point commandant en
+chef dans la Méditerranée, mais placé sous les ordres de l'amiral lord
+comte de Saint-Vincent, infériorité qui ne lui était pas trop sensible,
+l'amiral le traitant plus en ami qu'en inférieur, et la dernière
+victoire de Nelson l'ayant grandi au niveau des plus hautes réputations
+de la marine anglaise.
+
+Cette intimité entre Nelson et son commandant en chef est constatée
+par la correspondance de Nelson avec le comte de Saint-Vincent, qui se
+trouve dans le tome V de ses _Lettres et Dépêches_, publiées à Londres,
+et ceux de nos lecteurs qui aiment à consulter les pièces originales
+pourront recourir à celles de ces lettres écrites par le vainqueur
+d'Aboukir, du 22 septembre, époque à laquelle s'ouvre ce récit, au
+9 décembre, époque à laquelle nous sommes arrivés. Ils y verront,
+racontées dans tous leurs détails, les irrésistibles progrès de cette
+passion insensée que lui inspira lady Hamilton, passion qui devait lui
+faire oublier le soin de ses devoirs comme amiral, et, comme homme, le
+soin plus précieux encore de son honneur. Ces lettres, qui peignent le
+désordre de son esprit et la passion de son coeur, seraient son excuse
+devant la postérité, si la postérité qui, depuis deux mille ans, a
+condamné l'amant de Cléopâtre, pouvait revenir sur son jugement.
+
+Aussitôt rentré dans sa chambre, Nelson, profondément préoccupé d'une
+catastrophe qui allait jeter un grand trouble non-seulement dans les
+affaires du royaume, mais probablement dans celles de son coeur,
+en portant l'amirauté anglaise à prendre de nouvelles dispositions
+relativement à sa flotte de la Méditerranée, Nelson alla droit à son
+bureau, et, sous l'impression du récit qu'avait fait le roi, si les
+paroles échappées à la bouche de Ferdinand peuvent s'appeler un récit,
+il commença la lettre suivante:
+
+_A l'amiral lord comte de Saint-Vincent_.
+
+«Mon cher lord,
+
+»Les choses ont bien changé de face depuis ma dernière lettre datée de
+Livourne, et j'ai bien peur que Sa Majesté le roi des Deux-Siciles ne
+soit sur le point de perdre un de ses royaumes et peut-être tous les
+deux.
+
+»Le général Mack, ainsi que je m'en étais douté et que je crois même
+vous l'avoir dit, n'était qu'un fanfaron qui a gagné sa réputation
+de grand général je ne sais où, mais pas, certes, sur les champs de
+bataille; il est vrai qu'il avait sous ses ordres une triste armée; mais
+qui va se douter que soixante mille hommes iront se faire battre par dix
+mille!
+
+»Les officiers napolitains n'avaient que peu de chose à perdre, mais
+tout ce qu'ils avaient à perdre, ils l'ont perdu[1].»
+
+[Note 1: Nous citons les paroles textuelles de Nelson: «The
+napolitan officers have not lost much honour, for God knows they had
+but little to lose; but they lost all they had.» _Dépêches et Lettres de
+Nelson_, t. V, page 195.]
+
+Nelson en était là de sa lettre, et, on le voit, le vainqueur d'Aboukir
+traitait assez durement les vaincus de Civita-Castellana. Peut-être, en
+effet, avait-il le droit d'être exigeant en matière de courage, ce rude
+marin qui, enfant, demandait ce que c'était que la peur et ne l'avait
+jamais connue, tout en laissant à chaque combat auquel il assistait un
+lambeau de sa chair, de sorte que la balle qui le tua à Trafalgar ne tua
+plus que la moitié de lui-même et les débris vivants d'un héros. Nelson,
+disons-nous, en était là de sa lettre, lorsqu'il entendit derrière lui
+un bruit pareil à celui que ferait le battement des ailes d'un papillon
+ou d'un sylphe attardé, sautant de fleur en fleur.
+
+Il se retourna et aperçut lady Hamilton.
+
+Au reste, nous dirons bientôt ce que nous pensons du courage des
+Napolitains, dans le chapitre où nous traiterons du courage collectif et
+du courage individuel.
+
+Il jeta un cri de joie.
+
+Mais Emma Lyonna, avec un charmant sourire, approcha un doigt de sa
+bouche, et, riante et gracieuse comme la statue du silence heureux (on
+le sait, il y a plusieurs silences), elle lui fit signe de se taire.
+
+Puis, s'avançant jusqu'à son fauteuil, elle se pencha sur le dossier et
+dit à demi-voix:
+
+--Suivez-moi, Horace; notre chère reine vous attend et veut vous parler
+avant de revoir son mari.
+
+Nelson poussa un soupir en songeant que quelques mots venus de Londres,
+en changeant sa destination, pouvaient l'éloigner de cette magicienne,
+dont chaque geste, chaque mot, chaque caresse était une nouvelle chaîne
+ajoutée à celles dont il était déjà lié; il se souleva péniblement de
+son siège, en proie à ce vertige qu'il éprouvait toujours lorsque, après
+un moment d'absence, il revoyait cette éblouissante beauté.
+
+--Conduisez-moi, lui dit-il; vous savez que je ne vois plus rien dès que
+je vous vois.
+
+Emma détacha l'écharpe de gaze qu'elle avait enroulée autour de sa tête
+et dont elle s'était fait une coiffure et un voile, comme on en voit
+dans les miniatures d'Isabey, et, lui jetant une de ses extrémités qu'il
+saisit au vol et porta fiévreusement à ses lèvres:
+
+--Venez, mon cher Thésée, lui dit-elle, voici le fil du labyrinthe,
+dussiez-vous m'abandonner comme une autre Ariane. Seulement, je vous
+préviens que, si ce malheur m'arrive, je ne me laisserai consoler par
+personne, fût-ce par un dieu!
+
+Elle marcha la première, Nelson la suivit; elle l'eût conduit en enfer,
+qu'il y fût descendu avec elle.
+
+--Tenez, ma bien-aimée reine, dit Emma, je vous amène celui qui est à la
+fois mon roi et mon esclave, le voici.
+
+La reine était assise sur un sofa dans le boudoir qui séparait la
+chambre d'Emma Lyonna de sa chambre; une flamme mal éteinte brillait
+dans ses yeux; cette fois, c'était celle de la colère.
+
+--Venez ici, Nelson, mon défenseur, dit-elle, et asseyez-vous près de
+moi; j'ai véritablement besoin que la vue et le contact d'un héros
+me console de notre abaissement... L'avez-vous vu, continua-t-elle en
+secouant dédaigneusement la tête de haut en bas, l'avez-vous vu, ce
+bouffon couronné se faisant le messager de sa propre honte? L'avez-vous
+entendu raillant lui-même sa propre lâcheté? Ah! Nelson, Nelson, il est
+triste, quand on est reine orgueilleuse et femme vaillante, d'avoir pour
+époux un roi qui ne sait tenir ni le sceptre ni l'épée!
+
+Elle attira Nelson près d'elle; Emma s'assit à terre sur des coussins et
+couvrit de son regard magnétique, tout en jouant avec ses croix et ses
+rubans.--comme Amy Robsart avec le collier de Leicester,--celui qu'elle
+avait mission de fasciner.
+
+--Le fait est, madame, dit Nelson, que le roi est un grand philosophe.
+
+La reine regarda Nelson en contractant ses beaux sourcils.
+
+--Est-ce sérieusement que vous décorez du nom de philosophie, dit-elle,
+cet oubli de toute dignité? Qu'il n'ait pas le génie d'un roi, ayant été
+élevé en lazzarone, cela se conçoit, le génie est un mets dont le ciel
+est avare; mais n'avoir pas le coeur d'un homme! En vérité, Nelson,
+c'était d'Ascoli qui, ce soir, avait, non-seulement l'habit, mais le
+coeur d'un roi; le roi n'était que le laquais de d'Ascoli, et quand on
+pense que, si ces jacobins dont il a si grand'peur l'avaient pris, il
+l'eût laissé pendre sans dire une parole pour le sauver!... Être à la
+fois la fille de Marie-Thérèse et la femme de Ferdinand, c'est, vous en
+conviendrez, une de ces fantaisies du hasard qui feraient douter de la
+Providence.
+
+--Bon! dit Emma, ne vaut-il pas mieux que cela soit ainsi, et ne
+voyez-vous pas que c'est un miracle de la Providence, que d'avoir fait
+tout à la fois de vous un roi et une reine! Mieux vaut être Sémiramis
+qu'Artémise, Élisabeth que Marie de Médicis.
+
+--Oh! s'écria la reine sans écouter Emma, si j'étais homme, si je
+portais une épée!
+
+--Elle ne vaudrait jamais mieux que celle-là, dit Emma en jouant avec
+celle de Nelson, et, du moment que celle-là vous protège, il n'est pas
+besoin d'une autre. Dieu merci!
+
+Nelson posa sa main sur la tête d'Emma et la regarda avec l'expression
+d'un amour infini.
+
+--Hélas! chère Emma, lui dit-il, Dieu sait que les paroles que je vais
+prononcer me brisent le coeur en s'en échappant; mais croyez-vous
+que j'eusse soupiré tout à l'heure en vous voyant à l'heure où je m'y
+attendais le moins, si je n'avais pas, moi aussi, mes terreurs?
+
+--Vous? demanda Emma.
+
+--Oh! je devine ce qu'il veut dire, s'écria la reine en portant son
+mouchoir à ses yeux; oh! je pleure, oui, c'est vrai, mais ce sont des
+larmes de rage...
+
+--Oui; mais, moi, je ne devine pas, dit Emma, et ce que je ne devine
+pas, il faut qu'on me l'explique. Nelson, qu'entendez-vous par vos
+terreurs? Parlez, je le veux!
+
+Et, lui jetant un bras autour du cou et se soulevant gracieusement à
+l'aide de ce bras, elle baisa son front mutilé.
+
+--Emma, lui dit Nelson, croyez bien que, si ce front qui rayonne
+d'orgueil sous vos lèvres, ne rayonne pas en même temps de joie, c'est
+que j'entrevois dans un prochain avenir une grande douleur.
+
+--Moi, je n'en connais qu'une au monde, dit lady Hamilton, ce serait
+d'être séparée de vous.
+
+--Vous voyez bien que vous avez deviné, Emma.
+
+--Nous séparer! s'écria la jeune femme avec une expression de terreur
+admirablement jouée; et qui pourrait nous séparer maintenant?
+
+--Oh! mon Dieu! les ordres de l'Amirauté, un caprice de M. Pitt; ne
+peut-on pas m'envoyer prendre la Martinique et la Trinité, comme on m'a
+envoyé à Calvi, à Ténériffe, à Aboukir? A Calvi, j'ai laissé un oeil; à
+Ténériffe, un bras; à Aboukir, la peau de mon front. Si l'on m'envoie
+à la Martinique ou à la Trinité, je demande à y laisser la tête et que
+tout soit fini.
+
+--Mais, si vous receviez un ordre comme celui-là, vous n'obéiriez pas,
+je l'espère?
+
+--Comment ferais-je, chère Emma?
+
+--Vous obéiriez à l'ordre de me quitter?
+
+--Emma! Emma! ne voyez-vous pas que vous vous mettez entre mon devoir et
+mon amour... C'est faire de moi un traître ou un désespéré.
+
+--Eh bien, répliqua Emma, j'admets que vous ne puissiez pas dire à Sa
+Majesté George III: «Sire, je ne veux pas quitter Naples, parce que
+j'aime comme un fou la femme de votre ambassadeur, qui, de son côté,
+m'aime à en perdre la tête;» mais vous pouvez bien lui dire: «Mon roi,
+je ne veux pas quitter une reine dont je suis le seul soutien, le
+seul appui, le seul défenseur; vous vous devez protection entre têtes
+couronnées et vous répondez les uns des autres à Dieu qui vous a faits
+ses élus;» et si vous ne lui dites point cela parce qu'un sujet ne parle
+pas ainsi à son roi, sir William, qui a sur un frère de lait des droits
+que vous n'avez pas, sir William peut le lui dire.
+
+--Nelson, dit la reine, peut-être suis-je bien égoïste, mais, si vous
+ne nous protégez pas, nous sommes perdus, et, lorsqu'on vous présente la
+question sous ce jour, d'un trône à maintenir, d'un royaume à protéger,
+ne trouvez-vous pas qu'elle s'agrandit au point qu'un homme de coeur
+comme vous risque quelque chose pour nous sauver?
+
+--Vous avez raison, madame, répondit Nelson, je ne voyais que mon amour;
+ce n'est pas étonnant: cet amour, c'est l'étoile polaire de mon coeur.
+Votre Majesté me rend bien heureux en me montrant un dévouement où je
+ne voyais qu'une passion. Cette nuit même, j'écrirai à mon ami lord
+Saint-Vincent, ou plutôt j'achèverai la lettre déjà commencée pour
+lui. Je le prierai, je le supplierai de me laisser, mieux encore, de
+m'attacher à votre service; il comprendra cela, il écrira à l'amirauté.
+
+--Et, dit Emma, sir William, de son côté, écrira directement au roi et à
+M. Pitt.
+
+--Comprenez-vous, Nelson, continua la reine, combien nous avons besoin
+de vous et quels immenses services vous pouvez nous rendre! Nous allons
+être, selon toute probabilité, forcés de quitter Naples, de nous exiler.
+
+--Croyez-vous donc les choses si désespérées, madame?
+
+La reine secoua la tête avec un triste sourire.
+
+--Il me semble, continua Nelson, que, si le roi voulait...
+
+--Ce serait un malheur qu'il voulût, Nelson, un malheur pour moi, je
+m'entends. Les Napolitains me détestent; c'est une race jalouse de tout
+talent, de toute beauté, de tout courage; toujours courbés sous le joug
+allemand, français ou espagnol, ils appellent étrangers et haïssent et
+calomnient tout ce qui n'est pas Napolitain; ils haïssent Acton parce
+qu'il est né en France; ils haïssent Emma parce qu'elle est née en
+Angleterre; ils me haïssent, moi, parce que je suis née en Autriche.
+Supposez que, par un effort de courage dont le roi n'est point capable,
+on rallie les débris de l'armée et que l'on arrête les Français dans
+le défilé des Abruzzes, les jacobins de Naples laissés à eux-mêmes
+profitent de l'absence des troupes et se soulèvent, et alors les
+horreurs de la France en 1792 et 1793 se renouvellent ici. Qui vous dit
+qu'ils ne nous traiteront pas, moi, comme Marie-Antoinette, et, Emma,
+comme la princesse de Lamballe? Le roi s'en tirera toujours, grâce à ses
+lazzaroni qui l'adorent; il a pour lui l'égide de la nationalité; mais
+Acton, mais Emma, mais moi, cher Nelson, nous sommes perdus. Maintenant,
+n'est-ce point un grand rôle que celui qui vous est réservé par la
+Providence, si vous arrivez à faire pour moi ce que Mirabeau, ce que
+M. de Bouille, ce que le roi de Suède, ce que Barnave, ce que M. de la
+Fayette, ce que mes deux frères, enfin, deux empereurs n'ont pu faire
+pour la reine de France?
+
+--Ce serait une gloire trop grande, et à laquelle je n'aspire pas,
+madame, dit Nelson, une gloire éternelle.
+
+--Puis n'avez-vous point à faire valoir ceci, Nelson, que c'est par
+notre dévouement à l'Angleterre que nous sommes compromis? Si, fidèle
+aux traités avec la République, le gouvernement des Deux-Siciles ne
+vous avait point permis de prendre de l'eau, des vivres, de réparer
+vos avaries à Syracuse, vous étiez forcé d'aller vous ravitailler à
+Gibraltar et vous ne trouviez plus la flotte française à Aboukir.
+
+--C'est vrai, madame, et c'était moi qui étais perdu alors; un procès
+infamant m'était réservé à la place d'un triomphe. Comment dire:
+«J'avais les yeux fixés sur Naples,» quand mon devoir était de regarder
+du côté de Tunis?
+
+--Enfin, n'est-ce point à propos des fêtes que, dans notre enthousiasme
+pour vous, nous vous avons données, que cette guerre a éclaté? Non,
+Nelson, le sort du royaume des Deux-Siciles est lié à vous, et vous
+êtes lié, vous, au sort de ses souverains. On dira dans l'avenir: «Ils
+étaient abandonnés de tous, de leurs alliés, de leurs amis, de leurs
+parents; ils avaient le monde contre eux, ils eurent Nelson pour eux,
+Nelson les sauva.»
+
+Et, dans le geste que fit la reine en prononçant ces paroles, elle
+étendit la main vers Nelson; Nelson saisit cette main, mit un genou en
+terre et la baisa.
+
+--Madame, dit Nelson se laissant aller à l'enthousiasme de la flatterie
+de la reine, Votre Majesté me promet une chose?
+
+--Vous avez le droit de tout demander à ceux qui vous devront tout.
+
+--Eh bien, je vous demande votre parole royale, madame, que, du jour où
+vous quitterez Naples, ce sera le vaisseau de Nelson, et nul autre, qui
+conduira en Sicile votre personne sacrée.
+
+--Oh! ceci, je vous le jure, Nelson, et j'ajoute que, là où je serai,
+ma seule, mon unique, mon éternelle amie, ma chère Emma Lyonna sera avec
+moi.
+
+Et, d'un mouvement plus passionné peut-être que ne le permettait cette
+amitié, toute grande qu'elle était, la reine prit la tête d'Emma entre
+ses deux mains, l'approcha vivement de ses lèvres et la baisa sur les
+deux yeux.
+
+--Ma parole vous est engagée, madame, dit Nelson. A partir de ce moment,
+vos amis sont mes amis et vos ennemis mes ennemis, et, dussé-je me
+perdre en vous sauvant, je vous sauverai.
+
+--Oh! s'écria Emma, tu es bien le chevalier des rois et le champion des
+trônes! tu es bien tel que j'avais rêvé l'homme auquel je devais donner
+tout mon amour et tout mon coeur!
+
+Et, cette fois, ce ne fut plus sur le front cicatrisé du héros, mais
+sur les lèvres frémissantes de l'amant que la moderne Circé appliqua ses
+lèvres.
+
+En ce moment, on gratta doucement à la porte.
+
+--Entrez là, chers amis, de mon coeur, dit la reine en leur montrant la
+chambre d'Emma; c'est Acton qui vient me rendre une réponse.
+
+Nelson, enivré de louanges, d'amour, d'orgueil, entraîna Emma dans
+cette chambre à l'atmosphère parfumée, dont la porte sembla se refermer
+d'elle-même sur eux.
+
+En une seconde, le visage de la reine changea d'expression, comme si
+elle eût mis ou ôté un masque; son oeil s'endurcit, et, d'une voix
+brève, elle prononça ce seul mot:
+
+--Entrez.
+
+C'était Acton, en effet.
+
+--Eh bien, demanda-t-elle, qui attendait Sa Majesté?
+
+--Le cardinal Ruffo, répondit Acton.
+
+--Vous ne savez rien de ce qu'ils ont dit?
+
+--Non, madame; mais je sais ce qu'ils ont fait.
+
+--Qu'ont-ils fait?
+
+--Ils ont envoyé chercher Ferrari.
+
+--Je m'en doutais. Raison de plus, Acton, pour ce que vous savez.
+
+--A la première occasion, ce sera fait. Votre Majesté n'a pas autre
+chose à m'ordonner?
+
+--Non, répondit la reine.
+
+Acton salua et sortit.
+
+La reine jeta un coup d'oeil jaloux sur la chambre d'Emma et rentra
+silencieusement dans la sienne.
+
+
+
+
+ LXII
+
+ L'INTERROGATOIRE DE NICOLINO
+
+
+Les quelques moments qui s'écoulèrent entre la sortie du commandant
+don Roberto Brandi et l'entrée du prisonnier furent employés par le
+procureur fiscal à passer sur ses habits de ville une robe de juge, à
+coiffer sa tête maigre et longue d'une perruque énorme qui devait, selon
+lui, ajouter à la majesté de son visage et à couvrir cette perruque
+elle-même d'un bonnet carré.
+
+Le greffier commença par poser sur la table, comme pièces de conviction,
+les deux pistolets marqués d'une N et la lettre de la marquise de
+San-Clemente; puis il procéda à la même toilette qu'avait faite son
+supérieur, toute proportion de rang gardée, c'est-à-dire qu'il mit une
+robe plus étroite, une perruque moins grosse, une toque moins haute.
+
+Après quoi, il s'assit à sa petite table.
+
+Le marquis Vanni prit place à la grande, et, comme c'était un homme
+d'ordre, il rangea son papier devant lui de manière qu'une feuille
+ne dépassât point l'autre, s'assura qu'il y avait de l'encre dans son
+encrier, examina le bec de sa plume, le rafraîchit avec un canif, en
+égalisa les deux pointes en les coupant sur son ongle, tira de sa poche
+une tabatière d'or ornée du portrait de Sa Majesté, la plaça à la portée
+de sa main, moins pour y puiser la poudre qu'elle contenait que
+pour jouer avec elle de cet air indifférent du juge qui joue aussi
+insoucieusement avec la vie d'un homme qu'il joue avec sa tabatière, et
+attendit Nicolino Caracciolo dans la pose qu'il crut la plus propre à
+faire de l'effet sur son prisonnier.
+
+Par malheur, Nicolino Caracciolo n'était point de caractère à se se
+laisser imposer par les poses du marquis Vanni; la porte qui s'était
+refermée sur le commandant s'ouvrit dix minutes après devant le
+prisonnier, et Nicolino Caracciolo, mis avec une élégance qui ne
+dénonçait en aucune manière le séjour peu confortable de la prison,
+entra le sourire sur les lèvres, en fredonnant d'une voix assez juste le
+_Pria che spunti l'aurora_ du _Matrimonio segreto_.
+
+Il était accompagné de quatre soldats et suivi du gouverneur.
+
+Deux soldats restèrent à la porte, deux autres s'avancèrent à la droite
+et à la gauche du prisonnier, lequel marcha droit à la sellette qui lui
+était préparée, regarda avant de s'asseoir autour de lui avec la plus
+grande attention, murmura en français les trois syllabes: _Tiens! tiens!
+tiens!_ lesquelles sont destinées, comme on sait, à exprimer un côté
+comique de l'étonnement, et, s'adressant avec la plus grande politesse
+au procureur fiscal:
+
+--Est-ce que, par hasard, monsieur le marquis, lui demanda-t-il, vous
+auriez lu _les Mystères d'Udolphe_?
+
+--Qu'est-ce que cela, _les Mystères d'Udolphe_? demanda Vanni répondant
+à son tour, comme Nicolino avait l'habitude de le faire, à une question
+par une autre question.
+
+--C'est un nouveau roman d'une dame anglaise nommée Anne Radcliffe.
+
+--Je ne lis pas de romans, entendez-vous, monsieur, répondit le juge
+d'une voix pleine de dignité.
+
+--Vous avez tort, monsieur, très-grand tort; il y en a de fort amusants,
+et je voudrais bien en avoir un à lire dans mon cachot, s'il y faisait
+clair.
+
+--Monsieur, je désire que vous vous pénétriez de cette vérité...
+
+--De laquelle, monsieur le marquis?
+
+--C'est que nous sommes ici pour nous occuper d'autre chose que de
+romans. Asseyez-vous.
+
+--Merci, monsieur le marquis; je voulais seulement vous dire qu'il
+y avait, dans _les Mystères d'Udolphe_, la description d'une chambre
+parfaitement pareille à celle-ci; c'est dans cette salle que le chef des
+brigands tenait ses séances.
+
+Vanni appela à son aide toute sa dignité.
+
+--J'espère, prévenu, que cette fois...
+
+Nicolino l'interrompit.
+
+--D'abord, je ne m'appelle pas prévenu, vous le savez bien.
+
+--Il n'y a pas de degré social devant la loi, vous êtes prévenu.
+
+--Je l'accepte comme verbe, mais non comme substantif; voyons, de quoi
+suis-je prévenu?
+
+--Vous êtes prévenu de complot envers l'État.
+
+--Allons, bon! voilà que vous retombez dans votre manie.
+
+--Et vous dans votre irrévérence envers la justice.
+
+--Moi irrévérent envers la justice? Ah! monsieur le marquis, vous
+me prenez pour un autre, Dieu merci! nul ne respecte et ne vénère la
+justice plus que moi. La justice! mais c'est la parole de Dieu sur la
+terre. Oh! que non! je ne suis pas si impie que d'être irrévérent envers
+la justice. Ah! envers les juges, c'est autre chose, je ne dis pas.
+
+Vanni frappa avec impatience la terre du pied.
+
+--Êtes-vous enfin décidé à répondre aujourd'hui aux questions que je
+vais vous faire?
+
+--C'est selon les questions que vous me ferez.
+
+--Prévenu...! s'écria Vanni avec impatience.
+
+--Encore, fit Nicolino en haussant les épaules; mais, voyons, qu'est-ce
+que cela vous fait de m'appeler prince ou duc? Je n'ai point de
+préférence pour l'un ou l'autre de ces deux noms. Je vous appelle bien
+marquis, moi, et, à coup sûr, quoique j'aie à peine le tiers de votre
+âge, je suis prince ou duc depuis plus longtemps que vous n'êtes
+marquis.
+
+--C'est bien, assez sur ce chapitre... Votre âge?
+
+Nicolino tira de son gousset une montre magnifique.
+
+--Vingt et un ans trois mois huit jours cinq heures sept minutes
+trente-deux secondes. J'espère, cette fois, que vous ne m'accuserez pas
+de manquer de précision.
+
+--Votre nom?
+
+--Nicolino Caracciolo, toujours.
+
+--Votre domicile?
+
+--Au château Saint-Elme, cachot numéro 3, au second au-dessous de
+l'entre-sol.
+
+--Je ne vous demande pas où vous demeurez à présent; je vous demande où
+vous demeuriez quand vous avez été arrêté?
+
+--Je ne demeurais nulle part, j'étais dans la rue.
+
+--C'est bien. Peu importe votre réponse, on sait votre domicile.
+
+--Alors, je vous dirai comme Agamemnon à Achille:
+
+ Pourquoi le demander, puisque vous le savez?
+
+--Faisiez-vous partie de la réunion de conspirateurs qui était
+assemblée, du 22 au 23 septembre, dans les ruines du palais de la reine
+Jeanne?
+
+--Je ne connais pas de palais de la reine Jeanne à Naples.
+
+--Vous ne connaissez pas les ruines du palais de la reine Jeanne au
+Pausilippe, presque en face de la maison que vous habitez?
+
+--Pardon, monsieur le marquis. Qu'un homme du peuple, un cocher
+de fiacre, un cicerone, voire même un ministre de l'instruction
+publique,--Dieu sait où l'on prend les ministres dans notre
+époque!--fasse une pareille erreur, cela se comprend; mais vous, un
+archéologue, vous tromper en architecture de deux siècles et demi, et
+en histoire de cinq cents ans, je ne vous pardonne pas cela! Vous voulez
+dire les ruines du palais d'Anna Caraffa, femme du duc de Medina, le
+favori de Philippe IV, qui n'est pas morte étouffée comme Jeanne Ire, ni
+empoisonnée comme Jeanne II...--remarquez que je n'affirme pas le fait,
+le fait étant resté douteux,--mais mangée aux poux comme Sylla et comme
+Philippe H.... Cela n'est pas permis, monsieur Vanni, et, si la chose se
+répandait, on vous prendrait pour un vrai marquis!
+
+--Eh bien, dans les ruines du palais d'Anna Caraffa, si vous l'aimez
+mieux.
+
+--Oui, je l'aime mieux; j'aime toujours mieux la vérité; je suis de
+l'école du philosophe de Genève, et j'ai pour devise: _Vitam impendere
+vero_. Bon! si je parle latin, voilà qu'on va me prendre pour un faux
+duc!
+
+--Étiez-vous dans les ruines du palais d'Anna Caraffa pendant la nuit du
+22 au 23 septembre? Répondez oui ou non! insista Vanni furieux.
+
+--Et que diable eussé-je été y chercher? Vous ne vous rappelez donc pas
+le temps qu'il faisait pendant la nuit du 22 au 23 septembre?
+
+--Je vais vous dire ce que vous alliez y faire, moi: vous alliez y
+conspirer.
+
+--Allons donc! je ne conspire jamais quand il pleut; c'est déjà assez
+ennuyeux par le beau temps.
+
+--Avez-vous, ce soir-là, prêté votre redingote à quelqu'un?
+
+--Pas si niais, par une nuit pareille, quand il pleuvait à torrents,
+prêter ma redingote! mais, si j'en avais eu deux, je les eusse mises
+l'une sur l'autre.
+
+--Reconnaissez-vous ces pistolets?
+
+--Si je les reconnaissais, je vous dirais qu'on me les a volés; et,
+comme votre police est très-mal faite, vous ne retrouveriez pas le
+voleur, ce qui serait humiliant pour votre police; or, je ne veux
+humilier personne, je ne reconnais pas ces pistolets.
+
+--Ils sont cependant marqués d'une N.
+
+--N'y a-t-il que moi dont le nom commence par une N à Naples?
+
+--Reconnaissez-vous cette lettre?
+
+Et Vanni montra au prisonnier la lettre de la marquise de San-Clemente.
+
+--Pardon, monsieur le marquis, mais il faudrait que je la visse de plus
+près.
+
+--Approchez-vous.
+
+Nicolino regarda l'un après l'autre les deux soldats qui se tenaient à
+sa droite et sa gauche:
+
+--_Èpermesso_? dit-il.
+
+Les deux soldats s'écartèrent; Nicolino s'approcha de la table, prit la
+lettre et la regarda.
+
+--Fi donc! demander à un galant homme s'il reconnaît une lettre de
+femme! Oh! monsieur le marquis!
+
+Et, approchant tranquillement la lettre d'un des candélabres, il y mit
+le feu.
+
+Vanni se leva furieux.
+
+--Que faites-vous donc? s'écria-t-il.
+
+--Vous le voyez bien, je la brûle; il faut toujours brûler les lettres
+de femme, ou sinon les pauvres créatures sont compromises.
+
+--Soldats!... s'écria Vanni.
+
+--Ne vous dérangez pas, dit Nicolino en soufflant les cendres au nez de
+Vanni, c'est fait.
+
+Et il alla tranquillement se rasseoir sur la sellette.
+
+--C'est bon, dit Vanni, rira bien qui rira le dernier.
+
+--Je n'ai ri ni le premier ni le dernier, monsieur, dit Nicolino avec
+hauteur; je parle et j'agis en honnête homme, voilà tout.
+
+Vanni poussa une espèce de rugissement; mais sans doute n'était-il pas
+au bout de ses questions, car il parut se calmer, quoiqu'il secouât
+furieusement sa tabatière dans sa main droite.
+
+--Vous êtes le neveu de Francesco Caracciolo? reprit Vanni.
+
+--J'ai cet honneur, monsieur le marquis, répondit tranquillement
+Nicolino en s'inclinant.
+
+--Le voyez-vous souvent?
+
+--Le plus que je puis.
+
+--Vous savez qu'il est infecté de mauvais principes?
+
+--Je sais que c'est le plus honnête homme de Naples et le plus fidèle
+sujet de Sa Majesté, sans vous excepter, monsieur le marquis.
+
+--Avez-vous entendu dire qu'il ait eu affaire aux républicains?
+
+--Oui, à Toulon, où il s'est battu contre eux si glorieusement, qu'il
+doit aux différents combats qu'il leur a livrés le grade d'amiral.
+
+--Allons, dit Vanni comme s'il prenait une résolution subite, je vois
+que vous ne parlerez pas.
+
+--Comment! vous trouvez que je ne parle point assez, je parle presque
+tout seul.
+
+--Je dis que nous ne tirerons aucun aveu de vous par la douceur.
+
+--Ni par la force, je vous en préviens.--Nicolino Caracciolo, vous ne
+savez pas jusqu'où peuvent s'étendre mes pouvoirs de juge.
+
+--Non, je ne sais pas jusqu'où peut s'étendre la tyrannie d'un roi.
+
+--Nicolino Caracciolo, je vous préviens que je vais être forcé de vous
+appliquer à la torture.
+
+--Appliquez, marquis, appliquez; cela fera toujours passer un instant;
+on s'ennuie tant en prison!
+
+Et Nicolino Caracciolo étira ses bras en bâillant.
+
+--Maître Donato! s'écria le procureur fiscal exaspéré, faites voir au
+prévenu la chambre de la question.
+
+Maître Donato tira un cordon, les rideaux s'ouvrirent; Nicolino put
+donc voir le bourreau, ses deux aides et les formidables instruments de
+torture dont il était entouré.
+
+--Tiens! fit Nicolino décidé à ne reculer devant rien: voici une
+collection qui me paraît fort curieuse; peut-on la voir de plus près?
+
+--Vous vous plaindrez de la voir de trop près tout à l'heure, malheureux
+pêcheur endurci!
+
+--Vous vous trompez, marquis, répondit Nicolino en secouant sa belle et
+noble tête, je ne me plains jamais, je me contente de mépriser.
+
+--Donato, Donato! s'écria le procureur fiscal, emparez-vous du prévenu.
+
+La grille tourna sur ses gonds, mettant en communication la chambre de
+l'interrogatoire avec la salle de torture, et Donato s'avança vers le
+prisonnier.
+
+--Vous êtes cicérone? demanda le jeune homme.
+
+--Je suis le bourreau, répondit maître Donato.
+
+--Marquis Vanni, dit Nicolino en pâlissant légèrement, mais le
+sourire sur les lèvres et sans donner aucune autre marque d'émotion,
+présentez-moi à monsieur; selon les lois de l'étiquette anglaise, il
+n'aurait le droit de me parler ni de me toucher, si je ne lui étais pas
+présenté, et, vous le savez, nous vivons sous les lois anglaises depuis
+l'entrée à la cour de madame l'ambassadrice d'Angleterre.
+
+--A la torture! à la torture! hurla Vanni.
+
+--Marquis, dit Nicolino, je crois que vous vous privez par votre
+précipitation d'un grand plaisir.
+
+--Lequel? demanda Vanni haletant.
+
+--Celui de m'expliquer vous-même l'usage de chacune de ces ingénieuses
+machines; qui sait si cette explication ne suffirait point à vaincre ce
+que vous appelez mon obstination?
+
+--Tu as raison, quoique ce soit un moyen pour toi de retarder l'heure
+que tu redoutes.
+
+--Aimez-vous mieux tout de suite? dit Nicolino en regardant fixement
+Vanni; quant à moi, cela m'est égal.
+
+Vanni baissa les yeux.
+
+--Non, répliqua-t-il, il ne sera point dit que j'aurai refusé à un
+prévenu, si coupable qu'il soit, le délai qu'il a demandé.
+
+En effet, Vanni comprenait qu'il y avait pour lui une jouissance amère
+et une sombre vengeance dans l'énumération à laquelle il allait se
+livrer, puisqu'il faisait précéder la torture physique d'une torture
+morale pire que la première peut-être.
+
+--Ah! fit Nicolino en riant, je savais bien que l'on obtenait tout de
+vous par le raisonnement, et, d'abord, voyons, monsieur le procureur
+fiscal, commençons par cette corde pendue au plafond et glissant sur une
+poulie.
+
+--C'est, en effet, par là que l'on commence.
+
+--Voyez ce que c'est que le hasard! Nous disions donc que cette
+corde...?
+
+--C'est ce que l'on appelle l'estrapade, mon jeune ami.
+
+Nicolino salua.
+
+--On lie le patient les mains derrière le dos, on lui met aux pieds
+des poids plus ou moins lourds, on le soulève par cette corde jusqu'au
+plafond, puis on le laisse retomber par secousses jusqu'à un pied de
+terre.
+
+--Ce doit être un moyen infaillible de faire grandir les gens... Et,
+continua Nicolino, cette espèce de casque pendu à la muraille, comment
+cela s'appelle-t-il?
+
+--C'est la _cuffia del silenzio_, très-bien nommée ainsi, attendu que
+plus on souffre, moins on peut crier. On met la tête du patient dans
+cette boîte de fer, et, à l'aide de cette vis que l'on tourne, la boîte
+se rétrécit; au troisième tour, les yeux sortent de leur orbite et la
+langue de la bouche.
+
+--Qu'est-ce que ce doit être au sixième, mon Dieu! fit Nicolino avec sa
+même intonation railleuse. Et ce fauteuil en tôle avec des clous en fer
+et une espèce de réchaud dessous, a-t-il son utilité?
+
+--Vous allez le voir. On y assied le patient tout nu, on l'attache
+solidement aux bras du fauteuil et l'on allume du feu dans le réchaud.
+
+--C'est moins commode que le gril de saint Laurent; vous ne pouvez pas
+le retourner. Et ces coins, ce maillet et ces planches?
+
+--C'est la question des brodequins: on met entre quatre planches les
+jambes de celui à qui on veut la donner, on les lie avec une corde, et,
+à l'aide de ce maillet, on enfonce ces coins-là entre les planches du
+milieu.
+
+--Pourquoi ne pas les passer tout de suite entre le tibia et le péroné?
+Ce serait plus court!... Et ce chevalet entouré de coquemars?
+
+--C'est avec cela qu'on donne la question de l'eau: on couche le patient
+sur le chevalet de manière qu'il ait la tête et les pieds plus bas que
+l'estomac, et on lui entonne dans la bouche jusqu'à cinq ou six pintes
+d'eau.
+
+--Je doute que les toasts que l'on porte à votre santé de cette
+façon-là, marquis, vous portent bonheur.
+
+--Voulez-vous continuer?
+
+--Ma foi, non, cela me donne un trop grand mépris pour les inventeurs
+de toutes ces machines, et surtout pour ceux qui s'en servent. J'aime
+décidément mieux être accusé que juge, patient que bourreau.
+
+--Vous refusez de faire des aveux?
+
+--Plus que jamais.
+
+--Songez que ce n'est plus l'heure de plaisanter.
+
+--Par quelle torture vous plaît-il de commencer, monsieur?
+
+--Par l'estrapade, répondit Vanni exaspéré de ce sang-froid. Exécuteur,
+enlevez l'habit de monsieur.
+
+--Pardon! si vous voulez bien le permettre, je l'ôterai moi-même; je
+suis très-chatouilleux.
+
+Et, avec la plus grande tranquillité, Nicolino enleva son habit, sa
+veste et sa chemise, mettant au jour un torse juvénile et blanc, un peu
+maigre peut-être, mais de forme parfaite.
+
+--Encore une fois, vous ne voulez pas avouer? cria Vanni en secouant
+désespérément sa tabatière.
+
+--Allons donc! répondit Nicolino, est-ce qu'un gentilhomme a deux
+paroles? Il est vrai, ajouta-t-il dédaigneusement, que vous ne pouvez
+point savoir cela, vous.
+
+--Liez-lui les mains derrière le dos, liez-lui les mains, cria Vanni;
+attachez-lui un poids de cent livres à chaque pied et levez-le jusqu'au
+plafond.
+
+Les aides du bourreau se précipitèrent sur Nicolino pour exécuter
+l'ordre du procureur fiscal.
+
+--Un instant, un instant! cria maître Donato, des égards, des
+précautions. Il faut que cela dure; disloquez, mais ne cassez pas; c'est
+de la _roba_ aristocratique.
+
+Et lui-même, avec toute sorte d'égards et de précautions comme il avait
+dit, il lui lia les mains derrière le dos, tandis que les deux aides lui
+attachaient les poids aux pieds.
+
+--Tu ne veux pas avouer? tu ne veux pas avouer? cria Vanni en
+s'approchant de Nicolino.
+
+--Si fait; approchez encore, dit Nicolino.
+
+Vanni s'approcha; Nicolino lui cracha au visage.
+
+--Sang du Christ! s'écria Vanni, enlevez! enlevez!
+
+Le bourreau et ses aides s'apprêtaient à obéir, quand le commandant
+Roberto Brandi, s'approchant vivement du procureur fiscal:
+
+--Un billet très-pressé du prince de Castelcicala, lui dit-il.
+
+Vanni prit le billet en faisant signe aux exécuteurs d'attendre qu'il
+eût lu.
+
+Il ouvrit le billet; mais à peine y eut-il jeté les yeux, qu'une pâleur
+livide envahit son visage.
+
+Il le relut une seconde fois et devint plus pâle encore.
+
+Puis, après un moment de silence, passant son mouchoir sur son front
+ruisselant de sueur:
+
+--Détachez le patient, dit-il, et reconduisez-le dans sa prison.
+
+--Eh bien, mais la question? demanda maître Donato.
+
+--Ce sera pour un autre jour, répondit Vanni.
+
+Et il s'élança hors du cachot sans même donner à son greffier l'ordre de
+le suivre.
+
+--Et votre ombre, monsieur le procureur fiscal? lui cria Nicolino. Vous
+oubliez votre ombre!
+
+On détacha Nicolino, qui remit sa chemise, sa veste et sa redingote avec
+le même calme qu'il les avait ôtées.
+
+--Métier du diable, s'écria maître Donato, on n'y est jamais sûr de
+rien!
+
+Nicolino parut touché de ce désappointement du bourreau.
+
+--Combien gagnez-vous par an, mon ami? lui demanda-t-il.
+
+--J'ai quatre cents ducats de fixe, Excellence, dix ducats par exécution
+et quatre ducats par torture; mais il y a plus de trois ans que, par
+l'entêtement du tribunal, on n'a exécuté personne; et, vous le voyez,
+au moment de vous donner la torture, contre-ordre! J'aurais plus de
+bénéfice à donner ma démission de bourreau et à me faire sbire, comme
+mon ami Pasquale de Simone.
+
+--Tenez, mon cher, dit Nicolino en tirant de sa poche trois pièces d'or,
+vous m'attendrissez; voici douze ducats. Qu'il ne soit pas dit que l'on
+vous a dérangé pour rien.
+
+Maître Donato et ses deux aides saluèrent.
+
+Alors, Nicolino, se retournant vers Roberto Brandi, qui ne comprenait
+rien lui-même à ce qui s'était passé:
+
+--N'avez-vous pas entendu, commandant? lui dit-il. M. le procureur
+fiscal vous a ordonné de me reconduire en prison.
+
+Et, se remettant de lui-même au milieu des soldats qui l'avaient amené,
+il sortit de la salle de l'interrogatoire et regagna son cachot.
+
+Peut-être le lecteur attend-il maintenant l'explication du changement
+qui s'était fait sur la physionomie du marquis Vanni en lisant le billet
+du prince de Castelcicala, et de l'ordre donné de remettre la torture à
+un autre jour, après l'avoir lu.
+
+L'explication sera bien simple; elle consistera à mettre sous les yeux
+du lecteur le texte même du billet; le voici:
+
+«Le roi est arrivé cette nuit. L'armée napolitaine est battue; les
+Français seront ici dans quinze jours.
+
+»C.»
+
+Or, le marquis Vanni avait réfléchi que ce n'était point au moment où
+les Français allaient entrer à Naples qu'il était opportun de donner
+la torture à un prisonnier accusé pour tout crime d'être partisan des
+Français.
+
+Quant à Nicolino, qui, malgré tout son courage, était menacé d'une rude
+épreuve, il rentra dans le cachot numéro 3, au second au-dessous de
+l'entre-sol, comme il disait, sans savoir à quel heureux hasard il
+devait d'en être quitte à si bon marché.
+
+
+
+
+ LXIII
+
+ L'ABBÉ PRONIO
+
+
+Vers la même heure où le procureur fiscal Vanni faisait reconduire
+Nicolino à son cachot, le cardinal Ruffo, pour accomplir la promesse
+qu'il avait faite pendant la nuit au roi, se présentait à la porte de
+ses appartements.
+
+L'ordre était donné de le recevoir. Il pénétra donc sans aucun
+empêchement jusqu'au roi.
+
+Le roi était en tête-à-tête avec un homme d'une quarantaine d'années. On
+pouvait reconnaître cet homme pour un abbé à une imperceptible tonsure
+qui disparaissait au milieu d'une forêt de cheveux noirs. Il était, au
+reste, vigoureusement découplé et paraissait plutôt fait pour porter
+l'uniforme de carabinier que la robe ecclésiastique.
+
+Ruffo fit un pas en arrière.
+
+--Pardon, sire, dit-il, mais je croyais trouver Votre Majesté seule.
+
+--Entrez, entrez, mon cher cardinal, dit le roi, vous n'êtes point de
+trop; je vous présente l'abbé Pronio.
+
+--Pardon, sire, dit Ruffo en souriant, mais je ne connais pas l'abbé
+Pronio.
+
+--Ni moi non plus, dit le roi. Monsieur entre une minute avant Votre
+Éminence; il vient de la part de mon directeur, monseigneur Rossi,
+évêque de Nicosia; M. l'abbé ouvrait la bouche pour me raconter ce qui
+l'amène, il le racontera à nous deux au lieu de le raconter à moi tout
+seul. Tout ce que je sais, par le peu de mots que M. l'abbé m'a dits,
+c'est que c'est un homme qui parle bien et qui promet d'agir encore
+mieux. Racontez votre affaire: M. le cardinal Ruffo est de mes amis.
+
+--Je le sais, sire, dit l'abbé en s'inclinant devant le cardinal, et des
+meilleurs même.
+
+--Si je n'ai pas l'honneur de connaître M. l'abbé Pronio, vous voyez
+qu'en échange M. l'abbé Pronio me connaît.
+
+--Et qui ne vous connaît pas, monsieur le cardinal, vous, le
+fortificateur d'Ancône! vous, l'inventeur d'un nouveau four à chauffer
+les boulets rouges!
+
+--Ah! vous voilà pris, mon éminentissime. Vous vous attendiez à ce que
+l'on vous fît des compliments sur votre éloquence et votre sainteté, et
+voilà qu'on vous en fait sur vos exploits militaires.
+
+--Oui, sire, et plût à Dieu que Votre Majesté eût confié le commandement
+de l'armée à Son Éminence au lieu de le confier à un fanfaron
+autrichien.
+
+--L'abbé, vous venez de dire une grande vérité, dit le roi en posant sa
+main sur l'épaule de Pronio.
+
+Ruffo s'inclina.
+
+--Mais je présume, dit-il, que M. l'abbé n'est pas venu seulement pour
+dire des vérités qu'il me permettra de prendre pour des louanges.
+
+--Votre Éminence a raison, dit Pronio en s'inclinant à son tour; mais
+une vérité dite de temps en temps et quand l'occasion s'en présente,
+quoiqu'elle puisse parfois nuire à l'imprudent qui la dit, ne peut
+jamais nuire au roi qui l'entend.
+
+--Vous avez de l'esprit, monsieur, dit Ruffo.
+
+--Eh bien, c'est l'effet qu'il m'a fait tout de suite, dit le roi;
+et cependant il n'est que simple abbé, quand j'ai, à la bonté de mon
+ministre des cultes, dans mon royaume tant d'ânes qui sont évêques!
+
+--Tout cela ne nous dit pas ce qui amène l'abbé près de Votre Majesté?
+
+--Dites, dites, l'abbé! le cardinal me rappelle que j'ai affaire; nous
+vous écoutons.
+
+--Je serai bref, sire. J'étais hier, à neuf heures du soir, chez mon
+neveu, qui est maître de poste.
+
+--Tiens, c'est vrai, dit le roi, je cherchais où je vous avais déjà vu.
+Je me rappelle maintenant, c'est là.
+
+--Justement, sire. Dix minutes auparavant, un courrier était passé,
+avait commandé des chevaux et avait dit au maître de poste: «Surtout
+ne faites pas attendre, c'est pour un très-grand seigneur;» et il était
+reparti en riant. La curiosité me prit alors de voir ce très-grand
+seigneur, et, lorsque la voiture s'arrêta, je m'en approchai, et, à mon
+grand étonnement, je reconnus le roi.
+
+--Il m'a reconnu et ne m'a rien demandé; c'est, déjà bien de sa part,
+n'est-ce pas, mon éminentissime?
+
+--Je me réservais pour ce matin, sire, répondit l'abbé en s'inclinant.
+
+--Continuez, continuez! vous voyez bien que le cardinal vous écoute.
+
+--Avec la plus grande attention, sire.
+
+--Le roi, que l'on savait à Rome, continua Pronio, revenait seul dans
+un cabriolet, accompagné d'un seul gentilhomme qui portait les habits du
+roi, tandis que le roi portait les habits de ce gentilhomme; c'était un
+événement.
+
+--Et un fier! fit le roi.
+
+--J'interrogeai les postillons de Fondi, et, de postillons en
+postillons, en remontant jusqu'à ceux d'Albano, les nôtres avaient
+appris qu'il y avait eu une grande bataille, que les Napolitains avaient
+été battus et que le roi,--comment dirai-je cela, sire? demanda en
+s'inclinant respectueusement l'abbé,--et que le roi...
+
+--Fichait le camp... Ah! pardon, j'oubliais que vous êtes homme
+d'Église.
+
+--Alors, j'ai été poursuivi de cette idée que, si les Napolitains
+étaient véritablement en fuite, ils courraient tout d'une traite jusqu'à
+Naples, et que, par conséquent, il n'y avait qu'un moyen d'arrêter les
+Français, qui, si on ne les arrêtait pas, y seraient sur leurs talons.
+
+--Voyons le moyen, dit Ruffo.
+
+--C'était de révolutionner les Abruzzes et la Terre de Labour, et,
+puisqu'il n'y a plus d'armée à leur opposer, de leur opposer un peuple.
+
+Ruffo regarda Pronio.
+
+--Est-ce que vous seriez, par hasard, un homme de génie, monsieur
+l'abbé? lui demanda-t-il.
+
+--Qui sait? répondit celui-ci.
+
+--La chose m'en, a tout l'air, sire.
+
+--Laissez-le aller, laissez-le aller, dit le roi.
+
+--Donc, ce matin, j'ai pris un cheval chez mon neveu, je suis venu à
+franc étrier jusqu'à Capoue; à la poste de Capoue, je me suis informé,
+et j'ai appris que Sa Majesté était à Caserte; alors, je suis venu à
+Caserte et me suis présenté hardiment à la porte du roi, comme venant
+de la part de monseigneur Rossi, évêque de Nicosia et confesseur de Sa
+Majesté.
+
+--Vous connaissez monseigneur Rossi? demanda Ruffo.
+
+--Je ne l'ai jamais vu, dit l'abbé; mais j'espérais que le roi me
+pardonnerait mon mensonge en faveur de la bonne intention.
+
+--Eh! mordieu! oui, je vous pardonne, dit le roi. Éminence, donnez-lui
+son absolution tout de suite.
+
+--Maintenant, sire, vous savez tout, dit Pronio: si le roi adopte mon
+projet d'insurrection, une traînée de poudre n'ira pas plus vite; je
+proclame la guerre sainte, et, avant huit jours, je soulève tout le pays
+depuis Aquila jusqu'à Teano.
+
+--Et vous ferez cela tout seul? demanda Ruffo.
+
+--Non, monseigneur; je m'adjoindrai deux hommes d'exécution.
+
+--Et quels sont ces deux hommes?
+
+--L'un est Gaetano Mammone, plus connu sous le nom du _meunier de Sora_.
+
+--N'ai-je pas entendu prononcer son nom, demanda le roi, à propos du
+meurtre de ces deux jacobins della Torre?
+
+C'est possible, sire, répondit l'abbé Pronio; il est rare que Gaetano
+Mammone ne soit pas là quand on tue quelqu'un à dix lieues à la ronde;
+il flaire le sang.
+
+--Vous le connaissez? demanda Ruffo.
+
+--C'est mon ami, Éminence.
+
+--Et quel est l'autre?
+
+--Un jeune brigand de la plus belle espérance, sire; il se nomme Michele
+Pezza; mais il a pris le nom de Fra-Diavolo, attendu probablement que ce
+qu'il y a de plus malin, c'est un moine, et de plus mauvais le diable. A
+vingt et un ans à peine, il est déjà chef d'une bande de trente hommes,
+qui se tiennent dans les montagnes de Mignano. Il était amoureux de la
+fille d'un charron d'Itri, il l'a hautement demandée en mariage, on la
+lui a refusée; alors, il a loyalement prévenu son rival, nommé Peppino,
+qu'il le tuerait s'il ne renonçait pas à Francesca, c'est le nom de la
+jeune fille; son rival a persisté, et Michele Pezza lui a tenu parole.
+
+--C'est-à-dire qu'il l'a tué? demanda Ruffo.
+
+--Éminence, c'est mon pénitent. Il y a quinze jours qu'avec six de ses
+hommes les plus résolus, il a pénétré la nuit, par le jardin qui donne
+sur la montagne, dans la maison du père de Francesca, a enlevé sa fille
+et la emmenée avec lui. Il paraît que mon drôle a des secrets à lui
+pour se faire aimer des femmes. Francesca, qui aimait Peppino, adore
+maintenant Fra-Diavolo et brigande avec lui comme si elle n'avait fait
+que cela toute sa vie.
+
+--Et voilà les hommes que vous comptez employer? demanda le roi.
+
+--Sire, on ne révolutionne pas un pays avec des séminaristes.
+
+--L'abbé a raison, sire, dit Ruffo.
+
+--Soit! Et, avec ces moyens-là, vous promettez de réussir?
+
+--J'en réponds.
+
+--Et vous soulèverez les Abruzzes, la Terre de Labour?
+
+--Depuis les enfants jusqu'aux vieillards. Je connais tout le monde, et
+tout le monde me connaît.
+
+--Vous me paraissez bien sûr de votre affaire, mon cher abbé, dit le
+cardinal.
+
+--Si sûr, que j'autorise Votre Éminence à me faire fusiller si je ne
+réussis pas.
+
+--Alors, vous comptez faire de votre ami Gaetano Mammone et de votre
+pénitent Fra-Diavolo vos deux lieutenants?
+
+--Je compte en faire deux capitaines comme moi; ils ne valent pas moins
+que moi, et je ne vaux pas moins qu'eux. Que le roi daigne seulement
+signer mon brevet et les leurs, pour prouver aux paysans que nous
+agissons en son nom, et je me charge de tout.
+
+--Eh! eh! dit le roi, je ne suis pas scrupuleux; mais nommer mes
+capitaines deux gaillards comme ceux-là. Vous me donnerez bien dix
+minutes de réflexion, l'abbé?
+
+--Dix, vingt, trente, sire, je ne crains rien. L'affaire est trop
+avantageuse pour que Votre Majesté la refuse, et Son Éminence est trop
+dévouée aux intérêts de la couronne pour ne pas la lui conseiller.
+
+--Eh bien, l'abbé, dit le roi, laissez-nous un instant seuls, Son
+Éminence et moi: nous allons causer de votre proposition.
+
+--Sire, je serai dans l'antichambre à lire mon bréviaire; Votre Majesté
+me fera demander quand elle aura pris une résolution.
+
+--Allez, l'abbé, allez.
+
+Pronio salua et sortit.
+
+Le roi et le cardinal se regardèrent.
+
+--Eh bien, que dites-vous de cet abbé-là, mon éminentissime? demanda le
+roi.
+
+--Je dis que c'est un homme, sire, et que les hommes sont rares.
+
+--Un drôle de saint Bernard pour prêcher une croisade, dites donc!
+
+--Eh! sire, il réussira peut-être mieux que le vrai n'a réussi.
+
+--Vous êtes donc d'avis que j'accepte son offre?
+
+--Dans la position où nous sommes, sire, je n'y vois pas d'inconvénient.
+
+--Mais, dites-moi, quand on est petit-fils de Louis XIV et qu'on
+s'appelle Ferdinand de Bourbon, signer de ce nom des brevets à un chef
+de brigands et à un homme qui boit le sang comme un autre boit de l'eau
+claire! car je le connais son Gaetano Mammone, de réputation du moins.
+
+--Je comprends la répugnance de Votre Majesté, sire; mais signez
+seulement celui de l'abbé, et autorisez-le à signer ceux des autres.
+
+--Vous êtes un homme adorable, en ce que, avec vous, on n'est jamais
+dans l'embarras. Rappelons-nous l'abbé?
+
+--Non, sire; laissons-lui le temps de lire son bréviaire; nous avons, de
+notre côté, à régler quelques petites affaires au moins aussi pressées
+que les siennes.
+
+--C'est vrai.
+
+--Hier, Votre Majesté m'a fait l'honneur de me demander mon avis sur la
+falsification de certaine lettre.
+
+--Je me le rappelle parfaitement; et vous m'avez demandé la nuit pour
+réfléchir. Mon éminentissime, avez vous réfléchi?
+
+--Je n'ai fait que cela, sire.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, il y a un fait que Votre Majesté ne contestera point, c'est
+que j'ai l'honneur d'être détesté par la reine.
+
+--Il en est ainsi de tout ce qui m'est fidèle et attaché, mon cher
+cardinal; si nous avions le malheur de nous brouiller, la reine vous
+adorerait.
+
+--Or, étant déjà suffisamment détesté par elle, à mon avis, je
+désirerais bien, s'il était possible, sire, qu'elle ne me détestât point
+davantage.
+
+--A quel propos me dites-vous cela?
+
+--A propos de la lettre de Sa Majesté l'empereur d'Autriche.
+
+--Que croyez vous donc?
+
+--Je ne crois rien; mais voici comment les choses se sont passées.
+
+--Voyons cela, dit le roi s'accoudant sur son fauteuil afin d'écouter
+plus commodément.
+
+--A quelle heure Votre Majesté est-elle partie pour Naples, avec M.
+André Backer, le jour où le jeune homme a eu l'honneur de dîner avec
+Votre Majesté?
+
+--Entre cinq et six heures.
+
+--Eh bien, entre six et sept heures, c'est-à-dire une heure après que
+Votre Majesté a été partie, avis a été donné au maître de poste de
+Capoue de dire à Ferrari, lorsqu'il reprendrait chez lui le cheval qu'il
+y avait laissé, qu'il était inutile qu'il allât jusqu'à Naples, attendu
+que Votre Majesté était à Caserte.
+
+--Qui a donc donné cet avis?
+
+--Je désire ne nommer personne, sire; seulement, je n'empêche point que
+Votre Majesté ne devine.
+
+--Allez, je vous écoute.
+
+--Ferrari, au lieu d'aller à Naples, est donc venu à Caserte. Pourquoi
+voulait-on qu'il vînt à Caserte? Je n'en sais rien. Pour essayer
+probablement sur lui quelque tentative de séduction.
+
+--Je vous ai dit, mon cher cardinal, que je le croyais incapable de me
+trahir.
+
+--On n'a pas eu la peine de s'assurer de sa fidélité; Ferrari, ce qui
+valait mieux, a fait une chute, a perdu connaissance et a été transporté
+à la pharmacie.
+
+--Par le secrétaire de M. Acton, nous savons cela.
+
+--Là, de peur que son évanouissement ne fut trop court et qu'il ne
+revînt à lui au moment où l'on ne s'y attendrait pas, on a trouvé
+convenable de le prolonger à l'aide de quelques gouttes de laudanum.
+
+--Qui vous a dit cela?
+
+--Je n'ai eu besoin d'interroger personne. Qui ne veut pas être trompé
+ne doit s'en rapporter qu'à soi.
+
+Le cardinal tira de sa poche une cuiller à café.
+
+--Voici, dit il, la cuiller à l'aide de laquelle on les lui a
+introduites dans la bouche; il en reste une couche au fond de la
+cuiller, ce qui prouve que le blessé n'a pas bu le laudanum lui-même,
+vu qu'il eût enlevé cette couche avec ses lèvres, et l'odeur acre et
+persistante de l'opium indique, après plus d'un mois, à quelle substance
+appartenait cette couche.
+
+Le roi regarda le cardinal avec cet étonnement naïf qu'il manifestait
+lorsqu'on lui démontrait une chose que seul il n'eût pas trouvée, parce
+qu'elle dépassait la portée de son intelligence.
+
+--Et qui a fait cela? demanda-t-il.
+
+--Sire, répondit le cardinal, je ne nomme personne; je dis: ON. Qui a
+fait cela? Je n'en sais rien. ON l'a fait. Voilà ce que je sais.
+
+--Et après?
+
+--Votre Majesté veut aller jusqu'au bout, n'est-ce-pas?
+
+--Certainement que je veux aller jusqu'au bout!
+
+--Eh bien, sire, Ferrari évanoui par la violence du coup, endormi pour
+surcroît de précautions avec du laudanum, ON a pris la lettre dans sa
+poche, ON l'a décachetée en plaçant la cire au-dessus d'une bougie, ON a
+lu la lettre, et, comme elle contenait l'opposé de ce que l'ON espérait,
+ON a enlevé l'écriture avec de l'acide oxalique.
+
+--Comment pouvez-vous savoir précisément avec quel acide?
+
+--Voici la petite bouteille, je ne dirai point qui le contenait, mais
+qui le contient; la moitié à peine, comme vous le voyez, a été employée
+à l'opération.
+
+Et, comme il avait tiré de sa poche la cuiller à café, le cardinal tira
+de sa poche un flacon à moitié vide contenant un liquide clair comme de
+l'eau de roche et évidemment distillé.
+
+--Et vous dites, demanda le roi, qu'avec cette liqueur on peut enlever
+l'écriture?
+
+--Que Votre Majesté ait la bonté de me donner une lettre sans
+importance.
+
+Le roi prit sur une table le premier placet venu; le cardinal versa
+quelques gouttes du liquide sur l'écriture, il l'étendit avec son doigt,
+en couvrit quatre ou cinq lignes et attendit. L'écriture commença par
+jaunir, puis s'effaça peu à peu.
+
+Le cardinal lava le papier avec de l'eau ordinaire, et, entre les lignes
+écrites au-dessus et au-dessous, il montra au roi un espace blanc qu'il
+fit sécher au feu et sur lequel, sans autre préparation, il écrivit deux
+ou trois lignes.
+
+La démonstration ne laissait rien à désirer.
+
+--Ah! San-Nicandro! San-Nicandro! murmura le roi, quand on pense que tu
+aurais pu m'apprendre tout cela!
+
+--Non pas lui, sire, attendu qu'il ne le savait pas; mais il eût pu vous
+le faire apprendre par d'autres plus savants que lui.
+
+--Revenons à notre affaire, dit le roi en poussant un soupir. Ensuite,
+que s'est-il passé?
+
+--Il s'est passé, sire, qu'après avoir substitué au refus de l'empereur
+une adhésion, on a recacheté la lettre et on l'a scellée d'un cachet
+pareil à celui de Sa Majesté Impériale; seulement, comme c'était la
+nuit, à la lumière des bougies, que cette opération se faisait, on l'a
+recachetée avec de la cire rouge qui était d'une teinte un peu plus
+foncée que la première.
+
+Le cardinal mit sous les yeux du roi la lettre tournée du côté du
+cachet.
+
+--Sire, dit-il, voyez la différence qu'il y a entre cette couche
+superposée et la couche inférieure; au premier abord, la teinte paraît
+la même, mais, en y regardant de près, on reconnaît une différence
+légère et cependant visible.
+
+--C'est vrai, s'écria le roi, c'est pardieu vrai!
+
+--D'ailleurs, reprit le cardinal, voici le bâton de cire qui a servi à
+refaire le cachet; Votre Majesté voit que sa couleur est identique avec
+la couche supérieure.
+
+Le roi regardait avec étonnement les trois pièces à conviction: cuiller,
+flacon, bâton de cire à cacheter que Ruffo venait de mettre sous ses
+yeux et avait déposées les unes à côté des autres sur une table.
+
+--Et comment vous-êtes vous procuré cette cuiller, ce flacon et cette
+cire? demanda le roi, tellement intéressé par cette intelligente
+recherche de la vérité, qu'il ne voulait point en perdre un détail.
+
+--Oh! de la façon la plus simple, sire. Je suis à peu près le seul
+médecin de votre colonie de San-Leucio; je viens donc de temps en temps
+à la pharmacie du château pour y chercher quelques médicaments; je suis
+venu ce matin à la pharmacie comme d'habitude, mais avec certaine idée
+arrêtée; j'ai trouvé _cette cuiller_ sur la table de nuit, _ce flacon_
+dans l'armoire vitrée, et _ce bâton de cire_ sur la table.
+
+--Et cela vous a suffi pour tout découvrir?
+
+--Le cardinal de Richelieu ne demandait que trois lignes de l'écriture
+d'un homme pour le faire pendre.
+
+--Oui, dit le roi; malheureusement, il y a des gens que l'on ne pend
+pas, quelque chose qu'ils aient faite.
+
+--Maintenant, dit le cardinal en regardant fixement le roi, tenez-vous
+beaucoup à Ferrari?
+
+--Sans doute que j'y tiens.
+
+--Eh bien, sire, il n'y aurait pas de mal à l'éloigner pour quelque
+temps. Je crois l'air de Naples on ne peut plus malsain pour lui en ce
+moment.
+
+--Vous croyez?
+
+--Je fais plus que le croire, sire, j'en suis sûr.
+
+--Pardieu! c'est bien simple, je vais le renvoyer à Vienne.
+
+--C'est un voyage fatigant, sire; mais il y a des fatigues salutaires.
+
+--D'ailleurs, vous comprenez bien, mon éminentissime, que je veux avoir
+le coeur net de la chose; en conséquence, je renvoie à l'empereur, mon
+gendre, la dépêche dans laquelle il me dit qu'il se mettra en campagne
+aussitôt que je serai rentré à Rome, et je lui demande de mon côté ce
+qu'il pense de cela.
+
+--Et, pour qu'on ne se doute de rien, Votre Majesté part pour Naples
+aujourd'hui avec tout le monde, en disant à Ferrari de venir me trouver
+cette nuit à San-Leucio, et d'exécuter mes ordres comme si c'étaient
+ceux de Votre Majesté.
+
+--Et vous, alors?
+
+--Moi, j'écris à l'empereur au nom de Votre Majesté, j'expose ses doutes
+et le prie de m'envoyer la réponse, à moi.
+
+--A merveille! mais Ferrari va tomber dans les mains des Français; vous
+comprenez bien que les chemins sont gardés.
+
+--Ferrari va par Bénévent et Foggia à Manfredonia; là, il s'embarque
+pour Trieste, et, de Trieste, reprend la poste jusqu'à Vienne si le
+vent est bon; il économise deux jours de route et vingt-quatre heures de
+fatigue, et, par le même chemin qu'il est allé, il revient.
+
+--Vous êtes un homme prodigieux, mon cher cardinal! rien ne vous est
+impossible.
+
+--Tout cela convient à Votre Majesté?
+
+--Je serais bien difficile si cela ne me convenait pas.
+
+--Alors, sire, occupons-nous d'autre chose; vous le savez, chaque minute
+vaut une heure, chaque heure vaut un jour, chaque jour une année.
+
+--Occupons-nous de l'abbé Pronio, n'est-ce pas? demanda le roi.
+
+--Justement, sire.
+
+--Croyez-vous qu'il aura eu le temps de lire son bréviaire? demanda en
+riant le roi.
+
+--Bon! s'il n'a pas eu le temps de le lire aujourd'hui, dit Ruffo, il
+le lira demain: il n'est pas homme à douter de son salut pour si peu de
+chose.
+
+Ruffo sonna.
+
+Un valet de pied parut à la porte.
+
+--Prévenez l'abbé Pronio que nous l'attendons, dit le roi.
+
+
+
+
+ LXIV
+
+ UN DISCIPLE DE MACHIAVEL
+
+
+Pronio ne se fit point attendre.
+
+Le roi et le cardinal remarquèrent que la lecture du livre saint ne lui
+avait rien ôté des airs dégagés qu'ils avaient remarqués en lui.
+
+Il entra, se tint sur le seuil de la porte, salua respectueusement le
+roi d'abord, le cardinal ensuite.
+
+--J'attends les ordres de Sa Majesté, dit-il.
+
+--Mes ordres seront faciles à suivre, mon cher abbé: j'ordonne que vous
+fassiez tout ce que vous m'avez promis de faire.
+
+--Je suis prêt, sire.
+
+--Maintenant, entendons-nous.
+
+Pronio regarda le roi; il était évident qu'il ne comprenait rien à ces
+mots: _entendons-nous_.
+
+Je demande quelles sont vos conditions, dit le roi.
+
+--Mes conditions?
+
+--Oui.
+
+--A moi? Mais je ne fais aucune condition à Votre Majesté.
+
+--Je demande, si vous l'aimez mieux, quelles faveurs vous attendez de
+moi.
+
+--Celle de servir Votre Majesté, et, au besoin, de me faire tuer pour
+elle.
+
+--Voilà tout?
+
+--Sans doute.
+
+--Vous ne demandez pas un archevêché, pas un évêché, pas la plus petite
+abbaye?
+
+--Si je la sers bien, quand tout sera fini, quand les Français seront
+hors du royaume, si j'ai bien servi Votre Majesté, elle me récompensera;
+si je l'ai mal servie, elle me fera fusiller.
+
+--Que dites-vous de ce langage, cardinal?
+
+--Je dis qu'il ne m'étonne pas, sire.
+
+--Je remercie Votre Éminence, dit en s'inclinant Pronio.
+
+--Alors, dit le roi, il s'agit tout simplement de vous donner un brevet?
+
+--Un à moi, sire, un à Fra-Diavolo, un à Mammone.
+
+--Êtes-vous leur mandataire? demanda le roi.
+
+--Je ne les ai pas vus, sire.
+
+--Et, sans les avoir vus, vous répondez d'eux?
+
+--Comme de moi-même.
+
+--Rédigez le brevet de M. l'abbé, mon éminentissime.
+
+Ruffo se mit à une table, écrivit quelques lignes et lut la rédaction
+suivante:
+
+«Moi, Ferdinand de Bourbon, roi des Deux-Siciles et de Jérusalem,
+
+»Déclare:
+
+»Ayant toute confiance dans l'éloquence, le patriotisme, les talents
+militaires de l'abbé Pronio,
+
+»Le nommer
+
+»MON CAPITAINE dans les Abruzzes et dans la Terre de Labour, et, au
+besoin, dans toutes les autres parties de mon royaume;
+
+»Approuver
+
+»Tout ce qu'il fera pour la défense du territoire de ce royaume et pour
+empêcher les Français d'y pénétrer, l'autorise à signer des brevets
+pareils à celui-ci en faveur des deux personnes qu'il jugera dignes de
+le seconder dans cette noble tâche, promettant de reconnaître pour chefs
+de masses les deux personnes dont il aura fait choix.
+
+»En foi de quoi, nous lui avons délivré le présent brevet.
+
+»En notre château de Caserte, le 10 décembre 1798.»
+
+--Est-ce cela, monsieur? demanda le roi à Pronio après avoir entendu la
+lecture que venait de faire le cardinal.
+
+--Oui, sire; seulement, je remarque que Votre Majesté n'a pas voulu
+prendre la responsabilité de signer les brevets des deux capitaines que
+j'avais eu l'honneur de lui recommander.
+
+--Non; mais je vous ai reconnu le droit de les signer; je veux qu'ils
+vous en aient l'obligation.
+
+--Je remercie Votre Majesté, et, si elle veut mettre au bas de ce
+brevet sa signature et son sceau, je n'aurai plus qu'à lui présenter mes
+humbles remercîments et à partir pour exécuter ses ordres.
+
+Le roi prit la plume et signa; puis, tirant le sceau de son secrétaire,
+il l'appliqua à côté de sa signature.
+
+Le cardinal s'approcha du roi et lui dit quelques mots tout bas.
+
+--Vous croyez? demanda le roi.
+
+--C'est mon humble avis, sire.
+
+Le roi se tourna vers Pronio.
+
+--Le cardinal, lui dit-il, prétend que, mieux que personne, monsieur
+l'abbé...
+
+--Sire, interrompit en s'inclinant Pronio, j'en demande pardon à Votre
+Majesté, mais, depuis cinq minutes, j'ai l'honneur d'être capitaine des
+volontaires de Sa Majesté.
+
+--Excusez, mon cher capitaine, dit le roi en riant, j'oubliais, ou
+plutôt, je me souvenais en voyant un coin de votre bréviaire sortir de
+votre poche.
+
+Pronio tira de sa poche le livre qui avait attiré l'attention de Sa
+Majesté, et le lui présenta.
+
+Le roi l'ouvrit à la première page et lut:
+
+«_Le Prince_, par Machiavel.»
+
+--Qu'est-ce que cela? dit le roi ne connaissant ni l'ouvrage ni
+l'auteur.
+
+--Sire, lui répondit Pronio, c'est le bréviaire des rois.
+
+--Vous connaissez ce livre? demanda Ferdinand à Ruffo.
+
+--Je le sais par coeur.
+
+--Hum! fit le roi. Je n'ai jamais su par coeur que l'office de la
+Vierge, et encore, depuis que San-Nicandro me l'a appris, je crois que
+je l'ai un peu oublié. Enfin!... Je vous disais donc, capitaine, puisque
+capitaine il y a, que le cardinal prétendait, c'était cela que tout à
+l'heure il me disait tout bas à l'oreille, que, mieux que personne, vous
+vous entendriez à rédiger une proclamation adressée aux peuples des deux
+provinces où vous êtes appelé à exercer votre commandement.
+
+--Son Éminence est de bon conseil, sire.
+
+--Alors, vous êtes de son avis?
+
+--Parfaitement.
+
+--Mettez-vous donc là et rédigez.
+
+--Dois-je parler au nom de Sa Majesté ou au mien? demanda Pronio.
+
+--Au nom du roi, monsieur, au nom du roi, se hâta de répondre Ruffo.
+
+--Allez! au nom du roi, puisque le cardinal le veut, dit Ferdinand.
+
+Pronio salua le roi pour remercier de la permission qu'il recevait
+non-seulement d'écrire au nom de son souverain, mais encore de s'asseoir
+devant lui, et, sans embarras, sans rature, de pleine source, il
+écrivit:
+
+«Pendant que je suis dans la capitale du monde chrétien, occupé à
+rétablir la sainte Église, les Français, près desquels j'ai tout fait
+pour demeurer en paix, menacent de pénétrer dans les Abruzzes. Je me
+risque donc, malgré le danger que je cours, à passer à travers leurs
+rangs pour regagner ma capitale en péril; mais, une fois à Naples, je
+marcherai à leur rencontre avec une armée nombreuse pour les exterminer.
+En attendant, que les peuples courent aux armes, qu'ils volent au
+secours de la religion, qu'ils défendent leur roi, ou plutôt leur père,
+qui est prêt à sacrifier sa vie pour conserver à ses sujets leurs autels
+et leurs biens, l'honneur de leurs femmes et leur liberté! Quiconque ne
+se rendra pas sous les drapeaux de la guerre sainte sera réputé traître
+à la patrie; quiconque les abandonnera après y avoir pris rang sera puni
+comme rebelle et comme ennemi de l'Église et de l'État.
+
+»Rome, 7 décembre 1798.»
+
+Pronio remit sa proclamation au roi afin que le roi la pût lire.
+
+Mais celui-ci, la passant au cardinal:
+
+--Je ne comprends pas très-bien, mon éminentissime, lui dit-il.
+
+Ruffo se mit à lire à son tour.
+
+Pronio, qui s'était assez médiocrement préoccupé de l'expression de la
+figure du roi, pendant la lecture, suivait au contraire, avec la plus
+grande attention, l'effet que cette lecture produisait sur la figure du
+cardinal.
+
+Deux ou trois fois pendant la lecture, Ruffo leva les yeux sur Pronio,
+et, chaque fois, il vit les regards du nouveau capitaine fixés sur les
+siens.
+
+--Je ne m'étais pas trompé sur vous, monsieur, dit le cardinal à Pronio
+lorsqu'il eut fini; vous êtes un habile homme!
+
+Puis, s'adressant au roi:
+
+--Sire, continua-t-il, personne dans le royaume n'eût fait, j'ose le
+dire, une si adroite proclamation, et Votre Majesté peut la signer
+hardiment.
+
+--C'est votre avis mon éminentissime, et vous n'avez rien à y redire?
+
+--Je prie Votre Majesté de n'y pas changer une syllabe.
+
+Le roi prit la plume.
+
+--Vous le voyez, dit-il, je signe de confiance.
+
+--Votre nom de baptême, monsieur? demanda Ruffo à l'abbé, tandis que le
+roi signait.
+
+--Joseph, monseigneur.
+
+--Et maintenant, sire, dit Ruffo, tandis que vous tenez la plume, vous
+pouvez ajouter au-dessous de votre signature:
+
+«Le capitaine Joseph Pronio est chargé, pour moi et en mon nom, de
+répandre cette proclamation, et de veiller à ce que les intentions y
+exprimées par moi soient fidèlement remplies.»
+
+--Je puis ajouter cela? demanda le roi.
+
+--Vous le pouvez, sire.
+
+Le roi écrivit sans objection aucune les paroles dictées par Ruffo.
+
+--C'est fait, dit-il.
+
+--Maintenant, sire, dit Ruffo, tandis que M. Pronio va nous faire un
+double de cette proclamation,--vous entendez, capitaine, le roi est si
+content de votre proclamation, qu'il en désire copie,--Votre Majesté va
+signer à l'ordre du capitaine un bon de dix mille ducats.
+
+--Monseigneur! fit Pronio...
+
+--Laissez-moi faire, monsieur.
+
+--Dix mille ducats!... Eh! eh! fit le roi.
+
+--Sire, je supplie Votre Majesté...
+
+--Allons, dit le roi. Sur Corradino?
+
+--Non; sur la maison André Backer et Ce; c'est plus sûr et surtout plus
+rapide.
+
+Le roi s'assit, fit le bon et signa.
+
+--Voici le double de la proclamation de Sa Majesté, dit Pronio en
+présentant la copie au cardinal.
+
+--Maintenant, à nous deux, monsieur, dit Ruffo, vous voyez la confiance
+que le roi a en vous. Voici un bon de dix mille ducats; allez faire
+tirer dans une imprimerie autant de mille exemplaires de cette
+proclamation qu'on en pourra tirer en vingt-quatre heures; les dix mille
+premiers exemplaires tirés seront affichés aujourd'hui à Naples, s'il
+est possible avant que le roi y arrive. Il est midi; il vous faut une
+heure et demie pour aller à Naples; cela peut être fait à quatre heures.
+Emportez-en dix mille, vingt mille, trente mille; répandez-les à foison
+et qu'avant demain soir, il y en ait dix mille distribués.
+
+--Et du reste de l'argent, que ferais-je, monseigneur?
+
+--Vous achèterez des fusils, de la poudre et des balles.
+
+Pronio, au comble de la joie, allait s'élancer hors de l'appartement.
+
+--Comment! dit Ruffo, vous ne voyez point, capitaine?...
+
+--Qui donc, monseigneur?
+
+--Le roi vous donne sa main à baiser.
+
+--Oh! sire! s'écria Pronio baisant la main du roi, le jour où je me
+ferai tuer pour Votre Majesté, je ne serai point quitte envers elle.
+
+Et Pronio sortit, prêt en effet à se faire tuer pour le roi.
+
+Le roi attendait évidemment la sortie de Pronio avec impatience; il
+avait pris part à toute cette scène sans trop savoir quel rôle il y
+jouait.
+
+--Eh bien, dit le roi quand la porte fut refermée, c'est probablement
+encore la faute de San-Nicandro, mais le diable m'emporte si je
+comprends votre enthousiasme pour cette proclamation, qui ne dit pas un
+mot de vrai.
+
+--Eh! sire, c'est justement parce qu'elle ne dit pas un mot de vrai,
+c'est justement parce que ni Votre Majesté ni moi n'aurions osé la
+faire, c'est justement pour cela que je l'admire.
+
+--Alors, dit Ferdinand, expliquez-la-moi, afin que je voie si elle vaut
+mes dix mille ducats.
+
+--Votre Majesté ne serait point assez riche pour la payer, si elle la
+payait à sa valeur.
+
+--Tête d'âne! dit Ferdinand en se donnant un coup de poing sur le front.
+
+--Votre Majesté veut-elle me suivre sur celle copie?
+
+--Je vous suis, dit-il.
+
+Le roi présenta le double de la proclamation au cardinal.
+
+Ruffo lut[2]:
+
+[Note 2: Nous ne changeons pas un mot au texte de cette
+proclamation, une des pièces historiques les plus impudentes, peut-être,
+qui existent au monde.]
+
+«Pendant que je suis dans la capitale du monde chrétien, occupé à
+rétablir la sainte Église, les Français, auprès desquels j'ai fait tout
+pour vivre en paix, menacent de pénétrer dans les Abruzzes...»
+
+--Vous savez que je n'admire pas encore.
+
+--Vous avez tort, sire; car remarquez la portée de ceci. Vous êtes
+à Rome au moment où vous écrivez cette proclamation; vous y êtes
+_tranquillement_, sans autre intention que de _rétablir la sainte
+Église_; vous n'y abattez pas les arbres de la Liberté, vous ne voulez
+pas faire pendre les consuls, vous ne laissez pas le peuple brûler les
+juifs ou les jeter dans le Tibre; vous y êtes innocemment, dans les
+seuls intérêts du saint-père.
+
+--Ah! fit le roi, qui commençait à comprendre.
+
+--Vous n'y êtes pas, continua le cardinal, pour faire la guerre à la
+République, puisque vous avez tout fait auprès des Français pour vivre
+en paix avec eux. Eh bien, quoique vous ayez tout fait pour vivre en
+paix avec eux, c'est-à-dire avec des amis, _ils menacent de pénétrer
+dans les Abruzzes_.
+
+--Eh! fit le roi, qui comprenait.
+
+--C'est donc, continua Ruffo, aux yeux de tous ceux qui liront ce
+manifeste, et le monde entier le lira, c'est donc de leur part et non de
+la vôtre qu'est le mauvais procédé, la rupture, la trahison. Malgré
+les menaces que vous a faites l'ambassadeur Garat, vous vous fiez à eux
+comme à des alliés que vous voulez conserver à tout prix; vous allez à
+Rome, plein de confiance dans leur loyauté, et, tandis que vous êtes à
+Rome, que vous ne vous doutez de rien, que vous êtes bien tranquille,
+les Français vous attaquent à l'improviste et battent Mack. Rien
+d'étonnant, vous en conviendrez, sire, qu'un général et une armée pris à
+l'improviste soient battus.
+
+--Tiens!... fit le roi, qui comprenait de plus en plus, c'est ma foi
+vrai.
+
+--Votre Majesté ajoute: «Je me risque donc, _malgré le danger que je
+cours, à traverser leurs rangs pour regagner ma capitale en péril_;
+mais, une bonne fois à Naples, je marcherai à leur rencontre avec une
+armée nombreuse pour les exterminer...» Voyez, sire! malgré le danger
+qu'elle y court, Votre Majesté se risque à travers leurs rangs pour
+regagner sa capitale en péril. Comprenez-vous, sire? vous ne fuyez plus
+devant les Français, vous passez à travers leurs rangs; vous ne craignez
+pas le danger, vous l'affrontez, au contraire. Et pourquoi exposez-vous
+si témérairement votre personne sacrée? Pour regagner, pour protéger,
+pour défendre votre capitale, pour marcher enfin à la rencontre de
+l'ennemi avec une armée nombreuse, pour exterminer les Français, quand
+vous y serez rentré...
+
+--Assez, s'écria le roi en éclatant de rire, assez, mon cher cardinal!
+j'ai compris. Vous avez raison, mon éminentissime, grâce à cette
+proclamation, je vais passer pour un héros. Qui diable se serait douté
+de cela quand je changeais d'habits avec d'Ascoli dans une auberge
+d'Albano? Décidément, vous avez raison, mon cher cardinal, et votre
+Pronio est un homme de génie. Ce que c'est que d'avoir étudié Machiavel!
+Tiens! il a oublié son livre.
+
+--Oh! dit Ruffo, vous pouvez le garder, sire, pour l'étudier à votre
+tour; il n'a plus rien à y apprendre.
+
+
+
+
+ LXV
+
+ OÙ MICHEL LE FOU EST NOMMÉ CAPITAINE,
+ EN ATTENDANT QU'IL SOIT NOMMÉ COLONEL.
+
+
+Le même jour, vers quatre ou cinq heures de l'après-midi, un de ces
+bruits sourds et menaçants comme ceux qui précèdent les tempêtes et les
+tremblements de terre, s'élevant des vieux quartiers de Naples, commença
+d'envahir peu à peu toute la ville. Des hommes sortant par bandes de
+l'imprimerie del signor Florio Giordani, située largo Mercatello, le
+bras gauche chargé de larges feuilles imprimées, le bras droit armé
+d'une brosse et d'un seau plein de colle, se répandaient dans les
+différents quartiers de la ville, laissant, chacun derrière lui, une
+série d'affiches autour desquelles se groupaient les curieux et à l'aide
+desquelles on pouvait suivre sa trace, soit qu'il remontât au Vomero par
+la strada de l'Infrascata, soit qu'il descendît par Castel-Capuano, par
+le Vieux-Marché, soit enfin qu'il gagnât l'albergo dei Poveri par le
+largo delle Pigne, ou soit que, longeant Toledo dans toute sa longueur,
+il aboutit à Santa-Lucia par la descente du Géant ou à Mergellina par le
+_Ponte_ et la _Riviera di Chiaia_.
+
+Cette série d'affiches qui causaient un si grand bruit en rayonnant sur
+tous les points de la ville, c'était la proclamation du roi Ferdinand,
+ou plutôt du capitaine Pronio, dont celui-ci, selon la recommandation du
+cardinal Ruffo, émaillait les murs de la capitale des Deux-Siciles; et
+ce bruit progressif, cette rumeur croissante qui s'élevait de tous les
+quartiers de la ville, c'était l'effet que produisait sa lecture sur ses
+habitants.
+
+En effet, d'un même coup, les Napolitains apprenaient le retour du roi,
+qu'ils croyaient à Rome, et l'invasion des Français, qu'il croyaient en
+retraite.
+
+Au milieu de ce récit un peu confus des événements, mais dans lequel
+cette même confusion était un trait de génie, le roi apparaissait comme
+la seule espérance du pays, comme l'ange sauveur du royaume.
+
+Il avait traversé les rangs des Français, car le bruit s'était déjà
+répandu qu'il était arrivé pendant la nuit à Caserte; il avait risqué
+sa liberté, il avait exposé ses jours pour venir mourir avec ses fidèles
+Napolitains.
+
+Le roi Jean n'avait pas fait davantage à Poitiers, ni Philippe de Valois
+à Crécy.
+
+Il était impossible de trahir un tel dévouement, de ne pas récompenser
+de pareils sacrifices.
+
+Aussi, devant chaque affiche, pouvait-on voir un immense groupe qui
+discutait, commentait, disséquait la proclamation; ceux qui faisaient
+partie de ces groupes et qui savaient lire,--et le nombre n'en était pas
+grand,--jouissaient de leur supériorité, avaient la parole, et, comme
+ils faisaient semblant de comprendre, ils avaient évidemment une
+influence très-prononcée sur ceux qui ne savaient pas lire et qui les
+écoutaient l'oeil fixe, l'oreille tendue, la bouche ouverte.
+
+Au Vieux-Marché, où l'instruction était encore moins répandue que
+partout ailleurs, un immense groupe s'était formé à la porte du beccaïo,
+et, au centre, assez rapproché du manifeste affiché pour qu'il pût le
+lire, on pouvait remarquer notre ami Michel le Fou, qui, jouissant des
+prérogatives que lui donnait son instruction distinguée, transmettait à
+la multitude ébahie les nouvelles que contenait la proclamation.
+
+--Ce que je vois de plus clair au milieu de tout cela, disait le beccaïo
+dans son brutal bon sens et fixant sur Michel son oeil ardent, le seul
+que lui eût laissé la terrible balafre qu'il avait reçue de la main de
+Salvato à Mergellina, ce que je vois de plus clair au milieu de tout
+cela, c'est que ces gueux de républicains, que l'enfer confonde! ont
+donné la bastonnade au général Mack.
+
+--Je ne vois pas un mot de cela dans la proclamation, répondait Michel;
+cependant, je dois dire que c'est probable; nous autres gens instruits,
+nous appelons cela un sous-entendu.
+
+--Sous-entendu ou non, dit le beccaïo, il n'en est pas moins vrai que
+les Français--et le dernier puisse-t-il mourir de la peste!--marchent
+sur Naples et y seront peut-être avant quinze jours.
+
+--Oui, dit Michele; car je vois par la proclamation qu'ils envahissent
+les Abruzzes; ce qui est évidemment le chemin de Naples; mais il ne
+tient qu'à nous qu'ils n'y entrent point, à Naples.
+
+--Et comment les en empêcher? demanda le beccaïo.
+
+--Rien de plus facile, dit Michele. Toi, par exemple, en prenant ton
+grand couteau, Pagliuccella en prenant son grand fusil, et moi en
+prenant mon grand sabre, chacun de nous enfin en prenant quelque chose
+et en marchant contre eux.
+
+--En marchant contre eux, en marchant contre eux, grommela le beccaïo
+trouvant la proposition de Michele un peu hasardeuse; c'est bien aisé à
+dire, cela!
+
+--Et c'est encore plus aisé à faire, ami beccaïo: il n'est besoin que
+d'une chose; il est vrai que cette chose ne se trouve pas sous la peau
+des moutons que tu égorges: il ne faut que du courage. Je sais de bonne
+source, moi, que les Français ne sont pas plus de dix mille: or, nous
+sommes à Naples soixante mille lazzaroni, bien portants, solides, ayant
+de bons bras, de bonnes jambes et de bons yeux.
+
+--De bons yeux, de bons yeux, dit le beccaïo voyant dans les paroles de
+Michele une allusion à son accident; cela te plaît à dire.
+
+--Eh bien, continua Michele sans se préoccuper de l'interruption du
+beccaïo, armons-nous chacun de quelque chose, ne fût-ce que d'une pierre
+et d'une fronde, comme le berger David, et tuons chacun le sixième d'un
+Français, et il n'y aura plus de Français, puisque nous sommes soixante
+mille et qu'ils ne sont que dix mille; cela ne te sera point difficile,
+surtout à toi, beccaïo, qui, à ce que tu dis, as lutté seul contre six.
+
+--Il est vrai, dit le beccaïo, que tout ce qui m'en tombera dans les
+mains...
+
+--Oui, répliqua Michele; mais, à mon avis, il ne faut point attendre
+qu'ils te tombent dans les mains, parce que, alors, c'est nous qui
+serons dans les leurs; il faut aller au-devant d'eux, il faut les
+combattre partout où on les rencontrera. Un homme vaut un homme,
+que diable! Puisque je ne te crains pas, puisque je ne crains point
+Pagliuccella, puisque je ne crains pas les trois fils de Basso Tomeo,
+qui disent toujours qu'il m'assommeront et qui ne m'assomment jamais, à
+plus forte raison, six hommes qui en craignent un sont des lâches.
+
+--Il a raison, Michele! il a raison! crièrent plusieurs voix.
+
+--Eh bien, alors, dit Michele, si j'ai raison, prouvez-le-moi. Je ne
+demande pas mieux que de me faire tuer; que ceux qui veulent se faire
+tuer avec moi le disent.
+
+--Moi! moi! moi! Nous! nous! crièrent cinquante voix. Veux-tu être notre
+chef, Michele?
+
+--Pardieu! dit Michele, je ne demande pas mieux.
+
+--Vive Michele! vive Michele! vive notre capitaine! crièrent un grand
+nombre de voix.
+
+--Bon! me voilà déjà capitaine, dit Michele; il paraît que la
+prédiction de Nanno commence à se réaliser. Veux-tu être mon lieutenant,
+Pagliuccella?
+
+--Ah! par ma foi, je le veux bien, dit celui auquel s'adressait Michel;
+tu es un bon garçon, quoique tu sois un peu fier de ce que tu sais;
+mais, enfin, puisqu'il faut toujours que l'on ait un chef, mieux vaut
+que ce chef sache lire, écrire et compter, que de ne rien savoir du
+tout.
+
+--Eh bien, continua Michele, que ceux qui veulent de moi pour leur chef
+aillent m'attendre strada Carbonara, avec les armes qu'ils pourront se
+procurer; moi, je vais chercher mon sabre.
+
+Il se fit alors un grand mouvement dans la foule; chacun tira de son
+côté, et une centaine d'hommes prêts à reconnaître Michele le Fou pour
+leur chef sortirent du groupe et se mirent chacun à la recherche de
+l'arme de rigueur sans laquelle on n'était point reçu dans les rangs du
+capitaine Michele.
+
+Quelque chose se passait à l'autre extrémité de la ville, entre Tolède
+et le Vomero, au haut de la montée de l'Infrascata, au pied de la salita
+dei Capuccini.
+
+Fra Pacifico, en revenant de la quête avec son ami Jacobino, avait vu
+des hommes courant, le bras gauche chargé d'affiches et collant ces
+affiches sur les murs partout où ils trouvaient une place convenable
+et à la portée de la vue; le frère quêteur s'était alors approché avec
+d'autres curieux de cette affiche, l'avait déchiffrée non sans peine
+attendu qu'il n'était point un savant de la force de Michele; mais enfin
+il l'avait déchiffrée, et, aux nouvelles inattendues qu'elle contenait,
+son ardeur guerrière s'était, comme on le pense bien, éveillée plus
+militante que jamais en voyant ces jacobins, objet de son exécration,
+prêts à franchir les frontières du royaume.
+
+Alors, il avait furieusement frappé la terre de son bâton de laurier,
+il avait demandé la parole, il était monté sur une borne, et, tenant
+Jacobino par sa longe, au milieu d'un silence religieux, il avait
+expliqué, à l'immense cercle que sa popularité avait rassemblé autour de
+lui, ce que c'était que les Français; or, au dire de fra Pacifico, les
+Français étaient tous des impies, des sacrilèges, des pillards, des
+voleurs de femmes, des égorgeurs d'enfants, qui ne croyaient pas que la
+madone de Pie-di-Grotta remuât les yeux, et que les cheveux du Christ
+del Carmine poussassent de telle façon, que l'on était forcé de les lui
+couper tous les ans; fra Pacifico affirmait qu'ils étaient tous bâtards
+du diable, et en donnait pour preuve que tous ceux qu'il avait vus
+portaient, sur un point quelconque du corps, l'empreinte d'une griffe,
+indication certaine qu'ils étaient tous destinés à tomber dans celles
+de Satan; il était donc urgent, par tous les moyens possibles, de
+les empêcher d'entrer à Naples, ou Naples, brûlée de fond en comble,
+disparaîtrait de la surface de la terre, comme si la cendre de Pompéi ou
+la lave d'Herculanum avait passé sur elle.
+
+Le discours de fra Pacifico, et surtout la péroraison de ce discours,
+avaient fait le plus grand effet sur ses auditeurs. Des cris
+d'enthousiasme s'étaient élevés dans la foule; deux ou trois voix
+avaient demandé si, dans le cas où le peuple napolitain se soulèverait
+contre les Français, fra Pacifico marcherait de sa personne contre
+l'ennemi. Fra Pacifico avait alors répondu que non-seulement lui, mais
+son âne Jacobino, étaient au service de la cause du roi et de l'autel,
+et que, sur cette humble monture, choisie par le Christ pour faire son
+entrée triomphale à Jérusalem, il se chargeait de guider à la victoire
+ceux qui voudraient bien combattre avec lui.
+
+Alors, les cris «Nous sommes prêts! nous sommes prêts!» avaient retenti.
+Fra Pacifico n'avait demandé que cinq minutes, avait remonté rapidement
+la rampe dei Capuccini pour déposer à la cuisine la charge de Jacobino,
+et, en effet, cinq minutes après, seconde pour seconde, avait reparu,
+monté cette fois sur son âne, et était, au grand galop, revenu prendre
+sa place au milieu du cercle qui l'avait élu.
+
+Il était six heures du soir, à peu près, et Naples en était, sans que
+Ferdinand s'en doutât le moins du monde, au degré d'exaspération que
+nous avons dit, lorsque celui-ci, la tête basse et se demandant quel
+accueil l'attendait dans sa capitale, entra par la porte Capuana, ayant
+le soin, pour ne pas ajouter à sa disgrâce la part d'impopularité qui
+pesait sur la reine et sa favorite, de se séparer d'elles au moment
+d'entrer dans la ville et de leur tracer pour itinéraire la porte del
+Camino, la Marinella, la via del Piliero, le largo del Castello, tandis
+que lui suivrait la strada Carbonara, la strada Foria, le largo delle
+Pigne et Toledo.
+
+Les deux voitures royales s'étaient donc séparées à la porte Capuana,
+la reine regagnant, avec lady Hamilton, sir William et Nelson, le palais
+royal par la route que nous avons dite, et le roi entrant directement,
+avec le duc d'Ascoli, son fidèle Achate, par cette fameuse porte
+Capuana, célèbre à tant de titres.
+
+C'était, on se le rappelle, justement en face de la porte Capuana,
+sur la place qui s'étend au bas des degrés de l'église San-Giovanni
+à Carbonara, sur l'emplacement même où, soixante ans plus tard, fut
+exécuté Agésilas Milano, que Michele, par hasard, et parce que cette
+place est le centre des quartiers populaires, avait donné rendez-vous
+à sa troupe! or, sa troupe, recrutée en route, s'était presque doublée
+dans l'espace à parcourir, chacun appelant à lui et entraînant les amis
+qu'il avait rencontrés sur son chemin, de sorte que plus de deux
+cent cinquante hommes encombraient cette place au moment où le roi se
+présentait pour la traverser.
+
+Le roi savait bien qu'au milieu de ses chers lazzaroni, il n'aurait
+jamais rien à craindre. Il fut donc étonné, mais voilà tout, quand il
+vit, au milieu d'un si grand nombre d'individus assemblés, et à la lueur
+des rares réverbères allumés de cent pas en cent pas, et des cierges,
+plus nombreux, brûlant devant les madones, reluire des sabres et des
+canons de fusil; il se pencha en conséquence, et, touchant de la main
+l'épaule de celui qui paraissait le chef de la troupe:
+
+--Mon ami, lui demanda-t-il en patois napolitain, pourrais-tu me dire ce
+qui se passe ici?
+
+L'homme se retourna et se trouva face à face avec le roi.
+
+L'homme, c'était Michel.
+
+--Oh! s'écria-t-il, étouffé tout à la fois par la joie de voir le roi,
+l'étonnement que lui causait sa présence et l'orgueil d'avoir été touché
+par lui; oh! Sa Majesté! Sa Majesté le roi Ferdinand! Vive le roi! vive
+notre père! vive le sauveur de Naples!
+
+Et toute la troupe répéta d'une seule voix:
+
+--Vive le roi! vive notre père! vive le sauveur de Naples!
+
+Si le roi Ferdinand s'attendait à être salué par un cri quelconque à son
+retour dans sa capitale, ce n'était certes pas par celui-là.
+
+--Les entends-tu? demanda-t-il au duc d'Ascoli. Que diable chantent-ils
+donc?
+
+--Ils crient: «Vive le roi!» sire, répondit le duc avec sa gravité
+habituelle; ils vous nomment leur père, ils vous appellent le sauveur de
+Naples?
+
+--Tu en es sûr?
+
+Les cris redoublèrent.
+
+--Allons, dit-il, puisqu'ils le veulent absolument...
+
+Et, sortant à moitié par la portière:
+
+--Oui, mes enfants, dit-il, oui, c'est moi; oui, c'est votre roi, c'est
+votre père, et, comme vous le dites très-bien, je reviens sauver Naples
+ou mourir avec vous.
+
+Cette promesse redoubla l'enthousiasme, qui monta jusqu'à la frénésie.
+
+--Pagliuccella, cria Michele, cours devant avec une dizaine d'hommes;
+des torches! des flambeaux! des illuminations!
+
+--Inutile, mes enfants! cria le roi, qu'un trop grand jour importunait;
+inutile! pour quoi faire des illuminations?
+
+--Pour que le peuple voie que Dieu et saint Janvier lui rendent son roi
+sain et sauf, et qu'ils ont protégé Votre Majesté au milieu des périls
+qu'elle a courus en traversant les rangs des Français pour revenir dans
+sa fidèle ville de Naples, cria Michele.
+
+--Des torches! des flambeaux! des illuminations! crièrent Pagliuccella
+et ses hommes en courant comme des dératés par la strada Carbonara.
+C'est le roi qui revient parmi nous. Vive le roi! vive notre père! vive
+le sauveur de Naples!
+
+--Allons, allons, dit le roi à d'Ascoli, mon avis est qu'il ne faut pas
+les contrarier. Laissons-les donc faire; mais, décidément, l'abbé Pronio
+est un habile homme!
+
+Les cris de Pagliuccella et de ses lazzaroni eurent un effet magique; on
+sortit en foule des maisons avec des torches ou des cierges; toutes les
+fenêtres furent illuminées; lorsqu'on arriva à la rue Foria, on la vit
+tout entière étincelante comme Pise le jour de la _Luminara_.
+
+Il en résulta que l'entrée du roi, qui menaçait de se faire avec le
+silence et la honte d'une défaite, prenait, au contraire, tout l'éclat
+d'une victoire, tout le retentissement d'un triomphe.
+
+A la montée du musée Borbonico, le peuple ne put souffrir plus longtemps
+que son roi fût traîné par des chevaux; il détela la voiture, s'y attela
+et la traîna lui-même.
+
+Lorsque la voiture du roi et son attelage arrivèrent à la rue de Tolède,
+on vit, descendant de l'Infrascata, une seconde troupe se joindre à
+celle de Michel le Fou, troupe non moins enthousiaste et non moins
+bruyante. Elle était conduite par fra Pacifico, monté sur son âne
+et portant son bâton sur son épaule comme Hercule sa massue; elle se
+composait de deux on trois cents personnes au moins.
+
+On descendit la rue de Tolède; elle ruisselait littéralement
+d'illuminations, tandis que tout ce peuple armé de torches allumées
+semblait une mer phosphorescente. A peine, tant la foule était
+considérable, si la voiture pouvait avancer. Jamais triomphateur
+antique, jamais Paul-Émile, vainqueur de Persée, jamais Pompée,
+vainqueur de Mithridate, jamais César, vainqueur des Gaules, n'eurent un
+cortège pareil à celui qui ramenait ce roi fugitif à son palais.
+
+La reine était arrivée la dernière par des rues désertes et avait trouvé
+le palais royal muet et presque solitaire; puis elle avait entendu
+de grandes et lointaines rumeurs, quelque chose comme des grondements
+d'orage venant de l'horizon; elle avait, en hésitant, été au balcon, car
+elle entendait encore, dans la rue et sur la place, ce froissement du
+peuple qui se hâte, sans savoir vers quoi le peuple se hâtait; alors,
+elle avait plus distinctement entendu ce bruit, perçu ces clameurs,
+vu ces torrents de lumière qui descendaient de la rue de Tolède et
+roulaient vers le palais royal, et elle les avait pris pour la lave
+d'une révolution; elle eut peur, elle se rappelait les 5 et 6 octobre,
+le 21 juin et le 10 août de sa soeur Antoinette; elle parlait déjà
+de fuir; Nelson lui offrait déjà un refuge à bord de son vaisseau,
+lorsqu'on vint lui dire que c'était le roi que le peuple ramenait en
+triomphe.
+
+La chose lui paraissait plus qu'incroyable, elle lui paraissait
+impossible; elle consulta Emma, Nelson, sir William, Acton; aucun d'eux,
+Acton lui-même, ce grand mépriseur de l'humanité, ne pouvait s'expliquer
+cette aberration du sens moral chez tout un peuple: on ignorait la
+proclamation de Pronio, que le roi ou plutôt le cardinal avait par
+les soins de son auteur, fait imprimer et afficher sans en rien dire à
+personne, et l'absence d'esprit philosophique empêchait les illustres
+personnages que nous venons de citer de se rendre compte à quels
+misérables petits accidents, lorsqu'un trône est ébranlé, tient son
+raffermissement ou sa chute.
+
+La reine, rassurée enfin et à grand'peine, courut au balcon; ses amis
+la suivirent. Acton seul resta en arrière; dédaigneux de popularité,
+détesté comme étranger, accusé de tous les malheurs qui arrivaient au
+trône, il évitait de se montrer au public, lequel l'accueillait presque
+toujours par des murmures qui parfois allaient jusqu'à l'insulte. Tant
+qu'il s'était senti aimé ou avait cru être aimé de Caroline, il avait
+bravé cette impopularité; mais, depuis qu'il sentait n'être plus pour
+elle qu'un objet de crainte, un moyen d'ambition, il avait cessé de
+braver l'opinion publique, à laquelle, il faut lui rendre cette justice,
+il était profondément indifférent.
+
+L'apparition de la reine au balcon fut inaperçue, ou du moins ne parut
+causer aucune sensation, quoique la place du Château fût encombrée de
+monde; tous les regards, tous les cris, tous les élans du coeur étaient
+pour ce roi qui _avait passé entre les rangs des Français pour aller
+mourir avec son peuple_.
+
+La reine ordonna alors que l'on prévînt le duc de Calabre que son père
+approchait, la présence de sa mère n'ayant pas suffi à l'attirer dans
+les grands appartements: elle fit, en outre, amener tous les enfants
+royaux, leur céda sa place au balcon et se tint derrière eux.
+
+L'apparition des enfants royaux sur le balcon fut saluée par quelques
+cris, mais ne détourna point l'attention de la multitude, tout entière
+au cortège royal, dont la tête commençait à dépasser Sainte-Brigitte.
+
+Quant à Ferdinand, il en arrivait peu à peu à être de l'avis du cardinal
+Ruffo, qu'il reconnaissait de plus en plus comme bon conseiller; avoir
+payé une pareille entrée dix mille ducats n'était pas cher, surtout
+si l'on comparait cette entrée à celle qui l'attendait, et que sa
+conscience royale, si peu sévère qu'elle fût, lui faisait pressentir.
+
+Le roi descendit de voiture; après l'avoir traîné, le peuple voulut le
+porter: il le prit entre ses bras, et, par le grand escalier, le souleva
+jusqu'à la porte de ses appartements.
+
+La foule était si considérable, qu'il fut séparé du duc d'Ascoli, auquel
+personne ne fit attention et qui disparut au milieu de cette houle
+humaine.
+
+Le roi se montra au balcon, donna la main au prince François, embrassa
+ses enfants au milieu des cris frénétiques de cent mille personnes, et,
+réunissant dans un seul groupe tous les jeunes princes et toutes les
+jeunes princesses, qu'il enveloppa de ses bras:
+
+--Eux aussi, cria-t-il, eux aussi mourront avec vous!
+
+Mais tout le peuple répondit en criant d'une seule voix:
+
+--Pour vous et pour eux, sire, nous nous ferons tuer jusqu'au dernier!
+
+Le roi tira son mouchoir et fit semblant d'essuyer une larme.
+
+La reine, pâle et frémissante, se recula du balcon et alla trouver, au
+fond de l'appartement, Acton, debout, s'appuyant de son poing sur une
+table et regardant cet étrange spectacle avec son flegme irlandais.
+
+--Nous sommes perdus! dit-elle, le roi restera.
+
+--Soyez tranquille, madame, dit Acton en s'inclinant; je me charge, moi,
+de le faire partir.
+
+Le peuple stationna dans la rue de Tolède et à la descente du Géant bien
+longtemps encore après que le roi eut disparu et que les fenêtres furent
+fermées.
+
+Le roi rentra chez lui sans même demander ce qu'était devenu d'Ascoli,
+que l'on avait emporté chez lui évanoui, froissé, foulé aux pieds, à
+demi mort.
+
+Il est vrai qu'il avait hâte de revoir Jupiter, que, depuis plus de six
+semaines, il n'avait pas vu.
+
+
+
+
+ LXVI
+
+ AMANTE.--ÉPOUSE.
+
+
+Les esprits vulgaires, et dont le regard glisse sur les surfaces,
+avaient pu croire, en voyant cette manifestation inattendue, soudaine,
+presque universelle, que rien ne pouvait, même momentanément, déraciner
+un trône reposant sur la large base d'une populace tout entière; mais
+les esprits élevés et intelligents qui ne se laissaient pas éblouir par
+de vaines paroles et par ces démonstrations extérieures si familières
+aux Napolitains, voyaient, au delà de cet enthousiasme, aveugle comme
+toutes les manifestations populaires, la sombre vérité, c'est-à-dire
+le roi en fuite, l'armée napolitaine battue, les Français marchant sur
+Naples, et ceux-là, recevant la véritable impression des événements, en
+prévoyaient l'inévitable conséquence.
+
+Une des maisons où la nouvelle de ce qui s'était passé avait produit la
+sensation la plus vive d'abord, parce que les deux individus habitant
+cette maison, se trouvaient de deux côtés divers, parfaitement
+renseignés, ensuite parce qu'ils avaient chacun un grand intérêt, l'un
+de coeur, l'autre de relations sociales, à l'issue de ces événements,
+était la maison si bien connue de nos lecteurs, sous le titre de maison
+du Palmier.
+
+Luisa avait tenu parole à Salvato; depuis le départ du jeune homme,
+depuis qu'il avait quitté cette chambre où, porté mourant, il était peu
+à peu, sous l'oeil et par les soins de la jeune femme, revenu à la vie,
+tous les instants que l'absence de son mari lui avait laissés libres,
+elles les avait passés dans cette chambre.
+
+Luisa ne pleurait pas, Luisa ne se plaignait pas, elle n'éprouvait même
+pas le besoin de parler de Salvato à personne; Giovannina, étonnée du
+silence de sa maîtresse à l'égard du jeune homme, avait essayé de le
+lui faire rompre, mais n'y avait pas réussi; une fois Salvato parti, une
+fois Salvato absent, il semblait à Luisa qu'elle ne devait plus parler
+de lui qu'avec Dieu.
+
+Non, la pureté de cet amour, si puissant et si maître de son âme qu'il
+fût, l'avait laissée dans une mélancolique sérénité; elle entrait dans
+la chambre, souriait à tous les meubles, les saluait doucement de la
+tête, tendrement des yeux, allait s'asseoir à sa place accoutumée,
+c'est-à-dire au chevet du lit, et rêvait.
+
+Ces rêveries, dans lesquelles les deux mois qui venaient de s'écouler
+repassaient jour par jour, heure par heure, minute par minute, devant
+ses yeux, où le passé,--Luisa avait deux passés: un qu'elle avait
+complètement oublié, l'autre auquel elle pensait sans cesse!--ces
+rêveries où le passé, disons-nous, se reconstruisait sans qu'aucun
+effort de sa mémoire eût besoin d'aider à sa reconstruction, ces
+rêveries avaient une douceur infinie; de temps en temps, quand ses
+souvenirs en étaient à l'heure du départ, elle portait la main à ses
+lèvres comme pour y fixer l'unique et rapide baiser que Salvato y avait
+imprimé en se séparant d'elle, et, alors, elle en retrouvait toute la
+suavité. Autrefois, sa solitude avait besoin de travail ou de lecture;
+aujourd'hui, aiguille, crayon, musique, tout était négligé; ses amis
+ou son mari étaient-ils là, Luisa vivait un pied dans le passé, l'autre
+dans le présent. Demeurait-elle seule, elle retombait tout entière dans
+le passé, elle y vivait d'une vie factice, bien autrement douce que la
+vie réelle.
+
+Il y avait quatre jours à peine que Salvato était parti, et ces quatre
+jours d'absence avaient pris une place immense dans la vie de Luisa;
+cet espace y formait une espèce de lac bleu, tranquille, solitaire et
+profond, réfléchissant le ciel; si l'absence de Salvato se prolongeait,
+ce lac idéal s'agrandirait en raison de la durée de l'absence; si
+l'absence était éternelle, le lac alors prendrait toute sa vie, passé et
+avenir, submergeant l'espérance dans l'avenir, la mémoire dans le passé,
+et arriverait, comme la mer, à n'avoir plus de rivages visibles.
+
+Dans cette vie de la pensée qui l'emportait sur la vie matérielle, tout,
+comme dans un rêve, prenait une forme analogue au songe dans lequel elle
+était perdue; ainsi, elle voyait sans impatience, venir à elle
+cette lettre tant attendue, sous la forme d'une voile blanche, point
+imperceptible à l'horizon, grandissant peu à peu et s'approchant
+doucement, en rasant le flot bleu de son aile de neige, du rivage sur
+lequel elle était couchée.
+
+Cette mélancolie laissée par le départ de Salvato, tempérée par l'espoir
+du retour, perle qu'avait fait éclore au fond de son coeur la promesse
+positive du jeune homme, était si douce, que son mari même, dont
+l'éternelle bonté semblait s'alimenter de sa vue, ne l'ayant point
+remarquée, n'avait pas eu besoin de lui en demander la cause; cette
+tendre et profonde amitié, moitié reconnaissance, moitié tendresse
+filiale qu'elle avait pour lui, ne souffrait en rien de cet amour
+qu'elle portait à un autre; il y avait peut-être un peu de pâleur dans
+son sourire, quand elle allait attendre sur le perron son retour de
+la bibliothèque; peut-être y avait-il, quand elle saluait ce retour,
+l'humidité d'une larme dans sa voix; mais, pour que le chevalier le
+remarquât, il eût fallu qu'on le lui fît remarquer. San-Felice était
+donc demeuré l'homme calme et heureux qu'il avait toujours été.
+
+Mais chacun d'eux éprouva une inquiétude différente, quand ils apprirent
+le retour du roi à Caserte.
+
+San-Felice, en arrivant au palais royal, avait trouvé le prince absent,
+et son aide de camp chargé de lui dire que Son Altesse royale était
+allée faire une visite au roi, revenu en toute hâte de Rome la nuit
+précédente.
+
+Quoique l'événement lui eût paru grave, comme il ignorait que sa femme
+eût à cet événement un autre intérêt que celui qu'il y prenait lui-même,
+il n'avait pas quitté le palais royal une minute plus tôt et était
+rentré chez lui à son heure accoutumée.
+
+Seulement, en rentrant, il avait raconté ce retour à Luisa, plutôt comme
+une chose extraordinaire que comme une chose inquiétante; mais Luisa,
+qui savait, par les confidences de Salvato, qu'une bataille était
+instante, avait tout de suite pensé que le retour du roi se rattachait
+à cette bataille, et, avec assurance, elle avait émis cette supposition
+qui avait étonné le chevalier par sa justesse, que, si le roi était
+revenu, il y avait probablement eu rencontre entre les Français et les
+Napolitains, et que, dans cette rencontre, les Français avaient été
+vainqueurs.
+
+Mais, en émettant cette supposition, qui, pour elle, était une
+certitude, Luisa avait eu besoin de toute sa puissance sur elle-même
+pour ne pas laisser voir son émotion; car les Français n'avaient pas
+été vainqueurs sans lutte, et, dans cette lutte, ils avaient dû avoir un
+plus ou moins grand nombre de morts et de blessés; or, qui pouvait lui
+assurer que Salvato n'était au nombre ni des blessés ni des morts?
+
+Sous le premier prétexte venu, Luisa s'était retirée dans sa chambre,
+et, devant le même crucifix qui avait assisté son père mourant,
+sur lequel San-Felice avait juré d'accomplir les volontés du prince
+Caramanico en épousant Luisa et en la rendant heureuse, elle pria
+longtemps et pieusement, ne donnant pas de motif à sa prière et laissant
+à Dieu le soin de découvrir ce motif, s'il y en avait un.
+
+A cinq heures, San-Felice avait entendu un grand bruit dans la rue;
+il s'était approché de la fenêtre, avait vu des hommes courant de tous
+côtés, en posant sur la muraille des affiches que chacun s'empressait de
+lire. Il était alors descendu, s'était approché d'une affiche, avait
+lu comme les autres l'incompréhensible proclamation; puis, comme tout
+esprit scrutateur, il avait été préoccupé du désir de trouver le mot de
+cette énigme politique, avait demandé à Luisa si elle voulait descendre
+avec lui jusqu'à la ville pour avoir des nouvelles, et, sur son refus, y
+était allé seul.
+
+En son absence, Cirillo était venu; il ignorait le départ de Salvato;
+à lui la jeune femme dit tout: comment Nanno était venue et, avec
+son langage figuré, avait, sous la forme d'une légende grecque, fait
+comprendre à Salvato que les Français allaient combattre et qu'il devait
+combattre avec eux. Cirillo, ne sachant rien de plus que San-Felice,
+était fort inquiet; mais il donna la certitude à Luisa que, s'il n'était
+point arrivé malheur à Salvato, Salvato, par un moyen quelconque, ferait
+parvenir des nouvelles à ses amis. Alors, ce qu'il saurait, Cirillo
+s'engagait à le lui faire savoir.
+
+Luisa ne lui dit point que, sous ce rapport, elle avait l'espérance
+d'être renseignée au moins aussi vite que lui.
+
+Cirillo était parti depuis longtemps, lorsque San-Felice rentra; il
+avait assisté au triomphe du roi et haussé les épaules à l'enthousiasme
+des Napolitains; le côté embarrassé et obscur de la proclamation n'avait
+point échappé à son esprit sagace, et son coeur n'était pas si naïf
+qu'il ne crût à quelque tromperie.
+
+Il regretta de n'avoir point vu Cirillo, qu'il aimait comme homme, qu'il
+admirait comme médecin.
+
+A onze heures, il se retira chez lui, et Luisa rentra chez elle, ou
+plutôt dans la chambre de Salvato, comme elle avait coutume de le faire
+quand il y était, et même depuis qu'il n'y était plus; la crainte avait
+donné à son amour quelque chose de plus passionné que d'habitude; elle
+s'agenouilla devant le lit, pleura beaucoup, et, à plusieurs reprises,
+appuya ses lèvres sur l'oreiller où avait reposé la tête du blessé.
+
+Un léger bruit la fit retourner: Giovannina l'avait suivie; elle se
+redressa, honteuse d'être surprise par la jeune fille, qui s'excusa en
+disant:
+
+--J'ai entendu pleurer madame, et j'ai pensé que madame avait peut-être
+besoin de moi.
+
+Luisa se contenta de secouer la tête; elle s'abstenait de parler,
+craignant que ses paroles mouillées de larmes n'en dissent plus qu'elle
+n'en voulait dire.
+
+Le lendemain, Luisa était pâle, défaite; son excuse fut le bruit que
+l'on avait fait toute la nuit en tirant des pétards et des mortarelli.
+
+Le chevalier achevait de déjeuner, lorsqu'une voiture s'arrêta à la
+porte. Giovannina ouvrit et introduisit le secrétaire du prince;
+le prince, forcé d'aller au conseil à midi, et désirant causer avec
+San-Felice avant d'aller au conseil, lui envoyait sa voiture et le
+priait de venir sans perdre un instant.
+
+Sur le perron, le chevalier croisa le facteur, qui, trouvant la porte
+ouverte, était entré: il tenait une lettre à la main.
+
+--Est-ce pour moi? demanda San-Felice.
+
+--Non, Excellence, c'est pour madame.
+
+--D'où vient-elle?
+
+--De Portici.
+
+--Portez vite! c'est de la gouvernante de madame, probablement.
+
+Et San-Felice continua son chemin et monta dans la voiture, qui partit
+au grand trot.
+
+Luisa avait entendu le court dialogue du facteur et de son mari; elle
+s'avança au-devant de l'homme de la poste et lui prit la lettre des
+mains.
+
+Cette lettre était d'une écriture inconnu.
+
+Elle l'ouvrit machinalement, porta son regard sur la signature et jeta
+un cri: la lettre était de Salvato.
+
+Elle l'appuya sur son coeur et courut s'enfermer dans la chambre sacrée.
+
+Il lui semblait que c'eût été usé impiété de lire la première lettre
+qu'elle recevait de son ami autre part que dans cette chambre.
+
+--C'est de lui! murmura-t-elle en tombant sur le fauteuil placé au
+chevet du lit, c'est de lui!
+
+Elle fut un moment sans pouvoir lire; le sang qui s'élançait de son
+coeur et qui montait à son cerveau faisait battre ses tempes et jetait
+un voile sur ses yeux.
+
+Salvato écrivait du champ de bataille:
+
+ «Remerciez Dieu, ma bien-aimée! je suis arrivé à temps pour le
+ combat, et n'ai point été étranger à la victoire; vos saintes et
+ virginales prières ont été exaucées; Dieu, invoqué par le plus
+ beau de ses anges, a veillé sur moi et sur mon honneur.
+
+ »Jamais victoire n'a été plus complète, ma bien-aimée Luisa; sur
+ le champ de bataille même, mon cher général m'a serré sur
+ son coeur et m'a fait chef de brigade. L'armée de Mack
+ s'est évanouie comme une fumée! Je pars à l'instant pour
+ Civita-Ducale, d'où je trouverai moyen de vous expédier cette
+ lettre. Dans le désordre qui va résulter de notre victoire et de
+ la défaite des Napolitains, il est impossible de compter sur la
+ poste. Je vous aime tout à la fois d'un coeur gonflé d'amour et
+ d'orgueil. Je vous aime! je vous aime!...
+
+ »Civita-Ducale, deux heures du matin,
+
+ »Me voilà déjà plus près de vous de dix lieues. Nous avons
+ trouvé, Hector Caraffa et moi, un paysan qui, grâce à mon
+ cheval, que j'avais laissé ici et dont vous ferez tous mes
+ compliments à Michele, consent à partir à l'instant même; il
+ ne s'arrêtera que lorsque le cheval tombera sous lui, et il en
+ prendra aussitôt un autre; il se charge de porter une lettre
+ à celui de nos amis chez lequel Hector était caché à Portici.
+ Votre lettre sera incluse dans la sienne; il vous la fera
+ passer.
+
+ »Je vous dis cela pour que vous ne cherchiez pas comment elle
+ vous arrive; cette préoccupation vous éloignerait un instant
+ de moi. Non, je veux que vous soyez tout à la joie de me lire,
+ comme je suis, moi, tout au bonheur de vous écrire.
+
+ »Notre victoire est si complète, que je ne crois pas que nous
+ ayons une autre bataille à livrer. Nous marchons droit sur
+ Naples, et, si rien ne nous arrête, comme c'est probable, je
+ pourrai vous revoir dans huit ou dix jours au plus.
+
+ »Vous laisserez ouverte la fenêtre par laquelle je suis sorti,
+ je rentrerai par cette même fenêtre. Je vous reverrai dans cette
+ même chambre où j'ai été si heureux, je vous y rapporterai la
+ vie que vous m'y avez donnée.
+
+ »Je ne négligerai aucune occasionne de vous écrire; si cependant
+ vous ne receviez pas de lettre de moi, ne soyez pas inquiète,
+ les messagers auraient été infidèles, arrêtés ou tués.
+
+ »O Naples! ma chère patrie! mon second amour après vous! Naples,
+ tu vas donc être libre!
+
+ »Je ne veux pas retarder mon courrier, je ne veux pas retarder
+ votre joie; je suis heureux deux fois, de mon bonheur et du
+ vôtre. Au revoir, ma bien adorée Luisa! Je vous aime! je vous
+ aime!...
+
+ »SALVATO.»
+
+Luisa lut la lettre du jeune homme dix fois, vingt fois peut-être; elle
+l'eût relue sans cesse, la mesure du temps manquait.
+
+Tout à coup, Giovannina frappa à la porte.
+
+--M. le chevalier rentre, dit-elle.
+
+Luisa jeta un cri, baisa la lettre, la mit sur son coeur, jeta, en
+sortant de la chambre, un regard vers cette autre chambre par la fenêtre
+de laquelle était sorti Salvato, fenêtre par laquelle il devait rentrer.
+
+--Oui, oui, murmura-t-elle en lui envoyant un sourire.
+
+Cet amour était si fécond, qu'il donnait une existence à tous les objets
+inertes ou insensibles qui entouraient Luisa et qui avaient entouré
+Salvato.
+
+Luisa entra au salon par une porte, tandis que son mari y entrait par
+l'autre.
+
+Le chevalier était visiblement préoccupé.
+
+--Qu'avez-vous, mon ami? demanda Luisa marchant à lui et le regardant
+avec ses yeux limpides. Vous êtes triste!
+
+--Non, mon enfant, répondit le chevalier, pas triste: inquiet.
+
+--Vous avez vu le prince? demanda la jeune femme.
+
+--Oui, répondit le chevalier.
+
+--Et votre inquiétude vous vient de la conversation que vous avez eue
+avec Son-Altesse?
+
+Le chevalier fit de la tête un signe affirmatif.
+
+Luisa essaya de lire dans sa pensée.
+
+Le chevalier s'assit, prit les deux mains de Luisa, debout devant lui,
+et la regarda à son tour.
+
+--Parlez, mon ami, dit Luisa, que commençait d'atteindre un triste
+pressentiment. Je vous écoute.
+
+--La situation dans laquelle se trouve la famille royale, dit le
+chevalier, est aussi grave au moins que nous l'avions présagé hier
+au soir; il n'y a aucune espérance de défendre l'entrée de Naples aux
+Français, et la résolution est prise par elle de se retirer en Sicile.
+
+Sans savoir pourquoi, Luisa sentit son coeur se serrer.
+
+Le chevalier vit sur le visage de Luisa le reflet de ce qui se passait
+dans son coeur. Sa lèvre frémissait, son oeil se fermait à demi.
+
+--Alors... Écoute bien ceci, mon enfant, dit le chevalier avec cet
+accent de douce tendresse paternelle qu'il prenait parfois avec Luisa.
+Alors, le prince m'a dit: «Chevalier, vous êtes mon seul ami; vous
+êtes le seul homme avec lequel j'aie un vrai plaisir à causer; le peu
+d'instruction solide que j'ai, je vous le dois; le peu que je vaux,
+c'est de vous que je le tiens; un seul homme peut m'aider à supporter
+l'exil, et c'est vous, chevalier. Je vous en prie, je vous en supplie,
+si je suis obligé de partir, partez avec moi!»
+
+Luisa sentit un frisson lui passer par tout le corps.
+
+--Et... qu'avez-vous répondu, mon ami? demanda-t-elle d'une voix
+tremblante.
+
+--J'ai eu pitié de cette infortune royale, de cette faiblesse dans
+la grandeur, de ce prince sans ami dans l'exil, de cet héritier de la
+couronne sans serviteur parce qu'il allait peut-être perdre la couronne;
+j'ai promis.
+
+Luisa tressaillit; ce tressaillement n'échappa point au chevalier, qui
+lui tenait les mains.
+
+--Mais, reprit-il vivement, comprends bien ceci Luisa: ma promesse est
+toute personnelle, elle n'engage que moi; éloignée de la cour, où tu
+as dédaigné de prendre ta place, tu n'as, toi, d'obligation envers
+personne.
+
+--Vous croyez, mon ami?
+
+--Je le crois; tu es donc libre, enfant chérie de mon coeur, de rester à
+Naples, de ne pas quitter cette maison que tu aimes, ce jardin où tu
+as couru et joué tout enfant, ce petit coin de terre, enfin, où tu as
+amassé dix-sept ans de souvenirs; car il y a dix-sept ans que tu es
+ici et que tu fais la joie de mon foyer! il me semble que tu y es venue
+hier.
+
+Le chevalier poussa un soupir.
+
+Luisa ne répondit rien; il continua:
+
+--La duchesse Fusco, qui est exilée par la reine, la reine à peine
+éloignée, va revenir à son tour; avec une pareille amie pour veiller
+sur toi, je n'aurai pas plus de crainte que si tu étais près d'une mère.
+Dans quinze jours, les Français seront à Naples; mais tu n'as rien à
+redouter des Français. Je les connais, ayant longtemps vécu avec eux.
+Ils apportent à mon pays des bienfaits dont j'aurais voulu qu'il fût
+doté par ses souverains: la liberté, l'intelligence. Tous mes amis et,
+par conséquent, tous les tiens sont patriotes; aucune révolution ne peut
+t'inquiéter, aucune persécution ne saurait t'atteindre.
+
+--Ainsi, mon ami, lui demanda Luisa, vous croyez que je puis vivre
+heureuse sans vous?
+
+--Un mari comme moi, chère enfant, dit San-Felice avec un soupir, n'est
+point un mari regrettable pour une femme de ton âge.
+
+--Mais, en admettant que je puisse vivre sans vous, vous, mon ami,
+pourrez-vous vivre sans moi?
+
+San-Felice baissa la tête.
+
+--Vous craignez que cette maison, ce jardin, ce petit coin de terre, ne
+me manquent, continua Luisa; mais ma présence ne vous manquera-t-elle
+point, à vous? notre vie, commune depuis dix-sept ans, en se disjoignant
+tout à coup, ne déchirera-t-elle point en vous quelque chose,
+non-seulement d'habituel, mais encore d'indispensable?
+
+San-Felice resta muet.
+
+--Quand vous ne voulez pas abandonner le prince, qui n'est que votre
+ami, ajouta Luisa d'une voix oppressée, me donnez-vous une preuve
+d'estime en me proposant de vous abandonner, vous qui êtes tout à la
+fois et mon père et mon ami, vous qui avez mis l'intelligence dans mon
+esprit, la bonté dans mon coeur, Dieu dans mon âme?
+
+San-Felice poussa un soupir.
+
+--Quand vous avez promis au prince de le suivre, enfin, avez-vous pensé
+que je ne vous suivrais pas?
+
+Une larme tomba des yeux du chevalier sur la main de Luisa.
+
+--Si vous avez pensé cela, mon ami, continua-t-elle avec un doux et
+triste mouvement de tête, vous avez eu tort; mon père mourant nous a
+unis, Dieu a béni notre union, la mort seule nous désunira. Je vous
+suivrai, mon ami.
+
+San-Felice releva vivement sa tête rayonnante de bonheur, et ce fut une
+larme de Luisa qui tomba à son tour sur la main de son mari.
+
+--Mais tu m'aimes donc? Bénédiction du bon Dieu! tu m'aimes donc?
+s'écria le chevalier.
+
+--Mon père, dit Luisa, vous avez été ingrat, demandez pardon à votre
+fille.
+
+San-Felice se jeta à genoux, baisant les mains de sa fille, tandis
+qu'elle, levant les yeux au ciel, murmurait:
+
+--N'est-ce pas, mon Dieu, que, si je ne faisais pas ce que je fais,
+n'est-ce pas que je serais indigne de tous deux?
+
+
+
+
+ LXVII
+
+ LES DEUX AMIRAUX.
+
+
+Le prince François, en présentant à San-Felice la fuite de la famille
+royale en Sicile comme résolue, avait cru parler au nom de son père et
+de sa mère; mais, en réalité, il avait parlé au nom seul de la reine; de
+ce côté, en effet, la fuite était résolue et on la voulait à tout prix;
+mais, en voyant le dévouement de son peuple, tout aveugle qu'il était,
+et par cela même qu'il était aveugle, en écoutant ces protestations
+faites par cent mille hommes, de mourir pour lui depuis le premier
+jusqu'au dernier, le roi s'était repris à l'idée de défendre sa capitale
+et d'en appeler de la lâcheté de l'armée à l'énergie de ce peuple qui
+s'offrait si spontanément à lui.
+
+Il se levait donc le 11 décembre au matin, c'est-à-dire le lendemain de
+cet incroyable triomphe auquel nous avons essayé de faire assister nos
+lecteurs, sans parti pris encore, mais penchant plutôt pour celui de la
+résistance que pour celui de la fuite, quand on lui annonça que l'amiral
+François Caracciolo était depuis une demi-heure dans l'antichambre,
+attendant qu'il fit jour chez sa Majesté.
+
+Excité par les préventions de la reine, Ferdinand n'aimait point
+l'amiral, mais ne pouvait s'empêcher de l'estimer; son admirable courage
+dans les différentes rencontres qu'il avait eues avec les Barbaresques,
+le bonheur avec lequel il avait tiré sa frégate, _la Minerve_ de la rade
+de Toulon, quand Toulon avait été repris par Bonaparte sur les Anglais,
+le sang-froid qu'il avait déployé dans la protection donnée par lui
+aux autres vaisseaux, qu'il avait ramenés, mutilés par les boulets et
+désemparés par la tempête, c'est vrai, mais enfin qu'il avait ramenés
+sans en perdre un seul, lui avaient alors valu le grade d'amiral.
+
+On a vu, dans les premiers chapitres de ce récit, les motifs que croyait
+avoir la reine de se plaindre de l'amiral, qu'elle était parvenue, avec
+son adresse ordinaire, à mettre assez mal dans l'esprit du roi.
+
+Ferdinand crut que Caracciolo venait pour lui demander la grâce de
+Nicolino, qui était son neveu, et, enchanté d'avoir, par la fausse
+position où s'était mis un membre de sa famille, prise sur l'amiral,
+auquel il se sentait dans la malveillante disposition d'être
+désagréable, il ordonna de le faire entrer à l'instant même.
+
+L'amiral, revêtu de son grand uniforme, entra calme et digne comme
+toujours; sa haute position sociale mettait depuis quatre cents ans
+les chefs de sa famille en contact avec les souverains de toute race,
+angevins, aragonais, espagnols, qui s'étaient succédé sur le trône de
+Naples; il joignait donc à une suprême dignité cette courtoisie parfaite
+dont il avait donné un échantillon à la reine dans le double refus qu'il
+avait fait, pour sa nièce et pour lui-même, d'assister aux fêtes que la
+cour avait données à l'amiral Nelson.
+
+Cette courtoisie, de quelque part qu'elle vînt, embarrassait toujours
+un peu Ferdinand, dont la courtoisie n'était point la qualité dominante;
+aussi, lorsqu'il vit l'amiral s'arrêter respectueusement à quelques
+pas de lui et attendre, selon l'étiquette de la cour, que le roi lui
+adressât le premier la parole, n'eut-il rien de plus pressé que de
+commencer la conversation par le reproche qu'il avait à lui faire.
+
+--Ah! vous voilà, monsieur l'amiral, lui dit-il; il paraît que vous avez
+fort insisté pour me voir?
+
+--C'est vrai, sire, répondit Caracciolo en s'inclinant; je croyais de
+toute urgence d'avoir l'honneur de pénétrer jusqu'à Votre Majesté.
+
+--Oh! je sais ce qui vous amène, dit le roi.
+
+--Tant mieux pour moi, sire, dit Caracciolo; dans ce cas, c'est une
+justice que le roi rend à ma fidélité.
+
+--Oui, oui, vous venez me parler pour ce mauvais sujet de Nicolino,
+votre neveu, n'est-ce pas? qui s'est mis, à ce qu'il paraît, dans une
+méchante affaire, puisqu'il ne s'agit pas moins que de crime de haute
+trahison; mais je vous préviens que toute prière, même la vôtre, sera
+inutile, et que la justice aura, son cours.
+
+Un sourire passa sur la figure austère de l'amiral.
+
+--Votre Majesté est dans l'erreur, dit-il; au milieu des grandes
+catastrophes politiques, les petits accidents de famille disparaissent.
+Je ne sais point et ne veux point savoir ce qu'a fait mon neveu; s'il
+est innocent, son innocence ressortira de l'instruction du procès, comme
+est ressortie celle du chevalier de Medici, du duc de Canzano, de Mario
+Pagano et de tant de prévenus qu'après les avoir gardés trois ans, les
+prisons ont été obligées de rendre à la liberté; s'il est coupable, la
+justice aura son cours. Nicolino est de haute race; il aura le droit
+d'avoir la tête tranchée, et, Votre Majesté le sait, l'épée est une arme
+si noble, que, même aux mains du bourreau, elle ne déshonore pas ceux
+qui sont frappés par elle.
+
+--Mais, alors, dit le roi un peu étonné de cette dignité si simple et si
+calme, dont sa nature, son tempérament, son caractère ne lui donnaient
+aucune notion instinctive; mais, alors, si vous ne venez point me parler
+de votre neveu, de quoi venez-vous donc me parler?
+
+--Je viens vous parler de vous, sire, et du royaume.
+
+--Ah! ah! fit le roi, vous venez me donner des conseils?
+
+--Si Votre Majesté daigne me consulter, répondit Caracciolo avec un
+respectueux mouvement de tête, je serai heureux et fier de mettre
+mon humble expérience à sa disposition. Dans le cas contraire, je
+me contenterai d'y mettre ma vie et celle des braves marins que j'ai
+l'honneur de commander.
+
+Le roi eût été heureux de trouver une occasion de se fâcher; mais,
+devant une pareille réserve et un semblable respect, il n'y avait pas de
+prétexte à la colère.
+
+--Hum! fit-il, hum!
+
+Et, après deux ou trois secondes de silence:
+
+--Eh bien, amiral, dit-il, je vous consulterai.
+
+Et, en effet, il se tournait déjà vers Caracciolo, lorsqu'un valet de
+pied, entrant par la porte des appartements, s'approcha du roi et lui
+dit à demi-voix quelques paroles que Caracciolo n'entendit point et ne
+chercha point à entendre.
+
+--Ah! ah! dit-il; et il est là?
+
+--Oui, sire; il dit qu'avant-hier, à Caserte, Votre Majesté lui a dit
+qu'elle avait à lui parler.
+
+--C'est vrai.
+
+Se tournant alors vers Caracciolo:
+
+--Ce que vous avez à me dire, monsieur, peut-il se dire devant un
+témoin?
+
+--Devant le monde entier, sire.
+
+--Alors, dit le roi en se retournant vers le valet de pied, faites
+entrer. D'ailleurs, continua-t-il en s'adressant à Caracciolo, celui qui
+demande à entrer est un ami, plus qu'un ami, un allié: c'est l'illustre
+amiral Nelson.
+
+En ce moment, la porte s'ouvrit et le valet de pied annonça
+solennellement:
+
+--Lord Horace Nelson du Nil, baron de Bornhum-Thorpes, duc de Bronte!
+
+Un léger sourire, qui n'était pas exempt d'amertume, effleura, à
+rémunération de tous ces titres, les lèvres de Caracciolo.
+
+Nelson entra; il ignorait avec qui le roi se trouvait; il fixa son oeil
+gris sur celui qui l'avait précédé dans le cabinet du roi et reconnut
+l'amiral Caracciolo.
+
+--Je n'ai pas besoin de vous présenter l'un à l'autre, n'est-ce pas,
+messieurs? dit le roi. Vous vous connaissez.
+
+--Depuis Toulon, oui, sire, dit Nelson.
+
+--J'ai l'honneur de vous connaître depuis plus longtemps que cela,
+monsieur, répondit Caracciolo avec sa courtoisie ordinaire: je vous
+connais depuis le jour où, sur les côtes du Canada, vous avez, avec un
+brick, combattu contre quatre frégates françaises, et où vous leur avez
+échappé en faisant traverser à votre bâtiment une passe que, jusque-là,
+on croyait impraticable. C'était en 1786, je crois; il y a douze ans de
+cela.
+
+Nelson salua; lui non plus, le brutal marin, n'était point familier avec
+ce langage.
+
+--Milord, dit le roi, voici l'amiral Caracciolo qui vient m'offrir ses
+conseils sur la situation; vous la connaissez. Asseyez-vous et écoutez
+ce que l'amiral va dire; quand il aura fini, vous répondrez si vous avez
+quelque chose à répondre; seulement, je vous le dis d'avance, je serais
+heureux que deux hommes si éminents et qui connaissent si bien l'art de
+la guerre fussent du même avis.
+
+--Si milord, comme j'en suis certain, dit Caracciolo, est un véritable
+ami du royaume, j'espère qu'il n'y aura dans nos opinions que de légères
+divergences de détail qui ne nous empêcheront point d'être d'accord sur
+le fond.
+
+--Parle, Caracciolo, parle, dit le roi en revenant à l'habitude que les
+rois d'Espagne et de Naples ont de tutoyer leurs sujets.
+
+--Hier, répliqua l'amiral, le bruit s'est répandu dans la ville, à tort,
+je l'espère, que Votre Majesté, désespérant de défendre son royaume de
+terre ferme, était décidée à se retirer en Sicile.
+
+--Et tu serais d'un avis contraire, toi, à ce qu'il paraît?
+
+--Sire, répondit Caracciolo, je suis et je serai toujours de l'avis
+de l'honneur contre les conseils de la honte. Il y va de l'honneur du
+royaume, sire, et, par conséquent, de celui de votre nom, que votre
+capitale soit défendue jusqu'à la dernière extrémité.
+
+--Tu sais, dit le roi, dans quel état sont nos affaires?
+
+--Oui, sire, mauvaises, mais non perdues. L'armée est dispersée, mais
+elle n'est pas détruite; trois ou quatre mille morts, six ou huit
+mille prisonniers, ôtez cela de cinquante-deux mille hommes, il vous
+en restera quarante mille, c'est-à-dire une armée quatre fois plus
+nombreuse encore que celle des Français, combattant sur son territoire,
+défendant des défilés inexpugnables, ayant l'appui des populations de
+vingt villes et de soixante villages, le secours de trois citadelles
+imprenables sans matériel de siège, Civitella-del-Tronto, Gaete et
+Pescara, sans compter Capoue, dernier boulevard, rempart suprême de
+Naples, jusqu'où les Français ne pénétreront même pas.
+
+--Et tu te chargerais de rallier l'armée, toi?
+
+--Oui, sire.
+
+--Explique-moi de quelle façon; tu me feras plaisir.
+
+--J'ai quatre mille marins sous mes ordres, sire; ce sont des hommes
+éprouvés et non des soldats d'hier comme ceux de votre armée de terre;
+donnez-m'en l'ordre, sire, je me mets à l'instant même à leur tête;
+mille défendront le passage d'Itri à Sessa, mille celui de Sora à
+San-Germano, mille celui de Castel-di-Sangro à Isernia; les mille
+autres,--les marins sont bons à tout, milord Nelson le sait mieux que
+personne, lui qui a fait faire aux siens des prodiges!--les mille
+autres, transformés en pionniers, seront occupés à fortifier ces trois
+passages et à y faire le service de l'artillerie; avec eux, ne fût-ce
+qu'au moyen de nos piques d'abordage, je soutiens le choc des Français,
+si terrible qu'il soit, et, quand vos soldats verront comment les marins
+meurent, sire, ils se rallieront derrière eux, surtout si Votre Majesté
+est là pour leur servir de drapeau.
+
+--Et qui gardera Naples pendant ce temps?
+
+--Le prince royal, sire, et les huit-mille hommes, sous les ordres du
+général Naselli, que milord Nelson a conduits en Toscane, où ils n'ont
+plus rien à faire. Milord Nelson a laissé, je crois, une partie de
+sa flotte à Livourne; qu'il envoie un bâtiment léger avec ordre de Sa
+Majesté de ramener à Naples ces huit mille hommes de troupes fraîches,
+et elles pourront, Dieu aidant, être ici dans huit jours. Ainsi, voyez,
+sire, voyez quelle masse terrible vous reste: quarante-cinq ou cinquante
+mille hommes de troupes, la population de trente villes et de cinquante
+villages qui va se soulever, et, derrière tout cela, Naples avec ses
+cinq cent mille âmes. Que deviendront dix mille Français perdus dans cet
+océan?
+
+--Hum! fit le roi regardant Nelson, qui continua de demeurer dans le
+silence.
+
+--Il sera toujours temps, sire, continua Caracciolo, de vous embarquer.
+Comprenez bien cela: les Français n'ont pas une barque armée, et vous
+avez trois flottes dans le port: la vôtre, la flotte portugaise et celle
+de Sa Majesté Britannique.
+
+--Que dites-vous de la proposition de l'amiral, milord? dit le roi
+mettant cette fois Nelson dans la nécessité absolue de répondre.
+
+--Je dis, sire, répondit Nelson en demeurant assis et continuant de
+tracer de sa main gauche, avec une plume, des hiéroglyphes sur un
+papier, je dis qu'il n'y a rien de pis au monde, quand une résolution
+est prise, que d'en changer.
+
+--Le roi avait-il déjà pris une résolution? demanda Caracciolo.
+
+--Non, tu vois, pas encore; j'hésite, je flotte...
+
+--La reine, dit Nelson, a décidé le départ.
+
+--La reine? fit Caracciolo ne laissant pas au roi le temps de répondre.
+Très-bien! qu'elle parte. Les femmes, dans les circonstances où nous
+sommes, peuvent s'éloigner du danger; mais les hommes doivent y faire
+face.
+
+--Milord Nelson, tu le vois, Caracciolo, milord Nelson est de l'avis du
+départ.
+
+--Pardon, sire, répondit Caracciolo, mais je ne crois pas que milord
+Nelson ait donné son avis.
+
+--Donnez-le, milord, dit le roi, je vous le demande.
+
+--Mon avis, sire, est le même que celui de la reine, c'est-à-dire que je
+verrai avec joie Votre Majesté chercher en Sicile un refuge assuré que
+ne lui offre plus Naples.
+
+--Je supplie milord Nelson de ne pas donner légèrement son avis, dit
+Caracciolo s'adressant à son collègue; car il savait d'avance de quel
+poids est l'avis d'un homme de son mérite.
+
+--J'ai dit, et je ne me rétracte point, répondit durement Nelson.
+
+--Sire, répondit Caracciolo, milord Nelson est Anglais, ne l'oubliez
+pas.
+
+--Que veut dire cela, monsieur? demanda fièrement Nelson.
+
+--Que, si vous étiez Napolitain au lieu d'être Anglais, milord, vous
+parleriez autrement.
+
+--Et pourquoi parlerais-je autrement si j'étais Napolitain?
+
+--Parce que vous consulteriez l'honneur de votre pays, au lieu de
+consulter l'intérêt de la Grande-Bretagne.
+
+--Et quel intérêt la Grande-Bretagne a-t-elle au conseil que je donne au
+roi, monsieur?
+
+--En faisant le péril plus grand, on demandera une récompense plus
+grande. On sait que l'Angleterre veut Malte, milord.
+
+--L'Angleterre a Malte, monsieur; le roi la lui a donnée.
+
+--Oh! sire, fit Caracciolo avec le ton du reproche, on me l'avait dit,
+mais je n'avais pas voulu le croire.
+
+--Et que diable voulais-tu que je fisse de Malte? dit le roi. Un rocher
+bon à faire cuire des oeufs au soleil!
+
+--Sire, dit Caracciolo sans plus s'adresser à Nelson, je vous supplie,
+au nom de tout ce qu'il y a de coeurs vraiment napolitains dans le
+royaume, de ne plus écouter les conseils étrangers, qui mettent votre
+trône à deux doigts de l'abîme. M. Acton est étranger, sir William
+Hamilton est étranger, milord Nelson lui-même est étranger; comment
+voulez-vous qu'ils soient justes dans l'appréciation de l'honneur
+napolitain?
+
+--C'est vrai, monsieur; mais ils sont justes dans l'appréciation de la
+lâcheté napolitaine, répondit Nelson, et c'est pour cela que je dis au
+roi, après ce qui s'est passé à Civita-Castellana: Sire, vous ne pouvez
+plus vous confier aux hommes qui vous ont abandonné, soit par peur, soit
+par trahison.
+
+Carracciolo pâlit affreusement et porta, malgré lui, la main à la garde
+de son épée; mais, se rappelant que Nelson n'avait qu'une main pour
+tirer la sienne, et que cette main, c'était la gauche, il se contenta de
+dire:
+
+--Tout peuple a ses heures de défaillance, sire. Ces Français, devant
+lesquels nous fuyons, ont eu trois fois leur Civita-Castellana:
+Poitiers, Crécy, Azincourt; une seule victoire a suffi pour effacer
+trois défaites: Fontenoy.
+
+Caracciolo prononça ces mots en regardant Nelson, qui se mordit les
+lèvres jusqu'au sang; puis, s'adressant de nouveau au roi:
+
+--Sire, continua-t-il, c'est le devoir d'un roi qui aime son peuple, de
+lui offrir l'occasion de se relever d'une de ces défaillances; que le
+roi donne un ordre, dise un mot, fasse un signe, et pas un Français ne
+sortira des Abruzzes, s'ils ont l'imprudence d'y entrer.
+
+--Mon cher Caracciolo, dit le roi revenant à l'amiral, dont le conseil
+caressait son secret désir, tu es de l'avis d'un homme dont j'apprécie
+fort les avis; tu es de l'avis du cardinal Ruffo.
+
+--Il ne manquait plus à Votre Majesté que de mettre un cardinal à la
+tête de ses armées, dit Nelson avec un sourire de mépris.
+
+--Cela n'a déjà pas si mal réussi à mon aïeul Louis XIII ou Louis XIV,
+je ne sais plus bien lequel, que de mettre un cardinal à la tête de ses
+armées, et il y a un certain Richelieu qui, en prenant La Rochelle et en
+forçant le Pas-de-Suze, n'a pas fait de tort à la monarchie.
+
+--Eh bien, sire, s'écria vivement Caracciolo se cramponnant à cet espoir
+que lui donnait le roi, c'est le bon génie de Naples qui vous inspire;
+abandonnez-vous au cardinal Ruffo, suivez ses conseils, et, moi, que
+vous dirai-je de plus? je suivrai ses ordres.
+
+--Sire, dit Nelson en se levant et en saluant le roi, Votre Majesté
+n'oubliera pas, je l'espère, que, si les amiraux italiens obéissent
+aux ordres d'un prêtre, un amiral anglais n'obéit qu'aux ordres de son
+gouvernement.
+
+Et, jetant à Caracciolo un regard dans lequel on pouvait lire la menace
+d'une haine éternelle, Nelson sortit par la même porte qui lui avait
+donné entrée et qui communiquait avec les appartements de la reine.
+
+Le roi suivit Nelson des yeux, et, quand la porte se fut refermée
+derrière lui:
+
+--Eh bien, dit-il, voilà le remercîment de mes vingt mille ducats de
+rente, de mon duché de Bronte, de mon épée de Philippe V et de mon grand
+cordon de Saint-Ferdinand. Il est court, mais il est net.
+
+Puis, revenant à Caracciolo:
+
+--Tu as bien raison, mon pauvre François, lui dit-il, tout le mal est
+là, les étrangers! M. Acton, sir William, M. Mack, lord Nelson, la reine
+elle-même, des Irlandais, des Allemands, des Anglais, des Autrichiens
+partout; des Napolitains nulle part. Quel bouledogue que ce Nelson!
+C'est égal, tu l'as bien rembarré! Si jamais nous avons la guerre avec
+l'Angleterre et qu'il te tienne entre ses mains, ton compte est bon...
+
+--Sire, dit Caracciolo en riant, je suis heureux, au risque des
+dangers auxquels je me suis exposé en me faisant un ennemi du vainqueur
+d'Aboukir, je suis heureux d'avoir mérité votre approbation.
+
+--As-tu vu la grimace qu'il a faite quand tu lui as jeté au nez...
+Comment as-tu dit? Fontenoy, n'est-ce pas?
+
+--Oui, sire.
+
+--Ils ont donc été bien frottés à Fontenoy, messieurs les Anglais?
+
+--Raisonnablement.
+
+--Et quand on pense que, si San-Nicandro n'avait pas fait de moi un
+âne, je pourrais, moi aussi, répondre de ces choses-là! Enfin, il est
+malheureusement trop tard maintenant pour y remédier.
+
+--Sire, dit Caracciolo, me permettrez-vous d'insister encore?
+
+--Inutile, puisque je suis de ton avis. Je verrai Ruffo aujourd'hui, et
+nous reparlerons de tout cela ensemble; mais pourquoi diable, maintenant
+que nous ne sommes que nous deux, pourquoi t'es-tu fait un ennemi de la
+reine? Tu sais pourtant que, quand elle déteste, elle déteste bien!
+
+Caracciolo fit un mouvement de tête qui indiquait qu'il n'avait pas de
+réponse à faire à ce reproche du roi.
+
+--Enfin, dit Ferdinand, ceci, c'est comme l'affaire de San-Nicandro: ce
+qui est fait est fait; n'en parlons plus.
+
+--Ainsi donc, insista Caracciolo revenant à son incessante
+préoccupation, j'emporte l'espoir que Votre Majesté a renoncé à
+cette honteuse fuite et que Naples sera défendue jusqu'à la dernière
+extrémité?
+
+--Emportes-en mieux que l'espoir, emportes-en la certitude; il y a
+conseil aujourd'hui, je vais leur signifier que ma volonté est de rester
+à Naples. J'ai bien retenu tout ce que tu m'as dit de nos moyens de
+défense: sois tranquille; quant au Nelson, c'est Fontenoy, n'est-ce
+pas, qu'il faut lui cracher à la face quand on veut qu'il se morde les
+lèvres? C'est bien, on s'en souviendra.
+
+--Sire, une dernière grâce?
+
+--Dis.
+
+--Si, contre toute attente, Votre Majesté partait...
+
+--Puisque je te dis que je ne pars pas.
+
+--Enfin, sire, si par un hasard quelconque, si par un revirement
+inattendu, Votre Majesté partait, j'espère qu'elle ne ferait pas cette
+honte à la marine napolitaine de partir sur un navire anglais.
+
+--Oh! quant à cela, tu peux être tranquille. Si j'en étais réduit à
+cette extrémité, dame! je ne te réponds pas de la reine, la reine ferait
+ce qu'elle voudrait; mais, moi, je te donne ma parole d'honneur que je
+pars sur ton bâtiment, sur _la Minerve_. Ainsi, te voilà prévenu; change
+ton cuisinier s'il est mauvais, et fais provision de macaroni et de
+parmesan, si tu n'en as pas une quantité suffisante à bord. Au revoir...
+C'est bien Fontenoy, n'est-ce pas?
+
+--Oui, sire.
+
+Et Caracciolo, ravi du résultat de son entrevue avec le roi, se retira,
+comptant sur la double promesse qu'il lui avait faite.
+
+Le roi le suivit des yeux avec une bienveillance marquée.
+
+--Et quand on pense, dit-il, qu'on est assez bête de se brouiller avec
+des hommes comme ceux-là, pour une mégère comme la reine et pour une
+drôlesse comme lady Hamilton!
+
+
+
+
+ LXVIII
+
+ OÙ EST EXPLIQUÉE LA DIFFÉRENCE QU'IL Y A
+ ENTRE LES PEUPLES LIBRES ET LES PEUPLES INDÉPENDANTS.
+
+
+Le roi tint la promesse qu'il avait faite à Caracciolo; il déclara
+hautement et résolument au conseil qu'il était décidé, d'après la
+manifestation populaire dont il avait été témoin la veille, à rester à
+Naples et à défendre jusqu'à la dernière extrémité l'entrée du royaume
+aux Français.
+
+Devant une déclaration si nettement formulée, il n'y avait pas
+d'opposition possible; l'opposition n'eût pu être faite que par la
+reine, et, rassurée par la promesse positive d'Acton qu'il trouverait
+un moyen de faire partir le roi pour la Sicile, elle avait renoncé à
+une lutte ouverte dans laquelle il était du caractère de Ferdinand de
+s'entêter.
+
+En sortant du conseil, le roi trouva chez lui le cardinal Ruffo; il
+avait, de son côté, et selon son exactitude ordinaire, fait ce dont il
+était convenu avec le roi: Ferrari l'était venu trouver dans la nuit,
+et, une demi-heure après, il était parti pour Vienne par la route de
+Manfredonia, porteur de la lettre falsifiée qui devait être mise sous
+les yeux de l'empereur, avec lequel Ferdinand tenait beaucoup à ne pas
+se brouiller, l'empereur étant le seul qui pût, par l'influence qu'il
+exerçait en Italie, le maintenir contre la France, de même que, dans
+la situation contraire, c'était la France seule qui pouvait le soutenir
+contre l'Autriche.
+
+Une note explicative, écrite au nom du roi de la main de Ruffo et signée
+par lui, accompagnait la lettre et donnait la clef de cette énigme que,
+sans elle, n'eût jamais pu comprendre l'empereur.
+
+Le roi lui avait raconté ce qui s'était passé entre lui, Caracciolo et
+Nelson: Ruffo avait fort approuvé le roi et insisté pour une conférence
+entre lui et Caracciolo en présence de Sa Majesté. Il fut convenu que
+l'on attendrait de savoir l'effet qu'avait produit dans les Abruzzes le
+manifeste de Pronio, et que, sur ce qui en serait résulté, on prendrait
+un parti.
+
+Le même jour encore, le roi avait reçu la visite du jeune Corse de
+Cesare; on se rappelle qu'il l'avait fait capitaine et lui avait ordonné
+de le venir voir avec l'uniforme de ce grade, pour s'assurer que ses
+ordres avaient été exécutés et que le ministre de la guerre lui avait
+délivré son brevet. Acton, chargé de mettre à exécution la volonté
+royale, s'était bien gardé d'y manquer, et le jeune homme--que les
+huissiers avaient commencé par prendre pour le prince royal, à cause de
+sa ressemblance avec celui-ci,--se présentait chez le roi revêtu de son
+uniforme et porteur de son brevet.
+
+Le jeune capitaine était joyeux et fier; il venait mettre son dévouement
+et celui de ses compagnons aux pieds du roi; une seule chose s'opposait
+à ce qu'ils donnassent immédiatement à Sa Majesté des preuves de ce
+dévouement: c'est que les vieilles princesses en appelaient à la parole
+qu'elles avaient reçue d'eux de leur servir de gardes du corps, et
+ne leur rendraient cette parole que lorsqu'elles seraient à bord
+du bâtiment qui devait les conduire à Trieste; les sept jeunes gens
+s'étaient donc engagés à leur faire escorte jusqu'à Manfredonia, lieu de
+leur embarquement; de Manfredonia, les princesses une fois embarquées,
+ils reviendraient à Naples prendre leur poste parmi les défenseurs du
+trône et de l'autel.
+
+Les nouvelles que l'on attendait de Pronio ne tardèrent pas à arriver;
+elles dépassaient tout ce qu'on pouvait espérer. La parole du roi avait
+retenti comme la voix de Dieu; les prêtres, les nobles, les syndics
+s'en étaient fait l'écho; le cri «Aux armes!» avait retenti d'Isoletta
+à Capoue et d'Aquila à Itri; il avait vu Fra-Diavolo et Mammone, leur
+avait annoncé la mission qu'il leur avait réservée et qu'ils avaient
+acceptée avec enthousiasme; leur brevet à la main, le nom du roi à
+la bouche, leur puissance n'avait pas de limites, puisque la loi les
+protégeait au lieu de les réprimer. Dès lors qu'ils pouvaient donner à
+leur brigandage une couleur politique, ils promettaient de soulever tout
+le pays.
+
+Le brigandage, en effet, est chose nationale dans les provinces de
+l'Italie méridionale; c'est un fruit indigène qui pousse dans la
+montagne; on pourrait dire, en parlant des productions des Abruzzes,
+de la Terre de Labour, de la Basilicate et de la Calabre: Les vallées
+produisent le froment, le maïs et les figues; les collines produisent
+l'olive, la noix et le raisin; les montagnes produisent les brigands.
+
+Dans les provinces que je viens de nommer, le brigandage est un état
+comme un autre. On est brigand comme on est boulanger, tailleur,
+bottier. Le métier n'a rien d'infamant; le père, la mère, le frère,
+la soeur du brigand ne sont point entachés le moins du monde par la
+profession de leur fils ou de leur frère, attendu que cette profession
+elle-même n'est point une tache. Le brigand exerce pendant huit ou
+neuf mois de l'année, c'est-à-dire pendant le printemps, pendant l'été,
+pendant l'automne; le froid et la neige seuls le chassent de la montagne
+et le repoussent vers son village; il y rentre et y est le bienvenu,
+rencontre le maire, le salue et est salué par lui; souvent il est son
+ami, quelquefois son parent.
+
+Le printemps revenu, il reprend son fusil, ses pistolets, son poignard,
+et remonte dans la montagne.
+
+De là le proverbe «Les brigands poussent avec les feuilles.»
+
+Depuis qu'il existe un gouvernement à Naples, et j'ai consulté toutes
+les archives depuis 1503 jusqu'à nos jours, il y a des ordonnances
+contre les brigands, et, chose curieuse, les ordonnances des vice-rois
+espagnols sont exactement les mêmes que celles des gouverneurs italiens,
+attendu que les délits sont les mêmes. Vols avec effraction, vols à main
+armée sur la grande route, lettres de rançon avec menaces d'incendie, de
+mutilation, d'assassinat; assassinat, mutilation et incendie quand les
+billets n'ont point produit l'effet attendu.
+
+En temps de révolution, le brigandage prend des proportions
+gigantesques: l'opinion politique devient un prétexte, le drapeau une
+excuse; le brigand est toujours du parti de la réaction, c'est-à-dire
+pour le trône et l'autel, attendu que le trône et l'autel acceptent
+seuls de tels alliés, tandis qu'au contraire les libéraux, les
+progressistes, les révolutionnaires les repoussent et les méprisent;
+les années fameuses dans les annales du brigandage sont les années de
+réaction politique: 1799, 1809, 1821, 1848, 1862, c'est-à-dire toutes
+les années où le pouvoir absolu, subissant un échec, a appelé le
+brigandage à son aide.
+
+Le brigandage, dans ce cas, est d'autant plus inextirpable qu'il est
+soutenu par les autorités, qui, dans les autres temps, ont mission
+de l'empêcher. Les syndics, les adjoints, les capitaines de la garde
+nationale sont non-seulement _manutengoli_, c'est-à-dire soutiens des
+brigands, mais souvent brigands eux-mêmes.
+
+En général, ce sont les prêtres et les moines qui soutiennent moralement
+le brigandage, ils en sont l'âme; les brigands, qui leur ont entendu
+prêcher la révolte, reçoivent d'eux, lorsqu'ils se sont révoltés, des
+médailles bénites qui doivent les rendre invulnérables; si par hasard,
+malgré la médaille, ils sont blessés, tués ou fusillés, la médaille,
+impuissante sur la terre, est une contre-marque infaillible du ciel,
+contre-marque pour laquelle saint Pierre a les plus grands égards; le
+brigand pris a le pied sur la première traverse de cette échelle de
+Jacob qui conduit droit au paradis; il baise la médaille et meurt
+héroïquement, convaincu qu'il est que la fusillade lui en fait monter
+les autres degrés.
+
+Maintenant, d'où vient cette différence entre les individus et les
+masses? d'où vient que le soldat fuit parfois au premier coup de canon
+et que le bandit meurt en héros? Nous allons essayer de l'expliquer;
+car, sans cette explication, la suite de notre récit laisserait un
+certain trouble dans l'esprit de nos lecteurs; ils se demanderaient d'où
+vient cette opposition morale et physique entre les mêmes hommes réunis
+en masse ou combattant isolément.
+
+Le voici:
+
+Le courage collectif est la vertu des peuples libres.
+
+Le courage individuel est la vertu des peuples qui ne sont
+qu'indépendants.
+
+Presque tous les peuples des montagnes, les Suisses, les Corses, les
+Écossais, les Siciliens, les Monténégrins, les Albanais, les Drases,
+les Circassiens, peuvent se passer très-bien de la liberté, pourvu qu'on
+leur laisse l'indépendance.
+
+Expliquons la différence énorme qu'il y a entre ces deux mots: LIBERTÉ,
+INDÉPENDANCE.
+
+La _liberté_ est l'abandon que chaque citoyen fait d'une portion de son
+indépendance, pour en former un fonds commun qu'on appelle la loi.
+
+L'_indépendance_ est pour l'homme la jouissance complète de toutes ses
+facultés, la satisfaction de tous ses désirs.
+
+L'_homme libre_ est l'homme de la société; il s'appuie sur son voisin,
+qui à son tour s'appuie sur lui; et, comme il est prêt à se sacrifier
+pour les autres, il a le droit d'exiger que les autres se sacrifient
+pour lui.
+
+L'_homme indépendant_ est l'homme de la nature; il ne se fie qu'en
+lui-même; son seul allié est la montagne et la forêt; sa sauve-garde,
+son fusil et son poignard; ses auxiliaires sont la vue et l'ouïe.
+
+Avec les hommes libres, on fait des _armées_.
+
+Avec les hommes indépendants, on fait des _bandes_.
+
+Aux hommes libres, on dit, comme Bonaparte aux Pyramides: _Serrez les
+rangs!_
+
+Aux hommes indépendants, on dit, comme Charette à Machecoul:
+_Égayez-vous, mes gars!_
+
+L'homme libre se lève à la voix de son roi ou de sa patrie.
+
+L'homme indépendant se lève à la voix de son intérêt et de sa passion.
+
+L'homme libre _combat_.
+
+L'homme indépendant _tue_.
+
+L'homme libre dit: _Nous_.
+
+L'homme indépendant dit: _Moi_.
+
+L'homme libre, c'est _la Fraternité_.
+
+L'homme indépendant n'est que _l'Égoïsme_.
+
+Or, en 1798, les Napolitains n'en étaient encore qu'à l'état
+d'indépendance; ils ne connaissaient ni la liberté ni la fraternité;
+voilà pourquoi ils furent vaincus en bataille rangée par une armée cinq
+fois moins nombreuse que la leur.
+
+Mais les paysans des provinces napolitaines ont toujours été
+indépendants.
+
+Voilà pourquoi, à la voix des moines parlant au nom de Dieu, à la voix
+du roi parlant au nom de la famille, et surtout à la voix de la haine
+parlant au nom de la cupidité, du pillage et du meurtre, voilà pourquoi
+tout se souleva.
+
+Chacun prit son fusil, sa hache, son couteau, et se mit en campagne
+sans autre but que la destruction, sans autre espérance que le pillage,
+secondant son chef sans lui obéir, suivant son exemple et non ses
+ordres. Des masses avaient fui devant les Français, des hommes isolés
+marchèrent contre eux; une armée s'était évanouie, un peuple sortit de
+terre.
+
+Il était temps. Les nouvelles qui arrivaient de l'armée continuaient
+d'être désastreuses. Une portion de l'armée, sous les ordres d'un
+général Moesk, que personne ne connaissait,--pas même Nelson, qui, dans
+ses lettres, demande qui il est,--s'était retirée sur Calvi, et
+s'y était fortifiée. Macdonald, chargé, comme nous l'avons dit, par
+Championnet, de poursuivre la victoire et de presser la retraite des
+troupes royales, avait ordonné au général Maurice Mathieu d'enlever la
+position. Il prit place sur toutes les hauteurs qui dominaient la ville
+et intima au général Moesk l'ordre de se rendre: celui-ci consentit,
+mais à des conditions inadmissibles. Le général Maurice Mathieu ordonna
+de battre à l'instant même en brèche les murs d'un couvent, et, par la
+brèche faite à ces murs, d'entrer dans la ville.
+
+Au dixième boulet, un parlementaire se présenta.
+
+Mais, sans le laisser parler, le général Maurice Mathieu lui dit:
+
+--_Prisonniers de guerre à discrétion ou passés au fil de l'épée!_
+
+Les royaux s'étaient rendus à discrétion.
+
+La rapidité des coups portés par Macdonald sauva une partie des
+prisonniers faits par Mack, mais ne put les sauver tous.
+
+A Ascoli, trois cents républicains avaient été liés à des arbres et
+fusillés.
+
+A Abriealli, trente malades ou blessés, dont quelques-uns venaient
+d'être amputés, avaient été égorgés dans l'ambulance.
+
+Les autres, couchés sur la paille, avaient été impitoyablement brûlés.
+
+Mais, fidèle à sa proclamation, Championnet n'avait répondu à toutes ces
+barbaries que par des actes d'humanité, qui contrastaient singulièrement
+avec les cruautés des soldats royaux.
+
+Le général de Damas, seul, émigré français et qui avait cru, en cette
+qualité, devoir mettre son épée au service de Ferdinand,--le général
+de Damas, seul, avait, à la suite de cette terrible défaite de
+Civita-Castellana, soutenu l'honneur du drapeau blanc. Oublié par le
+général Mack, qui n'avait songé qu'à une chose, à sauver le roi,--oublié
+avec une colonne de sept mille hommes, il fit demander au général
+Championnet, qui venait, comme on le sait, de rentrer à Rome, la
+permission de traverser la ville et de rejoindre les débris de l'armée
+royale sur le Teverone,--débris qui, nous l'avons dit, étaient cinq fois
+plus nombreux encore que l'armée victorieuse.
+
+A cette demande, Championnet fit venir un de ces jeunes officiers de
+distinction dont il faisait pépinière autour de lui.
+
+C'était le chef d'état-major Bonami.
+
+Il lui ordonna de prendre connaissance de l'état des choses et de lui
+faire son rapport.
+
+Bonami monta à cheval et partit aussitôt.
+
+Cette grande époque de la République est celle où chaque officier des
+armées françaises mériterait, au fur et à mesure qu'il passe sous les
+yeux du lecteur, une description qui rappelât celle que consacre, dans
+l'_Iliade_, Homère aux chefs grecs, et le Tasse, dans la _Jérusalem
+délivrée_, aux chefs croisés.
+
+Nous nous contenterons de dire que Bonami était, comme Thiébaut, un de
+ces hommes de pensée et d'exécution à qui un général peut dire: «Voyez
+de vos yeux et agissez selon les circonstances.»
+
+A la porte Solara, Bonami rencontra la cavalerie du général Rey, qui
+commençait à entrer dans la ville. Il mit le général Rey au courant de
+ce dont il était question, l'excitant, sans avoir le droit de lui en
+donner l'ordre, à pousser des reconnaissances sur la route d'Albano
+et de Frascati. Lui-même, à la tête d'un détachement de cavalerie, il
+traversa le Ponte-Molle, l'antique pont Milvius, et s'élança de toute la
+vitesse de son cheval dans la direction où il savait trouver le général
+de Damas, suivi de loin par le général Rey, avec son détachement, et par
+Macdonald, avec sa cavalerie légère.
+
+Bonami s'était tellement hâté, qu'il avait laissé derrière lui les
+troupes de Macdonald et de Rey, auxquelles il fallait au moins une heure
+pour le rejoindre. Voulant leur en donner le temps, il se présenta comme
+parlementaire.
+
+On le conduisit au général de Damas.
+
+--Vous avez écrit au commandant en chef de l'armée française, général,
+lui dit-il; il m'envoie à vous pour que vous m'expliquiez ce que vous
+désirez de lui.
+
+--Le passage pour ma division, répondit le général de Damas.
+
+--Et s'il vous le refuse?
+
+--Il ne me restera qu'une ressource: c'est de me l'ouvrir l'épée à la
+main.
+
+Bonami sourit.
+
+--Vous devez comprendre, général, répondit-il, que vous donner
+bénévolement passage, à vous et à vos sept mille hommes, c'est chose
+impossible. Quant à vous ouvrir ce passage l'épée à la main, je vous
+préviens qu'il y aura du travail.
+
+--Alors, que venez-vous me proposer, colonel? demanda le général émigré.
+
+--Ce que l'on propose au commandant d'un corps dans la situation où est
+le vôtre, général: de mettre bas les armes.
+
+Ce fut au tour du général de Damas de sourire.
+
+--Monsieur le chef d'état-major, répondit-il, quand on est à la tête de
+sept mille hommes et que chacun de ces sept mille hommes a quatre-vingts
+cartouches dons son sac, on ne se rend pas, on passe, ou l'on meurt.
+
+--Eh bien, soit! dit Bonami, battons-nous, général.
+
+Le général émigré parut réfléchir.
+
+--Donnez-moi six heures, dit-il, pour rassembler un conseil de guerre et
+délibérer avec lui sur les propositions que vous me faites.
+
+Ce n'était point l'affaire de Bonami.
+
+--Six heures sont inutiles, dit-il; je vous accorde une heure.
+
+C'était juste le temps dont le chef d'état-major avait besoin pour que
+son infanterie le rejoignit.
+
+Il fut donc convenu, le général de Damas étant à la merci des Français,
+que, dans une heure, il donnerait une réponse.
+
+Bonami remit son cheval au galop et rejoignit le général Rey, pour
+presser la marche de ses troupes.
+
+Mais le général de Damas, de son côté, avait mis à profit cette heure,
+et, quand Bonami revint avec sa troupe, il le trouva faisant sa retraite
+en bon ordre sur le chemin d'Orbitello.
+
+Aussitôt, le général Rey et le chef d'état-major Bonami, à la tête,
+l'un d'un détachement du 16e de dragons, l'autre du 7e de chasseurs, se
+mirent à la poursuite des Napolitains et les rejoignirent à la Storta,
+où ils les chargèrent énergiquement.
+
+L'arrière-garde s'arrêta pour faire face aux républicains.
+
+Rey et Bonami, pour la première fois, trouvèrent chez l'ennemi une
+résistance sérieuse; mais ils l'écrasèrent sous leurs charges réitérées.
+Pendant ce temps, la nuit vint. Le dévouement et le courage de
+l'arrière-garde avaient sauvé l'armée. Le général de Damas profita des
+ténèbres et de sa connaissance des localités pour continuer sa retraite.
+
+Les Français, trop fatigués pour profiter de la victoire, revinrent à la
+Hueta, où ils passèrent la nuit.
+
+Bonami, en récompense de l'intelligence qu'il avait développée dans la
+négociation et du courage qu'il avait montré dans la bataille, fut nommé
+par Championnet général de brigade.
+
+Mais le général de Damas n'en avait pas fini avec les républicains.
+Macdonald envoya un de ses aides de camp pour informer Kellermann, qui
+était à Borghetta avec des troupes un peu moins fatiguées que celles qui
+avaient donné dans la journée, de la direction qu'avait prise la colonne
+napolitaine. A l'instant même, Kellermann réunit ses troupes et se
+dirigea, par Ronciglione, sur Toscanelli, où il heurta la colonne du
+général de Damas. Ces hommes qui fuyaient si facilement, commandés
+par un général allemand ou napolitain, tinrent ferme sous un général
+français, et firent une vigoureuse résistance. Damas n'en fut pas
+moins forcé à la retraite, qu'il soutint en se portant de lui-même à
+l'arrière-garde, où il combattit avec un admirable courage.
+
+Mais une de ces charges comme en savait faire Kellermann, une blessure
+que reçut le général émigré, décidèrent la victoire en faveur des
+Français. Déjà la plus forte partie de la colonne napolitaine avait
+gagné Orbitello et avait eu le temps de s'embarquer sur les bâtiments
+napolitains qui se trouvaient dans le port. Poussé vivement dans la
+ville, Damas eut le temps d'en fermer les portes derrière lui, et, soit
+considération pour son courage, soit que le général français ne voulût
+point perdre son temps à l'assaut d'une bicoque, Damas obtint de
+Kellermann, moyennant l'abandon de son artillerie, de s'embarquer avec
+son avant-garde sans être inquiété.
+
+Il en résulta que le seul général de l'armée napolitaine qui eût fait
+son devoir dans cette courte et honteuse campagne était un général
+français.
+
+
+
+
+ LXIX
+
+ LES BRIGANDS
+
+
+Vainqueur sur tous les points, et pensant que rien n'entraverait sa
+marche sur Naples, Championnet ordonna de franchir les frontières
+napolitaines sur trois colonnes.
+
+L'aile gauche, sous la conduite de Macdonald, envahit les Abruzzes par
+Aquila: elle devait forcer les défilés de Capistrello et de Sora.
+
+L'aile droite, sous la conduite du général Rey, envahit la Campanie par
+les marais Pontins, Terracine et Fondi.
+
+Le centre, sous la conduite de Championnet lui-même, envahit la Terre de
+Labour par Valmontane, Ferentina, Ceperano.
+
+Trois citadelles, presque imprenables toutes trois, défendaient les
+marches du royaume: Gaete, Civitella-del-Tronto, Pescara.
+
+Gaete commandait la route de la mer Tyrrhénienne; Pescara, la route
+de la mer Adriatique; Civitella-del-Tronto s'élevait au sommet d'une
+montagne et commandait l'Abruzze ultérieure.
+
+Gaete était défendue par un vieux général suisse nommé Tchudy: il avait
+sous ses ordres quatre mille hommes;--comme moyen de défense, soixante
+et dix canons, douze mortiers, vingt mille fusils, des vivres pour un
+an, des vaisseaux dans le port, la mer et la terre à lui, enfin.
+
+Le général Rey le somma de se rendre.
+
+Vieillard, Tchudy venait d'épouser une jeune femme. Il eut peur pour
+elle, qui sait? peut-être pour lui. Au lieu de tenir, il assembla un
+conseil, consulta l'évêque, lequel mit en avant son ministère de
+paix, et réunit les magistrats de la ville, qui saisirent le prétexte
+d'épargner à Gaete les maux d'un siège.
+
+Cependant on hésitait encore, quand le général français lança un obus
+sur la ville; cette démonstration hostile suffit pour que Tchudy envoyât
+une députation aux assiégeants afin de leur demander leurs conditions.
+
+--La place à discrétion ou toutes les rigueurs de la guerre, répondit le
+général Rey.
+
+Deux heures après, la place était rendue.
+
+Duhesme, qui suivait, avec quinze cents hommes, les bords de
+l'Adriatique, envoya au commandant de Pescara, nommé Pricard, un
+parlementaire pour le sommer de se rendre. Le commandant, comme s'il eût
+eu l'intention de s'ensevelir sous les ruines de la ville, fit visiter
+ses moyens de défense à l'officier français dans tous leurs détails,
+lui montrant les fortifications, les armes, les magasins abondant en
+munitions et en vivres, et le renvoya enfin à Duhesme avec ces paroles
+altières:
+
+--Une forteresse ainsi approvisionnée ne se rend pas.
+
+Ce qui n'empêcha point le commandant, au premier coup du canon, d'ouvrir
+ses portes et de remettre cette ville si bien fortifiée au général
+Duhesme. Il y trouva soixante pièces de canon, quatre mortiers, dix-neuf
+cent soldats.
+
+Quant à Civitella-del-Tronto, place déjà forte par sa situation, plus
+forte encore par des ouvrages d'art, elle était défendue par un Espagnol
+nommé Jean Lacombe, armée de dix pièces de gros calibre, fournie de
+munitions de guerre, riche de vivres. Elle pouvait tenir un an: elle
+tint un jour, et se rendit après deux heures de siège.
+
+Il était donc temps, comme nous l'avons dit dans le chapitre précédent,
+que les chefs de bande se substituassent aux généraux et les brigands
+aux soldats.
+
+Trois bandes, sous la direction de Pronio, s'étaient organisées avec la
+rapidité de l'éclair: celle qu'il commandait lui-même; celle de Gaetano
+Mammone; celle de Fra-Diavolo.
+
+Ce fut Pronio qui le premier heurta les colonnes françaises.
+
+Après s'être emparé de Pescara et y avoir laissé une garnison de quatre
+cents hommes, Duhesme prit la route de Chieti pour faire, comme l'ordre
+lui en avait été donné, sa jonction avec Championnet en avant de Capoue.
+En arrivant à Tocco, il entendit une vive fusillade du côté de Sulmona
+et fit hâter le pas à ses hommes.
+
+En effet, une colonne française, commandée par le général Rusca, après
+être entrée sans défiance et tambour battant dans la ville de Sulmona,
+avait vu tout à coup pleuvoir sur elle de toutes les fenêtres une grêle
+de balles. Surprise de cette agression inattendue, elle avait eu un
+moment d'hésitation.
+
+Pronio, embusqué dans l'église de San-Panfilo, en avait profité, était
+sorti de l'église avec une centaine d'hommes, avait chargé de front les
+Français, tandis que le feu redoublait des fenêtres. Malgré les efforts
+de Rusca, le désordre s'était mis dans les rangs de ses hommes, et
+il était sorti précipitamment de Sulmona, laissant dans les rues une
+douzaine de morts et de blessés.
+
+Mais, à la vue des soldats de Pronio qui mutilaient les morts, à la vue
+des habitants de la ville qui achevaient les blessés, la rougeur de
+la honte était montée au visage, des républicains s'étaient reformés
+d'eux-mêmes, et, poussant des cris de vengeance, ils étaient rentrés
+dans Sulmona, répondant à la fois à la fusillade des fenêtres et à celle
+de la rue.
+
+Cependant, cachés dans les embrasures des portes, embusqués dans les
+ruelles, Pronio et ses hommes faisaient un feu terrible, et peut-être
+les Français allaient-ils être obligés de reculer une seconde fois,
+lorsqu'on entendit une vive fusillade à l'autre extrémité de la ville.
+
+C'étaient Duhesme et ses hommes qui étaient accourus au feu, avaient
+tourné Sulmona et tombaient sur les derrières de Pronio.
+
+Pronio, un pistolet de chaque main, courut à son arrière-garde, la
+rallia, se trouva en face de Duhesme, déchargea un de ses pistolets
+sur lui et le blessa au bras. Un républicain s'élança le sabre levé sur
+Pronio; mais, de son second coup de pistolet, Pronio le tua, ramassa un
+fusil, et, à la tête de ses hommes, soutint la retraite en leur donnant
+en patois un ordre que les soldats français ne pouvaient entendre. Cet
+ordre, c'était de battre en retraite et de fuir par toutes les petites
+ruelles, afin de regagner la montagne. En un instant, la ville fut
+évacuée. Ceux qui occupaient les maisons s'enfuirent par les jardins.
+Les Français étaient maîtres de Sulmona; seulement, c'étaient, à leur
+tour, les brigands qui avaient lutté un contre dix. Ils avaient
+été vaincus; mais ils avaient fait éprouver des pertes cruelles aux
+républicains. Cette rencontre fut donc regardée à Naples comme un
+triomphe.
+
+De son côté, Fra-Diavolo, avec une centaine d'hommes, avait, après la
+prise de Gaete, honteusement rendue, défendu vaillamment le pont de
+Garigliana, attaqué par l'aide de camp Gourdel et une cinquantaine de
+républicains, que le général Rey, ne soupçonnant pas l'organisation
+des bandes, avait envoyés pour s'en emparer. Les Français avaient été
+repoussés, et l'aide de camp Gourdel, un chef de bataillon, plusieurs
+officiers et soldats, restés blessés sur le champ de bataille, avaient
+été ramassés à demi morts, liés à des arbres et brûlés à petit feu, au
+milieu des huées de la population de Mignano, de Sessa et de Traetta, et
+des danses furibondes des femmes, toujours plus féroces que les hommes à
+ces sortes de fêtes.
+
+Fra-Diavolo avait voulu d'abord s'opposer à ces meurtres, aux agonies
+prolongées. Il avait, dans un sentiment de pitié, déchargé sur des
+blessés ses pistolets et sa carabine. Mais il avait vu, au froncement
+de sourcil de ses hommes, aux injures des femmes, qu'il risquait sa
+popularité à des actes de semblable pitié. Il s'était éloigné des
+bûchers où les républicains subissaient leur martyre, et avait voulu
+en éloigner Francesca; mais Francesca n'avait voulu rien perdre du
+spectacle. Elle lui avait échappé des mains, et, avec plus de frénésie
+que les autres femmes, elle dansait et hurlait.
+
+Quant à Mammone, il se tenait à Capistrello, en avant de Sora, entre le
+lac Fucino et le Liri.
+
+On lui annonça que l'on voyait venir de loin, descendant les sources du
+Liri, un officier portant l'uniforme français, conduit par un guide.
+
+--Amenez-les-moi tous deux, dit Mammone.
+
+Cinq minutes après, ils étaient tous deux devant lui.
+
+Le guide avait trahi la confiance de l'officier, et, au lieu de le
+conduire au général Lemoine, auquel il était chargé de transmettre un
+ordre de Championnet, il l'avait conduit à Gaetano Mammone.
+
+C'était un des aides de camp du général en chef, nommé Claie.
+
+--Tu arrives bien, lui dit Mammone, j'avais soif.
+
+On sait avec quelle liqueur Mammone avait l'habitude d'étancher sa soif.
+
+Il fit dépouiller l'aide de camp de son habit, de son gilet, de sa
+cravate et de sa chemise, ordonna qu'on lui liât les mains et qu'on
+l'attachât à un arbre.
+
+Puis il lui mit le doigt sur l'artère carotide pour bien reconnaître la
+place où elle battait, et, la place reconnue, il y enfonça son poignard.
+L'aide de camp n'avait point parlé, point prié, point poussé une
+plainte: il savait aux mains de quel cannibale il était tombé, et, comme
+le gladiateur antique, il n'avait songé qu'à une chose, à bien mourir.
+
+Frappé à mort, il ne jeta pas un cri ne laissa pas échapper un soupir.
+
+Le sang jaillit de la blessure--par élans--comme il s'échappe d'une
+artère.
+
+Mammone appliqua ses lèvres au cou de l'aide de camp, comme il les avait
+appliquées à la poitrine du duc Filomarino, et se gorgea voluptueusement
+de cette chair coulante qu'on appelle le sang.
+
+Puis, lorsque sa soif fut éteinte, tandis que le prisonnier palpitait
+encore, il coupa les liens qui l'attachaient à l'arbre et demanda une
+scie.
+
+La scie lui fut apportée.
+
+Alors, pour boire désormais le sang dans un verre assorti à la boisson,
+il lui scia le crâne au-dessus des sourcils et du cervelet, en vida le
+cerveau, lava cette terrible coupe avec le sang qui coulait encore de
+la blessure, réunit et noua au sommet de la tête les cheveux avec une
+corde, afin de pouvoir prendre le vase humain comme par un pied et fit
+couper par morceaux et jeter aux chiens le reste du corps.
+
+Puis, comme ses espions lui annonçaient qu'un petit détachement de
+républicains, d'une trentaine ou d'une quarantaine d'hommes, s'avançait
+par la route de Tagliacozza, il ordonna de cacher les armes, de cueillir
+des fleurs et des branches d'olivier, de mettre les fleurs aux mains des
+femmes, les branches d'olivier aux mains des hommes et des garçons,
+et d'aller au-devant du détachement, en invitant l'officier qui les
+commandait à venir avec ses hommes prendre leur part de la fête que le
+village de Capistrello, composé de patriotes, leur donnait en signe de
+joie de leur bonne venue.
+
+Les messagers partirent en chantant. Toutes les maisons du village
+s'ouvrirent; une grande table fut dressée sur la place de la Mairie: on
+y apporta du vin, du pain, des viandes, des jambons, du fromage.
+
+Une autre fut dressée pour les officiers dans la salle de la mairie,
+dont les fenêtres donnaient sur la place.
+
+A une lieue de la ville, les messagers avaient rencontré le petit
+détachement commandé par le capitaine Tremeau[3]. Un guide interprète,
+traître, comme toujours, qui conduisait le détachement, expliqua au
+capitaine républicain ce que désiraient ces hommes, ces enfants et
+ces femmes qui venaient au-devant de lui, des fleurs et des branches
+d'olivier à la main. Plein de courage et de loyauté, le capitaine n'eut
+pas même l'idée d'une trahison. Il embrassa les jolies filles qui lui
+présentaient des fleurs; il ordonna à la vivandière de vider son baril
+d'eau-de-vie: on but a la santé du général Championnet, à la propagation
+de la république française, et l'on s'achemina bras dessus, bras
+dessous, vers le village, en chantant _la Marseillaise_.
+
+[Note 3: On trouvera bon que, dans la partie historique, nous
+citions les noms réels, comme nous avons fait pour le colonel Gourdel,
+pour l'aide de camp Claie, et comme nous le faisons en ce moment pour
+le capitaine Tremeau. Ces noms prouvent que nous n'inventons rien, et ne
+faisons pas de l'horreur à plaisir.]
+
+Gaetano Mammone, avec tout le reste de la population, attendait le
+détachement français à la porte du village: une immense acclamation
+l'accueillit. On fraternisa de nouveau, et, au milieu des cris de joie,
+on s'achemina vers la mairie.
+
+Là, nous l'avons dit, une table était dressée: on y mit autant de
+couverts qu'il y avait de soldats. Les quelques officiers dînaient, ou
+plutôt devaient dîner à l'intérieur avec le syndic, les adjoints et
+le corps municipal, représentés par Gaetano Mammone et les principaux
+brigands enrôlés sous ses ordres.
+
+Les soldats, enchantés de l'accueil qui leur était fait, mirent leurs
+fusils en faisceaux à dix pas de la table préparée pour eux; les femmes
+leur enlevèrent leurs sabres, avec lesquels les enfants s'amusèrent à
+jouer aux soldats; puis ils s'assirent, les bouteilles furent débouchées
+et les verres emplis.
+
+Le capitaine Trémeau, un lieutenant et deux sergents s'asseyaient en
+même temps dans la salle basse.
+
+Les hommes de Mammone se glissèrent entre la table et les fusils, qu'en
+se mettant en route, le capitaine, pour plus de précaution, avait fait
+charger; les officiers furent espacés à la table intérieure, de manière
+à avoir entre chacun d'eux trois ou quatre brigands.
+
+Le signal du massacre devait être donné par Mammone: il lèverait à
+l'une des fenêtres le crâne de l'aide de camp Claie, plein de vin, et
+porterait la santé du roi Ferdinand.
+
+Tout se passa comme il avait été ordonné. Mammone s'approcha de la
+fenêtre, emplit de vin, sans être vu, le crâne encore sanglant du
+malheureux officier, le prit par les cheveux comme on prend une coupe
+par le pied, et, paraissant à la fenêtre du milieu, le leva en portant
+le toast convenu.
+
+Aussitôt, la population tout entière y répondit par le cri:
+
+--Mort aux Français!
+
+Les brigands se précipitèrent sur les fusils en faisceaux; ceux qui,
+sous prétexte de les servir, entouraient les Français, se retirèrent
+en arrière; une fusillade éclata à bout portant, et les républicains
+tombèrent sous le feu de leurs propres armes. Ceux qui avaient échappé
+ou qui n'étaient que blessés furent égorgés par les femmes et par les
+enfants, qui s'étaient emparés de leurs sabres.
+
+Quant aux officiers placés dans l'intérieur de la salle, ils voulurent
+s'élancer au secours de leurs soldats; mais chacun d'eux fut maintenu
+par cinq ou six hommes, qui les retinrent à leurs places.
+
+Mammone, triomphant, s'approcha d'eux, sa coupe sanglante à la main,
+et leur offrit la vie s'ils voulaient boire à la santé du roi Ferdinand
+dans le crâne de leur compatriote.
+
+Tous quatre refusèrent avec horreur.
+
+Alors, il fit apporter des clous et des marteaux, força les officiers
+d'étendre les mains sur la table et leur fit clouer les mains à la
+table.
+
+Puis, par les fenêtres et par les portes, on jeta des fascines et des
+bottes de paille dans la chambre, et l'on referma portes et fenêtres
+après avoir mis le feu aux fascines et à la paille.
+
+Cependant le supplice des républicains fut moins long et moins cruel
+que ne l'avait espéré leur bourreau. Un des sergents eut le courage
+d'arracher ses mains aux clous qui les retenaient, et, avec l'épée du
+capitaine Trémeau, il rendit à ses trois compagnons le terrible service
+de les poignarder, et il se poignarda lui-même après eux.
+
+Les quatre héros moururent au cri de «Vive la République!»
+
+Ces nouvelles arrivèrent à Naples, où elle réjouirent le roi Ferdinand,
+qui, se voyant si bien secondé par ses fidèles sujets, résolut plus que
+jamais de ne pas quitter Naples.
+
+Laissons Mammone, Fra-Diavolo et l'abbé Pronio suivre le cours de leurs
+exploits, et voyons ce qui se passait chez la reine, qui, plus que
+jamais était, au contraire, décidée à quitter la capitale.
+
+
+
+
+ LXX
+
+ LE SOUTERRAIN.
+
+
+Caracciolo avait dit vrai. Il importait à la politique de l'Angleterre
+que, chassés de leur capitale de terre ferme, Ferdinand et Caroline se
+réfugiassent en Sicile, où ils n'avaient plus rien à attendre de leurs
+troupes ni de leurs sujets, mais seulement des vaisseaux et des marins
+anglais.
+
+Voilà pourquoi Nelson, sir William et Emma Lyonna poussaient la reine à
+la fuite, que lui conseillaient énergiquement, d'ailleurs, ses craintes
+personnelles. La reine se savait tellement détestée, en effet, que, dans
+le cas où éclaterait un mouvement républicain, elle était sûre qu'autant
+son mari serait défendu de ce mouvement par le peuple, autant le peuple
+s'écarterait, au contraire, pour laisser approcher d'elle la prison et
+même la mort!
+
+Le spectre de sa soeur Antoinette, tenant, par ses cheveux blanchis en
+une nuit, sa tête à la main, était jour et nuit devant elle.
+
+Or, dix jours après le retour du roi, c'est-à-dire le 18 décembre, la
+reine était en petit comité dans sa chambre à coucher avec Acton et Emma
+Lyonna.
+
+Il était huit heures du soir. Un vent terrible battait de son aile
+effarée les fenêtres du palais royal, et l'on entendait le bruit de la
+mer qui venait se briser contre les tours aragonaises du Château-Neuf.
+Une seule lampe éclairait la chambre et concentrait sa lumière sur un
+plan du palais, où la reine et Acton paraissaient chercher avidement un
+détail qui leur échappait.
+
+Dans un coin de la chambre, on pouvait distinguer, dans la pénombre, une
+silhouette immobile et muette, qui, avec l'impassibilité d'une statue,
+semblait attendre un ordre et se tenir prête à l'exécuter.
+
+La reine fit un mouvement d'impatience.
+
+--Ce passage secret existe cependant, dit-elle: j'en suis certaine,
+quoique, depuis longtemps, on ne l'utilise plus.
+
+--Et Votre Majesté croit que ce passage secret lui est nécessaire?
+
+--Indispensable! dit la reine. La tradition assure qu'il donnait sur
+le port militaire, et par ce passage seul nous pouvons, sans être vus,
+transporter, à bord des vaisseaux anglais, nos bijoux, notre or, les
+objets d'art précieux que nous voulons emporter avec nous. Si le peuple
+se doute de notre départ, et s'il nous voit transporter une seule malle
+à bord du _Van-Guard_, il s'en doutera, cela fera émeute, et il n'y aura
+plus moyen de partir. Il faut donc absolument retrouver ce passage.
+
+Et la reine, à l'aide d'une loupe, se remit à chercher obstinément les
+traits de crayon qui pouvaient indiquer le souterrain dans lequel elle
+mettait tout son espoir.
+
+Acton, voyant la préoccupation de la reine, releva la tête, chercha
+des yeux dans la chambre l'ombre que nous avons indiquée, et, l'ayant
+trouvée:
+
+--Dick! fit-il.
+
+Le jeune homme tressaillit, comme s'il ne s'était pas attendu à être
+appelé, et comme si surtout la pensée chez lui, maîtresse souveraine
+du corps, l'avait emporté à mille lieues de l'endroit où il se trouvait
+matériellement.
+
+--Monseigneur? répondit-il.
+
+--Vous savez de quoi il est question, Dick?
+
+--Aucunement, monseigneur.
+
+--Vous êtes cependant là depuis une heure à peu près, monsieur, dit la
+reine avec une certaine impatience.
+
+--C'est vrai Votre Majesté.
+
+--Vous avez dû alors entendre ce que nous avons dit et savoir ce que
+nous cherchons?
+
+--Monseigneur ne m'avait point dit, madame, qu'il me fût permis
+d'écouter. Je n'ai donc rien entendu.
+
+--Sir John, dit la reine avec l'accent du doute, vous avez là un
+serviteur précieux.
+
+--Aussi ai-je dit à Votre Majesté le cas que j'en faisais.
+
+Puis, se tournant vers le jeune homme, que nous avons déjà vu obéir si
+intelligemment et si passivement aux ordres de son maître pendant la
+nuit de la chute et de l'évanouissement de Ferrari:
+
+--Venez ici, Dick, lui dit-il.
+
+--Me voici, monseigneur, dit le jeune homme en s'approchant.
+
+--Vous êtes un peu architecte, je crois?
+
+--J'ai, en effet, appris deux ans l'architecture.
+
+--Eh bien, alors, voyez, cherchez; peut-être trouverez-vous ce que
+nous ne trouvons pas. Il doit exister dans les caves un souterrain, un
+passage secret, donnant de l'intérieur du palais sur le port militaire.
+
+Acton s'écarta de la table et céda sa place à son secrétaire.
+
+Celui-ci se pencha sur le plan; puis, se relevant aussitôt:
+
+--Inutile de chercher, je crois, dit-il.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Si l'architecte du palais a pratiqué dans les fondations un passage
+secret, il se sera bien gardé de l'indiquer sur le plan.
+
+--Pourquoi cela? demanda la reine avec son impatience ordinaire.
+
+--Mais, madame, parce que, du moment que le passage serait indiqué sur
+le plan, il ne serait plus un passage secret, puisqu'il serait connu de
+tous ceux qui connaîtraient le plan.
+
+La reine se mit à rire.
+
+--Savez-vous que c'est assez logique, général, ce que dit là votre
+secrétaire?
+
+--Si logique, que j'ai honte de ne pas l'avoir trouvé, répondit Acton.
+
+--Eh bien, maintenant, monsieur Dick, dit Emma Lyonna, aidez-nous à
+retrouver ce souterrain. Ce souterrain une fois retrouvé, je me sens
+toute disposée, comme une héroïne d'Anne Radcliffe, à l'explorer et à
+venir rendre à la reine compte de mon exploration.
+
+Richard, avant de répondre, regarda le général Acton comme pour lui en
+demander la permission.
+
+--Parlez, Dick, parlez, lui dit le général: la reine le permet, et
+j'ai la plus grande confiance dans votre intelligence et dans votre
+discrétion.
+
+Dick s'inclina imperceptiblement.
+
+--Je crois, dit-il, qu'avant tout, il faudrait explorer toute la portion
+des fondations du palais qui donnent sur la darse. Si bien dissimulée
+que soit la porte, il est impossible que l'on n'en trouve point quelque
+trace.
+
+--Alors, il faut attendre à demain, dit la reine, et c'est une nuit
+perdue.
+
+Dick s'approcha de la fenêtre.
+
+--Pourquoi cela, madame? dit-il. Le ciel est nuageux, mais la lune est
+dans son plein. Toutes les fois qu'elle passera entre deux nuages, elle
+donnera une clarté suffisante à ma recherche. Il me faudrait seulement
+le mot d'ordre, afin que je pusse circuler librement dans l'intérieur du
+port.
+
+--Rien de plus simple, dit Acton. Nous allons aller ensemble chez le
+gouverneur du château: non-seulement il vous donnera le mot d'ordre,
+mais encore il fera prévenir les factionnaires de ne pas se préoccuper
+de vous, et de vous laisser faire tranquillement tout ce que vous avez à
+faire.
+
+--Alors, général, comme l'a dit Sa Majesté, ne perdons pas de temps.
+
+--Allez, général, allez, dit la reine. Et vous, monsieur, tachez de
+faire honneur à la bonne opinion que nous avons de vous.
+
+--Je ferai de mon mieux, madame, dit le jeune homme.
+
+Et, ayant salué respectueusement, il sortit derrière le capitaine
+général.
+
+Au bout de dix minutes, Acton rentra seul.
+
+--Eh bien? lui demanda la reine.
+
+--Eh bien, répondit celui-ci, notre limier est en quête, et je serai
+bien étonnée s'il revient, comme dit Sa Majesté, après avoir fait
+buisson creux.
+
+En effet, muni du mot d'ordre, recommandé par l'officier de garde
+aux sentinelles, Dick avait commencé sa recherche, et, dans un angle
+rentrant de la muraille, avait découvert une grille à barreaux croisés,
+couverte de rouille et de toiles d'araignée, devant laquelle, et sans y
+faire attention, tout le monde passait avec l'insouciance de l'habitude.
+Convaincu qu'il avait trouvé une des extrémités du passage secret, Dick
+ne s'était plus préoccupé que de découvrir l'autre.
+
+Il rentra au château, s'informa quel était le plus vieux serviteur de
+toute cette domesticité grouillant dans les étages inférieurs, et il
+apprit que c'était le père du sommelier, qui, après avoir exercé cette
+charge pendant quarante ans, l'avait cédée à son fils depuis vingt. Le
+vieillard avait quatre-vingt-deux ans, et était entré en fonctions près
+de Charles III, qui l'avait amené avec lui d'Espagne l'année même de son
+avènement au trône.
+
+Dick se fit conduire chez le sommelier.
+
+Il trouva toute la famille à table. Elle se composait de douze
+personnes. Le vieillard était la tige, tout le reste des rameaux. Il y
+avait là deux fils, deux brus et sept enfants et petits-enfants.
+
+Des deux fils, l'un était sommelier du roi, comme son père; l'autre,
+serrurier du château.
+
+L'aïeul était un beau vieillard sec, droit, vigoureux encore et
+paraissant n'avoir rien perdu de son intelligence.
+
+Dick entra, et, s'adressant à lui en espagnol:
+
+--La reine vous demande, lui dit-il.
+
+Le vieillard tressaillit: depuis le départ de Charles III, c'est-à-dire
+depuis quarante ans, personne ne lui avait parlé sa langue.
+
+--La reine me demande? fit-il avec étonnement, en napolitain.
+
+Tous les convives se levèrent de leurs sièges, comme poussés par un
+ressort.
+
+--La reine vous demande, répéta Dick.
+
+--Moi?
+
+--Vous.
+
+--Votre Excellence est sûre de ne pas se tromper?
+
+--J'en suis sûr.
+
+--Et quand cela?
+
+--A l'instant même.
+
+--Mais je ne puis me présenter ainsi à Sa Majesté.
+
+--Elle vous demande tel que vous êtes.
+
+--Mais, Votre Excellence...
+
+--La reine attend.
+
+Le vieillard se leva, plus inquiet que flatté de l'invitation, et
+regarda ses fils avec une certaine inquiétude.
+
+--Dites à votre fils le serrurier de ne point se coucher, continua Dick,
+toujours dans la même langue: la reine aura probablement besoin de lui
+ce soir.
+
+Le vieillard transmit en napolitain l'ordre à son fils.
+
+--Êtes-vous prêt? demanda Dick.
+
+--Je suis à Votre Excellence, répondit le vieillard.
+
+Et, d'un pas presque aussi ferme, quoique plus pesant que celui de son
+guide, il monta l'escalier de service, par lequel jugea à propos de
+passer Dick, et traversa les corridors.
+
+Les huissiers avaient vu sortir de la chambre de la reine le jeune homme
+avec le capitaine général: ils se levèrent pour annoncer son retour;
+mais lui leur fit signe de ne pas se déranger, et alla heurter doucement
+à la porte de la reine.
+
+--Entrez, dit la voix impérative de Caroline, qui se doutait que Dick
+seul avait la discrétion de ne pas se faire annoncer.
+
+Acton s'élança pour ouvrir la porte; mais il n'avait pas fait deux
+pas, que Dick, poussant cette porte devant lui, entrait, laissant le
+vieillard dans l'antichambre.
+
+--Eh bien, monsieur, demanda la reine, qu'avez-vous trouvé?
+
+--Ce que Votre Majesté cherchait, je l'espère, du moins.
+
+--Vous avez trouvé le souterrain?
+
+--J'ai trouvé une de ses portes, et j'espère amener à Votre majesté
+l'homme qui lui trouvera l'autre.
+
+--L'homme qui trouvera l'autre?
+
+--L'ancien sommelier du roi Charles III, un vieillard de
+quatre-vingt-deux ans.
+
+--L'avez-vous interrogé?
+
+--Je ne m'y suis pas cru autorisé, madame, et j'ai réservé ce soin à
+Votre Majesté.
+
+--Où est cet homme?
+
+--Là, fit le secrétaire en indiquant la porte.
+
+--Qu'il entre.
+
+Dick alla à la porte.
+
+--Entrez, dit-il.
+
+Le vieillard entra.
+
+--Ah! ah! c'est vous, Pacheco, dit la reine, qui le reconnut pour avoir
+été servie par lui, pendant quinze ou vingt ans.--Je ne savais pas que
+vous fussiez encore de ce monde. Je suis aise de vous voir vivant et
+bien portant.
+
+Le vieillard s'inclina.
+
+--Vous pouvez, justement à cause de votre grand âge, me rendre un
+service.
+
+--Je suis à la disposition de Sa Majesté.
+
+--Vous devez, du temps du feu roi Charles III,--Dieu ait son âme!--vous
+devez avoir eu connaissance ou entendu parler d'un passage secret
+donnant des caves du château sur la darse ou le port militaire?
+
+Le vieillard porta la main à son front.
+
+--En effet, dit-il, je me rappelle quelque chose comme cela.
+
+--Cherchez, Pacheco, cherchez! nous avons besoin aujourd'hui de
+retrouver ce passage.
+
+Le vieillard secoua la tête: la reine fit un mouvement d'impatience.
+
+--Dame, on n'est plus jeune, fit Pacheco, à quatre-vingt-deux ans, la
+mémoire s'en va. M'est-il permis de consulter mes fils?
+
+--Que sont-ils, vos fils? demanda la reine.
+
+--L'aîné, Votre Majesté, qui a cinquante ans, m'a succédé dans ma charge
+de sommelier; l'autre, qui en a quarante-huit, est serrurier.
+
+--Serrurier, dites-vous?
+
+--Oui, Votre Majesté, pour vous servir, s'il en était capable.
+
+--Serrurier! Votre Majesté entend, dit Richard. Pour ouvrir la porte, on
+aura besoin d'un serrurier.
+
+--C'est bien, dit la reine. Allez consulter vos fils, mais vos fils
+seulement, pas les femmes.
+
+--Que Dieu soit toujours avec Votre Majesté, dit le vieillard en
+s'inclinant pour sortir.
+
+--Suivez cet homme, monsieur Dick, fit la reine, et revenez le plus tôt
+possible me faire part du résultat de la conférence.
+
+Dick salua et sortit derrière Pacheco.
+
+Un quart d'heure après, il rentra.
+
+--Le passage est trouvé, dit-il, et le serrurier se tient prêt à en
+ouvrir la porte sur l'ordre de Sa Majesté.
+
+--Général, dit la reine, vous avez dans M. Richard un homme précieux et
+qu'un jour ou l'autre, je vous demanderai probablement.
+
+--Ce jour-là, madame, répondit Acton, ses désirs les plus chers et les
+miens seront comblés. Qu'ordonne, en attendant, Votre Majesté?»
+
+--Viens, dit la reine à Emma Lyonna: il y a des choses qu'il faut voir
+de ses propres yeux.
+
+
+
+
+ LXXI
+
+ LA LÉGENDE DU MONT CASSIN
+
+
+Le même jour et à la même heure où la porte du passage secret s'ouvrait
+devant la reine, et où Emma Lyonna, selon la promesse qu'elle en avait
+faite, s'aventurait en _héroïne de roman_ dans ce souterrain, précédée
+et éclairée par Richard, un jeune homme montait à cheval la rampe du
+mont Cassin, que, d'habitude, on ne monte qu'à pied ou à mulet.
+
+Mais, soit qu'il eût toute confiance dans le pied de sa monture ou dans
+sa manière de la diriger, soit que, habitué au danger, le danger lui fût
+devenu indifférent, il était parti à cheval de San-Germano, et, malgré
+les observations qu'on avait pu lui faire sur son imprudence, déjà
+grande à la montée, mais qui serait plus grande encore à la descente,
+il avait pris le sentier pierreux qui conduit au couvent fondé par saint
+Benoît, et qui couronne la cime la plus élevée du monte Cassino.
+
+Au-dessous de lui s'étendait la vallée, où se tord un instant, mais d'où
+s'échappe bientôt, pour se jeter à la mer, près de Gaete, le Garigliano,
+sur les bords duquel Gonzalve de Cordoue nous battit en 1503; et, par
+un retour étrange de fortune, il pouvait à mesure qu'il s'élevait,
+distinguer les bivacs de l'armée française, qui, après trois siècles,
+venait venger, en renversant la monarchie espagnole, la défaite de
+Bayard, presque aussi glorieuse pour lui qu'une victoire.
+
+Tantôt à sa droite, tantôt à sa gauche, selon les zigzags que faisait
+le chemin, il avait la ville de San-Germano, surmontée de sa vieille
+forteresse en ruine, fondée sur l'antique Cassinum des Romains, et qui
+porta ce nom, ainsi que la ville qu'il dominait, jusqu'en 844, époque à
+laquelle Lothaire, premier roi d'Italie, s'étant établi dans le duché
+de Bénévent et dans la Calabre, après en avoir chassé les Sarrasins,
+fit présent à l'église du Sauveur d'un doigt de saint Germain, évêque de
+Capoue.
+
+La précieuse relique donna le nom du saint à la ville italienne, et
+le reste du corps, envoyé en France au couvent des Bénédictins, qui
+s'élevait dans la forêt de Ledia, donna ce même nom à la ville française
+où naquirent Henri II, Charles IX et Louis XIV[4].
+
+[Note 4: Saint-Germain en Laye: _Sanctus Germanus in Ledia_.]
+
+Le mont Cassin, que gravit en ce moment le voyageur imprudent et qui,
+comme on le voit, n'a pas changé de nom et s'est contenté d'italianiser
+celui de Cassinum, est la montagne sainte de la Terre de Labour.
+C'est là que se réfugient les grandes douleurs morales et les grandes
+infortunes politiques. Carloman, frère de Pépin le Bref, y repose dans
+son tombeau; Grégoire VII y fit halte avant d'aller mourir à Salerne;
+trois papes furent ses abbés: Étienne IX, Victor III et Léon X.
+
+En 497, saint Benoît, né en 480, dégoûté par le spectacle de la
+corruption païenne à Rome, se retira à Sublaqueum, aujourd'hui Subiaco,
+où sa réputation de vertu lui attira de nombreux disciples et, à leur
+suite, la persécution. En 529, il quitta le pays, s'arrêta à Cassinum,
+et, voyant la colline qui domine la ville, il résolut, peut-être moins
+encore pour se rapprocher du ciel que pour s'élever au-dessus des
+vapeurs dont le Garigliano couvre la vallée, de fonder sur le point
+culminant de cette colline un monastère de son ordre.
+
+Maintenant, à défaut de l'histoire, qui nous manque, que l'on nous
+permette d'appeler à notre aide la légende.
+
+Saint Benoît, qui s'appelait alors Benoît tout court, ne fut pas plus
+tôt parvenu au sommet de la colline prédestinée, qu'il s'aperçut de la
+difficulté qu'il allait éprouver à transporter à une pareille hauteur
+les matériaux nécessaires à son édifice.
+
+Il pensa alors à se faire aider dans ce travail par Satan.
+
+Satan l'avait souvent tenté, jamais saint Benoît ne s'était laissé
+vaincre; ce n'était pas assez de ne s'être point laissé vaincre par
+Satan pour lui donner des lois: il fallait l'avoir vaincu. Saint
+Antoine, sur ce point, avait fait autant que Dieu lui-même.
+
+Il s'agissait de mettre le diable dans une position telle, qu'il n'eût
+rien à lui refuser.
+
+Soit de sa propre imagination, soit par inspiration céleste, saint
+Benoît, un matin, crut avoir trouvé ce qu'il cherchait.
+
+Il descendit à Cassinum, entra dans la boutique d'un brave serrurier,
+qu'il savait bon chrétien, l'ayant baptisé lui-même une semaine
+auparavant.
+
+Il lui ordonna de lui faire une paire de pincettes.
+
+Le serrurier lui en offrit une magnifique paire toute faite; mais saint
+Benoît la refusa.
+
+Il voulait une paire de pincettes toute particulière, avec deux griffes
+là où les pincettes se réunissent. Il bénit l'eau dans laquelle le
+serrurier devait tremper son fer rouge, et lui recommanda par-dessus
+tout de ne jamais commencer ni finir son travail sans faire le signe de
+la croix.
+
+--Voulez-vous que je les porte à Votre Excellence quand elles seront
+faites? demanda le serrurier.
+
+Saint Benoît, en effet, en attendant que son monastère fut bâti,
+habitait la grotte qui, aujourd'hui encore, au sommet du mont Cassin,
+est en vénération chez les fidèles comme ayant été la demeure du saint.
+
+--Non, lui répondit saint Benoît; je viendrai les chercher moi-même.
+Quand seront-elles faites?
+
+--Après-demain, sur le midi.
+
+--A après-demain, donc.
+
+Le jour dit, à l'heure dite, saint Benoît entrait dans la forge du
+serrurier, et, dix minutes après, il en sortait, portant en mains les
+pincettes, mais les cachant avec soin sous son manteau.
+
+Il y avait peu de nuits où, tandis que saint Benoît, dans sa grotte,
+lisait les Pères de l'Église, le diable n'entrât, soit par la porte,
+soit par la fenêtre et, de mille façons différentes, n'essayât de tenter
+le bienheureux.
+
+Saint Benoît prépara un pacte ainsi conçu:
+
+«Au nom du Seigneur tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, et
+de Jésus-Christ, son fils unique:
+
+»Moi, Satan, archange maudit pour ma rébellion, m'engage à aider de tout
+mon pouvoir son serviteur saint Benoît à bâtir le monastère qu'il veut
+élever au sommet du mont Cassinum, en y transportant les pierres, les
+colonnes, les poutres et en somme tous les matériaux nécessaires à la
+fabrique dudit couvent--obéissant exactement et sans ruse à tous les
+ordres que me donnera Benoît.
+
+»Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il!»
+
+Il posa le papier plié sur la table, avec la plume et l'encrier qui lui
+avaient servi.
+
+Le même soir, il fit ses apprêts et attendit tranquillement.
+
+Ces apprêts consistaient à mettre au feu l'extrémité des pincettes
+bénites, et à faire rougir cette extrémité, c'est-à-dire les pinces.
+
+Mais on eût dit que Satan se doutait de quelque piège: il se fit
+attendre trois jours ou plutôt trois nuits.
+
+La quatrième nuit, il vint enfin, profitant d'une tempête qui menaçait
+de mettre la création tout entière sens dessus dessous.
+
+Malgré le fracas de la foudre, malgré la lueur des éclairs, saint Benoît
+faisait semblant de dormir; mais il dormait au coin de son feu, d'un
+oeil seulement, et tenant les pincettes à portée de sa main.
+
+Le saint simulait si bien le sommeil, que Satan s'y laissa prendre.
+Il s'avança sur la pointe des griffes et allongea le cou par-dessus
+l'épaule du saint.
+
+C'était ce que demandait saint Benoît: il saisit les pincettes et lui
+prit adroitement le nez.
+
+Si Satan eût eu affaire à des pincettes ordinaires, si rouges qu'elles
+eussent été, il en aurait ri, le feu étant son élément; mais c'étaient
+des pincettes forgées, on se le rappelle, sous l'invocation de la croix
+et trempées dans l'eau bénite.
+
+Satan, se sentant pris, commença de sauter à droite et à gauche, et à
+souffler le feu enflammé au visage de saint Benoît, à le menacer et à
+allonger les ongles de son côté. Mais saint Benoît était garanti par la
+longueur des pincettes, et plus Satan bondissait, plus il crachait feu
+et flammes, plus il menaçait saint Benoît, plus celui-ci serrait les
+pincettes d'une main et faisait le signe de la croix de l'autre.
+
+Satan vit qu'il avait affaire à plus fort que lui, que Dieu était
+l'allié du saint, et il demanda à capituler.
+
+--Soit, dit saint Benoît, je ne demande pas mieux. Lis le parchemin qui
+est sur la table et signe-le.
+
+--Comment veux-tu, demanda Satan, que je lise avec une paire de
+pincettes entre les deux yeux?
+
+Lis d'un oeil.
+
+Il fallut faire ce qu'exigeait le saint anachorète, et, en louchant
+horriblement, Satan lut le parchemin.
+
+Une fois Satan pris, il est bon diable et se montre, en général, assez
+accommodant: le tout est de le prendre.
+
+Le parchemin lu, il dit:
+
+--Comment veux-tu que je signe? Je ne sais point écrire.
+
+--Eh bien, alors, fais ta croix, répondit le saint.
+
+A ces mots: «Fais ta croix,» Satan fit un tel bond, que, sans le crochet
+que le saint avait eu la précaution de faire faire à l'extrémité des
+pincettes, il tirait son nez de l'étau où il était serré.
+
+--Allons, dit Satan, je crois que le plus court est de signer.
+
+Et il prit la plume.
+
+--Maintenant, dit le saint, il s'agit de faire les choses régulièrement.
+Commençons par la date et le millésime de l'année. Et surtout, ajouta le
+saint, écrivons lisiblement, afin qu'il n'y ait pas d'ambiguïtés.
+
+Satan écrivit d'une belle écriture bâtarde: _24 juillet de l'an_ 529.
+
+--C'est fait, dit-il.
+
+--Point de paresse, répliqua le saint. Ajoutons: _De Notre-Seigneur
+Jésus-Christ_.
+
+Il allait signer; mais saint Benoît l'arrêta.
+
+--Un instant, un instant, dit-il: approuvons l'écriture.
+
+Satan fut forcé d'écrire, en soupirant, mais enfin il écrivit: «Approuvé
+l'écriture ci-dessus.»
+
+--Et maintenant, signe, dit le saint.
+
+Satan eut bien voulu chercher quelque nouvelle noise; mais le saint
+serra les pincettes plus fort qu'il ne les avait encore serrées, et
+Satan, pour en finir, se hâta d'écrire son nom.
+
+Le saint s'assura que, des cinq lettres du nom, aucune n'était absente,
+que le parafe y était; il ordonna à Satan de plier le parchemin en
+quatre et posa son rosaire dessus.
+
+Puis il ouvrit les pincettes.
+
+D'un seul bond, Satan s'élança hors de la grotte.
+
+Pendant trois jours, une horrible tempête désola les Abruzzes et se fit
+sentir jusqu'à Naples. Le Vésuve, le Stromboli et l'Etna jetèrent des
+flammes. Mais, comme cette tempête venait de Satan et non du Seigneur,
+le Seigneur ne permit point qu'aucune personne ni aucune créature
+vivante y périt.
+
+La tempête à peine calmée, saint Benoît envoya chercher un architecte.
+Le saint, quoique non canonisé encore, était déjà tellement vénéré dans
+le pays, que, dès le lendemain, un architecte accourut.
+
+Saint Benoît lui expliqua ce qu'il désirait, et lui montra l'emplacement
+sur lequel il voulait bâtir un couvent.
+
+C'était, nous l'avons déjà dit, le point culminant de la montagne.
+
+On y arrivait, à cette époque, par un étroit sentier frayé par les
+chèvres.
+
+Quelque respect qu'il eût pour le saint, l'architecte ne put s'empêcher
+de rire.
+
+Saint Benoît lui demanda la raison de son hilarité.
+
+--Et par qui ferez-vous monter les matériaux jusqu'ici? demanda
+l'architecte.
+
+--Cela me regarde, répondit saint Benoît.
+
+Saint Benoît ayant beaucoup voyagé, l'architecte crut qu'il avait
+recueilli dans ses voyages d'Orient quelques moyens dynamiques connus
+des seuls Égyptiens, qui étaient, comme on sait, les plus forts
+mécaniciens de l'antiquité; et, le saint anachorète ne lui demandant
+point autre chose qu'un dessin, il le lui fit sur-le-champ.
+
+Le lendemain, son pacte en main, saint Benoît appela Satan.
+
+Satan accourut; saint Benoît eut peine à le reconnaître: la colère
+lui avait donné la jaunisse, et il avait le nez rouge comme un charbon
+ardent.
+
+En général, lorsque Satan a pris un engagement quelconque, il le remplit
+très-fidèlement: c'est une justice à lui rendre.
+
+Le saint lui donna la liste des matériaux de toute espèce dont il avait
+besoin. Satan appela une vingtaine de ses diables les plus alertes, qui
+à l'instant même se mirent à la besogne.
+
+Le lieu choisi par le saint était voisin d'un bois et d'un temple
+consacré à Apollon; le saint commanda, avant tout, à Satan d'incendier
+la forêt.
+
+Satan frotta son nez à un arbre résineux, et l'arbre, s'enflammant à
+l'instant, communiqua sa flamme à toute la forêt.
+
+Après cela, il lui ordonna de faire disparaître du paysage le temple
+païen, moins quelques colonnes très-belles qu'il réservait pour l'église
+de son monastère.
+
+Satan prit les colonnes une à une sur son épaule, et, de peur qu'il ne
+leur arrivât malheur, il les transporta lui-même à l'endroit indiqué
+par le saint; puis il souffla sur ce qui restait du temple, et le temple
+disparut.
+
+En même temps, armé d'un marteau, saint Benoît mettait en pièces la
+statue du dieu.
+
+Grâce à la coopération de Satan, le monastère fut promptement bâti. Et,
+si l'on doutait de la part que le diable eut dans cette oeuvre, nous
+renverrions les incrédules aux fresques de Giordano, son chef-d'oeuvre
+peut-être, parce qu'il l'exécuta à son retour d'Espagne, c'est-à-dire
+à l'apogée de son talent, et qui représentent le roi des enfers et ses
+principaux ministres occupés, bien à contre-coeur, à bâtir le monastère
+de saint Benoît.
+
+Le premier monastère, bâti par cette miraculeuse puissance que saint
+Benoît avait prise sur le démon, était dans toute sa splendeur, et saint
+Benoît, vieux de soixante ans, dans toute sa renommée, lorsque, Totila,
+roi des Goths, qui avait beaucoup entendu parler du saint fondateur,
+eut l'idée de le visiter. Mais, les Goths n'étant pas encore chrétiens,
+c'était la curiosité et non la foi qui guidait Totila vers le mont
+Cassinum. Il résolut donc de s'assurer par lui-même si celui auquel il
+rendait visite était assez avant dans la grâce de Dieu pour voir clair
+à travers un déguisement. Il prit les habits d'un de ses valets nommé
+Riga, lui fît revêtir les siens, et monta au monastère, perdu dans la
+foule, espérant ainsi induire saint Benoît en erreur.
+
+Instruit de la visite du roi, saint Benoît alla au-devant de lui, et,
+voyant de loin Riga qui marchait en tête du cortège, revêtu du manteau
+royal et la couronne en tête, il lui cria:
+
+--Mon fils, quitte cet habit, qui n'est pas le tien.
+
+A cette apostrophe, qui prouvait que l'esprit de Dieu était avec son
+serviteur, Riga, plein de repentir et d'humilité, tomba à genoux, et
+tous les autres, même le roi, l'imitèrent.
+
+Saint Benoît, sans s'arrêter à aucun autre, alla droit à Totila et le
+releva; puis, lui ayant reproché ses moeurs dissolues, il l'exhorta à
+devenir meilleur, lui prédit qu'il prendrait Rome, régnerait neuf années
+encore après l'avoir prise, et mourrait.
+
+Totila se retira tout contrit, en promettant de s'amender.
+
+Vers le même temps, c'est-à-dire le 12 février 543, sainte Scholastique,
+soeur jumelle de saint Benoît, mourut. Le saint, qui était en prière
+dans son oratoire, entendit un soupir, leva les mains au ciel, et, le
+toit s'étant ouvert, il vit passer une colombe qui montait au ciel.
+
+--C'est l'âme de ma soeur, dit-il joyeusement. Grâces soient rendues au
+Seigneur!
+
+Puis il appela ses religieux, leur annonça l'heureuse nouvelle, et tous
+allèrent, en chantant et tenant à la main, en signe de joie, des rameaux
+verts et des fleurs, tous allèrent prendre le corps, d'où l'âme en effet
+était sortie, et l'ensevelirent dans la tombe déjà préparée pour la
+sainte et pour son frère.
+
+L'année suivante--d'autres chroniqueurs disent la même année--le 21
+mars, saint Benoît lui-même passa doucement de cette vie à l'autre,
+et, chargé d'ans, riche de renommée, resplendissant de miracles, alla
+s'asseoir à la droite du Seigneur.
+
+Son corps fut couché près du corps de sainte Scholastique, dans le même
+tombeau.
+
+Saint Benoît était né à Norcia, dans l'Ombrie; il était de la noble
+famille des Guardati. Sa mère, renommée par son amour céleste et sa
+charité, fut sanctifiée avec lui et sa soeur, sous le nom de sainte
+Abondance.
+
+Les mères et les soeurs de tous ces grands saints de la décadence de
+Rome et du moyen âge, dont Dante fut l'Homère, sont presque toutes
+saintes aussi, et, appuyées sur leurs fils et leurs frères, ces femmes,
+compagnes de leur vie, ont part au culte qui leur est rendu.
+
+Ainsi, près de saint Augustin apparaît sainte Monique, et sainte
+Marcelline près de saint Ambroise.
+
+Le monastère bâti par saint Benoît fut, en 884,--Satan ayant sans doute
+repris le dessus,--brûlé par ses alliés les Sarrasins. Il avait déjà été
+saccagé par les Lombards en 589, et devint, du temps des Normands, une
+véritable forteresse. Les abbés, qui avaient déjà le titre d'évêque,
+prirent celui de premier baron du royaume, qu'ils portent encore
+aujourd'hui.
+
+Les tremblements de terre succédèrent aux barbares et arrachèrent le
+monastère à ses fondements, une première fois en 1349, et une seconde
+fois en 1649. Urbain V, Guillaume de Grimoard, élu à Avignon, mais qui
+ramena la papauté à Rome, pontife pieux et lettré, érudit et artiste,
+ami de Pétrarque, et que la tiare alla chercher dans un couvent de
+bénédictins, contribua fort à rebâtir le saint monastère.
+
+On sait tous les services rendus en France à l'histoire par les
+laborieux disciples de saint Benoît. Au mont Cassin, les ouvrages des
+plus grands écrivains de l'antiquité furent conservés par eux.
+
+Au IXe siècle, l'abbé Desiderio, de la maison des ducs de Capoue,
+faisait copier par ses religieux Horace, Térence, les _Fastes_
+d'Ovide de les _Idylles_ de Théocrite. Il faisait, en outre, venir de
+Constantinople des artistes mosaïstes, qu'il faut compter au nombre de
+ceux qui restaurèrent l'art en Italie.
+
+La route qui serpente aux flancs de la montagne sur laquelle est bâti le
+monastère fut construite par les soins de l'abbé Ruggi. Elle est pavée
+de grandes dalles d'inégale grandeur, comme celles des voies antiques,
+dalles que l'on retrouve sur la via Appia, que les Romains nommaient la
+reine des routes, et qui passe à deux lieues de là.
+
+C'était le sentier que suivait le cavalier qui a donné lieu à
+cette digression archéologique. Enveloppé dans un grand manteau, il
+s'inquiétait peu de la violence du vent, qui, soufflant par
+rafales, s'apaisait tout à coup pour laisser tomber de larges ondées
+qu'accompagnaient, quoique l'on fût au mois de décembre, des tonnerres
+et des éclairs pareils à ceux de la nuit où Satan s'aventura si
+malencontreusement dans la grotte de saint Benoît. Puis, cette pluie
+tombée, le vent soufflait de nouveau, faisant rouler des masses de
+nuages si rapprochés de la terre, que le cavalier disparaissait au
+milieu d'eux pour reparaître dans une éclaircie, et cela sans que
+pluie, tonnerres, éclairs ou nuages parussent avoir prise sur lui et lui
+eussent fait, depuis le moment de son départ, hâter ou ralentir l'allure
+de son cheval.
+
+Arrivé, au bout de trois quarts d'heure de marche, au sommet de la
+montagne, il disparut une dernière fois, non pas dans les nuages, mais
+dans la grotte que la tradition veut avoir été la demeure de saint
+Benoît, et, en reparaissant, se trouva en face du gigantesque couvent,
+qui, se découpant sur un ciel marbré de gris et de noir, se dressait
+devant lui avec l'imposante majesté des choses immobiles.
+
+
+
+
+ LXXII
+
+ LE FRÈRE JOSEPH.
+
+
+Les couvents des provinces méridionales de l'Italie, et particulièrement
+ceux de la Terre de Labour, des Abruzzes et de la Basilicate, à quelque
+ordre qu'ils appartiennent et si pacifique que soit cet ordre, après
+avoir été, au moyen âge, des citadelles élevées contre les invasions
+barbares, sont restés, de nos jours, des forteresses contre des
+invasions qui ne le cèdent en rien en barbarie aux invasions du moyen
+âge: nous voulons parler des brigands. Dans ces édifices qui revêtent
+à la fois le caractère religieux et guerrier, on n'arrive que par des
+espèces de ponts que l'on lève, que par des herses que l'on baisse, que
+par des échelles que l'on tire. Aussi, la nuit venue, c'est-à-dire à
+huit heures du soir, à peu près, les portes des monastères ne s'ouvrent
+plus que devant des recommandations puissantes ou sur un ordre de
+l'abbé.
+
+Si calme qu'il se montrât en apparence, le jeune homme n'était point
+sans être préoccupé de l'idée de trouver le couvent du mont Cassin
+fermé. Mais, n'ayant qu'une nuit à lui pour la visite qu'il comptait y
+faire et ne pouvant pas renvoyer cette visite au lendemain, il s'était
+mis en route à tout hasard. Arrivé à San-Germano à sept heures et
+demie du soir avec le corps d'armée du général Championnet, il s'était
+informé, sans descendre de cheval, si l'on ne connaissait point, parmi
+les bénédictins de la montagne sainte, un certain frère Joseph, tout à
+la fois chirurgien et médecin du couvent, et, à l'instant même, il lui
+avait été répondu par un concert de bénédictions et de louanges. Frère
+Joseph était, à dix lieues à la ronde, admiré comme un praticien de
+la plus grande habileté et vénéré comme un homme de la plus haute
+philanthropie. Quoiqu'il n'appartînt à l'ordre que par l'habit,
+puisqu'il n'avait point fait de voeux et était simple frère servant,
+nul d'un coeur plus chrétien ne se dévouait aux douleurs physiques et
+morales de l'humanité. Nous disons morales, parce que ce qui manque
+aux prêtres surtout, pour accomplir leur mission fraternelle et
+consolatrice, c'est que, n'ayant jamais été père ni mari, n'ayant jamais
+perdu une épouse chérie ni un enfant bien-aimé, ils ne savent point la
+langue terrestre qu'il faut parler aux orphelins du coeur. Dans un vers
+sublime, Virgile fait dire à Didon que l'on compatit facilement aux
+maux qu'on a soufferts. Eh bien, c'est surtout dans cette sympathique
+compassion que Dieu a mis l'adoucissement des douleurs morales. Pleurer
+avec celui qui souffre, c'est le consoler. Or, les prêtres, qui ont des
+paroles pour toutes les souffrances, ont rarement, si terrible qu'elle
+soit, des larmes pour la douleur.
+
+Il n'en était point ainsi du frère Joseph, dont, au reste, on ignorait
+complètement la vie passée, et qui, un jour, était venu au couvent y
+demander l'hospitalité en échange de l'exercice de son art.
+
+La proposition du frère Joseph avait été acceptée, l'hospitalité lui
+avait été accordée, et, alors, non-seulement sa science, mais son coeur,
+son âme, toute sa personne s'étaient livrés à ses nouveaux concitoyens.
+Pas une douleur physique et morale à laquelle il ne fût prêt, jour et
+nuit, à apporter la consolation ou le soulagement. Pour les douleurs
+morales, il avait des paroles prises au plus profond des entrailles. On
+eût dit qu'il avait été lui-même en proie à toutes ces douleurs qu'il
+consolait par le baume souverain des pleurs que Dieu nous a donné contre
+des angoisses qui deviendraient mortelles sans lui, comme il nous a
+donné l'antidote contre le poison. Pour les douleurs physiques, il
+semblait non moins privilégié de la nature qu'il ne l'était de la
+Providence pour les douleurs morales. S'il ne guérissait pas toujours le
+mal, du moins arrivait-il presque toujours à endormir la souffrance. Le
+règne minéral et le règne végétal semblaient, pour arriver à ce but du
+soulagement de la souffrance matérielle, lui avoir confié leurs secrets
+les plus cachés. S'agissait-il, au lieu de ces longues et terribles
+maladies qui détruisent peu à peu un organe, et, par sa destruction,
+mènent lentement à la mort,--s'agissait-il d'un de ces accidents qui
+attaquent brusquement, inopinément la vie dans ses sources, c'était là
+surtout que frère Joseph devenait l'opérateur merveilleux. Le bistouri,
+instrument d'ablation dans les mains des autres, devenait dans les
+siennes un instrument de conservation. Pour le plus pauvre comme pour
+le plus riche blessé, toutes ces précautions que la science moderne a
+inventées dans le but d'adoucir l'introduction du fer dans la plaie, il
+les avait devinées et les appliquait. Soit imagination du patient, soit
+habileté de l'opérateur, le malade le voyait toujours arriver avec joie,
+et, lorsque, près de son lit d'angoisses, frère Joseph développait
+cette trousse terrible aux instruments inconnus, au lieu d'un sentiment
+d'effroi, c'était toujours un rayon d'espérance qui s'éveillait chez le
+pauvre malade.
+
+Au reste, les paysans de la Terre de Labour et des Abruzzes, qui
+connaissaient tous le frère Joseph, le désignaient par un mot qui
+exprimait à merveille leur ignorante reconnaissance pour sa double
+influence physique et morale; ils l'appellaient _le Charmeur_.
+
+Et, le jour et la nuit, sans jamais se plaindre d'être dérangé dans
+ses études ou d'être réveillé dans son sommeil, au milieu des neiges de
+l'hiver, des ardeurs de l'été, frère Joseph, sans une plainte, sans un
+mouvement d'impatience, le sourire sur les lèvres, quittait son fauteuil
+ou son lit, demandant au messager de la douleur: «Où faut-il aller?» et
+il y allait.
+
+Voilà l'homme que venait chercher le jeune républicain; car, à son
+manteau bleu, à son chapeau à trois cornes orné de la cocarde tricolore,
+et qui coiffait sa belle tête calme et martiale à la fois, il était
+facile, ne fût-on pas entré au milieu de l'état-major du général en
+chef, de reconnaître dans le voyageur nocturne un officier de l'armée
+française.
+
+Mais, à son grand étonnement, au lieu de trouver, comme il s'y
+attendait, les portes du couvent fermées et son intérieur silencieux, il
+trouva ces portes ouvertes, et la cloche, cette âme des monastères, qui
+se plaignait lugubrement.
+
+Il mit pied à terre, attacha son cheval à un anneau de fer, le couvrit
+de son manteau avec ce soin presque fraternel que le cavalier a pour sa
+monture, lui recommanda le calme et la patience comme il eût fait à
+une personne raisonnable, franchit le seuil, s'engagea dans le cloître,
+suivit un long corridor, et, guidé par une lumière et des chants
+lointains, il parvint jusqu'à l'église.
+
+Là, un spectacle lugubre l'attendait.
+
+Au milieu du choeur, une bière, couverte d'un drap blanc et noir, était
+posée sur une estrade; autour du choeur, dans les stalles, les moines
+priaient; des milliers de cierges brûlaient sur l'autel et autour du
+cénotaphe; et, de temps en temps, la cloche, lentement ébranlée, jetait
+dans l'air sa plainte douloureuse et vibrante.
+
+C'était la mort qui était entrée au couvent et qui, en entrant, avait
+laissé la porte ouverte.
+
+Le jeune officier arriva jusqu'au choeur sans que le retentissement de
+ses éperons eût fait tourner une seule tête. Il interrogea des yeux tous
+ces visages les uns après les autres, et avec une angoisse croissante;
+car, parmi ceux qui priaient autour du cercueil, il ne reconnaissait
+point celui qu'il venait chercher. Enfin, la sueur au front, le
+tremblement dans la voix, il s'approcha de l'un de ces moines qui,
+pareils aux sénateurs romains, immobiles sur leurs chaises curules,
+semblaient avoir, en esprit du moins, quitté la terre pour suivre le
+trépassé dans le monde inconnu, et lui demanda, en lui touchant l'épaule
+du doigt:
+
+--Mon père, qui est mort?
+
+--Notre saint abbé, répondit le moine.
+
+Le jeune homme respira.
+
+Puis, comme s'il eût eu besoin de quelques minutes pour vaincre cette
+émotion qu'il savait si bien étouffer dans sa poitrine, qu'elle ne
+transparaissait jamais sur son visage, après un instant de silence
+pendant lequel ses yeux reconnaissants se levèrent au ciel:
+
+--Frère Joseph, demanda-t-il, serait-il absent ou malade, que je ne le
+vois point avec vous?
+
+--Frère Joseph n'est ni absent ni malade: il est dans sa cellule, où il
+veille et travaille, ce qui est encore prier.
+
+Puis le moine, appelant un novice:
+
+--Conduisez cet étranger, dit-il, à la cellule du frère Joseph.
+
+Et, sans avoir détourné la tête, sans avoir regardé ni l'un ni l'autre
+de ceux à qui il avait adressé la parole, le moine reprit sa psalmodie
+et rentra dans son isolement. Quant à son immobilité, elle n'avait point
+été un moment interrompue.
+
+Le novice fit signe à l'officier de le suivre. Tous deux s'engagèrent
+dans le corridor, au milieu duquel le novice prit un escalier d'une
+architecture imposante, rendue plus imposante encore par la faible
+et tremblante lumière du cierge que l'enfant tenait à la main et qui
+rendait tous les objets incertains et mobiles. Ils montèrent ensemble
+quatre étages de cellules; puis enfin, au quatrième étage, l'enfant prit
+à gauche, et marcha jusqu'à l'extrémité du corridor, et, montrant une
+porte à l'étranger:
+
+--Voici la cellule du frère Joseph, dit-il.
+
+Pendant que l'enfant s'approchait pour la désigner, le jeune homme, sur
+cette porte, put lire ces mots:
+
+«Dans le silence, Dieu parle au coeur de l'homme;
+
+»Dans la solitude, l'homme parle au coeur de Dieu.»
+
+--Merci, répondit-il à l'enfant.
+
+L'enfant s'éloigna sans ajouter un mot, déjà atteint de cette
+impassibilité du cloître par lequel les moines croient témoigner de
+leur détachement des choses humaines en ne témoignant que de leur
+indifférence pour l'humanité.
+
+Le jeune homme resta immobile devant la porte, la main appuyée sur son
+coeur, comme pour en comprimer les battements, et regardant s'éloigner
+l'enfant et diminuer le point lumineux que faisait sa marche dans les
+épaisses ténèbres de l'immense corridor.
+
+L'enfant rencontra l'escalier, s'y engouffra lentement, sans avoir une
+seule fois détourné la tête du côté de celui qu'il avait conduit. Le
+reflet de son cierge joua encore un instant sur les murailles, pâlissant
+de plus en plus, et, enfin, disparut tout à fait,--tandis que l'on
+put, pendant quelques secondes encore, percevoir, mais s'affaiblissant
+toujours, le bruit de son pas traînant sur les dalles de l'escalier.
+
+Le jeune homme, vivement impressionné par tous ces détails de la vie
+automatique des couvents, frappa enfin à la porte.
+
+--Entrez, dit une voix sonore et qui le fit tressaillir par sa vivace
+accentuation, faisant contraste avec tout ce qu'il venait de voir et
+d'entendre.
+
+Il ouvrit la porte et se trouva en face d'un homme de cinquante ans à
+peu près, qui en paraissait quarante à peine. Une seule ride, celle de
+la pensée, sillonnait son front; mais pas un fil d'argent ne brillait,
+messager de la vieillesse, au milieu de son abondante chevelure noire,
+où l'on cherchait en vain la trace de la tonsure. La main droite appuyée
+sur une tête de mort, il tournait, de la gauche, les feuillets d'un
+livre qu'il lisait avec attention. Une lampe à abat-jour éclairait ce
+tableau en l'isolant dans un cercle de lumière; le reste de la chambre
+était dans la demi-teinte.
+
+Le jeune homme s'avança les bras ouverts; le lecteur leva la tête,
+regardant avec étonnement son élégant uniforme qui lui paraissait
+inconnu; mais à peine celui qui le portait fut-il dans le cercle de
+lumière projeté par la lampe, que ces deux cris s'échappèrent à la fois
+de la bouche des deux hommes:
+
+--Salvato!
+
+--Mon père!
+
+C'étaient, en effet, le père et le fils qui, après dix ans de
+séparation, se revoyaient; et, se revoyant, se précipitaient dans les
+bras l'un de l'autre.
+
+Nos lecteurs avaient probablement déjà reconnu Salvato dans le voyageur
+nocturne; mais peut-être n'avaient-ils pas reconnu son père dans le
+frère Joseph.
+
+
+
+
+ LXXIII
+
+ LE PÈRE ET LE FILS
+
+
+La joie de ce père, privé depuis dix ans de toutes les joies de
+la famille, et qui, en revoyant son fils, sentait en même temps se
+réveiller en lui les fibres les plus douces et les plus violentes de
+l'amour paternel, sembla parcourir la gamme entière des sensations
+humaines, et, dans son expression, qui avait à la fois quelque chose
+de charmant par sa douceur et de terrible par sa violence, toucher d'un
+côté à la plainte de la colombe, de l'autre au rugissement du lion.
+
+Il ne courut point au-devant de son fils, il bondit sur lui; il ne lui
+suffit pas de le baiser sur les joues, il le saisit entre ses bras, il
+l'enleva comme il eût fait d'un enfant, le serrant contre son coeur,
+sanglotant et riant tout ensemble, et paraissant chercher un endroit
+où remporter pour toujours, hors du monde, loin de la terre, près des
+cieux.
+
+Enfin, il se jeta sur un escabeau de bois de chêne, le tenant en travers
+de sa poitrine, comme la Madone de Michel-Ange tient sur ses genoux
+son fils crucifié, tandis que sa voix haletante ne savait que dire et
+redire:
+
+--Comment! c'est toi, mon fils, mon Salvato, mon enfant! c'est toi!
+c'est donc toi!
+
+--O mon père! mon père! répondait le jeune homme haletant lui-même,
+je vous aime, je vous le jure, autant qu'un fils peut aimer; mais j'ai
+presque honte de la faiblesse de cet amour en le comparant à la grandeur
+du vôtre!
+
+--Non, non, n'aie pas de honte, mon enfant, répondait Palmieri: la
+féconde nature, l'Isis aux cent mamelles, le vent ainsi: amour immense,
+incommensurable, infini dans le coeur des pères, amour restreint dans
+celui des enfants. Elle regarde devant elle, cette bonne, toujours
+logique et intelligente nature; elle a voulu que l'enfant pût se
+consoler de la mort du père, qui doit quitter ce monde avant lui, mais
+que le père fût inconsolable, au contraire, lorsque, par malheur il voit
+mourir l'enfant destiné à lui survivre. Regarde-moi, Salvato, et que nos
+dix ans de séparation s'effacent dans ton regard!
+
+Le jeune homme fixa ses grands yeux noirs, un peu sauvages, sur son
+père, en donnant à son austère visage la plus douce expression qu'il put
+lui donner.
+
+--Oui, dit Palmieri en regardant Salvato avec un singulier mélange
+d'amour et d'orgueil, oui, j'ai fait de toi un chêne robuste et
+vigoureux, et non pas un élégant palmier, roseau des tropiques. J'aurais
+donc tort de me plaindre aujourd'hui en voyant ce bois solide recouvert
+d'une rude écorce. Je voulais que tu devinsses un homme et un soldat,
+et tu es devenu ce que je voulais que tu fusses. Laisse-moi baiser tes
+épaulettes de chef de brigade: elles prouvent ton courage. Tu as eu la
+force de m'obéir lorsqu'en te quittant, je t'ai dit: «Ne m'écris que
+si tu as besoin de mon amour et de mes soins.» Car je crains les
+affaiblissements terrestres, et j'ai espéré un instant que, touché de
+mes aspirations, Dieu se révélerait à mon esprit; car, si mon coeur veut
+croire (plains-moi, mon enfant!) l'esprit s'obstine à douter. Mais tu
+n'as pas eu la force de passer près de moi, n'est-ce pas? sans me voir,
+sans m'embrasser, sans me dire: «Mon père, il te reste de par le monde
+un coeur qui t'aime, et ce coeur est celui de ton fils!» Merci, mon
+bien-aimé Salvato, merci!
+
+--Non, mon père, non, je n'ai point hésité; car une voix intérieure
+me disait que je vous apportais une joie attendue par vous depuis
+longtemps. Et cependant, une fois en chemin, le doute m'a pris. C'était
+au bas de cette montagne que nous nous étions séparés, il y a dix ans,
+moi pour me perdre dans le monde, vous pour vous retrouver avec Dieu.
+Je suis venu au pas de mon cheval, sans le ralentir, sans le hâter; mais
+j'ai senti combien je vous aimais, lorsque, ayant franchi le seuil de
+l'église, parvenu à l'entrée du choeur, j'ai, au milieu de toutes ces
+têtes inclinées sur le cercueil de l'abbé, cherché vainement la vôtre.
+Un instant, cette idée m'est venue que c'était vous, mon père bien-aimé,
+qui étiez couché sous le drap mortuaire. Moi-même, je n'ai point reconnu
+le son de ma voix quand j'ai demandé où vous étiez. Un mot m'a rassuré,
+un enfant m'a conduit. En face de votre porte, le doute m'a repris. Je
+tremblais de vous retrouver pétrifié comme ces statues murmurantes que
+j'avais vues dans la nef, et qui semblaient ne pas plus appartenir à
+l'humanité que celle de Memnon, car rendre des sons, ce n'est pas vivre;
+mais, pour me rassurer, il ne m'a fallu que ce mot: «Entrez,» prononcé
+par vous. Mon père, mon père, grâce à Dieu, vous êtes le seul vivant
+parmi tous ces morts!
+
+--Hélas! mon cher Salvato, répondit Palmieri, c'était cependant ce
+trépas factice que je cherchais en me retirant dans un monastère. Le
+couvent a cela de bon, qu'en général, il combat victorieusement le
+suicide. Après une grande douleur, après une perte irréparable, se
+retirer dans un couvent, c'est se brûler moralement la cervelle, c'est
+tuer son corps sans toucher à l'âme, au dire de l'Église; et voilà où le
+doute commence pour moi, parce que le précepte se trouve en opposition
+avec la nature. Au dire de l'Église, dépouiller l'homme, c'est tendre à
+la perfection,--tandis qu'une voix secrète me crie que plus l'homme est
+homme, et, par conséquent, se répand, par la science, par la charité,
+par le génie, par l'art, par la bonté, sur l'humanité tout entière,
+meilleur est l'homme. Celui qui, dans cette pieuse retraite, aperçoit le
+moins de bruits terrestres, disent nos frères, est celui qui, étant le
+plus loin de la terre, est le plus près de Dieu. J'ai voulu plier mon
+corps et mon esprit à cette maxime, et, vivant encore, me faire cadavre;
+mon esprit et mon corps ont réagi et m'ont dit, au contraire: «La
+perfection, si elle existe, est dans la route opposée. Vis dans la
+solitude, mais pour doubler, au profit de l'humanité, le trésor de
+science que tu as acquis; vis dans la méditation, mais que ta méditation
+soit féconde et non pas stérile; fais de ta douleur un baume composé de
+philosophie, de charité et de larmes, pour l'appliquer sur les douleurs
+des autres.» N'est-il pas dit dans l'_Iliade_ que la rouille de la lance
+d'Achille guérissait les blessures que cette lance avait faites. Il
+est vrai que la pauvre humanité m'a bien secondé en venant à moi quand
+j'hésitais à aller à elle, et en appelant à son secours la parole de
+vie, au lieu de la parole de mort. Alors, j'ai suivi la vocation qui
+m'entraînait. A tous ceux qui ont crié vers moi, j'ai répondu: «Me
+voilà!» Je ne suis pas devenu plus parfait; mais, à coup sûr, je suis
+devenu plus utile. Et, chose étrange, en m'écartant des principes
+vulgaires, en écoutant cette voix de ma conscience qui me disait: «Tu
+as, dans le cours de ton existence, coûté la vie à trois personnes; au
+lieu de faire pénitence, au lieu de jeûner, au lieu de prier,--ce qui
+ne peut être utile qu'à toi, en supposant que la prière, le jeûne et la
+pénitence expient le sang répandu,--soulage le plus de douleurs qu'il
+te sera possible, prolonge le plus d'existences que tu pourras, et,
+crois-moi, les actions de grâce de ceux dont tu auras prolongé la vie
+et calmé les angoisses étoufferont l'accusation des misérables que tu as
+envoyés avant le temps rendre compte de leurs crimes au souverain juge.»
+
+--Continuez votre vie de charité et de dévouement: vous êtes dans le
+vrai, mon père... Ces hommes qui vous entourent, j'ai entendu parler
+d'eux et de vous: on les craint et on les respecte; mais, vous, on vous
+aime et l'on vous bénit.
+
+--Et cependant ils sont plus heureux que moi, au point de vue religieux
+du moins. Ils se courbent sous la croyance; moi, je me débats contre le
+doute. Pourquoi Dieu a-t-il mis dans son paradis l'arbre maudit de la
+science? Pourquoi, pour arriver à la foi, pourquoi faut-il toujours
+abdiquer une partie, la plus saine, la meilleure souvent, de sa raison,
+tandis que la science, implacable, nous défend non-seulement de rien
+affirmer, mais encore de rien croire sans preuves?
+
+--Je comprends, mon père. Vous êtes homme honnête, sans espérer une
+rétribution; vous êtes homme de bien, sans espérer une récompense. Vous
+ne croyez pas, enfin, à une autre vie que la nôtre.
+
+--Et toi, crois-tu? demanda Palmieri.
+
+Salvato sourit.
+
+--A mon âge, dit-îl, on s'occupe peu de ces graves questions de la vie
+et de la mort, quoique, dans l'état que j'exerce, je sois toujours entre
+la vie et la mort, et souvent plus près de la mort que les vieillards
+qui, les genoux débiles et les cheveux blancs, frappent à la porte du
+_campo-santo_.
+
+Puis, après un instant de silence:
+
+--Moi aussi, ajouta Salvato, dernièrement, j'ai frappé à cette porte;
+mais, si je n'attendais pas la réponse à la demande que j'adressais à la
+tombe avec certitude, je l'attendais du moins avec espérance. Pourquoi
+ne faites-vous pas comme moi, mon père? Pourquoi donc essayer, comme
+Hamlet, de sonder la nuit du sépulcre et de chercher quels rêves
+s'agiteront dans notre cerveau pendant le sommeil éternel? Pourquoi,
+ayant bien vécu, craignez-vous de mal mourir?
+
+--Je ne crains pas de mal mourir, mon enfant: je crains de mourir
+entier. Je suis de ceux qui ne savent point enseigner ce qu'ils
+ne croient pas. Mon art n'est point si infaillible, qu'il sache
+éternellement lutter contre la mort. Hercule seul peut être sûr de la
+vaincre toujours. Or, quand, dans le pressentiment de sa fin prochaine,
+un malade me dit: «Vous ne pouvez plus rien pour moi comme médecin;
+essayez de me consoler, ne sachant point me guérir,» au lieu de profiter
+de l'affaiblissement de son esprit pour faire naître en lui une croyance
+qui n'est point en moi, je me tais alors, afin de ne point donner à un
+mourant une affirmation sans preuve, un espoir sans certitude. Je ne
+conteste pas l'existence d'un monde surnaturel; je me contente, et
+c'est bien assez, de n'y pas croire. Or, n'y croyant pas, je ne puis
+le promettre à ceux qui le cherchent dans les ténèbres de l'agonie.
+Craignant de ne plus revoir, une fois que mes yeux seront fermés pour
+toujours, ni la femme que j'ai aimée, ni le fils que j'aime, je ne puis
+dire au mari: «Tu reverras ta femme,» au père: «Tu reverras ton enfant.»
+
+--Mais, vous le savez, moi, j'ai revu ma mère.
+
+--Pas toi, mon enfant. Une femme du peuple, une intelligence grossière,
+un esprit frappé de terreur, a dit: «Il y avait là, près du lit de
+l'enfant, une ombre qui berçait son fils en chantant; et moi, jeune
+encore alors, ami du merveilleux, j'ai dit: «Oui, cela peut être;» j'ai
+cru même que cela avait été. Mais c'est en vieillissant--tu sauras cela,
+Salvato,--c'est en vieillissant que le doute vient, parce que l'on se
+rapproche de plus en plus de la terrible et inévitable réalité. Que de
+fois, dans cette cellule, seul avec cette dévorante pensée du néant
+qui, à un certain âge, entre dans la vie pour n'en plus sortir, et qui,
+spectre invisible mais palpable, marche côte à côte avec nous,--que
+de fois, en face de ce crucifix, me suis-je agenouillé à ce souvenir,
+légende poétique de ton enfance, et, à l'heure où la tradition veut
+que les fantômes apparaissent, plongé dans la plus profonde obscurité,
+n'ai-je pas supplié Dieu de renouveler en ma faveur le miracle qu'il
+avait fait pour toi? Jamais Dieu n'a daigné répondre. Je sais qu'il ne
+doit pas de manifestation de sa puissance et de sa volonté à un atome
+comme moi; mais enfin il eût été bon, clément, miséricordieux à lui de
+m'exaucer: il ne l'a point fait.
+
+--Il le fera, mon père.
+
+--Non: ce serait un miracle, et les miracles ne sont pas dans l'ordre
+logique de la nature. Que sommes-nous, d'ailleurs, pour que Dieu se
+donne la peine, dans son immuable éternité, de changer la marche imposée
+par lui à la création? que sommes-nous pour lui? Une imperceptible
+efflorescence de la matière, sur laquelle, depuis des milliers de
+siècles, s'exerce un phénomène complexe, inexplicable, fugitif, appelé
+la vie. Ce phénomène s'étend, dans la végétation, du lichen au cèdre;
+dans l'animalisation, de l'infusoire au mastodonte. Le chef-d'oeuvre de
+la végétation, c'est la sensitive; le chef-d'oeuvre de l'animalisation,
+c'est l'homme. Qui fait la supériorité de l'animal à deux pieds et sans
+plumes de Platon sur les autres animaux? Un hasard. Son chiffre dans
+l'échelle des êtres créés s'est trouvé le plus élevé: ce chiffre lui
+donnait droit à une portion de son individu plus complète que dans ses
+frères inférieurs. Qu'est-ce que les Homère, les Pindare, les Eschyle,
+les Socrate, les Périclès, les Phidias, les Démosthène, les César,
+les Virgile, les Justinien, les Charlemagne? Des cerveaux un peu mieux
+organisés que celui de l'éléphant, un peu plus parfaits que celui du
+singe. Quel est le signe de cette perfection? La substitution de la
+raison à l'instinct. La preuve de cette organisation supérieure? La
+faculté de parler, au lieu d'aboyer ou de rugir. Mais, que la mort
+arrive, qu'elle éteigne la parole, qu'elle détruise la raison, que
+le crâne de celui qui fut Charlemagne, Justinien, Virgile, César,
+Démosthène, Phidias, Périclès, Socrate, Eschyle, Pindare ou Homère,
+comme celui d'Yorik se remplisse de _belle et bonne fange_, tout sera
+dit: la farce de la vie sera jouée, et la chandelle éteinte dans la
+lanterne ne se rallumera plus! Tu as vu souvent l'arc-en-ciel, mon
+enfant. C'est une arche immense, s'étendant d'un horizon à l'autre et
+montant jusque dans les nuées, mais dont les deux extrémités touchent
+à la terre: ces deux extrémités, c'est l'enfant et le vieillard. Étudie
+l'enfant, et tu verras, au fur et à mesure que son cerveau se développe,
+se perfectionne, mûrit, la pensée, c'est-à-dire l'âme, se développer, se
+perfectionner, mûrir; étudie le vieillard, et tu verras, au contraire,
+au fur et à mesure que le cerveau se fatigue, se rapetisse, s'atrophie,
+la pensée, c'est-à-dire l'âme, se troubler, s'obscurcir, s'éteindre.
+Née avec nous, elle a suivi la féconde croissance de la jeunesse; devant
+mourir avec nous, elle suivra la vieillesse dans sa stérile décadence.
+Où était l'homme avant de naître? Nul ne le sait. Qu'était-il? Rien.
+Que sera-t-il, n'étant plus? Rien, c'est-à-dire ce qu'il était avant
+de naître. Nous devons revivre sous une autre forme, dit l'espérance;
+passer dans un monde meilleur, dit l'orgueil. Que m'importe, à moi, si,
+pendant le voyage, j'ai perdu la mémoire, si j'ai oublié que j'ai vécu,
+et si la même nuit qui s'étendait en deçà du berceau doit s'étendre
+au delà de la tombe? Le jour où l'homme gardera le souvenir de ses
+métamorphoses et de ses pérégrinations, il sera immortel, et la mort
+ne sera plus qu'un accident de son immortalité. Pythagore, seul, se
+souvenait d'une vie antérieure. Qu'est-ce qu'un thaumaturge qui se
+souvient devant un monde entier qui oublie?... Mais, fit Palmieri en
+secouant la tête, assez sur cette désolante question. C'est la solitude
+qui enfante ces rêves mauvais. Je t'ai dit ma vie; dis-moi la tienne. A
+ton âge, _la vie_ s'écrit avec des lettres d'or. Jette un rayon de
+ton aurore et de tes espérances au milieu de mon crépuscule et de mes
+doutes; parle, mon bien-aimé Salvato! et fais-moi oublier jusqu'au son
+de ma voix, jusqu'au bruit de mes paroles.
+
+Le jeune homme obéit. Il avait, de son côté, toute l'aube d'une
+existence à raconter à son père; Il lui dit ses combats, ses triomphes,
+ses dangers, ses amours. Palmieri sourit et pleura tour à tour. Il
+voulut voir la blessure, ausculter la poitrine; et, le père ne se
+lassant pas d'interroger, le fils ne se lassant point de répondre, ils
+virent ainsi venir le jour, et, avec le jour, monter jusqu'à eux le
+roulement du tambour et les fanfares des trompettes, leur annonçant
+qu'il était temps de se quitter.
+
+Mais alors Palmieri voulut se séparer de son fils le plus tard possible,
+et, comme il avait fait dix ans auparavant, il reconduisit jusqu'aux
+premières maisons de San-Germano le cavalier, appuyé à son bras et
+tenant son cheval par la bride.
+
+
+
+
+ LXXIV
+
+ LA RÉPONSE DE L'EMPEREUR.
+
+
+Cependant le temps marchait avec son impassible régularité, et, quoique
+harcelée de tous côtés par les bandes de Pronio, de Gaetano Mammone
+et de Fra-Diavolo, l'armée française suivait, aussi impassible que le
+temps, sa triple route à travers les Abruzzes, la Terre de Labour et
+cette partie de la Campanie dont la mer Tyrrhénienne baigne le rivage.
+On était averti à Naples de tous les mouvements des républicains, et
+l'on y avait su, dès le 20, que le corps principal, c'est-à-dire celui
+qui était commandé par le général Championnet en personne, avait campé
+le 18 au soir à San-Germano et s'avançait sur Capoue par Mignano et
+Calvi.
+
+Le 20, à huit heures du matin, le prince de Maliterno et le duc de
+Rocca-Romana, chacun à la tête d'un régiment de volontaires recrutés
+parmi la jeunesse noble ou riche de Naples et de ses environs, étaient
+venus prendre congé de la reine et étaient partis pour marcher au-devant
+des républicains.
+
+Plus le danger approchait, plus se séparaient en deux camps opposés le
+parti du roi et celui de la reine.
+
+Le parti du roi se composait du cardinal Ruffo, de l'amiral Caracciolo,
+du ministre de la guerre Ariola, et de tous ceux qui, tenant à l'honneur
+du nom napolitain, voulaient la résistance à tout prix et la défense de
+Naples poussée à la dernière extrémité.
+
+Le parti de la reine, se composant de sir William, d'Emma Lyonna, de
+Nelson, d'Acton, de Castelcicala, de Vanni et de Guidobaldi, voulait
+l'abandon de Naples, la fuite prompte et sans lutte comme sans délai.
+
+Puis, au milieu de tout cela, un grand trouble agitait l'esprit de la
+reine; elle craignait d'un moment à l'autre le retour de Ferrari. Le
+roi, se voyant insolemment trompé, sachant enfin à qui il devait s'en
+prendre de tous les désastres qui accablaient le royaume, pouvait, comme
+les natures faibles, puiser dans sa terreur même un moment d'énergie
+et de volonté... et, pendant ce moment, échapper pour toujours à cette
+pression qu'opéraient sur lui depuis vingt ans un ministre qu'il n'avait
+jamais aimé et une épouse qu'il n'aimait plus. Tant qu'elle avait été
+jeune et belle, Caroline avait eu à sa disposition un moyen infaillible
+de ramener le roi à elle, et elle en avait usé; mais elle commençait,
+comme dit Shakspeare, à descendre la vallée de la vie, et le roi,
+entouré de jeunes et jolies femmes, échappait facilement à ses
+fascinations.
+
+Dans la soirée, du 20, il y eut conseil d'État: le roi se prononça
+ouvertement et fermement pour la défense.
+
+Le conseil fut clos à minuit.
+
+De minuit à une heure, la reine resta dans la chambre obscure, et elle
+ramena chez elle Pasquale de Simone, lequel, reçut des instructions
+secrètes de la bouche d'Acton, qui l'attendait chez la reine. A une
+heure et demie, Dick partit pour Bénévent, où, depuis deux jours déjà,
+avait été envoyé, par un palefrenier de confiance, un des chevaux les
+plus vites des écuries d'Acton.
+
+La journée du 21 s'ouvrit par un de ces ouragans qui, à Naples, durent
+habituellement trois jours, et qui ont donné lieu à ce proverbe: _Nasce,
+pasce, mori_; il naît, se repaît et meurt.
+
+Malgré les alternatives de pluie tombant par ondées, de vent soufflant
+par rafales, le peuple, qui avait ce vague sentiment d'une grande
+catastrophe, encombrait, plein d'émotion, les rues, les places, les
+carrefours.
+
+Mais ce qui indiquait quelque circonstance extraordinaire, c'est que ce
+n'était point dans les vieux quartiers que le peuple se pressait; et,
+quand nous disons le peuple, nous disons cette multitude de mariniers,
+de pêcheurs et de lazzaroni qui tient lieu de peuple à Naples. On
+remarquait, au contraire, des groupes nombreux et animés, parlant haut,
+gesticulant avec rage, dispersés de la strada del Molo à la place du
+Palais, c'est-à-dire sur toute l'étendue du largo del Castello, du
+théâtre de San-Carlo et de la rue de Chiaïa. Ces groupes semblaient,
+tout en enveloppant le palais royal, veiller sur la rue de Tolède et
+la strada del Piliero. Enfin, au milieu de ces groupes, trois hommes,
+fatalement connus déjà dans les émeutes précédentes, parlaient plus haut
+et s'agitaient plus ardemment. Ces trois hommes, c'étaient Pasquale de
+Simone, le beccaïo, rendu hideux par la cicatrice qui lui balafrait le
+visage et lui fendait l'oeil, et fra Pacifico, qui, sans être dans le
+secret, sans savoir de quoi il était question, lâchant la bride à son
+caractère violent et tapageur, frappait de son bâton de laurier, tantôt
+le pavé, tantôt la muraille, tantôt le pauvre Jacobino, bouc émissaire
+des passions du terrible franciscain.
+
+Toute cette foule, sans savoir ce qu'elle attendait, semblait attendre
+quelqu'un ou quelque chose; et le roi, qui n'en savait pas plus qu'elle,
+mais que ce rassemblement inquiétait, caché derrière la jalousie d'une
+fenêtre de l'entre-sol, regardait, tout en caressant machinalement
+Jupiter, cette foule qui faisait de temps en temps, comme un roulement
+de tonnerre ou un rugissement de l'eau, entendre le double cri de «Vive
+le roi!» et de «Mort aux jacobins!»
+
+La reine, qui s'était informée où était le roi, se tenait dans la pièce
+à côté avec Acton, prête à agir selon les circonstances, tandis qu'Emma,
+dans l'appartement de la reine, emballait avec la San-Marco les papiers
+les plus secrets et les bijoux les plus précieux de sa royale amie.
+
+Vers onze heures, un jeune homme déboucha, au grand galop d'un cheval
+anglais, par le pont de la Madeleine, suivit la Marinella, la strada
+Nuova, la rue du Pilier, le largo Castello, la rue Saint-Charles,
+échangea des signes avec Pasquale de Simone et le beccaïo, s'engouffra
+par la grande porte dans les cours du palais royal, sauta sur les
+dalles, jeta la bride de son cheval aux mains d'un palefrenier, et,
+comme s'il eût su d'avance où retrouver la reine, entra dans le cabinet
+où elle attendait avec Acton, et dont, comme par enchantement, la porte,
+à son approche, s'ouvrit devant lui.
+
+--Eh bien? demandèrent ensemble la reine et Acton.
+
+--Il me suit, dit-il.
+
+--Dans combien de temps, à peu près, sera-t-il ici?
+
+--Dans une demi-heure.
+
+--Ceux qui l'attendent sont-ils prévenus?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, allez chez moi, et dites à lady Hamilton de prévenir Nelson.
+
+Le jeune homme monta par les escaliers de service avec une rapidité qui
+indiquait combien lui étaient familiers tous les détours du palais, et
+transmit à Emma Lyonna les désirs de la reine.
+
+--Avez-vous un homme sûr pour porter un billet à milord Nelson?
+
+--Moi, répondit le jeune homme.
+
+--Vous savez qu'il n'y a pas de temps à perdre.
+
+--Je m'en doute.
+
+--Alors...
+
+Elle prit une plume, de l'encre, une feuille de papier sur le secrétaire
+de la reine et écrivit cette seule ligne:
+
+«Ce sera probablement pour ce soir; tenez-vous prêt.
+
+»EMMA.»
+
+Le jeune homme, avec la même promptitude qu'il avait mise à monter les
+escaliers, les descendit, traversa les cours, prit la pente qui conduit
+au port militaire, se jeta dans une barque, et, malgré le vent et
+la pluie, se fit conduire au _Van-Guard_, qui, ses mâts de perroquet
+abattus, pour donner moins de prise à la tempête, se tenait à cinq ou
+six encablures du port militaire, affourché sur ses ancres, environné
+des autres bâtiments anglais et portugais placés sous les ordres de
+l'amiral Nelson.
+
+Le jeune homme, qui--nos lecteurs l'ont deviné--n'était autre que
+Richard, se fit reconnaître de l'amiral, monta lestement l'escalier de
+tribord, trouva Nelson dans sa cabine et lui remit le billet.
+
+--Les ordres de Sa Majesté vont être exécutés, dit Nelson; et, pour que
+vous en rendiez bon témoignage, vous-même en serez porteur.
+
+--Henry, dit Nelson à son capitaine de pavillon, faites armer le canot
+et que l'on se tienne prêt à conduire monsieur à bord de l'_Alcmène_.
+
+Puis, mettant le billet d'Emma dans sa poitrine, il écrivit à son tour:
+
+ «_Très-secret_[5].
+
+[Note 5: Inutile de dire que l'auteur a entre les mains tous les
+autographes de ces billets.]
+
+»Trois barques et le petit cutter de _l'Alcmène_, armés d'armes
+blanches seulement, pour se trouver à la Vittoria à sept heures et demie
+précises.
+
+»Une seule barque accostera; les autres se tiendront à une certaine
+distance, les rames dressées. La barque qui accostera sera celle du
+_Van-Guard_.
+
+»Toutes les barques seront réunies à bord de _l'Alcmène_ avant sept
+heures, sous les ordres du commandant Hope.
+
+»_Les grappins dans les chaloupes_.
+
+» Toutes les autres chaloupes du _Van-Guard_ et de _l'Alcmène_, armées
+de couteaux, et les canots avec leurs caronades seront réunis à bord du
+_Van-Guard_, sous le commandement du capitaine Hardi, qui s'en
+éloignera à huit heures précises pour prendre la mer à moitié chemin du
+Molosiglio.
+
+»Chaque chaloupe devra porter de quatre à six soldats.
+
+»Dans le cas où l'on aurait besoin de secours, faire des signaux au
+moyen de feux.
+
+ »HORACE NELSON.
+
+»_L'Alcmène_ se tiendra prête à filer dans la nuit, si la chose est
+nécessaire.»
+
+Pendant que ces ordres étaient reçus avec un respect égal à la
+ponctualité avec laquelle ils devaient être exécutés, un second courrier
+débouchait à son tour du pont de la Madeleine, et, suivant la route du
+premier, s'engageait sur le quai de la Marinella, longeait la strada
+Nuova et arrivait à la strada del Piliero.
+
+Là, il commença de trouver la foule plus épaisse, et, malgré son
+costume, dans lequel il était facile de reconnaître un courrier du
+cabinet du roi, il éprouva de la difficulté à continuer son chemin,
+en conservant à son cheval la même allure. D'ailleurs, comme s'ils
+l'eussent fait exprès, des hommes du peuple se faisaient heurter par son
+cheval, et, mécontents du heurt, commençaient à l'injurier. Ferrari, car
+c'était lui, habitué à voir respecter son uniforme, répondit d'abord
+par quelques coups de fouet solidement sanglés à droite et à gauche.
+Les lazzaroni s'écartèrent et se turent par habitude. Mais, comme il
+arrivait à l'angle du théâtre Saint-Charles, un homme voulut croiser le
+cheval, et le croisa si maladroitement, qu'il fut renversé par lui.
+
+--Mes amis, cria-t-il en tombant, ce n'est pas un courrier du roi, comme
+son costume pourrait vous le faire croire. C'est un jacobin déguisé qui
+se sauve! A mort le jacobin! à mort!
+
+Les cris «Le jacobin! le jacobin! à mort le jacobin!» retentirent alors
+dans la foule.
+
+Pasquale de Simone lança au cheval son couteau, qui entra jusqu'au
+manche au défaut de l'épaule.
+
+Le beccaïo se précipita à la tête, et, habitué à saigner les brebis et
+les moutons, il lui ouvrit l'artère du cou.
+
+Le cheval se dressa, hennit de douleur, battit l'air de ses pieds de
+devant, tandis qu'un flot de sang jaillissait sur les assistants.
+
+La vue du sang a une influence magique sur les peuples méridionaux.
+A peine les lazzaroni se sentirent-ils arrosés par la rouge et tiède
+liqueur, à peine respirèrent-ils l'acre parfum qu'elle répand, qu'ils se
+ruèrent avec des cris féroces sur l'homme et sur le cheval.
+
+Ferrari sentit que, si son cheval s'abattait, il était perdu. Il le
+soutint tant qu'il put de la bride et des jambes; mais le malheureux
+animal était blessé mortellement. Il se jeta, en trébuchant, à gauche
+et à droite, puis il butta des jambes de devant, se releva par un effort
+désespéré de son maître, et fit un bond en avant. Ferrari sentit que sa
+monture pliait sous lui. Il n'était qu'à cinquante pas du corps de garde
+du palais: il appela au secours; mais le bruit de sa voix se perdit dans
+les cris, cent fois répétés, «A mort le jacobin!» Il saisit un pistolet
+dans ses fontes, espérant que la détonation serait mieux entendue que
+ses cris. En ce moment, son cheval s'abattit. La secousse fit partir le
+pistolet au hasard, et la balle alla frapper un jeune garçon de huit ou
+dix ans, qui tomba.
+
+--Il assassine les enfants! cria une voix.
+
+A ce cri, fra Pacifico, qui s'était, jusque-là, tenu assez tranquille,
+se rua dans la foule, qu'il écarta de ses coudes aigus et durs comme
+des coins de chêne. Il pénétra jusqu'au centre de la mêlée au moment où,
+tombé avec son cheval, le malheureux Ferrari essayait de se remettre sur
+ses pieds. Avant qu'il y fût parvenu, la massue du moine s'abattait
+sur sa tête; il tomba comme un boeuf frappé du maillet. Mais ce n'était
+point cela qu'on voulait: c'était sous les yeux du roi que Ferrari
+devait mourir. Les cinq ou six sbires qui étaient dans le secret du
+drame, entourèrent le corps et le défendirent, tandis que le beccaïo, le
+traînant par les pieds, criait:
+
+--Place au jacobin!
+
+On laissa le cadavre du cheval où il était, mais après l'avoir
+dépouillé, et l'on suivit le beccaïo. Au bout de vingt pas, on se trouva
+en face de la fenêtre du roi. Voulant savoir la cause de cet effroyable
+tumulte, le roi ouvrit la jalousie. A sa vue, les cris se changèrent en
+vociférations. En entendant ces hurlements, le roi crut qu'effectivement
+c'était quelque jacobin dont on faisait justice. Il ne détestait point
+cette manière de le débarrasser de ces ennemis. Il salua le peuple, le
+sourire sur les lèvres; le peuple, se sentant encouragé, voulu montrer
+à son roi qu'il était digne de lui. Il souleva le malheureux Ferrari,
+sanglant, déchiré, mutilé, mais vivant encore, entre ses bras; le
+cadavre venait de reprendre connaissance: il ouvrit les yeux, reconnut
+le roi, étendit les bras vers lui en criant:
+
+--A l'aide! au secours! Sire, c'est moi! moi, votre Ferrari!
+
+A cette vue inattendue, terrible, inexplicable, le roi se rejeta en
+arrière et alla dans les profondeurs de la chambre tomber à moitié
+évanoui sur un fauteuil,--tandis qu'au contraire, Jupiter, qui, n'étant
+ni homme ni roi, n'avait aucune raison d'être ingrat, jeta un hurlement
+de douleur, et, les yeux sanglants, l'écume à la bouche, sautant par la
+fenêtre, s'élança au secours de son ami.
+
+Dans ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit: la reine entra, saisit
+le roi par la main, le força de se lever, le traîna vers la fenêtre, et,
+lui montrant ce peuple de cannibales qui se partageait les morceaux de
+Ferrari:
+
+--Sire, dit-elle, vous voyez les hommes sur lesquels vous comptez pour
+la défense de Naples et pour la nôtre; aujourd'hui, ils égorgent vos
+serviteurs; demain, ils égorgeront nos enfants; après-demain, ils nous
+égorgeront nous-mêmes. Persistez-vous toujours dans votre désir de
+rester?
+
+--Faites tout préparer! s'écria le roi: ce soir, je pars...
+
+Et, croyant toujours voir l'égorgement du malheureux Ferrari, croyant
+toujours entendre sa voix mourante qui appelait au secours, il s'enfuit
+la tête dans les mains, fermant les yeux, bouchant ses oreilles et se
+réfugiant dans celle des chambres de ses appartements qui était la plus
+éloignée de la rue.
+
+Lorsqu'il en sortit, deux heures après, la première chose qu'il vit, fut
+Jupiter couché tout sanglant sur un morceau de drap qui paraissait, par
+des restes de fourrure et des fragments de brandebourgs, avoir appartenu
+au malheureux courrier.
+
+Le roi s'agenouilla près de Jupiter, s'assura que son favori n'avait
+aucune blessure grave, et, désirant savoir sur quoi le fidèle et
+courageux animal était couché, il tira de dessous lui, malgré ses
+gémissements, un fragment de la veste de Ferrari que le chien avait
+disputé et arraché à ses bourreaux.
+
+Par un hasard providentiel, ce morceau était celui où se trouvait la
+poche de cuir destinée à renfermer les dépêches; le roi ouvrit le
+bouton qui la fermait et trouva intact le pli impérial que le courrier
+rapportait en réponse à sa lettre.
+
+Le roi rendit à Jupiter le lambeau de vêtement, sur lequel celui-ci
+se recoucha en poussant un hurlement lugubre; puis il rentra dans sa
+chambre, s'y enferma, décacheta la lettre impériale et lut:
+
+«A mon très-cher frère et aimé cousin, oncle, beau-père, allié et
+confédéré.
+
+» Je n'ai jamais écrit la lettre que vous m'envoyez par votre courrier
+Ferrari, et qui est falsifiée d'un bout à l'autre.
+
+»Celle que j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Majesté était tout entière
+de ma main, et, au lieu de l'exciter à entrer en campagne, l'invitait
+à ne rien tenter avant le mois d'avril prochain, époque seulement où je
+compte voir arriver nos bons et fidèles alliés les Russes.
+
+»Si les coupables sont de ceux que la justice de Votre Majesté peut
+atteindre, je ne lui cache point que j'aimerais à les voir punir comme
+ils le méritent.
+
+»J'ai l'honneur d'être avec respect, de Votre Majesté, le très-cher
+frère, amé cousin, neveu, gendre, allié et confédéré.
+
+ »FRANÇOIS.»
+
+La reine et Acton venaient de commettre un crime inutile.
+
+Nous nous trompons: ce crime avait son utilité, puisqu'il déterminait
+Ferdinand à quitter Naples et à se réfugier en Sicile!
+
+
+
+
+ LXXV
+
+ LA FUITE.
+
+
+A partir de ce moment, la fuite, comme nous l'avons dit, fut résolue et
+fixée au soir même, 21 décembre.
+
+Il fut convenu que le roi, la reine, toute la famille royale,--moins
+le prince héréditaire, sa femme et sa fille,--sir William, Emma Lyonna,
+Acton et les plus familiers du palais passeraient en Sicile sur le
+_Van-Guard_.
+
+Le roi, on se le rappelle, avait promis à Caracciolo que, s'il quittait
+Naples, ce ne serait que sur son bâtiment; mais, retombé par la terreur
+sous le joug de la reine, le roi oublia sa promesse devant deux raisons.
+
+La première, qui venait de lui-même, était la honte qu'il éprouvait en
+face de l'amiral de quitter Naples, après avoir promis d'y rester.
+
+La seconde, qui venait de la reine, était que Caracciolo, partageant les
+principes patriotiques de toute la noblesse napolitaine, pourrait, au
+lieu de conduire le roi en Sicile, le livrer aux jacobins, qui, maîtres
+d'un pareil otage, le forceraient alors à établir le gouvernement qu'ils
+voudraient, où, pis encore, lui feraient peut-être son procès, comme les
+Anglais avaient fait à Charles Ier, et les Français à Louis XVI.
+
+Comme consolation et dédommagement de l'honneur qui lui était enlevé,
+on décida que l'amiral aurait celui de transporter ensuite le duc de
+Calabre, sa famille et sa maison.
+
+On prévint les vieilles princesses de France de la résolution prise, les
+invitant à pourvoir, à l'aide de leurs sept gardes du corps, comme elles
+l'entendraient, à leur sûreté, et on leur envoya quinze mille ducats
+pour les aider dans leur fuite.
+
+Ce devoir rempli, on ne s'occupa plus autrement d'elles.
+
+Toute la journée, on descendit et l'on entassa dans le passage secret
+les bijoux, l'argent, les meubles précieux, les oeuvres d'art, les
+statues que l'on voulait emporter en Sicile. Le roi eût bien voulu
+y transporter ses kangourous; mais c'était chose impossible. Il se
+contenta, par une lettre de sa main, de les recommander au jardinier en
+chef de Caserte.
+
+Le roi, qui avait sur le coeur la trahison de la reine et d'Acton, dont
+la lettre de l'empereur lui donnait la preuve, resta enfermé dans ses
+appartements et refusa d'y recevoir qui que ce fût. La consigne fut
+sévèrement tenue à l'égard de François Caracciolo, qui, ayant, de son
+bâtiment, vu des allées et venues et des signaux à bord des navires
+anglais, se doutait de quelque chose, et à l'égard du marquis Vanni,
+qui, ayant trouvé la porte de la reine fermée, et sachant par le prince
+de Castelcicala qu'il était question de départ, venait, en désespoir de
+cause, heurter à celle du roi.
+
+Celui-ci eut, un instant, l'idée de faire venir le cardinal Ruffo et de
+se le donner pour compagnon et pour conseiller pendant le voyage;
+mais il ne lui avait point été difficile de surprendre des signes de
+mésintelligence entre lui et Nelson. D'ailleurs, on le sait, le cardinal
+était détesté de la reine, et Ferdinand préféra, comme toujours, son
+repos aux délicatesses de l'amitié et de la reconnaissance.
+
+Et puis il se dit que, habile comme il l'était, le cardinal se tirerait
+parfaitement d'affaire tout seul.
+
+L'embarquement fut arrêté pour dix heures du soir. Il fut, en
+conséquence, convenu qu'à dix heures toutes les personnes qui devaient
+être, en compagnie de Leurs Majestés, embarquées sur le _Van__Guard_, se
+rassembleraient dans l'appartement de la reine.
+
+A dix heures sonnantes, le roi entrait, tenant son chien en laisse;
+c'était le seul ami sur lequel il comptât comme fidélité, et le seul,
+par conséquent, qu'il emmenât avec lui.
+
+Il avait bien pensé à Ascoli et à Malaspina; mais il avait pensé aussi
+que, comme le cardinal, ils se tireraient d'affaire tout seuls.
+
+Il jeta les yeux dans l'immense salon éclairé à peine,--on avait craint
+qu'une trop grande illumination ne donnât des soupçons de départ,--et il
+vit tous les fugitifs réunis ou plutôt dispersés en différents groupes.
+
+Le groupe principal se composait de la reine, de son fils bien-aimé, le
+prince Léopold, du jeune prince Albert, des quatre princesses et d'Emma
+Lyonna.
+
+La reine était assise sur un canapé près d'Emma Lyonna, qui tenait sur
+ses genoux le prince Albert, son favori, tandis que le prince Léopold
+appuyait sa tête sur l'épaule de la reine. Les quatre princesses,
+groupées autour de leur mère, étaient, les unes assises, les autres
+couchées sur le tapis.
+
+Acton, sir William, le prince de Castelcicala causaient debout dans
+l'embrasure d'une fenêtre, écoutant le vent siffler et la pluie battre
+contre les carreaux.
+
+Un autre groupe de dames d'honneur, parmi lesquelles on distinguait la
+comtesse de San-Marco, confidente intime de la reine, entouraient une
+table.
+
+Enfin, loin de tous, à peine visible dans l'obscurité, se dessinait la
+silhouette de Dick, qui avait si habilement et si fidèlement, ce jour
+même, suivi les ordres de son maître et de la reine, qu'il pouvait aussi
+regarder un peu désormais comme sa maîtresse.
+
+A l'entrée du roi, chacun se leva et se tourna de son côté; mais lui fit
+un signe de la main, afin que chacun restât à sa place.
+
+--Ne vous dérangez point, dit-il, ne vous dérangez point, cela n'en vaut
+plus la peine.
+
+Et il s'assit dans un fauteuil, près de la porte par laquelle il était
+entré, prenant entre ses genoux la tête de Jupiter.
+
+A la voix de son père, le jeune prince Albert, qui, peu sympathique à la
+reine, demandait aux autres cet amour si nécessaire et si précieux aux
+enfants, qu'il cherchait vainement auprès de sa mère, se laissa glisser
+des genoux d'Emma et alla présenter au roi son front pâle et un peu
+maladif, noyé dans une forêt de cheveux blonds.
+
+Le roi écarta les cheveux de l'enfant, le baisa au front, et, après
+l'avoir, pensif, gardé un instant appuyé contre sa poitrine, le renvoya
+à Emma Lyonna, que l'enfant appelait sa _petite mère_.
+
+Il se faisait un silence lugubre dans cette salle sombre; ceux qui
+parlaient, parlaient bas.
+
+C'était à dix heures et demie que le comte de Thurn, Allemand au service
+de Naples, mis avec le marquis de Nizza, qui commandait la flotte
+portugaise, sous les ordres de Nelson, devait, par la poterne et
+l'escalier du _Colimaçon_, pénétrer dans le palais. Le comte de Thurn
+avait, à cet effet, reçu une clef des appartements de la reine, qui, par
+une seule porte, solide, presque massive, communiquait avec cette sortie
+donnant sur le port militaire.
+
+La pendule, au milieu du silence, sonna donc dix heures et demie.
+
+Presque aussitôt, on entendit frapper à la porte de communication.
+
+Pourquoi le comte de Thurn frappait-il, au lieu d'ouvrir, puisqu'il
+avait la clef?
+
+Dans les circonstances suprêmes comme celle où l'on se trouvait, tout
+ce qui, dans une autre situation, ne serait qu'une cause de trouble et
+d'inquiétude, devient une cause de terreur.
+
+La reine tressaillit et se leva.
+
+--Qu'est-ce encore? dit-elle.
+
+Le roi se contenta de regarder; il ne savait rien des dispositions
+prises.
+
+--Mais, dit Acton toujours calme et logique, ce ne peut être que le
+comte de Thurn.
+
+--Pourquoi frappe-t-il, puisque je lui ai donné une clef?
+
+--Si Votre Majesté le permet, dit Acton, je vais aller voir.
+
+--Allez, répondit la reine.
+
+Acton alluma un bougeoir et s'engagea dans le corridor. La reine le
+suivit des yeux avec anxiété. Le silence, de lugubre qu'il était, devint
+mortel. Au bout de quelques instants, Acton reparut.
+
+--Eh bien? demanda la reine.
+
+--Probablement, la porte n'avait point été ouverte depuis longtemps: la
+clef s'est brisée dans la serrure. Le comte frappait pour savoir s'il y
+a un moyen d'ouvrir la porte du dedans. J'ai essayé, il n'y en a point.
+
+--Que faire, alors?
+
+--L'enfoncer.
+
+--Vous lui en avez donné l'ordre?
+
+--Oui, madame, et voilà qu'il l'exécute.
+
+On entendit, en effet, des coups violents frappés contre la porte, puis
+le craquement de cette porte, qui se brisait.
+
+Tous ces bruits avaient quelque chose de sinistre.
+
+Des pas s'approchèrent, la porte du salon s'ouvrit, le comte de Thurn
+parut.
+
+--Je demande pardon à Vos Majestés, dit-il, du bruit que je viens de
+faire et des moyens que j'ai été forcé d'employer; mais la rupture de la
+clef était un accident impossible à prévoir.
+
+--C'est un présage, dit la reine.
+
+--En tout cas, si c'est un présage, dit le roi avec son bon sens
+naturel, c'est un présage qui signifie que nous ferions mieux de rester
+que de partir.
+
+La reine eut peur d'un retour de volonté chez son auguste époux.
+
+--Partons, dit-elle.
+
+--Tout est prêt, madame, dit le comte de Thurn; mais je demande la
+permission de communiquer au roi un ordre que j'ai reçu, ce soir, de
+l'amiral Nelson.
+
+Le roi se leva et s'approcha du candélabre, auprès duquel l'attendait le
+comte de Thurn un papier à la main.
+
+--Lisez, sire, lui dit-il.
+
+--L'ordre est en anglais, dit le roi, et je ne sais pas l'anglais.
+
+--Je vais le traduire à Votre Majesté.
+
+ _A l'amiral comte de Thurn_.
+
+ «Golfe de Naples, 21 décembre.
+
+»Préparez, pour être brûlées, les frégates et les corvettes
+napolitaines.»
+
+--Comment dites-vous? demanda le roi.
+
+Le comte de Thurn répéta:
+
+«Préparez, pour être brûlées, les frégates et les corvettes
+napolitaines.»
+
+--Vous êtes sûr de ne point vous tromper? demanda le roi.
+
+--J'en suis sûr, sire.
+
+--Et pourquoi brûler des frégates et des corvettes qui ont coûté si cher
+et qu'on a mis dix ans à construire?
+
+--Pour qu'elles ne tombent pas aux mains des Français, sire.
+
+--Mais ne pourrait-on pas les emmener en Sicile?
+
+--Tel est l'ordre de milord Nelson, sire, et c'est pour cela qu'avant
+de transmettre cet ordre au marquis de Nizza, qui est chargé de son
+exécution, j'ai voulu le soumettre à Votre Majesté.
+
+--Sire, sire, dit la reine en s'approchant du roi, nous perdons un temps
+précieux, et pour des misères!
+
+--Peste, madame! s'écria le roi, vous appelez cela des misères?
+Consultez le budget de la marine depuis dix ans, et vous verrez qu'il
+monte à plus de cent soixante millions.
+
+--Sire, voilà onze heures qui sonnent, dit la reine, et milord Nelson
+nous attend.
+
+--Vous avez raison, dit le roi, et milord Nelson n'est pas fait pour
+attendre, même un roi, même une reine. Vous suivrez les ordres de milord
+Nelson, monsieur le comte, vous brûlerez ma flotte. Ce que l'Angleterre
+n'ose pas prendre, elle le brûle. Ah! mon pauvre Caracciolo, que tu
+avais bien raison, et que j'ai eu tort, moi, de ne pas suivre tes
+conseils! Allons, messieurs, allons, mesdames, ne faisons point attendre
+milord Nelson.
+
+Et le roi, prenant le bougeoir des mains d'Acton, marcha le premier;
+tout le monde le suivit.
+
+Non-seulement la flotte napolitaine était condamnée, mais encore le roi
+venait de signer son exécution.
+
+Nous avons, depuis ce 21 décembre 1798, vu tant de fuites royales, que
+ce n'est presque plus la peine aujourd'hui de les décrire. Louis
+XVIII quittant les Tuileries, le 20 mars,--Charles X fuyant, le 29
+juillet,--Louis-Philippe s'esquivant, le 24 février,--nous ont montré
+une triple variété de ces départs forcés. Et, de nos jours, à Naples,
+nous avons vu le petit-fils sortir par le même corridor, descendre le
+même escalier que l'aïeul et quitter pour le sol amer de l'exil la terre
+bien-aimée de la patrie. Seulement, l'aïeul devait revenir, et, selon
+toute probabilité, le petit-fils est proscrit à tout jamais.
+
+Mais, à cette époque, c'était Ferdinand qui ouvrait la voie à ces
+départs nocturnes et furtifs. Aussi marchait-il silencieux, l'oreille
+tendue, le coeur palpitant. Arrivé au milieu de l'escalier, en face
+d'une fenêtre donnant sur la descente du Géant, il crut entendre du
+bruit sur cette descente, qui conduit, par une pente rapide, de la place
+du Palais à la rue Chiatamone. Il s'arrêta et, le même bruit parvenant
+une seconde fois à son oreille, il souffla sa bougie, et tout le monde
+se trouva dans l'obscurité.
+
+Il fallut alors descendre à tâtons et pas à pas l'escalier étroit et
+difficile dans lequel on était engagé. L'escalier, sans rampe, était
+roide et dangereux. Cependant, l'on arriva à la dernière marche
+sans accident, et l'on sentit une franche et humide bouffée de l'air
+extérieur.
+
+On était à quelques pas de l'embarcadère.
+
+Dans le port militaire, la mer, emprisonnée entre la jetée du môle
+et celle du port marchand, était assez calme; mais on sentait le vent
+souffler avec violence, et l'on entendait le bruit des flots venant
+furieusement se briser contre le rivage.
+
+En arrivant sur l'espèce de quai qui longe les murailles du château, le
+comte de Thurn jeta un regard rapide et interrogateur sur le ciel. Le
+ciel était chargé de nuages lourds, bas, rapides; on eût dit une mer
+aérienne roulant au-dessus de la mer terrestre et s'abaissant pour venir
+mêler ses vagues aux siennes. Dans cet étroit intervalle existant entre
+les nuages et l'eau, passaient des bouffées de ce terrible vent du
+sud-ouest qui fait les naufrages et les désastres, dont le golfe de
+Naples est si souvent témoin dans les mauvais jours de l'année.
+
+Le roi remarqua le coup d'oeil inquiet du comte de Thurn.
+
+--Si le temps était trop mauvais, lui dit-il, il ne faudrait pourtant
+pas nous embarquer cette nuit.
+
+--C'est l'ordre de milord, répondit le comte; cependant, si Sa Majesté
+s'y refuse absolument...
+
+--C'est l'ordre! c'est l'ordre! répéta le roi, impatient; mais s'il y a
+péril de vie cependant! Voyons, répondez-vous de nous, comte?
+
+--Je ferai tout ce qui sera au pouvoir d'un homme luttant contre le vent
+et la mer pour vous conduire à bord du _Van-Guard_.
+
+--Mordieu! ce n'est pas répondre, cela. Vous embarqueriez-vous par une
+pareille nuit?
+
+--Votre Majesté le voit, puisque je n'attends qu'elle pour la conduire à
+bord du vaisseau amiral.
+
+--Je dis: si vous étiez à ma place.
+
+--A la place de Votre Majesté, et n'ayant d'ordre à recevoir que des
+circonstances et de Dieu, j'y regarderais à deux fois.
+
+--Eh bien, demanda la reine impatiente, mais n'osant--tant est puissante
+la loi de l'étiquette--descendre dans la barque avant son mari, eh bien,
+qu'attendons-nous?
+
+--Ce que nous attendons? s'écria le roi. N'entendez-vous point ce que
+dit le comte de Thurn? Le temps est mauvais; il ne répond pas de nous,
+et il n'y a pas jusqu'à Jupiter qui, en tirant sur sa laisse, ne me
+donne le conseil de rentrer au palais.
+
+--Rentrez-y donc, monsieur, et faites-nous déchirer tous comme vous avez
+vu déchirer aujourd'hui un de vos plus fidèles serviteurs. Quant à moi,
+j'aime encore mieux la mer et les tempêtes que Naples et sa population.
+
+--Mon fidèle serviteur, je le regrette plus que personne, je vous prie
+de le croire, surtout maintenant que je sais que penser de sa mort.
+Mais, quant à Naples et à sa population, ce n'est pas moi qui aurais
+quelque chose à en craindre.
+
+--Oui, je sais cela. Comme elle voit en vous son représentant, elle vous
+adore. Mais, moi qui n'ai pas le bonheur de jouir de ses sympathies, je
+pars.
+
+Et, malgré le respect dû à l'étiquette, la reine descendit la première
+dans le canot.
+
+Les jeunes princesses et le prince Léopold, habitués à obéir à la reine,
+bien plus qu'au roi, la suivirent comme de jeunes cygnes suivent leur
+mère.
+
+Le jeune prince Albert, seul, quitta la main d'Emma Lyonna, courut au
+roi, et, le saisissant par le bras et le tirant du côté de la barque:
+
+--Viens avec nous, père! dit-il.
+
+Le roi n'avait l'habitude de la résistance que lorsqu'il était soutenu.
+Il regarda autour de lui pour voir s'il trouverait appui dans quelqu'un;
+mais, sous son regard, qui contenait cependant plus de prières que de
+menaces, tous les yeux se baissèrent. La reine avait, chez les uns
+la peur, chez les autres l'égoïsme pour auxiliaire. Il se sentit
+complètement seul et abandonné, courba la tête, et, se laissant conduire
+par le petit prince, tirant son chien, le seul qui fût d'avis, comme
+lui, de ne pas quitter la terre, il descendit à son tour dans la barque
+et s'assit sur un banc à part, en disant:
+
+--Puisque vous le voulez tous... Allons, viens. Jupiter, viens!
+
+A peine le roi fut-il assis, que le lieutenant qui, pour la barque du
+roi, tenait lieu de contre-maître, cria:
+
+--Larguez!
+
+Deux matelots armés de gaffes repoussèrent la barque du quai, les rames
+s'abaissèrent, et la barque nagea vers la sortie du port.
+
+Les canots destinés à recevoir les autres passagers s'approchèrent tour
+à tour de l'embarcadère, y prirent leur noble chargement et suivirent la
+barque royale.
+
+Il y avait loin de cette sortie furtive, dans la nuit, malgré les
+sifflements de la tempête et les hurlements des flots, à cette joyeuse
+fête du 22 septembre, où, sous les ardents rayons d'un soleil d'automne,
+par une mer unie, au son de la musique de Cimarosa, au bruit des
+cloches, au retentissement du canon, on était allé au-devant du
+vainqueur d'Aboukir. Trois mois à peine, s'étaient passés, et c'était
+pour fuir ces Français, dont on avait d'une façon trop précoce célébré
+la défaite, que l'on était obligé, à minuit, dans l'ombre, par une mer
+mauvaise, d'aller demander l'hospitalité au même _Van-Guard_ que l'on
+avait reçu en triomphe.
+
+Maintenant, il s'agissait de savoir si l'on pourrait l'atteindre.
+
+Nelson s'était rapproché de l'entrée du port autant que la sûreté de son
+vaisseau pouvait le lui permettre; mais il restait toujours un quart
+de mille à franchir entre le port militaire et le vaisseau amiral. Dix
+fois, pendant ce trajet, les barques pouvaient sombrer.
+
+En effet, plus la barque royale,--et l'on nous permettra, dans cette
+grave situation, de nous occuper tout particulièrement d'elle,--plus
+la barque royale s'avançait vers la sortie du port, plus le danger
+apparaissait réel et menaçant. La mer, poussée comme nous avons dit,
+par le vent du sud-ouest, c'est-à-dire venant des rivages d'Afrique
+et d'Espagne, passant entre la Sicile et la Sardaigne, entre Ischia et
+Capri, sans rencontrer aucun obstacle, depuis les îles Baléares jusqu'au
+pied du Vésuve, roulait d'énormes vagues qui, en se rapprochant de
+la terre, se repliaient sur elles-mêmes et menaçaient d'engloutir
+ces frêles embarcations sous les voûtes humides, qui dans l'obscurité
+semblaient des gueules de monstres prêtes à les dévorer.
+
+En approchant de cette limite où l'on allait passer d'une mer
+comparativement calme à une mer furieuse, la reine elle-même sentit son
+coeur faiblir et sa résolution chanceler. Le roi, de son côté, muet et
+immobile, tenant son chien entre ses jambes en le serrant convulsivement
+par le cou, regardait d'un oeil fixe et dilaté par la terreur ces
+longues vagues qui venaient, comme une troupe de chevaux marins, se
+heurter au môle, et, se brisant contre l'obstacle de granit, s'écrouler
+à ses pieds en jetant une plainte sinistre et en faisant voler
+par-dessus la muraille une écume impalpable et frémissante, qui, dans
+l'obscurité, semblait une pluie d'argent.
+
+Malgré cette terrible apparition de la mer, le comte de Thurn, fidèle
+observateur des ordres reçus, essaya de franchir l'obstacle et de
+dompter la résistance. Debout à l'avant de la barque, cramponné au
+plancher, grâce à cet équilibre du marin que de longues années de
+navigation peuvent seules donner, faisant face au vent qui avait enlevé
+son chapeau et à la mer qui le couvrait de son embrun, il encourageait
+les rameurs par ces trois mots répétés de temps en temps avec une
+monotone mais ferme accentuation:
+
+--Nagez ferme! nagez!
+
+La barque avançait.
+
+Mais, arrivée à cette limite que nous avons indiquée, la lutte devint
+sérieuse. Trois fois, la barque victorieuse surmonta la vague et glissa
+sur le versant opposé; mais trois fois la vague suivante la repoussa.
+
+Le comte de Thurn comprit lui-même que c'était de la démence que de
+lutter avec un pareil adversaire et se détourna pour demander au roi:
+
+--Sire, qu'ordonnez-vous?
+
+Mais il n'eut pas même le temps d'achever la phrase. Pendant le
+mouvement qu'il fit, pendant la seconde qu'il eut l'imprudence
+d'abandonner la conduite du bateau, une vague, plus haute et plus
+furieuse que les autres, s'abattit sur l'embarcation et la couvrit
+d'eau. La barque frémit et craqua. La reine et les jeunes princes, qui
+crurent leur dernière heure venue, jetèrent un cri; le chien poussa un
+hurlement lugubre.
+
+--Rentrez! cria le comte de Thurn; c'est vouloir tenter Dieu que de
+prendre la mer par un pareil temps. D'ailleurs, vers les cinq heures du
+matin, il est probable que la mer se calmera.
+
+Les rameurs, évidemment enchantés de l'ordre qui leur était donné, par
+un brusque mouvement, se rejetèrent dans le port et allèrent aborder à
+l'endroit du quai le plus voisin de la passe.
+
+FIN DU TOME QUATRIÈME.
+
+
+
+
+ TABLE
+
+ LVI.--Le retour.
+ LVII.--Les inquiétudes de Nelson.
+ LVIII.--Tout est perdu, voire l'honneur.
+ LIX.--Où Sa Majesté commence par ne rien comprendre et finit par
+ n'avoir rien compris.
+ LX.--Où Vanni touche enfin le but qu'il ambitionnait depuis si
+ longtemps.
+ LXI.--Ulysse et Circé.
+ LXII.--L'interrogatoire de Nicolino.
+ LXIII.--L'abbé Pronio.
+ LXIV.--Un disciple de Machiavel.
+ LXV.--Où Michel le Fou est nommé capitaine en attendant qu'il soit
+ nommé colonel.
+ LXVI.--Amante, épouse.
+ LXVII.--Les deux amiraux.
+ LXVIII.--Où est expliquée la différence qu'il y a entre les peuples
+ libres et les peuples indépendants.
+ LXIX.--Les brigands.
+ LXX.--Le souterrain.
+ LXXI.--La légende du mont Cassin.
+ LXXII.--Le frère Joseph.
+ LXXIII.--Le père et le fils.
+ LXXIV.--La réponse de l'empereur.
+ LXXV.--La fuite.
+
+ FIN DE LA TABLE DU TOME QUATRIÈME
+
+
+
+
+__________________________________
+POISSY--TYP. et STÉR. DE V. BOURET.
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome IV, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME IV ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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+The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome IV, by Alexandre Dumas
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: La San-Felice, Tome IV
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+Author: Alexandre Dumas
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+Release Date: June 14, 2006 [EBook #18586]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME IV ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<h3>ALEXANDRE DUMAS</h3>
+<br>
+
+
+<h1>LA<br>
+
+SAN-FELICE</h1>
+<br><br>
+
+<h2>TOME IV</h2>
+
+<p class="mid">DEUXIÈME ÉDITION</p>
+
+
+<p class="mid">PARIS<br>
+
+
+
+
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS<br>
+
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13<br>
+
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</p>
+
+<br><br>
+
+
+
+<h3>LVI</h3>
+
+<h3>LE RETOUR</h3>
+
+
+<p>Mack avait eu raison de craindre la rapidité des
+mouvements de l'armée française: déjà, dans la
+nuit qui avait suivi la bataille, les deux avant-gardes,
+guidées, l'une par Salvato Palmieri, l'autre
+par Hector Caraffa, avaient pris la route de Civita-Ducale,
+dans l'espérance d'arriver, l'une à Sora par
+Tagliacozzo et Capistrello, et l'autre à Ceprano par
+Tivoli, Palestrina, Valmontone et Ferentina, et de
+fermer ainsi aux Napolitains le défilé des Abruzzes.</p>
+
+<p>Quant à Championnet, ses affaires une fois finies
+à Rome, il devait prendre la route de Velletri et de
+Terracina par les marais Pontins.</p>
+
+<p>Au point du jour, après avoir fait donner à Lemoine
+et à Casabianca des nouvelles de la victoire de
+la veille, et leur avoir ordonné de marcher sur Civita-Ducale
+pour se réunir au corps d'armée de Macdonald
+et de Duhesme et prendre avec eux la route de
+Naples, il partit avec six mille hommes pour rentrer
+à Rome, fit vingt-cinq milles dans sa journée,
+campa à la Storta, et, le lendemain, à huit heures
+du matin, se présenta à la porte du Peuple, rentra
+dans Rome au bruit des salves de joie que tirait le
+château Saint-Ange, prit la rive gauche du Tibre et
+regagna le palais Corsini, où, comme le lui avait
+promis le baron de Riescach, il retrouva chaque
+chose à la place où il l'avait laissée.</p>
+
+<p>Le même jour, il fit afficher cette proclamation:</p>
+
+<p>«Romains!</p>
+
+<p>»Je vous avais promis d'être de retour à Rome
+avant vingt jours; je vous tiens parole, j'y rentre le
+dix-septième.</p>
+
+<p>»L'armée du despote napolitain a osé présenter le
+combat à l'armée française.</p>
+
+<p>»Une seule bataille a suffi, pour l'anéantir, et, du
+haut de vos remparts, vous pouvez voir fuir ses débris
+vers Naples, où les précéderont nos légions victorieuses.</p>
+
+<p>»Trois mille morts et cinq mille blessés étaient
+couchés hier sur le champ de bataille de Civita-Castellana;
+les morts auront la sépulture honorable du
+soldat tué sur le champ de bataille, c'est-à-dire le
+champ de bataille lui-même; les blessés seront traités
+comme des frères; tous les hommes ne le sont-ils
+pas aux yeux de l'Éternel qui les a créés!</p>
+
+<p>»Les trophées de notre victoire sont cinq mille
+prisonniers, huit drapeaux, quarante-deux pièces de
+canon, huit mille fusils, toutes les munitions, tous
+les bagages, tous les effets de campement et enfin le
+trésor de l'armée napolitaine.</p>
+
+<p>»Le roi de Naples est en fuite pour regagner sa
+capitale, où il rentrera honteusement, accompagné
+des malédictions de son peuple et du mépris du
+monde.</p>
+
+<p>»Encore une fois, le Dieu des armées a béni notre
+cause.&mdash;Vive la République!</p>
+
+<p>»CHAMPIONNET.»</p>
+
+
+<p>Le même jour, le gouvernement républicain était
+rétabli à Rome; les deux consuls Mattei et Zaccalone,
+si miraculeusement échappés à la mort,
+avaient repris leur poste, et, sur l'emplacement du
+tombeau de Duphot, détruit, à la honte de l'humanité,
+par la population romaine, on éleva un sarcophage
+où, à défaut de ses nobles restes jetés aux
+chiens, on inscrivit son glorieux nom.</p>
+
+<p>Ainsi que l'avait dit Championnet, le roi de Naples
+avait fui; mais, comme certaines parties de ce
+caractère étrange resteraient inconnues à nos lecteurs,
+si nous nous contentions, comme Championnet
+dans sa proclamation, d'indiquer le fait, nous
+leur demanderons la permission de l'accompagner
+dans sa fuite.</p>
+
+<p>A la porte du théâtre Argentina, Ferdinand avait
+trouvé sa voiture et s'était élancé dedans avec Mack,
+en criant à d'Ascoli d'y monter après eux.</p>
+
+<p>Mack s'était respectueusement placé sur le siége
+de devant.</p>
+
+<p>&mdash;Mettez-vous au fond, général, lui dit le roi ne
+pouvant pas renoncer à ses habitudes de raillerie, et
+ne songeant pas qu'il se raillait lui-même; il me paraît
+que vous allez avoir assez de chemin à faire à
+reculons, sans commencer avant que la chose soit
+absolument nécessaire.</p>
+
+<p>Mack poussa un soupir et s'assit près du roi.</p>
+
+<p>Le duc d'Ascoli prit place sur le devant.</p>
+
+<p>On toucha au palais Farnèse; un courrier était arrivé
+de Vienne apportant une dépêche de l'empereur
+d'Autriche; le roi l'ouvrit précipitamment et
+lut:</p>
+
+<p>«Mon très-cher frère, cousin, oncle, beau-père,
+allié et confédéré.</p>
+
+<p>»Laissez-moi vous féliciter bien sincèrement sur
+le succès de vos armes et sur votre entrée triomphale
+à Rome...»</p>
+
+<p>Le roi n'alla pas plus loin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon! dit-il, en voilà une qui arrive à
+propos.</p>
+
+<p>Et il remit la dépêche dans sa poche.</p>
+
+<p>Puis, regardant autour de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Où est le courrier qui a apporté cette lettre?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, sire, fit le courrier en s'approchant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est toi, mon ami? Tiens voilà pour ta
+peine, dit le roi en lui donnant sa bourse.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté me fera-t-elle l'honneur de me
+donner une réponse pour mon auguste souverain.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement; seulement, je te la donnerai
+verbale, n'ayant pas le temps d'écrire. N'est-ce pas,
+Mack, que je n'ai pas le temps?</p>
+
+<p>Mack baissa la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Peu importe, dit le courrier; je peux répondre
+à Votre Majesté que j'ai bonne mémoire.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que tu es sûr de rapporter à ton auguste
+souverain ce que je vais te dire?</p>
+
+<p>&mdash;Sans y changer une syllabe.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dis-lui de ma part, entends-tu bien?
+de ma part...</p>
+
+<p>&mdash;J'entends, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-lui que son frère et cousin, oncle et beau-père,
+allié et confédéré le roi Ferdinand est un
+âne.</p>
+
+<p>Le courrier recula effrayé.</p>
+
+<p>&mdash;N'y change pas une syllabe, reprit le roi, et tu
+auras dit la plus grande vérité qui soit jamais sortie
+de ta bouche.</p>
+
+<p>Le courrier se retira stupéfié.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dit le roi, comme j'ai dit à Sa
+Majesté l'empereur d'Autriche tout ce que j'avais à
+lui dire, partons.</p>
+
+<p>&mdash;J'oserai faire observer à Votre Majesté, dit
+Mack, qu'il n'est pas prudent de traverser la plaine
+de Rome en voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment voulez-vous que je la traverse? A
+pied?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais à cheval.</p>
+
+<p>&mdash;A cheval! Et pourquoi cela, à cheval?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'en voiture, Votre Majesté est obligée
+de suivre les routes, tandis qu'à cheval, au besoin,
+Votre Majesté peut prendre à travers les terres; excellent
+cavalier comme est Votre Majesté, et montée
+sur un bon cheval, elle n'aura point à craindre les
+mauvaises rencontres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! <i>malora!</i> s'écria le roi, on peut donc en
+faire?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas probable; mais je dois faire observer
+à Votre Majesté que ces infâmes jacobins ont
+osé dire que, si le roi tombait entre leurs mains...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Ils le pendraient au premier réverbère venu si
+c'était dans la ville, au premier arbre rencontré si
+c'était en plein champ.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Fuimmo</i>, d'Ascoli! <i>fuimmo!</i>... Que faites-vous
+donc là-bas, vous autres fainéants? Deux chevaux!
+deux chevaux! les meilleurs! C'est qu'ils le feraient
+comme ils le disent, les brigands! Cependant, nous
+ne pouvons pas aller jusqu'à Naples à cheval?</p>
+
+<p>&mdash;Non, sire, répondit Mack; mais, à Albano,
+vous prendrez la première voiture de poste venue.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison. Une paire de bottes! Je ne
+peux pas courir la poste en bas de soie. Une paire
+de bottes! Entends-tu, drôle?</p>
+
+<p>Un valet de pied se précipita par les escaliers et
+revint avec une paire de longues bottes.</p>
+
+<p>Ferdinand mit ses bottes dans la voiture, sans
+plus s'inquiéter de son ami d'Ascoli que s'il n'existait
+pas.</p>
+
+<p>Au moment où il achevait de mettre sa seconde
+botte, on amena les deux chevaux.</p>
+
+<p>&mdash;A cheval, d'Ascoli! à cheval! dit Ferdinand.
+Que diable fais-tu donc dans le coin de la voiture?
+Je crois, Dieu me pardonne, que tu dors!</p>
+
+<p>&mdash;Dix hommes d'escorte, cria Mack, et un manteau
+pour Sa Majesté!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le roi montant à cheval, dix hommes
+d'escorte et un manteau pour moi.</p>
+
+<p>On lui apporta un manteau de couleur sombre dans
+lequel il s'enveloppa.</p>
+
+<p>Mack monta lui-même à cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Comme je ne serai rassuré que quand je verrai
+Votre Majesté hors des murs de la ville, je demande
+à Votre Majesté la permission de l'accompagner jusqu'à
+la porte San-Giovanni.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous croyez que j'ai quelque chose à
+craindre dans la ville, général?</p>
+
+<p>&mdash;Supposons... ce qui n'est pas supposable...</p>
+
+<p>&mdash;Diable! fit le roi; n'importe, supposons toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Supposons que Championnet ait eu le temps de
+faire prévenir le commandant du château Saint-Ange,
+et que les jacobins gardent les portes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, cria le roi, c'est possible; partons.</p>
+
+<p>&mdash;Partons, dit Mack.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, où allez-vous, général?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous conduis, sire, à la seule porte de la ville
+par laquelle on ne supposera jamais que vous sortiez,
+attendu qu'elle est justement à l'opposé de la porte
+de Naples; je vous conduis à la porte du Peuple, et,
+d'ailleurs, c'est la plus proche d'ici; ce qui nous importe,
+c'est de sortir de Rome le plus promptement
+possible; une fois hors de Rome, nous faisons le tour
+des remparts, et, en un quart d'heure, nous sommes
+à la porte San-Giovanni.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que ces coquins de Français soient de
+bien rusés démons, général, pour avoir battu un
+gaillard aussi fin que vous.</p>
+
+<p>On avait fait du chemin pendant ce dialogue, et
+l'on était arrivé à l'extrémité de Ripetta.</p>
+
+<p>Le roi arrêta le cheval de Mack par la bride.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! général, dit-il, qu'est-ce que c'est que
+tous ces gens-là qui rentrent par la porte du Peuple?</p>
+
+<p>&mdash;S'ils avaient eu le temps matériel de faire trente
+milles en cinq heures, je dirais que ce sont les soldats
+de Votre Majesté qui fuient.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont eux, général! ce sont eux! Ah! vous ne
+les connaissez pas, ces gaillards-là; quand il s'agit
+de se sauver, ils ont des ailes aux talons.</p>
+
+<p>Le roi ne s'était pas trompé, c'était la tête des
+fuyards qui avaient fait un peu plus de deux lieues
+à l'heure, et qui commençaient à rentrer dans Rome.</p>
+
+<p>Le roi mit son manteau sur ses yeux et passa au milieu
+d'eux sans être reconnu.</p>
+
+<p>Une fois hors de la ville, la petite troupe se jeta à
+droite, suivit l'enceinte d'Aurélien, dépassa la porte
+San-Lorenzo, puis la porte Maggiore, et enfin arriva
+à cette fameuse porte San-Giovanni, où le roi, seize
+jours auparavant, avait en si grande pompe reçu les
+clefs de la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dit Mack, voici la route, sire;
+dans une heure, vous serez à Albano; à Albano, vous
+êtes hors de tout danger.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me quittez, général?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, mon devoir était de penser au roi avant
+tout; mon devoir est maintenant de penser à l'armée.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, et faites de votre mieux; seulement, quoi
+qu'il arrive, je désire que vous vous rappeliez que ce
+n'est pas moi qui ai voulu la guerre et qui vous ai
+dérangé de vos affaires, si vous en aviez à Vienne,
+pour vous faire venir à Naples.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! c'est bien vrai, sire, et je suis prêt à
+rendre témoignage que c'est la reine qui a tout fait.
+Et maintenant, que Dieu garde Votre Majesté!</p>
+
+<p>Mack salua le roi et mit son cheval au galop, reprenant
+la route par laquelle il était venu.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, murmura le roi en enfonçant les éperons
+dans le ventre de son cheval et en le lançant à fond
+de train sur la route d'Albano, et toi, que le diable
+t'emporte, imbécile!</p>
+
+<p>On voit que, depuis le jour du conseil d'État, le
+roi n'avait pas changé d'opinion sur le compte de son
+général en chef.</p>
+
+<p>Quelques efforts que fissent les dix hommes de
+l'escorte pour suivre le roi et le duc d'Ascoli, les deux
+illustres cavaliers étaient trop bien montés, et Ferdinand,
+qui réglait le pas, avait trop grand'peur, pour
+qu'ils ne fussent pas bientôt distancés; d'ailleurs, il faut
+dire qu'avec la confiance qu'avait Ferdinand dans ses
+sujets, il ne regardait point&mdash;en supposant que
+quelque danger l'attendît sur cette route&mdash;l'escorte
+comme d'un secours bien efficace, et, lorsque le roi
+et son compagnon arrivèrent à la montée d'Albano,
+il y avait déjà longtemps que les dix cavaliers étaient
+revenus sur leurs pas.</p>
+
+<p>Tout le long de la route, le roi avait eu des terreurs
+paniques. S'il y a un endroit au monde qui
+présente, la nuit surtout, des aspects fantastiques,
+c'est la campagne de Rome, avec ses aqueducs brisés
+qui semblent des files de géants marchant dans les
+ténèbres, ses tombeaux qui se dressent tout à coup,
+tantôt à droite, tantôt à gauche de la route, et ces
+bruits mystérieux qui semblent les lamentations des
+ombres qui les ont habités. A chaque instant, Ferdinand
+rapprochait son cheval de son compagnon et,
+rassemblant les rênes de sa monture pour être prêt à
+lui faire franchir le fossé, lui demandait: «Vois-tu,
+d'Ascoli?...» Entends-tu, d'Ascoli?» Et d'Ascoli, plus
+calme que le roi, parce qu'il était plus brave, regardait
+et répondait: «Je ne vois rien, sire;» écoutait et
+répondait: «Sire, je n'entends rien.» Et Ferdinand,
+avec son cynisme ordinaire, ajoutait:</p>
+
+<p>&mdash;Je disais à Mack que je n'étais pas sûr d'être
+brave; eh bien, maintenant, je suis fixé à ce sujet:
+décidément, je ne le suis pas.</p>
+
+<p>On arriva ainsi à Albano; les deux fugitifs avaient
+mis une heure à peine pour venir de Rome; il était
+minuit, à peu près; toutes les portes étaient fermées,
+celle de la poste comme les autres.</p>
+
+<p>Le duc d'Ascoli la reconnut à l'inscription écrite
+au-dessus de la porte, descendit de cheval et frappa
+à grands coups.</p>
+
+<p>Le maître de poste, qui était couché depuis trois
+heures, vint, comme d'habitude, ouvrir de mauvaise
+humeur et en grognant; mais d'Ascoli prononça ce
+mot magique qui ouvrit toutes les portes:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, vous serez bien payé.</p>
+
+<p>La figure du maître de poste se rasséréna aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il servir à Leurs Excellences? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Une voiture, trois chevaux de poste et un postillon
+qui conduise rondement, dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Leurs Excellences vont avoir tout cela dans un
+quart d'heure, dit l'hôte.</p>
+
+<p>Puis, comme il commençait de tomber une pluie
+fine:</p>
+
+<p>&mdash;Ces messieurs entreront bien, en attendant,
+dans ma chambre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit le roi, qui avait son idée, tu as
+raison. Une chambre, une chambre tout de suite!</p>
+
+<p>&mdash;Et que faut-il faire des chevaux de Leurs Excellences?</p>
+
+<p>&mdash;Mets-les à l'écurie; on viendra les reprendre de
+ma part, de la part du duc d'Ascoli, tu entends?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Excellence.</p>
+
+<p>Le duc d'Ascoli regarda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que je dis, fit Ferdinand; allons toujours,
+et ne perdons pas de temps.</p>
+
+<p>L'hôte les conduisit à une chambre où il alluma
+deux chandelles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je n'ai qu'un cabriolet, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Va pour un cabriolet, s'il est solide.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Excellence, avec lui on irait en enfer.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vais qu'à moitié chemin, ainsi tout est
+pour le mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, Leurs Excellences m'achètent mon cabriolet?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais elles te laissent leurs deux chevaux,
+qui valent quinze cents ducats, imbécile!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, les chevaux sont pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Si on ne te les réclame pas. Si on te les réclame,
+on te payera ton cabriolet; mais fais vite, voyons.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite, Excellence.</p>
+
+<p>Et l'hôte, qui venait de voir le roi sans manteau,
+et tout chamarré d'ordres, se retira à reculons et en
+saluant jusqu'à terre.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit le duc d'Ascoli, nous allons être servis
+à la minute, les cordons de Votre Majesté ont fait
+leur effet.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois, d'Ascoli?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté l'a bien vu, peu s'en est fallu que
+notre homme ne sortît à quatre pattes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon cher d'Ascoli, dit le roi de sa voix
+la plus caressante, tu ne sais pas ce que tu vas faire?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, sire?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, dit le roi, tu ne voudrais point, peut-être...</p>
+
+<p>&mdash;Sire! dit d'Ascoli gravement, je voudrai tout
+ce que voudra Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je sais bien que tu m'es dévoué, je sais
+bien que tu es mon unique ami, je sais bien que tu
+es le seul homme auquel je puisse demander une
+pareille chose.</p>
+
+<p>&mdash;C'est difficile?</p>
+
+<p>&mdash;Si difficile, que, si tu étais à ma place et que je
+fusse à la tienne, je ne sais pas si je ferais pour toi
+ce que je vais te demander de faire pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sire, ceci n'est point une raison, répondit
+d'Ascoli avec un léger sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que tu doutes de mon amitié, dit le roi,
+c'est mal.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui importe en ce moment, sire, répliqua le
+duc avec une suprême dignité, c'est que Votre Majesté
+ne doute pas de la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quand tu m'en auras donné cette preuve-là,
+je ne douterai plus de rien, je t'en réponds.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est cette preuve, sire? Je ferai observer à
+Votre Majesté qu'elle perd beaucoup de temps à une
+chose probablement bien simple.</p>
+
+<p>&mdash;Bien simple, bien simple, murmura le roi;
+enfin, tu sais de quoi ont osé me menacer ces brigands
+de jacobins?</p>
+
+<p>&mdash;Oui: de pendre Votre Majesté, si elle tombait
+entre leurs mains.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon cher ami, eh bien, mon cher d'Ascoli,
+il s'agit de changer d'habit avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le duc, afin que, si les jacobins nous
+prennent...</p>
+
+<p>&mdash;Tu comprends: s'ils nous prennent, croyant
+que tu es le roi, ils ne s'occuperont que de toi; moi,
+pendant ce temps-là, je me défilerai, et, alors, tu te
+feras reconnaître, et, sans avoir couru un grand danger,
+tu auras la gloire de sauver ton souverain. Tu
+comprends?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit point du danger plus ou moins grand
+que je courrai, sire; il s'agit de rendre service à
+Votre Majesté.</p>
+
+<p>Et le duc d'Ascoli, ôtant son habit et le présentant
+au roi, se contenta de dire:</p>
+
+<p>&mdash;Le vôtre, sire!</p>
+
+<p>Le roi, si profondément égoïste qu'il fût, se sentit
+cependant touché de ce dévouement; il prit le duc
+entre ses bras et le serra contre son coeur; puis, ôtant
+son propre habit, il aida le duc à le passer, avec la
+dextérité et la prestesse d'un valet de chambre expérimenté,
+le boutonnant du haut en bas, quelque
+chose que pût faire d'Ascoli pour l'en empêcher.</p>
+
+<p>&mdash;Là! dit le roi; maintenant, les cordons.</p>
+
+<p>Il commença par lui mettre au cou celui de Saint-Georges-Constantinien.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu n'es pas commandeur de Saint-Georges?
+demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, sire, mais sans commanderie; Votre Majesté
+avait toujours promis d'en fonder une pour moi
+et pour les aînés de ma famille.</p>
+
+<p>&mdash;Je la fonde, d'Ascoli, je la fonde, avec une rente
+de quatre mille ducats, tu entends?</p>
+
+<p>&mdash;Merci, sire.</p>
+
+<p>&mdash;N'oublie pas de m'y faire penser; car, moi, je
+serais capable de l'oublier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le duc avec un petit sentiment d'amertume,
+Votre Majesté est fort distraite, je sais cela.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! ne parlons pas de mes défauts dans un
+pareil moment; ce ne serait pas généreux. Mais tu as
+le cordon de Marie-Thérèse, au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Non, sire, je n'ai pas cet honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Je te le ferai donner par mon gendre, sois tranquille.
+Ainsi, mon pauvre d'Ascoli, tu n'as que Saint-Janvier?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas plus Saint-Janvier que Marie-Thérèse,
+sire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas Saint-Janvier?</p>
+
+<p>&mdash;Non, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas Saint-Janvier? <i>Cospetto</i>! mais c'est
+une honte. Je te le donne, d'Ascoli; je te donne celui-là
+avec la plaque qui est à l'habit, tu l'as bien gagné.
+Comme il te va bien, l'habit! on dirait qu'il a été
+fait pour toi.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté n'a peut-être pas remarqué que
+la plaque est en diamants?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle vaut six mille ducats peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais qu'elle en valût dix mille.</p>
+
+<p>Le roi passa à son tour l'habit du duc, auquel était
+attachée, en effet, la seule plaque en argent de Saint-Georges,
+et le boutonna lestement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est singulier, dit-il, comme je suis à l'aise
+dans ton habit, d'Ascoli; je ne sais pas pourquoi,
+mais l'autre m'étouffait. Ah!...</p>
+
+<p>Et le roi respira à pleine poitrine.</p>
+
+<p>En ce moment, on entendit le pas du maître de
+poste qui s'approchait de la chambre.</p>
+
+<p>Le roi saisit le manteau et s'apprêta à le passer
+sur les épaules du duc.</p>
+
+<p>&mdash;Que fait donc Votre Majesté? s'écria d'Ascoli.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous mets votre manteau, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne souffrirai jamais que Votre Majesté...</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, tu le souffriras, morbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, sire...</p>
+
+<p>&mdash;Silence!</p>
+
+<p>Le maître de poste entra.</p>
+
+<p>&mdash;Les chevaux sont à la voiture de Leurs Excellences,
+dit-il.</p>
+
+<p>Puis il demeura étonné; il lui sembla qu'il s'était
+fait entre les deux voyageurs un changement dont il
+ne se rendait pas bien compte, et que l'habit brodé
+avait changé de dos et les cordons de poitrine.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le roi drapait le manteau sur
+les épaules de d'Ascoli.</p>
+
+<p>&mdash;Son Excellence, dit le roi, pour ne pas être dérangée
+pendant la route, voudrait payer les postes
+jusqu'à Terracine.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus facile, dit le maître de poste: nous
+avons huit postes un quart; à deux francs par cheval,
+c'est treize ducats; deux chevaux de renfort à deux
+francs, un ducat;&mdash;quatorze ducats.&mdash;Combien
+Leurs Excellences payent-elles leurs postillons?</p>
+
+<p>&mdash;Un ducat, s'ils marchent bien; seulement, nous
+ne payons pas d'avance les postillons, attendu qu'ils
+ne marcheraient pas s'ils étaient payés.</p>
+
+<p>&mdash;Avec un ducat de guides, dit le maître de poste
+s'inclinant devant d'Ascoli, Votre Excellence doit
+marcher comme le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, s'écria Ferdinand, c'est comme le
+roi que Son Excellence veut marcher.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble, dit le maître de poste, s'adressant
+toujours à d'Ascoli, que, si Son Excellence
+est aussi pressée que cela, on pourrait envoyer un
+courrier en avant pour faire préparer les chevaux.</p>
+
+<p>&mdash;Envoyez, envoyez! s'écria le roi. Son Excellence
+n'y pensait pas. Un ducat pour le courrier, un demi-ducat
+pour le cheval, c'est quatre ducats de plus pour
+le cheval; quatorze et quatre, dix-huit ducats; en
+voici vingt. La différence sera pour le dérangement
+que nous avons causé dans votre hôtel.</p>
+
+<p>Et le roi, fouillant dans la poche du gilet du duc,
+paya avec l'argent du duc, riant du bon tour qu'il
+lui faisait.</p>
+
+<p>L'hôte prit une chandelle et éclaira d'Ascoli, tandis
+que Ferdinand, plein de soins, lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Excellence prenne garde, il y a ici
+un pas; que Votre Excellence prenne garde, il y a
+une marche qui manque à l'escalier; que Votre Excellence
+prenne garde, il y a un morceau de bois sur
+son chemin.</p>
+
+<p>En arrivant à la voiture, d'Ascoli, par habitude
+sans doute, se rangea pour que le roi montât le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, jamais, s'écria le roi en s'inclinant et
+en mettant le chapeau à la main. Après Votre Excellence.</p>
+
+<p>D'Ascoli monta le premier et voulut prendre la
+gauche.</p>
+
+<p>&mdash;La droite, Excellence, la droite, dit le roi; c'est
+déjà trop d'honneur pour moi de monter dans la
+même voiture que Votre Excellence.</p>
+
+<p>Et, montant après le duc, le roi se plaça à sa gauche.</p>
+
+<p>En un tour de main, un postillon avait sauté à
+cheval et avait lancé la voiture au galop dans la
+direction de Velletri.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est payé jusqu'à Terracine, excepté le postillon
+et le courrier, cria le maître de poste.</p>
+
+<p>&mdash;Et Son Excellence, dit le roi, paye doubles
+guides.</p>
+
+<p>Sur cette séduisante promesse, le postillon fit claquer
+son fouet, et le cabriolet partit au galop, dépassant
+des ombres que l'on voyait se mouvoir aux deux
+côtés du chemin avec une extraordinaire vélocité.</p>
+
+<p>Ces ombres inquiétèrent le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, demanda-t-il au postillon, quels sont
+donc ces gens qui font même route que nous et qui
+courent comme des dératés?</p>
+
+<p>&mdash;Excellence, répondit le postillon, il paraît qu'il
+y a eu aujourd'hui une bataille entre les Français et
+les Napolitains, et que les Napolitains ont été battus;
+ces gens-là sont des gens qui se sauvent.</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi, dit le roi à d'Ascoli, je croyais que
+nous étions les premiers; nous sommes distancés.
+C'est humiliant. Quels jarrets vous ont ces gaillards-là!
+Six francs de guides, postillon, si vous les dépassez.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>LVII</h3>
+
+<h3>LES INQUIÉTUDES DE NELSON</h3>
+
+
+<p>Tandis que, sur la route d'Albano à Velletri, le roi
+Ferdinand luttait de vitesse avec ses sujets, la reine
+Caroline, qui ne connaissait encore que les succès
+de son auguste époux, faisait, selon ses instructions,
+chanter des <i>Te Deum</i> dans toutes les églises et des
+cantates dans tous les théâtres. Chaque capitale,
+Paris, Vienne, Londres, Berlin, a ses poëtes de circonstance;
+mais, nous le disons hautement, à la
+gloire des muses italiennes, nul pays, sous le rapport
+de la louange rhythmée, ne peut soutenir la comparaison
+avec Naples. Il semblait que, depuis le départ
+du roi et surtout depuis ses succès, leur véritable vocation
+se fût tout à coup révélée à deux ou trois
+mille poëtes. C'était une pluie d'odes, de cantates,
+de sonnets, d'acrostiches, de quatrains, de distiques
+qui, déjà montée à l'averse, menaçait de tourner au
+déluge; la chose était arrivée à ce point que, jugeant
+inutile d'occuper le poëte officiel de la cour, le signor
+Vacca, à un travail auquel tant d'autres paraissaient
+s'être voués, la reine l'avait fait venir à Caserte, lui
+donnant la charge de choisir entre les deux ou trois
+cents pièces de vers qui arrivaient chaque jour de
+tous les quartiers de Naples, les dix ou douze élucubrations
+poétiques qui mériteraient d'être lues au
+théâtre, quand il y avait soirée extraordinaire au
+château, et dans le salon, quand il y avait simple
+raout. Seulement, par une juste décision de Sa Majesté,
+comme il avait été reconnu qu'il est plus fatigant
+de lire dix ou douze mille vers par jour que d'en
+faire cinquante et même cent,&mdash;ce qui, vu la commodité
+qu'offre la langue italienne pour ce genre de
+travail, était le minimum et le maximum fixé au
+louangeur patenté de Sa Majesté Ferdinand IV&mdash;on
+avait, pour tout le temps que durerait cette recrudescence
+de poésie et ce travail auquel il pouvait se refuser,
+doublé les appointements du signor Vacca.</p>
+
+<p>La journée du 9 décembre 1789 avait fait époque
+au milieu des laborieuses journées qui l'avaient précédée.
+Il signor Vacca avait dépouillé un total de
+neuf cent pièces différentes, dont cent cinquante
+odes, cent cantates, trois cent vingt sonnets, deux
+cent quinze acrostiches, quarante-huit quatrains et
+soixante-quinze distiques. Une cantate, dont le maître
+de chapelle Cimarosa avait fait immédiatement
+la musique, quatre sonnets, trois acrostiches, un
+quatrain et deux distiques avaient été jugés dignes
+de la lecture dans la salle de spectacle du château de
+Caserte, où il y avait eu, dans cette même soirée du
+9 décembre, représentation extraordinaire; cette représentation
+se composait des <i>Horaces</i> de Dominique
+Cimarosa, et de l'un des trois cents ballets qui ont
+été composés en Italie sous le titre des <i>Jardins d'Armide</i>.</p>
+
+<p>On venait de chanter la cantate, de déclamer les
+deux odes, de lire les quatre sonnets, les trois acrostiches,
+le quatrain et les deux distiques dont se composait
+le bagage poétique de la soirée, et cela au
+milieu des six cents spectateurs que peut contenir la
+salle, lorsqu'on annonça qu'un courrier venait d'arriver,
+apportant à la reine une lettre de son auguste
+époux, laquelle lettre, contenant des nouvelles du
+<i>théâtre de la guerre</i>, allait être communiquée à l'assemblée.</p>
+
+<p>On battit des mains, on demanda avec rage lecture
+de la lettre, et le sage chevalier Ubalde, qui se tenait
+prêt à dissiper, au petit sifflement de sa baguette
+d'acier, les monstres qui gardent les approches du
+palais d'Armide, fut chargé de faire connaître au public
+le contenu du royal billet.</p>
+
+<p>Il s'approcha couvert de son armure, portant sur
+son casque un panache rouge et blanc, couleurs
+nationales du royaume des Deux-Siciles, salua trois
+fois, baisa respectueusement la signature; puis, à
+haute et intelligible voix, il donna lecture aux spectateurs
+de la lettre suivante:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Ma très-chère épouse,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>»J'ai été chasser ce matin à Corneto, où l'on avait
+préparé pour moi des fouilles de tombeaux étrusques
+que l'on prétend remonter à l'antiquité la plus reculée,
+ce qui eût été une grande fête pour sir William,
+s'il n'avait pas eu la paresse de rester à Naples;
+mais, comme j'ai, à Cumes, à Sant'Agata-dei-Goti et
+à Nola, des tombeaux bien autrement vieux que leurs
+tombeaux étrusques, j'ai laissé mes savants fouiller
+tout à leur aise et j'ai été droit à mon rendez-vous de
+chasse.</p>
+
+<p>»Pendant tout le temps qu'a duré cette chasse,
+bien autrement fatigante et bien moins giboyeuse
+que mes chasses de Persano ou d'Astroni, puisque
+je n'y ai tué que trois sangliers, dont un, en récompense,
+qui m'a éventré trois de mes meilleurs chiens,
+pesait plus de deux cents rottoli, nous avons entendu
+le canon du côté de Civita-Castellana: c'était Mack
+qui était occupé à battre les Français au point précis
+où il nous avait annoncé qu'il les battrait; ce qui fait,
+comme vous le voyez, le plus grand honneur à sa
+science stratégique. A trois heures et demie, au moment
+où j'ai quitté la chasse pour revenir à Rome,
+le bruit du canon n'avait pas encore cessé; il paraît
+que les Français se défendent, mais cela n'a rien
+d'inquiétant, puisqu'ils ne sont que huit mille et que
+Mack a quarante mille soldats.</p>
+
+<p>»Je vous écris, ma chère épouse et maîtresse,
+avant de me mettre à table. On ne m'attendait qu'à
+sept heures, et je suis arrivé à six heures et demie;
+ce qui fait que, quoique j'eusse une grande faim, je
+n'ai point trouvé mon dîner prêt et suis forcé d'attendre;
+mais, vous le voyez, j'utilise agréablement
+ma demi-heure en vous écrivant.</p>
+
+<p>»Après le dîner, j'irai au théâtre Argentina, où
+j'entendrai <i>il Matrimonio segreto</i>, et où j'assisterai à
+un ballet composé en mon honneur. Il est intitulé
+<i>l'Entrée d'Alexandre à Babylone</i>. Ai-je besoin de
+vous dire, à vous qui êtes l'instruction en personne,
+que c'est une allusion délicate à mon entrée à Rome?
+Si ce ballet est tel qu'on me l'assure, j'enverrai celui
+qui l'a composé à Naples pour le monter au théâtre
+Saint-Charles.</p>
+
+<p>»J'attends dans la soirée la nouvelle d'une grande
+victoire; je vous enverrai un courrier aussitôt que je
+l'aurai reçue.</p>
+
+<p>»Sur ce, n'ayant point autre chose à vous dire
+que de vous souhaiter, à vous et à nos chers enfants,
+une santé pareille à la mienne, je prie Dieu qu'il
+vous ait dans sa sainte et digne garde.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>»FERDINAND B.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Comme on le voit, la partie importante de la
+lettre disparaissait complètement sous la partie secondaire;
+il y était beaucoup plus question de la
+chasse au sanglier qu'avait faite le roi, que de la
+bataille qu'avait livrée Mack. Louis XIV, dans son
+orgueil autocratique, a dit le premier: l<i>'État, c'est
+moi</i>; mais cette maxime, même avant qu'elle fut matérialisée
+par Louis XIV, était déjà, comme elle l'a
+été depuis, celle de toutes les royautés despotiques.</p>
+
+<p>Malgré son vernis d'égoïsme, la lettre de Ferdinand
+produisit l'effet que la reine en attendait, et
+nul ne fut assez hardi dans son opposition pour ne
+point partager l'espérance de Sa Majesté quant au
+résultat de la bataille.</p>
+
+<p>Le ballet fini, le théâtre évacué, les lumières éteintes,
+les invités remontés dans les voitures qui devaient
+les ramener ou les disséminer dans les maisons
+de campagne des environs de Caserte et de Santa Maria,
+la reine rentra dans son appartement, avec
+les personnes de son intimité qui, logeant au château,
+restaient à souper et à veiller avec elle; ces personnes
+étaient avant tout Emma, les dames d'honneur
+de service, sir William, lord Nelson, qui, depuis
+trois ou quatre jours seulement, était de retour de
+Livourne, où il avait convoyé les huit mille hommes
+du général Naselli; c'était le prince de Castelcicala,
+que son rang élevait presque à la hauteur des illustres
+hôtes qui l'invitaient à leur table, ou des nobles
+convives près desquels il s'asseyait, tandis que le
+métier auquel il s'était soumis le plaçait moralement
+au-dessous de la valetaille qui le servait; c'était
+Acton, qui, ne se dissimulant point la responsabilité
+qui pesait sur lui, avait, depuis quelque temps, redoublé
+de soins et de respects pour la reine, sentant bien
+qu'au jour des revers, si ce jour-là arrivait, la reine
+serait son seul appui; enfin, c'étaient, ce soir-là, par
+extraordinaire, les deux vieilles princesses, que la
+reine, se souvenant de la recommandation que son
+époux lui avait faite de ne point oublier que mesdames
+Victoire et Adélaïde étaient, après tout, les filles
+du roi Louis XV, avait invitées à venir passer
+une semaine à Caserte, et en même temps à amener
+avec elles leurs sept gardes du corps, qui, sans être
+incorporés dans l'armée napolitaine, devaient, toujours,
+sur la recommandation du roi, ayant tous reçu
+du ministre Ariola la paye et le grade de lieutenant,
+manger et loger avec les officiers de garde, et être
+fêtés par eux tandis que les vieilles princesses seraient
+fêtées par la reine; seulement, pour faire honneur
+aux vieilles dames jusque dans la personne de leurs
+gardes du corps, chaque soir, elles avaient l'autorisation
+d'inviter à souper un d'entre eux, qui, ce soir-là,
+devenait leur chevalier d'honneur.</p>
+
+<p>Elles étaient arrivées depuis la veille, et, la veille,
+elles avaient commencé leur série d'invitations par
+M. de Boccheciampe; ce soir-là, c'était le tour de
+Jean-Baptiste de Cesare, et, comme elles s'étaient retirées
+un instant dans leur appartement, en sortant
+du théâtre, de Cesare&mdash;qui, du parterre, place des
+officiers, avait assisté au spectacle,&mdash;de Cesare était
+allé les prendre à leur appartement pour entrer avec
+elles chez la reine et être présenté à Sa Majesté et à
+ses illustres convives.</p>
+
+<p>Nous avons dit que Boccheciampe appartenait à la
+noblesse de Corse, et de Cesare à une vieille famille
+de <i>caporali</i>, c'est-à-dire d'anciens commandants militaires
+de district, et que tous deux avaient très-bon
+air. Or, à ce bon air qu'il n'était point sans s'être reconnu
+à lui-même, de Cesare avait ajouté, ce soir-là,
+tout ce que la toilette d'un lieutenant permet d'ajouter
+à une jolie figure de vingt-trois ans et à une
+tournure distinguée.</p>
+
+<p>Cependant, cette jolie figure de vingt-trois ans et
+cette tournure, si distinguée qu'elle fût, ne motivaient
+point le cri que poussa la reine en l'apercevant
+et qui fut répété par Emma, par Acton, par sir
+William et par presque tous les convives.</p>
+
+<p>Ce cri était tout simplement un cri d'étonnement
+motivé par la ressemblance extraordinaire de Jean-Baptiste
+de Cesare avec le prince François, duc de
+Calabre; c'étaient le même teint rose, les mêmes
+yeux bleu clair, les mêmes cheveux blonds, seulement
+un peu plus foncés, la même taille, plus élancée
+peut-être: voilà tout.</p>
+
+<p>De Cesare, qui n'avait jamais vu l'héritier de la couronne,
+et qui, par conséquent, ignorait la faveur que
+le hasard lui avait faite de ressembler à un fils de roi,
+de Cesare fut un peu troublé d'abord de cet accueil
+bruyant auquel il ne s'attendait pas; mais il s'en tira
+en homme d'esprit, disant que le prince lui pardonnerait
+l'audace involontaire qu'il avait de lui ressembler,
+et, quant à la reine, comme tous ses sujets
+étaient ses enfants, elle ne devait pas en vouloir à
+ceux qui avaient pour elle, non-seulement le coeur,
+mais la ressemblance d'un fils.</p>
+
+<p>On se mit à table; le souper fut très-gai; en se
+retrouvant dans un milieu qui rappelait Versailles,
+les deux vieilles princesses avaient à peu près oublié
+la perte qu'elles avaient faite de leur soeur, perte
+dont elles ne devaient pas se consoler; mais c'est un
+des privilèges des deuils de cour de se porter en violet
+et de ne durer que trois semaines.</p>
+
+<p>Ce qui rendait le souper si gai, c'est que tout le
+monde était persuadé, comme le roi et d'après le roi,
+qu'à l'heure qu'il était, le canon qu'on avait entendu
+annonçait la défaite des Français; ceux qui n'étaient
+pas aussi convaincus ou du moins ceux qui étaient
+plus inquiets que les autres faisaient un effort et mettaient
+leur physionomie au niveau des visages les
+plus riants.</p>
+
+<p>Nelson seul, malgré les flamboyantes effluves dont
+l'inondait le regard d'Emma Lyonna, paraissait
+préoccupé et ne se mêlait point au choeur d'espérance
+universelle dont on caressait la haine et l'orgueil de
+la reine. Caroline finit par remarquer cette préoccupation
+du vainqueur d'Aboukir, et, comme elle ne
+pouvait pas l'attribuer aux rigueurs d'Emma, elle
+finit par s'enquérir près de lui-même des causes de
+son silence et de son manque d'abandon.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté désire savoir quelles sont les
+pensées qui me préoccupent, demanda Nelson; eh
+bien, dût ma franchise déplaire à la reine, je lui dirai
+en brutal marin que je suis: Votre Majesté, je
+suis inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Inquiet! et pourquoi, milord?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je le suis toujours quand on tire le
+canon.</p>
+
+<p>&mdash;Milord, dit la reine, il me semble que vous
+oubliez pour quelle part vous êtes dans ce canon que
+l'on tire.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, madame, et c'est parce que je me
+rappelle la lettre à laquelle vous faites allusion que
+mon inquiétude est double; car, s'il arrivait quelque
+malheur à Votre Majesté, cette inquiétude se changerait
+en remords.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi l'avez-vous écrite, alors? demanda
+la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous m'aviez affirmé, madame, que
+votre gendre Sa Majesté l'empereur d'Autriche se
+mettrait en campagne en même temps que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous dit, milord, qu'il ne s'y est pas mis
+ou ne va pas s'y mettre?</p>
+
+<p>&mdash;S'il y était, madame, nous en saurions quelque
+chose; un César allemand ne se met point en marche
+avec une armée de deux cent mille hommes,
+sans que la terre tremble quelque peu; et, s'il n'y
+est pas à cette heure, c'est qu'il ne s'y mettra pas
+avant le mois d'avril.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demanda Emma, n'a-t-il point écrit au
+roi d'entrer en campagne, assurant que, quand le roi
+serait à Rome, il s'y mettrait à son tour?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le crois, balbutia la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous vu de vos yeux la lettre, madame?
+demanda Nelson fixant son oeil gris sur la reine,
+comme si elle était une simple femme.</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais le roi l'a dit à M. Acton, dit la reine
+en balbutiant. Au reste, en supposant que nous nous
+fussions trompés, ou que l'empereur d'Autriche nous
+eût trompés, faudrait-il donc désespérer pour cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas précisément qu'il faudrait désespérer;
+mais j'aurais bien peur que l'armée napolitaine
+seule ne fût pas de force à soutenir le choc des
+Français.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous croyez que les dix mille Français
+de M. Championnet peuvent vaincre soixante
+mille Napolitains commandés par le général Mack,
+qui passe pour le premier stratégiste de l'Europe?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, madame, que toute bataille est douteuse,
+que le sort de Naples dépend de celle qui s'est livrée
+hier, je dis enfin que si, par malheur, Mack était
+battu, dans quinze jours les Français seraient à
+Naples.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! que dites-vous là? murmura
+madame Adélaïde en pâlissant. Comment! nous aurions
+encore besoin de reprendre nos manteaux de
+pèlerines? Entendez-vous ce que dit milord Nelson
+ma soeur?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'entends, répondit madame Victoire avec
+un soupir de résignation; mais je remets notre
+cause aux mains du Seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Aux mains du Seigneur! aux mains du Seigneur!
+c'est très-bien dit, religieusement parlant;
+mais il paraît que le Seigneur a dans les mains tant
+de causes dans le genre de la nôtre, qu'il n'a pas le
+temps de s'en occuper.</p>
+
+<p>&mdash;Milord, dit la reine à Nelson, aux paroles duquel
+elle attachait plus d'importance qu'elle ne voulait
+en avoir l'air, vous estimez donc bien peu nos
+soldats, que vous pensez qu'ils ne puissent vaincre
+six contre un les républicains, que vous attaquez,
+vous, avec vos Anglais, à forces égales et souvent inférieures?</p>
+
+<p>&mdash;Sur mer, oui, madame, parce que la mer, c'est
+notre élément, à nous autres Anglais. Naître dans
+une île, c'est naître dans un vaisseau à l'ancre. Sur
+mer, je le dis hardiment, un marin anglais vaut deux
+marins français; mais, sur terre, c'est autre chose:
+ce que les Anglais sont sur mer, les Français le sont
+sur terre, madame. Dieu sait si je hais les Français:
+Dieu sait si je leur ai voué une guerre d'extermination!
+Dieu sait enfin si je voudrais que tout ce qui
+reste de cette nation impie, qui renie son Dieu et qui
+coupe la tête à ses souverains, fût dans un vaisseau,
+et tenir, avec le pauvre <i>Van-Guard</i>, tout mutilé qu'il
+est, ce vaisseau bord à bord! Mais ce n'est point une
+raison, parce que l'on déteste un ennemi, pour ne
+pas lui rendre justice. Qui dit haine ne dit pas mépris.
+Si je méprisais les Français, je ne me donnerais
+pas la peine de les haïr.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! voyons, cher lord, dit Emma, avec un de
+ces airs de tête qui n'appartenaient qu'à elle, tant ils
+étaient gracieux et charmants, ne faites pas ici l'oiseau
+de mauvais augure. Les Français seront battus
+sur terre par le général Mack, comme ils l'ont été sur
+mer par l'amiral Nelson... Et tenez, j'entends le
+bruit d'un fouet qui nous annonce des nouvelles.
+Entendez-vous, madame? Entendez-vous, milord?...
+Eh bien, c'est le courrier que nous promettait le roi
+et qui nous arrive.</p>
+
+<p>Et, en effet, on entendit se rapprochant rapidement
+du château les claquements réitérés d'un fouet;
+il n'était point difficile de deviner que le bruit de
+ce fouet était l'éclatante musique par laquelle les
+postillons ont l'habitude d'annoncer leur arrivée;
+mais, en même temps, ce qui pouvait quelque peu
+embrouiller les idées des auditeurs, c'est qu'on entendait
+le roulement d'une voiture. Cependant tout
+le monde se leva par un mouvement spontané et
+prêta l'oreille.</p>
+
+<p>Acton fit davantage encore: visiblement le plus
+ému de tous, il se retourna vers la reine Caroline.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté permet-elle que je m'informe?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>La reine répondit par un signe de tête affirmatif.</p>
+
+<p>Acton s'élança vers la porte, les yeux fixés sur les
+appartements par lesquels devait arriver l'annonce
+d'un courrier ou le courrier lui-même.</p>
+
+<p>On avait entendu le bruit de la voiture, qui s'arrêtait
+sous la voûte du grand escalier.</p>
+
+<p>Tout à coup, Acton, faisant trois pas en arrière,
+rentra à reculons dans la salle, comme un homme
+frappé de quelque apparition impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi! s'écria-t-il, le roi! Que veut dire cela?</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>LVIII</h3>
+
+<h3>TOUT EST PERDU, VOIRE L'HONNEUR</h3>
+
+
+<p>Presque aussitôt, en effet, le roi entra, suivi du duc
+d'Ascoli. Une fois arrivé, et n'ayant plus rien à craindre,
+le roi avait repris son rang et était passé le premier.</p>
+
+<p>Sa Majesté était dans une singulière disposition
+d'esprit; le dépit que lui inspirait sa défaite luttait
+en elle contre la satisfaction d'avoir échappé au danger,
+et il éprouvait ce besoin de railler qui lui était
+naturel, mais qui devenait plus amer dans les circonstances
+où il se trouvait.</p>
+
+<p>Ajoutez à cela le malaise physique d'un homme,
+disons plus, d'un roi qui vient de faire soixante lieues
+dans un mauvais calessino, sans trouver à manger,
+par une froide journée et par une pluvieuse nuit de
+décembre.</p>
+
+<p>&mdash;Brrrou! fit-il en entrant et en se frottant les
+mains sans paraître faire attention aux personnes
+qui se trouvaient là. Il fait meilleur ici que sur la
+route d'Albano; qu'en dis-tu, Ascoli?</p>
+
+<p>Puis, comme les convives de la reine se confondaient
+en révérences:</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, bonsoir, continua-t-il; je suis bien
+content de trouver la table mise. Depuis Rome,
+nous n'avons pas trouvé un morceau de viande à
+nous mettre sous la dent. Du pain et du fromage sur
+le pouce ou plutôt sous le pouce, comme c'est restaurant!
+Pouah! les mauvaises auberges que celles de
+mon royaume, et comme je plains les pauvres diables
+qui comptent sur elles! A table, d'Ascoli, à
+table! J'ai une faim d'enragé.</p>
+
+<p>Et le roi se mit à table sans s'inquiéter s'il prenait
+la place de quelqu'un et fit asseoir d'Ascoli près de
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, seriez-vous assez bon pour calmer mon
+inquiétude, fit la reine en s'approchant de son auguste
+époux, dont le respect tenait tout le monde
+éloigné, en me disant à quelle circonstance je dois le
+bonheur de ce retour inattendu?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous m'avez raconté, je crois,&mdash;à
+coup sûr, ce n'est point San-Nicandro,&mdash;l'histoire du
+roi François Ier, qui, après je ne sais quelle bataille,
+prisonnier de je ne sais quel empereur, écrivait à
+madame sa mère une longue lettre qui finissait par
+cette belle phrase: <i>Tout est perdu, fors l'honneur</i>.
+Eh bien, supposez que j'arrive de Pavie,&mdash;c'est le
+nom de la bataille, je me le rappelle maintenant;&mdash;supposez
+donc que j'arrive de Pavie et que, n'ayant
+pas été assez bête pour me laisser prendre comme le
+roi François Ier, au lieu de vous écrire, je viens vous
+dire moi-même...</p>
+
+<p>&mdash;Tout est perdu, fors l'honneur! s'écria la reine
+effrayée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, madame, dit le roi avec un rire strident,
+il y a une petite variante: <i>Tout est perdu,
+voire l'honneur!</i></p>
+
+<p>&mdash;Oh! sire, murmura d'Ascoli honteux, comme
+Napolitain, de ce cynisme du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'honneur n'est pas perdu, d'Ascoli, fit le
+roi en fronçant le sourcil et en serrant les dents,
+preuve qu'il n'était pas aussi insensible à la situation
+qu'il feignait de le paraître, après quoi donc couraient
+ces gens qui couraient si fort, qu'en payant un ducat
+et demi de guides, j'ai eu toutes les peines du
+monde à les dépasser? Après la honte!</p>
+
+<p>Tout le monde se taisait, et il s'était fait un silence
+de glace; car, sans rien savoir encore, on soupçonnait
+déjà tout. Le roi, nous l'avons dit, était assis et
+avait fait asseoir le duc d'Ascoli à son côté, et, allongeant
+sa fourchette, il avait pris, sur le plat qui
+se trouvait en face de lui, un faisan rôti qu'il avait
+divisé en deux parts et dont il avait mis une moitié
+sur son assiette et passé l'autre à d'Ascoli.</p>
+
+<p>Le roi regarda autour de lui et vit que tout le
+monde était debout, même la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous donc, asseyez-vous donc, dit-il;
+quand vous aurez mal soupé, les affaires n'en iront
+pas mieux.</p>
+
+<p>Se versant alors un plein verre de vin de Bordeaux,
+et passant la bouteille à d'Ascoli:</p>
+
+<p>&mdash;A la santé de Championnet! dit le roi. A la
+bonne heure! en voilà un homme de parole; il avait
+promis aux républicains d'être à Rome avant le
+vingtième jour, et il y sera revenu le dix-septième.
+C'est lui qui mériterait de boire cet excellent bordeaux,
+et moi qui mérite de boire de l'asprino.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, monsieur! que dites-vous? s'écria la
+reine. Championnet est à Rome?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi vrai que je suis à Caserte. Seulement il
+n'y est peut-être pas mieux reçu que je ne le suis ici.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous n'êtes pas mieux reçu, sire, si l'on ne
+vous a pas fait l'accueil auquel vous avez droit, vous
+ne devez l'attribuer qu'à l'étonnement que nous a
+causé votre présence, au moment où nous nous
+attendions si peu au bonheur de vous revoir. Il y a
+à peine trois heures que j'ai reçu une lettre de vous
+qui m'annonçait un courrier, lequel devait m'apporter
+des nouvelles de la bataille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame, reprit le roi, le courrier,
+c'est moi; les nouvelles, les voici: nous avons été
+battus à plate couture. Que dites-vous de cela, milord
+Nelson, vous, le vainqueur des vainqueurs?</p>
+
+<p>&mdash;Une demi-heure avant que Votre Majesté arrivât,
+j'exprimais mes craintes sur une défaite.</p>
+
+<p>&mdash;Et personne de nous ne voulait y croire, sire,
+ajouta la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Il en est ainsi de la moitié des prophéties, et
+cependant milord Nelson n'est point prophète dans
+son pays. En tout cas, c'était lui qui avait raison et
+les autres qui avaient tort.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, sire, ces quarante mille hommes
+avec lesquels le général Mack devait, disait-il, écraser
+les dix mille républicains de Championnet?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il paraît que Mack n'était pas prophète
+comme milord Nelson, et que ce sont, au contraire,
+les dix mille républicains de Championnet
+qui ont écrasé les quarante mille hommes de Mack.
+Dis donc, d'Ascoli, quand je pense que j'ai écrit au
+souverain pontife de venir sur les ailes des chérubins
+faire avec moi la pâque à Rome; j'espère qu'il
+ne se sera point trop pressé d'accepter l'invitation.
+Passez-moi donc ce cuissot de sanglier, Castelcicala,
+on ne dîne pas avec une moitié de faisan quand on
+n'a pas mangé depuis vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers la reine:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous encore d'autres questions à me faire,
+madame? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Une dernière, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Faites.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'informerai de Votre Majesté, à quel propos
+cette mascarade.</p>
+
+<p>Et Caroline montra d'Ascoli avec son habit brodé,
+ses croix, ses cordons et ses crachats.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle mascarade?</p>
+
+<p>&mdash;Le duc d'Ascoli vêtu en roi!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, et le roi vêtu en duc d'Ascoli! Mais,
+d'abord, asseyez-vous; cela me gêne de manger assis,
+tandis que vous êtes tous debout autour de moi,
+et surtout Leurs Altesses royales, dit le roi se levant,
+se tournant vers Mesdames et saluant.</p>
+
+<p>&mdash;Sire! dit madame Victoire, quelles que soient
+les circonstances dans lesquelles nous la revoyons,
+que Votre Majesté soit bien persuadée que nous sommes
+heureuses de la revoir.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, merci. Et qu'est-ce que c'est que ce beau
+jeune lieutenant-là qui se permet de ressembler à
+mon fils?</p>
+
+<p>&mdash;Un des sept gardes que vous avez accordés à
+Leurs Altesses royales, dit la reine; M. de Cesare
+est de bonne famille corse, sire, et, d'ailleurs, l'épaulette
+anoblit.</p>
+
+<p>&mdash;Quand celui qui la porte ne la dégrade pas...
+Si ce que Mack m'a dit est vrai, il y a dans l'armée
+pas mal d'épaulettes à faire changer d'épaule. Servez
+bien mes cousines, monsieur de Cesare, et nous
+vous garderons une de ces épaulettes-là.</p>
+
+<p>Le roi fit signe de s'asseoir, et l'on s'assit, quoique
+personne ne mangeât.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dit Ferdinand à la reine, vous
+me demandiez pourquoi d'Ascoli était vêtu en roi
+et pourquoi, moi, j'étais vêtu en d'Ascoli? D'Ascoli
+va vous raconter cela. Raconte, duc, raconte.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas à moi, sire, à me vanter de l'honneur
+que m'a fait Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Il appelle cela un honneur! pauvre d'Ascoli!...
+Eh bien, je vais vous le raconter, moi, l'honneur
+que je lui ai fait. Imaginez-vous qu'il m'était revenu
+que ces misérables jacobins avaient dit qu'ils me
+pendraient si je tombais entre leurs mains.</p>
+
+<p>&mdash;Ils en eussent bien été capables!</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, madame, vous aussi, vous êtes
+de cet avis... Eh bien, comme nous sommes partis
+tels que nous étions et sans avoir le temps de nous
+déguiser, à Albano, j'ai dit à d'Ascoli: «Donne-moi
+ton habit et prends le mien, afin que, si ces gueux
+de jacobins nous prennent, ils croient que tu es le
+roi et me laissent fuir; puis, quand je serai en sûreté,
+tu leur expliqueras que ce n'est pas toi qui es
+le roi.» Mais une chose à laquelle n'avait pas pensé
+le pauvre d'Ascoli, ajouta le roi en éclatant de rire,
+c'est que, si nous eussions été pris, ils ne lui auraient
+pas donné le temps de s'expliquer, et qu'ils
+auraient commencé par le pendre, quitte à écouter
+ses explications après.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, sire, j'y avais pensé, répondit simplement
+le duc, et c'est pour cela que j'ai accepté.</p>
+
+<p>&mdash;Tu y avais pensé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Et, malgré cela, tu as accepté?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai accepté, comme j'ai l'honneur de le dire
+à Votre Majesté, fit d'Ascoli en s'inclinant, à cause
+de cela.</p>
+
+<p>Le roi se sentit de nouveau touché de ce dévouement
+si simple et si noble; d'Ascoli était celui de
+ses courtisans qui lui avait le moins demandé et
+pour lequel il n'avait jamais, par conséquent, pensé
+à rien faire.</p>
+
+<p>&mdash;D'Ascoli, dit le roi, je te l'ai déjà dit et je te le
+répète, tu garderas cet habit, tel qu'il est, avec ses
+cordons et ses plaques, en souvenir du jour où tu
+t'es offert à sauver la vie à ton roi, et moi, je garderai
+le tien en souvenir de ce jour aussi. Si jamais
+tu avais une grâce à me demander ou un reproche
+à me faire, d'Ascoli, tu mettrais cet habit et tu viendrais
+à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! sire, s'écria de Cesare, voilà ce qui
+s'appelle récompenser!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, jeune homme, dit madame Adélaïde,
+oubliez-vous que vous avez l'honneur de parler à un
+roi?</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, Votre Altesse, jamais je ne m'en suis
+souvenu davantage, car jamais je n'ai vu un roi
+plus grand.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit Ferdinand, il y a du bon dans ce
+jeune homme. Viens ici! comment t'appelles-tu?</p>
+
+<p>&mdash;De Cesare, sire.</p>
+
+<p>&mdash;De Cesare, je t'ai dit que tu pourrais bien gagner
+une paire d'épaulettes arrachées aux épaules
+d'un lâche; tu n'attendras point jusque-là, et tu
+n'auras point cette honte: je te fais capitaine.
+Monsieur Acton, vous veillerez à ce que son brevet lui
+soit expédié demain; vous y ajouterez une gratification
+de mille ducats.</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Majesté me permettra de partager
+avec mes compagnons, sire?</p>
+
+<p>&mdash;Tu feras comme tu voudras; mais, en tout cas,
+présente-toi demain devant moi avec les insignes
+de ton nouveau grade, afin que je sois sûr que mes
+ordres ont été exécutés.</p>
+
+<p>Le jeune homme s'inclina et regagna sa place à
+reculons.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Nelson, permettez-moi de vous féliciter;
+vous avez été deux fois roi dans cette soirée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour les jours où j'oublie de l'être, milord,
+répondit Ferdinand avec cet accent qui flottait entre
+la finesse et la bonhomie; ce qui rendait si difficile
+de porter un jugement sur son compte.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers le duc:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, d'Ascoli, lui dit le roi, pour en revenir
+à nos moutons, est-ce marché fait?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire, et la reconnaissance est toute de mon
+côté, répliqua d'Ascoli. Seulement, que Votre Majesté
+ait la bonté de me rendre une petite tabatière d'écaille
+sur laquelle se trouve le portrait de ma fille et qui
+est dans la poche de ma veste, et moi, de mon côté,
+je vous restituerai cette lettre de Sa Majesté l'empereur
+d'Autriche, que Votre Majesté a mise dans sa
+poche après en avoir lu la première ligne seulement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, je me le rappelle. Donne, duc:</p>
+
+<p>&mdash;La voilà, sire.</p>
+
+<p>Le roi prit la lettre des mains de d'Ascoli et l'ouvrit
+machinalement.</p>
+
+<p>&mdash;Notre gendre se porte bien? demanda la reine
+avec une certaine inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère; au reste, je vais vous le dire, attendu
+que, comme me le faisait observer d'Ascoli, la lettre
+m'a été remise au moment où je montais à cheval.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte, insista la reine, que vous n'en avez lu
+que la première ligne?</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle me félicitait sur mon entrée triomphale
+à Rome; or, comme le moment était mal choisi, attendu
+qu'elle arrivait juste au moment où j'allais
+en sortir peu triomphalement, je n'ai pas jugé à propos
+de perdre mon temps à la lire. Maintenant, c'est
+autre chose, et, si vous permettez, je...</p>
+
+<p>&mdash;Faites, sire, dit la reine en s'inclinant.</p>
+
+<p>Le roi se mit à lire; mais, à la deuxième ou troisième
+ligne, sa figure se décomposa tout à coup, et,
+changeant d'expression, s'assombrit visiblement.</p>
+
+<p>La reine et Acton échangèrent un regard, et leurs
+yeux se fixèrent avidement sur cette lettre, que le
+roi continuait de lire avec une agitation croissante.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit le roi, voilà, par saint Janvier, qui est
+étrange, et, à moins que la peur ne m'ait donné la
+berlue...</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'y a-t-il donc, sire? demanda la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, madame, rien... Sa Majesté l'empereur
+m'annonce une nouvelle à laquelle je ne m'attendais
+pas, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;A l'expression de votre visage, sire, je crains
+qu'elle ne soit mauvaise.</p>
+
+<p>&mdash;Mauvaise! vous ne vous trompez point, madame;
+nous sommes dans notre jour; vous le savez,
+il y a un proverbe qui dit: «Les corbeaux volent par
+troupes.» Il paraît que les mauvaises nouvelles sont
+comme les corbeaux.</p>
+
+<p>En ce moment, un valet de pied s'approcha du roi,
+et, se penchant à son oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, lui dit-il, la personne que Votre Majesté
+a fait demander en descendant de voiture, et qui,
+par hasard, était à San-Leucio, attend Votre Majesté
+dans son appartement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, répondit le roi, j'y vais. Attendez.
+Informez-vous si Ferrari... C'est lui qui était porteur
+de ma nouvelle dépêche, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, informez-vous s'il est encore ici.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire; il allait repartir lorsqu'il a appris
+votre arrivée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Dites-lui de ne pas bouger. J'aurai besoin
+de lui dans un quart d'heure ou une demi-heure.</p>
+
+<p>Le valet de pied sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit le roi, vous m'excuserez si je vous
+quitte, mais je n'ai pas besoin de vous apprendre
+qu'après la course un peu forcée que je viens de faire,
+j'ai besoin de repos.</p>
+
+<p>La reine fit avec la tête un signe d'adhésion.</p>
+
+<p>Alors, s'adressant aux deux vieilles princesses, qui
+n'avaient pas cessé de chuchoter avec inquiétude
+depuis qu'elles connaissaient l'état des choses:</p>
+
+<p>&mdash;Mesdames, dit-il, j'eusse voulu vous offrir une
+hospitalité plus sûre et surtout plus durable; mais,
+en tout cas, si vous étiez obligées de quitter mon
+royaume et qu'il ne vous plût pas de venir où nous
+serons peut-être forcés d'aller, je n'aurais aucune inquiétude
+sur Vos Altesses royales tant qu'elles auraient
+pour gardes du corps le capitaine de Cesare
+et ses compagnons.</p>
+
+<p>Puis, à Nelson:</p>
+
+<p>&mdash;Milord Nelson, continua-t-il, je vous verrai demain,
+j'espère, ou plutôt aujourd'hui, n'est-ce pas?
+Dans les circonstances où je me trouve, j'ai besoin
+de connaître les amis sur lesquels je puis compter et
+jusqu'à quel point je puis compter sur eux.</p>
+
+<p>Nelson s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, répliqua-t-il, j'espère que Votre Majesté
+n'a pas douté et ne doutera jamais ni de mon dévouement,
+ni de l'affection que lui porte mon auguste
+souverain, ni de l'appui que lui prêtera la nation
+anglaise.</p>
+
+<p>Le roi fit un signe qui voulait dire à la fois
+«Merci,» et «Je compte sur votre promesse.»</p>
+
+<p>Puis, s'approchant de d'Ascoli:</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, je ne te remercie pas, lui dit-il; tu
+as fait une chose si simple, à ton avis du moins, que
+cela n'en vaut pas la peine.</p>
+
+<p>Enfin, se tournant vers l'ambassadeur d'Angleterre:</p>
+
+<p>&mdash;Sir William Hamilton, continua-t-il, vous souvient-il
+qu'au moment où cette malheureuse guerre
+a été décidée, je me suis, comme Pilate, lavé les
+mains de tout ce qui pouvait arriver?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en souviens parfaitement, sire; c'était
+même le cardinal Ruffo qui vous tenait la cuvette,
+répondit sir William.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, maintenant, arrive qui plante, cela
+ne me regarde plus; cela regarde ceux qui ont tout
+fait sans me consulter, et qui, lorsqu'ils m'ont consulté,
+n'ont pas voulu écouter mes avis.</p>
+
+<p>Et, ayant enveloppé d'un même regard de reproche
+la reine et Acton, il sortit.</p>
+
+<p>La reine se rapprocha vivement d'Acton.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous entendu, Acton? lui dit-elle. Il a
+prononcé le nom de Ferrari après avoir lu la lettre
+de l'empereur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes, madame, je l'ai entendu; mais
+Ferrari ne sait rien: tout s'est passé pendant son
+évanouissement et son sommeil.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe! il sera prudent de nous débarrasser
+de cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Acton, on s'en débarrassera.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>LIX</h3>
+
+<h3>OÙ SA MAJESTÉ COMMENCE PAR NE RIEN COMPRENDRE<br>
+ET FINIT PAR N'AVOIR RIEN COMPRIS.</h3>
+
+
+<p>Le personnage qui attendait le roi dans son appartement
+et qui par hasard se trouvait à San-Leucio
+quand le roi l'avait demandé, c'était le cardinal
+Ruffo, c'est-à-dire celui auquel le roi avait toujours
+recouru dans les cas extrêmes.</p>
+
+<p>Or, au cas extrême dans lequel se trouvait le roi à
+son arrivée, s'était jointe une complication inattendue
+qui lui faisait encore désirer davantage de consulter
+son conseil.</p>
+
+<p>Aussi le roi s'élança-t-il dans sa chambre en
+criant:</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il? où est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Me voilà, sire, répondit le cardinal en venant
+au-devant de Ferdinand.</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, pardon, mon cher cardinal, de
+vous avoir fait éveiller à deux heures du matin.</p>
+
+<p>&mdash;Du moment que ma vie elle-même appartient
+à Sa Majesté, mes nuits comme mes jours sont à
+elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, voyez-vous, mon Éminentissimes,
+jamais je n'ai eu plus besoin du dévouement de
+mes amis qu'à cette heure.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureux et fier que le roi me mette au
+nombre de ceux sur le dévouement desquels il peut
+compter.</p>
+
+<p>&mdash;En me voyant revenir d'une manière si inattendue,
+vous vous doutez de ce qui arrive, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Le général Mack s'est fait battre, je présume.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ç'a été lestement fait, allez! en une seule
+fois et d'un seul coup. Nos quarante mille Napolitains,
+à ce qu'il paraît, et c'est le cas de le dire, n'y
+ont vu que du feu.</p>
+
+<p>&mdash;Ai-je besoin de dire à Votre Majesté que je
+m'y attendais?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, alors, pourquoi m'avez-vous conseillé la
+guerre?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté se rappellera que c'était à une
+condition seulement que je lui donnais ce conseil-là.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que l'empereur d'Autriche marcherait sur
+le Mincio en même temps que Votre Majesté marcherait
+sur Rome; mais il paraît que l'empereur n'a
+point marché.</p>
+
+<p>&mdash;Vous touchez là un bien autre mystère, mon
+éminentissime.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous rappelez parfaitement la lettre par
+laquelle l'empereur me disait qu'aussitôt que je serais
+à Rome, il se mettrait en campagne, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement; nous l'avons lue, examinée et
+paraphrasée ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois justement l'avoir ici dans mon portefeuille
+particulier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, sire? demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, prenez connaissance de cette autre
+lettre que j'ai reçue à Rome au moment où je mettais
+le pied à l'étrier, et que je n'ai lue entièrement
+que ce soir, et, si vous y comprenez quelque chose,
+je déclare non-seulement que vous êtes plus fin
+que moi, ce qui n'est pas bien difficile, mais encore
+que vous êtes sorcier.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, ce serait une déclaration que je vous
+prierais de garder pour vous. Je ne suis pas déjà si
+bien en cour de Rome.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, lisez.</p>
+
+<p>Le cardinal prit la lettre et lut:</p>
+
+<p>«Mon cher frère et cousin, oncle et beau-père,
+allié et confédéré...»</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit le cardinal en s'interrompant, celle-là
+est de la main tout entière de l'empereur.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, lisez, fit le roi.</p>
+
+<p>Le cardinal lut:</p>
+
+<p>«Laissez-moi d'abord vous féliciter de votre entrée
+triomphale à Rome. Le dieu des batailles vous
+a protégé, et je lui rends grâces de la protection
+qu'il vous a accordée; cela est d'autant plus heureux
+qu'il paraît s'être fait entre nous un grand
+malentendu...»</p>
+
+<p>Le cardinal regarda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous allez voir, mon éminentissime; vous
+n'êtes pas au bout, je vous en réponds.</p>
+
+<p>Le cardinal continua.</p>
+
+<p>«Vous me dites, dans la lettre que vous me faites
+l'honneur de m'écrire pour m'annoncer vos victoires,
+que je n'ai plus, de mon côté, qu'à tenir ma
+promesse, comme vous avez tenu les vôtres; et vous
+me dites clairement que cette promesse que je vous
+ai faite était d'entrer en campagne aussitôt que vous
+seriez à Rome...»</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous rappelez parfaitement, n'est-ce pas,
+mon éminentissime, que l'empereur mon neveu
+avait pris cet engagement?</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que c'est écrit en toutes lettres
+dans sa dépêche.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, continua le roi, qui, tandis que le
+cardinal lisait la première partie de la lettre de l'empereur,
+avait ouvert son portefeuille et y avait retrouvé
+la première missive, nous allons en juger:
+voici la lettre de mon cher neveu; nous la comparerons
+à celle-ci, et nous verrons bien qui, de lui
+ou de moi, a tort. Continuez, continuez.</p>
+
+<p>Le cardinal, en effet, continua:</p>
+
+<p>«Non-seulement je ne vous ai pas promis cela,
+mais je vous ai, au contraire, positivement écrit
+que je ne me mettrais en campagne qu'à l'arrivée
+du général Souvorov et de ses quarante mille Russes,
+c'est-à-dire vers le mois d'avril prochain...»</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, mon éminentissime, reprit
+le roi, qu'un de nous deux est fou.</p>
+
+<p>&mdash;Je dirai même un de nous trois, reprit le cardinal,
+car je l'ai lu comme Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, continuez.</p>
+
+<p>Le cardinal se remit à sa lecture.</p>
+
+<p>«Je suis d'autant plus sûr de ce que je vous
+dis, mon cher oncle et beau-père, que, selon la recommandation
+que Votre Majesté m'en avait faite
+j'ai écrit la lettre que j'ai eu l'honneur de lui adresser
+tout entière de ma main...»</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez? de sa main!</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais je dirai, comme Votre Majesté, que
+je n'y comprends absolument rien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir, Éminence, qu'il n'y a de l'auguste
+main de mon neveu, au contraire, que l'adresse,
+l'en-tête et la salutation.</p>
+
+<p>&mdash;Je me rappelle tout cela parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, alors.</p>
+
+<p>Le cardinal reprit:</p>
+
+<p>«Et que, pour ne m'écarter en rien de ce que
+j'avais l'honneur de dire à Votre Majesté, j'en ai
+fait prendre copie par mon secrétaire; cette copie,
+je vous l'envoie afin que vous la compariez à l'original
+et que vous vous assuriez de visu qu'il ne
+pouvait y avoir, dans mes phrases, aucune ambiguïté
+qui vous induisit en pareille erreur...»</p>
+
+<p>Le cardinal regarda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Y comprenez-vous quelque chose? demanda
+Ferdinand.</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus que vous, sire; mais permettez que
+j'aille jusqu'au bout.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, allez! ah! nous sommes dans de beaux
+draps, mon cher cardinal!</p>
+
+<p>«Et, comme j'avais l'honneur de le dire à Votre
+Majesté, continua Ruffo, je suis doublement heureux
+que la Providence ait béni ses armes; car, si au
+lieu d'être victorieuse, elle eût été battue, il m'eût
+été impossible, sans manquer aux engagements pris
+par moi envers les puissances confédérées, d'aller à
+son secours, et j'eusse été obligé, à mon grand regret,
+de l'abandonner à sa mauvaise fortune; ce
+qui eût été pour mon coeur un grand désespoir que,
+par bonheur, la Providence m'a épargné en lui accordant
+la victoire...»</p>
+
+<p>&mdash;Oui, la victoire, dit le roi, elle est belle, la victoire!</p>
+
+<p>«Et maintenant, recevez, mon cher frère et cousin,
+oncle et beau-père...»</p>
+
+<p>&mdash;<i>Et coetera, et coetera!</i> interrompit le roi. Ah!...
+Et maintenant, mon cher cardinal, voyons la copie
+de la prétendue lettre, dont, par bonheur, j'ai conservé
+l'original.</p>
+
+<p>Cette copie était effectivement incluse dans la lettre.
+Ruffo la tenait, il la lut. C'était bien celle
+de la dépêche qui avait été décachetée par la reine et
+Acton, et qui, leur ayant paru mal seconder leur désir,
+avait été remplacée par la lettre falsifiée que le
+roi tenait à la main, prêt à la comparer à la copie
+que lui envoyait François II.</p>
+
+<p>Quand nous aurons remis sous les yeux de nos
+lecteurs cette copie de la véritable lettre,&mdash;comme
+nous croyons la chose nécessaire à la clarté de notre
+récit,&mdash;on jugera de l'étonnement où elle devait
+jeter le roi.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Château de Schoenbrünn, 28 septembre 1798.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>»Très-excellent frère, cousin et oncle, allié et
+confédéré.</p>
+
+<p>»Je réponds à Votre Majesté de ma main, comme
+elle m'a écrit de la sienne.</p>
+
+<p>»Mon avis, d'accord avec celui du conseil aulique,
+est que nous ne devons commencer la guerre
+contre la France que quand nous aurons réuni toutes
+nos chances de succès; et une des chances sur
+lesquelles il m'est permis de compter, c'est la coopération
+des 40,000 hommes de troupes russes
+conduites par le feld-maréchal Souvorov, à qui je
+compte donner le commandement en chef de nos
+armées; or, ces 40,000 hommes ne seront ici qu'à
+la fin de mars. Temporisez donc, mon très-excellent
+frère, cousin et oncle; retardez par tous les
+moyens possibles l'ouverture des hostilités; je ne
+crois pas que la France soit plus que nous désireuse
+de faire la guerre; profitez de ses dispositions
+pacifiques; donnez quelque raison, bonne ou mauvaise,
+de ce qui s'est passé; et, au mois d'avril, nous
+entrerons en campagne avec tous nos moyens.</p>
+
+<p>»Sur ce, et la présente n'étant à autre fin, je prie,
+mon très-cher frère, cousin et oncle, allié et confédéré,
+que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>»FRANÇOIS.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Et, maintenant que vous venez de lire la prétendue
+copie, dit le roi, lisez l'original, et vous verrez
+s'il ne dit pas tout le contraire.</p>
+
+<p>Et il passa au cardinal la lettre falsifiée par Acton
+et par la reine, lettre qu'il lut tout haut, comme
+il avait fait de la première.</p>
+
+<p>Comme la première, elle doit être mise sous les
+yeux de nos lecteurs, qui se souviennent peut-être
+du sens, mais qui, à coup sur, ont oublié le texte:</p>
+
+<p>La voici:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Château de Schoenbrünn, 28 septembre 1798.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>»Très-excellent frère, cousin et oncle, allié et</p>
+<p>confédéré,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>»Rien ne pouvait m'être-plus agréable que la lettre
+que vous m'écrivez et dans laquelle vous me
+promettez de vous soumettre en tout point à mon
+avis. Les nouvelles qui m'arrivent de Rome me disent
+que l'armée française est dans l'abattement le
+plus complet; il en est tout autant de l'armée de la
+haute Italie.</p>
+
+<p>»Chargez-vous donc de l'une, mon très-excellent
+frère, cousin et oncle, allié et confédéré; je me chargerai
+de l'autre. A peine aurai-je appris que vous
+êtes à Rome, que, de mon côté, j'entre en campagne
+avec 140,000 hommes; vous en avez de votre côté
+60,000; j'attends 40,000 Russes; c'est plus qu'il
+n'en faut pour que le prochain traité de paix, au
+lieu de s'appeler le traité de Campo-Formio, s'appelle
+le traité de Paris.</p>
+
+<p>»Sur ce, et la présente n'étant à autre fin, je
+prie, mon très-cher frère, cousin et oncle, allié et
+confédéré, que Dieu vous ait en sa sainte et digne
+garde.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>»FRANÇOIS.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Le cardinal demeura pensif après avoir achevé sa
+lecture.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, éminentissime, que pensez-vous de
+cela? dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Que l'empereur a raison, mais que Votre Majesté
+n'a pas tort.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui signifie?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il y a là-dessous, comme l'a dit Votre
+Majesté, quelque mystère terrible peut-être; plus
+qu'un mystère, une trahison.</p>
+
+<p>&mdash;Une trahison! Et qui avait intérêt à me trahir?</p>
+
+<p>&mdash;C'est me demander le nom des coupables, sire
+et je ne les connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne pourrait-on pas les connaître?</p>
+
+<p>&mdash;Cherchons-les, je ne demande pas mieux que
+d'être le limier de Votre Majesté; Jupiter a bien,
+trouvé Ferrari... Et tenez, à propos de Ferrari, sire,
+il serait bon de l'interroger.</p>
+
+<p>&mdash;Cela a été ma première pensée; aussi lui ai-je
+fait dire de se tenir prêt.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, que Votre Majesté le fasse venir.</p>
+
+<p>Le roi sonna; le même valet de pied qui était
+venu lui parler à table parut.</p>
+
+<p>&mdash;Ferrari! demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Il attend dans l'antichambre, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Fais-le entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté m'a dit qu'elle était sûre de cet
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire, Éminence, que je vous ai dit que
+je croyais en être sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'irai plus loin que Votre Majesté, j'en
+suis sûr, moi.</p>
+
+<p>Ferrari parut à la porte, botté, éperonné, prêt à
+partir.</p>
+
+<p>&mdash;Viens ici, mon brave, lui dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Aux ordres de Votre Majesté. Mes dépêches,
+sire?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de dépêches ce soir, mon ami,
+dit le roi; il s'agit seulement de répondre à nos
+questions.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prêt, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Interrogez, cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit Ruffo au courrier, le roi a la plus
+grande confiance en vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois l'avoir méritée par quinze ans de bons
+et loyaux services, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourquoi le roi vous prie de rappeler
+tous vos souvenirs, et il veut bien vous prévenir par
+ma voix qu'il s'agit d'une affaire très-importante.</p>
+
+<p>&mdash;J'attends votre bon plaisir, monseigneur, dit
+Ferrari.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous rappelez bien les moindres circonstances
+de votre voyage à Vienne, n'est-ce pas? demanda
+le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Comme si j'en arrivais, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien l'empereur qui vous a remis lui-même
+la lettre que vous avez apportée au roi?</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même, oui, monseigneur, et j'ai déjà eu
+l'honneur de le dire à Sa Majesté.
+&mdash;Sa Majesté désirerait en recevoir une seconde
+fois l'assurance de votre bouche.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai l'honneur de la lui donner.</p>
+
+<p>&mdash;Où avez-vous mis la lettre de l'empereur?</p>
+
+<p>&mdash;Dans cette poche-là, dit Ferrari en ouvrant sa
+veste.</p>
+
+<p>&mdash;Où vous êtes-vous arrêté?</p>
+
+<p>&mdash;Nulle part, excepté pour changer de cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Où avez-vous dormi?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas dormi.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! fit le cardinal; mais j'ai entendu dire&mdash;vous
+nous avez même dit&mdash;qu'il vous était arrivé
+un accident.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la cour du château, monseigneur; j'ai fait
+tourner mon cheval trop court, il s'est abattu des
+quatre pieds, ma tête a porté contre une borne, et je
+me suis évanoui.</p>
+
+<p>&mdash;Où avez-vous repris vos sens?</p>
+
+<p>&mdash;Dans la pharmacie.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de temps êtes-vous resté sans connaissance?</p>
+
+<p>&mdash;C'est facile à calculer, monseigneur. Mon
+cheval s'est abattu vers une heure ou une heure et
+demie du matin, et, quand j'ai rouvert les yeux, il
+commençait à faire jour.</p>
+
+<p>&mdash;Au commencement d'octobre, il fait jour vers
+cinq heures et demie du matin, six heures peut-être;
+c'est donc pendant quatre heures environ que vous
+êtes resté évanoui?</p>
+
+<p>&mdash;Environ, oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Qui était près de vous quand vous avez rouvert
+les yeux?</p>
+
+<p>&mdash;Le secrétaire de Son Excellence le capitaine
+général, M. Richard, et le chirurgien de Santa-Maria.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez aucun soupçon que l'on ait touché
+à la lettre qui était dans votre poche?</p>
+
+<p>&mdash;Quand je me suis réveillé, la première chose
+que j'ai faite a été d'y porter la main, elle y était
+toujours. J'ai examiné le cachet et l'enveloppe, ils
+m'ont paru intacts.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez donc quelques doutes?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, j'ai agi instinctivement.</p>
+
+<p>&mdash;Et ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite, monseigneur, comme le chirurgien de
+Santa-Maria m'avait pansé pendant mon évanouissement,
+on m'a fait prendre un bouillon; je suis
+parti, et j'ai remis ma lettre à Sa Majesté. Du reste,
+vous étiez là, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon cher Ferrari, et je crois pouvoir
+affirmer au roi que, dans toute cette affaire, vous
+vous êtes conduit en bon et loyal serviteur. Voilà
+tout ce que l'on désirait savoir de vous; n'est-ce pas,
+sire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Ferdinand.</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté vous permet donc de vous retirer,
+mon ami, et de prendre un repos dont vous devez
+avoir grand besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Oserai-je demander à Sa Majestés! j'ai démérité
+en rien de ses bontés?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, mon cher Ferrari, dit le roi, au
+contraire, et tu es plus que jamais l'homme de ma
+confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà tout ce que je désirais savoir, sire; car
+c'est la seule récompense que j'ambitionne.</p>
+
+<p>Et il se retira heureux de l'assurance que lui
+donnait le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda Ferdinand.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, sire, s'il y a eu substitution de lettre,
+ou changement fait à la lettre, c'est pendant l'évanouissement
+de ce malheureux que la chose a eu lieu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, comme il vous l'a dit, mon éminentissime,
+le cachet et l'enveloppe étaient intacts.</p>
+
+<p>&mdash;Une empreinte de cachet est facile à prendre.</p>
+
+<p>&mdash;On aurait donc contrefait la signature de l'empereur?
+Dans tous les cas, celui qui aurait fait le
+coup serait un habile faussaire.</p>
+
+<p>&mdash;On n'a pas eu besoin de contrefaire la signature
+de l'empereur, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'y est-on pris, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Remarquez, sire, que je ne vous dis pas ce que
+l'on a fait.</p>
+
+<p>&mdash;Que me dites-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis à Votre Majesté ce que l'on aurait pu
+faire.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons.</p>
+
+<p>&mdash;Supposez, sire, que l'on se soit procuré ou que
+l'on ait fait faire un cachet représentant la tête de
+Marc-Aurèle.</p>
+
+<p>&mdash;Après?</p>
+
+<p>&mdash;On aurait pu amollir la cire du cachet en la
+plaçant au-dessus d'une bougie, ouvrir la lettre, la
+plier ainsi...</p>
+
+<p>Et Ruffo la plia, en effet, comme avait fait Acton.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire la plier ainsi? demanda le
+roi.</p>
+
+<p>&mdash;Pour sauvegarder l'en-tête et la signature; puis,
+avec un acide quelconque, enlever l'écriture, et, à la
+place de ce qui y était alors, mettre ce qu'il y a
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez cela possible, Éminence?</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus facile; je dirai même que cela
+expliquerait parfaitement, vous en conviendrez,
+sire, une lettre d'une écriture étrangère entre un en-tête
+et une salutation de l'écriture de l'empereur.</p>
+
+<p>&mdash;Cardinal! cardinal! dit le roi après avoir
+examiné la lettre avec attention, vous êtes un bien
+habile homme.</p>
+
+<p>Le cardinal s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, qu'y a-t-il à faire, à votre avis?
+demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi le reste de la nuit pour y penser,
+répliqua le cardinal, et, demain, nous en reparlerons.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Ruffo, dit le roi, n'oubliez pas que, si
+je ne vous fais pas premier ministre, c'est que je ne
+suis pas le maître.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis si bien convaincu, sire, que, tout en ne
+l'étant pas, j'en ai la même reconnaissance à Votre
+Majesté que si je l'étais.</p>
+
+<p>Et, saluant le roi avec son respect accoutumé, le
+cardinal sortit, laissant Sa Majesté pénétrée d'admiration
+pour lui.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>LX</h3>
+
+<h3>OÙ VANNI TOUCHE ENFIN AU BUT QU'IL<br>
+AMBITIONNAIT DEPUIS SI LONGTEMPS.</h3>
+
+
+<p>On se rappelle la recommandation qu'avait faite le
+roi Ferdinand dans une de ses lettres à la reine.
+Cette recommandation disait de ne point laisser
+languir en prison Nicolino Caracciolo et de presser
+le marquis Vanni, procureur fiscal, d'instruire le
+plus promptement possible son procès. Nos lecteurs
+ne se sont point trompés, nous l'espérons, à l'intention
+de la recommandation susdite, et ne lui ont
+rien reconnu de philanthropique. Non! le roi avait,
+comme la reine, ses motifs de haine à lui: il se rappelait
+que l'élégant Nicolino Caracciolo, descendu du
+Pausilippe pour fêter, dans le golfe de Naples, Latouche-Tréville
+et ses marins, avait été un des
+premiers à offusquer ses yeux en abandonnant la
+poudre, en immolant sa queue aux idées nouvelles
+et en laissant pousser ses favoris, et qu'il avait enfin,
+un des premiers toujours à marcher dans la mauvaise
+voie, substitué insolemment le pantalon à la
+culotte courte.</p>
+
+<p>En outre, Nicolino, on le sait, était frère du beau
+duc de Rocca-Romana, qui, à tort ou à raison, avait
+passé pour être l'objet d'un de ces nombreux et
+rapides caprices de la reine, non enregistrés par
+l'histoire, qui dédaigne ces sortes de détails, mais
+constatés par la chronique scandaleuse des cours qui
+en vit; or, le roi ne pouvait se venger du duc de
+Rocca-Romana, qui n'avait pas changé un bouton à
+son costume, ne s'était rien coupé, ne s'était rien
+laissé pousser, et, par conséquent, était resté dans les
+plus strictes règles de l'étiquette; il n'était donc pas
+fâché,&mdash;un mari si débonnaire qu'il soit ayant
+toujours quelque rancune contre les amants de sa
+femme,&mdash;il n'était donc pas fâché, n'ayant point de
+prétexte plausible pour se venger du frère aîné, d'en
+rencontrer un pour se venger du frère cadet. D'ailleurs,
+comme titre personnel à l'antipathie du roi,
+Nicolino Caracciolo était entaché du péché originel
+d'avoir une Française pour mère, et, de plus, étant
+déjà à moitié Français de naissance, d'être encore
+tout à fait Français d'opinion.</p>
+
+<p>On a vu, d'ailleurs, que les soupçons du roi, tout
+vagues et instinctifs qu'ils étaient sur Nicolino Caracciolo,
+n'étaient point tout à fait dénués de fondement,
+puisque Nicolino était lié à cette grande
+conspiration qui s'étendait jusqu'à Rome, et qui
+avait pour but, en appelant les Français à Naples,
+d'y faire entrer avec eux la lumière, le progrès, la
+liberté.</p>
+
+<p>Maintenant, on se rappelle par quelle suite de
+circonstances inattendues Nicolino Caracciolo avait
+été amené à prêter à Salvato, trempé par l'eau de la
+mer, des habits et des armes; comment, une lettre de
+femme qu'il avait oubliée dans la poche de sa redingote
+ayant été trouvée par Pasquale de Simone, avait
+été remise par celui-ci à la reine et par la reine à
+Acton; nous avons presque assisté à l'expérience
+chimique qui, en enlevant le sang, avait laissé subsister
+l'écriture, et nous avons assisté tout à fait à
+l'expérience poétique qui, en dénonçant la femme,
+avait permis de s'emparer de son amant; or, l'amant
+arrêté et conduit, on s'en souvient, au château
+Saint-Elme, n'était autre que notre insouciant et
+aventureux ami Nicolino Caracciolo.</p>
+
+<p>Le lecteur nous pardonnera si nous lui faisons
+subir ici quelques redites; nous désirons, autant que
+possible, ajouter par quelques lignes&mdash;ces lignes
+fussent-elles inutiles&mdash;à la clarté de notre récit,
+que peuvent, malgré nos efforts, obscurcir les nombreux
+personnages que nous mettons en scène et
+dont une partie est forcée de disparaître pour faire
+place à d'autres, parfois pendant plusieurs chapitres,
+parfois pendant un volume entier.</p>
+
+<p>Que l'on nous pardonne donc certaines digressions
+en faveur de la bonne intention, et que l'on
+ne fasse point de notre bonne intention un des
+pavés de l'enfer.</p>
+
+<p>Le château Saint-Elme, où Nicolino avait été conduit
+et enfermé, était, nous croyons l'avoir déjà dit,
+la Bastille de Naples.</p>
+
+<p>Le château Saint-Elme, qui a joué un grand rôle
+dans toutes les révolutions de Naples, et qui, par
+conséquent, aura le sien dans la suite de cette histoire,
+est bâti au sommet de la colline qui domine
+l'ancienne Parthénope. Nous ne chercherons pas,
+comme le faisait notre savant archéologue sir William
+Hamilton, si le nom <i>Erme</i>, premier nom du
+château Saint-Elme, vient de l'ancien mot phénicien
+<i>erme</i>, qui veut dire, <i>élevé</i>, <i>sublime</i>, ou bien lui fut
+donné à cause des statues de Priape à l'aide desquelles
+les habitants de Nicopolis marquaient les limites
+de leurs champs et de leurs maisons, et qu'ils appelaient
+<i>Terme</i>. N'ayant pas reçu du ciel ce regard pénétrant
+qui lit dans la nuit profonde des étymologies,
+nous nous contenterons de faire remonter cette appellation
+à une chapelle de Saint-Érasme qui donna
+son nom à la montagne sur laquelle elle était assise;
+la montagne s'appela donc d'abord le mont <i>Saint-Érasme</i>,
+puis, par corruption, <i>Saint-Erme</i>, puis enfin
+en dernier lieu, et se corrompant de plus en plus,
+Saint-Elme. Sur ce sommet, qui domine la ville et la
+mer, fut d'abord bâtie une tour qui remplaça la chapelle
+et que l'on appela Belforte; cette tour fut convertie
+en château par Charles II d'Anjou, dit le Boiteux;
+ses fortifications s'augmentèrent lorsque Naples
+fut assiégée par Lautrec, non pas en 1518,
+comme le dit il signor Giuseppe Gallanti, auteur de
+<i>Naples et ses Environs;</i> mais, en 1528, elle devint, par
+ordre de Charles-Quint, une forteresse régulière.
+Comme toutes les forteresses destinées d'abord à défendre
+les populations au milieu ou sur la tête desquelles
+elles sont élevées, Saint-Elme en arriva peu
+à peu, non-seulement à ne plus défendre la population
+de Naples, mais à la menacer, et c'est sous ce
+dernier point de vue que le sombre château fait encore
+la terreur des Napolitains, qui, à chaque révolution
+qu'ils font ou plutôt qu'ils laissent faire, demandent
+sa démolition au nouveau gouvernement
+qui succède à l'ancien. Le nouveau gouvernement,
+qui a besoin de se populariser, décrète la démolition
+de Saint-Elme, mais se garde bien de le démolir.
+Hâtons-nous de dire, attendu qu'il faut rendre justice
+aux pierres comme aux gens, que l'honnête et
+pacifique château Saint-Elme, éternelle menace de
+destruction pour la ville, s'est toujours borné à menacer,
+n'a jamais rien détruit, et même, dans certaines
+circonstances, a protégé.</p>
+
+<p>Nous avons dit tout à l'heure qu'il fallait rendre
+justice aux pierres comme aux gens; retournons la
+maxime, et disons maintenant qu'il faut rendre justice
+aux gens comme aux pierres.</p>
+
+<p>Ce n'était point, Dieu merci! par paresse ou négligence
+que le marquis Vanni n'avait pas suivi
+plus activement le procès Nicolino, non; le marquis,
+véritable procureur fiscal, ne demandant que des
+coupables et ne désirant que d'en trouver là même
+où il n'y en avait pas, était loin de mériter un pareil
+reproche, non; mais c'était un homme de conscience
+dans son genre que le marquis Vanni: il
+avait fait durer sept ans le procès du prince de Tarsia,
+et trois ans celui du chevalier de Medici et de
+ceux qu'il s'obstinait à appeler ses complices; il tenait
+un coupable, cette fois, il avait des preuves de
+sa culpabilité, il était sûr que ce coupable ne pouvait
+lui échapper sous la triple porte qui fermait
+son cachot et sous la triple muraille qui entourait
+Saint-Elme; il ne regardait donc pas à un jour, à
+une semaine et même à un mois pour arriver à un
+résultat satisfaisant. D'ailleurs, il appartenait, nous
+l'avons dit, pour les instincts, pour l'allure, aux animaux
+de la race féline, et l'on sait que le tigre s'amuse
+à jouer avec l'homme avant de le mettre en
+morceaux, et le chat avec la souris avant de la dévorer.</p>
+
+<p>Le marquis Vanni s'amusait donc à jouer avec
+Nicolino Caracciolo avant de lui faire couper la
+tête.</p>
+
+<p>Mais, il faut le dire, dans ce jeu mortel où luttaient
+l'un contre l'autre l'homme armé de la loi,
+de la torture et de l'échafaud, et l'homme armé de
+son seul esprit, ce n'était pas celui qui avait toutes
+les chances de gagner qui gagnait toujours. Loin de
+là. Après quatre interrogatoires successifs, qui chacun
+avaient duré plus de deux heures, et dans lesquels
+Vanni avait essayé de retourner son prévenu
+de toutes les façons, le juge n'était pas plus avancé
+et le prévenu pas plus compromis que le premier
+jour, c'est-à-dire que l'interrogateur en était arrivé à
+savoir les nom, prénoms, qualités, âge, état social
+de Nicolino Caracciolo, ce que tout le monde savait
+à Naples, sans avoir besoin de recourir à un mois de
+prison et à une instruction de trois semaines; mais
+le marquis Vanni, malgré sa curiosité,&mdash;et il était
+certainement un des juges les plus curieux du
+royaume des Deux-Siciles,&mdash;n'avait pu en savoir
+davantage.</p>
+
+<p>En effet, Nicolino Caracciolo s'était enfermé dans
+ce dilemme: «Je suis coupable ou je suis innocent.
+Ou je suis coupable, et je ne suis pas assez bête pour
+faire des aveux qui me compromettront; ou je suis
+innocent, et, par conséquent, n'ayant rien à avouer,
+je n'avouerai rien.» Il était résulté de ce système de
+défense qu'à toutes les questions faites par Vanni
+pour savoir autre chose que tout ce que tout le
+monde savait, c'est-à-dire ses nom, prénoms, qualités,
+âge, demeure et état social, Nicolino Caracciolo
+avait répondu par d'autres questions, demandant
+à Vanni, avec l'accent du plus vif intérêt s'il
+était marié, si sa femme était jolie, s'il l'aimait, s'il
+en avait des enfants, quel était leur âge, s'il avait
+des frères, des soeurs, si son père vivait, si sa mère
+était morte, combien lui donnait la reine pour le métier
+qu'il faisait, si son titre de marquis était transmissible
+à l'aîné de sa famille, s'il croyait en Dieu,
+à l'enfer, au paradis, s'appuyant dans toutes ses divagations,
+sur ce qu'il avait, pour tout ce qui regardait
+le marquis, une sympathie aussi vive au moins
+que celle que le marquis Vanni avait pour lui, et
+que, par conséquent, il lui était permis, sinon de
+lui faire les mêmes questions,&mdash;il ne poussait point
+l'indiscrétion jusque là,&mdash;au moins des questions
+analogues à celles qu'il lui faisait. Il en était résulté
+qu'à la fin de chaque interrogatoire, le marquis
+Vanni s'était trouvé un peu moins avancé qu'au
+commencement et n'avait pas même osé faire dresser
+par le greffier procès-verbal de toutes les folies
+que Nicolino lui avait dites, et qu'enfin, ayant menacé
+le prisonnier, lors de sa dernière visite, de lui
+faire donner la question s'il continuait de rire au nez
+de cette respectable déesse que l'on appelle la Justice,
+il se présentait au château Saint-Elme, dans la
+matinée du 9 décembre,&mdash;c'est-à-dire quelques
+heures après l'arrivée du roi à Caserte, arrivée complètement
+ignorée encore à Naples et qui n'était sue
+que des personnes qui avaient eu l'honneur de voir
+Sa Majesté;&mdash;il se présentait, disons-nous, au château
+Saint-Elme, bien décidé cette fois, si Nicolino
+continuait de jouer le même jeu avec lui, de mettre
+ses menaces à exécution et d'essayer de cette fameuse
+torture <i>sicut in cadaver</i> qui lui avait été refusée à son
+grand regret par la majorité de la junte d'État, à laquelle
+il n'avait pas besoin de référer cette fois.</p>
+
+<p>Vanni, dont le visage n'était pas gai d'habitude,
+avait donc, ce jour-là, une physionomie plus lugubre
+encore que de coutume.</p>
+
+<p>Il était, en outre, escorté de maître Donato, le
+bourreau de Naples, lequel était lui-même flanqué
+de deux de ses aides, venus tout exprès pour l'aider
+à appliquer le prisonnier à la question, si le prisonnier
+persistait, nous ne dirons pas dans ses dénégations,
+mais dans les facétieuses et fantastiques
+plaisanteries qui n'avaient point de précédent dans
+les annales de la justice.</p>
+
+<p>Nous ne parlons pas du greffier qui accompagnait
+si assidûment Vanni dans toutes ses courses, et qui,
+dans sa vénération pour le procureur fiscal, gardait
+en sa présence un silence si absolu, que Nicolino
+prétendait que ce n'était point un homme de chair
+et d'os, mais purement et simplement son ombre que
+Vanni avait fait habiller en greffier, non pour économiser
+à l'État, comme on aurait pu le croire, les
+appointements de ce magistrat subalterne, mais pour
+avoir toujours sous la main un secrétaire prêt à
+écrire ses interrogatoires.</p>
+
+<p>Pour cette grande solennité de la torture qui n'avait
+point été donnée à Naples, ni même dans le
+royaume des Deux-Siciles, où elle était tombée en
+désuétude depuis que don Carlos était monté sur le
+trône de Naples, c'est-à-dire depuis soixante-cinq
+ans, et que le marquis Vanni allait avoir l'honneur
+de faire revivre, non point en l'exerçant <i>in anima
+vili</i>, mais sur un membre d'une des premières familles
+de Naples, des ordres avaient été donnés à
+don Roberto Brandi, gouverneur du château, pour
+mettre tout à neuf dans la vieille salle de tortures du
+château Saint-Elme. Don Roberto Brandi, serviteur
+zélé du roi, qui avait eu le désagrément, deux ans
+auparavant, de voir fuir de sa forteresse Ettore Caraffa,
+s'était empressé de prouver son dévouement à
+Sa Majesté en obéissant ponctuellement aux ordres
+du procureur fiscal, de sorte que, quand celui-ci se
+fit annoncer, le gouverneur vint au-devant de lui,
+et, avec le sourire de l'orgueil satisfait:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, lui dit-il, et j'espère que vous serez content
+de moi.</p>
+
+<p>Et il conduisit Vanni dans la salle qu'il avait fait
+remettre entièrement à neuf à l'intention de Niccolino
+Caracciolo, lequel ne se doutait pas que l'État
+venait de dépenser pour lui, en instruments de torture,
+la somme exorbitante de sept cents ducats,
+dont, selon les habitudes reçues à Naples, le gouverneur
+avait mis la moitié dans sa poche.</p>
+
+<p>Vanni, précédé de don Roberto et suivi de son
+greffier, du bourreau et de ses deux aides, descendit
+dans ce musée de la douleur, et, comme un général
+avant le combat examine le champ sur lequel il va
+livrer bataille et note les accidents de terrain dont il
+peut tirer avantage pour la victoire, il étudia, les
+uns après les autres, cette collection d'instruments,
+sortis, pour la plupart, des arsenaux ecclésiastiques,
+les archives de l'inquisition ayant prouvé que les cerveaux
+ascétiques sont les plus inventifs dans ces
+sortes de machines destinées à faire tressaillir d'angoisse
+les fibres les plus profondément cachées dans
+le coeur de l'homme.</p>
+
+<p>Chaque instrument était bien à sa place et surtout
+en bon état de service.</p>
+
+<p>Alors, laissant dans cette salle funèbre, éclairée
+seulement de torches soutenues contre la muraille
+par des mains de fer, maître Donato et ses deux
+aides, il était passé dans la chambre voisine, séparée
+de la salle de tortures par une grille de fer, devant
+laquelle tombait un rideau de serge noire; la
+lumière des torches, vue à travers ce rideau, obstacle
+insuffisant à la cacher tout à fait, devenait plus
+funèbre encore.</p>
+
+<p>C'était aussi aux soins de don Roberto qu'était due
+la mise en état de cette chambre, ancienne salle de
+tribunal secret abandonnée en même temps que la
+salle de torture. Elle n'avait rien de particulier que
+son absence complète de communication avec le
+jour; tout son mobilier se composait d'une table couverte
+d'un tapis vert, éclairée par deux candélabres
+à cinq branches, et sur laquelle se trouvaient du papier,
+de l'encre et des plumes.</p>
+
+<p>Un fauteuil tenait le milieu de cette table, et, de
+l'autre côté, avait en face de lui la sellette du prévenu;
+à côté de cette grande table, que l'on pouvait
+appeler la table d'honneur, et qui était évidemment
+réservée au juge, était une petite table destinée
+au greffier.</p>
+
+<p>Au-dessus du juge était un grand crucifix taillé
+dans un tronc de chêne et qu'on eût dit sorti de
+l'âpre ciseau de Michel-Ange, tant sa rude physionomie
+laissait celui qui le regardait dans le doute s'il
+avait été mis là pour soutenir l'innocent ou effrayer
+le coupable.</p>
+
+<p>Une lampe descendant du plafond éclairait cette
+terrible agonie, qui semblait, non pas celle de Jésus
+expirant avec le mot <i>pardon</i> sur la bouche, mais
+celle du mauvais larron, rendant son dernier soupir
+dans un dernier blasphème.</p>
+
+<p>Le procureur fiscal avait jusque-là tout examiné
+en silence, et don Roberto, n'entendant point sortir
+de sa bouche l'éloge qu'il se croyait en droit d'espérer,
+attendait avec inquiétude une marque de satisfaction
+quelconque; cette marque de satisfaction,
+pour s'être fait attendre, n'en fut que plus flatteuse.
+Vanni fit hautement l'éloge de toute cette lugubre
+mise en scène, et promit au digne commandant que
+la reine serait informée du zèle qu'il avait déployé
+pour son service.</p>
+
+<p>Encouragé par l'éloge d'un homme si expert en
+pareille matière, don Roberto exprima le timide désir
+que la reine vînt un jour visiter le château Saint-Elme
+et voir de ses propres yeux cette magnifique
+salle de tortures, bien autrement curieuse, à son
+avis, que le musée de Capodimonte; mais, quelque
+crédit que Vanni eût près de Sa Majesté, il n'osa promettre
+cette faveur royale au digne gouverneur, qui,
+en poussant un soupir de regret, fut forcé de s'en
+tenir à la certitude qu'un récit exact serait fait à la
+reine, et de la peine qu'il s'était donnée et du succès
+qu'il avait obtenu.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, mon cher commandant, dit
+Vanni, remontez et envoyez-moi le prisonnier sans
+fers, mais sous bonne escorte; j'espère que l'aspect
+de cette salle l'amènera naturellement à des idées
+plus raisonnables que celles où il s'est égaré jusqu'ici.
+Il va sans dire, ajouta Vanni d'un air dégagé,
+que, si cela vous intéresse de voir donner la torture,
+vous pouvez, de votre personne, accompagner le
+prisonnier. Il sera peut-être intéressant, pour un
+homme d'intelligence comme vous, d'étudier la manière
+dont je dirigerai cette opération.</p>
+
+<p>Don Roberto exprima au procureur fiscal, en termes
+chaleureux, sa reconnaissance de la permission
+qui lui était donnée et dont il déclara vouloir profiter
+avec bonheur. Et, saluant jusqu'à terre le procureur
+fiscal, il sortit pour obéir à l'ordre qu'il venait
+d'en recevoir.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>LXI</h3>
+
+<h3>ULYSSE ET CIRCÉ</h3>
+
+
+<p>A peine le roi était-il, comme nous l'avons vu, sur
+l'avis du valet de pied, sorti de la salle à manger
+pour venir rejoindre le cardinal Ruffo dans son appartement,
+que, comme s'il eût été le seul et unique
+lien qui retînt entre eux les convives agités d'émotions
+diverses, chacun s'empressa de regagner son
+appartement. Le capitaine de Cesare ramena chez
+elles les vieilles princesses, désespérées de voir qu'après
+avoir été forcées de fuir de Paris et Rome, devant
+la Révolution, elles allaient probablement être
+forcées de fuir Naples, poursuivies toujours par le
+même ennemi.</p>
+
+<p>La reine prévint sir William qu'après les nouvelles
+que venait de rapporter son mari, elle avait trop
+besoin d'une amie pour ne pas garder chez elle sa
+chère Emma Lyonna. Acton fit appeler son secrétaire
+Richard pour lui confier le soin de découvrir
+pour quoi ou pour qui le roi était rentré dans ses appartements.
+Le duc d'Ascoli, réinstallé dans ses fonctions
+de chambellan, suivit le roi, avec son habit
+couvert de plaques et de cordons, pour lui demander
+s'il n'avait pas besoin de ses services. Le prince de
+Castelcicala demanda sa voiture et ses chevaux,
+pressé d'aller à Naples veiller à sa sûreté et à celle
+de ses amis, cruellement compromises par le triomphe
+des jacobins français, que devait naturellement
+suivre le triomphe des jacobins napolitains. Sir William
+Hamilton remonta chez lui pour rédiger une
+dépêche à son gouvernement, et Nelson, la tête
+basse et le coeur préoccupé d'une sombre pensée, regagna
+sa chambre, que, par une délicate attention,
+la reine avait eu le soin de choisir pas trop éloignée
+de celle qu'elle réservait à Emma les nuits où elle la
+retenait près d'elle, quand toutefois, pendant ces
+nuits-là, une même chambre et un lit unique ne réunissaient
+pas les deux amies.</p>
+
+<p>Nelson, lui aussi, comme sir William Hamilton,
+avait à écrire, mais à écrire une lettre, non point
+une dépêche. Il n'était point commandant en chef
+dans la Méditerranée, mais placé sous les ordres de
+l'amiral lord comte de Saint-Vincent, infériorité qui
+ne lui était pas trop sensible, l'amiral le traitant plus
+en ami qu'en inférieur, et la dernière victoire de
+Nelson l'ayant grandi au niveau des plus hautes réputations
+de la marine anglaise.</p>
+
+<p>Cette intimité entre Nelson et son commandant en
+chef est constatée par la correspondance de Nelson
+avec le comte de Saint-Vincent, qui se trouve dans
+le tome V de ses <i>Lettres et Dépêches</i>, publiées à Londres,
+et ceux de nos lecteurs qui aiment à consulter
+les pièces originales pourront recourir à celles de
+ces lettres écrites par le vainqueur d'Aboukir, du 22
+septembre, époque à laquelle s'ouvre ce récit, au 9
+décembre, époque à laquelle nous sommes arrivés.
+Ils y verront, racontées dans tous leurs détails, les
+irrésistibles progrès de cette passion insensée que lui
+inspira lady Hamilton, passion qui devait lui faire
+oublier le soin de ses devoirs comme amiral, et,
+comme homme, le soin plus précieux encore de son
+honneur. Ces lettres, qui peignent le désordre de son
+esprit et la passion de son coeur, seraient son excuse
+devant la postérité, si la postérité qui, depuis deux
+mille ans, a condamné l'amant de Cléopâtre, pouvait
+revenir sur son jugement.</p>
+
+<p>Aussitôt rentré dans sa chambre, Nelson, profondément
+préoccupé d'une catastrophe qui allait jeter
+un grand trouble non-seulement dans les affaires du
+royaume, mais probablement dans celles de son coeur,
+en portant l'amirauté anglaise à prendre de nouvelles
+dispositions relativement à sa flotte de la Méditerranée,
+Nelson alla droit à son bureau, et, sous l'impression
+du récit qu'avait fait le roi, si les paroles
+échappées à la bouche de Ferdinand peuvent s'appeler
+un récit, il commença la lettre suivante:</p>
+
+
+<p><i>A l'amiral lord comte de Saint-Vincent</i>.</p>
+
+<p>«Mon cher lord,</p>
+
+
+<p>»Les choses ont bien changé de face depuis ma
+dernière lettre datée de Livourne, et j'ai bien peur
+que Sa Majesté le roi des Deux-Siciles ne soit sur le
+point de perdre un de ses royaumes et peut-être tous
+les deux.</p>
+
+<p>»Le général Mack, ainsi que je m'en étais douté
+et que je crois même vous l'avoir dit, n'était qu'un
+fanfaron qui a gagné sa réputation de grand général
+je ne sais où, mais pas, certes, sur les champs
+de bataille; il est vrai qu'il avait sous ses ordres une
+triste armée; mais qui va se douter que soixante
+mille hommes iront se faire battre par dix mille!</p>
+
+<p>»Les officiers napolitains n'avaient que peu de
+chose à perdre, mais tout ce qu'ils avaient à perdre,
+ils l'ont perdu<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>Nous citons les paroles textuelles de Nelson:
+«The napolitan officers have not lost much honour, for
+God knows they had but little to lose; but they lost all they had.»
+<i>Dépêches et Lettres de Nelson</i>, t. V, page 195.</p></blockquote>
+
+<p>Nelson en était là de sa lettre, et, on le voit, le
+vainqueur d'Aboukir traitait assez durement les vaincus
+de Civita-Castellana. Peut-être, en effet, avait-il
+le droit d'être exigeant en matière de courage, ce
+rude marin qui, enfant, demandait ce que c'était que
+la peur et ne l'avait jamais connue, tout en laissant
+à chaque combat auquel il assistait un lambeau de
+sa chair, de sorte que la balle qui le tua à Trafalgar
+ne tua plus que la moitié de lui-même et les débris
+vivants d'un héros. Nelson, disons-nous, en était là
+de sa lettre, lorsqu'il entendit derrière lui un bruit
+pareil à celui que ferait le battement des ailes d'un
+papillon ou d'un sylphe attardé, sautant de fleur en
+fleur.</p>
+
+<p>Il se retourna et aperçut lady Hamilton.</p>
+
+<p>Au reste, nous dirons bientôt ce que nous pensons du courage
+des Napolitains, dans le chapitre où nous traiterons du courage
+collectif et du courage individuel.</p>
+
+<p>Il jeta un cri de joie.</p>
+
+<p>Mais Emma Lyonna, avec un charmant sourire,
+approcha un doigt de sa bouche, et, riante et gracieuse
+comme la statue du silence heureux (on le sait,
+il y a plusieurs silences), elle lui fit signe de se taire.</p>
+
+<p>Puis, s'avançant jusqu'à son fauteuil, elle se pencha
+sur le dossier et dit à demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Suivez-moi, Horace; notre chère reine vous
+attend et veut vous parler avant de revoir son mari.</p>
+
+<p>Nelson poussa un soupir en songeant que quelques
+mots venus de Londres, en changeant sa destination,
+pouvaient l'éloigner de cette magicienne,
+dont chaque geste, chaque mot, chaque caresse était
+une nouvelle chaîne ajoutée à celles dont il était déjà
+lié; il se souleva péniblement de son siège, en proie
+à ce vertige qu'il éprouvait toujours lorsque, après
+un moment d'absence, il revoyait cette éblouissante
+beauté.</p>
+
+<p>&mdash;Conduisez-moi, lui dit-il; vous savez que je ne
+vois plus rien dès que je vous vois.</p>
+
+<p>Emma détacha l'écharpe de gaze qu'elle avait enroulée
+autour de sa tête et dont elle s'était fait une coiffure
+et un voile, comme on en voit dans les miniatures
+d'Isabey, et, lui jetant une de ses extrémités qu'il
+saisit au vol et porta fiévreusement à ses lèvres:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, mon cher Thésée, lui dit-elle, voici le fil
+du labyrinthe, dussiez-vous m'abandonner comme
+une autre Ariane. Seulement, je vous préviens que,
+si ce malheur m'arrive, je ne me laisserai consoler
+par personne, fût-ce par un dieu!</p>
+
+<p>Elle marcha la première, Nelson la suivit; elle
+l'eût conduit en enfer, qu'il y fût descendu avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, ma bien-aimée reine, dit Emma, je vous
+amène celui qui est à la fois mon roi et mon esclave,
+le voici.</p>
+
+<p>La reine était assise sur un sofa dans le boudoir
+qui séparait la chambre d'Emma Lyonna de sa chambre;
+une flamme mal éteinte brillait dans ses yeux;
+cette fois, c'était celle de la colère.</p>
+
+<p>&mdash;Venez ici, Nelson, mon défenseur, dit-elle, et
+asseyez-vous près de moi; j'ai véritablement besoin
+que la vue et le contact d'un héros me console de
+notre abaissement... L'avez-vous vu, continua-t-elle
+en secouant dédaigneusement la tête de haut en bas,
+l'avez-vous vu, ce bouffon couronné se faisant le
+messager de sa propre honte? L'avez-vous entendu
+raillant lui-même sa propre lâcheté? Ah! Nelson,
+Nelson, il est triste, quand on est reine orgueilleuse
+et femme vaillante, d'avoir pour époux un roi qui
+ne sait tenir ni le sceptre ni l'épée!</p>
+
+<p>Elle attira Nelson près d'elle; Emma s'assit à terre
+sur des coussins et couvrit de son regard magnétique,
+tout en jouant avec ses croix et ses rubans.&mdash;comme
+Amy Robsart avec le collier de Leicester,&mdash;celui
+qu'elle avait mission de fasciner.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, madame, dit Nelson, que le roi est
+un grand philosophe.</p>
+
+<p>La reine regarda Nelson en contractant ses beaux
+sourcils.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce sérieusement que vous décorez du nom
+de philosophie, dit-elle, cet oubli de toute dignité?
+Qu'il n'ait pas le génie d'un roi, ayant été élevé en
+lazzarone, cela se conçoit, le génie est un mets dont
+le ciel est avare; mais n'avoir pas le coeur d'un
+homme! En vérité, Nelson, c'était d'Ascoli qui, ce
+soir, avait, non-seulement l'habit, mais le coeur d'un
+roi; le roi n'était que le laquais de d'Ascoli, et quand
+on pense que, si ces jacobins dont il a si grand'peur
+l'avaient pris, il l'eût laissé pendre sans dire une parole
+pour le sauver!... Être à la fois la fille de Marie-Thérèse
+et la femme de Ferdinand, c'est, vous en
+conviendrez, une de ces fantaisies du hasard qui feraient
+douter de la Providence.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit Emma, ne vaut-il pas mieux que cela
+soit ainsi, et ne voyez-vous pas que c'est un miracle
+de la Providence, que d'avoir fait tout à la fois de
+vous un roi et une reine! Mieux vaut être Sémiramis
+qu'Artémise, Élisabeth que Marie de Médicis.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria la reine sans écouter Emma, si j'étais
+homme, si je portais une épée!</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne vaudrait jamais mieux que celle-là, dit
+Emma en jouant avec celle de Nelson, et, du moment
+que celle-là vous protège, il n'est pas besoin
+d'une autre. Dieu merci!</p>
+
+<p>Nelson posa sa main sur la tête d'Emma et la regarda
+avec l'expression d'un amour infini.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! chère Emma, lui dit-il, Dieu sait que
+les paroles que je vais prononcer me brisent le coeur
+en s'en échappant; mais croyez-vous que j'eusse soupiré
+tout à l'heure en vous voyant à l'heure où je
+m'y attendais le moins, si je n'avais pas, moi aussi,
+mes terreurs?</p>
+
+<p>&mdash;Vous? demanda Emma.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je devine ce qu'il veut dire, s'écria la reine
+en portant son mouchoir à ses yeux; oh! je pleure,
+oui, c'est vrai, mais ce sont des larmes de rage...</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais, moi, je ne devine pas, dit Emma,
+et ce que je ne devine pas, il faut qu'on me l'explique.
+Nelson, qu'entendez-vous par vos terreurs?
+Parlez, je le veux!</p>
+
+<p>Et, lui jetant un bras autour du cou et se soulevant
+gracieusement à l'aide de ce bras, elle baisa
+son front mutilé.</p>
+
+<p>&mdash;Emma, lui dit Nelson, croyez bien que, si ce
+front qui rayonne d'orgueil sous vos lèvres, ne
+rayonne pas en même temps de joie, c'est que j'entrevois
+dans un prochain avenir une grande douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je n'en connais qu'une au monde, dit lady
+Hamilton, ce serait d'être séparée de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien que vous avez deviné, Emma.</p>
+
+<p>&mdash;Nous séparer! s'écria la jeune femme avec une
+expression de terreur admirablement jouée; et qui
+pourrait nous séparer maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! les ordres de l'Amirauté, un
+caprice de M. Pitt; ne peut-on pas m'envoyer prendre
+la Martinique et la Trinité, comme on m'a envoyé
+à Calvi, à Ténériffe, à Aboukir? A Calvi, j'ai
+laissé un oeil; à Ténériffe, un bras; à Aboukir, la
+peau de mon front. Si l'on m'envoie à la Martinique
+ou à la Trinité, je demande à y laisser la tête et que
+tout soit fini.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, si vous receviez un ordre comme celui-là,
+vous n'obéiriez pas, je l'espère?</p>
+
+<p>&mdash;Comment ferais-je, chère Emma?</p>
+
+<p>&mdash;Vous obéiriez à l'ordre de me quitter?</p>
+
+<p>&mdash;Emma! Emma! ne voyez-vous pas que vous
+vous mettez entre mon devoir et mon amour... C'est
+faire de moi un traître ou un désespéré.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, répliqua Emma, j'admets que vous
+ne puissiez pas dire à Sa Majesté George III: «Sire,
+je ne veux pas quitter Naples, parce que j'aime
+comme un fou la femme de votre ambassadeur, qui,
+de son côté, m'aime à en perdre la tête;» mais vous
+pouvez bien lui dire: «Mon roi, je ne veux pas quitter
+une reine dont je suis le seul soutien, le seul appui,
+le seul défenseur; vous vous devez protection
+entre têtes couronnées et vous répondez les uns des
+autres à Dieu qui vous a faits ses élus;» et si vous
+ne lui dites point cela parce qu'un sujet ne parle
+pas ainsi à son roi, sir William, qui a sur un frère de
+lait des droits que vous n'avez pas, sir William peut
+le lui dire.</p>
+
+<p>&mdash;Nelson, dit la reine, peut-être suis-je bien
+égoïste, mais, si vous ne nous protégez pas, nous
+sommes perdus, et, lorsqu'on vous présente la question
+sous ce jour, d'un trône à maintenir, d'un
+royaume à protéger, ne trouvez-vous pas qu'elle
+s'agrandit au point qu'un homme de coeur comme
+vous risque quelque chose pour nous sauver?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, madame, répondit Nelson,
+je ne voyais que mon amour; ce n'est pas étonnant:
+cet amour, c'est l'étoile polaire de mon coeur. Votre
+Majesté me rend bien heureux en me montrant un
+dévouement où je ne voyais qu'une passion. Cette
+nuit même, j'écrirai à mon ami lord Saint-Vincent,
+ou plutôt j'achèverai la lettre déjà commencée pour
+lui. Je le prierai, je le supplierai de me laisser,
+mieux encore, de m'attacher à votre service; il comprendra
+cela, il écrira à l'amirauté.</p>
+
+<p>&mdash;Et, dit Emma, sir William, de son côté, écrira
+directement au roi et à M. Pitt.</p>
+
+<p>&mdash;Comprenez-vous, Nelson, continua la reine,
+combien nous avons besoin de vous et quels immenses
+services vous pouvez nous rendre! Nous allons
+être, selon toute probabilité, forcés de quitter Naples,
+de nous exiler.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc les choses si désespérées,
+madame?</p>
+
+<p>La reine secoua la tête avec un triste sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, continua Nelson, que, si le roi
+voulait...</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait un malheur qu'il voulût, Nelson, un
+malheur pour moi, je m'entends. Les Napolitains me
+détestent; c'est une race jalouse de tout talent, de
+toute beauté, de tout courage; toujours courbés sous
+le joug allemand, français ou espagnol, ils appellent
+étrangers et haïssent et calomnient tout ce qui
+n'est pas Napolitain; ils haïssent Acton parce qu'il
+est né en France; ils haïssent Emma parce qu'elle
+est née en Angleterre; ils me haïssent, moi, parce
+que je suis née en Autriche. Supposez que, par un
+effort de courage dont le roi n'est point capable,
+on rallie les débris de l'armée et que l'on arrête les
+Français dans le défilé des Abruzzes, les jacobins de
+Naples laissés à eux-mêmes profitent de l'absence
+des troupes et se soulèvent, et alors les horreurs de
+la France en 1792 et 1793 se renouvellent ici.
+Qui vous dit qu'ils ne nous traiteront pas, moi,
+comme Marie-Antoinette, et, Emma, comme la princesse
+de Lamballe? Le roi s'en tirera toujours, grâce
+à ses lazzaroni qui l'adorent; il a pour lui l'égide de
+la nationalité; mais Acton, mais Emma, mais moi,
+cher Nelson, nous sommes perdus. Maintenant,
+n'est-ce point un grand rôle que celui qui vous est
+réservé par la Providence, si vous arrivez à faire pour
+moi ce que Mirabeau, ce que M. de Bouille, ce que
+le roi de Suède, ce que Barnave, ce que M. de la
+Fayette, ce que mes deux frères, enfin, deux empereurs
+n'ont pu faire pour la reine de France?</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait une gloire trop grande, et à laquelle
+je n'aspire pas, madame, dit Nelson, une gloire éternelle.</p>
+
+<p>&mdash;Puis n'avez-vous point à faire valoir ceci, Nelson,
+que c'est par notre dévouement à l'Angleterre
+que nous sommes compromis? Si, fidèle aux traités
+avec la République, le gouvernement des Deux-Siciles
+ne vous avait point permis de prendre de l'eau,
+des vivres, de réparer vos avaries à Syracuse, vous
+étiez forcé d'aller vous ravitailler à Gibraltar et vous
+ne trouviez plus la flotte française à Aboukir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, madame, et c'était moi qui étais
+perdu alors; un procès infamant m'était réservé à la
+place d'un triomphe. Comment dire: «J'avais les
+yeux fixés sur Naples,» quand mon devoir était de
+regarder du côté de Tunis?</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, n'est-ce point à propos des fêtes que,
+dans notre enthousiasme pour vous, nous vous
+avons données, que cette guerre a éclaté? Non, Nelson,
+le sort du royaume des Deux-Siciles est lié à
+vous, et vous êtes lié, vous, au sort de ses souverains.
+On dira dans l'avenir: «Ils étaient abandonnés
+de tous, de leurs alliés, de leurs amis, de leurs
+parents; ils avaient le monde contre eux, ils eurent
+Nelson pour eux, Nelson les sauva.»</p>
+
+<p>Et, dans le geste que fit la reine en prononçant
+ces paroles, elle étendit la main vers Nelson; Nelson
+saisit cette main, mit un genou en terre et la baisa.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Nelson se laissant aller à l'enthousiasme
+de la flatterie de la reine, Votre Majesté
+me promet une chose?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez le droit de tout demander à ceux
+qui vous devront tout.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vous demande votre parole royale,
+madame, que, du jour où vous quitterez Naples, ce
+sera le vaisseau de Nelson, et nul autre, qui conduira
+en Sicile votre personne sacrée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ceci, je vous le jure, Nelson, et j'ajoute
+que, là où je serai, ma seule, mon unique, mon
+éternelle amie, ma chère Emma Lyonna sera avec
+moi.</p>
+
+<p>Et, d'un mouvement plus passionné peut-être que
+ne le permettait cette amitié, toute grande qu'elle
+était, la reine prit la tête d'Emma entre ses deux
+mains, l'approcha vivement de ses lèvres et la baisa
+sur les deux yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Ma parole vous est engagée, madame, dit
+Nelson. A partir de ce moment, vos amis sont mes
+amis et vos ennemis mes ennemis, et, dussé-je me
+perdre en vous sauvant, je vous sauverai.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria Emma, tu es bien le chevalier des
+rois et le champion des trônes! tu es bien tel que
+j'avais rêvé l'homme auquel je devais donner tout
+mon amour et tout mon coeur!</p>
+
+<p>Et, cette fois, ce ne fut plus sur le front cicatrisé
+du héros, mais sur les lèvres frémissantes de l'amant
+que la moderne Circé appliqua ses lèvres.</p>
+
+<p>En ce moment, on gratta doucement à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez là, chers amis, de mon coeur, dit la reine
+en leur montrant la chambre d'Emma; c'est Acton
+qui vient me rendre une réponse.</p>
+
+<p>Nelson, enivré de louanges, d'amour, d'orgueil,
+entraîna Emma dans cette chambre à l'atmosphère
+parfumée, dont la porte sembla se refermer d'elle-même
+sur eux.</p>
+
+<p>En une seconde, le visage de la reine changea
+d'expression, comme si elle eût mis ou ôté un masque;
+son oeil s'endurcit, et, d'une voix brève, elle
+prononça ce seul mot:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez.</p>
+
+<p>C'était Acton, en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, demanda-t-elle, qui attendait Sa
+Majesté?</p>
+
+<p>&mdash;Le cardinal Ruffo, répondit Acton.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez rien de ce qu'ils ont dit?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame; mais je sais ce qu'ils ont fait.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ont-ils fait?</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont envoyé chercher Ferrari.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doutais. Raison de plus, Acton, pour
+ce que vous savez.</p>
+
+<p>&mdash;A la première occasion, ce sera fait. Votre
+Majesté n'a pas autre chose à m'ordonner?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit la reine.</p>
+
+<p>Acton salua et sortit.</p>
+
+<p>La reine jeta un coup d'oeil jaloux sur la chambre
+d'Emma et rentra silencieusement dans la sienne.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>LXII</h3>
+
+<h3>L'INTERROGATOIRE DE NICOLINO</h3>
+
+
+<p>Les quelques moments qui s'écoulèrent entre la
+sortie du commandant don Roberto Brandi et
+l'entrée du prisonnier furent employés par le procureur
+fiscal à passer sur ses habits de ville une
+robe de juge, à coiffer sa tête maigre et longue d'une
+perruque énorme qui devait, selon lui, ajouter à la
+majesté de son visage et à couvrir cette perruque
+elle-même d'un bonnet carré.</p>
+
+<p>Le greffier commença par poser sur la table,
+comme pièces de conviction, les deux pistolets marqués
+d'une N et la lettre de la marquise de San-Clemente;
+puis il procéda à la même toilette qu'avait
+faite son supérieur, toute proportion de rang gardée,
+c'est-à-dire qu'il mit une robe plus étroite, une
+perruque moins grosse, une toque moins haute.</p>
+
+<p>Après quoi, il s'assit à sa petite table.</p>
+
+<p>Le marquis Vanni prit place à la grande, et,
+comme c'était un homme d'ordre, il rangea son
+papier devant lui de manière qu'une feuille ne
+dépassât point l'autre, s'assura qu'il y avait de
+l'encre dans son encrier, examina le bec de sa
+plume, le rafraîchit avec un canif, en égalisa les
+deux pointes en les coupant sur son ongle, tira de sa
+poche une tabatière d'or ornée du portrait de Sa
+Majesté, la plaça à la portée de sa main, moins pour
+y puiser la poudre qu'elle contenait que pour jouer
+avec elle de cet air indifférent du juge qui joue aussi
+insoucieusement avec la vie d'un homme qu'il joue
+avec sa tabatière, et attendit Nicolino Caracciolo
+dans la pose qu'il crut la plus propre à faire de
+l'effet sur son prisonnier.</p>
+
+<p>Par malheur, Nicolino Caracciolo n'était point
+de caractère à se se laisser imposer par les poses du
+marquis Vanni; la porte qui s'était refermée sur le
+commandant s'ouvrit dix minutes après devant le
+prisonnier, et Nicolino Caracciolo, mis avec une
+élégance qui ne dénonçait en aucune manière le
+séjour peu confortable de la prison, entra le sourire
+sur les lèvres, en fredonnant d'une voix assez juste
+le <i>Pria che spunti l'aurora</i> du <i>Matrimonio segreto</i>.</p>
+
+<p>Il était accompagné de quatre soldats et suivi du
+gouverneur.</p>
+
+<p>Deux soldats restèrent à la porte, deux autres
+s'avancèrent à la droite et à la gauche du prisonnier,
+lequel marcha droit à la sellette qui lui était préparée,
+regarda avant de s'asseoir autour de lui avec
+la plus grande attention, murmura en français les
+trois syllabes: <i>Tiens! tiens! tiens!</i> lesquelles sont
+destinées, comme on sait, à exprimer un côté
+comique de l'étonnement, et, s'adressant avec la
+plus grande politesse au procureur fiscal:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que, par hasard, monsieur le marquis,
+lui demanda-t-il, vous auriez lu <i>les Mystères d'Udolphe</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela, <i>les Mystères d'Udolphe</i>? demanda
+Vanni répondant à son tour, comme Nicolino
+avait l'habitude de le faire, à une question par
+une autre question.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un nouveau roman d'une dame anglaise
+nommée Anne Radcliffe.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne lis pas de romans, entendez-vous, monsieur,
+répondit le juge d'une voix pleine de dignité.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tort, monsieur, très-grand tort; il y
+en a de fort amusants, et je voudrais bien en avoir
+un à lire dans mon cachot, s'il y faisait clair.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je désire que vous vous pénétriez de
+cette vérité...</p>
+
+<p>&mdash;De laquelle, monsieur le marquis?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que nous sommes ici pour nous occuper
+d'autre chose que de romans. Asseyez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur le marquis; je voulais seulement
+vous dire qu'il y avait, dans <i>les Mystères d'Udolphe</i>,
+la description d'une chambre parfaitement
+pareille à celle-ci; c'est dans cette salle que le chef
+des brigands tenait ses séances.</p>
+
+<p>Vanni appela à son aide toute sa dignité.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère, prévenu, que cette fois...</p>
+
+<p>Nicolino l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, je ne m'appelle pas prévenu, vous le
+savez bien.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de degré social devant la loi, vous
+êtes prévenu.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'accepte comme verbe, mais non comme
+substantif; voyons, de quoi suis-je prévenu?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes prévenu de complot envers l'État.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, bon! voilà que vous retombez dans
+votre manie.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous dans votre irrévérence envers la
+justice.</p>
+
+<p>&mdash;Moi irrévérent envers la justice? Ah! monsieur
+le marquis, vous me prenez pour un autre, Dieu
+merci! nul ne respecte et ne vénère la justice plus
+que moi. La justice! mais c'est la parole de Dieu
+sur la terre. Oh! que non! je ne suis pas si impie
+que d'être irrévérent envers la justice. Ah! envers
+les juges, c'est autre chose, je ne dis pas.</p>
+
+<p>Vanni frappa avec impatience la terre du pied.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous enfin décidé à répondre aujourd'hui
+aux questions que je vais vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;C'est selon les questions que vous me ferez.</p>
+
+<p>&mdash;Prévenu...! s'écria Vanni avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Encore, fit Nicolino en haussant les épaules;
+mais, voyons, qu'est-ce que cela vous fait de m'appeler
+prince ou duc? Je n'ai point de préférence
+pour l'un ou l'autre de ces deux noms. Je vous
+appelle bien marquis, moi, et, à coup sûr, quoique
+j'aie à peine le tiers de votre âge, je suis prince ou duc
+depuis plus longtemps que vous n'êtes marquis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, assez sur ce chapitre... Votre âge?</p>
+
+<p>Nicolino tira de son gousset une montre magnifique.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt et un ans trois mois huit jours cinq
+heures sept minutes trente-deux secondes. J'espère,
+cette fois, que vous ne m'accuserez pas de manquer
+de précision.</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;Nicolino Caracciolo, toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Votre domicile?</p>
+
+<p>&mdash;Au château Saint-Elme, cachot numéro 3, au
+second au-dessous de l'entre-sol.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous demande pas où vous demeurez à
+présent; je vous demande où vous demeuriez quand
+vous avez été arrêté?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demeurais nulle part, j'étais dans la
+rue.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Peu importe votre réponse, on sait
+votre domicile.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je vous dirai comme Agamemnon à
+Achille:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">Pourquoi le demander, puisque vous le savez?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Faisiez-vous partie de la réunion de conspirateurs
+qui était assemblée, du 22 au 23 septembre,
+dans les ruines du palais de la reine Jeanne?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais pas de palais de la reine Jeanne
+à Naples.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne connaissez pas les ruines du palais de
+la reine Jeanne au Pausilippe, presque en face de
+la maison que vous habitez?</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur le marquis. Qu'un homme
+du peuple, un cocher de fiacre, un cicerone, voire
+même un ministre de l'instruction publique,&mdash;Dieu
+sait où l'on prend les ministres dans notre
+époque!&mdash;fasse une pareille erreur, cela se comprend;
+mais vous, un archéologue, vous tromper
+en architecture de deux siècles et demi, et en histoire
+de cinq cents ans, je ne vous pardonne pas
+cela! Vous voulez dire les ruines du palais d'Anna
+Caraffa, femme du duc de Medina, le favori de Philippe
+IV, qui n'est pas morte étouffée comme
+Jeanne Ire, ni empoisonnée comme Jeanne II...&mdash;remarquez
+que je n'affirme pas le fait, le fait étant
+resté douteux,&mdash;mais mangée aux poux comme
+Sylla et comme Philippe H.... Cela n'est pas permis,
+monsieur Vanni, et, si la chose se répandait, on
+vous prendrait pour un vrai marquis!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dans les ruines du palais d'Anna
+Caraffa, si vous l'aimez mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je l'aime mieux; j'aime toujours mieux la
+vérité; je suis de l'école du philosophe de Genève, et
+j'ai pour devise: <i>Vitam impendere vero</i>. Bon! si je
+parle latin, voilà qu'on va me prendre pour un
+faux duc!</p>
+
+<p>&mdash;Étiez-vous dans les ruines du palais d'Anna
+Caraffa pendant la nuit du 22 au 23 septembre?
+Répondez oui ou non! insista Vanni furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Et que diable eussé-je été y chercher? Vous ne
+vous rappelez donc pas le temps qu'il faisait pendant
+la nuit du 22 au 23 septembre?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous dire ce que vous alliez y faire,
+moi: vous alliez y conspirer.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! je ne conspire jamais quand
+il pleut; c'est déjà assez ennuyeux par le beau
+temps.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous, ce soir-là, prêté votre redingote à
+quelqu'un?</p>
+
+<p>&mdash;Pas si niais, par une nuit pareille, quand il
+pleuvait à torrents, prêter ma redingote! mais, si
+j'en avais eu deux, je les eusse mises l'une sur
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Reconnaissez-vous ces pistolets?</p>
+
+<p>&mdash;Si je les reconnaissais, je vous dirais qu'on me
+les a volés; et, comme votre police est très-mal faite,
+vous ne retrouveriez pas le voleur, ce qui serait
+humiliant pour votre police; or, je ne veux humilier
+personne, je ne reconnais pas ces pistolets.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont cependant marqués d'une N.</p>
+
+<p>&mdash;N'y a-t-il que moi dont le nom commence par
+une N à Naples?</p>
+
+<p>&mdash;Reconnaissez-vous cette lettre?</p>
+
+<p>Et Vanni montra au prisonnier la lettre de la
+marquise de San-Clemente.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur le marquis, mais il faudrait
+que je la visse de plus près.</p>
+
+<p>&mdash;Approchez-vous.</p>
+
+<p>Nicolino regarda l'un après l'autre les deux soldats
+qui se tenaient à sa droite et sa gauche:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Èpermesso</i>? dit-il.</p>
+
+<p>Les deux soldats s'écartèrent; Nicolino s'approcha
+de la table, prit la lettre et la regarda.</p>
+
+<p>&mdash;Fi donc! demander à un galant homme s'il
+reconnaît une lettre de femme! Oh! monsieur le
+marquis!</p>
+
+<p>Et, approchant tranquillement la lettre d'un des
+candélabres, il y mit le feu.</p>
+
+<p>Vanni se leva furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous donc? s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez bien, je la brûle; il faut toujours
+brûler les lettres de femme, ou sinon les pauvres
+créatures sont compromises.</p>
+
+<p>&mdash;Soldats!... s'écria Vanni.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous dérangez pas, dit Nicolino en soufflant
+les cendres au nez de Vanni, c'est fait.</p>
+
+<p>Et il alla tranquillement se rasseoir sur la sellette.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, dit Vanni, rira bien qui rira le
+dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai ri ni le premier ni le dernier, monsieur,
+dit Nicolino avec hauteur; je parle et j'agis en
+honnête homme, voilà tout.</p>
+
+<p>Vanni poussa une espèce de rugissement; mais
+sans doute n'était-il pas au bout de ses questions,
+car il parut se calmer, quoiqu'il secouât furieusement
+sa tabatière dans sa main droite.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes le neveu de Francesco Caracciolo?
+reprit Vanni.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cet honneur, monsieur le marquis, répondit
+tranquillement Nicolino en s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;Le voyez-vous souvent?</p>
+
+<p>&mdash;Le plus que je puis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez qu'il est infecté de mauvais principes?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que c'est le plus honnête homme de
+Naples et le plus fidèle sujet de Sa Majesté, sans
+vous excepter, monsieur le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous entendu dire qu'il ait eu affaire aux
+républicains?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à Toulon, où il s'est battu contre eux si
+glorieusement, qu'il doit aux différents combats
+qu'il leur a livrés le grade d'amiral.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Vanni comme s'il prenait une
+résolution subite, je vois que vous ne parlerez
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous trouvez que je ne parle point
+assez, je parle presque tout seul.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que nous ne tirerons aucun aveu de
+vous par la douceur.</p>
+
+<p>&mdash;Ni par la force, je vous en préviens.
+&mdash;Nicolino Caracciolo, vous ne savez pas jusqu'où
+peuvent s'étendre mes pouvoirs de juge.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne sais pas jusqu'où peut s'étendre la
+tyrannie d'un roi.</p>
+
+<p>&mdash;Nicolino Caracciolo, je vous préviens que je
+vais être forcé de vous appliquer à la torture.</p>
+
+<p>&mdash;Appliquez, marquis, appliquez; cela fera toujours
+passer un instant; on s'ennuie tant en prison!</p>
+
+<p>Et Nicolino Caracciolo étira ses bras en bâillant.</p>
+
+<p>&mdash;Maître Donato! s'écria le procureur fiscal exaspéré,
+faites voir au prévenu la chambre de la question.</p>
+
+<p>Maître Donato tira un cordon, les rideaux s'ouvrirent;
+Nicolino put donc voir le bourreau, ses
+deux aides et les formidables instruments de torture
+dont il était entouré.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! fit Nicolino décidé à ne reculer devant
+rien: voici une collection qui me paraît fort curieuse;
+peut-on la voir de plus près?</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous plaindrez de la voir de trop près
+tout à l'heure, malheureux pêcheur endurci!</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, marquis, répondit Nicolino
+en secouant sa belle et noble tête, je ne me
+plains jamais, je me contente de mépriser.</p>
+
+<p>&mdash;Donato, Donato! s'écria le procureur fiscal,
+emparez-vous du prévenu.</p>
+
+<p>La grille tourna sur ses gonds, mettant en communication
+la chambre de l'interrogatoire avec la
+salle de torture, et Donato s'avança vers le prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes cicérone? demanda le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le bourreau, répondit maître Donato.</p>
+
+<p>&mdash;Marquis Vanni, dit Nicolino en pâlissant légèrement,
+mais le sourire sur les lèvres et sans
+donner aucune autre marque d'émotion, présentez-moi
+à monsieur; selon les lois de l'étiquette anglaise,
+il n'aurait le droit de me parler ni de me
+toucher, si je ne lui étais pas présenté, et, vous le
+savez, nous vivons sous les lois anglaises depuis
+l'entrée à la cour de madame l'ambassadrice d'Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;A la torture! à la torture! hurla Vanni.</p>
+
+<p>&mdash;Marquis, dit Nicolino, je crois que vous vous
+privez par votre précipitation d'un grand plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel? demanda Vanni haletant.</p>
+
+<p>&mdash;Celui de m'expliquer vous-même l'usage de
+chacune de ces ingénieuses machines; qui sait si
+cette explication ne suffirait point à vaincre ce que
+vous appelez mon obstination?</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, quoique ce soit un moyen pour
+toi de retarder l'heure que tu redoutes.</p>
+
+<p>&mdash;Aimez-vous mieux tout de suite? dit Nicolino
+en regardant fixement Vanni; quant à moi, cela
+m'est égal.</p>
+
+<p>Vanni baissa les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répliqua-t-il, il ne sera point dit que
+j'aurai refusé à un prévenu, si coupable qu'il soit,
+le délai qu'il a demandé.</p>
+
+<p>En effet, Vanni comprenait qu'il y avait pour lui
+une jouissance amère et une sombre vengeance dans
+l'énumération à laquelle il allait se livrer, puisqu'il
+faisait précéder la torture physique d'une torture
+morale pire que la première peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Nicolino en riant, je savais bien que
+l'on obtenait tout de vous par le raisonnement, et,
+d'abord, voyons, monsieur le procureur fiscal, commençons
+par cette corde pendue au plafond et glissant
+sur une poulie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, en effet, par là que l'on commence.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez ce que c'est que le hasard! Nous disions
+donc que cette corde...?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que l'on appelle l'estrapade, mon jeune
+ami.</p>
+
+<p>Nicolino salua.</p>
+
+<p>&mdash;On lie le patient les mains derrière le dos, on
+lui met aux pieds des poids plus ou moins lourds, on
+le soulève par cette corde jusqu'au plafond, puis on
+le laisse retomber par secousses jusqu'à un pied de
+terre.</p>
+
+<p>&mdash;Ce doit être un moyen infaillible de faire
+grandir les gens... Et, continua Nicolino, cette espèce
+de casque pendu à la muraille, comment cela s'appelle-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la <i>cuffia del silenzio</i>, très-bien nommée
+ainsi, attendu que plus on souffre, moins on peut
+crier. On met la tête du patient dans cette boîte de
+fer, et, à l'aide de cette vis que l'on tourne, la boîte
+se rétrécit; au troisième tour, les yeux sortent de leur
+orbite et la langue de la bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ce doit être au sixième, mon
+Dieu! fit Nicolino avec sa même intonation railleuse.
+Et ce fauteuil en tôle avec des clous en fer
+et une espèce de réchaud dessous, a-t-il son utilité?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez le voir. On y assied le patient tout
+nu, on l'attache solidement aux bras du fauteuil et
+l'on allume du feu dans le réchaud.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moins commode que le gril de saint
+Laurent; vous ne pouvez pas le retourner. Et ces
+coins, ce maillet et ces planches?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la question des brodequins: on met entre
+quatre planches les jambes de celui à qui on veut
+la donner, on les lie avec une corde, et, à l'aide de
+ce maillet, on enfonce ces coins-là entre les planches
+du milieu.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne pas les passer tout de suite entre
+le tibia et le péroné? Ce serait plus court!... Et ce
+chevalet entouré de coquemars?</p>
+
+<p>&mdash;C'est avec cela qu'on donne la question de l'eau:
+on couche le patient sur le chevalet de manière qu'il
+ait la tête et les pieds plus bas que l'estomac, et on
+lui entonne dans la bouche jusqu'à cinq ou six
+pintes d'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Je doute que les toasts que l'on porte à votre
+santé de cette façon-là, marquis, vous portent bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous continuer?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, non, cela me donne un trop grand
+mépris pour les inventeurs de toutes ces machines,
+et surtout pour ceux qui s'en servent. J'aime décidément
+mieux être accusé que juge, patient que
+bourreau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous refusez de faire des aveux?</p>
+
+<p>&mdash;Plus que jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Songez que ce n'est plus l'heure de plaisanter.</p>
+
+<p>&mdash;Par quelle torture vous plaît-il de commencer,
+monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Par l'estrapade, répondit Vanni exaspéré de ce
+sang-froid. Exécuteur, enlevez l'habit de monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! si vous voulez bien le permettre, je
+l'ôterai moi-même; je suis très-chatouilleux.</p>
+
+<p>Et, avec la plus grande tranquillité, Nicolino enleva
+son habit, sa veste et sa chemise, mettant au
+jour un torse juvénile et blanc, un peu maigre peut-être,
+mais de forme parfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, vous ne voulez pas avouer?
+cria Vanni en secouant désespérément sa tabatière.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! répondit Nicolino, est-ce qu'un
+gentilhomme a deux paroles? Il est vrai, ajouta-t-il
+dédaigneusement, que vous ne pouvez point savoir
+cela, vous.</p>
+
+<p>&mdash;Liez-lui les mains derrière le dos, liez-lui les
+mains, cria Vanni; attachez-lui un poids de cent
+livres à chaque pied et levez-le jusqu'au plafond.</p>
+
+<p>Les aides du bourreau se précipitèrent sur Nicolino
+pour exécuter l'ordre du procureur fiscal.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, un instant! cria maître Donato, des
+égards, des précautions. Il faut que cela dure; disloquez,
+mais ne cassez pas; c'est de la <i>roba</i> aristocratique.</p>
+
+<p>Et lui-même, avec toute sorte d'égards et de précautions
+comme il avait dit, il lui lia les mains
+derrière le dos, tandis que les deux aides lui attachaient
+les poids aux pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux pas avouer? tu ne veux pas
+avouer? cria Vanni en s'approchant de Nicolino.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait; approchez encore, dit Nicolino.</p>
+
+<p>Vanni s'approcha; Nicolino lui cracha au visage.</p>
+
+<p>&mdash;Sang du Christ! s'écria Vanni, enlevez! enlevez!</p>
+
+<p>Le bourreau et ses aides s'apprêtaient à obéir,
+quand le commandant Roberto Brandi, s'approchant
+vivement du procureur fiscal:</p>
+
+<p>&mdash;Un billet très-pressé du prince de Castelcicala,
+lui dit-il.</p>
+
+<p>Vanni prit le billet en faisant signe aux exécuteurs
+d'attendre qu'il eût lu.</p>
+
+<p>Il ouvrit le billet; mais à peine y eut-il jeté les
+yeux, qu'une pâleur livide envahit son visage.</p>
+
+<p>Il le relut une seconde fois et devint plus pâle
+encore.</p>
+
+<p>Puis, après un moment de silence, passant son
+mouchoir sur son front ruisselant de sueur:</p>
+
+<p>&mdash;Détachez le patient, dit-il, et reconduisez-le
+dans sa prison.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais la question? demanda maître
+Donato.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera pour un autre jour, répondit Vanni.</p>
+
+<p>Et il s'élança hors du cachot sans même donner
+à son greffier l'ordre de le suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre ombre, monsieur le procureur fiscal?
+lui cria Nicolino. Vous oubliez votre ombre!</p>
+
+<p>On détacha Nicolino, qui remit sa chemise, sa
+veste et sa redingote avec le même calme qu'il les
+avait ôtées.</p>
+
+<p>&mdash;Métier du diable, s'écria maître Donato, on n'y
+est jamais sûr de rien!</p>
+
+<p>Nicolino parut touché de ce désappointement du
+bourreau.</p>
+
+<p>&mdash;Combien gagnez-vous par an, mon ami? lui
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai quatre cents ducats de fixe, Excellence,
+dix ducats par exécution et quatre ducats par torture;
+mais il y a plus de trois ans que, par l'entêtement
+du tribunal, on n'a exécuté personne; et,
+vous le voyez, au moment de vous donner la torture,
+contre-ordre! J'aurais plus de bénéfice à donner ma
+démission de bourreau et à me faire sbire, comme
+mon ami Pasquale de Simone.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, mon cher, dit Nicolino en tirant de sa
+poche trois pièces d'or, vous m'attendrissez; voici
+douze ducats. Qu'il ne soit pas dit que l'on vous a
+dérangé pour rien.</p>
+
+<p>Maître Donato et ses deux aides saluèrent.</p>
+
+<p>Alors, Nicolino, se retournant vers Roberto Brandi,
+qui ne comprenait rien lui-même à ce qui s'était
+passé:</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas entendu, commandant? lui
+dit-il. M. le procureur fiscal vous a ordonné de me
+reconduire en prison.</p>
+
+<p>Et, se remettant de lui-même au milieu des soldats
+qui l'avaient amené, il sortit de la salle de l'interrogatoire
+et regagna son cachot.</p>
+
+<p>Peut-être le lecteur attend-il maintenant l'explication
+du changement qui s'était fait sur la physionomie
+du marquis Vanni en lisant le billet du prince
+de Castelcicala, et de l'ordre donné de remettre la
+torture à un autre jour, après l'avoir lu.</p>
+
+<p>L'explication sera bien simple; elle consistera à
+mettre sous les yeux du lecteur le texte même du
+billet; le voici:</p>
+
+<p>«Le roi est arrivé cette nuit. L'armée napolitaine
+est battue; les Français seront ici dans quinze jours.</p>
+
+<p>»C.»</p>
+
+<p>Or, le marquis Vanni avait réfléchi que ce n'était
+point au moment où les Français allaient entrer à
+Naples qu'il était opportun de donner la torture à un
+prisonnier accusé pour tout crime d'être partisan
+des Français.</p>
+
+<p>Quant à Nicolino, qui, malgré tout son courage,
+était menacé d'une rude épreuve, il rentra dans le
+cachot numéro 3, au second au-dessous de l'entre-sol,
+comme il disait, sans savoir à quel heureux hasard
+il devait d'en être quitte à si bon marché.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>LXIII</h3>
+
+<h3>L'ABBÉ PRONIO</h3>
+
+
+<p>Vers la même heure où le procureur fiscal Vanni
+faisait reconduire Nicolino à son cachot, le cardinal
+Ruffo, pour accomplir la promesse qu'il avait
+faite pendant la nuit au roi, se présentait à la
+porte de ses appartements.</p>
+
+<p>L'ordre était donné de le recevoir. Il pénétra donc
+sans aucun empêchement jusqu'au roi.</p>
+
+<p>Le roi était en tête-à-tête avec un homme d'une
+quarantaine d'années. On pouvait reconnaître cet
+homme pour un abbé à une imperceptible tonsure
+qui disparaissait au milieu d'une forêt de cheveux
+noirs. Il était, au reste, vigoureusement découplé et
+paraissait plutôt fait pour porter l'uniforme de carabinier
+que la robe ecclésiastique.</p>
+
+<p>Ruffo fit un pas en arrière.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, sire, dit-il, mais je croyais trouver
+Votre Majesté seule.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, entrez, mon cher cardinal, dit le roi,
+vous n'êtes point de trop; je vous présente l'abbé
+Pronio.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, sire, dit Ruffo en souriant, mais je ne
+connais pas l'abbé Pronio.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus, dit le roi. Monsieur entre une
+minute avant Votre Éminence; il vient de la part de
+mon directeur, monseigneur Rossi, évêque de Nicosia;
+M. l'abbé ouvrait la bouche pour me raconter
+ce qui l'amène, il le racontera à nous deux au lieu
+de le raconter à moi tout seul. Tout ce que je sais,
+par le peu de mots que M. l'abbé m'a dits, c'est que
+c'est un homme qui parle bien et qui promet d'agir
+encore mieux. Racontez votre affaire: M. le cardinal
+Ruffo est de mes amis.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, sire, dit l'abbé en s'inclinant devant
+le cardinal, et des meilleurs même.</p>
+
+<p>&mdash;Si je n'ai pas l'honneur de connaître M. l'abbé
+Pronio, vous voyez qu'en échange M. l'abbé Pronio
+me connaît.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui ne vous connaît pas, monsieur le cardinal,
+vous, le fortificateur d'Ancône! vous, l'inventeur
+d'un nouveau four à chauffer les boulets rouges!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voilà pris, mon éminentissime. Vous
+vous attendiez à ce que l'on vous fît des compliments
+sur votre éloquence et votre sainteté, et voilà qu'on
+vous en fait sur vos exploits militaires.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire, et plût à Dieu que Votre Majesté eût
+confié le commandement de l'armée à Son Éminence
+au lieu de le confier à un fanfaron autrichien.</p>
+
+<p>&mdash;L'abbé, vous venez de dire une grande vérité,
+dit le roi en posant sa main sur l'épaule de Pronio.</p>
+
+<p>Ruffo s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je présume, dit-il, que M. l'abbé n'est
+pas venu seulement pour dire des vérités qu'il me
+permettra de prendre pour des louanges.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Éminence a raison, dit Pronio en s'inclinant
+à son tour; mais une vérité dite de temps en
+temps et quand l'occasion s'en présente, quoiqu'elle
+puisse parfois nuire à l'imprudent qui la dit, ne
+peut jamais nuire au roi qui l'entend.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez de l'esprit, monsieur, dit Ruffo.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est l'effet qu'il m'a fait tout de suite,
+dit le roi; et cependant il n'est que simple abbé,
+quand j'ai, à la bonté de mon ministre des cultes,
+dans mon royaume tant d'ânes qui sont évêques!</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela ne nous dit pas ce qui amène l'abbé
+près de Votre Majesté?</p>
+
+<p>&mdash;Dites, dites, l'abbé! le cardinal me rappelle que
+j'ai affaire; nous vous écoutons.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai bref, sire. J'étais hier, à neuf heures
+du soir, chez mon neveu, qui est maître de poste.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est vrai, dit le roi, je cherchais où je
+vous avais déjà vu. Je me rappelle maintenant,
+c'est là.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, sire. Dix minutes auparavant, un
+courrier était passé, avait commandé des chevaux et
+avait dit au maître de poste: «Surtout ne faites pas
+attendre, c'est pour un très-grand seigneur;» et il
+était reparti en riant. La curiosité me prit alors de
+voir ce très-grand seigneur, et, lorsque la voiture
+s'arrêta, je m'en approchai, et, à mon grand étonnement,
+je reconnus le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a reconnu et ne m'a rien demandé; c'est,
+déjà bien de sa part, n'est-ce pas, mon éminentissime?</p>
+
+<p>&mdash;Je me réservais pour ce matin, sire, répondit
+l'abbé en s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, continuez! vous voyez bien que le
+cardinal vous écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Avec la plus grande attention, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi, que l'on savait à Rome, continua Pronio,
+revenait seul dans un cabriolet, accompagné
+d'un seul gentilhomme qui portait les habits du roi,
+tandis que le roi portait les habits de ce gentilhomme;
+c'était un événement.</p>
+
+<p>&mdash;Et un fier! fit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;J'interrogeai les postillons de Fondi, et, de postillons
+en postillons, en remontant jusqu'à ceux d'Albano,
+les nôtres avaient appris qu'il y avait eu une
+grande bataille, que les Napolitains avaient été battus
+et que le roi,&mdash;comment dirai-je cela, sire?
+demanda en s'inclinant respectueusement l'abbé,&mdash;et
+que le roi...</p>
+
+<p>&mdash;Fichait le camp... Ah! pardon, j'oubliais que
+vous êtes homme d'Église.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, j'ai été poursuivi de cette idée que, si les
+Napolitains étaient véritablement en fuite, ils courraient
+tout d'une traite jusqu'à Naples, et que, par
+conséquent, il n'y avait qu'un moyen d'arrêter les
+Français, qui, si on ne les arrêtait pas, y seraient sur
+leurs talons.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons le moyen, dit Ruffo.</p>
+
+<p>&mdash;C'était de révolutionner les Abruzzes et la Terre
+de Labour, et, puisqu'il n'y a plus d'armée à leur opposer,
+de leur opposer un peuple.</p>
+
+<p>Ruffo regarda Pronio.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous seriez, par hasard, un homme
+de génie, monsieur l'abbé? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait? répondit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;La chose m'en, a tout l'air, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-le aller, laissez-le aller, dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, ce matin, j'ai pris un cheval chez mon
+neveu, je suis venu à franc étrier jusqu'à Capoue; à
+la poste de Capoue, je me suis informé, et j'ai appris
+que Sa Majesté était à Caserte; alors, je suis venu à
+Caserte et me suis présenté hardiment à la porte du
+roi, comme venant de la part de monseigneur Rossi,
+évêque de Nicosia et confesseur de Sa Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez monseigneur Rossi? demanda
+Ruffo.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai jamais vu, dit l'abbé; mais j'espérais
+que le roi me pardonnerait mon mensonge en faveur
+de la bonne intention.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mordieu! oui, je vous pardonne, dit le
+roi. Éminence, donnez-lui son absolution tout de
+suite.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, sire, vous savez tout, dit Pronio:
+si le roi adopte mon projet d'insurrection, une traînée
+de poudre n'ira pas plus vite; je proclame la
+guerre sainte, et, avant huit jours, je soulève tout le
+pays depuis Aquila jusqu'à Teano.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ferez cela tout seul? demanda Ruffo.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur; je m'adjoindrai deux hommes
+d'exécution.</p>
+
+<p>&mdash;Et quels sont ces deux hommes?</p>
+
+<p>&mdash;L'un est Gaetano Mammone, plus connu sous
+le nom du <i>meunier de Sora</i>.</p>
+
+<p>&mdash;N'ai-je pas entendu prononcer son nom, demanda
+le roi, à propos du meurtre de ces deux jacobins
+della Torre?</p>
+
+<p>C'est possible, sire, répondit l'abbé Pronio; il est
+rare que Gaetano Mammone ne soit pas là quand
+on tue quelqu'un à dix lieues à la ronde; il flaire le
+sang.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez? demanda Ruffo.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon ami, Éminence.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;Un jeune brigand de la plus belle espérance,
+sire; il se nomme Michele Pezza; mais il a pris le
+nom de Fra-Diavolo, attendu probablement que ce
+qu'il y a de plus malin, c'est un moine, et de plus
+mauvais le diable. A vingt et un ans à peine, il est
+déjà chef d'une bande de trente hommes, qui se tiennent
+dans les montagnes de Mignano. Il était amoureux
+de la fille d'un charron d'Itri, il l'a hautement
+demandée en mariage, on la lui a refusée; alors, il
+a loyalement prévenu son rival, nommé Peppino,
+qu'il le tuerait s'il ne renonçait pas à Francesca, c'est
+le nom de la jeune fille; son rival a persisté, et Michele
+Pezza lui a tenu parole.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire qu'il l'a tué? demanda Ruffo.</p>
+
+<p>&mdash;Éminence, c'est mon pénitent. Il y a quinze
+jours qu'avec six de ses hommes les plus résolus, il
+a pénétré la nuit, par le jardin qui donne sur la
+montagne, dans la maison du père de Francesca, a
+enlevé sa fille et la emmenée avec lui. Il paraît que
+mon drôle a des secrets à lui pour se faire aimer des
+femmes. Francesca, qui aimait Peppino, adore maintenant
+Fra-Diavolo et brigande avec lui comme si
+elle n'avait fait que cela toute sa vie.</p>
+
+<p>&mdash;Et voilà les hommes que vous comptez employer?
+demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, on ne révolutionne pas un pays avec des
+séminaristes.</p>
+
+<p>&mdash;L'abbé a raison, sire, dit Ruffo.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! Et, avec ces moyens-là, vous promettez
+de réussir?</p>
+
+<p>&mdash;J'en réponds.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous soulèverez les Abruzzes, la Terre de
+Labour?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis les enfants jusqu'aux vieillards. Je
+connais tout le monde, et tout le monde me connaît.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me paraissez bien sûr de votre affaire,
+mon cher abbé, dit le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Si sûr, que j'autorise Votre Éminence à me faire
+fusiller si je ne réussis pas.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous comptez faire de votre ami Gaetano
+Mammone et de votre pénitent Fra-Diavolo vos deux
+lieutenants?</p>
+
+<p>&mdash;Je compte en faire deux capitaines comme moi;
+ils ne valent pas moins que moi, et je ne vaux pas
+moins qu'eux. Que le roi daigne seulement signer
+mon brevet et les leurs, pour prouver aux paysans
+que nous agissons en son nom, et je me charge de
+tout.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! dit le roi, je ne suis pas scrupuleux;
+mais nommer mes capitaines deux gaillards comme
+ceux-là. Vous me donnerez bien dix minutes de réflexion,
+l'abbé?</p>
+
+<p>&mdash;Dix, vingt, trente, sire, je ne crains rien. L'affaire
+est trop avantageuse pour que Votre Majesté
+la refuse, et Son Éminence est trop dévouée aux
+intérêts de la couronne pour ne pas la lui conseiller.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, l'abbé, dit le roi, laissez-nous un instant
+seuls, Son Éminence et moi: nous allons causer
+de votre proposition.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, je serai dans l'antichambre à lire mon
+bréviaire; Votre Majesté me fera demander quand
+elle aura pris une résolution.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, l'abbé, allez.</p>
+
+<p>Pronio salua et sortit.</p>
+
+<p>Le roi et le cardinal se regardèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que dites-vous de cet abbé-là, mon
+éminentissime? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que c'est un homme, sire, et que les
+hommes sont rares.</p>
+
+<p>&mdash;Un drôle de saint Bernard pour prêcher une
+croisade, dites donc!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sire, il réussira peut-être mieux que le
+vrai n'a réussi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes donc d'avis que j'accepte son offre?</p>
+
+<p>&mdash;Dans la position où nous sommes, sire, je n'y
+vois pas d'inconvénient.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dites-moi, quand on est petit-fils de
+Louis XIV et qu'on s'appelle Ferdinand de Bourbon,
+signer de ce nom des brevets à un chef de brigands
+et à un homme qui boit le sang comme un autre boit
+de l'eau claire! car je le connais son Gaetano Mammone,
+de réputation du moins.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends la répugnance de Votre Majesté,
+sire; mais signez seulement celui de l'abbé, et autorisez-le
+à signer ceux des autres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un homme adorable, en ce que, avec
+vous, on n'est jamais dans l'embarras. Rappelons-nous
+l'abbé?</p>
+
+<p>&mdash;Non, sire; laissons-lui le temps de lire son bréviaire;
+nous avons, de notre côté, à régler quelques
+petites affaires au moins aussi pressées que les
+siennes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Hier, Votre Majesté m'a fait l'honneur de me
+demander mon avis sur la falsification de certaine
+lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Je me le rappelle parfaitement; et vous m'avez
+demandé la nuit pour réfléchir. Mon éminentissime,
+avez vous réfléchi?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai fait que cela, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il y a un fait que Votre Majesté ne
+contestera point, c'est que j'ai l'honneur d'être détesté
+par la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Il en est ainsi de tout ce qui m'est fidèle et attaché,
+mon cher cardinal; si nous avions le malheur
+de nous brouiller, la reine vous adorerait.</p>
+
+<p>&mdash;Or, étant déjà suffisamment détesté par elle, à
+mon avis, je désirerais bien, s'il était possible, sire,
+qu'elle ne me détestât point davantage.</p>
+
+<p>&mdash;A quel propos me dites-vous cela?</p>
+
+<p>&mdash;A propos de la lettre de Sa Majesté l'empereur
+d'Autriche.</p>
+
+<p>&mdash;Que croyez vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois rien; mais voici comment les choses
+se sont passées.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons cela, dit le roi s'accoudant sur son fauteuil
+afin d'écouter plus commodément.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure Votre Majesté est-elle partie pour
+Naples, avec M. André Backer, le jour où le jeune
+homme a eu l'honneur de dîner avec Votre Majesté?</p>
+
+<p>&mdash;Entre cinq et six heures.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, entre six et sept heures, c'est-à-dire
+une heure après que Votre Majesté a été partie, avis
+a été donné au maître de poste de Capoue de dire à
+Ferrari, lorsqu'il reprendrait chez lui le cheval qu'il
+y avait laissé, qu'il était inutile qu'il allât jusqu'à
+Naples, attendu que Votre Majesté était à Caserte.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a donc donné cet avis?</p>
+
+<p>&mdash;Je désire ne nommer personne, sire; seulement,
+je n'empêche point que Votre Majesté ne devine.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, je vous écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Ferrari, au lieu d'aller à Naples, est donc venu
+à Caserte. Pourquoi voulait-on qu'il vînt à Caserte?
+Je n'en sais rien. Pour essayer probablement sur lui
+quelque tentative de séduction.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit, mon cher cardinal, que je le
+croyais incapable de me trahir.</p>
+
+<p>&mdash;On n'a pas eu la peine de s'assurer de sa fidélité;
+Ferrari, ce qui valait mieux, a fait une chute,
+a perdu connaissance et a été transporté à la pharmacie.</p>
+
+<p>&mdash;Par le secrétaire de M. Acton, nous savons
+cela.</p>
+
+<p>&mdash;Là, de peur que son évanouissement ne fut trop
+court et qu'il ne revînt à lui au moment où l'on ne s'y
+attendrait pas, on a trouvé convenable de le prolonger
+à l'aide de quelques gouttes de laudanum.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a dit cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai eu besoin d'interroger personne. Qui
+ne veut pas être trompé ne doit s'en rapporter qu'à
+soi.</p>
+
+<p>Le cardinal tira de sa poche une cuiller à café.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, dit il, la cuiller à l'aide de laquelle on
+les lui a introduites dans la bouche; il en reste une
+couche au fond de la cuiller, ce qui prouve que le
+blessé n'a pas bu le laudanum lui-même, vu qu'il
+eût enlevé cette couche avec ses lèvres, et l'odeur
+acre et persistante de l'opium indique, après plus
+d'un mois, à quelle substance appartenait cette
+couche.</p>
+
+<p>Le roi regarda le cardinal avec cet étonnement naïf
+qu'il manifestait lorsqu'on lui démontrait une chose
+que seul il n'eût pas trouvée, parce qu'elle dépassait
+la portée de son intelligence.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui a fait cela? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, répondit le cardinal, je ne nomme personne;
+je dis: ON. Qui a fait cela? Je n'en sais rien.
+ON l'a fait. Voilà ce que je sais.</p>
+
+<p>&mdash;Et après?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté veut aller jusqu'au bout, n'est-ce-pas?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement que je veux aller jusqu'au
+bout!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, sire, Ferrari évanoui par la violence
+du coup, endormi pour surcroît de précautions avec
+du laudanum, ON a pris la lettre dans sa poche, ON l'a
+décachetée en plaçant la cire au-dessus d'une bougie,
+ON a lu la lettre, et, comme elle contenait l'opposé
+de ce que l'ON espérait, ON a enlevé l'écriture avec de
+l'acide oxalique.</p>
+
+<p>&mdash;Comment pouvez-vous savoir précisément avec
+quel acide?</p>
+
+<p>&mdash;Voici la petite bouteille, je ne dirai point qui le
+contenait, mais qui le contient; la moitié à peine,
+comme vous le voyez, a été employée à l'opération.</p>
+
+<p>Et, comme il avait tiré de sa poche la cuiller à
+café, le cardinal tira de sa poche un flacon à moitié
+vide contenant un liquide clair comme de l'eau de
+roche et évidemment distillé.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous dites, demanda le roi, qu'avec cette liqueur
+on peut enlever l'écriture?</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Majesté ait la bonté de me donner
+une lettre sans importance.</p>
+
+<p>Le roi prit sur une table le premier placet venu;
+le cardinal versa quelques gouttes du liquide sur l'écriture,
+il l'étendit avec son doigt, en couvrit quatre
+ou cinq lignes et attendit.
+L'écriture commença par jaunir, puis s'effaça peu
+à peu.</p>
+
+<p>Le cardinal lava le papier avec de l'eau ordinaire,
+et, entre les lignes écrites au-dessus et au-dessous, il
+montra au roi un espace blanc qu'il fit sécher au feu
+et sur lequel, sans autre préparation, il écrivit deux
+ou trois lignes.</p>
+
+<p>La démonstration ne laissait rien à désirer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! San-Nicandro! San-Nicandro! murmura
+le roi, quand on pense que tu aurais pu m'apprendre
+tout cela!</p>
+
+<p>&mdash;Non pas lui, sire, attendu qu'il ne le savait pas;
+mais il eût pu vous le faire apprendre par d'autres
+plus savants que lui.</p>
+
+<p>&mdash;Revenons à notre affaire, dit le roi en poussant
+un soupir. Ensuite, que s'est-il passé?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est passé, sire, qu'après avoir substitué au
+refus de l'empereur une adhésion, on a recacheté la
+lettre et on l'a scellée d'un cachet pareil à celui de
+Sa Majesté Impériale; seulement, comme c'était la
+nuit, à la lumière des bougies, que cette opération
+se faisait, on l'a recachetée avec de la cire rouge qui
+était d'une teinte un peu plus foncée que la première.</p>
+
+<p>Le cardinal mit sous les yeux du roi la lettre tournée
+du côté du cachet.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-il, voyez la différence qu'il y a entre
+cette couche superposée et la couche inférieure; au
+premier abord, la teinte paraît la même, mais, en y
+regardant de près, on reconnaît une différence légère
+et cependant visible.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, s'écria le roi, c'est pardieu vrai!</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, reprit le cardinal, voici le bâton de
+cire qui a servi à refaire le cachet; Votre Majesté voit
+que sa couleur est identique avec la couche supérieure.</p>
+
+<p>Le roi regardait avec étonnement les trois pièces
+à conviction: cuiller, flacon, bâton de cire à cacheter
+que Ruffo venait de mettre sous ses yeux et avait
+déposées les unes à côté des autres sur une table.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment vous-êtes vous procuré cette cuiller,
+ce flacon et cette cire? demanda le roi, tellement
+intéressé par cette intelligente recherche de la vérité,
+qu'il ne voulait point en perdre un détail.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de la façon la plus simple, sire. Je suis à
+peu près le seul médecin de votre colonie de San-Leucio;
+je viens donc de temps en temps à la pharmacie
+du château pour y chercher quelques médicaments;
+je suis venu ce matin à la pharmacie comme
+d'habitude, mais avec certaine idée arrêtée; j'ai
+trouvé <i>cette cuiller</i> sur la table de nuit, <i>ce flacon</i> dans
+l'armoire vitrée, et <i>ce bâton de cire</i> sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela vous a suffi pour tout découvrir?</p>
+
+<p>&mdash;Le cardinal de Richelieu ne demandait que
+trois lignes de l'écriture d'un homme pour le faire
+pendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le roi; malheureusement, il y a des
+gens que l'on ne pend pas, quelque chose qu'ils
+aient faite.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit le cardinal en regardant fixement
+le roi, tenez-vous beaucoup à Ferrari?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute que j'y tiens.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, sire, il n'y aurait pas de mal à l'éloigner
+pour quelque temps. Je crois l'air de Naples on
+ne peut plus malsain pour lui en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;Je fais plus que le croire, sire, j'en suis sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! c'est bien simple, je vais le renvoyer
+à Vienne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un voyage fatigant, sire; mais il y a des
+fatigues salutaires.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, vous comprenez bien, mon éminentissime,
+que je veux avoir le coeur net de la chose;
+en conséquence, je renvoie à l'empereur, mon gendre,
+la dépêche dans laquelle il me dit qu'il se mettra
+en campagne aussitôt que je serai rentré à Rome,
+et je lui demande de mon côté ce qu'il pense de
+cela.</p>
+
+<p>&mdash;Et, pour qu'on ne se doute de rien, Votre Majesté
+part pour Naples aujourd'hui avec tout le
+monde, en disant à Ferrari de venir me trouver cette
+nuit à San-Leucio, et d'exécuter mes ordres comme
+si c'étaient ceux de Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'écris à l'empereur au nom de Votre Majesté,
+j'expose ses doutes et le prie de m'envoyer la
+réponse, à moi.</p>
+
+<p>&mdash;A merveille! mais Ferrari va tomber dans les
+mains des Français; vous comprenez bien que les
+chemins sont gardés.</p>
+
+<p>&mdash;Ferrari va par Bénévent et Foggia à Manfredonia;
+là, il s'embarque pour Trieste, et, de Trieste,
+reprend la poste jusqu'à Vienne si le vent est bon;
+il économise deux jours de route et vingt-quatre
+heures de fatigue, et, par le même chemin qu'il est
+allé, il revient.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un homme prodigieux, mon cher
+cardinal! rien ne vous est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela convient à Votre Majesté?</p>
+
+<p>&mdash;Je serais bien difficile si cela ne me convenait
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, sire, occupons-nous d'autre chose; vous
+le savez, chaque minute vaut une heure, chaque
+heure vaut un jour, chaque jour une année.</p>
+
+<p>&mdash;Occupons-nous de l'abbé Pronio, n'est-ce pas?
+demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous qu'il aura eu le temps de lire son
+bréviaire? demanda en riant le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! s'il n'a pas eu le temps de le lire aujourd'hui,
+dit Ruffo, il le lira demain: il n'est pas homme
+à douter de son salut pour si peu de chose.</p>
+
+<p>Ruffo sonna.</p>
+
+<p>Un valet de pied parut à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Prévenez l'abbé Pronio que nous l'attendons,
+dit le roi.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>LXIV</h3>
+
+<h3>UN DISCIPLE DE MACHIAVEL</h3>
+
+
+<p>Pronio ne se fit point attendre.</p>
+
+<p>Le roi et le cardinal remarquèrent que la lecture
+du livre saint ne lui avait rien ôté des airs dégagés
+qu'ils avaient remarqués en lui.</p>
+
+<p>Il entra, se tint sur le seuil de la porte, salua respectueusement
+le roi d'abord, le cardinal ensuite.</p>
+
+<p>&mdash;J'attends les ordres de Sa Majesté, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mes ordres seront faciles à suivre, mon cher
+abbé: j'ordonne que vous fassiez tout ce que vous
+m'avez promis de faire.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prêt, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, entendons-nous.</p>
+
+<p>Pronio regarda le roi; il était évident qu'il ne
+comprenait rien à ces mots: <i>entendons-nous</i>.</p>
+
+<p>Je demande quelles sont vos conditions, dit le
+roi.</p>
+
+<p>&mdash;Mes conditions?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;A moi? Mais je ne fais aucune condition à Votre
+Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Je demande, si vous l'aimez mieux, quelles
+faveurs vous attendez de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Celle de servir Votre Majesté, et, au besoin, de
+me faire tuer pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà tout?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne demandez pas un archevêché, pas un
+évêché, pas la plus petite abbaye?</p>
+
+<p>&mdash;Si je la sers bien, quand tout sera fini, quand
+les Français seront hors du royaume, si j'ai bien
+servi Votre Majesté, elle me récompensera; si je l'ai
+mal servie, elle me fera fusiller.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous de ce langage, cardinal?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis qu'il ne m'étonne pas, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Je remercie Votre Éminence, dit en s'inclinant
+Pronio.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit le roi, il s'agit tout simplement de
+vous donner un brevet?</p>
+
+<p>&mdash;Un à moi, sire, un à Fra-Diavolo, un à Mammone.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous leur mandataire? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne les ai pas vus, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Et, sans les avoir vus, vous répondez d'eux?</p>
+
+<p>&mdash;Comme de moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Rédigez le brevet de M. l'abbé, mon éminentissime.</p>
+
+<p>Ruffo se mit à une table, écrivit quelques lignes et
+lut la rédaction suivante:</p>
+
+<p>«Moi, Ferdinand de Bourbon, roi des Deux-Siciles
+et de Jérusalem,</p>
+
+<p>»Déclare:</p>
+
+<p>»Ayant toute confiance dans l'éloquence, le patriotisme,
+les talents militaires de l'abbé Pronio,</p>
+
+<p>»Le nommer</p>
+
+<p>»MON CAPITAINE dans les Abruzzes et dans la Terre
+de Labour, et, au besoin, dans toutes les autres parties
+de mon royaume;</p>
+
+<p>»Approuver</p>
+
+<p>»Tout ce qu'il fera pour la défense du territoire
+de ce royaume et pour empêcher les Français d'y
+pénétrer, l'autorise à signer des brevets pareils à
+celui-ci en faveur des deux personnes qu'il jugera
+dignes de le seconder dans cette noble tâche, promettant
+de reconnaître pour chefs de masses les deux
+personnes dont il aura fait choix.</p>
+
+<p>»En foi de quoi, nous lui avons délivré le présent
+brevet.</p>
+
+<p>»En notre château de Caserte, le 10 décembre
+1798.»</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce cela, monsieur? demanda le roi à Pronio
+après avoir entendu la lecture que venait de faire le
+cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire; seulement, je remarque que Votre
+Majesté n'a pas voulu prendre la responsabilité de
+signer les brevets des deux capitaines que j'avais eu
+l'honneur de lui recommander.</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais je vous ai reconnu le droit de les
+signer; je veux qu'ils vous en aient l'obligation.</p>
+
+<p>&mdash;Je remercie Votre Majesté, et, si elle veut mettre
+au bas de ce brevet sa signature et son sceau, je
+n'aurai plus qu'à lui présenter mes humbles remercîments
+et à partir pour exécuter ses ordres.</p>
+
+<p>Le roi prit la plume et signa; puis, tirant le
+sceau de son secrétaire, il l'appliqua à côté de sa signature.</p>
+
+<p>Le cardinal s'approcha du roi et lui dit quelques
+mots tout bas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon humble avis, sire.</p>
+
+<p>Le roi se tourna vers Pronio.</p>
+
+<p>&mdash;Le cardinal, lui dit-il, prétend que, mieux que
+personne, monsieur l'abbé...</p>
+
+<p>&mdash;Sire, interrompit en s'inclinant Pronio, j'en demande
+pardon à Votre Majesté, mais, depuis cinq
+minutes, j'ai l'honneur d'être capitaine des volontaires
+de Sa Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez, mon cher capitaine, dit le roi en riant,
+j'oubliais, ou plutôt, je me souvenais en voyant un
+coin de votre bréviaire sortir de votre poche.</p>
+
+<p>Pronio tira de sa poche le livre qui avait attiré
+l'attention de Sa Majesté, et le lui présenta.</p>
+
+<p>Le roi l'ouvrit à la première page et lut:</p>
+
+<p>«<i>Le Prince</i>, par Machiavel.»</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? dit le roi ne connaissant
+ni l'ouvrage ni l'auteur.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, lui répondit Pronio, c'est le bréviaire des
+rois.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez ce livre? demanda Ferdinand
+à Ruffo.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais par coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! fit le roi. Je n'ai jamais su par coeur
+que l'office de la Vierge, et encore, depuis que San-Nicandro
+me l'a appris, je crois que je l'ai un peu
+oublié. Enfin!... Je vous disais donc, capitaine,
+puisque capitaine il y a, que le cardinal prétendait,
+c'était cela que tout à l'heure il me disait tout bas
+à l'oreille, que, mieux que personne, vous vous entendriez
+à rédiger une proclamation adressée aux
+peuples des deux provinces où vous êtes appelé à
+exercer votre commandement.</p>
+
+<p>&mdash;Son Éminence est de bon conseil, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous êtes de son avis?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Mettez-vous donc là et rédigez.</p>
+
+<p>&mdash;Dois-je parler au nom de Sa Majesté ou au
+mien? demanda Pronio.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du roi, monsieur, au nom du roi, se
+hâta de répondre Ruffo.</p>
+
+<p>&mdash;Allez! au nom du roi, puisque le cardinal le
+veut, dit Ferdinand.</p>
+
+<p>Pronio salua le roi pour remercier de la permission
+qu'il recevait non-seulement d'écrire au nom de son
+souverain, mais encore de s'asseoir devant lui, et,
+sans embarras, sans rature, de pleine source, il
+écrivit:</p>
+
+<p>«Pendant que je suis dans la capitale du monde
+chrétien, occupé à rétablir la sainte Église, les Français,
+près desquels j'ai tout fait pour demeurer en
+paix, menacent de pénétrer dans les Abruzzes. Je me
+risque donc, malgré le danger que je cours, à passer
+à travers leurs rangs pour regagner ma capitale en
+péril; mais, une fois à Naples, je marcherai à leur
+rencontre avec une armée nombreuse pour les exterminer.
+En attendant, que les peuples courent aux
+armes, qu'ils volent au secours de la religion, qu'ils
+défendent leur roi, ou plutôt leur père, qui est prêt
+à sacrifier sa vie pour conserver à ses sujets leurs
+autels et leurs biens, l'honneur de leurs femmes et
+leur liberté! Quiconque ne se rendra pas sous les
+drapeaux de la guerre sainte sera réputé traître à la
+patrie; quiconque les abandonnera après y avoir
+pris rang sera puni comme rebelle et comme ennemi
+de l'Église et de l'État.</p>
+
+<p>»Rome, 7 décembre 1798.»</p>
+
+<p>Pronio remit sa proclamation au roi afin que le roi
+la pût lire.</p>
+
+<p>Mais celui-ci, la passant au cardinal:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas très-bien, mon éminentissime,
+lui dit-il.</p>
+
+<p>Ruffo se mit à lire à son tour.</p>
+
+<p>Pronio, qui s'était assez médiocrement préoccupé
+de l'expression de la figure du roi, pendant la lecture,
+suivait au contraire, avec la plus grande attention,
+l'effet que cette lecture produisait sur la figure du
+cardinal.</p>
+
+<p>Deux ou trois fois pendant la lecture, Ruffo leva
+les yeux sur Pronio, et, chaque fois, il vit les regards
+du nouveau capitaine fixés sur les siens.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'étais pas trompé sur vous, monsieur,
+dit le cardinal à Pronio lorsqu'il eut fini; vous êtes
+un habile homme!</p>
+
+<p>Puis, s'adressant au roi:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, continua-t-il, personne dans le royaume
+n'eût fait, j'ose le dire, une si adroite proclamation,
+et Votre Majesté peut la signer hardiment.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre avis mon éminentissime, et vous
+n'avez rien à y redire?</p>
+
+<p>&mdash;Je prie Votre Majesté de n'y pas changer une
+syllabe.</p>
+
+<p>Le roi prit la plume.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, dit-il, je signe de confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom de baptême, monsieur? demanda
+Ruffo à l'abbé, tandis que le roi signait.</p>
+
+<p>&mdash;Joseph, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, sire, dit Ruffo, tandis que vous
+tenez la plume, vous pouvez ajouter au-dessous de
+votre signature:</p>
+
+<p>«Le capitaine Joseph Pronio est chargé, pour moi
+et en mon nom, de répandre cette proclamation, et
+de veiller à ce que les intentions y exprimées par moi
+soient fidèlement remplies.»</p>
+
+<p>&mdash;Je puis ajouter cela? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le pouvez, sire.</p>
+
+<p>Le roi écrivit sans objection aucune les paroles
+dictées par Ruffo.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, sire, dit Ruffo, tandis que M. Pronio
+va nous faire un double de cette proclamation,&mdash;vous
+entendez, capitaine, le roi est si content de
+votre proclamation, qu'il en désire copie,&mdash;Votre
+Majesté va signer à l'ordre du capitaine un bon de
+dix mille ducats.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur! fit Pronio...</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi faire, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Dix mille ducats!... Eh! eh! fit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, je supplie Votre Majesté...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit le roi. Sur Corradino?</p>
+
+<p>&mdash;Non; sur la maison André Backer et Ce; c'est
+plus sûr et surtout plus rapide.</p>
+
+<p>Le roi s'assit, fit le bon et signa.</p>
+
+<p>&mdash;Voici le double de la proclamation de Sa Majesté,
+dit Pronio en présentant la copie au cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, à nous deux, monsieur, dit Ruffo,
+vous voyez la confiance que le roi a en vous. Voici
+un bon de dix mille ducats; allez faire tirer dans
+une imprimerie autant de mille exemplaires de cette
+proclamation qu'on en pourra tirer en vingt-quatre
+heures; les dix mille premiers exemplaires tirés
+seront affichés aujourd'hui à Naples, s'il est possible
+avant que le roi y arrive. Il est midi; il vous faut
+une heure et demie pour aller à Naples; cela peut
+être fait à quatre heures. Emportez-en dix mille,
+vingt mille, trente mille; répandez-les à foison et
+qu'avant demain soir, il y en ait dix mille distribués.</p>
+
+<p>&mdash;Et du reste de l'argent, que ferais-je, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Vous achèterez des fusils, de la poudre et des
+balles.</p>
+
+<p>Pronio, au comble de la joie, allait s'élancer hors
+de l'appartement.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit Ruffo, vous ne voyez point,
+capitaine?...</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Le roi vous donne sa main à baiser.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sire! s'écria Pronio baisant la main du roi,
+le jour où je me ferai tuer pour Votre Majesté, je ne
+serai point quitte envers elle.</p>
+
+<p>Et Pronio sortit, prêt en effet à se faire tuer pour
+le roi.</p>
+
+<p>Le roi attendait évidemment la sortie de Pronio
+avec impatience; il avait pris part à toute cette scène
+sans trop savoir quel rôle il y jouait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit le roi quand la porte fut refermée,
+c'est probablement encore la faute de San-Nicandro,
+mais le diable m'emporte si je comprends votre enthousiasme
+pour cette proclamation, qui ne dit pas
+un mot de vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sire, c'est justement parce qu'elle ne dit
+pas un mot de vrai, c'est justement parce que ni
+Votre Majesté ni moi n'aurions osé la faire, c'est justement
+pour cela que je l'admire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Ferdinand, expliquez-la-moi, afin que
+je voie si elle vaut mes dix mille ducats.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté ne serait point assez riche pour
+la payer, si elle la payait à sa valeur.</p>
+
+<p>&mdash;Tête d'âne! dit Ferdinand en se donnant un
+coup de poing sur le front.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté veut-elle me suivre sur celle
+copie?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suis, dit-il.</p>
+
+<p>Le roi présenta le double de la proclamation au
+cardinal.</p>
+
+<p>Ruffo lut<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p>Nous ne changeons pas un mot au texte de cette proclamation,
+une des pièces historiques les plus impudentes, peut-être,
+qui existent au monde.</p></blockquote>
+
+<p>«Pendant que je suis dans la capitale du monde
+chrétien, occupé à rétablir la sainte Église, les Français,
+auprès desquels j'ai fait tout pour vivre en paix,
+menacent de pénétrer dans les Abruzzes...»</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que je n'admire pas encore.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tort, sire; car remarquez la portée de
+ceci. Vous êtes à Rome au moment où vous écrivez
+cette proclamation; vous y êtes <i>tranquillement</i>, sans
+autre intention que de <i>rétablir la sainte Église</i>; vous
+n'y abattez pas les arbres de la Liberté, vous ne voulez
+pas faire pendre les consuls, vous ne laissez pas
+le peuple brûler les juifs ou les jeter dans le Tibre;
+vous y êtes innocemment, dans les seuls intérêts du
+saint-père.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit le roi, qui commençait à comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y êtes pas, continua le cardinal, pour
+faire la guerre à la République, puisque vous avez
+tout fait auprès des Français pour vivre en paix
+avec eux. Eh bien, quoique vous ayez tout fait pour
+vivre en paix avec eux, c'est-à-dire avec des amis, <i>ils
+menacent de pénétrer dans les Abruzzes</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! fit le roi, qui comprenait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc, continua Ruffo, aux yeux de tous
+ceux qui liront ce manifeste, et le monde entier le
+lira, c'est donc de leur part et non de la vôtre qu'est
+le mauvais procédé, la rupture, la trahison. Malgré
+les menaces que vous a faites l'ambassadeur Garat,
+vous vous fiez à eux comme à des alliés que vous
+voulez conserver à tout prix; vous allez à Rome,
+plein de confiance dans leur loyauté, et, tandis que
+vous êtes à Rome, que vous ne vous doutez de rien,
+que vous êtes bien tranquille, les Français vous attaquent
+à l'improviste et battent Mack. Rien d'étonnant,
+vous en conviendrez, sire, qu'un général et
+une armée pris à l'improviste soient battus.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!... fit le roi, qui comprenait de plus en
+plus, c'est ma foi vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté ajoute: «Je me risque donc,
+<i>malgré le danger que je cours, à traverser leurs rangs
+pour regagner ma capitale en péril</i>; mais, une bonne
+fois à Naples, je marcherai à leur rencontre avec une
+armée nombreuse pour les exterminer...» Voyez,
+sire! malgré le danger qu'elle y court, Votre Majesté
+se risque à travers leurs rangs pour regagner sa capitale
+en péril. Comprenez-vous, sire? vous ne fuyez
+plus devant les Français, vous passez à travers leurs
+rangs; vous ne craignez pas le danger, vous l'affrontez,
+au contraire. Et pourquoi exposez-vous si
+témérairement votre personne sacrée? Pour regagner,
+pour protéger, pour défendre votre capitale,
+pour marcher enfin à la rencontre de l'ennemi avec
+une armée nombreuse, pour exterminer les Français,
+quand vous y serez rentré...</p>
+
+<p>&mdash;Assez, s'écria le roi en éclatant de rire, assez,
+mon cher cardinal! j'ai compris. Vous avez raison,
+mon éminentissime, grâce à cette proclamation,
+je vais passer pour un héros. Qui diable se serait
+douté de cela quand je changeais d'habits avec d'Ascoli
+dans une auberge d'Albano? Décidément, vous
+avez raison, mon cher cardinal, et votre Pronio est
+un homme de génie. Ce que c'est que d'avoir étudié
+Machiavel! Tiens! il a oublié son livre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Ruffo, vous pouvez le garder, sire, pour
+l'étudier à votre tour; il n'a plus rien à y apprendre.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>LXV</h3>
+
+<h3>OÙ MICHEL LE FOU EST NOMMÉ CAPITAINE,<br>
+EN ATTENDANT QU'IL SOIT NOMMÉ COLONEL.</h3>
+
+
+<p>Le même jour, vers quatre ou cinq heures de l'après-midi,
+un de ces bruits sourds et menaçants
+comme ceux qui précèdent les tempêtes et les tremblements
+de terre, s'élevant des vieux quartiers de
+Naples, commença d'envahir peu à peu toute la ville.
+Des hommes sortant par bandes de l'imprimerie del
+signor Florio Giordani, située largo Mercatello, le
+bras gauche chargé de larges feuilles imprimées, le
+bras droit armé d'une brosse et d'un seau plein de
+colle, se répandaient dans les différents quartiers de
+la ville, laissant, chacun derrière lui, une série d'affiches
+autour desquelles se groupaient les curieux et
+à l'aide desquelles on pouvait suivre sa trace, soit
+qu'il remontât au Vomero par la strada de l'Infrascata,
+soit qu'il descendît par Castel-Capuano, par le
+Vieux-Marché, soit enfin qu'il gagnât l'albergo dei
+Poveri par le largo delle Pigne, ou soit que, longeant
+Toledo dans toute sa longueur, il aboutit à Santa-Lucia
+par la descente du Géant ou à Mergellina par
+le <i>Ponte</i> et la <i>Riviera di Chiaia</i>.</p>
+
+<p>Cette série d'affiches qui causaient un si grand
+bruit en rayonnant sur tous les points de la ville,
+c'était la proclamation du roi Ferdinand, ou plutôt
+du capitaine Pronio, dont celui-ci, selon la recommandation
+du cardinal Ruffo, émaillait les murs de
+la capitale des Deux-Siciles; et ce bruit progressif,
+cette rumeur croissante qui s'élevait de tous les
+quartiers de la ville, c'était l'effet que produisait sa
+lecture sur ses habitants.</p>
+
+<p>En effet, d'un même coup, les Napolitains apprenaient
+le retour du roi, qu'ils croyaient à Rome, et
+l'invasion des Français, qu'il croyaient en retraite.</p>
+
+<p>Au milieu de ce récit un peu confus des événements,
+mais dans lequel cette même confusion était un
+trait de génie, le roi apparaissait comme la seule
+espérance du pays, comme l'ange sauveur du
+royaume.</p>
+
+<p>Il avait traversé les rangs des Français, car le
+bruit s'était déjà répandu qu'il était arrivé pendant
+la nuit à Caserte; il avait risqué sa liberté, il avait
+exposé ses jours pour venir mourir avec ses fidèles
+Napolitains.</p>
+
+<p>Le roi Jean n'avait pas fait davantage à Poitiers,
+ni Philippe de Valois à Crécy.</p>
+
+<p>Il était impossible de trahir un tel dévouement, de
+ne pas récompenser de pareils sacrifices.</p>
+
+<p>Aussi, devant chaque affiche, pouvait-on voir un
+immense groupe qui discutait, commentait, disséquait
+la proclamation; ceux qui faisaient partie de ces
+groupes et qui savaient lire,&mdash;et le nombre n'en
+était pas grand,&mdash;jouissaient de leur supériorité,
+avaient la parole, et, comme ils faisaient semblant de
+comprendre, ils avaient évidemment une influence
+très-prononcée sur ceux qui ne savaient pas lire et
+qui les écoutaient l'oeil fixe, l'oreille tendue, la
+bouche ouverte.</p>
+
+<p>Au Vieux-Marché, où l'instruction était encore
+moins répandue que partout ailleurs, un immense
+groupe s'était formé à la porte du beccaïo, et, au centre,
+assez rapproché du manifeste affiché pour qu'il
+pût le lire, on pouvait remarquer notre ami Michel le
+Fou, qui, jouissant des prérogatives que lui donnait
+son instruction distinguée, transmettait à la multitude
+ébahie les nouvelles que contenait la proclamation.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je vois de plus clair au milieu de tout
+cela, disait le beccaïo dans son brutal bon sens et
+fixant sur Michel son oeil ardent, le seul que lui eût
+laissé la terrible balafre qu'il avait reçue de la main
+de Salvato à Mergellina, ce que je vois de plus clair
+au milieu de tout cela, c'est que ces gueux de républicains,
+que l'enfer confonde! ont donné la bastonnade
+au général Mack.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas un mot de cela dans la proclamation,
+répondait Michel; cependant, je dois dire que
+c'est probable; nous autres gens instruits, nous appelons
+cela un sous-entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Sous-entendu ou non, dit le beccaïo, il n'en
+est pas moins vrai que les Français&mdash;et le dernier
+puisse-t-il mourir de la peste!&mdash;marchent sur Naples
+et y seront peut-être avant quinze jours.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Michele; car je vois par la proclamation
+qu'ils envahissent les Abruzzes; ce qui est évidemment
+le chemin de Naples; mais il ne tient qu'à
+nous qu'ils n'y entrent point, à Naples.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment les en empêcher? demanda le
+beccaïo.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus facile, dit Michele. Toi, par
+exemple, en prenant ton grand couteau, Pagliuccella
+en prenant son grand fusil, et moi en prenant mon
+grand sabre, chacun de nous enfin en prenant quelque
+chose et en marchant contre eux.</p>
+
+<p>&mdash;En marchant contre eux, en marchant contre
+eux, grommela le beccaïo trouvant la proposition de
+Michele un peu hasardeuse; c'est bien aisé à dire,
+cela!</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est encore plus aisé à faire, ami beccaïo:
+il n'est besoin que d'une chose; il est vrai que cette
+chose ne se trouve pas sous la peau des moutons que
+tu égorges: il ne faut que du courage. Je sais de
+bonne source, moi, que les Français ne sont pas
+plus de dix mille: or, nous sommes à Naples soixante
+mille lazzaroni, bien portants, solides, ayant de bons
+bras, de bonnes jambes et de bons yeux.</p>
+
+<p>&mdash;De bons yeux, de bons yeux, dit le beccaïo voyant
+dans les paroles de Michele une allusion à son accident;
+cela te plaît à dire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, continua Michele sans se préoccuper
+de l'interruption du beccaïo, armons-nous chacun de
+quelque chose, ne fût-ce que d'une pierre et d'une
+fronde, comme le berger David, et tuons chacun le
+sixième d'un Français, et il n'y aura plus de Français,
+puisque nous sommes soixante mille et qu'ils
+ne sont que dix mille; cela ne te sera point difficile,
+surtout à toi, beccaïo, qui, à ce que tu dis, as lutté
+seul contre six.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, dit le beccaïo, que tout ce qui m'en
+tombera dans les mains...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répliqua Michele; mais, à mon avis, il
+ne faut point attendre qu'ils te tombent dans les
+mains, parce que, alors, c'est nous qui serons dans les
+leurs; il faut aller au-devant d'eux, il faut les combattre
+partout où on les rencontrera. Un homme vaut
+un homme, que diable! Puisque je ne te crains pas,
+puisque je ne crains point Pagliuccella, puisque je
+ne crains pas les trois fils de Basso Tomeo, qui disent
+toujours qu'il m'assommeront et qui ne m'assomment
+jamais, à plus forte raison, six hommes qui en craignent
+un sont des lâches.</p>
+
+<p>&mdash;Il a raison, Michele! il a raison! crièrent plusieurs
+voix.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, dit Michele, si j'ai raison, prouvez-le-moi.
+Je ne demande pas mieux que de me
+faire tuer; que ceux qui veulent se faire tuer avec
+moi le disent.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! moi! moi! Nous! nous! crièrent cinquante
+voix. Veux-tu être notre chef, Michele?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! dit Michele, je ne demande pas
+mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Vive Michele! vive Michele! vive notre capitaine!
+crièrent un grand nombre de voix.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! me voilà déjà capitaine, dit Michele; il
+paraît que la prédiction de Nanno commence à se
+réaliser. Veux-tu être mon lieutenant, Pagliuccella?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par ma foi, je le veux bien, dit celui auquel
+s'adressait Michel; tu es un bon garçon, quoique
+tu sois un peu fier de ce que tu sais; mais, enfin,
+puisqu'il faut toujours que l'on ait un chef, mieux
+vaut que ce chef sache lire, écrire et compter, que
+de ne rien savoir du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, continua Michele, que ceux qui veulent
+de moi pour leur chef aillent m'attendre strada
+Carbonara, avec les armes qu'ils pourront se procurer;
+moi, je vais chercher mon sabre.</p>
+
+<p>Il se fit alors un grand mouvement dans la foule;
+chacun tira de son côté, et une centaine d'hommes
+prêts à reconnaître Michele le Fou pour leur chef
+sortirent du groupe et se mirent chacun à la recherche
+de l'arme de rigueur sans laquelle on n'était point
+reçu dans les rangs du capitaine Michele.</p>
+
+<p>Quelque chose se passait à l'autre extrémité de la
+ville, entre Tolède et le Vomero, au haut de la
+montée de l'Infrascata, au pied de la salita dei Capuccini.</p>
+
+<p>Fra Pacifico, en revenant de la quête avec son ami
+Jacobino, avait vu des hommes courant, le bras
+gauche chargé d'affiches et collant ces affiches sur
+les murs partout où ils trouvaient une place convenable
+et à la portée de la vue; le frère quêteur s'était
+alors approché avec d'autres curieux de cette affiche,
+l'avait déchiffrée non sans peine attendu qu'il n'était
+point un savant de la force de Michele; mais enfin il
+l'avait déchiffrée, et, aux nouvelles inattendues
+qu'elle contenait, son ardeur guerrière s'était, comme
+on le pense bien, éveillée plus militante que jamais
+en voyant ces jacobins, objet de son exécration, prêts
+à franchir les frontières du royaume.</p>
+
+<p>Alors, il avait furieusement frappé la terre de son
+bâton de laurier, il avait demandé la parole, il était
+monté sur une borne, et, tenant Jacobino par sa
+longe, au milieu d'un silence religieux, il avait expliqué,
+à l'immense cercle que sa popularité avait rassemblé
+autour de lui, ce que c'était que les Français;
+or, au dire de fra Pacifico, les Français étaient tous
+des impies, des sacrilèges, des pillards, des voleurs
+de femmes, des égorgeurs d'enfants, qui ne croyaient
+pas que la madone de Pie-di-Grotta remuât les yeux,
+et que les cheveux du Christ del Carmine poussassent
+de telle façon, que l'on était forcé de les lui couper
+tous les ans; fra Pacifico affirmait qu'ils étaient tous
+bâtards du diable, et en donnait pour preuve que
+tous ceux qu'il avait vus portaient, sur un point
+quelconque du corps, l'empreinte d'une griffe, indication
+certaine qu'ils étaient tous destinés à tomber
+dans celles de Satan; il était donc urgent, par tous
+les moyens possibles, de les empêcher d'entrer à
+Naples, ou Naples, brûlée de fond en comble, disparaîtrait
+de la surface de la terre, comme si la
+cendre de Pompéi ou la lave d'Herculanum avait
+passé sur elle.</p>
+
+<p>Le discours de fra Pacifico, et surtout la péroraison
+de ce discours, avaient fait le plus grand effet
+sur ses auditeurs. Des cris d'enthousiasme s'étaient
+élevés dans la foule; deux ou trois voix avaient demandé
+si, dans le cas où le peuple napolitain se
+soulèverait contre les Français, fra Pacifico marcherait
+de sa personne contre l'ennemi. Fra Pacifico
+avait alors répondu que non-seulement lui, mais
+son âne Jacobino, étaient au service de la cause du
+roi et de l'autel, et que, sur cette humble monture,
+choisie par le Christ pour faire son entrée triomphale
+à Jérusalem, il se chargeait de guider à la victoire
+ceux qui voudraient bien combattre avec lui.</p>
+
+<p>Alors, les cris «Nous sommes prêts! nous sommes
+prêts!» avaient retenti. Fra Pacifico n'avait demandé
+que cinq minutes, avait remonté rapidement la rampe
+dei Capuccini pour déposer à la cuisine la charge de
+Jacobino, et, en effet, cinq minutes après, seconde
+pour seconde, avait reparu, monté cette fois sur son
+âne, et était, au grand galop, revenu prendre sa
+place au milieu du cercle qui l'avait élu.</p>
+
+<p>Il était six heures du soir, à peu près, et Naples
+en était, sans que Ferdinand s'en doutât le moins
+du monde, au degré d'exaspération que nous avons
+dit, lorsque celui-ci, la tête basse et se demandant
+quel accueil l'attendait dans sa capitale, entra par
+la porte Capuana, ayant le soin, pour ne pas ajouter
+à sa disgrâce la part d'impopularité qui pesait sur la
+reine et sa favorite, de se séparer d'elles au moment
+d'entrer dans la ville et de leur tracer pour itinéraire
+la porte del Camino, la Marinella, la via del Piliero,
+le largo del Castello, tandis que lui suivrait la strada
+Carbonara, la strada Foria, le largo delle Pigne et
+Toledo.</p>
+
+<p>Les deux voitures royales s'étaient donc séparées
+à la porte Capuana, la reine regagnant, avec lady Hamilton,
+sir William et Nelson, le palais royal par la
+route que nous avons dite, et le roi entrant directement,
+avec le duc d'Ascoli, son fidèle Achate, par
+cette fameuse porte Capuana, célèbre à tant de titres.</p>
+
+<p>C'était, on se le rappelle, justement en face de la
+porte Capuana, sur la place qui s'étend au bas des
+degrés de l'église San-Giovanni à Carbonara, sur
+l'emplacement même où, soixante ans plus tard, fut
+exécuté Agésilas Milano, que Michele, par hasard, et
+parce que cette place est le centre des quartiers populaires,
+avait donné rendez-vous à sa troupe! or,
+sa troupe, recrutée en route, s'était presque doublée
+dans l'espace à parcourir, chacun appelant à lui et
+entraînant les amis qu'il avait rencontrés sur son
+chemin, de sorte que plus de deux cent cinquante
+hommes encombraient cette place au moment où le
+roi se présentait pour la traverser.</p>
+
+<p>Le roi savait bien qu'au milieu de ses chers lazzaroni,
+il n'aurait jamais rien à craindre. Il fut donc
+étonné, mais voilà tout, quand il vit, au milieu d'un
+si grand nombre d'individus assemblés, et à la lueur
+des rares réverbères allumés de cent pas en cent pas,
+et des cierges, plus nombreux, brûlant devant les
+madones, reluire des sabres et des canons de fusil;
+il se pencha en conséquence, et, touchant de la main
+l'épaule de celui qui paraissait le chef de la troupe:</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, lui demanda-t-il en patois napolitain,
+pourrais-tu me dire ce qui se passe ici?</p>
+
+<p>L'homme se retourna et se trouva face à face avec
+le roi.</p>
+
+<p>L'homme, c'était Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria-t-il, étouffé tout à la fois par la joie
+de voir le roi, l'étonnement que lui causait sa présence
+et l'orgueil d'avoir été touché par lui; oh! Sa
+Majesté! Sa Majesté le roi Ferdinand! Vive le roi!
+vive notre père! vive le sauveur de Naples!</p>
+
+<p>Et toute la troupe répéta d'une seule voix:</p>
+
+<p>&mdash;Vive le roi! vive notre père! vive le sauveur
+de Naples!</p>
+
+<p>Si le roi Ferdinand s'attendait à être salué par un
+cri quelconque à son retour dans sa capitale, ce n'était
+certes pas par celui-là.</p>
+
+<p>&mdash;Les entends-tu? demanda-t-il au duc d'Ascoli.
+Que diable chantent-ils donc?</p>
+
+<p>&mdash;Ils crient: «Vive le roi!» sire, répondit le duc
+avec sa gravité habituelle; ils vous nomment leur
+père, ils vous appellent le sauveur de Naples?</p>
+
+<p>&mdash;Tu en es sûr?</p>
+
+<p>Les cris redoublèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit-il, puisqu'ils le veulent absolument...</p>
+
+<p>Et, sortant à moitié par la portière:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mes enfants, dit-il, oui, c'est moi; oui,
+c'est votre roi, c'est votre père, et, comme vous le
+dites très-bien, je reviens sauver Naples ou mourir
+avec vous.</p>
+
+<p>Cette promesse redoubla l'enthousiasme, qui
+monta jusqu'à la frénésie.</p>
+
+<p>&mdash;Pagliuccella, cria Michele, cours devant avec
+une dizaine d'hommes; des torches! des flambeaux!
+des illuminations!</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, mes enfants! cria le roi, qu'un trop
+grand jour importunait; inutile! pour quoi faire des
+illuminations?</p>
+
+<p>&mdash;Pour que le peuple voie que Dieu et saint
+Janvier lui rendent son roi sain et sauf, et qu'ils ont
+protégé Votre Majesté au milieu des périls qu'elle a
+courus en traversant les rangs des Français pour
+revenir dans sa fidèle ville de Naples, cria Michele.</p>
+
+<p>&mdash;Des torches! des flambeaux! des illuminations!
+crièrent Pagliuccella et ses hommes en courant
+comme des dératés par la strada Carbonara. C'est le
+roi qui revient parmi nous. Vive le roi! vive notre
+père! vive le sauveur de Naples!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, dit le roi à d'Ascoli, mon avis
+est qu'il ne faut pas les contrarier. Laissons-les
+donc faire; mais, décidément, l'abbé Pronio est un
+habile homme!</p>
+
+<p>Les cris de Pagliuccella et de ses lazzaroni
+eurent un effet magique; on sortit en foule des
+maisons avec des torches ou des cierges; toutes les
+fenêtres furent illuminées; lorsqu'on arriva à la rue
+Foria, on la vit tout entière étincelante comme
+Pise le jour de la <i>Luminara</i>.</p>
+
+<p>Il en résulta que l'entrée du roi, qui menaçait de
+se faire avec le silence et la honte d'une défaite,
+prenait, au contraire, tout l'éclat d'une victoire, tout
+le retentissement d'un triomphe.</p>
+
+<p>A la montée du musée Borbonico, le peuple ne
+put souffrir plus longtemps que son roi fût traîné
+par des chevaux; il détela la voiture, s'y attela et la
+traîna lui-même.</p>
+
+<p>Lorsque la voiture du roi et son attelage arrivèrent
+à la rue de Tolède, on vit, descendant de
+l'Infrascata, une seconde troupe se joindre à celle
+de Michel le Fou, troupe non moins enthousiaste et
+non moins bruyante. Elle était conduite par fra
+Pacifico, monté sur son âne et portant son bâton sur
+son épaule comme Hercule sa massue; elle se composait
+de deux on trois cents personnes au moins.</p>
+
+<p>On descendit la rue de Tolède; elle ruisselait
+littéralement d'illuminations, tandis que tout ce
+peuple armé de torches allumées semblait une mer
+phosphorescente. A peine, tant la foule était considérable,
+si la voiture pouvait avancer. Jamais
+triomphateur antique, jamais Paul-Émile, vainqueur
+de Persée, jamais Pompée, vainqueur de
+Mithridate, jamais César, vainqueur des Gaules,
+n'eurent un cortège pareil à celui qui ramenait ce
+roi fugitif à son palais.</p>
+
+<p>La reine était arrivée la dernière par des rues
+désertes et avait trouvé le palais royal muet et presque
+solitaire; puis elle avait entendu de grandes et
+lointaines rumeurs, quelque chose comme des grondements
+d'orage venant de l'horizon; elle avait, en
+hésitant, été au balcon, car elle entendait encore,
+dans la rue et sur la place, ce froissement du peuple
+qui se hâte, sans savoir vers quoi le peuple se hâtait;
+alors, elle avait plus distinctement entendu ce bruit,
+perçu ces clameurs, vu ces torrents de lumière qui
+descendaient de la rue de Tolède et roulaient vers le
+palais royal, et elle les avait pris pour la lave d'une
+révolution; elle eut peur, elle se rappelait les 5 et
+6 octobre, le 21 juin et le 10 août de sa soeur Antoinette;
+elle parlait déjà de fuir; Nelson lui offrait
+déjà un refuge à bord de son vaisseau, lorsqu'on
+vint lui dire que c'était le roi que le peuple ramenait
+en triomphe.</p>
+
+<p>La chose lui paraissait plus qu'incroyable, elle
+lui paraissait impossible; elle consulta Emma, Nelson,
+sir William, Acton; aucun d'eux, Acton lui-même,
+ce grand mépriseur de l'humanité, ne pouvait
+s'expliquer cette aberration du sens moral chez
+tout un peuple: on ignorait la proclamation de
+Pronio, que le roi ou plutôt le cardinal avait par
+les soins de son auteur, fait imprimer et afficher
+sans en rien dire à personne, et l'absence d'esprit
+philosophique empêchait les illustres personnages
+que nous venons de citer de se rendre compte à
+quels misérables petits accidents, lorsqu'un trône
+est ébranlé, tient son raffermissement ou sa
+chute.</p>
+
+<p>La reine, rassurée enfin et à grand'peine, courut
+au balcon; ses amis la suivirent. Acton seul resta
+en arrière; dédaigneux de popularité, détesté comme
+étranger, accusé de tous les malheurs qui arrivaient
+au trône, il évitait de se montrer au public, lequel
+l'accueillait presque toujours par des murmures
+qui parfois allaient jusqu'à l'insulte. Tant qu'il
+s'était senti aimé ou avait cru être aimé de Caroline,
+il avait bravé cette impopularité; mais, depuis qu'il
+sentait n'être plus pour elle qu'un objet de crainte,
+un moyen d'ambition, il avait cessé de braver
+l'opinion publique, à laquelle, il faut lui rendre
+cette justice, il était profondément indifférent.</p>
+
+<p>L'apparition de la reine au balcon fut inaperçue,
+ou du moins ne parut causer aucune sensation,
+quoique la place du Château fût encombrée de
+monde; tous les regards, tous les cris, tous les
+élans du coeur étaient pour ce roi qui <i>avait passé
+entre les rangs des Français pour aller mourir avec
+son peuple</i>.</p>
+
+<p>La reine ordonna alors que l'on prévînt le duc
+de Calabre que son père approchait, la présence
+de sa mère n'ayant pas suffi à l'attirer dans les
+grands appartements: elle fit, en outre, amener tous
+les enfants royaux, leur céda sa place au balcon et
+se tint derrière eux.</p>
+
+<p>L'apparition des enfants royaux sur le balcon fut
+saluée par quelques cris, mais ne détourna point
+l'attention de la multitude, tout entière au cortège
+royal, dont la tête commençait à dépasser Sainte-Brigitte.</p>
+
+<p>Quant à Ferdinand, il en arrivait peu à peu à
+être de l'avis du cardinal Ruffo, qu'il reconnaissait
+de plus en plus comme bon conseiller; avoir payé
+une pareille entrée dix mille ducats n'était pas cher,
+surtout si l'on comparait cette entrée à celle qui
+l'attendait, et que sa conscience royale, si peu sévère
+qu'elle fût, lui faisait pressentir.</p>
+
+<p>Le roi descendit de voiture; après l'avoir traîné,
+le peuple voulut le porter: il le prit entre ses bras,
+et, par le grand escalier, le souleva jusqu'à la porte
+de ses appartements.</p>
+
+<p>La foule était si considérable, qu'il fut séparé du
+duc d'Ascoli, auquel personne ne fit attention et
+qui disparut au milieu de cette houle humaine.</p>
+
+<p>Le roi se montra au balcon, donna la main au
+prince François, embrassa ses enfants au milieu des
+cris frénétiques de cent mille personnes, et, réunissant
+dans un seul groupe tous les jeunes princes et
+toutes les jeunes princesses, qu'il enveloppa de ses
+bras:</p>
+
+<p>&mdash;Eux aussi, cria-t-il, eux aussi mourront avec
+vous!</p>
+
+<p>Mais tout le peuple répondit en criant d'une seule
+voix:</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous et pour eux, sire, nous nous ferons
+tuer jusqu'au dernier!</p>
+
+<p>Le roi tira son mouchoir et fit semblant d'essuyer
+une larme.</p>
+
+<p>La reine, pâle et frémissante, se recula du balcon
+et alla trouver, au fond de l'appartement, Acton,
+debout, s'appuyant de son poing sur une table et
+regardant cet étrange spectacle avec son flegme
+irlandais.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes perdus! dit-elle, le roi restera.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, madame, dit Acton en s'inclinant;
+je me charge, moi, de le faire partir.</p>
+
+<p>Le peuple stationna dans la rue de Tolède et à la
+descente du Géant bien longtemps encore après que
+le roi eut disparu et que les fenêtres furent fermées.</p>
+
+<p>Le roi rentra chez lui sans même demander ce
+qu'était devenu d'Ascoli, que l'on avait emporté chez
+lui évanoui, froissé, foulé aux pieds, à demi mort.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'il avait hâte de revoir Jupiter, que,
+depuis plus de six semaines, il n'avait pas vu.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>LXVI</h3>
+
+<h3>AMANTE.&mdash;ÉPOUSE.</h3>
+
+
+<p>Les esprits vulgaires, et dont le regard glisse sur
+les surfaces, avaient pu croire, en voyant cette manifestation
+inattendue, soudaine, presque universelle,
+que rien ne pouvait, même momentanément, déraciner
+un trône reposant sur la large base d'une populace
+tout entière; mais les esprits élevés et intelligents
+qui ne se laissaient pas éblouir par de vaines
+paroles et par ces démonstrations extérieures si familières
+aux Napolitains, voyaient, au delà de cet enthousiasme,
+aveugle comme toutes les manifestations
+populaires, la sombre vérité, c'est-à-dire le roi
+en fuite, l'armée napolitaine battue, les Français marchant
+sur Naples, et ceux-là, recevant la véritable
+impression des événements, en prévoyaient l'inévitable
+conséquence.</p>
+
+<p>Une des maisons où la nouvelle de ce qui s'était
+passé avait produit la sensation la plus vive d'abord,
+parce que les deux individus habitant cette maison,
+se trouvaient de deux côtés divers, parfaitement renseignés,
+ensuite parce qu'ils avaient chacun un grand
+intérêt, l'un de coeur, l'autre de relations sociales, à
+l'issue de ces événements, était la maison si bien
+connue de nos lecteurs, sous le titre de maison du
+Palmier.</p>
+
+<p>Luisa avait tenu parole à Salvato; depuis le départ
+du jeune homme, depuis qu'il avait quitté cette
+chambre où, porté mourant, il était peu à peu, sous
+l'oeil et par les soins de la jeune femme, revenu à la
+vie, tous les instants que l'absence de son mari lui
+avait laissés libres, elles les avait passés dans cette
+chambre.</p>
+
+<p>Luisa ne pleurait pas, Luisa ne se plaignait pas,
+elle n'éprouvait même pas le besoin de parler de Salvato
+à personne; Giovannina, étonnée du silence de
+sa maîtresse à l'égard du jeune homme, avait essayé
+de le lui faire rompre, mais n'y avait pas réussi; une
+fois Salvato parti, une fois Salvato absent, il semblait
+à Luisa qu'elle ne devait plus parler de lui
+qu'avec Dieu.</p>
+
+<p>Non, la pureté de cet amour, si puissant et si
+maître de son âme qu'il fût, l'avait laissée dans une
+mélancolique sérénité; elle entrait dans la chambre,
+souriait à tous les meubles, les saluait doucement de
+la tête, tendrement des yeux, allait s'asseoir à sa
+place accoutumée, c'est-à-dire au chevet du lit, et
+rêvait.</p>
+
+<p>Ces rêveries, dans lesquelles les deux mois qui
+venaient de s'écouler repassaient jour par jour,
+heure par heure, minute par minute, devant ses
+yeux, où le passé,&mdash;Luisa avait deux passés: un
+qu'elle avait complètement oublié, l'autre auquel
+elle pensait sans cesse!&mdash;ces rêveries où le passé,
+disons-nous, se reconstruisait sans qu'aucun effort
+de sa mémoire eût besoin d'aider à sa reconstruction,
+ces rêveries avaient une douceur infinie; de temps
+en temps, quand ses souvenirs en étaient à l'heure
+du départ, elle portait la main à ses lèvres comme
+pour y fixer l'unique et rapide baiser que Salvato y
+avait imprimé en se séparant d'elle, et, alors, elle
+en retrouvait toute la suavité. Autrefois, sa solitude
+avait besoin de travail ou de lecture; aujourd'hui,
+aiguille, crayon, musique, tout était négligé; ses
+amis ou son mari étaient-ils là, Luisa vivait un pied
+dans le passé, l'autre dans le présent. Demeurait-elle
+seule, elle retombait tout entière dans le passé, elle
+y vivait d'une vie factice, bien autrement douce que
+la vie réelle.</p>
+
+<p>Il y avait quatre jours à peine que Salvato était
+parti, et ces quatre jours d'absence avaient pris une
+place immense dans la vie de Luisa; cet espace y
+formait une espèce de lac bleu, tranquille, solitaire
+et profond, réfléchissant le ciel; si l'absence de Salvato
+se prolongeait, ce lac idéal s'agrandirait en
+raison de la durée de l'absence; si l'absence était
+éternelle, le lac alors prendrait toute sa vie, passé et
+avenir, submergeant l'espérance dans l'avenir, la
+mémoire dans le passé, et arriverait, comme la mer,
+à n'avoir plus de rivages visibles.</p>
+
+<p>Dans cette vie de la pensée qui l'emportait sur la
+vie matérielle, tout, comme dans un rêve, prenait une
+forme analogue au songe dans lequel elle était perdue;
+ainsi, elle voyait sans impatience, venir à elle
+cette lettre tant attendue, sous la forme d'une voile
+blanche, point imperceptible à l'horizon, grandissant
+peu à peu et s'approchant doucement, en rasant le
+flot bleu de son aile de neige, du rivage sur lequel elle
+était couchée.</p>
+
+<p>Cette mélancolie laissée par le départ de Salvato,
+tempérée par l'espoir du retour, perle qu'avait fait
+éclore au fond de son coeur la promesse positive du
+jeune homme, était si douce, que son mari même,
+dont l'éternelle bonté semblait s'alimenter de sa vue,
+ne l'ayant point remarquée, n'avait pas eu besoin de
+lui en demander la cause; cette tendre et profonde
+amitié, moitié reconnaissance, moitié tendresse
+filiale qu'elle avait pour lui, ne souffrait en rien de
+cet amour qu'elle portait à un autre; il y avait peut-être
+un peu de pâleur dans son sourire, quand elle
+allait attendre sur le perron son retour de la bibliothèque;
+peut-être y avait-il, quand elle saluait ce
+retour, l'humidité d'une larme dans sa voix; mais,
+pour que le chevalier le remarquât, il eût fallu qu'on
+le lui fît remarquer. San-Felice était donc demeuré
+l'homme calme et heureux qu'il avait toujours été.</p>
+
+<p>Mais chacun d'eux éprouva une inquiétude différente,
+quand ils apprirent le retour du roi à Caserte.</p>
+
+<p>San-Felice, en arrivant au palais royal, avait
+trouvé le prince absent, et son aide de camp chargé
+de lui dire que Son Altesse royale était allée faire
+une visite au roi, revenu en toute hâte de Rome la
+nuit précédente.</p>
+
+<p>Quoique l'événement lui eût paru grave, comme il
+ignorait que sa femme eût à cet événement un autre
+intérêt que celui qu'il y prenait lui-même, il n'avait
+pas quitté le palais royal une minute plus tôt et était
+rentré chez lui à son heure accoutumée.</p>
+
+<p>Seulement, en rentrant, il avait raconté ce retour
+à Luisa, plutôt comme une chose extraordinaire que
+comme une chose inquiétante; mais Luisa, qui
+savait, par les confidences de Salvato, qu'une bataille
+était instante, avait tout de suite pensé que le retour
+du roi se rattachait à cette bataille, et, avec assurance,
+elle avait émis cette supposition qui avait
+étonné le chevalier par sa justesse, que, si le roi
+était revenu, il y avait probablement eu rencontre
+entre les Français et les Napolitains, et que, dans
+cette rencontre, les Français avaient été vainqueurs.</p>
+
+<p>Mais, en émettant cette supposition, qui, pour elle,
+était une certitude, Luisa avait eu besoin de toute sa
+puissance sur elle-même pour ne pas laisser voir son
+émotion; car les Français n'avaient pas été vainqueurs
+sans lutte, et, dans cette lutte, ils avaient dû
+avoir un plus ou moins grand nombre de morts et
+de blessés; or, qui pouvait lui assurer que Salvato
+n'était au nombre ni des blessés ni des morts?</p>
+
+<p>Sous le premier prétexte venu, Luisa s'était retirée
+dans sa chambre, et, devant le même crucifix qui
+avait assisté son père mourant, sur lequel San-Felice
+avait juré d'accomplir les volontés du prince Caramanico
+en épousant Luisa et en la rendant heureuse,
+elle pria longtemps et pieusement, ne donnant pas
+de motif à sa prière et laissant à Dieu le soin de découvrir
+ce motif, s'il y en avait un.</p>
+
+<p>A cinq heures, San-Felice avait entendu un grand
+bruit dans la rue; il s'était approché de la fenêtre,
+avait vu des hommes courant de tous côtés, en
+posant sur la muraille des affiches que chacun s'empressait
+de lire. Il était alors descendu, s'était approché
+d'une affiche, avait lu comme les autres l'incompréhensible
+proclamation; puis, comme tout esprit
+scrutateur, il avait été préoccupé du désir de trouver
+le mot de cette énigme politique, avait demandé à
+Luisa si elle voulait descendre avec lui jusqu'à la
+ville pour avoir des nouvelles, et, sur son refus, y
+était allé seul.</p>
+
+<p>En son absence, Cirillo était venu; il ignorait le
+départ de Salvato; à lui la jeune femme dit tout:
+comment Nanno était venue et, avec son langage
+figuré, avait, sous la forme d'une légende grecque,
+fait comprendre à Salvato que les Français allaient
+combattre et qu'il devait combattre avec eux. Cirillo,
+ne sachant rien de plus que San-Felice, était fort
+inquiet; mais il donna la certitude à Luisa que, s'il
+n'était point arrivé malheur à Salvato, Salvato, par
+un moyen quelconque, ferait parvenir des nouvelles
+à ses amis. Alors, ce qu'il saurait, Cirillo s'engagait
+à le lui faire savoir.</p>
+
+<p>Luisa ne lui dit point que, sous ce rapport, elle
+avait l'espérance d'être renseignée au moins aussi vite
+que lui.</p>
+
+<p>Cirillo était parti depuis longtemps, lorsque San-Felice
+rentra; il avait assisté au triomphe du roi et
+haussé les épaules à l'enthousiasme des Napolitains;
+le côté embarrassé et obscur de la proclamation
+n'avait point échappé à son esprit sagace, et son
+coeur n'était pas si naïf qu'il ne crût à quelque tromperie.</p>
+
+<p>Il regretta de n'avoir point vu Cirillo, qu'il aimait
+comme homme, qu'il admirait comme médecin.</p>
+
+<p>A onze heures, il se retira chez lui, et Luisa rentra
+chez elle, ou plutôt dans la chambre de Salvato,
+comme elle avait coutume de le faire quand il y
+était, et même depuis qu'il n'y était plus; la
+crainte avait donné à son amour quelque chose de
+plus passionné que d'habitude; elle s'agenouilla
+devant le lit, pleura beaucoup, et, à plusieurs reprises,
+appuya ses lèvres sur l'oreiller où avait reposé
+la tête du blessé.</p>
+
+<p>Un léger bruit la fit retourner: Giovannina l'avait
+suivie; elle se redressa, honteuse d'être surprise par
+la jeune fille, qui s'excusa en disant:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu pleurer madame, et j'ai pensé que
+madame avait peut-être besoin de moi.</p>
+
+<p>Luisa se contenta de secouer la tête; elle s'abstenait
+de parler, craignant que ses paroles mouillées
+de larmes n'en dissent plus qu'elle n'en voulait dire.</p>
+
+<p>Le lendemain, Luisa était pâle, défaite; son
+excuse fut le bruit que l'on avait fait toute la nuit
+en tirant des pétards et des mortarelli.</p>
+
+<p>Le chevalier achevait de déjeuner, lorsqu'une
+voiture s'arrêta à la porte. Giovannina ouvrit et
+introduisit le secrétaire du prince; le prince, forcé
+d'aller au conseil à midi, et désirant causer avec San-Felice
+avant d'aller au conseil, lui envoyait sa voiture
+et le priait de venir sans perdre un instant.</p>
+
+<p>Sur le perron, le chevalier croisa le facteur, qui,
+trouvant la porte ouverte, était entré: il tenait une
+lettre à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce pour moi? demanda San-Felice.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Excellence, c'est pour madame.</p>
+
+<p>&mdash;D'où vient-elle?</p>
+
+<p>&mdash;De Portici.</p>
+
+<p>&mdash;Portez vite! c'est de la gouvernante de madame,
+probablement.</p>
+
+<p>Et San-Felice continua son chemin et monta dans
+la voiture, qui partit au grand trot.</p>
+
+<p>Luisa avait entendu le court dialogue du facteur
+et de son mari; elle s'avança au-devant de l'homme
+de la poste et lui prit la lettre des mains.</p>
+
+<p>Cette lettre était d'une écriture inconnu.</p>
+
+<p>Elle l'ouvrit machinalement, porta son regard sur
+la signature et jeta un cri: la lettre était de Salvato.</p>
+
+<p>Elle l'appuya sur son coeur et courut s'enfermer
+dans la chambre sacrée.</p>
+
+<p>Il lui semblait que c'eût été usé impiété de lire
+la première lettre qu'elle recevait de son ami autre
+part que dans cette chambre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de lui! murmura-t-elle en tombant sur le
+fauteuil placé au chevet du lit, c'est de lui!</p>
+
+<p>Elle fut un moment sans pouvoir lire; le sang
+qui s'élançait de son coeur et qui montait à son cerveau
+faisait battre ses tempes et jetait un voile sur
+ses yeux.</p>
+
+<p>Salvato écrivait du champ de bataille:</p>
+
+<blockquote><p>
+«Remerciez Dieu, ma bien-aimée! je suis arrivé à
+temps pour le combat, et n'ai point été étranger à la
+victoire; vos saintes et virginales prières ont été
+exaucées; Dieu, invoqué par le plus beau de ses
+anges, a veillé sur moi et sur mon honneur.</p>
+
+<p>»Jamais victoire n'a été plus complète, ma bien-aimée
+Luisa; sur le champ de bataille même, mon
+cher général m'a serré sur son coeur et m'a fait chef
+de brigade. L'armée de Mack s'est évanouie comme
+une fumée! Je pars à l'instant pour Civita-Ducale,
+d'où je trouverai moyen de vous expédier cette lettre.
+Dans le désordre qui va résulter de notre victoire et
+de la défaite des Napolitains, il est impossible de
+compter sur la poste. Je vous aime tout à la fois
+d'un coeur gonflé d'amour et d'orgueil. Je vous
+aime! je vous aime!...
+</p></blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>»Civita-Ducale, deux heures du matin,</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote><p>
+»Me voilà déjà plus près de vous de dix lieues.
+Nous avons trouvé, Hector Caraffa et moi, un paysan
+qui, grâce à mon cheval, que j'avais laissé ici et
+dont vous ferez tous mes compliments à Michele,
+consent à partir à l'instant même; il ne s'arrêtera
+que lorsque le cheval tombera sous lui, et il en
+prendra aussitôt un autre; il se charge de porter une
+lettre à celui de nos amis chez lequel Hector était
+caché à Portici. Votre lettre sera incluse dans la
+sienne; il vous la fera passer.</p>
+
+<p>»Je vous dis cela pour que vous ne cherchiez pas
+comment elle vous arrive; cette préoccupation vous
+éloignerait un instant de moi. Non, je veux que
+vous soyez tout à la joie de me lire, comme je suis,
+moi, tout au bonheur de vous écrire.</p>
+
+<p>»Notre victoire est si complète, que je ne crois
+pas que nous ayons une autre bataille à livrer. Nous
+marchons droit sur Naples, et, si rien ne nous arrête,
+comme c'est probable, je pourrai vous revoir
+dans huit ou dix jours au plus.</p>
+
+<p>»Vous laisserez ouverte la fenêtre par laquelle je suis
+sorti, je rentrerai par cette même fenêtre. Je
+vous reverrai dans cette même chambre où j'ai été
+si heureux, je vous y rapporterai la vie que vous
+m'y avez donnée.</p>
+
+<p>»Je ne négligerai aucune occasionne de vous écrire;
+si cependant vous ne receviez pas de lettre de moi,
+ne soyez pas inquiète, les messagers auraient été
+infidèles, arrêtés ou tués.</p>
+
+<p>»O Naples! ma chère patrie! mon second amour
+après vous! Naples, tu vas donc être libre!</p>
+
+<p>»Je ne veux pas retarder mon courrier, je ne veux
+pas retarder votre joie; je suis heureux deux fois,
+de mon bonheur et du vôtre. Au revoir, ma bien
+adorée Luisa! Je vous aime! je vous aime!...
+</p></blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>»SALVATO.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Luisa lut la lettre du jeune homme dix fois, vingt
+fois peut-être; elle l'eût relue sans cesse, la mesure
+du temps manquait.</p>
+
+<p>Tout à coup, Giovannina frappa à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;M. le chevalier rentre, dit-elle.</p>
+
+<p>Luisa jeta un cri, baisa la lettre, la mit sur son
+coeur, jeta, en sortant de la chambre, un regard vers
+cette autre chambre par la fenêtre de laquelle était
+sorti Salvato, fenêtre par laquelle il devait rentrer.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, murmura-t-elle en lui envoyant un
+sourire.</p>
+
+<p>Cet amour était si fécond, qu'il donnait une existence
+à tous les objets inertes ou insensibles qui
+entouraient Luisa et qui avaient entouré Salvato.</p>
+
+<p>Luisa entra au salon par une porte, tandis que son
+mari y entrait par l'autre.</p>
+
+<p>Le chevalier était visiblement préoccupé.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, mon ami? demanda Luisa marchant
+à lui et le regardant avec ses yeux limpides.
+Vous êtes triste!</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon enfant, répondit le chevalier, pas
+triste: inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu le prince? demanda la jeune
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre inquiétude vous vient de la conversation
+que vous avez eue avec Son-Altesse?</p>
+
+<p>Le chevalier fit de la tête un signe affirmatif.</p>
+
+<p>Luisa essaya de lire dans sa pensée.</p>
+
+<p>Le chevalier s'assit, prit les deux mains de Luisa,
+debout devant lui, et la regarda à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, mon ami, dit Luisa, que commençait
+d'atteindre un triste pressentiment. Je vous écoute.</p>
+
+<p>&mdash;La situation dans laquelle se trouve la famille
+royale, dit le chevalier, est aussi grave au moins que
+nous l'avions présagé hier au soir; il n'y a aucune
+espérance de défendre l'entrée de Naples aux Français,
+et la résolution est prise par elle de se retirer
+en Sicile.</p>
+
+<p>Sans savoir pourquoi, Luisa sentit son coeur se
+serrer.</p>
+
+<p>Le chevalier vit sur le visage de Luisa le reflet de
+ce qui se passait dans son coeur. Sa lèvre frémissait,
+son oeil se fermait à demi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors... Écoute bien ceci, mon enfant, dit le
+chevalier avec cet accent de douce tendresse paternelle
+qu'il prenait parfois avec Luisa. Alors, le prince
+m'a dit: «Chevalier, vous êtes mon seul ami; vous
+êtes le seul homme avec lequel j'aie un vrai plaisir
+à causer; le peu d'instruction solide que j'ai, je
+vous le dois; le peu que je vaux, c'est de vous que je
+le tiens; un seul homme peut m'aider à supporter
+l'exil, et c'est vous, chevalier. Je vous en prie, je
+vous en supplie, si je suis obligé de partir, partez
+avec moi!»</p>
+
+<p>Luisa sentit un frisson lui passer par tout le corps.</p>
+
+<p>&mdash;Et... qu'avez-vous répondu, mon ami? demanda-t-elle
+d'une voix tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu pitié de cette infortune royale, de cette
+faiblesse dans la grandeur, de ce prince sans ami
+dans l'exil, de cet héritier de la couronne sans serviteur
+parce qu'il allait peut-être perdre la couronne;
+j'ai promis.</p>
+
+<p>Luisa tressaillit; ce tressaillement n'échappa point
+au chevalier, qui lui tenait les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit-il vivement, comprends bien ceci
+Luisa: ma promesse est toute personnelle, elle
+n'engage que moi; éloignée de la cour, où tu as
+dédaigné de prendre ta place, tu n'as, toi, d'obligation
+envers personne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois; tu es donc libre, enfant chérie de
+mon coeur, de rester à Naples, de ne pas quitter
+cette maison que tu aimes, ce jardin où tu as couru
+et joué tout enfant, ce petit coin de terre, enfin, où
+tu as amassé dix-sept ans de souvenirs; car il y a
+dix-sept ans que tu es ici et que tu fais la joie de
+mon foyer! il me semble que tu y es venue hier.</p>
+
+<p>Le chevalier poussa un soupir.</p>
+
+<p>Luisa ne répondit rien; il continua:</p>
+
+<p>&mdash;La duchesse Fusco, qui est exilée par la reine,
+la reine à peine éloignée, va revenir à son tour;
+avec une pareille amie pour veiller sur toi, je n'aurai
+pas plus de crainte que si tu étais près d'une
+mère. Dans quinze jours, les Français seront à Naples;
+mais tu n'as rien à redouter des Français. Je
+les connais, ayant longtemps vécu avec eux. Ils apportent
+à mon pays des bienfaits dont j'aurais voulu
+qu'il fût doté par ses souverains: la liberté, l'intelligence.
+Tous mes amis et, par conséquent, tous les
+tiens sont patriotes; aucune révolution ne peut t'inquiéter,
+aucune persécution ne saurait t'atteindre.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, mon ami, lui demanda Luisa, vous
+croyez que je puis vivre heureuse sans vous?</p>
+
+<p>&mdash;Un mari comme moi, chère enfant, dit San-Felice
+avec un soupir, n'est point un mari regrettable
+pour une femme de ton âge.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, en admettant que je puisse vivre sans
+vous, vous, mon ami, pourrez-vous vivre sans moi?</p>
+
+<p>San-Felice baissa la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Vous craignez que cette maison, ce jardin, ce
+petit coin de terre, ne me manquent, continua Luisa;
+mais ma présence ne vous manquera-t-elle point, à
+vous? notre vie, commune depuis dix-sept ans, en
+se disjoignant tout à coup, ne déchirera-t-elle point
+en vous quelque chose, non-seulement d'habituel,
+mais encore d'indispensable?</p>
+
+<p>San-Felice resta muet.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous ne voulez pas abandonner le prince,
+qui n'est que votre ami, ajouta Luisa d'une voix
+oppressée, me donnez-vous une preuve d'estime en
+me proposant de vous abandonner, vous qui êtes
+tout à la fois et mon père et mon ami, vous qui avez
+mis l'intelligence dans mon esprit, la bonté dans
+mon coeur, Dieu dans mon âme?</p>
+
+<p>San-Felice poussa un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous avez promis au prince de le suivre,
+enfin, avez-vous pensé que je ne vous suivrais pas?</p>
+
+<p>Une larme tomba des yeux du chevalier sur la
+main de Luisa.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous avez pensé cela, mon ami, continua-t-elle
+avec un doux et triste mouvement de tête, vous
+avez eu tort; mon père mourant nous a unis, Dieu
+a béni notre union, la mort seule nous désunira. Je
+vous suivrai, mon ami.</p>
+
+<p>San-Felice releva vivement sa tête rayonnante de
+bonheur, et ce fut une larme de Luisa qui tomba à
+son tour sur la main de son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu m'aimes donc? Bénédiction du bon
+Dieu! tu m'aimes donc? s'écria le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit Luisa, vous avez été ingrat, demandez
+pardon à votre fille.</p>
+
+<p>San-Felice se jeta à genoux, baisant les mains de
+sa fille, tandis qu'elle, levant les yeux au ciel, murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, mon Dieu, que, si je ne faisais pas
+ce que je fais, n'est-ce pas que je serais indigne de
+tous deux?</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>LXVII</h3>
+
+<h3>LES DEUX AMIRAUX.</h3>
+
+
+<p>Le prince François, en présentant à San-Felice la
+fuite de la famille royale en Sicile comme résolue,
+avait cru parler au nom de son père et de sa mère;
+mais, en réalité, il avait parlé au nom seul de la
+reine; de ce côté, en effet, la fuite était résolue et on
+la voulait à tout prix; mais, en voyant le dévouement
+de son peuple, tout aveugle qu'il était, et par cela
+même qu'il était aveugle, en écoutant ces protestations
+faites par cent mille hommes, de mourir pour
+lui depuis le premier jusqu'au dernier, le roi s'était
+repris à l'idée de défendre sa capitale et d'en appeler
+de la lâcheté de l'armée à l'énergie de ce peuple qui
+s'offrait si spontanément à lui.</p>
+
+<p>Il se levait donc le 11 décembre au matin, c'est-à-dire
+le lendemain de cet incroyable triomphe auquel
+nous avons essayé de faire assister nos lecteurs, sans
+parti pris encore, mais penchant plutôt pour celui de
+la résistance que pour celui de la fuite, quand on lui
+annonça que l'amiral François Caracciolo était depuis
+une demi-heure dans l'antichambre, attendant
+qu'il fit jour chez sa Majesté.</p>
+
+<p>Excité par les préventions de la reine, Ferdinand
+n'aimait point l'amiral, mais ne pouvait s'empêcher
+de l'estimer; son admirable courage dans les différentes
+rencontres qu'il avait eues avec les Barbaresques,
+le bonheur avec lequel il avait tiré sa frégate,
+<i>la Minerve</i> de la rade de Toulon, quand Toulon
+avait été repris par Bonaparte sur les Anglais, le
+sang-froid qu'il avait déployé dans la protection donnée
+par lui aux autres vaisseaux, qu'il avait ramenés,
+mutilés par les boulets et désemparés par la tempête,
+c'est vrai, mais enfin qu'il avait ramenés sans en
+perdre un seul, lui avaient alors valu le grade d'amiral.</p>
+
+<p>On a vu, dans les premiers chapitres de ce récit,
+les motifs que croyait avoir la reine de se plaindre de
+l'amiral, qu'elle était parvenue, avec son adresse
+ordinaire, à mettre assez mal dans l'esprit du roi.</p>
+
+<p>Ferdinand crut que Caracciolo venait pour lui demander
+la grâce de Nicolino, qui était son neveu, et,
+enchanté d'avoir, par la fausse position où s'était
+mis un membre de sa famille, prise sur l'amiral, auquel
+il se sentait dans la malveillante disposition
+d'être désagréable, il ordonna de le faire entrer à
+l'instant même.</p>
+
+<p>L'amiral, revêtu de son grand uniforme, entra
+calme et digne comme toujours; sa haute position
+sociale mettait depuis quatre cents ans les chefs de
+sa famille en contact avec les souverains de toute
+race, angevins, aragonais, espagnols, qui s'étaient
+succédé sur le trône de Naples; il joignait donc à
+une suprême dignité cette courtoisie parfaite dont il
+avait donné un échantillon à la reine dans le double
+refus qu'il avait fait, pour sa nièce et pour lui-même,
+d'assister aux fêtes que la cour avait données
+à l'amiral Nelson.</p>
+
+<p>Cette courtoisie, de quelque part qu'elle vînt, embarrassait
+toujours un peu Ferdinand, dont la courtoisie
+n'était point la qualité dominante; aussi, lorsqu'il
+vit l'amiral s'arrêter respectueusement à quelques
+pas de lui et attendre, selon l'étiquette de la
+cour, que le roi lui adressât le premier la parole,
+n'eut-il rien de plus pressé que de commencer la conversation
+par le reproche qu'il avait à lui faire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voilà, monsieur l'amiral, lui dit-il;
+il paraît que vous avez fort insisté pour me voir?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, sire, répondit Caracciolo en s'inclinant;
+je croyais de toute urgence d'avoir l'honneur
+de pénétrer jusqu'à Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je sais ce qui vous amène, dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux pour moi, sire, dit Caracciolo;
+dans ce cas, c'est une justice que le roi rend à ma
+fidélité.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, vous venez me parler pour ce mauvais
+sujet de Nicolino, votre neveu, n'est-ce pas? qui s'est
+mis, à ce qu'il paraît, dans une méchante affaire,
+puisqu'il ne s'agit pas moins que de crime de haute
+trahison; mais je vous préviens que toute prière,
+même la vôtre, sera inutile, et que la justice aura,
+son cours.</p>
+
+<p>Un sourire passa sur la figure austère de l'amiral.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté est dans l'erreur, dit-il; au milieu
+des grandes catastrophes politiques, les petits
+accidents de famille disparaissent. Je ne sais point
+et ne veux point savoir ce qu'a fait mon neveu; s'il
+est innocent, son innocence ressortira de l'instruction
+du procès, comme est ressortie celle du chevalier de
+Medici, du duc de Canzano, de Mario Pagano et de
+tant de prévenus qu'après les avoir gardés trois ans,
+les prisons ont été obligées de rendre à la liberté; s'il
+est coupable, la justice aura son cours. Nicolino est
+de haute race; il aura le droit d'avoir la tête tranchée,
+et, Votre Majesté le sait, l'épée est une arme
+si noble, que, même aux mains du bourreau, elle
+ne déshonore pas ceux qui sont frappés par elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, alors, dit le roi un peu étonné de cette
+dignité si simple et si calme, dont sa nature, son
+tempérament, son caractère ne lui donnaient aucune
+notion instinctive; mais, alors, si vous ne venez
+point me parler de votre neveu, de quoi venez-vous
+donc me parler?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens vous parler de vous, sire, et du
+royaume.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit le roi, vous venez me donner des
+conseils?</p>
+
+<p>&mdash;Si Votre Majesté daigne me consulter, répondit
+Caracciolo avec un respectueux mouvement de tête,
+je serai heureux et fier de mettre mon humble expérience
+à sa disposition. Dans le cas contraire, je me
+contenterai d'y mettre ma vie et celle des braves marins
+que j'ai l'honneur de commander.</p>
+
+<p>Le roi eût été heureux de trouver une occasion de
+se fâcher; mais, devant une pareille réserve et un
+semblable respect, il n'y avait pas de prétexte à la
+colère.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! fit-il, hum!</p>
+
+<p>Et, après deux ou trois secondes de silence:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, amiral, dit-il, je vous consulterai.</p>
+
+<p>Et, en effet, il se tournait déjà vers Caracciolo,
+lorsqu'un valet de pied, entrant par la porte des
+appartements, s'approcha du roi et lui dit à demi-voix
+quelques paroles que Caracciolo n'entendit
+point et ne chercha point à entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit-il; et il est là?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire; il dit qu'avant-hier, à Caserte, Votre
+Majesté lui a dit qu'elle avait à lui parler.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>Se tournant alors vers Caracciolo:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous avez à me dire, monsieur, peut-il
+se dire devant un témoin?</p>
+
+<p>&mdash;Devant le monde entier, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit le roi en se retournant vers le valet
+de pied, faites entrer. D'ailleurs, continua-t-il en
+s'adressant à Caracciolo, celui qui demande à entrer
+est un ami, plus qu'un ami, un allié: c'est l'illustre
+amiral Nelson.</p>
+
+<p>En ce moment, la porte s'ouvrit et le valet de
+pied annonça solennellement:</p>
+
+<p>&mdash;Lord Horace Nelson du Nil, baron de Bornhum-Thorpes,
+duc de Bronte!</p>
+
+<p>Un léger sourire, qui n'était pas exempt d'amertume,
+effleura, à rémunération de tous ces titres,
+les lèvres de Caracciolo.</p>
+
+<p>Nelson entra; il ignorait avec qui le roi se trouvait;
+il fixa son oeil gris sur celui qui l'avait précédé
+dans le cabinet du roi et reconnut l'amiral Caracciolo.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin de vous présenter l'un à
+l'autre, n'est-ce pas, messieurs? dit le roi. Vous
+vous connaissez.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis Toulon, oui, sire, dit Nelson.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai l'honneur de vous connaître depuis plus
+longtemps que cela, monsieur, répondit Caracciolo
+avec sa courtoisie ordinaire: je vous connais depuis
+le jour où, sur les côtes du Canada, vous avez, avec
+un brick, combattu contre quatre frégates françaises,
+et où vous leur avez échappé en faisant traverser à
+votre bâtiment une passe que, jusque-là, on croyait
+impraticable. C'était en 1786, je crois; il y a douze
+ans de cela.</p>
+
+<p>Nelson salua; lui non plus, le brutal marin,
+n'était point familier avec ce langage.</p>
+
+<p>&mdash;Milord, dit le roi, voici l'amiral Caracciolo qui
+vient m'offrir ses conseils sur la situation; vous la
+connaissez. Asseyez-vous et écoutez ce que l'amiral
+va dire; quand il aura fini, vous répondrez si vous
+avez quelque chose à répondre; seulement, je vous
+le dis d'avance, je serais heureux que deux hommes
+si éminents et qui connaissent si bien l'art de la
+guerre fussent du même avis.</p>
+
+<p>&mdash;Si milord, comme j'en suis certain, dit Caracciolo,
+est un véritable ami du royaume, j'espère
+qu'il n'y aura dans nos opinions que de légères divergences
+de détail qui ne nous empêcheront point
+d'être d'accord sur le fond.</p>
+
+<p>&mdash;Parle, Caracciolo, parle, dit le roi en revenant
+à l'habitude que les rois d'Espagne et de Naples ont
+de tutoyer leurs sujets.</p>
+
+<p>&mdash;Hier, répliqua l'amiral, le bruit s'est répandu
+dans la ville, à tort, je l'espère, que Votre Majesté,
+désespérant de défendre son royaume de terre ferme,
+était décidée à se retirer en Sicile.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu serais d'un avis contraire, toi, à ce qu'il
+paraît?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, répondit Caracciolo, je suis et je serai
+toujours de l'avis de l'honneur contre les conseils de
+la honte. Il y va de l'honneur du royaume, sire, et,
+par conséquent, de celui de votre nom, que votre
+capitale soit défendue jusqu'à la dernière extrémité.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, dit le roi, dans quel état sont nos
+affaires?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire, mauvaises, mais non perdues. L'armée
+est dispersée, mais elle n'est pas détruite; trois
+ou quatre mille morts, six ou huit mille prisonniers,
+ôtez cela de cinquante-deux mille hommes, il vous
+en restera quarante mille, c'est-à-dire une armée
+quatre fois plus nombreuse encore que celle des
+Français, combattant sur son territoire, défendant
+des défilés inexpugnables, ayant l'appui des populations
+de vingt villes et de soixante villages, le secours
+de trois citadelles imprenables sans matériel
+de siège, Civitella-del-Tronto, Gaete et Pescara, sans
+compter Capoue, dernier boulevard, rempart suprême
+de Naples, jusqu'où les Français ne pénétreront
+même pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu te chargerais de rallier l'armée, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Explique-moi de quelle façon; tu me feras
+plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai quatre mille marins sous mes ordres, sire;
+ce sont des hommes éprouvés et non des soldats
+d'hier comme ceux de votre armée de terre; donnez-m'en
+l'ordre, sire, je me mets à l'instant même à leur
+tête; mille défendront le passage d'Itri à Sessa, mille
+celui de Sora à San-Germano, mille celui de Castel-di-Sangro
+à Isernia; les mille autres,&mdash;les marins
+sont bons à tout, milord Nelson le sait mieux que
+personne, lui qui a fait faire aux siens des prodiges!
+&mdash;les mille autres, transformés en pionniers, seront
+occupés à fortifier ces trois passages et à y
+faire le service de l'artillerie; avec eux, ne fût-ce
+qu'au moyen de nos piques d'abordage, je soutiens
+le choc des Français, si terrible qu'il soit, et,
+quand vos soldats verront comment les marins meurent,
+sire, ils se rallieront derrière eux, surtout si
+Votre Majesté est là pour leur servir de drapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui gardera Naples pendant ce temps?</p>
+
+<p>&mdash;Le prince royal, sire, et les huit-mille hommes,
+sous les ordres du général Naselli, que milord Nelson
+a conduits en Toscane, où ils n'ont plus rien à
+faire. Milord Nelson a laissé, je crois, une partie de
+sa flotte à Livourne; qu'il envoie un bâtiment léger
+avec ordre de Sa Majesté de ramener à Naples ces
+huit mille hommes de troupes fraîches, et elles
+pourront, Dieu aidant, être ici dans huit jours.
+Ainsi, voyez, sire, voyez quelle masse terrible vous
+reste: quarante-cinq ou cinquante mille hommes de
+troupes, la population de trente villes et de cinquante
+villages qui va se soulever, et, derrière tout
+cela, Naples avec ses cinq cent mille âmes. Que deviendront
+dix mille Français perdus dans cet océan?</p>
+
+<p>&mdash;Hum! fit le roi regardant Nelson, qui continua
+de demeurer dans le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Il sera toujours temps, sire, continua Caracciolo,
+de vous embarquer. Comprenez bien cela:
+les Français n'ont pas une barque armée, et vous
+avez trois flottes dans le port: la vôtre, la flotte
+portugaise et celle de Sa Majesté Britannique.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous de la proposition de l'amiral,
+milord? dit le roi mettant cette fois Nelson dans la
+nécessité absolue de répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, sire, répondit Nelson en demeurant
+assis et continuant de tracer de sa main gauche, avec
+une plume, des hiéroglyphes sur un papier, je dis
+qu'il n'y a rien de pis au monde, quand une résolution
+est prise, que d'en changer.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi avait-il déjà pris une résolution? demanda
+Caracciolo.</p>
+
+<p>&mdash;Non, tu vois, pas encore; j'hésite, je flotte...</p>
+
+<p>&mdash;La reine, dit Nelson, a décidé le départ.</p>
+
+<p>&mdash;La reine? fit Caracciolo ne laissant pas au roi
+le temps de répondre. Très-bien! qu'elle parte. Les
+femmes, dans les circonstances où nous sommes,
+peuvent s'éloigner du danger; mais les hommes
+doivent y faire face.</p>
+
+<p>&mdash;Milord Nelson, tu le vois, Caracciolo, milord
+Nelson est de l'avis du départ.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, sire, répondit Caracciolo, mais je ne
+crois pas que milord Nelson ait donné son avis.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-le, milord, dit le roi, je vous le demande.</p>
+
+<p>&mdash;Mon avis, sire, est le même que celui de la
+reine, c'est-à-dire que je verrai avec joie Votre Majesté
+chercher en Sicile un refuge assuré que ne lui
+offre plus Naples.</p>
+
+<p>&mdash;Je supplie milord Nelson de ne pas donner
+légèrement son avis, dit Caracciolo s'adressant à
+son collègue; car il savait d'avance de quel poids
+est l'avis d'un homme de son mérite.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit, et je ne me rétracte point, répondit
+durement Nelson.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, répondit Caracciolo, milord Nelson est
+Anglais, ne l'oubliez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Que veut dire cela, monsieur? demanda fièrement
+Nelson.</p>
+
+<p>&mdash;Que, si vous étiez Napolitain au lieu d'être
+Anglais, milord, vous parleriez autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi parlerais-je autrement si j'étais
+Napolitain?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous consulteriez l'honneur de votre
+pays, au lieu de consulter l'intérêt de la Grande-Bretagne.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel intérêt la Grande-Bretagne a-t-elle au
+conseil que je donne au roi, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;En faisant le péril plus grand, on demandera
+une récompense plus grande. On sait que l'Angleterre
+veut Malte, milord.</p>
+
+<p>&mdash;L'Angleterre a Malte, monsieur; le roi la lui a
+donnée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sire, fit Caracciolo avec le ton du reproche,
+on me l'avait dit, mais je n'avais pas voulu le
+croire.</p>
+
+<p>&mdash;Et que diable voulais-tu que je fisse de Malte?
+dit le roi. Un rocher bon à faire cuire des oeufs au
+soleil!</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Caracciolo sans plus s'adresser à
+Nelson, je vous supplie, au nom de tout ce qu'il y a
+de coeurs vraiment napolitains dans le royaume, de
+ne plus écouter les conseils étrangers, qui mettent
+votre trône à deux doigts de l'abîme. M. Acton est
+étranger, sir William Hamilton est étranger, milord
+Nelson lui-même est étranger; comment voulez-vous
+qu'ils soient justes dans l'appréciation de l'honneur
+napolitain?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, monsieur; mais ils sont justes
+dans l'appréciation de la lâcheté napolitaine, répondit
+Nelson, et c'est pour cela que je dis au roi,
+après ce qui s'est passé à Civita-Castellana: Sire,
+vous ne pouvez plus vous confier aux hommes
+qui vous ont abandonné, soit par peur, soit par
+trahison.</p>
+
+<p>Carracciolo pâlit affreusement et porta, malgré lui,
+la main à la garde de son épée; mais, se rappelant
+que Nelson n'avait qu'une main pour tirer la sienne,
+et que cette main, c'était la gauche, il se contenta
+de dire:</p>
+
+<p>&mdash;Tout peuple a ses heures de défaillance, sire.
+Ces Français, devant lesquels nous fuyons, ont eu
+trois fois leur Civita-Castellana: Poitiers, Crécy,
+Azincourt; une seule victoire a suffi pour effacer
+trois défaites: Fontenoy.</p>
+
+<p>Caracciolo prononça ces mots en regardant Nelson,
+qui se mordit les lèvres jusqu'au sang; puis, s'adressant
+de nouveau au roi:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, continua-t-il, c'est le devoir d'un roi qui
+aime son peuple, de lui offrir l'occasion de se relever
+d'une de ces défaillances; que le roi donne un
+ordre, dise un mot, fasse un signe, et pas un Français
+ne sortira des Abruzzes, s'ils ont l'imprudence d'y
+entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Caracciolo, dit le roi revenant à
+l'amiral, dont le conseil caressait son secret désir, tu
+es de l'avis d'un homme dont j'apprécie fort les avis;
+tu es de l'avis du cardinal Ruffo.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne manquait plus à Votre Majesté que de
+mettre un cardinal à la tête de ses armées, dit Nelson
+avec un sourire de mépris.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'a déjà pas si mal réussi à mon aïeul
+Louis XIII ou Louis XIV, je ne sais plus bien lequel,
+que de mettre un cardinal à la tête de ses armées, et
+il y a un certain Richelieu qui, en prenant La Rochelle
+et en forçant le Pas-de-Suze, n'a pas fait de
+tort à la monarchie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, sire, s'écria vivement Caracciolo se
+cramponnant à cet espoir que lui donnait le roi, c'est
+le bon génie de Naples qui vous inspire; abandonnez-vous
+au cardinal Ruffo, suivez ses conseils, et, moi,
+que vous dirai-je de plus? je suivrai ses ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Nelson en se levant et en saluant le roi,
+Votre Majesté n'oubliera pas, je l'espère, que, si les
+amiraux italiens obéissent aux ordres d'un prêtre,
+un amiral anglais n'obéit qu'aux ordres de son gouvernement.</p>
+
+<p>Et, jetant à Caracciolo un regard dans lequel on
+pouvait lire la menace d'une haine éternelle, Nelson
+sortit par la même porte qui lui avait donné entrée
+et qui communiquait avec les appartements de la
+reine.</p>
+
+<p>Le roi suivit Nelson des yeux, et, quand la porte
+se fut refermée derrière lui:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit-il, voilà le remercîment de mes
+vingt mille ducats de rente, de mon duché de Bronte,
+de mon épée de Philippe V et de mon grand cordon
+de Saint-Ferdinand. Il est court, mais il est net.</p>
+
+<p>Puis, revenant à Caracciolo:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bien raison, mon pauvre François, lui dit-il,
+tout le mal est là, les étrangers! M. Acton, sir William,
+M. Mack, lord Nelson, la reine elle-même, des
+Irlandais, des Allemands, des Anglais, des Autrichiens
+partout; des Napolitains nulle part. Quel bouledogue
+que ce Nelson! C'est égal, tu l'as bien rembarré!
+Si jamais nous avons la guerre avec l'Angleterre
+et qu'il te tienne entre ses mains, ton compte
+est bon...</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Caracciolo en riant, je suis heureux,
+au risque des dangers auxquels je me suis exposé en
+me faisant un ennemi du vainqueur d'Aboukir, je
+suis heureux d'avoir mérité votre approbation.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu vu la grimace qu'il a faite quand tu lui as
+jeté au nez... Comment as-tu dit? Fontenoy, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont donc été bien frottés à Fontenoy, messieurs
+les Anglais?</p>
+
+<p>&mdash;Raisonnablement.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand on pense que, si San-Nicandro n'avait
+pas fait de moi un âne, je pourrais, moi aussi, répondre
+de ces choses-là! Enfin, il est malheureusement
+trop tard maintenant pour y remédier.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Caracciolo, me permettrez-vous d'insister
+encore?</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, puisque je suis de ton avis. Je verrai
+Ruffo aujourd'hui, et nous reparlerons de tout cela
+ensemble; mais pourquoi diable, maintenant que
+nous ne sommes que nous deux, pourquoi t'es-tu
+fait un ennemi de la reine? Tu sais pourtant que,
+quand elle déteste, elle déteste bien!</p>
+
+<p>Caracciolo fit un mouvement de tête qui indiquait
+qu'il n'avait pas de réponse à faire à ce reproche du
+roi.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, dit Ferdinand, ceci, c'est comme l'affaire
+de San-Nicandro: ce qui est fait est fait; n'en parlons
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, insista Caracciolo revenant à son
+incessante préoccupation, j'emporte l'espoir que
+Votre Majesté a renoncé à cette honteuse fuite et
+que Naples sera défendue jusqu'à la dernière extrémité?</p>
+
+<p>&mdash;Emportes-en mieux que l'espoir, emportes-en
+la certitude; il y a conseil aujourd'hui, je vais leur
+signifier que ma volonté est de rester à Naples. J'ai
+bien retenu tout ce que tu m'as dit de nos moyens
+de défense: sois tranquille; quant au Nelson, c'est
+Fontenoy, n'est-ce pas, qu'il faut lui cracher à la
+face quand on veut qu'il se morde les lèvres? C'est
+bien, on s'en souviendra.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, une dernière grâce?</p>
+
+<p>&mdash;Dis.</p>
+
+<p>&mdash;Si, contre toute attente, Votre Majesté partait...</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je te dis que je ne pars pas.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, sire, si par un hasard quelconque, si par
+un revirement inattendu, Votre Majesté partait, j'espère
+qu'elle ne ferait pas cette honte à la marine napolitaine
+de partir sur un navire anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant à cela, tu peux être tranquille. Si
+j'en étais réduit à cette extrémité, dame! je ne te
+réponds pas de la reine, la reine ferait ce qu'elle
+voudrait; mais, moi, je te donne ma parole d'honneur
+que je pars sur ton bâtiment, sur <i>la Minerve</i>.
+Ainsi, te voilà prévenu; change ton cuisinier s'il est
+mauvais, et fais provision de macaroni et de parmesan,
+si tu n'en as pas une quantité suffisante à
+bord. Au revoir... C'est bien Fontenoy, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>Et Caracciolo, ravi du résultat de son entrevue
+avec le roi, se retira, comptant sur la double promesse
+qu'il lui avait faite.</p>
+
+<p>Le roi le suivit des yeux avec une bienveillance
+marquée.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand on pense, dit-il, qu'on est assez bête
+de se brouiller avec des hommes comme ceux-là,
+pour une mégère comme la reine et pour une drôlesse
+comme lady Hamilton!</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>LXVIII</h3>
+
+<h3>OÙ EST EXPLIQUÉE LA DIFFÉRENCE QU'IL Y A<br>
+ENTRE LES PEUPLES LIBRES ET LES PEUPLES INDÉPENDANTS.</h3>
+
+
+<p>Le roi tint la promesse qu'il avait faite à Caracciolo;
+il déclara hautement et résolument au conseil
+qu'il était décidé, d'après la manifestation populaire
+dont il avait été témoin la veille, à rester à Naples
+et à défendre jusqu'à la dernière extrémité l'entrée
+du royaume aux Français.</p>
+
+<p>Devant une déclaration si nettement formulée, il
+n'y avait pas d'opposition possible; l'opposition
+n'eût pu être faite que par la reine, et, rassurée par
+la promesse positive d'Acton qu'il trouverait un
+moyen de faire partir le roi pour la Sicile, elle avait
+renoncé à une lutte ouverte dans laquelle il était du
+caractère de Ferdinand de s'entêter.</p>
+
+<p>En sortant du conseil, le roi trouva chez lui le
+cardinal Ruffo; il avait, de son côté, et selon son
+exactitude ordinaire, fait ce dont il était convenu
+avec le roi: Ferrari l'était venu trouver dans la nuit,
+et, une demi-heure après, il était parti pour Vienne
+par la route de Manfredonia, porteur de la lettre
+falsifiée qui devait être mise sous les yeux de l'empereur,
+avec lequel Ferdinand tenait beaucoup à ne
+pas se brouiller, l'empereur étant le seul qui pût,
+par l'influence qu'il exerçait en Italie, le maintenir
+contre la France, de même que, dans la situation
+contraire, c'était la France seule qui pouvait le soutenir
+contre l'Autriche.</p>
+
+<p>Une note explicative, écrite au nom du roi de la
+main de Ruffo et signée par lui, accompagnait la
+lettre et donnait la clef de cette énigme que, sans
+elle, n'eût jamais pu comprendre l'empereur.</p>
+
+<p>Le roi lui avait raconté ce qui s'était passé entre
+lui, Caracciolo et Nelson: Ruffo avait fort approuvé
+le roi et insisté pour une conférence entre lui et Caracciolo
+en présence de Sa Majesté. Il fut convenu
+que l'on attendrait de savoir l'effet qu'avait produit
+dans les Abruzzes le manifeste de Pronio, et que,
+sur ce qui en serait résulté, on prendrait un parti.</p>
+
+<p>Le même jour encore, le roi avait reçu la visite
+du jeune Corse de Cesare; on se rappelle qu'il l'avait
+fait capitaine et lui avait ordonné de le venir voir
+avec l'uniforme de ce grade, pour s'assurer que ses
+ordres avaient été exécutés et que le ministre de la
+guerre lui avait délivré son brevet. Acton, chargé
+de mettre à exécution la volonté royale, s'était bien
+gardé d'y manquer, et le jeune homme&mdash;que les
+huissiers avaient commencé par prendre pour le
+prince royal, à cause de sa ressemblance avec celui-ci,&mdash;se
+présentait chez le roi revêtu de son uniforme
+et porteur de son brevet.</p>
+
+<p>Le jeune capitaine était joyeux et fier; il venait
+mettre son dévouement et celui de ses compagnons
+aux pieds du roi; une seule chose s'opposait à ce
+qu'ils donnassent immédiatement à Sa Majesté des
+preuves de ce dévouement: c'est que les vieilles
+princesses en appelaient à la parole qu'elles avaient
+reçue d'eux de leur servir de gardes du corps, et ne
+leur rendraient cette parole que lorsqu'elles seraient
+à bord du bâtiment qui devait les conduire à Trieste;
+les sept jeunes gens s'étaient donc engagés à leur
+faire escorte jusqu'à Manfredonia, lieu de leur embarquement;
+de Manfredonia, les princesses une
+fois embarquées, ils reviendraient à Naples prendre
+leur poste parmi les défenseurs du trône et de
+l'autel.</p>
+
+<p>Les nouvelles que l'on attendait de Pronio ne tardèrent
+pas à arriver; elles dépassaient tout ce qu'on
+pouvait espérer. La parole du roi avait retenti
+comme la voix de Dieu; les prêtres, les nobles, les
+syndics s'en étaient fait l'écho; le cri «Aux armes!»
+avait retenti d'Isoletta à Capoue et d'Aquila à Itri; il
+avait vu Fra-Diavolo et Mammone, leur avait annoncé
+la mission qu'il leur avait réservée et qu'ils
+avaient acceptée avec enthousiasme; leur brevet à la
+main, le nom du roi à la bouche, leur puissance
+n'avait pas de limites, puisque la loi les protégeait
+au lieu de les réprimer. Dès lors qu'ils pouvaient
+donner à leur brigandage une couleur politique, ils
+promettaient de soulever tout le pays.</p>
+
+<p>Le brigandage, en effet, est chose nationale dans
+les provinces de l'Italie méridionale; c'est un fruit
+indigène qui pousse dans la montagne; on pourrait
+dire, en parlant des productions des Abruzzes, de la
+Terre de Labour, de la Basilicate et de la Calabre:
+Les vallées produisent le froment, le maïs et les
+figues; les collines produisent l'olive, la noix et le
+raisin; les montagnes produisent les brigands.</p>
+
+<p>Dans les provinces que je viens de nommer, le
+brigandage est un état comme un autre. On est brigand
+comme on est boulanger, tailleur, bottier. Le
+métier n'a rien d'infamant; le père, la mère, le frère,
+la soeur du brigand ne sont point entachés le moins
+du monde par la profession de leur fils ou de leur
+frère, attendu que cette profession elle-même n'est
+point une tache. Le brigand exerce pendant huit ou
+neuf mois de l'année, c'est-à-dire pendant le printemps,
+pendant l'été, pendant l'automne; le froid et
+la neige seuls le chassent de la montagne et le repoussent
+vers son village; il y rentre et y est le bienvenu,
+rencontre le maire, le salue et est salué par
+lui; souvent il est son ami, quelquefois son parent.</p>
+
+<p>Le printemps revenu, il reprend son fusil, ses pistolets,
+son poignard, et remonte dans la montagne.</p>
+
+<p>De là le proverbe «Les brigands poussent avec
+les feuilles.»</p>
+
+<p>Depuis qu'il existe un gouvernement à Naples, et
+j'ai consulté toutes les archives depuis 1503 jusqu'à
+nos jours, il y a des ordonnances contre les brigands,
+et, chose curieuse, les ordonnances des vice-rois
+espagnols sont exactement les mêmes que celles
+des gouverneurs italiens, attendu que les délits sont
+les mêmes. Vols avec effraction, vols à main armée
+sur la grande route, lettres de rançon avec menaces
+d'incendie, de mutilation, d'assassinat; assassinat,
+mutilation et incendie quand les billets n'ont point
+produit l'effet attendu.</p>
+
+<p>En temps de révolution, le brigandage prend des
+proportions gigantesques: l'opinion politique devient
+un prétexte, le drapeau une excuse; le brigand est
+toujours du parti de la réaction, c'est-à-dire pour le
+trône et l'autel, attendu que le trône et l'autel acceptent
+seuls de tels alliés, tandis qu'au contraire les
+libéraux, les progressistes, les révolutionnaires les
+repoussent et les méprisent; les années fameuses
+dans les annales du brigandage sont les années de
+réaction politique: 1799, 1809, 1821, 1848, 1862,
+c'est-à-dire toutes les années où le pouvoir absolu,
+subissant un échec, a appelé le brigandage à son
+aide.</p>
+
+<p>Le brigandage, dans ce cas, est d'autant plus inextirpable
+qu'il est soutenu par les autorités, qui, dans
+les autres temps, ont mission de l'empêcher. Les
+syndics, les adjoints, les capitaines de la garde nationale
+sont non-seulement <i>manutengoli</i>, c'est-à-dire
+soutiens des brigands, mais souvent brigands eux-mêmes.</p>
+
+<p>En général, ce sont les prêtres et les moines qui
+soutiennent moralement le brigandage, ils en sont
+l'âme; les brigands, qui leur ont entendu prêcher
+la révolte, reçoivent d'eux, lorsqu'ils se sont révoltés,
+des médailles bénites qui doivent les rendre
+invulnérables; si par hasard, malgré la médaille, ils
+sont blessés, tués ou fusillés, la médaille, impuissante
+sur la terre, est une contre-marque infaillible
+du ciel, contre-marque pour laquelle saint Pierre a
+les plus grands égards; le brigand pris a le pied sur
+la première traverse de cette échelle de Jacob qui
+conduit droit au paradis; il baise la médaille et
+meurt héroïquement, convaincu qu'il est que la
+fusillade lui en fait monter les autres degrés.</p>
+
+<p>Maintenant, d'où vient cette différence entre les
+individus et les masses? d'où vient que le soldat fuit
+parfois au premier coup de canon et que le bandit
+meurt en héros? Nous allons essayer de l'expliquer;
+car, sans cette explication, la suite de notre récit
+laisserait un certain trouble dans l'esprit de nos lecteurs;
+ils se demanderaient d'où vient cette opposition
+morale et physique entre les mêmes hommes
+réunis en masse ou combattant isolément.</p>
+
+<p>Le voici:</p>
+
+<p>Le courage collectif est la vertu des peuples libres.</p>
+
+<p>Le courage individuel est la vertu des peuples qui
+ne sont qu'indépendants.</p>
+
+<p>Presque tous les peuples des montagnes, les
+Suisses, les Corses, les Écossais, les Siciliens, les
+Monténégrins, les Albanais, les Drases, les Circassiens,
+peuvent se passer très-bien de la liberté,
+pourvu qu'on leur laisse l'indépendance.</p>
+
+<p>Expliquons la différence énorme qu'il y a entre
+ces deux mots: LIBERTÉ, INDÉPENDANCE.</p>
+
+<p>La <i>liberté</i> est l'abandon que chaque citoyen fait
+d'une portion de son indépendance, pour en former
+un fonds commun qu'on appelle la loi.</p>
+
+<p>L'<i>indépendance</i> est pour l'homme la jouissance
+complète de toutes ses facultés, la satisfaction de
+tous ses désirs.</p>
+
+<p>L'<i>homme libre</i> est l'homme de la société; il s'appuie
+sur son voisin, qui à son tour s'appuie sur lui;
+et, comme il est prêt à se sacrifier pour les autres,
+il a le droit d'exiger que les autres se sacrifient pour
+lui.</p>
+
+<p>L'<i>homme indépendant</i> est l'homme de la nature; il
+ne se fie qu'en lui-même; son seul allié est la montagne
+et la forêt; sa sauve-garde, son fusil et son
+poignard; ses auxiliaires sont la vue et l'ouïe.</p>
+
+<p>Avec les hommes libres, on fait des <i>armées</i>.</p>
+
+<p>Avec les hommes indépendants, on fait des <i>bandes</i>.</p>
+
+<p>Aux hommes libres, on dit, comme Bonaparte aux
+Pyramides: <i>Serrez les rangs!</i></p>
+
+<p>Aux hommes indépendants, on dit, comme Charette
+à Machecoul: <i>Égayez-vous, mes gars!</i></p>
+
+<p>L'homme libre se lève à la voix de son roi ou de
+sa patrie.</p>
+
+<p>L'homme indépendant se lève à la voix de son intérêt
+et de sa passion.</p>
+
+<p>L'homme libre <i>combat</i>.</p>
+
+<p>L'homme indépendant <i>tue</i>.</p>
+
+<p>L'homme libre dit: <i>Nous</i>.</p>
+
+<p>L'homme indépendant dit: <i>Moi</i>.</p>
+
+<p>L'homme libre, c'est <i>la Fraternité</i>.</p>
+
+<p>L'homme indépendant n'est que <i>l'Égoïsme</i>.</p>
+
+<p>Or, en 1798, les Napolitains n'en étaient encore
+qu'à l'état d'indépendance; ils ne connaissaient ni la
+liberté ni la fraternité; voilà pourquoi ils furent
+vaincus en bataille rangée par une armée cinq fois
+moins nombreuse que la leur.</p>
+
+<p>Mais les paysans des provinces napolitaines ont
+toujours été indépendants.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi, à la voix des moines parlant au
+nom de Dieu, à la voix du roi parlant au nom de la
+famille, et surtout à la voix de la haine parlant au
+nom de la cupidité, du pillage et du meurtre, voilà
+pourquoi tout se souleva.</p>
+
+<p>Chacun prit son fusil, sa hache, son couteau, et se
+mit en campagne sans autre but que la destruction,
+sans autre espérance que le pillage, secondant son
+chef sans lui obéir, suivant son exemple et non ses
+ordres. Des masses avaient fui devant les Français,
+des hommes isolés marchèrent contre eux; une
+armée s'était évanouie, un peuple sortit de terre.</p>
+
+<p>Il était temps. Les nouvelles qui arrivaient de
+l'armée continuaient d'être désastreuses. Une portion
+de l'armée, sous les ordres d'un général Moesk,
+que personne ne connaissait,&mdash;pas même Nelson,
+qui, dans ses lettres, demande qui il est,&mdash;s'était
+retirée sur Calvi, et s'y était fortifiée. Macdonald,
+chargé, comme nous l'avons dit, par Championnet,
+de poursuivre la victoire et de presser la retraite des
+troupes royales, avait ordonné au général Maurice
+Mathieu d'enlever la position. Il prit place sur toutes
+les hauteurs qui dominaient la ville et intima au général
+Moesk l'ordre de se rendre: celui-ci consentit,
+mais à des conditions inadmissibles. Le général
+Maurice Mathieu ordonna de battre à l'instant même
+en brèche les murs d'un couvent, et, par la brèche
+faite à ces murs, d'entrer dans la ville.</p>
+
+<p>Au dixième boulet, un parlementaire se présenta.</p>
+
+<p>Mais, sans le laisser parler, le général Maurice
+Mathieu lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Prisonniers de guerre à discrétion ou passés au fil
+de l'épée!</i></p>
+
+<p>Les royaux s'étaient rendus à discrétion.</p>
+
+<p>La rapidité des coups portés par Macdonald sauva
+une partie des prisonniers faits par Mack, mais ne
+put les sauver tous.</p>
+
+<p>A Ascoli, trois cents républicains avaient été liés
+à des arbres et fusillés.</p>
+
+<p>A Abriealli, trente malades ou blessés, dont quelques-uns
+venaient d'être amputés, avaient été égorgés
+dans l'ambulance.</p>
+
+<p>Les autres, couchés sur la paille, avaient été impitoyablement
+brûlés.</p>
+
+<p>Mais, fidèle à sa proclamation, Championnet n'avait
+répondu à toutes ces barbaries que par des actes
+d'humanité, qui contrastaient singulièrement avec
+les cruautés des soldats royaux.</p>
+
+<p>Le général de Damas, seul, émigré français et qui
+avait cru, en cette qualité, devoir mettre son épée au
+service de Ferdinand,&mdash;le général de Damas, seul,
+avait, à la suite de cette terrible défaite de Civita-Castellana,
+soutenu l'honneur du drapeau blanc.
+Oublié par le général Mack, qui n'avait songé qu'à
+une chose, à sauver le roi,&mdash;oublié avec une colonne
+de sept mille hommes, il fit demander au général
+Championnet, qui venait, comme on le sait, de
+rentrer à Rome, la permission de traverser la ville
+et de rejoindre les débris de l'armée royale sur le
+Teverone,&mdash;débris qui, nous l'avons dit, étaient
+cinq fois plus nombreux encore que l'armée victorieuse.</p>
+
+<p>A cette demande, Championnet fit venir un de ces
+jeunes officiers de distinction dont il faisait pépinière
+autour de lui.</p>
+
+<p>C'était le chef d'état-major Bonami.</p>
+
+<p>Il lui ordonna de prendre connaissance de l'état
+des choses et de lui faire son rapport.</p>
+
+<p>Bonami monta à cheval et partit aussitôt.</p>
+
+<p>Cette grande époque de la République est celle où
+chaque officier des armées françaises mériterait, au
+fur et à mesure qu'il passe sous les yeux du lecteur,
+une description qui rappelât celle que consacre, dans
+l'<i>Iliade</i>, Homère aux chefs grecs, et le Tasse, dans la
+<i>Jérusalem délivrée</i>, aux chefs croisés.</p>
+
+<p>Nous nous contenterons de dire que Bonami était,
+comme Thiébaut, un de ces hommes de pensée et
+d'exécution à qui un général peut dire: «Voyez de
+vos yeux et agissez selon les circonstances.»</p>
+
+<p>A la porte Solara, Bonami rencontra la cavalerie
+du général Rey, qui commençait à entrer dans la
+ville. Il mit le général Rey au courant de ce dont il
+était question, l'excitant, sans avoir le droit de lui
+en donner l'ordre, à pousser des reconnaissances sur
+la route d'Albano et de Frascati. Lui-même, à la tête
+d'un détachement de cavalerie, il traversa le Ponte-Molle,
+l'antique pont Milvius, et s'élança de toute la
+vitesse de son cheval dans la direction où il savait
+trouver le général de Damas, suivi de loin par le général
+Rey, avec son détachement, et par Macdonald,
+avec sa cavalerie légère.</p>
+
+<p>Bonami s'était tellement hâté, qu'il avait laissé
+derrière lui les troupes de Macdonald et de Rey,
+auxquelles il fallait au moins une heure pour le rejoindre.
+Voulant leur en donner le temps, il se présenta
+comme parlementaire.</p>
+
+<p>On le conduisit au général de Damas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez écrit au commandant en chef de
+l'armée française, général, lui dit-il; il m'envoie à
+vous pour que vous m'expliquiez ce que vous désirez
+de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Le passage pour ma division, répondit le général
+de Damas.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il vous le refuse?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne me restera qu'une ressource: c'est de me
+l'ouvrir l'épée à la main.</p>
+
+<p>Bonami sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez comprendre, général, répondit-il,
+que vous donner bénévolement passage, à vous et à
+vos sept mille hommes, c'est chose impossible. Quant
+à vous ouvrir ce passage l'épée à la main, je vous
+préviens qu'il y aura du travail.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, que venez-vous me proposer, colonel?
+demanda le général émigré.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que l'on propose au commandant d'un corps
+dans la situation où est le vôtre, général: de mettre
+bas les armes.</p>
+
+<p>Ce fut au tour du général de Damas de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le chef d'état-major, répondit-il,
+quand on est à la tête de sept mille hommes et que
+chacun de ces sept mille hommes a quatre-vingts
+cartouches dons son sac, on ne se rend pas, on passe,
+ou l'on meurt.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit! dit Bonami, battons-nous, général.</p>
+
+<p>Le général émigré parut réfléchir.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi six heures, dit-il, pour rassembler
+un conseil de guerre et délibérer avec lui sur les
+propositions que vous me faites.</p>
+
+<p>Ce n'était point l'affaire de Bonami.</p>
+
+<p>&mdash;Six heures sont inutiles, dit-il; je vous accorde
+une heure.</p>
+
+<p>C'était juste le temps dont le chef d'état-major
+avait besoin pour que son infanterie le rejoignit.</p>
+
+<p>Il fut donc convenu, le général de Damas étant à
+la merci des Français, que, dans une heure, il donnerait
+une réponse.</p>
+
+<p>Bonami remit son cheval au galop et rejoignit le
+général Rey, pour presser la marche de ses troupes.</p>
+
+<p>Mais le général de Damas, de son côté, avait mis
+à profit cette heure, et, quand Bonami revint avec
+sa troupe, il le trouva faisant sa retraite en bon ordre
+sur le chemin d'Orbitello.</p>
+
+<p>Aussitôt, le général Rey et le chef d'état-major
+Bonami, à la tête, l'un d'un détachement du 16e de
+dragons, l'autre du 7e de chasseurs, se mirent à la
+poursuite des Napolitains et les rejoignirent à la
+Storta, où ils les chargèrent énergiquement.</p>
+
+<p>L'arrière-garde s'arrêta pour faire face aux républicains.</p>
+
+<p>Rey et Bonami, pour la première fois, trouvèrent
+chez l'ennemi une résistance sérieuse; mais ils l'écrasèrent
+sous leurs charges réitérées. Pendant ce temps,
+la nuit vint. Le dévouement et le courage de l'arrière-garde
+avaient sauvé l'armée. Le général de Damas
+profita des ténèbres et de sa connaissance des localités
+pour continuer sa retraite.</p>
+
+<p>Les Français, trop fatigués pour profiter de la victoire,
+revinrent à la Hueta, où ils passèrent la nuit.</p>
+
+<p>Bonami, en récompense de l'intelligence qu'il avait
+développée dans la négociation et du courage qu'il
+avait montré dans la bataille, fut nommé par Championnet
+général de brigade.</p>
+
+<p>Mais le général de Damas n'en avait pas fini avec
+les républicains. Macdonald envoya un de ses aides
+de camp pour informer Kellermann, qui était à Borghetta
+avec des troupes un peu moins fatiguées que
+celles qui avaient donné dans la journée, de la direction
+qu'avait prise la colonne napolitaine. A l'instant
+même, Kellermann réunit ses troupes et se dirigea,
+par Ronciglione, sur Toscanelli, où il heurta la
+colonne du général de Damas. Ces hommes qui
+fuyaient si facilement, commandés par un général
+allemand ou napolitain, tinrent ferme sous un général
+français, et firent une vigoureuse résistance.
+Damas n'en fut pas moins forcé à la retraite, qu'il
+soutint en se portant de lui-même à l'arrière-garde,
+où il combattit avec un admirable courage.</p>
+
+<p>Mais une de ces charges comme en savait faire
+Kellermann, une blessure que reçut le général émigré,
+décidèrent la victoire en faveur des Français.
+Déjà la plus forte partie de la colonne napolitaine
+avait gagné Orbitello et avait eu le temps de s'embarquer
+sur les bâtiments napolitains qui se trouvaient
+dans le port. Poussé vivement dans la ville, Damas
+eut le temps d'en fermer les portes derrière lui, et,
+soit considération pour son courage, soit que le général
+français ne voulût point perdre son temps à
+l'assaut d'une bicoque, Damas obtint de Kellermann,
+moyennant l'abandon de son artillerie, de s'embarquer
+avec son avant-garde sans être inquiété.</p>
+
+<p>Il en résulta que le seul général de l'armée napolitaine
+qui eût fait son devoir dans cette courte et
+honteuse campagne était un général français.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>LXIX</h3>
+
+<h3>LES BRIGANDS</h3>
+
+
+<p>Vainqueur sur tous les points, et pensant que rien
+n'entraverait sa marche sur Naples, Championnet ordonna
+de franchir les frontières napolitaines sur trois
+colonnes.</p>
+
+<p>L'aile gauche, sous la conduite de Macdonald, envahit
+les Abruzzes par Aquila: elle devait forcer les
+défilés de Capistrello et de Sora.</p>
+
+<p>L'aile droite, sous la conduite du général Rey, envahit
+la Campanie par les marais Pontins, Terracine
+et Fondi.</p>
+
+<p>Le centre, sous la conduite de Championnet lui-même,
+envahit la Terre de Labour par Valmontane,
+Ferentina, Ceperano.</p>
+
+<p>Trois citadelles, presque imprenables toutes trois,
+défendaient les marches du royaume: Gaete, Civitella-del-Tronto,
+Pescara.</p>
+
+<p>Gaete commandait la route de la mer Tyrrhénienne;
+Pescara, la route de la mer Adriatique;
+Civitella-del-Tronto s'élevait au sommet d'une montagne
+et commandait l'Abruzze ultérieure.</p>
+
+<p>Gaete était défendue par un vieux général suisse
+nommé Tchudy: il avait sous ses ordres quatre mille
+hommes;&mdash;comme moyen de défense, soixante et
+dix canons, douze mortiers, vingt mille fusils, des
+vivres pour un an, des vaisseaux dans le port, la mer
+et la terre à lui, enfin.</p>
+
+<p>Le général Rey le somma de se rendre.</p>
+
+<p>Vieillard, Tchudy venait d'épouser une jeune
+femme. Il eut peur pour elle, qui sait? peut-être
+pour lui. Au lieu de tenir, il assembla un conseil, consulta
+l'évêque, lequel mit en avant son ministère
+de paix, et réunit les magistrats de la ville,
+qui saisirent le prétexte d'épargner à Gaete les maux
+d'un siège.</p>
+
+<p>Cependant on hésitait encore, quand le général
+français lança un obus sur la ville; cette démonstration
+hostile suffit pour que Tchudy envoyât une députation
+aux assiégeants afin de leur demander leurs
+conditions.</p>
+
+<p>&mdash;La place à discrétion ou toutes les rigueurs de
+la guerre, répondit le général Rey.</p>
+
+<p>Deux heures après, la place était rendue.</p>
+
+<p>Duhesme, qui suivait, avec quinze cents hommes,
+les bords de l'Adriatique, envoya au commandant de
+Pescara, nommé Pricard, un parlementaire pour le
+sommer de se rendre. Le commandant, comme s'il
+eût eu l'intention de s'ensevelir sous les ruines de la
+ville, fit visiter ses moyens de défense à l'officier
+français dans tous leurs détails, lui montrant les fortifications,
+les armes, les magasins abondant en munitions
+et en vivres, et le renvoya enfin à Duhesme
+avec ces paroles altières:</p>
+
+<p>&mdash;Une forteresse ainsi approvisionnée ne se rend
+pas.</p>
+
+<p>Ce qui n'empêcha point le commandant, au premier
+coup du canon, d'ouvrir ses portes et de remettre
+cette ville si bien fortifiée au général Duhesme.
+Il y trouva soixante pièces de canon, quatre mortiers,
+dix-neuf cent soldats.</p>
+
+<p>Quant à Civitella-del-Tronto, place déjà forte par
+sa situation, plus forte encore par des ouvrages d'art,
+elle était défendue par un Espagnol nommé Jean Lacombe,
+armée de dix pièces de gros calibre, fournie
+de munitions de guerre, riche de vivres. Elle pouvait
+tenir un an: elle tint un jour, et se rendit après
+deux heures de siège.</p>
+
+<p>Il était donc temps, comme nous l'avons dit dans
+le chapitre précédent, que les chefs de bande se substituassent
+aux généraux et les brigands aux soldats.</p>
+
+<p>Trois bandes, sous la direction de Pronio, s'étaient
+organisées avec la rapidité de l'éclair: celle qu'il commandait
+lui-même; celle de Gaetano Mammone;
+celle de Fra-Diavolo.</p>
+
+<p>Ce fut Pronio qui le premier heurta les colonnes
+françaises.</p>
+
+<p>Après s'être emparé de Pescara et y avoir laissé
+une garnison de quatre cents hommes, Duhesme prit
+la route de Chieti pour faire, comme l'ordre lui en
+avait été donné, sa jonction avec Championnet en
+avant de Capoue. En arrivant à Tocco, il entendit une
+vive fusillade du côté de Sulmona et fit hâter le pas
+à ses hommes.</p>
+
+<p>En effet, une colonne française, commandée
+par le général Rusca, après être entrée sans défiance
+et tambour battant dans la ville de Sulmona,
+avait vu tout à coup pleuvoir sur elle de toutes les
+fenêtres une grêle de balles. Surprise de cette agression
+inattendue, elle avait eu un moment d'hésitation.</p>
+
+<p>Pronio, embusqué dans l'église de San-Panfilo, en
+avait profité, était sorti de l'église avec une centaine
+d'hommes, avait chargé de front les Français, tandis
+que le feu redoublait des fenêtres. Malgré les efforts
+de Rusca, le désordre s'était mis dans les rangs de
+ses hommes, et il était sorti précipitamment de Sulmona,
+laissant dans les rues une douzaine de morts
+et de blessés.</p>
+
+<p>Mais, à la vue des soldats de Pronio qui mutilaient
+les morts, à la vue des habitants de la ville qui achevaient
+les blessés, la rougeur de la honte était montée
+au visage, des républicains s'étaient reformés
+d'eux-mêmes, et, poussant des cris de vengeance,
+ils étaient rentrés dans Sulmona, répondant à la fois
+à la fusillade des fenêtres et à celle de la rue.</p>
+
+<p>Cependant, cachés dans les embrasures des portes,
+embusqués dans les ruelles, Pronio et ses hommes
+faisaient un feu terrible, et peut-être les Français
+allaient-ils être obligés de reculer une seconde fois,
+lorsqu'on entendit une vive fusillade à l'autre extrémité
+de la ville.</p>
+
+<p>C'étaient Duhesme et ses hommes qui étaient accourus
+au feu, avaient tourné Sulmona et tombaient
+sur les derrières de Pronio.</p>
+
+<p>Pronio, un pistolet de chaque main, courut à son
+arrière-garde, la rallia, se trouva en face de Duhesme,
+déchargea un de ses pistolets sur lui et le blessa au
+bras. Un républicain s'élança le sabre levé sur Pronio;
+mais, de son second coup de pistolet, Pronio le
+tua, ramassa un fusil, et, à la tête de ses hommes,
+soutint la retraite en leur donnant en patois un ordre
+que les soldats français ne pouvaient entendre. Cet
+ordre, c'était de battre en retraite et de fuir par
+toutes les petites ruelles, afin de regagner la montagne.
+En un instant, la ville fut évacuée. Ceux qui
+occupaient les maisons s'enfuirent par les jardins. Les
+Français étaient maîtres de Sulmona; seulement,
+c'étaient, à leur tour, les brigands qui avaient lutté
+un contre dix. Ils avaient été vaincus; mais ils
+avaient fait éprouver des pertes cruelles aux républicains.
+Cette rencontre fut donc regardée à Naples
+comme un triomphe.</p>
+
+<p>De son côté, Fra-Diavolo, avec une centaine
+d'hommes, avait, après la prise de Gaete, honteusement
+rendue, défendu vaillamment le pont de Garigliana,
+attaqué par l'aide de camp Gourdel et une cinquantaine
+de républicains, que le général Rey, ne
+soupçonnant pas l'organisation des bandes, avait
+envoyés pour s'en emparer. Les Français avaient été
+repoussés, et l'aide de camp Gourdel, un chef de
+bataillon, plusieurs officiers et soldats, restés blessés
+sur le champ de bataille, avaient été ramassés à demi
+morts, liés à des arbres et brûlés à petit feu, au milieu
+des huées de la population de Mignano, de Sessa et
+de Traetta, et des danses furibondes des femmes,
+toujours plus féroces que les hommes à ces sortes de
+fêtes.</p>
+
+<p>Fra-Diavolo avait voulu d'abord s'opposer à ces
+meurtres, aux agonies prolongées. Il avait, dans un
+sentiment de pitié, déchargé sur des blessés ses pistolets
+et sa carabine. Mais il avait vu, au froncement de
+sourcil de ses hommes, aux injures des femmes, qu'il
+risquait sa popularité à des actes de semblable pitié.
+Il s'était éloigné des bûchers où les républicains subissaient
+leur martyre, et avait voulu en éloigner
+Francesca; mais Francesca n'avait voulu rien perdre
+du spectacle. Elle lui avait échappé des mains, et,
+avec plus de frénésie que les autres femmes, elle
+dansait et hurlait.</p>
+
+<p>Quant à Mammone, il se tenait à Capistrello, en
+avant de Sora, entre le lac Fucino et le Liri.</p>
+
+<p>On lui annonça que l'on voyait venir de loin, descendant
+les sources du Liri, un officier portant l'uniforme
+français, conduit par un guide.</p>
+
+<p>&mdash;Amenez-les-moi tous deux, dit Mammone.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, ils étaient tous deux devant
+lui.</p>
+
+<p>Le guide avait trahi la confiance de l'officier, et,
+au lieu de le conduire au général Lemoine, auquel
+il était chargé de transmettre un ordre de Championnet,
+il l'avait conduit à Gaetano Mammone.</p>
+
+<p>C'était un des aides de camp du général en chef,
+nommé Claie.</p>
+
+<p>&mdash;Tu arrives bien, lui dit Mammone, j'avais soif.</p>
+
+<p>On sait avec quelle liqueur Mammone avait l'habitude
+d'étancher sa soif.</p>
+
+<p>Il fit dépouiller l'aide de camp de son habit, de son
+gilet, de sa cravate et de sa chemise, ordonna qu'on
+lui liât les mains et qu'on l'attachât à un arbre.</p>
+
+<p>Puis il lui mit le doigt sur l'artère carotide pour
+bien reconnaître la place où elle battait, et, la place
+reconnue, il y enfonça son poignard.
+L'aide de camp n'avait point parlé, point prié,
+point poussé une plainte: il savait aux mains de
+quel cannibale il était tombé, et, comme le gladiateur
+antique, il n'avait songé qu'à une chose, à bien
+mourir.</p>
+
+<p>Frappé à mort, il ne jeta pas un cri ne laissa pas
+échapper un soupir.</p>
+
+<p>Le sang jaillit de la blessure&mdash;par élans&mdash;comme
+il s'échappe d'une artère.</p>
+
+<p>Mammone appliqua ses lèvres au cou de l'aide de
+camp, comme il les avait appliquées à la poitrine du
+duc Filomarino, et se gorgea voluptueusement de
+cette chair coulante qu'on appelle le sang.</p>
+
+<p>Puis, lorsque sa soif fut éteinte, tandis que le prisonnier
+palpitait encore, il coupa les liens qui l'attachaient
+à l'arbre et demanda une scie.</p>
+
+<p>La scie lui fut apportée.</p>
+
+<p>Alors, pour boire désormais le sang dans un verre
+assorti à la boisson, il lui scia le crâne au-dessus des
+sourcils et du cervelet, en vida le cerveau, lava cette
+terrible coupe avec le sang qui coulait encore de la
+blessure, réunit et noua au sommet de la tête les
+cheveux avec une corde, afin de pouvoir prendre le
+vase humain comme par un pied et fit couper par
+morceaux et jeter aux chiens le reste du corps.</p>
+
+<p>Puis, comme ses espions lui annonçaient qu'un
+petit détachement de républicains, d'une trentaine
+ou d'une quarantaine d'hommes, s'avançait par la
+route de Tagliacozza, il ordonna de cacher les armes,
+de cueillir des fleurs et des branches d'olivier, de
+mettre les fleurs aux mains des femmes, les branches
+d'olivier aux mains des hommes et des garçons, et
+d'aller au-devant du détachement, en invitant l'officier
+qui les commandait à venir avec ses hommes
+prendre leur part de la fête que le village de Capistrello,
+composé de patriotes, leur donnait en signe
+de joie de leur bonne venue.</p>
+
+<p>Les messagers partirent en chantant. Toutes les
+maisons du village s'ouvrirent; une grande table fut
+dressée sur la place de la Mairie: on y apporta du
+vin, du pain, des viandes, des jambons, du fromage.</p>
+
+<p>Une autre fut dressée pour les officiers dans la
+salle de la mairie, dont les fenêtres donnaient sur la
+place.</p>
+
+<p>A une lieue de la ville, les messagers avaient rencontré
+le petit détachement commandé par le capitaine
+Tremeau<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>. Un guide interprète, traître,
+comme toujours, qui conduisait le détachement,
+expliqua au capitaine républicain ce que désiraient
+ces hommes, ces enfants et ces femmes qui venaient
+au-devant de lui, des fleurs et des branches d'olivier
+à la main. Plein de courage et de loyauté, le capitaine
+n'eut pas même l'idée d'une trahison. Il embrassa
+les jolies filles qui lui présentaient des fleurs;
+il ordonna à la vivandière de vider son baril d'eau-de-vie:
+on but a la santé du général Championnet,
+à la propagation de la république française, et l'on
+s'achemina bras dessus, bras dessous, vers le village,
+en chantant <i>la Marseillaise</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p>On trouvera bon que, dans la partie historique, nous citions
+les noms réels, comme nous avons fait pour le colonel
+Gourdel, pour l'aide de camp Claie, et comme nous le faisons en
+ce moment pour le capitaine Tremeau. Ces noms prouvent que
+nous n'inventons rien, et ne faisons pas de l'horreur à plaisir.</p></blockquote>
+
+<p>Gaetano Mammone, avec tout le reste de la population,
+attendait le détachement français à la porte
+du village: une immense acclamation l'accueillit.
+On fraternisa de nouveau, et, au milieu des cris de
+joie, on s'achemina vers la mairie.</p>
+
+<p>Là, nous l'avons dit, une table était dressée: on y
+mit autant de couverts qu'il y avait de soldats. Les
+quelques officiers dînaient, ou plutôt devaient dîner
+à l'intérieur avec le syndic, les adjoints et le corps
+municipal, représentés par Gaetano Mammone et les
+principaux brigands enrôlés sous ses ordres.</p>
+
+<p>Les soldats, enchantés de l'accueil qui leur était
+fait, mirent leurs fusils en faisceaux à dix pas de la
+table préparée pour eux; les femmes leur enlevèrent
+leurs sabres, avec lesquels les enfants s'amusèrent
+à jouer aux soldats; puis ils s'assirent, les bouteilles
+furent débouchées et les verres emplis.</p>
+
+<p>Le capitaine Trémeau, un lieutenant et deux sergents
+s'asseyaient en même temps dans la salle
+basse.</p>
+
+<p>Les hommes de Mammone se glissèrent entre la
+table et les fusils, qu'en se mettant en route, le capitaine,
+pour plus de précaution, avait fait charger;
+les officiers furent espacés à la table intérieure, de
+manière à avoir entre chacun d'eux trois ou quatre
+brigands.</p>
+
+<p>Le signal du massacre devait être donné par Mammone:
+il lèverait à l'une des fenêtres le crâne de
+l'aide de camp Claie, plein de vin, et porterait la
+santé du roi Ferdinand.</p>
+
+<p>Tout se passa comme il avait été ordonné. Mammone
+s'approcha de la fenêtre, emplit de vin, sans
+être vu, le crâne encore sanglant du malheureux
+officier, le prit par les cheveux comme on prend une
+coupe par le pied, et, paraissant à la fenêtre du milieu,
+le leva en portant le toast convenu.</p>
+
+<p>Aussitôt, la population tout entière y répondit par
+le cri:</p>
+
+<p>&mdash;Mort aux Français!</p>
+
+<p>Les brigands se précipitèrent sur les fusils en faisceaux;
+ceux qui, sous prétexte de les servir, entouraient
+les Français, se retirèrent en arrière; une
+fusillade éclata à bout portant, et les républicains
+tombèrent sous le feu de leurs propres armes. Ceux
+qui avaient échappé ou qui n'étaient que blessés
+furent égorgés par les femmes et par les enfants, qui
+s'étaient emparés de leurs sabres.</p>
+
+<p>Quant aux officiers placés dans l'intérieur de la
+salle, ils voulurent s'élancer au secours de leurs soldats;
+mais chacun d'eux fut maintenu par cinq ou
+six hommes, qui les retinrent à leurs places.</p>
+
+<p>Mammone, triomphant, s'approcha d'eux, sa
+coupe sanglante à la main, et leur offrit la vie s'ils
+voulaient boire à la santé du roi Ferdinand dans le
+crâne de leur compatriote.</p>
+
+<p>Tous quatre refusèrent avec horreur.</p>
+
+<p>Alors, il fit apporter des clous et des marteaux,
+força les officiers d'étendre les mains sur la table et
+leur fit clouer les mains à la table.</p>
+
+<p>Puis, par les fenêtres et par les portes, on jeta des
+fascines et des bottes de paille dans la chambre, et
+l'on referma portes et fenêtres après avoir mis le
+feu aux fascines et à la paille.</p>
+
+<p>Cependant le supplice des républicains fut moins
+long et moins cruel que ne l'avait espéré leur bourreau.
+Un des sergents eut le courage d'arracher ses
+mains aux clous qui les retenaient, et, avec l'épée du
+capitaine Trémeau, il rendit à ses trois compagnons
+le terrible service de les poignarder, et il se poignarda
+lui-même après eux.</p>
+
+<p>Les quatre héros moururent au cri de «Vive la
+République!»</p>
+
+<p>Ces nouvelles arrivèrent à Naples, où elle réjouirent
+le roi Ferdinand, qui, se voyant si bien secondé
+par ses fidèles sujets, résolut plus que jamais de ne
+pas quitter Naples.</p>
+
+<p>Laissons Mammone, Fra-Diavolo et l'abbé Pronio
+suivre le cours de leurs exploits, et voyons ce qui se
+passait chez la reine, qui, plus que jamais était, au
+contraire, décidée à quitter la capitale.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>LXX</h3>
+
+<h3>LE SOUTERRAIN.</h3>
+
+
+<p>Caracciolo avait dit vrai. Il importait à la politique
+de l'Angleterre que, chassés de leur capitale de terre
+ferme, Ferdinand et Caroline se réfugiassent en Sicile,
+où ils n'avaient plus rien à attendre de leurs
+troupes ni de leurs sujets, mais seulement des vaisseaux
+et des marins anglais.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi Nelson, sir William et Emma
+Lyonna poussaient la reine à la fuite, que lui conseillaient
+énergiquement, d'ailleurs, ses craintes personnelles.
+La reine se savait tellement détestée, en
+effet, que, dans le cas où éclaterait un mouvement
+républicain, elle était sûre qu'autant son mari serait
+défendu de ce mouvement par le peuple, autant le
+peuple s'écarterait, au contraire, pour laisser approcher
+d'elle la prison et même la mort!</p>
+
+<p>Le spectre de sa soeur Antoinette, tenant, par ses
+cheveux blanchis en une nuit, sa tête à la main, était
+jour et nuit devant elle.</p>
+
+<p>Or, dix jours après le retour du roi, c'est-à-dire
+le 18 décembre, la reine était en petit comité dans
+sa chambre à coucher avec Acton et Emma Lyonna.</p>
+
+<p>Il était huit heures du soir. Un vent terrible battait
+de son aile effarée les fenêtres du palais royal, et l'on
+entendait le bruit de la mer qui venait se briser
+contre les tours aragonaises du Château-Neuf. Une
+seule lampe éclairait la chambre et concentrait sa
+lumière sur un plan du palais, où la reine et Acton
+paraissaient chercher avidement un détail qui leur
+échappait.</p>
+
+<p>Dans un coin de la chambre, on pouvait distinguer,
+dans la pénombre, une silhouette immobile et
+muette, qui, avec l'impassibilité d'une statue, semblait
+attendre un ordre et se tenir prête à l'exécuter.</p>
+
+<p>La reine fit un mouvement d'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Ce passage secret existe cependant, dit-elle:
+j'en suis certaine, quoique, depuis longtemps, on ne
+l'utilise plus.</p>
+
+<p>&mdash;Et Votre Majesté croit que ce passage secret
+lui est nécessaire?</p>
+
+<p>&mdash;Indispensable! dit la reine. La tradition assure
+qu'il donnait sur le port militaire, et par ce passage
+seul nous pouvons, sans être vus, transporter, à bord
+des vaisseaux anglais, nos bijoux, notre or, les objets
+d'art précieux que nous voulons emporter avec nous.
+Si le peuple se doute de notre départ, et s'il nous voit
+transporter une seule malle à bord du <i>Van-Guard</i>, il
+s'en doutera, cela fera émeute, et il n'y aura plus
+moyen de partir. Il faut donc absolument retrouver
+ce passage.</p>
+
+<p>Et la reine, à l'aide d'une loupe, se remit à chercher
+obstinément les traits de crayon qui pouvaient
+indiquer le souterrain dans lequel elle mettait tout
+son espoir.</p>
+
+<p>Acton, voyant la préoccupation de la reine, releva
+la tête, chercha des yeux dans la chambre l'ombre
+que nous avons indiquée, et, l'ayant trouvée:</p>
+
+<p>&mdash;Dick! fit-il.</p>
+
+<p>Le jeune homme tressaillit, comme s'il ne s'était
+pas attendu à être appelé, et comme si surtout la
+pensée chez lui, maîtresse souveraine du corps,
+l'avait emporté à mille lieues de l'endroit où il se
+trouvait matériellement.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur? répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez de quoi il est question, Dick?</p>
+
+<p>&mdash;Aucunement, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes cependant là depuis une heure à peu
+près, monsieur, dit la reine avec une certaine impatience.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dû alors entendre ce que nous avons
+dit et savoir ce que nous cherchons?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur ne m'avait point dit, madame,
+qu'il me fût permis d'écouter. Je n'ai donc rien entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Sir John, dit la reine avec l'accent du doute,
+vous avez là un serviteur précieux.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi ai-je dit à Votre Majesté le cas que j'en
+faisais.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers le jeune homme, que nous
+avons déjà vu obéir si intelligemment et si passivement
+aux ordres de son maître pendant la nuit de la
+chute et de l'évanouissement de Ferrari:</p>
+
+<p>&mdash;Venez ici, Dick, lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, monseigneur, dit le jeune homme en
+s'approchant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un peu architecte, je crois?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai, en effet, appris deux ans l'architecture.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, voyez, cherchez; peut-être
+trouverez-vous ce que nous ne trouvons pas. Il doit
+exister dans les caves un souterrain, un passage secret,
+donnant de l'intérieur du palais sur le port militaire.</p>
+
+<p>Acton s'écarta de la table et céda sa place à son
+secrétaire.</p>
+
+<p>Celui-ci se pencha sur le plan; puis, se relevant
+aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Inutile de chercher, je crois, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Si l'architecte du palais a pratiqué dans les fondations
+un passage secret, il se sera bien gardé de
+l'indiquer sur le plan.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela? demanda la reine avec son impatience
+ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, parce que, du moment que le
+passage serait indiqué sur le plan, il ne serait plus
+un passage secret, puisqu'il serait connu de tous
+ceux qui connaîtraient le plan.</p>
+
+<p>La reine se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous que c'est assez logique, général, ce
+que dit là votre secrétaire?</p>
+
+<p>&mdash;Si logique, que j'ai honte de ne pas l'avoir
+trouvé, répondit Acton.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, maintenant, monsieur Dick, dit Emma
+Lyonna, aidez-nous à retrouver ce souterrain. Ce
+souterrain une fois retrouvé, je me sens toute disposée,
+comme une héroïne d'Anne Radcliffe, à l'explorer
+et à venir rendre à la reine compte de mon
+exploration.</p>
+
+<p>Richard, avant de répondre, regarda le général
+Acton comme pour lui en demander la permission.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, Dick, parlez, lui dit le général: la reine
+le permet, et j'ai la plus grande confiance dans votre
+intelligence et dans votre discrétion.</p>
+
+<p>Dick s'inclina imperceptiblement.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit-il, qu'avant tout, il faudrait explorer
+toute la portion des fondations du palais qui
+donnent sur la darse. Si bien dissimulée que soit la
+porte, il est impossible que l'on n'en trouve point
+quelque trace.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il faut attendre à demain, dit la reine,
+et c'est une nuit perdue.</p>
+
+<p>Dick s'approcha de la fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela, madame? dit-il. Le ciel est
+nuageux, mais la lune est dans son plein. Toutes les
+fois qu'elle passera entre deux nuages, elle donnera
+une clarté suffisante à ma recherche. Il me faudrait
+seulement le mot d'ordre, afin que je pusse circuler
+librement dans l'intérieur du port.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus simple, dit Acton. Nous allons aller
+ensemble chez le gouverneur du château: non-seulement
+il vous donnera le mot d'ordre, mais encore il
+fera prévenir les factionnaires de ne pas se préoccuper
+de vous, et de vous laisser faire tranquillement
+tout ce que vous avez à faire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, général, comme l'a dit Sa Majesté, ne
+perdons pas de temps.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, général, allez, dit la reine. Et vous, monsieur,
+tachez de faire honneur à la bonne opinion
+que nous avons de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai de mon mieux, madame, dit le jeune
+homme.</p>
+
+<p>Et, ayant salué respectueusement, il sortit derrière
+le capitaine général.</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes, Acton rentra seul.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? lui demanda la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, répondit celui-ci, notre limier est en
+quête, et je serai bien étonnée s'il revient, comme
+dit Sa Majesté, après avoir fait buisson creux.</p>
+
+<p>En effet, muni du mot d'ordre, recommandé par
+l'officier de garde aux sentinelles, Dick avait commencé
+sa recherche, et, dans un angle rentrant de la
+muraille, avait découvert une grille à barreaux croisés,
+couverte de rouille et de toiles d'araignée, devant
+laquelle, et sans y faire attention, tout le monde passait
+avec l'insouciance de l'habitude. Convaincu qu'il
+avait trouvé une des extrémités du passage secret,
+Dick ne s'était plus préoccupé que de découvrir
+l'autre.</p>
+
+<p>Il rentra au château, s'informa quel était le plus
+vieux serviteur de toute cette domesticité grouillant
+dans les étages inférieurs, et il apprit que c'était le
+père du sommelier, qui, après avoir exercé cette
+charge pendant quarante ans, l'avait cédée à son fils
+depuis vingt. Le vieillard avait quatre-vingt-deux
+ans, et était entré en fonctions près de Charles III,
+qui l'avait amené avec lui d'Espagne l'année même
+de son avènement au trône.</p>
+
+<p>Dick se fit conduire chez le sommelier.</p>
+
+<p>Il trouva toute la famille à table. Elle se composait
+de douze personnes. Le vieillard était la tige,
+tout le reste des rameaux. Il y avait là deux fils,
+deux brus et sept enfants et petits-enfants.</p>
+
+<p>Des deux fils, l'un était sommelier du roi, comme
+son père; l'autre, serrurier du château.</p>
+
+<p>L'aïeul était un beau vieillard sec, droit, vigoureux
+encore et paraissant n'avoir rien perdu de son intelligence.</p>
+
+<p>Dick entra, et, s'adressant à lui en espagnol:</p>
+
+<p>&mdash;La reine vous demande, lui dit-il.</p>
+
+<p>Le vieillard tressaillit: depuis le départ de Charles
+III, c'est-à-dire depuis quarante ans, personne
+ne lui avait parlé sa langue.</p>
+
+<p>&mdash;La reine me demande? fit-il avec étonnement,
+en napolitain.</p>
+
+<p>Tous les convives se levèrent de leurs sièges, comme
+poussés par un ressort.</p>
+
+<p>&mdash;La reine vous demande, répéta Dick.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Excellence est sûre de ne pas se tromper?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand cela?</p>
+
+<p>&mdash;A l'instant même.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne puis me présenter ainsi à Sa Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous demande tel que vous êtes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Votre Excellence...</p>
+
+<p>&mdash;La reine attend.</p>
+
+<p>Le vieillard se leva, plus inquiet que flatté de l'invitation,
+et regarda ses fils avec une certaine inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Dites à votre fils le serrurier de ne point se coucher,
+continua Dick, toujours dans la même langue:
+la reine aura probablement besoin de lui ce soir.</p>
+
+<p>Le vieillard transmit en napolitain l'ordre à son
+fils.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous prêt? demanda Dick.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à Votre Excellence, répondit le vieillard.</p>
+
+<p>Et, d'un pas presque aussi ferme, quoique plus
+pesant que celui de son guide, il monta l'escalier de
+service, par lequel jugea à propos de passer Dick, et
+traversa les corridors.</p>
+
+<p>Les huissiers avaient vu sortir de la chambre de la
+reine le jeune homme avec le capitaine général: ils
+se levèrent pour annoncer son retour; mais lui leur
+fit signe de ne pas se déranger, et alla heurter doucement
+à la porte de la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, dit la voix impérative de Caroline, qui
+se doutait que Dick seul avait la discrétion de ne
+pas se faire annoncer.</p>
+
+<p>Acton s'élança pour ouvrir la porte; mais il n'avait
+pas fait deux pas, que Dick, poussant cette porte
+devant lui, entrait, laissant le vieillard dans l'antichambre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, demanda la reine, qu'avez-vous
+trouvé?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que Votre Majesté cherchait, je l'espère, du
+moins.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez trouvé le souterrain?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai trouvé une de ses portes, et j'espère amener
+à Votre majesté l'homme qui lui trouvera
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme qui trouvera l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;L'ancien sommelier du roi Charles III, un vieillard
+de quatre-vingt-deux ans.</p>
+
+<p>&mdash;L'avez-vous interrogé?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'y suis pas cru autorisé, madame, et j'ai
+réservé ce soin à Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Où est cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Là, fit le secrétaire en indiquant la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il entre.</p>
+
+<p>Dick alla à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, dit-il.</p>
+
+<p>Le vieillard entra.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! c'est vous, Pacheco, dit la reine, qui le
+reconnut pour avoir été servie par lui, pendant
+quinze ou vingt ans.&mdash;Je ne savais pas que vous
+fussiez encore de ce monde. Je suis aise de vous voir
+vivant et bien portant.</p>
+
+<p>Le vieillard s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez, justement à cause de votre grand
+âge, me rendre un service.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à la disposition de Sa Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez, du temps du feu roi Charles III,&mdash;Dieu
+ait son âme!&mdash;vous devez avoir eu connaissance
+ou entendu parler d'un passage secret donnant des
+caves du château sur la darse ou le port militaire?</p>
+
+<p>Le vieillard porta la main à son front.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit-il, je me rappelle quelque chose
+comme cela.</p>
+
+<p>&mdash;Cherchez, Pacheco, cherchez! nous avons besoin
+aujourd'hui de retrouver ce passage.</p>
+
+<p>Le vieillard secoua la tête: la reine fit un mouvement
+d'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Dame, on n'est plus jeune, fit Pacheco, à quatre-vingt-deux
+ans, la mémoire s'en va. M'est-il permis
+de consulter mes fils?</p>
+
+<p>&mdash;Que sont-ils, vos fils? demanda la reine.</p>
+
+<p>&mdash;L'aîné, Votre Majesté, qui a cinquante ans, m'a
+succédé dans ma charge de sommelier; l'autre, qui
+en a quarante-huit, est serrurier.</p>
+
+<p>&mdash;Serrurier, dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Votre Majesté, pour vous servir, s'il en était
+capable.</p>
+
+<p>&mdash;Serrurier! Votre Majesté entend, dit Richard.
+Pour ouvrir la porte, on aura besoin d'un serrurier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit la reine. Allez consulter vos fils,
+mais vos fils seulement, pas les femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu soit toujours avec Votre Majesté, dit
+le vieillard en s'inclinant pour sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Suivez cet homme, monsieur Dick, fit la reine,
+et revenez le plus tôt possible me faire part du résultat
+de la conférence.</p>
+
+<p>Dick salua et sortit derrière Pacheco.</p>
+
+<p>Un quart d'heure après, il rentra.</p>
+
+<p>&mdash;Le passage est trouvé, dit-il, et le serrurier se
+tient prêt à en ouvrir la porte sur l'ordre de Sa Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Général, dit la reine, vous avez dans M. Richard
+un homme précieux et qu'un jour ou l'autre,
+je vous demanderai probablement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce jour-là, madame, répondit Acton, ses désirs
+les plus chers et les miens seront comblés. Qu'ordonne,
+en attendant, Votre Majesté?»</p>
+
+<p>&mdash;Viens, dit la reine à Emma Lyonna: il y a des
+choses qu'il faut voir de ses propres yeux.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>LXXI</h3>
+
+<h3>LA LÉGENDE DU MONT CASSIN</h3>
+
+
+<p>Le même jour et à la même heure où la porte du
+passage secret s'ouvrait devant la reine, et où Emma
+Lyonna, selon la promesse qu'elle en avait faite,
+s'aventurait en <i>héroïne de roman</i> dans ce souterrain,
+précédée et éclairée par Richard, un jeune
+homme montait à cheval la rampe du mont Cassin,
+que, d'habitude, on ne monte qu'à pied ou à mulet.</p>
+
+<p>Mais, soit qu'il eût toute confiance dans le pied de
+sa monture ou dans sa manière de la diriger, soit
+que, habitué au danger, le danger lui fût devenu
+indifférent, il était parti à cheval de San-Germano,
+et, malgré les observations qu'on avait pu lui faire
+sur son imprudence, déjà grande à la montée, mais
+qui serait plus grande encore à la descente, il avait
+pris le sentier pierreux qui conduit au couvent fondé
+par saint Benoît, et qui couronne la cime la plus
+élevée du monte Cassino.</p>
+
+<p>Au-dessous de lui s'étendait la vallée, où se tord
+un instant, mais d'où s'échappe bientôt, pour se
+jeter à la mer, près de Gaete, le Garigliano, sur les
+bords duquel Gonzalve de Cordoue nous battit en
+1503; et, par un retour étrange de fortune, il pouvait
+à mesure qu'il s'élevait, distinguer les bivacs de l'armée
+française, qui, après trois siècles, venait venger,
+en renversant la monarchie espagnole, la défaite de
+Bayard, presque aussi glorieuse pour lui qu'une victoire.</p>
+
+<p>Tantôt à sa droite, tantôt à sa gauche, selon les
+zigzags que faisait le chemin, il avait la ville de San-Germano,
+surmontée de sa vieille forteresse en ruine,
+fondée sur l'antique Cassinum des Romains, et qui
+porta ce nom, ainsi que la ville qu'il dominait, jusqu'en
+844, époque à laquelle Lothaire, premier roi
+d'Italie, s'étant établi dans le duché de Bénévent et
+dans la Calabre, après en avoir chassé les Sarrasins,
+fit présent à l'église du Sauveur d'un doigt de saint
+Germain, évêque de Capoue.</p>
+
+<p>La précieuse relique donna le nom du saint à la
+ville italienne, et le reste du corps, envoyé en France
+au couvent des Bénédictins, qui s'élevait dans la forêt
+de Ledia, donna ce même nom à la ville française
+où naquirent Henri II, Charles IX et Louis XIV<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p>Saint-Germain en Laye: <i>Sanctus Germanus in Ledia</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Le mont Cassin, que gravit en ce moment le voyageur
+imprudent et qui, comme on le voit, n'a pas
+changé de nom et s'est contenté d'italianiser celui
+de Cassinum, est la montagne sainte de la Terre de
+Labour. C'est là que se réfugient les grandes douleurs
+morales et les grandes infortunes politiques. Carloman,
+frère de Pépin le Bref, y repose dans son tombeau;
+Grégoire VII y fit halte avant d'aller mourir
+à Salerne; trois papes furent ses abbés: Étienne IX,
+Victor III et Léon X.</p>
+
+<p>En 497, saint Benoît, né en 480, dégoûté par le
+spectacle de la corruption païenne à Rome, se retira
+à Sublaqueum, aujourd'hui Subiaco, où sa réputation
+de vertu lui attira de nombreux disciples et, à
+leur suite, la persécution. En 529, il quitta le pays,
+s'arrêta à Cassinum, et, voyant la colline qui domine
+la ville, il résolut, peut-être moins encore pour se
+rapprocher du ciel que pour s'élever au-dessus des
+vapeurs dont le Garigliano couvre la vallée, de fonder
+sur le point culminant de cette colline un monastère
+de son ordre.</p>
+
+<p>Maintenant, à défaut de l'histoire, qui nous manque,
+que l'on nous permette d'appeler à notre aide
+la légende.</p>
+
+<p>Saint Benoît, qui s'appelait alors Benoît tout court,
+ne fut pas plus tôt parvenu au sommet de la colline
+prédestinée, qu'il s'aperçut de la difficulté qu'il allait
+éprouver à transporter à une pareille hauteur les matériaux
+nécessaires à son édifice.</p>
+
+<p>Il pensa alors à se faire aider dans ce travail par
+Satan.</p>
+
+<p>Satan l'avait souvent tenté, jamais saint Benoît ne
+s'était laissé vaincre; ce n'était pas assez de ne s'être
+point laissé vaincre par Satan pour lui donner des
+lois: il fallait l'avoir vaincu. Saint Antoine, sur ce
+point, avait fait autant que Dieu lui-même.</p>
+
+<p>Il s'agissait de mettre le diable dans une position
+telle, qu'il n'eût rien à lui refuser.</p>
+
+<p>Soit de sa propre imagination, soit par inspiration
+céleste, saint Benoît, un matin, crut avoir trouvé ce
+qu'il cherchait.</p>
+
+<p>Il descendit à Cassinum, entra dans la boutique
+d'un brave serrurier, qu'il savait bon chrétien, l'ayant
+baptisé lui-même une semaine auparavant.</p>
+
+<p>Il lui ordonna de lui faire une paire de pincettes.</p>
+
+<p>Le serrurier lui en offrit une magnifique paire
+toute faite; mais saint Benoît la refusa.</p>
+
+<p>Il voulait une paire de pincettes toute particulière,
+avec deux griffes là où les pincettes se réunissent.
+Il bénit l'eau dans laquelle le serrurier devait tremper
+son fer rouge, et lui recommanda par-dessus
+tout de ne jamais commencer ni finir son travail sans
+faire le signe de la croix.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je les porte à Votre Excellence
+quand elles seront faites? demanda le serrurier.</p>
+
+<p>Saint Benoît, en effet, en attendant que son monastère
+fut bâti, habitait la grotte qui, aujourd'hui
+encore, au sommet du mont Cassin, est en vénération
+chez les fidèles comme ayant été la demeure du
+saint.</p>
+
+<p>&mdash;Non, lui répondit saint Benoît; je viendrai les
+chercher moi-même. Quand seront-elles faites?</p>
+
+<p>&mdash;Après-demain, sur le midi.</p>
+
+<p>&mdash;A après-demain, donc.</p>
+
+<p>Le jour dit, à l'heure dite, saint Benoît entrait
+dans la forge du serrurier, et, dix minutes après, il
+en sortait, portant en mains les pincettes, mais les
+cachant avec soin sous son manteau.</p>
+
+<p>Il y avait peu de nuits où, tandis que saint Benoît,
+dans sa grotte, lisait les Pères de l'Église, le diable
+n'entrât, soit par la porte, soit par la fenêtre et, de
+mille façons différentes, n'essayât de tenter le bienheureux.</p>
+
+<p>Saint Benoît prépara un pacte ainsi conçu:</p>
+
+<p>«Au nom du Seigneur tout-puissant, créateur du
+ciel et de la terre, et de Jésus-Christ, son fils unique:</p>
+
+<p>»Moi, Satan, archange maudit pour ma rébellion,
+m'engage à aider de tout mon pouvoir son serviteur
+saint Benoît à bâtir le monastère qu'il veut élever au
+sommet du mont Cassinum, en y transportant les
+pierres, les colonnes, les poutres et en somme tous
+les matériaux nécessaires à la fabrique dudit couvent&mdash;obéissant
+exactement et sans ruse à tous les ordres
+que me donnera Benoît.</p>
+
+<p>»Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
+Ainsi soit-il!»</p>
+
+<p>Il posa le papier plié sur la table, avec la plume et
+l'encrier qui lui avaient servi.</p>
+
+<p>Le même soir, il fit ses apprêts et attendit tranquillement.</p>
+
+<p>Ces apprêts consistaient à mettre au feu l'extrémité
+des pincettes bénites, et à faire rougir cette
+extrémité, c'est-à-dire les pinces.</p>
+
+<p>Mais on eût dit que Satan se doutait de quelque
+piège: il se fit attendre trois jours ou plutôt trois
+nuits.</p>
+
+<p>La quatrième nuit, il vint enfin, profitant d'une
+tempête qui menaçait de mettre la création tout entière
+sens dessus dessous.</p>
+
+<p>Malgré le fracas de la foudre, malgré la lueur des
+éclairs, saint Benoît faisait semblant de dormir; mais
+il dormait au coin de son feu, d'un oeil seulement, et
+tenant les pincettes à portée de sa main.</p>
+
+<p>Le saint simulait si bien le sommeil, que Satan s'y
+laissa prendre. Il s'avança sur la pointe des griffes
+et allongea le cou par-dessus l'épaule du saint.</p>
+
+<p>C'était ce que demandait saint Benoît: il saisit les
+pincettes et lui prit adroitement le nez.</p>
+
+<p>Si Satan eût eu affaire à des pincettes ordinaires,
+si rouges qu'elles eussent été, il en aurait ri, le feu
+étant son élément; mais c'étaient des pincettes forgées,
+on se le rappelle, sous l'invocation de la croix
+et trempées dans l'eau bénite.</p>
+
+<p>Satan, se sentant pris, commença de sauter à
+droite et à gauche, et à souffler le feu enflammé au
+visage de saint Benoît, à le menacer et à allonger les
+ongles de son côté. Mais saint Benoît était garanti
+par la longueur des pincettes, et plus Satan bondissait,
+plus il crachait feu et flammes, plus il menaçait
+saint Benoît, plus celui-ci serrait les pincettes d'une
+main et faisait le signe de la croix de l'autre.</p>
+
+<p>Satan vit qu'il avait affaire à plus fort que lui,
+que Dieu était l'allié du saint, et il demanda à capituler.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit saint Benoît, je ne demande pas mieux.
+Lis le parchemin qui est sur la table et signe-le.</p>
+
+<p>&mdash;Comment veux-tu, demanda Satan, que je lise
+avec une paire de pincettes entre les deux yeux?</p>
+
+<p>Lis d'un oeil.</p>
+
+<p>Il fallut faire ce qu'exigeait le saint anachorète, et,
+en louchant horriblement, Satan lut le parchemin.</p>
+
+<p>Une fois Satan pris, il est bon diable et se montre,
+en général, assez accommodant: le tout est de le
+prendre.</p>
+
+<p>Le parchemin lu, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Comment veux-tu que je signe? Je ne sais point
+écrire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, fais ta croix, répondit le saint.</p>
+
+<p>A ces mots: «Fais ta croix,» Satan fit un tel bond,
+que, sans le crochet que le saint avait eu la précaution
+de faire faire à l'extrémité des pincettes, il tirait
+son nez de l'étau où il était serré.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Satan, je crois que le plus court est
+de signer.</p>
+
+<p>Et il prit la plume.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit le saint, il s'agit de faire les
+choses régulièrement. Commençons par la date et
+le millésime de l'année. Et surtout, ajouta le saint,
+écrivons lisiblement, afin qu'il n'y ait pas d'ambiguïtés.</p>
+
+<p>Satan écrivit d'une belle écriture bâtarde: <i>24 juillet
+de l'an</i> 529.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Point de paresse, répliqua le saint. Ajoutons:
+<i>De Notre-Seigneur Jésus-Christ</i>.</p>
+
+<p>Il allait signer; mais saint Benoît l'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, un instant, dit-il: approuvons l'écriture.</p>
+
+<p>Satan fut forcé d'écrire, en soupirant, mais enfin
+il écrivit: «Approuvé l'écriture ci-dessus.»</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, signe, dit le saint.</p>
+
+<p>Satan eut bien voulu chercher quelque nouvelle
+noise; mais le saint serra les pincettes plus fort qu'il
+ne les avait encore serrées, et Satan, pour en finir, se
+hâta d'écrire son nom.</p>
+
+<p>Le saint s'assura que, des cinq lettres du nom, aucune
+n'était absente, que le parafe y était; il ordonna
+à Satan de plier le parchemin en quatre et posa son
+rosaire dessus.</p>
+
+<p>Puis il ouvrit les pincettes.</p>
+
+<p>D'un seul bond, Satan s'élança hors de la grotte.</p>
+
+<p>Pendant trois jours, une horrible tempête désola
+les Abruzzes et se fit sentir jusqu'à Naples. Le Vésuve,
+le Stromboli et l'Etna jetèrent des flammes.
+Mais, comme cette tempête venait de Satan et non
+du Seigneur, le Seigneur ne permit point qu'aucune
+personne ni aucune créature vivante y périt.</p>
+
+<p>La tempête à peine calmée, saint Benoît envoya
+chercher un architecte. Le saint, quoique non canonisé
+encore, était déjà tellement vénéré dans le pays,
+que, dès le lendemain, un architecte accourut.</p>
+
+<p>Saint Benoît lui expliqua ce qu'il désirait, et lui
+montra l'emplacement sur lequel il voulait bâtir un
+couvent.</p>
+
+<p>C'était, nous l'avons déjà dit, le point culminant
+de la montagne.</p>
+
+<p>On y arrivait, à cette époque, par un étroit sentier
+frayé par les chèvres.</p>
+
+<p>Quelque respect qu'il eût pour le saint, l'architecte
+ne put s'empêcher de rire.</p>
+
+<p>Saint Benoît lui demanda la raison de son hilarité.</p>
+
+<p>&mdash;Et par qui ferez-vous monter les matériaux
+jusqu'ici? demanda l'architecte.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me regarde, répondit saint Benoît.</p>
+
+<p>Saint Benoît ayant beaucoup voyagé, l'architecte
+crut qu'il avait recueilli dans ses voyages d'Orient
+quelques moyens dynamiques connus des seuls
+Égyptiens, qui étaient, comme on sait, les plus forts
+mécaniciens de l'antiquité; et, le saint anachorète
+ne lui demandant point autre chose qu'un dessin, il
+le lui fit sur-le-champ.</p>
+
+<p>Le lendemain, son pacte en main, saint Benoît
+appela Satan.</p>
+
+<p>Satan accourut; saint Benoît eut peine à le reconnaître:
+la colère lui avait donné la jaunisse,
+et il avait le nez rouge comme un charbon ardent.</p>
+
+<p>En général, lorsque Satan a pris un engagement
+quelconque, il le remplit très-fidèlement: c'est une
+justice à lui rendre.</p>
+
+<p>Le saint lui donna la liste des matériaux de toute
+espèce dont il avait besoin. Satan appela une vingtaine
+de ses diables les plus alertes, qui à l'instant
+même se mirent à la besogne.</p>
+
+<p>Le lieu choisi par le saint était voisin d'un bois et
+d'un temple consacré à Apollon; le saint commanda,
+avant tout, à Satan d'incendier la forêt.</p>
+
+<p>Satan frotta son nez à un arbre résineux, et l'arbre,
+s'enflammant à l'instant, communiqua sa flamme à
+toute la forêt.</p>
+
+<p>Après cela, il lui ordonna de faire disparaître du
+paysage le temple païen, moins quelques colonnes
+très-belles qu'il réservait pour l'église de son monastère.</p>
+
+<p>Satan prit les colonnes une à une sur son épaule,
+et, de peur qu'il ne leur arrivât malheur, il les transporta
+lui-même à l'endroit indiqué par le saint; puis
+il souffla sur ce qui restait du temple, et le temple
+disparut.</p>
+
+<p>En même temps, armé d'un marteau, saint Benoît
+mettait en pièces la statue du dieu.</p>
+
+<p>Grâce à la coopération de Satan, le monastère fut
+promptement bâti. Et, si l'on doutait de la part que
+le diable eut dans cette oeuvre, nous renverrions les
+incrédules aux fresques de Giordano, son chef-d'oeuvre
+peut-être, parce qu'il l'exécuta à son retour d'Espagne,
+c'est-à-dire à l'apogée de son talent, et qui
+représentent le roi des enfers et ses principaux ministres
+occupés, bien à contre-coeur, à bâtir le monastère
+de saint Benoît.</p>
+
+<p>Le premier monastère, bâti par cette miraculeuse
+puissance que saint Benoît avait prise sur le démon,
+était dans toute sa splendeur, et saint Benoît, vieux
+de soixante ans, dans toute sa renommée, lorsque,
+Totila, roi des Goths, qui avait beaucoup entendu
+parler du saint fondateur, eut l'idée de le visiter.
+Mais, les Goths n'étant pas encore chrétiens, c'était
+la curiosité et non la foi qui guidait Totila vers le
+mont Cassinum. Il résolut donc de s'assurer par lui-même
+si celui auquel il rendait visite était assez
+avant dans la grâce de Dieu pour voir clair à travers
+un déguisement. Il prit les habits d'un de ses valets
+nommé Riga, lui fît revêtir les siens, et monta au
+monastère, perdu dans la foule, espérant ainsi induire
+saint Benoît en erreur.</p>
+
+<p>Instruit de la visite du roi, saint Benoît alla au-devant
+de lui, et, voyant de loin Riga qui marchait
+en tête du cortège, revêtu du manteau royal et la
+couronne en tête, il lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, quitte cet habit, qui n'est pas le tien.</p>
+
+<p>A cette apostrophe, qui prouvait que l'esprit de Dieu
+était avec son serviteur, Riga, plein de repentir et
+d'humilité, tomba à genoux, et tous les autres, même
+le roi, l'imitèrent.</p>
+
+<p>Saint Benoît, sans s'arrêter à aucun autre, alla
+droit à Totila et le releva; puis, lui ayant reproché
+ses moeurs dissolues, il l'exhorta à devenir meilleur,
+lui prédit qu'il prendrait Rome, régnerait neuf années
+encore après l'avoir prise, et mourrait.</p>
+
+<p>Totila se retira tout contrit, en promettant de s'amender.</p>
+
+<p>Vers le même temps, c'est-à-dire le 12 février 543,
+sainte Scholastique, soeur jumelle de saint Benoît,
+mourut. Le saint, qui était en prière dans son oratoire,
+entendit un soupir, leva les mains au ciel, et,
+le toit s'étant ouvert, il vit passer une colombe qui
+montait au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'âme de ma soeur, dit-il joyeusement.
+Grâces soient rendues au Seigneur!</p>
+
+<p>Puis il appela ses religieux, leur annonça l'heureuse
+nouvelle, et tous allèrent, en chantant et tenant à la
+main, en signe de joie, des rameaux verts et des
+fleurs, tous allèrent prendre le corps, d'où l'âme en
+effet était sortie, et l'ensevelirent dans la tombe déjà
+préparée pour la sainte et pour son frère.</p>
+
+<p>L'année suivante&mdash;d'autres chroniqueurs disent
+la même année&mdash;le 21 mars, saint Benoît lui-même
+passa doucement de cette vie à l'autre, et, chargé
+d'ans, riche de renommée, resplendissant de miracles,
+alla s'asseoir à la droite du Seigneur.</p>
+
+<p>Son corps fut couché près du corps de sainte Scholastique,
+dans le même tombeau.</p>
+
+<p>Saint Benoît était né à Norcia, dans l'Ombrie; il
+était de la noble famille des Guardati. Sa mère, renommée
+par son amour céleste et sa charité, fut
+sanctifiée avec lui et sa soeur, sous le nom de sainte
+Abondance.</p>
+
+<p>Les mères et les soeurs de tous ces grands saints
+de la décadence de Rome et du moyen âge, dont
+Dante fut l'Homère, sont presque toutes saintes aussi,
+et, appuyées sur leurs fils et leurs frères, ces femmes,
+compagnes de leur vie, ont part au culte qui leur est
+rendu.</p>
+
+<p>Ainsi, près de saint Augustin apparaît sainte Monique,
+et sainte Marcelline près de saint Ambroise.</p>
+
+<p>Le monastère bâti par saint Benoît fut, en 884,&mdash;Satan
+ayant sans doute repris le dessus,&mdash;brûlé par
+ses alliés les Sarrasins. Il avait déjà été saccagé par les
+Lombards en 589, et devint, du temps des Normands,
+une véritable forteresse. Les abbés, qui avaient déjà
+le titre d'évêque, prirent celui de premier baron du
+royaume, qu'ils portent encore aujourd'hui.</p>
+
+<p>Les tremblements de terre succédèrent aux barbares
+et arrachèrent le monastère à ses fondements,
+une première fois en 1349, et une seconde fois
+en 1649. Urbain V, Guillaume de Grimoard, élu à
+Avignon, mais qui ramena la papauté à Rome, pontife
+pieux et lettré, érudit et artiste, ami de Pétrarque,
+et que la tiare alla chercher dans un couvent
+de bénédictins, contribua fort à rebâtir le saint monastère.</p>
+
+<p>On sait tous les services rendus en France à l'histoire
+par les laborieux disciples de saint Benoît. Au
+mont Cassin, les ouvrages des plus grands écrivains
+de l'antiquité furent conservés par eux.</p>
+
+<p>Au IXe siècle, l'abbé Desiderio, de la maison des
+ducs de Capoue, faisait copier par ses religieux Horace,
+Térence, les <i>Fastes</i> d'Ovide de les <i>Idylles</i> de
+Théocrite. Il faisait, en outre, venir de Constantinople
+des artistes mosaïstes, qu'il faut compter au nombre
+de ceux qui restaurèrent l'art en Italie.</p>
+
+<p>La route qui serpente aux flancs de la montagne
+sur laquelle est bâti le monastère fut construite
+par les soins de l'abbé Ruggi. Elle est pavée de
+grandes dalles d'inégale grandeur, comme celles
+des voies antiques, dalles que l'on retrouve sur la
+via Appia, que les Romains nommaient la reine des
+routes, et qui passe à deux lieues de là.</p>
+
+<p>C'était le sentier que suivait le cavalier qui a donné
+lieu à cette digression archéologique. Enveloppé dans
+un grand manteau, il s'inquiétait peu de la violence
+du vent, qui, soufflant par rafales, s'apaisait tout à
+coup pour laisser tomber de larges ondées qu'accompagnaient,
+quoique l'on fût au mois de décembre,
+des tonnerres et des éclairs pareils à ceux de la nuit
+où Satan s'aventura si malencontreusement dans la
+grotte de saint Benoît. Puis, cette pluie tombée, le
+vent soufflait de nouveau, faisant rouler des masses
+de nuages si rapprochés de la terre, que le cavalier
+disparaissait au milieu d'eux pour reparaître dans
+une éclaircie, et cela sans que pluie, tonnerres, éclairs
+ou nuages parussent avoir prise sur lui et lui eussent
+fait, depuis le moment de son départ, hâter ou ralentir
+l'allure de son cheval.</p>
+
+<p>Arrivé, au bout de trois quarts d'heure de marche,
+au sommet de la montagne, il disparut une dernière
+fois, non pas dans les nuages, mais dans la grotte
+que la tradition veut avoir été la demeure de saint
+Benoît, et, en reparaissant, se trouva en face du gigantesque
+couvent, qui, se découpant sur un ciel
+marbré de gris et de noir, se dressait devant lui avec
+l'imposante majesté des choses immobiles.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>LXXII</h3>
+
+<h3>LE FRÈRE JOSEPH.</h3>
+
+
+<p>Les couvents des provinces méridionales de l'Italie,
+et particulièrement ceux de la Terre de Labour, des
+Abruzzes et de la Basilicate, à quelque ordre qu'ils
+appartiennent et si pacifique que soit cet ordre, après
+avoir été, au moyen âge, des citadelles élevées contre
+les invasions barbares, sont restés, de nos jours, des
+forteresses contre des invasions qui ne le cèdent en
+rien en barbarie aux invasions du moyen âge: nous
+voulons parler des brigands. Dans ces édifices qui
+revêtent à la fois le caractère religieux et guerrier,
+on n'arrive que par des espèces de ponts que l'on
+lève, que par des herses que l'on baisse, que par des
+échelles que l'on tire. Aussi, la nuit venue, c'est-à-dire
+à huit heures du soir, à peu près, les portes des
+monastères ne s'ouvrent plus que devant des recommandations
+puissantes ou sur un ordre de l'abbé.</p>
+
+<p>Si calme qu'il se montrât en apparence, le jeune
+homme n'était point sans être préoccupé de l'idée de
+trouver le couvent du mont Cassin fermé. Mais, n'ayant
+qu'une nuit à lui pour la visite qu'il comptait y faire
+et ne pouvant pas renvoyer cette visite au lendemain,
+il s'était mis en route à tout hasard. Arrivé à San-Germano
+à sept heures et demie du soir avec le corps
+d'armée du général Championnet, il s'était informé,
+sans descendre de cheval, si l'on ne connaissait point,
+parmi les bénédictins de la montagne sainte, un certain
+frère Joseph, tout à la fois chirurgien et médecin
+du couvent, et, à l'instant même, il lui avait été
+répondu par un concert de bénédictions et de louanges.
+Frère Joseph était, à dix lieues à la ronde, admiré
+comme un praticien de la plus grande habileté
+et vénéré comme un homme de la plus haute philanthropie.
+Quoiqu'il n'appartînt à l'ordre que par l'habit,
+puisqu'il n'avait point fait de voeux et était simple
+frère servant, nul d'un coeur plus chrétien ne se
+dévouait aux douleurs physiques et morales de l'humanité.
+Nous disons morales, parce que ce qui manque
+aux prêtres surtout, pour accomplir leur mission
+fraternelle et consolatrice, c'est que, n'ayant jamais
+été père ni mari, n'ayant jamais perdu une épouse
+chérie ni un enfant bien-aimé, ils ne savent point la
+langue terrestre qu'il faut parler aux orphelins du
+coeur. Dans un vers sublime, Virgile fait dire à Didon
+que l'on compatit facilement aux maux qu'on a soufferts.
+Eh bien, c'est surtout dans cette sympathique
+compassion que Dieu a mis l'adoucissement des douleurs
+morales. Pleurer avec celui qui souffre, c'est
+le consoler. Or, les prêtres, qui ont des paroles pour
+toutes les souffrances, ont rarement, si terrible qu'elle
+soit, des larmes pour la douleur.</p>
+
+<p>Il n'en était point ainsi du frère Joseph, dont, au
+reste, on ignorait complètement la vie passée, et qui,
+un jour, était venu au couvent y demander l'hospitalité
+en échange de l'exercice de son art.</p>
+
+<p>La proposition du frère Joseph avait été acceptée,
+l'hospitalité lui avait été accordée, et, alors, non-seulement
+sa science, mais son coeur, son âme, toute
+sa personne s'étaient livrés à ses nouveaux concitoyens.
+Pas une douleur physique et morale à laquelle
+il ne fût prêt, jour et nuit, à apporter la consolation
+ou le soulagement. Pour les douleurs morales,
+il avait des paroles prises au plus profond des entrailles.
+On eût dit qu'il avait été lui-même en proie à
+toutes ces douleurs qu'il consolait par le baume souverain
+des pleurs que Dieu nous a donné contre des
+angoisses qui deviendraient mortelles sans lui,
+comme il nous a donné l'antidote contre le poison.
+Pour les douleurs physiques, il semblait non moins
+privilégié de la nature qu'il ne l'était de la Providence
+pour les douleurs morales. S'il ne guérissait pas
+toujours le mal, du moins arrivait-il presque toujours
+à endormir la souffrance. Le règne minéral et
+le règne végétal semblaient, pour arriver à ce but
+du soulagement de la souffrance matérielle, lui avoir
+confié leurs secrets les plus cachés. S'agissait-il, au
+lieu de ces longues et terribles maladies qui détruisent
+peu à peu un organe, et, par sa destruction, mènent
+lentement à la mort,&mdash;s'agissait-il d'un de ces accidents
+qui attaquent brusquement, inopinément la vie
+dans ses sources, c'était là surtout que frère Joseph
+devenait l'opérateur merveilleux. Le bistouri, instrument
+d'ablation dans les mains des autres, devenait
+dans les siennes un instrument de conservation.
+Pour le plus pauvre comme pour le plus riche
+blessé, toutes ces précautions que la science moderne
+a inventées dans le but d'adoucir l'introduction
+du fer dans la plaie, il les avait devinées et les
+appliquait. Soit imagination du patient, soit habileté
+de l'opérateur, le malade le voyait toujours arriver
+avec joie, et, lorsque, près de son lit d'angoisses,
+frère Joseph développait cette trousse terrible aux
+instruments inconnus, au lieu d'un sentiment
+d'effroi, c'était toujours un rayon d'espérance qui
+s'éveillait chez le pauvre malade.</p>
+
+<p>Au reste, les paysans de la Terre de Labour et des
+Abruzzes, qui connaissaient tous le frère Joseph, le
+désignaient par un mot qui exprimait à merveille
+leur ignorante reconnaissance pour sa double influence
+physique et morale; ils l'appellaient <i>le Charmeur</i>.</p>
+
+<p>Et, le jour et la nuit, sans jamais se plaindre d'être
+dérangé dans ses études ou d'être réveillé dans son
+sommeil, au milieu des neiges de l'hiver, des ardeurs
+de l'été, frère Joseph, sans une plainte, sans un
+mouvement d'impatience, le sourire sur les lèvres,
+quittait son fauteuil ou son lit, demandant au messager
+de la douleur: «Où faut-il aller?» et il y
+allait.</p>
+
+<p>Voilà l'homme que venait chercher le jeune républicain;
+car, à son manteau bleu, à son chapeau à
+trois cornes orné de la cocarde tricolore, et qui coiffait
+sa belle tête calme et martiale à la fois, il était facile,
+ne fût-on pas entré au milieu de l'état-major du général
+en chef, de reconnaître dans le voyageur nocturne
+un officier de l'armée française.</p>
+
+<p>Mais, à son grand étonnement, au lieu de trouver,
+comme il s'y attendait, les portes du couvent fermées
+et son intérieur silencieux, il trouva ces portes ouvertes,
+et la cloche, cette âme des monastères, qui
+se plaignait lugubrement.</p>
+
+<p>Il mit pied à terre, attacha son cheval à un anneau
+de fer, le couvrit de son manteau avec ce soin presque
+fraternel que le cavalier a pour sa monture, lui recommanda
+le calme et la patience comme il eût fait
+à une personne raisonnable, franchit le seuil, s'engagea
+dans le cloître, suivit un long corridor, et,
+guidé par une lumière et des chants lointains, il parvint
+jusqu'à l'église.</p>
+
+<p>Là, un spectacle lugubre l'attendait.</p>
+
+<p>Au milieu du choeur, une bière, couverte d'un drap
+blanc et noir, était posée sur une estrade; autour du
+choeur, dans les stalles, les moines priaient; des
+milliers de cierges brûlaient sur l'autel et autour du
+cénotaphe; et, de temps en temps, la cloche, lentement
+ébranlée, jetait dans l'air sa plainte douloureuse
+et vibrante.</p>
+
+<p>C'était la mort qui était entrée au couvent et qui,
+en entrant, avait laissé la porte ouverte.</p>
+
+<p>Le jeune officier arriva jusqu'au choeur sans que
+le retentissement de ses éperons eût fait tourner une
+seule tête. Il interrogea des yeux tous ces visages les
+uns après les autres, et avec une angoisse croissante;
+car, parmi ceux qui priaient autour du cercueil, il
+ne reconnaissait point celui qu'il venait chercher.
+Enfin, la sueur au front, le tremblement dans la voix,
+il s'approcha de l'un de ces moines qui, pareils aux
+sénateurs romains, immobiles sur leurs chaises curules,
+semblaient avoir, en esprit du moins, quitté
+la terre pour suivre le trépassé dans le monde inconnu,
+et lui demanda, en lui touchant l'épaule du
+doigt:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, qui est mort?</p>
+
+<p>&mdash;Notre saint abbé, répondit le moine.</p>
+
+<p>Le jeune homme respira.</p>
+
+<p>Puis, comme s'il eût eu besoin de quelques minutes
+pour vaincre cette émotion qu'il savait si bien
+étouffer dans sa poitrine, qu'elle ne transparaissait
+jamais sur son visage, après un instant de silence
+pendant lequel ses yeux reconnaissants se levèrent
+au ciel:</p>
+
+<p>&mdash;Frère Joseph, demanda-t-il, serait-il absent ou
+malade, que je ne le vois point avec vous?</p>
+
+<p>&mdash;Frère Joseph n'est ni absent ni malade: il est
+dans sa cellule, où il veille et travaille, ce qui est encore
+prier.</p>
+
+<p>Puis le moine, appelant un novice:</p>
+
+<p>&mdash;Conduisez cet étranger, dit-il, à la cellule du
+frère Joseph.</p>
+
+<p>Et, sans avoir détourné la tête, sans avoir regardé
+ni l'un ni l'autre de ceux à qui il avait adressé
+la parole, le moine reprit sa psalmodie et rentra
+dans son isolement. Quant à son immobilité, elle
+n'avait point été un moment interrompue.</p>
+
+<p>Le novice fit signe à l'officier de le suivre. Tous
+deux s'engagèrent dans le corridor, au milieu duquel
+le novice prit un escalier d'une architecture imposante,
+rendue plus imposante encore par la faible
+et tremblante lumière du cierge que l'enfant tenait
+à la main et qui rendait tous les objets incertains
+et mobiles. Ils montèrent ensemble quatre étages de
+cellules; puis enfin, au quatrième étage, l'enfant
+prit à gauche, et marcha jusqu'à l'extrémité du corridor,
+et, montrant une porte à l'étranger:</p>
+
+<p>&mdash;Voici la cellule du frère Joseph, dit-il.</p>
+
+<p>Pendant que l'enfant s'approchait pour la désigner,
+le jeune homme, sur cette porte, put lire ces
+mots:</p>
+
+<p>«Dans le silence, Dieu parle au coeur de l'homme;</p>
+
+<p>»Dans la solitude, l'homme parle au coeur de
+Dieu.»</p>
+
+<p>&mdash;Merci, répondit-il à l'enfant.</p>
+
+<p>L'enfant s'éloigna sans ajouter un mot, déjà atteint
+de cette impassibilité du cloître par lequel les moines
+croient témoigner de leur détachement des choses
+humaines en ne témoignant que de leur indifférence
+pour l'humanité.</p>
+
+<p>Le jeune homme resta immobile devant la porte,
+la main appuyée sur son coeur, comme pour en comprimer
+les battements, et regardant s'éloigner l'enfant
+et diminuer le point lumineux que faisait sa
+marche dans les épaisses ténèbres de l'immense corridor.</p>
+
+<p>L'enfant rencontra l'escalier, s'y engouffra lentement,
+sans avoir une seule fois détourné la tête du
+côté de celui qu'il avait conduit. Le reflet de son
+cierge joua encore un instant sur les murailles, pâlissant
+de plus en plus, et, enfin, disparut tout à
+fait,&mdash;tandis que l'on put, pendant quelques secondes
+encore, percevoir, mais s'affaiblissant toujours,
+le bruit de son pas traînant sur les dalles de
+l'escalier.</p>
+
+<p>Le jeune homme, vivement impressionné par tous
+ces détails de la vie automatique des couvents, frappa
+enfin à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, dit une voix sonore et qui le fit tressaillir
+par sa vivace accentuation, faisant contraste
+avec tout ce qu'il venait de voir et d'entendre.</p>
+
+<p>Il ouvrit la porte et se trouva en face d'un homme
+de cinquante ans à peu près, qui en paraissait quarante
+à peine. Une seule ride, celle de la pensée,
+sillonnait son front; mais pas un fil d'argent ne
+brillait, messager de la vieillesse, au milieu de son
+abondante chevelure noire, où l'on cherchait en
+vain la trace de la tonsure. La main droite appuyée
+sur une tête de mort, il tournait, de la gauche, les
+feuillets d'un livre qu'il lisait avec attention. Une
+lampe à abat-jour éclairait ce tableau en l'isolant
+dans un cercle de lumière; le reste de la chambre
+était dans la demi-teinte.</p>
+
+<p>Le jeune homme s'avança les bras ouverts; le
+lecteur leva la tête, regardant avec étonnement son
+élégant uniforme qui lui paraissait inconnu; mais à
+peine celui qui le portait fut-il dans le cercle de
+lumière projeté par la lampe, que ces deux cris
+s'échappèrent à la fois de la bouche des deux
+hommes:</p>
+
+<p>&mdash;Salvato!</p>
+
+<p>&mdash;Mon père!</p>
+
+<p>C'étaient, en effet, le père et le fils qui, après dix
+ans de séparation, se revoyaient; et, se revoyant,
+se précipitaient dans les bras l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Nos lecteurs avaient probablement déjà reconnu
+Salvato dans le voyageur nocturne; mais peut-être
+n'avaient-ils pas reconnu son père dans le frère
+Joseph.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>LXXIII</h3>
+
+<h3>LE PÈRE ET LE FILS</h3>
+
+
+<p>La joie de ce père, privé depuis dix ans de toutes
+les joies de la famille, et qui, en revoyant son fils,
+sentait en même temps se réveiller en lui les fibres
+les plus douces et les plus violentes de l'amour
+paternel, sembla parcourir la gamme entière des
+sensations humaines, et, dans son expression, qui
+avait à la fois quelque chose de charmant par sa
+douceur et de terrible par sa violence, toucher d'un
+côté à la plainte de la colombe, de l'autre au rugissement
+du lion.</p>
+
+<p>Il ne courut point au-devant de son fils, il bondit
+sur lui; il ne lui suffit pas de le baiser sur les joues,
+il le saisit entre ses bras, il l'enleva comme il eût
+fait d'un enfant, le serrant contre son coeur,
+sanglotant et riant tout ensemble, et paraissant chercher
+un endroit où remporter pour toujours, hors
+du monde, loin de la terre, près des cieux.</p>
+
+<p>Enfin, il se jeta sur un escabeau de bois de chêne,
+le tenant en travers de sa poitrine, comme la Madone
+de Michel-Ange tient sur ses genoux son fils
+crucifié, tandis que sa voix haletante ne savait que
+dire et redire:</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c'est toi, mon fils, mon Salvato,
+mon enfant! c'est toi! c'est donc toi!</p>
+
+<p>&mdash;O mon père! mon père! répondait le jeune
+homme haletant lui-même, je vous aime, je vous le
+jure, autant qu'un fils peut aimer; mais j'ai presque
+honte de la faiblesse de cet amour en le comparant
+à la grandeur du vôtre!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, n'aie pas de honte, mon enfant,
+répondait Palmieri: la féconde nature, l'Isis aux
+cent mamelles, le vent ainsi: amour immense,
+incommensurable, infini dans le coeur des pères,
+amour restreint dans celui des enfants. Elle regarde
+devant elle, cette bonne, toujours logique et intelligente
+nature; elle a voulu que l'enfant pût se consoler
+de la mort du père, qui doit quitter ce monde
+avant lui, mais que le père fût inconsolable, au
+contraire, lorsque, par malheur il voit mourir
+l'enfant destiné à lui survivre. Regarde-moi, Salvato,
+et que nos dix ans de séparation s'effacent dans ton
+regard!</p>
+
+<p>Le jeune homme fixa ses grands yeux noirs, un
+peu sauvages, sur son père, en donnant à son
+austère visage la plus douce expression qu'il put lui
+donner.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Palmieri en regardant Salvato avec un
+singulier mélange d'amour et d'orgueil, oui, j'ai fait
+de toi un chêne robuste et vigoureux, et non pas un
+élégant palmier, roseau des tropiques. J'aurais donc
+tort de me plaindre aujourd'hui en voyant ce bois
+solide recouvert d'une rude écorce. Je voulais que
+tu devinsses un homme et un soldat, et tu es devenu
+ce que je voulais que tu fusses. Laisse-moi baiser tes
+épaulettes de chef de brigade: elles prouvent ton
+courage. Tu as eu la force de m'obéir lorsqu'en te
+quittant, je t'ai dit: «Ne m'écris que si tu as besoin
+de mon amour et de mes soins.» Car je crains les
+affaiblissements terrestres, et j'ai espéré un instant
+que, touché de mes aspirations, Dieu se révélerait à
+mon esprit; car, si mon coeur veut croire (plains-moi,
+mon enfant!) l'esprit s'obstine à douter. Mais tu n'as
+pas eu la force de passer près de moi, n'est-ce pas?
+sans me voir, sans m'embrasser, sans me dire: «Mon
+père, il te reste de par le monde un coeur qui t'aime,
+et ce coeur est celui de ton fils!» Merci, mon bien-aimé
+Salvato, merci!</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon père, non, je n'ai point hésité; car
+une voix intérieure me disait que je vous apportais
+une joie attendue par vous depuis longtemps. Et cependant,
+une fois en chemin, le doute m'a pris. C'était
+au bas de cette montagne que nous nous étions séparés,
+il y a dix ans, moi pour me perdre dans le
+monde, vous pour vous retrouver avec Dieu. Je suis
+venu au pas de mon cheval, sans le ralentir, sans le
+hâter; mais j'ai senti combien je vous aimais, lorsque,
+ayant franchi le seuil de l'église, parvenu à
+l'entrée du choeur, j'ai, au milieu de toutes ces têtes
+inclinées sur le cercueil de l'abbé, cherché vainement
+la vôtre. Un instant, cette idée m'est venue que c'était
+vous, mon père bien-aimé, qui étiez couché sous le
+drap mortuaire. Moi-même, je n'ai point reconnu le
+son de ma voix quand j'ai demandé où vous étiez.
+Un mot m'a rassuré, un enfant m'a conduit. En face
+de votre porte, le doute m'a repris. Je tremblais de
+vous retrouver pétrifié comme ces statues murmurantes
+que j'avais vues dans la nef, et qui semblaient
+ne pas plus appartenir à l'humanité que celle de Memnon,
+car rendre des sons, ce n'est pas vivre; mais,
+pour me rassurer, il ne m'a fallu que ce mot: «Entrez,»
+prononcé par vous. Mon père, mon père,
+grâce à Dieu, vous êtes le seul vivant parmi tous ces
+morts!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! mon cher Salvato, répondit Palmieri,
+c'était cependant ce trépas factice que je cherchais
+en me retirant dans un monastère. Le couvent a cela
+de bon, qu'en général, il combat victorieusement
+le suicide. Après une grande douleur, après une perte
+irréparable, se retirer dans un couvent, c'est se brûler
+moralement la cervelle, c'est tuer son corps sans
+toucher à l'âme, au dire de l'Église; et voilà où le
+doute commence pour moi, parce que le précepte se
+trouve en opposition avec la nature. Au dire de l'Église,
+dépouiller l'homme, c'est tendre à la perfection,&mdash;tandis
+qu'une voix secrète me crie que plus
+l'homme est homme, et, par conséquent, se répand,
+par la science, par la charité, par le génie, par l'art,
+par la bonté, sur l'humanité tout entière, meilleur
+est l'homme. Celui qui, dans cette pieuse retraite,
+aperçoit le moins de bruits terrestres, disent nos
+frères, est celui qui, étant le plus loin de la terre,
+est le plus près de Dieu. J'ai voulu plier mon corps
+et mon esprit à cette maxime, et, vivant encore, me
+faire cadavre; mon esprit et mon corps ont réagi et
+m'ont dit, au contraire: «La perfection, si elle existe,
+est dans la route opposée. Vis dans la solitude, mais
+pour doubler, au profit de l'humanité, le trésor de
+science que tu as acquis; vis dans la méditation,
+mais que ta méditation soit féconde et non pas stérile;
+fais de ta douleur un baume composé de philosophie,
+de charité et de larmes, pour l'appliquer sur les
+douleurs des autres.» N'est-il pas dit dans l'<i>Iliade</i>
+que la rouille de la lance d'Achille guérissait les blessures
+que cette lance avait faites. Il est vrai que la
+pauvre humanité m'a bien secondé en venant à moi
+quand j'hésitais à aller à elle, et en appelant à son
+secours la parole de vie, au lieu de la parole de mort.
+Alors, j'ai suivi la vocation qui m'entraînait. A tous
+ceux qui ont crié vers moi, j'ai répondu: «Me voilà!»
+Je ne suis pas devenu plus parfait; mais, à coup sûr,
+je suis devenu plus utile. Et, chose étrange, en m'écartant
+des principes vulgaires, en écoutant cette voix
+de ma conscience qui me disait: «Tu as, dans le cours
+de ton existence, coûté la vie à trois personnes; au
+lieu de faire pénitence, au lieu de jeûner, au lieu de
+prier,&mdash;ce qui ne peut être utile qu'à toi, en supposant
+que la prière, le jeûne et la pénitence expient le
+sang répandu,&mdash;soulage le plus de douleurs qu'il
+te sera possible, prolonge le plus d'existences que tu
+pourras, et, crois-moi, les actions de grâce de ceux
+dont tu auras prolongé la vie et calmé les angoisses
+étoufferont l'accusation des misérables que tu as
+envoyés avant le temps rendre compte de leurs crimes
+au souverain juge.»</p>
+
+<p>&mdash;Continuez votre vie de charité et de dévouement:
+vous êtes dans le vrai, mon père... Ces
+hommes qui vous entourent, j'ai entendu parler
+d'eux et de vous: on les craint et on les respecte;
+mais, vous, on vous aime et l'on vous bénit.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant ils sont plus heureux que moi,
+au point de vue religieux du moins. Ils se courbent
+sous la croyance; moi, je me débats contre le doute.
+Pourquoi Dieu a-t-il mis dans son paradis l'arbre
+maudit de la science? Pourquoi, pour arriver à la
+foi, pourquoi faut-il toujours abdiquer une partie,
+la plus saine, la meilleure souvent, de sa raison,
+tandis que la science, implacable, nous défend non-seulement
+de rien affirmer, mais encore de rien
+croire sans preuves?</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, mon père. Vous êtes homme
+honnête, sans espérer une rétribution; vous êtes
+homme de bien, sans espérer une récompense. Vous
+ne croyez pas, enfin, à une autre vie que la nôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, crois-tu? demanda Palmieri.</p>
+
+<p>Salvato sourit.</p>
+
+<p>&mdash;A mon âge, dit-îl, on s'occupe peu de ces
+graves questions de la vie et de la mort, quoique,
+dans l'état que j'exerce, je sois toujours entre la vie
+et la mort, et souvent plus près de la mort que les
+vieillards qui, les genoux débiles et les cheveux
+blancs, frappent à la porte du <i>campo-santo</i>.</p>
+
+<p>Puis, après un instant de silence:</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, ajouta Salvato, dernièrement, j'ai
+frappé à cette porte; mais, si je n'attendais pas la
+réponse à la demande que j'adressais à la tombe
+avec certitude, je l'attendais du moins avec espérance.
+Pourquoi ne faites-vous pas comme moi,
+mon père? Pourquoi donc essayer, comme Hamlet,
+de sonder la nuit du sépulcre et de chercher quels
+rêves s'agiteront dans notre cerveau pendant le
+sommeil éternel? Pourquoi, ayant bien vécu, craignez-vous
+de mal mourir?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crains pas de mal mourir, mon enfant: je
+crains de mourir entier. Je suis de ceux qui ne savent
+point enseigner ce qu'ils ne croient pas. Mon art
+n'est point si infaillible, qu'il sache éternellement
+lutter contre la mort. Hercule seul peut être sûr de
+la vaincre toujours. Or, quand, dans le pressentiment
+de sa fin prochaine, un malade me dit:
+«Vous ne pouvez plus rien pour moi comme
+médecin; essayez de me consoler, ne sachant point
+me guérir,» au lieu de profiter de l'affaiblissement
+de son esprit pour faire naître en lui une croyance
+qui n'est point en moi, je me tais alors, afin de ne
+point donner à un mourant une affirmation sans
+preuve, un espoir sans certitude. Je ne conteste
+pas l'existence d'un monde surnaturel; je me contente,
+et c'est bien assez, de n'y pas croire. Or,
+n'y croyant pas, je ne puis le promettre à ceux
+qui le cherchent dans les ténèbres de l'agonie.
+Craignant de ne plus revoir, une fois que mes yeux
+seront fermés pour toujours, ni la femme que j'ai
+aimée, ni le fils que j'aime, je ne puis dire au mari:
+«Tu reverras ta femme,» au père: «Tu reverras
+ton enfant.»</p>
+
+<p>&mdash;Mais, vous le savez, moi, j'ai revu ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Pas toi, mon enfant. Une femme du peuple,
+une intelligence grossière, un esprit frappé de
+terreur, a dit: «Il y avait là, près du lit de l'enfant,
+une ombre qui berçait son fils en chantant; et
+moi, jeune encore alors, ami du merveilleux, j'ai
+dit: «Oui, cela peut être;» j'ai cru même que cela
+avait été. Mais c'est en vieillissant&mdash;tu sauras
+cela, Salvato,&mdash;c'est en vieillissant que le doute
+vient, parce que l'on se rapproche de plus en plus
+de la terrible et inévitable réalité. Que de fois, dans
+cette cellule, seul avec cette dévorante pensée du
+néant qui, à un certain âge, entre dans la vie pour
+n'en plus sortir, et qui, spectre invisible mais
+palpable, marche côte à côte avec nous,&mdash;que de
+fois, en face de ce crucifix, me suis-je agenouillé à
+ce souvenir, légende poétique de ton enfance, et, à
+l'heure où la tradition veut que les fantômes apparaissent,
+plongé dans la plus profonde obscurité,
+n'ai-je pas supplié Dieu de renouveler en ma faveur
+le miracle qu'il avait fait pour toi? Jamais Dieu n'a
+daigné répondre. Je sais qu'il ne doit pas de
+manifestation de sa puissance et de sa volonté à
+un atome comme moi; mais enfin il eût été bon,
+clément, miséricordieux à lui de m'exaucer: il ne l'a
+point fait.</p>
+
+<p>&mdash;Il le fera, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Non: ce serait un miracle, et les miracles ne
+sont pas dans l'ordre logique de la nature. Que sommes-nous,
+d'ailleurs, pour que Dieu se donne la
+peine, dans son immuable éternité, de changer la
+marche imposée par lui à la création? que sommes-nous
+pour lui? Une imperceptible efflorescence de la
+matière, sur laquelle, depuis des milliers de siècles,
+s'exerce un phénomène complexe, inexplicable, fugitif,
+appelé la vie. Ce phénomène s'étend, dans la
+végétation, du lichen au cèdre; dans l'animalisation,
+de l'infusoire au mastodonte. Le chef-d'oeuvre de la
+végétation, c'est la sensitive; le chef-d'oeuvre de
+l'animalisation, c'est l'homme. Qui fait la supériorité
+de l'animal à deux pieds et sans plumes de Platon
+sur les autres animaux? Un hasard. Son chiffre
+dans l'échelle des êtres créés s'est trouvé le plus
+élevé: ce chiffre lui donnait droit à une portion de
+son individu plus complète que dans ses frères inférieurs.
+Qu'est-ce que les Homère, les Pindare, les
+Eschyle, les Socrate, les Périclès, les Phidias, les
+Démosthène, les César, les Virgile, les Justinien, les
+Charlemagne? Des cerveaux un peu mieux organisés
+que celui de l'éléphant, un peu plus parfaits que celui
+du singe. Quel est le signe de cette perfection? La
+substitution de la raison à l'instinct. La preuve de
+cette organisation supérieure? La faculté de parler,
+au lieu d'aboyer ou de rugir. Mais, que la mort arrive,
+qu'elle éteigne la parole, qu'elle détruise la
+raison, que le crâne de celui qui fut Charlemagne,
+Justinien, Virgile, César, Démosthène, Phidias, Périclès,
+Socrate, Eschyle, Pindare ou Homère, comme
+celui d'Yorik se remplisse de <i>belle et bonne fange</i>, tout
+sera dit: la farce de la vie sera jouée, et la chandelle
+éteinte dans la lanterne ne se rallumera plus! Tu as
+vu souvent l'arc-en-ciel, mon enfant. C'est une arche
+immense, s'étendant d'un horizon à l'autre et montant
+jusque dans les nuées, mais dont les deux extrémités
+touchent à la terre: ces deux extrémités, c'est
+l'enfant et le vieillard. Étudie l'enfant, et tu verras,
+au fur et à mesure que son cerveau se développe, se
+perfectionne, mûrit, la pensée, c'est-à-dire l'âme, se
+développer, se perfectionner, mûrir; étudie le vieillard,
+et tu verras, au contraire, au fur et à mesure
+que le cerveau se fatigue, se rapetisse, s'atrophie, la
+pensée, c'est-à-dire l'âme, se troubler, s'obscurcir,
+s'éteindre. Née avec nous, elle a suivi la féconde
+croissance de la jeunesse; devant mourir avec nous,
+elle suivra la vieillesse dans sa stérile décadence. Où
+était l'homme avant de naître? Nul ne le sait. Qu'était-il?
+Rien. Que sera-t-il, n'étant plus? Rien, c'est-à-dire
+ce qu'il était avant de naître. Nous devons revivre
+sous une autre forme, dit l'espérance; passer
+dans un monde meilleur, dit l'orgueil. Que m'importe,
+à moi, si, pendant le voyage, j'ai perdu la mémoire,
+si j'ai oublié que j'ai vécu, et si la même nuit qui
+s'étendait en deçà du berceau doit s'étendre au delà
+de la tombe? Le jour où l'homme gardera le souvenir
+de ses métamorphoses et de ses pérégrinations,
+il sera immortel, et la mort ne sera plus qu'un accident
+de son immortalité. Pythagore, seul, se souvenait
+d'une vie antérieure. Qu'est-ce qu'un thaumaturge
+qui se souvient devant un monde entier qui
+oublie?... Mais, fit Palmieri en secouant la tête, assez
+sur cette désolante question. C'est la solitude qui
+enfante ces rêves mauvais. Je t'ai dit ma vie; dis-moi
+la tienne. A ton âge, <i>la vie</i> s'écrit avec des lettres
+d'or. Jette un rayon de ton aurore et de tes espérances
+au milieu de mon crépuscule et de mes doutes; parle,
+mon bien-aimé Salvato! et fais-moi oublier jusqu'au
+son de ma voix, jusqu'au bruit de mes paroles.</p>
+
+<p>Le jeune homme obéit. Il avait, de son côté, toute
+l'aube d'une existence à raconter à son père; Il lui
+dit ses combats, ses triomphes, ses dangers, ses
+amours. Palmieri sourit et pleura tour à tour. Il voulut
+voir la blessure, ausculter la poitrine; et, le père
+ne se lassant pas d'interroger, le fils ne se lassant
+point de répondre, ils virent ainsi venir le jour, et,
+avec le jour, monter jusqu'à eux le roulement du
+tambour et les fanfares des trompettes, leur annonçant
+qu'il était temps de se quitter.</p>
+
+<p>Mais alors Palmieri voulut se séparer de son fils le
+plus tard possible, et, comme il avait fait dix ans
+auparavant, il reconduisit jusqu'aux premières maisons
+de San-Germano le cavalier, appuyé à son bras
+et tenant son cheval par la bride.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>LXXIV</h3>
+
+
+<h3>LA RÉPONSE DE L'EMPEREUR.</h3>
+
+
+<p>Cependant le temps marchait avec son impassible
+régularité, et, quoique harcelée de tous côtés par les
+bandes de Pronio, de Gaetano Mammone et de Fra-Diavolo,
+l'armée française suivait, aussi impassible
+que le temps, sa triple route à travers les Abruzzes,
+la Terre de Labour et cette partie de la Campanie
+dont la mer Tyrrhénienne baigne le rivage. On était
+averti à Naples de tous les mouvements des républicains,
+et l'on y avait su, dès le 20, que le corps
+principal, c'est-à-dire celui qui était commandé par
+le général Championnet en personne, avait campé
+le 18 au soir à San-Germano et s'avançait sur Capoue
+par Mignano et Calvi.</p>
+
+<p>Le 20, à huit heures du matin, le prince de Maliterno
+et le duc de Rocca-Romana, chacun à la tête
+d'un régiment de volontaires recrutés parmi la jeunesse
+noble ou riche de Naples et de ses environs,
+étaient venus prendre congé de la reine et étaient
+partis pour marcher au-devant des républicains.</p>
+
+<p>Plus le danger approchait, plus se séparaient en
+deux camps opposés le parti du roi et celui de la
+reine.</p>
+
+<p>Le parti du roi se composait du cardinal Ruffo, de
+l'amiral Caracciolo, du ministre de la guerre Ariola,
+et de tous ceux qui, tenant à l'honneur du nom napolitain,
+voulaient la résistance à tout prix et la défense
+de Naples poussée à la dernière extrémité.</p>
+
+<p>Le parti de la reine, se composant de sir William,
+d'Emma Lyonna, de Nelson, d'Acton, de Castelcicala,
+de Vanni et de Guidobaldi, voulait l'abandon
+de Naples, la fuite prompte et sans lutte comme sans
+délai.</p>
+
+<p>Puis, au milieu de tout cela, un grand trouble
+agitait l'esprit de la reine; elle craignait d'un moment
+à l'autre le retour de Ferrari. Le roi, se voyant
+insolemment trompé, sachant enfin à qui il devait
+s'en prendre de tous les désastres qui accablaient le
+royaume, pouvait, comme les natures faibles, puiser
+dans sa terreur même un moment d'énergie et de
+volonté... et, pendant ce moment, échapper pour
+toujours à cette pression qu'opéraient sur lui depuis
+vingt ans un ministre qu'il n'avait jamais aimé et
+une épouse qu'il n'aimait plus. Tant qu'elle avait été
+jeune et belle, Caroline avait eu à sa disposition un
+moyen infaillible de ramener le roi à elle, et elle en
+avait usé; mais elle commençait, comme dit Shakspeare,
+à descendre la vallée de la vie, et le roi, entouré
+de jeunes et jolies femmes, échappait facilement
+à ses fascinations.</p>
+
+<p>Dans la soirée, du 20, il y eut conseil d'État: le
+roi se prononça ouvertement et fermement pour la
+défense.</p>
+
+<p>Le conseil fut clos à minuit.</p>
+
+<p>De minuit à une heure, la reine resta dans la
+chambre obscure, et elle ramena chez elle Pasquale
+de Simone, lequel, reçut des instructions secrètes de
+la bouche d'Acton, qui l'attendait chez la reine. A
+une heure et demie, Dick partit pour Bénévent, où,
+depuis deux jours déjà, avait été envoyé, par un palefrenier
+de confiance, un des chevaux les plus vites
+des écuries d'Acton.</p>
+
+<p>La journée du 21 s'ouvrit par un de ces ouragans
+qui, à Naples, durent habituellement trois jours, et
+qui ont donné lieu à ce proverbe: <i>Nasce, pasce, mori</i>;
+il naît, se repaît et meurt.</p>
+
+<p>Malgré les alternatives de pluie tombant par ondées,
+de vent soufflant par rafales, le peuple, qui avait ce
+vague sentiment d'une grande catastrophe, encombrait,
+plein d'émotion, les rues, les places, les carrefours.</p>
+
+<p>Mais ce qui indiquait quelque circonstance extraordinaire,
+c'est que ce n'était point dans les vieux
+quartiers que le peuple se pressait; et, quand nous
+disons le peuple, nous disons cette multitude de
+mariniers, de pêcheurs et de lazzaroni qui tient lieu
+de peuple à Naples. On remarquait, au contraire, des
+groupes nombreux et animés, parlant haut, gesticulant
+avec rage, dispersés de la strada del Molo à la
+place du Palais, c'est-à-dire sur toute l'étendue du
+largo del Castello, du théâtre de San-Carlo et de la
+rue de Chiaïa. Ces groupes semblaient, tout en enveloppant
+le palais royal, veiller sur la rue de Tolède et
+la strada del Piliero. Enfin, au milieu de ces groupes,
+trois hommes, fatalement connus déjà dans les
+émeutes précédentes, parlaient plus haut et s'agitaient
+plus ardemment. Ces trois hommes, c'étaient
+Pasquale de Simone, le beccaïo, rendu hideux par la
+cicatrice qui lui balafrait le visage et lui fendait l'oeil,
+et fra Pacifico, qui, sans être dans le secret, sans savoir
+de quoi il était question, lâchant la bride à son
+caractère violent et tapageur, frappait de son bâton
+de laurier, tantôt le pavé, tantôt la muraille, tantôt
+le pauvre Jacobino, bouc émissaire des passions du
+terrible franciscain.</p>
+
+<p>Toute cette foule, sans savoir ce qu'elle attendait,
+semblait attendre quelqu'un ou quelque chose; et
+le roi, qui n'en savait pas plus qu'elle, mais que ce
+rassemblement inquiétait, caché derrière la jalousie
+d'une fenêtre de l'entre-sol, regardait, tout en caressant
+machinalement Jupiter, cette foule qui faisait
+de temps en temps, comme un roulement de tonnerre
+ou un rugissement de l'eau, entendre le double cri
+de «Vive le roi!» et de «Mort aux jacobins!»</p>
+
+<p>La reine, qui s'était informée où était le roi, se
+tenait dans la pièce à côté avec Acton, prête à agir
+selon les circonstances, tandis qu'Emma, dans l'appartement
+de la reine, emballait avec la San-Marco
+les papiers les plus secrets et les bijoux les plus précieux
+de sa royale amie.</p>
+
+<p>Vers onze heures, un jeune homme déboucha, au
+grand galop d'un cheval anglais, par le pont de la
+Madeleine, suivit la Marinella, la strada Nuova, la rue
+du Pilier, le largo Castello, la rue Saint-Charles,
+échangea des signes avec Pasquale de Simone et le
+beccaïo, s'engouffra par la grande porte dans les
+cours du palais royal, sauta sur les dalles, jeta la
+bride de son cheval aux mains d'un palefrenier, et,
+comme s'il eût su d'avance où retrouver la reine,
+entra dans le cabinet où elle attendait avec Acton,
+et dont, comme par enchantement, la porte, à son
+approche, s'ouvrit devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demandèrent ensemble la reine et
+Acton.</p>
+
+<p>&mdash;Il me suit, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Dans combien de temps, à peu près, sera-t-il
+ici?</p>
+
+<p>&mdash;Dans une demi-heure.</p>
+
+<p>&mdash;Ceux qui l'attendent sont-ils prévenus?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, allez chez moi, et dites à lady Hamilton
+de prévenir Nelson.</p>
+
+<p>Le jeune homme monta par les escaliers de service
+avec une rapidité qui indiquait combien lui étaient
+familiers tous les détours du palais, et transmit à
+Emma Lyonna les désirs de la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous un homme sûr pour porter un billet
+à milord Nelson?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, répondit le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez qu'il n'y a pas de temps à perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doute.</p>
+
+<p>&mdash;Alors...</p>
+
+<p>Elle prit une plume, de l'encre, une feuille de papier
+sur le secrétaire de la reine et écrivit cette seule
+ligne:</p>
+
+<p>«Ce sera probablement pour ce soir; tenez-vous
+prêt.</p>
+
+
+<p>»EMMA.»</p>
+
+
+<p>Le jeune homme, avec la même promptitude qu'il
+avait mise à monter les escaliers, les descendit, traversa
+les cours, prit la pente qui conduit au port
+militaire, se jeta dans une barque, et, malgré le vent
+et la pluie, se fit conduire au <i>Van-Guard</i>, qui, ses
+mâts de perroquet abattus, pour donner moins de
+prise à la tempête, se tenait à cinq ou six encablures
+du port militaire, affourché sur ses ancres, environné
+des autres bâtiments anglais et portugais placés
+sous les ordres de l'amiral Nelson.</p>
+
+<p>Le jeune homme, qui&mdash;nos lecteurs l'ont deviné&mdash;n'était
+autre que Richard, se fit reconnaître
+de l'amiral, monta lestement l'escalier de tribord,
+trouva Nelson dans sa cabine et lui remit le billet.</p>
+
+<p>&mdash;Les ordres de Sa Majesté vont être exécutés, dit
+Nelson; et, pour que vous en rendiez bon témoignage,
+vous-même en serez porteur.</p>
+
+<p>&mdash;Henry, dit Nelson à son capitaine de pavillon,
+faites armer le canot et que l'on se tienne prêt à conduire
+monsieur à bord de l'<i>Alcmène</i>.</p>
+
+<p>Puis, mettant le billet d'Emma dans sa poitrine,
+il écrivit à son tour:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«<i>Très-secret</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p>Inutile de dire que l'auteur a entre les mains tous les
+autographes de ces billets.</p></blockquote>
+
+
+<p>»Trois barques et le petit cutter de <i>l'Alcmène</i>, armés
+d'armes blanches seulement, pour se trouver à
+la Vittoria à sept heures et demie précises.</p>
+
+<p>»Une seule barque accostera; les autres se tiendront
+à une certaine distance, les rames dressées.
+La barque qui accostera sera celle du <i>Van-Guard</i>.</p>
+
+<p>»Toutes les barques seront réunies à bord de
+<i>l'Alcmène</i> avant sept heures, sous les ordres du commandant
+Hope.</p>
+
+<p>»<i>Les grappins dans les chaloupes</i>.</p>
+
+<p>» Toutes les autres chaloupes du <i>Van-Guard</i> et de
+<i>l'Alcmène</i>, armées de couteaux, et les canots avec
+leurs caronades seront réunis à bord du <i>Van-Guard</i>,
+sous le commandement du capitaine Hardi, qui s'en
+éloignera à huit heures précises pour prendre la mer
+à moitié chemin du Molosiglio.</p>
+
+<p>»Chaque chaloupe devra porter de quatre à six
+soldats.</p>
+
+<p>»Dans le cas où l'on aurait besoin de secours, faire
+des signaux au moyen de feux.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>»HORACE NELSON.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>»<i>L'Alcmène</i> se tiendra prête à filer dans la nuit,
+si la chose est nécessaire.»</p>
+
+<p>Pendant que ces ordres étaient reçus avec un respect
+égal à la ponctualité avec laquelle ils devaient
+être exécutés, un second courrier débouchait à son
+tour du pont de la Madeleine, et, suivant la route du
+premier, s'engageait sur le quai de la Marinella,
+longeait la strada Nuova et arrivait à la strada del
+Piliero.</p>
+
+<p>Là, il commença de trouver la foule plus épaisse,
+et, malgré son costume, dans lequel il était facile de
+reconnaître un courrier du cabinet du roi, il éprouva
+de la difficulté à continuer son chemin, en conservant
+à son cheval la même allure. D'ailleurs, comme
+s'ils l'eussent fait exprès, des hommes du peuple se
+faisaient heurter par son cheval, et, mécontents du
+heurt, commençaient à l'injurier. Ferrari, car c'était
+lui, habitué à voir respecter son uniforme, répondit
+d'abord par quelques coups de fouet solidement sanglés
+à droite et à gauche. Les lazzaroni s'écartèrent
+et se turent par habitude. Mais, comme il arrivait à
+l'angle du théâtre Saint-Charles, un homme voulut
+croiser le cheval, et le croisa si maladroitement,
+qu'il fut renversé par lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, cria-t-il en tombant, ce n'est pas un
+courrier du roi, comme son costume pourrait vous
+le faire croire. C'est un jacobin déguisé qui se sauve!
+A mort le jacobin! à mort!</p>
+
+<p>Les cris «Le jacobin! le jacobin! à mort le jacobin!»
+retentirent alors dans la foule.</p>
+
+<p>Pasquale de Simone lança au cheval son couteau,
+qui entra jusqu'au manche au défaut de l'épaule.</p>
+
+<p>Le beccaïo se précipita à la tête, et, habitué à saigner
+les brebis et les moutons, il lui ouvrit l'artère
+du cou.</p>
+
+<p>Le cheval se dressa, hennit de douleur, battit l'air
+de ses pieds de devant, tandis qu'un flot de sang
+jaillissait sur les assistants.</p>
+
+<p>La vue du sang a une influence magique sur les
+peuples méridionaux. A peine les lazzaroni se sentirent-ils
+arrosés par la rouge et tiède liqueur, à peine
+respirèrent-ils l'acre parfum qu'elle répand, qu'ils
+se ruèrent avec des cris féroces sur l'homme et sur
+le cheval.</p>
+
+<p>Ferrari sentit que, si son cheval s'abattait, il était
+perdu. Il le soutint tant qu'il put de la bride et des
+jambes; mais le malheureux animal était blessé
+mortellement. Il se jeta, en trébuchant, à gauche et
+à droite, puis il butta des jambes de devant, se releva
+par un effort désespéré de son maître, et fit un bond
+en avant. Ferrari sentit que sa monture pliait sous
+lui. Il n'était qu'à cinquante pas du corps de garde
+du palais: il appela au secours; mais le bruit de sa
+voix se perdit dans les cris, cent fois répétés, «A mort
+le jacobin!» Il saisit un pistolet dans ses fontes, espérant
+que la détonation serait mieux entendue que
+ses cris. En ce moment, son cheval s'abattit. La secousse
+fit partir le pistolet au hasard, et la balle alla
+frapper un jeune garçon de huit ou dix ans, qui
+tomba.</p>
+
+<p>&mdash;Il assassine les enfants! cria une voix.</p>
+
+<p>A ce cri, fra Pacifico, qui s'était, jusque-là, tenu
+assez tranquille, se rua dans la foule, qu'il écarta de
+ses coudes aigus et durs comme des coins de chêne.
+Il pénétra jusqu'au centre de la mêlée au moment
+où, tombé avec son cheval, le malheureux Ferrari
+essayait de se remettre sur ses pieds. Avant qu'il y
+fût parvenu, la massue du moine s'abattait sur sa
+tête; il tomba comme un boeuf frappé du maillet.
+Mais ce n'était point cela qu'on voulait: c'était sous
+les yeux du roi que Ferrari devait mourir. Les cinq
+ou six sbires qui étaient dans le secret du drame,
+entourèrent le corps et le défendirent, tandis que
+le beccaïo, le traînant par les pieds, criait:</p>
+
+<p>&mdash;Place au jacobin!</p>
+
+<p>On laissa le cadavre du cheval où il était, mais
+après l'avoir dépouillé, et l'on suivit le beccaïo. Au
+bout de vingt pas, on se trouva en face de la fenêtre
+du roi. Voulant savoir la cause de cet effroyable tumulte,
+le roi ouvrit la jalousie. A sa vue, les cris se
+changèrent en vociférations. En entendant ces hurlements,
+le roi crut qu'effectivement c'était quelque
+jacobin dont on faisait justice. Il ne détestait point
+cette manière de le débarrasser de ces ennemis. Il
+salua le peuple, le sourire sur les lèvres; le peuple,
+se sentant encouragé, voulu montrer à son roi qu'il
+était digne de lui. Il souleva le malheureux Ferrari,
+sanglant, déchiré, mutilé, mais vivant encore, entre
+ses bras; le cadavre venait de reprendre connaissance:
+il ouvrit les yeux, reconnut le roi, étendit les
+bras vers lui en criant:</p>
+
+<p>&mdash;A l'aide! au secours! Sire, c'est moi! moi, votre
+Ferrari!</p>
+
+<p>A cette vue inattendue, terrible, inexplicable, le
+roi se rejeta en arrière et alla dans les profondeurs
+de la chambre tomber à moitié évanoui sur un fauteuil,&mdash;tandis
+qu'au contraire, Jupiter, qui, n'étant
+ni homme ni roi, n'avait aucune raison d'être ingrat,
+jeta un hurlement de douleur, et, les yeux sanglants,
+l'écume à la bouche, sautant par la fenêtre, s'élança
+au secours de son ami.</p>
+
+<p>Dans ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit:
+la reine entra, saisit le roi par la main, le força de se
+lever, le traîna vers la fenêtre, et, lui montrant ce
+peuple de cannibales qui se partageait les morceaux
+de Ferrari:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-elle, vous voyez les hommes sur lesquels
+vous comptez pour la défense de Naples et pour
+la nôtre; aujourd'hui, ils égorgent vos serviteurs;
+demain, ils égorgeront nos enfants; après-demain,
+ils nous égorgeront nous-mêmes. Persistez-vous toujours
+dans votre désir de rester?</p>
+
+<p>&mdash;Faites tout préparer! s'écria le roi: ce soir, je
+pars...</p>
+
+<p>Et, croyant toujours voir l'égorgement du malheureux
+Ferrari, croyant toujours entendre sa voix
+mourante qui appelait au secours, il s'enfuit la tête
+dans les mains, fermant les yeux, bouchant ses
+oreilles et se réfugiant dans celle des chambres de ses
+appartements qui était la plus éloignée de la rue.</p>
+
+<p>Lorsqu'il en sortit, deux heures après, la première
+chose qu'il vit, fut Jupiter couché tout sanglant sur
+un morceau de drap qui paraissait, par des restes
+de fourrure et des fragments de brandebourgs, avoir
+appartenu au malheureux courrier.</p>
+
+<p>Le roi s'agenouilla près de Jupiter, s'assura que
+son favori n'avait aucune blessure grave, et, désirant
+savoir sur quoi le fidèle et courageux animal était
+couché, il tira de dessous lui, malgré ses gémissements,
+un fragment de la veste de Ferrari que le
+chien avait disputé et arraché à ses bourreaux.</p>
+
+<p>Par un hasard providentiel, ce morceau était celui
+où se trouvait la poche de cuir destinée à renfermer
+les dépêches; le roi ouvrit le bouton qui la fermait et
+trouva intact le pli impérial que le courrier rapportait
+en réponse à sa lettre.</p>
+
+<p>Le roi rendit à Jupiter le lambeau de vêtement,
+sur lequel celui-ci se recoucha en poussant un hurlement
+lugubre; puis il rentra dans sa chambre, s'y
+enferma, décacheta la lettre impériale et lut:</p>
+
+<p>«A mon très-cher frère et aimé cousin, oncle,
+beau-père, allié et confédéré.</p>
+
+<p>» Je n'ai jamais écrit la lettre que vous m'envoyez
+par votre courrier Ferrari, et qui est falsifiée d'un
+bout à l'autre.</p>
+
+<p>»Celle que j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Majesté
+était tout entière de ma main, et, au lieu de
+l'exciter à entrer en campagne, l'invitait à ne rien
+tenter avant le mois d'avril prochain, époque seulement
+où je compte voir arriver nos bons et fidèles
+alliés les Russes.</p>
+
+<p>»Si les coupables sont de ceux que la justice de
+Votre Majesté peut atteindre, je ne lui cache point
+que j'aimerais à les voir punir comme ils le méritent.</p>
+
+<p>»J'ai l'honneur d'être avec respect, de Votre Majesté,
+le très-cher frère, amé cousin, neveu, gendre,
+allié et confédéré.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>»FRANÇOIS.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La reine et Acton venaient de commettre un crime
+inutile.</p>
+
+<p>Nous nous trompons: ce crime avait son utilité,
+puisqu'il déterminait Ferdinand à quitter Naples et
+à se réfugier en Sicile!</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>LXXV</h3>
+
+<h3>LA FUITE.</h3>
+
+
+<p>A partir de ce moment, la fuite, comme nous l'avons
+dit, fut résolue et fixée au soir même, 21 décembre.</p>
+
+<p>Il fut convenu que le roi, la reine, toute la famille
+royale,&mdash;moins le prince héréditaire, sa femme et
+sa fille,&mdash;sir William, Emma Lyonna, Acton et les
+plus familiers du palais passeraient en Sicile sur le
+<i>Van-Guard</i>.</p>
+
+<p>Le roi, on se le rappelle, avait promis à Caracciolo
+que, s'il quittait Naples, ce ne serait que sur son bâtiment;
+mais, retombé par la terreur sous le joug
+de la reine, le roi oublia sa promesse devant deux
+raisons.</p>
+
+<p>La première, qui venait de lui-même, était la
+honte qu'il éprouvait en face de l'amiral de quitter
+Naples, après avoir promis d'y rester.</p>
+
+<p>La seconde, qui venait de la reine, était que Caracciolo,
+partageant les principes patriotiques de
+toute la noblesse napolitaine, pourrait, au lieu de
+conduire le roi en Sicile, le livrer aux jacobins, qui,
+maîtres d'un pareil otage, le forceraient alors à
+établir le gouvernement qu'ils voudraient, où, pis
+encore, lui feraient peut-être son procès, comme les
+Anglais avaient fait à Charles Ier, et les Français à
+Louis XVI.</p>
+
+<p>Comme consolation et dédommagement de l'honneur
+qui lui était enlevé, on décida que l'amiral aurait
+celui de transporter ensuite le duc de Calabre,
+sa famille et sa maison.</p>
+
+<p>On prévint les vieilles princesses de France de la
+résolution prise, les invitant à pourvoir, à l'aide de
+leurs sept gardes du corps, comme elles l'entendraient,
+à leur sûreté, et on leur envoya quinze mille
+ducats pour les aider dans leur fuite.</p>
+
+<p>Ce devoir rempli, on ne s'occupa plus autrement
+d'elles.</p>
+
+<p>Toute la journée, on descendit et l'on entassa
+dans le passage secret les bijoux, l'argent, les meubles
+précieux, les oeuvres d'art, les statues que l'on
+voulait emporter en Sicile. Le roi eût bien voulu y
+transporter ses kangourous; mais c'était chose impossible.
+Il se contenta, par une lettre de sa main,
+de les recommander au jardinier en chef de Caserte.</p>
+
+<p>Le roi, qui avait sur le coeur la trahison de la
+reine et d'Acton, dont la lettre de l'empereur lui
+donnait la preuve, resta enfermé dans ses appartements
+et refusa d'y recevoir qui que ce fût. La consigne
+fut sévèrement tenue à l'égard de François
+Caracciolo, qui, ayant, de son bâtiment, vu des allées
+et venues et des signaux à bord des navires
+anglais, se doutait de quelque chose, et à l'égard du
+marquis Vanni, qui, ayant trouvé la porte de la
+reine fermée, et sachant par le prince de Castelcicala
+qu'il était question de départ, venait, en désespoir
+de cause, heurter à celle du roi.</p>
+
+<p>Celui-ci eut, un instant, l'idée de faire venir le
+cardinal Ruffo et de se le donner pour compagnon
+et pour conseiller pendant le voyage; mais il
+ne lui avait point été difficile de surprendre des signes
+de mésintelligence entre lui et Nelson. D'ailleurs,
+on le sait, le cardinal était détesté de la reine,
+et Ferdinand préféra, comme toujours, son repos
+aux délicatesses de l'amitié et de la reconnaissance.</p>
+
+<p>Et puis il se dit que, habile comme il l'était, le
+cardinal se tirerait parfaitement d'affaire tout seul.</p>
+
+<p>L'embarquement fut arrêté pour dix heures du
+soir. Il fut, en conséquence, convenu qu'à dix heures
+toutes les personnes qui devaient être, en compagnie
+de Leurs Majestés, embarquées sur le <i>Van</i><i>Guard</i>,
+se rassembleraient dans l'appartement de la
+reine.</p>
+
+<p>A dix heures sonnantes, le roi entrait, tenant son
+chien en laisse; c'était le seul ami sur lequel il comptât
+comme fidélité, et le seul, par conséquent, qu'il
+emmenât avec lui.</p>
+
+<p>Il avait bien pensé à Ascoli et à Malaspina; mais
+il avait pensé aussi que, comme le cardinal, ils se
+tireraient d'affaire tout seuls.</p>
+
+<p>Il jeta les yeux dans l'immense salon éclairé à
+peine,&mdash;on avait craint qu'une trop grande illumination
+ne donnât des soupçons de départ,&mdash;et il
+vit tous les fugitifs réunis ou plutôt dispersés en
+différents groupes.</p>
+
+<p>Le groupe principal se composait de la reine,
+de son fils bien-aimé, le prince Léopold, du jeune
+prince Albert, des quatre princesses et d'Emma
+Lyonna.</p>
+
+<p>La reine était assise sur un canapé près d'Emma
+Lyonna, qui tenait sur ses genoux le prince Albert,
+son favori, tandis que le prince Léopold appuyait
+sa tête sur l'épaule de la reine. Les quatre princesses,
+groupées autour de leur mère, étaient, les unes
+assises, les autres couchées sur le tapis.</p>
+
+<p>Acton, sir William, le prince de Castelcicala causaient
+debout dans l'embrasure d'une fenêtre, écoutant
+le vent siffler et la pluie battre contre les carreaux.</p>
+
+<p>Un autre groupe de dames d'honneur, parmi lesquelles
+on distinguait la comtesse de San-Marco, confidente
+intime de la reine, entouraient une table.</p>
+
+<p>Enfin, loin de tous, à peine visible dans l'obscurité,
+se dessinait la silhouette de Dick, qui avait si
+habilement et si fidèlement, ce jour même, suivi
+les ordres de son maître et de la reine, qu'il pouvait
+aussi regarder un peu désormais comme sa maîtresse.</p>
+
+<p>A l'entrée du roi, chacun se leva et se tourna de
+son côté; mais lui fit un signe de la main, afin
+que chacun restât à sa place.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous dérangez point, dit-il, ne vous dérangez
+point, cela n'en vaut plus la peine.</p>
+
+<p>Et il s'assit dans un fauteuil, près de la porte
+par laquelle il était entré, prenant entre ses genoux
+la tête de Jupiter.</p>
+
+<p>A la voix de son père, le jeune prince Albert, qui,
+peu sympathique à la reine, demandait aux autres
+cet amour si nécessaire et si précieux aux enfants,
+qu'il cherchait vainement auprès de sa mère, se
+laissa glisser des genoux d'Emma et alla présenter
+au roi son front pâle et un peu maladif, noyé dans
+une forêt de cheveux blonds.</p>
+
+<p>Le roi écarta les cheveux de l'enfant, le baisa au
+front, et, après l'avoir, pensif, gardé un instant
+appuyé contre sa poitrine, le renvoya à Emma Lyonna,
+que l'enfant appelait sa <i>petite mère</i>.</p>
+
+<p>Il se faisait un silence lugubre dans cette salle
+sombre; ceux qui parlaient, parlaient bas.</p>
+
+<p>C'était à dix heures et demie que le comte de
+Thurn, Allemand au service de Naples, mis avec le
+marquis de Nizza, qui commandait la flotte portugaise,
+sous les ordres de Nelson, devait, par la poterne
+et l'escalier du <i>Colimaçon</i>, pénétrer dans le
+palais. Le comte de Thurn avait, à cet effet, reçu
+une clef des appartements de la reine, qui, par une
+seule porte, solide, presque massive, communiquait
+avec cette sortie donnant sur le port militaire.</p>
+
+<p>La pendule, au milieu du silence, sonna donc dix
+heures et demie.</p>
+
+<p>Presque aussitôt, on entendit frapper à la porte
+de communication.</p>
+
+<p>Pourquoi le comte de Thurn frappait-il, au lieu
+d'ouvrir, puisqu'il avait la clef?</p>
+
+<p>Dans les circonstances suprêmes comme celle où
+l'on se trouvait, tout ce qui, dans une autre situation,
+ne serait qu'une cause de trouble et d'inquiétude,
+devient une cause de terreur.</p>
+
+<p>La reine tressaillit et se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce encore? dit-elle.</p>
+
+<p>Le roi se contenta de regarder; il ne savait rien
+des dispositions prises.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Acton toujours calme et logique, ce
+ne peut être que le comte de Thurn.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi frappe-t-il, puisque je lui ai donné
+une clef?</p>
+
+<p>&mdash;Si Votre Majesté le permet, dit Acton, je vais
+aller voir.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, répondit la reine.</p>
+
+<p>Acton alluma un bougeoir et s'engagea dans le
+corridor. La reine le suivit des yeux avec anxiété. Le
+silence, de lugubre qu'il était, devint mortel. Au
+bout de quelques instants, Acton reparut.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Probablement, la porte n'avait point été ouverte
+depuis longtemps: la clef s'est brisée dans la
+serrure. Le comte frappait pour savoir s'il y a un
+moyen d'ouvrir la porte du dedans. J'ai essayé, il
+n'y en a point.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire, alors?</p>
+
+<p>&mdash;L'enfoncer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui en avez donné l'ordre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, et voilà qu'il l'exécute.</p>
+
+<p>On entendit, en effet, des coups violents frappés
+contre la porte, puis le craquement de cette porte,
+qui se brisait.</p>
+
+<p>Tous ces bruits avaient quelque chose de sinistre.</p>
+
+<p>Des pas s'approchèrent, la porte du salon s'ouvrit,
+le comte de Thurn parut.</p>
+
+<p>&mdash;Je demande pardon à Vos Majestés, dit-il, du
+bruit que je viens de faire et des moyens que j'ai
+été forcé d'employer; mais la rupture de la clef était
+un accident impossible à prévoir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un présage, dit la reine.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, si c'est un présage, dit le roi avec
+son bon sens naturel, c'est un présage qui signifie
+que nous ferions mieux de rester que de partir.</p>
+
+<p>La reine eut peur d'un retour de volonté chez son
+auguste époux.</p>
+
+<p>&mdash;Partons, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est prêt, madame, dit le comte de Thurn;
+mais je demande la permission de communiquer au
+roi un ordre que j'ai reçu, ce soir, de l'amiral Nelson.</p>
+
+<p>Le roi se leva et s'approcha du candélabre, auprès
+duquel l'attendait le comte de Thurn un papier
+à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, sire, lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;L'ordre est en anglais, dit le roi, et je ne sais
+pas l'anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais le traduire à Votre Majesté.</p>
+
+<blockquote><p>
+<i>A l'amiral comte de Thurn</i>.</p>
+
+<p>«Golfe de Naples, 21 décembre.
+</p></blockquote>
+
+<p>»Préparez, pour être brûlées, les frégates et les
+corvettes napolitaines.»</p>
+
+<p>&mdash;Comment dites-vous? demanda le roi.</p>
+
+<p>Le comte de Thurn répéta:</p>
+
+<p>«Préparez, pour être brûlées, les frégates et les
+corvettes napolitaines.»</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sûr de ne point vous tromper? demanda
+le roi.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûr, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi brûler des frégates et des corvettes
+qui ont coûté si cher et qu'on a mis dix ans à
+construire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour qu'elles ne tombent pas aux mains des
+Français, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne pourrait-on pas les emmener en Sicile?</p>
+
+<p>&mdash;Tel est l'ordre de milord Nelson, sire, et c'est
+pour cela qu'avant de transmettre cet ordre au marquis
+de Nizza, qui est chargé de son exécution, j'ai
+voulu le soumettre à Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, sire, dit la reine en s'approchant du roi,
+nous perdons un temps précieux, et pour des misères!</p>
+
+<p>&mdash;Peste, madame! s'écria le roi, vous appelez
+cela des misères? Consultez le budget de la marine
+depuis dix ans, et vous verrez qu'il monte à plus de
+cent soixante millions.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, voilà onze heures qui sonnent, dit la
+reine, et milord Nelson nous attend.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, dit le roi, et milord Nelson
+n'est pas fait pour attendre, même un roi, même
+une reine. Vous suivrez les ordres de milord Nelson,
+monsieur le comte, vous brûlerez ma flotte. Ce que
+l'Angleterre n'ose pas prendre, elle le brûle. Ah!
+mon pauvre Caracciolo, que tu avais bien raison,
+et que j'ai eu tort, moi, de ne pas suivre tes conseils!
+Allons, messieurs, allons, mesdames, ne faisons
+point attendre milord Nelson.</p>
+
+<p>Et le roi, prenant le bougeoir des mains d'Acton,
+marcha le premier; tout le monde le suivit.</p>
+
+<p>Non-seulement la flotte napolitaine était condamnée,
+mais encore le roi venait de signer son exécution.</p>
+
+<p>Nous avons, depuis ce 21 décembre 1798, vu tant
+de fuites royales, que ce n'est presque plus la peine
+aujourd'hui de les décrire. Louis XVIII quittant
+les Tuileries, le 20 mars,&mdash;Charles X fuyant,
+le 29 juillet,&mdash;Louis-Philippe s'esquivant, le 24 février,
+&mdash;nous ont montré une triple variété de ces
+départs forcés. Et, de nos jours, à Naples, nous avons
+vu le petit-fils sortir par le même corridor, descendre
+le même escalier que l'aïeul et quitter pour le
+sol amer de l'exil la terre bien-aimée de la patrie.
+Seulement, l'aïeul devait revenir, et, selon toute
+probabilité, le petit-fils est proscrit à tout jamais.</p>
+
+<p>Mais, à cette époque, c'était Ferdinand qui ouvrait
+la voie à ces départs nocturnes et furtifs. Aussi marchait-il
+silencieux, l'oreille tendue, le coeur palpitant.
+Arrivé au milieu de l'escalier, en face d'une
+fenêtre donnant sur la descente du Géant, il crut
+entendre du bruit sur cette descente, qui conduit,
+par une pente rapide, de la place du Palais à la rue
+Chiatamone. Il s'arrêta et, le même bruit parvenant
+une seconde fois à son oreille, il souffla sa bougie,
+et tout le monde se trouva dans l'obscurité.</p>
+
+<p>Il fallut alors descendre à tâtons et pas à pas
+l'escalier étroit et difficile dans lequel on était engagé.
+L'escalier, sans rampe, était roide et dangereux.
+Cependant, l'on arriva à la dernière marche
+sans accident, et l'on sentit une franche et humide
+bouffée de l'air extérieur.</p>
+
+<p>On était à quelques pas de l'embarcadère.</p>
+
+<p>Dans le port militaire, la mer, emprisonnée entre la
+jetée du môle et celle du port marchand, était assez
+calme; mais on sentait le vent souffler avec violence,
+et l'on entendait le bruit des flots venant furieusement
+se briser contre le rivage.</p>
+
+<p>En arrivant sur l'espèce de quai qui longe les murailles
+du château, le comte de Thurn jeta un regard
+rapide et interrogateur sur le ciel. Le ciel était chargé
+de nuages lourds, bas, rapides; on eût dit une mer
+aérienne roulant au-dessus de la mer terrestre et s'abaissant
+pour venir mêler ses vagues aux siennes.
+Dans cet étroit intervalle existant entre les nuages et
+l'eau, passaient des bouffées de ce terrible vent du
+sud-ouest qui fait les naufrages et les désastres, dont
+le golfe de Naples est si souvent témoin dans les
+mauvais jours de l'année.</p>
+
+<p>Le roi remarqua le coup d'oeil inquiet du comte
+de Thurn.</p>
+
+<p>&mdash;Si le temps était trop mauvais, lui dit-il, il
+ne faudrait pourtant pas nous embarquer cette
+nuit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'ordre de milord, répondit le comte; cependant,
+si Sa Majesté s'y refuse absolument...</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'ordre! c'est l'ordre! répéta le roi, impatient;
+mais s'il y a péril de vie cependant! Voyons,
+répondez-vous de nous, comte?</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai tout ce qui sera au pouvoir d'un homme
+luttant contre le vent et la mer pour vous conduire à
+bord du <i>Van-Guard</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Mordieu! ce n'est pas répondre, cela. Vous
+embarqueriez-vous par une pareille nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté le voit, puisque je n'attends
+qu'elle pour la conduire à bord du vaisseau amiral.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis: si vous étiez à ma place.</p>
+
+<p>&mdash;A la place de Votre Majesté, et n'ayant d'ordre
+à recevoir que des circonstances et de Dieu, j'y regarderais
+à deux fois.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, demanda la reine impatiente, mais
+n'osant&mdash;tant est puissante la loi de l'étiquette&mdash;descendre
+dans la barque avant son mari, eh bien,
+qu'attendons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que nous attendons? s'écria le roi. N'entendez-vous
+point ce que dit le comte de Thurn? Le
+temps est mauvais; il ne répond pas de nous, et il
+n'y a pas jusqu'à Jupiter qui, en tirant sur sa laisse,
+ne me donne le conseil de rentrer au palais.</p>
+
+<p>&mdash;Rentrez-y donc, monsieur, et faites-nous déchirer
+tous comme vous avez vu déchirer aujourd'hui
+un de vos plus fidèles serviteurs. Quant à moi,
+j'aime encore mieux la mer et les tempêtes que Naples
+et sa population.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fidèle serviteur, je le regrette plus que personne,
+je vous prie de le croire, surtout maintenant
+que je sais que penser de sa mort. Mais, quant à
+Naples et à sa population, ce n'est pas moi qui aurais
+quelque chose à en craindre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais cela. Comme elle voit en vous son
+représentant, elle vous adore. Mais, moi qui n'ai pas
+le bonheur de jouir de ses sympathies, je pars.</p>
+
+<p>Et, malgré le respect dû à l'étiquette, la reine descendit
+la première dans le canot.</p>
+
+<p>Les jeunes princesses et le prince Léopold, habitués
+à obéir à la reine, bien plus qu'au roi, la suivirent
+comme de jeunes cygnes suivent leur mère.</p>
+
+<p>Le jeune prince Albert, seul, quitta la main
+d'Emma Lyonna, courut au roi, et, le saisissant par
+le bras et le tirant du côté de la barque:</p>
+
+<p>&mdash;Viens avec nous, père! dit-il.</p>
+
+<p>Le roi n'avait l'habitude de la résistance que lorsqu'il
+était soutenu. Il regarda autour de lui pour voir
+s'il trouverait appui dans quelqu'un; mais, sous son
+regard, qui contenait cependant plus de prières que
+de menaces, tous les yeux se baissèrent. La reine
+avait, chez les uns la peur, chez les autres l'égoïsme
+pour auxiliaire. Il se sentit complètement seul et
+abandonné, courba la tête, et, se laissant conduire
+par le petit prince, tirant son chien, le seul qui fût
+d'avis, comme lui, de ne pas quitter la terre, il descendit
+à son tour dans la barque et s'assit sur un banc
+à part, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous le voulez tous... Allons, viens. Jupiter,
+viens!</p>
+
+<p>A peine le roi fut-il assis, que le lieutenant qui,
+pour la barque du roi, tenait lieu de contre-maître,
+cria:</p>
+
+<p>&mdash;Larguez!</p>
+
+<p>Deux matelots armés de gaffes repoussèrent la
+barque du quai, les rames s'abaissèrent, et la barque
+nagea vers la sortie du port.</p>
+
+<p>Les canots destinés à recevoir les autres passagers
+s'approchèrent tour à tour de l'embarcadère, y prirent
+leur noble chargement et suivirent la barque
+royale.</p>
+
+<p>Il y avait loin de cette sortie furtive, dans la nuit,
+malgré les sifflements de la tempête et les hurlements
+des flots, à cette joyeuse fête du 22 septembre, où,
+sous les ardents rayons d'un soleil d'automne, par
+une mer unie, au son de la musique de Cimarosa, au
+bruit des cloches, au retentissement du canon, on
+était allé au-devant du vainqueur d'Aboukir. Trois
+mois à peine, s'étaient passés, et c'était pour fuir ces
+Français, dont on avait d'une façon trop précoce
+célébré la défaite, que l'on était obligé, à minuit,
+dans l'ombre, par une mer mauvaise, d'aller demander
+l'hospitalité au même <i>Van-Guard</i> que l'on avait
+reçu en triomphe.</p>
+
+<p>Maintenant, il s'agissait de savoir si l'on pourrait
+l'atteindre.</p>
+
+<p>Nelson s'était rapproché de l'entrée du port autant
+que la sûreté de son vaisseau pouvait le lui permettre;
+mais il restait toujours un quart de mille à franchir
+entre le port militaire et le vaisseau amiral. Dix
+fois, pendant ce trajet, les barques pouvaient sombrer.</p>
+
+<p>En effet, plus la barque royale,&mdash;et l'on nous
+permettra, dans cette grave situation, de nous occuper
+tout particulièrement d'elle,&mdash;plus la barque
+royale s'avançait vers la sortie du port, plus le danger
+apparaissait réel et menaçant. La mer, poussée
+comme nous avons dit, par le vent du sud-ouest,
+c'est-à-dire venant des rivages d'Afrique et d'Espagne,
+passant entre la Sicile et la Sardaigne, entre Ischia et
+Capri, sans rencontrer aucun obstacle, depuis les îles
+Baléares jusqu'au pied du Vésuve, roulait d'énormes
+vagues qui, en se rapprochant de la terre, se repliaient
+sur elles-mêmes et menaçaient d'engloutir
+ces frêles embarcations sous les voûtes humides, qui
+dans l'obscurité semblaient des gueules de monstres
+prêtes à les dévorer.</p>
+
+<p>En approchant de cette limite où l'on allait passer
+d'une mer comparativement calme à une mer furieuse,
+la reine elle-même sentit son coeur faiblir et
+sa résolution chanceler. Le roi, de son côté, muet et
+immobile, tenant son chien entre ses jambes en le
+serrant convulsivement par le cou, regardait d'un oeil
+fixe et dilaté par la terreur ces longues vagues qui
+venaient, comme une troupe de chevaux marins, se
+heurter au môle, et, se brisant contre l'obstacle de
+granit, s'écrouler à ses pieds en jetant une plainte
+sinistre et en faisant voler par-dessus la muraille une
+écume impalpable et frémissante, qui, dans l'obscurité,
+semblait une pluie d'argent.</p>
+
+<p>Malgré cette terrible apparition de la mer, le comte
+de Thurn, fidèle observateur des ordres reçus, essaya
+de franchir l'obstacle et de dompter la résistance.
+Debout à l'avant de la barque, cramponné au plancher,
+grâce à cet équilibre du marin que de longues
+années de navigation peuvent seules donner, faisant
+face au vent qui avait enlevé son chapeau et à la mer
+qui le couvrait de son embrun, il encourageait les
+rameurs par ces trois mots répétés de temps en temps
+avec une monotone mais ferme accentuation:</p>
+
+<p>&mdash;Nagez ferme! nagez!</p>
+
+<p>La barque avançait.</p>
+
+<p>Mais, arrivée à cette limite que nous avons indiquée,
+la lutte devint sérieuse. Trois fois, la barque
+victorieuse surmonta la vague et glissa sur le versant
+opposé; mais trois fois la vague suivante la repoussa.</p>
+
+<p>Le comte de Thurn comprit lui-même que c'était
+de la démence que de lutter avec un pareil adversaire
+et se détourna pour demander au roi:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, qu'ordonnez-vous?</p>
+
+<p>Mais il n'eut pas même le temps d'achever la
+phrase. Pendant le mouvement qu'il fit, pendant la
+seconde qu'il eut l'imprudence d'abandonner la conduite
+du bateau, une vague, plus haute et plus
+furieuse que les autres, s'abattit sur l'embarcation et
+la couvrit d'eau. La barque frémit et craqua. La reine
+et les jeunes princes, qui crurent leur dernière heure
+venue, jetèrent un cri; le chien poussa un hurlement
+lugubre.</p>
+
+<p>&mdash;Rentrez! cria le comte de Thurn; c'est vouloir
+tenter Dieu que de prendre la mer par un pareil
+temps. D'ailleurs, vers les cinq heures du matin, il
+est probable que la mer se calmera.</p>
+
+<p>Les rameurs, évidemment enchantés de l'ordre qui
+leur était donné, par un brusque mouvement, se rejetèrent
+dans le port et allèrent aborder à l'endroit
+du quai le plus voisin de la passe.</p>
+
+
+
+
+<p>FIN DU TOME QUATRIÈME.</p>
+<br><br>
+
+<p>TABLE</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>LVI.&mdash;Le retour</p>
+<p>LVII.&mdash;Les inquiétudes de Nelson</p>
+<p>LVIII.&mdash;Tout est perdu, voire l'honneur</p>
+<p>LIX.&mdash;Où Sa Majesté commence par ne rien comprendre
+et finit par n'avoir rien compris</p>
+<p>LX.&mdash;Où Vanni touche enfin le but qu'il ambitionnait
+depuis si longtemps</p>
+<p>LXI.&mdash;Ulysse et Circé</p>
+<p>LXII.&mdash;L'interrogatoire de Nicolino</p>
+<p>LXIII.&mdash;L'abbé Pronio</p>
+<p>LXIV.&mdash;Le disciple de Machiavel</p>
+<p>LXV.&mdash;Où Michel le Fou est nommé capitaine en
+attendant qu'il soit nommé colonel</p>
+<p>LXVI.&mdash;Amante, épouse</p>
+<p>LXVII.&mdash;Les deux amiraux</p>
+<p>LXVIII.&mdash;Où est expliquée la différence qu'il y a entre
+les peuples libres et les peuples indépendants</p>
+<p>LXIX.&mdash;Les brigands</p>
+<p>LXX.&mdash;Le souterrain</p>
+<p>LXXI.&mdash;La légende du mont Cassin</p>
+<p>LXXII.&mdash;Le frère Joseph</p>
+<p>LXXIII.&mdash;Le père et le fils</p>
+<p>LXXIV.&mdash;La réponse de l'empereur</p>
+<p>LXXV.&mdash;La fuite</p>
+ </div> </div>
+
+<p>FIN DE LA TABLE DU TOME QUATRIÈME</p>
+<br><br>
+
+<p>_______________________________<br>
+POISSY&mdash;TYP. et STÉR. de V.BOURET.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome IV, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME IV ***
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+charities and charitable donations in all 50 states of the United
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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