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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La San-Felice, Tome IV + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: June 14, 2006 [EBook #18586] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME IV *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + + + ALEXANDRE DUMAS + + LA + SAN-FELICE + + TOME IV + + DEUXIÈME ÉDITION + + + PARIS + MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS + RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13 + A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + + + + + LVI + + LE RETOUR + +Mack avait eu raison de craindre la rapidité des mouvements de l'armée +française: déjà, dans la nuit qui avait suivi la bataille, les deux +avant-gardes, guidées, l'une par Salvato Palmieri, l'autre par Hector +Caraffa, avaient pris la route de Civita-Ducale, dans l'espérance +d'arriver, l'une à Sora par Tagliacozzo et Capistrello, et l'autre à +Ceprano par Tivoli, Palestrina, Valmontone et Ferentina, et de fermer +ainsi aux Napolitains le défilé des Abruzzes. + +Quant à Championnet, ses affaires une fois finies à Rome, il devait +prendre la route de Velletri et de Terracina par les marais Pontins. + +Au point du jour, après avoir fait donner à Lemoine et à Casabianca des +nouvelles de la victoire de la veille, et leur avoir ordonné de marcher +sur Civita-Ducale pour se réunir au corps d'armée de Macdonald et de +Duhesme et prendre avec eux la route de Naples, il partit avec six mille +hommes pour rentrer à Rome, fit vingt-cinq milles dans sa journée, campa +à la Storta, et, le lendemain, à huit heures du matin, se présenta à la +porte du Peuple, rentra dans Rome au bruit des salves de joie que tirait +le château Saint-Ange, prit la rive gauche du Tibre et regagna le palais +Corsini, où, comme le lui avait promis le baron de Riescach, il retrouva +chaque chose à la place où il l'avait laissée. + +Le même jour, il fit afficher cette proclamation: + +«Romains! + +»Je vous avais promis d'être de retour à Rome avant vingt jours; je vous +tiens parole, j'y rentre le dix-septième. + +»L'armée du despote napolitain a osé présenter le combat à l'armée +française. + +»Une seule bataille a suffi, pour l'anéantir, et, du haut de vos +remparts, vous pouvez voir fuir ses débris vers Naples, où les +précéderont nos légions victorieuses. + +»Trois mille morts et cinq mille blessés étaient couchés hier sur le +champ de bataille de Civita-Castellana; les morts auront la sépulture +honorable du soldat tué sur le champ de bataille, c'est-à-dire le champ +de bataille lui-même; les blessés seront traités comme des frères; tous +les hommes ne le sont-ils pas aux yeux de l'Éternel qui les a créés! + +»Les trophées de notre victoire sont cinq mille prisonniers, huit +drapeaux, quarante-deux pièces de canon, huit mille fusils, toutes les +munitions, tous les bagages, tous les effets de campement et enfin le +trésor de l'armée napolitaine. + +»Le roi de Naples est en fuite pour regagner sa capitale, où il rentrera +honteusement, accompagné des malédictions de son peuple et du mépris du +monde. + +»Encore une fois, le Dieu des armées a béni notre cause.--Vive la +République! + +»CHAMPIONNET.» + + +Le même jour, le gouvernement républicain était rétabli à Rome; les +deux consuls Mattei et Zaccalone, si miraculeusement échappés à la mort, +avaient repris leur poste, et, sur l'emplacement du tombeau de Duphot, +détruit, à la honte de l'humanité, par la population romaine, on éleva +un sarcophage où, à défaut de ses nobles restes jetés aux chiens, on +inscrivit son glorieux nom. + +Ainsi que l'avait dit Championnet, le roi de Naples avait fui; mais, +comme certaines parties de ce caractère étrange resteraient inconnues +à nos lecteurs, si nous nous contentions, comme Championnet dans sa +proclamation, d'indiquer le fait, nous leur demanderons la permission de +l'accompagner dans sa fuite. + +A la porte du théâtre Argentina, Ferdinand avait trouvé sa voiture et +s'était élancé dedans avec Mack, en criant à d'Ascoli d'y monter après +eux. + +Mack s'était respectueusement placé sur le siége de devant. + +--Mettez-vous au fond, général, lui dit le roi ne pouvant pas renoncer +à ses habitudes de raillerie, et ne songeant pas qu'il se raillait +lui-même; il me paraît que vous allez avoir assez de chemin à faire à +reculons, sans commencer avant que la chose soit absolument nécessaire. + +Mack poussa un soupir et s'assit près du roi. + +Le duc d'Ascoli prit place sur le devant. + +On toucha au palais Farnèse; un courrier était arrivé de Vienne +apportant une dépêche de l'empereur d'Autriche; le roi l'ouvrit +précipitamment et lut: + +«Mon très-cher frère, cousin, oncle, beau-père, allié et confédéré. + +»Laissez-moi vous féliciter bien sincèrement sur le succès de vos armes +et sur votre entrée triomphale à Rome...» + +Le roi n'alla pas plus loin. + +--Ah! bon! dit-il, en voilà une qui arrive à propos. + +Et il remit la dépêche dans sa poche. + +Puis, regardant autour de lui: + +--Où est le courrier qui a apporté cette lettre? demanda-t-il. + +--Me voici, sire, fit le courrier en s'approchant. + +--Ah! c'est toi, mon ami? Tiens voilà pour ta peine, dit le roi en lui +donnant sa bourse. + +--Votre Majesté me fera-t-elle l'honneur de me donner une réponse pour +mon auguste souverain. + +--Certainement; seulement, je te la donnerai verbale, n'ayant pas le +temps d'écrire. N'est-ce pas, Mack, que je n'ai pas le temps? + +Mack baissa la tête. + +--Peu importe, dit le courrier; je peux répondre à Votre Majesté que +j'ai bonne mémoire. + +--De sorte que tu es sûr de rapporter à ton auguste souverain ce que je +vais te dire? + +--Sans y changer une syllabe. + +--Eh bien, dis-lui de ma part, entends-tu bien? de ma part... + +--J'entends, sire. + +--Dis-lui que son frère et cousin, oncle et beau-père, allié et +confédéré le roi Ferdinand est un âne. + +Le courrier recula effrayé. + +--N'y change pas une syllabe, reprit le roi, et tu auras dit la plus +grande vérité qui soit jamais sortie de ta bouche. + +Le courrier se retira stupéfié. + +--Et maintenant, dit le roi, comme j'ai dit à Sa Majesté l'empereur +d'Autriche tout ce que j'avais à lui dire, partons. + +--J'oserai faire observer à Votre Majesté, dit Mack, qu'il n'est pas +prudent de traverser la plaine de Rome en voiture. + +--Et comment voulez-vous que je la traverse? A pied? + +--Non, mais à cheval. + +--A cheval! Et pourquoi cela, à cheval? + +--Parce qu'en voiture, Votre Majesté est obligée de suivre les routes, +tandis qu'à cheval, au besoin, Votre Majesté peut prendre à travers les +terres; excellent cavalier comme est Votre Majesté, et montée sur un bon +cheval, elle n'aura point à craindre les mauvaises rencontres. + +--Ah! _malora!_ s'écria le roi, on peut donc en faire? + +--Ce n'est pas probable; mais je dois faire observer à Votre Majesté +que ces infâmes jacobins ont osé dire que, si le roi tombait entre leurs +mains... + +--Eh bien? + +--Ils le pendraient au premier réverbère venu si c'était dans la ville, +au premier arbre rencontré si c'était en plein champ. + +--_Fuimmo_, d'Ascoli! _fuimmo!_... Que faites-vous donc là-bas, vous +autres fainéants? Deux chevaux! deux chevaux! les meilleurs! C'est +qu'ils le feraient comme ils le disent, les brigands! Cependant, nous ne +pouvons pas aller jusqu'à Naples à cheval? + +--Non, sire, répondit Mack; mais, à Albano, vous prendrez la première +voiture de poste venue. + +--Vous avez raison. Une paire de bottes! Je ne peux pas courir la poste +en bas de soie. Une paire de bottes! Entends-tu, drôle? + +Un valet de pied se précipita par les escaliers et revint avec une paire +de longues bottes. + +Ferdinand mit ses bottes dans la voiture, sans plus s'inquiéter de son +ami d'Ascoli que s'il n'existait pas. + +Au moment où il achevait de mettre sa seconde botte, on amena les deux +chevaux. + +--A cheval, d'Ascoli! à cheval! dit Ferdinand. Que diable fais-tu donc +dans le coin de la voiture? Je crois, Dieu me pardonne, que tu dors! + +--Dix hommes d'escorte, cria Mack, et un manteau pour Sa Majesté! + +--Oui, dit le roi montant à cheval, dix hommes d'escorte et un manteau +pour moi. + +On lui apporta un manteau de couleur sombre dans lequel il s'enveloppa. + +Mack monta lui-même à cheval. + +--Comme je ne serai rassuré que quand je verrai Votre Majesté hors +des murs de la ville, je demande à Votre Majesté la permission de +l'accompagner jusqu'à la porte San-Giovanni. + +--Est-ce que vous croyez que j'ai quelque chose à craindre dans la +ville, général? + +--Supposons... ce qui n'est pas supposable... + +--Diable! fit le roi; n'importe, supposons toujours. + +--Supposons que Championnet ait eu le temps de faire prévenir le +commandant du château Saint-Ange, et que les jacobins gardent les +portes. + +--C'est possible, cria le roi, c'est possible; partons. + +--Partons, dit Mack. + +--Eh bien, où allez-vous, général? + +--Je vous conduis, sire, à la seule porte de la ville par laquelle on +ne supposera jamais que vous sortiez, attendu qu'elle est justement à +l'opposé de la porte de Naples; je vous conduis à la porte du Peuple, +et, d'ailleurs, c'est la plus proche d'ici; ce qui nous importe, c'est +de sortir de Rome le plus promptement possible; une fois hors de Rome, +nous faisons le tour des remparts, et, en un quart d'heure, nous sommes +à la porte San-Giovanni. + +--Il faut que ces coquins de Français soient de bien rusés démons, +général, pour avoir battu un gaillard aussi fin que vous. + +On avait fait du chemin pendant ce dialogue, et l'on était arrivé à +l'extrémité de Ripetta. + +Le roi arrêta le cheval de Mack par la bride. + +--Holà! général, dit-il, qu'est-ce que c'est que tous ces gens-là qui +rentrent par la porte du Peuple? + +--S'ils avaient eu le temps matériel de faire trente milles en cinq +heures, je dirais que ce sont les soldats de Votre Majesté qui fuient. + +--Ce sont eux, général! ce sont eux! Ah! vous ne les connaissez pas, +ces gaillards-là; quand il s'agit de se sauver, ils ont des ailes aux +talons. + +Le roi ne s'était pas trompé, c'était la tête des fuyards qui avaient +fait un peu plus de deux lieues à l'heure, et qui commençaient à rentrer +dans Rome. + +Le roi mit son manteau sur ses yeux et passa au milieu d'eux sans être +reconnu. + +Une fois hors de la ville, la petite troupe se jeta à droite, suivit +l'enceinte d'Aurélien, dépassa la porte San-Lorenzo, puis la porte +Maggiore, et enfin arriva à cette fameuse porte San-Giovanni, où le roi, +seize jours auparavant, avait en si grande pompe reçu les clefs de la +ville. + +--Et maintenant, dit Mack, voici la route, sire; dans une heure, vous +serez à Albano; à Albano, vous êtes hors de tout danger. + +--Vous me quittez, général? + +--Sire, mon devoir était de penser au roi avant tout; mon devoir est +maintenant de penser à l'armée. + +--Allez, et faites de votre mieux; seulement, quoi qu'il arrive, je +désire que vous vous rappeliez que ce n'est pas moi qui ai voulu la +guerre et qui vous ai dérangé de vos affaires, si vous en aviez à +Vienne, pour vous faire venir à Naples. + +--Hélas! c'est bien vrai, sire, et je suis prêt à rendre témoignage +que c'est la reine qui a tout fait. Et maintenant, que Dieu garde Votre +Majesté! + +Mack salua le roi et mit son cheval au galop, reprenant la route par +laquelle il était venu. + +--Et toi, murmura le roi en enfonçant les éperons dans le ventre de son +cheval et en le lançant à fond de train sur la route d'Albano, et toi, +que le diable t'emporte, imbécile! + +On voit que, depuis le jour du conseil d'État, le roi n'avait pas changé +d'opinion sur le compte de son général en chef. + +Quelques efforts que fissent les dix hommes de l'escorte pour suivre le +roi et le duc d'Ascoli, les deux illustres cavaliers étaient trop bien +montés, et Ferdinand, qui réglait le pas, avait trop grand'peur, pour +qu'ils ne fussent pas bientôt distancés; d'ailleurs, il faut dire +qu'avec la confiance qu'avait Ferdinand dans ses sujets, il ne +regardait point--en supposant que quelque danger l'attendît sur cette +route--l'escorte comme d'un secours bien efficace, et, lorsque le roi et +son compagnon arrivèrent à la montée d'Albano, il y avait déjà longtemps +que les dix cavaliers étaient revenus sur leurs pas. + +Tout le long de la route, le roi avait eu des terreurs paniques. S'il +y a un endroit au monde qui présente, la nuit surtout, des aspects +fantastiques, c'est la campagne de Rome, avec ses aqueducs brisés qui +semblent des files de géants marchant dans les ténèbres, ses tombeaux +qui se dressent tout à coup, tantôt à droite, tantôt à gauche de la +route, et ces bruits mystérieux qui semblent les lamentations des ombres +qui les ont habités. A chaque instant, Ferdinand rapprochait son cheval +de son compagnon et, rassemblant les rênes de sa monture pour être prêt +à lui faire franchir le fossé, lui demandait: «Vois-tu, d'Ascoli?...» +Entends-tu, d'Ascoli?» Et d'Ascoli, plus calme que le roi, parce qu'il +était plus brave, regardait et répondait: «Je ne vois rien, sire;» +écoutait et répondait: «Sire, je n'entends rien.» Et Ferdinand, avec son +cynisme ordinaire, ajoutait: + +--Je disais à Mack que je n'étais pas sûr d'être brave; eh bien, +maintenant, je suis fixé à ce sujet: décidément, je ne le suis pas. + +On arriva ainsi à Albano; les deux fugitifs avaient mis une heure à +peine pour venir de Rome; il était minuit, à peu près; toutes les portes +étaient fermées, celle de la poste comme les autres. + +Le duc d'Ascoli la reconnut à l'inscription écrite au-dessus de la +porte, descendit de cheval et frappa à grands coups. + +Le maître de poste, qui était couché depuis trois heures, vint, comme +d'habitude, ouvrir de mauvaise humeur et en grognant; mais d'Ascoli +prononça ce mot magique qui ouvrit toutes les portes: + +--Soyez tranquille, vous serez bien payé. + +La figure du maître de poste se rasséréna aussitôt. + +--Que faut-il servir à Leurs Excellences? demanda-t-il. + +--Une voiture, trois chevaux de poste et un postillon qui conduise +rondement, dit le roi. + +--Leurs Excellences vont avoir tout cela dans un quart d'heure, dit +l'hôte. + +Puis, comme il commençait de tomber une pluie fine: + +--Ces messieurs entreront bien, en attendant, dans ma chambre? + +--Oui, oui, dit le roi, qui avait son idée, tu as raison. Une chambre, +une chambre tout de suite! + +--Et que faut-il faire des chevaux de Leurs Excellences? + +--Mets-les à l'écurie; on viendra les reprendre de ma part, de la part +du duc d'Ascoli, tu entends? + +--Oui, Excellence. + +Le duc d'Ascoli regarda le roi. + +--Je sais ce que je dis, fit Ferdinand; allons toujours, et ne perdons +pas de temps. + +L'hôte les conduisit à une chambre où il alluma deux chandelles. + +--C'est que je n'ai qu'un cabriolet, dit-il. + +--Va pour un cabriolet, s'il est solide. + +--Bon! Excellence, avec lui on irait en enfer. + +--Je ne vais qu'à moitié chemin, ainsi tout est pour le mieux. + +--Alors, Leurs Excellences m'achètent mon cabriolet? + +--Non; mais elles te laissent leurs deux chevaux, qui valent quinze +cents ducats, imbécile! + +--Alors, les chevaux sont pour moi? + +--Si on ne te les réclame pas. Si on te les réclame, on te payera ton +cabriolet; mais fais vite, voyons. + +--Tout de suite, Excellence. + +Et l'hôte, qui venait de voir le roi sans manteau, et tout chamarré +d'ordres, se retira à reculons et en saluant jusqu'à terre. + +--Bon! dit le duc d'Ascoli, nous allons être servis à la minute, les +cordons de Votre Majesté ont fait leur effet. + +--Tu crois, d'Ascoli? + +--Votre Majesté l'a bien vu, peu s'en est fallu que notre homme ne +sortît à quatre pattes. + +--Eh bien, mon cher d'Ascoli, dit le roi de sa voix la plus caressante, +tu ne sais pas ce que tu vas faire? + +--Moi, sire? + +--Mais non, dit le roi, tu ne voudrais point, peut-être... + +--Sire! dit d'Ascoli gravement, je voudrai tout ce que voudra Votre +Majesté. + +--Oh! je sais bien que tu m'es dévoué, je sais bien que tu es mon unique +ami, je sais bien que tu es le seul homme auquel je puisse demander une +pareille chose. + +--C'est difficile? + +--Si difficile, que, si tu étais à ma place et que je fusse à la tienne, +je ne sais pas si je ferais pour toi ce que je vais te demander de faire +pour moi. + +--Oh! sire, ceci n'est point une raison, répondit d'Ascoli avec un léger +sourire. + +--Je crois que tu doutes de mon amitié, dit le roi, c'est mal. + +--Ce qui importe en ce moment, sire, répliqua le duc avec une suprême +dignité, c'est que Votre Majesté ne doute pas de la mienne. + +--Oh! quand tu m'en auras donné cette preuve-là, je ne douterai plus de +rien, je t'en réponds. + +--Quelle est cette preuve, sire? Je ferai observer à Votre Majesté +qu'elle perd beaucoup de temps à une chose probablement bien simple. + +--Bien simple, bien simple, murmura le roi; enfin, tu sais de quoi ont +osé me menacer ces brigands de jacobins? + +--Oui: de pendre Votre Majesté, si elle tombait entre leurs mains. + +--Eh bien, mon cher ami, eh bien, mon cher d'Ascoli, il s'agit de +changer d'habit avec moi. + +--Oui, dit le duc, afin que, si les jacobins nous prennent... + +--Tu comprends: s'ils nous prennent, croyant que tu es le roi, ils ne +s'occuperont que de toi; moi, pendant ce temps-là, je me défilerai, et, +alors, tu te feras reconnaître, et, sans avoir couru un grand danger, tu +auras la gloire de sauver ton souverain. Tu comprends? + +--Il ne s'agit point du danger plus ou moins grand que je courrai, sire; +il s'agit de rendre service à Votre Majesté. + +Et le duc d'Ascoli, ôtant son habit et le présentant au roi, se contenta +de dire: + +--Le vôtre, sire! + +Le roi, si profondément égoïste qu'il fût, se sentit cependant touché +de ce dévouement; il prit le duc entre ses bras et le serra contre son +coeur; puis, ôtant son propre habit, il aida le duc à le passer, avec +la dextérité et la prestesse d'un valet de chambre expérimenté, le +boutonnant du haut en bas, quelque chose que pût faire d'Ascoli pour +l'en empêcher. + +--Là! dit le roi; maintenant, les cordons. + +Il commença par lui mettre au cou celui de Saint-Georges-Constantinien. + +--Est-ce que tu n'es pas commandeur de Saint-Georges? demanda le roi. + +--Si fait, sire, mais sans commanderie; Votre Majesté avait toujours +promis d'en fonder une pour moi et pour les aînés de ma famille. + +--Je la fonde, d'Ascoli, je la fonde, avec une rente de quatre mille +ducats, tu entends? + +--Merci, sire. + +--N'oublie pas de m'y faire penser; car, moi, je serais capable de +l'oublier. + +--Oui, dit le duc avec un petit sentiment d'amertume, Votre Majesté est +fort distraite, je sais cela. + +--Chut! ne parlons pas de mes défauts dans un pareil moment; ce ne +serait pas généreux. Mais tu as le cordon de Marie-Thérèse, au moins? + +--Non, sire, je n'ai pas cet honneur. + +--Je te le ferai donner par mon gendre, sois tranquille. Ainsi, mon +pauvre d'Ascoli, tu n'as que Saint-Janvier? + +--Je n'ai pas plus Saint-Janvier que Marie-Thérèse, sire. + +--Tu n'as pas Saint-Janvier? + +--Non, sire. + +--Tu n'as pas Saint-Janvier? _Cospetto_! mais c'est une honte. Je te le +donne, d'Ascoli; je te donne celui-là avec la plaque qui est à l'habit, +tu l'as bien gagné. Comme il te va bien, l'habit! on dirait qu'il a été +fait pour toi. + +--Votre Majesté n'a peut-être pas remarqué que la plaque est en +diamants? + +--Si fait. + +--Qu'elle vaut six mille ducats peut-être? + +--Je voudrais qu'elle en valût dix mille. + +Le roi passa à son tour l'habit du duc, auquel était attachée, en effet, +la seule plaque en argent de Saint-Georges, et le boutonna lestement. + +--C'est singulier, dit-il, comme je suis à l'aise dans ton habit, +d'Ascoli; je ne sais pas pourquoi, mais l'autre m'étouffait. Ah!... + +Et le roi respira à pleine poitrine. + +En ce moment, on entendit le pas du maître de poste qui s'approchait de +la chambre. + +Le roi saisit le manteau et s'apprêta à le passer sur les épaules du +duc. + +--Que fait donc Votre Majesté? s'écria d'Ascoli. + +--Je vous mets votre manteau, sire. + +--Mais je ne souffrirai jamais que Votre Majesté... + +--Si fait, tu le souffriras, morbleu! + +--Cependant, sire... + +--Silence! + +Le maître de poste entra. + +--Les chevaux sont à la voiture de Leurs Excellences, dit-il. + +Puis il demeura étonné; il lui sembla qu'il s'était fait entre les deux +voyageurs un changement dont il ne se rendait pas bien compte, et que +l'habit brodé avait changé de dos et les cordons de poitrine. + +Pendant ce temps, le roi drapait le manteau sur les épaules de d'Ascoli. + +--Son Excellence, dit le roi, pour ne pas être dérangée pendant la +route, voudrait payer les postes jusqu'à Terracine. + +--Rien de plus facile, dit le maître de poste: nous avons huit postes +un quart; à deux francs par cheval, c'est treize ducats; deux chevaux +de renfort à deux francs, un ducat;--quatorze ducats.--Combien Leurs +Excellences payent-elles leurs postillons? + +--Un ducat, s'ils marchent bien; seulement, nous ne payons pas d'avance +les postillons, attendu qu'ils ne marcheraient pas s'ils étaient payés. + +--Avec un ducat de guides, dit le maître de poste s'inclinant devant +d'Ascoli, Votre Excellence doit marcher comme le roi. + +--Justement, s'écria Ferdinand, c'est comme le roi que Son Excellence +veut marcher. + +--Mais il me semble, dit le maître de poste, s'adressant toujours à +d'Ascoli, que, si Son Excellence est aussi pressée que cela, on pourrait +envoyer un courrier en avant pour faire préparer les chevaux. + +--Envoyez, envoyez! s'écria le roi. Son Excellence n'y pensait pas. +Un ducat pour le courrier, un demi-ducat pour le cheval, c'est quatre +ducats de plus pour le cheval; quatorze et quatre, dix-huit ducats; en +voici vingt. La différence sera pour le dérangement que nous avons causé +dans votre hôtel. + +Et le roi, fouillant dans la poche du gilet du duc, paya avec l'argent +du duc, riant du bon tour qu'il lui faisait. + +L'hôte prit une chandelle et éclaira d'Ascoli, tandis que Ferdinand, +plein de soins, lui disait: + +--Que Votre Excellence prenne garde, il y a ici un pas; que Votre +Excellence prenne garde, il y a une marche qui manque à l'escalier; que +Votre Excellence prenne garde, il y a un morceau de bois sur son chemin. + +En arrivant à la voiture, d'Ascoli, par habitude sans doute, se rangea +pour que le roi montât le premier. + +--Jamais, jamais, s'écria le roi en s'inclinant et en mettant le chapeau +à la main. Après Votre Excellence. + +D'Ascoli monta le premier et voulut prendre la gauche. + +--La droite, Excellence, la droite, dit le roi; c'est déjà trop +d'honneur pour moi de monter dans la même voiture que Votre Excellence. + +Et, montant après le duc, le roi se plaça à sa gauche. + +En un tour de main, un postillon avait sauté à cheval et avait lancé la +voiture au galop dans la direction de Velletri. + +--Tout est payé jusqu'à Terracine, excepté le postillon et le courrier, +cria le maître de poste. + +--Et Son Excellence, dit le roi, paye doubles guides. + +Sur cette séduisante promesse, le postillon fit claquer son fouet, et +le cabriolet partit au galop, dépassant des ombres que l'on voyait se +mouvoir aux deux côtés du chemin avec une extraordinaire vélocité. + +Ces ombres inquiétèrent le roi. + +--Mon ami, demanda-t-il au postillon, quels sont donc ces gens qui font +même route que nous et qui courent comme des dératés? + +--Excellence, répondit le postillon, il paraît qu'il y a eu aujourd'hui +une bataille entre les Français et les Napolitains, et que les +Napolitains ont été battus; ces gens-là sont des gens qui se sauvent. + +--Par ma foi, dit le roi à d'Ascoli, je croyais que nous étions les +premiers; nous sommes distancés. C'est humiliant. Quels jarrets vous ont +ces gaillards-là! Six francs de guides, postillon, si vous les dépassez. + + + + + LVII + + LES INQUIÉTUDES DE NELSON + + +Tandis que, sur la route d'Albano à Velletri, le roi Ferdinand luttait +de vitesse avec ses sujets, la reine Caroline, qui ne connaissait encore +que les succès de son auguste époux, faisait, selon ses instructions, +chanter des _Te Deum_ dans toutes les églises et des cantates dans tous +les théâtres. Chaque capitale, Paris, Vienne, Londres, Berlin, a ses +poëtes de circonstance; mais, nous le disons hautement, à la gloire des +muses italiennes, nul pays, sous le rapport de la louange rhythmée, ne +peut soutenir la comparaison avec Naples. Il semblait que, depuis le +départ du roi et surtout depuis ses succès, leur véritable vocation se +fût tout à coup révélée à deux ou trois mille poëtes. C'était une +pluie d'odes, de cantates, de sonnets, d'acrostiches, de quatrains, de +distiques qui, déjà montée à l'averse, menaçait de tourner au déluge; la +chose était arrivée à ce point que, jugeant inutile d'occuper le poëte +officiel de la cour, le signor Vacca, à un travail auquel tant d'autres +paraissaient s'être voués, la reine l'avait fait venir à Caserte, lui +donnant la charge de choisir entre les deux ou trois cents pièces de +vers qui arrivaient chaque jour de tous les quartiers de Naples, les +dix ou douze élucubrations poétiques qui mériteraient d'être lues au +théâtre, quand il y avait soirée extraordinaire au château, et dans le +salon, quand il y avait simple raout. Seulement, par une juste décision +de Sa Majesté, comme il avait été reconnu qu'il est plus fatigant de +lire dix ou douze mille vers par jour que d'en faire cinquante et même +cent,--ce qui, vu la commodité qu'offre la langue italienne pour ce +genre de travail, était le minimum et le maximum fixé au louangeur +patenté de Sa Majesté Ferdinand IV--on avait, pour tout le temps que +durerait cette recrudescence de poésie et ce travail auquel il pouvait +se refuser, doublé les appointements du signor Vacca. + +La journée du 9 décembre 1789 avait fait époque au milieu des +laborieuses journées qui l'avaient précédée. Il signor Vacca avait +dépouillé un total de neuf cent pièces différentes, dont cent cinquante +odes, cent cantates, trois cent vingt sonnets, deux cent quinze +acrostiches, quarante-huit quatrains et soixante-quinze distiques. Une +cantate, dont le maître de chapelle Cimarosa avait fait immédiatement +la musique, quatre sonnets, trois acrostiches, un quatrain et deux +distiques avaient été jugés dignes de la lecture dans la salle de +spectacle du château de Caserte, où il y avait eu, dans cette +même soirée du 9 décembre, représentation extraordinaire; cette +représentation se composait des _Horaces_ de Dominique Cimarosa, et +de l'un des trois cents ballets qui ont été composés en Italie sous le +titre des _Jardins d'Armide_. + +On venait de chanter la cantate, de déclamer les deux odes, de lire les +quatre sonnets, les trois acrostiches, le quatrain et les deux distiques +dont se composait le bagage poétique de la soirée, et cela au milieu +des six cents spectateurs que peut contenir la salle, lorsqu'on annonça +qu'un courrier venait d'arriver, apportant à la reine une lettre de son +auguste époux, laquelle lettre, contenant des nouvelles du _théâtre de +la guerre_, allait être communiquée à l'assemblée. + +On battit des mains, on demanda avec rage lecture de la lettre, et +le sage chevalier Ubalde, qui se tenait prêt à dissiper, au petit +sifflement de sa baguette d'acier, les monstres qui gardent les +approches du palais d'Armide, fut chargé de faire connaître au public le +contenu du royal billet. + +Il s'approcha couvert de son armure, portant sur son casque un panache +rouge et blanc, couleurs nationales du royaume des Deux-Siciles, salua +trois fois, baisa respectueusement la signature; puis, à haute et +intelligible voix, il donna lecture aux spectateurs de la lettre +suivante: + + «Ma très-chère épouse, + +»J'ai été chasser ce matin à Corneto, où l'on avait préparé pour moi des +fouilles de tombeaux étrusques que l'on prétend remonter à l'antiquité +la plus reculée, ce qui eût été une grande fête pour sir William, s'il +n'avait pas eu la paresse de rester à Naples; mais, comme j'ai, à Cumes, +à Sant'Agata-dei-Goti et à Nola, des tombeaux bien autrement vieux que +leurs tombeaux étrusques, j'ai laissé mes savants fouiller tout à leur +aise et j'ai été droit à mon rendez-vous de chasse. + +»Pendant tout le temps qu'a duré cette chasse, bien autrement fatigante +et bien moins giboyeuse que mes chasses de Persano ou d'Astroni, puisque +je n'y ai tué que trois sangliers, dont un, en récompense, qui m'a +éventré trois de mes meilleurs chiens, pesait plus de deux cents +rottoli, nous avons entendu le canon du côté de Civita-Castellana: +c'était Mack qui était occupé à battre les Français au point précis où +il nous avait annoncé qu'il les battrait; ce qui fait, comme vous le +voyez, le plus grand honneur à sa science stratégique. A trois heures et +demie, au moment où j'ai quitté la chasse pour revenir à Rome, le +bruit du canon n'avait pas encore cessé; il paraît que les Français se +défendent, mais cela n'a rien d'inquiétant, puisqu'ils ne sont que huit +mille et que Mack a quarante mille soldats. + +»Je vous écris, ma chère épouse et maîtresse, avant de me mettre à +table. On ne m'attendait qu'à sept heures, et je suis arrivé à six +heures et demie; ce qui fait que, quoique j'eusse une grande faim, je +n'ai point trouvé mon dîner prêt et suis forcé d'attendre; mais, vous le +voyez, j'utilise agréablement ma demi-heure en vous écrivant. + +»Après le dîner, j'irai au théâtre Argentina, où j'entendrai _il +Matrimonio segreto_, et où j'assisterai à un ballet composé en mon +honneur. Il est intitulé _l'Entrée d'Alexandre à Babylone_. Ai-je besoin +de vous dire, à vous qui êtes l'instruction en personne, que c'est une +allusion délicate à mon entrée à Rome? Si ce ballet est tel qu'on me +l'assure, j'enverrai celui qui l'a composé à Naples pour le monter au +théâtre Saint-Charles. + +»J'attends dans la soirée la nouvelle d'une grande victoire; je vous +enverrai un courrier aussitôt que je l'aurai reçue. + +»Sur ce, n'ayant point autre chose à vous dire que de vous souhaiter, +à vous et à nos chers enfants, une santé pareille à la mienne, je prie +Dieu qu'il vous ait dans sa sainte et digne garde. + + »FERDINAND B.» + +Comme on le voit, la partie importante de la lettre disparaissait +complètement sous la partie secondaire; il y était beaucoup plus +question de la chasse au sanglier qu'avait faite le roi, que de la +bataille qu'avait livrée Mack. Louis XIV, dans son orgueil autocratique, +a dit le premier: l_'État, c'est moi_; mais cette maxime, même avant +qu'elle fut matérialisée par Louis XIV, était déjà, comme elle l'a été +depuis, celle de toutes les royautés despotiques. + +Malgré son vernis d'égoïsme, la lettre de Ferdinand produisit l'effet +que la reine en attendait, et nul ne fut assez hardi dans son opposition +pour ne point partager l'espérance de Sa Majesté quant au résultat de la +bataille. + +Le ballet fini, le théâtre évacué, les lumières éteintes, les invités +remontés dans les voitures qui devaient les ramener ou les disséminer +dans les maisons de campagne des environs de Caserte et de Santa Maria, +la reine rentra dans son appartement, avec les personnes de son intimité +qui, logeant au château, restaient à souper et à veiller avec elle; ces +personnes étaient avant tout Emma, les dames d'honneur de service, sir +William, lord Nelson, qui, depuis trois ou quatre jours seulement, était +de retour de Livourne, où il avait convoyé les huit mille hommes du +général Naselli; c'était le prince de Castelcicala, que son rang élevait +presque à la hauteur des illustres hôtes qui l'invitaient à leur table, +ou des nobles convives près desquels il s'asseyait, tandis que le +métier auquel il s'était soumis le plaçait moralement au-dessous de la +valetaille qui le servait; c'était Acton, qui, ne se dissimulant point +la responsabilité qui pesait sur lui, avait, depuis quelque temps, +redoublé de soins et de respects pour la reine, sentant bien qu'au jour +des revers, si ce jour-là arrivait, la reine serait son seul appui; +enfin, c'étaient, ce soir-là, par extraordinaire, les deux vieilles +princesses, que la reine, se souvenant de la recommandation que son +époux lui avait faite de ne point oublier que mesdames Victoire et +Adélaïde étaient, après tout, les filles du roi Louis XV, avait invitées +à venir passer une semaine à Caserte, et en même temps à amener avec +elles leurs sept gardes du corps, qui, sans être incorporés dans l'armée +napolitaine, devaient, toujours, sur la recommandation du roi, ayant +tous reçu du ministre Ariola la paye et le grade de lieutenant, manger +et loger avec les officiers de garde, et être fêtés par eux tandis que +les vieilles princesses seraient fêtées par la reine; seulement, pour +faire honneur aux vieilles dames jusque dans la personne de leurs gardes +du corps, chaque soir, elles avaient l'autorisation d'inviter à souper +un d'entre eux, qui, ce soir-là, devenait leur chevalier d'honneur. + +Elles étaient arrivées depuis la veille, et, la veille, elles avaient +commencé leur série d'invitations par M. de Boccheciampe; ce soir-là, +c'était le tour de Jean-Baptiste de Cesare, et, comme elles s'étaient +retirées un instant dans leur appartement, en sortant du théâtre, +de Cesare--qui, du parterre, place des officiers, avait assisté au +spectacle,--de Cesare était allé les prendre à leur appartement pour +entrer avec elles chez la reine et être présenté à Sa Majesté et à ses +illustres convives. + +Nous avons dit que Boccheciampe appartenait à la noblesse de Corse, et +de Cesare à une vieille famille de _caporali_, c'est-à-dire d'anciens +commandants militaires de district, et que tous deux avaient très-bon +air. Or, à ce bon air qu'il n'était point sans s'être reconnu à +lui-même, de Cesare avait ajouté, ce soir-là, tout ce que la toilette +d'un lieutenant permet d'ajouter à une jolie figure de vingt-trois ans +et à une tournure distinguée. + +Cependant, cette jolie figure de vingt-trois ans et cette tournure, si +distinguée qu'elle fût, ne motivaient point le cri que poussa la reine +en l'apercevant et qui fut répété par Emma, par Acton, par sir William +et par presque tous les convives. + +Ce cri était tout simplement un cri d'étonnement motivé par la +ressemblance extraordinaire de Jean-Baptiste de Cesare avec le prince +François, duc de Calabre; c'étaient le même teint rose, les mêmes yeux +bleu clair, les mêmes cheveux blonds, seulement un peu plus foncés, la +même taille, plus élancée peut-être: voilà tout. + +De Cesare, qui n'avait jamais vu l'héritier de la couronne, et qui, +par conséquent, ignorait la faveur que le hasard lui avait faite de +ressembler à un fils de roi, de Cesare fut un peu troublé d'abord de cet +accueil bruyant auquel il ne s'attendait pas; mais il s'en tira en homme +d'esprit, disant que le prince lui pardonnerait l'audace involontaire +qu'il avait de lui ressembler, et, quant à la reine, comme tous ses +sujets étaient ses enfants, elle ne devait pas en vouloir à ceux qui +avaient pour elle, non-seulement le coeur, mais la ressemblance d'un +fils. + +On se mit à table; le souper fut très-gai; en se retrouvant dans un +milieu qui rappelait Versailles, les deux vieilles princesses avaient +à peu près oublié la perte qu'elles avaient faite de leur soeur, perte +dont elles ne devaient pas se consoler; mais c'est un des privilèges des +deuils de cour de se porter en violet et de ne durer que trois semaines. + +Ce qui rendait le souper si gai, c'est que tout le monde était persuadé, +comme le roi et d'après le roi, qu'à l'heure qu'il était, le canon qu'on +avait entendu annonçait la défaite des Français; ceux qui n'étaient +pas aussi convaincus ou du moins ceux qui étaient plus inquiets que les +autres faisaient un effort et mettaient leur physionomie au niveau des +visages les plus riants. + +Nelson seul, malgré les flamboyantes effluves dont l'inondait le regard +d'Emma Lyonna, paraissait préoccupé et ne se mêlait point au choeur +d'espérance universelle dont on caressait la haine et l'orgueil de la +reine. Caroline finit par remarquer cette préoccupation du vainqueur +d'Aboukir, et, comme elle ne pouvait pas l'attribuer aux rigueurs +d'Emma, elle finit par s'enquérir près de lui-même des causes de son +silence et de son manque d'abandon. + +--Votre Majesté désire savoir quelles sont les pensées qui me +préoccupent, demanda Nelson; eh bien, dût ma franchise déplaire à la +reine, je lui dirai en brutal marin que je suis: Votre Majesté, je suis +inquiet. + +--Inquiet! et pourquoi, milord? + +--Parce que je le suis toujours quand on tire le canon. + +--Milord, dit la reine, il me semble que vous oubliez pour quelle part +vous êtes dans ce canon que l'on tire. + +--Justement, madame, et c'est parce que je me rappelle la lettre à +laquelle vous faites allusion que mon inquiétude est double; car, s'il +arrivait quelque malheur à Votre Majesté, cette inquiétude se changerait +en remords. + +--Pourquoi l'avez-vous écrite, alors? demanda la reine. + +--Parce que vous m'aviez affirmé, madame, que votre gendre Sa Majesté +l'empereur d'Autriche se mettrait en campagne en même temps que vous. + +--Et qui vous dit, milord, qu'il ne s'y est pas mis ou ne va pas s'y +mettre? + +--S'il y était, madame, nous en saurions quelque chose; un César +allemand ne se met point en marche avec une armée de deux cent mille +hommes, sans que la terre tremble quelque peu; et, s'il n'y est pas à +cette heure, c'est qu'il ne s'y mettra pas avant le mois d'avril. + +--Mais, demanda Emma, n'a-t-il point écrit au roi d'entrer en campagne, +assurant que, quand le roi serait à Rome, il s'y mettrait à son tour? + +--Oui, je le crois, balbutia la reine. + +--Avez-vous vu de vos yeux la lettre, madame? demanda Nelson fixant son +oeil gris sur la reine, comme si elle était une simple femme. + +--Non; mais le roi l'a dit à M. Acton, dit la reine en balbutiant. Au +reste, en supposant que nous nous fussions trompés, ou que l'empereur +d'Autriche nous eût trompés, faudrait-il donc désespérer pour cela? + +--Je ne dis pas précisément qu'il faudrait désespérer; mais j'aurais +bien peur que l'armée napolitaine seule ne fût pas de force à soutenir +le choc des Français. + +--Comment! vous croyez que les dix mille Français de M. Championnet +peuvent vaincre soixante mille Napolitains commandés par le général +Mack, qui passe pour le premier stratégiste de l'Europe? + +--Je dis, madame, que toute bataille est douteuse, que le sort de Naples +dépend de celle qui s'est livrée hier, je dis enfin que si, par malheur, +Mack était battu, dans quinze jours les Français seraient à Naples. + +--Oh! mon Dieu! que dites-vous là? murmura madame Adélaïde en pâlissant. +Comment! nous aurions encore besoin de reprendre nos manteaux de +pèlerines? Entendez-vous ce que dit milord Nelson ma soeur? + +--Je l'entends, répondit madame Victoire avec un soupir de résignation; +mais je remets notre cause aux mains du Seigneur. + +--Aux mains du Seigneur! aux mains du Seigneur! c'est très-bien dit, +religieusement parlant; mais il paraît que le Seigneur a dans les mains +tant de causes dans le genre de la nôtre, qu'il n'a pas le temps de s'en +occuper. + +--Milord, dit la reine à Nelson, aux paroles duquel elle attachait plus +d'importance qu'elle ne voulait en avoir l'air, vous estimez donc bien +peu nos soldats, que vous pensez qu'ils ne puissent vaincre six contre +un les républicains, que vous attaquez, vous, avec vos Anglais, à forces +égales et souvent inférieures? + +--Sur mer, oui, madame, parce que la mer, c'est notre élément, à nous +autres Anglais. Naître dans une île, c'est naître dans un vaisseau à +l'ancre. Sur mer, je le dis hardiment, un marin anglais vaut deux marins +français; mais, sur terre, c'est autre chose: ce que les Anglais sont +sur mer, les Français le sont sur terre, madame. Dieu sait si je hais +les Français: Dieu sait si je leur ai voué une guerre d'extermination! +Dieu sait enfin si je voudrais que tout ce qui reste de cette nation +impie, qui renie son Dieu et qui coupe la tête à ses souverains, fût +dans un vaisseau, et tenir, avec le pauvre _Van-Guard_, tout mutilé +qu'il est, ce vaisseau bord à bord! Mais ce n'est point une raison, +parce que l'on déteste un ennemi, pour ne pas lui rendre justice. Qui +dit haine ne dit pas mépris. Si je méprisais les Français, je ne me +donnerais pas la peine de les haïr. + +--Oh! voyons, cher lord, dit Emma, avec un de ces airs de tête qui +n'appartenaient qu'à elle, tant ils étaient gracieux et charmants, ne +faites pas ici l'oiseau de mauvais augure. Les Français seront battus +sur terre par le général Mack, comme ils l'ont été sur mer par l'amiral +Nelson... Et tenez, j'entends le bruit d'un fouet qui nous annonce des +nouvelles. Entendez-vous, madame? Entendez-vous, milord?... Eh bien, +c'est le courrier que nous promettait le roi et qui nous arrive. + +Et, en effet, on entendit se rapprochant rapidement du château les +claquements réitérés d'un fouet; il n'était point difficile de deviner +que le bruit de ce fouet était l'éclatante musique par laquelle les +postillons ont l'habitude d'annoncer leur arrivée; mais, en même temps, +ce qui pouvait quelque peu embrouiller les idées des auditeurs, c'est +qu'on entendait le roulement d'une voiture. Cependant tout le monde se +leva par un mouvement spontané et prêta l'oreille. + +Acton fit davantage encore: visiblement le plus ému de tous, il se +retourna vers la reine Caroline. + +--Votre Majesté permet-elle que je m'informe? demanda-t-il. + +La reine répondit par un signe de tête affirmatif. + +Acton s'élança vers la porte, les yeux fixés sur les appartements par +lesquels devait arriver l'annonce d'un courrier ou le courrier lui-même. + +On avait entendu le bruit de la voiture, qui s'arrêtait sous la voûte du +grand escalier. + +Tout à coup, Acton, faisant trois pas en arrière, rentra à reculons dans +la salle, comme un homme frappé de quelque apparition impossible. + +--Le roi! s'écria-t-il, le roi! Que veut dire cela? + + + + + LVIII + + TOUT EST PERDU, VOIRE L'HONNEUR + + +Presque aussitôt, en effet, le roi entra, suivi du duc d'Ascoli. Une +fois arrivé, et n'ayant plus rien à craindre, le roi avait repris son +rang et était passé le premier. + +Sa Majesté était dans une singulière disposition d'esprit; le dépit que +lui inspirait sa défaite luttait en elle contre la satisfaction d'avoir +échappé au danger, et il éprouvait ce besoin de railler qui lui était +naturel, mais qui devenait plus amer dans les circonstances où il se +trouvait. + +Ajoutez à cela le malaise physique d'un homme, disons plus, d'un roi qui +vient de faire soixante lieues dans un mauvais calessino, sans trouver à +manger, par une froide journée et par une pluvieuse nuit de décembre. + +--Brrrou! fit-il en entrant et en se frottant les mains sans paraître +faire attention aux personnes qui se trouvaient là. Il fait meilleur ici +que sur la route d'Albano; qu'en dis-tu, Ascoli? + +Puis, comme les convives de la reine se confondaient en révérences: + +--Bonsoir, bonsoir, continua-t-il; je suis bien content de trouver la +table mise. Depuis Rome, nous n'avons pas trouvé un morceau de viande à +nous mettre sous la dent. Du pain et du fromage sur le pouce ou plutôt +sous le pouce, comme c'est restaurant! Pouah! les mauvaises auberges +que celles de mon royaume, et comme je plains les pauvres diables qui +comptent sur elles! A table, d'Ascoli, à table! J'ai une faim d'enragé. + +Et le roi se mit à table sans s'inquiéter s'il prenait la place de +quelqu'un et fit asseoir d'Ascoli près de lui. + +--Sire, seriez-vous assez bon pour calmer mon inquiétude, fit la reine +en s'approchant de son auguste époux, dont le respect tenait tout le +monde éloigné, en me disant à quelle circonstance je dois le bonheur de +ce retour inattendu? + +--Madame, vous m'avez raconté, je crois,--à coup sûr, ce n'est point +San-Nicandro,--l'histoire du roi François Ier, qui, après je ne sais +quelle bataille, prisonnier de je ne sais quel empereur, écrivait à +madame sa mère une longue lettre qui finissait par cette belle phrase: +_Tout est perdu, fors l'honneur_. Eh bien, supposez que j'arrive +de Pavie,--c'est le nom de la bataille, je me le rappelle +maintenant;--supposez donc que j'arrive de Pavie et que, n'ayant pas été +assez bête pour me laisser prendre comme le roi François Ier, au lieu de +vous écrire, je viens vous dire moi-même... + +--Tout est perdu, fors l'honneur! s'écria la reine effrayée. + +--Oh! non, madame, dit le roi avec un rire strident, il y a une petite +variante: _Tout est perdu, voire l'honneur!_ + +--Oh! sire, murmura d'Ascoli honteux, comme Napolitain, de ce cynisme du +roi. + +--Si l'honneur n'est pas perdu, d'Ascoli, fit le roi en fronçant +le sourcil et en serrant les dents, preuve qu'il n'était pas aussi +insensible à la situation qu'il feignait de le paraître, après quoi donc +couraient ces gens qui couraient si fort, qu'en payant un ducat et demi +de guides, j'ai eu toutes les peines du monde à les dépasser? Après la +honte! + +Tout le monde se taisait, et il s'était fait un silence de glace; car, +sans rien savoir encore, on soupçonnait déjà tout. Le roi, nous l'avons +dit, était assis et avait fait asseoir le duc d'Ascoli à son côté, et, +allongeant sa fourchette, il avait pris, sur le plat qui se trouvait en +face de lui, un faisan rôti qu'il avait divisé en deux parts et dont il +avait mis une moitié sur son assiette et passé l'autre à d'Ascoli. + +Le roi regarda autour de lui et vit que tout le monde était debout, même +la reine. + +--Asseyez-vous donc, asseyez-vous donc, dit-il; quand vous aurez mal +soupé, les affaires n'en iront pas mieux. + +Se versant alors un plein verre de vin de Bordeaux, et passant la +bouteille à d'Ascoli: + +--A la santé de Championnet! dit le roi. A la bonne heure! en voilà un +homme de parole; il avait promis aux républicains d'être à Rome avant +le vingtième jour, et il y sera revenu le dix-septième. C'est lui qui +mériterait de boire cet excellent bordeaux, et moi qui mérite de boire +de l'asprino. + +--Comment, monsieur! que dites-vous? s'écria la reine. Championnet est à +Rome? + +--Aussi vrai que je suis à Caserte. Seulement il n'y est peut-être pas +mieux reçu que je ne le suis ici. + +--Si vous n'êtes pas mieux reçu, sire, si l'on ne vous a pas fait +l'accueil auquel vous avez droit, vous ne devez l'attribuer qu'à +l'étonnement que nous a causé votre présence, au moment où nous nous +attendions si peu au bonheur de vous revoir. Il y a à peine trois heures +que j'ai reçu une lettre de vous qui m'annonçait un courrier, lequel +devait m'apporter des nouvelles de la bataille. + +--Eh bien, madame, reprit le roi, le courrier, c'est moi; les nouvelles, +les voici: nous avons été battus à plate couture. Que dites-vous de +cela, milord Nelson, vous, le vainqueur des vainqueurs? + +--Une demi-heure avant que Votre Majesté arrivât, j'exprimais mes +craintes sur une défaite. + +--Et personne de nous ne voulait y croire, sire, ajouta la reine. + +--Il en est ainsi de la moitié des prophéties, et cependant milord +Nelson n'est point prophète dans son pays. En tout cas, c'était lui qui +avait raison et les autres qui avaient tort. + +--Mais enfin, sire, ces quarante mille hommes avec lesquels le +général Mack devait, disait-il, écraser les dix mille républicains de +Championnet?... + +--Eh bien, il paraît que Mack n'était pas prophète comme milord Nelson, +et que ce sont, au contraire, les dix mille républicains de Championnet +qui ont écrasé les quarante mille hommes de Mack. Dis donc, d'Ascoli, +quand je pense que j'ai écrit au souverain pontife de venir sur les +ailes des chérubins faire avec moi la pâque à Rome; j'espère qu'il ne +se sera point trop pressé d'accepter l'invitation. Passez-moi donc ce +cuissot de sanglier, Castelcicala, on ne dîne pas avec une moitié de +faisan quand on n'a pas mangé depuis vingt-quatre heures. + +Puis, se tournant vers la reine: + +--Avez-vous encore d'autres questions à me faire, madame? lui +demanda-t-il. + +--Une dernière, sire. + +--Faites. + +--Je m'informerai de Votre Majesté, à quel propos cette mascarade. + +Et Caroline montra d'Ascoli avec son habit brodé, ses croix, ses cordons +et ses crachats. + +--Quelle mascarade? + +--Le duc d'Ascoli vêtu en roi! + +--Ah! oui, et le roi vêtu en duc d'Ascoli! Mais, d'abord, asseyez-vous; +cela me gêne de manger assis, tandis que vous êtes tous debout autour +de moi, et surtout Leurs Altesses royales, dit le roi se levant, se +tournant vers Mesdames et saluant. + +--Sire! dit madame Victoire, quelles que soient les circonstances dans +lesquelles nous la revoyons, que Votre Majesté soit bien persuadée que +nous sommes heureuses de la revoir. + +--Merci, merci. Et qu'est-ce que c'est que ce beau jeune lieutenant-là +qui se permet de ressembler à mon fils? + +--Un des sept gardes que vous avez accordés à Leurs Altesses royales, +dit la reine; M. de Cesare est de bonne famille corse, sire, et, +d'ailleurs, l'épaulette anoblit. + +--Quand celui qui la porte ne la dégrade pas... Si ce que Mack m'a +dit est vrai, il y a dans l'armée pas mal d'épaulettes à faire changer +d'épaule. Servez bien mes cousines, monsieur de Cesare, et nous vous +garderons une de ces épaulettes-là. + +Le roi fit signe de s'asseoir, et l'on s'assit, quoique personne ne +mangeât. + +--Et maintenant, dit Ferdinand à la reine, vous me demandiez pourquoi +d'Ascoli était vêtu en roi et pourquoi, moi, j'étais vêtu en d'Ascoli? +D'Ascoli va vous raconter cela. Raconte, duc, raconte. + +--Ce n'est pas à moi, sire, à me vanter de l'honneur que m'a fait Votre +Majesté. + +--Il appelle cela un honneur! pauvre d'Ascoli!... Eh bien, je vais vous +le raconter, moi, l'honneur que je lui ai fait. Imaginez-vous qu'il +m'était revenu que ces misérables jacobins avaient dit qu'ils me +pendraient si je tombais entre leurs mains. + +--Ils en eussent bien été capables! + +--Vous le voyez, madame, vous aussi, vous êtes de cet avis... Eh bien, +comme nous sommes partis tels que nous étions et sans avoir le temps de +nous déguiser, à Albano, j'ai dit à d'Ascoli: «Donne-moi ton habit et +prends le mien, afin que, si ces gueux de jacobins nous prennent, ils +croient que tu es le roi et me laissent fuir; puis, quand je serai en +sûreté, tu leur expliqueras que ce n'est pas toi qui es le roi.» Mais +une chose à laquelle n'avait pas pensé le pauvre d'Ascoli, ajouta le roi +en éclatant de rire, c'est que, si nous eussions été pris, ils ne lui +auraient pas donné le temps de s'expliquer, et qu'ils auraient commencé +par le pendre, quitte à écouter ses explications après. + +--Si fait, sire, j'y avais pensé, répondit simplement le duc, et c'est +pour cela que j'ai accepté. + +--Tu y avais pensé? + +--Oui, sire. + +--Et, malgré cela, tu as accepté? + +--J'ai accepté, comme j'ai l'honneur de le dire à Votre Majesté, fit +d'Ascoli en s'inclinant, à cause de cela. + +Le roi se sentit de nouveau touché de ce dévouement si simple et si +noble; d'Ascoli était celui de ses courtisans qui lui avait le moins +demandé et pour lequel il n'avait jamais, par conséquent, pensé à rien +faire. + +--D'Ascoli, dit le roi, je te l'ai déjà dit et je te le répète, tu +garderas cet habit, tel qu'il est, avec ses cordons et ses plaques, en +souvenir du jour où tu t'es offert à sauver la vie à ton roi, et moi, +je garderai le tien en souvenir de ce jour aussi. Si jamais tu avais une +grâce à me demander ou un reproche à me faire, d'Ascoli, tu mettrais cet +habit et tu viendrais à moi. + +--Bravo! sire, s'écria de Cesare, voilà ce qui s'appelle récompenser! + +--Eh bien, jeune homme, dit madame Adélaïde, oubliez-vous que vous avez +l'honneur de parler à un roi? + +--Pardon, Votre Altesse, jamais je ne m'en suis souvenu davantage, car +jamais je n'ai vu un roi plus grand. + +--Ah! ah! dit Ferdinand, il y a du bon dans ce jeune homme. Viens ici! +comment t'appelles-tu? + +--De Cesare, sire. + +--De Cesare, je t'ai dit que tu pourrais bien gagner une paire +d'épaulettes arrachées aux épaules d'un lâche; tu n'attendras point +jusque-là, et tu n'auras point cette honte: je te fais capitaine. +Monsieur Acton, vous veillerez à ce que son brevet lui soit expédié +demain; vous y ajouterez une gratification de mille ducats. + +--Que Votre Majesté me permettra de partager avec mes compagnons, sire? + +--Tu feras comme tu voudras; mais, en tout cas, présente-toi demain +devant moi avec les insignes de ton nouveau grade, afin que je sois sûr +que mes ordres ont été exécutés. + +Le jeune homme s'inclina et regagna sa place à reculons. + +--Sire, dit Nelson, permettez-moi de vous féliciter; vous avez été deux +fois roi dans cette soirée. + +--C'est pour les jours où j'oublie de l'être, milord, répondit Ferdinand +avec cet accent qui flottait entre la finesse et la bonhomie; ce qui +rendait si difficile de porter un jugement sur son compte. + +Puis, se tournant vers le duc: + +--Eh bien, d'Ascoli, lui dit le roi, pour en revenir à nos moutons, +est-ce marché fait? + +--Oui, sire, et la reconnaissance est toute de mon côté, répliqua +d'Ascoli. Seulement, que Votre Majesté ait la bonté de me rendre une +petite tabatière d'écaille sur laquelle se trouve le portrait de ma +fille et qui est dans la poche de ma veste, et moi, de mon côté, je vous +restituerai cette lettre de Sa Majesté l'empereur d'Autriche, que +Votre Majesté a mise dans sa poche après en avoir lu la première ligne +seulement. + +--C'est vrai, je me le rappelle. Donne, duc: + +--La voilà, sire. + +Le roi prit la lettre des mains de d'Ascoli et l'ouvrit machinalement. + +--Notre gendre se porte bien? demanda la reine avec une certaine +inquiétude. + +--Je l'espère; au reste, je vais vous le dire, attendu que, comme me +le faisait observer d'Ascoli, la lettre m'a été remise au moment où je +montais à cheval. + +--De sorte, insista la reine, que vous n'en avez lu que la première +ligne? + +--Laquelle me félicitait sur mon entrée triomphale à Rome; or, comme +le moment était mal choisi, attendu qu'elle arrivait juste au moment +où j'allais en sortir peu triomphalement, je n'ai pas jugé à propos de +perdre mon temps à la lire. Maintenant, c'est autre chose, et, si vous +permettez, je... + +--Faites, sire, dit la reine en s'inclinant. + +Le roi se mit à lire; mais, à la deuxième ou troisième ligne, sa figure +se décomposa tout à coup, et, changeant d'expression, s'assombrit +visiblement. + +La reine et Acton échangèrent un regard, et leurs yeux se fixèrent +avidement sur cette lettre, que le roi continuait de lire avec une +agitation croissante. + +--Ah! fit le roi, voilà, par saint Janvier, qui est étrange, et, à moins +que la peur ne m'ait donné la berlue... + +--Mais qu'y a-t-il donc, sire? demanda la reine. + +--Rien, madame, rien... Sa Majesté l'empereur m'annonce une nouvelle à +laquelle je ne m'attendais pas, voilà tout. + +--A l'expression de votre visage, sire, je crains qu'elle ne soit +mauvaise. + +--Mauvaise! vous ne vous trompez point, madame; nous sommes dans notre +jour; vous le savez, il y a un proverbe qui dit: «Les corbeaux volent +par troupes.» Il paraît que les mauvaises nouvelles sont comme les +corbeaux. + +En ce moment, un valet de pied s'approcha du roi, et, se penchant à son +oreille: + +--Sire, lui dit-il, la personne que Votre Majesté a fait demander en +descendant de voiture, et qui, par hasard, était à San-Leucio, attend +Votre Majesté dans son appartement. + +--C'est bien, répondit le roi, j'y vais. Attendez. Informez-vous si +Ferrari... C'est lui qui était porteur de ma nouvelle dépêche, n'est-ce +pas? + +--Oui, sire. + +--Eh bien, informez-vous s'il est encore ici. + +--Oui, sire; il allait repartir lorsqu'il a appris votre arrivée. + +--C'est bien. Dites-lui de ne pas bouger. J'aurai besoin de lui dans un +quart d'heure ou une demi-heure. + +Le valet de pied sortit. + +--Madame, dit le roi, vous m'excuserez si je vous quitte, mais je n'ai +pas besoin de vous apprendre qu'après la course un peu forcée que je +viens de faire, j'ai besoin de repos. + +La reine fit avec la tête un signe d'adhésion. + +Alors, s'adressant aux deux vieilles princesses, qui n'avaient pas cessé +de chuchoter avec inquiétude depuis qu'elles connaissaient l'état des +choses: + +--Mesdames, dit-il, j'eusse voulu vous offrir une hospitalité plus sûre +et surtout plus durable; mais, en tout cas, si vous étiez obligées de +quitter mon royaume et qu'il ne vous plût pas de venir où nous serons +peut-être forcés d'aller, je n'aurais aucune inquiétude sur Vos Altesses +royales tant qu'elles auraient pour gardes du corps le capitaine de +Cesare et ses compagnons. + +Puis, à Nelson: + +--Milord Nelson, continua-t-il, je vous verrai demain, j'espère, ou +plutôt aujourd'hui, n'est-ce pas? Dans les circonstances où je me +trouve, j'ai besoin de connaître les amis sur lesquels je puis compter +et jusqu'à quel point je puis compter sur eux. + +Nelson s'inclina. + +--Sire, répliqua-t-il, j'espère que Votre Majesté n'a pas douté et ne +doutera jamais ni de mon dévouement, ni de l'affection que lui porte mon +auguste souverain, ni de l'appui que lui prêtera la nation anglaise. + +Le roi fit un signe qui voulait dire à la fois «Merci,» et «Je compte +sur votre promesse.» + +Puis, s'approchant de d'Ascoli: + +--Mon ami, je ne te remercie pas, lui dit-il; tu as fait une chose si +simple, à ton avis du moins, que cela n'en vaut pas la peine. + +Enfin, se tournant vers l'ambassadeur d'Angleterre: + +--Sir William Hamilton, continua-t-il, vous souvient-il qu'au moment où +cette malheureuse guerre a été décidée, je me suis, comme Pilate, lavé +les mains de tout ce qui pouvait arriver? + +--Je m'en souviens parfaitement, sire; c'était même le cardinal Ruffo +qui vous tenait la cuvette, répondit sir William. + +--Eh bien, maintenant, arrive qui plante, cela ne me regarde plus; cela +regarde ceux qui ont tout fait sans me consulter, et qui, lorsqu'ils +m'ont consulté, n'ont pas voulu écouter mes avis. + +Et, ayant enveloppé d'un même regard de reproche la reine et Acton, il +sortit. + +La reine se rapprocha vivement d'Acton. + +--Avez-vous entendu, Acton? lui dit-elle. Il a prononcé le nom de +Ferrari après avoir lu la lettre de l'empereur. + +--Oui, certes, madame, je l'ai entendu; mais Ferrari ne sait rien: tout +s'est passé pendant son évanouissement et son sommeil. + +--N'importe! il sera prudent de nous débarrasser de cet homme. + +--Eh bien, dit Acton, on s'en débarrassera. + + + + + LIX + + OÙ SA MAJESTÉ COMMENCE PAR NE RIEN COMPRENDRE + ET FINIT PAR N'AVOIR RIEN COMPRIS. + + +Le personnage qui attendait le roi dans son appartement et qui par +hasard se trouvait à San-Leucio quand le roi l'avait demandé, c'était le +cardinal Ruffo, c'est-à-dire celui auquel le roi avait toujours recouru +dans les cas extrêmes. + +Or, au cas extrême dans lequel se trouvait le roi à son arrivée, s'était +jointe une complication inattendue qui lui faisait encore désirer +davantage de consulter son conseil. + +Aussi le roi s'élança-t-il dans sa chambre en criant: + +--Où est-il? où est-il? + +--Me voilà, sire, répondit le cardinal en venant au-devant de Ferdinand. + +--Avant tout, pardon, mon cher cardinal, de vous avoir fait éveiller à +deux heures du matin. + +--Du moment que ma vie elle-même appartient à Sa Majesté, mes nuits +comme mes jours sont à elle. + +--C'est que, voyez-vous, mon Éminentissimes, jamais je n'ai eu plus +besoin du dévouement de mes amis qu'à cette heure. + +--Je suis heureux et fier que le roi me mette au nombre de ceux sur le +dévouement desquels il peut compter. + +--En me voyant revenir d'une manière si inattendue, vous vous doutez de +ce qui arrive, n'est-ce pas? + +--Le général Mack s'est fait battre, je présume. + +--Ah! ç'a été lestement fait, allez! en une seule fois et d'un seul +coup. Nos quarante mille Napolitains, à ce qu'il paraît, et c'est le cas +de le dire, n'y ont vu que du feu. + +--Ai-je besoin de dire à Votre Majesté que je m'y attendais? + +--Mais, alors, pourquoi m'avez-vous conseillé la guerre? + +--Votre Majesté se rappellera que c'était à une condition seulement que +je lui donnais ce conseil-là. + +--Laquelle? + +--C'est que l'empereur d'Autriche marcherait sur le Mincio en même temps +que Votre Majesté marcherait sur Rome; mais il paraît que l'empereur n'a +point marché. + +--Vous touchez là un bien autre mystère, mon éminentissime. + +--Comment? + +--Vous vous rappelez parfaitement la lettre par laquelle l'empereur me +disait qu'aussitôt que je serais à Rome, il se mettrait en campagne, +n'est-ce pas? + +--Parfaitement; nous l'avons lue, examinée et paraphrasée ensemble. + +--Je dois justement l'avoir ici dans mon portefeuille particulier. + +--Eh bien, sire? demanda le cardinal. + +--Eh bien, prenez connaissance de cette autre lettre que j'ai reçue +à Rome au moment où je mettais le pied à l'étrier, et que je n'ai lue +entièrement que ce soir, et, si vous y comprenez quelque chose, je +déclare non-seulement que vous êtes plus fin que moi, ce qui n'est pas +bien difficile, mais encore que vous êtes sorcier. + +--Sire, ce serait une déclaration que je vous prierais de garder pour +vous. Je ne suis pas déjà si bien en cour de Rome. + +--Lisez, lisez. + +Le cardinal prit la lettre et lut: + +«Mon cher frère et cousin, oncle et beau-père, allié et confédéré...» + +--Ah! dit le cardinal en s'interrompant, celle-là est de la main tout +entière de l'empereur. + +--Lisez, lisez, fit le roi. + +Le cardinal lut: + +«Laissez-moi d'abord vous féliciter de votre entrée triomphale à Rome. +Le dieu des batailles vous a protégé, et je lui rends grâces de la +protection qu'il vous a accordée; cela est d'autant plus heureux qu'il +paraît s'être fait entre nous un grand malentendu...» + +Le cardinal regarda le roi. + +--Oh! vous allez voir, mon éminentissime; vous n'êtes pas au bout, je +vous en réponds. + +Le cardinal continua. + +«Vous me dites, dans la lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire +pour m'annoncer vos victoires, que je n'ai plus, de mon côté, qu'à +tenir ma promesse, comme vous avez tenu les vôtres; et vous me dites +clairement que cette promesse que je vous ai faite était d'entrer en +campagne aussitôt que vous seriez à Rome...» + +--Vous vous rappelez parfaitement, n'est-ce pas, mon éminentissime, que +l'empereur mon neveu avait pris cet engagement? + +--Il me semble que c'est écrit en toutes lettres dans sa dépêche. + +--D'ailleurs, continua le roi, qui, tandis que le cardinal lisait +la première partie de la lettre de l'empereur, avait ouvert son +portefeuille et y avait retrouvé la première missive, nous allons +en juger: voici la lettre de mon cher neveu; nous la comparerons à +celle-ci, et nous verrons bien qui, de lui ou de moi, a tort. Continuez, +continuez. + +Le cardinal, en effet, continua: + +«Non-seulement je ne vous ai pas promis cela, mais je vous ai, au +contraire, positivement écrit que je ne me mettrais en campagne +qu'à l'arrivée du général Souvorov et de ses quarante mille Russes, +c'est-à-dire vers le mois d'avril prochain...» + +--Vous comprenez, mon éminentissime, reprit le roi, qu'un de nous deux +est fou. + +--Je dirai même un de nous trois, reprit le cardinal, car je l'ai lu +comme Votre Majesté. + +--Eh bien, alors, continuez. + +Le cardinal se remit à sa lecture. + +«Je suis d'autant plus sûr de ce que je vous dis, mon cher oncle et +beau-père, que, selon la recommandation que Votre Majesté m'en avait +faite j'ai écrit la lettre que j'ai eu l'honneur de lui adresser tout +entière de ma main...» + +--Vous entendez? de sa main! + +--Oui; mais je dirai, comme Votre Majesté, que je n'y comprends +absolument rien. + +--Vous allez voir, Éminence, qu'il n'y a de l'auguste main de mon neveu, +au contraire, que l'adresse, l'en-tête et la salutation. + +--Je me rappelle tout cela parfaitement. + +--Continuez, alors. + +Le cardinal reprit: + +«Et que, pour ne m'écarter en rien de ce que j'avais l'honneur de dire +à Votre Majesté, j'en ai fait prendre copie par mon secrétaire; cette +copie, je vous l'envoie afin que vous la compariez à l'original et que +vous vous assuriez de visu qu'il ne pouvait y avoir, dans mes phrases, +aucune ambiguïté qui vous induisit en pareille erreur...» + +Le cardinal regarda le roi. + +--Y comprenez-vous quelque chose? demanda Ferdinand. + +--Pas plus que vous, sire; mais permettez que j'aille jusqu'au bout. + +--Allez, allez! ah! nous sommes dans de beaux draps, mon cher cardinal! + +«Et, comme j'avais l'honneur de le dire à Votre Majesté, continua Ruffo, +je suis doublement heureux que la Providence ait béni ses armes; car, +si au lieu d'être victorieuse, elle eût été battue, il m'eût été +impossible, sans manquer aux engagements pris par moi envers les +puissances confédérées, d'aller à son secours, et j'eusse été obligé, à +mon grand regret, de l'abandonner à sa mauvaise fortune; ce qui eût été +pour mon coeur un grand désespoir que, par bonheur, la Providence m'a +épargné en lui accordant la victoire...» + +--Oui, la victoire, dit le roi, elle est belle, la victoire! + +«Et maintenant, recevez, mon cher frère et cousin, oncle et +beau-père...» + +--_Et coetera, et coetera!_ interrompit le roi. Ah!... Et maintenant, +mon cher cardinal, voyons la copie de la prétendue lettre, dont, par +bonheur, j'ai conservé l'original. + +Cette copie était effectivement incluse dans la lettre. Ruffo la tenait, +il la lut. C'était bien celle de la dépêche qui avait été décachetée +par la reine et Acton, et qui, leur ayant paru mal seconder leur désir, +avait été remplacée par la lettre falsifiée que le roi tenait à la main, +prêt à la comparer à la copie que lui envoyait François II. + +Quand nous aurons remis sous les yeux de nos lecteurs cette copie de la +véritable lettre,--comme nous croyons la chose nécessaire à la clarté de +notre récit,--on jugera de l'étonnement où elle devait jeter le roi. + + «Château de Schoenbrünn, 28 septembre 1798. + +»Très-excellent frère, cousin et oncle, allié et confédéré. + +»Je réponds à Votre Majesté de ma main, comme elle m'a écrit de la +sienne. + +»Mon avis, d'accord avec celui du conseil aulique, est que nous ne +devons commencer la guerre contre la France que quand nous aurons réuni +toutes nos chances de succès; et une des chances sur lesquelles il m'est +permis de compter, c'est la coopération des 40,000 hommes de troupes +russes conduites par le feld-maréchal Souvorov, à qui je compte donner +le commandement en chef de nos armées; or, ces 40,000 hommes ne seront +ici qu'à la fin de mars. Temporisez donc, mon très-excellent frère, +cousin et oncle; retardez par tous les moyens possibles l'ouverture des +hostilités; je ne crois pas que la France soit plus que nous désireuse +de faire la guerre; profitez de ses dispositions pacifiques; donnez +quelque raison, bonne ou mauvaise, de ce qui s'est passé; et, au mois +d'avril, nous entrerons en campagne avec tous nos moyens. + +»Sur ce, et la présente n'étant à autre fin, je prie, mon très-cher +frère, cousin et oncle, allié et confédéré, que Dieu vous ait en sa +sainte et digne garde. + + »FRANÇOIS.» + +--Et, maintenant que vous venez de lire la prétendue copie, dit le roi, +lisez l'original, et vous verrez s'il ne dit pas tout le contraire. + +Et il passa au cardinal la lettre falsifiée par Acton et par la reine, +lettre qu'il lut tout haut, comme il avait fait de la première. + +Comme la première, elle doit être mise sous les yeux de nos lecteurs, +qui se souviennent peut-être du sens, mais qui, à coup sur, ont oublié +le texte: + +La voici: + + «Château de Schoenbrünn, 28 septembre 1798. + + »Très-excellent frère, cousin et oncle, allié et + confédéré, + +»Rien ne pouvait m'être-plus agréable que la lettre que vous m'écrivez +et dans laquelle vous me promettez de vous soumettre en tout point à +mon avis. Les nouvelles qui m'arrivent de Rome me disent que l'armée +française est dans l'abattement le plus complet; il en est tout autant +de l'armée de la haute Italie. + +»Chargez-vous donc de l'une, mon très-excellent frère, cousin et oncle, +allié et confédéré; je me chargerai de l'autre. A peine aurai-je appris +que vous êtes à Rome, que, de mon côté, j'entre en campagne avec 140,000 +hommes; vous en avez de votre côté 60,000; j'attends 40,000 Russes; +c'est plus qu'il n'en faut pour que le prochain traité de paix, au lieu +de s'appeler le traité de Campo-Formio, s'appelle le traité de Paris. + +»Sur ce, et la présente n'étant à autre fin, je prie, mon très-cher +frère, cousin et oncle, allié et confédéré, que Dieu vous ait en sa +sainte et digne garde. + + »FRANÇOIS.» + +Le cardinal demeura pensif après avoir achevé sa lecture. + +--Eh bien, éminentissime, que pensez-vous de cela? dit le roi. + +--Que l'empereur a raison, mais que Votre Majesté n'a pas tort. + +--Ce qui signifie? + +--Qu'il y a là-dessous, comme l'a dit Votre Majesté, quelque mystère +terrible peut-être; plus qu'un mystère, une trahison. + +--Une trahison! Et qui avait intérêt à me trahir? + +--C'est me demander le nom des coupables, sire et je ne les connais pas. + +--Mais ne pourrait-on pas les connaître? + +--Cherchons-les, je ne demande pas mieux que d'être le limier de +Votre Majesté; Jupiter a bien, trouvé Ferrari... Et tenez, à propos de +Ferrari, sire, il serait bon de l'interroger. + +--Cela a été ma première pensée; aussi lui ai-je fait dire de se tenir +prêt. + +--Alors, que Votre Majesté le fasse venir. + +Le roi sonna; le même valet de pied qui était venu lui parler à table +parut. + +--Ferrari! demanda le roi. + +--Il attend dans l'antichambre, sire. + +--Fais-le entrer. + +--Votre Majesté m'a dit qu'elle était sûre de cet homme. + +--C'est-à-dire, Éminence, que je vous ai dit que je croyais en être sûr. + +--Eh bien, j'irai plus loin que Votre Majesté, j'en suis sûr, moi. + +Ferrari parut à la porte, botté, éperonné, prêt à partir. + +--Viens ici, mon brave, lui dit le roi. + +--Aux ordres de Votre Majesté. Mes dépêches, sire? + +--Il ne s'agit pas de dépêches ce soir, mon ami, dit le roi; il s'agit +seulement de répondre à nos questions. + +--Je suis prêt, sire. + +--Interrogez, cardinal. + +--Mon ami, dit Ruffo au courrier, le roi a la plus grande confiance en +vous. + +--Je crois l'avoir méritée par quinze ans de bons et loyaux services, +monseigneur. + +--C'est pourquoi le roi vous prie de rappeler tous vos souvenirs, et +il veut bien vous prévenir par ma voix qu'il s'agit d'une affaire +très-importante. + +--J'attends votre bon plaisir, monseigneur, dit Ferrari. + +--Vous vous rappelez bien les moindres circonstances de votre voyage à +Vienne, n'est-ce pas? demanda le cardinal. + +--Comme si j'en arrivais, monseigneur. + +--C'est bien l'empereur qui vous a remis lui-même la lettre que vous +avez apportée au roi? + +--Lui-même, oui, monseigneur, et j'ai déjà eu l'honneur de le dire à +Sa Majesté.--Sa Majesté désirerait en recevoir une seconde fois +l'assurance de votre bouche. + +--J'ai l'honneur de la lui donner. + +--Où avez-vous mis la lettre de l'empereur? + +--Dans cette poche-là, dit Ferrari en ouvrant sa veste. + +--Où vous êtes-vous arrêté? + +--Nulle part, excepté pour changer de cheval. + +--Où avez-vous dormi? + +--Je n'ai pas dormi. + +--Hum! fit le cardinal; mais j'ai entendu dire--vous nous avez même +dit--qu'il vous était arrivé un accident. + +--Dans la cour du château, monseigneur; j'ai fait tourner mon cheval +trop court, il s'est abattu des quatre pieds, ma tête a porté contre une +borne, et je me suis évanoui. + +--Où avez-vous repris vos sens? + +--Dans la pharmacie. + +--Combien de temps êtes-vous resté sans connaissance? + +--C'est facile à calculer, monseigneur. Mon cheval s'est abattu vers une +heure ou une heure et demie du matin, et, quand j'ai rouvert les yeux, +il commençait à faire jour. + +--Au commencement d'octobre, il fait jour vers cinq heures et demie du +matin, six heures peut-être; c'est donc pendant quatre heures environ +que vous êtes resté évanoui? + +--Environ, oui, monseigneur. + +--Qui était près de vous quand vous avez rouvert les yeux? + +--Le secrétaire de Son Excellence le capitaine général, M. Richard, et +le chirurgien de Santa-Maria. + +--Vous n'avez aucun soupçon que l'on ait touché à la lettre qui était +dans votre poche? + +--Quand je me suis réveillé, la première chose que j'ai faite a été +d'y porter la main, elle y était toujours. J'ai examiné le cachet et +l'enveloppe, ils m'ont paru intacts. + +--Vous aviez donc quelques doutes? + +--Non, monseigneur, j'ai agi instinctivement. + +--Et ensuite? + +--Ensuite, monseigneur, comme le chirurgien de Santa-Maria m'avait pansé +pendant mon évanouissement, on m'a fait prendre un bouillon; je suis +parti, et j'ai remis ma lettre à Sa Majesté. Du reste, vous étiez là, +monseigneur. + +--Oui, mon cher Ferrari, et je crois pouvoir affirmer au roi que, dans +toute cette affaire, vous vous êtes conduit en bon et loyal serviteur. +Voilà tout ce que l'on désirait savoir de vous; n'est-ce pas, sire? + +--Oui, répondit Ferdinand. + +--Sa Majesté vous permet donc de vous retirer, mon ami, et de prendre un +repos dont vous devez avoir grand besoin. + +--Oserai-je demander à Sa Majestés! j'ai démérité en rien de ses bontés? + +--Au contraire, mon cher Ferrari, dit le roi, au contraire, et tu es +plus que jamais l'homme de ma confiance. + +--Voilà tout ce que je désirais savoir, sire; car c'est la seule +récompense que j'ambitionne. + +Et il se retira heureux de l'assurance que lui donnait le roi. + +--Eh bien? demanda Ferdinand. + +--Eh bien, sire, s'il y a eu substitution de lettre, ou changement fait +à la lettre, c'est pendant l'évanouissement de ce malheureux que la +chose a eu lieu. + +--Mais, comme il vous l'a dit, mon éminentissime, le cachet et +l'enveloppe étaient intacts. + +--Une empreinte de cachet est facile à prendre. + +--On aurait donc contrefait la signature de l'empereur? Dans tous les +cas, celui qui aurait fait le coup serait un habile faussaire. + +--On n'a pas eu besoin de contrefaire la signature de l'empereur, sire. + +--Comment s'y est-on pris, alors? + +--Remarquez, sire, que je ne vous dis pas ce que l'on a fait. + +--Que me dites-vous donc? + +--Je dis à Votre Majesté ce que l'on aurait pu faire. + +--Voyons. + +--Supposez, sire, que l'on se soit procuré ou que l'on ait fait faire un +cachet représentant la tête de Marc-Aurèle. + +--Après? + +--On aurait pu amollir la cire du cachet en la plaçant au-dessus d'une +bougie, ouvrir la lettre, la plier ainsi... + +Et Ruffo la plia, en effet, comme avait fait Acton. + +--Pour quoi faire la plier ainsi? demanda le roi. + +--Pour sauvegarder l'en-tête et la signature; puis, avec un acide +quelconque, enlever l'écriture, et, à la place de ce qui y était alors, +mettre ce qu'il y a aujourd'hui. + +--Vous croyez cela possible, Éminence? + +--Rien de plus facile; je dirai même que cela expliquerait parfaitement, +vous en conviendrez, sire, une lettre d'une écriture étrangère entre un +en-tête et une salutation de l'écriture de l'empereur. + +--Cardinal! cardinal! dit le roi après avoir examiné la lettre avec +attention, vous êtes un bien habile homme. + +Le cardinal s'inclina. + +--Et maintenant, qu'y a-t-il à faire, à votre avis? demanda le roi. + +--Laissez-moi le reste de la nuit pour y penser, répliqua le cardinal, +et, demain, nous en reparlerons. + +--Mon cher Ruffo, dit le roi, n'oubliez pas que, si je ne vous fais pas +premier ministre, c'est que je ne suis pas le maître. + +--J'en suis si bien convaincu, sire, que, tout en ne l'étant pas, j'en +ai la même reconnaissance à Votre Majesté que si je l'étais. + +Et, saluant le roi avec son respect accoutumé, le cardinal sortit, +laissant Sa Majesté pénétrée d'admiration pour lui. + + + + + LX + + OÙ VANNI TOUCHE ENFIN AU BUT + QU'IL AMBITIONNAIT DEPUIS SI LONGTEMPS. + + +On se rappelle la recommandation qu'avait faite le roi Ferdinand dans +une de ses lettres à la reine. Cette recommandation disait de ne point +laisser languir en prison Nicolino Caracciolo et de presser le marquis +Vanni, procureur fiscal, d'instruire le plus promptement possible +son procès. Nos lecteurs ne se sont point trompés, nous l'espérons, à +l'intention de la recommandation susdite, et ne lui ont rien reconnu de +philanthropique. Non! le roi avait, comme la reine, ses motifs de haine +à lui: il se rappelait que l'élégant Nicolino Caracciolo, descendu du +Pausilippe pour fêter, dans le golfe de Naples, Latouche-Tréville et ses +marins, avait été un des premiers à offusquer ses yeux en abandonnant la +poudre, en immolant sa queue aux idées nouvelles et en laissant pousser +ses favoris, et qu'il avait enfin, un des premiers toujours à marcher +dans la mauvaise voie, substitué insolemment le pantalon à la culotte +courte. + +En outre, Nicolino, on le sait, était frère du beau duc de Rocca-Romana, +qui, à tort ou à raison, avait passé pour être l'objet d'un de +ces nombreux et rapides caprices de la reine, non enregistrés par +l'histoire, qui dédaigne ces sortes de détails, mais constatés par la +chronique scandaleuse des cours qui en vit; or, le roi ne pouvait se +venger du duc de Rocca-Romana, qui n'avait pas changé un bouton à son +costume, ne s'était rien coupé, ne s'était rien laissé pousser, et, par +conséquent, était resté dans les plus strictes règles de l'étiquette; il +n'était donc pas fâché,--un mari si débonnaire qu'il soit ayant toujours +quelque rancune contre les amants de sa femme,--il n'était donc pas +fâché, n'ayant point de prétexte plausible pour se venger du frère aîné, +d'en rencontrer un pour se venger du frère cadet. D'ailleurs, comme +titre personnel à l'antipathie du roi, Nicolino Caracciolo était entaché +du péché originel d'avoir une Française pour mère, et, de plus, étant +déjà à moitié Français de naissance, d'être encore tout à fait Français +d'opinion. + +On a vu, d'ailleurs, que les soupçons du roi, tout vagues et instinctifs +qu'ils étaient sur Nicolino Caracciolo, n'étaient point tout à +fait dénués de fondement, puisque Nicolino était lié à cette grande +conspiration qui s'étendait jusqu'à Rome, et qui avait pour but, en +appelant les Français à Naples, d'y faire entrer avec eux la lumière, le +progrès, la liberté. + +Maintenant, on se rappelle par quelle suite de circonstances inattendues +Nicolino Caracciolo avait été amené à prêter à Salvato, trempé par l'eau +de la mer, des habits et des armes; comment, une lettre de femme qu'il +avait oubliée dans la poche de sa redingote ayant été trouvée par +Pasquale de Simone, avait été remise par celui-ci à la reine et par la +reine à Acton; nous avons presque assisté à l'expérience chimique qui, +en enlevant le sang, avait laissé subsister l'écriture, et nous avons +assisté tout à fait à l'expérience poétique qui, en dénonçant la femme, +avait permis de s'emparer de son amant; or, l'amant arrêté et conduit, +on s'en souvient, au château Saint-Elme, n'était autre que notre +insouciant et aventureux ami Nicolino Caracciolo. + +Le lecteur nous pardonnera si nous lui faisons subir ici quelques +redites; nous désirons, autant que possible, ajouter par quelques +lignes--ces lignes fussent-elles inutiles--à la clarté de notre récit, +que peuvent, malgré nos efforts, obscurcir les nombreux personnages que +nous mettons en scène et dont une partie est forcée de disparaître pour +faire place à d'autres, parfois pendant plusieurs chapitres, parfois +pendant un volume entier. + +Que l'on nous pardonne donc certaines digressions en faveur de la bonne +intention, et que l'on ne fasse point de notre bonne intention un des +pavés de l'enfer. + +Le château Saint-Elme, où Nicolino avait été conduit et enfermé, était, +nous croyons l'avoir déjà dit, la Bastille de Naples. + +Le château Saint-Elme, qui a joué un grand rôle dans toutes les +révolutions de Naples, et qui, par conséquent, aura le sien dans la +suite de cette histoire, est bâti au sommet de la colline qui domine +l'ancienne Parthénope. Nous ne chercherons pas, comme le faisait notre +savant archéologue sir William Hamilton, si le nom _Erme_, premier nom +du château Saint-Elme, vient de l'ancien mot phénicien _erme_, qui veut +dire, _élevé_, _sublime_, ou bien lui fut donné à cause des statues de +Priape à l'aide desquelles les habitants de Nicopolis marquaient les +limites de leurs champs et de leurs maisons, et qu'ils appelaient +_Terme_. N'ayant pas reçu du ciel ce regard pénétrant qui lit dans la +nuit profonde des étymologies, nous nous contenterons de faire remonter +cette appellation à une chapelle de Saint-Érasme qui donna son nom à +la montagne sur laquelle elle était assise; la montagne s'appela donc +d'abord le mont _Saint-Érasme_, puis, par corruption, _Saint-Erme_, puis +enfin en dernier lieu, et se corrompant de plus en plus, Saint-Elme. Sur +ce sommet, qui domine la ville et la mer, fut d'abord bâtie une tour +qui remplaça la chapelle et que l'on appela Belforte; cette tour +fut convertie en château par Charles II d'Anjou, dit le Boiteux; ses +fortifications s'augmentèrent lorsque Naples fut assiégée par Lautrec, +non pas en 1518, comme le dit il signor Giuseppe Gallanti, auteur de +_Naples et ses Environs;_ mais, en 1528, elle devint, par ordre de +Charles-Quint, une forteresse régulière. Comme toutes les forteresses +destinées d'abord à défendre les populations au milieu ou sur la +tête desquelles elles sont élevées, Saint-Elme en arriva peu à peu, +non-seulement à ne plus défendre la population de Naples, mais à la +menacer, et c'est sous ce dernier point de vue que le sombre château +fait encore la terreur des Napolitains, qui, à chaque révolution qu'ils +font ou plutôt qu'ils laissent faire, demandent sa démolition au nouveau +gouvernement qui succède à l'ancien. Le nouveau gouvernement, qui a +besoin de se populariser, décrète la démolition de Saint-Elme, mais se +garde bien de le démolir. Hâtons-nous de dire, attendu qu'il faut rendre +justice aux pierres comme aux gens, que l'honnête et pacifique château +Saint-Elme, éternelle menace de destruction pour la ville, s'est +toujours borné à menacer, n'a jamais rien détruit, et même, dans +certaines circonstances, a protégé. + +Nous avons dit tout à l'heure qu'il fallait rendre justice aux pierres +comme aux gens; retournons la maxime, et disons maintenant qu'il faut +rendre justice aux gens comme aux pierres. + +Ce n'était point, Dieu merci! par paresse ou négligence que le marquis +Vanni n'avait pas suivi plus activement le procès Nicolino, non; le +marquis, véritable procureur fiscal, ne demandant que des coupables et +ne désirant que d'en trouver là même où il n'y en avait pas, était loin +de mériter un pareil reproche, non; mais c'était un homme de conscience +dans son genre que le marquis Vanni: il avait fait durer sept ans le +procès du prince de Tarsia, et trois ans celui du chevalier de Medici +et de ceux qu'il s'obstinait à appeler ses complices; il tenait un +coupable, cette fois, il avait des preuves de sa culpabilité, il était +sûr que ce coupable ne pouvait lui échapper sous la triple porte qui +fermait son cachot et sous la triple muraille qui entourait Saint-Elme; +il ne regardait donc pas à un jour, à une semaine et même à un mois pour +arriver à un résultat satisfaisant. D'ailleurs, il appartenait, nous +l'avons dit, pour les instincts, pour l'allure, aux animaux de la race +féline, et l'on sait que le tigre s'amuse à jouer avec l'homme avant de +le mettre en morceaux, et le chat avec la souris avant de la dévorer. + +Le marquis Vanni s'amusait donc à jouer avec Nicolino Caracciolo avant +de lui faire couper la tête. + +Mais, il faut le dire, dans ce jeu mortel où luttaient l'un contre +l'autre l'homme armé de la loi, de la torture et de l'échafaud, et +l'homme armé de son seul esprit, ce n'était pas celui qui avait toutes +les chances de gagner qui gagnait toujours. Loin de là. Après quatre +interrogatoires successifs, qui chacun avaient duré plus de deux heures, +et dans lesquels Vanni avait essayé de retourner son prévenu de toutes +les façons, le juge n'était pas plus avancé et le prévenu pas plus +compromis que le premier jour, c'est-à-dire que l'interrogateur en était +arrivé à savoir les nom, prénoms, qualités, âge, état social de Nicolino +Caracciolo, ce que tout le monde savait à Naples, sans avoir besoin de +recourir à un mois de prison et à une instruction de trois semaines; +mais le marquis Vanni, malgré sa curiosité,--et il était certainement un +des juges les plus curieux du royaume des Deux-Siciles,--n'avait pu en +savoir davantage. + +En effet, Nicolino Caracciolo s'était enfermé dans ce dilemme: «Je suis +coupable ou je suis innocent. Ou je suis coupable, et je ne suis pas +assez bête pour faire des aveux qui me compromettront; ou je suis +innocent, et, par conséquent, n'ayant rien à avouer, je n'avouerai +rien.» Il était résulté de ce système de défense qu'à toutes les +questions faites par Vanni pour savoir autre chose que tout ce que tout +le monde savait, c'est-à-dire ses nom, prénoms, qualités, âge, +demeure et état social, Nicolino Caracciolo avait répondu par d'autres +questions, demandant à Vanni, avec l'accent du plus vif intérêt s'il +était marié, si sa femme était jolie, s'il l'aimait, s'il en avait des +enfants, quel était leur âge, s'il avait des frères, des soeurs, si son +père vivait, si sa mère était morte, combien lui donnait la reine pour +le métier qu'il faisait, si son titre de marquis était transmissible +à l'aîné de sa famille, s'il croyait en Dieu, à l'enfer, au paradis, +s'appuyant dans toutes ses divagations, sur ce qu'il avait, pour tout +ce qui regardait le marquis, une sympathie aussi vive au moins que celle +que le marquis Vanni avait pour lui, et que, par conséquent, il lui +était permis, sinon de lui faire les mêmes questions,--il ne poussait +point l'indiscrétion jusque là,--au moins des questions analogues à +celles qu'il lui faisait. Il en était résulté qu'à la fin de chaque +interrogatoire, le marquis Vanni s'était trouvé un peu moins avancé +qu'au commencement et n'avait pas même osé faire dresser par le greffier +procès-verbal de toutes les folies que Nicolino lui avait dites, et +qu'enfin, ayant menacé le prisonnier, lors de sa dernière visite, de +lui faire donner la question s'il continuait de rire au nez de cette +respectable déesse que l'on appelle la Justice, il se présentait +au château Saint-Elme, dans la matinée du 9 décembre,--c'est-à-dire +quelques heures après l'arrivée du roi à Caserte, arrivée complètement +ignorée encore à Naples et qui n'était sue que des personnes qui avaient +eu l'honneur de voir Sa Majesté;--il se présentait, disons-nous, au +château Saint-Elme, bien décidé cette fois, si Nicolino continuait +de jouer le même jeu avec lui, de mettre ses menaces à exécution et +d'essayer de cette fameuse torture _sicut in cadaver_ qui lui avait +été refusée à son grand regret par la majorité de la junte d'État, à +laquelle il n'avait pas besoin de référer cette fois. + +Vanni, dont le visage n'était pas gai d'habitude, avait donc, ce +jour-là, une physionomie plus lugubre encore que de coutume. + +Il était, en outre, escorté de maître Donato, le bourreau de Naples, +lequel était lui-même flanqué de deux de ses aides, venus tout exprès +pour l'aider à appliquer le prisonnier à la question, si le prisonnier +persistait, nous ne dirons pas dans ses dénégations, mais dans les +facétieuses et fantastiques plaisanteries qui n'avaient point de +précédent dans les annales de la justice. + +Nous ne parlons pas du greffier qui accompagnait si assidûment Vanni +dans toutes ses courses, et qui, dans sa vénération pour le procureur +fiscal, gardait en sa présence un silence si absolu, que Nicolino +prétendait que ce n'était point un homme de chair et d'os, mais purement +et simplement son ombre que Vanni avait fait habiller en greffier, +non pour économiser à l'État, comme on aurait pu le croire, les +appointements de ce magistrat subalterne, mais pour avoir toujours sous +la main un secrétaire prêt à écrire ses interrogatoires. + +Pour cette grande solennité de la torture qui n'avait point été donnée +à Naples, ni même dans le royaume des Deux-Siciles, où elle était tombée +en désuétude depuis que don Carlos était monté sur le trône de Naples, +c'est-à-dire depuis soixante-cinq ans, et que le marquis Vanni allait +avoir l'honneur de faire revivre, non point en l'exerçant _in anima +vili_, mais sur un membre d'une des premières familles de Naples, des +ordres avaient été donnés à don Roberto Brandi, gouverneur du château, +pour mettre tout à neuf dans la vieille salle de tortures du château +Saint-Elme. Don Roberto Brandi, serviteur zélé du roi, qui avait eu le +désagrément, deux ans auparavant, de voir fuir de sa forteresse Ettore +Caraffa, s'était empressé de prouver son dévouement à Sa Majesté en +obéissant ponctuellement aux ordres du procureur fiscal, de sorte que, +quand celui-ci se fit annoncer, le gouverneur vint au-devant de lui, et, +avec le sourire de l'orgueil satisfait: + +--Venez, lui dit-il, et j'espère que vous serez content de moi. + +Et il conduisit Vanni dans la salle qu'il avait fait remettre +entièrement à neuf à l'intention de Niccolino Caracciolo, lequel ne se +doutait pas que l'État venait de dépenser pour lui, en instruments de +torture, la somme exorbitante de sept cents ducats, dont, selon les +habitudes reçues à Naples, le gouverneur avait mis la moitié dans sa +poche. + +Vanni, précédé de don Roberto et suivi de son greffier, du bourreau et +de ses deux aides, descendit dans ce musée de la douleur, et, comme +un général avant le combat examine le champ sur lequel il va livrer +bataille et note les accidents de terrain dont il peut tirer avantage +pour la victoire, il étudia, les uns après les autres, cette collection +d'instruments, sortis, pour la plupart, des arsenaux ecclésiastiques, +les archives de l'inquisition ayant prouvé que les cerveaux ascétiques +sont les plus inventifs dans ces sortes de machines destinées à faire +tressaillir d'angoisse les fibres les plus profondément cachées dans le +coeur de l'homme. + +Chaque instrument était bien à sa place et surtout en bon état de +service. + +Alors, laissant dans cette salle funèbre, éclairée seulement de torches +soutenues contre la muraille par des mains de fer, maître Donato et ses +deux aides, il était passé dans la chambre voisine, séparée de la salle +de tortures par une grille de fer, devant laquelle tombait un rideau de +serge noire; la lumière des torches, vue à travers ce rideau, obstacle +insuffisant à la cacher tout à fait, devenait plus funèbre encore. + +C'était aussi aux soins de don Roberto qu'était due la mise en état +de cette chambre, ancienne salle de tribunal secret abandonnée en même +temps que la salle de torture. Elle n'avait rien de particulier que son +absence complète de communication avec le jour; tout son mobilier +se composait d'une table couverte d'un tapis vert, éclairée par deux +candélabres à cinq branches, et sur laquelle se trouvaient du papier, de +l'encre et des plumes. + +Un fauteuil tenait le milieu de cette table, et, de l'autre côté, avait +en face de lui la sellette du prévenu; à côté de cette grande table, +que l'on pouvait appeler la table d'honneur, et qui était évidemment +réservée au juge, était une petite table destinée au greffier. + +Au-dessus du juge était un grand crucifix taillé dans un tronc de chêne +et qu'on eût dit sorti de l'âpre ciseau de Michel-Ange, tant sa rude +physionomie laissait celui qui le regardait dans le doute s'il avait été +mis là pour soutenir l'innocent ou effrayer le coupable. + +Une lampe descendant du plafond éclairait cette terrible agonie, qui +semblait, non pas celle de Jésus expirant avec le mot _pardon_ sur la +bouche, mais celle du mauvais larron, rendant son dernier soupir dans un +dernier blasphème. + +Le procureur fiscal avait jusque-là tout examiné en silence, et don +Roberto, n'entendant point sortir de sa bouche l'éloge qu'il se croyait +en droit d'espérer, attendait avec inquiétude une marque de satisfaction +quelconque; cette marque de satisfaction, pour s'être fait attendre, +n'en fut que plus flatteuse. Vanni fit hautement l'éloge de toute cette +lugubre mise en scène, et promit au digne commandant que la reine serait +informée du zèle qu'il avait déployé pour son service. + +Encouragé par l'éloge d'un homme si expert en pareille matière, don +Roberto exprima le timide désir que la reine vînt un jour visiter le +château Saint-Elme et voir de ses propres yeux cette magnifique salle +de tortures, bien autrement curieuse, à son avis, que le musée de +Capodimonte; mais, quelque crédit que Vanni eût près de Sa Majesté, +il n'osa promettre cette faveur royale au digne gouverneur, qui, en +poussant un soupir de regret, fut forcé de s'en tenir à la certitude +qu'un récit exact serait fait à la reine, et de la peine qu'il s'était +donnée et du succès qu'il avait obtenu. + +--Et maintenant, mon cher commandant, dit Vanni, remontez et envoyez-moi +le prisonnier sans fers, mais sous bonne escorte; j'espère que l'aspect +de cette salle l'amènera naturellement à des idées plus raisonnables que +celles où il s'est égaré jusqu'ici. Il va sans dire, ajouta Vanni d'un +air dégagé, que, si cela vous intéresse de voir donner la torture, vous +pouvez, de votre personne, accompagner le prisonnier. Il sera peut-être +intéressant, pour un homme d'intelligence comme vous, d'étudier la +manière dont je dirigerai cette opération. + +Don Roberto exprima au procureur fiscal, en termes chaleureux, sa +reconnaissance de la permission qui lui était donnée et dont il déclara +vouloir profiter avec bonheur. Et, saluant jusqu'à terre le procureur +fiscal, il sortit pour obéir à l'ordre qu'il venait d'en recevoir. + + + + + LXI + + ULYSSE ET CIRCÉ + + +A peine le roi était-il, comme nous l'avons vu, sur l'avis du valet de +pied, sorti de la salle à manger pour venir rejoindre le cardinal Ruffo +dans son appartement, que, comme s'il eût été le seul et unique lien +qui retînt entre eux les convives agités d'émotions diverses, chacun +s'empressa de regagner son appartement. Le capitaine de Cesare ramena +chez elles les vieilles princesses, désespérées de voir qu'après avoir +été forcées de fuir de Paris et Rome, devant la Révolution, elles +allaient probablement être forcées de fuir Naples, poursuivies toujours +par le même ennemi. + +La reine prévint sir William qu'après les nouvelles que venait de +rapporter son mari, elle avait trop besoin d'une amie pour ne pas garder +chez elle sa chère Emma Lyonna. Acton fit appeler son secrétaire Richard +pour lui confier le soin de découvrir pour quoi ou pour qui le roi +était rentré dans ses appartements. Le duc d'Ascoli, réinstallé dans +ses fonctions de chambellan, suivit le roi, avec son habit couvert de +plaques et de cordons, pour lui demander s'il n'avait pas besoin de ses +services. Le prince de Castelcicala demanda sa voiture et ses chevaux, +pressé d'aller à Naples veiller à sa sûreté et à celle de ses amis, +cruellement compromises par le triomphe des jacobins français, que +devait naturellement suivre le triomphe des jacobins napolitains. +Sir William Hamilton remonta chez lui pour rédiger une dépêche à son +gouvernement, et Nelson, la tête basse et le coeur préoccupé d'une +sombre pensée, regagna sa chambre, que, par une délicate attention, la +reine avait eu le soin de choisir pas trop éloignée de celle qu'elle +réservait à Emma les nuits où elle la retenait près d'elle, quand +toutefois, pendant ces nuits-là, une même chambre et un lit unique ne +réunissaient pas les deux amies. + +Nelson, lui aussi, comme sir William Hamilton, avait à écrire, mais à +écrire une lettre, non point une dépêche. Il n'était point commandant en +chef dans la Méditerranée, mais placé sous les ordres de l'amiral lord +comte de Saint-Vincent, infériorité qui ne lui était pas trop sensible, +l'amiral le traitant plus en ami qu'en inférieur, et la dernière +victoire de Nelson l'ayant grandi au niveau des plus hautes réputations +de la marine anglaise. + +Cette intimité entre Nelson et son commandant en chef est constatée +par la correspondance de Nelson avec le comte de Saint-Vincent, qui se +trouve dans le tome V de ses _Lettres et Dépêches_, publiées à Londres, +et ceux de nos lecteurs qui aiment à consulter les pièces originales +pourront recourir à celles de ces lettres écrites par le vainqueur +d'Aboukir, du 22 septembre, époque à laquelle s'ouvre ce récit, au +9 décembre, époque à laquelle nous sommes arrivés. Ils y verront, +racontées dans tous leurs détails, les irrésistibles progrès de cette +passion insensée que lui inspira lady Hamilton, passion qui devait lui +faire oublier le soin de ses devoirs comme amiral, et, comme homme, le +soin plus précieux encore de son honneur. Ces lettres, qui peignent le +désordre de son esprit et la passion de son coeur, seraient son excuse +devant la postérité, si la postérité qui, depuis deux mille ans, a +condamné l'amant de Cléopâtre, pouvait revenir sur son jugement. + +Aussitôt rentré dans sa chambre, Nelson, profondément préoccupé d'une +catastrophe qui allait jeter un grand trouble non-seulement dans les +affaires du royaume, mais probablement dans celles de son coeur, +en portant l'amirauté anglaise à prendre de nouvelles dispositions +relativement à sa flotte de la Méditerranée, Nelson alla droit à son +bureau, et, sous l'impression du récit qu'avait fait le roi, si les +paroles échappées à la bouche de Ferdinand peuvent s'appeler un récit, +il commença la lettre suivante: + +_A l'amiral lord comte de Saint-Vincent_. + +«Mon cher lord, + +»Les choses ont bien changé de face depuis ma dernière lettre datée de +Livourne, et j'ai bien peur que Sa Majesté le roi des Deux-Siciles ne +soit sur le point de perdre un de ses royaumes et peut-être tous les +deux. + +»Le général Mack, ainsi que je m'en étais douté et que je crois même +vous l'avoir dit, n'était qu'un fanfaron qui a gagné sa réputation +de grand général je ne sais où, mais pas, certes, sur les champs de +bataille; il est vrai qu'il avait sous ses ordres une triste armée; mais +qui va se douter que soixante mille hommes iront se faire battre par dix +mille! + +»Les officiers napolitains n'avaient que peu de chose à perdre, mais +tout ce qu'ils avaient à perdre, ils l'ont perdu[1].» + +[Note 1: Nous citons les paroles textuelles de Nelson: «The +napolitan officers have not lost much honour, for God knows they had +but little to lose; but they lost all they had.» _Dépêches et Lettres de +Nelson_, t. V, page 195.] + +Nelson en était là de sa lettre, et, on le voit, le vainqueur d'Aboukir +traitait assez durement les vaincus de Civita-Castellana. Peut-être, en +effet, avait-il le droit d'être exigeant en matière de courage, ce rude +marin qui, enfant, demandait ce que c'était que la peur et ne l'avait +jamais connue, tout en laissant à chaque combat auquel il assistait un +lambeau de sa chair, de sorte que la balle qui le tua à Trafalgar ne tua +plus que la moitié de lui-même et les débris vivants d'un héros. Nelson, +disons-nous, en était là de sa lettre, lorsqu'il entendit derrière lui +un bruit pareil à celui que ferait le battement des ailes d'un papillon +ou d'un sylphe attardé, sautant de fleur en fleur. + +Il se retourna et aperçut lady Hamilton. + +Au reste, nous dirons bientôt ce que nous pensons du courage des +Napolitains, dans le chapitre où nous traiterons du courage collectif et +du courage individuel. + +Il jeta un cri de joie. + +Mais Emma Lyonna, avec un charmant sourire, approcha un doigt de sa +bouche, et, riante et gracieuse comme la statue du silence heureux (on +le sait, il y a plusieurs silences), elle lui fit signe de se taire. + +Puis, s'avançant jusqu'à son fauteuil, elle se pencha sur le dossier et +dit à demi-voix: + +--Suivez-moi, Horace; notre chère reine vous attend et veut vous parler +avant de revoir son mari. + +Nelson poussa un soupir en songeant que quelques mots venus de Londres, +en changeant sa destination, pouvaient l'éloigner de cette magicienne, +dont chaque geste, chaque mot, chaque caresse était une nouvelle chaîne +ajoutée à celles dont il était déjà lié; il se souleva péniblement de +son siège, en proie à ce vertige qu'il éprouvait toujours lorsque, après +un moment d'absence, il revoyait cette éblouissante beauté. + +--Conduisez-moi, lui dit-il; vous savez que je ne vois plus rien dès que +je vous vois. + +Emma détacha l'écharpe de gaze qu'elle avait enroulée autour de sa tête +et dont elle s'était fait une coiffure et un voile, comme on en voit +dans les miniatures d'Isabey, et, lui jetant une de ses extrémités qu'il +saisit au vol et porta fiévreusement à ses lèvres: + +--Venez, mon cher Thésée, lui dit-elle, voici le fil du labyrinthe, +dussiez-vous m'abandonner comme une autre Ariane. Seulement, je vous +préviens que, si ce malheur m'arrive, je ne me laisserai consoler par +personne, fût-ce par un dieu! + +Elle marcha la première, Nelson la suivit; elle l'eût conduit en enfer, +qu'il y fût descendu avec elle. + +--Tenez, ma bien-aimée reine, dit Emma, je vous amène celui qui est à la +fois mon roi et mon esclave, le voici. + +La reine était assise sur un sofa dans le boudoir qui séparait la +chambre d'Emma Lyonna de sa chambre; une flamme mal éteinte brillait +dans ses yeux; cette fois, c'était celle de la colère. + +--Venez ici, Nelson, mon défenseur, dit-elle, et asseyez-vous près de +moi; j'ai véritablement besoin que la vue et le contact d'un héros +me console de notre abaissement... L'avez-vous vu, continua-t-elle en +secouant dédaigneusement la tête de haut en bas, l'avez-vous vu, ce +bouffon couronné se faisant le messager de sa propre honte? L'avez-vous +entendu raillant lui-même sa propre lâcheté? Ah! Nelson, Nelson, il est +triste, quand on est reine orgueilleuse et femme vaillante, d'avoir pour +époux un roi qui ne sait tenir ni le sceptre ni l'épée! + +Elle attira Nelson près d'elle; Emma s'assit à terre sur des coussins et +couvrit de son regard magnétique, tout en jouant avec ses croix et ses +rubans.--comme Amy Robsart avec le collier de Leicester,--celui qu'elle +avait mission de fasciner. + +--Le fait est, madame, dit Nelson, que le roi est un grand philosophe. + +La reine regarda Nelson en contractant ses beaux sourcils. + +--Est-ce sérieusement que vous décorez du nom de philosophie, dit-elle, +cet oubli de toute dignité? Qu'il n'ait pas le génie d'un roi, ayant été +élevé en lazzarone, cela se conçoit, le génie est un mets dont le ciel +est avare; mais n'avoir pas le coeur d'un homme! En vérité, Nelson, +c'était d'Ascoli qui, ce soir, avait, non-seulement l'habit, mais le +coeur d'un roi; le roi n'était que le laquais de d'Ascoli, et quand on +pense que, si ces jacobins dont il a si grand'peur l'avaient pris, il +l'eût laissé pendre sans dire une parole pour le sauver!... Être à la +fois la fille de Marie-Thérèse et la femme de Ferdinand, c'est, vous en +conviendrez, une de ces fantaisies du hasard qui feraient douter de la +Providence. + +--Bon! dit Emma, ne vaut-il pas mieux que cela soit ainsi, et ne +voyez-vous pas que c'est un miracle de la Providence, que d'avoir fait +tout à la fois de vous un roi et une reine! Mieux vaut être Sémiramis +qu'Artémise, Élisabeth que Marie de Médicis. + +--Oh! s'écria la reine sans écouter Emma, si j'étais homme, si je +portais une épée! + +--Elle ne vaudrait jamais mieux que celle-là, dit Emma en jouant avec +celle de Nelson, et, du moment que celle-là vous protège, il n'est pas +besoin d'une autre. Dieu merci! + +Nelson posa sa main sur la tête d'Emma et la regarda avec l'expression +d'un amour infini. + +--Hélas! chère Emma, lui dit-il, Dieu sait que les paroles que je vais +prononcer me brisent le coeur en s'en échappant; mais croyez-vous +que j'eusse soupiré tout à l'heure en vous voyant à l'heure où je m'y +attendais le moins, si je n'avais pas, moi aussi, mes terreurs? + +--Vous? demanda Emma. + +--Oh! je devine ce qu'il veut dire, s'écria la reine en portant son +mouchoir à ses yeux; oh! je pleure, oui, c'est vrai, mais ce sont des +larmes de rage... + +--Oui; mais, moi, je ne devine pas, dit Emma, et ce que je ne devine +pas, il faut qu'on me l'explique. Nelson, qu'entendez-vous par vos +terreurs? Parlez, je le veux! + +Et, lui jetant un bras autour du cou et se soulevant gracieusement à +l'aide de ce bras, elle baisa son front mutilé. + +--Emma, lui dit Nelson, croyez bien que, si ce front qui rayonne +d'orgueil sous vos lèvres, ne rayonne pas en même temps de joie, c'est +que j'entrevois dans un prochain avenir une grande douleur. + +--Moi, je n'en connais qu'une au monde, dit lady Hamilton, ce serait +d'être séparée de vous. + +--Vous voyez bien que vous avez deviné, Emma. + +--Nous séparer! s'écria la jeune femme avec une expression de terreur +admirablement jouée; et qui pourrait nous séparer maintenant? + +--Oh! mon Dieu! les ordres de l'Amirauté, un caprice de M. Pitt; ne +peut-on pas m'envoyer prendre la Martinique et la Trinité, comme on m'a +envoyé à Calvi, à Ténériffe, à Aboukir? A Calvi, j'ai laissé un oeil; à +Ténériffe, un bras; à Aboukir, la peau de mon front. Si l'on m'envoie +à la Martinique ou à la Trinité, je demande à y laisser la tête et que +tout soit fini. + +--Mais, si vous receviez un ordre comme celui-là, vous n'obéiriez pas, +je l'espère? + +--Comment ferais-je, chère Emma? + +--Vous obéiriez à l'ordre de me quitter? + +--Emma! Emma! ne voyez-vous pas que vous vous mettez entre mon devoir et +mon amour... C'est faire de moi un traître ou un désespéré. + +--Eh bien, répliqua Emma, j'admets que vous ne puissiez pas dire à Sa +Majesté George III: «Sire, je ne veux pas quitter Naples, parce que +j'aime comme un fou la femme de votre ambassadeur, qui, de son côté, +m'aime à en perdre la tête;» mais vous pouvez bien lui dire: «Mon roi, +je ne veux pas quitter une reine dont je suis le seul soutien, le +seul appui, le seul défenseur; vous vous devez protection entre têtes +couronnées et vous répondez les uns des autres à Dieu qui vous a faits +ses élus;» et si vous ne lui dites point cela parce qu'un sujet ne parle +pas ainsi à son roi, sir William, qui a sur un frère de lait des droits +que vous n'avez pas, sir William peut le lui dire. + +--Nelson, dit la reine, peut-être suis-je bien égoïste, mais, si vous +ne nous protégez pas, nous sommes perdus, et, lorsqu'on vous présente la +question sous ce jour, d'un trône à maintenir, d'un royaume à protéger, +ne trouvez-vous pas qu'elle s'agrandit au point qu'un homme de coeur +comme vous risque quelque chose pour nous sauver? + +--Vous avez raison, madame, répondit Nelson, je ne voyais que mon amour; +ce n'est pas étonnant: cet amour, c'est l'étoile polaire de mon coeur. +Votre Majesté me rend bien heureux en me montrant un dévouement où je +ne voyais qu'une passion. Cette nuit même, j'écrirai à mon ami lord +Saint-Vincent, ou plutôt j'achèverai la lettre déjà commencée pour +lui. Je le prierai, je le supplierai de me laisser, mieux encore, de +m'attacher à votre service; il comprendra cela, il écrira à l'amirauté. + +--Et, dit Emma, sir William, de son côté, écrira directement au roi et à +M. Pitt. + +--Comprenez-vous, Nelson, continua la reine, combien nous avons besoin +de vous et quels immenses services vous pouvez nous rendre! Nous allons +être, selon toute probabilité, forcés de quitter Naples, de nous exiler. + +--Croyez-vous donc les choses si désespérées, madame? + +La reine secoua la tête avec un triste sourire. + +--Il me semble, continua Nelson, que, si le roi voulait... + +--Ce serait un malheur qu'il voulût, Nelson, un malheur pour moi, je +m'entends. Les Napolitains me détestent; c'est une race jalouse de tout +talent, de toute beauté, de tout courage; toujours courbés sous le joug +allemand, français ou espagnol, ils appellent étrangers et haïssent et +calomnient tout ce qui n'est pas Napolitain; ils haïssent Acton parce +qu'il est né en France; ils haïssent Emma parce qu'elle est née en +Angleterre; ils me haïssent, moi, parce que je suis née en Autriche. +Supposez que, par un effort de courage dont le roi n'est point capable, +on rallie les débris de l'armée et que l'on arrête les Français dans +le défilé des Abruzzes, les jacobins de Naples laissés à eux-mêmes +profitent de l'absence des troupes et se soulèvent, et alors les +horreurs de la France en 1792 et 1793 se renouvellent ici. Qui vous dit +qu'ils ne nous traiteront pas, moi, comme Marie-Antoinette, et, Emma, +comme la princesse de Lamballe? Le roi s'en tirera toujours, grâce à ses +lazzaroni qui l'adorent; il a pour lui l'égide de la nationalité; mais +Acton, mais Emma, mais moi, cher Nelson, nous sommes perdus. Maintenant, +n'est-ce point un grand rôle que celui qui vous est réservé par la +Providence, si vous arrivez à faire pour moi ce que Mirabeau, ce que +M. de Bouille, ce que le roi de Suède, ce que Barnave, ce que M. de la +Fayette, ce que mes deux frères, enfin, deux empereurs n'ont pu faire +pour la reine de France? + +--Ce serait une gloire trop grande, et à laquelle je n'aspire pas, +madame, dit Nelson, une gloire éternelle. + +--Puis n'avez-vous point à faire valoir ceci, Nelson, que c'est par +notre dévouement à l'Angleterre que nous sommes compromis? Si, fidèle +aux traités avec la République, le gouvernement des Deux-Siciles ne +vous avait point permis de prendre de l'eau, des vivres, de réparer +vos avaries à Syracuse, vous étiez forcé d'aller vous ravitailler à +Gibraltar et vous ne trouviez plus la flotte française à Aboukir. + +--C'est vrai, madame, et c'était moi qui étais perdu alors; un procès +infamant m'était réservé à la place d'un triomphe. Comment dire: +«J'avais les yeux fixés sur Naples,» quand mon devoir était de regarder +du côté de Tunis? + +--Enfin, n'est-ce point à propos des fêtes que, dans notre enthousiasme +pour vous, nous vous avons données, que cette guerre a éclaté? Non, +Nelson, le sort du royaume des Deux-Siciles est lié à vous, et vous +êtes lié, vous, au sort de ses souverains. On dira dans l'avenir: «Ils +étaient abandonnés de tous, de leurs alliés, de leurs amis, de leurs +parents; ils avaient le monde contre eux, ils eurent Nelson pour eux, +Nelson les sauva.» + +Et, dans le geste que fit la reine en prononçant ces paroles, elle +étendit la main vers Nelson; Nelson saisit cette main, mit un genou en +terre et la baisa. + +--Madame, dit Nelson se laissant aller à l'enthousiasme de la flatterie +de la reine, Votre Majesté me promet une chose? + +--Vous avez le droit de tout demander à ceux qui vous devront tout. + +--Eh bien, je vous demande votre parole royale, madame, que, du jour où +vous quitterez Naples, ce sera le vaisseau de Nelson, et nul autre, qui +conduira en Sicile votre personne sacrée. + +--Oh! ceci, je vous le jure, Nelson, et j'ajoute que, là où je serai, +ma seule, mon unique, mon éternelle amie, ma chère Emma Lyonna sera avec +moi. + +Et, d'un mouvement plus passionné peut-être que ne le permettait cette +amitié, toute grande qu'elle était, la reine prit la tête d'Emma entre +ses deux mains, l'approcha vivement de ses lèvres et la baisa sur les +deux yeux. + +--Ma parole vous est engagée, madame, dit Nelson. A partir de ce moment, +vos amis sont mes amis et vos ennemis mes ennemis, et, dussé-je me +perdre en vous sauvant, je vous sauverai. + +--Oh! s'écria Emma, tu es bien le chevalier des rois et le champion des +trônes! tu es bien tel que j'avais rêvé l'homme auquel je devais donner +tout mon amour et tout mon coeur! + +Et, cette fois, ce ne fut plus sur le front cicatrisé du héros, mais +sur les lèvres frémissantes de l'amant que la moderne Circé appliqua ses +lèvres. + +En ce moment, on gratta doucement à la porte. + +--Entrez là, chers amis, de mon coeur, dit la reine en leur montrant la +chambre d'Emma; c'est Acton qui vient me rendre une réponse. + +Nelson, enivré de louanges, d'amour, d'orgueil, entraîna Emma dans +cette chambre à l'atmosphère parfumée, dont la porte sembla se refermer +d'elle-même sur eux. + +En une seconde, le visage de la reine changea d'expression, comme si +elle eût mis ou ôté un masque; son oeil s'endurcit, et, d'une voix +brève, elle prononça ce seul mot: + +--Entrez. + +C'était Acton, en effet. + +--Eh bien, demanda-t-elle, qui attendait Sa Majesté? + +--Le cardinal Ruffo, répondit Acton. + +--Vous ne savez rien de ce qu'ils ont dit? + +--Non, madame; mais je sais ce qu'ils ont fait. + +--Qu'ont-ils fait? + +--Ils ont envoyé chercher Ferrari. + +--Je m'en doutais. Raison de plus, Acton, pour ce que vous savez. + +--A la première occasion, ce sera fait. Votre Majesté n'a pas autre +chose à m'ordonner? + +--Non, répondit la reine. + +Acton salua et sortit. + +La reine jeta un coup d'oeil jaloux sur la chambre d'Emma et rentra +silencieusement dans la sienne. + + + + + LXII + + L'INTERROGATOIRE DE NICOLINO + + +Les quelques moments qui s'écoulèrent entre la sortie du commandant +don Roberto Brandi et l'entrée du prisonnier furent employés par le +procureur fiscal à passer sur ses habits de ville une robe de juge, à +coiffer sa tête maigre et longue d'une perruque énorme qui devait, selon +lui, ajouter à la majesté de son visage et à couvrir cette perruque +elle-même d'un bonnet carré. + +Le greffier commença par poser sur la table, comme pièces de conviction, +les deux pistolets marqués d'une N et la lettre de la marquise de +San-Clemente; puis il procéda à la même toilette qu'avait faite son +supérieur, toute proportion de rang gardée, c'est-à-dire qu'il mit une +robe plus étroite, une perruque moins grosse, une toque moins haute. + +Après quoi, il s'assit à sa petite table. + +Le marquis Vanni prit place à la grande, et, comme c'était un homme +d'ordre, il rangea son papier devant lui de manière qu'une feuille +ne dépassât point l'autre, s'assura qu'il y avait de l'encre dans son +encrier, examina le bec de sa plume, le rafraîchit avec un canif, en +égalisa les deux pointes en les coupant sur son ongle, tira de sa poche +une tabatière d'or ornée du portrait de Sa Majesté, la plaça à la portée +de sa main, moins pour y puiser la poudre qu'elle contenait que +pour jouer avec elle de cet air indifférent du juge qui joue aussi +insoucieusement avec la vie d'un homme qu'il joue avec sa tabatière, et +attendit Nicolino Caracciolo dans la pose qu'il crut la plus propre à +faire de l'effet sur son prisonnier. + +Par malheur, Nicolino Caracciolo n'était point de caractère à se se +laisser imposer par les poses du marquis Vanni; la porte qui s'était +refermée sur le commandant s'ouvrit dix minutes après devant le +prisonnier, et Nicolino Caracciolo, mis avec une élégance qui ne +dénonçait en aucune manière le séjour peu confortable de la prison, +entra le sourire sur les lèvres, en fredonnant d'une voix assez juste le +_Pria che spunti l'aurora_ du _Matrimonio segreto_. + +Il était accompagné de quatre soldats et suivi du gouverneur. + +Deux soldats restèrent à la porte, deux autres s'avancèrent à la droite +et à la gauche du prisonnier, lequel marcha droit à la sellette qui lui +était préparée, regarda avant de s'asseoir autour de lui avec la plus +grande attention, murmura en français les trois syllabes: _Tiens! tiens! +tiens!_ lesquelles sont destinées, comme on sait, à exprimer un côté +comique de l'étonnement, et, s'adressant avec la plus grande politesse +au procureur fiscal: + +--Est-ce que, par hasard, monsieur le marquis, lui demanda-t-il, vous +auriez lu _les Mystères d'Udolphe_? + +--Qu'est-ce que cela, _les Mystères d'Udolphe_? demanda Vanni répondant +à son tour, comme Nicolino avait l'habitude de le faire, à une question +par une autre question. + +--C'est un nouveau roman d'une dame anglaise nommée Anne Radcliffe. + +--Je ne lis pas de romans, entendez-vous, monsieur, répondit le juge +d'une voix pleine de dignité. + +--Vous avez tort, monsieur, très-grand tort; il y en a de fort amusants, +et je voudrais bien en avoir un à lire dans mon cachot, s'il y faisait +clair. + +--Monsieur, je désire que vous vous pénétriez de cette vérité... + +--De laquelle, monsieur le marquis? + +--C'est que nous sommes ici pour nous occuper d'autre chose que de +romans. Asseyez-vous. + +--Merci, monsieur le marquis; je voulais seulement vous dire qu'il +y avait, dans _les Mystères d'Udolphe_, la description d'une chambre +parfaitement pareille à celle-ci; c'est dans cette salle que le chef des +brigands tenait ses séances. + +Vanni appela à son aide toute sa dignité. + +--J'espère, prévenu, que cette fois... + +Nicolino l'interrompit. + +--D'abord, je ne m'appelle pas prévenu, vous le savez bien. + +--Il n'y a pas de degré social devant la loi, vous êtes prévenu. + +--Je l'accepte comme verbe, mais non comme substantif; voyons, de quoi +suis-je prévenu? + +--Vous êtes prévenu de complot envers l'État. + +--Allons, bon! voilà que vous retombez dans votre manie. + +--Et vous dans votre irrévérence envers la justice. + +--Moi irrévérent envers la justice? Ah! monsieur le marquis, vous +me prenez pour un autre, Dieu merci! nul ne respecte et ne vénère la +justice plus que moi. La justice! mais c'est la parole de Dieu sur la +terre. Oh! que non! je ne suis pas si impie que d'être irrévérent envers +la justice. Ah! envers les juges, c'est autre chose, je ne dis pas. + +Vanni frappa avec impatience la terre du pied. + +--Êtes-vous enfin décidé à répondre aujourd'hui aux questions que je +vais vous faire? + +--C'est selon les questions que vous me ferez. + +--Prévenu...! s'écria Vanni avec impatience. + +--Encore, fit Nicolino en haussant les épaules; mais, voyons, qu'est-ce +que cela vous fait de m'appeler prince ou duc? Je n'ai point de +préférence pour l'un ou l'autre de ces deux noms. Je vous appelle bien +marquis, moi, et, à coup sûr, quoique j'aie à peine le tiers de votre +âge, je suis prince ou duc depuis plus longtemps que vous n'êtes +marquis. + +--C'est bien, assez sur ce chapitre... Votre âge? + +Nicolino tira de son gousset une montre magnifique. + +--Vingt et un ans trois mois huit jours cinq heures sept minutes +trente-deux secondes. J'espère, cette fois, que vous ne m'accuserez pas +de manquer de précision. + +--Votre nom? + +--Nicolino Caracciolo, toujours. + +--Votre domicile? + +--Au château Saint-Elme, cachot numéro 3, au second au-dessous de +l'entre-sol. + +--Je ne vous demande pas où vous demeurez à présent; je vous demande où +vous demeuriez quand vous avez été arrêté? + +--Je ne demeurais nulle part, j'étais dans la rue. + +--C'est bien. Peu importe votre réponse, on sait votre domicile. + +--Alors, je vous dirai comme Agamemnon à Achille: + + Pourquoi le demander, puisque vous le savez? + +--Faisiez-vous partie de la réunion de conspirateurs qui était +assemblée, du 22 au 23 septembre, dans les ruines du palais de la reine +Jeanne? + +--Je ne connais pas de palais de la reine Jeanne à Naples. + +--Vous ne connaissez pas les ruines du palais de la reine Jeanne au +Pausilippe, presque en face de la maison que vous habitez? + +--Pardon, monsieur le marquis. Qu'un homme du peuple, un cocher +de fiacre, un cicerone, voire même un ministre de l'instruction +publique,--Dieu sait où l'on prend les ministres dans notre +époque!--fasse une pareille erreur, cela se comprend; mais vous, un +archéologue, vous tromper en architecture de deux siècles et demi, et +en histoire de cinq cents ans, je ne vous pardonne pas cela! Vous voulez +dire les ruines du palais d'Anna Caraffa, femme du duc de Medina, le +favori de Philippe IV, qui n'est pas morte étouffée comme Jeanne Ire, ni +empoisonnée comme Jeanne II...--remarquez que je n'affirme pas le fait, +le fait étant resté douteux,--mais mangée aux poux comme Sylla et comme +Philippe H.... Cela n'est pas permis, monsieur Vanni, et, si la chose se +répandait, on vous prendrait pour un vrai marquis! + +--Eh bien, dans les ruines du palais d'Anna Caraffa, si vous l'aimez +mieux. + +--Oui, je l'aime mieux; j'aime toujours mieux la vérité; je suis de +l'école du philosophe de Genève, et j'ai pour devise: _Vitam impendere +vero_. Bon! si je parle latin, voilà qu'on va me prendre pour un faux +duc! + +--Étiez-vous dans les ruines du palais d'Anna Caraffa pendant la nuit du +22 au 23 septembre? Répondez oui ou non! insista Vanni furieux. + +--Et que diable eussé-je été y chercher? Vous ne vous rappelez donc pas +le temps qu'il faisait pendant la nuit du 22 au 23 septembre? + +--Je vais vous dire ce que vous alliez y faire, moi: vous alliez y +conspirer. + +--Allons donc! je ne conspire jamais quand il pleut; c'est déjà assez +ennuyeux par le beau temps. + +--Avez-vous, ce soir-là, prêté votre redingote à quelqu'un? + +--Pas si niais, par une nuit pareille, quand il pleuvait à torrents, +prêter ma redingote! mais, si j'en avais eu deux, je les eusse mises +l'une sur l'autre. + +--Reconnaissez-vous ces pistolets? + +--Si je les reconnaissais, je vous dirais qu'on me les a volés; et, +comme votre police est très-mal faite, vous ne retrouveriez pas le +voleur, ce qui serait humiliant pour votre police; or, je ne veux +humilier personne, je ne reconnais pas ces pistolets. + +--Ils sont cependant marqués d'une N. + +--N'y a-t-il que moi dont le nom commence par une N à Naples? + +--Reconnaissez-vous cette lettre? + +Et Vanni montra au prisonnier la lettre de la marquise de San-Clemente. + +--Pardon, monsieur le marquis, mais il faudrait que je la visse de plus +près. + +--Approchez-vous. + +Nicolino regarda l'un après l'autre les deux soldats qui se tenaient à +sa droite et sa gauche: + +--_Èpermesso_? dit-il. + +Les deux soldats s'écartèrent; Nicolino s'approcha de la table, prit la +lettre et la regarda. + +--Fi donc! demander à un galant homme s'il reconnaît une lettre de +femme! Oh! monsieur le marquis! + +Et, approchant tranquillement la lettre d'un des candélabres, il y mit +le feu. + +Vanni se leva furieux. + +--Que faites-vous donc? s'écria-t-il. + +--Vous le voyez bien, je la brûle; il faut toujours brûler les lettres +de femme, ou sinon les pauvres créatures sont compromises. + +--Soldats!... s'écria Vanni. + +--Ne vous dérangez pas, dit Nicolino en soufflant les cendres au nez de +Vanni, c'est fait. + +Et il alla tranquillement se rasseoir sur la sellette. + +--C'est bon, dit Vanni, rira bien qui rira le dernier. + +--Je n'ai ri ni le premier ni le dernier, monsieur, dit Nicolino avec +hauteur; je parle et j'agis en honnête homme, voilà tout. + +Vanni poussa une espèce de rugissement; mais sans doute n'était-il pas +au bout de ses questions, car il parut se calmer, quoiqu'il secouât +furieusement sa tabatière dans sa main droite. + +--Vous êtes le neveu de Francesco Caracciolo? reprit Vanni. + +--J'ai cet honneur, monsieur le marquis, répondit tranquillement +Nicolino en s'inclinant. + +--Le voyez-vous souvent? + +--Le plus que je puis. + +--Vous savez qu'il est infecté de mauvais principes? + +--Je sais que c'est le plus honnête homme de Naples et le plus fidèle +sujet de Sa Majesté, sans vous excepter, monsieur le marquis. + +--Avez-vous entendu dire qu'il ait eu affaire aux républicains? + +--Oui, à Toulon, où il s'est battu contre eux si glorieusement, qu'il +doit aux différents combats qu'il leur a livrés le grade d'amiral. + +--Allons, dit Vanni comme s'il prenait une résolution subite, je vois +que vous ne parlerez pas. + +--Comment! vous trouvez que je ne parle point assez, je parle presque +tout seul. + +--Je dis que nous ne tirerons aucun aveu de vous par la douceur. + +--Ni par la force, je vous en préviens.--Nicolino Caracciolo, vous ne +savez pas jusqu'où peuvent s'étendre mes pouvoirs de juge. + +--Non, je ne sais pas jusqu'où peut s'étendre la tyrannie d'un roi. + +--Nicolino Caracciolo, je vous préviens que je vais être forcé de vous +appliquer à la torture. + +--Appliquez, marquis, appliquez; cela fera toujours passer un instant; +on s'ennuie tant en prison! + +Et Nicolino Caracciolo étira ses bras en bâillant. + +--Maître Donato! s'écria le procureur fiscal exaspéré, faites voir au +prévenu la chambre de la question. + +Maître Donato tira un cordon, les rideaux s'ouvrirent; Nicolino put +donc voir le bourreau, ses deux aides et les formidables instruments de +torture dont il était entouré. + +--Tiens! fit Nicolino décidé à ne reculer devant rien: voici une +collection qui me paraît fort curieuse; peut-on la voir de plus près? + +--Vous vous plaindrez de la voir de trop près tout à l'heure, malheureux +pêcheur endurci! + +--Vous vous trompez, marquis, répondit Nicolino en secouant sa belle et +noble tête, je ne me plains jamais, je me contente de mépriser. + +--Donato, Donato! s'écria le procureur fiscal, emparez-vous du prévenu. + +La grille tourna sur ses gonds, mettant en communication la chambre de +l'interrogatoire avec la salle de torture, et Donato s'avança vers le +prisonnier. + +--Vous êtes cicérone? demanda le jeune homme. + +--Je suis le bourreau, répondit maître Donato. + +--Marquis Vanni, dit Nicolino en pâlissant légèrement, mais le +sourire sur les lèvres et sans donner aucune autre marque d'émotion, +présentez-moi à monsieur; selon les lois de l'étiquette anglaise, il +n'aurait le droit de me parler ni de me toucher, si je ne lui étais pas +présenté, et, vous le savez, nous vivons sous les lois anglaises depuis +l'entrée à la cour de madame l'ambassadrice d'Angleterre. + +--A la torture! à la torture! hurla Vanni. + +--Marquis, dit Nicolino, je crois que vous vous privez par votre +précipitation d'un grand plaisir. + +--Lequel? demanda Vanni haletant. + +--Celui de m'expliquer vous-même l'usage de chacune de ces ingénieuses +machines; qui sait si cette explication ne suffirait point à vaincre ce +que vous appelez mon obstination? + +--Tu as raison, quoique ce soit un moyen pour toi de retarder l'heure +que tu redoutes. + +--Aimez-vous mieux tout de suite? dit Nicolino en regardant fixement +Vanni; quant à moi, cela m'est égal. + +Vanni baissa les yeux. + +--Non, répliqua-t-il, il ne sera point dit que j'aurai refusé à un +prévenu, si coupable qu'il soit, le délai qu'il a demandé. + +En effet, Vanni comprenait qu'il y avait pour lui une jouissance amère +et une sombre vengeance dans l'énumération à laquelle il allait se +livrer, puisqu'il faisait précéder la torture physique d'une torture +morale pire que la première peut-être. + +--Ah! fit Nicolino en riant, je savais bien que l'on obtenait tout de +vous par le raisonnement, et, d'abord, voyons, monsieur le procureur +fiscal, commençons par cette corde pendue au plafond et glissant sur une +poulie. + +--C'est, en effet, par là que l'on commence. + +--Voyez ce que c'est que le hasard! Nous disions donc que cette +corde...? + +--C'est ce que l'on appelle l'estrapade, mon jeune ami. + +Nicolino salua. + +--On lie le patient les mains derrière le dos, on lui met aux pieds +des poids plus ou moins lourds, on le soulève par cette corde jusqu'au +plafond, puis on le laisse retomber par secousses jusqu'à un pied de +terre. + +--Ce doit être un moyen infaillible de faire grandir les gens... Et, +continua Nicolino, cette espèce de casque pendu à la muraille, comment +cela s'appelle-t-il? + +--C'est la _cuffia del silenzio_, très-bien nommée ainsi, attendu que +plus on souffre, moins on peut crier. On met la tête du patient dans +cette boîte de fer, et, à l'aide de cette vis que l'on tourne, la boîte +se rétrécit; au troisième tour, les yeux sortent de leur orbite et la +langue de la bouche. + +--Qu'est-ce que ce doit être au sixième, mon Dieu! fit Nicolino avec sa +même intonation railleuse. Et ce fauteuil en tôle avec des clous en fer +et une espèce de réchaud dessous, a-t-il son utilité? + +--Vous allez le voir. On y assied le patient tout nu, on l'attache +solidement aux bras du fauteuil et l'on allume du feu dans le réchaud. + +--C'est moins commode que le gril de saint Laurent; vous ne pouvez pas +le retourner. Et ces coins, ce maillet et ces planches? + +--C'est la question des brodequins: on met entre quatre planches les +jambes de celui à qui on veut la donner, on les lie avec une corde, et, +à l'aide de ce maillet, on enfonce ces coins-là entre les planches du +milieu. + +--Pourquoi ne pas les passer tout de suite entre le tibia et le péroné? +Ce serait plus court!... Et ce chevalet entouré de coquemars? + +--C'est avec cela qu'on donne la question de l'eau: on couche le patient +sur le chevalet de manière qu'il ait la tête et les pieds plus bas que +l'estomac, et on lui entonne dans la bouche jusqu'à cinq ou six pintes +d'eau. + +--Je doute que les toasts que l'on porte à votre santé de cette +façon-là, marquis, vous portent bonheur. + +--Voulez-vous continuer? + +--Ma foi, non, cela me donne un trop grand mépris pour les inventeurs +de toutes ces machines, et surtout pour ceux qui s'en servent. J'aime +décidément mieux être accusé que juge, patient que bourreau. + +--Vous refusez de faire des aveux? + +--Plus que jamais. + +--Songez que ce n'est plus l'heure de plaisanter. + +--Par quelle torture vous plaît-il de commencer, monsieur? + +--Par l'estrapade, répondit Vanni exaspéré de ce sang-froid. Exécuteur, +enlevez l'habit de monsieur. + +--Pardon! si vous voulez bien le permettre, je l'ôterai moi-même; je +suis très-chatouilleux. + +Et, avec la plus grande tranquillité, Nicolino enleva son habit, sa +veste et sa chemise, mettant au jour un torse juvénile et blanc, un peu +maigre peut-être, mais de forme parfaite. + +--Encore une fois, vous ne voulez pas avouer? cria Vanni en secouant +désespérément sa tabatière. + +--Allons donc! répondit Nicolino, est-ce qu'un gentilhomme a deux +paroles? Il est vrai, ajouta-t-il dédaigneusement, que vous ne pouvez +point savoir cela, vous. + +--Liez-lui les mains derrière le dos, liez-lui les mains, cria Vanni; +attachez-lui un poids de cent livres à chaque pied et levez-le jusqu'au +plafond. + +Les aides du bourreau se précipitèrent sur Nicolino pour exécuter +l'ordre du procureur fiscal. + +--Un instant, un instant! cria maître Donato, des égards, des +précautions. Il faut que cela dure; disloquez, mais ne cassez pas; c'est +de la _roba_ aristocratique. + +Et lui-même, avec toute sorte d'égards et de précautions comme il avait +dit, il lui lia les mains derrière le dos, tandis que les deux aides lui +attachaient les poids aux pieds. + +--Tu ne veux pas avouer? tu ne veux pas avouer? cria Vanni en +s'approchant de Nicolino. + +--Si fait; approchez encore, dit Nicolino. + +Vanni s'approcha; Nicolino lui cracha au visage. + +--Sang du Christ! s'écria Vanni, enlevez! enlevez! + +Le bourreau et ses aides s'apprêtaient à obéir, quand le commandant +Roberto Brandi, s'approchant vivement du procureur fiscal: + +--Un billet très-pressé du prince de Castelcicala, lui dit-il. + +Vanni prit le billet en faisant signe aux exécuteurs d'attendre qu'il +eût lu. + +Il ouvrit le billet; mais à peine y eut-il jeté les yeux, qu'une pâleur +livide envahit son visage. + +Il le relut une seconde fois et devint plus pâle encore. + +Puis, après un moment de silence, passant son mouchoir sur son front +ruisselant de sueur: + +--Détachez le patient, dit-il, et reconduisez-le dans sa prison. + +--Eh bien, mais la question? demanda maître Donato. + +--Ce sera pour un autre jour, répondit Vanni. + +Et il s'élança hors du cachot sans même donner à son greffier l'ordre de +le suivre. + +--Et votre ombre, monsieur le procureur fiscal? lui cria Nicolino. Vous +oubliez votre ombre! + +On détacha Nicolino, qui remit sa chemise, sa veste et sa redingote avec +le même calme qu'il les avait ôtées. + +--Métier du diable, s'écria maître Donato, on n'y est jamais sûr de +rien! + +Nicolino parut touché de ce désappointement du bourreau. + +--Combien gagnez-vous par an, mon ami? lui demanda-t-il. + +--J'ai quatre cents ducats de fixe, Excellence, dix ducats par exécution +et quatre ducats par torture; mais il y a plus de trois ans que, par +l'entêtement du tribunal, on n'a exécuté personne; et, vous le voyez, +au moment de vous donner la torture, contre-ordre! J'aurais plus de +bénéfice à donner ma démission de bourreau et à me faire sbire, comme +mon ami Pasquale de Simone. + +--Tenez, mon cher, dit Nicolino en tirant de sa poche trois pièces d'or, +vous m'attendrissez; voici douze ducats. Qu'il ne soit pas dit que l'on +vous a dérangé pour rien. + +Maître Donato et ses deux aides saluèrent. + +Alors, Nicolino, se retournant vers Roberto Brandi, qui ne comprenait +rien lui-même à ce qui s'était passé: + +--N'avez-vous pas entendu, commandant? lui dit-il. M. le procureur +fiscal vous a ordonné de me reconduire en prison. + +Et, se remettant de lui-même au milieu des soldats qui l'avaient amené, +il sortit de la salle de l'interrogatoire et regagna son cachot. + +Peut-être le lecteur attend-il maintenant l'explication du changement +qui s'était fait sur la physionomie du marquis Vanni en lisant le billet +du prince de Castelcicala, et de l'ordre donné de remettre la torture à +un autre jour, après l'avoir lu. + +L'explication sera bien simple; elle consistera à mettre sous les yeux +du lecteur le texte même du billet; le voici: + +«Le roi est arrivé cette nuit. L'armée napolitaine est battue; les +Français seront ici dans quinze jours. + +»C.» + +Or, le marquis Vanni avait réfléchi que ce n'était point au moment où +les Français allaient entrer à Naples qu'il était opportun de donner +la torture à un prisonnier accusé pour tout crime d'être partisan des +Français. + +Quant à Nicolino, qui, malgré tout son courage, était menacé d'une rude +épreuve, il rentra dans le cachot numéro 3, au second au-dessous de +l'entre-sol, comme il disait, sans savoir à quel heureux hasard il +devait d'en être quitte à si bon marché. + + + + + LXIII + + L'ABBÉ PRONIO + + +Vers la même heure où le procureur fiscal Vanni faisait reconduire +Nicolino à son cachot, le cardinal Ruffo, pour accomplir la promesse +qu'il avait faite pendant la nuit au roi, se présentait à la porte de +ses appartements. + +L'ordre était donné de le recevoir. Il pénétra donc sans aucun +empêchement jusqu'au roi. + +Le roi était en tête-à-tête avec un homme d'une quarantaine d'années. On +pouvait reconnaître cet homme pour un abbé à une imperceptible tonsure +qui disparaissait au milieu d'une forêt de cheveux noirs. Il était, au +reste, vigoureusement découplé et paraissait plutôt fait pour porter +l'uniforme de carabinier que la robe ecclésiastique. + +Ruffo fit un pas en arrière. + +--Pardon, sire, dit-il, mais je croyais trouver Votre Majesté seule. + +--Entrez, entrez, mon cher cardinal, dit le roi, vous n'êtes point de +trop; je vous présente l'abbé Pronio. + +--Pardon, sire, dit Ruffo en souriant, mais je ne connais pas l'abbé +Pronio. + +--Ni moi non plus, dit le roi. Monsieur entre une minute avant Votre +Éminence; il vient de la part de mon directeur, monseigneur Rossi, +évêque de Nicosia; M. l'abbé ouvrait la bouche pour me raconter ce qui +l'amène, il le racontera à nous deux au lieu de le raconter à moi tout +seul. Tout ce que je sais, par le peu de mots que M. l'abbé m'a dits, +c'est que c'est un homme qui parle bien et qui promet d'agir encore +mieux. Racontez votre affaire: M. le cardinal Ruffo est de mes amis. + +--Je le sais, sire, dit l'abbé en s'inclinant devant le cardinal, et des +meilleurs même. + +--Si je n'ai pas l'honneur de connaître M. l'abbé Pronio, vous voyez +qu'en échange M. l'abbé Pronio me connaît. + +--Et qui ne vous connaît pas, monsieur le cardinal, vous, le +fortificateur d'Ancône! vous, l'inventeur d'un nouveau four à chauffer +les boulets rouges! + +--Ah! vous voilà pris, mon éminentissime. Vous vous attendiez à ce que +l'on vous fît des compliments sur votre éloquence et votre sainteté, et +voilà qu'on vous en fait sur vos exploits militaires. + +--Oui, sire, et plût à Dieu que Votre Majesté eût confié le commandement +de l'armée à Son Éminence au lieu de le confier à un fanfaron +autrichien. + +--L'abbé, vous venez de dire une grande vérité, dit le roi en posant sa +main sur l'épaule de Pronio. + +Ruffo s'inclina. + +--Mais je présume, dit-il, que M. l'abbé n'est pas venu seulement pour +dire des vérités qu'il me permettra de prendre pour des louanges. + +--Votre Éminence a raison, dit Pronio en s'inclinant à son tour; mais +une vérité dite de temps en temps et quand l'occasion s'en présente, +quoiqu'elle puisse parfois nuire à l'imprudent qui la dit, ne peut +jamais nuire au roi qui l'entend. + +--Vous avez de l'esprit, monsieur, dit Ruffo. + +--Eh bien, c'est l'effet qu'il m'a fait tout de suite, dit le roi; +et cependant il n'est que simple abbé, quand j'ai, à la bonté de mon +ministre des cultes, dans mon royaume tant d'ânes qui sont évêques! + +--Tout cela ne nous dit pas ce qui amène l'abbé près de Votre Majesté? + +--Dites, dites, l'abbé! le cardinal me rappelle que j'ai affaire; nous +vous écoutons. + +--Je serai bref, sire. J'étais hier, à neuf heures du soir, chez mon +neveu, qui est maître de poste. + +--Tiens, c'est vrai, dit le roi, je cherchais où je vous avais déjà vu. +Je me rappelle maintenant, c'est là. + +--Justement, sire. Dix minutes auparavant, un courrier était passé, +avait commandé des chevaux et avait dit au maître de poste: «Surtout +ne faites pas attendre, c'est pour un très-grand seigneur;» et il était +reparti en riant. La curiosité me prit alors de voir ce très-grand +seigneur, et, lorsque la voiture s'arrêta, je m'en approchai, et, à mon +grand étonnement, je reconnus le roi. + +--Il m'a reconnu et ne m'a rien demandé; c'est, déjà bien de sa part, +n'est-ce pas, mon éminentissime? + +--Je me réservais pour ce matin, sire, répondit l'abbé en s'inclinant. + +--Continuez, continuez! vous voyez bien que le cardinal vous écoute. + +--Avec la plus grande attention, sire. + +--Le roi, que l'on savait à Rome, continua Pronio, revenait seul dans +un cabriolet, accompagné d'un seul gentilhomme qui portait les habits du +roi, tandis que le roi portait les habits de ce gentilhomme; c'était un +événement. + +--Et un fier! fit le roi. + +--J'interrogeai les postillons de Fondi, et, de postillons en +postillons, en remontant jusqu'à ceux d'Albano, les nôtres avaient +appris qu'il y avait eu une grande bataille, que les Napolitains avaient +été battus et que le roi,--comment dirai-je cela, sire? demanda en +s'inclinant respectueusement l'abbé,--et que le roi... + +--Fichait le camp... Ah! pardon, j'oubliais que vous êtes homme +d'Église. + +--Alors, j'ai été poursuivi de cette idée que, si les Napolitains +étaient véritablement en fuite, ils courraient tout d'une traite jusqu'à +Naples, et que, par conséquent, il n'y avait qu'un moyen d'arrêter les +Français, qui, si on ne les arrêtait pas, y seraient sur leurs talons. + +--Voyons le moyen, dit Ruffo. + +--C'était de révolutionner les Abruzzes et la Terre de Labour, et, +puisqu'il n'y a plus d'armée à leur opposer, de leur opposer un peuple. + +Ruffo regarda Pronio. + +--Est-ce que vous seriez, par hasard, un homme de génie, monsieur +l'abbé? lui demanda-t-il. + +--Qui sait? répondit celui-ci. + +--La chose m'en, a tout l'air, sire. + +--Laissez-le aller, laissez-le aller, dit le roi. + +--Donc, ce matin, j'ai pris un cheval chez mon neveu, je suis venu à +franc étrier jusqu'à Capoue; à la poste de Capoue, je me suis informé, +et j'ai appris que Sa Majesté était à Caserte; alors, je suis venu à +Caserte et me suis présenté hardiment à la porte du roi, comme venant +de la part de monseigneur Rossi, évêque de Nicosia et confesseur de Sa +Majesté. + +--Vous connaissez monseigneur Rossi? demanda Ruffo. + +--Je ne l'ai jamais vu, dit l'abbé; mais j'espérais que le roi me +pardonnerait mon mensonge en faveur de la bonne intention. + +--Eh! mordieu! oui, je vous pardonne, dit le roi. Éminence, donnez-lui +son absolution tout de suite. + +--Maintenant, sire, vous savez tout, dit Pronio: si le roi adopte mon +projet d'insurrection, une traînée de poudre n'ira pas plus vite; je +proclame la guerre sainte, et, avant huit jours, je soulève tout le pays +depuis Aquila jusqu'à Teano. + +--Et vous ferez cela tout seul? demanda Ruffo. + +--Non, monseigneur; je m'adjoindrai deux hommes d'exécution. + +--Et quels sont ces deux hommes? + +--L'un est Gaetano Mammone, plus connu sous le nom du _meunier de Sora_. + +--N'ai-je pas entendu prononcer son nom, demanda le roi, à propos du +meurtre de ces deux jacobins della Torre? + +C'est possible, sire, répondit l'abbé Pronio; il est rare que Gaetano +Mammone ne soit pas là quand on tue quelqu'un à dix lieues à la ronde; +il flaire le sang. + +--Vous le connaissez? demanda Ruffo. + +--C'est mon ami, Éminence. + +--Et quel est l'autre? + +--Un jeune brigand de la plus belle espérance, sire; il se nomme Michele +Pezza; mais il a pris le nom de Fra-Diavolo, attendu probablement que ce +qu'il y a de plus malin, c'est un moine, et de plus mauvais le diable. A +vingt et un ans à peine, il est déjà chef d'une bande de trente hommes, +qui se tiennent dans les montagnes de Mignano. Il était amoureux de la +fille d'un charron d'Itri, il l'a hautement demandée en mariage, on la +lui a refusée; alors, il a loyalement prévenu son rival, nommé Peppino, +qu'il le tuerait s'il ne renonçait pas à Francesca, c'est le nom de la +jeune fille; son rival a persisté, et Michele Pezza lui a tenu parole. + +--C'est-à-dire qu'il l'a tué? demanda Ruffo. + +--Éminence, c'est mon pénitent. Il y a quinze jours qu'avec six de ses +hommes les plus résolus, il a pénétré la nuit, par le jardin qui donne +sur la montagne, dans la maison du père de Francesca, a enlevé sa fille +et la emmenée avec lui. Il paraît que mon drôle a des secrets à lui +pour se faire aimer des femmes. Francesca, qui aimait Peppino, adore +maintenant Fra-Diavolo et brigande avec lui comme si elle n'avait fait +que cela toute sa vie. + +--Et voilà les hommes que vous comptez employer? demanda le roi. + +--Sire, on ne révolutionne pas un pays avec des séminaristes. + +--L'abbé a raison, sire, dit Ruffo. + +--Soit! Et, avec ces moyens-là, vous promettez de réussir? + +--J'en réponds. + +--Et vous soulèverez les Abruzzes, la Terre de Labour? + +--Depuis les enfants jusqu'aux vieillards. Je connais tout le monde, et +tout le monde me connaît. + +--Vous me paraissez bien sûr de votre affaire, mon cher abbé, dit le +cardinal. + +--Si sûr, que j'autorise Votre Éminence à me faire fusiller si je ne +réussis pas. + +--Alors, vous comptez faire de votre ami Gaetano Mammone et de votre +pénitent Fra-Diavolo vos deux lieutenants? + +--Je compte en faire deux capitaines comme moi; ils ne valent pas moins +que moi, et je ne vaux pas moins qu'eux. Que le roi daigne seulement +signer mon brevet et les leurs, pour prouver aux paysans que nous +agissons en son nom, et je me charge de tout. + +--Eh! eh! dit le roi, je ne suis pas scrupuleux; mais nommer mes +capitaines deux gaillards comme ceux-là. Vous me donnerez bien dix +minutes de réflexion, l'abbé? + +--Dix, vingt, trente, sire, je ne crains rien. L'affaire est trop +avantageuse pour que Votre Majesté la refuse, et Son Éminence est trop +dévouée aux intérêts de la couronne pour ne pas la lui conseiller. + +--Eh bien, l'abbé, dit le roi, laissez-nous un instant seuls, Son +Éminence et moi: nous allons causer de votre proposition. + +--Sire, je serai dans l'antichambre à lire mon bréviaire; Votre Majesté +me fera demander quand elle aura pris une résolution. + +--Allez, l'abbé, allez. + +Pronio salua et sortit. + +Le roi et le cardinal se regardèrent. + +--Eh bien, que dites-vous de cet abbé-là, mon éminentissime? demanda le +roi. + +--Je dis que c'est un homme, sire, et que les hommes sont rares. + +--Un drôle de saint Bernard pour prêcher une croisade, dites donc! + +--Eh! sire, il réussira peut-être mieux que le vrai n'a réussi. + +--Vous êtes donc d'avis que j'accepte son offre? + +--Dans la position où nous sommes, sire, je n'y vois pas d'inconvénient. + +--Mais, dites-moi, quand on est petit-fils de Louis XIV et qu'on +s'appelle Ferdinand de Bourbon, signer de ce nom des brevets à un chef +de brigands et à un homme qui boit le sang comme un autre boit de l'eau +claire! car je le connais son Gaetano Mammone, de réputation du moins. + +--Je comprends la répugnance de Votre Majesté, sire; mais signez +seulement celui de l'abbé, et autorisez-le à signer ceux des autres. + +--Vous êtes un homme adorable, en ce que, avec vous, on n'est jamais +dans l'embarras. Rappelons-nous l'abbé? + +--Non, sire; laissons-lui le temps de lire son bréviaire; nous avons, de +notre côté, à régler quelques petites affaires au moins aussi pressées +que les siennes. + +--C'est vrai. + +--Hier, Votre Majesté m'a fait l'honneur de me demander mon avis sur la +falsification de certaine lettre. + +--Je me le rappelle parfaitement; et vous m'avez demandé la nuit pour +réfléchir. Mon éminentissime, avez vous réfléchi? + +--Je n'ai fait que cela, sire. + +--Eh bien? + +--Eh bien, il y a un fait que Votre Majesté ne contestera point, c'est +que j'ai l'honneur d'être détesté par la reine. + +--Il en est ainsi de tout ce qui m'est fidèle et attaché, mon cher +cardinal; si nous avions le malheur de nous brouiller, la reine vous +adorerait. + +--Or, étant déjà suffisamment détesté par elle, à mon avis, je +désirerais bien, s'il était possible, sire, qu'elle ne me détestât point +davantage. + +--A quel propos me dites-vous cela? + +--A propos de la lettre de Sa Majesté l'empereur d'Autriche. + +--Que croyez vous donc? + +--Je ne crois rien; mais voici comment les choses se sont passées. + +--Voyons cela, dit le roi s'accoudant sur son fauteuil afin d'écouter +plus commodément. + +--A quelle heure Votre Majesté est-elle partie pour Naples, avec M. +André Backer, le jour où le jeune homme a eu l'honneur de dîner avec +Votre Majesté? + +--Entre cinq et six heures. + +--Eh bien, entre six et sept heures, c'est-à-dire une heure après que +Votre Majesté a été partie, avis a été donné au maître de poste de +Capoue de dire à Ferrari, lorsqu'il reprendrait chez lui le cheval qu'il +y avait laissé, qu'il était inutile qu'il allât jusqu'à Naples, attendu +que Votre Majesté était à Caserte. + +--Qui a donc donné cet avis? + +--Je désire ne nommer personne, sire; seulement, je n'empêche point que +Votre Majesté ne devine. + +--Allez, je vous écoute. + +--Ferrari, au lieu d'aller à Naples, est donc venu à Caserte. Pourquoi +voulait-on qu'il vînt à Caserte? Je n'en sais rien. Pour essayer +probablement sur lui quelque tentative de séduction. + +--Je vous ai dit, mon cher cardinal, que je le croyais incapable de me +trahir. + +--On n'a pas eu la peine de s'assurer de sa fidélité; Ferrari, ce qui +valait mieux, a fait une chute, a perdu connaissance et a été transporté +à la pharmacie. + +--Par le secrétaire de M. Acton, nous savons cela. + +--Là, de peur que son évanouissement ne fut trop court et qu'il ne +revînt à lui au moment où l'on ne s'y attendrait pas, on a trouvé +convenable de le prolonger à l'aide de quelques gouttes de laudanum. + +--Qui vous a dit cela? + +--Je n'ai eu besoin d'interroger personne. Qui ne veut pas être trompé +ne doit s'en rapporter qu'à soi. + +Le cardinal tira de sa poche une cuiller à café. + +--Voici, dit il, la cuiller à l'aide de laquelle on les lui a +introduites dans la bouche; il en reste une couche au fond de la +cuiller, ce qui prouve que le blessé n'a pas bu le laudanum lui-même, +vu qu'il eût enlevé cette couche avec ses lèvres, et l'odeur acre et +persistante de l'opium indique, après plus d'un mois, à quelle substance +appartenait cette couche. + +Le roi regarda le cardinal avec cet étonnement naïf qu'il manifestait +lorsqu'on lui démontrait une chose que seul il n'eût pas trouvée, parce +qu'elle dépassait la portée de son intelligence. + +--Et qui a fait cela? demanda-t-il. + +--Sire, répondit le cardinal, je ne nomme personne; je dis: ON. Qui a +fait cela? Je n'en sais rien. ON l'a fait. Voilà ce que je sais. + +--Et après? + +--Votre Majesté veut aller jusqu'au bout, n'est-ce-pas? + +--Certainement que je veux aller jusqu'au bout! + +--Eh bien, sire, Ferrari évanoui par la violence du coup, endormi pour +surcroît de précautions avec du laudanum, ON a pris la lettre dans sa +poche, ON l'a décachetée en plaçant la cire au-dessus d'une bougie, ON a +lu la lettre, et, comme elle contenait l'opposé de ce que l'ON espérait, +ON a enlevé l'écriture avec de l'acide oxalique. + +--Comment pouvez-vous savoir précisément avec quel acide? + +--Voici la petite bouteille, je ne dirai point qui le contenait, mais +qui le contient; la moitié à peine, comme vous le voyez, a été employée +à l'opération. + +Et, comme il avait tiré de sa poche la cuiller à café, le cardinal tira +de sa poche un flacon à moitié vide contenant un liquide clair comme de +l'eau de roche et évidemment distillé. + +--Et vous dites, demanda le roi, qu'avec cette liqueur on peut enlever +l'écriture? + +--Que Votre Majesté ait la bonté de me donner une lettre sans +importance. + +Le roi prit sur une table le premier placet venu; le cardinal versa +quelques gouttes du liquide sur l'écriture, il l'étendit avec son doigt, +en couvrit quatre ou cinq lignes et attendit. L'écriture commença par +jaunir, puis s'effaça peu à peu. + +Le cardinal lava le papier avec de l'eau ordinaire, et, entre les lignes +écrites au-dessus et au-dessous, il montra au roi un espace blanc qu'il +fit sécher au feu et sur lequel, sans autre préparation, il écrivit deux +ou trois lignes. + +La démonstration ne laissait rien à désirer. + +--Ah! San-Nicandro! San-Nicandro! murmura le roi, quand on pense que tu +aurais pu m'apprendre tout cela! + +--Non pas lui, sire, attendu qu'il ne le savait pas; mais il eût pu vous +le faire apprendre par d'autres plus savants que lui. + +--Revenons à notre affaire, dit le roi en poussant un soupir. Ensuite, +que s'est-il passé? + +--Il s'est passé, sire, qu'après avoir substitué au refus de l'empereur +une adhésion, on a recacheté la lettre et on l'a scellée d'un cachet +pareil à celui de Sa Majesté Impériale; seulement, comme c'était la +nuit, à la lumière des bougies, que cette opération se faisait, on l'a +recachetée avec de la cire rouge qui était d'une teinte un peu plus +foncée que la première. + +Le cardinal mit sous les yeux du roi la lettre tournée du côté du +cachet. + +--Sire, dit-il, voyez la différence qu'il y a entre cette couche +superposée et la couche inférieure; au premier abord, la teinte paraît +la même, mais, en y regardant de près, on reconnaît une différence +légère et cependant visible. + +--C'est vrai, s'écria le roi, c'est pardieu vrai! + +--D'ailleurs, reprit le cardinal, voici le bâton de cire qui a servi à +refaire le cachet; Votre Majesté voit que sa couleur est identique avec +la couche supérieure. + +Le roi regardait avec étonnement les trois pièces à conviction: cuiller, +flacon, bâton de cire à cacheter que Ruffo venait de mettre sous ses +yeux et avait déposées les unes à côté des autres sur une table. + +--Et comment vous-êtes vous procuré cette cuiller, ce flacon et cette +cire? demanda le roi, tellement intéressé par cette intelligente +recherche de la vérité, qu'il ne voulait point en perdre un détail. + +--Oh! de la façon la plus simple, sire. Je suis à peu près le seul +médecin de votre colonie de San-Leucio; je viens donc de temps en temps +à la pharmacie du château pour y chercher quelques médicaments; je suis +venu ce matin à la pharmacie comme d'habitude, mais avec certaine idée +arrêtée; j'ai trouvé _cette cuiller_ sur la table de nuit, _ce flacon_ +dans l'armoire vitrée, et _ce bâton de cire_ sur la table. + +--Et cela vous a suffi pour tout découvrir? + +--Le cardinal de Richelieu ne demandait que trois lignes de l'écriture +d'un homme pour le faire pendre. + +--Oui, dit le roi; malheureusement, il y a des gens que l'on ne pend +pas, quelque chose qu'ils aient faite. + +--Maintenant, dit le cardinal en regardant fixement le roi, tenez-vous +beaucoup à Ferrari? + +--Sans doute que j'y tiens. + +--Eh bien, sire, il n'y aurait pas de mal à l'éloigner pour quelque +temps. Je crois l'air de Naples on ne peut plus malsain pour lui en ce +moment. + +--Vous croyez? + +--Je fais plus que le croire, sire, j'en suis sûr. + +--Pardieu! c'est bien simple, je vais le renvoyer à Vienne. + +--C'est un voyage fatigant, sire; mais il y a des fatigues salutaires. + +--D'ailleurs, vous comprenez bien, mon éminentissime, que je veux avoir +le coeur net de la chose; en conséquence, je renvoie à l'empereur, mon +gendre, la dépêche dans laquelle il me dit qu'il se mettra en campagne +aussitôt que je serai rentré à Rome, et je lui demande de mon côté ce +qu'il pense de cela. + +--Et, pour qu'on ne se doute de rien, Votre Majesté part pour Naples +aujourd'hui avec tout le monde, en disant à Ferrari de venir me trouver +cette nuit à San-Leucio, et d'exécuter mes ordres comme si c'étaient +ceux de Votre Majesté. + +--Et vous, alors? + +--Moi, j'écris à l'empereur au nom de Votre Majesté, j'expose ses doutes +et le prie de m'envoyer la réponse, à moi. + +--A merveille! mais Ferrari va tomber dans les mains des Français; vous +comprenez bien que les chemins sont gardés. + +--Ferrari va par Bénévent et Foggia à Manfredonia; là, il s'embarque +pour Trieste, et, de Trieste, reprend la poste jusqu'à Vienne si le +vent est bon; il économise deux jours de route et vingt-quatre heures de +fatigue, et, par le même chemin qu'il est allé, il revient. + +--Vous êtes un homme prodigieux, mon cher cardinal! rien ne vous est +impossible. + +--Tout cela convient à Votre Majesté? + +--Je serais bien difficile si cela ne me convenait pas. + +--Alors, sire, occupons-nous d'autre chose; vous le savez, chaque minute +vaut une heure, chaque heure vaut un jour, chaque jour une année. + +--Occupons-nous de l'abbé Pronio, n'est-ce pas? demanda le roi. + +--Justement, sire. + +--Croyez-vous qu'il aura eu le temps de lire son bréviaire? demanda en +riant le roi. + +--Bon! s'il n'a pas eu le temps de le lire aujourd'hui, dit Ruffo, il +le lira demain: il n'est pas homme à douter de son salut pour si peu de +chose. + +Ruffo sonna. + +Un valet de pied parut à la porte. + +--Prévenez l'abbé Pronio que nous l'attendons, dit le roi. + + + + + LXIV + + UN DISCIPLE DE MACHIAVEL + + +Pronio ne se fit point attendre. + +Le roi et le cardinal remarquèrent que la lecture du livre saint ne lui +avait rien ôté des airs dégagés qu'ils avaient remarqués en lui. + +Il entra, se tint sur le seuil de la porte, salua respectueusement le +roi d'abord, le cardinal ensuite. + +--J'attends les ordres de Sa Majesté, dit-il. + +--Mes ordres seront faciles à suivre, mon cher abbé: j'ordonne que vous +fassiez tout ce que vous m'avez promis de faire. + +--Je suis prêt, sire. + +--Maintenant, entendons-nous. + +Pronio regarda le roi; il était évident qu'il ne comprenait rien à ces +mots: _entendons-nous_. + +Je demande quelles sont vos conditions, dit le roi. + +--Mes conditions? + +--Oui. + +--A moi? Mais je ne fais aucune condition à Votre Majesté. + +--Je demande, si vous l'aimez mieux, quelles faveurs vous attendez de +moi. + +--Celle de servir Votre Majesté, et, au besoin, de me faire tuer pour +elle. + +--Voilà tout? + +--Sans doute. + +--Vous ne demandez pas un archevêché, pas un évêché, pas la plus petite +abbaye? + +--Si je la sers bien, quand tout sera fini, quand les Français seront +hors du royaume, si j'ai bien servi Votre Majesté, elle me récompensera; +si je l'ai mal servie, elle me fera fusiller. + +--Que dites-vous de ce langage, cardinal? + +--Je dis qu'il ne m'étonne pas, sire. + +--Je remercie Votre Éminence, dit en s'inclinant Pronio. + +--Alors, dit le roi, il s'agit tout simplement de vous donner un brevet? + +--Un à moi, sire, un à Fra-Diavolo, un à Mammone. + +--Êtes-vous leur mandataire? demanda le roi. + +--Je ne les ai pas vus, sire. + +--Et, sans les avoir vus, vous répondez d'eux? + +--Comme de moi-même. + +--Rédigez le brevet de M. l'abbé, mon éminentissime. + +Ruffo se mit à une table, écrivit quelques lignes et lut la rédaction +suivante: + +«Moi, Ferdinand de Bourbon, roi des Deux-Siciles et de Jérusalem, + +»Déclare: + +»Ayant toute confiance dans l'éloquence, le patriotisme, les talents +militaires de l'abbé Pronio, + +»Le nommer + +»MON CAPITAINE dans les Abruzzes et dans la Terre de Labour, et, au +besoin, dans toutes les autres parties de mon royaume; + +»Approuver + +»Tout ce qu'il fera pour la défense du territoire de ce royaume et pour +empêcher les Français d'y pénétrer, l'autorise à signer des brevets +pareils à celui-ci en faveur des deux personnes qu'il jugera dignes de +le seconder dans cette noble tâche, promettant de reconnaître pour chefs +de masses les deux personnes dont il aura fait choix. + +»En foi de quoi, nous lui avons délivré le présent brevet. + +»En notre château de Caserte, le 10 décembre 1798.» + +--Est-ce cela, monsieur? demanda le roi à Pronio après avoir entendu la +lecture que venait de faire le cardinal. + +--Oui, sire; seulement, je remarque que Votre Majesté n'a pas voulu +prendre la responsabilité de signer les brevets des deux capitaines que +j'avais eu l'honneur de lui recommander. + +--Non; mais je vous ai reconnu le droit de les signer; je veux qu'ils +vous en aient l'obligation. + +--Je remercie Votre Majesté, et, si elle veut mettre au bas de ce +brevet sa signature et son sceau, je n'aurai plus qu'à lui présenter mes +humbles remercîments et à partir pour exécuter ses ordres. + +Le roi prit la plume et signa; puis, tirant le sceau de son secrétaire, +il l'appliqua à côté de sa signature. + +Le cardinal s'approcha du roi et lui dit quelques mots tout bas. + +--Vous croyez? demanda le roi. + +--C'est mon humble avis, sire. + +Le roi se tourna vers Pronio. + +--Le cardinal, lui dit-il, prétend que, mieux que personne, monsieur +l'abbé... + +--Sire, interrompit en s'inclinant Pronio, j'en demande pardon à Votre +Majesté, mais, depuis cinq minutes, j'ai l'honneur d'être capitaine des +volontaires de Sa Majesté. + +--Excusez, mon cher capitaine, dit le roi en riant, j'oubliais, ou +plutôt, je me souvenais en voyant un coin de votre bréviaire sortir de +votre poche. + +Pronio tira de sa poche le livre qui avait attiré l'attention de Sa +Majesté, et le lui présenta. + +Le roi l'ouvrit à la première page et lut: + +«_Le Prince_, par Machiavel.» + +--Qu'est-ce que cela? dit le roi ne connaissant ni l'ouvrage ni +l'auteur. + +--Sire, lui répondit Pronio, c'est le bréviaire des rois. + +--Vous connaissez ce livre? demanda Ferdinand à Ruffo. + +--Je le sais par coeur. + +--Hum! fit le roi. Je n'ai jamais su par coeur que l'office de la +Vierge, et encore, depuis que San-Nicandro me l'a appris, je crois que +je l'ai un peu oublié. Enfin!... Je vous disais donc, capitaine, puisque +capitaine il y a, que le cardinal prétendait, c'était cela que tout à +l'heure il me disait tout bas à l'oreille, que, mieux que personne, vous +vous entendriez à rédiger une proclamation adressée aux peuples des deux +provinces où vous êtes appelé à exercer votre commandement. + +--Son Éminence est de bon conseil, sire. + +--Alors, vous êtes de son avis? + +--Parfaitement. + +--Mettez-vous donc là et rédigez. + +--Dois-je parler au nom de Sa Majesté ou au mien? demanda Pronio. + +--Au nom du roi, monsieur, au nom du roi, se hâta de répondre Ruffo. + +--Allez! au nom du roi, puisque le cardinal le veut, dit Ferdinand. + +Pronio salua le roi pour remercier de la permission qu'il recevait +non-seulement d'écrire au nom de son souverain, mais encore de s'asseoir +devant lui, et, sans embarras, sans rature, de pleine source, il +écrivit: + +«Pendant que je suis dans la capitale du monde chrétien, occupé à +rétablir la sainte Église, les Français, près desquels j'ai tout fait +pour demeurer en paix, menacent de pénétrer dans les Abruzzes. Je me +risque donc, malgré le danger que je cours, à passer à travers leurs +rangs pour regagner ma capitale en péril; mais, une fois à Naples, je +marcherai à leur rencontre avec une armée nombreuse pour les exterminer. +En attendant, que les peuples courent aux armes, qu'ils volent au +secours de la religion, qu'ils défendent leur roi, ou plutôt leur père, +qui est prêt à sacrifier sa vie pour conserver à ses sujets leurs autels +et leurs biens, l'honneur de leurs femmes et leur liberté! Quiconque ne +se rendra pas sous les drapeaux de la guerre sainte sera réputé traître +à la patrie; quiconque les abandonnera après y avoir pris rang sera puni +comme rebelle et comme ennemi de l'Église et de l'État. + +»Rome, 7 décembre 1798.» + +Pronio remit sa proclamation au roi afin que le roi la pût lire. + +Mais celui-ci, la passant au cardinal: + +--Je ne comprends pas très-bien, mon éminentissime, lui dit-il. + +Ruffo se mit à lire à son tour. + +Pronio, qui s'était assez médiocrement préoccupé de l'expression de la +figure du roi, pendant la lecture, suivait au contraire, avec la plus +grande attention, l'effet que cette lecture produisait sur la figure du +cardinal. + +Deux ou trois fois pendant la lecture, Ruffo leva les yeux sur Pronio, +et, chaque fois, il vit les regards du nouveau capitaine fixés sur les +siens. + +--Je ne m'étais pas trompé sur vous, monsieur, dit le cardinal à Pronio +lorsqu'il eut fini; vous êtes un habile homme! + +Puis, s'adressant au roi: + +--Sire, continua-t-il, personne dans le royaume n'eût fait, j'ose le +dire, une si adroite proclamation, et Votre Majesté peut la signer +hardiment. + +--C'est votre avis mon éminentissime, et vous n'avez rien à y redire? + +--Je prie Votre Majesté de n'y pas changer une syllabe. + +Le roi prit la plume. + +--Vous le voyez, dit-il, je signe de confiance. + +--Votre nom de baptême, monsieur? demanda Ruffo à l'abbé, tandis que le +roi signait. + +--Joseph, monseigneur. + +--Et maintenant, sire, dit Ruffo, tandis que vous tenez la plume, vous +pouvez ajouter au-dessous de votre signature: + +«Le capitaine Joseph Pronio est chargé, pour moi et en mon nom, de +répandre cette proclamation, et de veiller à ce que les intentions y +exprimées par moi soient fidèlement remplies.» + +--Je puis ajouter cela? demanda le roi. + +--Vous le pouvez, sire. + +Le roi écrivit sans objection aucune les paroles dictées par Ruffo. + +--C'est fait, dit-il. + +--Maintenant, sire, dit Ruffo, tandis que M. Pronio va nous faire un +double de cette proclamation,--vous entendez, capitaine, le roi est si +content de votre proclamation, qu'il en désire copie,--Votre Majesté va +signer à l'ordre du capitaine un bon de dix mille ducats. + +--Monseigneur! fit Pronio... + +--Laissez-moi faire, monsieur. + +--Dix mille ducats!... Eh! eh! fit le roi. + +--Sire, je supplie Votre Majesté... + +--Allons, dit le roi. Sur Corradino? + +--Non; sur la maison André Backer et Ce; c'est plus sûr et surtout plus +rapide. + +Le roi s'assit, fit le bon et signa. + +--Voici le double de la proclamation de Sa Majesté, dit Pronio en +présentant la copie au cardinal. + +--Maintenant, à nous deux, monsieur, dit Ruffo, vous voyez la confiance +que le roi a en vous. Voici un bon de dix mille ducats; allez faire +tirer dans une imprimerie autant de mille exemplaires de cette +proclamation qu'on en pourra tirer en vingt-quatre heures; les dix mille +premiers exemplaires tirés seront affichés aujourd'hui à Naples, s'il +est possible avant que le roi y arrive. Il est midi; il vous faut une +heure et demie pour aller à Naples; cela peut être fait à quatre heures. +Emportez-en dix mille, vingt mille, trente mille; répandez-les à foison +et qu'avant demain soir, il y en ait dix mille distribués. + +--Et du reste de l'argent, que ferais-je, monseigneur? + +--Vous achèterez des fusils, de la poudre et des balles. + +Pronio, au comble de la joie, allait s'élancer hors de l'appartement. + +--Comment! dit Ruffo, vous ne voyez point, capitaine?... + +--Qui donc, monseigneur? + +--Le roi vous donne sa main à baiser. + +--Oh! sire! s'écria Pronio baisant la main du roi, le jour où je me +ferai tuer pour Votre Majesté, je ne serai point quitte envers elle. + +Et Pronio sortit, prêt en effet à se faire tuer pour le roi. + +Le roi attendait évidemment la sortie de Pronio avec impatience; il +avait pris part à toute cette scène sans trop savoir quel rôle il y +jouait. + +--Eh bien, dit le roi quand la porte fut refermée, c'est probablement +encore la faute de San-Nicandro, mais le diable m'emporte si je +comprends votre enthousiasme pour cette proclamation, qui ne dit pas un +mot de vrai. + +--Eh! sire, c'est justement parce qu'elle ne dit pas un mot de vrai, +c'est justement parce que ni Votre Majesté ni moi n'aurions osé la +faire, c'est justement pour cela que je l'admire. + +--Alors, dit Ferdinand, expliquez-la-moi, afin que je voie si elle vaut +mes dix mille ducats. + +--Votre Majesté ne serait point assez riche pour la payer, si elle la +payait à sa valeur. + +--Tête d'âne! dit Ferdinand en se donnant un coup de poing sur le front. + +--Votre Majesté veut-elle me suivre sur celle copie? + +--Je vous suis, dit-il. + +Le roi présenta le double de la proclamation au cardinal. + +Ruffo lut[2]: + +[Note 2: Nous ne changeons pas un mot au texte de cette +proclamation, une des pièces historiques les plus impudentes, peut-être, +qui existent au monde.] + +«Pendant que je suis dans la capitale du monde chrétien, occupé à +rétablir la sainte Église, les Français, auprès desquels j'ai fait tout +pour vivre en paix, menacent de pénétrer dans les Abruzzes...» + +--Vous savez que je n'admire pas encore. + +--Vous avez tort, sire; car remarquez la portée de ceci. Vous êtes +à Rome au moment où vous écrivez cette proclamation; vous y êtes +_tranquillement_, sans autre intention que de _rétablir la sainte +Église_; vous n'y abattez pas les arbres de la Liberté, vous ne voulez +pas faire pendre les consuls, vous ne laissez pas le peuple brûler les +juifs ou les jeter dans le Tibre; vous y êtes innocemment, dans les +seuls intérêts du saint-père. + +--Ah! fit le roi, qui commençait à comprendre. + +--Vous n'y êtes pas, continua le cardinal, pour faire la guerre à la +République, puisque vous avez tout fait auprès des Français pour vivre +en paix avec eux. Eh bien, quoique vous ayez tout fait pour vivre en +paix avec eux, c'est-à-dire avec des amis, _ils menacent de pénétrer +dans les Abruzzes_. + +--Eh! fit le roi, qui comprenait. + +--C'est donc, continua Ruffo, aux yeux de tous ceux qui liront ce +manifeste, et le monde entier le lira, c'est donc de leur part et non de +la vôtre qu'est le mauvais procédé, la rupture, la trahison. Malgré +les menaces que vous a faites l'ambassadeur Garat, vous vous fiez à eux +comme à des alliés que vous voulez conserver à tout prix; vous allez à +Rome, plein de confiance dans leur loyauté, et, tandis que vous êtes à +Rome, que vous ne vous doutez de rien, que vous êtes bien tranquille, +les Français vous attaquent à l'improviste et battent Mack. Rien +d'étonnant, vous en conviendrez, sire, qu'un général et une armée pris à +l'improviste soient battus. + +--Tiens!... fit le roi, qui comprenait de plus en plus, c'est ma foi +vrai. + +--Votre Majesté ajoute: «Je me risque donc, _malgré le danger que je +cours, à traverser leurs rangs pour regagner ma capitale en péril_; +mais, une bonne fois à Naples, je marcherai à leur rencontre avec une +armée nombreuse pour les exterminer...» Voyez, sire! malgré le danger +qu'elle y court, Votre Majesté se risque à travers leurs rangs pour +regagner sa capitale en péril. Comprenez-vous, sire? vous ne fuyez plus +devant les Français, vous passez à travers leurs rangs; vous ne craignez +pas le danger, vous l'affrontez, au contraire. Et pourquoi exposez-vous +si témérairement votre personne sacrée? Pour regagner, pour protéger, +pour défendre votre capitale, pour marcher enfin à la rencontre de +l'ennemi avec une armée nombreuse, pour exterminer les Français, quand +vous y serez rentré... + +--Assez, s'écria le roi en éclatant de rire, assez, mon cher cardinal! +j'ai compris. Vous avez raison, mon éminentissime, grâce à cette +proclamation, je vais passer pour un héros. Qui diable se serait douté +de cela quand je changeais d'habits avec d'Ascoli dans une auberge +d'Albano? Décidément, vous avez raison, mon cher cardinal, et votre +Pronio est un homme de génie. Ce que c'est que d'avoir étudié Machiavel! +Tiens! il a oublié son livre. + +--Oh! dit Ruffo, vous pouvez le garder, sire, pour l'étudier à votre +tour; il n'a plus rien à y apprendre. + + + + + LXV + + OÙ MICHEL LE FOU EST NOMMÉ CAPITAINE, + EN ATTENDANT QU'IL SOIT NOMMÉ COLONEL. + + +Le même jour, vers quatre ou cinq heures de l'après-midi, un de ces +bruits sourds et menaçants comme ceux qui précèdent les tempêtes et les +tremblements de terre, s'élevant des vieux quartiers de Naples, commença +d'envahir peu à peu toute la ville. Des hommes sortant par bandes de +l'imprimerie del signor Florio Giordani, située largo Mercatello, le +bras gauche chargé de larges feuilles imprimées, le bras droit armé +d'une brosse et d'un seau plein de colle, se répandaient dans les +différents quartiers de la ville, laissant, chacun derrière lui, une +série d'affiches autour desquelles se groupaient les curieux et à l'aide +desquelles on pouvait suivre sa trace, soit qu'il remontât au Vomero par +la strada de l'Infrascata, soit qu'il descendît par Castel-Capuano, par +le Vieux-Marché, soit enfin qu'il gagnât l'albergo dei Poveri par le +largo delle Pigne, ou soit que, longeant Toledo dans toute sa longueur, +il aboutit à Santa-Lucia par la descente du Géant ou à Mergellina par le +_Ponte_ et la _Riviera di Chiaia_. + +Cette série d'affiches qui causaient un si grand bruit en rayonnant sur +tous les points de la ville, c'était la proclamation du roi Ferdinand, +ou plutôt du capitaine Pronio, dont celui-ci, selon la recommandation du +cardinal Ruffo, émaillait les murs de la capitale des Deux-Siciles; et +ce bruit progressif, cette rumeur croissante qui s'élevait de tous les +quartiers de la ville, c'était l'effet que produisait sa lecture sur ses +habitants. + +En effet, d'un même coup, les Napolitains apprenaient le retour du roi, +qu'ils croyaient à Rome, et l'invasion des Français, qu'il croyaient en +retraite. + +Au milieu de ce récit un peu confus des événements, mais dans lequel +cette même confusion était un trait de génie, le roi apparaissait comme +la seule espérance du pays, comme l'ange sauveur du royaume. + +Il avait traversé les rangs des Français, car le bruit s'était déjà +répandu qu'il était arrivé pendant la nuit à Caserte; il avait risqué +sa liberté, il avait exposé ses jours pour venir mourir avec ses fidèles +Napolitains. + +Le roi Jean n'avait pas fait davantage à Poitiers, ni Philippe de Valois +à Crécy. + +Il était impossible de trahir un tel dévouement, de ne pas récompenser +de pareils sacrifices. + +Aussi, devant chaque affiche, pouvait-on voir un immense groupe qui +discutait, commentait, disséquait la proclamation; ceux qui faisaient +partie de ces groupes et qui savaient lire,--et le nombre n'en était pas +grand,--jouissaient de leur supériorité, avaient la parole, et, comme +ils faisaient semblant de comprendre, ils avaient évidemment une +influence très-prononcée sur ceux qui ne savaient pas lire et qui les +écoutaient l'oeil fixe, l'oreille tendue, la bouche ouverte. + +Au Vieux-Marché, où l'instruction était encore moins répandue que +partout ailleurs, un immense groupe s'était formé à la porte du beccaïo, +et, au centre, assez rapproché du manifeste affiché pour qu'il pût le +lire, on pouvait remarquer notre ami Michel le Fou, qui, jouissant des +prérogatives que lui donnait son instruction distinguée, transmettait à +la multitude ébahie les nouvelles que contenait la proclamation. + +--Ce que je vois de plus clair au milieu de tout cela, disait le beccaïo +dans son brutal bon sens et fixant sur Michel son oeil ardent, le seul +que lui eût laissé la terrible balafre qu'il avait reçue de la main de +Salvato à Mergellina, ce que je vois de plus clair au milieu de tout +cela, c'est que ces gueux de républicains, que l'enfer confonde! ont +donné la bastonnade au général Mack. + +--Je ne vois pas un mot de cela dans la proclamation, répondait Michel; +cependant, je dois dire que c'est probable; nous autres gens instruits, +nous appelons cela un sous-entendu. + +--Sous-entendu ou non, dit le beccaïo, il n'en est pas moins vrai que +les Français--et le dernier puisse-t-il mourir de la peste!--marchent +sur Naples et y seront peut-être avant quinze jours. + +--Oui, dit Michele; car je vois par la proclamation qu'ils envahissent +les Abruzzes; ce qui est évidemment le chemin de Naples; mais il ne +tient qu'à nous qu'ils n'y entrent point, à Naples. + +--Et comment les en empêcher? demanda le beccaïo. + +--Rien de plus facile, dit Michele. Toi, par exemple, en prenant ton +grand couteau, Pagliuccella en prenant son grand fusil, et moi en +prenant mon grand sabre, chacun de nous enfin en prenant quelque chose +et en marchant contre eux. + +--En marchant contre eux, en marchant contre eux, grommela le beccaïo +trouvant la proposition de Michele un peu hasardeuse; c'est bien aisé à +dire, cela! + +--Et c'est encore plus aisé à faire, ami beccaïo: il n'est besoin que +d'une chose; il est vrai que cette chose ne se trouve pas sous la peau +des moutons que tu égorges: il ne faut que du courage. Je sais de bonne +source, moi, que les Français ne sont pas plus de dix mille: or, nous +sommes à Naples soixante mille lazzaroni, bien portants, solides, ayant +de bons bras, de bonnes jambes et de bons yeux. + +--De bons yeux, de bons yeux, dit le beccaïo voyant dans les paroles de +Michele une allusion à son accident; cela te plaît à dire. + +--Eh bien, continua Michele sans se préoccuper de l'interruption du +beccaïo, armons-nous chacun de quelque chose, ne fût-ce que d'une pierre +et d'une fronde, comme le berger David, et tuons chacun le sixième d'un +Français, et il n'y aura plus de Français, puisque nous sommes soixante +mille et qu'ils ne sont que dix mille; cela ne te sera point difficile, +surtout à toi, beccaïo, qui, à ce que tu dis, as lutté seul contre six. + +--Il est vrai, dit le beccaïo, que tout ce qui m'en tombera dans les +mains... + +--Oui, répliqua Michele; mais, à mon avis, il ne faut point attendre +qu'ils te tombent dans les mains, parce que, alors, c'est nous qui +serons dans les leurs; il faut aller au-devant d'eux, il faut les +combattre partout où on les rencontrera. Un homme vaut un homme, +que diable! Puisque je ne te crains pas, puisque je ne crains point +Pagliuccella, puisque je ne crains pas les trois fils de Basso Tomeo, +qui disent toujours qu'il m'assommeront et qui ne m'assomment jamais, à +plus forte raison, six hommes qui en craignent un sont des lâches. + +--Il a raison, Michele! il a raison! crièrent plusieurs voix. + +--Eh bien, alors, dit Michele, si j'ai raison, prouvez-le-moi. Je ne +demande pas mieux que de me faire tuer; que ceux qui veulent se faire +tuer avec moi le disent. + +--Moi! moi! moi! Nous! nous! crièrent cinquante voix. Veux-tu être notre +chef, Michele? + +--Pardieu! dit Michele, je ne demande pas mieux. + +--Vive Michele! vive Michele! vive notre capitaine! crièrent un grand +nombre de voix. + +--Bon! me voilà déjà capitaine, dit Michele; il paraît que la +prédiction de Nanno commence à se réaliser. Veux-tu être mon lieutenant, +Pagliuccella? + +--Ah! par ma foi, je le veux bien, dit celui auquel s'adressait Michel; +tu es un bon garçon, quoique tu sois un peu fier de ce que tu sais; +mais, enfin, puisqu'il faut toujours que l'on ait un chef, mieux vaut +que ce chef sache lire, écrire et compter, que de ne rien savoir du +tout. + +--Eh bien, continua Michele, que ceux qui veulent de moi pour leur chef +aillent m'attendre strada Carbonara, avec les armes qu'ils pourront se +procurer; moi, je vais chercher mon sabre. + +Il se fit alors un grand mouvement dans la foule; chacun tira de son +côté, et une centaine d'hommes prêts à reconnaître Michele le Fou pour +leur chef sortirent du groupe et se mirent chacun à la recherche de +l'arme de rigueur sans laquelle on n'était point reçu dans les rangs du +capitaine Michele. + +Quelque chose se passait à l'autre extrémité de la ville, entre Tolède +et le Vomero, au haut de la montée de l'Infrascata, au pied de la salita +dei Capuccini. + +Fra Pacifico, en revenant de la quête avec son ami Jacobino, avait vu +des hommes courant, le bras gauche chargé d'affiches et collant ces +affiches sur les murs partout où ils trouvaient une place convenable +et à la portée de la vue; le frère quêteur s'était alors approché avec +d'autres curieux de cette affiche, l'avait déchiffrée non sans peine +attendu qu'il n'était point un savant de la force de Michele; mais enfin +il l'avait déchiffrée, et, aux nouvelles inattendues qu'elle contenait, +son ardeur guerrière s'était, comme on le pense bien, éveillée plus +militante que jamais en voyant ces jacobins, objet de son exécration, +prêts à franchir les frontières du royaume. + +Alors, il avait furieusement frappé la terre de son bâton de laurier, +il avait demandé la parole, il était monté sur une borne, et, tenant +Jacobino par sa longe, au milieu d'un silence religieux, il avait +expliqué, à l'immense cercle que sa popularité avait rassemblé autour de +lui, ce que c'était que les Français; or, au dire de fra Pacifico, les +Français étaient tous des impies, des sacrilèges, des pillards, des +voleurs de femmes, des égorgeurs d'enfants, qui ne croyaient pas que la +madone de Pie-di-Grotta remuât les yeux, et que les cheveux du Christ +del Carmine poussassent de telle façon, que l'on était forcé de les lui +couper tous les ans; fra Pacifico affirmait qu'ils étaient tous bâtards +du diable, et en donnait pour preuve que tous ceux qu'il avait vus +portaient, sur un point quelconque du corps, l'empreinte d'une griffe, +indication certaine qu'ils étaient tous destinés à tomber dans celles +de Satan; il était donc urgent, par tous les moyens possibles, de +les empêcher d'entrer à Naples, ou Naples, brûlée de fond en comble, +disparaîtrait de la surface de la terre, comme si la cendre de Pompéi ou +la lave d'Herculanum avait passé sur elle. + +Le discours de fra Pacifico, et surtout la péroraison de ce discours, +avaient fait le plus grand effet sur ses auditeurs. Des cris +d'enthousiasme s'étaient élevés dans la foule; deux ou trois voix +avaient demandé si, dans le cas où le peuple napolitain se soulèverait +contre les Français, fra Pacifico marcherait de sa personne contre +l'ennemi. Fra Pacifico avait alors répondu que non-seulement lui, mais +son âne Jacobino, étaient au service de la cause du roi et de l'autel, +et que, sur cette humble monture, choisie par le Christ pour faire son +entrée triomphale à Jérusalem, il se chargeait de guider à la victoire +ceux qui voudraient bien combattre avec lui. + +Alors, les cris «Nous sommes prêts! nous sommes prêts!» avaient retenti. +Fra Pacifico n'avait demandé que cinq minutes, avait remonté rapidement +la rampe dei Capuccini pour déposer à la cuisine la charge de Jacobino, +et, en effet, cinq minutes après, seconde pour seconde, avait reparu, +monté cette fois sur son âne, et était, au grand galop, revenu prendre +sa place au milieu du cercle qui l'avait élu. + +Il était six heures du soir, à peu près, et Naples en était, sans que +Ferdinand s'en doutât le moins du monde, au degré d'exaspération que +nous avons dit, lorsque celui-ci, la tête basse et se demandant quel +accueil l'attendait dans sa capitale, entra par la porte Capuana, ayant +le soin, pour ne pas ajouter à sa disgrâce la part d'impopularité qui +pesait sur la reine et sa favorite, de se séparer d'elles au moment +d'entrer dans la ville et de leur tracer pour itinéraire la porte del +Camino, la Marinella, la via del Piliero, le largo del Castello, tandis +que lui suivrait la strada Carbonara, la strada Foria, le largo delle +Pigne et Toledo. + +Les deux voitures royales s'étaient donc séparées à la porte Capuana, +la reine regagnant, avec lady Hamilton, sir William et Nelson, le palais +royal par la route que nous avons dite, et le roi entrant directement, +avec le duc d'Ascoli, son fidèle Achate, par cette fameuse porte +Capuana, célèbre à tant de titres. + +C'était, on se le rappelle, justement en face de la porte Capuana, +sur la place qui s'étend au bas des degrés de l'église San-Giovanni +à Carbonara, sur l'emplacement même où, soixante ans plus tard, fut +exécuté Agésilas Milano, que Michele, par hasard, et parce que cette +place est le centre des quartiers populaires, avait donné rendez-vous +à sa troupe! or, sa troupe, recrutée en route, s'était presque doublée +dans l'espace à parcourir, chacun appelant à lui et entraînant les amis +qu'il avait rencontrés sur son chemin, de sorte que plus de deux +cent cinquante hommes encombraient cette place au moment où le roi se +présentait pour la traverser. + +Le roi savait bien qu'au milieu de ses chers lazzaroni, il n'aurait +jamais rien à craindre. Il fut donc étonné, mais voilà tout, quand il +vit, au milieu d'un si grand nombre d'individus assemblés, et à la lueur +des rares réverbères allumés de cent pas en cent pas, et des cierges, +plus nombreux, brûlant devant les madones, reluire des sabres et des +canons de fusil; il se pencha en conséquence, et, touchant de la main +l'épaule de celui qui paraissait le chef de la troupe: + +--Mon ami, lui demanda-t-il en patois napolitain, pourrais-tu me dire ce +qui se passe ici? + +L'homme se retourna et se trouva face à face avec le roi. + +L'homme, c'était Michel. + +--Oh! s'écria-t-il, étouffé tout à la fois par la joie de voir le roi, +l'étonnement que lui causait sa présence et l'orgueil d'avoir été touché +par lui; oh! Sa Majesté! Sa Majesté le roi Ferdinand! Vive le roi! vive +notre père! vive le sauveur de Naples! + +Et toute la troupe répéta d'une seule voix: + +--Vive le roi! vive notre père! vive le sauveur de Naples! + +Si le roi Ferdinand s'attendait à être salué par un cri quelconque à son +retour dans sa capitale, ce n'était certes pas par celui-là. + +--Les entends-tu? demanda-t-il au duc d'Ascoli. Que diable chantent-ils +donc? + +--Ils crient: «Vive le roi!» sire, répondit le duc avec sa gravité +habituelle; ils vous nomment leur père, ils vous appellent le sauveur de +Naples? + +--Tu en es sûr? + +Les cris redoublèrent. + +--Allons, dit-il, puisqu'ils le veulent absolument... + +Et, sortant à moitié par la portière: + +--Oui, mes enfants, dit-il, oui, c'est moi; oui, c'est votre roi, c'est +votre père, et, comme vous le dites très-bien, je reviens sauver Naples +ou mourir avec vous. + +Cette promesse redoubla l'enthousiasme, qui monta jusqu'à la frénésie. + +--Pagliuccella, cria Michele, cours devant avec une dizaine d'hommes; +des torches! des flambeaux! des illuminations! + +--Inutile, mes enfants! cria le roi, qu'un trop grand jour importunait; +inutile! pour quoi faire des illuminations? + +--Pour que le peuple voie que Dieu et saint Janvier lui rendent son roi +sain et sauf, et qu'ils ont protégé Votre Majesté au milieu des périls +qu'elle a courus en traversant les rangs des Français pour revenir dans +sa fidèle ville de Naples, cria Michele. + +--Des torches! des flambeaux! des illuminations! crièrent Pagliuccella +et ses hommes en courant comme des dératés par la strada Carbonara. +C'est le roi qui revient parmi nous. Vive le roi! vive notre père! vive +le sauveur de Naples! + +--Allons, allons, dit le roi à d'Ascoli, mon avis est qu'il ne faut pas +les contrarier. Laissons-les donc faire; mais, décidément, l'abbé Pronio +est un habile homme! + +Les cris de Pagliuccella et de ses lazzaroni eurent un effet magique; on +sortit en foule des maisons avec des torches ou des cierges; toutes les +fenêtres furent illuminées; lorsqu'on arriva à la rue Foria, on la vit +tout entière étincelante comme Pise le jour de la _Luminara_. + +Il en résulta que l'entrée du roi, qui menaçait de se faire avec le +silence et la honte d'une défaite, prenait, au contraire, tout l'éclat +d'une victoire, tout le retentissement d'un triomphe. + +A la montée du musée Borbonico, le peuple ne put souffrir plus longtemps +que son roi fût traîné par des chevaux; il détela la voiture, s'y attela +et la traîna lui-même. + +Lorsque la voiture du roi et son attelage arrivèrent à la rue de Tolède, +on vit, descendant de l'Infrascata, une seconde troupe se joindre à +celle de Michel le Fou, troupe non moins enthousiaste et non moins +bruyante. Elle était conduite par fra Pacifico, monté sur son âne +et portant son bâton sur son épaule comme Hercule sa massue; elle se +composait de deux on trois cents personnes au moins. + +On descendit la rue de Tolède; elle ruisselait littéralement +d'illuminations, tandis que tout ce peuple armé de torches allumées +semblait une mer phosphorescente. A peine, tant la foule était +considérable, si la voiture pouvait avancer. Jamais triomphateur +antique, jamais Paul-Émile, vainqueur de Persée, jamais Pompée, +vainqueur de Mithridate, jamais César, vainqueur des Gaules, n'eurent un +cortège pareil à celui qui ramenait ce roi fugitif à son palais. + +La reine était arrivée la dernière par des rues désertes et avait trouvé +le palais royal muet et presque solitaire; puis elle avait entendu +de grandes et lointaines rumeurs, quelque chose comme des grondements +d'orage venant de l'horizon; elle avait, en hésitant, été au balcon, car +elle entendait encore, dans la rue et sur la place, ce froissement du +peuple qui se hâte, sans savoir vers quoi le peuple se hâtait; alors, +elle avait plus distinctement entendu ce bruit, perçu ces clameurs, +vu ces torrents de lumière qui descendaient de la rue de Tolède et +roulaient vers le palais royal, et elle les avait pris pour la lave +d'une révolution; elle eut peur, elle se rappelait les 5 et 6 octobre, +le 21 juin et le 10 août de sa soeur Antoinette; elle parlait déjà +de fuir; Nelson lui offrait déjà un refuge à bord de son vaisseau, +lorsqu'on vint lui dire que c'était le roi que le peuple ramenait en +triomphe. + +La chose lui paraissait plus qu'incroyable, elle lui paraissait +impossible; elle consulta Emma, Nelson, sir William, Acton; aucun d'eux, +Acton lui-même, ce grand mépriseur de l'humanité, ne pouvait s'expliquer +cette aberration du sens moral chez tout un peuple: on ignorait la +proclamation de Pronio, que le roi ou plutôt le cardinal avait par +les soins de son auteur, fait imprimer et afficher sans en rien dire à +personne, et l'absence d'esprit philosophique empêchait les illustres +personnages que nous venons de citer de se rendre compte à quels +misérables petits accidents, lorsqu'un trône est ébranlé, tient son +raffermissement ou sa chute. + +La reine, rassurée enfin et à grand'peine, courut au balcon; ses amis +la suivirent. Acton seul resta en arrière; dédaigneux de popularité, +détesté comme étranger, accusé de tous les malheurs qui arrivaient au +trône, il évitait de se montrer au public, lequel l'accueillait presque +toujours par des murmures qui parfois allaient jusqu'à l'insulte. Tant +qu'il s'était senti aimé ou avait cru être aimé de Caroline, il avait +bravé cette impopularité; mais, depuis qu'il sentait n'être plus pour +elle qu'un objet de crainte, un moyen d'ambition, il avait cessé de +braver l'opinion publique, à laquelle, il faut lui rendre cette justice, +il était profondément indifférent. + +L'apparition de la reine au balcon fut inaperçue, ou du moins ne parut +causer aucune sensation, quoique la place du Château fût encombrée de +monde; tous les regards, tous les cris, tous les élans du coeur étaient +pour ce roi qui _avait passé entre les rangs des Français pour aller +mourir avec son peuple_. + +La reine ordonna alors que l'on prévînt le duc de Calabre que son père +approchait, la présence de sa mère n'ayant pas suffi à l'attirer dans +les grands appartements: elle fit, en outre, amener tous les enfants +royaux, leur céda sa place au balcon et se tint derrière eux. + +L'apparition des enfants royaux sur le balcon fut saluée par quelques +cris, mais ne détourna point l'attention de la multitude, tout entière +au cortège royal, dont la tête commençait à dépasser Sainte-Brigitte. + +Quant à Ferdinand, il en arrivait peu à peu à être de l'avis du cardinal +Ruffo, qu'il reconnaissait de plus en plus comme bon conseiller; avoir +payé une pareille entrée dix mille ducats n'était pas cher, surtout +si l'on comparait cette entrée à celle qui l'attendait, et que sa +conscience royale, si peu sévère qu'elle fût, lui faisait pressentir. + +Le roi descendit de voiture; après l'avoir traîné, le peuple voulut le +porter: il le prit entre ses bras, et, par le grand escalier, le souleva +jusqu'à la porte de ses appartements. + +La foule était si considérable, qu'il fut séparé du duc d'Ascoli, auquel +personne ne fit attention et qui disparut au milieu de cette houle +humaine. + +Le roi se montra au balcon, donna la main au prince François, embrassa +ses enfants au milieu des cris frénétiques de cent mille personnes, et, +réunissant dans un seul groupe tous les jeunes princes et toutes les +jeunes princesses, qu'il enveloppa de ses bras: + +--Eux aussi, cria-t-il, eux aussi mourront avec vous! + +Mais tout le peuple répondit en criant d'une seule voix: + +--Pour vous et pour eux, sire, nous nous ferons tuer jusqu'au dernier! + +Le roi tira son mouchoir et fit semblant d'essuyer une larme. + +La reine, pâle et frémissante, se recula du balcon et alla trouver, au +fond de l'appartement, Acton, debout, s'appuyant de son poing sur une +table et regardant cet étrange spectacle avec son flegme irlandais. + +--Nous sommes perdus! dit-elle, le roi restera. + +--Soyez tranquille, madame, dit Acton en s'inclinant; je me charge, moi, +de le faire partir. + +Le peuple stationna dans la rue de Tolède et à la descente du Géant bien +longtemps encore après que le roi eut disparu et que les fenêtres furent +fermées. + +Le roi rentra chez lui sans même demander ce qu'était devenu d'Ascoli, +que l'on avait emporté chez lui évanoui, froissé, foulé aux pieds, à +demi mort. + +Il est vrai qu'il avait hâte de revoir Jupiter, que, depuis plus de six +semaines, il n'avait pas vu. + + + + + LXVI + + AMANTE.--ÉPOUSE. + + +Les esprits vulgaires, et dont le regard glisse sur les surfaces, +avaient pu croire, en voyant cette manifestation inattendue, soudaine, +presque universelle, que rien ne pouvait, même momentanément, déraciner +un trône reposant sur la large base d'une populace tout entière; mais +les esprits élevés et intelligents qui ne se laissaient pas éblouir par +de vaines paroles et par ces démonstrations extérieures si familières +aux Napolitains, voyaient, au delà de cet enthousiasme, aveugle comme +toutes les manifestations populaires, la sombre vérité, c'est-à-dire +le roi en fuite, l'armée napolitaine battue, les Français marchant sur +Naples, et ceux-là, recevant la véritable impression des événements, en +prévoyaient l'inévitable conséquence. + +Une des maisons où la nouvelle de ce qui s'était passé avait produit la +sensation la plus vive d'abord, parce que les deux individus habitant +cette maison, se trouvaient de deux côtés divers, parfaitement +renseignés, ensuite parce qu'ils avaient chacun un grand intérêt, l'un +de coeur, l'autre de relations sociales, à l'issue de ces événements, +était la maison si bien connue de nos lecteurs, sous le titre de maison +du Palmier. + +Luisa avait tenu parole à Salvato; depuis le départ du jeune homme, +depuis qu'il avait quitté cette chambre où, porté mourant, il était peu +à peu, sous l'oeil et par les soins de la jeune femme, revenu à la vie, +tous les instants que l'absence de son mari lui avait laissés libres, +elles les avait passés dans cette chambre. + +Luisa ne pleurait pas, Luisa ne se plaignait pas, elle n'éprouvait même +pas le besoin de parler de Salvato à personne; Giovannina, étonnée du +silence de sa maîtresse à l'égard du jeune homme, avait essayé de le +lui faire rompre, mais n'y avait pas réussi; une fois Salvato parti, une +fois Salvato absent, il semblait à Luisa qu'elle ne devait plus parler +de lui qu'avec Dieu. + +Non, la pureté de cet amour, si puissant et si maître de son âme qu'il +fût, l'avait laissée dans une mélancolique sérénité; elle entrait dans +la chambre, souriait à tous les meubles, les saluait doucement de la +tête, tendrement des yeux, allait s'asseoir à sa place accoutumée, +c'est-à-dire au chevet du lit, et rêvait. + +Ces rêveries, dans lesquelles les deux mois qui venaient de s'écouler +repassaient jour par jour, heure par heure, minute par minute, devant +ses yeux, où le passé,--Luisa avait deux passés: un qu'elle avait +complètement oublié, l'autre auquel elle pensait sans cesse!--ces +rêveries où le passé, disons-nous, se reconstruisait sans qu'aucun +effort de sa mémoire eût besoin d'aider à sa reconstruction, ces +rêveries avaient une douceur infinie; de temps en temps, quand ses +souvenirs en étaient à l'heure du départ, elle portait la main à ses +lèvres comme pour y fixer l'unique et rapide baiser que Salvato y avait +imprimé en se séparant d'elle, et, alors, elle en retrouvait toute la +suavité. Autrefois, sa solitude avait besoin de travail ou de lecture; +aujourd'hui, aiguille, crayon, musique, tout était négligé; ses amis +ou son mari étaient-ils là, Luisa vivait un pied dans le passé, l'autre +dans le présent. Demeurait-elle seule, elle retombait tout entière dans +le passé, elle y vivait d'une vie factice, bien autrement douce que la +vie réelle. + +Il y avait quatre jours à peine que Salvato était parti, et ces quatre +jours d'absence avaient pris une place immense dans la vie de Luisa; +cet espace y formait une espèce de lac bleu, tranquille, solitaire et +profond, réfléchissant le ciel; si l'absence de Salvato se prolongeait, +ce lac idéal s'agrandirait en raison de la durée de l'absence; si +l'absence était éternelle, le lac alors prendrait toute sa vie, passé et +avenir, submergeant l'espérance dans l'avenir, la mémoire dans le passé, +et arriverait, comme la mer, à n'avoir plus de rivages visibles. + +Dans cette vie de la pensée qui l'emportait sur la vie matérielle, tout, +comme dans un rêve, prenait une forme analogue au songe dans lequel elle +était perdue; ainsi, elle voyait sans impatience, venir à elle +cette lettre tant attendue, sous la forme d'une voile blanche, point +imperceptible à l'horizon, grandissant peu à peu et s'approchant +doucement, en rasant le flot bleu de son aile de neige, du rivage sur +lequel elle était couchée. + +Cette mélancolie laissée par le départ de Salvato, tempérée par l'espoir +du retour, perle qu'avait fait éclore au fond de son coeur la promesse +positive du jeune homme, était si douce, que son mari même, dont +l'éternelle bonté semblait s'alimenter de sa vue, ne l'ayant point +remarquée, n'avait pas eu besoin de lui en demander la cause; cette +tendre et profonde amitié, moitié reconnaissance, moitié tendresse +filiale qu'elle avait pour lui, ne souffrait en rien de cet amour +qu'elle portait à un autre; il y avait peut-être un peu de pâleur dans +son sourire, quand elle allait attendre sur le perron son retour de +la bibliothèque; peut-être y avait-il, quand elle saluait ce retour, +l'humidité d'une larme dans sa voix; mais, pour que le chevalier le +remarquât, il eût fallu qu'on le lui fît remarquer. San-Felice était +donc demeuré l'homme calme et heureux qu'il avait toujours été. + +Mais chacun d'eux éprouva une inquiétude différente, quand ils apprirent +le retour du roi à Caserte. + +San-Felice, en arrivant au palais royal, avait trouvé le prince absent, +et son aide de camp chargé de lui dire que Son Altesse royale était +allée faire une visite au roi, revenu en toute hâte de Rome la nuit +précédente. + +Quoique l'événement lui eût paru grave, comme il ignorait que sa femme +eût à cet événement un autre intérêt que celui qu'il y prenait lui-même, +il n'avait pas quitté le palais royal une minute plus tôt et était +rentré chez lui à son heure accoutumée. + +Seulement, en rentrant, il avait raconté ce retour à Luisa, plutôt comme +une chose extraordinaire que comme une chose inquiétante; mais Luisa, +qui savait, par les confidences de Salvato, qu'une bataille était +instante, avait tout de suite pensé que le retour du roi se rattachait +à cette bataille, et, avec assurance, elle avait émis cette supposition +qui avait étonné le chevalier par sa justesse, que, si le roi était +revenu, il y avait probablement eu rencontre entre les Français et les +Napolitains, et que, dans cette rencontre, les Français avaient été +vainqueurs. + +Mais, en émettant cette supposition, qui, pour elle, était une +certitude, Luisa avait eu besoin de toute sa puissance sur elle-même +pour ne pas laisser voir son émotion; car les Français n'avaient pas +été vainqueurs sans lutte, et, dans cette lutte, ils avaient dû avoir un +plus ou moins grand nombre de morts et de blessés; or, qui pouvait lui +assurer que Salvato n'était au nombre ni des blessés ni des morts? + +Sous le premier prétexte venu, Luisa s'était retirée dans sa chambre, +et, devant le même crucifix qui avait assisté son père mourant, +sur lequel San-Felice avait juré d'accomplir les volontés du prince +Caramanico en épousant Luisa et en la rendant heureuse, elle pria +longtemps et pieusement, ne donnant pas de motif à sa prière et laissant +à Dieu le soin de découvrir ce motif, s'il y en avait un. + +A cinq heures, San-Felice avait entendu un grand bruit dans la rue; +il s'était approché de la fenêtre, avait vu des hommes courant de tous +côtés, en posant sur la muraille des affiches que chacun s'empressait de +lire. Il était alors descendu, s'était approché d'une affiche, avait +lu comme les autres l'incompréhensible proclamation; puis, comme tout +esprit scrutateur, il avait été préoccupé du désir de trouver le mot de +cette énigme politique, avait demandé à Luisa si elle voulait descendre +avec lui jusqu'à la ville pour avoir des nouvelles, et, sur son refus, y +était allé seul. + +En son absence, Cirillo était venu; il ignorait le départ de Salvato; +à lui la jeune femme dit tout: comment Nanno était venue et, avec +son langage figuré, avait, sous la forme d'une légende grecque, fait +comprendre à Salvato que les Français allaient combattre et qu'il devait +combattre avec eux. Cirillo, ne sachant rien de plus que San-Felice, +était fort inquiet; mais il donna la certitude à Luisa que, s'il n'était +point arrivé malheur à Salvato, Salvato, par un moyen quelconque, ferait +parvenir des nouvelles à ses amis. Alors, ce qu'il saurait, Cirillo +s'engagait à le lui faire savoir. + +Luisa ne lui dit point que, sous ce rapport, elle avait l'espérance +d'être renseignée au moins aussi vite que lui. + +Cirillo était parti depuis longtemps, lorsque San-Felice rentra; il +avait assisté au triomphe du roi et haussé les épaules à l'enthousiasme +des Napolitains; le côté embarrassé et obscur de la proclamation n'avait +point échappé à son esprit sagace, et son coeur n'était pas si naïf +qu'il ne crût à quelque tromperie. + +Il regretta de n'avoir point vu Cirillo, qu'il aimait comme homme, qu'il +admirait comme médecin. + +A onze heures, il se retira chez lui, et Luisa rentra chez elle, ou +plutôt dans la chambre de Salvato, comme elle avait coutume de le faire +quand il y était, et même depuis qu'il n'y était plus; la crainte avait +donné à son amour quelque chose de plus passionné que d'habitude; elle +s'agenouilla devant le lit, pleura beaucoup, et, à plusieurs reprises, +appuya ses lèvres sur l'oreiller où avait reposé la tête du blessé. + +Un léger bruit la fit retourner: Giovannina l'avait suivie; elle se +redressa, honteuse d'être surprise par la jeune fille, qui s'excusa en +disant: + +--J'ai entendu pleurer madame, et j'ai pensé que madame avait peut-être +besoin de moi. + +Luisa se contenta de secouer la tête; elle s'abstenait de parler, +craignant que ses paroles mouillées de larmes n'en dissent plus qu'elle +n'en voulait dire. + +Le lendemain, Luisa était pâle, défaite; son excuse fut le bruit que +l'on avait fait toute la nuit en tirant des pétards et des mortarelli. + +Le chevalier achevait de déjeuner, lorsqu'une voiture s'arrêta à la +porte. Giovannina ouvrit et introduisit le secrétaire du prince; +le prince, forcé d'aller au conseil à midi, et désirant causer avec +San-Felice avant d'aller au conseil, lui envoyait sa voiture et le +priait de venir sans perdre un instant. + +Sur le perron, le chevalier croisa le facteur, qui, trouvant la porte +ouverte, était entré: il tenait une lettre à la main. + +--Est-ce pour moi? demanda San-Felice. + +--Non, Excellence, c'est pour madame. + +--D'où vient-elle? + +--De Portici. + +--Portez vite! c'est de la gouvernante de madame, probablement. + +Et San-Felice continua son chemin et monta dans la voiture, qui partit +au grand trot. + +Luisa avait entendu le court dialogue du facteur et de son mari; elle +s'avança au-devant de l'homme de la poste et lui prit la lettre des +mains. + +Cette lettre était d'une écriture inconnu. + +Elle l'ouvrit machinalement, porta son regard sur la signature et jeta +un cri: la lettre était de Salvato. + +Elle l'appuya sur son coeur et courut s'enfermer dans la chambre sacrée. + +Il lui semblait que c'eût été usé impiété de lire la première lettre +qu'elle recevait de son ami autre part que dans cette chambre. + +--C'est de lui! murmura-t-elle en tombant sur le fauteuil placé au +chevet du lit, c'est de lui! + +Elle fut un moment sans pouvoir lire; le sang qui s'élançait de son +coeur et qui montait à son cerveau faisait battre ses tempes et jetait +un voile sur ses yeux. + +Salvato écrivait du champ de bataille: + + «Remerciez Dieu, ma bien-aimée! je suis arrivé à temps pour le + combat, et n'ai point été étranger à la victoire; vos saintes et + virginales prières ont été exaucées; Dieu, invoqué par le plus + beau de ses anges, a veillé sur moi et sur mon honneur. + + »Jamais victoire n'a été plus complète, ma bien-aimée Luisa; sur + le champ de bataille même, mon cher général m'a serré sur + son coeur et m'a fait chef de brigade. L'armée de Mack + s'est évanouie comme une fumée! Je pars à l'instant pour + Civita-Ducale, d'où je trouverai moyen de vous expédier cette + lettre. Dans le désordre qui va résulter de notre victoire et de + la défaite des Napolitains, il est impossible de compter sur la + poste. Je vous aime tout à la fois d'un coeur gonflé d'amour et + d'orgueil. Je vous aime! je vous aime!... + + »Civita-Ducale, deux heures du matin, + + »Me voilà déjà plus près de vous de dix lieues. Nous avons + trouvé, Hector Caraffa et moi, un paysan qui, grâce à mon + cheval, que j'avais laissé ici et dont vous ferez tous mes + compliments à Michele, consent à partir à l'instant même; il + ne s'arrêtera que lorsque le cheval tombera sous lui, et il en + prendra aussitôt un autre; il se charge de porter une lettre + à celui de nos amis chez lequel Hector était caché à Portici. + Votre lettre sera incluse dans la sienne; il vous la fera + passer. + + »Je vous dis cela pour que vous ne cherchiez pas comment elle + vous arrive; cette préoccupation vous éloignerait un instant + de moi. Non, je veux que vous soyez tout à la joie de me lire, + comme je suis, moi, tout au bonheur de vous écrire. + + »Notre victoire est si complète, que je ne crois pas que nous + ayons une autre bataille à livrer. Nous marchons droit sur + Naples, et, si rien ne nous arrête, comme c'est probable, je + pourrai vous revoir dans huit ou dix jours au plus. + + »Vous laisserez ouverte la fenêtre par laquelle je suis sorti, + je rentrerai par cette même fenêtre. Je vous reverrai dans cette + même chambre où j'ai été si heureux, je vous y rapporterai la + vie que vous m'y avez donnée. + + »Je ne négligerai aucune occasionne de vous écrire; si cependant + vous ne receviez pas de lettre de moi, ne soyez pas inquiète, + les messagers auraient été infidèles, arrêtés ou tués. + + »O Naples! ma chère patrie! mon second amour après vous! Naples, + tu vas donc être libre! + + »Je ne veux pas retarder mon courrier, je ne veux pas retarder + votre joie; je suis heureux deux fois, de mon bonheur et du + vôtre. Au revoir, ma bien adorée Luisa! Je vous aime! je vous + aime!... + + »SALVATO.» + +Luisa lut la lettre du jeune homme dix fois, vingt fois peut-être; elle +l'eût relue sans cesse, la mesure du temps manquait. + +Tout à coup, Giovannina frappa à la porte. + +--M. le chevalier rentre, dit-elle. + +Luisa jeta un cri, baisa la lettre, la mit sur son coeur, jeta, en +sortant de la chambre, un regard vers cette autre chambre par la fenêtre +de laquelle était sorti Salvato, fenêtre par laquelle il devait rentrer. + +--Oui, oui, murmura-t-elle en lui envoyant un sourire. + +Cet amour était si fécond, qu'il donnait une existence à tous les objets +inertes ou insensibles qui entouraient Luisa et qui avaient entouré +Salvato. + +Luisa entra au salon par une porte, tandis que son mari y entrait par +l'autre. + +Le chevalier était visiblement préoccupé. + +--Qu'avez-vous, mon ami? demanda Luisa marchant à lui et le regardant +avec ses yeux limpides. Vous êtes triste! + +--Non, mon enfant, répondit le chevalier, pas triste: inquiet. + +--Vous avez vu le prince? demanda la jeune femme. + +--Oui, répondit le chevalier. + +--Et votre inquiétude vous vient de la conversation que vous avez eue +avec Son-Altesse? + +Le chevalier fit de la tête un signe affirmatif. + +Luisa essaya de lire dans sa pensée. + +Le chevalier s'assit, prit les deux mains de Luisa, debout devant lui, +et la regarda à son tour. + +--Parlez, mon ami, dit Luisa, que commençait d'atteindre un triste +pressentiment. Je vous écoute. + +--La situation dans laquelle se trouve la famille royale, dit le +chevalier, est aussi grave au moins que nous l'avions présagé hier +au soir; il n'y a aucune espérance de défendre l'entrée de Naples aux +Français, et la résolution est prise par elle de se retirer en Sicile. + +Sans savoir pourquoi, Luisa sentit son coeur se serrer. + +Le chevalier vit sur le visage de Luisa le reflet de ce qui se passait +dans son coeur. Sa lèvre frémissait, son oeil se fermait à demi. + +--Alors... Écoute bien ceci, mon enfant, dit le chevalier avec cet +accent de douce tendresse paternelle qu'il prenait parfois avec Luisa. +Alors, le prince m'a dit: «Chevalier, vous êtes mon seul ami; vous +êtes le seul homme avec lequel j'aie un vrai plaisir à causer; le peu +d'instruction solide que j'ai, je vous le dois; le peu que je vaux, +c'est de vous que je le tiens; un seul homme peut m'aider à supporter +l'exil, et c'est vous, chevalier. Je vous en prie, je vous en supplie, +si je suis obligé de partir, partez avec moi!» + +Luisa sentit un frisson lui passer par tout le corps. + +--Et... qu'avez-vous répondu, mon ami? demanda-t-elle d'une voix +tremblante. + +--J'ai eu pitié de cette infortune royale, de cette faiblesse dans +la grandeur, de ce prince sans ami dans l'exil, de cet héritier de la +couronne sans serviteur parce qu'il allait peut-être perdre la couronne; +j'ai promis. + +Luisa tressaillit; ce tressaillement n'échappa point au chevalier, qui +lui tenait les mains. + +--Mais, reprit-il vivement, comprends bien ceci Luisa: ma promesse est +toute personnelle, elle n'engage que moi; éloignée de la cour, où tu +as dédaigné de prendre ta place, tu n'as, toi, d'obligation envers +personne. + +--Vous croyez, mon ami? + +--Je le crois; tu es donc libre, enfant chérie de mon coeur, de rester à +Naples, de ne pas quitter cette maison que tu aimes, ce jardin où tu +as couru et joué tout enfant, ce petit coin de terre, enfin, où tu as +amassé dix-sept ans de souvenirs; car il y a dix-sept ans que tu es +ici et que tu fais la joie de mon foyer! il me semble que tu y es venue +hier. + +Le chevalier poussa un soupir. + +Luisa ne répondit rien; il continua: + +--La duchesse Fusco, qui est exilée par la reine, la reine à peine +éloignée, va revenir à son tour; avec une pareille amie pour veiller +sur toi, je n'aurai pas plus de crainte que si tu étais près d'une mère. +Dans quinze jours, les Français seront à Naples; mais tu n'as rien à +redouter des Français. Je les connais, ayant longtemps vécu avec eux. +Ils apportent à mon pays des bienfaits dont j'aurais voulu qu'il fût +doté par ses souverains: la liberté, l'intelligence. Tous mes amis et, +par conséquent, tous les tiens sont patriotes; aucune révolution ne peut +t'inquiéter, aucune persécution ne saurait t'atteindre. + +--Ainsi, mon ami, lui demanda Luisa, vous croyez que je puis vivre +heureuse sans vous? + +--Un mari comme moi, chère enfant, dit San-Felice avec un soupir, n'est +point un mari regrettable pour une femme de ton âge. + +--Mais, en admettant que je puisse vivre sans vous, vous, mon ami, +pourrez-vous vivre sans moi? + +San-Felice baissa la tête. + +--Vous craignez que cette maison, ce jardin, ce petit coin de terre, ne +me manquent, continua Luisa; mais ma présence ne vous manquera-t-elle +point, à vous? notre vie, commune depuis dix-sept ans, en se disjoignant +tout à coup, ne déchirera-t-elle point en vous quelque chose, +non-seulement d'habituel, mais encore d'indispensable? + +San-Felice resta muet. + +--Quand vous ne voulez pas abandonner le prince, qui n'est que votre +ami, ajouta Luisa d'une voix oppressée, me donnez-vous une preuve +d'estime en me proposant de vous abandonner, vous qui êtes tout à la +fois et mon père et mon ami, vous qui avez mis l'intelligence dans mon +esprit, la bonté dans mon coeur, Dieu dans mon âme? + +San-Felice poussa un soupir. + +--Quand vous avez promis au prince de le suivre, enfin, avez-vous pensé +que je ne vous suivrais pas? + +Une larme tomba des yeux du chevalier sur la main de Luisa. + +--Si vous avez pensé cela, mon ami, continua-t-elle avec un doux et +triste mouvement de tête, vous avez eu tort; mon père mourant nous a +unis, Dieu a béni notre union, la mort seule nous désunira. Je vous +suivrai, mon ami. + +San-Felice releva vivement sa tête rayonnante de bonheur, et ce fut une +larme de Luisa qui tomba à son tour sur la main de son mari. + +--Mais tu m'aimes donc? Bénédiction du bon Dieu! tu m'aimes donc? +s'écria le chevalier. + +--Mon père, dit Luisa, vous avez été ingrat, demandez pardon à votre +fille. + +San-Felice se jeta à genoux, baisant les mains de sa fille, tandis +qu'elle, levant les yeux au ciel, murmurait: + +--N'est-ce pas, mon Dieu, que, si je ne faisais pas ce que je fais, +n'est-ce pas que je serais indigne de tous deux? + + + + + LXVII + + LES DEUX AMIRAUX. + + +Le prince François, en présentant à San-Felice la fuite de la famille +royale en Sicile comme résolue, avait cru parler au nom de son père et +de sa mère; mais, en réalité, il avait parlé au nom seul de la reine; de +ce côté, en effet, la fuite était résolue et on la voulait à tout prix; +mais, en voyant le dévouement de son peuple, tout aveugle qu'il était, +et par cela même qu'il était aveugle, en écoutant ces protestations +faites par cent mille hommes, de mourir pour lui depuis le premier +jusqu'au dernier, le roi s'était repris à l'idée de défendre sa capitale +et d'en appeler de la lâcheté de l'armée à l'énergie de ce peuple qui +s'offrait si spontanément à lui. + +Il se levait donc le 11 décembre au matin, c'est-à-dire le lendemain de +cet incroyable triomphe auquel nous avons essayé de faire assister nos +lecteurs, sans parti pris encore, mais penchant plutôt pour celui de la +résistance que pour celui de la fuite, quand on lui annonça que l'amiral +François Caracciolo était depuis une demi-heure dans l'antichambre, +attendant qu'il fit jour chez sa Majesté. + +Excité par les préventions de la reine, Ferdinand n'aimait point +l'amiral, mais ne pouvait s'empêcher de l'estimer; son admirable courage +dans les différentes rencontres qu'il avait eues avec les Barbaresques, +le bonheur avec lequel il avait tiré sa frégate, _la Minerve_ de la rade +de Toulon, quand Toulon avait été repris par Bonaparte sur les Anglais, +le sang-froid qu'il avait déployé dans la protection donnée par lui +aux autres vaisseaux, qu'il avait ramenés, mutilés par les boulets et +désemparés par la tempête, c'est vrai, mais enfin qu'il avait ramenés +sans en perdre un seul, lui avaient alors valu le grade d'amiral. + +On a vu, dans les premiers chapitres de ce récit, les motifs que croyait +avoir la reine de se plaindre de l'amiral, qu'elle était parvenue, avec +son adresse ordinaire, à mettre assez mal dans l'esprit du roi. + +Ferdinand crut que Caracciolo venait pour lui demander la grâce de +Nicolino, qui était son neveu, et, enchanté d'avoir, par la fausse +position où s'était mis un membre de sa famille, prise sur l'amiral, +auquel il se sentait dans la malveillante disposition d'être +désagréable, il ordonna de le faire entrer à l'instant même. + +L'amiral, revêtu de son grand uniforme, entra calme et digne comme +toujours; sa haute position sociale mettait depuis quatre cents ans +les chefs de sa famille en contact avec les souverains de toute race, +angevins, aragonais, espagnols, qui s'étaient succédé sur le trône de +Naples; il joignait donc à une suprême dignité cette courtoisie parfaite +dont il avait donné un échantillon à la reine dans le double refus qu'il +avait fait, pour sa nièce et pour lui-même, d'assister aux fêtes que la +cour avait données à l'amiral Nelson. + +Cette courtoisie, de quelque part qu'elle vînt, embarrassait toujours +un peu Ferdinand, dont la courtoisie n'était point la qualité dominante; +aussi, lorsqu'il vit l'amiral s'arrêter respectueusement à quelques +pas de lui et attendre, selon l'étiquette de la cour, que le roi lui +adressât le premier la parole, n'eut-il rien de plus pressé que de +commencer la conversation par le reproche qu'il avait à lui faire. + +--Ah! vous voilà, monsieur l'amiral, lui dit-il; il paraît que vous avez +fort insisté pour me voir? + +--C'est vrai, sire, répondit Caracciolo en s'inclinant; je croyais de +toute urgence d'avoir l'honneur de pénétrer jusqu'à Votre Majesté. + +--Oh! je sais ce qui vous amène, dit le roi. + +--Tant mieux pour moi, sire, dit Caracciolo; dans ce cas, c'est une +justice que le roi rend à ma fidélité. + +--Oui, oui, vous venez me parler pour ce mauvais sujet de Nicolino, +votre neveu, n'est-ce pas? qui s'est mis, à ce qu'il paraît, dans une +méchante affaire, puisqu'il ne s'agit pas moins que de crime de haute +trahison; mais je vous préviens que toute prière, même la vôtre, sera +inutile, et que la justice aura, son cours. + +Un sourire passa sur la figure austère de l'amiral. + +--Votre Majesté est dans l'erreur, dit-il; au milieu des grandes +catastrophes politiques, les petits accidents de famille disparaissent. +Je ne sais point et ne veux point savoir ce qu'a fait mon neveu; s'il +est innocent, son innocence ressortira de l'instruction du procès, comme +est ressortie celle du chevalier de Medici, du duc de Canzano, de Mario +Pagano et de tant de prévenus qu'après les avoir gardés trois ans, les +prisons ont été obligées de rendre à la liberté; s'il est coupable, la +justice aura son cours. Nicolino est de haute race; il aura le droit +d'avoir la tête tranchée, et, Votre Majesté le sait, l'épée est une arme +si noble, que, même aux mains du bourreau, elle ne déshonore pas ceux +qui sont frappés par elle. + +--Mais, alors, dit le roi un peu étonné de cette dignité si simple et si +calme, dont sa nature, son tempérament, son caractère ne lui donnaient +aucune notion instinctive; mais, alors, si vous ne venez point me parler +de votre neveu, de quoi venez-vous donc me parler? + +--Je viens vous parler de vous, sire, et du royaume. + +--Ah! ah! fit le roi, vous venez me donner des conseils? + +--Si Votre Majesté daigne me consulter, répondit Caracciolo avec un +respectueux mouvement de tête, je serai heureux et fier de mettre +mon humble expérience à sa disposition. Dans le cas contraire, je +me contenterai d'y mettre ma vie et celle des braves marins que j'ai +l'honneur de commander. + +Le roi eût été heureux de trouver une occasion de se fâcher; mais, +devant une pareille réserve et un semblable respect, il n'y avait pas de +prétexte à la colère. + +--Hum! fit-il, hum! + +Et, après deux ou trois secondes de silence: + +--Eh bien, amiral, dit-il, je vous consulterai. + +Et, en effet, il se tournait déjà vers Caracciolo, lorsqu'un valet de +pied, entrant par la porte des appartements, s'approcha du roi et lui +dit à demi-voix quelques paroles que Caracciolo n'entendit point et ne +chercha point à entendre. + +--Ah! ah! dit-il; et il est là? + +--Oui, sire; il dit qu'avant-hier, à Caserte, Votre Majesté lui a dit +qu'elle avait à lui parler. + +--C'est vrai. + +Se tournant alors vers Caracciolo: + +--Ce que vous avez à me dire, monsieur, peut-il se dire devant un +témoin? + +--Devant le monde entier, sire. + +--Alors, dit le roi en se retournant vers le valet de pied, faites +entrer. D'ailleurs, continua-t-il en s'adressant à Caracciolo, celui qui +demande à entrer est un ami, plus qu'un ami, un allié: c'est l'illustre +amiral Nelson. + +En ce moment, la porte s'ouvrit et le valet de pied annonça +solennellement: + +--Lord Horace Nelson du Nil, baron de Bornhum-Thorpes, duc de Bronte! + +Un léger sourire, qui n'était pas exempt d'amertume, effleura, à +rémunération de tous ces titres, les lèvres de Caracciolo. + +Nelson entra; il ignorait avec qui le roi se trouvait; il fixa son oeil +gris sur celui qui l'avait précédé dans le cabinet du roi et reconnut +l'amiral Caracciolo. + +--Je n'ai pas besoin de vous présenter l'un à l'autre, n'est-ce pas, +messieurs? dit le roi. Vous vous connaissez. + +--Depuis Toulon, oui, sire, dit Nelson. + +--J'ai l'honneur de vous connaître depuis plus longtemps que cela, +monsieur, répondit Caracciolo avec sa courtoisie ordinaire: je vous +connais depuis le jour où, sur les côtes du Canada, vous avez, avec un +brick, combattu contre quatre frégates françaises, et où vous leur avez +échappé en faisant traverser à votre bâtiment une passe que, jusque-là, +on croyait impraticable. C'était en 1786, je crois; il y a douze ans de +cela. + +Nelson salua; lui non plus, le brutal marin, n'était point familier avec +ce langage. + +--Milord, dit le roi, voici l'amiral Caracciolo qui vient m'offrir ses +conseils sur la situation; vous la connaissez. Asseyez-vous et écoutez +ce que l'amiral va dire; quand il aura fini, vous répondrez si vous avez +quelque chose à répondre; seulement, je vous le dis d'avance, je serais +heureux que deux hommes si éminents et qui connaissent si bien l'art de +la guerre fussent du même avis. + +--Si milord, comme j'en suis certain, dit Caracciolo, est un véritable +ami du royaume, j'espère qu'il n'y aura dans nos opinions que de légères +divergences de détail qui ne nous empêcheront point d'être d'accord sur +le fond. + +--Parle, Caracciolo, parle, dit le roi en revenant à l'habitude que les +rois d'Espagne et de Naples ont de tutoyer leurs sujets. + +--Hier, répliqua l'amiral, le bruit s'est répandu dans la ville, à tort, +je l'espère, que Votre Majesté, désespérant de défendre son royaume de +terre ferme, était décidée à se retirer en Sicile. + +--Et tu serais d'un avis contraire, toi, à ce qu'il paraît? + +--Sire, répondit Caracciolo, je suis et je serai toujours de l'avis +de l'honneur contre les conseils de la honte. Il y va de l'honneur du +royaume, sire, et, par conséquent, de celui de votre nom, que votre +capitale soit défendue jusqu'à la dernière extrémité. + +--Tu sais, dit le roi, dans quel état sont nos affaires? + +--Oui, sire, mauvaises, mais non perdues. L'armée est dispersée, mais +elle n'est pas détruite; trois ou quatre mille morts, six ou huit +mille prisonniers, ôtez cela de cinquante-deux mille hommes, il vous +en restera quarante mille, c'est-à-dire une armée quatre fois plus +nombreuse encore que celle des Français, combattant sur son territoire, +défendant des défilés inexpugnables, ayant l'appui des populations de +vingt villes et de soixante villages, le secours de trois citadelles +imprenables sans matériel de siège, Civitella-del-Tronto, Gaete et +Pescara, sans compter Capoue, dernier boulevard, rempart suprême de +Naples, jusqu'où les Français ne pénétreront même pas. + +--Et tu te chargerais de rallier l'armée, toi? + +--Oui, sire. + +--Explique-moi de quelle façon; tu me feras plaisir. + +--J'ai quatre mille marins sous mes ordres, sire; ce sont des hommes +éprouvés et non des soldats d'hier comme ceux de votre armée de terre; +donnez-m'en l'ordre, sire, je me mets à l'instant même à leur tête; +mille défendront le passage d'Itri à Sessa, mille celui de Sora à +San-Germano, mille celui de Castel-di-Sangro à Isernia; les mille +autres,--les marins sont bons à tout, milord Nelson le sait mieux que +personne, lui qui a fait faire aux siens des prodiges!--les mille +autres, transformés en pionniers, seront occupés à fortifier ces trois +passages et à y faire le service de l'artillerie; avec eux, ne fût-ce +qu'au moyen de nos piques d'abordage, je soutiens le choc des Français, +si terrible qu'il soit, et, quand vos soldats verront comment les marins +meurent, sire, ils se rallieront derrière eux, surtout si Votre Majesté +est là pour leur servir de drapeau. + +--Et qui gardera Naples pendant ce temps? + +--Le prince royal, sire, et les huit-mille hommes, sous les ordres du +général Naselli, que milord Nelson a conduits en Toscane, où ils n'ont +plus rien à faire. Milord Nelson a laissé, je crois, une partie de +sa flotte à Livourne; qu'il envoie un bâtiment léger avec ordre de Sa +Majesté de ramener à Naples ces huit mille hommes de troupes fraîches, +et elles pourront, Dieu aidant, être ici dans huit jours. Ainsi, voyez, +sire, voyez quelle masse terrible vous reste: quarante-cinq ou cinquante +mille hommes de troupes, la population de trente villes et de cinquante +villages qui va se soulever, et, derrière tout cela, Naples avec ses +cinq cent mille âmes. Que deviendront dix mille Français perdus dans cet +océan? + +--Hum! fit le roi regardant Nelson, qui continua de demeurer dans le +silence. + +--Il sera toujours temps, sire, continua Caracciolo, de vous embarquer. +Comprenez bien cela: les Français n'ont pas une barque armée, et vous +avez trois flottes dans le port: la vôtre, la flotte portugaise et celle +de Sa Majesté Britannique. + +--Que dites-vous de la proposition de l'amiral, milord? dit le roi +mettant cette fois Nelson dans la nécessité absolue de répondre. + +--Je dis, sire, répondit Nelson en demeurant assis et continuant de +tracer de sa main gauche, avec une plume, des hiéroglyphes sur un +papier, je dis qu'il n'y a rien de pis au monde, quand une résolution +est prise, que d'en changer. + +--Le roi avait-il déjà pris une résolution? demanda Caracciolo. + +--Non, tu vois, pas encore; j'hésite, je flotte... + +--La reine, dit Nelson, a décidé le départ. + +--La reine? fit Caracciolo ne laissant pas au roi le temps de répondre. +Très-bien! qu'elle parte. Les femmes, dans les circonstances où nous +sommes, peuvent s'éloigner du danger; mais les hommes doivent y faire +face. + +--Milord Nelson, tu le vois, Caracciolo, milord Nelson est de l'avis du +départ. + +--Pardon, sire, répondit Caracciolo, mais je ne crois pas que milord +Nelson ait donné son avis. + +--Donnez-le, milord, dit le roi, je vous le demande. + +--Mon avis, sire, est le même que celui de la reine, c'est-à-dire que je +verrai avec joie Votre Majesté chercher en Sicile un refuge assuré que +ne lui offre plus Naples. + +--Je supplie milord Nelson de ne pas donner légèrement son avis, dit +Caracciolo s'adressant à son collègue; car il savait d'avance de quel +poids est l'avis d'un homme de son mérite. + +--J'ai dit, et je ne me rétracte point, répondit durement Nelson. + +--Sire, répondit Caracciolo, milord Nelson est Anglais, ne l'oubliez +pas. + +--Que veut dire cela, monsieur? demanda fièrement Nelson. + +--Que, si vous étiez Napolitain au lieu d'être Anglais, milord, vous +parleriez autrement. + +--Et pourquoi parlerais-je autrement si j'étais Napolitain? + +--Parce que vous consulteriez l'honneur de votre pays, au lieu de +consulter l'intérêt de la Grande-Bretagne. + +--Et quel intérêt la Grande-Bretagne a-t-elle au conseil que je donne au +roi, monsieur? + +--En faisant le péril plus grand, on demandera une récompense plus +grande. On sait que l'Angleterre veut Malte, milord. + +--L'Angleterre a Malte, monsieur; le roi la lui a donnée. + +--Oh! sire, fit Caracciolo avec le ton du reproche, on me l'avait dit, +mais je n'avais pas voulu le croire. + +--Et que diable voulais-tu que je fisse de Malte? dit le roi. Un rocher +bon à faire cuire des oeufs au soleil! + +--Sire, dit Caracciolo sans plus s'adresser à Nelson, je vous supplie, +au nom de tout ce qu'il y a de coeurs vraiment napolitains dans le +royaume, de ne plus écouter les conseils étrangers, qui mettent votre +trône à deux doigts de l'abîme. M. Acton est étranger, sir William +Hamilton est étranger, milord Nelson lui-même est étranger; comment +voulez-vous qu'ils soient justes dans l'appréciation de l'honneur +napolitain? + +--C'est vrai, monsieur; mais ils sont justes dans l'appréciation de la +lâcheté napolitaine, répondit Nelson, et c'est pour cela que je dis au +roi, après ce qui s'est passé à Civita-Castellana: Sire, vous ne pouvez +plus vous confier aux hommes qui vous ont abandonné, soit par peur, soit +par trahison. + +Carracciolo pâlit affreusement et porta, malgré lui, la main à la garde +de son épée; mais, se rappelant que Nelson n'avait qu'une main pour +tirer la sienne, et que cette main, c'était la gauche, il se contenta de +dire: + +--Tout peuple a ses heures de défaillance, sire. Ces Français, devant +lesquels nous fuyons, ont eu trois fois leur Civita-Castellana: +Poitiers, Crécy, Azincourt; une seule victoire a suffi pour effacer +trois défaites: Fontenoy. + +Caracciolo prononça ces mots en regardant Nelson, qui se mordit les +lèvres jusqu'au sang; puis, s'adressant de nouveau au roi: + +--Sire, continua-t-il, c'est le devoir d'un roi qui aime son peuple, de +lui offrir l'occasion de se relever d'une de ces défaillances; que le +roi donne un ordre, dise un mot, fasse un signe, et pas un Français ne +sortira des Abruzzes, s'ils ont l'imprudence d'y entrer. + +--Mon cher Caracciolo, dit le roi revenant à l'amiral, dont le conseil +caressait son secret désir, tu es de l'avis d'un homme dont j'apprécie +fort les avis; tu es de l'avis du cardinal Ruffo. + +--Il ne manquait plus à Votre Majesté que de mettre un cardinal à la +tête de ses armées, dit Nelson avec un sourire de mépris. + +--Cela n'a déjà pas si mal réussi à mon aïeul Louis XIII ou Louis XIV, +je ne sais plus bien lequel, que de mettre un cardinal à la tête de ses +armées, et il y a un certain Richelieu qui, en prenant La Rochelle et en +forçant le Pas-de-Suze, n'a pas fait de tort à la monarchie. + +--Eh bien, sire, s'écria vivement Caracciolo se cramponnant à cet espoir +que lui donnait le roi, c'est le bon génie de Naples qui vous inspire; +abandonnez-vous au cardinal Ruffo, suivez ses conseils, et, moi, que +vous dirai-je de plus? je suivrai ses ordres. + +--Sire, dit Nelson en se levant et en saluant le roi, Votre Majesté +n'oubliera pas, je l'espère, que, si les amiraux italiens obéissent +aux ordres d'un prêtre, un amiral anglais n'obéit qu'aux ordres de son +gouvernement. + +Et, jetant à Caracciolo un regard dans lequel on pouvait lire la menace +d'une haine éternelle, Nelson sortit par la même porte qui lui avait +donné entrée et qui communiquait avec les appartements de la reine. + +Le roi suivit Nelson des yeux, et, quand la porte se fut refermée +derrière lui: + +--Eh bien, dit-il, voilà le remercîment de mes vingt mille ducats de +rente, de mon duché de Bronte, de mon épée de Philippe V et de mon grand +cordon de Saint-Ferdinand. Il est court, mais il est net. + +Puis, revenant à Caracciolo: + +--Tu as bien raison, mon pauvre François, lui dit-il, tout le mal est +là, les étrangers! M. Acton, sir William, M. Mack, lord Nelson, la reine +elle-même, des Irlandais, des Allemands, des Anglais, des Autrichiens +partout; des Napolitains nulle part. Quel bouledogue que ce Nelson! +C'est égal, tu l'as bien rembarré! Si jamais nous avons la guerre avec +l'Angleterre et qu'il te tienne entre ses mains, ton compte est bon... + +--Sire, dit Caracciolo en riant, je suis heureux, au risque des +dangers auxquels je me suis exposé en me faisant un ennemi du vainqueur +d'Aboukir, je suis heureux d'avoir mérité votre approbation. + +--As-tu vu la grimace qu'il a faite quand tu lui as jeté au nez... +Comment as-tu dit? Fontenoy, n'est-ce pas? + +--Oui, sire. + +--Ils ont donc été bien frottés à Fontenoy, messieurs les Anglais? + +--Raisonnablement. + +--Et quand on pense que, si San-Nicandro n'avait pas fait de moi un +âne, je pourrais, moi aussi, répondre de ces choses-là! Enfin, il est +malheureusement trop tard maintenant pour y remédier. + +--Sire, dit Caracciolo, me permettrez-vous d'insister encore? + +--Inutile, puisque je suis de ton avis. Je verrai Ruffo aujourd'hui, et +nous reparlerons de tout cela ensemble; mais pourquoi diable, maintenant +que nous ne sommes que nous deux, pourquoi t'es-tu fait un ennemi de la +reine? Tu sais pourtant que, quand elle déteste, elle déteste bien! + +Caracciolo fit un mouvement de tête qui indiquait qu'il n'avait pas de +réponse à faire à ce reproche du roi. + +--Enfin, dit Ferdinand, ceci, c'est comme l'affaire de San-Nicandro: ce +qui est fait est fait; n'en parlons plus. + +--Ainsi donc, insista Caracciolo revenant à son incessante +préoccupation, j'emporte l'espoir que Votre Majesté a renoncé à +cette honteuse fuite et que Naples sera défendue jusqu'à la dernière +extrémité? + +--Emportes-en mieux que l'espoir, emportes-en la certitude; il y a +conseil aujourd'hui, je vais leur signifier que ma volonté est de rester +à Naples. J'ai bien retenu tout ce que tu m'as dit de nos moyens de +défense: sois tranquille; quant au Nelson, c'est Fontenoy, n'est-ce +pas, qu'il faut lui cracher à la face quand on veut qu'il se morde les +lèvres? C'est bien, on s'en souviendra. + +--Sire, une dernière grâce? + +--Dis. + +--Si, contre toute attente, Votre Majesté partait... + +--Puisque je te dis que je ne pars pas. + +--Enfin, sire, si par un hasard quelconque, si par un revirement +inattendu, Votre Majesté partait, j'espère qu'elle ne ferait pas cette +honte à la marine napolitaine de partir sur un navire anglais. + +--Oh! quant à cela, tu peux être tranquille. Si j'en étais réduit à +cette extrémité, dame! je ne te réponds pas de la reine, la reine ferait +ce qu'elle voudrait; mais, moi, je te donne ma parole d'honneur que je +pars sur ton bâtiment, sur _la Minerve_. Ainsi, te voilà prévenu; change +ton cuisinier s'il est mauvais, et fais provision de macaroni et de +parmesan, si tu n'en as pas une quantité suffisante à bord. Au revoir... +C'est bien Fontenoy, n'est-ce pas? + +--Oui, sire. + +Et Caracciolo, ravi du résultat de son entrevue avec le roi, se retira, +comptant sur la double promesse qu'il lui avait faite. + +Le roi le suivit des yeux avec une bienveillance marquée. + +--Et quand on pense, dit-il, qu'on est assez bête de se brouiller avec +des hommes comme ceux-là, pour une mégère comme la reine et pour une +drôlesse comme lady Hamilton! + + + + + LXVIII + + OÙ EST EXPLIQUÉE LA DIFFÉRENCE QU'IL Y A + ENTRE LES PEUPLES LIBRES ET LES PEUPLES INDÉPENDANTS. + + +Le roi tint la promesse qu'il avait faite à Caracciolo; il déclara +hautement et résolument au conseil qu'il était décidé, d'après la +manifestation populaire dont il avait été témoin la veille, à rester à +Naples et à défendre jusqu'à la dernière extrémité l'entrée du royaume +aux Français. + +Devant une déclaration si nettement formulée, il n'y avait pas +d'opposition possible; l'opposition n'eût pu être faite que par la +reine, et, rassurée par la promesse positive d'Acton qu'il trouverait +un moyen de faire partir le roi pour la Sicile, elle avait renoncé à +une lutte ouverte dans laquelle il était du caractère de Ferdinand de +s'entêter. + +En sortant du conseil, le roi trouva chez lui le cardinal Ruffo; il +avait, de son côté, et selon son exactitude ordinaire, fait ce dont il +était convenu avec le roi: Ferrari l'était venu trouver dans la nuit, +et, une demi-heure après, il était parti pour Vienne par la route de +Manfredonia, porteur de la lettre falsifiée qui devait être mise sous +les yeux de l'empereur, avec lequel Ferdinand tenait beaucoup à ne pas +se brouiller, l'empereur étant le seul qui pût, par l'influence qu'il +exerçait en Italie, le maintenir contre la France, de même que, dans +la situation contraire, c'était la France seule qui pouvait le soutenir +contre l'Autriche. + +Une note explicative, écrite au nom du roi de la main de Ruffo et signée +par lui, accompagnait la lettre et donnait la clef de cette énigme que, +sans elle, n'eût jamais pu comprendre l'empereur. + +Le roi lui avait raconté ce qui s'était passé entre lui, Caracciolo et +Nelson: Ruffo avait fort approuvé le roi et insisté pour une conférence +entre lui et Caracciolo en présence de Sa Majesté. Il fut convenu que +l'on attendrait de savoir l'effet qu'avait produit dans les Abruzzes le +manifeste de Pronio, et que, sur ce qui en serait résulté, on prendrait +un parti. + +Le même jour encore, le roi avait reçu la visite du jeune Corse de +Cesare; on se rappelle qu'il l'avait fait capitaine et lui avait ordonné +de le venir voir avec l'uniforme de ce grade, pour s'assurer que ses +ordres avaient été exécutés et que le ministre de la guerre lui avait +délivré son brevet. Acton, chargé de mettre à exécution la volonté +royale, s'était bien gardé d'y manquer, et le jeune homme--que les +huissiers avaient commencé par prendre pour le prince royal, à cause de +sa ressemblance avec celui-ci,--se présentait chez le roi revêtu de son +uniforme et porteur de son brevet. + +Le jeune capitaine était joyeux et fier; il venait mettre son dévouement +et celui de ses compagnons aux pieds du roi; une seule chose s'opposait +à ce qu'ils donnassent immédiatement à Sa Majesté des preuves de ce +dévouement: c'est que les vieilles princesses en appelaient à la parole +qu'elles avaient reçue d'eux de leur servir de gardes du corps, et +ne leur rendraient cette parole que lorsqu'elles seraient à bord +du bâtiment qui devait les conduire à Trieste; les sept jeunes gens +s'étaient donc engagés à leur faire escorte jusqu'à Manfredonia, lieu de +leur embarquement; de Manfredonia, les princesses une fois embarquées, +ils reviendraient à Naples prendre leur poste parmi les défenseurs du +trône et de l'autel. + +Les nouvelles que l'on attendait de Pronio ne tardèrent pas à arriver; +elles dépassaient tout ce qu'on pouvait espérer. La parole du roi avait +retenti comme la voix de Dieu; les prêtres, les nobles, les syndics +s'en étaient fait l'écho; le cri «Aux armes!» avait retenti d'Isoletta +à Capoue et d'Aquila à Itri; il avait vu Fra-Diavolo et Mammone, leur +avait annoncé la mission qu'il leur avait réservée et qu'ils avaient +acceptée avec enthousiasme; leur brevet à la main, le nom du roi à +la bouche, leur puissance n'avait pas de limites, puisque la loi les +protégeait au lieu de les réprimer. Dès lors qu'ils pouvaient donner à +leur brigandage une couleur politique, ils promettaient de soulever tout +le pays. + +Le brigandage, en effet, est chose nationale dans les provinces de +l'Italie méridionale; c'est un fruit indigène qui pousse dans la +montagne; on pourrait dire, en parlant des productions des Abruzzes, +de la Terre de Labour, de la Basilicate et de la Calabre: Les vallées +produisent le froment, le maïs et les figues; les collines produisent +l'olive, la noix et le raisin; les montagnes produisent les brigands. + +Dans les provinces que je viens de nommer, le brigandage est un état +comme un autre. On est brigand comme on est boulanger, tailleur, +bottier. Le métier n'a rien d'infamant; le père, la mère, le frère, +la soeur du brigand ne sont point entachés le moins du monde par la +profession de leur fils ou de leur frère, attendu que cette profession +elle-même n'est point une tache. Le brigand exerce pendant huit ou +neuf mois de l'année, c'est-à-dire pendant le printemps, pendant l'été, +pendant l'automne; le froid et la neige seuls le chassent de la montagne +et le repoussent vers son village; il y rentre et y est le bienvenu, +rencontre le maire, le salue et est salué par lui; souvent il est son +ami, quelquefois son parent. + +Le printemps revenu, il reprend son fusil, ses pistolets, son poignard, +et remonte dans la montagne. + +De là le proverbe «Les brigands poussent avec les feuilles.» + +Depuis qu'il existe un gouvernement à Naples, et j'ai consulté toutes +les archives depuis 1503 jusqu'à nos jours, il y a des ordonnances +contre les brigands, et, chose curieuse, les ordonnances des vice-rois +espagnols sont exactement les mêmes que celles des gouverneurs italiens, +attendu que les délits sont les mêmes. Vols avec effraction, vols à main +armée sur la grande route, lettres de rançon avec menaces d'incendie, de +mutilation, d'assassinat; assassinat, mutilation et incendie quand les +billets n'ont point produit l'effet attendu. + +En temps de révolution, le brigandage prend des proportions +gigantesques: l'opinion politique devient un prétexte, le drapeau une +excuse; le brigand est toujours du parti de la réaction, c'est-à-dire +pour le trône et l'autel, attendu que le trône et l'autel acceptent +seuls de tels alliés, tandis qu'au contraire les libéraux, les +progressistes, les révolutionnaires les repoussent et les méprisent; +les années fameuses dans les annales du brigandage sont les années de +réaction politique: 1799, 1809, 1821, 1848, 1862, c'est-à-dire toutes +les années où le pouvoir absolu, subissant un échec, a appelé le +brigandage à son aide. + +Le brigandage, dans ce cas, est d'autant plus inextirpable qu'il est +soutenu par les autorités, qui, dans les autres temps, ont mission +de l'empêcher. Les syndics, les adjoints, les capitaines de la garde +nationale sont non-seulement _manutengoli_, c'est-à-dire soutiens des +brigands, mais souvent brigands eux-mêmes. + +En général, ce sont les prêtres et les moines qui soutiennent moralement +le brigandage, ils en sont l'âme; les brigands, qui leur ont entendu +prêcher la révolte, reçoivent d'eux, lorsqu'ils se sont révoltés, des +médailles bénites qui doivent les rendre invulnérables; si par hasard, +malgré la médaille, ils sont blessés, tués ou fusillés, la médaille, +impuissante sur la terre, est une contre-marque infaillible du ciel, +contre-marque pour laquelle saint Pierre a les plus grands égards; le +brigand pris a le pied sur la première traverse de cette échelle de +Jacob qui conduit droit au paradis; il baise la médaille et meurt +héroïquement, convaincu qu'il est que la fusillade lui en fait monter +les autres degrés. + +Maintenant, d'où vient cette différence entre les individus et les +masses? d'où vient que le soldat fuit parfois au premier coup de canon +et que le bandit meurt en héros? Nous allons essayer de l'expliquer; +car, sans cette explication, la suite de notre récit laisserait un +certain trouble dans l'esprit de nos lecteurs; ils se demanderaient d'où +vient cette opposition morale et physique entre les mêmes hommes réunis +en masse ou combattant isolément. + +Le voici: + +Le courage collectif est la vertu des peuples libres. + +Le courage individuel est la vertu des peuples qui ne sont +qu'indépendants. + +Presque tous les peuples des montagnes, les Suisses, les Corses, les +Écossais, les Siciliens, les Monténégrins, les Albanais, les Drases, +les Circassiens, peuvent se passer très-bien de la liberté, pourvu qu'on +leur laisse l'indépendance. + +Expliquons la différence énorme qu'il y a entre ces deux mots: LIBERTÉ, +INDÉPENDANCE. + +La _liberté_ est l'abandon que chaque citoyen fait d'une portion de son +indépendance, pour en former un fonds commun qu'on appelle la loi. + +L'_indépendance_ est pour l'homme la jouissance complète de toutes ses +facultés, la satisfaction de tous ses désirs. + +L'_homme libre_ est l'homme de la société; il s'appuie sur son voisin, +qui à son tour s'appuie sur lui; et, comme il est prêt à se sacrifier +pour les autres, il a le droit d'exiger que les autres se sacrifient +pour lui. + +L'_homme indépendant_ est l'homme de la nature; il ne se fie qu'en +lui-même; son seul allié est la montagne et la forêt; sa sauve-garde, +son fusil et son poignard; ses auxiliaires sont la vue et l'ouïe. + +Avec les hommes libres, on fait des _armées_. + +Avec les hommes indépendants, on fait des _bandes_. + +Aux hommes libres, on dit, comme Bonaparte aux Pyramides: _Serrez les +rangs!_ + +Aux hommes indépendants, on dit, comme Charette à Machecoul: +_Égayez-vous, mes gars!_ + +L'homme libre se lève à la voix de son roi ou de sa patrie. + +L'homme indépendant se lève à la voix de son intérêt et de sa passion. + +L'homme libre _combat_. + +L'homme indépendant _tue_. + +L'homme libre dit: _Nous_. + +L'homme indépendant dit: _Moi_. + +L'homme libre, c'est _la Fraternité_. + +L'homme indépendant n'est que _l'Égoïsme_. + +Or, en 1798, les Napolitains n'en étaient encore qu'à l'état +d'indépendance; ils ne connaissaient ni la liberté ni la fraternité; +voilà pourquoi ils furent vaincus en bataille rangée par une armée cinq +fois moins nombreuse que la leur. + +Mais les paysans des provinces napolitaines ont toujours été +indépendants. + +Voilà pourquoi, à la voix des moines parlant au nom de Dieu, à la voix +du roi parlant au nom de la famille, et surtout à la voix de la haine +parlant au nom de la cupidité, du pillage et du meurtre, voilà pourquoi +tout se souleva. + +Chacun prit son fusil, sa hache, son couteau, et se mit en campagne +sans autre but que la destruction, sans autre espérance que le pillage, +secondant son chef sans lui obéir, suivant son exemple et non ses +ordres. Des masses avaient fui devant les Français, des hommes isolés +marchèrent contre eux; une armée s'était évanouie, un peuple sortit de +terre. + +Il était temps. Les nouvelles qui arrivaient de l'armée continuaient +d'être désastreuses. Une portion de l'armée, sous les ordres d'un +général Moesk, que personne ne connaissait,--pas même Nelson, qui, dans +ses lettres, demande qui il est,--s'était retirée sur Calvi, et +s'y était fortifiée. Macdonald, chargé, comme nous l'avons dit, par +Championnet, de poursuivre la victoire et de presser la retraite des +troupes royales, avait ordonné au général Maurice Mathieu d'enlever la +position. Il prit place sur toutes les hauteurs qui dominaient la ville +et intima au général Moesk l'ordre de se rendre: celui-ci consentit, +mais à des conditions inadmissibles. Le général Maurice Mathieu ordonna +de battre à l'instant même en brèche les murs d'un couvent, et, par la +brèche faite à ces murs, d'entrer dans la ville. + +Au dixième boulet, un parlementaire se présenta. + +Mais, sans le laisser parler, le général Maurice Mathieu lui dit: + +--_Prisonniers de guerre à discrétion ou passés au fil de l'épée!_ + +Les royaux s'étaient rendus à discrétion. + +La rapidité des coups portés par Macdonald sauva une partie des +prisonniers faits par Mack, mais ne put les sauver tous. + +A Ascoli, trois cents républicains avaient été liés à des arbres et +fusillés. + +A Abriealli, trente malades ou blessés, dont quelques-uns venaient +d'être amputés, avaient été égorgés dans l'ambulance. + +Les autres, couchés sur la paille, avaient été impitoyablement brûlés. + +Mais, fidèle à sa proclamation, Championnet n'avait répondu à toutes ces +barbaries que par des actes d'humanité, qui contrastaient singulièrement +avec les cruautés des soldats royaux. + +Le général de Damas, seul, émigré français et qui avait cru, en cette +qualité, devoir mettre son épée au service de Ferdinand,--le général +de Damas, seul, avait, à la suite de cette terrible défaite de +Civita-Castellana, soutenu l'honneur du drapeau blanc. Oublié par le +général Mack, qui n'avait songé qu'à une chose, à sauver le roi,--oublié +avec une colonne de sept mille hommes, il fit demander au général +Championnet, qui venait, comme on le sait, de rentrer à Rome, la +permission de traverser la ville et de rejoindre les débris de l'armée +royale sur le Teverone,--débris qui, nous l'avons dit, étaient cinq fois +plus nombreux encore que l'armée victorieuse. + +A cette demande, Championnet fit venir un de ces jeunes officiers de +distinction dont il faisait pépinière autour de lui. + +C'était le chef d'état-major Bonami. + +Il lui ordonna de prendre connaissance de l'état des choses et de lui +faire son rapport. + +Bonami monta à cheval et partit aussitôt. + +Cette grande époque de la République est celle où chaque officier des +armées françaises mériterait, au fur et à mesure qu'il passe sous les +yeux du lecteur, une description qui rappelât celle que consacre, dans +l'_Iliade_, Homère aux chefs grecs, et le Tasse, dans la _Jérusalem +délivrée_, aux chefs croisés. + +Nous nous contenterons de dire que Bonami était, comme Thiébaut, un de +ces hommes de pensée et d'exécution à qui un général peut dire: «Voyez +de vos yeux et agissez selon les circonstances.» + +A la porte Solara, Bonami rencontra la cavalerie du général Rey, qui +commençait à entrer dans la ville. Il mit le général Rey au courant de +ce dont il était question, l'excitant, sans avoir le droit de lui en +donner l'ordre, à pousser des reconnaissances sur la route d'Albano +et de Frascati. Lui-même, à la tête d'un détachement de cavalerie, il +traversa le Ponte-Molle, l'antique pont Milvius, et s'élança de toute la +vitesse de son cheval dans la direction où il savait trouver le général +de Damas, suivi de loin par le général Rey, avec son détachement, et par +Macdonald, avec sa cavalerie légère. + +Bonami s'était tellement hâté, qu'il avait laissé derrière lui les +troupes de Macdonald et de Rey, auxquelles il fallait au moins une heure +pour le rejoindre. Voulant leur en donner le temps, il se présenta comme +parlementaire. + +On le conduisit au général de Damas. + +--Vous avez écrit au commandant en chef de l'armée française, général, +lui dit-il; il m'envoie à vous pour que vous m'expliquiez ce que vous +désirez de lui. + +--Le passage pour ma division, répondit le général de Damas. + +--Et s'il vous le refuse? + +--Il ne me restera qu'une ressource: c'est de me l'ouvrir l'épée à la +main. + +Bonami sourit. + +--Vous devez comprendre, général, répondit-il, que vous donner +bénévolement passage, à vous et à vos sept mille hommes, c'est chose +impossible. Quant à vous ouvrir ce passage l'épée à la main, je vous +préviens qu'il y aura du travail. + +--Alors, que venez-vous me proposer, colonel? demanda le général émigré. + +--Ce que l'on propose au commandant d'un corps dans la situation où est +le vôtre, général: de mettre bas les armes. + +Ce fut au tour du général de Damas de sourire. + +--Monsieur le chef d'état-major, répondit-il, quand on est à la tête de +sept mille hommes et que chacun de ces sept mille hommes a quatre-vingts +cartouches dons son sac, on ne se rend pas, on passe, ou l'on meurt. + +--Eh bien, soit! dit Bonami, battons-nous, général. + +Le général émigré parut réfléchir. + +--Donnez-moi six heures, dit-il, pour rassembler un conseil de guerre et +délibérer avec lui sur les propositions que vous me faites. + +Ce n'était point l'affaire de Bonami. + +--Six heures sont inutiles, dit-il; je vous accorde une heure. + +C'était juste le temps dont le chef d'état-major avait besoin pour que +son infanterie le rejoignit. + +Il fut donc convenu, le général de Damas étant à la merci des Français, +que, dans une heure, il donnerait une réponse. + +Bonami remit son cheval au galop et rejoignit le général Rey, pour +presser la marche de ses troupes. + +Mais le général de Damas, de son côté, avait mis à profit cette heure, +et, quand Bonami revint avec sa troupe, il le trouva faisant sa retraite +en bon ordre sur le chemin d'Orbitello. + +Aussitôt, le général Rey et le chef d'état-major Bonami, à la tête, +l'un d'un détachement du 16e de dragons, l'autre du 7e de chasseurs, se +mirent à la poursuite des Napolitains et les rejoignirent à la Storta, +où ils les chargèrent énergiquement. + +L'arrière-garde s'arrêta pour faire face aux républicains. + +Rey et Bonami, pour la première fois, trouvèrent chez l'ennemi une +résistance sérieuse; mais ils l'écrasèrent sous leurs charges réitérées. +Pendant ce temps, la nuit vint. Le dévouement et le courage de +l'arrière-garde avaient sauvé l'armée. Le général de Damas profita des +ténèbres et de sa connaissance des localités pour continuer sa retraite. + +Les Français, trop fatigués pour profiter de la victoire, revinrent à la +Hueta, où ils passèrent la nuit. + +Bonami, en récompense de l'intelligence qu'il avait développée dans la +négociation et du courage qu'il avait montré dans la bataille, fut nommé +par Championnet général de brigade. + +Mais le général de Damas n'en avait pas fini avec les républicains. +Macdonald envoya un de ses aides de camp pour informer Kellermann, qui +était à Borghetta avec des troupes un peu moins fatiguées que celles qui +avaient donné dans la journée, de la direction qu'avait prise la colonne +napolitaine. A l'instant même, Kellermann réunit ses troupes et se +dirigea, par Ronciglione, sur Toscanelli, où il heurta la colonne du +général de Damas. Ces hommes qui fuyaient si facilement, commandés +par un général allemand ou napolitain, tinrent ferme sous un général +français, et firent une vigoureuse résistance. Damas n'en fut pas +moins forcé à la retraite, qu'il soutint en se portant de lui-même à +l'arrière-garde, où il combattit avec un admirable courage. + +Mais une de ces charges comme en savait faire Kellermann, une blessure +que reçut le général émigré, décidèrent la victoire en faveur des +Français. Déjà la plus forte partie de la colonne napolitaine avait +gagné Orbitello et avait eu le temps de s'embarquer sur les bâtiments +napolitains qui se trouvaient dans le port. Poussé vivement dans la +ville, Damas eut le temps d'en fermer les portes derrière lui, et, soit +considération pour son courage, soit que le général français ne voulût +point perdre son temps à l'assaut d'une bicoque, Damas obtint de +Kellermann, moyennant l'abandon de son artillerie, de s'embarquer avec +son avant-garde sans être inquiété. + +Il en résulta que le seul général de l'armée napolitaine qui eût fait +son devoir dans cette courte et honteuse campagne était un général +français. + + + + + LXIX + + LES BRIGANDS + + +Vainqueur sur tous les points, et pensant que rien n'entraverait sa +marche sur Naples, Championnet ordonna de franchir les frontières +napolitaines sur trois colonnes. + +L'aile gauche, sous la conduite de Macdonald, envahit les Abruzzes par +Aquila: elle devait forcer les défilés de Capistrello et de Sora. + +L'aile droite, sous la conduite du général Rey, envahit la Campanie par +les marais Pontins, Terracine et Fondi. + +Le centre, sous la conduite de Championnet lui-même, envahit la Terre de +Labour par Valmontane, Ferentina, Ceperano. + +Trois citadelles, presque imprenables toutes trois, défendaient les +marches du royaume: Gaete, Civitella-del-Tronto, Pescara. + +Gaete commandait la route de la mer Tyrrhénienne; Pescara, la route +de la mer Adriatique; Civitella-del-Tronto s'élevait au sommet d'une +montagne et commandait l'Abruzze ultérieure. + +Gaete était défendue par un vieux général suisse nommé Tchudy: il avait +sous ses ordres quatre mille hommes;--comme moyen de défense, soixante +et dix canons, douze mortiers, vingt mille fusils, des vivres pour un +an, des vaisseaux dans le port, la mer et la terre à lui, enfin. + +Le général Rey le somma de se rendre. + +Vieillard, Tchudy venait d'épouser une jeune femme. Il eut peur pour +elle, qui sait? peut-être pour lui. Au lieu de tenir, il assembla un +conseil, consulta l'évêque, lequel mit en avant son ministère de +paix, et réunit les magistrats de la ville, qui saisirent le prétexte +d'épargner à Gaete les maux d'un siège. + +Cependant on hésitait encore, quand le général français lança un obus +sur la ville; cette démonstration hostile suffit pour que Tchudy envoyât +une députation aux assiégeants afin de leur demander leurs conditions. + +--La place à discrétion ou toutes les rigueurs de la guerre, répondit le +général Rey. + +Deux heures après, la place était rendue. + +Duhesme, qui suivait, avec quinze cents hommes, les bords de +l'Adriatique, envoya au commandant de Pescara, nommé Pricard, un +parlementaire pour le sommer de se rendre. Le commandant, comme s'il eût +eu l'intention de s'ensevelir sous les ruines de la ville, fit visiter +ses moyens de défense à l'officier français dans tous leurs détails, +lui montrant les fortifications, les armes, les magasins abondant en +munitions et en vivres, et le renvoya enfin à Duhesme avec ces paroles +altières: + +--Une forteresse ainsi approvisionnée ne se rend pas. + +Ce qui n'empêcha point le commandant, au premier coup du canon, d'ouvrir +ses portes et de remettre cette ville si bien fortifiée au général +Duhesme. Il y trouva soixante pièces de canon, quatre mortiers, dix-neuf +cent soldats. + +Quant à Civitella-del-Tronto, place déjà forte par sa situation, plus +forte encore par des ouvrages d'art, elle était défendue par un Espagnol +nommé Jean Lacombe, armée de dix pièces de gros calibre, fournie de +munitions de guerre, riche de vivres. Elle pouvait tenir un an: elle +tint un jour, et se rendit après deux heures de siège. + +Il était donc temps, comme nous l'avons dit dans le chapitre précédent, +que les chefs de bande se substituassent aux généraux et les brigands +aux soldats. + +Trois bandes, sous la direction de Pronio, s'étaient organisées avec la +rapidité de l'éclair: celle qu'il commandait lui-même; celle de Gaetano +Mammone; celle de Fra-Diavolo. + +Ce fut Pronio qui le premier heurta les colonnes françaises. + +Après s'être emparé de Pescara et y avoir laissé une garnison de quatre +cents hommes, Duhesme prit la route de Chieti pour faire, comme l'ordre +lui en avait été donné, sa jonction avec Championnet en avant de Capoue. +En arrivant à Tocco, il entendit une vive fusillade du côté de Sulmona +et fit hâter le pas à ses hommes. + +En effet, une colonne française, commandée par le général Rusca, après +être entrée sans défiance et tambour battant dans la ville de Sulmona, +avait vu tout à coup pleuvoir sur elle de toutes les fenêtres une grêle +de balles. Surprise de cette agression inattendue, elle avait eu un +moment d'hésitation. + +Pronio, embusqué dans l'église de San-Panfilo, en avait profité, était +sorti de l'église avec une centaine d'hommes, avait chargé de front les +Français, tandis que le feu redoublait des fenêtres. Malgré les efforts +de Rusca, le désordre s'était mis dans les rangs de ses hommes, et +il était sorti précipitamment de Sulmona, laissant dans les rues une +douzaine de morts et de blessés. + +Mais, à la vue des soldats de Pronio qui mutilaient les morts, à la vue +des habitants de la ville qui achevaient les blessés, la rougeur de +la honte était montée au visage, des républicains s'étaient reformés +d'eux-mêmes, et, poussant des cris de vengeance, ils étaient rentrés +dans Sulmona, répondant à la fois à la fusillade des fenêtres et à celle +de la rue. + +Cependant, cachés dans les embrasures des portes, embusqués dans les +ruelles, Pronio et ses hommes faisaient un feu terrible, et peut-être +les Français allaient-ils être obligés de reculer une seconde fois, +lorsqu'on entendit une vive fusillade à l'autre extrémité de la ville. + +C'étaient Duhesme et ses hommes qui étaient accourus au feu, avaient +tourné Sulmona et tombaient sur les derrières de Pronio. + +Pronio, un pistolet de chaque main, courut à son arrière-garde, la +rallia, se trouva en face de Duhesme, déchargea un de ses pistolets +sur lui et le blessa au bras. Un républicain s'élança le sabre levé sur +Pronio; mais, de son second coup de pistolet, Pronio le tua, ramassa un +fusil, et, à la tête de ses hommes, soutint la retraite en leur donnant +en patois un ordre que les soldats français ne pouvaient entendre. Cet +ordre, c'était de battre en retraite et de fuir par toutes les petites +ruelles, afin de regagner la montagne. En un instant, la ville fut +évacuée. Ceux qui occupaient les maisons s'enfuirent par les jardins. +Les Français étaient maîtres de Sulmona; seulement, c'étaient, à leur +tour, les brigands qui avaient lutté un contre dix. Ils avaient +été vaincus; mais ils avaient fait éprouver des pertes cruelles aux +républicains. Cette rencontre fut donc regardée à Naples comme un +triomphe. + +De son côté, Fra-Diavolo, avec une centaine d'hommes, avait, après la +prise de Gaete, honteusement rendue, défendu vaillamment le pont de +Garigliana, attaqué par l'aide de camp Gourdel et une cinquantaine de +républicains, que le général Rey, ne soupçonnant pas l'organisation +des bandes, avait envoyés pour s'en emparer. Les Français avaient été +repoussés, et l'aide de camp Gourdel, un chef de bataillon, plusieurs +officiers et soldats, restés blessés sur le champ de bataille, avaient +été ramassés à demi morts, liés à des arbres et brûlés à petit feu, au +milieu des huées de la population de Mignano, de Sessa et de Traetta, et +des danses furibondes des femmes, toujours plus féroces que les hommes à +ces sortes de fêtes. + +Fra-Diavolo avait voulu d'abord s'opposer à ces meurtres, aux agonies +prolongées. Il avait, dans un sentiment de pitié, déchargé sur des +blessés ses pistolets et sa carabine. Mais il avait vu, au froncement +de sourcil de ses hommes, aux injures des femmes, qu'il risquait sa +popularité à des actes de semblable pitié. Il s'était éloigné des +bûchers où les républicains subissaient leur martyre, et avait voulu +en éloigner Francesca; mais Francesca n'avait voulu rien perdre du +spectacle. Elle lui avait échappé des mains, et, avec plus de frénésie +que les autres femmes, elle dansait et hurlait. + +Quant à Mammone, il se tenait à Capistrello, en avant de Sora, entre le +lac Fucino et le Liri. + +On lui annonça que l'on voyait venir de loin, descendant les sources du +Liri, un officier portant l'uniforme français, conduit par un guide. + +--Amenez-les-moi tous deux, dit Mammone. + +Cinq minutes après, ils étaient tous deux devant lui. + +Le guide avait trahi la confiance de l'officier, et, au lieu de le +conduire au général Lemoine, auquel il était chargé de transmettre un +ordre de Championnet, il l'avait conduit à Gaetano Mammone. + +C'était un des aides de camp du général en chef, nommé Claie. + +--Tu arrives bien, lui dit Mammone, j'avais soif. + +On sait avec quelle liqueur Mammone avait l'habitude d'étancher sa soif. + +Il fit dépouiller l'aide de camp de son habit, de son gilet, de sa +cravate et de sa chemise, ordonna qu'on lui liât les mains et qu'on +l'attachât à un arbre. + +Puis il lui mit le doigt sur l'artère carotide pour bien reconnaître la +place où elle battait, et, la place reconnue, il y enfonça son poignard. +L'aide de camp n'avait point parlé, point prié, point poussé une +plainte: il savait aux mains de quel cannibale il était tombé, et, comme +le gladiateur antique, il n'avait songé qu'à une chose, à bien mourir. + +Frappé à mort, il ne jeta pas un cri ne laissa pas échapper un soupir. + +Le sang jaillit de la blessure--par élans--comme il s'échappe d'une +artère. + +Mammone appliqua ses lèvres au cou de l'aide de camp, comme il les avait +appliquées à la poitrine du duc Filomarino, et se gorgea voluptueusement +de cette chair coulante qu'on appelle le sang. + +Puis, lorsque sa soif fut éteinte, tandis que le prisonnier palpitait +encore, il coupa les liens qui l'attachaient à l'arbre et demanda une +scie. + +La scie lui fut apportée. + +Alors, pour boire désormais le sang dans un verre assorti à la boisson, +il lui scia le crâne au-dessus des sourcils et du cervelet, en vida le +cerveau, lava cette terrible coupe avec le sang qui coulait encore de +la blessure, réunit et noua au sommet de la tête les cheveux avec une +corde, afin de pouvoir prendre le vase humain comme par un pied et fit +couper par morceaux et jeter aux chiens le reste du corps. + +Puis, comme ses espions lui annonçaient qu'un petit détachement de +républicains, d'une trentaine ou d'une quarantaine d'hommes, s'avançait +par la route de Tagliacozza, il ordonna de cacher les armes, de cueillir +des fleurs et des branches d'olivier, de mettre les fleurs aux mains des +femmes, les branches d'olivier aux mains des hommes et des garçons, +et d'aller au-devant du détachement, en invitant l'officier qui les +commandait à venir avec ses hommes prendre leur part de la fête que le +village de Capistrello, composé de patriotes, leur donnait en signe de +joie de leur bonne venue. + +Les messagers partirent en chantant. Toutes les maisons du village +s'ouvrirent; une grande table fut dressée sur la place de la Mairie: on +y apporta du vin, du pain, des viandes, des jambons, du fromage. + +Une autre fut dressée pour les officiers dans la salle de la mairie, +dont les fenêtres donnaient sur la place. + +A une lieue de la ville, les messagers avaient rencontré le petit +détachement commandé par le capitaine Tremeau[3]. Un guide interprète, +traître, comme toujours, qui conduisait le détachement, expliqua au +capitaine républicain ce que désiraient ces hommes, ces enfants et +ces femmes qui venaient au-devant de lui, des fleurs et des branches +d'olivier à la main. Plein de courage et de loyauté, le capitaine n'eut +pas même l'idée d'une trahison. Il embrassa les jolies filles qui lui +présentaient des fleurs; il ordonna à la vivandière de vider son baril +d'eau-de-vie: on but a la santé du général Championnet, à la propagation +de la république française, et l'on s'achemina bras dessus, bras +dessous, vers le village, en chantant _la Marseillaise_. + +[Note 3: On trouvera bon que, dans la partie historique, nous +citions les noms réels, comme nous avons fait pour le colonel Gourdel, +pour l'aide de camp Claie, et comme nous le faisons en ce moment pour +le capitaine Tremeau. Ces noms prouvent que nous n'inventons rien, et ne +faisons pas de l'horreur à plaisir.] + +Gaetano Mammone, avec tout le reste de la population, attendait le +détachement français à la porte du village: une immense acclamation +l'accueillit. On fraternisa de nouveau, et, au milieu des cris de joie, +on s'achemina vers la mairie. + +Là, nous l'avons dit, une table était dressée: on y mit autant de +couverts qu'il y avait de soldats. Les quelques officiers dînaient, ou +plutôt devaient dîner à l'intérieur avec le syndic, les adjoints et +le corps municipal, représentés par Gaetano Mammone et les principaux +brigands enrôlés sous ses ordres. + +Les soldats, enchantés de l'accueil qui leur était fait, mirent leurs +fusils en faisceaux à dix pas de la table préparée pour eux; les femmes +leur enlevèrent leurs sabres, avec lesquels les enfants s'amusèrent à +jouer aux soldats; puis ils s'assirent, les bouteilles furent débouchées +et les verres emplis. + +Le capitaine Trémeau, un lieutenant et deux sergents s'asseyaient en +même temps dans la salle basse. + +Les hommes de Mammone se glissèrent entre la table et les fusils, qu'en +se mettant en route, le capitaine, pour plus de précaution, avait fait +charger; les officiers furent espacés à la table intérieure, de manière +à avoir entre chacun d'eux trois ou quatre brigands. + +Le signal du massacre devait être donné par Mammone: il lèverait à +l'une des fenêtres le crâne de l'aide de camp Claie, plein de vin, et +porterait la santé du roi Ferdinand. + +Tout se passa comme il avait été ordonné. Mammone s'approcha de la +fenêtre, emplit de vin, sans être vu, le crâne encore sanglant du +malheureux officier, le prit par les cheveux comme on prend une coupe +par le pied, et, paraissant à la fenêtre du milieu, le leva en portant +le toast convenu. + +Aussitôt, la population tout entière y répondit par le cri: + +--Mort aux Français! + +Les brigands se précipitèrent sur les fusils en faisceaux; ceux qui, +sous prétexte de les servir, entouraient les Français, se retirèrent +en arrière; une fusillade éclata à bout portant, et les républicains +tombèrent sous le feu de leurs propres armes. Ceux qui avaient échappé +ou qui n'étaient que blessés furent égorgés par les femmes et par les +enfants, qui s'étaient emparés de leurs sabres. + +Quant aux officiers placés dans l'intérieur de la salle, ils voulurent +s'élancer au secours de leurs soldats; mais chacun d'eux fut maintenu +par cinq ou six hommes, qui les retinrent à leurs places. + +Mammone, triomphant, s'approcha d'eux, sa coupe sanglante à la main, +et leur offrit la vie s'ils voulaient boire à la santé du roi Ferdinand +dans le crâne de leur compatriote. + +Tous quatre refusèrent avec horreur. + +Alors, il fit apporter des clous et des marteaux, força les officiers +d'étendre les mains sur la table et leur fit clouer les mains à la +table. + +Puis, par les fenêtres et par les portes, on jeta des fascines et des +bottes de paille dans la chambre, et l'on referma portes et fenêtres +après avoir mis le feu aux fascines et à la paille. + +Cependant le supplice des républicains fut moins long et moins cruel +que ne l'avait espéré leur bourreau. Un des sergents eut le courage +d'arracher ses mains aux clous qui les retenaient, et, avec l'épée du +capitaine Trémeau, il rendit à ses trois compagnons le terrible service +de les poignarder, et il se poignarda lui-même après eux. + +Les quatre héros moururent au cri de «Vive la République!» + +Ces nouvelles arrivèrent à Naples, où elle réjouirent le roi Ferdinand, +qui, se voyant si bien secondé par ses fidèles sujets, résolut plus que +jamais de ne pas quitter Naples. + +Laissons Mammone, Fra-Diavolo et l'abbé Pronio suivre le cours de leurs +exploits, et voyons ce qui se passait chez la reine, qui, plus que +jamais était, au contraire, décidée à quitter la capitale. + + + + + LXX + + LE SOUTERRAIN. + + +Caracciolo avait dit vrai. Il importait à la politique de l'Angleterre +que, chassés de leur capitale de terre ferme, Ferdinand et Caroline se +réfugiassent en Sicile, où ils n'avaient plus rien à attendre de leurs +troupes ni de leurs sujets, mais seulement des vaisseaux et des marins +anglais. + +Voilà pourquoi Nelson, sir William et Emma Lyonna poussaient la reine à +la fuite, que lui conseillaient énergiquement, d'ailleurs, ses craintes +personnelles. La reine se savait tellement détestée, en effet, que, dans +le cas où éclaterait un mouvement républicain, elle était sûre qu'autant +son mari serait défendu de ce mouvement par le peuple, autant le peuple +s'écarterait, au contraire, pour laisser approcher d'elle la prison et +même la mort! + +Le spectre de sa soeur Antoinette, tenant, par ses cheveux blanchis en +une nuit, sa tête à la main, était jour et nuit devant elle. + +Or, dix jours après le retour du roi, c'est-à-dire le 18 décembre, la +reine était en petit comité dans sa chambre à coucher avec Acton et Emma +Lyonna. + +Il était huit heures du soir. Un vent terrible battait de son aile +effarée les fenêtres du palais royal, et l'on entendait le bruit de la +mer qui venait se briser contre les tours aragonaises du Château-Neuf. +Une seule lampe éclairait la chambre et concentrait sa lumière sur un +plan du palais, où la reine et Acton paraissaient chercher avidement un +détail qui leur échappait. + +Dans un coin de la chambre, on pouvait distinguer, dans la pénombre, une +silhouette immobile et muette, qui, avec l'impassibilité d'une statue, +semblait attendre un ordre et se tenir prête à l'exécuter. + +La reine fit un mouvement d'impatience. + +--Ce passage secret existe cependant, dit-elle: j'en suis certaine, +quoique, depuis longtemps, on ne l'utilise plus. + +--Et Votre Majesté croit que ce passage secret lui est nécessaire? + +--Indispensable! dit la reine. La tradition assure qu'il donnait sur +le port militaire, et par ce passage seul nous pouvons, sans être vus, +transporter, à bord des vaisseaux anglais, nos bijoux, notre or, les +objets d'art précieux que nous voulons emporter avec nous. Si le peuple +se doute de notre départ, et s'il nous voit transporter une seule malle +à bord du _Van-Guard_, il s'en doutera, cela fera émeute, et il n'y aura +plus moyen de partir. Il faut donc absolument retrouver ce passage. + +Et la reine, à l'aide d'une loupe, se remit à chercher obstinément les +traits de crayon qui pouvaient indiquer le souterrain dans lequel elle +mettait tout son espoir. + +Acton, voyant la préoccupation de la reine, releva la tête, chercha +des yeux dans la chambre l'ombre que nous avons indiquée, et, l'ayant +trouvée: + +--Dick! fit-il. + +Le jeune homme tressaillit, comme s'il ne s'était pas attendu à être +appelé, et comme si surtout la pensée chez lui, maîtresse souveraine +du corps, l'avait emporté à mille lieues de l'endroit où il se trouvait +matériellement. + +--Monseigneur? répondit-il. + +--Vous savez de quoi il est question, Dick? + +--Aucunement, monseigneur. + +--Vous êtes cependant là depuis une heure à peu près, monsieur, dit la +reine avec une certaine impatience. + +--C'est vrai Votre Majesté. + +--Vous avez dû alors entendre ce que nous avons dit et savoir ce que +nous cherchons? + +--Monseigneur ne m'avait point dit, madame, qu'il me fût permis +d'écouter. Je n'ai donc rien entendu. + +--Sir John, dit la reine avec l'accent du doute, vous avez là un +serviteur précieux. + +--Aussi ai-je dit à Votre Majesté le cas que j'en faisais. + +Puis, se tournant vers le jeune homme, que nous avons déjà vu obéir si +intelligemment et si passivement aux ordres de son maître pendant la +nuit de la chute et de l'évanouissement de Ferrari: + +--Venez ici, Dick, lui dit-il. + +--Me voici, monseigneur, dit le jeune homme en s'approchant. + +--Vous êtes un peu architecte, je crois? + +--J'ai, en effet, appris deux ans l'architecture. + +--Eh bien, alors, voyez, cherchez; peut-être trouverez-vous ce que +nous ne trouvons pas. Il doit exister dans les caves un souterrain, un +passage secret, donnant de l'intérieur du palais sur le port militaire. + +Acton s'écarta de la table et céda sa place à son secrétaire. + +Celui-ci se pencha sur le plan; puis, se relevant aussitôt: + +--Inutile de chercher, je crois, dit-il. + +--Pourquoi cela? + +--Si l'architecte du palais a pratiqué dans les fondations un passage +secret, il se sera bien gardé de l'indiquer sur le plan. + +--Pourquoi cela? demanda la reine avec son impatience ordinaire. + +--Mais, madame, parce que, du moment que le passage serait indiqué sur +le plan, il ne serait plus un passage secret, puisqu'il serait connu de +tous ceux qui connaîtraient le plan. + +La reine se mit à rire. + +--Savez-vous que c'est assez logique, général, ce que dit là votre +secrétaire? + +--Si logique, que j'ai honte de ne pas l'avoir trouvé, répondit Acton. + +--Eh bien, maintenant, monsieur Dick, dit Emma Lyonna, aidez-nous à +retrouver ce souterrain. Ce souterrain une fois retrouvé, je me sens +toute disposée, comme une héroïne d'Anne Radcliffe, à l'explorer et à +venir rendre à la reine compte de mon exploration. + +Richard, avant de répondre, regarda le général Acton comme pour lui en +demander la permission. + +--Parlez, Dick, parlez, lui dit le général: la reine le permet, et +j'ai la plus grande confiance dans votre intelligence et dans votre +discrétion. + +Dick s'inclina imperceptiblement. + +--Je crois, dit-il, qu'avant tout, il faudrait explorer toute la portion +des fondations du palais qui donnent sur la darse. Si bien dissimulée +que soit la porte, il est impossible que l'on n'en trouve point quelque +trace. + +--Alors, il faut attendre à demain, dit la reine, et c'est une nuit +perdue. + +Dick s'approcha de la fenêtre. + +--Pourquoi cela, madame? dit-il. Le ciel est nuageux, mais la lune est +dans son plein. Toutes les fois qu'elle passera entre deux nuages, elle +donnera une clarté suffisante à ma recherche. Il me faudrait seulement +le mot d'ordre, afin que je pusse circuler librement dans l'intérieur du +port. + +--Rien de plus simple, dit Acton. Nous allons aller ensemble chez le +gouverneur du château: non-seulement il vous donnera le mot d'ordre, +mais encore il fera prévenir les factionnaires de ne pas se préoccuper +de vous, et de vous laisser faire tranquillement tout ce que vous avez à +faire. + +--Alors, général, comme l'a dit Sa Majesté, ne perdons pas de temps. + +--Allez, général, allez, dit la reine. Et vous, monsieur, tachez de +faire honneur à la bonne opinion que nous avons de vous. + +--Je ferai de mon mieux, madame, dit le jeune homme. + +Et, ayant salué respectueusement, il sortit derrière le capitaine +général. + +Au bout de dix minutes, Acton rentra seul. + +--Eh bien? lui demanda la reine. + +--Eh bien, répondit celui-ci, notre limier est en quête, et je serai +bien étonnée s'il revient, comme dit Sa Majesté, après avoir fait +buisson creux. + +En effet, muni du mot d'ordre, recommandé par l'officier de garde +aux sentinelles, Dick avait commencé sa recherche, et, dans un angle +rentrant de la muraille, avait découvert une grille à barreaux croisés, +couverte de rouille et de toiles d'araignée, devant laquelle, et sans y +faire attention, tout le monde passait avec l'insouciance de l'habitude. +Convaincu qu'il avait trouvé une des extrémités du passage secret, Dick +ne s'était plus préoccupé que de découvrir l'autre. + +Il rentra au château, s'informa quel était le plus vieux serviteur de +toute cette domesticité grouillant dans les étages inférieurs, et il +apprit que c'était le père du sommelier, qui, après avoir exercé cette +charge pendant quarante ans, l'avait cédée à son fils depuis vingt. Le +vieillard avait quatre-vingt-deux ans, et était entré en fonctions près +de Charles III, qui l'avait amené avec lui d'Espagne l'année même de son +avènement au trône. + +Dick se fit conduire chez le sommelier. + +Il trouva toute la famille à table. Elle se composait de douze +personnes. Le vieillard était la tige, tout le reste des rameaux. Il y +avait là deux fils, deux brus et sept enfants et petits-enfants. + +Des deux fils, l'un était sommelier du roi, comme son père; l'autre, +serrurier du château. + +L'aïeul était un beau vieillard sec, droit, vigoureux encore et +paraissant n'avoir rien perdu de son intelligence. + +Dick entra, et, s'adressant à lui en espagnol: + +--La reine vous demande, lui dit-il. + +Le vieillard tressaillit: depuis le départ de Charles III, c'est-à-dire +depuis quarante ans, personne ne lui avait parlé sa langue. + +--La reine me demande? fit-il avec étonnement, en napolitain. + +Tous les convives se levèrent de leurs sièges, comme poussés par un +ressort. + +--La reine vous demande, répéta Dick. + +--Moi? + +--Vous. + +--Votre Excellence est sûre de ne pas se tromper? + +--J'en suis sûr. + +--Et quand cela? + +--A l'instant même. + +--Mais je ne puis me présenter ainsi à Sa Majesté. + +--Elle vous demande tel que vous êtes. + +--Mais, Votre Excellence... + +--La reine attend. + +Le vieillard se leva, plus inquiet que flatté de l'invitation, et +regarda ses fils avec une certaine inquiétude. + +--Dites à votre fils le serrurier de ne point se coucher, continua Dick, +toujours dans la même langue: la reine aura probablement besoin de lui +ce soir. + +Le vieillard transmit en napolitain l'ordre à son fils. + +--Êtes-vous prêt? demanda Dick. + +--Je suis à Votre Excellence, répondit le vieillard. + +Et, d'un pas presque aussi ferme, quoique plus pesant que celui de son +guide, il monta l'escalier de service, par lequel jugea à propos de +passer Dick, et traversa les corridors. + +Les huissiers avaient vu sortir de la chambre de la reine le jeune homme +avec le capitaine général: ils se levèrent pour annoncer son retour; +mais lui leur fit signe de ne pas se déranger, et alla heurter doucement +à la porte de la reine. + +--Entrez, dit la voix impérative de Caroline, qui se doutait que Dick +seul avait la discrétion de ne pas se faire annoncer. + +Acton s'élança pour ouvrir la porte; mais il n'avait pas fait deux +pas, que Dick, poussant cette porte devant lui, entrait, laissant le +vieillard dans l'antichambre. + +--Eh bien, monsieur, demanda la reine, qu'avez-vous trouvé? + +--Ce que Votre Majesté cherchait, je l'espère, du moins. + +--Vous avez trouvé le souterrain? + +--J'ai trouvé une de ses portes, et j'espère amener à Votre majesté +l'homme qui lui trouvera l'autre. + +--L'homme qui trouvera l'autre? + +--L'ancien sommelier du roi Charles III, un vieillard de +quatre-vingt-deux ans. + +--L'avez-vous interrogé? + +--Je ne m'y suis pas cru autorisé, madame, et j'ai réservé ce soin à +Votre Majesté. + +--Où est cet homme? + +--Là, fit le secrétaire en indiquant la porte. + +--Qu'il entre. + +Dick alla à la porte. + +--Entrez, dit-il. + +Le vieillard entra. + +--Ah! ah! c'est vous, Pacheco, dit la reine, qui le reconnut pour avoir +été servie par lui, pendant quinze ou vingt ans.--Je ne savais pas que +vous fussiez encore de ce monde. Je suis aise de vous voir vivant et +bien portant. + +Le vieillard s'inclina. + +--Vous pouvez, justement à cause de votre grand âge, me rendre un +service. + +--Je suis à la disposition de Sa Majesté. + +--Vous devez, du temps du feu roi Charles III,--Dieu ait son âme!--vous +devez avoir eu connaissance ou entendu parler d'un passage secret +donnant des caves du château sur la darse ou le port militaire? + +Le vieillard porta la main à son front. + +--En effet, dit-il, je me rappelle quelque chose comme cela. + +--Cherchez, Pacheco, cherchez! nous avons besoin aujourd'hui de +retrouver ce passage. + +Le vieillard secoua la tête: la reine fit un mouvement d'impatience. + +--Dame, on n'est plus jeune, fit Pacheco, à quatre-vingt-deux ans, la +mémoire s'en va. M'est-il permis de consulter mes fils? + +--Que sont-ils, vos fils? demanda la reine. + +--L'aîné, Votre Majesté, qui a cinquante ans, m'a succédé dans ma charge +de sommelier; l'autre, qui en a quarante-huit, est serrurier. + +--Serrurier, dites-vous? + +--Oui, Votre Majesté, pour vous servir, s'il en était capable. + +--Serrurier! Votre Majesté entend, dit Richard. Pour ouvrir la porte, on +aura besoin d'un serrurier. + +--C'est bien, dit la reine. Allez consulter vos fils, mais vos fils +seulement, pas les femmes. + +--Que Dieu soit toujours avec Votre Majesté, dit le vieillard en +s'inclinant pour sortir. + +--Suivez cet homme, monsieur Dick, fit la reine, et revenez le plus tôt +possible me faire part du résultat de la conférence. + +Dick salua et sortit derrière Pacheco. + +Un quart d'heure après, il rentra. + +--Le passage est trouvé, dit-il, et le serrurier se tient prêt à en +ouvrir la porte sur l'ordre de Sa Majesté. + +--Général, dit la reine, vous avez dans M. Richard un homme précieux et +qu'un jour ou l'autre, je vous demanderai probablement. + +--Ce jour-là, madame, répondit Acton, ses désirs les plus chers et les +miens seront comblés. Qu'ordonne, en attendant, Votre Majesté?» + +--Viens, dit la reine à Emma Lyonna: il y a des choses qu'il faut voir +de ses propres yeux. + + + + + LXXI + + LA LÉGENDE DU MONT CASSIN + + +Le même jour et à la même heure où la porte du passage secret s'ouvrait +devant la reine, et où Emma Lyonna, selon la promesse qu'elle en avait +faite, s'aventurait en _héroïne de roman_ dans ce souterrain, précédée +et éclairée par Richard, un jeune homme montait à cheval la rampe du +mont Cassin, que, d'habitude, on ne monte qu'à pied ou à mulet. + +Mais, soit qu'il eût toute confiance dans le pied de sa monture ou dans +sa manière de la diriger, soit que, habitué au danger, le danger lui fût +devenu indifférent, il était parti à cheval de San-Germano, et, malgré +les observations qu'on avait pu lui faire sur son imprudence, déjà +grande à la montée, mais qui serait plus grande encore à la descente, +il avait pris le sentier pierreux qui conduit au couvent fondé par saint +Benoît, et qui couronne la cime la plus élevée du monte Cassino. + +Au-dessous de lui s'étendait la vallée, où se tord un instant, mais d'où +s'échappe bientôt, pour se jeter à la mer, près de Gaete, le Garigliano, +sur les bords duquel Gonzalve de Cordoue nous battit en 1503; et, par +un retour étrange de fortune, il pouvait à mesure qu'il s'élevait, +distinguer les bivacs de l'armée française, qui, après trois siècles, +venait venger, en renversant la monarchie espagnole, la défaite de +Bayard, presque aussi glorieuse pour lui qu'une victoire. + +Tantôt à sa droite, tantôt à sa gauche, selon les zigzags que faisait +le chemin, il avait la ville de San-Germano, surmontée de sa vieille +forteresse en ruine, fondée sur l'antique Cassinum des Romains, et qui +porta ce nom, ainsi que la ville qu'il dominait, jusqu'en 844, époque à +laquelle Lothaire, premier roi d'Italie, s'étant établi dans le duché +de Bénévent et dans la Calabre, après en avoir chassé les Sarrasins, +fit présent à l'église du Sauveur d'un doigt de saint Germain, évêque de +Capoue. + +La précieuse relique donna le nom du saint à la ville italienne, et +le reste du corps, envoyé en France au couvent des Bénédictins, qui +s'élevait dans la forêt de Ledia, donna ce même nom à la ville française +où naquirent Henri II, Charles IX et Louis XIV[4]. + +[Note 4: Saint-Germain en Laye: _Sanctus Germanus in Ledia_.] + +Le mont Cassin, que gravit en ce moment le voyageur imprudent et qui, +comme on le voit, n'a pas changé de nom et s'est contenté d'italianiser +celui de Cassinum, est la montagne sainte de la Terre de Labour. +C'est là que se réfugient les grandes douleurs morales et les grandes +infortunes politiques. Carloman, frère de Pépin le Bref, y repose dans +son tombeau; Grégoire VII y fit halte avant d'aller mourir à Salerne; +trois papes furent ses abbés: Étienne IX, Victor III et Léon X. + +En 497, saint Benoît, né en 480, dégoûté par le spectacle de la +corruption païenne à Rome, se retira à Sublaqueum, aujourd'hui Subiaco, +où sa réputation de vertu lui attira de nombreux disciples et, à leur +suite, la persécution. En 529, il quitta le pays, s'arrêta à Cassinum, +et, voyant la colline qui domine la ville, il résolut, peut-être moins +encore pour se rapprocher du ciel que pour s'élever au-dessus des +vapeurs dont le Garigliano couvre la vallée, de fonder sur le point +culminant de cette colline un monastère de son ordre. + +Maintenant, à défaut de l'histoire, qui nous manque, que l'on nous +permette d'appeler à notre aide la légende. + +Saint Benoît, qui s'appelait alors Benoît tout court, ne fut pas plus +tôt parvenu au sommet de la colline prédestinée, qu'il s'aperçut de la +difficulté qu'il allait éprouver à transporter à une pareille hauteur +les matériaux nécessaires à son édifice. + +Il pensa alors à se faire aider dans ce travail par Satan. + +Satan l'avait souvent tenté, jamais saint Benoît ne s'était laissé +vaincre; ce n'était pas assez de ne s'être point laissé vaincre par +Satan pour lui donner des lois: il fallait l'avoir vaincu. Saint +Antoine, sur ce point, avait fait autant que Dieu lui-même. + +Il s'agissait de mettre le diable dans une position telle, qu'il n'eût +rien à lui refuser. + +Soit de sa propre imagination, soit par inspiration céleste, saint +Benoît, un matin, crut avoir trouvé ce qu'il cherchait. + +Il descendit à Cassinum, entra dans la boutique d'un brave serrurier, +qu'il savait bon chrétien, l'ayant baptisé lui-même une semaine +auparavant. + +Il lui ordonna de lui faire une paire de pincettes. + +Le serrurier lui en offrit une magnifique paire toute faite; mais saint +Benoît la refusa. + +Il voulait une paire de pincettes toute particulière, avec deux griffes +là où les pincettes se réunissent. Il bénit l'eau dans laquelle le +serrurier devait tremper son fer rouge, et lui recommanda par-dessus +tout de ne jamais commencer ni finir son travail sans faire le signe de +la croix. + +--Voulez-vous que je les porte à Votre Excellence quand elles seront +faites? demanda le serrurier. + +Saint Benoît, en effet, en attendant que son monastère fut bâti, +habitait la grotte qui, aujourd'hui encore, au sommet du mont Cassin, +est en vénération chez les fidèles comme ayant été la demeure du saint. + +--Non, lui répondit saint Benoît; je viendrai les chercher moi-même. +Quand seront-elles faites? + +--Après-demain, sur le midi. + +--A après-demain, donc. + +Le jour dit, à l'heure dite, saint Benoît entrait dans la forge du +serrurier, et, dix minutes après, il en sortait, portant en mains les +pincettes, mais les cachant avec soin sous son manteau. + +Il y avait peu de nuits où, tandis que saint Benoît, dans sa grotte, +lisait les Pères de l'Église, le diable n'entrât, soit par la porte, +soit par la fenêtre et, de mille façons différentes, n'essayât de tenter +le bienheureux. + +Saint Benoît prépara un pacte ainsi conçu: + +«Au nom du Seigneur tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, et +de Jésus-Christ, son fils unique: + +»Moi, Satan, archange maudit pour ma rébellion, m'engage à aider de tout +mon pouvoir son serviteur saint Benoît à bâtir le monastère qu'il veut +élever au sommet du mont Cassinum, en y transportant les pierres, les +colonnes, les poutres et en somme tous les matériaux nécessaires à la +fabrique dudit couvent--obéissant exactement et sans ruse à tous les +ordres que me donnera Benoît. + +»Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il!» + +Il posa le papier plié sur la table, avec la plume et l'encrier qui lui +avaient servi. + +Le même soir, il fit ses apprêts et attendit tranquillement. + +Ces apprêts consistaient à mettre au feu l'extrémité des pincettes +bénites, et à faire rougir cette extrémité, c'est-à-dire les pinces. + +Mais on eût dit que Satan se doutait de quelque piège: il se fit +attendre trois jours ou plutôt trois nuits. + +La quatrième nuit, il vint enfin, profitant d'une tempête qui menaçait +de mettre la création tout entière sens dessus dessous. + +Malgré le fracas de la foudre, malgré la lueur des éclairs, saint Benoît +faisait semblant de dormir; mais il dormait au coin de son feu, d'un +oeil seulement, et tenant les pincettes à portée de sa main. + +Le saint simulait si bien le sommeil, que Satan s'y laissa prendre. +Il s'avança sur la pointe des griffes et allongea le cou par-dessus +l'épaule du saint. + +C'était ce que demandait saint Benoît: il saisit les pincettes et lui +prit adroitement le nez. + +Si Satan eût eu affaire à des pincettes ordinaires, si rouges qu'elles +eussent été, il en aurait ri, le feu étant son élément; mais c'étaient +des pincettes forgées, on se le rappelle, sous l'invocation de la croix +et trempées dans l'eau bénite. + +Satan, se sentant pris, commença de sauter à droite et à gauche, et à +souffler le feu enflammé au visage de saint Benoît, à le menacer et à +allonger les ongles de son côté. Mais saint Benoît était garanti par la +longueur des pincettes, et plus Satan bondissait, plus il crachait feu +et flammes, plus il menaçait saint Benoît, plus celui-ci serrait les +pincettes d'une main et faisait le signe de la croix de l'autre. + +Satan vit qu'il avait affaire à plus fort que lui, que Dieu était +l'allié du saint, et il demanda à capituler. + +--Soit, dit saint Benoît, je ne demande pas mieux. Lis le parchemin qui +est sur la table et signe-le. + +--Comment veux-tu, demanda Satan, que je lise avec une paire de +pincettes entre les deux yeux? + +Lis d'un oeil. + +Il fallut faire ce qu'exigeait le saint anachorète, et, en louchant +horriblement, Satan lut le parchemin. + +Une fois Satan pris, il est bon diable et se montre, en général, assez +accommodant: le tout est de le prendre. + +Le parchemin lu, il dit: + +--Comment veux-tu que je signe? Je ne sais point écrire. + +--Eh bien, alors, fais ta croix, répondit le saint. + +A ces mots: «Fais ta croix,» Satan fit un tel bond, que, sans le crochet +que le saint avait eu la précaution de faire faire à l'extrémité des +pincettes, il tirait son nez de l'étau où il était serré. + +--Allons, dit Satan, je crois que le plus court est de signer. + +Et il prit la plume. + +--Maintenant, dit le saint, il s'agit de faire les choses régulièrement. +Commençons par la date et le millésime de l'année. Et surtout, ajouta le +saint, écrivons lisiblement, afin qu'il n'y ait pas d'ambiguïtés. + +Satan écrivit d'une belle écriture bâtarde: _24 juillet de l'an_ 529. + +--C'est fait, dit-il. + +--Point de paresse, répliqua le saint. Ajoutons: _De Notre-Seigneur +Jésus-Christ_. + +Il allait signer; mais saint Benoît l'arrêta. + +--Un instant, un instant, dit-il: approuvons l'écriture. + +Satan fut forcé d'écrire, en soupirant, mais enfin il écrivit: «Approuvé +l'écriture ci-dessus.» + +--Et maintenant, signe, dit le saint. + +Satan eut bien voulu chercher quelque nouvelle noise; mais le saint +serra les pincettes plus fort qu'il ne les avait encore serrées, et +Satan, pour en finir, se hâta d'écrire son nom. + +Le saint s'assura que, des cinq lettres du nom, aucune n'était absente, +que le parafe y était; il ordonna à Satan de plier le parchemin en +quatre et posa son rosaire dessus. + +Puis il ouvrit les pincettes. + +D'un seul bond, Satan s'élança hors de la grotte. + +Pendant trois jours, une horrible tempête désola les Abruzzes et se fit +sentir jusqu'à Naples. Le Vésuve, le Stromboli et l'Etna jetèrent des +flammes. Mais, comme cette tempête venait de Satan et non du Seigneur, +le Seigneur ne permit point qu'aucune personne ni aucune créature +vivante y périt. + +La tempête à peine calmée, saint Benoît envoya chercher un architecte. +Le saint, quoique non canonisé encore, était déjà tellement vénéré dans +le pays, que, dès le lendemain, un architecte accourut. + +Saint Benoît lui expliqua ce qu'il désirait, et lui montra l'emplacement +sur lequel il voulait bâtir un couvent. + +C'était, nous l'avons déjà dit, le point culminant de la montagne. + +On y arrivait, à cette époque, par un étroit sentier frayé par les +chèvres. + +Quelque respect qu'il eût pour le saint, l'architecte ne put s'empêcher +de rire. + +Saint Benoît lui demanda la raison de son hilarité. + +--Et par qui ferez-vous monter les matériaux jusqu'ici? demanda +l'architecte. + +--Cela me regarde, répondit saint Benoît. + +Saint Benoît ayant beaucoup voyagé, l'architecte crut qu'il avait +recueilli dans ses voyages d'Orient quelques moyens dynamiques connus +des seuls Égyptiens, qui étaient, comme on sait, les plus forts +mécaniciens de l'antiquité; et, le saint anachorète ne lui demandant +point autre chose qu'un dessin, il le lui fit sur-le-champ. + +Le lendemain, son pacte en main, saint Benoît appela Satan. + +Satan accourut; saint Benoît eut peine à le reconnaître: la colère +lui avait donné la jaunisse, et il avait le nez rouge comme un charbon +ardent. + +En général, lorsque Satan a pris un engagement quelconque, il le remplit +très-fidèlement: c'est une justice à lui rendre. + +Le saint lui donna la liste des matériaux de toute espèce dont il avait +besoin. Satan appela une vingtaine de ses diables les plus alertes, qui +à l'instant même se mirent à la besogne. + +Le lieu choisi par le saint était voisin d'un bois et d'un temple +consacré à Apollon; le saint commanda, avant tout, à Satan d'incendier +la forêt. + +Satan frotta son nez à un arbre résineux, et l'arbre, s'enflammant à +l'instant, communiqua sa flamme à toute la forêt. + +Après cela, il lui ordonna de faire disparaître du paysage le temple +païen, moins quelques colonnes très-belles qu'il réservait pour l'église +de son monastère. + +Satan prit les colonnes une à une sur son épaule, et, de peur qu'il ne +leur arrivât malheur, il les transporta lui-même à l'endroit indiqué +par le saint; puis il souffla sur ce qui restait du temple, et le temple +disparut. + +En même temps, armé d'un marteau, saint Benoît mettait en pièces la +statue du dieu. + +Grâce à la coopération de Satan, le monastère fut promptement bâti. Et, +si l'on doutait de la part que le diable eut dans cette oeuvre, nous +renverrions les incrédules aux fresques de Giordano, son chef-d'oeuvre +peut-être, parce qu'il l'exécuta à son retour d'Espagne, c'est-à-dire +à l'apogée de son talent, et qui représentent le roi des enfers et ses +principaux ministres occupés, bien à contre-coeur, à bâtir le monastère +de saint Benoît. + +Le premier monastère, bâti par cette miraculeuse puissance que saint +Benoît avait prise sur le démon, était dans toute sa splendeur, et saint +Benoît, vieux de soixante ans, dans toute sa renommée, lorsque, Totila, +roi des Goths, qui avait beaucoup entendu parler du saint fondateur, +eut l'idée de le visiter. Mais, les Goths n'étant pas encore chrétiens, +c'était la curiosité et non la foi qui guidait Totila vers le mont +Cassinum. Il résolut donc de s'assurer par lui-même si celui auquel il +rendait visite était assez avant dans la grâce de Dieu pour voir clair +à travers un déguisement. Il prit les habits d'un de ses valets nommé +Riga, lui fît revêtir les siens, et monta au monastère, perdu dans la +foule, espérant ainsi induire saint Benoît en erreur. + +Instruit de la visite du roi, saint Benoît alla au-devant de lui, et, +voyant de loin Riga qui marchait en tête du cortège, revêtu du manteau +royal et la couronne en tête, il lui cria: + +--Mon fils, quitte cet habit, qui n'est pas le tien. + +A cette apostrophe, qui prouvait que l'esprit de Dieu était avec son +serviteur, Riga, plein de repentir et d'humilité, tomba à genoux, et +tous les autres, même le roi, l'imitèrent. + +Saint Benoît, sans s'arrêter à aucun autre, alla droit à Totila et le +releva; puis, lui ayant reproché ses moeurs dissolues, il l'exhorta à +devenir meilleur, lui prédit qu'il prendrait Rome, régnerait neuf années +encore après l'avoir prise, et mourrait. + +Totila se retira tout contrit, en promettant de s'amender. + +Vers le même temps, c'est-à-dire le 12 février 543, sainte Scholastique, +soeur jumelle de saint Benoît, mourut. Le saint, qui était en prière +dans son oratoire, entendit un soupir, leva les mains au ciel, et, le +toit s'étant ouvert, il vit passer une colombe qui montait au ciel. + +--C'est l'âme de ma soeur, dit-il joyeusement. Grâces soient rendues au +Seigneur! + +Puis il appela ses religieux, leur annonça l'heureuse nouvelle, et tous +allèrent, en chantant et tenant à la main, en signe de joie, des rameaux +verts et des fleurs, tous allèrent prendre le corps, d'où l'âme en effet +était sortie, et l'ensevelirent dans la tombe déjà préparée pour la +sainte et pour son frère. + +L'année suivante--d'autres chroniqueurs disent la même année--le 21 +mars, saint Benoît lui-même passa doucement de cette vie à l'autre, +et, chargé d'ans, riche de renommée, resplendissant de miracles, alla +s'asseoir à la droite du Seigneur. + +Son corps fut couché près du corps de sainte Scholastique, dans le même +tombeau. + +Saint Benoît était né à Norcia, dans l'Ombrie; il était de la noble +famille des Guardati. Sa mère, renommée par son amour céleste et sa +charité, fut sanctifiée avec lui et sa soeur, sous le nom de sainte +Abondance. + +Les mères et les soeurs de tous ces grands saints de la décadence de +Rome et du moyen âge, dont Dante fut l'Homère, sont presque toutes +saintes aussi, et, appuyées sur leurs fils et leurs frères, ces femmes, +compagnes de leur vie, ont part au culte qui leur est rendu. + +Ainsi, près de saint Augustin apparaît sainte Monique, et sainte +Marcelline près de saint Ambroise. + +Le monastère bâti par saint Benoît fut, en 884,--Satan ayant sans doute +repris le dessus,--brûlé par ses alliés les Sarrasins. Il avait déjà été +saccagé par les Lombards en 589, et devint, du temps des Normands, une +véritable forteresse. Les abbés, qui avaient déjà le titre d'évêque, +prirent celui de premier baron du royaume, qu'ils portent encore +aujourd'hui. + +Les tremblements de terre succédèrent aux barbares et arrachèrent le +monastère à ses fondements, une première fois en 1349, et une seconde +fois en 1649. Urbain V, Guillaume de Grimoard, élu à Avignon, mais qui +ramena la papauté à Rome, pontife pieux et lettré, érudit et artiste, +ami de Pétrarque, et que la tiare alla chercher dans un couvent de +bénédictins, contribua fort à rebâtir le saint monastère. + +On sait tous les services rendus en France à l'histoire par les +laborieux disciples de saint Benoît. Au mont Cassin, les ouvrages des +plus grands écrivains de l'antiquité furent conservés par eux. + +Au IXe siècle, l'abbé Desiderio, de la maison des ducs de Capoue, +faisait copier par ses religieux Horace, Térence, les _Fastes_ +d'Ovide de les _Idylles_ de Théocrite. Il faisait, en outre, venir de +Constantinople des artistes mosaïstes, qu'il faut compter au nombre de +ceux qui restaurèrent l'art en Italie. + +La route qui serpente aux flancs de la montagne sur laquelle est bâti le +monastère fut construite par les soins de l'abbé Ruggi. Elle est pavée +de grandes dalles d'inégale grandeur, comme celles des voies antiques, +dalles que l'on retrouve sur la via Appia, que les Romains nommaient la +reine des routes, et qui passe à deux lieues de là. + +C'était le sentier que suivait le cavalier qui a donné lieu à +cette digression archéologique. Enveloppé dans un grand manteau, il +s'inquiétait peu de la violence du vent, qui, soufflant par +rafales, s'apaisait tout à coup pour laisser tomber de larges ondées +qu'accompagnaient, quoique l'on fût au mois de décembre, des tonnerres +et des éclairs pareils à ceux de la nuit où Satan s'aventura si +malencontreusement dans la grotte de saint Benoît. Puis, cette pluie +tombée, le vent soufflait de nouveau, faisant rouler des masses de +nuages si rapprochés de la terre, que le cavalier disparaissait au +milieu d'eux pour reparaître dans une éclaircie, et cela sans que +pluie, tonnerres, éclairs ou nuages parussent avoir prise sur lui et lui +eussent fait, depuis le moment de son départ, hâter ou ralentir l'allure +de son cheval. + +Arrivé, au bout de trois quarts d'heure de marche, au sommet de la +montagne, il disparut une dernière fois, non pas dans les nuages, mais +dans la grotte que la tradition veut avoir été la demeure de saint +Benoît, et, en reparaissant, se trouva en face du gigantesque couvent, +qui, se découpant sur un ciel marbré de gris et de noir, se dressait +devant lui avec l'imposante majesté des choses immobiles. + + + + + LXXII + + LE FRÈRE JOSEPH. + + +Les couvents des provinces méridionales de l'Italie, et particulièrement +ceux de la Terre de Labour, des Abruzzes et de la Basilicate, à quelque +ordre qu'ils appartiennent et si pacifique que soit cet ordre, après +avoir été, au moyen âge, des citadelles élevées contre les invasions +barbares, sont restés, de nos jours, des forteresses contre des +invasions qui ne le cèdent en rien en barbarie aux invasions du moyen +âge: nous voulons parler des brigands. Dans ces édifices qui revêtent +à la fois le caractère religieux et guerrier, on n'arrive que par des +espèces de ponts que l'on lève, que par des herses que l'on baisse, que +par des échelles que l'on tire. Aussi, la nuit venue, c'est-à-dire à +huit heures du soir, à peu près, les portes des monastères ne s'ouvrent +plus que devant des recommandations puissantes ou sur un ordre de +l'abbé. + +Si calme qu'il se montrât en apparence, le jeune homme n'était point +sans être préoccupé de l'idée de trouver le couvent du mont Cassin +fermé. Mais, n'ayant qu'une nuit à lui pour la visite qu'il comptait y +faire et ne pouvant pas renvoyer cette visite au lendemain, il s'était +mis en route à tout hasard. Arrivé à San-Germano à sept heures et +demie du soir avec le corps d'armée du général Championnet, il s'était +informé, sans descendre de cheval, si l'on ne connaissait point, parmi +les bénédictins de la montagne sainte, un certain frère Joseph, tout à +la fois chirurgien et médecin du couvent, et, à l'instant même, il lui +avait été répondu par un concert de bénédictions et de louanges. Frère +Joseph était, à dix lieues à la ronde, admiré comme un praticien de +la plus grande habileté et vénéré comme un homme de la plus haute +philanthropie. Quoiqu'il n'appartînt à l'ordre que par l'habit, +puisqu'il n'avait point fait de voeux et était simple frère servant, +nul d'un coeur plus chrétien ne se dévouait aux douleurs physiques et +morales de l'humanité. Nous disons morales, parce que ce qui manque +aux prêtres surtout, pour accomplir leur mission fraternelle et +consolatrice, c'est que, n'ayant jamais été père ni mari, n'ayant jamais +perdu une épouse chérie ni un enfant bien-aimé, ils ne savent point la +langue terrestre qu'il faut parler aux orphelins du coeur. Dans un vers +sublime, Virgile fait dire à Didon que l'on compatit facilement aux +maux qu'on a soufferts. Eh bien, c'est surtout dans cette sympathique +compassion que Dieu a mis l'adoucissement des douleurs morales. Pleurer +avec celui qui souffre, c'est le consoler. Or, les prêtres, qui ont des +paroles pour toutes les souffrances, ont rarement, si terrible qu'elle +soit, des larmes pour la douleur. + +Il n'en était point ainsi du frère Joseph, dont, au reste, on ignorait +complètement la vie passée, et qui, un jour, était venu au couvent y +demander l'hospitalité en échange de l'exercice de son art. + +La proposition du frère Joseph avait été acceptée, l'hospitalité lui +avait été accordée, et, alors, non-seulement sa science, mais son coeur, +son âme, toute sa personne s'étaient livrés à ses nouveaux concitoyens. +Pas une douleur physique et morale à laquelle il ne fût prêt, jour et +nuit, à apporter la consolation ou le soulagement. Pour les douleurs +morales, il avait des paroles prises au plus profond des entrailles. On +eût dit qu'il avait été lui-même en proie à toutes ces douleurs qu'il +consolait par le baume souverain des pleurs que Dieu nous a donné contre +des angoisses qui deviendraient mortelles sans lui, comme il nous a +donné l'antidote contre le poison. Pour les douleurs physiques, il +semblait non moins privilégié de la nature qu'il ne l'était de la +Providence pour les douleurs morales. S'il ne guérissait pas toujours le +mal, du moins arrivait-il presque toujours à endormir la souffrance. Le +règne minéral et le règne végétal semblaient, pour arriver à ce but du +soulagement de la souffrance matérielle, lui avoir confié leurs secrets +les plus cachés. S'agissait-il, au lieu de ces longues et terribles +maladies qui détruisent peu à peu un organe, et, par sa destruction, +mènent lentement à la mort,--s'agissait-il d'un de ces accidents qui +attaquent brusquement, inopinément la vie dans ses sources, c'était là +surtout que frère Joseph devenait l'opérateur merveilleux. Le bistouri, +instrument d'ablation dans les mains des autres, devenait dans les +siennes un instrument de conservation. Pour le plus pauvre comme pour +le plus riche blessé, toutes ces précautions que la science moderne a +inventées dans le but d'adoucir l'introduction du fer dans la plaie, il +les avait devinées et les appliquait. Soit imagination du patient, soit +habileté de l'opérateur, le malade le voyait toujours arriver avec joie, +et, lorsque, près de son lit d'angoisses, frère Joseph développait +cette trousse terrible aux instruments inconnus, au lieu d'un sentiment +d'effroi, c'était toujours un rayon d'espérance qui s'éveillait chez le +pauvre malade. + +Au reste, les paysans de la Terre de Labour et des Abruzzes, qui +connaissaient tous le frère Joseph, le désignaient par un mot qui +exprimait à merveille leur ignorante reconnaissance pour sa double +influence physique et morale; ils l'appellaient _le Charmeur_. + +Et, le jour et la nuit, sans jamais se plaindre d'être dérangé dans +ses études ou d'être réveillé dans son sommeil, au milieu des neiges de +l'hiver, des ardeurs de l'été, frère Joseph, sans une plainte, sans un +mouvement d'impatience, le sourire sur les lèvres, quittait son fauteuil +ou son lit, demandant au messager de la douleur: «Où faut-il aller?» et +il y allait. + +Voilà l'homme que venait chercher le jeune républicain; car, à son +manteau bleu, à son chapeau à trois cornes orné de la cocarde tricolore, +et qui coiffait sa belle tête calme et martiale à la fois, il était +facile, ne fût-on pas entré au milieu de l'état-major du général en +chef, de reconnaître dans le voyageur nocturne un officier de l'armée +française. + +Mais, à son grand étonnement, au lieu de trouver, comme il s'y +attendait, les portes du couvent fermées et son intérieur silencieux, il +trouva ces portes ouvertes, et la cloche, cette âme des monastères, qui +se plaignait lugubrement. + +Il mit pied à terre, attacha son cheval à un anneau de fer, le couvrit +de son manteau avec ce soin presque fraternel que le cavalier a pour sa +monture, lui recommanda le calme et la patience comme il eût fait à +une personne raisonnable, franchit le seuil, s'engagea dans le cloître, +suivit un long corridor, et, guidé par une lumière et des chants +lointains, il parvint jusqu'à l'église. + +Là, un spectacle lugubre l'attendait. + +Au milieu du choeur, une bière, couverte d'un drap blanc et noir, était +posée sur une estrade; autour du choeur, dans les stalles, les moines +priaient; des milliers de cierges brûlaient sur l'autel et autour du +cénotaphe; et, de temps en temps, la cloche, lentement ébranlée, jetait +dans l'air sa plainte douloureuse et vibrante. + +C'était la mort qui était entrée au couvent et qui, en entrant, avait +laissé la porte ouverte. + +Le jeune officier arriva jusqu'au choeur sans que le retentissement de +ses éperons eût fait tourner une seule tête. Il interrogea des yeux tous +ces visages les uns après les autres, et avec une angoisse croissante; +car, parmi ceux qui priaient autour du cercueil, il ne reconnaissait +point celui qu'il venait chercher. Enfin, la sueur au front, le +tremblement dans la voix, il s'approcha de l'un de ces moines qui, +pareils aux sénateurs romains, immobiles sur leurs chaises curules, +semblaient avoir, en esprit du moins, quitté la terre pour suivre le +trépassé dans le monde inconnu, et lui demanda, en lui touchant l'épaule +du doigt: + +--Mon père, qui est mort? + +--Notre saint abbé, répondit le moine. + +Le jeune homme respira. + +Puis, comme s'il eût eu besoin de quelques minutes pour vaincre cette +émotion qu'il savait si bien étouffer dans sa poitrine, qu'elle ne +transparaissait jamais sur son visage, après un instant de silence +pendant lequel ses yeux reconnaissants se levèrent au ciel: + +--Frère Joseph, demanda-t-il, serait-il absent ou malade, que je ne le +vois point avec vous? + +--Frère Joseph n'est ni absent ni malade: il est dans sa cellule, où il +veille et travaille, ce qui est encore prier. + +Puis le moine, appelant un novice: + +--Conduisez cet étranger, dit-il, à la cellule du frère Joseph. + +Et, sans avoir détourné la tête, sans avoir regardé ni l'un ni l'autre +de ceux à qui il avait adressé la parole, le moine reprit sa psalmodie +et rentra dans son isolement. Quant à son immobilité, elle n'avait point +été un moment interrompue. + +Le novice fit signe à l'officier de le suivre. Tous deux s'engagèrent +dans le corridor, au milieu duquel le novice prit un escalier d'une +architecture imposante, rendue plus imposante encore par la faible +et tremblante lumière du cierge que l'enfant tenait à la main et qui +rendait tous les objets incertains et mobiles. Ils montèrent ensemble +quatre étages de cellules; puis enfin, au quatrième étage, l'enfant prit +à gauche, et marcha jusqu'à l'extrémité du corridor, et, montrant une +porte à l'étranger: + +--Voici la cellule du frère Joseph, dit-il. + +Pendant que l'enfant s'approchait pour la désigner, le jeune homme, sur +cette porte, put lire ces mots: + +«Dans le silence, Dieu parle au coeur de l'homme; + +»Dans la solitude, l'homme parle au coeur de Dieu.» + +--Merci, répondit-il à l'enfant. + +L'enfant s'éloigna sans ajouter un mot, déjà atteint de cette +impassibilité du cloître par lequel les moines croient témoigner de +leur détachement des choses humaines en ne témoignant que de leur +indifférence pour l'humanité. + +Le jeune homme resta immobile devant la porte, la main appuyée sur son +coeur, comme pour en comprimer les battements, et regardant s'éloigner +l'enfant et diminuer le point lumineux que faisait sa marche dans les +épaisses ténèbres de l'immense corridor. + +L'enfant rencontra l'escalier, s'y engouffra lentement, sans avoir une +seule fois détourné la tête du côté de celui qu'il avait conduit. Le +reflet de son cierge joua encore un instant sur les murailles, pâlissant +de plus en plus, et, enfin, disparut tout à fait,--tandis que l'on +put, pendant quelques secondes encore, percevoir, mais s'affaiblissant +toujours, le bruit de son pas traînant sur les dalles de l'escalier. + +Le jeune homme, vivement impressionné par tous ces détails de la vie +automatique des couvents, frappa enfin à la porte. + +--Entrez, dit une voix sonore et qui le fit tressaillir par sa vivace +accentuation, faisant contraste avec tout ce qu'il venait de voir et +d'entendre. + +Il ouvrit la porte et se trouva en face d'un homme de cinquante ans à +peu près, qui en paraissait quarante à peine. Une seule ride, celle de +la pensée, sillonnait son front; mais pas un fil d'argent ne brillait, +messager de la vieillesse, au milieu de son abondante chevelure noire, +où l'on cherchait en vain la trace de la tonsure. La main droite appuyée +sur une tête de mort, il tournait, de la gauche, les feuillets d'un +livre qu'il lisait avec attention. Une lampe à abat-jour éclairait ce +tableau en l'isolant dans un cercle de lumière; le reste de la chambre +était dans la demi-teinte. + +Le jeune homme s'avança les bras ouverts; le lecteur leva la tête, +regardant avec étonnement son élégant uniforme qui lui paraissait +inconnu; mais à peine celui qui le portait fut-il dans le cercle de +lumière projeté par la lampe, que ces deux cris s'échappèrent à la fois +de la bouche des deux hommes: + +--Salvato! + +--Mon père! + +C'étaient, en effet, le père et le fils qui, après dix ans de +séparation, se revoyaient; et, se revoyant, se précipitaient dans les +bras l'un de l'autre. + +Nos lecteurs avaient probablement déjà reconnu Salvato dans le voyageur +nocturne; mais peut-être n'avaient-ils pas reconnu son père dans le +frère Joseph. + + + + + LXXIII + + LE PÈRE ET LE FILS + + +La joie de ce père, privé depuis dix ans de toutes les joies de +la famille, et qui, en revoyant son fils, sentait en même temps se +réveiller en lui les fibres les plus douces et les plus violentes de +l'amour paternel, sembla parcourir la gamme entière des sensations +humaines, et, dans son expression, qui avait à la fois quelque chose +de charmant par sa douceur et de terrible par sa violence, toucher d'un +côté à la plainte de la colombe, de l'autre au rugissement du lion. + +Il ne courut point au-devant de son fils, il bondit sur lui; il ne lui +suffit pas de le baiser sur les joues, il le saisit entre ses bras, il +l'enleva comme il eût fait d'un enfant, le serrant contre son coeur, +sanglotant et riant tout ensemble, et paraissant chercher un endroit +où remporter pour toujours, hors du monde, loin de la terre, près des +cieux. + +Enfin, il se jeta sur un escabeau de bois de chêne, le tenant en travers +de sa poitrine, comme la Madone de Michel-Ange tient sur ses genoux +son fils crucifié, tandis que sa voix haletante ne savait que dire et +redire: + +--Comment! c'est toi, mon fils, mon Salvato, mon enfant! c'est toi! +c'est donc toi! + +--O mon père! mon père! répondait le jeune homme haletant lui-même, +je vous aime, je vous le jure, autant qu'un fils peut aimer; mais j'ai +presque honte de la faiblesse de cet amour en le comparant à la grandeur +du vôtre! + +--Non, non, n'aie pas de honte, mon enfant, répondait Palmieri: la +féconde nature, l'Isis aux cent mamelles, le vent ainsi: amour immense, +incommensurable, infini dans le coeur des pères, amour restreint dans +celui des enfants. Elle regarde devant elle, cette bonne, toujours +logique et intelligente nature; elle a voulu que l'enfant pût se +consoler de la mort du père, qui doit quitter ce monde avant lui, mais +que le père fût inconsolable, au contraire, lorsque, par malheur il voit +mourir l'enfant destiné à lui survivre. Regarde-moi, Salvato, et que nos +dix ans de séparation s'effacent dans ton regard! + +Le jeune homme fixa ses grands yeux noirs, un peu sauvages, sur son +père, en donnant à son austère visage la plus douce expression qu'il put +lui donner. + +--Oui, dit Palmieri en regardant Salvato avec un singulier mélange +d'amour et d'orgueil, oui, j'ai fait de toi un chêne robuste et +vigoureux, et non pas un élégant palmier, roseau des tropiques. J'aurais +donc tort de me plaindre aujourd'hui en voyant ce bois solide recouvert +d'une rude écorce. Je voulais que tu devinsses un homme et un soldat, +et tu es devenu ce que je voulais que tu fusses. Laisse-moi baiser tes +épaulettes de chef de brigade: elles prouvent ton courage. Tu as eu la +force de m'obéir lorsqu'en te quittant, je t'ai dit: «Ne m'écris que +si tu as besoin de mon amour et de mes soins.» Car je crains les +affaiblissements terrestres, et j'ai espéré un instant que, touché de +mes aspirations, Dieu se révélerait à mon esprit; car, si mon coeur veut +croire (plains-moi, mon enfant!) l'esprit s'obstine à douter. Mais tu +n'as pas eu la force de passer près de moi, n'est-ce pas? sans me voir, +sans m'embrasser, sans me dire: «Mon père, il te reste de par le monde +un coeur qui t'aime, et ce coeur est celui de ton fils!» Merci, mon +bien-aimé Salvato, merci! + +--Non, mon père, non, je n'ai point hésité; car une voix intérieure +me disait que je vous apportais une joie attendue par vous depuis +longtemps. Et cependant, une fois en chemin, le doute m'a pris. C'était +au bas de cette montagne que nous nous étions séparés, il y a dix ans, +moi pour me perdre dans le monde, vous pour vous retrouver avec Dieu. +Je suis venu au pas de mon cheval, sans le ralentir, sans le hâter; mais +j'ai senti combien je vous aimais, lorsque, ayant franchi le seuil de +l'église, parvenu à l'entrée du choeur, j'ai, au milieu de toutes ces +têtes inclinées sur le cercueil de l'abbé, cherché vainement la vôtre. +Un instant, cette idée m'est venue que c'était vous, mon père bien-aimé, +qui étiez couché sous le drap mortuaire. Moi-même, je n'ai point reconnu +le son de ma voix quand j'ai demandé où vous étiez. Un mot m'a rassuré, +un enfant m'a conduit. En face de votre porte, le doute m'a repris. Je +tremblais de vous retrouver pétrifié comme ces statues murmurantes que +j'avais vues dans la nef, et qui semblaient ne pas plus appartenir à +l'humanité que celle de Memnon, car rendre des sons, ce n'est pas vivre; +mais, pour me rassurer, il ne m'a fallu que ce mot: «Entrez,» prononcé +par vous. Mon père, mon père, grâce à Dieu, vous êtes le seul vivant +parmi tous ces morts! + +--Hélas! mon cher Salvato, répondit Palmieri, c'était cependant ce +trépas factice que je cherchais en me retirant dans un monastère. Le +couvent a cela de bon, qu'en général, il combat victorieusement le +suicide. Après une grande douleur, après une perte irréparable, se +retirer dans un couvent, c'est se brûler moralement la cervelle, c'est +tuer son corps sans toucher à l'âme, au dire de l'Église; et voilà où le +doute commence pour moi, parce que le précepte se trouve en opposition +avec la nature. Au dire de l'Église, dépouiller l'homme, c'est tendre à +la perfection,--tandis qu'une voix secrète me crie que plus l'homme est +homme, et, par conséquent, se répand, par la science, par la charité, +par le génie, par l'art, par la bonté, sur l'humanité tout entière, +meilleur est l'homme. Celui qui, dans cette pieuse retraite, aperçoit le +moins de bruits terrestres, disent nos frères, est celui qui, étant le +plus loin de la terre, est le plus près de Dieu. J'ai voulu plier mon +corps et mon esprit à cette maxime, et, vivant encore, me faire cadavre; +mon esprit et mon corps ont réagi et m'ont dit, au contraire: «La +perfection, si elle existe, est dans la route opposée. Vis dans la +solitude, mais pour doubler, au profit de l'humanité, le trésor de +science que tu as acquis; vis dans la méditation, mais que ta méditation +soit féconde et non pas stérile; fais de ta douleur un baume composé de +philosophie, de charité et de larmes, pour l'appliquer sur les douleurs +des autres.» N'est-il pas dit dans l'_Iliade_ que la rouille de la lance +d'Achille guérissait les blessures que cette lance avait faites. Il +est vrai que la pauvre humanité m'a bien secondé en venant à moi quand +j'hésitais à aller à elle, et en appelant à son secours la parole de +vie, au lieu de la parole de mort. Alors, j'ai suivi la vocation qui +m'entraînait. A tous ceux qui ont crié vers moi, j'ai répondu: «Me +voilà!» Je ne suis pas devenu plus parfait; mais, à coup sûr, je suis +devenu plus utile. Et, chose étrange, en m'écartant des principes +vulgaires, en écoutant cette voix de ma conscience qui me disait: «Tu +as, dans le cours de ton existence, coûté la vie à trois personnes; au +lieu de faire pénitence, au lieu de jeûner, au lieu de prier,--ce qui +ne peut être utile qu'à toi, en supposant que la prière, le jeûne et la +pénitence expient le sang répandu,--soulage le plus de douleurs qu'il +te sera possible, prolonge le plus d'existences que tu pourras, et, +crois-moi, les actions de grâce de ceux dont tu auras prolongé la vie +et calmé les angoisses étoufferont l'accusation des misérables que tu as +envoyés avant le temps rendre compte de leurs crimes au souverain juge.» + +--Continuez votre vie de charité et de dévouement: vous êtes dans le +vrai, mon père... Ces hommes qui vous entourent, j'ai entendu parler +d'eux et de vous: on les craint et on les respecte; mais, vous, on vous +aime et l'on vous bénit. + +--Et cependant ils sont plus heureux que moi, au point de vue religieux +du moins. Ils se courbent sous la croyance; moi, je me débats contre le +doute. Pourquoi Dieu a-t-il mis dans son paradis l'arbre maudit de la +science? Pourquoi, pour arriver à la foi, pourquoi faut-il toujours +abdiquer une partie, la plus saine, la meilleure souvent, de sa raison, +tandis que la science, implacable, nous défend non-seulement de rien +affirmer, mais encore de rien croire sans preuves? + +--Je comprends, mon père. Vous êtes homme honnête, sans espérer une +rétribution; vous êtes homme de bien, sans espérer une récompense. Vous +ne croyez pas, enfin, à une autre vie que la nôtre. + +--Et toi, crois-tu? demanda Palmieri. + +Salvato sourit. + +--A mon âge, dit-îl, on s'occupe peu de ces graves questions de la vie +et de la mort, quoique, dans l'état que j'exerce, je sois toujours entre +la vie et la mort, et souvent plus près de la mort que les vieillards +qui, les genoux débiles et les cheveux blancs, frappent à la porte du +_campo-santo_. + +Puis, après un instant de silence: + +--Moi aussi, ajouta Salvato, dernièrement, j'ai frappé à cette porte; +mais, si je n'attendais pas la réponse à la demande que j'adressais à la +tombe avec certitude, je l'attendais du moins avec espérance. Pourquoi +ne faites-vous pas comme moi, mon père? Pourquoi donc essayer, comme +Hamlet, de sonder la nuit du sépulcre et de chercher quels rêves +s'agiteront dans notre cerveau pendant le sommeil éternel? Pourquoi, +ayant bien vécu, craignez-vous de mal mourir? + +--Je ne crains pas de mal mourir, mon enfant: je crains de mourir +entier. Je suis de ceux qui ne savent point enseigner ce qu'ils +ne croient pas. Mon art n'est point si infaillible, qu'il sache +éternellement lutter contre la mort. Hercule seul peut être sûr de la +vaincre toujours. Or, quand, dans le pressentiment de sa fin prochaine, +un malade me dit: «Vous ne pouvez plus rien pour moi comme médecin; +essayez de me consoler, ne sachant point me guérir,» au lieu de profiter +de l'affaiblissement de son esprit pour faire naître en lui une croyance +qui n'est point en moi, je me tais alors, afin de ne point donner à un +mourant une affirmation sans preuve, un espoir sans certitude. Je ne +conteste pas l'existence d'un monde surnaturel; je me contente, et +c'est bien assez, de n'y pas croire. Or, n'y croyant pas, je ne puis +le promettre à ceux qui le cherchent dans les ténèbres de l'agonie. +Craignant de ne plus revoir, une fois que mes yeux seront fermés pour +toujours, ni la femme que j'ai aimée, ni le fils que j'aime, je ne puis +dire au mari: «Tu reverras ta femme,» au père: «Tu reverras ton enfant.» + +--Mais, vous le savez, moi, j'ai revu ma mère. + +--Pas toi, mon enfant. Une femme du peuple, une intelligence grossière, +un esprit frappé de terreur, a dit: «Il y avait là, près du lit de +l'enfant, une ombre qui berçait son fils en chantant; et moi, jeune +encore alors, ami du merveilleux, j'ai dit: «Oui, cela peut être;» j'ai +cru même que cela avait été. Mais c'est en vieillissant--tu sauras cela, +Salvato,--c'est en vieillissant que le doute vient, parce que l'on se +rapproche de plus en plus de la terrible et inévitable réalité. Que de +fois, dans cette cellule, seul avec cette dévorante pensée du néant +qui, à un certain âge, entre dans la vie pour n'en plus sortir, et qui, +spectre invisible mais palpable, marche côte à côte avec nous,--que +de fois, en face de ce crucifix, me suis-je agenouillé à ce souvenir, +légende poétique de ton enfance, et, à l'heure où la tradition veut +que les fantômes apparaissent, plongé dans la plus profonde obscurité, +n'ai-je pas supplié Dieu de renouveler en ma faveur le miracle qu'il +avait fait pour toi? Jamais Dieu n'a daigné répondre. Je sais qu'il ne +doit pas de manifestation de sa puissance et de sa volonté à un atome +comme moi; mais enfin il eût été bon, clément, miséricordieux à lui de +m'exaucer: il ne l'a point fait. + +--Il le fera, mon père. + +--Non: ce serait un miracle, et les miracles ne sont pas dans l'ordre +logique de la nature. Que sommes-nous, d'ailleurs, pour que Dieu se +donne la peine, dans son immuable éternité, de changer la marche imposée +par lui à la création? que sommes-nous pour lui? Une imperceptible +efflorescence de la matière, sur laquelle, depuis des milliers de +siècles, s'exerce un phénomène complexe, inexplicable, fugitif, appelé +la vie. Ce phénomène s'étend, dans la végétation, du lichen au cèdre; +dans l'animalisation, de l'infusoire au mastodonte. Le chef-d'oeuvre de +la végétation, c'est la sensitive; le chef-d'oeuvre de l'animalisation, +c'est l'homme. Qui fait la supériorité de l'animal à deux pieds et sans +plumes de Platon sur les autres animaux? Un hasard. Son chiffre dans +l'échelle des êtres créés s'est trouvé le plus élevé: ce chiffre lui +donnait droit à une portion de son individu plus complète que dans ses +frères inférieurs. Qu'est-ce que les Homère, les Pindare, les Eschyle, +les Socrate, les Périclès, les Phidias, les Démosthène, les César, +les Virgile, les Justinien, les Charlemagne? Des cerveaux un peu mieux +organisés que celui de l'éléphant, un peu plus parfaits que celui du +singe. Quel est le signe de cette perfection? La substitution de la +raison à l'instinct. La preuve de cette organisation supérieure? La +faculté de parler, au lieu d'aboyer ou de rugir. Mais, que la mort +arrive, qu'elle éteigne la parole, qu'elle détruise la raison, que +le crâne de celui qui fut Charlemagne, Justinien, Virgile, César, +Démosthène, Phidias, Périclès, Socrate, Eschyle, Pindare ou Homère, +comme celui d'Yorik se remplisse de _belle et bonne fange_, tout sera +dit: la farce de la vie sera jouée, et la chandelle éteinte dans la +lanterne ne se rallumera plus! Tu as vu souvent l'arc-en-ciel, mon +enfant. C'est une arche immense, s'étendant d'un horizon à l'autre et +montant jusque dans les nuées, mais dont les deux extrémités touchent +à la terre: ces deux extrémités, c'est l'enfant et le vieillard. Étudie +l'enfant, et tu verras, au fur et à mesure que son cerveau se développe, +se perfectionne, mûrit, la pensée, c'est-à-dire l'âme, se développer, se +perfectionner, mûrir; étudie le vieillard, et tu verras, au contraire, +au fur et à mesure que le cerveau se fatigue, se rapetisse, s'atrophie, +la pensée, c'est-à-dire l'âme, se troubler, s'obscurcir, s'éteindre. +Née avec nous, elle a suivi la féconde croissance de la jeunesse; devant +mourir avec nous, elle suivra la vieillesse dans sa stérile décadence. +Où était l'homme avant de naître? Nul ne le sait. Qu'était-il? Rien. +Que sera-t-il, n'étant plus? Rien, c'est-à-dire ce qu'il était avant +de naître. Nous devons revivre sous une autre forme, dit l'espérance; +passer dans un monde meilleur, dit l'orgueil. Que m'importe, à moi, si, +pendant le voyage, j'ai perdu la mémoire, si j'ai oublié que j'ai vécu, +et si la même nuit qui s'étendait en deçà du berceau doit s'étendre +au delà de la tombe? Le jour où l'homme gardera le souvenir de ses +métamorphoses et de ses pérégrinations, il sera immortel, et la mort +ne sera plus qu'un accident de son immortalité. Pythagore, seul, se +souvenait d'une vie antérieure. Qu'est-ce qu'un thaumaturge qui se +souvient devant un monde entier qui oublie?... Mais, fit Palmieri en +secouant la tête, assez sur cette désolante question. C'est la solitude +qui enfante ces rêves mauvais. Je t'ai dit ma vie; dis-moi la tienne. A +ton âge, _la vie_ s'écrit avec des lettres d'or. Jette un rayon de +ton aurore et de tes espérances au milieu de mon crépuscule et de mes +doutes; parle, mon bien-aimé Salvato! et fais-moi oublier jusqu'au son +de ma voix, jusqu'au bruit de mes paroles. + +Le jeune homme obéit. Il avait, de son côté, toute l'aube d'une +existence à raconter à son père; Il lui dit ses combats, ses triomphes, +ses dangers, ses amours. Palmieri sourit et pleura tour à tour. Il +voulut voir la blessure, ausculter la poitrine; et, le père ne se +lassant pas d'interroger, le fils ne se lassant point de répondre, ils +virent ainsi venir le jour, et, avec le jour, monter jusqu'à eux le +roulement du tambour et les fanfares des trompettes, leur annonçant +qu'il était temps de se quitter. + +Mais alors Palmieri voulut se séparer de son fils le plus tard possible, +et, comme il avait fait dix ans auparavant, il reconduisit jusqu'aux +premières maisons de San-Germano le cavalier, appuyé à son bras et +tenant son cheval par la bride. + + + + + LXXIV + + LA RÉPONSE DE L'EMPEREUR. + + +Cependant le temps marchait avec son impassible régularité, et, quoique +harcelée de tous côtés par les bandes de Pronio, de Gaetano Mammone +et de Fra-Diavolo, l'armée française suivait, aussi impassible que le +temps, sa triple route à travers les Abruzzes, la Terre de Labour et +cette partie de la Campanie dont la mer Tyrrhénienne baigne le rivage. +On était averti à Naples de tous les mouvements des républicains, et +l'on y avait su, dès le 20, que le corps principal, c'est-à-dire celui +qui était commandé par le général Championnet en personne, avait campé +le 18 au soir à San-Germano et s'avançait sur Capoue par Mignano et +Calvi. + +Le 20, à huit heures du matin, le prince de Maliterno et le duc de +Rocca-Romana, chacun à la tête d'un régiment de volontaires recrutés +parmi la jeunesse noble ou riche de Naples et de ses environs, étaient +venus prendre congé de la reine et étaient partis pour marcher au-devant +des républicains. + +Plus le danger approchait, plus se séparaient en deux camps opposés le +parti du roi et celui de la reine. + +Le parti du roi se composait du cardinal Ruffo, de l'amiral Caracciolo, +du ministre de la guerre Ariola, et de tous ceux qui, tenant à l'honneur +du nom napolitain, voulaient la résistance à tout prix et la défense de +Naples poussée à la dernière extrémité. + +Le parti de la reine, se composant de sir William, d'Emma Lyonna, de +Nelson, d'Acton, de Castelcicala, de Vanni et de Guidobaldi, voulait +l'abandon de Naples, la fuite prompte et sans lutte comme sans délai. + +Puis, au milieu de tout cela, un grand trouble agitait l'esprit de la +reine; elle craignait d'un moment à l'autre le retour de Ferrari. Le +roi, se voyant insolemment trompé, sachant enfin à qui il devait s'en +prendre de tous les désastres qui accablaient le royaume, pouvait, comme +les natures faibles, puiser dans sa terreur même un moment d'énergie +et de volonté... et, pendant ce moment, échapper pour toujours à cette +pression qu'opéraient sur lui depuis vingt ans un ministre qu'il n'avait +jamais aimé et une épouse qu'il n'aimait plus. Tant qu'elle avait été +jeune et belle, Caroline avait eu à sa disposition un moyen infaillible +de ramener le roi à elle, et elle en avait usé; mais elle commençait, +comme dit Shakspeare, à descendre la vallée de la vie, et le roi, +entouré de jeunes et jolies femmes, échappait facilement à ses +fascinations. + +Dans la soirée, du 20, il y eut conseil d'État: le roi se prononça +ouvertement et fermement pour la défense. + +Le conseil fut clos à minuit. + +De minuit à une heure, la reine resta dans la chambre obscure, et elle +ramena chez elle Pasquale de Simone, lequel, reçut des instructions +secrètes de la bouche d'Acton, qui l'attendait chez la reine. A une +heure et demie, Dick partit pour Bénévent, où, depuis deux jours déjà, +avait été envoyé, par un palefrenier de confiance, un des chevaux les +plus vites des écuries d'Acton. + +La journée du 21 s'ouvrit par un de ces ouragans qui, à Naples, durent +habituellement trois jours, et qui ont donné lieu à ce proverbe: _Nasce, +pasce, mori_; il naît, se repaît et meurt. + +Malgré les alternatives de pluie tombant par ondées, de vent soufflant +par rafales, le peuple, qui avait ce vague sentiment d'une grande +catastrophe, encombrait, plein d'émotion, les rues, les places, les +carrefours. + +Mais ce qui indiquait quelque circonstance extraordinaire, c'est que ce +n'était point dans les vieux quartiers que le peuple se pressait; et, +quand nous disons le peuple, nous disons cette multitude de mariniers, +de pêcheurs et de lazzaroni qui tient lieu de peuple à Naples. On +remarquait, au contraire, des groupes nombreux et animés, parlant haut, +gesticulant avec rage, dispersés de la strada del Molo à la place du +Palais, c'est-à-dire sur toute l'étendue du largo del Castello, du +théâtre de San-Carlo et de la rue de Chiaïa. Ces groupes semblaient, +tout en enveloppant le palais royal, veiller sur la rue de Tolède et +la strada del Piliero. Enfin, au milieu de ces groupes, trois hommes, +fatalement connus déjà dans les émeutes précédentes, parlaient plus haut +et s'agitaient plus ardemment. Ces trois hommes, c'étaient Pasquale de +Simone, le beccaïo, rendu hideux par la cicatrice qui lui balafrait le +visage et lui fendait l'oeil, et fra Pacifico, qui, sans être dans le +secret, sans savoir de quoi il était question, lâchant la bride à son +caractère violent et tapageur, frappait de son bâton de laurier, tantôt +le pavé, tantôt la muraille, tantôt le pauvre Jacobino, bouc émissaire +des passions du terrible franciscain. + +Toute cette foule, sans savoir ce qu'elle attendait, semblait attendre +quelqu'un ou quelque chose; et le roi, qui n'en savait pas plus qu'elle, +mais que ce rassemblement inquiétait, caché derrière la jalousie d'une +fenêtre de l'entre-sol, regardait, tout en caressant machinalement +Jupiter, cette foule qui faisait de temps en temps, comme un roulement +de tonnerre ou un rugissement de l'eau, entendre le double cri de «Vive +le roi!» et de «Mort aux jacobins!» + +La reine, qui s'était informée où était le roi, se tenait dans la pièce +à côté avec Acton, prête à agir selon les circonstances, tandis qu'Emma, +dans l'appartement de la reine, emballait avec la San-Marco les papiers +les plus secrets et les bijoux les plus précieux de sa royale amie. + +Vers onze heures, un jeune homme déboucha, au grand galop d'un cheval +anglais, par le pont de la Madeleine, suivit la Marinella, la strada +Nuova, la rue du Pilier, le largo Castello, la rue Saint-Charles, +échangea des signes avec Pasquale de Simone et le beccaïo, s'engouffra +par la grande porte dans les cours du palais royal, sauta sur les +dalles, jeta la bride de son cheval aux mains d'un palefrenier, et, +comme s'il eût su d'avance où retrouver la reine, entra dans le cabinet +où elle attendait avec Acton, et dont, comme par enchantement, la porte, +à son approche, s'ouvrit devant lui. + +--Eh bien? demandèrent ensemble la reine et Acton. + +--Il me suit, dit-il. + +--Dans combien de temps, à peu près, sera-t-il ici? + +--Dans une demi-heure. + +--Ceux qui l'attendent sont-ils prévenus? + +--Oui. + +--Eh bien, allez chez moi, et dites à lady Hamilton de prévenir Nelson. + +Le jeune homme monta par les escaliers de service avec une rapidité qui +indiquait combien lui étaient familiers tous les détours du palais, et +transmit à Emma Lyonna les désirs de la reine. + +--Avez-vous un homme sûr pour porter un billet à milord Nelson? + +--Moi, répondit le jeune homme. + +--Vous savez qu'il n'y a pas de temps à perdre. + +--Je m'en doute. + +--Alors... + +Elle prit une plume, de l'encre, une feuille de papier sur le secrétaire +de la reine et écrivit cette seule ligne: + +«Ce sera probablement pour ce soir; tenez-vous prêt. + +»EMMA.» + +Le jeune homme, avec la même promptitude qu'il avait mise à monter les +escaliers, les descendit, traversa les cours, prit la pente qui conduit +au port militaire, se jeta dans une barque, et, malgré le vent et +la pluie, se fit conduire au _Van-Guard_, qui, ses mâts de perroquet +abattus, pour donner moins de prise à la tempête, se tenait à cinq ou +six encablures du port militaire, affourché sur ses ancres, environné +des autres bâtiments anglais et portugais placés sous les ordres de +l'amiral Nelson. + +Le jeune homme, qui--nos lecteurs l'ont deviné--n'était autre que +Richard, se fit reconnaître de l'amiral, monta lestement l'escalier de +tribord, trouva Nelson dans sa cabine et lui remit le billet. + +--Les ordres de Sa Majesté vont être exécutés, dit Nelson; et, pour que +vous en rendiez bon témoignage, vous-même en serez porteur. + +--Henry, dit Nelson à son capitaine de pavillon, faites armer le canot +et que l'on se tienne prêt à conduire monsieur à bord de l'_Alcmène_. + +Puis, mettant le billet d'Emma dans sa poitrine, il écrivit à son tour: + + «_Très-secret_[5]. + +[Note 5: Inutile de dire que l'auteur a entre les mains tous les +autographes de ces billets.] + +»Trois barques et le petit cutter de _l'Alcmène_, armés d'armes +blanches seulement, pour se trouver à la Vittoria à sept heures et demie +précises. + +»Une seule barque accostera; les autres se tiendront à une certaine +distance, les rames dressées. La barque qui accostera sera celle du +_Van-Guard_. + +»Toutes les barques seront réunies à bord de _l'Alcmène_ avant sept +heures, sous les ordres du commandant Hope. + +»_Les grappins dans les chaloupes_. + +» Toutes les autres chaloupes du _Van-Guard_ et de _l'Alcmène_, armées +de couteaux, et les canots avec leurs caronades seront réunis à bord du +_Van-Guard_, sous le commandement du capitaine Hardi, qui s'en +éloignera à huit heures précises pour prendre la mer à moitié chemin du +Molosiglio. + +»Chaque chaloupe devra porter de quatre à six soldats. + +»Dans le cas où l'on aurait besoin de secours, faire des signaux au +moyen de feux. + + »HORACE NELSON. + +»_L'Alcmène_ se tiendra prête à filer dans la nuit, si la chose est +nécessaire.» + +Pendant que ces ordres étaient reçus avec un respect égal à la +ponctualité avec laquelle ils devaient être exécutés, un second courrier +débouchait à son tour du pont de la Madeleine, et, suivant la route du +premier, s'engageait sur le quai de la Marinella, longeait la strada +Nuova et arrivait à la strada del Piliero. + +Là, il commença de trouver la foule plus épaisse, et, malgré son +costume, dans lequel il était facile de reconnaître un courrier du +cabinet du roi, il éprouva de la difficulté à continuer son chemin, +en conservant à son cheval la même allure. D'ailleurs, comme s'ils +l'eussent fait exprès, des hommes du peuple se faisaient heurter par son +cheval, et, mécontents du heurt, commençaient à l'injurier. Ferrari, car +c'était lui, habitué à voir respecter son uniforme, répondit d'abord +par quelques coups de fouet solidement sanglés à droite et à gauche. +Les lazzaroni s'écartèrent et se turent par habitude. Mais, comme il +arrivait à l'angle du théâtre Saint-Charles, un homme voulut croiser le +cheval, et le croisa si maladroitement, qu'il fut renversé par lui. + +--Mes amis, cria-t-il en tombant, ce n'est pas un courrier du roi, comme +son costume pourrait vous le faire croire. C'est un jacobin déguisé qui +se sauve! A mort le jacobin! à mort! + +Les cris «Le jacobin! le jacobin! à mort le jacobin!» retentirent alors +dans la foule. + +Pasquale de Simone lança au cheval son couteau, qui entra jusqu'au +manche au défaut de l'épaule. + +Le beccaïo se précipita à la tête, et, habitué à saigner les brebis et +les moutons, il lui ouvrit l'artère du cou. + +Le cheval se dressa, hennit de douleur, battit l'air de ses pieds de +devant, tandis qu'un flot de sang jaillissait sur les assistants. + +La vue du sang a une influence magique sur les peuples méridionaux. +A peine les lazzaroni se sentirent-ils arrosés par la rouge et tiède +liqueur, à peine respirèrent-ils l'acre parfum qu'elle répand, qu'ils se +ruèrent avec des cris féroces sur l'homme et sur le cheval. + +Ferrari sentit que, si son cheval s'abattait, il était perdu. Il le +soutint tant qu'il put de la bride et des jambes; mais le malheureux +animal était blessé mortellement. Il se jeta, en trébuchant, à gauche +et à droite, puis il butta des jambes de devant, se releva par un effort +désespéré de son maître, et fit un bond en avant. Ferrari sentit que sa +monture pliait sous lui. Il n'était qu'à cinquante pas du corps de garde +du palais: il appela au secours; mais le bruit de sa voix se perdit dans +les cris, cent fois répétés, «A mort le jacobin!» Il saisit un pistolet +dans ses fontes, espérant que la détonation serait mieux entendue que +ses cris. En ce moment, son cheval s'abattit. La secousse fit partir le +pistolet au hasard, et la balle alla frapper un jeune garçon de huit ou +dix ans, qui tomba. + +--Il assassine les enfants! cria une voix. + +A ce cri, fra Pacifico, qui s'était, jusque-là, tenu assez tranquille, +se rua dans la foule, qu'il écarta de ses coudes aigus et durs comme +des coins de chêne. Il pénétra jusqu'au centre de la mêlée au moment où, +tombé avec son cheval, le malheureux Ferrari essayait de se remettre sur +ses pieds. Avant qu'il y fût parvenu, la massue du moine s'abattait +sur sa tête; il tomba comme un boeuf frappé du maillet. Mais ce n'était +point cela qu'on voulait: c'était sous les yeux du roi que Ferrari +devait mourir. Les cinq ou six sbires qui étaient dans le secret du +drame, entourèrent le corps et le défendirent, tandis que le beccaïo, le +traînant par les pieds, criait: + +--Place au jacobin! + +On laissa le cadavre du cheval où il était, mais après l'avoir +dépouillé, et l'on suivit le beccaïo. Au bout de vingt pas, on se trouva +en face de la fenêtre du roi. Voulant savoir la cause de cet effroyable +tumulte, le roi ouvrit la jalousie. A sa vue, les cris se changèrent en +vociférations. En entendant ces hurlements, le roi crut qu'effectivement +c'était quelque jacobin dont on faisait justice. Il ne détestait point +cette manière de le débarrasser de ces ennemis. Il salua le peuple, le +sourire sur les lèvres; le peuple, se sentant encouragé, voulu montrer +à son roi qu'il était digne de lui. Il souleva le malheureux Ferrari, +sanglant, déchiré, mutilé, mais vivant encore, entre ses bras; le +cadavre venait de reprendre connaissance: il ouvrit les yeux, reconnut +le roi, étendit les bras vers lui en criant: + +--A l'aide! au secours! Sire, c'est moi! moi, votre Ferrari! + +A cette vue inattendue, terrible, inexplicable, le roi se rejeta en +arrière et alla dans les profondeurs de la chambre tomber à moitié +évanoui sur un fauteuil,--tandis qu'au contraire, Jupiter, qui, n'étant +ni homme ni roi, n'avait aucune raison d'être ingrat, jeta un hurlement +de douleur, et, les yeux sanglants, l'écume à la bouche, sautant par la +fenêtre, s'élança au secours de son ami. + +Dans ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit: la reine entra, saisit +le roi par la main, le força de se lever, le traîna vers la fenêtre, et, +lui montrant ce peuple de cannibales qui se partageait les morceaux de +Ferrari: + +--Sire, dit-elle, vous voyez les hommes sur lesquels vous comptez pour +la défense de Naples et pour la nôtre; aujourd'hui, ils égorgent vos +serviteurs; demain, ils égorgeront nos enfants; après-demain, ils nous +égorgeront nous-mêmes. Persistez-vous toujours dans votre désir de +rester? + +--Faites tout préparer! s'écria le roi: ce soir, je pars... + +Et, croyant toujours voir l'égorgement du malheureux Ferrari, croyant +toujours entendre sa voix mourante qui appelait au secours, il s'enfuit +la tête dans les mains, fermant les yeux, bouchant ses oreilles et se +réfugiant dans celle des chambres de ses appartements qui était la plus +éloignée de la rue. + +Lorsqu'il en sortit, deux heures après, la première chose qu'il vit, fut +Jupiter couché tout sanglant sur un morceau de drap qui paraissait, par +des restes de fourrure et des fragments de brandebourgs, avoir appartenu +au malheureux courrier. + +Le roi s'agenouilla près de Jupiter, s'assura que son favori n'avait +aucune blessure grave, et, désirant savoir sur quoi le fidèle et +courageux animal était couché, il tira de dessous lui, malgré ses +gémissements, un fragment de la veste de Ferrari que le chien avait +disputé et arraché à ses bourreaux. + +Par un hasard providentiel, ce morceau était celui où se trouvait la +poche de cuir destinée à renfermer les dépêches; le roi ouvrit le +bouton qui la fermait et trouva intact le pli impérial que le courrier +rapportait en réponse à sa lettre. + +Le roi rendit à Jupiter le lambeau de vêtement, sur lequel celui-ci +se recoucha en poussant un hurlement lugubre; puis il rentra dans sa +chambre, s'y enferma, décacheta la lettre impériale et lut: + +«A mon très-cher frère et aimé cousin, oncle, beau-père, allié et +confédéré. + +» Je n'ai jamais écrit la lettre que vous m'envoyez par votre courrier +Ferrari, et qui est falsifiée d'un bout à l'autre. + +»Celle que j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Majesté était tout entière +de ma main, et, au lieu de l'exciter à entrer en campagne, l'invitait +à ne rien tenter avant le mois d'avril prochain, époque seulement où je +compte voir arriver nos bons et fidèles alliés les Russes. + +»Si les coupables sont de ceux que la justice de Votre Majesté peut +atteindre, je ne lui cache point que j'aimerais à les voir punir comme +ils le méritent. + +»J'ai l'honneur d'être avec respect, de Votre Majesté, le très-cher +frère, amé cousin, neveu, gendre, allié et confédéré. + + »FRANÇOIS.» + +La reine et Acton venaient de commettre un crime inutile. + +Nous nous trompons: ce crime avait son utilité, puisqu'il déterminait +Ferdinand à quitter Naples et à se réfugier en Sicile! + + + + + LXXV + + LA FUITE. + + +A partir de ce moment, la fuite, comme nous l'avons dit, fut résolue et +fixée au soir même, 21 décembre. + +Il fut convenu que le roi, la reine, toute la famille royale,--moins +le prince héréditaire, sa femme et sa fille,--sir William, Emma Lyonna, +Acton et les plus familiers du palais passeraient en Sicile sur le +_Van-Guard_. + +Le roi, on se le rappelle, avait promis à Caracciolo que, s'il quittait +Naples, ce ne serait que sur son bâtiment; mais, retombé par la terreur +sous le joug de la reine, le roi oublia sa promesse devant deux raisons. + +La première, qui venait de lui-même, était la honte qu'il éprouvait en +face de l'amiral de quitter Naples, après avoir promis d'y rester. + +La seconde, qui venait de la reine, était que Caracciolo, partageant les +principes patriotiques de toute la noblesse napolitaine, pourrait, au +lieu de conduire le roi en Sicile, le livrer aux jacobins, qui, maîtres +d'un pareil otage, le forceraient alors à établir le gouvernement qu'ils +voudraient, où, pis encore, lui feraient peut-être son procès, comme les +Anglais avaient fait à Charles Ier, et les Français à Louis XVI. + +Comme consolation et dédommagement de l'honneur qui lui était enlevé, +on décida que l'amiral aurait celui de transporter ensuite le duc de +Calabre, sa famille et sa maison. + +On prévint les vieilles princesses de France de la résolution prise, les +invitant à pourvoir, à l'aide de leurs sept gardes du corps, comme elles +l'entendraient, à leur sûreté, et on leur envoya quinze mille ducats +pour les aider dans leur fuite. + +Ce devoir rempli, on ne s'occupa plus autrement d'elles. + +Toute la journée, on descendit et l'on entassa dans le passage secret +les bijoux, l'argent, les meubles précieux, les oeuvres d'art, les +statues que l'on voulait emporter en Sicile. Le roi eût bien voulu +y transporter ses kangourous; mais c'était chose impossible. Il se +contenta, par une lettre de sa main, de les recommander au jardinier en +chef de Caserte. + +Le roi, qui avait sur le coeur la trahison de la reine et d'Acton, dont +la lettre de l'empereur lui donnait la preuve, resta enfermé dans ses +appartements et refusa d'y recevoir qui que ce fût. La consigne fut +sévèrement tenue à l'égard de François Caracciolo, qui, ayant, de son +bâtiment, vu des allées et venues et des signaux à bord des navires +anglais, se doutait de quelque chose, et à l'égard du marquis Vanni, +qui, ayant trouvé la porte de la reine fermée, et sachant par le prince +de Castelcicala qu'il était question de départ, venait, en désespoir de +cause, heurter à celle du roi. + +Celui-ci eut, un instant, l'idée de faire venir le cardinal Ruffo et de +se le donner pour compagnon et pour conseiller pendant le voyage; +mais il ne lui avait point été difficile de surprendre des signes de +mésintelligence entre lui et Nelson. D'ailleurs, on le sait, le cardinal +était détesté de la reine, et Ferdinand préféra, comme toujours, son +repos aux délicatesses de l'amitié et de la reconnaissance. + +Et puis il se dit que, habile comme il l'était, le cardinal se tirerait +parfaitement d'affaire tout seul. + +L'embarquement fut arrêté pour dix heures du soir. Il fut, en +conséquence, convenu qu'à dix heures toutes les personnes qui devaient +être, en compagnie de Leurs Majestés, embarquées sur le _Van__Guard_, se +rassembleraient dans l'appartement de la reine. + +A dix heures sonnantes, le roi entrait, tenant son chien en laisse; +c'était le seul ami sur lequel il comptât comme fidélité, et le seul, +par conséquent, qu'il emmenât avec lui. + +Il avait bien pensé à Ascoli et à Malaspina; mais il avait pensé aussi +que, comme le cardinal, ils se tireraient d'affaire tout seuls. + +Il jeta les yeux dans l'immense salon éclairé à peine,--on avait craint +qu'une trop grande illumination ne donnât des soupçons de départ,--et il +vit tous les fugitifs réunis ou plutôt dispersés en différents groupes. + +Le groupe principal se composait de la reine, de son fils bien-aimé, le +prince Léopold, du jeune prince Albert, des quatre princesses et d'Emma +Lyonna. + +La reine était assise sur un canapé près d'Emma Lyonna, qui tenait sur +ses genoux le prince Albert, son favori, tandis que le prince Léopold +appuyait sa tête sur l'épaule de la reine. Les quatre princesses, +groupées autour de leur mère, étaient, les unes assises, les autres +couchées sur le tapis. + +Acton, sir William, le prince de Castelcicala causaient debout dans +l'embrasure d'une fenêtre, écoutant le vent siffler et la pluie battre +contre les carreaux. + +Un autre groupe de dames d'honneur, parmi lesquelles on distinguait la +comtesse de San-Marco, confidente intime de la reine, entouraient une +table. + +Enfin, loin de tous, à peine visible dans l'obscurité, se dessinait la +silhouette de Dick, qui avait si habilement et si fidèlement, ce jour +même, suivi les ordres de son maître et de la reine, qu'il pouvait aussi +regarder un peu désormais comme sa maîtresse. + +A l'entrée du roi, chacun se leva et se tourna de son côté; mais lui fit +un signe de la main, afin que chacun restât à sa place. + +--Ne vous dérangez point, dit-il, ne vous dérangez point, cela n'en vaut +plus la peine. + +Et il s'assit dans un fauteuil, près de la porte par laquelle il était +entré, prenant entre ses genoux la tête de Jupiter. + +A la voix de son père, le jeune prince Albert, qui, peu sympathique à la +reine, demandait aux autres cet amour si nécessaire et si précieux aux +enfants, qu'il cherchait vainement auprès de sa mère, se laissa glisser +des genoux d'Emma et alla présenter au roi son front pâle et un peu +maladif, noyé dans une forêt de cheveux blonds. + +Le roi écarta les cheveux de l'enfant, le baisa au front, et, après +l'avoir, pensif, gardé un instant appuyé contre sa poitrine, le renvoya +à Emma Lyonna, que l'enfant appelait sa _petite mère_. + +Il se faisait un silence lugubre dans cette salle sombre; ceux qui +parlaient, parlaient bas. + +C'était à dix heures et demie que le comte de Thurn, Allemand au service +de Naples, mis avec le marquis de Nizza, qui commandait la flotte +portugaise, sous les ordres de Nelson, devait, par la poterne et +l'escalier du _Colimaçon_, pénétrer dans le palais. Le comte de Thurn +avait, à cet effet, reçu une clef des appartements de la reine, qui, par +une seule porte, solide, presque massive, communiquait avec cette sortie +donnant sur le port militaire. + +La pendule, au milieu du silence, sonna donc dix heures et demie. + +Presque aussitôt, on entendit frapper à la porte de communication. + +Pourquoi le comte de Thurn frappait-il, au lieu d'ouvrir, puisqu'il +avait la clef? + +Dans les circonstances suprêmes comme celle où l'on se trouvait, tout +ce qui, dans une autre situation, ne serait qu'une cause de trouble et +d'inquiétude, devient une cause de terreur. + +La reine tressaillit et se leva. + +--Qu'est-ce encore? dit-elle. + +Le roi se contenta de regarder; il ne savait rien des dispositions +prises. + +--Mais, dit Acton toujours calme et logique, ce ne peut être que le +comte de Thurn. + +--Pourquoi frappe-t-il, puisque je lui ai donné une clef? + +--Si Votre Majesté le permet, dit Acton, je vais aller voir. + +--Allez, répondit la reine. + +Acton alluma un bougeoir et s'engagea dans le corridor. La reine le +suivit des yeux avec anxiété. Le silence, de lugubre qu'il était, devint +mortel. Au bout de quelques instants, Acton reparut. + +--Eh bien? demanda la reine. + +--Probablement, la porte n'avait point été ouverte depuis longtemps: la +clef s'est brisée dans la serrure. Le comte frappait pour savoir s'il y +a un moyen d'ouvrir la porte du dedans. J'ai essayé, il n'y en a point. + +--Que faire, alors? + +--L'enfoncer. + +--Vous lui en avez donné l'ordre? + +--Oui, madame, et voilà qu'il l'exécute. + +On entendit, en effet, des coups violents frappés contre la porte, puis +le craquement de cette porte, qui se brisait. + +Tous ces bruits avaient quelque chose de sinistre. + +Des pas s'approchèrent, la porte du salon s'ouvrit, le comte de Thurn +parut. + +--Je demande pardon à Vos Majestés, dit-il, du bruit que je viens de +faire et des moyens que j'ai été forcé d'employer; mais la rupture de la +clef était un accident impossible à prévoir. + +--C'est un présage, dit la reine. + +--En tout cas, si c'est un présage, dit le roi avec son bon sens +naturel, c'est un présage qui signifie que nous ferions mieux de rester +que de partir. + +La reine eut peur d'un retour de volonté chez son auguste époux. + +--Partons, dit-elle. + +--Tout est prêt, madame, dit le comte de Thurn; mais je demande la +permission de communiquer au roi un ordre que j'ai reçu, ce soir, de +l'amiral Nelson. + +Le roi se leva et s'approcha du candélabre, auprès duquel l'attendait le +comte de Thurn un papier à la main. + +--Lisez, sire, lui dit-il. + +--L'ordre est en anglais, dit le roi, et je ne sais pas l'anglais. + +--Je vais le traduire à Votre Majesté. + + _A l'amiral comte de Thurn_. + + «Golfe de Naples, 21 décembre. + +»Préparez, pour être brûlées, les frégates et les corvettes +napolitaines.» + +--Comment dites-vous? demanda le roi. + +Le comte de Thurn répéta: + +«Préparez, pour être brûlées, les frégates et les corvettes +napolitaines.» + +--Vous êtes sûr de ne point vous tromper? demanda le roi. + +--J'en suis sûr, sire. + +--Et pourquoi brûler des frégates et des corvettes qui ont coûté si cher +et qu'on a mis dix ans à construire? + +--Pour qu'elles ne tombent pas aux mains des Français, sire. + +--Mais ne pourrait-on pas les emmener en Sicile? + +--Tel est l'ordre de milord Nelson, sire, et c'est pour cela qu'avant +de transmettre cet ordre au marquis de Nizza, qui est chargé de son +exécution, j'ai voulu le soumettre à Votre Majesté. + +--Sire, sire, dit la reine en s'approchant du roi, nous perdons un temps +précieux, et pour des misères! + +--Peste, madame! s'écria le roi, vous appelez cela des misères? +Consultez le budget de la marine depuis dix ans, et vous verrez qu'il +monte à plus de cent soixante millions. + +--Sire, voilà onze heures qui sonnent, dit la reine, et milord Nelson +nous attend. + +--Vous avez raison, dit le roi, et milord Nelson n'est pas fait pour +attendre, même un roi, même une reine. Vous suivrez les ordres de milord +Nelson, monsieur le comte, vous brûlerez ma flotte. Ce que l'Angleterre +n'ose pas prendre, elle le brûle. Ah! mon pauvre Caracciolo, que tu +avais bien raison, et que j'ai eu tort, moi, de ne pas suivre tes +conseils! Allons, messieurs, allons, mesdames, ne faisons point attendre +milord Nelson. + +Et le roi, prenant le bougeoir des mains d'Acton, marcha le premier; +tout le monde le suivit. + +Non-seulement la flotte napolitaine était condamnée, mais encore le roi +venait de signer son exécution. + +Nous avons, depuis ce 21 décembre 1798, vu tant de fuites royales, que +ce n'est presque plus la peine aujourd'hui de les décrire. Louis +XVIII quittant les Tuileries, le 20 mars,--Charles X fuyant, le 29 +juillet,--Louis-Philippe s'esquivant, le 24 février,--nous ont montré +une triple variété de ces départs forcés. Et, de nos jours, à Naples, +nous avons vu le petit-fils sortir par le même corridor, descendre le +même escalier que l'aïeul et quitter pour le sol amer de l'exil la terre +bien-aimée de la patrie. Seulement, l'aïeul devait revenir, et, selon +toute probabilité, le petit-fils est proscrit à tout jamais. + +Mais, à cette époque, c'était Ferdinand qui ouvrait la voie à ces +départs nocturnes et furtifs. Aussi marchait-il silencieux, l'oreille +tendue, le coeur palpitant. Arrivé au milieu de l'escalier, en face +d'une fenêtre donnant sur la descente du Géant, il crut entendre du +bruit sur cette descente, qui conduit, par une pente rapide, de la place +du Palais à la rue Chiatamone. Il s'arrêta et, le même bruit parvenant +une seconde fois à son oreille, il souffla sa bougie, et tout le monde +se trouva dans l'obscurité. + +Il fallut alors descendre à tâtons et pas à pas l'escalier étroit et +difficile dans lequel on était engagé. L'escalier, sans rampe, était +roide et dangereux. Cependant, l'on arriva à la dernière marche +sans accident, et l'on sentit une franche et humide bouffée de l'air +extérieur. + +On était à quelques pas de l'embarcadère. + +Dans le port militaire, la mer, emprisonnée entre la jetée du môle +et celle du port marchand, était assez calme; mais on sentait le vent +souffler avec violence, et l'on entendait le bruit des flots venant +furieusement se briser contre le rivage. + +En arrivant sur l'espèce de quai qui longe les murailles du château, le +comte de Thurn jeta un regard rapide et interrogateur sur le ciel. Le +ciel était chargé de nuages lourds, bas, rapides; on eût dit une mer +aérienne roulant au-dessus de la mer terrestre et s'abaissant pour venir +mêler ses vagues aux siennes. Dans cet étroit intervalle existant entre +les nuages et l'eau, passaient des bouffées de ce terrible vent du +sud-ouest qui fait les naufrages et les désastres, dont le golfe de +Naples est si souvent témoin dans les mauvais jours de l'année. + +Le roi remarqua le coup d'oeil inquiet du comte de Thurn. + +--Si le temps était trop mauvais, lui dit-il, il ne faudrait pourtant +pas nous embarquer cette nuit. + +--C'est l'ordre de milord, répondit le comte; cependant, si Sa Majesté +s'y refuse absolument... + +--C'est l'ordre! c'est l'ordre! répéta le roi, impatient; mais s'il y a +péril de vie cependant! Voyons, répondez-vous de nous, comte? + +--Je ferai tout ce qui sera au pouvoir d'un homme luttant contre le vent +et la mer pour vous conduire à bord du _Van-Guard_. + +--Mordieu! ce n'est pas répondre, cela. Vous embarqueriez-vous par une +pareille nuit? + +--Votre Majesté le voit, puisque je n'attends qu'elle pour la conduire à +bord du vaisseau amiral. + +--Je dis: si vous étiez à ma place. + +--A la place de Votre Majesté, et n'ayant d'ordre à recevoir que des +circonstances et de Dieu, j'y regarderais à deux fois. + +--Eh bien, demanda la reine impatiente, mais n'osant--tant est puissante +la loi de l'étiquette--descendre dans la barque avant son mari, eh bien, +qu'attendons-nous? + +--Ce que nous attendons? s'écria le roi. N'entendez-vous point ce que +dit le comte de Thurn? Le temps est mauvais; il ne répond pas de nous, +et il n'y a pas jusqu'à Jupiter qui, en tirant sur sa laisse, ne me +donne le conseil de rentrer au palais. + +--Rentrez-y donc, monsieur, et faites-nous déchirer tous comme vous avez +vu déchirer aujourd'hui un de vos plus fidèles serviteurs. Quant à moi, +j'aime encore mieux la mer et les tempêtes que Naples et sa population. + +--Mon fidèle serviteur, je le regrette plus que personne, je vous prie +de le croire, surtout maintenant que je sais que penser de sa mort. +Mais, quant à Naples et à sa population, ce n'est pas moi qui aurais +quelque chose à en craindre. + +--Oui, je sais cela. Comme elle voit en vous son représentant, elle vous +adore. Mais, moi qui n'ai pas le bonheur de jouir de ses sympathies, je +pars. + +Et, malgré le respect dû à l'étiquette, la reine descendit la première +dans le canot. + +Les jeunes princesses et le prince Léopold, habitués à obéir à la reine, +bien plus qu'au roi, la suivirent comme de jeunes cygnes suivent leur +mère. + +Le jeune prince Albert, seul, quitta la main d'Emma Lyonna, courut au +roi, et, le saisissant par le bras et le tirant du côté de la barque: + +--Viens avec nous, père! dit-il. + +Le roi n'avait l'habitude de la résistance que lorsqu'il était soutenu. +Il regarda autour de lui pour voir s'il trouverait appui dans quelqu'un; +mais, sous son regard, qui contenait cependant plus de prières que de +menaces, tous les yeux se baissèrent. La reine avait, chez les uns +la peur, chez les autres l'égoïsme pour auxiliaire. Il se sentit +complètement seul et abandonné, courba la tête, et, se laissant conduire +par le petit prince, tirant son chien, le seul qui fût d'avis, comme +lui, de ne pas quitter la terre, il descendit à son tour dans la barque +et s'assit sur un banc à part, en disant: + +--Puisque vous le voulez tous... Allons, viens. Jupiter, viens! + +A peine le roi fut-il assis, que le lieutenant qui, pour la barque du +roi, tenait lieu de contre-maître, cria: + +--Larguez! + +Deux matelots armés de gaffes repoussèrent la barque du quai, les rames +s'abaissèrent, et la barque nagea vers la sortie du port. + +Les canots destinés à recevoir les autres passagers s'approchèrent tour +à tour de l'embarcadère, y prirent leur noble chargement et suivirent la +barque royale. + +Il y avait loin de cette sortie furtive, dans la nuit, malgré les +sifflements de la tempête et les hurlements des flots, à cette joyeuse +fête du 22 septembre, où, sous les ardents rayons d'un soleil d'automne, +par une mer unie, au son de la musique de Cimarosa, au bruit des +cloches, au retentissement du canon, on était allé au-devant du +vainqueur d'Aboukir. Trois mois à peine, s'étaient passés, et c'était +pour fuir ces Français, dont on avait d'une façon trop précoce célébré +la défaite, que l'on était obligé, à minuit, dans l'ombre, par une mer +mauvaise, d'aller demander l'hospitalité au même _Van-Guard_ que l'on +avait reçu en triomphe. + +Maintenant, il s'agissait de savoir si l'on pourrait l'atteindre. + +Nelson s'était rapproché de l'entrée du port autant que la sûreté de son +vaisseau pouvait le lui permettre; mais il restait toujours un quart +de mille à franchir entre le port militaire et le vaisseau amiral. Dix +fois, pendant ce trajet, les barques pouvaient sombrer. + +En effet, plus la barque royale,--et l'on nous permettra, dans cette +grave situation, de nous occuper tout particulièrement d'elle,--plus +la barque royale s'avançait vers la sortie du port, plus le danger +apparaissait réel et menaçant. La mer, poussée comme nous avons dit, +par le vent du sud-ouest, c'est-à-dire venant des rivages d'Afrique +et d'Espagne, passant entre la Sicile et la Sardaigne, entre Ischia et +Capri, sans rencontrer aucun obstacle, depuis les îles Baléares jusqu'au +pied du Vésuve, roulait d'énormes vagues qui, en se rapprochant de +la terre, se repliaient sur elles-mêmes et menaçaient d'engloutir +ces frêles embarcations sous les voûtes humides, qui dans l'obscurité +semblaient des gueules de monstres prêtes à les dévorer. + +En approchant de cette limite où l'on allait passer d'une mer +comparativement calme à une mer furieuse, la reine elle-même sentit son +coeur faiblir et sa résolution chanceler. Le roi, de son côté, muet et +immobile, tenant son chien entre ses jambes en le serrant convulsivement +par le cou, regardait d'un oeil fixe et dilaté par la terreur ces +longues vagues qui venaient, comme une troupe de chevaux marins, se +heurter au môle, et, se brisant contre l'obstacle de granit, s'écrouler +à ses pieds en jetant une plainte sinistre et en faisant voler +par-dessus la muraille une écume impalpable et frémissante, qui, dans +l'obscurité, semblait une pluie d'argent. + +Malgré cette terrible apparition de la mer, le comte de Thurn, fidèle +observateur des ordres reçus, essaya de franchir l'obstacle et de +dompter la résistance. Debout à l'avant de la barque, cramponné au +plancher, grâce à cet équilibre du marin que de longues années de +navigation peuvent seules donner, faisant face au vent qui avait enlevé +son chapeau et à la mer qui le couvrait de son embrun, il encourageait +les rameurs par ces trois mots répétés de temps en temps avec une +monotone mais ferme accentuation: + +--Nagez ferme! nagez! + +La barque avançait. + +Mais, arrivée à cette limite que nous avons indiquée, la lutte devint +sérieuse. Trois fois, la barque victorieuse surmonta la vague et glissa +sur le versant opposé; mais trois fois la vague suivante la repoussa. + +Le comte de Thurn comprit lui-même que c'était de la démence que de +lutter avec un pareil adversaire et se détourna pour demander au roi: + +--Sire, qu'ordonnez-vous? + +Mais il n'eut pas même le temps d'achever la phrase. Pendant le +mouvement qu'il fit, pendant la seconde qu'il eut l'imprudence +d'abandonner la conduite du bateau, une vague, plus haute et plus +furieuse que les autres, s'abattit sur l'embarcation et la couvrit +d'eau. La barque frémit et craqua. La reine et les jeunes princes, qui +crurent leur dernière heure venue, jetèrent un cri; le chien poussa un +hurlement lugubre. + +--Rentrez! cria le comte de Thurn; c'est vouloir tenter Dieu que de +prendre la mer par un pareil temps. D'ailleurs, vers les cinq heures du +matin, il est probable que la mer se calmera. + +Les rameurs, évidemment enchantés de l'ordre qui leur était donné, par +un brusque mouvement, se rejetèrent dans le port et allèrent aborder à +l'endroit du quai le plus voisin de la passe. + +FIN DU TOME QUATRIÈME. + + + + + TABLE + + LVI.--Le retour. + LVII.--Les inquiétudes de Nelson. + LVIII.--Tout est perdu, voire l'honneur. + LIX.--Où Sa Majesté commence par ne rien comprendre et finit par + n'avoir rien compris. + LX.--Où Vanni touche enfin le but qu'il ambitionnait depuis si + longtemps. + LXI.--Ulysse et Circé. + LXII.--L'interrogatoire de Nicolino. + LXIII.--L'abbé Pronio. + LXIV.--Un disciple de Machiavel. + LXV.--Où Michel le Fou est nommé capitaine en attendant qu'il soit + nommé colonel. + LXVI.--Amante, épouse. + LXVII.--Les deux amiraux. + LXVIII.--Où est expliquée la différence qu'il y a entre les peuples + libres et les peuples indépendants. + LXIX.--Les brigands. + LXX.--Le souterrain. + LXXI.--La légende du mont Cassin. + LXXII.--Le frère Joseph. + LXXIII.--Le père et le fils. + LXXIV.--La réponse de l'empereur. + LXXV.--La fuite. + + FIN DE LA TABLE DU TOME QUATRIÈME + + + + +__________________________________ +POISSY--TYP. et STÉR. DE V. BOURET. + + + + + + + +End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome IV, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME IV *** + +***** This file should be named 18586-8.txt or 18586-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/5/8/18586/ + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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