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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Brancas; Les amours de Quaterquem + +Author: Alfred Assollant + +Release Date: June 14, 2006 [EBook #18583] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BRANCAS; LES AMOURS DE QUATERQUEM *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + + + + + + 1--BRANCAS + + 2--LES AMOURS DE QUATERQUEM + + + + PAR + + ALFRED ASSOLLANT + + + + +PARIS +E. DENTU, ÉDITEUR +LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES +3, PLACE DE VALOIS, PALAIS-ROYAL + +1888 + + + + + I + + +Un matin, M. Charles Brancas, avocat à Paris (rue de Tournon, 43, +au premier, la porte à gauche), reçut d'un ami de province la lettre +suivante: + + Vieilleville, 6 mai 1845. + + «Mon cher ami, + +«Si tu ne me prêtes pas ton éloquence pour huit jours, je suis ruiné. +Voici l'affaire: + +«Jean-Pierre-Hippolyte Ripainsel (en 1793 Caïus-Gracchus Ripainsel), mon +oncle, ancien garçon meunier, vient de mourir laissant deux millions. +Je passe sur la douleur que ce funeste événement a causée à ses nombreux +amis. Entre nous, le défunt était un ladre vert qui n'a jamais donné un +centime à qui que ce soit, mais qui obligeait volontiers le premier venu +à vingt, trente ou quarante pour cent. Il s'est acquis par là, dans le +pays, la plus grande considération. L'histoire dit que le vieux reître, +qui fut, je ne sais comment, d'abord commis aux vivres, puis fournisseur +général, a fait jeûner plus d'une fois les soldats de la République +et de l'Empire, qu'il les a vêtus de draps à demi-brûlés, chaussés +de souliers de carton, et abreuvés de piquettes horribles où les eaux +poétiques du Rhin, du Tage et du Garigliano entraient pour une bonne +moitié; mais ce sont des commérages qui ne méritent pas qu'on les +relève. + +«Tout cancre qu'il était, Caïus-Gracchus Ripainsel (_alias_ +Jean-Pierre-Hippolyte) a trouvé bon de restituer, après décès, bien +entendu, car le brave homme de son vivant, n'aurait pas lâché la plus +petite obole. Restituer, c'est une idée assez naturelle, pourvu qu'on +restitue à ceux qu'on a dépouillés, ou aux pauvres; mais Caïus-Gracchus +ne l'entend pas ainsi. Il lègue ses deux millions à la célèbre +communauté de P...., _afin, dit-il, de donner aux saintes femmes qui +habitent ce couvent la richesse dont elles sont si dignes_. Cet acte de +sa dernière volonté me plonge dans la misère. + +«Quand je dis que le testament me ruine, tu entends bien que c'est une +figure de rhétorique, car j'ai du foin dans mes bottes, et n'étais pas +si sot que d'attendre pour vivre l'héritage de Caïus-Gracchus; mais +c'est une brèche. Deux millions! d'un seul coup! La captation est +notoire. De sa vie, le défunt ne mit le pied dans une église. + +«Le couvent, à qui cette aubaine n'a coûté que quelques tasses de +tisane, s'est hâté de mettre la main sur le mobilier du défunt, et +particulièrement sur un _Claude Lorrain_, jusqu'ici inconnu, et dont +le Louvre, j'ose le dire, n'a jamais vu l'égal. Imagine, toi qui es +connaisseur, un paysage d'Arménie où les eaux, le soleil, la verdure, +les animaux, les ruines, les arbres et les hommes sont répartis à +souhait pour le plaisir des yeux. Peut-être n'as-tu jamais vu l'Arménie; +il n'importe. Au premier coup d'oeil tu reconnaîtras sans peine qu'elle +doit être ainsi faite ou qu'elle a tort de ne pas l'être. Pour moi, j'en +suis encore ébloui. + +«Or, sans parler des deux millions de Caïus-Gracchus, puis-je laisser +un pareil chef-d'oeuvre enseveli au fond d'une cellule, si toutefois +il n'est pas vendu à quelque lord de passage? Vendu aux Anglais! quel +opprobre! Un Claude Lorrain que Caïus-Gracchus avait acheté d'un prince +italien en déconfiture! Tu vois d'ici mon désespoir. + +«Donc, pour l'ôter aux Anglais et à la communauté de P..., pour le +rendre au Louvre, qui me le payera bien, j'espère, et qui est la seule +galerie digne d'un tel chef-d'oeuvre, enfin, pour ravoir les deux +millions du vieux Ripainsel et ne pas donner d'armes aux jésuites, je +compte sur ton éloquence. Un petit entrefilet de tes amis du _National_ +et du _Constitutionnel_, sur l'avidité des légataires de mon oncle, +ferait grand effet dans ce pays-ci et seconderait à merveille ton +plaidoyer. + +«Je t'attends à Vieilleville dans une semaine. L'affaire sera plaidée le +25 mai; mais il faut que tu connaisses d'avance toutes les circonstances +du procès et toutes les intrigues qui ont amené la donation du vieux +Ripainsel. Ce n'est pas trop d'un mois. + +«Vieilleville est d'ailleurs un très joli séjour, où tu trouveras en +abondance tout ce que les Parisiens vont chercher en Suisse et dans +la Forêt-Noire. La ville est située sur le penchant d'une colline, à +l'entrée de la plaine, près d'une petite rivière qui va se jeter dans +la Loire. Le pays est un des plus fertiles de France, et le paysage, +lorsqu'on entre dans les gorges qui aboutissent à la ville, du côté +de l'ouest, est aussi désert, quoique moins sauvage, que la vallée de +l'Arve et les environs de Chamounix. Tu pourras y rêver à l'aise si +c'est ta fantaisie. + +«Les habitants sont les meilleures gens du monde. Assez d'esprit, peu +de méchanceté, un grand soin de leur enveloppe charnelle, nulle étude du +passé, nul souci de l'avenir, une avarice admirable qu'ils décorent du +nom de sage économie, voilà les traits qui distinguent la race. Vrais +bourgeois du siècle passé, qui seraient honteux de dépenser le tiers de +leur revenu. Au reste, point de goût pour les aventures de la guerre +et de l'industrie, fuyant tous les hasards, hormis ceux du loto et (les +plus téméraires) ceux du baccarat, ils vivent heureux, serrés les uns +contre les autres comme un tas de Ripainsels. Caïus-Gracchus, qui fut +leur chef et leur modèle, prétendait qu'en dix-huit siècles, il ne +s'est pas perdu une épingle dans tout l'arrondissement. J'en crois le +bonhomme, car il s'y connaissait. + +«Adieu, mon cher ami, je t'attends au plus tard vers le 15 mai. Ma +maison, qu'on appelle ici château, est meublée à la mode du pays: +c'est-à-dire que le meilleur du mobilier est dans la cave. Mes pères +m'ont laissé force _purée septembrale_, comme dit Rabelais, et des +meilleurs crus. Je laisse aux gens du pays le soin de boire le vin de +leurs vignobles, et j'envoie le mien à Paris; mais je garde pour mes +amis quelques milliers de bouteilles d'un vin de Bourgogne qui ne +déparerait pas la table du roi Louis-Philippe. Quant à ma cuisinière, +elle a servi dix ans l'évêque d'A..., et tu connais la délicatesse +ecclésiastique. + + «Salut et fraternité, + + «ATHANASE RIPAINSEL.» + +Tout Paris a connu Charles Brancas, le héros de cette histoire. Grand, +bien fait, de belle structure, d'un visage intelligent et doux, presque +célèbre à trente ans, assez riche pour ne pas voir de bornes à son +ambition, assez désintéressé pour faire un choix parmi les moyens de +pousser sa fortune, il était dans ce milieu admirable qui fait l'envie +des sages. Un certain goût pour le romanesque et l'imprévu, dont rien +n'avait pu le défendre, ne dérangeait pas trop ce bel équilibre de +qualités naturelles ou acquises. + +Comme il réfléchissait, son oncle entra. M. Louis Graindorge, +fonctionnaire prudent, était l'un des plus parfaits modèles de cette +race heureuse et placide qui sert avec un dévouement inébranlable toutes +les dynasties et toutes les républiques. Il était né fonctionnaire, +et il fonctionnait de son mieux, à vingt mille francs par an, toujours +médiocre et toujours loué de ses chefs qui ne craignaient pas sa +supériorité; au reste, inoffensif et facilement abordable, s'il n'eût +été trop fier d'assister le roi en son conseil. + +«Eh bien, dit-il en posant son chapeau, c'est une affaire conclue. + +--Quelle affaire? + +--Ton mariage, parbleu! + +--Je me marie donc? cher oncle; il fallait me prévenir plus tôt; je n'ai +pas eu le temps de faire ma barbe. Avec qui, s'il vous plaît? + +--Avec Mlle Oliveira. + +--Une blonde?... Euh! + +--Un million de dot! deux millions d'espérances! + +--Oui, mais une blonde! + +--Vingt ans. + +--Une blonde! + +--Des yeux de saphir. + +--Une blonde! + +--Un nez retroussé et gracieux qui n'a pas son pareil. + +--Une blonde! + +--Des lèvres de rose, des dents blanches, un sourire charmant et le plus +heureux caractère. + +--Ah! cher oncle! une fille si parfaite doit être bègue ou bossue? + +--Ni bègue ni bossue. + +--Déjà! Vous menez rondement les choses, cher oncle. + +--Parbleu! la vie est si courte! Au reste, rien n'est plus facile que de +me désavouer et de n'être pas député. + +--Plaît-il? Que dites-vous? + +--Je dis qu'il est facile de n'être pas député. + +--Le père Oliveira est donc député? + +--De l'arrondissement de Vieilleville, oui, mon cher. + +--Ah! de Vieilleville... Et il céderait la députation à son gendre? + +--Par contrat de mariage passé devant notaire, oui, mon enfant. + +--Et les électeurs ratifieraient le contrat? + +--Je voudrais bien que quelqu'un d'eux le trouvât mauvais! Dès demain, +le chemin de fer qu'on leur a promis, et qui, grâce aux savantes +combinaisons de l'ingénieur, doit traverser tout l'arrondissement, ne +passerait plus qu'à dix lieues de là. Plus de garnison, point de lycée; +Vieilleville serait traité comme un chef-lieu de canton. Conçois-tu la +douleur des honnêtes cabaretiers et marchands d'avoine de Vieilleville, +si la clientèle de deux cents hussards et de leurs chevaux venait à leur +manquer? Ce serait une vraie catastrophe. + +--Oliveira s'ennuie donc beaucoup de sa députation ou de sa fille? + +--Pas le moins du monde. C'est un homme prévoyant, qui veut se mettre +à l'abri des coups du sort et des caprices du scrutin. Il a promesse du +roi d'être fait pair de France dans la première fournée, et il grille de +s'asseoir parmi les ducs et les comtes de la fabrique de Napoléon ou de +ses prédécesseurs. + +--Eh bien! dit l'avocat, je réfléchirai. + +--Tu réfléchiras! Crois-tu qu'il soit si aisé de rencontrer ensemble une +dot d'un million et un mandat de député? Réfléchir! Crois-tu qu'Oliveira +soit en peine de marier sa fille? Je connais un petit duc, malmené par +les révolutions et par le lansquenet, qui la ferait volontiers duchesse; +mais Oliveira craint de jouer chez son gendre le rôle de père aux écus, +qu'on exploite et dont on rit, et il s'est déclaré contre le faubourg +Saint-Germain. + +--Diable! mon futur beau-père ne manque pas de bon sens. + +--Tu acceptes donc? + +--Est-ce que je puis vous refuser quelque chose, cher oncle? + +--Et tu te souviendras toujours que je t'ai mis la députation à la main? + +--Jusqu'à la consommation des siècles. Mais quel besoin pouvez-vous +avoir de moi? N'êtes-vous pas riche, n'êtes-vous pas bien en cour? Que +vous reste-t-il à désirer? + +--Une misère, à laquelle je ne tiens que pour avoir la paix dans mon +ménage; mais ta tante le veut, et je n'ose rien lui refuser. + +--Voyons cette misère. + +--Une commanderie dans la Légion d'honneur et la présidence d'une +section du conseil d'État; ma femme prétend que cela fait bien au bas +d'une carte. + +--Eh bien, cher oncle, ce n'est pas cela qui nous empêchera d'épouser +Mlle Oliveira aux yeux de saphir. Mais est-ce à moi de distribuer des +croix et de régler les rangs au conseil d'État? + +--Pourquoi non? Tu parles comme un Démosthènes et tu sais te faire +entendre. Crois-tu que ce soit un mérite si commun à la Chambre des +députés? Va, va, je connais plus d'un ministre qui serait en peine +d'en faire autant. Si tu veux seulement nouer ta cravate avec moins de +négligence, ne faire aucun geste, n'être ému de rien, avoir la tête et +les yeux dans la position du soldat sans armes (_les yeux à quinze +pas devant toi, la tête fixe et mobile_), ne te permettre aucune +plaisanterie, ce qui choque toujours les niais (c'est-à-dire les trois +quarts de toutes les Assemblées), et citer avec respect les divins +axiomes de M. Royer-Collard; si à tous ces mérites tu ajoutes celui +de voter _bien_, c'est-à-dire tantôt avec la gauche et tantôt avec le +centre, suivant les intérêts du jour, je te prédis la plus brillante +fortune. Tu seras premier ministre avant dix ans, et je serai, moi, +grand-croix, ce qui fera plaisir à ma femme et honneur à la famille. + +--Accordé. Laissez-moi seulement le temps de faire restituer à mon ami +Ripainsel un ou deux millions que la communauté de P.... a eu l'adresse +de se faire léguer par son oncle: à mon retour, je vous suivrai chez le +père Oliveira. + +--Que veux-tu dire avec ton Ripainsel? + +--Lisez cette lettre. + +--Laisse-moi là ce Ripainsel, dit l'oncle après avoir lu, et prends +l'occasion par son unique cheveu. Viens voir Oliveira; c'est un bon +homme qui a fait fortune dans le commerce des bottes percées et des +vaudevilles éculés, et qui n'en est pas plus fier. + +--Il fait des vaudevilles? + +--Il n'en fait plus depuis qu'il est homme politique; mais il en a +fabriqué, à vingt ans, cinq ou six douzaines qui n'étaient, ma foi, ni +meilleurs ni pires que tous ceux qu'on applaudit et qu'on siffle. Tu ne +connais donc pas ton futur beau-père? + +--Je ne l'ai jamais vu.--Vous dites qu'il est millionnaire et député, +cela me suffit. + +--Oh! c'est quelque chose de plus. Tu vas voir un petit homme tout rond, +riant, fleuri, bavard, spirituel, inventif, caressant, poli, cordial, +empressé, obligeant, indifférent à tout, excepté à ses intérêts, sachant +amasser, sachant dépenser, sachant promettre et oublier sa promesse, +homme d'affaires qui serait un grand personnage s'il voulait prendre +intérêt à la politique, sceptique au point de ne pas savoir s'il est +baptisé ou circoncis, honnête homme au demeurant, autant que peut +l'être un spéculateur de profession, et ami des arts comme ces banquiers +illustres de Venise et de Florence pour qui peignaient et sculptaient +Titien et Michel-Ange. Nous irons chez lui ce soir. + +--Ce soir, puisque vous le voulez», dit l'avocat. + + + + + II + + Prodomus. + + +Oliveira les reçut avec cette politesse aimable et simple qui est la +plus utile et la moins provinciale de toutes les vertus. Déjà les +vieux colonels de l'Empire, les poètes chauves et les jeunes magistrats +étaient assis et jouaient au whist. Oliveira conduisit ses deux hôtes +dans un salon particulier rempli de crics malais, d'épées du moyen âge +et de toute la menue ferraille qu'il est convenable d'avoir au-dessus de +sa tête quant on veut fumer un cigare. + +«D'où vient cette dague florentine? demanda Brancas à son hôte. + +--La poignée, répondit négligemment Oliveira, est de Benvenuto Cellini, +qui la cisela tout exprès pour François Ier; la lame est du senor +Bermudez de Tolède. + +--Quoi? de Bermudez lui-même, dit l'avocat d'un air d'admiration. + +--Je le crois. Cette dague a son histoire comme un cheval arabe ou +comme un prince. M. de Loignac le reçut d'Henri III et l'enfonça dans +la poitrine du duc de Guise. Voyez à la pointe cette tache qu'on a +respectée. C'est une goutte du sang du Balafré. Un petit neveu de M. +de Loignac, émigré vers 1792, vendit sa dague à un boyard russe dont le +fils est mort à Clichy. C'est de lui que je tiens cette lame admirable, +dont Bermudez emprunta le secret aux fabricants d'Alep et de Damas. + +--Pardonnez-moi mon ignorance, dit l'avocat, et dites-moi, je vous prie, +qui était ce merveilleux Bermudez? + +--C'était un alchimiste de Valence qui cherchait la pierre philosophale +en Orient, vers 1520. Suivant l'usage, il donna son âme au diable +et reçut en échange par l'entremise d'un fabricant d'Alep, l'art de +combiner le platine avec l'acier, ce qui donne aux sabres une trempe +irrésistible. Il apporta ce secret en Europe, avec beaucoup d'autres, et +s'acquit une grande réputation. Par malheur, la sainte inquisition, le +voyant peu assidu à la messe, car les voyages et les sciences occultes +profitent rarement à la piété, le fit brûler en grande pompe à Valence +l'an 1536 de notre ère. + +--Il faut avouer, monsieur, dit l'avocat, que vous êtes un savant homme. + +--Je cherche à me faire pardonner mes millions, répliqua Oliveira. +Au reste, vous trouverez ce récit tout au long dans l'_Histoire des +alchimistes, sorciers et autres suppôts du diable dans les royaumes de +Valence et d'Aragon_, par le P. Bunardez, in-4º. Ségovie, 1640. Le +seul exemplaire qui existe en France est déposé à la bibliothèque de +Vieilleville, sous la garde du sieur Krantz, ancien artilleur, le plus +hargneux des hommes. + +--Quoi! parmi tant d'affaires vous trouvez le temps de lire les +histoires du P. Bunardez? + +--Oh! je n'ai pas été toujours l'homme affairé que vous voyez. Quand +j'étais clerc d'huissier j'avais bien des loisirs». + +Le conseiller d'État sourit en regardant son neveu. + +«Comment peut-on être clerc d'huissier! reprit Oliveira. N'est-ce pas ce +que vous voulez dire? Je vous jure, messieurs, qu'il n'y avait pas de +ma faute; j'aurais beaucoup mieux aimé être duc et pair. J'ai quitté +le métier aussitôt que je l'ai pu; mais enfin il fallait vivre, et +je recevais de mon patron, tous les jours, une croûte de pain et une +tranche de saucisson, qui m'aidaient merveilleusement à supporter la +vie. Entre deux assignations j'allais à la Bibliothèque et au Musée. + +«J'admirais la Vénus de Médicis, si frêle et si délicate, et je +regardais avec étonnement la Vénus de Milo qu'on fait semblant d'admirer +et qui n'est qu'une grande femme assez mal proportionnée. Je lisais +Winckelman dans une traduction et _Clarisse Harlowe_ en anglais, +sans oublier pour cela les livres du bon Rollin et la métaphysique +de Schelling; enfin j'envoyais des rébus au journal de Vieilleville. +J'acquis en peu de temps la réputation d'un savant et d'un +esprit bizarre, incapable de faire fortune dans les _citations_, +_notifications_ et _significations_. + +«Je fus mis à la porte de l'huissier et perdis ainsi le pain et le +saucisson. Le soir même je reçus la malédiction de mon père et l'ordre +de m'enrôler dans l'armée française. J'avais alors dix-huit ans, nulle +ressource et un appétit féroce. Qu'auriez-vous fait à ma place? + +--J'aurais obéi, dit le conseiller d'État et porté le sac avec +résignation. + +--Et vous, monsieur? + +--Je ne sais, répondit Brancas; peut-être aurais-je essayé de planter +des choux. + +--On voit bien que vous n'avez jamais été exposé à cette infortune. Pour +moi, qui sentais mon génie, être ouvrier ou soldat, c'était la mort. +Un vieux professeur de latin, sous qui j'avais déchiffré Tite-Live, +me donna vingt francs et le _Prodomus philosophiæ instaurandæ_, de +Campanella, qui était son auteur favori. Muni de ces deux viatiques, +j'entrai dans Paris le 8 décembre 1819. + +--Voilà un magnifique présent, dit en riant le conseiller d'État. + +--C'étaient toutes les économies du vieux latiniste, et la moitié de +sa bibliothèque, dont un _Anacréon_ d'Henri Estienne formait l'autre +moitié. Il vivait de pain et d'eau, comme presque tous ses confrères, +en comparaison de qui les ânes et les chameaux du désert de Mésopotamie +sont des goinfres. Du reste, gai et sans souci, comme s'il eût été +propriétaire des mines de Potosi. Je voulus le remercier--«Prends donc, +me dit-il brusquement, à quoi ces vingt francs peuvent-ils me servir? +C'est trop peu pour jouir, c'est assez pour entreprendre.» J'embrassai +tendrement le vieux latiniste et je partis nu-pieds pour ménager mes +souliers. + +--C'est avec le _Prodomus philosophiæ instaurandæ_ que vous avez fait +fortune? + +--Oui, messieurs, dit Oliveira. Rappelez-vous le cordier des _Mille et +une Nuits_. On lui donna un morceau de plomb. Ce morceau de plomb servit +à raccommoder le filet d'un pêcheur; le pêcheur prit un esturgeon et +le donna au cordier; l'esturgeon avait avalé un diamant qui valait cent +mille pièces d'or, et le cordier devint l'un des plus riches seigneurs +de Bagdad. C'est mon histoire. En quinze jours je dépensai mes vingt +francs, et me retrouvai seul avec mon Campanella, sans travail et sans +asile. Le seizième jour, j'errais à jeun le long des quais, feuilletant +tous les bouquins et mesurant de l'oeil la profondeur de la Seine. Tout +en feuilletant et en soufflant dans mes doigts, car il faisait grand +vent, je fus remarqué d'un bouquiniste, petit vieillard très-vert, au +nez pointu, aux lèvres minces et serrées, au front rejeté en arrière, +assez semblable au célèbre portrait que David a laissé de Robespierre. + +«C'est un Campanella que vous tenez sous le bras, me dit-il d'un air de +convoitise. + +--Oui, monsieur, c'est le _Prodomus philosophiæ instaurandæ_, livre +rare, édition _princeps_. + +--Oh! moins rare que vous ne croyez,» me dit-il. + +À ce trait, je reconnus un acheteur, et je me tins sur mes gardes. + +«Cela vaut bien trente sous, continua-t-il en mettant la main dans son +gousset. + +--Trente sous! m'écriai-je en riant avec mépris, une édition _princeps_! + +--Trois francs si vous voulez, dit-il, et n'en parlons plus». + +Je haussai les épaules et je fis mine de partir. + +«Mon livre n'est pas à vendre». Il me saisit le bras, et, d'un air +suppliant: + +«Voyons c'est une fantaisie ruineuse, mais enfin c'est une fantaisie, +voilà trente francs, laissez-moi le livre». + +Je lui donnai le _Prodomus_. + +«Bon! lui dis-je, j'ai de quoi vivre trois semaines». + +Il se retourna stupéfait. + +«Comment! c'est votre dernière ressource, et vous avez su m'arracher +trente francs! Jeune homme, vous avez le génie du commerce, restez +avec moi, je vous formerai, et vous ne me quitterez que pour devenir +millionnaire». + +J'acceptai. Le petit vieillard ne mentait pas. En peu de temps, je +connus tous les secrets du métier, et je commençai à rêver d'autres +destinées. Une fois, je vis représenter un vaudeville, et je m'écriai, +comme le Corrége: Moi aussi je suis peintre! Six mois après, mes +vaudevilles se comptaient par douzaines, et par douzaines aussi +mes succès. À vingt francs cinquante centimes de droit d'auteur par +représentation, le théâtre ne se ruinait pas, et je commençais à faire +fortune. Je n'ai jamais eu moins de trente ou quarante représentations. +J'avais trouvé la recette du vaudeville. Vous la connaissez, je pense? + +--Assurément, dit le conseiller d'État, mais nous serons bien aises de +l'apprendre d'un maître de l'art. + +--Mon Dieu! reprit modestement Oliveira, ce n'est pas plus difficile que +de faire du cassis ou du sirop de groseilles. Voyez plutôt: Un homme met +son paletot sur une table et sort: un autre arrive, qui est maître de +la maison et marié. Ce paletot lui donne à penser. Voilà, dit-il +naturellement, un paletot qui est l'amant de ma femme. Le paletot, +le mari, la femme, la servante, le petit clerc si le mari est avoué, +entrent, sortent, se croisent, s'expliquent, se querellent, se choquent, +se heurtent pendant un, deux ou trois actes au gré de l'auteur. +Quelques-uns ont poussé jusqu'à cinq actes, mais c'est une témérité +qui réussit rarement. Ajoutez-y des couplets, des grimaces et des +calembours, et extirpez soigneusement toute trace de bon sens, vous +aurez un excellent vaudeville. + +«À ce métier, j'amassai promptement une dizaine de mille francs, et +je renvoyai à mon vieux professeur ses vingt francs et une pipe turque +garnie d'argent ciselé qui venait de feu Baraïctar, Grand vizir de la +Sublime-Porte. Devinez je vous prie, quelle fut la réponse du bonhomme. + +--Il refusa net? + +--Non. Il garda la pipe du vizir et renvoya les vingt francs avec cette +réponse. + +«Mon cher enfant, ces vingt francs ne peuvent appartenir ni à moi qui +les ai donnés, ni à toi qui n'en as plus besoin. Donne-les au premier +pauvre diable que tu rencontreras, à condition qu'il les donnera +lui-même à un autre, et cet autre à un troisième, dès qu'il sera sorti +d'embarras. Par là, nous serons, toi et moi, bienfaiteurs à bon marché +jusqu'à la fin des siècles. Adieu, porte-toi bien, ne fais pas trop de +vaudevilles, car il n'est pas toujours sain de faire rire le public; ne +t'enrichis pas trop vite, et si tu trouves quelques pincées de bon tabac +d'Argos pour bourrer la pipe du seigneur Baraïctar, n'oublie pas ton +vieil ami.» + +En ce moment, un domestique s'approcha d'Oliveira et lui dit quelques +mots à voix basse. Oliveira sortit. + +«Eh bien! que penses-tu de ton beau-père? dit le conseiller d'État. + +--Ses cigares sont excellents, dit l'avocat, mais son récit était un peu +long. + +--Il aime à se vanter. Les parvenus d'autrefois cachaient leur origine +comme le Nil cache ses sources. Ceux d'aujourd'hui mettraient volontiers +dans leurs armes les savates qu'ils ont raccommodées. Tout est vanité, +comme dit Salomon. Au reste, Oliveira ne s'en fait pas trop accroire. +Il a fait des journaux, il a fait la banque, il a fait le commerce des +cuirs de la Plata et des _Méditations_ de Lamartine; enfin, il a fait +fortune et je te jure qu'il a bien gagné ses millions. Voici Mlle Rita +qui s'avance portant deux tasses de thé. Passons au salon. Le moment +est favorable pour entrer en matière et faire ta cour. Va donc, et bonne +chance; ma commanderie est dans tes mains, et ton portefeuille aussi.» + + + + + III + + +Marguerite Oliveira, blonde aux yeux de saphir, que ses amies de pension +appelaient Rita, avait toute la grâce et la simplicité qu'on ne trouve +qu'au deux pôles de la civilisation, chez les sauvagesses d'Otaïti et +dans quelques salons de Paris. Grande, assez instruite au besoin pour +tout comprendre et parler de tout sans affectation, elle plaisait à +tout le monde et ne s'imposait à personne. Son âme était limpide et +sans mystère comme son regard. Peut-être n'était-elle pas faite pour les +grandes passions; bien faite, riante, pleine de douceur et de charme, +pour parler comme Chateaubriand, elle n'avait pas été mouillée par la +pluie des orages du coeur. + +Rita offrit du thé au conseiller d'État qui s'empressa d'accepter. +L'avocat fit un geste de refus. + +«Mademoiselle, dit-il, je vous remercie, je n'aime pas le thé. + +--Ce n'est pas une raison, monsieur, répliqua-t-elle. Qui est-ce qui +aime le thé? Personne; car je ne compte pas deux ou trois cents +millions de Chinois, qui en boivent par patriotisme, et trente millions +d'Anglais, par entêtement. C'est une tisane des plus médiocres, mais +acceptée par les honnêtes gens. Il faut bien faire comme tout le monde. +Prenez donc, monsieur, prenez et buvez!» + +Pendant ce temps, le conseiller d'État se retirait sous prétexte d'aller +au whist, et les deux jeunes gens se trouvèrent, non sans quelque +embarras, à peu près seuls dans un coin du salon. + +«Mademoiselle, dit l'avocat en feuilletant un album, vous avez là de +fort beaux paysages. Quel est ce large fleuve qui coule entre deux +chaînes de montagnes escarpées? Est-ce une vue d'Allemagne ou de Suisse? + +--Ceci monsieur? c'est une vue du Delaware que j'ai visité l'an dernier +avec mon père. Ces montagnes sont les Alleghanys, et ce pont qui +s'enfonce dans le fleuve sous le poids d'un convoi de chemin de fer, +c'est un pont du _Pensylvanian Rail-Rand_ à qui cet accident est arrivé +pendant que nous allions de Philadelphie à Pittsbourg. Ce bateau à +vapeur que vous voyez un peu plus loin, appartient au constructeur du +pont; il sert à repêcher les trains qui tombent à l'eau, et je vous +assure qu'au dire des voisins, il ne manque pas d'occupation. + +--Vous avez vu les États-Unis? dit l'avocat étonné. + +--Oui, monsieur, et le Canada. Cela n'est pas dans les règles, je le +sais bien, et mon père aurait dû me conduire en Suisse ou en Italie +comme toutes les petites filles qui sortent de pension; mais alors, +pourquoi se déranger? Pour voir des sites que tout le monde connaît, +des auberges que tout le monde décrie, et des voyageurs qu'on rencontre +partout? autant vaut rester chez soi. Mon père l'a bien compris, et m'a +menée du premier coup à la cataracte du Niagara, qui est la plus belle +chose de la création...» + + + + + IV + + Réflexion inattendue. + + +J'avais pensé d'abord à rapporter mot à mot la conversation de Rita et +de l'avocat, espérant qu'elle servirait de modèle aux jeunes gens des +deux sexes qui veulent s'engager dans les doux liens de l'hyménée: déjà +mon siège était fait, et mon héros comme on doit s'y attendre, n'aurait +prononcé que des discours graves, sensés, spirituels, philosophiques, +moraux, harmonieux et doux, tels enfin que dans les romans anglais +du genre _high life_ en débitent d'une voix posée et mélodieuse +ces gentilshommes dont les favoris épais et bien brossés, la taille +perpendiculaire et les grâces inimitables font les délices du peuple +parisien; mais le hasard ayant fait tomber dans mes mains une lettre +de Mlle Rita Oliveira à Mlle Claudie Bonsergent, où le même sujet est +traité avec une grande supériorité, j'ai cru devoir laisser la parole +à Mlle Rita, meilleur juge que moi, sans contredit, des grâces et +de l'éloquence de son fiancé. Voici cette lettre, ou plutôt le +_post-scriptum_. + + + + + V + + Rita à Claudie. + + +.......................... .......................... +«_P. S._ Grande nouvelle. On me marie. _On_, c'est-à-dire mon père. La +femme étant au dire des poëtes, le chef-d'oeuvre de la création, comment +se fait-il, très-chère, que tout bon père de famille n'ait pas d'autre +inquiétude que de se débarrasser du dit chef-d'oeuvre en faveur du +premier venu? Les poëtes se moqueraient-ils de nous, par hasard? Réponds +à cela, subtile raisonneuse. Pour moi, j'en suis toute humiliée. + +«Hier matin, j'étais en tête-à-tête avec Julie, cette adorable Julie +qui me peigne si bien, et que tu m'as enviée si souvent. Je me regardais +assez complaisamment dans la glace, adoucissant mes yeux et essayant mes +sourires, ainsi que tu fais sans doute en pareille circonstance, lorsque +mon père est entré.--Bravo! Rita, m'a-t-il dit en m'embrassant, tu +aiguises tes armes, à ce que je vois. (J'ai rougi un peu.)--Papa, +tu sais bien qu'il ne faut pas entrer chez les dames sans les faire +avertir.--Le mal n'est pas grand, je n'ai rien vu. As-tu donné les +ordres, pour ce soir? (Il faut te dire que mon père offre tous les +mardis du thé, du punch et des cigares à trente ou quarante personnes +qui se divisent en trois catégories: les gens riches, les gens d'esprit +et les gens bien cravatés. Quand la conversation est engagée et qu'on +s'échauffe, quand on partage l'Orient, donnant l'Égypte aux Anglais, +Constantinople aux Russes, le reste à je ne sais qui, et à la France la +Gloire de présider au partage; je m'esquive doucement sur la pointe du +pied.)--Tout est prêt, papa, ai-je dit. Il m'a regardée dans les yeux, +m'a embrassée une seconde fois très-tendrement, s'est assis près de +moi et m'a demandé d'un air mystérieux: Penses-tu quelquefois au +ménage?--Pas encore.» C'était presque vrai. Je n'y pense qu'à mes +moments perdus, et je t'assure que ma toilette, les emplettes du matin, +les promenades au bois de Boulogne dans l'après-midi, quelques visites +à mes bonnes amies, les leçons de chant, l'Opéra, et l'édifiante lecture +des romans de M. Jules Sandeau, ne me laissent guère de loisirs. «J'en +suis fâché, a-t-il repris, car j'avais justement à te proposer un mari +très-présentable; mais, puisque le mariage te déplaît, n'en parlons +plus.--Oh! je n'ai ni sympathie ni antipathie pour le mariage; je n'y +pense pas. Voyons un peu ton mari très-présentable.--Non, mon enfant, +je ne veux pas gêner tes goûts ni tes habitudes....--Mais, papa, tu ne +gênes rien ni personne, je t'assure.--Non, Rita, je connais le danger +des unions mal assorties....--Mais papa, cette union n'est ni bien ni +mal assortie, puisqu'elle n'est pas assortie du tout.--Non, mon enfant, +je ne suis pas de ces pères barbares!... (Plus j'insistais, plus il +reculait et s'amusait à irriter ma curiosité.)--Eh bien garde ton +secret, ai-je dit avec impatience. Il s'est décidé à parler: Que dis-tu +du nom de Brancas?--Duc de Brancas?--Non, non, Brancas avocat.--Il y a +tant d'avocats!--Pas plus que de ducs.--Oh! je ne tiens pas aux ducs. +Comment est-il fait ton M. Brancas, qui n'est pas duc?--Je ne sais pas, +je le connais à peine, mais on le dit assez riche, fort éloquent, et +du bois dont on fait les ministres, qui sont plus rares sur la place et +plus recherchés que les ducs.--Voyons-le donc. Tu l'attends ce soir?--Tu +l'as deviné. Viens déjeuner.» + +«Les pédants nous accusent d'être surtout bavardes: ce sont de sottes +gens qui n'entendent rien aux femmes: nous sommes mille fois plus +curieuses. Je t'avoue que la journée m'a paru longue et qu'il me tardait +de voir le mortel téméraire que ma dot a séduit; car, pour mes yeux, +il n'y faut pas penser: où les aurait-il rencontrés? Était-il blond +ou brun? grand ou petit, aquilin ou camus? Dans cette incertitude, +les minutes coulaient avec la lenteur des siècles. Pour moi, un brun, +aquilin, non sans moustaches et un peu farouche, me convenait assez. + +«Enfin le désiré Brancas a paru. Ma chère, c'est un blond. J'aurais dû +m'en douter. Le destin n'en fait pas d'autres. À cela près, il a +bonne apparence: il n'est ni fat ni impertinent, ni trop content de sa +personne, ni dédaigneux, ni bavard, ni empesé, ni froid. Tout dans ses +manières respire la politesse, la franchise et la bienveillance: tu peux +croire que si j'ai mal vu, ce n'est pas faute d'avoir bien regardé. En +entrant, il m'a fait un très-court compliment auquel j'ai répondu par un +sourire; puis mon père s'est emparé de lui et l'a conduit dans un petit +salon que le sexe malpropre se réserve pour fumer et cracher tout +à l'aise. Là ils ont causé de ne je sais quoi qui devait être fort +intéressant, si j'en juge par l'air attentif de notre avocat. Mon père +l'a quitté tout ravi. «On ne peut pas avoir plus d'esprit,» m'a-t-il +dit en passant près de moi. Ma chère, cet homme est sans défaut; il +est avocat, et il écoute; n'est-ce pas un prodige dans son métier? Il a +deviné le faible de mon père, qui est de parler, et il n'a pas dit +six paroles. Curieuse à mon tour de contempler ce prodige, je me suis +avancée sous prétexte d'offrir du thé, et un conseiller d'État, qui +est son oncle, a eu la discrétion de se retirer et de nous ménager un +tête-à-tête dans l'embrasure d'une fenêtre. + +«Claudie, c'est à n'y pas croire: il parle encore mieux qu'il n'écoute. +Il est d'un naturel parfait, il ne s'échauffe pas, il ne gesticule pas, +il ne cherche pas ses phrases, il ne s'efforce pas d'avoir de l'esprit +et il en a, il ne se moque ni des présents ni des absents, il ne +discute jamais, il ne cite personne, d'un mot il dit une histoire, il +n'interrompt jamais et il se laisse interrompre; je ne crois pas qu'il +ait du génie, bien que mon père assure qu'il est l'un des trois premiers +avocats de Paris, mais c'est l'homme le plus aimable que j'aie jamais +vu. + +À ce mot tu vas rire, et je t'entends déjà. L'homme le plus aimable +ne tardera guère à être le plus aimé. Mademoiselle, vous pourriez vous +tromper. Il est très-aimable, je l'avoue, mais ce n'est pas mon idéal. +Tu entends bien ce que je veux dire, toi qui cherches encore cet idéal +et qui le cherchais dès la pension, tantôt dans le maître de chant, +tantôt dans le maître d'italien. Mon idéal, c'est le beau Ténébreux, +c'est Amadis de Gaule sur la Roche-Pauvre, c'est je ne sais quoi de +mystérieux, d'héroïque, d'incompréhensible, qu'un avocat ne saurait +avoir. As-tu vu quelque part l'histoire du premier roi de Portugal? +C'était un brave gentilhomme, aimé des dames, et que sa maîtresse voulut +obliger de lui conquérir un royaume.--N'est-ce que cela? dit-il +en montant à cheval, eh! je vous en donnerai, s'il le faut, une +demi-douzaine.--Il partit pour l'Espagne, et tua tant de Sarrasins +que ceux qui restaient, pour obtenir quelque répit, lui offrirent +le Portugal, dont il fit, ma foi, présent à sa dame comme il l'avait +promis. Voilà un homme! Mais ceux d'aujourd'hui ne savent que s'injurier +de vive voix ou par écrit, suivant leur profession. + +«Pour revenir au sieur Brancas, qui ne conquerra jamais rien, si ce +n'est peut-être le droit de s'asseoir avec quatre ou cinq cents bavards, +dans une grande salle assez mal bâtie qui est au bout du pont de la +Concorde, nous avons causé de toutes sortes de choses, et d'abord +de voyages. J'ai déclaré, non sans quelque fierté, que j'avais vu la +cataracte du Niagara. Cette nouvelle a paru lui faire grand plaisir. +Espère-t-il, le voyage étant fait, n'avoir pas à le recommencer, ou bien +a-t-il admiré mon intrépidité? Ce point est encore indécis. + +«Du Niagara nous passâmes au Rhin, et du Rhin aux Alpes et à la poésie. +Ma chère, croirais-tu qu'il ne lit jamais les poëtes? C'est à faire +frémir; on n'est pas avocat à ce point. Monsieur s'excusa sur ce qu'il +est hégelien. Hégel! Qui est cette bête-là? Tu as vu sans doute des +loups, des ours, des renards et des éléphants blancs; mais peut-être +n'as-tu jamais vu des hégeliens. Ma chère, rien n'est plus joli. Vois +un peu: _Tout ce qui est rationnel est réel; tout ce qui est réel est +rationnel_. Exemple: Tu n'as jamais vu d'homme à trois têtes, mais tu +as l'idée d'un homme et d'une tête et par conséquent de deux et de trois +têtes. Or, tout ce qui est rationnel est réel; donc l'homme à trois +têtes, à cent têtes, à trente mille têtes existe, et s'il n'existe +pas, c'est la faute de la Providence, de la nature ou de n'importe qui; +n'est-ce pas clair? Eh bien, ma chère, il m'a débité cela couramment, +sans broncher, comme un hégelien qu'il est. De Victor Hugo, de Lamartine +ou de Musset, pas un mot. Messieurs les hégeliens ne se dérangent pas +pour si peu. Oh! s'il s'agissait d'objectif ou de subjectif, c'est une +autre affaire. J'ai voulu pousser celui-ci: + +«Mais, monsieur, si toute idée rationnelle devient aussitôt une réalité, +vous avez assurément l'idée que vous pouvez mourir; donc vous êtes +mort?--Vous avez raison, m'a-t-il répondu avec gravité.... (Vis-tu +jamais, Claudie, un hégelien de cette force?) Tous les jours il se joue, +dans le fond de mon âme, des symphonies aussi réelles et mille fois plus +belles qu'aucune symphonie de Beethoven. J'en ai l'idée, donc je les +entends quand il me plaît et sans crainte de devenir jamais sourd. De +même en amour: j'aime sans crainte, je suis sûr d'être aimé. + +--Vous aimez? dis-je un peu étonnée et encore plus curieuse. + +--Je veux dire: s'il me plaisait d'aimer. + +--Et... vous plaît-il quelquefois?» + +«En faisant cette question d'un air fort détaché, je rougissais malgré +moi. + +--Je n'en ai pas encore fait l'expérience.... (À trente ans, Claudie! +le crois-tu?) J'attends encore mon idéal. (Ma chère, il a un idéal, cet +hégélien!) + +--Et votre idéal a sans doute une forme ravissante? + +--Vous me feriez tort d'en douter, mademoiselle. C'est une blonde aux +yeux de saphir, qui a bien de l'esprit et qui parle philosophie comme +un platonicien.» (Avoue qu'il cause bien, cet hégelien; et si tu voyais +comme ses yeux expliquent ses paroles.) + +La conversation a continué quelque temps sur ce ton, et il ne tient qu'à +moi de penser que j'ai fait sa conquête. Quant à lui, mon père n'avait +pas tort, il est très-présentable. + +Au reste, pour que tu puisses en juger, je vais te l'envoyer lui-même. +Cela t'étonne. Apprends donc, chère belle, que mon hégelien va partir +pour Vieilleville; c'est lui qui plaidera je ne sais quoi contre je ne +sais qui. Cette indication doit te suffire. Il m'a gracieusement offert +de se charger de tous mes paquets, messages et commissions, et, ma foi, +j'en profite pour te le montrer. Il te remettra un bracelet qu'a demandé +pour toi à Froment Meurice ta meilleure amie et ton humble servante. + + «RITA.» + +«Comment se porte le seigneur Audinet, ton futur propriétaire? Je +ne sais pourquoi sa figure ne me revient pas, et je ne donne pas mon +consentement au mariage. Oui, je t'entends, une fille sans dot ne fait +pas ce qu'elle veut. Eh! mon enfant, est-il si dur de mourir fille? +Coquette, je lis dans tes yeux que tu ne manques pas de maris. Au moins, +ne me prends pas mon Hégelien. Ce n'est pas que j'y tienne, mais un +Hégelien est un oiseau rare à Paris.» + + + + + VI + + +«Eh bien! dit le conseiller d'État à son neveu, es-tu content de ta +future? + +--Oui.... assez. + +--Est-elle jolie? + +--Charmante. + +--A-t-elle de l'esprit? + +--Trop. + +--Comment trop! + +--Eh! oui, rien ne l'étonne. + +--Ah! tu aimes mieux le mystère et les petites filles qui baissent +modestement les yeux et regardent les hommes à travers leurs doigts +écartés. À ton aise, mon ami, la province est pleine de ces ingénues. Va +en province. + +--J'y vais. + +--Ainsi, tout est rompu? + +--Vous m'entendez mal, cher oncle. Rita est tout à fait séduisante, +mais.... + +--Mais elle ne te séduit pas. + +--Oui, elle me plaît beaucoup; mais je la trouve trop raisonnable, trop +gaie; j'ai pour elle beaucoup d'amitié, je n'aurai jamais d'amour. + +--Jamais d'amour! ô douleur! Tu comptais donc sur un mariage d'amour? + +--Pourquoi non? + +--Très-bien, mon ami. Ce _pourquoi non_? est sublime. Est-ce que +l'amour est de ton âge? L'amour, c'est l'Inconnu. Quand on a pénétré cet +Inconnu, tout est fini. Toutes les femmes se ressemblent. Les grimaces +changent un peu, le son de voix est plus doux ou plus rude, la feuille +de figuier est plus ou moins bien taillée, mais le fond est toujours le +même. Cléopatre ou Goton, c'est tout un. Oh! si tu n'avais jamais aimé, +je comprendrais ton désir. + +--J'ai aimé. + +--Qui? + +--Ni Goton ni Cléopatre assurément, mais de fort aimables créatures qui +m'ont été tantôt cruelles, tantôt compatissantes, suivant l'humeur du +jour ou les conseils de la nuit, je vous jure qu'aucune d'elles ne m'a +ennuyé ni fait voir deux fois le même spectacle. L'amour est infini et +varié comme ce vaste univers. Cher oncle, vous n'entendez plus rien à +ces questions. Vous êtes comme un brave vétéran qui a cent fois affronté +le feu dans sa jeunesse, mais qui ne connaît plus la manoeuvre. + +--En résumé, dois-je demander la main de Mlle Oliveira, ou faut-il +attendre qu'un rayon d'amour t'illumine? + +--Demandez toujours, cher oncle. Vous pourriez avoir une pire nièce.» + + + +Deux jours après, Brancas partit pour Vieilleville. En ce temps-là, qui +déjà pour nous se confond avec celui où Noé jeta l'ancre sur le mont +Ararat, les convois du chemin de fer s'arrêtaient à Orléans, et toute +la France qui est entre la Loire et les Pyrénées ne connaissait qu'en +peinture cette manière de voyager. Il fallut donc monter en diligence +à Orléans. Il était minuit, et Brancas, un manteau sous le bras et +les mains dans les poches, attendait patiemment dans le bureau que le +conducteur donnât le signal du départ. À ce moment, deux dames entrèrent +suivies de onze malles, caisses et cartons à chapeau. Cette vue fit +blasphémer le facteur, qui croyait son travail terminé. Le conducteur +leva les épaules, et Brancas regarda les dames. La plus âgée paraissait +avoir cinquante ans et n'avait rien de remarquable qu'une maigreur assez +rare et des grâces pleines d'affectation. Ce n'était pas de quoi séduire +le voyageur. En revanche la plus jeune avait les plus beaux yeux noirs +qu'on pût voir, et son visage régulier et doux, mais un peu altier, +était de ceux qu'on n'oublie pas. Le Parisien en fut ébloui, et se +rangea respectueusement pour lui faire place près du bureau. Elle le +remercia par un salut et un demi-sourire auquel Brancas, fin connaisseur +en sourires, devina qu'elle avait le sentiment de sa propre supériorité. + +«Parbleu! se dit-il, en sortant du bureau de la diligence, voilà une +petite personne à qui il ne doit pas être facile de baiser le bout des +doigts. Mais qu'elle est belle! Rita est à cent piques au-dessous.» + +Sur cette réflexion, il fit le tour de la place du Martroi, en regardant +les étoiles, et revint à la diligence au moment où le conducteur, ayant +déjà terminé l'appel des voyageurs, criait à tue-tête: + +«Monsieur Brancas! en voiture!» + +Il se hâta de monter dans le coupé, où déjà les deux dames l'avaient +précédé, et s'installa dans un coin avec le soin d'un homme qui remplit +scrupuleusement tous ses devoirs envers lui-même. Le postillon fit +claquer son fouet, et les quatre chevaux s'élancèrent au galop sur la +route de Vieilleville. + +Le temps était sombre et pluvieux. La dame maigre, qui occupait l'autre +coin du coupé, avança bientôt la tête, et dit d'une voix cadencée: + +«Monsieur, voulez-vous avoir la bonté de relever le carreau de votre +côté? ma poitrine est si délicate qu'elle ne peut supporter la fraîcheur +de l'air ambiant.» + +Le Parisien, déjà plongé dans les délices du premier sommeil, ne +répondit rien. La dame irritée se pencha vers lui de nouveau. + +«Monsieur, dit-elle avec aigreur, voulez-vous relever le carreau?» + +Brancas ouvrit les yeux. + +«Plaît-il, madame? que désirez-vous? + +--Monsieur, dit poliment la jeune dame, ma mère qui est malade, vous +prie de vouloir bien relever le carreau.» + +L'avocat s'empressa de s'excuser et d'obéir. Il est des voix fortes, +il en est de sourdes, de claires, d'agréables, de discordantes, +d'harmonieuses; il en est qui vont au coeur, il en est qui déchirent le +tympan, il en est qui donnent envie de bâiller, il en est qui donnent +envie de rire, il en est qui commandent, il en est qui supplient; celle +de la jeune dame était mélodieuse et souple, mais un peu saccadée, signe +certain d'un esprit pénétrant et gracieux, et d'une rare fierté. Après +quelques instants de silence, Brancas regarda sa voisine à la clarté +de la lune qui commençait à dissiper les nuages, et s'aperçut qu'elle +dormait. Une respiration calme soulevait à intervalles égaux son sein, +et de toute sa personne s'exhalait ce divin parfum que donnent la +jeunesse, la santé et la grâce. L'avocat se sentit ému. + +«Diable! pensa-t-il, deviendrais-je par hasard amoureux de ma compagne +de voyage! Ce serait curieux, à la veille d'épouser Rita. Ne faisons pas +cette folie.» + +Cette sage résolution dura quelques minutes, mais la belle dormeuse fut +bientôt la plus forte, et Brancas reprit le cours de ses rêveries. + +«Est-elle mariée? Non.... Son mari ne la laisserait pas voyager ainsi. +D'ailleurs, elle est bien jeune. On n'est pas plus belle! Voilà une main +ravissante.» + +Il faut dire que la main était exposée en pleine lumière, blanche, fine, +transparente, un peu longue et d'une beauté parfaite. + +Un grave accident mit fin aux réflexions sentimentales de l'avocat. La +diligence descendait alors le long d'une côte escarpée; le conducteur +dormait, et le postillon, ivre ou maladroit, poussait aveuglément ses +chevaux. La route, bordée d'un côté par la montagne, de l'autre par un +précipice, tournait brusquement vers le milieu de la descente. Tout +à coup les chevaux s'emportèrent, prirent le mors aux dents et se +précipitèrent au galop. Les deux premiers, dans leur élan, franchirent +le parapet peu élevé qui servait de garde-fou le long du précipice, et +la diligence elle-même demeura comme suspendue et prête à se jeter dans +l'abîme. Le postillon, renversé par le choc, tomba de son siège; les +voyageurs poussaient des cris, cherchant à ouvrir les portières et +s'embarrassant mutuellement dans leurs efforts. Tout paraissait perdu. + +Seul, l'avocat gardait son sang-froid. Sans s'émouvoir du tumulte +et aussi libre d'esprit que s'il eût été dans un salon, il ouvrit +promptement la portière et dit à sa voisine toute tremblante: + +«Ne craignez rien. Suivez-moi. Je réponds de vous.» + +En même temps il sauta à terre et se trouva hors de danger; mais le +plus difficile était encore à faire. La dame sèche criait de toutes ses +forces: + +«Sauvez-moi! sauvez Claudie!» et lui tendait les bras. + +Brancas, mettant le pied sur la roue de la diligence, malgré le danger +d'être renversé et écrasé sous les pieds des chevaux, dit d'une voix +forte: + +«Donnez-moi la main, ou vous êtes perdue.» + +En même temps, les chevaux firent un violent effort pour se dégager, et +la voiture recula. Claudie, éperdue, s'élança dans les bras du Parisien, +qui l'enleva rapidement et la mit en sûreté. + +«Monsieur, sauvez ma mère!» s'écria-t-elle. + +Déjà la diligence, penchée sur le talus, perdait l'équilibre et allait +rouler au fond du précipice; la dame sèche, épouvantée, sortait à demi +du coupé sans oser sauter à terre et poussait des cris épouvantables. +Le Parisien la saisit brusquement à bras le corps, l'enleva et la remit, +non sans danger, aux mains de sa fille. + +Au même moment, un grand cri se fit entendre. La diligence et les +chevaux roulèrent et se brisèrent au fond de la vallée. Heureusement, +le conducteur et le postillon, qui s'étaient relevés sans graves +contusions, avaient eu le temps de dégager les autres voyageurs. Tout le +monde frémit, et Claudie s'écria: + +«Ah! monsieur, nous vous devons la vie!» + +Brancas reçut avec modestie ce remercîment et ceux de sa mère. + +Le danger passé, on tint conseil. Les voyageurs étaient à deux lieues +du relai le plus proche. Le conducteur, forcé d'annoncer cette triste +nouvelle, fut couvert de malédictions, aussi bien que le postillon +malencontreux. + +«Qu'allons-nous faire? disait en gémissant la dame sèche. Il est trois +heures du matin; nous gèlerons. Ce conducteur veut nous faire périr. +J'écrirai à l'administration des Messageries, et je le ferai destituer. +Brrr! qu'il fait froid! + +--Madame, dit Brancas, je vais descendre et chercher votre châle qui est +resté dans la voiture. + +--Monsieur, dit la dame sèche en minaudant, je ne sais si je dois....» + +Au fond, elle brûlait d'envie de le voir descendre. Brancas le comprit, +et, s'accrochant avec les mains aux arbustes, posant le pied avec +précaution dans les moindres saillies du rocher, à la clarté de la lune, +il commença cette périlleuse descente. + +«Laissez le châle! lui cria le conducteur, vous allez vous casser le +cou!» + +Mais Brancas ne l'écoutait pas. Tout à coup, une grosse pierre sur +laquelle ses pieds étaient appuyés glissa, et il parut près de rouler +la tête la première dans le précipice. Heureusement il vit le danger et, +par un effort désespéré, il reprit l'équilibre et parvint sans accident +au fond de la vallée. + +Les voyageurs restés sur la route le regardaient avec une inquiétude +mêlée d'admiration. + +«Voilà un gaillard qui ne manque pas de sang-froid, dit le conducteur. +Au diable si je risque jamais ma peau et mes os pour aller chercher un +châle.» + +La dame sèche l'entendit et répliqua sur-le-champ: + +«Ces hommes sont égoïstes et lâches!» + +Le conducteur vit bien qu'il n'était pas de force à soutenir une +conversation qui débutait si vivement, et, ramassant le sac de dépêches +qu'il s'était hâté de jeter hors de la diligence, il se mit à la tête +de la caravane et prit le chemin du relais. Les voyageurs le suivirent +clopin-clopant, demi-endormis, demi-éveillés, mais grognant tous avec un +parfait ensemble. + +Enfin, l'avocat reparut, chargé de vêtements de toute espèce, parmi +lesquels le châle de la dame sèche et ses socques. La dame sèche se +confondit en remercîments auxquels il répondit de son mieux. + +Après quelques minutes, que les trois voyageurs employèrent à se rouler +dans leurs châles et leurs manteaux, la vieille dame prit le bras de +l'avocat et ils se hâtèrent de rejoindre les pauvres diables moins +heureux qui étaient déjà en marche. + +«Vous êtes Parisien, monsieur? dit la dame sèche. + +--Oui, madame, et vous aussi, sans doute? répondit Brancas. + +--Non, monsieur, répliqua fièrement la dame sèche, mais il n'a tenu qu'à +moi d'habiter Paris, et nous y avons des amis haut placés. M. Duverney, +mon cousin, qui est chef de bataillon dans la garde nationale, dîne avec +Louis-Philippe trois fois par an. + +--Diable! dit le Parisien, c'est un heureux homme que M. Duverney; +est-ce qu'il est fonctionnaire public? + +--Non, monsieur, il est bottier, dit Claudie. + +--Il est bottier, reprit la mère; mais il n'était pas né pour faire des +bottes. Il a publié, en 1835, un poëme dramatique intitulé: _la +Danse macabre_, que Victor Hugo appelait le «monument impérissable du +dix-neuvième siècle.» Je me rappelle encore les derniers mots de la +lettre de Victor Hugo: + +_«Lisez la Bible et Homère, mon cher Duverney. Nourrissez-vous de cette +moelle de lion.»_ + +--Peste! dit l'avocat, c'est un brevet d'immortalité, cela. + +--N'est-ce pas, monsieur? Eh bien! le public est si peu connaisseur +qu'il ne s'en est pas vendu six exemplaires, et cependant je vous jure +qu'il n'y manquait aucune des épices de la vraie poésie. On y voyait +des femmes séduites par des gnômes, des poëtes plus beaux que le jour +assassinés la nuit par de jeunes princesses mal élevées, des rois qui +s'embusquaient au détour des rues pour poignarder lâchement de sublimes +boulangers. Monsieur, c'était une bénédiction. J'ai compté vingt-cinq +personnes qui mouraient de mort violente en six mille vers. Notez que je +laisse de côté les menus crimes, les petites trahisons, les viols, les +adultères et autres incidents tragiques. + +--Six exemplaires vendus! + +--Oui, monsieur, six. + +--Au moins Louis-Philippe avait acheté l'un des six, puisqu'il a tant +d'amitié pour M. Duverney? + +--Sa Majesté se soucie bien de poésie! La première fois que M. Duverney +dîna aux Tuileries, Louis-Philippe lui parla de ses bottes pendant un +quart d'heure. Pas plus de _Danse macabre_ que sur la main. Monsieur, +mon cousin était si outré qu'il allait voter pour le candidat de +l'opposition. Heureusement le ministre de l'intérieur l'apprit et +lui envoya la croix. Depuis ce temps, mon cousin est tout dévoué à la +dynastie, et le roi ne fait rien sans lui demander conseil. Oh! c'est un +homme de caractère que mon cousin Duverney. Il l'a dit souvent au +roi: «Sire, tenez tête aux Anglais, développez le commerce, encouragez +l'industrie, rendez le peuple heureux, et je réponds de tout. On +ne connaît ses vrais amis que dans l'adversité; mais si vous êtes +malheureux quelque jour, j'irai vous consoler dans votre exil. Vos +pairs et vos députés pourront vous trahir, mais jamais Duverney ne vous +manquera.» + +--Et qu'a répondu le roi? + +--Ma foi, le roi en est très-flatté; c'est que Duverney le ferait comme +il le dit.» + +Le Parisien s'amusait fort de l'histoire du sieur Duverney, chef de +bataillon dans la garde nationale, et ami dévoué mais indépendant, du +roi Louis-Philippe. Il n'eut pas de peine à reconnaître dans la dame +sèche un des individus les plus distingués de cette belle famille de +vertébrés, mammifères, bipèdes, imberbes, aux doigts unguiculés, aux +dents incisives, canines et molaires, qui, sous prétexte de poésie, ont +agacé, depuis trente ans, un nombre considérable de maris de province. +Il devina qu'elle devait être poëte, et moitié pour entretenir la +conversation, moitié pour gagner sa confiance: + +«Vous aimez la poésie, madame? dit-il. + +--Qui ne l'aimerait, s'écria-t-elle avec enthousiasme. N'est-ce pas +aux poëtes que nous devons les jouissances les plus pures et les plus +sublimes? Le poëte n'est-il pas le maître souverain de la nature? Sur sa +palette magique le bleu de cobalt se fond avec le blanc d'argent, et le +carmin avec la terre de Sienne. La poésie, c'est l'azur du ciel où +se perdent des millions d'étoiles; c'est la profondeur insondable de +l'Océan qui cache à nos yeux des amas innombrables d'êtres animés, comme +nous fils de l'Éternel. + +--Maman, interrompit Claudie, marchons plus vite, il fait froid.» + +La dame sèche jeta sur elle un regard courroucé. + +«Ma chère enfant, répliqua-t-elle d'un ton aigre-doux, je marche comme +il me plaît. Ce n'est pas à mon âge qu'on reçoit des leçons de sa fille. + +--Permettez-moi mademoiselle, de vous offrir mon manteau, dit Brancas. + +--Vous êtes bien bon de faire attention aux discours de cette petite +sotte, reprit la dame sèche. Elle n'a parlé que pour m'interrompre.... +Où donc en étais-je, s'il vous plaît? + +--Vous faisiez, madame, l'éloge de la poésie, dit le Parisien qui se +mordait les lèvres pour ne pas rire. + +--C'est cela; j'y suis.... Mais que dire des mains où la poésie est +tombée? Où trouver cette magnifique déesse à la démarche majestueuse, à +la robe flottante, au visage mobile, tour à tour riant et sombre, doux +et terrible, joyeux et mélancolique, qui se plaît aux festins, aux +combats, aux discours des sages et au tumulte des multitudes, qui +souffle à son gré l'amour ou la haine, qui tient dans sa main le coeur +des hommes et la destinée des empires? Où trouver ce génie si souple, +si étendu, si sublime, si profond et si varié que la poésie demande +au poëte? Les hommes avec leurs froids calculs, leur stérile bon sens, +l'horreur qu'ils ont de l'idéal, peuvent-ils atteindre à ce sommet? Ils +ne le peuvent pas, ils reculent épouvantés, et, découragés eux-mêmes, +ils cherchent à décourager les plus braves. Trop faibles pour tenter +l'escalade, ils renversent à coups de sottes plaisanteries les échelles +déjà dressées contre le rempart, ils tirent par les pieds ceux qui de la +tête touchent déjà les créneaux! Ah! monsieur, que de génies inconnus, +que de grands esprits végètent en province, à qui l'occasion seule a +manqué pour soulever le monde! Que de femmes, peut-être égales par la +pensée à cette femme illustre qui est l'un des premiers écrivains de +ce siècle, s'éteignent tous les jours dans la mort lente des travaux +domestiques, des bas à tricoter et des chemises à recoudre! Ah! qu'il +est dur d'habiter Vieilleville!» + +Pendant cette tirade, le Parisien regardait la belle Claudie qui donnait +des signes non équivoques d'impatience. Tout à coup, il se retourna, +frappé des derniers mots qu'avait prononcés la dame sèche. + +«Vous allez à Vieilleville, madame? demanda-t-il. + +--Oui, monsieur, et vous? + +--Moi aussi, madame. Est-ce un beau pays? + +--Vous ne le connaissez pas! C'est inconcevable. On m'avait bien dit +que les Parisiens n'étaient pas forts en géographie, mais cela passe +les bornes. Vieilleville, monsieur, est une grande ville de trente mille +âmes, perchée sur une colline assez élevée. Les Romains l'ont bâtie, les +Anglais l'ont prise, les protestants l'ont brûlée, la cour royale y rend +ses arrêts, l'évêque y fait ses mandements, le recteur ses circulaires, +et le préfet y trône. Avez-vous des amis à Vieilleville? + +--Je n'ai, madame, d'autre ami que mon client, M. Athanase Ripainsel. + +--Vous êtes avocat, monsieur? + +--Oui, madame.» + +La conversation devint bientôt plus intime. La dame sèche apprit à +Brancas étonné qu'elle s'appelait Mme Bonsergent, que Mlle Claudie était +l'amie de pension de Mlle Rita, et qu'elles venaient de visiter un oncle +à succession qui habitait Orléans. + +Enfin, l'on atteignit le relais, et les voyageurs fatigués et à demi +gelés purent s'asseoir et se reposer au coin d'un bon feu. Le reste +du voyage se fit sans accident, et une nouvelle diligence, chargée des +bagages de l'ancienne qu'on retrouva en fort mauvais état au fond du +précipice, déposa Brancas à la porte de son ami Ripainsel. Au moment de +quitter les dames, il demanda poliment à Mme Bonsergent la permission +de se présenter chez elle et de lui porter le bracelet que Mlle Rita +envoyait à son amie. La permission fut accordée avec empressement, et le +Parisien entra gaiement dans la maison de son hôte. + + + + + VII + + +Celui-ci l'attendait sur le seuil et lui ouvrit les bras avec effusion. +C'était un grand et gros garçon de magnifique encolure, fort comme le +Grand Turc en personne, cavalier achevé, fantassin médiocre, enragé +chasseur, ami de bonne chère et des festins, bien portant, content de +vivre, riche et, partant, recherché des filles à marier, mais inclinant +par goût vers les cuisinières, dont la conquête est plus facile et moins +embarrassante. + +Après les premiers embrassements: + +«Avant tout, dit-il, il est tard, allons souper; nous causerons +d'affaires après boire, c'est la bonne manière.» + +La maison d'Athanase Ripainsel, vaste, antique, ornée de deux tourelles +et d'un parc immense, méritait le nom de château. Elle fut construite +vers 1512, par un compagnon d'armes de Bayard et de La Palisse, +demi-héros, demi-sacripant, qui avait fait de bonnes affaires dans +les guerres d'Italie. Riche du pillage de Brescia, il fit dessécher, à +grands renforts d'argent, d'immenses marais, et fit ériger ses +domaines en baronnie. Le père d'Athanase, associé de son frère dans les +fournitures des armées impériales, acheta la plus grande partie de ce +domaine et le château acquis à la nation par la fuite du propriétaire, +qui fut tué en 1795 dans les rangs de l'armée de Condé. Le vieux +Ripainsel, qui visait au solide, vendit les grilles de bronze doré qui +remplaçaient les vieux remparts et défendaient, depuis 1750, l'entrée de +la grande cour du château. Les oies, les canards et les poules prirent +possession de la pelouse, et les vieux bahuts indestructibles du +seizième siècle, qui n'étaient pas encore à la mode à Paris, furent le +seul ornement de cette antique demeure. + +Athanase et le Parisien s'assirent seuls devant une table somptueusement +servie. La province, où tout abonde et à bon marché, entend mieux la vie +confortable que Paris, où tout est sacrifié à la mode et à l'apparence. +Après souper, lorsque les deux convives, pleins de cette voluptueuse +satisfaction que donne la conscience du devoir accompli et de l'appétit +satisfait, eurent allumé des cigares et mis les coudes sur la table, +Ripainsel expliqua son affaire. L'avocat l'écouta attentivement, +fit quelques questions, prit des notes, et conclut, au bout d'une +demi-heure, en disant: + +«Ton affaire est sûre. Nous prouverons la captation, et nous reprendrons +les deux millions. Parlons maintenant d'autre chose. Connais-tu Mlle +Claudie Bonsergent? + +--La fille du major Coupe-en-Deux? Parbleu! si je la connais? c'est la +merveille de Vieilleville; une jolie fille, noire de cheveux, blanche +de peau, droite, gracieuse, un peu maigre, fort spirituelle, élégante +au suprême degré, qui lit des romans et qui rêve, dit-on, d'en être +l'héroïne; en un mot, la digne héritière de la rêveuse et sensible +Élodie. Mais toi-même, où l'as-tu rencontrée?» + +Brancas raconta les malheurs de ses compagnons de voyage. + +«D'où vient ce nom de major Coupe-en-Deux? dit-il en terminant. + +--Je ne sais trop. Le vieux major, qui a fait depuis Austerlitz toutes +les guerres de Napoléon, était, dit-on, l'une des premières lames de +l'armée. Il ne se donnait pas un coup de sabre au régiment où il ne fût +juge, acteur ou témoin. C'était la manie de ce brave homme, aujourd'hui +pacifique et doux comme un marguillier de paroisse. Ses camarades disent +qu'à l'espadon il était sans pareil et citent des bras enlevés, des +jambes coupées, des têtes fendues jusqu'à l'épaule comme au temps des +paladins. Ce vieux-là et le colonel Audinet, surnommé Malaga, ont brisé +plus de cervelles autrichiennes, turques, russes, anglaises, espagnoles, +qu'il n'y a de jours dans l'année. + +--Le récit de leurs campagnes doit être amusant. + +--Oui, pendant une heure. Ces vieux braves ont vu toute l'Europe sans +s'étonner, mais aussi sans y rien comprendre. Le colonel Audinet peut te +dire, à un centime près, ce que coûtent les tables d'hôte de Madrid, de +Badajoz, d'Oporto, de Vienne, de Berlin et du Caire, où se mangent les +meilleurs melons, où se vend le vin le moins cher; mais là s'arrête sa +science. C'est un spectacle curieux que de les entendre discuter les +mérites comparés de l'infanterie et de la cavalerie. Chacun d'eux +tient que son arme a décidé de tout dans toutes les batailles. Quant +à l'artillerie et au génie, tu devines que ce sont les goujats de +l'armée... Quel intérêt peux-tu prendre à ces braves gens? + +--Moi! aucun, dit Brancas d'un air détaché. Que ferais-je d'un vieux +soudard, de sa fille qui est jolie, c'est vrai, mais qui n'a pas dit six +paroles, et de sa femme pour qui _Valentine_, _Indiana_, _Jacques_ et +_Mauprat_ sont les quatre Évangélistes?» + +Athanase prit un air mystérieux. + +«Écoute, dit-il, tu es mon ami et mon hôte, je dois te prévenir des +piéges qu'on peut te tendre. Défie-toi d'Élodie. + +--Qu'est-ce qu'Élodie? + +--C'est le petit nom de Mme Bonsergent, la femme la plus poétique et +la plus insupportable de l'arrondissement. Élodie sera une effrayante +belle-mère, si jamais elle devient belle-mère, et tout le monde en +doute. Élodie est rêveuse, Élodie a des spasmes nerveux, Élodie a de +l'esprit, de la bonté même et du dévouement pour ses amis; elle a de +tout, excepté du bon sens. Je parie qu'elle t'a parlé poésie? + +--Tu l'as deviné. + +--Parbleu! elle ne fait pas autre chose. La pauvre femme, qui peut-être +avait l'étoffe d'une Sapho, mourra de désespoir en raccommodant les +vieux habits du major Coupe-en-Deux. Que veux-tu? Sapho n'a jamais +reprisé la tunique du beau Phaon; je ne sais qui faisait le ménage; +peut-être en ce temps-là ne dînait-on pas. On vivait de pain et d'olives +ou de raisins confits; mais le major Coupe-en-Deux n'entend pas de cette +oreille-là. Le vieux brave aime à bien vivre, et s'il laisse en toute +chose le ministère de l'intérieur à la sensible Élodie, c'est à la +condition de bien dîner. + +--Qu'ai-je à craindre d'Élodie? + +--D'elle seule, rien; de sa fille, tout. Claudie est d'autant plus +dangereuse, qu'on trouverait difficilement une femme plus aimable à +Vieilleville. C'est un mélange de grâce, de hauteur, de franchise et +d'impertinence qui ne laisse indifférent aucun de ceux qui l'approchent. + +--Ah! ah! tu t'es trahi, dit le Parisien. Ce portrait est d'un amoureux +dédaigné. + +--Dédaigné, c'est possible, répliqua Ripainsel, car je crois que la +petite personne se regarde comme très-supérieure au reste de l'univers, +mais amoureux, oh! non. Athanase Ripainsel n'est pas homme à perdre son +temps et à pousser d'inutiles soupirs. Grâce au ciel, ajouta-t-il en +frisant sa moustache entre ses doigts, je n'en suis pas réduit à me +morfondre aux pieds d'une coquette, et qui pis est, d'une fille sans +dot. + +--Sans dot? + +--Qu'est-ce que deux cent mille francs, dont un tiers à peine comptant? + +--N'es-tu pas riche, toi? demanda, après un instant de silence, l'avocat +à son ami. + +--Bah! un pauvre million, est-ce de quoi faire figure? Supposons trois +enfants dans le ménage, c'est une moyenne raisonnable. Que je vive +encore trente ou quarante ans, eux et ses enfants tireront la langue; il +faudra retenir des places à l'hôpital. + +--Eh bien, ils travailleront. Est-ce une perspective si alarmante? + +--Travailler, travailler! tu parles de cela fort à l'aise. Quel travail +peut-on faire, je te prie, quand on a été bercé dans un million? +Plaider? ne plaide pas qui veut. Juger, ou demander en patois judiciaire +la tête des gens? Veux-tu prendre en main la cause de la Providence, qui +seule, en ce monde, distingue le juste de l'injuste? Ouvrir boutique, +acheter, vendre, amorcer le public, ruiner ses concurrents, mentir, +faire des prospectus, côtoyer cent fois le Code et se garder de +ses précipices? J'aimerais autant greffer des roses, comme le major +Coupe-en-Deux. + +--Le major est jardinier? + +--Jardinier passionné. Élodie lui permet les choux en faveur des +tulipes, des camélias et des rhododendrons. + +--Et Claudie? + +--Bon! dit Ripainsel en riant, je vois l'effet de mes avertissements. Tu +vas, comme les enfants, te brûler les doigts à la chandelle. À ton aise, +mon ami. + +--Quelle folie! je la connais à peine. + +--Prends garde d'apprendre trop tôt à la connaître. Si Élodie te guette, +tu es un homme perdu. Tu ne connais pas la force d'attraction de la +dame. + +--Va, je ne risque rien. Je serai marié dans trois mois. + +--À qui? + +--À la fille de M. Oliveira. + +--Le député de Vieilleville? + +--Lui-même. Le connais-tu? + +--Si je le connais! Je suis le chef de l'opposition dans ce pays et son +successeur désigné. + +--Diable! nous sommes rivaux. + +--Rivaux! Tu veux être député à Vieilleville, toi qui peux être élu à +Paris! + +--Paris est plus beau, mais Vieilleville est plus sûr. + +--Et c'est ta raison principale pour épouser Mlle Oliveira? + +--Principale, non, mais c'est une des meilleures. + +--Pauvre Rita! dit Athanase d'un air mélancolique. + +--Est-ce que tu la connais? demanda Brancas étonné. + +--Sacrifiée aux calculs du père Oliveira!... + +--Comment! sacrifiée?... + +--Immolée à l'ambition d'un avocat! + +--Immolée? + +--Brûlée comme Iphigénie sur le bûcher de l'amour filial?... + +--Ah çà! que veux-tu dire? et quelle preuve as-tu du sacrifice? Es-tu +son confident? + +--Moi! non. + +--Son ami? + +--Non. + +--Son père? son frère? + +--Non, j'ai dansé avec elle chez le préfet. + +--Je respire.... Eh bien! me crois-tu à l'abri des regards de la belle +Claudie! + +--Il ne faut jurer de rien. Heureusement, là aussi, la place est prise. + +--Elle a un amant? + +--Un amant? Non, mais un mari désigné. + +--Quelle espèce d'homme est-ce! + +--Ah! ah! pour un homme à demi marié, tu es bien curieux, mon gaillard. + +--C'est l'influence de la province. Continue. + +--D'un cuistre à ce mari désigné la distance est petite. C'est le sieur +Audinet, secrétaire général de la préfecture, fils aîné du colonel +Malaga, menteur, rogue, insolent avec les faibles, pliant les épaules +devant les forts, vil partout, auteur présumé de vingt lettres anonymes, +collectionneur de soufflets qui tombent sur sa joue plus dru que grêle, +homme d'esprit d'ailleurs (à ce que disent les dames, car pour moi je +n'y connais rien), mais l'un des plus lâches coquins qui déshonorent ce +pays. + +--Et elle l'aime? + +--Non; mais elle le supporte, et l'épousera, je le crains. + +--Comment! il ne se trouve personne pour faire concurrence à cet aimable +garçon? + +--Il s'en trouvera mille dès qu'elle sera mariée: mais on n'épouse pas +une fille trop bien élevée, trop jolie, trop élégante, et de qui +la toilette seule coûtera peut-être quinze cents francs par an; +c'est-à-dire le revenu de la dot. C'est un diamant, mais la monture +est trop chère. Les femmes sont devenues des objets de luxe comme les +chevaux anglais. Elles jouent du piano comme Thalberg, elles chantent en +montrant le blanc des yeux, elles se coiffent tous les jours _à l'instar +de Paris_, elles récitent George Sand et cachent sous leur chevet +les poésies d'Alfred de Musset; elles s'habillent à trois heures de +l'après-midi pour faire des visites et médire du prochain. Où veux-tu +qu'elles prennent le temps de faire le ménage? Aujourd'hui, le mariage +est un casse-cou. Aussi, vois-tu comme il est passé de mode? + +--Pas trop. On se marie quelquefois à Paris. + +--Parbleu! et à Vieilleville aussi; témoin Élodie. Mais Élodie s'est +mariée à trente ans, et par quel heureux hasard! Le major Bonsergent, +usé par quinze campagnes et par dix ans de vie de garnison, poli par le +frottement comme un caillou de grand chemin, jauni, bruni, ridé, mais +ferme encore sur les arçons et astiqué comme un fourniment les jours +de parade, la vit à la messe, la demanda le soir en mariage et l'obtint +sur-le-champ, l'heureux gaillard. Mais ce sont là des coups de fortune +sur lesquels il est imprudent de compter. Ces vieux soldats de Napoléon +sont d'une naïveté incomparable. Habitués à obéir sans raisonner, +ils ont porté au logis cette habitude des camps, et les femmes en ont +profité; elles ont mis sur leur dos tout le fardeau de la vie, et se +sont occupées à soigner les poules, opération qui ne les fatigue pas +beaucoup. + +--Tu n'es guère indulgent pour le sexe enchanteur! + +--Eh! mon ami, de qui dit-on du mal si ce n'est de ceux qu'on aime? + +--Voilà une maxime bien relâchée, dit Brancas. Bonsoir, je vais dormir.» + +Ripainsel le conduisit lui-même dans la chambre qui lui était destinée. +Des fenêtres de cette chambre, située au second étage, à cinquante +pieds du sol, on apercevait au loin par-dessus les arbres du parc qui +descendait en pente rapide vers la rivière, les lumières des maisons de +Vieilleville. + +«La ville, dit Athanase à son hôte, est à une lieue d'ici. Tu trouveras +dans mes écuries un tilbury et deux chevaux, l'un de selle, et l'autre +de voiture, dont je te prie d'user et abuser. + +--Et toi? + +--Il me reste encore trois chevaux pour moi seul. + +--Le neveu de Caïus-Gracchus est un grand seigneur,» dit en riant +Brancas, qui s'endormit en rêvant de la belle Claudie. + + + + + VIII + + +Vieilleville, que peu de voyageurs ont visitée, est l'ancienne +capitale d'une des plus belles provinces de l'Ouest. Des rues étroites, +tortueuses et sales, des magasins où l'acheteur ne voit goutte, une +cathédrale assez laide, où l'on trouve le portrait de saint Prétextat, +le galant chapelain de sainte Aldegonde, de vieilles églises moisies que +les antiquaires gardent religieusement par amour de ce qui est malpropre +et de ce qui encombre la voie publique, voilà les monuments qui +recommandent Vieilleville à la curiosité des Anglais. + +La maison du major Bonsergent était située dans le faubourg au delà de +la rivière, à quelques pas de l'octroi. Le major, amateur passionné +de l'horticulture, l'avait fait bâtir lui-même à l'entrée d'un grand +jardin, qui était, avec sa fille, son amour et sa joie. La façade, par +une bizarrerie d'homme de goût, qui n'est pas rare en province, était +tournée vers le jardin. Du reste, exposée au midi et revêtue des fleurs +bleues de la clématite, du liseron aux fleurs campanulées où le jaune, +le blanc et le bleu s'unissent dans une admirable harmonie, et des +grappes rouges de la glycine écarlate, elle annonçait à tous les yeux la +maison d'un vieux soldat de Napoléon, à qui le repos était devenu cher +après tant de combats livrés et tant de courses inutiles de Cadix à +Moscou. + +Un rez-de-chaussée, élevé d'une marche au-dessus du jardin, un premier +étage et un grenier composaient toute la maison. Elle était partagée +en deux parties égales par la porte d'entrée. À droite, on trouvait la +cuisine, commode et spacieuse, avec une grande cheminée sous le manteau +de laquelle on pouvait se réunir en hiver et causer gaiement à la lueur +du foyer; plus loin, la salle à manger, lambrissée de bois de chêne et +garnie d'immenses armoires. À gauche étaient le salon et la chambre à +coucher du vieux Bonsergent. Au-dessus, les deux chambres de la belle +Claudie et de sa mère. Partout, à profusion, entraient l'air et le +soleil. + +Dis-moi où tu loges, je te dirai qui tu es. Cette maison, unique à +Vieilleville et reluisant d'une propreté hollandaise, était le fruit des +méditations réunies du major et de sa femme que tout le monde appelait +la rêveuse Élodie. Mme Bonsergent, avant son mariage, avait ébauché +bien des romans sans en terminer aucun. À la fin de l'Empire, les maris +étaient rares, et les guerres du grand Napoléon avaient si fort éclairci +les rangs des hommes nubiles qu'un mari bien portant, bien constitué, ni +trop gras, ni trop maigre, ni trop grand, ni trop petit, ni trop +froid, ni trop jaloux, ne s'obtenait qu'au poids de l'or. Élodie, trop +enorgueillie de son génie et de sa beauté pour comprendre ce simple +calcul de statistique, se trouva, vers 1825, comme la fille dont +parle La Fontaine, fort aise et fort contente d'épouser.... le major +Bonsergent. En huit jours, l'affaire fut bâclée et le major s'aperçut, +un peu tard, que la poésie est le plus dangereux de tous les ingrédients +qui entrent dans la composition d'un ménage. + +Ce n'est pas que le brave homme eût à se plaindre de la fidélité de sa +femme. Non, grâce au ciel, Élodie, sans être exempte de coquetterie, +n'eut jamais d'amant. Fût-ce piété, mépris du sexe masculin, crainte +du redoutable major dont la réputation de sabreur effrayait les plus +braves, ou ces trois motifs ensemble, Bonsergent évita le triste sort +dont le menaçaient les aspirations poétiques de sa femme. + +Mais de quelles angoisses paya-t-il cette fidélité? Avec l'âge, +l'imagination ardente et rêveuse de la belle Élodie tournait à l'aigre, +comme le lait trop longtemps conservé; son caractère impérieux et +violent ne supportait plus aucune résistance, et les discours les +plus étranges retentissaient du matin au soir dans la maison du major. +Celui-ci, toujours impassible et calme dans la tempête, haussait les +épaules, allumait sa pipe et cherchait un asile au jardin. + +Ce sang-froid du vétéran accoutumé au bruit du canon et au sifflement de +la mitraille exaspérait la nerveuse Élodie. Pourquoi ne pas l'avouer? +Le major n'avait rien d'idéal. Il ne soupçonnait même pas la vraie +cause des colères toujours renaissantes de sa femme. Philosophe +patient, endurci au malheur par les secousses de la guerre des guérillas +d'Espagne, toujours sur ses gardes et prêt à tous les périls, mais +positif et sage, préoccupé de la réalité présente et non des rêveries +féminines, il excitait, sans se douter de rien, l'indignation de Mme +Bonsergent. Cet enfant du dix-huitième siècle, qui avait sabré sans +relâche de 1798 à 1815, ne se doutait pas des ravages que la lecture de +Byron et de Chateaubriand avait faits dans l'âme de sa femme. Il n'avait +jamais lu _René_ ni le _Corsaire_, et s'il les avait lus, il n'aurait +rien compris à ces tourments imaginaires. Il considérait la _Henriade_ +comme le plus beau des poëmes épiques et le plus durable monument de la +langue française; il déclamait avec complaisance ces beaux vers: + + Je chante ce héros qui régna sur la France + Et par droit de conquête et par droit de naissance. + +Et le reste. La _Henriade_ et les tragédies de Racine et de Corneille +étaient pour lui le sommet de toute littérature et de toute poésie. En +vérité, je vous le dis, ce Français de la vieille roche était un homme +de sens. Qu'avons-nous gagné à épeler Shakespeare et Goethe, ces fils +d'une race étrangère? Sommes-nous bien sûrs d'entendre _Hamlet_ et +de déchiffrer _Faust_ ou _Wilhelm Meister_? De bonne foi, est-il un +Français qui puisse se flatter de pénétrer ces imaginations germaniques? + +Au reste, on se tromperait si l'on croyait que le major Bonsergent fût +inquiet des rêveries poétiques de sa femme. Le vieux guerrier n'était +pas de cette race héroïque et naïve qui, sans savoir pourquoi, emboîta +le pas derrière Napoléon depuis Iéna jusqu'à Waterloo. Sous le voile +d'une tendresse conjugale qui avait passé en proverbe à Vieilleville, +il cachait cet égoïsme savant, délié, poli, délicat, bienveillant, +circonspect qui est la plus utile de toutes les vertus sociales. +Attentif à ne blesser personne, parce que la vue d'un visage attristé +aurait troublé sa douce quiétude, plus attentif encore à n'écouter +jamais les discours de ses voisins, il feignait de croire à l'amitié de +tout le monde, et passait pour un bon homme simple et doux qu'on se +fût fait scrupule de tromper. De plus, sa fermeté connue inspirait le +respect, et sa réserve éloignait la familiarité. Habile à gouverner sa +fortune aussi bien qu'à en user, il jouissait de la considération que +la province accorde si volontiers aux gens qui n'ont besoin de personne. +Son ami le plus intime était le colonel Audinet, surnommé _Malaga_, du +pays où il avait fait sa fortune. + +Le colonel Audinet était un grand diable osseux, sec, dont la face +triangulaire, pourvue de deux yeux gris, brillants et durs, enfoncés +sous d'épais et noirs sourcils, effrayait tous ses compatriotes. Les +moines espagnols pris les armes à la main et fusillés étaient le moindre +de ses exploits. Après tout, c'étaient des ennemis et des ennemis +féroces; mais le colonel ne revint pas les mains vides de ce pays de +l'or. Les bons habitants de Vieilleville qui l'avaient vu, tout enfant, +rôder pieds nus dans la rue de _la Queue-des-Vaches_ furent émerveillés +de le revoir, après vingt ans de combats, acheter, comme le lieutenant +de la _Dame-Blanche_, un château et une terre de huit cent mille francs +sur ses économies. Encore vit-on bientôt qu'il n'avait pas vidé son sac. +Il prêtait sans façon à quinze ou vingt pour cent, sur bonne hypothèque. +Terrible aux Français comme à l'ennemi, il conduisait ses huissiers à +la bataille et expropriait impitoyablement ses débiteurs. Un de ces +malheureux, cruellement poursuivi, mit le feu à l'un de ses bois. Le +colonel, prévenu à temps, l'éteignit seul avec ses domestiques. Pas un +habitant de Vieilleville n'avait voulu lui porter secours, quoique le +bois fût voisin de la ville. Le colonel, sans s'émouvoir ni daigner +demander justice aux magistrats, se mit lui-même à la recherche de +l'incendiaire, le joignit et le bâtonna de telle sorte que le pauvre +homme mourut à l'hôpital deux jours après. L'affaire n'eut pas de +suites, et ce terrible châtiment fit trembler tous les ennemis du vieux +_Malaga_. + +Ces deux hommes, si différents l'un de l'autre, dont la fraternité +d'armes expliquait seule l'intimité, se promenaient côte à côte dans le +jardin du major. + +«Eh bien! dit le colonel, quand ferons-nous ce mariage? + +--Quel mariage? répondit Bonsergent. + +--Parbleu! celui de nos enfants. L'as-tu oublié? + +--Claudie est si jeune! + +--Elle est grande comme père et mère!» + +Le major, sans répliquer, tira de sa poche une petite serpe et se mit à +tailler un églantier. + +«Voyons, reprit le colonel, laisse là ta serpe et réponds-moi. J'ai +huit enfants, chacun desquels recevra cent mille francs le jour de son +mariage. Mon fils Audinet est secrétaire général de préfecture. + +--Vois-tu ceci? interrompit le major. + +--Oui! c'est un bourgeon. Après? + +--Un bourgeon! c'est bientôt dit; mais quel bourgeon? + +--Qu'en sais-je?» + +Bonsergent éleva le bourgeon à la hauteur de ses yeux, le tourna et le +retourna, le contempla quelque temps avec amour, et se penchant vers le +colonel: + +«C'est le _géant des batailles_! dit-il. + +--Ah! tant mieux.... Il sera préfet avant deux ans. + +--Qui? le _géant des batailles_? + +--Non, non, mon fils Audinet! + +--Oui, c'est un garçon d'avenir, et je ne suis pas inquiet de son +avancement.... Où diable vais-je le placer? + +--Audinet? + +--Eh! tu ne parles que de ton Audinet. Je te parle de mon _géant des +batailles_. Tiens, voici la rose jaune à fleurs doubles d'un vermeil +orangé à l'intérieur, _rosa sulphurea_, n'est-ce pas joli? Mais ce +jaune ferait tort au rouge écarlate de mon beau géant. Ah! vois-tu +ma _pimprenelle à fleurs de ciste?_ Ses larges fleurs blanches feront +valoir le _géant_.... Tu hausses les épaules? Ignorant! Comme si ma +_pimprenelle_ ne valait pas toutes les préfectures de France! Voyons, tu +disais que ton Audinet sera préfet dans deux ans? + +--Préfet ou député. + +--Député! voilà qui va bien. Dans quel arrondissement, je te prie? + +--À Vieilleville. + +--De mieux en mieux. Tu lui donnes ta voix, je pense? + +--Parlons sérieusement, dit le colonel. Audinet devait avoir cent mille +francs le jour de son mariage avec Claudie; mais en ta faveur et pour +qu'il soit député, je doublerai la dose; cela te convient-il? + +--Vrai? tu feras cette belle action, mon vieux Malaga? Eh bien! tu vaux +mieux que ta réputation, et mieux que ton fils. Cela te fâche. Eh! mon +ami, depuis soixante ans que nous avons ensemble roulé à travers +le monde, nous devons nous connaître à fond, et nous pouvons parler +franchement. + +--Voyons. Que lui reproches-tu? Il n'est pas prodigue. + +--Pas assez. J'aimerais mieux qu'il jetât l'argent par les fenêtres. + +--Un argent si durement gagné! + +--Je le crois bien! Tu as eu assez de peine à desceller cette sainte +Vierge en or massif dans la chapelle des dominicains de Malaga! Dieu! +qu'elle était lourde! Deux hommes avaient peine à la soulever. T'en +souviens-tu? + +--Bonsergent! dit le colonel d'un ton sévère. + +--Que crains-tu? Personne n'écoute. Et ce martyr de Velasquez dont le +gouvernement t'offrit vingt mille francs l'an dernier, que de peine t'a +coûté l'emballage! + +--On me l'a vendu, tu le sais bien. + +--Parbleu! puisque j'assistais à la vente. Je ris encore de la drôle de +mine que faisait le prieur des Franciscains quand, le pistolet sur la +gorge, tu lui fis signer l'acte de vente et lui jetas généreusement une +piastre. Mais, comme dit Sancho, à tout péché miséricorde. Si tu +donnes deux cents mille francs comptants à Audinet, la prescription est +acquise, et je te donne Claudie en toute propriété, son consentement +réservé, bien entendu. + +--Et cent mille francs! + +--Va pour cent mille francs, bien que cela me gêne un peu, car je ne +suis pas un Crésus comme toi. Les saints et la Vierge n'ont rien fait +pour moi. + +--Encore! dit Malaga avec impatience. + +--Toujours, mon vieux. À quoi sert l'amitié, si ce n'est à nous +permettre d'être francs avec sécurité? + +--Eh bien! l'affaire est bâclée, dit le colonel. + +--Bâclée, c'est le mot, comme la Charte de 1830 et la royauté citoyenne. + +--Allons, tout va bien. Il ne s'agit plus que de démolir Oliveira. + +--C'est difficile. + +--Pas trop. Oliveira fait l'homme d'esprit, le frondeur, l'indépendant; +il est à demi brouillé avec le préfet dont il croit n'avoir plus besoin. +Mon Audinet, qui a la souplesse du serpent et l'astuce du chat-tigre, +va les brouiller tout à fait. Ce sera l'affaire d'un quart d'heure. Tous +les gens riches et bien pensants vont dîner chez le préfet; les vieux +de la vieille ne connaissent que toi; les pères de famille qui veulent +pousser leurs fils dans la magistrature, ou dans l'enregistrement, ou +dans les aides et gabelles, qu'on appelle aujourd'hui, par politesse, +impôts indirects (comme s'il y avait quelque chose d'indirect en matière +d'impôts), tout ce monde fait bien au moins cent quatre-vingts citoyens +éclairés, patriotes, vertueux et délicats qui aiment à tremper leur +cuiller dans la marmite du budget. Cent quatre-vingts électeurs sur +trois cents, c'est une belle majorité, et je connais bien des gens qui +s'en accommoderaient assez. + +--Bon! j'accorde qu'Audinet sera nommé. Trois cent mille francs, ce +n'est pas de quoi faire figure à Paris. + +--Bien répliqué. Et ses appointements de conseiller d'État les +comptes-tu pour rien? + +--Conseiller d'État! que ne t'expliquais-tu? _Manibus et pedibus +descendo in sententiam tuam_, comme disait après boire notre défunt +curé. + +--Oui, certes, conseiller d'État! Qui l'en empêcherait? + +--Pas moi, à coup sûr. + +--Audinet est homme d'esprit. Il sait le métier, il connaît les +affaires, il a de l'aplomb, de l'audace, une légitime confiance dans ses +forces, et il n'est attaché qu'à sa propre fortune. Avec tant de belles +qualités s'il ne réussit pas, qui donc réussira? Va, nous le verrons +ministre. + +--Que le ciel t'entende! dit Bonsergent. Voici ma Claudie. Bonjour, +Claudie.» + +La belle Claudie entrait en ce moment dans le jardin. Si j'étais né +poëte (et plût aux dieux immortels qu'ils m'eussent fait ce don divin +de la poésie!) j'aurais essayé de peindre cette beauté admirable où +la nature et l'art avaient réuni toutes leurs grâces. Fi de la beauté +grecque et de la fameuse Hélène, épouse incomprise du roi Ménélas! fi +du masque indifférent et froid de la Vénus de Milo! Claudie était mille +fois plus belle. Son front, ses yeux, sa bouche et son sourire étaient +ce que les dieux ont fait de plus exquis. Ses cheveux noirs, fins et +soyeux, naturellement bouclés, retombaient librement sur ses épaules +soulevés par le plus léger souffle du vent. Ses yeux avaient la douceur, +la force et la sérénité; ses épaules, un peu maigres encore, étaient +légèrement arrondies, et son corps, délicatement sculpté, mais non +pas frêle, offrait toutes les sinuosités qu'on admire dans les jolies +statuettes de Pradier. + +Être belle, c'est tout et ce n'est rien. C'est la puissance invincible, +c'est la gloire, c'est le génie; mais il faut savoir manier cette arme +dangereuse. Un proverbe inventé par les laides qui font la majorité du +beau sexe, veut que les belles n'aient pas d'esprit. Pourquoi donc, s'il +vous plaît? la nature est-elle si avare de ses dons? Claudie avait de +l'esprit je vous le garantis, et du plus délicat, et du plus cultivé, +un esprit gracieux, attrayant, plein de charmes, un esprit d'une forme +toute divine et qui n'avait d'autre défaut qu'une fierté sans égale, +que la jeune fille ne prenait aucun soin de dissimuler. Elle se laissait +adorer et jetait à peine un regard distrait sur les fidèles prosternés +dans le temple. Combien d'autres ont le même orgueil sans avoir la même +excuse! + +La province, qui vaut bien Paris, n'est cependant pas tout à fait +parfaite. Entre voisins, les relations sont souvent _très-tendues_, +pour parler comme messieurs les diplomates, qui connaissent mieux, je +l'espère, le droit des gens que la langue française. Certes, le merle +blanc est un animal extraordinaire et rarement entrevu; mais un groupe +de dix ou douze personnes qui se voient avec plaisir, qui causent sans +se quereller, qui discutent sans se battre, qui ne disent pas de mal des +absents, qui n'échangent, suivant les traditions de l'ancienne et +noble politesse française, que des paroles amies ou courtoises, ou +instructives, ou gaies, qui ont de la bienveillance pour le prochain et +qui ne calomnient pas l'ennemi, ce groupe, j'ose le dire et ne crains +que de répéter une vérité trop connue, est tout à fait introuvable. Ce +n'est pas la faute des provinciaux qui ne sont à coup sûr, ni plus bêtes +ni plus méchants que les Parisiens; c'est la faute du divin Jupiter, +qui n'a pas pris soin d'ajuster les angles saillants des uns aux angles +rentrants des autres, et qui leur a ménagé trop d'occasions de se +choquer réciproquement. On se laisse volontiers coudoyer par un passant +qu'on ne reverra jamais; mais si le passant revient chaque jour, s'il +prend plaisir à vous heurter, si sa fenêtre a vue sur votre jardin, si +sa femme étend son linge sur votre haie, si ses enfants montent sur +vos pruniers et mangent vos meilleures prunes, si ses poules viennent +becqueter votre salade et son chien vous mordre aux jambes, il est clair +qu'au bout d'un mois vous penserez au moyen de l'égorger secrètement et +de vous faire un tambour de sa peau. De là, ces haines immortelles +qui s'éteignent parfois de la même manière que celle de Montague et de +Capulet, mais avec un dénoûment plus heureux. La coupe empoisonnée tombe +encore pleine des mains de Juliette, et Roméo remet à temps l'épée dans +le fourreau. + +Est-il besoin de dire après ce préambule que Mlle Claudie Bonsergent +était la personne la plus brillante, la plus enviée et la plus détestée +de Vieilleville! Sa beauté excitait la jalousie des femmes, et son +orgueil offensait le sexe barbu, qui n'aime pas qu'on dédaigne de lui +plaire. Elle entrait au bal indifférente et superbe, recevant tous les +hommages sans en désirer aucun. À l'église, où de temps immémorial se +réunit la _bonne société_ de Vieilleville, tous les yeux étaient tournés +sur elle. Ses chapeaux, qui venaient de Paris, avaient je ne sais quoi +de victorieux et d'imprévu, que tout le monde se hâtait d'imiter. On +copiait ses airs de tête, mais vainement. Elle gardait le secret de sa +beauté. + +Telle était la fille unique et l'héritière présomptive du vieux +Bonsergent. Elle entra dans le jardin du pas léger de la belle Camille, +dont les pieds ne courbaient même pas la tige des blés, donna son front +à baiser au major et tendit gracieusement la main au colonel qui la +baisa avec la galanterie des marquis du siècle dernier. + +«Plus belle que l'Aurore! dit le colonel. + +--Je m'en doutais, répondit-elle en souriant. + +--Vous avez bien dormi, ma chère Claudie, reprit Malaga, car vous avez +ce matin le plus beau teint du monde. + +--Oui. J'ai fait des rêves d'or. + +--Des rêves d'or! Contez-nous cela, je vous prie. + +--Oh! c'est bien simple, et mon imagination n'a pas fait grand effort +pour trouver ces belles choses. Figurez-vous que je me promenais dans +une magnifique forêt, tout à fait semblable à la forêt de Saint-Germain. +Le soleil traversait à grand'peine les feuilles des arbres et éclairait +ma route. J'étais seule, et je voyais au loin la vallée de la Seine et +le dôme du Panthéon. + +--Oh! je tremble, dit le colonel. + +--Et vous avez raison. Tout à coup un loup affamé sort du fond de la +forêt et s'élance pour me dévorer. Je prends la fuite. Ô terreur! mes +pieds sont cloués au sol... + +--Je frémis, dit Malaga. Achevez. Vous me faites mourir de frayeur... + +--Le loup arrivait au grand trot, les yeux étincelants, la gueule +béante. Déjà je faisais une dernière prière et je me recommandais à +Dieu. Heureusement... + +--Eh bien! votre histoire est finie? Continuez donc, je vous prie. +Heureusement... + +--Mon cher colonel, dit Claudie, le déjeuner est servi, et ma mère me +charge de vous inviter. Vous apprendrez le reste au dessert.» + +Là-dessus, elle fit la révérence et rentra dans la maison. + +--Ma foi, dit le colonel, je donnerais de bon coeur mes huit enfants +pour une fille de ce caractère. + +--Parbleu! répliqua Bonsergent, tu n'es pas dégoûté, camarade. + +--Mitraille, enfer et catapulte! Audinet n'est pas malheureux. + +--Tu sais, dit Bonsergent, que je ne me mêle de rien. + +--Que dit ta femme de nos projets! + +--Ma femme! Oh, je sais bien ce qu'elle dit, mais pour ce qu'elle pense, +si tu es curieux de l'apprendre, va le lui demander toi-même. + +--Bon! et que dit-elle? + +--Que ce parti est très convenable, qu'il resserrera l'union des deux +familles, qu'Audinet a beaucoup d'esprit, qu'il ira loin, mais qu'il +n'entend rien à l'idéal, et qu'il a, sur le rôle d'un mari dans son +ménage, des théories déplorables. + +--Total? + +--Sa fille est bien jeune. Elle ne veut pas s'en séparer. Elle est +d'avis qu'on attende, etc., etc. + +--Sait-elle, reprit le colonel, qu'Audinet aura deux cent mille francs +le jour de son mariage? + +--Non. + +--Eh bien, dis-le lui. Cette nouvelle lèvera, je crois, bien des +scrupules. + +--Tu parles comme un livre. Allons déjeuner.» + +Mme Bonsergent reçut le colonel avec la cordialité d'un vieil ami. On se +mit à table, et, vers le milieu du déjeuner, les convives dont la faim +était à demi calmée, commencèrent une conversation suivie. + +«Vous avez fait un bon voyage? dit le colonel. + +--Très-bon, répondit Mme Bonsergent, puisque, la diligence ayant roulé +dans un précipice, nous n'avons perdu qu'un ou deux flacons d'eau de +Cologne.» + +En même temps elle raconta tous les détails de l'accident. + +«Par bonheur, ajouta-t-elle, un Parisien se trouvait là, sans qui nous +aurions eu peine à nous tirer d'affaire. + +--Connaissez-vous ce Parisien? demanda le colonel. + +--C'est un avocat, répondit Claudie, qui vient à Vieilleville pour +plaider la cause de M. Athanase Ripainsel. C'est l'ami de mon amie Rita. + +--Il doit venir nous voir aujourd'hui, ajouta Mme Bonsergent. + +--Sous quel prétexte? demanda le major. + +--Rita, dit la jeune fille en rougissant, l'a chargé de m'apporter un +bracelet de Froment-Meurice, dont elle me fait présent.» + +Les deux vieillards se regardèrent. + +«Ce doit être un beau parleur, dit le colonel, un de ces idéologues qui +ont perdu la France avant et après Napoléon. + +--Bah! dit Bonsergent, Napoléon est mort et nous ne nous en portons que +mieux. Buvons à la santé des vivants et ne méprisons personne. La France +est faite pour parler et pour sabrer, alternativement. Quand elle sabre, +elle se tait; quand elle parle, elle met son sabre au clou. C'est toute +l'histoire de France. Eh bien, le tour des avocats est à la fin venu. + +--Très-bien, dit le colonel, mais voilà trente ans qu'ils parlent; +sacrebleu! la luette doit leur faire mal. + +--Prends patience, dit Bonsergent, le tour des autres ne peut pas tarder +beaucoup. Je vois en Algérie des gaillards qui s'escriment de la +belle façon et qui découpent très-proprement les enfants du Prophète. +Laisse-les prendre Abd-el-Kader, et tu verras de quel air ils vont +rentrer en France, et comme ils sauront se faire place. Souviens-toi du +mot de Bugeaud: _Le futur maître de la France fume en ce moment sa pipe +dans quelque bivouac de l'Atlas_.» + +On versa le café. + +«Comment s'appelle ton avocat, Claudie? demanda le colonel. + +--Mon avocat, qui est à vous autant qu'à moi, répondit la jeune fille, +est M. Brancas. + +--C'est ce fameux Brancas qui a plaidé l'autre jour pour un petit coquin +qui avait égorgé son père? + +--Oui, colonel. + +--Je ne lui en fais pas mon compliment. Faire acquitter ce scélérat, +quand tout le condamnait! Voilà un vilain tour de force. + +--Qu'en sais-tu? dit le major. Qui te dit que ce malheureux n'avait pas +été exaspéré jusqu'à la folie par de longues souffrances? On coupe le +cou aux parricides, c'est fort bien; mais que fait-on aux parents qui +égorgent leurs enfants ou qui les séquestrent? Presque rien. Le jury est +plein d'indulgence pour eux. + +--Bon! ne vas-tu pas démolir l'autorité paternelle déjà si ébréchée? dit +Malaga. + +--L'autorité paternelle n'est pas un droit, c'est un devoir. Les parents +sont la propriété des enfants. + +--Bravo! papa, s'écria Claudie en battant des mains, voilà qui est bien +dit, et je suis bien fâchée que tu n'aies pas rédigé le Code. + +--Tais-toi, petit serpent, dit le major; on ne te demande pas ton avis. + +--Mais je l'offre, papa, et je veux que tu l'entendes. Et pour +commencer, puisque tu es ma propriété, je ne veux pas qu'on détériore +mon bien. Prends-moi cette calotte de velours pour te garantir du vent +frais du soir, et allons au jardin. Venez-vous, colonel?» + +Les deux anciens soldats obéirent. + +«À propos, dit Malaga, raconte-nous donc la fin de ton rêve. + +--Où en étais-je? + +--Au loup qui allait te dévorer. Heureusement.... + +--Eh bien! un guerrier plus beau que le jour est venu l'épée en main, +et, comme un vrai Saint-Georges, il a jeté le loup par terre d'un coup +de pointe. + +--Après quoi l'on vous a menés tous deux à l'autel? dit le colonel en +riant. + +--Tiens, comment le savez-vous? demanda Claudie. + +--Parbleu! depuis Ève les jeunes filles ne rêvent pas d'autre chose.» + +En ce moment, on annonça Brancas. + +Le Parisien était en grande tenue. Dès le matin il avait fait une course +à cheval dans les bois de son hôte et pris langue dans le pays. Comme +tous les gens que leur métier condamne à vivre entre quatre murs, il +n'aspirait qu'au grand air. Un secret sentiment, voisin de l'amour et +à coup sûr fort éloigné de l'indifférence, le poussait à s'acquitter au +plus vite de sa commission et à rendre visite à la famille Bonsergent. +Ripainsel, qui devina l'impatience de l'avocat, se plut à l'exciter par +toutes sortes de lenteurs calculées; enfin il fallut le laisser partir. + +«Va où les destins t'appellent,» dit-il en riant. + +Brancas ne se le fit pas dire deux fois. Il sella et brida lui-même son +cheval, et partit au galop. Vingt minutes après, il descendait devant +la maison du major Bonsergent, et attachait la bride de son cheval à +l'anneau de fer qui, de temps immémorial, est scellé dans le mur des +maisons confortables de province. + +Il s'avança vers Mme Bonsergent, la salua avec une politesse exquise et +chercha des yeux Claudie qui s'était hâtée de monter dans sa chambre et +de donner un dernier coup d'oeil à son miroir. Élodie présenta le jeune +homme à son mari et au colonel Malaga. Le major le reçut avec un sourire +et une poignée de main, et Malaga s'inclina avec une certaine roideur +que le Parisien feignit de ne pas apercevoir. On s'assit au fond du +jardin dans un kiosque aux verres coloriés qui était en été le salon de +la famille Bonsergent. + +Après les premiers compliments: + +«Comment trouvez-vous notre pays? demanda Mme Bonsergent. Il n'a pas +les grands aspects de la Suisse, ni les infinis de l'Océan, ni la beauté +régulière des parcs de Saint-Cloud, de Saint-Germain et de Meudon. Notre +nature, à nous, est une nature de province.» + +Brancas devina le danger. Tous les provinciaux feignent une modestie +exagérée en parlant de leur province, et ils sont tous intérieurement +de l'avis du Gascon, qui trouvait le Louvre semblable aux écuries de +son père. Cette petite vanité dont on se moque est faite des mêmes +sentiments que l'amour de la patrie que nous trouvons si beau chez les +Grecs et chez les Romains. Vieilleville rit des barbares d'Angoulême, de +Carpentras et de Lons-le-Saulnier, comme Athènes riait des barbares de +Suze, d'Ecbatane et de Persépolis; et Paris, arbitre suprême du goût, +entre Vieilleville et Lons-le-Saulnier, se moque de tous deux. Au fond, +l'amour de la patrie n'est pas autre chose que l'amour de soi, agrandi +et doublé de la haine du prochain. + +«Madame, répliqua modestement le Parisien, j'ai trop peu vu votre pays +pour en parler, mais ce que j'en ai vu est admirable. Les glaciers de la +Suisse sont faits pour les Anglais et les chamois; le Righi ressemble au +Mont-Blanc, le Mont-Blanc au Mont-Genèvre, le Mont-Genèvre au Mont-Rosa, +et tous ensemble n'ont rien de merveilleux. Ce sont d'énormes amas de +rochers sans perspective, au bas desquels sont de profondes vallées que +n'éclaire jamais le soleil; au-dessus de ces vallées et sur la pente de +la montagne s'élèvent des sapins dont le feuillage sombre attriste les +yeux et le coeur; de quelque côté qu'on se tourne, on ne voit que des +objets effrayants ou tristes. Les poëtes sont convenus de trouver cela +beau. Je le veux bien, ils s'y connaissent à coup sûr mieux que moi, +mais cette convention est de date bien récente. Croyez-vous que le sage +Homère se fût fort accommodé de la vallée de Chamounix, lui qui +avait tant de peine à supporter la vue de l'Ida, six fois moins élevé +au-dessus de la plaine que la butte Montmartre? Et le doux Virgile, +à qui fait horreur l'Eridan, «roi des fleuves» parce qu'il dégrade +quelquefois les murs des métairies de Mantoue? Et Fénelon, qui, pour +tout paysage, se contente d'un bois d'orangers, d'un ruisseau qui coule +dans une prairie, d'une petite île bordée de tilleuls, et d'une grotte +d'où l'on découvre la mer? La grotte de Calypso n'est pas autre chose, +et remarquez, je vous prie, que c'est la demeure d'une déesse; jugez si +de simples mortels doivent se contenter à moins. Vous avez de l'eau, de +l'herbe, des forêts et «des collines couvertes de pampre vert qui pend +en festons.» Que pouvez-vous désirer de plus? Bien des gens ont fait le +tour du monde et soufflé dans leurs doigts sur le sommet du Chimborazo, +qui sont trop heureux aujourd'hui de s'asseoir paisiblement au coin du +feu entre leur femme et leurs enfants, et d'entendre, le verre en main, +l'âpre sifflement de la bise dans les serrures. + +--Mais, dit la poétique Élodie, Chateaubriand avait-il tort de vanter +les merveilles du Niagara, les forêts immenses, les savanes et le soleil +à demi englouti dans les vagues de l'Atlantique? Byron n'est-il pas +inspiré lorsqu'il chante la terre du myrte et du citronnier, ou le +Mont-Blanc, ce «roi des montagnes?» + +--Ta, ta, ta! dit le major Bonsergent, ton Chateaubriand est un +habile homme; mais, que le diable m'emporte si je vois goutte dans ses +étonnantes histoires! Tantôt c'est une soeur qui prend son frère pour +son cousin, et, pour expier son erreur, s'amuse à chanter _De profundis_ +pendant que ce frère qui, de son côté, n'a pas la cervelle bien +saine, se promène, matin et soir, sur le bord de la mer retentissante, +insensible à tous les rhumatismes et à toutes les pleurésies; tantôt +c'est une aimable sauvagesse qui court le guilledou dans la forêt avec +un sauvage des plus civilisés, et qui s'empoisonne juste au moment où +un très-sage vieillard dont le nez s'incline vers la tombe lui fait +comprendre qu'elle ferait mieux de se marier. Est-ce qu'un paysage +normand, breton ou poitevin pourrait suffire à ces belles imaginations? + +--Profane! s'écria Élodie, secrètement irritée des discours bourgeois de +son mari. Tu voudrais peut-être qu'on peignît des boeufs, des moutons, +des bergères assises sur l'herbe et tressant des chapeaux de paille, ou +que l'art suprême et le chef-d'oeuvre du poëte fût la conversation d'un +aubergiste et de sa femme qui compte, les jours de foire, le gain de la +journée? À coup sûr, il n'est pas nécessaire de mêler les tempêtes de +l'Océan à la peinture des émotions d'un herboriste.» + +Bonsergent haussa les épaules sans parler et alluma sa pipe. Malaga +suivit son exemple. Brancas, qui comprit que cette discussion littéraire +ennuyait les deux soldats de Napoléon, se hâta d'y mettre un terme. + +«Nous avons tous raison, dit-il.... + +--Voilà bien une conclusion d'avocat, interrompit le colonel. + +--Oui, monsieur, dit Brancas, nous avons tous raison. N'est-il qu'une +route pour le génie? Byron et Chateaubriand ont eu raison d'emboucher +la trompette épique; Virgile et Fénelon ont eu raison de chanter sur un +mode plus doux le bonheur des champs: l'Anglais et le Breton plaisent +aux âmes troublées et violentes; le Français et le Lombard, aux âmes +douces, humaines et pacifiques. Aux premiers, les Alpes et leurs sombres +glaciers; aux seconds, le Poitou et les prairies toujours vertes. + +--Sacrebleu! dit Bonsergent, c'est plaisir de vous entendre, monsieur le +Parisien, si je suis bien fâché de ne pas connaître votre méthode, pour +établir dans mon ménage une paix perpétuelle. Jamais ma femme n'a voulu +croire que j'eusse raison contre elle ou en même temps qu'elle, et je +mourrai sans le lui persuader. + +--Pour moi, dit Malaga, je suis plus heureux, ma femme marche au doigt +et à l'oeil. + +--Fi donc! l'horreur, s'écria Mme Bonsergent. Ne parlez jamais de choses +pareilles, colonel, si vous voulez conserver mon amitié.» + +Malaga se mordit les lèvres. + +«Tu vas gâter nos affaires, dit tout bas Bonsergent à son ami; tais-toi, +je t'en supplie, veux-tu te brouiller avec Claudie? + +--Oh! pour Claudie, c'est une autre affaire, répliqua sur le même ton le +colonel. Tu sais bien que je l'aime comme ma fille.» + +Au même moment, Claudie se présenta et salua le Parisien d'une gracieuse +révérence. Bonsergent et Malaga se levèrent tous deux. + +«Mon cher monsieur, dit Bonsergent, après le service que vous m'avez +rendu, ma maison est à vous tout entière. J'espère que j'aurai souvent +le plaisir de vous y voir. + +--Où va donc M. Bonsergent? demanda Brancas en le voyant sortir du +jardin en même temps que Malaga. + +--Il va faire le tour de la ville et jouer sa partie de billard avec le +colonel, répondit Mme Bonsergent. Les maris de ce pays-ci ne peuvent pas +supporter la société des femmes. Toute l'après-midi se passe au café, où +ils boivent, jouent, fument, se querellent et crachent tout à leur +aise. Triste infortune que celle d'une femme délicate et née pour de +meilleures destinées, qu'une loi absurde attache pour la vie à ces êtres +brutaux. + +--Oh! maman, s'écria Claudie, que, dis-tu là? Mon père est si bon et si +doux! + +--Ton père! Dieu seul sait, Claudie, combien de fois je me suis fait +violence pour.... Mais ce n'est pas aux yeux de ma fille que je voudrais +déprécier son père.» + +La pauvre Élodie était le type le plus parfait de ces femmes incomprises +qui, pendant quelque temps ont été à la mode en province. Tous ses +chagrins, pour la plupart imaginaires, naissaient d'un immense orgueil. +Quelques vers trop vantés par le rédacteur idolâtre de la gazette de +Vieilleville, une beauté longtemps célèbre, un esprit souple et facile +et un caractère despotique avaient fait de Mme Bonsergent la reine de +la mode dans tout le département. Elle rêva Paris et la gloire; mais le +sage major, peu soucieux de la réputation qui s'attache aux maris +des femmes trop célèbres, s'y opposa formellement, et passa aux yeux +d'Élodie pour le plus féroce tyran qui jamais eût torturé un pauvre +coeur de femme. Ce fut un moment critique dans le ménage. Heureusement, +nul célibataire n'osa profiter de la fureur de Mme Bonsergent qui se fût +fait enlever de bon coeur et conduire à Paris. Les défenseurs des belles +opprimées étaient glacés d'effroi au souvenir de l'aventure du pauvre +Varambon. Ce jeune homme, capitaine dans la garde royale en 1829, +s'avisa, étant en congé, d'envoyer une lettre et un bouquet de fleurs +rares à Mme Bonsergent. La lettre fut interceptée par le major, qui fit +prier Varambon de venir dans son jardin. Celui-ci vint sans défiance +et se trouva face à face avec deux sabres de cavalerie et forcé de se +battre. À la seconde passe, Bonsergent lui coupa le poignet droit sous +les yeux mêmes de sa femme qui était attirée par le bruit. Varambon +ramassa son poignet tombé à terre, et partit le soir même pour l'Italie, +dégoûté de toutes les bonnes fortunes. + +L'impuissance de se venger augmentait la rage d'Élodie. En 1845, elle +avait atteint l'âge où la vengeance est impossible aux femmes; mais +elle se consolait en décriant son mari et en faisant à elle-même un +piédestal. + +«Voilà une terrible mère!» pensa Brancas, mais déjà il n'avait plus +d'yeux que pour Claudie, et l'arrivée d'un nouveau visiteur lui permit +de la considérer à son aise. Ce visiteur était M. Audinet, secrétaire +général de la préfecture, le propre fiancé de Mlle Bonsergent. + +Une figure plate, un nez de Kalmouk, un front large mais fuyant en +arrière, une large bouche semblable à celle des batraciens, un Marat +en cravate blanche, voilà la physionomie de M. Audinet, fils aîné du +colonel Malaga. Les yeux étaient jaunes et fixes comme dans la race +féline; tout annonçait chez lui l'intelligence, la ruse et une basse +férocité. + +Il s'avança comme un chat, en faisant un détour, prit un fauteuil et +s'assit en face de Brancas, en ayant soin de tourner le dos au jour. +L'avocat, à sa vue, ressentit une impression pénible, et comme une +secousse électrique. Il se souvint que c'était le mari désigné de +Claudie et l'examina sans affectation. + +«Vous venez bien tard aujourd'hui, dit Mme Bonsergent au nouveau venu. + +--Madame, répondit-il d'un ton grave et doctoral, je ne connais que mon +devoir. La vie est une série de devoirs à remplir. J'ai dû remplacer +le préfet, qui fait sa tournée, et signer pour lui un certain nombre +d'arrêtés.» + +En même temps il regarda Brancas d'un air qui n'ajouta rien aux +dispositions amicales de celui-ci. Élodie s'en aperçut et se hâta de les +présenter l'un à l'autre. + +«Monsieur Brancas, M. Audinet, secrétaire général de la préfecture et +notre ami particulier.» + +Brancas s'inclina poliment, mais avec froideur. + +«Monsieur Audinet, M. Brancas, l'un des plus célèbres avocats du barreau +de Paris. + +--Ah! c'est monsieur qui a eu le bonheur de vous sauver la vie, dit +Audinet avec une feinte chaleur; monsieur, permettez-moi de vous en +remercier particulièrement.» + +À ces mots, il se leva d'un air empressé et serra la main de Brancas. +L'avocat s'aperçut que la main d'Audinet était froide et gluante comme +la peau d'un serpent, ce qui est, pour les physiologistes, un signe +de bassesse et d'hypocrisie. Il se hâta de retirer la sienne, sans +affectation néanmoins; mais il fut blessé de l'air assuré dont Audinet +paraissait prendre possession de Claudie. + +«Vous venez plaider la cause de M. Ripainsel? demanda le secrétaire +général. + +--Oui, monsieur. + +--Vous avez beaucoup à faire pour gagner votre procès. Tout le monde est +d'accord que le testament est tout à fait valable. + +--J'espère, dit l'avocat, prouver le contraire et forcer la communauté +de P.... à une restitution. + +--Je sais, monsieur, reprit Audinet, qui parut prendre plaisir à irriter +son interlocuteur, que rien n'est impossible à votre éloquence; mais je +doute fort que le tribunal consente à dépouiller ces pauvres religieuses +en faveur de votre client.» + +Le Parisien comprit la tactique d'Audinet, qui, d'instinct et sans le +connaître, le traitait en ennemi. Il sentit que le secrétaire général +voulait l'exciter à parler et le forcer à se découvrir, il para le coup. + +«Je craindrais d'ennuyer ces dames, répliqua-t-il, en exposant tous les +moyens de droit dont je dispose; mais soyez sûr que l'évidence est +pour mon client et qu'on dépouillera, comme vous dites, ces pauvres +religieuses en sa faveur, si c'est être dépouillé que de restituer le +bien d'autrui.» + +Ainsi finit la première escarmouche. Brancas sortit quelques minutes +après, et eut le plaisir d'être invité par Mme Bonsergent à revenir tous +les jours. + +Quand il fut parti: + +«Tout Parisien est un fat, dit Audinet. Celui-ci ne fait pas exception à +la règle. + +--Et vous, monsieur, toute parole que vous dites est une méchanceté, +interrompit vivement Claudie, d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant. +En cette occasion vous ne faites pas, vous non plus, exception à la +règle. + +--Claudie! s'écria Mme Bonsergent avec sévérité. + +--J'aime cette aimable franchise, dit Audinet. Il paraît que vous prenez +grand intérêt à ce bel étranger? + +--Je me soucie de ce _bel étranger_ aussi peu que des pyramides +d'Égypte; mais je n'aime pas que vous disiez devant moi du mal d'un +homme qui nous a sauvé la vie. + +--Bah! dit Audinet, qui n'en ferait autant? Donner la main aux dames +pour descendre de voiture, voilà qui est bien périlleux et bien +difficile.» + +La dispute se prolongea encore quelque temps, mais il ne se dit plus +rien qui mérite d'être rapporté. + + + + + IX + + +Brancas, semblable au jeune Hippolyte, reprit tout pensif le chemin du +château de son ami Ripainsel. Sa main sur son coursier laissait flotter +les rênes, et le coursier en profita pour faire la route au petit pas, +comme le sage bidet d'un curé de campagne. Le Parisien était ébloui de +la beauté de Claudie. + +«Cette jeune fille est charmante, se disait-il, et Rita est bien +imprudente de me la montrer à la veille de notre mariage. Elle n'est pas +riche, c'est vrai, mais je plaiderai par nécessité au lieu de plaider +par plaisir; voilà tout. Une fois la vie assurée, qu'importe qu'on ait +deux, quatre, six ou dix chevaux? mener quatre chevaux à la fois est un +plaisir de postillon.» + +Cette rêverie le mena très loin. + +«Parbleu! continua-t-il, je suis bien bon de m'inquiéter du ménage. Elle +est à demi mariée; et si j'en crois la physionomie de cet Audinet, c'est +un gaillard à ne pas lâcher prise aisément. Et Rita? et la députation?» + +Cette dernière réflexion le réveilla tout à fait. Il poussa son cheval +au galop et arriva au château. + +Athanase l'attendait et lui dit en riant: + +«Eh bien! tu as vu cette petite sirène. Qu'en dis-tu? + +--Qu'elle est fort au-dessous de sa réputation, répondit l'avocat d'un +air indifférent. + +--Peste! tu es difficile. Les Parisiennes t'ont gâté, à ce que je vois. + +--Moi! non. Mais Mme Bonsergent me paraît une provinciale très +prétentieuse. + +--Bon! je te parle de la fille et non de la mère. Est-ce que les mères +existent? + +--Quelquefois, à Paris surtout, où la beauté est si rare qu'on y supplée +à force d'esprit, de tact et d'usage du monde. C'est un article du code +féminin que les mères ont seule la parole. Par là, on évite les dangers +que peut causer l'indiscrétion d'une fille trop sincère ou trop mal +stylée. Bien des maris ont pris femme qui se seraient gardés du mariage +comme de la peste s'ils avaient pu soupçonner ce que recouvrait ce +silence pudique et mystérieux dont s'enveloppent toutes les filles d'Ève +qui veulent faire une fin. + +--Sceptique malhonnête! Tu ne crois donc pas à la vertu des dames? + +--J'y crois si bien, que mon oncle va me faire épouser Mlle Oliveira +avant que trois révolutions de la lune se soient accomplies. + +--Ainsi, quand je te demande ce que tu penses de Claudie, tu me réponds +que sa mère est prétentieuse? + +--N'est-ce pas répondre clairement?» + +Ripainsel n'en put pas tirer autre chose; mais pendant toute la soirée +le Parisien, sous divers prétextes, essaya d'obtenir toutes sortes de +renseignements sur M. Bonsergent et sur sa femme. + +À la fin, Athanase appuya ses coudes sur la table, son menton dans ses +mains, en regardant son ami dans les yeux: + +«Sais-tu, dit-il, quelle est la meilleure de toutes les définitions? + +--Je n'y ai jamais pensé, mais tu me feras plaisir de me l'apprendre. + +--C'est celle qui définit par le genre prochain et par la différence +spécifique. Par exemple: l'homme est un animal raisonnable; c'est une +définition, n'est-ce pas? + +--Oui, et même assez mauvaise, il me semble. + +--Je te l'abandonne. Elle est de Descartes, Malebranche, Leibnitz ou +Cicéron, et n'en vaut pas mieux pour cela. Bonne ou mauvaise, c'est une +définition. + +--Bien. Après? + +--L'homme est un animal; voilà le genre prochain. Ainsi, tu es un +animal, Audinet est un animal. + +--Et toi? + +--Moi aussi, si tu veux. C'est par respect pour Audinet et pour toi que +je n'osais me mettre en si bonne compagnie. Donc, l'homme est un animal, +voilà le genre prochain; mais c'est un animal raisonnable, voilà la +différence spécifique, celle qui distingue toi et moi de mon cheval et +de mon chien. + +--Conclus. + +--Or, quel est l'objet d'une définition? + +--C'est de faire connaître la nature d'une chose. + +--Ami, viens sur mon coeur. Tu as très-bien répondu. On voit que tu +connais à fond la logique de Port-Royal. + +--Achève donc, dit l'avocat. Au palais nous ne mettrions pas plus de +temps à nous expliquer, et cependant nous parlons à l'heure. + +--Prends patience, avocat. Tiens, voici des noisettes pour tuer le +temps, et du vin de Vouvray pour digérer les noisettes. Je veux dire +que depuis une heure tu cherches, sans en avoir l'air, à obtenir une +définition passable de la belle Claudie. + +--Moi! + +--Oh! ne t'en défends pas. Elle en vaut la peine, et si je n'avais pas +contre les femmes poétiques une antipathie de naissance, je saurais à +quoi m'en tenir sur son compte. + +--Et que ferais-je d'une définition? + +--Je n'en sais rien, mais tu la cherches. Tu connais déjà son père et +sa mère, c'est-à-dire le genre prochain; quant à son esprit et à +son caractère, c'est-à-dire à la différence spécifique, personne à +Vieilleville ne peut la deviner. C'est à toi de la chercher.» + +Le Parisien étendit les bras en bâillant. + +«Bâiller au nez des gens n'est pas poli, continua l'impitoyable +Athanase; mais je te pardonne. Au reste, cela ne te sauvera pas de mes +conseils. Va dormir.» + +Le lendemain, dès neuf heures du matin, le major Bonsergent se présenta +au château. Brancas, un peu étonné d'une visite si matinale, conduisit +le major dans le parc. + +«Je vois, dit Bonsergent qu'on ne se lève pas de bonne heure à Paris. +Pour moi, je suis sur pied depuis quatre heures du matin. C'est +une bonne habitude, saine au corps et à l'esprit.... Voilà de beaux +espaliers. + +--Oui, ce jardin est magnifique, répliqua l'avocat. + +--Par saint Christophe! dit Athanase qui parut en robe de chambre et +qui vint rejoindre les deux promeneurs, croyez-vous, major, être le +seul jardinier du pays? Voyez-moi ces pêchers, je vous prie! Quel est +celui-ci aux feuilles longues, aiguës et dentées, aux fleurs petites et +d'un ronge vif? + +--C'est la _Chevreuse hâtive_. + +--Et cet autre aux feuilles planes et étroites, aux fleurs petites et +d'un rose pâle? + +--Parbleu! c'est le pêcher de Troyes. Un enfant vous le dirait comme +moi. + +--Ma foi dit Brancas, qui voulut gagner les bonnes grâces du père de +Claudie, je vous admire, moi qui ne sais même pas ce que c'est que la +greffe. + +--Ce n'est pas faute de connaître les greffiers, répliqua le major. + +--Ah! ah! ah! dit Athanase en riant aux éclats, le calembour est joli. + +--Euh! dit modestement le major. + +--Ne dites pas, euh! Il est charmant. + +--Vous êtes trop bon, reprit Bonsergent. + +--Je ne suis pas trop bon. Je dis ce que je pense. Voilà un calembour +sans pareil. + +--Ma foi, si vous le voulez absolument.... + +--Je le veux! Tenez, major, vous savez si je tiens à mon vin de +Clos-Vougeot. J'en ai douze bouteilles dans ma cave, et qui datent de +1811. C'est un titre de noblesse, cela. Eh bien, je donnerais tout +mon Clos-Vougeot pour le mot que vous venez de dire. La greffe! les +greffiers! Parole d'honneur, c'est ravissant! Vous avez enlevé le mot à +la pointe de la langue, comme autrefois vous enleviez les Autrichiens à +la pointe de la baïonnette. + +--Hum! hum! dit Bonsergent, que tant d'éloges mettaient en défiance, si +nous parlions d'autre chose, qu'en dites-vous? + +--Comme il vous plaira. + +--Mais non! dit Brancas, revenons à la greffe, et enseignez-moi, je vous +prie, monsieur, le grand art de greffer. + +--On ne greffe donc pas à Paris? + +--Pas beaucoup, répondit l'avocat. + +--Eh! à quoi peut-on passer le temps, grand Dieu! + +--Ma foi, je n'en sais rien, on parle, on crie, on vend, on achète, on +fabrique, on imprime, on gouverne, on boit, on mange, on dort et l'on va +au Père-Lachaise sans savoir pourquoi, ni comment. + +--Oh! ce n'est pas toute la vie de Paris, je pense? + +--Peu s'en faut. Vous entendrez dire quelquefois qu'il s'y fait des +révolutions. C'est la querelle des gens qui impriment et des gens qui +jugent, qui sabrent et qui gouvernent: grand procès plusieurs fois +plaidé et qui n'est pas encore décidé. Les gens qui impriment disent +pis que pendre des gens qui gouvernent: les gens qui gouvernent, de leur +côté, mettent en prison et à l'amende ceux qui impriment, et les gens +qui sabrent, et qui sont tout à fait impartiaux entre les uns et les +autres, font pencher la balance tantôt d'un côté et tantôt de l'autre, +suivant qu'il leur plaît ou qu'il plaît aux spectateurs. + +--De sorte qu'il reste très peu de temps aux Parisiens pour greffer? + +--Vous l'avez dit. + +--Eh bien, monsieur, je vais, si cela vous fait plaisir, vous donner une +première leçon. + +--Avant toute chose, interrompit Athanase, ne ferions-nous pas bien de +déjeuner? Qu'en dites-vous major? J'ai reçu de la Rochelle, ce matin, +une langouste dont vous me direz des nouvelles. + +--Une langouste, ô ciel! s'écria Bonsergent. + +--Bon! c'est convenu, dit Athanase, et je vais faire mettre votre +couvert. Vous, cependant, enseignez à ce jeune homme cette science +admirable où le père Hardy lui-même oserait à peine vous tenir tête. Je +vous le confie. Faites-lui goûter les plaisirs purs et innocents de la +campagne.» + +À ces mots il s'esquiva, laissant Brancas aux mains du major. + +«Répondez, je vous prie, comme au catéchisme, dit Bonsergent. Qu'est-ce +que la greffe?... Vous vous taisez! Quoi! vous ne savez même pas que la +greffe est l'art de changer un sauvageon en arbre d'espèce cultivée? + +--Oui, j'en ai entendu quelque chose, dit Brancas. + +--Entendu quelque chose! Oh! ces Parisiens, on ne peut pas se faire +une idée de leur ignorance! Sachez donc, mon cher monsieur, que la +reproduction des végétaux ne diffère pas sensiblement de celle des +animaux, et qu'on peut croiser entre elles les races de rosiers, de +pêchers, de pommiers, tout comme on croise un basset avec un lévrier, et +une brebis mérinos avec un bélier dishley. Vous comprenez, je pense. + +--Parfaitement. Il me semble même que le monde, bien que composé d'un +nombre infini d'espèces d'animaux, est soumis néanmoins à un très-petit +nombre de lois générales, et peut-être oserais-je en conclure que ces +lois, déjà si peu nombreuses, se confondront toutes, quand la science +sera plus avancée, en une seule: l'_attraction_, dont la formule et les +divers modes sont encore inconnus.» + +La profondeur de cette hypothèse étonna le major. Ce vieux soldat, +usé dans les batailles, avait passé la plus grande partie de sa vie à +observer de petits faits sans en chercher les causes. Une pomme, pour +lui, était une pomme, c'est-à-dire un fruit de couleur verte, jaune +ou rouge, de forme sphérique, aplati sur son axe, creusé à sa base, +et propre à faire du sirop ou de la marmelade. Il n'en demandait pas +davantage. Cependant, il ne se laissa pas déconcerter, et continua en +ces termes: + +«Combien comptez-vous d'espèces de greffe? + +--J'allais vous le demander, dit le Parisien. + +--Ah! jeune homme, vous irez loin, c'est moi qui vous le dis. + +--J'en accepte l'augure. + +--Oui, vous irez loin. Vous savez écouter, vous, et respecter la +vieillesse. Votre ami n'est qu'un étourdi, incapable de soutenir +pendant dix minutes une conversation sérieuse. Ce n'est pas lui qui +s'informerait du nombre des greffes ou de leurs différences. Ce n'est +pas lui qui... + +--Eh bien! eh bien! s'écria Athanase qui reparut au détour d'une allée, +on dit du mal de moi dans ce pays. Est-ce vous, mon cher major? Vous +dites que je suis un ignorant? + +--Oui, oui quelque chose de cela, répliqua Bonsergent. + +--En vérité! Et si je vous disais, moi, qu'il y a quatre sortes de +greffes: la greffe par approches, la greffe par scions, la greffe par +gemmes, et la greffe herbacée; que la première est celle qui..., la +seconde, celle que..., la troisième, celle dont..., et la quatrième, +celle à laquelle..., que répondriez-vous major? Me traiteriez-vous +encore d'ignare et d'homme insensible aux beautés de la nature? + +--J'avoue, dit Bonsergent en souriant, que vous dépassez toutes mes +espérances et que je vous croyais moins fort. + +--Ne faites plus de jugement téméraire, et venez boire avec moi à la +santé de la vieille garde, la _vieille des vieilles_, celle qui n'a +jamais reculé ni devant les canons de l'Europe, ni devant un verre de +bon vin. Par file à droite; en avant, marche! Brancas a bien le temps +d'apprendre à remuer une brouette.» + +Le major et le Parisien suivirent Athanase; et la conversation prit un +autre cours. Vers la fin du repas: + +«Goûtez-moi ce vin-là, major, dit Ripainsel en débouchant une bouteille +de vin de Champagne, et dites-moi si ce n'est pas un malheur public que +d'en laisser boire aux Anglais? + +--Pourquoi aux Anglais plutôt qu'aux Chinois? demanda Bonsergent. + +--Parce qu'ils ont gardé Napoléon à Sainte-Hélène. Eh! quoi, major, +votre coeur ne saigne pas à ce souvenir? + +--Oui, assez. + +--Comment! assez! Il devait saigner trop! et ce ne serait pas encore +assez! Pensez donc à tout ce qu'a souffert le grand homme! et vous +répéterez avec moi. + + Jamais, jamais en France, + Jamais l'Anglais ne régnera! + +Et ne boira notre vin de Champagne. + +--Pour moi, dit Brancas, je suis toujours étonné de la stupidité des +gouvernants. + +--Pas moi! interrompit Athanase. Qui est-ce qui gouverne? Les députés. +Que font les députés? répondez, major. + +--Ils représentent les électeurs. + +--Très-bien. Or, celui qui représente doit représenter à un degré +suprême ceux qui l'ont choisi pour les représenter. + +--C'est clair, dit Bonsergent. + +--Or, les électeurs sont idiots. C'est un aphorisme qui ne souffre pas +un pli, n'est-ce pas, Brancas? + +--Euh! euh! dit l'avocat. + +--Bon! c'est à cause de M. Bonsergent que tu fais la petite bouche. Eh! +tu sais bien que les personnes présentes sont toujours exceptées. Toi, +le major et moi, nous avons du génie. Le reste est sans cervelle. Est-ce +vrai, oui ou non? + +--Il en est quelque chose, dit Brancas en riant. + +--Parfait. Suivez bien mon raisonnement, et d'abord tendez vos verres. +Un verre vide me donne du vague à l'âme. + +--Plus près des bords! dit Bonsergent en avançant son verre. + +--Bien parlé, major! Sur ma parole vous étiez né orateur, mais vous avez +échoué par la jalousie de Napoléon, qui n'aimait pas les bavards.... Où +donc en étais-je! + +--Tu disais, dit Brancas, que les représentants doivent, pour bien +faire, représenter à un degré suprême les représentés; c'est-à-dire, je +suppose, que le député des bossus doit être bossu, et celui des boiteux, +brancroche. + +--Oui, c'est cela. J'ai ajouté que tous les électeurs sont idiots. + +--Même ceux qui ont voté pour toi aux dernières élections? + +--Ceux-là, surtout. Tire maintenant la conclusion. + +--C'est facile. L'électeur est idiot, donc le député est idiot; mais que +dire de celui qui, n'ayant pas été trouvé assez idiot pour obtenir au +premier scrutin, les suffrages de ces idiots, s'occupe de les mériter? + +--Mon cher ami, dit Athanase, je respecte la logique. C'est l'art de +dire de grandes sottises qu'on aurait de la peine à trouver sans elle. +Ne pousse pas trop loin cet art admirable. Maintenant je reviens à nos +moutons. Tu étais étonné de la stupidité de nos gouvernants. À propos de +quoi, je te prie? + +--À propos du vin de Champagne. + +--Qu'y a-t-il de commun entre le vin de Champagne et le gouvernement? + +--Tu vas voir. Connais-tu l'économie politique? + +--Oui, de réputation. Et toi? + +--Intimement. Sais-tu ce que c'est qu'exporter? + +--C'est, je crois, porter son vin, son boeuf ou son drap chez le voisin, +et lui en faire présent moyennant beaucoup d'argent. + +--Très-bien. Tu parles comme un dictionnaire de Guillaumin. Et importer? + +--C'est faire le contraire. + +--De mieux en mieux. Lequel est préférable, je te prie?... Major, ne le +soufflez pas. + +--Ma foi, dit Athanase, je suis de ton avis. + +--De mon avis? + +--De celui que tu vas émettre.... Major, le café est-il assez chaud?... +Va toujours, je t'écoute. + +--Quand tu as soif, dit Brancas, aimes-tu mieux donner ton vin à un +autre et prendre son argent, ou donner ton argent et prendre son vin? + +--J'aime mieux boire, répondit Athanase. Et vous, major? + +--Moi aussi, répliqua Bonsergent. + +--Eh bien, reprit l'avocat, nos gouvernants font justement le contraire. +Non seulement ils donnent notre vin pour recevoir de l'argent et nous +laissent mourir de soif, mais encore ils donnent une prime à ceux qui +nous enlèvent notre vin et qui le portent aux Anglais. Est-ce juste, +cela? + +--C'est inique, dit Bonsergent. + +--C'est vexatoire, dit Ripainsel. + +--Aussi, continua Brancas, que font les Anglais? + +--Je ne veux pas le savoir, dit Athanase. + +--Que font les Anglais? répéta Brancas. Mes gaillards, qui sont +rusés.... + +--Ce sont des brigands, interrompit le major. + +--Et qui voient que notre vin nous gêne.... + +--Il ne nous gêne pas, dit Athanase. + + Vive le vin, + Vive ce jus divin... + +--Mes gaillards, continua Brancas sans se soucier d'être écouté, font +les dégoûtés. Ils font des façons pour recevoir nos barriques. Ils se +font payer des droits d'entrée.... + +--Auras-tu bientôt fini ton histoire? dit Ripainsel. + +--Dans deux minutes. + +--Allons, dit Athanase en offrant des cigares à ses hôtes, ne vous +impatientez pas trop, mon cher major, et laissez parler ce bavard. +Songez que Napoléon en a bien vu d'autres, à Sainte-Hélène. + +--Ma conclusion, dit Brancas, c'est qu'au lieu de payer une prime à ceux +qui nous enlèvent notre vin, nous devrions mettre sur leur dos tous les +impôts. De deux choses l'une: ou les Anglais ont besoin de notre vin, +et ils le payeront aussi cher qu'il nous plaira; ou ils sont trop ladres +pour le payer, et c'est nous qui le boirons. + +--_Amen_, dit le major. Et maintenant, messieurs, permettez-moi de vous +inviter à dîner chez moi mardi prochain. C'était le but de ma visite.» + +Les trois convives, animés par le vin allèrent se promener dans le +parc et se séparèrent quelques heures après, fort contents les uns des +autres, particulièrement M. Bonsergent qu'émerveillait la docilité du +Parisien. + +Entre nous, le père d'une jolie fille est rarement ennuyeux. + + + + + X + + +Le mardi suivant, après dîner, Athanase Ripainsel, Brancas, le colonel +Malaga, son fils Audinet et trois notables de Vieilleville goûtaient le +frais dans le jardin du major Bonsergent, et parlaient politique selon +l'usage. + +«Que pensez-vous d'Abd-el-Kader? demanda le Parisien à Audinet. + +--Abd-el-Kader n'a pas dit son dernier mot,» répondit le secrétaire +général. + +Tous les assistants furent frappés de la profondeur de cette réponse. + +«Vous croyez que le père Bugeaud n'en viendra pas à bout? + +--On ne sait pas jusqu'où Bugeaud peut aller!» répliqua Audinet d'un air +sombre. + +Les trois notables se regardèrent en souriant. Ce sourire signifiait +clairement: + +«Quel homme?» + +Le peuple français étant de tous les peuples le moins porté à faire +des sentences, est aussi celui qui les respecte le plus. Avec +quelques sentences et un habit noir, le premier venu peut se faire une +réputation. Le secrétaire général, médiocre, du reste, en toute autre +chose, avait eu le génie de comprendre la bêtise publique et de la faire +servir à son profit. Les sentences, d'où il tirait toute son autorité, +avaient l'antiquité, mais non pas la gaieté des proverbes de Sancho +Pança. Il s'était acquis par là, dans Vieilleville, une réputation que +Siéyès et Montesquieu lui auraient enviée. + +Le Parisien, ennemi des sentences, et d'ailleurs mal disposé pour le +fiancé de Claudie, tourna le dos à Audinet et, par une manoeuvre +habile, alla se placer auprès de Mlle Bonsergent. De son côté, Athanase +Ripainsel offrit son bras à la mère de Claudie et les deux couples, à +quelque distance l'un de l'autre, allèrent se promener dans la partie la +plus reculée du jardin. + +«Voilà un beau bracelet! dit l'avocat en regardant le bras blanc et nu +de la belle Claudie. + +--C'est celui que vous m'avez apporté, répondit-elle. Rita ne fait pas +les choses à demi. + +--C'est le présent de Mlle Oliveira? Il est d'un goût et d'un travail +exquis. Vous la connaissez depuis longtemps, mademoiselle? + +--Depuis l'enfance. Nous avons récité ensemble la grammaire française +de Noël et Chapsal. C'est un lien que rien ne peut rompre. N'est-ce pas +qu'elle est bien belle? + +--Oui, dit Brancas un peu embarrassé, elle est fort aimable. + +--Fort aimable! Vous ne l'avez donc pas regardée? Le préfet de +Vieilleville a fait des vers en son honneur. + +--Oh! c'est une raison sans réplique. Un préfet! + +--Monsieur, dit Claudie en faisant une petite moue fort agréable, je +vois bien que vous me prenez pour une provinciale qu'éblouit l'habit +doré d'un préfet; mais vous vous trompez. + +--Oh! mademoiselle! pouvez-vous croire! + +--Apprenez, monsieur, que je ne me soucie nullement des préfets. + +--Celui de Vieilleville est-il marié? + +--Non, monsieur. + +--Ah! Et il fait des vers? + +--Oui, monsieur, pour mes amies. + +--Et il n'en fait pas pour vous? + +--Je n'en sais rien, mais j'espère que non. + +--Pourquoi non? + +--Parce que j'aime mieux la prose. + +--Est-ce la poésie que vous haïssez, ou le poëte? + +--Ni l'un ni l'autre. Je les regarde tous deux avec la même +indifférence. + +--Mademoiselle, dit Brancas, voulez-vous me permettre une question? + +--Je permets. + +--M. le secrétaire général de la préfecture fait-il aussi des vers? + +--Je l'ignore; mais vous pouvez le lui demander. + +--Oui, je le sais bien, mais je n'ose pas; il est si imposant! + +--N'est-ce pas? dit Claudie. On dirait qu'il demande la tête des gens à +qui il parle. Il porte en lui des sentences comme un pommier porte des +pommes. C'est lui je crois, qui a dit que la vapeur ira plus loin qu'on +ne pense. + +--Diable! a-t-il mis sa tête dans ses mains pour trouver cette pensée? + +--Probablement. + +--J'ai peur que vous ne vous ennuyiez beaucoup. + +--Pourquoi, monsieur, s'il vous plaît? + +--Parce qu'il a l'air bien ennuyeux. + +--Eh bien, après? + +--Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Brancas en feignant d'hésiter, je +viole peut-être un secret de famille. + +--Quel secret de famille? + +--Oh! rien. Je ne veux pas pousser plus loin l'indiscrétion. + +--Poussez-la jusqu'au bout, monsieur, et dites-moi, je vous prie, le +fameux secret que tout le monde paraît connaître, excepté moi. + +--Vous le voulez? + +--Je le veux. + +--Vous n'en serez pas fâchée? + +--Je vous l'ordonne. + +--Eh bien! le bruit court que vous allez épouser M. le secrétaire +général.» + +Claudie rougit. + +«Je l'ignorais, dit-elle. + +--En vérité! Voyez à quoi l'on est exposé. Et vous êtes bien sûre de ne +pas avoir donné votre consentement?» + +Elle fit un geste d'impatience. + +«On ne me l'a pas demandé, dit-elle. + +--Et si l'on vous le demandait? + +--Monsieur, vous êtes bien curieux. + +--Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Brancas en s'excusant, d'oser +m'intéresser si vivement au sort d'une personne.... + +--À qui vous avez sauvé la vie, interrompit-elle vivement. + +--Ce n'est pas ce que je voulais dire. + +--Oh! dites, monsieur, je ne suis pas ingrate, et je sais tout ce que je +vous dois. + +--Ainsi, vous n'êtes pas mariée? + +--Non, non, mille fois non! + +--Eh bien! mademoiselle, j'en suis personnellement ravi. + +--Plaît-il, monsieur? dit-elle avec quelque hauteur. + +--Oui, mademoiselle, reprit gaiement l'avocat, tant que vous ne serez +ni mariée, ni près de l'être, il me sera permis, je crois, de vous dire +combien vous êtes belle. + +--Monsieur, dit Claudie d'un air réservé, voyez-vous ceci? + +--Votre bras, mademoiselle? il est plus beau que le marbre. + +--Ce n'est pas mon bras que je vous prie de regarder, c'est mon +bracelet. + +--C'est un chef-d'oeuvre, nous l'avons déjà dit. _Remember_. + +--Oui, justement. Que veut dire ce mot? + +--_Souviens-toi_. + +--Vous traduisez à merveille. + +--Eh bien, monsieur, souvenez-vous. + +--De quoi? + +--De la fidélité que vous devez à Rita.» + +Le Parisien se mordit les lèvres. + +«Je ne dois rien à personne, dit-il. + +--Vraiment! Vous n'êtes pas fiancés? + +--Pas le moins du monde. Mon oncle, conseiller d'État, m'a présenté chez +M. Oliveira, où j'ai eu l'honneur de causer une seule fois avec Mlle +Rita. + +--Rien de plus? + +--Rien de plus. + +--Que signifie donc la lettre de Rita? + +--Mlle Rita vous a écrit? + +--Une longue lettre où il est fort question de vous. + +--Je ne me croyais pas si heureux, dit Brancas en souriant. + +--Oh! ne vous enorgueillissez pas trop, monsieur. Il est vrai qu'il +est fort question de vous, mais je n'ai pas dit que la lettre fît votre +éloge. + +--Tant pis. Et que dit Mlle Rita de son serviteur? + +--C'est un mystère. + +--Bon! les mystères sont faits pour être dévoilés. + +--Oui, les mystères diplomatiques; mais celui-là? + +--C'est donc un mystère bien mystérieux? + +--Un mystère mystérieux; c'est cela même. Vous avez trouvé le mot. + +--Au nom du ciel, mademoiselle, dites-moi la première syllabe du secret. +Je tâcherai de deviner le reste. + +--Mais, monsieur, dit Claudie, pour un homme qui n'a vu Rita qu'une +fois, et qui ne lui doit aucune fidélité, vous êtes bien curieux, ce me +semble? + +--Oh! mademoiselle, répliqua Brancas, pouvez-vous ainsi méconnaître la +pureté de mes intentions? Si je veux connaître ce secret, c'est pour +vous aider à le porter. + +--Je le porterai bien toute seule. + +--À deux, il sera mieux gardé. + +--Avez-vous lu le Coran? demanda Claudie. + +--Jamais. Et vous? + +--Pas davantage. C'est égal. Ouvrez-le. Verset 24, chapitre.... Ah! j'ai +oublié le chapitre. Au reste, peu importe. Vous y verrez cette belle +sentence: + +«Si tu veux qu'on garde ton secret, garde-le toi-même.» + +Au même moment, M. Audinet parut au bout de l'allée et se dirigea vers +les jeunes gens. + +«Mademoiselle, dit Brancas, je vous quitte; mais s'il est permis de +vous parler sans porter atteinte aux droits de M. le secrétaire général, +j'ose me dire, non le plus ancien, mais le plus passionné de vos amis. + +--_Remember_! lui dit tout bas Claudie avec une menace pleine de +coquetterie. Je le dirai à Rita. La politique vous occupe donc beaucoup, +monsieur Audinet?» continua-t-elle en s'adressant au nouveau venu. + +Audinet voulut sourire et fit une laide grimace. + +«Qui s'occupe aujourd'hui de politique? répondit-il. La politique est +encore dans l'enfance, comme la chimie. + +--Raison de plus, dit Brancas pour chercher la formule. + +--Les ressources de la science sont innombrables, mais il faut laisser +la science aux savants; il faut relever l'autorité. + +--L'autorité de qui? demanda le Parisien. L'autorité des hommes, ou +l'autorité des lois? + +--Ni l'une ni l'autre. C'est le principe d'autorité qu'il faut relever. + +--Hum! ceci n'est pas clair, dit Brancas. + +--Ni amusant, ajouta Claudie. Monsieur Audinet, voyez donc ce bracelet, +je vous prie. + +--Je le vois. + +--Comment le trouvez-vous? + +--Trop moderne. Le beau, c'est l'antique. + +--Et ce que nous faisons aujourd'hui ne vaut rien? demanda Brancas. + +--Rien ou peu de chose, répliqua Audinet. + +--Et dans dix siècles, ajouta Claudie, on s'arrachera nos moindres +brimborions? Voilà qui est bien encourageant pour nos artistes. + +--Les artistes meurent; l'art est immortel, dit Audinet d'un ton +solennel. + +--Ma foi, monsieur, reprit Brancas, j'ai grande envie de dire de la +science ce que vous disiez tout à l'heure d'Abd-el-Kader, qu'elle n'a +pas dit son dernier mot.» + +Audinet lui lança un regard plein de haine. Heureusement pour la paix +publique, le major Bonsergent et ses hôtes s'avançaient à la rencontre +de Claudie. + +«Eh bien! messieurs, dit le major, vous laissez les vieilles +perruques ensemble, et vous vous cachez dans les petits coins avec les +demoiselles? Que disiez-vous tout à l'heure de si intéressant? Audinet +paraît tout ému. + +--M. Audinet parlait de relever le principe d'autorité, répondit +Brancas. + +--Bigre! dit le major. Cet Audinet n'en fait jamais d'autres. Tu ne sais +donc pas, camarade, ajouta-t-il en lui mettant familièrement la main sur +l'épaule, qu'il n'y a rien de plus malsain après un bon dîner. Et toi, +Claudie, que dis-tu de l'autorité? + +--De l'autorité des préfets? + +--Oui. + +--Je n'en pense rien. + +--Et de celle de leurs secrétaires généraux? + +--Pas davantage. + +--Et de celle des parents sur leurs enfants? + +--Qu'elle est contre nature. + +--Et de celle des enfants sur leurs parents? + +--Qu'il n'est rien de plus beau. + +--Admirablement parlé, ma chère enfant. Voilà justement l'opinion des +préfets sur leur propre autorité. Juge si leurs administrés doivent +être contents. Laissons cela, et venez ici, monsieur le Parisien. +Nous allons, si vous le voulez bien, reprendre notre petite leçon +d'horticulture.» + +Il fallut quitter Claudie et suivre le major. Brancas, faisant contre +mauvaise fortune bon coeur, suivit tristement son professeur. La jeune +fille et le secrétaire général restèrent seuls. Il y eut un moment de +silence. Chacun d'eux sentait l'approche d'une crise. + +Audinet n'était pas un amoureux vulgaire. La beauté de Claudie, +qui était vraiment ravissante, le fascinait, son esprit hautain lui +plaisait, l'orgueil de la jeune fille était une garantie de sa vertu, et +l'ambitieux voyait en elle un instrument nécessaire à sa fortune. Il est +tant de femmes qui gênent leurs maris au lieu de les seconder! + +Le secrétaire général regarda Brancas que le major emmenait et dit à +Claudie: + +«Je ne sais pourquoi ce monsieur me déplaît. + +--Je le sais bien, moi, répondit-elle. + +--Dites-le-moi. + +--Parce que vous êtes malveillant. + +--Qui? moi! + +--Oui, vous!... Qui aimez-vous, hors vous-même? + +--Tout le monde et vous en particulier, mademoiselle. + +--Je vous suis bien obligée. + +--Oh! très-peu! dit galamment Audinet. Cet amour est si involontaire! + +--C'est donc de l'amour? + +--Vous le savez bien, cruelle! + +--Moi je ne m'en doutais pas, je vous jure. À quoi reconnaît-on l'amour, +s'il vous plaît? + +--Claudie! s'écria Audinet. + +--Monsieur! reprit-elle. + +--Je vous aime, votre père le sait et l'approuve; le mien vous regarde +déjà comme sa fille; voulez-vous être ma femme?» + +Claudie garda le silence. + +«Vous ne répondez pas? + +--Puis-je répondre? répliqua la jeune fille. Vous me tirez une +déclaration à brûle-pourpoint, comme un coup de pistolet, et vous voulez +qu'on vous réponde dans la même minute. Cela n'est pas raisonnable. +Laissez aux gens le temps de réfléchir. + +--Est-ce qu'on réfléchit quand on aime? + +--Oui, mais quand on n'aime pas? + +--Qui vous aimera, Claudie, si ce n'est moi? + +--Mon Dieu! je vous crois; mais prenez patience et laissez-moi consulter +ma mère. + +--Votre mère y consent. + +--Eh bien, laissez-moi me consulter moi-même.» + +Il y eut un instant de silence. Claudie, qui n'aimait pas Audinet, ne +se hâtait pas de se prononcer et ne voulait ni l'encourager ni le +décourager. Celui-ci, de son côté, réfléchissait, et commençait à +soupçonner Brancas de n'être pas étranger à cette résistance inattendue. +La situation devenait très-embarrassante. Tout à coup Audinet rompit le +silence. + +«Avez-vous remarqué la figure de cet avocat? dit-il. + +--Non. + +--Sa physionomie est effrayante. + +--Effrayante! et pourquoi? + +--Elle annonce un naturel pervers. + +--Tant pis, car c'est un assez joli garçon. Est-ce que vous êtes +physiologiste, par hasard? + +--Je le suis. + +--Et la physiologie dénonce sa perversité? + +--Elle la dénonce, dit gravement Audinet. + +--À quoi le voyez-vous? + +--C'est le secret de la science. + +--Mystère incompréhensible! dit Claudie en riant. Vous me faites frémir. + +--Vous riez! + +--Oui, j'ai l'audace de rire. + +--Avez-vous vu Lacenaire, mademoiselle? + +--Lacenaire? non, jamais. + +--Eh bien! regardez cet avocat; c'est son vivant portrait. + +--Je remarque, dit Claudie, que tous ceux qui vous déplaisent +ressemblent soit à Lacenaire, soit à Castaing, soit à Papavoine, soit à +quelque autre aimable brigand. + +--Quel intérêt aurais-je à le décrier? + +--Je ne sais; mais, du premier coup, le comparer à Lacenaire, c'est bien +fort! + +--Je n'ai pas dit que ce fût un scélérat. + +--Non, mais vous dites que c'est le vivant portrait de Lacenaire. De là +à dire qu'il a tué son père et sa mère, la distance n'est pas grande. +Défaites-vous, mon cher monsieur, si vous voulez me faire plaisir, de +cette mauvaise habitude de médire du prochain. + +--Que vient-il faire ici? demanda Audinet irrité de ce petit sermon. + +--Qui? _Il_. + +--Votre avocat. + +--Mon avocat, puisqu'il vous plaît de l'appeler ainsi, vient voir mon +père à qui il a eu le bonheur de rendre service en sauvant la vie de +sa femme et de sa fille. Permettez-moi de vous quitter un instant. Ces +messieurs prennent leurs chapeaux et vont partir.» + +Audinet resta seul et de fort mauvaise humeur. Claudie arriva assez à +temps pour entendre les dernières paroles du major à Brancas. + +«C'est en pleine terre, disait Bonsergent. + +--À la fin d'avril, répliquait le Parisien. + +--Oui ou bien au commencement de mai, dans des trous. + +--De quel diamètre? + +--De cinquante centimètres. + +--À quelle distance l'un de l'autre? + +--Entre quarante et quatre-vingt-dix centimètres. + +--De quoi parlez-vous? demanda Claudie. + +--Du melon, mademoiselle, répondit Brancas. Le melon, _melon cucumis_, +genre concombre, famille des cucurbitacées, est l'ami de l'homme. + +--Et l'homme est l'ami du melon, répliqua Bonsergent. Prenez-moi un bon +cantalop, semez-moi ses graines dans des pots remplis de bon fumier, +recouvrez-moi cela d'une terre meuble, c'est-à-dire labourée, pétrie, +concassée avec soin, arrosez-moi le tout, couvrez-le d'une cloche pour +le garantir du soleil, et vous m'en direz des nouvelles. + +--Mademoiselle, dit Brancas, monsieur votre père est un puits de +science. + +--Puisez toujours, jeune homme, répliqua Bonsergent, et ne craignez pas +de tarir la source.» + +À ces mots, Ripainsel et le Parisien prirent congé de leurs hôtes, et +montèrent dans un tilbury que conduisait Athanase. Brancas était plongé +dans une profonde rêverie. + +«Il faut avouer, dit Ripainsel, que j'étais né pour jouer les rôles de +confidents. + +--Aimerais-tu mieux jouer les tyrans que les confidents? + +--Les tyrans, non; mais les jeunes-premiers. + +--Qui t'en empêche? + +--Toi, parbleu! qui me jettes Mme Bonsergent sur les bras, et qui prends +la fuite. + +--La conversation a dû être intéressante? + +--D'un intérêt palpitant, comme disent les réclames. Élodie m'a raconté +ses malheurs. + +--Pauvre femme! + +--Oh! oui, pauvre femme! C'est un récit à faire dresser les cheveux sur +la tête. + +--Bon! Rien n'est plus agréable que de sentir ses cheveux se dresser en +bonne compagnie. C'est marque qu'on n'est pas chauve. La lune sort des +nuages et éclaire la vallée sombre. Voici de bons cigares, le cheval +va de lui-même et connaît sa route. Tout se tait, c'est à peine si +l'on entend cette délicieuse harmonie des sphères qui faisait pâmer +Pythagore. Commence ton récit; j'écoute. + +--Tu sauras d'abord, dit Athanase, qu'Élodie est d'illustre naissance. + +--Je m'en doutais. + +--Son père, qui fut chapelier, avait l'âme d'un roi. + +--D'un roi en fonctions ou d'un roi détrôné? Les rois détrônés sont +ordinairement de fort méchante humeur. + +--Il avait l'âme d'un très-grand roi, une âme noble et belle. Sa +mère.... + +--La mère du roi? + +--Non. La mère d'Élodie, belle comme Vénus, sage comme Minerve, poétique +comme Apollon.... + +--.... Filait comme Arachné? + +--Non c'était une médiocre fileuse, mais une parleuse de premier ordre. + +--Tant pis. La soupe ne devait pas être bonne. + +--Que parles-tu de soupe, âme grossière et livrée aux appétits des sens? +La mère d'Élodie ne sut jamais de quoi se faisait la soupe. + +--Je plains le chapelier, dit Brancas. + +--Or, continua Ripainsel, cette mère accomplie ne souffrit pas que sa +fille fît oeuvre de ses dix doigts; d'où il suit qu'elle comprit de +bonne heure que le lot du sexe barbu était d'apporter à boire et à +manger au sexe timide, lequel, en échange, consentait à recevoir avec +bonté les hommages du dit sexe barbu: Cela dura trente ans, pendant +lesquels le sexe barbu, comme tu penses, ne faisait pas queue à la porte +d'Élodie. + +--Elle te l'a dit? + +--Non; mais je l'ai deviné. Dieu merci, ce n'était pas difficile. On +sait assez ce que signifient ces amours trompées, ces espérances déçues, +ces soupirs, ces yeux levés au ciel. Ce n'est pas tout d'ailleurs. J'ai +des faits plus positifs. + +--Des faits! + +--Quel héros c'était? + +--Qui? Le major Bonsergent? + +--Il est bien question de Bonsergent! Je te parle de ce hussard qui fut +tué à Waterloo.... + +--Quel hussard? + +--Celui d'Élodie, qui unissait la grâce à la force, le génie à la +beauté, et qui n'ignorait pas le respect qu'on doit aux dames. C'était +un homme, celui-là! + +--Et nous, qui sommes-nous donc? + +--Des gens mal élevés, je suppose. + +--Continue. Ton récit m'intéresse. + +--Après dix ans passés à pleurer le hussard, Bonsergent se présenta.... + +--Et fut accepté d'emblée? dit le Parisien. + +--Que de larmes versa la triste Élodie avant d'unir son sort à celui +de cet homme vulgaire! Mais quoi! Le chapelier ordonnait. Par piété +filiale, elle obéit. + +--Triste victime! + +--Oh! oui, triste victime! Le chapelier n'eut pas plutôt passé l'onde du +Styx qu'on ne repasse plus, _irremeabilis unda_, comme dit Virgile, que +l'affreux Bonsergent dévoila toute sa perfidie. + +--Je t'avertis, dit Brancas, que tu ménages trop tes effets de scène. Tu +_prends des temps_ comme un acteur, et le public finira par te tourner +le dos. + +--Patience! dit Athanase. La patience, c'est la force continuée. En deux +mots, la dame s'est fort ennuyée, et je la soupçonne d'écrire en secret +ses mémoires pour servir à l'instruction et à l'édification de son sexe. + +--Voilà ce qu'elle t'a conté pendant une heure et demie? + +--Oh! mon Dieu, oui. Je croyais entendre Esther raconter à la jeune +Élise comment, avec la protection du Dieu d'Israël, elle parvint à +devenir l'une des cinq cents femmes du sultan Assuérus, et je repassais +involontairement tous les récits fameux des vieilles tragédies.... Or +çà, j'espère que tu as été plus heureux que moi? + +--Oui, Bonsergent m'a donné de bons conseils sur la culture des melons. + +--Ne fais donc pas le réservé. Tu as vu Claudie? + +--Mon cher ami, dit Brancas, es-tu capable de garder ton sérieux pendant +quelques instants? + +--Toute l'éternité, s'il le faut. + +--Et bien, je l'aime. + +--Toi! Effectivement, il n'y a pas de quoi rire. + +--N'est-ce pas? à la veille de mon mariage! + +--Ma foi, ce serait bien plus triste le lendemain. + +--Que faire? + +--Te voilà bien embarrassé! Aime-la quinze jours si tu veux, et cela se +passera. C'est une petite fièvre qui n'a rien d'inquiétant et qu'il faut +traiter par les sédatifs. + +--Mauvais plaisant! + +--Parbleu! je ne vois pas là de quoi s'arracher les cheveux. Claudie est +charmante, et tu fais preuve de goût. + +--N'est-ce pas qu'elle est belle? dit l'avocat. + +--Oh! ravissante, répliqua Ripainsel. + +--Crois-tu qu'elle aime cet Audinet? + +--Qui sait! On voit tant de rencontres bizarres! Audinet est un homme, +après tout. + +--Lui, un homme! c'est un babouin. + +--Mon ami, dit Athanase, la douleur t'égare. Audinet n'est pas un +babouin, c'est un vilain animal, je l'avoue; il est d'une capacité +médiocre, mais il est homme et secrétaire général, et, ce qui vaut mieux +encore, il est le fils du colonel Malaga. Or, tu sauras qu'il n'est +personne à Vieilleville qui ose déplaire au terrible colonel. Quiconque +l'a fait, s'en est toujours repenti. + +--Je me moque de tous les Malaga du monde. Ce colonel est fait de chair +et d'os, je suppose? + +--Oui, mais sa chair et ses os sont taillés dans l'acier le mieux +trempé. Il est homme à tuer pour une épingle, pour un salut manqué, pour +un sourire douteux. Après 1815, il était la terreur des officiers de la +garde royale. + +--Diable! voilà qui met le comble à mon amour. + +--Tu vas faire la cour à Mlle Bonsergent? + +--Pourquoi non? + +--Et t'en faire aimer? + +--Si c'est possible. + +--Jupiter aveugle ceux qu'il veut perdre. + +--Jupiter se soucie très peu de mes affaires. Quant au colonel, je +l'engage à ne pas faire le méchant, car je retroussais fort bien, dans +l'occasion, ma robe d'avocat et mes manches, et tu verrais une belle +bataille. + +--Est-ce que tu sais manier une épée? + +--Oui. + +--Et un pistolet? + +--Encore mieux. + +--C'est égal, sois prudent, et si tu vois venir Malaga sur le trottoir +de droite, prends le trottoir de gauche; cède-lui le haut du pavé, +ne lui épargne pas les saluts, et ne te fais pas embrocher comme une +mauviette. + +--J'y veillerai. + +--Un mot encore. Avant toute chose, gagne-moi mon procès et fais-moi +rendre l'héritage du vieux Caïus-Gracchus Ripainsel, mon oncle vénéré; +car il n'est pas juste que je pâtisse de tes fredaines. + +--Tu auras tes deux millions et le plaisir de voir donner une leçon à ce +vieux rodomont». + +En même temps, les deux amis entraient dans la cour du château. + + + + + XI + + +Un domestique remit à Brancas une lettre de son oncle; il la lut +sur-le-champ, et frappa du pied avec impatience. + +«Qu'as-tu donc? demanda Ripainsel. + +--Une tuile sur la tête! Ah! que la divine Providence est dure aux +pauvres gens! Écoute ceci: + +«Mon cher ami, + +«Tout est conclu. La dot est d'un million. Oliveira te trouve charmant. +Miss Rita ne dit mot et ne paraît pas moins bien disposée. Ton bonheur +est assuré. Oliveira s'engage à donner sa démission à la fin de l'année. +Il a parole du ministre d'être pair de France à cette époque. Pour +un ancien marchand de cuirs, c'est assez joli. Ma future nièce a de +l'esprit, du bon sens, et, ce qui est plus précieux que tout, elle a le +romanesque en horreur. Ta tante la trouve admirable. Allons, tu as le +pied à l'étrier, monte à cheval et galope. + +«Oliveira et sa fille vont passer deux mois à Vieilleville pour faire +dîner les électeurs. Je n'ai pas besoin de te recommander l'assiduité. +Une fille de ce caractère et une dot d'un million ne se trouvent pas +dans le pas d'une mule. + +«Adieu, mon cher ami; mille prospérités. + + «GRAINDORGE.» + +--Suis-je assez malheureux? dit l'avocat. + +--Toi! répliqua Ripainsel, tu es né coiffé. Rita et un million, et +monsieur se fait prier, monsieur fait le difficile. C'est à hausser les +épaules, parole d'honneur. + +--Et Claudie? + +--Ton amour s'en ira comme il est venu, en une soirée. À première vue, +tu t'enflammes, et tu te crois pris pour l'éternité. + +--Diable d'oncle! s'écria Brancas. De quoi se mêle-t-il? + +--Ton oncle est un sage, dit Athanase, et toi un écervelé, malgré +tes épais favoris et ton air d'homme grave. Il sait qu'on ne vit pas +seulement d'amour et d'eau fraîche, mais de bon potage, comme dit le +bonhomme Chrysale; il te sauve, sans le savoir, des griffes du vieux +Malaga, et il te donne pour femme la plus délicieuse Rita, qui jamais +ait vu le jour, soit à Paris, soit à Vieilleville. + +--Mon ami, dit Brancas après un long silence, c'en est fait, je l'aime. + +--Qui? Rita? + +--Non, Claudie. + +--Tu fais une sottise. + +--Je m'en moque. + +--Et tu t'en repentiras. + +--Soit. Je m'en repentirai, mais je l'aime. + +--Ah! dit Athanase, si je n'avais pas fait concurrence au père Oliveira +dans les dernières élections! + +--Achève. + +--Eh bien! je ferais ma cour à Rita, qui vaut une vingtaine de Claudies. + +--Fais-la, tu me rendras service. + +--Bien vrai? + +--Je te le jure! + +--Eh bien! présente-moi à la première occasion. + +--C'est convenu. Et toi, aide-moi à bourrer cet Audinet qui m'agace +cruellement les nerfs. + +--Quoi! vraiment! tu veux épouser Claudie? + +--Je n'en sais rien, mais je veux chasser l'Audinet. + +--Qu'il soit fait suivant ta parole! dit Athanase. + +L'avocat se coucha fort agité. La pensée des obstacles qu'il aurait +à surmonter excitait son ardeur, car les âmes nobles et courageuses +n'aiment pas à triompher sans péril; mais il se voyait prêt à sacrifier +tous ses rêves à l'amour, et, pour un ambitieux, c'était un cruel +sacrifice. Avant d'épouser Claudie, avant même de savoir s'il en serait +aimé, il fallait désavouer son oncle, rompre avec Oliveira, et se fermer +probablement le chemin de la députation de Vieilleville. Cependant, il +n'hésita pas un instant, et, prenant la plume, il écrivit à son oncle +la résolution qu'il avait prise, en le priant de dégager sa parole. +Ce devoir accompli, il se coucha, et dormit assez bien, bercé dans des +rêves d'azur et d'or. La belle Claudie, impératrice des îles Fortunées, +lui offrait son trône et sa main. + +Athanase, de son côté, rêvait à Mlle Oliveira. Ce n'est pas qu'il fût au +fond de l'âme ni très-ambitieux ni très-amoureux. Non. La députation lui +semblait être le complément naturel et nécessaire de son château, de ses +cinquante mille livres de rente et du bien-être qui l'entourait. Comme +il avait toujours été heureux, il était optimiste. Il aimait son ami, +mais il n'oubliait pas le soin de ses intérêts, et il voyait avec +plaisir cet amour naissant qui allait brouiller Brancas avec le père +Oliveira. De plus, Rita le séduisait avec sa grâce toute parisienne, et +le gentilhomme campagnard n'avait pu rester insensible à sa beauté. Que +Brancas épousât ou non Claudie, il s'en souciait peu, pourvu qu'il pût +lui-même approcher de la belle Rita, et satisfaire en même temps deux +passions de force égale, la passion d'épouser une femme aimable et la +passion de représenter le peuple français. + +Pendant ce temps, la famille Bonsergent était réunie en conseil et +délibérait sur les plus graves questions. Lorsque Claudie, tenant à +la main une bougie, s'approcha de son père pour l'embrasser, suivant +l'usage de chaque soir, et se retirer dans sa chambre, le major la +retint par la main et la fit asseoir à ses côtés. + +«Ma fille, dit Élodie d'un ton solennel, reste un moment; il s'agit de +ta destinée. + +--Ma chère enfant, dit le major, es-tu heureuse? + +--Assurément, papa, répondit-elle, étonnée de cet exode et commençant à +deviner ce qu'on allait lui dire. + +--S'il se présentait un bon mari, sage, prudent, avec une belle fortune, +une belle position sociale et un nom honorable, qui voulût vivre avec +nous, et qui fût notre ami, que ferais-tu? + +--Je ferais, dit Claudie, ce que vous auriez jugé convenable.» + +Le major l'attira doucement sur ses genoux et l'embrassa. + +«Il est trouvé, dit-il. C'est notre ami Audinet.» + +Claudie, qui s'attendait à ce nom, ne put cependant s'empêcher de se +mordre les lèvres. + +«Eh bien, qu'en dis-tu? demanda Élodie. + +--Moi, maman je n'en dis rien. + +--Et qu'en penses-tu? + +--Pas davantage. + +--Diable! dit le major entre ses dents, cela va mal... Comment! tu n'as +pas d'opinion sur un homme que tu vois tous les jours!» + +Claudie garda le silence. + +«Est-ce que tu ne veux pas te marier? + +--Je n'ai pas dit cela, papa. + +--N'est-ce pas un homme intelligent? + +--Assurément, quoique son esprit consiste surtout à médire du prochain. + +--Son père lui donnera deux cent mille francs le jour de son mariage. + +--Eh! papa, n'avons-nous pas de quoi vivre? + +--Il sera préfet ou député à son choix. + +--Tant mieux pour la France. + +--Il est estimé de tout le monde. + +--Pas trop, dit Claudie, qui fut heureuse de trouver ce prétexte, et +voilà ce qui me fâche. + +--Hum! hum! dit le major, le temps est à l'orage.» + +Au fond du coeur, il était de l'avis de sa fille. Un homme tant de +fois souffleté lui semblait un gendre médiocre; mais, comme beaucoup +d'honnêtes gens, avec un égoïsme assez naturel, il s'étourdissait +volontairement sur l'insolence et la lâcheté d'Audinet, et voyait, avant +tout, dans ce mariage, la certitude de garder sa fille près de lui et de +plaire à son ami Malaga. + +Cependant l'attaque de Claudie était si directe qu'il n'osa insister. +Par malheur, Mme Bonsergent, fort engouée d'Audinet, qui divaguait avec +elle pendant des heures entières sur des subtilités de métaphysique, +et flattée d'entendre vanter son génie par le secrétaire général, prit +vaillamment la défense de son favori. + +«Mademoiselle, vous êtes une sotte, dit-elle tout d'abord. M. Audinet +est un homme de la plus haute intelligence et du plus grand avenir. +Peut-être ne le trouvez-vous pas assez beau? + +--Ma foi, dit bonnement Claudie, je n'y pensais pas, mais, puisque tu +m'en parles, je t'avouerai qu'il est plus laid qu'une chenille. + +--Comme une chenille, c'est le mot, répéta le major en éclatant de rire. + +--Bon! encouragez-la dans sa désobéissance, répliqua d'un ton amer Mme +Bonsergent. + +--Je ne l'encourage pas, dit le major. + +--Mais, dit Claudie, je n'ai pas à désobéir; vous ne m'avez rien +ordonné. + +--C'est vrai, cela, dit Bonsergent, qui voulut mettre fin à la +discussion et surtout ne pas attrister sa fille. Elle est libre de ses +actions. + +--Le devoir d'une mère, dit Élodie avec solennité, est de préparer +l'avenir et le bonheur de sa fille. Il faut que la prévoyance d'une mère +supplée à l'aveuglement de ses enfants. Il faut... + +--Il faut que tu te taises, interrompit Bonsergent d'un ton ferme et +sans réplique. C'est assez causé d'affaires pour ce soir. Nous ferions +prendre ce pauvre Audinet en grippe à Claudie. En attendant, qu'il +vienne ici comme à l'ordinaire, et tu le recevras de ton mieux. + +--Oh! de grand coeur, dit la jeune fille, pourvu que cela ne m'engage à +rien. + +--Bonsoir, mon enfant, dit le major; va dormir. Et toi, ma femme, +fais-moi préparer un lait de poule, car j'ai gagné un mal de gorge au +jardin ce soir.» + +Mme Bonsergent sortit et appela la servante. + +«Catherine! Catherine!» + +Personne ne répondit. + +Élodie cria plus fort: + +«Catherine! + +--Elle est couchée, sans doute, dit le major. Laisse-la dormir.» + +Mme Bonsergent entra dans la cuisine où se trouvait le lit de Catherine, +et vit que le lit était vide. Au même instant, Catherine accourut +précipitamment, les joues et les oreilles rouges, et les cheveux à demi +dénoués. C'était une jeune fille assez belle et très-bien faite. + +«D'où venez-vous? demanda Mme Bonsergent, et que faites-vous dehors à +onze heures du soir?» + +L'apostrophe était foudroyante. À onze heures, en province, tous les +gens paisibles dorment du plus profond sommeil. Cependant Catherine +répondit avec assurance: + +«Madame, j'étais au fond du jardin et je fermais la porte du kiosque. + +Sa maîtresse la blâma sévèrement de n'avoir pas fermé plus tôt cette +porte, et toutes deux se hâtèrent de préparer le lait de poule du major. + +Pendant ce temps, M. le secrétaire général de la préfecture sortait +tranquillement du jardin au moyen d'un passe-partout, présent d'amour de +la tendre Catherine. + +Cette petite scène de la vie intime, qui se renouvelle souvent en +province, devait avoir sur la suite de cette histoire et sur le sort de +la belle Claudie la plus tragique influence. + +Un matin, M. Graindorge conseiller du roi Louis-Philippe en son +conseil d'État, commandeur de la Légion d'honneur et de l'Aigle noir, +grand-croix de l'ordre de Charles III, et officier de celui d'Isabelle +la Catholique, déjeunait tête à tête avec sa femme et décachetait +rapidement ses lettres, lorsque l'écriture de son neveu attira plus +particulièrement son attention. Il se hâta de lire la lettre et la jeta +sur la table avec colère. + +«De qui?» dit sa femme. + +C'était une Anglaise laconique, sèche comme les vieilles femmes de son +pays, laide et sans enfants, dont la dot avait triplé la fortune de son +mari. Rousse, du reste, avare et revêche, elle jouissait dans son ménage +d'une influence toute-puissante. + +«De cet écervelé de Brancas, répondit le conseiller d'État. + +--Quelle nouvelle? + +--Lis. + + Vieilleville, mai 1845. + +«Vous avez trop réussi, cher oncle. Je n'accuse que moi-même de ma +mésaventure, mais il faut rompre à tout prix. Courez, je vous en +conjure, chez M. Oliveira, et dites-lui.... non, ne lui dites rien. +J'aime une fille adorable, une perle de beauté, un ange, une péri, +tout ce qui vous plaira, mais j'aime. Son père est un vieux soldat de +Napoléon, sa mère est une ancienne jolie femme; mais elle! oh! elle! +c'est une fleur, c'est un bouton de rose, c'est une grâce, c'est.... +tout ce qu'il faut pour devenir votre nièce. M'aimera-t-elle? Voilà la +question. Un orang-outang, à demi préfet, la garde à vue comme les +muets du sérail. Le monstre la convoite, mais la divine Providence +ne permettra pas que le crime s'accomplisse, et, au besoin, mon bras +aiderait la Providence. + +«Bonsoir, cher oncle. Je tourne au mélodrame; c'est vous dire jusqu'où +va mon amour. Adieu, adieu. Je vous quitte pour penser à ma Claudie. + +«Mettez-moi aux pieds de mon adorable tante, et soyez indulgent pour ma +folie. Il est si rare et si doux de perdre le sens pour ce qu'on aime. +J'en ferai quelque jour, s'il n'est déjà fait, un opéra sous ce beau +titre: _Il pazzo der amore. Le Fou par amour_, pour faire pendant au +chef-d'oeuvre de Cimarosa. Ô Claudie, étoile populaire, axe du monde, +mon coeur est à toi. + +«Adieu, oncle chéri. Si vous la voyiez, vous voudriez être neveu. + + «À vous, + + «BRANCAS.» + +--Eh bien? dit Graindorge après la lecture. + +--Eh bien? + +--Est-il assez fou? + +--Trop. + +--Que faire? Je ne puis aller chez Oliveira et lui dire: mon cher, je +me suis trompé. Cela n'est pas admissible. Que le diable emporte sa +Claudie! + +--Une petite provinciale! + +--Un bouton de rose! + +--Quelque sotte! + +--Une perle de beauté! + +--Voilà ma commanderie à bas! + +--Est-ce que tu vas consentir à ce sot mariage? + +--Il le faut bien. Il a passé l'âge des lisières. + +--Il faut le déshériter. + +--Tu ne le connais pas, répliqua l'oncle. Il ne tient pas à l'argent, et +toutes les successions du monde ne le feront pas changer d'avis. Il va +manquer par sa faute le plus beau mariage du monde. + +Oliveira n'est pas embarrassé de sa fille. Rita est femme d'esprit; elle +mènera très-bien la barque de son mari. + +--Rien n'est perdu, dit l'Anglaise. S'il est amoureux, c'est de fraîche +date, car il n'en parlait pas le jour de son départ. Ce feu de paille +se consumera et s'éteindra tout naturellement. Traîne l'affaire +en longueur. Suis Oliveira, qui t'a invité à voir sa maison de +Vieilleville; tu sonderas le terrain, tu verras toi-même sa Claudie. Il +faudrait être bien malheureux ou bien maladroit pour ne pas lui trouver +quelque défaut ou quelque vice. + +--Rédhibitoire! + +--Voilà, dit sèchement l'Anglaise, une plaisanterie de gentilhomme ou de +palefrenier que le conseil d'État ne devrait pas connaître.» + +Graindorge s'inclina humblement. Il courut chez Oliveira, se hâta de se +faire inviter, et cacha soigneusement le but de son voyage. + +Trois jours après, M. Oliveira, sa fille et Graindorge partaient +pour Vieilleville. Oliveira pensait à ses électeurs, Graindorge à sa +commanderie, et Rita à son mariage. Cette dernière n'était que curieuse +de revoir son fiancé. Brancas ne lui déplaisait pas, mais c'est un +phénomène connu au moral, comme au physique, que les fluides de même +nature se repoussent et que les fluides contraires s'attirent. L'avocat +et la jeune Parisienne étaient tous les deux trop spirituels, trop +raisonnables et trop civilisés pour s'accrocher fortement. Entre deux +corps parfaitement ronds, il y a trop peu de points de contact. De là +vient que certains ménages, composés d'ailleurs de deux individus, +homme et femme, parfaitement aimables, sont médiocrement heureux et +médiocrement unis. Saint Pierre ne put jamais s'accommoder de Saint +Paul, bien qu'ils fussent saints tous deux au même degré. + +Quand les trois voyageurs entrèrent à Vieilleville, toute la ville était +en rumeur. On devait plaider le lendemain le fameux procès pour lequel +Ripainsel avait fait venir son ami. Deux partis s'étaient formés, comme +il arrive dans toutes les causes de ce genre, et soutenaient, l'un la +validité du testament et les droits de la communauté de P***, et +l'autre les droits de Ripainsel. La politique s'en mêlait. Le journal de +l'évêché ne tarissait pas sur l'éloge de ces saintes femmes qui avaient +renoncé au monde pour ne relever que de Jésus-Christ; c'étaient les +soeurs des pauvres, les mères des orphelins, les anges de Dieu sur la +terre. Allait-on dépouiller encore l'Église catholique, si honteusement +pillée en 1789, et achever l'oeuvre sacrilège des révolutionnaires? Et +pour qui, grand Dieu! violer ce testament? Pour ajouter au luxe et à +la richesse de l'un des hommes les plus riches de tout le pays, pour +entretenir des chevaux et peut-être pis que cela. Ce dernier point +n'était pas clairement exprimé, mais on l'entendait du reste. + +De son côté, le journal de l'opposition, ami de Ripainsel, qui était le +plus riche actionnaire du journal, déclamait vigoureusement contre les +envahissements du clergé, et citait Grégoire VII qui déposait les rois, +Alexandre VI qui empoisonnait ses propres cardinaux, et tous les +mauvais prêtres dont l'histoire a parlé. Pour qui ces trésors arrachés à +l'aveugle piété des mourants? Pour les jésuites, pour les évêques, pour +les congrégations de toutes sortes. Rien n'était plus éloquent que ce +rédacteur tempêtant pour son actionnaire. + +Seul, le journal de la préfecture gardait le plus profond silence et +enrageait tout bas de ne pouvoir prendre part à la bataille. Tout n'est +pas roses dans le métier de journaliste officiel. Comment avoir un avis +quand le préfet n'en a pas? Ce serait une impiété. Or, le préfet, bon +homme d'ailleurs, et assez embarrassé de son rôle, n'était occupé que de +vivre en bonne harmonie avec tout le monde, de peur d'être en butte aux +foudres du _National_. + +Oliveira eut grand'peine à pénétrer chez le président du tribunal, qui +distribuait à son gré ou refusait les billets d'entrée. On faisait queue +chez lui comme au bureau d'un théâtre. + +C'était un grand vieillard, à la parole lourde et indistincte, +bredouillant, ânonnant, ne comprenant rien, honnête homme du reste et +incapable de faire tort à son prochain. Le hasard, et une fortune dont +l'origine se perdait dans la nuit des temps, l'avaient fait nommer +président; l'inamovibilité l'avait maintenu sur son siège, et l'usage +s'opposait à ce qu'on lui donnât sa retraite. Cette espèce de magistrats +n'est pas la plus mauvaise; ils valent bien les gens plus subtils +qui cherchent moins le sens de la loi qu'une opinion singulière et +paradoxale, et qui s'entêtent d'autant plus volontiers dans cette +opinion qu'elle n'appartient qu'à eux seuls. Entre un juge trop subtil +et un juge qui l'est trop peu, le plaideur est fort embarrassé. + +Le président se leva dès qu'il vit entrer le député, et le fit asseoir. + +«Mon cher président, dit Oliveira, je venais vous demander trois places. + +--Je n'en ai plus, interrompit le vieillard. + +--Pour ma fille? + +--Oh! c'est une autre affaire. Je lui céderais mon siége plutôt que +de lui refuser quelque chose.... C'est donc un bien grand avocat, +continua-t-il, que ce M. Brancas? + +--C'est une merveille, dit Oliveira qui crut devoir faire l'éloge du +futur époux de Rita. + +--Pantaléon, ce jour est un beau jour pour toi, dit la présidente, +jusque-là tapie et silencieuse dans un coin de la salle. Faut-il faire +repasser ta cravate blanche? + +--Fais, ma chère Léonide, répliqua-t-il avec une certaine majesté. + +--J'espère, ajouta-t-elle, que ce M. Ripainsel recevra sur les doigts, +et qu'il laissera désormais tranquilles nos bonnes soeurs de P... + +--J'espère, dit Pantaléon en bégayant, que Caton d'Utique, s'il vient +par hasard à l'audience, sera content de moi. Va faire repasser ma +cravate, va Léonide.» + +Léonide sortit en grognant un peu. + +«Ah! monsieur, dit le président à Oliveira qui souriait, un pauvre homme +a bien de la peine à faire son métier en conscience. Ma femme et mes +cinq enfants ont pris parti, trois contre trois, dans cette affaire, et +m'ennuient tout le jour de leurs exhortations à bien faire, c'est-à-dire +à juger en faveur de leurs protégés. C'est un vacarme à ne pas +s'entendre. Heureusement, je suis à moitié sourd, et le partage égal des +voix dans ma famille maintient ma neutralité.» + +Oliveira sortit avec ses trois billets qui lui assuraient des places +réservées derrière les juges. Vieilleville, où les événements sont +rares, était tout ému de l'espoir d'entendre un de ces fameux avocats de +Paris auxquels les journaux font un piédestal. De toutes les parties +du département, de nombreuses députations d'oisifs s'étaient donné +rendez-vous à l'audience, et l'on s'attendait, vu la renommée de +Brancas, à des effets de scène merveilleux. Son adversaire, venu de +Paris, lui aussi, était un homme illustre à qui il n'a manqué peut-être, +pour égaler les plus grands orateurs, que de défendre une cause plus +sympathique à la nation française. C'était le plus brillant représentant +du parti légitimiste. + +Dès le soir même, Brancas reçut la visite de son oncle, mais il ne +fut question ni d'Oliveira ni de sa fille dans la conversation. Le +conseiller d'État sentait assez la nécessité de ne troubler, par aucune +préoccupation, l'esprit de son neveu. À la veille d'une grande bataille, +on ne songe qu'à l'ennemi. + +«Souviens-toi, dit Graindorge, que du haut de ce prétoire trois cents +électeurs te contemplent. + +--Je m'en souviendrai,» répliqua laconiquement l'avocat, à qui il +tardait d'être seul. + +Dès que son oncle fut parti, il fit atteler un tilbury et descendit au +grand trot du côté de Vieilleville pour aller voir Claudie, suivant +son usage. En très peu de jours il était devenu l'ami intime du major +Bonsergent, et la rêveuse Claudie préparait pour lui ses phrases les +plus poétiques et ses discours les plus exquis. Personne ne se défiait +de ses visites, si ce n'est peut-être le soupçonneux Audinet; quant à +la jeune fille, si elle avait deviné l'amour de l'avocat (et comment ne +l'aurait-elle pas deviné?) elle n'en laissait rien paraître. Elle était +secrètement flattée de plaire à un homme aimable, déjà célèbre, et qui +devait être si bon juge du mérite et de la beauté. Nulle femme n'est +exempte de vanité, et la belle Claudie l'était moins que toute autre. +Audinet, qu'elle avait toujours vu avec indifférence, lui devenait peu à +peu odieux, car en amour l'indifférence n'est pas loin du mépris, ni le +mépris de la haine. + +Il faut avouer aussi que le secrétaire général était l'amant le plus +incommode du monde. En garde contre Brancas, dont il avait deviné la +rivalité, il surveillait jour et nuit les démarches du Parisien et +s'offensait, non sans raison, des fréquentes visites que celui-ci +faisait à la famille Bonsergent. Ses relations avec Catherine lui +permettaient de savoir, heure par heure, tout ce que faisait sa +maîtresse et de le lui répéter. De son côté, Claudie, irritée de cette +surveillance continuelle, recevait fort mal les plaintes d'Audinet, et +semblait, contre le gré de ses parents, prête à tout rompre. + +Ce soir-là, Audinet était assis dans un coin, près de sa fiancée, +pendant que le major et sa femme, discrètement retirés à l'autre bout du +salon, laissaient au secrétaire général la faculté de faire librement +sa cour. Claudie brodait, et sa main impatiente cassait souvent ou +arrachait les fils, signe précurseur d'un orage prochain. + +«Vous êtes agitée, ce soir, dit Audinet. + +--Je ne suis pas agitée, répliqua-t-elle. + +--Ou ennuyée? + +--Oui, je suis ennuyée. + +--Pourquoi? + +--Que sais-je! Probablement parce que vous êtes là. + +--Ou parce que _quelqu'un_ n'y est pas? + +--Que voulez-vous dire? dit impérieusement Claudie. Qui est ce +_quelqu'un_? + +--_Quelqu'un_, dit froidement Audinet c'est quelqu'un; cela s'entend du +reste. + +--Cela ne s'entend pas du tout, monsieur. Dites-moi, je vous prie, qui +c'est.» + +Audinet, comme tous les jaloux, ne pouvait cacher sa jalousie. Rien +n'était plus maladroit que d'en parler, mais rien n'était aussi plus +naturel. Cependant, il sentit qu'il allait trop loin, et voulut sortir +d'un mauvais pas. + +«C'est peut-être une femme? dit-il négligemment. + +--Non, ce n'est pas une femme, répéta vivement Claudie, que cette +question irritait. + +--C'est donc un homme? Vous en convenez? + +--Ce n'est ni un homme ni une femme, dit Claudie. + +--À moins que ce ne soit un avocat, reprit Audinet, je ne sais qui ce +pourrait être.» + +Claudie rougit légèrement. + +«Eh bien, dit-elle, supposons que ce soit un avocat; que voulez-vous +dire? + +--C'est donc un avocat? Bon. Je suis bien aise de le savoir. Justement, +il est sept heures du soir, et M. Brancas, contre son usage, n'a pas +encore paru. + +--Vous êtes bien au courant des habitudes de M. Brancas. + +--Je le crois bien, dit Audinet. Un homme si célèbre! Il n'est question +que de lui à Vieilleville et de son prochain mariage. + +--Ah! dit la jeune fille qui se sentit pâlir. Avec qui, s'il vous plaît? + +--Je savais bien, dit Audinet, que je finirais par vous dire des choses +intéressantes. Oh! je connais mon métier de narrateur. + +--Et de faiseur de cancans. + +--De cancans, si vous voulez. Mais quel mal y a-t-il, s'il vous plaît, +à dire que M. Brancas, avocat, épouse prochainement Mlle Marguerite +Oliveira, votre amie d'enfance? + +--Comment le savez-vous? + +--Parbleu! ce n'est pas difficile. Toute la ville en est informée. +La femme de chambre de Mlle Oliveira le dit à qui veut l'entendre. +L'affaire est arrangée, et M. Graindorge, conseiller d'État, oncle du +futur, est venu en poste tout exprès pour assister à la noce. + +--Vous ne perdez pas de temps, dit amèrement Claudie et vous êtes fort +au courant des affaires du prochain.» + +En même temps, elle se leva. + +«Où donc allez-vous? demanda Audinet. + +--Je me sens un léger étourdissement, et je vais dans ma chambre. Cela +se passera. Excusez-moi, cher monsieur, et allez, je vous prie, tenir +compagnie à ma mère.» + +Comme elle finissait de parler, Brancas entra, Claudie hésita et revint +sur ses pas. + +«Eh bien, dit Audinet, vous n'êtes pas encore partie? + +--Vous êtes insupportable. + +--Merci.» + +Claudie reprit sa place, et Brancas vint les saluer. Le secrétaire +général répondit au salut de l'avocat par un mouvement de tête froid et +cérémonieux, auquel le Parisien ne fit aucune attention. + +--C'est demain, dit le major Bonsergent, que nous allons entendre +Démosthènes et Cicéron.» + +Le Parisien s'inclina en souriant. + +«Je ne sais de quoi vous voulez parler, dit-il, mon cher monsieur; mais +vous aurez le plaisir d'entendre l'un des plus grands avocats de ce +siècle. Ce n'est pas moi que je veux dire. + +--Est-ce que vous allez à l'audience? demanda Audinet au major. Je ne +vous connaissais pas tant de goût pour les procès. + +--Ma foi! répondit simplement Bonsergent, je vais où Claudie me mène. Tu +sais bien que c'est mon chef de file. + +--Ah! dit Audinet d'un air fin, c'est Mlle Claudie.... + +--Oui, monsieur le secrétaire général, répondit la jeune fille, qui +sentit le coup. C'est moi-même.» + +Le Parisien les observait tous deux sans rien dire et commençait à +concevoir de grandes espérances. Audinet sortit plein de fureur contre +son rival et contre Claudie. C'était un entêté mortel que le fils aîné +du colonel Malaga; il aimait Claudie, et il était prêt à la disputer à +son rival par tous les moyens que le Code tolère, faute de pouvoir s'y +opposer. + +La conversation devint générale après le départ du secrétaire général, +et ne fut interrompue que par l'arrivée du colonel Malaga et de quelques +voisins à qui Mme Bonsergent offrit du thé. On dressa une table de +whist, les gens graves commencèrent à jouer, et Brancas s'assit à côté +de Claudie. + +Il y eut d'abord un assez long silence, que Claudie interrompit en +demandant d'une voix brusque et saccadée: + +«À quelle époque est fixé votre mariage?» + +Brancas tressaillit. + +«Quel mariage? dit-il. On me marie donc? + +--Pourquoi rougissez-vous? dit Claudie. Il n'y a pas de honte à se +marier. Le mariage n'est-il pas le plus beau de tous les sacrements? + +--Je ne rougis pas, répliqua le Parisien, et je tiens comme vous que le +mariage est le plus beau des sacrements; mais encore, pour se marier, +faut-il être deux, et je ne sais pas même si nous sommes un. + +--Vous êtes deux, Rita et vous. Ne niez pas, je le sais. + +--Alors vous êtes plus savante que moi, car je ne le sais pas. + +--En vérité? + +--En vérité. + +--Dites-moi, reprit Claudie, ce que vient faire à Vieilleville M. +Graindorge, conseiller d'État, votre oncle? + +--Il vient se promener, je suppose. + +--Chez M. Oliveira? + +--Oui, chez M. Oliveira. Ce sont deux vieux amis. + +--Ah!... Rita et vous, n'êtes-vous pas aussi de vieux amis? + +--Je le voudrais, dit Brancas, mais je n'ose m'en flatter. Je n'ai vu +Mlle Rita qu'une fois. + +--Eh bien, voyez la calomnie. On dit que vous l'épousez, et que votre +oncle vient ici pour assister au mariage. + +--Qui? on. + +--Tout le monde. + +--Ne serait-ce pas plutôt M. le secrétaire général, qui prend beaucoup +d'intérêt à mes affaires? + +--Après tout, dit Claudie d'une voix un peu altérée, je vous prie +d'excuser, monsieur, ma curiosité. Je n'ai, certes, aucun droit à +connaître vos secrets.» + +La jeune fille avait le coeur ulcéré. Le Parisien s'en aperçut et +devina la cause de cette sourde colère. Il comprit en même temps que la +jalousie maladroite d'Audinet lui fournissait une occasion qu'il aurait +longtemps et vainement cherchée de déclarer son amour. Il regarda autour +de lui. Tout le monde jouait au whist. Deux vieilles femmes, reléguées +dans un coin, disaient du mal de leur prochain, Mme Bonsergent était +absente et dirigeait la confection du thé, le major dormait comme un +loir, il vit le moment favorable, il prit la main de Claudie et lui dit +à voix basse: + +«Mademoiselle, on vous a menti. Je n'épouserai jamais Mlle Oliveira, car +je n'ai aimé, je n'aime et n'aimerai jamais qu'une seule femme: c'est +vous.» + +Claudie retira sa main sans colère. Elle vit dans les yeux de l'avocat +qu'il disait vrai, et elle sentit au fond de l'âme les tressaillements +de l'amour. Elle n'osa répondre: Et moi aussi, je vous aime, mais ses +yeux le dirent assez clairement à défaut de sa bouche. Cependant, elle +s'efforça de composer son visage et son maintien. + +«Monsieur, dit-elle en feignant de rire, j'entends très-bien la +plaisanterie et je vous remercie de ne pas punir plus sévèrement ma +curiosité. Veuillez croire, cependant, que l'amitié de Rita me donnait +quelques droits à votre confiance. + +--Claudie, répéta le Parisien d'un ton passionné, m'entendez-vous? Je +vous aime. + +--Si vous m'aimez, répliqua-t-elle, que vient faire ici M. Graindorge?» + +Brancas vit bien qu'il fallait parler avec franchise. Il raconta les +projets de mariage que son oncle avait formés pour lui et qu'il avait +lui-même approuvés, jusqu'au jour où il entrevit la belle Claudie. + +«Ce jour, continua-t-il, a décidé de ma destinée. Je vous aime.» + +Il peignit cet amour des couleurs les plus passionnées. Il était +sincère, et il était avocat; aussi fut-il éloquent: son amour passait +avec ses paroles dans le coeur de la jeune fille. Elle se sentit vaincue +et fit un dernier effort. + +«Vous arrivez trop tard, dit-elle. + +--Trop tard! s'écria Brancas découragé. Quoi! votre mariage est-il +décidé et irrévocable? + +--Il l'est. + +--Quoi! vous allez devenir madame Audinet? + +--Il le faut. + +--Vous l'aimez?» + +Un profond soupir fut la seule réponse de Claudie. Brancas se hâta de +l'interpréter en sa faveur. + +«Mais, dit-il, si vous ne l'aimez pas, qui vous force de l'épouser?» + +J'essayerais vainement de rapporter cette conversation. L'amour ne se +décrit ni ne s'explique. Il suffira de dire qu'après deux heures de +protestations, de serments et de reproches, Brancas obtint ce seul mot +qui était pour lui la plus éclatante victoire: + +«Espérez.» + +Au même moment le major s'éveilla; en voyant les joueurs de whist déjà +levés, il s'avança vers le groupe que formaient Brancas et Claudie, et +dit gaiement au Parisien: + +«Que dites-vous donc de si intéressant à ma chère enfant? Ses yeux +brillent ce soir comme deux charbons allumés. + +--Papa, répliqua Claudie, M. Brancas me faisait l'honneur de me répéter +le plaidoyer qu'il va prononcer demain. + +--Et tu en es contente? + +--Ravie. Je suis sûre qu'il gagnera son procès. + +--Tant mieux, dit le major; je n'aime pas les jésuites.» + +Sur ce mot, Brancas partit après avoir salué toute l'assemblée, y +compris le colonel Malaga, qui le regarda de travers et lui rendit à +peine son salut. + +Quand tous les visiteurs furent partis, Malaga et un signe de l'oeil au +major, qui embrassa tendrement sa fille et lui dit: + +«Va te coucher, ma chère enfant, il est tard. Malaga et moi, nous allons +rester ici et fumer une pipe en buvant un verre de Xérès. + +Claudie, qui avait hâte de rester seule avec ses pensées, ne se fit pas +prier et sortit. + +Qui pourrait dire la couleur des rêves d'une jeune fille qui aime et qui +est aimée pour la première fois; quelle divine symphonie s'élève dans +cette âme vierge; quels échos de la musique des anges retentissent! Pour +la première fois, Claudie goûtait un bonheur parfait et sans mélange; +elle ne voyait plus dans la vie que des sujets de se réjouir et de +remercier le Créateur de toutes choses; elle rêvait de mener avec +Brancas cette vie pure, innocente, exempte de trouble et de malheur que +Milton a peinte dans l'Eden, et qui fut le partage du premier homme et +de la première femme. Elle aimait! Qu'il est doux d'aimer! Hélas! aucun +bonheur n'est de longue durée, et la félicité parfaite est toujours +voisine des épouvantables précipices du malheur. + +«Mon cher ami, dit Malaga en allumant sa pipe, il est temps de conclure. + +--Hum! dit Bonsergent, il est dangereux de trop précipiter les choses. + +--Est-ce que Claudie n'est pas décidée? demanda le colonel. + +--Je n'en sais rien. Les petites filles n'ont pas l'habitude de faire +des confidences à nos vieilles moustaches. + +--Si ce mariage ne se fait pas tout de suite, dit le colonel, il ne se +fera jamais. + +--Est-ce que tu retires la parole? demanda le major. En ce cas, dès à +présent, tu es libre. + +--Tu m'entends mal, répliqua le colonel. Audinet ne peut plus attendre; +Audinet est jaloux.» + +Le major haussa les épaules. + +«De qui? + +--De ce Parisien qui vient si complaisamment, tous les jours, te +demander une leçon d'horticulture. + +--Quelle folie! dit Bonsergent. Ma fille m'a dit qu'il doit épouser Mlle +Oliveira. + +--Folie ou non, ce garçon-là vient trop souvent ici; ce n'est pas +pour tes beaux yeux, camarade, à moins que ce ne soit pour ceux de Mme +Élodie. + +--Oh! pour ceux-là, dit le major en riant, je les lui abandonne. Le +temps des fredaines est passé. + +--En deux mots, reprit le colonel, quel jour veux-tu faire le mariage? + +--Eh bien! quand tu voudras. + +--Dans trois semaines. + +--C'est convenu.» + +Les deux amis se donnèrent la main, fumèrent encore quelques pipes et +s'en allèrent dormir comme deux braves qui ont souvent dormi au bruit du +canon. + +Pendant ce temps l'heureux Brancas retournait de cent mille manières +le dernier mot de Claudie: _Espérez_, et repassait dans son esprit les +périodes qu'il devait prononcer le lendemain devant les juges. + + + + + XII + + +Le jour suivant, dès neuf heures du matin, tout ce qui s'appelle à +Vieilleville la _haute société_ avait envahi le prétoire. Les avocats, +coiffés de leurs toques et vêtus de vastes robes noires sans grâce, mais +non pas sans trous, disputaient leurs bancs aux dames, et les rejetaient +brutalement hors de l'enceinte. De leur côté, deux ou trois comtesses +sur le retour glapissaient contre l'huissier et contre les avocats, et +répandaient autour d'elles des odeurs de musc et de patchouli capables +d'effrayer le gendarme qui commença le supplice du criminel Jean Hiroux. +Derrière les juges sur des fauteuils réservés, étaient assises une +douzaine de personnes que recommandaient au président leur beauté, +les liens de famille ou le désir de plaire aux puissants. Parmi ces +privilégiés on distinguait le député Oliveira, sa fille, Claudie +Bonsergent, sa mère, le vieux major et le conseiller d'État. + +Rita et Claudie se rencontrèrent dans un couloir étroit, et Rita se +jeta tout d'abord au cou de son amie. Claudie, bien qu'elle eût quelque +remords d'avoir enlevé Brancas à Mlle Oliveira, ne se fit pas trop prier +et lui témoigna la plus vive tendresse. De son côté, le député se montra +fort poli pour le vieux major, qui était l'un des électeurs les plus +influents de l'arrondissement. Le conseiller d'État entendant nommer +Claudie, se douta qu'il avait sous les yeux la rivale de Mlle Oliveira, +et écouta très attentivement la conversation des deux amies. + +«Que tu es belle aujourd'hui, dit Rita. Comment se fait-il que je sois +obligée de te chercher dans les couloirs d'un palais de justice. + +--Au moins, dit le major qui voulut placer son mot, n'est-ce pas dans la +salle des Pas-Perdus.» + +Les deux jeunes filles poussèrent des éclats de rire que les rossignols +leur auraient enviés, si les rossignols, ces chanteurs de génie, +pouvaient être jaloux. + +Rita répondit qu'elle était arrivée la veille, et qu'elle n'avait pas eu +le temps de faire visite à son amie. + +«Dis-moi, ajouta-t-elle, quel est ce jeune homme à la barbe large et +blonde qui nous regarde si obstinément? + +--Qui te regarde, veux-tu dire, car il n'a pas la moindre attention pour +ton humble servante. + +--Oh! toi ou moi, peu importe. + +--C'est le bel Athanase. + +--Athanase qui? Athanase quoi? Quel âge? Quel sexe? Quelle profession? + +--Curieuse! + +--Le spectacle n'est pas près de commencer. Que pouvons-nous faire en +attendant si ce n'est de dévisager le prochain? + +--C'est le bel Athanase Ripainsel, âge, trente ans; sexe: beau garçon, +trop content de lui; profession: millionnaire et plaideur. + +--Quoi! c'est lui qu'on va juger? + +--C'est lui-même. + +--Je le reconnais, dit tout à coup Rita. + +--Tu l'as déjà vu? + +--Oui. + +--Où? + +--Chez le préfet. Nous avons valsé ensemble. N'est-ce pas un +républicain? + +--Je n'entends rien à ces choses-là, dit Claudie. Adresse-toi à mon +père. + +--Que désirez-vous, mademoiselle? se hâta de dire le major. + +--Monsieur, dit Rita, nous voudrions savoir si M. Athanase Ripainsel +ici présent, et dont vous pouvez voir la barbe blonde à gauche près du +pilier, est un républicain? + +--Ma foi, dit le major, je n'en sais rien; mais je crois qu'il veut être +député. + +--Hein? plaît-il? dit Oliveira; qui veut être député, je vous prie? + +--M. Ripainsel, répondit Rita.» + +Athanase, se voyant regardé, se mit à lorgner les dames. À défaut +des grâces civilisées de son ami Brancas, il possédait la plupart des +qualités qui séduisent le sexe timide. Sa poitrine large, sa figure +énergique, régulière et gaie, attiraient les regards de la foule. +Son habit de velours à larges boutons, signe distinctif de tous les +gentilshommes campagnards ou de ceux qui les imitent, était croisé sur +sa poitrine, et sa main large, mais blanche, ouverte et sympathique, +faisait sauter un léger binocle. Assis à côté de la place réservée à son +avocat, il attendait patiemment l'arrivée des juges et le commencement +du procès. + +Enfin les deux avocats entrèrent. Un murmure flatteur s'éleva dans la +foule; les dames se penchèrent et chuchotèrent. Brancas s'assit, regarda +autour de lui, vit Claudie et la salua. Rita s'en aperçut: + +«Tu connais donc mon hégélien? dit-elle à son amie. + +--Un peu. Je l'ai vu quelquefois à la maison, répondit Claudie, qui se +sentait rougir. + +--Pourquoi rougis-tu? dit Rita étonnée. + +--Quelle idée! C'est la chaleur de la salle. On étouffe ici. + +Et ce moment, le président entra avec les juges. + +Il s'assit carrément dans son fauteuil, se coiffa de sa toque, ouvrit +son canif, bâilla posément, sans se presser, comme un homme qui +prévoit qu'il bâillera plus d'une fois, tailla sa plume, la trempa dans +l'encrier, esquissa légèrement un front, un nez, une bouche, et près +d'arriver au menton, voyant ses collègues bien assis et en train de +bien faire, il donna la parole à Brancas, qui demandait la nullité du +testament de Caïus Gracchus Ripainsel. + +On ne s'attend pas, sans doute, à voir ici les détails du procès. Tous +les journaux de France en ont donné un compte rendu fidèle, suivant leur +habitude. Les journaux légitimistes supprimèrent le discours de Brancas, +et donnèrent en échange quelques phrases très mal faites et sans suite. +Quant à l'avocat de P..., on publia tout au long tous ses arguments, on +corrigea ses fautes de français, défaut assez commun aux improvisateurs, +et l'on vanta l'enthousiasme de l'assemblée. De leur côté, les journaux +de la gauche montrèrent l'ineptie de l'avocat des religieuses, le vide +de ses raisons, et firent entendre qu'il parlait du nez et faisait de +pitoyables calembours. Brancas, au contraire, avait mis la plus parfaite +éloquence au service de la cause la plus juste et faisait retentir dans +la salle une voix plus sonore que la trompette Sax et plus douce que la +flûte de Tulou. + +D'où vous conclurez, je pense, que tous les abonnés furent +très-contents, ayant été servis selon leur goût, et ayant entendu dire +beaucoup de bien de leurs amis et beaucoup de mal de leurs ennemis. +C'est ce qui maintient l'équilibre dans le monde. + +Les juges étaient fort embarrassés, et vous l'auriez été comme eux. +Quand on voit deux honnêtes gens, qui ont de l'esprit, du jugement, de +l'éloquence, qui connaissent la loi, et qui ne voudraient pas faire +de tort à leur prochain, soutenir avec une assurance égale deux thèses +contradictoires, et d'un air poli s'envoyer des démentis qui n'offensent +personne, on a beau avoir l'habitude de juger, on ne peut guère +s'empêcher d'hésiter. + +Ils hésitaient donc, et le coeur d'Athanase battait fortement. Toute +l'assemblée, partagée entre deux orateurs d'une puissance presque égale, +car Brancas n'était guère inférieur à son adversaire, attendait en +silence les conclusions de M. le procureur du roi, organe de la loi et +défenseur de la société. + +Enfin ce magistrat se leva, retroussa ses manches d'un air noble +et gracieux, jeta un coup d'oeil sur Rita et Claudie, un autre sur +lui-même, un troisième sur la foule, et content de lui, content des +autres, et content de l'éloquence qu'il allait déployer, il ouvrit la +bouche. + +C'était, du reste, un homme assez grand, de belles proportions, d'une +figure douce, de favoris larges, de menton carré, de nez grand et +saillant, un vrai modèle de procureur du roi. Ses cheveux noirs et +épais étaient relevés sur le sommet de la tête à l'instar du roi +Louis-Philippe, et son front, saillant au-dessus des yeux, mais rejeté +en arrière comme la plupart des fronts limousins, indiquait un parfait +magistrat et un redoutable parleur. Aussi était-il né à Limoges, la +ville de France, après Bordeaux, qui a fourni le plus d'orateurs à nos +assemblées délibérantes. + +Son discours, médité avec soin et débité avec élégance, fut fort écouté, +et, chose plus rare, emporta la balance encore indécise entre Brancas et +son rival. Le procureur conclut en faveur de Brancas à l'annulation du +testament, fit ressortir les vices de forme, démontra la captation et +décida, sinon l'auditoire, lequel en majorité était décidé avant les +plaidoiries des avocats, du moins les juges. + +Il y parut bientôt. Le président se leva, et, tout bégayant, dicta de +son mieux au greffier un jugement qui n'aurait pas excité la jalousie +du roi Salomon, le plus illustre des jugeurs du temps passé. Au moins, +l'essentiel y était, et Athanase était mis en possession de l'héritage +de son oncle. + +De nombreux applaudissements accueillirent cet arrêt et chacun alla +dîner. + +«Que dites-vous de mon neveu? dit le conseiller d'État, tout fier du +succès de Brancas. + +--Il parle assez bien, répondit Mlle Oliveira. + +--Tu fais la modeste,» dit tous bas Claudie à l'oreille de son amie. + +Rita se mit à rire. + +«C'est assez joli, dit-elle, ces boutons de couleur bronzée sur le +velours noir. + +--De qui parles-tu? demanda Claudie. + +--De ce binocle à gauche du pilier. + +--Pour moi, dit Claudie, j'aimerais mieux une belle veste, sans boutons, +rattachée seulement par des aiguillettes à la façon de Van Dyck. + +La foule s'était écoulée, et les personnages de distinction, qui nulle +part moins qu'à Vieilleville n'aiment à être confondus avec le +vulgaire, sortirent à leur tour. Sur le grand escalier, Rita et Claudie +rencontrèrent le bel Athanase et Brancas, déjà dépouillé de sa robe et +de sa toque. Oliveira serra les mains de l'avocat et le complimenta sur +son succès avec la politesse enthousiaste qu'on ne trouve qu'à Paris et +qui est peut-être la récompense la plus enviée des artistes. + +«Je n'ai rien entendu de plus beau, de plus simple, de plus clair et de +plus juste, même à la Chambre des députés,» dit Oliveira. + +L'avocat s'inclina en signe de remercîment et salua Claudie et Rita. +Claudie lui tendit la main et le regarda d'un air d'admiration que son +amie et le conseiller d'État remarquèrent seuls. + +Pendant ce temps, Athanase, assez embarrassé de sa personne, recevait +les félicitations du major Bonsergent. Brancas profita de l'occasion et +dit à Oliveira: + +«Permettez-moi, monsieur, de vous présenter M. Ripainsel, mon ami, et +votre ancien rival. + +--Rival infortuné! se hâta de dire Athanase, mais qui ne vous garde pas +rancune de son échec. + +--Vous avez reçu aujourd'hui une belle fiche de consolation, dit +Oliveira. + +--Bah! deux millions, tout au plus! Qu'est-ce que cela quand on est déjà +riche? + +Graindorge haussa les épaules. + +«Ce niais de Brancas, pensait-il, va tresser lui-même la corde qui le +pendra. Quel besoin avait-il d'amener ici cet Athanase? + +--Viendrez-vous ce soir prendre une leçon d'horticulture? dit le major. + +--Non... je ne pense pas...» répondit l'avocat d'un air embarrassé. + +Rita fut étonnée de cet embarras et regarda Claudie qui paraissait +très-mécontente. + +«Mon neveu, dit vivement Graindorge, m'a promis de passer la soirée avec +nous chez M. Oliveira. + +--Eh bien! à demain,» dit Bonsergent en partant avec sa fille. + +Brancas était fort embarrassé de son rôle. Malgré sa franchise +ordinaire, il ne savait comment sortir du mauvais pas où la démarche de +son oncle, qu'il ne pouvait désavouer, l'avait engagé. Il est fort aisé +de ne pas demander une fille en mariage; mais quand on l'a demandée et +obtenue, il n'est pas poli de se retirer en disant: «Mademoiselle, +je vous prie d'excuser ma distraction. Ce n'est pas votre main que je +voulais demander, c'est celle de votre voisine.» + +«Messieurs, dit Oliveira en se retirant avec sa fille, quelques amis +me font l'honneur de venir me voir ce soir; si vous voulez être de +ce nombre, vous me ferez le plus grand plaisir. On ne parlera pas +politique.» + +Brancas et Ripainsel acceptèrent tous deux, l'un avec quelque ennui, +l'autre avec une joie qui n'échappa point aux yeux de la clairvoyante +Rita. Graindorge, resté en arrière, prit son neveu à part, et lui dit: + +«À nous deux maintenant. C'est ce soir qu'il faut te déclarer. + +--Je me déclarerai, répondit froidement Brancas. + +--Et la noce se fera dans un mois. + +--Quelle noce? + +--La tienne. + +--Je vous ai dit qu'il fallait y renoncer. + +--Étourdi! Tu lâches la proie pour l'ombre. + +--J'aime. + +--Tu aimes! la belle affaire! C'est une marque certaine que tu as +le coeur bien placé et une grande sensibilité. C'est l'essentiel. +Qu'importe après cela que tu aimes la brune ou la blonde! + +--Il importe beaucoup. Je veux aimer ma femme et je sens que je mourrais +si Claudie passait aux bras d'un autre. + +--Tu as vu cela dans les romans. + +--Peut-être. + +--Est-ce qu'on meurt de désespoir? + +--Quelquefois. + +--Oui. Une petite fille s'en va tous les matins acheter un boisseau de +charbon et s'asphyxier un peu parce que son amant l'abandonne; mais tu +dois voir que les sergents de ville s'en aperçoivent toujours à temps et +ouvrent les fenêtres. C'est le préfet de police qui fait courir ce bruit +pour montrer combien sa police est vigilante. Au fond, le charbon ne +sert qu'à faire cuire les beefsteaks. + +--Je vous crois, mais je n'aime pas Rita. + +--Tu l'aimeras. N'est-elle pas aimable? + +--Elle est charmante. + +--Eh bien! force-toi un peu. L'amour viendra ou l'habitude, qui en tient +lieu si souvent. Crois-tu que je fusse passionnément amoureux de ta +tante quand je l'épousai? + +--Que sais-je! Vous aimiez peut-être les rousses? + +--Non, j'aimais le repos, la richesse, le confortable, ce bonheur que +rien ne peut ôter, et qui nous console de tous nos malheurs. Je vis miss +Evelina Shenectady: elle avait un million, elle était grande, un peu +maigre.... + +--Très-maigre. + +--Trop maigre, si tu veux, un peu rousse... + +--Trop rousse. + +--Un peu inégale d'humeur... + +--Le respect m'empêche de vous approuver, cher oncle. + +--Je ne te demande pas de m'approuver, mais de m'écouter, interrompant +son neveu..... un peu inégale d'humeur. + +--Vous l'avez dit. + +--Assez insupportable... + +--Oh! Oh! + +--Et folle des puddings et des roatsbeefs, que je déteste. + +--Et vous l'avez acceptée? + +--Acceptée! Je l'ai choisie! Un million de dot? + +--Un million! s'écria Brancas. + +--Et feu sir Gaspardus Shenectady, ancien receveur des finances de +Bénarès, lui gardait deux autres millions. + +--Vous m'en direz tant!... + +--Oui, mais l'animal... + +--Qui? + +--Shenectady... + +--Votre honoré beau-père? + +--Eut la sotte idée de prêter ses deux millions au shah de Perse... + +--Diable! + +--Oh! à cent pour cent. + +--Sur hypothèque? + +--Diable! l'hypothèque était la ville de Candahar. + +--Eh bien! dit Brancas, l'hypothèque devait être bonne. Candahar est une +ville admirable, l'or ruisselle dans les bazars, et les diamants, et les +perles brillent au cou de toutes les femmes. Je m'en rapporte à Chardin. + +--Or, le shah de Perse, continua Graindorge, a eu l'infamie de chercher +querelle aux Afghans. + +--En vérité? + +--Tu connais les Afghans? + +--Pas beaucoup. + +--Eh bien! les Afghans sont des gens très-mal élevés qui n'aiment pas le +shah de Perse. + +--Pourquoi? + +--Je te l'expliquerai un autre jour. + +--Non, aujourd'hui. + +--Ah! tu m'ennuies, n'as-tu pas assez parlé aujourd'hui, et n'est-ce pas +mon tour?» + +Brancas s'inclina respectueusement. + +«Donc, continua le conseiller d'État, les Afghans ont pris Candahar, et +brûlé l'hypothèque. + +--Oh! c'est mal. + +--N'est-ce pas! Shenectady, qui se promenait aux environs de la ville, +fut saisi, pendu par les pieds et écorché vif. Ces gredins se firent un +tambour de sa peau. + +--Mais, dit l'avocat, cette tragique histoire nous enseigne, il me +semble, à ne pas faire trop de fonds sur les millions. + +--Shenectady pendu ne prouve rien. Tout le monde ne prête pas son argent +au shah de Perse, et il est bien doux d'être riche sans se donner de +peine. + +--En deux mots, cher oncle, vous voulez que j'épouse Rita? + +--Oui. + +--Et moi, je ne le veux pas. + +--Mais malheureux, tu ne seras jamais député. + +--Je serai heureux. + +--Tu me fais manquer à ma parole. C'est un affront qu'Oliveira ne me +pardonnera jamais. + +--Et si je lui présentais un autre gendre? + +--Qui? + +--Mon ami Athanase.» + +L'oncle haussa les épaules. + +«Présente qui tu voudras. Je ne serai pas complice de ta folie. À ce +soir.» + +Le conseiller d'État quitta les deux amis et retourna chez Oliveira. + +«Il me semble, dit Athanase qui s'était éloigné par discrétion, que vous +n'êtes pas trop d'accord, ton oncle et toi. De quoi s'agit-il? + +--D'une niaiserie. Il veut me faire épouser Rita. + +--Et tu refuses? + +--D'emblée. + +--Ô grand Jupiter! s'écria Ripainsel, fut-il jamais un ami plus aimable? +Il refuse Rita! + +--Tu ne la refuserais donc pas? + +--Moi! je donnerais pour être aimé d'elle les deux millions que tu m'as +gagnés ce matin. As-tu vu comme elle était belle? + +--Je n'ai vu que Claudie. + +--Allons dîner, dit Ripainsel. Je suis riche, et j'ai vu Rita. Mon âme +est dans les étoiles.» + + + + + XIII + + +De graves événements se préparaient dans la maison Bonsergent. Le major +sentait que le moment était venu de tenir la parole donnée au colonel +Malaga, et, prévoyant la résistance de Claudie, il se préparait à +la lutte. Mme Bonsergent, toute dévouée à Audinet, se tenait prête à +soutenir le corps de bataille, et même, au besoin, à commencer le feu. +Claudie, tout entière aux souvenirs de la veille, était loin de se +douter qu'elle approchait du moment décisif. + +«Mon enfant, dit le major, je suis vieux. + +--Bon! dit Claudie, tu n'as que soixante ans et tu marches comme un +Basque. + +--J'ai soixante-trois ans, reprit Bonsergent, et j'ai vu Novi, +Austerlitz, Leipsick et Waterloo. Cela fait dix-sept campagnes qui +peuvent aisément compter pour quarante, car je ne compte pas le +Trocadéro où nous montâmes après avoir brûlé six cartouches. Je suis +vieux et je voudrais te voir heureuse. + +--Je suis très-heureuse, répliqua Claudie. + +--Ce bonheur ne peut pas durer toujours, dit le père. Il faut qu'une +fille se marie. + +--Eh bien! mariez-moi, pourvu qu'il ne soit plus question d'Audinet. + +--Claudie! s'écria Mme Bonsergent d'un ton sévère. + +--Maman, il m'ennuie; ce n'est pas ma faute. Je n'aime pas les +sentences. + +--Il t'aime tant! dit le major, et le colonel te regarde comme sa fille. + +Claudie garda le silence. + +--Tu refuses? dit Mme Bonsergent.» + +Même silence. + +«Aimes-tu quelqu'un? demanda le major. + +Même silence. + +«Malheureuse enfant! s'écria Élodie dans un transport tragique, faut-il +que tu sois née pour notre désespoir!» + +Bonsergent secouait les cendres de sa pipe d'un air irrésolu. + +«Décidément, dit-il, tu ne veux pas d'Audinet? + +--Non, papa. + +--Eh bien, enfoncé l'Audinet, et qu'il n'en soit plus question! Après +tout, ma fille est ma fille; Malaga le comprendra, ou, s'il ne le +comprend pas, il ira.... + +--Oh! papa, comme tu es bon! interrompit à propos Claudie en lui sautant +au cou. + +--Comme je suis bonasse! veux-tu dire. + +--Oh! papa, comment peux-tu penser? + +--Va, va, ne te gêne pas. Il y a longtemps que je l'ai dit: les pères +sont la propriété de leurs enfants. + +--C'est fort bien, interrompit Élodie; mais qui se chargera d'éconduire +Audinet?» + +Le major se gratta la tête. + +«Je ne sais pas..., dit-il, le premier venu.... toi, moi ou Claudie. + +--Je me récuse, dit Mme Bonsergent. + +--C'est dommage, dit le major, tu parles si bien!» + +Cette basse flatterie ne dérida pas le front d'Élodie. + +«Non, dit-elle. M. Audinet est un excellent parti, le colonel est notre +ami, je puis tolérer, mais non pas approuver ce refus. + +--Tolérer! approuver! Qui te demande ta tolérance ou ton approbation? +s'écria le major en colère; nous ferons bien nos affaires sans toi, +n'est-ce pas, Claudie? + +--Voici le moment de les faire, dit Mme Bonsergent avec un sourire amer; +je vois d'ici M. le secrétaire général qui s'avance. + +--Claudie, soutiens-moi, dit le major. À nous deux, nous en viendrons +peut-être à bout.» + +En effet, Audinet ne tarda pas à paraître, vêtu de noir et cravaté de +blanc, enfermé dans un faux-col dont les pointes lui sciaient les deux +oreilles. On le reçut d'un air contraint. Le major cherchait la formule +d'un refus, Claudie n'osait l'expliquer, et Mme Bonsergent, qui n'avait +pas perdu tout espoir, jouissait secrètement de l'embarras de son mari +et de sa fille. Claudie sortit et se retira dans sa chambre sous un +prétexte. Mme Bonsergent allégua une visite qu'elle devait depuis +longtemps à Mme la receveuse générale, et le pauvre major, pestant +contre la destinée, se vit forcé de tenir compagnie à Audinet. Celui-ci +remarqua ce froid accueil, et d'une voix altérée: + +«Ces dames vont faire des visites? demanda-t-il. + +--Ou se fourrer de la pommade dans les cheveux, dit Bonsergent exaspéré. +Élodie remplit la maison d'onguents de toute espèce; sa chambre est une +pharmacie.» + +Il y eut un assez long silence. + +«Mon père est venu hier? dit le secrétaire général. + +--Oui, répliqua le major, et, puisqu'il faut en parler, viens au jardin +avec moi, nous causerons plus librement.» + +Audinet pâlit. Le début ne présageait rien de bon. + +«Vous me refusez! dit-il. + +--Eh non! s'écria le major en arpentant l'allée à grands pas; non, je +ne te refuse pas. Je fais au contraire le plus grand cas de toi, de ton +père, de ta mère, de toute ta famille et de tes deux cent mille francs; +mais.... + +--Mais? demanda Audinet. + +--Mais Claudie est trop jeune. + +--Trop jeune! + +--Elle a pour toi l'affection d'une soeur. Cela lui ferait de la peine +d'en changer.... + +--Ah! + +--Et tiens, pour tout dire d'un mot, car on me fait faire des discours +longs d'une aune, Claudie ne le veut pas. + +--Ah! dit Audinet, je l'avais bien prévu.... + +--Si tu l'avais prévu, dit Bonsergent, pourquoi t'y es-tu exposé? + +--Je l'avais bien prévu, continua Audinet, que ce maudit Parisien nous +porterait malheur. + +--Quel Parisien? + +--Ce Brancas, qui vient ici tous les jours. + +--Tu n'as pas le sens commun. On dit qu'il épouse Mlle Oliveira. + +--Je me soumets au destin, dit le secrétaire général, mais je veux +savoir pourquoi Mlle Claudie me repousse. Mon cher major, vous ne pouvez +pas me refuser cette consolation. + +--Ma foi, dit le major, je ne m'y oppose pas. Le ciel m'est témoin que +j'ai souhaité ce mariage autant que toi-même; mais Claudie ne le veut +pas, et l'on ne met plus au couvent les filles désobéissantes. Reste +ici, je vais chercher Claudie.» + +Audinet entra dans le kiosque. Il était rempli de fureur contre Claudie, +contre Brancas et contre le major même. Tout lâche et insolent qu'il +était, il aimait Claudie, et cet amour trompé lui causait de cruelles +tortures. En un instant, mille projets sinistres se croisèrent dans +sa cervelle. Il voulait se venger, mais il hésitait sur le choix de la +vengeance. Il voulait surtout contraindre Claudie à l'épouser, dût-il +pour cela commettre un crime. + +«Vous m'avez demandée, monsieur Audinet, dit la jeune fille en entrant; +que me voulez-vous?» + +Elle rassemblait tout son courage pour une explication décisive. + +--C'est donc fini, dit le secrétaire général d'une voix rauque, et vous +ne m'aimerez jamais! + +--Je suis votre amie, répondit-elle; ne me demandez rien de plus. + +--Claudie! je vous aime tant! + +--Je ne vous ai pas encouragé, dit-elle. + +--Vous l'aimez, lui! + +--Qui? _Lui_. + +--Brancas. + +--Je ne vous aime pas, et ne vous aimerai jamais, répliqua-t-elle +fièrement. Cela doit suffire. + +--Cruelle!» dit Audinet en s'agenouillant devant elle. + +Claudie cherchait vainement à se dégager. Tout à coup Brancas parut et +demeura stupéfait sur le seuil de la porte. + +«Levez-vous donc!» s'écria Claudie, honteuse et irritée de cette +surprise. + +Audinet se leva, et d'un geste railleur: + +«Monsieur, dit-il au Parisien, je vous cède la place.» + +Puis il sortit sans que personne cherchât à le retenir. L'avocat n'eut +pas le temps de demander une explication à Claudie, car le major entra +presque aussitôt. + +«Vous n'êtes pas encore chez Oliveira? dit-il. + +--Non, répondit le Parisien; mon ami Ripainsel n'était pas prêt quand +je suis parti, et faisait encore un choix entre dix-sept cravates +différentes; j'ai perdu patience, et j'ai cru bien faire en venant vous +demander quelques conseils. + +--Sur quoi, mon cher monsieur? Ma vieille expérience est à votre +service. Est-ce sur les poires de _beurré gris, rouge, d'Amboise_, ou +sur les _doyenné_? Rien n'est plus simple. Vous mettez vos poiriers +à huit ou dix mètres de distance, en espaliers, exposés surtout au +couchant, quoique l'orient et le midi ne soient guère moins favorables, +sauf dans les étés très-chauds. Vous supprimez les branches parasites +qui ne donneront jamais de fruits et qui consomment la sève; vous... + +--Papa, dit Claudie, veux-tu faire ta toilette? Tu ne seras jamais prêt. + +--Prêt à quoi? + +--À faire visite à M. Oliveira. + +--À quelle occasion? dit le major. + +--Il t'a invité ce matin à passer la soirée chez lui. Tu n'as donc pas +entendu? + +--Non, le diable m'emporte. + +--Je l'ai entendu, moi, et Rita m'a juré qu'elle ne me reverrait de sa +vie si j'y manquais. + +--Oh! si Mlle Rita l'a juré, c'est chose résolue. Attendez-moi ici mon +cher monsieur, je vais me faire la barbe et nous partirons ensemble.» + +À ces mots, Bonsergent sortit. Brancas, étonné, regarda Claudie, qui se +mit à rire et lui dit: + +--Je ne veux pas que vous alliez chez Rita sans moi. Comprenez-vous? +Je vais me faire coiffer. Prenez ce _Wilhelm Meister_, et lisez en +m'attendant. Cela vous distraira.» + +En même temps elle lui donna sa main à baiser, et s'échappa, plus légère +qu'une hirondelle. + +«Que faisait cet Audinet aux pieds de Claudie? pensait l'avocat. +Aimerais-je une coquette?» + +Ce soupçon s'enfonça dans son âme comme un fer aigu. Les âmes délicates +sont lentes à soupçonner, mais le soupçon les déchire de blessures +inguérissables. Brancas ignorait tout de Claudie, sinon qu'il l'aimait +et que pour elle il aurait donné sa vie. + +«Elle me dit d'espérer, et elle souffre que cet Audinet se mette à ses +genoux! pensa-t-il. Elle se ménage un mari!» + +Cette pensée fut pour lui un trait de lumière. Il estima moins Claudie, +sans pouvoir cesser de l'aimer; car l'amour ne se mesure pas toujours +à l'estime, et l'histoire d'Adam qui renonce au Paradis pour ne pas +abandonner Ève est éternellement vraie. + +«Mon oncle avait raison, dit-il, d'épouser une Anglaise rousse et de +mauvaise humeur. Il ne craint pas, lui, qu'on se jette aux pieds de la +fille de sir Gaspardus Shenectady.» + +Au milieu de ces réflexions, Claudie entra. + +«Venez, dit-elle, nous sommes prêts.» + +Brancas se leva sans dire un mot. + +«Voyons, dit-elle en se regardant dans la glace, je veux savoir si vous +avez du goût. Me trouvez-vous belle ce soir? + +--Admirable. + +--Vous dites cela du bout des lèvres, comme un mari de quinze ans. Que +dites-vous de ces fleurs rouges dans mes cheveux? + +--Que je vous aime. + +--Je le sais bien, dit-elle avec une moue charmante. Répondez à ma +question. Que dites-vous de ces fleurs rouges? + +--Claudie, Claudie, la coquetterie vous perdra! + +--Et vous, monsieur, la gravité. Venez-vous d'un enterrement par +hasard?» + +Brancas poussa un profond soupir. + +«Allons, monsieur, continua-t-elle, donnez-moi la main s'il vous plaît +et quittez cet air de saule pleureur qui vous va fort mal, je vous en +avertis. Voici mon père.» + +Le major entra botté, cravaté, épinglé, habillé, et donnant le bras +à Mme Bonsergent. Elle s'avançait toute décolletée, les bras nus, et +enfermée dans une robe de velours rouge que Vieilleville admirait depuis +dix ans. + + + + + XIV + + +«Partons-nous? dit Bonsergent. Il est déjà neuf heures. La moitié de la +ville est couchée, et l'autre, à coup sûr, se déshabille.» + +Cette remarque, qui fit hausser les épaules à Élodie, fort dédaigneuse +pour les habitudes régulières de la province, était parfaitement vraie +en temps ordinaire. Heureusement, la fête improvisée par Oliveira, le +désir de recommander ses parents et soi-même à un député influent, +le secret espoir d'un bon souper (qui n'était pas annoncé dans le +programme, mais que tout le monde prévoyait), et enfin le désir de voir +Brancas, que les trois journaux de Vieilleville avaient tour à tour +représenté comme le plus farouche des démagogues ou comme le plus +brillants des orateurs, tout cela avait réuni dans le salon d'Oliveira +la plus grande partie des habits noirs et des robes de soies de +l'arrondissement. Une dizaine d'officiers d'infanterie et de cavalerie +tous semblables par leurs manières, sinon par l'uniforme, se promenaient +dans le salon en retroussant leurs moustaches aussi cirées que leurs +bottes. Deux ou trois des plus jeunes et des plus hardis se glissaient +près de quelques dames reléguées dans un coin du salon, et qui, comme +eux avaient vu le feu. + +Parmi les personnages, après le maître de la maison, brillaient au +premier rang le conseiller d'État, le préfet, le général, le secrétaire +général et le colonel Malaga. Rita, assise au coin de la cheminée, et +vêtu d'une simple robe blanche à peine décolletée, où sa beauté brillait +sans l'aide de l'art, recevait d'un air gracieux tous ses invités, +attentive à les appeler par leurs noms et à leur montrer la plus active +sollicitude. Elle pratiquait à merveille le métier si difficile de +maîtresse de maison, sans distraction, sans oubli, pleine de présence +d'esprit et de sang-froid, regardant à la fois tous les visiteurs, +souriant à tous et ne répondant qu'à un seul. Cependant elle était +préoccupée d'une pensée secrète. Sans connaître encore l'amour de +Brancas et de Claudie, elle avait remarqué l'admiration de son amie pour +l'avocat, et elle s'étonnait qu'il s'empressât aussi peu de venir lui +faire sa cour. + +Le conseiller d'État, qui devinait sa pensée, regardait la pendule avec +impatience. Quand neuf heures sonnèrent, Athanase Ripainsel parut seul, +semblable au fils de Pélée, le plus beau des Grecs. Il traversa le salon +d'un air aisé, la tête haute et sans saluer personne comme il convient à +un jeune homme bien portant, riche et célibataire, donna une poignée de +main à M. Oliveira, marcha droit à Rita, qui l'attendait avec quelque +émotion, lui débita un petit compliment préparé d'avance, et s'adossant +à la cheminée, près d'elle, promena sur l'assemblée le plus fier des +binocles. Graindorge, étonné de le voir entrer seul, allait lui parler +de son neveu, mais Rita le prévint. + +«Où donc est monsieur votre ami? dit-elle. + +--Je ne sais, répondit Athanase. Il est sorti pour donner la main à Mlle +Bonsergent et l'amener ici. + +--Ah!» dit Rita rêveuse. + +Oliveira, qui causait dans un groupe de la cherté toujours croissante +des cuirs et de l'influence des vents alisés sur la fabrication des +tiges de bottes, se retourna et dit: + +«Eh bien, monsieur, vous n'amenez pas M. Brancas? + +--Il est allé chercher Claudie,» répliqua Rita d'un ton significatif. + +Au même moment, le Parisien parut donnant le bras à la rêveuse Élodie +qu'il essayait d'adoucir et de gagner par cette politesse méritoire. +Claudie les suivait avec son père. + +Claudie n'avait jamais été plus belle. Sa physionomie était souriante, +ses yeux rayonnaient d'une joie douce. Elle goûtait sans mélange le +plaisir d'aimer et d'être aimée. La moitié de l'assemblée la regardait +avec une admiration non déguisée, pendant que l'autre moitié, plus +circonspecte, se pressait autour de Rita comme pour lui faire un +bouclier contre son amie. + +Rita le sentit, et, quoiqu'elle eût assez d'esprit et de conscience de +sa beauté pour ne craindre aucune rivalité, elle se sentit assez mal +disposée pour la nouvelle venue. L'amitié, qu'on croit si immuable, +n'est guère moins mobile que l'amour. Un professeur du Jardin des +Plantes, homme doux, pacifique, et sensé, jeta l'an dernier son ami +du troisième étage dans la rue, uniquement pour vérifier si les amis +jouissent de la faculté des chats, qui, dit-on, de quelque hauteur +qu'ils tombent, se trouvent toujours sur leurs pattes en arrivant à +terre. Un autre, plus curieux encore et plus dévoué à la science, coupa +son ami par tranches, le sala et le hacha menu comme chair à saucisses, +désireux d'introduire un mets nouveau dans la _Cuisinière bourgeoise_, +et de remédier aux disettes de viande pendant les épizooties. Celui-là +était un utilitaire. Un troisième, chimiste distingué, mais économe, +essayait sur ses amis la force de ses poisons. Un ami, disait-il, en ces +temps malheureux est moins rare et moins cher qu'un petit chien. Ce +fut sa seule défense devant le juge ignorant qui l'envoya à la potence. +Hélas! on a si peu d'égards pour les savants! + +Ceci vous fera comprendre comment l'aimable Rita, qui sentait le sceptre +échapper de ses mains, eut un vague désir d'étrangler la belle Claudie. +Au reste, ce désir dura peu, et la muette contemplation d'Athanase +Ripainsel, qui paraissent ébloui de toute les paroles et de tous les +gestes de Rita, ne servit pas peu à ramener le calme dans l'âme de la +jeune Parisienne. Claudie, sûre d'elle-même, et sûre de Brancas, +ne s'aperçut pas de la froideur de son amie, et crut qu'il fallait +l'attribuer aux préoccupations habituelles d'une maîtresse de maison. + +Oliveira fit grand accueil au major, et, tendant la main à Brancas: + +«Mon cher monsieur, dit-il, nous commencions déjà à désespérer de vous. +Il ne faut pas que vos succès oratoires vous fassent négliger vos amis». + +Brancas répondit une phrase polie qu'Oliveira, déjà occupé ailleurs, +écouta d'un air distrait, et suivit son oncle, qui le regardait avec des +yeux flamboyants. + +«Malheureux! dit Graindorge, tu veux donc te perdre? Que fait ici ce +Ripainsel qui se pose de trois quarts en regardant Mlle Rita, comme +une gazelle qui mange des confitures? C'est toi qui nous amènes ce +prétendant? Car c'est un prétendant. + +--Dieu le veuille! dit Brancas. + +--Et la députation? + +--Je me présenterai à Paris. N'est-il que Vieilleville au monde? + +--Va, je te sauverai malgré toi, dit l'oncle. + +--Gardez-vous en bien, répliqua Brancas. Un bonheur d'oncle ressemble +rarement à un bonheur de neveu, et ce serait un très-mauvais calcul de +mettre l'un à la place de l'autre. Laissez-moi être heureux à ma guise, +s'il vous plaît, ou vous ne serez jamais commandeur.» + +Cette menace apaisa le conseiller d'État, qui n'en résolut pas moins de +brouiller à tout prix Brancas avec Claudie. + +La soirée se passa comme toutes les soirées. On chanta beaucoup, on joua +beaucoup du piano, on but du punch, du sirop, on avala des glaces, on +joua le whist; des jeunes gens de famille, cachés dans un réduit écarté, +perdirent au lansquenet quelques milliers de francs; des mâchoires +se désarticulèrent à force de bâiller; et déjà les goutteux et les +asthmatiques cherchaient à grand bruit leurs chapeaux, lorsque M. +Oliveira rendit à tout le monde la joie la plus vive en offrant son bras +à Mme Bonsergent et en annonçant qu'on allait souper. + +Ce fut un coup de théâtre. Des cinq sens que l'avare nature nous a +donnés, le seul qui naisse et ne meure qu'avec nous, c'est le sens du +goût. De plus, l'expérience a prouvé que de toutes les variétés connues +de la race humaine, l'électeur était la plus vorace. Cette remarque, +faite il y a soixante ans par le célèbre Cabanis fondateur de la +physiologie, et mise à profit par Oliveira, était le fondement de sa +politique. + +On se précipita dans la salle à manger avec une impatience mal contenue. +Quelques coudes exercés frayèrent rapidement un large passage à leurs +propriétaires; quelques bottes écrasèrent quelques souliers de satin; +quelques sacrebleu! dominèrent le bruit des gémissements; mais, enfin, +il y eut de la place et du jambon pour tous: c'était le problème à +résoudre. + +Un hasard, qu'Athanase avait savamment préparé, lui permit d'offrir +son bras à Rita et de la préserver, grâce à ses larges épaules et à ses +poignets robustes, de toute atteinte. Il s'assit près d'elle et tout +d'abord s'écria: + +«Mademoiselle, que vous êtes belle!» + +Ce compliment, qui ne demandait pas un grand effort d'esprit, fit +sourire Rita. + +«Voulez-vous du poulet?» dit-elle. + +Athanase avança son assiette. + +«Oui, mademoiselle, dit-il avec sensibilité, de quelle ardeur +j'attendais votre retour! + +--Vous ne buvez pas,» dit Rita en remplissant son verre jusqu'aux bords. + +Athanase le vida d'un trait. + +«Ce vin est excellent, répliqua-t-il. C'est du Volnay premier cru..... +Ah! dit-il en soupirant, vous n'avez pas besoin de ce vin pour +m'enivrer! Vous souvenez-vous, mademoiselle, de ce jour fortuné où j'eus +le bonheur de valser..... + +--Avec moi? où donc? dit Rita, qui s'en souvenait fort bien. + +--Au bal de la préfecture, il y a dix-huit mois. Cet heureux souvenir ne +sortira jamais de mon coeur.» + +La plupart des autres convives étaient groupés au hasard, et des +conversations s'engageaient d'un bout à l'autre de la vaste table. + +«Messieurs, dit Oliveira d'une voix qui domina toutes les autres, je +bois à la prospérité de la France, notre belle patrie! + +--Et à la confusion des Anglais! ajouta le major Bonsergent en levant +son verre. + +--Cela va sans dire, ajouta le receveur des finances. + +--La France, poursuivit Oliveira, est le vrai peuple de Dieu. + +--C'est l'Angleterre qui fait tous les trous, dit le receveur. + +--Et c'est la France qui les bouche, dit Athanase. + +--La France est le pays des grands hommes, dit Oliveira. + +--Mieux que cela, monsieur, dit Brancas, la France est un grand homme. + +--Oh! oh!» dit le receveur des finances, un peu étonné d'une ellipse +aussi forte. + +Plusieurs électeurs prêtèrent l'oreille. On suivait sur leurs figures +naïves le progrès de la discussion. Quelques verres et quelques +fourchettes restèrent levés. + +«Oui, reprit Brancas, le peuple français tout entier est un grand homme. + +--Grand homme quand il fend du bois? demanda Audinet. + +--Oui, monsieur, et quand il fait des souliers, et quand il balaye les +rues, et quand il fait le pain, et quand il gâche le plâtre; grand homme +en tout, grand homme toujours. + +--C'est la thèse des démagogues et des flatteurs du peuple, dit Audinet, +qui voulut compromettre son adversaire aux yeux de l'assemblée. Or, le +nom de démagogue, comme tous ceux qu'on tire du grec, émeut toujours les +électeurs. Si tout le monde en France est grand homme, continua Audinet, +il n'y a plus de grands hommes; si tout le monde est héros, il n'y a +plus de héros. + +--Justement. C'est ce que je voulais dire, répliqua Brancas; il n'y a +plus ni héros ni grands hommes: nous sommes tous debout sur la colonne +Vendôme, les bras croisés. + +--Avec Napoléon? dit le colonel Malaga. + +--Avec Napoléon, la redingote grise et le petit chapeau. + +--Oh! oh! s'écria le directeur de l'enregistrement, le nez dans son +assiette. + +--Voilà qui est fort, dit le receveur des finances, la bouche pleine. + +--Ces avocats n'ont pas leur langue dans leur poche, dit un voisin. + +--L'armée française est invincible, reprit Brancas, qui entraîna toute +l'assemblée et surtout les officiers. + +--Jamais on n'a vaincu les Français que par trahison, ajouta un +sous-lieutenant. + +--Vive l'armée française! dit un électeur un peu échauffé par le vin. + +--À la santé de l'armée française! + +--Messieurs, dit le préfet se levant à son tour, à la santé du roi..... + +--De la charte et de son auguste famille!» interrompit un convive. + +Tout le monde éclata de rire. Le convive, par modestie, se cacha le nez +dans sa serviette. + +«Oui, tous les Français sont des héros! reprit Brancas. + +--Hum! hum! grommela le colonel. + +--C'est fort simple, dit l'avocat. N'êtes-vous pas vous-même un héros? +J'en appelle à toute l'assemblée. N'avez-vous pas, quinze ans durant, +sabré à droite et à gauche, et percé, fendu, cassé ou écrasé des +centaines de têtes, de bras ou de jambes dont vous n'aviez jamais connu +les propriétaires? N'est-ce pas là ce qui fait le héros? Vous êtes +un héros monsieur, le major Bonsergent est un héros; qu'on vous donne +l'armée à commander, vous vaincrez à Iéna, à Wagram, et vous entrerez +dans Moscou comme dans un moulin. J'en jurerais. N'êtes-vous pas +français; n'êtes-vous pas invincibles? Si Napoléon seul a pris place sur +la colonne, c'est qu'on ne pouvait pas y mettre toute la grande armée. + +--Quelle nation nous sommes!» dit un marchand de soieries. + +Les électeurs étaient charmés. Oliveira s'en aperçut et dit tout bas au +conseiller d'État: + +«Mon gendre est un peu froid, mais il va bien.» Athanase qui vit le +triomphe de son ami, voulut en prendre sa part. + +«L'empire du monde est à la France, dit-il d'une voix sonore et +imposante. Les druides même l'ont prédit.» + +Toute l'assemblée resta indécise, croyant à une plaisanterie. + +«Que veut-il dire, avec ses druides? demanda le marchand de soieries. + +--Tu ne comprends donc pas? lui répondit sa femme, il parle des truites. +C'est pour se moquer de nous. + +--Ma foi, dit Oliveira en riant, si les druides l'ont prédit..... + +--Buvons aux druides! interrompit Audinet. + +--Oui, dit Athanase avec force, buvons à la France! buvons à ces druides +qui sous le couteau de César, osèrent annoncer l'immortalité et la +mission divine de leur race. Tous les autres peuples sont épuisés: la +France seule est encore jeune et forte. L'Orient est fini, la Judée est +morte, la Grèce est enterrée depuis vingt siècles, Rome tombe en ruines, +la France seule sent, prévoit, juge, travaille et combat. D'une main, +elle montre aux nations les tables de la loi nouvelle; de l'autre, elle +tient le glaive. Que l'Antechrist se lève, qu'il marche contre elle, +qu'il porte la main sur le soldat de Dieu, et vous verrez rouler sa tête +au pied de l'autel. De quelque côté que la France se tourne, sa voix se +fait entendre aux extrémités du monde, et des quatre points de l'horizon +les peuples voient flotter au vent les plis de son drapeau sacré. À qui +s'adressent les opprimés de toutes les parties de la terre? À Dieu et à +la France! Je bois à la France et aux druides! + +--Je t'assure, dit le marchand de soieries à sa femme, qu'il a parlé des +druides et non pas des truites; mais qu'est-ce qu'un druide? + +--Je ne sais pas, dit la femme; mais c'est bien beau, ce qu'il dit là. + +--Est-ce que tu comprends? + +--Non, et toi? + +--Pas davantage. + +--C'est égal, dit la femme, il parle bien, et c'est un bien bel homme. + +--Est-ce une nouvelle religion que vous nous apportez là? demanda +Audinet d'un ton railleur. Nous avions déjà bien des cultes reconnus; +celui de Mahomet, celui de Brahma, celui de Moïse, celui de Calvin et +mille autres, sans compter le culte catholique. Est-ce que nous aurons +aussi le culte des druides, et reviendrons-nous à la forêt d'Inminsul? + +--Ma foi, dit Athanase, je ne suis pas trop ferré sur les dogmes de +cette religion, mais je l'ai entendu enseigner par quelques-uns des plus +grands esprits et des plus honnêtes gens de France, et je sais fort bien +qu'elle ne rapportera jamais à ses apôtres ni places ni argent. C'est un +signe certain qu'ils ont cherché la vérité, s'ils ne l'ont pas trouvée. + +--Je crois que vous avez raison,» dit à voix basse Rita, que les +dernières paroles d'Athanase avaient surprise et charmée. + +Elle devina qu'il cachait sous sa gaieté épicurienne un esprit élevé et +capable d'enthousiasme, quoique la jouissance d'une grande fortune et +l'apathie naturelle de la province eussent un peu rouillé les ressorts +de cette âme énergique. Sa galanterie un peu cavalière, mais non pas +gauche ou maladroite, ne déplaisait pas à la jeune Parisienne ennuyée +des froids discours de ces jeunes gens à la mode qui ont transporté à +Paris toutes les grâces de l'Angleterre et du Jockey-club. Un peu +de dépit contre Brancas, qui dissimulait mal sa froideur, servait +puissamment les intérêts d'Athanase; et, sans y penser, elle reçut avec +tant de bonne grâce et de reconnaissance les empressements de Ripainsel, +qu'il en conçut les plus grandes espérances. + +D'un autre côté de la table, les destins jaloux avaient troublé le +bonheur de Brancas et de la belle Claudie. D'abord, Mme Bonsergent +s'était assise entre eux, et, en face de Claudie, le livide Audinet, +dont les yeux ternes et fixes ne quittaient pas un instant ceux de Mlle +Bonsergent. À côté d'Audinet, le colonel Malaga regardait de travers le +Parisien, dans l'espérance de l'intimider et de l'éloigner de Claudie. +Brancas, indifférent aux regards menaçants du colonel, se sentait +néanmoins gêné et troublé comme un orateur sifflé par un auditoire. +Pour sortir d'embarras, il essaya de gagner Mme Bonsergent, tâche assez +difficile. + +Élodie n'était pas une méchante femme, quoique son esprit impérieux et +subtil la rendit incompréhensible aux neuf dixièmes des habitants de +Vieilleville, et insupportable au dernier dixième. Partout elle voulait +régner, par la beauté comme par l'esprit, et elle souffrait impatiemment +les atteintes de l'âge. Secrétement choquée de l'attention exclusive que +Brancas donnait à Claudie, qu'elle ne pouvait se résoudre à traiter en +fille raisonnable et nubile, elle regardait l'avocat avec malveillance. +Comme elle avait été jolie, elle avait trouvé beaucoup de flatteurs, qui +lui persuadèrent sans peine que son génie était le plus beau et le plus +sublime qu'on eût vu en ce siècle. Au premier rang de ces flatteurs +était le secrétaire général qui, de bonne heure, devina sa faiblesse. + +Il est aisé de comprendre que le Parisien ne pouvait pas lutter contre +Audinet dans le coeur de Mme Bonsergent. Tout poli et bien élevé qu'il +fût, il avait trop peu de temps pour faire sa cour à une vieille femme +prétentieuse qui levait les yeux au ciel vingt fois par minute, et que +ses amis appelaient la muse tragique du département. Brancas, simple +et franc comme tous les bons esprits, élevé d'ailleurs à Paris, où +le mouvement impérieux des affaires rompt à tout moment les intrigues +longues et compliquées, n'entendait rien à cette stratégie de province. + +«Mlle Claudie est, ce soir, d'une beauté admirable, dit-il à Mme +Bonsergent. + +--Que dites-vous de moi, monsieur? demanda Claudie. + +--Quelque chose que vous ne devez pas écouter,» répliqua Brancas en +riant. + +Toute autre mère eût été flattée des paroles du Parisien, mais Élodie +fut blessée au fond du coeur qu'il n'eût d'attention que pour sa fille. +Elle répondit sèchement. Brancas, étonné, regarda le secrétaire général +et le vit sourire d'un air de triomphe. Il devina la pensée d'Audinet, +et, pour réparer sa faute: + +«C'est tout votre portrait, madame, dit-il d'un air sérieux. + +--J'étais moins brune autrefois, dit Mme Bonsergent en minaudant. + +--Moins brune? répondit le Parisien, est-ce possible? Les lis et les +roses ne sont rien auprès de vous.» + +Élodie sourit. + +«C'est à ma fille qu'il faut dire ces belles choses,» dit-elle. + +Effectivement, la mère de sa fille était couperosée; mais Brancas n'en +voulut pas démordre. + +«Avez-vous vu au Louvre le portrait de Jeanne d'Aragon? + +--J'ai dû le voir, répondit Mme Bonsergent. + +--C'est un des plus beaux ouvrages de Raphael, dit Brancas, et le modèle +était digne du peintre. Jeanne d'Aragon a été l'une des plus belles +princesses du seizième siècle. Je trouve en vous, madame, quelques-uns +de ses traits et surtout cette physionomie fière et douce qui annonce la +puissance et le génie.» + +Audinet, qui suivait attentivement la conversation du Parisien et de Mme +Bonsergent, fronça le sourcil. Il sentait que son rival allait le gagner +de vitesse, et il se hâta d'interrompre le cours des flatteries de +Brancas. Peu de moments après, le souper finit, et chacun se leva pour +rentrer dans le salon. L'avocat alla s'asseoir près de Rita. + +«Eh! bien monsieur, dit celle-ci, comment trouvez-vous Mlle Bonsergent? +Il paraît que la province ne vous fait pas peur. + +--Je la trouve très-digne de votre amitié, répondit Brancas. + +--Elle a de l'esprit? + +--Un esprit charmant. Je n'aurais pas cru qu'à Vieilleville..... + +--Sa mère, interrompit Rita, est une véritable perle. + +--Euh! euh! dit le Parisien d'un air indécis, comment l'entendez-vous? + +--Comme il faut l'entendre, répliqua Mlle Oliveira. N'est-ce pas le +devoir des mères de faire ressortir le mérite de leurs filles? + +--Assurément. + +--Eh bien, le ridicule de Mme Bonsergent ne donne-t-il pas un nouveau +prix à la simplicité charmante de Claudie? + +--Savez-vous, mademoiselle, dit Brancas, qu'on n'égorge pas plus +agréablement ses amis que vous ne faites? + +--Moi, égorger! Vous me faites tort, je vous assure. J'aime mes amies +de tout mon coeur, mais je puis bien remarquer que Mme Élodie est +sotte, qu'elle croit avoir tout le génie de monde, qu'elle ennuie de ses +prétentions poétiques tous ceux qu'elle rencontre, et qu'elle choque les +esprits les plus indulgents. Qu'en pensez-vous, monsieur? ajouta-t-elle +en se tournant vers Athanase. + +--Je pense que vous avez raison, comme toujours, répondit Ripainsel. + +--Monsieur Ripainsel, continua Rita, restez près de moi, je vous prie. +Vous êtes un juge précieux. Personne n'opine du bonnet avec plus de +bonne grâce que vous.» + +La conversation continua quelque temps sur ce ton; mais déjà il était +trois heures du matin, et la plupart des gens n'aspiraient qu'à dormir +et digérer en paix. Les plus âgés donnèrent le signal du départ et +furent bientôt suivis de la foule des invités. + +Quand Athanase se retira avec son ami Brancas: + +«Monsieur, lui dit Oliveira, j'espère que vous me ferez le plaisir de +revenir ici?» + +Athanase regarda Rita. + +«Monsieur, dit-il, j'allais vous en demander la permission.» + +Mlle Oliveira sourit, et, se tournant vers Claudie, lui dit tout bas: + +«Chère belle, j'ai tout un monde de choses à te dire. Ferme ta porte +demain; j'irai passer l'après-midi avec toi.» + +Les deux amies s'embrassèrent, et tout le monde prit congé d'Oliveira. + +Brancas et Ripainsel accompagnèrent la famille Bonsergent. L'avocat +donnait le bras à Claudie, Athanase à sa mère, et le major marchait +devant et portait le menu bagage, je veux dire les morceaux de musique, +Brancas, resté un peu en arrière, dit à Claudie: + +«Je vais partir dans trois jours pour Paris. + +--Qu'allez-vous faire à Paris? demanda-t-elle inquiète. + +--Claudie, continua l'avocat, m'aimez-vous? + +--Qu'allez-vous faire à Paris? + +--Ordonnez-moi de rester ici, et j'y resterai. + +--Que voulez-vous que j'ordonne? Ai-je des droits sur vous? + +--Claudie, je vous aime. + +--Que sais-je? Vous m'aimez, et votre oncle demande pour vous une autre +femme! + +--Vous savez bien que je ne l'aime pas. + +--Que sais-je? Rompez d'abord avec M. Oliveira, et nous verrons.» + +Quelque effort que fit l'avocat, il n'en put tirer d'autre réponse. + +«Et vous, dit-il, que fait à vos genoux cet insupportable Audinet?» + +Claudie éclata de rire. + +«M. Audinet, répondit-elle, est à la maison par la volonté de mon père +et de ma mère, et il n'en sortira que..... + +--Par la force des baïonnettes! + +--Précisément. + +--Eh bien! nous aurons recours aux baïonnettes. + +--N'en faites rien, si vous m'aimez, dit Claudie d'un ton suppliant. +Vous ne connaissez pas le colonel Malaga? + +--Ce n'est pas au colonel que j'ai affaire, mais à son fils. + +--Le colonel n'est jamais bien loin, dit Claudie, et M. Audinet, qui +n'est pas brave, vous le jettera dans les jambes à la première occasion. + +--Bah! dit Brancas d'un air chevaleresque, le colonel, après tout, ne +m'assassinera pas, et s'il faut se battre.... + +--Je ne sais, dit Claudie, mais je tremble, et, s'il faut tout avouer, +je crains encore plus le fils que le père. Vous ne savez pas de quelles +calomnies M. Audinet est capable.» + +On était arrivé à la porte de la maison Bonsergent. Athanase et le +Parisien prirent congé du major et des dames, et allèrent se coucher. + +«Es-tu content de ta journée? dit Brancas. + +--Content! Je suis ravi! + +--De qui? de Mme Bonsergent? + +--Mauvais plaisant! + +--Ravi d'avoir gagné ton procès? + +--Oui, d'abord. Sais-tu que je suis maintenant beaucoup plus riche +qu'elle? + +--Elle? Qui, elle? + +--Rita, parbleu! Est-ce qu'il y a deux femmes au monde? + +--Parle plus respectueusement, je te prie, dit le Parisien. Claudie est +un ange. + +--Et Rita, une divinité. Quels yeux! que d'esprit! Jure-moi que tu ne +l'aimes pas. + +--Je te le jure. + +--Et que tu ne l'épouseras jamais, ou je t'étends sur la poussière. + +--Ma foi! dit le Parisien, l'amour est dangereux dans ce pays, s'il faut +que je choisisse entre le glaive du colonel Malaga et le tien. + +--Malaga! s'écria Athanase. Je te plains. C'est le bourreau des crânes. +Il n'a jamais manqué son coup. + +--Bah! dit le Parisien, c'est qu'il n'a rencontré que des maladroits. +Après tout, quel prétexte a-t-il pour me couper la gorge? + +--Quel prétexte? Tu crois que ce vieux maître d'armes a besoin d'un +prétexte. Je te garantis qu'il trouvera, si tu lui déplais, mille moyens +de t'amener sur le terrain, et son fils mille moyens pour ne pas s'y +laisser traîner.» + +Brancas se coucha, l'esprit rempli des plus douces images; cependant une +vague inquiétude troublait ses rêves de bonheur. + +«Pourquoi cet Audinet est-il aux genoux de Claudie! pensait-il toujours. +Et pourquoi ne veut-elle pas me dire qu'elle m'aime, sans avoir pris ses +précautions?» + +En cherchant inutilement une réponse à ces deux questions, il +s'endormit. + + + + + XV + + +Le lendemain, dès deux heures de l'après-midi, Mlle Oliveira rendit +visite à son amie. Le major Bonsergent, galant comme on l'était au +siècle dernier la conduisit au jardin où déjà Claudie l'attendait. +Les deux amies, restées seules, échangèrent d'abord quelques paroles +insignifiantes qui n'avaient pour but que de préparer, ou, si l'on veut, +de retarder l'explication décisive. + +«Ce jardin est magnifique, dit Rita. + +--Oui, assez beau, répondit négligemment Claudie. + +--Cela vaut mieux qu'un salon. On reçoit son monde sous la voûte azurée +des cieux, parmi les fleurs et les fruits, en vue d'une verte vallée. +C'est un cadre qui fait mieux ressortir les personnages. + +--Oui, dit Claudie en riant, mais quand ces personnages sont des niais +ou des ennuyeux? + +--Il y a bien autre chose que des ennuyeux à Vieilleville, dit Rita. On +y voit des étrangers, des Parisiens, des.... + +--Des avocats! interrompit Claudie toujours en riant. + +--Oui, des avocats. Mon philosophe, par exemple n'est pas trop ennuyeux. + +--C'est vrai. + +--Je parie qu'il vient souvent te voir. + +--Tous les jours, dit Claudie, qui sentit que la lutte s'engageait, et +qui l'accepta bravement. + +--Tous les jours! + +--Mon Dieu, oui; mon père assure qu'il aime passionnément +l'horticulture. + +--L'horticulture seulement? dit Rita d'un air assez froid. + +--Que veux-tu qu'il aime de plus? demanda Claudie. + +--Ton père, peut-être, qui la lui enseigne. + +--Tu m'y fais penser, dit Claudie. Peut-être aussi aime-t-il l'histoire +de la guerre d'Espagne, car mon père la sait sur le bout de son doigt, +pour l'avoir apprise sur place et à ses dépens; aussi je t'assure qu'il +ne se fait pas faute de la raconter. + +--Et ton père, comment l'aime-t-il? + +--Que veux-tu dire? + +--L'aime-t-il un peu? beaucoup? passionnément? + +--Est-ce que je suis juge de ces choses-là? demanda Claudie. + +--Parlons franchement, dit Rita. On m'a dit que M. Brancas ne quittait +pas ta maison. + +--Tu vois bien qu'on s'est trompé, puisqu'il n'est pas là. + +--On m'a dit qu'il t'aimait. Est-ce vrai? + +--Qu'en sais-je? dit Claudie rougissant. + +--Tu rougis; donc, c'est vrai. Pourquoi m'en faire un mystère? + +--Et toi, un interrogatoire? + +--Il est tout naturel que j'interroge. Supposons que j'aie un oison, un +seul; qu'il aille chez mon voisin, et que mon voisin le tue et le mange; +n'ai-je pas le droit de faire des réclamations? + +--Très-bien, dit Claudie, si le voisin l'a attiré chez lui; mais si tu +l'as envoyé chez le voisin? + +--Tu avoues donc que tu l'as mangé? + +--Mangé? Non, mais il est à la broche. + +--Ah! Claudie, c'est mal. Comment! Je n'ai qu'un hégelien, un seul, un +oison d'une espèce rare et hors de prix, et tu l'enlèves sous mes yeux. +Claudie, Claudie! c'est une noirceur abominable. + +--Tu tiens donc beaucoup à ton hégelien? demanda Claudie. + +--Beaucoup? Non. Ce serait trop. Mais j'y tiens assez pour vouloir le +garder dans ma ménagerie. + +--Et l'épouser? + +--Oh! non. Ce mariage est une invention de mon père et de M. Graindorge, +ce conseiller d'État au crâne beurre frais que tu as vu chez nous. + +--Tu as tout Paris et tu m'envies un avocat! + +--Envies! Quel vilain mot! Sache, mon enfant, que je n'envie jamais. Je +suis comme César, qui n'enviait rien.... + +--Mais qui prenait tout, dit Claudie. + +--Parfait.... Donc, tu le prends? + +--Oui.... non.... peut-être.... je ne sais pas.... + +--Que fais-tu de ton Audinet? + +--Rien de bon. M. le secrétaire général, sous ombre que mes parents +l'autorisent, est venu se jeter à mes pieds, en plein kiosque, hier. + +--Et tu ne l'as pas prié de ne plus revenir? + +--J'allais lui parler, et d'un bon style, lorsque l'avocat a eu la +maladresse d'entrer. + +--C'est fâcheux! et qu'as-tu fait? + +--J'ai mis l'Audinet à la porte, et dit à l'autre: Je vais me faire +coiffer, attendez-moi, s'il vous plaît. + +--Claudie! s'écria Rita d'un air solennel, tu es une forte tête. + +--Je le crois. + +--Et tu iras loin, c'est moi qui te le prédis. À propos, dis-moi: +Connais-tu ce fier binocle qui nous contemplait hier avec tant +d'assurance, et que l'hégelien m'a présenté hier? + +--Ah! ah! dit Claudie en riant, je vois que tu ne porteras pas longtemps +le deuil de l'avocat. + +--Coquette! tu voudrais, pour ta gloire, que je mourusse de jalousie. +Quant au binocle, que tu appelles, je crois, Rouxpainsel ou Ratpainsel, +ou je ne sais comment, quel homme est-ce, je te prie? + +--C'est un druide. + +--Claudie, ma petite Claudie, ne me fais pas languir, je t'en conjure, +pense à l'hégelien que je t'ai cédé de si bon coeur, et parle-moi +franchement. + +--Eh bien, c'est un druide blond. + +--Je l'ai vu. Après? + +--C'est, dit Mlle Bonsergent, le meilleur garçon du monde et le plus +gai; mais il a le goût de tous les gentilshommes de campagne; il adore +les cuisinières. + +--Fi donc! + +--J'ai cru que tu voulais savoir la vérité vraie; si tu n'as demandé que +la vérité officielle, excuse ma sincérité.» + +À ce moment, Catherine parut et annonça M. Brancas. Rita voulut se +lever. + +«Non, reste, dit Claudie. Sa visite ne sera pas longue.» + +Le Parisien parut surpris et gêné de la rencontre de Mlle Oliveira; +cependant, comme ils avaient tous deux beaucoup d'usage du monde, cet +embarras réciproque cessa bientôt. Brancas après réflexion, fut content +d'avoir trouvé l'occasion de mettre fin à une situation ridicule. +Il déploya la plus rare habileté pour faire entendre à Rita, sans +l'offenser qu'il aimait Claudie; et Mlle Oliveira, qui riait de ses +efforts pour expliquer une chose qu'elle entendait si bien et qui lui +était indifférente, s'amusait à le pousser et à l'embarrasser. + +Après une heure de cet exercice fatiguant, Brancas épuisé et désespérant +de se faire comprendre, allait prendre congé des deux jeunes filles, +lorsque la malicieuse Rita l'arrêta court. + +«Monsieur, dit-elle, je vous entends, vous aimez Claudie et vous n'osez +me le dire. Suis-je donc si terrible? Eh! mon Dieu, rien n'est plus +simple, ma franchise vous paraîtra peut-être extraordinaire, et je ferai +peut-être mieux, suivant les règles de la _civilité puérile et honnête_, +de paraître ignorer les conventions de mon père et de M. Graindorge: +mais quoi! je suis seule sur la terre, car un père est un père et ne +peut se charger de certaines négociations difficiles et délicates. Vous +êtes libre, monsieur, et je me charge de le dire à mon père. Claudie +vous aime, je le sais.... + +--Je n'ai rien dit de pareil, s'écria Claudie. + +--Bon! je l'ai deviné. + +--Inventé! + +--Deviné. Au reste, le mot ne fait rien à la chose. Je m'offre à vous +servir de témoin. + +--Mademoiselle, dit le Parisien en lui baisant la main, vous avez la +grâce et l'esprit d'un ange. + +--Mais, dit Claudie, si Rita est un ange, que me reste-t-il à moi? + +--Tu seras une divinité, dit Rita en riant. Adieu mes amis, je vous +quitte. Mariez-vous et soyez heureux, c'est le mieux que vous puissiez +faire.» + +Là-dessus, remettant son châle et son chapeau, elle sortit. + +«Vous m'aimez donc? dit Brancas à Claudie. + +--Puisqu'elle le dit!» répliqua-t-elle en souriant. + +Comment peindre les transports et la joie de ces deux amants? Claudie +était la plus heureuse des femmes. Elle oubliait Audinet, elle +s'enivrait du bonheur présent et du bonheur à venir. Heureux moments, +trop rares dans la vie de l'homme, et qui devaient être suivis d'un +triste réveil! + +Il fut convenu que Brancas, pressé de revenir à Paris, la demanderait en +mariage le jour même, et que la noce se ferait le plus tôt possible, en +dépit de tous les Audinet. + +Le major Bonsergent, consulté, n'osa ni donner ni refuser son +consentement. Comment violer la parole donnée au colonel Malaga? Comment +rompre une amitié de cinquante ans? Cependant Claudie n'eut pas trop de +peine à le déterminer. + +«Eh bien! dit-il, si ma femme y consent....» + +Mais Élodie répondit par un refus net et catégorique. Les empressements +de Brancas, les prières et les larmes de Claudie ne purent la fléchir. + +«Faites ce qu'il vous plaira, dit-elle, vous le pouvez, mais ma volonté +est immuable. J'ai l'âme assez naïve encore pour ne pas comprendre qu'on +manque à sa parole.» + +En réalité, elle voulait se donner le temps de consulter Audinet. + +«Ne la pressez pas trop, dit à voix basse le major à Brancas, vous +la feriez butter comme un âne sur un caillou. Au reste, je réponds de +tout.» + +Brancas partit le coeur plein d'un bonheur infini. Son cheval fit en dix +minutes le trajet entre Vieilleville et la maison d'Athanase. + +«Je me marie! j'aime! je suis aimé!» dit le Parisien en sautant dans les +bras de son ami. + +--Cela se voit, dit Athanase, mon pauvre _Éclair_ est fourbu. +Maintenant, défie-toi du colonel Malaga, et souviens-toi de cet illustre +_blagueur_ qui disait que le Capitole est voisin de la roche Tarpéienne. + + + + + XVI + + +Audinet était rentré chez lui plein de rage. La froideur presque +méprisante de Claudie le désespérait. Le lendemain de la demande de +mariage faite par Brancas, il alla chez le major Bonsergent et ne +rencontra qu'Élodie. Il apprit d'elle le nouveau et irréparable malheur +dont il était menacé, et sortit plein de fureur. + +«Je l'aime assez, dit-il, pour la haïr jusqu'à la mort. Oh! je me +vengerai.» + +Tout à coup une idée infernale se présenta à lui, et il l'adopta +sur-le-champ. + +Le soir même, vers six heures, Brancas reçut un billet anonyme ainsi +conçu: + +«On vous trompe. La personne que vous aimez en aime un autre, et tous +les soirs, à onze heures, le reçoit dans sa chambre. Vous pouvez vous en +assurer vous-même, + + «UNE AMIE INCONNUE.» + +L'écriture était contrefaite. Brancas pâlit de colère et de douleur. +Audinet aux genoux de Claudie lui revint à l'esprit. + +«Quoi! ce misérable!...» pensa-t-il indigné. + +On a beaucoup médit des lettres anonymes. Il est vrai pourtant qu'elles +produisent généralement plus d'effet que les lettres signées des noms +les plus respectables, et la marque la plus certaine de leur utilité est +l'usage constant qu'en font un si grand nombre de gens dans toutes +les petites villes de province. Le Parisien, entraîné par une force +invincible, prit le chemin de Vieilleville, et, sans se montrer à +personne, se mit à rôder aux environs de la maison Bonsergent. + +Il n'attendit pas longtemps. À onze heures, Audinet parut, +reconnaissable seulement à sa démarche, car la nuit était noire et +éclairée seulement de la pâle lueur des étoiles. Le coeur de l'avocat +battit violemment. + +Le secrétaire général ouvrit avec un passe-partout la porte du jardin, +voisine du kiosque, que longeait une rue déserte, et la referma avec +soin. L'avocat, déjà ébranlé par la vue de ce passe-partout, voulut +vérifier son malheur jusqu'au bout. S'aidant des pieds et des mains, +il grimpa sur le mur, et de là, sans trop d'effort, descendit dans le +jardin. Il suivit avec précaution les traces d'Audinet, et parvint à +quelques pas de la maison. Là, il vit le secrétaire général escalader, +au moyen d'une échelle de cordes, la fenêtre de Claudie, qui était au +premier étage, à côté de celle de sa mère, et se jeter dans les bras +d'une femme vêtue de blanc qui tenait l'échelle. + +Brancas demeura atterré. Aucun doute n'était possible. Il connaissait +cette chambre et celle qui l'habitait. Dans la fureur dont il était +animé, il eut envie de grimper lui-même après Audinet, de surprendre +la perfide, de la confondre et de la tuer. Heureusement, Audinet avait +retiré l'échelle de cordes, et le jeune homme se trouvait sans armes et +sans moyens de vengeance! + +«Quelle école! pensait-il les dents serrées. Voilà une vertu de +province! Et moi qui ai dédaigné pour elle Rita, un million et la +députation. Amour, richesse, ambition, tout m'échappe!» + +Il attendit Audinet. Il voulait le forcer à se battre et le tuer à +tout prix; mais une pluie violente le força de sortir du jardin et +de chercher asile sous un toit qui s'avançait en saillie dans la rue +voisine. Cet incident changea le cours de ses idées; la pluie et le +froid le glaçaient; il se sentit pris d'une fièvre violente et rentra +chez Athanase, qui ne s'était aperçu ni de son départ ni de son retour. + +Le lendemain, malgré la fièvre, l'avocat résolut de partir. Son ami +essaya de l'en détourner. + +«Non, dit Brancas, j'ai reçu des lettres d'un client dont le procès va +se juger dans trois jours. Il faut que je parte. + +--Eh! pourquoi ne m'en as-tu pas parlé plus tôt? + +--Je l'avais oublié, dit Brancas. Envoie, je te prie, un exprès porter +cette lettre à Mlle Bonsergent. + +--Pourquoi n'y vas-tu pas toi-même? + +--Je suis pressé. Je veux faire ma malle. Ne m'interroge pas. + +--Hum! ceci est bien extraordinaire,» dit Ripainsel; mais il ne fit +aucune question. + +Claudie était de la plus belle humeur du monde lorsqu'elle reçut la +lettre de son amant. Elle chantait, elle riait, elle faisait mille +caresses au major. Elle prit la lettre et monta dans sa chambre pour la +lire plus à l'aise. D'une main légère, elle rompit le cachet, la lut et +tomba évanouie. Voici ce terrible billet: + +«Claudie, j'ai vu cette nuit, à onze heures, Audinet monter dans votre +chambre; vous teniez l'échelle de cordes. Ne mentez pas; je l'ai vu. Je +voulais d'abord vous tuer et lui avec vous, et punir votre infamie. +Il vaut mieux que je parte. Adieu, vivez heureuse, si votre crime vous +laisse sans remords. + +«Celui qui vous aimait, qui vous hait et qui vous maudit. + + «BRANCAS.» + +Quelques instants après, elle reprit ses sens, vit la lettre et comprit +tout son malheur. + +«Est-ce que je rêve? dit-elle; il m'a vue! il a vu Audinet! Il me croit +criminelle; et, sans me laisser le temps de me justifier, il part!.... +C'est impossible. Où donc étais-je cette nuit? Ma mère était malade; on +m'avait fait un lit près du sien; j'ai dormi dans sa chambre. Qui donc +a pu tenir une échelle de cordes et faire monter cet homme!.... Ah! +malheureuse que je suis! Et Catherine?» + +Elle sonna. La servante parut. + +«Catherine, dit impétueusement Claudie, qu'avez-vous fait cette nuit? + +--J'ai dormi, mademoiselle, répondit-elle un peu troublée. + +--Vous dormiez à onze heures du soir?» + +Catherine garda le silence. + +«Vous n'avez fait entrer personne dans ma chambre? Répondez-moi +sincèrement, ou je vous fais interroger par mon père. + +--Mademoiselle, dit Catherine effrayée, pardonnez-moi, c'est lui qui l'a +voulu. + +--Qui, lui? + +--M. Audinet. Il me dit que c'était une pure plaisanterie, et comme +mademoiselle couchait depuis deux jours dans la chambre de sa mère, je +ne crus pas mal faire.... + +--C'est bien, Catherine. Si pareille chose se renouvelle, je le dirai +à mon père, qui vous tuera comme deux chiens, vous et votre complice. +Restez, je vous pardonne, à condition que vous allez faire porter ceci à +M. Brancas, chez M. Ripainsel. + +--Oh! c'est facile, dit Catherine, charmée d'en être quitte à si bon +compte. Le garçon boulanger du coin, qui me fait les doux yeux, prendra +le cheval de son patron et fera votre commission en vingt minutes.» + +Voici la lettre de Claudie: + +«Vous m'accusez d'infamie! Vous me condamnez sans m'entendre et vous +partez! Je vous le défends, monsieur! Je veux que vous connaissiez les +vrais coupables! Après, vous partirez, car je ne vous reverrai jamais: +vous avez douté de moi. + + «CLAUDIE.» + +Brancas lut ces lignes et se sentit ébranlé. Comme tous les amants, il +désirait trouver sa maîtresse innocente. + +«Cependant, j'ai vu! se dit-il. Que va-t-elle inventer pour sortir +d'affaire. Cet Audinet est capable de tout, mais qui donc tenait +l'échelle? Mme Bonsergent est malade et ne quitte pas le lit.... Suis-je +aveugle ou insensé? Après tout, il sera toujours temps de partir?» + +Sur ces sages réflexions, il fit seller un cheval, partit au galop et +descendit à la porte du major. Claudie l'attendait, le prit par la main, +et, sans dire un mot, le mit en présence de Catherine, qui répéta les +explications qu'elle avait données. + +«Eh bien?» dit Claudie, restée seule avec le Parisien. + +Il se jeta à ses genoux et demanda pardon dans les termes les plus +éloquents. Claudie demeura inflexible. C'était une âme fière, hautaine +et obstinée, qui aimait mieux être brisée que plier, et qui ne +pardonnait pas à son amant d'avoir douté d'elle. + +«Claudie! s'écria Brancas, je vous adore. Qui n'eût douté comme moi +devant ce terrible témoignage? Claudie, ayez pitié de mon désespoir. + +--Adieu! dit-elle. + +Brancas, désespéré, se mit à la recherche du secrétaire général. Il +voulait venger sur lui toutes ses douleurs. Audinet le vit entrer +en tremblant dans son cabinet de travail. Le visage du Parisien, +ordinairement doux et poli, était en ce moment-là contracté par une +fureur froide qui glaça le sang dans les veines du secrétaire général. + +«Monsieur, dit Brancas sans le saluer, connaissez-vous cette écriture?» + +Il montrait le billet anonyme. + +«Non, dit Audinet, qui recula instinctivement dans un coin de la +chambre. + +--Vous êtes un infâme menteur et un misérable coquin!» s'écria Brancas +d'une voix tonnante. + +Au bruit, le colonel Malaga entra. + +«Qui se permet de parler ainsi chez moi? dit le colonel. + +--Moi! répliqua Brancas furieux. Moi! qui parle à monsieur votre fils. + +--Qui? vous! reprit le colonel d'une voix insolente. Et d'abord, mon +petit monsieur, commencez par ôter votre chapeau. Je suis chez moi et je +veux qu'on me respecte. + +--Monsieur, dit Brancas, je crois parler à un homme d'honneur. + +--C'est fort heureux! interrompit Malaga. + +--Et je viens vous dire que votre fils est un misérable!... + +--Encore! dit le colonel. Est-ce que vous avez fait votre testament, +monsieur le Parisien? + +--On m'avait bien prévenu, dit amèrement Brancas, qu'offensé par le fils +j'aurais à me battre avec le père. + +--Eh bien, il fallait profiter de l'avis, dit le colonel. Quelle est +votre arme? + +--Le pistolet. + +--Très-bien, monsieur. Demain matin, à sept heures, je vous attends.» + +Audinet sourit d'un air de mauvais augure. Brancas sortit de la maison, +et sans reprendre haleine, retourna chez Ripainsel. Celui-ci était le +plus heureux des hommes. + +«Tiens, lis, dit-il. + +«M. Oliveira prie M. Athanase Ripainsel de lui faire l'honneur de dîner +avec lui lundi prochain.» + +--Je parie, ajouta-t-il d'un air fat, que miss Rita ne dédaigne pas ton +serviteur.... Tous les bonheurs à la fois! + +--Tant pis! répliqua Brancas, que la vue de cet homme heureux +contrariait secrètement. + +--Comment, tant pis! + +--Eh oui, tant pis pour toi, tant pis pour Rita, tant pis pour le Grand +Turc et pour le Grand Mogol! Toutes les femmes ne valent pas le diable! + +--Oh! oh! dit Ripainsel, le vent souffle-t-il de ce côté-là, mon +compère?.... À propos tu ne pars plus? + +--Non. Je vais demain couper la gorge au colonel Malaga. + +--Qu'est-ce que je te disais? Je parie que tu as écrasé la patte de son +chien? Vieux soudard, va! J'espère bien qu'il ne mourra pas dans son +lit. + +--Veux-tu être mon témoin? + +--Parbleu! Quelle est ton arme? + +--Le pistolet. + +--Tu es habile? + +--Oui, assez. + +--Allons, tant mieux, répliqua Ripainsel qui cacha son inquiétude sous +un air de bonne humeur. Tire le premier, si tu peux, et coupe-lui le +nez proprement. Veux-tu te faire la main d'avance? J'ai là d'excellents +pistolets de tir.» + +La soirée se passa en exercices de cette espèce. Brancas cherchait à +tromper sa colère et son désespoir. Il ne put s'empêcher de confier +à son ami la querelle qu'il avait eue le matin avec Claudie, et le +fâcheux résultat de sa crédulité. Athanase haussa les épaules. + +--C'est un orage qui passera, dit-il. Claudie veut se faire valoir. +C'est fort bien fait. Cela t'apprendra à ne jamais croire ce que tu +vois, et à obéir; disposition excellente pour entrer en ménage. Je veux +qu'on m'empale si jamais il m'arrive de soupçonner Rita. + +--Tu es donc bien avant dans ses bonnes grâces? + +--Aussi avant qu'on puisse l'être, ami de mon coeur, répondit Athanase. +Tous les jours je la vois, je lui dis que je l'aime, elle rit; que je +veux l'épouser, et elle refuse en riant; hier, en parlant, j'ai baisé la +main qu'elle me tendait à l'anglaise pour la serrer. Elle m'a fermé +la porte au nez. Si ce n'est pas là de l'amour je ne m'y connais plus. +Oliveira ne voit rien ou ne veut rien voir, et ton oncle lui-même, le +conseiller au crâne beurre frais, en prend son parti et ne me fait plus +mauvais accueil. + +--Heureux garçon! dit Brancas en soupirant. + +--Va, ton tour reviendra, dit Athanase; en attendant, buvons frais; la +joie est au fond des pots.» + +Brancas suivit son conseil, mais la tristesse le gagnait. + +«Si je ne t'avais vu brave en plusieurs occasions, dit Athanase, +j'aurais peur pour toi de quelque faiblesse. + +--Je ne suis pas faible, répondit Brancas, et je ne crains pas la mort; +mais puis-je me consoler d'avoir perdu Claudie? + +--Bah! dit Athanase, qu'est-ce que l'amour? Je ne sais plus qui l'a dit: +C'est le contact de deux épidermes. Que l'épiderme soit brun, rose ou +blanc, ou rance et jauni comme un vieux parchemin, c'est toujours un +épiderme, et la nature n'en suit pas moins ses lois éternelles. + +--Impie! s'écria Brancas, est-ce que Rita n'est qu'un épiderme? + +--Les personnalités sont interdites, dit gravement Athanase. + +--Je plains le major Bonsergent, dit Brancas après un long silence; il +perd un élève qui était près de lui faire honneur. + +--Eh! tu n'es pas perdu, j'espère. + +--Je l'espère aussi, si tu veux dire que je ne suis pas mort, mais mon +coeur est déchiré de regrets, et je bénirai la balle qui m'ôtera la vie. + +--Quel charmant convive tu fais? dit Athanase. La vie! la mort! Eh! tu +ne rabâches que ces deux mots! Après tout, la vie, c'est peut-être la +mort; la mort, c'est peut-être la vie. + +--Mon cher ami, dit Brancas, ayons le courage de contempler la mort en +face. Ce n'est rien ou peu de chose. C'est le passage d'une existence à +une autre. + +--On change de chemise, dit Athanase; voilà tout. + +--Qu'est-ce que le globe terrestre? continua l'avocat; un amas de +matières en décomposition et en recomposition continuelle, un tas de +détritus immondes, un séjour malsain, une étable où tous les animaux +de la création se vautrent à l'envi, une goutte de substance en fusion +détachée du soleil par un coup de tête de comète aventureuse, un je ne +sais quoi dont la petitesse doit faire rire les habitants de Saturne et +de Jupiter. C'est bien la peine de regretter ce logement? Quelque part +que m'envoie la Providence, je ne saurais trouver pire séjour. + +--Très bien! dit Athanase. Il est neuf heures. Allons-nous nous coucher. +Il faut avoir l'oeil clair, la main sûre et l'esprit net, et par ce +moyen, camper une balle dans le nez du sieur Malaga, qui ressemble à une +trompe.» + +Le même soir, le colonel alla rendre visite au major Bonsergent. Son air +grave et farouche étonna Claudie qui sortit sur un signe de son père. + +«Veux-tu me servir de témoin? demanda le colonel. + +--Tu te bats? dit le major étonné. + +--Oui. + +--Contre qui? + +--Contre ce maudit Parisien. + +--Il t'a offensé? + +--Moi? non. Je l'ai entendu se quereller avec Audinet, et.... + +--À quel propos? + +--Je l'ignore. Audinet n'a pas voulu me le dire. + +--Et l'autre? + +--Je ne lui ai pas demandé. + +--Il fallait les laisser se quereller. + +--Mon cher ami, dit le colonel avec effort, tu connais ce pauvre +Audinet. Sa place l'oblige à beaucoup de ménagements, et.... + +--Il t'envoie ferrailler à sa place? Brave garçon! va. Entre nous, plus +je le vois, plus je me félicite que Claudie n'en ait pas voulu. + +--Ne parlons plus de cela, dit le colonel avec impatience. Veux-tu, oui +ou non, me servir de témoin? + +--Contre mon futur gendre? C'est impossible; mais toute la garnison se +fera un plaisir de me remplacer. À quel heure est le duel? + +--À sept heures du matin.» + +Le colonel sortit brusquement, et sur son passage heurta Catherine, qui +prêtait l'oreille suivant l'usage de son métier et qui se hâta d'avertir +sa maîtresse. Cette terrible nouvelle ébranla la fière Claudie. Elle +sentit à ce coup combien son amant lui était cher, et, malgré l'orgueil +qui luttait dans son coeur contre l'amour, elle écrivit à Brancas ces +deux mots: + +«Aimez-moi et vivez. + + «CLAUDIE.» + +Elle passa toute la nuit dans une inquiétude mortelle, rêvant toute +éveillée, et croyant voir le corps sanglant de Brancas. Elle pria Dieu +avec une ferveur extraordinaire. + +«Hélas! pensait-elle, c'est mon orgueil qui l'a perdu.» + +Le matin, dès six heures, elle vit son père prendre sa canne et sortir. + +«Où vas-tu? dit-elle. + +--Me promener dans la campagne. + +--Tâche d'empêcher cet affreux duel! s'écria-t-elle. + +--Qui te l'a dit? demanda le vieillard étonné. + +--Qu'importe? Je le sais.» + +Et elle se hâta de lui raconter la perfidie d'Audinet, sa querelle +avec Brancas, et le refus qu'elle avait fait de se réconcilier, et les +raisons probables du duel. + +--Ah! le lâche coquin!» s'écria le major en pensant à Audinet. + +Il courut chez le colonel Malaga. Celui-ci était déjà sorti avec ses +témoins. Le major prit des informations dans le voisinage, et suivant +toujours le colonel comme à la piste, il parvint à l'apercevoir. Mais +déjà il était trop tard. Le combat était commencé. + +Brancas et Ripainsel, accompagnés d'un officier de la garnison de +Vieilleville, qui servait de second témoin à l'avocat, arrivèrent les +premiers sur le terrain. Peu après parut le colonel. On se salua, +on chargea les armes, on mesura quinze pas de distance et les deux +adversaires se mirent en ligne. Le hasard favorisa Brancas, qui tira le +premier. + +La balle effleura seulement le front du colonel et coupa une touffe de +cheveux. + +«Bien visé! dit Malaga, mais voici qui est mieux...» + +Au même moment arrivait le major tout essoufflé. + +«Ne tire pas!» s'écria-t-il. + +Malaga baissa son pistolet, déjà levé et attendit. + +«Malaga, dit Bonsergent, écoute-moi deux minutes, et tu feras après cela +ce que tu voudras.» + +Le colonel y consentit, et les témoins s'étant écartés par discrétion, +le major lui répéta le récit de Claudie. Malaga frémit de rage. + +«Et c'est là mon fils! s'écria-t-il. Mais, pour mon honneur, il faut que +ce jeune homme me fasse des excuses. + +--Des excuses de quoi? dit le major. + +--De tout ce qu'il lui plaira. Je ne veux pas qu'il soit dit qu'on +m'aura bravé impunément.» + +Bonsergent haussa les épaules. + +«Non, point d'excuses! dit Brancas. J'ai tiré sur lui qu'il tire sur +moi. Plus tard, nous verrons.» + +Le major lui remit le billet de Claudie. Brancas le lut, et lui sautant +au cou: + +«Ah! mon père! s'écria-t-il, que je suis heureux! + +--Êtes-vous prêt? dit le colonel. + +--Je le suis.» + +Le coup partit, et Brancas, frappé dans la poitrine, tomba sanglant sur +le gazon. Ripainsel et le major coururent à lui et le relevèrent. Il +essaya de parler et s'évanouit. Le colonel voulut s'approcher. + +«Va-t'en! lui cria Bonsergent d'une voix terrible, va-t'en! Il ne tient +presque à rien que je prenne sa place.» + +Malaga partit, et à trois cents pas de là il rencontra son fils Audinet, +qui rôdait, attendant l'issue du combat. Ce fût une fâcheuse idée, car +le colonel, exaspéré par les révélations de Bonsergent, lui brisa sa +canne sur les épaules, et l'aurait assommé, sans l'intervention des +témoins. + +Comment peindre la douleur de Claudie! Heureusement, on ne meurt pas de +toutes les balles. Celle-ci fut extraite assez habilement, et l'histoire +de ces deux amants a fini comme les contes de fées. Ils se marièrent, +ils vivront longtemps, et ils ont beaucoup d'enfants. Si ce n'est là le +bonheur, je ne m'y connais pas. Brancas, devenu sage, et riche de ses +plaidoyers et de la succession de l'oncle Graindorge, voyage à travers +le monde avec sa femme, ses enfants et son yacht, libre et heureux comme +un Anglais hors de son île. Sa dernière lettre que j'ai reçue il y a +trois jours, est datée de Bornéo. + +Rita, qui a épousé le bel Athanase, aujourd'hui député au Corps +législatif, est heureuse comme toutes les Parisiennes. + +Malaga vit encore. + +Audinet remplit je ne sais quelles fonctions, je ne sais où. + + + + + + LES + + AMOURS DE QUATERQUEM + + + + + I + + +«Oui, dit Quaterquem en posant sa plume sur la table, le problème +est résolu, et le ballon va voler comme l'hirondelle et remplacer la +diligence. J'aurai des millions.... (Dieu! que ce pain est dur!) et les +duchesses se rouleront à mes pieds.... (ce sale Auvergnat devrait +me donner de l'eau mieux filtrée); le monde est à moi. À propos, que +vais-je en faire?» + +À ce moment le portier entra. + +«Monsieur, dit-il, c'est aujourd'hui le 15 avril! + +--J'en suis bien aise. Fait-il chaud? + +--Oui, monsieur, assez. Je vous apporte la petite quittance.... + +--Les feuilles commencent à pousser? + +--Oui, monsieur. Le propriétaire.... + +--Et les oiseaux chantent dans les bois? + +--Monsieur, je le présume. J'étais venu.... + +--Ô puissante nature, toujours belle et toujours riante dans sa jeunesse +immortelle! + +--Monsieur, c'est deux cents francs.... + +--Que tu m'apportes? Sois le bien venu, mon brave. Et quel est l'homme +généreux?... + +--Monsieur, c'est le propriétaire.... + +--Qui me les envoie? Oh! digne homme! + +--Non, monsieur.... + +--Comment ton propriétaire n'est pas un digne homme? + +--Je ne dis pas cela. + +--Mais tu l'as dit. + +--Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, je ne l'ai pas dit! + +--J'ai donc menti?» dit Quaterquem en se levant d'un bond. + +À cette vue, le portier ouvrit la porte et recula sur le palier. + +«Monsieur, dit-il, au nom du ciel, ne vous fâchez pas. Je veux dire que +mon propriétaire m'envoie, non pas vous donner, mais vous demander deux +cents francs. + +--Ouf! dit Quaterquem. Et à quelle occasion, je te prie? Est-ce +aujourd'hui sa fête? + +--Non, monsieur. + +--Ou celle de sa femme, qui a le nez fait comme une vitelotte et rouge +comme un homard cuit? + +--Non, monsieur, c'est.... + +--Croit-il que je prête de l'argent à la petite semaine? + +--Monsieur vous lui devez un terme. + +--Déjà? + +--Oui, monsieur; vous êtes entré ici le 15 janvier 1859: cela fait +aujourd'hui trois mois. + +--Trois mois! Comme le temps passe vite! + + La vie est un vase fragile; + Le briser, hélas! est facile. + +La vie, mon pauvre ami, est comme un mur dans lequel on enfonce quelques +clous de distance en distance. Ces clous, ce sont les jours heureux. +De loin, ils paraissent innombrables; arrachez-les, il n'y en pas assez +pour remplir la main. Sais-tu qui a dit cela? + +--Non, monsieur. + +--C'est Bossuet. As-tu lu Bossuet? + +--Non, monsieur. + +--Tant pis. C'était un grand homme, un beau génie, un aigle de Meaux. + +--Monsieur, je suis pressé. Si vous vouliez.... + +--Te payer? Si je le veux? Eh! mon pauvre ami, que ne parlais-tu plus +tôt.» + +Quaterquem tira de sa poche la clef de son secrétaire. Au moment de la +mettre dans la serrure, il se retourna. Le portier frémit d'impatience. + +«Es-tu bien sûr, dit-il, que nous sommes au 15 avril? + +--Monsieur, voici l'almanach. + +--Tu sais le proverbe: «Menteur comme un almanach.» Je me défie des +almanachs. + +--Voici le journal de ce matin. + +--Est-ce que tu crois tout ce que dit un journal? + +--Oui, monsieur; je crois tout ce qu'on imprime. + +--Eh bien! mon cher ami, je vais te donner une preuve certaine que le +journal a menti. Assieds-toi sur cette chaise et prête-moi une oreille +attentive. Mon histoire ne sera pas trop longue. + +--Monsieur, le propriétaire m'attend. + +--Va lui dire qu'il débouche une bouteille de vin de Sauterne. Cela lui +fera prendre patience. + +--Monsieur.... + +--Ah! tu m'ennuies, à la fin. Veux-tu m'écouter, oui ou non? + +--Monsieur je veux être payé. + +--Eh! je ne suis pas sourd. Écoute d'abord mon histoire. Elle a plus de +rapport que tu ne crois avec ta demande. Je suis né sur les bords de la +Rance, qui est la plus belle rivière de la Bretagne, et, par suite, du +monde entier. Mon père, qui est mort l'an dernier, m'a laissé huit ou +dix hectares de landes que j'ai vendues six mille francs. J'attendais +l'argent le 14 avril. Or, il n'est pas arrivé. Donc, nous ne sommes pas +encore au 15. Donc, il faut prendre patience, et revenir ici quand le 15 +avril sera arrivé, c'est-à-dire quand j'aurai reçu mes six mille francs. +As-tu compris? + +--Oui, monsieur; et je m'en vais. + +--Bonsoir, mon ami. + +--Je vais chez le propriétaire. + +--Présente-lui mes compliments. + +--Oui, monsieur; et je lui dirai que vous refusez de payer votre terme, +et il vous fera mettre à la porte. + +--Plaît-il? + +--À la porte; oui, monsieur, à la porte,» dit le portier en prenant la +fuite. + +Quaterquem ne le poursuivit pas. Il s'assit dans son fauteuil, les bras +croisés, les jambes étendues, et réfléchit profondément. + +«Décidément, dit-il, la condition de locataire est insupportable. Il +faut que je me fasse bâtir une maison.... Bah! à quoi bon? Quand on peut +fendre l'air comme une hirondelle, faut-il se mettre en cage comme un +serin?... Conçoit-on ce notaire qui garde mes six mille francs?» + +Trois coups frappés à la porte interrompirent les réflexions de notre +ami. + +«Entrez!» dit-il. + +Aussitôt un homme de mine douce et polie se présenta. + +«Monsieur, dit-il en refusant la chaise que Quaterquem lui offrait, +c'est à monsieur Yves Quaterquem, professeur de physique et de chimie, +que j'ai l'honneur de parler? + +--Oui, monsieur, à lui-même. + +--Monsieur, je suis charmé de faire votre connaissance. C'est vous qui +avez fait des recherches très-savantes sur la manière de diriger les +aérostats? + +--Oui, monsieur, et ces recherches viennent d'aboutir aujourd'hui même +à la solution du problème. Depuis une heure, je suis certain du succès. +Est-ce à un confrère que j'ai l'honneur de parler? + +--Pas tout à fait, monsieur, bien que je fasse grand cas des sciences et +que j'honore particulièrement les savants. Votre réputation, monsieur, +est venue jusqu'à moi. + +--Monsieur!... + +--Dans la pratique de ma profession, j'ai souvent affaire aux hommes de +votre génie, aux inventeurs, et j'ose dire qu'ils n'ont jamais eu qu'à +se louer de moi. + +--Monsieur, je vous crois. Quelle est votre profession, s'il vous plaît? + +--Monsieur, je suis connu par mes exploits. + +--Vous êtes officier? + +--Oui, monsieur, officier public, ou si vous voulez, jurisconsulte +chargé de citer, notifier et signifier, au plus juste prix, les +ordonnances de justice, jugements et arrêts de messieurs de la cour et +du tribunal civil. + +--Ah! vous êtes huissier, mon cher monsieur; j'en suis bien aise. J'ai +toujours aimé les huissiers. Asseyez-vous donc, je vous en prie. + +--Monsieur je ne saurais....» + +Ici l'homme tira de sa poche un papier timbré, parfaitement illisible. + +«Croyez, continua-t-il, que j'accomplis à regret un pénible devoir. M. +Mardochée, mon client, vous fait réclamer la petite somme de quinze +cent trente-cinq francs quarante-trois centimes, composant en principal, +intérêts et frais, le montant de sa créance. + +--Ah! oui, je me souviens. Il me vendit il y a six mois, trois ou quatre +instruments de physique. Cela faisait sept cents francs, si je ne me +trompe. + +--Oui, monsieur, et les frais de recouvrement de ladite créance font le +reste. Vous avez été condamné par défaut. + +--Et si je ne paye pas aujourd'hui, qu'arrivera-t-il? + +--Monsieur, j'ai regret de le dire, mais je me verrai forcé de saisir +vos meubles, vos papiers et vos instruments. + +--Saisir!... Qui parle de saisir? cria-t-on du corridor. Les meubles +sont à moi et garantissent le payement du loyer.» + +Au même moment, un grand et gros homme entra dans la chambre. + +«Ma foi, dit Quaterquem en s'asseyant dans un fauteuil, voyons qui +l'emportera. Nous allons rire. Mon cher propriétaire, ajouta-t-il, je +vous présente mon huissier; mon cher huissier, je vous présente mon +propriétaire. + +--Monsieur, dit le propriétaire, on ne se joue pas de moi. Je veux de +l'argent! + +--Parbleu! dit Quaterquem, vous n'êtes pas dégoûté. J'en demande au ciel +tous les jours, et je ne sais comment l'obtenir. Croiriez-vous qu'hier +même j'attendais six mille francs, et que je n'ai pas reçu une seule +guinée, une seule piastre, un seul petit écu!» + +L'huissier était assis et griffonnait en silence. + +«Que faites-vous là? demanda le propriétaire. + +--.... Où étant et parlant à sa personne.... dit l'huissier. Vous le +voyez bien, j'instrumente et je dresse un procès-verbal de saisie. + +--Ces meubles sont à moi! cria le propriétaire. + +--Aussitôt que mon client sera payé, oui, monsieur.» + +La querelle allait s'échauffer. Heureusement le facteur monta l'escalier +et parut tenant à la main une lettre chargée. Quaterquem brisa le cachet +et en tira six billets de banque de mille francs. + +«Sauvé! dit-il; ô facteur chéri, porteur de la bonne nouvelle, prends +cette pièce de cinq francs, la dernière qui orne mon porte-monnaie, et +va boire à ma santé.» + +Le facteur salua en mettant la main sur son coeur et partit. + +«Et vous, amis généreux qui ne m'avez pas abandonné dans le malheur, +soyez bénis! (Voici votre argent; rendez-moi la monnaie.) À celui qui a +tout perdu, il reste toujours une dernière consolation, c'est le visage +affligé de son créancier. Ses amis peuvent l'oublier, son chien peut +chercher un autre maître, mais son créancier, toujours fidèle et dévoué, +ne le quittera que sur le seuil du cimetière.» + +Quand le propriétaire et l'ambassadeur de Mardochée furent partis, +Quaterquem devint rêveur. + +«Çà, dit-il, me voilà riche! De six mille francs ôtez dix-sept cent +trente-cinq francs quarante-trois centimes dont j'ai fait présent à ces +braves gens, il me reste quatre mille deux cent soixante-quatre francs +et cinquante-sept centimes pour dîner ce soir. C'est un beau denier, et +le fils de mon père est un puissant seigneur. Comment viendrai-je à bout +d'une pareille somme?» + +Tout en parlant, il regardait la pendule. + +«Tiens, dit-il, il est trois heures, et je n'ai pas déjeuné. C'est +l'effet des émotions violentes. Sortons. La promenade est la mère des +idées, et le boulevard des Italiens est leur père.» + +Là-dessus, il prit le chemin du boulevard. Il ne devinait guère quelle +influence cette promenade aurait sur sa destinée. + + + + + II + + +Yves Quaterquem était l'un des savants les plus civilisés qui aient +jamais monté l'escalier de l'Institut. Son père, vieux marin breton, +ayant gagné quelque argent à pêcher la morue sur les côtes de +Terre-Neuve, l'avait fait élever avec soin, et le jeune Quaterquem, +qui joignait à la ferme volonté de sa race une intelligence pénétrante, +devint en peu d'années l'un des mécaniciens les plus distingués de +France; mais toujours occupé d'inventer des machines nouvelles et +négligeant le soin de sa fortune, il vivait à grand'peine, sans +argent et presque sans dettes, au sixième étage d'une maison de la rue +Montmartre. Souvent il rêvait la gloire et quelque découverte qui devait +rendre son nom immortel: c'est ce rêve qui nourrit les hommes de génie +inconnus. + +«Dieu sait, dit un jour Quaterquem, tout ce que le genre humain doit à +l'inventeur des diligences; la vapeur et les chemins de fer civilisent +l'Europe et peuplent l'Amérique; avec les ballons, qui sait? je +défricherai peut-être l'Océanie! Or, que manque-t-il aux ballons? +Ce n'est pas le point d'appui, ce n'est pas le moteur: c'est le +gouvernail.... Voilà ce qu'il faut chercher. Si je le trouve, Christophe +Colomb, près de moi, ne sera qu'un marin d'Asnières.» + +Et il chercha pendant deux ans. + +Le 15 avril 1858, jour où commence cette histoire, le problème, après +mille expériences, se trouva résolu, et Quaterquem se vit en passe de +faire le tour du monde en vingt-quatre heures et de cracher sans effort +sur la plus haute cime des Andes. Il avait alors vingt-six ans. C'est +l'âge d'aimer la gloire et d'en jouir. + +Il est des hommes de génie qui frappent les yeux tout d'abord et qui +se promènent dans Paris avec la majesté des dieux immortels. Notre ami +Quaterquem n'était pas de ceux-là. Les mains croisées derrière le dos, +le chapeau rejeté en arrière, il marchait lentement, plein d'un calme +admirable et sans regarder personne. + +Au coin du boulevard et de la rue Vivienne, il fit une réflexion. + +«En vérité, pensa-t-il, je suis un terrible égoïste. À trois heures +j'ai fait fortune, il est trois heures et quart, et j'ai déjà oublié mes +amis; il faut que ce maudit argent ait des charmes bien extraordinaires. +Si je leur offrais un bol de punch pour réparer ma faute? Eh! parbleu! +voilà justement le bol.» + +Il entra dans un de ces brillants magasins de bric-à-brac qu'on vient +voir des extrémités du monde civilisé, et où l'on rencontre pêle-mêle +les armures, les casques, les sabres, les dagues, les épées, les +cafetières, les vases du Japon et tous les brillants joujoux qui sont la +spécialité de l'industrie parisienne. + +«Combien vaut ce vase de Sèvres? demanda-t-il au marchand. + +--Trois mille francs, monsieur.» + +Quaterquem se mordit les lèvres. + +«Monsieur, dit le marchand, pensez que le vase est unique en Europe. +Aussitôt qu'il fut fait, on en brisa le moule. Voyez la peinture, c'est +une copie de la «Jeune fille à la cruche cassée,» de Greuse. Cette copie +est admirable. Elle fut faite sur l'ordre du grand Napoléon.» + +Quaterquem se mit à rire. + +«Vous en doutez, peut-être? continua le marchand. Êtes-vous du métier? + +--Non; je suis géomètre. + +--Justement, monsieur; Napoléon en fit présent à M. Monge, comte de +Péluze, qui était un fameux géomètre et son grand ami, comme vous savez; +et les héritiers de M. le comte de Péluze l'ont vendu à un prince russe, +de qui je le tiens. + +--Je vous crois, dit Quaterquem; mais c'est bien cher, trois mille +francs! + +--Monsieur, reprit le marchand, nous avons de la porcelaine de Limoges +toute neuve à meilleur marché.» + +Cela ne faisait pas le compte de l'acheteur. Il fit le tour du magasin; +mais il ne pensait qu'au vase de Sèvres. Enfin il le paya, l'emporta +chez lui, et écrivit à dix-sept de ses plus intimes amis la +lettre-circulaire que voici: + + «Mon cher ami, + +«Archimède ne demandait qu'un levier pour soulever l'univers. J'ai +trouvé mieux; je conduis les ballons comme un cocher conduit un omnibus. +Dans un mois j'irai voir Pékin. Prépare tes commissions pour le chef du +Céleste-Empire, frère de la lune et cousin germain du soleil. + +«Un bonheur ne vient jamais seul; l'or ruisselle dans mes poches, et je +viens d'acheter un ancien plat à barbe de Napoléon, né à Sèvres; c'est +là que nous ferons le punch. Je t'attends ce soir à neuf heures. + +«Tout à toi: + + «YVES QUATERQUEM.» + +Quand les dix-sept lettres furent écrites, il se leva pour chercher un +bâton de cire à cacheter. Dans ce brusque mouvement, le vase de Sèvres, +heurté, tomba sur le plancher et se brisa en plusieurs morceaux. + +Quaterquem demeura quelque temps immobile. La surprise, le désespoir, le +regret de l'argent perdu et du chef-d'oeuvre brisé l'accablaient en même +temps. Enfin il prit son parti, et tristement écrivit au bas de toutes +ses lettres ce post-scriptum. + +«P. S. Enfer et damnation! Je viens de casser le plat à barbe de +Napoléon. Ne te dérange pas. Le punch est remis à des temps meilleurs. +Au diable le vase, l'ouvrier qui le fit, Napoléon qui le donna à Monge, +Monge qui le légua à ses neveux, les neveux, qui l'ont vendu au prince +russe, et le prince russe qui eut la sotte idée de s'en défaire! Adieu. +Je vais à l'Opéra-Comique.» + +Puis il cacheta et mit à la poste ses dix-sept lettres. À huit heures +il entrait à l'Opéra-Comique. Par hasard, il ne trouva de place que dans +une loge, et se plaça au premier rang. Ce hasard devait décider de sa +vie. + +La loge était vide; mais un quart d'heure après, un Anglais entra, +flanqué de deux Anglaises: l'une blonde et mûre comme une vieille pomme +ridée par le froid de l'hiver; l'autre, non moins blonde, mais belle +comme un lis et charmante comme une héroïne de Walter Scott. C'étaient +la mère et la fille. + +Quant à l'Anglais, c'était un Anglais. Tout le monde connaît cette race +énergique, gauche, intelligente, égoïste, formaliste et désagréable, qui +remplit pendant six mois de l'année les hôtels du continent. L'Anglais +de la loge était un des plus beaux échantillons de la race. + +Quaterquem, poli comme un Français du siècle dernier, se leva pour céder +sa place à la jeune Anglaise. Déjà la mère était assise, et notre ami +fut récompensé d'un sourire et d'un: «Je vous remercie,» auquel l'accent +britannique le plus pur donnait de nouveaux charmes. L'Anglais, roide +comme un pieu, s'assit sans daigner regarder le Breton qui ne s'en +souciait guère, et se pencha vers la jeune fille. + +«Ma chère Alice, dit-il en anglais, connaissez-vous ce gentleman? + +--Non, dit-elle. + +--Personne ne vous l'a présenté? + +--Personne. + +--S'il n'est pas présenté, c'est comme s'il n'existait pas; s'il +n'existe pas, pourquoi l'avez-vous remercié?» + +Alice leva les épaules. + +«Et s'il n'existe pas, dit-elle, pourquoi me parlez-vous de lui? +Supposons que j'aie remercié le vide, un pur néant: seriez-vous jaloux +du vide? + +--Ma chère Alice, dit l'Anglais, vous savez bien que je ne suis pas +jaloux.... + +--Tant pis. + +--Mais.... + +--Taisez-vous. Voici l'ouverture.» + +On préludait en effet à l'ouverture du Chalet. + +Quaterquem, qui savait un peu d'anglais et qui devinait le reste, +n'avait pas perdu un mot de cette conversation faite à demi-voix. Il +regarda miss Alice et la trouva plus belle que le jour. La musique du +Chalet y perdit quelque chose. + +«Voilà une jolie Anglaise, pensa-t-il. Est-ce la fiancée ou la femme de +ce grand garçon si roux et si mal élevé?» + +Pendant ce temps, la belle Alice écoutait fort attentivement l'opéra. +Elle pleura sur le sort des fantassins de l'Autriche quand elle apprit +de Max: + + Qu'au service de l'Autriche + Le militaire n'est pas riche. + +Elle rit aux éclats quand elle les vit jouer à la drogue et se pincer +le nez avec des chevilles de bois. Enfin elle scandalisa complétement sa +mère et l'Anglais aux favoris roux. Pendant l'entr'acte, la mère prit la +parole. + +«Ma chère Alice, y pensez-vous? Vous riez comme une petite Française +évaporée. Cela est tout à fait choquant. + +--Choquant et inconvenable, ajouta l'Anglais. + +--Monsieur, dit Alice d'un air assez sérieux, je fais grand cas de votre +prudence, et je sais que vous ne seriez pas déplacé à la chambre des +communes. Mon père le dit, et mon père s'y connaît, assurément. Mais, de +grâce, n'usez pas cette précieuse éloquence pour une petite évaporée. +La nation anglaise y perdrait trop, et je craindrais de n'y pas gagner +assez. Laissez-moi rire et chanter à mon aise, au moins jusqu'à ce que +je sois votre femme. Plus tard, nous verrons. + +--Alice! dit la mère d'un ton sévère. + +--Chère mère, dit la jeune fille en lui prenant la main, pourquoi M. +Harrison me fait-il la leçon à tout propos? Croit-il que j'ignore les +convenances, et qu'il est parfaitement «improper» de témoigner par ses +gestes ou par ses paroles une émotion quelconque? Cela est fort bon +dans Oxford-Street, mais nous sommes à Paris et non plus à Londres; +nous sommes au spectacle et non pas au temple, et je n'ai que faire des +sermons de M. Harrison.» + +Ce discours, qui ne fut pas long, acheva la conquête de Quaterquem. Il +est des jours où les savants aiment comme des ignorants. Ce jour-là, +c'était le tour de notre ami. Justement son coeur était vide, car la +science est une maîtresse jalouse qui ne laisse pas de place à d'autres +amours, et depuis deux ans, Quaterquem, tout occupé de ses recherches +sur les aérostats, avait mené la vie d'un anachorète au désert. En +quelques instants, ce feu longtemps éteint se ralluma et brûla le coeur +du pauvre mécanicien. + +«Quelle folie, pensait-il, d'aimer cette petite fille, déjà fiancée à un +autre! Je vais me consumer à poursuivre ce rêve et livrer au hasard une +découverte qui peut-être doit changer la face du monde!» + +La réflexion était aussi inutile que sage. Quaterquem, emporté par son +ardeur, ne songea plus qu'à se rapprocher de la jeune Anglaise; +mais comment franchir la barrière et violer toutes les convenances +britanniques? Cependant l'entr'acte allait finir; déjà la salle se +remplissait de spectateurs; il fit un effort de génie et trouva cette +question: + +«Pardon, mademoiselle, n'avez-vous pas nommé M. Harrison?» + +La jeune Anglaise le regarda d'un air étonné. + +«Oui, monsieur,» dit-elle. + +L'Anglais rougit jusqu'aux oreilles; mais Quaterquem était décidé à ne +pas s'en apercevoir. + +«Monsieur, dit-il en s'adressant directement à lui, permettez-moi +de vous demander si vous n'êtes pas mon cousin James Harrison, du +Devonshire. + +--Je n'ai pas de cousin en France, et je ne suis pas du Devonshire, mais +du Lancashire, répliqua l'Anglais d'un air rogue. + +--Lancashire ou Devonshire, c'est tout un. Au reste, je vous félicite, +car le cousin dont je vous parle est, dit-on, un gentleman assez mal +élevé.» + +La jeune Anglaise éclata de rire et M. Harrison fronça le sourcil. + +«Bon! pensa Quaterquem, la glace est rompue et la présentation est +faite. Au reste, monsieur, continua-t-il, la famille Harrison à laquelle +je suis allié est une fort bonne famille à laquelle tout homme d'honneur +pourrait être fier d'appartenir. Ma tante, mistress Margaret Harrison, +était l'une des plus belles personnes d'Angleterre. J'ai vu son +portrait, peint par Lawrence; c'est un véritable chef-d'oeuvre. Ce qui +m'étonne le plus, c'est sa ressemblance parfaite avec miss Alice: on +dirait sa mère ou sa soeur.» + +Tout cela fut débité d'une haleine avec une simplicité parfaite. Miss +Alice sourit avec grâce et fut flattée du compliment. Sa mère écoutait +le Français sans dire un mot, ni remuer seulement la paupière: on eût +dit la statue de la Pruderie. Le seul Harrison, hérissé comme un dogue, +étouffait de colère de ne pouvoir chercher querelle à un homme si poli. + +«Monsieur, dit Alice, qui prenait plaisir à se moquer de Harrison, +êtes-vous d'origine anglaise? + +--Pas tout à fait, répondit Quaterquem. Mon père était bas Breton et +ma mère basse Brette, mais une cousine de mon père, au quinzième degré, +épousa vers 1803, un Anglais qui s'appelait Harrison, et c'est de là que +vient notre parenté avec tous les Harrison du Lancashire. En Bretagne, +les cousins, des cousins sont tous cousins entre eux. + +--Vous n'avez jamais vu M. James Harrison, votre cousin? demanda miss +Alice. + +--Non; mais j'irai le voir dès que ma grande entreprise sera terminée. + +--Excusez ma curiosité, monsieur, dit Alice, quelle est donc cette +grande entreprise qui vous empêche de faire visite à M. James? + +--Alice, dit la mère en regardant avec ses yeux rigides, la curiosité +est une chose «_improper_». + +--Oh! madame, il n'y a nulle curiosité, se hâta de répondre Quaterquem. +Dans un mois le monde entier saura de quoi il s'agit. Je veux donner à +la France l'empire du monde. + +--Oh! s'écria la vieille Anglaise, vous en laisserez bien une part à +l'Angleterre. + +--Moi! répondit Quaterquem enchanté de son succès, je ne lui laisserai +pas un continent, pas une île, pas un comté. + +--Monsieur, dit Alice en riant, vous venez d'indigner ma mère au point +de lui faire parler français, ce qu'elle avait juré de ne jamais faire, +par patriotisme.» + +Quaterquem s'excusa poliment. La toile se leva, et le _Domino noir_ +interrompit la conversation. + +«Tout va bien, pensa notre héros, Alice est étonnée, sa mère est +indignée, Harrison grince des dents et voudrait mordre.» + +Il attendit avec confiance la fin du premier acte et parut uniquement +occupé du spectacle. Il ne se trompait pas dans ses calculs. À peine la +toile était-elle baissée que la vieille Anglaise se tourna vers lui et +commença l'attaque en ces termes: + +«Monsieur, vous avez entendu parler de lord Nelson! + +--Celui que mon père a tué! + +--Comment! c'est votre père qui a tué ce héros! + +--Ma foi, dit Quaterquem, ce n'est pas sa faute. Nelson faisait tirer +sur lui, il a tiré sur Nelson. Mon père était un brave matelot qui +faisait son métier à bord du _Redoutable_, à Trafalgar. Quand le +_Victory_ que montait Nelson aborda le _Redoutable_, mon père qui était +dans les hunes, aperçut l'amiral, le visa et, comme il était bon tireur, +il le tua d'un coup de fusil.» + +La vieille Anglaise poussa un soupir et se couvrit les yeux de son +mouchoir. Les yeux d'Alice brillaient d'impatience. On y lisait +clairement: «Mon cher monsieur, vous venez de dire une sottise.» +Quaterquem s'en aperçut et perdit contenance. Heureusement, la jeune +fille vint à son secours. + +«Consolez-vous, chère mère, dit-elle, nous sommes tous mortels, et ce +héros invincible, s'il avait échappé aux balles françaises, n'aurait pu, +néanmoins, vivre éternellement. Sa mort fut bien vengée! + +--Hélas! ma chère Alice, tu sais aussi bien que moi combien toute notre +famille a perdu dans cette mort funeste. + +--Pardonnez-moi, dit Quaterquem, si je vous rappelle sans le savoir un +souvenir douloureux. + +--Monsieur, dit Alice, vous ne pouvez pas comprendre le chagrin de ma +mère. C'est un secret de famille. + +--Mon pauvre père avait bien besoin, pensa Quaterquem, de tirer un coup +de fusil à ce chien d'Anglais pour que ce malheureux coup de fusil me +brouillât dès les premiers mots avec une «vieille folle!» + +Il y eut un silence de quelques minutes. Quaterquem, fort embarrassé +de sa personne, feignait de lorgner toutes les loges. Tout à coup, la +vieille dame reprit l'entretien. + +«Monsieur, dit-elle, vous m'accorderez, je crois, que la patrie de +Nelson et de Wellington sera toujours le premier pays du monde.» + +L'obstination de l'Anglaise fit sourire Quaterquem et lui rendit quelque +espérance. + +«Prenez garde, monsieur, dit Alice en riant, ma mère va vous arracher +votre secret pour en faire présent à l'Angleterre. Soyez discret, ou +vous êtes perdu, et l'empire du monde passe aux enfants d'Albion. + +--Alice, dit la mère, n'interrompez pas notre discussion. Répondez à ma +question, monsieur, s'il vous plaît. + +--Ne dites rien, monsieur, reprit la jeune fille en riant encore plus +fort, si vous ne voulez pas voir votre secret publié dans le _Times_ +avant quarante-huit heures. + +--J'espère, dit la vieille Anglaise, que ce n'est pas une machine +infernale pour faire sauter Londres et notre reine bien-aimée? + +--Non, madame, répondit Quaterquem tout à fait rassuré, c'est une +invention des plus simples, qui fera de Paris le centre de la terre +et qui rendra inutiles tous les arsenaux de Portsmouth et toutes les +flottes de Spithead. + +--Je suis curieux de voir ce merveilleux secret, dit la vieille +Anglaise. + +--Rien n'est plus facile, répliqua Quaterquem. J'ai inventé le +ballon-omnibus. Désormais, on ira de France en Angleterre par le chemin +des oiseaux, où l'on ne rencontre ni marins, ni soldats, ni douaniers. +Je planterai le drapeau tricolore sur le clocher de Saint-Paul, et avec +ce drapeau j'apporterai la justice, l'égalité, la fraternité, que vous +ne connaissez que de nom, et je vous emprunterai quelques petites choses +que nous ne connaissons plus. Au moyen de ces emprunts réciproques, tous +les peuples seront amis, et il n'y aura plus de héros, ce qui coûte fort +cher et ne rapporte pas grand'chose. + +--Vous savez diriger les ballons? dit l'Anglaise. + +--Je le sais. + +--Depuis longtemps? + +--Depuis trois heures de l'après-midi. + +--Vous allez faire sans doute une grande fortune? + +--Je ne sais pas, dit Quaterquem, je n'y ai jamais pensé.» + +Elle le regarda avec admiration. + +«En Angleterre, reprit-elle, on ferait de vous un lord et un +millionnaire. + +--Franchement, dit le Breton, mon invention vaut mieux que cela. + +--Vous voulez être ministre? + +--Non. + +--Roi ou empereur? + +--Dieu m'en garde! Je crois qu'un peu de gloire serait bien mieux +mon fait. Nous sommes vaniteux, nous autres Français, et nous aimons +par-dessus tout qu'on nous admire. + +--Je regrette bien, dit Alice, que mon père soit resté ce soir à +l'hôtel.» + +Quaterquem n'eut pas le temps d'en demander la raison. Le second acte du +_Domino noir_ commençait. Pendant l'entr'acte suivant on causa de tout, +et Quaterquem sut plier son langage aux opinions de la vieille Anglaise. +En peu d'instants ils devinrent les meilleurs amis du monde. Le +Français, toujours complaisant et poli, sut flatter délicatement ses +goûts et ses préjugés. Il déploya dans toute son étendue cet art, +inconnu ailleurs qu'en France, de caresser sans bassesse l'esprit le +plus rétif et le plus opiniâtre. Il se donna moins de peine pour séduire +Harrison, qui regardait la salle sans parler, les mains sur les genoux, +les yeux fixes, bien résolu à ne pas répondre à ses avances. + +Cependant le spectacle finit sans que l'amoureux Quaterquem eût trouvé +un moyen de revoir sa maîtresse. Les dames se levèrent et sortirent de +la loge accompagnées de Harrison. Il les regarda monter dans une voiture +de place, espérant qu'il apprendrait au moins leur adresse; mais la +fortune, acharnée à le persécuter, ne le permit pas. Harrison, qui +se doutait de son dessein, donna l'adresse à voix basse au cocher. +Cependant la voiture s'ébranlait, et Quaterquem se disposait à la suivre +à pied, lorsque des cris de joie éclatèrent autour de lui. + +«Le voilà!» s'écrièrent à la fois dix-sept voix. + +Le malheureux se trouva pris entre ses dix-sept amis qui l'entouraient, +le retenaient de force, et lui demandaient compte de sa conduite. + +«Où est le punch, homme sans foi, sans consistance ni substance? dit le +choeur des amis. + +--Au nom du ciel, lâchez-moi! s'écria Quaterquem. Je suis pressé. + +--Où est le plat à barbe de Napoléon? + +--Lâchez-moi! + +--Où est le ballon-omnibus? + +--Lâchez-moi!» + +Pendant ce débat, la voiture d'Alice avait disparu au coin du boulevard. + +«Eh bien, dit Quaterquem désespéré, venez avec moi puisqu'il le faut; +noyons dans les flots du punch mes infortunes et mon amour.» + +Tout le monde le suivit jusqu'au café le plus proche. Déjà l'on +éteignait le gaz, et les garçons fatigués faisaient leurs préparatifs de +départ. Il fit apporter le punch, prit en main la cuiller, et, au milieu +de l'attente générale, prononça le discours suivant: + +«Manants et gentilshommes de ma bonne ville de Paris, vous voyez en moi +le plus heureux des hommes et le plus infortuné.... + +--Bravo! très-bien! dit le choeur des amis. + +--Mon bonheur est sans limites, comme l'Océan, et mon infortune est sans +fin, comme l'éternité.... + +--Tu l'as déjà dit! cria le choeur. + +--Eh bien! je le répète, ne m'interrompez pas, ou je ne dirai rien.... +J'aime la plus belle des femmes.... + +--Écoutez! écoutez! cria le choeur. + +--Elle est blonde, avec des yeux d'émeraude, des lèvres de corail, et +des dents qui sont blanches comme les perles fines qu'on pêche aux îles +Bahrein.... + +--Eh bien! épouse-la, dit le choeur. + +--Elle ignore que je l'aime.... + +--Dis-le lui. + +--Je ne puis pas lui parler.... + +--Écris. + +--Je ne sais pas où elle demeure.... + +--Cherche-la. + +--Je ne sais pas son nom.... + +--Es-tu fou? dit le choeur. Tu nous contes des histoires à dormir +debout, et le punch refroidit.» + +Quaterquem versa le punch en soupirant. + +«Hélas! dit-il, je ne la reverrai jamais. Elle va retourner à +Londres....» + +À ces mots le choeur, qui déjà portait son verre à sa bouche, le remit +sur la table. + +«C'est une Anglaise! s'écria-t-il tout d'une voix. + +--Je l'avoue... + +--Pauvre garçon! dit le choeur. + +--Elle est à Paris, reprit Quaterquem. + +--Qu'en sais-tu? + +--Elle était à l'Opéra-Comique ce soir, et sans vous je l'aurais suivie; +sans vous, barbares, je connaîtrais sa demeure et son nom. C'est vous +qui m'avez retenu.... + +--Eh bien! dit le choeur, je vais réparer ma faute. Buvons, et +dispersons-nous pour chercher son adresse. À quel signe reconnaît-on ta +bien-aimée? + +--À sa beauté sans rivale.... + +--Ce signalement est un peu vague. Est-elle seule? + +--Elle donne le bras à sa mère et à un bouledogue aux favoris roux qu'on +appelle Hercules Harrison, et qui est son futur mari.... + +--Très-bien! cria le choeur. Trois grognements pour Hercules et trois +hourras pour Quaterquem!» + + + + + III + + +Miss Alice était la fille unique de M. Cornelius Hornsby, principal +associé de la maison Hornsby, Harrison et Cie, dont les toiles peintes +couvrent les marchés de l'Allemagne et des États-Unis. Hercules +Harrison, le futur mari d'Alice, était le fils de son associé, et les +deux négociants, pour ne pas séparer leurs intérêts, avaient depuis +longtemps arrêté ce mariage. + +Cet arrangement déplaisait fort à miss Hornsby. Le pauvre Hercules, +quoiqu'il ne fût ni laid, ni méchant, ni sans intelligence, n'était +pas un héros de roman. C'était un bon gentleman roide, orgueilleux, +silencieux, presque brutal, comme l'Angleterre en fabrique chaque année +des centaines de mille, et pour qui la principale affaire de la vie +était de gagner de l'argent, et, quand il en avait beaucoup gagné, d'en +gagner encore davantage. Au reste, solidement bâti, boxeur distingué, +perpendiculaire au moral comme au physique, il était de ceux qui +plaisent à la plupart des filles. Cependant, tel qu'il était, et faute +de mieux, Alice ne refusait pas de l'épouser, et se contentait de +retarder le mariage sous divers prétextes. Elle attendait cet amant +imaginaire et parfait, ce gentilhomme accompli, au regard byronien, que +toute jeune fille a droit de rêver et qu'elle rêve en effet au fond du +coeur. + +Ce jour-là, au retour de l'Opéra-Comique, elle fredonnait le fameux Rule +Britannia.... Comme, entre toutes ses perfections, elle chantait assez +mal, on l'entendait rarement, et cette envie subite de chanter étonna +mistress Hornsby. + +«Tu es bien gaie ce soir, dit-elle à sa fille. Qu'est-il donc arrivé? + +--Je pense, dit Alice, à la présomption de ce Français qui veut, avec +ses ballons, ôter l'empire du monde à l'Angleterre. Comme vous avez +rappelé à propos, pour le confondre, Nelson et Wellington! J'ai bien ri +de ses aérostats!» + +Il est vrai qu'Alice pensait à Quaterquem, mais elle déguisait un peu la +vérité en disant qu'elle se moquait de lui. Toute vérité n'est pas +bonne à dire, et la vérité vraie, c'est qu'elle en était fort occupée. +Quaterquem, avec sa figure riante, sa gaieté, sa bonhomie et ses +manières aisées, était aussi peu semblable que possible au triste +Hercules; et celui-ci ne gagnait rien à la comparaison. De plus, elle +voyait Hercules tous les jours depuis quinze ans, et une si longue +familiarité n'était pas propre à faire naître l'amour. + +Mistress Hornsby prit le parti de Quaterquem. + +«Tu as tort de rire, dit-elle à sa fille. C'est peut-être un homme de +génie, bien qu'il ne soit pas né en Angleterre. + +--Ô ma mère, que dites-vous là? Un homme de génie qui n'a même pas de +gants, qui noue sa cravate comme une corde, et qui ne boutonne qu'à demi +son gilet? + +--Il faut que vous l'ayez regardé bien attentivement, Alice,» dit +Hercules avec sa gaucherie accoutumée. + +Elle se mordit les lèvres. + +«Qu'entendez-vous par là, Harrison? demanda-t-elle vivement. Ai-je dit +encore quelque chose d'improper? Cherchez-vous le texte d'un nouveau +sermon?» + +Harrison, profondément blessé, garda le silence, et tous trois +descendirent bientôt après devant l'hôtel Meurice. + +M. Cornelius Hornsby les attendait. C'était un grand et gros gentleman +dont la démarche imposante annonçait à tous les passants le propriétaire +de plusieurs millions. Lui-même et son argent exceptés, il n'aimait rien +au monde autant que sa fille, et après sa fille, ce qu'il préférait à +toutes choses, c'était son musée. + +Car il avait un musée. En Angleterre, c'est à ce signe qu'on reconnaît +le vrai gentleman et le vrai millionnaire. Aux épées des ancêtres (quand +on a des ancêtres) on joint les crocodiles empaillés du Nil, les vieux +tableaux noircis des peintres italiens, les vieilles poteries étrusques, +les vieux bahuts sculptés, les vieux émaux, les vitraux coloriés, les +missels et tout ce pieux bric-à-brac que vingt-cinq ou trente peuples +disparus ont laissé dans les ruines de Babylone, de Ninive, d'Athènes et +de Rome. + +M. Cornelius Hornsby était venu en France pour augmenter sa collection +et promener Alice. Ce jour-là, justement, le désir d'acheter une vieille +inscription persane gravée sur un pan de muraille du grand temple de +Persépolis, l'avait empêché de conduire lui-même sa femme et sa fille au +théâtre. Par malheur, un amateur plus heureux avait enlevé l'inscription +et allait l'enfouir dans son propre musée; de sorte que M. Cornelius +Hornsby était le fabricant de toiles peintes le plus malheureux qu'il y +eût ce soir-là en Europe. + +Il se promenait gravement, de long en large, sous les arcades de la rue +Rivoli quand il vit mistress Hornsby descendre de voiture avec sa fille +et le triste Harrison. + +«Vous arrivez bien tard,» dit-il. + +Pour toute réponse, sa fille lui sauta au cou. + +«Cher père, dit-elle, j'espère que tu as acheté ton inscription et +qu'elle est encore plus cunéiforme que toutes celles de Korsabad. Je +lis dans tes yeux que le colonel Rawlinson en mourra de jalousie..... +Hercules, je vous remercie. Bonsoir.» + +Harrison prit tristement la main qu'elle lui tendait et s'en alla, +désespérant de rien comprendre aux caprices de sa maîtresse. Dès qu'il +fut parti: + +«Tu l'as bien maltraité ce soir, dit Mme Hornsby. + +--En revanche, dit Alice, il m'a fort ennuyée: nous sommes quittes. + +--Alice! dit M. Hornsby. + +--Mon Dieu! cher père, ne faites pas le sévère et ne froncez pas le +sourcil. Je ne suis pas maîtresse de mes impressions. Il m'ennuie. C'est +un très-honnête homme, un très-bon citoyen, une homme très-riche et +qui le sera encore davantage par la suite; je vous accorde tout cela. +Accordez-moi qu'il est ennuyeux. Dès qu'il parle, il dit une chose +déplaisante, et les jours de pluie, le seul son de sa voix m'agace les +nerfs. + +--Veux-tu l'épouser, oui ou non? demanda Cornelius Hornsby. + +--Assurément, je le veux, puisque cela est inévitable, mais ne me +pressez pas. Qui sait, si, à force de temps et de patience, je ne +parviendrai pas à aimer Hercules? Il ne faut jurer de rien. Le grand +Turc peut se faire chrétien et devenir pape. Je puis aussi aimer +ailleurs. + +--Y penses-tu? dit le père. Veux-tu que je manque de parole à mon +associé, et que, pour la première fois de sa vie, Cornelius Hornsby, +de la maison Harrison, Hornsby et Cie, ne fasse pas, honneur à sa +signature! + +--Eh! mon cher père, Hercules est honnête homme et vous rendrait votre +parole. + +--Ne pensons pas à cela, dit le vieux gentleman. Prends un délai, si tu +veux, et décide-toi. Il est temps que Harrison retourne en Angleterre; +nos affaires vont mal en son absence. + +--Eh bien, laissez-le partir et restons en France. Paris me plaît; j'y +perds l'habitude de bâiller, et vous-même, vous êtes tout rajeuni par +l'air des boulevards. J'aime les Parisiens, moi; on ne voit pas chez eux +ces longues figures puritaines qui abondent dans les rues de Londres. + +--Alice, dit Mme Hornsby, tu te gâtes sur le continent; tu prends le +langage et les manières de cette nation évaporée. Vois avec quelle +légèreté tu as lié connaissance, ce soir, avec ce jeune homme qui était +au spectacle dans la même loge que nous. + +--Mais, dit Alice, fallait-il prendre sa place et ne pas le remercier? +Vous-même, maman, vous l'avez trouvé très-aimable et très-poli. + +--Qui est ce jeune homme dont vous parlez? demanda M. Hornsby. + +--C'est un physicien qui a trouvé le moyen de diriger les aérostats, dit +la jeune fille, et qui veut donner l'empire du monde au peuple français. +Concevez-vous cette folie? Maman lui a bien dit son fait! + +--C'est un extravagant, dit le père. + +--Le pire, ajouta Mme Hornsby, c'est que son père, qui assistait à la +bataille de Trafalgar, est le propre matelot qui a tué Nelson d'un coup +de fusil. + +--Et il a osé s'en vanter? + +--Il ne savait pas à quel point cette mort a été funeste à notre +famille. + +--Parbleu! dit Cornelius, il ne m'a pas demandé ma fille en mariage, +mais j'aurais plaisir à la lui refuser. Le fils du meurtrier de Nelson! + +--Et si je l'aimais? dit Alice. + +--Si tu l'aimais? Est-ce qu'on peut aimer le fils de?... + +--Mais enfin, si je l'aimais? + +--Allons donc, c'est absurde! Tu ne l'aimes pas. + +--Non; mais si je l'aimais! + +--Eh bien, tu te souviendrais que tu es ma fille, et tu épouserais +Harrison.» + +Alice tomba dans une profonde rêverie. + +--«Il est temps de dormir,» dit la mère, et Cornelius se retira dans une +chambre voisine. + +Dès qu'elle fut couchée, Alice rêva de Quaterquem, tout éveillée. + + + + + IV + + +Les dix-sept amis de Quaterquem passèrent la journée du lendemain à +chercher la demeure de la jeune Anglaise. Le soir, à huit heures, ils se +réunirent chez le physicien, et dirent: + +«Elle s'appelle Alice Hornsby. + +--Alice! ô le doux nom! s'écria Quaterquem. + +--Son père est le noble Cornelius qui donne au monde, en échange de +beaucoup d'argent, plusieurs millions de mètres de cotonnades pour obéir +au catéchisme, accomplir l'une des sept oeuvres de pénitence, et «vêtir +ceux qui sont nus.» + +--Va pour Cornelius. + +--Sa mère est la digne Kate, et son futur, le seigneur Hercules, un +brave homme, très-entêté, très-amoureux, et très-fort au pistolet. + +--Je tire assez bien, dit Quaterquem, et la partie est égale. + +--Toute la famille part demain. + +--Ô ciel! dit Quaterquem en pâlissant. + +--Ils vont à Tours, ville très-renommée. + +--C'est bien. Je pars. Que vont-ils faire à Tours? + +--Le vieux Cornelius, qui est antiquaire, va chercher le champ de +bataille où se livra la bataille entre les Sarrasins et Charles Martel. +Un mauvais plaisant lui a montré à Londres le casque d'Abdérame; il veut +trouver son cimeterre. + +--Qui vous l'a dit? + +--La femme de chambre, qui écoute aux portes tout le long du jour. + +--Malheureux! Vous l'avez séduite! + +--Oh! si peu, dit le choeur. Je l'ai à peine embrassée. + +--Encore un mot. Où loge la belle Alice? + +--À l'hôtel Meurice. + +--Merci, ô mes amis, soyez bénis, s'écria Quaterquem, et venez tous sur +mon coeur.... (On va vous vous apporter du jambon...) Jamais mon coeur +n'oubliera....» + +On l'interrompit tout d'une voix. + +«Et du vin? + +--Bacchus et Cérès ne seront pas oubliés. À table! Je bois à mon +prochain mariage avec Alice.» + +Le lendemain de grand matin, Quaterquem en tenue de voyage se promenait +dans la rue de Rivoli. Le choeur des dix-sept amis le suivait à quelque +distance. L'un d'eux, détaché en éclaireur, apporta la nouvelle que les +Anglais montaient en voiture et allaient partir. + +«Le moment est venu, dit Quaterquem, de vous rendre à jamais immortels +par votre dévouement à l'amitié. Gardez qu'Harrison ne parte. + +--Sois tranquille, dit le choeur, Hercules est à nous.» + +On arriva au chemin de fer. Quaterquem, venu sans bagages pour être plus +agile, se hâta de s'asseoir dans la salle d'attente. Derrière lui, mais +sans le voir, s'avançaient M. Mme et Mlle Hornsby. Hercules, chargé de +faire peser les bagages, était resté en arrière. + +Tout à coup la cloche sonna le dernier appel, Hercules, troublé, se +précipite pour aller dans la salle d'attente. Par malheur, il heurte +brusquement un jeune homme, et veut continuer sa route. + +«Faites donc attention, monsieur, s'il vous plait,» dit l'autre avec +hauteur. + +Hercules suivit son chemin sans répondre; mais le passant qu'il avait +heurté, fit un détour et se plaça en avant de la porte de la salle +d'attente. + +«En France, ajouta-t-il, quand on a fait une sottise, on s'excuse.» + +L'Anglais rougit et voulut écarter de la main son adversaire; mais un +voisin de celui-ci lui retint le bras. En une minute il se forma un +groupe autour d'eux. + +«Qu'est-ce qu'il y a? dit le choeur. + +--C'est un Anglais qui m'a cherché querelle, répondit l'adversaire +d'Hercules, qui m'a heurté, et qui ne veut pas me faire d'excuses. + +--Qu'il fasse des excuses, dit une voix. + +--Non, qu'il se batte, reprit une autre voix». + +Harrison serrait les poings avec fureur. + +«Messieurs, dit-il, je n'ai cherché querelle à personne. Lâchez-moi. La +cloche sonne et le train partira sans moi.» + +Mais il ne pouvait sortir du cercle où on le tenait enfermé. Dans sa +fureur, il saisit son adversaire au collet pour l'étrangler; celui-ci se +dégagea, et d'un coup dans la poitrine lui fit lâcher prise. + +«Bon! voilà que l'Anglais boxe maintenant, dit un des assistants. + +--Non, il rue, dit un autre. + +--Il faut aller chercher le sergent de ville, suggéra un troisième.» + +Comme il parlait, cet utile et modeste fonctionnaire parut et demanda +des explications. L'Anglais ouvrit la bouche, mais dix-sept voix +s'élevèrent à la fois pour couvrir la sienne. Ce tapage dura quelques +minutes, et le sergent de ville eut grand'peine à comprendre de quoi +il s'agissait. Dès qu'il eut compris, il mit la main sur le pauvre +Harrison, qui se débattait comme un diable. + +«Vous vous expliquerez devant le commissaire de police, dit le sergent.» + +Le choeur des amis riait et chantait: + + Jamais en France, + Jamais l'Anglais ne régnera. + +Chez le commissaire de police l'explication ne fut ni longue ni +orageuse. Le principal adversaire de l'Anglais avait disparu. Tous les +autres déclarèrent qu'ils n'avaient rien vu ni entendu, et le pauvre +Hercules fut mis en liberté; mais le train était parti, et le perfide +Quaterquem ourdissait tranquillement sa trame. + + + + + V + + +Le physicien vit entrer dans le salle d'attente Cornelius Hornsby avec +sa femme et sa fille, et résista au désir violent qu'il avait de saluer +Alice; mais la prudence l'emporta. Il se tourna du côté du mur, et +lut avec intérêt le catalogue de la Bibliothèque des chemins de fer. +Cependant il regardait la jeune Anglaise du coin de l'oeil, et il eut le +plaisir de voir qu'il en était fort regardé. + +Dès qu'on ouvrit la double porte de la salle d'attente, Cornelius +s'avança le premier vers un wagon vide, et tout d'abord s'installa +confortablement dans un coin. En face de lui était sa femme, et à côté +de lui, sa fille. Une quatrième place restait vide, réservée à Hercules. + +Quaterquem avança d'un air insouciant la tête dans l'intérieur du wagon. + +«Entrez vite, monsieur, dit un employé en le poussant. Le convoi va +partir. + +--La place est gardée pour un ami, s'écria Cornelius Hornsby. + +--Votre ami entrera dans un autre wagon, dit l'employé qui crut que +l'Anglais usait de ruse pour ménager de la place à son manteau. Et vous, +monsieur, dépêchons.» + +Quaterquem se hâta d'entrer, et l'employé ferma la portière. + +«Excusez-moi, dit gracieusement notre ami en prenant la place +d'Hercules, si je vous cause quelque gêne. Tous les autres wagons +sont remplis. L'administration du chemin de fer est d'une négligence +impardonnable.» + +Cornelius Hornsby grommela quelques mots que Quaterquem feignit de +prendre pour un assentiment poli. Pendant ce temps, Mme Hornsby le +regardait avec attention, et Alice, les yeux baissés, lisait avec +recueillement un livre ouvert sur ses genoux. Tout à coup notre ami +parut les reconnaître. + +«Par quelle heureuse rencontre est-ce que je vous trouve ici, madame? +dit-il à Mme Hornsby. Je ne m'attendais guère au plaisir de vous revoir +sitôt.» + +À ces mots Alice leva les yeux et sourit. Quaterquem vit qu'on l'avait +deviné et que sa hardiesse ne déplaisait pas. Il en conçut un heureux +augure. + +«Nous allons entre Tours et Poitiers chercher le cimeterre d'Abdérame», +dit mistress Kate Hornsby, qui, n'ayant pas grand crédit dans la maison, +n'était pas fâchée de s'amuser aux dépens de son seigneur et maître +Cornelius. + +Le Breton remarqua cette nuance, mais il ne voulut pas fournir des armes +à l'un des deux époux contre l'autre. C'était un jeu trop dangereux. + +«L'archéologie, dit-il d'un ton sérieux, est une science admirable, et +j'ai regret de dire qu'elle doit ses plus grands progrès au génie de +votre nation.» + +Le front de Cornelius se dérida. + +«Bon, je le tiens, pensa Quaterquem. À qui devons-nous, continua-t-il +avec enthousiasme, les statues de Rome, les bas-reliefs du Parthénon +d'Athènes et tous ces débris des plus beaux monuments de l'antiquité? +À qui, si ce n'est à des mains anglaises, remplies d'argent anglais et +dirigées par le génie anglais?» + +Le plus gracieux des sourires errait sur les lèvres de Cornelius. + +«Eh bien, monsieur, dit-il en interrompant Quaterquem, on nous dispute +cette gloire. Je connais un Normand qui se vante d'avoir moulé toutes +les inscriptions de Korsabad, et il y en a trente mille, monsieur, +trente mille, c'est-à-dire de quoi couvrir tout le British Museum de la +tête aux pieds. Vous ne sauriez croire jusqu'où va la présomption de ces +gens là. + +--Avez-vous visité Ninive? dit Quaterquem. On dit que M. Place, le +consul de France, n'a laissé rien à faire à ses successeurs. + +--Rien à faire! dit Cornelius indigné. Monsieur, tout est à faire. Oui, +j'ai vu Ninive, ses palais et ses temples en briques qui couvrent de +leurs débris trois ou quatre lieues carrées de terrain. J'ai fait mieux, +monsieur, j'ai vu Ecbatane, la ville du fameux Déjokh, la ville aux sept +enceintes, derrière lesquelles se trouvait le palais du roi. + +--Ecbatane! dit Quaterquem frappé d'admiration. Est-ce possible? + +--Tout est possible à un Anglais, dit Cornelius en se rengorgeant avec +fierté. En 1857, j'étais à Khiva et je dînais chez le khan des Tartares +avec le prince Barowsky, gouverneur d'Arkhangel. Tout à coup, j'aperçois +parmi les esclaves qui nous servaient un grand diable au visage basané +que je crois reconnaître. Je lui fais signe de s'approcher, et je lui +dis: «Bourdaké Pharana, c'est-à-dire: N'es-tu pas un ancien serviteur +anglais?» Il me répond: «Krack, c'est-à-dire: Je suis Franck.» Vous +pensez bien que nous parlions le turcoman le plus pur. «Burnes perodhé +barnaiâ, continua-t-il, c'est-à-dire: J'ai servi le colonel Burnes, qui +fut massacré dans ce chien de pays par le Tartare chez qui vous dînez +aujourd'hui, et je suis esclave de ce féroce gredin.» Il faut vous dire +que le turcoman est la langue la plus énergique et la plus concise de +l'univers. + +--Je le vois bien, répliqua Quaterquem. Continuez ce récit, je vous en +prie, je suis curieux d'en connaître la suite. + +--La confidence de ce pauvre diable, car il m'avait parlé tout bas, me +coupa l'appétit. Je replaçai sur mon assiette un morceau de cheval rôti, +qui était la meilleure partie du festin, et je rêvai aux moyens de lui +rendre la liberté. + +«Justement, le khan qui était en face de moi remarqua que je ne mangeais +plus. Or, chez ces braves gens c'est un outrage impardonnable de laisser +le maître de la maison boire et s'enivrer seul. Vous ne buvez pas, +dit-il; est-ce que vous n'aimez pas le lait de jument?» Je m'en défendis +fort et vidai à la santé du khan et des sultanes quatre ou cinq cornes +de taureau. Après dîner, le khan, déjà tout attendri par le lait de +jument et par l'eau-de-vie que Barowsky avait apportée en présent, donna +la liberté à mon protégé, et je partis sur-le-champ pour ne pas lui +laisser le temps de se repentir de sa générosité. + +--Comment s'appelait l'esclave? demanda Quaterquem. + +--Mahmoud. C'était un lascar, né d'une Indienne et d'un Anglais. Il +avait, sous la direction de Burnes, visité toute l'Asie centrale, le +Khoraçân, le Mazanderan et les bords de la mer Caspienne. Il me fit +voir Ecbatane. Moi seul en Europe, monsieur, ai vu les ruines de cette +superbe ville, en comparaison de qui Londres même n'est qu'une vaste +fourmilière. J'ai retrouvé le titre préliminaire du code du fameux roi +Djemschid, cet abrégé de toute sagesse. + +--Et vous n'avez rien publié? + +--À quoi bon? Aurais-je dépensé deux cent mille francs, exposé ma vie, +passé les mers, traversé les plus hautes montagnes du globe, erré dans +le désert de Gobi et dans cette vaste solitude de l'ancienne Arie; +aurais-je bravé le sable des Tartares, la soif, la faim, la fatigue et +le soleil brûlant pour donner à des millions d'oisifs le plaisir d'être, +moyennant trois francs et la lecture de mon livre, aussi savants que +moi? Non, non. S'ils veulent connaître Ecbatane, qu'ils partent, qu'ils +dépensent leur argent et leur santé; alors ils recevront le prix de +leurs fatigues. + +--Parbleu! dit Quaterquem, je vous admire. + +--Vous êtes bien bon. Je me soucie, non pas d'être admiré, mais d'agir +à ma fantaisie, et ma fantaisie est de retrouver les monuments de +l'antique histoire. Feu Napoléon nous appelait des boutiquiers: pour +moi, ce nom est un titre de gloire. Je veux prouver qu'avec mon argent +je puis avoir de tout, même du goût pour les arts, si cela me plaît. Le +boutiquier dans sa boutique est roi, et tous les jours il reçoit à son +comptoir les hommages des artistes et des faiseurs de livres. Il remue +l'or dans ses tiroirs, et à ce bruit tous s'inclinent. S'il le voulait, +il serait dieu.» + +La conversation continua quelque temps sur ce ton. Quaterquem eut grand +soin de ne contredire que faiblement Cornelius, de manière à lui laisser +le plaisir de pérorer et de vaincre. Il eut le plaisir de voir que la +belle Alice comprenait cette tactique et lui en savait gré. La digne +Kate, ennuyée d'Ecbatane et d'une discussion trop détaillée sur les +divers genres de cruches de l'antiquité, s'endormit du sommeil des +justes. + +Sur ces entrefaites, on arrivait à Étampes, et le train s'arrêta +pendant quelques minutes. La jeune Anglaise voulut descendre de wagon +et marcher. Cornelius et sa femme restèrent assis, et Quaterquem suivit +Alice. Son coeur battait violemment. C'était l'heure décisive. + +«Miss Hornsby,... dit-il. + +--Vous savez mon nom? s'écria-t-elle étonnée. + +--Oh! je sais beaucoup d'autres choses. Je sais que vous êtes fiancée à +M. Hercules Harrison, le gentleman aux favoris roux qui vous donnait le +bras avant-hier; c'est de lui qu'il faut que je vous parle. + +--Lui serait-il arrivé quelque accident? + +--Oh! peu de chose. Il a manqué le convoi; mais vous le reverrez demain. +Il s'est pris de querelle avec dix-sept de mes meilleurs amis, et on l'a +conduit au poste. + +--Avec dix-sept de vos meilleurs amis? + +--La cloche va sonner, dit Quaterquem, et je n'ai pas le temps de vous +expliquer ce mystère. Sachez seulement que c'est par mes ordres qu'on +l'a retenu à Paris. + +--Mais, monsieur, quelle est cette folie? Que vous a fait Hercules? + +--Il vous aime.» + +La jeune Anglaise rougit, abaissa son voile sur sa figure, et remonta en +wagon sans dire un mot. + +Quaterquem la suivit, un peu inquiet du succès de son audace. Sans être +tout à fait inexpérimenté en amour, ce n'était pas non plus un don Juan, +et il était déjà trop amoureux pour ne pas craindre. Heureusement le +premier regard qu'il jeta sur sa compagne de voyage lui fit voir qu'elle +ne gardait aucun ressentiment d'une déclaration si hardie et si brusque. + +«As-tu vu Hercules dans le convoi? demanda Cornelius à sa fille. + +--Non mon père.» + +Et elle sourit en regardant Quaterquem. + +«Bon! pensa celui-ci, elle n'aime pas le sieur Harrison. Tout va bien, +j'ai gagné la moitié de mon procès.» + +Pendant ce temps, le vieil Hornsby, charmé de trouver un auditeur si +complaisant, avait formé le projet, rare et extraordinaire pour un +Anglais, de faire plus ample connaissance avec Quaterquem, et il prit un +détour adroit. + +«Monsieur, dit-il, je vois bien à vos discours que vous êtes un +archéologue très-distingué; avez-vous voyagé en Orient? + +--Non, dit le Breton, mais je suis allé plusieurs fois de Saint-Malo à +Paris et de Paris à Saint-Malo. Cela suffit à mon bonheur. + +--Vous devez être tout au moins un des membres de l'Institut, ou l'un +des correspondants? + +--Je n'en suis pas même le portier, dit Quaterquem. Je suis un pur X, +et j'ai dans mon portefeuille un millier de francs qui forme le plus +clair de mon bien.» + +Tout en parlant, il examinait la physionomie de la jeune Anglaise pour +savoir si cette nouvelle ne l'abaisserait pas dans son esprit; mais +Alice, bien qu'étonnée d'une confidence si inattendue, ne parut pas s'en +émouvoir beaucoup. M. Hornsby ne fut pas aussi satisfait, et son +visage témoigna clairement qu'il avait cru parler à un gentleman plus +respectable, c'est-à-dire plus riche. Alice devina au fier regard de +Quaterquem qu'il méprisait Cornelius; elle se hâta d'intervenir. + +«Monsieur, dit-elle, qu'est-ce qu'un X, s'il vous plaît? + +--Ouvre ton dictionnaire de poche,» répliqua Cornelius. + +Quaterquem sourit. + +«Miss Hornsby, dit-il, ne trouvera pas ce renseignement dans son livre. +On ne trouve dans les dictionnaires que ce qu'on n'a pas besoin d'y +chercher. Un X, mademoiselle, est un homme ennuyeux comme tous les +hommes utiles, et qui fait toutes les besognes difficiles de la +création. Un géomètre est un X; un physicien est un X; un chimiste est +un X; un naturaliste, un algébriste, voilà des X. C'est un X qui inventa +les bateaux à vapeur; c'est un autre X qui inventa les chemins de fer; +c'est un troisième X qui inventa l'imprimerie. Partout où il s'est fait +quelque chose de grand et d'utile, vous trouvez un X. Hiram, le fameux +architecte qui bâtit le temple de Salomon était un X, comme Albert +le Grand, qui trouva le secret de transmuer en or un rayon de soleil +enfermé dans un tombeau. + +--Avez-vous longtemps vécu à Saint-Malo? demanda miss Hornsby. + +--Jusqu'à l'âge de quinze ans, et depuis dix ans je suis à Paris. Le nom +de Quaterquem est bien connu à Saint-Malo. + +--Quaterquem! s'écria Cornelius étonné. Quel singulier nom! + +--C'est un des plus nobles de France, répliqua le Breton, bien que +mon père, qui ne savait pas lire, ait été matelot toute sa vie. Notre +noblesse date du feu roi saint Louis. Pendant la croisade d'Égypte, mon +grand-père, qui était un brave paysan breton, assomma dans une seule +bataille trente ou quarante douzaines de Sarrasins. Quatre fois les +mamelucks le criblèrent de coups de sabre et le foulèrent sous les pieds +des chevaux, quatre fois il se releva et se remit à les assommer de plus +belle sous les yeux du roi émerveillé. Saint Louis, qui était savant +comme un clerc, se tourna vers son chapelain et lui dit en bon latin: +«Iste Quaterquem vidimus occisum fortior renascitur». Le chapelain +répéta les paroles du roi, et toute l'armée appela mon grand-père +Quaterquem. Le roi le créa baron et lui fit présent d'une belle +baronnie, qui se fondit, il y a plus d'un siècle, entre les mains des +usuriers. Depuis ce temps là mon grand-père et mon père ont pêché la +morue à Terre-Neuve, ce qui n'est pas déroger, et passé leur vie sur +l'Océan; et moi, pour ne pas être indigne d'eux, je cherche un moyen de +naviguer dans l'air. + +--Comment! s'écria M. Hornsby, c'est de vous que ma fille m'a parlé +toute la journée d'hier? + +--«Oh! quelque peu moins, mon père,» dit Alice rougissant. + +Quaterquem était le plus heureux des hommes. Elle avait parlé de lui +toute la journée; donc elle avait pensé à lui; donc elle l'aimait +ou l'aimerait un jour; donc..... son imagination présomptueuse ne +s'arrêtait plus dans la série de ces donc. + +«Oui, dit-il, j'ai trouvé le moyen de diriger les ballons. + +--Un moyen sûr? + +--Parfaitement sûr. J'en ai fait l'expérience avant-hier. + +--Monsieur, dit l'Anglais, si votre secret est éprouvé, s'il est +infaillible, je vous l'achète un million. + +--Pour l'exploiter? + +--Oui, et pour y mettre mon nom. Je ne veux pas qu'il soit dit qu'une +pareille découverte n'a pas été faite par un Anglais.» + +Quaterquem se mit à rire. + +«Un milliard ne payerait pas ce secret, répliqua-t-il. En dix ans le +genre humain fera la besogne de vingt siècles. L'Angleterre, dont +toute la force est dans ses vaisseaux, ses mines de fer et ses mines de +houille, ne sera plus qu'un petit coin de la terre habitable. Ses +ports seront déserts; ses chantiers déserts; ses ateliers déserts. +Les corbeaux viendront croasser dans la chambre des lords, et les pies +babiller dans la chambre des communes.» + +Un regard de miss Hornsby l'arrêta à temps. Il sentit qu'il se +fourvoyait. Cornelius était indigné de son audace; mais il désirait le +confondre, et il continua la conversation. Quaterquem sut regagner ses +bonnes grâces et parla d'archéologie tant que l'Anglais le voulut. + +Cependant on approchait d'Orléans. Kate ouvrit les yeux et la bouche. + +«À quel hôtel descendons-nous?» dit-elle. + +M. Hornsby ouvrit le guide Bradshaw. + +«À l'hôtel du Loiret, dit-il. C'est celui que préfère Sa Grâce, le duc +de Bedford, et Hercules sait que nous devons nous y arrêter. + +--Parbleu! dit Quaterquem, la rencontre est heureuse. J'avais justement +dessein de faire halte à Orléans; Je vous montrerai, si vous voulez, les +antiquités du voisinage. + +--J'en suis ravi,» répliqua Cornélius qui faisait grand cas du Breton +depuis qu'il le voyait propriétaire d'un secret si précieux. + +Miss Hornsby ne dit mot; mais Quaterquem vit bien qu'il faisait du +chemin dans le coeur de la jeune Anglaise. La digne Kate, muette comme +un poisson, n'était occupée que de l'espérance de bien dîner. + +Cette espérance ne fut pas trompée, et deux bouteilles d'excellent vin +portèrent au comble la joie de M. Hornsby. + +«Ma foi, dit-il en mettant les coudes sur la table, vous êtes un bon +compagnon, cher monsieur Quaterquem, et je suis enchanté de vous voir. +J'avais pour vous, sans vous connaître, une antipathie extrême, et je +suis bien aise de voir que je m'étais trompé. + +--Vraiment, vous me haïssiez? dit Quaterquem. Et pour quelle raison, +s'il vous plaît? + +--Parce que, sans votre père, je serais à la chambre des lords. + +--Eh! dans quel pays l'avez-vous connu, s'il vous plaît? + +--Je ne l'ai jamais vu, même en peinture; mais écoutez mon histoire. En +1806, mon père, Lucius Hornsby, était l'ami intime et le bras droit de +Nelson. Il commandait sous lui l'un des vaisseaux de l'escadre, et avait +promesse de Nelson qu'il serait fait vice-amiral à la première vacance, +par malheur, votre père a tué Nelson et déchiré le brevet promis à +Lucius. Les lords de l'amirauté le mirent à la retraite au lieu de lui +donner le commandement d'une escadre. Mon père, furieux, se maria au +Northumberland, et ne voulut plus entendre parler de pairie; et moi, qui +devrais être lord et secrétaire d'État, je suis à peine cinq ou six fois +millionnaire. + +--Il est vrai, dit Quaterquem, que c'est un sort déplorable et que +vous avez raison d'accuser le destin, pour moi, je n'essayerai pas +de justifier mon père. Il est inexcusable d'avoir tué Nelson et gêné +l'avancement de M. Lucius Hornsby. Cependant, réfléchissez que nous +sommes tous mortels et que Nelson, s'il eût échappé à mon père, aurait +sans doute péri d'une autre main. + +--Je le sais bien, s'écria M. Hornsby; et c'est ce qui m'indigne +contre toute votre nation. Aussi j'ai juré que ma fille, quoi qu'il pût +arriver, n'épouserait jamais un Français. + +--C'est fort sagement pensé, dit Quaterquem, et je vous approuve, +surtout si vous avez un bon gendre anglais tout préparé. + +--J'ai mon ami Hercules, qui serait la perle des gendres s'il ne +bâillait pas si fort quand je parle d'archéologie. + +--Parlez-vous de M. Harrison? + +--Oui; est-ce que vous le connaissez? + +--Je le crois. N'est-ce pas un grand jeune homme roux qui se débattait +de toutes ses forces sous le vestibule quand le convoi est parti? Entre +nous, et sauf l'honneur qu'il a d'être le fiancé de miss Hornsby, je +crois qu'il était entre deux vins. + +--Entre deux vins! C'est impossible, monsieur, Hercules ne boit que du +Porto. Vous vous trompez, à coup sûr. + +--Admettons, si vous voulez, qu'il ne boive que du Porto. À coup sûr +il a le Porto très dangereux. Je l'ai vu chercher querelle à quinze ou +vingt personnes qui s'efforçaient vainement de le calmer. + +--En effet, dit Cornelius, son absence est fort singulière, il faut +qu'il lui soit arrivé quelque accident. Au reste, je suis tranquille; il +nous aura bientôt rejoints. + +--Qu'allons-nous faire ici en l'attendant? demanda Alice. + +--Si nous commencions une partie de whist,» dit la paisible Kate. + +Quaterquem frémit. Parmi plusieurs belles qualités, ce pauvre garçon +avait le terrible défaut de ne pas savoir s'ennuyer. Or, le whist est, +comme on sait, la plus brillante incarnation de l'ennui. Je n'en dis +rien de plus pour ne pas contrarier plusieurs de mes amis qui n'ont pas +su s'en garantir; mais je tiens tout joueur de whist pour un mauvais +coeur et un égoïste féroce. + +Heureusement, Cornelius Hornsby, aussi effrayé que son nouvel ami de la +pensée du whist, se hâta de prendre son chapeau. + +«Il fait beau temps, dit-il, allons voir les environs. Venez-vous avec +nous, monsieur?» + +Quaterquem ne se le fit pas répéter et offrit son bras à la belle Alice. + +On prit le chemin d'Olivet. À peine était-on arrivé au pont d'Orléans, +lorsque le garçon de l'hôtel courut sur les pas de M. Hornsby et lui +remit une dépêche télégraphique. L'Anglais rompit le cachet et lut ce +qui suit: + + «Paris, 17 avril 1859, onze heures du matin. + +«Mon cher Hornsby, une sotte querelle que je viens d'avoir avec je ne +sais qui, m'a fait retenir sous les verrous pendant une heure, et m'a +fait manquer le convoi. Maintenant je suis libre, et je vais intenter un +procès au sergent de ville pour arrestation illégale. Je veux apprendre +à ces Français qu'on ne met pas impunément la main sur un citoyen +anglais. Tout à vous et à ma chère Alice. + + «HERCULES HARRISON.» + +_P. S._ «Ce procès m'oblige de rester à Paris jusqu'à demain.» + +Quaterquem eut beaucoup de peine à ne pas éclater de rire en voyant +l'heureux effet de ses intrigues. Quant à miss Hornsby, elle se moqua +franchement de son fiancé. + +«Hercules, dit-elle, n'est guère pressé de nous rejoindre. + +--Il a raison, ma chère, répondit M. Hornsby; il ne faut pas qu'un +pareil attentat contre les droits et la liberté d'un citoyen anglais +demeure impuni.» + +L'incident n'eut pas de suite. Le Breton, ravi de son bonheur, et voyant +qu'il n'avait pas de temps à perdre, résolut d'aller droit au fait. Il +pressa le pas, et, laissant M. Hornsby et Kate à quelque distance, il +put enfin causer librement avec sa maîtresse. + +«Est-ce que tous les amants anglais sont faits sur ce modèle? dit-il en +riant. + +--À peu près, répondit Alice. Ces messieurs sont si parfaitement maîtres +de leurs passions, qu'on ne les voit jamais quitter un rendez-vous +d'affaires pour un rendez-vous d'amour. Harrison ne pense à rien +aujourd'hui, si ce n'est à se venger du sergent de ville qui lui a +mis la main au collet. Il mènera ce sergent de ville devant tous les +tribunaux de France, jusqu'à ce qu'il l'ait fait condamner à la prison +et à l'amende. + +--Pauvre sergent de ville! dit Quaterquem; il a mis la main sur un vrai +porc-épic. Heureusement il n'a rien à craindre de ses poursuites, et M. +Harrison en sera pour ses frais. + +--Mais vous, monsieur, qui vous vantez à moi d'avoir joué ce mauvais +tour à mon futur mari, que diriez-vous si je répétais cette confidence à +mon père et à ma mère?» + +Quaterquem vit bien, au ton et à la gaieté de miss Hornsby, qu'elle +n'était pas fâchée de son audace, et il répondit gaiement: + +«J'avoue, mademoiselle, que mon crime est impardonnable; mais j'espère +que vous me ferez grâce en faveur de l'intention. + +--Et quelle est cette belle intention? dit-elle d'un ton demi-léger, +demi-sérieux. + +--Je n'ose ni parler ni me taire. Je crains que ma franchise ne vous +déplaise.» + +Quelque effort qu'il fît pour paraître calme, son coeur battait si +violemment qu'elle s'en aperçut, et qu'elle sentit cette douce émotion +de l'amour se communiquer à elle. Cependant, elle voulut soutenir ce ton +de plaisanterie. + +«Parlez donc, monsieur; suis-je si redoutable? + +--Mille fois plus que vous ne pensez. + +--Vous me faites mourir d'impatience et de curiosité. Quoi que ce soit, +monsieur, parlez, je vous pardonne d'avance. + +--Eh bien! miss Hornsby, permettez-moi une question. + +--Interrogez si vous voulez; mais je ne m'engage pas à répondre. + +--Avez-vous lu des romans? + +--Oh! bien peu; deux ou trois milles tout au plus. + +--Ce n'est pas trop. + +--N'est-ce pas, monsieur! Hélas! la vie est si courte. + +--Croyez-vous qu'un homme sincère et passionné puisse aimer une femme +tout à coup, en une minute, pour l'avoir rencontrée au bal ou à l'Opéra? + +--Je ne sais pas, monsieur. Ma cousine Charlotte s'est fait enlever il y +a cinq ans par un lieutenant de hussards avec qui elle avait valsé deux +fois la veille. + +--Et leur amour dure encore? + +--Assurément. Est-ce qu'en France on se lasse quelquefois d'aimer? + +--Je ne dis pas cela. On peut donc aimer du premier coup et pour toute +la vie; c'est vous qui l'avouez. + +--Que voulez-vous que je vous dise, monsieur? je n'en sais rien. Je n'ai +pas l'expérience de ces choses-là. + +--Eh bien! mademoiselle, supposons qu'on vous aime de cette manière, +que l'homme qui vous aime soit prêt à donner sa vie pour vous; supposons +qu'il n'ait aimé que vous seule, et que, malgré des obstacles de +toutes sortes qui devraient le décourager, il ose vous le dire, que +répondrez-vous? + +--Monsieur, dit Alice ému, je n'aime pas à examiner de pures hypothèses. + +--Mais enfin si tout cela était vrai; si la vie, l'avenir, et peut-être +la gloire de cet homme dépendaient de vous seule? + +--Vous oubliez M. Harrison. + +--Je ne l'oublie pas. C'est lui qui vous oublie pour un procès ridicule. + +--Il est vrai qu'il aurait mieux fait de nous suivre; mais vous, +monsieur, à moins que vous n'ayez pour l'archéologie et les vieilles +dagues rouillées autant de passion que mon père, que faites-vous ici? + +--Vous ne le devinez pas? + +--Non, je vous jure. + +--Eh bien, vous le voyez, j'examine avec vous des hypothèses. + +--Et vous dites du mal de mon pauvre Hercules. Que vous a-t-il fait? + +--Tenez, mademoiselle, dit Quaterquem, parlons sérieusement. Je vous +aime et je sens que je vous aimerai toute ma vie.... + +--Vous êtes bien prompt, et vous auriez dû me consulter avant de +faire cette folie. Sérieusement cher monsieur, et tout en parlant +elle s'appuya doucement sur le bras de Quaterquem, vous ne pouvez pas +m'aimer. Sans parler de moi-même, que penserait et que ferait mon père, +qui a donné sa parole à Harrison, et qui a pour vous et pour votre +nation une antipathie invincible? + +--Bah! le plaisir de parler archéologie l'emportera sur le désespoir de +donner sa fille au meurtrier de Nelson. + +--Mais, monsieur, pour qu'il me donne à vous, il faut que je me sois +donnée moi-même, et j'en suis encore fort loin. + +--Vous n'aimez pas Harrison. + +--Qu'en savez-vous? c'est un excellent homme dont je fais tout ce que je +veux et qui m'aime à la folie. + +--Le beau mérite de vous aimer et de vous obéir! Le soleil, la lune et +les étoiles en feraient bien autant, si vous daigniez le leur commander. + +--Je n'en doute pas; mais qui leur portera mes ordres? et en attendant, +n'est-il pas bien commode d'avoir sous la main un bon mari tout prêt, +accoutumé à mes caprices, qui connaît mes défauts comme je connais les +siens, et qui m'aimera tranquillement et éternellement? + +--Bien tranquillement, en effet! + +--Mon Dieu! ce n'est pas l'idéal, je le sais bien, et les héros de +lord Byron sont d'un tout autre style; mais cet honnête Anglais, sans +passions, sans faiblesses, sans vices.... + +--Et sans vertus... + +--Ajoutons, si vous voulez, sans vertus, remplira fort bien son rôle de +mari à Londres. + +--Oui, il aura de l'argent, du crédit, de l'importance, de la réputation +peut-être; mille autres en ont qui ne valent pas mieux que lui, mais il +vous donnera le spleen. Vous serez pour lui comme un beau meuble, vous +présiderez les fêtes qu'il donnera (s'il en donne), vous serez enviée +pour votre beauté, votre grâce irrésistible, votre esprit plein de +charmes; mais vous sécherez intérieurement d'ennui et de dégoût, et vous +maudirez mille fois le jour où vous aurez accepté un mari anglais de la +main de votre père. + +--Peut-être; mais qui me répond que vous m'aimerez davantage, et que +cette déclaration si galante et si imprévue n'est pas l'effet d'un rayon +de soleil, du printemps qui s'avance, ou du chant des rossignols dans +les bois, et que votre amour ne sera pas court et fugitif comme ce grand +réveil de la nature qui l'excite aujourd'hui? + +--Alice, dit Quaterquem en lui prenant la main avec émotion, je jure de +vous aimer éternellement. + +«Dès le premier jour que je vous ai vue, mon âme a été à vous tout +entière; je n'ai plus de pensée qui ne soit la vôtre. Vous serez ma +femme, ou je mourrai. + +--Vous oubliez M. Harrison et mon père. + +--Harrison! Je le tuerai. Votre père, je le convertirai, et, s'il le +faut, je lui céderai mon secret et ma gloire! + +--Votre gloire! si vous le faites, je saurai que vous m'aimez, et ce +jour-là?... + +--Achevez! Ce jour-là?... + +--Eh bien, je vous permettrai d'espérer.» + +Quaterquem, ravi de joie, lui baisa la main avec passion. + +«Prenez garde, dit-elle vivement en retirant sa main, mon père se +retourne et va nous voir.» + +Si quelqu'un trouve que miss Hornsby est un peu prompte à disposer de +son coeur et de sa main; qu'il eût été plus convenable d'attendre le +consentement de son père et de sa mère et qu'une pareille précipitation +ne fait pas grand honneur à l'éducation si parfaite que lui avait donnée +la digne Kate, je répondrai à ce critique impertinent que miss Hornsby +est Anglaise, c'est-à-dire fort libre de ses actions, qu'elle aime +Quaterquem (ce qui après tout n'est ni _improper_ ni sans exemple dans +les annales des nations), qu'elle n'aime pas Harrison, qu'elle a pour +ce pauvre homme l'éloignement bien naturel qu'une jeune fille riche, +spirituelle, jolie et volontaire ne peut pas manquer d'avoir pour +un automate savant tel que le brave Hercules; j'ajouterai qu'un mari +présenté par un père n'a pas, à beaucoup près, la même saveur et le même +attrait qu'un mari qui se présente tout seul et qu'il faut faire entrer +par la porte dérobée; enfin je conviendrai, si vous voulez, que mon +héroïne n'est pas parfaite et qu'elle ferait bien mieux de lire la Bible +ou d'écouter les pieux discours du révérend Spurgeon, que d'accueillir +si favorablement les discours d'un garçon fort sincère, fort amoureux, +fort honnête homme, et en même temps fort étourdi, tel que notre ami +Quaterquem. Au reste, quelque jugement qu'on en puisse porter, le fait +est certain, l'histoire est authentique. Ce n'est donc pas à moi +qu'il faut reprocher la conduite un peu légère de l'aimable miss Alice +Hornsby, fille unique du docte Cornelius. + + + + + VI + + +Aucun incident ne marqua la fin de la promenade. Cornelius Hornsby et +la paisible Kate se rapprochèrent, et la conversation devint générale. +Quaterquem, ivre de joie, répondait au hasard à toutes les questions. On +remonta le Loiret jusqu'à sa source; il prit les rames et conduisit la +barque avec une telle adresse, que l'Anglais lui fit compliment. + +«C'est mon premier métier, répondit-il simplement. Tout jeune j'allais à +la pêche avec mon père, et je faisais manoeuvrer la barque pendant qu'il +tendait les filets.» + +Le soir, les quatre voyageurs dînèrent à la même table, et Quaterquem +eut le bonheur de presser, en se retirant, les doigts divins de la belle +Alice. L'amour, dans ses commencements est timide et se contente de peu. +Cependant, notre ami sentait bien que cette vie trop heureuse ne pouvait +pas durer longtemps, qu'Harrison allait revenir et reprendrait son +bien. Il frémissait de colère à la pensée qu'un autre vivait dans une +familiarité presque intime avec celle qu'il aimait plus que la vie, et +comme il n'était pas homme à délibérer longtemps, il résolut de demander +à M. Hornsby la main de sa fille dès le lendemain. + +Malheureusement, la première personne qu'il aperçut fut le jaloux +Hercules, qui passa près de lui sans le saluer. + +«Voilà une rencontre de mauvais augure,» pensa le Breton. + +Quelques instants après, parut la belle Alice qui tendit la main aux +deux rivaux et qui sourit fort gracieusement à Quaterquem. + +«Déjà revenu! dit-elle à Hercules. Vous n'avez donc pas fait de procès +au sergent de ville? Vous avez laissé outrager impunément le nom +anglais? + +--Il n'y a rien à faire; les avocats eux-mêmes disent que je perdrais +mon procès. + +--C'est égal, il eût été beau d'essayer.... Nous nous sommes fort amusés +hier, dit-elle, et nous avons fait, avec M. Quaterquem, une charmante +promenade.... Monsieur Quaterquem, M. Harrison; Hercules, M. +Quaterquem.» + +Tous deux se saluèrent avec une froide politesse. La situation devenait +embarrassante, et miss Hornsby ne savait plus que dire, lorsque le vieux +Cornelius entra dans le salon, tout heureux d'avoir touché quarante ou +cinquante rotules et tibias de moines qui remplissent les caveaux de +l'église Saint-Aignan et dont la vue fait plaisir à tous les Anglais. + +«Monsieur, dit Quaterquem au vieil Anglais, j'ai découvert, de l'autre +côté de la Loire, à trois lieues d'ici, un vieux château qui est une +merveille. Voulez-vous venir le voir avec moi? + +--Je suis prêt. Venez-vous, Hercules? + +--Non, je suis fatigué, répondit-il, je reste avec les dames.» + +Cornelius et Quaterquem montèrent seuls en voiture, et prirent le chemin +de la Sologne. + +«Eh bien, dit Cornelius, quel est ce beau château? de quelle date? de +quel style? byzantin ou gothique?» + +Quaterquem était ému au point de ne pouvoir répondre. + +«Voilà donc, pensait-il, le maître de ma destinée. Par quels arguments +pourrai-je le convaincre ou le toucher! Monsieur, dit-il, je ne veux pas +vous cacher plus longtemps la vérité. Ce voyage est une ruse que j'ai +imaginée pour vous parler librement. Le château n'existe pas. + +--En vérité! dit Cornelius qui crut avoir affaire à un fou; et à quoi +pensez-vous? + +--Monsieur, j'aime passionnément votre fille et je vous la demande en +mariage». + +L'Anglais éclata de rire. + +«C'est pour ce beau dessein que vous m'amenez en pleine Sologne! Cher +monsieur, vous pouviez vous en épargner la peine. Primo, ma fille n'est +pas à marier: secundo, quelque cas que je fasse de vos rares talents, +quelque estime et même quelque sympathie que j'aie pour votre caractère, +j'ai juré de ne marier ma fille qu'à un Anglais, et je tiendrai ma +promesse. + +--Mais.... + +--Voyons, monsieur, raisonnons un peu, si vous voulez. Vous aimez ma +fille, dites-vous; en conscience, croyez-vous être le seul! et faut-il +que je la donne en mariage au premier venu sous prétexte qu'il l'aime. +Êtes-vous Anglais, d'abord? + +--Non. + +--Êtes-vous riche, au moins? + +--J'ai mille francs dans mon portefeuille, et une invention qui peut +faire la fortune d'un peuple. + +--Oui, mais qui n'a pas fait la vôtre. Êtes-vous noble? + +--Je vous l'ai dit, ma noblesse date de la croisade de saint Louis. + +--Très-bien; mais votre père était matelot, et votre grand-père aussi? + +--C'étaient de très honnêtes gens, répliqua fièrement Quaterquem, et qui +ont servi leur patrie avec courage. + +--Je ne vous blâme pas, dit l'Anglais, d'être fier de leur nom; mais en +bonne justice, pensez-vous que ma fille et moi nous en soyons charmés? +Est-ce chose à dire dans un salon de Paris ou de Londres: «Mon beau-père +était matelot.» + +--Oh! les parisiens se moqueront fort de cela. + +--Peut-être, surtout si vous êtes riche; mais à Londres?... Ce n'est pas +tout. Vous demandez la main de ma fille, à quel titre? Votre père a tué +Nelson et m'a, du même coup, enlevé la Pairie, à laquelle je pouvais +légitimement aspirer si Lucius Hornsby était devenu amiral. Voilà +une chose que je ne pardonnerai jamais et qu'aucun Anglais ne vous +pardonnerait. Croyez-moi, cher monsieur, restons bons amis, oubliez +cette idée bizarre qui vous est venue en tête, je ne sais pourquoi, et +allons déjeuner. Il fait un peu froid, et l'air des bords de la Loire +m'a donné de l'appétit. + +--C'est toute votre réponse, monsieur? dit Quaterquem. + +--C'est tout; que voulez-vous de plus? Vous n'êtes pas un enfant à qui +l'on présente une dragée pour lui faire avaler une tisane amère; vous +êtes un homme d'esprit et de coeur, et vous saurez prendre votre parti +des maux inévitables. + +--Monsieur, dit Quaterquem, j'aime miss Hornsby jusqu'à la mort, et je +vous jure qu'elle n'aura pas d'autre mari que moi. + +--Mon cher monsieur, vous êtes fou! Ma fille épousera Harrison. + +--Elle ne l'épousera pas! + +--Elle l'épousera! et pour plus de sûreté, je vais l'emmener en +Angleterre dès demain. + +--Emmenez-la si vous voulez; je vous suivrai et je provoquerai Hercules. + +--Quel enragé! Et si vous tuez Hercule, je vous refuserai bien plus +sûrement la main d'Alice. + +--Je l'enlèverai. Vous ne voudrez pas faire son malheur, et vous +consentirez au mariage. + +--Je ne consentirai à rien; j'ai promis ma fille à Harrison, et il +l'aura. + +--Harrison est un sot, qui ennuiera votre fille et qui l'ennuie déjà. + +--Qu'en savez-vous? + +--Elle me l'a dit. + +--C'est impossible! Alice sait qu'elle doit l'épouser, et elle l'aime. + +--Elle ne l'aime pas! + +--Elle l'aime! + +--Elle ne l'aime pas! vous dis-je. + +--Eh bien, l'amour n'est pas nécessaire en ménage. Alice est une fille +vertueuse et bien élevée qui m'obéira volontiers. + +--Elle est vertueuse et bien élevée mais elle n'obéira pas!» + +Peu à peu Cornelius s'échauffait, et la discussion allait dégénérer en +querelle, lorsque Quaterquem, qui s'en aperçut, tourna bride et reprit +le chemin d'Orléans. + +«C'est assez pour une fois, pensa-t-il; il ne faut pas faire buter ce +vieil entêté.» + +Au fond, il n'était pas trop découragé. Il s'était attendu et préparé +d'avance à la réponse de l'Anglais, aussi ne chercha-t-il plus qu'un +moyen de tourner la difficulté. En arrivant à l'hôtel, il alla trouver +Hercules. + +Le digne gentleman, vêtu d'une jacquette écossaise et coiffé d'une +casquette sans visière, avait la grâce, la désinvolture, l'aisance et la +noblesse des palefreniers anglais. Dès qu'il aperçut Quaterquem, il +leva les yeux vers le plafond et parut en contempler les moulures avec +beaucoup d'attention. + +«Monsieur, dit Quaterquem, voulez-vous, je vous prie, vous promener +un quart d'heure avec moi? j'ai à vous entretenir d'une affaire +très-importante. + +--Je n'ai point d'affaire avec vous, dit l'Anglais. + +--C'est possible, dit Quaterquem, mais j'en ai avec vous, moi. Venez.» + +Hercules le suivit, non sans peine, et tous deux allèrent se promener +sur les bords de la Loire. + +«Aimez-vous beaucoup miss Hornsby?» dit Quaterquem. + +L'Anglais le regarda sans répondre. + +«Je vois bien, continua Quaterquem, que ma question vous étonne un peu. +Il faut que vous sachiez que j'aime passionnément miss Hornsby et que je +veux, moi aussi l'épouser. Or M. Hornsby s'est mis dans la cervelle +de vous donner la préférence, et cette idée bizarre s'est vissée si +profondément dans son crâne que je ne viendrais jamais à bout de la +dévisser sans votre aide. Voyons, parlez sincèrement: aimez-vous miss +Hornsby? + +--De quoi vous mêlez-vous? dit Hercules. + +--Enfin, vous persistez à vouloir l'épouser? + +--Parbleu! et je vous trouve hardi, monsieur, de me parler de ce ton. + +--Quant à cela, dit Quaterquem, on parle comme on peut; l'essentiel est +qu'on s'explique. En bon français, vous ennuyez miss Hornsby. + +--Elle vous a chargé de me le dire? + +--Pas tout à fait; mais je l'ai deviné, et j'ai cru bien faire de vous +en prévenir. + +--Monsieur, dit Harrison, cherchez-vous une querelle? + +--Point du tout. J'ai reconnu à des signes certains que vous ennuyez +miss Hornsby; de plus, je l'aime, et je lui plais.... + +--Vous lui plaisez! + +--Je lui plais. Elle ne me l'a pas dit encore, mais c'est visible. Eh +bien! je vous avertis charitablement, et dans votre intérêt, de faire +une retraite honorable. Est-ce là un mauvais procédé, je vous le +demande? + +--Monsieur, dit l'Anglais, savez-vous que vous commencez à m'échauffer +les oreilles? + +--Je l'ignorais, répondit Quaterquem; mais je vous crois. Une dernière +fois, renoncez-vous à épouser miss Hornsby?» + +L'Anglais haussa les épaules sans parler. + +«Savez-vous, reprit Quaterquem, qu'on s'est moqué de vous à Paris?» + +Hercules rougit de colère. + +«Quel est l'insolent qui l'a osé? s'écria-t-il. + +--L'insolent, dit le Breton, c'est moi-même.» + +Et il lui expliqua la mystification dont il avait été victime. + +«Monsieur, dit l'Anglais, vous m'en rendrez raison. + +--Allons donc! ce n'est pas sans peine, s'écria Quaterquem. Quel jour +aura lieu notre rencontre? + +--Demain. + +--À quelle heure? + +--À six heures du matin. + +--Où? + +--Ici même. M. Hornsby sera mon témoin.» + +Les deux amis se séparèrent. Quaterquem, rentré à l'hôtel, écrivit à ses +dix-sept amis la lettre suivante: + + «Orléans, 18 avril 1859. + +«Chers Dix-Sept, + +«Après-demain, à six heures du matin, il faut que j'envoie le noble, le +sage, l'aimable Harrison dans un monde meilleur, ou que j'aille moi-même +y prendre place. Croiriez-vous que ce Saxon mal élevé a le mauvais goût +de ne disputer le coeur et la main de la plus belle des filles d'Albion? +C'est incroyable, en vérité! + +«Vous pensez bien que je suis trop sage pour me laisser tuer comme un +lièvre dans un sillon; mais il faut tout prévoir. Je vous envoie sous ce +pli toutes les figures, toutes les planches et toutes les explications +nécessaires à la construction de mon aérostat-omnibus. Il ne faut +pas que le genre humain pâtisse de mes folies. Je n'ai pas le droit +d'emporter en mourant ma gloire et mon secret avec moi. + +«Adieu, mes chers et bien-aimés Dix-Sept, mes seuls amours après la +divine Alice. Admirez comme tout s'enchaîne en ce monde. Si je n'avais +pas reçu d'argent le 15 avril, je n'aurais pas acheté le plat à barbe du +grand Napoléon; si je n'avais pas eu le plat à barbe, je ne l'aurais pas +cassé et je ne serais pas allé à l'Opéra-Comique; si je n'étais pas allé +à l'Opéra-Comique, je n'aurais pas vu miss Alice Hornsby, fille du docte +Cornelius; si je ne l'avais pas vue, je ne serais pas amoureux; si je +n'étais pas amoureux, j'aurais laissé tranquille le bourru Harrison de +la maison Hornsby, Harrison et Co, et finalement, je ne serais pas en +danger d'être mis prochainement au Panthéon, car je compte bien, mes +chers et fidèles Dix-Sept, que vous prendrez soin de ma gloire, s'il +m'arrive de passer le Styx. + +«Venez tous sur mon coeur. + +«Vôtre, Yves QUATERQUEM.» + +Notre ami passa le reste de la journée fort tristement. Alice ne parut +pas au dîner et resta dans sa chambre avec la paisible Kate. Cornelius +essaya de parler archéologie; mais Quaterquem ne l'écoutait pas, et +bâillait impitoyablement au nez de la maison Hornsby, Harrison et Co. +Quant à Harrison, il ne prononçait pas une syllabe. Le soir, comme le +Breton cherchait partout un témoin pour son duel, il entra dans un +café où l'armée française jouait au billard en buvant de l'absinthe, et +discutant le mérite de la jeune Jenny, qui n'est pas la même que: + + ....Jenny l'ouvrière, + Au coeur content, content de peu. + +Jenny était une aimable Solognote qui faisait le bonheur des officiers, +sous-officiers et soldats du 75e de ligne, et qui jouissait à ce titre +d'une grande popularité dans ce noble régiment. + +De tous les officiers qui étaient dans le café, un seul ne prenait +aucune part à la conversation. C'était un jeune homme à la moustache +blonde, à la figure mélancolique, qui était assis les pieds appuyés sur +la table, au niveau de son menton. Il fumait doucement en regardant le +ciel, c'est-à-dire le plafond noirci qui était au-dessus de sa tête. + +«Bon! voilà mon homme,» pensa Quaterquem. + +Et il alla droit à lui. + +«Monsieur, dit-il en le saluant poliment, voulez-vous me permettre de +vous demander un petit service?» + +Le jeune officier mit pied à terre, le regarda pendant quelques +secondes, et, content sans doute de la physionomie de Quaterquem, lui +répondit avec la même politesse: + +«Asseyez-vous, monsieur, je vous prie, et contez-moi votre affaire. + +--Monsieur reprit le Breton, voulez-vous avoir la bonté d'être mon +témoin? Je me bats en duel demain matin avec un Anglais. + +--Très-volontiers, monsieur. L'affaire peut-elle s'accommoder? + +--En aucune façon. + +--Encore mieux. Et, sans être trop curieux, pourrais-je vous demander... + +--Pourquoi je veux tuer cet Anglais? Écoutez, je vous prie, et soyez +juge entre nous. + +--Garçon! cria l'officier, deux verres d'absinthe et des cigares. +Monsieur, je suis à vous. + +--L'Anglais et moi nous aimons la même femme. Or, ledit Anglais, qui est +le premier en date, veut absolument l'épouser. Je l'ai prié poliment de +partir. Il tient bon et ne veut pas lâcher prise. Que feriez-vous à ma +place? + +--Précisément ce que vous allez faire. Je le prierais de s'aligner avec +moi et d'en découdre. + +--Eh bien! monsieur, voilà toute la question. Avez-vous besoin de +quelque autre éclaircissement? + +--À quoi bon? + +--Je compte sur vous pour demain matin. + +--C'est convenu.» + +Le lendemain les deux combattants et les deux témoins parurent sur le +champ de bataille. M. Hornsby voulut réconcilier les deux adversaires +et s'approcha de Quaterquem. Aux premières ouvertures de paix, l'entêté +Breton se contenta de répondre: + +«Cela dépend de vous. Donnez-moi miss Alice en mariage, et je réponds de +tout. Au fond je ne hais pas Harrison. Qu'il s'en aille et qu'il renonce +à votre fille; je vous garantis que nous serons les meilleurs amis du +monde. + +--Je ne veux pas payer les frais de la guerre, dit Cornelius. + +--Comme il vous plaira. + +--J'ai juré de ne jamais donner ma fille à un Français. + +--Et moi, j'ai juré de l'épouser. + +--Mais, monsieur après tout, charbonnier est maître dans sa loge. +Harrison me plaît. + +--Eh bien! n'en parlons plus. + +--C'est mon meilleur ami. + +--Tant mieux. Chargeons les pistolets. + +--Ce mariage est décidé depuis deux ans. + +--Chargeons les pistolets! + +--Et, pour me faire manquer à ma parole, il faudrait qu'Harrison eût +commis envers moi la plus horrible trahison. + +--Chargeons les pistolets! + +--Enfin, monsieur, quoi qu'il arrive, je ne vous reverrai jamais. + +--Au nom du ciel, chargeons les pistolets!» + +Cette fois il fallut céder; et les deux adversaires furent mis en face +l'un de l'autre à vingt pas de distance. Harrison, favorisé par le sort, +tira le premier. + +La capsule, mal assujettie sur le chien, n'éclata pas. + +«Goddam!» s'écria Harrison furieux. + +Et il jeta son pistolet à terre avec désespoir. + +Par malheur, le premier choc avait mis la capsule à sa place, le second +la fit éclater; le coup partit, et si malheureusement, que la balle alla +frapper le pied de Cornelius Hornsby qui regardait tranquillement le +combat. + +Cornelius poussa un cri de rage. + +«Animal! maladroit! butor! imbécile! assassin! imbécile! âne bâté! +s'écria-t-il d'abord. + +Harrison se précipita vers lui pour le soutenir dans ses bras; mais le +vieux gentleman, outré de sa blessure, le repoussa violemment et s'assit +sur l'herbe en poussant des gémissements. + +«Aïe! triple brute qui va tirer sur moi au lieu de tirer sur son +adversaire! Aïe! aïe! vit-on jamais une buse pareille? + +--Mais, mon cher ami..... disait le désolé Harrison. + +--Toi, mon ami! double traître! + +--De grâce, mon cher beau-père.... + +--Beau-père, moi! Ah! tu peux chercher femme ailleurs, je te le +garantis; beau-père! Tu comptais sur ma succession, je parie; et tu +étais pressé de m'assassiner; beau-père! Il te faut un beau-père pour +tirer à la cible! Et moi qui allais donner ma fille à mon meurtrier! +Grand Dieu, je vous remercie de m'avoir épargné ce remords!» + +Pendant ce discours, Quaterquem et son témoin, qui avaient grand'peine +à s'empêcher de rire, donnaient des soins au blessé. Harrison était +immobile et comme étourdi de sa disgrâce. Il tournait et retournait dans +tous les sens le fatal pistolet, et oubliait complétement le duel même +qui l'avait amené sur le terrain. Malheureusement, le vieil Anglais s'en +aperçut. + +«Eh bien! dit-il à Quaterquem, qu'attendez-vous pour continuer +l'affaire? c'est à vous de tirer; faites moi justice de ce misérable qui +a voulu m'assassiner!» + +Harrison reprit son sang-froid, et se posta de nouveau en face du +Breton, tout prêt à essuyer stoïquement son feu; mais Quaterquem désarma +son pistolet et lui tendant la main: + +«Mon cher monsieur, dit-il, vous pouvez partir. + +--Je ne veux pas de grâce, dit l'Anglais. + +--Non, pas de grâce pour cet assassin! cria Cornelius en ôtant sa botte. +Brûlez-lui la cervelle comme il faut. + +--Allez au diable, vieux fou! s'écria Harrison exaspéré. Pour une balle +qui se trompe de chemin et qui peut-être lui a chatouillé le pied, il +fait un tapage d'enfer! + +--Monsieur, dit Quaterquem à Hercules, allez-vous-en; vous ferez votre +paix une autre fois. Il n'est pas en état de vous entendre. + +--Je ne partirai pas, répliqua l'entêté Hercules, avant que vous ayez +tiré sur moi. + +--Vous moquez-vous du monde, et croyez-vous que j'aie soif de votre +sang? Votre mariage est rompu et ne se renouera pas. C'est tout ce +qu'il me faut. Adieu, cher monsieur; si vous voyez la reine Victoria +présentez-lui, je vous prie, mes respects.» + +L'Anglais s'en alla sans répondre. + +«Mon Dieu, que ce pauvre garçon est mal élevé! dit Quaterquem à son +témoin. Il s'agit maintenant de transporter M. Hornsby à l'hôtel.» + +Ils le prirent chacun par un bras et le conduisirent, clopin clopant, +jusqu'à sa chambre. Arrivé là, l'officier salua, échangea une poignée de +main avec le Breton et partit. + +Alice et Mme Hornsby eurent grand'peine à comprendre ce qui s'était +passé, et, suivant l'usage, versèrent des larmes abondantes, ce +qui consola fort le malheureux Cornelius. Dès le premier examen le +chirurgien rassura les dames, et s'engagea à remettre le blessé sur pied +dans un mois. Harrison, qui se tenait caché dans l'antichambre, et qui +attendait timidement la réponse du chirurgien, entr'ouvrit la porte avec +précaution, et, croyant le moment favorable: + +«Ce ne sera rien, dit-il avec sa gaucherie habituelle. Vous avez en plus +de peur que de mal.» + +À ces mots, le blessé bondit si brusquement hors de son lit que +l'infortuné Harrison recula. + +«Plus de peur que de mal! s'écria-t-il. Bourreau, tu veux donc +m'achever? Va-t'en, scélérat! va-t'en! va-t'en!» + +Alice lui fit signe de sortir de la chambre et le suivit. + +«Contez-moi donc, s'il vous plaît, mon cher Harrison, dit-elle, pourquoi +vous cherchez querelle à M. Quaterquem? + +--Je n'ai pas cherché cette querelle, dit Hercules, je l'ai subie.» + +Et il répéta la conversation qu'il avait eue avec son adversaire. + +«Vous êtes deux rares extravagants, dit-elle en riant; je vous pardonne +parce qu'il n'y a pas eu de sang versé, mais ne reparaissez plus devant +moi. + +--Alice, vous m'aiderez à apaiser votre père? + +--C'est impossible; il est trop irrité contre vous. + +--Ou vous êtes trop prévenue en faveur de ce Français. + +--Moi, dit-elle en rougissant. Où prenez-vous cela, je vous prie! + +--C'est lui qui me l'a dit. + +--Belle autorité? M. Quaterquem est un fat; et vous êtes un impertinent +de prétendre deviner qui j'aime ou que je hais. + +--Alice, je vous aime tant et je suis malheureux! Au nom du ciel, +obtenez ma grâce de votre père.» + +Elle garda le silence. Hercules était condamné. Il le sentit; et, sans +insister davantage, il partit le soir même pour Calcutta. + +Le lendemain, Quaterquem reçut de ses amis la lettre suivante: + + + «Homme de génie! + + Laisse là les Anglais et leurs filles, et monte en wagon. Ne + t'arrête pas à couper en morceaux le bourru Harrison. C'est du + temps perdu, et tu te dois au genre humain. Ton invention est un + coup de génie, que tous les gens du métier trouvent sublime. Ton + aérostat-omnibus va dans moins d'un moins porter aux extrémités + du monde la gloire de ta patrie et la tienne. + + «Ne dis pas que tu manques d'argent. Cent mille francs suffisent + à ton premier omnibus aérien et nous avons déjà plus de six cent + mille francs à t'offrir. La somme est prête et déposée chez le + notaire. + + «Ce soir, immense génie à la cheville de qui n'irait pas + Christophe Colomb, nous t'attendrons à la gare du chemin de fer + d'Orléans. + + «À toi, LES DIX-SEPT.» + +Aussitôt, il se présenta chez le vieil Hornsby. Sa fille le reçut seule. + +«Alice, dit-il, je vais partir à midi, et ne vous reverrai peut-être +jamais. M'aimez-vous? + +--Et vous? répondit-elle. + +--Jusqu'à la mort. + +--Eh bien, ayez confiance en moi, et revenez. Quoi qu'il arrive, je +n'aurai pas d'autre mari que vous.... Mais qui vous force à partir? + +Quaterquem lui montra la lettre de ses amis. Elle la lut et lui dit: + +«Vous avez raison, il faut partir. Fiez-vous à moi du soin de fléchir +mon père.» + +Elle lui tendit la main, Quaterquem partit plein d'amour et d'espoir, +et plusieurs jours s'écoulèrent sans que miss Hornsby entendit parler +de lui. Pendant ce temps, le vieil Anglais guérissait à vue d'oeil, et +s'étonnait du silence mélancolique de la belle Alice. + +--Est-ce que tu regrettes Harrison, dit-il un jour. + +--Pas le moins du monde, cher père, répondit-elle. + +--Est-ce que tu t'ennuies en France? + +--Encore moins. + +--Veux-tu aller à Naples et voir le Vésuve? + +--Non. + +--Veux-tu revenir à Londres? + +--Non, mon père, Londres m'ennuie. + +--Ah!» + +Il garda le silence, devinant la pensée de sa fille. + +--Est-ce que vraiment elle aimait ce Français? pensait-il. Épouser le +fils du meurtrier de Nelson, ce serait un sacrilège! Ah! que les pères +sont malheureux! + +Dans cette extrémité, il résolut de retourner à Londres, et partit pour +Paris le soir même. Comme il arrivait, il trouva dans un journal du soir +la note suivante: + + «On parle d'une immense découverte qui est due au génie d'un de + nos professeurs les plus distingués, M. Yves Quaterquem. C'est + un ballon-omnibus qu'on dirige à volonté, et qui parcourt en peu + d'instants des distances prodigieuses. La première expérience + faite hier devant une commission de l'Académie des sciences, + a parfaitement réussi. Jamais le génie humain n'a fait de + découverte plus utile et plus belle. Adieu les diligences et les + chemins de fer. En quelques heures, l'homme va faire le tour de + la planète.» + +Le journal tomba de ses mains et fut ramassé par Alice. + +«Eh bien, dit-elle, ai-je tort de l'aimer? + +--Tu l'aimes donc?» + +Pour toute réponse elle lui sauta au cou et lui prodigua les plus +tendres caresses. Il se laissa toucher, car, après tout, le vieil +Hornsby, de la maison Hornsby, Harrison et Co, n'est pas un méchant +homme, ni un père barbare, ni un calculateur maladroit, et il sait très +bien que l'inventeur des ballons-omnibus ne restera pas longtemps pauvre +et obscur. Or, que veulent tous les pères? S'enrichir et chercher pour +leurs filles des maris plus riches qu'eux-mêmes: c'est l'Évangile de +toutes les familles. + +C'est pourquoi, ayant bien pesé et calculé les avantages et les +inconvénients, il écrivit, le 6 mai dernier, à notre ami Quaterquem le +billet suivant: + + «M. Hornsby, de la maison Hornsby, Harrison et Co, a l'honneur + de prier M. Yves Quaterquem de le favoriser d'une visite demain + matin à onze heures. + + «Son tout dévoué, + + + Cornelius HORNSBY.» + + +Quaterquem n'eut garde de manquer au rendez-vous. Vous devinez le reste. +Ils se marieront le 25 mai prochain à la mairie du 2e arrondissement, +à huit heures du soir. Leur bonheur est sans nuages. Dans un an, +Quaterquem sera l'homme le plus illustre des deux hémisphères. Son +ballon est admirable et marche à merveille. Le 26 mai, aussitôt après la +cérémonie nuptiale, notre ami doit prendre, avec sa femme, le chemin +de la Chine, où il arrivera le soir même, et passera dans une maison de +campagne, louée d'avance, le temps de la lune de miel. + + + +__________________________________ +Imp. G. Saint-Aubin et Thevenot, +Saint-Dizier, 30, Passage Verdeau, +Paris. + + + + + + Librairie E. DENTU + + + _OUVRAGES DU MÊME AUTEUR_ + + L'Aventurier. 2 volumes. + I.--Un amour républicain. + II.--Un Duel sous l'Empire. + La Croix des Prêches. 2 volumes. + Désirée. 1 volume. + La Fête de Champdebrac. 1 volume. + Un Millionnaire. 1 volume. + Le Plus hardi des Gueux. 1 volume. + Nini. 1 volume. + Plantagenet. 2 volumes. + Le Puy de Montchal. 1 volume. + Rachel. 1 volume. + Le Seigneur de Lanterne. 1 volume. + Le Vieux Juge. 1 volume. + + + + NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE CHOISIE + DE + ROMANS MODERNES + + + Une Ville de garnison. + Un Mariage au Couvent. + Deux Amis en 1792. + Mémoires de Gaston Phoebus. + Rose d'Amour. + La Mort de Roland. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Brancas; Les amours de Quaterquem, by +Alfred Assollant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BRANCAS; LES AMOURS DE QUATERQUEM *** + +***** This file should be named 18583-8.txt or 18583-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/5/8/18583/ + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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