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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18585-8.txt b/18585-8.txt new file mode 100644 index 0000000..207e270 --- /dev/null +++ b/18585-8.txt @@ -0,0 +1,8739 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les Nez-Percés, by Émile Chevalier + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Nez-Percés + +Author: Émile Chevalier + +Release Date: June 14, 2006 [EBook #18585] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES NEZ-PERCÉS *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + + + LES NEZ-PERCÉS + + + + +A M. DUFLOT DE MOFRAS, + +L'intrépide voyageur, le savant hydrographe, dont les admirables +travaux sur l'Orégon ont, les premiers, initié la France aux richesses +naturelles de l'Amérique septentrionale, + +L'auteur reconnaissant, + +H.-E. CHEVALIER. +Château de Maulnes, août 1562. + + + + + LES NEZ-PERCÉS + + PAR + + ÉMILE CHEVALIER + + + + +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 18 +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + +1867 + + + + + CHAPITRE PREMIER + + POIGNET-D'ACIER--NICK WHIFFLES + + +--Castors et loutres! voilà un sac qui est tonnerrement lourd, +capitaine. Il y a au moins la charge de deux hommes. Tenez, c'est tout +au plus si je puis le remuer. Et pourtant Nick Whiffles n'est pas une +poule mouillée, ô Dieu, non! Que diable ferez-vous donc de tout cet +or-là? + +--Soyez sans inquiétude, mon brave, je trouverai aisément son placement, +répondit le capitaine en souriant. + +--Aisément! aisément! mais il y a là de quoi acheter toutes les femmes +de la création, et ce n'est guère ce qui vous tente, vous, car jamais +on ne vous a vu tourner les yeux sur une squaw. Ce n'est pas comme mon +oncle le grand voyageur dans l'Afrique centrale; lui, il aurait fait dix +fois le tour du monde pour rencontrer un beau brin de fille. Il en avait +toujours comme ça cinq ou six douzaines à ses trousses, oui bien, je le +jure, votre serviteur! + +Et Nick Whiffles, abandonnant un gros sac de cuir de buffle qu'il avait +vainement essayé de soulever, plongea sa main dans une blague en peau de +vison pendue sur sa poitrine, retira une poignée de tabac et s'en bourra +la bouche. + +--Vous ne l'avez pas connu mon grand-père? demanda-il au bout d'un +instant. + +--Je croyais que vous parliez de votre oncle? + +--Oncle ou grand-père, ça ne fait rien, capitaine. C'était un fameux +touriste, comme ou dit aujourd'hui. Il avait un fier cheval, allez! +Ensemble ils parcoururent la terre, la mer, tout le globe. Est-ce que +vous les avez rencontrés dans vos excursions? + +--Non, ami Nick, non, répliqua le capitaine, riant de la franche +bonhomie avec laquelle le trappeur débitait ses bourdes. + +--Alors, c'est un malheur; car vous étiez fait pour vous entendre avec +eux, dit celui-ci d'un ton de regret sincère. Voyez-vous, mon parrain +était aussi fort que vous... + +--C'était donc votre parrain? + +--Ai-je dit parrain? + +--Mais il me semble... + +--Alors c'est que c'était mon parrain, riposta Nick Whiffles sans +sourciller. Il était courageux comme un bison, rusé comme un carcajou; +mais pourtant il avait un défaut, un grand défaut de nature: mon oncle +manquait de vigueur dans les bras et dans les jambes. Un enfant l'aurait +renversé à terre. + +--Comment! s'écria Poignet-d'Acier, donnant cours à un accès d'hilarité. +Comment! tout à l'heure vous disiez qu'il était aussi robuste que moi! + +--Ai-je dit cela? Castors et loutres, je me suis trompé, capitaine! Lui +aussi robuste que vous! Peuh! mon grand-père était mou, capitaine! et +poltron... poltron! Un lièvre lui aurait fait virer les talons! ô Dieu, +oui! + +Là-dessus, l'honnête trappeur porta sa gourde à ses lèvres et but une +copieuse gorgée. + +--Délicieux whisky! dit-il en faisant voluptueusement claquer sa langue +contre son palais, délicieux! On n'en fait pas de meilleur au fort +Columbia. Encore une gobe que ces vermines d'Indiens ne me voleront pas. +Voulez-vous y goûter, capitaine? + +Poignet-d'Acier fit avec la tête un geste négatif. + +--Voyons, Nick, il faut nous hâter, dit-il ensuite. + +--Comme de raison, capitaine. Mais, je l'avoue, ce coquin de sac est +trop lourd pour mes épaules. + +--Prenez-en un autre; je transporterai celui-ci. + +--Ah! vous, c'est différent. Je ne sais pas ce que vous ne feriez +pas, capitaine; vous êtes le plus vigoureux, le plus habile, le plus +infatigable de tous les chasseurs du Nord-Ouest. Ce sera une maudite +perte pour nous autres francs trappeurs quand vous serez parti, et les +gens de la compagnie de la baie d'Hudson seront, bien capables d'allumer +un feu de joie, car vous leur avez donné fièrement du fil à retordre. +A votre place, je ne les quitterais pas comme ça, moi. Ont-ils un peu +cherché à vous assassiner, hein? Depuis Pad et Joe [1]... + +[Note 1: Voir la _Tête-Plate_.] + +--Bon, bon! laissons cela, interrompit brusquement Poignet-d'Acier, dont +le front se rembrunit aussitôt, comme si ces réminiscences lui eussent +été pénibles. + +--A votre aise, capitaine. Je me tais sur ce chapitre, quoique j'en +aurais long à dire. Mais ça n'empêche pas que ça me peine de vous voir +partir comme ça! Je m'étais fait à vous comme à mes chiens, et je m'en +vais maintenant être tout aussi désorienté que la première fois que j'ai +quitté les établissements [2]. + +[Note 2: Les trappeurs du Nord-Ouest nomment établissements les lieux +habités par les gens civilisés.] + +--Pourquoi ne m'accompagneriez-vous pas? + +--Pourquoi? pourquoi? répliqua le trappeur en secouant la tête; ah! +c'est que Nick Whiffles ne peut pas plus se passer du désert que le +désert ne peut se passer de Nick Whiffles, ô Dieu, non! Qui est-ce qui +tiendrait les Peaux-Rouges en respect si je m'en allais? Qui est-ce qui +délivrerait le pays des coyotes, des ours gris et de tous les damnés +serpents à sonnettes qu'on découvre à chaque pas? Non, capitaine, non je +ne peux pas abandonner comme ça les territoires de chasse. Quand je le +ferai, ce sera pour monter là-haut, chez notre Maître à tous. D'ailleurs +je n'aime ni vos villes, ni vos hommes civilisés. On y trouve plus +d'hypocrisie et de méchanceté que parmi les Indiens. Les premiers ne +tuent pas toujours par le corps comme les seconds, mais ils assassinent, +ils torturent chaque jour par l'esprit, et cela avec impunité sans que +la loi les poursuive, sans que l'opinion publique les mette au pilori. +Au contraire, quand un blanc a bien volé ses semblables, en usant de +finesse et en ne froissant pas trop ce que vous appelez des lois, +quand il a fait sa fortune au préjudice d'autrui par la médisance, la +calomnie, en ruinant des familles, réduisant le père et la mère à la +mendicité, les fils à l'opprobre, les filles à la prostitution, on +l'approuve, on le louange, on l'admire, on lui accorde des honneurs, des +récompenses, des statues! Ça peut paraître beau, mais ça n'est pas juste +et ça ne me va pas. Voilà, capitaine, pourquoi je préfère demeurer au +milieu des sauvages. Et puis, ma foi, quand on a une carabine à la main, +quelques livres de poudre et de plomb dans sa gibecière, et la liberté +d'aller où l'on veut, je ne vois pas trop ce qu'on pourrait désirer. +Est-ce que la terre ne vous fournit pas toujours un coin de gazon pour +en faire votre matelas, et est-ce que le beau ciel, avec ses millions +d'étoiles, n'est pas une couverture splendide pour vous abriter? Ah! +capitaine, c'est une bonne et joyeuse vie que la vie que nous menons +ici! Vous vous ennuierez vite quand vous serez rentré au Canada, c'est +moi qui vous le dis; oui bien, je le jure, votre serviteur! + +Nick Whiffles décocha cette tirade tout d'une haleine, sans permettre +à son interlocuteur de l'arrêter. Aussi, en terminant, éprouva-t-il le +besoin de se lubrifier le gosier. + +--Est-ce que vous n'êtes pas de mon avis, capitaine? dit-il après avoir +donné une tendre caresse à son flacon. + +--Vous pouvez avoir raison, dit Poignet-d'Acier en se promenant +pensivement dans la pièce où se passait cette scène. + +C'était une grande salle oblongue qui semblait avoir été taillée dans +le roc vif. Ses parois, d'un ronge terne, annonçaient une formation +porphyritique. Pour tout ameublement elle avait une table carrée, +des bancs grossiers et quelques caisses en bois de cèdre. Des armes, +carabines, fusils doubles, pistolets, couteaux, harpons, arcs, +flèches, étaient fixées en trophées à la muraille, le long de laquelle +s'étalaient plusieurs sacs en cuir de grande capacité. + +Chacun de ces sacs était, gonflé par les objets qu'il contenait et fermé +hermétiquement. Aux quatre coins on voyait un large cachet de cire rouge +représentant un chien rongeant un os avec cette devise à l'exergue: + + Je Svis Vn Chien Qvi Ronge un O + En le rongeant, je prends mon repos. + Vn temps viendra, qui n'est pas venv, + Que je mordray qui m'avra mordv. + +Cet emblème et ces vers étaient la reproduction exacte d'une inscription +qui existe encore au-dessus de la porte d'une maison de la rue Buade, à +Québec[3]. + +[Note 3: Voir la _Huronne_. Chapitre VIII.] + +Une lampe en terre rouge éclairait la chambre souterraine, qui n'avait +aucune fenêtre et dans laquelle on remarquait deux portes en face l'une +de l'autre. + +--Raison! répondit le trappeur à Poignet-d'Acier, je crois bien que je +pourrais avoir raison. Est-ce que Nick Whiffles n'a pas toujours raison? +Je vous dis que vous reviendrez dans la Colombie, capitaine, et vous +y reviendrez. Mais, à votre place, moi, je ne retournerais même pas au +Canada. Vous voulez faire la guerre aux Anglais, faites-la donc ici. +Avec cet or que vous avez extrait des mines du mont Sainte-Hélène, vous +seriez à même de fonder une société plus puissante que celle de la baie +d'Hudson, et vous chasseriez ces brigands d'Anglais du pays quand vous +le voudriez. A quoi bon, je vous le demande, aller au Canada? Votre or +ne vous y servira pas à grand'chose, car vos ennemis ont là, dans leurs +citadelles et dans leurs forts, des troupes nombreuses et aguerries +auxquelles il vous sera peut-être bien difficile de résister. Quelles +ressources, quels hommes aurez-vous à leur opposer? Nos compatriotes +ne sont sans doute pas aussi bien préparés à la révolte que vous vous +l'imaginez. Ce n'est pas que je veuille médire des Canadiens-Français. +Castors et loutres, pour courageux et hardis, ils le sont; ce sont aussi +les plus intrépides chasseurs du désert. Ils dirigent leurs canots mieux +que qui que ce soit au monde, et comme tireurs, il n'y a guère que +Nick Whiffles qui puisse les égaler; mais voyez-vous, capitaine, je les +connais, les Canadiens-Français, tout Irlandais que je suis Dans leurs +villages, sous la main de leurs prêtres, ils ne valent pas une vieille +chique (excusez l'expression). Aujourd'hui ils seront avec vous, et +demain, ils marcheront contre vous, si leur curé le commande. Dans notre +île, en Irlande, c'est la même chose. Dans mon temps, moi aussi j'ai +voulu faire des révolutions. Ça m'a presque valu la corde. On ne m'y +reprendra plus, ô Dieu non! Suivez mon conseil, capitaine; moquez-vous +des Anglais du Canada, et la guerre, une guerre à mort à ceux de la baie +d'Hudson! Oh! pour cela, vous pouvez compter sur moi, ma carabine et mes +chiens; deux fines bêtes qui ont horreur des Anglais comme un chat de la +moutarde, vous savez! + +Cette comparaison du bon trappeur amena un sourire sur les lèvres de +Poignet-d'Acier. + +--Je vous suis reconnaissant de votre proposition, Nick, repartit-il, +mais je ne puis pour l'instant l'accepter. Plus tard... car vous avez +dit vrai, je reviendrai. Mes pressentiments m'en avertissent. Oui, je +reverrai encore le désert. Pour le moment, il faut se rendre là-bas et +faire un effort. Mon devoir, ma vengeance me l'ordonnent! Je réussirai. +N'ai-je pas cet or qui aplanit tous les obstacles? cet or que j'ai +cherché si longtemps, dont la découverte a coûté la vie aux seules +créatures qui m'aient sincèrement aimé, et dont l'extraction, +l'amoncellement dans ces caves ont encore exigé tant de peines, tant +de misères et tant d'années, car voilà plus de dix ans que j'ai perdu +Jacques et cette pauvre Indienne... Enfin je tiens ce métal si convoité, +je le tiens! tous ces sacs en sont pleins. Il y en a la pour des +millions de dollars. Dans deux heures le navire que j'ai acheté à des +pécheurs yankees mettra à la voile, et dans quelques mois le capitaine +Poignet-d'Acier redeviendra Villefranche, l'ex-notaire de Montréal, +l'ennemi juré de toute la race anglo-saxonne! + +En articulant ces paroles, l'aventurier avait oublié la présence de Nick +Whiffles; il s'était animé, ses yeux étincelaient; la colère, la colère +sourde, violente, accentuait vivement ses traits: les poings crispés, le +corps frémissant, frappant le sol du pied, il était terrible à voir. + +--M'est avis tout de même que vous allez les entortiller dans un tas de +damnées petites difficultés, capitaine, dit Nick qui l'avait examiné une +minute en silence. + +--Je veux les expulser de toute l'Amérique du Nord, s'écria +véhémentement Poignet-d'Acier, et si ce n'est à coups de fusil, ce sera +à coups de bâton. Ils paieront pour toutes les infamies dont ils nous +ont abreuvés depuis qu'ils se sont emparés du Canada. + +--Mais seul, comment ferez-vous? hasarda le trappeur. + +--Seul! répéta le capitaine avec un rire sardonique, te figures-tu donc +que je sois seul avec cela? + +Et il frappa du bout de sa carabine sur un des sacs de cuir qui sonna +bruyamment. + +--Oui, reprit-il, avec cela on n'est jamais seul; on commande des +légions, des armées, des empires, l'univers! J'aurai des soldats; j'en +aurai tant que je voudrai au Canada, aux États-Unis, partout. Et si je +ne puis triompher par la force ouverte, les conjurations, les sociétés +secrètes ne me donneront-elles pas la victoire? Allons, allons, Nick +Whiffles, ayez confiance en moi. J'ai ce qu'il faut pour vaincre, je +vaincrai. Mais ne perdons pas davantage notre temps à jaser. L'heure +de la marée approche, je veux lever l'ancre à son retour. Ainsi, +dépêchons-nous d'embarquer les sacs. Surtout faites toujours bien +attention que les matelots ne se doutent pas que c'est de l'or. Nous +serions sûrs d'une révolte à bord avant huit jours, si... + +--Soyez tranquille, capitaine. On les a tellement grisés, qu'ils sont +tous couchés dans l'entrepont, vos matelots. Il n'y a que les engagés +et moi qui sachions ce que renferment ces poches de cuir. Houp! en voilà +une qui pèse au moins deux cents livres! + +--Faut-il vous aider à la charger? + +--Oh! que non, capitaine, ce serait bien le diable si Nick Whiffles +ne parvenait pas à mettre un pareil fardeau sur son dos, répondit le +trappeur en s'arcboutant pour placer un des sacs sur son épaule. + +--Y est-il? demanda Villefranche. + +--Oui, répliqua Nick, mais c'est un peu dur. Les cailloux m'entrent dans +les chairs comme des clous. Dire qu'on se donne tant de mal pour des +bêtises comme ça! ajouta-t-il en aparté. + +--Ainsi, dit Poignet-d'Acier, vous vous rappelez mes instructions? + +--Parfaitement, capitaine. Je descendrai les sacs au bâtiment, et je les +remettrai à Louis-le-Bon qui les arrimera. + +--C'est cela; mais vous suivrez le sentier à gauche, près de l'ancienne +entrée du souterrain. + +--Celle que vous avez bouchée en 1822 avec Jacques? + +--Celle-là même. + +--Les Indiens ont dû avoir joliment peur quand ils ont entendu +l'explosion; car vous aviez fait jouer une mine, n'est-ce pas, +capitaine? On m'a conté cela dans le temps au fort Caoulis. + +--Oui, mais hâtez-vous, dit Villefranche d'une voix brève, comme si ce +souvenir lui était importun. + +Le trappeur soupesa deux ou trois fois le sac pour l'assujettir plus +solidement sur son omoplate, prit sa carabine à la main, examina +l'amorce, et sortit de la salle en fredonnant le refrain de la +chansonnette: + + Ann, Mary-Ann... etc. + +Ayant traversé un long couloir faiblement éclairé par quelques fissures +pratiquées ça et là entre les rochers, il arriva au bout de cinq +minutes à l'entrée de la caverne. Elle ouvrait sur un ravin profondément +encaissé entre des masses de porphyre et était masquée par d'épais +buissons de houx. + +En débouchant, Nick Whiffles jeta un coup d'oeil rapide dans le ravin, +pour s'assurer que personne ne l'observait, puis il remonta d'un pas +agile l'escarpement, malgré la pesanteur de sa charge. + +On était alors au commencement de l'automne. Il faisait beau, quoique le +ciel fût marqueté par un réseau de petits nuages blancs comme le lait, +qui se pourchassaient d'orient en occident. Une riche prairie étalait +comme un cachemire de l'Inde ses brillantes couleurs au sommet de la +falaise. Mille plantes odoriférantes embaumaient l'air, et des oiseaux, +tapis sous les feuilles mordorées des arbres, ramageaient joyeusement, +remplissant l'espace de leurs notes cristallines. + +--Et dire qu'il y a des gens qui préfèrent l'atmosphère écoeurante +des villes et leur bruit discordant à ces enivrantes senteurs, à cette +harmonieuse musique! pensait le trappeur, en s'avançant de toute la +vitesse de ses grandes jambes vers un gros cap au delà duquel l'oeil +planait sur un magnifique cours d'eau, lequel, embrasé par les chauds +rayons du soleil, ressemblait à une immense cuve d'or en ébullition. + +Tout à coup, et tandis que Nick Whiffles terminait sa réflexion, un cri +aigu on plutôt un hurlement sinistre frappa son oreille. Il s'arrêta, +arma sa carabine sans déposer son sac, et s'approcha du bord du cap. Au +premier cri avaient succédé des clameurs épouvantables, que redisaient +en lugubres échos les rochers du voisinage. Puis on entendit des +plaintes déchirantes, des imprécations en français, en anglais, en +indien; puis des détonations successives et le fracas d'un combat +acharné. + +Le trappeur arriva à l'extrémité d'une plate-forme étroite, d'où la +vue plongeait perpendiculairement sur le fleuve. Un spectacle étrange, +hideux, se présenta soudain à lui. + +A cent pieds au-dessous de la pointe qu'il occupait, se balançait +coquettement un joli brick de cinq à six cents tonneaux. Une nuée de +canots, faits avec des troncs d'arbre, des peaux de buffle, ou même des +nattes de jonc, entouraient ce brick. Les canots étaient montés par de +grands Indiens osseux, tout nus, couverts de peintures effroyables, avec +des colliers de griffes d'ours ou de coquillages à leurs cous, et des +anneaux ou des os de poisson passés dans la cloison du nez. Pour +armes ils avaient des arcs, des flèches, des massues, des lances, +des javelots. La plupart portaient au bras gauche un bouclier ovale; +quelques-uns étaient munis de carabines; tous avaient les cheveux +relevés au sommet de la tête, serrés au moyen d'une corde, et retombant +en une grosse touffe semblable à la queue d'un cheval sur leurs épaules +cuivrées. Leurs embarcations se pressaient de plus en plus autour +du navire, sur lequel ils faisaient pleuvoir une grêle de flèches. +Plusieurs même, s'accrochant aux chaînes d'ancrage et aux porte-haubans, +commençaient à l'escalader et assommaient à coups de tomahawks les +malheureux matelots qui, attirés par le bruit, se montraient aux +ouvertures des écoutilles. + +Surpris par cette attaque imprévue et presque tous avinés, ceux-ci +songeaient à peine à se défendre, et périssaient misérablement sans +avoir recouvré leur raison. Quelques-uns cependant, réfugiés sur +le gaillard d'arrière, faisaient bonne contenance et répondaient +vaillamment aux agresseurs. + +--Les Nez-Percés! Ours et buffles! le bâtiment est perdu, murmura Nick +Whiffles en apercevant les Indiens. Je cours prévenir Poignet-d'Acier, +car, par malheur, il a fait enivrer ses gens, à l'exception du capitaine +et du second, pour qu'ils ne fussent pas témoins de l'embarquement de +cet or, et ils seront incapables de résister. + +Il jeta son sac à terre, le cacha sous des débris de niche et revint +précipitamment à la caverne. + +--Qu'y a-t-il? Qu'avez-vous? interrogea Poignet-d'Acier, en le voyant +entrer tout effaré. + +--Les Nez-Percés ont assailli votre brick! Ils sont plus de deux cents! + +--Qu'allons-nous faire? répondit Nick. + + + + + CHAPITRE II + + POIGNET-D'ACIER.--NICK WHIFFLES.--OLI-TAHARA. + + +--Les Nez-Percés ont assailli le brick! répéta l'aventurier en +tressaillant d'étonnement. + +--Oui, capitaine; je viens de les voir, ils étaient en train de monter à +l'abordage. + +--Mais comment, comment cela? + +--Ma foi, je l'ignore; tout ce que je puis vous dire, c'est qu'en +arrivant au-dessus du gros cap, j'ai entendu des cris, et puis j'ai +aperçu ces vermines qui tuaient nos gens. + +--Qui les tuaient, tandis que le brick a du canon à son bord! + +--Vous savez bien que, d'après votre ordre, on avait enivré les +matelots. + +--Mais le capitaine, le second, et, Louis-le-Bon, et nos trappeurs? + +--Ah! eux, c'est différent; ils se battent comme de beaux diables sur le +tillac. Ça ne leur servira guère, à moins d'un prompt secours, car... + +--Combien, dites-vous, sont ces sauvages? + +--Plus de deux cents, capitaine, ô Dieu oui! + +--Deux cents! Mais par quel moyen ont-ils pu surprendre le bâtiment? + +--Oh! fit Nick, ça n'a pas dû être difficile. Ils seront arrivés durant +la nuit, se seront cachés dans les îles voisines, et, au jour, ils +auront tout d'un coup cerné le vaisseau. Peut-être bien aussi qu'ils ont +des complices parmi les hommes de l'équipage. + +--Non, tous les hommes me sont dévoués, dit Poignet-d'Acier. Il faut +aller à leur aide: les armes pendues à cette muraille sont chargées. +Prenez-en autant que vous en pourrez porter, et suivez-moi. + +Après cet ordre donné d'un ton ferme et qui déjà ne trahissait plus +aucune indécision, le capitaine passa à sa ceinture plusieurs pistolets +dont il renouvela les amorces, saisit un fusil à deux coups, et sortit +avec Nick Whiffles de la chambre souterraine. + +Un quart d'heure ne s'était, pas écoulé lorsqu'ils atteignirent la +petite esplanade dont nous avons parlé dans le chapitre précédent. +Depuis la retraite du trappeur le tableau avait singulièrement changé +d'aspect. A présent les canots étaient vides et amarrés, les uns aux +flancs du brick, les autres à la poupe des premiers. Ainsi attachés, +ils couvraient littéralement le fleuve aussi loin que le rayon +visuel pouvait s'étendre, car pendant l'absence de Nick, une nouvelle +escadrille d'embarcations était venue renforcer celle qu'il avait +d'abord distinguée. Tous ces bateaux, peints de couleurs tranchantes +et décorés à leur poupe d'un hibou les ailes déployées, avaient une +apparence fantastique et redoutable, qu'assombrissaient encore les +légions de sauvages dont le navire était encombré. On eût dit, à les +voir se démener, gesticuler, vociférer, une bande de démons vomis par +l'enfer. Non-seulement ils envahissaient, le pont d'une extrémité à +l'autre, mais ils chargeaient les agrès du vaisseau au point que les +mâts en pliaient. Autour des écoutilles, la presse était plus compacte. +Ils se foulaient, se bousculaient et se battaient souvent mortellement +pour pénétrer dans l'entrepont, d'où ils ne ressortaient plus, une fois +entrés. Aux trous réservés aux cabillots le long du bastingage, ils +avaient attaché les malheureux marins qui, revenus de leur ébriété, +contemplaient avec effroi ce hideux spectacle. Leur sort ne pouvait être +douteux; ils seraient emmenés par les Peaux-Rouges, scalpés, puis brûlés +à petit feu, après avoir essuyé d'horribles cruautés. Les cadavres du +capitaine et de quelques autres blancs, qu'on apercevait dépouillés +de leurs chevelures, sur la dunette, et contre lesquels les vainqueurs +exerçaient encore leur barbarie disaient assez qu'il ne serait pas fait +de quartier aux prisonniers. + +Tapi avec Nick derrière un rocher, Poignet-d'Acier considérait +attentivement cette scène affreuse. Ils étaient tout au plus à +une demi-portée de fusil du brick. Mais, quoiqu'ils pussent saisir +parfaitement tous les détails du drame, ils échappaient entièrement à la +vigilance inquiète des Indiens qui, de temps en temps levaient les yeux +du côté du cap, comme s'ils appréhendaient la venue d'un ennemi. + +--Les vermines! dit Nick Whiffles, je gagerais que c'est par hasard +qu'ils ont découvert le navire. Ils étaient sans doute partis pour une +expédition contre les Seummaques ou les Clallomes, ô Dieu oui! + +--Vous n'y êtes pas, dit Poignet-d'Acier, ils sont en guerre avec les +Chinouks. Je l'ai appris par Oli-Tahara. Je savais même que les deux +tribus devaient se rencontrer dans ces parages; mais je ne pensais pas +que les Nez-Percés pussent arriver avant demain, sans quoi j'aurais levé +l'ancre hier. + +--Mais, capitaine, allez-vous les laisser égorger ainsi tout votre +monde, piller le vaisseau, et peut-être bien l'incendier? + +--Non, répliqua résolument le chasseur. + +--Alors, repartit Nick, je m'en vas commencer par faire parler la +poudre, oui bien, je le jure, votre serviteur! + +--Gardez-vous-en bien! fit vivement Poignet-d'Acier, en abaissant la +carabine que le trappeur allongeait par-dessus la roche pour tirer. + +--Pourtant..., insista-t-il surpris. + +--Pas encore, pas encore! Les coquins sont descendus dans l'entrepont, +ou probablement ils se gorgent de viandes et de liqueurs, suivant leur +habitude. Tout à l'heure ils seront ivres. Alors, nous aviserons, vous +comprenez? + +--Oh! tout à fait, capitaine; vous parlez comme un livre. C'est comme +mon oncle, le grand voyageur dans l'Afrique centrale; il disait... + +--Chut! dit Poignet-d'Acier, se couchant à terre et collant son oreille +contre le roc; chut! il me semble entendre un piétinement dans la +ravine. + +--Un piétinement dans la ravine! est-ce que ce serait une nouvelle +troupe de ces nègres rouges? + +--Silence donc, ami Kick! + +Les deux aventuriers se turent, retinrent leur respiration et écoutèrent +pendant une minute. + +De la fondrière où se trouvait l'orifice de la caverne, venait en +effet un son sourd comme celui produit par la marche d'un grand nombre +d'hommes sur un sol excavé. On le percevait distinctement à travers les +glapissements du fleuve autour des canots, et le vacarme des Indiens sur +le brick. + +--Ce ne sont pas des Nez-Percés, dit Poignet-d'Acier, car le bruit +s'élève du nord, et ces sauvages n'oseraient pas se hasarder sur les +territoires de chasse des Chinouks. + +--Alors ce seraient les Chinouks eux-mêmes, repartit Nick. + +--Ou peut-être un parti de Clallomes. + +--Des Clallomes! que diable voudraient-ils? + +--Ne sont-ils pas en guerre avec ces brigands de Nez-Percés? + +--Oui, mais vous oubliez leur amour pour Merellum, depuis la mort de +Ouaskèma. Ils savent que je l'ai enlevée, que je veux la ramener aux +établissements, et ils ont juré de me la ravir. + +--En ce cas, dit Nick, ils se joindront à nous, puisque la petite est +sur le navire que les Nez-Percés ont attaqué. + +--Hum! n'y comptez pas, répondit Poignet-d'Acier en tendant son regard +vers la ravine. Pauvre Merellum! ajouta-t-il un instant après avec un +accent désolé; Pauvre Merellum! Qu'est-elle devenue dans cette bagarre? +Ils l'auront souillée ou tuée, car on ne la voit pas paraître. Ah! je +ne sais quel sort infernal m'a été jeté à ma naissance; mais toutes +les femmes que j'aime font mon malheur, et je fais le malheur de toutes +celles qui m'aiment. Quelle épouvantable destinée! Allons! allons... pas +de faiblesse! je n'appartiens plus à l'amour, plus à l'affection; mais +je me dois à la vengeance! oh! oui, à la vengeance! Et tant que j'aurai +un souffle de vie, ce sera pour crier malédiction sur les Anglais! + +--Capitaine, dit Nick, ils approchent. Si j'allais faire une petite +reconnaissance? + +--Non, répondit Poignet-d'Acier, qui avait instantanément refoulé ses +émotions avec cette facilité qu'ont les gens habitués à se commander; +non, j'irai moi-même. Veillez ici. Et surtout ne tirez pas, nous serions +perdus, ajouta-t-il en se glissant à plat ventre vers le ravin. + +--Perdus! perdus! Oh! il y aurait bien encore moyen de se dépêtrer de +cette maudite difficulté, surtout si j'avais ici mes chiens que j'ai +laissés au fort Vancouver. Une sottise de ma part; je n'en fais jamais +d'autres, ô Dieu non! + +Après ce jugement, plus que modeste, porté sur sa personne, Nick +Whiffles s'allongea sur la roche et se remit à observer les Indiens qui +commençaient à sortir de l'intérieur du bâtiment et sautaient sur +le pont avec des contorsions inimaginables et en poussant des cris +assourdissants. + +--Les vermines! s'en donnent-ils du plaisir! marmottait Nick. Mais vous +payerez les violons, mes drôles! Ah! si le capitaine avait voulu, je +vous ferais danser une autre danse que celle-là! C'est moi qui vous le +dis! Mais il a des idées à lui, le capitaine! Comprend-on qu'il +souffre que ces ivrognes lui boivent tout son rhum,--un vrai rhum de la +Jamaïque, encore!--au lieu de les soûler avec l'eau de la Colombie, ce +qui ne coûterait ni grand'peine, ni grand plomb! A nous deux, je suis +sûr que dans deux heures nous aurions nettoyé le navire de toutes ces +ordures! Mais qu'est-ce que j'entends? On dirait qu'on m'appelle... + +Se tournant du côté de la fondrière, il aperçut le capitaine qui lui +faisait signe d'approcher. + +Le trappeur se hâta d'obéir. + +Il rejoignit son compagnon sur le bord de la pente. + +--Nous sommes sauvés, lui dilt celui-ci, en indiquant du doigt une longue +file de sauvages qui cheminaient au fond du ravin en portant des canots +sur leurs épaules. + +--Les Chinouks! exclama Nick. + +--Oui, les Chinouks, commandés par Oli-Tahara. Le voilà, en tête de la +colonne, monté sur son buffle blanc. + +--Oh! je le reconnais bien, capitaine. Mais pensez-vous qu'il nous prête +son appui? + +--J'en suis sûr, ami Nick. D'abord vous savez qu'il est en hostilité +avec les Nez-Percés, qui ont ruiné les loges des Chinouks sur la rivière +Caoulis, et puis il m'a témoigné de l'amitié du jour où il a tué +Ouaskèma, en voulant la délivrer d'un carcajou qui s'était élancé sur +elle, près du ruisseau où j'ai découvert la mine d'or. + +--Je m'en souviens, capitaine, je m'en souviens. + +--Tenez, Oli-Tahara nous a remarqués. Il nous fait des signes; +descendons vers lui. + +Les deux aventuriers se précipitèrent en bas de l'escarpement, après +avoir élevé les bras en l'air et croisé les mains au-dessus de leurs +têtes, pour annoncer leurs intentions pacifiques. Cependant, malgré +cette déclaration, quelques flèches furent décochées contre eux. Aucune +heureusement ne les atteignit, et ils arrivèrent, sains et saufs, en +avant de la troupe, près d'un homme de haute taille qui montait un bison +blanc, à la crinière épaisse, bouclée, noire comme le jais. + +C'était Oli-Tahara ou le Dompteur-de-Buffles, fils d'un +Canadien-Français et d'une Indienne tête-plate, et chef suprême de la +grande tribu des Chinouks, cantonnée le long de la rivière Colombie, +dans l'Amérique septentrionale. + +Tandis que ses subordonnés n'avaient pour tout vêtement que la +kalaquarte, court jupon en fibres d'écorces de cèdre, Oli-Tahara +portait, comme Poignet-d'Acier et les chasseurs blancs du Nord-Ouest, +une tunique en peau de bête fauve brodée avec des piquants de porc-épic, +des mitas ou jambières en cuir d'orignal et des mocassins, sur lesquels +étaient figurées de véritables mosaïques en verroterie ou ouampums. + +Il avait la tête nue, les cheveux redressés comme un panache et plantés, +depuis le sommet du front, jusqu'au-dessous de la nuque, de plumes +d'aigle, emblème de sa dignité. + +Des pistolets d'arçon pendaient à sa ceinture; sur son dos se balançait +une longue carabine à la crosse enrubannée et garnie de plumes de +colibris. Dans sa main droite il faisait tournoyer un lourd tomahawk en +forme de croissant, fixé à son poignet par un cordeau de ouatap et armé +à son centre d'un fer de lance gros, court, et tranchant. Sa main gauche +tenait un calumet dont le tuyau était entouré de deux peaux de serpent +entrelacées et le fourneau en talc vert, décoré d'hiéroglyphes. + +Pour diriger son buffle, qu'il manégeait du reste à merveille, il +n'avait d'autre aide que ses jambes. + +--Sois le bien venu, mon frère, dit-il en, présentant, son calumet au +capitaine. + +Poignet-d'Acier prit la pipe, tira trois bouffées qu'il exhala vers le +soleil levant et la rendit au métis. + +Celui-ci l'aspira trois fois à son tour, chassa la vapeur dans la même +direction, et, sans mot dire, offrit le calumet à Nick Whiffles. Le +trappeur l'accepta, poussa trois fois aussi de la fumée à l'est et remit +l'instrument à Oli-Tahara. + +Désormais les deux chasseurs étaient sacrés pour toute la bande +chinouks. + +--Bien des lunes se sont écoulées, la neige a blanchi la terre et la +verdure l'a rhabillée depuis que le Dompteur-de-Buffles n'a vu son +frère, le grand chef blanc, dit le Bois-Brûlé [4] en tendant la main à +Poignet-d'Acier. + +[Note 4: Nom que les Canadiens-Français ont donné aux métis à cause de +la couleur de leur peau.] + +--Oui, répliqua ce dernier, je ne l'ai pas rencontré aussi souvent que +je l'aurais voulu, car je t'estime; tu es brave, tu es habile, tu es +digne de commander la noble tribu des Chinouks. + +Cette adroite flatterie eut tout le succès qu'en attendait le capitaine. +Oli-Tahara, les narines gonflées, l'oeil étincelant de plaisir, tourna +la tête vers les guerriers pour voir l'effet qu'avait produit sur eux le +compliment de Poignet-d'Acier, réputé dans tout le désert américain, +de la baie d'Hudson au Pacifique, et des Grands-Lacs jusqu'au mont +Saint-Elias, limite des possessions russes, comme le plus intrépide +voyageur qui eût jamais parcouru ces immenses solitudes. + +--J'ai besoin de tes services, mon frère, reprit aussitôt le capitaine. + +--Je te les donnerai volontiers dès que je serai de retour d'une +expédition que les vaillants chinouks ont entreprise contre les +Nez-Percés, ces lâches fils d'esclaves qui ont envahi et dévasté nos +loges, alors que nous étions allés faire la récolte des racines de +ouappatous. + +--C'est précisément, au sujet des Nez-Percés que je réclame ton +concours. + +--Oui bien, je le jure, votre serviteur! appuya Nick, qui s'impatientait +du silence forcé auquel l'obligeaient ces préliminaires. + +--Que mon frère parle; l'oreille d'Oli-Tahara est ouverte à ses +discours, dit tranquillement le métis. + +--Les Nez-Percés, répliqua Poignet-d'Acier, ont attaqué un navire qui +m'appartient. Ils ont égorgé ou réduit en captivité mes gens, et, en +ce moment, enivrés d'eau-de-feu, ils dansent et chantent sur le pont du +vaisseau. + +--Où est ta maison de bois flottante? demanda le Dompteur-de-Buffles +avec un calme inaltéré. + +--A deux mille pas d'ici. + +--Les Nez-Percés sont-ils nombreux? + +--Plus de deux fois cent. + +--Et ils ont des canots? + +--Oui. + +--Que mon frère attende, dit le métis. Oli-Tahara va tenir un conseil +avec les chefs des valeureux Chinouks. + +Il s'éloigna, rassembla autour de lui quelques Indiens, délibéra avec +eux pendant cinq minutes et revint près des chasseurs blancs. + +--Mon frère, dit-il à Poignet-d'Acier, tu marcheras avec moi. + +Ayant dit, il sauta à terre et son buffle se mit paisiblement à brouter +l'herbe. + +Cependant les Peaux-Rouges se formèrent en trois détachements: l'un +retourna sur ses pas, un autre continua d'avancer dans le ravin; le +dernier, sous les ordres d'Oli-Tahara, et guidé par Poignet-d'Acier, +monta la côte en prenant l'esplanade pour but de sa marche. + +Le plan du Dompteur-de-Buffles était fort simple. Il voulait attaquer +les Nez-Percés par trois points à la fois: en tête, en flanc et en +queue. La fondrière n'était autre chose qu'un ancien lit de la Colombie +desséché, ou canon. L'arc décrit par ce canon n'avait guère qu'un +demi-mille de développement. Ainsi, chacun des partis devait gagner +son poste à peu près en même temps. Du haut de l'esplanade, le chef +donnerait un signal convenu à l'avance et les engagements auraient lieu +simultanément. + +Déjà la troupe d'Oli-Tahara atteignait le faîte de la colline. Couchés à +terre, de peur d'être aperçus par leurs ennemis, les Chinouks rampaient, +sans bruit vers les crêtes de la falaise. Ils supputaient intérieurement +le nombre des chevelures qu'ils enlèveraient aux Nez-Percés, et tous +se promettaient de leur faire payer cher les rapines dont ils les +accusaient. Poignet-d'Acier, Oli-Tahara, Nick Whiffles n'étaient plus +qu'à quelques pieds de l'esplanade. Ils distinguaient les canots des +Nez-Percés et la flèche du grand-mât du brick. Leurs carabines étaient +prêtes. Ils allaient en presser la détente et avertir par là les +Chinouks que l'heure des représailles avait sonné, quand une explosion +formidable, et qui secoua le cap comme un tremblement de terre, vint +glacer de terreur les assaillants. Excepté Oli-Tahara et les deux +aventuriers, tous les autres, saisis d'une terreur panique, soudaine, +irrésistible, se levèrent et se jetèrent pêle-mêle dans la fondrière +avec des hurlements désespérés. + +En moins d'une minute, il n'y en eut plus un seul sur l'esplanade. + +--Ah! s'était exclamé Poignet-d'Acier en entendant l'effrayante +détonation; ah! les misérables, ils ont fait sauter le navire! + +Et ses regards avides fouillaient à travers les nuages de fumée qui +s'élevaient de la rivière au-dessous d'eux. Des hurlements de douleur +retentissaient sur la grève. C'était une horrible cacophonie, des +plaintes déchirantes, des lamentations à briser le coeur le plus dur. + +Peu à peu, lorsque les tourbillons de vapeur se furent dissipés, un +théâtre épouvantable de désolation s'offrit aux yeux. La rivière était +jonchée de fragments de bois et de débris de cadavres pantelants. +Ses eaux étaient teintes de sang. Elles charriaient, au milieu de +charpentes, d'instruments de toute sorte, des corps mutilés: les uns +décapités, les autres amputés d'un ou de plusieurs membres; ceux-ci +morts, ceux-là vivant encore et disputant leur existence aux flots. Il +y en avait dont les vêtements avaient pris feu et qui brûlaient sur +l'abîme liquide en essayant de se hisser sur quelque madrier. Les +Peaux-Rouges étaient mêlés aux Visages-Pâles, et tous ceux qui +respiraient cherchaient à se sauver les uns par les autres. Ils +s'accrochaient à tout, les Indiens aux blancs, les blancs aux Indiens, +même aux tronçons humains et sanglants qui surnageaient encore. Là +aussi, le mourant saisissait le vif, se cramponnait à lui, fichait ses +ongles dans ses chairs, l'arrêtait entre ses dents quand les mains +lui manquaient, et l'entraînait fatalement avec lui dans le gouffre +inexorable. + +Pour compléter cette sombre peinture, les vautours, si nombreux dans +ces contrées, accoururent de tous les points de l'horizon, et, sans être +intimidés par les clameurs des victimes de la catastrophe, ils fondirent +sur elles, qu'elles fussent animées ou inertes, se plantèrent des bandes +sur les têtes, sur les épaules, lacérant les faces, crevant les yeux et +joignant leurs piaillements sinistres aux râlements d'agonie de tous les +malheureux blessés. + +Poignet-d'Acier et Nick Whiffles s'étaient empressés de descendre sur +la plage pour tâcher d'en secourir quelques-uns. Mais le courant à cet +endroit était impétueux. Tous les canots avaient été mis en pièces ou +disperses par l'explosion, et le fleuve ne rejetait sur le rivage que +des cadavres, bientôt bientôt scalpés par les Chinouks, revenus de leur +effroi, et rassemblés maintenant en groupes au bord de la Colombie. + +--A moi! à moi! Nick Whiffles! cria tout à coup un blanc, qui luttait de +toutes ses forces avec un Indien à une centaine de pas de la rive. + +Le Peau-Rouge l'avait étreint par-dessous les aisselles et ne voulait +pas le lâcher, malgré les rudes coups de coudes que l'autre lui +assénait dans la poitrine, car il paralysait ses mouvements et devait +infailliblement le noyer avec lui, si le blanc ne parvenait pas à s'en +débarrasser. + +--A moi, Nick! à moi! au secours! répéta-t-il d'un ton défaillant. + +--Castors et buffles! je reconnais cette voix-là, dit le trappeur, c'est +celle de Louis-le-Bon! On ne peut le laisser mourir comme ça! Cette +vermine d'Indien va le faire caler! Oh! je ne supporterai pas ça. Je +n'aime pas à répandre le sang, ô Dieu non! mais ma foi, tant pis! + +E prononçant ce monologue, Nick épaulait sa carabine. Il ajusta le +Nez-Percé qui s'attachait au corps de Louis-le-Bon, fit feu, et le crâne +du sauvage vola en éclats. + +L'infortuné ne proféra pas un soupir; ses nerfs se détendirent, il +flotta un instant sur l'eau et puis s'enfonça pour ne plus reparaître, +pendant que Louis-le-Bon nageait rapidement vers la plage. + +--Merci, ami Nick, tu m'as tiré une fameuse épine du pied, dit-il en +serrant la main du chasseur. + +--Tu pourrais dire du dos, ça serait plus juste, mon cousin, répliqua +Nick avec un accent narquois qui lui était particulier. + +--Que s'est-il passé? intervint Poignet-d'Acier. + +--Ah! capitaine, des choses à faire frémir. + +Et il raconta que les Nez-Percés, ayant, surpris le navire, l'avaient +envahi, puis, qu'ils s'étaient enivrés et avaient, par mégarde, mis +le feu à un tonneau de poudre en voulant brûler de l'eau-de-vie à la +manière des trappeurs canadiens. + +--Quel saut, capitaine! s'écria-t-il en terminant. Parole, je ne croyais +plus remettre la patte sur le plancher des... + +--Et Merellum! interrompit Poignet-d'Acier. + +--Ah! pour elle, la chère enfant du bon Dieu! je crains bien... + +Et Louis-le-Bon essuya une larme avec le revers de sa main calleuse. + +--Elle est morte, n'est-ce pas? dit le capitaine d'un ton altéré. + +--Hélas! fit son interlocuteur en levant les yeux au ciel. + +--Encore une espérance de déçue, une haine de plus pour grossir le +poids de mes haines contre l'Angleterre, mâchonna Poignet-d'Acier en +regardant, avec une sorte de colère, la Colombie qui achevait d'emporter +les derniers vestiges de ce terrible accident. + +Après une minute de muette contemplation, l'aventurier passa la main sur +son front, puis il se redressa, calme, impassible. Cet homme énergique, +qui réunissait en lui toutes les forces que la nature accorde à ses +créatures les plus privilégiées, avait pris une nouvelle détermination. + +S'adressant aux deux trappeurs: + +--J'ai résolu, leur dit-il, de retourner à Québec par terre pour y +fréter un autre navire. Quoique le voyage soit de deux mille lieues, +j'aime mieux l'entreprendre immédiatement que d'attendre au printemps +prochain le retour des vaisseaux américains qui font la traite sur la +côte du rio Columbia, car peut-être ne trouverais-je pas un bâtiment à +acheter. Une chance comme celle que j'ai eue à la saison dernière ne +se rencontre pas deux fois de suite. Vous, Nick, et vous, Louis-le-Bon, +consentirez-vous à m'accompagner? + +--Jusqu'aux établissements, ça me va, capitaine, répondit le premier, +mais au delà, ô Dieu non! + +--Et moi je dis comme mon cousin Nick, ajouta le second. + +Poignet-d'Acier s'approcha alors d'Oli-Tahara: + +--Mon frère, lui dit-il, les Nez-Percés sont cause de la mort de +Merellum, la fille chérie de Ouaskèma, tu te rappelles? Elle était à +bord de ce vaisseau qu'ils ont fait sauter. Je te laisse le soin de la +venger! + +--Si les Nez-Percés ont causé la mort de Merellum, Oli-Tahara ne +reposera pas sa tête sous un wigwam, tant que soufflera un des lâches +descendants de cette infâme tribu, répliqua le chef d'une voix tonnante. +Mais pourquoi mon frère ne vient-il pas avec nous mettre le feu à leurs +loges? + +--Mes affaires m'appellent vers l'est, repartit le capitaine. + +--Que Yas-soch-a-la-ti-yah soit propice à mon frère! Mais que mon frère +se souvienne d'Oli-Tahara, car il est son ami. Il a juré sur le sang de +Ouaskèma de le servir, et il tiendra son serment. + +--Je te remercie, dit Poignet-d'Acier. Dans douze lunes, nous nous +reverrons. N'oublie point Merellum! Adieu! + +Après ces mots, le chasseur blanc et le Dompteur-de-Buffles échangèrent +une poignée de main, puis le premier, suivi des deux trappeurs, remonta +le cours de la Colombie, tandis que l'autre s'apprêtait à la traverser +avec ses guerriers. + + + + + CHAPITRE III + + UN MARIAGE CHEZ LES NEZ-PERCÉS + + +Un mois avant ces événements mémorables qui agirent si puissamment +sur les destinées des Nez-Percés, un mariage s'était célébré dans le +principal village de cette tribu. Molodun, le Renard-Noir, chef renommé +par son courage et son habileté, épousait Lioura, la Blanche-Nuée, +vierge aussi réputée pour sa beauté que Molodun l'était pour sa valeur. + +Le village des Nez-Percés était situé à trente milles environ du fort +anglais de ce nom, sur le bord de la partie du rio Columbia appelée la +Grande-Combe, entre les rivières Voila-Voila au sud, et Saaptim au nord. +A cette époque, c'est-à-dire en 1834, il se composait de trois ou quatre +cents huttes, distribuées sans ordre dans une plaine stérile bordée +à l'ouest par des prairies mouvantes, entrecoupées de lacs d'eau +saumâtre, et fuyant à l'est, vers une région volcanique horriblement +convulsionnée. + +Les habitations étaient en boue, recrépies avec de la fiente de buffle. +Elles affectaient la forme d'un carré long, percé à son extrémité +supérieure pour livrer issue à la fumée. Des peaux de bison séchées au +soleil tenaient lieu de portes. Des canots en écorce ou creusés dans +des troncs d'arbre, au moyen de cailloux rougis au feu, des harpons, des +filets en corde de ouatap; des armes de chasse et de guerre; de longues +lignes faites avec des joncs étaient étalés pêle-mêle devant les huttes, +autour desquelles on voyait circuler des troupes d'hommes entièrement +nus, de femmes à à demi vêtues et d'enfants des deux sexes dans +l'appareil le plus primitif. Tous étaient généralement beaux et bien +faits, quoique défigurés par une profusion de peintures multicolores et +des ornements grossiers en os, en corne, en minéral, qui descendaient +parfois jusque sur leur poitrine. Des bandes de chiens sales et +décharnés vaguaient librement à l'entour des cabanes, près desquelles on +remarquait encore, attachés à des pieux, des chevaux d'une race petite, +mais vigoureuse et pleine d'ardeur, qui hennissaient bruyamment et +cherchaient à briser leur longe. + +Comme le soleil touchait à son méridien, quatre jeunes gens arrivèrent, +par quatre chemins différents, sur la place du village, sorte de carré, +ayant deux cents pas sur chaque côté. + + C'était Iribinou, l'Ours-Gris; + Vomotiroe, le Ravisseur-de-Scalpes; + Micamopou, la Flèche-Infaillible; + Molodun, le Renard-Noir. + +Les trois premiers étaient armés d'un arc en corne de mouton des +montagnes et d'une seule flèche. Nul habillement ne cachait leurs +membres musculeux, oints de graisse, comme ceux des lutteurs antiques. + +En débouchant sur la place, tous les quatre coururent ensemble à un gros +tas de gypse qu'on avait amoncelé au milieu et s'y roulèrent à qui mieux +mieux pendant quelques minutes. En se relevant, ils étaient blancs comme +la neige. Une foule de curieux s'était assemblée sur la place. Elle +poussa des cris de joie. Alors les quatre jeunes gens ramassèrent, près +de la couche de gypse, quatre masques qui y avaient été déposés et s'en +couvrirent le visage. Ces masques faits avec de l'écorce de platane +étaient exactement semblables, ce qui acheva de rendre les Indiens +méconnaissables, car ils avaient à peu près la même taille. + +Cela fait, ils se rangèrent devant la porte d'une maison. A travers +cette porte entre-bâillée, se projeta un bras charmant quoique brun. +Il tenait un sac de peau d'antilope à demi ouvert. Chacun des sauvages +plongea la main dans le sac et en retira un caillou qu'il montra, sans +le regarder, aux spectateurs. Trois de ces cailloux étaient gris, le +quatrième noir. Il appartenait à Vomotiroe, le Ravisseur-de-Scalpes. Le +bras avait aussitôt disparu et la cabane s'était refermée. + +Les jeunes gens laissèrent retomber leurs masques. + +Vomotiroe a perdu! dirent-ils d'une seule voix. + +Celui-ci n'articula pas une parole; mais, fronçant les sourcils et se +mordant les lèvres de dépit, il se planta sur le seuil de la porte de +la hutte, le bras droit tendu et le caillou noir, que le sort lui avait +donné, maintenu entre le pouce et l'index. + +Ses compagnons, ou plutôt ses rivaux, allèrent se poster à cinquante pas +de lui, bandèrent leurs arcs et y ajustèrent leurs flèches. Chacune +des flèches se distinguait par un empennement particulier. Ils devaient +tirer tour à tour. Celui qui toucherait le caillou épouserait la vierge +retirée dans la loge devant laquelle se passait cette scène; mais +celui qui, par malheur, atteindrait le porteur de la cible deviendrait +l'esclave de ce dernier. Dans le cas où deux ou trois des adversaires +frapperaient le caillou noir, on recommencerait la partie, en +s'éloignant, chaque fois, de deux pas du but, les conditions restant +toujours les mêmes, à savoir: la fille pour le vainqueur, l'esclavage +pour le maladroit qui blesserait celui que la fortune n'avait pas +favorisé dans le choix des lots. (On conçoit que le sac renferme autant +de cailloux que de concurrents, et que les filles attendent généralement +qu'elles en aient plusieurs avant de se décider à servir d'enjeu.) + +Tels sont les préliminaires d'une cérémonie nuptiale chez les +Nez-Percés. Ce n'est pas tout, car nous verrons bientôt que ce qui suit +est plus bizarre encore. + +Iribinou, l'Ours-Gris, tira le premier comme le plus âgé; sa flèche +siffla dans l'air, effleura le pouce de Vomotiroe et s'enfonça dans la +porte de la cabane, d'où jaillirent des éclats de rire ironique. + +L'Ours-Gris était mis hors de lice. Il s'empressa de se sauver; mais il +fut relancé par les huées de la multitude, qui lui aurait même donné la +chasse et lui aurait fait payer cher son inhabileté, si la curiosité ne +l'avait retenue sur la place. + +Micamopou, la Flèche-Infaillible, vint ensuite. Des murmures flatteurs +partis de la foule l'accueillirent. On comptait probablement qu'il +remporterait la victoire. Il se campa d'un air fier et assuré, en +véritable conquérant, sourit à ses approbateurs, visa une seconde et +lâcha son trait. Mais à ce moment même, une bouffée de vent souleva un +tourbillon de gypse et le poussa dans les yeux de Micamopou. Cette +circonstance fâcheuse lui fit faire un léger mouvement, la flèche dévia +de quelques lignes et perça l'index d'Iribinou, qui exhala un hurlement +de triomphe, s'élança sur le maladroit, lui arracha violemment l'anneau +qu'il avait au nez, et lui fit, avec la flèche qu'il avait retirée de +son doigt blessé, une profonde incision cruciale sur l'épaule. + +Ce sont là les signes du servage chez ces peuplades. + +D'assourdissantes clameurs de mépris s'élevèrent autour du malheureux +Micamopou. Les femmes et les enfants lui jetèrent de la boue et des +ordures. Et, malgré les invectives dont on l'accablait, il fut obligé de +s'accroupir au centre de la place, jusqu'à ce qu'il plût à son maître de +l'emmener. + +Celui-ci s'était remis en position, et tenait, de nouveau, le caillou +noir entre ses doigts ensanglantés. + +Molodun, le Renard-Noir, éleva lentement son arc à la hauteur de ses +yeux. En le faisant, il tremblait un peu. L'attention de la foule était +puissamment excitée. C'est que Molodun était le dernier rejeton d'une +longue suite de guerriers illustres chez les Nez-Percés. Quoique âgé +de vingt-cinq hivers à peine, il s'était déjà rendu redoutable à leurs +ennemis les Pieds-Noirs et les Chinouks, qui ne prononçaient son nom +qu'avec terreur. Vingt chevelures pendues dans sa cabane disaient +éloquemment sa valeur. Son cou, ses épaules, ses bras, ses jambes +étaient rayés de colliers de griffes d'ours, et son arc était fait avec +la dent d'un narval qu'il avait tué lui-même dans une excursion à la +baie d'Hudson. Cette particularité ajoutait à sa renommée, car on sait +que le narval inspire aux tribu sauvages de l'Amérique du Nord un effroi +superstitieux Du reste, Molodun, le Renard-Noir, était doué d'un beauté +rare, bien que sa taille fût gigantesque, il mesurait six pieds de +hauteur, mais ses proportions étaient admirablement prises. Elles +annonçaient la force jointe à l'agilité, l'ardeur du sang unie à son +abondance. Les lignes de son visage ne manquaient ni de noblesse ni +d'agrément. Cependant il avait les lèvres un peu grosses et les narines +fort développées, indice certains d'une nature inflammable et sensuelle. +Ses yeux pétillants, pleins de feu, confirmaient dans cette opinion. + +La couleur foncée, presque noire de sa peau, avant qu'il l'eût blanchie +dans la couche de gypse, lui avait valu son nom. + +Si Molodun était ému en apprêtant son arme, il recouvra bien vite son +sang-froid. Sa flèche partit l'on entendit un son sec, et elle tomba +avec le caillou noir aux pieds d'Iribinou, qui s'empressa d'aller +prendre son esclave et de partir avec lui, tandis que la foule acclamait +tumultueusement l'heureux Molodun. + +On le prit, on le hissa sur les épaules, et on le porta à un ruisseau où +quatre vigoureux Indiens le plongèrent à diverses reprises. Quand il fut +bien lavé, on le transféra dans une loge en forme de rotonde. Elle +ne recevait de l'air que par la porte. Un grand feu était allumé à +l'intérieur et y répandait une fumée qui eût asphyxié tout autre qu'un +Peau-Rouge. Autour de ce feu chauffaient de gros cailloux. Les quatre +Indiens entrèrent dans la hutte avec Molodun. On leur passa des vases +en écorce remplis d'eau, et ils fermèrent hermétiquement la porte; +puis, sur les cailloux rougis à blanc, ils versèrent l'eau, qui dégagea +d'épaisses vapeurs. Ce procédé fut renouvelé pendant une heure. Ensuite +le jeune chef, baigné de transpiration, sortit brusquement de la loge +aux Sueries [5] et courut se jeter de nouveau dans le ruisseau. + +[Note 5: C'est le terme employé par les Canadiens-Français.] + +Il y demeura seul pendant dix minutes, après quoi il se rendit à la +cabane qu'il avait coutume d'habiter et s'y tint, sans boire ni manger, +pendant deux jours et deux nuits. + +Durant ce temps, la hutte devant laquelle avait eu lieu le tir des +prétendants ne fut pas ouverte. Mais aux sons et aux chants qui s'en +échappèrent, il était facile de juger qu'on y faisait fête. + +Le soir du deuxième jour, comme le soleil se couchait dans un lit de +pourpre et d'azur, Molodun quitta son wigwam. + +Se tête était ornée de plumes d'aigle, et sa longue chevelure, peignée +avec soin, flottait en ondes épaisses jusqu'à ses pieds. Une peau de +caribou, blanchie à la pierre-ponce et enjolivée de broderies en rassade +était gracieusement drapée comme un manteau sur ses épaules. + +Le sagamo ne portait aucune arme; néanmoins, dans ses mains il tenait +des couvertes écarlates qu'il avait troquées avec les chasseurs blancs +contre les produits de sa chasse, des colliers de ouampums et de +tiacomoshak, des robes d'hermine, de renard argenté, et son grand arc en +dent de narval, mais sans une seule flèche. + +Les couvertes, les colliers, les pelleteries étaient des présents de +noce pour sa fiancée, la belle Lioura, la Blanche-Nuée; l'arc était +destiné au père de celle-ci. Ce n'était pas sans regret que Molodun +s'en séparait, car lui aussi croyait à sa vertu magique; mais le père +de Lioura l'avait exigé en échange de la main de sa fille, et l'amour du +jeune homme pour Lioura avait triomphé de sa répugnance à se dessaisir +d'un objet aussi précieux. + +Molodun s'achemina vers la loge de la Blanche-Nuée. + +En y arrivant, il déposa ses présents à la porte et frappa avec la paume +de la main droite. + +--Le coyote! le coyote! crièrent aussitôt plusieurs voix de femmes à +l'intérieur de la hutte. + +Il frappa une seconde fois. + +--Le coyote! le coyote! répétèrent les voix avec irritation. + +--Ce n'est plus le coyote, dit-il; c'est Molodun, le chef aimé des +Nez-Percés, qui a battu ses rivaux et qui vient réclamer Lioura, la +vierge que son coeur a choisie. + +--Mais, fut-il répondu d'un ton moqueur, qu'est-ce qui prouve que le +coeur de Lioura a choisi Molodun? + +--Molodun est prêt à subir les épreuves auxquelles Lioura voudra le +soumettre. + +--Que Molodun essaye d'entrer. + +Alors le sagamo tira la porte à lui. Elle céda. Et, dans la hutte, il +put voir une douzaine de jeunes filles échevelées, les vêtements en +désordre, qui brandissaient, qui un javelot, qui une pique, qui une +flèche, qui un couteau de silex. Furieuses, elles le reçurent l'insulte +et la menace à la bouche. Derrière elles apparaissait Lioura, plus +furieuse, plus menaçante que les autres. + +Molodun devait l'enlever à ses compagnes. Ce n'était pas une tâche +facile, car il lui fallait d'abord dénouer; et dévider, sans le +briser, un interminable lacis de ouatap, que les jeunes squaws avaient +enchevêtré, comme des rets, entre les pieux auxquels était fixée la +porte en cuir de buffle. + +Sans prendre garde aux injures et aux coups de ces mégères, Molodun se +mit bravement à l'oeuvre. Malgré l'obscurité île la nuit qui +tombait, rapidement, malgré la lutte qu'il avait à soutenir, malgré le +brouillamini des cordes, il parvint à délier le filet, et s'avança dans +la loge où régnaient des ténèbres impénétrables. Son succès fut salué +par un redoublement de cris. Toutes les femmes se précipitèrent comme +des furies sur lui, le lardèrent avec leurs armes, l'égratignèrent avec +leurs ongles, le mordirent à belles dents et lui firent cent plaies, +cent contusions, jusqu'à ce qu'il eût réussi à saisir Lioura et à +l'emporter sur la place, où les Indiennes le poursuivirent encore à +coups de pierres. + +Lioura ne demeurait pas inactive. De ses pieds, de ses poings elle +meurtrissait son ravisseur, le traitant de lâche, de loup-cervier, et se +débattant de toutes ses forces pour échapper à ses étreintes. + +Mais Molodun semblait insensible aux reproches comme aux blessures. +Continuant agilement sa course du côté du ruisseau, il s'y plongea +sans hésiter avec son cher fardeau, nagea à l'autre rive, aborda et se +dirigea vers les bois. + +Si, malgré la profondeur de la nuit, il eût pris une des compagnes de +Lioura pour elle, la première serait devenue sa femme, car les sorciers +nez-percés auraient jugé qu'Atalapas ou l'Être-Créateur l'avait voulu +ainsi. + +Dès qu'ils eurent franchi le cours d'eau, Lioura changea de manières. Se +pendant mollement au cou de Molodun, et caressant de la main ses cheveux +humides, elle sécha son visage sous des baisers brûlants. + +Cependant elle ne soufflait pas une parole et le sagamo arpentait +la forêt avec la vélocité de l'antilope. Son coeur battait haut, sa +respiration était haletante, ses membres frissonnaient et il allait +toujours devant lui, sans dévier de sa route. + +Nonobstant son jeûne prolongé; ses fatigues, le sang qu'il perdait par +les coupures dont les jeunes filles l'avaient labouré, il fit de la +sorte quatre lieues sans broncher, sans reprendre haleine. + +Il parvint à la porte d'une cabane construite avec des branchages, dans +une clairière, l'ouvrit, déposa Lioura sur une couche de mousse et se +laissa choir. + +Molodun était épuisé. Mais s'il se fût arrêté avant d'atteindre la +loge nuptiale, il eût perdu tous les avantages qu'il avait précédemment +remportés, et sa fiancée aurait été libre de retourner chez ses parents. + +En tombant, il s'était évanoui. Quand il reprit connaissance, il vit +Lioura agenouillée à côté de lui et pansant délicatement ses blessures +avec des herbes aromatiques. + +Le jour avait succédé à la nuit. + +Molodun ne pouvait faire un mouvement. Ses membres étaient rigides. Il +avait la tête lourde, les lèvres enflammées par une fièvre intense. Il +demanda à boire. + +La jeune squaw lui servit une tasse d'eau de riz sauvage coupée avec du +sucre d'érable. Il but délicieusement ce breuvage rafraîchissant et la +remercia par un regard humide d'amour. + +--Mon maître est-il content de la Blanche-Nuée? demanda-t-elle. + +--Molodun l'aime depuis deux hivers, il est heureux que la Blanche-Nuée +soit devenue sa femme. + +--Il n'a jamais aimé qu'elle? interrogea Lioura en fixant sur lui un +regard scrutateur. + +Le sagamo tressaillit, et sa femme poursuivit d'un ton qu'elle +s'efforçait vainement de rendre calme: + +--Molodun a aimé une autre femme. Il l'aime peut-être encore. Lioura l'a +appris la nuit dernière dans un songe. Elle a vu cette femme qui a le +visage pâle, et qui commande les Clallomes depuis la mort de Ouaskèma. +Et l'Esprit du songe lui a dit que cette femme serait fatale à Molodun +s'il ne l'amenait comme esclave à Lioura. + +--L'Esprit, du songe a dit vrai, répondit le chef. Molodun a aimé une +squaw blanche. Mais elle l'a repoussé; il ne l'aime plus. + +A cette imprudente déclaration, un éclair de courroux brilla sur le +visage de l'Indienne. + +--Si, dit-elle, Molodun ne l'aime plus, il cédera à la prière de la +Blanche-Nuée. + +Et comme il ne répliquait pas, elle ajouta: + +--Lioura aime son maître. Elle sait que cette face pâle lui sera +funeste. Voilà pourquoi elle la demande au Renard-Noir. + +--Il la donnera à Lioura, repartit le sagamo en fermant les yeux. + +Il s'endormit sans remarquer l'expression féroce qui scella, un instant, +la physionomie de la jeune femme dès qu'il eut fait cette promesse, +dont ses sens affaiblis ne lui permirent pas alors de bien comprendre +l'importance. + +Au bout de quinze jours, Molodun fut guéri. Il rentra au village avec +Lioura. Les Nez-Percés se préparaient à une grande expédition contre les +Chinouks qui les avaient fréquemment attaqués en les accusant d'avoir +ravagé leurs cantonnements. Deux cents guerriers entrèrent en campagne. +Ils s'embarquèrent sur la Colombie dans leurs canots de troncs d'arbre +et descendirent à toute vitesse vers l'embouchure du fleuve. + +Ils étaient commandés par Molodun. + +Avant de partir, Lioura lui avait dit entre deux baisers: + +--Souviens-toi, mon cher seigneur, que tu as juré de me ramener la squaw +blanche! + +--J'ai juré et je tiendrai ma parole, ô ma douce amie! répondit le +sagamo, tout entier sous l'empire de l'amour dont l'avait enivré la +belle Indienne depuis leur mariage. + +Le trajet, des Nez-Percés s'effectua sans incident digne d'être +rapporté, de la rivière Saaptim jusqu'au cap de la Roche-Rouge, à vingt +milles environ de l'estuaire du rio Columbia. + +Mais, à cette place, un canot qu'on avait dépêché en avant pour +reconnaître la côte, vint annoncer qu'un gros navire, appartenant aux +Visages-Pâles, était amarré derrière une île voisine. Les éclaireurs +déclarèrent, en outre, qu'il y avait fort peu de monde à bord du +vaisseau. C'était une nouvelle agréable pour les Nez-Percés. Le bâtiment +devait constituer une excellente prise. Ils résolurent de s'en emparer. +Malheureusement, le hasard, qui favorise souvent les mauvais desseins +aussi bien que les bons, servit les sauvages à souhait. Le navire était +ce brick où Poignet-d'Acier voulait embarquer les trésors qu'il avait +recueillis dans les mines de la Caoulis. Se défiant des matelots, +il avait ordonné qu'on les grisât pour qu'ils n'assistassent pas au +transport des sacs d'or sur le vaisseau. Les sauvages eurent donc bon +marché de l'équipage, quoique le capitaine, son second et quelques +trappeurs dévoués à Poignet-d'Acier se fussent défendus comme des lions. + +Monté un des premiers à l'abordage, le Renard-Noir entra dans une cabine +pour la piller. Mais, après avoir enfoncé de son genou robuste la porte +de cette cabine, il ne fut pas peu surpris d'y trouver la femme blanche +à laquelle obéissaient les Clallomes. + +--Merellum! s'écria-t-il en se jetant sur elle. + +La jeune fille tenta de le repousser. Efforts inutiles. Il lui lia les +pieds et les mains, la bâillonna, l'enveloppa dans une couverture, +la prit entre ses bras comme un paquet, redescendit dans son canot en +appelant à lui deux Indiens dont il se croyait sûr et fit force +rames vers l'île que ses gens et lui avaient quittée un quart d'heure +auparavant. + +Au moment où ils débarquèrent, le brick sauta avec un vacarme comparable +à la décharge simultanée de vingt pièces d'artillerie. + + + + + CHAPITRE IV + + MERELLUM + + +Le cap de la Roche-Rouge, au pied duquel avait eu lieu l'explosion, se +dresse, comme je l'ai dit, à quelques lieues seulement de l'embouchure +du rio Columbia ou rivière Colombie, sur le territoire de ce nom, à +l'ouest des Montagnes-Rocheuses, par le 47° de latitude nord. Le cours +d'eau, qu'il serait plus convenable d'appeler fleuve que rivière, peut +avoir en cet endroit quatre à cinq milles de large. Il est littéralement +parsemé d'îles, d'îlots et de bancs de sable, les uns mouvants, les +autres fixes. Ces sables et ces îles hérissées de rochers à fleur +d'eau, nommés chicots par les Canadiens-Français, rendent son parcours +excessivement dangereux. De plus, la violence des eaux, la fréquence des +tempêtes dans ces parages, le peu de certitude des sondages, ont acquis; +l'estuaire de la Colombie une sinistre renommée chez les navigateurs. + +En amont du cap de la Roche-Rouge, entre une large batture, dans +laquelle il plonge sa base, et la pointe Astoria, sur l'autre rive du +fleuve, on voit un archipel verdoyant, tout panaché de beaux arbres et +festonne par de longs roseaux et des joncs qui ont quelquefois plus +de cent pieds de longueur, avec lesquels les Indiens fabriquent leurs +lignes à pêcher. Le brick se trouvait à une courte distance de cet +archipel, qui avait servi à abriter les Nez-Percés pendant qu'ils +complotaient sa capture. + +Ce fut dans une des îles dont il se compose que Molodun, le Renard-Noir, +conduisit Merellum. + +Il venait d'atterrir avec ses gens et de déposer la jeune fille sur le +gazon, quand le navire vola en éclats. + +Le bruit foudroyant de la détonation les terrifia. Croyant qu'elle +était due à une cause surnaturelle et que la mort allait les saisir, +les Nez-Percés se laissèrent tomber sur le sol, en baissant la tête et +croisant les mains sur leurs yeux, comme faisaient jadis les Égyptiens à +l'approche d'un ennemi invincible. + +Ils demeurèrent sans bouger dans cette posture pendant près d'une heure. + +Merellum elle-même était tremblante et pensait que sa dernière heure +allait sonner. Elle appartenait cependant à la race blanche. Des +Canadiens établis dans la Colombie, lui avaient donne le jour. Mais ils +étaient morts pendant sa plus tendre enfance. Une Indienne clallome, +Ouaskèma, l'avait adoptée et élevée jusqu'à l'âge de dix ans. Alors, +Ouaskèma fut tuée accidentellement, disaient, les uns, volontairement, +disaient les autres, par Oli-Tahara, le Dompteur-de-Buffles, qui en +était amoureux et jaloux[6]. Merellum lui succéda au commandement des +Clallomes, et, malgré son extrême jeunesse, les gouverna avec prudence +pendant plusieurs années. Au bout de ce temps, Poignet-d'Acier, qui +l'avait prise en affection et qu'elle chérissait à l'égal d'un père, lui +offrit de l'emmener avec lui au Canada. Merellum s'ennuyait au désert. +Le sang de ses pères parlait en elle. La proposition du capitaine +fut acceptée avec bonheur. Mais il n'était pas facile de la mettre à +exécution. Les Clallomes tenaient à leur souveraine. Ils voyaient +d'un mauvais oeil ses rapports avec Poignet-d'Acier. C'était, +prétendaient-ils, le méchant génie de leur tribu. Ouaskèma l'avait aimé, +et Ouaskèma avait payé de son existence cette passion désapprouvée +par l'Esprit-Suprême. Aussi les Clallomes surveillaient-ils de près +le capitaine. Cependant Merellum et lui parvinrent, à tromper leur +vigilance; la jeune fille fut embarquée et cachée à bord du brick, dans +la nuit qui précéda le jour où il devait partir, et, sans l'attaque des +Nez-Percés, elle abandonnait pour toujours peut-être ses trop fidèles +sujets. + +[Note 6: Voir la _Tête-Plate_.] + +A l'époque où nous la retrouvons, Merellum, la Petite-Hirondelle avait +une vingtaine d'années. Elle était blanche comme le lait, et à peine +une légère teinte rosée colorait ses joues. Ses traits n'étaient point +réguliers, mais ils plaisaient dans leur ensemble par l'expression de +douceur et de bienveillance qu'on y lisait. Une chevelure superbe, dans +laquelle elle aimait à se draper comme dans un manteau; de beaux yeux +bleus, ordinairement rêveurs, mais qui pouvaient s'animer et darder +des éclairs au moment du péril, achevaient d'en faire une des créatures +exceptionnelles dont l'influence magnétique, inanalysable, s'impose +despotiquement à ceux qui les entourent. Elle avait d'ailleurs une +taille au-dessous de la moyenne; quoique d'un dessin correct, ses +membres étaient grêles. Enfin, au premier aspect, elle vous semblait +d'une délicatesse souffreteuse. Mais cette apparence était décevante, +décevante comme l'air de nonchalance qui caractérisait habituellement +son visage. Sous une enveloppe chétive, Merellum cachait une âme +finement trempée; et, sous sa carnation satinée, se déployait un réseau +de muscles et de nerfs dont la flexibilité et la solidité eussent fait +envie à un gladiateur romain. En un mot, elle était brave comme l'aigle, +souple comme la panthère; mais elle ne résistait pas aux fatigues +prolongées. A un moment donné, les forces de son corps et de son esprit +la trahissaient. Le ressort se détendait brusquement, et elle n'était +plus qu'une enfant faible, endolorie, cherchant le repos. La prostration +durait peu toutefois, surtout si des circonstances nouvelles, +pressantes, changeaient le cours de sa vie. Une contre-réaction +s'opérait bientôt en elle, et Merellum reprenait sa fermeté, sa +vaillance. Les émotions aiguës l'agitaient comme un courant électrique; +et quand on la croyait chancelante, elle se relevait tout à coup +galvanisée, prête à recommencer la lutte, à affronter les dangers avec +un redoublement d'énergie. + +Au moment de son enlèvement, Merellum était vêtue d'une tunique en +peau d'élan, frangée avec des passementeries écarlates et enrichie +de broderies en grains bleus d'_aioqua_. Des mocassins élégants +emprisonnaient ses pieds mignons, une sorte de béret, en fibres d'écorce +de cèdre, était coquettement posé sur sa tête et laissait courir sur ses +épaules les ondes de son opulente chevelure. + +En abordant, on lui avait enlevé le bâillon qui couvrait sa bouche. + +La première, elle revint de la stupeur que lui avait causé l'explosion +du vaisseau. + +Se tournant du côté de Molodun avec un regard dédaigneux, elle lui dit +ironiquement: + +--Merellum croyait que le Renard-Noir était plus brave que les vils +esclaves dont il est le chef; mais elle s'est trompée. Le Renard-Noir +n'a pas plus de courage que les hiboux que sa tribu a choisis pour +emblème. Il lui faut plus de deux fois cent guerriers pour prendre une +femme, et, quand il l'a en son pouvoir, après s'en être emparé par la +ruse, il fuit devant ses ennemis comme un chevreau devant les chiens. Le +Renard-Noir est un lâche! + +A cet outrage, Molodun se redressa, transporté de fureur. + +--La Petite-Hirondelle a la langue trop longue, s'écria-t-il, le +Renard-Noir la lui rognera et la donnera à manger aux volverennes. + +--Si la langue de la Petite-Hirondelle est trop longue, celle du +Renard-Noir est trop courte, car il n'a pas osé dire à la Nuée-Blanche +qu'il l'avait épousée par dépit de ce que la Petite-Hirondelle avait +méprisé son amour, répliqua hardiment Merellum. + +--Tu mens, face pâle maudite! je ne t'aime pas, je ne t'ai jamais aimée! +reprit le chef en grinçant des dents. + +--Ah! ah! je mens! tu dis que je mens, fils de louve! Et Merellum avec +un rire moqueur; tu dis que je mens! Et qui donc a offert en présent à +la Petite-Hirondelle cette robe de peau de daim que je porte? N'est-ce +pas le Renard-Noir? + +Le sarcasme alla droit au coeur du sagamo; il bondit comme s'il eût été +mordu par une vipère. + +Les deux Indiens qui l'avaient accompagné l'examinaient avec une +surprise mêlée de défiance, car ils ne l'avaient jamais vu aussi +patient. Ses indomptables colères étaient même, si je puis m'exprimer +ainsi, proverbiales dans la tribu. + +Cependant un orage, terrible s'amassait dans le coeur de Molodun; à +ses traits contractés, ses lèvres frémissantes, ses narines largement +dilatées, aux veines énormes qui, comme des cordes bleuâtres, +grossissaient à ses tempes, il était facile de prévoir que la tempête ne +tarderait pas à éclater avec une violence d'autant plus grande qu'elle +aurait été plus longtemps concentrée. + +Il pétrissait le soi sous ses pieds, et rayait avec ses ongles le manche +de son tomahawk. + +Loin d'intimider Merellum, cette irritation semblait lui plaire. Elle +jouait avec elle comme une chatte avec une panthère. + +--Eh bien! dit-elle en riant, n'ai-je pas dit vrai? La langue du +Renard-Noir n'est-elle pas trop courte? Elle ne peut pas répondre. Que +dirait la Nuée-Blanche si elle savait que le Renard-Noir a donné cette +robe à la Petite-Hirondelle? + +C'en était trop; Molodun, fou d'exaspération, poussa un hurlement +féroce, et, brandissant sa massue, il se rua sur la jeune fille pour +l'en frapper. + +Calme et toujours souriante, elle attendait le coup mortel sans faire un +mouvement pour l'éviter, mais un des Nez-Percés arrêta le bras du chef. + +--Mon fils oublie que cette face pâle ne lui appartient pas, dit le +Peau-Rouge. + +Molodun bondit sur lui-même, et tournant sa rage contre le téméraire, il +lui lança le tomahawk à la tête. Par bonheur, l'autre se jeta à terre, +et l'arme alla briser une pointe de rocher, à vingt pas de distance. + +Le sauvage s'était relevé avec une merveilleuse impassibilité! C'était +un vieillard blanchi par les hivers et que sa sagesse avait mis en +honneur chez les Nez-Percés. + +--Que Molodun, dit-il froidement, apaise le bouillonnement de son sang +et qu'il ouvre ses oreilles aux discours de la prudence. Le buffle, une +fois échauffé par l'animosité, perd sa force et son habileté. Il en est +de même de l'homme. Mon fils veut-il m'écouter? + +Parle donc, dit le chef d'un ton sombre, en fixant sur Merellum des +regards durs comme des flèches de métal. + +--Vieux chêne décrépit, toi qui as si bonne mémoire, souviens-toi, +cria-t-elle à l'Indien, de rapporter à la Nuée-Blanche que la +Petite-Hirondelle est parée d'une belle robe de peau d'élan dont le +Renard-Noir lui a fait cadeau. + +--Tais-toi, pie babillarde, ou je t'écrase le crâne avec mon talon, +vociféra Molodun en levant le pied sur elle. + +Mais Merellum poursuivant ses sarcasmes: + +--C'est bien ainsi que je t'avais jugé, quand tu rôdais autour de mon +wigwam, et que tu te traînais à mes genoux en me demandant mon amour! Tu +me menaces, parce que je suis attachée, incapable de te répondre! Mais +ose donc me délier les pieds et les mains! Ose me prêter une arme, et +je te ferai fuir, comme un poltron, avec ces deux coyotes! Oui, je ferai +cela, moi, une femme! et j'appellerai mes esclaves pour qu'ils scalpent +vos chevelures, que j'enverrai à ton épouse, la Nuée-Blanche! Oh! la +malheureuse, qui s'est mariée à ce carcajou! + +Molodun n'aurait pu entendre la moitié de ces sanglantes injures sans y +mettre un terme en tuant celle qui les proférait, si ses compagnons ne +l'eussent entraîné à quelques pas, où ils l'entretinrent un instant. + +Tu sais, lui dit le vieillard, que tu as promis cette face pâle à ma +fille Lioura. + +--Oui, appuya l'autre, tu as promis de la ramener prisonnière à ma +soeur; elle n'est donc pas à toi, mais à ta femme, la Nuée-Blanche, qui +en fera son esclave ou la sacrifiera à Scoucoumé, s'il lui plaît. + +--Puisque le père et le frère de mon épouse le veulent ainsi, qu'ils +partent avec ma captive, moi j'irai rejoindre mes guerriers, répliqua le +chef d'un ton sombre. + +Craignant qu'il ne revînt sur son consentement, les deux autres se +hâtèrent de transporter Merellum dans le canot. + +Pendant qu'ils remontaient péniblement le fleuve, elle cria à Molodun: + +--Renard-Noir, tu as la finesse d'un lynx; ce que tu fais là est bien +fait. La Petite-Hirondelle le récompensera en disant à ta femme comme +tu l'aimes, et en lui montrant cette magnifique robe, don d'un précieux +amour. + +Quand le canot eut disparu, le sagamo se frappa la poitrine et poussa +une exclamation rauque. Puis il se promena un moment sur la grève, en +réfléchissant profondément. Sa démarche était saccadée, il allait par +soubresauts. Tout en lui dénotait, une agitation extraordinaire. Il +aimait Merellum! Et cet amour qu'il s'était flatté d'avoir étouffé +venait de se réveiller. La beauté de la jeune fille, la disparité de sa +couleur avec celle des Indiennes, sa hardiesse, tout, jusqu'aux injures +dont elle l'avait flagellé, concourait à rallumer une passion assoupie, +mais qui n'avait jamais cessé de brûler dans son coeur. Comme ses +charmes effaçaient ceux de Lioura! La comparaison n'était pas soutenable +pour la pauvre squaw! Et puis, l'eût-elle été, Molodun possédait +la Nuée-Blanche; il la connaissait par coeur; tandis que la +Petite-Hirondelle, c'était l'inconnu, le mystère, la chose désirée qu'il +n'avait pu, qu'il ne pouvait avoir! En fallait-il davantage pour que +le sagamo, naturellement passionné, se reprît à aimer Merellum avec une +vivacité nouvelle? + +S'il l'eût tuée dans un paroxysme de fureur, il n'eût assurément pas +longtemps pleuré sa mort. Mais, elle vivante, elle en sa puissance, elle +qui l'avait ignominieusement repoussé, qui le bafouait quelques minutes +auparavant, il ne pouvait s'empêcher de vouloir la soumettre à son +caprice et de songer à obtenir par la ruse ou par la force ce qu'elle +avait refusé à ses instantes prières. Il l'avait cédée avec répugnance à +son beau-père et à son beau-frère, se doutant bien que Lioura ne l'avait +demandée que pour assouvir la jalousie qui la consumait; car Lioura +aimait déjà Molodun alors que celui-ci recherchait vainement Merellum en +mariage, et elle savait qu'il n'avait aspiré à elle qu'après avoir été +éconduit par sa rivale. Aussi la rencontre des deux femmes devait-elle +être terrible, et le Renard-Noir craignait que la Nuée-Blanche +n'égorgeât sur-le-champ la Petite-Hirondelle. Cependant, comme la +première était vindicative, cruelle, concentrée et vaniteuse, il +espérait qu'elle attendrait le retour des guerriers pour la traîner au +supplice. Alors, pensait-il, il aviserait au moyen de sauver Merellum si +elle consentait à se donner à lui. + +Satisfait de cette conclusion, Molodun ramassa son tomahawk et se fraya +un passage à travers un buisson d'amélanchiers qui masquait une petite +anse où, le matin, les Nez-Percés avaient laissé quelques canots, +suivant la coutume des sauvages qui, en route, cachent quelquefois ça et +là le surplus de leurs approvisionnements pour les cas imprévus. + +Arrivé sur la grève, le chef jeta les yeux autour de lui. On peut +s'imaginer sa surprise en remarquant que le gros navire, qui n'était pas +éloigné de plus d'un mille de l'île, avait disparu. Le vent soufflait +de l'est, et le Renard-Noir n'avait pu entendre les cris des victimes de +l'explosion. Mais il aperçut bientôt des débris d'embarcation flottant à +la dérive, quelques Indiens qui tâchaient de gagner à la nage les îlots +de l'archipel; puis, en dirigeant sa vue au nord, un essaim de Chinouks +répandus sur le bord septentrional du fleuve. + +Sans deviner la cause de la dispersion de son escadrille, Molodun +comprit que les Nez-Percés avaient essuyé un revers terrible. Les +monceaux de cadavres entassés sur la rive et les sanglants trophées qui +pendaient aux ceintures de ses ennemis, lui firent croire qu'ils étaient +les auteurs de ce désastre. + +Alors, frappé d'épouvante, il se hâta de cacher les canots dans +un hallier, puis il grimpa sur un grand cèdre, dont les rameaux +gigantesques s'allongeaient quarante ou cinquante pieds au-dessus de la +Colombie, et se mit en observation. + +Le soleil penchait déjà à l'horizon. La brise mollissait et l'air était +d'une transparence qui permettait de distinguer les objets à plus d'une +lieue devant soi. + +Molodun voyait parfaitement les Chinouks. Ils se disposaient à traverser +le fleuve. + +Leurs canots furent lancés à l'eau, et ils naviguèrent vers la rive +méridionale. Quand toutes les embarcations eurent quitté la plage, +Oli-Tahara, monté sur son buffle blanc, poussa bravement l'animal au +milieu des vagues et le maintint à cent brasses environ de la flottille. +En remarquant la position qu'il prenait, Molodun sentit le sang +affluer à son cerveau. Depuis bien des années il était l'ennemi acharné +d'Oli-Tahara, et depuis bien des années aussi, il convoitait ce buffle, +l'orgueil de son maître, l'effroi des Nez-Percés et des Clallomes! S'il +pouvait tuer le métis et s'emparer de la redoutable bête! quelle gloire +pour lui! quelle vengeance pour sa tribu! quelle splendide dépouille à +jeter aux pieds de Merellum, qui, elle aussi, devait haïr Oli-Tahara, +puisque les Clallomes étaient en guerre fréquente avec les Chinouks! + +Cependant le métis dirigeait sa course vers l'archipel, afin d'éviter, +autant que possible, l'impétuosité du courant. Molodun, qui ne perdait +pas un de ses mouvements, calcula bientôt qu'il passerait probablement +à la pointe de l'île et près du cèdre sur lequel il était posté. Cette +conjecture l'engagea à se porter plus avant sur la branche, presque à +son extrémité et au-dessus d'un endroit où croissaient des joncs assez +élevés dont il étêta un grand nombre, en se suspendant par les pieds au +rameau. + +Cette opération terminée en un clin d'oeil, le Renard-Noir se blottit de +nouveau sous l'épais feuillage du cèdre. + +Déjà les premiers canots doublaient l'île. Les Chinouks riaient à gorge +déployée en se rappelant les incidents de la «danse que les Nez-Percés +avaient faite en l'air.» Leurs esquifs étaient remplis d'armes et de +scalpes provenant de ces derniers. + +Molodun n'avait pas besoin de ces discours et de ces tableaux pour +s'exciter aux représailles. Vingt fois, tandis que les Chinouks +longeaient le rivage, il fut sur le point de se précipiter dans un de +leurs canots et de massacrer ceux qu'il contenait. Mais l'espoir de +faire un meilleur coup le retint. Il attendit que tous les bateaux +eussent défilé; puis ses yeux se rivèrent sur Oli-Tahara qui, ne +soupçonnant aucunement le danger qu'il courait, approchait de plus en +plus de l'île. + +La respiration bruyante du buffle ne tarde pas à se faire entendre. Il +fend l'onde avec une majestueuse rapidité, lève la tête, renifle l'air, +pousse un meuglement. + +--Qu'y a-t-il, mon brave Tonnerre? On dirait que tu flaires quelque +chose, demande le métis en promenant autour de lui un regard nonchalant. + +Mais il n'aperçoit rien, le soleil est couché, le crépuscule se fait. + +--C'est sans doute, ajoute-t-il, quelqu'un de ces chiens de Nez-Percés +qui se sera réfugié dans cet îlot. Bah! nous n'avons pas le temps de +nous arrêter pour lui. + +Le taureau continue de nager. Les roseaux desséchés ploient et cassent +avec bruit sous son large poitrail. + +Il n'est plus qu'il une brasse du cèdre où se tient le chef nez-percé; +il exhale un second beuglement. Oli-Tahara s'inquiète; il a vu une ombre +singulière se réfléchir dans l'eau; il relève la tête. + +A ce moment, Molodun, son couteau dans la main droite, fond sur lui +comme un vautour sur sa proie. Mais le buffle fait un écart; Oli-Tahara +jette un cri retentissant, et l'assassin, au lieu de tomber sur la +croupe de l'animal, glisse dans le fleuve, après avoir enfoncé son arme +dans le dos du Dompteur-de-Buffles qui s'évanouit en perdant des flots +de sang. + +Au cri du blessé, les Chinouks accoururent. Quelques-uns le +transportèrent sur l'île, d'autres se mirent à la recherche du +meurtrier. Mais ils eurent beau plonger dans le fleuve, ou fouiller les +roseaux et les massifs d'amélanchiers, ils ne purent le trouver, quoique +l'île eut tout au plus un demi-mille de circonférence. + +La nuit était tombée. + +Pour se consoler de leur insuccès, ils déclarèrent unanimement qu'il +avait dû se noyer, et s'assemblèrent autour d'Oli-Tahara. Le métis +respirait encore. Le couteau qui l'avait frappé n'était heureusement +pas empoisonné. Cependant le jeesukaïn chargé de panser sa blessure ne +pouvait répondre qu'elle n'était point mortelle. + +Ces circonstances firent ajourner l'expédition des Chinouks contre le +village des Nez-Percés, sur la rivière Saaptim. + + + + + CHAPITRE V + + LIOURA + + +Le Renard-Noir ne s'était pas noyé; et s'il n'avait reparu à la surface +du fleuve pour porter de nouveaux coups au métis, c'est qu'en enfonçant +sous l'eau, il avait reçu du buffle un coup de pied à la jambe. + +Le coup fut assez violent pour paralyser un instant le membre atteint. +Molodun se laissa aller au fond du fleuve, et quand l'engourdissement de +jambe eut cessé, au bout de trois ou quatre minutes, il était trop tard +pour retourner à la charge, car les Chinouks avaient dû s'élancer au +secours de leur chef. + +Notre Nez-Percé se trouvait à quarante ou cinquante pieds au-dessous du +niveau de la Colombie. Il s'avança à travers les roseaux dont il avait +tranché le sommet, en coupa un, après l'avoir fortement pressé avec son +pouce et son index à quelques centimètres au-dessus de la section et +le prit entre ses lèvres hermétiquement comprimées autour du bout, +en desserrant la ligature formée par ses deux doigts, qu'il appliqua +aussitôt sur ses narines pour les fermer. Alors il essaya de respirer +par la bouche, le roseau devant lui servir de conduit aérien; mais soit +que celui qu'il avait choisi n'eût pas été étêté, soit que la tige fût +stricturée sur sa longueur, Molodun ne réussit pas à obtenir l'air dont +il commençait à éprouver un vif besoin. Il réitéra plusieurs fois son +opération sans plus de succès. Il souffrait déjà horriblement et était +presque résolu à revenir à fleur d'eau, au risque de tomber au pouvoir +de ses ennemis, lorsqu'une dernière tentative lui réussit. Un roseau, +qui avait presque un pouce de diamètre près de sa racine, était creux +jusqu'à son extrémité supérieure, laquelle se trouvait en pleine +communication avec l'atmosphère. S'en étant servi de la manière que +j'ai dite, l'Indien put soulager ses poumons et en renouveler assez +efficacement le jeu [7]. + +[Note 7: Si extraordinaire que paraisse ce fait, il se renouvelle assez +fréquemment chez les sauvages de la Colombie. + +Chose à peu près semblable et bien plus merveilleuse a, du reste, eu +lieu il y a quelques années au bagne de Toulon. Un forçat nommé Fichon +réussit à s'évader en restant près de _trois jours_ caché dans un +réservoir d'eau. Il recevait l'air nécessaire à sa respiration au moyen +d'un tuyau de cuir dont l'orifice supérieur était attaché au-dessus de +la surface de l'eau. (Voir l'_Intérieur de bagnes_, par Sers.)] + +Cela fait, il s'étendit sur le sable, et, pendant une heure, demeura +immobile. + +La nuit était arrivée. On ne distinguait plus les objets au fond +de l'eau. La position de Molodun n'était ni commode, ni longtemps +supportable. Il jugea qu'il fallait essayer de regagner la terre. + +Lâchant le roseau qui lui avait été d'une si grande utilité, il revint +à flot. Heureusement pour lui, les ténèbres étaient profondes, et +un brouillard épais couvrait le fleuve. Il aperçut les feux que les +Chinouks avaient allumés sur l'île, mais ceux-ci ne le remarquèrent +point. Après avoir erré, durant quelques minutes à l'aventure, ne +sachant trop où diriger sa course, il entendit un bruit de pagaies. +Bientôt un canot se montra à quelques brasses de lui. La première pensée +du Renard-Noir fut de se jeter de côté pour éviter cette embarcation qui +pouvait être montée par des Chinouks, mais déjà elle était si près qu'il +découvrit un hibou sculpté à sa proue. + +Le canot appartenait évidemment aux Nez-Percés. + +Molodun s'en approcha eu faisant un signe de reconnaissance. Aussitôt +il fut recueilli à bord. Il n'y avait sur le canot que deux Indiens: +Iribinou, l'Ours-Gris, l'ancien prétendant de Lioura, et un autre. + +--Pourquoi mon frère nous a-t-il quittés? demanda Iribinou à Molodun. + +--Afin de poursuivre le Dompteur-de-Buffles, répliqua-t-il. + +--La langue de mon frère a tourné du mauvais côté, reprit l'Ours-Gris +d'un ton railleur. Mon frère a conduit ses guerriers à un piège pour +s'emparer d'une face pâle, et ensuite il s'est sauvé. + +--C'est faux! s'écria le Renard-Noir. + +--Mon frère le prouvera aux jeesukaïns de la tribu! Plus de deux fois +cent de ses vaillants jeunes hommes ont été tués et scalpés par les +Chinouks. + +--Tu mens! hurla Molodun en serrant la poignée de son couteau qu'il +n'avait pas quitté. + +--Oui, dit Iribinou, quittant sa pagaie et se dressant dans le canot, +oui, tu nous a trahis pour satisfaire tes passions. Tu nous a fait +assommer comme un troupeau de buffles sans défense, et tu viens +maintenant de chez les Chinouks qui sont là, dans cette île, recevoir le +prix de ta perfidie! + +A ces mots, Molodun cessa de se contenir, il s'élança sur Iribinou. + +L'autre sauvage continuait de ramer avec un calme imperturbable. + +La lutte ne fut pas longue. Iribinou n'était pas de taille à se mesurer +avec le Renard-Noir. Mais ce dernier ayant glissé sur le fond humide du +bateau, tomba à genoux et laissa échapper son couteau. Cependant il se +releva avec l'agilité d'une panthère, et, avant que l'Ours-Gris eût pu +profiter de son avantage, il l'avait saisi par les hanches et renversé +au milieu du rio Columbia, où il disparut bientôt en proférant des cris +de vengeance. + +Ces cris eurent un écho dans l'île; le houp de guerre des Chinouks +y répondit. Plusieurs canots furent détachés à la poursuite des +Nez-Percés. Mais, à la faveur de l'obscurité, Molodun les mit en défaut. +Le lendemain matin, il campa près du fort Vancouver, et, dans la soirée, +rejoignit son beau-père sur le bord de la rivière des Sables-Mouvants. +Ce dernier y était retenu par quelques avaries qu'avait essuyées son +canot. On avait délié les pieds de Merellum, mais sans lui rendre la +liberté de ses mains. La jeune fille conservait toujours sa dédaigneuse +fierté. Elle accueillit Molodun le sarcasme aux lèvres. Le sagamo était +sombre; son esprit roulait de sinistres projets. + +--Le malheur s'est étendu sur notre tribu depuis que j'ai épousé ta +fille, dit-il au vieillard. Si tu n'avais pas exigé en présent mon arc +en dent de narval, et si je n'avais pas eu la faiblesse de te le donner, +ce qui a eu lieu ne serait pas arrivé. Il faut que tu me le rendes. + +--Cet arc est à moi, il ne me quittera pas, répliqua fermement le père +de Lioura. + +Alors, s'écria le Renard-Noir d'une voix tonnante, je répudierai ta +fille et épouserai cette face pâle. + +Il montrait la Petite-Hirondelle assise sur une roche. + +--Tu ne l'épouseras pas, et tu garderas ma fille! répondit le vieillard +d'un ton décidé. + +--Et qui donc oserait m'en empêcher? + +--Moi, misérable trompeur qui m'as abusée par tes fausses protestations +d'amour! répondit une voix vibrante et acerbe derrière lui. + +Molodun se retourna tout d'une pièce et se trouva face à face avec +Lioura, la Blanche-Nuée. + +Ce n'était plus la voluptueuse créature, si complaisante, si bénévole, +qui l'avait si tendrement soigné dans la cabane nuptiale; mais une femme +courroucée, hargneuse, dure, inflexible. Il fallait la voir, la terrible +squaw! Il fallait la voir avec ses petits yeux ronds, embrasés de +lueurs fauves, ses traits contractés, ses lèvres pincées, tout son +corps frémissant d'indignation. Il fallait entendre les palpitations +désordonnées de son sein, les sons éraillés qui éructaient de sa bouche, +avec une haleine aussi chaude que si elle sortait d'une fournaise. + +Tout brave qu'il fût, Molodun recula devant cette furie. + +--Ah! dit-elle, le Renard-Noir a pris la Nuée-Blanche comme un +pis-aller; il s'est repu de ses caresses, et maintenant il en a assez, +maintenant il voudrait la répudier! Et il croit qu'il le pourra! Non, +non! que le Renard-Noir ait meilleure opinion de sa femme. Elle l'aime +trop pour le quitter ainsi. Elle restera avec lui, sans partage, tant +qu'elle vivra, et comme preuve, elle le suivra désormais à la chasse, à +la guerre, partout! Le Renard-Noir est-il content? ajouta-t-elle avec un +rire ironique. + +--Lioura élève trop haut la langue; Molodun la lui rabaissera, repartit +le chef avec une rage concentrée. + +--La Blanche-Nuée, répliqua-t-elle sans s'émouvoir, aime le Renard-Noir, +mais elle méprise ses colères. + +Le chef lui jeta un regard gros de ressentiment. + +--Oui, reprit-elle imperturbablement, la Blanche-Nuée méprise ses +colères quand elles sont injustes. Le Renard-Noir sait bien que Lioura +descend d'une vaillante famille et qu'elle a place au conseil des +guerriers. Ce qu'elle réclame est équitable, c'est l'amour de son +seigneur. Elle fera tout pour l'obtenir. Elle priera même son père, +l'Aigle-Gris, de rendre au Renard-Noir l'arc magique dont il lui a fait +présent. + +Cette promesse sembla apaiser un peu le courroux de Molodun, car il dit +d'une voix radoucie: + +--Si la Nuée-Blanche fait cela, je l'aimerai, et je lui donnerai deux +tuniques en peaux de castor. + +--Pourquoi pas aussi cette belle robe en cuir de daim dont, tu m'as fait +hommage? intervint Merellum en riant aux éclats. + +Lioura ne l'avait pas encore aperçue, car la Petite-Hirondelle se +trouvait placée derrière elle. + +Elle tressaillit, regarda du coté d'où venait le son et s'écria avec un +accent de joie cruelle: + +--La face pâle! la face pâle! + +--Oui, dit Molodun, heureux de détourner à son bénéfice l'irritation +qu'il avait soulevée, oui, la face pâle que le Renard-Noir avait juré +de ramener à son épouse chérie! Il a tenu sa parole; Lioura l'en +récompensera-t-elle? + +Mais il parlait en pure perte. Sa femme ne l'entendait pas. Elle avait +bondi comme une tigresse; et, tremblante de fureur, les prunelles +flamboyantes, elle dévorait des yeux la jeune fille. + +Bientôt elle se jeta sur elle, lui sillonna le visage avec ses ongles, +mit en lambeaux son vêtement, et lui mordit les épaules avec des +rugissements de bête fauve. + +Elle haletait, elle écumait; elle frappait sa rivale des poings et des +pieds; elle ramassait des cailloux pour lui en meurtrir le corps et +l'aurait tuée sur-le-champ, si l'Aigle-Gris ne se fût interposé. + +Loin de chercher à se défendre ou à apaiser la mégère, Merellum +l'excitait par ses révélations empoisonnées. + +--Pourquoi, disait-elle en crachant au visage de l'Indienne, pourquoi +déchirer cette belle robe qu'il m'a donnée? Elle t'irait si bien! Il te +prendrait pour moi, car il me voit partout! Il m'aime tant! Hier encore +il me le répétait devant ton père! Frappe plus fort. Tu ignores la +manière de torturer tes ennemis. Les femmes nez-percés ne savent ni +aimer ni défendre leur amour. Elles sont lâches comme leurs époux. Oh! +que tu as la main molle! Je te défie bien de me faire crier. + +Molodun contemplait froidement en apparence cette scène. + +Toutefois il veillait soigneusement à ce que Lioura ne portât pas +un coup dangereux à la Petite-Hirondelle, et il se disposait même +à l'arrêter, quand l'intervention de l'Aigle-Gris lui épargna cette +épineuse besogne. + +Mais il s'en fallait de beaucoup que la Nuée-Blanche fût satisfaite. +Elle se débattait entre les bras de son père, tentait de se dégager pour +se ruer encore sur la pauvre Merellum, et se confondait en imprécations +effrayantes contre sa victime, contre son mari, contre celui qui la +retenait. Elle lui échappait déjà quand son frère parut. + +Renolunc, le Castor-Industrieux, était allé à la chasse. Il rapportait +sur ses épaules un jeune peccari, sorte de sanglier fort commun à +l'ouest des Montagnes-Rocheuses. En voyant ce qui se passait, il fronça +le sourcil, et, se plaçant devant sa soeur: + +--Lioura, dit-il, n'est pas fidèle à sa parole; pourquoi n'a-t-elle pas +attendu dans sa loge le retour des Nez-Percés? + +--Lioura avait hâte de saluer leur triomphe sur les Chinouks. Elle +a quitté l'ienhus (village) il y a cinq nuits. Elle voulait être la +première à recevoir de son mari les chevelures qu'il avait enlevées à +ses ennemis. + +Renolunc branla la tête d'un air incrédule. + +--Ma soeur, répondit-il, sait habilement préparer son discours. Mais +elle ne réussira pas à tromper son frère. Elle est venue ici poussée par +sa jalousie contre cette peau blanche. Ma soeur a soulevé le courroux +des Esprits. Ils lui avaient défendu de se mettre en route avant +l'arrivée des guerriers nez-percés, et ils lui avaient ordonné +d'attendre dans sa hutte que Molodun lui amenât l'esclave qu'il lui +avait promise. + +--J'ai vu un ouiarou [8] en songe..., commença la Blanche-Nuée. + +[Note 8: Présage.] + +Renolunc frappa du pied en s'écriant avec sévérité: + +--Tais-toi, femme! tais-toi! Tu seras l'auteur de la ruine de ta tribu. +C'est moi, grand autmoin des Nez-Percés, qui le prédis. Car tu es +subtile comme la vipère, venimeuse et traîtresse comme elle. Cette face +pâle est ton esclave, mais je t'enjoins de ne lui faire aucun mal avant +notre arrivée à l'ienhus. + +Le Castor-Industrieux exerçait, par sa qualité de premier devin, un +pouvoir presque absolu sur tous ses congénères. Lioura murmura quelques +paroles d'excuse, en coulant obliquement sur Merellum un regard haineux; +puis les trois Indiens se mirent à dépecer le peccari, pendant que +la Nuée-Blanche, assistée de l'Indien qui avait accompagné Molodun, +ramassait des branches sèches pour allumer du feu. + +Le temps était sombre, le ciel marbré de nuages noirs aux franges +violacées qui roulaient péniblement vers le couchant. Cependant +l'air était au repos. A peine un léger souffle ridait-il à de longs +intervalles les ondes verdâtres de la Colombie. Des myriades de +moucherons flottaient au-dessus. A chaque moment on entendait un son sec +et court. C'était quelque poisson qui sautait hors de son élément pour +happer les moucherons. Des hirondelles de mer passaient et repassaient +à la surface des eaux que rasait aussi, de temps en temps, avec un +cri aigu, le pivert au plumage miroitant. Des nuées de sauterelles +chantaient et sautillaient dans les herbes, sur le rivage, et dans le +lointain on entendait les jappements des coyotes, que traversait par +moment, comme le canon traverse les bruits de la fusillade, le lugubre +grondement d'une panthère. + +--La nuit sera orageuse, mon frère, dit Molodun à Renolunc. + +--Oui, répliqua-t-il, je vais dresser des cabanes pendant que tu feras +cuire le gibier. + +--Je t'aiderai, mon frère; Lioura s'occupera de la viande. + +Depuis le retour de son fils, l'Aigle-Gris fumait son calumet, accroupi +sur une pointe de rocher qui dominait le fleuve. + +Avec deux morceaux de bois sec, rudement frottés l'un contre l'autre, +Lioura fit du feu; de chaque côté de son petit bûcher, elle planta à +terre des bâtons fourchus, au-dessus desquels elle plaça un quartier de +peccari embroché à une branche de houx. + +Son frère et son mari ayant construit deux huttes, tandis que la +venaison rôtissait, la petite troupe se hâta de manger avant l'arrivée +de la tempête. Merellum se restaura avec autant d'appétit que les +autres, malgré les oeillades haineuses que ne cessait de lui décocher la +squaw nez-percé. + +Le tonnerre grondait à grand fracas quand ils terminèrent leur repas. +Bientôt les nuages amoncelés à l'occident crevèrent, et une pluie +diluvienne s'échappa de leur sein. + +Renolunc rajusta les liens qu'on avait ôtés à Merellum pour qu'elle pût +prendre part au festin, puis il la porta dans une hutte, où son père, le +compagnon de Molodun et lui ne tardèrent pas à se retirer. + +La nuit déploya son manteau sur la Colombie; il pleuvait toujours à +torrents. + +Le Renard-Noir et Lioura s'étaient couchés sous l'autre cabane. Le +premier était brisé de fatigue. Il s'endormit bien vite. Mais la +jalousie brûlait le coeur de sa femme. Elle demeura éveillée. Une pensée +de vengeance l'obsédait. Elle essaya d'y résister. Ce fut en vain. Cette +pensée revenait sans cesse plus cuisante, plus enivrante que jamais. +Cédant enfin à sa passion, Lioura se glissa sans bruit hors de la hutte, +et se dirigea vers celle où reposait sa rivale. + +Les deux loges étaient séparées par une pelouse large de quinze à vingt +pas. On ne voyait ni ciel ni terre, mais l'instinct guidait Lioura. + +Elle marcha droit au but, puis elle écouta. Des respirations sonores lui +apprirent que tout dormait dans la cabane de Merellum. Lioura affermit +dans sa main un couteau dérobé à son mari, et ses regards luttèrent +d'intensité avec les ténèbres pour découvrir la place occupée par la +jeune fille. + +La devinant plutôt qu'elle ne la voit, elle entre, elle va frapper! + +Mais alors un choc violent fait tomber la Nuée-Blanche à la renverse. + +Elle se sent étranglée, elle pousse un cri étouffé; un homme l'a chargée +sur ses épaules. Il l'emporte à travers la foret. + + + + + CHAPITRE VI + + IRIBINOU + + +Le cri de détresse pousse par Lioura n'a pas été entendu. Il s'est +perdu dans les bruits de la tempête qui redouble de violence et siffle +âprement entre les rameaux des arbres. + +Le ravisseur a chargé sur son épaule la jeune femme évanouie et desserré +un lasso qu'il lui avait jeté autour du cou. + +Il dévore l'espace. + +Après un quart d'heure d'une course effrénée, il ralentit son allure, +tourne à gauche et se rapproche du fleuve dont les voix grondeuses font +un effrayant duo avec les roulements du tonnerre. + +La pluie a cessé de tomber. Quelques étoiles, et parfois un rayon +de lune timide apparaissent entre les gros nuages noirâtres qui +s'entrecroisent en tous sens à la voûte céleste. Des éclairs les +déchirent fréquemment et découvrent, à mille pieds au-dessous de la +côte, le rio Columbia brisant ses vagues courroucées aux angles des +rochers. + +Guidé par ces lueurs éblouissantes, l'homme qui a enlevé Lioura prend +un étroit sentier sur la pente de la falaise et commence à descendre. +Le sentier est rocailleux, escarpé. Il semble avoir été pratiqué par +les chèvres des montagnes et les grosses-cornes plutôt que par des +êtres humains. Mais celui qui le parcourt en ce moment a le coup d'oeil +perçant, le pied agile et solide. Il devine les moindres obstacles, +franchit habilement tous les mauvais pas. + +Que la fondre éclate sur sa tête et fasse trembler les masses +granitiques; que la Colombie hurle devant lui comme une Lydie déchaînée +et paraisse vouloir l'attirer dans ses noirs abîmes, il ne s'en inquiète +pas, et marche, sans hésiter, sans trébucher. Où va-t-il ainsi? car +bientôt il sera au niveau du fleuve. Déjà les flots rejaillissent +jusqu'à sa hauteur et le baignent d'une poussière liquide. Mais le voici +qui fait une oblique à droite, traverse un bouquet de sapins chétifs, et +si pressés les uns contre les autres qu'il est obligé de se courber en +deux pour ne pas se heurter à leurs rameaux inférieurs; puis il remonte, +pendant deux minutes, le flanc du cap, dépose son fardeau sur le sol, +détourne deux grosses pierres, reprend Lioura dans ses bras et entre +dans une grotte ou quelques tisons agonisants répandent une clarté +douteuse. + +Une fois dans cette grotte, il plaça l'Indienne sur un lit de mousse et +mit la main sur son coeur pour s'assurer qu'elle respirait encore, +car elle n'avait pas fait un mouvement depuis l'instant où il l'avait, +renversée avec son lasso. + +Mais la vie n'était pas éteinte en elle. Son évanouissement même se +dissipait. Bientôt, elle bégaya des mots incohérents. Alors il lui +garrotta les poignets et les pieds et sortit de la caverne dont il +boucha l'entrée. + +En reprenant ses sens, Lioura ne fut pas peu surprise de se trouver +seule en ce lieu qui lui était, complètement inconnu. Le feu achevait de +mourir. Ses réverbérations rougeâtres, que le vent chassait de coté et +d'autre, donnaient un aspect étrange aux objets. + +La jeune femme se crut d'abord transportée dans le monde des Esprits. + +Ensuite, elle chercha à rassembler ses souvenirs et à les coordonner. + +L'image moqueuse de la face pâle lui apparut la première et réveilla +toutes ses fureurs. + +--Oh! tu ne m'échapperas pas! Je te tuerai et je mangerai ton coeur! +s'écria-t-elle en essayant de se lever. + +Alors seulement Lioura s'aperçut que ses membres étaient attachés. + +Elle poussa une exclamation de stupeur! + +Puis elle se rappela sa tentative pour égorger sa rivale et un +étranglement subit qui l'avait paralysée. + +Quelle était la cause de cet étranglement! Son mari l'avait-il guettée +et assassinée? Cela devait être. La douleur qu'elle éprouvait encore +au cou ne contribuait pas médiocrement à l'entretenir dans cette +supposition. Mais pourquoi ces liens? car les Indiens ne croient pas aux +punitions dans l'autre monde. + +Lioura s'adressait cette question quand le jour parut. + +La caverne était parfaitement éclairée par des crevasses. La grotte ne +différait en rien de celle qu'elle avait coutume de voir sur la terre. +Aussi, à mesure que la lumière y pénétrait, la jeune femme +sentait-elle se dissiper l'idée qu'elle avait passé dans le royaume +d'Yas-soch-a-la-ti-yah. + +Elle se disait même que Molodun l'avait enfermée dans cette caverne pour +la punir de sa jalousie, et elle s'apprêtait à lui reprocher durement +son audace, quand un bruit de pas se fit entendre. + +Lioura ne doutait point que ce ne fût son mari. + +Elle se dressa sur son séant et arma ses yeux de colère. + +Un Indien, un Nez-Percé entra dans la grotte! + +--Iribinou! s'écria la Blanche-Nuée au comble de l'étonnement. + +C'était, Iribinou en effet, et c'était lui le ravisseur de Lioura. + +Il l'avait aimée passionnément, il l'aimait plus passionnément encore +depuis qu'elle était devenue la femme d'un autre; car son insuccès +n'avait fait, comme c'est souvent le cas, qu'ajouter de nouveaux +aliments à la flamme dont il était consumé. + +En rencontrant Molodun sur le rio Columbia, sa première pensée fut de +l'abandonner. Mais il réfléchit que le chef, qui était excellent nageur, +pourrait bien gagner une île et retourner à la tribu où il le ferait +condamner par ses guerriers. C'est ce qui décida Iribinou à le recevoir +dans son canot. Au surplus, il espérait dénoncer Molodun dès qu'il +serait arrivé au cantonnement des Nez-Percés, et lui imputer l'affreux +désastre dont ils avaient été victimes. + +On se souvient de sa dispute avec le sagamo et de la rixe qui +s'ensuivit. + +Jeté à l'eau par le Renard-Noir, l'Ours-Gris plongea, se dirigea +hardiment entre deux eaux, vers les canots des Chinouks qui encombraient +l'archipel, en détacha un, au moment de la confusion où ses cris, en +tombant dans le fleuve, avaient plongé leurs ennemis, et alla aborder +sur la rive méridionale. + +Avant cet incident, Iribinou enviait Molodun; dès lors il le détesta, +et, dans le coeur de tout Indien, l'aversion appelle la vengeance. + +L'Ours-Gris ne songea donc plus qu'à se venger. + +Il avait un moyen facile qui satisfaisait ses plus vifs désirs: enlever +la belle Lioura, la femme de Molodun, pendant que tous les hommes +valides de l'ienhus étaient absents. + +Pour cela, il fallait se hâter de revenir au village. + +Iribinou abandonna son embarcation, sachant bien qu'il faudrait plus de +temps pour remonter le fleuve que pour faire la route à pied. + +Le surlendemain matin, il atteignit l'embouchure de la rivière des +Sables-Mouvants dans la Colombie. Il allait la traverser quand il +aperçut un canot qui s'approchait du rivage. + +Iribinou se cacha dans le bois et épia les arrivants. + +C'était l'Aigle-Gris, son fils et Merellum. + +Les deux premiers débarquèrent dans une baie profonde dominée par une +éminence, transportèrent la jeune fille sur la berge, et se mirent en +devoir de réparer leur canot dont les flancs étaient percés en plusieurs +places. + +La beauté de la Petite-Hirondelle fit une profonde impression sur +l'Ours-Gris. Il savait l'amour qu'elle avait inspiré à Molodun, et +soupçonnait, avec raison, celui-ci d'en être encore violemment épris. Ne +valait-il pas mieux la lui ravir que sa femme? + +L'entreprise était moins périlleuse, et sa réussite porterait +probablement à Molodun un coup plus terrible que s'il perdait Lioura. +La face pâle n'était, du reste, pas à dédaigner, et l'Ours-Gris, qui +n'avait sans doute pas des prétentions excessives à la constance, se +disait qu'après tout les charmes de la Petite-Hirondelle valaient bien +ceux de la Nuée-Blanche. + +Le drôle n'avait vraiment, pas mauvais goût. + +A la façon dont l'Aigle-Gris et son fils se mirent à l'ouvrage, Iribinou +comprit qu'ils passeraient la nuit dans l'endroit où ils venaient +d'aborder. Alors, comme il n'était pas probable que son plan +d'enlèvement pût être exécuté en plein jour, il résolut de chercher une +retraite quelconque pour y attendre l'heure favorable. + +Un cap boisé s'élevait à peu de distance en aval du fleuve. Il était +hérissé de saillies et d'anfractuosités. Parmi les fissures qui le +sillonnaient, Iribinou eut bientôt trouvé l'asile dont il avait besoin. + +Après s'être fait un lit avec des branches de pin, recouvertes de +mousse, et après s'être reposé quelques heures, il se leva frais et +tout prêta accomplir son projet. Mais d'abord, d'un coup de flèche, +il abattit un chevreau qu'il dépouilla immédiatement. De la peau, il +s'enveloppa les pieds afin de dépister par de fausses empreintes ceux +qui pourraient le poursuivre, puis ayant consulté le vent et reconnu +qu'il soufflait vers l'ouest, c'est-à-dire dans une direction opposée +à celle de l'Aigle-Gris, il alluma du feu et fit griller une tranche de +venaison. + +Une fois restauré, Iribinou retourna à son premier poste d'observation. +Il s'était, par précaution, muni d'un lasso fabriqué avec les débris de +la peau du chevreau. + +En approchant du campement, il reconnut à sa grande surprise la voix de +Lioura. + +Témoin ensuite de sa scène de jalousie, des mauvais traitements qu'elle +infligea à Merellum et de la sévère réprimande de Renolunc, il prévit ce +qui allait se passer. + +Lioura ne pardonnerait pas à la face blanche, elle essaierait de la +tuer; car femme froissée dans son amour-propre, surtout en présence +d'une rivale, est impitoyable, qu'elle appartienne à la race rouge, +noire ou blanche, qu'elle soit sauvage ou civilisée. + +Cette rencontre inattendue modifia le dessein de l'Ours-Gris. + +--J'aurai l'une ou l'autre, si je ne puis les avoir toutes les deux, se +dit-il. + +Et il attendit. + +La tempête le servait à souhait. + +Il n'eut pas de peine à opérer le rapt de Lioura, quoique sa +perpétration eût réclamé une audace et un sang-froid inouïs. Cependant, +maître de la Nuée-Blanche, il n'était pas rassasié. Ce premier succès +l'avait mis en appétit, si je puis m'exprimer ainsi. Sûre d'elle, +il partit de nouveau avec l'intention de s'emparer aussi de la +Petite-Hirondelle. + +Mais, cette fois, l'attente de l'Ours-Gris fut déçue. Il eut beau rôder +autour des huttes, l'occasion de capturer Merellum ne se présenta point. + +Le lever de l'aurore l'obligea de battre en retraite, et il revint à +la caverne, où son apparition fut, comme on l'a vu, un sujet, de +stupéfaction pour Lioura. + +--Oui, répondit-il à son exclamation, c'est moi, Iribinou, qui ai +apporté ici la Blanche-Nuée, parce qu'elle a été indignement outragée +par des lâches dont l'un, son époux, ne mérite pas ce haut honneur, +l'autre, son frère, lui a lancé des insultes et des menaces au lieu de +la défendre et de la protéger. Moi, j'ai pris le parti de ma soeur, qui +est plus belle, plus parfumée que la rose des prairies, et dont le coeur +a la suavité des rayons de miel. Si la Blanche-Nuée que j'aime, que j'ai +toujours aimée, daigne consentir à habiter mon wigwam, je vengerai les +affronts qu'on lui a faits. Elle recevra, si elle veut, de ma main, les +chevelures de ceux qui l'ont offensée et la face blanche que Molodun a +prise dans le grand canot des Visages-Pâles pour en faire sa femme. + +Lioura s'attendait si peu à cette étrange déclaration que d'abord elle +demeura atterrée. + +L'Ours-Gris prit son silence pour une approbation tacite, et il se +pencha vers elle afin de sceller par un baiser le contrat, passablement +aléatoire, qu'il lui proposait. + +Mais aussitôt l'Indienne, se jetant sur lui, saisit sa joue entre ses +dents aiguës et lui arracha le morceau. + +Iribinou lâcha un cri de douleur et la repoussa si rudement, qu'elle +tomba sur le roc nu et se fit une blessure au front. Incapable de se +relever à cause des liens qui entouraient ses poignets et ses chevilles, +elle l'accabla d'insultes. + +--Va-t'en, lâche carcajou! va-t'en! Les hommes te font peur et tu +surprends les femmes dans la nuit. Ce n'est pas une plume d'aigle qu'il +faut à ta chevelure, mais une plume de pingouin. Va-t'en! Tu es lâche, +tu es vil; je te méprise! Tiens! regarde le sang qui coule de ta joue, +c'est du sang de lapin. Oh! le hardi guerrier qui s'attaque aux squaws! +le noble ami qui vole la femme de son ami, car tu te disais l'ami +de Molodun, serpent venimeux! Et tu pensais que je t'écouterais! +Tu t'imaginais que la Nuée-Blanche ouvrirait l'oreille à tes odieux +discours, que la jalousie l'aveuglerait au point de lui faire accepter +tes laideurs pour des beautés, tes couardises pour des bravoures! Mais +tu ne sais donc pas que tu es vieux, vilain, bête et méchant! Tu ne sais +donc pas que je te hais autant que j'aime Molodun... + +Ne prononce pas son nom, ou je te tue! s'écria l'Ours-Gris en la +frappant du pied. + +--Beau courage que le tien, reprit-elle, beau courage! Tu es bien fort, +n'est-ce pas, Iribinou? et ton nom sera cité parmi les vaillants de la +tribu. Tu as battu une femme! une femme attachée qui ne peut se servir +de ses mains ou de ses pieds! Oh! le grand exploit! que d'honneur il +te rapportera! Pourquoi ne prends-tu pas aussi ma chevelure? Elle +figurerait bien à ton bras. Allons, tire ton couteau, scalpe-moi et +va porter ce brillant trophée à Molodun. Il saura t'en récompenser. Tu +n'oses pas! Tu sais pourtant bien que j'aime Molodun... + +--Et lui ne t'aime pas! répondit l'Ours-Gris avec un ricanement +farouche. + +--Tu as menti! Il m'aime! + +--Et la face blanche? + +Lioura tressaillit. + +--N'a-t-il pas dit, continua sardoniquement Iribinou, n'a-t-il pas dit, +au dernier soleil couchant, qu'il te répudierait et qu'il l'épouserait! + +--Ta langue est croche, répliqua-t-elle d'un ton sourd. + +--Tu l'as entendu comme moi, insista le Nez-Percé. Molodun te l'avait +promise pour esclave; mais il la ramène avec la résolution d'en faire sa +femme et de t'offrir à elle. + +--Jamais! jamais! + +Iribinou gagnait du terrain; il partit d'un éclat de rire moqueur. + +--Il ne l'aime plus, dit-elle après un moment de silence; il me l'a +juré. + +--Il ne l'aime plus! Tu dis qu'il ne l'aime plus? C'est sans doute pour +cela qu'il s'est sauvé avec elle aussitôt qu'il l'a retrouvée sur le +grand canot des Visages-Pâles. + +--Oui, c'est à cause de cela, car Lioura l'avait demandée et il +s'empressait de la lui conduire. + +--Quand le cerf est fatigué de sa compagne, il va ranimer ses ardeurs +auprès d'une biche plus jeune, dit ironiquement l'Ours-Gris. Que +répondrait la Blanche-Nuée si je lui apprenais que Molodun est à présent +seul avec la face blanche? + +A ces mots, Lioura frissonna, ses yeux lancèrent un éclair; puis elle se +calma et dit d'un ton incrédule: + +--Tes ruses sont mauvaises, Iribinou; la squaw est dans la même cabane +que mon frère et mon père. + +--Je te dis que Molodun est en tête-à-tête avec elle. + +--Tu mens! répliqua-t-elle avec un rire fiévreux. + +--Que donnera ma soeur la Blanche-Nuée à l'Ours-Gris s'il lui prouve la +vérité de son discours? + +--Tu mens! répéta-t-elle en grinçant des dents. + +Mais ayant réfléchi une minute, Lioura reprit d'une voix insinuante: + +--Et comment mon frère pourrait-il me prouver la vérité de son discours? + +--En montrant à la Nuée-Blanche... + +--En me montrant Molodun?... + +--Oui, Molodun avec la face pale et lui promettant de l'épouser. + +--Oh! non, non! c'est impossible! exclama la malheureuse femme. + +--Ma soeur n'ose pas s'en assurer? dit Iribinou d'un air dégagé. + +--Ce n'est pas vrai! Tu me trompes; je te dis que tu me trompes! + +L'Ours-Gris devina qu'il avait vaincu Lioura. Il reprit doucement: + +--Que me donnera ma soeur si je lui... + +--Tout ce que tu voudras! interrompit-elle d'un accent affolé. + +Le sauvage l'embrassa dans un regard humide de lubricité. + +--Que ma soeur attende! dit-il. + +--J'attendrai, répondit sourdement Lioura. + +Il se baissa, la prit dans ses bras, la replaça sur le lit et sortit +précipitamment de la grotte dont il ferma avec beaucoup de soin +l'orifice. + +En offrant à Lioura de lui montrer son mari et Merellum en conversation +amoureuse, l'Ours-Gris s'était bien un peu avancé. Mais voici la +réflexion qui lui avait dicté son offre: «Molodun a remarqué la +disparition de la Nuée-Blanche. Il en a averti son beau-père et son +beau-frère. Ceux-ci se sont mis à sa recherche. Quant à lui, il est +probable qu'il est resté avec la Petite-Hirondelle, sous prétexte de la +garder, mais évidemment pour tenter de la séduire. Si les deux premiers +sont partis avec l'Indien qui accompagnait Molodun, ils doivent être +loin à cette heure, car j'ai tracé une piste qui se perd assez avant +dans l'intérieur des terres. Donc, en bâillonnant Lioura pour l'empêcher +de crier, et en lui liant simplement les mains, je la conduirai jusqu'à +une éminence couverte d'arbres, d'où elle pourra voir ce qui se passe +près du campement sans être aperçue. Et alors, si mes conjectures sont +justes, si Molodun et la face pâle sont ensemble, Lioura sera à moi.» + +Ses souhaits furent en partie exaucés. Quand il arriva en vue de la +baie, le Renard-Noir était seul près de Merellum, à qui il semblait +parler chaleureusement. + +Ivre de joie, l'Ours-Gris courut chercher la Nuée-Blanche, la mena sur +l'éminence: + +--Et maintenant que ma soeur regarde et qu'elle dise si la langue de +l'Ours-Gris n'est pas droite! s'écria-t-il d'un air triomphant. + +--Lioura regarde et elle ne distingue que les cabanes, répliqua +l'Indienne en haussant les épaules et en lançant à Iribinou un coup +d'oeil de mépris. + +--Que les cabanes! fit-il en examinant la baie. + +Lioura avait raison. Molodun et Merellum n'y étaient plus. + +A cet instant, des cris farouches retentirent autour d'Iribinou et de la +Nuée-Blanche. + + + + + CHAPITRE VII + + LES CAPTIFS + + +Vingt tomahawks étaient déjà levés sur les deux Nez-Percés. + +L'Ours-Gris voulut résister; un coup de massue l'étendit à terre. + +Le soir même, Lioura et lui, prisonniers des Clallomes, étaient l'un +et l'autre attachés dans des huttes séparées, au village du Long-Sault, +distant de vingt milles de la jonction de la rivière des Sables-Mouvants +avec la Colombie. + +Les Clallomes étaient en guerre avec les Nez-Percés. La mort attendait +leurs captifs, mais ils voulaient une occasion solennelle pour les +livrer au bûcher. La venue des Chinouks, leurs alliés, qui depuis +longtemps avaient projeté une incursion sur les territoires de chasse +des Nez-Percés, devait leur fournir cette occasion. On espérait qu'ils +arriveraient le lendemain. Et, dans cette attente, on avait dressé un +grand banquet de graisse d'ours, viande d'orignal, chair de poisson et +cônes d'arbre à pain. Mais le lendemain parut sans amener les Chinouks. +C'était extraordinaire, car la ponctualité de leur chef Oli-Tahara +était connue de toutes les tribus indiennes à l'ouest et à l'est des +Montagnes-Rocheuses. + +Les Clallomes inquiets dépêchèrent des messagers dans la direction +du cap de la Roche-Rouge. Quelques jours se passèrent sans que l'on +entendît parler d'Oli-Tahara ou des députés qu'on lui avait envoyés. +Ces derniers revinrent enfin au village. Les rumeurs qu'ils rapportèrent +parurent étranges. Ils avaient appris que l'élite des guerriers +nez-percés avait été engloutie dans le rio Columbia, sans qu'on pût +savoir comment, et que le chef des Chinouks, blessé d'une manière +mystérieuse aussi, s'était vu forcé d'ajourner son expédition. + +Les ambassadeurs ajoutèrent encore qu'on prétendait que leur souveraine +Merellum avait, au milieu de cette catastrophe, été enlevée par +Yas-soch-a-la-ti-yah, le génie protecteur des Clallomes. + +Malgré cette déclaration, les partisans de la Petite-Hirondelle se +réunirent en conseil et résolurent de ne point élire d'autre sagamo +suprême avant qu'on eût la certitude qu'elle avait pris place dans le +monde des Esprits. + +Le supplice des captifs nez-percés fut différé et remis au printemps +suivant, car il était probable qu'à cette époque les Chinouks +déterreraient de nouveau la hache de guerre et viendraient demander du +secours aux Clallomes. + +Lioura et Iribinou demeurèrent donc quelques mois dans leurs cabanes +respectives, sans être trop molestés. Ils reçurent des vivres en +quantité suffisante pour ne pas mourir de faim, et, sauf quelques +parades, auxquelles ils furent traînés à travers les huées d'une +multitude de femmes et d'enfants, leurs souffrances furent supportables. + +Mais, vers la fin de l'hiver, on annonça tout à coup que cent traîneaux, +tirés par des chiens, s'avançaient sur le village clallome. + +Ils n'en étaient plus guère éloignés que de vingt milles pas au dire des +éclaireurs. + +A l'un de ces traîneaux était attelé un bison blanc porteur d'une +superbe crinière noire. + +Et dans ce traîneau qui marchait en tête, avec autant de légèreté et +de rapidité que ceux menés par les chiens, dans ce traîneau se tenait +Oli-Tahara, le fameux Dompteur-de-Buffles. + +La nouvelle fut saluée par de joyeuses acclamations. + +Le village fut aussitôt animé d'un mouvement insolite. Les guerriers +apprêtèrent leurs armes; les squaws se parèrent de leurs plus beaux +atours. + +Puis, au centre de la place, ils établirent deux échafauds ayant sept +pieds de long sur six d'élévation. Quatre poteaux, soutenant une sorte +de plancher h claire-voie, au milieu duquel se dressait une longue +perche, en formaient toute la structure. + +Sous cette claire-voie, les Indiennes disposèrent des troncs d'arbre +secs, jusqu'à une hauteur de quatre pieds. + +Des vases en fibres de cèdre remplis de résine furent rangés autour des +échafauds. + +Et ensuite on débarrassa des neiges dont elle était obstruée, la place +qui pouvait avoir cinq cents pas de circuit. + +Vers le milieu du jour, trois mugissements successifs, partis du nord, +annoncèrent l'arrivée d'Oli-Tahara avec sa troupe de Chinouks. + +Le temps était sec, l'air assez vif, le ciel d'un bleu pâle, mais sans +rayon de soleil. + +Dès que les Chinouks furent signalés, les Clallomes se portèrent +confusément à leur rencontre. + +Dans chacune des huttes du village, on s'était mis en frais pour faire +honneur aux alliés. Mais Oli-Tahara déclara que ni lui ni ses guerriers +ne participeraient aux festins, car tous avaient résolu de ne point +s'arrêter sous une cabane avant d'avoir tiré des Nez-Percés un vengeance +signalée. + +Le métis avait les traits altérés. Il paraissait toujours souffrir de sa +blessure. + +Les Clallomes lui dirent qu'ils étaient prêts à marcher sous ses ordres +contre leurs ennemis, mais que, comme ils possédaient deux prisonniers +nez-percés, ils désiraient les sacrifier à Scoucoumé, pour apaiser son +courroux. + +Oli-Tahara demanda si ces prisonniers étaient de famille noble. On lui +répondit que l'un était Lioura, la femme aimée de Molodun, l'autre, +Iribinou, l'Ours-Gris, chef renommé. + +--L'épouse de Molodun! s'écria-t-il. Ah! qu'il me sera doux de la voir +brûler! + +Pour un motif ou pour un autre, il n'avait dit à personne que c'était le +Renard-Noir qui avait tenté de l'assassiner, le soir de l'explosion +du brick; mais l'inimitié qui, depuis des années, régnait entre les +Chinouks et les Nez-Percés, expliquait assez bien la haine du Bois-Brûlé +contre ces derniers pour que l'on comprît qu'il dût se réjouir +d'assister au sacrifice de la femme de leur principal sagamo. + +Les captifs furent amenés sur la place. + +Sur leur passage, ils eurent à essuyer les invectives de leurs ennemis, +et surtout des femmes, qui les accablèrent de mauvais traitements. +Celles-ci leur lançaient des glaçons à la tête; celles-ci se faisaient +un jeu cruel de leur enfoncer dans le dos des armes rougies au feu; +d'autres les échaudaient avec de l'eau bouillante; d'autres, plus +acharnées encore, leur enlevaient des lambeaux de chair qu'elles +mangeaient en dansant devant les victimes et poussant d'affreux +hurlements. + +Mais c'était surtout à Lioura que s'adressait la férocité frénétique de +ces monstres. + +On s'attaquait avec une fureur inouïe à la pauvre squaw; on lui couvrait +le corps de blessures et de contusions; on lui déchirait les seins, on +lui faisait endurer tous les tourments que la barbarie la plus sauvage +peut inventer. + +Cependant, elle et son compagnon étaient froids, méprisants. On eût dit, +à les voir s'avancer imperturbablement vers l'échafaud, au milieu de +cette foule de brutes à face humaine, que leurs membres étaient de silex +et leur esprit d'acier. + +Oli-Tahara avait fait ranger dans l'enceinte ses longs traîneaux de +frêne, en forme de conque, tout bariolés de peintures et recouverts de +robes de buffles ou d'ours. + +Chacun était monté par cinq ou six guerriers enveloppés dans des +fourrures; les attelages, composés de quinze à vingt chiens, aussi +maigres et squelettiques que des loups, festoyaient à l'envi avec +des jappements, des aboiements, des grondements assourdissants, +aux alentours du village, où on leur avait distribué les os et les +entrailles des pièces de gibier préparées pour leurs maîtres. + +Ne pouvant pénétrer sous les loges, ceux-ci n'en faisaient pas moins +régal dans leurs traîneaux. + +Les captifs franchirent la ligne des légers véhicules, puis ils furent +hissés et attachés sur les échafauds à la perche fixée au milieu. + +Les Clallomes leur avaient coupé les cheveux et arraché les anneaux +qu'ils portaient au nez. + +Oli-Tahara contemplait avec une volupté farouche Lioura, toute meurtrie +et toute saignante, mais calme, résignée, superbe. + +Un autmoin, un tambourin à la main, un vase de terre plein de fine +poudre de cèdre allumée dans l'autre, s'avança avec force contorsions +grotesques, et en tirant de son instrument des sons divers, vers +l'échafaud réservé à l'Ours-Gris. + +Avec quelques pincées de sa poudre, jetées sur des branches de sapin, il +alluma le bûcher, aux furibondes clameurs de la cohue. + +Les flammes pétillèrent ardentes, inflexibles, avec des craquements +sinistres. + +Pour accroître leur intensité, l'autmoin versa des flots de résine +sur le bois, et des langues embrasées montèrent jusqu'aux pieds du +malheureux Nez-Percé. + +Insensible à la douleur de leurs morsures, il entonna bravement son +chant de mort: + +«L'Ours-Gris s'en va avec bonheur aux territoires de chasse qu'occupent +maintenant ses ancêtres, car il a vu les Clallomes s'unir aux plus +insatiables destructeurs de leur race, les Chinouks. + +«Les Clallomes ont la timidité des colombes; ils se sont placés sous la +protection des milans; mais les milans dévoreront les Clallomes, comme +ils dévorent les colombes. + +«Ni ceux-ci ni ceux-là ne savent faire souffrir leurs ennemis. Leurs +armes n'ont pas de pointe; leur feu n'a pas d'ardeur; les pierres qu'ils +lancent à l'Ours-Gris ne lui font aucun mal. + +«Il se moque d'eux, car il leur a pris deux fois quinze chevelures, et +leurs femmes ont, pendant dix fois trois lunes, préparé sa couche. + +«Les Clallomes deviendront la proie des Chinouks, comme ces derniers +deviendront ensuite la proie des vaillants Nez-Percés, et de même +qu'Oli-Tahara, ce sang-mêlé qui commande les Chinouks, a tué Ouaskèma, +la vierge souveraine des Clallomes, ainsi les Nez-Percés tueront......» + +Iribinou ne put achever sa prédiction, car Oli-Tahara, craignant de +nouvelles révélations qui auraient compromis son alliance avec les +Clallomes, lui fracassa le crâne d'un coup de carabine. + +Les flammes envahissaient déjà de toutes parts le corps du Nez-Percé, +qui tomba avec le poteau auquel il était lié, dans un tourbillon +d'étincelles et de fumée. + +Il semblait que Lioura n'attendît que la mort de son compagnon pour +invectiver à son tour la foule des tourmenteurs. + +--Oui, s'écria-t-elle, les Clallomes se sont alliés au meurtrier +d'Ouaskèma, et ils périront tous par lui, comme Merellum, leur face +pâle, périra par Molodun, le chef illustre des Nez-Percés. + +Ces mots produisirent une révolution soudaine parmi les bourreaux. Ils +se turent et se regardèrent avec une surprise mêlée de doute. + +--Cette squaw ne dit pas vrai! s'écria l'un. La Petite-Hirondelle défie +la colère des Nez-Percés. + +--Elle est au pouvoir de Molodun! reprit Lioura fière de l'émotion que +ses paroles avaient causée. + +--Non, non, non! Qu'on la brûle, clamèrent plusieurs femmes en lapidant +la captive avec tous les projectiles qui leur tombaient sous la main. + +L'autmoin s'approcha aussitôt pour allumer le bûcher. + +Alors Lioura éleva la voix et cria de toutes ses forces: + +--Oui, votre face pâle est entre les mains de Molodun le grand chef des +Nez-Percés; oui, il vous l'a ravie. Il lui coupera les cheveux comme +vous avez coupé les miens; il déchirera ses oreilles comme vous avez +déchiré les miennes; il lui tranchera le nez, il lui entaillera la +poitrine avec son couteau, comme vos viles squaws ont entaillé la +mienne; et quand il sera rassasié de son corps, il le livrera à ses +esclaves! Clallomes, odieux et stupides assassins! croyez-vous qu'ainsi +la femme du Renard-Noir sera assez vengée? + +Lioura voulait, par ces apostrophes, aiguillonner davantage encore +l'irritation de ses ennemis. + +Elle réussit parfaitement, car, repoussant l'autmoin qui portait, le +feu sacré, ils se ruèrent confusément sur l'échafaud, en arrachèrent +les supports, s'emparèrent de la jeune femme par vingt mains avides, +enfiévrées, et qui l'auraient instantanément mise en pièces, si +Oli-Tahara, se jetant à bas de son traîneau, et fendant la presse, ne +l'eût arrachée à la bande meurtrière et rapportée dans le véhicule, où +il la plaça à côté de lui en disant de sa voix puissante: + +--Mes frères et vaillants guerriers clallomes, il ne faut brûler ni +tuer cette squaw; vous devez la garder comme otage. Elle vous a dit que +Merellum était captive de son époux, le perfide Molodun qui, n'osant +regarder un ennemi en face, se met en embuscade pour l'assaillir. Eh +bien! si Merellum est captive de Molodun, nous garderons Lioura jusqu'au +retour de l'expédition, afin que, devenu notre prisonnier, il soit +témoin du supplice que nous ferons subir à sa femme, après l'avoir +livrée, devant lui, aux outrages de nos esclaves. + +Des murmures désapprobateurs repoussèrent cette proposition. + +Les Indiennes même, plus rancunières, plus passionnées que les hommes, +ne craignirent pas d'exprimer hautement leur mécontentement. + +Quelques-unes portèrent l'audace jusqu'à s'avancer sournoisement vers +le traîneau d'Oli-Tahara pour lui arracher la Blanche-Nuée; mais sans +s'émouvoir des criailleries ni de ces tentatives maladroites, le métis +poursuivit en dominant la foule par un regard superbe: + +--Mes frères comprendront qu'il est de leur intérêt de remettre à +une autre lune la mort de Lioura; mais s'ils ne le comprenaient pas, +Oli-Tahara ajouterait que c'est sa volonté. + +Le ton des murmures haussa aussitôt. + +Les Clallomes, étonnés et indignés qu'un étranger, un sang-mêlé, osât +venir leur dicter des lois chez eux, s'entre-regardèrent et proférèrent +des menaces à mi-voix. Plusieurs même protestèrent par des cris contre +la déclaration du Bois-Brûlé. Les plus hardis bandèrent leurs arcs. +Mais les Chinouks dépassaient du double le nombre des Clallomes. Leur +attitude était déterminée. Un seul mot, un seul geste d'Oli-Tahara, et +ils mettraient le village à feu et à sang. + +La résignation et l'obéissance étaient, pour l'instant, la meilleure +tactique. + +La majorité des Clallomes le devina et resta silencieuse. + +Cependant trois ou quatre chefs ne purent contenir leur ressentiment; +ils essayèrent de faire une trouée à travers la multitude et de +s'approcher du Dompteur-de-Buffles avec l'intention de le frapper. + +Mais, quoiqu'il vît parfaitement leur mouvement, il continua en les +laissant arriver à lui: + +--Je le répète à mes frères, il leur importe de garder avec soin +l'épouse de Molodun, s'ils veulent retrouver leur brave +souveraine, celle qui lit dans l'avenir et qui parle le discours +qu'Yas-soch-a-la-ti-yah lui a appris; il leur importe de la conserver +en sûreté s'ils veulent être agréables à Merellum; mais comme garantie +qu'il ne lui sera fait aucun mal jusqu'à mon retour, je la prends pour +esclave. + +--Toi, misérable bâtard! Non, tu ne l'auras pas, car elle m'appartient! +C'est moi, le Loup-Cervier, qui l'ai faite captive! s'écria brusquement +en se dressant devant Oli-Tahara, son bras armé d'un tomahawk, un des +jeunes gens qui s'étaient glissés vers lui. + +Mais aussitôt un son sourd et mat se fit entendre: des fragments d'os +volèrent, avec des flots de sang et des lambeaux de cervelle, sur les +spectateurs, et le Loup-Cervier tomba sans pousser un cri. + +La terrible massue du métis lui avait, défoncé le crâne. + +Cet exemple modéra la fougue des jeunes Clallomes et augmenta la terreur +dans les rangs des autres. + +--Oui, reprit Oli-Tahara d'une voix impassible, je prends pour esclave +la femme de Molodun. Elle restera, durant notre absence, dans ce +village, et chacun de ses habitants m'en répondra sur sa chevelure. + +Puis s'adressant à Lioura: + +--Que la Blanche-Nuée répète à son maître ce qu'elle disait il y a un +moment sur le bûcher. + +--La Blanche-Nuée n'a d'autre maître que Molodun, répliqua-t-elle +orgueilleusement. + +--Elle est l'esclave d'Oli-Tahara; et avant que le soleil se soit couché +deux fois cinq soirs, la chevelure de Molodun pendra à la ceinture +d'Oli-Tahara, dit-il en haussant les épaules. + +--C'est la tienne qui pendra, avec celle de la face blanche, dans le +wigwam de Molodun, riposta l'Indienne. + +--Merellum est donc vraiment en son pouvoir? + +--Oui, s'il ne l'a déjà donnée à ses chiens, ricana Lioura. + +Les Clallomes se remirent à hurler, en réclamant à grandes clameurs la +mort de la Nez-Percé. + +Mais le Dompteur-de-Buffles, couvrant de sa voix les vociférations de la +sauvage assistance: + +--Elle est à moi! tonna-t-il; si l'un de vous touche à un cheveu de sa +tête, je le rôtirai vif, lui et toute sa famille. Qu'on se souvienne que +jamais Oli-Tahara n'a manqué à une parole donnée! + +Cela dit, avec la pointu de son couteau, il marqua brutalement d'une +figure de fer de flèche émoussé l'épaule de Lioura. + +La douleur de cette incision n'arracha pas un cri à la victime, mais +elle se débattit autant qu'elle put, quoique sans succès, entre les +mains de deux robustes Chinouks qui la maintenaient pendant l'opération. + +C'est que cette figure déshonorait à jamais Lioura, car elle est un des +signes de l'esclavage chez les tribus indiennes qui habitent les bords +du rio Columbia. + + + + + CHAPITRE VIII + + LE CAPTIF BLANC + + +La disparition de Lioura une fois connue, les trois Nez-Percés s'étaient +remis à sa recherche. + +D'abord ils avaient pensé qu'elle s'était un peu éloignée du camp pour +ramasser des cônes d'arbre à pain ou arracher des racines de Ramassas, +espèces de bulbes abondantes sur les bords du rio Columbia et dont les +Indiens sont très-friands. + +Mais cette supposition ne dura guère. + +Renolunc remarqua sur le sol humide et près de la loge où il avait +couché avec son père, Merellum et l'autre sauvage, nommé Cuir-de-Boeuf, +de fortes empreintes, mêlées à des impressions plus molles et beaucoup +plus petites. + +Les premières lui firent présumer qu'un animal de l'espèce des daims +était venu rôder dans le camp, car Iribinou avait, eu soin de marcher +sur les talons et la paume des mains; mais les secondes révélaient +un pied de femme, et le rebroussement du gazon, sur un espace assez +considérable devant la cabane, apprit à Renolunc une partie de la +vérité. + +Sa soeur avait été enlevée après une courte lutte. + +Des traces de pas, lourdes et profondes, retournant vers l'ouest, +disaient que le ravisseur, quel qu'il fût, avait emporté sa proie sur +son épaule gauche, car ces traces étaient encore plus creuses du côté +gauche que du côté droit. + +Un Indien ne pouvait se méprendre à de pareils indices. + +Qui avait pu commettre ce coup? Pas un ennemi de la tribu, assurément. +Il se serait attaqué aux chefs plutôt qu'à Lioura. Les soupçons de +Renolunc tombèrent sur Molodun. Il s'imagina que son beau-frère +avait tué la Nuée-Blanche pour épouser Merellum. Cette conjecture fut +toutefois de peu de durée, comme la précédente. Si le Renard-Noir était +sorti de sa hutte, les marques de cette sortie seraient visibles. Et +puis il n'était pas probable qu'il eût songé à se défaire ainsi de sa +femme sous les yeux du frère et du père de celle-ci. Non; d'ailleurs, +son étonnement en ne la trouvant plus près de lui était trop naturel +pour être simulé. + +On ne pouvait donc raisonnablement l'accuser de cette disparition. + +Ces diverses pensées avaient traversé le cerveau de Renolunc avec la +rapidité de l'éclair. Il appela l'Aigle-Gris et le Renard-Noir pour +tenir conseil. La délibération les occupa cinq minutes au plus. Il fut +convenu que les trois chefs se mettraient en quête de Lioura, et que +Cuir-de-Boeuf garderait Merellum pendant leur absence. + +Ils partirent aussitôt, en suivant les empreintes qui allaient à +l'ouest.. Mais, après un quart d'heure de course, la piste se perdit +tout à coup dans un labyrinthe de pas de toute nature et de toute +grandeur se dirigeant de côté et d'autre. + +Le ravisseur avait évidemment voulu dérouter la sagacité des +poursuivants. + +Ceux-ci décidèrent de se séparer et de prendre chacun une voie +particulière. + +Molodun avait accepté avec joie cette résolution proposée par Renolunc. +Le sort de sa femme l'intéressait médiocrement. Il n'eût pas été fâché +qu'on ne la retrouvât plus. Tous ses désirs, toutes ses aspirations +étaient maintenant pour Merellum. + +Une fois libre, il se hâta de retourner vers elle et d'éloigner +Cuir-de-Boeuf sous un prétexte futile. + +La Petite-Hirondelle était plus pâle encore que d'habitude. Elle +souffrait vivement des blessures que lui avait faites, la veille, sa +cruelle rivale. Molodun la transporta doucement hors de la hutte, lui +délia les mains et pansa ses plaies avec le suc de certaines plantes +cueillies sur le rivage du fleuve. + +Ces soins ne firent aucune impression sur l'esprit de la jeune fille. +Triste et rêveuse, elle laissait son adorateur la servir, sans même +daigner lui adresser un mot de remercîment. Molodun n'en continua pas +moins de lui prodiguer ses attentions avec une sollicitude dont il +n'était certes pas coutumier. + +La croyant mieux disposée en sa faveur, il commençait à lui renouveler +ses déclarations et ses offres de mariage, quand Cuir-de-Boeuf reparut +subitement. + +--Les Clallomes! les Clallomes! s'écria-t-il. + +Au nom de la tribu qu'elle commandait, Merellum tressaillit et leva les +yeux. + +Dans le lointain, sur le faîte d'un gros cap, on distinguait, à travers +les arbres, une bande de guerriers. + +A leur vue, la Petite-Hirondelle sentit un rayon d'espérance réchauffer +son coeur. Mais cette lueur bienfaisante s'éteignit, aussi vite qu'elle +brilla. + +--Les Clallomes! répondit Molodun en regardant anxieusement autour de +lui. + +--Oui, reprit Cuir-de-Boeuf, oui, noble sagamo. Ils sont tout près +d'ici, devant toi. Tu peux les apercevoir. + +--Pousse mon canot à l'eau! dit le Renard-Noir en saisissant Merellum +dans ses bras et la transportant dans l'embarcation, que l'autre Indien +s'empressait de mettre à flot. + +Heureusement pour les deux Nez-Percés, la rivière des Sables-Mouvants +est masquée, à son embouchure dans la Colombie, par une pointe de +granit, à l'abri de laquelle ils naviguèrent aisément, sans que les +Clallomes pussent les découvrir. + +Ceux-ci, du reste, opérèrent la capture d'Iribinou et de Lioura au +moment où les autres s'embarquèrent, et ils étaient trop empressés +de ramener leur prise au village pour chercher à faire de nouveaux +prisonniers. + +Molodun et Cuir-de-Boeuf rainèrent toute la journée, sans s'arrêter +autrement que pour manger quelques racines de jonc, assez semblables à +des oignons par le goût, et qui croissent en grande quantité le long des +rives de la Colombie et de ses affluents. + +Le temps était beau, pas un nuage au ciel, pas une vague sur le fleuve, +qui coulait paisiblement, en folâtrant autour d'une multitude d'îles +colorées de mille nuances harmonieuses par les dernières caresses du +soleil d'automne. Le paysage était tour à tour joli ou grandiose, +égayé par les richesses d'une nature féconde ou accentué par les lignes +abruptes d'une côte fortement tourmentée, qui fermait l'horizon à droite +ou à gauche comme un impénétrable rideau. + +Assise à l'arrière du canot, Merellum se tint muette tant que dura le +trajet. Aux rares questions que lui adressa Molodun, elle se contenta de +répondre par des signes de tête. + +Vers le soir, ils firent halte à la dalle [9] du mont Hood, dont le +sommet neigeux se dressait superbement à soixante milles de distance, +faisant presque face au mont Sainte-Hélène, situé à peu près aussi loin, +sur la rive opposée de la Colombie. + +[Note 9: On appelle _dalles_ les endroits où les cours d'eau se +resserrent entre des rives rocheuses fortement escarpées.] + +La plage était aride. Le gibier manquait complètement, et les Indiens +n'avaient pris terre à cet endroit que parce qu'au delà, il était +impossible de remonter le fleuve en canot sur l'espace de cinq à six +milles. + +La dalle du mont Hood offre une suite de rapides et de cascades qui +obligent les voyageurs à faire un portage, c'est-à-dire à aborder, +charger le canot sur leurs épaules et à franchir ainsi, par terre, ces +dangereux écueils. + +A défaut de venaison, Molodun voulut se procurer du poisson, car ils +étaient sans vivres, et Merellum avait à peine touché aux bulbes de jonc +qu'il lui avait présentées. + +Par bonheur, l'éperlan des Canadiens, nommé _eulekon_ par les Indiens +de la Colombie, espèce de poisson blanc fort délicat, se montrait par +bandes si innombrables à la surface des eaux qu'on eût dit qu'elles +roulaient des lamelles d'argent. + +Molodun eut promptement fabriqué un _bo-ro-po_, espèce de harpon, forme +d'un morceau de bois long de trois à quatre pieds, avec un manche en +ayant six ou sept. Au premier, courbé en figure de croissant, et fixé +par son milieu au manche, on adapte des dents en corne, silex ou épines, +suivant les circonstances, et on a l'instrument dont se servent les +riverains de la Colombie pour pécher l'eulekon. + +Il faut vingt minutes au plus à un Indien expérimenté pour façonner un +bo-ro-po. + +La manière de remployer est si simple que c'est, à peine si elle demande +une explication. On saisit le bo-ro-po à deux mains et on le plante sur +les eulekons, qui sont transpercés par les dents dont il est garni. Mais +la dextérité et la rapidité avec lesquelles les Nez-Percés en font usage +est vraiment merveilleuse. En quelques minutes, ils remplissent un +canot d'éperlans. Et ce précieux poisson leur est aussi profitable comme +combustible que comme aliment, car, une fois sec, il brûle parfaitement, +en répandant une clarté brillante, qui permet d'en faire des torches. +On conçoit de quelle importance il est pour le haut du rio Columbia, au +milieu de régions volcaniques presque entièrement dépourvues de bois. + +Molodun n'eut pas de peine à faire bonne pêche. + +On alluma du feu, et chacun se mit à manger les poissons demi-crus, +après les avoir flambés à la flamme pétillante des joncs, seule matière +que nos trois personnages eussent alors pour entretenir leur brasier. + +Le Renard-Noir couvait de ses regards la Petite-Hirondelle; mais +quoiqu'elle répliquât quelquefois aux paroles dont il la poursuivait, +elle était toujours réservée, dédaigneuse, insensible à ses prévenances. + +Le soleil s'était couché derrière les falaises. L'azur du firmament se +fonçait et se pointillait de constellations étincelantes. Sur la terre, +par effluves vaporeuses, descendaient les ombres. Les bruits du jour +avaient cessé. L'on n'entendait plus que le sifflement des fusées +liquides que le fleuve lançait en lutinant sur ses grèves sablonneuses, +et, à de longs intervalles, les notes vibrantes de l'oiseau moqueur, +ce rossignol du Nouveau-Monde, perché sur quelque branche d'un magnolia +éloigné. Les mouches à feu, allumant leurs nocturnes lanternes, +annonçaient que l'heure du repos était venu. Le foyer mourant n'avait +plus que des lueurs fugitives et rougeâtres; Cuir-de-Boeuf dormait +profondément, et Merellum accroupie à terre, les coudes sur les genoux, +le menton dans ses mains, réfléchissait sans doute aux vicissitudes +de sa destinée, tandis que le Renard-Noir, placé en face d'elle, la +dévisageait avec des yeux embrasés de luxure, en songeant aux moyens +d'assouvir sa passion, quand, tout à coup, des sons de pas lui firent +tourner la tête dans la direction du mont Hood. + +Cuir-de-Boeuf se réveilla aussitôt. + +--J'ai entendu marcher, dit-il. + +Molodun posa un doigt sur ses lèvres. + +Ils écoutèrent avec attention, en collant l'oreille contre le sol. + +La Petite-Hirondelle ne disait mot, mais au mouvement de ses paupières, +qui se redressèrent, et au rayonnement de son regard qui se tendit du +côté de la montagne, il eut été facile de voir qu'elle aussi avait saisi +le son et était aux aguets. + +--Ce sont des Indiens, murmura Cuir-de-Boeuf au bout d'un instant. + +--Mon frère a dit juste, fit Molodun en relevant la tête, ce sont des +Indiens; mais... + +--Il y en a trois, reprit le premier. + +--Non, il n'y a pas trois Indiens. L'oreille de mon frère l'a mal +informé. Il y a deux Indiens et un Visage-Pâle. + +--Je croyais, dit Cuir-de-Boeuf, que c'était une squaw, la femme de +l'illustre Molodun, qui revenait avec son frère et... + +--Ce n'est pas elle, interrompit sèchement le Renard-Noir. Il y a deux +Peaux-Rouges et un Visage-Pâle. Il n'y a que les Visages-Pâles pour +appuyer ainsi sur leurs talons en marchant. + +A ces mots, Merellum ne put retenir un mouvement de joie. + +--Si c'était Poignet-d'Acier! pensait-elle. + +Les deux Nez-Percés apprêtaient leurs armes, car le bruit des arrivants +devenait de plus en plus distinct. Les éclats de leurs voix commençaient +à être perceptibles. + +--Je reconnais ces Indiens. Ils sont nos alliés et appartiennent à la +tribu des Arcs-Plats, dit bientôt Molodun. + +Cuir-de-Boeuf, se figurant être agréable au sagamo, mit alors la main +devant sa bouche et imita le cri du hibou, signe de ralliement chez les +Nez-Percés. + +Mais il s'en fallut de beaucoup que son intention plût au Renard-Noir. + +--Pourquoi, dit-il violemment, en frappant son compagnon avec le manche +de son couteau, pourquoi mon frère appelle-t-il ici les Arcs-Plats? +Qu'avons-nous affaire d'eux? Mon frère ne sait-il pas que je voulais +être seul avec cette face blanche? Si Molodun entre en colère, tout le +poids de sa colère retombera sur Cuir-de-Boeuf. + +L'insulté ne répondit pas, mais il coula sur son chef un regard +vindicatif plus éloquent qu'une menace verbale. Ce clignement d'yeux ne +fut point remarqué par Molodun; il n'échappa cependant pas à +Merellum, qui se promit intérieurement de profiter des dispositions de +Cuir-de-Boeuf, si une occasion se présentait. + +Les inconnus avaient répliqué au cri de ce dernier par un cri exactement +semblable. + +Il n'était plus temps de les éviter. Tout en grommelant contre +l'indiscrétion de son subordonné, Molodun se détermina à faire contre +fortune bon coeur. + +Puissants par eux-mêmes, les Arcs-Plats comptaient de nombreux +auxiliaires, les Coeurs-d'Alène, les Pends-d'Oreille, les Serpents, les +Indiens-de-Sang et ces terribles Pieds-Noirs, dont la sinistre +renommée remplissait tout le pays, à l'ouest comme à l'est des +Montagnes-Rocheuses. + +Il importait donc à Molodun de ménager les Arcs-Plats, surtout à un +moment où il allait avoir besoin de toutes ses forces pour repousser +l'invasion des Chinouks et de leurs alliés les Clallomes. + +Ordonnant à Cuir-de-Boeuf de ranimer le feu, il confectionna une torche +avec des eulekons. + +Puis il alluma un calumet pour faire accueil aux hôtes que le hasard +leur envoyait et s'assit, avec une certaine majesté, les jambes croisées +sous lui devant le foyer. + +Deux Indiens de petite taille, mais musculeux et trapus comme les gens +accoutumés à la vie des montagnes, ne tardèrent pas à se montrer au +détour d'un sentier bastionné par des rochers inaccessibles. + +Ils poussaient devant eux un blanc en costume de trappeur, mais dont les +vêtements en désordre indiquaient ou une longue course dans des chemins +difficiles, ou une lutte acharnée avec des ennemis, ou l'une et l'autre. + +--Molodun, grand sagamo des Nez-Percés, salue ses frères les Arcs-Plats, +dit le Renard-Noir aux Peaux-Rouges, en présentant sa pipe au plus âgé. + +Ils étaient couverts de bonnets et de tuniques en peau de +grosses-cornes. Sur l'épaule, ils portaient un carquois plein de flèches +d'une longueur peu commune et un arc. + +Cet arc, en bois de daim et fort développé, avait cela de particulier +qu'il était aplati sur le sens de la corde au lieu de l'être sur celui +de la convexité, d'où le nom d'Arcs-Plats, sous lequel les sauvages qui +font usage de cette arme sont connus dans le désert américain. + +--Le Sauteur-d'Abîmes remercie son frère Molodun, dont il a entendu +vanter la sagesse et l'habileté, répondit l'Indien, en acceptant le +calumet que lui tendait le chef nez-percé. + +Il aspira une seule bouffée, la chassa du côté du couchant, et rendit la +pipe à Molodun. + +Celui-ci, ayant de nouveau aspiré une bouffée, offrit la pipe à l'autre +Arc-Plat, qui dit en la recevant: + +--Le Cerf-des-Montagnes est heureux de faire la connaissance de Molodun, +car il a appris à estimer sa valeur et son intrépidité. + +Ensuite il aspira et souffla un nuage de fumée. + +La présentation était faite. + +Les Arcs-Plats s'accroupirent près de Molodun, après avoir attaché le +trappeur blanc à une roche. + +Ils racontèrent qu'ils avaient pris ce trappeur dans une récente +rencontre avec les Visages-Pâles de la Compagnie de la baie d'Hudson, +et qu'ils le conduisaient à la rivière Caoulis, pour l'échanger aux +Summaques contre le fils du Sauteur-d'Abîmes. + +Ils voyageaient depuis plus de deux fois cinq jours et étaient à court +de vivres. En route, ils avaient été contraints de se nourrir de tripe +de roche [10] et de chair de pélican. Encore ces aliments malsains leur +manquaient-ils depuis vingt-quatre heures. + +[Note 10: Voir la _Huronne_.] + +Molodun les restaura libéralement avec le produit de sa pêche. Puis +il leur conseilla de traverser sur-le-champ la Colombie, parce que, +disait-il, les Clallomes rôdaient dans le voisinage. + +Les Arcs-Plats étaient fatigués, et, de plus, alourdis par un copieux +repas. Ils auraient préféré se reposer jusqu'au jour et continuer leur +voyage le lendemain. + +Ce plan ne souriait pas au Renard-Noir; car il contrariait ses vues sur +Merellum. Il combattit vigoureusement le projet de ses convives. + +--Mais, s'écria enfin le Cerf-des-Montagnes comme objection +irrésistible, mais nous n'avons pas de canot, et mon frère Molodun sait +bien qu'il n'y a pas ici de bois pour en construire. + +--Molodun le sait, reprit tranquillement le chef nez-percé, mais il a un +canot à lui; il le prêtera avec plaisir à ses frères les Arcs-Plats. + +--Mon frère ne peut se passer de son canot, ajouta le Sauteur-d'Abîmes. + +--Non, répliqua le Renard-Noir. Mais mon serviteur ira avec les +Arcs-Plats et ramènera le canot. + +Et, du doigt, il montra Cuir-de-Boeuf, qui feignait de s'être endormi. + +Pendant ce temps, Merellum et le trappeur s'examinaient curieusement +et avec plus d'intérêt même que ne comportait la conformité de leurs +infortunes. + +Ce dernier avait une vingtaine d'années; il était bien fait et beau. +Malgré les ténèbres, malgré la poussière et la boue dont sa figure était +maculée, la Petite-Hirondelle le voyait. Quant à lui, debout, vis-à-vis +de la charmante souveraine des Clallomes, éclairée par les rouges lueurs +du feu, il oubliait sa position, ses souffrances, pour admirer ce noble +et gracieux visage auquel la douleur, stoïquement supportée, avait +ajouté un attrait de plus. + +Le coeur du jeune homme s'élança tout de suite vers celui de Merellum, +et Merellum ne se détourna pas de ce coeur qui accourait à elle. + +Électrisée par l'ardente contemplation du trappeur, elle pencha la tête +sur sa poitrine et se prit à rêver. + +A quoi pensait-elle donc, la pauvre Petite-Hirondelle, quand un cri +d'angoisse vint lui déchirer le sein? + +Frissonnante, elle releva les paupières. + +Hélas! les deux Arcs-Plats entraînaient brutalement le jeune Visage-Pâle +vers le canot de Molodun. + +Une minute après, on n'entendait plus que le bruit monotone et régulier +des pagaies frappant l'onde en cadence. + +Merellum restait seule sur le rivage de la Colombie avec le Renard-Noir. + +Avait-elle été le jouet d'une hallucination? + + + + + CHAPITRE IX + + LE BOUCLIER SACRÉ + + +L'amour, même celui qui n'a que la satisfaction des sens pour objet, +rend timide, surtout, aux premiers moments où il trouve l'occasion de +s'exprimer. C'est là un fait indiscutable. Je l'ai constaté aussi bien +chez les tribus, rouges de l'Amérique septentrionale, les races jaunes +de l'Asie, les peuplades noires de l'Afrique que chez la famille blanche +à laquelle nous appartenons. + +Seul, en tête-à-tête avec Merellum, Molodun se sentit faible. Il ne +savait comment engager l'entretien, quelle conduite tenir à son égard. + +Durant quelques minutes, il arpenta la grève, puis s'assit, fuma son +calumet et se rapprocha de sa captive pour lui dire: + +--Si la face-blanche qu'adore le Renard-Noir voulait me promettre de ne +pas chercher à s'échapper, j'ôterais les liens qu'elle a aux pieds. + +--Je suis eu ton pouvoir, fais ce que tu voudras, répondit +indifféremment la Petite-Hirondelle. + +--Alors, ma soeur me promet... + +--Je ne promets rien. Tu as aujourd'hui la force pour toi. + +--J'aimerais à n'user que de la douceur, dit le chef d'une voix +pateline. + +--Oui, fit-elle en haussant les épaules, comme le chat sauvage quand il +essaye de poser sa griffe sur une tourterelle. + +--Ma soeur méconnaît mes intentions. Elles sont franches et claires +comme l'eau de la source; je veux l'épouser. + +--C'est-à-dire me donner pour esclave à ta femme, après avoir abusé de +moi! + +--Lioura n'est plus ma femme, reprit-il hypocritement, elle m'a trompé; +et si elle revient, je la chasserai. Je donnerai à Merellum tous ses +colliers d'aïoqua, toutes ses riches tuniques et toutes les fourrures +dont je lui avais fait présent. + +--Mon frère est généreux! répondit Merellum avec un ton d'écrasante +ironie; oui, il est bien généreux! mais je ne veux pas des présents +qu'il a faits à sa femme. + +--Molodun t'en donnera d'autres. + +--Je n'en veux pas davantage. + +--Que te faut-il donc? + +--La Petite-Hirondelle sourit amèrement. Le Renard-Noir renouvela sa +question. + +Pas de réponse. + +--Ma soeur, dit-il alors, en s'asseyant près d'elle, désire-t-elle +quelque chose? Qu'elle parle! Molodun a l'oreille ouverte à son +discours. Il lui apportera tout ce qu'elle demandera, fut-ce une peau +de renard argenté, une robe de martre, des colliers de ce métal précieux +qui plaisent tant aux Visages-Pâles, ou un jeune condor apprivoisé, on +les plus belles esclaves des Chinouks. + +--Les Chinouks! répéta-t-elle on riant d'un air méprisant; les Chinouks! +Toi, leur prendre des esclaves, je t'en défie! + +Le Renard-Noir se releva avec fierté. + +--J'ai tué leur chef! dit-il. + +--Leur chef! + +--Oui, Molodun a tué Oli-Tahara, le Dompteur-de-Buffles. + +--Et où mon frère a-t-il mis la chevelure d'Oli-Tahara? demanda Merellum +en secouant la tête avec incrédulité. + +--Sa chevelure ne pend pas à ma ceinture, mais il est mort, et voilà la +main qui l'a frappé. + +Merellum ne répliqua rien. Il y eut un moment de silence. Molodun le +rompit par ces paroles: + +--Ma soeur accepte mes offres? + +--Quelles offres! répliqua-t-elle d'un ton impatienté. + +--Je lui ai proposé de lui donner tout ce qu'elle me demanderait. + +--Eh bien! s'écria Merellum en lui décochant un coup d'oeil railleur, +donne-moi donc la liberté. + +--Et, comme il se tenait coi, interdit par cette réponse toute naturelle +que lui-même avait provoquée, elle continua en livrant cours à une +irritation fébrile: + +--Mon frère m'aime bien, sans doute! Il m'aime mieux que la belle +Lioura, maintenant captive des Clallomes! Oh! il m'aime mieux, +assurément; ne m'a-t-il pas toujours aimée? Et la preuve c'est que +Molodun, ce grand chef, vaillant comme l'animal auquel il a volé son +nom, libéral comme la fourmi et sûr comme le gazon qui couvre un marais, +m'a promis de m'accorder ce que je souhaiterais et qu'il va s'empresser +de me mettre en liberté! + +Elle partit d'un éclat de rire sarcastique. + +Cependant le sagamo nez-percé ne desserrait pas les lèvres; il +s'enivrait des outrages que lui prodiguait sa victime. La passion et +la colère enflammaient son sang. Il tremblait, s'agitait, soufflait +bruyamment, et sa main tourmentait, avec des crispations douloureuses, +le manche de son couteau. + +Merellum ne s'apercevait pas ou ne voulait pas s'apercevoir de cet état +d'exaspération. Comme toutes les femmes, elle s'excitait par son audace +et continuait ses mordantes interpellations: + +--N'est-ce pas que Molodun aime bien la Petite-Hirondelle, et que, comme +gage de son amour, il va la torturer? Cela fera plaisir à la femme de +Molodun. Je regrette qu'elle ne soit pas ici; ce serait un délicieux +spectacle pour elle! Avec quel bonheur elle se joindrait à mon frère! +Allons! noble chef, frappe, va! Ne crains rien; ce sera un moyen de +dégager ta parole et de me rendre la liberté. + +--Tais-toi! tais-toi! rugit le Renard-Noir lui saisissant le bras avec +violence, et le serrant dans ses doigts durs comme l'acier. + +--Me taire! non, Molodun; non, je ne me tairai pas! Il faut que je vante +ton amour pour moi, la reconnaissance m'étouffe! + +A ce moment le cri du hibou se fit entendre. + +Le Renard-Noir lâcha la jeune fille. + +Un deuxième cri troubla le calme de la nuit. + +Bientôt après un canot parut près du rivage, dans la zone blanchâtre +produite par la réflexion du ciel dans l'eau. + +Deux hommes montaient le canot. + +--L'Aigle-Gris et Renolunc! maugréa Molodun entre ses dents. + +C'étaient effectivement son beau-père et son beau-frère qui arrivaient, +après avoir été témoins de l'enlèvement de Lioura et d'Iribinou par les +Clallomes. Ils auraient bien voulu les arracher à leurs ennemis. Mais +le nombre de ces derniers était trop considérable pour qu'ils pussent +tenter de l'entreprendre avec quelque chance de succès. + +Les deux Nez-Percés revenaient, afin d'armer la nation et de voler +au secours de Lioura. Leur entrevue avec le Renard-Noir fut froide et +empreinte de ressentiment. + +Mais le retour des parents de la Blanche-Nuée soulagea Merellum d'une +grande appréhension; car il la débarrassait, pour un temps au moins, des +obsessions de son terrible amant. + +La nuit se passa tranquillement. + +Le lendemain, les trois chefs tinrent conseil. Il fut résolu que la +face-blanche serait conduite à l'ienhus des Nez-Percés et gardée jusqu'à +ce qu'on eût appris le sort que les Clallomes auraient fait subir à +Lioura. S'ils avaient épargné ses jours, on tâcherait de l'échanger +contre Merellum; s'ils l'avaient sacrifiée à Scoucoumé, on sacrifierait +également la Petite-Hirondelle. + +Ce plan souriait à Molodun; il l'approuva complètement. + +--Mais, dit Renolunc, qui l'avait, proposé, nous ne pouvons mener cette +squaw au milieu de nos familles sans l'exposer à être massacrée. + +--Mon fils a dit vrai, appuya l'Aigle-Gris. + +--Et pourquoi cela? interrogea le Renard-Noir. + +--Parce que nos frères ont été égorgés par les Visages-Pâles, sur leur +grand canot, au bas du cap de la Roche-Rouge, et que nos parents ont +voué une haine implacable à la race blanche. + +--Que ferons-nous, alors? + +--Je peindrai le visage et les mains de cette fille avec de la terre +rouge, et nous la ferons passer pour une jeune Crie. + +Merellum se soumit volontiers au désir du Castor-Industrieux. + +Les fissures des rochers, aux alentours de la dalle du mont Hood, +renferment en abondance de l'ocre brun. Renolunc composa une teinture +avec cet ocre, de l'huile d'eulekon et certaines plantes aromatiques, et +la jeune fille, ayant reçu la permission de se retirer dans une grotte, +se colora le corps, des pieds à la tête. + +En sortant de la grotte, elle avait tout l'air d'une Indienne. On la +prit pour telle quand ils entrèrent, quelques jours après, dans le +village des Nez-Percés. + +Les manières de Molodun vis-à-vis d'elle avaient totalement changé. + +Il la traitait avec une indifférence si marquée, que Renolunc et +l'Aigle-Gris pensèrent, qu'il était revenu de son engouement pour +elle. Toutefois, Merellum ne se méprenait pas sur la nature de cette +transformation. Elle devinait aisément que ce n'était qu'un jeu et, que +le Renard-Noir ne tarderait pas à réitérer ses instances auprès d'elle. + +A leur arrivée à l'ienhus, ils trouvèrent les habitants en proie à une +effroyable désolation. La nouvelle du désastre des Nez-Percés commençait +à circuler. Les femmes, les enfants, les vieillards se précipitèrent à +la rencontre de Molodun, en poussant des lamentations farouches. + +Renolunc avait prévu cette scène. Il était prêt à conjurer l'orage qui +grondait, sur leur tête. + +Marchant résolument au devant de la foule, il monta sur une grosse +pierre et dit: + +--Rejetons de la grande tribu des Nez-Percés, le malheur est tombé sur +vous, parce que vous avez négligé de faire, cette année, à vos autmoins, +les présents d'usage. Mais j'ai imploré l'Esprit-Suprême en votre +faveur. Son oreille ne s'est pas fermée à la voix du Castor-Industrieux. +Il nous pardonnera, à condition que vous lui offrirez dix vases de +graisse d'ours, soixante peaux de caribou, et cent paniers de racines de +kamassas. Il vous promet même une victoire éclatante sur vos ennemis les +Chinouks. Comme témoignage de sa bonté pour vous, il a permis que +notre vaillant sagamo, Molodun, tuât Oli-Tahara, le chef des perfides +Chinouks. De plus, il vous envoie cette jeune squaw, habile dans les +conseils et sorcière réputée à l'est des montagnes. Il vous la donne, +mais à deux conditions: la première, c'est que vous veillerez jour et +nuit sur sa personne, l'empêcherez de fuir et la garderez comme le +plus précieux de vos manitous, jusqu'à ce qu'Yas-soch-a-la-ti-yah vous +transmette de nouveaux ordres par ma voix; la seconde, c'est que +vous m'apporterez chacun deux castors et deux saumons pour honorer +l'Esprit-Suprême et lui exprimer votre reconnaissance! + +Le discours de l'autmoin eut tout l'effet qu'il en attendait. La +superstition est si bien dans la nature de l'homme, que partout elle +trouve quelques exploiteurs et des milliers d'exploités. + +Les lamentations cessèrent. Que dis-je! elles se transformèrent en +cris d'allégresse. On entoura les chefs, on les fêta, on les combla de +caresses, et Merellum devint la divinité du jour. + +L'accompagnement, ou plutôt le symbole des réjouissances publiques chez +les Indiens, un banquet, fut aussitôt apprêté. + +Merellum était abattue par des privations de toute espèce et par une +longue marche à travers des savanes stériles, où la disette de vivres et +d'eau s'était fait plus d'une fois sentir. + +Elle avait accepté passivement le rôle auquel on la soumettait. Peu +à peu cependant elle y prit goût. Elle était femme, après tout. On +l'adorait; elle ne résista point aux hommages des Nez-Percés et se +résolut de profiter du respect qu'elle paraissait leur inspirer pour +s'évader dès qu'elle en trouverait l'opportunité. + +La croyant charmée et séduite, Molodun jouissait de son triomphe. + +Le festin fut dressé sur la place du village. + +Il se composait de saumon boucané, chair de mouton des montagnes, bosses +et langues de bison, racines de pox-pox, spatylon (assez semblables par +la forme et le goût au vermicelle), ouappatou, baies de cannebergiers et +autres fruits. + +Les vases remplis de graisse et de moelle de boeuf, le régal par +excellence des Indiens, bouillaient, chauffés par des cailloux rougis, +au milieu de la vaste enceinte des convives, car tout le village prenait +part au banquet. + +Nombreux apparaissaient les femmes et les enfants; mais rares les +hommes, surtout les jeunes guerriers. + +Chacun des assistants était armé d'un bâton pointu pour piquer les +viandes, et d'une tasse en écorce pour boire la graisse liquide. + +Des bandes de chiens affamés rôdaient en hurlant plaintivement autour +des mangeurs. On eût dit, à leurs aboiements lugubres, qu'ils pleuraient +le trépas de leurs maîtres, en expiation de la joie inconvenante +que montraient les veuves et les orphelins. C'est que ceux-ci ne +connaissaient pas bien l'étendue des pertes que la tribu avait essuyées. +Aucun des Nez-Percés échappés à l'explosion du brick n'était encore +revenu, sauf Cuir-de-Boeuf, à qui Renolunc avait fait la leçon. +Des bruits vagues et incohérents seuls avaient jusque-là appris aux +habitants du village l'échec de l'expédition dirigée par Molodun. + +On présumait que, suivant l'habitude, il raconterait sa campagne à la +fin du repas, et, en attendant, on s'enivrait, à qui mieux mieux, des +espérances brillantes qu'avait données le Castor-Industrieux. + +Les rudes mâchoires des sauvages suspendirent peu à peu leur double +mouvement de va et vient; ce fut le tour des chiens de dévorer +bruyamment les derniers reliefs du festin; mais quelques Nez-Percés +lapaient encore le fond des vases de graisse, ou s'acharnaient, avec +plus de voracité que les représentants de la race canine, à broyer un os +sous leurs dents pour en savourer le résidu médullaire, quand le père de +Lioura se leva lentement, son calumet à la main, salua trois fois le +soleil couchant par trois jets de fumée, transmit la pipe à son voisin +de droite qui en fit autant, et apostropha l'assemblée en ces termes, +pendant que l'instrument circulait à la ronde: + +--L'Aigle-Gris est depuis bien des hivers connu des Nez-Percés; ils +savent que son expérience, son adresse et son courage ont fait la gloire +de ses frères, ils savent, aussi qu'il les a toujours conduits sur le +sentier de l'honneur; qu'il a vengé sur les Chinouks et les Clallomes +les insultes subies par leurs ancêtres, et que jamais sa voix ni sa main +ne les a mal guidés; ils savent de plus qu'Yas-soch-a-la-ti-yah souffle +à son oreille les conseils de la sagesse. Voilà pourquoi l'Aigle-Gris +vient donner un avis aux Nez-Percés! Les Visages-Pâles ont entraîné +Molodun et ses guerriers dans use embûche. Une partie, mais une faible +partie, a succombé. Les autres sont en route pour l'ienhus. Bientôt vous +les verrez; ils se montreront à vous pour s'armer de nouveau et courir +venger les ossements de leurs frères. Afin d'apaiser l'Esprit-Suprême et +nous le rendre propice, j'offre en présent à Molodun l'arc magique +qu'il m'a donné, et je vous invite à nous assister sur-le-champ dans la +confection d'un bouclier enchanté qui sera remis à votre illustre sagamo +pour le protéger dans ses rencontres avec ses ennemis. + +Nulle peuplade indienne de l'Amérique septentrionale n'est peut-être +aussi mobile et excitable que les Nez-Percés. Ils sont aux autres tribus +ce que les Espagnols sont au reste de l'Europe. Aussi les paroles de +l'Aigle-Gris trouvèrent-elles facilement de l'écho dans tous les coeurs. +L'auditoire y applaudit par ces clameurs, ces gestes et ces contorsions +qui paraissent être le propre de l'homme à l'état incivilisé. + +Aussitôt on se mit en devoir de fabriquer le bouclier enchanté. + +Les Nez-Percés en masse décrivirent un large cercle autour de la place. + +Renolunc ayant, pendant ce temps-là, fait d'abondantes ablutions pour se +purifier, rentra dans le cercle en tenant, d'une main, un tambourin en +cuir d'élan, et de l'autre un couteau. + +Son père, l'Aigle-Gris, assisté d'un autre autmoin, alluma un grand +bûcher sur lequel il fit rougir des cailloux, tandis que Merellum +allait, entre une double haie de ses ennemis, puiser de l'eau au +ruisseau voisin. + +Elle rapportait les vases et les disposait autour du bûcher. + +Renolunc confia son tambour au troisième sorcier et creusa dans le sol +un trou qu'il poussa à dix-huit pouces de profondeur, sur autant de +large et vingt-quatre de long, en lui donnant une forme générale ovoïde. + +Le trou terminé, il tassa la terre et unit la surface; puis il fit signe +à son père, qui étala devant lui la peau fraîche d'un jeune buffle de +deux ans. + +Avec deux morceaux de bois Renolunc tira trois cailloux du feu, les jeta +dans la fosse et versa sur les pierres l'eau puisée par Merellum. Les +trois premiers cailloux refroidis, on les remplaça par trois autres, +et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il s'élevât de l'ouverture une vapeur +épaisse. Renolunc alors retira les derniers cailloux et étendit la peau +de buffle sur le trou, la chair en avant. Il calfeutra hermétiquement +les bords avec de la glaise, afin de ne pas laisser échapper la chaleur. +En s'échauffant, le poil se détacha. Renolunc, son père et l'autre +jongleur l'enlevèrent soigneusement à la main. Peu à peu aussi le cuir +se contracta. Ils l'enfoncèrent insensiblement dans le trou en lui en +imprimant tout doucement la figure; puis ils rognèrent les parties qui +dépassaient la fosse, et toute la bande des Nez-Percés se mit à danser +autour de ce moule. + +En dansant, chacun, homme, femme ou enfant, était forcé de quitter la +ronde et de venir donner un coup de son talon nu sur la peau de buffle. + +Cette cérémonie bizarre dura deux jours et deux nuits consécutifs, avec +des intermèdes occupés par des banquets et des discours; elle tirait à +sa fin, c'est-à-dire que les jongleurs allaient déclarer le bouclier +sacré parfait, et ordonner le rite pour préserver les guerriers de +l'influence pernicieuse du _Ouaouich_[11], quand, sur le matin du +deuxième jour, le temps, qui s'était assombri, tourna soudain à la +tempête. + +[Note 11: Chez les Nez-Percés, le _Ouaouich_ est l'Esprit de la fatigue.] + +La manière dont ils s'y prennent pour le combattre peut compter parmi +leurs pratiques les plus curieuses. On me saura gré de l'indiquer ici, +car elle est peu connue. + +Les cérémonies du Ouaouich durent trois, cinq et même sept jours. + +On commence par couper des brins de saule ou d'osier, ayant dix-huit +pouces de long, et on se les enfonce dans la gorge, afin de se nettoyer +l'estomac par l'expectoration de la bile qu'il peut contenir. + +Cela fait, chacun des officiants se creuse, près d'un cours d'eau, un +trou assez profond pour pouvoir s'y tenir debout, le menton au niveau du +sol. + +Puis, tous, armés de leurs baguettes, et agenouillés à quelques pieds +de leurs trous, se livrent religieusement à des purgations d'un genre +unique. + +Le lendemain, jeûne. De nouveaux bâtons sont taillés. Chaque Indien +donne aux siens une longueur égale à l'intervalle qui sépare sa +bouche de son ombilic. Il les pelé, les arrondit et se les plonge dans +l'estomac, jusqu'à ce que les vomissements produisent une irritation +intolérable. Cette barbare, opération ayant bientôt pour résultat +d'enflammer l'oesophage, on diminue le nombre des bâtons à mesure que +l'inflammation augmente. A midi, suspension du procédé. On se jette +à l'eau et on y reste jusqu'au soir. Alors les patients prennent une +demi-pinte de potage aux herbes. + +Même traitement le troisième jour. + +Le quatrième, les Nez-Percés font rougir des pierres, les déposent avec +de l'eau dans les trous qu'ils ont creusés le premier jour et où ils se +placent eux-mêmes dès que l'eau est bien chauffée. En sortant de cette +cuve, ils se précipitent dans la rivière, se démènent et se frappent +comme des fous, reviennent ensuite au bain chaud et continuent, toute +la journée, de passer de l'un à l'autre. Le soir, il leur est permis de +manger du potage, mais sans boire. + +Répétition de cet étrange manège les jours suivants jusqu'à deux heures, +le tantôt; après quoi, les festins succèdent au jeûne. On dit +que quelques Nez-Percés renouvellent plusieurs fois de suite ces +expériences, et que ceux qui en supportent convenablement l'épreuve +se jugent insensibles au froid, au chaud, infatigables à la course, +invincibles à la guerre. Par contre, ils assurent que ceux qui négligent +d'accomplir annuellement ce devoir religieux sont impropres à la guerre +ou à la chasse, parce que Ouaouich est encore leur maître. A dix-huit +ans on commence le traitement; on ne le cesse que lorsqu'on a une +famille nombreuse. Il y a même des sauvages qui continuent au delà du +terme fixé. Que l'on ne s'imagine pas que ces effroyables exercices les +affaiblissent beaucoup, car il en est qui, immédiatement après, font à +pied plus de trente lieues par jour! + +Un coup de vent effroyable arriva subitement avec la rapidité et le +mugissement d'un éclat de tonnerre. Il chassait devant lui ces montagnes +de sable, toujours en mouvement, qui vaguent, de toute éternité, dans le +désert, sur la rive sud de la Colombie, entre les rivières Kullerspehn +et Umatala. + +La place et le village des Nez-Percés en furent littéralement inondés. +L'atmosphère était saturée de grains de sable. Ils couvraient le sol +jusqu'à la hauteur du genou. Ils emplissaient la bouche, les oreilles, +les yeux. L'épouvante s'empara des habitants. Ce fut un sauve-qui-peut +général. + +Merellum, abandonnée à elle-même, ne savait où se cacher, où fuir. Une +main s'empara de son bras et une voix lui dit: + +--Si la face pâle veut s'échapper, qu'elle se laisse conduire par +Cuir-de-Boeuf. + +Mais, au même moment, un couteau brilla dans l'air, un cri d'agonie +retentit, les doigts qui serraient le bras de la Petite-Hirondelle se +détendirent, et une autre voix, qu'elle ne connaissait que trop, cria: + +--Le chacal a voulu tromper Molodun; Molodun l'a puni. + + + + + CHAPITRE X + + LE CHIEN-FLAMBOYANT + + +L'hiver de 1833-34 particulièrement rigoureux dans toute l'Amérique +septentrionale, et surtout à l'ouest des Montagnes-Rocheuses. Chose +extraordinaire le rio Columbia gela, à diverses places, sur des étendues +de plusieurs milles, et principalement aux environs du fort. Vancouver, +c'est-à-dire à trente lieues environ de son embouchure. + +Les vieux voyageurs du Nord-Ouest ne parlent jamais qu'avec effroi de +cette terrible saison, qui coûta la vie à des milliers d'Indiens et à +une grande quantité de trappeurs blancs. Les factoreries établies +immédiatement sur les bords de la baie d'Hudson, depuis la rivière +Thlewdiza jusqu'aux chutes d'Albany, furent décimées. Dans toute cette +région, l'esprit de vin se figea et des rochers énormes éclatèrent, +comme s'ils eussent été minés avec de la poudre. + +Pour être moins intense au pied des Montagnes-Rocheuses et dans la +Colombie, la température n'y sévit pas moins avec une violence inouïe. + +Tous les cours d'eau furent glacés; et, comme je viens de le dire, le +fleuve principal prit lui-même avec assez de force pour obliger les +Indiens à recourir aux traîneaux. Heureusement que, vers la fin de +janvier, il tomba une bonne quantité de neige. Le ciel s'adoucit, et les +communications qui avaient été interrompues furent renouées. + +La plaine, entre les rivières Umatala et Voila-Voila, se déroulait à +perte de vue, comme une immense nappe blanche dont les franges bleuâtres +se confondaient avec le firmament. En la regardant, rien ne heurtait le +rayon visuel, rien que quelques arbustes cristallisés par la gelée, et +qui étincelaient au soleil comme des girandoles de pierreries. + +Nulle maison, du reste, nulle hutte apparente dans cette vaste campagne. +Seulement quelques minces filets de fumée montant à l'horizon près du +ruisseau des Nez-Percés, et de temps en temps un individu, homme ou +femme, soigneusement enveloppé dans une robe de buffle et chaussé de +raquettes, glissant, comme une ombre sur la neige, annonçaient que ces +lieux n'étaient pas complètement déserts. + +En se rapprochant du ruisseau, on remarquait des monticules par le +sommet desquels la fumée s'échappait en spirale. + +L'ouverture qui lui livrait issue était étroite, juste assez grande +pour laisser passer un homme. Une pierre plate la bouchait à demi. +Cette ouverture conduisait à une cabane construite sous la neige. On y +descendait au moyen d'un perche, dans laquelle étaient pratiquées des +entailles pour poser le pied. + +Arrivé dans la hutte, une acre odeur de graillon vous saisissait tout +d'abord à la gorge, tandis que des vapeurs opaques vous prenaient aux +yeux et vous empêchaient de voir à l'intérieur. + +Après quelques minutes pour s'habituer à cette atmosphère lourde, +écoeurante, on distinguait une fourmilière d'hommes, femmes, enfants et +chiens qui grouillaient dans la loge ou se chauffaient autour d'un feu +d'eulekon. L'enceinte formait un carré long; le foyer était au centre, +à deux pieds environ de l'ouverture supérieure. De chaque côté +s'étendaient des lits en peaux ou en nattes de jonc, distribués en haut +et en bas comme les cadres d'un navire, et séparés par des compartiments +également en jonc. On en comptait huit ou dix par hutte, c'est-à-dire +autant qu'il y avait de familles dans la loge. A des traverses en bois, +qui s'entre-croisaient au plafond, pendaient des armes, des instruments +de chasse et de pêche, du poisson séché, des quartiers de venaison et +des bottes de plantes et de racines bonnes à manger ou à panser les +blessures. + +C'était là toute l'ornementation, tout le mobilier, à l'exception +pourtant des _albinos_ ou paquets de pelleteries qui servaient de sièges +aux chefs de la chambrée, et des _tikkinagons_, planches peinturées, +ornées de verroteries et de fanfreluches sur lesquelles les squaws +emmaillotent leurs pouparts. + +Dans l'une de ces demeures souterraines, nous retrouverons Merellum, la +Petite-Hirondelle. Mais elle est bien changée! Sous la couche d'ocre qui +cache son visage, jadis si charmant, on découvre l'empreinte de cruelles +souffrances. Elle travaille à broder, avec de la rassade et des piquants +de porc-épic, une tunique de cuir de daim, tandis que d'autres femmes, +vêtues de robes tissées avec du duvet de cygne, s'occupent, soit à +préparer des aliments, soit à blanchir des peaux avec la pierre ponce, +et que les hommes jouent au heullome [12] ou devisent entre eux. + +[Note 12: Pour une description de ce jeu, voir la _Tête-Plate_.] + +Parmi ces derniers, on remarque l'Aigle-Gris et son fils, le +Castor-Industrieux. + +Molodun habite aussi cette cabane, mais il est absent pour le moment, et +visite ses alliés les Arcs-Plats, les Voila-Voilas, les Indiens-de-Sang +et les Serpents; car on a appris tout dernièrement que les Chinouks +ont traversé la Colombie au-dessus du cap de la Roche-Rouge, et que, +renforcés des Clallomes, ils s'avancent vers l'ienhus. + +Merellum prête une oreille attentive aux discours de ses ennemis. Son +coeur bondit de joie en entendant dire qu'Oli-Tahara n'est pas mort et +qu'une amulette magique lui a sauvé la vie. Elle connaît la valeur du +Dompteur-de-Buffles, elle sait combien il l'aime, et elle espère qu'il +la délivrera d'une captivité qui devient chaque jour plus insupportable. +Molodun l'a ménagée, il est vrai, jusqu'ici, par crainte des parents de +sa femme; mais se montrera-t-il encore aussi réservé, et si, comme il +est probable, les Clallomes ont immolé Lioura, les Nez-Percés ne se +vengeront-ils pas en torturant, enfin la pauvre Merellum? Jadis, elle ne +tenait guère à l'existence. Mais, depuis quelques lunes, depuis qu'elle +a rencontré le trappeur blanc, ses idées ont subi une métamorphose. +Elle se plaît à tresser des couronnes pour les brillantes images qui +reviennent caresser ses rêves et ses insomnies. Elle songe à l'avenir; +elle aime à respirer; elle se creuse sans cesse l'esprit pour trouver le +moyen de s'échapper de sa prison. + +Rien n'est moins aisé cependant, car elle est gardée à vue avec toute la +scrupuleuse vigilance d'une relique, et jamais elle ne sort de la loge +sans être accompagnés par la femme de Renolunc, la Panthère-Cruelle, ou +celle de l'Aigle-Gris, la Flèche-Rapide. Néanmoins, aujourd'hui Merellum +a foi dans sa destinée. Un pressentiment lui dit qu'elle trompera la +surveillance des Nez-Percés. Elle écoute avidement leur conversation. + +L'Aigle-Gris a pris la parole. + +Il dit avec l'emphase particulière aux Indiens: + +«--Oui, braves Nez-Percés, Molodun remportera la victoire sur les +Chinouks, car il a épousé Lioura ma fille, et je descends de Manabozzo, +qui fut toujours protégé par le Grand-Esprit. + +«Je dirai à mes frères comment: + +«Il y a bien des lunes, alors les Visages-Pâles n'étaient pas, et les +Peaux-Rouges étaient sept: quatre guerriers et trois squaws. + +«Un Manitou vint sur la terre, et y prit une femme choisie entre les +trois squaws. + +«Elle eut quatre fils de Manitou. + +«Le premier fut Manabozzo, l'ami de la race humaine. + +«Le second fut Chibiabos, qui a soin des morts et commande leur +territoire. + +«Le troisième, Ouabano, qui s'enfuit vers le Nord dès qu'il vit la +lumière, et fut changé en lapin blanc. + +«Il est, là-bas, le Grand-Esprit. + +«Le quatrième, Chokamipok, l'Esprit de la pierre à feu. + +«La femme de Manitou mourut aussitôt après leur avoir donné le jour, et +h guerre éclata parmi ses enfants. + +«Manabozzo accusa son frère Chokamipok d'avoir tué leur mère. Il s'arma +contre lui, le poursuivit, le rencontra, lui livra un combat et le +vainquit, après une lutte longue et terrible. + +«L'ayant renversé et percé avec son couteau, il lui arracha les +entrailles qui se changèrent on vigne. + +«Puis il coupa sa chair en morceaux, et ces morceaux devinrent des +pierres à feu. + +«Manabozzo se retira ensuite dans son wigwam avec son frère Chibiabos et +s'occupa à rendre les hommes heureux. + +«Il leur enseigna à fabriquer des cabanes, des arcs, des flèches et des +harpons. + +«Et les hommes reconnaissants adorèrent Manabozzo. + +«Les autres Manitous du ciel furent jaloux de sa puissance et +conspirèrent contre lui. + +«Mais comme ils ne pouvaient l'atteindre à cause de sa sagesse et de son +habileté, ils tachèrent de surprendre Chibiabos. + +«Chibiabos était, comme je vous l'ai dit, le frère aîné de Manabozzo. + +«Celui-ci conseilla à Chibiabos de ne pas le quitter et de marcher +toujours à son côté. + +«L'autre fut imprudent. + +«Un jour, il s'aventura sur le grand fleuve, qui était gelé comme à +présent. + +«Les Manitous ne l'eurent pas plutôt vu qu'ils brisèrent glace sous ses +pieds, et Chibiabos se noya. + +«Manabozzo, chagrin et furieux, leur déclara la guerre. Il les chassa +avec les armes qu'il avait inventées, les atteignit et en précipita un +grand nombre dans les abîmes. + +«Sa douleur n'était pas apaisée; ses lamentations firent gémir les échos +des montagnes. + +«Il se couvrit, la face de noir et pleura son frère pendant six hivers. + +«Touchés de sa peine, les Manitous se consultèrent pour tacher de le +calmer. + +«A cet effet, ils construisirent une loge sacrée près de celle de +Manabozzo et préparèrent un festin de viande d'animal et de chair de +poisson. + +«Ils invitèrent Manabozzo à y prendre part. + +«A leur prière il vint, triste et désolé. + +«Les Manitous lui servirent des mets exquis, puis ils lui offrirent du +tabac délicieux, des peaux magnifiques et une tasse d'une liqueur qui +dissipe la mélancolie. + +«Manabozzo mangea, accepta les présents, but la liqueur. + +«Après cela, ils dansèrent la grande danse médicinale, et il fut guéri. + +«Heureux de sa joie, les manitous voulurent la combler. + +«Par leur puissance, Chibiabos fut rappelé à la vie; mais il lui fut +défendu d'entrer dans la loge sacrée. + +«Quand il parut, on lui tendit par une fente un tison ardent, avec ordre +de régner sur le pays des morts et d'entretenir pour les hommes un feu +éternel. + +«Manabozzo monta après cela sur le dos d'un aigle qui le transporta vers +le Grand-Esprit. + +«Il en reçut le don de guérir les maladies et de vaincre tous ses +ennemis. + +«Ce don, il le transmit à ses fils qui le confièrent à leurs +descendants. + +«C'est d'eux que moi, l'Aigle-Gris, je le tiens, et c'est par eux que +j'ai pu le communiquer à Molodun, le mari de ma fille Lioura.» + +Après ces mots, prononcés avec un ton d'orgueil indicible, le vieillard +se leva et se mit à danser autour du feu en battant la mesure sur un +tambourin qu'il avait décroché d'une poutrelle. + +--Oui, les Nez-Percés triompheront des Chinouks, clamèrent les +assistants en imitant les grimaces de l'Aigle-Gris. + +Les femmes, les enfants, se joignirent aux hommes, et la loge devint +bientôt le théâtre d'une scène de turbulente confusion, impossible à +décrire. + +Elle fut tout à coup troublée ou plutôt redoublée par un aboiement si +lugubre, si retentissant, que les Indiens en tressaillirent tombèrent +pêle-mêle, la face contre terre, en poussant des hurlements de terreur. + +On aurait dit que tous ils avaient vu la Mort approcher à grands pas. + +Quoique élevée par les sauvages et au courant de leurs rites, Merellum +ne comprenait rien à cette soudaine révolution. + +Elle cherchait à s'en expliquer la cause, quand la pierre qui fermait à +moitié la sortie de la loge fut subitement reculée, et une tête horrible +parut à la place. + +Des flammes jaillissantes, rouges et bleues, l'enveloppaient. + +--Le Chien-Flamboyant! le Chien-Flamboyant! le Chien-Flamboyant! +s'écrièrent sur tous les tons de la gamme les Nez-Percés, grands et +petits. + +Un deuxième aboiement, plus sinistre encore que le premier, répondit à +leurs accents d'effroi. + +Et un long corps, entièrement couvert de ces flammes rouges et bleues +qui entouraient la tête, tomba tout d'une pièce au milieu des sauvages, +fous d'épouvante. + +Semblables à des autruches, pressées par un chasseur, ils couraient +ça et là en désordre et cherchaient à se cacher la tête sous leurs +pelleteries. + +L'étrange créature exhala un troisième aboiement aussi formidable que +les précédents, et se mit à rire en gambadant dans la cabane comme un +démon. + +Elle n'était que feu de la plante des pieds à la pointe des cheveux. On +eût pu la prendre pour un météore vivant. + +Un instant Merellum partagea l'appréhension générale. Mais les quelques +connaissances scientifiques que lui avait inculquées Poignet-d'Acier +la mettaient jusqu'à un certain point au-dessus des superstitions +indiennes, dont elle ne se servait que quand elles étaient favorables à +ses intérêts. + +Aussi revint-elle promptement de l'émoi que lui avait causé l'apparition +du Chien-Flamboyant. + +Alors elle l'examina hardiment, et, bien qu'elle ne pût se rendre compte +des flammes qui semblaient sourdre par ondes de son corps, elle reconnut +que c'était un homme, un nègre. + +Il était grand, maigre, osseux, couvert d'une peau d'animal noircie, qui +emprisonnait ses membres comme un maillot, et marchait à quatre pattes +en bondissant et se dressant tour à tour à la manière des singes. + +Sans s'inquiéter de la perturbation qu'il avait soulevée dans la hutte, +il saisit une tranche de saumon fumé, s'établit, sans façon, sur son +séant et se mit à manger à belles dents eu faisant, entendre de temps à +autre un grognement de satisfaction. + +Puis il tourna autour de lui ses gros yeux ronds et blancs et partit +d'un violent éclat de rire. Se moquait-il de la panique dont il était la +cause, ou voulait-il assouvir le plaisir qu'il éprouvait d'avoir assouvi +sa faim? + +Cela fait, il frotta ses mains sur son visage et sur son accoutrement, +et les flammes qui s'en échappaient doublèrent de force. Durant une +minute il nagea dans un tourbillon de feu. + +La frayeur des Nez-Percés augmenta encore et se traduisit par des cris +inarticulés. + +Mais le Chien-Flamboyant continua ses frictions en sautant, de côté et +d'autre, faisant tomber des éclairs partout, où il passait, et bientôt +la loge souterraine parut envahie par un incendie. + +En allant ainsi, tantôt à droite, tantôt à gauche, il s'arrêta plusieurs +fois devant Merellum et murmura chaque fois en français: + +--Squaw belle! squaw belle! mais pas Indienne, pas Indienne en tout. + +La jeune fille comprenait bien cette langue; mais, étonnée et redoutant +ses ennemis, elle n'osait interroger son singulier admirateur. Enfin, +après vingt évolutions en tous sens, il s'approcha d'elle et lui dit +directement: + +--Massa commander à squaw d'être prête. Nègre revenir bientôt! + +Là-dessus, le Chien-Flamboyant lança une série d'aboiements qui mit en +rage toute la gent canine de l'ienhus, et, s'accrochant avec ses doigts +aux bords du trou de sortie, il disparut, par un rapide mouvement de +projection des membres inférieurs hors de la loge.. + +Derrière lui, comme trace de son passage, il laissait, tout ainsi que +nos diables du moyen âge, une suffocante odeur de soufre. + +Et si ce n'était pas le diable pour les Nez-Percés, ce n'était pas +moins, car c'était le fils de Chibiabos, l'Esprit du feu. + + + + + CHAPITRE XI + + LA BATAILLE + + +Les habitants de la loge pas encore revenus de la stupeur où les +avait plongés l'apparition du Chien-Flamboyant, quand un grand tumulte +d'hommes, de chiens et de chevaux se fit entendre au dehors. + +--C'est Molodun qui arrive! s'écria l'Aigle-Gris. Que chacun des +guerriers se prépare à marcher contre l'ennemi! + +Renolunc secoua la tête d'un air sombre en disant: + +--Les présages sont mauvais. Scoucoumé est irrité contre nous. Déjà +la confection du bouclier sacré a été suivie d'une tempête de sinistre +augure. La venue de l'Esprit du feu n'annonce rien de bon non plus. + +--J'ai rendu à Molodun son arc de dent de narval; nous sommes sûrs de la +victoire, répondit l'Aigle-Gris. + +--Mon père est libre de le penser, mais moi je crois le contraire, +repartit le Castor-Industrieux à voix basse et de façon à n'être entendu +que par le vieillard; les Manitous ne sont pas apaisés. La dernière +expédition de la Roche-Rouge nous a coûté plus de deux fois cent +guerriers. A peine nous en reste-t-il deux fois cent à conduire contre +les Chinouks... + +--Et nos alliés!... + +--Nos alliés périront comme nous. Il faudrait faire un sacrifice à +Scoucoumé. + +--Mais nous n'avons plus d'esclaves! + +--Et cette face blanche! fit Renolunc en désignant du regard Merellum, +qui réfléchissait aux mystérieuses paroles du nègre. + +--Cette face blanche! Jamais, mon fils, jamais, tant que ta soeur +Lioura, ma fille, vivra! Si par malheur nous sommes vaincus, ce sera le +moyen d'arrêter les Chinouks par leurs auxiliaires les Clallomes. Leur +dévouement à cette squaw m'est connu. Ils consentiront à tout pour la +ravoir. + +Avant que Renolunc eût répliqué, Molodun parut dans la hutte. + +Il était vêtu d'une longue robe de buffle, le poil tourné en dehors et +serrée à la taille par une corde de crin. Des mitas et des mocassins +élégamment brodés couvraient ses pieds et ses jambes. Sur son épaule se +balançaient son laineux arc en dent de narval et un carquois de peau de +loup marin, renfermant une douzaine de flèches, toutes empoisonnées. Un +couteau à scalper était passé à sa ceinture, et un tomahawk pendait par +un cordeau à son poignet. Une profusion de plumes multicolores ornait +sa chevelure. Son visage, sa poitrine et ses bras étaient bigarrés de +peintures. + +Son premier coup d'oeil, en entrant, fut adressé à Merellum. + +Un jeune homme lui présenta alors l'albino qui lui était propre et dont +personne autre que lui n'avait le droit de se servir. + +Il s'assit, reçut des mains de l'Aigle-Gris un calumet qu'il fuma +lentement en silence pendant plusieurs minutes, et dit: + +--J'ai l'oreille ouverte au discours de mes frères. + +--Sois donc le bienvenu dans la loge, mon fils, répliqua le vieillard. + +--Amènes-tu les alliés? demanda Renolunc. + +--Oui, Molodun amène deux fois cinquante guerriers, choisis parmi les +meilleurs des Voila-Voilas; deux fois quarante Arcs-Plats; deux fois +vingt Indiens-de-Sang et deux fois soixante Serpents. + +--Ah! dit l'Aigle-Gris, avec tous ces braves nous n'aurons pas de peine +à écraser nos ennemis et à leur reprendre ma pauvre Lioura. + +Le Renard-Noir essaya de dissimuler une grimace, mais son mouvement +n'échappa point au Castor-Industrieux. + +--Je suis certain, dit-il, que mon frère est de mon avis. Il pense que +Lioura a été tuée par les Chinouks. + +Molodun devina une intention maligne dans cette question indiscrète. + +Il répliqua par une interrogation: + +--Mes frères ont-ils des nouvelles de l'ennemi? + +--Oui, dit l'Aigle-Gris; il doit être à présent près de la Grande-Combe. + +--Alors, dit Molodun avec joie, nous avons le temps de danser la danse +de la guerre avant de partir. Qu'on dresse un festin dans la loge du +conseil! + +--Il sera fait suivant tes ordres, mon fils, dit le vieillard. + +Mais comme il prononçait ces mots, un Indien tout essoufflé se montra à +l'entrée de la loge. + +--Les Chinouks! les Chinouks! cria-t-il. + +--Où sont-ils? fit le chef. + +--A cinq mille pas d'ici, sur la Grande-Rivière. Les jappements de leurs +chiens retentissent jusqu'à nous. Que mes frères écoutent! C'est le +mugissement du taureau d'Oli-Tahara! + +Le meuglement lointain d'un buffle venait effectivement d'éclater. + +Les Nez-Percés s'entre-regardèrent avec émoi. Ils ne s'attendaient pas à +une attaque aussi soudaine. + +Cette impression dura peu toutefois. + +--Que mes frères me suivent! cria Molodun. + +Et, s'adressant aux femmes: + +--Vous garderez la prisonnière, sans la quitter pour aucun motif, et ne +laisserez pénétrer personne ici jusqu'à mon retour. + +Il s'élança hors de la loge et tous les hommes valides l'accompagnèrent. + +Le temps était sombre, le ciel d'un gris inflexible; quelques flocons de +neige jouaient dans l'air. + +Sur l'emplacement de l'ienhus, cinq à six cents guerriers, armés d'arcs, +de flèches, de traits, de couteaux et de massues se tenaient prêts +à partir: les uns montés dans des traîneaux d'écorce, tirés par des +chiens-loups ou des chevaux, les autres à pied, mais chaussés de +raquettes, et tous, hommes et bêtes, en proie à une excitation fébrile, +qui s'exprimait par des clameurs effrayantes. + +Ils n'avaient ni drapeaux ni pennons, mais des signes particuliers +distinguaient les diverses tribus: les Arcs-Plats étaient +reconnaissables à leur arme de prédilection; les Voila-Voilas, aux peaux +de boeufs encornées dont ils se couvraient la tête; les Serpents, aux +reptiles empaillés dont ils s'étaient fait des colliers et des anneaux; +les Indiens-de-Sang, qui se prétendent les plus anciens et les plus +nobles du désert américain, aux plumes de condor plantées droites dans +leurs chevelures; les Nez-Percés, aux ornements de leurs narines; et +dans cette foule étrange, démoniaque, où l'horrible s'accouplait au +grotesque, on remarquait encore quelques Grosses-Babines, ainsi nommés +par les Canadiens-Français, à cause des morceaux d'os ou de bois qu'ils +se logent entre la lèvre inférieure et les gencives pour allonger la +première. + +Quant aux costumes de cette bande, quant aux peintures qui la +chamarraient, quant à la physionomie de son ensemble, je renonce à les +décrire. + +Ma plume est impuissante. La palette d'un peintre n'aurait pas assez de +nuances. + +Molodun, l'Aigle-Gris et Renolunc sautèrent, dans un traîneau en forme +de canot, décoré à son avant d'un hibou, et s'avancèrent vers la place +du village, où les principaux chefs des tribus tenaient conseil. + +La délibération fut courte. Les moments pressaient; car, à chaque +minute, les mugissements du taureau d'Oli-Tahara devenaient plus +distincts. Il fut convenu que les Arcs-Plats se porteraient avec les +Voila-Voilas sur le bord de la Colombie, et qu'ils le couvriraient d'une +ligne de tirailleurs, pendant que les Nez-Percés, avec le reste des +alliés, recevraient l'ennemi de front, tout en cherchant à jeter une +partie de leurs forces sur l'autre rive du fleuve, afin de tâcher de +cerner les Chinouks ou tout au moins de les assaillir en tête et sur les +flancs. + +Ce plan n'était point maladroit. Et ici je me permettrai de faire +observer que certains voyageurs ont avancé trop légèrement que les +sauvages de l'Amérique septentrionale n'apportaient ni ordre ni +stratégie dans leurs batailles. A peine ces voyageurs admettent-ils que +les Peaux-Rouges font usage de tactique, tandis qu'au contraire ils sont +fort habiles dans les choses de la guerre, et combinent toujours avec +une rare sagacité leurs systèmes d'attaque ou de défense. + +Renolunc, le Castor-Industrieux, avait eu l'idée de ce plan, qui fut +aussitôt mis à exécution. + +Les traîneaux des Arcs-Plats commencèrent à défiler. + +Chacun était monté par six ou huit hommes, et mené par une quinzaine de +chiens, de chaque côté desquels se tenait un Indien en raquettes, qui +devait les suivre à la course, stimuler on refréner leur ardeur, avec un +fouet muni d'un aiguillon. + +Les hommes avaient leurs arcs bandés, leurs flèches ajustées. + +Ils étaient prêts à tirer. + +Mais aucun coup ne devait être porté, aucun cri proféré avant que +Molodun, le chef de l'expédition, n'eût donné le signal en sonnant d'une +trompe qu'il avait jadis enlevée à un chasseur blanc. + +Le départ s'opéra donc au milieu d'un silence relatif. + +Arrivés devant le rio Columbia, Molodun et l'élite de ses guerriers +étant descendus des traîneaux mirent leurs raquettes. Une partie des +véhicules fut rangée comme un rempart devant le village et confiée à +la garde des chiens, l'autre s'élança à fond de train sur la glace pour +gagner la rive septentrionale du fleuve, pendant que le chef déployait +sa bande en ligne droite afin de masquer le passage de la troupe chargée +d'entourer les Chinouks. + +Ceux-ci se montraient déjà derrière les _bourdigneaux_, amoncellement de +glaçons dont la Colombie était hérissée. + +A cet endroit, elle est fort resserrée et n'a pas plus d'un demi-mille +de largeur. + +Des côtes assez escarpées la bordent au nord; mais au sud elle se trouve +presque de niveau avec la plaine. + +Les Chinouks, qui avaient espéré tomber à l'improviste sur les +Nez-Percés, ne les eurent pas plutôt aperçus qu'ils lâchèrent le houp de +guerre. Un son rauque, parti de la trompe de Molodun, et instantanément +suivi de vociférations sans nom, riposta à cette provocation. + +L'air fut obscurci par une grêle de flèches. + +L'engagement commença, à travers un tourbillon de neige et des clameurs +à épouvanter les plus farouches animaux. Rien d'humain, rien qui puisse +emprunter à la nature un point de comparaison dans tous ces cris, +chassés, croisés, froissés, heurtés, confondus, qui, pour appartenir à +la race bestiale entière, n'appartenaient à aucun animal en particulier. + +Il y eut bientôt un inénarrable mélange d'hommes, de chiens, de chevaux, +de choses. + +On se frappait avec les armes, avec les poings, avec les pieds, avec +tout. Les massues résonnaient sur les crânes comme sur des enclumes. Le +sang coulait à flots. Il sillonnait la glace en ruisseaux pourpres. La +mêlée augmentait. Les cadavres s'exhaussaient les uns sur les autres et +formaient des monceaux, des barrières que les combattants s'opposaient +comme des boucliers. + +La neige, soulevée par les pattes des chiens, par la pointe des +raquettes, par les ricochets des flèches, volait en nuages au-dessus des +deux armées; et plus haut, les hérauts de la mort, les vautours, passant +et repassant en essaims, sonnaient le glas des victimes. + +Au loin, dans la campagne, se montraient furtivement les loups blancs, +ces autres courtisans des grandes tueries. On voyait leurs museaux +rouges se profiler aux angles des bois; on entendait leur jappement +continu qui, sinistre accompagnement, semblait servir de basse au +hourvari général, tandis que, d'intervalle en intervalle, un mugissement +prolongé dominait toutes ces voix échauffées par de brûlants appétits. + +C'était Tonnerre, le taureau d'Oli-Tahara, réclamant le droit de faire +sa partie dans l'horrible concert. + +Et on le voyait bondir au milieu de la multitude, rejetant derrière lui +des fragments de glace concassée sous ses sabots, et exhalant par ses +naseaux en feu une épaisse fumée. + +A califourchon sur sa large encolure, la main droite crispée au manche +d'un tomahawk; la main gauche à la poignée d'un coutelas, Oli-Tahara +pressait ses adversaires avec une indicible ardeur. Partout où il +allait, des masses de cadavres marquaient son chemin. Avec ses cornes +puissantes, le taureau enfonçait les rangs les plus serrés, baissant +la tête jusqu'au ras de la glace, puis la relevant avec deux ou trois +hommes éventrés qu'il envoyait ensuite rouler à dix pas sur leurs +compagnons glacés d'épouvante. Chaque mouvement du redoutable animal +était marqué par la retraite des ennemis. Et pendant ce temps-là, à +droite, à gauche, en avant, en arrière, frappait le métis. Ses armes +étaient émoussées, mais ses bras ne se lassaient pas. Sa monture et lui +étaient rouges de sang. Ils ne cessaient pourtant de semer le carnage +autour d'eux. + +Quel spectacle que celui-là! + +Les voici qui atteignent un parti commandé par l'Aigle-Gris. + +Le vieillard aperçoit Oli-Tahara. Ses gens reculent effrayés; mais lui, +il ajuste une flèche à son arc, vise; la flèche part, elle siffle. Le +chef des Chinouks est blessé, car il pousse un cri. + +--Tu périras de ma main, bâtard! dit l'Aigle-Gris en se précipitant sur +lui. + +Mais le Bois-Brûlé, qui a chancelé une seconde, se redresse. Il brandit +son casse-tête; la lourde massue s'abat sur le crâne du Nez-Percé, qui +tombe pour ne plus se relever. + +Son fils Renolunc le saisit dans ses bras et l'emporte à quelque +distance. + +A la vue du corps inanimé de son beau-père, Molodun s'exclame: + +--Tu viens d'aller vers cette terre où sont, allés nos ancêtres; tu +as fini ton voyage ici avant nous; mais nous te vengerons ou nous te +suivrons et rejoindrons les groupes heureux que tu rencontreras. + +Puis il s'élance au fort de la mêlée, pousse droit au métis. + +Renolunc marche à côté de lui. + +Devinant leur, intention, plusieurs chefs s'unissent à eux. + +Oli-Tahara les voit venir. L'animation de son visage redouble en +reconnaissant Molodun. Trois flèches lui sont décochées. Par bonheur, +aucune ne l'atteint. + +Il va foncer sur les sagamos nez-percés, quand un Chinouk l'avertit +que les Clallomes plient, se débandent sur le flanc-gauche et que leurs +ennemis tentent une évolution pour les envelopper. + +Aussitôt le métis fait volte-face. + +Il presse de ses genoux son buffle qui part comme l'éclair. + +Les Nez-Percés s'imaginent qu'il fuit. Ils entonnent le chant de la +victoire et les Chinouks reculent. + +Molodun l'apostrophe: + +--Vil rejeton d'une louve, tu n'iras pas loin, et le Renard-Noir +t'atteindra dans quelque tanière que tu ailles cacher ta honte. + +Mais le Dompteur-de-Buffles ne l'entend pas. + +Il poursuit sa course à travers les amas de cadavres et de glaçons. Les +Clallomes sont rattrapés, sont ralliés; ils chargent les Nez-Percés qui +fléchissent à leur tour, et Oli-Tahara, haletant, le front baigné de +sueur, le cerveau en feu, retourne à la rencontre de Molodun. + +Loin de calmer son irritation, la blessure qu'il a reçue l'embrase +davantage. + +Tout ce qui se trouve sur son passage, ennemi ou ami, est renversé. +Jamais Tonnerre n'a mieux mérité son nom. La fièvre de son maître s'est +inoculée dans ses veines. Il dévore l'espace. La poudre n'est pas plus +inflammable, la foudre n'est pas plus prompte. + +Les Chinouks, qui avaient commencé à battre en retraite, reviennent à la +suite de leur chef. + +Une cohue d'hommes, de chiens et de chevaux se foulent, de nouveau sur +le théâtre du premier engagement. + +La lutte se renouvelle avec plus de vigueur et d'acharnement. + +De chaque côté, Oli-Tahara, Molodun et Renolunc accomplissent des +prodiges de valeur en cherchant à se rapprocher. Mais le dernier est +percé d'une flèche, et des grappes de Nez-Percés s'accrochant aux jambes +du buffle, l'empêchent d'avancer. + +Cependant, ils ne parviennent, pas à le tuer, car, avant le combat, le +métis a eu le soin de lui cuirasser le corps avec une peau à l'épreuve +du couteau. + +Molodun et Oli-Tahara se déchirent des yeux en attendant qu'ils puissent +s'étreindre corps à corps. + +Et les insultes qu'ils se crachent à la face sont sanglantes comme le +supplice réservé par le vainqueur au vaincu. + +--Je te scalperai, fils de chienne! je lacérerai ta chair avec mes +ongles; je mangerai ton coeur et je ferai de ton crâne une coupe à +boire. + +--Et moi, je ferai fouetter ta femme par mes esclaves; je l'écorcherai +vive, et, avec sa peau, je fabriquerai un tambourin pour mes jeesukaïns. + +--Moi, reprit le Renard-Noir, je tiens captive Merellum, la souveraine +des Clallomes; je la ferai cuire à petit feu, et je servirai son corps +aux coyotes! + +--Tu seras scalpé avant que la lune se lève! répliqua Oli-Tahara. + +Et, tournant son tomahawk comme une fronde, il le lança tout à coup à la +tête de Molodun. + +Serré au milieu des siens, et ne pouvant faire usage de ses armes, +le Renard-Noir se démenait alors pour se frayer un chemin jusqu'à son +adversaire dont il n'était plus éloigné que de quelques pieds. + +Le projectile l'atteignit au front. Il éleva convulsivement les bras en +l'air et s'affaissa sur lui-même. + +Ce coup hardi, mais qui, s'il eût manqué le but, privait son auteur de +son meilleur moyen de défense, jeta la terreur parmi les Nez-Percés. + +Les Chinouks, au contraire, se répandirent en acclamations triomphales. + +Néanmoins, la victoire n'était pas décidée. Les pertes de part et +d'autre étaient à peu près égales, et les tirailleurs dispersés sur +la rive septentrionale du Columbia, frais et vigoureux, pouvaient, +longtemps encore, tenir les Chinouks en échec. + +Mais, à ce moment, un craquement effroyable fit tressaillir les +assaillis elles assaillants. + +Puis, soudain, la glace se partagea en deux; les eaux du fleuve +éructèrent avec impétuosité de leur prison hivernale. Des centaines +d'individus, morts, blessés et vivants forent précipités dans l'abîme. + +Une clameur immense s'éleva vers le ciel et fut redite avec des +répercussions déchirantes par les échos de la côte. + +Les Nez-Percés eurent plus à souffrir de cet accident que leurs +antagonistes, car ils étaient accumulés à l'endroit où la glace se +divisa, et ceux qui avaient été dirigés sur le bord septentrional furent +séparés du reste de la tribu. + +Oli-Tahara tomba dans le gouffre; mais, en tombant, il empoigna +Molodun par sa longue chevelure, et soutenu par Tonnerre, qui remontait +vigoureusement le courant, il le traîna avec lui jusqu'au rivage. + +Là, il le remit, entre les mains de ses guerriers, avec ordre +de l'épargner s'il n'avait pas succombé. Profitant ensuite de la +consternation où cette catastrophe avait plongé ses ennemis, il pénétra +dans le village et se mit à la recherche de Merellum. + +Après avoir visité plusieurs loges, il arriva à celle de Molodun. La +frayeur y était plus grande encore que dans les cabanes qu'il avait +précédemment fouillées. + +Mais la Petite-Hirondelle avait disparu; et quand le Dompteur-de-Buffles +demanda où elle était, on lui répondit que Chibiabos, l'Esprit du feu, +l'avait enlevée. + +Peu satisfait de cette réponse, Oli-Tahara se livra à des perquisitions +minutieuses. + +Elles n'eurent aucun résultat. + + + + + CHAPITRE XII + + BAPTISTE LE NÈGRE + + +L'enlèvement de la jeune fille n'avait pas été bien difficile. + +Pendant la bataille, le Chien-Flamboyant était entré dans la loge de +Molodun. + +A son habitude, il ruisselait de flammes. + +L'effroi saisit tous les habitants qui se tenaient à l'intérieur, +Merellum exceptée. + +Après avoir rempli de feu la hutte, il s'avança vers la +Petite-Hirondelle et lui dit: + +--Vous pas avoir peur, bonne demoiselle; nègre Baptiste, pas méchant, li +pas vouloir faire mal à vous, mais vous faire comme li. + +Et il lui frotta la tête, les mains et les vêtements avec une sorte, de +pâte qui la couvrit de flammes rouges et bleues, comme lui-même. + +Puis il lui dit: + +--Venez! + +Il la prit par la main, l'entraîna hors de la hutte, et Merellum +fut surprise de remarquer que les flammes qui les inondaient dans la +demi-obscurité de la loge, s'éteignaient complètement au grand air. + +Inutile de dire que les femmes, les vieillards et les enfants étaient +trop atterrés pour songer à s'opposer à l'évasion de la prisonnière. + +Une fois sorti, il fallait fuir rapidement, sans perdre une minute. + +Le Chien-Flamboyant sauta dans un traîneau attelé de deux vigoureux +poneys, fit asseoir la Petite-Hirondelle auprès de lui et aiguillonna +les chevaux, qui détalèrent à fond de train, en remontant la rive sud +du rio Columbia. + +Pendant qu'ils filaient ainsi, et pendant qu'Oli-Tahara faisait +d'inutiles perquisitions pour trouver Merellum, les Chinouks, avides de +butin et de débauches, se répandaient dans les loges souterraines, où +ils se livraient à toutes sortes de violences. Ceux que le chef avait +préposés à la garde de Molodun ne purent résister à la tentation +d'imiter leurs compagnons. L'ennemi semblait s'être totalement éclipsé, +et le corps du sagamo nez-percé était tellement froid que la vie +semblait l'avoir abandonné. Après quelques hésitations, ils se +décidèrent donc à le quitter un instant et à profiter, comme les autres, +des bénéfices de la victoire. + +Cependant, afin que le prétendu cadavre ne fut pas scalpé pendant leur +absence, ils l'ensevelirent dans la neige. + +Ensuite ils allèrent prendre part aux excès que commettait à l'envi +le reste de la bande, dont les hurlements de triomphe se mêlaient aux +lamentations des femmes, aux plaintes des vieillards, aux piaillements +des enfants. + +Mais à peine se furent-ils éloignes, qu'un petit Indien, vêtu comme +un Clallome et la figure cachée dans sa couverte de peau d'orignal, +s'approcha du lieu où ils avaient inhumé Molodun. + +Le crépuscule commençait alors à étendre ses voiles grisâtres sur la +terre. + +Le petit Indien eut bien vite enlevé la couche de neige qui recouvrait +le Nez-Percé. Il se pencha sur le corps, appuya son oreille à l'endroit +du coeur, s'assura qu'il battait encore, puis il courut à la première +hutte, s'empara d'un canot d'écorce posé au dehors, le tira jusqu'au +rivage, y traîna Molodun, le plaça dans le canot et se mit à ramer de +toutes ses forces, en se dirigeant vers le bord septentrional du rio +Columbia. + +Cet Indien, c'était Lioura, la Blanche-Nuée, qui, ayant réussi à tromper +la vigilance des Clallomes, avait de loin suivi les troupes commandées +par Oli-Tahara, et était ainsi, après s'être déguisée en homme, arrivée +sans accident à son village, pour assister à la défaite des Nez-Percés +et de leurs alliés. + +La colère du métis, en constatant la disparition de son captif, fut +terrible. + +Il fit venir les malheureux Chinouks à qui il l'avait confié, et les +condamna à être attachés nus à des poteaux et à passer la nuit dans +cette position. De plus, il fit placer sur la tête de chacun d'eux un +quartier de venaison, afin que les vautours, attirés par l'odeur de la +viande, s'abattissent sur eux et leur déchirassent, le visage. + +Cette cruelle sentence, qui équivalait à un arrêt de mort, fut +rigoureusement exécutée. + +Cependant, malgré le succès signalé qu'il avait remporté sur ses +ennemis, Oli-Tahara n'était point content. Le double but de son +expédition lui échappait; car il voulait surtout sauver Merellum et +s'emparer de Molodun, pour lui faire expier dans des supplices barbares +sa tentative d'assassinat. + +Son désappointement l'empêcha de participer au banquet et à la danse +des scalpes qui eurent lieu, le soir même, dans la loge du conseil des +Nez-Percés. + +Sombre et maussade, il interrogeait brutalement les gardiens de la +Petite-Hirondelle, les menaçant et les flattant tour à tour, dans +l'espoir d'en obtenir une révélation qui le mettrait sur la piste de la +jeune fille. + +Mais leur réplique était invariable. + +--Le Chien-Flamboyant, le fils de Chibiabos, l'Esprit du feu, a ravi la +face blanche. + +Comme tous les Bois-Brûlés, Oli-Tahara était aussi superstitieux qu'un +Indien pur sang, sinon plus. Après avoir pensé que cette réponse était +un artifice pour le dérouter, il finit par croire qu'elle pourrait bien +être vraie; il allait même cesser ses investigations, quand un jeune +guerrier chinouk lui dit qu'il avait vu deux individus, un homme et une +femme, s'enfuir ensemble dans un traîneau, en amont du Grand Fleuve. + +Quoiqu'il fût déjà tard et que cette indication fût assez vague, le +Dompteur-de-Buffles donna l'ordre de les poursuivre. + +On lui obéit aussitôt, et deux traîneaux furent lancés sur les traces de +Merellum. + +L'instinct plutôt que la réflexion avait fait céder celle-ci aux +suggestions du nègre. Mais une fois dans le véhicule, seule avec cet +homme noir qu'elle ne connaissait pas et qui jouissait du mystérieux +pouvoir d'épancher des flammes autour de lui, elle eut quelque +appréhension. + +Leur traîneau rasait le sol avec la célérité du vent. L'air était si vif +qu'il gênait la respiration. + +Pelotonnée sous une peau de buffle, Merellum n'essaya point d'entamer +la conversation. Elle attendit qu'il plût à son étrange libérateur +de commencer. Ce dernier ne paraissait pas s'en soucier beaucoup. Il +pressait ses chevaux et regardait à chaque instant derrière lui pour +voir si on ne leur donnait pas la chasse. + +La nuit tomba, une nuit claire et sereine, toute diamantée par les +constellations célestes. + +Le Chien-Flamboyant, qui côtoyait le fleuve sur la glace, afin d'éviter +les bancs de neige accumulés sur le rivage, s'arrêta tout à coup au pied +d'un roc escarpé et dit à Merellum: + +--Bonne demoiselle, demeurer tranquille; Baptiste monter là-haut. De +là découvrir très-loin, très-loin, et savoir si méchants Indiens venir +après. + +--Que mon frère fasse comme il lui plaira, répondit-elle. + +Le nègre grimpa sur le rocher, reste une minute en observation et +redescendit aussi vite que ses longues jambes purent le lui permettre. + +--Indiens sur piste à nous! Indiens sur piste à nous! proféra-t-il. + +--Les Nez-Percés? demanda Merellum. + +--Indiens!... Indiens!... Peaux-Rouges... Deux traîneaux! Moi pousser les +chevaux, pousser les chevaux, pour eux pas rattraper nous! s'écria-t-il +en se rasseyant près de la jeune fille. + +Il voulut reprendre sa course. Mais les poneys reculèrent, se cabrèrent +et refusèrent d'avancer. + +--Coyotes! coyotes! marmotta le nègre en promenant les veux autour de +lui. + +On ne percevait encore aucun animal sauvage, mais des jappements +continus indiquaient, que les loups des prairies n'étaient pas loin. + +Baptiste frappa son attelage qui, après une vive résistance, partit +soudain avec une éblouissante vélocité. + +Bientôt le conducteur n'en fut plus maître. Il fut contraint de +s'abandonner au caprice des animaux. + +--Il faut quitter le traîneau, sans quoi nous nous jetterons dans une +mare, mon frère, dit Merellum. + +--Non, pas quitter traîneau; coyotes derrière nous, coyotes manger nous, +si nous quitter traîneau. + +--Mais ne comprends-tu pas?... + +--Nous près de loge à Chien-Flamboyant, interrompit-il brusquement. + +--Tiens!... s'écria la jeune fille en montrant devant eux un large +espace qui, par son miroitement, contrastait avec la blancheur mate de +la glace. + +Elle ne put achever sa pensée, car ils furent à l'instant inondés d'eau. + +Le traîneau venait de tomber dans une crevasse; et les chevaux, empêtrés +par leurs traits, se déballaient en hennissant, mais sans pouvoir +résister à la violence du courant qui les poussait sous la glace. + +Merellum savait parfaitement nager, Baptiste aussi. + +Après avoir fait un plongeon, ils remontèrent à la surface du fleuve et +cherchèrent du regard le bord le plus rapproché. + +--Là, à droite! cabane tout près! cria le nègre à la Petite-Hirondelle +en lui indiquant une falaise, éloignée d'une vingtaine de brasses +environ, au sommet de laquelle se dressait un groupe d'arbres +gigantesques. + +Et comme il remarqua qu'elle avait peine à vaincre l'impétuosité des +flots, il lui tendit la main. + +Grâce à son aide, Merellum arriva au rivage; mais la, ses vêtements +trempés d'eau l'empêchaient de prendre pied. Le nègre, s'adossant à un +rocher, lui fit une échelle avec ses mains. Ainsi elle se hissa sur la +grève. + +Cependant elle était épuisée, incapable de mouvoir ses jambes. + +--Grimpez sur dos à moi, dit Baptiste en s'agenouillant. + +--Mon frère est bon, répondit-elle après s'être suspendue à son cou. + +--Oh! massa heureux! bon, bon heureux! répliqua-t-il en se relevant +aussi légèrement que s'il n'eût pas été chargé. + +--On mon frère me conduit-il? interrogea-t-elle pendant qu'il gravissait +un sentier tortueux creusé le long de la falaise. + +--Dans la case à nègre; pas belle, pas belle, mais chaude, chaude +et sûre. Indiens pas trouver petite demoiselle là; non, non, jamais +trouver. + +Une à une, les étoiles s'éclipsaient au firmament, le jour commençait à +paraître, et, avec ses premières clartés, le froid augmentait.. + +La jeune fille grelottait de tous ses membres; ses dents cliquetaient, +ses pieds étaient placés, sa tête brûlante, malgré les congélations qui, +comme un réseau de filigranes, s'enchevêtraient dans sa chevelure. + +Elle avait la fièvre. + +--Un peu de courage! un peu de courage! Nous bientôt arrivés, lui disait +à chaque instant Baptiste, quand il sentait, au relâchement de ses bras +autour de son cou, qu'elle faiblissait. + +Ils atteignirent le haut de la falaise. + +--Mais, mon frère, je ne vois pas de cabane, murmura Merellum, en +n'apercevant devant elle qu'un étroit plateau planté d'une douzaine de +cèdres de la plus forte espèce. + +Le nègre se mit à rire d'un rire fin et bienveillant. + +--Case à Baptiste là, dit-il en frappant avec la paume de la main contre +un arbre. + +Cet arbre avait bien vingt mètres de circonférence à son pied; ses +rameaux inférieurs se projetaient à une hauteur d'au moins trente. +Ils s'élançaient d'un centre commun dont le diamètre énorme dépassait +peut-être celui de la base du tronc, et ombrageaient une vaste +superficie de terrain. Une forêt de brandies de toutes dimensions +s'entrelaçaient ensuite en s'élevant à la cime du cèdre. + +Avec l'agilité d'un chat sauvage, Baptiste grimpa jusqu'aux premiers +rameaux. Il se baissa et ramena à lui une sorte d'échelle en lanières de +cuir de buffle qu'il fit glisser vers le sol. + +Puis il sauta à terre. + +--Bonne demoiselle monter; moi assister elle, dit-il à Merellum en +pointant du doigt l'échelle. + +Assez inquiétée par ce manège, la Petite-Hirondelle s'imagina que le +Chien-Flamboyant avait la cervelle dérangée. Elle ne se souciait pas +trop de se rendre à son invitation. + +Mais il la souleva dans ses bras, et, avant qu'elle fût revenue de son +étonnement, il l'eut transportée au faîte de l'échelle, qu'il retira +aussitôt. + +Une fois au-dessus, entre les membres vigoureux qui formaient, pour +ainsi dire, le premier étage du cèdre, Merellum vit que le tronc était +creux, et qu'une ouverture, assez spacieuse pour laisser passer aisément +deux personnes, occupait la majeure partie de ce palier d'un nouveau +genre. + +Un grand morceau d'écorce, ayant deux ou trois pouces d'épaisseur, +relevé au bord de l'ouverture, servait sans doute à la fermer et à +dérober le secret de la cavité. + +--Voilà case à nègre! dit Baptiste en se frottant joyeusement les mains. + +Puis il poussa une couple d'aboiements si stridents que la jeune fille +en tressaillit. + +--Mon frère n'a donc pas peur des Nez-Percés? dit-elle. + +--Peur! non, nègre pas peur! jamais peur, jamais! Indiens avoir peur de +nègre, li pas! + +Et comme preuve de son assertion, il recommença ses aboiements, en +retournant l'échelle dans le trou. + +--Maintenant, dit-il, petite demoiselle, vous aller en bas. + +Merellum secoua négativement la tête. + +--Descendre tout de suite, tout de suite! Bon nègre prier, reprit-il +avec instance. + +--Non, répliqua Merellum d'un ton décidé, car un soupçon s'était glissé +dans son coeur. + +Le Chien-Flamboyant la contemplait d'un air désolé. Il ne savait que +dire, que faire pour la convaincre de sa bonne foi, lorsqu'un des +traîneaux dépêchés à leur poursuite se montra sur le fleuve au-dessous +d'eux. + +--Voyez, demoiselle, voyez! s'écria-t-il. + +Cet incident changea la résolution de Merellum. Supposant que c'étaient +les Nez-Percés qui la cherchaient, elle consentit à précéder Baptiste +dans le creux de l'arbre. + +Il la suivit immédiatement et referma l'orifice.. + +Au bas de l'échelle, Merellum posa son pied sur un escalier, puis +un second, puis un troisième et elle ainsi une dizaine de marches en +s'enfonçant dans les entrailles de la terre. + +Taillé dans le roc vif, cet escalier était faiblement éclairé par des +fentes naturelles, à travers lesquelles filtraient des courants d'air +glacial. + +Merellum était à demi rassurée, car elle comprit que le nègre avait +choisi pour retraite une des nombreuses cavernes qu'on rencontre, +presque à chaque pas, sur les deux rives du rio Columbia. + +Les eaux pluviales, en tombant par la cavité du cèdre, avaient peu à +peu découvert l'entrée du souterrain, entre les racines de l'arbre, +et quelques coups de hache ou de pioche avaient ensuite suffi pour en +rendre l'accès facile, sinon commode. + +Tout à coup la jeune fille fut arrêtée par le contact d'un corps dur. + +Il n'y avait plus de marches sous ses pieds. + +Elle se retourna; le roc nu l'entourait de toute part. + +--Un moment, un moment! Nègre ouvrir porte! lui dit Baptiste. + +Il appuya fortement son genou contre la roche, qui céda sous +la pression, et Merellum se trouva dans une grande salle voûtée +qu'éclairait une étroite fenêtre, devant laquelle on avait fixé un +parchemin en guise de carreau. + +Cette salle avait un certain cachet de luxe, peu commun dans ces régions +sauvages. + +La muraille et le sol étaient garnis de pelleteries. + +Au centre, il y avait une table et des bancs; dans un coin un lit +de fourrures, dans un autre une cheminée; ça et là des armes, des +instruments de chasse et de pêche; des ustensiles de ménage. + +--Petite demoiselle coucher, dit le nègre à Merellum. + +Après ces mots, il lui présenta une robe de peau de cygne et sortit en +disant: + +--Baptiste regarder si Indiens approchent. + +Merellum s'empressa de changer de vêtement; puis, comme elle n'était pas +bien convaincue de la pureté des intentions de son noir libérateur, elle +décrocha un couteau et le cacha sous les couvertures du lit dans lequel +elle s'étendit. + +Le sommeil ne tarda point à la surprendre, quoiqu'elle s'efforçât de +rester éveillée. + +Baptiste rentra, alluma du feu, et, s'asseyant sur un escabeau au chevet +de la Petite-Hirondelle, il la contempla longuement avec une expression +de ravissement indicible. + +Sa chute dans l'eau avait, en partie, lavé la couleur brune qui couvrait +son visage. Mais, au lieu d'être blanc comme à l'ordinaire, son teint +était coloré. Des nuances écarlates enflammaient ses tempes et ses +pommettes. Elle avait la respiration chaude, précipitée; un tremblement +convulsif l'agitait à chaque instant, et des gouttes de sueur perlaient +à son front. + +Baptiste lui prit le poignet et étudia son pouls. + +Une fièvre intense la dévorait. + +Le lendemain, elle eut le délire: une congestion cérébrale s'était +déclarée. + +Pendant près de deux mois, le brave nègre soigna Merellum avec le +dévouement d'un frère et la délicate sollicitude d'une mère. Enfin, il +eut le bonheur de la voir renaître à la vie, reprendre la santé. + +Tant de prévenances n'avaient pas été perdues pour lui. Le coeur de +Merellum était bon et reconnaissant. Elle aimait vivement Baptiste, +quoiqu'elle ignorât entièrement la cause de l'intérêt qu'il lui +manifestait. + +A ses questions il ne répondait que par ces mots: + +--Massa heureux, bon heureux, quand li connaître. + +Tant qu'elle fut dangereusement malade, il coucha sur une peau au pied +de son lit, mais, lorsqu'elle entra en convalescence, il sortit chaque +soir de la caverne et ne revint que le matin. + +Bien qu'élevée parmi les Indiens, la Petite-Hirondelle se souvenait +toujours de son origine. Elle savait gré au nègre de ses chastes +attentions et faisait tous ses efforts pour lui prouver sa gratitude. + +Un matin, tandis qu'il était à la chasse, elle quitta la salle, gravit +l'échelle de l'arbre, descendit sur le plateau, puis sur la grève et se +promena le long du rivage de la Colombie. + +Le temps était beau; le soleil rayonnait de tout son éclat. Pas un +nuage au ciel, pas la plus légère brise égarée dans l'air. Les oiseaux +disaient leur romance d'amour sous la fouillée; les mauves, les +pervenches, la violette, l'hélianthème, le lupin azuré diapraient de +leurs nuances chatoyantes les opulents tapis de verdure et exhalaient +des parfums délicieux. C'était l'aube d'une de ces splendides journées +de printemps qui dilatent le coeur et égayent l'esprit par de riantes +images de félicité. + +Merellum ne pouvait se lasser du spectacle qui enivrait ses sens. Elle +marchait sans but, tout entière au bonheur de vivre, de respirer les +fortifiantes exhalaisons de la terre en travail de fructification. + +Enfin, elle s'assit au pied d'un acacia pour mieux savourer son +bien-être. + +Un doux sommeil, bercé par des songes agréables, s'empara d'elle. + +Quand elle s'éveilla, un homme, un étranger, accoudé contre l'acacia, la +considérait attentivement. + + + + + CHAPITRE XIII + + ENTRE JEUNES GENS + + +Naturellement d'une beauté poétique et mystérieuse comme les créations +aériennes d'Ossian, la Petite-Hirondelle avait, ce jour-là, des +charmes presque indéfinissables, tant la touche en était légère, tant +l'expression en était séduisante. Comme sur le pollen impalpable qui +velouté les ailes du papillon, on eût craint d'y porter la main, dans la +crainte que le moindre contact en flétrît l'éclat. + +Blanche, avec un éclair rose oublié sur les joues, frêle, exquisément +gracieuse dans ses formes, elle portait une charmante tunique de cuir +de daim, bordée avec une passementerie rouge et bleue, qui rehaussait la +diaphanéité lactée de son teint. + +Une ceinture de coquillage lui dessinait la taille; des mocassins +coquets, en peau de castor, emprisonnaient son pied mignon. + +Près d'elle, était négligemment jeté un chapeau de paille de riz +sauvage, à demi couvert par les ondes de son opulente chevelure. Tout +cela, vêtement et ornements, avait été, sauf le chapeau, confectionné +par Baptiste; durant la maladie de sa protégée, et je vous assure qu'il +y avait dépensé un art infini. Une modiste-née se fût pas montrée plus +habile dans la coupe des matériaux et dans le choix des nuances, sans +parler des points d'aiguille! Ils laissaient loin derrière eux l'adresse +de nos plus expertes couturières. + +En voyant cet homme qui la contemplait en silence, Merellum s'imagina +d'abord qu'elle poursuivait son rêve, un bien doux rêve, car il lui +avait montré, à ses genoux, le trappeur blanc rencontré l'automne +précédent à la rivière des Sables-Mouvants. + +Et cet homme, cet étranger, c'était le trappeur blanc lui-même! Agitée +d'un frémissement voluptueux, Merellum referma les paupières. Ses +sens, assoupis par le sommeil, reprirent leur lucidité. Elle rouvrit +imperceptiblement les yeux, et, à travers le voile transparent de ses +longs cils, à son tour elle examina le curieux. + +Il était grand, svelte, un peu mince peut-être, mais droit et de belle +prestance. + +Son visage formait un ovale allongé. Il avait le front découvert, +couronné par des cheveux blonds bouclés; le nez bien coupé, les yeux +d'un bleu céleste, la bouche fine et bienveillante, la peau brunie par +le hâle et les intempéries. + +Ses traits respiraient l'intelligence, l'affabilité et l'enthousiasme. + +Une large blessure, à peine cicatrisée, lui partageait la joue gauche. + +Il n'avait pas de barbe, sauf une petite moustache, jaune comme l'or, +qui ombrageait sa lèvre supérieure. + +Son costume ressemblait à celui que portent habituellement les commis +riches de la Compagnie de la haie d'Hudson. Il consistait en une +blouse de chasse ornée de piquants de porc-épic, à la manière indienne, +mocassins, mitas ou guêtres en cuir et toque de feutre brun. + +Un carnier, une poudrière pendaient en sautoir sur son dos; des +pistolets doubles, un couteau, une hachette à sa ceinture. + +La paume de sa main gauche reposait sur le canon d'un fusil à deux +coups, monté avec un luxe dangereux dans ces contrées où le vol et +l'assassinat sont pour ainsi dire à l'ordre du jour. + +Il remarqua bien le premier mouvement de la jeune fille; mais, soit +qu'il eût peur de l'effaroucher par une apostrophe trop brusque, soit +qu'il voulût prolonger une situation agréable pour lui, soit même qu'il +fût d'un naturel timide, il feignit de ne point s'apercevoir qu'elle +était éveillée. + +Merellum put donc le lorgner tout à son aise. + +Peu à peu, sans y penser, elle s'enhardit: ses paupières se +dessillèrent, elle les releva à demi, puis entièrement, et il arriva que +tout à coup ils se regardèrent l'un l'autre sans crainte, mais avec un +mélange de surprise et de plaisir. + +Ils ne bougeaient pas; elle, étendue à la racine de l'arbre; lui, +incliné, le visage à quatre pieds au-dessus du sien. On eût dit qu'ils +craignaient que le moindre mouvement ne détruisit le charme qui les +subjuguait. + +Mais déjà leurs yeux disaient un langage bien éloquent; pour leurs +coeurs, ils s'entendaient sans le savoir, sans se connaître. + +Cependant, comme il n'est position si délectable qui ne finisse par +devenir incommode quand elle dure trop, le jeune homme se décida à +rompre le silence. + +--Mademoiselle comprend le français? dit-il d'une voix musicale. + +La Petite-Hirondelle répondit par un signe de tête affirmatif. + +--Mademoiselle a pour ami un vaillant trappeur, continua-t-il. + +--Et comme elle paraissait étonnée, il se hâta d'ajouter: + +--Je veux parler de Poignet-d'Acier. + +--Mon frère se trompe, dit Merellum se relevant et se mettant sur son +séant: Poignet-d'Acier n'est pas un trappeur; c'est un grand chef +qui commande la plupart des blancs de la Colombie, et qui est aimé ou +redouté de tous les Peaux-Rouges du Nord-Ouest. + +--Je vous demande pardon..., commença le jeune homme. + +Mais elle l'interrompit avec la pétulance qui formait une des +particularités de son caractère: + +--Mon frère connaît-il Poignet-d'Acier? + +--Oui, mademoiselle. + +--Et, fit-elle en arrêtant sur lui un regard scrutateur, mon frère +est-il son ami? + +--Je n'ai pas eu l'avantage de le voir beaucoup, mais il a bien voulu +m'honorer de sa sympathie. + +--Où mon frère a-t-il vu Poignet-d'Acier? + +--Je l'ai vu l'automne dernier au fort Colville. Il m'a beaucoup +entretenu de vous, sa Petite-Hirondelle. + +--Poignet-d'Acier est bon; Merellum l'aime. Où allait-il? + +--Aux établissements. + +--Mon frère sait-il quand il reviendra? + +--A la saison prochaine. + +--A la saison prochaine! répéta la jeune fille en soupirant. + +Et, après une courte pause, elle demanda: + +--Qu'a-t-il dit à mon frère de la Petite-Hirondelle? + +--Il craignait qu'elle n'eût péri sur le brick qui appareillait au cap +de la Roche-Rouge, ou qu'elle ne fût tombée au pouvoir de ses ennemis +les Nez-Percés. + +--Il n'a rien dit de plus? + +--Poignet-d'Acier aurait voulu pouvoir s'assurer du sort de la +Petite-Hirondelle avant de partir; mais ses affaires le +rappelaient immédiatement au Canada. Cependant, il avait chargé le +Dompteur-de-Buffles d'aller au secouru de sa protégée, car je lui appris +qu'elle avait échappé à l'explosion... Puis... + +Le chasseur hésita: + +--Mon frère n'a-t-il pas été prisonnier chez les Arcs-Plats? s'écria +Merellum. + +--Oui, mademoiselle, j'ai été leur prisonnier. Et, si j'ai bonne +mémoire, c'est vous que j'ai rencontrée captive des Nez-Percés, sur le +bord de la rivière des Sables-Mouvants. + +Merellum rougit et répliqua faiblement: + +--C'est moi que mon frère a rencontrée. + +--Vous aussi vous avez donc pu briser vos fers? fit-il avec animation. + +--Mais la jeune fille ne comprit pas. Il s'aperçut de la gaucherie de sa +métaphore, et reprit plus simplement: + +--Vous avez réussi à échapper à vos ennemis? + +--Oui, dit-elle, un nègre m'a sauvée. + +--Un nègre?... + +--Un nègre qui s'appelle Baptiste. + +--Baptiste, mais c'est... mon camarade! Ah! le brave homme! l'excellent +homme! Il vous a sauvée, dites-vous, mademoiselle? Mais où est-il? que +je le remercie, que je l'embrasse, que... + +--Mon frère connaît donc aussi ce Peau-Noire? + +--Si je le connais! mais c'est, mon serviteur... un serviteur que j'ai +retrouvé dans le désert. + +--Et qu'est ce que mon frère est venu faire dans le désert? interrogea +Merellum. + +Cette question décontenança un instant le jeune homme. Il changea de +couleur, tourmenta sa toque qu'il tenait à la main comme s'il eût parlé +à une grande dame du monde civilisé, et demeura coi. + +La Petite-Hirondelle était aussi indiscrète qu'un enfant, mais aussi +hardie qu'une sauvagesse, surtout quand elle avait affaire à une nature +pliante ou peu osée. Du reste, investie, depuis le bas âge, d'un pouvoir +absolu sur une tribu nombreuse d'Indiens, elle était impérieuse comme +tous ceux qui ont été élevés dans l'exercice du commandement. + +Prenant le silence du chasseur pour un manque d'égards, elle réitéra sa +demande d'un ton sec. + +--J'y suis venu, balbutia-t-il et en baissant les yeux, pour chercher +une cousine. + +A ces mots, Merellum tressaillit. + +--Mon frère est venu chercher une cousine? dit-elle d'une voix altérée. + +--Oui, une fille qu'a laissée le frère de ma mère en mourant dans la +Colombie. + +--La cousine de mon frère est une face blanche, sans doute? + +--Oh! assurément, dit-il en souriant. + +--Alors, elle n'est pas dans la Colombie; car, à dix journées de marche +de chaque côté du Grand-Fleuve, il n'y a d'autre femme blanche que +moi! s'écria la Petite-Hirondelle avec un rayonnement d'orgueil +indéfinissable. + +Et elle se releva fièrement en rejetant de la main sur ses épaules les +flots épars de son épaisse chevelure. + +Cédant à un accès d'enthousiasme, le jeune homme s'exclama avec une +admiration sincère: + +--Oh! qu'elle est belle! mon Dieu, qu'elle est belle! + +La franche vivacité de cette déclaration imprévue causa un frisson de +joie à Merellum, cependant elle dit avec une finesse toute féminine. + +--De qui parle donc mon frère? + +--De ma cousine, de vous! s'écria impétueusement le chasseur. + +--Moi! la cousine de mon frère? + +--Oui, vous êtes ma cousine, celle que je cherche! + +Elle essaya un geste de dénégation. Mais il s'écria vivement: + +--Oh! oui, vous êtes ma cousine; j'en suis sûr, car votre père était +Canadien-Français. Il s'appelait Joseph Decoigne, natif de Lachine, +petit village près de Montréal, et ma mère était sa soeur. + +Merellum secoua dubitativement la tête. + +--Oh! reprit-il avec conviction, je suis certain de ce que j'avance. +M. Villefranche ou, si vous aimez mieux, le capitaine Poignet-d'Acier +connaît bien votre naissance. C'est lui qui m'a dit qui vous étiez et où +je pourrais vous trouver. + +--Mon frère me cherchait donc? + +--Si je vous cherchais! Mais, depuis plus d'un an, je parcours cet +infernal pays en vous réclamant à tout le monde; et je furèterais encore +si le hasard ne vous avait envoyée sur ma roule, un soir que, fait +captif par les Arcs-Plats, j'étais conduit je ne sais ou pour être +échangé contre quelque Peau-Rouge. Mais la Providence veillait sur nous. +A première vue, elle vous révéla à moi, ma chère cousine. Ensuite, elle +me fournit un moyen de tourner les talons à mes bourreaux. J'allai me +réfugier au fort Colville, où Poignet-d'Acier venait de s'arrêter. Je +lui contai mon histoire, et c'est lui qui me donna la certitude que +mes pressentiments ne m'avaient pas abusé en vous voyant. Si j'avais eu +quelques doutes, mon coeur les dissiperait en ce moment, et, tenez, pour +vous le prouver, laissez-moi vous embrasser comme une vraie Canadienne +que vous êtes, ma belle cousine. + +Sans plus de cérémonie, il jeta les bras autour du cou de la jeune fille +et imprima sur ses joues deux bruyants baisers. + +Elle eût bien essayé de s'en défendre, mais le moyen? son chaleureux +parent avait les larmes aux yeux. + +--Voyons, voulez-vous vous asseoir un instant, afin que nous causions? +dit-il après un instant de silence. + +Sans répondre, Merellum se plaça sur le gazon. + +Il se mit à côté d'elle, et lui prenant une main qu'elle abandonna +volontiers, il dit: + +--D'abord, vous saurez, ma cousine, que je m'appelle Xavier Cherrier, +et que votre mère, ma tante, se nommait Louise. Ainsi donc, avec votre +permission, ce nom sera celui que je vous donnerai désormais, car +Merellum, ce n'est pas français, et la Petite-Hirondelle, c'est long... +long!... quoique vous soyez bien le plus gracieux oiseau qui ait jamais +gazouillé dans ces abominables régions. + +--Mon frère parlera comme il lui plaira! dit-elle mélancoliquement. + +--Oh! mais ne me dites plus mon frère, c'est un titre... qui... qui... +Je préférerais mon cousin, si ça vous était égal, et même Xavier tout +court. + +--Mais que vouliez-vous à votre cousine? s'enquit-elle subitement. + +--Ce que je lui voulais... ce que je lui voulais?... Oh! c'est simple: +notre grand-père est mort en laissant de la fortune; mon père et ma mère +ne sont plus depuis bien des années. J'étais donc seul et sans parents, +là-bas, dans les établissements... + +En prononçant ces paroles, il avait des pleurs dans la voix; +involontairement Merellum lui pressa la main. + +--Oh! s'écria-t-il, vous êtes bonne autant que belle, je le +sens. Quelque chose me l'avait dit. J'ai bien fait de quitter les +établissements pour venir vous voir, n'est-ce pas? Dites que j'ai bien +fait. + +Il la suppliait éloquemment de son regard humide. Palpitante d'émotion, +elle pencha la tête, pendant qu'il portait sa blanche main à ses lèvres. + +Ce fut un moment de muette extase, troublé seulement par le battement +précipité de leurs coeurs. + +Deux aboiements, tels que n'en poussèrent jamais les membres de la race +canine, interrompirent, cruellement ce délicieux tête-à-tête. + +Et le nègre Baptiste, courant comme un blaireau sur ses pieds et sur +ses mains, vint se rouler aux genoux du chasseur, en criant avec des +transports de joie: + +--Massa Xavier! massa Xavier! Ben heureux li, ben heureux! Et noir à +Massa Xavier itou! et petite demoiselle blanche itou, et tout le monde +itou, itou, itou! + +Il couronna son verbiage par des cabrioles extravagantes et une kyrielle +d'aboiements qui durent mettre en émoi tout le gibier de la forêt. + +--Veux-tu bien te taire, vilain moricaud! s'écria + +Xavier, qui ne savait trop s'il devait, rire ou se fâcher de cette +burlesque apparition. + +Mais Baptiste, fou de joie, n'entendait pas. Il multipliait ses sauts, +ses bonds, ses gestes, ses cris, avec la fougue d'un jeune chien qui a +retrouvé son maître. + +A la fin, le chasseur impatienté se leva pour le frapper. + +Merellum le retint par ces mots: + +--C'est lui qui m'a sauvé la vie. + +--Massa, fit Baptiste d'un ton humble, avoir dit à nègre de quêter après +demoiselle blanche. Nègre avoir enlevé elle à Indiens et joué bon tour à +eux. + +--Ouaou! ouaou-ou-ou-ou! ouah! ahh! ahhh! + +--Le brigand! exclama Xavier en colère. Il va tout à l'heure, par ses +hurlements, attirer sur nous une bande de Peaux-Rouges. + +--Peaux-Rouges loin, loin! repartit Baptiste. Eux peur de nègre! +grand'peur de Chien-Flamboyant! + +--Ah! c'est vrai, dit le jeune homme, riant de bon coeur; j'oubliais que +tu as un artifice merveilleux pour écarter ces bandits. Figurez-vous, ma +cousine, que le drôle, qui a servi comme aide-pharmacien chez mon père, +a trouvé le moyen de fabriquer du phosphore avec des os calcinés, je +crois, et qu'il s'en frotte le corps pour effrayer les Indiens, qui +l'ont pris pour une divinité malfaisante. + +Merellum ignorait ce que c'est que le phosphore; mais elle avait vu +Baptiste à l'oeuvre et connaissait le secret de ces flammes dont il +s'entourait afin d'intimider les sauvages. + +--Comment vous êtes-vous connus? dit-elle à Cherrier. + +--Il était esclave chez mon père, qui avait quitté le Canada pour +s'établir pharmacien à la Nouvelle-Orléans. + +--Mauvais massa! ben, ben mauvais! marmotta le nègre en hochant la tête. + +--Certaine nuit, il s'enfuit, continua Xavier; on n'en entendit plus +parler. Aussi ne fus-je pas médiocrement surpris de me heurter à mon +fugitif un jour que je rôdais dans ces parages. Je lui expliquai le but +de mon excursion. Il promit de m'aider. Lui ayant dépeint votre figure, +je continuai mon chemin; mais, attaqué par les Janktons [13], je fus +blessé à la joue. On me transporta au fort Colville où je dus passer +l'hiver... + +[Note 13: Indiens maraudeurs. Voir la _Huronne_.] + +--Alors il est votre esclave? dit Merellum en réfléchissant. + +--C'est-à-dire qu'il l'a été. + +--Mais il l'est encore, puisqu'il est en votre pouvoir. + +--Non, non, répliqua Xavier en souriant, il est libre maintenant, +puisqu'au Canada et sur ces territoires les blancs ne reconnaissent +point d'esclaves... Mais l'air du matin m'a singulièrement aiguisé +l'appétit. Si nous allions à la grotte de Baptiste, car je suppose que +c'est là que vous restez, ma cousine? + +--Oui, bonne petite demoiselle rester là, s'écria le nègre. Elle avoir +été malade, oh! ben malade; mais noir soigner elle, et elle guérir tout +à fait. Moi préparer bon déjeuner. Aimer ben fils à massa, mais pas +massa. Oh! non, pas li en tout. + +Ils rentrèrent dans la caverne. Baptiste servit un succulent repas +de biftecks de tortue, frai d'esturgeon, oeufs de canards sauvages et +légumes divers. + +Pendant ce repas, les deux jeunes gens achevèrent de faire connaissance. +Xavier proposa à Merellum de la ramener au Canada et de lui rendre la +moitié de la fortune laissée par leur grand-père. La seconde partie +de cette proposition intéressait peu la Petite-Hirondelle. Mais depuis +longtemps elle désirait voir le pays de ses aïeux. C'était même dans ce +but qu'elle avait renoncé à commander les Clallomes pour s'embarquer à +bord du brick de Poignet-d'Acier. Une réflexion l'arrêtait cependant: le +capitaine ne serait-il pas de retour dans la Colombie avant qu'elle fût +arrivée au Canada? Xavier lui assura qu'en se pressant un peu, on le +trouverait encore soit à Montréal, soit à Québec. + +Toutes les objections étant levées, Merellum consentit à accompagner le +chasseur. + +Il fut décidé qu'ils attendraient que la convalescente fût entièrement +remise, et qu'ensuite ils se rendraient au Canada par la route de terre, +c'est-à-dire en traversant les Montagnes-Rocheuses et en longeant, +soit en canot, soit à pied, les bords de l'Assiniboine, puis de la +Saskatchaouane jusqu'aux Grands Lacs. + +Ces arrangements pris à la satisfaction générale, même de Baptiste, qui +devait suivre «la petite demoiselle» aux établissements, Cherrier sortit +avec le nègre pour se construire une cabane sur le plateau. + +Huit jours ne s'étaient pas écoulés que les deux jeunes gens s'aimaient +d'un amour pur et passionné. + +Pouvait-il en être autrement à la face des grandes choses de la nature +qui les entourait! + +Xavier apprenait à Louise les nobles doctrines du christianisme et +initiait cette âme jeune et candide aux mystères de la nouvelle société +dans laquelle il se proposait de la produire. Elle saisissait ses +explications et se les appropriait avec cette pénétration qui est +particulière aux femmes. L'élève et le maître étaient enchantés l'un +de l'autre, et le moment du départ approchait, lorsqu'une après-midi, +tandis que Xavier lui enseignait la lecture au moyen de lettres tracées +sur du sable, Baptiste entra brusquement dans la salle souterraine en +criant:--Indiens! Indiens! + + + + + CHAPITRE XIV + + UNE RUSE DE BAPTISTE + + +--Indiens! Indiens! répétait-il avec des accents de terreur. + +--Où sont-ils? demanda Xavier inquiet. + +--Là! eux là! sur grande rivière, répliqua le nègre. + +--Savez-vous, Baptiste, à quelle tribu ils appartiennent? dit froidement +Merellum. + +--Eux, Nez-Percés! Nez-Percés! + +--Mais, reprit la jeune fille, vous avez un moyen de les repousser s'ils +sont nombreux, et nous sommes en mesure de leur résister s'ils... + +--Douze canots! douze, bonne demoiselle! Eux plus peur de nègre, plus +peur en tout! + +--Viennent-ils donc pour nous attaquer? dit Xavier. + +--Attaquer nous, oui, massa! Attaquer, attaquer bientôt. + +--Mais ils te prennent, m'as-tu dit, pour l'Esprit du feu; on n'attaque +pas un Esprit, fit Xavier en souriant. + +--Oh! massa, massa! flammes pas pouvoir luire dans le jour, répliqua +Baptiste d'un air désolé. + +--Cette retraite est sûre; ils ne la découvriront pas. + +Le nègre secoua la tête. + +--Eux suivre moi depuis deux ou trois jours; eux voir moi; moi pas dire +à vous, crainte d'effrayer vous. + +--Tu as commis une imprudence, dit le jeune homme d'un ton de reproche; +mais, encore une fois, où sont-ils? + +--Là! regardez par fenêtre, repartit Baptiste en montrant la feuille +de parchemin qui bouchait l'ouverture par laquelle la salle recevait le +jour. + +Cette ouverture se trouvait à cinq ou six pieds du sol. Le chasseur +s'élança vers un escabeau pour regarder au dehors. + +Mais, plus prompte que lui, Merellum monta sur l'escabeau en s'écriant +d'un ton qui révélait tout l'intérêt qu'elle avait pour Cherrier: + +--Non, non, Xavier, je vous en prie, ne vous mettez pas à cette fenêtre. +Si, par malheur, les Indiens vous apercevaient, vous seriez perdu. + +--Pas à craindre ça, dit Baptiste. Fenêtre haute et masquée par +buissons. Vous pouvoir reluquer Indiens, pas eux vous. + +Se hissant sur un autre escabeau, il arracha la peau de parchemin. Un +chaud rayon de soleil couchant tomba aussitôt comme une pluie d'or sur +les pelleteries qui garnissaient la salle. + +Éblouie par cette soudaine clarté, Merellum détourna la tête. + +Xavier profila de son mouvement pour sauter sur le siège qu'avait quitté +Baptiste et arrondir son bras autour de la taille de la jeune fille. + +Elle le remercia d'un regard qui lui fit, une minute, oublier les +dangers de leur situation. + +Tous deux ensuite plongèrent leur vue au dehors. + +Un tronc de buis touffu cachait effectivement la baie de la fenêtre, et +permettait d'embrasser un assez vaste horizon sur le rio Columbia, +qui roulait ses eaux à cent mètres au-dessous, sans que ceux qui le +traversaient à cet endroit pussent vous distinguer. + +Quand les jeunes gens opérèrent leur reconnaissance, une douzaine de +canots remplis de Nez-Percés naviguaient vers la falaise. + +--Le Renard-Noir! murmura Merellum dont le visage s'enflamma de colère. + +Xavier la sentit frémir. + +--Qu'est-ce donc que le Renard-Noir? demanda-t-il. + +--Ah! je me vengerai. Je n'y puis tenir, il faut que je me venge! +s'écria la Petite-Hirondelle. + +Et avant que Cherrier eût pu prévoir son intention, elle avait bandé un +arc et décoché une flèche hors de la caverne. + +--Touché! je l'ai touché! exclama-t-elle avec un geste de triomphe. + +--Qui avez-vous touché? fit Xavier. + +--Molodun, le Renard-Noir, le chef des Nez-Percés, mon persécuteur, si +vous aimez mieux. + +--Ah! marmotta Baptiste, petite demoiselle perdre nous! + +--Bah! reprit Xavier avec l'exaltation de la jeunesse, ils ne sont +qu'une cinquantaine en tout. Nous avons des armes et des munitions. Nous +pourrons bien leur résister. Du diable! s'ils déterrent jamais l'entrée +de ce souterrain. Passe-moi un fusil que je commence le feu. + +--Non, mon cousin, non, ne faites pas cela! s'opposa Merellum. + +Et s'adressant à Baptiste: + +--Ne lui donnez pas ce qu'il demande. + +--Mais pourquoi, Louise? + +--Pourquoi, parce que j'ai commis une imprudence en tirant sur Molodun, +et qu'il ne faut pas l'aggraver par de nouvelles légèretés. Tenez, +voyez, les Nez-Percés ont pris l'éveil; ils examinent la côte pour +savoir d'où vient cette flèche que j'ai lancée. Molodun n'a pas été +atteint grièvement, puisque le voilà debout dans son canot et inspectant +la falaise avec plus d'attention encore que les autres. Nous seront +vraiment protégés par ce Dieu des chrétiens dont j'aime tant à vous +entendre parler, s'ils ne découvrent pas cette ouverture. + +--Et quand ils la découvriraient? + +--S'ils la découvraient, c'en serait fait de nous. + +--Bah! ils auraient besoin d'ailes pour arriver jusqu'ici. + +--Vous ne connaissez pas les Indiens, mon cousin; ils y arriveraient. + +--Ah! pour ça, ma cousine, je voudrais bien savoir comment, dit Xavier +en riant. + +--Je vous assure... + +--Mais le rocher est à pic jusqu'au niveau du fleuve, à plus de cent +verges au-dessous de nous. + +--Ce qui ne les empêcherait peut-être pas de l'escalader. + +--De grâce! expliquez-vous, ma chère Louise. + +--Baissez la tête! baissez la tête! s'écria-t-elle tout à coup. + +Machinalement Xavier suivit ce conseil, et presque au même moment une +flèche passa en sifflant au-dessus de son oreille. + +--Voilà, reprit Merellum en se retirant de la fenêtre, une partie de +l'explication que vous désiriez, mon cousin. Si, comme ce n'est que trop +présumable à présent, les Nez-Percés ont remarqué cette ouverture, ils +chercheront d'abord la porte de la caverne, et, ne la trouvant pas, ils +lanceront, au moyen d'une flèche, un lasso par-dessus le tronc de buis +qui nous abrite et grimperont jusqu'à nous. + +--Alors il faut couper ce tronc, dit Xavier. + +--Pas pouvoir, pas pouvoir! répliqua Baptiste, tronc trop bas. Moi +essayer une fois, deux fois, dix fois, jamais pouvoir. + +Cinq ou six flèches pénétrèrent en même temps par la fenêtre dans la +salle. + +--Vous voyez, dit Merellum, ils cassent les branches du buis, afin de +distinguer ce qu'il y a derrière. + +--Que résoudre, quel parti prendre? murmura Cherrier. + +--La première chose à faire, répondit la Petite-Hirondelle, c'est de +boucher immédiatement cette fenêtre avec un morceau de roche, après +avoir placé adroitement les flèches qu'ils nous ont tirées sur le buis. +Quand ils l'auront dépouillé de ses feuilles et de ses rameaux, leurs +armes retomberont dans le fleuve, et, n'apercevant que le roc, là où ils +doivent à présent supposer qu'existe l'ouverture, ils croiront peut-être +s'être trompés et iront ailleurs. + +--Ah! voilà une idée excellente, ma cousine, je m'empresse de la mettre +à exécution.--Prépare-moi des fragments de roche, moricaud. + +Baptiste sortit pour chercher des cailloux dans le passage, tandis que +le jeune Canadien, ayant ramassé les flèches des Indiens, remontait +sur l'escabeau pour les arranger sur le buis, d'après le conseil de +Merellum. + +--Pas ainsi, mon cousin, pas ainsi! lui cria-t-elle, vous ne connaissez +pas la subtilité des Peaux-Rouges. + +--Que voulez-vous dire? + +--Mais ces flèches se sont enfoncées dans les pelleteries qui garnissent +les murailles de cette salle, par conséquent la pointe en est intacte. + +--Qu'est-ce que cela fait? + +--Cela fait, mon cher cousin, répliqua-t-elle en souriant, qu'ils ne +seraient pas longtemps dupes de notre supercherie. Des que les flèches +tomberont, ils courront les recueillir, car il n'est rien à quoi les +Indiens tiennent plus qu'à leurs flèches. + +--Mais je... + +--Attendez, et gare à vous! En voici d'autres qui arrivent! + +Xavier se jeta de côté pour livrer passage à une nouvelle volée de +projectiles. + +--Je vous disais donc, reprit Merellum, qu'ils se hâteront de repêcher +leurs armes; les trouvant parfaitement affilées, ils comprendront vite +qu'elles n'ont pas pu frapper le rocher, et alors... + +--Alors, il faut les émousser, n'est-ce pas, ma cousine? dit Xavier en +épointant chacune des flèches avant de la glisser dans les branches de +buis. + +--C'est cela, répliqua la jeune fille, qui se mit à l'aider dans sa +besogne. + +Le nègre rentra avec trois cailloux de la même couleur que la roche de +la falaise. + +Ils furent aussitôt ajustés dans la baie de la fenêtre, et l'obscurité +envahit la salle. + +--Maintenant nous sommes pour quelques heures au moins à l'abri de +ces coquins. Allumons une torche et avisons au moyen de nous tirer +d'affaire, dit Xavier. + +Baptiste prit dans un coin une branche de sapin longue de quatre pieds, +la fendit aux trois quarts de sa longueur en une foule de parties, y mit +le feu et la ficha dans un trou creusé à cet effet près de la cheminée. + +A la lueur fumeuse et vacillante de cette torche, ils tinrent conseil. + +--Allons, ma cousine, que proposez-vous? demanda gaiement Xavier, à qui +cette situation romanesque ne déplaisait pas trop, malgré l'imminence de +ses périls. + +Mais quand on est jeune, qu'on n'a pas encore tout à fait pris racine +dans la vie sociale, si je puis m'exprimer ainsi, on a une sorte +d'audace égoïste, amoureuse des témérités et ennemie jurée du doute. + +--Que proposez-vous, ma cousine? Il est temps ou jamais de prendre une +détermination, appuya-t-il en remarquant qu'elle rêvait. + +--A mon avis, le plus sage serait d'attendre, répondit-elle. Les +Nez-Percés se lasseront d'user leurs flèches contre le rocher; ils +débarqueront, fouilleront la falaise, et ne découvrant pas notre refuge, +ils finiront par s'éloigner. + +--Si pourtant ils le découvraient? observa Xavier. + +Merellum se tourna vers Baptiste, qui s'était étendu sur le sol, la tête +dans ses mains. + +--Bonne petite demoiselle veut opinion à nègre? dit-il. + +--Eh oui! intervint le Canadien, car tu sais mieux que nous quelles sont +les ressources de cette caverne. + +--Massa dire vrai, mais noir rien pouvoir faire avant la nuit. + +--Que feras-tu alors? + +--Nègre faire Chien-Flamboyant, répondit Baptiste en bondissant deux ou +trois fois. + +--Comment cela nous sauvera-t-il? dit Xavier. + +--Massa voir, massa voir. + +Le jeune homme haussa les épaules. + +--Oui, comment cela nous sauvera-t-il? insista la jeune fille, qui avait +plus de confiance dans l'adresse du nègre que Cherrier. + +--Vous écouter moi, et moi parler. Quand nuit venue, moi frotter mon +corps avec matière qui flambe dans la noirceur; monter après ça dans +gros arbre, et être tout en feu, tout en feu; Indiens effrayés; vous +profiter d'épouvante à eux. Et après que moi avoir aboyé trois fois, +sortir de cette grotte, descendre le cap vers le sud, avancer mille, +deux mille, trois mille pas; là, trouver enclos à moi, prendre chevaux +et filer comme vent. + +--C'est juste, dit Merellum, vous avez des chevaux près d'ici. Mais que +deviendrez-vous? + +Le nègre partit d'un bruyant éclat de rire qui fit reluire dans la +demi-obscurité, une double rangée de dents blanches comme l'ivoire. + +--Oh! ma cousine, soyez sans inquiétude à son endroit, dit Xavier: +Baptiste est trop ingénieux pour se laisser scalper par cette bande +d'assassins. N'a-t-il pas déjà su leur faire accroire qu'il avait la +puissance d'un Manitou? + +--Oui, Indiens grand'frayeur de Chien-Flamboyant, dit-il avec une +gravité comique. + +--Tu nous rejoindras au fort Colville, dit Cherrier. + +--Massa aller à fort Colville? + +--Sans doute! pourquoi celle question? + +--Difficile, difficile, Grande-Coulée, vilaine route; désert, sable, pas +manger, pas à boire, marmotta Baptiste. + +--Ta! ta! ta! j'ai déjà suivi ce chemin. Mais le crépuscule est venu. +Il n'y a point de lune en ce moment. Il me semble que le soleil s'est +couché sous un réseau de nuages. La nuit sera fort sombre. Si tu +commençais la représentation? + +--Massa et bonne petite demoiselle se munir d'armes et de provisions +d'abord, dit Baptiste. + +--Il a raison, et, sa prévoyance nous sera assurément d'un grand +secours, répliqua Merellum. + +Xavier Cherrier était convenablement équipé; il ne prit qu'une gourde +de vieux rhum et un taureau de pemmican [14]. Merellum jeta un arc et un +carquois sur ses épaules, entoura sa taille d'un long lasso, et plaça +à sa ceinture un poignard dont le chasseur lui avait fait cadeau. +Il désirait qu'elle y ajoutât une paire de pistolets, mais la +Petite-Hirondelle refusa obstinément. Elle avait les armes à feu en +horreur. + +[Note 14: On appelle ainsi les énormes saucissons de viandes boucanées, +confectionnés par les chasseurs du Nord-Ouest. (Voir la _Huronne_ et les +_Pieds-Noirs_.)] + +Tandis qu'ils s'apprêtaient, Baptiste se frictionnait des pieds à la +tête avec du phosphore. Jamais il n'avait fait aussi luxueuse dépense +de ce combustible artificiel. Aussi la salle souterraine était-elle +éclairée comme par une illumination _à giorno_. + +Xavier enchanté battait des mains: + +--Ah! comme il est drôle! mon Dieu, comme il est drôle! La bonne farce +que nous allons jouer aux Peaux-Rouges! Que j'aurai du plaisir à conter +cela un jour à mes amis de Montréal et de la Nouvelle-Orléans! + +--Nouvelle-Orléans, massa! vous vouloir y retourner! dit le tourbillon +de flammes avec une anxiété évidente. Oh! moi, pas aller là; plus +esclave, plus recevoir coups de fouet; non, jamais de jamais! + +--Bien! bien! je te laisserai au Canada, mon brave Baptiste, dit le +jeune homme éclatant de rire. + +--Ben sûr, au moins, massa? + +--Nous vous le promettons, dit Merellum avec un sourire. + +--Nègre croire vous, bonne petite demoiselle, dit le Chien-Flamboyant en +pressant un ressort qui faisait mouvoir la pierre servant de porte à la +salle. + +Quand il fut sorti, Xavier se rapprocha de la jeune fille et lui dit +d'un ton ému: + +--Je vous parais peut-être bien léger, Louise, car je plaisante à cette +heure critique. + +--Point du tout, mon cousin, je vous aime mieux comme ça. N'oubliez pas +que je suis une enfant du désert, accoutumée à braver, je dirai plus, +à rechercher les périls, et, si je vous voyais timide et tremblant en +cette circonstance, ma foi... + +Elle s'arrêta court. + +--Eh bien? fit Cherrier, charmé de la taquiner un peu. + +Elle lui demanda grâce par un regard. Il ne comprit pas ou ne voulut pas +comprendre. + +--Eh bien! mon cousin, répliqua-t-elle résolument, si vous n'étiez pas +brave, vous ne me plairiez pas. + +--Vous avez donc pour moi de l'amour, Louise? + +--Je ne sais ce que c'est que l'amour, mais mon coeur vous aime, Xavier. + +--Oh! s'écria-t-il en lui saisissant la main, cet aveu... + +--Je dis ce que je pense. Vous êtes, après le capitaine Poignet-d'Acier, +le premier homme vers lequel je me sois sentie attirée par une +inclination secrète, et je suis heureuse du bonheur que mes paroles +semblent vous causer. + +--Louise! Louise! vous me rendez fou de joie! + +Il porta sa main à ses lèvres. + +--Pourquoi ne m'embrassez-vous pas sur les joues, comme d'habitude, +Xavier? dit Merellum d'un air surpris. + +Il rougit, pâlit et baissa les yeux. + +La naïveté de la jeune fille l'effrayait presque. + +--Mais, reprit-elle candidement, qu'avez-vous donc? + +Il tomba à ses genoux. + +--Louise, lui dit-il d'une voix palpitante, Louise, je vous aime, vous +le savez, n'est-ce pas! Je sens que loin de vous la vie pour moi ne +serait plus possible; que désormais toutes mes pensées, toutes mes +aspirations sont pour vous... Enfin, je vous aime!... + +--Mais, moi aussi, je vous aime, Xavier, dit-elle avec l'innocente +franchise d'une âme vierge. + +--Alors, reprit-il en balbutiant, vous consentiriez... + +L'émotion l'empêcha de poursuivre. + +--Mais je consentirai à tout ce que vous voudrez, Xavier. + +--Même à m'épouser?... + +Et il l'enveloppa d'un regard suppliant. + +Merellum tressaillit. Un nuage passa sur son front. + +--Oui, n'est-ce pas que vous consentirez à m'épouser, dites-le, +promettez-le moi, Louise? fit le jeune homme de cet air câlin et +pressant qui est une des plus fortes expressions de la passion. + +--Vous épouser! répondit-elle lentement, stupéfaite de cette prière. + +Xavier ouvrit la bouche pour insister. + +Trois aboiements successifs, vigoureusement cadencés, l'arrêtèrent. + +--Le signal! Partons, mon cousin, partons! s'écria Merellum. + +La première, elle s'élança sur l'échelle, et, en atteignant le faîte, +elle vit le Chien-Flamboyant qui courait de branche en branche sur les +cèdres voisins. + +On eût dit un feu follet dansant au milieu des arbres. + +Du bas de la falaise s'élevaient des hurlements effroyables. + +--Indiens en fuite! en fuite! mais revenir bientôt, bientôt. Vous partir +vite. Chevaux au sud! cria Baptiste. + +Merellum et Xavier furent promptement de l'autre côté du cap. + +Au lieu indiqué, ils trouvèrent des mustangs, en bridèrent deux avec +des cordes de ouatap, et, sautant sur leur dos, se dirigèrent en toute +célérité vers le sud. + +Par malheur, dans sa précipitation, la Petite-Hirondelle avait laissé +tomber son chapeau d'écorce près de l'enclos aux chevaux. + + + + + CHAPITRE XV + + LA GRANDE-COULÉE + + +Merellum ne s'était pas trompée; elle avait atteint Molodun à l'épaule +droite, mais si légèrement, que la flèche avait seulement éraflé +l'épiderme. + +Depuis une lune, ce chef était remis du terrible coup de tomahawk que +lui avait asséné Oli-Tahara dans le combat des Nez-Percés contre +les Chinouks. Sa vie, il la devait à son épouse Lioura. Elle l'avait +transporté sur la rive septentrionale du Columbia, et ramené à l'ienhus +aussitôt, après le départ des ennemis. Sa reconnaissance pour la +Blanche-Nuée s'exprima en termes très-vifs lorsqu'il reprit ses sens, +et la jeune femme put se croire aimée; mais il n'en était rien. Quand la +possession n'aurait pas éteint les premières ardeurs qu'il lui témoigna +à la suite de leur mariage, ses longues entrevues avec Merellum et la +froide résistance de celle-ci avaient allumé dans le sein du sagamo une +passion désordonnée et qui, quoique assoupie, n'avait jamais cessé de +brûler. + +D'ailleurs, la pauvre Lioura portait sur son visage et sur son corps les +traces indélébiles des persécutions endurées chez les Clallomes: elle +était devenue laide. + +Avec cette laideur, qu'elle ne pouvait ignorer, sa jalousie avait +augmenté. Son père, l'Aigle-Gris, et son frère, le Castor-Industrieux, +étaient morts sur le champ de bataille; il ne restait plus personne pour +la protéger. + +Une fois guéri, Molodun se mit activement à la recherche de la face +blanche. Il savait qu'elle avait échappé aux perquisitions d'Oli-Tahara +et qu'elle était partie avec le Chien-Flamboyant. + +Jongleur par sa position et, conséquemment, au fait des petites +pratiques de la sorcellerie, Molodun était moins superstitieux que la +plupart des Indiens. + +Il avait vu le nègre en plein jour, dépouillé de tout son appareil +flammifère, et le soupçonnait fort d'être un habile charlatan; mais +comme, après tout, il ne faisait de mal à personne, le Renard-Noir +l'avait, par politique, protégé jusque-là, comme une créature dont il +pourrait peut-être un jour tirer parti. + +L'enlèvement de Merellum changea sa manière de voir à l'égard du nègre. + +Une centaine de guerriers nez-percés avaient survécu à la défaite. + +Molodun choisit parmi eux cinquante des plus braves et explora le pays +environnant. + +Plus d'une fois il aperçut le noir et tenta de s'emparer de lui; mais +chaque fois celui-ci sut mettre le sauvage en défaut. Un jour enfin, +Molodun entrevit Merellum, qui se promenait avec le chasseur canadien +sur le plateau de la falaise. Il n'avait certes pas besoin de cette +découverte pour s'exciter à poursuivre son entreprise. Mais une nouvelle +sensation traversa son coeur comme un fer rouge. Au désir de s'emparer +de la Petite-Hirondelle se joignit le désir, non moins brûlant, de tuer +le jeune homme avec qui elle causait si familièrement. + +Seul alors dans son canot, sa bande étant campée à quelque distance, il +rangeait la côte au pied du cap. + +Il aborda, gravit l'escarpement en moins de cinq minutes, et arriva sur +le plateau. + +Les jeunes gens n'y étaient plus. Molodun ne trouva que la hutte +grossière où le chasseur couchait avec Baptiste, Merellum occupant seule +la salle souterraine. + +Le Renard-Noir vit bien, tout de suite, que cette loge n'était qu'un +abri passager, et que la face blanche avait une autre retraite. + +Il fouilla, fouilla la falaise et ne trouva rien. + +Revenant sur le rivage, il se rembarqua, retourna vers ses gens et les +ramena dans un îlot, vis-à-vis du cap, où il les établit. + +Lui-même se plaça de manière à observer ce qui se passerait au sommet du +rocher. + +Par bonheur pour nos héros, le cèdre qui servait comme d'escalier au +souterrain, était en partie masqué par deux gros arbres du côté du +fleuve. + +Malgré sa vigilance, Molodun ne remarqua pas la rentrée du nègre dans +la grotte, quoique celui-ci eût parfaitement distingué les canots des +Nez-Percés. + +Enfin, fatigué d'attendre, le Renard-Noir résolut d'explorer la falaise +avec tout son monde. Il donna l'ordre de pousser vers le rivage. C'est à +ce moment que Merellum le reconnut par la fenêtre et tira sur lui. + +Surpris et irrité par cette attaque imprévue, Molodun craignit une +embûche, et au lieu d'attérir, il commanda à ses guerriers de se tenir +à flot, en tâchant de découvrir d'où venait le coup. Des flèches furent +décochées sans effet sur le tronc de buis, et comme la nuit tombait +rapidement, le Renard-Noir jugea qu'il était prudent de regagner son île +et d'ajourner au lendemain la continuation des recherches. + +Alors, dans les branches des arbres, tantôt, comme une gigantesque +statue de feu, tantôt comme une boule incandescente, parut Baptiste. + +Les Nez-Percés furent saisis de vertige. La plupart s'enfuirent, +quelques-uns se précipitèrent dans les flots où ils se noyèrent. + +Molodun lui-même se hâta de se réfugier dans son île. + +Le triple aboiement du Chien-Flamboyant acheva de semer l'épouvante +parmi les Peaux-Rouges. + +--L'Esprit du feu! l'Esprit du feu! hurlaient-ils en faisant force de +rames. + +Mais cette fois Molodun ne fut pas dupe du stratagème. Il avait reconnu +le nègre. + +--Que mon frère Peopeomaxmax rassemble les jeunes hommes, dit-il à un +chef qui l'accompagnait. + +Peopeomaxmax ou le _Serpent-Jaune_ essaya inutilement d'exécuter cet +ordre. + +Les Indiens étaient dispersés en tous sens. Le lendemain seulement, +Molodun parvint à en réunir une dizaine. + +Au point du jour, il traversa le fleuve, sonda le terrain tout autour +du plateau, mais sans deviner la cachette du cèdre. Une double piste +détourna au reste son attention de l'arbre. Cette piste partait du pied. +Il supposa que les auteurs des empreintes s'étaient, la veille, tenus +cachés dans les rameaux. + +Il examina les pas; c'étaient bien ceux d'un homme et d'une femme, et +l'un et l'autre appartenaient à la race blanche, car la pointe du pied +était tournée en dehors, au lieu d'être tournée en dedans, comme celle +des Peaux-Rouges. + +Ces impressions furent suivies jusqu'à l'enclos, où elles +disparaissaient à travers des traces de poneys nombreuses. Mais aucun de +ces animaux ne se trouvait alors dans l'enceinte. + +Molodun ne savait trop à quelle détermination s'arrêter lorsque +le chapeau que Merellum avait laissé tomber frappa sa vue. Il le +connaissait bien, car elle l'avait fabriqué dans sa loge. Aussitôt son +parti fut pris. + +--Mon frère, dit-il au Serpent-Jaune, tu vas aller chercher des chevaux +à l'ienhus, qui n'est qu'à un tour de soleil d'ici, et tu me rejoindras. +Je suivrai cette piste qui monte vers l'est. + +Peopeomaxmax partit incontinent avec trois hommes, laissant une partie +des autres accompagner le Renard-Noir. + +Pendant ce temps, Cherrier et Merellum, qui avaient galopé toute +la nuit, déjeunaient gaiement à l'entrée d'une grotte, non loin de +l'embouchure de la Voila-Voila, dans la Colombie. + +Le paysage était nu et stérile. Une lande sablonneuse, sans bornes, +l'occupait en entier vers le sud. Au nord, il était fermé par le fleuve +qui roulait ses ondes grondeuses entre des roches volcaniques noirâtres. +Sur la rive méridionale se dressaient deux colonnes colossales, +mesurant sept à huit cents pieds d'élévation, nommées par les voyageurs +canadiens-français les Cheminées, et sur le bord septentrional, +vis-à-vis, un roc énorme dont la face répond assez à celle des +cheminées. On dirait que, comme pour le Saguenay, au Canada, une +révolution terrestre a tranché d'un seul coup les rochers en deux et +ouvert ainsi un lit aux ondes du rio Columbia. + +--Ces pics ont un aspect singulier, dit Xavier en indiquant du doigt les +Cheminées. + +--Les Voila-Voilas, Indiens qui habitent ce pays, les ont nommés les +filles Kiuses, répondit Merellum. + +--Ah! et sans doute il y a une histoire attachée à cette dénomination. +Contez-la moi, tandis que nos chevaux se reposent, ma belle cousine. + +--Avec plaisir. + +--Je vous écoute. + +Alors la Petite-Hirondelle parla ainsi: + +«Vous savez, mon cousin, que le Loup est vénéré par la plupart des +Peaux-Rouges riverains de la Colombie. Or, il y avait jadis un de ces +animaux qui gouvernait la contrée. Ayant appris qu'une sauterelle, +grande magicienne, y causait des ravages épouvantables, il se mit à sa +recherche, la surprit, la vainquit par la ruse, la dévora et reprit +le chemin de sa maison. En route, il rencontra trois Indiennes kiuses. +Elles étaient soeurs, il devint amoureux de toutes les trois. + +«Au moment où il les aperçut, elles construisaient une chute, afin de +prendre au-dessous du saumon dans un filet qu'elles avaient l'intention +de tendre. Le Loup les observa jusqu'à la nuit. Alors, quand elles +se furent retirées, il détruisit leur ouvrage. Le lendemain, même +manoeuvre, et ainsi durant trois nuits. Au matin du quatrième jour, les +jeunes filles désolées s'étaient assises sur le rivage et poussaient +des cris déchirants. Le Loup s'approcha d'elles et leur demanda pourquoi +elles pleuraient. + +«--Parce que, répondit l'aînée, nous avons faim et que nous ne pouvons +bâtir une chute pour prendre des poissons. + +«--Vraiment! dit le Loup, et si je vous en bâtissais une, que me +donneriez-vous en échange? + +«--Tout ce que vous voudrez, répliqua-t-elle. + +«--Eh bien! reprit-il, si vous voulez devenir mes femmes, je vous ferai +une belle cascade, et vous prendrez autant de poisson que vous voudrez. + +«--Les filles kiuses se consultèrent. + +«--Il leur répugnait de devenir toutes les trois les femmes du Loup, +non point parce qu'elles étaient soeurs, car c'est la coutume chez les +Indiens de la Colombie d'épouser plusieurs soeurs, mais parce qu'elles +se jalousaient mutuellement. + +«Elles demandèrent au Loup un peu de réflexion, espérant que pendant ce +temps elles trouveraient des vivres. + +«Elles n'en trouvèrent point, et la faim les pressait. + +«Alors les filles kiuses consentirent à suivre le Loup dans son wigwam. + +«Il leur donna du poisson, du gibier, des racines de ouappatous tant +qu'elles en voulurent, et elles furent heureuses jusqu'à la fin de la +saison. + +«Mais un jour qu'il était parti à la chasse, un Manitou s'introduisit +dans leur loge et leur lit des présents de ouampums. + +«Le Loup, en rentrant, vit ces présents et se mit en fureur. + +«Après avoir grondé et battu ses femmes, il leur ordonna de le suivre +sur le bord de la rivière Voila-Voila. + +«En y arrivant, il reprocha à l'aînée de l'avoir trompé, et la changea +en grotte,--celle dans laquelle nous déjeunons, observa Merellum. + +«Puis il métamorphosa les deux cadettes en ces deux pics qui s'élèvent +là-bas. + +«Ensuite, lui-même prit la forme du rocher qu'on aperçoit de l'autre +côté du fleuve, afin d'être toujours à même de surveiller la conduite de +ses squaws. + +«On dit que, quand il est irrité, il attire sur elles la foudre et leur +fracasse la tête [15].» + +[Note 15: Parmi les tribus de la Colombie, le loup est en grand honneur. +On lui attribue la plupart des cascades existantes. Voici une autre +version de la légende ci-dessus. Le loup désirant avoir une femme, la +voulut de la tribu des Spokani. Dans ce dessein, il leur demanda une de +leurs vierges. Sa demande fut agréée. En récompense, le Loup promit que +le saumon serait abondant, et, dans ce but il créa une chute, afin qu'on +le pût prendre avec plus de facilité. Plus tard, il adressa une requête +semblable aux Seskui ou Coeurs-d'Alène; mais ceux-ci la repoussèrent. +Pour se venger, le Loup forma la grande cataracte des Spokani, qui a +depuis empêché le poisson de remonter au territoire des Coeurs-d'Alène.] + +--Et vous avez pourtant cru à tout cela, ma cousine! dit Xavier en +souriant. + +--Ah! mon cousin, vous êtes méchant! répliqua-t-elle joyeusement en lui +donnant une petite tape sur la joue. + +--Eh bien! reprit-il, je bois à la santé des filles kiuses! + +--Ouaou! ouaou-ou-ou-ou! ahh! ahhh! ahhhh! répondit à ce toast un voix +familière. + +--Le moricaud, ma conscience [16]! C'est lui-même! dit le jeune homme en +regardant autour d'eux après avoir mouillé ses lèvres au flacon de rhum +qu'il avait tiré de sa carnassière. + +[Note 16: Locution très-usitée parmi les Canadiens-Français.] + +--Li! massa! li! riposta la grosse voix du nègre, apparaissant à cheval +devant une saillie du rocher. + +--Je savais bien que tu réussirais à échapper aux Peaux-Rouges! + +--Peaux-Rouges, pas forts, pas forts en tout! dit Baptiste d'un ton +crâne. + +--Ils ont abandonné la partie, n'est-ce pas? + +--Eux, pris au piége, d'abord, massa. + +--Ont-ils perdu notre piste? demanda Merellum. + +--Perdu oui, perdu non. + +--Que signifie ce baragouinage? Allons, explique-toi, dit Cherrier. + +--Massa, Indiens venir derrière moi; mais pas près, une, deux, trois, +quatre, dix lieues! + +--Ils sont à dix lieues de nous! + +--Dix lieues, oui; eux pas de chevaux, mais bientôt en avoir. + +Et Baptiste raconta, dans son langage pittoresque, que Molodun, ayant +découvert la trace de Merellum, s'était immédiatement lancé à sa +poursuite avec six Nez-Percés, après avoir envoyé le Serpent-Jaune au +village pour y prendre et ramener des mustangs. + +--Vous partir, partir tout de suite, dit-il en terminant; car Indiens +revenir, revenir vite. + +--Alors, montons à cheval! s'écria Cherrier. + +Il courut chercher les poneys, qui tondaient quelques maigres arbousiers +sur le rivage du fleuve. + +Cinq minutes après, tous trois galopaient vers la rivière des Saaptim. + +Ils suivirent son cours jusqu'à celle du Pavillon, et au bout de huit +jours d'un voyage pénible, ils entrèrent dans la Grande-Coulée, ancien +lit présumé du rio Columbia, et qui n'a pas moins de cent cinquante +milles de longueur sur un à six de large. + +Là, la végétation cesse entièrement. Partout ou se porte le rayon +visuel, il n'aperçoit que rochers infranchissables, tronçons et +fragments de colonnes ou projections basaltiques, strates micacées, +brillantes comme l'or, schistes noirâtres et sables mouvants. A peine, +d'intervalle en intervalle, rencontre-t-on quelques arbustes nains ou +quelques plants de cactus sphéroïdal et de créosote; les pariétaires, la +mousse elle-même semblent avoir horreur de cette gorge épouvantable. +De chaque côté elle est cuirassée par des masses rocheuses verticales, +formidables, dont l'élévation dépasse souvent cinq et six cents mètres. +La solitude est complète en ces lieux; rarement la voix humaine s'y fait +entendre; jamais les bêtes fauves ne la troublent par leurs cris. +Mais quand un son y est lancé, il bondit d'écho en écho, doublant de +puissance à chaque station, et il revient grossi de sa propre force, +avec des réverbérations effrayantes. Les volatiles évitent soigneusement +la Grande-Coulée. Les reptiles ne s'y montrent nulle part. Le serpent à +sonnette, si commun dans toute l'Amérique septentrionale, fuit ce canon +maudit. Seuls des créatures animées, les pélicans y barbotent dans des +mares d'eau saline et bourbeuse, éparses ça et là dans des bas-fonds. + +C'est une désolation qui afflige l'esprit le plus robuste, un silence +qui glace le coeur, à moins que les stridentes clameurs de la tempête +n'ébranlent toutes ces assises de granit, et les remuent jusque dans +leurs entrailles. Alors le soi frissonne, la pierre parle, elle gémit, +se lamente, et, de la Grande-Coulée, ordinairement morne et taciturne +comme la tombe, s'échappent des mugissement semblables à ceux qui +accompagnent les grandes convulsions de la terre en mal d'épanchement +igné. + +En rapprochant, de l'extrémité supérieure de la barranca, on remarque au +milieu même, et atteignant par leur altitude la hauteur des escarpements +dont elle est bastionnée, deux montagnes. + +Ces montagnes durent former des îles quand la Colombie traînait ses +flots dans ce vaste bassin. + +Le plateau de la première est long, avec une étendue assez considérable; +celui de la seconde est rond et n'a qu'un diamètre peu développé. + +Elle ressemble à un cône tronqué. + +Après de longues journées de marche, après avoir souffert de la soif et +de la faim, un soir, la petite troupe de fugitifs arriva au pied de ce +cône. + +Merellum était exténuée; la disette de vivres, l'insalubrité de l'eau et +des aliments, la fatigue, avaient altéré sa frêle constitution, à +peine remise des secousses d'une longue maladie. Cependant elle ne se +plaignait pas et trouvait dans son courage des paroles pour relever le +moral de ses compagnons de misère. + +Xavier Cherrier avait perdu une partie de son enjouement. Il souffrait +doublement, pour elle et pour lui. Mais il s'efforçait de faire bonne +contenance, et parfois plaisantait volontiers sur ce qu'il appelait «le +romantique de leur situation.» + +Quant à Baptiste, il ne cessait de jurer en jargon +franco-hispano-anglais, et sur tous les tons, contre ces vermines +d'Indiens qui obligeaient «bonne petite demoiselle et massa Xavier à +promener eux par pareille chaleur, dans pareil pays.» + +Au reste, actif, industrieux et toujours sur pied, il allait cueillir +des pommes de cactus là ou on aurait supposé qu'un oiseau seul pouvait +atteindre, et la chair juteuse de ces fruits n'avait pas été d'une mince +importance pour leur sustentation, tandis que le brou offrait à leurs +chevaux une provende substantielle. + +Quand celle ressource manquait, Baptiste trouvait encore le moyen +d'escalader des crêtes sourcilleuses de la Grande-Coulée, et de tuer au +delà quelques oiseaux ou de rapporter de l'eau plein sa gourde. + +Néanmoins, malgré toute son ingéniosité, aidée de la connaissance +qu'avait Merellum du pays, ils durent, plus d'une fois, se coucher à +jeun et fournir une longue traite, le lendemain matin, avant de trouver +de quoi relever leurs forces et celles de leurs montures. + +Ils étaient dans cette triste condition quand ils firent halte devant le +cône dont je viens de parler. Depuis vingt-quatre heures ils n'avaient +ni bu ni mangé, et leurs poneys trébuchaient d'épuisement à chaque pas. + +--Il m'a semblé distinguer quelque chose comme un lac là-haut, dit +Xavier; je m'en vais tacher de grimper. Peut-être trouverai-je des baies +sauvages. Cela nous rafraîchira toujours mieux que ces cailloux que +nous suçons du matin au soir, comme si c'étaient des morceaux de sucre. +Allons, ma cousine, encore un brin de patience, et nous serons au fort +Colville. Ça ne fait rien, vous devez vous dire que, pour un amoureux, +j'ai de drôles de façons de faire la cour à ma prétendue... + +--Votre prétendue! vous êtes bien hardi, monsieur! interrompit Merellum +essayant de sourire. + +--Massa reposer vous, nègre monter sur ce morne, dit Baptiste. + +Xavier voulut insister; mais l'autre ajouta en lui parlant à l'oreille: + +--Non, massa, pas vous, pas vous! garder petite demoiselle! + +Cet argument était irrésistible; le Canadien demeura près de Merellum, +et Baptiste partit à la découverte. + +Au bout d'une heure, il revint portant sur sa tête une énorme botte de +fourrages verts tout mouillés. A la main il tenait trois gros poissons, +et sa gourde était remplie d'eau fraîche. Cependant il n'était +pas joyeux comme à son habitude, quand il avait fait quelque bonne +trouvaille. + +--Vous, boire et manger, dit-il aux jeunes gens; petit lac et poisson +en haut; pris poisson avec ligne et épine pour hameçon. Mais manger vite +poisson; lui cuit, moi cuire lui avant de rapporter. + +Les chevaux se jetèrent avec avidité sur les herbes succulentes que le +bon nègre avait étalées devant eux. Leurs maîtres ne se firent pas +prier non plus pour se restaurer. Le repas promptement expédié, Baptiste +profita d'un moment où Merellum ne les observait pas pour dire à +Cherrier: + +--Massa, partir tout de suite. Indiens arriver près: moi voir eux, quand +moi sur le morne. + + + + + CHAPITRE XVI + + LE FORT COLVILLE ET LES CHUTES DE LA CHAUDIÈRE + + +--Les Indiens, dis-tu? + +--Oui massa, oui, Indiens; moi sûr, moi voir eux. + +--Mais à quelle tribu appartiennent-ils? + +--Eux, Nez-Percés, massa, Nez-Percés! + +--Enfin, ils ne sont pas si près de nous... + +--Oh! si si, très-près: un, deux, trois, cinq milles, massa, cinq! + +--Alors, il faut aller camper ailleurs. + +Le Canadien se rapprocha de Merellum, qui s'était endormie. Quoiqu'il +lui en coûtât beaucoup de l'arracher au repos, il dut se risquer à cet +acte de cruauté, car la pauvre jeune fille était accablée de lassitude. + +Aux premiers mots qu'il lui dit, cependant, elle se leva, prête à se +remettre en route. Les poneys furent enfourchés, et nos voyageurs +coururent toute la nuit sans poser pied à terre. + +Le lendemain matin ils firent halte près d'une source d'eau fraîche, sur +une petite prairie ombragée par des acacias en fleurs, véritable oasis +dans ce désert. + +Xavier tua un bouquetin, le premier quadrupède qu'ils eussent rencontré +depuis leur entrée dans la Grande-Coulée. + +Ils se reposèrent deux heures et reprirent leur marche. + +Au bout de quatre jours, ils pénétrèrent dans une contrée nouvelle, +montueuse et boisée, et sortirent enfin du canon maudit. + +Désormais, l'eau et les vivres ne leur manqueraient plus. Ils se +sentaient près du fort Colville. L'espérance, les réchauffant de ses +rayons bienfaisants, ranima leurs forces. + +Cependant, la première nuit qu'ils couchèrent sur les hauteurs, Cherrier +s'éveilla tout à coup en proie à un violent émoi. Il était balancé +à droite et à gauche, comme si la montagne eût été secouée par un +tremblement de terre. + +Merellum lui apprit en souriant que ce qui causait son effroi était +simplement l'oscillation, au souffle du vent, des pins gigantesques sous +lesquels ils étaient étendus. + +Ces pins, de la plus grande espèce, appelés par les naturalistes +_lambertinæ_, plantent leurs racines entre les fissures des rochers, +à fleur de terre. Les débris de leur feuillage forment peu à peu, en +dessous, un lit de verdure qui semble immobile. Mais viennent les plus +légères brises, et le tronc des arbres ploie, comme un jonc sur sa base, +et toutes les racines, avec le sol environnant, sont en mouvement. + +Les Canadiens-Français désignent ces conifères par le nom de _pins +tremblants_, et les endroits où ils poussent par celui de _berceuses_. + +Xavier se rendormit en riant de sa peur. + +Le lendemain, dans l'après-midi, ils arrivèrent à la chute des +Chaudières, cataracte de près de soixante pieds, considérée comme la +plus haute du rio Columbia. Elle doit sa dénomination aux trous ronds +que l'eau et les cailloux ont, en tombant, pratiqués au bas. «Les +cailloux, dit avec raison un voyageur, une fois retenus entre les +inégalités des rochers, sous la cascade, tournent en spirale énorme et +creusent ainsi des cavités aussi rondes et aussi polies que les parois +intérieures d'une chaudière de fer.» Les fleuves de l'Amérique du Nord +contiennent grand nombre de ces chaudières naturelles. Il y en a de fort +remarquables au Canada, près de Québec et d'Ottawa. + +Les Peaux-Rouges, dont le langage imaginé est tout fleuri d'onomatopées, +les nomment tum-tum. + +Ayant longé un village indien, bâti au-dessus de la cascade des +Chaudières, Xavier, Merellum et le fidèle nègre ne tardèrent pas à +découvrir le fort vers lequel tendaient leurs voeux depuis si longtemps +déjà. + +C'était le fort Colville, élevé au centre d'une charmante prairie toute +chargée des trésors de la nature et entouré d'une ceinture de collines +qui l'abrite contre les affreux ouragans dont cette région est trop +souvent le théâtre. + +Ils y touchèrent après avoir traversé la rivière Thompson. + +Cet établissement, formé à deux cent cinquante lieues environ de +l'embouchure de la Colombie, est une propriété de la Compagnie de +la baie d'Hudson. Si à l'époque de notre récit il n'avait pas toute +l'importance qu'il a maintenant, c'était cependant déjà une factorerie +assez considérable, mais dont les chefs faisaient plutôt la traite de la +chair de buffle et du saumon boucané que celle des pelleteries. + +Le fort proprement dit se compose d'une enceinte palissadée, haute de +vingt pieds, bastionnée aux angles et munie de vieilles coulevrines. + +A l'intérieur s'étendaient les magasins de la compagnie, les chantiers, +les logements des chefs facteurs, des commis, des engagés et un hangar +spécial réservé aux aventuriers peaux-blanches et peaux-rouges, qui, +chaque soir, venaient demander l'hospitalité. + +Et on l'accordait, sans difficulté, cette hospitalité. Ennemis ou amis +étaient reçus. Comme dans l'antiquité, comme dans les tribus indiennes, +une fois le seuil passé, l'hôte, quel qu'il fût, était sacré. Aussi +trouvait-on dans les caravansérails du désert américain les assemblages +les plus bizarres, les couleurs les plus disparates, les hétérogénéités +les plus sanglantes. + +C'était un bruit, une confusion, un tohu-bohu à épouvanter tout autre +que les rudes voyageurs, ces infatigables pionniers qui parcourent le +Nord-Ouest américain. + +Pour les idiomes, vous étiez transporté aux temps et autour de Babel. + +Des costumes je ne vous parlerai point, sinon pour vous dire que, depuis +le très-naturel costume de notre respectable aïeul Adam, jusqu'à celui +du fashionable londonnais moderne, la plupart des accoutrements connus +faisaient habituellement leur montre, chaque année, dans la grande salle +du fort Colville. + +Et l'on festoyait en compagnie; blancs, rouges, noirs, cuivrés, rien n'y +faisait. Beau communisme, ma foi! Rarement on se disputait, même après +boire; bien plutôt l'on chantait et l'on dansait, au son d'une musique +inimaginable, tirée d'instruments outrés de se rencontrer ensemble; ce +qui n'empêchait pas la gaieté d'aiguiser ses joyeux propos, d'allumer +ses pétillants éclats de rire; mais une fois dehors, ah! dame, ça +changeait quelquefois. + +Rien n'est immuable en ce monde, pas même dans le Sahara de l'autre +hémisphère. + +La porte de l'enceinte du fort franchie, trêve de Dieu et trêve de +Manitous expiraient. + +Au plus robuste ou au plus fin l'avantage de continuer les libations de +la veille, mais au plus faible ou à l'inhabile le triste lot de payer, +comme on dit chez nous, les pots cassés; car, indépendamment des +antipathies de race, des vieilles inimitiés, les querelles surgissaient +souvent à l'intérieur dans ces réunions de gens cosmopolites; les +rixes, jamais! Elles étaient strictement défendues. Et deux individus en +venaient-ils aux mains pour une cause ou pour une autre, on les chassait +sans pitié et sans s'inquiéter s'il pleuvait, tonnait ou gelait. Beau +temps, que celui-là, pour les hardis chasseurs nord-ouestiers, comme on +les appelait! + +Aujourd'hui ces coutumes s'effacent; l'hospitalité est encore pratiquée +dans le désert, mais c'est une hospitalité parcimonieuse, que la +Compagnie de la baie d'Hudson n'octroie que sous bonne recommandation et +en échange d'une somme d'argent fort raisonnable, quand on ne fait point +partie de son personnel. + +Petit-fils d'un des principaux chefs-facteurs, Xavier Cherrier fut +parfaitement accueilli au fort, Colville, et Merellum, célèbre depuis +long-temps clans la Colombie comme souveraine de Clallomes, y fut +l'objet d'une attention toute spéciale. + +Le commandant du poste était, du reste, un homme aussi aimable que +brave, qui s'acquittait de ses devoirs avec une urbanité rare dans ces +pays incivilisés. + +Il fit donner à chacun des jeunes gens une chambre particulière et tout +ce qui pouvait contribuera les remettre des cruelles fatigues qu'ils +avaient endurées en traversant la Grande-Coulée. + +Xavier et Merellum résolurent de passer un mois au fort, pour attendre +qu'ils fussent tout à fait rétablis. + +Peu de temps après leur arrivée, ils assistèrent à l'ouverture d'une des +vastes caves dans lesquelles la Compagnie de la baie d'Hudson conserve +des centaines de buffles coupés par morceaux, pour être convertis +en pemmican et expédiés sur les différents postes de ses immenses +territoires. + +Ces caves sont bâties avec de la glaise, à dix ou douze mètres +au-dessous du niveau du sol, et, après un _carnage_[17] de bisons, +avant l'hiver, on y entasse les carcasses, entre des glaçons, jusqu'à ce +qu'elles soient pleines. Alors elles sont bouchées pour n'être rouvertes +qu'en été, lorsqu'on a besoin de la viande. Chacune peut contenir cent +bêtes dépecées. Et ce moyen de préservation est si parfait, qu'au bout +de deux ans de séjour les chairs déposées dans les glacières sont encore +fraîches et excellentes au goût. + +[Note 17: Voir la _Huronne_.] + +La cave ayant été mise à jour, on en retira une grande quantité de +quartiers de buffles, qui furent taillés en tranches très-minces; avec +la peau, on fit des sacs longs de trois pieds environ, sur un et demi de +diamètre. + +Dans des chaudières suspendues sur des bûchers en plein air bouillait la +graisse des animaux. + +Quand elle fut jugée à un degré d'ébullition convenable, on la versa, +au moyen d'une poche, dans les sacs avec des tranches de viandes en +proportion d'une livre de viande pour un quart de graisse à peu près. +Ceci terminé, les sacs furent liés, pressés et fortement ficelés. + +Ainsi façonnés comme de gros saucissons, ils pesaient une quarantaine de +livres et constituaient ce que les trappeurs appellent un taureau. Les +taureaux furent ensuite portés dans les séchoirs, sorte d'appentis à +claire-voie, où étaient pendus à des perches des milliers de saumons, +fendus en deux, et qui provenaient de la pêcherie établie au pied de la +chute des Chaudières. + +Le spectacle de cette préparation, faite au milieu des chants et des +rires de toute la population du fort, intéressa fort Xavier Cherrier. + +Merellum elle-même y prit plaisir, car c'était la première fois que, +depuis son bas âge, elle se trouvait en aussi grande et aussi joyeuse +compagnie de gens de sa race. + +Pendant qu'on étendait les taureaux de pemmican pour les faire +dessécher, ou qu'on les chargeait sur ces étranges chariots tout en bois +(sans qu'un seul morceau de métal entre dans leur construction), +les seuls en usage sur le territoire de la baie d'Hudson, pour les +transporter aux divers postes de la Compagnie, le chef-facteur proposa +aux deux jeunes gens de les conduire à la pêche au saumon, qui avait +lieu au bas des chutes de la Chaudière. + +Je n'ai pas besoin d'ajouter que Xavier accepta avec joie. + +La Petite-Hirondelle aimait trop à le voir heureux pour ne pas être +contente de ce qui le mettait en gaieté. Elle connaissait la pêche au +saumon, l'avait souvent pratiquée, et n'était pas fâchée de déployer son +adresse aux yeux des Canadiens. + +Il n'y a guère que deux milles et demi du fort aux chutes, dominées par +le village indien des Quiurlapi (peuplade au panier), qui se sont arrogé +le monopole de la pêche en cet endroit de la Colombie. + +Ces Peaux-Rouges obéissent à deux chefs, l'un préside à la chasse, +l'autre à la pêche. Nul n'a le droit de se livrer à ces exercices sans +leur autorisation. L'un et l'autre se réservent les meilleurs morceaux, +les plus belles proies. + +Leur pouvoir est sans bornes. J'ai ouï dire qu'ils cherchaient à +l'étendre sur les blancs qui habitent le voisinage. J'en doute; mais, +quoi qu'il en soit, les employés des forts Colville et Okanagan ne se +permettaient pas alors de pécher le saumon sans le consentement du chef +des eaux. + +Un mois ou six semaines avant que d'accorder à qui que ce fût ce +consentement, lui-même dressait au pied de la cascade sa vaste trappe à +pêcher. + +C'est un appareil en osier, à claire-voie, ayant la figure d'une +nasse ou birc, dont l'orifice embrasse plus de cinquante pieds de +circonférence. + +On le place dans le fleuve, sous la chute, de façon à ce que la nappe +d'eau tombe perpendiculairement dans l'ouverture, au-dessus de laquelle +on fixe, à sept ou huit pieds, une sorte de charpente en bois. + +Quand arrive le saumon, vers le commencement de saantylka [18], +c'est-à-dire de juillet, après avoir remonté toute la Colombie depuis +l'embouchure, il est excessivement fatigué par sa longue navigation à +travers les nombreuses et rapides cascades qu'il a du franchir. + +[Note 18: L'année des sauvages de la Colombie est aussi divisée en douze +mois, dont voici les noms: + + Sustiki (glace). Janvier. + Squasus (froid). Février. + Skiniramen (sorte d'herbes). Mars. + Skaputsi (départ, de la neige). Avril. + Staqumanos (racine amère). Mai. + Jtzwa (racine de kamassas). Juin. + Saantylka (chaud). Juillet. + Selamp (orageux). Août. + Skalnes (fin du saumon). Septembre. + Skàài (lune sèche). Octobre. + Kinni-Ayligutin (construction des loges). Novembre. + Kumakwala (lune de neige). Décembre.] + +La plus rude épreuve l'attend à la Chaudière; car là, il lui faut faire +une suite de bonds de soixante pieds de haut pour atteindre le sommet +de la chute, d'où il ne redescend plus, dit-on, lorsqu'il a réussi à +l'escalader. + +«Les saumons remontent en juillet, écrit M. Paul Kane, et pendant deux +mois ils affluent en masses incroyables. Ils ressemblent à une bande +d'oiseaux au moment où ils font ce saut énorme pour remonter les chutes; +le défilé commence à l'aurore et ne cesse qu'à la nuit tombante. Le chef +me dit qu'il avait pris, en un jour, jusqu'à dix-sept cents saumons, +chacun pesant trente livres en moyenne. L'un dans l'autre, chaque +journée de pêche à la trappe du chef est de quatre cents poissons.» + +On peut juger par là de la prodigieuse quantité de victimes faites +chaque année par les seuls Indiens Quiurlapi, car, après l'expiration de +son mois privilégié, le chef abandonne ses droits, le poisson devenant +plus maigre et plus chétif. Alors tous ceux qui veulent pêcher le +peuvent. Ils font usage de nasses plus étroites que celle du chef ou +se servent de harpons qu'ils manient avec beaucoup de dextérité. Ils +capturent ainsi jusqu'à deux cents poissons par jour. D'autres tendent +dans les rapides de petits filets à main, où les saumons se prennent en +foule à la surface de l'eau. Ces filets sont arrangés de façon que le +poisson, une fois entre, fasse par ses efforts tomber un petit bâton qui +en tenait l'orifice développé avant qu'il ne s'y introduisit. Le poids +du saumon suffit alors à faire fermer l'ouverture de l'engin, comme une +bourse, et on s'empare aisément du captif. + +Le saumon constitue presque le seul aliment des Indiens de la Colombie +méridionale: une pêche de deux mois fournit à leur consommation de toute +l'année. Pour le préparer et le sécher, on commence par lui fendre +le dos, puis on fend encore chaque moitié séparément, ce qui rend les +fractions assez minces pour sécher en quatre ou cinq jours. On enveloppe +ensuite les poissons dans des nattes de jonc ou d'herbes de façon à +former des paquets de quatre-vingt-dix à cent livres chacun, lesquels +sont cousus et placés sur des échafauds afin de les mettre à l'abri de +la voracité des chiens. + +«Les Chualpais [19], ajoute Paul Kane dans son intéressante relation, +les Chualpais pourraient, s'ils le voulaient, prendre une quantité de +saumons beaucoup plus grande; mais, comme le chef me le fit remarquer, +s'ils prenaient tous ceux qui s'offrent à eux, il ne resterait rien +pour les Indiens de la partie inférieure du fleuve, de sorte _qu'ils se +contentent de pourvoir strictement à leurs besoins_.» + +[Note 19: Orthographe et prononciation vicieuses du mot Quiurlapi.] + +Cette assertion a pu être faite à l'aventureux artiste canadien, mais +elle est fausse; car les Quiurlapi vendent ou échangent aux agents de +la Compagnie de la baie d'Hudson un nombre considérable de saumons; et +d'ailleurs, comment ceux qu'ils laisseraient volontiers échapper par un +sentiment de prévoyance et de commisération complètement étranger à la +race rouge, pourraient-ils être de quelque utilité «aux Indiens de la +partie inférieure du fleuve,» puisqu'il est notoire (et Kane l'assure +lui-même) que tous les saumons remontent la Colombie au delà de la chute +de la Chaudière pour ne plus redescendre! + +Au reste, avant d'atteindre ce point, une terrible guerre ne leur +a-t-elle pas été faite par les Indiens de la partie inférieure +eux-mêmes, qui, tout aussi bien que et avant les Quiurlapi, profitent +de l'époque du frai pour s'approvisionner de saumon, soit à la pointe +Astoria, soit près du fort Vancouver, soit à la dalle des Morts, soit au +saut du Prêtre. + +Les chutes de la Chaudière sont, il est vrai, l'endroit par excellence +pour la pêche du saumon, et cette pêche est accompagnée de cérémonies +fort réjouissantes. Durant, les premiers jours, les Quiurlapi y +procèdent après s'être couvert le visage de masques grotesques [20] en +écorce de cèdre, puis roulés, tout oints de graisse, sur des couches de +plâtre en poudre, ce qui leur donne l'apparence de véritables fantômes. + +[Note 20: Chose étrange,--et qui ne m'a pas moins surpris que la +découverte de figures ayant une analogie frappante avec le Sphinx +égyptien, représentées sur certaines pipes appartenant à des sauvages +cantonnés à l'est des montagnes Rocheuses,--les masques dont se servent +les Indiens de la Colombie ressemblent étonnamment par leurs formes à +ceux dont les anciens acteurs grecs faisaient usage.] + +Xavier Cherrier ne revenait pas de l'émerveillement que lui causaient +ces bandes de spectres blancs qui erraient silencieusement sur les bords +de la Colombie, quand ils arrivèrent, accompagnés du chef facteur, au +bas des chutes de la Chaudière, vers cinq heures du soir. + +Le soleil resplendissait dans toute sa majesté; et, glissant obliquement +sur l'énorme nappe d'eau qui se tordait en grondant sourdement entre +ses encaissements de quart, et dispersait dans l'air des nuages d'une +poussière plus étincelante que le rubis, il donnait à la cataracte +l'apparence et l'éclat éblouissant d'une immense coquille de nacre. + +Sous cette masse d'eau qui tombait incessamment avec des roulements de +tonnerre et des tourbillons d'écume, dressaient, presque à fleur d'eau, +deux rochers, distants d'une soixantaine de pieds l'un de l'autre. A +leurs arêtes on avait, au moyen de perches et nerfs de buffle, attaché +la grande nasse du chef de la pêche. + +L'épais bataillon des saumons, dont les écailles scintillaient aux +rayons du soleil, s'avançait devant le filet et tentait par un vigoureux +coup de queue de sauter à travers la colonne liquide; mais un à un, les +poissons heurtaient leur hure à la charpente assujettie au-dessus de +l'engin et ils retombaient étourdis dans la nasse, qu'une vingtaine +d'Indiens, postés de chaque côté, devaient retirer trois fois par jour. + +Suivant la coutume, la division des prises entre les familles avait eu +lieu à midi. + +Aussi, sur les grands rochers plats, au bas de la chute, une troupe de +femmes était-elle occupée à faire cuire les poissons _taboués_ [21]. + +[Note 21: _Taboués_ est un terme usité par les pêcheurs indiens dans +la Colombie et sur le Pacifique. Il signifie _interdit_. Les premiers +poissons pris dans une pêche sont tous taboués. On ne les peut vendre. +Mais il faut les trancher et les cuire le jour ou ils ont été captures. + +Les Quiurlapi croient que si les chiens mangeaient le coeur d'un saumon +pris par eux, la pêche manquerait l'année suivante; aussi ont-ils grand +soin d'arracher le coeur de tous les saumons dont ils disposent pour la +vente et de le brûler. Ce sacrifice est, pensent-ils, agréable à un de +leurs dieux, Etalapas [a] créateur de toutes choses, qui rend le saumon +abondant l'été, afin qu'on puisse en faire provision pour l'hiver.] + + [a] Voir la _Tête-Plate_, chap. II. + +Outre ces pécheurs, d'autres, munis de filets assez semblables à de +gigantesques balances à écrevisses, et d'autres, armés de fouènes à +dards mobiles, suivaient, soit à pied le long de la berge, soit dans des +canots, les saumons qui avaient échappé à la nasse du chef des eaux ou +qui, s'étant butés contre les rochers en essayant le saut de la chute, +redescendaient emportés par le courant. + +--Voyons, mon cousin, dit Merellum à Cherrier, munissez-vous d'un +harpon, et nous aussi nous participerons à la pêche. + +--Pas si vite! mon enfant, pas si vite! dit le chef facteur. Mieux +que personne vous savez combien les Peaux-Rouges tiennent à leurs +prérogatives; il faut que je demande l'autorisation au sagamo. + +Et du doigt il désigna un Quiurlapi qui causait sur le bord du neuve +avec deux Indiens masqués, dont les regards étaient à cet instant +dirigés sur la Petite-Hirondelle. + +L'un de ces derniers avait une taille colossale; l'autre était petit, +trapu et solidement charpenté. + +A leur aspect, Merellum éprouva un frisson, sans qu'elle pût se rendre +compte de celle émotion. + +--Allons! dit le chef facteur qui s'était approché du groupe et avait +soufflé quelques mots au sachem quiurlapi, allons, à l'oeuvre! Nous +avons la permission de sa rouge majesté. + +Il saisit un harpon, Merellum et Xavier en firent autant, et ils +montèrent dans un canot d'écorce où vinrent s'établir comme rameurs les +deux Indiens qu'on avait vus, cinq minutes auparavant, s'entretenir avec +le chef des eaux. + +Aussitôt commencée, la pêche se prolongeait aux flambeaux après le +coucher du soleil, et Merellum avait par son adresse amassé plus de +saumons que ses deux compagnons ensemble, car chaque coup de son harpon +amenait un nouveau poisson dans le canot, quand soudain, et comme +accidentellement, celui-ci donna contre un écueil. + +La petite troupe se trouvait alors à un quart de mille du reste des +Quiurlapi. + +Xavier et le chef facteur, qui tournaient le dos aux pagayeurs, se +sentirent brusquement frappés à la tête. + +Ils poussèrent des cris, couverts par le mugissement de la cataracte. + +Le canot s'était déchiré en deux; il enfonça, et ceux qu'il contenait +tombèrent à l'eau. + +Merellum se dirigea immédiatement à la nage vers Xavier, qui +disparaissait sous l'onde. Mais deux bras robustes enlacèrent la jeune +fille à la taille et l'entraînèrent au loin, malgré ses cris et ses +efforts pour se dégager de cette étreinte. + + + + + CHAPITRE XVII + + LES JEUX + + +Profondes étaient les ténèbres, car le naufrage de l'embarcation avait +causé l'extinction des torches de pin fichées à son avant pour attirer +le poisson. + +Cependant, aux reflets des traînées d'écume que roulait la Colombie, +Merellum put voir qu'elle était entre les mains du plus petit de leurs +pagayeurs. + +La nuit était douce, quoique le ciel fut couvert; mais l'air était plein +de monotones sonorités produites par le formidable concert auquel se +livrait, à quelque distance, la cataracte des Chaudières. + +Lasse de crier sans obtenir de réponse, de se débattre inutilement, +Merellum, à bout de forces, s'abandonna à son ravisseur. Il la mena, en +la soutenant et en nageant jusqu'au rivage, où il fut rejoint par son +compagnon, l'Indien aux proportions gigantesques, dont l'apparition +avait déjà causé une inexplicable émotion à la Petite-Hirondelle. + +En abordant, les deux Peaux-Rouges se démasquèrent, et une voix trop +connue, hélas! dit à la jeune fille: + +--Ma soeur est rapide comme l'oiseau dont elle porte le nom; mais +le Renard-Noir est plus rusé qu'elle. L'habileté triomphe souvent de +l'agilité. + +--Molodun, intervint sèchement l'autre Indien, cette face blanche n'est +pas à toi! C'est moi qui l'ai prise, elle m'appartient. + +--Mon frère n'a-t-il pas promis de me la céder? + +--Maxmaxpeopeo n'a rien promis. Il s'est emparé de la squaw, il la +gardera. + +Un éclair de courroux traversa les yeux du Renard-Noir. + +Il allait se livrer à tous les emportements de sa nature fougueuse, mais +une réflexion l'arrêta, et il dit d'un ton assez calme: + +--Mon frère le Serpent-Jaune l'a prise, c'est vrai; mais si je +ne l'avais pas conduit au tum-tum, il ne l'aurait pas prise. Par +conséquent, elle est à moi aussi bien qu'à mon frère. Il est trop juste +pour ne pas reconnaître que j'ai sur elle autant de droits que lui. + +--Cela se peut, répliqua froidement Maxmaxpeopeo. + +--Alors, reprit le Renard-Noir, mon frère consentira bien à accepter en +échange deux de mes captives. + +--Deux de tes captives! Non; pas même trois. + +--Que veut le Serpent-Jaune? + +--En échange de sa part de cette face blanche, il veut ce que tu +refuseras de lui donner. + +--Que mon frère parle! mes oreilles sont ouvertes. + +--Il veut, Molodun, ton arc en dent de narval. + +Le sagamo sourit ironiquement. + +--Mon frère est exigeant, répliqua-t-il ensuite. + +--J'ai dit, fit Maxmaxpeopeo. + +--Si mon frère y consent, nous reviendrons sur ce sujet plus tard, dit +Molodun. + +--Non! il me faut ta promesse maintenant. + +--Je la donnerai plus loin à mon frère; mais, à ce moment, les +Visages-Pâles vont se lancer sur notre piste. Que mon frère démarre les +canots, et, en débarquant à l'ienhus, nous terminerons notre marché, le +Renard-Noir l'en assure. + +Si, en parlant de la sorte, Molodun avait une arrière-pensée, +Maxmaxpeopeo, en exécutant son ordre, se flatta de l'espoir qu'à leur +arrivée au village nez-percé les anciens le confirmeraient dans la +possession de Merellum; car, suivant les moeurs indiennes, tout captif +appartient à son capteur, quels que soient, du reste, la fortune et le +rang de ce dernier. + +Molodun lia les pieds et les mains de la jeune fille; elle fut déposée +dans un canot, et les deux ravisseurs descendirent à toute vitesse le +cours du rio Columbia. + +Après vingt jours d'une navigation pénible, et pendant laquelle Merellum +eut à endurer de grandes souffrances, ils touchèrent au cantonnement des +Nez-Percés. + +Durant le voyage, la Petite-Hirondelle avait, par la conversation de ses +ennemis, appris que Molodun l'avait poursuivie, avec une petite troupe, +jusqu'à la sortie de la Grande-Coulée, et que, là, il avait congédié +tous ses gens, à l'exception du Serpent-Jaune, dont il se croyait sûr. + +L'un et l'autre avaient rôdé autour du fort Colville en épiant les +démarches de Merellum et en cherchant une occasion de la surprendre. +Cette occasion ne s'était pas présentée avant le soir de la pêche au +saumon. Molodun, qui avait déjà su se mettre dans les bonnes grâces +du chef des eaux, le gagna alors à sa cause par divers présents et une +promesse de l'aider à se venger du chef facteur contre lequel celui-ci +était irrité. + +Avec le Serpent-Jaune il se masqua, se couvrit de plâtre, comme la +plupart des Quiurlapi, et attendit la venue de celle qui faisait l'objet +de ses ardentes convoitises,--un Indien employé au fort Colville l'ayant +secrètement averti que le chef facteur et ses hôtes assisteraient à la +pêche. + +Le plan de Molodun fut bientôt dressé. Il ne fallait que monter dans +le canot de Merellum, sous prétexte de le diriger; les circonstances +feraient le reste. + +On sait comment il réussit. + +Sans suspecter complètement la bonne foi de Maxmaxpeopeo, le +Renard-Noir, qui, mieux que personne, connaissait les usages de sa +tribu, n'aurait pas été assez simple pour souffrir que, le premier, +il mît la main sur la jeune fille et en fit ainsi sa prisonnière +personnelle. Mais, au moment de la submersion du canot, il fut un peu +entraîné par le courant du fleuve, ce qui donna au Serpent-Jaune le +temps d'effectuer un coup qu'il méditait, au surplus, depuis qu'il était +parti avec Molodun pour donner la chasse à Merellum. + +Non qu'il eût grande envie de la face blanche. Il n'aimait guère les +femmes, et la Petite-Hirondelle lui plaisait assurément moins qu'une +Peau-Rouge. Mais le Serpent-Jaune était ambitieux. Comme tout Indien, +il jalousait son chef suprême. Lui ravir son autorité était la plus +caressée de ses aspirations; et comme tout Indien aussi, il avait un +penchant prononcé à la superstition. + +Parmi les Nez-Percés, personne peut-être, sauf son propriétaire, ne +doutait que le fameux arc en dent de narval appartenant à Molodun ne +jouît d'une influence magique. Il désirait donc cet arc, restitué, on +se le rappelle, au Renard-Noir par son beau-père l'Aigle-Gris, dans la +matinée qui précéda le combat des Nez-Percés contre les Chinouks, et +sauvé du désastre par Lioura, alors même qu'elle arracha son mari à la +mort dont il était menacé. + +Mais il n'était pas facile d'obtenir cette arme. Molodun y tenait +fort. En le tuant, Maxmaxpeopeo n'aurait pu reparaître au milieu +des Nez-Percés sans s'exposer à leur vengeance. Il fallait user de +subtilité, et, à cet égard, le Serpent-Jaune passait, avec raison, +pour n'avoir pas son égal dans la tribu. Il devina l'amour qui poussait +Molodun vers Merellum et se promit d'en tirer bon parti. Aussi fut-il +indirectement cause que la jeune fille n'eut pas à essuyer d'outrages +durant le trajet des chutes de la Chaudière à l'ienhus des Nez-Percés. + +Elle était sous la sauvegarde du Serpent-Jaune, et jamais amant ne se +montra plus vigilant pour protéger sa maîtresse contre les entreprises +d'un rival. Ce n'était pas qu'il voulût du bien à Merellum. Nullement; +il avait plutôt de l'antipathie que de la sympathie pour elle; mais il +savait que si Molodun venait à assouvir sur elle sa passion, la face +blanche n'aurait plus pour lui le même prix que si elle ne succombait +pas à ses violences. De toute façon, l'arc de dent de narval lui +échapperait; conséquemment, il était de son intérêt de la protéger jour +et nuit jusqu'à ce que Molodun eût tenu sa parole, et il n'y manqua +point, malgré les prières, les menaces et les explosions de colère +auxquelles s'abandonna plus d'une fois ce dernier, pendant la longue +route qu'ils eurent a faire. + +A peine le bruit de leur retour au village se fut-il répandu, que les +habitants se portèrent en foule au-devant d'eux. + +Lioura, la Nuée-Blanche, la femme du Renard-Noir, marchait en tête de la +multitude. Doublement irritée contre Merellum, à qui elle attribuait et +les tourments qu'elle avait endurés chez les Clallomes, et le dégoût de +son mari pour elle, et surtout les cicatrices qui la défiguraient alors, +Lioura avait dans son esprit fait un impitoyable procès à la pauvre +Merellum. Après avoir été son juge unique, elle voulait, à elle seule, +être son bourreau. Et elle avait inventé mille persécutions, mille +souffrances physiques et morales pour lui faire expier les crimes dont +elle l'accusait. Je passe sous silence le détail des tortures qu'elle +s'était promis d'infliger à la malheureuse face blanche: + +Dès qu'elle l'aperçut, elle se précipita sur elle, les doigts crispés et +recourbés comme des griffes, la bouche grande ouverte pour mordre et en +poussant des caverneux. + +Mais avant que la furie eût pu atteindre sa proie, Maxmaxpeopeo se plaça +entre elles. + +--Cette squaw m'appartient, dit-il; elle est mon esclave, je ne veux pas +qu'on lui fasse de mal, car j'ai envie de l'épouser. + +A ce mot, Molodun jeta sur le Serpent-Jaune un regard surpris et +courroucé. + +Il allait sans doute dire quelque chose, mais Lioura lui coupa la parole +en s'écriant: + +--Que cette face blanche soit à toi ou à un autre, je la déchirerai, je +lui arracherai les ongles avec mes dents, je fourrerai mes doigts +dans ses yeux et je lui mangerai la langue dans sa bouche. Retire-toi, +Maxmaxpeopeo, ou... + +--La femme de mon frère est trop vive, dit le Serpent-Jaune d'un ton +froid. + +--Trop vive! trop vive! reprit-elle; oui, Lioura est vive, et, pour +te prouver que tu as raison, elle va te lacérer le visage si tu ne la +laisses pas approcher de cette fille de chatte! + +Les Indiennes présentes à cette scène applaudirent par des hurlements à +l'audace de la Nuée-Blanche. Elles se pressaient de plus en plus autour +des nouveaux venus et leurs mains crochues s'allongeaient déjà pour +saisir Merellum qu'elles n'auraient pas tardé à mettre en pièces; mais +alors Molodun s'interposa. + +Repoussant brusquement sa femme, il dit d'une voix impérieuse: + +--La face blanche appartient à mon frère. Il est libre d'en faire ce +qu'il voudra, et je casserai la tête à quiconque lui cherchera dispute. + +--Chien! exclama Lioura en dévorant du regard le Renard-Noir. + +Elle n'avait pas achevé cette injure, qu'une violente gourmade l'envoya +rouler à dix pas de là. + +C'était Molodun qui avait ainsi corrigé l'insolence de son épouse. + +Elle se releva en pleurant, mais plus calme et en apparence radoucie. + +La défense du sachem suffit à apaiser les esprits. Chacun rentra +paisiblement dans son wigwam, et le Serpent-Jaune put conduire en +sécurité sa captive dans la loge qu'il occupait sur la place du village. + +Depuis son enlèvement, Merellum avait repris son stoïcisme indien. +Cependant elle ne désespérait pas de recouvrer encore sa liberté et en +cherchait l'opportunité. + +Le lendemain, Molodun vint trouver Maxmaxpeopeo et lui renouvela ses +propositions. + +--Je veux l'arc de mon frère pour la face blanche, fut la réponse unique +qu'il reçut. + +--Eh bien! dit enfin le Renard-Noir, je la joue à mon frère. + +--A quel jeu mon frère me la joue-t-il? + +--Au jeu de l'arc. + +--Oui, mais à une condition. Mon frère ne se servira pas de son arc en +dent de narval. + +Après quelques nouveaux débats, Molodun adhéra à cette clause. + +Les deux adversaires, accompagnés de leurs amis, se rendirent dans une +plaine, près du village. Merellum y fut amenée et attachée à un arbre. +A ses pieds on déposa l'arc magique, et Molodun et Maxmaxpeopeo, munis +chacun d'un arc ordinaire et d'une vingtaine de flèches, distinguées +par une marque particulière à chacun des antagonistes, se mirent en +position. + +Ils devaient tirer simultanément et aussi vite qu'ils le pourraient, +jusqu'à ce qu'une flèche tombât à terre. Alors, défense A eux de +continuer le tir. On compterait les flèches qui étaient en l'air, et +celui qui en aurait le plus serait proclamé le vainqueur. + +Le signal fut donné et une grêle de flèches partirent à l'instant, en +succession, avec une rapidité si grande, qu'on eût presque dit qu'elles +avaient été décochées par autant de mains différentes. L'une d'elles +s'étant abattue sur le sol, les joueurs reçurent l'ordre de cesser la +partie. + +Quoique impassible à l'extérieur, Merellum n'avait pas suivi sans une +vive émotion cet acte d'où dépendait son sort. + +La première, et avec joie, elle remarqua que le Serpent-Jaune avait +lancé quinze flèches avant la chute de celle qui constituait le point +principal du jeu, tandis que le Renard-Noir n'en avait lancé que +quatorze. + +La victoire de Maxmaxpeopeo fut saluée par de bruyantes acclamations; +car, ainsi que lui, ses parents supposaient que l'arc magique le +rendrait invincible et lui acquerrait promptement la toute-puissance sur +les Nez-Percés. + +Molodun, rongeant son dépit, entra dans sa loge plus épris que jamais de +Merellum et décidé à tout tenter pour s'emparer d'elle. + +Comme il fumait, soucieux et taciturne, accroupi sur une peau d'ours, +Lioura lui dit de ce ton insinuant que les femmes savent si bien prendre +quand elles désirent obtenir quelque chose: + +--Si mon seigneur veut donner la face pâle pour esclave à sa femme, elle +lui enseignera le moyen de la ravoir. + +--Molodun, répondit-il durement, ne promet rien à Lioura. Elle est sa +femme, elle doit lui obéir, et puisqu'elle sait un moyen de s'emparer de +la face blanche, qu'elle l'enseigne à Molodun. + +Lioura ne s'attendait pas à cette rebuffade. Mais déjà, dans son coeur, +un sentiment de haine pour son mari s'associait à la jalousie que lui +inspirait Merellum. Dissimulant donc son aigreur, elle répliqua d'un +accent soumis: + +--Lioura a toujours été prête à obéir à son seigneur. + +--Qu'elle parle! + +--Molodun, dit-elle, peut ravoir cette face blanche en ordonnant un +grande _liemola_. Il n'ignore pas que c'est l'usage d'apporter comme +enjeu, outre des pelleteries et des armes, des vêtements et des +coquillages, les captifs faits pendant la lune précédente. + +--La Nuée-Blanche a sagement dit! s'écria le sachem, sans pouvoir cacher +la joie que lui causait cet avis. + +Lioura lui jeta un coup d'oeil fauve, plein d'animosité. Mais il ne le +vit pas et se leva pour aller sur-le-champ consulter les jongleurs de la +tribu. + +C'est que, comme la plupart des rites indiens, la liemola, ou jeu de +la balle, est sacrée, et les jeesukaïns en sont les ordonnateurs et les +juges. + +Molodun se les était attachés depuis longues années. Ils lui étaient +entièrement dévoués et n'hésitèrent pas à servir ses projets. Séance +tenante, il fut décidé que la liemola serait annoncée le jour même, +qu'elle aurait lieu le surlendemain, et que Molodun commanderait un +parti de joueurs, tandis que Maxmaxpeopeo commanderait l'autre. + +Tous les hommes choisis à cet effet étaient tenus de jeûner pendant +vingt-quatre heures avant le commencement de la partie et tout le temps +qu'elle durerait ensuite. + +La nouvelle de la fête fut accueillie avec des transports d'allégresse +dans l'ienhus et dans les villages nez-percés circonvoisins. + +Deux cents jeunes gens se réunirent pour y prendre part. + +Dans une vaste plaine, parfaitement unie, près du ruisseau qui longeait +l'ienhus, on planta, à cinq cents mètres de distance, quatre perches, +deux de chaque côté, séparées par un intervalle de vingt pieds, +supportant une pièce de bois transversale. + +C'étaient les buts, ou _lonosi_, pour me servir du terme local. + +Ensuite les enjeux, composés d'instruments de chasse, de pêche, +ustensiles de ménage, pièces d'habillement, provisions de bouche, furent +étalés sur des couvertes, dans un espace réservé entre les _lonosi_, +mais un peu sur le côté. + +Auprès de ces objets, on rangea plusieurs captifs garrottés, parmi +lesquels figurait Merellum, fière, pensive, quoique non abattue. + +Elle avait confiance dans l'avenir. + +Les enjeux, êtres et choses, étaient gardés par les femmes parées de +leurs plus beaux ornements. + +La nuit du jour qui précéda la partie de balle, il y eut une procession +aux flambeaux. + +Les jouteurs, le corps huilé, entièrement nu et strié de peintures, +celles-ci rouges, celles-là blanches,--étaient tous admirablement, +faits. Ils offraient, comme on l'a dit avec justesse, au sculpteur des +types égaux à ceux qui ont inspiré l'âme et le ciseau de l'artiste dans +ses représentations des jeux olympiques sur le forum grec. + +Chaque bande marchait, distincte de l'autre, et sous les ordres de son +chef immédiat. + +Après avoir fait le tour de leurs lonosi respectifs, elles s'avancèrent +l'une vers l'autre au son du tambourin et en entonnant des chants de +provocation. + +Entre les deux buts, s'élevait un monceau de _nirens_. + +Ce sont des bâtons longs de quatre pieds, recourbés à une extrémité, de +manière à former un ovale ayant huit à dix pouces de circonférence, et +enserrant un petit filet en nerf d'animal. + +Les nirens servent à attraper et à rejeter la balle: le jeu a quelque +analogie avec celui de la raquette, mais il ressemble davantage à celui +que nos gamins appellent, je crois, la _truotte_. + +Chacun des joueurs prit sur le tas un niren, et les deux troupes +revinrent près de leurs lonosi. + +Là, elles dansèrent durant un quart d'heure, en décrivant des cercles +concentriques, tous les hommes ayant le visage tourné vers le centre. + +Après, ils s'assirent en rond et fumèrent; puis se remirent à la danse +pendant un quart d'heure, fumèrent encore et ainsi de suite, jusqu'au +lendemain matin. + +Tandis que, par ces exercices, ils préludaient au jeu, les femmes +priaient le Grand-Esprit en faveur des gens de leur parti [22], et +les jongleurs, barbouillés de rouge et de blanc, suivant qu'ils +appartenaient à la bande de Molodun ou à celle de Maxmaxpeopeo, +pétunaient autour d'un feu sacré, qu'ils avaient allumé sur un petit +tertre, à moitié de la distance séparant les lonosi. + +[Note 22: Je me sers souvent de ce terme, parce qu'il est le seul +usité pour signifier troupe, détachement, par les trappeurs +canadiens-français.] + +Au premier rayon du soleil, l'un d'eux prit une balle de bois, grosse +comme un oeuf, et la lança entre les poteaux. + +Alors, des deux côtés des buts, tous les joueurs à l'envi se +précipitèrent, leur niren à la main, cherchant à saisir la balle, à +la jeter ou à la pousser au delà des poteaux qui appartenaient à leur +propre camp. + +Les squaws, qui ce jour-là ont pleine liberté, se mêlaient aux hommes, +les excitaient de la voix, du geste et même du bâton. Je vous laisse à +penser si elles s'en donnent à coeur que veux-tu. C'était pour elles +ce qu'était autrefois la fête des esclaves à Rome. Elles pouvaient +largement user de représailles, car un mari qui se fut fâché aurait été +hué par ses compagnons. + +Aussi les horions pleuvaient-ils drus comme grêle sur les épaules des +joueurs. Les Indiennes faisaient assaut d'insultes et de coups. Et sous +prétexte de le stimuler à remporter la victoire, plus d'une assommait +littéralement son époux. + +Lioura n'était pas la moins active, pas la moins acharnée. Sans +s'inquiéter de la confusion, des bousculades, elle ne quittait pas d'un +pouce Molodun, et, armée d'un nerf de buffle, elle ne lui laissait ni +trêve ni repos. + +Le tumulte, la cohue, le mélange de ces corps rouges et blancs, les +chutes des maladroits, les disputes, le mouvement de tous ces bâtons, +allant à droite, à gauche, en avant, en arrière, en tous sens, et cette +balle qui bondissait, tantôt ici, tantôt là, poursuivie à la course +par une foule compacte, haletante, hurlante, sanglante, omnicolore, +formaient un spectacle inénarrable. + +Il avait été résolu que le jeu serait terminé après cent parties, +c'est-à-dire après que la balle aurait été ramenée cent fois au delà des +lonosi. + +Quand une des bandes avait réussi à l'entraîner dans son camp, elle la +renvoyait aux juges, qui faisaient alors une marque au profit de cette +bande, puis relançaient le projectile. + +La lutte recommençait aussitôt avec un redoublement d'ardeur. + +Le soir vint, on continua le jeu aux flambeaux. + +La troupe de Molodun avait remporté quarante-cinq parties, et celle de +Maxmaxpeopeo quarante. + +A chaque moment, les gens du premier lâchaient un houp triomphal, signal +ordinaire d'une victoire; ceux du second faiblissaient visiblement, +malgré les efforts inouïs de leur chef pour les ranimer, et Merellum +sentait son courage l'abandonner, quand une kyrielle d'aboiements +lugubres domina le vacarme des Nez-Percés. + +Et bientôt les squaws se mirent à crier en fuyant à toutes jambes. + +--Le Chien-Flamboyant! le Chien-Flamboyant! + + + + + CHAPITRE XVIII + + ATTAQUE DU FORT COLVILLE + + +Le coup destiné à assommer Cherrier ne lui avait causé qu'un +étourdissement momentané, et le courant l'avait poussé sur la grève d'un +îlot voisin, où il reprit ses sens au bout d'une heure. + +Il essaya de rappeler ses souvenirs; mais ils ne lui disaient rien, et +il attribua à sa chute, soit sur le bord du canot, soit contre quelque +rocher, la douleur aiguë qu'il éprouvait à la tête. + +Qu'étaient devenus ses compagnons de voyage? Il se leva, fit à tâtons le +tour de l'îlot, sorte de môle de sable échoué au milieu de la Colombie, +mais ne trouva personne. Il appela; point de réponse. Une pensée plus +cuisante encore que sa blessure traversa le cerveau du jeune homme: si +Louise avait péri! Cependant il se rassura.--Merellum, se dit-il, nage +très-bien. Elle aura gagné une île ou le rivage, et le bruit de la +cataracte empêche ma voix de porter. + +Comme il faisait cette consolante réflexion, il lui sembla qu'une +lumière apparaissait en amont du fleuve. Mais elle était si faible, si +fugitive, et l'obscurité était si profonde, que d'abord il la prit pour +une étoile filante. + +--Bah! exclama-t-il, mes yeux sont le jouet d'une illusion. Il faudra +coucher ici. Ce n'est pas que la place soit plus mauvaise qu'une autre; +maintenant, Dieu merci, je sais dormir partout où je me trouve. Mais +cette incertitude au sujet de Louise... + +Il s'arrêta. La lueur approchait. Elle était distincte. Ses vacillations +de côté et d'autre et le cercle rougeâtre, frangé de fumée, qui +s'irradiait autour d'elle, annonçaient qu'elle provenait d'une torche de +résine. + +Bientôt Xavier entendit crier. Il prêta l'oreille; on appelait: + +--Massa! massa! massa Cherrier! + +--Baptiste! Ah! mon brave et fidèle nègre! murmura le chasseur avec un +éclair de joie. + +Et il répondit de toute la force de ses poumons: + +--Ici! ici, Baptiste! + +Un joyeux aboiement lui apprit qu'il avait été reconnu. + +Cinq minutes après, le bon serviteur baisait en pleurant les mains de +son maître. + +Il lui expliqua en son patois qu'inquiet de ne pas le voir revenir, il +avait chargé un canot sur son épaule et l'avait descendu au pied de la +chute, où il s'était embarqué pour le chercher. + +--Et tu n'a pas vu Louise? demanda Cherrier. + +--Petite demoiselle! non, massa, non! + +--Elle n'était pas rentrée au fort quand tu en es sorti? + +Le nègre secoua négativement la tête. + +Des appréhensions poignantes s'emparèrent encore de l'esprit du jeune +homme. + +--Il faut la retrouver! il le faut! s'écria-t-il d'une voix vibrante. + +--Tard, dit le nègre, ben tard! Massa froid, massa faim. Petite +demoiselle revenir demain, cette nuit, bientôt. + +--Non, non, il n'est pas trop tard. Sautons dans ton canot et +mettons-nous en quête. + +--Plus de flambeau, massa; plus. Moi prendre une torche, rien qu'une; +elle presque éteinte. Vous voir. + +En effet, sa torche expirante ne répandait plus autour d'eux que des +clartés indécises. + +Les ténèbres étaient profondes; Cherrier dut, malgré toute sa bonne +volonté, se résigner à renoncer à son projet; car essayer d'explorer +sans lumière la Colombie à pareille heure, c'eût été s'exposer à la +mort. + +Merellum avait pu, du reste, retourner au fort pendant l'absence de +Baptiste. + +Ce raisonnement acheva de convaincre Xavier que ce qu'il avait de mieux +à faire était de se diriger sur la factorerie. + +Ils s'embarquèrent, allèrent aborder au bas des Chaudières et prirent la +route du village des Quiurlapi. En passant devant l'ienhus, ils +furent surpris de remarquer que les habitants étaient encore debout et +paraissaient fort affairés. On les voyait circuler sans bruit de côté et +d'autre. + +Au surplus, cette circonstance n'inquiéta pas Cherrier. Il s'imagina que +les Indiens poursuivaient leur fête de la pêche du saumon. Mais Baptiste +connaissait mieux les moeurs des Peaux-Rouges, et dès qu'il eut observé +le mouvement qui se faisait dans le village, il dit au jeune chasseur: + +--Baissez-vous! baissez-vous, massa! + +--Pourquoi ça? + +--Pour vous pas être aperçu; non, pas en tout, répliqua Baptiste d'un +ton bas. + +L'expérience avait déjà enseigné à Xavier que les moindres incidents ont +souvent, dans le désert, une signification terrible, et que là surtout +il faut obéir sans mot dire et sur-le-champ à plus expérimenté que soi. +Il écouta donc le conseil donné par le nègre. + +Tous deux longèrent le village en rampant, et parvinrent heureusement à +l'autre extrémité sans avoir attiré l'attention des sauvages. + +Une fois hors de vue, Baptiste se releva en disant: + +--Debout, debout, massa! et vite courir au poste. Pas de temps à perdre. + +--Dis-moi au moins... + +--Indiens s'armer! Indiens s'armer! répliqua le noir d'une voix +haletante et en arpentant de terrain avec tant de rapidité que Cherrier +avait bien de la peine à le suivre. + +Ils arrivèrent promptement au fort. + +Nombreuse et bruyante était la réunion dans la grande salle. Les +assistants, blancs, rouges, cuivrés et noirs entouraient un trappeur de +haute taille, à la barbe et aux cheveux ardents, qui contait une +bien drôle d'histoire, s'il fallait en juger, aux éclats de rire de +l'assemblée à chaque parole du narrateur. + +Mais, sans s'arrêter pour écouler cet intéressant personnage, Cherrier +demanda si la jeune fille était de retour. On lui répondit que non. + +--Et le chef facteur? reprit-il. + +La réponse fut la même. + +Xavier se rendit au bureau du sous-chef. Mais quel fut son étonnement en +entrant de trouver Poignet-d'Acier chez celui-ci! + +--Eh! bonsoir, jeune homme; bonsoir! Que je vous serre la main, car +vous êtes un intrépide garçon! s'écria d'un ton affable le capitaine en +s'avançant au-devant de lui. + +--Bonsoir, monsieur, balbutia Cherrier. + +--On m'apprend, jeune homme, continua Poignet-d'Acier, que vous avez +arraché ma Petite-Hirondelle aux griffes des Nez-Percés. C'est beau, +cela. Je vous en félicite et je vous en remercie. Ah! il y a de bon sang +dans vos veines. Vous chassez de race. Votre grand-père a laissé ici +des souvenirs impérissables. On parlera longtemps de Decoigne dans le +Nord-Ouest. Je vois avec plaisir que vous marchez sur ses traces. Mais +où donc est la fillette? j'ai hâte de l'embrasser. Vous ne serez pas +jaloux? ajouta-t-il en souriant bienveillamment. + +--Louise, monsieur, commença Xavier... + +--Louise! qu'est-ce que cela? + +--Je veux dire ma cousine, Merellum. + +--Bien, bien, fit Poignet-d'Acier, souriant toujours, vous lui avez +donné le nom de sa mère. + +--Oui, monsieur. + +--Vous allez vite en besogne, jeune homme. Je parie que vous en êtes +amoureux? + +Xavier rougit. + +--Oh! il n'y a pas de mal, mon ami. C'est de votre âge, l'amour. Et +Merellum est une noble créature qui ne trompera jamais son mari. Les +femmes de cette espèce sont rares. Peut-être n'en trouve-t-on qu'au +désert... et encore! + +Il prononça ces dernières paroles avec une expression d'indicible +amertume et en pressant convulsivement son front dans sa main droite +[23]. + +[Note 23: Voir la _Huronne_ et la _Tête-Plate_.] + +Alors le sous-chef s'adressa à Cherrier. + +--Avez-vous fait bonne pêche et pris beaucoup de plaisir, monsieur? lui +dit-il. + +--La pêche n'était pas mauvaise, mais notre canot a chaviré, répliqua +Xavier. + +--Votre canot a chaviré? + +--Oui, monsieur. + +--J'espère qu'il ne vous est pas arrivé d'autre malheur? + +--A moi personnellement, non, répondit le jeune homme d'une voix +altérée; mais je ne sais pas ce qu'est devenue ma cousine. + +--Comment! s'écria Poignet-d'Acier, Merellum n'est pas rentrée avec +vous? + +--Ni elle, ni le chef facteur. + +--Mais de quelle manière ce naufrage a-t-il eu lieu? poursuivit le +capitaine. + +Cherrier raconta ce qui s'était passé, sans toutefois parler du coup qui +lui avait été asséné sur la tête, parce qu'il croyait l'avoir reçu en +tombant. + +--C'est singulier, singulier! dirent Poignet-d'Acier et le sous-chef +quand il eut fini. + +--Mais, reprit le premier, il est étrange que vous n'ayez pas vu ou +nageaient vos compagnons après l'accident? + +--Je vous l'ai dit, monsieur, repartit le jeune homme les larmes aux +yeux, j'ai été étourdi et j'ai même perdu connaissance. Sans doute je me +serai heurté la tête contre un récif. + +--Vous étiez cinq dans le canot? + +--Cinq, monsieur: le chef facteur, ma cousine, les deux rameurs et moi. + +--Ces rameurs, les connaissiez-vous? s'enquit le sous-chef. + +--Non, monsieur. Ils m'ont paru être des Quiurlapi, car ils causaient +avec le sachem avant notre embarquement. + +Ils causaient avec le sachem avant votre embarquement? répéta l'autre en +fronçant le sourcil. + +--Je les ai vus comme je vous vois, monsieur. + +--Ah! ah! dit Poignet-d'Acier, ça devient grave. Reconnaîtriez-vous ces +Indiens? + +--Ce serait difficile. Ils étaient masqués. + +--Masqués? + +--Cela se peut et n'a pas d'importance, intervint le sous-chef; durant +les fêtes de la pêche du saumon, les Quiurlapi ont l'habitude de se +déguiser. Cependant, l'entretien préalable qu'ils ont eu avec le sagamo +me donne beaucoup à penser. Je vais l'envoyer quérir [24]. + +[Note 24: Une fois pour toutes, je déclare que mon intention est de +toujours mettre, autant que possible, dans la bouche de mes personnages +le langage qui leur est propre, et de ne point faire parler les +Canadiens comme les Français du dix-neuvième siècle, les gens du désert +américain comme les gens des salons parisiens.] + +--Ah! s'écria alors Xavier, j'ai oublié de vous dire, monsieur, qu'en +revenant avec mon nègre, j'ai découvert une certaine animation dans +le village. Baptiste m'a dit alors qu'il supposait que les Indiens se +préparaient à une expédition. + +Le front du sous-chef se rembrunit. Son regard chercha celui de +Poignet-d'Acier. + +--Est-ce que ces coquins voudraient nous attaquer? dit celui-ci. + +--Je le crains, répliqua le premier d'un ton soucieux; et je crains +aussi que notre chef n'ait payé de sa vie un acte de justice qu'il a +fait exécuter ces jours derniers. Un Quiurlapi avait, sans motif, tué un +de nos hommes. On l'a pris, jugé et pendu; vous comprenez? + +--Oh! s'il en est ainsi!... fit Poignet-d'Acier. + +Il fut interrompu par Xavier, qui s'écria dans un transport de douleur +inexprimable: + +--Et vous penseriez, monsieur, que c'était un guet-apens; que Louise, ma +cousine... + +Les sanglots lui coupèrent la voix. + +--Il faudrait faire venir le nègre, dit le capitaine au sous-chef. + +--J'y songeais, répliqua-t-il. + +Puis à Xavier: + +--Allons, monsieur Cherrier, un peu de courage! Que diable! vous n'êtes +pas une femmelette. Vous l'avez prouvé. Rien n'est désespéré, du reste. +Il se peut que nos conjectures soient fausses. Soyez assez bon pour nous +amener votre engagé. + +Comme il terminait, un commis se précipita brusquement dans la pièce. + +--Chef, dit-il, les Quiurlapi, sont en armes. Deux trappeurs, arrivant +de la chute, assurent qu'ils marchent sur le fort. + +--Qu'on ferme la porte d'enceinte! répondit le commandant. + +--Monsieur, lui dit Poignet-d'Acier, quoique je ne sois pas un partisan +de votre compagnie, j'espère qu'en cette occasion vous ne refuserez pas +l'aide de mon bras. + +--Je l'accepte au contraire avec reconnaissance, capitaine, répliqua le +sous-chef; car j'apprécie à leur valeur vos éminentes qualités, et si la +Compagnie avait suivi mes avis, elle aurait, fait de vous un allié, au +lieu d'en faire un... + +--Un ennemi, achevez, monsieur Boyer, repartit Poignet-d'Acier en riant. + +Et à Cherrier: + +--Allons, mon ami, ce n'est pas l'heure de se lamenter. Nous +retrouverons Merellum. Soyez persuadé qu'elle me tient au coeur autant +qu'à vous. Maintenant, il faut apprêter vos armes et nous prouver que +les exploits que l'on rapporte de vous ne sont pas exagérés. + +--Vous espérez donc, monsieur... + +--Il faut toujours espérer quand on manque de certitude, répondit +sentencieusement Villefranche. + +--Oui bien, je le jure, votre serviteur! appuya une voix joviale +derrière eux. + +--Ah! Nick Whiffles! dit Poignet-d'Acier; je suis aise de vous voir. +Qu'y a-t-il donc? On prétend que les Peaux-Rouges veulent assaillir le +fort. + +--Oh! Dieu, oui! Et je vous apportais votre carabine, capitaine. + +--Merci, Nick, merci! Descendez à la cour avec ce jeune homme, dont vous +prendrez soin comme de vous-même; j'ai à causer avec le sous-chef. + +Le vieux trappeur et Cherrier sortirent aussitôt. + +--Eh bien! qu'allez-vous faire, monsieur Boyer? demanda le capitaine au +commandant du fort dès qu'ils furent seuls. + +--Moi, répondit-il froidement, je vais les attendre après avoir éteint +toutes les lumières; et quand ils seront sous la palissade, ne se +doutant pas que nous sommes avertis de leur tentative, je les ferai +mitrailler par mes coulevrines. + +--Mauvais moyen, d'autant plus qu'il n'est pas humain, dit +Poignet-d'Acier. Mon opinion est qu'il vaut mieux tâcher de s'emparer de +leur sagamo par la ruse, en feignant de parlementer, afin de savoir ce +qu'il a fait de votre chef. + +--Heu! heu! nous n'obtiendrons rien par la douceur; mais voyons ce qui +se passe en bas. + +Ils se rendirent dans la cour, où une soixantaine de trappeurs blancs et +d'Indiens apprêtaient leurs armes en attendant des ordres. + +Il commença par faire faire silence et barricader la porte, et se +transporta avec Poignet-d'Acier sur un petit bastion en bois, qui +regardait le village quiurlapi. + +D'abord, ils n'aperçurent rien et n'entendirent d'autres sons que les +mugissements lointains de la cataracte. Mais, peu à peu, leurs yeux +s'habituant à l'obscurité, ils distinguèrent une longue file d'ombres +noires qui glissaient le long de la côte. Ils en comptèrent plus de +trois cents. Elles avançaient une à une, munies de longues échelles, +pour se ranger sans bruit autour de l'enceinte fortifiée. + +Le sous-chef-facteur, après s'être concerté à voix basse avec +Poignet-d'Acier, alla retrouver ses hommes et les fit monter sur une +galerie circulaire qui régnait le long de la palissade. Puis il ordonna +aux principaux commis de se placer, mèche allumée, près des pièces +d'artillerie qui étaient braquées derrière des parapets couverts. + +Alors, soit que les Peaux-Rouges eussent aperçu le feu des mèches à +travers les créneaux, soit qu'ils jugeassent le moment favorable pour +attaquer, ils lancèrent tumultueusement leur cri de guerre et se ruèrent +sur le fort. + +Le sous-chef essaya de les apostropher. Sa voix fut étouffée par +d'épouvantables clameurs, et des centaines de flèches situèrent +au-dessus du rempart. + +--Vous voyez bien que nous ne pourrons jamais nous en débarrasser sans +l'aide du canon, dit M. Boyer à Poignet-d'Acier. + +--Laissez-moi leur parler, répliqua le capitaine. + +--Non, non! Ils seraient dans le fort avant que vous eussiez achevé. + +Et d'un ton perçant il cria: + +--Feu! + +Dix éclairs illuminèrent la scène et l'on vit sous l'enceinte une +masse compacte de sauvages essayant de l'escalader. Dix détonations +terrifiantes suivirent instantanément. + +Et tout retomba dans les ténèbres. + +Mais les cris redoublèrent plus furibonds, plus stridents, et +bientôt une fusillade nourrie vint porter l'effroi dans les rangs +des assaillante, qui, comptant surprendre leurs ennemis au milieu du +sommeil, étaient loin de s'attendre à pareille réception. + +Ils s'enfuirent en abandonnant leurs morts et leurs blessés sur le champ +de bataille. + +--Les voilà pour longtemps guéris de l'envie de nous faire peur! dit +en riant M. Boyer à Poignet-d'Acier. Maintenant nous allons faire +transférer les victimes dans la factorerie et tâcher de savoir ce que +signifie cette attaque. + +Les coulevrines furent rechargées, des sentinelles postées sur la +galerie; on ouvrit ensuite les portes du fort et, à la lueur des +torches, on procéda à l'inspection des pertes essuyées par les +Quiurlapi. + +Derrière eux, ils laissaient trente guerriers: dix morts et vingt +blessés plus ou moins grièvement. + +Parmi les premiers, qui furent jetés dans la Colombie, se trouvait le +corps du sachem des eaux. + +--C'est là un grand malheur, dit M. Boyer à Poignet-d'Acier. Si notre +chef facteur a péri dans le naufrage du canot, et qui paraît plus que +probable après cet acte d'hostilité, nous aurons maintenant bien de la +peine à savoir quels sont les auteurs de ce crime. + + + + + CHAPITRE XIX + + RETOUR AU CAP DE LA ROCHE-ROUGE + + +--Oui, mon jeune monsieur, nous avons rencontré au fort William, sur le +Lac-Supérieur, la brigade qui arrivait de Montréal; j'allais quitter le +capitaine, bien à regret, je vous assure, car c'est un homme comme il +n'y en a pas deux au monde que Poignet-d'Acier, ô Dieu, non! Mais, +que voulez-vous? Nick Whiffles a des idées à lui. On ne l'en fera pas +changer pour tout l'or de la terre. Je n'aime pas les établissements, +moi. Ils me sentent mauvais! Les gens, les animaux, les maisons, les +usages n'y ont rien de naturel. Est-ce que j'aurais jamais pu me coucher +sur la plume, me lever, boire, manger, marcher, dormir à une heure +plutôt qu'à une autre? Ma foi, non! Aussi je disais à Poignet-d'Acier: +A la revue, capitaine! Mais, par bonheur, la brigade de Montréal nous +apportait des lettres, j'entends au capitaine. Ses amis du Canada lui +annonçaient, à ce qu'il paraît, qu'ils lui avaient envoyé un navire, et +nous avons fait demi-tour, oui bien, je le jure, votre serviteur! + +--Un navire! et pourquoi faire? demanda Cherrier. + +--Oh! répliqua Nick, ça ne se dit pas à tout un chacun, mais vous n'êtes +pas tout un chacun, vous. Le capitaine est votre ami, et vous pouvez en +être fier, mon jeune monsieur; car il ne la prodigue pas son amitié, le +capitaine! Je vous dirai donc tout bas que ce navire, on le lui expédie +pour charger des trésors qu'il a dans la Colombie. L'année dernière, il +voulait déjà les emmener. Mais les vermines de Nez-Percés ont pris son +vaisseau par surprise et l'ont fait sauter, sans le vouloir, comme de +raison. Oui les nègres rouges ont dansé ce jour-là une fameuse danse, +allez! Surtout n'allez pas jaser... + +--Soyez tranquille. Je suis discret. + +--Ah! s'écria Nick, voici le capitaine avec le bourgeois! Je voudrais +bien savoir ce qu'ils ont tiré des vermines! + +Poignet-d'Acier et M. Boyer entraient effectivement dans la grande salle +du fort, où Nick Whiffles causait à part avec Xavier Cherrier, tandis +que les employés, les trappeurs de passage et quelques Indiens fidèles +à la Compagnie de la baie d'Hudson, buvaient, à pleines écuelles, le +whisky qu'on leur avait libéralement fait servir après l'attaque des +Quiurlapi. + +Le jeune homme s'approcha timidement du sous-chef facteur. Ses regards +inquiets sollicitaient une réponse à une question qu'il n'osait +adresser. + +Poignet-d'Acier le devina tout de suite. + +--Nous n'avons rien pu découvrir, lui dit-il en secouant la tête. + +--Non, ajouta M. Boyer. J'ai interrogé les blessés. Ils ne savent rien +ou ne veulent rien révéler, et vous n'ignorez pas que quand un Indien +s'est mis en tête de ne pas desserrer les dents, il n'est prière ou +menace qui pourrait triompher de sa détermination. Tout ce que j'ai pu +obtenir d'eux, c'est la déclaration qu'avant de nous assaillir, le chef +des eaux leur avait dit que notre commandant était mort. + +--Ah! mon Dieu! et Louise aussi! exclama Xavier en frappant avec +désespoir ses mains l'une contre l'autre. + +--Allons, allons! pas de découragement, mon ami, dit Poignet-d'Acier +d'un ton sympathique. Ce rapport ne prouve rien. Il est peut-être faux. +En tous cas, il a besoin de confirmation. Demain matin, nous saurons à +quoi nous en tenir à cet égard. + +--Le ciel vous entende, monsieur! dit mélancoliquement Cherrier. Mais ne +pourrait-on pas faire des recherches immédiatement? + +--A présent, c'est impossible, repartit le sous-chef. Il pleut à +torrents et nous exposerions inutilement la vie de plusieurs hommes. +Dès que le soleil sera levé, je vous promets que nous nous mettrons à +l'oeuvre. Voyons, soyez calme, et venez boire un verre de punch avec +nous; cela réconfortera vos esprits. + +--C'est ça, mon jeune monsieur, prenez un verre de punch; il n'y a rien +de meilleur pour la santé! s'écria Nick Whiffles. Moi, qui vous parle, +j'ai eu des chagrins dans ma vie, ô Dieu, oui! Eh bien! je les ai tous +flambés dans le punch! + +Malgré ces cordiales instances, Xavier ne voulut rien accepter. Il +avait le coeur gros, des larmes dans les yeux; il se hâta de regagner +sa chambre, où il se prit à pleurer. C'est qu'il aimait sérieusement +Merellum; il l'aimait comme on aime à vingt ans; surtout quand, orphelin +et n'ayant, plus un être qui vous soit attaché par les liens du sang +et de l'habitude, on rencontre, par hasard, une femme jeune, belle, +poétique, qui accepte les trésors d'affection qu'on voudrait pouvoir +épancher sur la création entière. Il l'aimait avec passion, avec délire. +La première, elle avait fait battre son sein; la première, elle avait +soulevé en lui ces fiévreuses émotions, joie et vie de la jeunesse. +Aussi son amour pour elle unissait-il, à l'ardeur d'une nature +enthousiaste, le charme d'une âme habituellement réservée et taciturne. +Il l'aimait encore comme le maître aime son élève; car il en avait fait +une chose à lui. Il se mirait en elle, l'élevait sur un piédestal +pour avoir le plaisir de l'adorer, et la couronnait de l'auréole +d'intelligence qui rayonnait à son propre front. + +Jugez donc de sa douleur, de sa désespérance! La perdre au moment où il +croyait l'avoir sauvée, se l'être acquise pour une éternité de félicité! +Car la jeunesse, elle ne compte pas, elle, avec les années. Elle est +si riche! elle a tant des ressources, tant de sève dans le cerveau, que +l'existence, pour elle, c'est l'infini, quand le bonheur est là qui lui +sourit. Mais vienne l'infortune, oh! alors, elle n'a plus de force, plus +de souffle, cette brillante jeunesse; ou plutôt, non: elle aspire au +changement; elle demande une transformation rapide, foudroyante, le +suicide, quitte à reprendre bientôt, plus légère, plus étincelante, +plus croyante, sa course ici-bas, si on réussit à lui faire traverser +l'orage. + +Xavier Cherrier en était là. Il songeait déjà à se détruire et se +promenait, à grands pas, dans sa chambre, en ruminant un sinistre +projet. Mais son nègre le surveillait des yeux; et par cette secrète +intuition que possèdent les gens aimants à l'égard des êtres aimés, il +lisait sur le visage du jeune homme les pensées qui l'agitaient. + +--Massa souffrir, ben, ben souffrir! dit-il tout à coup en remarquant +que son maître examinait l'amorce d'un pistolet. + +Cherrier, qui avait oublié que Baptiste couchait dans la même pièce que +lui, tressaillit et se retourna brusquement vers le noir. + +--Tu ne dors pas! lui dit-il d'un ton rude. + +--Non, nègre pas dormir, pas sommeil quand massa malade. + +--Qui t'a dit que j'étais malade? + +--Moi voir, sentir. + +--Eh bien! oui, je suis malade; va me chercher de l'eau: j'ai soif. + +Baptiste s'était levé. Il hocha la tête. + +--Non, moi pas aller chercher de l'eau; massa pardonner moi, mais massa +vouloir se débarrasser de nègre pour... + +Il appuya son doigt sur son front, afin de montrer qu'il devinait +l'intention du jeune homme de se faire sauter la cervelle pendant son +absence. + +Cherrier rougit d'avoir été si bien compris. + +--Bon Dieu pas aimer ça! mauvais, mauvais! dit naïvement Baptiste. + +--C'est vrai! s'écria Xavier; tu as raison. Je serais un lâche si +je commettais cette action. Merci de m'avoir rappelé au bon sens et +donne-moi ta main. + +--Oh! massa, moi pas oser! + +--Allons donc! tes sentiments sont plus élevés que les miens! + +--Esclave jamais donner main à massa. + +--Il n'y a pas d'esclave devant Dieu, répliqua religieusement Cherrier; +et, ajouta-t-il d'un ton noble, il ne devrait point y en avoir devant +les hommes. + +Cela dit, il pressa affectueusement dans la sienne la main du nègre tout +confus d'un pareil honneur. + +--Massa, dit ce dernier avec la conviction d'un pressentiment, moi +retrouver petite demoiselle. + +Ces paroles ravivèrent la plaie du chasseur. Il tressauta comme s'il eût +été frappé au coeur. + +--Oui, massa, moi retrouver petite demoiselle, insista le nègre. + +--Toi, Baptiste! Ah! si tu faisais cela! s'écria Xavier en élevant les +bras au ciel. Mais comment, comment? C'est impossible! Qui me la rendra? +Elle si bonne, si belle, si affectueuse! Non, non! je ne puis me bercer +dans cette illusion. Elle est morte... + +--Moi pas penser ça, massa! + +--Cherrier fondait en larmes. + +--Ah! fit-il à travers ses sanglots, puisses-tu dire vrai, Baptiste, mon +ami, mon frère! + +--Bon massa, dit le nègre en essuyant ses yeux humides, jour paraître +maintenant. Vous venir avec moi; nous chercher. + +Xavier jeta les yeux vers la fenêtre de la chambre. Une teinte grise se +montrait à l'est. C'était l'aube. + +Le jeune Canadien répara le désordre de sa toilette, saisit ses armes et +descendit, accompagné de Baptiste, à la grande salle, où les trappeurs +et les employés de la factorerie se rassemblaient déjà pour prendre le +_coup du matin_. + +Le sous-chef facteur et Poignet-d'Acier ne tardèrent pas à arriver. + +Ils serrèrent amicalement la main du jeune homme, qui attendait +impatiemment que la porte du fort fût ouverte pour sortir avec Baptiste. + +--Nous allons, dit M. Boyer, nous porter une trentaine au bas de la +chute. Les autres feront bonne garde ici; car les Quiurlapi pourraient +bien revenir à l'assaut. + +Il choisit, parmi ses hommes, les plus déterminés, en composa une petite +troupe, et, laissant le fort sous le commandement d'un principal commis, +se dirigea avec sa bande vers la cataracte. + +Inutile de dire que Cherrier. Baptiste, Poignet-d'Acier et Nick Whiffles +en faisaient partie. + +En passant près du village indien, on remarqua que tous ses habitants, +hommes, femmes et enfants, l'avaient abandonné. + +--Ah! les vermines! s'écria Nick Whiffles, ils n'ont pas même eu la +politesse de nous attendre pour leur souhaiter le bonjour. Est-il permis +d'être aussi malhonnêtes! Nous qui aurions eu tant de plaisir à leur +rendre, par une aubade, la gentille sérénade qu'ils nous ont donnée +hier! + +--Vous les avez, ce me semble, assez mal reçus, ami Nick, dit +Poignet-d'Acier en souriant. + +--Pour ça non, capitaine; je proteste, ô Dieu, oui! Qu'est-ce, je m'en +rapporte à vous, qu'une centaine de dragées de plomb que nous leur avons +envoyées! Quand mon oncle, le grand voyageur dans l'Afrique centrale... + +--Je sais, je sais, se hâta de dire Poignet-d'Acier voulant esquiver le +merveilleux récit qui allait indubitablement lui échoir, et que Nick ne +lui aurait certes pas épargné, sans l'intervention du sous-chef facteur, +ordonnant aux hommes de mettre à l'eau les canots qu'ils avaient +apportés sur leurs épaules. + +La troupe se divisa en deux fractions: l'une monta dans les +embarcations, l'autre eut pour mission d'explorer la rive méridionale du +fleuve. + +Le même canot portait M. Boyer, Cherrier, Poignet-d'Acier, Baptiste et +Nick Whiffles. Au bout d'une demi-heure, il arriva au môle de sable +sur lequel le courant du fleuve avait poussé Xavier. Le nègre et +lui n'eurent pas de peine à reconnaître cet îlot. Mais toutes leurs +recherches pour découvrir les naufragés furent infructueuses. + +La journée entière se passa ainsi. + +Sur le soir, M. Boyer rassembla ses gens et décida de retourner au fort. + +Cherrier était atterré. + +En rentrant dans la factorerie, Poignet-d'Acier lui prit le bras en +disant: + +--Venez avec moi, mon ami; nous ferons un tour sur le bord de la +Colombie; je désire vous parler. + +Le jeune homme se laissa machinalement conduire. Quand ils furent +seuls, à quelque distance du fort et sur une élévation qui permettait de +distinguer fort loin autour de soi, le capitaine dit à Xavier: + +--Mon ami, j'ai une proposition à vous faire. + +Cherrier ne répondit pas. Il regardait d'un air sombre le rio Columbia +qui roulait avec fracas au-dessous d'eux ses ondes écumeuses. + +--Écoutez-moi, continua Poignet-d'Acier; ce que vous souffrez, je l'ai +souffert; j'ai même souffert davantage, et je puis dire que peu d'hommes +ont été éprouvés par la fatalité aussi cruellement que moi. Comme vous, +j'ai contemplé le suicide avec amour. Mais il faut vivre. La nature +nous l'enjoint expressément, et cette vie, qui vous paraît si amère +maintenant, elle aura encore des saveurs agréables, du miel pour vous. + +--Jamais, monsieur! oh! jamais! s'écria Xavier avec angoisses. + +--Voulez-vous vous confier à moi, monsieur Cherrier? demanda le +capitaine d'un accent sérieux. + +Son interlocuteur le regarda avec étonnement. + +--Ma question vous surprend, je le conçois, reprit Villefranche. Mais +supposez qu'au lieu d'une blessure morale vous soyez afflige d'une +blessure physique, trouveriez-vous étrange qu'un médecin vous fît cette +question? Non, assurément. Eh bien! vous n'ignorez pas qu'il y a des +médecins pour l'âme comme il y en a pour le corps. J'ai plus du double +de votre âge, une assez grande connaissance des hommes et des choses, et +la certitude de vous guérir si vous consentez à suivre mes conseils. + +--Oh! mais je ne veux pas, je ne peux pas guérir de mon amour! fit +Xavier. Vous ne savez pas combien je l'aimais, monsieur! + +--Au contraire, répondit doucement Villefranche, je suis assuré que vous +l'aimiez beaucoup et que vous étiez digne de sa tendresse. + +--N'est-ce pas, monsieur? dit-il en pleurant. + +--Oui, j'en suis convaincu. + +--Ah! comme elle m'aimait, elle aussi! + +--Je n'en doute pas. Elle avait de grandes qualités. Je le sais, moi qui +l'ai presque élevée! Aussi, croyez que sa perte m'affecte jusqu'au fond +des entrailles. + +Poignet-d'Acier prononça ces mots d'une voix émue dont le timbre toucha +vivement Xavier. + +--Si, reprit le capitaine, vous voulez venir avec moi, nous causerons +d'elle et ce sera une grande consolation pour moi. + +--Ah! oui, causer d'elle, ce sera encore du bonheur! murmura le jeune +homme en remerciant Villefranche par un regard reconnaissant. + +--Alors, dit celui-ci, je puis compter sur vous. + +--Mais pour où aller? + +--Nous nous rendrons, dit Poignet-d'Acier en baissant le diapason, nous +nous rendrons à l'embouchure de la Colombie. Là, nous nous embarquerons +pour le Canada. + +--Quitter ce pays si tôt! balbutia Xavier. + +--Monsieur Cherrier, repartit le capitaine, vous n'êtes plus un +enfant, mais un homme robuste, éclairé et généreux. Vous avez été aux +États-Unis. Que pensez-vous des Anglais? + +--Les Anglais? répéta-t-il distraitement, car il était à cent lieues de +ce sujet. + +--Oui, les Anglais, les oppresseurs de votre pays, ceux qui ont si +lâchement assassiné Ducalvet [25], votre aïeul, si je ne me trompe. + +[Note 25: Voir l'_Histoire du Canada_, par M. F. X. Garneau, et le +_Canada reconquis par la France_, par M. Barthe.] + +--C'était le frère de mon grand-père, monsieur. + +--Eh bien! quelle est votre opinion sur ses meurtriers? + +--Les Anglais! je les exècre; je donnerais tout ce que je possède pour +que mon pays fût délivré de leur odieuse tyrannie! s'écria Xavier avec +la mobilité et l'emportement de la jeunesse. + +--J'étais sûr de vous. Touchez là, mon ami, touchez là, dit Villefranche +en lui présentant la main. + +Puis il ajouta à son oreille: + +--Accompagnez-moi au Canada, et, avant peu, vos souhaits seront +réalisés. Mais il faut de l'énergie, de la prudence et une discrétion à +toute épreuve. Je n'ai pas besoin de vous demander le secret à propos de +notre conversation. + +--Ah! monsieur, je vous jure..... + +--Non, non, mon ami, votre parole me suffit. Ainsi, je compte sur vous. + +--Comptez-y, monsieur. + +--Nous partirons demain avec l'aurore. + +--Je serai prêt, répliqua Cherrier, complètement subjugué par cette +influence magnétique que le célèbre capitaine exerçait sur tous ceux qui +l'approchaient. + +Il rentra au fort brisé par les émotions, et, s'étant jeté sur son lit, +il dormit, quoique d'un sommeil agité, jusqu'au jour. En se levant, il +se sentit plus calme, et une faible idée que Merellum avait échappé au +naufrage, qu'il la retrouverait peut-être en descendant la Colombie, +lui fit envisager avec quelque satisfaction le voyage qu'il allait +entreprendre. + +Il en informa Baptiste. + +--Moi chercher encore petite demoiselle, répondit le nègre; oui, +chercher et ramener elle à massa. + +--Mais où me rejoindras-tu? + +--Pointe Astoria, répliqua Baptiste. + +--Et quand? + +--Un, deux mois. + +Xavier n'était pas fâché de le voir rester quelque temps encore dans ces +parages. + +Il l'embrassa avant de se séparer de lui, fit ses adieux au sous-chef +facteur et se mit en route avec Poignet-d'Acier, qu'escortaient Nick +Whiffles, Louis-le-Bon et une demi-douzaine de trappeurs. + +Le second jour de marche, la petite troupe fut grossie de cinq ou +six hommes, qui semblaient entièrement dévoués au capitaine, et elle +augmenta ainsi, presque quotidiennement, jusqu'à leur arrivée au cap de +la Roche-Rouge. + +Alors elle se composait d'environ quatre-vingts individus, tous fort +bien équipés et disciplinés comme une armée régulière. + +Au milieu de ces gens, francs et gais compagnons, et à travers les sites +pittoresques qu'ils rencontraient à chaque pas, et les vicissitudes +d'une existence incessamment variée, le chagrin morne de Cherrier se +changea peu à peu à une mélancolie douce, qui lui permettait d'admirer +la beauté des paysages et d'étudier le mystérieux protecteur que le +hasard lui avait donné. + +Il savait déjà que Poignet-d'Acier, chef d'une nombreuse bande de +francs-trappeurs, avait exploité une mine d'or sur le bord de la rivière +Caoulis, enfoui son trésor dans un souterrain près de la Colombie, +et qu'avec ses hommes et cet or, il se proposait de soulever les +Canadiens-Français contre la domination anglaise. + +Loin de l'effrayer, ce complot lui plaisait. Et, dans ses aspirations +chevaleresques, le bouillant jeune homme souhaitait que la mort vînt le +frapper quand il aurait remplacé, sur les murs de Québec, le pavillon +britannique par le drapeau tricolore ou la bannière étoilée. + +A la Roche-Rouge, on trouva le _Phoque_, trois-mâts qui avait été +secrètement dépêché du Montréal pour prendre les aventuriers. Un peu +plus loin, au cap Désappointement, un brick américain faisait la traite +des pelleteries. Les gens de Poignet-d'Acier se hâtèrent d'embarquer +sur le _Phoque_ les sacs que recelait la caverne, puis le capitaine +traversa, avec Nick Whiffles, le rio Columbia. Ils se rendirent à +l'ancien fort Astoria. Là, sous les décombres d'une maison incendiée, +ils creusèrent le sol, découvrirent une cache. Le capitaine descendit à +l'intérieur et en retira diverses caisses et objets qui furent ensuite +transportés à bord du trois-mâts. + +Plus de deux mois s'étaient écoules depuis qu'on avait quitté le fort +Colville. + +Xavier Cherrier avait, protégé par quelques trappeurs, établi son camp ù +la pointe Astoria. + +Il attendait Baptiste; mais, hélas! Baptiste ne reparaissait pas; et, +à mesure que s'éteignaient ses dernières lueurs d'espérance, le jeune +homme sentait le vide et la désolation reprendre possession de son +coeur. + +Chaque jour, il suppliait Poignet-d'Acier de différer encore son départ. + +Le capitaine accéda pendant quelque temps à ses pressantes +sollicitations. Mais enfin, le vent étant favorable, il résolut de +lever l'ancrée, et vint lui-même chercher Xavier pour l'installer sur le +_Phoque_. + + + + + CHAPITRE XX + + LE NAUFRAGE + + +--Bonne chance et au revoir, capitaine! dit Nick Whiffles à +Poignet-d'Acier en lui serrant la main. + +--C'est donc bien décidé, mon brave ami, vous ne voulez pas venir avec +nous? répondit celui-ci d'un ton d'affectueux reproche. + +--Moi, aller aux établissements, ô Dieu non, capitaine! Là-dessus +Nick Whiffles a ses idées. Vous ne le feriez pas changer pour tous les +trésors de la terre, oui bien, je le jure, votre serviteur! + +--Alors, dit Villefranche, laissez-moi vous offrir un souvenir de +moi..., ce fusil à deux coups, que vous estimez tant. + +Le trappeur secoua la tête. + +--Non, non! dit-il; ces inventions-là ne me vont pas, à moi. Ma carabine +me suffit. Elle n'est pas belle, pour ça j'en conviens. Mais, entre mes +mains, elle vaut le meilleur fusil du monde. + +--Je voudrais pourtant... + +--Me faire plaisir? Eh bien! capitaine, laissez-moi vous embrasser. Il y +a longtemps que j'ai cette fantaisie. Ma foi! vous me rendrez heureux en +me permettant de la satisfaire. + +--De grand coeur, mon ami, répondit Poignet-d'Acier, ouvrant ses bas à +Nick qui l'accola bruyamment. + +Villefranche ensuite s'élança dans un canot et se fit conduire au +_Phoque_, en train d'appareiller à cent brasses de la côte. + +Vers six heures de l'après-midi, on leva l'ancre. + +Le temps était beau; une forte brise nord-est pouvait faire espérer +qu'on sortirait aisément de la Colombie. Cependant, au ciel se +montraient quelques traînées de ces nuages blanchâtres que, dans leur +langage métaphorique, les marins appellent queues de vache. + +Le capitaine, commandant le vaisseau, après avoir fait carguer les trois +focs de beaupré et ses voiles de misaine, donna l'ordre de mettre le +vent sur les huniers, pour traverser la barre du fleuve et gagner la +pleine mer. + +On sait que la barre de sables mouvants qui roule incessamment à +l'embouchure du rio Columbia est un des plus dangereux passages de tout +le littoral du Pacifique[26]. + +[Note 26: Voir la _Tête-Plate_.] + +Le navire filait amures bâbord, en se rapprochant de la rive méridionale +du fleuve pour doubler la pointe Adams. + +Debout sur le couronnement, Xavier Cherrier, une longue-vue à la main, +examinait le cap Astoria (ou Georges), espérant, à chaque instant, y +voir paraître Baptiste. Toute son attention, toutes ses facultés étaient +concentrées sur ce rocher grisâtre, où l'on découvrait les tristes +débris des bâtiments qui l'avaient jadis couronné. + +Si absorbante était la préoccupation du jeune homme, qu'il ne remarqua +point que le ciel se chargeait rapidement de nuages noirs aux franges +violacées, et que les eaux haussaient en grondant sourdement autour du +_Phoque_, quoique la brise eût fléchi. + +Des troupes de goélands volaient en tous sens, en poussant des cris +aigus au-dessus du navire. + +Le capitaine se promenait, anxieux, sur le pont; il ordonna de serrer +toutes les toiles, à l'exception des focs de beaupré, et de dépasser les +perroquets. + +Mais comme il achevait ce commandement, un éclair éblouissant déchira +les nues; cet éclair fut instantanément suivi d'un éclat de tonnerre +épouvantable; une mèche de feu sillonna l'espace; on entendit un +craquement horrible, le navire roula sur lui-même et le grand mât brisé +s'abattit avec fracas à tribord. + +Au même moment, le vent sauta au nord-ouest, et chassa contre le +bâtiment des vagues hautes comme des montagnes, qui, déferlant +par-dessus le gaillard d'avant, emportèrent les roufs avec une partie de +l'étrave. + +Ce désastre avait eu lieu en moins de temps que je n'en ai mis pour le +raconter, et la bourrasque était, comme il n'arrive que trop dans ces +parages, tombée sur le navire avec une foudroyante rapidité. + +Surpris par la soudaineté de l'ouragan, Xavier fut précipité contre le +bastingage. + +Mais il se redressa bientôt, et, sans s'occuper de ce qui se passait +autour de lui, sans prendre souci des rugissements de la tempête, des +lames qui battaient les murailles du vaisseau et l'inondaient, à chaque +minute, de la tête aux pieds, il se cramponna à la lisse et se remit à +contempler la côte. + +Tout à coup il lâcha une exclamation perçante. + +Puis il leva les bras en l'air et les yeux au ciel. + +--Un canot! cria-t-il, je veux un canot! + +Mais il n'y avait personne pour lui obéir, personne pour l'entendre. + +Alors seulement Xavier remarqua l'affreuse situation dans laquelle se +trouvait, le bâtiment. Loin de l'effrayer, cette situation parut lui +faire plaisir. Il eut comme un tressaillement de joie et braqua de +nouveau son télescope sur la pointe Astoria. + +Mais bientôt il pâlit, laissa échapper la lunette et s'affaissa sur +lui-même en disant d'une voix strangulée: + +--Ah! mon Dieu! + +C'est que là-bas, sur ce rocher, se jouait un drame bien autrement +intéressant pour Cherrier que celui dont le _Phoque_ était alors le +théâtre. + +Arrachée aux Nez-Percés par la panique que leur causa l'apparition du +Chien-Flamboyant, Merellum s'était immédiatement dirigée avec lui vers +la pointe Astoria. Mais bientôt ils avaient été poursuivis et obligés de +se cacher pour se soustraire aux recherches de leurs ennemis. Une grotte +leur servit d'asile. Et quand, après une retraite de plus d'un mois, +Baptiste supposa que les Nez-Percés étaient rentrés à leur village, ils +se remirent en route. Par malheur, le bon nègre avait compté sans la +passion de Molodun pour la Petite-Hirondelle. Ce chef, qui n'avait cessé +de rôder autour du lieu de leur refuge sans pouvoir le découvrir, ne +tarda guère à retrouver la piste des fugitifs: il la suivit activement, +ne se doutant pas que lui-même était surveillé de près par Lioura, dont +la jalousie avait atteint son paroxysme. + +Baptiste et Merellum arrivèrent à la pointe Astoria au moment où +l'orage fondait sur le _Phoque_. La nuit approchait déjà. Le temps était +assombri par les nuages qui drapaient, comme d'un linceul, la voûte +céleste. + +A la lueur des éclairs, la jeune fille distingua néanmoins le vaisseau +rangeant la côte à un demi-mille de distance au plus; avec les yeux +d'une amante, avec ces yeux qui, de même que ceux d'une mère, se +trompent rarement, elle reconnut Xavier, et, comme lui, en même temps +que lui, elle proféra ces mots d'une voix frémissante: + +--Un canot! je veux un canot! + +Baptiste comprend son intention. Lui aussi a vu le navire! Sans +crainte du danger, il se précipite au pied du cap pour y chercher une +embarcation, lorsque deux cris l'arrêtent brusquement. + +Il se retourne et aperçoit Merellum qui se débat entre les bras d'un +sauvage d'une taille gigantesque. + +--Le Renard-Noir! fait-il en armant un pistolet et s'élançant au secours +de la jeune fille. + +Mais alors, derrière le groupe, se lève un autre personnage. + +D'une flèche, ce dernier frappa Molodun en hurlant: + +--La Nuée-Blanche a enduré assez d'outrages; elle se venge! + +Le sagamo tombe sans articuler une parole, et Lioura, qui a aussitôt +saisi Merellum par sa longue chevelure, va la percer à son tour du dard +empoisonné qu'elle tient à la main, mais la détonation d'une arme à feu +retentit, et la femme de Molodun roule inanimée près du cadavre de son +mari. + +Le lendemain matin, le rio Columbia, uni comme une glace, chantait +harmonieusement sur ses grèves que baignaient les rayons dorés du +soleil. + +A la pointe Astoria, une foule d'hommes, trappeurs et matelots, +construisaient des cabanes en causant joyeusement. + +C'étaient les passagers et l'équipage du _Phoque_. Le magnifique navire, +battu par les éléments déchaînés, avait _calé_ [27], la veille, dans les +sables de la Colombie. Les hommes avaient échappé au naufrage. Mais le +vaisseau et sa précieuse cargaison étaient à jamais perdus. + +[Note 27: Ce terme, encore usité, dans quelques ports de là Normandie, +comme synonyme S'enfoncer dans le sable, la glace ou la boue, est le +seul employé dans ce sens par les Canadiens-Français.] + +--Oh! les femmes! les femmes! elles m'ont toujours porté malheur! Je les +fuis; je n'en voudrais jamais voir une seule, et la Destinée impitoyable +les mêle ironiquement à tous les actes importants de ma vie! murmurait +Poignet-d'Acier en regardant Merellum et Xavier qui devisaient, +tendrement penchés l'un vers l'autre, sur le bord du fleuve. Oui, +poursuivit-il avec un sourire amer, les femmes ont été ma ruine! Sans +celle-ci encore,--bien innocente pourtant,--je partais l'année dernière +deux jours plus tôt pour le Canada; par conséquent j'évitais l'attaque +des Nez-Percés; sans elle aussi, j'aurais mis à la voile il y a une +semaine, et la mer n'aurait pas engouffré mon or. Fatalité! + +L'aventurier s'arrêta, pensif, les yeux baissés vers le sol. + +Un sourire sardonique glissa sur ses lèvres; puis il releva au ciel des +regards superbes, et, étendant sa main à l'est, il s'écria: + +--N'importe! la lutte me plaît, fût-ce la lutte avec Satan! +J'embarquerai demain ces deux jeunes gens sur le brick américain mouillé +au cap Désappointement. Qu'ils se marient, puisqu'ils croient trouver le +bonheur dans le mariage. Pour moi, je m'acheminerai par terre, avec mes +gens, vers le Canada, et, avant deux ans, j'aurai arraché mon pays au +joug des Anglais! + + +FIN + + + + + TABLE + + + CHAPITRE Ier. Poignet d'Acier.--Nick Whiffles. + II. Poignet d'Acier.--Nick Whiffles.--Oli-Tahara. + III. Va mariage chez les Nez-Percés. + IV. Merellum. + V. Lioura. + VI. Iribinou. + VII. Les captifs. + VIII. Le captif blanc. + IX. Le bouclier sacré. + X. Le Chien-Flamboyant. + XI. La bataille. + XII. Baptiste le nègre. + XIII. Entre jeunes gens. + XIV. Une ruse de Baptiste. + XV. La Grande-Coulée. + XVI. Le fort Colville et les chutes de la Chaudière. + XVII. Les jeux. + XVIII. Attaque du fort Colville. + XIX. Retour au cap de la Roche-Rouge. + XX. Le naufrage. + + ________________________________________ + WASSY.--IMP. ET STÉR. MOUGIN-DALLEMAGNE. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Nez-Percés, by Émile Chevalier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES NEZ-PERCÉS *** + +***** This file should be named 18585-8.txt or 18585-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/5/8/18585/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18585-8.zip b/18585-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..137d8b7 --- /dev/null +++ b/18585-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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