summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--18583-8.txt9593
-rw-r--r--18583-8.zipbin0 -> 150849 bytes
-rw-r--r--18583-h.zipbin0 -> 156442 bytes
-rw-r--r--18583-h/18583-h.htm11569
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
7 files changed, 21178 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/18583-8.txt b/18583-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..abf439d
--- /dev/null
+++ b/18583-8.txt
@@ -0,0 +1,9593 @@
+Project Gutenberg's Brancas; Les amours de Quaterquem, by Alfred Assollant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Brancas; Les amours de Quaterquem
+
+Author: Alfred Assollant
+
+Release Date: June 14, 2006 [EBook #18583]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BRANCAS; LES AMOURS DE QUATERQUEM ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+ 1--BRANCAS
+
+ 2--LES AMOURS DE QUATERQUEM
+
+
+
+ PAR
+
+ ALFRED ASSOLLANT
+
+
+
+
+PARIS
+E. DENTU, ÉDITEUR
+LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
+3, PLACE DE VALOIS, PALAIS-ROYAL
+
+1888
+
+
+
+
+ I
+
+
+Un matin, M. Charles Brancas, avocat à Paris (rue de Tournon, 43,
+au premier, la porte à gauche), reçut d'un ami de province la lettre
+suivante:
+
+ Vieilleville, 6 mai 1845.
+
+ «Mon cher ami,
+
+«Si tu ne me prêtes pas ton éloquence pour huit jours, je suis ruiné.
+Voici l'affaire:
+
+«Jean-Pierre-Hippolyte Ripainsel (en 1793 Caïus-Gracchus Ripainsel), mon
+oncle, ancien garçon meunier, vient de mourir laissant deux millions.
+Je passe sur la douleur que ce funeste événement a causée à ses nombreux
+amis. Entre nous, le défunt était un ladre vert qui n'a jamais donné un
+centime à qui que ce soit, mais qui obligeait volontiers le premier venu
+à vingt, trente ou quarante pour cent. Il s'est acquis par là, dans le
+pays, la plus grande considération. L'histoire dit que le vieux reître,
+qui fut, je ne sais comment, d'abord commis aux vivres, puis fournisseur
+général, a fait jeûner plus d'une fois les soldats de la République
+et de l'Empire, qu'il les a vêtus de draps à demi-brûlés, chaussés
+de souliers de carton, et abreuvés de piquettes horribles où les eaux
+poétiques du Rhin, du Tage et du Garigliano entraient pour une bonne
+moitié; mais ce sont des commérages qui ne méritent pas qu'on les
+relève.
+
+«Tout cancre qu'il était, Caïus-Gracchus Ripainsel (_alias_
+Jean-Pierre-Hippolyte) a trouvé bon de restituer, après décès, bien
+entendu, car le brave homme de son vivant, n'aurait pas lâché la plus
+petite obole. Restituer, c'est une idée assez naturelle, pourvu qu'on
+restitue à ceux qu'on a dépouillés, ou aux pauvres; mais Caïus-Gracchus
+ne l'entend pas ainsi. Il lègue ses deux millions à la célèbre
+communauté de P...., _afin, dit-il, de donner aux saintes femmes qui
+habitent ce couvent la richesse dont elles sont si dignes_. Cet acte de
+sa dernière volonté me plonge dans la misère.
+
+«Quand je dis que le testament me ruine, tu entends bien que c'est une
+figure de rhétorique, car j'ai du foin dans mes bottes, et n'étais pas
+si sot que d'attendre pour vivre l'héritage de Caïus-Gracchus; mais
+c'est une brèche. Deux millions! d'un seul coup! La captation est
+notoire. De sa vie, le défunt ne mit le pied dans une église.
+
+«Le couvent, à qui cette aubaine n'a coûté que quelques tasses de
+tisane, s'est hâté de mettre la main sur le mobilier du défunt, et
+particulièrement sur un _Claude Lorrain_, jusqu'ici inconnu, et dont
+le Louvre, j'ose le dire, n'a jamais vu l'égal. Imagine, toi qui es
+connaisseur, un paysage d'Arménie où les eaux, le soleil, la verdure,
+les animaux, les ruines, les arbres et les hommes sont répartis à
+souhait pour le plaisir des yeux. Peut-être n'as-tu jamais vu l'Arménie;
+il n'importe. Au premier coup d'oeil tu reconnaîtras sans peine qu'elle
+doit être ainsi faite ou qu'elle a tort de ne pas l'être. Pour moi, j'en
+suis encore ébloui.
+
+«Or, sans parler des deux millions de Caïus-Gracchus, puis-je laisser
+un pareil chef-d'oeuvre enseveli au fond d'une cellule, si toutefois
+il n'est pas vendu à quelque lord de passage? Vendu aux Anglais! quel
+opprobre! Un Claude Lorrain que Caïus-Gracchus avait acheté d'un prince
+italien en déconfiture! Tu vois d'ici mon désespoir.
+
+«Donc, pour l'ôter aux Anglais et à la communauté de P..., pour le
+rendre au Louvre, qui me le payera bien, j'espère, et qui est la seule
+galerie digne d'un tel chef-d'oeuvre, enfin, pour ravoir les deux
+millions du vieux Ripainsel et ne pas donner d'armes aux jésuites, je
+compte sur ton éloquence. Un petit entrefilet de tes amis du _National_
+et du _Constitutionnel_, sur l'avidité des légataires de mon oncle,
+ferait grand effet dans ce pays-ci et seconderait à merveille ton
+plaidoyer.
+
+«Je t'attends à Vieilleville dans une semaine. L'affaire sera plaidée le
+25 mai; mais il faut que tu connaisses d'avance toutes les circonstances
+du procès et toutes les intrigues qui ont amené la donation du vieux
+Ripainsel. Ce n'est pas trop d'un mois.
+
+«Vieilleville est d'ailleurs un très joli séjour, où tu trouveras en
+abondance tout ce que les Parisiens vont chercher en Suisse et dans
+la Forêt-Noire. La ville est située sur le penchant d'une colline, à
+l'entrée de la plaine, près d'une petite rivière qui va se jeter dans
+la Loire. Le pays est un des plus fertiles de France, et le paysage,
+lorsqu'on entre dans les gorges qui aboutissent à la ville, du côté
+de l'ouest, est aussi désert, quoique moins sauvage, que la vallée de
+l'Arve et les environs de Chamounix. Tu pourras y rêver à l'aise si
+c'est ta fantaisie.
+
+«Les habitants sont les meilleures gens du monde. Assez d'esprit, peu
+de méchanceté, un grand soin de leur enveloppe charnelle, nulle étude du
+passé, nul souci de l'avenir, une avarice admirable qu'ils décorent du
+nom de sage économie, voilà les traits qui distinguent la race. Vrais
+bourgeois du siècle passé, qui seraient honteux de dépenser le tiers de
+leur revenu. Au reste, point de goût pour les aventures de la guerre
+et de l'industrie, fuyant tous les hasards, hormis ceux du loto et (les
+plus téméraires) ceux du baccarat, ils vivent heureux, serrés les uns
+contre les autres comme un tas de Ripainsels. Caïus-Gracchus, qui fut
+leur chef et leur modèle, prétendait qu'en dix-huit siècles, il ne
+s'est pas perdu une épingle dans tout l'arrondissement. J'en crois le
+bonhomme, car il s'y connaissait.
+
+«Adieu, mon cher ami, je t'attends au plus tard vers le 15 mai. Ma
+maison, qu'on appelle ici château, est meublée à la mode du pays:
+c'est-à-dire que le meilleur du mobilier est dans la cave. Mes pères
+m'ont laissé force _purée septembrale_, comme dit Rabelais, et des
+meilleurs crus. Je laisse aux gens du pays le soin de boire le vin de
+leurs vignobles, et j'envoie le mien à Paris; mais je garde pour mes
+amis quelques milliers de bouteilles d'un vin de Bourgogne qui ne
+déparerait pas la table du roi Louis-Philippe. Quant à ma cuisinière,
+elle a servi dix ans l'évêque d'A..., et tu connais la délicatesse
+ecclésiastique.
+
+ «Salut et fraternité,
+
+ «ATHANASE RIPAINSEL.»
+
+Tout Paris a connu Charles Brancas, le héros de cette histoire. Grand,
+bien fait, de belle structure, d'un visage intelligent et doux, presque
+célèbre à trente ans, assez riche pour ne pas voir de bornes à son
+ambition, assez désintéressé pour faire un choix parmi les moyens de
+pousser sa fortune, il était dans ce milieu admirable qui fait l'envie
+des sages. Un certain goût pour le romanesque et l'imprévu, dont rien
+n'avait pu le défendre, ne dérangeait pas trop ce bel équilibre de
+qualités naturelles ou acquises.
+
+Comme il réfléchissait, son oncle entra. M. Louis Graindorge,
+fonctionnaire prudent, était l'un des plus parfaits modèles de cette
+race heureuse et placide qui sert avec un dévouement inébranlable toutes
+les dynasties et toutes les républiques. Il était né fonctionnaire,
+et il fonctionnait de son mieux, à vingt mille francs par an, toujours
+médiocre et toujours loué de ses chefs qui ne craignaient pas sa
+supériorité; au reste, inoffensif et facilement abordable, s'il n'eût
+été trop fier d'assister le roi en son conseil.
+
+«Eh bien, dit-il en posant son chapeau, c'est une affaire conclue.
+
+--Quelle affaire?
+
+--Ton mariage, parbleu!
+
+--Je me marie donc? cher oncle; il fallait me prévenir plus tôt; je n'ai
+pas eu le temps de faire ma barbe. Avec qui, s'il vous plaît?
+
+--Avec Mlle Oliveira.
+
+--Une blonde?... Euh!
+
+--Un million de dot! deux millions d'espérances!
+
+--Oui, mais une blonde!
+
+--Vingt ans.
+
+--Une blonde!
+
+--Des yeux de saphir.
+
+--Une blonde!
+
+--Un nez retroussé et gracieux qui n'a pas son pareil.
+
+--Une blonde!
+
+--Des lèvres de rose, des dents blanches, un sourire charmant et le plus
+heureux caractère.
+
+--Ah! cher oncle! une fille si parfaite doit être bègue ou bossue?
+
+--Ni bègue ni bossue.
+
+--Déjà! Vous menez rondement les choses, cher oncle.
+
+--Parbleu! la vie est si courte! Au reste, rien n'est plus facile que de
+me désavouer et de n'être pas député.
+
+--Plaît-il? Que dites-vous?
+
+--Je dis qu'il est facile de n'être pas député.
+
+--Le père Oliveira est donc député?
+
+--De l'arrondissement de Vieilleville, oui, mon cher.
+
+--Ah! de Vieilleville... Et il céderait la députation à son gendre?
+
+--Par contrat de mariage passé devant notaire, oui, mon enfant.
+
+--Et les électeurs ratifieraient le contrat?
+
+--Je voudrais bien que quelqu'un d'eux le trouvât mauvais! Dès demain,
+le chemin de fer qu'on leur a promis, et qui, grâce aux savantes
+combinaisons de l'ingénieur, doit traverser tout l'arrondissement, ne
+passerait plus qu'à dix lieues de là. Plus de garnison, point de lycée;
+Vieilleville serait traité comme un chef-lieu de canton. Conçois-tu la
+douleur des honnêtes cabaretiers et marchands d'avoine de Vieilleville,
+si la clientèle de deux cents hussards et de leurs chevaux venait à leur
+manquer? Ce serait une vraie catastrophe.
+
+--Oliveira s'ennuie donc beaucoup de sa députation ou de sa fille?
+
+--Pas le moins du monde. C'est un homme prévoyant, qui veut se mettre
+à l'abri des coups du sort et des caprices du scrutin. Il a promesse du
+roi d'être fait pair de France dans la première fournée, et il grille de
+s'asseoir parmi les ducs et les comtes de la fabrique de Napoléon ou de
+ses prédécesseurs.
+
+--Eh bien! dit l'avocat, je réfléchirai.
+
+--Tu réfléchiras! Crois-tu qu'il soit si aisé de rencontrer ensemble une
+dot d'un million et un mandat de député? Réfléchir! Crois-tu qu'Oliveira
+soit en peine de marier sa fille? Je connais un petit duc, malmené par
+les révolutions et par le lansquenet, qui la ferait volontiers duchesse;
+mais Oliveira craint de jouer chez son gendre le rôle de père aux écus,
+qu'on exploite et dont on rit, et il s'est déclaré contre le faubourg
+Saint-Germain.
+
+--Diable! mon futur beau-père ne manque pas de bon sens.
+
+--Tu acceptes donc?
+
+--Est-ce que je puis vous refuser quelque chose, cher oncle?
+
+--Et tu te souviendras toujours que je t'ai mis la députation à la main?
+
+--Jusqu'à la consommation des siècles. Mais quel besoin pouvez-vous
+avoir de moi? N'êtes-vous pas riche, n'êtes-vous pas bien en cour? Que
+vous reste-t-il à désirer?
+
+--Une misère, à laquelle je ne tiens que pour avoir la paix dans mon
+ménage; mais ta tante le veut, et je n'ose rien lui refuser.
+
+--Voyons cette misère.
+
+--Une commanderie dans la Légion d'honneur et la présidence d'une
+section du conseil d'État; ma femme prétend que cela fait bien au bas
+d'une carte.
+
+--Eh bien, cher oncle, ce n'est pas cela qui nous empêchera d'épouser
+Mlle Oliveira aux yeux de saphir. Mais est-ce à moi de distribuer des
+croix et de régler les rangs au conseil d'État?
+
+--Pourquoi non? Tu parles comme un Démosthènes et tu sais te faire
+entendre. Crois-tu que ce soit un mérite si commun à la Chambre des
+députés? Va, va, je connais plus d'un ministre qui serait en peine
+d'en faire autant. Si tu veux seulement nouer ta cravate avec moins de
+négligence, ne faire aucun geste, n'être ému de rien, avoir la tête et
+les yeux dans la position du soldat sans armes (_les yeux à quinze
+pas devant toi, la tête fixe et mobile_), ne te permettre aucune
+plaisanterie, ce qui choque toujours les niais (c'est-à-dire les trois
+quarts de toutes les Assemblées), et citer avec respect les divins
+axiomes de M. Royer-Collard; si à tous ces mérites tu ajoutes celui
+de voter _bien_, c'est-à-dire tantôt avec la gauche et tantôt avec le
+centre, suivant les intérêts du jour, je te prédis la plus brillante
+fortune. Tu seras premier ministre avant dix ans, et je serai, moi,
+grand-croix, ce qui fera plaisir à ma femme et honneur à la famille.
+
+--Accordé. Laissez-moi seulement le temps de faire restituer à mon ami
+Ripainsel un ou deux millions que la communauté de P.... a eu l'adresse
+de se faire léguer par son oncle: à mon retour, je vous suivrai chez le
+père Oliveira.
+
+--Que veux-tu dire avec ton Ripainsel?
+
+--Lisez cette lettre.
+
+--Laisse-moi là ce Ripainsel, dit l'oncle après avoir lu, et prends
+l'occasion par son unique cheveu. Viens voir Oliveira; c'est un bon
+homme qui a fait fortune dans le commerce des bottes percées et des
+vaudevilles éculés, et qui n'en est pas plus fier.
+
+--Il fait des vaudevilles?
+
+--Il n'en fait plus depuis qu'il est homme politique; mais il en a
+fabriqué, à vingt ans, cinq ou six douzaines qui n'étaient, ma foi, ni
+meilleurs ni pires que tous ceux qu'on applaudit et qu'on siffle. Tu ne
+connais donc pas ton futur beau-père?
+
+--Je ne l'ai jamais vu.--Vous dites qu'il est millionnaire et député,
+cela me suffit.
+
+--Oh! c'est quelque chose de plus. Tu vas voir un petit homme tout rond,
+riant, fleuri, bavard, spirituel, inventif, caressant, poli, cordial,
+empressé, obligeant, indifférent à tout, excepté à ses intérêts, sachant
+amasser, sachant dépenser, sachant promettre et oublier sa promesse,
+homme d'affaires qui serait un grand personnage s'il voulait prendre
+intérêt à la politique, sceptique au point de ne pas savoir s'il est
+baptisé ou circoncis, honnête homme au demeurant, autant que peut
+l'être un spéculateur de profession, et ami des arts comme ces banquiers
+illustres de Venise et de Florence pour qui peignaient et sculptaient
+Titien et Michel-Ange. Nous irons chez lui ce soir.
+
+--Ce soir, puisque vous le voulez», dit l'avocat.
+
+
+
+
+ II
+
+ Prodomus.
+
+
+Oliveira les reçut avec cette politesse aimable et simple qui est la
+plus utile et la moins provinciale de toutes les vertus. Déjà les
+vieux colonels de l'Empire, les poètes chauves et les jeunes magistrats
+étaient assis et jouaient au whist. Oliveira conduisit ses deux hôtes
+dans un salon particulier rempli de crics malais, d'épées du moyen âge
+et de toute la menue ferraille qu'il est convenable d'avoir au-dessus de
+sa tête quant on veut fumer un cigare.
+
+«D'où vient cette dague florentine? demanda Brancas à son hôte.
+
+--La poignée, répondit négligemment Oliveira, est de Benvenuto Cellini,
+qui la cisela tout exprès pour François Ier; la lame est du senor
+Bermudez de Tolède.
+
+--Quoi? de Bermudez lui-même, dit l'avocat d'un air d'admiration.
+
+--Je le crois. Cette dague a son histoire comme un cheval arabe ou
+comme un prince. M. de Loignac le reçut d'Henri III et l'enfonça dans
+la poitrine du duc de Guise. Voyez à la pointe cette tache qu'on a
+respectée. C'est une goutte du sang du Balafré. Un petit neveu de M.
+de Loignac, émigré vers 1792, vendit sa dague à un boyard russe dont le
+fils est mort à Clichy. C'est de lui que je tiens cette lame admirable,
+dont Bermudez emprunta le secret aux fabricants d'Alep et de Damas.
+
+--Pardonnez-moi mon ignorance, dit l'avocat, et dites-moi, je vous prie,
+qui était ce merveilleux Bermudez?
+
+--C'était un alchimiste de Valence qui cherchait la pierre philosophale
+en Orient, vers 1520. Suivant l'usage, il donna son âme au diable
+et reçut en échange par l'entremise d'un fabricant d'Alep, l'art de
+combiner le platine avec l'acier, ce qui donne aux sabres une trempe
+irrésistible. Il apporta ce secret en Europe, avec beaucoup d'autres, et
+s'acquit une grande réputation. Par malheur, la sainte inquisition, le
+voyant peu assidu à la messe, car les voyages et les sciences occultes
+profitent rarement à la piété, le fit brûler en grande pompe à Valence
+l'an 1536 de notre ère.
+
+--Il faut avouer, monsieur, dit l'avocat, que vous êtes un savant homme.
+
+--Je cherche à me faire pardonner mes millions, répliqua Oliveira.
+Au reste, vous trouverez ce récit tout au long dans l'_Histoire des
+alchimistes, sorciers et autres suppôts du diable dans les royaumes de
+Valence et d'Aragon_, par le P. Bunardez, in-4º. Ségovie, 1640. Le
+seul exemplaire qui existe en France est déposé à la bibliothèque de
+Vieilleville, sous la garde du sieur Krantz, ancien artilleur, le plus
+hargneux des hommes.
+
+--Quoi! parmi tant d'affaires vous trouvez le temps de lire les
+histoires du P. Bunardez?
+
+--Oh! je n'ai pas été toujours l'homme affairé que vous voyez. Quand
+j'étais clerc d'huissier j'avais bien des loisirs».
+
+Le conseiller d'État sourit en regardant son neveu.
+
+«Comment peut-on être clerc d'huissier! reprit Oliveira. N'est-ce pas ce
+que vous voulez dire? Je vous jure, messieurs, qu'il n'y avait pas de
+ma faute; j'aurais beaucoup mieux aimé être duc et pair. J'ai quitté
+le métier aussitôt que je l'ai pu; mais enfin il fallait vivre, et
+je recevais de mon patron, tous les jours, une croûte de pain et une
+tranche de saucisson, qui m'aidaient merveilleusement à supporter la
+vie. Entre deux assignations j'allais à la Bibliothèque et au Musée.
+
+«J'admirais la Vénus de Médicis, si frêle et si délicate, et je
+regardais avec étonnement la Vénus de Milo qu'on fait semblant d'admirer
+et qui n'est qu'une grande femme assez mal proportionnée. Je lisais
+Winckelman dans une traduction et _Clarisse Harlowe_ en anglais,
+sans oublier pour cela les livres du bon Rollin et la métaphysique
+de Schelling; enfin j'envoyais des rébus au journal de Vieilleville.
+J'acquis en peu de temps la réputation d'un savant et d'un
+esprit bizarre, incapable de faire fortune dans les _citations_,
+_notifications_ et _significations_.
+
+«Je fus mis à la porte de l'huissier et perdis ainsi le pain et le
+saucisson. Le soir même je reçus la malédiction de mon père et l'ordre
+de m'enrôler dans l'armée française. J'avais alors dix-huit ans, nulle
+ressource et un appétit féroce. Qu'auriez-vous fait à ma place?
+
+--J'aurais obéi, dit le conseiller d'État et porté le sac avec
+résignation.
+
+--Et vous, monsieur?
+
+--Je ne sais, répondit Brancas; peut-être aurais-je essayé de planter
+des choux.
+
+--On voit bien que vous n'avez jamais été exposé à cette infortune. Pour
+moi, qui sentais mon génie, être ouvrier ou soldat, c'était la mort.
+Un vieux professeur de latin, sous qui j'avais déchiffré Tite-Live,
+me donna vingt francs et le _Prodomus philosophiæ instaurandæ_, de
+Campanella, qui était son auteur favori. Muni de ces deux viatiques,
+j'entrai dans Paris le 8 décembre 1819.
+
+--Voilà un magnifique présent, dit en riant le conseiller d'État.
+
+--C'étaient toutes les économies du vieux latiniste, et la moitié de
+sa bibliothèque, dont un _Anacréon_ d'Henri Estienne formait l'autre
+moitié. Il vivait de pain et d'eau, comme presque tous ses confrères,
+en comparaison de qui les ânes et les chameaux du désert de Mésopotamie
+sont des goinfres. Du reste, gai et sans souci, comme s'il eût été
+propriétaire des mines de Potosi. Je voulus le remercier--«Prends donc,
+me dit-il brusquement, à quoi ces vingt francs peuvent-ils me servir?
+C'est trop peu pour jouir, c'est assez pour entreprendre.» J'embrassai
+tendrement le vieux latiniste et je partis nu-pieds pour ménager mes
+souliers.
+
+--C'est avec le _Prodomus philosophiæ instaurandæ_ que vous avez fait
+fortune?
+
+--Oui, messieurs, dit Oliveira. Rappelez-vous le cordier des _Mille et
+une Nuits_. On lui donna un morceau de plomb. Ce morceau de plomb servit
+à raccommoder le filet d'un pêcheur; le pêcheur prit un esturgeon et
+le donna au cordier; l'esturgeon avait avalé un diamant qui valait cent
+mille pièces d'or, et le cordier devint l'un des plus riches seigneurs
+de Bagdad. C'est mon histoire. En quinze jours je dépensai mes vingt
+francs, et me retrouvai seul avec mon Campanella, sans travail et sans
+asile. Le seizième jour, j'errais à jeun le long des quais, feuilletant
+tous les bouquins et mesurant de l'oeil la profondeur de la Seine. Tout
+en feuilletant et en soufflant dans mes doigts, car il faisait grand
+vent, je fus remarqué d'un bouquiniste, petit vieillard très-vert, au
+nez pointu, aux lèvres minces et serrées, au front rejeté en arrière,
+assez semblable au célèbre portrait que David a laissé de Robespierre.
+
+«C'est un Campanella que vous tenez sous le bras, me dit-il d'un air de
+convoitise.
+
+--Oui, monsieur, c'est le _Prodomus philosophiæ instaurandæ_, livre
+rare, édition _princeps_.
+
+--Oh! moins rare que vous ne croyez,» me dit-il.
+
+À ce trait, je reconnus un acheteur, et je me tins sur mes gardes.
+
+«Cela vaut bien trente sous, continua-t-il en mettant la main dans son
+gousset.
+
+--Trente sous! m'écriai-je en riant avec mépris, une édition _princeps_!
+
+--Trois francs si vous voulez, dit-il, et n'en parlons plus».
+
+Je haussai les épaules et je fis mine de partir.
+
+«Mon livre n'est pas à vendre». Il me saisit le bras, et, d'un air
+suppliant:
+
+«Voyons c'est une fantaisie ruineuse, mais enfin c'est une fantaisie,
+voilà trente francs, laissez-moi le livre».
+
+Je lui donnai le _Prodomus_.
+
+«Bon! lui dis-je, j'ai de quoi vivre trois semaines».
+
+Il se retourna stupéfait.
+
+«Comment! c'est votre dernière ressource, et vous avez su m'arracher
+trente francs! Jeune homme, vous avez le génie du commerce, restez
+avec moi, je vous formerai, et vous ne me quitterez que pour devenir
+millionnaire».
+
+J'acceptai. Le petit vieillard ne mentait pas. En peu de temps, je
+connus tous les secrets du métier, et je commençai à rêver d'autres
+destinées. Une fois, je vis représenter un vaudeville, et je m'écriai,
+comme le Corrége: Moi aussi je suis peintre! Six mois après, mes
+vaudevilles se comptaient par douzaines, et par douzaines aussi
+mes succès. À vingt francs cinquante centimes de droit d'auteur par
+représentation, le théâtre ne se ruinait pas, et je commençais à faire
+fortune. Je n'ai jamais eu moins de trente ou quarante représentations.
+J'avais trouvé la recette du vaudeville. Vous la connaissez, je pense?
+
+--Assurément, dit le conseiller d'État, mais nous serons bien aises de
+l'apprendre d'un maître de l'art.
+
+--Mon Dieu! reprit modestement Oliveira, ce n'est pas plus difficile que
+de faire du cassis ou du sirop de groseilles. Voyez plutôt: Un homme met
+son paletot sur une table et sort: un autre arrive, qui est maître de
+la maison et marié. Ce paletot lui donne à penser. Voilà, dit-il
+naturellement, un paletot qui est l'amant de ma femme. Le paletot,
+le mari, la femme, la servante, le petit clerc si le mari est avoué,
+entrent, sortent, se croisent, s'expliquent, se querellent, se choquent,
+se heurtent pendant un, deux ou trois actes au gré de l'auteur.
+Quelques-uns ont poussé jusqu'à cinq actes, mais c'est une témérité
+qui réussit rarement. Ajoutez-y des couplets, des grimaces et des
+calembours, et extirpez soigneusement toute trace de bon sens, vous
+aurez un excellent vaudeville.
+
+«À ce métier, j'amassai promptement une dizaine de mille francs, et
+je renvoyai à mon vieux professeur ses vingt francs et une pipe turque
+garnie d'argent ciselé qui venait de feu Baraïctar, Grand vizir de la
+Sublime-Porte. Devinez je vous prie, quelle fut la réponse du bonhomme.
+
+--Il refusa net?
+
+--Non. Il garda la pipe du vizir et renvoya les vingt francs avec cette
+réponse.
+
+«Mon cher enfant, ces vingt francs ne peuvent appartenir ni à moi qui
+les ai donnés, ni à toi qui n'en as plus besoin. Donne-les au premier
+pauvre diable que tu rencontreras, à condition qu'il les donnera
+lui-même à un autre, et cet autre à un troisième, dès qu'il sera sorti
+d'embarras. Par là, nous serons, toi et moi, bienfaiteurs à bon marché
+jusqu'à la fin des siècles. Adieu, porte-toi bien, ne fais pas trop de
+vaudevilles, car il n'est pas toujours sain de faire rire le public; ne
+t'enrichis pas trop vite, et si tu trouves quelques pincées de bon tabac
+d'Argos pour bourrer la pipe du seigneur Baraïctar, n'oublie pas ton
+vieil ami.»
+
+En ce moment, un domestique s'approcha d'Oliveira et lui dit quelques
+mots à voix basse. Oliveira sortit.
+
+«Eh bien! que penses-tu de ton beau-père? dit le conseiller d'État.
+
+--Ses cigares sont excellents, dit l'avocat, mais son récit était un peu
+long.
+
+--Il aime à se vanter. Les parvenus d'autrefois cachaient leur origine
+comme le Nil cache ses sources. Ceux d'aujourd'hui mettraient volontiers
+dans leurs armes les savates qu'ils ont raccommodées. Tout est vanité,
+comme dit Salomon. Au reste, Oliveira ne s'en fait pas trop accroire.
+Il a fait des journaux, il a fait la banque, il a fait le commerce des
+cuirs de la Plata et des _Méditations_ de Lamartine; enfin, il a fait
+fortune et je te jure qu'il a bien gagné ses millions. Voici Mlle Rita
+qui s'avance portant deux tasses de thé. Passons au salon. Le moment
+est favorable pour entrer en matière et faire ta cour. Va donc, et bonne
+chance; ma commanderie est dans tes mains, et ton portefeuille aussi.»
+
+
+
+
+ III
+
+
+Marguerite Oliveira, blonde aux yeux de saphir, que ses amies de pension
+appelaient Rita, avait toute la grâce et la simplicité qu'on ne trouve
+qu'au deux pôles de la civilisation, chez les sauvagesses d'Otaïti et
+dans quelques salons de Paris. Grande, assez instruite au besoin pour
+tout comprendre et parler de tout sans affectation, elle plaisait à
+tout le monde et ne s'imposait à personne. Son âme était limpide et
+sans mystère comme son regard. Peut-être n'était-elle pas faite pour les
+grandes passions; bien faite, riante, pleine de douceur et de charme,
+pour parler comme Chateaubriand, elle n'avait pas été mouillée par la
+pluie des orages du coeur.
+
+Rita offrit du thé au conseiller d'État qui s'empressa d'accepter.
+L'avocat fit un geste de refus.
+
+«Mademoiselle, dit-il, je vous remercie, je n'aime pas le thé.
+
+--Ce n'est pas une raison, monsieur, répliqua-t-elle. Qui est-ce qui
+aime le thé? Personne; car je ne compte pas deux ou trois cents
+millions de Chinois, qui en boivent par patriotisme, et trente millions
+d'Anglais, par entêtement. C'est une tisane des plus médiocres, mais
+acceptée par les honnêtes gens. Il faut bien faire comme tout le monde.
+Prenez donc, monsieur, prenez et buvez!»
+
+Pendant ce temps, le conseiller d'État se retirait sous prétexte d'aller
+au whist, et les deux jeunes gens se trouvèrent, non sans quelque
+embarras, à peu près seuls dans un coin du salon.
+
+«Mademoiselle, dit l'avocat en feuilletant un album, vous avez là de
+fort beaux paysages. Quel est ce large fleuve qui coule entre deux
+chaînes de montagnes escarpées? Est-ce une vue d'Allemagne ou de Suisse?
+
+--Ceci monsieur? c'est une vue du Delaware que j'ai visité l'an dernier
+avec mon père. Ces montagnes sont les Alleghanys, et ce pont qui
+s'enfonce dans le fleuve sous le poids d'un convoi de chemin de fer,
+c'est un pont du _Pensylvanian Rail-Rand_ à qui cet accident est arrivé
+pendant que nous allions de Philadelphie à Pittsbourg. Ce bateau à
+vapeur que vous voyez un peu plus loin, appartient au constructeur du
+pont; il sert à repêcher les trains qui tombent à l'eau, et je vous
+assure qu'au dire des voisins, il ne manque pas d'occupation.
+
+--Vous avez vu les États-Unis? dit l'avocat étonné.
+
+--Oui, monsieur, et le Canada. Cela n'est pas dans les règles, je le
+sais bien, et mon père aurait dû me conduire en Suisse ou en Italie
+comme toutes les petites filles qui sortent de pension; mais alors,
+pourquoi se déranger? Pour voir des sites que tout le monde connaît,
+des auberges que tout le monde décrie, et des voyageurs qu'on rencontre
+partout? autant vaut rester chez soi. Mon père l'a bien compris, et m'a
+menée du premier coup à la cataracte du Niagara, qui est la plus belle
+chose de la création...»
+
+
+
+
+ IV
+
+ Réflexion inattendue.
+
+
+J'avais pensé d'abord à rapporter mot à mot la conversation de Rita et
+de l'avocat, espérant qu'elle servirait de modèle aux jeunes gens des
+deux sexes qui veulent s'engager dans les doux liens de l'hyménée: déjà
+mon siège était fait, et mon héros comme on doit s'y attendre, n'aurait
+prononcé que des discours graves, sensés, spirituels, philosophiques,
+moraux, harmonieux et doux, tels enfin que dans les romans anglais
+du genre _high life_ en débitent d'une voix posée et mélodieuse
+ces gentilshommes dont les favoris épais et bien brossés, la taille
+perpendiculaire et les grâces inimitables font les délices du peuple
+parisien; mais le hasard ayant fait tomber dans mes mains une lettre
+de Mlle Rita Oliveira à Mlle Claudie Bonsergent, où le même sujet est
+traité avec une grande supériorité, j'ai cru devoir laisser la parole
+à Mlle Rita, meilleur juge que moi, sans contredit, des grâces et
+de l'éloquence de son fiancé. Voici cette lettre, ou plutôt le
+_post-scriptum_.
+
+
+
+
+ V
+
+ Rita à Claudie.
+
+
+.......................... ..........................
+«_P. S._ Grande nouvelle. On me marie. _On_, c'est-à-dire mon père. La
+femme étant au dire des poëtes, le chef-d'oeuvre de la création, comment
+se fait-il, très-chère, que tout bon père de famille n'ait pas d'autre
+inquiétude que de se débarrasser du dit chef-d'oeuvre en faveur du
+premier venu? Les poëtes se moqueraient-ils de nous, par hasard? Réponds
+à cela, subtile raisonneuse. Pour moi, j'en suis toute humiliée.
+
+«Hier matin, j'étais en tête-à-tête avec Julie, cette adorable Julie
+qui me peigne si bien, et que tu m'as enviée si souvent. Je me regardais
+assez complaisamment dans la glace, adoucissant mes yeux et essayant mes
+sourires, ainsi que tu fais sans doute en pareille circonstance, lorsque
+mon père est entré.--Bravo! Rita, m'a-t-il dit en m'embrassant, tu
+aiguises tes armes, à ce que je vois. (J'ai rougi un peu.)--Papa,
+tu sais bien qu'il ne faut pas entrer chez les dames sans les faire
+avertir.--Le mal n'est pas grand, je n'ai rien vu. As-tu donné les
+ordres, pour ce soir? (Il faut te dire que mon père offre tous les
+mardis du thé, du punch et des cigares à trente ou quarante personnes
+qui se divisent en trois catégories: les gens riches, les gens d'esprit
+et les gens bien cravatés. Quand la conversation est engagée et qu'on
+s'échauffe, quand on partage l'Orient, donnant l'Égypte aux Anglais,
+Constantinople aux Russes, le reste à je ne sais qui, et à la France la
+Gloire de présider au partage; je m'esquive doucement sur la pointe du
+pied.)--Tout est prêt, papa, ai-je dit. Il m'a regardée dans les yeux,
+m'a embrassée une seconde fois très-tendrement, s'est assis près de
+moi et m'a demandé d'un air mystérieux: Penses-tu quelquefois au
+ménage?--Pas encore.» C'était presque vrai. Je n'y pense qu'à mes
+moments perdus, et je t'assure que ma toilette, les emplettes du matin,
+les promenades au bois de Boulogne dans l'après-midi, quelques visites
+à mes bonnes amies, les leçons de chant, l'Opéra, et l'édifiante lecture
+des romans de M. Jules Sandeau, ne me laissent guère de loisirs. «J'en
+suis fâché, a-t-il repris, car j'avais justement à te proposer un mari
+très-présentable; mais, puisque le mariage te déplaît, n'en parlons
+plus.--Oh! je n'ai ni sympathie ni antipathie pour le mariage; je n'y
+pense pas. Voyons un peu ton mari très-présentable.--Non, mon enfant,
+je ne veux pas gêner tes goûts ni tes habitudes....--Mais, papa, tu ne
+gênes rien ni personne, je t'assure.--Non, Rita, je connais le danger
+des unions mal assorties....--Mais papa, cette union n'est ni bien ni
+mal assortie, puisqu'elle n'est pas assortie du tout.--Non, mon enfant,
+je ne suis pas de ces pères barbares!... (Plus j'insistais, plus il
+reculait et s'amusait à irriter ma curiosité.)--Eh bien garde ton
+secret, ai-je dit avec impatience. Il s'est décidé à parler: Que dis-tu
+du nom de Brancas?--Duc de Brancas?--Non, non, Brancas avocat.--Il y a
+tant d'avocats!--Pas plus que de ducs.--Oh! je ne tiens pas aux ducs.
+Comment est-il fait ton M. Brancas, qui n'est pas duc?--Je ne sais pas,
+je le connais à peine, mais on le dit assez riche, fort éloquent, et
+du bois dont on fait les ministres, qui sont plus rares sur la place et
+plus recherchés que les ducs.--Voyons-le donc. Tu l'attends ce soir?--Tu
+l'as deviné. Viens déjeuner.»
+
+«Les pédants nous accusent d'être surtout bavardes: ce sont de sottes
+gens qui n'entendent rien aux femmes: nous sommes mille fois plus
+curieuses. Je t'avoue que la journée m'a paru longue et qu'il me tardait
+de voir le mortel téméraire que ma dot a séduit; car, pour mes yeux,
+il n'y faut pas penser: où les aurait-il rencontrés? Était-il blond
+ou brun? grand ou petit, aquilin ou camus? Dans cette incertitude,
+les minutes coulaient avec la lenteur des siècles. Pour moi, un brun,
+aquilin, non sans moustaches et un peu farouche, me convenait assez.
+
+«Enfin le désiré Brancas a paru. Ma chère, c'est un blond. J'aurais dû
+m'en douter. Le destin n'en fait pas d'autres. À cela près, il a
+bonne apparence: il n'est ni fat ni impertinent, ni trop content de sa
+personne, ni dédaigneux, ni bavard, ni empesé, ni froid. Tout dans ses
+manières respire la politesse, la franchise et la bienveillance: tu peux
+croire que si j'ai mal vu, ce n'est pas faute d'avoir bien regardé. En
+entrant, il m'a fait un très-court compliment auquel j'ai répondu par un
+sourire; puis mon père s'est emparé de lui et l'a conduit dans un petit
+salon que le sexe malpropre se réserve pour fumer et cracher tout
+à l'aise. Là ils ont causé de ne je sais quoi qui devait être fort
+intéressant, si j'en juge par l'air attentif de notre avocat. Mon père
+l'a quitté tout ravi. «On ne peut pas avoir plus d'esprit,» m'a-t-il
+dit en passant près de moi. Ma chère, cet homme est sans défaut; il
+est avocat, et il écoute; n'est-ce pas un prodige dans son métier? Il a
+deviné le faible de mon père, qui est de parler, et il n'a pas dit
+six paroles. Curieuse à mon tour de contempler ce prodige, je me suis
+avancée sous prétexte d'offrir du thé, et un conseiller d'État, qui
+est son oncle, a eu la discrétion de se retirer et de nous ménager un
+tête-à-tête dans l'embrasure d'une fenêtre.
+
+«Claudie, c'est à n'y pas croire: il parle encore mieux qu'il n'écoute.
+Il est d'un naturel parfait, il ne s'échauffe pas, il ne gesticule pas,
+il ne cherche pas ses phrases, il ne s'efforce pas d'avoir de l'esprit
+et il en a, il ne se moque ni des présents ni des absents, il ne
+discute jamais, il ne cite personne, d'un mot il dit une histoire, il
+n'interrompt jamais et il se laisse interrompre; je ne crois pas qu'il
+ait du génie, bien que mon père assure qu'il est l'un des trois premiers
+avocats de Paris, mais c'est l'homme le plus aimable que j'aie jamais
+vu.
+
+À ce mot tu vas rire, et je t'entends déjà. L'homme le plus aimable
+ne tardera guère à être le plus aimé. Mademoiselle, vous pourriez vous
+tromper. Il est très-aimable, je l'avoue, mais ce n'est pas mon idéal.
+Tu entends bien ce que je veux dire, toi qui cherches encore cet idéal
+et qui le cherchais dès la pension, tantôt dans le maître de chant,
+tantôt dans le maître d'italien. Mon idéal, c'est le beau Ténébreux,
+c'est Amadis de Gaule sur la Roche-Pauvre, c'est je ne sais quoi de
+mystérieux, d'héroïque, d'incompréhensible, qu'un avocat ne saurait
+avoir. As-tu vu quelque part l'histoire du premier roi de Portugal?
+C'était un brave gentilhomme, aimé des dames, et que sa maîtresse voulut
+obliger de lui conquérir un royaume.--N'est-ce que cela? dit-il
+en montant à cheval, eh! je vous en donnerai, s'il le faut, une
+demi-douzaine.--Il partit pour l'Espagne, et tua tant de Sarrasins
+que ceux qui restaient, pour obtenir quelque répit, lui offrirent
+le Portugal, dont il fit, ma foi, présent à sa dame comme il l'avait
+promis. Voilà un homme! Mais ceux d'aujourd'hui ne savent que s'injurier
+de vive voix ou par écrit, suivant leur profession.
+
+«Pour revenir au sieur Brancas, qui ne conquerra jamais rien, si ce
+n'est peut-être le droit de s'asseoir avec quatre ou cinq cents bavards,
+dans une grande salle assez mal bâtie qui est au bout du pont de la
+Concorde, nous avons causé de toutes sortes de choses, et d'abord
+de voyages. J'ai déclaré, non sans quelque fierté, que j'avais vu la
+cataracte du Niagara. Cette nouvelle a paru lui faire grand plaisir.
+Espère-t-il, le voyage étant fait, n'avoir pas à le recommencer, ou bien
+a-t-il admiré mon intrépidité? Ce point est encore indécis.
+
+«Du Niagara nous passâmes au Rhin, et du Rhin aux Alpes et à la poésie.
+Ma chère, croirais-tu qu'il ne lit jamais les poëtes? C'est à faire
+frémir; on n'est pas avocat à ce point. Monsieur s'excusa sur ce qu'il
+est hégelien. Hégel! Qui est cette bête-là? Tu as vu sans doute des
+loups, des ours, des renards et des éléphants blancs; mais peut-être
+n'as-tu jamais vu des hégeliens. Ma chère, rien n'est plus joli. Vois
+un peu: _Tout ce qui est rationnel est réel; tout ce qui est réel est
+rationnel_. Exemple: Tu n'as jamais vu d'homme à trois têtes, mais tu
+as l'idée d'un homme et d'une tête et par conséquent de deux et de trois
+têtes. Or, tout ce qui est rationnel est réel; donc l'homme à trois
+têtes, à cent têtes, à trente mille têtes existe, et s'il n'existe
+pas, c'est la faute de la Providence, de la nature ou de n'importe qui;
+n'est-ce pas clair? Eh bien, ma chère, il m'a débité cela couramment,
+sans broncher, comme un hégelien qu'il est. De Victor Hugo, de Lamartine
+ou de Musset, pas un mot. Messieurs les hégeliens ne se dérangent pas
+pour si peu. Oh! s'il s'agissait d'objectif ou de subjectif, c'est une
+autre affaire. J'ai voulu pousser celui-ci:
+
+«Mais, monsieur, si toute idée rationnelle devient aussitôt une réalité,
+vous avez assurément l'idée que vous pouvez mourir; donc vous êtes
+mort?--Vous avez raison, m'a-t-il répondu avec gravité.... (Vis-tu
+jamais, Claudie, un hégelien de cette force?) Tous les jours il se joue,
+dans le fond de mon âme, des symphonies aussi réelles et mille fois plus
+belles qu'aucune symphonie de Beethoven. J'en ai l'idée, donc je les
+entends quand il me plaît et sans crainte de devenir jamais sourd. De
+même en amour: j'aime sans crainte, je suis sûr d'être aimé.
+
+--Vous aimez? dis-je un peu étonnée et encore plus curieuse.
+
+--Je veux dire: s'il me plaisait d'aimer.
+
+--Et... vous plaît-il quelquefois?»
+
+«En faisant cette question d'un air fort détaché, je rougissais malgré
+moi.
+
+--Je n'en ai pas encore fait l'expérience.... (À trente ans, Claudie!
+le crois-tu?) J'attends encore mon idéal. (Ma chère, il a un idéal, cet
+hégélien!)
+
+--Et votre idéal a sans doute une forme ravissante?
+
+--Vous me feriez tort d'en douter, mademoiselle. C'est une blonde aux
+yeux de saphir, qui a bien de l'esprit et qui parle philosophie comme
+un platonicien.» (Avoue qu'il cause bien, cet hégelien; et si tu voyais
+comme ses yeux expliquent ses paroles.)
+
+La conversation a continué quelque temps sur ce ton, et il ne tient qu'à
+moi de penser que j'ai fait sa conquête. Quant à lui, mon père n'avait
+pas tort, il est très-présentable.
+
+Au reste, pour que tu puisses en juger, je vais te l'envoyer lui-même.
+Cela t'étonne. Apprends donc, chère belle, que mon hégelien va partir
+pour Vieilleville; c'est lui qui plaidera je ne sais quoi contre je ne
+sais qui. Cette indication doit te suffire. Il m'a gracieusement offert
+de se charger de tous mes paquets, messages et commissions, et, ma foi,
+j'en profite pour te le montrer. Il te remettra un bracelet qu'a demandé
+pour toi à Froment Meurice ta meilleure amie et ton humble servante.
+
+ «RITA.»
+
+«Comment se porte le seigneur Audinet, ton futur propriétaire? Je
+ne sais pourquoi sa figure ne me revient pas, et je ne donne pas mon
+consentement au mariage. Oui, je t'entends, une fille sans dot ne fait
+pas ce qu'elle veut. Eh! mon enfant, est-il si dur de mourir fille?
+Coquette, je lis dans tes yeux que tu ne manques pas de maris. Au moins,
+ne me prends pas mon Hégelien. Ce n'est pas que j'y tienne, mais un
+Hégelien est un oiseau rare à Paris.»
+
+
+
+
+ VI
+
+
+«Eh bien! dit le conseiller d'État à son neveu, es-tu content de ta
+future?
+
+--Oui.... assez.
+
+--Est-elle jolie?
+
+--Charmante.
+
+--A-t-elle de l'esprit?
+
+--Trop.
+
+--Comment trop!
+
+--Eh! oui, rien ne l'étonne.
+
+--Ah! tu aimes mieux le mystère et les petites filles qui baissent
+modestement les yeux et regardent les hommes à travers leurs doigts
+écartés. À ton aise, mon ami, la province est pleine de ces ingénues. Va
+en province.
+
+--J'y vais.
+
+--Ainsi, tout est rompu?
+
+--Vous m'entendez mal, cher oncle. Rita est tout à fait séduisante,
+mais....
+
+--Mais elle ne te séduit pas.
+
+--Oui, elle me plaît beaucoup; mais je la trouve trop raisonnable, trop
+gaie; j'ai pour elle beaucoup d'amitié, je n'aurai jamais d'amour.
+
+--Jamais d'amour! ô douleur! Tu comptais donc sur un mariage d'amour?
+
+--Pourquoi non?
+
+--Très-bien, mon ami. Ce _pourquoi non_? est sublime. Est-ce que
+l'amour est de ton âge? L'amour, c'est l'Inconnu. Quand on a pénétré cet
+Inconnu, tout est fini. Toutes les femmes se ressemblent. Les grimaces
+changent un peu, le son de voix est plus doux ou plus rude, la feuille
+de figuier est plus ou moins bien taillée, mais le fond est toujours le
+même. Cléopatre ou Goton, c'est tout un. Oh! si tu n'avais jamais aimé,
+je comprendrais ton désir.
+
+--J'ai aimé.
+
+--Qui?
+
+--Ni Goton ni Cléopatre assurément, mais de fort aimables créatures qui
+m'ont été tantôt cruelles, tantôt compatissantes, suivant l'humeur du
+jour ou les conseils de la nuit, je vous jure qu'aucune d'elles ne m'a
+ennuyé ni fait voir deux fois le même spectacle. L'amour est infini et
+varié comme ce vaste univers. Cher oncle, vous n'entendez plus rien à
+ces questions. Vous êtes comme un brave vétéran qui a cent fois affronté
+le feu dans sa jeunesse, mais qui ne connaît plus la manoeuvre.
+
+--En résumé, dois-je demander la main de Mlle Oliveira, ou faut-il
+attendre qu'un rayon d'amour t'illumine?
+
+--Demandez toujours, cher oncle. Vous pourriez avoir une pire nièce.»
+
+
+
+Deux jours après, Brancas partit pour Vieilleville. En ce temps-là, qui
+déjà pour nous se confond avec celui où Noé jeta l'ancre sur le mont
+Ararat, les convois du chemin de fer s'arrêtaient à Orléans, et toute
+la France qui est entre la Loire et les Pyrénées ne connaissait qu'en
+peinture cette manière de voyager. Il fallut donc monter en diligence
+à Orléans. Il était minuit, et Brancas, un manteau sous le bras et
+les mains dans les poches, attendait patiemment dans le bureau que le
+conducteur donnât le signal du départ. À ce moment, deux dames entrèrent
+suivies de onze malles, caisses et cartons à chapeau. Cette vue fit
+blasphémer le facteur, qui croyait son travail terminé. Le conducteur
+leva les épaules, et Brancas regarda les dames. La plus âgée paraissait
+avoir cinquante ans et n'avait rien de remarquable qu'une maigreur assez
+rare et des grâces pleines d'affectation. Ce n'était pas de quoi séduire
+le voyageur. En revanche la plus jeune avait les plus beaux yeux noirs
+qu'on pût voir, et son visage régulier et doux, mais un peu altier,
+était de ceux qu'on n'oublie pas. Le Parisien en fut ébloui, et se
+rangea respectueusement pour lui faire place près du bureau. Elle le
+remercia par un salut et un demi-sourire auquel Brancas, fin connaisseur
+en sourires, devina qu'elle avait le sentiment de sa propre supériorité.
+
+«Parbleu! se dit-il, en sortant du bureau de la diligence, voilà une
+petite personne à qui il ne doit pas être facile de baiser le bout des
+doigts. Mais qu'elle est belle! Rita est à cent piques au-dessous.»
+
+Sur cette réflexion, il fit le tour de la place du Martroi, en regardant
+les étoiles, et revint à la diligence au moment où le conducteur, ayant
+déjà terminé l'appel des voyageurs, criait à tue-tête:
+
+«Monsieur Brancas! en voiture!»
+
+Il se hâta de monter dans le coupé, où déjà les deux dames l'avaient
+précédé, et s'installa dans un coin avec le soin d'un homme qui remplit
+scrupuleusement tous ses devoirs envers lui-même. Le postillon fit
+claquer son fouet, et les quatre chevaux s'élancèrent au galop sur la
+route de Vieilleville.
+
+Le temps était sombre et pluvieux. La dame maigre, qui occupait l'autre
+coin du coupé, avança bientôt la tête, et dit d'une voix cadencée:
+
+«Monsieur, voulez-vous avoir la bonté de relever le carreau de votre
+côté? ma poitrine est si délicate qu'elle ne peut supporter la fraîcheur
+de l'air ambiant.»
+
+Le Parisien, déjà plongé dans les délices du premier sommeil, ne
+répondit rien. La dame irritée se pencha vers lui de nouveau.
+
+«Monsieur, dit-elle avec aigreur, voulez-vous relever le carreau?»
+
+Brancas ouvrit les yeux.
+
+«Plaît-il, madame? que désirez-vous?
+
+--Monsieur, dit poliment la jeune dame, ma mère qui est malade, vous
+prie de vouloir bien relever le carreau.»
+
+L'avocat s'empressa de s'excuser et d'obéir. Il est des voix fortes,
+il en est de sourdes, de claires, d'agréables, de discordantes,
+d'harmonieuses; il en est qui vont au coeur, il en est qui déchirent le
+tympan, il en est qui donnent envie de bâiller, il en est qui donnent
+envie de rire, il en est qui commandent, il en est qui supplient; celle
+de la jeune dame était mélodieuse et souple, mais un peu saccadée, signe
+certain d'un esprit pénétrant et gracieux, et d'une rare fierté. Après
+quelques instants de silence, Brancas regarda sa voisine à la clarté
+de la lune qui commençait à dissiper les nuages, et s'aperçut qu'elle
+dormait. Une respiration calme soulevait à intervalles égaux son sein,
+et de toute sa personne s'exhalait ce divin parfum que donnent la
+jeunesse, la santé et la grâce. L'avocat se sentit ému.
+
+«Diable! pensa-t-il, deviendrais-je par hasard amoureux de ma compagne
+de voyage! Ce serait curieux, à la veille d'épouser Rita. Ne faisons pas
+cette folie.»
+
+Cette sage résolution dura quelques minutes, mais la belle dormeuse fut
+bientôt la plus forte, et Brancas reprit le cours de ses rêveries.
+
+«Est-elle mariée? Non.... Son mari ne la laisserait pas voyager ainsi.
+D'ailleurs, elle est bien jeune. On n'est pas plus belle! Voilà une main
+ravissante.»
+
+Il faut dire que la main était exposée en pleine lumière, blanche, fine,
+transparente, un peu longue et d'une beauté parfaite.
+
+Un grave accident mit fin aux réflexions sentimentales de l'avocat. La
+diligence descendait alors le long d'une côte escarpée; le conducteur
+dormait, et le postillon, ivre ou maladroit, poussait aveuglément ses
+chevaux. La route, bordée d'un côté par la montagne, de l'autre par un
+précipice, tournait brusquement vers le milieu de la descente. Tout
+à coup les chevaux s'emportèrent, prirent le mors aux dents et se
+précipitèrent au galop. Les deux premiers, dans leur élan, franchirent
+le parapet peu élevé qui servait de garde-fou le long du précipice, et
+la diligence elle-même demeura comme suspendue et prête à se jeter dans
+l'abîme. Le postillon, renversé par le choc, tomba de son siège; les
+voyageurs poussaient des cris, cherchant à ouvrir les portières et
+s'embarrassant mutuellement dans leurs efforts. Tout paraissait perdu.
+
+Seul, l'avocat gardait son sang-froid. Sans s'émouvoir du tumulte
+et aussi libre d'esprit que s'il eût été dans un salon, il ouvrit
+promptement la portière et dit à sa voisine toute tremblante:
+
+«Ne craignez rien. Suivez-moi. Je réponds de vous.»
+
+En même temps il sauta à terre et se trouva hors de danger; mais le
+plus difficile était encore à faire. La dame sèche criait de toutes ses
+forces:
+
+«Sauvez-moi! sauvez Claudie!» et lui tendait les bras.
+
+Brancas, mettant le pied sur la roue de la diligence, malgré le danger
+d'être renversé et écrasé sous les pieds des chevaux, dit d'une voix
+forte:
+
+«Donnez-moi la main, ou vous êtes perdue.»
+
+En même temps, les chevaux firent un violent effort pour se dégager, et
+la voiture recula. Claudie, éperdue, s'élança dans les bras du Parisien,
+qui l'enleva rapidement et la mit en sûreté.
+
+«Monsieur, sauvez ma mère!» s'écria-t-elle.
+
+Déjà la diligence, penchée sur le talus, perdait l'équilibre et allait
+rouler au fond du précipice; la dame sèche, épouvantée, sortait à demi
+du coupé sans oser sauter à terre et poussait des cris épouvantables.
+Le Parisien la saisit brusquement à bras le corps, l'enleva et la remit,
+non sans danger, aux mains de sa fille.
+
+Au même moment, un grand cri se fit entendre. La diligence et les
+chevaux roulèrent et se brisèrent au fond de la vallée. Heureusement,
+le conducteur et le postillon, qui s'étaient relevés sans graves
+contusions, avaient eu le temps de dégager les autres voyageurs. Tout le
+monde frémit, et Claudie s'écria:
+
+«Ah! monsieur, nous vous devons la vie!»
+
+Brancas reçut avec modestie ce remercîment et ceux de sa mère.
+
+Le danger passé, on tint conseil. Les voyageurs étaient à deux lieues
+du relai le plus proche. Le conducteur, forcé d'annoncer cette triste
+nouvelle, fut couvert de malédictions, aussi bien que le postillon
+malencontreux.
+
+«Qu'allons-nous faire? disait en gémissant la dame sèche. Il est trois
+heures du matin; nous gèlerons. Ce conducteur veut nous faire périr.
+J'écrirai à l'administration des Messageries, et je le ferai destituer.
+Brrr! qu'il fait froid!
+
+--Madame, dit Brancas, je vais descendre et chercher votre châle qui est
+resté dans la voiture.
+
+--Monsieur, dit la dame sèche en minaudant, je ne sais si je dois....»
+
+Au fond, elle brûlait d'envie de le voir descendre. Brancas le comprit,
+et, s'accrochant avec les mains aux arbustes, posant le pied avec
+précaution dans les moindres saillies du rocher, à la clarté de la lune,
+il commença cette périlleuse descente.
+
+«Laissez le châle! lui cria le conducteur, vous allez vous casser le
+cou!»
+
+Mais Brancas ne l'écoutait pas. Tout à coup, une grosse pierre sur
+laquelle ses pieds étaient appuyés glissa, et il parut près de rouler
+la tête la première dans le précipice. Heureusement il vit le danger et,
+par un effort désespéré, il reprit l'équilibre et parvint sans accident
+au fond de la vallée.
+
+Les voyageurs restés sur la route le regardaient avec une inquiétude
+mêlée d'admiration.
+
+«Voilà un gaillard qui ne manque pas de sang-froid, dit le conducteur.
+Au diable si je risque jamais ma peau et mes os pour aller chercher un
+châle.»
+
+La dame sèche l'entendit et répliqua sur-le-champ:
+
+«Ces hommes sont égoïstes et lâches!»
+
+Le conducteur vit bien qu'il n'était pas de force à soutenir une
+conversation qui débutait si vivement, et, ramassant le sac de dépêches
+qu'il s'était hâté de jeter hors de la diligence, il se mit à la tête
+de la caravane et prit le chemin du relais. Les voyageurs le suivirent
+clopin-clopant, demi-endormis, demi-éveillés, mais grognant tous avec un
+parfait ensemble.
+
+Enfin, l'avocat reparut, chargé de vêtements de toute espèce, parmi
+lesquels le châle de la dame sèche et ses socques. La dame sèche se
+confondit en remercîments auxquels il répondit de son mieux.
+
+Après quelques minutes, que les trois voyageurs employèrent à se rouler
+dans leurs châles et leurs manteaux, la vieille dame prit le bras de
+l'avocat et ils se hâtèrent de rejoindre les pauvres diables moins
+heureux qui étaient déjà en marche.
+
+«Vous êtes Parisien, monsieur? dit la dame sèche.
+
+--Oui, madame, et vous aussi, sans doute? répondit Brancas.
+
+--Non, monsieur, répliqua fièrement la dame sèche, mais il n'a tenu qu'à
+moi d'habiter Paris, et nous y avons des amis haut placés. M. Duverney,
+mon cousin, qui est chef de bataillon dans la garde nationale, dîne avec
+Louis-Philippe trois fois par an.
+
+--Diable! dit le Parisien, c'est un heureux homme que M. Duverney;
+est-ce qu'il est fonctionnaire public?
+
+--Non, monsieur, il est bottier, dit Claudie.
+
+--Il est bottier, reprit la mère; mais il n'était pas né pour faire des
+bottes. Il a publié, en 1835, un poëme dramatique intitulé: _la
+Danse macabre_, que Victor Hugo appelait le «monument impérissable du
+dix-neuvième siècle.» Je me rappelle encore les derniers mots de la
+lettre de Victor Hugo:
+
+_«Lisez la Bible et Homère, mon cher Duverney. Nourrissez-vous de cette
+moelle de lion.»_
+
+--Peste! dit l'avocat, c'est un brevet d'immortalité, cela.
+
+--N'est-ce pas, monsieur? Eh bien! le public est si peu connaisseur
+qu'il ne s'en est pas vendu six exemplaires, et cependant je vous jure
+qu'il n'y manquait aucune des épices de la vraie poésie. On y voyait
+des femmes séduites par des gnômes, des poëtes plus beaux que le jour
+assassinés la nuit par de jeunes princesses mal élevées, des rois qui
+s'embusquaient au détour des rues pour poignarder lâchement de sublimes
+boulangers. Monsieur, c'était une bénédiction. J'ai compté vingt-cinq
+personnes qui mouraient de mort violente en six mille vers. Notez que je
+laisse de côté les menus crimes, les petites trahisons, les viols, les
+adultères et autres incidents tragiques.
+
+--Six exemplaires vendus!
+
+--Oui, monsieur, six.
+
+--Au moins Louis-Philippe avait acheté l'un des six, puisqu'il a tant
+d'amitié pour M. Duverney?
+
+--Sa Majesté se soucie bien de poésie! La première fois que M. Duverney
+dîna aux Tuileries, Louis-Philippe lui parla de ses bottes pendant un
+quart d'heure. Pas plus de _Danse macabre_ que sur la main. Monsieur,
+mon cousin était si outré qu'il allait voter pour le candidat de
+l'opposition. Heureusement le ministre de l'intérieur l'apprit et
+lui envoya la croix. Depuis ce temps, mon cousin est tout dévoué à la
+dynastie, et le roi ne fait rien sans lui demander conseil. Oh! c'est un
+homme de caractère que mon cousin Duverney. Il l'a dit souvent au
+roi: «Sire, tenez tête aux Anglais, développez le commerce, encouragez
+l'industrie, rendez le peuple heureux, et je réponds de tout. On
+ne connaît ses vrais amis que dans l'adversité; mais si vous êtes
+malheureux quelque jour, j'irai vous consoler dans votre exil. Vos
+pairs et vos députés pourront vous trahir, mais jamais Duverney ne vous
+manquera.»
+
+--Et qu'a répondu le roi?
+
+--Ma foi, le roi en est très-flatté; c'est que Duverney le ferait comme
+il le dit.»
+
+Le Parisien s'amusait fort de l'histoire du sieur Duverney, chef de
+bataillon dans la garde nationale, et ami dévoué mais indépendant, du
+roi Louis-Philippe. Il n'eut pas de peine à reconnaître dans la dame
+sèche un des individus les plus distingués de cette belle famille de
+vertébrés, mammifères, bipèdes, imberbes, aux doigts unguiculés, aux
+dents incisives, canines et molaires, qui, sous prétexte de poésie, ont
+agacé, depuis trente ans, un nombre considérable de maris de province.
+Il devina qu'elle devait être poëte, et moitié pour entretenir la
+conversation, moitié pour gagner sa confiance:
+
+«Vous aimez la poésie, madame? dit-il.
+
+--Qui ne l'aimerait, s'écria-t-elle avec enthousiasme. N'est-ce pas
+aux poëtes que nous devons les jouissances les plus pures et les plus
+sublimes? Le poëte n'est-il pas le maître souverain de la nature? Sur sa
+palette magique le bleu de cobalt se fond avec le blanc d'argent, et le
+carmin avec la terre de Sienne. La poésie, c'est l'azur du ciel où
+se perdent des millions d'étoiles; c'est la profondeur insondable de
+l'Océan qui cache à nos yeux des amas innombrables d'êtres animés, comme
+nous fils de l'Éternel.
+
+--Maman, interrompit Claudie, marchons plus vite, il fait froid.»
+
+La dame sèche jeta sur elle un regard courroucé.
+
+«Ma chère enfant, répliqua-t-elle d'un ton aigre-doux, je marche comme
+il me plaît. Ce n'est pas à mon âge qu'on reçoit des leçons de sa fille.
+
+--Permettez-moi mademoiselle, de vous offrir mon manteau, dit Brancas.
+
+--Vous êtes bien bon de faire attention aux discours de cette petite
+sotte, reprit la dame sèche. Elle n'a parlé que pour m'interrompre....
+Où donc en étais-je, s'il vous plaît?
+
+--Vous faisiez, madame, l'éloge de la poésie, dit le Parisien qui se
+mordait les lèvres pour ne pas rire.
+
+--C'est cela; j'y suis.... Mais que dire des mains où la poésie est
+tombée? Où trouver cette magnifique déesse à la démarche majestueuse, à
+la robe flottante, au visage mobile, tour à tour riant et sombre, doux
+et terrible, joyeux et mélancolique, qui se plaît aux festins, aux
+combats, aux discours des sages et au tumulte des multitudes, qui
+souffle à son gré l'amour ou la haine, qui tient dans sa main le coeur
+des hommes et la destinée des empires? Où trouver ce génie si souple,
+si étendu, si sublime, si profond et si varié que la poésie demande
+au poëte? Les hommes avec leurs froids calculs, leur stérile bon sens,
+l'horreur qu'ils ont de l'idéal, peuvent-ils atteindre à ce sommet? Ils
+ne le peuvent pas, ils reculent épouvantés, et, découragés eux-mêmes,
+ils cherchent à décourager les plus braves. Trop faibles pour tenter
+l'escalade, ils renversent à coups de sottes plaisanteries les échelles
+déjà dressées contre le rempart, ils tirent par les pieds ceux qui de la
+tête touchent déjà les créneaux! Ah! monsieur, que de génies inconnus,
+que de grands esprits végètent en province, à qui l'occasion seule a
+manqué pour soulever le monde! Que de femmes, peut-être égales par la
+pensée à cette femme illustre qui est l'un des premiers écrivains de
+ce siècle, s'éteignent tous les jours dans la mort lente des travaux
+domestiques, des bas à tricoter et des chemises à recoudre! Ah! qu'il
+est dur d'habiter Vieilleville!»
+
+Pendant cette tirade, le Parisien regardait la belle Claudie qui donnait
+des signes non équivoques d'impatience. Tout à coup, il se retourna,
+frappé des derniers mots qu'avait prononcés la dame sèche.
+
+«Vous allez à Vieilleville, madame? demanda-t-il.
+
+--Oui, monsieur, et vous?
+
+--Moi aussi, madame. Est-ce un beau pays?
+
+--Vous ne le connaissez pas! C'est inconcevable. On m'avait bien dit
+que les Parisiens n'étaient pas forts en géographie, mais cela passe
+les bornes. Vieilleville, monsieur, est une grande ville de trente mille
+âmes, perchée sur une colline assez élevée. Les Romains l'ont bâtie, les
+Anglais l'ont prise, les protestants l'ont brûlée, la cour royale y rend
+ses arrêts, l'évêque y fait ses mandements, le recteur ses circulaires,
+et le préfet y trône. Avez-vous des amis à Vieilleville?
+
+--Je n'ai, madame, d'autre ami que mon client, M. Athanase Ripainsel.
+
+--Vous êtes avocat, monsieur?
+
+--Oui, madame.»
+
+La conversation devint bientôt plus intime. La dame sèche apprit à
+Brancas étonné qu'elle s'appelait Mme Bonsergent, que Mlle Claudie était
+l'amie de pension de Mlle Rita, et qu'elles venaient de visiter un oncle
+à succession qui habitait Orléans.
+
+Enfin, l'on atteignit le relais, et les voyageurs fatigués et à demi
+gelés purent s'asseoir et se reposer au coin d'un bon feu. Le reste
+du voyage se fit sans accident, et une nouvelle diligence, chargée des
+bagages de l'ancienne qu'on retrouva en fort mauvais état au fond du
+précipice, déposa Brancas à la porte de son ami Ripainsel. Au moment de
+quitter les dames, il demanda poliment à Mme Bonsergent la permission
+de se présenter chez elle et de lui porter le bracelet que Mlle Rita
+envoyait à son amie. La permission fut accordée avec empressement, et le
+Parisien entra gaiement dans la maison de son hôte.
+
+
+
+
+ VII
+
+
+Celui-ci l'attendait sur le seuil et lui ouvrit les bras avec effusion.
+C'était un grand et gros garçon de magnifique encolure, fort comme le
+Grand Turc en personne, cavalier achevé, fantassin médiocre, enragé
+chasseur, ami de bonne chère et des festins, bien portant, content de
+vivre, riche et, partant, recherché des filles à marier, mais inclinant
+par goût vers les cuisinières, dont la conquête est plus facile et moins
+embarrassante.
+
+Après les premiers embrassements:
+
+«Avant tout, dit-il, il est tard, allons souper; nous causerons
+d'affaires après boire, c'est la bonne manière.»
+
+La maison d'Athanase Ripainsel, vaste, antique, ornée de deux tourelles
+et d'un parc immense, méritait le nom de château. Elle fut construite
+vers 1512, par un compagnon d'armes de Bayard et de La Palisse,
+demi-héros, demi-sacripant, qui avait fait de bonnes affaires dans
+les guerres d'Italie. Riche du pillage de Brescia, il fit dessécher, à
+grands renforts d'argent, d'immenses marais, et fit ériger ses
+domaines en baronnie. Le père d'Athanase, associé de son frère dans les
+fournitures des armées impériales, acheta la plus grande partie de ce
+domaine et le château acquis à la nation par la fuite du propriétaire,
+qui fut tué en 1795 dans les rangs de l'armée de Condé. Le vieux
+Ripainsel, qui visait au solide, vendit les grilles de bronze doré qui
+remplaçaient les vieux remparts et défendaient, depuis 1750, l'entrée de
+la grande cour du château. Les oies, les canards et les poules prirent
+possession de la pelouse, et les vieux bahuts indestructibles du
+seizième siècle, qui n'étaient pas encore à la mode à Paris, furent le
+seul ornement de cette antique demeure.
+
+Athanase et le Parisien s'assirent seuls devant une table somptueusement
+servie. La province, où tout abonde et à bon marché, entend mieux la vie
+confortable que Paris, où tout est sacrifié à la mode et à l'apparence.
+Après souper, lorsque les deux convives, pleins de cette voluptueuse
+satisfaction que donne la conscience du devoir accompli et de l'appétit
+satisfait, eurent allumé des cigares et mis les coudes sur la table,
+Ripainsel expliqua son affaire. L'avocat l'écouta attentivement,
+fit quelques questions, prit des notes, et conclut, au bout d'une
+demi-heure, en disant:
+
+«Ton affaire est sûre. Nous prouverons la captation, et nous reprendrons
+les deux millions. Parlons maintenant d'autre chose. Connais-tu Mlle
+Claudie Bonsergent?
+
+--La fille du major Coupe-en-Deux? Parbleu! si je la connais? c'est la
+merveille de Vieilleville; une jolie fille, noire de cheveux, blanche
+de peau, droite, gracieuse, un peu maigre, fort spirituelle, élégante
+au suprême degré, qui lit des romans et qui rêve, dit-on, d'en être
+l'héroïne; en un mot, la digne héritière de la rêveuse et sensible
+Élodie. Mais toi-même, où l'as-tu rencontrée?»
+
+Brancas raconta les malheurs de ses compagnons de voyage.
+
+«D'où vient ce nom de major Coupe-en-Deux? dit-il en terminant.
+
+--Je ne sais trop. Le vieux major, qui a fait depuis Austerlitz toutes
+les guerres de Napoléon, était, dit-on, l'une des premières lames de
+l'armée. Il ne se donnait pas un coup de sabre au régiment où il ne fût
+juge, acteur ou témoin. C'était la manie de ce brave homme, aujourd'hui
+pacifique et doux comme un marguillier de paroisse. Ses camarades disent
+qu'à l'espadon il était sans pareil et citent des bras enlevés, des
+jambes coupées, des têtes fendues jusqu'à l'épaule comme au temps des
+paladins. Ce vieux-là et le colonel Audinet, surnommé Malaga, ont brisé
+plus de cervelles autrichiennes, turques, russes, anglaises, espagnoles,
+qu'il n'y a de jours dans l'année.
+
+--Le récit de leurs campagnes doit être amusant.
+
+--Oui, pendant une heure. Ces vieux braves ont vu toute l'Europe sans
+s'étonner, mais aussi sans y rien comprendre. Le colonel Audinet peut te
+dire, à un centime près, ce que coûtent les tables d'hôte de Madrid, de
+Badajoz, d'Oporto, de Vienne, de Berlin et du Caire, où se mangent les
+meilleurs melons, où se vend le vin le moins cher; mais là s'arrête sa
+science. C'est un spectacle curieux que de les entendre discuter les
+mérites comparés de l'infanterie et de la cavalerie. Chacun d'eux
+tient que son arme a décidé de tout dans toutes les batailles. Quant
+à l'artillerie et au génie, tu devines que ce sont les goujats de
+l'armée... Quel intérêt peux-tu prendre à ces braves gens?
+
+--Moi! aucun, dit Brancas d'un air détaché. Que ferais-je d'un vieux
+soudard, de sa fille qui est jolie, c'est vrai, mais qui n'a pas dit six
+paroles, et de sa femme pour qui _Valentine_, _Indiana_, _Jacques_ et
+_Mauprat_ sont les quatre Évangélistes?»
+
+Athanase prit un air mystérieux.
+
+«Écoute, dit-il, tu es mon ami et mon hôte, je dois te prévenir des
+piéges qu'on peut te tendre. Défie-toi d'Élodie.
+
+--Qu'est-ce qu'Élodie?
+
+--C'est le petit nom de Mme Bonsergent, la femme la plus poétique et
+la plus insupportable de l'arrondissement. Élodie sera une effrayante
+belle-mère, si jamais elle devient belle-mère, et tout le monde en
+doute. Élodie est rêveuse, Élodie a des spasmes nerveux, Élodie a de
+l'esprit, de la bonté même et du dévouement pour ses amis; elle a de
+tout, excepté du bon sens. Je parie qu'elle t'a parlé poésie?
+
+--Tu l'as deviné.
+
+--Parbleu! elle ne fait pas autre chose. La pauvre femme, qui peut-être
+avait l'étoffe d'une Sapho, mourra de désespoir en raccommodant les
+vieux habits du major Coupe-en-Deux. Que veux-tu? Sapho n'a jamais
+reprisé la tunique du beau Phaon; je ne sais qui faisait le ménage;
+peut-être en ce temps-là ne dînait-on pas. On vivait de pain et d'olives
+ou de raisins confits; mais le major Coupe-en-Deux n'entend pas de cette
+oreille-là. Le vieux brave aime à bien vivre, et s'il laisse en toute
+chose le ministère de l'intérieur à la sensible Élodie, c'est à la
+condition de bien dîner.
+
+--Qu'ai-je à craindre d'Élodie?
+
+--D'elle seule, rien; de sa fille, tout. Claudie est d'autant plus
+dangereuse, qu'on trouverait difficilement une femme plus aimable à
+Vieilleville. C'est un mélange de grâce, de hauteur, de franchise et
+d'impertinence qui ne laisse indifférent aucun de ceux qui l'approchent.
+
+--Ah! ah! tu t'es trahi, dit le Parisien. Ce portrait est d'un amoureux
+dédaigné.
+
+--Dédaigné, c'est possible, répliqua Ripainsel, car je crois que la
+petite personne se regarde comme très-supérieure au reste de l'univers,
+mais amoureux, oh! non. Athanase Ripainsel n'est pas homme à perdre son
+temps et à pousser d'inutiles soupirs. Grâce au ciel, ajouta-t-il en
+frisant sa moustache entre ses doigts, je n'en suis pas réduit à me
+morfondre aux pieds d'une coquette, et qui pis est, d'une fille sans
+dot.
+
+--Sans dot?
+
+--Qu'est-ce que deux cent mille francs, dont un tiers à peine comptant?
+
+--N'es-tu pas riche, toi? demanda, après un instant de silence, l'avocat
+à son ami.
+
+--Bah! un pauvre million, est-ce de quoi faire figure? Supposons trois
+enfants dans le ménage, c'est une moyenne raisonnable. Que je vive
+encore trente ou quarante ans, eux et ses enfants tireront la langue; il
+faudra retenir des places à l'hôpital.
+
+--Eh bien, ils travailleront. Est-ce une perspective si alarmante?
+
+--Travailler, travailler! tu parles de cela fort à l'aise. Quel travail
+peut-on faire, je te prie, quand on a été bercé dans un million?
+Plaider? ne plaide pas qui veut. Juger, ou demander en patois judiciaire
+la tête des gens? Veux-tu prendre en main la cause de la Providence, qui
+seule, en ce monde, distingue le juste de l'injuste? Ouvrir boutique,
+acheter, vendre, amorcer le public, ruiner ses concurrents, mentir,
+faire des prospectus, côtoyer cent fois le Code et se garder de
+ses précipices? J'aimerais autant greffer des roses, comme le major
+Coupe-en-Deux.
+
+--Le major est jardinier?
+
+--Jardinier passionné. Élodie lui permet les choux en faveur des
+tulipes, des camélias et des rhododendrons.
+
+--Et Claudie?
+
+--Bon! dit Ripainsel en riant, je vois l'effet de mes avertissements. Tu
+vas, comme les enfants, te brûler les doigts à la chandelle. À ton aise,
+mon ami.
+
+--Quelle folie! je la connais à peine.
+
+--Prends garde d'apprendre trop tôt à la connaître. Si Élodie te guette,
+tu es un homme perdu. Tu ne connais pas la force d'attraction de la
+dame.
+
+--Va, je ne risque rien. Je serai marié dans trois mois.
+
+--À qui?
+
+--À la fille de M. Oliveira.
+
+--Le député de Vieilleville?
+
+--Lui-même. Le connais-tu?
+
+--Si je le connais! Je suis le chef de l'opposition dans ce pays et son
+successeur désigné.
+
+--Diable! nous sommes rivaux.
+
+--Rivaux! Tu veux être député à Vieilleville, toi qui peux être élu à
+Paris!
+
+--Paris est plus beau, mais Vieilleville est plus sûr.
+
+--Et c'est ta raison principale pour épouser Mlle Oliveira?
+
+--Principale, non, mais c'est une des meilleures.
+
+--Pauvre Rita! dit Athanase d'un air mélancolique.
+
+--Est-ce que tu la connais? demanda Brancas étonné.
+
+--Sacrifiée aux calculs du père Oliveira!...
+
+--Comment! sacrifiée?...
+
+--Immolée à l'ambition d'un avocat!
+
+--Immolée?
+
+--Brûlée comme Iphigénie sur le bûcher de l'amour filial?...
+
+--Ah çà! que veux-tu dire? et quelle preuve as-tu du sacrifice? Es-tu
+son confident?
+
+--Moi! non.
+
+--Son ami?
+
+--Non.
+
+--Son père? son frère?
+
+--Non, j'ai dansé avec elle chez le préfet.
+
+--Je respire.... Eh bien! me crois-tu à l'abri des regards de la belle
+Claudie!
+
+--Il ne faut jurer de rien. Heureusement, là aussi, la place est prise.
+
+--Elle a un amant?
+
+--Un amant? Non, mais un mari désigné.
+
+--Quelle espèce d'homme est-ce!
+
+--Ah! ah! pour un homme à demi marié, tu es bien curieux, mon gaillard.
+
+--C'est l'influence de la province. Continue.
+
+--D'un cuistre à ce mari désigné la distance est petite. C'est le sieur
+Audinet, secrétaire général de la préfecture, fils aîné du colonel
+Malaga, menteur, rogue, insolent avec les faibles, pliant les épaules
+devant les forts, vil partout, auteur présumé de vingt lettres anonymes,
+collectionneur de soufflets qui tombent sur sa joue plus dru que grêle,
+homme d'esprit d'ailleurs (à ce que disent les dames, car pour moi je
+n'y connais rien), mais l'un des plus lâches coquins qui déshonorent ce
+pays.
+
+--Et elle l'aime?
+
+--Non; mais elle le supporte, et l'épousera, je le crains.
+
+--Comment! il ne se trouve personne pour faire concurrence à cet aimable
+garçon?
+
+--Il s'en trouvera mille dès qu'elle sera mariée: mais on n'épouse pas
+une fille trop bien élevée, trop jolie, trop élégante, et de qui
+la toilette seule coûtera peut-être quinze cents francs par an;
+c'est-à-dire le revenu de la dot. C'est un diamant, mais la monture
+est trop chère. Les femmes sont devenues des objets de luxe comme les
+chevaux anglais. Elles jouent du piano comme Thalberg, elles chantent en
+montrant le blanc des yeux, elles se coiffent tous les jours _à l'instar
+de Paris_, elles récitent George Sand et cachent sous leur chevet
+les poésies d'Alfred de Musset; elles s'habillent à trois heures de
+l'après-midi pour faire des visites et médire du prochain. Où veux-tu
+qu'elles prennent le temps de faire le ménage? Aujourd'hui, le mariage
+est un casse-cou. Aussi, vois-tu comme il est passé de mode?
+
+--Pas trop. On se marie quelquefois à Paris.
+
+--Parbleu! et à Vieilleville aussi; témoin Élodie. Mais Élodie s'est
+mariée à trente ans, et par quel heureux hasard! Le major Bonsergent,
+usé par quinze campagnes et par dix ans de vie de garnison, poli par le
+frottement comme un caillou de grand chemin, jauni, bruni, ridé, mais
+ferme encore sur les arçons et astiqué comme un fourniment les jours
+de parade, la vit à la messe, la demanda le soir en mariage et l'obtint
+sur-le-champ, l'heureux gaillard. Mais ce sont là des coups de fortune
+sur lesquels il est imprudent de compter. Ces vieux soldats de Napoléon
+sont d'une naïveté incomparable. Habitués à obéir sans raisonner,
+ils ont porté au logis cette habitude des camps, et les femmes en ont
+profité; elles ont mis sur leur dos tout le fardeau de la vie, et se
+sont occupées à soigner les poules, opération qui ne les fatigue pas
+beaucoup.
+
+--Tu n'es guère indulgent pour le sexe enchanteur!
+
+--Eh! mon ami, de qui dit-on du mal si ce n'est de ceux qu'on aime?
+
+--Voilà une maxime bien relâchée, dit Brancas. Bonsoir, je vais dormir.»
+
+Ripainsel le conduisit lui-même dans la chambre qui lui était destinée.
+Des fenêtres de cette chambre, située au second étage, à cinquante
+pieds du sol, on apercevait au loin par-dessus les arbres du parc qui
+descendait en pente rapide vers la rivière, les lumières des maisons de
+Vieilleville.
+
+«La ville, dit Athanase à son hôte, est à une lieue d'ici. Tu trouveras
+dans mes écuries un tilbury et deux chevaux, l'un de selle, et l'autre
+de voiture, dont je te prie d'user et abuser.
+
+--Et toi?
+
+--Il me reste encore trois chevaux pour moi seul.
+
+--Le neveu de Caïus-Gracchus est un grand seigneur,» dit en riant
+Brancas, qui s'endormit en rêvant de la belle Claudie.
+
+
+
+
+ VIII
+
+
+Vieilleville, que peu de voyageurs ont visitée, est l'ancienne
+capitale d'une des plus belles provinces de l'Ouest. Des rues étroites,
+tortueuses et sales, des magasins où l'acheteur ne voit goutte, une
+cathédrale assez laide, où l'on trouve le portrait de saint Prétextat,
+le galant chapelain de sainte Aldegonde, de vieilles églises moisies que
+les antiquaires gardent religieusement par amour de ce qui est malpropre
+et de ce qui encombre la voie publique, voilà les monuments qui
+recommandent Vieilleville à la curiosité des Anglais.
+
+La maison du major Bonsergent était située dans le faubourg au delà de
+la rivière, à quelques pas de l'octroi. Le major, amateur passionné
+de l'horticulture, l'avait fait bâtir lui-même à l'entrée d'un grand
+jardin, qui était, avec sa fille, son amour et sa joie. La façade, par
+une bizarrerie d'homme de goût, qui n'est pas rare en province, était
+tournée vers le jardin. Du reste, exposée au midi et revêtue des fleurs
+bleues de la clématite, du liseron aux fleurs campanulées où le jaune,
+le blanc et le bleu s'unissent dans une admirable harmonie, et des
+grappes rouges de la glycine écarlate, elle annonçait à tous les yeux la
+maison d'un vieux soldat de Napoléon, à qui le repos était devenu cher
+après tant de combats livrés et tant de courses inutiles de Cadix à
+Moscou.
+
+Un rez-de-chaussée, élevé d'une marche au-dessus du jardin, un premier
+étage et un grenier composaient toute la maison. Elle était partagée
+en deux parties égales par la porte d'entrée. À droite, on trouvait la
+cuisine, commode et spacieuse, avec une grande cheminée sous le manteau
+de laquelle on pouvait se réunir en hiver et causer gaiement à la lueur
+du foyer; plus loin, la salle à manger, lambrissée de bois de chêne et
+garnie d'immenses armoires. À gauche étaient le salon et la chambre à
+coucher du vieux Bonsergent. Au-dessus, les deux chambres de la belle
+Claudie et de sa mère. Partout, à profusion, entraient l'air et le
+soleil.
+
+Dis-moi où tu loges, je te dirai qui tu es. Cette maison, unique à
+Vieilleville et reluisant d'une propreté hollandaise, était le fruit des
+méditations réunies du major et de sa femme que tout le monde appelait
+la rêveuse Élodie. Mme Bonsergent, avant son mariage, avait ébauché
+bien des romans sans en terminer aucun. À la fin de l'Empire, les maris
+étaient rares, et les guerres du grand Napoléon avaient si fort éclairci
+les rangs des hommes nubiles qu'un mari bien portant, bien constitué, ni
+trop gras, ni trop maigre, ni trop grand, ni trop petit, ni trop
+froid, ni trop jaloux, ne s'obtenait qu'au poids de l'or. Élodie, trop
+enorgueillie de son génie et de sa beauté pour comprendre ce simple
+calcul de statistique, se trouva, vers 1825, comme la fille dont
+parle La Fontaine, fort aise et fort contente d'épouser.... le major
+Bonsergent. En huit jours, l'affaire fut bâclée et le major s'aperçut,
+un peu tard, que la poésie est le plus dangereux de tous les ingrédients
+qui entrent dans la composition d'un ménage.
+
+Ce n'est pas que le brave homme eût à se plaindre de la fidélité de sa
+femme. Non, grâce au ciel, Élodie, sans être exempte de coquetterie,
+n'eut jamais d'amant. Fût-ce piété, mépris du sexe masculin, crainte
+du redoutable major dont la réputation de sabreur effrayait les plus
+braves, ou ces trois motifs ensemble, Bonsergent évita le triste sort
+dont le menaçaient les aspirations poétiques de sa femme.
+
+Mais de quelles angoisses paya-t-il cette fidélité? Avec l'âge,
+l'imagination ardente et rêveuse de la belle Élodie tournait à l'aigre,
+comme le lait trop longtemps conservé; son caractère impérieux et
+violent ne supportait plus aucune résistance, et les discours les
+plus étranges retentissaient du matin au soir dans la maison du major.
+Celui-ci, toujours impassible et calme dans la tempête, haussait les
+épaules, allumait sa pipe et cherchait un asile au jardin.
+
+Ce sang-froid du vétéran accoutumé au bruit du canon et au sifflement de
+la mitraille exaspérait la nerveuse Élodie. Pourquoi ne pas l'avouer?
+Le major n'avait rien d'idéal. Il ne soupçonnait même pas la vraie
+cause des colères toujours renaissantes de sa femme. Philosophe
+patient, endurci au malheur par les secousses de la guerre des guérillas
+d'Espagne, toujours sur ses gardes et prêt à tous les périls, mais
+positif et sage, préoccupé de la réalité présente et non des rêveries
+féminines, il excitait, sans se douter de rien, l'indignation de Mme
+Bonsergent. Cet enfant du dix-huitième siècle, qui avait sabré sans
+relâche de 1798 à 1815, ne se doutait pas des ravages que la lecture de
+Byron et de Chateaubriand avait faits dans l'âme de sa femme. Il n'avait
+jamais lu _René_ ni le _Corsaire_, et s'il les avait lus, il n'aurait
+rien compris à ces tourments imaginaires. Il considérait la _Henriade_
+comme le plus beau des poëmes épiques et le plus durable monument de la
+langue française; il déclamait avec complaisance ces beaux vers:
+
+ Je chante ce héros qui régna sur la France
+ Et par droit de conquête et par droit de naissance.
+
+Et le reste. La _Henriade_ et les tragédies de Racine et de Corneille
+étaient pour lui le sommet de toute littérature et de toute poésie. En
+vérité, je vous le dis, ce Français de la vieille roche était un homme
+de sens. Qu'avons-nous gagné à épeler Shakespeare et Goethe, ces fils
+d'une race étrangère? Sommes-nous bien sûrs d'entendre _Hamlet_ et
+de déchiffrer _Faust_ ou _Wilhelm Meister_? De bonne foi, est-il un
+Français qui puisse se flatter de pénétrer ces imaginations germaniques?
+
+Au reste, on se tromperait si l'on croyait que le major Bonsergent fût
+inquiet des rêveries poétiques de sa femme. Le vieux guerrier n'était
+pas de cette race héroïque et naïve qui, sans savoir pourquoi, emboîta
+le pas derrière Napoléon depuis Iéna jusqu'à Waterloo. Sous le voile
+d'une tendresse conjugale qui avait passé en proverbe à Vieilleville,
+il cachait cet égoïsme savant, délié, poli, délicat, bienveillant,
+circonspect qui est la plus utile de toutes les vertus sociales.
+Attentif à ne blesser personne, parce que la vue d'un visage attristé
+aurait troublé sa douce quiétude, plus attentif encore à n'écouter
+jamais les discours de ses voisins, il feignait de croire à l'amitié de
+tout le monde, et passait pour un bon homme simple et doux qu'on se
+fût fait scrupule de tromper. De plus, sa fermeté connue inspirait le
+respect, et sa réserve éloignait la familiarité. Habile à gouverner sa
+fortune aussi bien qu'à en user, il jouissait de la considération que
+la province accorde si volontiers aux gens qui n'ont besoin de personne.
+Son ami le plus intime était le colonel Audinet, surnommé _Malaga_, du
+pays où il avait fait sa fortune.
+
+Le colonel Audinet était un grand diable osseux, sec, dont la face
+triangulaire, pourvue de deux yeux gris, brillants et durs, enfoncés
+sous d'épais et noirs sourcils, effrayait tous ses compatriotes. Les
+moines espagnols pris les armes à la main et fusillés étaient le moindre
+de ses exploits. Après tout, c'étaient des ennemis et des ennemis
+féroces; mais le colonel ne revint pas les mains vides de ce pays de
+l'or. Les bons habitants de Vieilleville qui l'avaient vu, tout enfant,
+rôder pieds nus dans la rue de _la Queue-des-Vaches_ furent émerveillés
+de le revoir, après vingt ans de combats, acheter, comme le lieutenant
+de la _Dame-Blanche_, un château et une terre de huit cent mille francs
+sur ses économies. Encore vit-on bientôt qu'il n'avait pas vidé son sac.
+Il prêtait sans façon à quinze ou vingt pour cent, sur bonne hypothèque.
+Terrible aux Français comme à l'ennemi, il conduisait ses huissiers à
+la bataille et expropriait impitoyablement ses débiteurs. Un de ces
+malheureux, cruellement poursuivi, mit le feu à l'un de ses bois. Le
+colonel, prévenu à temps, l'éteignit seul avec ses domestiques. Pas un
+habitant de Vieilleville n'avait voulu lui porter secours, quoique le
+bois fût voisin de la ville. Le colonel, sans s'émouvoir ni daigner
+demander justice aux magistrats, se mit lui-même à la recherche de
+l'incendiaire, le joignit et le bâtonna de telle sorte que le pauvre
+homme mourut à l'hôpital deux jours après. L'affaire n'eut pas de
+suites, et ce terrible châtiment fit trembler tous les ennemis du vieux
+_Malaga_.
+
+Ces deux hommes, si différents l'un de l'autre, dont la fraternité
+d'armes expliquait seule l'intimité, se promenaient côte à côte dans le
+jardin du major.
+
+«Eh bien! dit le colonel, quand ferons-nous ce mariage?
+
+--Quel mariage? répondit Bonsergent.
+
+--Parbleu! celui de nos enfants. L'as-tu oublié?
+
+--Claudie est si jeune!
+
+--Elle est grande comme père et mère!»
+
+Le major, sans répliquer, tira de sa poche une petite serpe et se mit à
+tailler un églantier.
+
+«Voyons, reprit le colonel, laisse là ta serpe et réponds-moi. J'ai
+huit enfants, chacun desquels recevra cent mille francs le jour de son
+mariage. Mon fils Audinet est secrétaire général de préfecture.
+
+--Vois-tu ceci? interrompit le major.
+
+--Oui! c'est un bourgeon. Après?
+
+--Un bourgeon! c'est bientôt dit; mais quel bourgeon?
+
+--Qu'en sais-je?»
+
+Bonsergent éleva le bourgeon à la hauteur de ses yeux, le tourna et le
+retourna, le contempla quelque temps avec amour, et se penchant vers le
+colonel:
+
+«C'est le _géant des batailles_! dit-il.
+
+--Ah! tant mieux.... Il sera préfet avant deux ans.
+
+--Qui? le _géant des batailles_?
+
+--Non, non, mon fils Audinet!
+
+--Oui, c'est un garçon d'avenir, et je ne suis pas inquiet de son
+avancement.... Où diable vais-je le placer?
+
+--Audinet?
+
+--Eh! tu ne parles que de ton Audinet. Je te parle de mon _géant des
+batailles_. Tiens, voici la rose jaune à fleurs doubles d'un vermeil
+orangé à l'intérieur, _rosa sulphurea_, n'est-ce pas joli? Mais ce
+jaune ferait tort au rouge écarlate de mon beau géant. Ah! vois-tu
+ma _pimprenelle à fleurs de ciste?_ Ses larges fleurs blanches feront
+valoir le _géant_.... Tu hausses les épaules? Ignorant! Comme si ma
+_pimprenelle_ ne valait pas toutes les préfectures de France! Voyons, tu
+disais que ton Audinet sera préfet dans deux ans?
+
+--Préfet ou député.
+
+--Député! voilà qui va bien. Dans quel arrondissement, je te prie?
+
+--À Vieilleville.
+
+--De mieux en mieux. Tu lui donnes ta voix, je pense?
+
+--Parlons sérieusement, dit le colonel. Audinet devait avoir cent mille
+francs le jour de son mariage avec Claudie; mais en ta faveur et pour
+qu'il soit député, je doublerai la dose; cela te convient-il?
+
+--Vrai? tu feras cette belle action, mon vieux Malaga? Eh bien! tu vaux
+mieux que ta réputation, et mieux que ton fils. Cela te fâche. Eh! mon
+ami, depuis soixante ans que nous avons ensemble roulé à travers
+le monde, nous devons nous connaître à fond, et nous pouvons parler
+franchement.
+
+--Voyons. Que lui reproches-tu? Il n'est pas prodigue.
+
+--Pas assez. J'aimerais mieux qu'il jetât l'argent par les fenêtres.
+
+--Un argent si durement gagné!
+
+--Je le crois bien! Tu as eu assez de peine à desceller cette sainte
+Vierge en or massif dans la chapelle des dominicains de Malaga! Dieu!
+qu'elle était lourde! Deux hommes avaient peine à la soulever. T'en
+souviens-tu?
+
+--Bonsergent! dit le colonel d'un ton sévère.
+
+--Que crains-tu? Personne n'écoute. Et ce martyr de Velasquez dont le
+gouvernement t'offrit vingt mille francs l'an dernier, que de peine t'a
+coûté l'emballage!
+
+--On me l'a vendu, tu le sais bien.
+
+--Parbleu! puisque j'assistais à la vente. Je ris encore de la drôle de
+mine que faisait le prieur des Franciscains quand, le pistolet sur la
+gorge, tu lui fis signer l'acte de vente et lui jetas généreusement une
+piastre. Mais, comme dit Sancho, à tout péché miséricorde. Si tu
+donnes deux cents mille francs comptants à Audinet, la prescription est
+acquise, et je te donne Claudie en toute propriété, son consentement
+réservé, bien entendu.
+
+--Et cent mille francs!
+
+--Va pour cent mille francs, bien que cela me gêne un peu, car je ne
+suis pas un Crésus comme toi. Les saints et la Vierge n'ont rien fait
+pour moi.
+
+--Encore! dit Malaga avec impatience.
+
+--Toujours, mon vieux. À quoi sert l'amitié, si ce n'est à nous
+permettre d'être francs avec sécurité?
+
+--Eh bien! l'affaire est bâclée, dit le colonel.
+
+--Bâclée, c'est le mot, comme la Charte de 1830 et la royauté citoyenne.
+
+--Allons, tout va bien. Il ne s'agit plus que de démolir Oliveira.
+
+--C'est difficile.
+
+--Pas trop. Oliveira fait l'homme d'esprit, le frondeur, l'indépendant;
+il est à demi brouillé avec le préfet dont il croit n'avoir plus besoin.
+Mon Audinet, qui a la souplesse du serpent et l'astuce du chat-tigre,
+va les brouiller tout à fait. Ce sera l'affaire d'un quart d'heure. Tous
+les gens riches et bien pensants vont dîner chez le préfet; les vieux
+de la vieille ne connaissent que toi; les pères de famille qui veulent
+pousser leurs fils dans la magistrature, ou dans l'enregistrement, ou
+dans les aides et gabelles, qu'on appelle aujourd'hui, par politesse,
+impôts indirects (comme s'il y avait quelque chose d'indirect en matière
+d'impôts), tout ce monde fait bien au moins cent quatre-vingts citoyens
+éclairés, patriotes, vertueux et délicats qui aiment à tremper leur
+cuiller dans la marmite du budget. Cent quatre-vingts électeurs sur
+trois cents, c'est une belle majorité, et je connais bien des gens qui
+s'en accommoderaient assez.
+
+--Bon! j'accorde qu'Audinet sera nommé. Trois cent mille francs, ce
+n'est pas de quoi faire figure à Paris.
+
+--Bien répliqué. Et ses appointements de conseiller d'État les
+comptes-tu pour rien?
+
+--Conseiller d'État! que ne t'expliquais-tu? _Manibus et pedibus
+descendo in sententiam tuam_, comme disait après boire notre défunt
+curé.
+
+--Oui, certes, conseiller d'État! Qui l'en empêcherait?
+
+--Pas moi, à coup sûr.
+
+--Audinet est homme d'esprit. Il sait le métier, il connaît les
+affaires, il a de l'aplomb, de l'audace, une légitime confiance dans ses
+forces, et il n'est attaché qu'à sa propre fortune. Avec tant de belles
+qualités s'il ne réussit pas, qui donc réussira? Va, nous le verrons
+ministre.
+
+--Que le ciel t'entende! dit Bonsergent. Voici ma Claudie. Bonjour,
+Claudie.»
+
+La belle Claudie entrait en ce moment dans le jardin. Si j'étais né
+poëte (et plût aux dieux immortels qu'ils m'eussent fait ce don divin
+de la poésie!) j'aurais essayé de peindre cette beauté admirable où
+la nature et l'art avaient réuni toutes leurs grâces. Fi de la beauté
+grecque et de la fameuse Hélène, épouse incomprise du roi Ménélas! fi
+du masque indifférent et froid de la Vénus de Milo! Claudie était mille
+fois plus belle. Son front, ses yeux, sa bouche et son sourire étaient
+ce que les dieux ont fait de plus exquis. Ses cheveux noirs, fins et
+soyeux, naturellement bouclés, retombaient librement sur ses épaules
+soulevés par le plus léger souffle du vent. Ses yeux avaient la douceur,
+la force et la sérénité; ses épaules, un peu maigres encore, étaient
+légèrement arrondies, et son corps, délicatement sculpté, mais non
+pas frêle, offrait toutes les sinuosités qu'on admire dans les jolies
+statuettes de Pradier.
+
+Être belle, c'est tout et ce n'est rien. C'est la puissance invincible,
+c'est la gloire, c'est le génie; mais il faut savoir manier cette arme
+dangereuse. Un proverbe inventé par les laides qui font la majorité du
+beau sexe, veut que les belles n'aient pas d'esprit. Pourquoi donc, s'il
+vous plaît? la nature est-elle si avare de ses dons? Claudie avait de
+l'esprit je vous le garantis, et du plus délicat, et du plus cultivé,
+un esprit gracieux, attrayant, plein de charmes, un esprit d'une forme
+toute divine et qui n'avait d'autre défaut qu'une fierté sans égale,
+que la jeune fille ne prenait aucun soin de dissimuler. Elle se laissait
+adorer et jetait à peine un regard distrait sur les fidèles prosternés
+dans le temple. Combien d'autres ont le même orgueil sans avoir la même
+excuse!
+
+La province, qui vaut bien Paris, n'est cependant pas tout à fait
+parfaite. Entre voisins, les relations sont souvent _très-tendues_,
+pour parler comme messieurs les diplomates, qui connaissent mieux, je
+l'espère, le droit des gens que la langue française. Certes, le merle
+blanc est un animal extraordinaire et rarement entrevu; mais un groupe
+de dix ou douze personnes qui se voient avec plaisir, qui causent sans
+se quereller, qui discutent sans se battre, qui ne disent pas de mal des
+absents, qui n'échangent, suivant les traditions de l'ancienne et
+noble politesse française, que des paroles amies ou courtoises, ou
+instructives, ou gaies, qui ont de la bienveillance pour le prochain et
+qui ne calomnient pas l'ennemi, ce groupe, j'ose le dire et ne crains
+que de répéter une vérité trop connue, est tout à fait introuvable. Ce
+n'est pas la faute des provinciaux qui ne sont à coup sûr, ni plus bêtes
+ni plus méchants que les Parisiens; c'est la faute du divin Jupiter,
+qui n'a pas pris soin d'ajuster les angles saillants des uns aux angles
+rentrants des autres, et qui leur a ménagé trop d'occasions de se
+choquer réciproquement. On se laisse volontiers coudoyer par un passant
+qu'on ne reverra jamais; mais si le passant revient chaque jour, s'il
+prend plaisir à vous heurter, si sa fenêtre a vue sur votre jardin, si
+sa femme étend son linge sur votre haie, si ses enfants montent sur
+vos pruniers et mangent vos meilleures prunes, si ses poules viennent
+becqueter votre salade et son chien vous mordre aux jambes, il est clair
+qu'au bout d'un mois vous penserez au moyen de l'égorger secrètement et
+de vous faire un tambour de sa peau. De là, ces haines immortelles
+qui s'éteignent parfois de la même manière que celle de Montague et de
+Capulet, mais avec un dénoûment plus heureux. La coupe empoisonnée tombe
+encore pleine des mains de Juliette, et Roméo remet à temps l'épée dans
+le fourreau.
+
+Est-il besoin de dire après ce préambule que Mlle Claudie Bonsergent
+était la personne la plus brillante, la plus enviée et la plus détestée
+de Vieilleville! Sa beauté excitait la jalousie des femmes, et son
+orgueil offensait le sexe barbu, qui n'aime pas qu'on dédaigne de lui
+plaire. Elle entrait au bal indifférente et superbe, recevant tous les
+hommages sans en désirer aucun. À l'église, où de temps immémorial se
+réunit la _bonne société_ de Vieilleville, tous les yeux étaient tournés
+sur elle. Ses chapeaux, qui venaient de Paris, avaient je ne sais quoi
+de victorieux et d'imprévu, que tout le monde se hâtait d'imiter. On
+copiait ses airs de tête, mais vainement. Elle gardait le secret de sa
+beauté.
+
+Telle était la fille unique et l'héritière présomptive du vieux
+Bonsergent. Elle entra dans le jardin du pas léger de la belle Camille,
+dont les pieds ne courbaient même pas la tige des blés, donna son front
+à baiser au major et tendit gracieusement la main au colonel qui la
+baisa avec la galanterie des marquis du siècle dernier.
+
+«Plus belle que l'Aurore! dit le colonel.
+
+--Je m'en doutais, répondit-elle en souriant.
+
+--Vous avez bien dormi, ma chère Claudie, reprit Malaga, car vous avez
+ce matin le plus beau teint du monde.
+
+--Oui. J'ai fait des rêves d'or.
+
+--Des rêves d'or! Contez-nous cela, je vous prie.
+
+--Oh! c'est bien simple, et mon imagination n'a pas fait grand effort
+pour trouver ces belles choses. Figurez-vous que je me promenais dans
+une magnifique forêt, tout à fait semblable à la forêt de Saint-Germain.
+Le soleil traversait à grand'peine les feuilles des arbres et éclairait
+ma route. J'étais seule, et je voyais au loin la vallée de la Seine et
+le dôme du Panthéon.
+
+--Oh! je tremble, dit le colonel.
+
+--Et vous avez raison. Tout à coup un loup affamé sort du fond de la
+forêt et s'élance pour me dévorer. Je prends la fuite. Ô terreur! mes
+pieds sont cloués au sol...
+
+--Je frémis, dit Malaga. Achevez. Vous me faites mourir de frayeur...
+
+--Le loup arrivait au grand trot, les yeux étincelants, la gueule
+béante. Déjà je faisais une dernière prière et je me recommandais à
+Dieu. Heureusement...
+
+--Eh bien! votre histoire est finie? Continuez donc, je vous prie.
+Heureusement...
+
+--Mon cher colonel, dit Claudie, le déjeuner est servi, et ma mère me
+charge de vous inviter. Vous apprendrez le reste au dessert.»
+
+Là-dessus, elle fit la révérence et rentra dans la maison.
+
+--Ma foi, dit le colonel, je donnerais de bon coeur mes huit enfants
+pour une fille de ce caractère.
+
+--Parbleu! répliqua Bonsergent, tu n'es pas dégoûté, camarade.
+
+--Mitraille, enfer et catapulte! Audinet n'est pas malheureux.
+
+--Tu sais, dit Bonsergent, que je ne me mêle de rien.
+
+--Que dit ta femme de nos projets!
+
+--Ma femme! Oh, je sais bien ce qu'elle dit, mais pour ce qu'elle pense,
+si tu es curieux de l'apprendre, va le lui demander toi-même.
+
+--Bon! et que dit-elle?
+
+--Que ce parti est très convenable, qu'il resserrera l'union des deux
+familles, qu'Audinet a beaucoup d'esprit, qu'il ira loin, mais qu'il
+n'entend rien à l'idéal, et qu'il a, sur le rôle d'un mari dans son
+ménage, des théories déplorables.
+
+--Total?
+
+--Sa fille est bien jeune. Elle ne veut pas s'en séparer. Elle est
+d'avis qu'on attende, etc., etc.
+
+--Sait-elle, reprit le colonel, qu'Audinet aura deux cent mille francs
+le jour de son mariage?
+
+--Non.
+
+--Eh bien, dis-le lui. Cette nouvelle lèvera, je crois, bien des
+scrupules.
+
+--Tu parles comme un livre. Allons déjeuner.»
+
+Mme Bonsergent reçut le colonel avec la cordialité d'un vieil ami. On se
+mit à table, et, vers le milieu du déjeuner, les convives dont la faim
+était à demi calmée, commencèrent une conversation suivie.
+
+«Vous avez fait un bon voyage? dit le colonel.
+
+--Très-bon, répondit Mme Bonsergent, puisque, la diligence ayant roulé
+dans un précipice, nous n'avons perdu qu'un ou deux flacons d'eau de
+Cologne.»
+
+En même temps elle raconta tous les détails de l'accident.
+
+«Par bonheur, ajouta-t-elle, un Parisien se trouvait là, sans qui nous
+aurions eu peine à nous tirer d'affaire.
+
+--Connaissez-vous ce Parisien? demanda le colonel.
+
+--C'est un avocat, répondit Claudie, qui vient à Vieilleville pour
+plaider la cause de M. Athanase Ripainsel. C'est l'ami de mon amie Rita.
+
+--Il doit venir nous voir aujourd'hui, ajouta Mme Bonsergent.
+
+--Sous quel prétexte? demanda le major.
+
+--Rita, dit la jeune fille en rougissant, l'a chargé de m'apporter un
+bracelet de Froment-Meurice, dont elle me fait présent.»
+
+Les deux vieillards se regardèrent.
+
+«Ce doit être un beau parleur, dit le colonel, un de ces idéologues qui
+ont perdu la France avant et après Napoléon.
+
+--Bah! dit Bonsergent, Napoléon est mort et nous ne nous en portons que
+mieux. Buvons à la santé des vivants et ne méprisons personne. La France
+est faite pour parler et pour sabrer, alternativement. Quand elle sabre,
+elle se tait; quand elle parle, elle met son sabre au clou. C'est toute
+l'histoire de France. Eh bien, le tour des avocats est à la fin venu.
+
+--Très-bien, dit le colonel, mais voilà trente ans qu'ils parlent;
+sacrebleu! la luette doit leur faire mal.
+
+--Prends patience, dit Bonsergent, le tour des autres ne peut pas tarder
+beaucoup. Je vois en Algérie des gaillards qui s'escriment de la
+belle façon et qui découpent très-proprement les enfants du Prophète.
+Laisse-les prendre Abd-el-Kader, et tu verras de quel air ils vont
+rentrer en France, et comme ils sauront se faire place. Souviens-toi du
+mot de Bugeaud: _Le futur maître de la France fume en ce moment sa pipe
+dans quelque bivouac de l'Atlas_.»
+
+On versa le café.
+
+«Comment s'appelle ton avocat, Claudie? demanda le colonel.
+
+--Mon avocat, qui est à vous autant qu'à moi, répondit la jeune fille,
+est M. Brancas.
+
+--C'est ce fameux Brancas qui a plaidé l'autre jour pour un petit coquin
+qui avait égorgé son père?
+
+--Oui, colonel.
+
+--Je ne lui en fais pas mon compliment. Faire acquitter ce scélérat,
+quand tout le condamnait! Voilà un vilain tour de force.
+
+--Qu'en sais-tu? dit le major. Qui te dit que ce malheureux n'avait pas
+été exaspéré jusqu'à la folie par de longues souffrances? On coupe le
+cou aux parricides, c'est fort bien; mais que fait-on aux parents qui
+égorgent leurs enfants ou qui les séquestrent? Presque rien. Le jury est
+plein d'indulgence pour eux.
+
+--Bon! ne vas-tu pas démolir l'autorité paternelle déjà si ébréchée? dit
+Malaga.
+
+--L'autorité paternelle n'est pas un droit, c'est un devoir. Les parents
+sont la propriété des enfants.
+
+--Bravo! papa, s'écria Claudie en battant des mains, voilà qui est bien
+dit, et je suis bien fâchée que tu n'aies pas rédigé le Code.
+
+--Tais-toi, petit serpent, dit le major; on ne te demande pas ton avis.
+
+--Mais je l'offre, papa, et je veux que tu l'entendes. Et pour
+commencer, puisque tu es ma propriété, je ne veux pas qu'on détériore
+mon bien. Prends-moi cette calotte de velours pour te garantir du vent
+frais du soir, et allons au jardin. Venez-vous, colonel?»
+
+Les deux anciens soldats obéirent.
+
+«À propos, dit Malaga, raconte-nous donc la fin de ton rêve.
+
+--Où en étais-je?
+
+--Au loup qui allait te dévorer. Heureusement....
+
+--Eh bien! un guerrier plus beau que le jour est venu l'épée en main,
+et, comme un vrai Saint-Georges, il a jeté le loup par terre d'un coup
+de pointe.
+
+--Après quoi l'on vous a menés tous deux à l'autel? dit le colonel en
+riant.
+
+--Tiens, comment le savez-vous? demanda Claudie.
+
+--Parbleu! depuis Ève les jeunes filles ne rêvent pas d'autre chose.»
+
+En ce moment, on annonça Brancas.
+
+Le Parisien était en grande tenue. Dès le matin il avait fait une course
+à cheval dans les bois de son hôte et pris langue dans le pays. Comme
+tous les gens que leur métier condamne à vivre entre quatre murs, il
+n'aspirait qu'au grand air. Un secret sentiment, voisin de l'amour et
+à coup sûr fort éloigné de l'indifférence, le poussait à s'acquitter au
+plus vite de sa commission et à rendre visite à la famille Bonsergent.
+Ripainsel, qui devina l'impatience de l'avocat, se plut à l'exciter par
+toutes sortes de lenteurs calculées; enfin il fallut le laisser partir.
+
+«Va où les destins t'appellent,» dit-il en riant.
+
+Brancas ne se le fit pas dire deux fois. Il sella et brida lui-même son
+cheval, et partit au galop. Vingt minutes après, il descendait devant
+la maison du major Bonsergent, et attachait la bride de son cheval à
+l'anneau de fer qui, de temps immémorial, est scellé dans le mur des
+maisons confortables de province.
+
+Il s'avança vers Mme Bonsergent, la salua avec une politesse exquise et
+chercha des yeux Claudie qui s'était hâtée de monter dans sa chambre et
+de donner un dernier coup d'oeil à son miroir. Élodie présenta le jeune
+homme à son mari et au colonel Malaga. Le major le reçut avec un sourire
+et une poignée de main, et Malaga s'inclina avec une certaine roideur
+que le Parisien feignit de ne pas apercevoir. On s'assit au fond du
+jardin dans un kiosque aux verres coloriés qui était en été le salon de
+la famille Bonsergent.
+
+Après les premiers compliments:
+
+«Comment trouvez-vous notre pays? demanda Mme Bonsergent. Il n'a pas
+les grands aspects de la Suisse, ni les infinis de l'Océan, ni la beauté
+régulière des parcs de Saint-Cloud, de Saint-Germain et de Meudon. Notre
+nature, à nous, est une nature de province.»
+
+Brancas devina le danger. Tous les provinciaux feignent une modestie
+exagérée en parlant de leur province, et ils sont tous intérieurement
+de l'avis du Gascon, qui trouvait le Louvre semblable aux écuries de
+son père. Cette petite vanité dont on se moque est faite des mêmes
+sentiments que l'amour de la patrie que nous trouvons si beau chez les
+Grecs et chez les Romains. Vieilleville rit des barbares d'Angoulême, de
+Carpentras et de Lons-le-Saulnier, comme Athènes riait des barbares de
+Suze, d'Ecbatane et de Persépolis; et Paris, arbitre suprême du goût,
+entre Vieilleville et Lons-le-Saulnier, se moque de tous deux. Au fond,
+l'amour de la patrie n'est pas autre chose que l'amour de soi, agrandi
+et doublé de la haine du prochain.
+
+«Madame, répliqua modestement le Parisien, j'ai trop peu vu votre pays
+pour en parler, mais ce que j'en ai vu est admirable. Les glaciers de la
+Suisse sont faits pour les Anglais et les chamois; le Righi ressemble au
+Mont-Blanc, le Mont-Blanc au Mont-Genèvre, le Mont-Genèvre au Mont-Rosa,
+et tous ensemble n'ont rien de merveilleux. Ce sont d'énormes amas de
+rochers sans perspective, au bas desquels sont de profondes vallées que
+n'éclaire jamais le soleil; au-dessus de ces vallées et sur la pente de
+la montagne s'élèvent des sapins dont le feuillage sombre attriste les
+yeux et le coeur; de quelque côté qu'on se tourne, on ne voit que des
+objets effrayants ou tristes. Les poëtes sont convenus de trouver cela
+beau. Je le veux bien, ils s'y connaissent à coup sûr mieux que moi,
+mais cette convention est de date bien récente. Croyez-vous que le sage
+Homère se fût fort accommodé de la vallée de Chamounix, lui qui
+avait tant de peine à supporter la vue de l'Ida, six fois moins élevé
+au-dessus de la plaine que la butte Montmartre? Et le doux Virgile,
+à qui fait horreur l'Eridan, «roi des fleuves» parce qu'il dégrade
+quelquefois les murs des métairies de Mantoue? Et Fénelon, qui, pour
+tout paysage, se contente d'un bois d'orangers, d'un ruisseau qui coule
+dans une prairie, d'une petite île bordée de tilleuls, et d'une grotte
+d'où l'on découvre la mer? La grotte de Calypso n'est pas autre chose,
+et remarquez, je vous prie, que c'est la demeure d'une déesse; jugez si
+de simples mortels doivent se contenter à moins. Vous avez de l'eau, de
+l'herbe, des forêts et «des collines couvertes de pampre vert qui pend
+en festons.» Que pouvez-vous désirer de plus? Bien des gens ont fait le
+tour du monde et soufflé dans leurs doigts sur le sommet du Chimborazo,
+qui sont trop heureux aujourd'hui de s'asseoir paisiblement au coin du
+feu entre leur femme et leurs enfants, et d'entendre, le verre en main,
+l'âpre sifflement de la bise dans les serrures.
+
+--Mais, dit la poétique Élodie, Chateaubriand avait-il tort de vanter
+les merveilles du Niagara, les forêts immenses, les savanes et le soleil
+à demi englouti dans les vagues de l'Atlantique? Byron n'est-il pas
+inspiré lorsqu'il chante la terre du myrte et du citronnier, ou le
+Mont-Blanc, ce «roi des montagnes?»
+
+--Ta, ta, ta! dit le major Bonsergent, ton Chateaubriand est un
+habile homme; mais, que le diable m'emporte si je vois goutte dans ses
+étonnantes histoires! Tantôt c'est une soeur qui prend son frère pour
+son cousin, et, pour expier son erreur, s'amuse à chanter _De profundis_
+pendant que ce frère qui, de son côté, n'a pas la cervelle bien
+saine, se promène, matin et soir, sur le bord de la mer retentissante,
+insensible à tous les rhumatismes et à toutes les pleurésies; tantôt
+c'est une aimable sauvagesse qui court le guilledou dans la forêt avec
+un sauvage des plus civilisés, et qui s'empoisonne juste au moment où
+un très-sage vieillard dont le nez s'incline vers la tombe lui fait
+comprendre qu'elle ferait mieux de se marier. Est-ce qu'un paysage
+normand, breton ou poitevin pourrait suffire à ces belles imaginations?
+
+--Profane! s'écria Élodie, secrètement irritée des discours bourgeois de
+son mari. Tu voudrais peut-être qu'on peignît des boeufs, des moutons,
+des bergères assises sur l'herbe et tressant des chapeaux de paille, ou
+que l'art suprême et le chef-d'oeuvre du poëte fût la conversation d'un
+aubergiste et de sa femme qui compte, les jours de foire, le gain de la
+journée? À coup sûr, il n'est pas nécessaire de mêler les tempêtes de
+l'Océan à la peinture des émotions d'un herboriste.»
+
+Bonsergent haussa les épaules sans parler et alluma sa pipe. Malaga
+suivit son exemple. Brancas, qui comprit que cette discussion littéraire
+ennuyait les deux soldats de Napoléon, se hâta d'y mettre un terme.
+
+«Nous avons tous raison, dit-il....
+
+--Voilà bien une conclusion d'avocat, interrompit le colonel.
+
+--Oui, monsieur, dit Brancas, nous avons tous raison. N'est-il qu'une
+route pour le génie? Byron et Chateaubriand ont eu raison d'emboucher
+la trompette épique; Virgile et Fénelon ont eu raison de chanter sur un
+mode plus doux le bonheur des champs: l'Anglais et le Breton plaisent
+aux âmes troublées et violentes; le Français et le Lombard, aux âmes
+douces, humaines et pacifiques. Aux premiers, les Alpes et leurs sombres
+glaciers; aux seconds, le Poitou et les prairies toujours vertes.
+
+--Sacrebleu! dit Bonsergent, c'est plaisir de vous entendre, monsieur le
+Parisien, si je suis bien fâché de ne pas connaître votre méthode, pour
+établir dans mon ménage une paix perpétuelle. Jamais ma femme n'a voulu
+croire que j'eusse raison contre elle ou en même temps qu'elle, et je
+mourrai sans le lui persuader.
+
+--Pour moi, dit Malaga, je suis plus heureux, ma femme marche au doigt
+et à l'oeil.
+
+--Fi donc! l'horreur, s'écria Mme Bonsergent. Ne parlez jamais de choses
+pareilles, colonel, si vous voulez conserver mon amitié.»
+
+Malaga se mordit les lèvres.
+
+«Tu vas gâter nos affaires, dit tout bas Bonsergent à son ami; tais-toi,
+je t'en supplie, veux-tu te brouiller avec Claudie?
+
+--Oh! pour Claudie, c'est une autre affaire, répliqua sur le même ton le
+colonel. Tu sais bien que je l'aime comme ma fille.»
+
+Au même moment, Claudie se présenta et salua le Parisien d'une gracieuse
+révérence. Bonsergent et Malaga se levèrent tous deux.
+
+«Mon cher monsieur, dit Bonsergent, après le service que vous m'avez
+rendu, ma maison est à vous tout entière. J'espère que j'aurai souvent
+le plaisir de vous y voir.
+
+--Où va donc M. Bonsergent? demanda Brancas en le voyant sortir du
+jardin en même temps que Malaga.
+
+--Il va faire le tour de la ville et jouer sa partie de billard avec le
+colonel, répondit Mme Bonsergent. Les maris de ce pays-ci ne peuvent pas
+supporter la société des femmes. Toute l'après-midi se passe au café, où
+ils boivent, jouent, fument, se querellent et crachent tout à leur
+aise. Triste infortune que celle d'une femme délicate et née pour de
+meilleures destinées, qu'une loi absurde attache pour la vie à ces êtres
+brutaux.
+
+--Oh! maman, s'écria Claudie, que, dis-tu là? Mon père est si bon et si
+doux!
+
+--Ton père! Dieu seul sait, Claudie, combien de fois je me suis fait
+violence pour.... Mais ce n'est pas aux yeux de ma fille que je voudrais
+déprécier son père.»
+
+La pauvre Élodie était le type le plus parfait de ces femmes incomprises
+qui, pendant quelque temps ont été à la mode en province. Tous ses
+chagrins, pour la plupart imaginaires, naissaient d'un immense orgueil.
+Quelques vers trop vantés par le rédacteur idolâtre de la gazette de
+Vieilleville, une beauté longtemps célèbre, un esprit souple et facile
+et un caractère despotique avaient fait de Mme Bonsergent la reine de
+la mode dans tout le département. Elle rêva Paris et la gloire; mais le
+sage major, peu soucieux de la réputation qui s'attache aux maris
+des femmes trop célèbres, s'y opposa formellement, et passa aux yeux
+d'Élodie pour le plus féroce tyran qui jamais eût torturé un pauvre
+coeur de femme. Ce fut un moment critique dans le ménage. Heureusement,
+nul célibataire n'osa profiter de la fureur de Mme Bonsergent qui se fût
+fait enlever de bon coeur et conduire à Paris. Les défenseurs des belles
+opprimées étaient glacés d'effroi au souvenir de l'aventure du pauvre
+Varambon. Ce jeune homme, capitaine dans la garde royale en 1829,
+s'avisa, étant en congé, d'envoyer une lettre et un bouquet de fleurs
+rares à Mme Bonsergent. La lettre fut interceptée par le major, qui fit
+prier Varambon de venir dans son jardin. Celui-ci vint sans défiance
+et se trouva face à face avec deux sabres de cavalerie et forcé de se
+battre. À la seconde passe, Bonsergent lui coupa le poignet droit sous
+les yeux mêmes de sa femme qui était attirée par le bruit. Varambon
+ramassa son poignet tombé à terre, et partit le soir même pour l'Italie,
+dégoûté de toutes les bonnes fortunes.
+
+L'impuissance de se venger augmentait la rage d'Élodie. En 1845, elle
+avait atteint l'âge où la vengeance est impossible aux femmes; mais
+elle se consolait en décriant son mari et en faisant à elle-même un
+piédestal.
+
+«Voilà une terrible mère!» pensa Brancas, mais déjà il n'avait plus
+d'yeux que pour Claudie, et l'arrivée d'un nouveau visiteur lui permit
+de la considérer à son aise. Ce visiteur était M. Audinet, secrétaire
+général de la préfecture, le propre fiancé de Mlle Bonsergent.
+
+Une figure plate, un nez de Kalmouk, un front large mais fuyant en
+arrière, une large bouche semblable à celle des batraciens, un Marat
+en cravate blanche, voilà la physionomie de M. Audinet, fils aîné du
+colonel Malaga. Les yeux étaient jaunes et fixes comme dans la race
+féline; tout annonçait chez lui l'intelligence, la ruse et une basse
+férocité.
+
+Il s'avança comme un chat, en faisant un détour, prit un fauteuil et
+s'assit en face de Brancas, en ayant soin de tourner le dos au jour.
+L'avocat, à sa vue, ressentit une impression pénible, et comme une
+secousse électrique. Il se souvint que c'était le mari désigné de
+Claudie et l'examina sans affectation.
+
+«Vous venez bien tard aujourd'hui, dit Mme Bonsergent au nouveau venu.
+
+--Madame, répondit-il d'un ton grave et doctoral, je ne connais que mon
+devoir. La vie est une série de devoirs à remplir. J'ai dû remplacer
+le préfet, qui fait sa tournée, et signer pour lui un certain nombre
+d'arrêtés.»
+
+En même temps il regarda Brancas d'un air qui n'ajouta rien aux
+dispositions amicales de celui-ci. Élodie s'en aperçut et se hâta de les
+présenter l'un à l'autre.
+
+«Monsieur Brancas, M. Audinet, secrétaire général de la préfecture et
+notre ami particulier.»
+
+Brancas s'inclina poliment, mais avec froideur.
+
+«Monsieur Audinet, M. Brancas, l'un des plus célèbres avocats du barreau
+de Paris.
+
+--Ah! c'est monsieur qui a eu le bonheur de vous sauver la vie, dit
+Audinet avec une feinte chaleur; monsieur, permettez-moi de vous en
+remercier particulièrement.»
+
+À ces mots, il se leva d'un air empressé et serra la main de Brancas.
+L'avocat s'aperçut que la main d'Audinet était froide et gluante comme
+la peau d'un serpent, ce qui est, pour les physiologistes, un signe
+de bassesse et d'hypocrisie. Il se hâta de retirer la sienne, sans
+affectation néanmoins; mais il fut blessé de l'air assuré dont Audinet
+paraissait prendre possession de Claudie.
+
+«Vous venez plaider la cause de M. Ripainsel? demanda le secrétaire
+général.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Vous avez beaucoup à faire pour gagner votre procès. Tout le monde est
+d'accord que le testament est tout à fait valable.
+
+--J'espère, dit l'avocat, prouver le contraire et forcer la communauté
+de P.... à une restitution.
+
+--Je sais, monsieur, reprit Audinet, qui parut prendre plaisir à irriter
+son interlocuteur, que rien n'est impossible à votre éloquence; mais je
+doute fort que le tribunal consente à dépouiller ces pauvres religieuses
+en faveur de votre client.»
+
+Le Parisien comprit la tactique d'Audinet, qui, d'instinct et sans le
+connaître, le traitait en ennemi. Il sentit que le secrétaire général
+voulait l'exciter à parler et le forcer à se découvrir, il para le coup.
+
+«Je craindrais d'ennuyer ces dames, répliqua-t-il, en exposant tous les
+moyens de droit dont je dispose; mais soyez sûr que l'évidence est
+pour mon client et qu'on dépouillera, comme vous dites, ces pauvres
+religieuses en sa faveur, si c'est être dépouillé que de restituer le
+bien d'autrui.»
+
+Ainsi finit la première escarmouche. Brancas sortit quelques minutes
+après, et eut le plaisir d'être invité par Mme Bonsergent à revenir tous
+les jours.
+
+Quand il fut parti:
+
+«Tout Parisien est un fat, dit Audinet. Celui-ci ne fait pas exception à
+la règle.
+
+--Et vous, monsieur, toute parole que vous dites est une méchanceté,
+interrompit vivement Claudie, d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant.
+En cette occasion vous ne faites pas, vous non plus, exception à la
+règle.
+
+--Claudie! s'écria Mme Bonsergent avec sévérité.
+
+--J'aime cette aimable franchise, dit Audinet. Il paraît que vous prenez
+grand intérêt à ce bel étranger?
+
+--Je me soucie de ce _bel étranger_ aussi peu que des pyramides
+d'Égypte; mais je n'aime pas que vous disiez devant moi du mal d'un
+homme qui nous a sauvé la vie.
+
+--Bah! dit Audinet, qui n'en ferait autant? Donner la main aux dames
+pour descendre de voiture, voilà qui est bien périlleux et bien
+difficile.»
+
+La dispute se prolongea encore quelque temps, mais il ne se dit plus
+rien qui mérite d'être rapporté.
+
+
+
+
+ IX
+
+
+Brancas, semblable au jeune Hippolyte, reprit tout pensif le chemin du
+château de son ami Ripainsel. Sa main sur son coursier laissait flotter
+les rênes, et le coursier en profita pour faire la route au petit pas,
+comme le sage bidet d'un curé de campagne. Le Parisien était ébloui de
+la beauté de Claudie.
+
+«Cette jeune fille est charmante, se disait-il, et Rita est bien
+imprudente de me la montrer à la veille de notre mariage. Elle n'est pas
+riche, c'est vrai, mais je plaiderai par nécessité au lieu de plaider
+par plaisir; voilà tout. Une fois la vie assurée, qu'importe qu'on ait
+deux, quatre, six ou dix chevaux? mener quatre chevaux à la fois est un
+plaisir de postillon.»
+
+Cette rêverie le mena très loin.
+
+«Parbleu! continua-t-il, je suis bien bon de m'inquiéter du ménage. Elle
+est à demi mariée; et si j'en crois la physionomie de cet Audinet, c'est
+un gaillard à ne pas lâcher prise aisément. Et Rita? et la députation?»
+
+Cette dernière réflexion le réveilla tout à fait. Il poussa son cheval
+au galop et arriva au château.
+
+Athanase l'attendait et lui dit en riant:
+
+«Eh bien! tu as vu cette petite sirène. Qu'en dis-tu?
+
+--Qu'elle est fort au-dessous de sa réputation, répondit l'avocat d'un
+air indifférent.
+
+--Peste! tu es difficile. Les Parisiennes t'ont gâté, à ce que je vois.
+
+--Moi! non. Mais Mme Bonsergent me paraît une provinciale très
+prétentieuse.
+
+--Bon! je te parle de la fille et non de la mère. Est-ce que les mères
+existent?
+
+--Quelquefois, à Paris surtout, où la beauté est si rare qu'on y supplée
+à force d'esprit, de tact et d'usage du monde. C'est un article du code
+féminin que les mères ont seule la parole. Par là, on évite les dangers
+que peut causer l'indiscrétion d'une fille trop sincère ou trop mal
+stylée. Bien des maris ont pris femme qui se seraient gardés du mariage
+comme de la peste s'ils avaient pu soupçonner ce que recouvrait ce
+silence pudique et mystérieux dont s'enveloppent toutes les filles d'Ève
+qui veulent faire une fin.
+
+--Sceptique malhonnête! Tu ne crois donc pas à la vertu des dames?
+
+--J'y crois si bien, que mon oncle va me faire épouser Mlle Oliveira
+avant que trois révolutions de la lune se soient accomplies.
+
+--Ainsi, quand je te demande ce que tu penses de Claudie, tu me réponds
+que sa mère est prétentieuse?
+
+--N'est-ce pas répondre clairement?»
+
+Ripainsel n'en put pas tirer autre chose; mais pendant toute la soirée
+le Parisien, sous divers prétextes, essaya d'obtenir toutes sortes de
+renseignements sur M. Bonsergent et sur sa femme.
+
+À la fin, Athanase appuya ses coudes sur la table, son menton dans ses
+mains, en regardant son ami dans les yeux:
+
+«Sais-tu, dit-il, quelle est la meilleure de toutes les définitions?
+
+--Je n'y ai jamais pensé, mais tu me feras plaisir de me l'apprendre.
+
+--C'est celle qui définit par le genre prochain et par la différence
+spécifique. Par exemple: l'homme est un animal raisonnable; c'est une
+définition, n'est-ce pas?
+
+--Oui, et même assez mauvaise, il me semble.
+
+--Je te l'abandonne. Elle est de Descartes, Malebranche, Leibnitz ou
+Cicéron, et n'en vaut pas mieux pour cela. Bonne ou mauvaise, c'est une
+définition.
+
+--Bien. Après?
+
+--L'homme est un animal; voilà le genre prochain. Ainsi, tu es un
+animal, Audinet est un animal.
+
+--Et toi?
+
+--Moi aussi, si tu veux. C'est par respect pour Audinet et pour toi que
+je n'osais me mettre en si bonne compagnie. Donc, l'homme est un animal,
+voilà le genre prochain; mais c'est un animal raisonnable, voilà la
+différence spécifique, celle qui distingue toi et moi de mon cheval et
+de mon chien.
+
+--Conclus.
+
+--Or, quel est l'objet d'une définition?
+
+--C'est de faire connaître la nature d'une chose.
+
+--Ami, viens sur mon coeur. Tu as très-bien répondu. On voit que tu
+connais à fond la logique de Port-Royal.
+
+--Achève donc, dit l'avocat. Au palais nous ne mettrions pas plus de
+temps à nous expliquer, et cependant nous parlons à l'heure.
+
+--Prends patience, avocat. Tiens, voici des noisettes pour tuer le
+temps, et du vin de Vouvray pour digérer les noisettes. Je veux dire
+que depuis une heure tu cherches, sans en avoir l'air, à obtenir une
+définition passable de la belle Claudie.
+
+--Moi!
+
+--Oh! ne t'en défends pas. Elle en vaut la peine, et si je n'avais pas
+contre les femmes poétiques une antipathie de naissance, je saurais à
+quoi m'en tenir sur son compte.
+
+--Et que ferais-je d'une définition?
+
+--Je n'en sais rien, mais tu la cherches. Tu connais déjà son père et
+sa mère, c'est-à-dire le genre prochain; quant à son esprit et à
+son caractère, c'est-à-dire à la différence spécifique, personne à
+Vieilleville ne peut la deviner. C'est à toi de la chercher.»
+
+Le Parisien étendit les bras en bâillant.
+
+«Bâiller au nez des gens n'est pas poli, continua l'impitoyable
+Athanase; mais je te pardonne. Au reste, cela ne te sauvera pas de mes
+conseils. Va dormir.»
+
+Le lendemain, dès neuf heures du matin, le major Bonsergent se présenta
+au château. Brancas, un peu étonné d'une visite si matinale, conduisit
+le major dans le parc.
+
+«Je vois, dit Bonsergent qu'on ne se lève pas de bonne heure à Paris.
+Pour moi, je suis sur pied depuis quatre heures du matin. C'est
+une bonne habitude, saine au corps et à l'esprit.... Voilà de beaux
+espaliers.
+
+--Oui, ce jardin est magnifique, répliqua l'avocat.
+
+--Par saint Christophe! dit Athanase qui parut en robe de chambre et
+qui vint rejoindre les deux promeneurs, croyez-vous, major, être le
+seul jardinier du pays? Voyez-moi ces pêchers, je vous prie! Quel est
+celui-ci aux feuilles longues, aiguës et dentées, aux fleurs petites et
+d'un ronge vif?
+
+--C'est la _Chevreuse hâtive_.
+
+--Et cet autre aux feuilles planes et étroites, aux fleurs petites et
+d'un rose pâle?
+
+--Parbleu! c'est le pêcher de Troyes. Un enfant vous le dirait comme
+moi.
+
+--Ma foi dit Brancas, qui voulut gagner les bonnes grâces du père de
+Claudie, je vous admire, moi qui ne sais même pas ce que c'est que la
+greffe.
+
+--Ce n'est pas faute de connaître les greffiers, répliqua le major.
+
+--Ah! ah! ah! dit Athanase en riant aux éclats, le calembour est joli.
+
+--Euh! dit modestement le major.
+
+--Ne dites pas, euh! Il est charmant.
+
+--Vous êtes trop bon, reprit Bonsergent.
+
+--Je ne suis pas trop bon. Je dis ce que je pense. Voilà un calembour
+sans pareil.
+
+--Ma foi, si vous le voulez absolument....
+
+--Je le veux! Tenez, major, vous savez si je tiens à mon vin de
+Clos-Vougeot. J'en ai douze bouteilles dans ma cave, et qui datent de
+1811. C'est un titre de noblesse, cela. Eh bien, je donnerais tout
+mon Clos-Vougeot pour le mot que vous venez de dire. La greffe! les
+greffiers! Parole d'honneur, c'est ravissant! Vous avez enlevé le mot à
+la pointe de la langue, comme autrefois vous enleviez les Autrichiens à
+la pointe de la baïonnette.
+
+--Hum! hum! dit Bonsergent, que tant d'éloges mettaient en défiance, si
+nous parlions d'autre chose, qu'en dites-vous?
+
+--Comme il vous plaira.
+
+--Mais non! dit Brancas, revenons à la greffe, et enseignez-moi, je vous
+prie, monsieur, le grand art de greffer.
+
+--On ne greffe donc pas à Paris?
+
+--Pas beaucoup, répondit l'avocat.
+
+--Eh! à quoi peut-on passer le temps, grand Dieu!
+
+--Ma foi, je n'en sais rien, on parle, on crie, on vend, on achète, on
+fabrique, on imprime, on gouverne, on boit, on mange, on dort et l'on va
+au Père-Lachaise sans savoir pourquoi, ni comment.
+
+--Oh! ce n'est pas toute la vie de Paris, je pense?
+
+--Peu s'en faut. Vous entendrez dire quelquefois qu'il s'y fait des
+révolutions. C'est la querelle des gens qui impriment et des gens qui
+jugent, qui sabrent et qui gouvernent: grand procès plusieurs fois
+plaidé et qui n'est pas encore décidé. Les gens qui impriment disent
+pis que pendre des gens qui gouvernent: les gens qui gouvernent, de leur
+côté, mettent en prison et à l'amende ceux qui impriment, et les gens
+qui sabrent, et qui sont tout à fait impartiaux entre les uns et les
+autres, font pencher la balance tantôt d'un côté et tantôt de l'autre,
+suivant qu'il leur plaît ou qu'il plaît aux spectateurs.
+
+--De sorte qu'il reste très peu de temps aux Parisiens pour greffer?
+
+--Vous l'avez dit.
+
+--Eh bien, monsieur, je vais, si cela vous fait plaisir, vous donner une
+première leçon.
+
+--Avant toute chose, interrompit Athanase, ne ferions-nous pas bien de
+déjeuner? Qu'en dites-vous major? J'ai reçu de la Rochelle, ce matin,
+une langouste dont vous me direz des nouvelles.
+
+--Une langouste, ô ciel! s'écria Bonsergent.
+
+--Bon! c'est convenu, dit Athanase, et je vais faire mettre votre
+couvert. Vous, cependant, enseignez à ce jeune homme cette science
+admirable où le père Hardy lui-même oserait à peine vous tenir tête. Je
+vous le confie. Faites-lui goûter les plaisirs purs et innocents de la
+campagne.»
+
+À ces mots il s'esquiva, laissant Brancas aux mains du major.
+
+«Répondez, je vous prie, comme au catéchisme, dit Bonsergent. Qu'est-ce
+que la greffe?... Vous vous taisez! Quoi! vous ne savez même pas que la
+greffe est l'art de changer un sauvageon en arbre d'espèce cultivée?
+
+--Oui, j'en ai entendu quelque chose, dit Brancas.
+
+--Entendu quelque chose! Oh! ces Parisiens, on ne peut pas se faire
+une idée de leur ignorance! Sachez donc, mon cher monsieur, que la
+reproduction des végétaux ne diffère pas sensiblement de celle des
+animaux, et qu'on peut croiser entre elles les races de rosiers, de
+pêchers, de pommiers, tout comme on croise un basset avec un lévrier, et
+une brebis mérinos avec un bélier dishley. Vous comprenez, je pense.
+
+--Parfaitement. Il me semble même que le monde, bien que composé d'un
+nombre infini d'espèces d'animaux, est soumis néanmoins à un très-petit
+nombre de lois générales, et peut-être oserais-je en conclure que ces
+lois, déjà si peu nombreuses, se confondront toutes, quand la science
+sera plus avancée, en une seule: l'_attraction_, dont la formule et les
+divers modes sont encore inconnus.»
+
+La profondeur de cette hypothèse étonna le major. Ce vieux soldat,
+usé dans les batailles, avait passé la plus grande partie de sa vie à
+observer de petits faits sans en chercher les causes. Une pomme, pour
+lui, était une pomme, c'est-à-dire un fruit de couleur verte, jaune
+ou rouge, de forme sphérique, aplati sur son axe, creusé à sa base,
+et propre à faire du sirop ou de la marmelade. Il n'en demandait pas
+davantage. Cependant, il ne se laissa pas déconcerter, et continua en
+ces termes:
+
+«Combien comptez-vous d'espèces de greffe?
+
+--J'allais vous le demander, dit le Parisien.
+
+--Ah! jeune homme, vous irez loin, c'est moi qui vous le dis.
+
+--J'en accepte l'augure.
+
+--Oui, vous irez loin. Vous savez écouter, vous, et respecter la
+vieillesse. Votre ami n'est qu'un étourdi, incapable de soutenir
+pendant dix minutes une conversation sérieuse. Ce n'est pas lui qui
+s'informerait du nombre des greffes ou de leurs différences. Ce n'est
+pas lui qui...
+
+--Eh bien! eh bien! s'écria Athanase qui reparut au détour d'une allée,
+on dit du mal de moi dans ce pays. Est-ce vous, mon cher major? Vous
+dites que je suis un ignorant?
+
+--Oui, oui quelque chose de cela, répliqua Bonsergent.
+
+--En vérité! Et si je vous disais, moi, qu'il y a quatre sortes de
+greffes: la greffe par approches, la greffe par scions, la greffe par
+gemmes, et la greffe herbacée; que la première est celle qui..., la
+seconde, celle que..., la troisième, celle dont..., et la quatrième,
+celle à laquelle..., que répondriez-vous major? Me traiteriez-vous
+encore d'ignare et d'homme insensible aux beautés de la nature?
+
+--J'avoue, dit Bonsergent en souriant, que vous dépassez toutes mes
+espérances et que je vous croyais moins fort.
+
+--Ne faites plus de jugement téméraire, et venez boire avec moi à la
+santé de la vieille garde, la _vieille des vieilles_, celle qui n'a
+jamais reculé ni devant les canons de l'Europe, ni devant un verre de
+bon vin. Par file à droite; en avant, marche! Brancas a bien le temps
+d'apprendre à remuer une brouette.»
+
+Le major et le Parisien suivirent Athanase; et la conversation prit un
+autre cours. Vers la fin du repas:
+
+«Goûtez-moi ce vin-là, major, dit Ripainsel en débouchant une bouteille
+de vin de Champagne, et dites-moi si ce n'est pas un malheur public que
+d'en laisser boire aux Anglais?
+
+--Pourquoi aux Anglais plutôt qu'aux Chinois? demanda Bonsergent.
+
+--Parce qu'ils ont gardé Napoléon à Sainte-Hélène. Eh! quoi, major,
+votre coeur ne saigne pas à ce souvenir?
+
+--Oui, assez.
+
+--Comment! assez! Il devait saigner trop! et ce ne serait pas encore
+assez! Pensez donc à tout ce qu'a souffert le grand homme! et vous
+répéterez avec moi.
+
+ Jamais, jamais en France,
+ Jamais l'Anglais ne régnera!
+
+Et ne boira notre vin de Champagne.
+
+--Pour moi, dit Brancas, je suis toujours étonné de la stupidité des
+gouvernants.
+
+--Pas moi! interrompit Athanase. Qui est-ce qui gouverne? Les députés.
+Que font les députés? répondez, major.
+
+--Ils représentent les électeurs.
+
+--Très-bien. Or, celui qui représente doit représenter à un degré
+suprême ceux qui l'ont choisi pour les représenter.
+
+--C'est clair, dit Bonsergent.
+
+--Or, les électeurs sont idiots. C'est un aphorisme qui ne souffre pas
+un pli, n'est-ce pas, Brancas?
+
+--Euh! euh! dit l'avocat.
+
+--Bon! c'est à cause de M. Bonsergent que tu fais la petite bouche. Eh!
+tu sais bien que les personnes présentes sont toujours exceptées. Toi,
+le major et moi, nous avons du génie. Le reste est sans cervelle. Est-ce
+vrai, oui ou non?
+
+--Il en est quelque chose, dit Brancas en riant.
+
+--Parfait. Suivez bien mon raisonnement, et d'abord tendez vos verres.
+Un verre vide me donne du vague à l'âme.
+
+--Plus près des bords! dit Bonsergent en avançant son verre.
+
+--Bien parlé, major! Sur ma parole vous étiez né orateur, mais vous avez
+échoué par la jalousie de Napoléon, qui n'aimait pas les bavards.... Où
+donc en étais-je!
+
+--Tu disais, dit Brancas, que les représentants doivent, pour bien
+faire, représenter à un degré suprême les représentés; c'est-à-dire, je
+suppose, que le député des bossus doit être bossu, et celui des boiteux,
+brancroche.
+
+--Oui, c'est cela. J'ai ajouté que tous les électeurs sont idiots.
+
+--Même ceux qui ont voté pour toi aux dernières élections?
+
+--Ceux-là, surtout. Tire maintenant la conclusion.
+
+--C'est facile. L'électeur est idiot, donc le député est idiot; mais que
+dire de celui qui, n'ayant pas été trouvé assez idiot pour obtenir au
+premier scrutin, les suffrages de ces idiots, s'occupe de les mériter?
+
+--Mon cher ami, dit Athanase, je respecte la logique. C'est l'art de
+dire de grandes sottises qu'on aurait de la peine à trouver sans elle.
+Ne pousse pas trop loin cet art admirable. Maintenant je reviens à nos
+moutons. Tu étais étonné de la stupidité de nos gouvernants. À propos de
+quoi, je te prie?
+
+--À propos du vin de Champagne.
+
+--Qu'y a-t-il de commun entre le vin de Champagne et le gouvernement?
+
+--Tu vas voir. Connais-tu l'économie politique?
+
+--Oui, de réputation. Et toi?
+
+--Intimement. Sais-tu ce que c'est qu'exporter?
+
+--C'est, je crois, porter son vin, son boeuf ou son drap chez le voisin,
+et lui en faire présent moyennant beaucoup d'argent.
+
+--Très-bien. Tu parles comme un dictionnaire de Guillaumin. Et importer?
+
+--C'est faire le contraire.
+
+--De mieux en mieux. Lequel est préférable, je te prie?... Major, ne le
+soufflez pas.
+
+--Ma foi, dit Athanase, je suis de ton avis.
+
+--De mon avis?
+
+--De celui que tu vas émettre.... Major, le café est-il assez chaud?...
+Va toujours, je t'écoute.
+
+--Quand tu as soif, dit Brancas, aimes-tu mieux donner ton vin à un
+autre et prendre son argent, ou donner ton argent et prendre son vin?
+
+--J'aime mieux boire, répondit Athanase. Et vous, major?
+
+--Moi aussi, répliqua Bonsergent.
+
+--Eh bien, reprit l'avocat, nos gouvernants font justement le contraire.
+Non seulement ils donnent notre vin pour recevoir de l'argent et nous
+laissent mourir de soif, mais encore ils donnent une prime à ceux qui
+nous enlèvent notre vin et qui le portent aux Anglais. Est-ce juste,
+cela?
+
+--C'est inique, dit Bonsergent.
+
+--C'est vexatoire, dit Ripainsel.
+
+--Aussi, continua Brancas, que font les Anglais?
+
+--Je ne veux pas le savoir, dit Athanase.
+
+--Que font les Anglais? répéta Brancas. Mes gaillards, qui sont
+rusés....
+
+--Ce sont des brigands, interrompit le major.
+
+--Et qui voient que notre vin nous gêne....
+
+--Il ne nous gêne pas, dit Athanase.
+
+ Vive le vin,
+ Vive ce jus divin...
+
+--Mes gaillards, continua Brancas sans se soucier d'être écouté, font
+les dégoûtés. Ils font des façons pour recevoir nos barriques. Ils se
+font payer des droits d'entrée....
+
+--Auras-tu bientôt fini ton histoire? dit Ripainsel.
+
+--Dans deux minutes.
+
+--Allons, dit Athanase en offrant des cigares à ses hôtes, ne vous
+impatientez pas trop, mon cher major, et laissez parler ce bavard.
+Songez que Napoléon en a bien vu d'autres, à Sainte-Hélène.
+
+--Ma conclusion, dit Brancas, c'est qu'au lieu de payer une prime à ceux
+qui nous enlèvent notre vin, nous devrions mettre sur leur dos tous les
+impôts. De deux choses l'une: ou les Anglais ont besoin de notre vin,
+et ils le payeront aussi cher qu'il nous plaira; ou ils sont trop ladres
+pour le payer, et c'est nous qui le boirons.
+
+--_Amen_, dit le major. Et maintenant, messieurs, permettez-moi de vous
+inviter à dîner chez moi mardi prochain. C'était le but de ma visite.»
+
+Les trois convives, animés par le vin allèrent se promener dans le
+parc et se séparèrent quelques heures après, fort contents les uns des
+autres, particulièrement M. Bonsergent qu'émerveillait la docilité du
+Parisien.
+
+Entre nous, le père d'une jolie fille est rarement ennuyeux.
+
+
+
+
+ X
+
+
+Le mardi suivant, après dîner, Athanase Ripainsel, Brancas, le colonel
+Malaga, son fils Audinet et trois notables de Vieilleville goûtaient le
+frais dans le jardin du major Bonsergent, et parlaient politique selon
+l'usage.
+
+«Que pensez-vous d'Abd-el-Kader? demanda le Parisien à Audinet.
+
+--Abd-el-Kader n'a pas dit son dernier mot,» répondit le secrétaire
+général.
+
+Tous les assistants furent frappés de la profondeur de cette réponse.
+
+«Vous croyez que le père Bugeaud n'en viendra pas à bout?
+
+--On ne sait pas jusqu'où Bugeaud peut aller!» répliqua Audinet d'un air
+sombre.
+
+Les trois notables se regardèrent en souriant. Ce sourire signifiait
+clairement:
+
+«Quel homme?»
+
+Le peuple français étant de tous les peuples le moins porté à faire
+des sentences, est aussi celui qui les respecte le plus. Avec
+quelques sentences et un habit noir, le premier venu peut se faire une
+réputation. Le secrétaire général, médiocre, du reste, en toute autre
+chose, avait eu le génie de comprendre la bêtise publique et de la faire
+servir à son profit. Les sentences, d'où il tirait toute son autorité,
+avaient l'antiquité, mais non pas la gaieté des proverbes de Sancho
+Pança. Il s'était acquis par là, dans Vieilleville, une réputation que
+Siéyès et Montesquieu lui auraient enviée.
+
+Le Parisien, ennemi des sentences, et d'ailleurs mal disposé pour le
+fiancé de Claudie, tourna le dos à Audinet et, par une manoeuvre
+habile, alla se placer auprès de Mlle Bonsergent. De son côté, Athanase
+Ripainsel offrit son bras à la mère de Claudie et les deux couples, à
+quelque distance l'un de l'autre, allèrent se promener dans la partie la
+plus reculée du jardin.
+
+«Voilà un beau bracelet! dit l'avocat en regardant le bras blanc et nu
+de la belle Claudie.
+
+--C'est celui que vous m'avez apporté, répondit-elle. Rita ne fait pas
+les choses à demi.
+
+--C'est le présent de Mlle Oliveira? Il est d'un goût et d'un travail
+exquis. Vous la connaissez depuis longtemps, mademoiselle?
+
+--Depuis l'enfance. Nous avons récité ensemble la grammaire française
+de Noël et Chapsal. C'est un lien que rien ne peut rompre. N'est-ce pas
+qu'elle est bien belle?
+
+--Oui, dit Brancas un peu embarrassé, elle est fort aimable.
+
+--Fort aimable! Vous ne l'avez donc pas regardée? Le préfet de
+Vieilleville a fait des vers en son honneur.
+
+--Oh! c'est une raison sans réplique. Un préfet!
+
+--Monsieur, dit Claudie en faisant une petite moue fort agréable, je
+vois bien que vous me prenez pour une provinciale qu'éblouit l'habit
+doré d'un préfet; mais vous vous trompez.
+
+--Oh! mademoiselle! pouvez-vous croire!
+
+--Apprenez, monsieur, que je ne me soucie nullement des préfets.
+
+--Celui de Vieilleville est-il marié?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Ah! Et il fait des vers?
+
+--Oui, monsieur, pour mes amies.
+
+--Et il n'en fait pas pour vous?
+
+--Je n'en sais rien, mais j'espère que non.
+
+--Pourquoi non?
+
+--Parce que j'aime mieux la prose.
+
+--Est-ce la poésie que vous haïssez, ou le poëte?
+
+--Ni l'un ni l'autre. Je les regarde tous deux avec la même
+indifférence.
+
+--Mademoiselle, dit Brancas, voulez-vous me permettre une question?
+
+--Je permets.
+
+--M. le secrétaire général de la préfecture fait-il aussi des vers?
+
+--Je l'ignore; mais vous pouvez le lui demander.
+
+--Oui, je le sais bien, mais je n'ose pas; il est si imposant!
+
+--N'est-ce pas? dit Claudie. On dirait qu'il demande la tête des gens à
+qui il parle. Il porte en lui des sentences comme un pommier porte des
+pommes. C'est lui je crois, qui a dit que la vapeur ira plus loin qu'on
+ne pense.
+
+--Diable! a-t-il mis sa tête dans ses mains pour trouver cette pensée?
+
+--Probablement.
+
+--J'ai peur que vous ne vous ennuyiez beaucoup.
+
+--Pourquoi, monsieur, s'il vous plaît?
+
+--Parce qu'il a l'air bien ennuyeux.
+
+--Eh bien, après?
+
+--Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Brancas en feignant d'hésiter, je
+viole peut-être un secret de famille.
+
+--Quel secret de famille?
+
+--Oh! rien. Je ne veux pas pousser plus loin l'indiscrétion.
+
+--Poussez-la jusqu'au bout, monsieur, et dites-moi, je vous prie, le
+fameux secret que tout le monde paraît connaître, excepté moi.
+
+--Vous le voulez?
+
+--Je le veux.
+
+--Vous n'en serez pas fâchée?
+
+--Je vous l'ordonne.
+
+--Eh bien! le bruit court que vous allez épouser M. le secrétaire
+général.»
+
+Claudie rougit.
+
+«Je l'ignorais, dit-elle.
+
+--En vérité! Voyez à quoi l'on est exposé. Et vous êtes bien sûre de ne
+pas avoir donné votre consentement?»
+
+Elle fit un geste d'impatience.
+
+«On ne me l'a pas demandé, dit-elle.
+
+--Et si l'on vous le demandait?
+
+--Monsieur, vous êtes bien curieux.
+
+--Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Brancas en s'excusant, d'oser
+m'intéresser si vivement au sort d'une personne....
+
+--À qui vous avez sauvé la vie, interrompit-elle vivement.
+
+--Ce n'est pas ce que je voulais dire.
+
+--Oh! dites, monsieur, je ne suis pas ingrate, et je sais tout ce que je
+vous dois.
+
+--Ainsi, vous n'êtes pas mariée?
+
+--Non, non, mille fois non!
+
+--Eh bien! mademoiselle, j'en suis personnellement ravi.
+
+--Plaît-il, monsieur? dit-elle avec quelque hauteur.
+
+--Oui, mademoiselle, reprit gaiement l'avocat, tant que vous ne serez
+ni mariée, ni près de l'être, il me sera permis, je crois, de vous dire
+combien vous êtes belle.
+
+--Monsieur, dit Claudie d'un air réservé, voyez-vous ceci?
+
+--Votre bras, mademoiselle? il est plus beau que le marbre.
+
+--Ce n'est pas mon bras que je vous prie de regarder, c'est mon
+bracelet.
+
+--C'est un chef-d'oeuvre, nous l'avons déjà dit. _Remember_.
+
+--Oui, justement. Que veut dire ce mot?
+
+--_Souviens-toi_.
+
+--Vous traduisez à merveille.
+
+--Eh bien, monsieur, souvenez-vous.
+
+--De quoi?
+
+--De la fidélité que vous devez à Rita.»
+
+Le Parisien se mordit les lèvres.
+
+«Je ne dois rien à personne, dit-il.
+
+--Vraiment! Vous n'êtes pas fiancés?
+
+--Pas le moins du monde. Mon oncle, conseiller d'État, m'a présenté chez
+M. Oliveira, où j'ai eu l'honneur de causer une seule fois avec Mlle
+Rita.
+
+--Rien de plus?
+
+--Rien de plus.
+
+--Que signifie donc la lettre de Rita?
+
+--Mlle Rita vous a écrit?
+
+--Une longue lettre où il est fort question de vous.
+
+--Je ne me croyais pas si heureux, dit Brancas en souriant.
+
+--Oh! ne vous enorgueillissez pas trop, monsieur. Il est vrai qu'il
+est fort question de vous, mais je n'ai pas dit que la lettre fît votre
+éloge.
+
+--Tant pis. Et que dit Mlle Rita de son serviteur?
+
+--C'est un mystère.
+
+--Bon! les mystères sont faits pour être dévoilés.
+
+--Oui, les mystères diplomatiques; mais celui-là?
+
+--C'est donc un mystère bien mystérieux?
+
+--Un mystère mystérieux; c'est cela même. Vous avez trouvé le mot.
+
+--Au nom du ciel, mademoiselle, dites-moi la première syllabe du secret.
+Je tâcherai de deviner le reste.
+
+--Mais, monsieur, dit Claudie, pour un homme qui n'a vu Rita qu'une
+fois, et qui ne lui doit aucune fidélité, vous êtes bien curieux, ce me
+semble?
+
+--Oh! mademoiselle, répliqua Brancas, pouvez-vous ainsi méconnaître la
+pureté de mes intentions? Si je veux connaître ce secret, c'est pour
+vous aider à le porter.
+
+--Je le porterai bien toute seule.
+
+--À deux, il sera mieux gardé.
+
+--Avez-vous lu le Coran? demanda Claudie.
+
+--Jamais. Et vous?
+
+--Pas davantage. C'est égal. Ouvrez-le. Verset 24, chapitre.... Ah! j'ai
+oublié le chapitre. Au reste, peu importe. Vous y verrez cette belle
+sentence:
+
+«Si tu veux qu'on garde ton secret, garde-le toi-même.»
+
+Au même moment, M. Audinet parut au bout de l'allée et se dirigea vers
+les jeunes gens.
+
+«Mademoiselle, dit Brancas, je vous quitte; mais s'il est permis de
+vous parler sans porter atteinte aux droits de M. le secrétaire général,
+j'ose me dire, non le plus ancien, mais le plus passionné de vos amis.
+
+--_Remember_! lui dit tout bas Claudie avec une menace pleine de
+coquetterie. Je le dirai à Rita. La politique vous occupe donc beaucoup,
+monsieur Audinet?» continua-t-elle en s'adressant au nouveau venu.
+
+Audinet voulut sourire et fit une laide grimace.
+
+«Qui s'occupe aujourd'hui de politique? répondit-il. La politique est
+encore dans l'enfance, comme la chimie.
+
+--Raison de plus, dit Brancas pour chercher la formule.
+
+--Les ressources de la science sont innombrables, mais il faut laisser
+la science aux savants; il faut relever l'autorité.
+
+--L'autorité de qui? demanda le Parisien. L'autorité des hommes, ou
+l'autorité des lois?
+
+--Ni l'une ni l'autre. C'est le principe d'autorité qu'il faut relever.
+
+--Hum! ceci n'est pas clair, dit Brancas.
+
+--Ni amusant, ajouta Claudie. Monsieur Audinet, voyez donc ce bracelet,
+je vous prie.
+
+--Je le vois.
+
+--Comment le trouvez-vous?
+
+--Trop moderne. Le beau, c'est l'antique.
+
+--Et ce que nous faisons aujourd'hui ne vaut rien? demanda Brancas.
+
+--Rien ou peu de chose, répliqua Audinet.
+
+--Et dans dix siècles, ajouta Claudie, on s'arrachera nos moindres
+brimborions? Voilà qui est bien encourageant pour nos artistes.
+
+--Les artistes meurent; l'art est immortel, dit Audinet d'un ton
+solennel.
+
+--Ma foi, monsieur, reprit Brancas, j'ai grande envie de dire de la
+science ce que vous disiez tout à l'heure d'Abd-el-Kader, qu'elle n'a
+pas dit son dernier mot.»
+
+Audinet lui lança un regard plein de haine. Heureusement pour la paix
+publique, le major Bonsergent et ses hôtes s'avançaient à la rencontre
+de Claudie.
+
+«Eh bien! messieurs, dit le major, vous laissez les vieilles
+perruques ensemble, et vous vous cachez dans les petits coins avec les
+demoiselles? Que disiez-vous tout à l'heure de si intéressant? Audinet
+paraît tout ému.
+
+--M. Audinet parlait de relever le principe d'autorité, répondit
+Brancas.
+
+--Bigre! dit le major. Cet Audinet n'en fait jamais d'autres. Tu ne sais
+donc pas, camarade, ajouta-t-il en lui mettant familièrement la main sur
+l'épaule, qu'il n'y a rien de plus malsain après un bon dîner. Et toi,
+Claudie, que dis-tu de l'autorité?
+
+--De l'autorité des préfets?
+
+--Oui.
+
+--Je n'en pense rien.
+
+--Et de celle de leurs secrétaires généraux?
+
+--Pas davantage.
+
+--Et de celle des parents sur leurs enfants?
+
+--Qu'elle est contre nature.
+
+--Et de celle des enfants sur leurs parents?
+
+--Qu'il n'est rien de plus beau.
+
+--Admirablement parlé, ma chère enfant. Voilà justement l'opinion des
+préfets sur leur propre autorité. Juge si leurs administrés doivent
+être contents. Laissons cela, et venez ici, monsieur le Parisien.
+Nous allons, si vous le voulez bien, reprendre notre petite leçon
+d'horticulture.»
+
+Il fallut quitter Claudie et suivre le major. Brancas, faisant contre
+mauvaise fortune bon coeur, suivit tristement son professeur. La jeune
+fille et le secrétaire général restèrent seuls. Il y eut un moment de
+silence. Chacun d'eux sentait l'approche d'une crise.
+
+Audinet n'était pas un amoureux vulgaire. La beauté de Claudie,
+qui était vraiment ravissante, le fascinait, son esprit hautain lui
+plaisait, l'orgueil de la jeune fille était une garantie de sa vertu, et
+l'ambitieux voyait en elle un instrument nécessaire à sa fortune. Il est
+tant de femmes qui gênent leurs maris au lieu de les seconder!
+
+Le secrétaire général regarda Brancas que le major emmenait et dit à
+Claudie:
+
+«Je ne sais pourquoi ce monsieur me déplaît.
+
+--Je le sais bien, moi, répondit-elle.
+
+--Dites-le-moi.
+
+--Parce que vous êtes malveillant.
+
+--Qui? moi!
+
+--Oui, vous!... Qui aimez-vous, hors vous-même?
+
+--Tout le monde et vous en particulier, mademoiselle.
+
+--Je vous suis bien obligée.
+
+--Oh! très-peu! dit galamment Audinet. Cet amour est si involontaire!
+
+--C'est donc de l'amour?
+
+--Vous le savez bien, cruelle!
+
+--Moi je ne m'en doutais pas, je vous jure. À quoi reconnaît-on l'amour,
+s'il vous plaît?
+
+--Claudie! s'écria Audinet.
+
+--Monsieur! reprit-elle.
+
+--Je vous aime, votre père le sait et l'approuve; le mien vous regarde
+déjà comme sa fille; voulez-vous être ma femme?»
+
+Claudie garda le silence.
+
+«Vous ne répondez pas?
+
+--Puis-je répondre? répliqua la jeune fille. Vous me tirez une
+déclaration à brûle-pourpoint, comme un coup de pistolet, et vous voulez
+qu'on vous réponde dans la même minute. Cela n'est pas raisonnable.
+Laissez aux gens le temps de réfléchir.
+
+--Est-ce qu'on réfléchit quand on aime?
+
+--Oui, mais quand on n'aime pas?
+
+--Qui vous aimera, Claudie, si ce n'est moi?
+
+--Mon Dieu! je vous crois; mais prenez patience et laissez-moi consulter
+ma mère.
+
+--Votre mère y consent.
+
+--Eh bien, laissez-moi me consulter moi-même.»
+
+Il y eut un instant de silence. Claudie, qui n'aimait pas Audinet, ne
+se hâtait pas de se prononcer et ne voulait ni l'encourager ni le
+décourager. Celui-ci, de son côté, réfléchissait, et commençait à
+soupçonner Brancas de n'être pas étranger à cette résistance inattendue.
+La situation devenait très-embarrassante. Tout à coup Audinet rompit le
+silence.
+
+«Avez-vous remarqué la figure de cet avocat? dit-il.
+
+--Non.
+
+--Sa physionomie est effrayante.
+
+--Effrayante! et pourquoi?
+
+--Elle annonce un naturel pervers.
+
+--Tant pis, car c'est un assez joli garçon. Est-ce que vous êtes
+physiologiste, par hasard?
+
+--Je le suis.
+
+--Et la physiologie dénonce sa perversité?
+
+--Elle la dénonce, dit gravement Audinet.
+
+--À quoi le voyez-vous?
+
+--C'est le secret de la science.
+
+--Mystère incompréhensible! dit Claudie en riant. Vous me faites frémir.
+
+--Vous riez!
+
+--Oui, j'ai l'audace de rire.
+
+--Avez-vous vu Lacenaire, mademoiselle?
+
+--Lacenaire? non, jamais.
+
+--Eh bien! regardez cet avocat; c'est son vivant portrait.
+
+--Je remarque, dit Claudie, que tous ceux qui vous déplaisent
+ressemblent soit à Lacenaire, soit à Castaing, soit à Papavoine, soit à
+quelque autre aimable brigand.
+
+--Quel intérêt aurais-je à le décrier?
+
+--Je ne sais; mais, du premier coup, le comparer à Lacenaire, c'est bien
+fort!
+
+--Je n'ai pas dit que ce fût un scélérat.
+
+--Non, mais vous dites que c'est le vivant portrait de Lacenaire. De là
+à dire qu'il a tué son père et sa mère, la distance n'est pas grande.
+Défaites-vous, mon cher monsieur, si vous voulez me faire plaisir, de
+cette mauvaise habitude de médire du prochain.
+
+--Que vient-il faire ici? demanda Audinet irrité de ce petit sermon.
+
+--Qui? _Il_.
+
+--Votre avocat.
+
+--Mon avocat, puisqu'il vous plaît de l'appeler ainsi, vient voir mon
+père à qui il a eu le bonheur de rendre service en sauvant la vie de
+sa femme et de sa fille. Permettez-moi de vous quitter un instant. Ces
+messieurs prennent leurs chapeaux et vont partir.»
+
+Audinet resta seul et de fort mauvaise humeur. Claudie arriva assez à
+temps pour entendre les dernières paroles du major à Brancas.
+
+«C'est en pleine terre, disait Bonsergent.
+
+--À la fin d'avril, répliquait le Parisien.
+
+--Oui ou bien au commencement de mai, dans des trous.
+
+--De quel diamètre?
+
+--De cinquante centimètres.
+
+--À quelle distance l'un de l'autre?
+
+--Entre quarante et quatre-vingt-dix centimètres.
+
+--De quoi parlez-vous? demanda Claudie.
+
+--Du melon, mademoiselle, répondit Brancas. Le melon, _melon cucumis_,
+genre concombre, famille des cucurbitacées, est l'ami de l'homme.
+
+--Et l'homme est l'ami du melon, répliqua Bonsergent. Prenez-moi un bon
+cantalop, semez-moi ses graines dans des pots remplis de bon fumier,
+recouvrez-moi cela d'une terre meuble, c'est-à-dire labourée, pétrie,
+concassée avec soin, arrosez-moi le tout, couvrez-le d'une cloche pour
+le garantir du soleil, et vous m'en direz des nouvelles.
+
+--Mademoiselle, dit Brancas, monsieur votre père est un puits de
+science.
+
+--Puisez toujours, jeune homme, répliqua Bonsergent, et ne craignez pas
+de tarir la source.»
+
+À ces mots, Ripainsel et le Parisien prirent congé de leurs hôtes, et
+montèrent dans un tilbury que conduisait Athanase. Brancas était plongé
+dans une profonde rêverie.
+
+«Il faut avouer, dit Ripainsel, que j'étais né pour jouer les rôles de
+confidents.
+
+--Aimerais-tu mieux jouer les tyrans que les confidents?
+
+--Les tyrans, non; mais les jeunes-premiers.
+
+--Qui t'en empêche?
+
+--Toi, parbleu! qui me jettes Mme Bonsergent sur les bras, et qui prends
+la fuite.
+
+--La conversation a dû être intéressante?
+
+--D'un intérêt palpitant, comme disent les réclames. Élodie m'a raconté
+ses malheurs.
+
+--Pauvre femme!
+
+--Oh! oui, pauvre femme! C'est un récit à faire dresser les cheveux sur
+la tête.
+
+--Bon! Rien n'est plus agréable que de sentir ses cheveux se dresser en
+bonne compagnie. C'est marque qu'on n'est pas chauve. La lune sort des
+nuages et éclaire la vallée sombre. Voici de bons cigares, le cheval
+va de lui-même et connaît sa route. Tout se tait, c'est à peine si
+l'on entend cette délicieuse harmonie des sphères qui faisait pâmer
+Pythagore. Commence ton récit; j'écoute.
+
+--Tu sauras d'abord, dit Athanase, qu'Élodie est d'illustre naissance.
+
+--Je m'en doutais.
+
+--Son père, qui fut chapelier, avait l'âme d'un roi.
+
+--D'un roi en fonctions ou d'un roi détrôné? Les rois détrônés sont
+ordinairement de fort méchante humeur.
+
+--Il avait l'âme d'un très-grand roi, une âme noble et belle. Sa
+mère....
+
+--La mère du roi?
+
+--Non. La mère d'Élodie, belle comme Vénus, sage comme Minerve, poétique
+comme Apollon....
+
+--.... Filait comme Arachné?
+
+--Non c'était une médiocre fileuse, mais une parleuse de premier ordre.
+
+--Tant pis. La soupe ne devait pas être bonne.
+
+--Que parles-tu de soupe, âme grossière et livrée aux appétits des sens?
+La mère d'Élodie ne sut jamais de quoi se faisait la soupe.
+
+--Je plains le chapelier, dit Brancas.
+
+--Or, continua Ripainsel, cette mère accomplie ne souffrit pas que sa
+fille fît oeuvre de ses dix doigts; d'où il suit qu'elle comprit de
+bonne heure que le lot du sexe barbu était d'apporter à boire et à
+manger au sexe timide, lequel, en échange, consentait à recevoir avec
+bonté les hommages du dit sexe barbu: Cela dura trente ans, pendant
+lesquels le sexe barbu, comme tu penses, ne faisait pas queue à la porte
+d'Élodie.
+
+--Elle te l'a dit?
+
+--Non; mais je l'ai deviné. Dieu merci, ce n'était pas difficile. On
+sait assez ce que signifient ces amours trompées, ces espérances déçues,
+ces soupirs, ces yeux levés au ciel. Ce n'est pas tout d'ailleurs. J'ai
+des faits plus positifs.
+
+--Des faits!
+
+--Quel héros c'était?
+
+--Qui? Le major Bonsergent?
+
+--Il est bien question de Bonsergent! Je te parle de ce hussard qui fut
+tué à Waterloo....
+
+--Quel hussard?
+
+--Celui d'Élodie, qui unissait la grâce à la force, le génie à la
+beauté, et qui n'ignorait pas le respect qu'on doit aux dames. C'était
+un homme, celui-là!
+
+--Et nous, qui sommes-nous donc?
+
+--Des gens mal élevés, je suppose.
+
+--Continue. Ton récit m'intéresse.
+
+--Après dix ans passés à pleurer le hussard, Bonsergent se présenta....
+
+--Et fut accepté d'emblée? dit le Parisien.
+
+--Que de larmes versa la triste Élodie avant d'unir son sort à celui
+de cet homme vulgaire! Mais quoi! Le chapelier ordonnait. Par piété
+filiale, elle obéit.
+
+--Triste victime!
+
+--Oh! oui, triste victime! Le chapelier n'eut pas plutôt passé l'onde du
+Styx qu'on ne repasse plus, _irremeabilis unda_, comme dit Virgile, que
+l'affreux Bonsergent dévoila toute sa perfidie.
+
+--Je t'avertis, dit Brancas, que tu ménages trop tes effets de scène. Tu
+_prends des temps_ comme un acteur, et le public finira par te tourner
+le dos.
+
+--Patience! dit Athanase. La patience, c'est la force continuée. En deux
+mots, la dame s'est fort ennuyée, et je la soupçonne d'écrire en secret
+ses mémoires pour servir à l'instruction et à l'édification de son sexe.
+
+--Voilà ce qu'elle t'a conté pendant une heure et demie?
+
+--Oh! mon Dieu, oui. Je croyais entendre Esther raconter à la jeune
+Élise comment, avec la protection du Dieu d'Israël, elle parvint à
+devenir l'une des cinq cents femmes du sultan Assuérus, et je repassais
+involontairement tous les récits fameux des vieilles tragédies.... Or
+çà, j'espère que tu as été plus heureux que moi?
+
+--Oui, Bonsergent m'a donné de bons conseils sur la culture des melons.
+
+--Ne fais donc pas le réservé. Tu as vu Claudie?
+
+--Mon cher ami, dit Brancas, es-tu capable de garder ton sérieux pendant
+quelques instants?
+
+--Toute l'éternité, s'il le faut.
+
+--Et bien, je l'aime.
+
+--Toi! Effectivement, il n'y a pas de quoi rire.
+
+--N'est-ce pas? à la veille de mon mariage!
+
+--Ma foi, ce serait bien plus triste le lendemain.
+
+--Que faire?
+
+--Te voilà bien embarrassé! Aime-la quinze jours si tu veux, et cela se
+passera. C'est une petite fièvre qui n'a rien d'inquiétant et qu'il faut
+traiter par les sédatifs.
+
+--Mauvais plaisant!
+
+--Parbleu! je ne vois pas là de quoi s'arracher les cheveux. Claudie est
+charmante, et tu fais preuve de goût.
+
+--N'est-ce pas qu'elle est belle? dit l'avocat.
+
+--Oh! ravissante, répliqua Ripainsel.
+
+--Crois-tu qu'elle aime cet Audinet?
+
+--Qui sait! On voit tant de rencontres bizarres! Audinet est un homme,
+après tout.
+
+--Lui, un homme! c'est un babouin.
+
+--Mon ami, dit Athanase, la douleur t'égare. Audinet n'est pas un
+babouin, c'est un vilain animal, je l'avoue; il est d'une capacité
+médiocre, mais il est homme et secrétaire général, et, ce qui vaut mieux
+encore, il est le fils du colonel Malaga. Or, tu sauras qu'il n'est
+personne à Vieilleville qui ose déplaire au terrible colonel. Quiconque
+l'a fait, s'en est toujours repenti.
+
+--Je me moque de tous les Malaga du monde. Ce colonel est fait de chair
+et d'os, je suppose?
+
+--Oui, mais sa chair et ses os sont taillés dans l'acier le mieux
+trempé. Il est homme à tuer pour une épingle, pour un salut manqué, pour
+un sourire douteux. Après 1815, il était la terreur des officiers de la
+garde royale.
+
+--Diable! voilà qui met le comble à mon amour.
+
+--Tu vas faire la cour à Mlle Bonsergent?
+
+--Pourquoi non?
+
+--Et t'en faire aimer?
+
+--Si c'est possible.
+
+--Jupiter aveugle ceux qu'il veut perdre.
+
+--Jupiter se soucie très peu de mes affaires. Quant au colonel, je
+l'engage à ne pas faire le méchant, car je retroussais fort bien, dans
+l'occasion, ma robe d'avocat et mes manches, et tu verrais une belle
+bataille.
+
+--Est-ce que tu sais manier une épée?
+
+--Oui.
+
+--Et un pistolet?
+
+--Encore mieux.
+
+--C'est égal, sois prudent, et si tu vois venir Malaga sur le trottoir
+de droite, prends le trottoir de gauche; cède-lui le haut du pavé,
+ne lui épargne pas les saluts, et ne te fais pas embrocher comme une
+mauviette.
+
+--J'y veillerai.
+
+--Un mot encore. Avant toute chose, gagne-moi mon procès et fais-moi
+rendre l'héritage du vieux Caïus-Gracchus Ripainsel, mon oncle vénéré;
+car il n'est pas juste que je pâtisse de tes fredaines.
+
+--Tu auras tes deux millions et le plaisir de voir donner une leçon à ce
+vieux rodomont».
+
+En même temps, les deux amis entraient dans la cour du château.
+
+
+
+
+ XI
+
+
+Un domestique remit à Brancas une lettre de son oncle; il la lut
+sur-le-champ, et frappa du pied avec impatience.
+
+«Qu'as-tu donc? demanda Ripainsel.
+
+--Une tuile sur la tête! Ah! que la divine Providence est dure aux
+pauvres gens! Écoute ceci:
+
+«Mon cher ami,
+
+«Tout est conclu. La dot est d'un million. Oliveira te trouve charmant.
+Miss Rita ne dit mot et ne paraît pas moins bien disposée. Ton bonheur
+est assuré. Oliveira s'engage à donner sa démission à la fin de l'année.
+Il a parole du ministre d'être pair de France à cette époque. Pour
+un ancien marchand de cuirs, c'est assez joli. Ma future nièce a de
+l'esprit, du bon sens, et, ce qui est plus précieux que tout, elle a le
+romanesque en horreur. Ta tante la trouve admirable. Allons, tu as le
+pied à l'étrier, monte à cheval et galope.
+
+«Oliveira et sa fille vont passer deux mois à Vieilleville pour faire
+dîner les électeurs. Je n'ai pas besoin de te recommander l'assiduité.
+Une fille de ce caractère et une dot d'un million ne se trouvent pas
+dans le pas d'une mule.
+
+«Adieu, mon cher ami; mille prospérités.
+
+ «GRAINDORGE.»
+
+--Suis-je assez malheureux? dit l'avocat.
+
+--Toi! répliqua Ripainsel, tu es né coiffé. Rita et un million, et
+monsieur se fait prier, monsieur fait le difficile. C'est à hausser les
+épaules, parole d'honneur.
+
+--Et Claudie?
+
+--Ton amour s'en ira comme il est venu, en une soirée. À première vue,
+tu t'enflammes, et tu te crois pris pour l'éternité.
+
+--Diable d'oncle! s'écria Brancas. De quoi se mêle-t-il?
+
+--Ton oncle est un sage, dit Athanase, et toi un écervelé, malgré
+tes épais favoris et ton air d'homme grave. Il sait qu'on ne vit pas
+seulement d'amour et d'eau fraîche, mais de bon potage, comme dit le
+bonhomme Chrysale; il te sauve, sans le savoir, des griffes du vieux
+Malaga, et il te donne pour femme la plus délicieuse Rita, qui jamais
+ait vu le jour, soit à Paris, soit à Vieilleville.
+
+--Mon ami, dit Brancas après un long silence, c'en est fait, je l'aime.
+
+--Qui? Rita?
+
+--Non, Claudie.
+
+--Tu fais une sottise.
+
+--Je m'en moque.
+
+--Et tu t'en repentiras.
+
+--Soit. Je m'en repentirai, mais je l'aime.
+
+--Ah! dit Athanase, si je n'avais pas fait concurrence au père Oliveira
+dans les dernières élections!
+
+--Achève.
+
+--Eh bien! je ferais ma cour à Rita, qui vaut une vingtaine de Claudies.
+
+--Fais-la, tu me rendras service.
+
+--Bien vrai?
+
+--Je te le jure!
+
+--Eh bien! présente-moi à la première occasion.
+
+--C'est convenu. Et toi, aide-moi à bourrer cet Audinet qui m'agace
+cruellement les nerfs.
+
+--Quoi! vraiment! tu veux épouser Claudie?
+
+--Je n'en sais rien, mais je veux chasser l'Audinet.
+
+--Qu'il soit fait suivant ta parole! dit Athanase.
+
+L'avocat se coucha fort agité. La pensée des obstacles qu'il aurait
+à surmonter excitait son ardeur, car les âmes nobles et courageuses
+n'aiment pas à triompher sans péril; mais il se voyait prêt à sacrifier
+tous ses rêves à l'amour, et, pour un ambitieux, c'était un cruel
+sacrifice. Avant d'épouser Claudie, avant même de savoir s'il en serait
+aimé, il fallait désavouer son oncle, rompre avec Oliveira, et se fermer
+probablement le chemin de la députation de Vieilleville. Cependant, il
+n'hésita pas un instant, et, prenant la plume, il écrivit à son oncle
+la résolution qu'il avait prise, en le priant de dégager sa parole.
+Ce devoir accompli, il se coucha, et dormit assez bien, bercé dans des
+rêves d'azur et d'or. La belle Claudie, impératrice des îles Fortunées,
+lui offrait son trône et sa main.
+
+Athanase, de son côté, rêvait à Mlle Oliveira. Ce n'est pas qu'il fût au
+fond de l'âme ni très-ambitieux ni très-amoureux. Non. La députation lui
+semblait être le complément naturel et nécessaire de son château, de ses
+cinquante mille livres de rente et du bien-être qui l'entourait. Comme
+il avait toujours été heureux, il était optimiste. Il aimait son ami,
+mais il n'oubliait pas le soin de ses intérêts, et il voyait avec
+plaisir cet amour naissant qui allait brouiller Brancas avec le père
+Oliveira. De plus, Rita le séduisait avec sa grâce toute parisienne, et
+le gentilhomme campagnard n'avait pu rester insensible à sa beauté. Que
+Brancas épousât ou non Claudie, il s'en souciait peu, pourvu qu'il pût
+lui-même approcher de la belle Rita, et satisfaire en même temps deux
+passions de force égale, la passion d'épouser une femme aimable et la
+passion de représenter le peuple français.
+
+Pendant ce temps, la famille Bonsergent était réunie en conseil et
+délibérait sur les plus graves questions. Lorsque Claudie, tenant à
+la main une bougie, s'approcha de son père pour l'embrasser, suivant
+l'usage de chaque soir, et se retirer dans sa chambre, le major la
+retint par la main et la fit asseoir à ses côtés.
+
+«Ma fille, dit Élodie d'un ton solennel, reste un moment; il s'agit de
+ta destinée.
+
+--Ma chère enfant, dit le major, es-tu heureuse?
+
+--Assurément, papa, répondit-elle, étonnée de cet exode et commençant à
+deviner ce qu'on allait lui dire.
+
+--S'il se présentait un bon mari, sage, prudent, avec une belle fortune,
+une belle position sociale et un nom honorable, qui voulût vivre avec
+nous, et qui fût notre ami, que ferais-tu?
+
+--Je ferais, dit Claudie, ce que vous auriez jugé convenable.»
+
+Le major l'attira doucement sur ses genoux et l'embrassa.
+
+«Il est trouvé, dit-il. C'est notre ami Audinet.»
+
+Claudie, qui s'attendait à ce nom, ne put cependant s'empêcher de se
+mordre les lèvres.
+
+«Eh bien, qu'en dis-tu? demanda Élodie.
+
+--Moi, maman je n'en dis rien.
+
+--Et qu'en penses-tu?
+
+--Pas davantage.
+
+--Diable! dit le major entre ses dents, cela va mal... Comment! tu n'as
+pas d'opinion sur un homme que tu vois tous les jours!»
+
+Claudie garda le silence.
+
+«Est-ce que tu ne veux pas te marier?
+
+--Je n'ai pas dit cela, papa.
+
+--N'est-ce pas un homme intelligent?
+
+--Assurément, quoique son esprit consiste surtout à médire du prochain.
+
+--Son père lui donnera deux cent mille francs le jour de son mariage.
+
+--Eh! papa, n'avons-nous pas de quoi vivre?
+
+--Il sera préfet ou député à son choix.
+
+--Tant mieux pour la France.
+
+--Il est estimé de tout le monde.
+
+--Pas trop, dit Claudie, qui fut heureuse de trouver ce prétexte, et
+voilà ce qui me fâche.
+
+--Hum! hum! dit le major, le temps est à l'orage.»
+
+Au fond du coeur, il était de l'avis de sa fille. Un homme tant de
+fois souffleté lui semblait un gendre médiocre; mais, comme beaucoup
+d'honnêtes gens, avec un égoïsme assez naturel, il s'étourdissait
+volontairement sur l'insolence et la lâcheté d'Audinet, et voyait, avant
+tout, dans ce mariage, la certitude de garder sa fille près de lui et de
+plaire à son ami Malaga.
+
+Cependant l'attaque de Claudie était si directe qu'il n'osa insister.
+Par malheur, Mme Bonsergent, fort engouée d'Audinet, qui divaguait avec
+elle pendant des heures entières sur des subtilités de métaphysique,
+et flattée d'entendre vanter son génie par le secrétaire général, prit
+vaillamment la défense de son favori.
+
+«Mademoiselle, vous êtes une sotte, dit-elle tout d'abord. M. Audinet
+est un homme de la plus haute intelligence et du plus grand avenir.
+Peut-être ne le trouvez-vous pas assez beau?
+
+--Ma foi, dit bonnement Claudie, je n'y pensais pas, mais, puisque tu
+m'en parles, je t'avouerai qu'il est plus laid qu'une chenille.
+
+--Comme une chenille, c'est le mot, répéta le major en éclatant de rire.
+
+--Bon! encouragez-la dans sa désobéissance, répliqua d'un ton amer Mme
+Bonsergent.
+
+--Je ne l'encourage pas, dit le major.
+
+--Mais, dit Claudie, je n'ai pas à désobéir; vous ne m'avez rien
+ordonné.
+
+--C'est vrai, cela, dit Bonsergent, qui voulut mettre fin à la
+discussion et surtout ne pas attrister sa fille. Elle est libre de ses
+actions.
+
+--Le devoir d'une mère, dit Élodie avec solennité, est de préparer
+l'avenir et le bonheur de sa fille. Il faut que la prévoyance d'une mère
+supplée à l'aveuglement de ses enfants. Il faut...
+
+--Il faut que tu te taises, interrompit Bonsergent d'un ton ferme et
+sans réplique. C'est assez causé d'affaires pour ce soir. Nous ferions
+prendre ce pauvre Audinet en grippe à Claudie. En attendant, qu'il
+vienne ici comme à l'ordinaire, et tu le recevras de ton mieux.
+
+--Oh! de grand coeur, dit la jeune fille, pourvu que cela ne m'engage à
+rien.
+
+--Bonsoir, mon enfant, dit le major; va dormir. Et toi, ma femme,
+fais-moi préparer un lait de poule, car j'ai gagné un mal de gorge au
+jardin ce soir.»
+
+Mme Bonsergent sortit et appela la servante.
+
+«Catherine! Catherine!»
+
+Personne ne répondit.
+
+Élodie cria plus fort:
+
+«Catherine!
+
+--Elle est couchée, sans doute, dit le major. Laisse-la dormir.»
+
+Mme Bonsergent entra dans la cuisine où se trouvait le lit de Catherine,
+et vit que le lit était vide. Au même instant, Catherine accourut
+précipitamment, les joues et les oreilles rouges, et les cheveux à demi
+dénoués. C'était une jeune fille assez belle et très-bien faite.
+
+«D'où venez-vous? demanda Mme Bonsergent, et que faites-vous dehors à
+onze heures du soir?»
+
+L'apostrophe était foudroyante. À onze heures, en province, tous les
+gens paisibles dorment du plus profond sommeil. Cependant Catherine
+répondit avec assurance:
+
+«Madame, j'étais au fond du jardin et je fermais la porte du kiosque.
+
+Sa maîtresse la blâma sévèrement de n'avoir pas fermé plus tôt cette
+porte, et toutes deux se hâtèrent de préparer le lait de poule du major.
+
+Pendant ce temps, M. le secrétaire général de la préfecture sortait
+tranquillement du jardin au moyen d'un passe-partout, présent d'amour de
+la tendre Catherine.
+
+Cette petite scène de la vie intime, qui se renouvelle souvent en
+province, devait avoir sur la suite de cette histoire et sur le sort de
+la belle Claudie la plus tragique influence.
+
+Un matin, M. Graindorge conseiller du roi Louis-Philippe en son
+conseil d'État, commandeur de la Légion d'honneur et de l'Aigle noir,
+grand-croix de l'ordre de Charles III, et officier de celui d'Isabelle
+la Catholique, déjeunait tête à tête avec sa femme et décachetait
+rapidement ses lettres, lorsque l'écriture de son neveu attira plus
+particulièrement son attention. Il se hâta de lire la lettre et la jeta
+sur la table avec colère.
+
+«De qui?» dit sa femme.
+
+C'était une Anglaise laconique, sèche comme les vieilles femmes de son
+pays, laide et sans enfants, dont la dot avait triplé la fortune de son
+mari. Rousse, du reste, avare et revêche, elle jouissait dans son ménage
+d'une influence toute-puissante.
+
+«De cet écervelé de Brancas, répondit le conseiller d'État.
+
+--Quelle nouvelle?
+
+--Lis.
+
+ Vieilleville, mai 1845.
+
+«Vous avez trop réussi, cher oncle. Je n'accuse que moi-même de ma
+mésaventure, mais il faut rompre à tout prix. Courez, je vous en
+conjure, chez M. Oliveira, et dites-lui.... non, ne lui dites rien.
+J'aime une fille adorable, une perle de beauté, un ange, une péri,
+tout ce qui vous plaira, mais j'aime. Son père est un vieux soldat de
+Napoléon, sa mère est une ancienne jolie femme; mais elle! oh! elle!
+c'est une fleur, c'est un bouton de rose, c'est une grâce, c'est....
+tout ce qu'il faut pour devenir votre nièce. M'aimera-t-elle? Voilà la
+question. Un orang-outang, à demi préfet, la garde à vue comme les
+muets du sérail. Le monstre la convoite, mais la divine Providence
+ne permettra pas que le crime s'accomplisse, et, au besoin, mon bras
+aiderait la Providence.
+
+«Bonsoir, cher oncle. Je tourne au mélodrame; c'est vous dire jusqu'où
+va mon amour. Adieu, adieu. Je vous quitte pour penser à ma Claudie.
+
+«Mettez-moi aux pieds de mon adorable tante, et soyez indulgent pour ma
+folie. Il est si rare et si doux de perdre le sens pour ce qu'on aime.
+J'en ferai quelque jour, s'il n'est déjà fait, un opéra sous ce beau
+titre: _Il pazzo der amore. Le Fou par amour_, pour faire pendant au
+chef-d'oeuvre de Cimarosa. Ô Claudie, étoile populaire, axe du monde,
+mon coeur est à toi.
+
+«Adieu, oncle chéri. Si vous la voyiez, vous voudriez être neveu.
+
+ «À vous,
+
+ «BRANCAS.»
+
+--Eh bien? dit Graindorge après la lecture.
+
+--Eh bien?
+
+--Est-il assez fou?
+
+--Trop.
+
+--Que faire? Je ne puis aller chez Oliveira et lui dire: mon cher, je
+me suis trompé. Cela n'est pas admissible. Que le diable emporte sa
+Claudie!
+
+--Une petite provinciale!
+
+--Un bouton de rose!
+
+--Quelque sotte!
+
+--Une perle de beauté!
+
+--Voilà ma commanderie à bas!
+
+--Est-ce que tu vas consentir à ce sot mariage?
+
+--Il le faut bien. Il a passé l'âge des lisières.
+
+--Il faut le déshériter.
+
+--Tu ne le connais pas, répliqua l'oncle. Il ne tient pas à l'argent, et
+toutes les successions du monde ne le feront pas changer d'avis. Il va
+manquer par sa faute le plus beau mariage du monde.
+
+Oliveira n'est pas embarrassé de sa fille. Rita est femme d'esprit; elle
+mènera très-bien la barque de son mari.
+
+--Rien n'est perdu, dit l'Anglaise. S'il est amoureux, c'est de fraîche
+date, car il n'en parlait pas le jour de son départ. Ce feu de paille
+se consumera et s'éteindra tout naturellement. Traîne l'affaire
+en longueur. Suis Oliveira, qui t'a invité à voir sa maison de
+Vieilleville; tu sonderas le terrain, tu verras toi-même sa Claudie. Il
+faudrait être bien malheureux ou bien maladroit pour ne pas lui trouver
+quelque défaut ou quelque vice.
+
+--Rédhibitoire!
+
+--Voilà, dit sèchement l'Anglaise, une plaisanterie de gentilhomme ou de
+palefrenier que le conseil d'État ne devrait pas connaître.»
+
+Graindorge s'inclina humblement. Il courut chez Oliveira, se hâta de se
+faire inviter, et cacha soigneusement le but de son voyage.
+
+Trois jours après, M. Oliveira, sa fille et Graindorge partaient
+pour Vieilleville. Oliveira pensait à ses électeurs, Graindorge à sa
+commanderie, et Rita à son mariage. Cette dernière n'était que curieuse
+de revoir son fiancé. Brancas ne lui déplaisait pas, mais c'est un
+phénomène connu au moral, comme au physique, que les fluides de même
+nature se repoussent et que les fluides contraires s'attirent. L'avocat
+et la jeune Parisienne étaient tous les deux trop spirituels, trop
+raisonnables et trop civilisés pour s'accrocher fortement. Entre deux
+corps parfaitement ronds, il y a trop peu de points de contact. De là
+vient que certains ménages, composés d'ailleurs de deux individus,
+homme et femme, parfaitement aimables, sont médiocrement heureux et
+médiocrement unis. Saint Pierre ne put jamais s'accommoder de Saint
+Paul, bien qu'ils fussent saints tous deux au même degré.
+
+Quand les trois voyageurs entrèrent à Vieilleville, toute la ville était
+en rumeur. On devait plaider le lendemain le fameux procès pour lequel
+Ripainsel avait fait venir son ami. Deux partis s'étaient formés, comme
+il arrive dans toutes les causes de ce genre, et soutenaient, l'un la
+validité du testament et les droits de la communauté de P***, et
+l'autre les droits de Ripainsel. La politique s'en mêlait. Le journal de
+l'évêché ne tarissait pas sur l'éloge de ces saintes femmes qui avaient
+renoncé au monde pour ne relever que de Jésus-Christ; c'étaient les
+soeurs des pauvres, les mères des orphelins, les anges de Dieu sur la
+terre. Allait-on dépouiller encore l'Église catholique, si honteusement
+pillée en 1789, et achever l'oeuvre sacrilège des révolutionnaires? Et
+pour qui, grand Dieu! violer ce testament? Pour ajouter au luxe et à
+la richesse de l'un des hommes les plus riches de tout le pays, pour
+entretenir des chevaux et peut-être pis que cela. Ce dernier point
+n'était pas clairement exprimé, mais on l'entendait du reste.
+
+De son côté, le journal de l'opposition, ami de Ripainsel, qui était le
+plus riche actionnaire du journal, déclamait vigoureusement contre les
+envahissements du clergé, et citait Grégoire VII qui déposait les rois,
+Alexandre VI qui empoisonnait ses propres cardinaux, et tous les
+mauvais prêtres dont l'histoire a parlé. Pour qui ces trésors arrachés à
+l'aveugle piété des mourants? Pour les jésuites, pour les évêques, pour
+les congrégations de toutes sortes. Rien n'était plus éloquent que ce
+rédacteur tempêtant pour son actionnaire.
+
+Seul, le journal de la préfecture gardait le plus profond silence et
+enrageait tout bas de ne pouvoir prendre part à la bataille. Tout n'est
+pas roses dans le métier de journaliste officiel. Comment avoir un avis
+quand le préfet n'en a pas? Ce serait une impiété. Or, le préfet, bon
+homme d'ailleurs, et assez embarrassé de son rôle, n'était occupé que de
+vivre en bonne harmonie avec tout le monde, de peur d'être en butte aux
+foudres du _National_.
+
+Oliveira eut grand'peine à pénétrer chez le président du tribunal, qui
+distribuait à son gré ou refusait les billets d'entrée. On faisait queue
+chez lui comme au bureau d'un théâtre.
+
+C'était un grand vieillard, à la parole lourde et indistincte,
+bredouillant, ânonnant, ne comprenant rien, honnête homme du reste et
+incapable de faire tort à son prochain. Le hasard, et une fortune dont
+l'origine se perdait dans la nuit des temps, l'avaient fait nommer
+président; l'inamovibilité l'avait maintenu sur son siège, et l'usage
+s'opposait à ce qu'on lui donnât sa retraite. Cette espèce de magistrats
+n'est pas la plus mauvaise; ils valent bien les gens plus subtils
+qui cherchent moins le sens de la loi qu'une opinion singulière et
+paradoxale, et qui s'entêtent d'autant plus volontiers dans cette
+opinion qu'elle n'appartient qu'à eux seuls. Entre un juge trop subtil
+et un juge qui l'est trop peu, le plaideur est fort embarrassé.
+
+Le président se leva dès qu'il vit entrer le député, et le fit asseoir.
+
+«Mon cher président, dit Oliveira, je venais vous demander trois places.
+
+--Je n'en ai plus, interrompit le vieillard.
+
+--Pour ma fille?
+
+--Oh! c'est une autre affaire. Je lui céderais mon siége plutôt que
+de lui refuser quelque chose.... C'est donc un bien grand avocat,
+continua-t-il, que ce M. Brancas?
+
+--C'est une merveille, dit Oliveira qui crut devoir faire l'éloge du
+futur époux de Rita.
+
+--Pantaléon, ce jour est un beau jour pour toi, dit la présidente,
+jusque-là tapie et silencieuse dans un coin de la salle. Faut-il faire
+repasser ta cravate blanche?
+
+--Fais, ma chère Léonide, répliqua-t-il avec une certaine majesté.
+
+--J'espère, ajouta-t-elle, que ce M. Ripainsel recevra sur les doigts,
+et qu'il laissera désormais tranquilles nos bonnes soeurs de P...
+
+--J'espère, dit Pantaléon en bégayant, que Caton d'Utique, s'il vient
+par hasard à l'audience, sera content de moi. Va faire repasser ma
+cravate, va Léonide.»
+
+Léonide sortit en grognant un peu.
+
+«Ah! monsieur, dit le président à Oliveira qui souriait, un pauvre homme
+a bien de la peine à faire son métier en conscience. Ma femme et mes
+cinq enfants ont pris parti, trois contre trois, dans cette affaire, et
+m'ennuient tout le jour de leurs exhortations à bien faire, c'est-à-dire
+à juger en faveur de leurs protégés. C'est un vacarme à ne pas
+s'entendre. Heureusement, je suis à moitié sourd, et le partage égal des
+voix dans ma famille maintient ma neutralité.»
+
+Oliveira sortit avec ses trois billets qui lui assuraient des places
+réservées derrière les juges. Vieilleville, où les événements sont
+rares, était tout ému de l'espoir d'entendre un de ces fameux avocats de
+Paris auxquels les journaux font un piédestal. De toutes les parties
+du département, de nombreuses députations d'oisifs s'étaient donné
+rendez-vous à l'audience, et l'on s'attendait, vu la renommée de
+Brancas, à des effets de scène merveilleux. Son adversaire, venu de
+Paris, lui aussi, était un homme illustre à qui il n'a manqué peut-être,
+pour égaler les plus grands orateurs, que de défendre une cause plus
+sympathique à la nation française. C'était le plus brillant représentant
+du parti légitimiste.
+
+Dès le soir même, Brancas reçut la visite de son oncle, mais il ne
+fut question ni d'Oliveira ni de sa fille dans la conversation. Le
+conseiller d'État sentait assez la nécessité de ne troubler, par aucune
+préoccupation, l'esprit de son neveu. À la veille d'une grande bataille,
+on ne songe qu'à l'ennemi.
+
+«Souviens-toi, dit Graindorge, que du haut de ce prétoire trois cents
+électeurs te contemplent.
+
+--Je m'en souviendrai,» répliqua laconiquement l'avocat, à qui il
+tardait d'être seul.
+
+Dès que son oncle fut parti, il fit atteler un tilbury et descendit au
+grand trot du côté de Vieilleville pour aller voir Claudie, suivant
+son usage. En très peu de jours il était devenu l'ami intime du major
+Bonsergent, et la rêveuse Claudie préparait pour lui ses phrases les
+plus poétiques et ses discours les plus exquis. Personne ne se défiait
+de ses visites, si ce n'est peut-être le soupçonneux Audinet; quant à
+la jeune fille, si elle avait deviné l'amour de l'avocat (et comment ne
+l'aurait-elle pas deviné?) elle n'en laissait rien paraître. Elle était
+secrètement flattée de plaire à un homme aimable, déjà célèbre, et qui
+devait être si bon juge du mérite et de la beauté. Nulle femme n'est
+exempte de vanité, et la belle Claudie l'était moins que toute autre.
+Audinet, qu'elle avait toujours vu avec indifférence, lui devenait peu à
+peu odieux, car en amour l'indifférence n'est pas loin du mépris, ni le
+mépris de la haine.
+
+Il faut avouer aussi que le secrétaire général était l'amant le plus
+incommode du monde. En garde contre Brancas, dont il avait deviné la
+rivalité, il surveillait jour et nuit les démarches du Parisien et
+s'offensait, non sans raison, des fréquentes visites que celui-ci
+faisait à la famille Bonsergent. Ses relations avec Catherine lui
+permettaient de savoir, heure par heure, tout ce que faisait sa
+maîtresse et de le lui répéter. De son côté, Claudie, irritée de cette
+surveillance continuelle, recevait fort mal les plaintes d'Audinet, et
+semblait, contre le gré de ses parents, prête à tout rompre.
+
+Ce soir-là, Audinet était assis dans un coin, près de sa fiancée,
+pendant que le major et sa femme, discrètement retirés à l'autre bout du
+salon, laissaient au secrétaire général la faculté de faire librement
+sa cour. Claudie brodait, et sa main impatiente cassait souvent ou
+arrachait les fils, signe précurseur d'un orage prochain.
+
+«Vous êtes agitée, ce soir, dit Audinet.
+
+--Je ne suis pas agitée, répliqua-t-elle.
+
+--Ou ennuyée?
+
+--Oui, je suis ennuyée.
+
+--Pourquoi?
+
+--Que sais-je! Probablement parce que vous êtes là.
+
+--Ou parce que _quelqu'un_ n'y est pas?
+
+--Que voulez-vous dire? dit impérieusement Claudie. Qui est ce
+_quelqu'un_?
+
+--_Quelqu'un_, dit froidement Audinet c'est quelqu'un; cela s'entend du
+reste.
+
+--Cela ne s'entend pas du tout, monsieur. Dites-moi, je vous prie, qui
+c'est.»
+
+Audinet, comme tous les jaloux, ne pouvait cacher sa jalousie. Rien
+n'était plus maladroit que d'en parler, mais rien n'était aussi plus
+naturel. Cependant, il sentit qu'il allait trop loin, et voulut sortir
+d'un mauvais pas.
+
+«C'est peut-être une femme? dit-il négligemment.
+
+--Non, ce n'est pas une femme, répéta vivement Claudie, que cette
+question irritait.
+
+--C'est donc un homme? Vous en convenez?
+
+--Ce n'est ni un homme ni une femme, dit Claudie.
+
+--À moins que ce ne soit un avocat, reprit Audinet, je ne sais qui ce
+pourrait être.»
+
+Claudie rougit légèrement.
+
+«Eh bien, dit-elle, supposons que ce soit un avocat; que voulez-vous
+dire?
+
+--C'est donc un avocat? Bon. Je suis bien aise de le savoir. Justement,
+il est sept heures du soir, et M. Brancas, contre son usage, n'a pas
+encore paru.
+
+--Vous êtes bien au courant des habitudes de M. Brancas.
+
+--Je le crois bien, dit Audinet. Un homme si célèbre! Il n'est question
+que de lui à Vieilleville et de son prochain mariage.
+
+--Ah! dit la jeune fille qui se sentit pâlir. Avec qui, s'il vous plaît?
+
+--Je savais bien, dit Audinet, que je finirais par vous dire des choses
+intéressantes. Oh! je connais mon métier de narrateur.
+
+--Et de faiseur de cancans.
+
+--De cancans, si vous voulez. Mais quel mal y a-t-il, s'il vous plaît,
+à dire que M. Brancas, avocat, épouse prochainement Mlle Marguerite
+Oliveira, votre amie d'enfance?
+
+--Comment le savez-vous?
+
+--Parbleu! ce n'est pas difficile. Toute la ville en est informée.
+La femme de chambre de Mlle Oliveira le dit à qui veut l'entendre.
+L'affaire est arrangée, et M. Graindorge, conseiller d'État, oncle du
+futur, est venu en poste tout exprès pour assister à la noce.
+
+--Vous ne perdez pas de temps, dit amèrement Claudie et vous êtes fort
+au courant des affaires du prochain.»
+
+En même temps, elle se leva.
+
+«Où donc allez-vous? demanda Audinet.
+
+--Je me sens un léger étourdissement, et je vais dans ma chambre. Cela
+se passera. Excusez-moi, cher monsieur, et allez, je vous prie, tenir
+compagnie à ma mère.»
+
+Comme elle finissait de parler, Brancas entra, Claudie hésita et revint
+sur ses pas.
+
+«Eh bien, dit Audinet, vous n'êtes pas encore partie?
+
+--Vous êtes insupportable.
+
+--Merci.»
+
+Claudie reprit sa place, et Brancas vint les saluer. Le secrétaire
+général répondit au salut de l'avocat par un mouvement de tête froid et
+cérémonieux, auquel le Parisien ne fit aucune attention.
+
+--C'est demain, dit le major Bonsergent, que nous allons entendre
+Démosthènes et Cicéron.»
+
+Le Parisien s'inclina en souriant.
+
+«Je ne sais de quoi vous voulez parler, dit-il, mon cher monsieur; mais
+vous aurez le plaisir d'entendre l'un des plus grands avocats de ce
+siècle. Ce n'est pas moi que je veux dire.
+
+--Est-ce que vous allez à l'audience? demanda Audinet au major. Je ne
+vous connaissais pas tant de goût pour les procès.
+
+--Ma foi! répondit simplement Bonsergent, je vais où Claudie me mène. Tu
+sais bien que c'est mon chef de file.
+
+--Ah! dit Audinet d'un air fin, c'est Mlle Claudie....
+
+--Oui, monsieur le secrétaire général, répondit la jeune fille, qui
+sentit le coup. C'est moi-même.»
+
+Le Parisien les observait tous deux sans rien dire et commençait à
+concevoir de grandes espérances. Audinet sortit plein de fureur contre
+son rival et contre Claudie. C'était un entêté mortel que le fils aîné
+du colonel Malaga; il aimait Claudie, et il était prêt à la disputer à
+son rival par tous les moyens que le Code tolère, faute de pouvoir s'y
+opposer.
+
+La conversation devint générale après le départ du secrétaire général,
+et ne fut interrompue que par l'arrivée du colonel Malaga et de quelques
+voisins à qui Mme Bonsergent offrit du thé. On dressa une table de
+whist, les gens graves commencèrent à jouer, et Brancas s'assit à côté
+de Claudie.
+
+Il y eut d'abord un assez long silence, que Claudie interrompit en
+demandant d'une voix brusque et saccadée:
+
+«À quelle époque est fixé votre mariage?»
+
+Brancas tressaillit.
+
+«Quel mariage? dit-il. On me marie donc?
+
+--Pourquoi rougissez-vous? dit Claudie. Il n'y a pas de honte à se
+marier. Le mariage n'est-il pas le plus beau de tous les sacrements?
+
+--Je ne rougis pas, répliqua le Parisien, et je tiens comme vous que le
+mariage est le plus beau des sacrements; mais encore, pour se marier,
+faut-il être deux, et je ne sais pas même si nous sommes un.
+
+--Vous êtes deux, Rita et vous. Ne niez pas, je le sais.
+
+--Alors vous êtes plus savante que moi, car je ne le sais pas.
+
+--En vérité?
+
+--En vérité.
+
+--Dites-moi, reprit Claudie, ce que vient faire à Vieilleville M.
+Graindorge, conseiller d'État, votre oncle?
+
+--Il vient se promener, je suppose.
+
+--Chez M. Oliveira?
+
+--Oui, chez M. Oliveira. Ce sont deux vieux amis.
+
+--Ah!... Rita et vous, n'êtes-vous pas aussi de vieux amis?
+
+--Je le voudrais, dit Brancas, mais je n'ose m'en flatter. Je n'ai vu
+Mlle Rita qu'une fois.
+
+--Eh bien, voyez la calomnie. On dit que vous l'épousez, et que votre
+oncle vient ici pour assister au mariage.
+
+--Qui? on.
+
+--Tout le monde.
+
+--Ne serait-ce pas plutôt M. le secrétaire général, qui prend beaucoup
+d'intérêt à mes affaires?
+
+--Après tout, dit Claudie d'une voix un peu altérée, je vous prie
+d'excuser, monsieur, ma curiosité. Je n'ai, certes, aucun droit à
+connaître vos secrets.»
+
+La jeune fille avait le coeur ulcéré. Le Parisien s'en aperçut et
+devina la cause de cette sourde colère. Il comprit en même temps que la
+jalousie maladroite d'Audinet lui fournissait une occasion qu'il aurait
+longtemps et vainement cherchée de déclarer son amour. Il regarda autour
+de lui. Tout le monde jouait au whist. Deux vieilles femmes, reléguées
+dans un coin, disaient du mal de leur prochain, Mme Bonsergent était
+absente et dirigeait la confection du thé, le major dormait comme un
+loir, il vit le moment favorable, il prit la main de Claudie et lui dit
+à voix basse:
+
+«Mademoiselle, on vous a menti. Je n'épouserai jamais Mlle Oliveira, car
+je n'ai aimé, je n'aime et n'aimerai jamais qu'une seule femme: c'est
+vous.»
+
+Claudie retira sa main sans colère. Elle vit dans les yeux de l'avocat
+qu'il disait vrai, et elle sentit au fond de l'âme les tressaillements
+de l'amour. Elle n'osa répondre: Et moi aussi, je vous aime, mais ses
+yeux le dirent assez clairement à défaut de sa bouche. Cependant, elle
+s'efforça de composer son visage et son maintien.
+
+«Monsieur, dit-elle en feignant de rire, j'entends très-bien la
+plaisanterie et je vous remercie de ne pas punir plus sévèrement ma
+curiosité. Veuillez croire, cependant, que l'amitié de Rita me donnait
+quelques droits à votre confiance.
+
+--Claudie, répéta le Parisien d'un ton passionné, m'entendez-vous? Je
+vous aime.
+
+--Si vous m'aimez, répliqua-t-elle, que vient faire ici M. Graindorge?»
+
+Brancas vit bien qu'il fallait parler avec franchise. Il raconta les
+projets de mariage que son oncle avait formés pour lui et qu'il avait
+lui-même approuvés, jusqu'au jour où il entrevit la belle Claudie.
+
+«Ce jour, continua-t-il, a décidé de ma destinée. Je vous aime.»
+
+Il peignit cet amour des couleurs les plus passionnées. Il était
+sincère, et il était avocat; aussi fut-il éloquent: son amour passait
+avec ses paroles dans le coeur de la jeune fille. Elle se sentit vaincue
+et fit un dernier effort.
+
+«Vous arrivez trop tard, dit-elle.
+
+--Trop tard! s'écria Brancas découragé. Quoi! votre mariage est-il
+décidé et irrévocable?
+
+--Il l'est.
+
+--Quoi! vous allez devenir madame Audinet?
+
+--Il le faut.
+
+--Vous l'aimez?»
+
+Un profond soupir fut la seule réponse de Claudie. Brancas se hâta de
+l'interpréter en sa faveur.
+
+«Mais, dit-il, si vous ne l'aimez pas, qui vous force de l'épouser?»
+
+J'essayerais vainement de rapporter cette conversation. L'amour ne se
+décrit ni ne s'explique. Il suffira de dire qu'après deux heures de
+protestations, de serments et de reproches, Brancas obtint ce seul mot
+qui était pour lui la plus éclatante victoire:
+
+«Espérez.»
+
+Au même moment le major s'éveilla; en voyant les joueurs de whist déjà
+levés, il s'avança vers le groupe que formaient Brancas et Claudie, et
+dit gaiement au Parisien:
+
+«Que dites-vous donc de si intéressant à ma chère enfant? Ses yeux
+brillent ce soir comme deux charbons allumés.
+
+--Papa, répliqua Claudie, M. Brancas me faisait l'honneur de me répéter
+le plaidoyer qu'il va prononcer demain.
+
+--Et tu en es contente?
+
+--Ravie. Je suis sûre qu'il gagnera son procès.
+
+--Tant mieux, dit le major; je n'aime pas les jésuites.»
+
+Sur ce mot, Brancas partit après avoir salué toute l'assemblée, y
+compris le colonel Malaga, qui le regarda de travers et lui rendit à
+peine son salut.
+
+Quand tous les visiteurs furent partis, Malaga et un signe de l'oeil au
+major, qui embrassa tendrement sa fille et lui dit:
+
+«Va te coucher, ma chère enfant, il est tard. Malaga et moi, nous allons
+rester ici et fumer une pipe en buvant un verre de Xérès.
+
+Claudie, qui avait hâte de rester seule avec ses pensées, ne se fit pas
+prier et sortit.
+
+Qui pourrait dire la couleur des rêves d'une jeune fille qui aime et qui
+est aimée pour la première fois; quelle divine symphonie s'élève dans
+cette âme vierge; quels échos de la musique des anges retentissent! Pour
+la première fois, Claudie goûtait un bonheur parfait et sans mélange;
+elle ne voyait plus dans la vie que des sujets de se réjouir et de
+remercier le Créateur de toutes choses; elle rêvait de mener avec
+Brancas cette vie pure, innocente, exempte de trouble et de malheur que
+Milton a peinte dans l'Eden, et qui fut le partage du premier homme et
+de la première femme. Elle aimait! Qu'il est doux d'aimer! Hélas! aucun
+bonheur n'est de longue durée, et la félicité parfaite est toujours
+voisine des épouvantables précipices du malheur.
+
+«Mon cher ami, dit Malaga en allumant sa pipe, il est temps de conclure.
+
+--Hum! dit Bonsergent, il est dangereux de trop précipiter les choses.
+
+--Est-ce que Claudie n'est pas décidée? demanda le colonel.
+
+--Je n'en sais rien. Les petites filles n'ont pas l'habitude de faire
+des confidences à nos vieilles moustaches.
+
+--Si ce mariage ne se fait pas tout de suite, dit le colonel, il ne se
+fera jamais.
+
+--Est-ce que tu retires la parole? demanda le major. En ce cas, dès à
+présent, tu es libre.
+
+--Tu m'entends mal, répliqua le colonel. Audinet ne peut plus attendre;
+Audinet est jaloux.»
+
+Le major haussa les épaules.
+
+«De qui?
+
+--De ce Parisien qui vient si complaisamment, tous les jours, te
+demander une leçon d'horticulture.
+
+--Quelle folie! dit Bonsergent. Ma fille m'a dit qu'il doit épouser Mlle
+Oliveira.
+
+--Folie ou non, ce garçon-là vient trop souvent ici; ce n'est pas
+pour tes beaux yeux, camarade, à moins que ce ne soit pour ceux de Mme
+Élodie.
+
+--Oh! pour ceux-là, dit le major en riant, je les lui abandonne. Le
+temps des fredaines est passé.
+
+--En deux mots, reprit le colonel, quel jour veux-tu faire le mariage?
+
+--Eh bien! quand tu voudras.
+
+--Dans trois semaines.
+
+--C'est convenu.»
+
+Les deux amis se donnèrent la main, fumèrent encore quelques pipes et
+s'en allèrent dormir comme deux braves qui ont souvent dormi au bruit du
+canon.
+
+Pendant ce temps l'heureux Brancas retournait de cent mille manières
+le dernier mot de Claudie: _Espérez_, et repassait dans son esprit les
+périodes qu'il devait prononcer le lendemain devant les juges.
+
+
+
+
+ XII
+
+
+Le jour suivant, dès neuf heures du matin, tout ce qui s'appelle à
+Vieilleville la _haute société_ avait envahi le prétoire. Les avocats,
+coiffés de leurs toques et vêtus de vastes robes noires sans grâce, mais
+non pas sans trous, disputaient leurs bancs aux dames, et les rejetaient
+brutalement hors de l'enceinte. De leur côté, deux ou trois comtesses
+sur le retour glapissaient contre l'huissier et contre les avocats, et
+répandaient autour d'elles des odeurs de musc et de patchouli capables
+d'effrayer le gendarme qui commença le supplice du criminel Jean Hiroux.
+Derrière les juges sur des fauteuils réservés, étaient assises une
+douzaine de personnes que recommandaient au président leur beauté,
+les liens de famille ou le désir de plaire aux puissants. Parmi ces
+privilégiés on distinguait le député Oliveira, sa fille, Claudie
+Bonsergent, sa mère, le vieux major et le conseiller d'État.
+
+Rita et Claudie se rencontrèrent dans un couloir étroit, et Rita se
+jeta tout d'abord au cou de son amie. Claudie, bien qu'elle eût quelque
+remords d'avoir enlevé Brancas à Mlle Oliveira, ne se fit pas trop prier
+et lui témoigna la plus vive tendresse. De son côté, le député se montra
+fort poli pour le vieux major, qui était l'un des électeurs les plus
+influents de l'arrondissement. Le conseiller d'État entendant nommer
+Claudie, se douta qu'il avait sous les yeux la rivale de Mlle Oliveira,
+et écouta très attentivement la conversation des deux amies.
+
+«Que tu es belle aujourd'hui, dit Rita. Comment se fait-il que je sois
+obligée de te chercher dans les couloirs d'un palais de justice.
+
+--Au moins, dit le major qui voulut placer son mot, n'est-ce pas dans la
+salle des Pas-Perdus.»
+
+Les deux jeunes filles poussèrent des éclats de rire que les rossignols
+leur auraient enviés, si les rossignols, ces chanteurs de génie,
+pouvaient être jaloux.
+
+Rita répondit qu'elle était arrivée la veille, et qu'elle n'avait pas eu
+le temps de faire visite à son amie.
+
+«Dis-moi, ajouta-t-elle, quel est ce jeune homme à la barbe large et
+blonde qui nous regarde si obstinément?
+
+--Qui te regarde, veux-tu dire, car il n'a pas la moindre attention pour
+ton humble servante.
+
+--Oh! toi ou moi, peu importe.
+
+--C'est le bel Athanase.
+
+--Athanase qui? Athanase quoi? Quel âge? Quel sexe? Quelle profession?
+
+--Curieuse!
+
+--Le spectacle n'est pas près de commencer. Que pouvons-nous faire en
+attendant si ce n'est de dévisager le prochain?
+
+--C'est le bel Athanase Ripainsel, âge, trente ans; sexe: beau garçon,
+trop content de lui; profession: millionnaire et plaideur.
+
+--Quoi! c'est lui qu'on va juger?
+
+--C'est lui-même.
+
+--Je le reconnais, dit tout à coup Rita.
+
+--Tu l'as déjà vu?
+
+--Oui.
+
+--Où?
+
+--Chez le préfet. Nous avons valsé ensemble. N'est-ce pas un
+républicain?
+
+--Je n'entends rien à ces choses-là, dit Claudie. Adresse-toi à mon
+père.
+
+--Que désirez-vous, mademoiselle? se hâta de dire le major.
+
+--Monsieur, dit Rita, nous voudrions savoir si M. Athanase Ripainsel
+ici présent, et dont vous pouvez voir la barbe blonde à gauche près du
+pilier, est un républicain?
+
+--Ma foi, dit le major, je n'en sais rien; mais je crois qu'il veut être
+député.
+
+--Hein? plaît-il? dit Oliveira; qui veut être député, je vous prie?
+
+--M. Ripainsel, répondit Rita.»
+
+Athanase, se voyant regardé, se mit à lorgner les dames. À défaut
+des grâces civilisées de son ami Brancas, il possédait la plupart des
+qualités qui séduisent le sexe timide. Sa poitrine large, sa figure
+énergique, régulière et gaie, attiraient les regards de la foule.
+Son habit de velours à larges boutons, signe distinctif de tous les
+gentilshommes campagnards ou de ceux qui les imitent, était croisé sur
+sa poitrine, et sa main large, mais blanche, ouverte et sympathique,
+faisait sauter un léger binocle. Assis à côté de la place réservée à son
+avocat, il attendait patiemment l'arrivée des juges et le commencement
+du procès.
+
+Enfin les deux avocats entrèrent. Un murmure flatteur s'éleva dans la
+foule; les dames se penchèrent et chuchotèrent. Brancas s'assit, regarda
+autour de lui, vit Claudie et la salua. Rita s'en aperçut:
+
+«Tu connais donc mon hégélien? dit-elle à son amie.
+
+--Un peu. Je l'ai vu quelquefois à la maison, répondit Claudie, qui se
+sentait rougir.
+
+--Pourquoi rougis-tu? dit Rita étonnée.
+
+--Quelle idée! C'est la chaleur de la salle. On étouffe ici.
+
+Et ce moment, le président entra avec les juges.
+
+Il s'assit carrément dans son fauteuil, se coiffa de sa toque, ouvrit
+son canif, bâilla posément, sans se presser, comme un homme qui
+prévoit qu'il bâillera plus d'une fois, tailla sa plume, la trempa dans
+l'encrier, esquissa légèrement un front, un nez, une bouche, et près
+d'arriver au menton, voyant ses collègues bien assis et en train de
+bien faire, il donna la parole à Brancas, qui demandait la nullité du
+testament de Caïus Gracchus Ripainsel.
+
+On ne s'attend pas, sans doute, à voir ici les détails du procès. Tous
+les journaux de France en ont donné un compte rendu fidèle, suivant leur
+habitude. Les journaux légitimistes supprimèrent le discours de Brancas,
+et donnèrent en échange quelques phrases très mal faites et sans suite.
+Quant à l'avocat de P..., on publia tout au long tous ses arguments, on
+corrigea ses fautes de français, défaut assez commun aux improvisateurs,
+et l'on vanta l'enthousiasme de l'assemblée. De leur côté, les journaux
+de la gauche montrèrent l'ineptie de l'avocat des religieuses, le vide
+de ses raisons, et firent entendre qu'il parlait du nez et faisait de
+pitoyables calembours. Brancas, au contraire, avait mis la plus parfaite
+éloquence au service de la cause la plus juste et faisait retentir dans
+la salle une voix plus sonore que la trompette Sax et plus douce que la
+flûte de Tulou.
+
+D'où vous conclurez, je pense, que tous les abonnés furent
+très-contents, ayant été servis selon leur goût, et ayant entendu dire
+beaucoup de bien de leurs amis et beaucoup de mal de leurs ennemis.
+C'est ce qui maintient l'équilibre dans le monde.
+
+Les juges étaient fort embarrassés, et vous l'auriez été comme eux.
+Quand on voit deux honnêtes gens, qui ont de l'esprit, du jugement, de
+l'éloquence, qui connaissent la loi, et qui ne voudraient pas faire
+de tort à leur prochain, soutenir avec une assurance égale deux thèses
+contradictoires, et d'un air poli s'envoyer des démentis qui n'offensent
+personne, on a beau avoir l'habitude de juger, on ne peut guère
+s'empêcher d'hésiter.
+
+Ils hésitaient donc, et le coeur d'Athanase battait fortement. Toute
+l'assemblée, partagée entre deux orateurs d'une puissance presque égale,
+car Brancas n'était guère inférieur à son adversaire, attendait en
+silence les conclusions de M. le procureur du roi, organe de la loi et
+défenseur de la société.
+
+Enfin ce magistrat se leva, retroussa ses manches d'un air noble
+et gracieux, jeta un coup d'oeil sur Rita et Claudie, un autre sur
+lui-même, un troisième sur la foule, et content de lui, content des
+autres, et content de l'éloquence qu'il allait déployer, il ouvrit la
+bouche.
+
+C'était, du reste, un homme assez grand, de belles proportions, d'une
+figure douce, de favoris larges, de menton carré, de nez grand et
+saillant, un vrai modèle de procureur du roi. Ses cheveux noirs et
+épais étaient relevés sur le sommet de la tête à l'instar du roi
+Louis-Philippe, et son front, saillant au-dessus des yeux, mais rejeté
+en arrière comme la plupart des fronts limousins, indiquait un parfait
+magistrat et un redoutable parleur. Aussi était-il né à Limoges, la
+ville de France, après Bordeaux, qui a fourni le plus d'orateurs à nos
+assemblées délibérantes.
+
+Son discours, médité avec soin et débité avec élégance, fut fort écouté,
+et, chose plus rare, emporta la balance encore indécise entre Brancas et
+son rival. Le procureur conclut en faveur de Brancas à l'annulation du
+testament, fit ressortir les vices de forme, démontra la captation et
+décida, sinon l'auditoire, lequel en majorité était décidé avant les
+plaidoiries des avocats, du moins les juges.
+
+Il y parut bientôt. Le président se leva, et, tout bégayant, dicta de
+son mieux au greffier un jugement qui n'aurait pas excité la jalousie
+du roi Salomon, le plus illustre des jugeurs du temps passé. Au moins,
+l'essentiel y était, et Athanase était mis en possession de l'héritage
+de son oncle.
+
+De nombreux applaudissements accueillirent cet arrêt et chacun alla
+dîner.
+
+«Que dites-vous de mon neveu? dit le conseiller d'État, tout fier du
+succès de Brancas.
+
+--Il parle assez bien, répondit Mlle Oliveira.
+
+--Tu fais la modeste,» dit tous bas Claudie à l'oreille de son amie.
+
+Rita se mit à rire.
+
+«C'est assez joli, dit-elle, ces boutons de couleur bronzée sur le
+velours noir.
+
+--De qui parles-tu? demanda Claudie.
+
+--De ce binocle à gauche du pilier.
+
+--Pour moi, dit Claudie, j'aimerais mieux une belle veste, sans boutons,
+rattachée seulement par des aiguillettes à la façon de Van Dyck.
+
+La foule s'était écoulée, et les personnages de distinction, qui nulle
+part moins qu'à Vieilleville n'aiment à être confondus avec le
+vulgaire, sortirent à leur tour. Sur le grand escalier, Rita et Claudie
+rencontrèrent le bel Athanase et Brancas, déjà dépouillé de sa robe et
+de sa toque. Oliveira serra les mains de l'avocat et le complimenta sur
+son succès avec la politesse enthousiaste qu'on ne trouve qu'à Paris et
+qui est peut-être la récompense la plus enviée des artistes.
+
+«Je n'ai rien entendu de plus beau, de plus simple, de plus clair et de
+plus juste, même à la Chambre des députés,» dit Oliveira.
+
+L'avocat s'inclina en signe de remercîment et salua Claudie et Rita.
+Claudie lui tendit la main et le regarda d'un air d'admiration que son
+amie et le conseiller d'État remarquèrent seuls.
+
+Pendant ce temps, Athanase, assez embarrassé de sa personne, recevait
+les félicitations du major Bonsergent. Brancas profita de l'occasion et
+dit à Oliveira:
+
+«Permettez-moi, monsieur, de vous présenter M. Ripainsel, mon ami, et
+votre ancien rival.
+
+--Rival infortuné! se hâta de dire Athanase, mais qui ne vous garde pas
+rancune de son échec.
+
+--Vous avez reçu aujourd'hui une belle fiche de consolation, dit
+Oliveira.
+
+--Bah! deux millions, tout au plus! Qu'est-ce que cela quand on est déjà
+riche?
+
+Graindorge haussa les épaules.
+
+«Ce niais de Brancas, pensait-il, va tresser lui-même la corde qui le
+pendra. Quel besoin avait-il d'amener ici cet Athanase?
+
+--Viendrez-vous ce soir prendre une leçon d'horticulture? dit le major.
+
+--Non... je ne pense pas...» répondit l'avocat d'un air embarrassé.
+
+Rita fut étonnée de cet embarras et regarda Claudie qui paraissait
+très-mécontente.
+
+«Mon neveu, dit vivement Graindorge, m'a promis de passer la soirée avec
+nous chez M. Oliveira.
+
+--Eh bien! à demain,» dit Bonsergent en partant avec sa fille.
+
+Brancas était fort embarrassé de son rôle. Malgré sa franchise
+ordinaire, il ne savait comment sortir du mauvais pas où la démarche de
+son oncle, qu'il ne pouvait désavouer, l'avait engagé. Il est fort aisé
+de ne pas demander une fille en mariage; mais quand on l'a demandée et
+obtenue, il n'est pas poli de se retirer en disant: «Mademoiselle,
+je vous prie d'excuser ma distraction. Ce n'est pas votre main que je
+voulais demander, c'est celle de votre voisine.»
+
+«Messieurs, dit Oliveira en se retirant avec sa fille, quelques amis
+me font l'honneur de venir me voir ce soir; si vous voulez être de
+ce nombre, vous me ferez le plus grand plaisir. On ne parlera pas
+politique.»
+
+Brancas et Ripainsel acceptèrent tous deux, l'un avec quelque ennui,
+l'autre avec une joie qui n'échappa point aux yeux de la clairvoyante
+Rita. Graindorge, resté en arrière, prit son neveu à part, et lui dit:
+
+«À nous deux maintenant. C'est ce soir qu'il faut te déclarer.
+
+--Je me déclarerai, répondit froidement Brancas.
+
+--Et la noce se fera dans un mois.
+
+--Quelle noce?
+
+--La tienne.
+
+--Je vous ai dit qu'il fallait y renoncer.
+
+--Étourdi! Tu lâches la proie pour l'ombre.
+
+--J'aime.
+
+--Tu aimes! la belle affaire! C'est une marque certaine que tu as
+le coeur bien placé et une grande sensibilité. C'est l'essentiel.
+Qu'importe après cela que tu aimes la brune ou la blonde!
+
+--Il importe beaucoup. Je veux aimer ma femme et je sens que je mourrais
+si Claudie passait aux bras d'un autre.
+
+--Tu as vu cela dans les romans.
+
+--Peut-être.
+
+--Est-ce qu'on meurt de désespoir?
+
+--Quelquefois.
+
+--Oui. Une petite fille s'en va tous les matins acheter un boisseau de
+charbon et s'asphyxier un peu parce que son amant l'abandonne; mais tu
+dois voir que les sergents de ville s'en aperçoivent toujours à temps et
+ouvrent les fenêtres. C'est le préfet de police qui fait courir ce bruit
+pour montrer combien sa police est vigilante. Au fond, le charbon ne
+sert qu'à faire cuire les beefsteaks.
+
+--Je vous crois, mais je n'aime pas Rita.
+
+--Tu l'aimeras. N'est-elle pas aimable?
+
+--Elle est charmante.
+
+--Eh bien! force-toi un peu. L'amour viendra ou l'habitude, qui en tient
+lieu si souvent. Crois-tu que je fusse passionnément amoureux de ta
+tante quand je l'épousai?
+
+--Que sais-je! Vous aimiez peut-être les rousses?
+
+--Non, j'aimais le repos, la richesse, le confortable, ce bonheur que
+rien ne peut ôter, et qui nous console de tous nos malheurs. Je vis miss
+Evelina Shenectady: elle avait un million, elle était grande, un peu
+maigre....
+
+--Très-maigre.
+
+--Trop maigre, si tu veux, un peu rousse...
+
+--Trop rousse.
+
+--Un peu inégale d'humeur...
+
+--Le respect m'empêche de vous approuver, cher oncle.
+
+--Je ne te demande pas de m'approuver, mais de m'écouter, interrompant
+son neveu..... un peu inégale d'humeur.
+
+--Vous l'avez dit.
+
+--Assez insupportable...
+
+--Oh! Oh!
+
+--Et folle des puddings et des roatsbeefs, que je déteste.
+
+--Et vous l'avez acceptée?
+
+--Acceptée! Je l'ai choisie! Un million de dot?
+
+--Un million! s'écria Brancas.
+
+--Et feu sir Gaspardus Shenectady, ancien receveur des finances de
+Bénarès, lui gardait deux autres millions.
+
+--Vous m'en direz tant!...
+
+--Oui, mais l'animal...
+
+--Qui?
+
+--Shenectady...
+
+--Votre honoré beau-père?
+
+--Eut la sotte idée de prêter ses deux millions au shah de Perse...
+
+--Diable!
+
+--Oh! à cent pour cent.
+
+--Sur hypothèque?
+
+--Diable! l'hypothèque était la ville de Candahar.
+
+--Eh bien! dit Brancas, l'hypothèque devait être bonne. Candahar est une
+ville admirable, l'or ruisselle dans les bazars, et les diamants, et les
+perles brillent au cou de toutes les femmes. Je m'en rapporte à Chardin.
+
+--Or, le shah de Perse, continua Graindorge, a eu l'infamie de chercher
+querelle aux Afghans.
+
+--En vérité?
+
+--Tu connais les Afghans?
+
+--Pas beaucoup.
+
+--Eh bien! les Afghans sont des gens très-mal élevés qui n'aiment pas le
+shah de Perse.
+
+--Pourquoi?
+
+--Je te l'expliquerai un autre jour.
+
+--Non, aujourd'hui.
+
+--Ah! tu m'ennuies, n'as-tu pas assez parlé aujourd'hui, et n'est-ce pas
+mon tour?»
+
+Brancas s'inclina respectueusement.
+
+«Donc, continua le conseiller d'État, les Afghans ont pris Candahar, et
+brûlé l'hypothèque.
+
+--Oh! c'est mal.
+
+--N'est-ce pas! Shenectady, qui se promenait aux environs de la ville,
+fut saisi, pendu par les pieds et écorché vif. Ces gredins se firent un
+tambour de sa peau.
+
+--Mais, dit l'avocat, cette tragique histoire nous enseigne, il me
+semble, à ne pas faire trop de fonds sur les millions.
+
+--Shenectady pendu ne prouve rien. Tout le monde ne prête pas son argent
+au shah de Perse, et il est bien doux d'être riche sans se donner de
+peine.
+
+--En deux mots, cher oncle, vous voulez que j'épouse Rita?
+
+--Oui.
+
+--Et moi, je ne le veux pas.
+
+--Mais malheureux, tu ne seras jamais député.
+
+--Je serai heureux.
+
+--Tu me fais manquer à ma parole. C'est un affront qu'Oliveira ne me
+pardonnera jamais.
+
+--Et si je lui présentais un autre gendre?
+
+--Qui?
+
+--Mon ami Athanase.»
+
+L'oncle haussa les épaules.
+
+«Présente qui tu voudras. Je ne serai pas complice de ta folie. À ce
+soir.»
+
+Le conseiller d'État quitta les deux amis et retourna chez Oliveira.
+
+«Il me semble, dit Athanase qui s'était éloigné par discrétion, que vous
+n'êtes pas trop d'accord, ton oncle et toi. De quoi s'agit-il?
+
+--D'une niaiserie. Il veut me faire épouser Rita.
+
+--Et tu refuses?
+
+--D'emblée.
+
+--Ô grand Jupiter! s'écria Ripainsel, fut-il jamais un ami plus aimable?
+Il refuse Rita!
+
+--Tu ne la refuserais donc pas?
+
+--Moi! je donnerais pour être aimé d'elle les deux millions que tu m'as
+gagnés ce matin. As-tu vu comme elle était belle?
+
+--Je n'ai vu que Claudie.
+
+--Allons dîner, dit Ripainsel. Je suis riche, et j'ai vu Rita. Mon âme
+est dans les étoiles.»
+
+
+
+
+ XIII
+
+
+De graves événements se préparaient dans la maison Bonsergent. Le major
+sentait que le moment était venu de tenir la parole donnée au colonel
+Malaga, et, prévoyant la résistance de Claudie, il se préparait à
+la lutte. Mme Bonsergent, toute dévouée à Audinet, se tenait prête à
+soutenir le corps de bataille, et même, au besoin, à commencer le feu.
+Claudie, tout entière aux souvenirs de la veille, était loin de se
+douter qu'elle approchait du moment décisif.
+
+«Mon enfant, dit le major, je suis vieux.
+
+--Bon! dit Claudie, tu n'as que soixante ans et tu marches comme un
+Basque.
+
+--J'ai soixante-trois ans, reprit Bonsergent, et j'ai vu Novi,
+Austerlitz, Leipsick et Waterloo. Cela fait dix-sept campagnes qui
+peuvent aisément compter pour quarante, car je ne compte pas le
+Trocadéro où nous montâmes après avoir brûlé six cartouches. Je suis
+vieux et je voudrais te voir heureuse.
+
+--Je suis très-heureuse, répliqua Claudie.
+
+--Ce bonheur ne peut pas durer toujours, dit le père. Il faut qu'une
+fille se marie.
+
+--Eh bien! mariez-moi, pourvu qu'il ne soit plus question d'Audinet.
+
+--Claudie! s'écria Mme Bonsergent d'un ton sévère.
+
+--Maman, il m'ennuie; ce n'est pas ma faute. Je n'aime pas les
+sentences.
+
+--Il t'aime tant! dit le major, et le colonel te regarde comme sa fille.
+
+Claudie garda le silence.
+
+--Tu refuses? dit Mme Bonsergent.»
+
+Même silence.
+
+«Aimes-tu quelqu'un? demanda le major.
+
+Même silence.
+
+«Malheureuse enfant! s'écria Élodie dans un transport tragique, faut-il
+que tu sois née pour notre désespoir!»
+
+Bonsergent secouait les cendres de sa pipe d'un air irrésolu.
+
+«Décidément, dit-il, tu ne veux pas d'Audinet?
+
+--Non, papa.
+
+--Eh bien, enfoncé l'Audinet, et qu'il n'en soit plus question! Après
+tout, ma fille est ma fille; Malaga le comprendra, ou, s'il ne le
+comprend pas, il ira....
+
+--Oh! papa, comme tu es bon! interrompit à propos Claudie en lui sautant
+au cou.
+
+--Comme je suis bonasse! veux-tu dire.
+
+--Oh! papa, comment peux-tu penser?
+
+--Va, va, ne te gêne pas. Il y a longtemps que je l'ai dit: les pères
+sont la propriété de leurs enfants.
+
+--C'est fort bien, interrompit Élodie; mais qui se chargera d'éconduire
+Audinet?»
+
+Le major se gratta la tête.
+
+«Je ne sais pas..., dit-il, le premier venu.... toi, moi ou Claudie.
+
+--Je me récuse, dit Mme Bonsergent.
+
+--C'est dommage, dit le major, tu parles si bien!»
+
+Cette basse flatterie ne dérida pas le front d'Élodie.
+
+«Non, dit-elle. M. Audinet est un excellent parti, le colonel est notre
+ami, je puis tolérer, mais non pas approuver ce refus.
+
+--Tolérer! approuver! Qui te demande ta tolérance ou ton approbation?
+s'écria le major en colère; nous ferons bien nos affaires sans toi,
+n'est-ce pas, Claudie?
+
+--Voici le moment de les faire, dit Mme Bonsergent avec un sourire amer;
+je vois d'ici M. le secrétaire général qui s'avance.
+
+--Claudie, soutiens-moi, dit le major. À nous deux, nous en viendrons
+peut-être à bout.»
+
+En effet, Audinet ne tarda pas à paraître, vêtu de noir et cravaté de
+blanc, enfermé dans un faux-col dont les pointes lui sciaient les deux
+oreilles. On le reçut d'un air contraint. Le major cherchait la formule
+d'un refus, Claudie n'osait l'expliquer, et Mme Bonsergent, qui n'avait
+pas perdu tout espoir, jouissait secrètement de l'embarras de son mari
+et de sa fille. Claudie sortit et se retira dans sa chambre sous un
+prétexte. Mme Bonsergent allégua une visite qu'elle devait depuis
+longtemps à Mme la receveuse générale, et le pauvre major, pestant
+contre la destinée, se vit forcé de tenir compagnie à Audinet. Celui-ci
+remarqua ce froid accueil, et d'une voix altérée:
+
+«Ces dames vont faire des visites? demanda-t-il.
+
+--Ou se fourrer de la pommade dans les cheveux, dit Bonsergent exaspéré.
+Élodie remplit la maison d'onguents de toute espèce; sa chambre est une
+pharmacie.»
+
+Il y eut un assez long silence.
+
+«Mon père est venu hier? dit le secrétaire général.
+
+--Oui, répliqua le major, et, puisqu'il faut en parler, viens au jardin
+avec moi, nous causerons plus librement.»
+
+Audinet pâlit. Le début ne présageait rien de bon.
+
+«Vous me refusez! dit-il.
+
+--Eh non! s'écria le major en arpentant l'allée à grands pas; non, je
+ne te refuse pas. Je fais au contraire le plus grand cas de toi, de ton
+père, de ta mère, de toute ta famille et de tes deux cent mille francs;
+mais....
+
+--Mais? demanda Audinet.
+
+--Mais Claudie est trop jeune.
+
+--Trop jeune!
+
+--Elle a pour toi l'affection d'une soeur. Cela lui ferait de la peine
+d'en changer....
+
+--Ah!
+
+--Et tiens, pour tout dire d'un mot, car on me fait faire des discours
+longs d'une aune, Claudie ne le veut pas.
+
+--Ah! dit Audinet, je l'avais bien prévu....
+
+--Si tu l'avais prévu, dit Bonsergent, pourquoi t'y es-tu exposé?
+
+--Je l'avais bien prévu, continua Audinet, que ce maudit Parisien nous
+porterait malheur.
+
+--Quel Parisien?
+
+--Ce Brancas, qui vient ici tous les jours.
+
+--Tu n'as pas le sens commun. On dit qu'il épouse Mlle Oliveira.
+
+--Je me soumets au destin, dit le secrétaire général, mais je veux
+savoir pourquoi Mlle Claudie me repousse. Mon cher major, vous ne pouvez
+pas me refuser cette consolation.
+
+--Ma foi, dit le major, je ne m'y oppose pas. Le ciel m'est témoin que
+j'ai souhaité ce mariage autant que toi-même; mais Claudie ne le veut
+pas, et l'on ne met plus au couvent les filles désobéissantes. Reste
+ici, je vais chercher Claudie.»
+
+Audinet entra dans le kiosque. Il était rempli de fureur contre Claudie,
+contre Brancas et contre le major même. Tout lâche et insolent qu'il
+était, il aimait Claudie, et cet amour trompé lui causait de cruelles
+tortures. En un instant, mille projets sinistres se croisèrent dans
+sa cervelle. Il voulait se venger, mais il hésitait sur le choix de la
+vengeance. Il voulait surtout contraindre Claudie à l'épouser, dût-il
+pour cela commettre un crime.
+
+«Vous m'avez demandée, monsieur Audinet, dit la jeune fille en entrant;
+que me voulez-vous?»
+
+Elle rassemblait tout son courage pour une explication décisive.
+
+--C'est donc fini, dit le secrétaire général d'une voix rauque, et vous
+ne m'aimerez jamais!
+
+--Je suis votre amie, répondit-elle; ne me demandez rien de plus.
+
+--Claudie! je vous aime tant!
+
+--Je ne vous ai pas encouragé, dit-elle.
+
+--Vous l'aimez, lui!
+
+--Qui? _Lui_.
+
+--Brancas.
+
+--Je ne vous aime pas, et ne vous aimerai jamais, répliqua-t-elle
+fièrement. Cela doit suffire.
+
+--Cruelle!» dit Audinet en s'agenouillant devant elle.
+
+Claudie cherchait vainement à se dégager. Tout à coup Brancas parut et
+demeura stupéfait sur le seuil de la porte.
+
+«Levez-vous donc!» s'écria Claudie, honteuse et irritée de cette
+surprise.
+
+Audinet se leva, et d'un geste railleur:
+
+«Monsieur, dit-il au Parisien, je vous cède la place.»
+
+Puis il sortit sans que personne cherchât à le retenir. L'avocat n'eut
+pas le temps de demander une explication à Claudie, car le major entra
+presque aussitôt.
+
+«Vous n'êtes pas encore chez Oliveira? dit-il.
+
+--Non, répondit le Parisien; mon ami Ripainsel n'était pas prêt quand
+je suis parti, et faisait encore un choix entre dix-sept cravates
+différentes; j'ai perdu patience, et j'ai cru bien faire en venant vous
+demander quelques conseils.
+
+--Sur quoi, mon cher monsieur? Ma vieille expérience est à votre
+service. Est-ce sur les poires de _beurré gris, rouge, d'Amboise_, ou
+sur les _doyenné_? Rien n'est plus simple. Vous mettez vos poiriers
+à huit ou dix mètres de distance, en espaliers, exposés surtout au
+couchant, quoique l'orient et le midi ne soient guère moins favorables,
+sauf dans les étés très-chauds. Vous supprimez les branches parasites
+qui ne donneront jamais de fruits et qui consomment la sève; vous...
+
+--Papa, dit Claudie, veux-tu faire ta toilette? Tu ne seras jamais prêt.
+
+--Prêt à quoi?
+
+--À faire visite à M. Oliveira.
+
+--À quelle occasion? dit le major.
+
+--Il t'a invité ce matin à passer la soirée chez lui. Tu n'as donc pas
+entendu?
+
+--Non, le diable m'emporte.
+
+--Je l'ai entendu, moi, et Rita m'a juré qu'elle ne me reverrait de sa
+vie si j'y manquais.
+
+--Oh! si Mlle Rita l'a juré, c'est chose résolue. Attendez-moi ici mon
+cher monsieur, je vais me faire la barbe et nous partirons ensemble.»
+
+À ces mots, Bonsergent sortit. Brancas, étonné, regarda Claudie, qui se
+mit à rire et lui dit:
+
+--Je ne veux pas que vous alliez chez Rita sans moi. Comprenez-vous?
+Je vais me faire coiffer. Prenez ce _Wilhelm Meister_, et lisez en
+m'attendant. Cela vous distraira.»
+
+En même temps elle lui donna sa main à baiser, et s'échappa, plus légère
+qu'une hirondelle.
+
+«Que faisait cet Audinet aux pieds de Claudie? pensait l'avocat.
+Aimerais-je une coquette?»
+
+Ce soupçon s'enfonça dans son âme comme un fer aigu. Les âmes délicates
+sont lentes à soupçonner, mais le soupçon les déchire de blessures
+inguérissables. Brancas ignorait tout de Claudie, sinon qu'il l'aimait
+et que pour elle il aurait donné sa vie.
+
+«Elle me dit d'espérer, et elle souffre que cet Audinet se mette à ses
+genoux! pensa-t-il. Elle se ménage un mari!»
+
+Cette pensée fut pour lui un trait de lumière. Il estima moins Claudie,
+sans pouvoir cesser de l'aimer; car l'amour ne se mesure pas toujours
+à l'estime, et l'histoire d'Adam qui renonce au Paradis pour ne pas
+abandonner Ève est éternellement vraie.
+
+«Mon oncle avait raison, dit-il, d'épouser une Anglaise rousse et de
+mauvaise humeur. Il ne craint pas, lui, qu'on se jette aux pieds de la
+fille de sir Gaspardus Shenectady.»
+
+Au milieu de ces réflexions, Claudie entra.
+
+«Venez, dit-elle, nous sommes prêts.»
+
+Brancas se leva sans dire un mot.
+
+«Voyons, dit-elle en se regardant dans la glace, je veux savoir si vous
+avez du goût. Me trouvez-vous belle ce soir?
+
+--Admirable.
+
+--Vous dites cela du bout des lèvres, comme un mari de quinze ans. Que
+dites-vous de ces fleurs rouges dans mes cheveux?
+
+--Que je vous aime.
+
+--Je le sais bien, dit-elle avec une moue charmante. Répondez à ma
+question. Que dites-vous de ces fleurs rouges?
+
+--Claudie, Claudie, la coquetterie vous perdra!
+
+--Et vous, monsieur, la gravité. Venez-vous d'un enterrement par
+hasard?»
+
+Brancas poussa un profond soupir.
+
+«Allons, monsieur, continua-t-elle, donnez-moi la main s'il vous plaît
+et quittez cet air de saule pleureur qui vous va fort mal, je vous en
+avertis. Voici mon père.»
+
+Le major entra botté, cravaté, épinglé, habillé, et donnant le bras
+à Mme Bonsergent. Elle s'avançait toute décolletée, les bras nus, et
+enfermée dans une robe de velours rouge que Vieilleville admirait depuis
+dix ans.
+
+
+
+
+ XIV
+
+
+«Partons-nous? dit Bonsergent. Il est déjà neuf heures. La moitié de la
+ville est couchée, et l'autre, à coup sûr, se déshabille.»
+
+Cette remarque, qui fit hausser les épaules à Élodie, fort dédaigneuse
+pour les habitudes régulières de la province, était parfaitement vraie
+en temps ordinaire. Heureusement, la fête improvisée par Oliveira, le
+désir de recommander ses parents et soi-même à un député influent,
+le secret espoir d'un bon souper (qui n'était pas annoncé dans le
+programme, mais que tout le monde prévoyait), et enfin le désir de voir
+Brancas, que les trois journaux de Vieilleville avaient tour à tour
+représenté comme le plus farouche des démagogues ou comme le plus
+brillants des orateurs, tout cela avait réuni dans le salon d'Oliveira
+la plus grande partie des habits noirs et des robes de soies de
+l'arrondissement. Une dizaine d'officiers d'infanterie et de cavalerie
+tous semblables par leurs manières, sinon par l'uniforme, se promenaient
+dans le salon en retroussant leurs moustaches aussi cirées que leurs
+bottes. Deux ou trois des plus jeunes et des plus hardis se glissaient
+près de quelques dames reléguées dans un coin du salon, et qui, comme
+eux avaient vu le feu.
+
+Parmi les personnages, après le maître de la maison, brillaient au
+premier rang le conseiller d'État, le préfet, le général, le secrétaire
+général et le colonel Malaga. Rita, assise au coin de la cheminée, et
+vêtu d'une simple robe blanche à peine décolletée, où sa beauté brillait
+sans l'aide de l'art, recevait d'un air gracieux tous ses invités,
+attentive à les appeler par leurs noms et à leur montrer la plus active
+sollicitude. Elle pratiquait à merveille le métier si difficile de
+maîtresse de maison, sans distraction, sans oubli, pleine de présence
+d'esprit et de sang-froid, regardant à la fois tous les visiteurs,
+souriant à tous et ne répondant qu'à un seul. Cependant elle était
+préoccupée d'une pensée secrète. Sans connaître encore l'amour de
+Brancas et de Claudie, elle avait remarqué l'admiration de son amie pour
+l'avocat, et elle s'étonnait qu'il s'empressât aussi peu de venir lui
+faire sa cour.
+
+Le conseiller d'État, qui devinait sa pensée, regardait la pendule avec
+impatience. Quand neuf heures sonnèrent, Athanase Ripainsel parut seul,
+semblable au fils de Pélée, le plus beau des Grecs. Il traversa le salon
+d'un air aisé, la tête haute et sans saluer personne comme il convient à
+un jeune homme bien portant, riche et célibataire, donna une poignée de
+main à M. Oliveira, marcha droit à Rita, qui l'attendait avec quelque
+émotion, lui débita un petit compliment préparé d'avance, et s'adossant
+à la cheminée, près d'elle, promena sur l'assemblée le plus fier des
+binocles. Graindorge, étonné de le voir entrer seul, allait lui parler
+de son neveu, mais Rita le prévint.
+
+«Où donc est monsieur votre ami? dit-elle.
+
+--Je ne sais, répondit Athanase. Il est sorti pour donner la main à Mlle
+Bonsergent et l'amener ici.
+
+--Ah!» dit Rita rêveuse.
+
+Oliveira, qui causait dans un groupe de la cherté toujours croissante
+des cuirs et de l'influence des vents alisés sur la fabrication des
+tiges de bottes, se retourna et dit:
+
+«Eh bien, monsieur, vous n'amenez pas M. Brancas?
+
+--Il est allé chercher Claudie,» répliqua Rita d'un ton significatif.
+
+Au même moment, le Parisien parut donnant le bras à la rêveuse Élodie
+qu'il essayait d'adoucir et de gagner par cette politesse méritoire.
+Claudie les suivait avec son père.
+
+Claudie n'avait jamais été plus belle. Sa physionomie était souriante,
+ses yeux rayonnaient d'une joie douce. Elle goûtait sans mélange le
+plaisir d'aimer et d'être aimée. La moitié de l'assemblée la regardait
+avec une admiration non déguisée, pendant que l'autre moitié, plus
+circonspecte, se pressait autour de Rita comme pour lui faire un
+bouclier contre son amie.
+
+Rita le sentit, et, quoiqu'elle eût assez d'esprit et de conscience de
+sa beauté pour ne craindre aucune rivalité, elle se sentit assez mal
+disposée pour la nouvelle venue. L'amitié, qu'on croit si immuable,
+n'est guère moins mobile que l'amour. Un professeur du Jardin des
+Plantes, homme doux, pacifique, et sensé, jeta l'an dernier son ami
+du troisième étage dans la rue, uniquement pour vérifier si les amis
+jouissent de la faculté des chats, qui, dit-on, de quelque hauteur
+qu'ils tombent, se trouvent toujours sur leurs pattes en arrivant à
+terre. Un autre, plus curieux encore et plus dévoué à la science, coupa
+son ami par tranches, le sala et le hacha menu comme chair à saucisses,
+désireux d'introduire un mets nouveau dans la _Cuisinière bourgeoise_,
+et de remédier aux disettes de viande pendant les épizooties. Celui-là
+était un utilitaire. Un troisième, chimiste distingué, mais économe,
+essayait sur ses amis la force de ses poisons. Un ami, disait-il, en ces
+temps malheureux est moins rare et moins cher qu'un petit chien. Ce
+fut sa seule défense devant le juge ignorant qui l'envoya à la potence.
+Hélas! on a si peu d'égards pour les savants!
+
+Ceci vous fera comprendre comment l'aimable Rita, qui sentait le sceptre
+échapper de ses mains, eut un vague désir d'étrangler la belle Claudie.
+Au reste, ce désir dura peu, et la muette contemplation d'Athanase
+Ripainsel, qui paraissent ébloui de toute les paroles et de tous les
+gestes de Rita, ne servit pas peu à ramener le calme dans l'âme de la
+jeune Parisienne. Claudie, sûre d'elle-même, et sûre de Brancas,
+ne s'aperçut pas de la froideur de son amie, et crut qu'il fallait
+l'attribuer aux préoccupations habituelles d'une maîtresse de maison.
+
+Oliveira fit grand accueil au major, et, tendant la main à Brancas:
+
+«Mon cher monsieur, dit-il, nous commencions déjà à désespérer de vous.
+Il ne faut pas que vos succès oratoires vous fassent négliger vos amis».
+
+Brancas répondit une phrase polie qu'Oliveira, déjà occupé ailleurs,
+écouta d'un air distrait, et suivit son oncle, qui le regardait avec des
+yeux flamboyants.
+
+«Malheureux! dit Graindorge, tu veux donc te perdre? Que fait ici ce
+Ripainsel qui se pose de trois quarts en regardant Mlle Rita, comme
+une gazelle qui mange des confitures? C'est toi qui nous amènes ce
+prétendant? Car c'est un prétendant.
+
+--Dieu le veuille! dit Brancas.
+
+--Et la députation?
+
+--Je me présenterai à Paris. N'est-il que Vieilleville au monde?
+
+--Va, je te sauverai malgré toi, dit l'oncle.
+
+--Gardez-vous en bien, répliqua Brancas. Un bonheur d'oncle ressemble
+rarement à un bonheur de neveu, et ce serait un très-mauvais calcul de
+mettre l'un à la place de l'autre. Laissez-moi être heureux à ma guise,
+s'il vous plaît, ou vous ne serez jamais commandeur.»
+
+Cette menace apaisa le conseiller d'État, qui n'en résolut pas moins de
+brouiller à tout prix Brancas avec Claudie.
+
+La soirée se passa comme toutes les soirées. On chanta beaucoup, on joua
+beaucoup du piano, on but du punch, du sirop, on avala des glaces, on
+joua le whist; des jeunes gens de famille, cachés dans un réduit écarté,
+perdirent au lansquenet quelques milliers de francs; des mâchoires
+se désarticulèrent à force de bâiller; et déjà les goutteux et les
+asthmatiques cherchaient à grand bruit leurs chapeaux, lorsque M.
+Oliveira rendit à tout le monde la joie la plus vive en offrant son bras
+à Mme Bonsergent et en annonçant qu'on allait souper.
+
+Ce fut un coup de théâtre. Des cinq sens que l'avare nature nous a
+donnés, le seul qui naisse et ne meure qu'avec nous, c'est le sens du
+goût. De plus, l'expérience a prouvé que de toutes les variétés connues
+de la race humaine, l'électeur était la plus vorace. Cette remarque,
+faite il y a soixante ans par le célèbre Cabanis fondateur de la
+physiologie, et mise à profit par Oliveira, était le fondement de sa
+politique.
+
+On se précipita dans la salle à manger avec une impatience mal contenue.
+Quelques coudes exercés frayèrent rapidement un large passage à leurs
+propriétaires; quelques bottes écrasèrent quelques souliers de satin;
+quelques sacrebleu! dominèrent le bruit des gémissements; mais, enfin,
+il y eut de la place et du jambon pour tous: c'était le problème à
+résoudre.
+
+Un hasard, qu'Athanase avait savamment préparé, lui permit d'offrir
+son bras à Rita et de la préserver, grâce à ses larges épaules et à ses
+poignets robustes, de toute atteinte. Il s'assit près d'elle et tout
+d'abord s'écria:
+
+«Mademoiselle, que vous êtes belle!»
+
+Ce compliment, qui ne demandait pas un grand effort d'esprit, fit
+sourire Rita.
+
+«Voulez-vous du poulet?» dit-elle.
+
+Athanase avança son assiette.
+
+«Oui, mademoiselle, dit-il avec sensibilité, de quelle ardeur
+j'attendais votre retour!
+
+--Vous ne buvez pas,» dit Rita en remplissant son verre jusqu'aux bords.
+
+Athanase le vida d'un trait.
+
+«Ce vin est excellent, répliqua-t-il. C'est du Volnay premier cru.....
+Ah! dit-il en soupirant, vous n'avez pas besoin de ce vin pour
+m'enivrer! Vous souvenez-vous, mademoiselle, de ce jour fortuné où j'eus
+le bonheur de valser.....
+
+--Avec moi? où donc? dit Rita, qui s'en souvenait fort bien.
+
+--Au bal de la préfecture, il y a dix-huit mois. Cet heureux souvenir ne
+sortira jamais de mon coeur.»
+
+La plupart des autres convives étaient groupés au hasard, et des
+conversations s'engageaient d'un bout à l'autre de la vaste table.
+
+«Messieurs, dit Oliveira d'une voix qui domina toutes les autres, je
+bois à la prospérité de la France, notre belle patrie!
+
+--Et à la confusion des Anglais! ajouta le major Bonsergent en levant
+son verre.
+
+--Cela va sans dire, ajouta le receveur des finances.
+
+--La France, poursuivit Oliveira, est le vrai peuple de Dieu.
+
+--C'est l'Angleterre qui fait tous les trous, dit le receveur.
+
+--Et c'est la France qui les bouche, dit Athanase.
+
+--La France est le pays des grands hommes, dit Oliveira.
+
+--Mieux que cela, monsieur, dit Brancas, la France est un grand homme.
+
+--Oh! oh!» dit le receveur des finances, un peu étonné d'une ellipse
+aussi forte.
+
+Plusieurs électeurs prêtèrent l'oreille. On suivait sur leurs figures
+naïves le progrès de la discussion. Quelques verres et quelques
+fourchettes restèrent levés.
+
+«Oui, reprit Brancas, le peuple français tout entier est un grand homme.
+
+--Grand homme quand il fend du bois? demanda Audinet.
+
+--Oui, monsieur, et quand il fait des souliers, et quand il balaye les
+rues, et quand il fait le pain, et quand il gâche le plâtre; grand homme
+en tout, grand homme toujours.
+
+--C'est la thèse des démagogues et des flatteurs du peuple, dit Audinet,
+qui voulut compromettre son adversaire aux yeux de l'assemblée. Or, le
+nom de démagogue, comme tous ceux qu'on tire du grec, émeut toujours les
+électeurs. Si tout le monde en France est grand homme, continua Audinet,
+il n'y a plus de grands hommes; si tout le monde est héros, il n'y a
+plus de héros.
+
+--Justement. C'est ce que je voulais dire, répliqua Brancas; il n'y a
+plus ni héros ni grands hommes: nous sommes tous debout sur la colonne
+Vendôme, les bras croisés.
+
+--Avec Napoléon? dit le colonel Malaga.
+
+--Avec Napoléon, la redingote grise et le petit chapeau.
+
+--Oh! oh! s'écria le directeur de l'enregistrement, le nez dans son
+assiette.
+
+--Voilà qui est fort, dit le receveur des finances, la bouche pleine.
+
+--Ces avocats n'ont pas leur langue dans leur poche, dit un voisin.
+
+--L'armée française est invincible, reprit Brancas, qui entraîna toute
+l'assemblée et surtout les officiers.
+
+--Jamais on n'a vaincu les Français que par trahison, ajouta un
+sous-lieutenant.
+
+--Vive l'armée française! dit un électeur un peu échauffé par le vin.
+
+--À la santé de l'armée française!
+
+--Messieurs, dit le préfet se levant à son tour, à la santé du roi.....
+
+--De la charte et de son auguste famille!» interrompit un convive.
+
+Tout le monde éclata de rire. Le convive, par modestie, se cacha le nez
+dans sa serviette.
+
+«Oui, tous les Français sont des héros! reprit Brancas.
+
+--Hum! hum! grommela le colonel.
+
+--C'est fort simple, dit l'avocat. N'êtes-vous pas vous-même un héros?
+J'en appelle à toute l'assemblée. N'avez-vous pas, quinze ans durant,
+sabré à droite et à gauche, et percé, fendu, cassé ou écrasé des
+centaines de têtes, de bras ou de jambes dont vous n'aviez jamais connu
+les propriétaires? N'est-ce pas là ce qui fait le héros? Vous êtes
+un héros monsieur, le major Bonsergent est un héros; qu'on vous donne
+l'armée à commander, vous vaincrez à Iéna, à Wagram, et vous entrerez
+dans Moscou comme dans un moulin. J'en jurerais. N'êtes-vous pas
+français; n'êtes-vous pas invincibles? Si Napoléon seul a pris place sur
+la colonne, c'est qu'on ne pouvait pas y mettre toute la grande armée.
+
+--Quelle nation nous sommes!» dit un marchand de soieries.
+
+Les électeurs étaient charmés. Oliveira s'en aperçut et dit tout bas au
+conseiller d'État:
+
+«Mon gendre est un peu froid, mais il va bien.» Athanase qui vit le
+triomphe de son ami, voulut en prendre sa part.
+
+«L'empire du monde est à la France, dit-il d'une voix sonore et
+imposante. Les druides même l'ont prédit.»
+
+Toute l'assemblée resta indécise, croyant à une plaisanterie.
+
+«Que veut-il dire, avec ses druides? demanda le marchand de soieries.
+
+--Tu ne comprends donc pas? lui répondit sa femme, il parle des truites.
+C'est pour se moquer de nous.
+
+--Ma foi, dit Oliveira en riant, si les druides l'ont prédit.....
+
+--Buvons aux druides! interrompit Audinet.
+
+--Oui, dit Athanase avec force, buvons à la France! buvons à ces druides
+qui sous le couteau de César, osèrent annoncer l'immortalité et la
+mission divine de leur race. Tous les autres peuples sont épuisés: la
+France seule est encore jeune et forte. L'Orient est fini, la Judée est
+morte, la Grèce est enterrée depuis vingt siècles, Rome tombe en ruines,
+la France seule sent, prévoit, juge, travaille et combat. D'une main,
+elle montre aux nations les tables de la loi nouvelle; de l'autre, elle
+tient le glaive. Que l'Antechrist se lève, qu'il marche contre elle,
+qu'il porte la main sur le soldat de Dieu, et vous verrez rouler sa tête
+au pied de l'autel. De quelque côté que la France se tourne, sa voix se
+fait entendre aux extrémités du monde, et des quatre points de l'horizon
+les peuples voient flotter au vent les plis de son drapeau sacré. À qui
+s'adressent les opprimés de toutes les parties de la terre? À Dieu et à
+la France! Je bois à la France et aux druides!
+
+--Je t'assure, dit le marchand de soieries à sa femme, qu'il a parlé des
+druides et non pas des truites; mais qu'est-ce qu'un druide?
+
+--Je ne sais pas, dit la femme; mais c'est bien beau, ce qu'il dit là.
+
+--Est-ce que tu comprends?
+
+--Non, et toi?
+
+--Pas davantage.
+
+--C'est égal, dit la femme, il parle bien, et c'est un bien bel homme.
+
+--Est-ce une nouvelle religion que vous nous apportez là? demanda
+Audinet d'un ton railleur. Nous avions déjà bien des cultes reconnus;
+celui de Mahomet, celui de Brahma, celui de Moïse, celui de Calvin et
+mille autres, sans compter le culte catholique. Est-ce que nous aurons
+aussi le culte des druides, et reviendrons-nous à la forêt d'Inminsul?
+
+--Ma foi, dit Athanase, je ne suis pas trop ferré sur les dogmes de
+cette religion, mais je l'ai entendu enseigner par quelques-uns des plus
+grands esprits et des plus honnêtes gens de France, et je sais fort bien
+qu'elle ne rapportera jamais à ses apôtres ni places ni argent. C'est un
+signe certain qu'ils ont cherché la vérité, s'ils ne l'ont pas trouvée.
+
+--Je crois que vous avez raison,» dit à voix basse Rita, que les
+dernières paroles d'Athanase avaient surprise et charmée.
+
+Elle devina qu'il cachait sous sa gaieté épicurienne un esprit élevé et
+capable d'enthousiasme, quoique la jouissance d'une grande fortune et
+l'apathie naturelle de la province eussent un peu rouillé les ressorts
+de cette âme énergique. Sa galanterie un peu cavalière, mais non pas
+gauche ou maladroite, ne déplaisait pas à la jeune Parisienne ennuyée
+des froids discours de ces jeunes gens à la mode qui ont transporté à
+Paris toutes les grâces de l'Angleterre et du Jockey-club. Un peu
+de dépit contre Brancas, qui dissimulait mal sa froideur, servait
+puissamment les intérêts d'Athanase; et, sans y penser, elle reçut avec
+tant de bonne grâce et de reconnaissance les empressements de Ripainsel,
+qu'il en conçut les plus grandes espérances.
+
+D'un autre côté de la table, les destins jaloux avaient troublé le
+bonheur de Brancas et de la belle Claudie. D'abord, Mme Bonsergent
+s'était assise entre eux, et, en face de Claudie, le livide Audinet,
+dont les yeux ternes et fixes ne quittaient pas un instant ceux de Mlle
+Bonsergent. À côté d'Audinet, le colonel Malaga regardait de travers le
+Parisien, dans l'espérance de l'intimider et de l'éloigner de Claudie.
+Brancas, indifférent aux regards menaçants du colonel, se sentait
+néanmoins gêné et troublé comme un orateur sifflé par un auditoire.
+Pour sortir d'embarras, il essaya de gagner Mme Bonsergent, tâche assez
+difficile.
+
+Élodie n'était pas une méchante femme, quoique son esprit impérieux et
+subtil la rendit incompréhensible aux neuf dixièmes des habitants de
+Vieilleville, et insupportable au dernier dixième. Partout elle voulait
+régner, par la beauté comme par l'esprit, et elle souffrait impatiemment
+les atteintes de l'âge. Secrétement choquée de l'attention exclusive que
+Brancas donnait à Claudie, qu'elle ne pouvait se résoudre à traiter en
+fille raisonnable et nubile, elle regardait l'avocat avec malveillance.
+Comme elle avait été jolie, elle avait trouvé beaucoup de flatteurs, qui
+lui persuadèrent sans peine que son génie était le plus beau et le plus
+sublime qu'on eût vu en ce siècle. Au premier rang de ces flatteurs
+était le secrétaire général qui, de bonne heure, devina sa faiblesse.
+
+Il est aisé de comprendre que le Parisien ne pouvait pas lutter contre
+Audinet dans le coeur de Mme Bonsergent. Tout poli et bien élevé qu'il
+fût, il avait trop peu de temps pour faire sa cour à une vieille femme
+prétentieuse qui levait les yeux au ciel vingt fois par minute, et que
+ses amis appelaient la muse tragique du département. Brancas, simple
+et franc comme tous les bons esprits, élevé d'ailleurs à Paris, où
+le mouvement impérieux des affaires rompt à tout moment les intrigues
+longues et compliquées, n'entendait rien à cette stratégie de province.
+
+«Mlle Claudie est, ce soir, d'une beauté admirable, dit-il à Mme
+Bonsergent.
+
+--Que dites-vous de moi, monsieur? demanda Claudie.
+
+--Quelque chose que vous ne devez pas écouter,» répliqua Brancas en
+riant.
+
+Toute autre mère eût été flattée des paroles du Parisien, mais Élodie
+fut blessée au fond du coeur qu'il n'eût d'attention que pour sa fille.
+Elle répondit sèchement. Brancas, étonné, regarda le secrétaire général
+et le vit sourire d'un air de triomphe. Il devina la pensée d'Audinet,
+et, pour réparer sa faute:
+
+«C'est tout votre portrait, madame, dit-il d'un air sérieux.
+
+--J'étais moins brune autrefois, dit Mme Bonsergent en minaudant.
+
+--Moins brune? répondit le Parisien, est-ce possible? Les lis et les
+roses ne sont rien auprès de vous.»
+
+Élodie sourit.
+
+«C'est à ma fille qu'il faut dire ces belles choses,» dit-elle.
+
+Effectivement, la mère de sa fille était couperosée; mais Brancas n'en
+voulut pas démordre.
+
+«Avez-vous vu au Louvre le portrait de Jeanne d'Aragon?
+
+--J'ai dû le voir, répondit Mme Bonsergent.
+
+--C'est un des plus beaux ouvrages de Raphael, dit Brancas, et le modèle
+était digne du peintre. Jeanne d'Aragon a été l'une des plus belles
+princesses du seizième siècle. Je trouve en vous, madame, quelques-uns
+de ses traits et surtout cette physionomie fière et douce qui annonce la
+puissance et le génie.»
+
+Audinet, qui suivait attentivement la conversation du Parisien et de Mme
+Bonsergent, fronça le sourcil. Il sentait que son rival allait le gagner
+de vitesse, et il se hâta d'interrompre le cours des flatteries de
+Brancas. Peu de moments après, le souper finit, et chacun se leva pour
+rentrer dans le salon. L'avocat alla s'asseoir près de Rita.
+
+«Eh! bien monsieur, dit celle-ci, comment trouvez-vous Mlle Bonsergent?
+Il paraît que la province ne vous fait pas peur.
+
+--Je la trouve très-digne de votre amitié, répondit Brancas.
+
+--Elle a de l'esprit?
+
+--Un esprit charmant. Je n'aurais pas cru qu'à Vieilleville.....
+
+--Sa mère, interrompit Rita, est une véritable perle.
+
+--Euh! euh! dit le Parisien d'un air indécis, comment l'entendez-vous?
+
+--Comme il faut l'entendre, répliqua Mlle Oliveira. N'est-ce pas le
+devoir des mères de faire ressortir le mérite de leurs filles?
+
+--Assurément.
+
+--Eh bien, le ridicule de Mme Bonsergent ne donne-t-il pas un nouveau
+prix à la simplicité charmante de Claudie?
+
+--Savez-vous, mademoiselle, dit Brancas, qu'on n'égorge pas plus
+agréablement ses amis que vous ne faites?
+
+--Moi, égorger! Vous me faites tort, je vous assure. J'aime mes amies
+de tout mon coeur, mais je puis bien remarquer que Mme Élodie est
+sotte, qu'elle croit avoir tout le génie de monde, qu'elle ennuie de ses
+prétentions poétiques tous ceux qu'elle rencontre, et qu'elle choque les
+esprits les plus indulgents. Qu'en pensez-vous, monsieur? ajouta-t-elle
+en se tournant vers Athanase.
+
+--Je pense que vous avez raison, comme toujours, répondit Ripainsel.
+
+--Monsieur Ripainsel, continua Rita, restez près de moi, je vous prie.
+Vous êtes un juge précieux. Personne n'opine du bonnet avec plus de
+bonne grâce que vous.»
+
+La conversation continua quelque temps sur ce ton; mais déjà il était
+trois heures du matin, et la plupart des gens n'aspiraient qu'à dormir
+et digérer en paix. Les plus âgés donnèrent le signal du départ et
+furent bientôt suivis de la foule des invités.
+
+Quand Athanase se retira avec son ami Brancas:
+
+«Monsieur, lui dit Oliveira, j'espère que vous me ferez le plaisir de
+revenir ici?»
+
+Athanase regarda Rita.
+
+«Monsieur, dit-il, j'allais vous en demander la permission.»
+
+Mlle Oliveira sourit, et, se tournant vers Claudie, lui dit tout bas:
+
+«Chère belle, j'ai tout un monde de choses à te dire. Ferme ta porte
+demain; j'irai passer l'après-midi avec toi.»
+
+Les deux amies s'embrassèrent, et tout le monde prit congé d'Oliveira.
+
+Brancas et Ripainsel accompagnèrent la famille Bonsergent. L'avocat
+donnait le bras à Claudie, Athanase à sa mère, et le major marchait
+devant et portait le menu bagage, je veux dire les morceaux de musique,
+Brancas, resté un peu en arrière, dit à Claudie:
+
+«Je vais partir dans trois jours pour Paris.
+
+--Qu'allez-vous faire à Paris? demanda-t-elle inquiète.
+
+--Claudie, continua l'avocat, m'aimez-vous?
+
+--Qu'allez-vous faire à Paris?
+
+--Ordonnez-moi de rester ici, et j'y resterai.
+
+--Que voulez-vous que j'ordonne? Ai-je des droits sur vous?
+
+--Claudie, je vous aime.
+
+--Que sais-je? Vous m'aimez, et votre oncle demande pour vous une autre
+femme!
+
+--Vous savez bien que je ne l'aime pas.
+
+--Que sais-je? Rompez d'abord avec M. Oliveira, et nous verrons.»
+
+Quelque effort que fit l'avocat, il n'en put tirer d'autre réponse.
+
+«Et vous, dit-il, que fait à vos genoux cet insupportable Audinet?»
+
+Claudie éclata de rire.
+
+«M. Audinet, répondit-elle, est à la maison par la volonté de mon père
+et de ma mère, et il n'en sortira que.....
+
+--Par la force des baïonnettes!
+
+--Précisément.
+
+--Eh bien! nous aurons recours aux baïonnettes.
+
+--N'en faites rien, si vous m'aimez, dit Claudie d'un ton suppliant.
+Vous ne connaissez pas le colonel Malaga?
+
+--Ce n'est pas au colonel que j'ai affaire, mais à son fils.
+
+--Le colonel n'est jamais bien loin, dit Claudie, et M. Audinet, qui
+n'est pas brave, vous le jettera dans les jambes à la première occasion.
+
+--Bah! dit Brancas d'un air chevaleresque, le colonel, après tout, ne
+m'assassinera pas, et s'il faut se battre....
+
+--Je ne sais, dit Claudie, mais je tremble, et, s'il faut tout avouer,
+je crains encore plus le fils que le père. Vous ne savez pas de quelles
+calomnies M. Audinet est capable.»
+
+On était arrivé à la porte de la maison Bonsergent. Athanase et le
+Parisien prirent congé du major et des dames, et allèrent se coucher.
+
+«Es-tu content de ta journée? dit Brancas.
+
+--Content! Je suis ravi!
+
+--De qui? de Mme Bonsergent?
+
+--Mauvais plaisant!
+
+--Ravi d'avoir gagné ton procès?
+
+--Oui, d'abord. Sais-tu que je suis maintenant beaucoup plus riche
+qu'elle?
+
+--Elle? Qui, elle?
+
+--Rita, parbleu! Est-ce qu'il y a deux femmes au monde?
+
+--Parle plus respectueusement, je te prie, dit le Parisien. Claudie est
+un ange.
+
+--Et Rita, une divinité. Quels yeux! que d'esprit! Jure-moi que tu ne
+l'aimes pas.
+
+--Je te le jure.
+
+--Et que tu ne l'épouseras jamais, ou je t'étends sur la poussière.
+
+--Ma foi! dit le Parisien, l'amour est dangereux dans ce pays, s'il faut
+que je choisisse entre le glaive du colonel Malaga et le tien.
+
+--Malaga! s'écria Athanase. Je te plains. C'est le bourreau des crânes.
+Il n'a jamais manqué son coup.
+
+--Bah! dit le Parisien, c'est qu'il n'a rencontré que des maladroits.
+Après tout, quel prétexte a-t-il pour me couper la gorge?
+
+--Quel prétexte? Tu crois que ce vieux maître d'armes a besoin d'un
+prétexte. Je te garantis qu'il trouvera, si tu lui déplais, mille moyens
+de t'amener sur le terrain, et son fils mille moyens pour ne pas s'y
+laisser traîner.»
+
+Brancas se coucha, l'esprit rempli des plus douces images; cependant une
+vague inquiétude troublait ses rêves de bonheur.
+
+«Pourquoi cet Audinet est-il aux genoux de Claudie! pensait-il toujours.
+Et pourquoi ne veut-elle pas me dire qu'elle m'aime, sans avoir pris ses
+précautions?»
+
+En cherchant inutilement une réponse à ces deux questions, il
+s'endormit.
+
+
+
+
+ XV
+
+
+Le lendemain, dès deux heures de l'après-midi, Mlle Oliveira rendit
+visite à son amie. Le major Bonsergent, galant comme on l'était au
+siècle dernier la conduisit au jardin où déjà Claudie l'attendait.
+Les deux amies, restées seules, échangèrent d'abord quelques paroles
+insignifiantes qui n'avaient pour but que de préparer, ou, si l'on veut,
+de retarder l'explication décisive.
+
+«Ce jardin est magnifique, dit Rita.
+
+--Oui, assez beau, répondit négligemment Claudie.
+
+--Cela vaut mieux qu'un salon. On reçoit son monde sous la voûte azurée
+des cieux, parmi les fleurs et les fruits, en vue d'une verte vallée.
+C'est un cadre qui fait mieux ressortir les personnages.
+
+--Oui, dit Claudie en riant, mais quand ces personnages sont des niais
+ou des ennuyeux?
+
+--Il y a bien autre chose que des ennuyeux à Vieilleville, dit Rita. On
+y voit des étrangers, des Parisiens, des....
+
+--Des avocats! interrompit Claudie toujours en riant.
+
+--Oui, des avocats. Mon philosophe, par exemple n'est pas trop ennuyeux.
+
+--C'est vrai.
+
+--Je parie qu'il vient souvent te voir.
+
+--Tous les jours, dit Claudie, qui sentit que la lutte s'engageait, et
+qui l'accepta bravement.
+
+--Tous les jours!
+
+--Mon Dieu, oui; mon père assure qu'il aime passionnément
+l'horticulture.
+
+--L'horticulture seulement? dit Rita d'un air assez froid.
+
+--Que veux-tu qu'il aime de plus? demanda Claudie.
+
+--Ton père, peut-être, qui la lui enseigne.
+
+--Tu m'y fais penser, dit Claudie. Peut-être aussi aime-t-il l'histoire
+de la guerre d'Espagne, car mon père la sait sur le bout de son doigt,
+pour l'avoir apprise sur place et à ses dépens; aussi je t'assure qu'il
+ne se fait pas faute de la raconter.
+
+--Et ton père, comment l'aime-t-il?
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--L'aime-t-il un peu? beaucoup? passionnément?
+
+--Est-ce que je suis juge de ces choses-là? demanda Claudie.
+
+--Parlons franchement, dit Rita. On m'a dit que M. Brancas ne quittait
+pas ta maison.
+
+--Tu vois bien qu'on s'est trompé, puisqu'il n'est pas là.
+
+--On m'a dit qu'il t'aimait. Est-ce vrai?
+
+--Qu'en sais-je? dit Claudie rougissant.
+
+--Tu rougis; donc, c'est vrai. Pourquoi m'en faire un mystère?
+
+--Et toi, un interrogatoire?
+
+--Il est tout naturel que j'interroge. Supposons que j'aie un oison, un
+seul; qu'il aille chez mon voisin, et que mon voisin le tue et le mange;
+n'ai-je pas le droit de faire des réclamations?
+
+--Très-bien, dit Claudie, si le voisin l'a attiré chez lui; mais si tu
+l'as envoyé chez le voisin?
+
+--Tu avoues donc que tu l'as mangé?
+
+--Mangé? Non, mais il est à la broche.
+
+--Ah! Claudie, c'est mal. Comment! Je n'ai qu'un hégelien, un seul, un
+oison d'une espèce rare et hors de prix, et tu l'enlèves sous mes yeux.
+Claudie, Claudie! c'est une noirceur abominable.
+
+--Tu tiens donc beaucoup à ton hégelien? demanda Claudie.
+
+--Beaucoup? Non. Ce serait trop. Mais j'y tiens assez pour vouloir le
+garder dans ma ménagerie.
+
+--Et l'épouser?
+
+--Oh! non. Ce mariage est une invention de mon père et de M. Graindorge,
+ce conseiller d'État au crâne beurre frais que tu as vu chez nous.
+
+--Tu as tout Paris et tu m'envies un avocat!
+
+--Envies! Quel vilain mot! Sache, mon enfant, que je n'envie jamais. Je
+suis comme César, qui n'enviait rien....
+
+--Mais qui prenait tout, dit Claudie.
+
+--Parfait.... Donc, tu le prends?
+
+--Oui.... non.... peut-être.... je ne sais pas....
+
+--Que fais-tu de ton Audinet?
+
+--Rien de bon. M. le secrétaire général, sous ombre que mes parents
+l'autorisent, est venu se jeter à mes pieds, en plein kiosque, hier.
+
+--Et tu ne l'as pas prié de ne plus revenir?
+
+--J'allais lui parler, et d'un bon style, lorsque l'avocat a eu la
+maladresse d'entrer.
+
+--C'est fâcheux! et qu'as-tu fait?
+
+--J'ai mis l'Audinet à la porte, et dit à l'autre: Je vais me faire
+coiffer, attendez-moi, s'il vous plaît.
+
+--Claudie! s'écria Rita d'un air solennel, tu es une forte tête.
+
+--Je le crois.
+
+--Et tu iras loin, c'est moi qui te le prédis. À propos, dis-moi:
+Connais-tu ce fier binocle qui nous contemplait hier avec tant
+d'assurance, et que l'hégelien m'a présenté hier?
+
+--Ah! ah! dit Claudie en riant, je vois que tu ne porteras pas longtemps
+le deuil de l'avocat.
+
+--Coquette! tu voudrais, pour ta gloire, que je mourusse de jalousie.
+Quant au binocle, que tu appelles, je crois, Rouxpainsel ou Ratpainsel,
+ou je ne sais comment, quel homme est-ce, je te prie?
+
+--C'est un druide.
+
+--Claudie, ma petite Claudie, ne me fais pas languir, je t'en conjure,
+pense à l'hégelien que je t'ai cédé de si bon coeur, et parle-moi
+franchement.
+
+--Eh bien, c'est un druide blond.
+
+--Je l'ai vu. Après?
+
+--C'est, dit Mlle Bonsergent, le meilleur garçon du monde et le plus
+gai; mais il a le goût de tous les gentilshommes de campagne; il adore
+les cuisinières.
+
+--Fi donc!
+
+--J'ai cru que tu voulais savoir la vérité vraie; si tu n'as demandé que
+la vérité officielle, excuse ma sincérité.»
+
+À ce moment, Catherine parut et annonça M. Brancas. Rita voulut se
+lever.
+
+«Non, reste, dit Claudie. Sa visite ne sera pas longue.»
+
+Le Parisien parut surpris et gêné de la rencontre de Mlle Oliveira;
+cependant, comme ils avaient tous deux beaucoup d'usage du monde, cet
+embarras réciproque cessa bientôt. Brancas après réflexion, fut content
+d'avoir trouvé l'occasion de mettre fin à une situation ridicule.
+Il déploya la plus rare habileté pour faire entendre à Rita, sans
+l'offenser qu'il aimait Claudie; et Mlle Oliveira, qui riait de ses
+efforts pour expliquer une chose qu'elle entendait si bien et qui lui
+était indifférente, s'amusait à le pousser et à l'embarrasser.
+
+Après une heure de cet exercice fatiguant, Brancas épuisé et désespérant
+de se faire comprendre, allait prendre congé des deux jeunes filles,
+lorsque la malicieuse Rita l'arrêta court.
+
+«Monsieur, dit-elle, je vous entends, vous aimez Claudie et vous n'osez
+me le dire. Suis-je donc si terrible? Eh! mon Dieu, rien n'est plus
+simple, ma franchise vous paraîtra peut-être extraordinaire, et je ferai
+peut-être mieux, suivant les règles de la _civilité puérile et honnête_,
+de paraître ignorer les conventions de mon père et de M. Graindorge:
+mais quoi! je suis seule sur la terre, car un père est un père et ne
+peut se charger de certaines négociations difficiles et délicates. Vous
+êtes libre, monsieur, et je me charge de le dire à mon père. Claudie
+vous aime, je le sais....
+
+--Je n'ai rien dit de pareil, s'écria Claudie.
+
+--Bon! je l'ai deviné.
+
+--Inventé!
+
+--Deviné. Au reste, le mot ne fait rien à la chose. Je m'offre à vous
+servir de témoin.
+
+--Mademoiselle, dit le Parisien en lui baisant la main, vous avez la
+grâce et l'esprit d'un ange.
+
+--Mais, dit Claudie, si Rita est un ange, que me reste-t-il à moi?
+
+--Tu seras une divinité, dit Rita en riant. Adieu mes amis, je vous
+quitte. Mariez-vous et soyez heureux, c'est le mieux que vous puissiez
+faire.»
+
+Là-dessus, remettant son châle et son chapeau, elle sortit.
+
+«Vous m'aimez donc? dit Brancas à Claudie.
+
+--Puisqu'elle le dit!» répliqua-t-elle en souriant.
+
+Comment peindre les transports et la joie de ces deux amants? Claudie
+était la plus heureuse des femmes. Elle oubliait Audinet, elle
+s'enivrait du bonheur présent et du bonheur à venir. Heureux moments,
+trop rares dans la vie de l'homme, et qui devaient être suivis d'un
+triste réveil!
+
+Il fut convenu que Brancas, pressé de revenir à Paris, la demanderait en
+mariage le jour même, et que la noce se ferait le plus tôt possible, en
+dépit de tous les Audinet.
+
+Le major Bonsergent, consulté, n'osa ni donner ni refuser son
+consentement. Comment violer la parole donnée au colonel Malaga? Comment
+rompre une amitié de cinquante ans? Cependant Claudie n'eut pas trop de
+peine à le déterminer.
+
+«Eh bien! dit-il, si ma femme y consent....»
+
+Mais Élodie répondit par un refus net et catégorique. Les empressements
+de Brancas, les prières et les larmes de Claudie ne purent la fléchir.
+
+«Faites ce qu'il vous plaira, dit-elle, vous le pouvez, mais ma volonté
+est immuable. J'ai l'âme assez naïve encore pour ne pas comprendre qu'on
+manque à sa parole.»
+
+En réalité, elle voulait se donner le temps de consulter Audinet.
+
+«Ne la pressez pas trop, dit à voix basse le major à Brancas, vous
+la feriez butter comme un âne sur un caillou. Au reste, je réponds de
+tout.»
+
+Brancas partit le coeur plein d'un bonheur infini. Son cheval fit en dix
+minutes le trajet entre Vieilleville et la maison d'Athanase.
+
+«Je me marie! j'aime! je suis aimé!» dit le Parisien en sautant dans les
+bras de son ami.
+
+--Cela se voit, dit Athanase, mon pauvre _Éclair_ est fourbu.
+Maintenant, défie-toi du colonel Malaga, et souviens-toi de cet illustre
+_blagueur_ qui disait que le Capitole est voisin de la roche Tarpéienne.
+
+
+
+
+ XVI
+
+
+Audinet était rentré chez lui plein de rage. La froideur presque
+méprisante de Claudie le désespérait. Le lendemain de la demande de
+mariage faite par Brancas, il alla chez le major Bonsergent et ne
+rencontra qu'Élodie. Il apprit d'elle le nouveau et irréparable malheur
+dont il était menacé, et sortit plein de fureur.
+
+«Je l'aime assez, dit-il, pour la haïr jusqu'à la mort. Oh! je me
+vengerai.»
+
+Tout à coup une idée infernale se présenta à lui, et il l'adopta
+sur-le-champ.
+
+Le soir même, vers six heures, Brancas reçut un billet anonyme ainsi
+conçu:
+
+«On vous trompe. La personne que vous aimez en aime un autre, et tous
+les soirs, à onze heures, le reçoit dans sa chambre. Vous pouvez vous en
+assurer vous-même,
+
+ «UNE AMIE INCONNUE.»
+
+L'écriture était contrefaite. Brancas pâlit de colère et de douleur.
+Audinet aux genoux de Claudie lui revint à l'esprit.
+
+«Quoi! ce misérable!...» pensa-t-il indigné.
+
+On a beaucoup médit des lettres anonymes. Il est vrai pourtant qu'elles
+produisent généralement plus d'effet que les lettres signées des noms
+les plus respectables, et la marque la plus certaine de leur utilité est
+l'usage constant qu'en font un si grand nombre de gens dans toutes
+les petites villes de province. Le Parisien, entraîné par une force
+invincible, prit le chemin de Vieilleville, et, sans se montrer à
+personne, se mit à rôder aux environs de la maison Bonsergent.
+
+Il n'attendit pas longtemps. À onze heures, Audinet parut,
+reconnaissable seulement à sa démarche, car la nuit était noire et
+éclairée seulement de la pâle lueur des étoiles. Le coeur de l'avocat
+battit violemment.
+
+Le secrétaire général ouvrit avec un passe-partout la porte du jardin,
+voisine du kiosque, que longeait une rue déserte, et la referma avec
+soin. L'avocat, déjà ébranlé par la vue de ce passe-partout, voulut
+vérifier son malheur jusqu'au bout. S'aidant des pieds et des mains,
+il grimpa sur le mur, et de là, sans trop d'effort, descendit dans le
+jardin. Il suivit avec précaution les traces d'Audinet, et parvint à
+quelques pas de la maison. Là, il vit le secrétaire général escalader,
+au moyen d'une échelle de cordes, la fenêtre de Claudie, qui était au
+premier étage, à côté de celle de sa mère, et se jeter dans les bras
+d'une femme vêtue de blanc qui tenait l'échelle.
+
+Brancas demeura atterré. Aucun doute n'était possible. Il connaissait
+cette chambre et celle qui l'habitait. Dans la fureur dont il était
+animé, il eut envie de grimper lui-même après Audinet, de surprendre
+la perfide, de la confondre et de la tuer. Heureusement, Audinet avait
+retiré l'échelle de cordes, et le jeune homme se trouvait sans armes et
+sans moyens de vengeance!
+
+«Quelle école! pensait-il les dents serrées. Voilà une vertu de
+province! Et moi qui ai dédaigné pour elle Rita, un million et la
+députation. Amour, richesse, ambition, tout m'échappe!»
+
+Il attendit Audinet. Il voulait le forcer à se battre et le tuer à
+tout prix; mais une pluie violente le força de sortir du jardin et
+de chercher asile sous un toit qui s'avançait en saillie dans la rue
+voisine. Cet incident changea le cours de ses idées; la pluie et le
+froid le glaçaient; il se sentit pris d'une fièvre violente et rentra
+chez Athanase, qui ne s'était aperçu ni de son départ ni de son retour.
+
+Le lendemain, malgré la fièvre, l'avocat résolut de partir. Son ami
+essaya de l'en détourner.
+
+«Non, dit Brancas, j'ai reçu des lettres d'un client dont le procès va
+se juger dans trois jours. Il faut que je parte.
+
+--Eh! pourquoi ne m'en as-tu pas parlé plus tôt?
+
+--Je l'avais oublié, dit Brancas. Envoie, je te prie, un exprès porter
+cette lettre à Mlle Bonsergent.
+
+--Pourquoi n'y vas-tu pas toi-même?
+
+--Je suis pressé. Je veux faire ma malle. Ne m'interroge pas.
+
+--Hum! ceci est bien extraordinaire,» dit Ripainsel; mais il ne fit
+aucune question.
+
+Claudie était de la plus belle humeur du monde lorsqu'elle reçut la
+lettre de son amant. Elle chantait, elle riait, elle faisait mille
+caresses au major. Elle prit la lettre et monta dans sa chambre pour la
+lire plus à l'aise. D'une main légère, elle rompit le cachet, la lut et
+tomba évanouie. Voici ce terrible billet:
+
+«Claudie, j'ai vu cette nuit, à onze heures, Audinet monter dans votre
+chambre; vous teniez l'échelle de cordes. Ne mentez pas; je l'ai vu. Je
+voulais d'abord vous tuer et lui avec vous, et punir votre infamie.
+Il vaut mieux que je parte. Adieu, vivez heureuse, si votre crime vous
+laisse sans remords.
+
+«Celui qui vous aimait, qui vous hait et qui vous maudit.
+
+ «BRANCAS.»
+
+Quelques instants après, elle reprit ses sens, vit la lettre et comprit
+tout son malheur.
+
+«Est-ce que je rêve? dit-elle; il m'a vue! il a vu Audinet! Il me croit
+criminelle; et, sans me laisser le temps de me justifier, il part!....
+C'est impossible. Où donc étais-je cette nuit? Ma mère était malade; on
+m'avait fait un lit près du sien; j'ai dormi dans sa chambre. Qui donc
+a pu tenir une échelle de cordes et faire monter cet homme!.... Ah!
+malheureuse que je suis! Et Catherine?»
+
+Elle sonna. La servante parut.
+
+«Catherine, dit impétueusement Claudie, qu'avez-vous fait cette nuit?
+
+--J'ai dormi, mademoiselle, répondit-elle un peu troublée.
+
+--Vous dormiez à onze heures du soir?»
+
+Catherine garda le silence.
+
+«Vous n'avez fait entrer personne dans ma chambre? Répondez-moi
+sincèrement, ou je vous fais interroger par mon père.
+
+--Mademoiselle, dit Catherine effrayée, pardonnez-moi, c'est lui qui l'a
+voulu.
+
+--Qui, lui?
+
+--M. Audinet. Il me dit que c'était une pure plaisanterie, et comme
+mademoiselle couchait depuis deux jours dans la chambre de sa mère, je
+ne crus pas mal faire....
+
+--C'est bien, Catherine. Si pareille chose se renouvelle, je le dirai
+à mon père, qui vous tuera comme deux chiens, vous et votre complice.
+Restez, je vous pardonne, à condition que vous allez faire porter ceci à
+M. Brancas, chez M. Ripainsel.
+
+--Oh! c'est facile, dit Catherine, charmée d'en être quitte à si bon
+compte. Le garçon boulanger du coin, qui me fait les doux yeux, prendra
+le cheval de son patron et fera votre commission en vingt minutes.»
+
+Voici la lettre de Claudie:
+
+«Vous m'accusez d'infamie! Vous me condamnez sans m'entendre et vous
+partez! Je vous le défends, monsieur! Je veux que vous connaissiez les
+vrais coupables! Après, vous partirez, car je ne vous reverrai jamais:
+vous avez douté de moi.
+
+ «CLAUDIE.»
+
+Brancas lut ces lignes et se sentit ébranlé. Comme tous les amants, il
+désirait trouver sa maîtresse innocente.
+
+«Cependant, j'ai vu! se dit-il. Que va-t-elle inventer pour sortir
+d'affaire. Cet Audinet est capable de tout, mais qui donc tenait
+l'échelle? Mme Bonsergent est malade et ne quitte pas le lit.... Suis-je
+aveugle ou insensé? Après tout, il sera toujours temps de partir?»
+
+Sur ces sages réflexions, il fit seller un cheval, partit au galop et
+descendit à la porte du major. Claudie l'attendait, le prit par la main,
+et, sans dire un mot, le mit en présence de Catherine, qui répéta les
+explications qu'elle avait données.
+
+«Eh bien?» dit Claudie, restée seule avec le Parisien.
+
+Il se jeta à ses genoux et demanda pardon dans les termes les plus
+éloquents. Claudie demeura inflexible. C'était une âme fière, hautaine
+et obstinée, qui aimait mieux être brisée que plier, et qui ne
+pardonnait pas à son amant d'avoir douté d'elle.
+
+«Claudie! s'écria Brancas, je vous adore. Qui n'eût douté comme moi
+devant ce terrible témoignage? Claudie, ayez pitié de mon désespoir.
+
+--Adieu! dit-elle.
+
+Brancas, désespéré, se mit à la recherche du secrétaire général. Il
+voulait venger sur lui toutes ses douleurs. Audinet le vit entrer
+en tremblant dans son cabinet de travail. Le visage du Parisien,
+ordinairement doux et poli, était en ce moment-là contracté par une
+fureur froide qui glaça le sang dans les veines du secrétaire général.
+
+«Monsieur, dit Brancas sans le saluer, connaissez-vous cette écriture?»
+
+Il montrait le billet anonyme.
+
+«Non, dit Audinet, qui recula instinctivement dans un coin de la
+chambre.
+
+--Vous êtes un infâme menteur et un misérable coquin!» s'écria Brancas
+d'une voix tonnante.
+
+Au bruit, le colonel Malaga entra.
+
+«Qui se permet de parler ainsi chez moi? dit le colonel.
+
+--Moi! répliqua Brancas furieux. Moi! qui parle à monsieur votre fils.
+
+--Qui? vous! reprit le colonel d'une voix insolente. Et d'abord, mon
+petit monsieur, commencez par ôter votre chapeau. Je suis chez moi et je
+veux qu'on me respecte.
+
+--Monsieur, dit Brancas, je crois parler à un homme d'honneur.
+
+--C'est fort heureux! interrompit Malaga.
+
+--Et je viens vous dire que votre fils est un misérable!...
+
+--Encore! dit le colonel. Est-ce que vous avez fait votre testament,
+monsieur le Parisien?
+
+--On m'avait bien prévenu, dit amèrement Brancas, qu'offensé par le fils
+j'aurais à me battre avec le père.
+
+--Eh bien, il fallait profiter de l'avis, dit le colonel. Quelle est
+votre arme?
+
+--Le pistolet.
+
+--Très-bien, monsieur. Demain matin, à sept heures, je vous attends.»
+
+Audinet sourit d'un air de mauvais augure. Brancas sortit de la maison,
+et sans reprendre haleine, retourna chez Ripainsel. Celui-ci était le
+plus heureux des hommes.
+
+«Tiens, lis, dit-il.
+
+«M. Oliveira prie M. Athanase Ripainsel de lui faire l'honneur de dîner
+avec lui lundi prochain.»
+
+--Je parie, ajouta-t-il d'un air fat, que miss Rita ne dédaigne pas ton
+serviteur.... Tous les bonheurs à la fois!
+
+--Tant pis! répliqua Brancas, que la vue de cet homme heureux
+contrariait secrètement.
+
+--Comment, tant pis!
+
+--Eh oui, tant pis pour toi, tant pis pour Rita, tant pis pour le Grand
+Turc et pour le Grand Mogol! Toutes les femmes ne valent pas le diable!
+
+--Oh! oh! dit Ripainsel, le vent souffle-t-il de ce côté-là, mon
+compère?.... À propos tu ne pars plus?
+
+--Non. Je vais demain couper la gorge au colonel Malaga.
+
+--Qu'est-ce que je te disais? Je parie que tu as écrasé la patte de son
+chien? Vieux soudard, va! J'espère bien qu'il ne mourra pas dans son
+lit.
+
+--Veux-tu être mon témoin?
+
+--Parbleu! Quelle est ton arme?
+
+--Le pistolet.
+
+--Tu es habile?
+
+--Oui, assez.
+
+--Allons, tant mieux, répliqua Ripainsel qui cacha son inquiétude sous
+un air de bonne humeur. Tire le premier, si tu peux, et coupe-lui le
+nez proprement. Veux-tu te faire la main d'avance? J'ai là d'excellents
+pistolets de tir.»
+
+La soirée se passa en exercices de cette espèce. Brancas cherchait à
+tromper sa colère et son désespoir. Il ne put s'empêcher de confier
+à son ami la querelle qu'il avait eue le matin avec Claudie, et le
+fâcheux résultat de sa crédulité. Athanase haussa les épaules.
+
+--C'est un orage qui passera, dit-il. Claudie veut se faire valoir.
+C'est fort bien fait. Cela t'apprendra à ne jamais croire ce que tu
+vois, et à obéir; disposition excellente pour entrer en ménage. Je veux
+qu'on m'empale si jamais il m'arrive de soupçonner Rita.
+
+--Tu es donc bien avant dans ses bonnes grâces?
+
+--Aussi avant qu'on puisse l'être, ami de mon coeur, répondit Athanase.
+Tous les jours je la vois, je lui dis que je l'aime, elle rit; que je
+veux l'épouser, et elle refuse en riant; hier, en parlant, j'ai baisé la
+main qu'elle me tendait à l'anglaise pour la serrer. Elle m'a fermé
+la porte au nez. Si ce n'est pas là de l'amour je ne m'y connais plus.
+Oliveira ne voit rien ou ne veut rien voir, et ton oncle lui-même, le
+conseiller au crâne beurre frais, en prend son parti et ne me fait plus
+mauvais accueil.
+
+--Heureux garçon! dit Brancas en soupirant.
+
+--Va, ton tour reviendra, dit Athanase; en attendant, buvons frais; la
+joie est au fond des pots.»
+
+Brancas suivit son conseil, mais la tristesse le gagnait.
+
+«Si je ne t'avais vu brave en plusieurs occasions, dit Athanase,
+j'aurais peur pour toi de quelque faiblesse.
+
+--Je ne suis pas faible, répondit Brancas, et je ne crains pas la mort;
+mais puis-je me consoler d'avoir perdu Claudie?
+
+--Bah! dit Athanase, qu'est-ce que l'amour? Je ne sais plus qui l'a dit:
+C'est le contact de deux épidermes. Que l'épiderme soit brun, rose ou
+blanc, ou rance et jauni comme un vieux parchemin, c'est toujours un
+épiderme, et la nature n'en suit pas moins ses lois éternelles.
+
+--Impie! s'écria Brancas, est-ce que Rita n'est qu'un épiderme?
+
+--Les personnalités sont interdites, dit gravement Athanase.
+
+--Je plains le major Bonsergent, dit Brancas après un long silence; il
+perd un élève qui était près de lui faire honneur.
+
+--Eh! tu n'es pas perdu, j'espère.
+
+--Je l'espère aussi, si tu veux dire que je ne suis pas mort, mais mon
+coeur est déchiré de regrets, et je bénirai la balle qui m'ôtera la vie.
+
+--Quel charmant convive tu fais? dit Athanase. La vie! la mort! Eh! tu
+ne rabâches que ces deux mots! Après tout, la vie, c'est peut-être la
+mort; la mort, c'est peut-être la vie.
+
+--Mon cher ami, dit Brancas, ayons le courage de contempler la mort en
+face. Ce n'est rien ou peu de chose. C'est le passage d'une existence à
+une autre.
+
+--On change de chemise, dit Athanase; voilà tout.
+
+--Qu'est-ce que le globe terrestre? continua l'avocat; un amas de
+matières en décomposition et en recomposition continuelle, un tas de
+détritus immondes, un séjour malsain, une étable où tous les animaux
+de la création se vautrent à l'envi, une goutte de substance en fusion
+détachée du soleil par un coup de tête de comète aventureuse, un je ne
+sais quoi dont la petitesse doit faire rire les habitants de Saturne et
+de Jupiter. C'est bien la peine de regretter ce logement? Quelque part
+que m'envoie la Providence, je ne saurais trouver pire séjour.
+
+--Très bien! dit Athanase. Il est neuf heures. Allons-nous nous coucher.
+Il faut avoir l'oeil clair, la main sûre et l'esprit net, et par ce
+moyen, camper une balle dans le nez du sieur Malaga, qui ressemble à une
+trompe.»
+
+Le même soir, le colonel alla rendre visite au major Bonsergent. Son air
+grave et farouche étonna Claudie qui sortit sur un signe de son père.
+
+«Veux-tu me servir de témoin? demanda le colonel.
+
+--Tu te bats? dit le major étonné.
+
+--Oui.
+
+--Contre qui?
+
+--Contre ce maudit Parisien.
+
+--Il t'a offensé?
+
+--Moi? non. Je l'ai entendu se quereller avec Audinet, et....
+
+--À quel propos?
+
+--Je l'ignore. Audinet n'a pas voulu me le dire.
+
+--Et l'autre?
+
+--Je ne lui ai pas demandé.
+
+--Il fallait les laisser se quereller.
+
+--Mon cher ami, dit le colonel avec effort, tu connais ce pauvre
+Audinet. Sa place l'oblige à beaucoup de ménagements, et....
+
+--Il t'envoie ferrailler à sa place? Brave garçon! va. Entre nous, plus
+je le vois, plus je me félicite que Claudie n'en ait pas voulu.
+
+--Ne parlons plus de cela, dit le colonel avec impatience. Veux-tu, oui
+ou non, me servir de témoin?
+
+--Contre mon futur gendre? C'est impossible; mais toute la garnison se
+fera un plaisir de me remplacer. À quel heure est le duel?
+
+--À sept heures du matin.»
+
+Le colonel sortit brusquement, et sur son passage heurta Catherine, qui
+prêtait l'oreille suivant l'usage de son métier et qui se hâta d'avertir
+sa maîtresse. Cette terrible nouvelle ébranla la fière Claudie. Elle
+sentit à ce coup combien son amant lui était cher, et, malgré l'orgueil
+qui luttait dans son coeur contre l'amour, elle écrivit à Brancas ces
+deux mots:
+
+«Aimez-moi et vivez.
+
+ «CLAUDIE.»
+
+Elle passa toute la nuit dans une inquiétude mortelle, rêvant toute
+éveillée, et croyant voir le corps sanglant de Brancas. Elle pria Dieu
+avec une ferveur extraordinaire.
+
+«Hélas! pensait-elle, c'est mon orgueil qui l'a perdu.»
+
+Le matin, dès six heures, elle vit son père prendre sa canne et sortir.
+
+«Où vas-tu? dit-elle.
+
+--Me promener dans la campagne.
+
+--Tâche d'empêcher cet affreux duel! s'écria-t-elle.
+
+--Qui te l'a dit? demanda le vieillard étonné.
+
+--Qu'importe? Je le sais.»
+
+Et elle se hâta de lui raconter la perfidie d'Audinet, sa querelle
+avec Brancas, et le refus qu'elle avait fait de se réconcilier, et les
+raisons probables du duel.
+
+--Ah! le lâche coquin!» s'écria le major en pensant à Audinet.
+
+Il courut chez le colonel Malaga. Celui-ci était déjà sorti avec ses
+témoins. Le major prit des informations dans le voisinage, et suivant
+toujours le colonel comme à la piste, il parvint à l'apercevoir. Mais
+déjà il était trop tard. Le combat était commencé.
+
+Brancas et Ripainsel, accompagnés d'un officier de la garnison de
+Vieilleville, qui servait de second témoin à l'avocat, arrivèrent les
+premiers sur le terrain. Peu après parut le colonel. On se salua,
+on chargea les armes, on mesura quinze pas de distance et les deux
+adversaires se mirent en ligne. Le hasard favorisa Brancas, qui tira le
+premier.
+
+La balle effleura seulement le front du colonel et coupa une touffe de
+cheveux.
+
+«Bien visé! dit Malaga, mais voici qui est mieux...»
+
+Au même moment arrivait le major tout essoufflé.
+
+«Ne tire pas!» s'écria-t-il.
+
+Malaga baissa son pistolet, déjà levé et attendit.
+
+«Malaga, dit Bonsergent, écoute-moi deux minutes, et tu feras après cela
+ce que tu voudras.»
+
+Le colonel y consentit, et les témoins s'étant écartés par discrétion,
+le major lui répéta le récit de Claudie. Malaga frémit de rage.
+
+«Et c'est là mon fils! s'écria-t-il. Mais, pour mon honneur, il faut que
+ce jeune homme me fasse des excuses.
+
+--Des excuses de quoi? dit le major.
+
+--De tout ce qu'il lui plaira. Je ne veux pas qu'il soit dit qu'on
+m'aura bravé impunément.»
+
+Bonsergent haussa les épaules.
+
+«Non, point d'excuses! dit Brancas. J'ai tiré sur lui qu'il tire sur
+moi. Plus tard, nous verrons.»
+
+Le major lui remit le billet de Claudie. Brancas le lut, et lui sautant
+au cou:
+
+«Ah! mon père! s'écria-t-il, que je suis heureux!
+
+--Êtes-vous prêt? dit le colonel.
+
+--Je le suis.»
+
+Le coup partit, et Brancas, frappé dans la poitrine, tomba sanglant sur
+le gazon. Ripainsel et le major coururent à lui et le relevèrent. Il
+essaya de parler et s'évanouit. Le colonel voulut s'approcher.
+
+«Va-t'en! lui cria Bonsergent d'une voix terrible, va-t'en! Il ne tient
+presque à rien que je prenne sa place.»
+
+Malaga partit, et à trois cents pas de là il rencontra son fils Audinet,
+qui rôdait, attendant l'issue du combat. Ce fût une fâcheuse idée, car
+le colonel, exaspéré par les révélations de Bonsergent, lui brisa sa
+canne sur les épaules, et l'aurait assommé, sans l'intervention des
+témoins.
+
+Comment peindre la douleur de Claudie! Heureusement, on ne meurt pas de
+toutes les balles. Celle-ci fut extraite assez habilement, et l'histoire
+de ces deux amants a fini comme les contes de fées. Ils se marièrent,
+ils vivront longtemps, et ils ont beaucoup d'enfants. Si ce n'est là le
+bonheur, je ne m'y connais pas. Brancas, devenu sage, et riche de ses
+plaidoyers et de la succession de l'oncle Graindorge, voyage à travers
+le monde avec sa femme, ses enfants et son yacht, libre et heureux comme
+un Anglais hors de son île. Sa dernière lettre que j'ai reçue il y a
+trois jours, est datée de Bornéo.
+
+Rita, qui a épousé le bel Athanase, aujourd'hui député au Corps
+législatif, est heureuse comme toutes les Parisiennes.
+
+Malaga vit encore.
+
+Audinet remplit je ne sais quelles fonctions, je ne sais où.
+
+
+
+
+
+ LES
+
+ AMOURS DE QUATERQUEM
+
+
+
+
+ I
+
+
+«Oui, dit Quaterquem en posant sa plume sur la table, le problème
+est résolu, et le ballon va voler comme l'hirondelle et remplacer la
+diligence. J'aurai des millions.... (Dieu! que ce pain est dur!) et les
+duchesses se rouleront à mes pieds.... (ce sale Auvergnat devrait
+me donner de l'eau mieux filtrée); le monde est à moi. À propos, que
+vais-je en faire?»
+
+À ce moment le portier entra.
+
+«Monsieur, dit-il, c'est aujourd'hui le 15 avril!
+
+--J'en suis bien aise. Fait-il chaud?
+
+--Oui, monsieur, assez. Je vous apporte la petite quittance....
+
+--Les feuilles commencent à pousser?
+
+--Oui, monsieur. Le propriétaire....
+
+--Et les oiseaux chantent dans les bois?
+
+--Monsieur, je le présume. J'étais venu....
+
+--Ô puissante nature, toujours belle et toujours riante dans sa jeunesse
+immortelle!
+
+--Monsieur, c'est deux cents francs....
+
+--Que tu m'apportes? Sois le bien venu, mon brave. Et quel est l'homme
+généreux?...
+
+--Monsieur, c'est le propriétaire....
+
+--Qui me les envoie? Oh! digne homme!
+
+--Non, monsieur....
+
+--Comment ton propriétaire n'est pas un digne homme?
+
+--Je ne dis pas cela.
+
+--Mais tu l'as dit.
+
+--Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, je ne l'ai pas dit!
+
+--J'ai donc menti?» dit Quaterquem en se levant d'un bond.
+
+À cette vue, le portier ouvrit la porte et recula sur le palier.
+
+«Monsieur, dit-il, au nom du ciel, ne vous fâchez pas. Je veux dire que
+mon propriétaire m'envoie, non pas vous donner, mais vous demander deux
+cents francs.
+
+--Ouf! dit Quaterquem. Et à quelle occasion, je te prie? Est-ce
+aujourd'hui sa fête?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Ou celle de sa femme, qui a le nez fait comme une vitelotte et rouge
+comme un homard cuit?
+
+--Non, monsieur, c'est....
+
+--Croit-il que je prête de l'argent à la petite semaine?
+
+--Monsieur vous lui devez un terme.
+
+--Déjà?
+
+--Oui, monsieur; vous êtes entré ici le 15 janvier 1859: cela fait
+aujourd'hui trois mois.
+
+--Trois mois! Comme le temps passe vite!
+
+ La vie est un vase fragile;
+ Le briser, hélas! est facile.
+
+La vie, mon pauvre ami, est comme un mur dans lequel on enfonce quelques
+clous de distance en distance. Ces clous, ce sont les jours heureux.
+De loin, ils paraissent innombrables; arrachez-les, il n'y en pas assez
+pour remplir la main. Sais-tu qui a dit cela?
+
+--Non, monsieur.
+
+--C'est Bossuet. As-tu lu Bossuet?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Tant pis. C'était un grand homme, un beau génie, un aigle de Meaux.
+
+--Monsieur, je suis pressé. Si vous vouliez....
+
+--Te payer? Si je le veux? Eh! mon pauvre ami, que ne parlais-tu plus
+tôt.»
+
+Quaterquem tira de sa poche la clef de son secrétaire. Au moment de la
+mettre dans la serrure, il se retourna. Le portier frémit d'impatience.
+
+«Es-tu bien sûr, dit-il, que nous sommes au 15 avril?
+
+--Monsieur, voici l'almanach.
+
+--Tu sais le proverbe: «Menteur comme un almanach.» Je me défie des
+almanachs.
+
+--Voici le journal de ce matin.
+
+--Est-ce que tu crois tout ce que dit un journal?
+
+--Oui, monsieur; je crois tout ce qu'on imprime.
+
+--Eh bien! mon cher ami, je vais te donner une preuve certaine que le
+journal a menti. Assieds-toi sur cette chaise et prête-moi une oreille
+attentive. Mon histoire ne sera pas trop longue.
+
+--Monsieur, le propriétaire m'attend.
+
+--Va lui dire qu'il débouche une bouteille de vin de Sauterne. Cela lui
+fera prendre patience.
+
+--Monsieur....
+
+--Ah! tu m'ennuies, à la fin. Veux-tu m'écouter, oui ou non?
+
+--Monsieur je veux être payé.
+
+--Eh! je ne suis pas sourd. Écoute d'abord mon histoire. Elle a plus de
+rapport que tu ne crois avec ta demande. Je suis né sur les bords de la
+Rance, qui est la plus belle rivière de la Bretagne, et, par suite, du
+monde entier. Mon père, qui est mort l'an dernier, m'a laissé huit ou
+dix hectares de landes que j'ai vendues six mille francs. J'attendais
+l'argent le 14 avril. Or, il n'est pas arrivé. Donc, nous ne sommes pas
+encore au 15. Donc, il faut prendre patience, et revenir ici quand le 15
+avril sera arrivé, c'est-à-dire quand j'aurai reçu mes six mille francs.
+As-tu compris?
+
+--Oui, monsieur; et je m'en vais.
+
+--Bonsoir, mon ami.
+
+--Je vais chez le propriétaire.
+
+--Présente-lui mes compliments.
+
+--Oui, monsieur; et je lui dirai que vous refusez de payer votre terme,
+et il vous fera mettre à la porte.
+
+--Plaît-il?
+
+--À la porte; oui, monsieur, à la porte,» dit le portier en prenant la
+fuite.
+
+Quaterquem ne le poursuivit pas. Il s'assit dans son fauteuil, les bras
+croisés, les jambes étendues, et réfléchit profondément.
+
+«Décidément, dit-il, la condition de locataire est insupportable. Il
+faut que je me fasse bâtir une maison.... Bah! à quoi bon? Quand on peut
+fendre l'air comme une hirondelle, faut-il se mettre en cage comme un
+serin?... Conçoit-on ce notaire qui garde mes six mille francs?»
+
+Trois coups frappés à la porte interrompirent les réflexions de notre
+ami.
+
+«Entrez!» dit-il.
+
+Aussitôt un homme de mine douce et polie se présenta.
+
+«Monsieur, dit-il en refusant la chaise que Quaterquem lui offrait,
+c'est à monsieur Yves Quaterquem, professeur de physique et de chimie,
+que j'ai l'honneur de parler?
+
+--Oui, monsieur, à lui-même.
+
+--Monsieur, je suis charmé de faire votre connaissance. C'est vous qui
+avez fait des recherches très-savantes sur la manière de diriger les
+aérostats?
+
+--Oui, monsieur, et ces recherches viennent d'aboutir aujourd'hui même
+à la solution du problème. Depuis une heure, je suis certain du succès.
+Est-ce à un confrère que j'ai l'honneur de parler?
+
+--Pas tout à fait, monsieur, bien que je fasse grand cas des sciences et
+que j'honore particulièrement les savants. Votre réputation, monsieur,
+est venue jusqu'à moi.
+
+--Monsieur!...
+
+--Dans la pratique de ma profession, j'ai souvent affaire aux hommes de
+votre génie, aux inventeurs, et j'ose dire qu'ils n'ont jamais eu qu'à
+se louer de moi.
+
+--Monsieur, je vous crois. Quelle est votre profession, s'il vous plaît?
+
+--Monsieur, je suis connu par mes exploits.
+
+--Vous êtes officier?
+
+--Oui, monsieur, officier public, ou si vous voulez, jurisconsulte
+chargé de citer, notifier et signifier, au plus juste prix, les
+ordonnances de justice, jugements et arrêts de messieurs de la cour et
+du tribunal civil.
+
+--Ah! vous êtes huissier, mon cher monsieur; j'en suis bien aise. J'ai
+toujours aimé les huissiers. Asseyez-vous donc, je vous en prie.
+
+--Monsieur je ne saurais....»
+
+Ici l'homme tira de sa poche un papier timbré, parfaitement illisible.
+
+«Croyez, continua-t-il, que j'accomplis à regret un pénible devoir. M.
+Mardochée, mon client, vous fait réclamer la petite somme de quinze
+cent trente-cinq francs quarante-trois centimes, composant en principal,
+intérêts et frais, le montant de sa créance.
+
+--Ah! oui, je me souviens. Il me vendit il y a six mois, trois ou quatre
+instruments de physique. Cela faisait sept cents francs, si je ne me
+trompe.
+
+--Oui, monsieur, et les frais de recouvrement de ladite créance font le
+reste. Vous avez été condamné par défaut.
+
+--Et si je ne paye pas aujourd'hui, qu'arrivera-t-il?
+
+--Monsieur, j'ai regret de le dire, mais je me verrai forcé de saisir
+vos meubles, vos papiers et vos instruments.
+
+--Saisir!... Qui parle de saisir? cria-t-on du corridor. Les meubles
+sont à moi et garantissent le payement du loyer.»
+
+Au même moment, un grand et gros homme entra dans la chambre.
+
+«Ma foi, dit Quaterquem en s'asseyant dans un fauteuil, voyons qui
+l'emportera. Nous allons rire. Mon cher propriétaire, ajouta-t-il, je
+vous présente mon huissier; mon cher huissier, je vous présente mon
+propriétaire.
+
+--Monsieur, dit le propriétaire, on ne se joue pas de moi. Je veux de
+l'argent!
+
+--Parbleu! dit Quaterquem, vous n'êtes pas dégoûté. J'en demande au ciel
+tous les jours, et je ne sais comment l'obtenir. Croiriez-vous qu'hier
+même j'attendais six mille francs, et que je n'ai pas reçu une seule
+guinée, une seule piastre, un seul petit écu!»
+
+L'huissier était assis et griffonnait en silence.
+
+«Que faites-vous là? demanda le propriétaire.
+
+--.... Où étant et parlant à sa personne.... dit l'huissier. Vous le
+voyez bien, j'instrumente et je dresse un procès-verbal de saisie.
+
+--Ces meubles sont à moi! cria le propriétaire.
+
+--Aussitôt que mon client sera payé, oui, monsieur.»
+
+La querelle allait s'échauffer. Heureusement le facteur monta l'escalier
+et parut tenant à la main une lettre chargée. Quaterquem brisa le cachet
+et en tira six billets de banque de mille francs.
+
+«Sauvé! dit-il; ô facteur chéri, porteur de la bonne nouvelle, prends
+cette pièce de cinq francs, la dernière qui orne mon porte-monnaie, et
+va boire à ma santé.»
+
+Le facteur salua en mettant la main sur son coeur et partit.
+
+«Et vous, amis généreux qui ne m'avez pas abandonné dans le malheur,
+soyez bénis! (Voici votre argent; rendez-moi la monnaie.) À celui qui a
+tout perdu, il reste toujours une dernière consolation, c'est le visage
+affligé de son créancier. Ses amis peuvent l'oublier, son chien peut
+chercher un autre maître, mais son créancier, toujours fidèle et dévoué,
+ne le quittera que sur le seuil du cimetière.»
+
+Quand le propriétaire et l'ambassadeur de Mardochée furent partis,
+Quaterquem devint rêveur.
+
+«Çà, dit-il, me voilà riche! De six mille francs ôtez dix-sept cent
+trente-cinq francs quarante-trois centimes dont j'ai fait présent à ces
+braves gens, il me reste quatre mille deux cent soixante-quatre francs
+et cinquante-sept centimes pour dîner ce soir. C'est un beau denier, et
+le fils de mon père est un puissant seigneur. Comment viendrai-je à bout
+d'une pareille somme?»
+
+Tout en parlant, il regardait la pendule.
+
+«Tiens, dit-il, il est trois heures, et je n'ai pas déjeuné. C'est
+l'effet des émotions violentes. Sortons. La promenade est la mère des
+idées, et le boulevard des Italiens est leur père.»
+
+Là-dessus, il prit le chemin du boulevard. Il ne devinait guère quelle
+influence cette promenade aurait sur sa destinée.
+
+
+
+
+ II
+
+
+Yves Quaterquem était l'un des savants les plus civilisés qui aient
+jamais monté l'escalier de l'Institut. Son père, vieux marin breton,
+ayant gagné quelque argent à pêcher la morue sur les côtes de
+Terre-Neuve, l'avait fait élever avec soin, et le jeune Quaterquem,
+qui joignait à la ferme volonté de sa race une intelligence pénétrante,
+devint en peu d'années l'un des mécaniciens les plus distingués de
+France; mais toujours occupé d'inventer des machines nouvelles et
+négligeant le soin de sa fortune, il vivait à grand'peine, sans
+argent et presque sans dettes, au sixième étage d'une maison de la rue
+Montmartre. Souvent il rêvait la gloire et quelque découverte qui devait
+rendre son nom immortel: c'est ce rêve qui nourrit les hommes de génie
+inconnus.
+
+«Dieu sait, dit un jour Quaterquem, tout ce que le genre humain doit à
+l'inventeur des diligences; la vapeur et les chemins de fer civilisent
+l'Europe et peuplent l'Amérique; avec les ballons, qui sait? je
+défricherai peut-être l'Océanie! Or, que manque-t-il aux ballons?
+Ce n'est pas le point d'appui, ce n'est pas le moteur: c'est le
+gouvernail.... Voilà ce qu'il faut chercher. Si je le trouve, Christophe
+Colomb, près de moi, ne sera qu'un marin d'Asnières.»
+
+Et il chercha pendant deux ans.
+
+Le 15 avril 1858, jour où commence cette histoire, le problème, après
+mille expériences, se trouva résolu, et Quaterquem se vit en passe de
+faire le tour du monde en vingt-quatre heures et de cracher sans effort
+sur la plus haute cime des Andes. Il avait alors vingt-six ans. C'est
+l'âge d'aimer la gloire et d'en jouir.
+
+Il est des hommes de génie qui frappent les yeux tout d'abord et qui
+se promènent dans Paris avec la majesté des dieux immortels. Notre ami
+Quaterquem n'était pas de ceux-là. Les mains croisées derrière le dos,
+le chapeau rejeté en arrière, il marchait lentement, plein d'un calme
+admirable et sans regarder personne.
+
+Au coin du boulevard et de la rue Vivienne, il fit une réflexion.
+
+«En vérité, pensa-t-il, je suis un terrible égoïste. À trois heures
+j'ai fait fortune, il est trois heures et quart, et j'ai déjà oublié mes
+amis; il faut que ce maudit argent ait des charmes bien extraordinaires.
+Si je leur offrais un bol de punch pour réparer ma faute? Eh! parbleu!
+voilà justement le bol.»
+
+Il entra dans un de ces brillants magasins de bric-à-brac qu'on vient
+voir des extrémités du monde civilisé, et où l'on rencontre pêle-mêle
+les armures, les casques, les sabres, les dagues, les épées, les
+cafetières, les vases du Japon et tous les brillants joujoux qui sont la
+spécialité de l'industrie parisienne.
+
+«Combien vaut ce vase de Sèvres? demanda-t-il au marchand.
+
+--Trois mille francs, monsieur.»
+
+Quaterquem se mordit les lèvres.
+
+«Monsieur, dit le marchand, pensez que le vase est unique en Europe.
+Aussitôt qu'il fut fait, on en brisa le moule. Voyez la peinture, c'est
+une copie de la «Jeune fille à la cruche cassée,» de Greuse. Cette copie
+est admirable. Elle fut faite sur l'ordre du grand Napoléon.»
+
+Quaterquem se mit à rire.
+
+«Vous en doutez, peut-être? continua le marchand. Êtes-vous du métier?
+
+--Non; je suis géomètre.
+
+--Justement, monsieur; Napoléon en fit présent à M. Monge, comte de
+Péluze, qui était un fameux géomètre et son grand ami, comme vous savez;
+et les héritiers de M. le comte de Péluze l'ont vendu à un prince russe,
+de qui je le tiens.
+
+--Je vous crois, dit Quaterquem; mais c'est bien cher, trois mille
+francs!
+
+--Monsieur, reprit le marchand, nous avons de la porcelaine de Limoges
+toute neuve à meilleur marché.»
+
+Cela ne faisait pas le compte de l'acheteur. Il fit le tour du magasin;
+mais il ne pensait qu'au vase de Sèvres. Enfin il le paya, l'emporta
+chez lui, et écrivit à dix-sept de ses plus intimes amis la
+lettre-circulaire que voici:
+
+ «Mon cher ami,
+
+«Archimède ne demandait qu'un levier pour soulever l'univers. J'ai
+trouvé mieux; je conduis les ballons comme un cocher conduit un omnibus.
+Dans un mois j'irai voir Pékin. Prépare tes commissions pour le chef du
+Céleste-Empire, frère de la lune et cousin germain du soleil.
+
+«Un bonheur ne vient jamais seul; l'or ruisselle dans mes poches, et je
+viens d'acheter un ancien plat à barbe de Napoléon, né à Sèvres; c'est
+là que nous ferons le punch. Je t'attends ce soir à neuf heures.
+
+«Tout à toi:
+
+ «YVES QUATERQUEM.»
+
+Quand les dix-sept lettres furent écrites, il se leva pour chercher un
+bâton de cire à cacheter. Dans ce brusque mouvement, le vase de Sèvres,
+heurté, tomba sur le plancher et se brisa en plusieurs morceaux.
+
+Quaterquem demeura quelque temps immobile. La surprise, le désespoir, le
+regret de l'argent perdu et du chef-d'oeuvre brisé l'accablaient en même
+temps. Enfin il prit son parti, et tristement écrivit au bas de toutes
+ses lettres ce post-scriptum.
+
+«P. S. Enfer et damnation! Je viens de casser le plat à barbe de
+Napoléon. Ne te dérange pas. Le punch est remis à des temps meilleurs.
+Au diable le vase, l'ouvrier qui le fit, Napoléon qui le donna à Monge,
+Monge qui le légua à ses neveux, les neveux, qui l'ont vendu au prince
+russe, et le prince russe qui eut la sotte idée de s'en défaire! Adieu.
+Je vais à l'Opéra-Comique.»
+
+Puis il cacheta et mit à la poste ses dix-sept lettres. À huit heures
+il entrait à l'Opéra-Comique. Par hasard, il ne trouva de place que dans
+une loge, et se plaça au premier rang. Ce hasard devait décider de sa
+vie.
+
+La loge était vide; mais un quart d'heure après, un Anglais entra,
+flanqué de deux Anglaises: l'une blonde et mûre comme une vieille pomme
+ridée par le froid de l'hiver; l'autre, non moins blonde, mais belle
+comme un lis et charmante comme une héroïne de Walter Scott. C'étaient
+la mère et la fille.
+
+Quant à l'Anglais, c'était un Anglais. Tout le monde connaît cette race
+énergique, gauche, intelligente, égoïste, formaliste et désagréable, qui
+remplit pendant six mois de l'année les hôtels du continent. L'Anglais
+de la loge était un des plus beaux échantillons de la race.
+
+Quaterquem, poli comme un Français du siècle dernier, se leva pour céder
+sa place à la jeune Anglaise. Déjà la mère était assise, et notre ami
+fut récompensé d'un sourire et d'un: «Je vous remercie,» auquel l'accent
+britannique le plus pur donnait de nouveaux charmes. L'Anglais, roide
+comme un pieu, s'assit sans daigner regarder le Breton qui ne s'en
+souciait guère, et se pencha vers la jeune fille.
+
+«Ma chère Alice, dit-il en anglais, connaissez-vous ce gentleman?
+
+--Non, dit-elle.
+
+--Personne ne vous l'a présenté?
+
+--Personne.
+
+--S'il n'est pas présenté, c'est comme s'il n'existait pas; s'il
+n'existe pas, pourquoi l'avez-vous remercié?»
+
+Alice leva les épaules.
+
+«Et s'il n'existe pas, dit-elle, pourquoi me parlez-vous de lui?
+Supposons que j'aie remercié le vide, un pur néant: seriez-vous jaloux
+du vide?
+
+--Ma chère Alice, dit l'Anglais, vous savez bien que je ne suis pas
+jaloux....
+
+--Tant pis.
+
+--Mais....
+
+--Taisez-vous. Voici l'ouverture.»
+
+On préludait en effet à l'ouverture du Chalet.
+
+Quaterquem, qui savait un peu d'anglais et qui devinait le reste,
+n'avait pas perdu un mot de cette conversation faite à demi-voix. Il
+regarda miss Alice et la trouva plus belle que le jour. La musique du
+Chalet y perdit quelque chose.
+
+«Voilà une jolie Anglaise, pensa-t-il. Est-ce la fiancée ou la femme de
+ce grand garçon si roux et si mal élevé?»
+
+Pendant ce temps, la belle Alice écoutait fort attentivement l'opéra.
+Elle pleura sur le sort des fantassins de l'Autriche quand elle apprit
+de Max:
+
+ Qu'au service de l'Autriche
+ Le militaire n'est pas riche.
+
+Elle rit aux éclats quand elle les vit jouer à la drogue et se pincer
+le nez avec des chevilles de bois. Enfin elle scandalisa complétement sa
+mère et l'Anglais aux favoris roux. Pendant l'entr'acte, la mère prit la
+parole.
+
+«Ma chère Alice, y pensez-vous? Vous riez comme une petite Française
+évaporée. Cela est tout à fait choquant.
+
+--Choquant et inconvenable, ajouta l'Anglais.
+
+--Monsieur, dit Alice d'un air assez sérieux, je fais grand cas de votre
+prudence, et je sais que vous ne seriez pas déplacé à la chambre des
+communes. Mon père le dit, et mon père s'y connaît, assurément. Mais, de
+grâce, n'usez pas cette précieuse éloquence pour une petite évaporée.
+La nation anglaise y perdrait trop, et je craindrais de n'y pas gagner
+assez. Laissez-moi rire et chanter à mon aise, au moins jusqu'à ce que
+je sois votre femme. Plus tard, nous verrons.
+
+--Alice! dit la mère d'un ton sévère.
+
+--Chère mère, dit la jeune fille en lui prenant la main, pourquoi M.
+Harrison me fait-il la leçon à tout propos? Croit-il que j'ignore les
+convenances, et qu'il est parfaitement «improper» de témoigner par ses
+gestes ou par ses paroles une émotion quelconque? Cela est fort bon
+dans Oxford-Street, mais nous sommes à Paris et non plus à Londres;
+nous sommes au spectacle et non pas au temple, et je n'ai que faire des
+sermons de M. Harrison.»
+
+Ce discours, qui ne fut pas long, acheva la conquête de Quaterquem. Il
+est des jours où les savants aiment comme des ignorants. Ce jour-là,
+c'était le tour de notre ami. Justement son coeur était vide, car la
+science est une maîtresse jalouse qui ne laisse pas de place à d'autres
+amours, et depuis deux ans, Quaterquem, tout occupé de ses recherches
+sur les aérostats, avait mené la vie d'un anachorète au désert. En
+quelques instants, ce feu longtemps éteint se ralluma et brûla le coeur
+du pauvre mécanicien.
+
+«Quelle folie, pensait-il, d'aimer cette petite fille, déjà fiancée à un
+autre! Je vais me consumer à poursuivre ce rêve et livrer au hasard une
+découverte qui peut-être doit changer la face du monde!»
+
+La réflexion était aussi inutile que sage. Quaterquem, emporté par son
+ardeur, ne songea plus qu'à se rapprocher de la jeune Anglaise;
+mais comment franchir la barrière et violer toutes les convenances
+britanniques? Cependant l'entr'acte allait finir; déjà la salle se
+remplissait de spectateurs; il fit un effort de génie et trouva cette
+question:
+
+«Pardon, mademoiselle, n'avez-vous pas nommé M. Harrison?»
+
+La jeune Anglaise le regarda d'un air étonné.
+
+«Oui, monsieur,» dit-elle.
+
+L'Anglais rougit jusqu'aux oreilles; mais Quaterquem était décidé à ne
+pas s'en apercevoir.
+
+«Monsieur, dit-il en s'adressant directement à lui, permettez-moi
+de vous demander si vous n'êtes pas mon cousin James Harrison, du
+Devonshire.
+
+--Je n'ai pas de cousin en France, et je ne suis pas du Devonshire, mais
+du Lancashire, répliqua l'Anglais d'un air rogue.
+
+--Lancashire ou Devonshire, c'est tout un. Au reste, je vous félicite,
+car le cousin dont je vous parle est, dit-on, un gentleman assez mal
+élevé.»
+
+La jeune Anglaise éclata de rire et M. Harrison fronça le sourcil.
+
+«Bon! pensa Quaterquem, la glace est rompue et la présentation est
+faite. Au reste, monsieur, continua-t-il, la famille Harrison à laquelle
+je suis allié est une fort bonne famille à laquelle tout homme d'honneur
+pourrait être fier d'appartenir. Ma tante, mistress Margaret Harrison,
+était l'une des plus belles personnes d'Angleterre. J'ai vu son
+portrait, peint par Lawrence; c'est un véritable chef-d'oeuvre. Ce qui
+m'étonne le plus, c'est sa ressemblance parfaite avec miss Alice: on
+dirait sa mère ou sa soeur.»
+
+Tout cela fut débité d'une haleine avec une simplicité parfaite. Miss
+Alice sourit avec grâce et fut flattée du compliment. Sa mère écoutait
+le Français sans dire un mot, ni remuer seulement la paupière: on eût
+dit la statue de la Pruderie. Le seul Harrison, hérissé comme un dogue,
+étouffait de colère de ne pouvoir chercher querelle à un homme si poli.
+
+«Monsieur, dit Alice, qui prenait plaisir à se moquer de Harrison,
+êtes-vous d'origine anglaise?
+
+--Pas tout à fait, répondit Quaterquem. Mon père était bas Breton et
+ma mère basse Brette, mais une cousine de mon père, au quinzième degré,
+épousa vers 1803, un Anglais qui s'appelait Harrison, et c'est de là que
+vient notre parenté avec tous les Harrison du Lancashire. En Bretagne,
+les cousins, des cousins sont tous cousins entre eux.
+
+--Vous n'avez jamais vu M. James Harrison, votre cousin? demanda miss
+Alice.
+
+--Non; mais j'irai le voir dès que ma grande entreprise sera terminée.
+
+--Excusez ma curiosité, monsieur, dit Alice, quelle est donc cette
+grande entreprise qui vous empêche de faire visite à M. James?
+
+--Alice, dit la mère en regardant avec ses yeux rigides, la curiosité
+est une chose «_improper_».
+
+--Oh! madame, il n'y a nulle curiosité, se hâta de répondre Quaterquem.
+Dans un mois le monde entier saura de quoi il s'agit. Je veux donner à
+la France l'empire du monde.
+
+--Oh! s'écria la vieille Anglaise, vous en laisserez bien une part à
+l'Angleterre.
+
+--Moi! répondit Quaterquem enchanté de son succès, je ne lui laisserai
+pas un continent, pas une île, pas un comté.
+
+--Monsieur, dit Alice en riant, vous venez d'indigner ma mère au point
+de lui faire parler français, ce qu'elle avait juré de ne jamais faire,
+par patriotisme.»
+
+Quaterquem s'excusa poliment. La toile se leva, et le _Domino noir_
+interrompit la conversation.
+
+«Tout va bien, pensa notre héros, Alice est étonnée, sa mère est
+indignée, Harrison grince des dents et voudrait mordre.»
+
+Il attendit avec confiance la fin du premier acte et parut uniquement
+occupé du spectacle. Il ne se trompait pas dans ses calculs. À peine la
+toile était-elle baissée que la vieille Anglaise se tourna vers lui et
+commença l'attaque en ces termes:
+
+«Monsieur, vous avez entendu parler de lord Nelson!
+
+--Celui que mon père a tué!
+
+--Comment! c'est votre père qui a tué ce héros!
+
+--Ma foi, dit Quaterquem, ce n'est pas sa faute. Nelson faisait tirer
+sur lui, il a tiré sur Nelson. Mon père était un brave matelot qui
+faisait son métier à bord du _Redoutable_, à Trafalgar. Quand le
+_Victory_ que montait Nelson aborda le _Redoutable_, mon père qui était
+dans les hunes, aperçut l'amiral, le visa et, comme il était bon tireur,
+il le tua d'un coup de fusil.»
+
+La vieille Anglaise poussa un soupir et se couvrit les yeux de son
+mouchoir. Les yeux d'Alice brillaient d'impatience. On y lisait
+clairement: «Mon cher monsieur, vous venez de dire une sottise.»
+Quaterquem s'en aperçut et perdit contenance. Heureusement, la jeune
+fille vint à son secours.
+
+«Consolez-vous, chère mère, dit-elle, nous sommes tous mortels, et ce
+héros invincible, s'il avait échappé aux balles françaises, n'aurait pu,
+néanmoins, vivre éternellement. Sa mort fut bien vengée!
+
+--Hélas! ma chère Alice, tu sais aussi bien que moi combien toute notre
+famille a perdu dans cette mort funeste.
+
+--Pardonnez-moi, dit Quaterquem, si je vous rappelle sans le savoir un
+souvenir douloureux.
+
+--Monsieur, dit Alice, vous ne pouvez pas comprendre le chagrin de ma
+mère. C'est un secret de famille.
+
+--Mon pauvre père avait bien besoin, pensa Quaterquem, de tirer un coup
+de fusil à ce chien d'Anglais pour que ce malheureux coup de fusil me
+brouillât dès les premiers mots avec une «vieille folle!»
+
+Il y eut un silence de quelques minutes. Quaterquem, fort embarrassé
+de sa personne, feignait de lorgner toutes les loges. Tout à coup, la
+vieille dame reprit l'entretien.
+
+«Monsieur, dit-elle, vous m'accorderez, je crois, que la patrie de
+Nelson et de Wellington sera toujours le premier pays du monde.»
+
+L'obstination de l'Anglaise fit sourire Quaterquem et lui rendit quelque
+espérance.
+
+«Prenez garde, monsieur, dit Alice en riant, ma mère va vous arracher
+votre secret pour en faire présent à l'Angleterre. Soyez discret, ou
+vous êtes perdu, et l'empire du monde passe aux enfants d'Albion.
+
+--Alice, dit la mère, n'interrompez pas notre discussion. Répondez à ma
+question, monsieur, s'il vous plaît.
+
+--Ne dites rien, monsieur, reprit la jeune fille en riant encore plus
+fort, si vous ne voulez pas voir votre secret publié dans le _Times_
+avant quarante-huit heures.
+
+--J'espère, dit la vieille Anglaise, que ce n'est pas une machine
+infernale pour faire sauter Londres et notre reine bien-aimée?
+
+--Non, madame, répondit Quaterquem tout à fait rassuré, c'est une
+invention des plus simples, qui fera de Paris le centre de la terre
+et qui rendra inutiles tous les arsenaux de Portsmouth et toutes les
+flottes de Spithead.
+
+--Je suis curieux de voir ce merveilleux secret, dit la vieille
+Anglaise.
+
+--Rien n'est plus facile, répliqua Quaterquem. J'ai inventé le
+ballon-omnibus. Désormais, on ira de France en Angleterre par le chemin
+des oiseaux, où l'on ne rencontre ni marins, ni soldats, ni douaniers.
+Je planterai le drapeau tricolore sur le clocher de Saint-Paul, et avec
+ce drapeau j'apporterai la justice, l'égalité, la fraternité, que vous
+ne connaissez que de nom, et je vous emprunterai quelques petites choses
+que nous ne connaissons plus. Au moyen de ces emprunts réciproques, tous
+les peuples seront amis, et il n'y aura plus de héros, ce qui coûte fort
+cher et ne rapporte pas grand'chose.
+
+--Vous savez diriger les ballons? dit l'Anglaise.
+
+--Je le sais.
+
+--Depuis longtemps?
+
+--Depuis trois heures de l'après-midi.
+
+--Vous allez faire sans doute une grande fortune?
+
+--Je ne sais pas, dit Quaterquem, je n'y ai jamais pensé.»
+
+Elle le regarda avec admiration.
+
+«En Angleterre, reprit-elle, on ferait de vous un lord et un
+millionnaire.
+
+--Franchement, dit le Breton, mon invention vaut mieux que cela.
+
+--Vous voulez être ministre?
+
+--Non.
+
+--Roi ou empereur?
+
+--Dieu m'en garde! Je crois qu'un peu de gloire serait bien mieux
+mon fait. Nous sommes vaniteux, nous autres Français, et nous aimons
+par-dessus tout qu'on nous admire.
+
+--Je regrette bien, dit Alice, que mon père soit resté ce soir à
+l'hôtel.»
+
+Quaterquem n'eut pas le temps d'en demander la raison. Le second acte du
+_Domino noir_ commençait. Pendant l'entr'acte suivant on causa de tout,
+et Quaterquem sut plier son langage aux opinions de la vieille Anglaise.
+En peu d'instants ils devinrent les meilleurs amis du monde. Le
+Français, toujours complaisant et poli, sut flatter délicatement ses
+goûts et ses préjugés. Il déploya dans toute son étendue cet art,
+inconnu ailleurs qu'en France, de caresser sans bassesse l'esprit le
+plus rétif et le plus opiniâtre. Il se donna moins de peine pour séduire
+Harrison, qui regardait la salle sans parler, les mains sur les genoux,
+les yeux fixes, bien résolu à ne pas répondre à ses avances.
+
+Cependant le spectacle finit sans que l'amoureux Quaterquem eût trouvé
+un moyen de revoir sa maîtresse. Les dames se levèrent et sortirent de
+la loge accompagnées de Harrison. Il les regarda monter dans une voiture
+de place, espérant qu'il apprendrait au moins leur adresse; mais la
+fortune, acharnée à le persécuter, ne le permit pas. Harrison, qui
+se doutait de son dessein, donna l'adresse à voix basse au cocher.
+Cependant la voiture s'ébranlait, et Quaterquem se disposait à la suivre
+à pied, lorsque des cris de joie éclatèrent autour de lui.
+
+«Le voilà!» s'écrièrent à la fois dix-sept voix.
+
+Le malheureux se trouva pris entre ses dix-sept amis qui l'entouraient,
+le retenaient de force, et lui demandaient compte de sa conduite.
+
+«Où est le punch, homme sans foi, sans consistance ni substance? dit le
+choeur des amis.
+
+--Au nom du ciel, lâchez-moi! s'écria Quaterquem. Je suis pressé.
+
+--Où est le plat à barbe de Napoléon?
+
+--Lâchez-moi!
+
+--Où est le ballon-omnibus?
+
+--Lâchez-moi!»
+
+Pendant ce débat, la voiture d'Alice avait disparu au coin du boulevard.
+
+«Eh bien, dit Quaterquem désespéré, venez avec moi puisqu'il le faut;
+noyons dans les flots du punch mes infortunes et mon amour.»
+
+Tout le monde le suivit jusqu'au café le plus proche. Déjà l'on
+éteignait le gaz, et les garçons fatigués faisaient leurs préparatifs de
+départ. Il fit apporter le punch, prit en main la cuiller, et, au milieu
+de l'attente générale, prononça le discours suivant:
+
+«Manants et gentilshommes de ma bonne ville de Paris, vous voyez en moi
+le plus heureux des hommes et le plus infortuné....
+
+--Bravo! très-bien! dit le choeur des amis.
+
+--Mon bonheur est sans limites, comme l'Océan, et mon infortune est sans
+fin, comme l'éternité....
+
+--Tu l'as déjà dit! cria le choeur.
+
+--Eh bien! je le répète, ne m'interrompez pas, ou je ne dirai rien....
+J'aime la plus belle des femmes....
+
+--Écoutez! écoutez! cria le choeur.
+
+--Elle est blonde, avec des yeux d'émeraude, des lèvres de corail, et
+des dents qui sont blanches comme les perles fines qu'on pêche aux îles
+Bahrein....
+
+--Eh bien! épouse-la, dit le choeur.
+
+--Elle ignore que je l'aime....
+
+--Dis-le lui.
+
+--Je ne puis pas lui parler....
+
+--Écris.
+
+--Je ne sais pas où elle demeure....
+
+--Cherche-la.
+
+--Je ne sais pas son nom....
+
+--Es-tu fou? dit le choeur. Tu nous contes des histoires à dormir
+debout, et le punch refroidit.»
+
+Quaterquem versa le punch en soupirant.
+
+«Hélas! dit-il, je ne la reverrai jamais. Elle va retourner à
+Londres....»
+
+À ces mots le choeur, qui déjà portait son verre à sa bouche, le remit
+sur la table.
+
+«C'est une Anglaise! s'écria-t-il tout d'une voix.
+
+--Je l'avoue...
+
+--Pauvre garçon! dit le choeur.
+
+--Elle est à Paris, reprit Quaterquem.
+
+--Qu'en sais-tu?
+
+--Elle était à l'Opéra-Comique ce soir, et sans vous je l'aurais suivie;
+sans vous, barbares, je connaîtrais sa demeure et son nom. C'est vous
+qui m'avez retenu....
+
+--Eh bien! dit le choeur, je vais réparer ma faute. Buvons, et
+dispersons-nous pour chercher son adresse. À quel signe reconnaît-on ta
+bien-aimée?
+
+--À sa beauté sans rivale....
+
+--Ce signalement est un peu vague. Est-elle seule?
+
+--Elle donne le bras à sa mère et à un bouledogue aux favoris roux qu'on
+appelle Hercules Harrison, et qui est son futur mari....
+
+--Très-bien! cria le choeur. Trois grognements pour Hercules et trois
+hourras pour Quaterquem!»
+
+
+
+
+ III
+
+
+Miss Alice était la fille unique de M. Cornelius Hornsby, principal
+associé de la maison Hornsby, Harrison et Cie, dont les toiles peintes
+couvrent les marchés de l'Allemagne et des États-Unis. Hercules
+Harrison, le futur mari d'Alice, était le fils de son associé, et les
+deux négociants, pour ne pas séparer leurs intérêts, avaient depuis
+longtemps arrêté ce mariage.
+
+Cet arrangement déplaisait fort à miss Hornsby. Le pauvre Hercules,
+quoiqu'il ne fût ni laid, ni méchant, ni sans intelligence, n'était
+pas un héros de roman. C'était un bon gentleman roide, orgueilleux,
+silencieux, presque brutal, comme l'Angleterre en fabrique chaque année
+des centaines de mille, et pour qui la principale affaire de la vie
+était de gagner de l'argent, et, quand il en avait beaucoup gagné, d'en
+gagner encore davantage. Au reste, solidement bâti, boxeur distingué,
+perpendiculaire au moral comme au physique, il était de ceux qui
+plaisent à la plupart des filles. Cependant, tel qu'il était, et faute
+de mieux, Alice ne refusait pas de l'épouser, et se contentait de
+retarder le mariage sous divers prétextes. Elle attendait cet amant
+imaginaire et parfait, ce gentilhomme accompli, au regard byronien, que
+toute jeune fille a droit de rêver et qu'elle rêve en effet au fond du
+coeur.
+
+Ce jour-là, au retour de l'Opéra-Comique, elle fredonnait le fameux Rule
+Britannia.... Comme, entre toutes ses perfections, elle chantait assez
+mal, on l'entendait rarement, et cette envie subite de chanter étonna
+mistress Hornsby.
+
+«Tu es bien gaie ce soir, dit-elle à sa fille. Qu'est-il donc arrivé?
+
+--Je pense, dit Alice, à la présomption de ce Français qui veut, avec
+ses ballons, ôter l'empire du monde à l'Angleterre. Comme vous avez
+rappelé à propos, pour le confondre, Nelson et Wellington! J'ai bien ri
+de ses aérostats!»
+
+Il est vrai qu'Alice pensait à Quaterquem, mais elle déguisait un peu la
+vérité en disant qu'elle se moquait de lui. Toute vérité n'est pas
+bonne à dire, et la vérité vraie, c'est qu'elle en était fort occupée.
+Quaterquem, avec sa figure riante, sa gaieté, sa bonhomie et ses
+manières aisées, était aussi peu semblable que possible au triste
+Hercules; et celui-ci ne gagnait rien à la comparaison. De plus, elle
+voyait Hercules tous les jours depuis quinze ans, et une si longue
+familiarité n'était pas propre à faire naître l'amour.
+
+Mistress Hornsby prit le parti de Quaterquem.
+
+«Tu as tort de rire, dit-elle à sa fille. C'est peut-être un homme de
+génie, bien qu'il ne soit pas né en Angleterre.
+
+--Ô ma mère, que dites-vous là? Un homme de génie qui n'a même pas de
+gants, qui noue sa cravate comme une corde, et qui ne boutonne qu'à demi
+son gilet?
+
+--Il faut que vous l'ayez regardé bien attentivement, Alice,» dit
+Hercules avec sa gaucherie accoutumée.
+
+Elle se mordit les lèvres.
+
+«Qu'entendez-vous par là, Harrison? demanda-t-elle vivement. Ai-je dit
+encore quelque chose d'improper? Cherchez-vous le texte d'un nouveau
+sermon?»
+
+Harrison, profondément blessé, garda le silence, et tous trois
+descendirent bientôt après devant l'hôtel Meurice.
+
+M. Cornelius Hornsby les attendait. C'était un grand et gros gentleman
+dont la démarche imposante annonçait à tous les passants le propriétaire
+de plusieurs millions. Lui-même et son argent exceptés, il n'aimait rien
+au monde autant que sa fille, et après sa fille, ce qu'il préférait à
+toutes choses, c'était son musée.
+
+Car il avait un musée. En Angleterre, c'est à ce signe qu'on reconnaît
+le vrai gentleman et le vrai millionnaire. Aux épées des ancêtres (quand
+on a des ancêtres) on joint les crocodiles empaillés du Nil, les vieux
+tableaux noircis des peintres italiens, les vieilles poteries étrusques,
+les vieux bahuts sculptés, les vieux émaux, les vitraux coloriés, les
+missels et tout ce pieux bric-à-brac que vingt-cinq ou trente peuples
+disparus ont laissé dans les ruines de Babylone, de Ninive, d'Athènes et
+de Rome.
+
+M. Cornelius Hornsby était venu en France pour augmenter sa collection
+et promener Alice. Ce jour-là, justement, le désir d'acheter une vieille
+inscription persane gravée sur un pan de muraille du grand temple de
+Persépolis, l'avait empêché de conduire lui-même sa femme et sa fille au
+théâtre. Par malheur, un amateur plus heureux avait enlevé l'inscription
+et allait l'enfouir dans son propre musée; de sorte que M. Cornelius
+Hornsby était le fabricant de toiles peintes le plus malheureux qu'il y
+eût ce soir-là en Europe.
+
+Il se promenait gravement, de long en large, sous les arcades de la rue
+Rivoli quand il vit mistress Hornsby descendre de voiture avec sa fille
+et le triste Harrison.
+
+«Vous arrivez bien tard,» dit-il.
+
+Pour toute réponse, sa fille lui sauta au cou.
+
+«Cher père, dit-elle, j'espère que tu as acheté ton inscription et
+qu'elle est encore plus cunéiforme que toutes celles de Korsabad. Je
+lis dans tes yeux que le colonel Rawlinson en mourra de jalousie.....
+Hercules, je vous remercie. Bonsoir.»
+
+Harrison prit tristement la main qu'elle lui tendait et s'en alla,
+désespérant de rien comprendre aux caprices de sa maîtresse. Dès qu'il
+fut parti:
+
+«Tu l'as bien maltraité ce soir, dit Mme Hornsby.
+
+--En revanche, dit Alice, il m'a fort ennuyée: nous sommes quittes.
+
+--Alice! dit M. Hornsby.
+
+--Mon Dieu! cher père, ne faites pas le sévère et ne froncez pas le
+sourcil. Je ne suis pas maîtresse de mes impressions. Il m'ennuie. C'est
+un très-honnête homme, un très-bon citoyen, une homme très-riche et
+qui le sera encore davantage par la suite; je vous accorde tout cela.
+Accordez-moi qu'il est ennuyeux. Dès qu'il parle, il dit une chose
+déplaisante, et les jours de pluie, le seul son de sa voix m'agace les
+nerfs.
+
+--Veux-tu l'épouser, oui ou non? demanda Cornelius Hornsby.
+
+--Assurément, je le veux, puisque cela est inévitable, mais ne me
+pressez pas. Qui sait, si, à force de temps et de patience, je ne
+parviendrai pas à aimer Hercules? Il ne faut jurer de rien. Le grand
+Turc peut se faire chrétien et devenir pape. Je puis aussi aimer
+ailleurs.
+
+--Y penses-tu? dit le père. Veux-tu que je manque de parole à mon
+associé, et que, pour la première fois de sa vie, Cornelius Hornsby,
+de la maison Harrison, Hornsby et Cie, ne fasse pas, honneur à sa
+signature!
+
+--Eh! mon cher père, Hercules est honnête homme et vous rendrait votre
+parole.
+
+--Ne pensons pas à cela, dit le vieux gentleman. Prends un délai, si tu
+veux, et décide-toi. Il est temps que Harrison retourne en Angleterre;
+nos affaires vont mal en son absence.
+
+--Eh bien, laissez-le partir et restons en France. Paris me plaît; j'y
+perds l'habitude de bâiller, et vous-même, vous êtes tout rajeuni par
+l'air des boulevards. J'aime les Parisiens, moi; on ne voit pas chez eux
+ces longues figures puritaines qui abondent dans les rues de Londres.
+
+--Alice, dit Mme Hornsby, tu te gâtes sur le continent; tu prends le
+langage et les manières de cette nation évaporée. Vois avec quelle
+légèreté tu as lié connaissance, ce soir, avec ce jeune homme qui était
+au spectacle dans la même loge que nous.
+
+--Mais, dit Alice, fallait-il prendre sa place et ne pas le remercier?
+Vous-même, maman, vous l'avez trouvé très-aimable et très-poli.
+
+--Qui est ce jeune homme dont vous parlez? demanda M. Hornsby.
+
+--C'est un physicien qui a trouvé le moyen de diriger les aérostats, dit
+la jeune fille, et qui veut donner l'empire du monde au peuple français.
+Concevez-vous cette folie? Maman lui a bien dit son fait!
+
+--C'est un extravagant, dit le père.
+
+--Le pire, ajouta Mme Hornsby, c'est que son père, qui assistait à la
+bataille de Trafalgar, est le propre matelot qui a tué Nelson d'un coup
+de fusil.
+
+--Et il a osé s'en vanter?
+
+--Il ne savait pas à quel point cette mort a été funeste à notre
+famille.
+
+--Parbleu! dit Cornelius, il ne m'a pas demandé ma fille en mariage,
+mais j'aurais plaisir à la lui refuser. Le fils du meurtrier de Nelson!
+
+--Et si je l'aimais? dit Alice.
+
+--Si tu l'aimais? Est-ce qu'on peut aimer le fils de?...
+
+--Mais enfin, si je l'aimais?
+
+--Allons donc, c'est absurde! Tu ne l'aimes pas.
+
+--Non; mais si je l'aimais!
+
+--Eh bien, tu te souviendrais que tu es ma fille, et tu épouserais
+Harrison.»
+
+Alice tomba dans une profonde rêverie.
+
+--«Il est temps de dormir,» dit la mère, et Cornelius se retira dans une
+chambre voisine.
+
+Dès qu'elle fut couchée, Alice rêva de Quaterquem, tout éveillée.
+
+
+
+
+ IV
+
+
+Les dix-sept amis de Quaterquem passèrent la journée du lendemain à
+chercher la demeure de la jeune Anglaise. Le soir, à huit heures, ils se
+réunirent chez le physicien, et dirent:
+
+«Elle s'appelle Alice Hornsby.
+
+--Alice! ô le doux nom! s'écria Quaterquem.
+
+--Son père est le noble Cornelius qui donne au monde, en échange de
+beaucoup d'argent, plusieurs millions de mètres de cotonnades pour obéir
+au catéchisme, accomplir l'une des sept oeuvres de pénitence, et «vêtir
+ceux qui sont nus.»
+
+--Va pour Cornelius.
+
+--Sa mère est la digne Kate, et son futur, le seigneur Hercules, un
+brave homme, très-entêté, très-amoureux, et très-fort au pistolet.
+
+--Je tire assez bien, dit Quaterquem, et la partie est égale.
+
+--Toute la famille part demain.
+
+--Ô ciel! dit Quaterquem en pâlissant.
+
+--Ils vont à Tours, ville très-renommée.
+
+--C'est bien. Je pars. Que vont-ils faire à Tours?
+
+--Le vieux Cornelius, qui est antiquaire, va chercher le champ de
+bataille où se livra la bataille entre les Sarrasins et Charles Martel.
+Un mauvais plaisant lui a montré à Londres le casque d'Abdérame; il veut
+trouver son cimeterre.
+
+--Qui vous l'a dit?
+
+--La femme de chambre, qui écoute aux portes tout le long du jour.
+
+--Malheureux! Vous l'avez séduite!
+
+--Oh! si peu, dit le choeur. Je l'ai à peine embrassée.
+
+--Encore un mot. Où loge la belle Alice?
+
+--À l'hôtel Meurice.
+
+--Merci, ô mes amis, soyez bénis, s'écria Quaterquem, et venez tous sur
+mon coeur.... (On va vous vous apporter du jambon...) Jamais mon coeur
+n'oubliera....»
+
+On l'interrompit tout d'une voix.
+
+«Et du vin?
+
+--Bacchus et Cérès ne seront pas oubliés. À table! Je bois à mon
+prochain mariage avec Alice.»
+
+Le lendemain de grand matin, Quaterquem en tenue de voyage se promenait
+dans la rue de Rivoli. Le choeur des dix-sept amis le suivait à quelque
+distance. L'un d'eux, détaché en éclaireur, apporta la nouvelle que les
+Anglais montaient en voiture et allaient partir.
+
+«Le moment est venu, dit Quaterquem, de vous rendre à jamais immortels
+par votre dévouement à l'amitié. Gardez qu'Harrison ne parte.
+
+--Sois tranquille, dit le choeur, Hercules est à nous.»
+
+On arriva au chemin de fer. Quaterquem, venu sans bagages pour être plus
+agile, se hâta de s'asseoir dans la salle d'attente. Derrière lui, mais
+sans le voir, s'avançaient M. Mme et Mlle Hornsby. Hercules, chargé de
+faire peser les bagages, était resté en arrière.
+
+Tout à coup la cloche sonna le dernier appel, Hercules, troublé, se
+précipite pour aller dans la salle d'attente. Par malheur, il heurte
+brusquement un jeune homme, et veut continuer sa route.
+
+«Faites donc attention, monsieur, s'il vous plait,» dit l'autre avec
+hauteur.
+
+Hercules suivit son chemin sans répondre; mais le passant qu'il avait
+heurté, fit un détour et se plaça en avant de la porte de la salle
+d'attente.
+
+«En France, ajouta-t-il, quand on a fait une sottise, on s'excuse.»
+
+L'Anglais rougit et voulut écarter de la main son adversaire; mais un
+voisin de celui-ci lui retint le bras. En une minute il se forma un
+groupe autour d'eux.
+
+«Qu'est-ce qu'il y a? dit le choeur.
+
+--C'est un Anglais qui m'a cherché querelle, répondit l'adversaire
+d'Hercules, qui m'a heurté, et qui ne veut pas me faire d'excuses.
+
+--Qu'il fasse des excuses, dit une voix.
+
+--Non, qu'il se batte, reprit une autre voix».
+
+Harrison serrait les poings avec fureur.
+
+«Messieurs, dit-il, je n'ai cherché querelle à personne. Lâchez-moi. La
+cloche sonne et le train partira sans moi.»
+
+Mais il ne pouvait sortir du cercle où on le tenait enfermé. Dans sa
+fureur, il saisit son adversaire au collet pour l'étrangler; celui-ci se
+dégagea, et d'un coup dans la poitrine lui fit lâcher prise.
+
+«Bon! voilà que l'Anglais boxe maintenant, dit un des assistants.
+
+--Non, il rue, dit un autre.
+
+--Il faut aller chercher le sergent de ville, suggéra un troisième.»
+
+Comme il parlait, cet utile et modeste fonctionnaire parut et demanda
+des explications. L'Anglais ouvrit la bouche, mais dix-sept voix
+s'élevèrent à la fois pour couvrir la sienne. Ce tapage dura quelques
+minutes, et le sergent de ville eut grand'peine à comprendre de quoi
+il s'agissait. Dès qu'il eut compris, il mit la main sur le pauvre
+Harrison, qui se débattait comme un diable.
+
+«Vous vous expliquerez devant le commissaire de police, dit le sergent.»
+
+Le choeur des amis riait et chantait:
+
+ Jamais en France,
+ Jamais l'Anglais ne régnera.
+
+Chez le commissaire de police l'explication ne fut ni longue ni
+orageuse. Le principal adversaire de l'Anglais avait disparu. Tous les
+autres déclarèrent qu'ils n'avaient rien vu ni entendu, et le pauvre
+Hercules fut mis en liberté; mais le train était parti, et le perfide
+Quaterquem ourdissait tranquillement sa trame.
+
+
+
+
+ V
+
+
+Le physicien vit entrer dans le salle d'attente Cornelius Hornsby avec
+sa femme et sa fille, et résista au désir violent qu'il avait de saluer
+Alice; mais la prudence l'emporta. Il se tourna du côté du mur, et
+lut avec intérêt le catalogue de la Bibliothèque des chemins de fer.
+Cependant il regardait la jeune Anglaise du coin de l'oeil, et il eut le
+plaisir de voir qu'il en était fort regardé.
+
+Dès qu'on ouvrit la double porte de la salle d'attente, Cornelius
+s'avança le premier vers un wagon vide, et tout d'abord s'installa
+confortablement dans un coin. En face de lui était sa femme, et à côté
+de lui, sa fille. Une quatrième place restait vide, réservée à Hercules.
+
+Quaterquem avança d'un air insouciant la tête dans l'intérieur du wagon.
+
+«Entrez vite, monsieur, dit un employé en le poussant. Le convoi va
+partir.
+
+--La place est gardée pour un ami, s'écria Cornelius Hornsby.
+
+--Votre ami entrera dans un autre wagon, dit l'employé qui crut que
+l'Anglais usait de ruse pour ménager de la place à son manteau. Et vous,
+monsieur, dépêchons.»
+
+Quaterquem se hâta d'entrer, et l'employé ferma la portière.
+
+«Excusez-moi, dit gracieusement notre ami en prenant la place
+d'Hercules, si je vous cause quelque gêne. Tous les autres wagons
+sont remplis. L'administration du chemin de fer est d'une négligence
+impardonnable.»
+
+Cornelius Hornsby grommela quelques mots que Quaterquem feignit de
+prendre pour un assentiment poli. Pendant ce temps, Mme Hornsby le
+regardait avec attention, et Alice, les yeux baissés, lisait avec
+recueillement un livre ouvert sur ses genoux. Tout à coup notre ami
+parut les reconnaître.
+
+«Par quelle heureuse rencontre est-ce que je vous trouve ici, madame?
+dit-il à Mme Hornsby. Je ne m'attendais guère au plaisir de vous revoir
+sitôt.»
+
+À ces mots Alice leva les yeux et sourit. Quaterquem vit qu'on l'avait
+deviné et que sa hardiesse ne déplaisait pas. Il en conçut un heureux
+augure.
+
+«Nous allons entre Tours et Poitiers chercher le cimeterre d'Abdérame»,
+dit mistress Kate Hornsby, qui, n'ayant pas grand crédit dans la maison,
+n'était pas fâchée de s'amuser aux dépens de son seigneur et maître
+Cornelius.
+
+Le Breton remarqua cette nuance, mais il ne voulut pas fournir des armes
+à l'un des deux époux contre l'autre. C'était un jeu trop dangereux.
+
+«L'archéologie, dit-il d'un ton sérieux, est une science admirable, et
+j'ai regret de dire qu'elle doit ses plus grands progrès au génie de
+votre nation.»
+
+Le front de Cornelius se dérida.
+
+«Bon, je le tiens, pensa Quaterquem. À qui devons-nous, continua-t-il
+avec enthousiasme, les statues de Rome, les bas-reliefs du Parthénon
+d'Athènes et tous ces débris des plus beaux monuments de l'antiquité?
+À qui, si ce n'est à des mains anglaises, remplies d'argent anglais et
+dirigées par le génie anglais?»
+
+Le plus gracieux des sourires errait sur les lèvres de Cornelius.
+
+«Eh bien, monsieur, dit-il en interrompant Quaterquem, on nous dispute
+cette gloire. Je connais un Normand qui se vante d'avoir moulé toutes
+les inscriptions de Korsabad, et il y en a trente mille, monsieur,
+trente mille, c'est-à-dire de quoi couvrir tout le British Museum de la
+tête aux pieds. Vous ne sauriez croire jusqu'où va la présomption de ces
+gens là.
+
+--Avez-vous visité Ninive? dit Quaterquem. On dit que M. Place, le
+consul de France, n'a laissé rien à faire à ses successeurs.
+
+--Rien à faire! dit Cornelius indigné. Monsieur, tout est à faire. Oui,
+j'ai vu Ninive, ses palais et ses temples en briques qui couvrent de
+leurs débris trois ou quatre lieues carrées de terrain. J'ai fait mieux,
+monsieur, j'ai vu Ecbatane, la ville du fameux Déjokh, la ville aux sept
+enceintes, derrière lesquelles se trouvait le palais du roi.
+
+--Ecbatane! dit Quaterquem frappé d'admiration. Est-ce possible?
+
+--Tout est possible à un Anglais, dit Cornelius en se rengorgeant avec
+fierté. En 1857, j'étais à Khiva et je dînais chez le khan des Tartares
+avec le prince Barowsky, gouverneur d'Arkhangel. Tout à coup, j'aperçois
+parmi les esclaves qui nous servaient un grand diable au visage basané
+que je crois reconnaître. Je lui fais signe de s'approcher, et je lui
+dis: «Bourdaké Pharana, c'est-à-dire: N'es-tu pas un ancien serviteur
+anglais?» Il me répond: «Krack, c'est-à-dire: Je suis Franck.» Vous
+pensez bien que nous parlions le turcoman le plus pur. «Burnes perodhé
+barnaiâ, continua-t-il, c'est-à-dire: J'ai servi le colonel Burnes, qui
+fut massacré dans ce chien de pays par le Tartare chez qui vous dînez
+aujourd'hui, et je suis esclave de ce féroce gredin.» Il faut vous dire
+que le turcoman est la langue la plus énergique et la plus concise de
+l'univers.
+
+--Je le vois bien, répliqua Quaterquem. Continuez ce récit, je vous en
+prie, je suis curieux d'en connaître la suite.
+
+--La confidence de ce pauvre diable, car il m'avait parlé tout bas, me
+coupa l'appétit. Je replaçai sur mon assiette un morceau de cheval rôti,
+qui était la meilleure partie du festin, et je rêvai aux moyens de lui
+rendre la liberté.
+
+«Justement, le khan qui était en face de moi remarqua que je ne mangeais
+plus. Or, chez ces braves gens c'est un outrage impardonnable de laisser
+le maître de la maison boire et s'enivrer seul. Vous ne buvez pas,
+dit-il; est-ce que vous n'aimez pas le lait de jument?» Je m'en défendis
+fort et vidai à la santé du khan et des sultanes quatre ou cinq cornes
+de taureau. Après dîner, le khan, déjà tout attendri par le lait de
+jument et par l'eau-de-vie que Barowsky avait apportée en présent, donna
+la liberté à mon protégé, et je partis sur-le-champ pour ne pas lui
+laisser le temps de se repentir de sa générosité.
+
+--Comment s'appelait l'esclave? demanda Quaterquem.
+
+--Mahmoud. C'était un lascar, né d'une Indienne et d'un Anglais. Il
+avait, sous la direction de Burnes, visité toute l'Asie centrale, le
+Khoraçân, le Mazanderan et les bords de la mer Caspienne. Il me fit
+voir Ecbatane. Moi seul en Europe, monsieur, ai vu les ruines de cette
+superbe ville, en comparaison de qui Londres même n'est qu'une vaste
+fourmilière. J'ai retrouvé le titre préliminaire du code du fameux roi
+Djemschid, cet abrégé de toute sagesse.
+
+--Et vous n'avez rien publié?
+
+--À quoi bon? Aurais-je dépensé deux cent mille francs, exposé ma vie,
+passé les mers, traversé les plus hautes montagnes du globe, erré dans
+le désert de Gobi et dans cette vaste solitude de l'ancienne Arie;
+aurais-je bravé le sable des Tartares, la soif, la faim, la fatigue et
+le soleil brûlant pour donner à des millions d'oisifs le plaisir d'être,
+moyennant trois francs et la lecture de mon livre, aussi savants que
+moi? Non, non. S'ils veulent connaître Ecbatane, qu'ils partent, qu'ils
+dépensent leur argent et leur santé; alors ils recevront le prix de
+leurs fatigues.
+
+--Parbleu! dit Quaterquem, je vous admire.
+
+--Vous êtes bien bon. Je me soucie, non pas d'être admiré, mais d'agir
+à ma fantaisie, et ma fantaisie est de retrouver les monuments de
+l'antique histoire. Feu Napoléon nous appelait des boutiquiers: pour
+moi, ce nom est un titre de gloire. Je veux prouver qu'avec mon argent
+je puis avoir de tout, même du goût pour les arts, si cela me plaît. Le
+boutiquier dans sa boutique est roi, et tous les jours il reçoit à son
+comptoir les hommages des artistes et des faiseurs de livres. Il remue
+l'or dans ses tiroirs, et à ce bruit tous s'inclinent. S'il le voulait,
+il serait dieu.»
+
+La conversation continua quelque temps sur ce ton. Quaterquem eut grand
+soin de ne contredire que faiblement Cornelius, de manière à lui laisser
+le plaisir de pérorer et de vaincre. Il eut le plaisir de voir que la
+belle Alice comprenait cette tactique et lui en savait gré. La digne
+Kate, ennuyée d'Ecbatane et d'une discussion trop détaillée sur les
+divers genres de cruches de l'antiquité, s'endormit du sommeil des
+justes.
+
+Sur ces entrefaites, on arrivait à Étampes, et le train s'arrêta
+pendant quelques minutes. La jeune Anglaise voulut descendre de wagon
+et marcher. Cornelius et sa femme restèrent assis, et Quaterquem suivit
+Alice. Son coeur battait violemment. C'était l'heure décisive.
+
+«Miss Hornsby,... dit-il.
+
+--Vous savez mon nom? s'écria-t-elle étonnée.
+
+--Oh! je sais beaucoup d'autres choses. Je sais que vous êtes fiancée à
+M. Hercules Harrison, le gentleman aux favoris roux qui vous donnait le
+bras avant-hier; c'est de lui qu'il faut que je vous parle.
+
+--Lui serait-il arrivé quelque accident?
+
+--Oh! peu de chose. Il a manqué le convoi; mais vous le reverrez demain.
+Il s'est pris de querelle avec dix-sept de mes meilleurs amis, et on l'a
+conduit au poste.
+
+--Avec dix-sept de vos meilleurs amis?
+
+--La cloche va sonner, dit Quaterquem, et je n'ai pas le temps de vous
+expliquer ce mystère. Sachez seulement que c'est par mes ordres qu'on
+l'a retenu à Paris.
+
+--Mais, monsieur, quelle est cette folie? Que vous a fait Hercules?
+
+--Il vous aime.»
+
+La jeune Anglaise rougit, abaissa son voile sur sa figure, et remonta en
+wagon sans dire un mot.
+
+Quaterquem la suivit, un peu inquiet du succès de son audace. Sans être
+tout à fait inexpérimenté en amour, ce n'était pas non plus un don Juan,
+et il était déjà trop amoureux pour ne pas craindre. Heureusement le
+premier regard qu'il jeta sur sa compagne de voyage lui fit voir qu'elle
+ne gardait aucun ressentiment d'une déclaration si hardie et si brusque.
+
+«As-tu vu Hercules dans le convoi? demanda Cornelius à sa fille.
+
+--Non mon père.»
+
+Et elle sourit en regardant Quaterquem.
+
+«Bon! pensa celui-ci, elle n'aime pas le sieur Harrison. Tout va bien,
+j'ai gagné la moitié de mon procès.»
+
+Pendant ce temps, le vieil Hornsby, charmé de trouver un auditeur si
+complaisant, avait formé le projet, rare et extraordinaire pour un
+Anglais, de faire plus ample connaissance avec Quaterquem, et il prit un
+détour adroit.
+
+«Monsieur, dit-il, je vois bien à vos discours que vous êtes un
+archéologue très-distingué; avez-vous voyagé en Orient?
+
+--Non, dit le Breton, mais je suis allé plusieurs fois de Saint-Malo à
+Paris et de Paris à Saint-Malo. Cela suffit à mon bonheur.
+
+--Vous devez être tout au moins un des membres de l'Institut, ou l'un
+des correspondants?
+
+--Je n'en suis pas même le portier, dit Quaterquem. Je suis un pur X,
+et j'ai dans mon portefeuille un millier de francs qui forme le plus
+clair de mon bien.»
+
+Tout en parlant, il examinait la physionomie de la jeune Anglaise pour
+savoir si cette nouvelle ne l'abaisserait pas dans son esprit; mais
+Alice, bien qu'étonnée d'une confidence si inattendue, ne parut pas s'en
+émouvoir beaucoup. M. Hornsby ne fut pas aussi satisfait, et son
+visage témoigna clairement qu'il avait cru parler à un gentleman plus
+respectable, c'est-à-dire plus riche. Alice devina au fier regard de
+Quaterquem qu'il méprisait Cornelius; elle se hâta d'intervenir.
+
+«Monsieur, dit-elle, qu'est-ce qu'un X, s'il vous plaît?
+
+--Ouvre ton dictionnaire de poche,» répliqua Cornelius.
+
+Quaterquem sourit.
+
+«Miss Hornsby, dit-il, ne trouvera pas ce renseignement dans son livre.
+On ne trouve dans les dictionnaires que ce qu'on n'a pas besoin d'y
+chercher. Un X, mademoiselle, est un homme ennuyeux comme tous les
+hommes utiles, et qui fait toutes les besognes difficiles de la
+création. Un géomètre est un X; un physicien est un X; un chimiste est
+un X; un naturaliste, un algébriste, voilà des X. C'est un X qui inventa
+les bateaux à vapeur; c'est un autre X qui inventa les chemins de fer;
+c'est un troisième X qui inventa l'imprimerie. Partout où il s'est fait
+quelque chose de grand et d'utile, vous trouvez un X. Hiram, le fameux
+architecte qui bâtit le temple de Salomon était un X, comme Albert
+le Grand, qui trouva le secret de transmuer en or un rayon de soleil
+enfermé dans un tombeau.
+
+--Avez-vous longtemps vécu à Saint-Malo? demanda miss Hornsby.
+
+--Jusqu'à l'âge de quinze ans, et depuis dix ans je suis à Paris. Le nom
+de Quaterquem est bien connu à Saint-Malo.
+
+--Quaterquem! s'écria Cornelius étonné. Quel singulier nom!
+
+--C'est un des plus nobles de France, répliqua le Breton, bien que
+mon père, qui ne savait pas lire, ait été matelot toute sa vie. Notre
+noblesse date du feu roi saint Louis. Pendant la croisade d'Égypte, mon
+grand-père, qui était un brave paysan breton, assomma dans une seule
+bataille trente ou quarante douzaines de Sarrasins. Quatre fois les
+mamelucks le criblèrent de coups de sabre et le foulèrent sous les pieds
+des chevaux, quatre fois il se releva et se remit à les assommer de plus
+belle sous les yeux du roi émerveillé. Saint Louis, qui était savant
+comme un clerc, se tourna vers son chapelain et lui dit en bon latin:
+«Iste Quaterquem vidimus occisum fortior renascitur». Le chapelain
+répéta les paroles du roi, et toute l'armée appela mon grand-père
+Quaterquem. Le roi le créa baron et lui fit présent d'une belle
+baronnie, qui se fondit, il y a plus d'un siècle, entre les mains des
+usuriers. Depuis ce temps là mon grand-père et mon père ont pêché la
+morue à Terre-Neuve, ce qui n'est pas déroger, et passé leur vie sur
+l'Océan; et moi, pour ne pas être indigne d'eux, je cherche un moyen de
+naviguer dans l'air.
+
+--Comment! s'écria M. Hornsby, c'est de vous que ma fille m'a parlé
+toute la journée d'hier?
+
+--«Oh! quelque peu moins, mon père,» dit Alice rougissant.
+
+Quaterquem était le plus heureux des hommes. Elle avait parlé de lui
+toute la journée; donc elle avait pensé à lui; donc elle l'aimait
+ou l'aimerait un jour; donc..... son imagination présomptueuse ne
+s'arrêtait plus dans la série de ces donc.
+
+«Oui, dit-il, j'ai trouvé le moyen de diriger les ballons.
+
+--Un moyen sûr?
+
+--Parfaitement sûr. J'en ai fait l'expérience avant-hier.
+
+--Monsieur, dit l'Anglais, si votre secret est éprouvé, s'il est
+infaillible, je vous l'achète un million.
+
+--Pour l'exploiter?
+
+--Oui, et pour y mettre mon nom. Je ne veux pas qu'il soit dit qu'une
+pareille découverte n'a pas été faite par un Anglais.»
+
+Quaterquem se mit à rire.
+
+«Un milliard ne payerait pas ce secret, répliqua-t-il. En dix ans le
+genre humain fera la besogne de vingt siècles. L'Angleterre, dont
+toute la force est dans ses vaisseaux, ses mines de fer et ses mines de
+houille, ne sera plus qu'un petit coin de la terre habitable. Ses
+ports seront déserts; ses chantiers déserts; ses ateliers déserts.
+Les corbeaux viendront croasser dans la chambre des lords, et les pies
+babiller dans la chambre des communes.»
+
+Un regard de miss Hornsby l'arrêta à temps. Il sentit qu'il se
+fourvoyait. Cornelius était indigné de son audace; mais il désirait le
+confondre, et il continua la conversation. Quaterquem sut regagner ses
+bonnes grâces et parla d'archéologie tant que l'Anglais le voulut.
+
+Cependant on approchait d'Orléans. Kate ouvrit les yeux et la bouche.
+
+«À quel hôtel descendons-nous?» dit-elle.
+
+M. Hornsby ouvrit le guide Bradshaw.
+
+«À l'hôtel du Loiret, dit-il. C'est celui que préfère Sa Grâce, le duc
+de Bedford, et Hercules sait que nous devons nous y arrêter.
+
+--Parbleu! dit Quaterquem, la rencontre est heureuse. J'avais justement
+dessein de faire halte à Orléans; Je vous montrerai, si vous voulez, les
+antiquités du voisinage.
+
+--J'en suis ravi,» répliqua Cornélius qui faisait grand cas du Breton
+depuis qu'il le voyait propriétaire d'un secret si précieux.
+
+Miss Hornsby ne dit mot; mais Quaterquem vit bien qu'il faisait du
+chemin dans le coeur de la jeune Anglaise. La digne Kate, muette comme
+un poisson, n'était occupée que de l'espérance de bien dîner.
+
+Cette espérance ne fut pas trompée, et deux bouteilles d'excellent vin
+portèrent au comble la joie de M. Hornsby.
+
+«Ma foi, dit-il en mettant les coudes sur la table, vous êtes un bon
+compagnon, cher monsieur Quaterquem, et je suis enchanté de vous voir.
+J'avais pour vous, sans vous connaître, une antipathie extrême, et je
+suis bien aise de voir que je m'étais trompé.
+
+--Vraiment, vous me haïssiez? dit Quaterquem. Et pour quelle raison,
+s'il vous plaît?
+
+--Parce que, sans votre père, je serais à la chambre des lords.
+
+--Eh! dans quel pays l'avez-vous connu, s'il vous plaît?
+
+--Je ne l'ai jamais vu, même en peinture; mais écoutez mon histoire. En
+1806, mon père, Lucius Hornsby, était l'ami intime et le bras droit de
+Nelson. Il commandait sous lui l'un des vaisseaux de l'escadre, et avait
+promesse de Nelson qu'il serait fait vice-amiral à la première vacance,
+par malheur, votre père a tué Nelson et déchiré le brevet promis à
+Lucius. Les lords de l'amirauté le mirent à la retraite au lieu de lui
+donner le commandement d'une escadre. Mon père, furieux, se maria au
+Northumberland, et ne voulut plus entendre parler de pairie; et moi, qui
+devrais être lord et secrétaire d'État, je suis à peine cinq ou six fois
+millionnaire.
+
+--Il est vrai, dit Quaterquem, que c'est un sort déplorable et que
+vous avez raison d'accuser le destin, pour moi, je n'essayerai pas
+de justifier mon père. Il est inexcusable d'avoir tué Nelson et gêné
+l'avancement de M. Lucius Hornsby. Cependant, réfléchissez que nous
+sommes tous mortels et que Nelson, s'il eût échappé à mon père, aurait
+sans doute péri d'une autre main.
+
+--Je le sais bien, s'écria M. Hornsby; et c'est ce qui m'indigne
+contre toute votre nation. Aussi j'ai juré que ma fille, quoi qu'il pût
+arriver, n'épouserait jamais un Français.
+
+--C'est fort sagement pensé, dit Quaterquem, et je vous approuve,
+surtout si vous avez un bon gendre anglais tout préparé.
+
+--J'ai mon ami Hercules, qui serait la perle des gendres s'il ne
+bâillait pas si fort quand je parle d'archéologie.
+
+--Parlez-vous de M. Harrison?
+
+--Oui; est-ce que vous le connaissez?
+
+--Je le crois. N'est-ce pas un grand jeune homme roux qui se débattait
+de toutes ses forces sous le vestibule quand le convoi est parti? Entre
+nous, et sauf l'honneur qu'il a d'être le fiancé de miss Hornsby, je
+crois qu'il était entre deux vins.
+
+--Entre deux vins! C'est impossible, monsieur, Hercules ne boit que du
+Porto. Vous vous trompez, à coup sûr.
+
+--Admettons, si vous voulez, qu'il ne boive que du Porto. À coup sûr
+il a le Porto très dangereux. Je l'ai vu chercher querelle à quinze ou
+vingt personnes qui s'efforçaient vainement de le calmer.
+
+--En effet, dit Cornelius, son absence est fort singulière, il faut
+qu'il lui soit arrivé quelque accident. Au reste, je suis tranquille; il
+nous aura bientôt rejoints.
+
+--Qu'allons-nous faire ici en l'attendant? demanda Alice.
+
+--Si nous commencions une partie de whist,» dit la paisible Kate.
+
+Quaterquem frémit. Parmi plusieurs belles qualités, ce pauvre garçon
+avait le terrible défaut de ne pas savoir s'ennuyer. Or, le whist est,
+comme on sait, la plus brillante incarnation de l'ennui. Je n'en dis
+rien de plus pour ne pas contrarier plusieurs de mes amis qui n'ont pas
+su s'en garantir; mais je tiens tout joueur de whist pour un mauvais
+coeur et un égoïste féroce.
+
+Heureusement, Cornelius Hornsby, aussi effrayé que son nouvel ami de la
+pensée du whist, se hâta de prendre son chapeau.
+
+«Il fait beau temps, dit-il, allons voir les environs. Venez-vous avec
+nous, monsieur?»
+
+Quaterquem ne se le fit pas répéter et offrit son bras à la belle Alice.
+
+On prit le chemin d'Olivet. À peine était-on arrivé au pont d'Orléans,
+lorsque le garçon de l'hôtel courut sur les pas de M. Hornsby et lui
+remit une dépêche télégraphique. L'Anglais rompit le cachet et lut ce
+qui suit:
+
+ «Paris, 17 avril 1859, onze heures du matin.
+
+«Mon cher Hornsby, une sotte querelle que je viens d'avoir avec je ne
+sais qui, m'a fait retenir sous les verrous pendant une heure, et m'a
+fait manquer le convoi. Maintenant je suis libre, et je vais intenter un
+procès au sergent de ville pour arrestation illégale. Je veux apprendre
+à ces Français qu'on ne met pas impunément la main sur un citoyen
+anglais. Tout à vous et à ma chère Alice.
+
+ «HERCULES HARRISON.»
+
+_P. S._ «Ce procès m'oblige de rester à Paris jusqu'à demain.»
+
+Quaterquem eut beaucoup de peine à ne pas éclater de rire en voyant
+l'heureux effet de ses intrigues. Quant à miss Hornsby, elle se moqua
+franchement de son fiancé.
+
+«Hercules, dit-elle, n'est guère pressé de nous rejoindre.
+
+--Il a raison, ma chère, répondit M. Hornsby; il ne faut pas qu'un
+pareil attentat contre les droits et la liberté d'un citoyen anglais
+demeure impuni.»
+
+L'incident n'eut pas de suite. Le Breton, ravi de son bonheur, et voyant
+qu'il n'avait pas de temps à perdre, résolut d'aller droit au fait. Il
+pressa le pas, et, laissant M. Hornsby et Kate à quelque distance, il
+put enfin causer librement avec sa maîtresse.
+
+«Est-ce que tous les amants anglais sont faits sur ce modèle? dit-il en
+riant.
+
+--À peu près, répondit Alice. Ces messieurs sont si parfaitement maîtres
+de leurs passions, qu'on ne les voit jamais quitter un rendez-vous
+d'affaires pour un rendez-vous d'amour. Harrison ne pense à rien
+aujourd'hui, si ce n'est à se venger du sergent de ville qui lui a
+mis la main au collet. Il mènera ce sergent de ville devant tous les
+tribunaux de France, jusqu'à ce qu'il l'ait fait condamner à la prison
+et à l'amende.
+
+--Pauvre sergent de ville! dit Quaterquem; il a mis la main sur un vrai
+porc-épic. Heureusement il n'a rien à craindre de ses poursuites, et M.
+Harrison en sera pour ses frais.
+
+--Mais vous, monsieur, qui vous vantez à moi d'avoir joué ce mauvais
+tour à mon futur mari, que diriez-vous si je répétais cette confidence à
+mon père et à ma mère?»
+
+Quaterquem vit bien, au ton et à la gaieté de miss Hornsby, qu'elle
+n'était pas fâchée de son audace, et il répondit gaiement:
+
+«J'avoue, mademoiselle, que mon crime est impardonnable; mais j'espère
+que vous me ferez grâce en faveur de l'intention.
+
+--Et quelle est cette belle intention? dit-elle d'un ton demi-léger,
+demi-sérieux.
+
+--Je n'ose ni parler ni me taire. Je crains que ma franchise ne vous
+déplaise.»
+
+Quelque effort qu'il fît pour paraître calme, son coeur battait si
+violemment qu'elle s'en aperçut, et qu'elle sentit cette douce émotion
+de l'amour se communiquer à elle. Cependant, elle voulut soutenir ce ton
+de plaisanterie.
+
+«Parlez donc, monsieur; suis-je si redoutable?
+
+--Mille fois plus que vous ne pensez.
+
+--Vous me faites mourir d'impatience et de curiosité. Quoi que ce soit,
+monsieur, parlez, je vous pardonne d'avance.
+
+--Eh bien! miss Hornsby, permettez-moi une question.
+
+--Interrogez si vous voulez; mais je ne m'engage pas à répondre.
+
+--Avez-vous lu des romans?
+
+--Oh! bien peu; deux ou trois milles tout au plus.
+
+--Ce n'est pas trop.
+
+--N'est-ce pas, monsieur! Hélas! la vie est si courte.
+
+--Croyez-vous qu'un homme sincère et passionné puisse aimer une femme
+tout à coup, en une minute, pour l'avoir rencontrée au bal ou à l'Opéra?
+
+--Je ne sais pas, monsieur. Ma cousine Charlotte s'est fait enlever il y
+a cinq ans par un lieutenant de hussards avec qui elle avait valsé deux
+fois la veille.
+
+--Et leur amour dure encore?
+
+--Assurément. Est-ce qu'en France on se lasse quelquefois d'aimer?
+
+--Je ne dis pas cela. On peut donc aimer du premier coup et pour toute
+la vie; c'est vous qui l'avouez.
+
+--Que voulez-vous que je vous dise, monsieur? je n'en sais rien. Je n'ai
+pas l'expérience de ces choses-là.
+
+--Eh bien! mademoiselle, supposons qu'on vous aime de cette manière,
+que l'homme qui vous aime soit prêt à donner sa vie pour vous; supposons
+qu'il n'ait aimé que vous seule, et que, malgré des obstacles de
+toutes sortes qui devraient le décourager, il ose vous le dire, que
+répondrez-vous?
+
+--Monsieur, dit Alice ému, je n'aime pas à examiner de pures hypothèses.
+
+--Mais enfin si tout cela était vrai; si la vie, l'avenir, et peut-être
+la gloire de cet homme dépendaient de vous seule?
+
+--Vous oubliez M. Harrison.
+
+--Je ne l'oublie pas. C'est lui qui vous oublie pour un procès ridicule.
+
+--Il est vrai qu'il aurait mieux fait de nous suivre; mais vous,
+monsieur, à moins que vous n'ayez pour l'archéologie et les vieilles
+dagues rouillées autant de passion que mon père, que faites-vous ici?
+
+--Vous ne le devinez pas?
+
+--Non, je vous jure.
+
+--Eh bien, vous le voyez, j'examine avec vous des hypothèses.
+
+--Et vous dites du mal de mon pauvre Hercules. Que vous a-t-il fait?
+
+--Tenez, mademoiselle, dit Quaterquem, parlons sérieusement. Je vous
+aime et je sens que je vous aimerai toute ma vie....
+
+--Vous êtes bien prompt, et vous auriez dû me consulter avant de
+faire cette folie. Sérieusement cher monsieur, et tout en parlant
+elle s'appuya doucement sur le bras de Quaterquem, vous ne pouvez pas
+m'aimer. Sans parler de moi-même, que penserait et que ferait mon père,
+qui a donné sa parole à Harrison, et qui a pour vous et pour votre
+nation une antipathie invincible?
+
+--Bah! le plaisir de parler archéologie l'emportera sur le désespoir de
+donner sa fille au meurtrier de Nelson.
+
+--Mais, monsieur, pour qu'il me donne à vous, il faut que je me sois
+donnée moi-même, et j'en suis encore fort loin.
+
+--Vous n'aimez pas Harrison.
+
+--Qu'en savez-vous? c'est un excellent homme dont je fais tout ce que je
+veux et qui m'aime à la folie.
+
+--Le beau mérite de vous aimer et de vous obéir! Le soleil, la lune et
+les étoiles en feraient bien autant, si vous daigniez le leur commander.
+
+--Je n'en doute pas; mais qui leur portera mes ordres? et en attendant,
+n'est-il pas bien commode d'avoir sous la main un bon mari tout prêt,
+accoutumé à mes caprices, qui connaît mes défauts comme je connais les
+siens, et qui m'aimera tranquillement et éternellement?
+
+--Bien tranquillement, en effet!
+
+--Mon Dieu! ce n'est pas l'idéal, je le sais bien, et les héros de
+lord Byron sont d'un tout autre style; mais cet honnête Anglais, sans
+passions, sans faiblesses, sans vices....
+
+--Et sans vertus...
+
+--Ajoutons, si vous voulez, sans vertus, remplira fort bien son rôle de
+mari à Londres.
+
+--Oui, il aura de l'argent, du crédit, de l'importance, de la réputation
+peut-être; mille autres en ont qui ne valent pas mieux que lui, mais il
+vous donnera le spleen. Vous serez pour lui comme un beau meuble, vous
+présiderez les fêtes qu'il donnera (s'il en donne), vous serez enviée
+pour votre beauté, votre grâce irrésistible, votre esprit plein de
+charmes; mais vous sécherez intérieurement d'ennui et de dégoût, et vous
+maudirez mille fois le jour où vous aurez accepté un mari anglais de la
+main de votre père.
+
+--Peut-être; mais qui me répond que vous m'aimerez davantage, et que
+cette déclaration si galante et si imprévue n'est pas l'effet d'un rayon
+de soleil, du printemps qui s'avance, ou du chant des rossignols dans
+les bois, et que votre amour ne sera pas court et fugitif comme ce grand
+réveil de la nature qui l'excite aujourd'hui?
+
+--Alice, dit Quaterquem en lui prenant la main avec émotion, je jure de
+vous aimer éternellement.
+
+«Dès le premier jour que je vous ai vue, mon âme a été à vous tout
+entière; je n'ai plus de pensée qui ne soit la vôtre. Vous serez ma
+femme, ou je mourrai.
+
+--Vous oubliez M. Harrison et mon père.
+
+--Harrison! Je le tuerai. Votre père, je le convertirai, et, s'il le
+faut, je lui céderai mon secret et ma gloire!
+
+--Votre gloire! si vous le faites, je saurai que vous m'aimez, et ce
+jour-là?...
+
+--Achevez! Ce jour-là?...
+
+--Eh bien, je vous permettrai d'espérer.»
+
+Quaterquem, ravi de joie, lui baisa la main avec passion.
+
+«Prenez garde, dit-elle vivement en retirant sa main, mon père se
+retourne et va nous voir.»
+
+Si quelqu'un trouve que miss Hornsby est un peu prompte à disposer de
+son coeur et de sa main; qu'il eût été plus convenable d'attendre le
+consentement de son père et de sa mère et qu'une pareille précipitation
+ne fait pas grand honneur à l'éducation si parfaite que lui avait donnée
+la digne Kate, je répondrai à ce critique impertinent que miss Hornsby
+est Anglaise, c'est-à-dire fort libre de ses actions, qu'elle aime
+Quaterquem (ce qui après tout n'est ni _improper_ ni sans exemple dans
+les annales des nations), qu'elle n'aime pas Harrison, qu'elle a pour
+ce pauvre homme l'éloignement bien naturel qu'une jeune fille riche,
+spirituelle, jolie et volontaire ne peut pas manquer d'avoir pour
+un automate savant tel que le brave Hercules; j'ajouterai qu'un mari
+présenté par un père n'a pas, à beaucoup près, la même saveur et le même
+attrait qu'un mari qui se présente tout seul et qu'il faut faire entrer
+par la porte dérobée; enfin je conviendrai, si vous voulez, que mon
+héroïne n'est pas parfaite et qu'elle ferait bien mieux de lire la Bible
+ou d'écouter les pieux discours du révérend Spurgeon, que d'accueillir
+si favorablement les discours d'un garçon fort sincère, fort amoureux,
+fort honnête homme, et en même temps fort étourdi, tel que notre ami
+Quaterquem. Au reste, quelque jugement qu'on en puisse porter, le fait
+est certain, l'histoire est authentique. Ce n'est donc pas à moi
+qu'il faut reprocher la conduite un peu légère de l'aimable miss Alice
+Hornsby, fille unique du docte Cornelius.
+
+
+
+
+ VI
+
+
+Aucun incident ne marqua la fin de la promenade. Cornelius Hornsby et
+la paisible Kate se rapprochèrent, et la conversation devint générale.
+Quaterquem, ivre de joie, répondait au hasard à toutes les questions. On
+remonta le Loiret jusqu'à sa source; il prit les rames et conduisit la
+barque avec une telle adresse, que l'Anglais lui fit compliment.
+
+«C'est mon premier métier, répondit-il simplement. Tout jeune j'allais à
+la pêche avec mon père, et je faisais manoeuvrer la barque pendant qu'il
+tendait les filets.»
+
+Le soir, les quatre voyageurs dînèrent à la même table, et Quaterquem
+eut le bonheur de presser, en se retirant, les doigts divins de la belle
+Alice. L'amour, dans ses commencements est timide et se contente de peu.
+Cependant, notre ami sentait bien que cette vie trop heureuse ne pouvait
+pas durer longtemps, qu'Harrison allait revenir et reprendrait son
+bien. Il frémissait de colère à la pensée qu'un autre vivait dans une
+familiarité presque intime avec celle qu'il aimait plus que la vie, et
+comme il n'était pas homme à délibérer longtemps, il résolut de demander
+à M. Hornsby la main de sa fille dès le lendemain.
+
+Malheureusement, la première personne qu'il aperçut fut le jaloux
+Hercules, qui passa près de lui sans le saluer.
+
+«Voilà une rencontre de mauvais augure,» pensa le Breton.
+
+Quelques instants après, parut la belle Alice qui tendit la main aux
+deux rivaux et qui sourit fort gracieusement à Quaterquem.
+
+«Déjà revenu! dit-elle à Hercules. Vous n'avez donc pas fait de procès
+au sergent de ville? Vous avez laissé outrager impunément le nom
+anglais?
+
+--Il n'y a rien à faire; les avocats eux-mêmes disent que je perdrais
+mon procès.
+
+--C'est égal, il eût été beau d'essayer.... Nous nous sommes fort amusés
+hier, dit-elle, et nous avons fait, avec M. Quaterquem, une charmante
+promenade.... Monsieur Quaterquem, M. Harrison; Hercules, M.
+Quaterquem.»
+
+Tous deux se saluèrent avec une froide politesse. La situation devenait
+embarrassante, et miss Hornsby ne savait plus que dire, lorsque le vieux
+Cornelius entra dans le salon, tout heureux d'avoir touché quarante ou
+cinquante rotules et tibias de moines qui remplissent les caveaux de
+l'église Saint-Aignan et dont la vue fait plaisir à tous les Anglais.
+
+«Monsieur, dit Quaterquem au vieil Anglais, j'ai découvert, de l'autre
+côté de la Loire, à trois lieues d'ici, un vieux château qui est une
+merveille. Voulez-vous venir le voir avec moi?
+
+--Je suis prêt. Venez-vous, Hercules?
+
+--Non, je suis fatigué, répondit-il, je reste avec les dames.»
+
+Cornelius et Quaterquem montèrent seuls en voiture, et prirent le chemin
+de la Sologne.
+
+«Eh bien, dit Cornelius, quel est ce beau château? de quelle date? de
+quel style? byzantin ou gothique?»
+
+Quaterquem était ému au point de ne pouvoir répondre.
+
+«Voilà donc, pensait-il, le maître de ma destinée. Par quels arguments
+pourrai-je le convaincre ou le toucher! Monsieur, dit-il, je ne veux pas
+vous cacher plus longtemps la vérité. Ce voyage est une ruse que j'ai
+imaginée pour vous parler librement. Le château n'existe pas.
+
+--En vérité! dit Cornelius qui crut avoir affaire à un fou; et à quoi
+pensez-vous?
+
+--Monsieur, j'aime passionnément votre fille et je vous la demande en
+mariage».
+
+L'Anglais éclata de rire.
+
+«C'est pour ce beau dessein que vous m'amenez en pleine Sologne! Cher
+monsieur, vous pouviez vous en épargner la peine. Primo, ma fille n'est
+pas à marier: secundo, quelque cas que je fasse de vos rares talents,
+quelque estime et même quelque sympathie que j'aie pour votre caractère,
+j'ai juré de ne marier ma fille qu'à un Anglais, et je tiendrai ma
+promesse.
+
+--Mais....
+
+--Voyons, monsieur, raisonnons un peu, si vous voulez. Vous aimez ma
+fille, dites-vous; en conscience, croyez-vous être le seul! et faut-il
+que je la donne en mariage au premier venu sous prétexte qu'il l'aime.
+Êtes-vous Anglais, d'abord?
+
+--Non.
+
+--Êtes-vous riche, au moins?
+
+--J'ai mille francs dans mon portefeuille, et une invention qui peut
+faire la fortune d'un peuple.
+
+--Oui, mais qui n'a pas fait la vôtre. Êtes-vous noble?
+
+--Je vous l'ai dit, ma noblesse date de la croisade de saint Louis.
+
+--Très-bien; mais votre père était matelot, et votre grand-père aussi?
+
+--C'étaient de très honnêtes gens, répliqua fièrement Quaterquem, et qui
+ont servi leur patrie avec courage.
+
+--Je ne vous blâme pas, dit l'Anglais, d'être fier de leur nom; mais en
+bonne justice, pensez-vous que ma fille et moi nous en soyons charmés?
+Est-ce chose à dire dans un salon de Paris ou de Londres: «Mon beau-père
+était matelot.»
+
+--Oh! les parisiens se moqueront fort de cela.
+
+--Peut-être, surtout si vous êtes riche; mais à Londres?... Ce n'est pas
+tout. Vous demandez la main de ma fille, à quel titre? Votre père a tué
+Nelson et m'a, du même coup, enlevé la Pairie, à laquelle je pouvais
+légitimement aspirer si Lucius Hornsby était devenu amiral. Voilà
+une chose que je ne pardonnerai jamais et qu'aucun Anglais ne vous
+pardonnerait. Croyez-moi, cher monsieur, restons bons amis, oubliez
+cette idée bizarre qui vous est venue en tête, je ne sais pourquoi, et
+allons déjeuner. Il fait un peu froid, et l'air des bords de la Loire
+m'a donné de l'appétit.
+
+--C'est toute votre réponse, monsieur? dit Quaterquem.
+
+--C'est tout; que voulez-vous de plus? Vous n'êtes pas un enfant à qui
+l'on présente une dragée pour lui faire avaler une tisane amère; vous
+êtes un homme d'esprit et de coeur, et vous saurez prendre votre parti
+des maux inévitables.
+
+--Monsieur, dit Quaterquem, j'aime miss Hornsby jusqu'à la mort, et je
+vous jure qu'elle n'aura pas d'autre mari que moi.
+
+--Mon cher monsieur, vous êtes fou! Ma fille épousera Harrison.
+
+--Elle ne l'épousera pas!
+
+--Elle l'épousera! et pour plus de sûreté, je vais l'emmener en
+Angleterre dès demain.
+
+--Emmenez-la si vous voulez; je vous suivrai et je provoquerai Hercules.
+
+--Quel enragé! Et si vous tuez Hercule, je vous refuserai bien plus
+sûrement la main d'Alice.
+
+--Je l'enlèverai. Vous ne voudrez pas faire son malheur, et vous
+consentirez au mariage.
+
+--Je ne consentirai à rien; j'ai promis ma fille à Harrison, et il
+l'aura.
+
+--Harrison est un sot, qui ennuiera votre fille et qui l'ennuie déjà.
+
+--Qu'en savez-vous?
+
+--Elle me l'a dit.
+
+--C'est impossible! Alice sait qu'elle doit l'épouser, et elle l'aime.
+
+--Elle ne l'aime pas!
+
+--Elle l'aime!
+
+--Elle ne l'aime pas! vous dis-je.
+
+--Eh bien, l'amour n'est pas nécessaire en ménage. Alice est une fille
+vertueuse et bien élevée qui m'obéira volontiers.
+
+--Elle est vertueuse et bien élevée mais elle n'obéira pas!»
+
+Peu à peu Cornelius s'échauffait, et la discussion allait dégénérer en
+querelle, lorsque Quaterquem, qui s'en aperçut, tourna bride et reprit
+le chemin d'Orléans.
+
+«C'est assez pour une fois, pensa-t-il; il ne faut pas faire buter ce
+vieil entêté.»
+
+Au fond, il n'était pas trop découragé. Il s'était attendu et préparé
+d'avance à la réponse de l'Anglais, aussi ne chercha-t-il plus qu'un
+moyen de tourner la difficulté. En arrivant à l'hôtel, il alla trouver
+Hercules.
+
+Le digne gentleman, vêtu d'une jacquette écossaise et coiffé d'une
+casquette sans visière, avait la grâce, la désinvolture, l'aisance et la
+noblesse des palefreniers anglais. Dès qu'il aperçut Quaterquem, il
+leva les yeux vers le plafond et parut en contempler les moulures avec
+beaucoup d'attention.
+
+«Monsieur, dit Quaterquem, voulez-vous, je vous prie, vous promener
+un quart d'heure avec moi? j'ai à vous entretenir d'une affaire
+très-importante.
+
+--Je n'ai point d'affaire avec vous, dit l'Anglais.
+
+--C'est possible, dit Quaterquem, mais j'en ai avec vous, moi. Venez.»
+
+Hercules le suivit, non sans peine, et tous deux allèrent se promener
+sur les bords de la Loire.
+
+«Aimez-vous beaucoup miss Hornsby?» dit Quaterquem.
+
+L'Anglais le regarda sans répondre.
+
+«Je vois bien, continua Quaterquem, que ma question vous étonne un peu.
+Il faut que vous sachiez que j'aime passionnément miss Hornsby et que je
+veux, moi aussi l'épouser. Or M. Hornsby s'est mis dans la cervelle
+de vous donner la préférence, et cette idée bizarre s'est vissée si
+profondément dans son crâne que je ne viendrais jamais à bout de la
+dévisser sans votre aide. Voyons, parlez sincèrement: aimez-vous miss
+Hornsby?
+
+--De quoi vous mêlez-vous? dit Hercules.
+
+--Enfin, vous persistez à vouloir l'épouser?
+
+--Parbleu! et je vous trouve hardi, monsieur, de me parler de ce ton.
+
+--Quant à cela, dit Quaterquem, on parle comme on peut; l'essentiel est
+qu'on s'explique. En bon français, vous ennuyez miss Hornsby.
+
+--Elle vous a chargé de me le dire?
+
+--Pas tout à fait; mais je l'ai deviné, et j'ai cru bien faire de vous
+en prévenir.
+
+--Monsieur, dit Harrison, cherchez-vous une querelle?
+
+--Point du tout. J'ai reconnu à des signes certains que vous ennuyez
+miss Hornsby; de plus, je l'aime, et je lui plais....
+
+--Vous lui plaisez!
+
+--Je lui plais. Elle ne me l'a pas dit encore, mais c'est visible. Eh
+bien! je vous avertis charitablement, et dans votre intérêt, de faire
+une retraite honorable. Est-ce là un mauvais procédé, je vous le
+demande?
+
+--Monsieur, dit l'Anglais, savez-vous que vous commencez à m'échauffer
+les oreilles?
+
+--Je l'ignorais, répondit Quaterquem; mais je vous crois. Une dernière
+fois, renoncez-vous à épouser miss Hornsby?»
+
+L'Anglais haussa les épaules sans parler.
+
+«Savez-vous, reprit Quaterquem, qu'on s'est moqué de vous à Paris?»
+
+Hercules rougit de colère.
+
+«Quel est l'insolent qui l'a osé? s'écria-t-il.
+
+--L'insolent, dit le Breton, c'est moi-même.»
+
+Et il lui expliqua la mystification dont il avait été victime.
+
+«Monsieur, dit l'Anglais, vous m'en rendrez raison.
+
+--Allons donc! ce n'est pas sans peine, s'écria Quaterquem. Quel jour
+aura lieu notre rencontre?
+
+--Demain.
+
+--À quelle heure?
+
+--À six heures du matin.
+
+--Où?
+
+--Ici même. M. Hornsby sera mon témoin.»
+
+Les deux amis se séparèrent. Quaterquem, rentré à l'hôtel, écrivit à ses
+dix-sept amis la lettre suivante:
+
+ «Orléans, 18 avril 1859.
+
+«Chers Dix-Sept,
+
+«Après-demain, à six heures du matin, il faut que j'envoie le noble, le
+sage, l'aimable Harrison dans un monde meilleur, ou que j'aille moi-même
+y prendre place. Croiriez-vous que ce Saxon mal élevé a le mauvais goût
+de ne disputer le coeur et la main de la plus belle des filles d'Albion?
+C'est incroyable, en vérité!
+
+«Vous pensez bien que je suis trop sage pour me laisser tuer comme un
+lièvre dans un sillon; mais il faut tout prévoir. Je vous envoie sous ce
+pli toutes les figures, toutes les planches et toutes les explications
+nécessaires à la construction de mon aérostat-omnibus. Il ne faut
+pas que le genre humain pâtisse de mes folies. Je n'ai pas le droit
+d'emporter en mourant ma gloire et mon secret avec moi.
+
+«Adieu, mes chers et bien-aimés Dix-Sept, mes seuls amours après la
+divine Alice. Admirez comme tout s'enchaîne en ce monde. Si je n'avais
+pas reçu d'argent le 15 avril, je n'aurais pas acheté le plat à barbe du
+grand Napoléon; si je n'avais pas eu le plat à barbe, je ne l'aurais pas
+cassé et je ne serais pas allé à l'Opéra-Comique; si je n'étais pas allé
+à l'Opéra-Comique, je n'aurais pas vu miss Alice Hornsby, fille du docte
+Cornelius; si je ne l'avais pas vue, je ne serais pas amoureux; si je
+n'étais pas amoureux, j'aurais laissé tranquille le bourru Harrison de
+la maison Hornsby, Harrison et Co, et finalement, je ne serais pas en
+danger d'être mis prochainement au Panthéon, car je compte bien, mes
+chers et fidèles Dix-Sept, que vous prendrez soin de ma gloire, s'il
+m'arrive de passer le Styx.
+
+«Venez tous sur mon coeur.
+
+«Vôtre, Yves QUATERQUEM.»
+
+Notre ami passa le reste de la journée fort tristement. Alice ne parut
+pas au dîner et resta dans sa chambre avec la paisible Kate. Cornelius
+essaya de parler archéologie; mais Quaterquem ne l'écoutait pas, et
+bâillait impitoyablement au nez de la maison Hornsby, Harrison et Co.
+Quant à Harrison, il ne prononçait pas une syllabe. Le soir, comme le
+Breton cherchait partout un témoin pour son duel, il entra dans un
+café où l'armée française jouait au billard en buvant de l'absinthe, et
+discutant le mérite de la jeune Jenny, qui n'est pas la même que:
+
+ ....Jenny l'ouvrière,
+ Au coeur content, content de peu.
+
+Jenny était une aimable Solognote qui faisait le bonheur des officiers,
+sous-officiers et soldats du 75e de ligne, et qui jouissait à ce titre
+d'une grande popularité dans ce noble régiment.
+
+De tous les officiers qui étaient dans le café, un seul ne prenait
+aucune part à la conversation. C'était un jeune homme à la moustache
+blonde, à la figure mélancolique, qui était assis les pieds appuyés sur
+la table, au niveau de son menton. Il fumait doucement en regardant le
+ciel, c'est-à-dire le plafond noirci qui était au-dessus de sa tête.
+
+«Bon! voilà mon homme,» pensa Quaterquem.
+
+Et il alla droit à lui.
+
+«Monsieur, dit-il en le saluant poliment, voulez-vous me permettre de
+vous demander un petit service?»
+
+Le jeune officier mit pied à terre, le regarda pendant quelques
+secondes, et, content sans doute de la physionomie de Quaterquem, lui
+répondit avec la même politesse:
+
+«Asseyez-vous, monsieur, je vous prie, et contez-moi votre affaire.
+
+--Monsieur reprit le Breton, voulez-vous avoir la bonté d'être mon
+témoin? Je me bats en duel demain matin avec un Anglais.
+
+--Très-volontiers, monsieur. L'affaire peut-elle s'accommoder?
+
+--En aucune façon.
+
+--Encore mieux. Et, sans être trop curieux, pourrais-je vous demander...
+
+--Pourquoi je veux tuer cet Anglais? Écoutez, je vous prie, et soyez
+juge entre nous.
+
+--Garçon! cria l'officier, deux verres d'absinthe et des cigares.
+Monsieur, je suis à vous.
+
+--L'Anglais et moi nous aimons la même femme. Or, ledit Anglais, qui est
+le premier en date, veut absolument l'épouser. Je l'ai prié poliment de
+partir. Il tient bon et ne veut pas lâcher prise. Que feriez-vous à ma
+place?
+
+--Précisément ce que vous allez faire. Je le prierais de s'aligner avec
+moi et d'en découdre.
+
+--Eh bien! monsieur, voilà toute la question. Avez-vous besoin de
+quelque autre éclaircissement?
+
+--À quoi bon?
+
+--Je compte sur vous pour demain matin.
+
+--C'est convenu.»
+
+Le lendemain les deux combattants et les deux témoins parurent sur le
+champ de bataille. M. Hornsby voulut réconcilier les deux adversaires
+et s'approcha de Quaterquem. Aux premières ouvertures de paix, l'entêté
+Breton se contenta de répondre:
+
+«Cela dépend de vous. Donnez-moi miss Alice en mariage, et je réponds de
+tout. Au fond je ne hais pas Harrison. Qu'il s'en aille et qu'il renonce
+à votre fille; je vous garantis que nous serons les meilleurs amis du
+monde.
+
+--Je ne veux pas payer les frais de la guerre, dit Cornelius.
+
+--Comme il vous plaira.
+
+--J'ai juré de ne jamais donner ma fille à un Français.
+
+--Et moi, j'ai juré de l'épouser.
+
+--Mais, monsieur après tout, charbonnier est maître dans sa loge.
+Harrison me plaît.
+
+--Eh bien! n'en parlons plus.
+
+--C'est mon meilleur ami.
+
+--Tant mieux. Chargeons les pistolets.
+
+--Ce mariage est décidé depuis deux ans.
+
+--Chargeons les pistolets!
+
+--Et, pour me faire manquer à ma parole, il faudrait qu'Harrison eût
+commis envers moi la plus horrible trahison.
+
+--Chargeons les pistolets!
+
+--Enfin, monsieur, quoi qu'il arrive, je ne vous reverrai jamais.
+
+--Au nom du ciel, chargeons les pistolets!»
+
+Cette fois il fallut céder; et les deux adversaires furent mis en face
+l'un de l'autre à vingt pas de distance. Harrison, favorisé par le sort,
+tira le premier.
+
+La capsule, mal assujettie sur le chien, n'éclata pas.
+
+«Goddam!» s'écria Harrison furieux.
+
+Et il jeta son pistolet à terre avec désespoir.
+
+Par malheur, le premier choc avait mis la capsule à sa place, le second
+la fit éclater; le coup partit, et si malheureusement, que la balle alla
+frapper le pied de Cornelius Hornsby qui regardait tranquillement le
+combat.
+
+Cornelius poussa un cri de rage.
+
+«Animal! maladroit! butor! imbécile! assassin! imbécile! âne bâté!
+s'écria-t-il d'abord.
+
+Harrison se précipita vers lui pour le soutenir dans ses bras; mais le
+vieux gentleman, outré de sa blessure, le repoussa violemment et s'assit
+sur l'herbe en poussant des gémissements.
+
+«Aïe! triple brute qui va tirer sur moi au lieu de tirer sur son
+adversaire! Aïe! aïe! vit-on jamais une buse pareille?
+
+--Mais, mon cher ami..... disait le désolé Harrison.
+
+--Toi, mon ami! double traître!
+
+--De grâce, mon cher beau-père....
+
+--Beau-père, moi! Ah! tu peux chercher femme ailleurs, je te le
+garantis; beau-père! Tu comptais sur ma succession, je parie; et tu
+étais pressé de m'assassiner; beau-père! Il te faut un beau-père pour
+tirer à la cible! Et moi qui allais donner ma fille à mon meurtrier!
+Grand Dieu, je vous remercie de m'avoir épargné ce remords!»
+
+Pendant ce discours, Quaterquem et son témoin, qui avaient grand'peine
+à s'empêcher de rire, donnaient des soins au blessé. Harrison était
+immobile et comme étourdi de sa disgrâce. Il tournait et retournait dans
+tous les sens le fatal pistolet, et oubliait complétement le duel même
+qui l'avait amené sur le terrain. Malheureusement, le vieil Anglais s'en
+aperçut.
+
+«Eh bien! dit-il à Quaterquem, qu'attendez-vous pour continuer
+l'affaire? c'est à vous de tirer; faites moi justice de ce misérable qui
+a voulu m'assassiner!»
+
+Harrison reprit son sang-froid, et se posta de nouveau en face du
+Breton, tout prêt à essuyer stoïquement son feu; mais Quaterquem désarma
+son pistolet et lui tendant la main:
+
+«Mon cher monsieur, dit-il, vous pouvez partir.
+
+--Je ne veux pas de grâce, dit l'Anglais.
+
+--Non, pas de grâce pour cet assassin! cria Cornelius en ôtant sa botte.
+Brûlez-lui la cervelle comme il faut.
+
+--Allez au diable, vieux fou! s'écria Harrison exaspéré. Pour une balle
+qui se trompe de chemin et qui peut-être lui a chatouillé le pied, il
+fait un tapage d'enfer!
+
+--Monsieur, dit Quaterquem à Hercules, allez-vous-en; vous ferez votre
+paix une autre fois. Il n'est pas en état de vous entendre.
+
+--Je ne partirai pas, répliqua l'entêté Hercules, avant que vous ayez
+tiré sur moi.
+
+--Vous moquez-vous du monde, et croyez-vous que j'aie soif de votre
+sang? Votre mariage est rompu et ne se renouera pas. C'est tout ce
+qu'il me faut. Adieu, cher monsieur; si vous voyez la reine Victoria
+présentez-lui, je vous prie, mes respects.»
+
+L'Anglais s'en alla sans répondre.
+
+«Mon Dieu, que ce pauvre garçon est mal élevé! dit Quaterquem à son
+témoin. Il s'agit maintenant de transporter M. Hornsby à l'hôtel.»
+
+Ils le prirent chacun par un bras et le conduisirent, clopin clopant,
+jusqu'à sa chambre. Arrivé là, l'officier salua, échangea une poignée de
+main avec le Breton et partit.
+
+Alice et Mme Hornsby eurent grand'peine à comprendre ce qui s'était
+passé, et, suivant l'usage, versèrent des larmes abondantes, ce
+qui consola fort le malheureux Cornelius. Dès le premier examen le
+chirurgien rassura les dames, et s'engagea à remettre le blessé sur pied
+dans un mois. Harrison, qui se tenait caché dans l'antichambre, et qui
+attendait timidement la réponse du chirurgien, entr'ouvrit la porte avec
+précaution, et, croyant le moment favorable:
+
+«Ce ne sera rien, dit-il avec sa gaucherie habituelle. Vous avez en plus
+de peur que de mal.»
+
+À ces mots, le blessé bondit si brusquement hors de son lit que
+l'infortuné Harrison recula.
+
+«Plus de peur que de mal! s'écria-t-il. Bourreau, tu veux donc
+m'achever? Va-t'en, scélérat! va-t'en! va-t'en!»
+
+Alice lui fit signe de sortir de la chambre et le suivit.
+
+«Contez-moi donc, s'il vous plaît, mon cher Harrison, dit-elle, pourquoi
+vous cherchez querelle à M. Quaterquem?
+
+--Je n'ai pas cherché cette querelle, dit Hercules, je l'ai subie.»
+
+Et il répéta la conversation qu'il avait eue avec son adversaire.
+
+«Vous êtes deux rares extravagants, dit-elle en riant; je vous pardonne
+parce qu'il n'y a pas eu de sang versé, mais ne reparaissez plus devant
+moi.
+
+--Alice, vous m'aiderez à apaiser votre père?
+
+--C'est impossible; il est trop irrité contre vous.
+
+--Ou vous êtes trop prévenue en faveur de ce Français.
+
+--Moi, dit-elle en rougissant. Où prenez-vous cela, je vous prie!
+
+--C'est lui qui me l'a dit.
+
+--Belle autorité? M. Quaterquem est un fat; et vous êtes un impertinent
+de prétendre deviner qui j'aime ou que je hais.
+
+--Alice, je vous aime tant et je suis malheureux! Au nom du ciel,
+obtenez ma grâce de votre père.»
+
+Elle garda le silence. Hercules était condamné. Il le sentit; et, sans
+insister davantage, il partit le soir même pour Calcutta.
+
+Le lendemain, Quaterquem reçut de ses amis la lettre suivante:
+
+
+ «Homme de génie!
+
+ Laisse là les Anglais et leurs filles, et monte en wagon. Ne
+ t'arrête pas à couper en morceaux le bourru Harrison. C'est du
+ temps perdu, et tu te dois au genre humain. Ton invention est un
+ coup de génie, que tous les gens du métier trouvent sublime. Ton
+ aérostat-omnibus va dans moins d'un moins porter aux extrémités
+ du monde la gloire de ta patrie et la tienne.
+
+ «Ne dis pas que tu manques d'argent. Cent mille francs suffisent
+ à ton premier omnibus aérien et nous avons déjà plus de six cent
+ mille francs à t'offrir. La somme est prête et déposée chez le
+ notaire.
+
+ «Ce soir, immense génie à la cheville de qui n'irait pas
+ Christophe Colomb, nous t'attendrons à la gare du chemin de fer
+ d'Orléans.
+
+ «À toi, LES DIX-SEPT.»
+
+Aussitôt, il se présenta chez le vieil Hornsby. Sa fille le reçut seule.
+
+«Alice, dit-il, je vais partir à midi, et ne vous reverrai peut-être
+jamais. M'aimez-vous?
+
+--Et vous? répondit-elle.
+
+--Jusqu'à la mort.
+
+--Eh bien, ayez confiance en moi, et revenez. Quoi qu'il arrive, je
+n'aurai pas d'autre mari que vous.... Mais qui vous force à partir?
+
+Quaterquem lui montra la lettre de ses amis. Elle la lut et lui dit:
+
+«Vous avez raison, il faut partir. Fiez-vous à moi du soin de fléchir
+mon père.»
+
+Elle lui tendit la main, Quaterquem partit plein d'amour et d'espoir,
+et plusieurs jours s'écoulèrent sans que miss Hornsby entendit parler
+de lui. Pendant ce temps, le vieil Anglais guérissait à vue d'oeil, et
+s'étonnait du silence mélancolique de la belle Alice.
+
+--Est-ce que tu regrettes Harrison, dit-il un jour.
+
+--Pas le moins du monde, cher père, répondit-elle.
+
+--Est-ce que tu t'ennuies en France?
+
+--Encore moins.
+
+--Veux-tu aller à Naples et voir le Vésuve?
+
+--Non.
+
+--Veux-tu revenir à Londres?
+
+--Non, mon père, Londres m'ennuie.
+
+--Ah!»
+
+Il garda le silence, devinant la pensée de sa fille.
+
+--Est-ce que vraiment elle aimait ce Français? pensait-il. Épouser le
+fils du meurtrier de Nelson, ce serait un sacrilège! Ah! que les pères
+sont malheureux!
+
+Dans cette extrémité, il résolut de retourner à Londres, et partit pour
+Paris le soir même. Comme il arrivait, il trouva dans un journal du soir
+la note suivante:
+
+ «On parle d'une immense découverte qui est due au génie d'un de
+ nos professeurs les plus distingués, M. Yves Quaterquem. C'est
+ un ballon-omnibus qu'on dirige à volonté, et qui parcourt en peu
+ d'instants des distances prodigieuses. La première expérience
+ faite hier devant une commission de l'Académie des sciences,
+ a parfaitement réussi. Jamais le génie humain n'a fait de
+ découverte plus utile et plus belle. Adieu les diligences et les
+ chemins de fer. En quelques heures, l'homme va faire le tour de
+ la planète.»
+
+Le journal tomba de ses mains et fut ramassé par Alice.
+
+«Eh bien, dit-elle, ai-je tort de l'aimer?
+
+--Tu l'aimes donc?»
+
+Pour toute réponse elle lui sauta au cou et lui prodigua les plus
+tendres caresses. Il se laissa toucher, car, après tout, le vieil
+Hornsby, de la maison Hornsby, Harrison et Co, n'est pas un méchant
+homme, ni un père barbare, ni un calculateur maladroit, et il sait très
+bien que l'inventeur des ballons-omnibus ne restera pas longtemps pauvre
+et obscur. Or, que veulent tous les pères? S'enrichir et chercher pour
+leurs filles des maris plus riches qu'eux-mêmes: c'est l'Évangile de
+toutes les familles.
+
+C'est pourquoi, ayant bien pesé et calculé les avantages et les
+inconvénients, il écrivit, le 6 mai dernier, à notre ami Quaterquem le
+billet suivant:
+
+ «M. Hornsby, de la maison Hornsby, Harrison et Co, a l'honneur
+ de prier M. Yves Quaterquem de le favoriser d'une visite demain
+ matin à onze heures.
+
+ «Son tout dévoué,
+
+
+ Cornelius HORNSBY.»
+
+
+Quaterquem n'eut garde de manquer au rendez-vous. Vous devinez le reste.
+Ils se marieront le 25 mai prochain à la mairie du 2e arrondissement,
+à huit heures du soir. Leur bonheur est sans nuages. Dans un an,
+Quaterquem sera l'homme le plus illustre des deux hémisphères. Son
+ballon est admirable et marche à merveille. Le 26 mai, aussitôt après la
+cérémonie nuptiale, notre ami doit prendre, avec sa femme, le chemin
+de la Chine, où il arrivera le soir même, et passera dans une maison de
+campagne, louée d'avance, le temps de la lune de miel.
+
+
+
+__________________________________
+Imp. G. Saint-Aubin et Thevenot,
+Saint-Dizier, 30, Passage Verdeau,
+Paris.
+
+
+
+
+
+ Librairie E. DENTU
+
+
+ _OUVRAGES DU MÊME AUTEUR_
+
+ L'Aventurier. 2 volumes.
+ I.--Un amour républicain.
+ II.--Un Duel sous l'Empire.
+ La Croix des Prêches. 2 volumes.
+ Désirée. 1 volume.
+ La Fête de Champdebrac. 1 volume.
+ Un Millionnaire. 1 volume.
+ Le Plus hardi des Gueux. 1 volume.
+ Nini. 1 volume.
+ Plantagenet. 2 volumes.
+ Le Puy de Montchal. 1 volume.
+ Rachel. 1 volume.
+ Le Seigneur de Lanterne. 1 volume.
+ Le Vieux Juge. 1 volume.
+
+
+
+ NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE CHOISIE
+ DE
+ ROMANS MODERNES
+
+
+ Une Ville de garnison.
+ Un Mariage au Couvent.
+ Deux Amis en 1792.
+ Mémoires de Gaston Phoebus.
+ Rose d'Amour.
+ La Mort de Roland.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Brancas; Les amours de Quaterquem, by
+Alfred Assollant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BRANCAS; LES AMOURS DE QUATERQUEM ***
+
+***** This file should be named 18583-8.txt or 18583-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/8/5/8/18583/
+
+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
diff --git a/18583-8.zip b/18583-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..93c5ea2
--- /dev/null
+++ b/18583-8.zip
Binary files differ
diff --git a/18583-h.zip b/18583-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..b2464c9
--- /dev/null
+++ b/18583-h.zip
Binary files differ
diff --git a/18583-h/18583-h.htm b/18583-h/18583-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..8322763
--- /dev/null
+++ b/18583-h/18583-h.htm
@@ -0,0 +1,11569 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>The Project Gutenberg eBook of Brancas; Les amours de Quaterquem, by Alfred Assollant</title>
+
+
+<style type="text/css">
+<!--
+
+body {margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+
+h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;}
+p {text-align: justify}
+blockquote {text-align: justify}
+
+hr {width: 50%; text-align: center}
+hr.full {width: 100%}
+hr.short {width: 10%; text-align: center}
+
+.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%;
+ float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed;
+ width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left}
+
+.sc {font-variant: small-caps}
+.lef {float: left}
+.mid {text-align: center}
+.rig {float: right}
+.sml {font-size: 10pt}
+
+span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute}
+span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute}
+
+.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%;
+ text-align: left}
+.poem .stanza {margin: 1em 0em}
+.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;}
+.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em}
+.poem p.i2 {margin-left: 1em}
+.poem p.i4 {margin-left: 2em}
+.poem p.i6 {margin-left: 3em}
+.poem p.i8 {margin-left: 4em}
+.poem p.i10 {margin-left: 5em}
+.poem p.i12 {margin-left: 6em}
+.poem p.i14 {margin-left: 7em}
+.poem p.i16 {margin-left: 8em}
+.poem p.i18 {margin-left: 9em}
+.poem p.i20 {margin-left: 10em}
+.poem p.i30 {margin-left: 15em}
+
+
+-->
+</style>
+
+</head>
+
+<body>
+
+
+<pre>
+
+Project Gutenberg's Brancas; Les amours de Quaterquem, by Alfred Assollant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Brancas; Les amours de Quaterquem
+
+Author: Alfred Assollant
+
+Release Date: June 14, 2006 [EBook #18583]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BRANCAS; LES AMOURS DE QUATERQUEM ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<h1>BRANCAS</h1>
+
+<h3>___</h3>
+<br>
+
+<h1>LES AMOURS DE QUATERQUEM</h1>
+<br><br>
+
+<h4>PAR</h4>
+<br>
+
+<h3>ALFRED ASSOLLANT</h3>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="mid">PARIS<br>
+
+E. DENTU, ÉDITEUR<br>
+
+LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES<br>
+
+3, PLACE DE VALOIS, PALAIS-ROYAL<br>
+
+1888</p>
+<br><br>
+
+<h1>BRANCAS</h1>
+<br><br>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Un matin, M. Charles Brancas, avocat à Paris (rue
+de Tournon, 43, au premier, la porte à gauche),
+reçut d'un ami de province la lettre suivante:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Vieilleville, 6 mai 1845.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Mon cher ami,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«Si tu ne me prêtes pas ton éloquence pour huit
+jours, je suis ruiné. Voici l'affaire:</p>
+
+<p>«Jean-Pierre-Hippolyte Ripainsel (en 1793 Caïus-Gracchus
+Ripainsel), mon oncle, ancien garçon
+meunier, vient de mourir laissant deux millions. Je
+passe sur la douleur que ce funeste événement a
+causée à ses nombreux amis. Entre nous, le défunt
+était un ladre vert qui n'a jamais donné un centime
+à qui que ce soit, mais qui obligeait volontiers le
+premier venu à vingt, trente ou quarante pour cent.
+Il s'est acquis par là, dans le pays, la plus grande
+considération. L'histoire dit que le vieux reître, qui
+fut, je ne sais comment, d'abord commis aux vivres,
+puis fournisseur général, a fait jeûner plus d'une
+fois les soldats de la République et de l'Empire,
+qu'il les a vêtus de draps à demi-brûlés, chaussés de
+souliers de carton, et abreuvés de piquettes horribles
+où les eaux poétiques du Rhin, du Tage et du
+Garigliano entraient pour une bonne moitié; mais
+ce sont des commérages qui ne méritent pas qu'on
+les relève.</p>
+
+<p>«Tout cancre qu'il était, Caïus-Gracchus Ripainsel
+(<i>alias</i> Jean-Pierre-Hippolyte) a trouvé bon de
+restituer, après décès, bien entendu, car le brave
+homme de son vivant, n'aurait pas lâché la plus
+petite obole. Restituer, c'est une idée assez naturelle,
+pourvu qu'on restitue à ceux qu'on a dépouillés,
+ou aux pauvres; mais Caïus-Gracchus ne l'entend
+pas ainsi. Il lègue ses deux millions à la célèbre
+communauté de P...., <i>afin, dit-il, de donner
+aux saintes femmes qui habitent ce couvent la richesse
+dont elles sont si dignes</i>. Cet acte de sa dernière
+volonté me plonge dans la misère.</p>
+
+<p>«Quand je dis que le testament me ruine, tu
+entends bien que c'est une figure de rhétorique, car
+j'ai du foin dans mes bottes, et n'étais pas si sot que
+d'attendre pour vivre l'héritage de Caïus-Gracchus;
+mais c'est une brèche. Deux millions! d'un seul
+coup! La captation est notoire. De sa vie, le défunt
+ne mit le pied dans une église.</p>
+
+<p>«Le couvent, à qui cette aubaine n'a coûté que
+quelques tasses de tisane, s'est hâté de mettre la
+main sur le mobilier du défunt, et particulièrement
+sur un <i>Claude Lorrain</i>, jusqu'ici inconnu, et dont le
+Louvre, j'ose le dire, n'a jamais vu l'égal. Imagine,
+toi qui es connaisseur, un paysage d'Arménie où
+les eaux, le soleil, la verdure, les animaux, les
+ruines, les arbres et les hommes sont répartis à
+souhait pour le plaisir des yeux. Peut-être n'as-tu
+jamais vu l'Arménie; il n'importe. Au premier
+coup d'oeil tu reconnaîtras sans peine qu'elle doit
+être ainsi faite ou qu'elle a tort de ne pas l'être.
+Pour moi, j'en suis encore ébloui.</p>
+
+<p>«Or, sans parler des deux millions de Caïus-Gracchus,
+puis-je laisser un pareil chef-d'oeuvre
+enseveli au fond d'une cellule, si toutefois il n'est
+pas vendu à quelque lord de passage? Vendu
+aux Anglais! quel opprobre! Un Claude Lorrain
+que Caïus-Gracchus avait acheté d'un prince
+italien en déconfiture! Tu vois d'ici mon désespoir.</p>
+
+<p>«Donc, pour l'ôter aux Anglais et à la communauté
+de P..., pour le rendre au Louvre, qui me
+le payera bien, j'espère, et qui est la seule galerie
+digne d'un tel chef-d'oeuvre, enfin, pour ravoir les
+deux millions du vieux Ripainsel et ne pas donner
+d'armes aux jésuites, je compte sur ton éloquence.
+Un petit entrefilet de tes amis du <i>National</i> et du
+<i>Constitutionnel</i>, sur l'avidité des légataires de mon
+oncle, ferait grand effet dans ce pays-ci et seconderait
+à merveille ton plaidoyer.</p>
+
+<p>«Je t'attends à Vieilleville dans une semaine.
+L'affaire sera plaidée le 25 mai; mais il faut que tu
+connaisses d'avance toutes les circonstances du procès
+et toutes les intrigues qui ont amené la donation
+du vieux Ripainsel. Ce n'est pas trop d'un mois.</p>
+
+<p>«Vieilleville est d'ailleurs un très joli séjour, où
+tu trouveras en abondance tout ce que les Parisiens
+vont chercher en Suisse et dans la Forêt-Noire. La
+ville est située sur le penchant d'une colline, à l'entrée
+de la plaine, près d'une petite rivière qui va se
+jeter dans la Loire. Le pays est un des plus fertiles
+de France, et le paysage, lorsqu'on entre dans les
+gorges qui aboutissent à la ville, du côté de l'ouest,
+est aussi désert, quoique moins sauvage, que la vallée
+de l'Arve et les environs de Chamounix. Tu pourras
+y rêver à l'aise si c'est ta fantaisie.</p>
+
+<p>«Les habitants sont les meilleures gens du monde.
+Assez d'esprit, peu de méchanceté, un grand soin
+de leur enveloppe charnelle, nulle étude du passé,
+nul souci de l'avenir, une avarice admirable qu'ils
+décorent du nom de sage économie, voilà les traits
+qui distinguent la race. Vrais bourgeois du siècle
+passé, qui seraient honteux de dépenser le tiers de
+leur revenu. Au reste, point de goût pour les aventures
+de la guerre et de l'industrie, fuyant tous les
+hasards, hormis ceux du loto et (les plus téméraires)
+ceux du baccarat, ils vivent heureux, serrés les
+uns contre les autres comme un tas de Ripainsels.
+Caïus-Gracchus, qui fut leur chef et leur modèle,
+prétendait qu'en dix-huit siècles, il ne s'est pas
+perdu une épingle dans tout l'arrondissement. J'en
+crois le bonhomme, car il s'y connaissait.</p>
+
+<p>«Adieu, mon cher ami, je t'attends au plus tard
+vers le 15 mai. Ma maison, qu'on appelle ici château,
+est meublée à la mode du pays: c'est-à-dire
+que le meilleur du mobilier est dans la cave. Mes
+pères m'ont laissé force <i>purée septembrale</i>, comme
+dit Rabelais, et des meilleurs crus. Je laisse aux
+gens du pays le soin de boire le vin de leurs vignobles,
+et j'envoie le mien à Paris; mais je garde pour
+mes amis quelques milliers de bouteilles d'un vin de
+Bourgogne qui ne déparerait pas la table du roi
+Louis-Philippe. Quant à ma cuisinière, elle a servi
+dix ans l'évêque d'A..., et tu connais la délicatesse
+ecclésiastique.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Salut et fraternité,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«ATHANASE RIPAINSEL.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Tout Paris a connu Charles Brancas, le héros de
+cette histoire. Grand, bien fait, de belle structure,
+d'un visage intelligent et doux, presque célèbre à
+trente ans, assez riche pour ne pas voir de bornes
+à son ambition, assez désintéressé pour faire un
+choix parmi les moyens de pousser sa fortune, il
+était dans ce milieu admirable qui fait l'envie des
+sages. Un certain goût pour le romanesque et l'imprévu,
+dont rien n'avait pu le défendre, ne dérangeait
+pas trop ce bel équilibre de qualités naturelles
+ou acquises.</p>
+
+<p>Comme il réfléchissait, son oncle entra. M. Louis
+Graindorge, fonctionnaire prudent, était l'un des
+plus parfaits modèles de cette race heureuse et
+placide qui sert avec un dévouement inébranlable
+toutes les dynasties et toutes les républiques. Il
+était né fonctionnaire, et il fonctionnait de son
+mieux, à vingt mille francs par an, toujours médiocre
+et toujours loué de ses chefs qui ne craignaient
+pas sa supériorité; au reste, inoffensif et
+facilement abordable, s'il n'eût été trop fier d'assister
+le roi en son conseil.</p>
+
+<p>«Eh bien, dit-il en posant son chapeau, c'est une
+affaire conclue.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle affaire?</p>
+
+<p>&mdash;Ton mariage, parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Je me marie donc? cher oncle; il fallait me
+prévenir plus tôt; je n'ai pas eu le temps de faire
+ma barbe. Avec qui, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Avec Mlle Oliveira.</p>
+
+<p>&mdash;Une blonde?... Euh!</p>
+
+<p>&mdash;Un million de dot! deux millions d'espérances!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais une blonde!</p>
+
+<p>&mdash;Vingt ans.</p>
+
+<p>&mdash;Une blonde!</p>
+
+<p>&mdash;Des yeux de saphir.</p>
+
+<p>&mdash;Une blonde!</p>
+
+<p>&mdash;Un nez retroussé et gracieux qui n'a pas son
+pareil.</p>
+
+<p>&mdash;Une blonde!</p>
+
+<p>&mdash;Des lèvres de rose, des dents blanches, un
+sourire charmant et le plus heureux caractère.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cher oncle! une fille si parfaite doit être
+bègue ou bossue?</p>
+
+<p>&mdash;Ni bègue ni bossue.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà! Vous menez rondement les choses, cher
+oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! la vie est si courte! Au reste, rien
+n'est plus facile que de me désavouer et de n'être
+pas député.</p>
+
+<p>&mdash;Plaît-il? Que dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis qu'il est facile de n'être pas député.</p>
+
+<p>&mdash;Le père Oliveira est donc député?</p>
+
+<p>&mdash;De l'arrondissement de Vieilleville, oui, mon cher.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! de Vieilleville... Et il céderait la députation
+à son gendre?</p>
+
+<p>&mdash;Par contrat de mariage passé devant notaire,
+oui, mon enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Et les électeurs ratifieraient le contrat?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien que quelqu'un d'eux le trouvât
+mauvais! Dès demain, le chemin de fer qu'on
+leur a promis, et qui, grâce aux savantes combinaisons
+de l'ingénieur, doit traverser tout l'arrondissement,
+ne passerait plus qu'à dix lieues de
+là. Plus de garnison, point de lycée; Vieilleville
+serait traité comme un chef-lieu de canton. Conçois-tu
+la douleur des honnêtes cabaretiers et marchands
+d'avoine de Vieilleville, si la clientèle de
+deux cents hussards et de leurs chevaux venait à
+leur manquer? Ce serait une vraie catastrophe.</p>
+
+<p>&mdash;Oliveira s'ennuie donc beaucoup de sa députation
+ou de sa fille?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde. C'est un homme prévoyant,
+qui veut se mettre à l'abri des coups du
+sort et des caprices du scrutin. Il a promesse du
+roi d'être fait pair de France dans la première fournée,
+et il grille de s'asseoir parmi les ducs et les
+comtes de la fabrique de Napoléon ou de ses prédécesseurs.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit l'avocat, je réfléchirai.</p>
+
+<p>&mdash;Tu réfléchiras! Crois-tu qu'il soit si aisé de
+rencontrer ensemble une dot d'un million et un
+mandat de député? Réfléchir! Crois-tu qu'Oliveira
+soit en peine de marier sa fille? Je connais un petit
+duc, malmené par les révolutions et par le lansquenet,
+qui la ferait volontiers duchesse; mais Oliveira
+craint de jouer chez son gendre le rôle de
+père aux écus, qu'on exploite et dont on rit, et il
+s'est déclaré contre le faubourg Saint-Germain.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! mon futur beau-père ne manque pas
+de bon sens.</p>
+
+<p>&mdash;Tu acceptes donc?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je puis vous refuser quelque chose,
+cher oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Et tu te souviendras toujours que je t'ai mis la
+députation à la main?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à la consommation des siècles. Mais
+quel besoin pouvez-vous avoir de moi? N'êtes-vous
+pas riche, n'êtes-vous pas bien en cour? Que vous
+reste-t-il à désirer?</p>
+
+<p>&mdash;Une misère, à laquelle je ne tiens que pour
+avoir la paix dans mon ménage; mais ta tante le
+veut, et je n'ose rien lui refuser.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons cette misère.</p>
+
+<p>&mdash;Une commanderie dans la Légion d'honneur et
+la présidence d'une section du conseil d'État; ma
+femme prétend que cela fait bien au bas d'une carte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, cher oncle, ce n'est pas cela qui nous
+empêchera d'épouser Mlle Oliveira aux yeux de
+saphir. Mais est-ce à moi de distribuer des croix et
+de régler les rangs au conseil d'État?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non? Tu parles comme un Démosthènes
+et tu sais te faire entendre. Crois-tu que ce
+soit un mérite si commun à la Chambre des députés?
+Va, va, je connais plus d'un ministre qui
+serait en peine d'en faire autant. Si tu veux seulement
+nouer ta cravate avec moins de négligence,
+ne faire aucun geste, n'être ému de rien, avoir la
+tête et les yeux dans la position du soldat sans
+armes (<i>les yeux à quinze pas devant toi, la tête fixe
+et mobile</i>), ne te permettre aucune plaisanterie, ce
+qui choque toujours les niais (c'est-à-dire les trois
+quarts de toutes les Assemblées), et citer avec respect
+les divins axiomes de M. Royer-Collard; si à
+tous ces mérites tu ajoutes celui de voter <i>bien</i>, c'est-à-dire
+tantôt avec la gauche et tantôt avec le centre,
+suivant les intérêts du jour, je te prédis la plus
+brillante fortune. Tu seras premier ministre avant
+dix ans, et je serai, moi, grand-croix, ce qui fera
+plaisir à ma femme et honneur à la famille.</p>
+
+<p>&mdash;Accordé. Laissez-moi seulement le temps de
+faire restituer à mon ami Ripainsel un ou deux
+millions que la communauté de P.... a eu l'adresse
+de se faire léguer par son oncle: à mon retour, je
+vous suivrai chez le père Oliveira.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire avec ton Ripainsel?</p>
+
+<p>&mdash;Lisez cette lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi là ce Ripainsel, dit l'oncle après
+avoir lu, et prends l'occasion par son unique cheveu.
+Viens voir Oliveira; c'est un bon homme qui
+a fait fortune dans le commerce des bottes percées et
+des vaudevilles éculés, et qui n'en est pas plus fier.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait des vaudevilles?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en fait plus depuis qu'il est homme politique;
+mais il en a fabriqué, à vingt ans, cinq ou
+six douzaines qui n'étaient, ma foi, ni meilleurs
+ni pires que tous ceux qu'on applaudit et qu'on
+siffle. Tu ne connais donc pas ton futur beau-père?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai jamais vu.&mdash;Vous dites qu'il est
+millionnaire et député, cela me suffit.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est quelque chose de plus. Tu vas voir
+un petit homme tout rond, riant, fleuri, bavard, spirituel,
+inventif, caressant, poli, cordial, empressé,
+obligeant, indifférent à tout, excepté à ses intérêts,
+sachant amasser, sachant dépenser, sachant promettre
+et oublier sa promesse, homme d'affaires qui
+serait un grand personnage s'il voulait prendre
+intérêt à la politique, sceptique au point de ne pas
+savoir s'il est baptisé ou circoncis, honnête homme
+au demeurant, autant que peut l'être un spéculateur
+de profession, et ami des arts comme ces banquiers
+illustres de Venise et de Florence pour qui
+peignaient et sculptaient Titien et Michel-Ange.
+Nous irons chez lui ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, puisque vous le voulez», dit l'avocat.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>Prodomus.</h3>
+
+
+<p>Oliveira les reçut avec cette politesse aimable et
+simple qui est la plus utile et la moins provinciale
+de toutes les vertus. Déjà les vieux colonels de l'Empire,
+les poètes chauves et les jeunes magistrats
+étaient assis et jouaient au whist. Oliveira conduisit
+ses deux hôtes dans un salon particulier rempli de
+crics malais, d'épées du moyen âge et de toute
+la menue ferraille qu'il est convenable d'avoir au-dessus
+de sa tête quant on veut fumer un cigare.</p>
+
+<p>«D'où vient cette dague florentine? demanda
+Brancas à son hôte.</p>
+
+<p>&mdash;La poignée, répondit négligemment Oliveira,
+est de Benvenuto Cellini, qui la cisela tout exprès
+pour François Ier; la lame est du senor Bermudez
+de Tolède.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? de Bermudez lui-même, dit l'avocat d'un
+air d'admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois. Cette dague a son histoire comme
+un cheval arabe ou comme un prince. M. de Loignac
+le reçut d'Henri III et l'enfonça dans la poitrine
+du duc de Guise. Voyez à la pointe cette
+tache qu'on a respectée. C'est une goutte du sang
+du Balafré. Un petit neveu de M. de Loignac,
+émigré vers 1792, vendit sa dague à un boyard
+russe dont le fils est mort à Clichy. C'est de lui
+que je tiens cette lame admirable, dont Bermudez emprunta
+le secret aux fabricants d'Alep et de Damas.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi mon ignorance, dit l'avocat, et
+dites-moi, je vous prie, qui était ce merveilleux
+Bermudez?</p>
+
+<p>&mdash;C'était un alchimiste de Valence qui cherchait
+la pierre philosophale en Orient, vers 1520. Suivant
+l'usage, il donna son âme au diable et reçut en
+échange par l'entremise d'un fabricant d'Alep, l'art
+de combiner le platine avec l'acier, ce qui donne
+aux sabres une trempe irrésistible. Il apporta ce
+secret en Europe, avec beaucoup d'autres, et s'acquit
+une grande réputation. Par malheur, la sainte
+inquisition, le voyant peu assidu à la messe, car les
+voyages et les sciences occultes profitent rarement
+à la piété, le fit brûler en grande pompe à Valence
+l'an 1536 de notre ère.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut avouer, monsieur, dit l'avocat, que vous
+êtes un savant homme.</p>
+
+<p>&mdash;Je cherche à me faire pardonner mes millions,
+répliqua Oliveira. Au reste, vous trouverez ce récit
+tout au long dans l'<i>Histoire des alchimistes, sorciers
+et autres suppôts du diable dans les royaumes de
+Valence et d'Aragon</i>, par le P. Bunardez, in-4º.
+Ségovie, 1640. Le seul exemplaire qui existe en
+France est déposé à la bibliothèque de Vieilleville,
+sous la garde du sieur Krantz, ancien artilleur, le
+plus hargneux des hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! parmi tant d'affaires vous trouvez le
+temps de lire les histoires du P. Bunardez?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je n'ai pas été toujours l'homme affairé
+que vous voyez. Quand j'étais clerc d'huissier j'avais
+bien des loisirs».</p>
+
+<p>Le conseiller d'État sourit en regardant son neveu.</p>
+
+<p>«Comment peut-on être clerc d'huissier! reprit
+Oliveira. N'est-ce pas ce que vous voulez dire? Je
+vous jure, messieurs, qu'il n'y avait pas de ma faute;
+j'aurais beaucoup mieux aimé être duc et pair. J'ai
+quitté le métier aussitôt que je l'ai pu; mais enfin il
+fallait vivre, et je recevais de mon patron, tous les
+jours, une croûte de pain et une tranche de saucisson,
+qui m'aidaient merveilleusement à supporter
+la vie. Entre deux assignations j'allais à la Bibliothèque
+et au Musée.</p>
+
+<p>«J'admirais la Vénus de Médicis, si frêle et si
+délicate, et je regardais avec étonnement la Vénus
+de Milo qu'on fait semblant d'admirer et qui n'est
+qu'une grande femme assez mal proportionnée. Je
+lisais Winckelman dans une traduction et <i>Clarisse
+Harlowe</i> en anglais, sans oublier pour cela les livres
+du bon Rollin et la métaphysique de Schelling; enfin
+j'envoyais des rébus au journal de Vieilleville. J'acquis
+en peu de temps la réputation d'un savant
+et d'un esprit bizarre, incapable de faire fortune
+dans les <i>citations</i>, <i>notifications</i> et <i>significations</i>.</p>
+
+<p>«Je fus mis à la porte de l'huissier et perdis ainsi
+le pain et le saucisson. Le soir même je reçus la
+malédiction de mon père et l'ordre de m'enrôler
+dans l'armée française. J'avais alors dix-huit ans,
+nulle ressource et un appétit féroce. Qu'auriez-vous
+fait à ma place?</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais obéi, dit le conseiller d'État et porté
+le sac avec résignation.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, répondit Brancas; peut-être aurais-je
+essayé de planter des choux.</p>
+
+<p>&mdash;On voit bien que vous n'avez jamais été exposé
+à cette infortune. Pour moi, qui sentais mon génie,
+être ouvrier ou soldat, c'était la mort. Un vieux professeur
+de latin, sous qui j'avais déchiffré Tite-Live,
+me donna vingt francs et le <i>Prodomus philosophiæ
+instaurandæ</i>, de Campanella, qui était son auteur
+favori. Muni de ces deux viatiques, j'entrai dans
+Paris le 8 décembre 1819.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un magnifique présent, dit en riant le
+conseiller d'État.</p>
+
+<p>&mdash;C'étaient toutes les économies du vieux latiniste,
+et la moitié de sa bibliothèque, dont un <i>Anacréon</i>
+d'Henri Estienne formait l'autre moitié. Il vivait
+de pain et d'eau, comme presque tous ses confrères,
+en comparaison de qui les ânes et les chameaux
+du désert de Mésopotamie sont des goinfres.
+Du reste, gai et sans souci, comme s'il eût été propriétaire
+des mines de Potosi. Je voulus le remercier&mdash;«Prends
+donc, me dit-il brusquement, à quoi
+ces vingt francs peuvent-ils me servir? C'est trop
+peu pour jouir, c'est assez pour entreprendre.»
+J'embrassai tendrement le vieux latiniste et je partis
+nu-pieds pour ménager mes souliers.</p>
+
+<p>&mdash;C'est avec le <i>Prodomus philosophiæ instaurandæ</i>
+que vous avez fait fortune?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, messieurs, dit Oliveira. Rappelez-vous le
+cordier des <i>Mille et une Nuits</i>. On lui donna un
+morceau de plomb. Ce morceau de plomb servit à
+raccommoder le filet d'un pêcheur; le pêcheur prit
+un esturgeon et le donna au cordier; l'esturgeon
+avait avalé un diamant qui valait cent mille pièces
+d'or, et le cordier devint l'un des plus riches seigneurs
+de Bagdad. C'est mon histoire. En quinze
+jours je dépensai mes vingt francs, et me retrouvai
+seul avec mon Campanella, sans travail et sans asile.
+Le seizième jour, j'errais à jeun le long des quais,
+feuilletant tous les bouquins et mesurant de l'oeil la
+profondeur de la Seine. Tout en feuilletant et en
+soufflant dans mes doigts, car il faisait grand vent,
+je fus remarqué d'un bouquiniste, petit vieillard
+très-vert, au nez pointu, aux lèvres minces et serrées,
+au front rejeté en arrière, assez semblable au
+célèbre portrait que David a laissé de Robespierre.</p>
+
+<p>«C'est un Campanella que vous tenez sous le bras,
+me dit-il d'un air de convoitise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, c'est le <i>Prodomus philosophiæ
+instaurandæ</i>, livre rare, édition <i>princeps</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moins rare que vous ne croyez,» me dit-il.</p>
+
+<p>À ce trait, je reconnus un acheteur, et je me tins
+sur mes gardes.</p>
+
+<p>«Cela vaut bien trente sous, continua-t-il en
+mettant la main dans son gousset.</p>
+
+<p>&mdash;Trente sous! m'écriai-je en riant avec mépris,
+une édition <i>princeps</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Trois francs si vous voulez, dit-il, et n'en parlons
+plus».</p>
+
+<p>Je haussai les épaules et je fis mine de partir.</p>
+
+<p>«Mon livre n'est pas à vendre». Il me saisit le
+bras, et, d'un air suppliant:</p>
+
+<p>«Voyons c'est une fantaisie ruineuse, mais enfin
+c'est une fantaisie, voilà trente francs, laissez-moi
+le livre».</p>
+
+<p>Je lui donnai le <i>Prodomus</i>.</p>
+
+<p>«Bon! lui dis-je, j'ai de quoi vivre trois semaines».</p>
+
+<p>Il se retourna stupéfait.</p>
+
+<p>«Comment! c'est votre dernière ressource, et
+vous avez su m'arracher trente francs! Jeune homme,
+vous avez le génie du commerce, restez avec moi,
+je vous formerai, et vous ne me quitterez que pour
+devenir millionnaire».</p>
+
+<p>J'acceptai. Le petit vieillard ne mentait pas. En
+peu de temps, je connus tous les secrets du métier,
+et je commençai à rêver d'autres destinées. Une
+fois, je vis représenter un vaudeville, et je m'écriai,
+comme le Corrége: Moi aussi je suis peintre! Six
+mois après, mes vaudevilles se comptaient par douzaines,
+et par douzaines aussi mes succès. À vingt
+francs cinquante centimes de droit d'auteur par
+représentation, le théâtre ne se ruinait pas, et je
+commençais à faire fortune. Je n'ai jamais eu moins
+de trente ou quarante représentations. J'avais trouvé
+la recette du vaudeville. Vous la connaissez, je pense?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, dit le conseiller d'État, mais nous
+serons bien aises de l'apprendre d'un maître de l'art.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! reprit modestement Oliveira, ce
+n'est pas plus difficile que de faire du cassis ou du
+sirop de groseilles. Voyez plutôt: Un homme met
+son paletot sur une table et sort: un autre arrive,
+qui est maître de la maison et marié. Ce paletot lui
+donne à penser. Voilà, dit-il naturellement, un paletot
+qui est l'amant de ma femme. Le paletot, le
+mari, la femme, la servante, le petit clerc si le mari
+est avoué, entrent, sortent, se croisent, s'expliquent,
+se querellent, se choquent, se heurtent pendant un,
+deux ou trois actes au gré de l'auteur. Quelques-uns
+ont poussé jusqu'à cinq actes, mais c'est une
+témérité qui réussit rarement. Ajoutez-y des couplets,
+des grimaces et des calembours, et extirpez
+soigneusement toute trace de bon sens, vous aurez
+un excellent vaudeville.</p>
+
+<p>«À ce métier, j'amassai promptement une dizaine
+de mille francs, et je renvoyai à mon vieux
+professeur ses vingt francs et une pipe turque garnie
+d'argent ciselé qui venait de feu Baraïctar, Grand
+vizir de la Sublime-Porte. Devinez je vous prie,
+quelle fut la réponse du bonhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Il refusa net?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Il garda la pipe du vizir et renvoya les
+vingt francs avec cette réponse.</p>
+
+<p>«Mon cher enfant, ces vingt francs ne peuvent
+appartenir ni à moi qui les ai donnés, ni à toi qui
+n'en as plus besoin. Donne-les au premier pauvre
+diable que tu rencontreras, à condition qu'il les
+donnera lui-même à un autre, et cet autre à un
+troisième, dès qu'il sera sorti d'embarras. Par là,
+nous serons, toi et moi, bienfaiteurs à bon marché
+jusqu'à la fin des siècles. Adieu, porte-toi bien, ne
+fais pas trop de vaudevilles, car il n'est pas toujours
+sain de faire rire le public; ne t'enrichis
+pas trop vite, et si tu trouves quelques pincées de
+bon tabac d'Argos pour bourrer la pipe du seigneur
+Baraïctar, n'oublie pas ton vieil ami.»</p>
+
+<p>En ce moment, un domestique s'approcha d'Oliveira
+et lui dit quelques mots à voix basse. Oliveira
+sortit.</p>
+
+<p>«Eh bien! que penses-tu de ton beau-père? dit
+le conseiller d'État.</p>
+
+<p>&mdash;Ses cigares sont excellents, dit l'avocat, mais
+son récit était un peu long.</p>
+
+<p>&mdash;Il aime à se vanter. Les parvenus d'autrefois
+cachaient leur origine comme le Nil cache ses sources.
+Ceux d'aujourd'hui mettraient volontiers dans
+leurs armes les savates qu'ils ont raccommodées.
+Tout est vanité, comme dit Salomon. Au reste, Oliveira
+ne s'en fait pas trop accroire. Il a fait des
+journaux, il a fait la banque, il a fait le commerce
+des cuirs de la Plata et des <i>Méditations</i> de Lamartine;
+enfin, il a fait fortune et je te jure qu'il a bien
+gagné ses millions. Voici Mlle Rita qui s'avance portant
+deux tasses de thé. Passons au salon. Le moment
+est favorable pour entrer en matière et faire ta cour.
+Va donc, et bonne chance; ma commanderie est
+dans tes mains, et ton portefeuille aussi.»</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Marguerite Oliveira, blonde aux yeux de saphir,
+que ses amies de pension appelaient Rita, avait
+toute la grâce et la simplicité qu'on ne trouve qu'au
+deux pôles de la civilisation, chez les sauvagesses
+d'Otaïti et dans quelques salons de Paris. Grande,
+assez instruite au besoin pour tout comprendre et
+parler de tout sans affectation, elle plaisait à tout le
+monde et ne s'imposait à personne. Son âme était
+limpide et sans mystère comme son regard. Peut-être
+n'était-elle pas faite pour les grandes passions;
+bien faite, riante, pleine de douceur et de charme,
+pour parler comme Chateaubriand, elle n'avait pas
+été mouillée par la pluie des orages du coeur.</p>
+
+<p>Rita offrit du thé au conseiller d'État qui s'empressa
+d'accepter. L'avocat fit un geste de refus.</p>
+
+<p>«Mademoiselle, dit-il, je vous remercie, je n'aime
+pas le thé.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une raison, monsieur, répliqua-t-elle.
+Qui est-ce qui aime le thé? Personne;
+car je ne compte pas deux ou trois cents millions
+de Chinois, qui en boivent par patriotisme, et
+trente millions d'Anglais, par entêtement. C'est une
+tisane des plus médiocres, mais acceptée par les
+honnêtes gens. Il faut bien faire comme tout le
+monde. Prenez donc, monsieur, prenez et buvez!»</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le conseiller d'État se retirait
+sous prétexte d'aller au whist, et les deux jeunes
+gens se trouvèrent, non sans quelque embarras, à
+peu près seuls dans un coin du salon.</p>
+
+<p>«Mademoiselle, dit l'avocat en feuilletant un
+album, vous avez là de fort beaux paysages. Quel est
+ce large fleuve qui coule entre deux chaînes de
+montagnes escarpées? Est-ce une vue d'Allemagne
+ou de Suisse?</p>
+
+<p>&mdash;Ceci monsieur? c'est une vue du Delaware
+que j'ai visité l'an dernier avec mon père. Ces montagnes
+sont les Alleghanys, et ce pont qui s'enfonce
+dans le fleuve sous le poids d'un convoi de chemin
+de fer, c'est un pont du <i>Pensylvanian Rail-Rand</i> à
+qui cet accident est arrivé pendant que nous allions
+de Philadelphie à Pittsbourg. Ce bateau à vapeur que
+vous voyez un peu plus loin, appartient au constructeur
+du pont; il sert à repêcher les trains qui
+tombent à l'eau, et je vous assure qu'au dire des
+voisins, il ne manque pas d'occupation.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu les États-Unis? dit l'avocat étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, et le Canada. Cela n'est pas
+dans les règles, je le sais bien, et mon père aurait
+dû me conduire en Suisse ou en Italie comme toutes
+les petites filles qui sortent de pension; mais alors,
+pourquoi se déranger? Pour voir des sites que tout
+le monde connaît, des auberges que tout le monde
+décrie, et des voyageurs qu'on rencontre partout?
+autant vaut rester chez soi. Mon père l'a bien compris,
+et m'a menée du premier coup à la cataracte du
+Niagara, qui est la plus belle chose de la création...»</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>Réflexion inattendue.</h3>
+
+
+<p>J'avais pensé d'abord à rapporter mot à mot la
+conversation de Rita et de l'avocat, espérant qu'elle
+servirait de modèle aux jeunes gens des deux sexes
+qui veulent s'engager dans les doux liens de l'hyménée:
+déjà mon siège était fait, et mon héros
+comme on doit s'y attendre, n'aurait prononcé que
+des discours graves, sensés, spirituels, philosophiques,
+moraux, harmonieux et doux, tels enfin que
+dans les romans anglais du genre <i>high life</i> en débitent
+d'une voix posée et mélodieuse ces gentilshommes
+dont les favoris épais et bien brossés, la
+taille perpendiculaire et les grâces inimitables font
+les délices du peuple parisien; mais le hasard ayant
+fait tomber dans mes mains une lettre de Mlle Rita
+Oliveira à Mlle Claudie Bonsergent, où le même
+sujet est traité avec une grande supériorité, j'ai
+cru devoir laisser la parole à Mlle Rita, meilleur
+juge que moi, sans contredit, des grâces et de l'éloquence
+de son fiancé. Voici cette lettre, ou plutôt
+le <i>post-scriptum</i>.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<h3>Rita à Claudie.</h3>
+
+
+<p>....................................................</p>
+
+<p>«<i>P. S.</i> Grande nouvelle. On me marie. <i>On</i>, c'est-à-dire
+mon père. La femme étant au dire des poëtes,
+le chef-d'oeuvre de la création, comment se fait-il,
+très-chère, que tout bon père de famille n'ait pas
+d'autre inquiétude que de se débarrasser du dit chef-d'oeuvre
+en faveur du premier venu? Les poëtes se
+moqueraient-ils de nous, par hasard? Réponds à
+cela, subtile raisonneuse. Pour moi, j'en suis toute
+humiliée.</p>
+
+<p>«Hier matin, j'étais en tête-à-tête avec Julie,
+cette adorable Julie qui me peigne si bien, et que tu
+m'as enviée si souvent. Je me regardais assez complaisamment
+dans la glace, adoucissant mes yeux
+et essayant mes sourires, ainsi que tu fais sans
+doute en pareille circonstance, lorsque mon père
+est entré.&mdash;Bravo! Rita, m'a-t-il dit en m'embrassant,
+tu aiguises tes armes, à ce que je vois. (J'ai
+rougi un peu.)&mdash;Papa, tu sais bien qu'il ne faut pas
+entrer chez les dames sans les faire avertir.&mdash;Le
+mal n'est pas grand, je n'ai rien vu. As-tu donné les
+ordres, pour ce soir? (Il faut te dire que mon père
+offre tous les mardis du thé, du punch et des cigares
+à trente ou quarante personnes qui se divisent en
+trois catégories: les gens riches, les gens d'esprit et
+les gens bien cravatés. Quand la conversation est
+engagée et qu'on s'échauffe, quand on partage
+l'Orient, donnant l'Égypte aux Anglais, Constantinople
+aux Russes, le reste à je ne sais qui, et à la
+France la Gloire de présider au partage; je m'esquive
+doucement sur la pointe du pied.)&mdash;Tout est prêt,
+papa, ai-je dit. Il m'a regardée dans les yeux, m'a
+embrassée une seconde fois très-tendrement, s'est
+assis près de moi et m'a demandé d'un air mystérieux:
+Penses-tu quelquefois au ménage?&mdash;Pas
+encore.» C'était presque vrai. Je n'y pense qu'à mes
+moments perdus, et je t'assure que ma toilette, les
+emplettes du matin, les promenades au bois de Boulogne
+dans l'après-midi, quelques visites à mes
+bonnes amies, les leçons de chant, l'Opéra, et l'édifiante
+lecture des romans de M. Jules Sandeau, ne
+me laissent guère de loisirs. «J'en suis fâché, a-t-il
+repris, car j'avais justement à te proposer un mari
+très-présentable; mais, puisque le mariage te déplaît,
+n'en parlons plus.&mdash;Oh! je n'ai ni sympathie ni
+antipathie pour le mariage; je n'y pense pas. Voyons
+un peu ton mari très-présentable.&mdash;Non, mon
+enfant, je ne veux pas gêner tes goûts ni tes habitudes....&mdash;Mais,
+papa, tu ne gênes rien ni personne,
+je t'assure.&mdash;Non, Rita, je connais le danger des
+unions mal assorties....&mdash;Mais papa, cette union
+n'est ni bien ni mal assortie, puisqu'elle n'est pas
+assortie du tout.&mdash;Non, mon enfant, je ne suis pas
+de ces pères barbares!... (Plus j'insistais, plus il
+reculait et s'amusait à irriter ma curiosité.)&mdash;Eh
+bien garde ton secret, ai-je dit avec impatience. Il
+s'est décidé à parler: Que dis-tu du nom de Brancas?&mdash;Duc
+de Brancas?&mdash;Non, non, Brancas
+avocat.&mdash;Il y a tant d'avocats!&mdash;Pas plus que de
+ducs.&mdash;Oh! je ne tiens pas aux ducs. Comment est-il
+fait ton M. Brancas, qui n'est pas duc?&mdash;Je ne sais
+pas, je le connais à peine, mais on le dit assez riche,
+fort éloquent, et du bois dont on fait les ministres,
+qui sont plus rares sur la place et plus recherchés
+que les ducs.&mdash;Voyons-le donc. Tu l'attends ce
+soir?&mdash;Tu l'as deviné. Viens déjeuner.»</p>
+
+<p>«Les pédants nous accusent d'être surtout bavardes:
+ce sont de sottes gens qui n'entendent rien aux
+femmes: nous sommes mille fois plus curieuses. Je
+t'avoue que la journée m'a paru longue et qu'il me
+tardait de voir le mortel téméraire que ma dot a
+séduit; car, pour mes yeux, il n'y faut pas penser:
+où les aurait-il rencontrés? Était-il blond ou brun?
+grand ou petit, aquilin ou camus? Dans cette incertitude,
+les minutes coulaient avec la lenteur des
+siècles. Pour moi, un brun, aquilin, non sans moustaches
+et un peu farouche, me convenait assez.</p>
+
+<p>«Enfin le désiré Brancas a paru. Ma chère, c'est un
+blond. J'aurais dû m'en douter. Le destin n'en fait
+pas d'autres. À cela près, il a bonne apparence: il
+n'est ni fat ni impertinent, ni trop content de sa
+personne, ni dédaigneux, ni bavard, ni empesé, ni
+froid. Tout dans ses manières respire la politesse,
+la franchise et la bienveillance: tu peux croire que
+si j'ai mal vu, ce n'est pas faute d'avoir bien regardé.
+En entrant, il m'a fait un très-court compliment
+auquel j'ai répondu par un sourire; puis mon père
+s'est emparé de lui et l'a conduit dans un petit salon
+que le sexe malpropre se réserve pour fumer et cracher
+tout à l'aise. Là ils ont causé de ne je sais quoi
+qui devait être fort intéressant, si j'en juge par l'air
+attentif de notre avocat. Mon père l'a quitté tout
+ravi. «On ne peut pas avoir plus d'esprit,» m'a-t-il
+dit en passant près de moi. Ma chère, cet homme
+est sans défaut; il est avocat, et il écoute; n'est-ce
+pas un prodige dans son métier? Il a deviné le faible
+de mon père, qui est de parler, et il n'a pas dit six
+paroles. Curieuse à mon tour de contempler ce prodige,
+je me suis avancée sous prétexte d'offrir du
+thé, et un conseiller d'État, qui est son oncle, a eu
+la discrétion de se retirer et de nous ménager un
+tête-à-tête dans l'embrasure d'une fenêtre.</p>
+
+<p>«Claudie, c'est à n'y pas croire: il parle encore
+mieux qu'il n'écoute. Il est d'un naturel parfait, il
+ne s'échauffe pas, il ne gesticule pas, il ne cherche
+pas ses phrases, il ne s'efforce pas d'avoir de l'esprit
+et il en a, il ne se moque ni des présents ni des
+absents, il ne discute jamais, il ne cite personne,
+d'un mot il dit une histoire, il n'interrompt jamais et
+il se laisse interrompre; je ne crois pas qu'il ait du
+génie, bien que mon père assure qu'il est l'un des
+trois premiers avocats de Paris, mais c'est l'homme
+le plus aimable que j'aie jamais vu.</p>
+
+<p>À ce mot tu vas rire, et je t'entends déjà. L'homme
+le plus aimable ne tardera guère à être le plus
+aimé. Mademoiselle, vous pourriez vous tromper. Il
+est très-aimable, je l'avoue, mais ce n'est pas mon
+idéal. Tu entends bien ce que je veux dire, toi qui
+cherches encore cet idéal et qui le cherchais dès la
+pension, tantôt dans le maître de chant, tantôt dans
+le maître d'italien. Mon idéal, c'est le beau Ténébreux,
+c'est Amadis de Gaule sur la Roche-Pauvre,
+c'est je ne sais quoi de mystérieux, d'héroïque, d'incompréhensible,
+qu'un avocat ne saurait avoir. As-tu
+vu quelque part l'histoire du premier roi de Portugal?
+C'était un brave gentilhomme, aimé des
+dames, et que sa maîtresse voulut obliger de lui
+conquérir un royaume.&mdash;N'est-ce que cela? dit-il
+en montant à cheval, eh! je vous en donnerai, s'il
+le faut, une demi-douzaine.&mdash;Il partit pour l'Espagne,
+et tua tant de Sarrasins que ceux qui restaient,
+pour obtenir quelque répit, lui offrirent le Portugal,
+dont il fit, ma foi, présent à sa dame comme il
+l'avait promis. Voilà un homme! Mais ceux d'aujourd'hui
+ne savent que s'injurier de vive voix ou
+par écrit, suivant leur profession.</p>
+
+<p>«Pour revenir au sieur Brancas, qui ne conquerra
+jamais rien, si ce n'est peut-être le droit de s'asseoir
+avec quatre ou cinq cents bavards, dans une grande
+salle assez mal bâtie qui est au bout du pont de la
+Concorde, nous avons causé de toutes sortes de
+choses, et d'abord de voyages. J'ai déclaré, non sans
+quelque fierté, que j'avais vu la cataracte du Niagara.
+Cette nouvelle a paru lui faire grand plaisir. Espère-t-il,
+le voyage étant fait, n'avoir pas à le recommencer,
+ou bien a-t-il admiré mon intrépidité? Ce
+point est encore indécis.</p>
+
+<p>«Du Niagara nous passâmes au Rhin, et du Rhin
+aux Alpes et à la poésie. Ma chère, croirais-tu qu'il
+ne lit jamais les poëtes? C'est à faire frémir; on n'est
+pas avocat à ce point. Monsieur s'excusa sur ce qu'il
+est hégelien. Hégel! Qui est cette bête-là? Tu as vu
+sans doute des loups, des ours, des renards et des
+éléphants blancs; mais peut-être n'as-tu jamais vu
+des hégeliens. Ma chère, rien n'est plus joli. Vois un
+peu: <i>Tout ce qui est rationnel est réel; tout ce qui
+est réel est rationnel</i>. Exemple: Tu n'as jamais vu
+d'homme à trois têtes, mais tu as l'idée d'un homme
+et d'une tête et par conséquent de deux et de trois
+têtes. Or, tout ce qui est rationnel est réel; donc
+l'homme à trois têtes, à cent têtes, à trente mille
+têtes existe, et s'il n'existe pas, c'est la faute de la
+Providence, de la nature ou de n'importe qui; n'est-ce
+pas clair? Eh bien, ma chère, il m'a débité cela
+couramment, sans broncher, comme un hégelien
+qu'il est. De Victor Hugo, de Lamartine ou de Musset,
+pas un mot. Messieurs les hégeliens ne se dérangent
+pas pour si peu. Oh! s'il s'agissait d'objectif ou
+de subjectif, c'est une autre affaire. J'ai voulu pousser
+celui-ci:</p>
+
+<p>«Mais, monsieur, si toute idée rationnelle devient
+aussitôt une réalité, vous avez assurément l'idée
+que vous pouvez mourir; donc vous êtes mort?&mdash;Vous
+avez raison, m'a-t-il répondu avec gravité....
+(Vis-tu jamais, Claudie, un hégelien de cette force?)
+Tous les jours il se joue, dans le fond de mon âme,
+des symphonies aussi réelles et mille fois plus belles
+qu'aucune symphonie de Beethoven. J'en ai l'idée,
+donc je les entends quand il me plaît et sans crainte
+de devenir jamais sourd. De même en amour: j'aime
+sans crainte, je suis sûr d'être aimé.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez? dis-je un peu étonnée et encore
+plus curieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire: s'il me plaisait d'aimer.</p>
+
+<p>&mdash;Et... vous plaît-il quelquefois?»</p>
+
+<p>«En faisant cette question d'un air fort détaché,
+je rougissais malgré moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai pas encore fait l'expérience.... (À
+trente ans, Claudie! le crois-tu?) J'attends encore
+mon idéal. (Ma chère, il a un idéal, cet hégélien!)</p>
+
+<p>&mdash;Et votre idéal a sans doute une forme ravissante?</p>
+
+<p>&mdash;Vous me feriez tort d'en douter, mademoiselle.
+C'est une blonde aux yeux de saphir, qui a bien
+de l'esprit et qui parle philosophie comme un platonicien.»
+(Avoue qu'il cause bien, cet hégelien;
+et si tu voyais comme ses yeux expliquent ses paroles.)</p>
+
+<p>La conversation a continué quelque temps sur ce
+ton, et il ne tient qu'à moi de penser que j'ai fait sa
+conquête. Quant à lui, mon père n'avait pas tort, il
+est très-présentable.</p>
+
+<p>Au reste, pour que tu puisses en juger, je vais te
+l'envoyer lui-même. Cela t'étonne. Apprends donc,
+chère belle, que mon hégelien va partir pour Vieilleville;
+c'est lui qui plaidera je ne sais quoi contre
+je ne sais qui. Cette indication doit te suffire. Il m'a
+gracieusement offert de se charger de tous mes
+paquets, messages et commissions, et, ma foi, j'en
+profite pour te le montrer. Il te remettra un bracelet
+qu'a demandé pour toi à Froment Meurice ta
+meilleure amie et ton humble servante.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«RITA.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«Comment se porte le seigneur Audinet, ton futur
+propriétaire? Je ne sais pourquoi sa figure ne me
+revient pas, et je ne donne pas mon consentement
+au mariage. Oui, je t'entends, une fille sans dot ne
+fait pas ce qu'elle veut. Eh! mon enfant, est-il si
+dur de mourir fille? Coquette, je lis dans tes yeux
+que tu ne manques pas de maris. Au moins, ne me
+prends pas mon Hégelien. Ce n'est pas que j'y
+tienne, mais un Hégelien est un oiseau rare à
+Paris.»</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>«Eh bien! dit le conseiller d'État à son neveu,
+es-tu content de ta future?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.... assez.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle jolie?</p>
+
+<p>&mdash;Charmante.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-elle de l'esprit?</p>
+
+<p>&mdash;Trop.</p>
+
+<p>&mdash;Comment trop!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, rien ne l'étonne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu aimes mieux le mystère et les petites
+filles qui baissent modestement les yeux et regardent
+les hommes à travers leurs doigts écartés. À
+ton aise, mon ami, la province est pleine de ces
+ingénues. Va en province.</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, tout est rompu?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'entendez mal, cher oncle. Rita est
+tout à fait séduisante, mais....</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle ne te séduit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle me plaît beaucoup; mais je la trouve
+trop raisonnable, trop gaie; j'ai pour elle beaucoup
+d'amitié, je n'aurai jamais d'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais d'amour! ô douleur! Tu comptais
+donc sur un mariage d'amour?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non?</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien, mon ami. Ce <i>pourquoi non</i>? est sublime.
+Est-ce que l'amour est de ton âge? L'amour,
+c'est l'Inconnu. Quand on a pénétré cet Inconnu,
+tout est fini. Toutes les femmes se ressemblent. Les
+grimaces changent un peu, le son de voix est plus
+doux ou plus rude, la feuille de figuier est plus ou
+moins bien taillée, mais le fond est toujours le
+même. Cléopatre ou Goton, c'est tout un. Oh! si tu
+n'avais jamais aimé, je comprendrais ton désir.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai aimé.</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>&mdash;Ni Goton ni Cléopatre assurément, mais de fort
+aimables créatures qui m'ont été tantôt cruelles,
+tantôt compatissantes, suivant l'humeur du jour ou
+les conseils de la nuit, je vous jure qu'aucune
+d'elles ne m'a ennuyé ni fait voir deux fois le même
+spectacle. L'amour est infini et varié comme ce
+vaste univers. Cher oncle, vous n'entendez plus rien
+à ces questions. Vous êtes comme un brave vétéran
+qui a cent fois affronté le feu dans sa jeunesse, mais
+qui ne connaît plus la manoeuvre.</p>
+
+<p>&mdash;En résumé, dois-je demander la main de Mlle
+Oliveira, ou faut-il attendre qu'un rayon d'amour
+t'illumine?</p>
+
+<p>&mdash;Demandez toujours, cher oncle. Vous pourriez
+avoir une pire nièce.»</p>
+
+
+
+<p>Deux jours après, Brancas partit pour Vieilleville.
+En ce temps-là, qui déjà pour nous se confond avec
+celui où Noé jeta l'ancre sur le mont Ararat, les
+convois du chemin de fer s'arrêtaient à Orléans, et
+toute la France qui est entre la Loire et les Pyrénées
+ne connaissait qu'en peinture cette manière de
+voyager. Il fallut donc monter en diligence à Orléans.
+Il était minuit, et Brancas, un manteau sous le bras
+et les mains dans les poches, attendait patiemment
+dans le bureau que le conducteur donnât le signal
+du départ. À ce moment, deux dames entrèrent
+suivies de onze malles, caisses et cartons à chapeau.
+Cette vue fit blasphémer le facteur, qui croyait son
+travail terminé. Le conducteur leva les épaules, et
+Brancas regarda les dames. La plus âgée paraissait
+avoir cinquante ans et n'avait rien de remarquable
+qu'une maigreur assez rare et des grâces pleines
+d'affectation. Ce n'était pas de quoi séduire le
+voyageur. En revanche la plus jeune avait les plus
+beaux yeux noirs qu'on pût voir, et son visage régulier
+et doux, mais un peu altier, était de ceux
+qu'on n'oublie pas. Le Parisien en fut ébloui, et se
+rangea respectueusement pour lui faire place près
+du bureau. Elle le remercia par un salut et un demi-sourire
+auquel Brancas, fin connaisseur en sourires,
+devina qu'elle avait le sentiment de sa propre supériorité.</p>
+
+<p>«Parbleu! se dit-il, en sortant du bureau de la
+diligence, voilà une petite personne à qui il ne doit
+pas être facile de baiser le bout des doigts. Mais
+qu'elle est belle! Rita est à cent piques au-dessous.»</p>
+
+<p>Sur cette réflexion, il fit le tour de la place du
+Martroi, en regardant les étoiles, et revint à la diligence
+au moment où le conducteur, ayant déjà terminé
+l'appel des voyageurs, criait à tue-tête:</p>
+
+<p>«Monsieur Brancas! en voiture!»</p>
+
+<p>Il se hâta de monter dans le coupé, où déjà les
+deux dames l'avaient précédé, et s'installa dans un
+coin avec le soin d'un homme qui remplit scrupuleusement
+tous ses devoirs envers lui-même. Le postillon
+fit claquer son fouet, et les quatre chevaux s'élancèrent
+au galop sur la route de Vieilleville.</p>
+
+<p>Le temps était sombre et pluvieux. La dame maigre,
+qui occupait l'autre coin du coupé, avança
+bientôt la tête, et dit d'une voix cadencée:</p>
+
+<p>«Monsieur, voulez-vous avoir la bonté de relever
+le carreau de votre côté? ma poitrine est si
+délicate qu'elle ne peut supporter la fraîcheur de
+l'air ambiant.»</p>
+
+<p>Le Parisien, déjà plongé dans les délices du premier
+sommeil, ne répondit rien. La dame irritée se
+pencha vers lui de nouveau.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit-elle avec aigreur, voulez-vous
+relever le carreau?»</p>
+
+<p>Brancas ouvrit les yeux.</p>
+
+<p>«Plaît-il, madame? que désirez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit poliment la jeune dame, ma
+mère qui est malade, vous prie de vouloir bien
+relever le carreau.»</p>
+
+<p>L'avocat s'empressa de s'excuser et d'obéir. Il est
+des voix fortes, il en est de sourdes, de claires,
+d'agréables, de discordantes, d'harmonieuses; il en
+est qui vont au coeur, il en est qui déchirent le
+tympan, il en est qui donnent envie de bâiller, il en
+est qui donnent envie de rire, il en est qui commandent,
+il en est qui supplient; celle de la jeune dame
+était mélodieuse et souple, mais un peu saccadée,
+signe certain d'un esprit pénétrant et gracieux, et
+d'une rare fierté. Après quelques instants de silence,
+Brancas regarda sa voisine à la clarté de la lune qui
+commençait à dissiper les nuages, et s'aperçut
+qu'elle dormait. Une respiration calme soulevait à
+intervalles égaux son sein, et de toute sa personne
+s'exhalait ce divin parfum que donnent la jeunesse,
+la santé et la grâce. L'avocat se sentit ému.</p>
+
+<p>«Diable! pensa-t-il, deviendrais-je par hasard
+amoureux de ma compagne de voyage! Ce serait
+curieux, à la veille d'épouser Rita. Ne faisons pas
+cette folie.»</p>
+
+<p>Cette sage résolution dura quelques minutes,
+mais la belle dormeuse fut bientôt la plus forte, et
+Brancas reprit le cours de ses rêveries.</p>
+
+<p>«Est-elle mariée? Non.... Son mari ne la laisserait
+pas voyager ainsi. D'ailleurs, elle est bien jeune.
+On n'est pas plus belle! Voilà une main ravissante.»</p>
+
+<p>Il faut dire que la main était exposée en pleine
+lumière, blanche, fine, transparente, un peu longue
+et d'une beauté parfaite.</p>
+
+<p>Un grave accident mit fin aux réflexions sentimentales
+de l'avocat. La diligence descendait alors
+le long d'une côte escarpée; le conducteur dormait,
+et le postillon, ivre ou maladroit, poussait
+aveuglément ses chevaux. La route, bordée d'un
+côté par la montagne, de l'autre par un précipice,
+tournait brusquement vers le milieu de la descente.
+Tout à coup les chevaux s'emportèrent, prirent le
+mors aux dents et se précipitèrent au galop. Les
+deux premiers, dans leur élan, franchirent le parapet
+peu élevé qui servait de garde-fou le long du
+précipice, et la diligence elle-même demeura comme
+suspendue et prête à se jeter dans l'abîme. Le
+postillon, renversé par le choc, tomba de son siège;
+les voyageurs poussaient des cris, cherchant à ouvrir
+les portières et s'embarrassant mutuellement dans
+leurs efforts. Tout paraissait perdu.</p>
+
+<p>Seul, l'avocat gardait son sang-froid. Sans s'émouvoir
+du tumulte et aussi libre d'esprit que s'il
+eût été dans un salon, il ouvrit promptement la
+portière et dit à sa voisine toute tremblante:</p>
+
+<p>«Ne craignez rien. Suivez-moi. Je réponds de
+vous.»</p>
+
+<p>En même temps il sauta à terre et se trouva hors
+de danger; mais le plus difficile était encore à
+faire. La dame sèche criait de toutes ses forces:</p>
+
+<p>«Sauvez-moi! sauvez Claudie!» et lui tendait les
+bras.</p>
+
+<p>Brancas, mettant le pied sur la roue de la diligence,
+malgré le danger d'être renversé et écrasé
+sous les pieds des chevaux, dit d'une voix forte:</p>
+
+<p>«Donnez-moi la main, ou vous êtes perdue.»</p>
+
+<p>En même temps, les chevaux firent un violent
+effort pour se dégager, et la voiture recula. Claudie,
+éperdue, s'élança dans les bras du Parisien, qui
+l'enleva rapidement et la mit en sûreté.</p>
+
+<p>«Monsieur, sauvez ma mère!» s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>Déjà la diligence, penchée sur le talus, perdait
+l'équilibre et allait rouler au fond du précipice; la
+dame sèche, épouvantée, sortait à demi du coupé
+sans oser sauter à terre et poussait des cris épouvantables.
+Le Parisien la saisit brusquement à bras
+le corps, l'enleva et la remit, non sans danger, aux
+mains de sa fille.</p>
+
+<p>Au même moment, un grand cri se fit entendre.
+La diligence et les chevaux roulèrent et se brisèrent
+au fond de la vallée. Heureusement, le conducteur
+et le postillon, qui s'étaient relevés sans graves contusions,
+avaient eu le temps de dégager les autres
+voyageurs. Tout le monde frémit, et Claudie s'écria:</p>
+
+<p>«Ah! monsieur, nous vous devons la vie!»</p>
+
+<p>Brancas reçut avec modestie ce remercîment et
+ceux de sa mère.</p>
+
+<p>Le danger passé, on tint conseil. Les voyageurs
+étaient à deux lieues du relai le plus proche. Le
+conducteur, forcé d'annoncer cette triste nouvelle,
+fut couvert de malédictions, aussi bien que le postillon
+malencontreux.</p>
+
+<p>«Qu'allons-nous faire? disait en gémissant la
+dame sèche. Il est trois heures du matin; nous
+gèlerons. Ce conducteur veut nous faire périr.
+J'écrirai à l'administration des Messageries, et je le
+ferai destituer. Brrr! qu'il fait froid!</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Brancas, je vais descendre et
+chercher votre châle qui est resté dans la voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit la dame sèche en minaudant, je
+ne sais si je dois....»</p>
+
+<p>Au fond, elle brûlait d'envie de le voir descendre.
+Brancas le comprit, et, s'accrochant avec les mains
+aux arbustes, posant le pied avec précaution dans
+les moindres saillies du rocher, à la clarté de la
+lune, il commença cette périlleuse descente.</p>
+
+<p>«Laissez le châle! lui cria le conducteur, vous
+allez vous casser le cou!»</p>
+
+<p>Mais Brancas ne l'écoutait pas. Tout à coup, une
+grosse pierre sur laquelle ses pieds étaient appuyés
+glissa, et il parut près de rouler la tête la première
+dans le précipice. Heureusement il vit le danger et,
+par un effort désespéré, il reprit l'équilibre et parvint
+sans accident au fond de la vallée.</p>
+
+<p>Les voyageurs restés sur la route le regardaient
+avec une inquiétude mêlée d'admiration.</p>
+
+<p>«Voilà un gaillard qui ne manque pas de sang-froid,
+dit le conducteur. Au diable si je risque
+jamais ma peau et mes os pour aller chercher un
+châle.»</p>
+
+<p>La dame sèche l'entendit et répliqua sur-le-champ:</p>
+
+<p>«Ces hommes sont égoïstes et lâches!»</p>
+
+<p>Le conducteur vit bien qu'il n'était pas de force
+à soutenir une conversation qui débutait si vivement,
+et, ramassant le sac de dépêches qu'il s'était
+hâté de jeter hors de la diligence, il se mit à la tête
+de la caravane et prit le chemin du relais. Les
+voyageurs le suivirent clopin-clopant, demi-endormis,
+demi-éveillés, mais grognant tous avec un parfait
+ensemble.</p>
+
+<p>Enfin, l'avocat reparut, chargé de vêtements de
+toute espèce, parmi lesquels le châle de la dame
+sèche et ses socques. La dame sèche se confondit
+en remercîments auxquels il répondit de son
+mieux.</p>
+
+<p>Après quelques minutes, que les trois voyageurs
+employèrent à se rouler dans leurs châles et leurs
+manteaux, la vieille dame prit le bras de l'avocat et
+ils se hâtèrent de rejoindre les pauvres diables
+moins heureux qui étaient déjà en marche.</p>
+
+<p>«Vous êtes Parisien, monsieur? dit la dame
+sèche.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, et vous aussi, sans doute? répondit
+Brancas.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, répliqua fièrement la dame
+sèche, mais il n'a tenu qu'à moi d'habiter Paris,
+et nous y avons des amis haut placés. M. Duverney,
+mon cousin, qui est chef de bataillon dans la
+garde nationale, dîne avec Louis-Philippe trois fois
+par an.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! dit le Parisien, c'est un heureux
+homme que M. Duverney; est-ce qu'il est fonctionnaire
+public?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, il est bottier, dit Claudie.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bottier, reprit la mère; mais il n'était
+pas né pour faire des bottes. Il a publié, en 1835,
+un poëme dramatique intitulé: <i>la Danse macabre</i>,
+que Victor Hugo appelait le «monument impérissable
+du dix-neuvième siècle.» Je me rappelle
+encore les derniers mots de la lettre de Victor
+Hugo:</p>
+
+<p><i>«Lisez la Bible et Homère, mon cher Duverney.
+Nourrissez-vous de cette moelle de lion.»</i></p>
+
+<p>&mdash;Peste! dit l'avocat, c'est un brevet d'immortalité,
+cela.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, monsieur? Eh bien! le public est
+si peu connaisseur qu'il ne s'en est pas vendu six
+exemplaires, et cependant je vous jure qu'il n'y
+manquait aucune des épices de la vraie poésie. On y
+voyait des femmes séduites par des gnômes, des
+poëtes plus beaux que le jour assassinés la nuit par
+de jeunes princesses mal élevées, des rois qui s'embusquaient
+au détour des rues pour poignarder
+lâchement de sublimes boulangers. Monsieur, c'était
+une bénédiction. J'ai compté vingt-cinq personnes
+qui mouraient de mort violente en six mille vers.
+Notez que je laisse de côté les menus crimes, les
+petites trahisons, les viols, les adultères et autres
+incidents tragiques.</p>
+
+<p>&mdash;Six exemplaires vendus!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, six.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins Louis-Philippe avait acheté l'un
+des six, puisqu'il a tant d'amitié pour M. Duverney?</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté se soucie bien de poésie! La première
+fois que M. Duverney dîna aux Tuileries,
+Louis-Philippe lui parla de ses bottes pendant un
+quart d'heure. Pas plus de <i>Danse macabre</i> que sur
+la main. Monsieur, mon cousin était si outré qu'il
+allait voter pour le candidat de l'opposition. Heureusement
+le ministre de l'intérieur l'apprit et lui
+envoya la croix. Depuis ce temps, mon cousin est
+tout dévoué à la dynastie, et le roi ne fait rien sans
+lui demander conseil. Oh! c'est un homme de caractère
+que mon cousin Duverney. Il l'a dit souvent au
+roi: «Sire, tenez tête aux Anglais, développez le
+commerce, encouragez l'industrie, rendez le
+peuple heureux, et je réponds de tout. On ne
+connaît ses vrais amis que dans l'adversité; mais
+si vous êtes malheureux quelque jour, j'irai vous
+consoler dans votre exil. Vos pairs et vos députés
+pourront vous trahir, mais jamais Duverney ne
+vous manquera.»</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a répondu le roi?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, le roi en est très-flatté; c'est que Duverney
+le ferait comme il le dit.»</p>
+
+<p>Le Parisien s'amusait fort de l'histoire du sieur
+Duverney, chef de bataillon dans la garde nationale,
+et ami dévoué mais indépendant, du roi Louis-Philippe.
+Il n'eut pas de peine à reconnaître dans la
+dame sèche un des individus les plus distingués de
+cette belle famille de vertébrés, mammifères, bipèdes,
+imberbes, aux doigts unguiculés, aux dents
+incisives, canines et molaires, qui, sous prétexte de
+poésie, ont agacé, depuis trente ans, un nombre
+considérable de maris de province. Il devina qu'elle
+devait être poëte, et moitié pour entretenir la conversation,
+moitié pour gagner sa confiance:</p>
+
+<p>«Vous aimez la poésie, madame? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ne l'aimerait, s'écria-t-elle avec enthousiasme.
+N'est-ce pas aux poëtes que nous devons les
+jouissances les plus pures et les plus sublimes? Le
+poëte n'est-il pas le maître souverain de la nature?
+Sur sa palette magique le bleu de cobalt se fond
+avec le blanc d'argent, et le carmin avec la terre de
+Sienne. La poésie, c'est l'azur du ciel où se perdent
+des millions d'étoiles; c'est la profondeur insondable
+de l'Océan qui cache à nos yeux des amas innombrables
+d'êtres animés, comme nous fils de l'Éternel.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, interrompit Claudie, marchons plus
+vite, il fait froid.»</p>
+
+<p>La dame sèche jeta sur elle un regard courroucé.</p>
+
+<p>«Ma chère enfant, répliqua-t-elle d'un ton aigre-doux,
+je marche comme il me plaît. Ce n'est pas à
+mon âge qu'on reçoit des leçons de sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi mademoiselle, de vous offrir
+mon manteau, dit Brancas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien bon de faire attention aux
+discours de cette petite sotte, reprit la dame sèche.
+Elle n'a parlé que pour m'interrompre.... Où donc
+en étais-je, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Vous faisiez, madame, l'éloge de la poésie, dit
+le Parisien qui se mordait les lèvres pour ne pas
+rire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela; j'y suis.... Mais que dire des mains
+où la poésie est tombée? Où trouver cette magnifique
+déesse à la démarche majestueuse, à la robe flottante,
+au visage mobile, tour à tour riant et sombre, doux
+et terrible, joyeux et mélancolique, qui se plaît aux
+festins, aux combats, aux discours des sages et au
+tumulte des multitudes, qui souffle à son gré l'amour
+ou la haine, qui tient dans sa main le coeur des
+hommes et la destinée des empires? Où trouver ce
+génie si souple, si étendu, si sublime, si profond et
+si varié que la poésie demande au poëte? Les
+hommes avec leurs froids calculs, leur stérile bon
+sens, l'horreur qu'ils ont de l'idéal, peuvent-ils atteindre
+à ce sommet? Ils ne le peuvent pas, ils reculent
+épouvantés, et, découragés eux-mêmes, ils cherchent
+à décourager les plus braves. Trop faibles pour tenter
+l'escalade, ils renversent à coups de sottes plaisanteries
+les échelles déjà dressées contre le rempart,
+ils tirent par les pieds ceux qui de la tête touchent
+déjà les créneaux! Ah! monsieur, que de génies inconnus,
+que de grands esprits végètent en province,
+à qui l'occasion seule a manqué pour soulever le
+monde! Que de femmes, peut-être égales par la pensée
+à cette femme illustre qui est l'un des premiers écrivains
+de ce siècle, s'éteignent tous les jours dans la
+mort lente des travaux domestiques, des bas à tricoter
+et des chemises à recoudre! Ah! qu'il est dur
+d'habiter Vieilleville!»</p>
+
+<p>Pendant cette tirade, le Parisien regardait la belle
+Claudie qui donnait des signes non équivoques d'impatience.
+Tout à coup, il se retourna, frappé des
+derniers mots qu'avait prononcés la dame sèche.</p>
+
+<p>«Vous allez à Vieilleville, madame? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, madame. Est-ce un beau pays?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le connaissez pas! C'est inconcevable.
+On m'avait bien dit que les Parisiens n'étaient pas
+forts en géographie, mais cela passe les bornes.
+Vieilleville, monsieur, est une grande ville de trente
+mille âmes, perchée sur une colline assez élevée.
+Les Romains l'ont bâtie, les Anglais l'ont prise, les
+protestants l'ont brûlée, la cour royale y rend ses
+arrêts, l'évêque y fait ses mandements, le recteur
+ses circulaires, et le préfet y trône. Avez-vous des
+amis à Vieilleville?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai, madame, d'autre ami que mon client,
+M. Athanase Ripainsel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes avocat, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.»</p>
+
+<p>La conversation devint bientôt plus intime. La
+dame sèche apprit à Brancas étonné qu'elle s'appelait
+Mme Bonsergent, que Mlle Claudie était l'amie
+de pension de Mlle Rita, et qu'elles venaient de visiter
+un oncle à succession qui habitait Orléans.</p>
+
+<p>Enfin, l'on atteignit le relais, et les voyageurs fatigués
+et à demi gelés purent s'asseoir et se reposer
+au coin d'un bon feu. Le reste du voyage se fit sans
+accident, et une nouvelle diligence, chargée des
+bagages de l'ancienne qu'on retrouva en fort mauvais
+état au fond du précipice, déposa Brancas à la
+porte de son ami Ripainsel. Au moment de quitter
+les dames, il demanda poliment à Mme Bonsergent
+la permission de se présenter chez elle et de lui porter
+le bracelet que Mlle Rita envoyait à son amie. La
+permission fut accordée avec empressement, et le
+Parisien entra gaiement dans la maison de son hôte.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Celui-ci l'attendait sur le seuil et lui ouvrit les
+bras avec effusion. C'était un grand et gros garçon
+de magnifique encolure, fort comme le Grand Turc
+en personne, cavalier achevé, fantassin médiocre,
+enragé chasseur, ami de bonne chère et des festins,
+bien portant, content de vivre, riche et, partant,
+recherché des filles à marier, mais inclinant par
+goût vers les cuisinières, dont la conquête est plus
+facile et moins embarrassante.</p>
+
+<p>Après les premiers embrassements:</p>
+
+<p>«Avant tout, dit-il, il est tard, allons souper;
+nous causerons d'affaires après boire, c'est la bonne
+manière.»</p>
+
+<p>La maison d'Athanase Ripainsel, vaste, antique,
+ornée de deux tourelles et d'un parc immense,
+méritait le nom de château. Elle fut construite vers
+1512, par un compagnon d'armes de Bayard et de
+La Palisse, demi-héros, demi-sacripant, qui avait
+fait de bonnes affaires dans les guerres d'Italie.
+Riche du pillage de Brescia, il fit dessécher, à
+grands renforts d'argent, d'immenses marais, et fit
+ériger ses domaines en baronnie. Le père d'Athanase,
+associé de son frère dans les fournitures des
+armées impériales, acheta la plus grande partie de
+ce domaine et le château acquis à la nation par la
+fuite du propriétaire, qui fut tué en 1795 dans les
+rangs de l'armée de Condé. Le vieux Ripainsel, qui
+visait au solide, vendit les grilles de bronze doré
+qui remplaçaient les vieux remparts et défendaient,
+depuis 1750, l'entrée de la grande cour du château.
+Les oies, les canards et les poules prirent possession
+de la pelouse, et les vieux bahuts indestructibles du
+seizième siècle, qui n'étaient pas encore à la mode
+à Paris, furent le seul ornement de cette antique
+demeure.</p>
+
+<p>Athanase et le Parisien s'assirent seuls devant
+une table somptueusement servie. La province, où
+tout abonde et à bon marché, entend mieux la vie
+confortable que Paris, où tout est sacrifié à la
+mode et à l'apparence. Après souper, lorsque les
+deux convives, pleins de cette voluptueuse satisfaction
+que donne la conscience du devoir accompli et
+de l'appétit satisfait, eurent allumé des cigares et
+mis les coudes sur la table, Ripainsel expliqua son
+affaire. L'avocat l'écouta attentivement, fit quelques
+questions, prit des notes, et conclut, au bout d'une
+demi-heure, en disant:</p>
+
+<p>«Ton affaire est sûre. Nous prouverons la captation,
+et nous reprendrons les deux millions. Parlons
+maintenant d'autre chose. Connais-tu Mlle Claudie
+Bonsergent?</p>
+
+<p>&mdash;La fille du major Coupe-en-Deux? Parbleu! si
+je la connais? c'est la merveille de Vieilleville; une
+jolie fille, noire de cheveux, blanche de peau,
+droite, gracieuse, un peu maigre, fort spirituelle,
+élégante au suprême degré, qui lit des romans et
+qui rêve, dit-on, d'en être l'héroïne; en un mot,
+la digne héritière de la rêveuse et sensible Élodie.
+Mais toi-même, où l'as-tu rencontrée?»</p>
+
+<p>Brancas raconta les malheurs de ses compagnons
+de voyage.</p>
+
+<p>«D'où vient ce nom de major Coupe-en-Deux?
+dit-il en terminant.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais trop. Le vieux major, qui a fait
+depuis Austerlitz toutes les guerres de Napoléon,
+était, dit-on, l'une des premières lames de l'armée.
+Il ne se donnait pas un coup de sabre au régiment
+où il ne fût juge, acteur ou témoin. C'était la manie
+de ce brave homme, aujourd'hui pacifique et doux
+comme un marguillier de paroisse. Ses camarades
+disent qu'à l'espadon il était sans pareil et citent
+des bras enlevés, des jambes coupées, des têtes
+fendues jusqu'à l'épaule comme au temps des paladins.
+Ce vieux-là et le colonel Audinet, surnommé
+Malaga, ont brisé plus de cervelles autrichiennes,
+turques, russes, anglaises, espagnoles, qu'il n'y a
+de jours dans l'année.</p>
+
+<p>&mdash;Le récit de leurs campagnes doit être amusant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pendant une heure. Ces vieux braves ont
+vu toute l'Europe sans s'étonner, mais aussi sans
+y rien comprendre. Le colonel Audinet peut te
+dire, à un centime près, ce que coûtent les tables
+d'hôte de Madrid, de Badajoz, d'Oporto, de Vienne,
+de Berlin et du Caire, où se mangent les meilleurs
+melons, où se vend le vin le moins cher; mais là
+s'arrête sa science. C'est un spectacle curieux que
+de les entendre discuter les mérites comparés de
+l'infanterie et de la cavalerie. Chacun d'eux tient
+que son arme a décidé de tout dans toutes les
+batailles. Quant à l'artillerie et au génie, tu devines
+que ce sont les goujats de l'armée... Quel intérêt
+peux-tu prendre à ces braves gens?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! aucun, dit Brancas d'un air détaché. Que
+ferais-je d'un vieux soudard, de sa fille qui est jolie,
+c'est vrai, mais qui n'a pas dit six paroles, et de sa
+femme pour qui <i>Valentine</i>, <i>Indiana</i>, <i>Jacques</i> et <i>Mauprat</i>
+sont les quatre Évangélistes?»</p>
+
+<p>Athanase prit un air mystérieux.</p>
+
+<p>«Écoute, dit-il, tu es mon ami et mon hôte, je
+dois te prévenir des piéges qu'on peut te tendre.
+Défie-toi d'Élodie.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'Élodie?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le petit nom de Mme Bonsergent, la
+femme la plus poétique et la plus insupportable
+de l'arrondissement. Élodie sera une effrayante
+belle-mère, si jamais elle devient belle-mère, et
+tout le monde en doute. Élodie est rêveuse, Élodie
+a des spasmes nerveux, Élodie a de l'esprit, de la
+bonté même et du dévouement pour ses amis; elle
+a de tout, excepté du bon sens. Je parie qu'elle t'a
+parlé poésie?</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as deviné.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! elle ne fait pas autre chose. La
+pauvre femme, qui peut-être avait l'étoffe d'une
+Sapho, mourra de désespoir en raccommodant les
+vieux habits du major Coupe-en-Deux. Que veux-tu?
+Sapho n'a jamais reprisé la tunique du beau
+Phaon; je ne sais qui faisait le ménage; peut-être
+en ce temps-là ne dînait-on pas. On vivait de pain
+et d'olives ou de raisins confits; mais le major
+Coupe-en-Deux n'entend pas de cette oreille-là. Le
+vieux brave aime à bien vivre, et s'il laisse en toute
+chose le ministère de l'intérieur à la sensible Élodie,
+c'est à la condition de bien dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ai-je à craindre d'Élodie?</p>
+
+<p>&mdash;D'elle seule, rien; de sa fille, tout. Claudie est
+d'autant plus dangereuse, qu'on trouverait difficilement
+une femme plus aimable à Vieilleville. C'est un
+mélange de grâce, de hauteur, de franchise et d'impertinence
+qui ne laisse indifférent aucun de ceux
+qui l'approchent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! tu t'es trahi, dit le Parisien. Ce portrait
+est d'un amoureux dédaigné.</p>
+
+<p>&mdash;Dédaigné, c'est possible, répliqua Ripainsel,
+car je crois que la petite personne se regarde comme
+très-supérieure au reste de l'univers, mais amoureux,
+oh! non. Athanase Ripainsel n'est pas homme
+à perdre son temps et à pousser d'inutiles soupirs.
+Grâce au ciel, ajouta-t-il en frisant sa moustache
+entre ses doigts, je n'en suis pas réduit à me morfondre
+aux pieds d'une coquette, et qui pis est, d'une
+fille sans dot.</p>
+
+<p>&mdash;Sans dot?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que deux cent mille francs, dont un
+tiers à peine comptant?</p>
+
+<p>&mdash;N'es-tu pas riche, toi? demanda, après un instant
+de silence, l'avocat à son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! un pauvre million, est-ce de quoi faire
+figure? Supposons trois enfants dans le ménage,
+c'est une moyenne raisonnable. Que je vive encore
+trente ou quarante ans, eux et ses enfants tireront
+la langue; il faudra retenir des places à l'hôpital.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ils travailleront. Est-ce une perspective
+si alarmante?</p>
+
+<p>&mdash;Travailler, travailler! tu parles de cela fort à
+l'aise. Quel travail peut-on faire, je te prie, quand
+on a été bercé dans un million? Plaider? ne plaide
+pas qui veut. Juger, ou demander en patois judiciaire
+la tête des gens? Veux-tu prendre en main la
+cause de la Providence, qui seule, en ce monde,
+distingue le juste de l'injuste? Ouvrir boutique,
+acheter, vendre, amorcer le public, ruiner ses concurrents,
+mentir, faire des prospectus, côtoyer cent
+fois le Code et se garder de ses précipices? J'aimerais
+autant greffer des roses, comme le major Coupe-en-Deux.</p>
+
+<p>&mdash;Le major est jardinier?</p>
+
+<p>&mdash;Jardinier passionné. Élodie lui permet les
+choux en faveur des tulipes, des camélias et des rhododendrons.</p>
+
+<p>&mdash;Et Claudie?</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit Ripainsel en riant, je vois l'effet de
+mes avertissements. Tu vas, comme les enfants, te
+brûler les doigts à la chandelle. À ton aise, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle folie! je la connais à peine.</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde d'apprendre trop tôt à la connaître.
+Si Élodie te guette, tu es un homme perdu. Tu
+ne connais pas la force d'attraction de la dame.</p>
+
+<p>&mdash;Va, je ne risque rien. Je serai marié dans trois
+mois.</p>
+
+<p>&mdash;À qui?</p>
+
+<p>&mdash;À la fille de M. Oliveira.</p>
+
+<p>&mdash;Le député de Vieilleville?</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même. Le connais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Si je le connais! Je suis le chef de l'opposition
+dans ce pays et son successeur désigné.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! nous sommes rivaux.</p>
+
+<p>&mdash;Rivaux! Tu veux être député à Vieilleville, toi
+qui peux être élu à Paris!</p>
+
+<p>&mdash;Paris est plus beau, mais Vieilleville est plus sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est ta raison principale pour épouser
+Mlle Oliveira?</p>
+
+<p>&mdash;Principale, non, mais c'est une des meilleures.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Rita! dit Athanase d'un air mélancolique.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu la connais? demanda Brancas
+étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Sacrifiée aux calculs du père Oliveira!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! sacrifiée?...</p>
+
+<p>&mdash;Immolée à l'ambition d'un avocat!</p>
+
+<p>&mdash;Immolée?</p>
+
+<p>&mdash;Brûlée comme Iphigénie sur le bûcher de l'amour
+filial?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! que veux-tu dire? et quelle preuve as-tu
+du sacrifice? Es-tu son confident?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! non.</p>
+
+<p>&mdash;Son ami?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Son père? son frère?</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai dansé avec elle chez le préfet.</p>
+
+<p>&mdash;Je respire.... Eh bien! me crois-tu à l'abri des
+regards de la belle Claudie!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut jurer de rien. Heureusement, là aussi,
+la place est prise.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a un amant?</p>
+
+<p>&mdash;Un amant? Non, mais un mari désigné.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle espèce d'homme est-ce!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! pour un homme à demi marié, tu es
+bien curieux, mon gaillard.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'influence de la province. Continue.</p>
+
+<p>&mdash;D'un cuistre à ce mari désigné la distance est
+petite. C'est le sieur Audinet, secrétaire général de
+la préfecture, fils aîné du colonel Malaga, menteur,
+rogue, insolent avec les faibles, pliant les épaules
+devant les forts, vil partout, auteur présumé de
+vingt lettres anonymes, collectionneur de soufflets
+qui tombent sur sa joue plus dru que grêle, homme
+d'esprit d'ailleurs (à ce que disent les dames, car
+pour moi je n'y connais rien), mais l'un des plus lâches
+coquins qui déshonorent ce pays.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle l'aime?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais elle le supporte, et l'épousera, je le
+crains.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! il ne se trouve personne pour faire
+concurrence à cet aimable garçon?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'en trouvera mille dès qu'elle sera mariée:
+mais on n'épouse pas une fille trop bien élevée, trop
+jolie, trop élégante, et de qui la toilette seule coûtera
+peut-être quinze cents francs par an; c'est-à-dire
+le revenu de la dot. C'est un diamant, mais la monture
+est trop chère. Les femmes sont devenues des
+objets de luxe comme les chevaux anglais. Elles
+jouent du piano comme Thalberg, elles chantent en
+montrant le blanc des yeux, elles se coiffent tous les
+jours <i>à l'instar de Paris</i>, elles récitent George Sand
+et cachent sous leur chevet les poésies d'Alfred de
+Musset; elles s'habillent à trois heures de l'après-midi
+pour faire des visites et médire du prochain.
+Où veux-tu qu'elles prennent le temps de faire le
+ménage? Aujourd'hui, le mariage est un casse-cou.
+Aussi, vois-tu comme il est passé de mode?</p>
+
+<p>&mdash;Pas trop. On se marie quelquefois à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! et à Vieilleville aussi; témoin Élodie.
+Mais Élodie s'est mariée à trente ans, et par quel
+heureux hasard! Le major Bonsergent, usé par
+quinze campagnes et par dix ans de vie de garnison,
+poli par le frottement comme un caillou de grand
+chemin, jauni, bruni, ridé, mais ferme encore sur les
+arçons et astiqué comme un fourniment les jours de
+parade, la vit à la messe, la demanda le soir en
+mariage et l'obtint sur-le-champ, l'heureux gaillard.
+Mais ce sont là des coups de fortune sur lesquels il
+est imprudent de compter. Ces vieux soldats de
+Napoléon sont d'une naïveté incomparable. Habitués
+à obéir sans raisonner, ils ont porté au logis cette
+habitude des camps, et les femmes en ont profité;
+elles ont mis sur leur dos tout le fardeau de la vie,
+et se sont occupées à soigner les poules, opération
+qui ne les fatigue pas beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es guère indulgent pour le sexe enchanteur!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon ami, de qui dit-on du mal si ce n'est
+de ceux qu'on aime?</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une maxime bien relâchée, dit Brancas.
+Bonsoir, je vais dormir.»</p>
+
+<p>Ripainsel le conduisit lui-même dans la chambre
+qui lui était destinée. Des fenêtres de cette chambre,
+située au second étage, à cinquante pieds du sol, on
+apercevait au loin par-dessus les arbres du parc qui
+descendait en pente rapide vers la rivière, les
+lumières des maisons de Vieilleville.</p>
+
+<p>«La ville, dit Athanase à son hôte, est à une lieue
+d'ici. Tu trouveras dans mes écuries un tilbury et
+deux chevaux, l'un de selle, et l'autre de voiture,
+dont je te prie d'user et abuser.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Il me reste encore trois chevaux pour moi seul.</p>
+
+<p>&mdash;Le neveu de Caïus-Gracchus est un grand
+seigneur,» dit en riant Brancas, qui s'endormit en
+rêvant de la belle Claudie.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>Vieilleville, que peu de voyageurs ont visitée, est
+l'ancienne capitale d'une des plus belles provinces
+de l'Ouest. Des rues étroites, tortueuses et sales, des
+magasins où l'acheteur ne voit goutte, une cathédrale
+assez laide, où l'on trouve le portrait de saint
+Prétextat, le galant chapelain de sainte Aldegonde,
+de vieilles églises moisies que les antiquaires gardent
+religieusement par amour de ce qui est malpropre
+et de ce qui encombre la voie publique,
+voilà les monuments qui recommandent Vieilleville à
+la curiosité des Anglais.</p>
+
+<p>La maison du major Bonsergent était située dans
+le faubourg au delà de la rivière, à quelques pas de
+l'octroi. Le major, amateur passionné de l'horticulture,
+l'avait fait bâtir lui-même à l'entrée d'un
+grand jardin, qui était, avec sa fille, son amour et
+sa joie. La façade, par une bizarrerie d'homme de
+goût, qui n'est pas rare en province, était tournée
+vers le jardin. Du reste, exposée au midi et revêtue
+des fleurs bleues de la clématite, du liseron aux
+fleurs campanulées où le jaune, le blanc et le bleu
+s'unissent dans une admirable harmonie, et des
+grappes rouges de la glycine écarlate, elle annonçait
+à tous les yeux la maison d'un vieux soldat de
+Napoléon, à qui le repos était devenu cher après
+tant de combats livrés et tant de courses inutiles de
+Cadix à Moscou.</p>
+
+<p>Un rez-de-chaussée, élevé d'une marche au-dessus
+du jardin, un premier étage et un grenier composaient
+toute la maison. Elle était partagée en deux
+parties égales par la porte d'entrée. À droite, on
+trouvait la cuisine, commode et spacieuse, avec une
+grande cheminée sous le manteau de laquelle on
+pouvait se réunir en hiver et causer gaiement à la
+lueur du foyer; plus loin, la salle à manger, lambrissée
+de bois de chêne et garnie d'immenses armoires.
+À gauche étaient le salon et la chambre à
+coucher du vieux Bonsergent. Au-dessus, les deux
+chambres de la belle Claudie et de sa mère. Partout,
+à profusion, entraient l'air et le soleil.</p>
+
+<p>Dis-moi où tu loges, je te dirai qui tu es. Cette
+maison, unique à Vieilleville et reluisant d'une propreté
+hollandaise, était le fruit des méditations
+réunies du major et de sa femme que tout le monde
+appelait la rêveuse Élodie. Mme Bonsergent, avant
+son mariage, avait ébauché bien des romans sans
+en terminer aucun. À la fin de l'Empire, les maris
+étaient rares, et les guerres du grand Napoléon
+avaient si fort éclairci les rangs des hommes nubiles
+qu'un mari bien portant, bien constitué, ni trop gras,
+ni trop maigre, ni trop grand, ni trop petit, ni trop
+froid, ni trop jaloux, ne s'obtenait qu'au poids de
+l'or. Élodie, trop enorgueillie de son génie et de sa
+beauté pour comprendre ce simple calcul de statistique,
+se trouva, vers 1825, comme la fille dont
+parle La Fontaine, fort aise et fort contente d'épouser....
+le major Bonsergent. En huit jours, l'affaire
+fut bâclée et le major s'aperçut, un peu tard,
+que la poésie est le plus dangereux de tous les
+ingrédients qui entrent dans la composition d'un
+ménage.</p>
+
+<p>Ce n'est pas que le brave homme eût à se plaindre
+de la fidélité de sa femme. Non, grâce au ciel,
+Élodie, sans être exempte de coquetterie, n'eut
+jamais d'amant. Fût-ce piété, mépris du sexe masculin,
+crainte du redoutable major dont la réputation
+de sabreur effrayait les plus braves, ou ces
+trois motifs ensemble, Bonsergent évita le triste
+sort dont le menaçaient les aspirations poétiques
+de sa femme.</p>
+
+<p>Mais de quelles angoisses paya-t-il cette fidélité?
+Avec l'âge, l'imagination ardente et rêveuse de la
+belle Élodie tournait à l'aigre, comme le lait trop
+longtemps conservé; son caractère impérieux et
+violent ne supportait plus aucune résistance, et les
+discours les plus étranges retentissaient du matin
+au soir dans la maison du major. Celui-ci, toujours
+impassible et calme dans la tempête, haussait les
+épaules, allumait sa pipe et cherchait un asile au
+jardin.</p>
+
+<p>Ce sang-froid du vétéran accoutumé au bruit du
+canon et au sifflement de la mitraille exaspérait la
+nerveuse Élodie. Pourquoi ne pas l'avouer? Le
+major n'avait rien d'idéal. Il ne soupçonnait même
+pas la vraie cause des colères toujours renaissantes
+de sa femme. Philosophe patient, endurci au malheur
+par les secousses de la guerre des guérillas d'Espagne,
+toujours sur ses gardes et prêt à tous les
+périls, mais positif et sage, préoccupé de la réalité
+présente et non des rêveries féminines, il excitait,
+sans se douter de rien, l'indignation de Mme Bonsergent.
+Cet enfant du dix-huitième siècle, qui avait
+sabré sans relâche de 1798 à 1815, ne se doutait pas
+des ravages que la lecture de Byron et de Chateaubriand
+avait faits dans l'âme de sa femme. Il n'avait
+jamais lu <i>René</i> ni le <i>Corsaire</i>, et s'il les avait lus, il
+n'aurait rien compris à ces tourments imaginaires.
+Il considérait la <i>Henriade</i> comme le plus beau des
+poëmes épiques et le plus durable monument de la
+langue française; il déclamait avec complaisance
+ces beaux vers:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Je chante ce héros qui régna sur la France</p>
+<p>Et par droit de conquête et par droit de naissance.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et le reste. La <i>Henriade</i> et les tragédies de Racine
+et de Corneille étaient pour lui le sommet de toute
+littérature et de toute poésie. En vérité, je vous le
+dis, ce Français de la vieille roche était un homme
+de sens. Qu'avons-nous gagné à épeler Shakespeare
+et Goethe, ces fils d'une race étrangère? Sommes-nous
+bien sûrs d'entendre <i>Hamlet</i> et de déchiffrer
+<i>Faust</i> ou <i>Wilhelm Meister</i>? De bonne foi, est-il un
+Français qui puisse se flatter de pénétrer ces imaginations
+germaniques?</p>
+
+<p>Au reste, on se tromperait si l'on croyait que le
+major Bonsergent fût inquiet des rêveries poétiques
+de sa femme. Le vieux guerrier n'était pas de cette
+race héroïque et naïve qui, sans savoir pourquoi,
+emboîta le pas derrière Napoléon depuis Iéna jusqu'à
+Waterloo. Sous le voile d'une tendresse conjugale
+qui avait passé en proverbe à Vieilleville, il
+cachait cet égoïsme savant, délié, poli, délicat, bienveillant,
+circonspect qui est la plus utile de toutes
+les vertus sociales. Attentif à ne blesser personne,
+parce que la vue d'un visage attristé aurait troublé
+sa douce quiétude, plus attentif encore à n'écouter
+jamais les discours de ses voisins, il feignait de
+croire à l'amitié de tout le monde, et passait pour
+un bon homme simple et doux qu'on se fût fait
+scrupule de tromper. De plus, sa fermeté connue
+inspirait le respect, et sa réserve éloignait la familiarité.
+Habile à gouverner sa fortune aussi bien qu'à
+en user, il jouissait de la considération que la province
+accorde si volontiers aux gens qui n'ont
+besoin de personne. Son ami le plus intime était le
+colonel Audinet, surnommé <i>Malaga</i>, du pays où il
+avait fait sa fortune.</p>
+
+<p>Le colonel Audinet était un grand diable osseux,
+sec, dont la face triangulaire, pourvue de deux yeux
+gris, brillants et durs, enfoncés sous d'épais et noirs
+sourcils, effrayait tous ses compatriotes. Les moines
+espagnols pris les armes à la main et fusillés étaient
+le moindre de ses exploits. Après tout, c'étaient des
+ennemis et des ennemis féroces; mais le colonel ne
+revint pas les mains vides de ce pays de l'or. Les
+bons habitants de Vieilleville qui l'avaient vu, tout
+enfant, rôder pieds nus dans la rue de <i>la Queue-des-Vaches</i>
+furent émerveillés de le revoir, après vingt
+ans de combats, acheter, comme le lieutenant de la
+<i>Dame-Blanche</i>, un château et une terre de huit cent
+mille francs sur ses économies. Encore vit-on bientôt
+qu'il n'avait pas vidé son sac. Il prêtait sans façon
+à quinze ou vingt pour cent, sur bonne hypothèque.
+Terrible aux Français comme à l'ennemi, il conduisait
+ses huissiers à la bataille et expropriait impitoyablement
+ses débiteurs. Un de ces malheureux, cruellement
+poursuivi, mit le feu à l'un de ses bois. Le
+colonel, prévenu à temps, l'éteignit seul avec ses
+domestiques. Pas un habitant de Vieilleville n'avait
+voulu lui porter secours, quoique le bois fût voisin
+de la ville. Le colonel, sans s'émouvoir ni daigner
+demander justice aux magistrats, se mit lui-même
+à la recherche de l'incendiaire, le joignit et le bâtonna
+de telle sorte que le pauvre homme mourut
+à l'hôpital deux jours après. L'affaire n'eut pas de
+suites, et ce terrible châtiment fit trembler tous les
+ennemis du vieux <i>Malaga</i>.</p>
+
+<p>Ces deux hommes, si différents l'un de l'autre,
+dont la fraternité d'armes expliquait seule l'intimité,
+se promenaient côte à côte dans le jardin du major.</p>
+
+<p>«Eh bien! dit le colonel, quand ferons-nous ce
+mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Quel mariage? répondit Bonsergent.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! celui de nos enfants. L'as-tu oublié?</p>
+
+<p>&mdash;Claudie est si jeune!</p>
+
+<p>&mdash;Elle est grande comme père et mère!»</p>
+
+<p>Le major, sans répliquer, tira de sa poche une
+petite serpe et se mit à tailler un églantier.</p>
+
+<p>«Voyons, reprit le colonel, laisse là ta serpe et
+réponds-moi. J'ai huit enfants, chacun desquels
+recevra cent mille francs le jour de son mariage.
+Mon fils Audinet est secrétaire général de préfecture.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu ceci? interrompit le major.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! c'est un bourgeon. Après?</p>
+
+<p>&mdash;Un bourgeon! c'est bientôt dit; mais quel bourgeon?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en sais-je?»</p>
+
+<p>Bonsergent éleva le bourgeon à la hauteur de ses
+yeux, le tourna et le retourna, le contempla quelque
+temps avec amour, et se penchant vers le colonel:</p>
+
+<p>«C'est le <i>géant des batailles</i>! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tant mieux.... Il sera préfet avant deux
+ans.</p>
+
+<p>&mdash;Qui? le <i>géant des batailles</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, mon fils Audinet!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est un garçon d'avenir, et je ne suis pas
+inquiet de son avancement.... Où diable vais-je le
+placer?</p>
+
+<p>&mdash;Audinet?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! tu ne parles que de ton Audinet. Je te
+parle de mon <i>géant des batailles</i>. Tiens, voici la rose
+jaune à fleurs doubles d'un vermeil orangé à l'intérieur,
+<i>rosa sulphurea</i>, n'est-ce pas joli? Mais ce
+jaune ferait tort au rouge écarlate de mon beau
+géant. Ah! vois-tu ma <i>pimprenelle à fleurs de ciste?</i>
+Ses larges fleurs blanches feront valoir le <i>géant</i>....
+Tu hausses les épaules? Ignorant! Comme si ma
+<i>pimprenelle</i> ne valait pas toutes les préfectures de
+France! Voyons, tu disais que ton Audinet sera préfet
+dans deux ans?</p>
+
+<p>&mdash;Préfet ou député.</p>
+
+<p>&mdash;Député! voilà qui va bien. Dans quel arrondissement,
+je te prie?</p>
+
+<p>&mdash;À Vieilleville.</p>
+
+<p>&mdash;De mieux en mieux. Tu lui donnes ta voix, je
+pense?</p>
+
+<p>&mdash;Parlons sérieusement, dit le colonel. Audinet
+devait avoir cent mille francs le jour de son mariage
+avec Claudie; mais en ta faveur et pour qu'il soit
+député, je doublerai la dose; cela te convient-il?</p>
+
+<p>&mdash;Vrai? tu feras cette belle action, mon vieux
+Malaga? Eh bien! tu vaux mieux que ta réputation,
+et mieux que ton fils. Cela te fâche. Eh! mon ami,
+depuis soixante ans que nous avons ensemble roulé
+à travers le monde, nous devons nous connaître à
+fond, et nous pouvons parler franchement.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons. Que lui reproches-tu? Il n'est pas prodigue.</p>
+
+<p>&mdash;Pas assez. J'aimerais mieux qu'il jetât l'argent
+par les fenêtres.</p>
+
+<p>&mdash;Un argent si durement gagné!</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien! Tu as eu assez de peine à desceller
+cette sainte Vierge en or massif dans la chapelle
+des dominicains de Malaga! Dieu! qu'elle était
+lourde! Deux hommes avaient peine à la soulever.
+T'en souviens-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Bonsergent! dit le colonel d'un ton sévère.</p>
+
+<p>&mdash;Que crains-tu? Personne n'écoute. Et ce martyr
+de Velasquez dont le gouvernement t'offrit vingt
+mille francs l'an dernier, que de peine t'a coûté
+l'emballage!</p>
+
+<p>&mdash;On me l'a vendu, tu le sais bien.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! puisque j'assistais à la vente. Je ris
+encore de la drôle de mine que faisait le prieur des
+Franciscains quand, le pistolet sur la gorge, tu lui
+fis signer l'acte de vente et lui jetas généreusement
+une piastre. Mais, comme dit Sancho, à tout péché
+miséricorde. Si tu donnes deux cents mille francs
+comptants à Audinet, la prescription est acquise, et
+je te donne Claudie en toute propriété, son consentement
+réservé, bien entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Et cent mille francs!</p>
+
+<p>&mdash;Va pour cent mille francs, bien que cela me
+gêne un peu, car je ne suis pas un Crésus comme
+toi. Les saints et la Vierge n'ont rien fait pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Encore! dit Malaga avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours, mon vieux. À quoi sert l'amitié, si ce
+n'est à nous permettre d'être francs avec sécurité?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! l'affaire est bâclée, dit le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Bâclée, c'est le mot, comme la Charte de 1830
+et la royauté citoyenne.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tout va bien. Il ne s'agit plus que de
+démolir Oliveira.</p>
+
+<p>&mdash;C'est difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Pas trop. Oliveira fait l'homme d'esprit, le
+frondeur, l'indépendant; il est à demi brouillé avec
+le préfet dont il croit n'avoir plus besoin. Mon Audinet,
+qui a la souplesse du serpent et l'astuce du
+chat-tigre, va les brouiller tout à fait. Ce sera l'affaire
+d'un quart d'heure. Tous les gens riches et
+bien pensants vont dîner chez le préfet; les vieux
+de la vieille ne connaissent que toi; les pères de
+famille qui veulent pousser leurs fils dans la magistrature,
+ou dans l'enregistrement, ou dans les aides
+et gabelles, qu'on appelle aujourd'hui, par politesse,
+impôts indirects (comme s'il y avait quelque chose
+d'indirect en matière d'impôts), tout ce monde fait
+bien au moins cent quatre-vingts citoyens éclairés,
+patriotes, vertueux et délicats qui aiment à tremper
+leur cuiller dans la marmite du budget. Cent quatre-vingts
+électeurs sur trois cents, c'est une belle
+majorité, et je connais bien des gens qui s'en accommoderaient
+assez.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! j'accorde qu'Audinet sera nommé. Trois
+cent mille francs, ce n'est pas de quoi faire figure à
+Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Bien répliqué. Et ses appointements de conseiller
+d'État les comptes-tu pour rien?</p>
+
+<p>&mdash;Conseiller d'État! que ne t'expliquais-tu? <i>Manibus
+et pedibus descendo in sententiam tuam</i>, comme
+disait après boire notre défunt curé.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes, conseiller d'État! Qui l'en empêcherait?</p>
+
+<p>&mdash;Pas moi, à coup sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Audinet est homme d'esprit. Il sait le métier,
+il connaît les affaires, il a de l'aplomb, de l'audace,
+une légitime confiance dans ses forces, et il n'est
+attaché qu'à sa propre fortune. Avec tant de belles
+qualités s'il ne réussit pas, qui donc réussira? Va,
+nous le verrons ministre.</p>
+
+<p>&mdash;Que le ciel t'entende! dit Bonsergent. Voici
+ma Claudie. Bonjour, Claudie.»</p>
+
+<p>La belle Claudie entrait en ce moment dans le
+jardin. Si j'étais né poëte (et plût aux dieux immortels
+qu'ils m'eussent fait ce don divin de la poésie!)
+j'aurais essayé de peindre cette beauté admirable où
+la nature et l'art avaient réuni toutes leurs grâces.
+Fi de la beauté grecque et de la fameuse Hélène,
+épouse incomprise du roi Ménélas! fi du masque
+indifférent et froid de la Vénus de Milo! Claudie
+était mille fois plus belle. Son front, ses yeux, sa
+bouche et son sourire étaient ce que les dieux ont
+fait de plus exquis. Ses cheveux noirs, fins et soyeux,
+naturellement bouclés, retombaient librement sur
+ses épaules soulevés par le plus léger souffle du
+vent. Ses yeux avaient la douceur, la force et la sérénité;
+ses épaules, un peu maigres encore, étaient
+légèrement arrondies, et son corps, délicatement
+sculpté, mais non pas frêle, offrait toutes les sinuosités
+qu'on admire dans les jolies statuettes de Pradier.</p>
+
+<p>Être belle, c'est tout et ce n'est rien. C'est la
+puissance invincible, c'est la gloire, c'est le génie;
+mais il faut savoir manier cette arme dangereuse. Un
+proverbe inventé par les laides qui font la majorité
+du beau sexe, veut que les belles n'aient pas d'esprit.
+Pourquoi donc, s'il vous plaît? la nature est-elle si
+avare de ses dons? Claudie avait de l'esprit je vous
+le garantis, et du plus délicat, et du plus cultivé, un
+esprit gracieux, attrayant, plein de charmes, un
+esprit d'une forme toute divine et qui n'avait d'autre
+défaut qu'une fierté sans égale, que la jeune fille ne
+prenait aucun soin de dissimuler. Elle se laissait
+adorer et jetait à peine un regard distrait sur les
+fidèles prosternés dans le temple. Combien d'autres
+ont le même orgueil sans avoir la même excuse!</p>
+
+<p>La province, qui vaut bien Paris, n'est cependant
+pas tout à fait parfaite. Entre voisins, les relations
+sont souvent <i>très-tendues</i>, pour parler comme messieurs
+les diplomates, qui connaissent mieux, je
+l'espère, le droit des gens que la langue française.
+Certes, le merle blanc est un animal extraordinaire
+et rarement entrevu; mais un groupe de dix ou
+douze personnes qui se voient avec plaisir, qui causent
+sans se quereller, qui discutent sans se battre,
+qui ne disent pas de mal des absents, qui n'échangent,
+suivant les traditions de l'ancienne et noble
+politesse française, que des paroles amies ou courtoises,
+ou instructives, ou gaies, qui ont de la bienveillance
+pour le prochain et qui ne calomnient pas
+l'ennemi, ce groupe, j'ose le dire et ne crains que de
+répéter une vérité trop connue, est tout à fait introuvable.
+Ce n'est pas la faute des provinciaux qui ne
+sont à coup sûr, ni plus bêtes ni plus méchants que
+les Parisiens; c'est la faute du divin Jupiter, qui n'a
+pas pris soin d'ajuster les angles saillants des uns
+aux angles rentrants des autres, et qui leur a ménagé
+trop d'occasions de se choquer réciproquement. On
+se laisse volontiers coudoyer par un passant qu'on
+ne reverra jamais; mais si le passant revient chaque
+jour, s'il prend plaisir à vous heurter, si sa fenêtre
+a vue sur votre jardin, si sa femme étend son linge
+sur votre haie, si ses enfants montent sur vos pruniers
+et mangent vos meilleures prunes, si ses poules
+viennent becqueter votre salade et son chien
+vous mordre aux jambes, il est clair qu'au bout d'un
+mois vous penserez au moyen de l'égorger secrètement
+et de vous faire un tambour de sa peau. De là,
+ces haines immortelles qui s'éteignent parfois de la
+même manière que celle de Montague et de Capulet,
+mais avec un dénoûment plus heureux. La coupe empoisonnée
+tombe encore pleine des mains de Juliette,
+et Roméo remet à temps l'épée dans le fourreau.</p>
+
+<p>Est-il besoin de dire après ce préambule que
+Mlle Claudie Bonsergent était la personne la plus
+brillante, la plus enviée et la plus détestée de Vieilleville!
+Sa beauté excitait la jalousie des femmes,
+et son orgueil offensait le sexe barbu, qui n'aime pas
+qu'on dédaigne de lui plaire. Elle entrait au bal
+indifférente et superbe, recevant tous les hommages
+sans en désirer aucun. À l'église, où de temps immémorial
+se réunit la <i>bonne société</i> de Vieilleville, tous
+les yeux étaient tournés sur elle. Ses chapeaux, qui
+venaient de Paris, avaient je ne sais quoi de victorieux
+et d'imprévu, que tout le monde se hâtait
+d'imiter. On copiait ses airs de tête, mais vainement.
+Elle gardait le secret de sa beauté.</p>
+
+<p>Telle était la fille unique et l'héritière présomptive
+du vieux Bonsergent. Elle entra dans le jardin
+du pas léger de la belle Camille, dont les pieds ne
+courbaient même pas la tige des blés, donna son
+front à baiser au major et tendit gracieusement la
+main au colonel qui la baisa avec la galanterie des
+marquis du siècle dernier.</p>
+
+<p>«Plus belle que l'Aurore! dit le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doutais, répondit-elle en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien dormi, ma chère Claudie, reprit
+Malaga, car vous avez ce matin le plus beau teint
+du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. J'ai fait des rêves d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Des rêves d'or! Contez-nous cela, je vous
+prie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est bien simple, et mon imagination n'a
+pas fait grand effort pour trouver ces belles choses.
+Figurez-vous que je me promenais dans une magnifique
+forêt, tout à fait semblable à la forêt de Saint-Germain.
+Le soleil traversait à grand'peine les feuilles
+des arbres et éclairait ma route. J'étais seule, et
+je voyais au loin la vallée de la Seine et le dôme du
+Panthéon.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je tremble, dit le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez raison. Tout à coup un loup
+affamé sort du fond de la forêt et s'élance pour me
+dévorer. Je prends la fuite. Ô terreur! mes pieds
+sont cloués au sol...</p>
+
+<p>&mdash;Je frémis, dit Malaga. Achevez. Vous me faites
+mourir de frayeur...</p>
+
+<p>&mdash;Le loup arrivait au grand trot, les yeux étincelants,
+la gueule béante. Déjà je faisais une dernière
+prière et je me recommandais à Dieu. Heureusement...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! votre histoire est finie? Continuez
+donc, je vous prie. Heureusement...</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher colonel, dit Claudie, le déjeuner est
+servi, et ma mère me charge de vous inviter. Vous
+apprendrez le reste au dessert.»</p>
+
+<p>Là-dessus, elle fit la révérence et rentra dans la
+maison.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit le colonel, je donnerais de bon
+coeur mes huit enfants pour une fille de ce caractère.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! répliqua Bonsergent, tu n'es pas
+dégoûté, camarade.</p>
+
+<p>&mdash;Mitraille, enfer et catapulte! Audinet n'est pas
+malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, dit Bonsergent, que je ne me mêle de
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Que dit ta femme de nos projets!</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme! Oh, je sais bien ce qu'elle dit,
+mais pour ce qu'elle pense, si tu es curieux de l'apprendre,
+va le lui demander toi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! et que dit-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Que ce parti est très convenable, qu'il resserrera
+l'union des deux familles, qu'Audinet a beaucoup
+d'esprit, qu'il ira loin, mais qu'il n'entend rien
+à l'idéal, et qu'il a, sur le rôle d'un mari dans son
+ménage, des théories déplorables.</p>
+
+<p>&mdash;Total?</p>
+
+<p>&mdash;Sa fille est bien jeune. Elle ne veut pas s'en
+séparer. Elle est d'avis qu'on attende, etc., etc.</p>
+
+<p>&mdash;Sait-elle, reprit le colonel, qu'Audinet aura
+deux cent mille francs le jour de son mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dis-le lui. Cette nouvelle lèvera, je
+crois, bien des scrupules.</p>
+
+<p>&mdash;Tu parles comme un livre. Allons déjeuner.»</p>
+
+<p>Mme Bonsergent reçut le colonel avec la cordialité
+d'un vieil ami. On se mit à table, et, vers le milieu
+du déjeuner, les convives dont la faim était à demi
+calmée, commencèrent une conversation suivie.</p>
+
+<p>«Vous avez fait un bon voyage? dit le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bon, répondit Mme Bonsergent, puisque,
+la diligence ayant roulé dans un précipice, nous
+n'avons perdu qu'un ou deux flacons d'eau de Cologne.»</p>
+
+<p>En même temps elle raconta tous les détails de
+l'accident.</p>
+
+<p>«Par bonheur, ajouta-t-elle, un Parisien se trouvait
+là, sans qui nous aurions eu peine à nous tirer
+d'affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous ce Parisien? demanda le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un avocat, répondit Claudie, qui vient à
+Vieilleville pour plaider la cause de M. Athanase
+Ripainsel. C'est l'ami de mon amie Rita.</p>
+
+<p>&mdash;Il doit venir nous voir aujourd'hui, ajouta
+Mme Bonsergent.</p>
+
+<p>&mdash;Sous quel prétexte? demanda le major.</p>
+
+<p>&mdash;Rita, dit la jeune fille en rougissant, l'a chargé
+de m'apporter un bracelet de Froment-Meurice, dont
+elle me fait présent.»</p>
+
+<p>Les deux vieillards se regardèrent.</p>
+
+<p>«Ce doit être un beau parleur, dit le colonel, un
+de ces idéologues qui ont perdu la France avant et
+après Napoléon.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Bonsergent, Napoléon est mort et
+nous ne nous en portons que mieux. Buvons à la
+santé des vivants et ne méprisons personne. La
+France est faite pour parler et pour sabrer, alternativement.
+Quand elle sabre, elle se tait; quand elle
+parle, elle met son sabre au clou. C'est toute l'histoire
+de France. Eh bien, le tour des avocats est à la
+fin venu.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien, dit le colonel, mais voilà trente ans
+qu'ils parlent; sacrebleu! la luette doit leur faire mal.</p>
+
+<p>&mdash;Prends patience, dit Bonsergent, le tour des
+autres ne peut pas tarder beaucoup. Je vois en Algérie
+des gaillards qui s'escriment de la belle façon et
+qui découpent très-proprement les enfants du Prophète.
+Laisse-les prendre Abd-el-Kader, et tu verras
+de quel air ils vont rentrer en France, et comme ils
+sauront se faire place. Souviens-toi du mot de Bugeaud:
+<i>Le futur maître de la France fume en ce moment
+sa pipe dans quelque bivouac de l'Atlas</i>.»</p>
+
+<p>On versa le café.</p>
+
+<p>«Comment s'appelle ton avocat, Claudie? demanda
+le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Mon avocat, qui est à vous autant qu'à moi,
+répondit la jeune fille, est M. Brancas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce fameux Brancas qui a plaidé l'autre
+jour pour un petit coquin qui avait égorgé son
+père?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne lui en fais pas mon compliment. Faire
+acquitter ce scélérat, quand tout le condamnait!
+Voilà un vilain tour de force.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en sais-tu? dit le major. Qui te dit que ce
+malheureux n'avait pas été exaspéré jusqu'à la folie
+par de longues souffrances? On coupe le cou aux
+parricides, c'est fort bien; mais que fait-on aux parents
+qui égorgent leurs enfants ou qui les séquestrent?
+Presque rien. Le jury est plein d'indulgence
+pour eux.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! ne vas-tu pas démolir l'autorité paternelle
+déjà si ébréchée? dit Malaga.</p>
+
+<p>&mdash;L'autorité paternelle n'est pas un droit, c'est un
+devoir. Les parents sont la propriété des enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! papa, s'écria Claudie en battant des
+mains, voilà qui est bien dit, et je suis bien fâchée
+que tu n'aies pas rédigé le Code.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, petit serpent, dit le major; on ne te
+demande pas ton avis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je l'offre, papa, et je veux que tu l'entendes.
+Et pour commencer, puisque tu es ma propriété,
+je ne veux pas qu'on détériore mon bien. Prends-moi
+cette calotte de velours pour te garantir du vent
+frais du soir, et allons au jardin. Venez-vous, colonel?»</p>
+
+<p>Les deux anciens soldats obéirent.</p>
+
+<p>«À propos, dit Malaga, raconte-nous donc la fin
+de ton rêve.</p>
+
+<p>&mdash;Où en étais-je?</p>
+
+<p>&mdash;Au loup qui allait te dévorer. Heureusement....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! un guerrier plus beau que le jour
+est venu l'épée en main, et, comme un vrai Saint-Georges,
+il a jeté le loup par terre d'un coup de
+pointe.</p>
+
+<p>&mdash;Après quoi l'on vous a menés tous deux à l'autel?
+dit le colonel en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, comment le savez-vous? demanda Claudie.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! depuis Ève les jeunes filles ne rêvent
+pas d'autre chose.»</p>
+
+<p>En ce moment, on annonça Brancas.</p>
+
+<p>Le Parisien était en grande tenue. Dès le matin
+il avait fait une course à cheval dans les bois de son
+hôte et pris langue dans le pays. Comme tous les
+gens que leur métier condamne à vivre entre quatre
+murs, il n'aspirait qu'au grand air. Un secret sentiment,
+voisin de l'amour et à coup sûr fort éloigné
+de l'indifférence, le poussait à s'acquitter au plus
+vite de sa commission et à rendre visite à la famille
+Bonsergent. Ripainsel, qui devina l'impatience de
+l'avocat, se plut à l'exciter par toutes sortes de lenteurs
+calculées; enfin il fallut le laisser partir.</p>
+
+<p>«Va où les destins t'appellent,» dit-il en riant.</p>
+
+<p>Brancas ne se le fit pas dire deux fois. Il sella et
+brida lui-même son cheval, et partit au galop. Vingt
+minutes après, il descendait devant la maison du major
+Bonsergent, et attachait la bride de son cheval à
+l'anneau de fer qui, de temps immémorial, est scellé
+dans le mur des maisons confortables de province.</p>
+
+<p>Il s'avança vers Mme Bonsergent, la salua avec
+une politesse exquise et chercha des yeux Claudie
+qui s'était hâtée de monter dans sa chambre et de
+donner un dernier coup d'oeil à son miroir. Élodie
+présenta le jeune homme à son mari et au colonel
+Malaga. Le major le reçut avec un sourire et une
+poignée de main, et Malaga s'inclina avec une certaine
+roideur que le Parisien feignit de ne pas apercevoir.
+On s'assit au fond du jardin dans un kiosque
+aux verres coloriés qui était en été le salon de la
+famille Bonsergent.</p>
+
+<p>Après les premiers compliments:</p>
+
+<p>«Comment trouvez-vous notre pays? demanda
+Mme Bonsergent. Il n'a pas les grands aspects de la
+Suisse, ni les infinis de l'Océan, ni la beauté régulière
+des parcs de Saint-Cloud, de Saint-Germain et de
+Meudon. Notre nature, à nous, est une nature de
+province.»</p>
+
+<p>Brancas devina le danger. Tous les provinciaux
+feignent une modestie exagérée en parlant de leur
+province, et ils sont tous intérieurement de l'avis du
+Gascon, qui trouvait le Louvre semblable aux écuries
+de son père. Cette petite vanité dont on se
+moque est faite des mêmes sentiments que l'amour
+de la patrie que nous trouvons si beau chez les Grecs
+et chez les Romains. Vieilleville rit des barbares
+d'Angoulême, de Carpentras et de Lons-le-Saulnier,
+comme Athènes riait des barbares de Suze, d'Ecbatane
+et de Persépolis; et Paris, arbitre suprême du
+goût, entre Vieilleville et Lons-le-Saulnier, se moque
+de tous deux. Au fond, l'amour de la patrie n'est
+pas autre chose que l'amour de soi, agrandi et doublé
+de la haine du prochain.</p>
+
+<p>«Madame, répliqua modestement le Parisien,
+j'ai trop peu vu votre pays pour en parler, mais ce
+que j'en ai vu est admirable. Les glaciers de la
+Suisse sont faits pour les Anglais et les chamois; le
+Righi ressemble au Mont-Blanc, le Mont-Blanc au
+Mont-Genèvre, le Mont-Genèvre au Mont-Rosa, et
+tous ensemble n'ont rien de merveilleux. Ce sont
+d'énormes amas de rochers sans perspective, au bas
+desquels sont de profondes vallées que n'éclaire
+jamais le soleil; au-dessus de ces vallées et sur la
+pente de la montagne s'élèvent des sapins dont le
+feuillage sombre attriste les yeux et le coeur; de
+quelque côté qu'on se tourne, on ne voit que des
+objets effrayants ou tristes. Les poëtes sont convenus
+de trouver cela beau. Je le veux bien, ils s'y connaissent
+à coup sûr mieux que moi, mais cette convention
+est de date bien récente. Croyez-vous que le
+sage Homère se fût fort accommodé de la vallée
+de Chamounix, lui qui avait tant de peine à supporter
+la vue de l'Ida, six fois moins élevé au-dessus de
+la plaine que la butte Montmartre? Et le doux
+Virgile, à qui fait horreur l'Eridan, «roi des fleuves»
+parce qu'il dégrade quelquefois les murs des métairies
+de Mantoue? Et Fénelon, qui, pour tout paysage,
+se contente d'un bois d'orangers, d'un ruisseau qui
+coule dans une prairie, d'une petite île bordée de
+tilleuls, et d'une grotte d'où l'on découvre la mer?
+La grotte de Calypso n'est pas autre chose, et remarquez,
+je vous prie, que c'est la demeure d'une
+déesse; jugez si de simples mortels doivent se contenter
+à moins. Vous avez de l'eau, de l'herbe, des forêts
+et «des collines couvertes de pampre vert qui pend
+en festons.» Que pouvez-vous désirer de plus? Bien
+des gens ont fait le tour du monde et soufflé dans
+leurs doigts sur le sommet du Chimborazo, qui sont
+trop heureux aujourd'hui de s'asseoir paisiblement
+au coin du feu entre leur femme et leurs enfants, et
+d'entendre, le verre en main, l'âpre sifflement de la
+bise dans les serrures.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit la poétique Élodie, Chateaubriand
+avait-il tort de vanter les merveilles du Niagara, les
+forêts immenses, les savanes et le soleil à demi englouti
+dans les vagues de l'Atlantique? Byron n'est-il
+pas inspiré lorsqu'il chante la terre du myrte et
+du citronnier, ou le Mont-Blanc, ce «roi des montagnes?»</p>
+
+<p>&mdash;Ta, ta, ta! dit le major Bonsergent, ton Chateaubriand
+est un habile homme; mais, que le diable
+m'emporte si je vois goutte dans ses étonnantes
+histoires! Tantôt c'est une soeur qui prend son frère
+pour son cousin, et, pour expier son erreur, s'amuse
+à chanter <i>De profundis</i> pendant que ce frère qui, de
+son côté, n'a pas la cervelle bien saine, se promène,
+matin et soir, sur le bord de la mer retentissante,
+insensible à tous les rhumatismes et à toutes les
+pleurésies; tantôt c'est une aimable sauvagesse qui
+court le guilledou dans la forêt avec un sauvage des
+plus civilisés, et qui s'empoisonne juste au moment
+où un très-sage vieillard dont le nez s'incline vers la
+tombe lui fait comprendre qu'elle ferait mieux de se
+marier. Est-ce qu'un paysage normand, breton ou
+poitevin pourrait suffire à ces belles imaginations?</p>
+
+<p>&mdash;Profane! s'écria Élodie, secrètement irritée
+des discours bourgeois de son mari. Tu voudrais
+peut-être qu'on peignît des boeufs, des moutons, des
+bergères assises sur l'herbe et tressant des chapeaux
+de paille, ou que l'art suprême et le chef-d'oeuvre
+du poëte fût la conversation d'un aubergiste
+et de sa femme qui compte, les jours de foire, le
+gain de la journée? À coup sûr, il n'est pas nécessaire
+de mêler les tempêtes de l'Océan à la peinture
+des émotions d'un herboriste.»</p>
+
+<p>Bonsergent haussa les épaules sans parler et alluma
+sa pipe. Malaga suivit son exemple. Brancas,
+qui comprit que cette discussion littéraire ennuyait
+les deux soldats de Napoléon, se hâta d'y mettre un
+terme.</p>
+
+<p>«Nous avons tous raison, dit-il....</p>
+
+<p>&mdash;Voilà bien une conclusion d'avocat, interrompit
+le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, dit Brancas, nous avons tous
+raison. N'est-il qu'une route pour le génie? Byron
+et Chateaubriand ont eu raison d'emboucher la
+trompette épique; Virgile et Fénelon ont eu raison
+de chanter sur un mode plus doux le bonheur des
+champs: l'Anglais et le Breton plaisent aux âmes
+troublées et violentes; le Français et le Lombard,
+aux âmes douces, humaines et pacifiques. Aux premiers,
+les Alpes et leurs sombres glaciers; aux
+seconds, le Poitou et les prairies toujours vertes.</p>
+
+<p>&mdash;Sacrebleu! dit Bonsergent, c'est plaisir de
+vous entendre, monsieur le Parisien, si je suis bien
+fâché de ne pas connaître votre méthode, pour établir
+dans mon ménage une paix perpétuelle. Jamais
+ma femme n'a voulu croire que j'eusse raison contre
+elle ou en même temps qu'elle, et je mourrai sans le
+lui persuader.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, dit Malaga, je suis plus heureux, ma
+femme marche au doigt et à l'oeil.</p>
+
+<p>&mdash;Fi donc! l'horreur, s'écria Mme Bonsergent.
+Ne parlez jamais de choses pareilles, colonel, si vous
+voulez conserver mon amitié.»</p>
+
+<p>Malaga se mordit les lèvres.</p>
+
+<p>«Tu vas gâter nos affaires, dit tout bas Bonsergent
+à son ami; tais-toi, je t'en supplie, veux-tu te
+brouiller avec Claudie?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour Claudie, c'est une autre affaire, répliqua
+sur le même ton le colonel. Tu sais bien que
+je l'aime comme ma fille.»</p>
+
+<p>Au même moment, Claudie se présenta et salua le
+Parisien d'une gracieuse révérence. Bonsergent et
+Malaga se levèrent tous deux.</p>
+
+<p>«Mon cher monsieur, dit Bonsergent, après le
+service que vous m'avez rendu, ma maison est à
+vous tout entière. J'espère que j'aurai souvent le
+plaisir de vous y voir.</p>
+
+<p>&mdash;Où va donc M. Bonsergent? demanda Brancas
+en le voyant sortir du jardin en même temps que
+Malaga.</p>
+
+<p>&mdash;Il va faire le tour de la ville et jouer sa partie
+de billard avec le colonel, répondit Mme Bonsergent.
+Les maris de ce pays-ci ne peuvent pas supporter
+la société des femmes. Toute l'après-midi se
+passe au café, où ils boivent, jouent, fument, se querellent
+et crachent tout à leur aise. Triste infortune
+que celle d'une femme délicate et née pour de meilleures
+destinées, qu'une loi absurde attache pour la
+vie à ces êtres brutaux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman, s'écria Claudie, que, dis-tu là?
+Mon père est si bon et si doux!</p>
+
+<p>&mdash;Ton père! Dieu seul sait, Claudie, combien de
+fois je me suis fait violence pour.... Mais ce n'est
+pas aux yeux de ma fille que je voudrais déprécier
+son père.»</p>
+
+<p>La pauvre Élodie était le type le plus parfait de
+ces femmes incomprises qui, pendant quelque temps
+ont été à la mode en province. Tous ses chagrins,
+pour la plupart imaginaires, naissaient d'un immense
+orgueil. Quelques vers trop vantés par le rédacteur
+idolâtre de la gazette de Vieilleville, une beauté
+longtemps célèbre, un esprit souple et facile et un
+caractère despotique avaient fait de Mme Bonsergent
+la reine de la mode dans tout le département. Elle
+rêva Paris et la gloire; mais le sage major, peu
+soucieux de la réputation qui s'attache aux maris
+des femmes trop célèbres, s'y opposa formellement,
+et passa aux yeux d'Élodie pour le plus féroce tyran
+qui jamais eût torturé un pauvre coeur de femme.
+Ce fut un moment critique dans le ménage. Heureusement,
+nul célibataire n'osa profiter de la fureur
+de Mme Bonsergent qui se fût fait enlever de bon
+coeur et conduire à Paris. Les défenseurs des belles
+opprimées étaient glacés d'effroi au souvenir de l'aventure
+du pauvre Varambon. Ce jeune homme,
+capitaine dans la garde royale en 1829, s'avisa,
+étant en congé, d'envoyer une lettre et un bouquet
+de fleurs rares à Mme Bonsergent. La lettre fut interceptée
+par le major, qui fit prier Varambon de
+venir dans son jardin. Celui-ci vint sans défiance et
+se trouva face à face avec deux sabres de cavalerie
+et forcé de se battre. À la seconde passe, Bonsergent
+lui coupa le poignet droit sous les yeux mêmes
+de sa femme qui était attirée par le bruit. Varambon
+ramassa son poignet tombé à terre, et partit le soir
+même pour l'Italie, dégoûté de toutes les bonnes
+fortunes.</p>
+
+<p>L'impuissance de se venger augmentait la rage
+d'Élodie. En 1845, elle avait atteint l'âge où la vengeance
+est impossible aux femmes; mais elle se consolait
+en décriant son mari et en faisant à elle-même
+un piédestal.</p>
+
+<p>«Voilà une terrible mère!» pensa Brancas, mais
+déjà il n'avait plus d'yeux que pour Claudie, et l'arrivée
+d'un nouveau visiteur lui permit de la considérer
+à son aise. Ce visiteur était M. Audinet, secrétaire
+général de la préfecture, le propre fiancé de
+Mlle Bonsergent.</p>
+
+<p>Une figure plate, un nez de Kalmouk, un front
+large mais fuyant en arrière, une large bouche
+semblable à celle des batraciens, un Marat en cravate
+blanche, voilà la physionomie de M. Audinet,
+fils aîné du colonel Malaga. Les yeux étaient jaunes
+et fixes comme dans la race féline; tout annonçait
+chez lui l'intelligence, la ruse et une basse férocité.</p>
+
+<p>Il s'avança comme un chat, en faisant un détour,
+prit un fauteuil et s'assit en face de Brancas, en
+ayant soin de tourner le dos au jour. L'avocat, à sa
+vue, ressentit une impression pénible, et comme
+une secousse électrique. Il se souvint que c'était le
+mari désigné de Claudie et l'examina sans affectation.</p>
+
+<p>«Vous venez bien tard aujourd'hui, dit Mme Bonsergent
+au nouveau venu.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répondit-il d'un ton grave et doctoral,
+je ne connais que mon devoir. La vie est une
+série de devoirs à remplir. J'ai dû remplacer le
+préfet, qui fait sa tournée, et signer pour lui un
+certain nombre d'arrêtés.»</p>
+
+<p>En même temps il regarda Brancas d'un air qui
+n'ajouta rien aux dispositions amicales de celui-ci.
+Élodie s'en aperçut et se hâta de les présenter l'un
+à l'autre.</p>
+
+<p>«Monsieur Brancas, M. Audinet, secrétaire général
+de la préfecture et notre ami particulier.»</p>
+
+<p>Brancas s'inclina poliment, mais avec froideur.</p>
+
+<p>«Monsieur Audinet, M. Brancas, l'un des plus
+célèbres avocats du barreau de Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est monsieur qui a eu le bonheur de
+vous sauver la vie, dit Audinet avec une feinte chaleur;
+monsieur, permettez-moi de vous en remercier
+particulièrement.»</p>
+
+<p>À ces mots, il se leva d'un air empressé et serra
+la main de Brancas. L'avocat s'aperçut que la main
+d'Audinet était froide et gluante comme la peau
+d'un serpent, ce qui est, pour les physiologistes, un
+signe de bassesse et d'hypocrisie. Il se hâta de retirer
+la sienne, sans affectation néanmoins; mais il fut
+blessé de l'air assuré dont Audinet paraissait prendre
+possession de Claudie.</p>
+
+<p>«Vous venez plaider la cause de M. Ripainsel?
+demanda le secrétaire général.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez beaucoup à faire pour gagner votre
+procès. Tout le monde est d'accord que le testament
+est tout à fait valable.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère, dit l'avocat, prouver le contraire et
+forcer la communauté de P.... à une restitution.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, monsieur, reprit Audinet, qui parut
+prendre plaisir à irriter son interlocuteur, que rien
+n'est impossible à votre éloquence; mais je doute
+fort que le tribunal consente à dépouiller ces pauvres
+religieuses en faveur de votre client.»</p>
+
+<p>Le Parisien comprit la tactique d'Audinet, qui,
+d'instinct et sans le connaître, le traitait en ennemi.
+Il sentit que le secrétaire général voulait l'exciter à
+parler et le forcer à se découvrir, il para le coup.</p>
+
+<p>«Je craindrais d'ennuyer ces dames, répliqua-t-il,
+en exposant tous les moyens de droit dont je dispose;
+mais soyez sûr que l'évidence est pour mon client et
+qu'on dépouillera, comme vous dites, ces pauvres
+religieuses en sa faveur, si c'est être dépouillé que
+de restituer le bien d'autrui.»</p>
+
+<p>Ainsi finit la première escarmouche. Brancas sortit
+quelques minutes après, et eut le plaisir d'être
+invité par Mme Bonsergent à revenir tous les
+jours.</p>
+
+<p>Quand il fut parti:</p>
+
+<p>«Tout Parisien est un fat, dit Audinet. Celui-ci ne
+fait pas exception à la règle.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, monsieur, toute parole que vous dites
+est une méchanceté, interrompit vivement Claudie,
+d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant. En cette occasion
+vous ne faites pas, vous non plus, exception à
+la règle.</p>
+
+<p>&mdash;Claudie! s'écria Mme Bonsergent avec sévérité.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime cette aimable franchise, dit Audinet. Il
+paraît que vous prenez grand intérêt à ce bel étranger?</p>
+
+<p>&mdash;Je me soucie de ce <i>bel étranger</i> aussi peu que
+des pyramides d'Égypte; mais je n'aime pas que
+vous disiez devant moi du mal d'un homme qui nous
+a sauvé la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Audinet, qui n'en ferait autant? Donner
+la main aux dames pour descendre de voiture,
+voilà qui est bien périlleux et bien difficile.»</p>
+
+<p>La dispute se prolongea encore quelque temps,
+mais il ne se dit plus rien qui mérite d'être rapporté.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>Brancas, semblable au jeune Hippolyte, reprit
+tout pensif le chemin du château de son ami Ripainsel.
+Sa main sur son coursier laissait flotter les
+rênes, et le coursier en profita pour faire la route
+au petit pas, comme le sage bidet d'un curé de campagne.
+Le Parisien était ébloui de la beauté de Claudie.</p>
+
+<p>«Cette jeune fille est charmante, se disait-il, et
+Rita est bien imprudente de me la montrer à la veille
+de notre mariage. Elle n'est pas riche, c'est vrai,
+mais je plaiderai par nécessité au lieu de plaider par
+plaisir; voilà tout. Une fois la vie assurée, qu'importe
+qu'on ait deux, quatre, six ou dix chevaux?
+mener quatre chevaux à la fois est un plaisir de postillon.»</p>
+
+<p>Cette rêverie le mena très loin.</p>
+
+<p>«Parbleu! continua-t-il, je suis bien bon de
+m'inquiéter du ménage. Elle est à demi mariée; et
+si j'en crois la physionomie de cet Audinet, c'est un
+gaillard à ne pas lâcher prise aisément. Et Rita? et
+la députation?»</p>
+
+<p>Cette dernière réflexion le réveilla tout à fait. Il
+poussa son cheval au galop et arriva au château.</p>
+
+<p>Athanase l'attendait et lui dit en riant:</p>
+
+<p>«Eh bien! tu as vu cette petite sirène. Qu'en dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle est fort au-dessous de sa réputation,
+répondit l'avocat d'un air indifférent.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! tu es difficile. Les Parisiennes t'ont gâté,
+à ce que je vois.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! non. Mais Mme Bonsergent me paraît une
+provinciale très prétentieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! je te parle de la fille et non de la mère.
+Est-ce que les mères existent?</p>
+
+<p>&mdash;Quelquefois, à Paris surtout, où la beauté est
+si rare qu'on y supplée à force d'esprit, de tact et
+d'usage du monde. C'est un article du code féminin
+que les mères ont seule la parole. Par là, on évite les
+dangers que peut causer l'indiscrétion d'une fille
+trop sincère ou trop mal stylée. Bien des maris ont
+pris femme qui se seraient gardés du mariage comme
+de la peste s'ils avaient pu soupçonner ce que recouvrait
+ce silence pudique et mystérieux dont s'enveloppent
+toutes les filles d'Ève qui veulent faire une
+fin.</p>
+
+<p>&mdash;Sceptique malhonnête! Tu ne crois donc pas à
+la vertu des dames?</p>
+
+<p>&mdash;J'y crois si bien, que mon oncle va me faire
+épouser Mlle Oliveira avant que trois révolutions de
+la lune se soient accomplies.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, quand je te demande ce que tu penses
+de Claudie, tu me réponds que sa mère est prétentieuse?</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas répondre clairement?»</p>
+
+<p>Ripainsel n'en put pas tirer autre chose; mais
+pendant toute la soirée le Parisien, sous divers prétextes,
+essaya d'obtenir toutes sortes de renseignements
+sur M. Bonsergent et sur sa femme.</p>
+
+<p>À la fin, Athanase appuya ses coudes sur la
+table, son menton dans ses mains, en regardant son
+ami dans les yeux:</p>
+
+<p>«Sais-tu, dit-il, quelle est la meilleure de toutes
+les définitions?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y ai jamais pensé, mais tu me feras plaisir
+de me l'apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est celle qui définit par le genre prochain et
+par la différence spécifique. Par exemple: l'homme
+est un animal raisonnable; c'est une définition,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et même assez mauvaise, il me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Je te l'abandonne. Elle est de Descartes, Malebranche,
+Leibnitz ou Cicéron, et n'en vaut pas
+mieux pour cela. Bonne ou mauvaise, c'est une définition.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Après?</p>
+
+<p>&mdash;L'homme est un animal; voilà le genre prochain.
+Ainsi, tu es un animal, Audinet est un animal.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, si tu veux. C'est par respect pour
+Audinet et pour toi que je n'osais me mettre en si
+bonne compagnie. Donc, l'homme est un animal,
+voilà le genre prochain; mais c'est un animal raisonnable,
+voilà la différence spécifique, celle qui
+distingue toi et moi de mon cheval et de mon chien.</p>
+
+<p>&mdash;Conclus.</p>
+
+<p>&mdash;Or, quel est l'objet d'une définition?</p>
+
+<p>&mdash;C'est de faire connaître la nature d'une chose.</p>
+
+<p>&mdash;Ami, viens sur mon coeur. Tu as très-bien
+répondu. On voit que tu connais à fond la logique
+de Port-Royal.</p>
+
+<p>&mdash;Achève donc, dit l'avocat. Au palais nous ne
+mettrions pas plus de temps à nous expliquer, et cependant
+nous parlons à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Prends patience, avocat. Tiens, voici des noisettes
+pour tuer le temps, et du vin de Vouvray
+pour digérer les noisettes. Je veux dire que depuis
+une heure tu cherches, sans en avoir l'air, à obtenir
+une définition passable de la belle Claudie.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne t'en défends pas. Elle en vaut la peine,
+et si je n'avais pas contre les femmes poétiques une
+antipathie de naissance, je saurais à quoi m'en tenir
+sur son compte.</p>
+
+<p>&mdash;Et que ferais-je d'une définition?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, mais tu la cherches. Tu
+connais déjà son père et sa mère, c'est-à-dire le
+genre prochain; quant à son esprit et à son caractère,
+c'est-à-dire à la différence spécifique, personne
+à Vieilleville ne peut la deviner. C'est à toi de la
+chercher.»</p>
+
+<p>Le Parisien étendit les bras en bâillant.</p>
+
+<p>«Bâiller au nez des gens n'est pas poli, continua
+l'impitoyable Athanase; mais je te pardonne. Au
+reste, cela ne te sauvera pas de mes conseils. Va
+dormir.»</p>
+
+<p>Le lendemain, dès neuf heures du matin, le
+major Bonsergent se présenta au château. Brancas,
+un peu étonné d'une visite si matinale, conduisit le
+major dans le parc.</p>
+
+<p>«Je vois, dit Bonsergent qu'on ne se lève pas de
+bonne heure à Paris. Pour moi, je suis sur pied
+depuis quatre heures du matin. C'est une bonne habitude,
+saine au corps et à l'esprit.... Voilà de beaux
+espaliers.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ce jardin est magnifique, répliqua l'avocat.</p>
+
+<p>&mdash;Par saint Christophe! dit Athanase qui parut
+en robe de chambre et qui vint rejoindre les deux
+promeneurs, croyez-vous, major, être le seul jardinier
+du pays? Voyez-moi ces pêchers, je vous prie!
+Quel est celui-ci aux feuilles longues, aiguës et
+dentées, aux fleurs petites et d'un ronge vif?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la <i>Chevreuse hâtive</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Et cet autre aux feuilles planes et étroites,
+aux fleurs petites et d'un rose pâle?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! c'est le pêcher de Troyes. Un enfant
+vous le dirait comme moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi dit Brancas, qui voulut gagner les
+bonnes grâces du père de Claudie, je vous admire,
+moi qui ne sais même pas ce que c'est que la greffe.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas faute de connaître les greffiers,
+répliqua le major.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ah! dit Athanase en riant aux éclats,
+le calembour est joli.</p>
+
+<p>&mdash;Euh! dit modestement le major.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas, euh! Il est charmant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes trop bon, reprit Bonsergent.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas trop bon. Je dis ce que je pense.
+Voilà un calembour sans pareil.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, si vous le voulez absolument....</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux! Tenez, major, vous savez si je tiens
+à mon vin de Clos-Vougeot. J'en ai douze bouteilles
+dans ma cave, et qui datent de 1811. C'est un titre
+de noblesse, cela. Eh bien, je donnerais tout mon
+Clos-Vougeot pour le mot que vous venez de dire.
+La greffe! les greffiers! Parole d'honneur, c'est ravissant!
+Vous avez enlevé le mot à la pointe de la
+langue, comme autrefois vous enleviez les Autrichiens
+à la pointe de la baïonnette.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! hum! dit Bonsergent, que tant d'éloges
+mettaient en défiance, si nous parlions d'autre
+chose, qu'en dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Comme il vous plaira.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non! dit Brancas, revenons à la greffe, et
+enseignez-moi, je vous prie, monsieur, le grand art
+de greffer.</p>
+
+<p>&mdash;On ne greffe donc pas à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Pas beaucoup, répondit l'avocat.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! à quoi peut-on passer le temps, grand
+Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je n'en sais rien, on parle, on crie, on
+vend, on achète, on fabrique, on imprime, on gouverne,
+on boit, on mange, on dort et l'on va au
+Père-Lachaise sans savoir pourquoi, ni comment.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas toute la vie de Paris, je
+pense?</p>
+
+<p>&mdash;Peu s'en faut. Vous entendrez dire quelquefois
+qu'il s'y fait des révolutions. C'est la querelle des
+gens qui impriment et des gens qui jugent, qui sabrent
+et qui gouvernent: grand procès plusieurs
+fois plaidé et qui n'est pas encore décidé. Les gens
+qui impriment disent pis que pendre des gens qui
+gouvernent: les gens qui gouvernent, de leur côté,
+mettent en prison et à l'amende ceux qui impriment,
+et les gens qui sabrent, et qui sont tout à fait
+impartiaux entre les uns et les autres, font pencher
+la balance tantôt d'un côté et tantôt de l'autre,
+suivant qu'il leur plaît ou qu'il plaît aux spectateurs.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte qu'il reste très peu de temps aux Parisiens
+pour greffer?</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, je vais, si cela vous fait
+plaisir, vous donner une première leçon.</p>
+
+<p>&mdash;Avant toute chose, interrompit Athanase, ne
+ferions-nous pas bien de déjeuner? Qu'en dites-vous
+major? J'ai reçu de la Rochelle, ce matin, une langouste
+dont vous me direz des nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Une langouste, ô ciel! s'écria Bonsergent.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! c'est convenu, dit Athanase, et je vais
+faire mettre votre couvert. Vous, cependant, enseignez
+à ce jeune homme cette science admirable où
+le père Hardy lui-même oserait à peine vous tenir
+tête. Je vous le confie. Faites-lui goûter les plaisirs
+purs et innocents de la campagne.»</p>
+
+<p>À ces mots il s'esquiva, laissant Brancas aux mains
+du major.</p>
+
+<p>«Répondez, je vous prie, comme au catéchisme,
+dit Bonsergent. Qu'est-ce que la greffe?... Vous
+vous taisez! Quoi! vous ne savez même pas que la
+greffe est l'art de changer un sauvageon en arbre
+d'espèce cultivée?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'en ai entendu quelque chose, dit
+Brancas.</p>
+
+<p>&mdash;Entendu quelque chose! Oh! ces Parisiens, on
+ne peut pas se faire une idée de leur ignorance!
+Sachez donc, mon cher monsieur, que la reproduction
+des végétaux ne diffère pas sensiblement de
+celle des animaux, et qu'on peut croiser entre elles
+les races de rosiers, de pêchers, de pommiers, tout
+comme on croise un basset avec un lévrier, et une
+brebis mérinos avec un bélier dishley. Vous comprenez,
+je pense.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement. Il me semble même que le
+monde, bien que composé d'un nombre infini d'espèces
+d'animaux, est soumis néanmoins à un très-petit
+nombre de lois générales, et peut-être oserais-je
+en conclure que ces lois, déjà si peu nombreuses,
+se confondront toutes, quand la science sera plus
+avancée, en une seule: l'<i>attraction</i>, dont la formule
+et les divers modes sont encore inconnus.»</p>
+
+<p>La profondeur de cette hypothèse étonna le major.
+Ce vieux soldat, usé dans les batailles, avait passé
+la plus grande partie de sa vie à observer de petits
+faits sans en chercher les causes. Une pomme, pour
+lui, était une pomme, c'est-à-dire un fruit de
+couleur verte, jaune ou rouge, de forme sphérique,
+aplati sur son axe, creusé à sa base, et propre à
+faire du sirop ou de la marmelade. Il n'en demandait
+pas davantage. Cependant, il ne se laissa pas
+déconcerter, et continua en ces termes:</p>
+
+<p>«Combien comptez-vous d'espèces de greffe?</p>
+
+<p>&mdash;J'allais vous le demander, dit le Parisien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! jeune homme, vous irez loin, c'est moi
+qui vous le dis.</p>
+
+<p>&mdash;J'en accepte l'augure.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous irez loin. Vous savez écouter, vous,
+et respecter la vieillesse. Votre ami n'est qu'un
+étourdi, incapable de soutenir pendant dix minutes
+une conversation sérieuse. Ce n'est pas lui qui s'informerait
+du nombre des greffes ou de leurs différences.
+Ce n'est pas lui qui...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! eh bien! s'écria Athanase qui reparut
+au détour d'une allée, on dit du mal de moi dans ce
+pays. Est-ce vous, mon cher major? Vous dites que
+je suis un ignorant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui quelque chose de cela, répliqua Bonsergent.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité! Et si je vous disais, moi, qu'il y a
+quatre sortes de greffes: la greffe par approches, la
+greffe par scions, la greffe par gemmes, et la greffe
+herbacée; que la première est celle qui..., la seconde,
+celle que..., la troisième, celle dont..., et la
+quatrième, celle à laquelle..., que répondriez-vous
+major? Me traiteriez-vous encore d'ignare et
+d'homme insensible aux beautés de la nature?</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue, dit Bonsergent en souriant, que vous
+dépassez toutes mes espérances et que je vous
+croyais moins fort.</p>
+
+<p>&mdash;Ne faites plus de jugement téméraire, et venez
+boire avec moi à la santé de la vieille garde, la
+<i>vieille des vieilles</i>, celle qui n'a jamais reculé ni
+devant les canons de l'Europe, ni devant un verre de
+bon vin. Par file à droite; en avant, marche!
+Brancas a bien le temps d'apprendre à remuer une
+brouette.»</p>
+
+<p>Le major et le Parisien suivirent Athanase; et la
+conversation prit un autre cours. Vers la fin du
+repas:</p>
+
+<p>«Goûtez-moi ce vin-là, major, dit Ripainsel en
+débouchant une bouteille de vin de Champagne, et
+dites-moi si ce n'est pas un malheur public que d'en
+laisser boire aux Anglais?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi aux Anglais plutôt qu'aux Chinois?
+demanda Bonsergent.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'ils ont gardé Napoléon à Sainte-Hélène.
+Eh! quoi, major, votre coeur ne saigne pas à
+ce souvenir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, assez.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! assez! Il devait saigner trop! et ce
+ne serait pas encore assez! Pensez donc à tout ce
+qu'a souffert le grand homme! et vous répéterez
+avec moi.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Jamais, jamais en France,</p>
+<p>Jamais l'Anglais ne régnera!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et ne boira notre vin de Champagne.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, dit Brancas, je suis toujours étonné
+de la stupidité des gouvernants.</p>
+
+<p>&mdash;Pas moi! interrompit Athanase. Qui est-ce
+qui gouverne? Les députés. Que font les députés?
+répondez, major.</p>
+
+<p>&mdash;Ils représentent les électeurs.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien. Or, celui qui représente doit représenter
+à un degré suprême ceux qui l'ont choisi
+pour les représenter.</p>
+
+<p>&mdash;C'est clair, dit Bonsergent.</p>
+
+<p>&mdash;Or, les électeurs sont idiots. C'est un aphorisme
+qui ne souffre pas un pli, n'est-ce pas, Brancas?</p>
+
+<p>&mdash;Euh! euh! dit l'avocat.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! c'est à cause de M. Bonsergent que tu
+fais la petite bouche. Eh! tu sais bien que les personnes
+présentes sont toujours exceptées. Toi, le
+major et moi, nous avons du génie. Le reste est sans
+cervelle. Est-ce vrai, oui ou non?</p>
+
+<p>&mdash;Il en est quelque chose, dit Brancas en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Parfait. Suivez bien mon raisonnement, et
+d'abord tendez vos verres. Un verre vide me donne
+du vague à l'âme.</p>
+
+<p>&mdash;Plus près des bords! dit Bonsergent en avançant
+son verre.</p>
+
+<p>&mdash;Bien parlé, major! Sur ma parole vous étiez
+né orateur, mais vous avez échoué par la jalousie de
+Napoléon, qui n'aimait pas les bavards.... Où donc
+en étais-je!</p>
+
+<p>&mdash;Tu disais, dit Brancas, que les représentants
+doivent, pour bien faire, représenter à un degré suprême
+les représentés; c'est-à-dire, je suppose, que
+le député des bossus doit être bossu, et celui des
+boiteux, brancroche.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est cela. J'ai ajouté que tous les électeurs
+sont idiots.</p>
+
+<p>&mdash;Même ceux qui ont voté pour toi aux dernières
+élections?</p>
+
+<p>&mdash;Ceux-là, surtout. Tire maintenant la conclusion.</p>
+
+<p>&mdash;C'est facile. L'électeur est idiot, donc le député
+est idiot; mais que dire de celui qui, n'ayant pas
+été trouvé assez idiot pour obtenir au premier scrutin,
+les suffrages de ces idiots, s'occupe de les mériter?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, dit Athanase, je respecte la
+logique. C'est l'art de dire de grandes sottises qu'on
+aurait de la peine à trouver sans elle. Ne pousse pas
+trop loin cet art admirable. Maintenant je reviens à
+nos moutons. Tu étais étonné de la stupidité de nos
+gouvernants. À propos de quoi, je te prie?</p>
+
+<p>&mdash;À propos du vin de Champagne.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il de commun entre le vin de Champagne
+et le gouvernement?</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas voir. Connais-tu l'économie politique?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, de réputation. Et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Intimement. Sais-tu ce que c'est qu'exporter?</p>
+
+<p>&mdash;C'est, je crois, porter son vin, son boeuf ou
+son drap chez le voisin, et lui en faire présent moyennant
+beaucoup d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien. Tu parles comme un dictionnaire
+de Guillaumin. Et importer?</p>
+
+<p>&mdash;C'est faire le contraire.</p>
+
+<p>&mdash;De mieux en mieux. Lequel est préférable, je
+te prie?... Major, ne le soufflez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit Athanase, je suis de ton avis.</p>
+
+<p>&mdash;De mon avis?</p>
+
+<p>&mdash;De celui que tu vas émettre.... Major, le café
+est-il assez chaud?... Va toujours, je t'écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu as soif, dit Brancas, aimes-tu mieux
+donner ton vin à un autre et prendre son argent, ou
+donner ton argent et prendre son vin?</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux boire, répondit Athanase. Et
+vous, major?</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, répliqua Bonsergent.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit l'avocat, nos gouvernants font
+justement le contraire. Non seulement ils donnent
+notre vin pour recevoir de l'argent et nous laissent
+mourir de soif, mais encore ils donnent une prime à
+ceux qui nous enlèvent notre vin et qui le portent
+aux Anglais. Est-ce juste, cela?</p>
+
+<p>&mdash;C'est inique, dit Bonsergent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vexatoire, dit Ripainsel.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, continua Brancas, que font les Anglais?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas le savoir, dit Athanase.</p>
+
+<p>&mdash;Que font les Anglais? répéta Brancas. Mes
+gaillards, qui sont rusés....</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des brigands, interrompit le major.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui voient que notre vin nous gêne....</p>
+
+<p>&mdash;Il ne nous gêne pas, dit Athanase.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Vive le vin,</p>
+<p>Vive ce jus divin...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Mes gaillards, continua Brancas sans se
+soucier d'être écouté, font les dégoûtés. Ils font des
+façons pour recevoir nos barriques. Ils se font
+payer des droits d'entrée....</p>
+
+<p>&mdash;Auras-tu bientôt fini ton histoire? dit Ripainsel.</p>
+
+<p>&mdash;Dans deux minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Athanase en offrant des cigares à
+ses hôtes, ne vous impatientez pas trop, mon cher
+major, et laissez parler ce bavard. Songez que
+Napoléon en a bien vu d'autres, à Sainte-Hélène.</p>
+
+<p>&mdash;Ma conclusion, dit Brancas, c'est qu'au lieu de
+payer une prime à ceux qui nous enlèvent notre vin,
+nous devrions mettre sur leur dos tous les impôts.
+De deux choses l'une: ou les Anglais ont besoin de
+notre vin, et ils le payeront aussi cher qu'il nous
+plaira; ou ils sont trop ladres pour le payer, et c'est
+nous qui le boirons.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Amen</i>, dit le major. Et maintenant, messieurs,
+permettez-moi de vous inviter à dîner chez moi
+mardi prochain. C'était le but de ma visite.»</p>
+
+<p>Les trois convives, animés par le vin allèrent se
+promener dans le parc et se séparèrent quelques
+heures après, fort contents les uns des autres, particulièrement
+M. Bonsergent qu'émerveillait la docilité
+du Parisien.</p>
+
+<p>Entre nous, le père d'une jolie fille est rarement
+ennuyeux.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>Le mardi suivant, après dîner, Athanase Ripainsel,
+Brancas, le colonel Malaga, son fils Audinet et
+trois notables de Vieilleville goûtaient le frais dans
+le jardin du major Bonsergent, et parlaient politique
+selon l'usage.</p>
+
+<p>«Que pensez-vous d'Abd-el-Kader? demanda le
+Parisien à Audinet.</p>
+
+<p>&mdash;Abd-el-Kader n'a pas dit son dernier mot,»
+répondit le secrétaire général.</p>
+
+<p>Tous les assistants furent frappés de la profondeur
+de cette réponse.</p>
+
+<p>«Vous croyez que le père Bugeaud n'en viendra
+pas à bout?</p>
+
+<p>&mdash;On ne sait pas jusqu'où Bugeaud peut aller!»
+répliqua Audinet d'un air sombre.</p>
+
+<p>Les trois notables se regardèrent en souriant. Ce
+sourire signifiait clairement:</p>
+
+<p>«Quel homme?»</p>
+
+<p>Le peuple français étant de tous les peuples le
+moins porté à faire des sentences, est aussi celui
+qui les respecte le plus. Avec quelques sentences et
+un habit noir, le premier venu peut se faire une réputation.
+Le secrétaire général, médiocre, du reste,
+en toute autre chose, avait eu le génie de comprendre
+la bêtise publique et de la faire servir à son
+profit. Les sentences, d'où il tirait toute son autorité,
+avaient l'antiquité, mais non pas la gaieté des
+proverbes de Sancho Pança. Il s'était acquis par là,
+dans Vieilleville, une réputation que Siéyès et Montesquieu
+lui auraient enviée.</p>
+
+<p>Le Parisien, ennemi des sentences, et d'ailleurs
+mal disposé pour le fiancé de Claudie, tourna le dos
+à Audinet et, par une manoeuvre habile, alla se
+placer auprès de Mlle Bonsergent. De son côté,
+Athanase Ripainsel offrit son bras à la mère de
+Claudie et les deux couples, à quelque distance l'un
+de l'autre, allèrent se promener dans la partie la
+plus reculée du jardin.</p>
+
+<p>«Voilà un beau bracelet! dit l'avocat en regardant
+le bras blanc et nu de la belle Claudie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est celui que vous m'avez apporté, répondit-elle.
+Rita ne fait pas les choses à demi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le présent de Mlle Oliveira? Il est d'un
+goût et d'un travail exquis. Vous la connaissez
+depuis longtemps, mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis l'enfance. Nous avons récité ensemble
+la grammaire française de Noël et Chapsal. C'est un
+lien que rien ne peut rompre. N'est-ce pas qu'elle
+est bien belle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Brancas un peu embarrassé, elle est
+fort aimable.</p>
+
+<p>&mdash;Fort aimable! Vous ne l'avez donc pas regardée?
+Le préfet de Vieilleville a fait des vers en son
+honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est une raison sans réplique. Un préfet!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Claudie en faisant une petite
+moue fort agréable, je vois bien que vous me prenez
+pour une provinciale qu'éblouit l'habit doré d'un
+préfet; mais vous vous trompez.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mademoiselle! pouvez-vous croire!</p>
+
+<p>&mdash;Apprenez, monsieur, que je ne me soucie nullement
+des préfets.</p>
+
+<p>&mdash;Celui de Vieilleville est-il marié?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Et il fait des vers?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, pour mes amies.</p>
+
+<p>&mdash;Et il n'en fait pas pour vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, mais j'espère que non.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'aime mieux la prose.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce la poésie que vous haïssez, ou le
+poëte?</p>
+
+<p>&mdash;Ni l'un ni l'autre. Je les regarde tous deux
+avec la même indifférence.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit Brancas, voulez-vous me
+permettre une question?</p>
+
+<p>&mdash;Je permets.</p>
+
+<p>&mdash;M. le secrétaire général de la préfecture fait-il
+aussi des vers?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore; mais vous pouvez le lui demander.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le sais bien, mais je n'ose pas; il est si
+imposant!</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? dit Claudie. On dirait qu'il demande
+la tête des gens à qui il parle. Il porte en lui
+des sentences comme un pommier porte des
+pommes. C'est lui je crois, qui a dit que la vapeur
+ira plus loin qu'on ne pense.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! a-t-il mis sa tête dans ses mains pour
+trouver cette pensée?</p>
+
+<p>&mdash;Probablement.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur que vous ne vous ennuyiez beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, monsieur, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il a l'air bien ennuyeux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, après?</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Brancas en
+feignant d'hésiter, je viole peut-être un secret de
+famille.</p>
+
+<p>&mdash;Quel secret de famille?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rien. Je ne veux pas pousser plus loin
+l'indiscrétion.</p>
+
+<p>&mdash;Poussez-la jusqu'au bout, monsieur, et dites-moi,
+je vous prie, le fameux secret que tout le
+monde paraît connaître, excepté moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voulez?</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'en serez pas fâchée?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ordonne.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! le bruit court que vous allez épouser
+M. le secrétaire général.»</p>
+
+<p>Claudie rougit.</p>
+
+<p>«Je l'ignorais, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité! Voyez à quoi l'on est exposé. Et
+vous êtes bien sûre de ne pas avoir donné votre
+consentement?»</p>
+
+<p>Elle fit un geste d'impatience.</p>
+
+<p>«On ne me l'a pas demandé, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et si l'on vous le demandait?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous êtes bien curieux.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Brancas en
+s'excusant, d'oser m'intéresser si vivement au sort
+d'une personne....</p>
+
+<p>&mdash;À qui vous avez sauvé la vie, interrompit-elle
+vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ce que je voulais dire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dites, monsieur, je ne suis pas ingrate, et
+je sais tout ce que je vous dois.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous n'êtes pas mariée?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, mille fois non!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mademoiselle, j'en suis personnellement ravi.</p>
+
+<p>&mdash;Plaît-il, monsieur? dit-elle avec quelque hauteur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mademoiselle, reprit gaiement l'avocat,
+tant que vous ne serez ni mariée, ni près de l'être,
+il me sera permis, je crois, de vous dire combien
+vous êtes belle.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Claudie d'un air réservé, voyez-vous
+ceci?</p>
+
+<p>&mdash;Votre bras, mademoiselle? il est plus beau
+que le marbre.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas mon bras que je vous prie de regarder,
+c'est mon bracelet.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un chef-d'oeuvre, nous l'avons déjà dit.
+<i>Remember</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, justement. Que veut dire ce mot?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Souviens-toi</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Vous traduisez à merveille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, souvenez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi?</p>
+
+<p>&mdash;De la fidélité que vous devez à Rita.»</p>
+
+<p>Le Parisien se mordit les lèvres.</p>
+
+<p>«Je ne dois rien à personne, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! Vous n'êtes pas fiancés?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde. Mon oncle, conseiller
+d'État, m'a présenté chez M. Oliveira, où j'ai eu
+l'honneur de causer une seule fois avec Mlle Rita.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus?</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie donc la lettre de Rita?</p>
+
+<p>&mdash;Mlle Rita vous a écrit?</p>
+
+<p>&mdash;Une longue lettre où il est fort question de
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me croyais pas si heureux, dit Brancas
+en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne vous enorgueillissez pas trop, monsieur.
+Il est vrai qu'il est fort question de vous, mais je
+n'ai pas dit que la lettre fît votre éloge.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis. Et que dit Mlle Rita de son serviteur?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un mystère.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! les mystères sont faits pour être dévoilés.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, les mystères diplomatiques; mais celui-là?</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc un mystère bien mystérieux?</p>
+
+<p>&mdash;Un mystère mystérieux; c'est cela même. Vous
+avez trouvé le mot.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du ciel, mademoiselle, dites-moi la
+première syllabe du secret. Je tâcherai de deviner
+le reste.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, dit Claudie, pour un homme
+qui n'a vu Rita qu'une fois, et qui ne lui doit aucune
+fidélité, vous êtes bien curieux, ce me semble?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mademoiselle, répliqua Brancas, pouvez-vous
+ainsi méconnaître la pureté de mes intentions?
+Si je veux connaître ce secret, c'est pour vous aider
+à le porter.</p>
+
+<p>&mdash;Je le porterai bien toute seule.</p>
+
+<p>&mdash;À deux, il sera mieux gardé.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous lu le Coran? demanda Claudie.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais. Et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pas davantage. C'est égal. Ouvrez-le. Verset
+24, chapitre.... Ah! j'ai oublié le chapitre. Au reste,
+peu importe. Vous y verrez cette belle sentence:</p>
+
+<p>«Si tu veux qu'on garde ton secret, garde-le toi-même.»</p>
+
+<p>Au même moment, M. Audinet parut au bout de
+l'allée et se dirigea vers les jeunes gens.</p>
+
+<p>«Mademoiselle, dit Brancas, je vous quitte;
+mais s'il est permis de vous parler sans porter atteinte
+aux droits de M. le secrétaire général, j'ose
+me dire, non le plus ancien, mais le plus passionné
+de vos amis.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Remember</i>! lui dit tout bas Claudie avec une
+menace pleine de coquetterie. Je le dirai à Rita.
+La politique vous occupe donc beaucoup, monsieur
+Audinet?» continua-t-elle en s'adressant au nouveau
+venu.</p>
+
+<p>Audinet voulut sourire et fit une laide grimace.</p>
+
+<p>«Qui s'occupe aujourd'hui de politique? répondit-il.
+La politique est encore dans l'enfance, comme
+la chimie.</p>
+
+<p>&mdash;Raison de plus, dit Brancas pour chercher la
+formule.</p>
+
+<p>&mdash;Les ressources de la science sont innombrables,
+mais il faut laisser la science aux savants;
+il faut relever l'autorité.</p>
+
+<p>&mdash;L'autorité de qui? demanda le Parisien. L'autorité
+des hommes, ou l'autorité des lois?</p>
+
+<p>&mdash;Ni l'une ni l'autre. C'est le principe d'autorité
+qu'il faut relever.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! ceci n'est pas clair, dit Brancas.</p>
+
+<p>&mdash;Ni amusant, ajouta Claudie. Monsieur Audinet,
+voyez donc ce bracelet, je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;Je le vois.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le trouvez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Trop moderne. Le beau, c'est l'antique.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce que nous faisons aujourd'hui ne vaut
+rien? demanda Brancas.</p>
+
+<p>&mdash;Rien ou peu de chose, répliqua Audinet.</p>
+
+<p>&mdash;Et dans dix siècles, ajouta Claudie, on s'arrachera
+nos moindres brimborions? Voilà qui est
+bien encourageant pour nos artistes.</p>
+
+<p>&mdash;Les artistes meurent; l'art est immortel, dit
+Audinet d'un ton solennel.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, monsieur, reprit Brancas, j'ai grande
+envie de dire de la science ce que vous disiez tout à
+l'heure d'Abd-el-Kader, qu'elle n'a pas dit son
+dernier mot.»</p>
+
+<p>Audinet lui lança un regard plein de haine. Heureusement
+pour la paix publique, le major Bonsergent
+et ses hôtes s'avançaient à la rencontre de
+Claudie.</p>
+
+<p>«Eh bien! messieurs, dit le major, vous laissez
+les vieilles perruques ensemble, et vous vous cachez
+dans les petits coins avec les demoiselles? Que disiez-vous
+tout à l'heure de si intéressant? Audinet
+paraît tout ému.</p>
+
+<p>&mdash;M. Audinet parlait de relever le principe d'autorité,
+répondit Brancas.</p>
+
+<p>&mdash;Bigre! dit le major. Cet Audinet n'en fait
+jamais d'autres. Tu ne sais donc pas, camarade,
+ajouta-t-il en lui mettant familièrement la main sur
+l'épaule, qu'il n'y a rien de plus malsain après un
+bon dîner. Et toi, Claudie, que dis-tu de l'autorité?</p>
+
+<p>&mdash;De l'autorité des préfets?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en pense rien.</p>
+
+<p>&mdash;Et de celle de leurs secrétaires généraux?</p>
+
+<p>&mdash;Pas davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Et de celle des parents sur leurs enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle est contre nature.</p>
+
+<p>&mdash;Et de celle des enfants sur leurs parents?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il n'est rien de plus beau.</p>
+
+<p>&mdash;Admirablement parlé, ma chère enfant. Voilà
+justement l'opinion des préfets sur leur propre
+autorité. Juge si leurs administrés doivent être
+contents. Laissons cela, et venez ici, monsieur le
+Parisien. Nous allons, si vous le voulez bien, reprendre
+notre petite leçon d'horticulture.»</p>
+
+<p>Il fallut quitter Claudie et suivre le major.
+Brancas, faisant contre mauvaise fortune bon coeur,
+suivit tristement son professeur. La jeune fille et le
+secrétaire général restèrent seuls. Il y eut un
+moment de silence. Chacun d'eux sentait l'approche
+d'une crise.</p>
+
+<p>Audinet n'était pas un amoureux vulgaire. La
+beauté de Claudie, qui était vraiment ravissante, le
+fascinait, son esprit hautain lui plaisait, l'orgueil de
+la jeune fille était une garantie de sa vertu, et
+l'ambitieux voyait en elle un instrument nécessaire
+à sa fortune. Il est tant de femmes qui gênent leurs
+maris au lieu de les seconder!</p>
+
+<p>Le secrétaire général regarda Brancas que le
+major emmenait et dit à Claudie:</p>
+
+<p>«Je ne sais pourquoi ce monsieur me déplaît.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, moi, répondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-le-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous êtes malveillant.</p>
+
+<p>&mdash;Qui? moi!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous!... Qui aimez-vous, hors vous-même?</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde et vous en particulier, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suis bien obligée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! très-peu! dit galamment Audinet. Cet
+amour est si involontaire!</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc de l'amour?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez bien, cruelle!</p>
+
+<p>&mdash;Moi je ne m'en doutais pas, je vous jure. À
+quoi reconnaît-on l'amour, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Claudie! s'écria Audinet.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! reprit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aime, votre père le sait et l'approuve;
+le mien vous regarde déjà comme sa fille; voulez-vous
+être ma femme?»</p>
+
+<p>Claudie garda le silence.</p>
+
+<p>«Vous ne répondez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je répondre? répliqua la jeune fille. Vous
+me tirez une déclaration à brûle-pourpoint, comme
+un coup de pistolet, et vous voulez qu'on vous
+réponde dans la même minute. Cela n'est pas raisonnable.
+Laissez aux gens le temps de réfléchir.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on réfléchit quand on aime?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais quand on n'aime pas?</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous aimera, Claudie, si ce n'est moi?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! je vous crois; mais prenez patience
+et laissez-moi consulter ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Votre mère y consent.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, laissez-moi me consulter moi-même.»</p>
+
+<p>Il y eut un instant de silence. Claudie, qui n'aimait
+pas Audinet, ne se hâtait pas de se prononcer
+et ne voulait ni l'encourager ni le décourager. Celui-ci,
+de son côté, réfléchissait, et commençait à soupçonner
+Brancas de n'être pas étranger à cette résistance
+inattendue. La situation devenait très-embarrassante.
+Tout à coup Audinet rompit le silence.</p>
+
+<p>«Avez-vous remarqué la figure de cet avocat?
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Sa physionomie est effrayante.</p>
+
+<p>&mdash;Effrayante! et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Elle annonce un naturel pervers.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis, car c'est un assez joli garçon. Est-ce
+que vous êtes physiologiste, par hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Je le suis.</p>
+
+<p>&mdash;Et la physiologie dénonce sa perversité?</p>
+
+<p>&mdash;Elle la dénonce, dit gravement Audinet.</p>
+
+<p>&mdash;À quoi le voyez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le secret de la science.</p>
+
+<p>&mdash;Mystère incompréhensible! dit Claudie en
+riant. Vous me faites frémir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous riez!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai l'audace de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous vu Lacenaire, mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Lacenaire? non, jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! regardez cet avocat; c'est son vivant
+portrait.</p>
+
+<p>&mdash;Je remarque, dit Claudie, que tous ceux qui
+vous déplaisent ressemblent soit à Lacenaire, soit à
+Castaing, soit à Papavoine, soit à quelque autre
+aimable brigand.</p>
+
+<p>&mdash;Quel intérêt aurais-je à le décrier?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais; mais, du premier coup, le comparer
+à Lacenaire, c'est bien fort!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas dit que ce fût un scélérat.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais vous dites que c'est le vivant
+portrait de Lacenaire. De là à dire qu'il a tué son
+père et sa mère, la distance n'est pas grande.
+Défaites-vous, mon cher monsieur, si vous voulez me
+faire plaisir, de cette mauvaise habitude de médire
+du prochain.</p>
+
+<p>&mdash;Que vient-il faire ici? demanda Audinet irrité
+de ce petit sermon.</p>
+
+<p>&mdash;Qui? <i>Il</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Votre avocat.</p>
+
+<p>&mdash;Mon avocat, puisqu'il vous plaît de l'appeler
+ainsi, vient voir mon père à qui il a eu le bonheur
+de rendre service en sauvant la vie de sa femme et
+de sa fille. Permettez-moi de vous quitter un
+instant. Ces messieurs prennent leurs chapeaux et
+vont partir.»</p>
+
+<p>Audinet resta seul et de fort mauvaise humeur.
+Claudie arriva assez à temps pour entendre les dernières
+paroles du major à Brancas.</p>
+
+<p>«C'est en pleine terre, disait Bonsergent.</p>
+
+<p>&mdash;À la fin d'avril, répliquait le Parisien.</p>
+
+<p>&mdash;Oui ou bien au commencement de mai, dans
+des trous.</p>
+
+<p>&mdash;De quel diamètre?</p>
+
+<p>&mdash;De cinquante centimètres.</p>
+
+<p>&mdash;À quelle distance l'un de l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;Entre quarante et quatre-vingt-dix centimètres.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi parlez-vous? demanda Claudie.</p>
+
+<p>&mdash;Du melon, mademoiselle, répondit Brancas.
+Le melon, <i>melon cucumis</i>, genre concombre, famille
+des cucurbitacées, est l'ami de l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'homme est l'ami du melon, répliqua Bonsergent.
+Prenez-moi un bon cantalop, semez-moi
+ses graines dans des pots remplis de bon fumier,
+recouvrez-moi cela d'une terre meuble, c'est-à-dire
+labourée, pétrie, concassée avec soin, arrosez-moi
+le tout, couvrez-le d'une cloche pour le garantir du
+soleil, et vous m'en direz des nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit Brancas, monsieur votre
+père est un puits de science.</p>
+
+<p>&mdash;Puisez toujours, jeune homme, répliqua Bonsergent,
+et ne craignez pas de tarir la source.»</p>
+
+<p>À ces mots, Ripainsel et le Parisien prirent congé
+de leurs hôtes, et montèrent dans un tilbury que
+conduisait Athanase. Brancas était plongé dans une
+profonde rêverie.</p>
+
+<p>«Il faut avouer, dit Ripainsel, que j'étais né pour
+jouer les rôles de confidents.</p>
+
+<p>&mdash;Aimerais-tu mieux jouer les tyrans que les
+confidents?</p>
+
+<p>&mdash;Les tyrans, non; mais les jeunes-premiers.</p>
+
+<p>&mdash;Qui t'en empêche?</p>
+
+<p>&mdash;Toi, parbleu! qui me jettes Mme Bonsergent
+sur les bras, et qui prends la fuite.</p>
+
+<p>&mdash;La conversation a dû être intéressante?</p>
+
+<p>&mdash;D'un intérêt palpitant, comme disent les réclames.
+Élodie m'a raconté ses malheurs.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre femme!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, pauvre femme! C'est un récit à faire
+dresser les cheveux sur la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Rien n'est plus agréable que de sentir
+ses cheveux se dresser en bonne compagnie. C'est
+marque qu'on n'est pas chauve. La lune sort des
+nuages et éclaire la vallée sombre. Voici de bons
+cigares, le cheval va de lui-même et connaît sa
+route. Tout se tait, c'est à peine si l'on entend cette
+délicieuse harmonie des sphères qui faisait pâmer
+Pythagore. Commence ton récit; j'écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sauras d'abord, dit Athanase, qu'Élodie est
+d'illustre naissance.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doutais.</p>
+
+<p>&mdash;Son père, qui fut chapelier, avait l'âme d'un
+roi.</p>
+
+<p>&mdash;D'un roi en fonctions ou d'un roi détrôné? Les
+rois détrônés sont ordinairement de fort méchante
+humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Il avait l'âme d'un très-grand roi, une âme
+noble et belle. Sa mère....</p>
+
+<p>&mdash;La mère du roi?</p>
+
+<p>&mdash;Non. La mère d'Élodie, belle comme Vénus,
+sage comme Minerve, poétique comme Apollon....</p>
+
+<p>&mdash;.... Filait comme Arachné?</p>
+
+<p>&mdash;Non c'était une médiocre fileuse, mais une
+parleuse de premier ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis. La soupe ne devait pas être bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Que parles-tu de soupe, âme grossière et livrée
+aux appétits des sens? La mère d'Élodie ne sut
+jamais de quoi se faisait la soupe.</p>
+
+<p>&mdash;Je plains le chapelier, dit Brancas.</p>
+
+<p>&mdash;Or, continua Ripainsel, cette mère accomplie
+ne souffrit pas que sa fille fît oeuvre de ses dix
+doigts; d'où il suit qu'elle comprit de bonne heure
+que le lot du sexe barbu était d'apporter à boire et
+à manger au sexe timide, lequel, en échange, consentait
+à recevoir avec bonté les hommages du dit
+sexe barbu: Cela dura trente ans, pendant lesquels
+le sexe barbu, comme tu penses, ne faisait pas
+queue à la porte d'Élodie.</p>
+
+<p>&mdash;Elle te l'a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais je l'ai deviné. Dieu merci, ce
+n'était pas difficile. On sait assez ce que signifient
+ces amours trompées, ces espérances déçues, ces
+soupirs, ces yeux levés au ciel. Ce n'est pas tout
+d'ailleurs. J'ai des faits plus positifs.</p>
+
+<p>&mdash;Des faits!</p>
+
+<p>&mdash;Quel héros c'était?</p>
+
+<p>&mdash;Qui? Le major Bonsergent?</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien question de Bonsergent! Je te parle
+de ce hussard qui fut tué à Waterloo....</p>
+
+<p>&mdash;Quel hussard?</p>
+
+<p>&mdash;Celui d'Élodie, qui unissait la grâce à la force,
+le génie à la beauté, et qui n'ignorait pas le respect
+qu'on doit aux dames. C'était un homme, celui-là!</p>
+
+<p>&mdash;Et nous, qui sommes-nous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Des gens mal élevés, je suppose.</p>
+
+<p>&mdash;Continue. Ton récit m'intéresse.</p>
+
+<p>&mdash;Après dix ans passés à pleurer le hussard, Bonsergent
+se présenta....</p>
+
+<p>&mdash;Et fut accepté d'emblée? dit le Parisien.</p>
+
+<p>&mdash;Que de larmes versa la triste Élodie avant d'unir
+son sort à celui de cet homme vulgaire! Mais
+quoi! Le chapelier ordonnait. Par piété filiale, elle
+obéit.</p>
+
+<p>&mdash;Triste victime!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, triste victime! Le chapelier n'eut pas
+plutôt passé l'onde du Styx qu'on ne repasse plus,
+<i>irremeabilis unda</i>, comme dit Virgile, que l'affreux
+Bonsergent dévoila toute sa perfidie.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'avertis, dit Brancas, que tu ménages trop
+tes effets de scène. Tu <i>prends des temps</i> comme un
+acteur, et le public finira par te tourner le dos.</p>
+
+<p>&mdash;Patience! dit Athanase. La patience, c'est la
+force continuée. En deux mots, la dame s'est fort
+ennuyée, et je la soupçonne d'écrire en secret ses
+mémoires pour servir à l'instruction et à l'édification
+de son sexe.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce qu'elle t'a conté pendant une heure et
+demie?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, oui. Je croyais entendre
+Esther raconter à la jeune Élise comment, avec la
+protection du Dieu d'Israël, elle parvint à devenir
+l'une des cinq cents femmes du sultan Assuérus, et je
+repassais involontairement tous les récits fameux
+des vieilles tragédies.... Or çà, j'espère que tu as
+été plus heureux que moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Bonsergent m'a donné de bons conseils
+sur la culture des melons.</p>
+
+<p>&mdash;Ne fais donc pas le réservé. Tu as vu Claudie?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, dit Brancas, es-tu capable de
+garder ton sérieux pendant quelques instants?</p>
+
+<p>&mdash;Toute l'éternité, s'il le faut.</p>
+
+<p>&mdash;Et bien, je l'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Toi! Effectivement, il n'y a pas de quoi rire.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? à la veille de mon mariage!</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, ce serait bien plus triste le lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire?</p>
+
+<p>&mdash;Te voilà bien embarrassé! Aime-la quinze jours
+si tu veux, et cela se passera. C'est une petite fièvre
+qui n'a rien d'inquiétant et qu'il faut traiter par les
+sédatifs.</p>
+
+<p>&mdash;Mauvais plaisant!</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! je ne vois pas là de quoi s'arracher
+les cheveux. Claudie est charmante, et tu fais preuve
+de goût.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas qu'elle est belle? dit l'avocat.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ravissante, répliqua Ripainsel.</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu qu'elle aime cet Audinet?</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait! On voit tant de rencontres bizarres!
+Audinet est un homme, après tout.</p>
+
+<p>&mdash;Lui, un homme! c'est un babouin.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit Athanase, la douleur t'égare.
+Audinet n'est pas un babouin, c'est un vilain animal,
+je l'avoue; il est d'une capacité médiocre,
+mais il est homme et secrétaire général, et, ce qui
+vaut mieux encore, il est le fils du colonel Malaga.
+Or, tu sauras qu'il n'est personne à Vieilleville qui
+ose déplaire au terrible colonel. Quiconque l'a fait,
+s'en est toujours repenti.</p>
+
+<p>&mdash;Je me moque de tous les Malaga du monde.
+Ce colonel est fait de chair et d'os, je suppose?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais sa chair et ses os sont taillés dans
+l'acier le mieux trempé. Il est homme à tuer pour
+une épingle, pour un salut manqué, pour un sourire
+douteux. Après 1815, il était la terreur des
+officiers de la garde royale.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! voilà qui met le comble à mon amour.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas faire la cour à Mlle Bonsergent?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non?</p>
+
+<p>&mdash;Et t'en faire aimer?</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est possible.</p>
+
+<p>&mdash;Jupiter aveugle ceux qu'il veut perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Jupiter se soucie très peu de mes affaires.
+Quant au colonel, je l'engage à ne pas faire le
+méchant, car je retroussais fort bien, dans l'occasion,
+ma robe d'avocat et mes manches, et tu verrais
+une belle bataille.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu sais manier une épée?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et un pistolet?</p>
+
+<p>&mdash;Encore mieux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, sois prudent, et si tu vois venir
+Malaga sur le trottoir de droite, prends le trottoir
+de gauche; cède-lui le haut du pavé, ne lui épargne
+pas les saluts, et ne te fais pas embrocher comme
+une mauviette.</p>
+
+<p>&mdash;J'y veillerai.</p>
+
+<p>&mdash;Un mot encore. Avant toute chose, gagne-moi
+mon procès et fais-moi rendre l'héritage du vieux
+Caïus-Gracchus Ripainsel, mon oncle vénéré; car
+il n'est pas juste que je pâtisse de tes fredaines.</p>
+
+<p>&mdash;Tu auras tes deux millions et le plaisir de voir
+donner une leçon à ce vieux rodomont».</p>
+
+<p>En même temps, les deux amis entraient dans la
+cour du château.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>Un domestique remit à Brancas une lettre de son
+oncle; il la lut sur-le-champ, et frappa du pied avec
+impatience.</p>
+
+<p>«Qu'as-tu donc? demanda Ripainsel.</p>
+
+<p>&mdash;Une tuile sur la tête! Ah! que la divine Providence
+est dure aux pauvres gens! Écoute ceci:</p>
+
+<p>«Mon cher ami,</p>
+
+<p>«Tout est conclu. La dot est d'un million. Oliveira
+te trouve charmant. Miss Rita ne dit mot et
+ne paraît pas moins bien disposée. Ton bonheur est
+assuré. Oliveira s'engage à donner sa démission à
+la fin de l'année. Il a parole du ministre d'être pair
+de France à cette époque. Pour un ancien marchand
+de cuirs, c'est assez joli. Ma future nièce a de l'esprit,
+du bon sens, et, ce qui est plus précieux que
+tout, elle a le romanesque en horreur. Ta tante la
+trouve admirable. Allons, tu as le pied à l'étrier,
+monte à cheval et galope.</p>
+
+<p>«Oliveira et sa fille vont passer deux mois à
+Vieilleville pour faire dîner les électeurs. Je n'ai pas
+besoin de te recommander l'assiduité. Une fille de
+ce caractère et une dot d'un million ne se trouvent
+pas dans le pas d'une mule.</p>
+
+<p>«Adieu, mon cher ami; mille prospérités.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«GRAINDORGE.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Suis-je assez malheureux? dit l'avocat.</p>
+
+<p>&mdash;Toi! répliqua Ripainsel, tu es né coiffé. Rita et
+un million, et monsieur se fait prier, monsieur fait
+le difficile. C'est à hausser les épaules, parole d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et Claudie?</p>
+
+<p>&mdash;Ton amour s'en ira comme il est venu, en une
+soirée. À première vue, tu t'enflammes, et tu te
+crois pris pour l'éternité.</p>
+
+<p>&mdash;Diable d'oncle! s'écria Brancas. De quoi se
+mêle-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ton oncle est un sage, dit Athanase, et toi un
+écervelé, malgré tes épais favoris et ton air d'homme
+grave. Il sait qu'on ne vit pas seulement d'amour et
+d'eau fraîche, mais de bon potage, comme dit le
+bonhomme Chrysale; il te sauve, sans le savoir, des
+griffes du vieux Malaga, et il te donne pour femme
+la plus délicieuse Rita, qui jamais ait vu le jour, soit
+à Paris, soit à Vieilleville.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit Brancas après un long silence,
+c'en est fait, je l'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Qui? Rita?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Claudie.</p>
+
+<p>&mdash;Tu fais une sottise.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en moque.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu t'en repentiras.</p>
+
+<p>&mdash;Soit. Je m'en repentirai, mais je l'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Athanase, si je n'avais pas fait concurrence
+au père Oliveira dans les dernières élections!</p>
+
+<p>&mdash;Achève.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je ferais ma cour à Rita, qui vaut
+une vingtaine de Claudies.</p>
+
+<p>&mdash;Fais-la, tu me rendras service.</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Je te le jure!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! présente-moi à la première occasion.</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu. Et toi, aide-moi à bourrer cet
+Audinet qui m'agace cruellement les nerfs.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vraiment! tu veux épouser Claudie?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, mais je veux chasser l'Audinet.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il soit fait suivant ta parole! dit Athanase.</p>
+
+<p>L'avocat se coucha fort agité. La pensée des obstacles qu'il
+aurait à surmonter excitait son ardeur,
+car les âmes nobles et courageuses n'aiment pas à
+triompher sans péril; mais il se voyait prêt à sacrifier
+tous ses rêves à l'amour, et, pour un ambitieux,
+c'était un cruel sacrifice. Avant d'épouser Claudie,
+avant même de savoir s'il en serait aimé, il fallait
+désavouer son oncle, rompre avec Oliveira, et se
+fermer probablement le chemin de la députation de
+Vieilleville. Cependant, il n'hésita pas un instant, et,
+prenant la plume, il écrivit à son oncle la résolution
+qu'il avait prise, en le priant de dégager sa parole.
+Ce devoir accompli, il se coucha, et dormit assez
+bien, bercé dans des rêves d'azur et d'or. La belle
+Claudie, impératrice des îles Fortunées, lui offrait
+son trône et sa main.</p>
+
+<p>Athanase, de son côté, rêvait à Mlle Oliveira. Ce
+n'est pas qu'il fût au fond de l'âme ni très-ambitieux
+ni très-amoureux. Non. La députation lui semblait
+être le complément naturel et nécessaire de son château,
+de ses cinquante mille livres de rente et du
+bien-être qui l'entourait. Comme il avait toujours été
+heureux, il était optimiste. Il aimait son ami, mais
+il n'oubliait pas le soin de ses intérêts, et il voyait
+avec plaisir cet amour naissant qui allait brouiller
+Brancas avec le père Oliveira. De plus, Rita le séduisait
+avec sa grâce toute parisienne, et le gentilhomme
+campagnard n'avait pu rester insensible à sa
+beauté. Que Brancas épousât ou non Claudie, il s'en
+souciait peu, pourvu qu'il pût lui-même approcher
+de la belle Rita, et satisfaire en même temps deux
+passions de force égale, la passion d'épouser une
+femme aimable et la passion de représenter le peuple
+français.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la famille Bonsergent était
+réunie en conseil et délibérait sur les plus graves
+questions. Lorsque Claudie, tenant à la main une
+bougie, s'approcha de son père pour l'embrasser,
+suivant l'usage de chaque soir, et se retirer dans sa
+chambre, le major la retint par la main et la fit
+asseoir à ses côtés.</p>
+
+<p>«Ma fille, dit Élodie d'un ton solennel, reste un
+moment; il s'agit de ta destinée.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, dit le major, es-tu heureuse?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, papa, répondit-elle, étonnée de
+cet exode et commençant à deviner ce qu'on allait
+lui dire.</p>
+
+<p>&mdash;S'il se présentait un bon mari, sage, prudent,
+avec une belle fortune, une belle position sociale et
+un nom honorable, qui voulût vivre avec nous, et
+qui fût notre ami, que ferais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je ferais, dit Claudie, ce que vous auriez jugé
+convenable.»</p>
+
+<p>Le major l'attira doucement sur ses genoux et
+l'embrassa.</p>
+
+<p>«Il est trouvé, dit-il. C'est notre ami Audinet.»</p>
+
+<p>Claudie, qui s'attendait à ce nom, ne put cependant
+s'empêcher de se mordre les lèvres.</p>
+
+<p>«Eh bien, qu'en dis-tu? demanda Élodie.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, maman je n'en dis rien.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'en penses-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Pas davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! dit le major entre ses dents, cela va
+mal... Comment! tu n'as pas d'opinion sur un
+homme que tu vois tous les jours!»</p>
+
+<p>Claudie garda le silence.</p>
+
+<p>«Est-ce que tu ne veux pas te marier?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas dit cela, papa.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas un homme intelligent?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, quoique son esprit consiste surtout
+à médire du prochain.</p>
+
+<p>&mdash;Son père lui donnera deux cent mille francs le
+jour de son mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! papa, n'avons-nous pas de quoi vivre?</p>
+
+<p>&mdash;Il sera préfet ou député à son choix.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux pour la France.</p>
+
+<p>&mdash;Il est estimé de tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Pas trop, dit Claudie, qui fut heureuse de trouver
+ce prétexte, et voilà ce qui me fâche.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! hum! dit le major, le temps est à l'orage.»</p>
+
+<p>Au fond du coeur, il était de l'avis de sa fille. Un
+homme tant de fois souffleté lui semblait un gendre
+médiocre; mais, comme beaucoup d'honnêtes gens,
+avec un égoïsme assez naturel, il s'étourdissait
+volontairement sur l'insolence et la lâcheté d'Audinet,
+et voyait, avant tout, dans ce mariage, la certitude
+de garder sa fille près de lui et de plaire à son
+ami Malaga.</p>
+
+<p>Cependant l'attaque de Claudie était si directe
+qu'il n'osa insister. Par malheur, Mme Bonsergent,
+fort engouée d'Audinet, qui divaguait avec elle pendant
+des heures entières sur des subtilités de métaphysique,
+et flattée d'entendre vanter son génie par
+le secrétaire général, prit vaillamment la défense de
+son favori.</p>
+
+<p>«Mademoiselle, vous êtes une sotte, dit-elle tout
+d'abord. M. Audinet est un homme de la plus haute
+intelligence et du plus grand avenir. Peut-être ne le
+trouvez-vous pas assez beau?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit bonnement Claudie, je n'y pensais
+pas, mais, puisque tu m'en parles, je t'avouerai
+qu'il est plus laid qu'une chenille.</p>
+
+<p>&mdash;Comme une chenille, c'est le mot, répéta le
+major en éclatant de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! encouragez-la dans sa désobéissance,
+répliqua d'un ton amer Mme Bonsergent.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'encourage pas, dit le major.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Claudie, je n'ai pas à désobéir; vous
+ne m'avez rien ordonné.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, cela, dit Bonsergent, qui voulut
+mettre fin à la discussion et surtout ne pas attrister
+sa fille. Elle est libre de ses actions.</p>
+
+<p>&mdash;Le devoir d'une mère, dit Élodie avec solennité,
+est de préparer l'avenir et le bonheur de sa
+fille. Il faut que la prévoyance d'une mère supplée
+à l'aveuglement de ses enfants. Il faut...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que tu te taises, interrompit Bonsergent
+d'un ton ferme et sans réplique. C'est assez causé
+d'affaires pour ce soir. Nous ferions prendre ce pauvre
+Audinet en grippe à Claudie. En attendant, qu'il
+vienne ici comme à l'ordinaire, et tu le recevras de
+ton mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de grand coeur, dit la jeune fille, pourvu
+que cela ne m'engage à rien.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, mon enfant, dit le major; va dormir.
+Et toi, ma femme, fais-moi préparer un lait de
+poule, car j'ai gagné un mal de gorge au jardin ce
+soir.»</p>
+
+<p>Mme Bonsergent sortit et appela la servante.</p>
+
+<p>«Catherine! Catherine!»</p>
+
+<p>Personne ne répondit.</p>
+
+<p>Élodie cria plus fort:</p>
+
+<p>«Catherine!</p>
+
+<p>&mdash;Elle est couchée, sans doute, dit le major.
+Laisse-la dormir.»</p>
+
+<p>Mme Bonsergent entra dans la cuisine où se trouvait
+le lit de Catherine, et vit que le lit était vide.
+Au même instant, Catherine accourut précipitamment,
+les joues et les oreilles rouges, et les cheveux
+à demi dénoués. C'était une jeune fille assez belle et
+très-bien faite.</p>
+
+<p>«D'où venez-vous? demanda Mme Bonsergent,
+et que faites-vous dehors à onze heures du soir?»</p>
+
+<p>L'apostrophe était foudroyante. À onze heures,
+en province, tous les gens paisibles dorment du
+plus profond sommeil. Cependant Catherine répondit
+avec assurance:</p>
+
+<p>«Madame, j'étais au fond du jardin et je fermais
+la porte du kiosque.</p>
+
+<p>Sa maîtresse la blâma sévèrement de n'avoir pas
+fermé plus tôt cette porte, et toutes deux se hâtèrent
+de préparer le lait de poule du major.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, M. le secrétaire général de la
+préfecture sortait tranquillement du jardin au moyen
+d'un passe-partout, présent d'amour de la tendre
+Catherine.</p>
+
+<p>Cette petite scène de la vie intime, qui se renouvelle
+souvent en province, devait avoir sur la suite
+de cette histoire et sur le sort de la belle Claudie
+la plus tragique influence.</p>
+
+<p>Un matin, M. Graindorge conseiller du roi Louis-Philippe
+en son conseil d'État, commandeur de la
+Légion d'honneur et de l'Aigle noir, grand-croix de
+l'ordre de Charles III, et officier de celui d'Isabelle
+la Catholique, déjeunait tête à tête avec sa femme
+et décachetait rapidement ses lettres, lorsque l'écriture
+de son neveu attira plus particulièrement son
+attention. Il se hâta de lire la lettre et la jeta sur la
+table avec colère.</p>
+
+<p>«De qui?» dit sa femme.</p>
+
+<p>C'était une Anglaise laconique, sèche comme les
+vieilles femmes de son pays, laide et sans enfants,
+dont la dot avait triplé la fortune de son mari.
+Rousse, du reste, avare et revêche, elle jouissait
+dans son ménage d'une influence toute-puissante.</p>
+
+<p>«De cet écervelé de Brancas, répondit le conseiller d'État.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle nouvelle?</p>
+
+<p>&mdash;Lis.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Vieilleville, mai 1845.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«Vous avez trop réussi, cher oncle. Je n'accuse
+que moi-même de ma mésaventure, mais il faut rompre
+à tout prix. Courez, je vous en conjure, chez
+M. Oliveira, et dites-lui.... non, ne lui dites rien.
+J'aime une fille adorable, une perle de beauté, un
+ange, une péri, tout ce qui vous plaira, mais j'aime.
+Son père est un vieux soldat de Napoléon, sa mère
+est une ancienne jolie femme; mais elle! oh! elle!
+c'est une fleur, c'est un bouton de rose, c'est une
+grâce, c'est.... tout ce qu'il faut pour devenir votre
+nièce. M'aimera-t-elle? Voilà la question. Un orang-outang,
+à demi préfet, la garde à vue comme les
+muets du sérail. Le monstre la convoite, mais la
+divine Providence ne permettra pas que le crime
+s'accomplisse, et, au besoin, mon bras aiderait la
+Providence.</p>
+
+<p>«Bonsoir, cher oncle. Je tourne au mélodrame;
+c'est vous dire jusqu'où va mon amour. Adieu,
+adieu. Je vous quitte pour penser à ma Claudie.</p>
+
+<p>«Mettez-moi aux pieds de mon adorable tante, et
+soyez indulgent pour ma folie. Il est si rare et si
+doux de perdre le sens pour ce qu'on aime. J'en
+ferai quelque jour, s'il n'est déjà fait, un opéra sous
+ce beau titre: <i>Il pazzo der amore. Le Fou par amour</i>,
+pour faire pendant au chef-d'oeuvre de Cimarosa. Ô
+Claudie, étoile populaire, axe du monde, mon coeur
+est à toi.</p>
+
+<p>«Adieu, oncle chéri. Si vous la voyiez, vous voudriez
+être neveu.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«À vous,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«BRANCAS.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Eh bien? dit Graindorge après la lecture.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Est-il assez fou?</p>
+
+<p>&mdash;Trop.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire? Je ne puis aller chez Oliveira et lui
+dire: mon cher, je me suis trompé. Cela n'est pas
+admissible. Que le diable emporte sa Claudie!</p>
+
+<p>&mdash;Une petite provinciale!</p>
+
+<p>&mdash;Un bouton de rose!</p>
+
+<p>&mdash;Quelque sotte!</p>
+
+<p>&mdash;Une perle de beauté!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ma commanderie à bas!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu vas consentir à ce sot mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut bien. Il a passé l'âge des lisières.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut le déshériter.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne le connais pas, répliqua l'oncle. Il ne
+tient pas à l'argent, et toutes les successions du
+monde ne le feront pas changer d'avis. Il va manquer
+par sa faute le plus beau mariage du monde.</p>
+
+<p>Oliveira n'est pas embarrassé de sa fille. Rita est
+femme d'esprit; elle mènera très-bien la barque de
+son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'est perdu, dit l'Anglaise. S'il est amoureux,
+c'est de fraîche date, car il n'en parlait pas le
+jour de son départ. Ce feu de paille se consumera
+et s'éteindra tout naturellement. Traîne l'affaire en
+longueur. Suis Oliveira, qui t'a invité à voir sa maison
+de Vieilleville; tu sonderas le terrain, tu verras
+toi-même sa Claudie. Il faudrait être bien malheureux
+ou bien maladroit pour ne pas lui trouver
+quelque défaut ou quelque vice.</p>
+
+<p>&mdash;Rédhibitoire!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, dit sèchement l'Anglaise, une plaisanterie
+de gentilhomme ou de palefrenier que le conseil
+d'État ne devrait pas connaître.»</p>
+
+<p>Graindorge s'inclina humblement. Il courut chez
+Oliveira, se hâta de se faire inviter, et cacha soigneusement
+le but de son voyage.</p>
+
+<p>Trois jours après, M. Oliveira, sa fille et Graindorge
+partaient pour Vieilleville. Oliveira pensait à
+ses électeurs, Graindorge à sa commanderie, et Rita
+à son mariage. Cette dernière n'était que curieuse
+de revoir son fiancé. Brancas ne lui déplaisait pas,
+mais c'est un phénomène connu au moral, comme au
+physique, que les fluides de même nature se repoussent
+et que les fluides contraires s'attirent. L'avocat
+et la jeune Parisienne étaient tous les deux trop spirituels,
+trop raisonnables et trop civilisés pour s'accrocher
+fortement. Entre deux corps parfaitement
+ronds, il y a trop peu de points de contact. De là vient
+que certains ménages, composés d'ailleurs de deux
+individus, homme et femme, parfaitement aimables,
+sont médiocrement heureux et médiocrement unis.
+Saint Pierre ne put jamais s'accommoder de Saint Paul,
+bien qu'ils fussent saints tous deux au même degré.</p>
+
+<p>Quand les trois voyageurs entrèrent à Vieilleville,
+toute la ville était en rumeur. On devait plaider le
+lendemain le fameux procès pour lequel Ripainsel
+avait fait venir son ami. Deux partis s'étaient formés,
+comme il arrive dans toutes les causes de ce genre,
+et soutenaient, l'un la validité du testament et les
+droits de la communauté de P***, et l'autre les droits
+de Ripainsel. La politique s'en mêlait. Le journal de
+l'évêché ne tarissait pas sur l'éloge de ces saintes
+femmes qui avaient renoncé au monde pour ne
+relever que de Jésus-Christ; c'étaient les soeurs des
+pauvres, les mères des orphelins, les anges de Dieu
+sur la terre. Allait-on dépouiller encore l'Église
+catholique, si honteusement pillée en 1789, et achever
+l'oeuvre sacrilège des révolutionnaires? Et pour
+qui, grand Dieu! violer ce testament? Pour ajouter
+au luxe et à la richesse de l'un des hommes les plus
+riches de tout le pays, pour entretenir des chevaux
+et peut-être pis que cela. Ce dernier point n'était pas
+clairement exprimé, mais on l'entendait du reste.</p>
+
+<p>De son côté, le journal de l'opposition, ami de
+Ripainsel, qui était le plus riche actionnaire du
+journal, déclamait vigoureusement contre les envahissements
+du clergé, et citait Grégoire VII qui
+déposait les rois, Alexandre VI qui empoisonnait ses
+propres cardinaux, et tous les mauvais prêtres dont
+l'histoire a parlé. Pour qui ces trésors arrachés à
+l'aveugle piété des mourants? Pour les jésuites,
+pour les évêques, pour les congrégations de toutes
+sortes. Rien n'était plus éloquent que ce rédacteur
+tempêtant pour son actionnaire.</p>
+
+<p>Seul, le journal de la préfecture gardait le plus
+profond silence et enrageait tout bas de ne pouvoir
+prendre part à la bataille. Tout n'est pas roses dans
+le métier de journaliste officiel. Comment avoir un
+avis quand le préfet n'en a pas? Ce serait une impiété.
+Or, le préfet, bon homme d'ailleurs, et assez
+embarrassé de son rôle, n'était occupé que de vivre
+en bonne harmonie avec tout le monde, de peur d'être
+en butte aux foudres du <i>National</i>.</p>
+
+<p>Oliveira eut grand'peine à pénétrer chez le président
+du tribunal, qui distribuait à son gré ou refusait
+les billets d'entrée. On faisait queue chez lui
+comme au bureau d'un théâtre.</p>
+
+<p>C'était un grand vieillard, à la parole lourde et
+indistincte, bredouillant, ânonnant, ne comprenant
+rien, honnête homme du reste et incapable de faire
+tort à son prochain. Le hasard, et une fortune dont
+l'origine se perdait dans la nuit des temps, l'avaient
+fait nommer président; l'inamovibilité l'avait maintenu
+sur son siège, et l'usage s'opposait à ce qu'on
+lui donnât sa retraite. Cette espèce de magistrats
+n'est pas la plus mauvaise; ils valent bien les gens
+plus subtils qui cherchent moins le sens de la loi
+qu'une opinion singulière et paradoxale, et qui s'entêtent
+d'autant plus volontiers dans cette opinion
+qu'elle n'appartient qu'à eux seuls. Entre un juge
+trop subtil et un juge qui l'est trop peu, le plaideur
+est fort embarrassé.</p>
+
+<p>Le président se leva dès qu'il vit entrer le député,
+et le fit asseoir.</p>
+
+<p>«Mon cher président, dit Oliveira, je venais vous
+demander trois places.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai plus, interrompit le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est une autre affaire. Je lui céderais
+mon siége plutôt que de lui refuser quelque chose....
+C'est donc un bien grand avocat, continua-t-il, que
+ce M. Brancas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une merveille, dit Oliveira qui crut
+devoir faire l'éloge du futur époux de Rita.</p>
+
+<p>&mdash;Pantaléon, ce jour est un beau jour pour toi,
+dit la présidente, jusque-là tapie et silencieuse
+dans un coin de la salle. Faut-il faire repasser ta
+cravate blanche?</p>
+
+<p>&mdash;Fais, ma chère Léonide, répliqua-t-il avec une
+certaine majesté.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère, ajouta-t-elle, que ce M. Ripainsel
+recevra sur les doigts, et qu'il laissera désormais
+tranquilles nos bonnes soeurs de P...</p>
+
+<p>&mdash;J'espère, dit Pantaléon en bégayant, que Caton
+d'Utique, s'il vient par hasard à l'audience, sera
+content de moi. Va faire repasser ma cravate, va
+Léonide.»</p>
+
+<p>Léonide sortit en grognant un peu.</p>
+
+<p>«Ah! monsieur, dit le président à Oliveira qui
+souriait, un pauvre homme a bien de la peine à
+faire son métier en conscience. Ma femme et mes
+cinq enfants ont pris parti, trois contre trois, dans
+cette affaire, et m'ennuient tout le jour de leurs
+exhortations à bien faire, c'est-à-dire à juger en
+faveur de leurs protégés. C'est un vacarme à ne
+pas s'entendre. Heureusement, je suis à moitié sourd,
+et le partage égal des voix dans ma famille maintient
+ma neutralité.»</p>
+
+<p>Oliveira sortit avec ses trois billets qui lui assuraient
+des places réservées derrière les juges. Vieilleville,
+où les événements sont rares, était tout ému
+de l'espoir d'entendre un de ces fameux avocats de
+Paris auxquels les journaux font un piédestal. De
+toutes les parties du département, de nombreuses
+députations d'oisifs s'étaient donné rendez-vous à
+l'audience, et l'on s'attendait, vu la renommée de
+Brancas, à des effets de scène merveilleux. Son
+adversaire, venu de Paris, lui aussi, était un homme
+illustre à qui il n'a manqué peut-être, pour égaler
+les plus grands orateurs, que de défendre une cause
+plus sympathique à la nation française. C'était le
+plus brillant représentant du parti légitimiste.</p>
+
+<p>Dès le soir même, Brancas reçut la visite de son
+oncle, mais il ne fut question ni d'Oliveira ni de sa
+fille dans la conversation. Le conseiller d'État sentait
+assez la nécessité de ne troubler, par aucune
+préoccupation, l'esprit de son neveu. À la veille
+d'une grande bataille, on ne songe qu'à l'ennemi.</p>
+
+<p>«Souviens-toi, dit Graindorge, que du haut de
+ce prétoire trois cents électeurs te contemplent.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en souviendrai,» répliqua laconiquement
+l'avocat, à qui il tardait d'être seul.</p>
+
+<p>Dès que son oncle fut parti, il fit atteler un tilbury
+et descendit au grand trot du côté de Vieilleville
+pour aller voir Claudie, suivant son usage. En
+très peu de jours il était devenu l'ami intime du
+major Bonsergent, et la rêveuse Claudie préparait
+pour lui ses phrases les plus poétiques et ses discours
+les plus exquis. Personne ne se défiait de ses
+visites, si ce n'est peut-être le soupçonneux Audinet;
+quant à la jeune fille, si elle avait deviné l'amour
+de l'avocat (et comment ne l'aurait-elle pas
+deviné?) elle n'en laissait rien paraître. Elle était
+secrètement flattée de plaire à un homme aimable,
+déjà célèbre, et qui devait être si bon juge du mérite
+et de la beauté. Nulle femme n'est exempte de vanité,
+et la belle Claudie l'était moins que toute autre. Audinet,
+qu'elle avait toujours vu avec indifférence, lui devenait
+peu à peu odieux, car en amour l'indifférence
+n'est pas loin du mépris, ni le mépris de la haine.</p>
+
+<p>Il faut avouer aussi que le secrétaire général était
+l'amant le plus incommode du monde. En garde
+contre Brancas, dont il avait deviné la rivalité, il
+surveillait jour et nuit les démarches du Parisien et
+s'offensait, non sans raison, des fréquentes visites
+que celui-ci faisait à la famille Bonsergent. Ses relations
+avec Catherine lui permettaient de savoir,
+heure par heure, tout ce que faisait sa maîtresse et
+de le lui répéter. De son côté, Claudie, irritée de
+cette surveillance continuelle, recevait fort mal les
+plaintes d'Audinet, et semblait, contre le gré de ses
+parents, prête à tout rompre.</p>
+
+<p>Ce soir-là, Audinet était assis dans un coin, près
+de sa fiancée, pendant que le major et sa femme,
+discrètement retirés à l'autre bout du salon, laissaient
+au secrétaire général la faculté de faire librement
+sa cour. Claudie brodait, et sa main impatiente
+cassait souvent ou arrachait les fils, signe précurseur
+d'un orage prochain.</p>
+
+<p>«Vous êtes agitée, ce soir, dit Audinet.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas agitée, répliqua-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ou ennuyée?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je suis ennuyée.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Que sais-je! Probablement parce que vous
+êtes là.</p>
+
+<p>&mdash;Ou parce que <i>quelqu'un</i> n'y est pas?</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? dit impérieusement
+Claudie. Qui est ce <i>quelqu'un</i>?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Quelqu'un</i>, dit froidement Audinet c'est quelqu'un;
+cela s'entend du reste.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne s'entend pas du tout, monsieur. Dites-moi,
+je vous prie, qui c'est.»</p>
+
+<p>Audinet, comme tous les jaloux, ne pouvait cacher
+sa jalousie. Rien n'était plus maladroit que d'en
+parler, mais rien n'était aussi plus naturel. Cependant,
+il sentit qu'il allait trop loin, et voulut sortir
+d'un mauvais pas.</p>
+
+<p>«C'est peut-être une femme? dit-il négligemment.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas une femme, répéta vivement
+Claudie, que cette question irritait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc un homme? Vous en convenez?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est ni un homme ni une femme, dit
+Claudie.</p>
+
+<p>&mdash;À moins que ce ne soit un avocat, reprit Audinet,
+je ne sais qui ce pourrait être.»</p>
+
+<p>Claudie rougit légèrement.</p>
+
+<p>«Eh bien, dit-elle, supposons que ce soit un
+avocat; que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc un avocat? Bon. Je suis bien aise
+de le savoir. Justement, il est sept heures du soir,
+et M. Brancas, contre son usage, n'a pas encore
+paru.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien au courant des habitudes de
+M. Brancas.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, dit Audinet. Un homme si
+célèbre! Il n'est question que de lui à Vieilleville et
+de son prochain mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit la jeune fille qui se sentit pâlir. Avec
+qui, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Je savais bien, dit Audinet, que je finirais par
+vous dire des choses intéressantes. Oh! je connais
+mon métier de narrateur.</p>
+
+<p>&mdash;Et de faiseur de cancans.</p>
+
+<p>&mdash;De cancans, si vous voulez. Mais quel mal y
+a-t-il, s'il vous plaît, à dire que M. Brancas, avocat,
+épouse prochainement Mlle Marguerite Oliveira,
+votre amie d'enfance?</p>
+
+<p>&mdash;Comment le savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! ce n'est pas difficile. Toute la ville
+en est informée. La femme de chambre de Mlle Oliveira
+le dit à qui veut l'entendre. L'affaire est arrangée,
+et M. Graindorge, conseiller d'État, oncle du
+futur, est venu en poste tout exprès pour assister
+à la noce.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne perdez pas de temps, dit amèrement
+Claudie et vous êtes fort au courant des affaires du
+prochain.»</p>
+
+<p>En même temps, elle se leva.</p>
+
+<p>«Où donc allez-vous? demanda Audinet.</p>
+
+<p>&mdash;Je me sens un léger étourdissement, et je vais
+dans ma chambre. Cela se passera. Excusez-moi,
+cher monsieur, et allez, je vous prie, tenir compagnie
+à ma mère.»</p>
+
+<p>Comme elle finissait de parler, Brancas entra,
+Claudie hésita et revint sur ses pas.</p>
+
+<p>«Eh bien, dit Audinet, vous n'êtes pas encore
+partie?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes insupportable.</p>
+
+<p>&mdash;Merci.»</p>
+
+<p>Claudie reprit sa place, et Brancas vint les saluer.
+Le secrétaire général répondit au salut de l'avocat
+par un mouvement de tête froid et cérémonieux,
+auquel le Parisien ne fit aucune attention.</p>
+
+<p>&mdash;C'est demain, dit le major Bonsergent, que
+nous allons entendre Démosthènes et Cicéron.»</p>
+
+<p>Le Parisien s'inclina en souriant.</p>
+
+<p>«Je ne sais de quoi vous voulez parler, dit-il,
+mon cher monsieur; mais vous aurez le plaisir d'entendre
+l'un des plus grands avocats de ce siècle. Ce
+n'est pas moi que je veux dire.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous allez à l'audience? demanda
+Audinet au major. Je ne vous connaissais pas tant
+de goût pour les procès.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! répondit simplement Bonsergent, je
+vais où Claudie me mène. Tu sais bien que c'est
+mon chef de file.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Audinet d'un air fin, c'est Mlle Claudie....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le secrétaire général, répondit
+la jeune fille, qui sentit le coup. C'est moi-même.»</p>
+
+<p>Le Parisien les observait tous deux sans rien
+dire et commençait à concevoir de grandes espérances.
+Audinet sortit plein de fureur contre son
+rival et contre Claudie. C'était un entêté mortel que
+le fils aîné du colonel Malaga; il aimait Claudie, et il
+était prêt à la disputer à son rival par tous les
+moyens que le Code tolère, faute de pouvoir s'y
+opposer.</p>
+
+<p>La conversation devint générale après le départ
+du secrétaire général, et ne fut interrompue que
+par l'arrivée du colonel Malaga et de quelques voisins
+à qui Mme Bonsergent offrit du thé. On dressa
+une table de whist, les gens graves commencèrent
+à jouer, et Brancas s'assit à côté de Claudie.</p>
+
+<p>Il y eut d'abord un assez long silence, que Claudie
+interrompit en demandant d'une voix brusque et
+saccadée:</p>
+
+<p>«À quelle époque est fixé votre mariage?»</p>
+
+<p>Brancas tressaillit.</p>
+
+<p>«Quel mariage? dit-il. On me marie donc?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi rougissez-vous? dit Claudie. Il n'y a
+pas de honte à se marier. Le mariage n'est-il pas le
+plus beau de tous les sacrements?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne rougis pas, répliqua le Parisien, et je
+tiens comme vous que le mariage est le plus beau
+des sacrements; mais encore, pour se marier, faut-il
+être deux, et je ne sais pas même si nous sommes
+un.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes deux, Rita et vous. Ne niez pas, je
+le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous êtes plus savante que moi, car je ne
+le sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité?</p>
+
+<p>&mdash;En vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, reprit Claudie, ce que vient faire
+à Vieilleville M. Graindorge, conseiller d'État, votre
+oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Il vient se promener, je suppose.</p>
+
+<p>&mdash;Chez M. Oliveira?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, chez M. Oliveira. Ce sont deux vieux
+amis.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... Rita et vous, n'êtes-vous pas aussi de
+vieux amis?</p>
+
+<p>&mdash;Je le voudrais, dit Brancas, mais je n'ose m'en
+flatter. Je n'ai vu Mlle Rita qu'une fois.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voyez la calomnie. On dit que vous
+l'épousez, et que votre oncle vient ici pour assister
+au mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Qui? on.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Ne serait-ce pas plutôt M. le secrétaire général,
+qui prend beaucoup d'intérêt à mes affaires?</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, dit Claudie d'une voix un peu altérée,
+je vous prie d'excuser, monsieur, ma curiosité.
+Je n'ai, certes, aucun droit à connaître vos secrets.»</p>
+
+<p>La jeune fille avait le coeur ulcéré. Le Parisien
+s'en aperçut et devina la cause de cette sourde
+colère. Il comprit en même temps que la jalousie
+maladroite d'Audinet lui fournissait une occasion
+qu'il aurait longtemps et vainement cherchée de
+déclarer son amour. Il regarda autour de lui. Tout
+le monde jouait au whist. Deux vieilles femmes, reléguées
+dans un coin, disaient du mal de leur prochain,
+Mme Bonsergent était absente et dirigeait la
+confection du thé, le major dormait comme un loir,
+il vit le moment favorable, il prit la main de Claudie
+et lui dit à voix basse:</p>
+
+<p>«Mademoiselle, on vous a menti. Je n'épouserai
+jamais Mlle Oliveira, car je n'ai aimé, je n'aime et
+n'aimerai jamais qu'une seule femme: c'est vous.»</p>
+
+<p>Claudie retira sa main sans colère. Elle vit dans
+les yeux de l'avocat qu'il disait vrai, et elle sentit au
+fond de l'âme les tressaillements de l'amour. Elle
+n'osa répondre: Et moi aussi, je vous aime, mais ses
+yeux le dirent assez clairement à défaut de sa bouche.
+Cependant, elle s'efforça de composer son
+visage et son maintien.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit-elle en feignant de rire, j'entends
+très-bien la plaisanterie et je vous remercie de ne
+pas punir plus sévèrement ma curiosité. Veuillez
+croire, cependant, que l'amitié de Rita me donnait
+quelques droits à votre confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Claudie, répéta le Parisien d'un ton passionné,
+m'entendez-vous? Je vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous m'aimez, répliqua-t-elle, que vient
+faire ici M. Graindorge?»</p>
+
+<p>Brancas vit bien qu'il fallait parler avec franchise.
+Il raconta les projets de mariage que son oncle avait
+formés pour lui et qu'il avait lui-même approuvés,
+jusqu'au jour où il entrevit la belle Claudie.</p>
+
+<p>«Ce jour, continua-t-il, a décidé de ma destinée.
+Je vous aime.»</p>
+
+<p>Il peignit cet amour des couleurs les plus passionnées.
+Il était sincère, et il était avocat; aussi fut-il
+éloquent: son amour passait avec ses paroles dans
+le coeur de la jeune fille. Elle se sentit vaincue et fit
+un dernier effort.</p>
+
+<p>«Vous arrivez trop tard, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Trop tard! s'écria Brancas découragé. Quoi!
+votre mariage est-il décidé et irrévocable?</p>
+
+<p>&mdash;Il l'est.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous allez devenir madame Audinet?</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'aimez?»</p>
+
+<p>Un profond soupir fut la seule réponse de Claudie.
+Brancas se hâta de l'interpréter en sa faveur.</p>
+
+<p>«Mais, dit-il, si vous ne l'aimez pas, qui vous
+force de l'épouser?»</p>
+
+<p>J'essayerais vainement de rapporter cette conversation.
+L'amour ne se décrit ni ne s'explique. Il suffira
+de dire qu'après deux heures de protestations,
+de serments et de reproches, Brancas obtint ce seul
+mot qui était pour lui la plus éclatante victoire:</p>
+
+<p>«Espérez.»</p>
+
+<p>Au même moment le major s'éveilla; en voyant
+les joueurs de whist déjà levés, il s'avança vers le
+groupe que formaient Brancas et Claudie, et dit
+gaiement au Parisien:</p>
+
+<p>«Que dites-vous donc de si intéressant à ma
+chère enfant? Ses yeux brillent ce soir comme deux
+charbons allumés.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, répliqua Claudie, M. Brancas me faisait
+l'honneur de me répéter le plaidoyer qu'il va prononcer
+demain.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu en es contente?</p>
+
+<p>&mdash;Ravie. Je suis sûre qu'il gagnera son procès.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, dit le major; je n'aime pas les
+jésuites.»</p>
+
+<p>Sur ce mot, Brancas partit après avoir salué toute
+l'assemblée, y compris le colonel Malaga, qui le
+regarda de travers et lui rendit à peine son salut.</p>
+
+<p>Quand tous les visiteurs furent partis, Malaga et
+un signe de l'oeil au major, qui embrassa tendrement
+sa fille et lui dit:</p>
+
+<p>«Va te coucher, ma chère enfant, il est tard.
+Malaga et moi, nous allons rester ici et fumer une
+pipe en buvant un verre de Xérès.</p>
+
+<p>Claudie, qui avait hâte de rester seule avec ses
+pensées, ne se fit pas prier et sortit.</p>
+
+<p>Qui pourrait dire la couleur des rêves d'une jeune
+fille qui aime et qui est aimée pour la première
+fois; quelle divine symphonie s'élève dans cette âme
+vierge; quels échos de la musique des anges retentissent!
+Pour la première fois, Claudie goûtait un
+bonheur parfait et sans mélange; elle ne voyait
+plus dans la vie que des sujets de se réjouir et de
+remercier le Créateur de toutes choses; elle rêvait
+de mener avec Brancas cette vie pure, innocente,
+exempte de trouble et de malheur que Milton a
+peinte dans l'Eden, et qui fut le partage du premier
+homme et de la première femme. Elle aimait! Qu'il
+est doux d'aimer! Hélas! aucun bonheur n'est de
+longue durée, et la félicité parfaite est toujours voisine
+des épouvantables précipices du malheur.</p>
+
+<p>«Mon cher ami, dit Malaga en allumant sa pipe,
+il est temps de conclure.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! dit Bonsergent, il est dangereux de trop
+précipiter les choses.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que Claudie n'est pas décidée? demanda
+le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien. Les petites filles n'ont pas
+l'habitude de faire des confidences à nos vieilles
+moustaches.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce mariage ne se fait pas tout de suite, dit
+le colonel, il ne se fera jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu retires la parole? demanda le
+major. En ce cas, dès à présent, tu es libre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'entends mal, répliqua le colonel. Audinet
+ne peut plus attendre; Audinet est jaloux.»</p>
+
+<p>Le major haussa les épaules.</p>
+
+<p>«De qui?</p>
+
+<p>&mdash;De ce Parisien qui vient si complaisamment,
+tous les jours, te demander une leçon d'horticulture.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle folie! dit Bonsergent. Ma fille m'a dit
+qu'il doit épouser Mlle Oliveira.</p>
+
+<p>&mdash;Folie ou non, ce garçon-là vient trop souvent
+ici; ce n'est pas pour tes beaux yeux, camarade, à
+moins que ce ne soit pour ceux de Mme Élodie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour ceux-là, dit le major en riant, je les
+lui abandonne. Le temps des fredaines est passé.</p>
+
+<p>&mdash;En deux mots, reprit le colonel, quel jour
+veux-tu faire le mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quand tu voudras.</p>
+
+<p>&mdash;Dans trois semaines.</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu.»</p>
+
+<p>Les deux amis se donnèrent la main, fumèrent
+encore quelques pipes et s'en allèrent dormir comme
+deux braves qui ont souvent dormi au bruit du
+canon.</p>
+
+<p>Pendant ce temps l'heureux Brancas retournait de
+cent mille manières le dernier mot de Claudie:
+<i>Espérez</i>, et repassait dans son esprit les périodes
+qu'il devait prononcer le lendemain devant les
+juges.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+
+<p>Le jour suivant, dès neuf heures du matin, tout
+ce qui s'appelle à Vieilleville la <i>haute société</i> avait
+envahi le prétoire. Les avocats, coiffés de leurs toques
+et vêtus de vastes robes noires sans grâce,
+mais non pas sans trous, disputaient leurs bancs
+aux dames, et les rejetaient brutalement hors de
+l'enceinte. De leur côté, deux ou trois comtesses sur
+le retour glapissaient contre l'huissier et contre les
+avocats, et répandaient autour d'elles des odeurs
+de musc et de patchouli capables d'effrayer le gendarme
+qui commença le supplice du criminel Jean
+Hiroux. Derrière les juges sur des fauteuils réservés,
+étaient assises une douzaine de personnes que recommandaient
+au président leur beauté, les liens
+de famille ou le désir de plaire aux puissants. Parmi
+ces privilégiés on distinguait le député Oliveira, sa
+fille, Claudie Bonsergent, sa mère, le vieux major et
+le conseiller d'État.</p>
+
+<p>Rita et Claudie se rencontrèrent dans un couloir
+étroit, et Rita se jeta tout d'abord au cou de son
+amie. Claudie, bien qu'elle eût quelque remords
+d'avoir enlevé Brancas à Mlle Oliveira, ne se fit pas
+trop prier et lui témoigna la plus vive tendresse. De
+son côté, le député se montra fort poli pour le vieux
+major, qui était l'un des électeurs les plus influents
+de l'arrondissement. Le conseiller d'État entendant
+nommer Claudie, se douta qu'il avait sous les yeux
+la rivale de Mlle Oliveira, et écouta très attentivement
+la conversation des deux amies.</p>
+
+<p>«Que tu es belle aujourd'hui, dit Rita. Comment
+se fait-il que je sois obligée de te chercher dans les
+couloirs d'un palais de justice.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, dit le major qui voulut placer son
+mot, n'est-ce pas dans la salle des Pas-Perdus.»</p>
+
+<p>Les deux jeunes filles poussèrent des éclats de
+rire que les rossignols leur auraient enviés, si les
+rossignols, ces chanteurs de génie, pouvaient être
+jaloux.</p>
+
+<p>Rita répondit qu'elle était arrivée la veille, et
+qu'elle n'avait pas eu le temps de faire visite à son
+amie.</p>
+
+<p>«Dis-moi, ajouta-t-elle, quel est ce jeune homme
+à la barbe large et blonde qui nous regarde si obstinément?</p>
+
+<p>&mdash;Qui te regarde, veux-tu dire, car il n'a pas la
+moindre attention pour ton humble servante.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! toi ou moi, peu importe.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le bel Athanase.</p>
+
+<p>&mdash;Athanase qui? Athanase quoi? Quel âge? Quel
+sexe? Quelle profession?</p>
+
+<p>&mdash;Curieuse!</p>
+
+<p>&mdash;Le spectacle n'est pas près de commencer. Que
+pouvons-nous faire en attendant si ce n'est de dévisager
+le prochain?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le bel Athanase Ripainsel, âge, trente
+ans; sexe: beau garçon, trop content de lui; profession:
+millionnaire et plaideur.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! c'est lui qu'on va juger?</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Je le reconnais, dit tout à coup Rita.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as déjà vu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Où?</p>
+
+<p>&mdash;Chez le préfet. Nous avons valsé ensemble.
+N'est-ce pas un républicain?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'entends rien à ces choses-là, dit Claudie.
+Adresse-toi à mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Que désirez-vous, mademoiselle? se hâta de
+dire le major.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Rita, nous voudrions savoir si
+M. Athanase Ripainsel ici présent, et dont vous pouvez
+voir la barbe blonde à gauche près du pilier,
+est un républicain?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit le major, je n'en sais rien; mais je
+crois qu'il veut être député.</p>
+
+<p>&mdash;Hein? plaît-il? dit Oliveira; qui veut être député,
+je vous prie?</p>
+
+<p>&mdash;M. Ripainsel, répondit Rita.»</p>
+
+<p>Athanase, se voyant regardé, se mit à lorgner
+les dames. À défaut des grâces civilisées de son ami
+Brancas, il possédait la plupart des qualités qui
+séduisent le sexe timide. Sa poitrine large, sa figure
+énergique, régulière et gaie, attiraient les regards de
+la foule. Son habit de velours à larges boutons,
+signe distinctif de tous les gentilshommes campagnards
+ou de ceux qui les imitent, était croisé sur
+sa poitrine, et sa main large, mais blanche, ouverte
+et sympathique, faisait sauter un léger binocle.
+Assis à côté de la place réservée à son avocat, il
+attendait patiemment l'arrivée des juges et le commencement
+du procès.</p>
+
+<p>Enfin les deux avocats entrèrent. Un murmure
+flatteur s'éleva dans la foule; les dames se penchèrent
+et chuchotèrent. Brancas s'assit, regarda autour
+de lui, vit Claudie et la salua. Rita s'en aperçut:</p>
+
+<p>«Tu connais donc mon hégélien? dit-elle à son
+amie.</p>
+
+<p>&mdash;Un peu. Je l'ai vu quelquefois à la maison,
+répondit Claudie, qui se sentait rougir.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi rougis-tu? dit Rita étonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée! C'est la chaleur de la salle. On
+étouffe ici.</p>
+
+<p>Et ce moment, le président entra avec les juges.</p>
+
+<p>Il s'assit carrément dans son fauteuil, se coiffa de
+sa toque, ouvrit son canif, bâilla posément, sans se
+presser, comme un homme qui prévoit qu'il bâillera
+plus d'une fois, tailla sa plume, la trempa dans l'encrier,
+esquissa légèrement un front, un nez, une
+bouche, et près d'arriver au menton, voyant ses collègues
+bien assis et en train de bien faire, il donna
+la parole à Brancas, qui demandait la nullité du testament
+de Caïus Gracchus Ripainsel.</p>
+
+<p>On ne s'attend pas, sans doute, à voir ici les détails
+du procès. Tous les journaux de France en ont
+donné un compte rendu fidèle, suivant leur habitude.
+Les journaux légitimistes supprimèrent le discours de
+Brancas, et donnèrent en échange quelques phrases
+très mal faites et sans suite. Quant à l'avocat de P...,
+on publia tout au long tous ses arguments, on corrigea
+ses fautes de français, défaut assez commun
+aux improvisateurs, et l'on vanta l'enthousiasme de
+l'assemblée. De leur côté, les journaux de la gauche
+montrèrent l'ineptie de l'avocat des religieuses, le
+vide de ses raisons, et firent entendre qu'il parlait
+du nez et faisait de pitoyables calembours. Brancas,
+au contraire, avait mis la plus parfaite éloquence
+au service de la cause la plus juste et faisait retentir
+dans la salle une voix plus sonore que la trompette
+Sax et plus douce que la flûte de Tulou.</p>
+
+<p>D'où vous conclurez, je pense, que tous les abonnés
+furent très-contents, ayant été servis selon leur
+goût, et ayant entendu dire beaucoup de bien de leurs
+amis et beaucoup de mal de leurs ennemis. C'est ce
+qui maintient l'équilibre dans le monde.</p>
+
+<p>Les juges étaient fort embarrassés, et vous l'auriez
+été comme eux. Quand on voit deux honnêtes gens,
+qui ont de l'esprit, du jugement, de l'éloquence, qui
+connaissent la loi, et qui ne voudraient pas faire de
+tort à leur prochain, soutenir avec une assurance
+égale deux thèses contradictoires, et d'un air poli
+s'envoyer des démentis qui n'offensent personne, on
+a beau avoir l'habitude de juger, on ne peut guère
+s'empêcher d'hésiter.</p>
+
+<p>Ils hésitaient donc, et le coeur d'Athanase battait
+fortement. Toute l'assemblée, partagée entre deux
+orateurs d'une puissance presque égale, car Brancas
+n'était guère inférieur à son adversaire, attendait
+en silence les conclusions de M. le procureur du roi,
+organe de la loi et défenseur de la société.</p>
+
+<p>Enfin ce magistrat se leva, retroussa ses manches
+d'un air noble et gracieux, jeta un coup d'oeil sur
+Rita et Claudie, un autre sur lui-même, un troisième
+sur la foule, et content de lui, content des autres,
+et content de l'éloquence qu'il allait déployer, il
+ouvrit la bouche.</p>
+
+<p>C'était, du reste, un homme assez grand, de belles
+proportions, d'une figure douce, de favoris larges,
+de menton carré, de nez grand et saillant, un
+vrai modèle de procureur du roi. Ses cheveux noirs
+et épais étaient relevés sur le sommet de la tête à
+l'instar du roi Louis-Philippe, et son front, saillant
+au-dessus des yeux, mais rejeté en arrière comme
+la plupart des fronts limousins, indiquait un parfait
+magistrat et un redoutable parleur. Aussi était-il né
+à Limoges, la ville de France, après Bordeaux, qui
+a fourni le plus d'orateurs à nos assemblées délibérantes.</p>
+
+<p>Son discours, médité avec soin et débité avec élégance,
+fut fort écouté, et, chose plus rare, emporta
+la balance encore indécise entre Brancas et son rival.
+Le procureur conclut en faveur de Brancas à l'annulation
+du testament, fit ressortir les vices de forme,
+démontra la captation et décida, sinon l'auditoire,
+lequel en majorité était décidé avant les plaidoiries
+des avocats, du moins les juges.</p>
+
+<p>Il y parut bientôt. Le président se leva, et, tout
+bégayant, dicta de son mieux au greffier un jugement
+qui n'aurait pas excité la jalousie du roi Salomon,
+le plus illustre des jugeurs du temps passé.
+Au moins, l'essentiel y était, et Athanase était mis
+en possession de l'héritage de son oncle.</p>
+
+<p>De nombreux applaudissements accueillirent cet
+arrêt et chacun alla dîner.</p>
+
+<p>«Que dites-vous de mon neveu? dit le conseiller
+d'État, tout fier du succès de Brancas.</p>
+
+<p>&mdash;Il parle assez bien, répondit Mlle Oliveira.</p>
+
+<p>&mdash;Tu fais la modeste,» dit tous bas Claudie à
+l'oreille de son amie.</p>
+
+<p>Rita se mit à rire.</p>
+
+<p>«C'est assez joli, dit-elle, ces boutons de couleur
+bronzée sur le velours noir.</p>
+
+<p>&mdash;De qui parles-tu? demanda Claudie.</p>
+
+<p>&mdash;De ce binocle à gauche du pilier.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, dit Claudie, j'aimerais mieux une
+belle veste, sans boutons, rattachée seulement par
+des aiguillettes à la façon de Van Dyck.</p>
+
+<p>La foule s'était écoulée, et les personnages de distinction,
+qui nulle part moins qu'à Vieilleville n'aiment
+à être confondus avec le vulgaire, sortirent à
+leur tour. Sur le grand escalier, Rita et Claudie
+rencontrèrent le bel Athanase et Brancas, déjà dépouillé
+de sa robe et de sa toque. Oliveira serra les
+mains de l'avocat et le complimenta sur son succès
+avec la politesse enthousiaste qu'on ne trouve
+qu'à Paris et qui est peut-être la récompense la
+plus enviée des artistes.</p>
+
+<p>«Je n'ai rien entendu de plus beau, de plus
+simple, de plus clair et de plus juste, même à la
+Chambre des députés,» dit Oliveira.</p>
+
+<p>L'avocat s'inclina en signe de remercîment et
+salua Claudie et Rita. Claudie lui tendit la main et le
+regarda d'un air d'admiration que son amie et le
+conseiller d'État remarquèrent seuls.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Athanase, assez embarrassé de sa
+personne, recevait les félicitations du major Bonsergent.
+Brancas profita de l'occasion et dit à Oliveira:</p>
+
+<p>«Permettez-moi, monsieur, de vous présenter
+M. Ripainsel, mon ami, et votre ancien rival.</p>
+
+<p>&mdash;Rival infortuné! se hâta de dire Athanase,
+mais qui ne vous garde pas rancune de son échec.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez reçu aujourd'hui une belle fiche de
+consolation, dit Oliveira.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! deux millions, tout au plus! Qu'est-ce
+que cela quand on est déjà riche?</p>
+
+<p>Graindorge haussa les épaules.</p>
+
+<p>«Ce niais de Brancas, pensait-il, va tresser lui-même
+la corde qui le pendra. Quel besoin avait-il
+d'amener ici cet Athanase?</p>
+
+<p>&mdash;Viendrez-vous ce soir prendre une leçon d'horticulture?
+dit le major.</p>
+
+<p>&mdash;Non... je ne pense pas...» répondit l'avocat
+d'un air embarrassé.</p>
+
+<p>Rita fut étonnée de cet embarras et regarda Claudie
+qui paraissait très-mécontente.</p>
+
+<p>«Mon neveu, dit vivement Graindorge, m'a promis
+de passer la soirée avec nous chez M. Oliveira.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! à demain,» dit Bonsergent en partant
+avec sa fille.</p>
+
+<p>Brancas était fort embarrassé de son rôle. Malgré
+sa franchise ordinaire, il ne savait comment sortir
+du mauvais pas où la démarche de son oncle, qu'il
+ne pouvait désavouer, l'avait engagé. Il est fort aisé
+de ne pas demander une fille en mariage; mais
+quand on l'a demandée et obtenue, il n'est pas poli
+de se retirer en disant: «Mademoiselle, je vous prie
+d'excuser ma distraction. Ce n'est pas votre main
+que je voulais demander, c'est celle de votre voisine.»</p>
+
+<p>«Messieurs, dit Oliveira en se retirant avec sa
+fille, quelques amis me font l'honneur de venir me
+voir ce soir; si vous voulez être de ce nombre, vous
+me ferez le plus grand plaisir. On ne parlera pas
+politique.»</p>
+
+<p>Brancas et Ripainsel acceptèrent tous deux, l'un
+avec quelque ennui, l'autre avec une joie qui n'échappa
+point aux yeux de la clairvoyante Rita.
+Graindorge, resté en arrière, prit son neveu à part,
+et lui dit:</p>
+
+<p>«À nous deux maintenant. C'est ce soir qu'il
+faut te déclarer.</p>
+
+<p>&mdash;Je me déclarerai, répondit froidement Brancas.</p>
+
+<p>&mdash;Et la noce se fera dans un mois.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle noce?</p>
+
+<p>&mdash;La tienne.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit qu'il fallait y renoncer.</p>
+
+<p>&mdash;Étourdi! Tu lâches la proie pour l'ombre.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Tu aimes! la belle affaire! C'est une marque
+certaine que tu as le coeur bien placé et une grande
+sensibilité. C'est l'essentiel. Qu'importe après cela
+que tu aimes la brune ou la blonde!</p>
+
+<p>&mdash;Il importe beaucoup. Je veux aimer ma femme
+et je sens que je mourrais si Claudie passait aux
+bras d'un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as vu cela dans les romans.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on meurt de désespoir?</p>
+
+<p>&mdash;Quelquefois.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Une petite fille s'en va tous les matins
+acheter un boisseau de charbon et s'asphyxier un
+peu parce que son amant l'abandonne; mais tu dois
+voir que les sergents de ville s'en aperçoivent toujours
+à temps et ouvrent les fenêtres. C'est le préfet
+de police qui fait courir ce bruit pour montrer
+combien sa police est vigilante. Au fond, le charbon
+ne sert qu'à faire cuire les beefsteaks.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois, mais je n'aime pas Rita.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'aimeras. N'est-elle pas aimable?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est charmante.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! force-toi un peu. L'amour viendra
+ou l'habitude, qui en tient lieu si souvent. Crois-tu
+que je fusse passionnément amoureux de ta tante
+quand je l'épousai?</p>
+
+<p>&mdash;Que sais-je! Vous aimiez peut-être les rousses?</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'aimais le repos, la richesse, le confortable,
+ce bonheur que rien ne peut ôter, et qui
+nous console de tous nos malheurs. Je vis miss Evelina
+Shenectady: elle avait un million, elle était
+grande, un peu maigre....</p>
+
+<p>&mdash;Très-maigre.</p>
+
+<p>&mdash;Trop maigre, si tu veux, un peu rousse...</p>
+
+<p>&mdash;Trop rousse.</p>
+
+<p>&mdash;Un peu inégale d'humeur...</p>
+
+<p>&mdash;Le respect m'empêche de vous approuver,
+cher oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te demande pas de m'approuver, mais
+de m'écouter, interrompant son neveu..... un peu
+inégale d'humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dit.</p>
+
+<p>&mdash;Assez insupportable...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Et folle des puddings et des roatsbeefs, que je
+déteste.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous l'avez acceptée?</p>
+
+<p>&mdash;Acceptée! Je l'ai choisie! Un million de dot?</p>
+
+<p>&mdash;Un million! s'écria Brancas.</p>
+
+<p>&mdash;Et feu sir Gaspardus Shenectady, ancien receveur
+des finances de Bénarès, lui gardait deux
+autres millions.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'en direz tant!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais l'animal...</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>&mdash;Shenectady...</p>
+
+<p>&mdash;Votre honoré beau-père?</p>
+
+<p>&mdash;Eut la sotte idée de prêter ses deux millions
+au shah de Perse...</p>
+
+<p>&mdash;Diable!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! à cent pour cent.</p>
+
+<p>&mdash;Sur hypothèque?</p>
+
+<p>&mdash;Diable! l'hypothèque était la ville de Candahar.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Brancas, l'hypothèque devait être
+bonne. Candahar est une ville admirable, l'or ruisselle
+dans les bazars, et les diamants, et les perles
+brillent au cou de toutes les femmes. Je m'en rapporte
+à Chardin.</p>
+
+<p>&mdash;Or, le shah de Perse, continua Graindorge, a eu
+l'infamie de chercher querelle aux Afghans.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité?</p>
+
+<p>&mdash;Tu connais les Afghans?</p>
+
+<p>&mdash;Pas beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! les Afghans sont des gens très-mal
+élevés qui n'aiment pas le shah de Perse.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je te l'expliquerai un autre jour.</p>
+
+<p>&mdash;Non, aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu m'ennuies, n'as-tu pas assez parlé aujourd'hui,
+et n'est-ce pas mon tour?»</p>
+
+<p>Brancas s'inclina respectueusement.</p>
+
+<p>«Donc, continua le conseiller d'État, les Afghans
+ont pris Candahar, et brûlé l'hypothèque.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est mal.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas! Shenectady, qui se promenait aux
+environs de la ville, fut saisi, pendu par les pieds et
+écorché vif. Ces gredins se firent un tambour de sa
+peau.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit l'avocat, cette tragique histoire nous
+enseigne, il me semble, à ne pas faire trop de fonds
+sur les millions.</p>
+
+<p>&mdash;Shenectady pendu ne prouve rien. Tout le
+monde ne prête pas son argent au shah de Perse, et
+il est bien doux d'être riche sans se donner de
+peine.</p>
+
+<p>&mdash;En deux mots, cher oncle, vous voulez que j'épouse
+Rita?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je ne le veux pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais malheureux, tu ne seras jamais député.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me fais manquer à ma parole. C'est un
+affront qu'Oliveira ne me pardonnera jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je lui présentais un autre gendre?</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami Athanase.»</p>
+
+<p>L'oncle haussa les épaules.</p>
+
+<p>«Présente qui tu voudras. Je ne serai pas complice
+de ta folie. À ce soir.»</p>
+
+<p>Le conseiller d'État quitta les deux amis et
+retourna chez Oliveira.</p>
+
+<p>«Il me semble, dit Athanase qui s'était éloigné par
+discrétion, que vous n'êtes pas trop d'accord, ton
+oncle et toi. De quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>&mdash;D'une niaiserie. Il veut me faire épouser Rita.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu refuses?</p>
+
+<p>&mdash;D'emblée.</p>
+
+<p>&mdash;Ô grand Jupiter! s'écria Ripainsel, fut-il
+jamais un ami plus aimable? Il refuse Rita!</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne la refuserais donc pas?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! je donnerais pour être aimé d'elle les
+deux millions que tu m'as gagnés ce matin. As-tu vu
+comme elle était belle?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai vu que Claudie.</p>
+
+<p>&mdash;Allons dîner, dit Ripainsel. Je suis riche, et j'ai
+vu Rita. Mon âme est dans les étoiles.»</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+
+<p>De graves événements se préparaient dans la maison
+Bonsergent. Le major sentait que le moment
+était venu de tenir la parole donnée au colonel
+Malaga, et, prévoyant la résistance de Claudie, il se
+préparait à la lutte. Mme Bonsergent, toute dévouée
+à Audinet, se tenait prête à soutenir le corps de
+bataille, et même, au besoin, à commencer le feu.
+Claudie, tout entière aux souvenirs de la veille, était
+loin de se douter qu'elle approchait du moment décisif.</p>
+
+<p>«Mon enfant, dit le major, je suis vieux.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit Claudie, tu n'as que soixante ans et tu
+marches comme un Basque.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai soixante-trois ans, reprit Bonsergent, et
+j'ai vu Novi, Austerlitz, Leipsick et Waterloo. Cela
+fait dix-sept campagnes qui peuvent aisément compter
+pour quarante, car je ne compte pas le Trocadéro
+où nous montâmes après avoir brûlé six cartouches.
+Je suis vieux et je voudrais te voir heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis très-heureuse, répliqua Claudie.</p>
+
+<p>&mdash;Ce bonheur ne peut pas durer toujours, dit le
+père. Il faut qu'une fille se marie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mariez-moi, pourvu qu'il ne soit plus
+question d'Audinet.</p>
+
+<p>&mdash;Claudie! s'écria Mme Bonsergent d'un ton sévère.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, il m'ennuie; ce n'est pas ma faute. Je
+n'aime pas les sentences.</p>
+
+<p>&mdash;Il t'aime tant! dit le major, et le colonel te
+regarde comme sa fille.</p>
+
+<p>Claudie garda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Tu refuses? dit Mme Bonsergent.»</p>
+
+<p>Même silence.</p>
+
+<p>«Aimes-tu quelqu'un? demanda le major.</p>
+
+<p>Même silence.</p>
+
+<p>«Malheureuse enfant! s'écria Élodie dans un
+transport tragique, faut-il que tu sois née pour notre
+désespoir!»</p>
+
+<p>Bonsergent secouait les cendres de sa pipe d'un
+air irrésolu.</p>
+
+<p>«Décidément, dit-il, tu ne veux pas d'Audinet?</p>
+
+<p>&mdash;Non, papa.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, enfoncé l'Audinet, et qu'il n'en soit
+plus question! Après tout, ma fille est ma fille; Malaga
+le comprendra, ou, s'il ne le comprend pas, il
+ira....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! papa, comme tu es bon! interrompit à
+propos Claudie en lui sautant au cou.</p>
+
+<p>&mdash;Comme je suis bonasse! veux-tu dire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! papa, comment peux-tu penser?</p>
+
+<p>&mdash;Va, va, ne te gêne pas. Il y a longtemps que je
+l'ai dit: les pères sont la propriété de leurs enfants.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort bien, interrompit Élodie; mais qui se
+chargera d'éconduire Audinet?»</p>
+
+<p>Le major se gratta la tête.</p>
+
+<p>«Je ne sais pas..., dit-il, le premier venu.... toi,
+moi ou Claudie.</p>
+
+<p>&mdash;Je me récuse, dit Mme Bonsergent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage, dit le major, tu parles si bien!»</p>
+
+<p>Cette basse flatterie ne dérida pas le front d'Élodie.</p>
+
+<p>«Non, dit-elle. M. Audinet est un excellent parti,
+le colonel est notre ami, je puis tolérer, mais non
+pas approuver ce refus.</p>
+
+<p>&mdash;Tolérer! approuver! Qui te demande ta tolérance
+ou ton approbation? s'écria le major en colère;
+nous ferons bien nos affaires sans toi, n'est-ce pas,
+Claudie?</p>
+
+<p>&mdash;Voici le moment de les faire, dit Mme Bonsergent
+avec un sourire amer; je vois d'ici M. le secrétaire
+général qui s'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Claudie, soutiens-moi, dit le major. À nous
+deux, nous en viendrons peut-être à bout.»</p>
+
+<p>En effet, Audinet ne tarda pas à paraître, vêtu de
+noir et cravaté de blanc, enfermé dans un faux-col
+dont les pointes lui sciaient les deux oreilles. On le
+reçut d'un air contraint. Le major cherchait la formule
+d'un refus, Claudie n'osait l'expliquer, et
+Mme Bonsergent, qui n'avait pas perdu tout espoir,
+jouissait secrètement de l'embarras de son mari et
+de sa fille. Claudie sortit et se retira dans sa chambre
+sous un prétexte. Mme Bonsergent allégua une
+visite qu'elle devait depuis longtemps à Mme la
+receveuse générale, et le pauvre major, pestant contre
+la destinée, se vit forcé de tenir compagnie à
+Audinet. Celui-ci remarqua ce froid accueil, et d'une
+voix altérée:</p>
+
+<p>«Ces dames vont faire des visites? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ou se fourrer de la pommade dans les cheveux,
+dit Bonsergent exaspéré. Élodie remplit la maison
+d'onguents de toute espèce; sa chambre est une
+pharmacie.»</p>
+
+<p>Il y eut un assez long silence.</p>
+
+<p>«Mon père est venu hier? dit le secrétaire général.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répliqua le major, et, puisqu'il faut en
+parler, viens au jardin avec moi, nous causerons
+plus librement.»</p>
+
+<p>Audinet pâlit. Le début ne présageait rien de bon.</p>
+
+<p>«Vous me refusez! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh non! s'écria le major en arpentant l'allée à
+grands pas; non, je ne te refuse pas. Je fais au contraire
+le plus grand cas de toi, de ton père, de ta
+mère, de toute ta famille et de tes deux cent mille
+francs; mais....</p>
+
+<p>&mdash;Mais? demanda Audinet.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Claudie est trop jeune.</p>
+
+<p>&mdash;Trop jeune!</p>
+
+<p>&mdash;Elle a pour toi l'affection d'une soeur. Cela lui
+ferait de la peine d'en changer....</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Et tiens, pour tout dire d'un mot, car on me
+fait faire des discours longs d'une aune, Claudie ne
+le veut pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Audinet, je l'avais bien prévu....</p>
+
+<p>&mdash;Si tu l'avais prévu, dit Bonsergent, pourquoi
+t'y es-tu exposé?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avais bien prévu, continua Audinet, que ce
+maudit Parisien nous porterait malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Quel Parisien?</p>
+
+<p>&mdash;Ce Brancas, qui vient ici tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas le sens commun. On dit qu'il épouse
+Mlle Oliveira.</p>
+
+<p>&mdash;Je me soumets au destin, dit le secrétaire général,
+mais je veux savoir pourquoi Mlle Claudie me
+repousse. Mon cher major, vous ne pouvez pas me
+refuser cette consolation.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit le major, je ne m'y oppose pas. Le
+ciel m'est témoin que j'ai souhaité ce mariage autant
+que toi-même; mais Claudie ne le veut pas, et l'on
+ne met plus au couvent les filles désobéissantes.
+Reste ici, je vais chercher Claudie.»</p>
+
+<p>Audinet entra dans le kiosque. Il était rempli de
+fureur contre Claudie, contre Brancas et contre le
+major même. Tout lâche et insolent qu'il était, il
+aimait Claudie, et cet amour trompé lui causait de
+cruelles tortures. En un instant, mille projets sinistres
+se croisèrent dans sa cervelle. Il voulait se venger,
+mais il hésitait sur le choix de la vengeance. Il
+voulait surtout contraindre Claudie à l'épouser, dût-il
+pour cela commettre un crime.</p>
+
+<p>«Vous m'avez demandée, monsieur Audinet, dit
+la jeune fille en entrant; que me voulez-vous?»</p>
+
+<p>Elle rassemblait tout son courage pour une explication
+décisive.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc fini, dit le secrétaire général d'une
+voix rauque, et vous ne m'aimerez jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis votre amie, répondit-elle; ne me
+demandez rien de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Claudie! je vous aime tant!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous ai pas encouragé, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'aimez, lui!</p>
+
+<p>&mdash;Qui? <i>Lui</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Brancas.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous aime pas, et ne vous aimerai jamais,
+répliqua-t-elle fièrement. Cela doit suffire.</p>
+
+<p>&mdash;Cruelle!» dit Audinet en s'agenouillant devant
+elle.</p>
+
+<p>Claudie cherchait vainement à se dégager. Tout à
+coup Brancas parut et demeura stupéfait sur le seuil
+de la porte.</p>
+
+<p>«Levez-vous donc!» s'écria Claudie, honteuse et
+irritée de cette surprise.</p>
+
+<p>Audinet se leva, et d'un geste railleur:</p>
+
+<p>«Monsieur, dit-il au Parisien, je vous cède
+la place.»</p>
+
+<p>Puis il sortit sans que personne cherchât à le
+retenir. L'avocat n'eut pas le temps de demander
+une explication à Claudie, car le major entra presque
+aussitôt.</p>
+
+<p>«Vous n'êtes pas encore chez Oliveira? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit le Parisien; mon ami Ripainsel
+n'était pas prêt quand je suis parti, et faisait encore
+un choix entre dix-sept cravates différentes; j'ai perdu
+patience, et j'ai cru bien faire en venant vous demander
+quelques conseils.</p>
+
+<p>&mdash;Sur quoi, mon cher monsieur? Ma vieille expérience
+est à votre service. Est-ce sur les poires de
+<i>beurré gris, rouge, d'Amboise</i>, ou sur les <i>doyenné</i>?
+Rien n'est plus simple. Vous mettez vos poiriers à
+huit ou dix mètres de distance, en espaliers, exposés
+surtout au couchant, quoique l'orient et le midi ne
+soient guère moins favorables, sauf dans les étés
+très-chauds. Vous supprimez les branches parasites
+qui ne donneront jamais de fruits et qui consomment
+la sève; vous...</p>
+
+<p>&mdash;Papa, dit Claudie, veux-tu faire ta toilette? Tu
+ne seras jamais prêt.</p>
+
+<p>&mdash;Prêt à quoi?</p>
+
+<p>&mdash;À faire visite à M. Oliveira.</p>
+
+<p>&mdash;À quelle occasion? dit le major.</p>
+
+<p>&mdash;Il t'a invité ce matin à passer la soirée chez
+lui. Tu n'as donc pas entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Non, le diable m'emporte.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai entendu, moi, et Rita m'a juré qu'elle ne
+me reverrait de sa vie si j'y manquais.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si Mlle Rita l'a juré, c'est chose résolue.
+Attendez-moi ici mon cher monsieur, je vais me
+faire la barbe et nous partirons ensemble.»</p>
+
+<p>À ces mots, Bonsergent sortit. Brancas, étonné,
+regarda Claudie, qui se mit à rire et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas que vous alliez chez Rita sans
+moi. Comprenez-vous? Je vais me faire coiffer. Prenez
+ce <i>Wilhelm Meister</i>, et lisez en m'attendant.
+Cela vous distraira.»</p>
+
+<p>En même temps elle lui donna sa main à baiser,
+et s'échappa, plus légère qu'une hirondelle.</p>
+
+<p>«Que faisait cet Audinet aux pieds de Claudie?
+pensait l'avocat. Aimerais-je une coquette?»</p>
+
+<p>Ce soupçon s'enfonça dans son âme comme un fer
+aigu. Les âmes délicates sont lentes à soupçonner,
+mais le soupçon les déchire de blessures inguérissables.
+Brancas ignorait tout de Claudie, sinon qu'il
+l'aimait et que pour elle il aurait donné sa vie.</p>
+
+<p>«Elle me dit d'espérer, et elle souffre que cet
+Audinet se mette à ses genoux! pensa-t-il. Elle se
+ménage un mari!»</p>
+
+<p>Cette pensée fut pour lui un trait de lumière. Il
+estima moins Claudie, sans pouvoir cesser de l'aimer;
+car l'amour ne se mesure pas toujours à l'estime,
+et l'histoire d'Adam qui renonce au Paradis
+pour ne pas abandonner Ève est éternellement vraie.</p>
+
+<p>«Mon oncle avait raison, dit-il, d'épouser une
+Anglaise rousse et de mauvaise humeur. Il ne craint
+pas, lui, qu'on se jette aux pieds de la fille de sir
+Gaspardus Shenectady.»</p>
+
+<p>Au milieu de ces réflexions, Claudie entra.</p>
+
+<p>«Venez, dit-elle, nous sommes prêts.»</p>
+
+<p>Brancas se leva sans dire un mot.</p>
+
+<p>«Voyons, dit-elle en se regardant dans la glace,
+je veux savoir si vous avez du goût. Me trouvez-vous
+belle ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Admirable.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites cela du bout des lèvres, comme un
+mari de quinze ans. Que dites-vous de ces fleurs
+rouges dans mes cheveux?</p>
+
+<p>&mdash;Que je vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, dit-elle avec une moue charmante.
+Répondez à ma question. Que dites-vous de
+ces fleurs rouges?</p>
+
+<p>&mdash;Claudie, Claudie, la coquetterie vous perdra!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, monsieur, la gravité. Venez-vous
+d'un enterrement par hasard?»</p>
+
+<p>Brancas poussa un profond soupir.</p>
+
+<p>«Allons, monsieur, continua-t-elle, donnez-moi
+la main s'il vous plaît et quittez cet air de saule pleureur
+qui vous va fort mal, je vous en avertis. Voici
+mon père.»</p>
+
+<p>Le major entra botté, cravaté, épinglé, habillé, et
+donnant le bras à Mme Bonsergent. Elle s'avançait
+toute décolletée, les bras nus, et enfermée dans une
+robe de velours rouge que Vieilleville admirait depuis
+dix ans.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<p>«Partons-nous? dit Bonsergent. Il est déjà neuf
+heures. La moitié de la ville est couchée, et l'autre,
+à coup sûr, se déshabille.»</p>
+
+<p>Cette remarque, qui fit hausser les épaules à Élodie,
+fort dédaigneuse pour les habitudes régulières
+de la province, était parfaitement vraie en temps
+ordinaire. Heureusement, la fête improvisée par
+Oliveira, le désir de recommander ses parents et
+soi-même à un député influent, le secret espoir d'un
+bon souper (qui n'était pas annoncé dans le programme,
+mais que tout le monde prévoyait), et
+enfin le désir de voir Brancas, que les trois journaux
+de Vieilleville avaient tour à tour représenté
+comme le plus farouche des démagogues ou comme
+le plus brillants des orateurs, tout cela avait réuni
+dans le salon d'Oliveira la plus grande partie des
+habits noirs et des robes de soies de l'arrondissement.
+Une dizaine d'officiers d'infanterie et de cavalerie
+tous semblables par leurs manières, sinon par
+l'uniforme, se promenaient dans le salon en retroussant
+leurs moustaches aussi cirées que leurs bottes.
+Deux ou trois des plus jeunes et des plus hardis se
+glissaient près de quelques dames reléguées dans
+un coin du salon, et qui, comme eux avaient vu le
+feu.</p>
+
+<p>Parmi les personnages, après le maître de la
+maison, brillaient au premier rang le conseiller
+d'État, le préfet, le général, le secrétaire général et
+le colonel Malaga. Rita, assise au coin de la cheminée,
+et vêtu d'une simple robe blanche à peine décolletée,
+où sa beauté brillait sans l'aide de l'art, recevait
+d'un air gracieux tous ses invités, attentive à
+les appeler par leurs noms et à leur montrer la plus
+active sollicitude. Elle pratiquait à merveille le
+métier si difficile de maîtresse de maison, sans distraction,
+sans oubli, pleine de présence d'esprit et
+de sang-froid, regardant à la fois tous les visiteurs,
+souriant à tous et ne répondant qu'à un seul. Cependant
+elle était préoccupée d'une pensée secrète.
+Sans connaître encore l'amour de Brancas et de
+Claudie, elle avait remarqué l'admiration de son
+amie pour l'avocat, et elle s'étonnait qu'il s'empressât
+aussi peu de venir lui faire sa cour.</p>
+
+<p>Le conseiller d'État, qui devinait sa pensée, regardait
+la pendule avec impatience. Quand neuf heures
+sonnèrent, Athanase Ripainsel parut seul, semblable
+au fils de Pélée, le plus beau des Grecs. Il traversa
+le salon d'un air aisé, la tête haute et sans
+saluer personne comme il convient à un jeune
+homme bien portant, riche et célibataire, donna une
+poignée de main à M. Oliveira, marcha droit à Rita,
+qui l'attendait avec quelque émotion, lui débita un
+petit compliment préparé d'avance, et s'adossant à
+la cheminée, près d'elle, promena sur l'assemblée
+le plus fier des binocles. Graindorge, étonné de le
+voir entrer seul, allait lui parler de son neveu, mais
+Rita le prévint.</p>
+
+<p>«Où donc est monsieur votre ami? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, répondit Athanase. Il est sorti pour
+donner la main à Mlle Bonsergent et l'amener ici.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!» dit Rita rêveuse.</p>
+
+<p>Oliveira, qui causait dans un groupe de la cherté
+toujours croissante des cuirs et de l'influence des
+vents alisés sur la fabrication des tiges de bottes, se
+retourna et dit:</p>
+
+<p>«Eh bien, monsieur, vous n'amenez pas M. Brancas?</p>
+
+<p>&mdash;Il est allé chercher Claudie,» répliqua Rita d'un
+ton significatif.</p>
+
+<p>Au même moment, le Parisien parut donnant le
+bras à la rêveuse Élodie qu'il essayait d'adoucir et
+de gagner par cette politesse méritoire. Claudie les
+suivait avec son père.</p>
+
+<p>Claudie n'avait jamais été plus belle. Sa physionomie
+était souriante, ses yeux rayonnaient d'une joie
+douce. Elle goûtait sans mélange le plaisir d'aimer
+et d'être aimée. La moitié de l'assemblée la regardait
+avec une admiration non déguisée, pendant que
+l'autre moitié, plus circonspecte, se pressait autour
+de Rita comme pour lui faire un bouclier contre son
+amie.</p>
+
+<p>Rita le sentit, et, quoiqu'elle eût assez d'esprit et
+de conscience de sa beauté pour ne craindre aucune
+rivalité, elle se sentit assez mal disposée pour la
+nouvelle venue. L'amitié, qu'on croit si immuable,
+n'est guère moins mobile que l'amour. Un professeur
+du Jardin des Plantes, homme doux, pacifique,
+et sensé, jeta l'an dernier son ami du troisième étage
+dans la rue, uniquement pour vérifier si les amis
+jouissent de la faculté des chats, qui, dit-on, de
+quelque hauteur qu'ils tombent, se trouvent toujours
+sur leurs pattes en arrivant à terre. Un autre,
+plus curieux encore et plus dévoué à la science,
+coupa son ami par tranches, le sala et le hacha menu
+comme chair à saucisses, désireux d'introduire un
+mets nouveau dans la <i>Cuisinière bourgeoise</i>, et de
+remédier aux disettes de viande pendant les épizooties.
+Celui-là était un utilitaire. Un troisième, chimiste
+distingué, mais économe, essayait sur ses
+amis la force de ses poisons. Un ami, disait-il, en
+ces temps malheureux est moins rare et moins cher
+qu'un petit chien. Ce fut sa seule défense devant le
+juge ignorant qui l'envoya à la potence. Hélas! on a
+si peu d'égards pour les savants!</p>
+
+<p>Ceci vous fera comprendre comment l'aimable
+Rita, qui sentait le sceptre échapper de ses mains,
+eut un vague désir d'étrangler la belle Claudie. Au
+reste, ce désir dura peu, et la muette contemplation
+d'Athanase Ripainsel, qui paraissent ébloui de toute
+les paroles et de tous les gestes de Rita, ne servit
+pas peu à ramener le calme dans l'âme de la jeune
+Parisienne. Claudie, sûre d'elle-même, et sûre de
+Brancas, ne s'aperçut pas de la froideur de son
+amie, et crut qu'il fallait l'attribuer aux préoccupations
+habituelles d'une maîtresse de maison.</p>
+
+<p>Oliveira fit grand accueil au major, et, tendant la
+main à Brancas:</p>
+
+<p>«Mon cher monsieur, dit-il, nous commencions
+déjà à désespérer de vous. Il ne faut pas que vos succès
+oratoires vous fassent négliger vos amis».</p>
+
+<p>Brancas répondit une phrase polie qu'Oliveira, déjà
+occupé ailleurs, écouta d'un air distrait, et suivit
+son oncle, qui le regardait avec des yeux flamboyants.</p>
+
+<p>«Malheureux! dit Graindorge, tu veux donc te
+perdre? Que fait ici ce Ripainsel qui se pose de trois
+quarts en regardant Mlle Rita, comme une gazelle
+qui mange des confitures? C'est toi qui nous amènes
+ce prétendant? Car c'est un prétendant.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu le veuille! dit Brancas.</p>
+
+<p>&mdash;Et la députation?</p>
+
+<p>&mdash;Je me présenterai à Paris. N'est-il que Vieilleville
+au monde?</p>
+
+<p>&mdash;Va, je te sauverai malgré toi, dit l'oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-vous en bien, répliqua Brancas. Un
+bonheur d'oncle ressemble rarement à un bonheur
+de neveu, et ce serait un très-mauvais calcul de mettre
+l'un à la place de l'autre. Laissez-moi être heureux
+à ma guise, s'il vous plaît, ou vous ne serez jamais
+commandeur.»</p>
+
+<p>Cette menace apaisa le conseiller d'État, qui n'en
+résolut pas moins de brouiller à tout prix Brancas
+avec Claudie.</p>
+
+<p>La soirée se passa comme toutes les soirées. On
+chanta beaucoup, on joua beaucoup du piano, on
+but du punch, du sirop, on avala des glaces, on joua
+le whist; des jeunes gens de famille, cachés dans un
+réduit écarté, perdirent au lansquenet quelques
+milliers de francs; des mâchoires se désarticulèrent à
+force de bâiller; et déjà les goutteux et les asthmatiques
+cherchaient à grand bruit leurs chapeaux,
+lorsque M. Oliveira rendit à tout le monde la joie
+la plus vive en offrant son bras à Mme Bonsergent
+et en annonçant qu'on allait souper.</p>
+
+<p>Ce fut un coup de théâtre. Des cinq sens que
+l'avare nature nous a donnés, le seul qui naisse et
+ne meure qu'avec nous, c'est le sens du goût. De
+plus, l'expérience a prouvé que de toutes les variétés
+connues de la race humaine, l'électeur était la plus
+vorace. Cette remarque, faite il y a soixante ans
+par le célèbre Cabanis fondateur de la physiologie,
+et mise à profit par Oliveira, était le fondement de
+sa politique.</p>
+
+<p>On se précipita dans la salle à manger avec une
+impatience mal contenue. Quelques coudes exercés
+frayèrent rapidement un large passage à leurs propriétaires;
+quelques bottes écrasèrent quelques souliers
+de satin; quelques sacrebleu! dominèrent le
+bruit des gémissements; mais, enfin, il y eut de la
+place et du jambon pour tous: c'était le problème à
+résoudre.</p>
+
+<p>Un hasard, qu'Athanase avait savamment préparé,
+lui permit d'offrir son bras à Rita et de la préserver,
+grâce à ses larges épaules et à ses poignets
+robustes, de toute atteinte. Il s'assit près d'elle et
+tout d'abord s'écria:</p>
+
+<p>«Mademoiselle, que vous êtes belle!»</p>
+
+<p>Ce compliment, qui ne demandait pas un grand
+effort d'esprit, fit sourire Rita.</p>
+
+<p>«Voulez-vous du poulet?» dit-elle.</p>
+
+<p>Athanase avança son assiette.</p>
+
+<p>«Oui, mademoiselle, dit-il avec sensibilité, de
+quelle ardeur j'attendais votre retour!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne buvez pas,» dit Rita en remplissant
+son verre jusqu'aux bords.</p>
+
+<p>Athanase le vida d'un trait.</p>
+
+<p>«Ce vin est excellent, répliqua-t-il. C'est du Volnay
+premier cru..... Ah! dit-il en soupirant, vous
+n'avez pas besoin de ce vin pour m'enivrer! Vous
+souvenez-vous, mademoiselle, de ce jour fortuné où
+j'eus le bonheur de valser.....</p>
+
+<p>&mdash;Avec moi? où donc? dit Rita, qui s'en souvenait
+fort bien.</p>
+
+<p>&mdash;Au bal de la préfecture, il y a dix-huit mois.
+Cet heureux souvenir ne sortira jamais de mon
+coeur.»</p>
+
+<p>La plupart des autres convives étaient groupés au
+hasard, et des conversations s'engageaient d'un bout
+à l'autre de la vaste table.</p>
+
+<p>«Messieurs, dit Oliveira d'une voix qui domina
+toutes les autres, je bois à la prospérité de la France,
+notre belle patrie!</p>
+
+<p>&mdash;Et à la confusion des Anglais! ajouta le major
+Bonsergent en levant son verre.</p>
+
+<p>&mdash;Cela va sans dire, ajouta le receveur des finances.</p>
+
+<p>&mdash;La France, poursuivit Oliveira, est le vrai peuple
+de Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'Angleterre qui fait tous les trous, dit le
+receveur.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est la France qui les bouche, dit Athanase.</p>
+
+<p>&mdash;La France est le pays des grands hommes, dit
+Oliveira.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que cela, monsieur, dit Brancas, la
+France est un grand homme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh!» dit le receveur des finances, un
+peu étonné d'une ellipse aussi forte.</p>
+
+<p>Plusieurs électeurs prêtèrent l'oreille. On suivait
+sur leurs figures naïves le progrès de la discussion.
+Quelques verres et quelques fourchettes restèrent
+levés.</p>
+
+<p>«Oui, reprit Brancas, le peuple français tout
+entier est un grand homme.</p>
+
+<p>&mdash;Grand homme quand il fend du bois? demanda
+Audinet.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, et quand il fait des souliers, et
+quand il balaye les rues, et quand il fait le pain, et
+quand il gâche le plâtre; grand homme en tout, grand
+homme toujours.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la thèse des démagogues et des flatteurs
+du peuple, dit Audinet, qui voulut compromettre
+son adversaire aux yeux de l'assemblée. Or, le nom
+de démagogue, comme tous ceux qu'on tire du grec,
+émeut toujours les électeurs. Si tout le monde en
+France est grand homme, continua Audinet, il n'y a
+plus de grands hommes; si tout le monde est héros,
+il n'y a plus de héros.</p>
+
+<p>&mdash;Justement. C'est ce que je voulais dire, répliqua
+Brancas; il n'y a plus ni héros ni grands hommes:
+nous sommes tous debout sur la colonne Vendôme,
+les bras croisés.</p>
+
+<p>&mdash;Avec Napoléon? dit le colonel Malaga.</p>
+
+<p>&mdash;Avec Napoléon, la redingote grise et le petit
+chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! s'écria le directeur de l'enregistrement,
+le nez dans son assiette.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est fort, dit le receveur des finances,
+la bouche pleine.</p>
+
+<p>&mdash;Ces avocats n'ont pas leur langue dans leur
+poche, dit un voisin.</p>
+
+<p>&mdash;L'armée française est invincible, reprit Brancas,
+qui entraîna toute l'assemblée et surtout les
+officiers.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais on n'a vaincu les Français que par trahison,
+ajouta un sous-lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Vive l'armée française! dit un électeur un peu
+échauffé par le vin.</p>
+
+<p>&mdash;À la santé de l'armée française!</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit le préfet se levant à son tour, à
+la santé du roi.....</p>
+
+<p>&mdash;De la charte et de son auguste famille!» interrompit
+un convive.</p>
+
+<p>Tout le monde éclata de rire. Le convive, par modestie,
+se cacha le nez dans sa serviette.</p>
+
+<p>«Oui, tous les Français sont des héros! reprit
+Brancas.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! hum! grommela le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort simple, dit l'avocat. N'êtes-vous pas
+vous-même un héros? J'en appelle à toute l'assemblée.
+N'avez-vous pas, quinze ans durant, sabré à
+droite et à gauche, et percé, fendu, cassé ou écrasé
+des centaines de têtes, de bras ou de jambes dont vous
+n'aviez jamais connu les propriétaires? N'est-ce pas
+là ce qui fait le héros? Vous êtes un héros monsieur,
+le major Bonsergent est un héros; qu'on vous donne
+l'armée à commander, vous vaincrez à Iéna, à Wagram,
+et vous entrerez dans Moscou comme dans un
+moulin. J'en jurerais. N'êtes-vous pas français; n'êtes-vous
+pas invincibles? Si Napoléon seul a pris place
+sur la colonne, c'est qu'on ne pouvait pas y mettre
+toute la grande armée.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle nation nous sommes!» dit un marchand
+de soieries.</p>
+
+<p>Les électeurs étaient charmés. Oliveira s'en aperçut
+et dit tout bas au conseiller d'État:</p>
+
+<p>«Mon gendre est un peu froid, mais il va bien.»
+Athanase qui vit le triomphe de son ami, voulut en
+prendre sa part.</p>
+
+<p>«L'empire du monde est à la France, dit-il d'une
+voix sonore et imposante. Les druides même l'ont
+prédit.»</p>
+
+<p>Toute l'assemblée resta indécise, croyant à une
+plaisanterie.</p>
+
+<p>«Que veut-il dire, avec ses druides? demanda
+le marchand de soieries.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne comprends donc pas? lui répondit sa
+femme, il parle des truites. C'est pour se moquer
+de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit Oliveira en riant, si les druides
+l'ont prédit.....</p>
+
+<p>&mdash;Buvons aux druides! interrompit Audinet.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Athanase avec force, buvons à la
+France! buvons à ces druides qui sous le couteau
+de César, osèrent annoncer l'immortalité et la mission
+divine de leur race. Tous les autres peuples
+sont épuisés: la France seule est encore jeune et
+forte. L'Orient est fini, la Judée est morte, la Grèce
+est enterrée depuis vingt siècles, Rome tombe en
+ruines, la France seule sent, prévoit, juge, travaille et
+combat. D'une main, elle montre aux nations les tables
+de la loi nouvelle; de l'autre, elle tient le glaive.
+Que l'Antechrist se lève, qu'il marche contre elle,
+qu'il porte la main sur le soldat de Dieu, et vous verrez
+rouler sa tête au pied de l'autel. De quelque côté
+que la France se tourne, sa voix se fait entendre aux
+extrémités du monde, et des quatre points de l'horizon
+les peuples voient flotter au vent les plis de son
+drapeau sacré. À qui s'adressent les opprimés de
+toutes les parties de la terre? À Dieu et à la France!
+Je bois à la France et aux druides!</p>
+
+<p>&mdash;Je t'assure, dit le marchand de soieries à sa
+femme, qu'il a parlé des druides et non pas des truites;
+mais qu'est-ce qu'un druide?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, dit la femme; mais c'est bien
+beau, ce qu'il dit là.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu comprends?</p>
+
+<p>&mdash;Non, et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Pas davantage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, dit la femme, il parle bien, et c'est
+un bien bel homme.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce une nouvelle religion que vous nous
+apportez là? demanda Audinet d'un ton railleur. Nous
+avions déjà bien des cultes reconnus; celui de Mahomet,
+celui de Brahma, celui de Moïse, celui de Calvin
+et mille autres, sans compter le culte catholique. Est-ce
+que nous aurons aussi le culte des druides, et
+reviendrons-nous à la forêt d'Inminsul?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit Athanase, je ne suis pas trop ferré
+sur les dogmes de cette religion, mais je l'ai entendu
+enseigner par quelques-uns des plus grands esprits
+et des plus honnêtes gens de France, et je sais fort
+bien qu'elle ne rapportera jamais à ses apôtres ni
+places ni argent. C'est un signe certain qu'ils ont
+cherché la vérité, s'ils ne l'ont pas trouvée.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que vous avez raison,» dit à voix
+basse Rita, que les dernières paroles d'Athanase
+avaient surprise et charmée.</p>
+
+<p> Elle devina qu'il cachait sous sa gaieté épicurienne
+un esprit élevé et capable d'enthousiasme, quoique
+la jouissance d'une grande fortune et l'apathie naturelle
+de la province eussent un peu rouillé les ressorts
+de cette âme énergique. Sa galanterie un peu cavalière,
+mais non pas gauche ou maladroite, ne déplaisait
+pas à la jeune Parisienne ennuyée des froids
+discours de ces jeunes gens à la mode qui ont transporté
+à Paris toutes les grâces de l'Angleterre et du
+Jockey-club. Un peu de dépit contre Brancas, qui
+dissimulait mal sa froideur, servait puissamment les
+intérêts d'Athanase; et, sans y penser, elle reçut avec
+tant de bonne grâce et de reconnaissance les empressements
+de Ripainsel, qu'il en conçut les plus grandes
+espérances.</p>
+
+<p>D'un autre côté de la table, les destins jaloux
+avaient troublé le bonheur de Brancas et de la belle
+Claudie. D'abord, Mme Bonsergent s'était assise
+entre eux, et, en face de Claudie, le livide Audinet,
+dont les yeux ternes et fixes ne quittaient pas un
+instant ceux de Mlle Bonsergent. À côté d'Audinet,
+le colonel Malaga regardait de travers le Parisien,
+dans l'espérance de l'intimider et de l'éloigner de
+Claudie. Brancas, indifférent aux regards menaçants
+du colonel, se sentait néanmoins gêné et troublé
+comme un orateur sifflé par un auditoire. Pour sortir
+d'embarras, il essaya de gagner Mme Bonsergent,
+tâche assez difficile.</p>
+
+<p>Élodie n'était pas une méchante femme, quoique
+son esprit impérieux et subtil la rendit incompréhensible
+aux neuf dixièmes des habitants de Vieilleville,
+et insupportable au dernier dixième. Partout
+elle voulait régner, par la beauté comme par l'esprit,
+et elle souffrait impatiemment les atteintes de l'âge.
+Secrétement choquée de l'attention exclusive que
+Brancas donnait à Claudie, qu'elle ne pouvait se résoudre
+à traiter en fille raisonnable et nubile, elle
+regardait l'avocat avec malveillance. Comme elle
+avait été jolie, elle avait trouvé beaucoup de flatteurs,
+qui lui persuadèrent sans peine que son génie était le
+plus beau et le plus sublime qu'on eût vu en ce siècle.
+Au premier rang de ces flatteurs était le secrétaire
+général qui, de bonne heure, devina sa faiblesse.</p>
+
+<p>Il est aisé de comprendre que le Parisien ne pouvait
+pas lutter contre Audinet dans le coeur de Mme Bonsergent.
+Tout poli et bien élevé qu'il fût, il avait trop
+peu de temps pour faire sa cour à une vieille femme
+prétentieuse qui levait les yeux au ciel vingt fois par
+minute, et que ses amis appelaient la muse tragique
+du département. Brancas, simple et franc comme
+tous les bons esprits, élevé d'ailleurs à Paris, où le
+mouvement impérieux des affaires rompt à tout
+moment les intrigues longues et compliquées, n'entendait
+rien à cette stratégie de province.</p>
+
+<p>«Mlle Claudie est, ce soir, d'une beauté admirable,
+dit-il à Mme Bonsergent.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous de moi, monsieur? demanda
+Claudie.</p>
+
+<p>&mdash;Quelque chose que vous ne devez pas écouter,»
+répliqua Brancas en riant.</p>
+
+<p>Toute autre mère eût été flattée des paroles du
+Parisien, mais Élodie fut blessée au fond du coeur
+qu'il n'eût d'attention que pour sa fille. Elle répondit
+sèchement. Brancas, étonné, regarda le secrétaire
+général et le vit sourire d'un air de triomphe. Il
+devina la pensée d'Audinet, et, pour réparer sa faute:</p>
+
+<p>«C'est tout votre portrait, madame, dit-il d'un
+air sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais moins brune autrefois, dit Mme Bonsergent
+en minaudant.</p>
+
+<p>&mdash;Moins brune? répondit le Parisien, est-ce possible?
+Les lis et les roses ne sont rien auprès de
+vous.»</p>
+
+<p>Élodie sourit.</p>
+
+<p>«C'est à ma fille qu'il faut dire ces belles choses,»
+dit-elle.</p>
+
+<p>Effectivement, la mère de sa fille était couperosée;
+mais Brancas n'en voulut pas démordre.</p>
+
+<p>«Avez-vous vu au Louvre le portrait de Jeanne
+d'Aragon?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dû le voir, répondit Mme Bonsergent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un des plus beaux ouvrages de Raphael,
+dit Brancas, et le modèle était digne du peintre.
+Jeanne d'Aragon a été l'une des plus belles princesses
+du seizième siècle. Je trouve en vous, madame,
+quelques-uns de ses traits et surtout cette physionomie
+fière et douce qui annonce la puissance et le
+génie.»</p>
+
+<p>Audinet, qui suivait attentivement la conversation
+du Parisien et de Mme Bonsergent, fronça le sourcil.
+Il sentait que son rival allait le gagner de vitesse, et
+il se hâta d'interrompre le cours des flatteries de
+Brancas. Peu de moments après, le souper finit, et
+chacun se leva pour rentrer dans le salon. L'avocat
+alla s'asseoir près de Rita.</p>
+
+<p>«Eh! bien monsieur, dit celle-ci, comment trouvez-vous
+Mlle Bonsergent? Il paraît que la province
+ne vous fait pas peur.</p>
+
+<p>&mdash;Je la trouve très-digne de votre amitié, répondit
+Brancas.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a de l'esprit?</p>
+
+<p>&mdash;Un esprit charmant. Je n'aurais pas cru qu'à
+Vieilleville.....</p>
+
+<p>&mdash;Sa mère, interrompit Rita, est une véritable
+perle.</p>
+
+<p>&mdash;Euh! euh! dit le Parisien d'un air indécis,
+comment l'entendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Comme il faut l'entendre, répliqua Mlle Oliveira.
+N'est-ce pas le devoir des mères de faire ressortir
+le mérite de leurs filles?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, le ridicule de Mme Bonsergent ne
+donne-t-il pas un nouveau prix à la simplicité charmante
+de Claudie?</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, mademoiselle, dit Brancas, qu'on
+n'égorge pas plus agréablement ses amis que vous
+ne faites?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, égorger! Vous me faites tort, je vous
+assure. J'aime mes amies de tout mon coeur, mais je
+puis bien remarquer que Mme Élodie est sotte,
+qu'elle croit avoir tout le génie de monde, qu'elle
+ennuie de ses prétentions poétiques tous ceux
+qu'elle rencontre, et qu'elle choque les esprits les
+plus indulgents. Qu'en pensez-vous, monsieur?
+ajouta-t-elle en se tournant vers Athanase.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que vous avez raison, comme toujours,
+répondit Ripainsel.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Ripainsel, continua Rita, restez près
+de moi, je vous prie. Vous êtes un juge précieux.
+Personne n'opine du bonnet avec plus de bonne
+grâce que vous.»</p>
+
+<p>La conversation continua quelque temps sur ce
+ton; mais déjà il était trois heures du matin, et la
+plupart des gens n'aspiraient qu'à dormir et digérer
+en paix. Les plus âgés donnèrent le signal du départ
+et furent bientôt suivis de la foule des invités.</p>
+
+<p>Quand Athanase se retira avec son ami Brancas:</p>
+
+<p>«Monsieur, lui dit Oliveira, j'espère que vous me
+ferez le plaisir de revenir ici?»</p>
+
+<p>Athanase regarda Rita.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit-il, j'allais vous en demander la
+permission.»</p>
+
+<p>Mlle Oliveira sourit, et, se tournant vers Claudie,
+lui dit tout bas:</p>
+
+<p>«Chère belle, j'ai tout un monde de choses à te
+dire. Ferme ta porte demain; j'irai passer l'après-midi
+avec toi.»</p>
+
+<p>Les deux amies s'embrassèrent, et tout le monde
+prit congé d'Oliveira.</p>
+
+<p>Brancas et Ripainsel accompagnèrent la famille
+Bonsergent. L'avocat donnait le bras à Claudie, Athanase
+à sa mère, et le major marchait devant et portait
+le menu bagage, je veux dire les morceaux de musique,
+Brancas, resté un peu en arrière, dit à Claudie:</p>
+
+<p>«Je vais partir dans trois jours pour Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allez-vous faire à Paris? demanda-t-elle inquiète.</p>
+
+<p>&mdash;Claudie, continua l'avocat, m'aimez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allez-vous faire à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Ordonnez-moi de rester ici, et j'y resterai.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous que j'ordonne? Ai-je des droits
+sur vous?</p>
+
+<p>&mdash;Claudie, je vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;Que sais-je? Vous m'aimez, et votre oncle
+demande pour vous une autre femme!</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que je ne l'aime pas.</p>
+
+<p>&mdash;Que sais-je? Rompez d'abord avec M. Oliveira,
+et nous verrons.»</p>
+
+<p>Quelque effort que fit l'avocat, il n'en put tirer
+d'autre réponse.</p>
+
+<p>«Et vous, dit-il, que fait à vos genoux cet insupportable
+Audinet?»</p>
+
+<p>Claudie éclata de rire.</p>
+
+<p>«M. Audinet, répondit-elle, est à la maison par
+la volonté de mon père et de ma mère, et il n'en sortira
+que.....</p>
+
+<p>&mdash;Par la force des baïonnettes!</p>
+
+<p>&mdash;Précisément.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous aurons recours aux baïonnettes.</p>
+
+<p>&mdash;N'en faites rien, si vous m'aimez, dit Claudie
+d'un ton suppliant. Vous ne connaissez pas le colonel
+Malaga?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas au colonel que j'ai affaire, mais à
+son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Le colonel n'est jamais bien loin, dit Claudie, et
+M. Audinet, qui n'est pas brave, vous le jettera dans
+les jambes à la première occasion.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Brancas d'un air chevaleresque, le
+colonel, après tout, ne m'assassinera pas, et s'il faut
+se battre....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, dit Claudie, mais je tremble, et, s'il
+faut tout avouer, je crains encore plus le fils que le
+père. Vous ne savez pas de quelles calomnies M. Audinet
+est capable.»</p>
+
+<p>On était arrivé à la porte de la maison Bonsergent.
+Athanase et le Parisien prirent congé du major
+et des dames, et allèrent se coucher.</p>
+
+<p>«Es-tu content de ta journée? dit Brancas.</p>
+
+<p>&mdash;Content! Je suis ravi!</p>
+
+<p>&mdash;De qui? de Mme Bonsergent?</p>
+
+<p>&mdash;Mauvais plaisant!</p>
+
+<p>&mdash;Ravi d'avoir gagné ton procès?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, d'abord. Sais-tu que je suis maintenant
+beaucoup plus riche qu'elle?</p>
+
+<p>&mdash;Elle? Qui, elle?</p>
+
+<p>&mdash;Rita, parbleu! Est-ce qu'il y a deux femmes au
+monde?</p>
+
+<p>&mdash;Parle plus respectueusement, je te prie, dit le
+Parisien. Claudie est un ange.</p>
+
+<p>&mdash;Et Rita, une divinité. Quels yeux! que d'esprit!
+Jure-moi que tu ne l'aimes pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je te le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Et que tu ne l'épouseras jamais, ou je t'étends
+sur la poussière.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! dit le Parisien, l'amour est dangereux
+dans ce pays, s'il faut que je choisisse entre le glaive
+du colonel Malaga et le tien.</p>
+
+<p>&mdash;Malaga! s'écria Athanase. Je te plains. C'est le
+bourreau des crânes. Il n'a jamais manqué son coup.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit le Parisien, c'est qu'il n'a rencontré
+que des maladroits. Après tout, quel prétexte a-t-il
+pour me couper la gorge?</p>
+
+<p>&mdash;Quel prétexte? Tu crois que ce vieux maître
+d'armes a besoin d'un prétexte. Je te garantis qu'il
+trouvera, si tu lui déplais, mille moyens de t'amener
+sur le terrain, et son fils mille moyens pour ne pas
+s'y laisser traîner.»</p>
+
+<p>Brancas se coucha, l'esprit rempli des plus douces
+images; cependant une vague inquiétude troublait
+ses rêves de bonheur.</p>
+
+<p>«Pourquoi cet Audinet est-il aux genoux de
+Claudie! pensait-il toujours. Et pourquoi ne veut-elle
+pas me dire qu'elle m'aime, sans avoir pris ses
+précautions?»</p>
+
+<p>En cherchant inutilement une réponse à ces deux
+questions, il s'endormit.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, dès deux heures de l'après-midi,
+Mlle Oliveira rendit visite à son amie. Le major
+Bonsergent, galant comme on l'était au siècle dernier
+la conduisit au jardin où déjà Claudie l'attendait. Les
+deux amies, restées seules, échangèrent d'abord
+quelques paroles insignifiantes qui n'avaient pour
+but que de préparer, ou, si l'on veut, de retarder
+l'explication décisive.</p>
+
+<p>«Ce jardin est magnifique, dit Rita.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, assez beau, répondit négligemment
+Claudie.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vaut mieux qu'un salon. On reçoit son
+monde sous la voûte azurée des cieux, parmi les
+fleurs et les fruits, en vue d'une verte vallée. C'est un
+cadre qui fait mieux ressortir les personnages.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Claudie en riant, mais quand ces personnages
+sont des niais ou des ennuyeux?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a bien autre chose que des ennuyeux à
+Vieilleville, dit Rita. On y voit des étrangers, des
+Parisiens, des....</p>
+
+<p>&mdash;Des avocats! interrompit Claudie toujours en
+riant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, des avocats. Mon philosophe, par exemple
+n'est pas trop ennuyeux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Je parie qu'il vient souvent te voir.</p>
+
+<p>&mdash;Tous les jours, dit Claudie, qui sentit que la
+lutte s'engageait, et qui l'accepta bravement.</p>
+
+<p>&mdash;Tous les jours!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui; mon père assure qu'il aime
+passionnément l'horticulture.</p>
+
+<p>&mdash;L'horticulture seulement? dit Rita d'un air
+assez froid.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu qu'il aime de plus? demanda
+Claudie.</p>
+
+<p>&mdash;Ton père, peut-être, qui la lui enseigne.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'y fais penser, dit Claudie. Peut-être aussi
+aime-t-il l'histoire de la guerre d'Espagne, car mon
+père la sait sur le bout de son doigt, pour l'avoir
+apprise sur place et à ses dépens; aussi je t'assure
+qu'il ne se fait pas faute de la raconter.</p>
+
+<p>&mdash;Et ton père, comment l'aime-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire?</p>
+
+<p>&mdash;L'aime-t-il un peu? beaucoup? passionnément?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je suis juge de ces choses-là? demanda
+Claudie.</p>
+
+<p>&mdash;Parlons franchement, dit Rita. On m'a dit que
+M. Brancas ne quittait pas ta maison.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien qu'on s'est trompé, puisqu'il n'est
+pas là.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a dit qu'il t'aimait. Est-ce vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en sais-je? dit Claudie rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu rougis; donc, c'est vrai. Pourquoi m'en
+faire un mystère?</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, un interrogatoire?</p>
+
+<p>&mdash;Il est tout naturel que j'interroge. Supposons
+que j'aie un oison, un seul; qu'il aille chez mon
+voisin, et que mon voisin le tue et le mange; n'ai-je
+pas le droit de faire des réclamations?</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien, dit Claudie, si le voisin l'a attiré
+chez lui; mais si tu l'as envoyé chez le voisin?</p>
+
+<p>&mdash;Tu avoues donc que tu l'as mangé?</p>
+
+<p>&mdash;Mangé? Non, mais il est à la broche.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Claudie, c'est mal. Comment! Je n'ai
+qu'un hégelien, un seul, un oison d'une espèce rare
+et hors de prix, et tu l'enlèves sous mes yeux.
+Claudie, Claudie! c'est une noirceur abominable.</p>
+
+<p>&mdash;Tu tiens donc beaucoup à ton hégelien? demanda
+Claudie.</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup? Non. Ce serait trop. Mais j'y tiens
+assez pour vouloir le garder dans ma ménagerie.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'épouser?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non. Ce mariage est une invention de mon
+père et de M. Graindorge, ce conseiller d'État au
+crâne beurre frais que tu as vu chez nous.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as tout Paris et tu m'envies un avocat!</p>
+
+<p>&mdash;Envies! Quel vilain mot! Sache, mon enfant,
+que je n'envie jamais. Je suis comme César, qui
+n'enviait rien....</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui prenait tout, dit Claudie.</p>
+
+<p>&mdash;Parfait.... Donc, tu le prends?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.... non.... peut-être.... je ne sais pas....</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu de ton Audinet?</p>
+
+<p>&mdash;Rien de bon. M. le secrétaire général, sous
+ombre que mes parents l'autorisent, est venu se jeter
+à mes pieds, en plein kiosque, hier.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu ne l'as pas prié de ne plus revenir?</p>
+
+<p>&mdash;J'allais lui parler, et d'un bon style, lorsque
+l'avocat a eu la maladresse d'entrer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fâcheux! et qu'as-tu fait?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mis l'Audinet à la porte, et dit à l'autre:
+Je vais me faire coiffer, attendez-moi, s'il vous
+plaît.</p>
+
+<p>&mdash;Claudie! s'écria Rita d'un air solennel, tu es
+une forte tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu iras loin, c'est moi qui te le prédis. À
+propos, dis-moi: Connais-tu ce fier binocle qui nous
+contemplait hier avec tant d'assurance, et que l'hégelien
+m'a présenté hier?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit Claudie en riant, je vois que tu ne
+porteras pas longtemps le deuil de l'avocat.</p>
+
+<p>&mdash;Coquette! tu voudrais, pour ta gloire, que je
+mourusse de jalousie. Quant au binocle, que tu
+appelles, je crois, Rouxpainsel ou Ratpainsel, ou je
+ne sais comment, quel homme est-ce, je te prie?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un druide.</p>
+
+<p>&mdash;Claudie, ma petite Claudie, ne me fais pas languir,
+je t'en conjure, pense à l'hégelien que je t'ai
+cédé de si bon coeur, et parle-moi franchement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est un druide blond.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu. Après?</p>
+
+<p>&mdash;C'est, dit Mlle Bonsergent, le meilleur garçon
+du monde et le plus gai; mais il a le goût de tous
+les gentilshommes de campagne; il adore les cuisinières.</p>
+
+<p>&mdash;Fi donc!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cru que tu voulais savoir la vérité vraie;
+si tu n'as demandé que la vérité officielle, excuse ma
+sincérité.»</p>
+
+<p>À ce moment, Catherine parut et annonça M. Brancas.
+Rita voulut se lever.</p>
+
+<p>«Non, reste, dit Claudie. Sa visite ne sera pas longue.»</p>
+
+<p>Le Parisien parut surpris et gêné de la rencontre
+de Mlle Oliveira; cependant, comme ils avaient tous
+deux beaucoup d'usage du monde, cet embarras réciproque
+cessa bientôt. Brancas après réflexion, fut
+content d'avoir trouvé l'occasion de mettre fin à une
+situation ridicule. Il déploya la plus rare habileté
+pour faire entendre à Rita, sans l'offenser qu'il aimait
+Claudie; et Mlle Oliveira, qui riait de ses efforts
+pour expliquer une chose qu'elle entendait si bien et
+qui lui était indifférente, s'amusait à le pousser et à
+l'embarrasser.</p>
+
+<p>Après une heure de cet exercice fatiguant, Brancas
+épuisé et désespérant de se faire comprendre, allait
+prendre congé des deux jeunes filles, lorsque la
+malicieuse Rita l'arrêta court.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit-elle, je vous entends, vous aimez
+Claudie et vous n'osez me le dire. Suis-je donc si
+terrible? Eh! mon Dieu, rien n'est plus simple, ma
+franchise vous paraîtra peut-être extraordinaire, et
+je ferai peut-être mieux, suivant les règles de la
+<i>civilité puérile et honnête</i>, de paraître ignorer les
+conventions de mon père et de M. Graindorge: mais
+quoi! je suis seule sur la terre, car un père est un
+père et ne peut se charger de certaines négociations
+difficiles et délicates. Vous êtes libre, monsieur, et
+je me charge de le dire à mon père. Claudie vous
+aime, je le sais....</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien dit de pareil, s'écria Claudie.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! je l'ai deviné.</p>
+
+<p>&mdash;Inventé!</p>
+
+<p>&mdash;Deviné. Au reste, le mot ne fait rien à la chose.
+Je m'offre à vous servir de témoin.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit le Parisien en lui baisant la
+main, vous avez la grâce et l'esprit d'un ange.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Claudie, si Rita est un ange, que me
+reste-t-il à moi?</p>
+
+<p>&mdash;Tu seras une divinité, dit Rita en riant. Adieu
+mes amis, je vous quitte. Mariez-vous et soyez heureux,
+c'est le mieux que vous puissiez faire.»</p>
+
+<p>Là-dessus, remettant son châle et son chapeau,
+elle sortit.</p>
+
+<p>«Vous m'aimez donc? dit Brancas à Claudie.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'elle le dit!» répliqua-t-elle en souriant.</p>
+
+<p>Comment peindre les transports et la joie de ces
+deux amants? Claudie était la plus heureuse des femmes.
+Elle oubliait Audinet, elle s'enivrait du bonheur
+présent et du bonheur à venir. Heureux moments,
+trop rares dans la vie de l'homme, et qui devaient
+être suivis d'un triste réveil!</p>
+
+<p>Il fut convenu que Brancas, pressé de revenir à
+Paris, la demanderait en mariage le jour même, et
+que la noce se ferait le plus tôt possible, en dépit de
+tous les Audinet.</p>
+
+<p>Le major Bonsergent, consulté, n'osa ni donner ni
+refuser son consentement. Comment violer la parole
+donnée au colonel Malaga? Comment rompre une
+amitié de cinquante ans? Cependant Claudie n'eut
+pas trop de peine à le déterminer.</p>
+
+<p>«Eh bien! dit-il, si ma femme y consent....»</p>
+
+<p>Mais Élodie répondit par un refus net et catégorique.
+Les empressements de Brancas, les prières et
+les larmes de Claudie ne purent la fléchir.</p>
+
+<p>«Faites ce qu'il vous plaira, dit-elle, vous le pouvez,
+mais ma volonté est immuable. J'ai l'âme assez
+naïve encore pour ne pas comprendre qu'on manque
+à sa parole.»</p>
+
+<p>En réalité, elle voulait se donner le temps de consulter
+Audinet.</p>
+
+<p>«Ne la pressez pas trop, dit à voix basse le major
+à Brancas, vous la feriez butter comme un âne sur un
+caillou. Au reste, je réponds de tout.»</p>
+
+<p>Brancas partit le coeur plein d'un bonheur infini.
+Son cheval fit en dix minutes le trajet entre Vieilleville
+et la maison d'Athanase.</p>
+
+<p>«Je me marie! j'aime! je suis aimé!» dit le
+Parisien en sautant dans les bras de son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Cela se voit, dit Athanase, mon pauvre <i>Éclair</i>
+est fourbu. Maintenant, défie-toi du colonel Malaga,
+et souviens-toi de cet illustre <i>blagueur</i> qui disait que
+le Capitole est voisin de la roche Tarpéienne.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+
+<p>Audinet était rentré chez lui plein de rage. La froideur
+presque méprisante de Claudie le désespérait.
+Le lendemain de la demande de mariage faite par
+Brancas, il alla chez le major Bonsergent et ne rencontra
+qu'Élodie. Il apprit d'elle le nouveau et irréparable
+malheur dont il était menacé, et sortit plein
+de fureur.</p>
+
+<p>«Je l'aime assez, dit-il, pour la haïr jusqu'à la
+mort. Oh! je me vengerai.»</p>
+
+<p>Tout à coup une idée infernale se présenta à lui,
+et il l'adopta sur-le-champ.</p>
+
+<p>Le soir même, vers six heures, Brancas reçut un
+billet anonyme ainsi conçu:</p>
+
+<p>«On vous trompe. La personne que vous aimez
+en aime un autre, et tous les soirs, à onze heures, le
+reçoit dans sa chambre. Vous pouvez vous en assurer
+vous-même,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«UNE AMIE INCONNUE.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>L'écriture était contrefaite. Brancas pâlit de colère
+et de douleur. Audinet aux genoux de Claudie lui
+revint à l'esprit.</p>
+
+<p>«Quoi! ce misérable!...» pensa-t-il indigné.</p>
+
+<p>On a beaucoup médit des lettres anonymes. Il est
+vrai pourtant qu'elles produisent généralement plus
+d'effet que les lettres signées des noms les plus respectables,
+et la marque la plus certaine de leur utilité
+est l'usage constant qu'en font un si grand nombre
+de gens dans toutes les petites villes de province.
+Le Parisien, entraîné par une force invincible, prit
+le chemin de Vieilleville, et, sans se montrer à personne,
+se mit à rôder aux environs de la maison
+Bonsergent.</p>
+
+<p>Il n'attendit pas longtemps. À onze heures, Audinet
+parut, reconnaissable seulement à sa démarche,
+car la nuit était noire et éclairée seulement de la
+pâle lueur des étoiles. Le coeur de l'avocat battit
+violemment.</p>
+
+<p>Le secrétaire général ouvrit avec un passe-partout
+la porte du jardin, voisine du kiosque, que longeait
+une rue déserte, et la referma avec soin. L'avocat,
+déjà ébranlé par la vue de ce passe-partout, voulut
+vérifier son malheur jusqu'au bout. S'aidant des pieds
+et des mains, il grimpa sur le mur, et de là, sans
+trop d'effort, descendit dans le jardin. Il suivit avec
+précaution les traces d'Audinet, et parvint à quelques
+pas de la maison. Là, il vit le secrétaire général escalader,
+au moyen d'une échelle de cordes, la fenêtre
+de Claudie, qui était au premier étage, à côté de celle
+de sa mère, et se jeter dans les bras d'une femme
+vêtue de blanc qui tenait l'échelle.</p>
+
+<p>Brancas demeura atterré. Aucun doute n'était possible.
+Il connaissait cette chambre et celle qui l'habitait.
+Dans la fureur dont il était animé, il eut envie
+de grimper lui-même après Audinet, de surprendre
+la perfide, de la confondre et de la tuer. Heureusement,
+Audinet avait retiré l'échelle de cordes, et le
+jeune homme se trouvait sans armes et sans moyens
+de vengeance!</p>
+
+<p>«Quelle école! pensait-il les dents serrées. Voilà
+une vertu de province! Et moi qui ai dédaigné pour
+elle Rita, un million et la députation. Amour, richesse,
+ambition, tout m'échappe!»</p>
+
+<p>Il attendit Audinet. Il voulait le forcer à se battre
+et le tuer à tout prix; mais une pluie violente le
+força de sortir du jardin et de chercher asile sous un
+toit qui s'avançait en saillie dans la rue voisine. Cet
+incident changea le cours de ses idées; la pluie et le
+froid le glaçaient; il se sentit pris d'une fièvre violente
+et rentra chez Athanase, qui ne s'était aperçu
+ni de son départ ni de son retour.</p>
+
+<p>Le lendemain, malgré la fièvre, l'avocat résolut de
+partir. Son ami essaya de l'en détourner.</p>
+
+<p>«Non, dit Brancas, j'ai reçu des lettres d'un client
+dont le procès va se juger dans trois jours. Il faut
+que je parte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pourquoi ne m'en as-tu pas parlé plus
+tôt?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avais oublié, dit Brancas. Envoie, je te
+prie, un exprès porter cette lettre à Mlle Bonsergent.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'y vas-tu pas toi-même?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis pressé. Je veux faire ma malle. Ne m'interroge
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! ceci est bien extraordinaire,» dit Ripainsel;
+mais il ne fit aucune question.</p>
+
+<p>Claudie était de la plus belle humeur du monde
+lorsqu'elle reçut la lettre de son amant. Elle chantait,
+elle riait, elle faisait mille caresses au major.
+Elle prit la lettre et monta dans sa chambre pour la
+lire plus à l'aise. D'une main légère, elle rompit le
+cachet, la lut et tomba évanouie. Voici ce terrible
+billet:</p>
+
+<p>«Claudie, j'ai vu cette nuit, à onze heures, Audinet
+monter dans votre chambre; vous teniez l'échelle
+de cordes. Ne mentez pas; je l'ai vu. Je voulais
+d'abord vous tuer et lui avec vous, et punir
+votre infamie. Il vaut mieux que je parte. Adieu,
+vivez heureuse, si votre crime vous laisse sans remords.</p>
+
+<p>«Celui qui vous aimait, qui vous hait et qui vous
+maudit.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«BRANCAS.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Quelques instants après, elle reprit ses sens, vit
+la lettre et comprit tout son malheur.</p>
+
+<p>«Est-ce que je rêve? dit-elle; il m'a vue! il a vu
+Audinet! Il me croit criminelle; et, sans me laisser
+le temps de me justifier, il part!.... C'est impossible.
+Où donc étais-je cette nuit? Ma mère était malade;
+on m'avait fait un lit près du sien; j'ai dormi
+dans sa chambre. Qui donc a pu tenir une échelle
+de cordes et faire monter cet homme!.... Ah! malheureuse
+que je suis! Et Catherine?»</p>
+
+<p>Elle sonna. La servante parut.</p>
+
+<p>«Catherine, dit impétueusement Claudie, qu'avez-vous
+fait cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dormi, mademoiselle, répondit-elle un peu
+troublée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dormiez à onze heures du soir?»</p>
+
+<p>Catherine garda le silence.</p>
+
+<p>«Vous n'avez fait entrer personne dans ma chambre?
+Répondez-moi sincèrement, ou je vous fais
+interroger par mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit Catherine effrayée, pardonnez-moi,
+c'est lui qui l'a voulu.</p>
+
+<p>&mdash;Qui, lui?</p>
+
+<p>&mdash;M. Audinet. Il me dit que c'était une pure plaisanterie,
+et comme mademoiselle couchait depuis
+deux jours dans la chambre de sa mère, je ne crus
+pas mal faire....</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, Catherine. Si pareille chose se renouvelle,
+je le dirai à mon père, qui vous tuera
+comme deux chiens, vous et votre complice. Restez,
+je vous pardonne, à condition que vous allez faire
+porter ceci à M. Brancas, chez M. Ripainsel.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est facile, dit Catherine, charmée d'en
+être quitte à si bon compte. Le garçon boulanger du
+coin, qui me fait les doux yeux, prendra le cheval
+de son patron et fera votre commission en vingt minutes.»</p>
+
+<p>Voici la lettre de Claudie:</p>
+
+<p>«Vous m'accusez d'infamie! Vous me condamnez
+sans m'entendre et vous partez! Je vous le défends,
+monsieur! Je veux que vous connaissiez les vrais
+coupables! Après, vous partirez, car je ne vous reverrai
+jamais: vous avez douté de moi.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«CLAUDIE.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Brancas lut ces lignes et se sentit ébranlé. Comme
+tous les amants, il désirait trouver sa maîtresse innocente.</p>
+
+<p>«Cependant, j'ai vu! se dit-il. Que va-t-elle inventer
+pour sortir d'affaire. Cet Audinet est capable
+de tout, mais qui donc tenait l'échelle? Mme Bonsergent
+est malade et ne quitte pas le lit.... Suis-je
+aveugle ou insensé? Après tout, il sera toujours
+temps de partir?»</p>
+
+<p>Sur ces sages réflexions, il fit seller un cheval,
+partit au galop et descendit à la porte du major.
+Claudie l'attendait, le prit par la main, et, sans dire
+un mot, le mit en présence de Catherine, qui répéta
+les explications qu'elle avait données.</p>
+
+<p>«Eh bien?» dit Claudie, restée seule avec le
+Parisien.</p>
+
+<p>Il se jeta à ses genoux et demanda pardon dans
+les termes les plus éloquents. Claudie demeura inflexible.
+C'était une âme fière, hautaine et obstinée,
+qui aimait mieux être brisée que plier, et qui ne pardonnait
+pas à son amant d'avoir douté d'elle.</p>
+
+<p>«Claudie! s'écria Brancas, je vous adore. Qui
+n'eût douté comme moi devant ce terrible témoignage?
+Claudie, ayez pitié de mon désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu! dit-elle.</p>
+
+<p>Brancas, désespéré, se mit à la recherche du secrétaire
+général. Il voulait venger sur lui toutes ses
+douleurs. Audinet le vit entrer en tremblant dans
+son cabinet de travail. Le visage du Parisien, ordinairement
+doux et poli, était en ce moment-là contracté
+par une fureur froide qui glaça le sang dans
+les veines du secrétaire général.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit Brancas sans le saluer, connaissez-vous
+cette écriture?»</p>
+
+<p>Il montrait le billet anonyme.</p>
+
+<p>«Non, dit Audinet, qui recula instinctivement dans
+un coin de la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un infâme menteur et un misérable
+coquin!» s'écria Brancas d'une voix tonnante.</p>
+
+<p>Au bruit, le colonel Malaga entra.</p>
+
+<p>«Qui se permet de parler ainsi chez moi? dit le
+colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! répliqua Brancas furieux. Moi! qui parle
+à monsieur votre fils.</p>
+
+<p>&mdash;Qui? vous! reprit le colonel d'une voix insolente.
+Et d'abord, mon petit monsieur, commencez
+par ôter votre chapeau. Je suis chez moi et je veux
+qu'on me respecte.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Brancas, je crois parler à un
+homme d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort heureux! interrompit Malaga.</p>
+
+<p>&mdash;Et je viens vous dire que votre fils est un misérable!...</p>
+
+<p>&mdash;Encore! dit le colonel. Est-ce que vous avez
+fait votre testament, monsieur le Parisien?</p>
+
+<p>&mdash;On m'avait bien prévenu, dit amèrement Brancas,
+qu'offensé par le fils j'aurais à me battre avec
+le père.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il fallait profiter de l'avis, dit le colonel.
+Quelle est votre arme?</p>
+
+<p>&mdash;Le pistolet.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien, monsieur. Demain matin, à sept
+heures, je vous attends.»</p>
+
+<p>Audinet sourit d'un air de mauvais augure. Brancas
+sortit de la maison, et sans reprendre haleine,
+retourna chez Ripainsel. Celui-ci était le plus heureux
+des hommes.</p>
+
+<p>«Tiens, lis, dit-il.</p>
+
+<p>«M. Oliveira prie M. Athanase Ripainsel de lui
+faire l'honneur de dîner avec lui lundi prochain.»</p>
+
+<p>&mdash;Je parie, ajouta-t-il d'un air fat, que miss Rita
+ne dédaigne pas ton serviteur.... Tous les bonheurs
+à la fois!</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis! répliqua Brancas, que la vue de cet
+homme heureux contrariait secrètement.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tant pis!</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui, tant pis pour toi, tant pis pour Rita,
+tant pis pour le Grand Turc et pour le Grand Mogol!
+Toutes les femmes ne valent pas le diable!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit Ripainsel, le vent souffle-t-il de
+ce côté-là, mon compère?.... À propos tu ne pars
+plus?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Je vais demain couper la gorge au colonel
+Malaga.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que je te disais? Je parie que tu as
+écrasé la patte de son chien? Vieux soudard, va!
+J'espère bien qu'il ne mourra pas dans son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu être mon témoin?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! Quelle est ton arme?</p>
+
+<p>&mdash;Le pistolet.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es habile?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, assez.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tant mieux, répliqua Ripainsel qui cacha
+son inquiétude sous un air de bonne humeur.
+Tire le premier, si tu peux, et coupe-lui le nez proprement.
+Veux-tu te faire la main d'avance? J'ai là
+d'excellents pistolets de tir.»</p>
+
+<p>La soirée se passa en exercices de cette espèce.
+Brancas cherchait à tromper sa colère et son désespoir.
+Il ne put s'empêcher de confier à son ami la
+querelle qu'il avait eue le matin avec Claudie, et le
+fâcheux résultat de sa crédulité. Athanase haussa les
+épaules.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un orage qui passera, dit-il. Claudie veut
+se faire valoir. C'est fort bien fait. Cela t'apprendra
+à ne jamais croire ce que tu vois, et à obéir; disposition
+excellente pour entrer en ménage. Je veux
+qu'on m'empale si jamais il m'arrive de soupçonner
+Rita.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es donc bien avant dans ses bonnes grâces?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi avant qu'on puisse l'être, ami de mon
+coeur, répondit Athanase. Tous les jours je la vois,
+je lui dis que je l'aime, elle rit; que je veux l'épouser,
+et elle refuse en riant; hier, en parlant, j'ai
+baisé la main qu'elle me tendait à l'anglaise pour la
+serrer. Elle m'a fermé la porte au nez. Si ce n'est
+pas là de l'amour je ne m'y connais plus. Oliveira ne
+voit rien ou ne veut rien voir, et ton oncle lui-même,
+le conseiller au crâne beurre frais, en prend son parti
+et ne me fait plus mauvais accueil.</p>
+
+<p>&mdash;Heureux garçon! dit Brancas en soupirant.</p>
+
+<p>&mdash;Va, ton tour reviendra, dit Athanase; en
+attendant, buvons frais; la joie est au fond des pots.»</p>
+
+<p>Brancas suivit son conseil, mais la tristesse le gagnait.</p>
+
+<p>«Si je ne t'avais vu brave en plusieurs occasions,
+dit Athanase, j'aurais peur pour toi de quelque faiblesse.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas faible, répondit Brancas, et je
+ne crains pas la mort; mais puis-je me consoler d'avoir
+perdu Claudie?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Athanase, qu'est-ce que l'amour? Je
+ne sais plus qui l'a dit: C'est le contact de deux épidermes.
+Que l'épiderme soit brun, rose ou blanc, ou
+rance et jauni comme un vieux parchemin, c'est toujours
+un épiderme, et la nature n'en suit pas moins
+ses lois éternelles.</p>
+
+<p>&mdash;Impie! s'écria Brancas, est-ce que Rita n'est
+qu'un épiderme?</p>
+
+<p>&mdash;Les personnalités sont interdites, dit gravement
+Athanase.</p>
+
+<p>&mdash;Je plains le major Bonsergent, dit Brancas
+après un long silence; il perd un élève qui était près
+de lui faire honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! tu n'es pas perdu, j'espère.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère aussi, si tu veux dire que je ne suis
+pas mort, mais mon coeur est déchiré de regrets, et
+je bénirai la balle qui m'ôtera la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Quel charmant convive tu fais? dit Athanase.
+La vie! la mort! Eh! tu ne rabâches que ces deux
+mots! Après tout, la vie, c'est peut-être la mort; la
+mort, c'est peut-être la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, dit Brancas, ayons le courage
+de contempler la mort en face. Ce n'est rien ou peu
+de chose. C'est le passage d'une existence à une
+autre.</p>
+
+<p>&mdash;On change de chemise, dit Athanase; voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que le globe terrestre? continua l'avocat;
+un amas de matières en décomposition et en
+recomposition continuelle, un tas de détritus immondes,
+un séjour malsain, une étable où tous les
+animaux de la création se vautrent à l'envi, une
+goutte de substance en fusion détachée du soleil par
+un coup de tête de comète aventureuse, un je ne
+sais quoi dont la petitesse doit faire rire les habitants
+de Saturne et de Jupiter. C'est bien la peine de
+regretter ce logement? Quelque part que m'envoie
+la Providence, je ne saurais trouver pire séjour.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien! dit Athanase. Il est neuf heures.
+Allons-nous nous coucher. Il faut avoir l'oeil clair, la
+main sûre et l'esprit net, et par ce moyen, camper
+une balle dans le nez du sieur Malaga, qui ressemble
+à une trompe.»</p>
+
+<p>Le même soir, le colonel alla rendre visite au
+major Bonsergent. Son air grave et farouche étonna
+Claudie qui sortit sur un signe de son père.</p>
+
+<p>«Veux-tu me servir de témoin? demanda le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te bats? dit le major étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Contre qui?</p>
+
+<p>&mdash;Contre ce maudit Parisien.</p>
+
+<p>&mdash;Il t'a offensé?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? non. Je l'ai entendu se quereller avec
+Audinet, et....</p>
+
+<p>&mdash;À quel propos?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore. Audinet n'a pas voulu me le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne lui ai pas demandé.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait les laisser se quereller.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, dit le colonel avec effort, tu
+connais ce pauvre Audinet. Sa place l'oblige à beaucoup
+de ménagements, et....</p>
+
+<p>&mdash;Il t'envoie ferrailler à sa place? Brave garçon!
+va. Entre nous, plus je le vois, plus je me félicite
+que Claudie n'en ait pas voulu.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons plus de cela, dit le colonel avec impatience.
+Veux-tu, oui ou non, me servir de témoin?</p>
+
+<p>&mdash;Contre mon futur gendre? C'est impossible;
+mais toute la garnison se fera un plaisir de me remplacer.
+À quel heure est le duel?</p>
+
+<p>&mdash;À sept heures du matin.»</p>
+
+<p>Le colonel sortit brusquement, et sur son passage
+heurta Catherine, qui prêtait l'oreille suivant l'usage
+de son métier et qui se hâta d'avertir sa maîtresse.
+Cette terrible nouvelle ébranla la fière Claudie. Elle
+sentit à ce coup combien son amant lui était cher,
+et, malgré l'orgueil qui luttait dans son coeur contre
+l'amour, elle écrivit à Brancas ces deux mots:</p>
+
+<p>«Aimez-moi et vivez.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«CLAUDIE.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Elle passa toute la nuit dans une inquiétude mortelle,
+rêvant toute éveillée, et croyant voir le corps
+sanglant de Brancas. Elle pria Dieu avec une ferveur
+extraordinaire.</p>
+
+<p>«Hélas! pensait-elle, c'est mon orgueil qui l'a
+perdu.»</p>
+
+<p>Le matin, dès six heures, elle vit son père prendre
+sa canne et sortir.</p>
+
+<p>«Où vas-tu? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Me promener dans la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Tâche d'empêcher cet affreux duel! s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Qui te l'a dit? demanda le vieillard étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe? Je le sais.»</p>
+
+<p>Et elle se hâta de lui raconter la perfidie d'Audinet,
+sa querelle avec Brancas, et le refus qu'elle
+avait fait de se réconcilier, et les raisons probables
+du duel.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le lâche coquin!» s'écria le major en pensant
+à Audinet.</p>
+
+<p>Il courut chez le colonel Malaga. Celui-ci était
+déjà sorti avec ses témoins. Le major prit des informations
+dans le voisinage, et suivant toujours le colonel
+comme à la piste, il parvint à l'apercevoir.
+Mais déjà il était trop tard. Le combat était commencé.</p>
+
+<p>Brancas et Ripainsel, accompagnés d'un officier de
+la garnison de Vieilleville, qui servait de second témoin
+à l'avocat, arrivèrent les premiers sur le terrain.
+Peu après parut le colonel. On se salua, on
+chargea les armes, on mesura quinze pas de distance
+et les deux adversaires se mirent en ligne. Le hasard
+favorisa Brancas, qui tira le premier.</p>
+
+<p>La balle effleura seulement le front du colonel et
+coupa une touffe de cheveux.</p>
+
+<p>«Bien visé! dit Malaga, mais voici qui est mieux...»</p>
+
+<p>Au même moment arrivait le major tout essoufflé.</p>
+
+<p>«Ne tire pas!» s'écria-t-il.</p>
+
+<p>Malaga baissa son pistolet, déjà levé et attendit.</p>
+
+<p>«Malaga, dit Bonsergent, écoute-moi deux minutes,
+et tu feras après cela ce que tu voudras.»</p>
+
+<p>Le colonel y consentit, et les témoins s'étant écartés
+par discrétion, le major lui répéta le récit de
+Claudie. Malaga frémit de rage.</p>
+
+<p>«Et c'est là mon fils! s'écria-t-il. Mais, pour mon
+honneur, il faut que ce jeune homme me fasse des
+excuses.</p>
+
+<p>&mdash;Des excuses de quoi? dit le major.</p>
+
+<p>&mdash;De tout ce qu'il lui plaira. Je ne veux pas qu'il
+soit dit qu'on m'aura bravé impunément.»</p>
+
+<p>Bonsergent haussa les épaules.</p>
+
+<p>«Non, point d'excuses! dit Brancas. J'ai tiré sur
+lui qu'il tire sur moi. Plus tard, nous verrons.»</p>
+
+<p>Le major lui remit le billet de Claudie. Brancas le
+lut, et lui sautant au cou:</p>
+
+<p>«Ah! mon père! s'écria-t-il, que je suis heureux!</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous prêt? dit le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Je le suis.»</p>
+
+<p>Le coup partit, et Brancas, frappé dans la poitrine,
+tomba sanglant sur le gazon. Ripainsel et le major
+coururent à lui et le relevèrent. Il essaya de parler
+et s'évanouit. Le colonel voulut s'approcher.</p>
+
+<p>«Va-t'en! lui cria Bonsergent d'une voix terrible,
+va-t'en! Il ne tient presque à rien que je prenne sa
+place.»</p>
+
+<p>Malaga partit, et à trois cents pas de là il rencontra
+son fils Audinet, qui rôdait, attendant l'issue du
+combat. Ce fût une fâcheuse idée, car le colonel,
+exaspéré par les révélations de Bonsergent, lui brisa
+sa canne sur les épaules, et l'aurait assommé, sans l'intervention
+des témoins.</p>
+
+<p>Comment peindre la douleur de Claudie! Heureusement,
+on ne meurt pas de toutes les balles. Celle-ci
+fut extraite assez habilement, et l'histoire de ces
+deux amants a fini comme les contes de fées. Ils se
+marièrent, ils vivront longtemps, et ils ont beaucoup
+d'enfants. Si ce n'est là le bonheur, je ne m'y connais
+pas. Brancas, devenu sage, et riche de ses plaidoyers
+et de la succession de l'oncle Graindorge,
+voyage à travers le monde avec sa femme, ses enfants
+et son yacht, libre et heureux comme un Anglais
+hors de son île. Sa dernière lettre que j'ai reçue il y
+a trois jours, est datée de Bornéo.</p>
+
+<p>Rita, qui a épousé le bel Athanase, aujourd'hui
+député au Corps législatif, est heureuse comme
+toutes les Parisiennes.</p>
+
+<p>Malaga vit encore.</p>
+
+<p>Audinet remplit je ne sais quelles fonctions, je ne
+sais où.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h1>LES</h1>
+
+<h1>AMOURS DE QUATERQUEM</h1>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>«Oui, dit Quaterquem en posant sa plume sur la
+table, le problème est résolu, et le ballon va voler
+comme l'hirondelle et remplacer la diligence. J'aurai
+des millions.... (Dieu! que ce pain est dur!) et
+les duchesses se rouleront à mes pieds.... (ce sale
+Auvergnat devrait me donner de l'eau mieux filtrée);
+le monde est à moi. À propos, que vais-je en faire?»</p>
+
+<p>À ce moment le portier entra.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit-il, c'est aujourd'hui le 15 avril!</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis bien aise. Fait-il chaud?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, assez. Je vous apporte la petite
+quittance....</p>
+
+<p>&mdash;Les feuilles commencent à pousser?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur. Le propriétaire....</p>
+
+<p>&mdash;Et les oiseaux chantent dans les bois?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je le présume. J'étais venu....</p>
+
+<p>&mdash;Ô puissante nature, toujours belle et toujours
+riante dans sa jeunesse immortelle!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, c'est deux cents francs....</p>
+
+<p>&mdash;Que tu m'apportes? Sois le bien venu, mon
+brave. Et quel est l'homme généreux?...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, c'est le propriétaire....</p>
+
+<p>&mdash;Qui me les envoie? Oh! digne homme!</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur....</p>
+
+<p>&mdash;Comment ton propriétaire n'est pas un digne
+homme?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas cela.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu l'as dit.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, avec tout le respect que je vous dois,
+je ne l'ai pas dit!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai donc menti?» dit Quaterquem en se levant
+d'un bond.</p>
+
+<p>À cette vue, le portier ouvrit la porte et recula sur
+le palier.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit-il, au nom du ciel, ne vous fâchez
+pas. Je veux dire que mon propriétaire m'envoie,
+non pas vous donner, mais vous demander deux
+cents francs.</p>
+
+<p>&mdash;Ouf! dit Quaterquem. Et à quelle occasion, je
+te prie? Est-ce aujourd'hui sa fête?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Ou celle de sa femme, qui a le nez fait comme
+une vitelotte et rouge comme un homard cuit?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, c'est....</p>
+
+<p>&mdash;Croit-il que je prête de l'argent à la petite semaine?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur vous lui devez un terme.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur; vous êtes entré ici le 15 janvier
+1859: cela fait aujourd'hui trois mois.</p>
+
+<p>&mdash;Trois mois! Comme le temps passe vite!</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2"> La vie est un vase fragile;</p>
+<p class="i2"> Le briser, hélas! est facile.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La vie, mon pauvre ami, est comme un mur dans
+lequel on enfonce quelques clous de distance en
+distance. Ces clous, ce sont les jours heureux. De
+loin, ils paraissent innombrables; arrachez-les, il
+n'y en pas assez pour remplir la main. Sais-tu qui
+a dit cela?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Bossuet. As-tu lu Bossuet?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis. C'était un grand homme, un beau
+génie, un aigle de Meaux.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je suis pressé. Si vous vouliez....</p>
+
+<p>&mdash;Te payer? Si je le veux? Eh! mon pauvre
+ami, que ne parlais-tu plus tôt.»</p>
+
+<p>Quaterquem tira de sa poche la clef de son secrétaire.
+Au moment de la mettre dans la serrure, il se
+retourna. Le portier frémit d'impatience.</p>
+
+<p>«Es-tu bien sûr, dit-il, que nous sommes au
+15 avril?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, voici l'almanach.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais le proverbe: «Menteur comme un almanach.»
+Je me défie des almanachs.</p>
+
+<p>&mdash;Voici le journal de ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu crois tout ce que dit un journal?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur; je crois tout ce qu'on imprime.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon cher ami, je vais te donner une
+preuve certaine que le journal a menti. Assieds-toi
+sur cette chaise et prête-moi une oreille attentive.
+Mon histoire ne sera pas trop longue.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, le propriétaire m'attend.</p>
+
+<p>&mdash;Va lui dire qu'il débouche une bouteille de vin
+de Sauterne. Cela lui fera prendre patience.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu m'ennuies, à la fin. Veux-tu m'écouter,
+oui ou non?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur je veux être payé.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! je ne suis pas sourd. Écoute d'abord mon
+histoire. Elle a plus de rapport que tu ne crois avec
+ta demande. Je suis né sur les bords de la Rance,
+qui est la plus belle rivière de la Bretagne, et, par
+suite, du monde entier. Mon père, qui est mort l'an
+dernier, m'a laissé huit ou dix hectares de landes
+que j'ai vendues six mille francs. J'attendais l'argent
+le 14 avril. Or, il n'est pas arrivé. Donc, nous ne
+sommes pas encore au 15. Donc, il faut prendre
+patience, et revenir ici quand le 15 avril sera arrivé,
+c'est-à-dire quand j'aurai reçu mes six mille francs.
+As-tu compris?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur; et je m'en vais.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais chez le propriétaire.</p>
+
+<p>&mdash;Présente-lui mes compliments.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur; et je lui dirai que vous refusez
+de payer votre terme, et il vous fera mettre à la
+porte.</p>
+
+<p>&mdash;Plaît-il?</p>
+
+<p>&mdash;À la porte; oui, monsieur, à la porte,» dit le
+portier en prenant la fuite.</p>
+
+<p>Quaterquem ne le poursuivit pas. Il s'assit dans
+son fauteuil, les bras croisés, les jambes étendues,
+et réfléchit profondément.</p>
+
+<p>«Décidément, dit-il, la condition de locataire est
+insupportable. Il faut que je me fasse bâtir une
+maison.... Bah! à quoi bon? Quand on peut fendre
+l'air comme une hirondelle, faut-il se mettre en cage
+comme un serin?... Conçoit-on ce notaire qui garde
+mes six mille francs?»</p>
+
+<p>Trois coups frappés à la porte interrompirent les
+réflexions de notre ami.</p>
+
+<p>«Entrez!» dit-il.</p>
+
+<p>Aussitôt un homme de mine douce et polie se présenta.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit-il en refusant la chaise que Quaterquem
+lui offrait, c'est à monsieur Yves Quaterquem,
+professeur de physique et de chimie, que j'ai
+l'honneur de parler?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, à lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je suis charmé de faire votre connaissance.
+C'est vous qui avez fait des recherches
+très-savantes sur la manière de diriger les aérostats?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, et ces recherches viennent
+d'aboutir aujourd'hui même à la solution du problème.
+Depuis une heure, je suis certain du succès.
+Est-ce à un confrère que j'ai l'honneur de parler?</p>
+
+<p>&mdash;Pas tout à fait, monsieur, bien que je fasse
+grand cas des sciences et que j'honore particulièrement
+les savants. Votre réputation, monsieur, est
+venue jusqu'à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!...</p>
+
+<p>&mdash;Dans la pratique de ma profession, j'ai souvent
+affaire aux hommes de votre génie, aux inventeurs,
+et j'ose dire qu'ils n'ont jamais eu qu'à se louer de
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vous crois. Quelle est votre profession,
+s'il vous plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je suis connu par mes exploits.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes officier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, officier public, ou si vous voulez,
+jurisconsulte chargé de citer, notifier et signifier,
+au plus juste prix, les ordonnances de justice,
+jugements et arrêts de messieurs de la cour et du
+tribunal civil.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous êtes huissier, mon cher monsieur;
+j'en suis bien aise. J'ai toujours aimé les huissiers.
+Asseyez-vous donc, je vous en prie.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur je ne saurais....»</p>
+
+<p>Ici l'homme tira de sa poche un papier timbré,
+parfaitement illisible.</p>
+
+<p>«Croyez, continua-t-il, que j'accomplis à regret
+un pénible devoir. M. Mardochée, mon client, vous
+fait réclamer la petite somme de quinze cent trente-cinq
+francs quarante-trois centimes, composant en
+principal, intérêts et frais, le montant de sa créance.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, je me souviens. Il me vendit il y a
+six mois, trois ou quatre instruments de physique.
+Cela faisait sept cents francs, si je ne me trompe.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, et les frais de recouvrement de
+ladite créance font le reste. Vous avez été condamné
+par défaut.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je ne paye pas aujourd'hui, qu'arrivera-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, j'ai regret de le dire, mais je me
+verrai forcé de saisir vos meubles, vos papiers et vos
+instruments.</p>
+
+<p>&mdash;Saisir!... Qui parle de saisir? cria-t-on du corridor.
+Les meubles sont à moi et garantissent le
+payement du loyer.»</p>
+
+<p>Au même moment, un grand et gros homme entra
+dans la chambre.</p>
+
+<p>«Ma foi, dit Quaterquem en s'asseyant dans un
+fauteuil, voyons qui l'emportera. Nous allons rire.
+Mon cher propriétaire, ajouta-t-il, je vous présente
+mon huissier; mon cher huissier, je vous présente
+mon propriétaire.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le propriétaire, on ne se joue
+pas de moi. Je veux de l'argent!</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! dit Quaterquem, vous n'êtes pas dégoûté.
+J'en demande au ciel tous les jours, et je ne
+sais comment l'obtenir. Croiriez-vous qu'hier même
+j'attendais six mille francs, et que je n'ai pas reçu
+une seule guinée, une seule piastre, un seul petit
+écu!»</p>
+
+<p>L'huissier était assis et griffonnait en silence.</p>
+
+<p>«Que faites-vous là? demanda le propriétaire.</p>
+
+<p>&mdash;.... Où étant et parlant à sa personne.... dit
+l'huissier. Vous le voyez bien, j'instrumente et je
+dresse un procès-verbal de saisie.</p>
+
+<p>&mdash;Ces meubles sont à moi! cria le propriétaire.</p>
+
+<p>&mdash;Aussitôt que mon client sera payé, oui, monsieur.»</p>
+
+<p>La querelle allait s'échauffer. Heureusement le facteur
+monta l'escalier et parut tenant à la main une
+lettre chargée. Quaterquem brisa le cachet et en tira
+six billets de banque de mille francs.</p>
+
+<p>«Sauvé! dit-il; ô facteur chéri, porteur de la
+bonne nouvelle, prends cette pièce de cinq francs,
+la dernière qui orne mon porte-monnaie, et va boire
+à ma santé.»</p>
+
+<p>Le facteur salua en mettant la main sur son coeur
+et partit.</p>
+
+<p>«Et vous, amis généreux qui ne m'avez pas abandonné
+dans le malheur, soyez bénis! (Voici votre
+argent; rendez-moi la monnaie.) À celui qui a tout
+perdu, il reste toujours une dernière consolation,
+c'est le visage affligé de son créancier. Ses amis peuvent
+l'oublier, son chien peut chercher un autre
+maître, mais son créancier, toujours fidèle et dévoué,
+ne le quittera que sur le seuil du cimetière.»</p>
+
+<p>Quand le propriétaire et l'ambassadeur de Mardochée
+furent partis, Quaterquem devint rêveur.</p>
+
+<p>«Çà, dit-il, me voilà riche! De six mille francs ôtez
+dix-sept cent trente-cinq francs quarante-trois centimes
+dont j'ai fait présent à ces braves gens, il me reste
+quatre mille deux cent soixante-quatre francs et cinquante-sept
+centimes pour dîner ce soir. C'est un
+beau denier, et le fils de mon père est un puissant
+seigneur. Comment viendrai-je à bout d'une pareille
+somme?»</p>
+
+<p>Tout en parlant, il regardait la pendule.</p>
+
+<p>«Tiens, dit-il, il est trois heures, et je n'ai pas
+déjeuné. C'est l'effet des émotions violentes. Sortons.
+La promenade est la mère des idées, et le boulevard
+des Italiens est leur père.»</p>
+
+<p>Là-dessus, il prit le chemin du boulevard. Il ne
+devinait guère quelle influence cette promenade
+aurait sur sa destinée.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Yves Quaterquem était l'un des savants les plus
+civilisés qui aient jamais monté l'escalier de l'Institut.
+Son père, vieux marin breton, ayant gagné quelque
+argent à pêcher la morue sur les côtes de Terre-Neuve,
+l'avait fait élever avec soin, et le jeune
+Quaterquem, qui joignait à la ferme volonté de sa
+race une intelligence pénétrante, devint en peu d'années
+l'un des mécaniciens les plus distingués de
+France; mais toujours occupé d'inventer des machines
+nouvelles et négligeant le soin de sa fortune, il
+vivait à grand'peine, sans argent et presque sans dettes,
+au sixième étage d'une maison de la rue Montmartre.
+Souvent il rêvait la gloire et quelque découverte
+qui devait rendre son nom immortel:
+c'est ce rêve qui nourrit les hommes de génie inconnus.</p>
+
+<p>«Dieu sait, dit un jour Quaterquem, tout ce que
+le genre humain doit à l'inventeur des diligences; la
+vapeur et les chemins de fer civilisent l'Europe et
+peuplent l'Amérique; avec les ballons, qui sait? je
+défricherai peut-être l'Océanie! Or, que manque-t-il
+aux ballons? Ce n'est pas le point d'appui, ce n'est
+pas le moteur: c'est le gouvernail.... Voilà ce qu'il
+faut chercher. Si je le trouve, Christophe Colomb,
+près de moi, ne sera qu'un marin d'Asnières.»</p>
+
+<p>Et il chercha pendant deux ans.</p>
+
+<p>Le 15 avril 1858, jour où commence cette histoire,
+le problème, après mille expériences, se trouva
+résolu, et Quaterquem se vit en passe de faire
+le tour du monde en vingt-quatre heures et de cracher
+sans effort sur la plus haute cime des Andes.
+Il avait alors vingt-six ans. C'est l'âge d'aimer la
+gloire et d'en jouir.</p>
+
+<p>Il est des hommes de génie qui frappent les yeux
+tout d'abord et qui se promènent dans Paris avec la
+majesté des dieux immortels. Notre ami Quaterquem
+n'était pas de ceux-là. Les mains croisées derrière
+le dos, le chapeau rejeté en arrière, il marchait lentement,
+plein d'un calme admirable et sans regarder
+personne.</p>
+
+<p>Au coin du boulevard et de la rue Vivienne, il fit
+une réflexion.</p>
+
+<p>«En vérité, pensa-t-il, je suis un terrible égoïste.
+À trois heures j'ai fait fortune, il est trois heures et
+quart, et j'ai déjà oublié mes amis; il faut que ce
+maudit argent ait des charmes bien extraordinaires.
+Si je leur offrais un bol de punch pour réparer ma
+faute? Eh! parbleu! voilà justement le bol.»</p>
+
+<p>Il entra dans un de ces brillants magasins de bric-à-brac
+qu'on vient voir des extrémités du monde civilisé,
+et où l'on rencontre pêle-mêle les armures, les
+casques, les sabres, les dagues, les épées, les cafetières,
+les vases du Japon et tous les brillants joujoux
+qui sont la spécialité de l'industrie parisienne.</p>
+
+<p>«Combien vaut ce vase de Sèvres? demanda-t-il
+au marchand.</p>
+
+<p>&mdash;Trois mille francs, monsieur.»</p>
+
+<p>Quaterquem se mordit les lèvres.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit le marchand, pensez que le vase
+est unique en Europe. Aussitôt qu'il fut fait, on en
+brisa le moule. Voyez la peinture, c'est une copie
+de la «Jeune fille à la cruche cassée,» de Greuse.
+Cette copie est admirable. Elle fut faite sur l'ordre
+du grand Napoléon.»</p>
+
+<p>Quaterquem se mit à rire.</p>
+
+<p>«Vous en doutez, peut-être? continua le marchand.
+Êtes-vous du métier?</p>
+
+<p>&mdash;Non; je suis géomètre.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, monsieur; Napoléon en fit présent
+à M. Monge, comte de Péluze, qui était un fameux
+géomètre et son grand ami, comme vous savez; et
+les héritiers de M. le comte de Péluze l'ont vendu à
+un prince russe, de qui je le tiens.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois, dit Quaterquem; mais c'est bien
+cher, trois mille francs!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, reprit le marchand, nous avons de la
+porcelaine de Limoges toute neuve à meilleur marché.»</p>
+
+<p>Cela ne faisait pas le compte de l'acheteur. Il fit le
+tour du magasin; mais il ne pensait qu'au vase de
+Sèvres. Enfin il le paya, l'emporta chez lui, et écrivit
+à dix-sept de ses plus intimes amis la lettre-circulaire
+que voici:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Mon cher ami,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«Archimède ne demandait qu'un levier pour soulever
+l'univers. J'ai trouvé mieux; je conduis les ballons
+comme un cocher conduit un omnibus. Dans un
+mois j'irai voir Pékin. Prépare tes commissions pour
+le chef du Céleste-Empire, frère de la lune et cousin
+germain du soleil.</p>
+
+<p>«Un bonheur ne vient jamais seul; l'or ruisselle
+dans mes poches, et je viens d'acheter un ancien plat
+à barbe de Napoléon, né à Sèvres; c'est là que nous
+ferons le punch. Je t'attends ce soir à neuf heures.</p>
+
+<p>«Tout à toi:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«YVES QUATERQUEM.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Quand les dix-sept lettres furent écrites, il se leva
+pour chercher un bâton de cire à cacheter. Dans ce
+brusque mouvement, le vase de Sèvres, heurté,
+tomba sur le plancher et se brisa en plusieurs morceaux.</p>
+
+<p>Quaterquem demeura quelque temps immobile.
+La surprise, le désespoir, le regret de l'argent perdu
+et du chef-d'oeuvre brisé l'accablaient en même
+temps. Enfin il prit son parti, et tristement écrivit
+au bas de toutes ses lettres ce post-scriptum.</p>
+
+<p>«P. S. Enfer et damnation! Je viens de casser le
+plat à barbe de Napoléon. Ne te dérange pas. Le
+punch est remis à des temps meilleurs. Au diable le
+vase, l'ouvrier qui le fit, Napoléon qui le donna à
+Monge, Monge qui le légua à ses neveux, les neveux,
+qui l'ont vendu au prince russe, et le prince russe
+qui eut la sotte idée de s'en défaire! Adieu. Je vais
+à l'Opéra-Comique.»</p>
+
+<p>Puis il cacheta et mit à la poste ses dix-sept lettres.
+À huit heures il entrait à l'Opéra-Comique. Par
+hasard, il ne trouva de place que dans une loge, et
+se plaça au premier rang. Ce hasard devait décider
+de sa vie.</p>
+
+<p>La loge était vide; mais un quart d'heure après, un
+Anglais entra, flanqué de deux Anglaises: l'une
+blonde et mûre comme une vieille pomme ridée par
+le froid de l'hiver; l'autre, non moins blonde, mais
+belle comme un lis et charmante comme une héroïne
+de Walter Scott. C'étaient la mère et la fille.</p>
+
+<p>Quant à l'Anglais, c'était un Anglais. Tout le
+monde connaît cette race énergique, gauche, intelligente,
+égoïste, formaliste et désagréable, qui remplit
+pendant six mois de l'année les hôtels du continent.
+L'Anglais de la loge était un des plus beaux échantillons
+de la race.</p>
+
+<p>Quaterquem, poli comme un Français du siècle
+dernier, se leva pour céder sa place à la jeune
+Anglaise. Déjà la mère était assise, et notre ami fut
+récompensé d'un sourire et d'un: «Je vous remercie,»
+auquel l'accent britannique le plus pur donnait
+de nouveaux charmes. L'Anglais, roide comme
+un pieu, s'assit sans daigner regarder le Breton qui
+ne s'en souciait guère, et se pencha vers la jeune
+fille.</p>
+
+<p>«Ma chère Alice, dit-il en anglais, connaissez-vous
+ce gentleman?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne vous l'a présenté?</p>
+
+<p>&mdash;Personne.</p>
+
+<p>&mdash;S'il n'est pas présenté, c'est comme s'il n'existait
+pas; s'il n'existe pas, pourquoi l'avez-vous remercié?»</p>
+
+<p>Alice leva les épaules.</p>
+
+<p>«Et s'il n'existe pas, dit-elle, pourquoi me parlez-vous
+de lui? Supposons que j'aie remercié le vide,
+un pur néant: seriez-vous jaloux du vide?</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Alice, dit l'Anglais, vous savez bien
+que je ne suis pas jaloux....</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais....</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous. Voici l'ouverture.»</p>
+
+<p>On préludait en effet à l'ouverture du Chalet.</p>
+
+<p>Quaterquem, qui savait un peu d'anglais et qui
+devinait le reste, n'avait pas perdu un mot de cette
+conversation faite à demi-voix. Il regarda miss Alice
+et la trouva plus belle que le jour. La musique du
+Chalet y perdit quelque chose.</p>
+
+<p>«Voilà une jolie Anglaise, pensa-t-il. Est-ce la
+fiancée ou la femme de ce grand garçon si roux et si
+mal élevé?»</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la belle Alice écoutait fort
+attentivement l'opéra. Elle pleura sur le sort des fantassins
+de l'Autriche quand elle apprit de Max:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Qu'au service de l'Autriche</p>
+<p>Le militaire n'est pas riche.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Elle rit aux éclats quand elle les vit jouer à la
+drogue et se pincer le nez avec des chevilles de bois.
+Enfin elle scandalisa complétement sa mère et l'Anglais
+aux favoris roux. Pendant l'entr'acte, la mère
+prit la parole.</p>
+
+<p>«Ma chère Alice, y pensez-vous? Vous riez comme
+une petite Française évaporée. Cela est tout à
+fait choquant.</p>
+
+<p>&mdash;Choquant et inconvenable, ajouta l'Anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Alice d'un air assez sérieux, je
+fais grand cas de votre prudence, et je sais que vous
+ne seriez pas déplacé à la chambre des communes.
+Mon père le dit, et mon père s'y connaît, assurément.
+Mais, de grâce, n'usez pas cette précieuse éloquence
+pour une petite évaporée. La nation anglaise y perdrait
+trop, et je craindrais de n'y pas gagner assez.
+Laissez-moi rire et chanter à mon aise, au moins
+jusqu'à ce que je sois votre femme. Plus tard, nous
+verrons.</p>
+
+<p>&mdash;Alice! dit la mère d'un ton sévère.</p>
+
+<p>&mdash;Chère mère, dit la jeune fille en lui prenant la
+main, pourquoi M. Harrison me fait-il la leçon à tout
+propos? Croit-il que j'ignore les convenances, et
+qu'il est parfaitement «improper» de témoigner
+par ses gestes ou par ses paroles une émotion quelconque?
+Cela est fort bon dans Oxford-Street, mais
+nous sommes à Paris et non plus à Londres; nous
+sommes au spectacle et non pas au temple, et je n'ai
+que faire des sermons de M. Harrison.»</p>
+
+<p>Ce discours, qui ne fut pas long, acheva la conquête
+de Quaterquem. Il est des jours où les savants
+aiment comme des ignorants. Ce jour-là, c'était le
+tour de notre ami. Justement son coeur était vide,
+car la science est une maîtresse jalouse qui ne laisse
+pas de place à d'autres amours, et depuis deux ans,
+Quaterquem, tout occupé de ses recherches sur les
+aérostats, avait mené la vie d'un anachorète au
+désert. En quelques instants, ce feu longtemps éteint
+se ralluma et brûla le coeur du pauvre mécanicien.</p>
+
+<p>«Quelle folie, pensait-il, d'aimer cette petite fille,
+déjà fiancée à un autre! Je vais me consumer à
+poursuivre ce rêve et livrer au hasard une découverte
+qui peut-être doit changer la face du monde!»</p>
+
+<p>La réflexion était aussi inutile que sage. Quaterquem,
+emporté par son ardeur, ne songea plus qu'à
+se rapprocher de la jeune Anglaise; mais comment
+franchir la barrière et violer toutes les convenances
+britanniques? Cependant l'entr'acte allait finir; déjà
+la salle se remplissait de spectateurs; il fit un effort
+de génie et trouva cette question:</p>
+
+<p>«Pardon, mademoiselle, n'avez-vous pas nommé
+M. Harrison?»</p>
+
+<p>La jeune Anglaise le regarda d'un air étonné.</p>
+
+<p>«Oui, monsieur,» dit-elle.</p>
+
+<p>L'Anglais rougit jusqu'aux oreilles; mais Quaterquem
+était décidé à ne pas s'en apercevoir.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit-il en s'adressant directement à
+lui, permettez-moi de vous demander si vous n'êtes
+pas mon cousin James Harrison, du Devonshire.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de cousin en France, et je ne suis
+pas du Devonshire, mais du Lancashire, répliqua
+l'Anglais d'un air rogue.</p>
+
+<p>&mdash;Lancashire ou Devonshire, c'est tout un. Au
+reste, je vous félicite, car le cousin dont je vous
+parle est, dit-on, un gentleman assez mal élevé.»</p>
+
+<p>La jeune Anglaise éclata de rire et M. Harrison
+fronça le sourcil.</p>
+
+<p>«Bon! pensa Quaterquem, la glace est rompue et
+la présentation est faite. Au reste, monsieur, continua-t-il,
+la famille Harrison à laquelle je suis allié est
+une fort bonne famille à laquelle tout homme d'honneur
+pourrait être fier d'appartenir. Ma tante, mistress
+Margaret Harrison, était l'une des plus belles
+personnes d'Angleterre. J'ai vu son portrait, peint
+par Lawrence; c'est un véritable chef-d'oeuvre. Ce
+qui m'étonne le plus, c'est sa ressemblance parfaite
+avec miss Alice: on dirait sa mère ou sa soeur.»</p>
+
+<p>Tout cela fut débité d'une haleine avec une simplicité
+parfaite. Miss Alice sourit avec grâce et fut
+flattée du compliment. Sa mère écoutait le Français
+sans dire un mot, ni remuer seulement la paupière:
+on eût dit la statue de la Pruderie. Le seul Harrison,
+hérissé comme un dogue, étouffait de colère de ne
+pouvoir chercher querelle à un homme si poli.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit Alice, qui prenait plaisir à se moquer
+de Harrison, êtes-vous d'origine anglaise?</p>
+
+<p>&mdash;Pas tout à fait, répondit Quaterquem. Mon père
+était bas Breton et ma mère basse Brette, mais une
+cousine de mon père, au quinzième degré, épousa
+vers 1803, un Anglais qui s'appelait Harrison, et
+c'est de là que vient notre parenté avec tous les
+Harrison du Lancashire. En Bretagne, les cousins,
+des cousins sont tous cousins entre eux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez jamais vu M. James Harrison, votre
+cousin? demanda miss Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais j'irai le voir dès que ma grande
+entreprise sera terminée.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez ma curiosité, monsieur, dit Alice,
+quelle est donc cette grande entreprise qui vous
+empêche de faire visite à M. James?</p>
+
+<p>&mdash;Alice, dit la mère en regardant avec ses yeux
+rigides, la curiosité est une chose «<i>improper</i>».</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, il n'y a nulle curiosité, se hâta
+de répondre Quaterquem. Dans un mois le monde
+entier saura de quoi il s'agit. Je veux donner à la
+France l'empire du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria la vieille Anglaise, vous en laisserez
+bien une part à l'Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! répondit Quaterquem enchanté de son
+succès, je ne lui laisserai pas un continent, pas une
+île, pas un comté.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Alice en riant, vous venez d'indigner
+ma mère au point de lui faire parler français, ce
+qu'elle avait juré de ne jamais faire, par patriotisme.»</p>
+
+<p>Quaterquem s'excusa poliment. La toile se leva, et
+le <i>Domino noir</i> interrompit la conversation.</p>
+
+<p>«Tout va bien, pensa notre héros, Alice est étonnée,
+sa mère est indignée, Harrison grince des dents
+et voudrait mordre.»</p>
+
+<p>Il attendit avec confiance la fin du premier acte
+et parut uniquement occupé du spectacle. Il ne se
+trompait pas dans ses calculs. À peine la toile était-elle
+baissée que la vieille Anglaise se tourna vers lui
+et commença l'attaque en ces termes:</p>
+
+<p>«Monsieur, vous avez entendu parler de lord
+Nelson!</p>
+
+<p>&mdash;Celui que mon père a tué!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c'est votre père qui a tué ce héros!</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit Quaterquem, ce n'est pas sa faute.
+Nelson faisait tirer sur lui, il a tiré sur Nelson. Mon
+père était un brave matelot qui faisait son métier à
+bord du <i>Redoutable</i>, à Trafalgar. Quand le <i>Victory</i>
+que montait Nelson aborda le <i>Redoutable</i>, mon père
+qui était dans les hunes, aperçut l'amiral, le visa et,
+comme il était bon tireur, il le tua d'un coup de
+fusil.»</p>
+
+<p>La vieille Anglaise poussa un soupir et se couvrit
+les yeux de son mouchoir. Les yeux d'Alice brillaient
+d'impatience. On y lisait clairement: «Mon cher
+monsieur, vous venez de dire une sottise.» Quaterquem
+s'en aperçut et perdit contenance. Heureusement,
+la jeune fille vint à son secours.</p>
+
+<p>«Consolez-vous, chère mère, dit-elle, nous sommes
+tous mortels, et ce héros invincible, s'il avait
+échappé aux balles françaises, n'aurait pu, néanmoins,
+vivre éternellement. Sa mort fut bien vengée!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! ma chère Alice, tu sais aussi bien que
+moi combien toute notre famille a perdu dans cette
+mort funeste.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, dit Quaterquem, si je vous
+rappelle sans le savoir un souvenir douloureux.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Alice, vous ne pouvez pas comprendre
+le chagrin de ma mère. C'est un secret de
+famille.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre père avait bien besoin, pensa Quaterquem,
+de tirer un coup de fusil à ce chien
+d'Anglais pour que ce malheureux coup de fusil me
+brouillât dès les premiers mots avec une «vieille
+folle!»</p>
+
+<p>Il y eut un silence de quelques minutes. Quaterquem,
+fort embarrassé de sa personne, feignait de
+lorgner toutes les loges. Tout à coup, la vieille dame
+reprit l'entretien.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit-elle, vous m'accorderez, je crois,
+que la patrie de Nelson et de Wellington sera toujours
+le premier pays du monde.»</p>
+
+<p>L'obstination de l'Anglaise fit sourire Quaterquem
+et lui rendit quelque espérance.</p>
+
+<p>«Prenez garde, monsieur, dit Alice en riant, ma
+mère va vous arracher votre secret pour en faire
+présent à l'Angleterre. Soyez discret, ou vous êtes
+perdu, et l'empire du monde passe aux enfants
+d'Albion.</p>
+
+<p>&mdash;Alice, dit la mère, n'interrompez pas notre discussion.
+Répondez à ma question, monsieur, s'il vous
+plaît.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites rien, monsieur, reprit la jeune fille en
+riant encore plus fort, si vous ne voulez pas voir
+votre secret publié dans le <i>Times</i> avant quarante-huit
+heures.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère, dit la vieille Anglaise, que ce n'est
+pas une machine infernale pour faire sauter Londres
+et notre reine bien-aimée?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, répondit Quaterquem tout à fait
+rassuré, c'est une invention des plus simples, qui
+fera de Paris le centre de la terre et qui rendra inutiles
+tous les arsenaux de Portsmouth et toutes les
+flottes de Spithead.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis curieux de voir ce merveilleux secret,
+dit la vieille Anglaise.</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'est plus facile, répliqua Quaterquem.
+J'ai inventé le ballon-omnibus. Désormais, on ira
+de France en Angleterre par le chemin des oiseaux,
+où l'on ne rencontre ni marins, ni soldats, ni douaniers.
+Je planterai le drapeau tricolore sur le clocher
+de Saint-Paul, et avec ce drapeau j'apporterai la
+justice, l'égalité, la fraternité, que vous ne connaissez
+que de nom, et je vous emprunterai quelques
+petites choses que nous ne connaissons plus. Au
+moyen de ces emprunts réciproques, tous les peuples
+seront amis, et il n'y aura plus de héros, ce qui coûte
+fort cher et ne rapporte pas grand'chose.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez diriger les ballons? dit l'Anglaise.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis trois heures de l'après-midi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez faire sans doute une grande fortune?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, dit Quaterquem, je n'y ai jamais
+pensé.»</p>
+
+<p>Elle le regarda avec admiration.</p>
+
+<p>«En Angleterre, reprit-elle, on ferait de vous un
+lord et un millionnaire.</p>
+
+<p>&mdash;Franchement, dit le Breton, mon invention
+vaut mieux que cela.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez être ministre?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Roi ou empereur?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'en garde! Je crois qu'un peu de gloire
+serait bien mieux mon fait. Nous sommes vaniteux,
+nous autres Français, et nous aimons par-dessus tout
+qu'on nous admire.</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette bien, dit Alice, que mon père soit
+resté ce soir à l'hôtel.»</p>
+
+<p>Quaterquem n'eut pas le temps d'en demander la
+raison. Le second acte du <i>Domino noir</i> commençait.
+Pendant l'entr'acte suivant on causa de tout, et Quaterquem
+sut plier son langage aux opinions de la
+vieille Anglaise. En peu d'instants ils devinrent
+les meilleurs amis du monde. Le Français, toujours
+complaisant et poli, sut flatter délicatement ses goûts
+et ses préjugés. Il déploya dans toute son étendue
+cet art, inconnu ailleurs qu'en France, de caresser
+sans bassesse l'esprit le plus rétif et le plus opiniâtre.
+Il se donna moins de peine pour séduire Harrison,
+qui regardait la salle sans parler, les mains sur les
+genoux, les yeux fixes, bien résolu à ne pas répondre
+à ses avances.</p>
+
+<p>Cependant le spectacle finit sans que l'amoureux
+Quaterquem eût trouvé un moyen de revoir sa maîtresse.
+Les dames se levèrent et sortirent de la loge
+accompagnées de Harrison. Il les regarda monter
+dans une voiture de place, espérant qu'il apprendrait
+au moins leur adresse; mais la fortune, acharnée
+à le persécuter, ne le permit pas. Harrison, qui
+se doutait de son dessein, donna l'adresse à voix
+basse au cocher. Cependant la voiture s'ébranlait,
+et Quaterquem se disposait à la suivre à pied, lorsque
+des cris de joie éclatèrent autour de lui.</p>
+
+<p>«Le voilà!» s'écrièrent à la fois dix-sept voix.</p>
+
+<p>Le malheureux se trouva pris entre ses dix-sept
+amis qui l'entouraient, le retenaient de force, et lui
+demandaient compte de sa conduite.</p>
+
+<p>«Où est le punch, homme sans foi, sans consistance
+ni substance? dit le choeur des amis.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du ciel, lâchez-moi! s'écria Quaterquem.
+Je suis pressé.</p>
+
+<p>&mdash;Où est le plat à barbe de Napoléon?</p>
+
+<p>&mdash;Lâchez-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Où est le ballon-omnibus?</p>
+
+<p>&mdash;Lâchez-moi!»</p>
+
+<p>Pendant ce débat, la voiture d'Alice avait disparu
+au coin du boulevard.</p>
+
+<p>«Eh bien, dit Quaterquem désespéré, venez avec
+moi puisqu'il le faut; noyons dans les flots du punch
+mes infortunes et mon amour.»</p>
+
+<p>Tout le monde le suivit jusqu'au café le plus proche.
+Déjà l'on éteignait le gaz, et les garçons fatigués
+faisaient leurs préparatifs de départ. Il fit apporter
+le punch, prit en main la cuiller, et, au milieu
+de l'attente générale, prononça le discours suivant:</p>
+
+<p>«Manants et gentilshommes de ma bonne ville de
+Paris, vous voyez en moi le plus heureux des hommes
+et le plus infortuné....</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! très-bien! dit le choeur des amis.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bonheur est sans limites, comme l'Océan,
+et mon infortune est sans fin, comme l'éternité....</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as déjà dit! cria le choeur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je le répète, ne m'interrompez pas,
+ou je ne dirai rien.... J'aime la plus belle des femmes....</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez! écoutez! cria le choeur.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est blonde, avec des yeux d'émeraude, des
+lèvres de corail, et des dents qui sont blanches
+comme les perles fines qu'on pêche aux îles Bahrein....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! épouse-la, dit le choeur.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ignore que je l'aime....</p>
+
+<p>&mdash;Dis-le lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis pas lui parler....</p>
+
+<p>&mdash;Écris.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas où elle demeure....</p>
+
+<p>&mdash;Cherche-la.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas son nom....</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu fou? dit le choeur. Tu nous contes des
+histoires à dormir debout, et le punch refroidit.»</p>
+
+<p>Quaterquem versa le punch en soupirant.</p>
+
+<p>«Hélas! dit-il, je ne la reverrai jamais. Elle va
+retourner à Londres....»</p>
+
+<p>À ces mots le choeur, qui déjà portait son verre à
+sa bouche, le remit sur la table.</p>
+
+<p>«C'est une Anglaise! s'écria-t-il tout d'une voix.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avoue...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre garçon! dit le choeur.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est à Paris, reprit Quaterquem.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en sais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Elle était à l'Opéra-Comique ce soir, et sans
+vous je l'aurais suivie; sans vous, barbares, je connaîtrais
+sa demeure et son nom. C'est vous qui
+m'avez retenu....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit le choeur, je vais réparer ma faute.
+Buvons, et dispersons-nous pour chercher son
+adresse. À quel signe reconnaît-on ta bien-aimée?</p>
+
+<p>&mdash;À sa beauté sans rivale....</p>
+
+<p>&mdash;Ce signalement est un peu vague. Est-elle
+seule?</p>
+
+<p>&mdash;Elle donne le bras à sa mère et à un bouledogue
+aux favoris roux qu'on appelle Hercules Harrison, et
+qui est son futur mari....</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien! cria le choeur. Trois grognements
+pour Hercules et trois hourras pour Quaterquem!»</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Miss Alice était la fille unique de M. Cornelius
+Hornsby, principal associé de la maison Hornsby,
+Harrison et Cie, dont les toiles peintes couvrent les
+marchés de l'Allemagne et des États-Unis. Hercules
+Harrison, le futur mari d'Alice, était le fils de son
+associé, et les deux négociants, pour ne pas séparer
+leurs intérêts, avaient depuis longtemps arrêté ce
+mariage.</p>
+
+<p>Cet arrangement déplaisait fort à miss Hornsby. Le
+pauvre Hercules, quoiqu'il ne fût ni laid, ni méchant,
+ni sans intelligence, n'était pas un héros de roman.
+C'était un bon gentleman roide, orgueilleux, silencieux,
+presque brutal, comme l'Angleterre en fabrique
+chaque année des centaines de mille, et pour
+qui la principale affaire de la vie était de gagner de
+l'argent, et, quand il en avait beaucoup gagné, d'en
+gagner encore davantage. Au reste, solidement bâti,
+boxeur distingué, perpendiculaire au moral comme
+au physique, il était de ceux qui plaisent à la plupart
+des filles. Cependant, tel qu'il était, et faute de
+mieux, Alice ne refusait pas de l'épouser, et se contentait
+de retarder le mariage sous divers prétextes.
+Elle attendait cet amant imaginaire et parfait, ce
+gentilhomme accompli, au regard byronien, que
+toute jeune fille a droit de rêver et qu'elle rêve en
+effet au fond du coeur.</p>
+
+<p>Ce jour-là, au retour de l'Opéra-Comique, elle
+fredonnait le fameux Rule Britannia.... Comme,
+entre toutes ses perfections, elle chantait assez mal,
+on l'entendait rarement, et cette envie subite de
+chanter étonna mistress Hornsby.</p>
+
+<p>«Tu es bien gaie ce soir, dit-elle à sa fille. Qu'est-il
+donc arrivé?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, dit Alice, à la présomption de ce
+Français qui veut, avec ses ballons, ôter l'empire du
+monde à l'Angleterre. Comme vous avez rappelé à
+propos, pour le confondre, Nelson et Wellington!
+J'ai bien ri de ses aérostats!»</p>
+
+<p>Il est vrai qu'Alice pensait à Quaterquem, mais elle
+déguisait un peu la vérité en disant qu'elle se moquait
+de lui. Toute vérité n'est pas bonne à dire, et la vérité
+vraie, c'est qu'elle en était fort occupée. Quaterquem,
+avec sa figure riante, sa gaieté, sa bonhomie
+et ses manières aisées, était aussi peu semblable
+que possible au triste Hercules; et celui-ci ne gagnait
+rien à la comparaison. De plus, elle voyait Hercules
+tous les jours depuis quinze ans, et une si longue
+familiarité n'était pas propre à faire naître l'amour.</p>
+
+<p>Mistress Hornsby prit le parti de Quaterquem.</p>
+
+<p>«Tu as tort de rire, dit-elle à sa fille. C'est peut-être
+un homme de génie, bien qu'il ne soit pas né en
+Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;Ô ma mère, que dites-vous là? Un homme de
+génie qui n'a même pas de gants, qui noue sa cravate
+comme une corde, et qui ne boutonne qu'à demi son
+gilet?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que vous l'ayez regardé bien attentivement,
+Alice,» dit Hercules avec sa gaucherie accoutumée.</p>
+
+<p>Elle se mordit les lèvres.</p>
+
+<p>«Qu'entendez-vous par là, Harrison? demanda-t-elle
+vivement. Ai-je dit encore quelque chose d'improper?
+Cherchez-vous le texte d'un nouveau sermon?»</p>
+
+<p>Harrison, profondément blessé, garda le silence, et
+tous trois descendirent bientôt après devant l'hôtel
+Meurice.</p>
+
+<p>M. Cornelius Hornsby les attendait. C'était un grand
+et gros gentleman dont la démarche imposante annonçait
+à tous les passants le propriétaire de plusieurs
+millions. Lui-même et son argent exceptés, il n'aimait
+rien au monde autant que sa fille, et après sa
+fille, ce qu'il préférait à toutes choses, c'était son
+musée.</p>
+
+<p>Car il avait un musée. En Angleterre, c'est à ce
+signe qu'on reconnaît le vrai gentleman et le vrai
+millionnaire. Aux épées des ancêtres (quand on a
+des ancêtres) on joint les crocodiles empaillés du
+Nil, les vieux tableaux noircis des peintres italiens,
+les vieilles poteries étrusques, les vieux bahuts sculptés,
+les vieux émaux, les vitraux coloriés, les missels
+et tout ce pieux bric-à-brac que vingt-cinq ou trente
+peuples disparus ont laissé dans les ruines de Babylone,
+de Ninive, d'Athènes et de Rome.</p>
+
+<p>M. Cornelius Hornsby était venu en France pour
+augmenter sa collection et promener Alice. Ce jour-là,
+justement, le désir d'acheter une vieille inscription
+persane gravée sur un pan de muraille du grand
+temple de Persépolis, l'avait empêché de conduire
+lui-même sa femme et sa fille au théâtre. Par malheur,
+un amateur plus heureux avait enlevé l'inscription
+et allait l'enfouir dans son propre musée; de
+sorte que M. Cornelius Hornsby était le fabricant
+de toiles peintes le plus malheureux qu'il y eût ce
+soir-là en Europe.</p>
+
+<p>Il se promenait gravement, de long en large, sous
+les arcades de la rue Rivoli quand il vit mistress
+Hornsby descendre de voiture avec sa fille et le triste
+Harrison.</p>
+
+<p>«Vous arrivez bien tard,» dit-il.</p>
+
+<p>Pour toute réponse, sa fille lui sauta au cou.</p>
+
+<p>«Cher père, dit-elle, j'espère que tu as acheté
+ton inscription et qu'elle est encore plus cunéiforme
+que toutes celles de Korsabad. Je lis dans tes yeux
+que le colonel Rawlinson en mourra de jalousie.....
+Hercules, je vous remercie. Bonsoir.»</p>
+
+<p>Harrison prit tristement la main qu'elle lui tendait
+et s'en alla, désespérant de rien comprendre
+aux caprices de sa maîtresse. Dès qu'il fut parti:</p>
+
+<p>«Tu l'as bien maltraité ce soir, dit Mme Hornsby.</p>
+
+<p>&mdash;En revanche, dit Alice, il m'a fort ennuyée:
+nous sommes quittes.</p>
+
+<p>&mdash;Alice! dit M. Hornsby.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! cher père, ne faites pas le sévère
+et ne froncez pas le sourcil. Je ne suis pas maîtresse
+de mes impressions. Il m'ennuie. C'est un très-honnête
+homme, un très-bon citoyen, une homme très-riche
+et qui le sera encore davantage par la suite;
+je vous accorde tout cela. Accordez-moi qu'il est
+ennuyeux. Dès qu'il parle, il dit une chose déplaisante,
+et les jours de pluie, le seul son de sa voix
+m'agace les nerfs.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu l'épouser, oui ou non? demanda Cornelius
+Hornsby.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, je le veux, puisque cela est inévitable,
+mais ne me pressez pas. Qui sait, si, à force de
+temps et de patience, je ne parviendrai pas à aimer
+Hercules? Il ne faut jurer de rien. Le grand Turc
+peut se faire chrétien et devenir pape. Je puis aussi
+aimer ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Y penses-tu? dit le père. Veux-tu que je
+manque de parole à mon associé, et que, pour la première
+fois de sa vie, Cornelius Hornsby, de la maison
+Harrison, Hornsby et Cie, ne fasse pas, honneur
+à sa signature!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon cher père, Hercules est honnête
+homme et vous rendrait votre parole.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pensons pas à cela, dit le vieux gentleman.
+Prends un délai, si tu veux, et décide-toi. Il est
+temps que Harrison retourne en Angleterre; nos
+affaires vont mal en son absence.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, laissez-le partir et restons en France.
+Paris me plaît; j'y perds l'habitude de bâiller, et
+vous-même, vous êtes tout rajeuni par l'air des
+boulevards. J'aime les Parisiens, moi; on ne voit pas
+chez eux ces longues figures puritaines qui abondent
+dans les rues de Londres.</p>
+
+<p>&mdash;Alice, dit Mme Hornsby, tu te gâtes sur le
+continent; tu prends le langage et les manières de
+cette nation évaporée. Vois avec quelle légèreté tu as
+lié connaissance, ce soir, avec ce jeune homme qui
+était au spectacle dans la même loge que nous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Alice, fallait-il prendre sa place et ne
+pas le remercier? Vous-même, maman, vous l'avez
+trouvé très-aimable et très-poli.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est ce jeune homme dont vous parlez? demanda
+M. Hornsby.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un physicien qui a trouvé le moyen de
+diriger les aérostats, dit la jeune fille, et qui veut donner
+l'empire du monde au peuple français. Concevez-vous
+cette folie? Maman lui a bien dit son fait!</p>
+
+<p>&mdash;C'est un extravagant, dit le père.</p>
+
+<p>&mdash;Le pire, ajouta Mme Hornsby, c'est que son
+père, qui assistait à la bataille de Trafalgar, est le
+propre matelot qui a tué Nelson d'un coup de fusil.</p>
+
+<p>&mdash;Et il a osé s'en vanter?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne savait pas à quel point cette mort a été
+funeste à notre famille.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! dit Cornelius, il ne m'a pas demandé
+ma fille en mariage, mais j'aurais plaisir à la lui
+refuser. Le fils du meurtrier de Nelson!</p>
+
+<p>&mdash;Et si je l'aimais? dit Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu l'aimais? Est-ce qu'on peut aimer le fils
+de?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, si je l'aimais?</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, c'est absurde! Tu ne l'aimes pas.</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais si je l'aimais!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu te souviendrais que tu es ma fille,
+et tu épouserais Harrison.»</p>
+
+<p>Alice tomba dans une profonde rêverie.</p>
+
+<p>&mdash;«Il est temps de dormir,» dit la mère, et Cornelius
+se retira dans une chambre voisine.</p>
+
+<p>Dès qu'elle fut couchée, Alice rêva de Quaterquem,
+tout éveillée.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Les dix-sept amis de Quaterquem passèrent la
+journée du lendemain à chercher la demeure de la
+jeune Anglaise. Le soir, à huit heures, ils se réunirent
+chez le physicien, et dirent:</p>
+
+<p>«Elle s'appelle Alice Hornsby.</p>
+
+<p>&mdash;Alice! ô le doux nom! s'écria Quaterquem.</p>
+
+<p>&mdash;Son père est le noble Cornelius qui donne au
+monde, en échange de beaucoup d'argent, plusieurs
+millions de mètres de cotonnades pour obéir au
+catéchisme, accomplir l'une des sept oeuvres de pénitence,
+et «vêtir ceux qui sont nus.»</p>
+
+<p>&mdash;Va pour Cornelius.</p>
+
+<p>&mdash;Sa mère est la digne Kate, et son futur, le seigneur
+Hercules, un brave homme, très-entêté, très-amoureux,
+et très-fort au pistolet.</p>
+
+<p>&mdash;Je tire assez bien, dit Quaterquem, et la partie
+est égale.</p>
+
+<p>&mdash;Toute la famille part demain.</p>
+
+<p>&mdash;Ô ciel! dit Quaterquem en pâlissant.</p>
+
+<p>&mdash;Ils vont à Tours, ville très-renommée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Je pars. Que vont-ils faire à Tours?</p>
+
+<p>&mdash;Le vieux Cornelius, qui est antiquaire, va chercher
+le champ de bataille où se livra la bataille entre
+les Sarrasins et Charles Martel. Un mauvais plaisant
+lui a montré à Londres le casque d'Abdérame; il
+veut trouver son cimeterre.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous l'a dit?</p>
+
+<p>&mdash;La femme de chambre, qui écoute aux portes
+tout le long du jour.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux! Vous l'avez séduite!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si peu, dit le choeur. Je l'ai à peine embrassée.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un mot. Où loge la belle Alice?</p>
+
+<p>&mdash;À l'hôtel Meurice.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, ô mes amis, soyez bénis, s'écria Quaterquem,
+et venez tous sur mon coeur.... (On va vous
+vous apporter du jambon...) Jamais mon coeur n'oubliera....»</p>
+
+<p>On l'interrompit tout d'une voix.</p>
+
+<p>«Et du vin?</p>
+
+<p>&mdash;Bacchus et Cérès ne seront pas oubliés. À table!
+Je bois à mon prochain mariage avec Alice.»</p>
+
+<p>Le lendemain de grand matin, Quaterquem en
+tenue de voyage se promenait dans la rue de Rivoli.
+Le choeur des dix-sept amis le suivait à quelque distance.
+L'un d'eux, détaché en éclaireur, apporta la
+nouvelle que les Anglais montaient en voiture et
+allaient partir.</p>
+
+<p>«Le moment est venu, dit Quaterquem, de vous
+rendre à jamais immortels par votre dévouement à
+l'amitié. Gardez qu'Harrison ne parte.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, dit le choeur, Hercules est à
+nous.»</p>
+
+<p>On arriva au chemin de fer. Quaterquem, venu
+sans bagages pour être plus agile, se hâta de s'asseoir
+dans la salle d'attente. Derrière lui, mais sans
+le voir, s'avançaient M. Mme et Mlle Hornsby.
+Hercules, chargé de faire peser les bagages, était
+resté en arrière.</p>
+
+<p>Tout à coup la cloche sonna le dernier appel, Hercules,
+troublé, se précipite pour aller dans la salle
+d'attente. Par malheur, il heurte brusquement un
+jeune homme, et veut continuer sa route.</p>
+
+<p>«Faites donc attention, monsieur, s'il vous plait,»
+dit l'autre avec hauteur.</p>
+
+<p>Hercules suivit son chemin sans répondre; mais le
+passant qu'il avait heurté, fit un détour et se plaça
+en avant de la porte de la salle d'attente.</p>
+
+<p>«En France, ajouta-t-il, quand on a fait une sottise,
+on s'excuse.»</p>
+
+<p>L'Anglais rougit et voulut écarter de la main son
+adversaire; mais un voisin de celui-ci lui retint le
+bras. En une minute il se forma un groupe autour
+d'eux.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce qu'il y a? dit le choeur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un Anglais qui m'a cherché querelle, répondit
+l'adversaire d'Hercules, qui m'a heurté, et qui
+ne veut pas me faire d'excuses.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il fasse des excuses, dit une voix.</p>
+
+<p>&mdash;Non, qu'il se batte, reprit une autre voix».</p>
+
+<p>Harrison serrait les poings avec fureur.</p>
+
+<p>«Messieurs, dit-il, je n'ai cherché querelle à personne.
+Lâchez-moi. La cloche sonne et le train partira
+sans moi.»</p>
+
+<p>Mais il ne pouvait sortir du cercle où on le tenait
+enfermé. Dans sa fureur, il saisit son adversaire au
+collet pour l'étrangler; celui-ci se dégagea, et d'un
+coup dans la poitrine lui fit lâcher prise.</p>
+
+<p>«Bon! voilà que l'Anglais boxe maintenant, dit
+un des assistants.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il rue, dit un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut aller chercher le sergent de ville, suggéra
+un troisième.»</p>
+
+<p>Comme il parlait, cet utile et modeste fonctionnaire
+parut et demanda des explications. L'Anglais ouvrit
+la bouche, mais dix-sept voix s'élevèrent à la fois
+pour couvrir la sienne. Ce tapage dura quelques
+minutes, et le sergent de ville eut grand'peine à
+comprendre de quoi il s'agissait. Dès qu'il eut compris,
+il mit la main sur le pauvre Harrison, qui se
+débattait comme un diable.</p>
+
+<p>«Vous vous expliquerez devant le commissaire de
+police, dit le sergent.»</p>
+
+<p>Le choeur des amis riait et chantait:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2">Jamais en France,</p>
+<p>Jamais l'Anglais ne régnera.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Chez le commissaire de police l'explication ne fut
+ni longue ni orageuse. Le principal adversaire de
+l'Anglais avait disparu. Tous les autres déclarèrent
+qu'ils n'avaient rien vu ni entendu, et le pauvre
+Hercules fut mis en liberté; mais le train était parti,
+et le perfide Quaterquem ourdissait tranquillement
+sa trame.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Le physicien vit entrer dans le salle d'attente Cornelius
+Hornsby avec sa femme et sa fille, et résista
+au désir violent qu'il avait de saluer Alice; mais la
+prudence l'emporta. Il se tourna du côté du mur,
+et lut avec intérêt le catalogue de la Bibliothèque des
+chemins de fer. Cependant il regardait la jeune Anglaise
+du coin de l'oeil, et il eut le plaisir de voir qu'il
+en était fort regardé.</p>
+
+<p>Dès qu'on ouvrit la double porte de la salle d'attente,
+Cornelius s'avança le premier vers un wagon
+vide, et tout d'abord s'installa confortablement dans
+un coin. En face de lui était sa femme, et à côté de
+lui, sa fille. Une quatrième place restait vide, réservée
+à Hercules.</p>
+
+<p>Quaterquem avança d'un air insouciant la tête
+dans l'intérieur du wagon.</p>
+
+<p>«Entrez vite, monsieur, dit un employé en le
+poussant. Le convoi va partir.</p>
+
+<p>&mdash;La place est gardée pour un ami, s'écria Cornelius
+Hornsby.</p>
+
+<p>&mdash;Votre ami entrera dans un autre wagon, dit
+l'employé qui crut que l'Anglais usait de ruse pour
+ménager de la place à son manteau. Et vous, monsieur,
+dépêchons.»</p>
+
+<p>Quaterquem se hâta d'entrer, et l'employé ferma la
+portière.</p>
+
+<p>«Excusez-moi, dit gracieusement notre ami en
+prenant la place d'Hercules, si je vous cause quelque
+gêne. Tous les autres wagons sont remplis. L'administration
+du chemin de fer est d'une négligence
+impardonnable.»</p>
+
+<p>Cornelius Hornsby grommela quelques mots que
+Quaterquem feignit de prendre pour un assentiment
+poli. Pendant ce temps, Mme Hornsby le regardait
+avec attention, et Alice, les yeux baissés, lisait avec
+recueillement un livre ouvert sur ses genoux. Tout à
+coup notre ami parut les reconnaître.</p>
+
+<p>«Par quelle heureuse rencontre est-ce que je
+vous trouve ici, madame? dit-il à Mme Hornsby.
+Je ne m'attendais guère au plaisir de vous revoir
+sitôt.»</p>
+
+<p>À ces mots Alice leva les yeux et sourit. Quaterquem
+vit qu'on l'avait deviné et que sa hardiesse ne
+déplaisait pas. Il en conçut un heureux augure.</p>
+
+<p>«Nous allons entre Tours et Poitiers chercher le
+cimeterre d'Abdérame», dit mistress Kate Hornsby,
+qui, n'ayant pas grand crédit dans la maison, n'était
+pas fâchée de s'amuser aux dépens de son seigneur et
+maître Cornelius.</p>
+
+<p>Le Breton remarqua cette nuance, mais il ne voulut
+pas fournir des armes à l'un des deux époux contre
+l'autre. C'était un jeu trop dangereux.</p>
+
+<p>«L'archéologie, dit-il d'un ton sérieux, est une
+science admirable, et j'ai regret de dire qu'elle doit
+ses plus grands progrès au génie de votre nation.»</p>
+
+<p>Le front de Cornelius se dérida.</p>
+
+<p>«Bon, je le tiens, pensa Quaterquem. À qui devons-nous,
+continua-t-il avec enthousiasme, les statues de
+Rome, les bas-reliefs du Parthénon d'Athènes et tous
+ces débris des plus beaux monuments de l'antiquité?
+À qui, si ce n'est à des mains anglaises, remplies
+d'argent anglais et dirigées par le génie anglais?»</p>
+
+<p>Le plus gracieux des sourires errait sur les lèvres
+de Cornelius.</p>
+
+<p>«Eh bien, monsieur, dit-il en interrompant Quaterquem,
+on nous dispute cette gloire. Je connais un
+Normand qui se vante d'avoir moulé toutes les inscriptions
+de Korsabad, et il y en a trente mille, monsieur,
+trente mille, c'est-à-dire de quoi couvrir tout le British Museum
+de la tête aux pieds. Vous ne sauriez
+croire jusqu'où va la présomption de ces gens là.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous visité Ninive? dit Quaterquem. On dit
+que M. Place, le consul de France, n'a laissé rien à
+faire à ses successeurs.</p>
+
+<p>&mdash;Rien à faire! dit Cornelius indigné. Monsieur,
+tout est à faire. Oui, j'ai vu Ninive, ses palais et ses
+temples en briques qui couvrent de leurs débris
+trois ou quatre lieues carrées de terrain. J'ai fait
+mieux, monsieur, j'ai vu Ecbatane, la ville du fameux
+Déjokh, la ville aux sept enceintes, derrière
+lesquelles se trouvait le palais du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Ecbatane! dit Quaterquem frappé d'admiration.
+Est-ce possible?</p>
+
+<p>&mdash;Tout est possible à un Anglais, dit Cornelius en
+se rengorgeant avec fierté. En 1857, j'étais à Khiva
+et je dînais chez le khan des Tartares avec le prince
+Barowsky, gouverneur d'Arkhangel. Tout à coup,
+j'aperçois parmi les esclaves qui nous servaient un
+grand diable au visage basané que je crois reconnaître.
+Je lui fais signe de s'approcher, et je lui dis:
+«Bourdaké Pharana, c'est-à-dire: N'es-tu pas un
+ancien serviteur anglais?» Il me répond: «Krack,
+c'est-à-dire: Je suis Franck.» Vous pensez bien
+que nous parlions le turcoman le plus pur. «Burnes
+perodhé barnaiâ, continua-t-il, c'est-à-dire: J'ai
+servi le colonel Burnes, qui fut massacré dans ce
+chien de pays par le Tartare chez qui vous dînez
+aujourd'hui, et je suis esclave de ce féroce gredin.»
+Il faut vous dire que le turcoman est la langue la
+plus énergique et la plus concise de l'univers.</p>
+
+<p>&mdash;Je le vois bien, répliqua Quaterquem. Continuez
+ce récit, je vous en prie, je suis curieux d'en connaître
+la suite.</p>
+
+<p>&mdash;La confidence de ce pauvre diable, car il m'avait
+parlé tout bas, me coupa l'appétit. Je replaçai
+sur mon assiette un morceau de cheval rôti, qui était
+la meilleure partie du festin, et je rêvai aux moyens
+de lui rendre la liberté.</p>
+
+<p>«Justement, le khan qui était en face de moi remarqua
+que je ne mangeais plus. Or, chez ces braves
+gens c'est un outrage impardonnable de laisser le
+maître de la maison boire et s'enivrer seul. Vous
+ne buvez pas, dit-il; est-ce que vous n'aimez pas
+le lait de jument?» Je m'en défendis fort et vidai à
+la santé du khan et des sultanes quatre ou cinq cornes
+de taureau. Après dîner, le khan, déjà tout attendri
+par le lait de jument et par l'eau-de-vie que
+Barowsky avait apportée en présent,
+ donna la liberté
+à mon protégé, et je partis sur-le-champ pour ne pas
+lui laisser le temps de se repentir de sa générosité.</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'appelait l'esclave? demanda Quaterquem.</p>
+
+<p>&mdash;Mahmoud. C'était un lascar, né d'une Indienne
+et d'un Anglais. Il avait, sous la direction de Burnes,
+visité toute l'Asie centrale, le Khoraçân, le Mazanderan
+et les bords de la mer Caspienne. Il me fit
+voir Ecbatane. Moi seul en Europe, monsieur, ai vu
+les ruines de cette superbe ville, en comparaison de
+qui Londres même n'est qu'une vaste fourmilière. J'ai
+retrouvé le titre préliminaire du code du fameux roi
+Djemschid, cet abrégé de toute sagesse.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez rien publié?</p>
+
+<p>&mdash;À quoi bon? Aurais-je dépensé deux cent mille
+francs, exposé ma vie, passé les mers, traversé les
+plus hautes montagnes du globe, erré dans le désert
+de Gobi et dans cette vaste solitude de l'ancienne Arie;
+aurais-je bravé le sable des Tartares, la soif, la faim,
+la fatigue et le soleil brûlant pour donner à des millions
+d'oisifs le plaisir d'être, moyennant trois francs
+et la lecture de mon livre, aussi savants que moi?
+Non, non. S'ils veulent connaître Ecbatane, qu'ils
+partent, qu'ils dépensent leur argent et leur santé;
+alors ils recevront le prix de leurs fatigues.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! dit Quaterquem, je vous admire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien bon. Je me soucie, non pas d'être
+admiré, mais d'agir à ma fantaisie, et ma fantaisie
+est de retrouver les monuments de l'antique histoire.
+Feu Napoléon nous appelait des boutiquiers:
+pour moi, ce nom est un titre de gloire. Je veux prouver
+qu'avec mon argent je puis avoir de tout, même
+du goût pour les arts, si cela me plaît. Le boutiquier
+dans sa boutique est roi, et tous les jours il reçoit à
+son comptoir les hommages des artistes et des faiseurs
+de livres. Il remue l'or dans ses tiroirs, et à ce
+bruit tous s'inclinent. S'il le voulait, il serait dieu.»</p>
+
+<p>La conversation continua quelque temps sur ce ton.
+Quaterquem eut grand soin de ne contredire que faiblement
+Cornelius, de manière à lui laisser le plaisir
+de pérorer et de vaincre. Il eut le plaisir de voir que
+la belle Alice comprenait cette tactique et lui en savait
+gré. La digne Kate, ennuyée d'Ecbatane et d'une discussion
+trop détaillée sur les divers genres de cruches
+de l'antiquité, s'endormit du sommeil des justes.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, on arrivait à Étampes, et le
+train s'arrêta pendant quelques minutes. La jeune
+Anglaise voulut descendre de wagon et marcher. Cornelius
+et sa femme restèrent assis, et Quaterquem
+suivit Alice. Son coeur battait violemment. C'était
+l'heure décisive.</p>
+
+<p>«Miss Hornsby,... dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez mon nom? s'écria-t-elle étonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je sais beaucoup d'autres choses. Je sais
+que vous êtes fiancée à M. Hercules Harrison, le gentleman
+aux favoris roux qui vous donnait le bras avant-hier;
+c'est de lui qu'il faut que je vous parle.</p>
+
+<p>&mdash;Lui serait-il arrivé quelque accident?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! peu de chose. Il a manqué le convoi; mais
+vous le reverrez demain. Il s'est pris de querelle avec
+dix-sept de mes meilleurs amis, et on l'a conduit au
+poste.</p>
+
+<p>&mdash;Avec dix-sept de vos meilleurs amis?</p>
+
+<p>&mdash;La cloche va sonner, dit Quaterquem, et je n'ai
+pas le temps de vous expliquer ce mystère. Sachez
+seulement que c'est par mes ordres qu'on l'a retenu
+à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, quelle est cette folie? Que vous
+a fait Hercules?</p>
+
+<p>&mdash;Il vous aime.»</p>
+
+<p>La jeune Anglaise rougit, abaissa son voile sur sa
+figure, et remonta en wagon sans dire un mot.</p>
+
+<p>Quaterquem la suivit, un peu inquiet du succès de
+son audace. Sans être tout à fait inexpérimenté en
+amour, ce n'était pas non plus un don Juan, et il était
+déjà trop amoureux pour ne pas craindre. Heureusement
+le premier regard qu'il jeta sur sa compagne de
+voyage lui fit voir qu'elle ne gardait aucun ressentiment
+d'une déclaration si hardie et si brusque.</p>
+
+<p>«As-tu vu Hercules dans le convoi? demanda Cornelius
+à sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Non mon père.»</p>
+
+<p>Et elle sourit en regardant Quaterquem.</p>
+
+<p>«Bon! pensa celui-ci, elle n'aime pas le sieur Harrison.
+Tout va bien, j'ai gagné la moitié de mon procès.»</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le vieil Hornsby, charmé de trouver
+un auditeur si complaisant, avait formé le projet,
+rare et extraordinaire pour un Anglais, de faire plus
+ample connaissance avec Quaterquem, et il prit un
+détour adroit.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit-il, je vois bien à vos discours que
+vous êtes un archéologue très-distingué; avez-vous
+voyagé en Orient?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit le Breton, mais je suis allé plusieurs
+fois de Saint-Malo à Paris et de Paris à Saint-Malo.
+Cela suffit à mon bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez être tout au moins un des membres
+de l'Institut, ou l'un des correspondants?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en suis pas même le portier, dit Quaterquem.
+Je suis un pur X., et j'ai dans mon portefeuille
+un millier de francs qui forme le plus clair de mon
+bien.»</p>
+
+<p>Tout en parlant, il examinait la physionomie de la
+jeune Anglaise pour savoir si cette nouvelle ne l'abaisserait
+pas dans son esprit; mais Alice, bien qu'étonnée
+d'une confidence si inattendue, ne parut pas s'en
+émouvoir beaucoup. M. Hornsby ne fut pas aussi satisfait,
+et son visage témoigna clairement qu'il avait
+cru parler à un gentleman plus respectable, c'est-à-dire
+plus riche. Alice devina au fier regard de Quaterquem
+qu'il méprisait Cornelius; elle se hâta d'intervenir.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit-elle, qu'est-ce qu'un X, s'il vous
+plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Ouvre ton dictionnaire de poche,» répliqua Cornelius.</p>
+
+<p>Quaterquem sourit.</p>
+
+<p>«Miss Hornsby, dit-il, ne trouvera pas ce renseignement
+dans son livre. On ne trouve dans les dictionnaires
+que ce qu'on n'a pas besoin d'y chercher.
+Un X, mademoiselle, est un homme ennuyeux comme
+tous les hommes utiles, et qui fait toutes les besognes
+difficiles de la création. Un géomètre est un
+X; un physicien est un X; un chimiste est un X; un
+naturaliste, un algébriste, voilà des X. C'est un X qui
+inventa les bateaux à vapeur; c'est un autre X qui
+inventa les chemins de fer; c'est un troisième X qui
+inventa l'imprimerie. Partout où il s'est fait quelque
+chose de grand et d'utile, vous trouvez un X. Hiram, le
+fameux architecte qui bâtit le temple de Salomon était
+un X, comme Albert le Grand, qui trouva le secret de
+transmuer en or un rayon de soleil enfermé dans un
+tombeau.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous longtemps vécu à Saint-Malo? demanda
+miss Hornsby.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à l'âge de quinze ans, et depuis dix ans
+je suis à Paris. Le nom de Quaterquem est bien
+connu à Saint-Malo.</p>
+
+<p>&mdash;Quaterquem! s'écria Cornelius étonné. Quel
+singulier nom!</p>
+
+<p>&mdash;C'est un des plus nobles de France, répliqua le
+Breton, bien que mon père, qui ne savait pas lire, ait
+été matelot toute sa vie. Notre noblesse date du feu
+roi saint Louis. Pendant la croisade d'Égypte, mon
+grand-père, qui était un brave paysan breton, assomma
+dans une seule bataille trente ou quarante douzaines
+de Sarrasins. Quatre fois les mamelucks le criblèrent
+de coups de sabre et le foulèrent sous les
+pieds des chevaux, quatre fois il se releva et se
+remit à les assommer de plus belle sous les yeux du
+roi émerveillé. Saint Louis, qui était savant comme
+un clerc, se tourna vers son chapelain et lui dit en
+bon latin: «Iste Quaterquem vidimus occisum fortior
+renascitur». Le chapelain répéta les paroles du
+roi, et toute l'armée appela mon grand-père Quaterquem.
+Le roi le créa baron et lui fit présent d'une
+belle baronnie, qui se fondit, il y a plus d'un siècle,
+entre les mains des usuriers. Depuis ce temps là mon
+grand-père et mon père ont pêché la morue à Terre-Neuve,
+ce qui n'est pas déroger, et passé leur vie sur
+l'Océan; et moi, pour ne pas être indigne d'eux, je
+cherche un moyen de naviguer dans l'air.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria M. Hornsby, c'est de vous que
+ma fille m'a parlé toute la journée d'hier?</p>
+
+<p>&mdash;«Oh! quelque peu moins, mon père,» dit Alice
+rougissant.</p>
+
+<p>Quaterquem était le plus heureux des hommes.
+Elle avait parlé de lui toute la journée; donc elle
+avait pensé à lui; donc elle l'aimait ou l'aimerait un
+jour; donc..... son imagination présomptueuse ne
+s'arrêtait plus dans la série de ces donc.</p>
+
+<p>«Oui, dit-il, j'ai trouvé le moyen de diriger les
+ballons.</p>
+
+<p>&mdash;Un moyen sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement sûr. J'en ai fait l'expérience
+avant-hier.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit l'Anglais, si votre secret est
+éprouvé, s'il est infaillible, je vous l'achète un million.</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'exploiter?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et pour y mettre mon nom. Je ne veux pas
+qu'il soit dit qu'une pareille découverte n'a pas été
+faite par un Anglais.»</p>
+
+<p>Quaterquem se mit à rire.</p>
+
+<p>«Un milliard ne payerait pas ce secret, répliqua-t-il.
+En dix ans le genre humain fera la besogne de
+vingt siècles. L'Angleterre, dont toute la force est
+dans ses vaisseaux, ses mines de fer et ses mines de
+houille, ne sera plus qu'un petit coin de la terre
+habitable. Ses ports seront déserts; ses chantiers
+déserts; ses ateliers déserts. Les corbeaux viendront
+croasser dans la chambre des lords, et les pies babiller
+dans la chambre des communes.»</p>
+
+<p>Un regard de miss Hornsby l'arrêta à temps. Il
+sentit qu'il se fourvoyait. Cornelius était indigné de
+son audace; mais il désirait le confondre, et il continua
+la conversation. Quaterquem sut regagner ses
+bonnes grâces et parla d'archéologie tant que l'Anglais
+le voulut.</p>
+
+<p>Cependant on approchait d'Orléans. Kate ouvrit les
+yeux et la bouche.</p>
+
+<p>«À quel hôtel descendons-nous?» dit-elle.</p>
+
+<p>M. Hornsby ouvrit le guide Bradshaw.</p>
+
+<p>«À l'hôtel du Loiret, dit-il. C'est celui que préfère
+Sa Grâce, le duc de Bedford, et Hercules sait que
+nous devons nous y arrêter.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! dit Quaterquem, la rencontre est heureuse.
+J'avais justement dessein de faire halte à
+Orléans; Je vous montrerai, si vous voulez, les antiquités
+du voisinage.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis ravi,» répliqua Cornélius qui faisait
+grand cas du Breton depuis qu'il le voyait propriétaire
+d'un secret si précieux.</p>
+
+<p>Miss Hornsby ne dit mot; mais Quaterquem vit
+bien qu'il faisait du chemin dans le coeur de la
+jeune Anglaise. La digne Kate, muette comme un
+poisson, n'était occupée que de l'espérance de bien
+dîner.</p>
+
+<p>Cette espérance ne fut pas trompée, et deux bouteilles
+d'excellent vin portèrent au comble la joie de
+M. Hornsby.</p>
+
+<p>«Ma foi, dit-il en mettant les coudes sur la table,
+vous êtes un bon compagnon, cher monsieur Quaterquem,
+et je suis enchanté de vous voir. J'avais pour
+vous, sans vous connaître, une antipathie extrême, et
+je suis bien aise de voir que je m'étais trompé.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, vous me haïssiez? dit Quaterquem.
+Et pour quelle raison, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, sans votre père, je serais à la chambre
+des lords.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! dans quel pays l'avez-vous connu, s'il vous
+plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai jamais vu, même en peinture; mais
+écoutez mon histoire. En 1806, mon père, Lucius
+Hornsby, était l'ami intime et le bras droit de Nelson.
+Il commandait sous lui l'un des vaisseaux de
+l'escadre, et avait promesse de Nelson qu'il serait
+fait vice-amiral à la première vacance, par malheur,
+votre père a tué Nelson et déchiré le brevet promis
+à Lucius. Les lords de l'amirauté le mirent à la
+retraite au lieu de lui donner le commandement
+d'une escadre. Mon père, furieux, se maria au Northumberland,
+et ne voulut plus entendre parler de
+pairie; et moi, qui devrais être lord et secrétaire
+d'État, je suis à peine cinq ou six fois millionnaire.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, dit Quaterquem, que c'est un sort
+déplorable et que vous avez raison d'accuser le destin,
+pour moi, je n'essayerai pas de justifier mon
+père. Il est inexcusable d'avoir tué Nelson et gêné
+l'avancement de M. Lucius Hornsby. Cependant, réfléchissez
+que nous sommes tous mortels et que Nelson,
+s'il eût échappé à mon père, aurait sans doute
+péri d'une autre main.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, s'écria M. Hornsby; et c'est ce
+qui m'indigne contre toute votre nation. Aussi j'ai
+juré que ma fille, quoi qu'il pût arriver, n'épouserait
+jamais un Français.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort sagement pensé, dit Quaterquem, et
+je vous approuve, surtout si vous avez un bon gendre
+anglais tout préparé.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mon ami Hercules, qui serait la perle des
+gendres s'il ne bâillait pas si fort quand je parle
+d'archéologie.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-vous de M. Harrison?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; est-ce que vous le connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois. N'est-ce pas un grand jeune homme
+roux qui se débattait de toutes ses forces sous le
+vestibule quand le convoi est parti? Entre nous, et
+sauf l'honneur qu'il a d'être le fiancé de miss Hornsby,
+je crois qu'il était entre deux vins.</p>
+
+<p>&mdash;Entre deux vins! C'est impossible, monsieur,
+Hercules ne boit que du Porto. Vous vous trompez,
+à coup sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Admettons, si vous voulez, qu'il ne boive que
+du Porto. À coup sûr il a le Porto très dangereux.
+Je l'ai vu chercher querelle à quinze ou vingt personnes
+qui s'efforçaient vainement de le calmer.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Cornelius, son absence est fort
+singulière, il faut qu'il lui soit arrivé quelque accident.
+Au reste, je suis tranquille; il nous aura bientôt
+rejoints.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allons-nous faire ici en l'attendant? demanda
+Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous commencions une partie de whist,»
+dit la paisible Kate.</p>
+
+<p>Quaterquem frémit. Parmi plusieurs belles qualités,
+ce pauvre garçon avait le terrible défaut de ne
+pas savoir s'ennuyer. Or, le whist est, comme on
+sait, la plus brillante incarnation de l'ennui. Je n'en
+dis rien de plus pour ne pas contrarier plusieurs de
+mes amis qui n'ont pas su s'en garantir; mais je
+tiens tout joueur de whist pour un mauvais coeur et
+un égoïste féroce.</p>
+
+<p>Heureusement, Cornelius Hornsby, aussi effrayé
+que son nouvel ami de la pensée du whist, se hâta
+de prendre son chapeau.</p>
+
+<p>«Il fait beau temps, dit-il, allons voir les environs.
+Venez-vous avec nous, monsieur?»</p>
+
+<p>Quaterquem ne se le fit pas répéter et offrit son
+bras à la belle Alice.</p>
+
+<p>On prit le chemin d'Olivet. À peine était-on arrivé
+au pont d'Orléans, lorsque le garçon de l'hôtel courut
+sur les pas de M. Hornsby et lui remit une dépêche
+télégraphique. L'Anglais rompit le cachet et
+lut ce qui suit:</p>
+
+<blockquote>
+<p>«Paris, 17 avril 1859, onze heures du matin.</p>
+</blockquote>
+
+<p>«Mon cher Hornsby, une sotte querelle que je
+viens d'avoir avec je ne sais qui, m'a fait retenir
+sous les verrous pendant une heure, et m'a fait
+manquer le convoi. Maintenant je suis libre, et
+je vais intenter un procès au sergent de ville pour
+arrestation illégale. Je veux apprendre à ces Français
+qu'on ne met pas impunément la main sur un
+citoyen anglais. Tout à vous et à ma chère Alice.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«HERCULES HARRISON.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>P. S.</i> «Ce procès m'oblige de rester à Paris jusqu'à
+demain.»</p>
+
+<p>Quaterquem eut beaucoup de peine à ne pas éclater
+de rire en voyant l'heureux effet de ses intrigues.
+Quant à miss Hornsby, elle se moqua franchement
+de son fiancé.</p>
+
+<p>«Hercules, dit-elle, n'est guère pressé de nous
+rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Il a raison, ma chère, répondit M. Hornsby;
+il ne faut pas qu'un pareil attentat contre les droits
+et la liberté d'un citoyen anglais demeure impuni.»</p>
+
+<p>L'incident n'eut pas de suite. Le Breton, ravi de
+son bonheur, et voyant qu'il n'avait pas de temps à
+perdre, résolut d'aller droit au fait. Il pressa le
+pas, et, laissant M. Hornsby et Kate à quelque
+distance, il put enfin causer librement avec sa maîtresse.</p>
+
+<p>«Est-ce que tous les amants anglais sont faits sur
+ce modèle? dit-il en riant.</p>
+
+<p>&mdash;À peu près, répondit Alice. Ces messieurs sont
+si parfaitement maîtres de leurs passions, qu'on
+ne les voit jamais quitter un rendez-vous d'affaires
+pour un rendez-vous d'amour. Harrison ne pense
+à rien aujourd'hui, si ce n'est à se venger du sergent
+de ville qui lui a mis la main au collet. Il mènera
+ce sergent de ville devant tous les tribunaux
+de France, jusqu'à ce qu'il l'ait fait condamner à la
+prison et à l'amende.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre sergent de ville! dit Quaterquem; il a
+mis la main sur un vrai porc-épic. Heureusement il
+n'a rien à craindre de ses poursuites, et M. Harrison
+en sera pour ses frais.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous, monsieur, qui vous vantez à moi
+d'avoir joué ce mauvais tour à mon futur mari, que
+diriez-vous si je répétais cette confidence à mon
+père et à ma mère?»</p>
+
+<p>Quaterquem vit bien, au ton et à la gaieté de miss
+Hornsby, qu'elle n'était pas fâchée de son audace,
+et il répondit gaiement:</p>
+
+<p>«J'avoue, mademoiselle, que mon crime est impardonnable;
+mais j'espère que vous me ferez grâce en
+faveur de l'intention.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle est cette belle intention? dit-elle d'un
+ton demi-léger, demi-sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose ni parler ni me taire. Je crains que
+ma franchise ne vous déplaise.»</p>
+
+<p>Quelque effort qu'il fît pour paraître calme, son
+coeur battait si violemment qu'elle s'en aperçut, et
+qu'elle sentit cette douce émotion de l'amour se
+communiquer à elle. Cependant, elle voulut soutenir
+ce ton de plaisanterie.</p>
+
+<p>«Parlez donc, monsieur; suis-je si redoutable?</p>
+
+<p>&mdash;Mille fois plus que vous ne pensez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me faites mourir d'impatience et de curiosité.
+Quoi que ce soit, monsieur, parlez, je vous pardonne
+d'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! miss Hornsby, permettez-moi une
+question.</p>
+
+<p>&mdash;Interrogez si vous voulez; mais je ne m'engage
+pas à répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous lu des romans?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien peu; deux ou trois milles tout au
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas trop.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, monsieur! Hélas! la vie est si
+courte.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous qu'un homme sincère et passionné
+puisse aimer une femme tout à coup, en une minute,
+pour l'avoir rencontrée au bal ou à l'Opéra?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, monsieur. Ma cousine Charlotte
+s'est fait enlever il y a cinq ans par un lieutenant
+de hussards avec qui elle avait valsé deux fois la
+veille.</p>
+
+<p>&mdash;Et leur amour dure encore?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément. Est-ce qu'en France on se lasse
+quelquefois d'aimer?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas cela. On peut donc aimer du
+premier coup et pour toute la vie; c'est vous qui
+l'avouez.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous que je vous dise, monsieur?
+je n'en sais rien. Je n'ai pas l'expérience de ces
+choses-là.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mademoiselle, supposons qu'on vous
+aime de cette manière, que l'homme qui vous aime
+soit prêt à donner sa vie pour vous; supposons qu'il
+n'ait aimé que vous seule, et que, malgré des obstacles
+de toutes sortes qui devraient le décourager,
+il ose vous le dire, que répondrez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Alice ému, je n'aime pas à examiner
+de pures hypothèses.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin si tout cela était vrai; si la vie, l'avenir,
+et peut-être la gloire de cet homme dépendaient
+de vous seule?</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez M. Harrison.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'oublie pas. C'est lui qui vous oublie
+pour un procès ridicule.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai qu'il aurait mieux fait de nous suivre;
+mais vous, monsieur, à moins que vous n'ayez
+pour l'archéologie et les vieilles dagues rouillées
+autant de passion que mon père, que faites-vous ici?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le devinez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous jure.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous le voyez, j'examine avec vous
+des hypothèses.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous dites du mal de mon pauvre Hercules.
+Que vous a-t-il fait?</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, mademoiselle, dit Quaterquem, parlons
+sérieusement. Je vous aime et je sens que je
+vous aimerai toute ma vie....</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien prompt, et vous auriez dû me
+consulter avant de faire cette folie. Sérieusement
+cher monsieur, et tout en parlant elle s'appuya doucement
+sur le bras de Quaterquem, vous ne pouvez
+pas m'aimer. Sans parler de moi-même, que
+penserait et que ferait mon père, qui a donné sa
+parole à Harrison, et qui a pour vous et pour votre
+nation une antipathie invincible?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! le plaisir de parler archéologie l'emportera
+sur le désespoir de donner sa fille au meurtrier
+de Nelson.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, pour qu'il me donne à vous,
+il faut que je me sois donnée moi-même, et j'en suis
+encore fort loin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aimez pas Harrison.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en savez-vous? c'est un excellent homme
+dont je fais tout ce que je veux et qui m'aime à la
+folie.</p>
+
+<p>&mdash;Le beau mérite de vous aimer et de vous obéir!
+Le soleil, la lune et les étoiles en feraient bien autant,
+si vous daigniez le leur commander.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en doute pas; mais qui leur portera mes
+ordres? et en attendant, n'est-il pas bien commode
+d'avoir sous la main un bon mari tout prêt, accoutumé
+à mes caprices, qui connaît mes défauts comme
+je connais les siens, et qui m'aimera tranquillement
+et éternellement?</p>
+
+<p>&mdash;Bien tranquillement, en effet!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! ce n'est pas l'idéal, je le sais bien,
+et les héros de lord Byron sont d'un tout autre style;
+mais cet honnête Anglais, sans passions, sans faiblesses,
+sans vices....</p>
+
+<p>&mdash;Et sans vertus...</p>
+
+<p>&mdash;Ajoutons, si vous voulez, sans vertus, remplira
+fort bien son rôle de mari à Londres.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il aura de l'argent, du crédit, de l'importance,
+de la réputation peut-être; mille autres en
+ont qui ne valent pas mieux que lui, mais il vous
+donnera le spleen. Vous serez pour lui comme un
+beau meuble, vous présiderez les fêtes qu'il donnera
+(s'il en donne), vous serez enviée pour votre beauté,
+votre grâce irrésistible, votre esprit plein de charmes;
+mais vous sécherez intérieurement d'ennui et
+de dégoût, et vous maudirez mille fois le jour où
+vous aurez accepté un mari anglais de la main de
+votre père.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être; mais qui me répond que vous m'aimerez
+davantage, et que cette déclaration si galante
+et si imprévue n'est pas l'effet d'un rayon de soleil, du
+printemps qui s'avance, ou du chant des rossignols
+dans les bois, et que votre amour ne sera pas court
+et fugitif comme ce grand réveil de la nature qui
+l'excite aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Alice, dit Quaterquem en lui prenant la main
+avec émotion, je jure de vous aimer éternellement.</p>
+
+<p>«Dès le premier jour que je vous ai vue, mon
+âme a été à vous tout entière; je n'ai plus de pensée
+qui ne soit la vôtre. Vous serez ma femme, ou je
+mourrai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez M. Harrison et mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Harrison! Je le tuerai. Votre père, je le convertirai,
+et, s'il le faut, je lui céderai mon secret et
+ma gloire!</p>
+
+<p>&mdash;Votre gloire! si vous le faites, je saurai que
+vous m'aimez, et ce jour-là?...</p>
+
+<p>&mdash;Achevez! Ce jour-là?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vous permettrai d'espérer.»</p>
+
+<p>Quaterquem, ravi de joie, lui baisa la main avec
+passion.</p>
+
+<p>«Prenez garde, dit-elle vivement en retirant sa
+main, mon père se retourne et va nous voir.»</p>
+
+<p>Si quelqu'un trouve que miss Hornsby est un peu
+prompte à disposer de son coeur et de sa main; qu'il
+eût été plus convenable d'attendre le consentement
+de son père et de sa mère et qu'une pareille précipitation
+ne fait pas grand honneur à l'éducation si
+parfaite que lui avait donnée la digne Kate, je répondrai
+à ce critique impertinent que miss Hornsby
+est Anglaise, c'est-à-dire fort libre de ses actions,
+qu'elle aime Quaterquem (ce qui après tout n'est ni
+<i>improper</i> ni sans exemple dans les annales des nations),
+qu'elle n'aime pas Harrison, qu'elle a pour ce
+pauvre homme l'éloignement bien naturel qu'une
+jeune fille riche, spirituelle, jolie et volontaire ne
+peut pas manquer d'avoir pour un automate savant
+tel que le brave Hercules; j'ajouterai qu'un mari
+présenté par un père n'a pas, à beaucoup près, la
+même saveur et le même attrait qu'un mari qui se
+présente tout seul et qu'il faut faire entrer par la
+porte dérobée; enfin je conviendrai, si vous voulez,
+que mon héroïne n'est pas parfaite et qu'elle ferait
+bien mieux de lire la Bible ou d'écouter les pieux
+discours du révérend Spurgeon, que d'accueillir si
+favorablement les discours d'un garçon fort sincère,
+fort amoureux, fort honnête homme, et en même
+temps fort étourdi, tel que notre ami Quaterquem.
+Au reste, quelque jugement qu'on en puisse porter,
+le fait est certain, l'histoire est authentique. Ce n'est
+donc pas à moi qu'il faut reprocher la conduite un
+peu légère de l'aimable miss Alice Hornsby, fille
+unique du docte Cornelius.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Aucun incident ne marqua la fin de la promenade.
+Cornelius Hornsby et la paisible Kate se rapprochèrent,
+et la conversation devint générale. Quaterquem,
+ivre de joie, répondait au hasard à toutes
+les questions. On remonta le Loiret jusqu'à sa
+source; il prit les rames et conduisit la barque
+avec une telle adresse, que l'Anglais lui fit compliment.</p>
+
+<p>«C'est mon premier métier, répondit-il simplement.
+Tout jeune j'allais à la pêche avec mon père,
+et je faisais manoeuvrer la barque pendant qu'il tendait
+les filets.»</p>
+
+<p>Le soir, les quatre voyageurs dînèrent à la même
+table, et Quaterquem eut le bonheur de presser, en
+se retirant, les doigts divins de la belle Alice.
+L'amour, dans ses commencements est timide et
+se contente de peu. Cependant, notre ami sentait
+bien que cette vie trop heureuse ne pouvait pas
+durer longtemps, qu'Harrison allait revenir et reprendrait
+son bien. Il frémissait de colère à la pensée
+qu'un autre vivait dans une familiarité presque
+intime avec celle qu'il aimait plus que la vie, et
+comme il n'était pas homme à délibérer longtemps,
+il résolut de demander à M. Hornsby la main de sa
+fille dès le lendemain.</p>
+
+<p>Malheureusement, la première personne qu'il aperçut
+fut le jaloux Hercules, qui passa près de lui sans
+le saluer.</p>
+
+<p>«Voilà une rencontre de mauvais augure,» pensa
+le Breton.</p>
+
+<p>Quelques instants après, parut la belle Alice qui
+tendit la main aux deux rivaux et qui sourit fort
+gracieusement à Quaterquem.</p>
+
+<p>«Déjà revenu! dit-elle à Hercules. Vous n'avez
+donc pas fait de procès au sergent de ville? Vous
+avez laissé outrager impunément le nom anglais?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien à faire; les avocats eux-mêmes
+disent que je perdrais mon procès.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, il eût été beau d'essayer.... Nous
+nous sommes fort amusés hier, dit-elle, et nous
+avons fait, avec M. Quaterquem, une charmante
+promenade.... Monsieur Quaterquem, M. Harrison;
+Hercules, M. Quaterquem.»</p>
+
+<p>Tous deux se saluèrent avec une froide politesse.
+La situation devenait embarrassante, et miss Hornsby
+ne savait plus que dire, lorsque le vieux Cornelius
+entra dans le salon, tout heureux d'avoir touché
+quarante ou cinquante rotules et tibias de moines
+qui remplissent les caveaux de l'église Saint-Aignan
+et dont la vue fait plaisir à tous les Anglais.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit Quaterquem au vieil Anglais, j'ai
+découvert, de l'autre côté de la Loire, à trois lieues
+d'ici, un vieux château qui est une merveille. Voulez-vous
+venir le voir avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prêt. Venez-vous, Hercules?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je suis fatigué, répondit-il, je reste avec
+les dames.»</p>
+
+<p>Cornelius et Quaterquem montèrent seuls en voiture,
+et prirent le chemin de la Sologne.</p>
+
+<p>«Eh bien, dit Cornelius, quel est ce beau château?
+de quelle date? de quel style? byzantin ou gothique?»</p>
+
+<p>Quaterquem était ému au point de ne pouvoir répondre.</p>
+
+<p>«Voilà donc, pensait-il, le maître de ma destinée.
+Par quels arguments pourrai-je le convaincre
+ou le toucher! Monsieur, dit-il, je ne veux pas vous
+cacher plus longtemps la vérité. Ce voyage est une
+ruse que j'ai imaginée pour vous parler librement.
+Le château n'existe pas.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité! dit Cornelius qui crut avoir affaire
+à un fou; et à quoi pensez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, j'aime passionnément votre fille et
+je vous la demande en mariage».</p>
+
+<p>L'Anglais éclata de rire.</p>
+
+<p>«C'est pour ce beau dessein que vous m'amenez
+en pleine Sologne! Cher monsieur, vous pouviez
+vous en épargner la peine. Primo, ma fille n'est pas
+à marier: secundo, quelque cas que je fasse de vos
+rares talents, quelque estime et même quelque sympathie
+que j'aie pour votre caractère, j'ai juré de
+ne marier ma fille qu'à un Anglais, et je tiendrai
+ma promesse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais....</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, monsieur, raisonnons un peu, si vous
+voulez. Vous aimez ma fille, dites-vous; en conscience,
+croyez-vous être le seul! et faut-il que je
+la donne en mariage au premier venu sous prétexte
+qu'il l'aime. Êtes-vous Anglais, d'abord?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous riche, au moins?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mille francs dans mon portefeuille, et une
+invention qui peut faire la fortune d'un peuple.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais qui n'a pas fait la vôtre. Êtes-vous
+noble?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, ma noblesse date de la croisade
+de saint Louis.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien; mais votre père était matelot, et
+votre grand-père aussi?</p>
+
+<p>&mdash;C'étaient de très honnêtes gens, répliqua fièrement
+Quaterquem, et qui ont servi leur patrie avec
+courage.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous blâme pas, dit l'Anglais, d'être fier
+de leur nom; mais en bonne justice, pensez-vous
+que ma fille et moi nous en soyons charmés? Est-ce
+chose à dire dans un salon de Paris ou de Londres:
+ «Mon beau-père était matelot.»</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les parisiens se moqueront fort de cela.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, surtout si vous êtes riche; mais à
+Londres?... Ce n'est pas tout. Vous demandez la
+main de ma fille, à quel titre? Votre père a tué Nelson
+et m'a, du même coup, enlevé la Pairie, à laquelle
+je pouvais légitimement aspirer si Lucius
+Hornsby était devenu amiral. Voilà une chose que
+je ne pardonnerai jamais et qu'aucun Anglais ne
+vous pardonnerait. Croyez-moi, cher monsieur, restons
+bons amis, oubliez cette idée bizarre qui vous
+est venue en tête, je ne sais pourquoi, et allons
+déjeuner. Il fait un peu froid, et l'air des bords de
+la Loire m'a donné de l'appétit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toute votre réponse, monsieur? dit Quaterquem.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout; que voulez-vous de plus? Vous n'êtes
+pas un enfant à qui l'on présente une dragée pour
+lui faire avaler une tisane amère; vous êtes un
+homme d'esprit et de coeur, et vous saurez prendre
+votre parti des maux inévitables.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Quaterquem, j'aime miss Hornsby
+jusqu'à la mort, et je vous jure qu'elle n'aura pas
+d'autre mari que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur, vous êtes fou! Ma fille
+épousera Harrison.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne l'épousera pas!</p>
+
+<p>&mdash;Elle l'épousera! et pour plus de sûreté, je vais
+l'emmener en Angleterre dès demain.</p>
+
+<p>&mdash;Emmenez-la si vous voulez; je vous suivrai et
+je provoquerai Hercules.</p>
+
+<p>&mdash;Quel enragé! Et si vous tuez Hercule, je vous
+refuserai bien plus sûrement la main d'Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'enlèverai. Vous ne voudrez pas faire son
+malheur, et vous consentirez au mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne consentirai à rien; j'ai promis ma fille à
+Harrison, et il l'aura.</p>
+
+<p>&mdash;Harrison est un sot, qui ennuiera votre fille et
+qui l'ennuie déjà.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Elle me l'a dit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible! Alice sait qu'elle doit l'épouser,
+et elle l'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne l'aime pas!</p>
+
+<p>&mdash;Elle l'aime!</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne l'aime pas! vous dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, l'amour n'est pas nécessaire en
+ménage. Alice est une fille vertueuse et bien élevée
+qui m'obéira volontiers.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est vertueuse et bien élevée mais elle
+n'obéira pas!»</p>
+
+<p>Peu à peu Cornelius s'échauffait, et la discussion
+allait dégénérer en querelle, lorsque Quaterquem,
+qui s'en aperçut, tourna bride et reprit le chemin
+d'Orléans.</p>
+
+<p>«C'est assez pour une fois, pensa-t-il; il ne faut
+pas faire buter ce vieil entêté.»</p>
+
+<p>Au fond, il n'était pas trop découragé. Il s'était
+attendu et préparé d'avance à la réponse de l'Anglais,
+aussi ne chercha-t-il plus qu'un moyen de tourner la
+difficulté. En arrivant à l'hôtel, il alla trouver Hercules.</p>
+
+<p>Le digne gentleman, vêtu d'une jacquette écossaise
+et coiffé d'une casquette sans visière, avait la grâce,
+la désinvolture, l'aisance et la noblesse des palefreniers
+anglais. Dès qu'il aperçut Quaterquem, il leva
+les yeux vers le plafond et parut en contempler les
+moulures avec beaucoup d'attention.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit Quaterquem, voulez-vous, je
+vous prie, vous promener un quart d'heure avec
+moi? j'ai à vous entretenir d'une affaire très-importante.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai point d'affaire avec vous, dit l'Anglais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, dit Quaterquem, mais j'en ai
+avec vous, moi. Venez.»</p>
+
+<p>Hercules le suivit, non sans peine, et tous deux
+allèrent se promener sur les bords de la Loire.</p>
+
+<p>«Aimez-vous beaucoup miss Hornsby?» dit Quaterquem.</p>
+
+<p>L'Anglais le regarda sans répondre.</p>
+
+<p>«Je vois bien, continua Quaterquem, que ma
+question vous étonne un peu. Il faut que vous sachiez
+que j'aime passionnément miss Hornsby et que
+je veux, moi aussi l'épouser. Or M. Hornsby s'est
+mis dans la cervelle de vous donner la préférence,
+et cette idée bizarre s'est vissée si profondément dans
+son crâne que je ne viendrais jamais à bout de la
+dévisser sans votre aide. Voyons, parlez sincèrement:
+aimez-vous miss Hornsby?</p>
+
+<p>&mdash;De quoi vous mêlez-vous? dit Hercules.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vous persistez à vouloir l'épouser?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! et je vous trouve hardi, monsieur,
+de me parler de ce ton.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à cela, dit Quaterquem, on parle comme
+on peut; l'essentiel est qu'on s'explique. En bon
+français, vous ennuyez miss Hornsby.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous a chargé de me le dire?</p>
+
+<p>&mdash;Pas tout à fait; mais je l'ai deviné, et j'ai cru
+bien faire de vous en prévenir.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Harrison, cherchez-vous une
+querelle?</p>
+
+<p>&mdash;Point du tout. J'ai reconnu à des signes certains
+que vous ennuyez miss Hornsby; de plus, je
+l'aime, et je lui plais....</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui plaisez!</p>
+
+<p>&mdash;Je lui plais. Elle ne me l'a pas dit encore, mais
+c'est visible. Eh bien! je vous avertis charitablement,
+et dans votre intérêt, de faire une retraite honorable.
+Est-ce là un mauvais procédé, je vous le demande?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit l'Anglais, savez-vous que vous
+commencez à m'échauffer les oreilles?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignorais, répondit Quaterquem; mais je
+vous crois. Une dernière fois, renoncez-vous à épouser
+miss Hornsby?»</p>
+
+<p>L'Anglais haussa les épaules sans parler.</p>
+
+<p>«Savez-vous, reprit Quaterquem, qu'on s'est moqué
+de vous à Paris?»</p>
+
+<p>Hercules rougit de colère.</p>
+
+<p>«Quel est l'insolent qui l'a osé? s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;L'insolent, dit le Breton, c'est moi-même.»</p>
+
+<p>Et il lui expliqua la mystification dont il avait été
+victime.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit l'Anglais, vous m'en rendrez raison.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! ce n'est pas sans peine, s'écria
+Quaterquem. Quel jour aura lieu notre rencontre?</p>
+
+<p>&mdash;Demain.</p>
+
+<p>&mdash;À quelle heure?</p>
+
+<p>&mdash;À six heures du matin.</p>
+
+<p>&mdash;Où?</p>
+
+<p>&mdash;Ici même. M. Hornsby sera mon témoin.»</p>
+
+<p>Les deux amis se séparèrent. Quaterquem, rentré
+à l'hôtel, écrivit à ses dix-sept amis la lettre suivante:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Orléans, 18 avril 1859.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«Chers Dix-Sept,</p>
+
+<p>«Après-demain, à six heures du matin, il faut
+que j'envoie le noble, le sage, l'aimable Harrison
+dans un monde meilleur, ou que j'aille moi-même
+y prendre place. Croiriez-vous que ce Saxon mal
+élevé a le mauvais goût de ne disputer le coeur et
+la main de la plus belle des filles d'Albion? C'est incroyable,
+en vérité!</p>
+
+<p>«Vous pensez bien que je suis trop sage pour
+me laisser tuer comme un lièvre dans un sillon;
+mais il faut tout prévoir. Je vous envoie sous ce pli
+toutes les figures, toutes les planches et toutes les
+explications nécessaires à la construction de mon
+aérostat-omnibus. Il ne faut pas que le genre
+humain pâtisse de mes folies. Je n'ai pas le droit
+d'emporter en mourant ma gloire et mon secret avec
+moi.</p>
+
+<p>«Adieu, mes chers et bien-aimés Dix-Sept, mes
+seuls amours après la divine Alice. Admirez comme
+tout s'enchaîne en ce monde. Si je n'avais pas reçu
+d'argent le 15 avril, je n'aurais pas acheté le
+plat à barbe du grand Napoléon; si je n'avais pas
+eu le plat à barbe, je ne l'aurais pas cassé et je ne
+serais pas allé à l'Opéra-Comique; si je n'étais pas
+allé à l'Opéra-Comique, je n'aurais pas vu miss Alice
+Hornsby, fille du docte Cornelius; si je ne l'avais
+pas vue, je ne serais pas amoureux; si je n'étais pas
+amoureux, j'aurais laissé tranquille le bourru Harrison
+de la maison Hornsby, Harrison et Co, et finalement,
+je ne serais pas en danger d'être mis prochainement
+au Panthéon, car je compte bien, mes
+chers et fidèles Dix-Sept, que vous prendrez soin de
+ma gloire, s'il m'arrive de passer le Styx.</p>
+
+<p>«Venez tous sur mon coeur.</p>
+
+<p>«Vôtre, Yves QUATERQUEM.»</p>
+
+<p>Notre ami passa le reste de la journée fort tristement.
+Alice ne parut pas au dîner et resta dans sa
+chambre avec la paisible Kate. Cornelius essaya de
+parler archéologie; mais Quaterquem ne l'écoutait
+pas, et bâillait impitoyablement au nez de la maison
+Hornsby, Harrison et Co. Quant à Harrison,
+il ne prononçait pas une syllabe. Le soir, comme
+le Breton cherchait partout un témoin pour son
+duel, il entra dans un café où l'armée française
+jouait au billard en buvant de l'absinthe, et discutant
+le mérite de la jeune Jenny, qui n'est pas la même
+que:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i10"> ....Jenny l'ouvrière,</p>
+<p>Au coeur content, content de peu.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Jenny était une aimable Solognote qui faisait le
+bonheur des officiers, sous-officiers et soldats du 75e
+de ligne, et qui jouissait à ce titre d'une grande
+popularité dans ce noble régiment.</p>
+
+<p>De tous les officiers qui étaient dans le café, un
+seul ne prenait aucune part à la conversation. C'était
+un jeune homme à la moustache blonde, à la figure
+mélancolique, qui était assis les pieds appuyés sur
+la table, au niveau de son menton. Il fumait doucement
+en regardant le ciel, c'est-à-dire le plafond
+noirci qui était au-dessus de sa tête.</p>
+
+<p>«Bon! voilà mon homme,» pensa Quaterquem.</p>
+
+<p>Et il alla droit à lui.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit-il en le saluant poliment, voulez-vous
+me permettre de vous demander un petit service?»</p>
+
+<p>Le jeune officier mit pied à terre, le regarda pendant
+quelques secondes, et, content sans doute de
+la physionomie de Quaterquem, lui répondit avec la
+même politesse:</p>
+
+<p>«Asseyez-vous, monsieur, je vous prie, et contez-moi
+votre affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur reprit le Breton, voulez-vous avoir
+la bonté d'être mon témoin? Je me bats en duel demain
+matin avec un Anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Très-volontiers, monsieur. L'affaire peut-elle
+s'accommoder?</p>
+
+<p>&mdash;En aucune façon.</p>
+
+<p>&mdash;Encore mieux. Et, sans être trop curieux, pourrais-je
+vous demander...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi je veux tuer cet Anglais? Écoutez, je
+vous prie, et soyez juge entre nous.</p>
+
+<p>&mdash;Garçon! cria l'officier, deux verres d'absinthe
+et des cigares. Monsieur, je suis à vous.</p>
+
+<p>&mdash;L'Anglais et moi nous aimons la même femme.
+Or, ledit Anglais, qui est le premier en date, veut
+absolument l'épouser. Je l'ai prié poliment de partir.
+Il tient bon et ne veut pas lâcher prise. Que
+feriez-vous à ma place?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément ce que vous allez faire. Je le prierais
+de s'aligner avec moi et d'en découdre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, voilà toute la question.
+Avez-vous besoin de quelque autre éclaircissement?</p>
+
+<p>&mdash;À quoi bon?</p>
+
+<p>&mdash;Je compte sur vous pour demain matin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu.»</p>
+
+<p>Le lendemain les deux combattants et les deux
+témoins parurent sur le champ de bataille.
+M. Hornsby voulut réconcilier les deux adversaires
+et s'approcha de Quaterquem. Aux premières ouvertures
+de paix, l'entêté Breton se contenta de
+répondre:</p>
+
+<p>«Cela dépend de vous. Donnez-moi miss Alice en
+mariage, et je réponds de tout. Au fond je ne hais
+pas Harrison. Qu'il s'en aille et qu'il renonce à
+votre fille; je vous garantis que nous serons les
+meilleurs amis du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas payer les frais de la guerre, dit
+Cornelius.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il vous plaira.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai juré de ne jamais donner ma fille à un
+Français.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, j'ai juré de l'épouser.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur après tout, charbonnier est
+maître dans sa loge. Harrison me plaît.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! n'en parlons plus.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon meilleur ami.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux. Chargeons les pistolets.</p>
+
+<p>&mdash;Ce mariage est décidé depuis deux ans.</p>
+
+<p>&mdash;Chargeons les pistolets!</p>
+
+<p>&mdash;Et, pour me faire manquer à ma parole, il
+faudrait qu'Harrison eût commis envers moi la plus
+horrible trahison.</p>
+
+<p>&mdash;Chargeons les pistolets!</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, monsieur, quoi qu'il arrive, je ne vous
+reverrai jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du ciel, chargeons les pistolets!»</p>
+
+<p>Cette fois il fallut céder; et les deux adversaires
+furent mis en face l'un de l'autre à vingt pas de
+distance. Harrison, favorisé par le sort, tira le
+premier.</p>
+
+<p>La capsule, mal assujettie sur le chien, n'éclata
+pas.</p>
+
+<p>«Goddam!» s'écria Harrison furieux.</p>
+
+<p>Et il jeta son pistolet à terre avec désespoir.</p>
+
+<p>Par malheur, le premier choc avait mis la capsule
+à sa place, le second la fit éclater; le coup partit,
+et si malheureusement, que la balle alla frapper le
+pied de Cornelius Hornsby qui regardait tranquillement
+le combat.</p>
+
+<p>Cornelius poussa un cri de rage.</p>
+
+<p>«Animal! maladroit! butor! imbécile! assassin!
+imbécile! âne bâté! s'écria-t-il d'abord.</p>
+
+<p>Harrison se précipita vers lui pour le soutenir dans
+ses bras; mais le vieux gentleman, outré de sa blessure,
+le repoussa violemment et s'assit sur l'herbe
+en poussant des gémissements.</p>
+
+<p>«Aïe! triple brute qui va tirer sur moi au lieu de
+tirer sur son adversaire! Aïe! aïe! vit-on jamais une
+buse pareille?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher ami..... disait le désolé Harrison.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, mon ami! double traître!</p>
+
+<p>&mdash;De grâce, mon cher beau-père....</p>
+
+<p>&mdash;Beau-père, moi! Ah! tu peux chercher femme
+ailleurs, je te le garantis; beau-père! Tu comptais
+sur ma succession, je parie; et tu étais pressé de
+m'assassiner; beau-père! Il te faut un beau-père
+pour tirer à la cible! Et moi qui allais donner ma
+fille à mon meurtrier! Grand Dieu, je vous remercie
+de m'avoir épargné ce remords!»</p>
+
+<p>Pendant ce discours, Quaterquem et son témoin,
+qui avaient grand'peine à s'empêcher de rire, donnaient
+des soins au blessé. Harrison était immobile
+et comme étourdi de sa disgrâce. Il tournait et retournait
+dans tous les sens le fatal pistolet, et oubliait
+complétement le duel même qui l'avait amené
+sur le terrain. Malheureusement, le vieil Anglais
+s'en aperçut.</p>
+
+<p>«Eh bien! dit-il à Quaterquem, qu'attendez-vous
+pour continuer l'affaire? c'est à vous de tirer; faites
+moi justice de ce misérable qui a voulu m'assassiner!»</p>
+
+<p>Harrison reprit son sang-froid, et se posta de nouveau
+en face du Breton, tout prêt à essuyer stoïquement
+son feu; mais Quaterquem désarma son
+pistolet et lui tendant la main:</p>
+
+<p>«Mon cher monsieur, dit-il, vous pouvez partir.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas de grâce, dit l'Anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas de grâce pour cet assassin! cria Cornelius
+en ôtant sa botte. Brûlez-lui la cervelle comme
+il faut.</p>
+
+<p>&mdash;Allez au diable, vieux fou! s'écria Harrison
+exaspéré. Pour une balle qui se trompe de chemin
+et qui peut-être lui a chatouillé le pied, il fait un
+tapage d'enfer!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Quaterquem à Hercules, allez-vous-en;
+vous ferez votre paix une autre fois. Il
+n'est pas en état de vous entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne partirai pas, répliqua l'entêté Hercules,
+avant que vous ayez tiré sur moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous moquez-vous du monde, et croyez-vous
+que j'aie soif de votre sang? Votre mariage est rompu
+et ne se renouera pas. C'est tout ce qu'il me faut.
+Adieu, cher monsieur; si vous voyez la reine Victoria
+présentez-lui, je vous prie, mes respects.»</p>
+
+<p>L'Anglais s'en alla sans répondre.</p>
+
+<p>«Mon Dieu, que ce pauvre garçon est mal élevé!
+dit Quaterquem à son témoin. Il s'agit maintenant
+de transporter M. Hornsby à l'hôtel.»</p>
+
+<p>Ils le prirent chacun par un bras et le conduisirent,
+clopin clopant, jusqu'à sa chambre. Arrivé là,
+l'officier salua, échangea une poignée de main avec
+le Breton et partit.</p>
+
+<p>Alice et Mme Hornsby eurent grand'peine à comprendre
+ce qui s'était passé, et, suivant l'usage,
+versèrent des larmes abondantes, ce qui consola
+fort le malheureux Cornelius. Dès le premier examen
+le chirurgien rassura les dames, et s'engagea
+à remettre le blessé sur pied dans un mois. Harrison,
+qui se tenait caché dans l'antichambre, et qui
+attendait timidement la réponse du chirurgien, entr'ouvrit
+la porte avec précaution, et, croyant le
+moment favorable:</p>
+
+<p>«Ce ne sera rien, dit-il avec sa gaucherie habituelle.
+Vous avez en plus de peur que de mal.»</p>
+
+<p>À ces mots, le blessé bondit si brusquement hors
+de son lit que l'infortuné Harrison recula.</p>
+
+<p>«Plus de peur que de mal! s'écria-t-il. Bourreau,
+tu veux donc m'achever? Va-t'en, scélérat! va-t'en!
+va-t'en!»</p>
+
+<p>Alice lui fit signe de sortir de la chambre et le
+suivit.</p>
+
+<p>«Contez-moi donc, s'il vous plaît, mon cher Harrison,
+dit-elle, pourquoi vous cherchez querelle à
+M. Quaterquem?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas cherché cette querelle, dit Hercules,
+je l'ai subie.»</p>
+
+<p>Et il répéta la conversation qu'il avait eue avec son
+adversaire.</p>
+
+<p>«Vous êtes deux rares extravagants, dit-elle
+en riant; je vous pardonne parce qu'il n'y a pas
+eu de sang versé, mais ne reparaissez plus devant
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Alice, vous m'aiderez à apaiser votre père?</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible; il est trop irrité contre vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ou vous êtes trop prévenue en faveur de ce
+Français.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit-elle en rougissant. Où prenez-vous
+cela, je vous prie!</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui qui me l'a dit.</p>
+
+<p>&mdash;Belle autorité? M. Quaterquem est un fat; et
+vous êtes un impertinent de prétendre deviner qui
+j'aime ou que je hais.</p>
+
+<p>&mdash;Alice, je vous aime tant et je suis malheureux!
+Au nom du ciel, obtenez ma grâce de votre
+père.»</p>
+
+<p>Elle garda le silence. Hercules était condamné.
+Il le sentit; et, sans insister davantage, il partit le
+soir même pour Calcutta.</p>
+
+<p>Le lendemain, Quaterquem reçut de ses amis la
+lettre suivante:</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>«Homme de génie!</p>
+
+<p>Laisse là les Anglais et leurs filles, et monte en
+wagon. Ne t'arrête pas à couper en morceaux le
+bourru Harrison. C'est du temps perdu, et tu te
+dois au genre humain. Ton invention est un coup
+de génie, que tous les gens du métier trouvent sublime.
+Ton aérostat-omnibus va dans moins d'un
+moins porter aux extrémités du monde la gloire de
+ta patrie et la tienne.</p>
+
+<p>«Ne dis pas que tu manques d'argent. Cent
+mille francs suffisent à ton premier omnibus aérien
+et nous avons déjà plus de six cent mille francs à
+t'offrir. La somme est prête et déposée chez le notaire.</p>
+
+<p>«Ce soir, immense génie à la cheville de qui
+n'irait pas Christophe Colomb, nous t'attendrons à
+la gare du chemin de fer d'Orléans.</p>
+
+<p>«À toi, LES DIX-SEPT.»</p>
+</blockquote>
+
+<p>Aussitôt, il se présenta chez le vieil Hornsby. Sa
+fille le reçut seule.</p>
+
+<p>«Alice, dit-il, je vais partir à midi, et ne vous
+reverrai peut-être jamais. M'aimez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous? répondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ayez confiance en moi, et revenez.
+Quoi qu'il arrive, je n'aurai pas d'autre mari que
+vous.... Mais qui vous force à partir?</p>
+
+<p>Quaterquem lui montra la lettre de ses amis. Elle
+la lut et lui dit:</p>
+
+<p>«Vous avez raison, il faut partir. Fiez-vous à
+moi du soin de fléchir mon père.»</p>
+
+<p>Elle lui tendit la main, Quaterquem partit plein
+d'amour et d'espoir, et plusieurs jours s'écoulèrent
+sans que miss Hornsby entendit parler de lui. Pendant
+ce temps, le vieil Anglais guérissait à vue d'oeil,
+et s'étonnait du silence mélancolique de la belle
+Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu regrettes Harrison, dit-il un
+jour.</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde, cher père, répondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu t'ennuies en France?</p>
+
+<p>&mdash;Encore moins.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu aller à Naples et voir le Vésuve?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu revenir à Londres?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon père, Londres m'ennuie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!»</p>
+
+<p>Il garda le silence, devinant la pensée de sa
+fille.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vraiment elle aimait ce Français?
+pensait-il. Épouser le fils du meurtrier de Nelson, ce
+serait un sacrilège! Ah! que les pères sont malheureux!</p>
+
+<p>Dans cette extrémité, il résolut de retourner à
+Londres, et partit pour Paris le soir même. Comme
+il arrivait, il trouva dans un journal du soir la note
+suivante:</p>
+
+<blockquote><p>
+«On parle d'une immense découverte qui est due
+au génie d'un de nos professeurs les plus distingués,
+M. Yves Quaterquem. C'est un ballon-omnibus qu'on
+dirige à volonté, et qui parcourt en peu d'instants
+des distances prodigieuses. La première expérience
+faite hier devant une commission de l'Académie des
+sciences, a parfaitement réussi. Jamais le génie
+humain n'a fait de découverte plus utile et plus
+belle. Adieu les diligences et les chemins de fer. En
+quelques heures, l'homme va faire le tour de la
+planète.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Le journal tomba de ses mains et fut ramassé par
+Alice.</p>
+
+<p>«Eh bien, dit-elle, ai-je tort de l'aimer?</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'aimes donc?»</p>
+
+<p>Pour toute réponse elle lui sauta au cou et lui
+prodigua les plus tendres caresses. Il se laissa toucher,
+car, après tout, le vieil Hornsby, de la maison
+Hornsby, Harrison et Co, n'est pas un méchant
+homme, ni un père barbare, ni un calculateur maladroit,
+et il sait très bien que l'inventeur des ballons-omnibus
+ne restera pas longtemps pauvre et
+obscur. Or, que veulent tous les pères? S'enrichir
+et chercher pour leurs filles des maris plus riches
+qu'eux-mêmes: c'est l'Évangile de toutes les familles.</p>
+
+<p>C'est pourquoi, ayant bien pesé et calculé les
+avantages et les inconvénients, il écrivit, le 6 mai
+dernier, à notre ami Quaterquem le billet suivant:</p>
+
+<blockquote><p>
+«M. Hornsby, de la maison Hornsby, Harrison
+et Co, a l'honneur de prier M. Yves Quaterquem
+de le favoriser d'une visite demain matin à onze
+heures.</p>
+
+<p>«Son tout dévoué,</p>
+
+
+<p>Cornelius HORNSBY.»</p>
+
+</blockquote>
+
+<p>Quaterquem n'eut garde de manquer au rendez-vous.
+Vous devinez le reste. Ils se marieront le
+25 mai prochain à la mairie du 2e arrondissement,
+à huit heures du soir. Leur bonheur est sans nuages.
+Dans un an, Quaterquem sera l'homme le plus
+illustre des deux hémisphères. Son ballon est admirable
+et marche à merveille. Le 26 mai, aussitôt
+après la cérémonie nuptiale, notre ami doit prendre,
+avec sa femme, le chemin de la Chine, où il
+arrivera le soir même, et passera dans une maison
+de campagne, louée d'avance, le temps de la lune de
+miel.</p>
+<br><br>
+
+
+<p>__________________________<br>
+Imp. G. Saint-Aubin et Thevenot,<br>
+Saint-Dizier, 30, Passage Verdeau,<br>
+Paris</p>
+
+<br><br>
+
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Librairie E. DENTU</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p><i>OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>L'Aventurier. 2 volumes</p>
+<p class="i2">I.&mdash;Un amour républicain.</p>
+<p class="i2">II.&mdash;Un Duel sous l'Empire.</p>
+<p>La Croix des Prêches. 2 volumes</p>
+<p>Désirée. 1 volume</p>
+<p>La Fête de Champdebrac. 1 volume</p>
+<p>Un Millionnaire. 1 volume</p>
+<p>Le Plus hardi des Gueux. 1 volume</p>
+<p>Nini. 1 volume</p>
+<p>Plantagenet. 2 volumes</p>
+<p>Le Puy de Montchal. 1 volume</p>
+<p>Rachel. 1 volume</p>
+<p>Le Seigneur de Lanterne. 1 volume</p>
+<p>Le Vieux Juge. 1 volume</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p>NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE CHOISIE</p>
+<p>DE ROMANS MODERNES</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p>Une Ville de garnison</p>
+<p>Un Mariage au Couvent</p>
+<p>Deux Amis en 1792</p>
+<p>Mémoires de Gaston Phoebus</p>
+<p>Rose d'Amour</p>
+<p>La Mort de Roland</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Brancas; Les amours de Quaterquem, by
+Alfred Assollant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BRANCAS; LES AMOURS DE QUATERQUEM ***
+
+***** This file should be named 18583-h.htm or 18583-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/8/5/8/18583/
+
+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
+
+
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..7302e6e
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #18583 (https://www.gutenberg.org/ebooks/18583)