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+The Project Gutenberg EBook of Les Nez-Percés, by Émile Chevalier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Nez-Percés
+
+Author: Émile Chevalier
+
+Release Date: June 14, 2006 [EBook #18585]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES NEZ-PERCÉS ***
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+
+Produced by Rénald Lévesque
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+ LES NEZ-PERCÉS
+
+
+
+
+A M. DUFLOT DE MOFRAS,
+
+L'intrépide voyageur, le savant hydrographe, dont les admirables
+travaux sur l'Orégon ont, les premiers, initié la France aux richesses
+naturelles de l'Amérique septentrionale,
+
+L'auteur reconnaissant,
+
+H.-E. CHEVALIER.
+Château de Maulnes, août 1562.
+
+
+
+
+ LES NEZ-PERCÉS
+
+ PAR
+
+ ÉMILE CHEVALIER
+
+
+
+
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 18
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+1867
+
+
+
+
+ CHAPITRE PREMIER
+
+ POIGNET-D'ACIER--NICK WHIFFLES
+
+
+--Castors et loutres! voilà un sac qui est tonnerrement lourd,
+capitaine. Il y a au moins la charge de deux hommes. Tenez, c'est tout
+au plus si je puis le remuer. Et pourtant Nick Whiffles n'est pas une
+poule mouillée, ô Dieu, non! Que diable ferez-vous donc de tout cet
+or-là?
+
+--Soyez sans inquiétude, mon brave, je trouverai aisément son placement,
+répondit le capitaine en souriant.
+
+--Aisément! aisément! mais il y a là de quoi acheter toutes les femmes
+de la création, et ce n'est guère ce qui vous tente, vous, car jamais
+on ne vous a vu tourner les yeux sur une squaw. Ce n'est pas comme mon
+oncle le grand voyageur dans l'Afrique centrale; lui, il aurait fait dix
+fois le tour du monde pour rencontrer un beau brin de fille. Il en avait
+toujours comme ça cinq ou six douzaines à ses trousses, oui bien, je le
+jure, votre serviteur!
+
+Et Nick Whiffles, abandonnant un gros sac de cuir de buffle qu'il avait
+vainement essayé de soulever, plongea sa main dans une blague en peau de
+vison pendue sur sa poitrine, retira une poignée de tabac et s'en bourra
+la bouche.
+
+--Vous ne l'avez pas connu mon grand-père? demanda-il au bout d'un
+instant.
+
+--Je croyais que vous parliez de votre oncle?
+
+--Oncle ou grand-père, ça ne fait rien, capitaine. C'était un fameux
+touriste, comme ou dit aujourd'hui. Il avait un fier cheval, allez!
+Ensemble ils parcoururent la terre, la mer, tout le globe. Est-ce que
+vous les avez rencontrés dans vos excursions?
+
+--Non, ami Nick, non, répliqua le capitaine, riant de la franche
+bonhomie avec laquelle le trappeur débitait ses bourdes.
+
+--Alors, c'est un malheur; car vous étiez fait pour vous entendre avec
+eux, dit celui-ci d'un ton de regret sincère. Voyez-vous, mon parrain
+était aussi fort que vous...
+
+--C'était donc votre parrain?
+
+--Ai-je dit parrain?
+
+--Mais il me semble...
+
+--Alors c'est que c'était mon parrain, riposta Nick Whiffles sans
+sourciller. Il était courageux comme un bison, rusé comme un carcajou;
+mais pourtant il avait un défaut, un grand défaut de nature: mon oncle
+manquait de vigueur dans les bras et dans les jambes. Un enfant l'aurait
+renversé à terre.
+
+--Comment! s'écria Poignet-d'Acier, donnant cours à un accès d'hilarité.
+Comment! tout à l'heure vous disiez qu'il était aussi robuste que moi!
+
+--Ai-je dit cela? Castors et loutres, je me suis trompé, capitaine! Lui
+aussi robuste que vous! Peuh! mon grand-père était mou, capitaine! et
+poltron... poltron! Un lièvre lui aurait fait virer les talons! ô Dieu,
+oui!
+
+Là-dessus, l'honnête trappeur porta sa gourde à ses lèvres et but une
+copieuse gorgée.
+
+--Délicieux whisky! dit-il en faisant voluptueusement claquer sa langue
+contre son palais, délicieux! On n'en fait pas de meilleur au fort
+Columbia. Encore une gobe que ces vermines d'Indiens ne me voleront pas.
+Voulez-vous y goûter, capitaine?
+
+Poignet-d'Acier fit avec la tête un geste négatif.
+
+--Voyons, Nick, il faut nous hâter, dit-il ensuite.
+
+--Comme de raison, capitaine. Mais, je l'avoue, ce coquin de sac est
+trop lourd pour mes épaules.
+
+--Prenez-en un autre; je transporterai celui-ci.
+
+--Ah! vous, c'est différent. Je ne sais pas ce que vous ne feriez
+pas, capitaine; vous êtes le plus vigoureux, le plus habile, le plus
+infatigable de tous les chasseurs du Nord-Ouest. Ce sera une maudite
+perte pour nous autres francs trappeurs quand vous serez parti, et les
+gens de la compagnie de la baie d'Hudson seront, bien capables d'allumer
+un feu de joie, car vous leur avez donné fièrement du fil à retordre.
+A votre place, je ne les quitterais pas comme ça, moi. Ont-ils un peu
+cherché à vous assassiner, hein? Depuis Pad et Joe [1]...
+
+[Note 1: Voir la _Tête-Plate_.]
+
+--Bon, bon! laissons cela, interrompit brusquement Poignet-d'Acier, dont
+le front se rembrunit aussitôt, comme si ces réminiscences lui eussent
+été pénibles.
+
+--A votre aise, capitaine. Je me tais sur ce chapitre, quoique j'en
+aurais long à dire. Mais ça n'empêche pas que ça me peine de vous voir
+partir comme ça! Je m'étais fait à vous comme à mes chiens, et je m'en
+vais maintenant être tout aussi désorienté que la première fois que j'ai
+quitté les établissements [2].
+
+[Note 2: Les trappeurs du Nord-Ouest nomment établissements les lieux
+habités par les gens civilisés.]
+
+--Pourquoi ne m'accompagneriez-vous pas?
+
+--Pourquoi? pourquoi? répliqua le trappeur en secouant la tête; ah!
+c'est que Nick Whiffles ne peut pas plus se passer du désert que le
+désert ne peut se passer de Nick Whiffles, ô Dieu, non! Qui est-ce qui
+tiendrait les Peaux-Rouges en respect si je m'en allais? Qui est-ce qui
+délivrerait le pays des coyotes, des ours gris et de tous les damnés
+serpents à sonnettes qu'on découvre à chaque pas? Non, capitaine, non je
+ne peux pas abandonner comme ça les territoires de chasse. Quand je le
+ferai, ce sera pour monter là-haut, chez notre Maître à tous. D'ailleurs
+je n'aime ni vos villes, ni vos hommes civilisés. On y trouve plus
+d'hypocrisie et de méchanceté que parmi les Indiens. Les premiers ne
+tuent pas toujours par le corps comme les seconds, mais ils assassinent,
+ils torturent chaque jour par l'esprit, et cela avec impunité sans que
+la loi les poursuive, sans que l'opinion publique les mette au pilori.
+Au contraire, quand un blanc a bien volé ses semblables, en usant de
+finesse et en ne froissant pas trop ce que vous appelez des lois,
+quand il a fait sa fortune au préjudice d'autrui par la médisance, la
+calomnie, en ruinant des familles, réduisant le père et la mère à la
+mendicité, les fils à l'opprobre, les filles à la prostitution, on
+l'approuve, on le louange, on l'admire, on lui accorde des honneurs, des
+récompenses, des statues! Ça peut paraître beau, mais ça n'est pas juste
+et ça ne me va pas. Voilà, capitaine, pourquoi je préfère demeurer au
+milieu des sauvages. Et puis, ma foi, quand on a une carabine à la main,
+quelques livres de poudre et de plomb dans sa gibecière, et la liberté
+d'aller où l'on veut, je ne vois pas trop ce qu'on pourrait désirer.
+Est-ce que la terre ne vous fournit pas toujours un coin de gazon pour
+en faire votre matelas, et est-ce que le beau ciel, avec ses millions
+d'étoiles, n'est pas une couverture splendide pour vous abriter? Ah!
+capitaine, c'est une bonne et joyeuse vie que la vie que nous menons
+ici! Vous vous ennuierez vite quand vous serez rentré au Canada, c'est
+moi qui vous le dis; oui bien, je le jure, votre serviteur!
+
+Nick Whiffles décocha cette tirade tout d'une haleine, sans permettre
+à son interlocuteur de l'arrêter. Aussi, en terminant, éprouva-t-il le
+besoin de se lubrifier le gosier.
+
+--Est-ce que vous n'êtes pas de mon avis, capitaine? dit-il après avoir
+donné une tendre caresse à son flacon.
+
+--Vous pouvez avoir raison, dit Poignet-d'Acier en se promenant
+pensivement dans la pièce où se passait cette scène.
+
+C'était une grande salle oblongue qui semblait avoir été taillée dans
+le roc vif. Ses parois, d'un ronge terne, annonçaient une formation
+porphyritique. Pour tout ameublement elle avait une table carrée,
+des bancs grossiers et quelques caisses en bois de cèdre. Des armes,
+carabines, fusils doubles, pistolets, couteaux, harpons, arcs,
+flèches, étaient fixées en trophées à la muraille, le long de laquelle
+s'étalaient plusieurs sacs en cuir de grande capacité.
+
+Chacun de ces sacs était, gonflé par les objets qu'il contenait et fermé
+hermétiquement. Aux quatre coins on voyait un large cachet de cire rouge
+représentant un chien rongeant un os avec cette devise à l'exergue:
+
+ Je Svis Vn Chien Qvi Ronge un O
+ En le rongeant, je prends mon repos.
+ Vn temps viendra, qui n'est pas venv,
+ Que je mordray qui m'avra mordv.
+
+Cet emblème et ces vers étaient la reproduction exacte d'une inscription
+qui existe encore au-dessus de la porte d'une maison de la rue Buade, à
+Québec[3].
+
+[Note 3: Voir la _Huronne_. Chapitre VIII.]
+
+Une lampe en terre rouge éclairait la chambre souterraine, qui n'avait
+aucune fenêtre et dans laquelle on remarquait deux portes en face l'une
+de l'autre.
+
+--Raison! répondit le trappeur à Poignet-d'Acier, je crois bien que je
+pourrais avoir raison. Est-ce que Nick Whiffles n'a pas toujours raison?
+Je vous dis que vous reviendrez dans la Colombie, capitaine, et vous
+y reviendrez. Mais, à votre place, moi, je ne retournerais même pas au
+Canada. Vous voulez faire la guerre aux Anglais, faites-la donc ici.
+Avec cet or que vous avez extrait des mines du mont Sainte-Hélène, vous
+seriez à même de fonder une société plus puissante que celle de la baie
+d'Hudson, et vous chasseriez ces brigands d'Anglais du pays quand vous
+le voudriez. A quoi bon, je vous le demande, aller au Canada? Votre or
+ne vous y servira pas à grand'chose, car vos ennemis ont là, dans leurs
+citadelles et dans leurs forts, des troupes nombreuses et aguerries
+auxquelles il vous sera peut-être bien difficile de résister. Quelles
+ressources, quels hommes aurez-vous à leur opposer? Nos compatriotes
+ne sont sans doute pas aussi bien préparés à la révolte que vous vous
+l'imaginez. Ce n'est pas que je veuille médire des Canadiens-Français.
+Castors et loutres, pour courageux et hardis, ils le sont; ce sont aussi
+les plus intrépides chasseurs du désert. Ils dirigent leurs canots mieux
+que qui que ce soit au monde, et comme tireurs, il n'y a guère que
+Nick Whiffles qui puisse les égaler; mais voyez-vous, capitaine, je les
+connais, les Canadiens-Français, tout Irlandais que je suis Dans leurs
+villages, sous la main de leurs prêtres, ils ne valent pas une vieille
+chique (excusez l'expression). Aujourd'hui ils seront avec vous, et
+demain, ils marcheront contre vous, si leur curé le commande. Dans notre
+île, en Irlande, c'est la même chose. Dans mon temps, moi aussi j'ai
+voulu faire des révolutions. Ça m'a presque valu la corde. On ne m'y
+reprendra plus, ô Dieu non! Suivez mon conseil, capitaine; moquez-vous
+des Anglais du Canada, et la guerre, une guerre à mort à ceux de la baie
+d'Hudson! Oh! pour cela, vous pouvez compter sur moi, ma carabine et mes
+chiens; deux fines bêtes qui ont horreur des Anglais comme un chat de la
+moutarde, vous savez!
+
+Cette comparaison du bon trappeur amena un sourire sur les lèvres de
+Poignet-d'Acier.
+
+--Je vous suis reconnaissant de votre proposition, Nick, repartit-il,
+mais je ne puis pour l'instant l'accepter. Plus tard... car vous avez
+dit vrai, je reviendrai. Mes pressentiments m'en avertissent. Oui, je
+reverrai encore le désert. Pour le moment, il faut se rendre là-bas et
+faire un effort. Mon devoir, ma vengeance me l'ordonnent! Je réussirai.
+N'ai-je pas cet or qui aplanit tous les obstacles? cet or que j'ai
+cherché si longtemps, dont la découverte a coûté la vie aux seules
+créatures qui m'aient sincèrement aimé, et dont l'extraction,
+l'amoncellement dans ces caves ont encore exigé tant de peines, tant
+de misères et tant d'années, car voilà plus de dix ans que j'ai perdu
+Jacques et cette pauvre Indienne... Enfin je tiens ce métal si convoité,
+je le tiens! tous ces sacs en sont pleins. Il y en a la pour des
+millions de dollars. Dans deux heures le navire que j'ai acheté à des
+pécheurs yankees mettra à la voile, et dans quelques mois le capitaine
+Poignet-d'Acier redeviendra Villefranche, l'ex-notaire de Montréal,
+l'ennemi juré de toute la race anglo-saxonne!
+
+En articulant ces paroles, l'aventurier avait oublié la présence de Nick
+Whiffles; il s'était animé, ses yeux étincelaient; la colère, la colère
+sourde, violente, accentuait vivement ses traits: les poings crispés, le
+corps frémissant, frappant le sol du pied, il était terrible à voir.
+
+--M'est avis tout de même que vous allez les entortiller dans un tas de
+damnées petites difficultés, capitaine, dit Nick qui l'avait examiné une
+minute en silence.
+
+--Je veux les expulser de toute l'Amérique du Nord, s'écria
+véhémentement Poignet-d'Acier, et si ce n'est à coups de fusil, ce sera
+à coups de bâton. Ils paieront pour toutes les infamies dont ils nous
+ont abreuvés depuis qu'ils se sont emparés du Canada.
+
+--Mais seul, comment ferez-vous? hasarda le trappeur.
+
+--Seul! répéta le capitaine avec un rire sardonique, te figures-tu donc
+que je sois seul avec cela?
+
+Et il frappa du bout de sa carabine sur un des sacs de cuir qui sonna
+bruyamment.
+
+--Oui, reprit-il, avec cela on n'est jamais seul; on commande des
+légions, des armées, des empires, l'univers! J'aurai des soldats; j'en
+aurai tant que je voudrai au Canada, aux États-Unis, partout. Et si je
+ne puis triompher par la force ouverte, les conjurations, les sociétés
+secrètes ne me donneront-elles pas la victoire? Allons, allons, Nick
+Whiffles, ayez confiance en moi. J'ai ce qu'il faut pour vaincre, je
+vaincrai. Mais ne perdons pas davantage notre temps à jaser. L'heure
+de la marée approche, je veux lever l'ancre à son retour. Ainsi,
+dépêchons-nous d'embarquer les sacs. Surtout faites toujours bien
+attention que les matelots ne se doutent pas que c'est de l'or. Nous
+serions sûrs d'une révolte à bord avant huit jours, si...
+
+--Soyez tranquille, capitaine. On les a tellement grisés, qu'ils sont
+tous couchés dans l'entrepont, vos matelots. Il n'y a que les engagés
+et moi qui sachions ce que renferment ces poches de cuir. Houp! en voilà
+une qui pèse au moins deux cents livres!
+
+--Faut-il vous aider à la charger?
+
+--Oh! que non, capitaine, ce serait bien le diable si Nick Whiffles
+ne parvenait pas à mettre un pareil fardeau sur son dos, répondit le
+trappeur en s'arcboutant pour placer un des sacs sur son épaule.
+
+--Y est-il? demanda Villefranche.
+
+--Oui, répliqua Nick, mais c'est un peu dur. Les cailloux m'entrent dans
+les chairs comme des clous. Dire qu'on se donne tant de mal pour des
+bêtises comme ça! ajouta-t-il en aparté.
+
+--Ainsi, dit Poignet-d'Acier, vous vous rappelez mes instructions?
+
+--Parfaitement, capitaine. Je descendrai les sacs au bâtiment, et je les
+remettrai à Louis-le-Bon qui les arrimera.
+
+--C'est cela; mais vous suivrez le sentier à gauche, près de l'ancienne
+entrée du souterrain.
+
+--Celle que vous avez bouchée en 1822 avec Jacques?
+
+--Celle-là même.
+
+--Les Indiens ont dû avoir joliment peur quand ils ont entendu
+l'explosion; car vous aviez fait jouer une mine, n'est-ce pas,
+capitaine? On m'a conté cela dans le temps au fort Caoulis.
+
+--Oui, mais hâtez-vous, dit Villefranche d'une voix brève, comme si ce
+souvenir lui était importun.
+
+Le trappeur soupesa deux ou trois fois le sac pour l'assujettir plus
+solidement sur son omoplate, prit sa carabine à la main, examina
+l'amorce, et sortit de la salle en fredonnant le refrain de la
+chansonnette:
+
+ Ann, Mary-Ann... etc.
+
+Ayant traversé un long couloir faiblement éclairé par quelques fissures
+pratiquées ça et là entre les rochers, il arriva au bout de cinq
+minutes à l'entrée de la caverne. Elle ouvrait sur un ravin profondément
+encaissé entre des masses de porphyre et était masquée par d'épais
+buissons de houx.
+
+En débouchant, Nick Whiffles jeta un coup d'oeil rapide dans le ravin,
+pour s'assurer que personne ne l'observait, puis il remonta d'un pas
+agile l'escarpement, malgré la pesanteur de sa charge.
+
+On était alors au commencement de l'automne. Il faisait beau, quoique le
+ciel fût marqueté par un réseau de petits nuages blancs comme le lait,
+qui se pourchassaient d'orient en occident. Une riche prairie étalait
+comme un cachemire de l'Inde ses brillantes couleurs au sommet de la
+falaise. Mille plantes odoriférantes embaumaient l'air, et des oiseaux,
+tapis sous les feuilles mordorées des arbres, ramageaient joyeusement,
+remplissant l'espace de leurs notes cristallines.
+
+--Et dire qu'il y a des gens qui préfèrent l'atmosphère écoeurante
+des villes et leur bruit discordant à ces enivrantes senteurs, à cette
+harmonieuse musique! pensait le trappeur, en s'avançant de toute la
+vitesse de ses grandes jambes vers un gros cap au delà duquel l'oeil
+planait sur un magnifique cours d'eau, lequel, embrasé par les chauds
+rayons du soleil, ressemblait à une immense cuve d'or en ébullition.
+
+Tout à coup, et tandis que Nick Whiffles terminait sa réflexion, un cri
+aigu on plutôt un hurlement sinistre frappa son oreille. Il s'arrêta,
+arma sa carabine sans déposer son sac, et s'approcha du bord du cap. Au
+premier cri avaient succédé des clameurs épouvantables, que redisaient
+en lugubres échos les rochers du voisinage. Puis on entendit des
+plaintes déchirantes, des imprécations en français, en anglais, en
+indien; puis des détonations successives et le fracas d'un combat
+acharné.
+
+Le trappeur arriva à l'extrémité d'une plate-forme étroite, d'où la
+vue plongeait perpendiculairement sur le fleuve. Un spectacle étrange,
+hideux, se présenta soudain à lui.
+
+A cent pieds au-dessous de la pointe qu'il occupait, se balançait
+coquettement un joli brick de cinq à six cents tonneaux. Une nuée de
+canots, faits avec des troncs d'arbre, des peaux de buffle, ou même des
+nattes de jonc, entouraient ce brick. Les canots étaient montés par de
+grands Indiens osseux, tout nus, couverts de peintures effroyables, avec
+des colliers de griffes d'ours ou de coquillages à leurs cous, et des
+anneaux ou des os de poisson passés dans la cloison du nez. Pour
+armes ils avaient des arcs, des flèches, des massues, des lances,
+des javelots. La plupart portaient au bras gauche un bouclier ovale;
+quelques-uns étaient munis de carabines; tous avaient les cheveux
+relevés au sommet de la tête, serrés au moyen d'une corde, et retombant
+en une grosse touffe semblable à la queue d'un cheval sur leurs épaules
+cuivrées. Leurs embarcations se pressaient de plus en plus autour
+du navire, sur lequel ils faisaient pleuvoir une grêle de flèches.
+Plusieurs même, s'accrochant aux chaînes d'ancrage et aux porte-haubans,
+commençaient à l'escalader et assommaient à coups de tomahawks les
+malheureux matelots qui, attirés par le bruit, se montraient aux
+ouvertures des écoutilles.
+
+Surpris par cette attaque imprévue et presque tous avinés, ceux-ci
+songeaient à peine à se défendre, et périssaient misérablement sans
+avoir recouvré leur raison. Quelques-uns cependant, réfugiés sur
+le gaillard d'arrière, faisaient bonne contenance et répondaient
+vaillamment aux agresseurs.
+
+--Les Nez-Percés! Ours et buffles! le bâtiment est perdu, murmura Nick
+Whiffles en apercevant les Indiens. Je cours prévenir Poignet-d'Acier,
+car, par malheur, il a fait enivrer ses gens, à l'exception du capitaine
+et du second, pour qu'ils ne fussent pas témoins de l'embarquement de
+cet or, et ils seront incapables de résister.
+
+Il jeta son sac à terre, le cacha sous des débris de niche et revint
+précipitamment à la caverne.
+
+--Qu'y a-t-il? Qu'avez-vous? interrogea Poignet-d'Acier, en le voyant
+entrer tout effaré.
+
+--Les Nez-Percés ont assailli votre brick! Ils sont plus de deux cents!
+
+--Qu'allons-nous faire? répondit Nick.
+
+
+
+
+ CHAPITRE II
+
+ POIGNET-D'ACIER.--NICK WHIFFLES.--OLI-TAHARA.
+
+
+--Les Nez-Percés ont assailli le brick! répéta l'aventurier en
+tressaillant d'étonnement.
+
+--Oui, capitaine; je viens de les voir, ils étaient en train de monter à
+l'abordage.
+
+--Mais comment, comment cela?
+
+--Ma foi, je l'ignore; tout ce que je puis vous dire, c'est qu'en
+arrivant au-dessus du gros cap, j'ai entendu des cris, et puis j'ai
+aperçu ces vermines qui tuaient nos gens.
+
+--Qui les tuaient, tandis que le brick a du canon à son bord!
+
+--Vous savez bien que, d'après votre ordre, on avait enivré les
+matelots.
+
+--Mais le capitaine, le second, et, Louis-le-Bon, et nos trappeurs?
+
+--Ah! eux, c'est différent; ils se battent comme de beaux diables sur le
+tillac. Ça ne leur servira guère, à moins d'un prompt secours, car...
+
+--Combien, dites-vous, sont ces sauvages?
+
+--Plus de deux cents, capitaine, ô Dieu oui!
+
+--Deux cents! Mais par quel moyen ont-ils pu surprendre le bâtiment?
+
+--Oh! fit Nick, ça n'a pas dû être difficile. Ils seront arrivés durant
+la nuit, se seront cachés dans les îles voisines, et, au jour, ils
+auront tout d'un coup cerné le vaisseau. Peut-être bien aussi qu'ils ont
+des complices parmi les hommes de l'équipage.
+
+--Non, tous les hommes me sont dévoués, dit Poignet-d'Acier. Il faut
+aller à leur aide: les armes pendues à cette muraille sont chargées.
+Prenez-en autant que vous en pourrez porter, et suivez-moi.
+
+Après cet ordre donné d'un ton ferme et qui déjà ne trahissait plus
+aucune indécision, le capitaine passa à sa ceinture plusieurs pistolets
+dont il renouvela les amorces, saisit un fusil à deux coups, et sortit
+avec Nick Whiffles de la chambre souterraine.
+
+Un quart d'heure ne s'était, pas écoulé lorsqu'ils atteignirent la
+petite esplanade dont nous avons parlé dans le chapitre précédent.
+Depuis la retraite du trappeur le tableau avait singulièrement changé
+d'aspect. A présent les canots étaient vides et amarrés, les uns aux
+flancs du brick, les autres à la poupe des premiers. Ainsi attachés,
+ils couvraient littéralement le fleuve aussi loin que le rayon
+visuel pouvait s'étendre, car pendant l'absence de Nick, une nouvelle
+escadrille d'embarcations était venue renforcer celle qu'il avait
+d'abord distinguée. Tous ces bateaux, peints de couleurs tranchantes
+et décorés à leur poupe d'un hibou les ailes déployées, avaient une
+apparence fantastique et redoutable, qu'assombrissaient encore les
+légions de sauvages dont le navire était encombré. On eût dit, à les
+voir se démener, gesticuler, vociférer, une bande de démons vomis par
+l'enfer. Non-seulement ils envahissaient, le pont d'une extrémité à
+l'autre, mais ils chargeaient les agrès du vaisseau au point que les
+mâts en pliaient. Autour des écoutilles, la presse était plus compacte.
+Ils se foulaient, se bousculaient et se battaient souvent mortellement
+pour pénétrer dans l'entrepont, d'où ils ne ressortaient plus, une fois
+entrés. Aux trous réservés aux cabillots le long du bastingage, ils
+avaient attaché les malheureux marins qui, revenus de leur ébriété,
+contemplaient avec effroi ce hideux spectacle. Leur sort ne pouvait être
+douteux; ils seraient emmenés par les Peaux-Rouges, scalpés, puis brûlés
+à petit feu, après avoir essuyé d'horribles cruautés. Les cadavres du
+capitaine et de quelques autres blancs, qu'on apercevait dépouillés
+de leurs chevelures, sur la dunette, et contre lesquels les vainqueurs
+exerçaient encore leur barbarie disaient assez qu'il ne serait pas fait
+de quartier aux prisonniers.
+
+Tapi avec Nick derrière un rocher, Poignet-d'Acier considérait
+attentivement cette scène affreuse. Ils étaient tout au plus à
+une demi-portée de fusil du brick. Mais, quoiqu'ils pussent saisir
+parfaitement tous les détails du drame, ils échappaient entièrement à la
+vigilance inquiète des Indiens qui, de temps en temps levaient les yeux
+du côté du cap, comme s'ils appréhendaient la venue d'un ennemi.
+
+--Les vermines! dit Nick Whiffles, je gagerais que c'est par hasard
+qu'ils ont découvert le navire. Ils étaient sans doute partis pour une
+expédition contre les Seummaques ou les Clallomes, ô Dieu oui!
+
+--Vous n'y êtes pas, dit Poignet-d'Acier, ils sont en guerre avec les
+Chinouks. Je l'ai appris par Oli-Tahara. Je savais même que les deux
+tribus devaient se rencontrer dans ces parages; mais je ne pensais pas
+que les Nez-Percés pussent arriver avant demain, sans quoi j'aurais levé
+l'ancre hier.
+
+--Mais, capitaine, allez-vous les laisser égorger ainsi tout votre
+monde, piller le vaisseau, et peut-être bien l'incendier?
+
+--Non, répliqua résolument le chasseur.
+
+--Alors, repartit Nick, je m'en vas commencer par faire parler la
+poudre, oui bien, je le jure, votre serviteur!
+
+--Gardez-vous-en bien! fit vivement Poignet-d'Acier, en abaissant la
+carabine que le trappeur allongeait par-dessus la roche pour tirer.
+
+--Pourtant..., insista-t-il surpris.
+
+--Pas encore, pas encore! Les coquins sont descendus dans l'entrepont,
+ou probablement ils se gorgent de viandes et de liqueurs, suivant leur
+habitude. Tout à l'heure ils seront ivres. Alors, nous aviserons, vous
+comprenez?
+
+--Oh! tout à fait, capitaine; vous parlez comme un livre. C'est comme
+mon oncle, le grand voyageur dans l'Afrique centrale; il disait...
+
+--Chut! dit Poignet-d'Acier, se couchant à terre et collant son oreille
+contre le roc; chut! il me semble entendre un piétinement dans la
+ravine.
+
+--Un piétinement dans la ravine! est-ce que ce serait une nouvelle
+troupe de ces nègres rouges?
+
+--Silence donc, ami Kick!
+
+Les deux aventuriers se turent, retinrent leur respiration et écoutèrent
+pendant une minute.
+
+De la fondrière où se trouvait l'orifice de la caverne, venait en
+effet un son sourd comme celui produit par la marche d'un grand nombre
+d'hommes sur un sol excavé. On le percevait distinctement à travers les
+glapissements du fleuve autour des canots, et le vacarme des Indiens sur
+le brick.
+
+--Ce ne sont pas des Nez-Percés, dit Poignet-d'Acier, car le bruit
+s'élève du nord, et ces sauvages n'oseraient pas se hasarder sur les
+territoires de chasse des Chinouks.
+
+--Alors ce seraient les Chinouks eux-mêmes, repartit Nick.
+
+--Ou peut-être un parti de Clallomes.
+
+--Des Clallomes! que diable voudraient-ils?
+
+--Ne sont-ils pas en guerre avec ces brigands de Nez-Percés?
+
+--Oui, mais vous oubliez leur amour pour Merellum, depuis la mort de
+Ouaskèma. Ils savent que je l'ai enlevée, que je veux la ramener aux
+établissements, et ils ont juré de me la ravir.
+
+--En ce cas, dit Nick, ils se joindront à nous, puisque la petite est
+sur le navire que les Nez-Percés ont attaqué.
+
+--Hum! n'y comptez pas, répondit Poignet-d'Acier en tendant son regard
+vers la ravine. Pauvre Merellum! ajouta-t-il un instant après avec un
+accent désolé; Pauvre Merellum! Qu'est-elle devenue dans cette bagarre?
+Ils l'auront souillée ou tuée, car on ne la voit pas paraître. Ah! je
+ne sais quel sort infernal m'a été jeté à ma naissance; mais toutes
+les femmes que j'aime font mon malheur, et je fais le malheur de toutes
+celles qui m'aiment. Quelle épouvantable destinée! Allons! allons... pas
+de faiblesse! je n'appartiens plus à l'amour, plus à l'affection; mais
+je me dois à la vengeance! oh! oui, à la vengeance! Et tant que j'aurai
+un souffle de vie, ce sera pour crier malédiction sur les Anglais!
+
+--Capitaine, dit Nick, ils approchent. Si j'allais faire une petite
+reconnaissance?
+
+--Non, répondit Poignet-d'Acier, qui avait instantanément refoulé ses
+émotions avec cette facilité qu'ont les gens habitués à se commander;
+non, j'irai moi-même. Veillez ici. Et surtout ne tirez pas, nous serions
+perdus, ajouta-t-il en se glissant à plat ventre vers le ravin.
+
+--Perdus! perdus! Oh! il y aurait bien encore moyen de se dépêtrer de
+cette maudite difficulté, surtout si j'avais ici mes chiens que j'ai
+laissés au fort Vancouver. Une sottise de ma part; je n'en fais jamais
+d'autres, ô Dieu non!
+
+Après ce jugement, plus que modeste, porté sur sa personne, Nick
+Whiffles s'allongea sur la roche et se remit à observer les Indiens qui
+commençaient à sortir de l'intérieur du bâtiment et sautaient sur
+le pont avec des contorsions inimaginables et en poussant des cris
+assourdissants.
+
+--Les vermines! s'en donnent-ils du plaisir! marmottait Nick. Mais vous
+payerez les violons, mes drôles! Ah! si le capitaine avait voulu, je
+vous ferais danser une autre danse que celle-là! C'est moi qui vous le
+dis! Mais il a des idées à lui, le capitaine! Comprend-on qu'il
+souffre que ces ivrognes lui boivent tout son rhum,--un vrai rhum de la
+Jamaïque, encore!--au lieu de les soûler avec l'eau de la Colombie, ce
+qui ne coûterait ni grand'peine, ni grand plomb! A nous deux, je suis
+sûr que dans deux heures nous aurions nettoyé le navire de toutes ces
+ordures! Mais qu'est-ce que j'entends? On dirait qu'on m'appelle...
+
+Se tournant du côté de la fondrière, il aperçut le capitaine qui lui
+faisait signe d'approcher.
+
+Le trappeur se hâta d'obéir.
+
+Il rejoignit son compagnon sur le bord de la pente.
+
+--Nous sommes sauvés, lui dilt celui-ci, en indiquant du doigt une longue
+file de sauvages qui cheminaient au fond du ravin en portant des canots
+sur leurs épaules.
+
+--Les Chinouks! exclama Nick.
+
+--Oui, les Chinouks, commandés par Oli-Tahara. Le voilà, en tête de la
+colonne, monté sur son buffle blanc.
+
+--Oh! je le reconnais bien, capitaine. Mais pensez-vous qu'il nous prête
+son appui?
+
+--J'en suis sûr, ami Nick. D'abord vous savez qu'il est en hostilité
+avec les Nez-Percés, qui ont ruiné les loges des Chinouks sur la rivière
+Caoulis, et puis il m'a témoigné de l'amitié du jour où il a tué
+Ouaskèma, en voulant la délivrer d'un carcajou qui s'était élancé sur
+elle, près du ruisseau où j'ai découvert la mine d'or.
+
+--Je m'en souviens, capitaine, je m'en souviens.
+
+--Tenez, Oli-Tahara nous a remarqués. Il nous fait des signes;
+descendons vers lui.
+
+Les deux aventuriers se précipitèrent en bas de l'escarpement, après
+avoir élevé les bras en l'air et croisé les mains au-dessus de leurs
+têtes, pour annoncer leurs intentions pacifiques. Cependant, malgré
+cette déclaration, quelques flèches furent décochées contre eux. Aucune
+heureusement ne les atteignit, et ils arrivèrent, sains et saufs, en
+avant de la troupe, près d'un homme de haute taille qui montait un bison
+blanc, à la crinière épaisse, bouclée, noire comme le jais.
+
+C'était Oli-Tahara ou le Dompteur-de-Buffles, fils d'un
+Canadien-Français et d'une Indienne tête-plate, et chef suprême de la
+grande tribu des Chinouks, cantonnée le long de la rivière Colombie,
+dans l'Amérique septentrionale.
+
+Tandis que ses subordonnés n'avaient pour tout vêtement que la
+kalaquarte, court jupon en fibres d'écorces de cèdre, Oli-Tahara
+portait, comme Poignet-d'Acier et les chasseurs blancs du Nord-Ouest,
+une tunique en peau de bête fauve brodée avec des piquants de porc-épic,
+des mitas ou jambières en cuir d'orignal et des mocassins, sur lesquels
+étaient figurées de véritables mosaïques en verroterie ou ouampums.
+
+Il avait la tête nue, les cheveux redressés comme un panache et plantés,
+depuis le sommet du front, jusqu'au-dessous de la nuque, de plumes
+d'aigle, emblème de sa dignité.
+
+Des pistolets d'arçon pendaient à sa ceinture; sur son dos se balançait
+une longue carabine à la crosse enrubannée et garnie de plumes de
+colibris. Dans sa main droite il faisait tournoyer un lourd tomahawk en
+forme de croissant, fixé à son poignet par un cordeau de ouatap et armé
+à son centre d'un fer de lance gros, court, et tranchant. Sa main gauche
+tenait un calumet dont le tuyau était entouré de deux peaux de serpent
+entrelacées et le fourneau en talc vert, décoré d'hiéroglyphes.
+
+Pour diriger son buffle, qu'il manégeait du reste à merveille, il
+n'avait d'autre aide que ses jambes.
+
+--Sois le bien venu, mon frère, dit-il en, présentant, son calumet au
+capitaine.
+
+Poignet-d'Acier prit la pipe, tira trois bouffées qu'il exhala vers le
+soleil levant et la rendit au métis.
+
+Celui-ci l'aspira trois fois à son tour, chassa la vapeur dans la même
+direction, et, sans mot dire, offrit le calumet à Nick Whiffles. Le
+trappeur l'accepta, poussa trois fois aussi de la fumée à l'est et remit
+l'instrument à Oli-Tahara.
+
+Désormais les deux chasseurs étaient sacrés pour toute la bande
+chinouks.
+
+--Bien des lunes se sont écoulées, la neige a blanchi la terre et la
+verdure l'a rhabillée depuis que le Dompteur-de-Buffles n'a vu son
+frère, le grand chef blanc, dit le Bois-Brûlé [4] en tendant la main à
+Poignet-d'Acier.
+
+[Note 4: Nom que les Canadiens-Français ont donné aux métis à cause de
+la couleur de leur peau.]
+
+--Oui, répliqua ce dernier, je ne l'ai pas rencontré aussi souvent que
+je l'aurais voulu, car je t'estime; tu es brave, tu es habile, tu es
+digne de commander la noble tribu des Chinouks.
+
+Cette adroite flatterie eut tout le succès qu'en attendait le capitaine.
+Oli-Tahara, les narines gonflées, l'oeil étincelant de plaisir, tourna
+la tête vers les guerriers pour voir l'effet qu'avait produit sur eux le
+compliment de Poignet-d'Acier, réputé dans tout le désert américain,
+de la baie d'Hudson au Pacifique, et des Grands-Lacs jusqu'au mont
+Saint-Elias, limite des possessions russes, comme le plus intrépide
+voyageur qui eût jamais parcouru ces immenses solitudes.
+
+--J'ai besoin de tes services, mon frère, reprit aussitôt le capitaine.
+
+--Je te les donnerai volontiers dès que je serai de retour d'une
+expédition que les vaillants chinouks ont entreprise contre les
+Nez-Percés, ces lâches fils d'esclaves qui ont envahi et dévasté nos
+loges, alors que nous étions allés faire la récolte des racines de
+ouappatous.
+
+--C'est précisément, au sujet des Nez-Percés que je réclame ton
+concours.
+
+--Oui bien, je le jure, votre serviteur! appuya Nick, qui s'impatientait
+du silence forcé auquel l'obligeaient ces préliminaires.
+
+--Que mon frère parle; l'oreille d'Oli-Tahara est ouverte à ses
+discours, dit tranquillement le métis.
+
+--Les Nez-Percés, répliqua Poignet-d'Acier, ont attaqué un navire qui
+m'appartient. Ils ont égorgé ou réduit en captivité mes gens, et, en
+ce moment, enivrés d'eau-de-feu, ils dansent et chantent sur le pont du
+vaisseau.
+
+--Où est ta maison de bois flottante? demanda le Dompteur-de-Buffles
+avec un calme inaltéré.
+
+--A deux mille pas d'ici.
+
+--Les Nez-Percés sont-ils nombreux?
+
+--Plus de deux fois cent.
+
+--Et ils ont des canots?
+
+--Oui.
+
+--Que mon frère attende, dit le métis. Oli-Tahara va tenir un conseil
+avec les chefs des valeureux Chinouks.
+
+Il s'éloigna, rassembla autour de lui quelques Indiens, délibéra avec
+eux pendant cinq minutes et revint près des chasseurs blancs.
+
+--Mon frère, dit-il à Poignet-d'Acier, tu marcheras avec moi.
+
+Ayant dit, il sauta à terre et son buffle se mit paisiblement à brouter
+l'herbe.
+
+Cependant les Peaux-Rouges se formèrent en trois détachements: l'un
+retourna sur ses pas, un autre continua d'avancer dans le ravin; le
+dernier, sous les ordres d'Oli-Tahara, et guidé par Poignet-d'Acier,
+monta la côte en prenant l'esplanade pour but de sa marche.
+
+Le plan du Dompteur-de-Buffles était fort simple. Il voulait attaquer
+les Nez-Percés par trois points à la fois: en tête, en flanc et en
+queue. La fondrière n'était autre chose qu'un ancien lit de la Colombie
+desséché, ou canon. L'arc décrit par ce canon n'avait guère qu'un
+demi-mille de développement. Ainsi, chacun des partis devait gagner
+son poste à peu près en même temps. Du haut de l'esplanade, le chef
+donnerait un signal convenu à l'avance et les engagements auraient lieu
+simultanément.
+
+Déjà la troupe d'Oli-Tahara atteignait le faîte de la colline. Couchés à
+terre, de peur d'être aperçus par leurs ennemis, les Chinouks rampaient,
+sans bruit vers les crêtes de la falaise. Ils supputaient intérieurement
+le nombre des chevelures qu'ils enlèveraient aux Nez-Percés, et tous
+se promettaient de leur faire payer cher les rapines dont ils les
+accusaient. Poignet-d'Acier, Oli-Tahara, Nick Whiffles n'étaient plus
+qu'à quelques pieds de l'esplanade. Ils distinguaient les canots des
+Nez-Percés et la flèche du grand-mât du brick. Leurs carabines étaient
+prêtes. Ils allaient en presser la détente et avertir par là les
+Chinouks que l'heure des représailles avait sonné, quand une explosion
+formidable, et qui secoua le cap comme un tremblement de terre, vint
+glacer de terreur les assaillants. Excepté Oli-Tahara et les deux
+aventuriers, tous les autres, saisis d'une terreur panique, soudaine,
+irrésistible, se levèrent et se jetèrent pêle-mêle dans la fondrière
+avec des hurlements désespérés.
+
+En moins d'une minute, il n'y en eut plus un seul sur l'esplanade.
+
+--Ah! s'était exclamé Poignet-d'Acier en entendant l'effrayante
+détonation; ah! les misérables, ils ont fait sauter le navire!
+
+Et ses regards avides fouillaient à travers les nuages de fumée qui
+s'élevaient de la rivière au-dessous d'eux. Des hurlements de douleur
+retentissaient sur la grève. C'était une horrible cacophonie, des
+plaintes déchirantes, des lamentations à briser le coeur le plus dur.
+
+Peu à peu, lorsque les tourbillons de vapeur se furent dissipés, un
+théâtre épouvantable de désolation s'offrit aux yeux. La rivière était
+jonchée de fragments de bois et de débris de cadavres pantelants.
+Ses eaux étaient teintes de sang. Elles charriaient, au milieu de
+charpentes, d'instruments de toute sorte, des corps mutilés: les uns
+décapités, les autres amputés d'un ou de plusieurs membres; ceux-ci
+morts, ceux-là vivant encore et disputant leur existence aux flots. Il
+y en avait dont les vêtements avaient pris feu et qui brûlaient sur
+l'abîme liquide en essayant de se hisser sur quelque madrier. Les
+Peaux-Rouges étaient mêlés aux Visages-Pâles, et tous ceux qui
+respiraient cherchaient à se sauver les uns par les autres. Ils
+s'accrochaient à tout, les Indiens aux blancs, les blancs aux Indiens,
+même aux tronçons humains et sanglants qui surnageaient encore. Là
+aussi, le mourant saisissait le vif, se cramponnait à lui, fichait ses
+ongles dans ses chairs, l'arrêtait entre ses dents quand les mains
+lui manquaient, et l'entraînait fatalement avec lui dans le gouffre
+inexorable.
+
+Pour compléter cette sombre peinture, les vautours, si nombreux dans
+ces contrées, accoururent de tous les points de l'horizon, et, sans être
+intimidés par les clameurs des victimes de la catastrophe, ils fondirent
+sur elles, qu'elles fussent animées ou inertes, se plantèrent des bandes
+sur les têtes, sur les épaules, lacérant les faces, crevant les yeux et
+joignant leurs piaillements sinistres aux râlements d'agonie de tous les
+malheureux blessés.
+
+Poignet-d'Acier et Nick Whiffles s'étaient empressés de descendre sur
+la plage pour tâcher d'en secourir quelques-uns. Mais le courant à cet
+endroit était impétueux. Tous les canots avaient été mis en pièces ou
+disperses par l'explosion, et le fleuve ne rejetait sur le rivage que
+des cadavres, bientôt bientôt scalpés par les Chinouks, revenus de leur
+effroi, et rassemblés maintenant en groupes au bord de la Colombie.
+
+--A moi! à moi! Nick Whiffles! cria tout à coup un blanc, qui luttait de
+toutes ses forces avec un Indien à une centaine de pas de la rive.
+
+Le Peau-Rouge l'avait étreint par-dessous les aisselles et ne voulait
+pas le lâcher, malgré les rudes coups de coudes que l'autre lui
+assénait dans la poitrine, car il paralysait ses mouvements et devait
+infailliblement le noyer avec lui, si le blanc ne parvenait pas à s'en
+débarrasser.
+
+--A moi, Nick! à moi! au secours! répéta-t-il d'un ton défaillant.
+
+--Castors et buffles! je reconnais cette voix-là, dit le trappeur, c'est
+celle de Louis-le-Bon! On ne peut le laisser mourir comme ça! Cette
+vermine d'Indien va le faire caler! Oh! je ne supporterai pas ça. Je
+n'aime pas à répandre le sang, ô Dieu non! mais ma foi, tant pis!
+
+E prononçant ce monologue, Nick épaulait sa carabine. Il ajusta le
+Nez-Percé qui s'attachait au corps de Louis-le-Bon, fit feu, et le crâne
+du sauvage vola en éclats.
+
+L'infortuné ne proféra pas un soupir; ses nerfs se détendirent, il
+flotta un instant sur l'eau et puis s'enfonça pour ne plus reparaître,
+pendant que Louis-le-Bon nageait rapidement vers la plage.
+
+--Merci, ami Nick, tu m'as tiré une fameuse épine du pied, dit-il en
+serrant la main du chasseur.
+
+--Tu pourrais dire du dos, ça serait plus juste, mon cousin, répliqua
+Nick avec un accent narquois qui lui était particulier.
+
+--Que s'est-il passé? intervint Poignet-d'Acier.
+
+--Ah! capitaine, des choses à faire frémir.
+
+Et il raconta que les Nez-Percés, ayant, surpris le navire, l'avaient
+envahi, puis, qu'ils s'étaient enivrés et avaient, par mégarde, mis
+le feu à un tonneau de poudre en voulant brûler de l'eau-de-vie à la
+manière des trappeurs canadiens.
+
+--Quel saut, capitaine! s'écria-t-il en terminant. Parole, je ne croyais
+plus remettre la patte sur le plancher des...
+
+--Et Merellum! interrompit Poignet-d'Acier.
+
+--Ah! pour elle, la chère enfant du bon Dieu! je crains bien...
+
+Et Louis-le-Bon essuya une larme avec le revers de sa main calleuse.
+
+--Elle est morte, n'est-ce pas? dit le capitaine d'un ton altéré.
+
+--Hélas! fit son interlocuteur en levant les yeux au ciel.
+
+--Encore une espérance de déçue, une haine de plus pour grossir le
+poids de mes haines contre l'Angleterre, mâchonna Poignet-d'Acier en
+regardant, avec une sorte de colère, la Colombie qui achevait d'emporter
+les derniers vestiges de ce terrible accident.
+
+Après une minute de muette contemplation, l'aventurier passa la main sur
+son front, puis il se redressa, calme, impassible. Cet homme énergique,
+qui réunissait en lui toutes les forces que la nature accorde à ses
+créatures les plus privilégiées, avait pris une nouvelle détermination.
+
+S'adressant aux deux trappeurs:
+
+--J'ai résolu, leur dit-il, de retourner à Québec par terre pour y
+fréter un autre navire. Quoique le voyage soit de deux mille lieues,
+j'aime mieux l'entreprendre immédiatement que d'attendre au printemps
+prochain le retour des vaisseaux américains qui font la traite sur la
+côte du rio Columbia, car peut-être ne trouverais-je pas un bâtiment à
+acheter. Une chance comme celle que j'ai eue à la saison dernière ne
+se rencontre pas deux fois de suite. Vous, Nick, et vous, Louis-le-Bon,
+consentirez-vous à m'accompagner?
+
+--Jusqu'aux établissements, ça me va, capitaine, répondit le premier,
+mais au delà, ô Dieu non!
+
+--Et moi je dis comme mon cousin Nick, ajouta le second.
+
+Poignet-d'Acier s'approcha alors d'Oli-Tahara:
+
+--Mon frère, lui dit-il, les Nez-Percés sont cause de la mort de
+Merellum, la fille chérie de Ouaskèma, tu te rappelles? Elle était à
+bord de ce vaisseau qu'ils ont fait sauter. Je te laisse le soin de la
+venger!
+
+--Si les Nez-Percés ont causé la mort de Merellum, Oli-Tahara ne
+reposera pas sa tête sous un wigwam, tant que soufflera un des lâches
+descendants de cette infâme tribu, répliqua le chef d'une voix tonnante.
+Mais pourquoi mon frère ne vient-il pas avec nous mettre le feu à leurs
+loges?
+
+--Mes affaires m'appellent vers l'est, repartit le capitaine.
+
+--Que Yas-soch-a-la-ti-yah soit propice à mon frère! Mais que mon frère
+se souvienne d'Oli-Tahara, car il est son ami. Il a juré sur le sang de
+Ouaskèma de le servir, et il tiendra son serment.
+
+--Je te remercie, dit Poignet-d'Acier. Dans douze lunes, nous nous
+reverrons. N'oublie point Merellum! Adieu!
+
+Après ces mots, le chasseur blanc et le Dompteur-de-Buffles échangèrent
+une poignée de main, puis le premier, suivi des deux trappeurs, remonta
+le cours de la Colombie, tandis que l'autre s'apprêtait à la traverser
+avec ses guerriers.
+
+
+
+
+ CHAPITRE III
+
+ UN MARIAGE CHEZ LES NEZ-PERCÉS
+
+
+Un mois avant ces événements mémorables qui agirent si puissamment
+sur les destinées des Nez-Percés, un mariage s'était célébré dans le
+principal village de cette tribu. Molodun, le Renard-Noir, chef renommé
+par son courage et son habileté, épousait Lioura, la Blanche-Nuée,
+vierge aussi réputée pour sa beauté que Molodun l'était pour sa valeur.
+
+Le village des Nez-Percés était situé à trente milles environ du fort
+anglais de ce nom, sur le bord de la partie du rio Columbia appelée la
+Grande-Combe, entre les rivières Voila-Voila au sud, et Saaptim au nord.
+A cette époque, c'est-à-dire en 1834, il se composait de trois ou quatre
+cents huttes, distribuées sans ordre dans une plaine stérile bordée
+à l'ouest par des prairies mouvantes, entrecoupées de lacs d'eau
+saumâtre, et fuyant à l'est, vers une région volcanique horriblement
+convulsionnée.
+
+Les habitations étaient en boue, recrépies avec de la fiente de buffle.
+Elles affectaient la forme d'un carré long, percé à son extrémité
+supérieure pour livrer issue à la fumée. Des peaux de bison séchées au
+soleil tenaient lieu de portes. Des canots en écorce ou creusés dans
+des troncs d'arbre, au moyen de cailloux rougis au feu, des harpons, des
+filets en corde de ouatap; des armes de chasse et de guerre; de longues
+lignes faites avec des joncs étaient étalés pêle-mêle devant les huttes,
+autour desquelles on voyait circuler des troupes d'hommes entièrement
+nus, de femmes à à demi vêtues et d'enfants des deux sexes dans
+l'appareil le plus primitif. Tous étaient généralement beaux et bien
+faits, quoique défigurés par une profusion de peintures multicolores et
+des ornements grossiers en os, en corne, en minéral, qui descendaient
+parfois jusque sur leur poitrine. Des bandes de chiens sales et
+décharnés vaguaient librement à l'entour des cabanes, près desquelles on
+remarquait encore, attachés à des pieux, des chevaux d'une race petite,
+mais vigoureuse et pleine d'ardeur, qui hennissaient bruyamment et
+cherchaient à briser leur longe.
+
+Comme le soleil touchait à son méridien, quatre jeunes gens arrivèrent,
+par quatre chemins différents, sur la place du village, sorte de carré,
+ayant deux cents pas sur chaque côté.
+
+ C'était Iribinou, l'Ours-Gris;
+ Vomotiroe, le Ravisseur-de-Scalpes;
+ Micamopou, la Flèche-Infaillible;
+ Molodun, le Renard-Noir.
+
+Les trois premiers étaient armés d'un arc en corne de mouton des
+montagnes et d'une seule flèche. Nul habillement ne cachait leurs
+membres musculeux, oints de graisse, comme ceux des lutteurs antiques.
+
+En débouchant sur la place, tous les quatre coururent ensemble à un gros
+tas de gypse qu'on avait amoncelé au milieu et s'y roulèrent à qui mieux
+mieux pendant quelques minutes. En se relevant, ils étaient blancs comme
+la neige. Une foule de curieux s'était assemblée sur la place. Elle
+poussa des cris de joie. Alors les quatre jeunes gens ramassèrent, près
+de la couche de gypse, quatre masques qui y avaient été déposés et s'en
+couvrirent le visage. Ces masques faits avec de l'écorce de platane
+étaient exactement semblables, ce qui acheva de rendre les Indiens
+méconnaissables, car ils avaient à peu près la même taille.
+
+Cela fait, ils se rangèrent devant la porte d'une maison. A travers
+cette porte entre-bâillée, se projeta un bras charmant quoique brun.
+Il tenait un sac de peau d'antilope à demi ouvert. Chacun des sauvages
+plongea la main dans le sac et en retira un caillou qu'il montra, sans
+le regarder, aux spectateurs. Trois de ces cailloux étaient gris, le
+quatrième noir. Il appartenait à Vomotiroe, le Ravisseur-de-Scalpes. Le
+bras avait aussitôt disparu et la cabane s'était refermée.
+
+Les jeunes gens laissèrent retomber leurs masques.
+
+Vomotiroe a perdu! dirent-ils d'une seule voix.
+
+Celui-ci n'articula pas une parole; mais, fronçant les sourcils et se
+mordant les lèvres de dépit, il se planta sur le seuil de la porte de
+la hutte, le bras droit tendu et le caillou noir, que le sort lui avait
+donné, maintenu entre le pouce et l'index.
+
+Ses compagnons, ou plutôt ses rivaux, allèrent se poster à cinquante pas
+de lui, bandèrent leurs arcs et y ajustèrent leurs flèches. Chacune
+des flèches se distinguait par un empennement particulier. Ils devaient
+tirer tour à tour. Celui qui toucherait le caillou épouserait la vierge
+retirée dans la loge devant laquelle se passait cette scène; mais
+celui qui, par malheur, atteindrait le porteur de la cible deviendrait
+l'esclave de ce dernier. Dans le cas où deux ou trois des adversaires
+frapperaient le caillou noir, on recommencerait la partie, en
+s'éloignant, chaque fois, de deux pas du but, les conditions restant
+toujours les mêmes, à savoir: la fille pour le vainqueur, l'esclavage
+pour le maladroit qui blesserait celui que la fortune n'avait pas
+favorisé dans le choix des lots. (On conçoit que le sac renferme autant
+de cailloux que de concurrents, et que les filles attendent généralement
+qu'elles en aient plusieurs avant de se décider à servir d'enjeu.)
+
+Tels sont les préliminaires d'une cérémonie nuptiale chez les
+Nez-Percés. Ce n'est pas tout, car nous verrons bientôt que ce qui suit
+est plus bizarre encore.
+
+Iribinou, l'Ours-Gris, tira le premier comme le plus âgé; sa flèche
+siffla dans l'air, effleura le pouce de Vomotiroe et s'enfonça dans la
+porte de la cabane, d'où jaillirent des éclats de rire ironique.
+
+L'Ours-Gris était mis hors de lice. Il s'empressa de se sauver; mais il
+fut relancé par les huées de la multitude, qui lui aurait même donné la
+chasse et lui aurait fait payer cher son inhabileté, si la curiosité ne
+l'avait retenue sur la place.
+
+Micamopou, la Flèche-Infaillible, vint ensuite. Des murmures flatteurs
+partis de la foule l'accueillirent. On comptait probablement qu'il
+remporterait la victoire. Il se campa d'un air fier et assuré, en
+véritable conquérant, sourit à ses approbateurs, visa une seconde et
+lâcha son trait. Mais à ce moment même, une bouffée de vent souleva un
+tourbillon de gypse et le poussa dans les yeux de Micamopou. Cette
+circonstance fâcheuse lui fit faire un léger mouvement, la flèche dévia
+de quelques lignes et perça l'index d'Iribinou, qui exhala un hurlement
+de triomphe, s'élança sur le maladroit, lui arracha violemment l'anneau
+qu'il avait au nez, et lui fit, avec la flèche qu'il avait retirée de
+son doigt blessé, une profonde incision cruciale sur l'épaule.
+
+Ce sont là les signes du servage chez ces peuplades.
+
+D'assourdissantes clameurs de mépris s'élevèrent autour du malheureux
+Micamopou. Les femmes et les enfants lui jetèrent de la boue et des
+ordures. Et, malgré les invectives dont on l'accablait, il fut obligé de
+s'accroupir au centre de la place, jusqu'à ce qu'il plût à son maître de
+l'emmener.
+
+Celui-ci s'était remis en position, et tenait, de nouveau, le caillou
+noir entre ses doigts ensanglantés.
+
+Molodun, le Renard-Noir, éleva lentement son arc à la hauteur de ses
+yeux. En le faisant, il tremblait un peu. L'attention de la foule était
+puissamment excitée. C'est que Molodun était le dernier rejeton d'une
+longue suite de guerriers illustres chez les Nez-Percés. Quoique âgé
+de vingt-cinq hivers à peine, il s'était déjà rendu redoutable à leurs
+ennemis les Pieds-Noirs et les Chinouks, qui ne prononçaient son nom
+qu'avec terreur. Vingt chevelures pendues dans sa cabane disaient
+éloquemment sa valeur. Son cou, ses épaules, ses bras, ses jambes
+étaient rayés de colliers de griffes d'ours, et son arc était fait avec
+la dent d'un narval qu'il avait tué lui-même dans une excursion à la
+baie d'Hudson. Cette particularité ajoutait à sa renommée, car on sait
+que le narval inspire aux tribu sauvages de l'Amérique du Nord un effroi
+superstitieux Du reste, Molodun, le Renard-Noir, était doué d'un beauté
+rare, bien que sa taille fût gigantesque, il mesurait six pieds de
+hauteur, mais ses proportions étaient admirablement prises. Elles
+annonçaient la force jointe à l'agilité, l'ardeur du sang unie à son
+abondance. Les lignes de son visage ne manquaient ni de noblesse ni
+d'agrément. Cependant il avait les lèvres un peu grosses et les narines
+fort développées, indice certains d'une nature inflammable et sensuelle.
+Ses yeux pétillants, pleins de feu, confirmaient dans cette opinion.
+
+La couleur foncée, presque noire de sa peau, avant qu'il l'eût blanchie
+dans la couche de gypse, lui avait valu son nom.
+
+Si Molodun était ému en apprêtant son arme, il recouvra bien vite son
+sang-froid. Sa flèche partit l'on entendit un son sec, et elle tomba
+avec le caillou noir aux pieds d'Iribinou, qui s'empressa d'aller
+prendre son esclave et de partir avec lui, tandis que la foule acclamait
+tumultueusement l'heureux Molodun.
+
+On le prit, on le hissa sur les épaules, et on le porta à un ruisseau où
+quatre vigoureux Indiens le plongèrent à diverses reprises. Quand il fut
+bien lavé, on le transféra dans une loge en forme de rotonde. Elle
+ne recevait de l'air que par la porte. Un grand feu était allumé à
+l'intérieur et y répandait une fumée qui eût asphyxié tout autre qu'un
+Peau-Rouge. Autour de ce feu chauffaient de gros cailloux. Les quatre
+Indiens entrèrent dans la hutte avec Molodun. On leur passa des vases
+en écorce remplis d'eau, et ils fermèrent hermétiquement la porte;
+puis, sur les cailloux rougis à blanc, ils versèrent l'eau, qui dégagea
+d'épaisses vapeurs. Ce procédé fut renouvelé pendant une heure. Ensuite
+le jeune chef, baigné de transpiration, sortit brusquement de la loge
+aux Sueries [5] et courut se jeter de nouveau dans le ruisseau.
+
+[Note 5: C'est le terme employé par les Canadiens-Français.]
+
+Il y demeura seul pendant dix minutes, après quoi il se rendit à la
+cabane qu'il avait coutume d'habiter et s'y tint, sans boire ni manger,
+pendant deux jours et deux nuits.
+
+Durant ce temps, la hutte devant laquelle avait eu lieu le tir des
+prétendants ne fut pas ouverte. Mais aux sons et aux chants qui s'en
+échappèrent, il était facile de juger qu'on y faisait fête.
+
+Le soir du deuxième jour, comme le soleil se couchait dans un lit de
+pourpre et d'azur, Molodun quitta son wigwam.
+
+Se tête était ornée de plumes d'aigle, et sa longue chevelure, peignée
+avec soin, flottait en ondes épaisses jusqu'à ses pieds. Une peau de
+caribou, blanchie à la pierre-ponce et enjolivée de broderies en rassade
+était gracieusement drapée comme un manteau sur ses épaules.
+
+Le sagamo ne portait aucune arme; néanmoins, dans ses mains il tenait
+des couvertes écarlates qu'il avait troquées avec les chasseurs blancs
+contre les produits de sa chasse, des colliers de ouampums et de
+tiacomoshak, des robes d'hermine, de renard argenté, et son grand arc en
+dent de narval, mais sans une seule flèche.
+
+Les couvertes, les colliers, les pelleteries étaient des présents de
+noce pour sa fiancée, la belle Lioura, la Blanche-Nuée; l'arc était
+destiné au père de celle-ci. Ce n'était pas sans regret que Molodun
+s'en séparait, car lui aussi croyait à sa vertu magique; mais le père
+de Lioura l'avait exigé en échange de la main de sa fille, et l'amour du
+jeune homme pour Lioura avait triomphé de sa répugnance à se dessaisir
+d'un objet aussi précieux.
+
+Molodun s'achemina vers la loge de la Blanche-Nuée.
+
+En y arrivant, il déposa ses présents à la porte et frappa avec la paume
+de la main droite.
+
+--Le coyote! le coyote! crièrent aussitôt plusieurs voix de femmes à
+l'intérieur de la hutte.
+
+Il frappa une seconde fois.
+
+--Le coyote! le coyote! répétèrent les voix avec irritation.
+
+--Ce n'est plus le coyote, dit-il; c'est Molodun, le chef aimé des
+Nez-Percés, qui a battu ses rivaux et qui vient réclamer Lioura, la
+vierge que son coeur a choisie.
+
+--Mais, fut-il répondu d'un ton moqueur, qu'est-ce qui prouve que le
+coeur de Lioura a choisi Molodun?
+
+--Molodun est prêt à subir les épreuves auxquelles Lioura voudra le
+soumettre.
+
+--Que Molodun essaye d'entrer.
+
+Alors le sagamo tira la porte à lui. Elle céda. Et, dans la hutte, il
+put voir une douzaine de jeunes filles échevelées, les vêtements en
+désordre, qui brandissaient, qui un javelot, qui une pique, qui une
+flèche, qui un couteau de silex. Furieuses, elles le reçurent l'insulte
+et la menace à la bouche. Derrière elles apparaissait Lioura, plus
+furieuse, plus menaçante que les autres.
+
+Molodun devait l'enlever à ses compagnes. Ce n'était pas une tâche
+facile, car il lui fallait d'abord dénouer; et dévider, sans le
+briser, un interminable lacis de ouatap, que les jeunes squaws avaient
+enchevêtré, comme des rets, entre les pieux auxquels était fixée la
+porte en cuir de buffle.
+
+Sans prendre garde aux injures et aux coups de ces mégères, Molodun se
+mit bravement à l'oeuvre. Malgré l'obscurité île la nuit qui
+tombait, rapidement, malgré la lutte qu'il avait à soutenir, malgré le
+brouillamini des cordes, il parvint à délier le filet, et s'avança dans
+la loge où régnaient des ténèbres impénétrables. Son succès fut salué
+par un redoublement de cris. Toutes les femmes se précipitèrent comme
+des furies sur lui, le lardèrent avec leurs armes, l'égratignèrent avec
+leurs ongles, le mordirent à belles dents et lui firent cent plaies,
+cent contusions, jusqu'à ce qu'il eût réussi à saisir Lioura et à
+l'emporter sur la place, où les Indiennes le poursuivirent encore à
+coups de pierres.
+
+Lioura ne demeurait pas inactive. De ses pieds, de ses poings elle
+meurtrissait son ravisseur, le traitant de lâche, de loup-cervier, et se
+débattant de toutes ses forces pour échapper à ses étreintes.
+
+Mais Molodun semblait insensible aux reproches comme aux blessures.
+Continuant agilement sa course du côté du ruisseau, il s'y plongea
+sans hésiter avec son cher fardeau, nagea à l'autre rive, aborda et se
+dirigea vers les bois.
+
+Si, malgré la profondeur de la nuit, il eût pris une des compagnes de
+Lioura pour elle, la première serait devenue sa femme, car les sorciers
+nez-percés auraient jugé qu'Atalapas ou l'Être-Créateur l'avait voulu
+ainsi.
+
+Dès qu'ils eurent franchi le cours d'eau, Lioura changea de manières. Se
+pendant mollement au cou de Molodun, et caressant de la main ses cheveux
+humides, elle sécha son visage sous des baisers brûlants.
+
+Cependant elle ne soufflait pas une parole et le sagamo arpentait
+la forêt avec la vélocité de l'antilope. Son coeur battait haut, sa
+respiration était haletante, ses membres frissonnaient et il allait
+toujours devant lui, sans dévier de sa route.
+
+Nonobstant son jeûne prolongé; ses fatigues, le sang qu'il perdait par
+les coupures dont les jeunes filles l'avaient labouré, il fit de la
+sorte quatre lieues sans broncher, sans reprendre haleine.
+
+Il parvint à la porte d'une cabane construite avec des branchages, dans
+une clairière, l'ouvrit, déposa Lioura sur une couche de mousse et se
+laissa choir.
+
+Molodun était épuisé. Mais s'il se fût arrêté avant d'atteindre la
+loge nuptiale, il eût perdu tous les avantages qu'il avait précédemment
+remportés, et sa fiancée aurait été libre de retourner chez ses parents.
+
+En tombant, il s'était évanoui. Quand il reprit connaissance, il vit
+Lioura agenouillée à côté de lui et pansant délicatement ses blessures
+avec des herbes aromatiques.
+
+Le jour avait succédé à la nuit.
+
+Molodun ne pouvait faire un mouvement. Ses membres étaient rigides. Il
+avait la tête lourde, les lèvres enflammées par une fièvre intense. Il
+demanda à boire.
+
+La jeune squaw lui servit une tasse d'eau de riz sauvage coupée avec du
+sucre d'érable. Il but délicieusement ce breuvage rafraîchissant et la
+remercia par un regard humide d'amour.
+
+--Mon maître est-il content de la Blanche-Nuée? demanda-t-elle.
+
+--Molodun l'aime depuis deux hivers, il est heureux que la Blanche-Nuée
+soit devenue sa femme.
+
+--Il n'a jamais aimé qu'elle? interrogea Lioura en fixant sur lui un
+regard scrutateur.
+
+Le sagamo tressaillit, et sa femme poursuivit d'un ton qu'elle
+s'efforçait vainement de rendre calme:
+
+--Molodun a aimé une autre femme. Il l'aime peut-être encore. Lioura l'a
+appris la nuit dernière dans un songe. Elle a vu cette femme qui a le
+visage pâle, et qui commande les Clallomes depuis la mort de Ouaskèma.
+Et l'Esprit du songe lui a dit que cette femme serait fatale à Molodun
+s'il ne l'amenait comme esclave à Lioura.
+
+--L'Esprit, du songe a dit vrai, répondit le chef. Molodun a aimé une
+squaw blanche. Mais elle l'a repoussé; il ne l'aime plus.
+
+A cette imprudente déclaration, un éclair de courroux brilla sur le
+visage de l'Indienne.
+
+--Si, dit-elle, Molodun ne l'aime plus, il cédera à la prière de la
+Blanche-Nuée.
+
+Et comme il ne répliquait pas, elle ajouta:
+
+--Lioura aime son maître. Elle sait que cette face pâle lui sera
+funeste. Voilà pourquoi elle la demande au Renard-Noir.
+
+--Il la donnera à Lioura, repartit le sagamo en fermant les yeux.
+
+Il s'endormit sans remarquer l'expression féroce qui scella, un instant,
+la physionomie de la jeune femme dès qu'il eut fait cette promesse,
+dont ses sens affaiblis ne lui permirent pas alors de bien comprendre
+l'importance.
+
+Au bout de quinze jours, Molodun fut guéri. Il rentra au village avec
+Lioura. Les Nez-Percés se préparaient à une grande expédition contre les
+Chinouks qui les avaient fréquemment attaqués en les accusant d'avoir
+ravagé leurs cantonnements. Deux cents guerriers entrèrent en campagne.
+Ils s'embarquèrent sur la Colombie dans leurs canots de troncs d'arbre
+et descendirent à toute vitesse vers l'embouchure du fleuve.
+
+Ils étaient commandés par Molodun.
+
+Avant de partir, Lioura lui avait dit entre deux baisers:
+
+--Souviens-toi, mon cher seigneur, que tu as juré de me ramener la squaw
+blanche!
+
+--J'ai juré et je tiendrai ma parole, ô ma douce amie! répondit le
+sagamo, tout entier sous l'empire de l'amour dont l'avait enivré la
+belle Indienne depuis leur mariage.
+
+Le trajet, des Nez-Percés s'effectua sans incident digne d'être
+rapporté, de la rivière Saaptim jusqu'au cap de la Roche-Rouge, à vingt
+milles environ de l'estuaire du rio Columbia.
+
+Mais, à cette place, un canot qu'on avait dépêché en avant pour
+reconnaître la côte, vint annoncer qu'un gros navire, appartenant aux
+Visages-Pâles, était amarré derrière une île voisine. Les éclaireurs
+déclarèrent, en outre, qu'il y avait fort peu de monde à bord du
+vaisseau. C'était une nouvelle agréable pour les Nez-Percés. Le bâtiment
+devait constituer une excellente prise. Ils résolurent de s'en emparer.
+Malheureusement, le hasard, qui favorise souvent les mauvais desseins
+aussi bien que les bons, servit les sauvages à souhait. Le navire était
+ce brick où Poignet-d'Acier voulait embarquer les trésors qu'il avait
+recueillis dans les mines de la Caoulis. Se défiant des matelots,
+il avait ordonné qu'on les grisât pour qu'ils n'assistassent pas au
+transport des sacs d'or sur le vaisseau. Les sauvages eurent donc bon
+marché de l'équipage, quoique le capitaine, son second et quelques
+trappeurs dévoués à Poignet-d'Acier se fussent défendus comme des lions.
+
+Monté un des premiers à l'abordage, le Renard-Noir entra dans une cabine
+pour la piller. Mais, après avoir enfoncé de son genou robuste la porte
+de cette cabine, il ne fut pas peu surpris d'y trouver la femme blanche
+à laquelle obéissaient les Clallomes.
+
+--Merellum! s'écria-t-il en se jetant sur elle.
+
+La jeune fille tenta de le repousser. Efforts inutiles. Il lui lia les
+pieds et les mains, la bâillonna, l'enveloppa dans une couverture,
+la prit entre ses bras comme un paquet, redescendit dans son canot en
+appelant à lui deux Indiens dont il se croyait sûr et fit force
+rames vers l'île que ses gens et lui avaient quittée un quart d'heure
+auparavant.
+
+Au moment où ils débarquèrent, le brick sauta avec un vacarme comparable
+à la décharge simultanée de vingt pièces d'artillerie.
+
+
+
+
+ CHAPITRE IV
+
+ MERELLUM
+
+
+Le cap de la Roche-Rouge, au pied duquel avait eu lieu l'explosion, se
+dresse, comme je l'ai dit, à quelques lieues seulement de l'embouchure
+du rio Columbia ou rivière Colombie, sur le territoire de ce nom, à
+l'ouest des Montagnes-Rocheuses, par le 47° de latitude nord. Le cours
+d'eau, qu'il serait plus convenable d'appeler fleuve que rivière, peut
+avoir en cet endroit quatre à cinq milles de large. Il est littéralement
+parsemé d'îles, d'îlots et de bancs de sable, les uns mouvants, les
+autres fixes. Ces sables et ces îles hérissées de rochers à fleur
+d'eau, nommés chicots par les Canadiens-Français, rendent son parcours
+excessivement dangereux. De plus, la violence des eaux, la fréquence des
+tempêtes dans ces parages, le peu de certitude des sondages, ont acquis;
+l'estuaire de la Colombie une sinistre renommée chez les navigateurs.
+
+En amont du cap de la Roche-Rouge, entre une large batture, dans
+laquelle il plonge sa base, et la pointe Astoria, sur l'autre rive du
+fleuve, on voit un archipel verdoyant, tout panaché de beaux arbres et
+festonne par de longs roseaux et des joncs qui ont quelquefois plus
+de cent pieds de longueur, avec lesquels les Indiens fabriquent leurs
+lignes à pêcher. Le brick se trouvait à une courte distance de cet
+archipel, qui avait servi à abriter les Nez-Percés pendant qu'ils
+complotaient sa capture.
+
+Ce fut dans une des îles dont il se compose que Molodun, le Renard-Noir,
+conduisit Merellum.
+
+Il venait d'atterrir avec ses gens et de déposer la jeune fille sur le
+gazon, quand le navire vola en éclats.
+
+Le bruit foudroyant de la détonation les terrifia. Croyant qu'elle
+était due à une cause surnaturelle et que la mort allait les saisir,
+les Nez-Percés se laissèrent tomber sur le sol, en baissant la tête et
+croisant les mains sur leurs yeux, comme faisaient jadis les Égyptiens à
+l'approche d'un ennemi invincible.
+
+Ils demeurèrent sans bouger dans cette posture pendant près d'une heure.
+
+Merellum elle-même était tremblante et pensait que sa dernière heure
+allait sonner. Elle appartenait cependant à la race blanche. Des
+Canadiens établis dans la Colombie, lui avaient donne le jour. Mais ils
+étaient morts pendant sa plus tendre enfance. Une Indienne clallome,
+Ouaskèma, l'avait adoptée et élevée jusqu'à l'âge de dix ans. Alors,
+Ouaskèma fut tuée accidentellement, disaient, les uns, volontairement,
+disaient les autres, par Oli-Tahara, le Dompteur-de-Buffles, qui en
+était amoureux et jaloux[6]. Merellum lui succéda au commandement des
+Clallomes, et, malgré son extrême jeunesse, les gouverna avec prudence
+pendant plusieurs années. Au bout de ce temps, Poignet-d'Acier, qui
+l'avait prise en affection et qu'elle chérissait à l'égal d'un père, lui
+offrit de l'emmener avec lui au Canada. Merellum s'ennuyait au désert.
+Le sang de ses pères parlait en elle. La proposition du capitaine
+fut acceptée avec bonheur. Mais il n'était pas facile de la mettre à
+exécution. Les Clallomes tenaient à leur souveraine. Ils voyaient
+d'un mauvais oeil ses rapports avec Poignet-d'Acier. C'était,
+prétendaient-ils, le méchant génie de leur tribu. Ouaskèma l'avait aimé,
+et Ouaskèma avait payé de son existence cette passion désapprouvée
+par l'Esprit-Suprême. Aussi les Clallomes surveillaient-ils de près
+le capitaine. Cependant Merellum et lui parvinrent, à tromper leur
+vigilance; la jeune fille fut embarquée et cachée à bord du brick, dans
+la nuit qui précéda le jour où il devait partir, et, sans l'attaque des
+Nez-Percés, elle abandonnait pour toujours peut-être ses trop fidèles
+sujets.
+
+[Note 6: Voir la _Tête-Plate_.]
+
+A l'époque où nous la retrouvons, Merellum, la Petite-Hirondelle avait
+une vingtaine d'années. Elle était blanche comme le lait, et à peine
+une légère teinte rosée colorait ses joues. Ses traits n'étaient point
+réguliers, mais ils plaisaient dans leur ensemble par l'expression de
+douceur et de bienveillance qu'on y lisait. Une chevelure superbe, dans
+laquelle elle aimait à se draper comme dans un manteau; de beaux yeux
+bleus, ordinairement rêveurs, mais qui pouvaient s'animer et darder
+des éclairs au moment du péril, achevaient d'en faire une des créatures
+exceptionnelles dont l'influence magnétique, inanalysable, s'impose
+despotiquement à ceux qui les entourent. Elle avait d'ailleurs une
+taille au-dessous de la moyenne; quoique d'un dessin correct, ses
+membres étaient grêles. Enfin, au premier aspect, elle vous semblait
+d'une délicatesse souffreteuse. Mais cette apparence était décevante,
+décevante comme l'air de nonchalance qui caractérisait habituellement
+son visage. Sous une enveloppe chétive, Merellum cachait une âme
+finement trempée; et, sous sa carnation satinée, se déployait un réseau
+de muscles et de nerfs dont la flexibilité et la solidité eussent fait
+envie à un gladiateur romain. En un mot, elle était brave comme l'aigle,
+souple comme la panthère; mais elle ne résistait pas aux fatigues
+prolongées. A un moment donné, les forces de son corps et de son esprit
+la trahissaient. Le ressort se détendait brusquement, et elle n'était
+plus qu'une enfant faible, endolorie, cherchant le repos. La prostration
+durait peu toutefois, surtout si des circonstances nouvelles,
+pressantes, changeaient le cours de sa vie. Une contre-réaction
+s'opérait bientôt en elle, et Merellum reprenait sa fermeté, sa
+vaillance. Les émotions aiguës l'agitaient comme un courant électrique;
+et quand on la croyait chancelante, elle se relevait tout à coup
+galvanisée, prête à recommencer la lutte, à affronter les dangers avec
+un redoublement d'énergie.
+
+Au moment de son enlèvement, Merellum était vêtue d'une tunique en
+peau d'élan, frangée avec des passementeries écarlates et enrichie
+de broderies en grains bleus d'_aioqua_. Des mocassins élégants
+emprisonnaient ses pieds mignons, une sorte de béret, en fibres d'écorce
+de cèdre, était coquettement posé sur sa tête et laissait courir sur ses
+épaules les ondes de son opulente chevelure.
+
+En abordant, on lui avait enlevé le bâillon qui couvrait sa bouche.
+
+La première, elle revint de la stupeur que lui avait causé l'explosion
+du vaisseau.
+
+Se tournant du côté de Molodun avec un regard dédaigneux, elle lui dit
+ironiquement:
+
+--Merellum croyait que le Renard-Noir était plus brave que les vils
+esclaves dont il est le chef; mais elle s'est trompée. Le Renard-Noir
+n'a pas plus de courage que les hiboux que sa tribu a choisis pour
+emblème. Il lui faut plus de deux fois cent guerriers pour prendre une
+femme, et, quand il l'a en son pouvoir, après s'en être emparé par la
+ruse, il fuit devant ses ennemis comme un chevreau devant les chiens. Le
+Renard-Noir est un lâche!
+
+A cet outrage, Molodun se redressa, transporté de fureur.
+
+--La Petite-Hirondelle a la langue trop longue, s'écria-t-il, le
+Renard-Noir la lui rognera et la donnera à manger aux volverennes.
+
+--Si la langue de la Petite-Hirondelle est trop longue, celle du
+Renard-Noir est trop courte, car il n'a pas osé dire à la Nuée-Blanche
+qu'il l'avait épousée par dépit de ce que la Petite-Hirondelle avait
+méprisé son amour, répliqua hardiment Merellum.
+
+--Tu mens, face pâle maudite! je ne t'aime pas, je ne t'ai jamais aimée!
+reprit le chef en grinçant des dents.
+
+--Ah! ah! je mens! tu dis que je mens, fils de louve! Et Merellum avec
+un rire moqueur; tu dis que je mens! Et qui donc a offert en présent à
+la Petite-Hirondelle cette robe de peau de daim que je porte? N'est-ce
+pas le Renard-Noir?
+
+Le sarcasme alla droit au coeur du sagamo; il bondit comme s'il eût été
+mordu par une vipère.
+
+Les deux Indiens qui l'avaient accompagné l'examinaient avec une
+surprise mêlée de défiance, car ils ne l'avaient jamais vu aussi
+patient. Ses indomptables colères étaient même, si je puis m'exprimer
+ainsi, proverbiales dans la tribu.
+
+Cependant un orage, terrible s'amassait dans le coeur de Molodun; à
+ses traits contractés, ses lèvres frémissantes, ses narines largement
+dilatées, aux veines énormes qui, comme des cordes bleuâtres,
+grossissaient à ses tempes, il était facile de prévoir que la tempête ne
+tarderait pas à éclater avec une violence d'autant plus grande qu'elle
+aurait été plus longtemps concentrée.
+
+Il pétrissait le soi sous ses pieds, et rayait avec ses ongles le manche
+de son tomahawk.
+
+Loin d'intimider Merellum, cette irritation semblait lui plaire. Elle
+jouait avec elle comme une chatte avec une panthère.
+
+--Eh bien! dit-elle en riant, n'ai-je pas dit vrai? La langue du
+Renard-Noir n'est-elle pas trop courte? Elle ne peut pas répondre. Que
+dirait la Nuée-Blanche si elle savait que le Renard-Noir a donné cette
+robe à la Petite-Hirondelle?
+
+C'en était trop; Molodun, fou d'exaspération, poussa un hurlement
+féroce, et, brandissant sa massue, il se rua sur la jeune fille pour
+l'en frapper.
+
+Calme et toujours souriante, elle attendait le coup mortel sans faire un
+mouvement pour l'éviter, mais un des Nez-Percés arrêta le bras du chef.
+
+--Mon fils oublie que cette face pâle ne lui appartient pas, dit le
+Peau-Rouge.
+
+Molodun bondit sur lui-même, et tournant sa rage contre le téméraire, il
+lui lança le tomahawk à la tête. Par bonheur, l'autre se jeta à terre,
+et l'arme alla briser une pointe de rocher, à vingt pas de distance.
+
+Le sauvage s'était relevé avec une merveilleuse impassibilité! C'était
+un vieillard blanchi par les hivers et que sa sagesse avait mis en
+honneur chez les Nez-Percés.
+
+--Que Molodun, dit-il froidement, apaise le bouillonnement de son sang
+et qu'il ouvre ses oreilles aux discours de la prudence. Le buffle, une
+fois échauffé par l'animosité, perd sa force et son habileté. Il en est
+de même de l'homme. Mon fils veut-il m'écouter?
+
+Parle donc, dit le chef d'un ton sombre, en fixant sur Merellum des
+regards durs comme des flèches de métal.
+
+--Vieux chêne décrépit, toi qui as si bonne mémoire, souviens-toi,
+cria-t-elle à l'Indien, de rapporter à la Nuée-Blanche que la
+Petite-Hirondelle est parée d'une belle robe de peau d'élan dont le
+Renard-Noir lui a fait cadeau.
+
+--Tais-toi, pie babillarde, ou je t'écrase le crâne avec mon talon,
+vociféra Molodun en levant le pied sur elle.
+
+Mais Merellum poursuivant ses sarcasmes:
+
+--C'est bien ainsi que je t'avais jugé, quand tu rôdais autour de mon
+wigwam, et que tu te traînais à mes genoux en me demandant mon amour! Tu
+me menaces, parce que je suis attachée, incapable de te répondre! Mais
+ose donc me délier les pieds et les mains! Ose me prêter une arme, et
+je te ferai fuir, comme un poltron, avec ces deux coyotes! Oui, je ferai
+cela, moi, une femme! et j'appellerai mes esclaves pour qu'ils scalpent
+vos chevelures, que j'enverrai à ton épouse, la Nuée-Blanche! Oh! la
+malheureuse, qui s'est mariée à ce carcajou!
+
+Molodun n'aurait pu entendre la moitié de ces sanglantes injures sans y
+mettre un terme en tuant celle qui les proférait, si ses compagnons ne
+l'eussent entraîné à quelques pas, où ils l'entretinrent un instant.
+
+Tu sais, lui dit le vieillard, que tu as promis cette face pâle à ma
+fille Lioura.
+
+--Oui, appuya l'autre, tu as promis de la ramener prisonnière à ma
+soeur; elle n'est donc pas à toi, mais à ta femme, la Nuée-Blanche, qui
+en fera son esclave ou la sacrifiera à Scoucoumé, s'il lui plaît.
+
+--Puisque le père et le frère de mon épouse le veulent ainsi, qu'ils
+partent avec ma captive, moi j'irai rejoindre mes guerriers, répliqua le
+chef d'un ton sombre.
+
+Craignant qu'il ne revînt sur son consentement, les deux autres se
+hâtèrent de transporter Merellum dans le canot.
+
+Pendant qu'ils remontaient péniblement le fleuve, elle cria à Molodun:
+
+--Renard-Noir, tu as la finesse d'un lynx; ce que tu fais là est bien
+fait. La Petite-Hirondelle le récompensera en disant à ta femme comme
+tu l'aimes, et en lui montrant cette magnifique robe, don d'un précieux
+amour.
+
+Quand le canot eut disparu, le sagamo se frappa la poitrine et poussa
+une exclamation rauque. Puis il se promena un moment sur la grève, en
+réfléchissant profondément. Sa démarche était saccadée, il allait par
+soubresauts. Tout en lui dénotait, une agitation extraordinaire. Il
+aimait Merellum! Et cet amour qu'il s'était flatté d'avoir étouffé
+venait de se réveiller. La beauté de la jeune fille, la disparité de sa
+couleur avec celle des Indiennes, sa hardiesse, tout, jusqu'aux injures
+dont elle l'avait flagellé, concourait à rallumer une passion assoupie,
+mais qui n'avait jamais cessé de brûler dans son coeur. Comme ses
+charmes effaçaient ceux de Lioura! La comparaison n'était pas soutenable
+pour la pauvre squaw! Et puis, l'eût-elle été, Molodun possédait
+la Nuée-Blanche; il la connaissait par coeur; tandis que la
+Petite-Hirondelle, c'était l'inconnu, le mystère, la chose désirée qu'il
+n'avait pu, qu'il ne pouvait avoir! En fallait-il davantage pour que
+le sagamo, naturellement passionné, se reprît à aimer Merellum avec une
+vivacité nouvelle?
+
+S'il l'eût tuée dans un paroxysme de fureur, il n'eût assurément pas
+longtemps pleuré sa mort. Mais, elle vivante, elle en sa puissance, elle
+qui l'avait ignominieusement repoussé, qui le bafouait quelques minutes
+auparavant, il ne pouvait s'empêcher de vouloir la soumettre à son
+caprice et de songer à obtenir par la ruse ou par la force ce qu'elle
+avait refusé à ses instantes prières. Il l'avait cédée avec répugnance à
+son beau-père et à son beau-frère, se doutant bien que Lioura ne l'avait
+demandée que pour assouvir la jalousie qui la consumait; car Lioura
+aimait déjà Molodun alors que celui-ci recherchait vainement Merellum en
+mariage, et elle savait qu'il n'avait aspiré à elle qu'après avoir été
+éconduit par sa rivale. Aussi la rencontre des deux femmes devait-elle
+être terrible, et le Renard-Noir craignait que la Nuée-Blanche
+n'égorgeât sur-le-champ la Petite-Hirondelle. Cependant, comme la
+première était vindicative, cruelle, concentrée et vaniteuse, il
+espérait qu'elle attendrait le retour des guerriers pour la traîner au
+supplice. Alors, pensait-il, il aviserait au moyen de sauver Merellum si
+elle consentait à se donner à lui.
+
+Satisfait de cette conclusion, Molodun ramassa son tomahawk et se fraya
+un passage à travers un buisson d'amélanchiers qui masquait une petite
+anse où, le matin, les Nez-Percés avaient laissé quelques canots,
+suivant la coutume des sauvages qui, en route, cachent quelquefois ça et
+là le surplus de leurs approvisionnements pour les cas imprévus.
+
+Arrivé sur la grève, le chef jeta les yeux autour de lui. On peut
+s'imaginer sa surprise en remarquant que le gros navire, qui n'était pas
+éloigné de plus d'un mille de l'île, avait disparu. Le vent soufflait
+de l'est, et le Renard-Noir n'avait pu entendre les cris des victimes de
+l'explosion. Mais il aperçut bientôt des débris d'embarcation flottant à
+la dérive, quelques Indiens qui tâchaient de gagner à la nage les îlots
+de l'archipel; puis, en dirigeant sa vue au nord, un essaim de Chinouks
+répandus sur le bord septentrional du fleuve.
+
+Sans deviner la cause de la dispersion de son escadrille, Molodun
+comprit que les Nez-Percés avaient essuyé un revers terrible. Les
+monceaux de cadavres entassés sur la rive et les sanglants trophées qui
+pendaient aux ceintures de ses ennemis, lui firent croire qu'ils étaient
+les auteurs de ce désastre.
+
+Alors, frappé d'épouvante, il se hâta de cacher les canots dans
+un hallier, puis il grimpa sur un grand cèdre, dont les rameaux
+gigantesques s'allongeaient quarante ou cinquante pieds au-dessus de la
+Colombie, et se mit en observation.
+
+Le soleil penchait déjà à l'horizon. La brise mollissait et l'air était
+d'une transparence qui permettait de distinguer les objets à plus d'une
+lieue devant soi.
+
+Molodun voyait parfaitement les Chinouks. Ils se disposaient à traverser
+le fleuve.
+
+Leurs canots furent lancés à l'eau, et ils naviguèrent vers la rive
+méridionale. Quand toutes les embarcations eurent quitté la plage,
+Oli-Tahara, monté sur son buffle blanc, poussa bravement l'animal au
+milieu des vagues et le maintint à cent brasses environ de la flottille.
+En remarquant la position qu'il prenait, Molodun sentit le sang
+affluer à son cerveau. Depuis bien des années il était l'ennemi acharné
+d'Oli-Tahara, et depuis bien des années aussi, il convoitait ce buffle,
+l'orgueil de son maître, l'effroi des Nez-Percés et des Clallomes! S'il
+pouvait tuer le métis et s'emparer de la redoutable bête! quelle gloire
+pour lui! quelle vengeance pour sa tribu! quelle splendide dépouille à
+jeter aux pieds de Merellum, qui, elle aussi, devait haïr Oli-Tahara,
+puisque les Clallomes étaient en guerre fréquente avec les Chinouks!
+
+Cependant le métis dirigeait sa course vers l'archipel, afin d'éviter,
+autant que possible, l'impétuosité du courant. Molodun, qui ne perdait
+pas un de ses mouvements, calcula bientôt qu'il passerait probablement
+à la pointe de l'île et près du cèdre sur lequel il était posté. Cette
+conjecture l'engagea à se porter plus avant sur la branche, presque à
+son extrémité et au-dessus d'un endroit où croissaient des joncs assez
+élevés dont il étêta un grand nombre, en se suspendant par les pieds au
+rameau.
+
+Cette opération terminée en un clin d'oeil, le Renard-Noir se blottit de
+nouveau sous l'épais feuillage du cèdre.
+
+Déjà les premiers canots doublaient l'île. Les Chinouks riaient à gorge
+déployée en se rappelant les incidents de la «danse que les Nez-Percés
+avaient faite en l'air.» Leurs esquifs étaient remplis d'armes et de
+scalpes provenant de ces derniers.
+
+Molodun n'avait pas besoin de ces discours et de ces tableaux pour
+s'exciter aux représailles. Vingt fois, tandis que les Chinouks
+longeaient le rivage, il fut sur le point de se précipiter dans un de
+leurs canots et de massacrer ceux qu'il contenait. Mais l'espoir de
+faire un meilleur coup le retint. Il attendit que tous les bateaux
+eussent défilé; puis ses yeux se rivèrent sur Oli-Tahara qui, ne
+soupçonnant aucunement le danger qu'il courait, approchait de plus en
+plus de l'île.
+
+La respiration bruyante du buffle ne tarde pas à se faire entendre. Il
+fend l'onde avec une majestueuse rapidité, lève la tête, renifle l'air,
+pousse un meuglement.
+
+--Qu'y a-t-il, mon brave Tonnerre? On dirait que tu flaires quelque
+chose, demande le métis en promenant autour de lui un regard nonchalant.
+
+Mais il n'aperçoit rien, le soleil est couché, le crépuscule se fait.
+
+--C'est sans doute, ajoute-t-il, quelqu'un de ces chiens de Nez-Percés
+qui se sera réfugié dans cet îlot. Bah! nous n'avons pas le temps de
+nous arrêter pour lui.
+
+Le taureau continue de nager. Les roseaux desséchés ploient et cassent
+avec bruit sous son large poitrail.
+
+Il n'est plus qu'il une brasse du cèdre où se tient le chef nez-percé;
+il exhale un second beuglement. Oli-Tahara s'inquiète; il a vu une ombre
+singulière se réfléchir dans l'eau; il relève la tête.
+
+A ce moment, Molodun, son couteau dans la main droite, fond sur lui
+comme un vautour sur sa proie. Mais le buffle fait un écart; Oli-Tahara
+jette un cri retentissant, et l'assassin, au lieu de tomber sur la
+croupe de l'animal, glisse dans le fleuve, après avoir enfoncé son arme
+dans le dos du Dompteur-de-Buffles qui s'évanouit en perdant des flots
+de sang.
+
+Au cri du blessé, les Chinouks accoururent. Quelques-uns le
+transportèrent sur l'île, d'autres se mirent à la recherche du
+meurtrier. Mais ils eurent beau plonger dans le fleuve, ou fouiller les
+roseaux et les massifs d'amélanchiers, ils ne purent le trouver, quoique
+l'île eut tout au plus un demi-mille de circonférence.
+
+La nuit était tombée.
+
+Pour se consoler de leur insuccès, ils déclarèrent unanimement qu'il
+avait dû se noyer, et s'assemblèrent autour d'Oli-Tahara. Le métis
+respirait encore. Le couteau qui l'avait frappé n'était heureusement
+pas empoisonné. Cependant le jeesukaïn chargé de panser sa blessure ne
+pouvait répondre qu'elle n'était point mortelle.
+
+Ces circonstances firent ajourner l'expédition des Chinouks contre le
+village des Nez-Percés, sur la rivière Saaptim.
+
+
+
+
+ CHAPITRE V
+
+ LIOURA
+
+
+Le Renard-Noir ne s'était pas noyé; et s'il n'avait reparu à la surface
+du fleuve pour porter de nouveaux coups au métis, c'est qu'en enfonçant
+sous l'eau, il avait reçu du buffle un coup de pied à la jambe.
+
+Le coup fut assez violent pour paralyser un instant le membre atteint.
+Molodun se laissa aller au fond du fleuve, et quand l'engourdissement de
+jambe eut cessé, au bout de trois ou quatre minutes, il était trop tard
+pour retourner à la charge, car les Chinouks avaient dû s'élancer au
+secours de leur chef.
+
+Notre Nez-Percé se trouvait à quarante ou cinquante pieds au-dessous du
+niveau de la Colombie. Il s'avança à travers les roseaux dont il avait
+tranché le sommet, en coupa un, après l'avoir fortement pressé avec son
+pouce et son index à quelques centimètres au-dessus de la section et
+le prit entre ses lèvres hermétiquement comprimées autour du bout,
+en desserrant la ligature formée par ses deux doigts, qu'il appliqua
+aussitôt sur ses narines pour les fermer. Alors il essaya de respirer
+par la bouche, le roseau devant lui servir de conduit aérien; mais soit
+que celui qu'il avait choisi n'eût pas été étêté, soit que la tige fût
+stricturée sur sa longueur, Molodun ne réussit pas à obtenir l'air dont
+il commençait à éprouver un vif besoin. Il réitéra plusieurs fois son
+opération sans plus de succès. Il souffrait déjà horriblement et était
+presque résolu à revenir à fleur d'eau, au risque de tomber au pouvoir
+de ses ennemis, lorsqu'une dernière tentative lui réussit. Un roseau,
+qui avait presque un pouce de diamètre près de sa racine, était creux
+jusqu'à son extrémité supérieure, laquelle se trouvait en pleine
+communication avec l'atmosphère. S'en étant servi de la manière que
+j'ai dite, l'Indien put soulager ses poumons et en renouveler assez
+efficacement le jeu [7].
+
+[Note 7: Si extraordinaire que paraisse ce fait, il se renouvelle assez
+fréquemment chez les sauvages de la Colombie.
+
+Chose à peu près semblable et bien plus merveilleuse a, du reste, eu
+lieu il y a quelques années au bagne de Toulon. Un forçat nommé Fichon
+réussit à s'évader en restant près de _trois jours_ caché dans un
+réservoir d'eau. Il recevait l'air nécessaire à sa respiration au moyen
+d'un tuyau de cuir dont l'orifice supérieur était attaché au-dessus de
+la surface de l'eau. (Voir l'_Intérieur de bagnes_, par Sers.)]
+
+Cela fait, il s'étendit sur le sable, et, pendant une heure, demeura
+immobile.
+
+La nuit était arrivée. On ne distinguait plus les objets au fond
+de l'eau. La position de Molodun n'était ni commode, ni longtemps
+supportable. Il jugea qu'il fallait essayer de regagner la terre.
+
+Lâchant le roseau qui lui avait été d'une si grande utilité, il revint
+à flot. Heureusement pour lui, les ténèbres étaient profondes, et
+un brouillard épais couvrait le fleuve. Il aperçut les feux que les
+Chinouks avaient allumés sur l'île, mais ceux-ci ne le remarquèrent
+point. Après avoir erré, durant quelques minutes à l'aventure, ne
+sachant trop où diriger sa course, il entendit un bruit de pagaies.
+Bientôt un canot se montra à quelques brasses de lui. La première pensée
+du Renard-Noir fut de se jeter de côté pour éviter cette embarcation qui
+pouvait être montée par des Chinouks, mais déjà elle était si près qu'il
+découvrit un hibou sculpté à sa proue.
+
+Le canot appartenait évidemment aux Nez-Percés.
+
+Molodun s'en approcha eu faisant un signe de reconnaissance. Aussitôt
+il fut recueilli à bord. Il n'y avait sur le canot que deux Indiens:
+Iribinou, l'Ours-Gris, l'ancien prétendant de Lioura, et un autre.
+
+--Pourquoi mon frère nous a-t-il quittés? demanda Iribinou à Molodun.
+
+--Afin de poursuivre le Dompteur-de-Buffles, répliqua-t-il.
+
+--La langue de mon frère a tourné du mauvais côté, reprit l'Ours-Gris
+d'un ton railleur. Mon frère a conduit ses guerriers à un piège pour
+s'emparer d'une face pâle, et ensuite il s'est sauvé.
+
+--C'est faux! s'écria le Renard-Noir.
+
+--Mon frère le prouvera aux jeesukaïns de la tribu! Plus de deux fois
+cent de ses vaillants jeunes hommes ont été tués et scalpés par les
+Chinouks.
+
+--Tu mens! hurla Molodun en serrant la poignée de son couteau qu'il
+n'avait pas quitté.
+
+--Oui, dit Iribinou, quittant sa pagaie et se dressant dans le canot,
+oui, tu nous a trahis pour satisfaire tes passions. Tu nous a fait
+assommer comme un troupeau de buffles sans défense, et tu viens
+maintenant de chez les Chinouks qui sont là, dans cette île, recevoir le
+prix de ta perfidie!
+
+A ces mots, Molodun cessa de se contenir, il s'élança sur Iribinou.
+
+L'autre sauvage continuait de ramer avec un calme imperturbable.
+
+La lutte ne fut pas longue. Iribinou n'était pas de taille à se mesurer
+avec le Renard-Noir. Mais ce dernier ayant glissé sur le fond humide du
+bateau, tomba à genoux et laissa échapper son couteau. Cependant il se
+releva avec l'agilité d'une panthère, et, avant que l'Ours-Gris eût pu
+profiter de son avantage, il l'avait saisi par les hanches et renversé
+au milieu du rio Columbia, où il disparut bientôt en proférant des cris
+de vengeance.
+
+Ces cris eurent un écho dans l'île; le houp de guerre des Chinouks
+y répondit. Plusieurs canots furent détachés à la poursuite des
+Nez-Percés. Mais, à la faveur de l'obscurité, Molodun les mit en défaut.
+Le lendemain matin, il campa près du fort Vancouver, et, dans la soirée,
+rejoignit son beau-père sur le bord de la rivière des Sables-Mouvants.
+Ce dernier y était retenu par quelques avaries qu'avait essuyées son
+canot. On avait délié les pieds de Merellum, mais sans lui rendre la
+liberté de ses mains. La jeune fille conservait toujours sa dédaigneuse
+fierté. Elle accueillit Molodun le sarcasme aux lèvres. Le sagamo était
+sombre; son esprit roulait de sinistres projets.
+
+--Le malheur s'est étendu sur notre tribu depuis que j'ai épousé ta
+fille, dit-il au vieillard. Si tu n'avais pas exigé en présent mon arc
+en dent de narval, et si je n'avais pas eu la faiblesse de te le donner,
+ce qui a eu lieu ne serait pas arrivé. Il faut que tu me le rendes.
+
+--Cet arc est à moi, il ne me quittera pas, répliqua fermement le père
+de Lioura.
+
+Alors, s'écria le Renard-Noir d'une voix tonnante, je répudierai ta
+fille et épouserai cette face pâle.
+
+Il montrait la Petite-Hirondelle assise sur une roche.
+
+--Tu ne l'épouseras pas, et tu garderas ma fille! répondit le vieillard
+d'un ton décidé.
+
+--Et qui donc oserait m'en empêcher?
+
+--Moi, misérable trompeur qui m'as abusée par tes fausses protestations
+d'amour! répondit une voix vibrante et acerbe derrière lui.
+
+Molodun se retourna tout d'une pièce et se trouva face à face avec
+Lioura, la Blanche-Nuée.
+
+Ce n'était plus la voluptueuse créature, si complaisante, si bénévole,
+qui l'avait si tendrement soigné dans la cabane nuptiale; mais une femme
+courroucée, hargneuse, dure, inflexible. Il fallait la voir, la terrible
+squaw! Il fallait la voir avec ses petits yeux ronds, embrasés de
+lueurs fauves, ses traits contractés, ses lèvres pincées, tout son
+corps frémissant d'indignation. Il fallait entendre les palpitations
+désordonnées de son sein, les sons éraillés qui éructaient de sa bouche,
+avec une haleine aussi chaude que si elle sortait d'une fournaise.
+
+Tout brave qu'il fût, Molodun recula devant cette furie.
+
+--Ah! dit-elle, le Renard-Noir a pris la Nuée-Blanche comme un
+pis-aller; il s'est repu de ses caresses, et maintenant il en a assez,
+maintenant il voudrait la répudier! Et il croit qu'il le pourra! Non,
+non! que le Renard-Noir ait meilleure opinion de sa femme. Elle l'aime
+trop pour le quitter ainsi. Elle restera avec lui, sans partage, tant
+qu'elle vivra, et comme preuve, elle le suivra désormais à la chasse, à
+la guerre, partout! Le Renard-Noir est-il content? ajouta-t-elle avec un
+rire ironique.
+
+--Lioura élève trop haut la langue; Molodun la lui rabaissera, repartit
+le chef avec une rage concentrée.
+
+--La Blanche-Nuée, répliqua-t-elle sans s'émouvoir, aime le Renard-Noir,
+mais elle méprise ses colères.
+
+Le chef lui jeta un regard gros de ressentiment.
+
+--Oui, reprit-elle imperturbablement, la Blanche-Nuée méprise ses
+colères quand elles sont injustes. Le Renard-Noir sait bien que Lioura
+descend d'une vaillante famille et qu'elle a place au conseil des
+guerriers. Ce qu'elle réclame est équitable, c'est l'amour de son
+seigneur. Elle fera tout pour l'obtenir. Elle priera même son père,
+l'Aigle-Gris, de rendre au Renard-Noir l'arc magique dont il lui a fait
+présent.
+
+Cette promesse sembla apaiser un peu le courroux de Molodun, car il dit
+d'une voix radoucie:
+
+--Si la Nuée-Blanche fait cela, je l'aimerai, et je lui donnerai deux
+tuniques en peaux de castor.
+
+--Pourquoi pas aussi cette belle robe en cuir de daim dont, tu m'as fait
+hommage? intervint Merellum en riant aux éclats.
+
+Lioura ne l'avait pas encore aperçue, car la Petite-Hirondelle se
+trouvait placée derrière elle.
+
+Elle tressaillit, regarda du coté d'où venait le son et s'écria avec un
+accent de joie cruelle:
+
+--La face pâle! la face pâle!
+
+--Oui, dit Molodun, heureux de détourner à son bénéfice l'irritation
+qu'il avait soulevée, oui, la face pâle que le Renard-Noir avait juré
+de ramener à son épouse chérie! Il a tenu sa parole; Lioura l'en
+récompensera-t-elle?
+
+Mais il parlait en pure perte. Sa femme ne l'entendait pas. Elle avait
+bondi comme une tigresse; et, tremblante de fureur, les prunelles
+flamboyantes, elle dévorait des yeux la jeune fille.
+
+Bientôt elle se jeta sur elle, lui sillonna le visage avec ses ongles,
+mit en lambeaux son vêtement, et lui mordit les épaules avec des
+rugissements de bête fauve.
+
+Elle haletait, elle écumait; elle frappait sa rivale des poings et des
+pieds; elle ramassait des cailloux pour lui en meurtrir le corps et
+l'aurait tuée sur-le-champ, si l'Aigle-Gris ne se fût interposé.
+
+Loin de chercher à se défendre ou à apaiser la mégère, Merellum
+l'excitait par ses révélations empoisonnées.
+
+--Pourquoi, disait-elle en crachant au visage de l'Indienne, pourquoi
+déchirer cette belle robe qu'il m'a donnée? Elle t'irait si bien! Il te
+prendrait pour moi, car il me voit partout! Il m'aime tant! Hier encore
+il me le répétait devant ton père! Frappe plus fort. Tu ignores la
+manière de torturer tes ennemis. Les femmes nez-percés ne savent ni
+aimer ni défendre leur amour. Elles sont lâches comme leurs époux. Oh!
+que tu as la main molle! Je te défie bien de me faire crier.
+
+Molodun contemplait froidement en apparence cette scène.
+
+Toutefois il veillait soigneusement à ce que Lioura ne portât pas
+un coup dangereux à la Petite-Hirondelle, et il se disposait même
+à l'arrêter, quand l'intervention de l'Aigle-Gris lui épargna cette
+épineuse besogne.
+
+Mais il s'en fallait de beaucoup que la Nuée-Blanche fût satisfaite.
+Elle se débattait entre les bras de son père, tentait de se dégager pour
+se ruer encore sur la pauvre Merellum, et se confondait en imprécations
+effrayantes contre sa victime, contre son mari, contre celui qui la
+retenait. Elle lui échappait déjà quand son frère parut.
+
+Renolunc, le Castor-Industrieux, était allé à la chasse. Il rapportait
+sur ses épaules un jeune peccari, sorte de sanglier fort commun à
+l'ouest des Montagnes-Rocheuses. En voyant ce qui se passait, il fronça
+le sourcil, et, se plaçant devant sa soeur:
+
+--Lioura, dit-il, n'est pas fidèle à sa parole; pourquoi n'a-t-elle pas
+attendu dans sa loge le retour des Nez-Percés?
+
+--Lioura avait hâte de saluer leur triomphe sur les Chinouks. Elle
+a quitté l'ienhus (village) il y a cinq nuits. Elle voulait être la
+première à recevoir de son mari les chevelures qu'il avait enlevées à
+ses ennemis.
+
+Renolunc branla la tête d'un air incrédule.
+
+--Ma soeur, répondit-il, sait habilement préparer son discours. Mais
+elle ne réussira pas à tromper son frère. Elle est venue ici poussée par
+sa jalousie contre cette peau blanche. Ma soeur a soulevé le courroux
+des Esprits. Ils lui avaient défendu de se mettre en route avant
+l'arrivée des guerriers nez-percés, et ils lui avaient ordonné
+d'attendre dans sa hutte que Molodun lui amenât l'esclave qu'il lui
+avait promise.
+
+--J'ai vu un ouiarou [8] en songe..., commença la Blanche-Nuée.
+
+[Note 8: Présage.]
+
+Renolunc frappa du pied en s'écriant avec sévérité:
+
+--Tais-toi, femme! tais-toi! Tu seras l'auteur de la ruine de ta tribu.
+C'est moi, grand autmoin des Nez-Percés, qui le prédis. Car tu es
+subtile comme la vipère, venimeuse et traîtresse comme elle. Cette face
+pâle est ton esclave, mais je t'enjoins de ne lui faire aucun mal avant
+notre arrivée à l'ienhus.
+
+Le Castor-Industrieux exerçait, par sa qualité de premier devin, un
+pouvoir presque absolu sur tous ses congénères. Lioura murmura quelques
+paroles d'excuse, en coulant obliquement sur Merellum un regard haineux;
+puis les trois Indiens se mirent à dépecer le peccari, pendant que
+la Nuée-Blanche, assistée de l'Indien qui avait accompagné Molodun,
+ramassait des branches sèches pour allumer du feu.
+
+Le temps était sombre, le ciel marbré de nuages noirs aux franges
+violacées qui roulaient péniblement vers le couchant. Cependant
+l'air était au repos. A peine un léger souffle ridait-il à de longs
+intervalles les ondes verdâtres de la Colombie. Des myriades de
+moucherons flottaient au-dessus. A chaque moment on entendait un son sec
+et court. C'était quelque poisson qui sautait hors de son élément pour
+happer les moucherons. Des hirondelles de mer passaient et repassaient
+à la surface des eaux que rasait aussi, de temps en temps, avec un
+cri aigu, le pivert au plumage miroitant. Des nuées de sauterelles
+chantaient et sautillaient dans les herbes, sur le rivage, et dans le
+lointain on entendait les jappements des coyotes, que traversait par
+moment, comme le canon traverse les bruits de la fusillade, le lugubre
+grondement d'une panthère.
+
+--La nuit sera orageuse, mon frère, dit Molodun à Renolunc.
+
+--Oui, répliqua-t-il, je vais dresser des cabanes pendant que tu feras
+cuire le gibier.
+
+--Je t'aiderai, mon frère; Lioura s'occupera de la viande.
+
+Depuis le retour de son fils, l'Aigle-Gris fumait son calumet, accroupi
+sur une pointe de rocher qui dominait le fleuve.
+
+Avec deux morceaux de bois sec, rudement frottés l'un contre l'autre,
+Lioura fit du feu; de chaque côté de son petit bûcher, elle planta à
+terre des bâtons fourchus, au-dessus desquels elle plaça un quartier de
+peccari embroché à une branche de houx.
+
+Son frère et son mari ayant construit deux huttes, tandis que la
+venaison rôtissait, la petite troupe se hâta de manger avant l'arrivée
+de la tempête. Merellum se restaura avec autant d'appétit que les
+autres, malgré les oeillades haineuses que ne cessait de lui décocher la
+squaw nez-percé.
+
+Le tonnerre grondait à grand fracas quand ils terminèrent leur repas.
+Bientôt les nuages amoncelés à l'occident crevèrent, et une pluie
+diluvienne s'échappa de leur sein.
+
+Renolunc rajusta les liens qu'on avait ôtés à Merellum pour qu'elle pût
+prendre part au festin, puis il la porta dans une hutte, où son père, le
+compagnon de Molodun et lui ne tardèrent pas à se retirer.
+
+La nuit déploya son manteau sur la Colombie; il pleuvait toujours à
+torrents.
+
+Le Renard-Noir et Lioura s'étaient couchés sous l'autre cabane. Le
+premier était brisé de fatigue. Il s'endormit bien vite. Mais la
+jalousie brûlait le coeur de sa femme. Elle demeura éveillée. Une pensée
+de vengeance l'obsédait. Elle essaya d'y résister. Ce fut en vain. Cette
+pensée revenait sans cesse plus cuisante, plus enivrante que jamais.
+Cédant enfin à sa passion, Lioura se glissa sans bruit hors de la hutte,
+et se dirigea vers celle où reposait sa rivale.
+
+Les deux loges étaient séparées par une pelouse large de quinze à vingt
+pas. On ne voyait ni ciel ni terre, mais l'instinct guidait Lioura.
+
+Elle marcha droit au but, puis elle écouta. Des respirations sonores lui
+apprirent que tout dormait dans la cabane de Merellum. Lioura affermit
+dans sa main un couteau dérobé à son mari, et ses regards luttèrent
+d'intensité avec les ténèbres pour découvrir la place occupée par la
+jeune fille.
+
+La devinant plutôt qu'elle ne la voit, elle entre, elle va frapper!
+
+Mais alors un choc violent fait tomber la Nuée-Blanche à la renverse.
+
+Elle se sent étranglée, elle pousse un cri étouffé; un homme l'a chargée
+sur ses épaules. Il l'emporte à travers la foret.
+
+
+
+
+ CHAPITRE VI
+
+ IRIBINOU
+
+
+Le cri de détresse pousse par Lioura n'a pas été entendu. Il s'est
+perdu dans les bruits de la tempête qui redouble de violence et siffle
+âprement entre les rameaux des arbres.
+
+Le ravisseur a chargé sur son épaule la jeune femme évanouie et desserré
+un lasso qu'il lui avait jeté autour du cou.
+
+Il dévore l'espace.
+
+Après un quart d'heure d'une course effrénée, il ralentit son allure,
+tourne à gauche et se rapproche du fleuve dont les voix grondeuses font
+un effrayant duo avec les roulements du tonnerre.
+
+La pluie a cessé de tomber. Quelques étoiles, et parfois un rayon
+de lune timide apparaissent entre les gros nuages noirâtres qui
+s'entrecroisent en tous sens à la voûte céleste. Des éclairs les
+déchirent fréquemment et découvrent, à mille pieds au-dessous de la
+côte, le rio Columbia brisant ses vagues courroucées aux angles des
+rochers.
+
+Guidé par ces lueurs éblouissantes, l'homme qui a enlevé Lioura prend
+un étroit sentier sur la pente de la falaise et commence à descendre.
+Le sentier est rocailleux, escarpé. Il semble avoir été pratiqué par
+les chèvres des montagnes et les grosses-cornes plutôt que par des
+êtres humains. Mais celui qui le parcourt en ce moment a le coup d'oeil
+perçant, le pied agile et solide. Il devine les moindres obstacles,
+franchit habilement tous les mauvais pas.
+
+Que la fondre éclate sur sa tête et fasse trembler les masses
+granitiques; que la Colombie hurle devant lui comme une Lydie déchaînée
+et paraisse vouloir l'attirer dans ses noirs abîmes, il ne s'en inquiète
+pas, et marche, sans hésiter, sans trébucher. Où va-t-il ainsi? car
+bientôt il sera au niveau du fleuve. Déjà les flots rejaillissent
+jusqu'à sa hauteur et le baignent d'une poussière liquide. Mais le voici
+qui fait une oblique à droite, traverse un bouquet de sapins chétifs, et
+si pressés les uns contre les autres qu'il est obligé de se courber en
+deux pour ne pas se heurter à leurs rameaux inférieurs; puis il remonte,
+pendant deux minutes, le flanc du cap, dépose son fardeau sur le sol,
+détourne deux grosses pierres, reprend Lioura dans ses bras et entre
+dans une grotte ou quelques tisons agonisants répandent une clarté
+douteuse.
+
+Une fois dans cette grotte, il plaça l'Indienne sur un lit de mousse et
+mit la main sur son coeur pour s'assurer qu'elle respirait encore,
+car elle n'avait pas fait un mouvement depuis l'instant où il l'avait,
+renversée avec son lasso.
+
+Mais la vie n'était pas éteinte en elle. Son évanouissement même se
+dissipait. Bientôt, elle bégaya des mots incohérents. Alors il lui
+garrotta les poignets et les pieds et sortit de la caverne dont il
+boucha l'entrée.
+
+En reprenant ses sens, Lioura ne fut pas peu surprise de se trouver
+seule en ce lieu qui lui était, complètement inconnu. Le feu achevait de
+mourir. Ses réverbérations rougeâtres, que le vent chassait de coté et
+d'autre, donnaient un aspect étrange aux objets.
+
+La jeune femme se crut d'abord transportée dans le monde des Esprits.
+
+Ensuite, elle chercha à rassembler ses souvenirs et à les coordonner.
+
+L'image moqueuse de la face pâle lui apparut la première et réveilla
+toutes ses fureurs.
+
+--Oh! tu ne m'échapperas pas! Je te tuerai et je mangerai ton coeur!
+s'écria-t-elle en essayant de se lever.
+
+Alors seulement Lioura s'aperçut que ses membres étaient attachés.
+
+Elle poussa une exclamation de stupeur!
+
+Puis elle se rappela sa tentative pour égorger sa rivale et un
+étranglement subit qui l'avait paralysée.
+
+Quelle était la cause de cet étranglement! Son mari l'avait-il guettée
+et assassinée? Cela devait être. La douleur qu'elle éprouvait encore
+au cou ne contribuait pas médiocrement à l'entretenir dans cette
+supposition. Mais pourquoi ces liens? car les Indiens ne croient pas aux
+punitions dans l'autre monde.
+
+Lioura s'adressait cette question quand le jour parut.
+
+La caverne était parfaitement éclairée par des crevasses. La grotte ne
+différait en rien de celle qu'elle avait coutume de voir sur la terre.
+Aussi, à mesure que la lumière y pénétrait, la jeune femme
+sentait-elle se dissiper l'idée qu'elle avait passé dans le royaume
+d'Yas-soch-a-la-ti-yah.
+
+Elle se disait même que Molodun l'avait enfermée dans cette caverne pour
+la punir de sa jalousie, et elle s'apprêtait à lui reprocher durement
+son audace, quand un bruit de pas se fit entendre.
+
+Lioura ne doutait point que ce ne fût son mari.
+
+Elle se dressa sur son séant et arma ses yeux de colère.
+
+Un Indien, un Nez-Percé entra dans la grotte!
+
+--Iribinou! s'écria la Blanche-Nuée au comble de l'étonnement.
+
+C'était, Iribinou en effet, et c'était lui le ravisseur de Lioura.
+
+Il l'avait aimée passionnément, il l'aimait plus passionnément encore
+depuis qu'elle était devenue la femme d'un autre; car son insuccès
+n'avait fait, comme c'est souvent le cas, qu'ajouter de nouveaux
+aliments à la flamme dont il était consumé.
+
+En rencontrant Molodun sur le rio Columbia, sa première pensée fut de
+l'abandonner. Mais il réfléchit que le chef, qui était excellent nageur,
+pourrait bien gagner une île et retourner à la tribu où il le ferait
+condamner par ses guerriers. C'est ce qui décida Iribinou à le recevoir
+dans son canot. Au surplus, il espérait dénoncer Molodun dès qu'il
+serait arrivé au cantonnement des Nez-Percés, et lui imputer l'affreux
+désastre dont ils avaient été victimes.
+
+On se souvient de sa dispute avec le sagamo et de la rixe qui
+s'ensuivit.
+
+Jeté à l'eau par le Renard-Noir, l'Ours-Gris plongea, se dirigea
+hardiment entre deux eaux, vers les canots des Chinouks qui encombraient
+l'archipel, en détacha un, au moment de la confusion où ses cris, en
+tombant dans le fleuve, avaient plongé leurs ennemis, et alla aborder
+sur la rive méridionale.
+
+Avant cet incident, Iribinou enviait Molodun; dès lors il le détesta,
+et, dans le coeur de tout Indien, l'aversion appelle la vengeance.
+
+L'Ours-Gris ne songea donc plus qu'à se venger.
+
+Il avait un moyen facile qui satisfaisait ses plus vifs désirs: enlever
+la belle Lioura, la femme de Molodun, pendant que tous les hommes
+valides de l'ienhus étaient absents.
+
+Pour cela, il fallait se hâter de revenir au village.
+
+Iribinou abandonna son embarcation, sachant bien qu'il faudrait plus de
+temps pour remonter le fleuve que pour faire la route à pied.
+
+Le surlendemain matin, il atteignit l'embouchure de la rivière des
+Sables-Mouvants dans la Colombie. Il allait la traverser quand il
+aperçut un canot qui s'approchait du rivage.
+
+Iribinou se cacha dans le bois et épia les arrivants.
+
+C'était l'Aigle-Gris, son fils et Merellum.
+
+Les deux premiers débarquèrent dans une baie profonde dominée par une
+éminence, transportèrent la jeune fille sur la berge, et se mirent en
+devoir de réparer leur canot dont les flancs étaient percés en plusieurs
+places.
+
+La beauté de la Petite-Hirondelle fit une profonde impression sur
+l'Ours-Gris. Il savait l'amour qu'elle avait inspiré à Molodun, et
+soupçonnait, avec raison, celui-ci d'en être encore violemment épris. Ne
+valait-il pas mieux la lui ravir que sa femme?
+
+L'entreprise était moins périlleuse, et sa réussite porterait
+probablement à Molodun un coup plus terrible que s'il perdait Lioura.
+La face pâle n'était, du reste, pas à dédaigner, et l'Ours-Gris, qui
+n'avait sans doute pas des prétentions excessives à la constance, se
+disait qu'après tout les charmes de la Petite-Hirondelle valaient bien
+ceux de la Nuée-Blanche.
+
+Le drôle n'avait vraiment, pas mauvais goût.
+
+A la façon dont l'Aigle-Gris et son fils se mirent à l'ouvrage, Iribinou
+comprit qu'ils passeraient la nuit dans l'endroit où ils venaient
+d'aborder. Alors, comme il n'était pas probable que son plan
+d'enlèvement pût être exécuté en plein jour, il résolut de chercher une
+retraite quelconque pour y attendre l'heure favorable.
+
+Un cap boisé s'élevait à peu de distance en aval du fleuve. Il était
+hérissé de saillies et d'anfractuosités. Parmi les fissures qui le
+sillonnaient, Iribinou eut bientôt trouvé l'asile dont il avait besoin.
+
+Après s'être fait un lit avec des branches de pin, recouvertes de
+mousse, et après s'être reposé quelques heures, il se leva frais et
+tout prêta accomplir son projet. Mais d'abord, d'un coup de flèche,
+il abattit un chevreau qu'il dépouilla immédiatement. De la peau, il
+s'enveloppa les pieds afin de dépister par de fausses empreintes ceux
+qui pourraient le poursuivre, puis ayant consulté le vent et reconnu
+qu'il soufflait vers l'ouest, c'est-à-dire dans une direction opposée
+à celle de l'Aigle-Gris, il alluma du feu et fit griller une tranche de
+venaison.
+
+Une fois restauré, Iribinou retourna à son premier poste d'observation.
+Il s'était, par précaution, muni d'un lasso fabriqué avec les débris de
+la peau du chevreau.
+
+En approchant du campement, il reconnut à sa grande surprise la voix de
+Lioura.
+
+Témoin ensuite de sa scène de jalousie, des mauvais traitements qu'elle
+infligea à Merellum et de la sévère réprimande de Renolunc, il prévit ce
+qui allait se passer.
+
+Lioura ne pardonnerait pas à la face blanche, elle essaierait de la
+tuer; car femme froissée dans son amour-propre, surtout en présence
+d'une rivale, est impitoyable, qu'elle appartienne à la race rouge,
+noire ou blanche, qu'elle soit sauvage ou civilisée.
+
+Cette rencontre inattendue modifia le dessein de l'Ours-Gris.
+
+--J'aurai l'une ou l'autre, si je ne puis les avoir toutes les deux, se
+dit-il.
+
+Et il attendit.
+
+La tempête le servait à souhait.
+
+Il n'eut pas de peine à opérer le rapt de Lioura, quoique sa
+perpétration eût réclamé une audace et un sang-froid inouïs. Cependant,
+maître de la Nuée-Blanche, il n'était pas rassasié. Ce premier succès
+l'avait mis en appétit, si je puis m'exprimer ainsi. Sûre d'elle,
+il partit de nouveau avec l'intention de s'emparer aussi de la
+Petite-Hirondelle.
+
+Mais, cette fois, l'attente de l'Ours-Gris fut déçue. Il eut beau rôder
+autour des huttes, l'occasion de capturer Merellum ne se présenta point.
+
+Le lever de l'aurore l'obligea de battre en retraite, et il revint à
+la caverne, où son apparition fut, comme on l'a vu, un sujet, de
+stupéfaction pour Lioura.
+
+--Oui, répondit-il à son exclamation, c'est moi, Iribinou, qui ai
+apporté ici la Blanche-Nuée, parce qu'elle a été indignement outragée
+par des lâches dont l'un, son époux, ne mérite pas ce haut honneur,
+l'autre, son frère, lui a lancé des insultes et des menaces au lieu de
+la défendre et de la protéger. Moi, j'ai pris le parti de ma soeur, qui
+est plus belle, plus parfumée que la rose des prairies, et dont le coeur
+a la suavité des rayons de miel. Si la Blanche-Nuée que j'aime, que j'ai
+toujours aimée, daigne consentir à habiter mon wigwam, je vengerai les
+affronts qu'on lui a faits. Elle recevra, si elle veut, de ma main, les
+chevelures de ceux qui l'ont offensée et la face blanche que Molodun a
+prise dans le grand canot des Visages-Pâles pour en faire sa femme.
+
+Lioura s'attendait si peu à cette étrange déclaration que d'abord elle
+demeura atterrée.
+
+L'Ours-Gris prit son silence pour une approbation tacite, et il se
+pencha vers elle afin de sceller par un baiser le contrat, passablement
+aléatoire, qu'il lui proposait.
+
+Mais aussitôt l'Indienne, se jetant sur lui, saisit sa joue entre ses
+dents aiguës et lui arracha le morceau.
+
+Iribinou lâcha un cri de douleur et la repoussa si rudement, qu'elle
+tomba sur le roc nu et se fit une blessure au front. Incapable de se
+relever à cause des liens qui entouraient ses poignets et ses chevilles,
+elle l'accabla d'insultes.
+
+--Va-t'en, lâche carcajou! va-t'en! Les hommes te font peur et tu
+surprends les femmes dans la nuit. Ce n'est pas une plume d'aigle qu'il
+faut à ta chevelure, mais une plume de pingouin. Va-t'en! Tu es lâche,
+tu es vil; je te méprise! Tiens! regarde le sang qui coule de ta joue,
+c'est du sang de lapin. Oh! le hardi guerrier qui s'attaque aux squaws!
+le noble ami qui vole la femme de son ami, car tu te disais l'ami
+de Molodun, serpent venimeux! Et tu pensais que je t'écouterais!
+Tu t'imaginais que la Nuée-Blanche ouvrirait l'oreille à tes odieux
+discours, que la jalousie l'aveuglerait au point de lui faire accepter
+tes laideurs pour des beautés, tes couardises pour des bravoures! Mais
+tu ne sais donc pas que tu es vieux, vilain, bête et méchant! Tu ne sais
+donc pas que je te hais autant que j'aime Molodun...
+
+Ne prononce pas son nom, ou je te tue! s'écria l'Ours-Gris en la
+frappant du pied.
+
+--Beau courage que le tien, reprit-elle, beau courage! Tu es bien fort,
+n'est-ce pas, Iribinou? et ton nom sera cité parmi les vaillants de la
+tribu. Tu as battu une femme! une femme attachée qui ne peut se servir
+de ses mains ou de ses pieds! Oh! le grand exploit! que d'honneur il
+te rapportera! Pourquoi ne prends-tu pas aussi ma chevelure? Elle
+figurerait bien à ton bras. Allons, tire ton couteau, scalpe-moi et
+va porter ce brillant trophée à Molodun. Il saura t'en récompenser. Tu
+n'oses pas! Tu sais pourtant bien que j'aime Molodun...
+
+--Et lui ne t'aime pas! répondit l'Ours-Gris avec un ricanement
+farouche.
+
+--Tu as menti! Il m'aime!
+
+--Et la face blanche?
+
+Lioura tressaillit.
+
+--N'a-t-il pas dit, continua sardoniquement Iribinou, n'a-t-il pas dit,
+au dernier soleil couchant, qu'il te répudierait et qu'il l'épouserait!
+
+--Ta langue est croche, répliqua-t-elle d'un ton sourd.
+
+--Tu l'as entendu comme moi, insista le Nez-Percé. Molodun te l'avait
+promise pour esclave; mais il la ramène avec la résolution d'en faire sa
+femme et de t'offrir à elle.
+
+--Jamais! jamais!
+
+Iribinou gagnait du terrain; il partit d'un éclat de rire moqueur.
+
+--Il ne l'aime plus, dit-elle après un moment de silence; il me l'a
+juré.
+
+--Il ne l'aime plus! Tu dis qu'il ne l'aime plus? C'est sans doute pour
+cela qu'il s'est sauvé avec elle aussitôt qu'il l'a retrouvée sur le
+grand canot des Visages-Pâles.
+
+--Oui, c'est à cause de cela, car Lioura l'avait demandée et il
+s'empressait de la lui conduire.
+
+--Quand le cerf est fatigué de sa compagne, il va ranimer ses ardeurs
+auprès d'une biche plus jeune, dit ironiquement l'Ours-Gris. Que
+répondrait la Blanche-Nuée si je lui apprenais que Molodun est à présent
+seul avec la face blanche?
+
+A ces mots, Lioura frissonna, ses yeux lancèrent un éclair; puis elle se
+calma et dit d'un ton incrédule:
+
+--Tes ruses sont mauvaises, Iribinou; la squaw est dans la même cabane
+que mon frère et mon père.
+
+--Je te dis que Molodun est en tête-à-tête avec elle.
+
+--Tu mens! répliqua-t-elle avec un rire fiévreux.
+
+--Que donnera ma soeur la Blanche-Nuée à l'Ours-Gris s'il lui prouve la
+vérité de son discours?
+
+--Tu mens! répéta-t-elle en grinçant des dents.
+
+Mais ayant réfléchi une minute, Lioura reprit d'une voix insinuante:
+
+--Et comment mon frère pourrait-il me prouver la vérité de son discours?
+
+--En montrant à la Nuée-Blanche...
+
+--En me montrant Molodun?...
+
+--Oui, Molodun avec la face pale et lui promettant de l'épouser.
+
+--Oh! non, non! c'est impossible! exclama la malheureuse femme.
+
+--Ma soeur n'ose pas s'en assurer? dit Iribinou d'un air dégagé.
+
+--Ce n'est pas vrai! Tu me trompes; je te dis que tu me trompes!
+
+L'Ours-Gris devina qu'il avait vaincu Lioura. Il reprit doucement:
+
+--Que me donnera ma soeur si je lui...
+
+--Tout ce que tu voudras! interrompit-elle d'un accent affolé.
+
+Le sauvage l'embrassa dans un regard humide de lubricité.
+
+--Que ma soeur attende! dit-il.
+
+--J'attendrai, répondit sourdement Lioura.
+
+Il se baissa, la prit dans ses bras, la replaça sur le lit et sortit
+précipitamment de la grotte dont il ferma avec beaucoup de soin
+l'orifice.
+
+En offrant à Lioura de lui montrer son mari et Merellum en conversation
+amoureuse, l'Ours-Gris s'était bien un peu avancé. Mais voici la
+réflexion qui lui avait dicté son offre: «Molodun a remarqué la
+disparition de la Nuée-Blanche. Il en a averti son beau-père et son
+beau-frère. Ceux-ci se sont mis à sa recherche. Quant à lui, il est
+probable qu'il est resté avec la Petite-Hirondelle, sous prétexte de la
+garder, mais évidemment pour tenter de la séduire. Si les deux premiers
+sont partis avec l'Indien qui accompagnait Molodun, ils doivent être
+loin à cette heure, car j'ai tracé une piste qui se perd assez avant
+dans l'intérieur des terres. Donc, en bâillonnant Lioura pour l'empêcher
+de crier, et en lui liant simplement les mains, je la conduirai jusqu'à
+une éminence couverte d'arbres, d'où elle pourra voir ce qui se passe
+près du campement sans être aperçue. Et alors, si mes conjectures sont
+justes, si Molodun et la face pâle sont ensemble, Lioura sera à moi.»
+
+Ses souhaits furent en partie exaucés. Quand il arriva en vue de la
+baie, le Renard-Noir était seul près de Merellum, à qui il semblait
+parler chaleureusement.
+
+Ivre de joie, l'Ours-Gris courut chercher la Nuée-Blanche, la mena sur
+l'éminence:
+
+--Et maintenant que ma soeur regarde et qu'elle dise si la langue de
+l'Ours-Gris n'est pas droite! s'écria-t-il d'un air triomphant.
+
+--Lioura regarde et elle ne distingue que les cabanes, répliqua
+l'Indienne en haussant les épaules et en lançant à Iribinou un coup
+d'oeil de mépris.
+
+--Que les cabanes! fit-il en examinant la baie.
+
+Lioura avait raison. Molodun et Merellum n'y étaient plus.
+
+A cet instant, des cris farouches retentirent autour d'Iribinou et de la
+Nuée-Blanche.
+
+
+
+
+ CHAPITRE VII
+
+ LES CAPTIFS
+
+
+Vingt tomahawks étaient déjà levés sur les deux Nez-Percés.
+
+L'Ours-Gris voulut résister; un coup de massue l'étendit à terre.
+
+Le soir même, Lioura et lui, prisonniers des Clallomes, étaient l'un
+et l'autre attachés dans des huttes séparées, au village du Long-Sault,
+distant de vingt milles de la jonction de la rivière des Sables-Mouvants
+avec la Colombie.
+
+Les Clallomes étaient en guerre avec les Nez-Percés. La mort attendait
+leurs captifs, mais ils voulaient une occasion solennelle pour les
+livrer au bûcher. La venue des Chinouks, leurs alliés, qui depuis
+longtemps avaient projeté une incursion sur les territoires de chasse
+des Nez-Percés, devait leur fournir cette occasion. On espérait qu'ils
+arriveraient le lendemain. Et, dans cette attente, on avait dressé un
+grand banquet de graisse d'ours, viande d'orignal, chair de poisson et
+cônes d'arbre à pain. Mais le lendemain parut sans amener les Chinouks.
+C'était extraordinaire, car la ponctualité de leur chef Oli-Tahara
+était connue de toutes les tribus indiennes à l'ouest et à l'est des
+Montagnes-Rocheuses.
+
+Les Clallomes inquiets dépêchèrent des messagers dans la direction
+du cap de la Roche-Rouge. Quelques jours se passèrent sans que l'on
+entendît parler d'Oli-Tahara ou des députés qu'on lui avait envoyés.
+Ces derniers revinrent enfin au village. Les rumeurs qu'ils rapportèrent
+parurent étranges. Ils avaient appris que l'élite des guerriers
+nez-percés avait été engloutie dans le rio Columbia, sans qu'on pût
+savoir comment, et que le chef des Chinouks, blessé d'une manière
+mystérieuse aussi, s'était vu forcé d'ajourner son expédition.
+
+Les ambassadeurs ajoutèrent encore qu'on prétendait que leur souveraine
+Merellum avait, au milieu de cette catastrophe, été enlevée par
+Yas-soch-a-la-ti-yah, le génie protecteur des Clallomes.
+
+Malgré cette déclaration, les partisans de la Petite-Hirondelle se
+réunirent en conseil et résolurent de ne point élire d'autre sagamo
+suprême avant qu'on eût la certitude qu'elle avait pris place dans le
+monde des Esprits.
+
+Le supplice des captifs nez-percés fut différé et remis au printemps
+suivant, car il était probable qu'à cette époque les Chinouks
+déterreraient de nouveau la hache de guerre et viendraient demander du
+secours aux Clallomes.
+
+Lioura et Iribinou demeurèrent donc quelques mois dans leurs cabanes
+respectives, sans être trop molestés. Ils reçurent des vivres en
+quantité suffisante pour ne pas mourir de faim, et, sauf quelques
+parades, auxquelles ils furent traînés à travers les huées d'une
+multitude de femmes et d'enfants, leurs souffrances furent supportables.
+
+Mais, vers la fin de l'hiver, on annonça tout à coup que cent traîneaux,
+tirés par des chiens, s'avançaient sur le village clallome.
+
+Ils n'en étaient plus guère éloignés que de vingt milles pas au dire des
+éclaireurs.
+
+A l'un de ces traîneaux était attelé un bison blanc porteur d'une
+superbe crinière noire.
+
+Et dans ce traîneau qui marchait en tête, avec autant de légèreté et
+de rapidité que ceux menés par les chiens, dans ce traîneau se tenait
+Oli-Tahara, le fameux Dompteur-de-Buffles.
+
+La nouvelle fut saluée par de joyeuses acclamations.
+
+Le village fut aussitôt animé d'un mouvement insolite. Les guerriers
+apprêtèrent leurs armes; les squaws se parèrent de leurs plus beaux
+atours.
+
+Puis, au centre de la place, ils établirent deux échafauds ayant sept
+pieds de long sur six d'élévation. Quatre poteaux, soutenant une sorte
+de plancher h claire-voie, au milieu duquel se dressait une longue
+perche, en formaient toute la structure.
+
+Sous cette claire-voie, les Indiennes disposèrent des troncs d'arbre
+secs, jusqu'à une hauteur de quatre pieds.
+
+Des vases en fibres de cèdre remplis de résine furent rangés autour des
+échafauds.
+
+Et ensuite on débarrassa des neiges dont elle était obstruée, la place
+qui pouvait avoir cinq cents pas de circuit.
+
+Vers le milieu du jour, trois mugissements successifs, partis du nord,
+annoncèrent l'arrivée d'Oli-Tahara avec sa troupe de Chinouks.
+
+Le temps était sec, l'air assez vif, le ciel d'un bleu pâle, mais sans
+rayon de soleil.
+
+Dès que les Chinouks furent signalés, les Clallomes se portèrent
+confusément à leur rencontre.
+
+Dans chacune des huttes du village, on s'était mis en frais pour faire
+honneur aux alliés. Mais Oli-Tahara déclara que ni lui ni ses guerriers
+ne participeraient aux festins, car tous avaient résolu de ne point
+s'arrêter sous une cabane avant d'avoir tiré des Nez-Percés un vengeance
+signalée.
+
+Le métis avait les traits altérés. Il paraissait toujours souffrir de sa
+blessure.
+
+Les Clallomes lui dirent qu'ils étaient prêts à marcher sous ses ordres
+contre leurs ennemis, mais que, comme ils possédaient deux prisonniers
+nez-percés, ils désiraient les sacrifier à Scoucoumé, pour apaiser son
+courroux.
+
+Oli-Tahara demanda si ces prisonniers étaient de famille noble. On lui
+répondit que l'un était Lioura, la femme aimée de Molodun, l'autre,
+Iribinou, l'Ours-Gris, chef renommé.
+
+--L'épouse de Molodun! s'écria-t-il. Ah! qu'il me sera doux de la voir
+brûler!
+
+Pour un motif ou pour un autre, il n'avait dit à personne que c'était le
+Renard-Noir qui avait tenté de l'assassiner, le soir de l'explosion
+du brick; mais l'inimitié qui, depuis des années, régnait entre les
+Chinouks et les Nez-Percés, expliquait assez bien la haine du Bois-Brûlé
+contre ces derniers pour que l'on comprît qu'il dût se réjouir
+d'assister au sacrifice de la femme de leur principal sagamo.
+
+Les captifs furent amenés sur la place.
+
+Sur leur passage, ils eurent à essuyer les invectives de leurs ennemis,
+et surtout des femmes, qui les accablèrent de mauvais traitements.
+Celles-ci leur lançaient des glaçons à la tête; celles-ci se faisaient
+un jeu cruel de leur enfoncer dans le dos des armes rougies au feu;
+d'autres les échaudaient avec de l'eau bouillante; d'autres, plus
+acharnées encore, leur enlevaient des lambeaux de chair qu'elles
+mangeaient en dansant devant les victimes et poussant d'affreux
+hurlements.
+
+Mais c'était surtout à Lioura que s'adressait la férocité frénétique de
+ces monstres.
+
+On s'attaquait avec une fureur inouïe à la pauvre squaw; on lui couvrait
+le corps de blessures et de contusions; on lui déchirait les seins, on
+lui faisait endurer tous les tourments que la barbarie la plus sauvage
+peut inventer.
+
+Cependant, elle et son compagnon étaient froids, méprisants. On eût dit,
+à les voir s'avancer imperturbablement vers l'échafaud, au milieu de
+cette foule de brutes à face humaine, que leurs membres étaient de silex
+et leur esprit d'acier.
+
+Oli-Tahara avait fait ranger dans l'enceinte ses longs traîneaux de
+frêne, en forme de conque, tout bariolés de peintures et recouverts de
+robes de buffles ou d'ours.
+
+Chacun était monté par cinq ou six guerriers enveloppés dans des
+fourrures; les attelages, composés de quinze à vingt chiens, aussi
+maigres et squelettiques que des loups, festoyaient à l'envi avec
+des jappements, des aboiements, des grondements assourdissants,
+aux alentours du village, où on leur avait distribué les os et les
+entrailles des pièces de gibier préparées pour leurs maîtres.
+
+Ne pouvant pénétrer sous les loges, ceux-ci n'en faisaient pas moins
+régal dans leurs traîneaux.
+
+Les captifs franchirent la ligne des légers véhicules, puis ils furent
+hissés et attachés sur les échafauds à la perche fixée au milieu.
+
+Les Clallomes leur avaient coupé les cheveux et arraché les anneaux
+qu'ils portaient au nez.
+
+Oli-Tahara contemplait avec une volupté farouche Lioura, toute meurtrie
+et toute saignante, mais calme, résignée, superbe.
+
+Un autmoin, un tambourin à la main, un vase de terre plein de fine
+poudre de cèdre allumée dans l'autre, s'avança avec force contorsions
+grotesques, et en tirant de son instrument des sons divers, vers
+l'échafaud réservé à l'Ours-Gris.
+
+Avec quelques pincées de sa poudre, jetées sur des branches de sapin, il
+alluma le bûcher, aux furibondes clameurs de la cohue.
+
+Les flammes pétillèrent ardentes, inflexibles, avec des craquements
+sinistres.
+
+Pour accroître leur intensité, l'autmoin versa des flots de résine
+sur le bois, et des langues embrasées montèrent jusqu'aux pieds du
+malheureux Nez-Percé.
+
+Insensible à la douleur de leurs morsures, il entonna bravement son
+chant de mort:
+
+«L'Ours-Gris s'en va avec bonheur aux territoires de chasse qu'occupent
+maintenant ses ancêtres, car il a vu les Clallomes s'unir aux plus
+insatiables destructeurs de leur race, les Chinouks.
+
+«Les Clallomes ont la timidité des colombes; ils se sont placés sous la
+protection des milans; mais les milans dévoreront les Clallomes, comme
+ils dévorent les colombes.
+
+«Ni ceux-ci ni ceux-là ne savent faire souffrir leurs ennemis. Leurs
+armes n'ont pas de pointe; leur feu n'a pas d'ardeur; les pierres qu'ils
+lancent à l'Ours-Gris ne lui font aucun mal.
+
+«Il se moque d'eux, car il leur a pris deux fois quinze chevelures, et
+leurs femmes ont, pendant dix fois trois lunes, préparé sa couche.
+
+«Les Clallomes deviendront la proie des Chinouks, comme ces derniers
+deviendront ensuite la proie des vaillants Nez-Percés, et de même
+qu'Oli-Tahara, ce sang-mêlé qui commande les Chinouks, a tué Ouaskèma,
+la vierge souveraine des Clallomes, ainsi les Nez-Percés tueront......»
+
+Iribinou ne put achever sa prédiction, car Oli-Tahara, craignant de
+nouvelles révélations qui auraient compromis son alliance avec les
+Clallomes, lui fracassa le crâne d'un coup de carabine.
+
+Les flammes envahissaient déjà de toutes parts le corps du Nez-Percé,
+qui tomba avec le poteau auquel il était lié, dans un tourbillon
+d'étincelles et de fumée.
+
+Il semblait que Lioura n'attendît que la mort de son compagnon pour
+invectiver à son tour la foule des tourmenteurs.
+
+--Oui, s'écria-t-elle, les Clallomes se sont alliés au meurtrier
+d'Ouaskèma, et ils périront tous par lui, comme Merellum, leur face
+pâle, périra par Molodun, le chef illustre des Nez-Percés.
+
+Ces mots produisirent une révolution soudaine parmi les bourreaux. Ils
+se turent et se regardèrent avec une surprise mêlée de doute.
+
+--Cette squaw ne dit pas vrai! s'écria l'un. La Petite-Hirondelle défie
+la colère des Nez-Percés.
+
+--Elle est au pouvoir de Molodun! reprit Lioura fière de l'émotion que
+ses paroles avaient causée.
+
+--Non, non, non! Qu'on la brûle, clamèrent plusieurs femmes en lapidant
+la captive avec tous les projectiles qui leur tombaient sous la main.
+
+L'autmoin s'approcha aussitôt pour allumer le bûcher.
+
+Alors Lioura éleva la voix et cria de toutes ses forces:
+
+--Oui, votre face pâle est entre les mains de Molodun le grand chef des
+Nez-Percés; oui, il vous l'a ravie. Il lui coupera les cheveux comme
+vous avez coupé les miens; il déchirera ses oreilles comme vous avez
+déchiré les miennes; il lui tranchera le nez, il lui entaillera la
+poitrine avec son couteau, comme vos viles squaws ont entaillé la
+mienne; et quand il sera rassasié de son corps, il le livrera à ses
+esclaves! Clallomes, odieux et stupides assassins! croyez-vous qu'ainsi
+la femme du Renard-Noir sera assez vengée?
+
+Lioura voulait, par ces apostrophes, aiguillonner davantage encore
+l'irritation de ses ennemis.
+
+Elle réussit parfaitement, car, repoussant l'autmoin qui portait, le
+feu sacré, ils se ruèrent confusément sur l'échafaud, en arrachèrent
+les supports, s'emparèrent de la jeune femme par vingt mains avides,
+enfiévrées, et qui l'auraient instantanément mise en pièces, si
+Oli-Tahara, se jetant à bas de son traîneau, et fendant la presse, ne
+l'eût arrachée à la bande meurtrière et rapportée dans le véhicule, où
+il la plaça à côté de lui en disant de sa voix puissante:
+
+--Mes frères et vaillants guerriers clallomes, il ne faut brûler ni
+tuer cette squaw; vous devez la garder comme otage. Elle vous a dit que
+Merellum était captive de son époux, le perfide Molodun qui, n'osant
+regarder un ennemi en face, se met en embuscade pour l'assaillir. Eh
+bien! si Merellum est captive de Molodun, nous garderons Lioura jusqu'au
+retour de l'expédition, afin que, devenu notre prisonnier, il soit
+témoin du supplice que nous ferons subir à sa femme, après l'avoir
+livrée, devant lui, aux outrages de nos esclaves.
+
+Des murmures désapprobateurs repoussèrent cette proposition.
+
+Les Indiennes même, plus rancunières, plus passionnées que les hommes,
+ne craignirent pas d'exprimer hautement leur mécontentement.
+
+Quelques-unes portèrent l'audace jusqu'à s'avancer sournoisement vers
+le traîneau d'Oli-Tahara pour lui arracher la Blanche-Nuée; mais sans
+s'émouvoir des criailleries ni de ces tentatives maladroites, le métis
+poursuivit en dominant la foule par un regard superbe:
+
+--Mes frères comprendront qu'il est de leur intérêt de remettre à
+une autre lune la mort de Lioura; mais s'ils ne le comprenaient pas,
+Oli-Tahara ajouterait que c'est sa volonté.
+
+Le ton des murmures haussa aussitôt.
+
+Les Clallomes, étonnés et indignés qu'un étranger, un sang-mêlé, osât
+venir leur dicter des lois chez eux, s'entre-regardèrent et proférèrent
+des menaces à mi-voix. Plusieurs même protestèrent par des cris contre
+la déclaration du Bois-Brûlé. Les plus hardis bandèrent leurs arcs.
+Mais les Chinouks dépassaient du double le nombre des Clallomes. Leur
+attitude était déterminée. Un seul mot, un seul geste d'Oli-Tahara, et
+ils mettraient le village à feu et à sang.
+
+La résignation et l'obéissance étaient, pour l'instant, la meilleure
+tactique.
+
+La majorité des Clallomes le devina et resta silencieuse.
+
+Cependant trois ou quatre chefs ne purent contenir leur ressentiment;
+ils essayèrent de faire une trouée à travers la multitude et de
+s'approcher du Dompteur-de-Buffles avec l'intention de le frapper.
+
+Mais, quoiqu'il vît parfaitement leur mouvement, il continua en les
+laissant arriver à lui:
+
+--Je le répète à mes frères, il leur importe de garder avec soin
+l'épouse de Molodun, s'ils veulent retrouver leur brave
+souveraine, celle qui lit dans l'avenir et qui parle le discours
+qu'Yas-soch-a-la-ti-yah lui a appris; il leur importe de la conserver
+en sûreté s'ils veulent être agréables à Merellum; mais comme garantie
+qu'il ne lui sera fait aucun mal jusqu'à mon retour, je la prends pour
+esclave.
+
+--Toi, misérable bâtard! Non, tu ne l'auras pas, car elle m'appartient!
+C'est moi, le Loup-Cervier, qui l'ai faite captive! s'écria brusquement
+en se dressant devant Oli-Tahara, son bras armé d'un tomahawk, un des
+jeunes gens qui s'étaient glissés vers lui.
+
+Mais aussitôt un son sourd et mat se fit entendre: des fragments d'os
+volèrent, avec des flots de sang et des lambeaux de cervelle, sur les
+spectateurs, et le Loup-Cervier tomba sans pousser un cri.
+
+La terrible massue du métis lui avait, défoncé le crâne.
+
+Cet exemple modéra la fougue des jeunes Clallomes et augmenta la terreur
+dans les rangs des autres.
+
+--Oui, reprit Oli-Tahara d'une voix impassible, je prends pour esclave
+la femme de Molodun. Elle restera, durant notre absence, dans ce
+village, et chacun de ses habitants m'en répondra sur sa chevelure.
+
+Puis s'adressant à Lioura:
+
+--Que la Blanche-Nuée répète à son maître ce qu'elle disait il y a un
+moment sur le bûcher.
+
+--La Blanche-Nuée n'a d'autre maître que Molodun, répliqua-t-elle
+orgueilleusement.
+
+--Elle est l'esclave d'Oli-Tahara; et avant que le soleil se soit couché
+deux fois cinq soirs, la chevelure de Molodun pendra à la ceinture
+d'Oli-Tahara, dit-il en haussant les épaules.
+
+--C'est la tienne qui pendra, avec celle de la face blanche, dans le
+wigwam de Molodun, riposta l'Indienne.
+
+--Merellum est donc vraiment en son pouvoir?
+
+--Oui, s'il ne l'a déjà donnée à ses chiens, ricana Lioura.
+
+Les Clallomes se remirent à hurler, en réclamant à grandes clameurs la
+mort de la Nez-Percé.
+
+Mais le Dompteur-de-Buffles, couvrant de sa voix les vociférations de la
+sauvage assistance:
+
+--Elle est à moi! tonna-t-il; si l'un de vous touche à un cheveu de sa
+tête, je le rôtirai vif, lui et toute sa famille. Qu'on se souvienne que
+jamais Oli-Tahara n'a manqué à une parole donnée!
+
+Cela dit, avec la pointu de son couteau, il marqua brutalement d'une
+figure de fer de flèche émoussé l'épaule de Lioura.
+
+La douleur de cette incision n'arracha pas un cri à la victime, mais
+elle se débattit autant qu'elle put, quoique sans succès, entre les
+mains de deux robustes Chinouks qui la maintenaient pendant l'opération.
+
+C'est que cette figure déshonorait à jamais Lioura, car elle est un des
+signes de l'esclavage chez les tribus indiennes qui habitent les bords
+du rio Columbia.
+
+
+
+
+ CHAPITRE VIII
+
+ LE CAPTIF BLANC
+
+
+La disparition de Lioura une fois connue, les trois Nez-Percés s'étaient
+remis à sa recherche.
+
+D'abord ils avaient pensé qu'elle s'était un peu éloignée du camp pour
+ramasser des cônes d'arbre à pain ou arracher des racines de Ramassas,
+espèces de bulbes abondantes sur les bords du rio Columbia et dont les
+Indiens sont très-friands.
+
+Mais cette supposition ne dura guère.
+
+Renolunc remarqua sur le sol humide et près de la loge où il avait
+couché avec son père, Merellum et l'autre sauvage, nommé Cuir-de-Boeuf,
+de fortes empreintes, mêlées à des impressions plus molles et beaucoup
+plus petites.
+
+Les premières lui firent présumer qu'un animal de l'espèce des daims
+était venu rôder dans le camp, car Iribinou avait, eu soin de marcher
+sur les talons et la paume des mains; mais les secondes révélaient
+un pied de femme, et le rebroussement du gazon, sur un espace assez
+considérable devant la cabane, apprit à Renolunc une partie de la
+vérité.
+
+Sa soeur avait été enlevée après une courte lutte.
+
+Des traces de pas, lourdes et profondes, retournant vers l'ouest,
+disaient que le ravisseur, quel qu'il fût, avait emporté sa proie sur
+son épaule gauche, car ces traces étaient encore plus creuses du côté
+gauche que du côté droit.
+
+Un Indien ne pouvait se méprendre à de pareils indices.
+
+Qui avait pu commettre ce coup? Pas un ennemi de la tribu, assurément.
+Il se serait attaqué aux chefs plutôt qu'à Lioura. Les soupçons de
+Renolunc tombèrent sur Molodun. Il s'imagina que son beau-frère
+avait tué la Nuée-Blanche pour épouser Merellum. Cette conjecture fut
+toutefois de peu de durée, comme la précédente. Si le Renard-Noir était
+sorti de sa hutte, les marques de cette sortie seraient visibles. Et
+puis il n'était pas probable qu'il eût songé à se défaire ainsi de sa
+femme sous les yeux du frère et du père de celle-ci. Non; d'ailleurs,
+son étonnement en ne la trouvant plus près de lui était trop naturel
+pour être simulé.
+
+On ne pouvait donc raisonnablement l'accuser de cette disparition.
+
+Ces diverses pensées avaient traversé le cerveau de Renolunc avec la
+rapidité de l'éclair. Il appela l'Aigle-Gris et le Renard-Noir pour
+tenir conseil. La délibération les occupa cinq minutes au plus. Il fut
+convenu que les trois chefs se mettraient en quête de Lioura, et que
+Cuir-de-Boeuf garderait Merellum pendant leur absence.
+
+Ils partirent aussitôt, en suivant les empreintes qui allaient à
+l'ouest.. Mais, après un quart d'heure de course, la piste se perdit
+tout à coup dans un labyrinthe de pas de toute nature et de toute
+grandeur se dirigeant de côté et d'autre.
+
+Le ravisseur avait évidemment voulu dérouter la sagacité des
+poursuivants.
+
+Ceux-ci décidèrent de se séparer et de prendre chacun une voie
+particulière.
+
+Molodun avait accepté avec joie cette résolution proposée par Renolunc.
+Le sort de sa femme l'intéressait médiocrement. Il n'eût pas été fâché
+qu'on ne la retrouvât plus. Tous ses désirs, toutes ses aspirations
+étaient maintenant pour Merellum.
+
+Une fois libre, il se hâta de retourner vers elle et d'éloigner
+Cuir-de-Boeuf sous un prétexte futile.
+
+La Petite-Hirondelle était plus pâle encore que d'habitude. Elle
+souffrait vivement des blessures que lui avait faites, la veille, sa
+cruelle rivale. Molodun la transporta doucement hors de la hutte, lui
+délia les mains et pansa ses plaies avec le suc de certaines plantes
+cueillies sur le rivage du fleuve.
+
+Ces soins ne firent aucune impression sur l'esprit de la jeune fille.
+Triste et rêveuse, elle laissait son adorateur la servir, sans même
+daigner lui adresser un mot de remercîment. Molodun n'en continua pas
+moins de lui prodiguer ses attentions avec une sollicitude dont il
+n'était certes pas coutumier.
+
+La croyant mieux disposée en sa faveur, il commençait à lui renouveler
+ses déclarations et ses offres de mariage, quand Cuir-de-Boeuf reparut
+subitement.
+
+--Les Clallomes! les Clallomes! s'écria-t-il.
+
+Au nom de la tribu qu'elle commandait, Merellum tressaillit et leva les
+yeux.
+
+Dans le lointain, sur le faîte d'un gros cap, on distinguait, à travers
+les arbres, une bande de guerriers.
+
+A leur vue, la Petite-Hirondelle sentit un rayon d'espérance réchauffer
+son coeur. Mais cette lueur bienfaisante s'éteignit, aussi vite qu'elle
+brilla.
+
+--Les Clallomes! répondit Molodun en regardant anxieusement autour de
+lui.
+
+--Oui, reprit Cuir-de-Boeuf, oui, noble sagamo. Ils sont tout près
+d'ici, devant toi. Tu peux les apercevoir.
+
+--Pousse mon canot à l'eau! dit le Renard-Noir en saisissant Merellum
+dans ses bras et la transportant dans l'embarcation, que l'autre Indien
+s'empressait de mettre à flot.
+
+Heureusement pour les deux Nez-Percés, la rivière des Sables-Mouvants
+est masquée, à son embouchure dans la Colombie, par une pointe de
+granit, à l'abri de laquelle ils naviguèrent aisément, sans que les
+Clallomes pussent les découvrir.
+
+Ceux-ci, du reste, opérèrent la capture d'Iribinou et de Lioura au
+moment où les autres s'embarquèrent, et ils étaient trop empressés
+de ramener leur prise au village pour chercher à faire de nouveaux
+prisonniers.
+
+Molodun et Cuir-de-Boeuf rainèrent toute la journée, sans s'arrêter
+autrement que pour manger quelques racines de jonc, assez semblables à
+des oignons par le goût, et qui croissent en grande quantité le long des
+rives de la Colombie et de ses affluents.
+
+Le temps était beau, pas un nuage au ciel, pas une vague sur le fleuve,
+qui coulait paisiblement, en folâtrant autour d'une multitude d'îles
+colorées de mille nuances harmonieuses par les dernières caresses du
+soleil d'automne. Le paysage était tour à tour joli ou grandiose,
+égayé par les richesses d'une nature féconde ou accentué par les lignes
+abruptes d'une côte fortement tourmentée, qui fermait l'horizon à droite
+ou à gauche comme un impénétrable rideau.
+
+Assise à l'arrière du canot, Merellum se tint muette tant que dura le
+trajet. Aux rares questions que lui adressa Molodun, elle se contenta de
+répondre par des signes de tête.
+
+Vers le soir, ils firent halte à la dalle [9] du mont Hood, dont le
+sommet neigeux se dressait superbement à soixante milles de distance,
+faisant presque face au mont Sainte-Hélène, situé à peu près aussi loin,
+sur la rive opposée de la Colombie.
+
+[Note 9: On appelle _dalles_ les endroits où les cours d'eau se
+resserrent entre des rives rocheuses fortement escarpées.]
+
+La plage était aride. Le gibier manquait complètement, et les Indiens
+n'avaient pris terre à cet endroit que parce qu'au delà, il était
+impossible de remonter le fleuve en canot sur l'espace de cinq à six
+milles.
+
+La dalle du mont Hood offre une suite de rapides et de cascades qui
+obligent les voyageurs à faire un portage, c'est-à-dire à aborder,
+charger le canot sur leurs épaules et à franchir ainsi, par terre, ces
+dangereux écueils.
+
+A défaut de venaison, Molodun voulut se procurer du poisson, car ils
+étaient sans vivres, et Merellum avait à peine touché aux bulbes de jonc
+qu'il lui avait présentées.
+
+Par bonheur, l'éperlan des Canadiens, nommé _eulekon_ par les Indiens
+de la Colombie, espèce de poisson blanc fort délicat, se montrait par
+bandes si innombrables à la surface des eaux qu'on eût dit qu'elles
+roulaient des lamelles d'argent.
+
+Molodun eut promptement fabriqué un _bo-ro-po_, espèce de harpon, forme
+d'un morceau de bois long de trois à quatre pieds, avec un manche en
+ayant six ou sept. Au premier, courbé en figure de croissant, et fixé
+par son milieu au manche, on adapte des dents en corne, silex ou épines,
+suivant les circonstances, et on a l'instrument dont se servent les
+riverains de la Colombie pour pécher l'eulekon.
+
+Il faut vingt minutes au plus à un Indien expérimenté pour façonner un
+bo-ro-po.
+
+La manière de remployer est si simple que c'est, à peine si elle demande
+une explication. On saisit le bo-ro-po à deux mains et on le plante sur
+les eulekons, qui sont transpercés par les dents dont il est garni. Mais
+la dextérité et la rapidité avec lesquelles les Nez-Percés en font usage
+est vraiment merveilleuse. En quelques minutes, ils remplissent un
+canot d'éperlans. Et ce précieux poisson leur est aussi profitable comme
+combustible que comme aliment, car, une fois sec, il brûle parfaitement,
+en répandant une clarté brillante, qui permet d'en faire des torches.
+On conçoit de quelle importance il est pour le haut du rio Columbia, au
+milieu de régions volcaniques presque entièrement dépourvues de bois.
+
+Molodun n'eut pas de peine à faire bonne pêche.
+
+On alluma du feu, et chacun se mit à manger les poissons demi-crus,
+après les avoir flambés à la flamme pétillante des joncs, seule matière
+que nos trois personnages eussent alors pour entretenir leur brasier.
+
+Le Renard-Noir couvait de ses regards la Petite-Hirondelle; mais
+quoiqu'elle répliquât quelquefois aux paroles dont il la poursuivait,
+elle était toujours réservée, dédaigneuse, insensible à ses prévenances.
+
+Le soleil s'était couché derrière les falaises. L'azur du firmament se
+fonçait et se pointillait de constellations étincelantes. Sur la terre,
+par effluves vaporeuses, descendaient les ombres. Les bruits du jour
+avaient cessé. L'on n'entendait plus que le sifflement des fusées
+liquides que le fleuve lançait en lutinant sur ses grèves sablonneuses,
+et, à de longs intervalles, les notes vibrantes de l'oiseau moqueur,
+ce rossignol du Nouveau-Monde, perché sur quelque branche d'un magnolia
+éloigné. Les mouches à feu, allumant leurs nocturnes lanternes,
+annonçaient que l'heure du repos était venu. Le foyer mourant n'avait
+plus que des lueurs fugitives et rougeâtres; Cuir-de-Boeuf dormait
+profondément, et Merellum accroupie à terre, les coudes sur les genoux,
+le menton dans ses mains, réfléchissait sans doute aux vicissitudes
+de sa destinée, tandis que le Renard-Noir, placé en face d'elle, la
+dévisageait avec des yeux embrasés de luxure, en songeant aux moyens
+d'assouvir sa passion, quand, tout à coup, des sons de pas lui firent
+tourner la tête dans la direction du mont Hood.
+
+Cuir-de-Boeuf se réveilla aussitôt.
+
+--J'ai entendu marcher, dit-il.
+
+Molodun posa un doigt sur ses lèvres.
+
+Ils écoutèrent avec attention, en collant l'oreille contre le sol.
+
+La Petite-Hirondelle ne disait mot, mais au mouvement de ses paupières,
+qui se redressèrent, et au rayonnement de son regard qui se tendit du
+côté de la montagne, il eut été facile de voir qu'elle aussi avait saisi
+le son et était aux aguets.
+
+--Ce sont des Indiens, murmura Cuir-de-Boeuf au bout d'un instant.
+
+--Mon frère a dit juste, fit Molodun en relevant la tête, ce sont des
+Indiens; mais...
+
+--Il y en a trois, reprit le premier.
+
+--Non, il n'y a pas trois Indiens. L'oreille de mon frère l'a mal
+informé. Il y a deux Indiens et un Visage-Pâle.
+
+--Je croyais, dit Cuir-de-Boeuf, que c'était une squaw, la femme de
+l'illustre Molodun, qui revenait avec son frère et...
+
+--Ce n'est pas elle, interrompit sèchement le Renard-Noir. Il y a deux
+Peaux-Rouges et un Visage-Pâle. Il n'y a que les Visages-Pâles pour
+appuyer ainsi sur leurs talons en marchant.
+
+A ces mots, Merellum ne put retenir un mouvement de joie.
+
+--Si c'était Poignet-d'Acier! pensait-elle.
+
+Les deux Nez-Percés apprêtaient leurs armes, car le bruit des arrivants
+devenait de plus en plus distinct. Les éclats de leurs voix commençaient
+à être perceptibles.
+
+--Je reconnais ces Indiens. Ils sont nos alliés et appartiennent à la
+tribu des Arcs-Plats, dit bientôt Molodun.
+
+Cuir-de-Boeuf, se figurant être agréable au sagamo, mit alors la main
+devant sa bouche et imita le cri du hibou, signe de ralliement chez les
+Nez-Percés.
+
+Mais il s'en fallut de beaucoup que son intention plût au Renard-Noir.
+
+--Pourquoi, dit-il violemment, en frappant son compagnon avec le manche
+de son couteau, pourquoi mon frère appelle-t-il ici les Arcs-Plats?
+Qu'avons-nous affaire d'eux? Mon frère ne sait-il pas que je voulais
+être seul avec cette face blanche? Si Molodun entre en colère, tout le
+poids de sa colère retombera sur Cuir-de-Boeuf.
+
+L'insulté ne répondit pas, mais il coula sur son chef un regard
+vindicatif plus éloquent qu'une menace verbale. Ce clignement d'yeux ne
+fut point remarqué par Molodun; il n'échappa cependant pas à
+Merellum, qui se promit intérieurement de profiter des dispositions de
+Cuir-de-Boeuf, si une occasion se présentait.
+
+Les inconnus avaient répliqué au cri de ce dernier par un cri exactement
+semblable.
+
+Il n'était plus temps de les éviter. Tout en grommelant contre
+l'indiscrétion de son subordonné, Molodun se détermina à faire contre
+fortune bon coeur.
+
+Puissants par eux-mêmes, les Arcs-Plats comptaient de nombreux
+auxiliaires, les Coeurs-d'Alène, les Pends-d'Oreille, les Serpents, les
+Indiens-de-Sang et ces terribles Pieds-Noirs, dont la sinistre
+renommée remplissait tout le pays, à l'ouest comme à l'est des
+Montagnes-Rocheuses.
+
+Il importait donc à Molodun de ménager les Arcs-Plats, surtout à un
+moment où il allait avoir besoin de toutes ses forces pour repousser
+l'invasion des Chinouks et de leurs alliés les Clallomes.
+
+Ordonnant à Cuir-de-Boeuf de ranimer le feu, il confectionna une torche
+avec des eulekons.
+
+Puis il alluma un calumet pour faire accueil aux hôtes que le hasard
+leur envoyait et s'assit, avec une certaine majesté, les jambes croisées
+sous lui devant le foyer.
+
+Deux Indiens de petite taille, mais musculeux et trapus comme les gens
+accoutumés à la vie des montagnes, ne tardèrent pas à se montrer au
+détour d'un sentier bastionné par des rochers inaccessibles.
+
+Ils poussaient devant eux un blanc en costume de trappeur, mais dont les
+vêtements en désordre indiquaient ou une longue course dans des chemins
+difficiles, ou une lutte acharnée avec des ennemis, ou l'une et l'autre.
+
+--Molodun, grand sagamo des Nez-Percés, salue ses frères les Arcs-Plats,
+dit le Renard-Noir aux Peaux-Rouges, en présentant sa pipe au plus âgé.
+
+Ils étaient couverts de bonnets et de tuniques en peau de
+grosses-cornes. Sur l'épaule, ils portaient un carquois plein de flèches
+d'une longueur peu commune et un arc.
+
+Cet arc, en bois de daim et fort développé, avait cela de particulier
+qu'il était aplati sur le sens de la corde au lieu de l'être sur celui
+de la convexité, d'où le nom d'Arcs-Plats, sous lequel les sauvages qui
+font usage de cette arme sont connus dans le désert américain.
+
+--Le Sauteur-d'Abîmes remercie son frère Molodun, dont il a entendu
+vanter la sagesse et l'habileté, répondit l'Indien, en acceptant le
+calumet que lui tendait le chef nez-percé.
+
+Il aspira une seule bouffée, la chassa du côté du couchant, et rendit la
+pipe à Molodun.
+
+Celui-ci, ayant de nouveau aspiré une bouffée, offrit la pipe à l'autre
+Arc-Plat, qui dit en la recevant:
+
+--Le Cerf-des-Montagnes est heureux de faire la connaissance de Molodun,
+car il a appris à estimer sa valeur et son intrépidité.
+
+Ensuite il aspira et souffla un nuage de fumée.
+
+La présentation était faite.
+
+Les Arcs-Plats s'accroupirent près de Molodun, après avoir attaché le
+trappeur blanc à une roche.
+
+Ils racontèrent qu'ils avaient pris ce trappeur dans une récente
+rencontre avec les Visages-Pâles de la Compagnie de la baie d'Hudson,
+et qu'ils le conduisaient à la rivière Caoulis, pour l'échanger aux
+Summaques contre le fils du Sauteur-d'Abîmes.
+
+Ils voyageaient depuis plus de deux fois cinq jours et étaient à court
+de vivres. En route, ils avaient été contraints de se nourrir de tripe
+de roche [10] et de chair de pélican. Encore ces aliments malsains leur
+manquaient-ils depuis vingt-quatre heures.
+
+[Note 10: Voir la _Huronne_.]
+
+Molodun les restaura libéralement avec le produit de sa pêche. Puis
+il leur conseilla de traverser sur-le-champ la Colombie, parce que,
+disait-il, les Clallomes rôdaient dans le voisinage.
+
+Les Arcs-Plats étaient fatigués, et, de plus, alourdis par un copieux
+repas. Ils auraient préféré se reposer jusqu'au jour et continuer leur
+voyage le lendemain.
+
+Ce plan ne souriait pas au Renard-Noir; car il contrariait ses vues sur
+Merellum. Il combattit vigoureusement le projet de ses convives.
+
+--Mais, s'écria enfin le Cerf-des-Montagnes comme objection
+irrésistible, mais nous n'avons pas de canot, et mon frère Molodun sait
+bien qu'il n'y a pas ici de bois pour en construire.
+
+--Molodun le sait, reprit tranquillement le chef nez-percé, mais il a un
+canot à lui; il le prêtera avec plaisir à ses frères les Arcs-Plats.
+
+--Mon frère ne peut se passer de son canot, ajouta le Sauteur-d'Abîmes.
+
+--Non, répliqua le Renard-Noir. Mais mon serviteur ira avec les
+Arcs-Plats et ramènera le canot.
+
+Et, du doigt, il montra Cuir-de-Boeuf, qui feignait de s'être endormi.
+
+Pendant ce temps, Merellum et le trappeur s'examinaient curieusement
+et avec plus d'intérêt même que ne comportait la conformité de leurs
+infortunes.
+
+Ce dernier avait une vingtaine d'années; il était bien fait et beau.
+Malgré les ténèbres, malgré la poussière et la boue dont sa figure était
+maculée, la Petite-Hirondelle le voyait. Quant à lui, debout, vis-à-vis
+de la charmante souveraine des Clallomes, éclairée par les rouges lueurs
+du feu, il oubliait sa position, ses souffrances, pour admirer ce noble
+et gracieux visage auquel la douleur, stoïquement supportée, avait
+ajouté un attrait de plus.
+
+Le coeur du jeune homme s'élança tout de suite vers celui de Merellum,
+et Merellum ne se détourna pas de ce coeur qui accourait à elle.
+
+Électrisée par l'ardente contemplation du trappeur, elle pencha la tête
+sur sa poitrine et se prit à rêver.
+
+A quoi pensait-elle donc, la pauvre Petite-Hirondelle, quand un cri
+d'angoisse vint lui déchirer le sein?
+
+Frissonnante, elle releva les paupières.
+
+Hélas! les deux Arcs-Plats entraînaient brutalement le jeune Visage-Pâle
+vers le canot de Molodun.
+
+Une minute après, on n'entendait plus que le bruit monotone et régulier
+des pagaies frappant l'onde en cadence.
+
+Merellum restait seule sur le rivage de la Colombie avec le Renard-Noir.
+
+Avait-elle été le jouet d'une hallucination?
+
+
+
+
+ CHAPITRE IX
+
+ LE BOUCLIER SACRÉ
+
+
+L'amour, même celui qui n'a que la satisfaction des sens pour objet,
+rend timide, surtout, aux premiers moments où il trouve l'occasion de
+s'exprimer. C'est là un fait indiscutable. Je l'ai constaté aussi bien
+chez les tribus, rouges de l'Amérique septentrionale, les races jaunes
+de l'Asie, les peuplades noires de l'Afrique que chez la famille blanche
+à laquelle nous appartenons.
+
+Seul, en tête-à-tête avec Merellum, Molodun se sentit faible. Il ne
+savait comment engager l'entretien, quelle conduite tenir à son égard.
+
+Durant quelques minutes, il arpenta la grève, puis s'assit, fuma son
+calumet et se rapprocha de sa captive pour lui dire:
+
+--Si la face-blanche qu'adore le Renard-Noir voulait me promettre de ne
+pas chercher à s'échapper, j'ôterais les liens qu'elle a aux pieds.
+
+--Je suis eu ton pouvoir, fais ce que tu voudras, répondit
+indifféremment la Petite-Hirondelle.
+
+--Alors, ma soeur me promet...
+
+--Je ne promets rien. Tu as aujourd'hui la force pour toi.
+
+--J'aimerais à n'user que de la douceur, dit le chef d'une voix
+pateline.
+
+--Oui, fit-elle en haussant les épaules, comme le chat sauvage quand il
+essaye de poser sa griffe sur une tourterelle.
+
+--Ma soeur méconnaît mes intentions. Elles sont franches et claires
+comme l'eau de la source; je veux l'épouser.
+
+--C'est-à-dire me donner pour esclave à ta femme, après avoir abusé de
+moi!
+
+--Lioura n'est plus ma femme, reprit-il hypocritement, elle m'a trompé;
+et si elle revient, je la chasserai. Je donnerai à Merellum tous ses
+colliers d'aïoqua, toutes ses riches tuniques et toutes les fourrures
+dont je lui avais fait présent.
+
+--Mon frère est généreux! répondit Merellum avec un ton d'écrasante
+ironie; oui, il est bien généreux! mais je ne veux pas des présents
+qu'il a faits à sa femme.
+
+--Molodun t'en donnera d'autres.
+
+--Je n'en veux pas davantage.
+
+--Que te faut-il donc?
+
+--La Petite-Hirondelle sourit amèrement. Le Renard-Noir renouvela sa
+question.
+
+Pas de réponse.
+
+--Ma soeur, dit-il alors, en s'asseyant près d'elle, désire-t-elle
+quelque chose? Qu'elle parle! Molodun a l'oreille ouverte à son
+discours. Il lui apportera tout ce qu'elle demandera, fut-ce une peau
+de renard argenté, une robe de martre, des colliers de ce métal précieux
+qui plaisent tant aux Visages-Pâles, ou un jeune condor apprivoisé, on
+les plus belles esclaves des Chinouks.
+
+--Les Chinouks! répéta-t-elle on riant d'un air méprisant; les Chinouks!
+Toi, leur prendre des esclaves, je t'en défie!
+
+Le Renard-Noir se releva avec fierté.
+
+--J'ai tué leur chef! dit-il.
+
+--Leur chef!
+
+--Oui, Molodun a tué Oli-Tahara, le Dompteur-de-Buffles.
+
+--Et où mon frère a-t-il mis la chevelure d'Oli-Tahara? demanda Merellum
+en secouant la tête avec incrédulité.
+
+--Sa chevelure ne pend pas à ma ceinture, mais il est mort, et voilà la
+main qui l'a frappé.
+
+Merellum ne répliqua rien. Il y eut un moment de silence. Molodun le
+rompit par ces paroles:
+
+--Ma soeur accepte mes offres?
+
+--Quelles offres! répliqua-t-elle d'un ton impatienté.
+
+--Je lui ai proposé de lui donner tout ce qu'elle me demanderait.
+
+--Eh bien! s'écria Merellum en lui décochant un coup d'oeil railleur,
+donne-moi donc la liberté.
+
+--Et, comme il se tenait coi, interdit par cette réponse toute naturelle
+que lui-même avait provoquée, elle continua en livrant cours à une
+irritation fébrile:
+
+--Mon frère m'aime bien, sans doute! Il m'aime mieux que la belle
+Lioura, maintenant captive des Clallomes! Oh! il m'aime mieux,
+assurément; ne m'a-t-il pas toujours aimée? Et la preuve c'est que
+Molodun, ce grand chef, vaillant comme l'animal auquel il a volé son
+nom, libéral comme la fourmi et sûr comme le gazon qui couvre un marais,
+m'a promis de m'accorder ce que je souhaiterais et qu'il va s'empresser
+de me mettre en liberté!
+
+Elle partit d'un éclat de rire sarcastique.
+
+Cependant le sagamo nez-percé ne desserrait pas les lèvres; il
+s'enivrait des outrages que lui prodiguait sa victime. La passion et
+la colère enflammaient son sang. Il tremblait, s'agitait, soufflait
+bruyamment, et sa main tourmentait, avec des crispations douloureuses,
+le manche de son couteau.
+
+Merellum ne s'apercevait pas ou ne voulait pas s'apercevoir de cet état
+d'exaspération. Comme toutes les femmes, elle s'excitait par son audace
+et continuait ses mordantes interpellations:
+
+--N'est-ce pas que Molodun aime bien la Petite-Hirondelle, et que, comme
+gage de son amour, il va la torturer? Cela fera plaisir à la femme de
+Molodun. Je regrette qu'elle ne soit pas ici; ce serait un délicieux
+spectacle pour elle! Avec quel bonheur elle se joindrait à mon frère!
+Allons! noble chef, frappe, va! Ne crains rien; ce sera un moyen de
+dégager ta parole et de me rendre la liberté.
+
+--Tais-toi! tais-toi! rugit le Renard-Noir lui saisissant le bras avec
+violence, et le serrant dans ses doigts durs comme l'acier.
+
+--Me taire! non, Molodun; non, je ne me tairai pas! Il faut que je vante
+ton amour pour moi, la reconnaissance m'étouffe!
+
+A ce moment le cri du hibou se fit entendre.
+
+Le Renard-Noir lâcha la jeune fille.
+
+Un deuxième cri troubla le calme de la nuit.
+
+Bientôt après un canot parut près du rivage, dans la zone blanchâtre
+produite par la réflexion du ciel dans l'eau.
+
+Deux hommes montaient le canot.
+
+--L'Aigle-Gris et Renolunc! maugréa Molodun entre ses dents.
+
+C'étaient effectivement son beau-père et son beau-frère qui arrivaient,
+après avoir été témoins de l'enlèvement de Lioura et d'Iribinou par les
+Clallomes. Ils auraient bien voulu les arracher à leurs ennemis. Mais
+le nombre de ces derniers était trop considérable pour qu'ils pussent
+tenter de l'entreprendre avec quelque chance de succès.
+
+Les deux Nez-Percés revenaient, afin d'armer la nation et de voler
+au secours de Lioura. Leur entrevue avec le Renard-Noir fut froide et
+empreinte de ressentiment.
+
+Mais le retour des parents de la Blanche-Nuée soulagea Merellum d'une
+grande appréhension; car il la débarrassait, pour un temps au moins, des
+obsessions de son terrible amant.
+
+La nuit se passa tranquillement.
+
+Le lendemain, les trois chefs tinrent conseil. Il fut résolu que la
+face-blanche serait conduite à l'ienhus des Nez-Percés et gardée jusqu'à
+ce qu'on eût appris le sort que les Clallomes auraient fait subir à
+Lioura. S'ils avaient épargné ses jours, on tâcherait de l'échanger
+contre Merellum; s'ils l'avaient sacrifiée à Scoucoumé, on sacrifierait
+également la Petite-Hirondelle.
+
+Ce plan souriait à Molodun; il l'approuva complètement.
+
+--Mais, dit Renolunc, qui l'avait, proposé, nous ne pouvons mener cette
+squaw au milieu de nos familles sans l'exposer à être massacrée.
+
+--Mon fils a dit vrai, appuya l'Aigle-Gris.
+
+--Et pourquoi cela? interrogea le Renard-Noir.
+
+--Parce que nos frères ont été égorgés par les Visages-Pâles, sur leur
+grand canot, au bas du cap de la Roche-Rouge, et que nos parents ont
+voué une haine implacable à la race blanche.
+
+--Que ferons-nous, alors?
+
+--Je peindrai le visage et les mains de cette fille avec de la terre
+rouge, et nous la ferons passer pour une jeune Crie.
+
+Merellum se soumit volontiers au désir du Castor-Industrieux.
+
+Les fissures des rochers, aux alentours de la dalle du mont Hood,
+renferment en abondance de l'ocre brun. Renolunc composa une teinture
+avec cet ocre, de l'huile d'eulekon et certaines plantes aromatiques, et
+la jeune fille, ayant reçu la permission de se retirer dans une grotte,
+se colora le corps, des pieds à la tête.
+
+En sortant de la grotte, elle avait tout l'air d'une Indienne. On la
+prit pour telle quand ils entrèrent, quelques jours après, dans le
+village des Nez-Percés.
+
+Les manières de Molodun vis-à-vis d'elle avaient totalement changé.
+
+Il la traitait avec une indifférence si marquée, que Renolunc et
+l'Aigle-Gris pensèrent, qu'il était revenu de son engouement pour
+elle. Toutefois, Merellum ne se méprenait pas sur la nature de cette
+transformation. Elle devinait aisément que ce n'était qu'un jeu et, que
+le Renard-Noir ne tarderait pas à réitérer ses instances auprès d'elle.
+
+A leur arrivée à l'ienhus, ils trouvèrent les habitants en proie à une
+effroyable désolation. La nouvelle du désastre des Nez-Percés commençait
+à circuler. Les femmes, les enfants, les vieillards se précipitèrent à
+la rencontre de Molodun, en poussant des lamentations farouches.
+
+Renolunc avait prévu cette scène. Il était prêt à conjurer l'orage qui
+grondait, sur leur tête.
+
+Marchant résolument au devant de la foule, il monta sur une grosse
+pierre et dit:
+
+--Rejetons de la grande tribu des Nez-Percés, le malheur est tombé sur
+vous, parce que vous avez négligé de faire, cette année, à vos autmoins,
+les présents d'usage. Mais j'ai imploré l'Esprit-Suprême en votre
+faveur. Son oreille ne s'est pas fermée à la voix du Castor-Industrieux.
+Il nous pardonnera, à condition que vous lui offrirez dix vases de
+graisse d'ours, soixante peaux de caribou, et cent paniers de racines de
+kamassas. Il vous promet même une victoire éclatante sur vos ennemis les
+Chinouks. Comme témoignage de sa bonté pour vous, il a permis que
+notre vaillant sagamo, Molodun, tuât Oli-Tahara, le chef des perfides
+Chinouks. De plus, il vous envoie cette jeune squaw, habile dans les
+conseils et sorcière réputée à l'est des montagnes. Il vous la donne,
+mais à deux conditions: la première, c'est que vous veillerez jour et
+nuit sur sa personne, l'empêcherez de fuir et la garderez comme le
+plus précieux de vos manitous, jusqu'à ce qu'Yas-soch-a-la-ti-yah vous
+transmette de nouveaux ordres par ma voix; la seconde, c'est que
+vous m'apporterez chacun deux castors et deux saumons pour honorer
+l'Esprit-Suprême et lui exprimer votre reconnaissance!
+
+Le discours de l'autmoin eut tout l'effet qu'il en attendait. La
+superstition est si bien dans la nature de l'homme, que partout elle
+trouve quelques exploiteurs et des milliers d'exploités.
+
+Les lamentations cessèrent. Que dis-je! elles se transformèrent en
+cris d'allégresse. On entoura les chefs, on les fêta, on les combla de
+caresses, et Merellum devint la divinité du jour.
+
+L'accompagnement, ou plutôt le symbole des réjouissances publiques chez
+les Indiens, un banquet, fut aussitôt apprêté.
+
+Merellum était abattue par des privations de toute espèce et par une
+longue marche à travers des savanes stériles, où la disette de vivres et
+d'eau s'était fait plus d'une fois sentir.
+
+Elle avait accepté passivement le rôle auquel on la soumettait. Peu
+à peu cependant elle y prit goût. Elle était femme, après tout. On
+l'adorait; elle ne résista point aux hommages des Nez-Percés et se
+résolut de profiter du respect qu'elle paraissait leur inspirer pour
+s'évader dès qu'elle en trouverait l'opportunité.
+
+La croyant charmée et séduite, Molodun jouissait de son triomphe.
+
+Le festin fut dressé sur la place du village.
+
+Il se composait de saumon boucané, chair de mouton des montagnes, bosses
+et langues de bison, racines de pox-pox, spatylon (assez semblables par
+la forme et le goût au vermicelle), ouappatou, baies de cannebergiers et
+autres fruits.
+
+Les vases remplis de graisse et de moelle de boeuf, le régal par
+excellence des Indiens, bouillaient, chauffés par des cailloux rougis,
+au milieu de la vaste enceinte des convives, car tout le village prenait
+part au banquet.
+
+Nombreux apparaissaient les femmes et les enfants; mais rares les
+hommes, surtout les jeunes guerriers.
+
+Chacun des assistants était armé d'un bâton pointu pour piquer les
+viandes, et d'une tasse en écorce pour boire la graisse liquide.
+
+Des bandes de chiens affamés rôdaient en hurlant plaintivement autour
+des mangeurs. On eût dit, à leurs aboiements lugubres, qu'ils pleuraient
+le trépas de leurs maîtres, en expiation de la joie inconvenante
+que montraient les veuves et les orphelins. C'est que ceux-ci ne
+connaissaient pas bien l'étendue des pertes que la tribu avait essuyées.
+Aucun des Nez-Percés échappés à l'explosion du brick n'était encore
+revenu, sauf Cuir-de-Boeuf, à qui Renolunc avait fait la leçon.
+Des bruits vagues et incohérents seuls avaient jusque-là appris aux
+habitants du village l'échec de l'expédition dirigée par Molodun.
+
+On présumait que, suivant l'habitude, il raconterait sa campagne à la
+fin du repas, et, en attendant, on s'enivrait, à qui mieux mieux, des
+espérances brillantes qu'avait données le Castor-Industrieux.
+
+Les rudes mâchoires des sauvages suspendirent peu à peu leur double
+mouvement de va et vient; ce fut le tour des chiens de dévorer
+bruyamment les derniers reliefs du festin; mais quelques Nez-Percés
+lapaient encore le fond des vases de graisse, ou s'acharnaient, avec
+plus de voracité que les représentants de la race canine, à broyer un os
+sous leurs dents pour en savourer le résidu médullaire, quand le père de
+Lioura se leva lentement, son calumet à la main, salua trois fois le
+soleil couchant par trois jets de fumée, transmit la pipe à son voisin
+de droite qui en fit autant, et apostropha l'assemblée en ces termes,
+pendant que l'instrument circulait à la ronde:
+
+--L'Aigle-Gris est depuis bien des hivers connu des Nez-Percés; ils
+savent que son expérience, son adresse et son courage ont fait la gloire
+de ses frères, ils savent, aussi qu'il les a toujours conduits sur le
+sentier de l'honneur; qu'il a vengé sur les Chinouks et les Clallomes
+les insultes subies par leurs ancêtres, et que jamais sa voix ni sa main
+ne les a mal guidés; ils savent de plus qu'Yas-soch-a-la-ti-yah souffle
+à son oreille les conseils de la sagesse. Voilà pourquoi l'Aigle-Gris
+vient donner un avis aux Nez-Percés! Les Visages-Pâles ont entraîné
+Molodun et ses guerriers dans use embûche. Une partie, mais une faible
+partie, a succombé. Les autres sont en route pour l'ienhus. Bientôt vous
+les verrez; ils se montreront à vous pour s'armer de nouveau et courir
+venger les ossements de leurs frères. Afin d'apaiser l'Esprit-Suprême et
+nous le rendre propice, j'offre en présent à Molodun l'arc magique
+qu'il m'a donné, et je vous invite à nous assister sur-le-champ dans la
+confection d'un bouclier enchanté qui sera remis à votre illustre sagamo
+pour le protéger dans ses rencontres avec ses ennemis.
+
+Nulle peuplade indienne de l'Amérique septentrionale n'est peut-être
+aussi mobile et excitable que les Nez-Percés. Ils sont aux autres tribus
+ce que les Espagnols sont au reste de l'Europe. Aussi les paroles de
+l'Aigle-Gris trouvèrent-elles facilement de l'écho dans tous les coeurs.
+L'auditoire y applaudit par ces clameurs, ces gestes et ces contorsions
+qui paraissent être le propre de l'homme à l'état incivilisé.
+
+Aussitôt on se mit en devoir de fabriquer le bouclier enchanté.
+
+Les Nez-Percés en masse décrivirent un large cercle autour de la place.
+
+Renolunc ayant, pendant ce temps-là, fait d'abondantes ablutions pour se
+purifier, rentra dans le cercle en tenant, d'une main, un tambourin en
+cuir d'élan, et de l'autre un couteau.
+
+Son père, l'Aigle-Gris, assisté d'un autre autmoin, alluma un grand
+bûcher sur lequel il fit rougir des cailloux, tandis que Merellum
+allait, entre une double haie de ses ennemis, puiser de l'eau au
+ruisseau voisin.
+
+Elle rapportait les vases et les disposait autour du bûcher.
+
+Renolunc confia son tambour au troisième sorcier et creusa dans le sol
+un trou qu'il poussa à dix-huit pouces de profondeur, sur autant de
+large et vingt-quatre de long, en lui donnant une forme générale ovoïde.
+
+Le trou terminé, il tassa la terre et unit la surface; puis il fit signe
+à son père, qui étala devant lui la peau fraîche d'un jeune buffle de
+deux ans.
+
+Avec deux morceaux de bois Renolunc tira trois cailloux du feu, les jeta
+dans la fosse et versa sur les pierres l'eau puisée par Merellum. Les
+trois premiers cailloux refroidis, on les remplaça par trois autres,
+et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il s'élevât de l'ouverture une vapeur
+épaisse. Renolunc alors retira les derniers cailloux et étendit la peau
+de buffle sur le trou, la chair en avant. Il calfeutra hermétiquement
+les bords avec de la glaise, afin de ne pas laisser échapper la chaleur.
+En s'échauffant, le poil se détacha. Renolunc, son père et l'autre
+jongleur l'enlevèrent soigneusement à la main. Peu à peu aussi le cuir
+se contracta. Ils l'enfoncèrent insensiblement dans le trou en lui en
+imprimant tout doucement la figure; puis ils rognèrent les parties qui
+dépassaient la fosse, et toute la bande des Nez-Percés se mit à danser
+autour de ce moule.
+
+En dansant, chacun, homme, femme ou enfant, était forcé de quitter la
+ronde et de venir donner un coup de son talon nu sur la peau de buffle.
+
+Cette cérémonie bizarre dura deux jours et deux nuits consécutifs, avec
+des intermèdes occupés par des banquets et des discours; elle tirait à
+sa fin, c'est-à-dire que les jongleurs allaient déclarer le bouclier
+sacré parfait, et ordonner le rite pour préserver les guerriers de
+l'influence pernicieuse du _Ouaouich_[11], quand, sur le matin du
+deuxième jour, le temps, qui s'était assombri, tourna soudain à la
+tempête.
+
+[Note 11: Chez les Nez-Percés, le _Ouaouich_ est l'Esprit de la fatigue.]
+
+La manière dont ils s'y prennent pour le combattre peut compter parmi
+leurs pratiques les plus curieuses. On me saura gré de l'indiquer ici,
+car elle est peu connue.
+
+Les cérémonies du Ouaouich durent trois, cinq et même sept jours.
+
+On commence par couper des brins de saule ou d'osier, ayant dix-huit
+pouces de long, et on se les enfonce dans la gorge, afin de se nettoyer
+l'estomac par l'expectoration de la bile qu'il peut contenir.
+
+Cela fait, chacun des officiants se creuse, près d'un cours d'eau, un
+trou assez profond pour pouvoir s'y tenir debout, le menton au niveau du
+sol.
+
+Puis, tous, armés de leurs baguettes, et agenouillés à quelques pieds
+de leurs trous, se livrent religieusement à des purgations d'un genre
+unique.
+
+Le lendemain, jeûne. De nouveaux bâtons sont taillés. Chaque Indien
+donne aux siens une longueur égale à l'intervalle qui sépare sa
+bouche de son ombilic. Il les pelé, les arrondit et se les plonge dans
+l'estomac, jusqu'à ce que les vomissements produisent une irritation
+intolérable. Cette barbare, opération ayant bientôt pour résultat
+d'enflammer l'oesophage, on diminue le nombre des bâtons à mesure que
+l'inflammation augmente. A midi, suspension du procédé. On se jette
+à l'eau et on y reste jusqu'au soir. Alors les patients prennent une
+demi-pinte de potage aux herbes.
+
+Même traitement le troisième jour.
+
+Le quatrième, les Nez-Percés font rougir des pierres, les déposent avec
+de l'eau dans les trous qu'ils ont creusés le premier jour et où ils se
+placent eux-mêmes dès que l'eau est bien chauffée. En sortant de cette
+cuve, ils se précipitent dans la rivière, se démènent et se frappent
+comme des fous, reviennent ensuite au bain chaud et continuent, toute
+la journée, de passer de l'un à l'autre. Le soir, il leur est permis de
+manger du potage, mais sans boire.
+
+Répétition de cet étrange manège les jours suivants jusqu'à deux heures,
+le tantôt; après quoi, les festins succèdent au jeûne. On dit
+que quelques Nez-Percés renouvellent plusieurs fois de suite ces
+expériences, et que ceux qui en supportent convenablement l'épreuve
+se jugent insensibles au froid, au chaud, infatigables à la course,
+invincibles à la guerre. Par contre, ils assurent que ceux qui négligent
+d'accomplir annuellement ce devoir religieux sont impropres à la guerre
+ou à la chasse, parce que Ouaouich est encore leur maître. A dix-huit
+ans on commence le traitement; on ne le cesse que lorsqu'on a une
+famille nombreuse. Il y a même des sauvages qui continuent au delà du
+terme fixé. Que l'on ne s'imagine pas que ces effroyables exercices les
+affaiblissent beaucoup, car il en est qui, immédiatement après, font à
+pied plus de trente lieues par jour!
+
+Un coup de vent effroyable arriva subitement avec la rapidité et le
+mugissement d'un éclat de tonnerre. Il chassait devant lui ces montagnes
+de sable, toujours en mouvement, qui vaguent, de toute éternité, dans le
+désert, sur la rive sud de la Colombie, entre les rivières Kullerspehn
+et Umatala.
+
+La place et le village des Nez-Percés en furent littéralement inondés.
+L'atmosphère était saturée de grains de sable. Ils couvraient le sol
+jusqu'à la hauteur du genou. Ils emplissaient la bouche, les oreilles,
+les yeux. L'épouvante s'empara des habitants. Ce fut un sauve-qui-peut
+général.
+
+Merellum, abandonnée à elle-même, ne savait où se cacher, où fuir. Une
+main s'empara de son bras et une voix lui dit:
+
+--Si la face pâle veut s'échapper, qu'elle se laisse conduire par
+Cuir-de-Boeuf.
+
+Mais, au même moment, un couteau brilla dans l'air, un cri d'agonie
+retentit, les doigts qui serraient le bras de la Petite-Hirondelle se
+détendirent, et une autre voix, qu'elle ne connaissait que trop, cria:
+
+--Le chacal a voulu tromper Molodun; Molodun l'a puni.
+
+
+
+
+ CHAPITRE X
+
+ LE CHIEN-FLAMBOYANT
+
+
+L'hiver de 1833-34 particulièrement rigoureux dans toute l'Amérique
+septentrionale, et surtout à l'ouest des Montagnes-Rocheuses. Chose
+extraordinaire le rio Columbia gela, à diverses places, sur des étendues
+de plusieurs milles, et principalement aux environs du fort. Vancouver,
+c'est-à-dire à trente lieues environ de son embouchure.
+
+Les vieux voyageurs du Nord-Ouest ne parlent jamais qu'avec effroi de
+cette terrible saison, qui coûta la vie à des milliers d'Indiens et à
+une grande quantité de trappeurs blancs. Les factoreries établies
+immédiatement sur les bords de la baie d'Hudson, depuis la rivière
+Thlewdiza jusqu'aux chutes d'Albany, furent décimées. Dans toute cette
+région, l'esprit de vin se figea et des rochers énormes éclatèrent,
+comme s'ils eussent été minés avec de la poudre.
+
+Pour être moins intense au pied des Montagnes-Rocheuses et dans la
+Colombie, la température n'y sévit pas moins avec une violence inouïe.
+
+Tous les cours d'eau furent glacés; et, comme je viens de le dire, le
+fleuve principal prit lui-même avec assez de force pour obliger les
+Indiens à recourir aux traîneaux. Heureusement que, vers la fin de
+janvier, il tomba une bonne quantité de neige. Le ciel s'adoucit, et les
+communications qui avaient été interrompues furent renouées.
+
+La plaine, entre les rivières Umatala et Voila-Voila, se déroulait à
+perte de vue, comme une immense nappe blanche dont les franges bleuâtres
+se confondaient avec le firmament. En la regardant, rien ne heurtait le
+rayon visuel, rien que quelques arbustes cristallisés par la gelée, et
+qui étincelaient au soleil comme des girandoles de pierreries.
+
+Nulle maison, du reste, nulle hutte apparente dans cette vaste campagne.
+Seulement quelques minces filets de fumée montant à l'horizon près du
+ruisseau des Nez-Percés, et de temps en temps un individu, homme ou
+femme, soigneusement enveloppé dans une robe de buffle et chaussé de
+raquettes, glissant, comme une ombre sur la neige, annonçaient que ces
+lieux n'étaient pas complètement déserts.
+
+En se rapprochant du ruisseau, on remarquait des monticules par le
+sommet desquels la fumée s'échappait en spirale.
+
+L'ouverture qui lui livrait issue était étroite, juste assez grande
+pour laisser passer un homme. Une pierre plate la bouchait à demi.
+Cette ouverture conduisait à une cabane construite sous la neige. On y
+descendait au moyen d'un perche, dans laquelle étaient pratiquées des
+entailles pour poser le pied.
+
+Arrivé dans la hutte, une acre odeur de graillon vous saisissait tout
+d'abord à la gorge, tandis que des vapeurs opaques vous prenaient aux
+yeux et vous empêchaient de voir à l'intérieur.
+
+Après quelques minutes pour s'habituer à cette atmosphère lourde,
+écoeurante, on distinguait une fourmilière d'hommes, femmes, enfants et
+chiens qui grouillaient dans la loge ou se chauffaient autour d'un feu
+d'eulekon. L'enceinte formait un carré long; le foyer était au centre,
+à deux pieds environ de l'ouverture supérieure. De chaque côté
+s'étendaient des lits en peaux ou en nattes de jonc, distribués en haut
+et en bas comme les cadres d'un navire, et séparés par des compartiments
+également en jonc. On en comptait huit ou dix par hutte, c'est-à-dire
+autant qu'il y avait de familles dans la loge. A des traverses en bois,
+qui s'entre-croisaient au plafond, pendaient des armes, des instruments
+de chasse et de pêche, du poisson séché, des quartiers de venaison et
+des bottes de plantes et de racines bonnes à manger ou à panser les
+blessures.
+
+C'était là toute l'ornementation, tout le mobilier, à l'exception
+pourtant des _albinos_ ou paquets de pelleteries qui servaient de sièges
+aux chefs de la chambrée, et des _tikkinagons_, planches peinturées,
+ornées de verroteries et de fanfreluches sur lesquelles les squaws
+emmaillotent leurs pouparts.
+
+Dans l'une de ces demeures souterraines, nous retrouverons Merellum, la
+Petite-Hirondelle. Mais elle est bien changée! Sous la couche d'ocre qui
+cache son visage, jadis si charmant, on découvre l'empreinte de cruelles
+souffrances. Elle travaille à broder, avec de la rassade et des piquants
+de porc-épic, une tunique de cuir de daim, tandis que d'autres femmes,
+vêtues de robes tissées avec du duvet de cygne, s'occupent, soit à
+préparer des aliments, soit à blanchir des peaux avec la pierre ponce,
+et que les hommes jouent au heullome [12] ou devisent entre eux.
+
+[Note 12: Pour une description de ce jeu, voir la _Tête-Plate_.]
+
+Parmi ces derniers, on remarque l'Aigle-Gris et son fils, le
+Castor-Industrieux.
+
+Molodun habite aussi cette cabane, mais il est absent pour le moment, et
+visite ses alliés les Arcs-Plats, les Voila-Voilas, les Indiens-de-Sang
+et les Serpents; car on a appris tout dernièrement que les Chinouks
+ont traversé la Colombie au-dessus du cap de la Roche-Rouge, et que,
+renforcés des Clallomes, ils s'avancent vers l'ienhus.
+
+Merellum prête une oreille attentive aux discours de ses ennemis. Son
+coeur bondit de joie en entendant dire qu'Oli-Tahara n'est pas mort et
+qu'une amulette magique lui a sauvé la vie. Elle connaît la valeur du
+Dompteur-de-Buffles, elle sait combien il l'aime, et elle espère qu'il
+la délivrera d'une captivité qui devient chaque jour plus insupportable.
+Molodun l'a ménagée, il est vrai, jusqu'ici, par crainte des parents de
+sa femme; mais se montrera-t-il encore aussi réservé, et si, comme il
+est probable, les Clallomes ont immolé Lioura, les Nez-Percés ne se
+vengeront-ils pas en torturant, enfin la pauvre Merellum? Jadis, elle ne
+tenait guère à l'existence. Mais, depuis quelques lunes, depuis qu'elle
+a rencontré le trappeur blanc, ses idées ont subi une métamorphose.
+Elle se plaît à tresser des couronnes pour les brillantes images qui
+reviennent caresser ses rêves et ses insomnies. Elle songe à l'avenir;
+elle aime à respirer; elle se creuse sans cesse l'esprit pour trouver le
+moyen de s'échapper de sa prison.
+
+Rien n'est moins aisé cependant, car elle est gardée à vue avec toute la
+scrupuleuse vigilance d'une relique, et jamais elle ne sort de la loge
+sans être accompagnés par la femme de Renolunc, la Panthère-Cruelle, ou
+celle de l'Aigle-Gris, la Flèche-Rapide. Néanmoins, aujourd'hui Merellum
+a foi dans sa destinée. Un pressentiment lui dit qu'elle trompera la
+surveillance des Nez-Percés. Elle écoute avidement leur conversation.
+
+L'Aigle-Gris a pris la parole.
+
+Il dit avec l'emphase particulière aux Indiens:
+
+«--Oui, braves Nez-Percés, Molodun remportera la victoire sur les
+Chinouks, car il a épousé Lioura ma fille, et je descends de Manabozzo,
+qui fut toujours protégé par le Grand-Esprit.
+
+«Je dirai à mes frères comment:
+
+«Il y a bien des lunes, alors les Visages-Pâles n'étaient pas, et les
+Peaux-Rouges étaient sept: quatre guerriers et trois squaws.
+
+«Un Manitou vint sur la terre, et y prit une femme choisie entre les
+trois squaws.
+
+«Elle eut quatre fils de Manitou.
+
+«Le premier fut Manabozzo, l'ami de la race humaine.
+
+«Le second fut Chibiabos, qui a soin des morts et commande leur
+territoire.
+
+«Le troisième, Ouabano, qui s'enfuit vers le Nord dès qu'il vit la
+lumière, et fut changé en lapin blanc.
+
+«Il est, là-bas, le Grand-Esprit.
+
+«Le quatrième, Chokamipok, l'Esprit de la pierre à feu.
+
+«La femme de Manitou mourut aussitôt après leur avoir donné le jour, et
+h guerre éclata parmi ses enfants.
+
+«Manabozzo accusa son frère Chokamipok d'avoir tué leur mère. Il s'arma
+contre lui, le poursuivit, le rencontra, lui livra un combat et le
+vainquit, après une lutte longue et terrible.
+
+«L'ayant renversé et percé avec son couteau, il lui arracha les
+entrailles qui se changèrent on vigne.
+
+«Puis il coupa sa chair en morceaux, et ces morceaux devinrent des
+pierres à feu.
+
+«Manabozzo se retira ensuite dans son wigwam avec son frère Chibiabos et
+s'occupa à rendre les hommes heureux.
+
+«Il leur enseigna à fabriquer des cabanes, des arcs, des flèches et des
+harpons.
+
+«Et les hommes reconnaissants adorèrent Manabozzo.
+
+«Les autres Manitous du ciel furent jaloux de sa puissance et
+conspirèrent contre lui.
+
+«Mais comme ils ne pouvaient l'atteindre à cause de sa sagesse et de son
+habileté, ils tachèrent de surprendre Chibiabos.
+
+«Chibiabos était, comme je vous l'ai dit, le frère aîné de Manabozzo.
+
+«Celui-ci conseilla à Chibiabos de ne pas le quitter et de marcher
+toujours à son côté.
+
+«L'autre fut imprudent.
+
+«Un jour, il s'aventura sur le grand fleuve, qui était gelé comme à
+présent.
+
+«Les Manitous ne l'eurent pas plutôt vu qu'ils brisèrent glace sous ses
+pieds, et Chibiabos se noya.
+
+«Manabozzo, chagrin et furieux, leur déclara la guerre. Il les chassa
+avec les armes qu'il avait inventées, les atteignit et en précipita un
+grand nombre dans les abîmes.
+
+«Sa douleur n'était pas apaisée; ses lamentations firent gémir les échos
+des montagnes.
+
+«Il se couvrit, la face de noir et pleura son frère pendant six hivers.
+
+«Touchés de sa peine, les Manitous se consultèrent pour tacher de le
+calmer.
+
+«A cet effet, ils construisirent une loge sacrée près de celle de
+Manabozzo et préparèrent un festin de viande d'animal et de chair de
+poisson.
+
+«Ils invitèrent Manabozzo à y prendre part.
+
+«A leur prière il vint, triste et désolé.
+
+«Les Manitous lui servirent des mets exquis, puis ils lui offrirent du
+tabac délicieux, des peaux magnifiques et une tasse d'une liqueur qui
+dissipe la mélancolie.
+
+«Manabozzo mangea, accepta les présents, but la liqueur.
+
+«Après cela, ils dansèrent la grande danse médicinale, et il fut guéri.
+
+«Heureux de sa joie, les manitous voulurent la combler.
+
+«Par leur puissance, Chibiabos fut rappelé à la vie; mais il lui fut
+défendu d'entrer dans la loge sacrée.
+
+«Quand il parut, on lui tendit par une fente un tison ardent, avec ordre
+de régner sur le pays des morts et d'entretenir pour les hommes un feu
+éternel.
+
+«Manabozzo monta après cela sur le dos d'un aigle qui le transporta vers
+le Grand-Esprit.
+
+«Il en reçut le don de guérir les maladies et de vaincre tous ses
+ennemis.
+
+«Ce don, il le transmit à ses fils qui le confièrent à leurs
+descendants.
+
+«C'est d'eux que moi, l'Aigle-Gris, je le tiens, et c'est par eux que
+j'ai pu le communiquer à Molodun, le mari de ma fille Lioura.»
+
+Après ces mots, prononcés avec un ton d'orgueil indicible, le vieillard
+se leva et se mit à danser autour du feu en battant la mesure sur un
+tambourin qu'il avait décroché d'une poutrelle.
+
+--Oui, les Nez-Percés triompheront des Chinouks, clamèrent les
+assistants en imitant les grimaces de l'Aigle-Gris.
+
+Les femmes, les enfants, se joignirent aux hommes, et la loge devint
+bientôt le théâtre d'une scène de turbulente confusion, impossible à
+décrire.
+
+Elle fut tout à coup troublée ou plutôt redoublée par un aboiement si
+lugubre, si retentissant, que les Indiens en tressaillirent tombèrent
+pêle-mêle, la face contre terre, en poussant des hurlements de terreur.
+
+On aurait dit que tous ils avaient vu la Mort approcher à grands pas.
+
+Quoique élevée par les sauvages et au courant de leurs rites, Merellum
+ne comprenait rien à cette soudaine révolution.
+
+Elle cherchait à s'en expliquer la cause, quand la pierre qui fermait à
+moitié la sortie de la loge fut subitement reculée, et une tête horrible
+parut à la place.
+
+Des flammes jaillissantes, rouges et bleues, l'enveloppaient.
+
+--Le Chien-Flamboyant! le Chien-Flamboyant! le Chien-Flamboyant!
+s'écrièrent sur tous les tons de la gamme les Nez-Percés, grands et
+petits.
+
+Un deuxième aboiement, plus sinistre encore que le premier, répondit à
+leurs accents d'effroi.
+
+Et un long corps, entièrement couvert de ces flammes rouges et bleues
+qui entouraient la tête, tomba tout d'une pièce au milieu des sauvages,
+fous d'épouvante.
+
+Semblables à des autruches, pressées par un chasseur, ils couraient
+ça et là en désordre et cherchaient à se cacher la tête sous leurs
+pelleteries.
+
+L'étrange créature exhala un troisième aboiement aussi formidable que
+les précédents, et se mit à rire en gambadant dans la cabane comme un
+démon.
+
+Elle n'était que feu de la plante des pieds à la pointe des cheveux. On
+eût pu la prendre pour un météore vivant.
+
+Un instant Merellum partagea l'appréhension générale. Mais les quelques
+connaissances scientifiques que lui avait inculquées Poignet-d'Acier
+la mettaient jusqu'à un certain point au-dessus des superstitions
+indiennes, dont elle ne se servait que quand elles étaient favorables à
+ses intérêts.
+
+Aussi revint-elle promptement de l'émoi que lui avait causé l'apparition
+du Chien-Flamboyant.
+
+Alors elle l'examina hardiment, et, bien qu'elle ne pût se rendre compte
+des flammes qui semblaient sourdre par ondes de son corps, elle reconnut
+que c'était un homme, un nègre.
+
+Il était grand, maigre, osseux, couvert d'une peau d'animal noircie, qui
+emprisonnait ses membres comme un maillot, et marchait à quatre pattes
+en bondissant et se dressant tour à tour à la manière des singes.
+
+Sans s'inquiéter de la perturbation qu'il avait soulevée dans la hutte,
+il saisit une tranche de saumon fumé, s'établit, sans façon, sur son
+séant et se mit à manger à belles dents eu faisant, entendre de temps à
+autre un grognement de satisfaction.
+
+Puis il tourna autour de lui ses gros yeux ronds et blancs et partit
+d'un violent éclat de rire. Se moquait-il de la panique dont il était la
+cause, ou voulait-il assouvir le plaisir qu'il éprouvait d'avoir assouvi
+sa faim?
+
+Cela fait, il frotta ses mains sur son visage et sur son accoutrement,
+et les flammes qui s'en échappaient doublèrent de force. Durant une
+minute il nagea dans un tourbillon de feu.
+
+La frayeur des Nez-Percés augmenta encore et se traduisit par des cris
+inarticulés.
+
+Mais le Chien-Flamboyant continua ses frictions en sautant, de côté et
+d'autre, faisant tomber des éclairs partout, où il passait, et bientôt
+la loge souterraine parut envahie par un incendie.
+
+En allant ainsi, tantôt à droite, tantôt à gauche, il s'arrêta plusieurs
+fois devant Merellum et murmura chaque fois en français:
+
+--Squaw belle! squaw belle! mais pas Indienne, pas Indienne en tout.
+
+La jeune fille comprenait bien cette langue; mais, étonnée et redoutant
+ses ennemis, elle n'osait interroger son singulier admirateur. Enfin,
+après vingt évolutions en tous sens, il s'approcha d'elle et lui dit
+directement:
+
+--Massa commander à squaw d'être prête. Nègre revenir bientôt!
+
+Là-dessus, le Chien-Flamboyant lança une série d'aboiements qui mit en
+rage toute la gent canine de l'ienhus, et, s'accrochant avec ses doigts
+aux bords du trou de sortie, il disparut, par un rapide mouvement de
+projection des membres inférieurs hors de la loge..
+
+Derrière lui, comme trace de son passage, il laissait, tout ainsi que
+nos diables du moyen âge, une suffocante odeur de soufre.
+
+Et si ce n'était pas le diable pour les Nez-Percés, ce n'était pas
+moins, car c'était le fils de Chibiabos, l'Esprit du feu.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XI
+
+ LA BATAILLE
+
+
+Les habitants de la loge pas encore revenus de la stupeur où les
+avait plongés l'apparition du Chien-Flamboyant, quand un grand tumulte
+d'hommes, de chiens et de chevaux se fit entendre au dehors.
+
+--C'est Molodun qui arrive! s'écria l'Aigle-Gris. Que chacun des
+guerriers se prépare à marcher contre l'ennemi!
+
+Renolunc secoua la tête d'un air sombre en disant:
+
+--Les présages sont mauvais. Scoucoumé est irrité contre nous. Déjà
+la confection du bouclier sacré a été suivie d'une tempête de sinistre
+augure. La venue de l'Esprit du feu n'annonce rien de bon non plus.
+
+--J'ai rendu à Molodun son arc de dent de narval; nous sommes sûrs de la
+victoire, répondit l'Aigle-Gris.
+
+--Mon père est libre de le penser, mais moi je crois le contraire,
+repartit le Castor-Industrieux à voix basse et de façon à n'être entendu
+que par le vieillard; les Manitous ne sont pas apaisés. La dernière
+expédition de la Roche-Rouge nous a coûté plus de deux fois cent
+guerriers. A peine nous en reste-t-il deux fois cent à conduire contre
+les Chinouks...
+
+--Et nos alliés!...
+
+--Nos alliés périront comme nous. Il faudrait faire un sacrifice à
+Scoucoumé.
+
+--Mais nous n'avons plus d'esclaves!
+
+--Et cette face blanche! fit Renolunc en désignant du regard Merellum,
+qui réfléchissait aux mystérieuses paroles du nègre.
+
+--Cette face blanche! Jamais, mon fils, jamais, tant que ta soeur
+Lioura, ma fille, vivra! Si par malheur nous sommes vaincus, ce sera le
+moyen d'arrêter les Chinouks par leurs auxiliaires les Clallomes. Leur
+dévouement à cette squaw m'est connu. Ils consentiront à tout pour la
+ravoir.
+
+Avant que Renolunc eût répliqué, Molodun parut dans la hutte.
+
+Il était vêtu d'une longue robe de buffle, le poil tourné en dehors et
+serrée à la taille par une corde de crin. Des mitas et des mocassins
+élégamment brodés couvraient ses pieds et ses jambes. Sur son épaule se
+balançaient son laineux arc en dent de narval et un carquois de peau de
+loup marin, renfermant une douzaine de flèches, toutes empoisonnées. Un
+couteau à scalper était passé à sa ceinture, et un tomahawk pendait par
+un cordeau à son poignet. Une profusion de plumes multicolores ornait
+sa chevelure. Son visage, sa poitrine et ses bras étaient bigarrés de
+peintures.
+
+Son premier coup d'oeil, en entrant, fut adressé à Merellum.
+
+Un jeune homme lui présenta alors l'albino qui lui était propre et dont
+personne autre que lui n'avait le droit de se servir.
+
+Il s'assit, reçut des mains de l'Aigle-Gris un calumet qu'il fuma
+lentement en silence pendant plusieurs minutes, et dit:
+
+--J'ai l'oreille ouverte au discours de mes frères.
+
+--Sois donc le bienvenu dans la loge, mon fils, répliqua le vieillard.
+
+--Amènes-tu les alliés? demanda Renolunc.
+
+--Oui, Molodun amène deux fois cinquante guerriers, choisis parmi les
+meilleurs des Voila-Voilas; deux fois quarante Arcs-Plats; deux fois
+vingt Indiens-de-Sang et deux fois soixante Serpents.
+
+--Ah! dit l'Aigle-Gris, avec tous ces braves nous n'aurons pas de peine
+à écraser nos ennemis et à leur reprendre ma pauvre Lioura.
+
+Le Renard-Noir essaya de dissimuler une grimace, mais son mouvement
+n'échappa point au Castor-Industrieux.
+
+--Je suis certain, dit-il, que mon frère est de mon avis. Il pense que
+Lioura a été tuée par les Chinouks.
+
+Molodun devina une intention maligne dans cette question indiscrète.
+
+Il répliqua par une interrogation:
+
+--Mes frères ont-ils des nouvelles de l'ennemi?
+
+--Oui, dit l'Aigle-Gris; il doit être à présent près de la Grande-Combe.
+
+--Alors, dit Molodun avec joie, nous avons le temps de danser la danse
+de la guerre avant de partir. Qu'on dresse un festin dans la loge du
+conseil!
+
+--Il sera fait suivant tes ordres, mon fils, dit le vieillard.
+
+Mais comme il prononçait ces mots, un Indien tout essoufflé se montra à
+l'entrée de la loge.
+
+--Les Chinouks! les Chinouks! cria-t-il.
+
+--Où sont-ils? fit le chef.
+
+--A cinq mille pas d'ici, sur la Grande-Rivière. Les jappements de leurs
+chiens retentissent jusqu'à nous. Que mes frères écoutent! C'est le
+mugissement du taureau d'Oli-Tahara!
+
+Le meuglement lointain d'un buffle venait effectivement d'éclater.
+
+Les Nez-Percés s'entre-regardèrent avec émoi. Ils ne s'attendaient pas à
+une attaque aussi soudaine.
+
+Cette impression dura peu toutefois.
+
+--Que mes frères me suivent! cria Molodun.
+
+Et, s'adressant aux femmes:
+
+--Vous garderez la prisonnière, sans la quitter pour aucun motif, et ne
+laisserez pénétrer personne ici jusqu'à mon retour.
+
+Il s'élança hors de la loge et tous les hommes valides l'accompagnèrent.
+
+Le temps était sombre, le ciel d'un gris inflexible; quelques flocons de
+neige jouaient dans l'air.
+
+Sur l'emplacement de l'ienhus, cinq à six cents guerriers, armés d'arcs,
+de flèches, de traits, de couteaux et de massues se tenaient prêts
+à partir: les uns montés dans des traîneaux d'écorce, tirés par des
+chiens-loups ou des chevaux, les autres à pied, mais chaussés de
+raquettes, et tous, hommes et bêtes, en proie à une excitation fébrile,
+qui s'exprimait par des clameurs effrayantes.
+
+Ils n'avaient ni drapeaux ni pennons, mais des signes particuliers
+distinguaient les diverses tribus: les Arcs-Plats étaient
+reconnaissables à leur arme de prédilection; les Voila-Voilas, aux peaux
+de boeufs encornées dont ils se couvraient la tête; les Serpents, aux
+reptiles empaillés dont ils s'étaient fait des colliers et des anneaux;
+les Indiens-de-Sang, qui se prétendent les plus anciens et les plus
+nobles du désert américain, aux plumes de condor plantées droites dans
+leurs chevelures; les Nez-Percés, aux ornements de leurs narines; et
+dans cette foule étrange, démoniaque, où l'horrible s'accouplait au
+grotesque, on remarquait encore quelques Grosses-Babines, ainsi nommés
+par les Canadiens-Français, à cause des morceaux d'os ou de bois qu'ils
+se logent entre la lèvre inférieure et les gencives pour allonger la
+première.
+
+Quant aux costumes de cette bande, quant aux peintures qui la
+chamarraient, quant à la physionomie de son ensemble, je renonce à les
+décrire.
+
+Ma plume est impuissante. La palette d'un peintre n'aurait pas assez de
+nuances.
+
+Molodun, l'Aigle-Gris et Renolunc sautèrent, dans un traîneau en forme
+de canot, décoré à son avant d'un hibou, et s'avancèrent vers la place
+du village, où les principaux chefs des tribus tenaient conseil.
+
+La délibération fut courte. Les moments pressaient; car, à chaque
+minute, les mugissements du taureau d'Oli-Tahara devenaient plus
+distincts. Il fut convenu que les Arcs-Plats se porteraient avec les
+Voila-Voilas sur le bord de la Colombie, et qu'ils le couvriraient d'une
+ligne de tirailleurs, pendant que les Nez-Percés, avec le reste des
+alliés, recevraient l'ennemi de front, tout en cherchant à jeter une
+partie de leurs forces sur l'autre rive du fleuve, afin de tâcher de
+cerner les Chinouks ou tout au moins de les assaillir en tête et sur les
+flancs.
+
+Ce plan n'était point maladroit. Et ici je me permettrai de faire
+observer que certains voyageurs ont avancé trop légèrement que les
+sauvages de l'Amérique septentrionale n'apportaient ni ordre ni
+stratégie dans leurs batailles. A peine ces voyageurs admettent-ils que
+les Peaux-Rouges font usage de tactique, tandis qu'au contraire ils sont
+fort habiles dans les choses de la guerre, et combinent toujours avec
+une rare sagacité leurs systèmes d'attaque ou de défense.
+
+Renolunc, le Castor-Industrieux, avait eu l'idée de ce plan, qui fut
+aussitôt mis à exécution.
+
+Les traîneaux des Arcs-Plats commencèrent à défiler.
+
+Chacun était monté par six ou huit hommes, et mené par une quinzaine de
+chiens, de chaque côté desquels se tenait un Indien en raquettes, qui
+devait les suivre à la course, stimuler on refréner leur ardeur, avec un
+fouet muni d'un aiguillon.
+
+Les hommes avaient leurs arcs bandés, leurs flèches ajustées.
+
+Ils étaient prêts à tirer.
+
+Mais aucun coup ne devait être porté, aucun cri proféré avant que
+Molodun, le chef de l'expédition, n'eût donné le signal en sonnant d'une
+trompe qu'il avait jadis enlevée à un chasseur blanc.
+
+Le départ s'opéra donc au milieu d'un silence relatif.
+
+Arrivés devant le rio Columbia, Molodun et l'élite de ses guerriers
+étant descendus des traîneaux mirent leurs raquettes. Une partie des
+véhicules fut rangée comme un rempart devant le village et confiée à
+la garde des chiens, l'autre s'élança à fond de train sur la glace pour
+gagner la rive septentrionale du fleuve, pendant que le chef déployait
+sa bande en ligne droite afin de masquer le passage de la troupe chargée
+d'entourer les Chinouks.
+
+Ceux-ci se montraient déjà derrière les _bourdigneaux_, amoncellement de
+glaçons dont la Colombie était hérissée.
+
+A cet endroit, elle est fort resserrée et n'a pas plus d'un demi-mille
+de largeur.
+
+Des côtes assez escarpées la bordent au nord; mais au sud elle se trouve
+presque de niveau avec la plaine.
+
+Les Chinouks, qui avaient espéré tomber à l'improviste sur les
+Nez-Percés, ne les eurent pas plutôt aperçus qu'ils lâchèrent le houp de
+guerre. Un son rauque, parti de la trompe de Molodun, et instantanément
+suivi de vociférations sans nom, riposta à cette provocation.
+
+L'air fut obscurci par une grêle de flèches.
+
+L'engagement commença, à travers un tourbillon de neige et des clameurs
+à épouvanter les plus farouches animaux. Rien d'humain, rien qui puisse
+emprunter à la nature un point de comparaison dans tous ces cris,
+chassés, croisés, froissés, heurtés, confondus, qui, pour appartenir à
+la race bestiale entière, n'appartenaient à aucun animal en particulier.
+
+Il y eut bientôt un inénarrable mélange d'hommes, de chiens, de chevaux,
+de choses.
+
+On se frappait avec les armes, avec les poings, avec les pieds, avec
+tout. Les massues résonnaient sur les crânes comme sur des enclumes. Le
+sang coulait à flots. Il sillonnait la glace en ruisseaux pourpres. La
+mêlée augmentait. Les cadavres s'exhaussaient les uns sur les autres et
+formaient des monceaux, des barrières que les combattants s'opposaient
+comme des boucliers.
+
+La neige, soulevée par les pattes des chiens, par la pointe des
+raquettes, par les ricochets des flèches, volait en nuages au-dessus des
+deux armées; et plus haut, les hérauts de la mort, les vautours, passant
+et repassant en essaims, sonnaient le glas des victimes.
+
+Au loin, dans la campagne, se montraient furtivement les loups blancs,
+ces autres courtisans des grandes tueries. On voyait leurs museaux
+rouges se profiler aux angles des bois; on entendait leur jappement
+continu qui, sinistre accompagnement, semblait servir de basse au
+hourvari général, tandis que, d'intervalle en intervalle, un mugissement
+prolongé dominait toutes ces voix échauffées par de brûlants appétits.
+
+C'était Tonnerre, le taureau d'Oli-Tahara, réclamant le droit de faire
+sa partie dans l'horrible concert.
+
+Et on le voyait bondir au milieu de la multitude, rejetant derrière lui
+des fragments de glace concassée sous ses sabots, et exhalant par ses
+naseaux en feu une épaisse fumée.
+
+A califourchon sur sa large encolure, la main droite crispée au manche
+d'un tomahawk; la main gauche à la poignée d'un coutelas, Oli-Tahara
+pressait ses adversaires avec une indicible ardeur. Partout où il
+allait, des masses de cadavres marquaient son chemin. Avec ses cornes
+puissantes, le taureau enfonçait les rangs les plus serrés, baissant
+la tête jusqu'au ras de la glace, puis la relevant avec deux ou trois
+hommes éventrés qu'il envoyait ensuite rouler à dix pas sur leurs
+compagnons glacés d'épouvante. Chaque mouvement du redoutable animal
+était marqué par la retraite des ennemis. Et pendant ce temps-là, à
+droite, à gauche, en avant, en arrière, frappait le métis. Ses armes
+étaient émoussées, mais ses bras ne se lassaient pas. Sa monture et lui
+étaient rouges de sang. Ils ne cessaient pourtant de semer le carnage
+autour d'eux.
+
+Quel spectacle que celui-là!
+
+Les voici qui atteignent un parti commandé par l'Aigle-Gris.
+
+Le vieillard aperçoit Oli-Tahara. Ses gens reculent effrayés; mais lui,
+il ajuste une flèche à son arc, vise; la flèche part, elle siffle. Le
+chef des Chinouks est blessé, car il pousse un cri.
+
+--Tu périras de ma main, bâtard! dit l'Aigle-Gris en se précipitant sur
+lui.
+
+Mais le Bois-Brûlé, qui a chancelé une seconde, se redresse. Il brandit
+son casse-tête; la lourde massue s'abat sur le crâne du Nez-Percé, qui
+tombe pour ne plus se relever.
+
+Son fils Renolunc le saisit dans ses bras et l'emporte à quelque
+distance.
+
+A la vue du corps inanimé de son beau-père, Molodun s'exclame:
+
+--Tu viens d'aller vers cette terre où sont, allés nos ancêtres; tu
+as fini ton voyage ici avant nous; mais nous te vengerons ou nous te
+suivrons et rejoindrons les groupes heureux que tu rencontreras.
+
+Puis il s'élance au fort de la mêlée, pousse droit au métis.
+
+Renolunc marche à côté de lui.
+
+Devinant leur, intention, plusieurs chefs s'unissent à eux.
+
+Oli-Tahara les voit venir. L'animation de son visage redouble en
+reconnaissant Molodun. Trois flèches lui sont décochées. Par bonheur,
+aucune ne l'atteint.
+
+Il va foncer sur les sagamos nez-percés, quand un Chinouk l'avertit
+que les Clallomes plient, se débandent sur le flanc-gauche et que leurs
+ennemis tentent une évolution pour les envelopper.
+
+Aussitôt le métis fait volte-face.
+
+Il presse de ses genoux son buffle qui part comme l'éclair.
+
+Les Nez-Percés s'imaginent qu'il fuit. Ils entonnent le chant de la
+victoire et les Chinouks reculent.
+
+Molodun l'apostrophe:
+
+--Vil rejeton d'une louve, tu n'iras pas loin, et le Renard-Noir
+t'atteindra dans quelque tanière que tu ailles cacher ta honte.
+
+Mais le Dompteur-de-Buffles ne l'entend pas.
+
+Il poursuit sa course à travers les amas de cadavres et de glaçons. Les
+Clallomes sont rattrapés, sont ralliés; ils chargent les Nez-Percés qui
+fléchissent à leur tour, et Oli-Tahara, haletant, le front baigné de
+sueur, le cerveau en feu, retourne à la rencontre de Molodun.
+
+Loin de calmer son irritation, la blessure qu'il a reçue l'embrase
+davantage.
+
+Tout ce qui se trouve sur son passage, ennemi ou ami, est renversé.
+Jamais Tonnerre n'a mieux mérité son nom. La fièvre de son maître s'est
+inoculée dans ses veines. Il dévore l'espace. La poudre n'est pas plus
+inflammable, la foudre n'est pas plus prompte.
+
+Les Chinouks, qui avaient commencé à battre en retraite, reviennent à la
+suite de leur chef.
+
+Une cohue d'hommes, de chiens et de chevaux se foulent, de nouveau sur
+le théâtre du premier engagement.
+
+La lutte se renouvelle avec plus de vigueur et d'acharnement.
+
+De chaque côté, Oli-Tahara, Molodun et Renolunc accomplissent des
+prodiges de valeur en cherchant à se rapprocher. Mais le dernier est
+percé d'une flèche, et des grappes de Nez-Percés s'accrochant aux jambes
+du buffle, l'empêchent d'avancer.
+
+Cependant, ils ne parviennent, pas à le tuer, car, avant le combat, le
+métis a eu le soin de lui cuirasser le corps avec une peau à l'épreuve
+du couteau.
+
+Molodun et Oli-Tahara se déchirent des yeux en attendant qu'ils puissent
+s'étreindre corps à corps.
+
+Et les insultes qu'ils se crachent à la face sont sanglantes comme le
+supplice réservé par le vainqueur au vaincu.
+
+--Je te scalperai, fils de chienne! je lacérerai ta chair avec mes
+ongles; je mangerai ton coeur et je ferai de ton crâne une coupe à
+boire.
+
+--Et moi, je ferai fouetter ta femme par mes esclaves; je l'écorcherai
+vive, et, avec sa peau, je fabriquerai un tambourin pour mes jeesukaïns.
+
+--Moi, reprit le Renard-Noir, je tiens captive Merellum, la souveraine
+des Clallomes; je la ferai cuire à petit feu, et je servirai son corps
+aux coyotes!
+
+--Tu seras scalpé avant que la lune se lève! répliqua Oli-Tahara.
+
+Et, tournant son tomahawk comme une fronde, il le lança tout à coup à la
+tête de Molodun.
+
+Serré au milieu des siens, et ne pouvant faire usage de ses armes,
+le Renard-Noir se démenait alors pour se frayer un chemin jusqu'à son
+adversaire dont il n'était plus éloigné que de quelques pieds.
+
+Le projectile l'atteignit au front. Il éleva convulsivement les bras en
+l'air et s'affaissa sur lui-même.
+
+Ce coup hardi, mais qui, s'il eût manqué le but, privait son auteur de
+son meilleur moyen de défense, jeta la terreur parmi les Nez-Percés.
+
+Les Chinouks, au contraire, se répandirent en acclamations triomphales.
+
+Néanmoins, la victoire n'était pas décidée. Les pertes de part et
+d'autre étaient à peu près égales, et les tirailleurs dispersés sur
+la rive septentrionale du Columbia, frais et vigoureux, pouvaient,
+longtemps encore, tenir les Chinouks en échec.
+
+Mais, à ce moment, un craquement effroyable fit tressaillir les
+assaillis elles assaillants.
+
+Puis, soudain, la glace se partagea en deux; les eaux du fleuve
+éructèrent avec impétuosité de leur prison hivernale. Des centaines
+d'individus, morts, blessés et vivants forent précipités dans l'abîme.
+
+Une clameur immense s'éleva vers le ciel et fut redite avec des
+répercussions déchirantes par les échos de la côte.
+
+Les Nez-Percés eurent plus à souffrir de cet accident que leurs
+antagonistes, car ils étaient accumulés à l'endroit où la glace se
+divisa, et ceux qui avaient été dirigés sur le bord septentrional furent
+séparés du reste de la tribu.
+
+Oli-Tahara tomba dans le gouffre; mais, en tombant, il empoigna
+Molodun par sa longue chevelure, et soutenu par Tonnerre, qui remontait
+vigoureusement le courant, il le traîna avec lui jusqu'au rivage.
+
+Là, il le remit, entre les mains de ses guerriers, avec ordre
+de l'épargner s'il n'avait pas succombé. Profitant ensuite de la
+consternation où cette catastrophe avait plongé ses ennemis, il pénétra
+dans le village et se mit à la recherche de Merellum.
+
+Après avoir visité plusieurs loges, il arriva à celle de Molodun. La
+frayeur y était plus grande encore que dans les cabanes qu'il avait
+précédemment fouillées.
+
+Mais la Petite-Hirondelle avait disparu; et quand le Dompteur-de-Buffles
+demanda où elle était, on lui répondit que Chibiabos, l'Esprit du feu,
+l'avait enlevée.
+
+Peu satisfait de cette réponse, Oli-Tahara se livra à des perquisitions
+minutieuses.
+
+Elles n'eurent aucun résultat.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XII
+
+ BAPTISTE LE NÈGRE
+
+
+L'enlèvement de la jeune fille n'avait pas été bien difficile.
+
+Pendant la bataille, le Chien-Flamboyant était entré dans la loge de
+Molodun.
+
+A son habitude, il ruisselait de flammes.
+
+L'effroi saisit tous les habitants qui se tenaient à l'intérieur,
+Merellum exceptée.
+
+Après avoir rempli de feu la hutte, il s'avança vers la
+Petite-Hirondelle et lui dit:
+
+--Vous pas avoir peur, bonne demoiselle; nègre Baptiste, pas méchant, li
+pas vouloir faire mal à vous, mais vous faire comme li.
+
+Et il lui frotta la tête, les mains et les vêtements avec une sorte, de
+pâte qui la couvrit de flammes rouges et bleues, comme lui-même.
+
+Puis il lui dit:
+
+--Venez!
+
+Il la prit par la main, l'entraîna hors de la hutte, et Merellum
+fut surprise de remarquer que les flammes qui les inondaient dans la
+demi-obscurité de la loge, s'éteignaient complètement au grand air.
+
+Inutile de dire que les femmes, les vieillards et les enfants étaient
+trop atterrés pour songer à s'opposer à l'évasion de la prisonnière.
+
+Une fois sorti, il fallait fuir rapidement, sans perdre une minute.
+
+Le Chien-Flamboyant sauta dans un traîneau attelé de deux vigoureux
+poneys, fit asseoir la Petite-Hirondelle auprès de lui et aiguillonna
+les chevaux, qui détalèrent à fond de train, en remontant la rive sud
+du rio Columbia.
+
+Pendant qu'ils filaient ainsi, et pendant qu'Oli-Tahara faisait
+d'inutiles perquisitions pour trouver Merellum, les Chinouks, avides de
+butin et de débauches, se répandaient dans les loges souterraines, où
+ils se livraient à toutes sortes de violences. Ceux que le chef avait
+préposés à la garde de Molodun ne purent résister à la tentation
+d'imiter leurs compagnons. L'ennemi semblait s'être totalement éclipsé,
+et le corps du sagamo nez-percé était tellement froid que la vie
+semblait l'avoir abandonné. Après quelques hésitations, ils se
+décidèrent donc à le quitter un instant et à profiter, comme les autres,
+des bénéfices de la victoire.
+
+Cependant, afin que le prétendu cadavre ne fut pas scalpé pendant leur
+absence, ils l'ensevelirent dans la neige.
+
+Ensuite ils allèrent prendre part aux excès que commettait à l'envi
+le reste de la bande, dont les hurlements de triomphe se mêlaient aux
+lamentations des femmes, aux plaintes des vieillards, aux piaillements
+des enfants.
+
+Mais à peine se furent-ils éloignes, qu'un petit Indien, vêtu comme
+un Clallome et la figure cachée dans sa couverte de peau d'orignal,
+s'approcha du lieu où ils avaient inhumé Molodun.
+
+Le crépuscule commençait alors à étendre ses voiles grisâtres sur la
+terre.
+
+Le petit Indien eut bien vite enlevé la couche de neige qui recouvrait
+le Nez-Percé. Il se pencha sur le corps, appuya son oreille à l'endroit
+du coeur, s'assura qu'il battait encore, puis il courut à la première
+hutte, s'empara d'un canot d'écorce posé au dehors, le tira jusqu'au
+rivage, y traîna Molodun, le plaça dans le canot et se mit à ramer de
+toutes ses forces, en se dirigeant vers le bord septentrional du rio
+Columbia.
+
+Cet Indien, c'était Lioura, la Blanche-Nuée, qui, ayant réussi à tromper
+la vigilance des Clallomes, avait de loin suivi les troupes commandées
+par Oli-Tahara, et était ainsi, après s'être déguisée en homme, arrivée
+sans accident à son village, pour assister à la défaite des Nez-Percés
+et de leurs alliés.
+
+La colère du métis, en constatant la disparition de son captif, fut
+terrible.
+
+Il fit venir les malheureux Chinouks à qui il l'avait confié, et les
+condamna à être attachés nus à des poteaux et à passer la nuit dans
+cette position. De plus, il fit placer sur la tête de chacun d'eux un
+quartier de venaison, afin que les vautours, attirés par l'odeur de la
+viande, s'abattissent sur eux et leur déchirassent, le visage.
+
+Cette cruelle sentence, qui équivalait à un arrêt de mort, fut
+rigoureusement exécutée.
+
+Cependant, malgré le succès signalé qu'il avait remporté sur ses
+ennemis, Oli-Tahara n'était point content. Le double but de son
+expédition lui échappait; car il voulait surtout sauver Merellum et
+s'emparer de Molodun, pour lui faire expier dans des supplices barbares
+sa tentative d'assassinat.
+
+Son désappointement l'empêcha de participer au banquet et à la danse
+des scalpes qui eurent lieu, le soir même, dans la loge du conseil des
+Nez-Percés.
+
+Sombre et maussade, il interrogeait brutalement les gardiens de la
+Petite-Hirondelle, les menaçant et les flattant tour à tour, dans
+l'espoir d'en obtenir une révélation qui le mettrait sur la piste de la
+jeune fille.
+
+Mais leur réplique était invariable.
+
+--Le Chien-Flamboyant, le fils de Chibiabos, l'Esprit du feu, a ravi la
+face blanche.
+
+Comme tous les Bois-Brûlés, Oli-Tahara était aussi superstitieux qu'un
+Indien pur sang, sinon plus. Après avoir pensé que cette réponse était
+un artifice pour le dérouter, il finit par croire qu'elle pourrait bien
+être vraie; il allait même cesser ses investigations, quand un jeune
+guerrier chinouk lui dit qu'il avait vu deux individus, un homme et une
+femme, s'enfuir ensemble dans un traîneau, en amont du Grand Fleuve.
+
+Quoiqu'il fût déjà tard et que cette indication fût assez vague, le
+Dompteur-de-Buffles donna l'ordre de les poursuivre.
+
+On lui obéit aussitôt, et deux traîneaux furent lancés sur les traces de
+Merellum.
+
+L'instinct plutôt que la réflexion avait fait céder celle-ci aux
+suggestions du nègre. Mais une fois dans le véhicule, seule avec cet
+homme noir qu'elle ne connaissait pas et qui jouissait du mystérieux
+pouvoir d'épancher des flammes autour de lui, elle eut quelque
+appréhension.
+
+Leur traîneau rasait le sol avec la célérité du vent. L'air était si vif
+qu'il gênait la respiration.
+
+Pelotonnée sous une peau de buffle, Merellum n'essaya point d'entamer
+la conversation. Elle attendit qu'il plût à son étrange libérateur
+de commencer. Ce dernier ne paraissait pas s'en soucier beaucoup. Il
+pressait ses chevaux et regardait à chaque instant derrière lui pour
+voir si on ne leur donnait pas la chasse.
+
+La nuit tomba, une nuit claire et sereine, toute diamantée par les
+constellations célestes.
+
+Le Chien-Flamboyant, qui côtoyait le fleuve sur la glace, afin d'éviter
+les bancs de neige accumulés sur le rivage, s'arrêta tout à coup au pied
+d'un roc escarpé et dit à Merellum:
+
+--Bonne demoiselle, demeurer tranquille; Baptiste monter là-haut. De
+là découvrir très-loin, très-loin, et savoir si méchants Indiens venir
+après.
+
+--Que mon frère fasse comme il lui plaira, répondit-elle.
+
+Le nègre grimpa sur le rocher, reste une minute en observation et
+redescendit aussi vite que ses longues jambes purent le lui permettre.
+
+--Indiens sur piste à nous! Indiens sur piste à nous! proféra-t-il.
+
+--Les Nez-Percés? demanda Merellum.
+
+--Indiens!... Indiens!... Peaux-Rouges... Deux traîneaux! Moi pousser les
+chevaux, pousser les chevaux, pour eux pas rattraper nous! s'écria-t-il
+en se rasseyant près de la jeune fille.
+
+Il voulut reprendre sa course. Mais les poneys reculèrent, se cabrèrent
+et refusèrent d'avancer.
+
+--Coyotes! coyotes! marmotta le nègre en promenant les veux autour de
+lui.
+
+On ne percevait encore aucun animal sauvage, mais des jappements
+continus indiquaient, que les loups des prairies n'étaient pas loin.
+
+Baptiste frappa son attelage qui, après une vive résistance, partit
+soudain avec une éblouissante vélocité.
+
+Bientôt le conducteur n'en fut plus maître. Il fut contraint de
+s'abandonner au caprice des animaux.
+
+--Il faut quitter le traîneau, sans quoi nous nous jetterons dans une
+mare, mon frère, dit Merellum.
+
+--Non, pas quitter traîneau; coyotes derrière nous, coyotes manger nous,
+si nous quitter traîneau.
+
+--Mais ne comprends-tu pas?...
+
+--Nous près de loge à Chien-Flamboyant, interrompit-il brusquement.
+
+--Tiens!... s'écria la jeune fille en montrant devant eux un large
+espace qui, par son miroitement, contrastait avec la blancheur mate de
+la glace.
+
+Elle ne put achever sa pensée, car ils furent à l'instant inondés d'eau.
+
+Le traîneau venait de tomber dans une crevasse; et les chevaux, empêtrés
+par leurs traits, se déballaient en hennissant, mais sans pouvoir
+résister à la violence du courant qui les poussait sous la glace.
+
+Merellum savait parfaitement nager, Baptiste aussi.
+
+Après avoir fait un plongeon, ils remontèrent à la surface du fleuve et
+cherchèrent du regard le bord le plus rapproché.
+
+--Là, à droite! cabane tout près! cria le nègre à la Petite-Hirondelle
+en lui indiquant une falaise, éloignée d'une vingtaine de brasses
+environ, au sommet de laquelle se dressait un groupe d'arbres
+gigantesques.
+
+Et comme il remarqua qu'elle avait peine à vaincre l'impétuosité des
+flots, il lui tendit la main.
+
+Grâce à son aide, Merellum arriva au rivage; mais la, ses vêtements
+trempés d'eau l'empêchaient de prendre pied. Le nègre, s'adossant à un
+rocher, lui fit une échelle avec ses mains. Ainsi elle se hissa sur la
+grève.
+
+Cependant elle était épuisée, incapable de mouvoir ses jambes.
+
+--Grimpez sur dos à moi, dit Baptiste en s'agenouillant.
+
+--Mon frère est bon, répondit-elle après s'être suspendue à son cou.
+
+--Oh! massa heureux! bon, bon heureux! répliqua-t-il en se relevant
+aussi légèrement que s'il n'eût pas été chargé.
+
+--On mon frère me conduit-il? interrogea-t-elle pendant qu'il gravissait
+un sentier tortueux creusé le long de la falaise.
+
+--Dans la case à nègre; pas belle, pas belle, mais chaude, chaude
+et sûre. Indiens pas trouver petite demoiselle là; non, non, jamais
+trouver.
+
+Une à une, les étoiles s'éclipsaient au firmament, le jour commençait à
+paraître, et, avec ses premières clartés, le froid augmentait..
+
+La jeune fille grelottait de tous ses membres; ses dents cliquetaient,
+ses pieds étaient placés, sa tête brûlante, malgré les congélations qui,
+comme un réseau de filigranes, s'enchevêtraient dans sa chevelure.
+
+Elle avait la fièvre.
+
+--Un peu de courage! un peu de courage! Nous bientôt arrivés, lui disait
+à chaque instant Baptiste, quand il sentait, au relâchement de ses bras
+autour de son cou, qu'elle faiblissait.
+
+Ils atteignirent le haut de la falaise.
+
+--Mais, mon frère, je ne vois pas de cabane, murmura Merellum, en
+n'apercevant devant elle qu'un étroit plateau planté d'une douzaine de
+cèdres de la plus forte espèce.
+
+Le nègre se mit à rire d'un rire fin et bienveillant.
+
+--Case à Baptiste là, dit-il en frappant avec la paume de la main contre
+un arbre.
+
+Cet arbre avait bien vingt mètres de circonférence à son pied; ses
+rameaux inférieurs se projetaient à une hauteur d'au moins trente.
+Ils s'élançaient d'un centre commun dont le diamètre énorme dépassait
+peut-être celui de la base du tronc, et ombrageaient une vaste
+superficie de terrain. Une forêt de brandies de toutes dimensions
+s'entrelaçaient ensuite en s'élevant à la cime du cèdre.
+
+Avec l'agilité d'un chat sauvage, Baptiste grimpa jusqu'aux premiers
+rameaux. Il se baissa et ramena à lui une sorte d'échelle en lanières de
+cuir de buffle qu'il fit glisser vers le sol.
+
+Puis il sauta à terre.
+
+--Bonne demoiselle monter; moi assister elle, dit-il à Merellum en
+pointant du doigt l'échelle.
+
+Assez inquiétée par ce manège, la Petite-Hirondelle s'imagina que le
+Chien-Flamboyant avait la cervelle dérangée. Elle ne se souciait pas
+trop de se rendre à son invitation.
+
+Mais il la souleva dans ses bras, et, avant qu'elle fût revenue de son
+étonnement, il l'eut transportée au faîte de l'échelle, qu'il retira
+aussitôt.
+
+Une fois au-dessus, entre les membres vigoureux qui formaient, pour
+ainsi dire, le premier étage du cèdre, Merellum vit que le tronc était
+creux, et qu'une ouverture, assez spacieuse pour laisser passer aisément
+deux personnes, occupait la majeure partie de ce palier d'un nouveau
+genre.
+
+Un grand morceau d'écorce, ayant deux ou trois pouces d'épaisseur,
+relevé au bord de l'ouverture, servait sans doute à la fermer et à
+dérober le secret de la cavité.
+
+--Voilà case à nègre! dit Baptiste en se frottant joyeusement les mains.
+
+Puis il poussa une couple d'aboiements si stridents que la jeune fille
+en tressaillit.
+
+--Mon frère n'a donc pas peur des Nez-Percés? dit-elle.
+
+--Peur! non, nègre pas peur! jamais peur, jamais! Indiens avoir peur de
+nègre, li pas!
+
+Et comme preuve de son assertion, il recommença ses aboiements, en
+retournant l'échelle dans le trou.
+
+--Maintenant, dit-il, petite demoiselle, vous aller en bas.
+
+Merellum secoua négativement la tête.
+
+--Descendre tout de suite, tout de suite! Bon nègre prier, reprit-il
+avec instance.
+
+--Non, répliqua Merellum d'un ton décidé, car un soupçon s'était glissé
+dans son coeur.
+
+Le Chien-Flamboyant la contemplait d'un air désolé. Il ne savait que
+dire, que faire pour la convaincre de sa bonne foi, lorsqu'un des
+traîneaux dépêchés à leur poursuite se montra sur le fleuve au-dessous
+d'eux.
+
+--Voyez, demoiselle, voyez! s'écria-t-il.
+
+Cet incident changea la résolution de Merellum. Supposant que c'étaient
+les Nez-Percés qui la cherchaient, elle consentit à précéder Baptiste
+dans le creux de l'arbre.
+
+Il la suivit immédiatement et referma l'orifice..
+
+Au bas de l'échelle, Merellum posa son pied sur un escalier, puis
+un second, puis un troisième et elle ainsi une dizaine de marches en
+s'enfonçant dans les entrailles de la terre.
+
+Taillé dans le roc vif, cet escalier était faiblement éclairé par des
+fentes naturelles, à travers lesquelles filtraient des courants d'air
+glacial.
+
+Merellum était à demi rassurée, car elle comprit que le nègre avait
+choisi pour retraite une des nombreuses cavernes qu'on rencontre,
+presque à chaque pas, sur les deux rives du rio Columbia.
+
+Les eaux pluviales, en tombant par la cavité du cèdre, avaient peu à
+peu découvert l'entrée du souterrain, entre les racines de l'arbre,
+et quelques coups de hache ou de pioche avaient ensuite suffi pour en
+rendre l'accès facile, sinon commode.
+
+Tout à coup la jeune fille fut arrêtée par le contact d'un corps dur.
+
+Il n'y avait plus de marches sous ses pieds.
+
+Elle se retourna; le roc nu l'entourait de toute part.
+
+--Un moment, un moment! Nègre ouvrir porte! lui dit Baptiste.
+
+Il appuya fortement son genou contre la roche, qui céda sous
+la pression, et Merellum se trouva dans une grande salle voûtée
+qu'éclairait une étroite fenêtre, devant laquelle on avait fixé un
+parchemin en guise de carreau.
+
+Cette salle avait un certain cachet de luxe, peu commun dans ces régions
+sauvages.
+
+La muraille et le sol étaient garnis de pelleteries.
+
+Au centre, il y avait une table et des bancs; dans un coin un lit
+de fourrures, dans un autre une cheminée; ça et là des armes, des
+instruments de chasse et de pêche; des ustensiles de ménage.
+
+--Petite demoiselle coucher, dit le nègre à Merellum.
+
+Après ces mots, il lui présenta une robe de peau de cygne et sortit en
+disant:
+
+--Baptiste regarder si Indiens approchent.
+
+Merellum s'empressa de changer de vêtement; puis, comme elle n'était pas
+bien convaincue de la pureté des intentions de son noir libérateur, elle
+décrocha un couteau et le cacha sous les couvertures du lit dans lequel
+elle s'étendit.
+
+Le sommeil ne tarda point à la surprendre, quoiqu'elle s'efforçât de
+rester éveillée.
+
+Baptiste rentra, alluma du feu, et, s'asseyant sur un escabeau au chevet
+de la Petite-Hirondelle, il la contempla longuement avec une expression
+de ravissement indicible.
+
+Sa chute dans l'eau avait, en partie, lavé la couleur brune qui couvrait
+son visage. Mais, au lieu d'être blanc comme à l'ordinaire, son teint
+était coloré. Des nuances écarlates enflammaient ses tempes et ses
+pommettes. Elle avait la respiration chaude, précipitée; un tremblement
+convulsif l'agitait à chaque instant, et des gouttes de sueur perlaient
+à son front.
+
+Baptiste lui prit le poignet et étudia son pouls.
+
+Une fièvre intense la dévorait.
+
+Le lendemain, elle eut le délire: une congestion cérébrale s'était
+déclarée.
+
+Pendant près de deux mois, le brave nègre soigna Merellum avec le
+dévouement d'un frère et la délicate sollicitude d'une mère. Enfin, il
+eut le bonheur de la voir renaître à la vie, reprendre la santé.
+
+Tant de prévenances n'avaient pas été perdues pour lui. Le coeur de
+Merellum était bon et reconnaissant. Elle aimait vivement Baptiste,
+quoiqu'elle ignorât entièrement la cause de l'intérêt qu'il lui
+manifestait.
+
+A ses questions il ne répondait que par ces mots:
+
+--Massa heureux, bon heureux, quand li connaître.
+
+Tant qu'elle fut dangereusement malade, il coucha sur une peau au pied
+de son lit, mais, lorsqu'elle entra en convalescence, il sortit chaque
+soir de la caverne et ne revint que le matin.
+
+Bien qu'élevée parmi les Indiens, la Petite-Hirondelle se souvenait
+toujours de son origine. Elle savait gré au nègre de ses chastes
+attentions et faisait tous ses efforts pour lui prouver sa gratitude.
+
+Un matin, tandis qu'il était à la chasse, elle quitta la salle, gravit
+l'échelle de l'arbre, descendit sur le plateau, puis sur la grève et se
+promena le long du rivage de la Colombie.
+
+Le temps était beau; le soleil rayonnait de tout son éclat. Pas un
+nuage au ciel, pas la plus légère brise égarée dans l'air. Les oiseaux
+disaient leur romance d'amour sous la fouillée; les mauves, les
+pervenches, la violette, l'hélianthème, le lupin azuré diapraient de
+leurs nuances chatoyantes les opulents tapis de verdure et exhalaient
+des parfums délicieux. C'était l'aube d'une de ces splendides journées
+de printemps qui dilatent le coeur et égayent l'esprit par de riantes
+images de félicité.
+
+Merellum ne pouvait se lasser du spectacle qui enivrait ses sens. Elle
+marchait sans but, tout entière au bonheur de vivre, de respirer les
+fortifiantes exhalaisons de la terre en travail de fructification.
+
+Enfin, elle s'assit au pied d'un acacia pour mieux savourer son
+bien-être.
+
+Un doux sommeil, bercé par des songes agréables, s'empara d'elle.
+
+Quand elle s'éveilla, un homme, un étranger, accoudé contre l'acacia, la
+considérait attentivement.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XIII
+
+ ENTRE JEUNES GENS
+
+
+Naturellement d'une beauté poétique et mystérieuse comme les créations
+aériennes d'Ossian, la Petite-Hirondelle avait, ce jour-là, des
+charmes presque indéfinissables, tant la touche en était légère, tant
+l'expression en était séduisante. Comme sur le pollen impalpable qui
+velouté les ailes du papillon, on eût craint d'y porter la main, dans la
+crainte que le moindre contact en flétrît l'éclat.
+
+Blanche, avec un éclair rose oublié sur les joues, frêle, exquisément
+gracieuse dans ses formes, elle portait une charmante tunique de cuir
+de daim, bordée avec une passementerie rouge et bleue, qui rehaussait la
+diaphanéité lactée de son teint.
+
+Une ceinture de coquillage lui dessinait la taille; des mocassins
+coquets, en peau de castor, emprisonnaient son pied mignon.
+
+Près d'elle, était négligemment jeté un chapeau de paille de riz
+sauvage, à demi couvert par les ondes de son opulente chevelure. Tout
+cela, vêtement et ornements, avait été, sauf le chapeau, confectionné
+par Baptiste; durant la maladie de sa protégée, et je vous assure qu'il
+y avait dépensé un art infini. Une modiste-née se fût pas montrée plus
+habile dans la coupe des matériaux et dans le choix des nuances, sans
+parler des points d'aiguille! Ils laissaient loin derrière eux l'adresse
+de nos plus expertes couturières.
+
+En voyant cet homme qui la contemplait en silence, Merellum s'imagina
+d'abord qu'elle poursuivait son rêve, un bien doux rêve, car il lui
+avait montré, à ses genoux, le trappeur blanc rencontré l'automne
+précédent à la rivière des Sables-Mouvants.
+
+Et cet homme, cet étranger, c'était le trappeur blanc lui-même! Agitée
+d'un frémissement voluptueux, Merellum referma les paupières. Ses
+sens, assoupis par le sommeil, reprirent leur lucidité. Elle rouvrit
+imperceptiblement les yeux, et, à travers le voile transparent de ses
+longs cils, à son tour elle examina le curieux.
+
+Il était grand, svelte, un peu mince peut-être, mais droit et de belle
+prestance.
+
+Son visage formait un ovale allongé. Il avait le front découvert,
+couronné par des cheveux blonds bouclés; le nez bien coupé, les yeux
+d'un bleu céleste, la bouche fine et bienveillante, la peau brunie par
+le hâle et les intempéries.
+
+Ses traits respiraient l'intelligence, l'affabilité et l'enthousiasme.
+
+Une large blessure, à peine cicatrisée, lui partageait la joue gauche.
+
+Il n'avait pas de barbe, sauf une petite moustache, jaune comme l'or,
+qui ombrageait sa lèvre supérieure.
+
+Son costume ressemblait à celui que portent habituellement les commis
+riches de la Compagnie de la haie d'Hudson. Il consistait en une
+blouse de chasse ornée de piquants de porc-épic, à la manière indienne,
+mocassins, mitas ou guêtres en cuir et toque de feutre brun.
+
+Un carnier, une poudrière pendaient en sautoir sur son dos; des
+pistolets doubles, un couteau, une hachette à sa ceinture.
+
+La paume de sa main gauche reposait sur le canon d'un fusil à deux
+coups, monté avec un luxe dangereux dans ces contrées où le vol et
+l'assassinat sont pour ainsi dire à l'ordre du jour.
+
+Il remarqua bien le premier mouvement de la jeune fille; mais, soit
+qu'il eût peur de l'effaroucher par une apostrophe trop brusque, soit
+qu'il voulût prolonger une situation agréable pour lui, soit même qu'il
+fût d'un naturel timide, il feignit de ne point s'apercevoir qu'elle
+était éveillée.
+
+Merellum put donc le lorgner tout à son aise.
+
+Peu à peu, sans y penser, elle s'enhardit: ses paupières se
+dessillèrent, elle les releva à demi, puis entièrement, et il arriva que
+tout à coup ils se regardèrent l'un l'autre sans crainte, mais avec un
+mélange de surprise et de plaisir.
+
+Ils ne bougeaient pas; elle, étendue à la racine de l'arbre; lui,
+incliné, le visage à quatre pieds au-dessus du sien. On eût dit qu'ils
+craignaient que le moindre mouvement ne détruisit le charme qui les
+subjuguait.
+
+Mais déjà leurs yeux disaient un langage bien éloquent; pour leurs
+coeurs, ils s'entendaient sans le savoir, sans se connaître.
+
+Cependant, comme il n'est position si délectable qui ne finisse par
+devenir incommode quand elle dure trop, le jeune homme se décida à
+rompre le silence.
+
+--Mademoiselle comprend le français? dit-il d'une voix musicale.
+
+La Petite-Hirondelle répondit par un signe de tête affirmatif.
+
+--Mademoiselle a pour ami un vaillant trappeur, continua-t-il.
+
+--Et comme elle paraissait étonnée, il se hâta d'ajouter:
+
+--Je veux parler de Poignet-d'Acier.
+
+--Mon frère se trompe, dit Merellum se relevant et se mettant sur son
+séant: Poignet-d'Acier n'est pas un trappeur; c'est un grand chef
+qui commande la plupart des blancs de la Colombie, et qui est aimé ou
+redouté de tous les Peaux-Rouges du Nord-Ouest.
+
+--Je vous demande pardon..., commença le jeune homme.
+
+Mais elle l'interrompit avec la pétulance qui formait une des
+particularités de son caractère:
+
+--Mon frère connaît-il Poignet-d'Acier?
+
+--Oui, mademoiselle.
+
+--Et, fit-elle en arrêtant sur lui un regard scrutateur, mon frère
+est-il son ami?
+
+--Je n'ai pas eu l'avantage de le voir beaucoup, mais il a bien voulu
+m'honorer de sa sympathie.
+
+--Où mon frère a-t-il vu Poignet-d'Acier?
+
+--Je l'ai vu l'automne dernier au fort Colville. Il m'a beaucoup
+entretenu de vous, sa Petite-Hirondelle.
+
+--Poignet-d'Acier est bon; Merellum l'aime. Où allait-il?
+
+--Aux établissements.
+
+--Mon frère sait-il quand il reviendra?
+
+--A la saison prochaine.
+
+--A la saison prochaine! répéta la jeune fille en soupirant.
+
+Et, après une courte pause, elle demanda:
+
+--Qu'a-t-il dit à mon frère de la Petite-Hirondelle?
+
+--Il craignait qu'elle n'eût péri sur le brick qui appareillait au cap
+de la Roche-Rouge, ou qu'elle ne fût tombée au pouvoir de ses ennemis
+les Nez-Percés.
+
+--Il n'a rien dit de plus?
+
+--Poignet-d'Acier aurait voulu pouvoir s'assurer du sort de la
+Petite-Hirondelle avant de partir; mais ses affaires le
+rappelaient immédiatement au Canada. Cependant, il avait chargé le
+Dompteur-de-Buffles d'aller au secouru de sa protégée, car je lui appris
+qu'elle avait échappé à l'explosion... Puis...
+
+Le chasseur hésita:
+
+--Mon frère n'a-t-il pas été prisonnier chez les Arcs-Plats? s'écria
+Merellum.
+
+--Oui, mademoiselle, j'ai été leur prisonnier. Et, si j'ai bonne
+mémoire, c'est vous que j'ai rencontrée captive des Nez-Percés, sur le
+bord de la rivière des Sables-Mouvants.
+
+Merellum rougit et répliqua faiblement:
+
+--C'est moi que mon frère a rencontrée.
+
+--Vous aussi vous avez donc pu briser vos fers? fit-il avec animation.
+
+--Mais la jeune fille ne comprit pas. Il s'aperçut de la gaucherie de sa
+métaphore, et reprit plus simplement:
+
+--Vous avez réussi à échapper à vos ennemis?
+
+--Oui, dit-elle, un nègre m'a sauvée.
+
+--Un nègre?...
+
+--Un nègre qui s'appelle Baptiste.
+
+--Baptiste, mais c'est... mon camarade! Ah! le brave homme! l'excellent
+homme! Il vous a sauvée, dites-vous, mademoiselle? Mais où est-il? que
+je le remercie, que je l'embrasse, que...
+
+--Mon frère connaît donc aussi ce Peau-Noire?
+
+--Si je le connais! mais c'est, mon serviteur... un serviteur que j'ai
+retrouvé dans le désert.
+
+--Et qu'est ce que mon frère est venu faire dans le désert? interrogea
+Merellum.
+
+Cette question décontenança un instant le jeune homme. Il changea de
+couleur, tourmenta sa toque qu'il tenait à la main comme s'il eût parlé
+à une grande dame du monde civilisé, et demeura coi.
+
+La Petite-Hirondelle était aussi indiscrète qu'un enfant, mais aussi
+hardie qu'une sauvagesse, surtout quand elle avait affaire à une nature
+pliante ou peu osée. Du reste, investie, depuis le bas âge, d'un pouvoir
+absolu sur une tribu nombreuse d'Indiens, elle était impérieuse comme
+tous ceux qui ont été élevés dans l'exercice du commandement.
+
+Prenant le silence du chasseur pour un manque d'égards, elle réitéra sa
+demande d'un ton sec.
+
+--J'y suis venu, balbutia-t-il et en baissant les yeux, pour chercher
+une cousine.
+
+A ces mots, Merellum tressaillit.
+
+--Mon frère est venu chercher une cousine? dit-elle d'une voix altérée.
+
+--Oui, une fille qu'a laissée le frère de ma mère en mourant dans la
+Colombie.
+
+--La cousine de mon frère est une face blanche, sans doute?
+
+--Oh! assurément, dit-il en souriant.
+
+--Alors, elle n'est pas dans la Colombie; car, à dix journées de marche
+de chaque côté du Grand-Fleuve, il n'y a d'autre femme blanche que
+moi! s'écria la Petite-Hirondelle avec un rayonnement d'orgueil
+indéfinissable.
+
+Et elle se releva fièrement en rejetant de la main sur ses épaules les
+flots épars de son épaisse chevelure.
+
+Cédant à un accès d'enthousiasme, le jeune homme s'exclama avec une
+admiration sincère:
+
+--Oh! qu'elle est belle! mon Dieu, qu'elle est belle!
+
+La franche vivacité de cette déclaration imprévue causa un frisson de
+joie à Merellum, cependant elle dit avec une finesse toute féminine.
+
+--De qui parle donc mon frère?
+
+--De ma cousine, de vous! s'écria impétueusement le chasseur.
+
+--Moi! la cousine de mon frère?
+
+--Oui, vous êtes ma cousine, celle que je cherche!
+
+Elle essaya un geste de dénégation. Mais il s'écria vivement:
+
+--Oh! oui, vous êtes ma cousine; j'en suis sûr, car votre père était
+Canadien-Français. Il s'appelait Joseph Decoigne, natif de Lachine,
+petit village près de Montréal, et ma mère était sa soeur.
+
+Merellum secoua dubitativement la tête.
+
+--Oh! reprit-il avec conviction, je suis certain de ce que j'avance.
+M. Villefranche ou, si vous aimez mieux, le capitaine Poignet-d'Acier
+connaît bien votre naissance. C'est lui qui m'a dit qui vous étiez et où
+je pourrais vous trouver.
+
+--Mon frère me cherchait donc?
+
+--Si je vous cherchais! Mais, depuis plus d'un an, je parcours cet
+infernal pays en vous réclamant à tout le monde; et je furèterais encore
+si le hasard ne vous avait envoyée sur ma roule, un soir que, fait
+captif par les Arcs-Plats, j'étais conduit je ne sais ou pour être
+échangé contre quelque Peau-Rouge. Mais la Providence veillait sur nous.
+A première vue, elle vous révéla à moi, ma chère cousine. Ensuite, elle
+me fournit un moyen de tourner les talons à mes bourreaux. J'allai me
+réfugier au fort Colville, où Poignet-d'Acier venait de s'arrêter. Je
+lui contai mon histoire, et c'est lui qui me donna la certitude que
+mes pressentiments ne m'avaient pas abusé en vous voyant. Si j'avais eu
+quelques doutes, mon coeur les dissiperait en ce moment, et, tenez, pour
+vous le prouver, laissez-moi vous embrasser comme une vraie Canadienne
+que vous êtes, ma belle cousine.
+
+Sans plus de cérémonie, il jeta les bras autour du cou de la jeune fille
+et imprima sur ses joues deux bruyants baisers.
+
+Elle eût bien essayé de s'en défendre, mais le moyen? son chaleureux
+parent avait les larmes aux yeux.
+
+--Voyons, voulez-vous vous asseoir un instant, afin que nous causions?
+dit-il après un instant de silence.
+
+Sans répondre, Merellum se plaça sur le gazon.
+
+Il se mit à côté d'elle, et lui prenant une main qu'elle abandonna
+volontiers, il dit:
+
+--D'abord, vous saurez, ma cousine, que je m'appelle Xavier Cherrier,
+et que votre mère, ma tante, se nommait Louise. Ainsi donc, avec votre
+permission, ce nom sera celui que je vous donnerai désormais, car
+Merellum, ce n'est pas français, et la Petite-Hirondelle, c'est long...
+long!... quoique vous soyez bien le plus gracieux oiseau qui ait jamais
+gazouillé dans ces abominables régions.
+
+--Mon frère parlera comme il lui plaira! dit-elle mélancoliquement.
+
+--Oh! mais ne me dites plus mon frère, c'est un titre... qui... qui...
+Je préférerais mon cousin, si ça vous était égal, et même Xavier tout
+court.
+
+--Mais que vouliez-vous à votre cousine? s'enquit-elle subitement.
+
+--Ce que je lui voulais... ce que je lui voulais?... Oh! c'est simple:
+notre grand-père est mort en laissant de la fortune; mon père et ma mère
+ne sont plus depuis bien des années. J'étais donc seul et sans parents,
+là-bas, dans les établissements...
+
+En prononçant ces paroles, il avait des pleurs dans la voix;
+involontairement Merellum lui pressa la main.
+
+--Oh! s'écria-t-il, vous êtes bonne autant que belle, je le
+sens. Quelque chose me l'avait dit. J'ai bien fait de quitter les
+établissements pour venir vous voir, n'est-ce pas? Dites que j'ai bien
+fait.
+
+Il la suppliait éloquemment de son regard humide. Palpitante d'émotion,
+elle pencha la tête, pendant qu'il portait sa blanche main à ses lèvres.
+
+Ce fut un moment de muette extase, troublé seulement par le battement
+précipité de leurs coeurs.
+
+Deux aboiements, tels que n'en poussèrent jamais les membres de la race
+canine, interrompirent, cruellement ce délicieux tête-à-tête.
+
+Et le nègre Baptiste, courant comme un blaireau sur ses pieds et sur
+ses mains, vint se rouler aux genoux du chasseur, en criant avec des
+transports de joie:
+
+--Massa Xavier! massa Xavier! Ben heureux li, ben heureux! Et noir à
+Massa Xavier itou! et petite demoiselle blanche itou, et tout le monde
+itou, itou, itou!
+
+Il couronna son verbiage par des cabrioles extravagantes et une kyrielle
+d'aboiements qui durent mettre en émoi tout le gibier de la forêt.
+
+--Veux-tu bien te taire, vilain moricaud! s'écria
+
+Xavier, qui ne savait trop s'il devait, rire ou se fâcher de cette
+burlesque apparition.
+
+Mais Baptiste, fou de joie, n'entendait pas. Il multipliait ses sauts,
+ses bonds, ses gestes, ses cris, avec la fougue d'un jeune chien qui a
+retrouvé son maître.
+
+A la fin, le chasseur impatienté se leva pour le frapper.
+
+Merellum le retint par ces mots:
+
+--C'est lui qui m'a sauvé la vie.
+
+--Massa, fit Baptiste d'un ton humble, avoir dit à nègre de quêter après
+demoiselle blanche. Nègre avoir enlevé elle à Indiens et joué bon tour à
+eux.
+
+--Ouaou! ouaou-ou-ou-ou! ouah! ahh! ahhh!
+
+--Le brigand! exclama Xavier en colère. Il va tout à l'heure, par ses
+hurlements, attirer sur nous une bande de Peaux-Rouges.
+
+--Peaux-Rouges loin, loin! repartit Baptiste. Eux peur de nègre!
+grand'peur de Chien-Flamboyant!
+
+--Ah! c'est vrai, dit le jeune homme, riant de bon coeur; j'oubliais que
+tu as un artifice merveilleux pour écarter ces bandits. Figurez-vous, ma
+cousine, que le drôle, qui a servi comme aide-pharmacien chez mon père,
+a trouvé le moyen de fabriquer du phosphore avec des os calcinés, je
+crois, et qu'il s'en frotte le corps pour effrayer les Indiens, qui
+l'ont pris pour une divinité malfaisante.
+
+Merellum ignorait ce que c'est que le phosphore; mais elle avait vu
+Baptiste à l'oeuvre et connaissait le secret de ces flammes dont il
+s'entourait afin d'intimider les sauvages.
+
+--Comment vous êtes-vous connus? dit-elle à Cherrier.
+
+--Il était esclave chez mon père, qui avait quitté le Canada pour
+s'établir pharmacien à la Nouvelle-Orléans.
+
+--Mauvais massa! ben, ben mauvais! marmotta le nègre en hochant la tête.
+
+--Certaine nuit, il s'enfuit, continua Xavier; on n'en entendit plus
+parler. Aussi ne fus-je pas médiocrement surpris de me heurter à mon
+fugitif un jour que je rôdais dans ces parages. Je lui expliquai le but
+de mon excursion. Il promit de m'aider. Lui ayant dépeint votre figure,
+je continuai mon chemin; mais, attaqué par les Janktons [13], je fus
+blessé à la joue. On me transporta au fort Colville où je dus passer
+l'hiver...
+
+[Note 13: Indiens maraudeurs. Voir la _Huronne_.]
+
+--Alors il est votre esclave? dit Merellum en réfléchissant.
+
+--C'est-à-dire qu'il l'a été.
+
+--Mais il l'est encore, puisqu'il est en votre pouvoir.
+
+--Non, non, répliqua Xavier en souriant, il est libre maintenant,
+puisqu'au Canada et sur ces territoires les blancs ne reconnaissent
+point d'esclaves... Mais l'air du matin m'a singulièrement aiguisé
+l'appétit. Si nous allions à la grotte de Baptiste, car je suppose que
+c'est là que vous restez, ma cousine?
+
+--Oui, bonne petite demoiselle rester là, s'écria le nègre. Elle avoir
+été malade, oh! ben malade; mais noir soigner elle, et elle guérir tout
+à fait. Moi préparer bon déjeuner. Aimer ben fils à massa, mais pas
+massa. Oh! non, pas li en tout.
+
+Ils rentrèrent dans la caverne. Baptiste servit un succulent repas
+de biftecks de tortue, frai d'esturgeon, oeufs de canards sauvages et
+légumes divers.
+
+Pendant ce repas, les deux jeunes gens achevèrent de faire connaissance.
+Xavier proposa à Merellum de la ramener au Canada et de lui rendre la
+moitié de la fortune laissée par leur grand-père. La seconde partie
+de cette proposition intéressait peu la Petite-Hirondelle. Mais depuis
+longtemps elle désirait voir le pays de ses aïeux. C'était même dans ce
+but qu'elle avait renoncé à commander les Clallomes pour s'embarquer à
+bord du brick de Poignet-d'Acier. Une réflexion l'arrêtait cependant: le
+capitaine ne serait-il pas de retour dans la Colombie avant qu'elle fût
+arrivée au Canada? Xavier lui assura qu'en se pressant un peu, on le
+trouverait encore soit à Montréal, soit à Québec.
+
+Toutes les objections étant levées, Merellum consentit à accompagner le
+chasseur.
+
+Il fut décidé qu'ils attendraient que la convalescente fût entièrement
+remise, et qu'ensuite ils se rendraient au Canada par la route de terre,
+c'est-à-dire en traversant les Montagnes-Rocheuses et en longeant,
+soit en canot, soit à pied, les bords de l'Assiniboine, puis de la
+Saskatchaouane jusqu'aux Grands Lacs.
+
+Ces arrangements pris à la satisfaction générale, même de Baptiste, qui
+devait suivre «la petite demoiselle» aux établissements, Cherrier sortit
+avec le nègre pour se construire une cabane sur le plateau.
+
+Huit jours ne s'étaient pas écoulés que les deux jeunes gens s'aimaient
+d'un amour pur et passionné.
+
+Pouvait-il en être autrement à la face des grandes choses de la nature
+qui les entourait!
+
+Xavier apprenait à Louise les nobles doctrines du christianisme et
+initiait cette âme jeune et candide aux mystères de la nouvelle société
+dans laquelle il se proposait de la produire. Elle saisissait ses
+explications et se les appropriait avec cette pénétration qui est
+particulière aux femmes. L'élève et le maître étaient enchantés l'un
+de l'autre, et le moment du départ approchait, lorsqu'une après-midi,
+tandis que Xavier lui enseignait la lecture au moyen de lettres tracées
+sur du sable, Baptiste entra brusquement dans la salle souterraine en
+criant:--Indiens! Indiens!
+
+
+
+
+ CHAPITRE XIV
+
+ UNE RUSE DE BAPTISTE
+
+
+--Indiens! Indiens! répétait-il avec des accents de terreur.
+
+--Où sont-ils? demanda Xavier inquiet.
+
+--Là! eux là! sur grande rivière, répliqua le nègre.
+
+--Savez-vous, Baptiste, à quelle tribu ils appartiennent? dit froidement
+Merellum.
+
+--Eux, Nez-Percés! Nez-Percés!
+
+--Mais, reprit la jeune fille, vous avez un moyen de les repousser s'ils
+sont nombreux, et nous sommes en mesure de leur résister s'ils...
+
+--Douze canots! douze, bonne demoiselle! Eux plus peur de nègre, plus
+peur en tout!
+
+--Viennent-ils donc pour nous attaquer? dit Xavier.
+
+--Attaquer nous, oui, massa! Attaquer, attaquer bientôt.
+
+--Mais ils te prennent, m'as-tu dit, pour l'Esprit du feu; on n'attaque
+pas un Esprit, fit Xavier en souriant.
+
+--Oh! massa, massa! flammes pas pouvoir luire dans le jour, répliqua
+Baptiste d'un air désolé.
+
+--Cette retraite est sûre; ils ne la découvriront pas.
+
+Le nègre secoua la tête.
+
+--Eux suivre moi depuis deux ou trois jours; eux voir moi; moi pas dire
+à vous, crainte d'effrayer vous.
+
+--Tu as commis une imprudence, dit le jeune homme d'un ton de reproche;
+mais, encore une fois, où sont-ils?
+
+--Là! regardez par fenêtre, repartit Baptiste en montrant la feuille
+de parchemin qui bouchait l'ouverture par laquelle la salle recevait le
+jour.
+
+Cette ouverture se trouvait à cinq ou six pieds du sol. Le chasseur
+s'élança vers un escabeau pour regarder au dehors.
+
+Mais, plus prompte que lui, Merellum monta sur l'escabeau en s'écriant
+d'un ton qui révélait tout l'intérêt qu'elle avait pour Cherrier:
+
+--Non, non, Xavier, je vous en prie, ne vous mettez pas à cette fenêtre.
+Si, par malheur, les Indiens vous apercevaient, vous seriez perdu.
+
+--Pas à craindre ça, dit Baptiste. Fenêtre haute et masquée par
+buissons. Vous pouvoir reluquer Indiens, pas eux vous.
+
+Se hissant sur un autre escabeau, il arracha la peau de parchemin. Un
+chaud rayon de soleil couchant tomba aussitôt comme une pluie d'or sur
+les pelleteries qui garnissaient la salle.
+
+Éblouie par cette soudaine clarté, Merellum détourna la tête.
+
+Xavier profila de son mouvement pour sauter sur le siège qu'avait quitté
+Baptiste et arrondir son bras autour de la taille de la jeune fille.
+
+Elle le remercia d'un regard qui lui fit, une minute, oublier les
+dangers de leur situation.
+
+Tous deux ensuite plongèrent leur vue au dehors.
+
+Un tronc de buis touffu cachait effectivement la baie de la fenêtre, et
+permettait d'embrasser un assez vaste horizon sur le rio Columbia,
+qui roulait ses eaux à cent mètres au-dessous, sans que ceux qui le
+traversaient à cet endroit pussent vous distinguer.
+
+Quand les jeunes gens opérèrent leur reconnaissance, une douzaine de
+canots remplis de Nez-Percés naviguaient vers la falaise.
+
+--Le Renard-Noir! murmura Merellum dont le visage s'enflamma de colère.
+
+Xavier la sentit frémir.
+
+--Qu'est-ce donc que le Renard-Noir? demanda-t-il.
+
+--Ah! je me vengerai. Je n'y puis tenir, il faut que je me venge!
+s'écria la Petite-Hirondelle.
+
+Et avant que Cherrier eût pu prévoir son intention, elle avait bandé un
+arc et décoché une flèche hors de la caverne.
+
+--Touché! je l'ai touché! exclama-t-elle avec un geste de triomphe.
+
+--Qui avez-vous touché? fit Xavier.
+
+--Molodun, le Renard-Noir, le chef des Nez-Percés, mon persécuteur, si
+vous aimez mieux.
+
+--Ah! marmotta Baptiste, petite demoiselle perdre nous!
+
+--Bah! reprit Xavier avec l'exaltation de la jeunesse, ils ne sont
+qu'une cinquantaine en tout. Nous avons des armes et des munitions. Nous
+pourrons bien leur résister. Du diable! s'ils déterrent jamais l'entrée
+de ce souterrain. Passe-moi un fusil que je commence le feu.
+
+--Non, mon cousin, non, ne faites pas cela! s'opposa Merellum.
+
+Et s'adressant à Baptiste:
+
+--Ne lui donnez pas ce qu'il demande.
+
+--Mais pourquoi, Louise?
+
+--Pourquoi, parce que j'ai commis une imprudence en tirant sur Molodun,
+et qu'il ne faut pas l'aggraver par de nouvelles légèretés. Tenez,
+voyez, les Nez-Percés ont pris l'éveil; ils examinent la côte pour
+savoir d'où vient cette flèche que j'ai lancée. Molodun n'a pas été
+atteint grièvement, puisque le voilà debout dans son canot et inspectant
+la falaise avec plus d'attention encore que les autres. Nous seront
+vraiment protégés par ce Dieu des chrétiens dont j'aime tant à vous
+entendre parler, s'ils ne découvrent pas cette ouverture.
+
+--Et quand ils la découvriraient?
+
+--S'ils la découvraient, c'en serait fait de nous.
+
+--Bah! ils auraient besoin d'ailes pour arriver jusqu'ici.
+
+--Vous ne connaissez pas les Indiens, mon cousin; ils y arriveraient.
+
+--Ah! pour ça, ma cousine, je voudrais bien savoir comment, dit Xavier
+en riant.
+
+--Je vous assure...
+
+--Mais le rocher est à pic jusqu'au niveau du fleuve, à plus de cent
+verges au-dessous de nous.
+
+--Ce qui ne les empêcherait peut-être pas de l'escalader.
+
+--De grâce! expliquez-vous, ma chère Louise.
+
+--Baissez la tête! baissez la tête! s'écria-t-elle tout à coup.
+
+Machinalement Xavier suivit ce conseil, et presque au même moment une
+flèche passa en sifflant au-dessus de son oreille.
+
+--Voilà, reprit Merellum en se retirant de la fenêtre, une partie de
+l'explication que vous désiriez, mon cousin. Si, comme ce n'est que trop
+présumable à présent, les Nez-Percés ont remarqué cette ouverture, ils
+chercheront d'abord la porte de la caverne, et, ne la trouvant pas, ils
+lanceront, au moyen d'une flèche, un lasso par-dessus le tronc de buis
+qui nous abrite et grimperont jusqu'à nous.
+
+--Alors il faut couper ce tronc, dit Xavier.
+
+--Pas pouvoir, pas pouvoir! répliqua Baptiste, tronc trop bas. Moi
+essayer une fois, deux fois, dix fois, jamais pouvoir.
+
+Cinq ou six flèches pénétrèrent en même temps par la fenêtre dans la
+salle.
+
+--Vous voyez, dit Merellum, ils cassent les branches du buis, afin de
+distinguer ce qu'il y a derrière.
+
+--Que résoudre, quel parti prendre? murmura Cherrier.
+
+--La première chose à faire, répondit la Petite-Hirondelle, c'est de
+boucher immédiatement cette fenêtre avec un morceau de roche, après
+avoir placé adroitement les flèches qu'ils nous ont tirées sur le buis.
+Quand ils l'auront dépouillé de ses feuilles et de ses rameaux, leurs
+armes retomberont dans le fleuve, et, n'apercevant que le roc, là où ils
+doivent à présent supposer qu'existe l'ouverture, ils croiront peut-être
+s'être trompés et iront ailleurs.
+
+--Ah! voilà une idée excellente, ma cousine, je m'empresse de la mettre
+à exécution.--Prépare-moi des fragments de roche, moricaud.
+
+Baptiste sortit pour chercher des cailloux dans le passage, tandis que
+le jeune Canadien, ayant ramassé les flèches des Indiens, remontait
+sur l'escabeau pour les arranger sur le buis, d'après le conseil de
+Merellum.
+
+--Pas ainsi, mon cousin, pas ainsi! lui cria-t-elle, vous ne connaissez
+pas la subtilité des Peaux-Rouges.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Mais ces flèches se sont enfoncées dans les pelleteries qui garnissent
+les murailles de cette salle, par conséquent la pointe en est intacte.
+
+--Qu'est-ce que cela fait?
+
+--Cela fait, mon cher cousin, répliqua-t-elle en souriant, qu'ils ne
+seraient pas longtemps dupes de notre supercherie. Des que les flèches
+tomberont, ils courront les recueillir, car il n'est rien à quoi les
+Indiens tiennent plus qu'à leurs flèches.
+
+--Mais je...
+
+--Attendez, et gare à vous! En voici d'autres qui arrivent!
+
+Xavier se jeta de côté pour livrer passage à une nouvelle volée de
+projectiles.
+
+--Je vous disais donc, reprit Merellum, qu'ils se hâteront de repêcher
+leurs armes; les trouvant parfaitement affilées, ils comprendront vite
+qu'elles n'ont pas pu frapper le rocher, et alors...
+
+--Alors, il faut les émousser, n'est-ce pas, ma cousine? dit Xavier en
+épointant chacune des flèches avant de la glisser dans les branches de
+buis.
+
+--C'est cela, répliqua la jeune fille, qui se mit à l'aider dans sa
+besogne.
+
+Le nègre rentra avec trois cailloux de la même couleur que la roche de
+la falaise.
+
+Ils furent aussitôt ajustés dans la baie de la fenêtre, et l'obscurité
+envahit la salle.
+
+--Maintenant nous sommes pour quelques heures au moins à l'abri de
+ces coquins. Allumons une torche et avisons au moyen de nous tirer
+d'affaire, dit Xavier.
+
+Baptiste prit dans un coin une branche de sapin longue de quatre pieds,
+la fendit aux trois quarts de sa longueur en une foule de parties, y mit
+le feu et la ficha dans un trou creusé à cet effet près de la cheminée.
+
+A la lueur fumeuse et vacillante de cette torche, ils tinrent conseil.
+
+--Allons, ma cousine, que proposez-vous? demanda gaiement Xavier, à qui
+cette situation romanesque ne déplaisait pas trop, malgré l'imminence de
+ses périls.
+
+Mais quand on est jeune, qu'on n'a pas encore tout à fait pris racine
+dans la vie sociale, si je puis m'exprimer ainsi, on a une sorte
+d'audace égoïste, amoureuse des témérités et ennemie jurée du doute.
+
+--Que proposez-vous, ma cousine? Il est temps ou jamais de prendre une
+détermination, appuya-t-il en remarquant qu'elle rêvait.
+
+--A mon avis, le plus sage serait d'attendre, répondit-elle. Les
+Nez-Percés se lasseront d'user leurs flèches contre le rocher; ils
+débarqueront, fouilleront la falaise, et ne découvrant pas notre refuge,
+ils finiront par s'éloigner.
+
+--Si pourtant ils le découvraient? observa Xavier.
+
+Merellum se tourna vers Baptiste, qui s'était étendu sur le sol, la tête
+dans ses mains.
+
+--Bonne petite demoiselle veut opinion à nègre? dit-il.
+
+--Eh oui! intervint le Canadien, car tu sais mieux que nous quelles sont
+les ressources de cette caverne.
+
+--Massa dire vrai, mais noir rien pouvoir faire avant la nuit.
+
+--Que feras-tu alors?
+
+--Nègre faire Chien-Flamboyant, répondit Baptiste en bondissant deux ou
+trois fois.
+
+--Comment cela nous sauvera-t-il? dit Xavier.
+
+--Massa voir, massa voir.
+
+Le jeune homme haussa les épaules.
+
+--Oui, comment cela nous sauvera-t-il? insista la jeune fille, qui avait
+plus de confiance dans l'adresse du nègre que Cherrier.
+
+--Vous écouter moi, et moi parler. Quand nuit venue, moi frotter mon
+corps avec matière qui flambe dans la noirceur; monter après ça dans
+gros arbre, et être tout en feu, tout en feu; Indiens effrayés; vous
+profiter d'épouvante à eux. Et après que moi avoir aboyé trois fois,
+sortir de cette grotte, descendre le cap vers le sud, avancer mille,
+deux mille, trois mille pas; là, trouver enclos à moi, prendre chevaux
+et filer comme vent.
+
+--C'est juste, dit Merellum, vous avez des chevaux près d'ici. Mais que
+deviendrez-vous?
+
+Le nègre partit d'un bruyant éclat de rire qui fit reluire dans la
+demi-obscurité, une double rangée de dents blanches comme l'ivoire.
+
+--Oh! ma cousine, soyez sans inquiétude à son endroit, dit Xavier:
+Baptiste est trop ingénieux pour se laisser scalper par cette bande
+d'assassins. N'a-t-il pas déjà su leur faire accroire qu'il avait la
+puissance d'un Manitou?
+
+--Oui, Indiens grand'frayeur de Chien-Flamboyant, dit-il avec une
+gravité comique.
+
+--Tu nous rejoindras au fort Colville, dit Cherrier.
+
+--Massa aller à fort Colville?
+
+--Sans doute! pourquoi celle question?
+
+--Difficile, difficile, Grande-Coulée, vilaine route; désert, sable, pas
+manger, pas à boire, marmotta Baptiste.
+
+--Ta! ta! ta! j'ai déjà suivi ce chemin. Mais le crépuscule est venu.
+Il n'y a point de lune en ce moment. Il me semble que le soleil s'est
+couché sous un réseau de nuages. La nuit sera fort sombre. Si tu
+commençais la représentation?
+
+--Massa et bonne petite demoiselle se munir d'armes et de provisions
+d'abord, dit Baptiste.
+
+--Il a raison, et, sa prévoyance nous sera assurément d'un grand
+secours, répliqua Merellum.
+
+Xavier Cherrier était convenablement équipé; il ne prit qu'une gourde
+de vieux rhum et un taureau de pemmican [14]. Merellum jeta un arc et un
+carquois sur ses épaules, entoura sa taille d'un long lasso, et plaça
+à sa ceinture un poignard dont le chasseur lui avait fait cadeau.
+Il désirait qu'elle y ajoutât une paire de pistolets, mais la
+Petite-Hirondelle refusa obstinément. Elle avait les armes à feu en
+horreur.
+
+[Note 14: On appelle ainsi les énormes saucissons de viandes boucanées,
+confectionnés par les chasseurs du Nord-Ouest. (Voir la _Huronne_ et les
+_Pieds-Noirs_.)]
+
+Tandis qu'ils s'apprêtaient, Baptiste se frictionnait des pieds à la
+tête avec du phosphore. Jamais il n'avait fait aussi luxueuse dépense
+de ce combustible artificiel. Aussi la salle souterraine était-elle
+éclairée comme par une illumination _à giorno_.
+
+Xavier enchanté battait des mains:
+
+--Ah! comme il est drôle! mon Dieu, comme il est drôle! La bonne farce
+que nous allons jouer aux Peaux-Rouges! Que j'aurai du plaisir à conter
+cela un jour à mes amis de Montréal et de la Nouvelle-Orléans!
+
+--Nouvelle-Orléans, massa! vous vouloir y retourner! dit le tourbillon
+de flammes avec une anxiété évidente. Oh! moi, pas aller là; plus
+esclave, plus recevoir coups de fouet; non, jamais de jamais!
+
+--Bien! bien! je te laisserai au Canada, mon brave Baptiste, dit le
+jeune homme éclatant de rire.
+
+--Ben sûr, au moins, massa?
+
+--Nous vous le promettons, dit Merellum avec un sourire.
+
+--Nègre croire vous, bonne petite demoiselle, dit le Chien-Flamboyant en
+pressant un ressort qui faisait mouvoir la pierre servant de porte à la
+salle.
+
+Quand il fut sorti, Xavier se rapprocha de la jeune fille et lui dit
+d'un ton ému:
+
+--Je vous parais peut-être bien léger, Louise, car je plaisante à cette
+heure critique.
+
+--Point du tout, mon cousin, je vous aime mieux comme ça. N'oubliez pas
+que je suis une enfant du désert, accoutumée à braver, je dirai plus,
+à rechercher les périls, et, si je vous voyais timide et tremblant en
+cette circonstance, ma foi...
+
+Elle s'arrêta court.
+
+--Eh bien? fit Cherrier, charmé de la taquiner un peu.
+
+Elle lui demanda grâce par un regard. Il ne comprit pas ou ne voulut pas
+comprendre.
+
+--Eh bien! mon cousin, répliqua-t-elle résolument, si vous n'étiez pas
+brave, vous ne me plairiez pas.
+
+--Vous avez donc pour moi de l'amour, Louise?
+
+--Je ne sais ce que c'est que l'amour, mais mon coeur vous aime, Xavier.
+
+--Oh! s'écria-t-il en lui saisissant la main, cet aveu...
+
+--Je dis ce que je pense. Vous êtes, après le capitaine Poignet-d'Acier,
+le premier homme vers lequel je me sois sentie attirée par une
+inclination secrète, et je suis heureuse du bonheur que mes paroles
+semblent vous causer.
+
+--Louise! Louise! vous me rendez fou de joie!
+
+Il porta sa main à ses lèvres.
+
+--Pourquoi ne m'embrassez-vous pas sur les joues, comme d'habitude,
+Xavier? dit Merellum d'un air surpris.
+
+Il rougit, pâlit et baissa les yeux.
+
+La naïveté de la jeune fille l'effrayait presque.
+
+--Mais, reprit-elle candidement, qu'avez-vous donc?
+
+Il tomba à ses genoux.
+
+--Louise, lui dit-il d'une voix palpitante, Louise, je vous aime, vous
+le savez, n'est-ce pas! Je sens que loin de vous la vie pour moi ne
+serait plus possible; que désormais toutes mes pensées, toutes mes
+aspirations sont pour vous... Enfin, je vous aime!...
+
+--Mais, moi aussi, je vous aime, Xavier, dit-elle avec l'innocente
+franchise d'une âme vierge.
+
+--Alors, reprit-il en balbutiant, vous consentiriez...
+
+L'émotion l'empêcha de poursuivre.
+
+--Mais je consentirai à tout ce que vous voudrez, Xavier.
+
+--Même à m'épouser?...
+
+Et il l'enveloppa d'un regard suppliant.
+
+Merellum tressaillit. Un nuage passa sur son front.
+
+--Oui, n'est-ce pas que vous consentirez à m'épouser, dites-le,
+promettez-le moi, Louise? fit le jeune homme de cet air câlin et
+pressant qui est une des plus fortes expressions de la passion.
+
+--Vous épouser! répondit-elle lentement, stupéfaite de cette prière.
+
+Xavier ouvrit la bouche pour insister.
+
+Trois aboiements successifs, vigoureusement cadencés, l'arrêtèrent.
+
+--Le signal! Partons, mon cousin, partons! s'écria Merellum.
+
+La première, elle s'élança sur l'échelle, et, en atteignant le faîte,
+elle vit le Chien-Flamboyant qui courait de branche en branche sur les
+cèdres voisins.
+
+On eût dit un feu follet dansant au milieu des arbres.
+
+Du bas de la falaise s'élevaient des hurlements effroyables.
+
+--Indiens en fuite! en fuite! mais revenir bientôt, bientôt. Vous partir
+vite. Chevaux au sud! cria Baptiste.
+
+Merellum et Xavier furent promptement de l'autre côté du cap.
+
+Au lieu indiqué, ils trouvèrent des mustangs, en bridèrent deux avec
+des cordes de ouatap, et, sautant sur leur dos, se dirigèrent en toute
+célérité vers le sud.
+
+Par malheur, dans sa précipitation, la Petite-Hirondelle avait laissé
+tomber son chapeau d'écorce près de l'enclos aux chevaux.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XV
+
+ LA GRANDE-COULÉE
+
+
+Merellum ne s'était pas trompée; elle avait atteint Molodun à l'épaule
+droite, mais si légèrement, que la flèche avait seulement éraflé
+l'épiderme.
+
+Depuis une lune, ce chef était remis du terrible coup de tomahawk que
+lui avait asséné Oli-Tahara dans le combat des Nez-Percés contre
+les Chinouks. Sa vie, il la devait à son épouse Lioura. Elle l'avait
+transporté sur la rive septentrionale du Columbia, et ramené à l'ienhus
+aussitôt, après le départ des ennemis. Sa reconnaissance pour la
+Blanche-Nuée s'exprima en termes très-vifs lorsqu'il reprit ses sens,
+et la jeune femme put se croire aimée; mais il n'en était rien. Quand la
+possession n'aurait pas éteint les premières ardeurs qu'il lui témoigna
+à la suite de leur mariage, ses longues entrevues avec Merellum et la
+froide résistance de celle-ci avaient allumé dans le sein du sagamo une
+passion désordonnée et qui, quoique assoupie, n'avait jamais cessé de
+brûler.
+
+D'ailleurs, la pauvre Lioura portait sur son visage et sur son corps les
+traces indélébiles des persécutions endurées chez les Clallomes: elle
+était devenue laide.
+
+Avec cette laideur, qu'elle ne pouvait ignorer, sa jalousie avait
+augmenté. Son père, l'Aigle-Gris, et son frère, le Castor-Industrieux,
+étaient morts sur le champ de bataille; il ne restait plus personne pour
+la protéger.
+
+Une fois guéri, Molodun se mit activement à la recherche de la face
+blanche. Il savait qu'elle avait échappé aux perquisitions d'Oli-Tahara
+et qu'elle était partie avec le Chien-Flamboyant.
+
+Jongleur par sa position et, conséquemment, au fait des petites
+pratiques de la sorcellerie, Molodun était moins superstitieux que la
+plupart des Indiens.
+
+Il avait vu le nègre en plein jour, dépouillé de tout son appareil
+flammifère, et le soupçonnait fort d'être un habile charlatan; mais
+comme, après tout, il ne faisait de mal à personne, le Renard-Noir
+l'avait, par politique, protégé jusque-là, comme une créature dont il
+pourrait peut-être un jour tirer parti.
+
+L'enlèvement de Merellum changea sa manière de voir à l'égard du nègre.
+
+Une centaine de guerriers nez-percés avaient survécu à la défaite.
+
+Molodun choisit parmi eux cinquante des plus braves et explora le pays
+environnant.
+
+Plus d'une fois il aperçut le noir et tenta de s'emparer de lui; mais
+chaque fois celui-ci sut mettre le sauvage en défaut. Un jour enfin,
+Molodun entrevit Merellum, qui se promenait avec le chasseur canadien
+sur le plateau de la falaise. Il n'avait certes pas besoin de cette
+découverte pour s'exciter à poursuivre son entreprise. Mais une nouvelle
+sensation traversa son coeur comme un fer rouge. Au désir de s'emparer
+de la Petite-Hirondelle se joignit le désir, non moins brûlant, de tuer
+le jeune homme avec qui elle causait si familièrement.
+
+Seul alors dans son canot, sa bande étant campée à quelque distance, il
+rangeait la côte au pied du cap.
+
+Il aborda, gravit l'escarpement en moins de cinq minutes, et arriva sur
+le plateau.
+
+Les jeunes gens n'y étaient plus. Molodun ne trouva que la hutte
+grossière où le chasseur couchait avec Baptiste, Merellum occupant seule
+la salle souterraine.
+
+Le Renard-Noir vit bien, tout de suite, que cette loge n'était qu'un
+abri passager, et que la face blanche avait une autre retraite.
+
+Il fouilla, fouilla la falaise et ne trouva rien.
+
+Revenant sur le rivage, il se rembarqua, retourna vers ses gens et les
+ramena dans un îlot, vis-à-vis du cap, où il les établit.
+
+Lui-même se plaça de manière à observer ce qui se passerait au sommet du
+rocher.
+
+Par bonheur pour nos héros, le cèdre qui servait comme d'escalier au
+souterrain, était en partie masqué par deux gros arbres du côté du
+fleuve.
+
+Malgré sa vigilance, Molodun ne remarqua pas la rentrée du nègre dans
+la grotte, quoique celui-ci eût parfaitement distingué les canots des
+Nez-Percés.
+
+Enfin, fatigué d'attendre, le Renard-Noir résolut d'explorer la falaise
+avec tout son monde. Il donna l'ordre de pousser vers le rivage. C'est à
+ce moment que Merellum le reconnut par la fenêtre et tira sur lui.
+
+Surpris et irrité par cette attaque imprévue, Molodun craignit une
+embûche, et au lieu d'attérir, il commanda à ses guerriers de se tenir
+à flot, en tâchant de découvrir d'où venait le coup. Des flèches furent
+décochées sans effet sur le tronc de buis, et comme la nuit tombait
+rapidement, le Renard-Noir jugea qu'il était prudent de regagner son île
+et d'ajourner au lendemain la continuation des recherches.
+
+Alors, dans les branches des arbres, tantôt, comme une gigantesque
+statue de feu, tantôt comme une boule incandescente, parut Baptiste.
+
+Les Nez-Percés furent saisis de vertige. La plupart s'enfuirent,
+quelques-uns se précipitèrent dans les flots où ils se noyèrent.
+
+Molodun lui-même se hâta de se réfugier dans son île.
+
+Le triple aboiement du Chien-Flamboyant acheva de semer l'épouvante
+parmi les Peaux-Rouges.
+
+--L'Esprit du feu! l'Esprit du feu! hurlaient-ils en faisant force de
+rames.
+
+Mais cette fois Molodun ne fut pas dupe du stratagème. Il avait reconnu
+le nègre.
+
+--Que mon frère Peopeomaxmax rassemble les jeunes hommes, dit-il à un
+chef qui l'accompagnait.
+
+Peopeomaxmax ou le _Serpent-Jaune_ essaya inutilement d'exécuter cet
+ordre.
+
+Les Indiens étaient dispersés en tous sens. Le lendemain seulement,
+Molodun parvint à en réunir une dizaine.
+
+Au point du jour, il traversa le fleuve, sonda le terrain tout autour
+du plateau, mais sans deviner la cachette du cèdre. Une double piste
+détourna au reste son attention de l'arbre. Cette piste partait du pied.
+Il supposa que les auteurs des empreintes s'étaient, la veille, tenus
+cachés dans les rameaux.
+
+Il examina les pas; c'étaient bien ceux d'un homme et d'une femme, et
+l'un et l'autre appartenaient à la race blanche, car la pointe du pied
+était tournée en dehors, au lieu d'être tournée en dedans, comme celle
+des Peaux-Rouges.
+
+Ces impressions furent suivies jusqu'à l'enclos, où elles
+disparaissaient à travers des traces de poneys nombreuses. Mais aucun de
+ces animaux ne se trouvait alors dans l'enceinte.
+
+Molodun ne savait trop à quelle détermination s'arrêter lorsque
+le chapeau que Merellum avait laissé tomber frappa sa vue. Il le
+connaissait bien, car elle l'avait fabriqué dans sa loge. Aussitôt son
+parti fut pris.
+
+--Mon frère, dit-il au Serpent-Jaune, tu vas aller chercher des chevaux
+à l'ienhus, qui n'est qu'à un tour de soleil d'ici, et tu me rejoindras.
+Je suivrai cette piste qui monte vers l'est.
+
+Peopeomaxmax partit incontinent avec trois hommes, laissant une partie
+des autres accompagner le Renard-Noir.
+
+Pendant ce temps, Cherrier et Merellum, qui avaient galopé toute
+la nuit, déjeunaient gaiement à l'entrée d'une grotte, non loin de
+l'embouchure de la Voila-Voila, dans la Colombie.
+
+Le paysage était nu et stérile. Une lande sablonneuse, sans bornes,
+l'occupait en entier vers le sud. Au nord, il était fermé par le fleuve
+qui roulait ses ondes grondeuses entre des roches volcaniques noirâtres.
+Sur la rive méridionale se dressaient deux colonnes colossales,
+mesurant sept à huit cents pieds d'élévation, nommées par les voyageurs
+canadiens-français les Cheminées, et sur le bord septentrional,
+vis-à-vis, un roc énorme dont la face répond assez à celle des
+cheminées. On dirait que, comme pour le Saguenay, au Canada, une
+révolution terrestre a tranché d'un seul coup les rochers en deux et
+ouvert ainsi un lit aux ondes du rio Columbia.
+
+--Ces pics ont un aspect singulier, dit Xavier en indiquant du doigt les
+Cheminées.
+
+--Les Voila-Voilas, Indiens qui habitent ce pays, les ont nommés les
+filles Kiuses, répondit Merellum.
+
+--Ah! et sans doute il y a une histoire attachée à cette dénomination.
+Contez-la moi, tandis que nos chevaux se reposent, ma belle cousine.
+
+--Avec plaisir.
+
+--Je vous écoute.
+
+Alors la Petite-Hirondelle parla ainsi:
+
+«Vous savez, mon cousin, que le Loup est vénéré par la plupart des
+Peaux-Rouges riverains de la Colombie. Or, il y avait jadis un de ces
+animaux qui gouvernait la contrée. Ayant appris qu'une sauterelle,
+grande magicienne, y causait des ravages épouvantables, il se mit à sa
+recherche, la surprit, la vainquit par la ruse, la dévora et reprit
+le chemin de sa maison. En route, il rencontra trois Indiennes kiuses.
+Elles étaient soeurs, il devint amoureux de toutes les trois.
+
+«Au moment où il les aperçut, elles construisaient une chute, afin de
+prendre au-dessous du saumon dans un filet qu'elles avaient l'intention
+de tendre. Le Loup les observa jusqu'à la nuit. Alors, quand elles
+se furent retirées, il détruisit leur ouvrage. Le lendemain, même
+manoeuvre, et ainsi durant trois nuits. Au matin du quatrième jour, les
+jeunes filles désolées s'étaient assises sur le rivage et poussaient
+des cris déchirants. Le Loup s'approcha d'elles et leur demanda pourquoi
+elles pleuraient.
+
+«--Parce que, répondit l'aînée, nous avons faim et que nous ne pouvons
+bâtir une chute pour prendre des poissons.
+
+«--Vraiment! dit le Loup, et si je vous en bâtissais une, que me
+donneriez-vous en échange?
+
+«--Tout ce que vous voudrez, répliqua-t-elle.
+
+«--Eh bien! reprit-il, si vous voulez devenir mes femmes, je vous ferai
+une belle cascade, et vous prendrez autant de poisson que vous voudrez.
+
+«--Les filles kiuses se consultèrent.
+
+«--Il leur répugnait de devenir toutes les trois les femmes du Loup,
+non point parce qu'elles étaient soeurs, car c'est la coutume chez les
+Indiens de la Colombie d'épouser plusieurs soeurs, mais parce qu'elles
+se jalousaient mutuellement.
+
+«Elles demandèrent au Loup un peu de réflexion, espérant que pendant ce
+temps elles trouveraient des vivres.
+
+«Elles n'en trouvèrent point, et la faim les pressait.
+
+«Alors les filles kiuses consentirent à suivre le Loup dans son wigwam.
+
+«Il leur donna du poisson, du gibier, des racines de ouappatous tant
+qu'elles en voulurent, et elles furent heureuses jusqu'à la fin de la
+saison.
+
+«Mais un jour qu'il était parti à la chasse, un Manitou s'introduisit
+dans leur loge et leur lit des présents de ouampums.
+
+«Le Loup, en rentrant, vit ces présents et se mit en fureur.
+
+«Après avoir grondé et battu ses femmes, il leur ordonna de le suivre
+sur le bord de la rivière Voila-Voila.
+
+«En y arrivant, il reprocha à l'aînée de l'avoir trompé, et la changea
+en grotte,--celle dans laquelle nous déjeunons, observa Merellum.
+
+«Puis il métamorphosa les deux cadettes en ces deux pics qui s'élèvent
+là-bas.
+
+«Ensuite, lui-même prit la forme du rocher qu'on aperçoit de l'autre
+côté du fleuve, afin d'être toujours à même de surveiller la conduite de
+ses squaws.
+
+«On dit que, quand il est irrité, il attire sur elles la foudre et leur
+fracasse la tête [15].»
+
+[Note 15: Parmi les tribus de la Colombie, le loup est en grand honneur.
+On lui attribue la plupart des cascades existantes. Voici une autre
+version de la légende ci-dessus. Le loup désirant avoir une femme, la
+voulut de la tribu des Spokani. Dans ce dessein, il leur demanda une de
+leurs vierges. Sa demande fut agréée. En récompense, le Loup promit que
+le saumon serait abondant, et, dans ce but il créa une chute, afin qu'on
+le pût prendre avec plus de facilité. Plus tard, il adressa une requête
+semblable aux Seskui ou Coeurs-d'Alène; mais ceux-ci la repoussèrent.
+Pour se venger, le Loup forma la grande cataracte des Spokani, qui a
+depuis empêché le poisson de remonter au territoire des Coeurs-d'Alène.]
+
+--Et vous avez pourtant cru à tout cela, ma cousine! dit Xavier en
+souriant.
+
+--Ah! mon cousin, vous êtes méchant! répliqua-t-elle joyeusement en lui
+donnant une petite tape sur la joue.
+
+--Eh bien! reprit-il, je bois à la santé des filles kiuses!
+
+--Ouaou! ouaou-ou-ou-ou! ahh! ahhh! ahhhh! répondit à ce toast un voix
+familière.
+
+--Le moricaud, ma conscience [16]! C'est lui-même! dit le jeune homme en
+regardant autour d'eux après avoir mouillé ses lèvres au flacon de rhum
+qu'il avait tiré de sa carnassière.
+
+[Note 16: Locution très-usitée parmi les Canadiens-Français.]
+
+--Li! massa! li! riposta la grosse voix du nègre, apparaissant à cheval
+devant une saillie du rocher.
+
+--Je savais bien que tu réussirais à échapper aux Peaux-Rouges!
+
+--Peaux-Rouges, pas forts, pas forts en tout! dit Baptiste d'un ton
+crâne.
+
+--Ils ont abandonné la partie, n'est-ce pas?
+
+--Eux, pris au piége, d'abord, massa.
+
+--Ont-ils perdu notre piste? demanda Merellum.
+
+--Perdu oui, perdu non.
+
+--Que signifie ce baragouinage? Allons, explique-toi, dit Cherrier.
+
+--Massa, Indiens venir derrière moi; mais pas près, une, deux, trois,
+quatre, dix lieues!
+
+--Ils sont à dix lieues de nous!
+
+--Dix lieues, oui; eux pas de chevaux, mais bientôt en avoir.
+
+Et Baptiste raconta, dans son langage pittoresque, que Molodun, ayant
+découvert la trace de Merellum, s'était immédiatement lancé à sa
+poursuite avec six Nez-Percés, après avoir envoyé le Serpent-Jaune au
+village pour y prendre et ramener des mustangs.
+
+--Vous partir, partir tout de suite, dit-il en terminant; car Indiens
+revenir, revenir vite.
+
+--Alors, montons à cheval! s'écria Cherrier.
+
+Il courut chercher les poneys, qui tondaient quelques maigres arbousiers
+sur le rivage du fleuve.
+
+Cinq minutes après, tous trois galopaient vers la rivière des Saaptim.
+
+Ils suivirent son cours jusqu'à celle du Pavillon, et au bout de huit
+jours d'un voyage pénible, ils entrèrent dans la Grande-Coulée, ancien
+lit présumé du rio Columbia, et qui n'a pas moins de cent cinquante
+milles de longueur sur un à six de large.
+
+Là, la végétation cesse entièrement. Partout ou se porte le rayon
+visuel, il n'aperçoit que rochers infranchissables, tronçons et
+fragments de colonnes ou projections basaltiques, strates micacées,
+brillantes comme l'or, schistes noirâtres et sables mouvants. A peine,
+d'intervalle en intervalle, rencontre-t-on quelques arbustes nains ou
+quelques plants de cactus sphéroïdal et de créosote; les pariétaires, la
+mousse elle-même semblent avoir horreur de cette gorge épouvantable.
+De chaque côté elle est cuirassée par des masses rocheuses verticales,
+formidables, dont l'élévation dépasse souvent cinq et six cents mètres.
+La solitude est complète en ces lieux; rarement la voix humaine s'y fait
+entendre; jamais les bêtes fauves ne la troublent par leurs cris.
+Mais quand un son y est lancé, il bondit d'écho en écho, doublant de
+puissance à chaque station, et il revient grossi de sa propre force,
+avec des réverbérations effrayantes. Les volatiles évitent soigneusement
+la Grande-Coulée. Les reptiles ne s'y montrent nulle part. Le serpent à
+sonnette, si commun dans toute l'Amérique septentrionale, fuit ce canon
+maudit. Seuls des créatures animées, les pélicans y barbotent dans des
+mares d'eau saline et bourbeuse, éparses ça et là dans des bas-fonds.
+
+C'est une désolation qui afflige l'esprit le plus robuste, un silence
+qui glace le coeur, à moins que les stridentes clameurs de la tempête
+n'ébranlent toutes ces assises de granit, et les remuent jusque dans
+leurs entrailles. Alors le soi frissonne, la pierre parle, elle gémit,
+se lamente, et, de la Grande-Coulée, ordinairement morne et taciturne
+comme la tombe, s'échappent des mugissement semblables à ceux qui
+accompagnent les grandes convulsions de la terre en mal d'épanchement
+igné.
+
+En rapprochant, de l'extrémité supérieure de la barranca, on remarque au
+milieu même, et atteignant par leur altitude la hauteur des escarpements
+dont elle est bastionnée, deux montagnes.
+
+Ces montagnes durent former des îles quand la Colombie traînait ses
+flots dans ce vaste bassin.
+
+Le plateau de la première est long, avec une étendue assez considérable;
+celui de la seconde est rond et n'a qu'un diamètre peu développé.
+
+Elle ressemble à un cône tronqué.
+
+Après de longues journées de marche, après avoir souffert de la soif et
+de la faim, un soir, la petite troupe de fugitifs arriva au pied de ce
+cône.
+
+Merellum était exténuée; la disette de vivres, l'insalubrité de l'eau et
+des aliments, la fatigue, avaient altéré sa frêle constitution, à
+peine remise des secousses d'une longue maladie. Cependant elle ne se
+plaignait pas et trouvait dans son courage des paroles pour relever le
+moral de ses compagnons de misère.
+
+Xavier Cherrier avait perdu une partie de son enjouement. Il souffrait
+doublement, pour elle et pour lui. Mais il s'efforçait de faire bonne
+contenance, et parfois plaisantait volontiers sur ce qu'il appelait «le
+romantique de leur situation.»
+
+Quant à Baptiste, il ne cessait de jurer en jargon
+franco-hispano-anglais, et sur tous les tons, contre ces vermines
+d'Indiens qui obligeaient «bonne petite demoiselle et massa Xavier à
+promener eux par pareille chaleur, dans pareil pays.»
+
+Au reste, actif, industrieux et toujours sur pied, il allait cueillir
+des pommes de cactus là ou on aurait supposé qu'un oiseau seul pouvait
+atteindre, et la chair juteuse de ces fruits n'avait pas été d'une mince
+importance pour leur sustentation, tandis que le brou offrait à leurs
+chevaux une provende substantielle.
+
+Quand celle ressource manquait, Baptiste trouvait encore le moyen
+d'escalader des crêtes sourcilleuses de la Grande-Coulée, et de tuer au
+delà quelques oiseaux ou de rapporter de l'eau plein sa gourde.
+
+Néanmoins, malgré toute son ingéniosité, aidée de la connaissance
+qu'avait Merellum du pays, ils durent, plus d'une fois, se coucher à
+jeun et fournir une longue traite, le lendemain matin, avant de trouver
+de quoi relever leurs forces et celles de leurs montures.
+
+Ils étaient dans cette triste condition quand ils firent halte devant le
+cône dont je viens de parler. Depuis vingt-quatre heures ils n'avaient
+ni bu ni mangé, et leurs poneys trébuchaient d'épuisement à chaque pas.
+
+--Il m'a semblé distinguer quelque chose comme un lac là-haut, dit
+Xavier; je m'en vais tacher de grimper. Peut-être trouverai-je des baies
+sauvages. Cela nous rafraîchira toujours mieux que ces cailloux que
+nous suçons du matin au soir, comme si c'étaient des morceaux de sucre.
+Allons, ma cousine, encore un brin de patience, et nous serons au fort
+Colville. Ça ne fait rien, vous devez vous dire que, pour un amoureux,
+j'ai de drôles de façons de faire la cour à ma prétendue...
+
+--Votre prétendue! vous êtes bien hardi, monsieur! interrompit Merellum
+essayant de sourire.
+
+--Massa reposer vous, nègre monter sur ce morne, dit Baptiste.
+
+Xavier voulut insister; mais l'autre ajouta en lui parlant à l'oreille:
+
+--Non, massa, pas vous, pas vous! garder petite demoiselle!
+
+Cet argument était irrésistible; le Canadien demeura près de Merellum,
+et Baptiste partit à la découverte.
+
+Au bout d'une heure, il revint portant sur sa tête une énorme botte de
+fourrages verts tout mouillés. A la main il tenait trois gros poissons,
+et sa gourde était remplie d'eau fraîche. Cependant il n'était
+pas joyeux comme à son habitude, quand il avait fait quelque bonne
+trouvaille.
+
+--Vous, boire et manger, dit-il aux jeunes gens; petit lac et poisson
+en haut; pris poisson avec ligne et épine pour hameçon. Mais manger vite
+poisson; lui cuit, moi cuire lui avant de rapporter.
+
+Les chevaux se jetèrent avec avidité sur les herbes succulentes que le
+bon nègre avait étalées devant eux. Leurs maîtres ne se firent pas
+prier non plus pour se restaurer. Le repas promptement expédié, Baptiste
+profita d'un moment où Merellum ne les observait pas pour dire à
+Cherrier:
+
+--Massa, partir tout de suite. Indiens arriver près: moi voir eux, quand
+moi sur le morne.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XVI
+
+ LE FORT COLVILLE ET LES CHUTES DE LA CHAUDIÈRE
+
+
+--Les Indiens, dis-tu?
+
+--Oui massa, oui, Indiens; moi sûr, moi voir eux.
+
+--Mais à quelle tribu appartiennent-ils?
+
+--Eux, Nez-Percés, massa, Nez-Percés!
+
+--Enfin, ils ne sont pas si près de nous...
+
+--Oh! si si, très-près: un, deux, trois, cinq milles, massa, cinq!
+
+--Alors, il faut aller camper ailleurs.
+
+Le Canadien se rapprocha de Merellum, qui s'était endormie. Quoiqu'il
+lui en coûtât beaucoup de l'arracher au repos, il dut se risquer à cet
+acte de cruauté, car la pauvre jeune fille était accablée de lassitude.
+
+Aux premiers mots qu'il lui dit, cependant, elle se leva, prête à se
+remettre en route. Les poneys furent enfourchés, et nos voyageurs
+coururent toute la nuit sans poser pied à terre.
+
+Le lendemain matin ils firent halte près d'une source d'eau fraîche, sur
+une petite prairie ombragée par des acacias en fleurs, véritable oasis
+dans ce désert.
+
+Xavier tua un bouquetin, le premier quadrupède qu'ils eussent rencontré
+depuis leur entrée dans la Grande-Coulée.
+
+Ils se reposèrent deux heures et reprirent leur marche.
+
+Au bout de quatre jours, ils pénétrèrent dans une contrée nouvelle,
+montueuse et boisée, et sortirent enfin du canon maudit.
+
+Désormais, l'eau et les vivres ne leur manqueraient plus. Ils se
+sentaient près du fort Colville. L'espérance, les réchauffant de ses
+rayons bienfaisants, ranima leurs forces.
+
+Cependant, la première nuit qu'ils couchèrent sur les hauteurs, Cherrier
+s'éveilla tout à coup en proie à un violent émoi. Il était balancé
+à droite et à gauche, comme si la montagne eût été secouée par un
+tremblement de terre.
+
+Merellum lui apprit en souriant que ce qui causait son effroi était
+simplement l'oscillation, au souffle du vent, des pins gigantesques sous
+lesquels ils étaient étendus.
+
+Ces pins, de la plus grande espèce, appelés par les naturalistes
+_lambertinæ_, plantent leurs racines entre les fissures des rochers,
+à fleur de terre. Les débris de leur feuillage forment peu à peu, en
+dessous, un lit de verdure qui semble immobile. Mais viennent les plus
+légères brises, et le tronc des arbres ploie, comme un jonc sur sa base,
+et toutes les racines, avec le sol environnant, sont en mouvement.
+
+Les Canadiens-Français désignent ces conifères par le nom de _pins
+tremblants_, et les endroits où ils poussent par celui de _berceuses_.
+
+Xavier se rendormit en riant de sa peur.
+
+Le lendemain, dans l'après-midi, ils arrivèrent à la chute des
+Chaudières, cataracte de près de soixante pieds, considérée comme la
+plus haute du rio Columbia. Elle doit sa dénomination aux trous ronds
+que l'eau et les cailloux ont, en tombant, pratiqués au bas. «Les
+cailloux, dit avec raison un voyageur, une fois retenus entre les
+inégalités des rochers, sous la cascade, tournent en spirale énorme et
+creusent ainsi des cavités aussi rondes et aussi polies que les parois
+intérieures d'une chaudière de fer.» Les fleuves de l'Amérique du Nord
+contiennent grand nombre de ces chaudières naturelles. Il y en a de fort
+remarquables au Canada, près de Québec et d'Ottawa.
+
+Les Peaux-Rouges, dont le langage imaginé est tout fleuri d'onomatopées,
+les nomment tum-tum.
+
+Ayant longé un village indien, bâti au-dessus de la cascade des
+Chaudières, Xavier, Merellum et le fidèle nègre ne tardèrent pas à
+découvrir le fort vers lequel tendaient leurs voeux depuis si longtemps
+déjà.
+
+C'était le fort Colville, élevé au centre d'une charmante prairie toute
+chargée des trésors de la nature et entouré d'une ceinture de collines
+qui l'abrite contre les affreux ouragans dont cette région est trop
+souvent le théâtre.
+
+Ils y touchèrent après avoir traversé la rivière Thompson.
+
+Cet établissement, formé à deux cent cinquante lieues environ de
+l'embouchure de la Colombie, est une propriété de la Compagnie de
+la baie d'Hudson. Si à l'époque de notre récit il n'avait pas toute
+l'importance qu'il a maintenant, c'était cependant déjà une factorerie
+assez considérable, mais dont les chefs faisaient plutôt la traite de la
+chair de buffle et du saumon boucané que celle des pelleteries.
+
+Le fort proprement dit se compose d'une enceinte palissadée, haute de
+vingt pieds, bastionnée aux angles et munie de vieilles coulevrines.
+
+A l'intérieur s'étendaient les magasins de la compagnie, les chantiers,
+les logements des chefs facteurs, des commis, des engagés et un hangar
+spécial réservé aux aventuriers peaux-blanches et peaux-rouges, qui,
+chaque soir, venaient demander l'hospitalité.
+
+Et on l'accordait, sans difficulté, cette hospitalité. Ennemis ou amis
+étaient reçus. Comme dans l'antiquité, comme dans les tribus indiennes,
+une fois le seuil passé, l'hôte, quel qu'il fût, était sacré. Aussi
+trouvait-on dans les caravansérails du désert américain les assemblages
+les plus bizarres, les couleurs les plus disparates, les hétérogénéités
+les plus sanglantes.
+
+C'était un bruit, une confusion, un tohu-bohu à épouvanter tout autre
+que les rudes voyageurs, ces infatigables pionniers qui parcourent le
+Nord-Ouest américain.
+
+Pour les idiomes, vous étiez transporté aux temps et autour de Babel.
+
+Des costumes je ne vous parlerai point, sinon pour vous dire que, depuis
+le très-naturel costume de notre respectable aïeul Adam, jusqu'à celui
+du fashionable londonnais moderne, la plupart des accoutrements connus
+faisaient habituellement leur montre, chaque année, dans la grande salle
+du fort Colville.
+
+Et l'on festoyait en compagnie; blancs, rouges, noirs, cuivrés, rien n'y
+faisait. Beau communisme, ma foi! Rarement on se disputait, même après
+boire; bien plutôt l'on chantait et l'on dansait, au son d'une musique
+inimaginable, tirée d'instruments outrés de se rencontrer ensemble; ce
+qui n'empêchait pas la gaieté d'aiguiser ses joyeux propos, d'allumer
+ses pétillants éclats de rire; mais une fois dehors, ah! dame, ça
+changeait quelquefois.
+
+Rien n'est immuable en ce monde, pas même dans le Sahara de l'autre
+hémisphère.
+
+La porte de l'enceinte du fort franchie, trêve de Dieu et trêve de
+Manitous expiraient.
+
+Au plus robuste ou au plus fin l'avantage de continuer les libations de
+la veille, mais au plus faible ou à l'inhabile le triste lot de payer,
+comme on dit chez nous, les pots cassés; car, indépendamment des
+antipathies de race, des vieilles inimitiés, les querelles surgissaient
+souvent à l'intérieur dans ces réunions de gens cosmopolites; les
+rixes, jamais! Elles étaient strictement défendues. Et deux individus en
+venaient-ils aux mains pour une cause ou pour une autre, on les chassait
+sans pitié et sans s'inquiéter s'il pleuvait, tonnait ou gelait. Beau
+temps, que celui-là, pour les hardis chasseurs nord-ouestiers, comme on
+les appelait!
+
+Aujourd'hui ces coutumes s'effacent; l'hospitalité est encore pratiquée
+dans le désert, mais c'est une hospitalité parcimonieuse, que la
+Compagnie de la baie d'Hudson n'octroie que sous bonne recommandation et
+en échange d'une somme d'argent fort raisonnable, quand on ne fait point
+partie de son personnel.
+
+Petit-fils d'un des principaux chefs-facteurs, Xavier Cherrier fut
+parfaitement accueilli au fort, Colville, et Merellum, célèbre depuis
+long-temps clans la Colombie comme souveraine de Clallomes, y fut
+l'objet d'une attention toute spéciale.
+
+Le commandant du poste était, du reste, un homme aussi aimable que
+brave, qui s'acquittait de ses devoirs avec une urbanité rare dans ces
+pays incivilisés.
+
+Il fit donner à chacun des jeunes gens une chambre particulière et tout
+ce qui pouvait contribuera les remettre des cruelles fatigues qu'ils
+avaient endurées en traversant la Grande-Coulée.
+
+Xavier et Merellum résolurent de passer un mois au fort, pour attendre
+qu'ils fussent tout à fait rétablis.
+
+Peu de temps après leur arrivée, ils assistèrent à l'ouverture d'une des
+vastes caves dans lesquelles la Compagnie de la baie d'Hudson conserve
+des centaines de buffles coupés par morceaux, pour être convertis
+en pemmican et expédiés sur les différents postes de ses immenses
+territoires.
+
+Ces caves sont bâties avec de la glaise, à dix ou douze mètres
+au-dessous du niveau du sol, et, après un _carnage_[17] de bisons,
+avant l'hiver, on y entasse les carcasses, entre des glaçons, jusqu'à ce
+qu'elles soient pleines. Alors elles sont bouchées pour n'être rouvertes
+qu'en été, lorsqu'on a besoin de la viande. Chacune peut contenir cent
+bêtes dépecées. Et ce moyen de préservation est si parfait, qu'au bout
+de deux ans de séjour les chairs déposées dans les glacières sont encore
+fraîches et excellentes au goût.
+
+[Note 17: Voir la _Huronne_.]
+
+La cave ayant été mise à jour, on en retira une grande quantité de
+quartiers de buffles, qui furent taillés en tranches très-minces; avec
+la peau, on fit des sacs longs de trois pieds environ, sur un et demi de
+diamètre.
+
+Dans des chaudières suspendues sur des bûchers en plein air bouillait la
+graisse des animaux.
+
+Quand elle fut jugée à un degré d'ébullition convenable, on la versa,
+au moyen d'une poche, dans les sacs avec des tranches de viandes en
+proportion d'une livre de viande pour un quart de graisse à peu près.
+Ceci terminé, les sacs furent liés, pressés et fortement ficelés.
+
+Ainsi façonnés comme de gros saucissons, ils pesaient une quarantaine de
+livres et constituaient ce que les trappeurs appellent un taureau. Les
+taureaux furent ensuite portés dans les séchoirs, sorte d'appentis à
+claire-voie, où étaient pendus à des perches des milliers de saumons,
+fendus en deux, et qui provenaient de la pêcherie établie au pied de la
+chute des Chaudières.
+
+Le spectacle de cette préparation, faite au milieu des chants et des
+rires de toute la population du fort, intéressa fort Xavier Cherrier.
+
+Merellum elle-même y prit plaisir, car c'était la première fois que,
+depuis son bas âge, elle se trouvait en aussi grande et aussi joyeuse
+compagnie de gens de sa race.
+
+Pendant qu'on étendait les taureaux de pemmican pour les faire
+dessécher, ou qu'on les chargeait sur ces étranges chariots tout en bois
+(sans qu'un seul morceau de métal entre dans leur construction),
+les seuls en usage sur le territoire de la baie d'Hudson, pour les
+transporter aux divers postes de la Compagnie, le chef-facteur proposa
+aux deux jeunes gens de les conduire à la pêche au saumon, qui avait
+lieu au bas des chutes de la Chaudière.
+
+Je n'ai pas besoin d'ajouter que Xavier accepta avec joie.
+
+La Petite-Hirondelle aimait trop à le voir heureux pour ne pas être
+contente de ce qui le mettait en gaieté. Elle connaissait la pêche au
+saumon, l'avait souvent pratiquée, et n'était pas fâchée de déployer son
+adresse aux yeux des Canadiens.
+
+Il n'y a guère que deux milles et demi du fort aux chutes, dominées par
+le village indien des Quiurlapi (peuplade au panier), qui se sont arrogé
+le monopole de la pêche en cet endroit de la Colombie.
+
+Ces Peaux-Rouges obéissent à deux chefs, l'un préside à la chasse,
+l'autre à la pêche. Nul n'a le droit de se livrer à ces exercices sans
+leur autorisation. L'un et l'autre se réservent les meilleurs morceaux,
+les plus belles proies.
+
+Leur pouvoir est sans bornes. J'ai ouï dire qu'ils cherchaient à
+l'étendre sur les blancs qui habitent le voisinage. J'en doute; mais,
+quoi qu'il en soit, les employés des forts Colville et Okanagan ne se
+permettaient pas alors de pécher le saumon sans le consentement du chef
+des eaux.
+
+Un mois ou six semaines avant que d'accorder à qui que ce fût ce
+consentement, lui-même dressait au pied de la cascade sa vaste trappe à
+pêcher.
+
+C'est un appareil en osier, à claire-voie, ayant la figure d'une
+nasse ou birc, dont l'orifice embrasse plus de cinquante pieds de
+circonférence.
+
+On le place dans le fleuve, sous la chute, de façon à ce que la nappe
+d'eau tombe perpendiculairement dans l'ouverture, au-dessus de laquelle
+on fixe, à sept ou huit pieds, une sorte de charpente en bois.
+
+Quand arrive le saumon, vers le commencement de saantylka [18],
+c'est-à-dire de juillet, après avoir remonté toute la Colombie depuis
+l'embouchure, il est excessivement fatigué par sa longue navigation à
+travers les nombreuses et rapides cascades qu'il a du franchir.
+
+[Note 18: L'année des sauvages de la Colombie est aussi divisée en douze
+mois, dont voici les noms:
+
+ Sustiki (glace). Janvier.
+ Squasus (froid). Février.
+ Skiniramen (sorte d'herbes). Mars.
+ Skaputsi (départ, de la neige). Avril.
+ Staqumanos (racine amère). Mai.
+ Jtzwa (racine de kamassas). Juin.
+ Saantylka (chaud). Juillet.
+ Selamp (orageux). Août.
+ Skalnes (fin du saumon). Septembre.
+ Skàài (lune sèche). Octobre.
+ Kinni-Ayligutin (construction des loges). Novembre.
+ Kumakwala (lune de neige). Décembre.]
+
+La plus rude épreuve l'attend à la Chaudière; car là, il lui faut faire
+une suite de bonds de soixante pieds de haut pour atteindre le sommet
+de la chute, d'où il ne redescend plus, dit-on, lorsqu'il a réussi à
+l'escalader.
+
+«Les saumons remontent en juillet, écrit M. Paul Kane, et pendant deux
+mois ils affluent en masses incroyables. Ils ressemblent à une bande
+d'oiseaux au moment où ils font ce saut énorme pour remonter les chutes;
+le défilé commence à l'aurore et ne cesse qu'à la nuit tombante. Le chef
+me dit qu'il avait pris, en un jour, jusqu'à dix-sept cents saumons,
+chacun pesant trente livres en moyenne. L'un dans l'autre, chaque
+journée de pêche à la trappe du chef est de quatre cents poissons.»
+
+On peut juger par là de la prodigieuse quantité de victimes faites
+chaque année par les seuls Indiens Quiurlapi, car, après l'expiration de
+son mois privilégié, le chef abandonne ses droits, le poisson devenant
+plus maigre et plus chétif. Alors tous ceux qui veulent pêcher le
+peuvent. Ils font usage de nasses plus étroites que celle du chef ou
+se servent de harpons qu'ils manient avec beaucoup de dextérité. Ils
+capturent ainsi jusqu'à deux cents poissons par jour. D'autres tendent
+dans les rapides de petits filets à main, où les saumons se prennent en
+foule à la surface de l'eau. Ces filets sont arrangés de façon que le
+poisson, une fois entre, fasse par ses efforts tomber un petit bâton qui
+en tenait l'orifice développé avant qu'il ne s'y introduisit. Le poids
+du saumon suffit alors à faire fermer l'ouverture de l'engin, comme une
+bourse, et on s'empare aisément du captif.
+
+Le saumon constitue presque le seul aliment des Indiens de la Colombie
+méridionale: une pêche de deux mois fournit à leur consommation de toute
+l'année. Pour le préparer et le sécher, on commence par lui fendre
+le dos, puis on fend encore chaque moitié séparément, ce qui rend les
+fractions assez minces pour sécher en quatre ou cinq jours. On enveloppe
+ensuite les poissons dans des nattes de jonc ou d'herbes de façon à
+former des paquets de quatre-vingt-dix à cent livres chacun, lesquels
+sont cousus et placés sur des échafauds afin de les mettre à l'abri de
+la voracité des chiens.
+
+«Les Chualpais [19], ajoute Paul Kane dans son intéressante relation,
+les Chualpais pourraient, s'ils le voulaient, prendre une quantité de
+saumons beaucoup plus grande; mais, comme le chef me le fit remarquer,
+s'ils prenaient tous ceux qui s'offrent à eux, il ne resterait rien
+pour les Indiens de la partie inférieure du fleuve, de sorte _qu'ils se
+contentent de pourvoir strictement à leurs besoins_.»
+
+[Note 19: Orthographe et prononciation vicieuses du mot Quiurlapi.]
+
+Cette assertion a pu être faite à l'aventureux artiste canadien, mais
+elle est fausse; car les Quiurlapi vendent ou échangent aux agents de
+la Compagnie de la baie d'Hudson un nombre considérable de saumons; et
+d'ailleurs, comment ceux qu'ils laisseraient volontiers échapper par un
+sentiment de prévoyance et de commisération complètement étranger à la
+race rouge, pourraient-ils être de quelque utilité «aux Indiens de la
+partie inférieure du fleuve,» puisqu'il est notoire (et Kane l'assure
+lui-même) que tous les saumons remontent la Colombie au delà de la chute
+de la Chaudière pour ne plus redescendre!
+
+Au reste, avant d'atteindre ce point, une terrible guerre ne leur
+a-t-elle pas été faite par les Indiens de la partie inférieure
+eux-mêmes, qui, tout aussi bien que et avant les Quiurlapi, profitent
+de l'époque du frai pour s'approvisionner de saumon, soit à la pointe
+Astoria, soit près du fort Vancouver, soit à la dalle des Morts, soit au
+saut du Prêtre.
+
+Les chutes de la Chaudière sont, il est vrai, l'endroit par excellence
+pour la pêche du saumon, et cette pêche est accompagnée de cérémonies
+fort réjouissantes. Durant, les premiers jours, les Quiurlapi y
+procèdent après s'être couvert le visage de masques grotesques [20] en
+écorce de cèdre, puis roulés, tout oints de graisse, sur des couches de
+plâtre en poudre, ce qui leur donne l'apparence de véritables fantômes.
+
+[Note 20: Chose étrange,--et qui ne m'a pas moins surpris que la
+découverte de figures ayant une analogie frappante avec le Sphinx
+égyptien, représentées sur certaines pipes appartenant à des sauvages
+cantonnés à l'est des montagnes Rocheuses,--les masques dont se servent
+les Indiens de la Colombie ressemblent étonnamment par leurs formes à
+ceux dont les anciens acteurs grecs faisaient usage.]
+
+Xavier Cherrier ne revenait pas de l'émerveillement que lui causaient
+ces bandes de spectres blancs qui erraient silencieusement sur les bords
+de la Colombie, quand ils arrivèrent, accompagnés du chef facteur, au
+bas des chutes de la Chaudière, vers cinq heures du soir.
+
+Le soleil resplendissait dans toute sa majesté; et, glissant obliquement
+sur l'énorme nappe d'eau qui se tordait en grondant sourdement entre
+ses encaissements de quart, et dispersait dans l'air des nuages d'une
+poussière plus étincelante que le rubis, il donnait à la cataracte
+l'apparence et l'éclat éblouissant d'une immense coquille de nacre.
+
+Sous cette masse d'eau qui tombait incessamment avec des roulements de
+tonnerre et des tourbillons d'écume, dressaient, presque à fleur d'eau,
+deux rochers, distants d'une soixantaine de pieds l'un de l'autre. A
+leurs arêtes on avait, au moyen de perches et nerfs de buffle, attaché
+la grande nasse du chef de la pêche.
+
+L'épais bataillon des saumons, dont les écailles scintillaient aux
+rayons du soleil, s'avançait devant le filet et tentait par un vigoureux
+coup de queue de sauter à travers la colonne liquide; mais un à un, les
+poissons heurtaient leur hure à la charpente assujettie au-dessus de
+l'engin et ils retombaient étourdis dans la nasse, qu'une vingtaine
+d'Indiens, postés de chaque côté, devaient retirer trois fois par jour.
+
+Suivant la coutume, la division des prises entre les familles avait eu
+lieu à midi.
+
+Aussi, sur les grands rochers plats, au bas de la chute, une troupe de
+femmes était-elle occupée à faire cuire les poissons _taboués_ [21].
+
+[Note 21: _Taboués_ est un terme usité par les pêcheurs indiens dans
+la Colombie et sur le Pacifique. Il signifie _interdit_. Les premiers
+poissons pris dans une pêche sont tous taboués. On ne les peut vendre.
+Mais il faut les trancher et les cuire le jour ou ils ont été captures.
+
+Les Quiurlapi croient que si les chiens mangeaient le coeur d'un saumon
+pris par eux, la pêche manquerait l'année suivante; aussi ont-ils grand
+soin d'arracher le coeur de tous les saumons dont ils disposent pour la
+vente et de le brûler. Ce sacrifice est, pensent-ils, agréable à un de
+leurs dieux, Etalapas [a] créateur de toutes choses, qui rend le saumon
+abondant l'été, afin qu'on puisse en faire provision pour l'hiver.]
+
+ [a] Voir la _Tête-Plate_, chap. II.
+
+Outre ces pécheurs, d'autres, munis de filets assez semblables à de
+gigantesques balances à écrevisses, et d'autres, armés de fouènes à
+dards mobiles, suivaient, soit à pied le long de la berge, soit dans des
+canots, les saumons qui avaient échappé à la nasse du chef des eaux ou
+qui, s'étant butés contre les rochers en essayant le saut de la chute,
+redescendaient emportés par le courant.
+
+--Voyons, mon cousin, dit Merellum à Cherrier, munissez-vous d'un
+harpon, et nous aussi nous participerons à la pêche.
+
+--Pas si vite! mon enfant, pas si vite! dit le chef facteur. Mieux
+que personne vous savez combien les Peaux-Rouges tiennent à leurs
+prérogatives; il faut que je demande l'autorisation au sagamo.
+
+Et du doigt il désigna un Quiurlapi qui causait sur le bord du neuve
+avec deux Indiens masqués, dont les regards étaient à cet instant
+dirigés sur la Petite-Hirondelle.
+
+L'un de ces derniers avait une taille colossale; l'autre était petit,
+trapu et solidement charpenté.
+
+A leur aspect, Merellum éprouva un frisson, sans qu'elle pût se rendre
+compte de celle émotion.
+
+--Allons! dit le chef facteur qui s'était approché du groupe et avait
+soufflé quelques mots au sachem quiurlapi, allons, à l'oeuvre! Nous
+avons la permission de sa rouge majesté.
+
+Il saisit un harpon, Merellum et Xavier en firent autant, et ils
+montèrent dans un canot d'écorce où vinrent s'établir comme rameurs les
+deux Indiens qu'on avait vus, cinq minutes auparavant, s'entretenir avec
+le chef des eaux.
+
+Aussitôt commencée, la pêche se prolongeait aux flambeaux après le
+coucher du soleil, et Merellum avait par son adresse amassé plus de
+saumons que ses deux compagnons ensemble, car chaque coup de son harpon
+amenait un nouveau poisson dans le canot, quand soudain, et comme
+accidentellement, celui-ci donna contre un écueil.
+
+La petite troupe se trouvait alors à un quart de mille du reste des
+Quiurlapi.
+
+Xavier et le chef facteur, qui tournaient le dos aux pagayeurs, se
+sentirent brusquement frappés à la tête.
+
+Ils poussèrent des cris, couverts par le mugissement de la cataracte.
+
+Le canot s'était déchiré en deux; il enfonça, et ceux qu'il contenait
+tombèrent à l'eau.
+
+Merellum se dirigea immédiatement à la nage vers Xavier, qui
+disparaissait sous l'onde. Mais deux bras robustes enlacèrent la jeune
+fille à la taille et l'entraînèrent au loin, malgré ses cris et ses
+efforts pour se dégager de cette étreinte.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XVII
+
+ LES JEUX
+
+
+Profondes étaient les ténèbres, car le naufrage de l'embarcation avait
+causé l'extinction des torches de pin fichées à son avant pour attirer
+le poisson.
+
+Cependant, aux reflets des traînées d'écume que roulait la Colombie,
+Merellum put voir qu'elle était entre les mains du plus petit de leurs
+pagayeurs.
+
+La nuit était douce, quoique le ciel fut couvert; mais l'air était plein
+de monotones sonorités produites par le formidable concert auquel se
+livrait, à quelque distance, la cataracte des Chaudières.
+
+Lasse de crier sans obtenir de réponse, de se débattre inutilement,
+Merellum, à bout de forces, s'abandonna à son ravisseur. Il la mena, en
+la soutenant et en nageant jusqu'au rivage, où il fut rejoint par son
+compagnon, l'Indien aux proportions gigantesques, dont l'apparition
+avait déjà causé une inexplicable émotion à la Petite-Hirondelle.
+
+En abordant, les deux Peaux-Rouges se démasquèrent, et une voix trop
+connue, hélas! dit à la jeune fille:
+
+--Ma soeur est rapide comme l'oiseau dont elle porte le nom; mais
+le Renard-Noir est plus rusé qu'elle. L'habileté triomphe souvent de
+l'agilité.
+
+--Molodun, intervint sèchement l'autre Indien, cette face blanche n'est
+pas à toi! C'est moi qui l'ai prise, elle m'appartient.
+
+--Mon frère n'a-t-il pas promis de me la céder?
+
+--Maxmaxpeopeo n'a rien promis. Il s'est emparé de la squaw, il la
+gardera.
+
+Un éclair de courroux traversa les yeux du Renard-Noir.
+
+Il allait se livrer à tous les emportements de sa nature fougueuse, mais
+une réflexion l'arrêta, et il dit d'un ton assez calme:
+
+--Mon frère le Serpent-Jaune l'a prise, c'est vrai; mais si je
+ne l'avais pas conduit au tum-tum, il ne l'aurait pas prise. Par
+conséquent, elle est à moi aussi bien qu'à mon frère. Il est trop juste
+pour ne pas reconnaître que j'ai sur elle autant de droits que lui.
+
+--Cela se peut, répliqua froidement Maxmaxpeopeo.
+
+--Alors, reprit le Renard-Noir, mon frère consentira bien à accepter en
+échange deux de mes captives.
+
+--Deux de tes captives! Non; pas même trois.
+
+--Que veut le Serpent-Jaune?
+
+--En échange de sa part de cette face blanche, il veut ce que tu
+refuseras de lui donner.
+
+--Que mon frère parle! mes oreilles sont ouvertes.
+
+--Il veut, Molodun, ton arc en dent de narval.
+
+Le sagamo sourit ironiquement.
+
+--Mon frère est exigeant, répliqua-t-il ensuite.
+
+--J'ai dit, fit Maxmaxpeopeo.
+
+--Si mon frère y consent, nous reviendrons sur ce sujet plus tard, dit
+Molodun.
+
+--Non! il me faut ta promesse maintenant.
+
+--Je la donnerai plus loin à mon frère; mais, à ce moment, les
+Visages-Pâles vont se lancer sur notre piste. Que mon frère démarre les
+canots, et, en débarquant à l'ienhus, nous terminerons notre marché, le
+Renard-Noir l'en assure.
+
+Si, en parlant de la sorte, Molodun avait une arrière-pensée,
+Maxmaxpeopeo, en exécutant son ordre, se flatta de l'espoir qu'à leur
+arrivée au village nez-percé les anciens le confirmeraient dans la
+possession de Merellum; car, suivant les moeurs indiennes, tout captif
+appartient à son capteur, quels que soient, du reste, la fortune et le
+rang de ce dernier.
+
+Molodun lia les pieds et les mains de la jeune fille; elle fut déposée
+dans un canot, et les deux ravisseurs descendirent à toute vitesse le
+cours du rio Columbia.
+
+Après vingt jours d'une navigation pénible, et pendant laquelle Merellum
+eut à endurer de grandes souffrances, ils touchèrent au cantonnement des
+Nez-Percés.
+
+Durant le voyage, la Petite-Hirondelle avait, par la conversation de ses
+ennemis, appris que Molodun l'avait poursuivie, avec une petite troupe,
+jusqu'à la sortie de la Grande-Coulée, et que, là, il avait congédié
+tous ses gens, à l'exception du Serpent-Jaune, dont il se croyait sûr.
+
+L'un et l'autre avaient rôdé autour du fort Colville en épiant les
+démarches de Merellum et en cherchant une occasion de la surprendre.
+Cette occasion ne s'était pas présentée avant le soir de la pêche au
+saumon. Molodun, qui avait déjà su se mettre dans les bonnes grâces
+du chef des eaux, le gagna alors à sa cause par divers présents et une
+promesse de l'aider à se venger du chef facteur contre lequel celui-ci
+était irrité.
+
+Avec le Serpent-Jaune il se masqua, se couvrit de plâtre, comme la
+plupart des Quiurlapi, et attendit la venue de celle qui faisait l'objet
+de ses ardentes convoitises,--un Indien employé au fort Colville l'ayant
+secrètement averti que le chef facteur et ses hôtes assisteraient à la
+pêche.
+
+Le plan de Molodun fut bientôt dressé. Il ne fallait que monter dans
+le canot de Merellum, sous prétexte de le diriger; les circonstances
+feraient le reste.
+
+On sait comment il réussit.
+
+Sans suspecter complètement la bonne foi de Maxmaxpeopeo, le
+Renard-Noir, qui, mieux que personne, connaissait les usages de sa
+tribu, n'aurait pas été assez simple pour souffrir que, le premier,
+il mît la main sur la jeune fille et en fit ainsi sa prisonnière
+personnelle. Mais, au moment de la submersion du canot, il fut un peu
+entraîné par le courant du fleuve, ce qui donna au Serpent-Jaune le
+temps d'effectuer un coup qu'il méditait, au surplus, depuis qu'il était
+parti avec Molodun pour donner la chasse à Merellum.
+
+Non qu'il eût grande envie de la face blanche. Il n'aimait guère les
+femmes, et la Petite-Hirondelle lui plaisait assurément moins qu'une
+Peau-Rouge. Mais le Serpent-Jaune était ambitieux. Comme tout Indien,
+il jalousait son chef suprême. Lui ravir son autorité était la plus
+caressée de ses aspirations; et comme tout Indien aussi, il avait un
+penchant prononcé à la superstition.
+
+Parmi les Nez-Percés, personne peut-être, sauf son propriétaire, ne
+doutait que le fameux arc en dent de narval appartenant à Molodun ne
+jouît d'une influence magique. Il désirait donc cet arc, restitué, on
+se le rappelle, au Renard-Noir par son beau-père l'Aigle-Gris, dans la
+matinée qui précéda le combat des Nez-Percés contre les Chinouks, et
+sauvé du désastre par Lioura, alors même qu'elle arracha son mari à la
+mort dont il était menacé.
+
+Mais il n'était pas facile d'obtenir cette arme. Molodun y tenait
+fort. En le tuant, Maxmaxpeopeo n'aurait pu reparaître au milieu
+des Nez-Percés sans s'exposer à leur vengeance. Il fallait user de
+subtilité, et, à cet égard, le Serpent-Jaune passait, avec raison,
+pour n'avoir pas son égal dans la tribu. Il devina l'amour qui poussait
+Molodun vers Merellum et se promit d'en tirer bon parti. Aussi fut-il
+indirectement cause que la jeune fille n'eut pas à essuyer d'outrages
+durant le trajet des chutes de la Chaudière à l'ienhus des Nez-Percés.
+
+Elle était sous la sauvegarde du Serpent-Jaune, et jamais amant ne se
+montra plus vigilant pour protéger sa maîtresse contre les entreprises
+d'un rival. Ce n'était pas qu'il voulût du bien à Merellum. Nullement;
+il avait plutôt de l'antipathie que de la sympathie pour elle; mais il
+savait que si Molodun venait à assouvir sur elle sa passion, la face
+blanche n'aurait plus pour lui le même prix que si elle ne succombait
+pas à ses violences. De toute façon, l'arc de dent de narval lui
+échapperait; conséquemment, il était de son intérêt de la protéger jour
+et nuit jusqu'à ce que Molodun eût tenu sa parole, et il n'y manqua
+point, malgré les prières, les menaces et les explosions de colère
+auxquelles s'abandonna plus d'une fois ce dernier, pendant la longue
+route qu'ils eurent a faire.
+
+A peine le bruit de leur retour au village se fut-il répandu, que les
+habitants se portèrent en foule au-devant d'eux.
+
+Lioura, la Nuée-Blanche, la femme du Renard-Noir, marchait en tête de la
+multitude. Doublement irritée contre Merellum, à qui elle attribuait et
+les tourments qu'elle avait endurés chez les Clallomes, et le dégoût de
+son mari pour elle, et surtout les cicatrices qui la défiguraient alors,
+Lioura avait dans son esprit fait un impitoyable procès à la pauvre
+Merellum. Après avoir été son juge unique, elle voulait, à elle seule,
+être son bourreau. Et elle avait inventé mille persécutions, mille
+souffrances physiques et morales pour lui faire expier les crimes dont
+elle l'accusait. Je passe sous silence le détail des tortures qu'elle
+s'était promis d'infliger à la malheureuse face blanche:
+
+Dès qu'elle l'aperçut, elle se précipita sur elle, les doigts crispés et
+recourbés comme des griffes, la bouche grande ouverte pour mordre et en
+poussant des caverneux.
+
+Mais avant que la furie eût pu atteindre sa proie, Maxmaxpeopeo se plaça
+entre elles.
+
+--Cette squaw m'appartient, dit-il; elle est mon esclave, je ne veux pas
+qu'on lui fasse de mal, car j'ai envie de l'épouser.
+
+A ce mot, Molodun jeta sur le Serpent-Jaune un regard surpris et
+courroucé.
+
+Il allait sans doute dire quelque chose, mais Lioura lui coupa la parole
+en s'écriant:
+
+--Que cette face blanche soit à toi ou à un autre, je la déchirerai, je
+lui arracherai les ongles avec mes dents, je fourrerai mes doigts
+dans ses yeux et je lui mangerai la langue dans sa bouche. Retire-toi,
+Maxmaxpeopeo, ou...
+
+--La femme de mon frère est trop vive, dit le Serpent-Jaune d'un ton
+froid.
+
+--Trop vive! trop vive! reprit-elle; oui, Lioura est vive, et, pour
+te prouver que tu as raison, elle va te lacérer le visage si tu ne la
+laisses pas approcher de cette fille de chatte!
+
+Les Indiennes présentes à cette scène applaudirent par des hurlements à
+l'audace de la Nuée-Blanche. Elles se pressaient de plus en plus autour
+des nouveaux venus et leurs mains crochues s'allongeaient déjà pour
+saisir Merellum qu'elles n'auraient pas tardé à mettre en pièces; mais
+alors Molodun s'interposa.
+
+Repoussant brusquement sa femme, il dit d'une voix impérieuse:
+
+--La face blanche appartient à mon frère. Il est libre d'en faire ce
+qu'il voudra, et je casserai la tête à quiconque lui cherchera dispute.
+
+--Chien! exclama Lioura en dévorant du regard le Renard-Noir.
+
+Elle n'avait pas achevé cette injure, qu'une violente gourmade l'envoya
+rouler à dix pas de là.
+
+C'était Molodun qui avait ainsi corrigé l'insolence de son épouse.
+
+Elle se releva en pleurant, mais plus calme et en apparence radoucie.
+
+La défense du sachem suffit à apaiser les esprits. Chacun rentra
+paisiblement dans son wigwam, et le Serpent-Jaune put conduire en
+sécurité sa captive dans la loge qu'il occupait sur la place du village.
+
+Depuis son enlèvement, Merellum avait repris son stoïcisme indien.
+Cependant elle ne désespérait pas de recouvrer encore sa liberté et en
+cherchait l'opportunité.
+
+Le lendemain, Molodun vint trouver Maxmaxpeopeo et lui renouvela ses
+propositions.
+
+--Je veux l'arc de mon frère pour la face blanche, fut la réponse unique
+qu'il reçut.
+
+--Eh bien! dit enfin le Renard-Noir, je la joue à mon frère.
+
+--A quel jeu mon frère me la joue-t-il?
+
+--Au jeu de l'arc.
+
+--Oui, mais à une condition. Mon frère ne se servira pas de son arc en
+dent de narval.
+
+Après quelques nouveaux débats, Molodun adhéra à cette clause.
+
+Les deux adversaires, accompagnés de leurs amis, se rendirent dans une
+plaine, près du village. Merellum y fut amenée et attachée à un arbre.
+A ses pieds on déposa l'arc magique, et Molodun et Maxmaxpeopeo, munis
+chacun d'un arc ordinaire et d'une vingtaine de flèches, distinguées
+par une marque particulière à chacun des antagonistes, se mirent en
+position.
+
+Ils devaient tirer simultanément et aussi vite qu'ils le pourraient,
+jusqu'à ce qu'une flèche tombât à terre. Alors, défense A eux de
+continuer le tir. On compterait les flèches qui étaient en l'air, et
+celui qui en aurait le plus serait proclamé le vainqueur.
+
+Le signal fut donné et une grêle de flèches partirent à l'instant, en
+succession, avec une rapidité si grande, qu'on eût presque dit qu'elles
+avaient été décochées par autant de mains différentes. L'une d'elles
+s'étant abattue sur le sol, les joueurs reçurent l'ordre de cesser la
+partie.
+
+Quoique impassible à l'extérieur, Merellum n'avait pas suivi sans une
+vive émotion cet acte d'où dépendait son sort.
+
+La première, et avec joie, elle remarqua que le Serpent-Jaune avait
+lancé quinze flèches avant la chute de celle qui constituait le point
+principal du jeu, tandis que le Renard-Noir n'en avait lancé que
+quatorze.
+
+La victoire de Maxmaxpeopeo fut saluée par de bruyantes acclamations;
+car, ainsi que lui, ses parents supposaient que l'arc magique le
+rendrait invincible et lui acquerrait promptement la toute-puissance sur
+les Nez-Percés.
+
+Molodun, rongeant son dépit, entra dans sa loge plus épris que jamais de
+Merellum et décidé à tout tenter pour s'emparer d'elle.
+
+Comme il fumait, soucieux et taciturne, accroupi sur une peau d'ours,
+Lioura lui dit de ce ton insinuant que les femmes savent si bien prendre
+quand elles désirent obtenir quelque chose:
+
+--Si mon seigneur veut donner la face pâle pour esclave à sa femme, elle
+lui enseignera le moyen de la ravoir.
+
+--Molodun, répondit-il durement, ne promet rien à Lioura. Elle est sa
+femme, elle doit lui obéir, et puisqu'elle sait un moyen de s'emparer de
+la face blanche, qu'elle l'enseigne à Molodun.
+
+Lioura ne s'attendait pas à cette rebuffade. Mais déjà, dans son coeur,
+un sentiment de haine pour son mari s'associait à la jalousie que lui
+inspirait Merellum. Dissimulant donc son aigreur, elle répliqua d'un
+accent soumis:
+
+--Lioura a toujours été prête à obéir à son seigneur.
+
+--Qu'elle parle!
+
+--Molodun, dit-elle, peut ravoir cette face blanche en ordonnant un
+grande _liemola_. Il n'ignore pas que c'est l'usage d'apporter comme
+enjeu, outre des pelleteries et des armes, des vêtements et des
+coquillages, les captifs faits pendant la lune précédente.
+
+--La Nuée-Blanche a sagement dit! s'écria le sachem, sans pouvoir cacher
+la joie que lui causait cet avis.
+
+Lioura lui jeta un coup d'oeil fauve, plein d'animosité. Mais il ne le
+vit pas et se leva pour aller sur-le-champ consulter les jongleurs de la
+tribu.
+
+C'est que, comme la plupart des rites indiens, la liemola, ou jeu de
+la balle, est sacrée, et les jeesukaïns en sont les ordonnateurs et les
+juges.
+
+Molodun se les était attachés depuis longues années. Ils lui étaient
+entièrement dévoués et n'hésitèrent pas à servir ses projets. Séance
+tenante, il fut décidé que la liemola serait annoncée le jour même,
+qu'elle aurait lieu le surlendemain, et que Molodun commanderait un
+parti de joueurs, tandis que Maxmaxpeopeo commanderait l'autre.
+
+Tous les hommes choisis à cet effet étaient tenus de jeûner pendant
+vingt-quatre heures avant le commencement de la partie et tout le temps
+qu'elle durerait ensuite.
+
+La nouvelle de la fête fut accueillie avec des transports d'allégresse
+dans l'ienhus et dans les villages nez-percés circonvoisins.
+
+Deux cents jeunes gens se réunirent pour y prendre part.
+
+Dans une vaste plaine, parfaitement unie, près du ruisseau qui longeait
+l'ienhus, on planta, à cinq cents mètres de distance, quatre perches,
+deux de chaque côté, séparées par un intervalle de vingt pieds,
+supportant une pièce de bois transversale.
+
+C'étaient les buts, ou _lonosi_, pour me servir du terme local.
+
+Ensuite les enjeux, composés d'instruments de chasse, de pêche,
+ustensiles de ménage, pièces d'habillement, provisions de bouche, furent
+étalés sur des couvertes, dans un espace réservé entre les _lonosi_,
+mais un peu sur le côté.
+
+Auprès de ces objets, on rangea plusieurs captifs garrottés, parmi
+lesquels figurait Merellum, fière, pensive, quoique non abattue.
+
+Elle avait confiance dans l'avenir.
+
+Les enjeux, êtres et choses, étaient gardés par les femmes parées de
+leurs plus beaux ornements.
+
+La nuit du jour qui précéda la partie de balle, il y eut une procession
+aux flambeaux.
+
+Les jouteurs, le corps huilé, entièrement nu et strié de peintures,
+celles-ci rouges, celles-là blanches,--étaient tous admirablement,
+faits. Ils offraient, comme on l'a dit avec justesse, au sculpteur des
+types égaux à ceux qui ont inspiré l'âme et le ciseau de l'artiste dans
+ses représentations des jeux olympiques sur le forum grec.
+
+Chaque bande marchait, distincte de l'autre, et sous les ordres de son
+chef immédiat.
+
+Après avoir fait le tour de leurs lonosi respectifs, elles s'avancèrent
+l'une vers l'autre au son du tambourin et en entonnant des chants de
+provocation.
+
+Entre les deux buts, s'élevait un monceau de _nirens_.
+
+Ce sont des bâtons longs de quatre pieds, recourbés à une extrémité, de
+manière à former un ovale ayant huit à dix pouces de circonférence, et
+enserrant un petit filet en nerf d'animal.
+
+Les nirens servent à attraper et à rejeter la balle: le jeu a quelque
+analogie avec celui de la raquette, mais il ressemble davantage à celui
+que nos gamins appellent, je crois, la _truotte_.
+
+Chacun des joueurs prit sur le tas un niren, et les deux troupes
+revinrent près de leurs lonosi.
+
+Là, elles dansèrent durant un quart d'heure, en décrivant des cercles
+concentriques, tous les hommes ayant le visage tourné vers le centre.
+
+Après, ils s'assirent en rond et fumèrent; puis se remirent à la danse
+pendant un quart d'heure, fumèrent encore et ainsi de suite, jusqu'au
+lendemain matin.
+
+Tandis que, par ces exercices, ils préludaient au jeu, les femmes
+priaient le Grand-Esprit en faveur des gens de leur parti [22], et
+les jongleurs, barbouillés de rouge et de blanc, suivant qu'ils
+appartenaient à la bande de Molodun ou à celle de Maxmaxpeopeo,
+pétunaient autour d'un feu sacré, qu'ils avaient allumé sur un petit
+tertre, à moitié de la distance séparant les lonosi.
+
+[Note 22: Je me sers souvent de ce terme, parce qu'il est le seul
+usité pour signifier troupe, détachement, par les trappeurs
+canadiens-français.]
+
+Au premier rayon du soleil, l'un d'eux prit une balle de bois, grosse
+comme un oeuf, et la lança entre les poteaux.
+
+Alors, des deux côtés des buts, tous les joueurs à l'envi se
+précipitèrent, leur niren à la main, cherchant à saisir la balle, à
+la jeter ou à la pousser au delà des poteaux qui appartenaient à leur
+propre camp.
+
+Les squaws, qui ce jour-là ont pleine liberté, se mêlaient aux hommes,
+les excitaient de la voix, du geste et même du bâton. Je vous laisse à
+penser si elles s'en donnent à coeur que veux-tu. C'était pour elles
+ce qu'était autrefois la fête des esclaves à Rome. Elles pouvaient
+largement user de représailles, car un mari qui se fut fâché aurait été
+hué par ses compagnons.
+
+Aussi les horions pleuvaient-ils drus comme grêle sur les épaules des
+joueurs. Les Indiennes faisaient assaut d'insultes et de coups. Et sous
+prétexte de le stimuler à remporter la victoire, plus d'une assommait
+littéralement son époux.
+
+Lioura n'était pas la moins active, pas la moins acharnée. Sans
+s'inquiéter de la confusion, des bousculades, elle ne quittait pas d'un
+pouce Molodun, et, armée d'un nerf de buffle, elle ne lui laissait ni
+trêve ni repos.
+
+Le tumulte, la cohue, le mélange de ces corps rouges et blancs, les
+chutes des maladroits, les disputes, le mouvement de tous ces bâtons,
+allant à droite, à gauche, en avant, en arrière, en tous sens, et cette
+balle qui bondissait, tantôt ici, tantôt là, poursuivie à la course
+par une foule compacte, haletante, hurlante, sanglante, omnicolore,
+formaient un spectacle inénarrable.
+
+Il avait été résolu que le jeu serait terminé après cent parties,
+c'est-à-dire après que la balle aurait été ramenée cent fois au delà des
+lonosi.
+
+Quand une des bandes avait réussi à l'entraîner dans son camp, elle la
+renvoyait aux juges, qui faisaient alors une marque au profit de cette
+bande, puis relançaient le projectile.
+
+La lutte recommençait aussitôt avec un redoublement d'ardeur.
+
+Le soir vint, on continua le jeu aux flambeaux.
+
+La troupe de Molodun avait remporté quarante-cinq parties, et celle de
+Maxmaxpeopeo quarante.
+
+A chaque moment, les gens du premier lâchaient un houp triomphal, signal
+ordinaire d'une victoire; ceux du second faiblissaient visiblement,
+malgré les efforts inouïs de leur chef pour les ranimer, et Merellum
+sentait son courage l'abandonner, quand une kyrielle d'aboiements
+lugubres domina le vacarme des Nez-Percés.
+
+Et bientôt les squaws se mirent à crier en fuyant à toutes jambes.
+
+--Le Chien-Flamboyant! le Chien-Flamboyant!
+
+
+
+
+ CHAPITRE XVIII
+
+ ATTAQUE DU FORT COLVILLE
+
+
+Le coup destiné à assommer Cherrier ne lui avait causé qu'un
+étourdissement momentané, et le courant l'avait poussé sur la grève d'un
+îlot voisin, où il reprit ses sens au bout d'une heure.
+
+Il essaya de rappeler ses souvenirs; mais ils ne lui disaient rien, et
+il attribua à sa chute, soit sur le bord du canot, soit contre quelque
+rocher, la douleur aiguë qu'il éprouvait à la tête.
+
+Qu'étaient devenus ses compagnons de voyage? Il se leva, fit à tâtons le
+tour de l'îlot, sorte de môle de sable échoué au milieu de la Colombie,
+mais ne trouva personne. Il appela; point de réponse. Une pensée plus
+cuisante encore que sa blessure traversa le cerveau du jeune homme: si
+Louise avait péri! Cependant il se rassura.--Merellum, se dit-il, nage
+très-bien. Elle aura gagné une île ou le rivage, et le bruit de la
+cataracte empêche ma voix de porter.
+
+Comme il faisait cette consolante réflexion, il lui sembla qu'une
+lumière apparaissait en amont du fleuve. Mais elle était si faible, si
+fugitive, et l'obscurité était si profonde, que d'abord il la prit pour
+une étoile filante.
+
+--Bah! exclama-t-il, mes yeux sont le jouet d'une illusion. Il faudra
+coucher ici. Ce n'est pas que la place soit plus mauvaise qu'une autre;
+maintenant, Dieu merci, je sais dormir partout où je me trouve. Mais
+cette incertitude au sujet de Louise...
+
+Il s'arrêta. La lueur approchait. Elle était distincte. Ses vacillations
+de côté et d'autre et le cercle rougeâtre, frangé de fumée, qui
+s'irradiait autour d'elle, annonçaient qu'elle provenait d'une torche de
+résine.
+
+Bientôt Xavier entendit crier. Il prêta l'oreille; on appelait:
+
+--Massa! massa! massa Cherrier!
+
+--Baptiste! Ah! mon brave et fidèle nègre! murmura le chasseur avec un
+éclair de joie.
+
+Et il répondit de toute la force de ses poumons:
+
+--Ici! ici, Baptiste!
+
+Un joyeux aboiement lui apprit qu'il avait été reconnu.
+
+Cinq minutes après, le bon serviteur baisait en pleurant les mains de
+son maître.
+
+Il lui expliqua en son patois qu'inquiet de ne pas le voir revenir, il
+avait chargé un canot sur son épaule et l'avait descendu au pied de la
+chute, où il s'était embarqué pour le chercher.
+
+--Et tu n'a pas vu Louise? demanda Cherrier.
+
+--Petite demoiselle! non, massa, non!
+
+--Elle n'était pas rentrée au fort quand tu en es sorti?
+
+Le nègre secoua négativement la tête.
+
+Des appréhensions poignantes s'emparèrent encore de l'esprit du jeune
+homme.
+
+--Il faut la retrouver! il le faut! s'écria-t-il d'une voix vibrante.
+
+--Tard, dit le nègre, ben tard! Massa froid, massa faim. Petite
+demoiselle revenir demain, cette nuit, bientôt.
+
+--Non, non, il n'est pas trop tard. Sautons dans ton canot et
+mettons-nous en quête.
+
+--Plus de flambeau, massa; plus. Moi prendre une torche, rien qu'une;
+elle presque éteinte. Vous voir.
+
+En effet, sa torche expirante ne répandait plus autour d'eux que des
+clartés indécises.
+
+Les ténèbres étaient profondes; Cherrier dut, malgré toute sa bonne
+volonté, se résigner à renoncer à son projet; car essayer d'explorer
+sans lumière la Colombie à pareille heure, c'eût été s'exposer à la
+mort.
+
+Merellum avait pu, du reste, retourner au fort pendant l'absence de
+Baptiste.
+
+Ce raisonnement acheva de convaincre Xavier que ce qu'il avait de mieux
+à faire était de se diriger sur la factorerie.
+
+Ils s'embarquèrent, allèrent aborder au bas des Chaudières et prirent la
+route du village des Quiurlapi. En passant devant l'ienhus, ils
+furent surpris de remarquer que les habitants étaient encore debout et
+paraissaient fort affairés. On les voyait circuler sans bruit de côté et
+d'autre.
+
+Au surplus, cette circonstance n'inquiéta pas Cherrier. Il s'imagina que
+les Indiens poursuivaient leur fête de la pêche du saumon. Mais Baptiste
+connaissait mieux les moeurs des Peaux-Rouges, et dès qu'il eut observé
+le mouvement qui se faisait dans le village, il dit au jeune chasseur:
+
+--Baissez-vous! baissez-vous, massa!
+
+--Pourquoi ça?
+
+--Pour vous pas être aperçu; non, pas en tout, répliqua Baptiste d'un
+ton bas.
+
+L'expérience avait déjà enseigné à Xavier que les moindres incidents ont
+souvent, dans le désert, une signification terrible, et que là surtout
+il faut obéir sans mot dire et sur-le-champ à plus expérimenté que soi.
+Il écouta donc le conseil donné par le nègre.
+
+Tous deux longèrent le village en rampant, et parvinrent heureusement à
+l'autre extrémité sans avoir attiré l'attention des sauvages.
+
+Une fois hors de vue, Baptiste se releva en disant:
+
+--Debout, debout, massa! et vite courir au poste. Pas de temps à perdre.
+
+--Dis-moi au moins...
+
+--Indiens s'armer! Indiens s'armer! répliqua le noir d'une voix
+haletante et en arpentant de terrain avec tant de rapidité que Cherrier
+avait bien de la peine à le suivre.
+
+Ils arrivèrent promptement au fort.
+
+Nombreuse et bruyante était la réunion dans la grande salle. Les
+assistants, blancs, rouges, cuivrés et noirs entouraient un trappeur de
+haute taille, à la barbe et aux cheveux ardents, qui contait une
+bien drôle d'histoire, s'il fallait en juger, aux éclats de rire de
+l'assemblée à chaque parole du narrateur.
+
+Mais, sans s'arrêter pour écouler cet intéressant personnage, Cherrier
+demanda si la jeune fille était de retour. On lui répondit que non.
+
+--Et le chef facteur? reprit-il.
+
+La réponse fut la même.
+
+Xavier se rendit au bureau du sous-chef. Mais quel fut son étonnement en
+entrant de trouver Poignet-d'Acier chez celui-ci!
+
+--Eh! bonsoir, jeune homme; bonsoir! Que je vous serre la main, car
+vous êtes un intrépide garçon! s'écria d'un ton affable le capitaine en
+s'avançant au-devant de lui.
+
+--Bonsoir, monsieur, balbutia Cherrier.
+
+--On m'apprend, jeune homme, continua Poignet-d'Acier, que vous avez
+arraché ma Petite-Hirondelle aux griffes des Nez-Percés. C'est beau,
+cela. Je vous en félicite et je vous en remercie. Ah! il y a de bon sang
+dans vos veines. Vous chassez de race. Votre grand-père a laissé ici
+des souvenirs impérissables. On parlera longtemps de Decoigne dans le
+Nord-Ouest. Je vois avec plaisir que vous marchez sur ses traces. Mais
+où donc est la fillette? j'ai hâte de l'embrasser. Vous ne serez pas
+jaloux? ajouta-t-il en souriant bienveillamment.
+
+--Louise, monsieur, commença Xavier...
+
+--Louise! qu'est-ce que cela?
+
+--Je veux dire ma cousine, Merellum.
+
+--Bien, bien, fit Poignet-d'Acier, souriant toujours, vous lui avez
+donné le nom de sa mère.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Vous allez vite en besogne, jeune homme. Je parie que vous en êtes
+amoureux?
+
+Xavier rougit.
+
+--Oh! il n'y a pas de mal, mon ami. C'est de votre âge, l'amour. Et
+Merellum est une noble créature qui ne trompera jamais son mari. Les
+femmes de cette espèce sont rares. Peut-être n'en trouve-t-on qu'au
+désert... et encore!
+
+Il prononça ces dernières paroles avec une expression d'indicible
+amertume et en pressant convulsivement son front dans sa main droite
+[23].
+
+[Note 23: Voir la _Huronne_ et la _Tête-Plate_.]
+
+Alors le sous-chef s'adressa à Cherrier.
+
+--Avez-vous fait bonne pêche et pris beaucoup de plaisir, monsieur? lui
+dit-il.
+
+--La pêche n'était pas mauvaise, mais notre canot a chaviré, répliqua
+Xavier.
+
+--Votre canot a chaviré?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--J'espère qu'il ne vous est pas arrivé d'autre malheur?
+
+--A moi personnellement, non, répondit le jeune homme d'une voix
+altérée; mais je ne sais pas ce qu'est devenue ma cousine.
+
+--Comment! s'écria Poignet-d'Acier, Merellum n'est pas rentrée avec
+vous?
+
+--Ni elle, ni le chef facteur.
+
+--Mais de quelle manière ce naufrage a-t-il eu lieu? poursuivit le
+capitaine.
+
+Cherrier raconta ce qui s'était passé, sans toutefois parler du coup qui
+lui avait été asséné sur la tête, parce qu'il croyait l'avoir reçu en
+tombant.
+
+--C'est singulier, singulier! dirent Poignet-d'Acier et le sous-chef
+quand il eut fini.
+
+--Mais, reprit le premier, il est étrange que vous n'ayez pas vu ou
+nageaient vos compagnons après l'accident?
+
+--Je vous l'ai dit, monsieur, repartit le jeune homme les larmes aux
+yeux, j'ai été étourdi et j'ai même perdu connaissance. Sans doute je me
+serai heurté la tête contre un récif.
+
+--Vous étiez cinq dans le canot?
+
+--Cinq, monsieur: le chef facteur, ma cousine, les deux rameurs et moi.
+
+--Ces rameurs, les connaissiez-vous? s'enquit le sous-chef.
+
+--Non, monsieur. Ils m'ont paru être des Quiurlapi, car ils causaient
+avec le sachem avant notre embarquement.
+
+Ils causaient avec le sachem avant votre embarquement? répéta l'autre en
+fronçant le sourcil.
+
+--Je les ai vus comme je vous vois, monsieur.
+
+--Ah! ah! dit Poignet-d'Acier, ça devient grave. Reconnaîtriez-vous ces
+Indiens?
+
+--Ce serait difficile. Ils étaient masqués.
+
+--Masqués?
+
+--Cela se peut et n'a pas d'importance, intervint le sous-chef; durant
+les fêtes de la pêche du saumon, les Quiurlapi ont l'habitude de se
+déguiser. Cependant, l'entretien préalable qu'ils ont eu avec le sagamo
+me donne beaucoup à penser. Je vais l'envoyer quérir [24].
+
+[Note 24: Une fois pour toutes, je déclare que mon intention est de
+toujours mettre, autant que possible, dans la bouche de mes personnages
+le langage qui leur est propre, et de ne point faire parler les
+Canadiens comme les Français du dix-neuvième siècle, les gens du désert
+américain comme les gens des salons parisiens.]
+
+--Ah! s'écria alors Xavier, j'ai oublié de vous dire, monsieur, qu'en
+revenant avec mon nègre, j'ai découvert une certaine animation dans
+le village. Baptiste m'a dit alors qu'il supposait que les Indiens se
+préparaient à une expédition.
+
+Le front du sous-chef se rembrunit. Son regard chercha celui de
+Poignet-d'Acier.
+
+--Est-ce que ces coquins voudraient nous attaquer? dit celui-ci.
+
+--Je le crains, répliqua le premier d'un ton soucieux; et je crains
+aussi que notre chef n'ait payé de sa vie un acte de justice qu'il a
+fait exécuter ces jours derniers. Un Quiurlapi avait, sans motif, tué un
+de nos hommes. On l'a pris, jugé et pendu; vous comprenez?
+
+--Oh! s'il en est ainsi!... fit Poignet-d'Acier.
+
+Il fut interrompu par Xavier, qui s'écria dans un transport de douleur
+inexprimable:
+
+--Et vous penseriez, monsieur, que c'était un guet-apens; que Louise, ma
+cousine...
+
+Les sanglots lui coupèrent la voix.
+
+--Il faudrait faire venir le nègre, dit le capitaine au sous-chef.
+
+--J'y songeais, répliqua-t-il.
+
+Puis à Xavier:
+
+--Allons, monsieur Cherrier, un peu de courage! Que diable! vous n'êtes
+pas une femmelette. Vous l'avez prouvé. Rien n'est désespéré, du reste.
+Il se peut que nos conjectures soient fausses. Soyez assez bon pour nous
+amener votre engagé.
+
+Comme il terminait, un commis se précipita brusquement dans la pièce.
+
+--Chef, dit-il, les Quiurlapi, sont en armes. Deux trappeurs, arrivant
+de la chute, assurent qu'ils marchent sur le fort.
+
+--Qu'on ferme la porte d'enceinte! répondit le commandant.
+
+--Monsieur, lui dit Poignet-d'Acier, quoique je ne sois pas un partisan
+de votre compagnie, j'espère qu'en cette occasion vous ne refuserez pas
+l'aide de mon bras.
+
+--Je l'accepte au contraire avec reconnaissance, capitaine, répliqua le
+sous-chef; car j'apprécie à leur valeur vos éminentes qualités, et si la
+Compagnie avait suivi mes avis, elle aurait, fait de vous un allié, au
+lieu d'en faire un...
+
+--Un ennemi, achevez, monsieur Boyer, repartit Poignet-d'Acier en riant.
+
+Et à Cherrier:
+
+--Allons, mon ami, ce n'est pas l'heure de se lamenter. Nous
+retrouverons Merellum. Soyez persuadé qu'elle me tient au coeur autant
+qu'à vous. Maintenant, il faut apprêter vos armes et nous prouver que
+les exploits que l'on rapporte de vous ne sont pas exagérés.
+
+--Vous espérez donc, monsieur...
+
+--Il faut toujours espérer quand on manque de certitude, répondit
+sentencieusement Villefranche.
+
+--Oui bien, je le jure, votre serviteur! appuya une voix joviale
+derrière eux.
+
+--Ah! Nick Whiffles! dit Poignet-d'Acier; je suis aise de vous voir.
+Qu'y a-t-il donc? On prétend que les Peaux-Rouges veulent assaillir le
+fort.
+
+--Oh! Dieu, oui! Et je vous apportais votre carabine, capitaine.
+
+--Merci, Nick, merci! Descendez à la cour avec ce jeune homme, dont vous
+prendrez soin comme de vous-même; j'ai à causer avec le sous-chef.
+
+Le vieux trappeur et Cherrier sortirent aussitôt.
+
+--Eh bien! qu'allez-vous faire, monsieur Boyer? demanda le capitaine au
+commandant du fort dès qu'ils furent seuls.
+
+--Moi, répondit-il froidement, je vais les attendre après avoir éteint
+toutes les lumières; et quand ils seront sous la palissade, ne se
+doutant pas que nous sommes avertis de leur tentative, je les ferai
+mitrailler par mes coulevrines.
+
+--Mauvais moyen, d'autant plus qu'il n'est pas humain, dit
+Poignet-d'Acier. Mon opinion est qu'il vaut mieux tâcher de s'emparer de
+leur sagamo par la ruse, en feignant de parlementer, afin de savoir ce
+qu'il a fait de votre chef.
+
+--Heu! heu! nous n'obtiendrons rien par la douceur; mais voyons ce qui
+se passe en bas.
+
+Ils se rendirent dans la cour, où une soixantaine de trappeurs blancs et
+d'Indiens apprêtaient leurs armes en attendant des ordres.
+
+Il commença par faire faire silence et barricader la porte, et se
+transporta avec Poignet-d'Acier sur un petit bastion en bois, qui
+regardait le village quiurlapi.
+
+D'abord, ils n'aperçurent rien et n'entendirent d'autres sons que les
+mugissements lointains de la cataracte. Mais, peu à peu, leurs yeux
+s'habituant à l'obscurité, ils distinguèrent une longue file d'ombres
+noires qui glissaient le long de la côte. Ils en comptèrent plus de
+trois cents. Elles avançaient une à une, munies de longues échelles,
+pour se ranger sans bruit autour de l'enceinte fortifiée.
+
+Le sous-chef-facteur, après s'être concerté à voix basse avec
+Poignet-d'Acier, alla retrouver ses hommes et les fit monter sur une
+galerie circulaire qui régnait le long de la palissade. Puis il ordonna
+aux principaux commis de se placer, mèche allumée, près des pièces
+d'artillerie qui étaient braquées derrière des parapets couverts.
+
+Alors, soit que les Peaux-Rouges eussent aperçu le feu des mèches à
+travers les créneaux, soit qu'ils jugeassent le moment favorable pour
+attaquer, ils lancèrent tumultueusement leur cri de guerre et se ruèrent
+sur le fort.
+
+Le sous-chef essaya de les apostropher. Sa voix fut étouffée par
+d'épouvantables clameurs, et des centaines de flèches situèrent
+au-dessus du rempart.
+
+--Vous voyez bien que nous ne pourrons jamais nous en débarrasser sans
+l'aide du canon, dit M. Boyer à Poignet-d'Acier.
+
+--Laissez-moi leur parler, répliqua le capitaine.
+
+--Non, non! Ils seraient dans le fort avant que vous eussiez achevé.
+
+Et d'un ton perçant il cria:
+
+--Feu!
+
+Dix éclairs illuminèrent la scène et l'on vit sous l'enceinte une
+masse compacte de sauvages essayant de l'escalader. Dix détonations
+terrifiantes suivirent instantanément.
+
+Et tout retomba dans les ténèbres.
+
+Mais les cris redoublèrent plus furibonds, plus stridents, et
+bientôt une fusillade nourrie vint porter l'effroi dans les rangs
+des assaillante, qui, comptant surprendre leurs ennemis au milieu du
+sommeil, étaient loin de s'attendre à pareille réception.
+
+Ils s'enfuirent en abandonnant leurs morts et leurs blessés sur le champ
+de bataille.
+
+--Les voilà pour longtemps guéris de l'envie de nous faire peur! dit
+en riant M. Boyer à Poignet-d'Acier. Maintenant nous allons faire
+transférer les victimes dans la factorerie et tâcher de savoir ce que
+signifie cette attaque.
+
+Les coulevrines furent rechargées, des sentinelles postées sur la
+galerie; on ouvrit ensuite les portes du fort et, à la lueur des
+torches, on procéda à l'inspection des pertes essuyées par les
+Quiurlapi.
+
+Derrière eux, ils laissaient trente guerriers: dix morts et vingt
+blessés plus ou moins grièvement.
+
+Parmi les premiers, qui furent jetés dans la Colombie, se trouvait le
+corps du sachem des eaux.
+
+--C'est là un grand malheur, dit M. Boyer à Poignet-d'Acier. Si notre
+chef facteur a péri dans le naufrage du canot, et qui paraît plus que
+probable après cet acte d'hostilité, nous aurons maintenant bien de la
+peine à savoir quels sont les auteurs de ce crime.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XIX
+
+ RETOUR AU CAP DE LA ROCHE-ROUGE
+
+
+--Oui, mon jeune monsieur, nous avons rencontré au fort William, sur le
+Lac-Supérieur, la brigade qui arrivait de Montréal; j'allais quitter le
+capitaine, bien à regret, je vous assure, car c'est un homme comme il
+n'y en a pas deux au monde que Poignet-d'Acier, ô Dieu, non! Mais,
+que voulez-vous? Nick Whiffles a des idées à lui. On ne l'en fera pas
+changer pour tout l'or de la terre. Je n'aime pas les établissements,
+moi. Ils me sentent mauvais! Les gens, les animaux, les maisons, les
+usages n'y ont rien de naturel. Est-ce que j'aurais jamais pu me coucher
+sur la plume, me lever, boire, manger, marcher, dormir à une heure
+plutôt qu'à une autre? Ma foi, non! Aussi je disais à Poignet-d'Acier:
+A la revue, capitaine! Mais, par bonheur, la brigade de Montréal nous
+apportait des lettres, j'entends au capitaine. Ses amis du Canada lui
+annonçaient, à ce qu'il paraît, qu'ils lui avaient envoyé un navire, et
+nous avons fait demi-tour, oui bien, je le jure, votre serviteur!
+
+--Un navire! et pourquoi faire? demanda Cherrier.
+
+--Oh! répliqua Nick, ça ne se dit pas à tout un chacun, mais vous n'êtes
+pas tout un chacun, vous. Le capitaine est votre ami, et vous pouvez en
+être fier, mon jeune monsieur; car il ne la prodigue pas son amitié, le
+capitaine! Je vous dirai donc tout bas que ce navire, on le lui expédie
+pour charger des trésors qu'il a dans la Colombie. L'année dernière, il
+voulait déjà les emmener. Mais les vermines de Nez-Percés ont pris son
+vaisseau par surprise et l'ont fait sauter, sans le vouloir, comme de
+raison. Oui les nègres rouges ont dansé ce jour-là une fameuse danse,
+allez! Surtout n'allez pas jaser...
+
+--Soyez tranquille. Je suis discret.
+
+--Ah! s'écria Nick, voici le capitaine avec le bourgeois! Je voudrais
+bien savoir ce qu'ils ont tiré des vermines!
+
+Poignet-d'Acier et M. Boyer entraient effectivement dans la grande salle
+du fort, où Nick Whiffles causait à part avec Xavier Cherrier, tandis
+que les employés, les trappeurs de passage et quelques Indiens fidèles
+à la Compagnie de la baie d'Hudson, buvaient, à pleines écuelles, le
+whisky qu'on leur avait libéralement fait servir après l'attaque des
+Quiurlapi.
+
+Le jeune homme s'approcha timidement du sous-chef facteur. Ses regards
+inquiets sollicitaient une réponse à une question qu'il n'osait
+adresser.
+
+Poignet-d'Acier le devina tout de suite.
+
+--Nous n'avons rien pu découvrir, lui dit-il en secouant la tête.
+
+--Non, ajouta M. Boyer. J'ai interrogé les blessés. Ils ne savent rien
+ou ne veulent rien révéler, et vous n'ignorez pas que quand un Indien
+s'est mis en tête de ne pas desserrer les dents, il n'est prière ou
+menace qui pourrait triompher de sa détermination. Tout ce que j'ai pu
+obtenir d'eux, c'est la déclaration qu'avant de nous assaillir, le chef
+des eaux leur avait dit que notre commandant était mort.
+
+--Ah! mon Dieu! et Louise aussi! exclama Xavier en frappant avec
+désespoir ses mains l'une contre l'autre.
+
+--Allons, allons! pas de découragement, mon ami, dit Poignet-d'Acier
+d'un ton sympathique. Ce rapport ne prouve rien. Il est peut-être faux.
+En tous cas, il a besoin de confirmation. Demain matin, nous saurons à
+quoi nous en tenir à cet égard.
+
+--Le ciel vous entende, monsieur! dit mélancoliquement Cherrier. Mais ne
+pourrait-on pas faire des recherches immédiatement?
+
+--A présent, c'est impossible, repartit le sous-chef. Il pleut à
+torrents et nous exposerions inutilement la vie de plusieurs hommes.
+Dès que le soleil sera levé, je vous promets que nous nous mettrons à
+l'oeuvre. Voyons, soyez calme, et venez boire un verre de punch avec
+nous; cela réconfortera vos esprits.
+
+--C'est ça, mon jeune monsieur, prenez un verre de punch; il n'y a rien
+de meilleur pour la santé! s'écria Nick Whiffles. Moi, qui vous parle,
+j'ai eu des chagrins dans ma vie, ô Dieu, oui! Eh bien! je les ai tous
+flambés dans le punch!
+
+Malgré ces cordiales instances, Xavier ne voulut rien accepter. Il
+avait le coeur gros, des larmes dans les yeux; il se hâta de regagner
+sa chambre, où il se prit à pleurer. C'est qu'il aimait sérieusement
+Merellum; il l'aimait comme on aime à vingt ans; surtout quand, orphelin
+et n'ayant, plus un être qui vous soit attaché par les liens du sang
+et de l'habitude, on rencontre, par hasard, une femme jeune, belle,
+poétique, qui accepte les trésors d'affection qu'on voudrait pouvoir
+épancher sur la création entière. Il l'aimait avec passion, avec délire.
+La première, elle avait fait battre son sein; la première, elle avait
+soulevé en lui ces fiévreuses émotions, joie et vie de la jeunesse.
+Aussi son amour pour elle unissait-il, à l'ardeur d'une nature
+enthousiaste, le charme d'une âme habituellement réservée et taciturne.
+Il l'aimait encore comme le maître aime son élève; car il en avait fait
+une chose à lui. Il se mirait en elle, l'élevait sur un piédestal
+pour avoir le plaisir de l'adorer, et la couronnait de l'auréole
+d'intelligence qui rayonnait à son propre front.
+
+Jugez donc de sa douleur, de sa désespérance! La perdre au moment où il
+croyait l'avoir sauvée, se l'être acquise pour une éternité de félicité!
+Car la jeunesse, elle ne compte pas, elle, avec les années. Elle est
+si riche! elle a tant des ressources, tant de sève dans le cerveau, que
+l'existence, pour elle, c'est l'infini, quand le bonheur est là qui lui
+sourit. Mais vienne l'infortune, oh! alors, elle n'a plus de force, plus
+de souffle, cette brillante jeunesse; ou plutôt, non: elle aspire au
+changement; elle demande une transformation rapide, foudroyante, le
+suicide, quitte à reprendre bientôt, plus légère, plus étincelante,
+plus croyante, sa course ici-bas, si on réussit à lui faire traverser
+l'orage.
+
+Xavier Cherrier en était là. Il songeait déjà à se détruire et se
+promenait, à grands pas, dans sa chambre, en ruminant un sinistre
+projet. Mais son nègre le surveillait des yeux; et par cette secrète
+intuition que possèdent les gens aimants à l'égard des êtres aimés, il
+lisait sur le visage du jeune homme les pensées qui l'agitaient.
+
+--Massa souffrir, ben, ben souffrir! dit-il tout à coup en remarquant
+que son maître examinait l'amorce d'un pistolet.
+
+Cherrier, qui avait oublié que Baptiste couchait dans la même pièce que
+lui, tressaillit et se retourna brusquement vers le noir.
+
+--Tu ne dors pas! lui dit-il d'un ton rude.
+
+--Non, nègre pas dormir, pas sommeil quand massa malade.
+
+--Qui t'a dit que j'étais malade?
+
+--Moi voir, sentir.
+
+--Eh bien! oui, je suis malade; va me chercher de l'eau: j'ai soif.
+
+Baptiste s'était levé. Il hocha la tête.
+
+--Non, moi pas aller chercher de l'eau; massa pardonner moi, mais massa
+vouloir se débarrasser de nègre pour...
+
+Il appuya son doigt sur son front, afin de montrer qu'il devinait
+l'intention du jeune homme de se faire sauter la cervelle pendant son
+absence.
+
+Cherrier rougit d'avoir été si bien compris.
+
+--Bon Dieu pas aimer ça! mauvais, mauvais! dit naïvement Baptiste.
+
+--C'est vrai! s'écria Xavier; tu as raison. Je serais un lâche si
+je commettais cette action. Merci de m'avoir rappelé au bon sens et
+donne-moi ta main.
+
+--Oh! massa, moi pas oser!
+
+--Allons donc! tes sentiments sont plus élevés que les miens!
+
+--Esclave jamais donner main à massa.
+
+--Il n'y a pas d'esclave devant Dieu, répliqua religieusement Cherrier;
+et, ajouta-t-il d'un ton noble, il ne devrait point y en avoir devant
+les hommes.
+
+Cela dit, il pressa affectueusement dans la sienne la main du nègre tout
+confus d'un pareil honneur.
+
+--Massa, dit ce dernier avec la conviction d'un pressentiment, moi
+retrouver petite demoiselle.
+
+Ces paroles ravivèrent la plaie du chasseur. Il tressauta comme s'il eût
+été frappé au coeur.
+
+--Oui, massa, moi retrouver petite demoiselle, insista le nègre.
+
+--Toi, Baptiste! Ah! si tu faisais cela! s'écria Xavier en élevant les
+bras au ciel. Mais comment, comment? C'est impossible! Qui me la rendra?
+Elle si bonne, si belle, si affectueuse! Non, non! je ne puis me bercer
+dans cette illusion. Elle est morte...
+
+--Moi pas penser ça, massa!
+
+--Cherrier fondait en larmes.
+
+--Ah! fit-il à travers ses sanglots, puisses-tu dire vrai, Baptiste, mon
+ami, mon frère!
+
+--Bon massa, dit le nègre en essuyant ses yeux humides, jour paraître
+maintenant. Vous venir avec moi; nous chercher.
+
+Xavier jeta les yeux vers la fenêtre de la chambre. Une teinte grise se
+montrait à l'est. C'était l'aube.
+
+Le jeune Canadien répara le désordre de sa toilette, saisit ses armes et
+descendit, accompagné de Baptiste, à la grande salle, où les trappeurs
+et les employés de la factorerie se rassemblaient déjà pour prendre le
+_coup du matin_.
+
+Le sous-chef facteur et Poignet-d'Acier ne tardèrent pas à arriver.
+
+Ils serrèrent amicalement la main du jeune homme, qui attendait
+impatiemment que la porte du fort fût ouverte pour sortir avec Baptiste.
+
+--Nous allons, dit M. Boyer, nous porter une trentaine au bas de la
+chute. Les autres feront bonne garde ici; car les Quiurlapi pourraient
+bien revenir à l'assaut.
+
+Il choisit, parmi ses hommes, les plus déterminés, en composa une petite
+troupe, et, laissant le fort sous le commandement d'un principal commis,
+se dirigea avec sa bande vers la cataracte.
+
+Inutile de dire que Cherrier. Baptiste, Poignet-d'Acier et Nick Whiffles
+en faisaient partie.
+
+En passant près du village indien, on remarqua que tous ses habitants,
+hommes, femmes et enfants, l'avaient abandonné.
+
+--Ah! les vermines! s'écria Nick Whiffles, ils n'ont pas même eu la
+politesse de nous attendre pour leur souhaiter le bonjour. Est-il permis
+d'être aussi malhonnêtes! Nous qui aurions eu tant de plaisir à leur
+rendre, par une aubade, la gentille sérénade qu'ils nous ont donnée
+hier!
+
+--Vous les avez, ce me semble, assez mal reçus, ami Nick, dit
+Poignet-d'Acier en souriant.
+
+--Pour ça non, capitaine; je proteste, ô Dieu, oui! Qu'est-ce, je m'en
+rapporte à vous, qu'une centaine de dragées de plomb que nous leur avons
+envoyées! Quand mon oncle, le grand voyageur dans l'Afrique centrale...
+
+--Je sais, je sais, se hâta de dire Poignet-d'Acier voulant esquiver le
+merveilleux récit qui allait indubitablement lui échoir, et que Nick ne
+lui aurait certes pas épargné, sans l'intervention du sous-chef facteur,
+ordonnant aux hommes de mettre à l'eau les canots qu'ils avaient
+apportés sur leurs épaules.
+
+La troupe se divisa en deux fractions: l'une monta dans les
+embarcations, l'autre eut pour mission d'explorer la rive méridionale du
+fleuve.
+
+Le même canot portait M. Boyer, Cherrier, Poignet-d'Acier, Baptiste et
+Nick Whiffles. Au bout d'une demi-heure, il arriva au môle de sable
+sur lequel le courant du fleuve avait poussé Xavier. Le nègre et
+lui n'eurent pas de peine à reconnaître cet îlot. Mais toutes leurs
+recherches pour découvrir les naufragés furent infructueuses.
+
+La journée entière se passa ainsi.
+
+Sur le soir, M. Boyer rassembla ses gens et décida de retourner au fort.
+
+Cherrier était atterré.
+
+En rentrant dans la factorerie, Poignet-d'Acier lui prit le bras en
+disant:
+
+--Venez avec moi, mon ami; nous ferons un tour sur le bord de la
+Colombie; je désire vous parler.
+
+Le jeune homme se laissa machinalement conduire. Quand ils furent
+seuls, à quelque distance du fort et sur une élévation qui permettait de
+distinguer fort loin autour de soi, le capitaine dit à Xavier:
+
+--Mon ami, j'ai une proposition à vous faire.
+
+Cherrier ne répondit pas. Il regardait d'un air sombre le rio Columbia
+qui roulait avec fracas au-dessous d'eux ses ondes écumeuses.
+
+--Écoutez-moi, continua Poignet-d'Acier; ce que vous souffrez, je l'ai
+souffert; j'ai même souffert davantage, et je puis dire que peu d'hommes
+ont été éprouvés par la fatalité aussi cruellement que moi. Comme vous,
+j'ai contemplé le suicide avec amour. Mais il faut vivre. La nature
+nous l'enjoint expressément, et cette vie, qui vous paraît si amère
+maintenant, elle aura encore des saveurs agréables, du miel pour vous.
+
+--Jamais, monsieur! oh! jamais! s'écria Xavier avec angoisses.
+
+--Voulez-vous vous confier à moi, monsieur Cherrier? demanda le
+capitaine d'un accent sérieux.
+
+Son interlocuteur le regarda avec étonnement.
+
+--Ma question vous surprend, je le conçois, reprit Villefranche. Mais
+supposez qu'au lieu d'une blessure morale vous soyez afflige d'une
+blessure physique, trouveriez-vous étrange qu'un médecin vous fît cette
+question? Non, assurément. Eh bien! vous n'ignorez pas qu'il y a des
+médecins pour l'âme comme il y en a pour le corps. J'ai plus du double
+de votre âge, une assez grande connaissance des hommes et des choses, et
+la certitude de vous guérir si vous consentez à suivre mes conseils.
+
+--Oh! mais je ne veux pas, je ne peux pas guérir de mon amour! fit
+Xavier. Vous ne savez pas combien je l'aimais, monsieur!
+
+--Au contraire, répondit doucement Villefranche, je suis assuré que vous
+l'aimiez beaucoup et que vous étiez digne de sa tendresse.
+
+--N'est-ce pas, monsieur? dit-il en pleurant.
+
+--Oui, j'en suis convaincu.
+
+--Ah! comme elle m'aimait, elle aussi!
+
+--Je n'en doute pas. Elle avait de grandes qualités. Je le sais, moi qui
+l'ai presque élevée! Aussi, croyez que sa perte m'affecte jusqu'au fond
+des entrailles.
+
+Poignet-d'Acier prononça ces mots d'une voix émue dont le timbre toucha
+vivement Xavier.
+
+--Si, reprit le capitaine, vous voulez venir avec moi, nous causerons
+d'elle et ce sera une grande consolation pour moi.
+
+--Ah! oui, causer d'elle, ce sera encore du bonheur! murmura le jeune
+homme en remerciant Villefranche par un regard reconnaissant.
+
+--Alors, dit celui-ci, je puis compter sur vous.
+
+--Mais pour où aller?
+
+--Nous nous rendrons, dit Poignet-d'Acier en baissant le diapason, nous
+nous rendrons à l'embouchure de la Colombie. Là, nous nous embarquerons
+pour le Canada.
+
+--Quitter ce pays si tôt! balbutia Xavier.
+
+--Monsieur Cherrier, repartit le capitaine, vous n'êtes plus un
+enfant, mais un homme robuste, éclairé et généreux. Vous avez été aux
+États-Unis. Que pensez-vous des Anglais?
+
+--Les Anglais? répéta-t-il distraitement, car il était à cent lieues de
+ce sujet.
+
+--Oui, les Anglais, les oppresseurs de votre pays, ceux qui ont si
+lâchement assassiné Ducalvet [25], votre aïeul, si je ne me trompe.
+
+[Note 25: Voir l'_Histoire du Canada_, par M. F. X. Garneau, et le
+_Canada reconquis par la France_, par M. Barthe.]
+
+--C'était le frère de mon grand-père, monsieur.
+
+--Eh bien! quelle est votre opinion sur ses meurtriers?
+
+--Les Anglais! je les exècre; je donnerais tout ce que je possède pour
+que mon pays fût délivré de leur odieuse tyrannie! s'écria Xavier avec
+la mobilité et l'emportement de la jeunesse.
+
+--J'étais sûr de vous. Touchez là, mon ami, touchez là, dit Villefranche
+en lui présentant la main.
+
+Puis il ajouta à son oreille:
+
+--Accompagnez-moi au Canada, et, avant peu, vos souhaits seront
+réalisés. Mais il faut de l'énergie, de la prudence et une discrétion à
+toute épreuve. Je n'ai pas besoin de vous demander le secret à propos de
+notre conversation.
+
+--Ah! monsieur, je vous jure.....
+
+--Non, non, mon ami, votre parole me suffit. Ainsi, je compte sur vous.
+
+--Comptez-y, monsieur.
+
+--Nous partirons demain avec l'aurore.
+
+--Je serai prêt, répliqua Cherrier, complètement subjugué par cette
+influence magnétique que le célèbre capitaine exerçait sur tous ceux qui
+l'approchaient.
+
+Il rentra au fort brisé par les émotions, et, s'étant jeté sur son lit,
+il dormit, quoique d'un sommeil agité, jusqu'au jour. En se levant, il
+se sentit plus calme, et une faible idée que Merellum avait échappé au
+naufrage, qu'il la retrouverait peut-être en descendant la Colombie,
+lui fit envisager avec quelque satisfaction le voyage qu'il allait
+entreprendre.
+
+Il en informa Baptiste.
+
+--Moi chercher encore petite demoiselle, répondit le nègre; oui,
+chercher et ramener elle à massa.
+
+--Mais où me rejoindras-tu?
+
+--Pointe Astoria, répliqua Baptiste.
+
+--Et quand?
+
+--Un, deux mois.
+
+Xavier n'était pas fâché de le voir rester quelque temps encore dans ces
+parages.
+
+Il l'embrassa avant de se séparer de lui, fit ses adieux au sous-chef
+facteur et se mit en route avec Poignet-d'Acier, qu'escortaient Nick
+Whiffles, Louis-le-Bon et une demi-douzaine de trappeurs.
+
+Le second jour de marche, la petite troupe fut grossie de cinq ou
+six hommes, qui semblaient entièrement dévoués au capitaine, et elle
+augmenta ainsi, presque quotidiennement, jusqu'à leur arrivée au cap de
+la Roche-Rouge.
+
+Alors elle se composait d'environ quatre-vingts individus, tous fort
+bien équipés et disciplinés comme une armée régulière.
+
+Au milieu de ces gens, francs et gais compagnons, et à travers les sites
+pittoresques qu'ils rencontraient à chaque pas, et les vicissitudes
+d'une existence incessamment variée, le chagrin morne de Cherrier se
+changea peu à peu à une mélancolie douce, qui lui permettait d'admirer
+la beauté des paysages et d'étudier le mystérieux protecteur que le
+hasard lui avait donné.
+
+Il savait déjà que Poignet-d'Acier, chef d'une nombreuse bande de
+francs-trappeurs, avait exploité une mine d'or sur le bord de la rivière
+Caoulis, enfoui son trésor dans un souterrain près de la Colombie,
+et qu'avec ses hommes et cet or, il se proposait de soulever les
+Canadiens-Français contre la domination anglaise.
+
+Loin de l'effrayer, ce complot lui plaisait. Et, dans ses aspirations
+chevaleresques, le bouillant jeune homme souhaitait que la mort vînt le
+frapper quand il aurait remplacé, sur les murs de Québec, le pavillon
+britannique par le drapeau tricolore ou la bannière étoilée.
+
+A la Roche-Rouge, on trouva le _Phoque_, trois-mâts qui avait été
+secrètement dépêché du Montréal pour prendre les aventuriers. Un peu
+plus loin, au cap Désappointement, un brick américain faisait la traite
+des pelleteries. Les gens de Poignet-d'Acier se hâtèrent d'embarquer
+sur le _Phoque_ les sacs que recelait la caverne, puis le capitaine
+traversa, avec Nick Whiffles, le rio Columbia. Ils se rendirent à
+l'ancien fort Astoria. Là, sous les décombres d'une maison incendiée,
+ils creusèrent le sol, découvrirent une cache. Le capitaine descendit à
+l'intérieur et en retira diverses caisses et objets qui furent ensuite
+transportés à bord du trois-mâts.
+
+Plus de deux mois s'étaient écoules depuis qu'on avait quitté le fort
+Colville.
+
+Xavier Cherrier avait, protégé par quelques trappeurs, établi son camp ù
+la pointe Astoria.
+
+Il attendait Baptiste; mais, hélas! Baptiste ne reparaissait pas; et,
+à mesure que s'éteignaient ses dernières lueurs d'espérance, le jeune
+homme sentait le vide et la désolation reprendre possession de son
+coeur.
+
+Chaque jour, il suppliait Poignet-d'Acier de différer encore son départ.
+
+Le capitaine accéda pendant quelque temps à ses pressantes
+sollicitations. Mais enfin, le vent étant favorable, il résolut de
+lever l'ancrée, et vint lui-même chercher Xavier pour l'installer sur le
+_Phoque_.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XX
+
+ LE NAUFRAGE
+
+
+--Bonne chance et au revoir, capitaine! dit Nick Whiffles à
+Poignet-d'Acier en lui serrant la main.
+
+--C'est donc bien décidé, mon brave ami, vous ne voulez pas venir avec
+nous? répondit celui-ci d'un ton d'affectueux reproche.
+
+--Moi, aller aux établissements, ô Dieu non, capitaine! Là-dessus
+Nick Whiffles a ses idées. Vous ne le feriez pas changer pour tous les
+trésors de la terre, oui bien, je le jure, votre serviteur!
+
+--Alors, dit Villefranche, laissez-moi vous offrir un souvenir de
+moi..., ce fusil à deux coups, que vous estimez tant.
+
+Le trappeur secoua la tête.
+
+--Non, non! dit-il; ces inventions-là ne me vont pas, à moi. Ma carabine
+me suffit. Elle n'est pas belle, pour ça j'en conviens. Mais, entre mes
+mains, elle vaut le meilleur fusil du monde.
+
+--Je voudrais pourtant...
+
+--Me faire plaisir? Eh bien! capitaine, laissez-moi vous embrasser. Il y
+a longtemps que j'ai cette fantaisie. Ma foi! vous me rendrez heureux en
+me permettant de la satisfaire.
+
+--De grand coeur, mon ami, répondit Poignet-d'Acier, ouvrant ses bas à
+Nick qui l'accola bruyamment.
+
+Villefranche ensuite s'élança dans un canot et se fit conduire au
+_Phoque_, en train d'appareiller à cent brasses de la côte.
+
+Vers six heures de l'après-midi, on leva l'ancre.
+
+Le temps était beau; une forte brise nord-est pouvait faire espérer
+qu'on sortirait aisément de la Colombie. Cependant, au ciel se
+montraient quelques traînées de ces nuages blanchâtres que, dans leur
+langage métaphorique, les marins appellent queues de vache.
+
+Le capitaine, commandant le vaisseau, après avoir fait carguer les trois
+focs de beaupré et ses voiles de misaine, donna l'ordre de mettre le
+vent sur les huniers, pour traverser la barre du fleuve et gagner la
+pleine mer.
+
+On sait que la barre de sables mouvants qui roule incessamment à
+l'embouchure du rio Columbia est un des plus dangereux passages de tout
+le littoral du Pacifique[26].
+
+[Note 26: Voir la _Tête-Plate_.]
+
+Le navire filait amures bâbord, en se rapprochant de la rive méridionale
+du fleuve pour doubler la pointe Adams.
+
+Debout sur le couronnement, Xavier Cherrier, une longue-vue à la main,
+examinait le cap Astoria (ou Georges), espérant, à chaque instant, y
+voir paraître Baptiste. Toute son attention, toutes ses facultés étaient
+concentrées sur ce rocher grisâtre, où l'on découvrait les tristes
+débris des bâtiments qui l'avaient jadis couronné.
+
+Si absorbante était la préoccupation du jeune homme, qu'il ne remarqua
+point que le ciel se chargeait rapidement de nuages noirs aux franges
+violacées, et que les eaux haussaient en grondant sourdement autour du
+_Phoque_, quoique la brise eût fléchi.
+
+Des troupes de goélands volaient en tous sens, en poussant des cris
+aigus au-dessus du navire.
+
+Le capitaine se promenait, anxieux, sur le pont; il ordonna de serrer
+toutes les toiles, à l'exception des focs de beaupré, et de dépasser les
+perroquets.
+
+Mais comme il achevait ce commandement, un éclair éblouissant déchira
+les nues; cet éclair fut instantanément suivi d'un éclat de tonnerre
+épouvantable; une mèche de feu sillonna l'espace; on entendit un
+craquement horrible, le navire roula sur lui-même et le grand mât brisé
+s'abattit avec fracas à tribord.
+
+Au même moment, le vent sauta au nord-ouest, et chassa contre le
+bâtiment des vagues hautes comme des montagnes, qui, déferlant
+par-dessus le gaillard d'avant, emportèrent les roufs avec une partie de
+l'étrave.
+
+Ce désastre avait eu lieu en moins de temps que je n'en ai mis pour le
+raconter, et la bourrasque était, comme il n'arrive que trop dans ces
+parages, tombée sur le navire avec une foudroyante rapidité.
+
+Surpris par la soudaineté de l'ouragan, Xavier fut précipité contre le
+bastingage.
+
+Mais il se redressa bientôt, et, sans s'occuper de ce qui se passait
+autour de lui, sans prendre souci des rugissements de la tempête, des
+lames qui battaient les murailles du vaisseau et l'inondaient, à chaque
+minute, de la tête aux pieds, il se cramponna à la lisse et se remit à
+contempler la côte.
+
+Tout à coup il lâcha une exclamation perçante.
+
+Puis il leva les bras en l'air et les yeux au ciel.
+
+--Un canot! cria-t-il, je veux un canot!
+
+Mais il n'y avait personne pour lui obéir, personne pour l'entendre.
+
+Alors seulement Xavier remarqua l'affreuse situation dans laquelle se
+trouvait, le bâtiment. Loin de l'effrayer, cette situation parut lui
+faire plaisir. Il eut comme un tressaillement de joie et braqua de
+nouveau son télescope sur la pointe Astoria.
+
+Mais bientôt il pâlit, laissa échapper la lunette et s'affaissa sur
+lui-même en disant d'une voix strangulée:
+
+--Ah! mon Dieu!
+
+C'est que là-bas, sur ce rocher, se jouait un drame bien autrement
+intéressant pour Cherrier que celui dont le _Phoque_ était alors le
+théâtre.
+
+Arrachée aux Nez-Percés par la panique que leur causa l'apparition du
+Chien-Flamboyant, Merellum s'était immédiatement dirigée avec lui vers
+la pointe Astoria. Mais bientôt ils avaient été poursuivis et obligés de
+se cacher pour se soustraire aux recherches de leurs ennemis. Une grotte
+leur servit d'asile. Et quand, après une retraite de plus d'un mois,
+Baptiste supposa que les Nez-Percés étaient rentrés à leur village, ils
+se remirent en route. Par malheur, le bon nègre avait compté sans la
+passion de Molodun pour la Petite-Hirondelle. Ce chef, qui n'avait cessé
+de rôder autour du lieu de leur refuge sans pouvoir le découvrir, ne
+tarda guère à retrouver la piste des fugitifs: il la suivit activement,
+ne se doutant pas que lui-même était surveillé de près par Lioura, dont
+la jalousie avait atteint son paroxysme.
+
+Baptiste et Merellum arrivèrent à la pointe Astoria au moment où
+l'orage fondait sur le _Phoque_. La nuit approchait déjà. Le temps était
+assombri par les nuages qui drapaient, comme d'un linceul, la voûte
+céleste.
+
+A la lueur des éclairs, la jeune fille distingua néanmoins le vaisseau
+rangeant la côte à un demi-mille de distance au plus; avec les yeux
+d'une amante, avec ces yeux qui, de même que ceux d'une mère, se
+trompent rarement, elle reconnut Xavier, et, comme lui, en même temps
+que lui, elle proféra ces mots d'une voix frémissante:
+
+--Un canot! je veux un canot!
+
+Baptiste comprend son intention. Lui aussi a vu le navire! Sans
+crainte du danger, il se précipite au pied du cap pour y chercher une
+embarcation, lorsque deux cris l'arrêtent brusquement.
+
+Il se retourne et aperçoit Merellum qui se débat entre les bras d'un
+sauvage d'une taille gigantesque.
+
+--Le Renard-Noir! fait-il en armant un pistolet et s'élançant au secours
+de la jeune fille.
+
+Mais alors, derrière le groupe, se lève un autre personnage.
+
+D'une flèche, ce dernier frappa Molodun en hurlant:
+
+--La Nuée-Blanche a enduré assez d'outrages; elle se venge!
+
+Le sagamo tombe sans articuler une parole, et Lioura, qui a aussitôt
+saisi Merellum par sa longue chevelure, va la percer à son tour du dard
+empoisonné qu'elle tient à la main, mais la détonation d'une arme à feu
+retentit, et la femme de Molodun roule inanimée près du cadavre de son
+mari.
+
+Le lendemain matin, le rio Columbia, uni comme une glace, chantait
+harmonieusement sur ses grèves que baignaient les rayons dorés du
+soleil.
+
+A la pointe Astoria, une foule d'hommes, trappeurs et matelots,
+construisaient des cabanes en causant joyeusement.
+
+C'étaient les passagers et l'équipage du _Phoque_. Le magnifique navire,
+battu par les éléments déchaînés, avait _calé_ [27], la veille, dans les
+sables de la Colombie. Les hommes avaient échappé au naufrage. Mais le
+vaisseau et sa précieuse cargaison étaient à jamais perdus.
+
+[Note 27: Ce terme, encore usité, dans quelques ports de là Normandie,
+comme synonyme S'enfoncer dans le sable, la glace ou la boue, est le
+seul employé dans ce sens par les Canadiens-Français.]
+
+--Oh! les femmes! les femmes! elles m'ont toujours porté malheur! Je les
+fuis; je n'en voudrais jamais voir une seule, et la Destinée impitoyable
+les mêle ironiquement à tous les actes importants de ma vie! murmurait
+Poignet-d'Acier en regardant Merellum et Xavier qui devisaient,
+tendrement penchés l'un vers l'autre, sur le bord du fleuve. Oui,
+poursuivit-il avec un sourire amer, les femmes ont été ma ruine! Sans
+celle-ci encore,--bien innocente pourtant,--je partais l'année dernière
+deux jours plus tôt pour le Canada; par conséquent j'évitais l'attaque
+des Nez-Percés; sans elle aussi, j'aurais mis à la voile il y a une
+semaine, et la mer n'aurait pas engouffré mon or. Fatalité!
+
+L'aventurier s'arrêta, pensif, les yeux baissés vers le sol.
+
+Un sourire sardonique glissa sur ses lèvres; puis il releva au ciel des
+regards superbes, et, étendant sa main à l'est, il s'écria:
+
+--N'importe! la lutte me plaît, fût-ce la lutte avec Satan!
+J'embarquerai demain ces deux jeunes gens sur le brick américain mouillé
+au cap Désappointement. Qu'ils se marient, puisqu'ils croient trouver le
+bonheur dans le mariage. Pour moi, je m'acheminerai par terre, avec mes
+gens, vers le Canada, et, avant deux ans, j'aurai arraché mon pays au
+joug des Anglais!
+
+
+FIN
+
+
+
+
+ TABLE
+
+
+ CHAPITRE Ier. Poignet d'Acier.--Nick Whiffles.
+ II. Poignet d'Acier.--Nick Whiffles.--Oli-Tahara.
+ III. Va mariage chez les Nez-Percés.
+ IV. Merellum.
+ V. Lioura.
+ VI. Iribinou.
+ VII. Les captifs.
+ VIII. Le captif blanc.
+ IX. Le bouclier sacré.
+ X. Le Chien-Flamboyant.
+ XI. La bataille.
+ XII. Baptiste le nègre.
+ XIII. Entre jeunes gens.
+ XIV. Une ruse de Baptiste.
+ XV. La Grande-Coulée.
+ XVI. Le fort Colville et les chutes de la Chaudière.
+ XVII. Les jeux.
+ XVIII. Attaque du fort Colville.
+ XIX. Retour au cap de la Roche-Rouge.
+ XX. Le naufrage.
+
+ ________________________________________
+ WASSY.--IMP. ET STÉR. MOUGIN-DALLEMAGNE.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Nez-Percés, by Émile Chevalier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES NEZ-PERCÉS ***
+
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+Produced by Rénald Lévesque
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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+*** END: FULL LICENSE ***
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