diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:53:39 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:53:39 -0700 |
| commit | b989fe273e519e4e6d65795d091dd0e69ff10735 (patch) | |
| tree | 91975d7129f90b47390f3fdb3d91fc328fd5b438 /18583-h | |
Diffstat (limited to '18583-h')
| -rw-r--r-- | 18583-h/18583-h.htm | 11569 |
1 files changed, 11569 insertions, 0 deletions
diff --git a/18583-h/18583-h.htm b/18583-h/18583-h.htm new file mode 100644 index 0000000..8322763 --- /dev/null +++ b/18583-h/18583-h.htm @@ -0,0 +1,11569 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Brancas; Les amours de Quaterquem, by Alfred Assollant</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Brancas; Les amours de Quaterquem, by Alfred Assollant + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Brancas; Les amours de Quaterquem + +Author: Alfred Assollant + +Release Date: June 14, 2006 [EBook #18583] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BRANCAS; LES AMOURS DE QUATERQUEM *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + + +</pre> + + + + +<h1>BRANCAS</h1> + +<h3>___</h3> +<br> + +<h1>LES AMOURS DE QUATERQUEM</h1> +<br><br> + +<h4>PAR</h4> +<br> + +<h3>ALFRED ASSOLLANT</h3> +<br><br><br> + + + +<p class="mid">PARIS<br> + +E. DENTU, ÉDITEUR<br> + +LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES<br> + +3, PLACE DE VALOIS, PALAIS-ROYAL<br> + +1888</p> +<br><br> + +<h1>BRANCAS</h1> +<br><br> + +<h3>I</h3> + + +<p>Un matin, M. Charles Brancas, avocat à Paris (rue +de Tournon, 43, au premier, la porte à gauche), +reçut d'un ami de province la lettre suivante:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Vieilleville, 6 mai 1845.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Mon cher ami,</p> + </div> </div> + +<p>«Si tu ne me prêtes pas ton éloquence pour huit +jours, je suis ruiné. Voici l'affaire:</p> + +<p>«Jean-Pierre-Hippolyte Ripainsel (en 1793 Caïus-Gracchus +Ripainsel), mon oncle, ancien garçon +meunier, vient de mourir laissant deux millions. Je +passe sur la douleur que ce funeste événement a +causée à ses nombreux amis. Entre nous, le défunt +était un ladre vert qui n'a jamais donné un centime +à qui que ce soit, mais qui obligeait volontiers le +premier venu à vingt, trente ou quarante pour cent. +Il s'est acquis par là, dans le pays, la plus grande +considération. L'histoire dit que le vieux reître, qui +fut, je ne sais comment, d'abord commis aux vivres, +puis fournisseur général, a fait jeûner plus d'une +fois les soldats de la République et de l'Empire, +qu'il les a vêtus de draps à demi-brûlés, chaussés de +souliers de carton, et abreuvés de piquettes horribles +où les eaux poétiques du Rhin, du Tage et du +Garigliano entraient pour une bonne moitié; mais +ce sont des commérages qui ne méritent pas qu'on +les relève.</p> + +<p>«Tout cancre qu'il était, Caïus-Gracchus Ripainsel +(<i>alias</i> Jean-Pierre-Hippolyte) a trouvé bon de +restituer, après décès, bien entendu, car le brave +homme de son vivant, n'aurait pas lâché la plus +petite obole. Restituer, c'est une idée assez naturelle, +pourvu qu'on restitue à ceux qu'on a dépouillés, +ou aux pauvres; mais Caïus-Gracchus ne l'entend +pas ainsi. Il lègue ses deux millions à la célèbre +communauté de P...., <i>afin, dit-il, de donner +aux saintes femmes qui habitent ce couvent la richesse +dont elles sont si dignes</i>. Cet acte de sa dernière +volonté me plonge dans la misère.</p> + +<p>«Quand je dis que le testament me ruine, tu +entends bien que c'est une figure de rhétorique, car +j'ai du foin dans mes bottes, et n'étais pas si sot que +d'attendre pour vivre l'héritage de Caïus-Gracchus; +mais c'est une brèche. Deux millions! d'un seul +coup! La captation est notoire. De sa vie, le défunt +ne mit le pied dans une église.</p> + +<p>«Le couvent, à qui cette aubaine n'a coûté que +quelques tasses de tisane, s'est hâté de mettre la +main sur le mobilier du défunt, et particulièrement +sur un <i>Claude Lorrain</i>, jusqu'ici inconnu, et dont le +Louvre, j'ose le dire, n'a jamais vu l'égal. Imagine, +toi qui es connaisseur, un paysage d'Arménie où +les eaux, le soleil, la verdure, les animaux, les +ruines, les arbres et les hommes sont répartis à +souhait pour le plaisir des yeux. Peut-être n'as-tu +jamais vu l'Arménie; il n'importe. Au premier +coup d'oeil tu reconnaîtras sans peine qu'elle doit +être ainsi faite ou qu'elle a tort de ne pas l'être. +Pour moi, j'en suis encore ébloui.</p> + +<p>«Or, sans parler des deux millions de Caïus-Gracchus, +puis-je laisser un pareil chef-d'oeuvre +enseveli au fond d'une cellule, si toutefois il n'est +pas vendu à quelque lord de passage? Vendu +aux Anglais! quel opprobre! Un Claude Lorrain +que Caïus-Gracchus avait acheté d'un prince +italien en déconfiture! Tu vois d'ici mon désespoir.</p> + +<p>«Donc, pour l'ôter aux Anglais et à la communauté +de P..., pour le rendre au Louvre, qui me +le payera bien, j'espère, et qui est la seule galerie +digne d'un tel chef-d'oeuvre, enfin, pour ravoir les +deux millions du vieux Ripainsel et ne pas donner +d'armes aux jésuites, je compte sur ton éloquence. +Un petit entrefilet de tes amis du <i>National</i> et du +<i>Constitutionnel</i>, sur l'avidité des légataires de mon +oncle, ferait grand effet dans ce pays-ci et seconderait +à merveille ton plaidoyer.</p> + +<p>«Je t'attends à Vieilleville dans une semaine. +L'affaire sera plaidée le 25 mai; mais il faut que tu +connaisses d'avance toutes les circonstances du procès +et toutes les intrigues qui ont amené la donation +du vieux Ripainsel. Ce n'est pas trop d'un mois.</p> + +<p>«Vieilleville est d'ailleurs un très joli séjour, où +tu trouveras en abondance tout ce que les Parisiens +vont chercher en Suisse et dans la Forêt-Noire. La +ville est située sur le penchant d'une colline, à l'entrée +de la plaine, près d'une petite rivière qui va se +jeter dans la Loire. Le pays est un des plus fertiles +de France, et le paysage, lorsqu'on entre dans les +gorges qui aboutissent à la ville, du côté de l'ouest, +est aussi désert, quoique moins sauvage, que la vallée +de l'Arve et les environs de Chamounix. Tu pourras +y rêver à l'aise si c'est ta fantaisie.</p> + +<p>«Les habitants sont les meilleures gens du monde. +Assez d'esprit, peu de méchanceté, un grand soin +de leur enveloppe charnelle, nulle étude du passé, +nul souci de l'avenir, une avarice admirable qu'ils +décorent du nom de sage économie, voilà les traits +qui distinguent la race. Vrais bourgeois du siècle +passé, qui seraient honteux de dépenser le tiers de +leur revenu. Au reste, point de goût pour les aventures +de la guerre et de l'industrie, fuyant tous les +hasards, hormis ceux du loto et (les plus téméraires) +ceux du baccarat, ils vivent heureux, serrés les +uns contre les autres comme un tas de Ripainsels. +Caïus-Gracchus, qui fut leur chef et leur modèle, +prétendait qu'en dix-huit siècles, il ne s'est pas +perdu une épingle dans tout l'arrondissement. J'en +crois le bonhomme, car il s'y connaissait.</p> + +<p>«Adieu, mon cher ami, je t'attends au plus tard +vers le 15 mai. Ma maison, qu'on appelle ici château, +est meublée à la mode du pays: c'est-à-dire +que le meilleur du mobilier est dans la cave. Mes +pères m'ont laissé force <i>purée septembrale</i>, comme +dit Rabelais, et des meilleurs crus. Je laisse aux +gens du pays le soin de boire le vin de leurs vignobles, +et j'envoie le mien à Paris; mais je garde pour +mes amis quelques milliers de bouteilles d'un vin de +Bourgogne qui ne déparerait pas la table du roi +Louis-Philippe. Quant à ma cuisinière, elle a servi +dix ans l'évêque d'A..., et tu connais la délicatesse +ecclésiastique.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Salut et fraternité,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«ATHANASE RIPAINSEL.»</p> + </div> </div> + +<p>Tout Paris a connu Charles Brancas, le héros de +cette histoire. Grand, bien fait, de belle structure, +d'un visage intelligent et doux, presque célèbre à +trente ans, assez riche pour ne pas voir de bornes +à son ambition, assez désintéressé pour faire un +choix parmi les moyens de pousser sa fortune, il +était dans ce milieu admirable qui fait l'envie des +sages. Un certain goût pour le romanesque et l'imprévu, +dont rien n'avait pu le défendre, ne dérangeait +pas trop ce bel équilibre de qualités naturelles +ou acquises.</p> + +<p>Comme il réfléchissait, son oncle entra. M. Louis +Graindorge, fonctionnaire prudent, était l'un des +plus parfaits modèles de cette race heureuse et +placide qui sert avec un dévouement inébranlable +toutes les dynasties et toutes les républiques. Il +était né fonctionnaire, et il fonctionnait de son +mieux, à vingt mille francs par an, toujours médiocre +et toujours loué de ses chefs qui ne craignaient +pas sa supériorité; au reste, inoffensif et +facilement abordable, s'il n'eût été trop fier d'assister +le roi en son conseil.</p> + +<p>«Eh bien, dit-il en posant son chapeau, c'est une +affaire conclue.</p> + +<p>—Quelle affaire?</p> + +<p>—Ton mariage, parbleu!</p> + +<p>—Je me marie donc? cher oncle; il fallait me +prévenir plus tôt; je n'ai pas eu le temps de faire +ma barbe. Avec qui, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Avec Mlle Oliveira.</p> + +<p>—Une blonde?... Euh!</p> + +<p>—Un million de dot! deux millions d'espérances!</p> + +<p>—Oui, mais une blonde!</p> + +<p>—Vingt ans.</p> + +<p>—Une blonde!</p> + +<p>—Des yeux de saphir.</p> + +<p>—Une blonde!</p> + +<p>—Un nez retroussé et gracieux qui n'a pas son +pareil.</p> + +<p>—Une blonde!</p> + +<p>—Des lèvres de rose, des dents blanches, un +sourire charmant et le plus heureux caractère.</p> + +<p>—Ah! cher oncle! une fille si parfaite doit être +bègue ou bossue?</p> + +<p>—Ni bègue ni bossue.</p> + +<p>—Déjà! Vous menez rondement les choses, cher +oncle.</p> + +<p>—Parbleu! la vie est si courte! Au reste, rien +n'est plus facile que de me désavouer et de n'être +pas député.</p> + +<p>—Plaît-il? Que dites-vous?</p> + +<p>—Je dis qu'il est facile de n'être pas député.</p> + +<p>—Le père Oliveira est donc député?</p> + +<p>—De l'arrondissement de Vieilleville, oui, mon cher.</p> + +<p>—Ah! de Vieilleville... Et il céderait la députation +à son gendre?</p> + +<p>—Par contrat de mariage passé devant notaire, +oui, mon enfant.</p> + +<p>—Et les électeurs ratifieraient le contrat?</p> + +<p>—Je voudrais bien que quelqu'un d'eux le trouvât +mauvais! Dès demain, le chemin de fer qu'on +leur a promis, et qui, grâce aux savantes combinaisons +de l'ingénieur, doit traverser tout l'arrondissement, +ne passerait plus qu'à dix lieues de +là. Plus de garnison, point de lycée; Vieilleville +serait traité comme un chef-lieu de canton. Conçois-tu +la douleur des honnêtes cabaretiers et marchands +d'avoine de Vieilleville, si la clientèle de +deux cents hussards et de leurs chevaux venait à +leur manquer? Ce serait une vraie catastrophe.</p> + +<p>—Oliveira s'ennuie donc beaucoup de sa députation +ou de sa fille?</p> + +<p>—Pas le moins du monde. C'est un homme prévoyant, +qui veut se mettre à l'abri des coups du +sort et des caprices du scrutin. Il a promesse du +roi d'être fait pair de France dans la première fournée, +et il grille de s'asseoir parmi les ducs et les +comtes de la fabrique de Napoléon ou de ses prédécesseurs.</p> + +<p>—Eh bien! dit l'avocat, je réfléchirai.</p> + +<p>—Tu réfléchiras! Crois-tu qu'il soit si aisé de +rencontrer ensemble une dot d'un million et un +mandat de député? Réfléchir! Crois-tu qu'Oliveira +soit en peine de marier sa fille? Je connais un petit +duc, malmené par les révolutions et par le lansquenet, +qui la ferait volontiers duchesse; mais Oliveira +craint de jouer chez son gendre le rôle de +père aux écus, qu'on exploite et dont on rit, et il +s'est déclaré contre le faubourg Saint-Germain.</p> + +<p>—Diable! mon futur beau-père ne manque pas +de bon sens.</p> + +<p>—Tu acceptes donc?</p> + +<p>—Est-ce que je puis vous refuser quelque chose, +cher oncle?</p> + +<p>—Et tu te souviendras toujours que je t'ai mis la +députation à la main?</p> + +<p>—Jusqu'à la consommation des siècles. Mais +quel besoin pouvez-vous avoir de moi? N'êtes-vous +pas riche, n'êtes-vous pas bien en cour? Que vous +reste-t-il à désirer?</p> + +<p>—Une misère, à laquelle je ne tiens que pour +avoir la paix dans mon ménage; mais ta tante le +veut, et je n'ose rien lui refuser.</p> + +<p>—Voyons cette misère.</p> + +<p>—Une commanderie dans la Légion d'honneur et +la présidence d'une section du conseil d'État; ma +femme prétend que cela fait bien au bas d'une carte.</p> + +<p>—Eh bien, cher oncle, ce n'est pas cela qui nous +empêchera d'épouser Mlle Oliveira aux yeux de +saphir. Mais est-ce à moi de distribuer des croix et +de régler les rangs au conseil d'État?</p> + +<p>—Pourquoi non? Tu parles comme un Démosthènes +et tu sais te faire entendre. Crois-tu que ce +soit un mérite si commun à la Chambre des députés? +Va, va, je connais plus d'un ministre qui +serait en peine d'en faire autant. Si tu veux seulement +nouer ta cravate avec moins de négligence, +ne faire aucun geste, n'être ému de rien, avoir la +tête et les yeux dans la position du soldat sans +armes (<i>les yeux à quinze pas devant toi, la tête fixe +et mobile</i>), ne te permettre aucune plaisanterie, ce +qui choque toujours les niais (c'est-à-dire les trois +quarts de toutes les Assemblées), et citer avec respect +les divins axiomes de M. Royer-Collard; si à +tous ces mérites tu ajoutes celui de voter <i>bien</i>, c'est-à-dire +tantôt avec la gauche et tantôt avec le centre, +suivant les intérêts du jour, je te prédis la plus +brillante fortune. Tu seras premier ministre avant +dix ans, et je serai, moi, grand-croix, ce qui fera +plaisir à ma femme et honneur à la famille.</p> + +<p>—Accordé. Laissez-moi seulement le temps de +faire restituer à mon ami Ripainsel un ou deux +millions que la communauté de P.... a eu l'adresse +de se faire léguer par son oncle: à mon retour, je +vous suivrai chez le père Oliveira.</p> + +<p>—Que veux-tu dire avec ton Ripainsel?</p> + +<p>—Lisez cette lettre.</p> + +<p>—Laisse-moi là ce Ripainsel, dit l'oncle après +avoir lu, et prends l'occasion par son unique cheveu. +Viens voir Oliveira; c'est un bon homme qui +a fait fortune dans le commerce des bottes percées et +des vaudevilles éculés, et qui n'en est pas plus fier.</p> + +<p>—Il fait des vaudevilles?</p> + +<p>—Il n'en fait plus depuis qu'il est homme politique; +mais il en a fabriqué, à vingt ans, cinq ou +six douzaines qui n'étaient, ma foi, ni meilleurs +ni pires que tous ceux qu'on applaudit et qu'on +siffle. Tu ne connais donc pas ton futur beau-père?</p> + +<p>—Je ne l'ai jamais vu.—Vous dites qu'il est +millionnaire et député, cela me suffit.</p> + +<p>—Oh! c'est quelque chose de plus. Tu vas voir +un petit homme tout rond, riant, fleuri, bavard, spirituel, +inventif, caressant, poli, cordial, empressé, +obligeant, indifférent à tout, excepté à ses intérêts, +sachant amasser, sachant dépenser, sachant promettre +et oublier sa promesse, homme d'affaires qui +serait un grand personnage s'il voulait prendre +intérêt à la politique, sceptique au point de ne pas +savoir s'il est baptisé ou circoncis, honnête homme +au demeurant, autant que peut l'être un spéculateur +de profession, et ami des arts comme ces banquiers +illustres de Venise et de Florence pour qui +peignaient et sculptaient Titien et Michel-Ange. +Nous irons chez lui ce soir.</p> + +<p>—Ce soir, puisque vous le voulez», dit l'avocat.</p> +<br><br> + + + +<h3>II</h3> + +<h3>Prodomus.</h3> + + +<p>Oliveira les reçut avec cette politesse aimable et +simple qui est la plus utile et la moins provinciale +de toutes les vertus. Déjà les vieux colonels de l'Empire, +les poètes chauves et les jeunes magistrats +étaient assis et jouaient au whist. Oliveira conduisit +ses deux hôtes dans un salon particulier rempli de +crics malais, d'épées du moyen âge et de toute +la menue ferraille qu'il est convenable d'avoir au-dessus +de sa tête quant on veut fumer un cigare.</p> + +<p>«D'où vient cette dague florentine? demanda +Brancas à son hôte.</p> + +<p>—La poignée, répondit négligemment Oliveira, +est de Benvenuto Cellini, qui la cisela tout exprès +pour François Ier; la lame est du senor Bermudez +de Tolède.</p> + +<p>—Quoi? de Bermudez lui-même, dit l'avocat d'un +air d'admiration.</p> + +<p>—Je le crois. Cette dague a son histoire comme +un cheval arabe ou comme un prince. M. de Loignac +le reçut d'Henri III et l'enfonça dans la poitrine +du duc de Guise. Voyez à la pointe cette +tache qu'on a respectée. C'est une goutte du sang +du Balafré. Un petit neveu de M. de Loignac, +émigré vers 1792, vendit sa dague à un boyard +russe dont le fils est mort à Clichy. C'est de lui +que je tiens cette lame admirable, dont Bermudez emprunta +le secret aux fabricants d'Alep et de Damas.</p> + +<p>—Pardonnez-moi mon ignorance, dit l'avocat, et +dites-moi, je vous prie, qui était ce merveilleux +Bermudez?</p> + +<p>—C'était un alchimiste de Valence qui cherchait +la pierre philosophale en Orient, vers 1520. Suivant +l'usage, il donna son âme au diable et reçut en +échange par l'entremise d'un fabricant d'Alep, l'art +de combiner le platine avec l'acier, ce qui donne +aux sabres une trempe irrésistible. Il apporta ce +secret en Europe, avec beaucoup d'autres, et s'acquit +une grande réputation. Par malheur, la sainte +inquisition, le voyant peu assidu à la messe, car les +voyages et les sciences occultes profitent rarement +à la piété, le fit brûler en grande pompe à Valence +l'an 1536 de notre ère.</p> + +<p>—Il faut avouer, monsieur, dit l'avocat, que vous +êtes un savant homme.</p> + +<p>—Je cherche à me faire pardonner mes millions, +répliqua Oliveira. Au reste, vous trouverez ce récit +tout au long dans l'<i>Histoire des alchimistes, sorciers +et autres suppôts du diable dans les royaumes de +Valence et d'Aragon</i>, par le P. Bunardez, in-4º. +Ségovie, 1640. Le seul exemplaire qui existe en +France est déposé à la bibliothèque de Vieilleville, +sous la garde du sieur Krantz, ancien artilleur, le +plus hargneux des hommes.</p> + +<p>—Quoi! parmi tant d'affaires vous trouvez le +temps de lire les histoires du P. Bunardez?</p> + +<p>—Oh! je n'ai pas été toujours l'homme affairé +que vous voyez. Quand j'étais clerc d'huissier j'avais +bien des loisirs».</p> + +<p>Le conseiller d'État sourit en regardant son neveu.</p> + +<p>«Comment peut-on être clerc d'huissier! reprit +Oliveira. N'est-ce pas ce que vous voulez dire? Je +vous jure, messieurs, qu'il n'y avait pas de ma faute; +j'aurais beaucoup mieux aimé être duc et pair. J'ai +quitté le métier aussitôt que je l'ai pu; mais enfin il +fallait vivre, et je recevais de mon patron, tous les +jours, une croûte de pain et une tranche de saucisson, +qui m'aidaient merveilleusement à supporter +la vie. Entre deux assignations j'allais à la Bibliothèque +et au Musée.</p> + +<p>«J'admirais la Vénus de Médicis, si frêle et si +délicate, et je regardais avec étonnement la Vénus +de Milo qu'on fait semblant d'admirer et qui n'est +qu'une grande femme assez mal proportionnée. Je +lisais Winckelman dans une traduction et <i>Clarisse +Harlowe</i> en anglais, sans oublier pour cela les livres +du bon Rollin et la métaphysique de Schelling; enfin +j'envoyais des rébus au journal de Vieilleville. J'acquis +en peu de temps la réputation d'un savant +et d'un esprit bizarre, incapable de faire fortune +dans les <i>citations</i>, <i>notifications</i> et <i>significations</i>.</p> + +<p>«Je fus mis à la porte de l'huissier et perdis ainsi +le pain et le saucisson. Le soir même je reçus la +malédiction de mon père et l'ordre de m'enrôler +dans l'armée française. J'avais alors dix-huit ans, +nulle ressource et un appétit féroce. Qu'auriez-vous +fait à ma place?</p> + +<p>—J'aurais obéi, dit le conseiller d'État et porté +le sac avec résignation.</p> + +<p>—Et vous, monsieur?</p> + +<p>—Je ne sais, répondit Brancas; peut-être aurais-je +essayé de planter des choux.</p> + +<p>—On voit bien que vous n'avez jamais été exposé +à cette infortune. Pour moi, qui sentais mon génie, +être ouvrier ou soldat, c'était la mort. Un vieux professeur +de latin, sous qui j'avais déchiffré Tite-Live, +me donna vingt francs et le <i>Prodomus philosophiæ +instaurandæ</i>, de Campanella, qui était son auteur +favori. Muni de ces deux viatiques, j'entrai dans +Paris le 8 décembre 1819.</p> + +<p>—Voilà un magnifique présent, dit en riant le +conseiller d'État.</p> + +<p>—C'étaient toutes les économies du vieux latiniste, +et la moitié de sa bibliothèque, dont un <i>Anacréon</i> +d'Henri Estienne formait l'autre moitié. Il vivait +de pain et d'eau, comme presque tous ses confrères, +en comparaison de qui les ânes et les chameaux +du désert de Mésopotamie sont des goinfres. +Du reste, gai et sans souci, comme s'il eût été propriétaire +des mines de Potosi. Je voulus le remercier—«Prends +donc, me dit-il brusquement, à quoi +ces vingt francs peuvent-ils me servir? C'est trop +peu pour jouir, c'est assez pour entreprendre.» +J'embrassai tendrement le vieux latiniste et je partis +nu-pieds pour ménager mes souliers.</p> + +<p>—C'est avec le <i>Prodomus philosophiæ instaurandæ</i> +que vous avez fait fortune?</p> + +<p>—Oui, messieurs, dit Oliveira. Rappelez-vous le +cordier des <i>Mille et une Nuits</i>. On lui donna un +morceau de plomb. Ce morceau de plomb servit à +raccommoder le filet d'un pêcheur; le pêcheur prit +un esturgeon et le donna au cordier; l'esturgeon +avait avalé un diamant qui valait cent mille pièces +d'or, et le cordier devint l'un des plus riches seigneurs +de Bagdad. C'est mon histoire. En quinze +jours je dépensai mes vingt francs, et me retrouvai +seul avec mon Campanella, sans travail et sans asile. +Le seizième jour, j'errais à jeun le long des quais, +feuilletant tous les bouquins et mesurant de l'oeil la +profondeur de la Seine. Tout en feuilletant et en +soufflant dans mes doigts, car il faisait grand vent, +je fus remarqué d'un bouquiniste, petit vieillard +très-vert, au nez pointu, aux lèvres minces et serrées, +au front rejeté en arrière, assez semblable au +célèbre portrait que David a laissé de Robespierre.</p> + +<p>«C'est un Campanella que vous tenez sous le bras, +me dit-il d'un air de convoitise.</p> + +<p>—Oui, monsieur, c'est le <i>Prodomus philosophiæ +instaurandæ</i>, livre rare, édition <i>princeps</i>.</p> + +<p>—Oh! moins rare que vous ne croyez,» me dit-il.</p> + +<p>À ce trait, je reconnus un acheteur, et je me tins +sur mes gardes.</p> + +<p>«Cela vaut bien trente sous, continua-t-il en +mettant la main dans son gousset.</p> + +<p>—Trente sous! m'écriai-je en riant avec mépris, +une édition <i>princeps</i>!</p> + +<p>—Trois francs si vous voulez, dit-il, et n'en parlons +plus».</p> + +<p>Je haussai les épaules et je fis mine de partir.</p> + +<p>«Mon livre n'est pas à vendre». Il me saisit le +bras, et, d'un air suppliant:</p> + +<p>«Voyons c'est une fantaisie ruineuse, mais enfin +c'est une fantaisie, voilà trente francs, laissez-moi +le livre».</p> + +<p>Je lui donnai le <i>Prodomus</i>.</p> + +<p>«Bon! lui dis-je, j'ai de quoi vivre trois semaines».</p> + +<p>Il se retourna stupéfait.</p> + +<p>«Comment! c'est votre dernière ressource, et +vous avez su m'arracher trente francs! Jeune homme, +vous avez le génie du commerce, restez avec moi, +je vous formerai, et vous ne me quitterez que pour +devenir millionnaire».</p> + +<p>J'acceptai. Le petit vieillard ne mentait pas. En +peu de temps, je connus tous les secrets du métier, +et je commençai à rêver d'autres destinées. Une +fois, je vis représenter un vaudeville, et je m'écriai, +comme le Corrége: Moi aussi je suis peintre! Six +mois après, mes vaudevilles se comptaient par douzaines, +et par douzaines aussi mes succès. À vingt +francs cinquante centimes de droit d'auteur par +représentation, le théâtre ne se ruinait pas, et je +commençais à faire fortune. Je n'ai jamais eu moins +de trente ou quarante représentations. J'avais trouvé +la recette du vaudeville. Vous la connaissez, je pense?</p> + +<p>—Assurément, dit le conseiller d'État, mais nous +serons bien aises de l'apprendre d'un maître de l'art.</p> + +<p>—Mon Dieu! reprit modestement Oliveira, ce +n'est pas plus difficile que de faire du cassis ou du +sirop de groseilles. Voyez plutôt: Un homme met +son paletot sur une table et sort: un autre arrive, +qui est maître de la maison et marié. Ce paletot lui +donne à penser. Voilà, dit-il naturellement, un paletot +qui est l'amant de ma femme. Le paletot, le +mari, la femme, la servante, le petit clerc si le mari +est avoué, entrent, sortent, se croisent, s'expliquent, +se querellent, se choquent, se heurtent pendant un, +deux ou trois actes au gré de l'auteur. Quelques-uns +ont poussé jusqu'à cinq actes, mais c'est une +témérité qui réussit rarement. Ajoutez-y des couplets, +des grimaces et des calembours, et extirpez +soigneusement toute trace de bon sens, vous aurez +un excellent vaudeville.</p> + +<p>«À ce métier, j'amassai promptement une dizaine +de mille francs, et je renvoyai à mon vieux +professeur ses vingt francs et une pipe turque garnie +d'argent ciselé qui venait de feu Baraïctar, Grand +vizir de la Sublime-Porte. Devinez je vous prie, +quelle fut la réponse du bonhomme.</p> + +<p>—Il refusa net?</p> + +<p>—Non. Il garda la pipe du vizir et renvoya les +vingt francs avec cette réponse.</p> + +<p>«Mon cher enfant, ces vingt francs ne peuvent +appartenir ni à moi qui les ai donnés, ni à toi qui +n'en as plus besoin. Donne-les au premier pauvre +diable que tu rencontreras, à condition qu'il les +donnera lui-même à un autre, et cet autre à un +troisième, dès qu'il sera sorti d'embarras. Par là, +nous serons, toi et moi, bienfaiteurs à bon marché +jusqu'à la fin des siècles. Adieu, porte-toi bien, ne +fais pas trop de vaudevilles, car il n'est pas toujours +sain de faire rire le public; ne t'enrichis +pas trop vite, et si tu trouves quelques pincées de +bon tabac d'Argos pour bourrer la pipe du seigneur +Baraïctar, n'oublie pas ton vieil ami.»</p> + +<p>En ce moment, un domestique s'approcha d'Oliveira +et lui dit quelques mots à voix basse. Oliveira +sortit.</p> + +<p>«Eh bien! que penses-tu de ton beau-père? dit +le conseiller d'État.</p> + +<p>—Ses cigares sont excellents, dit l'avocat, mais +son récit était un peu long.</p> + +<p>—Il aime à se vanter. Les parvenus d'autrefois +cachaient leur origine comme le Nil cache ses sources. +Ceux d'aujourd'hui mettraient volontiers dans +leurs armes les savates qu'ils ont raccommodées. +Tout est vanité, comme dit Salomon. Au reste, Oliveira +ne s'en fait pas trop accroire. Il a fait des +journaux, il a fait la banque, il a fait le commerce +des cuirs de la Plata et des <i>Méditations</i> de Lamartine; +enfin, il a fait fortune et je te jure qu'il a bien +gagné ses millions. Voici Mlle Rita qui s'avance portant +deux tasses de thé. Passons au salon. Le moment +est favorable pour entrer en matière et faire ta cour. +Va donc, et bonne chance; ma commanderie est +dans tes mains, et ton portefeuille aussi.»</p> +<br><br> + + + +<h3>III</h3> + + +<p>Marguerite Oliveira, blonde aux yeux de saphir, +que ses amies de pension appelaient Rita, avait +toute la grâce et la simplicité qu'on ne trouve qu'au +deux pôles de la civilisation, chez les sauvagesses +d'Otaïti et dans quelques salons de Paris. Grande, +assez instruite au besoin pour tout comprendre et +parler de tout sans affectation, elle plaisait à tout le +monde et ne s'imposait à personne. Son âme était +limpide et sans mystère comme son regard. Peut-être +n'était-elle pas faite pour les grandes passions; +bien faite, riante, pleine de douceur et de charme, +pour parler comme Chateaubriand, elle n'avait pas +été mouillée par la pluie des orages du coeur.</p> + +<p>Rita offrit du thé au conseiller d'État qui s'empressa +d'accepter. L'avocat fit un geste de refus.</p> + +<p>«Mademoiselle, dit-il, je vous remercie, je n'aime +pas le thé.</p> + +<p>—Ce n'est pas une raison, monsieur, répliqua-t-elle. +Qui est-ce qui aime le thé? Personne; +car je ne compte pas deux ou trois cents millions +de Chinois, qui en boivent par patriotisme, et +trente millions d'Anglais, par entêtement. C'est une +tisane des plus médiocres, mais acceptée par les +honnêtes gens. Il faut bien faire comme tout le +monde. Prenez donc, monsieur, prenez et buvez!»</p> + +<p>Pendant ce temps, le conseiller d'État se retirait +sous prétexte d'aller au whist, et les deux jeunes +gens se trouvèrent, non sans quelque embarras, à +peu près seuls dans un coin du salon.</p> + +<p>«Mademoiselle, dit l'avocat en feuilletant un +album, vous avez là de fort beaux paysages. Quel est +ce large fleuve qui coule entre deux chaînes de +montagnes escarpées? Est-ce une vue d'Allemagne +ou de Suisse?</p> + +<p>—Ceci monsieur? c'est une vue du Delaware +que j'ai visité l'an dernier avec mon père. Ces montagnes +sont les Alleghanys, et ce pont qui s'enfonce +dans le fleuve sous le poids d'un convoi de chemin +de fer, c'est un pont du <i>Pensylvanian Rail-Rand</i> à +qui cet accident est arrivé pendant que nous allions +de Philadelphie à Pittsbourg. Ce bateau à vapeur que +vous voyez un peu plus loin, appartient au constructeur +du pont; il sert à repêcher les trains qui +tombent à l'eau, et je vous assure qu'au dire des +voisins, il ne manque pas d'occupation.</p> + +<p>—Vous avez vu les États-Unis? dit l'avocat étonné.</p> + +<p>—Oui, monsieur, et le Canada. Cela n'est pas +dans les règles, je le sais bien, et mon père aurait +dû me conduire en Suisse ou en Italie comme toutes +les petites filles qui sortent de pension; mais alors, +pourquoi se déranger? Pour voir des sites que tout +le monde connaît, des auberges que tout le monde +décrie, et des voyageurs qu'on rencontre partout? +autant vaut rester chez soi. Mon père l'a bien compris, +et m'a menée du premier coup à la cataracte du +Niagara, qui est la plus belle chose de la création...»</p> +<br><br> + + + +<h3>IV</h3> + +<h3>Réflexion inattendue.</h3> + + +<p>J'avais pensé d'abord à rapporter mot à mot la +conversation de Rita et de l'avocat, espérant qu'elle +servirait de modèle aux jeunes gens des deux sexes +qui veulent s'engager dans les doux liens de l'hyménée: +déjà mon siège était fait, et mon héros +comme on doit s'y attendre, n'aurait prononcé que +des discours graves, sensés, spirituels, philosophiques, +moraux, harmonieux et doux, tels enfin que +dans les romans anglais du genre <i>high life</i> en débitent +d'une voix posée et mélodieuse ces gentilshommes +dont les favoris épais et bien brossés, la +taille perpendiculaire et les grâces inimitables font +les délices du peuple parisien; mais le hasard ayant +fait tomber dans mes mains une lettre de Mlle Rita +Oliveira à Mlle Claudie Bonsergent, où le même +sujet est traité avec une grande supériorité, j'ai +cru devoir laisser la parole à Mlle Rita, meilleur +juge que moi, sans contredit, des grâces et de l'éloquence +de son fiancé. Voici cette lettre, ou plutôt +le <i>post-scriptum</i>.</p> +<br><br> + + + +<h3>V</h3> + +<h3>Rita à Claudie.</h3> + + +<p>....................................................</p> + +<p>«<i>P. S.</i> Grande nouvelle. On me marie. <i>On</i>, c'est-à-dire +mon père. La femme étant au dire des poëtes, +le chef-d'oeuvre de la création, comment se fait-il, +très-chère, que tout bon père de famille n'ait pas +d'autre inquiétude que de se débarrasser du dit chef-d'oeuvre +en faveur du premier venu? Les poëtes se +moqueraient-ils de nous, par hasard? Réponds à +cela, subtile raisonneuse. Pour moi, j'en suis toute +humiliée.</p> + +<p>«Hier matin, j'étais en tête-à-tête avec Julie, +cette adorable Julie qui me peigne si bien, et que tu +m'as enviée si souvent. Je me regardais assez complaisamment +dans la glace, adoucissant mes yeux +et essayant mes sourires, ainsi que tu fais sans +doute en pareille circonstance, lorsque mon père +est entré.—Bravo! Rita, m'a-t-il dit en m'embrassant, +tu aiguises tes armes, à ce que je vois. (J'ai +rougi un peu.)—Papa, tu sais bien qu'il ne faut pas +entrer chez les dames sans les faire avertir.—Le +mal n'est pas grand, je n'ai rien vu. As-tu donné les +ordres, pour ce soir? (Il faut te dire que mon père +offre tous les mardis du thé, du punch et des cigares +à trente ou quarante personnes qui se divisent en +trois catégories: les gens riches, les gens d'esprit et +les gens bien cravatés. Quand la conversation est +engagée et qu'on s'échauffe, quand on partage +l'Orient, donnant l'Égypte aux Anglais, Constantinople +aux Russes, le reste à je ne sais qui, et à la +France la Gloire de présider au partage; je m'esquive +doucement sur la pointe du pied.)—Tout est prêt, +papa, ai-je dit. Il m'a regardée dans les yeux, m'a +embrassée une seconde fois très-tendrement, s'est +assis près de moi et m'a demandé d'un air mystérieux: +Penses-tu quelquefois au ménage?—Pas +encore.» C'était presque vrai. Je n'y pense qu'à mes +moments perdus, et je t'assure que ma toilette, les +emplettes du matin, les promenades au bois de Boulogne +dans l'après-midi, quelques visites à mes +bonnes amies, les leçons de chant, l'Opéra, et l'édifiante +lecture des romans de M. Jules Sandeau, ne +me laissent guère de loisirs. «J'en suis fâché, a-t-il +repris, car j'avais justement à te proposer un mari +très-présentable; mais, puisque le mariage te déplaît, +n'en parlons plus.—Oh! je n'ai ni sympathie ni +antipathie pour le mariage; je n'y pense pas. Voyons +un peu ton mari très-présentable.—Non, mon +enfant, je ne veux pas gêner tes goûts ni tes habitudes....—Mais, +papa, tu ne gênes rien ni personne, +je t'assure.—Non, Rita, je connais le danger des +unions mal assorties....—Mais papa, cette union +n'est ni bien ni mal assortie, puisqu'elle n'est pas +assortie du tout.—Non, mon enfant, je ne suis pas +de ces pères barbares!... (Plus j'insistais, plus il +reculait et s'amusait à irriter ma curiosité.)—Eh +bien garde ton secret, ai-je dit avec impatience. Il +s'est décidé à parler: Que dis-tu du nom de Brancas?—Duc +de Brancas?—Non, non, Brancas +avocat.—Il y a tant d'avocats!—Pas plus que de +ducs.—Oh! je ne tiens pas aux ducs. Comment est-il +fait ton M. Brancas, qui n'est pas duc?—Je ne sais +pas, je le connais à peine, mais on le dit assez riche, +fort éloquent, et du bois dont on fait les ministres, +qui sont plus rares sur la place et plus recherchés +que les ducs.—Voyons-le donc. Tu l'attends ce +soir?—Tu l'as deviné. Viens déjeuner.»</p> + +<p>«Les pédants nous accusent d'être surtout bavardes: +ce sont de sottes gens qui n'entendent rien aux +femmes: nous sommes mille fois plus curieuses. Je +t'avoue que la journée m'a paru longue et qu'il me +tardait de voir le mortel téméraire que ma dot a +séduit; car, pour mes yeux, il n'y faut pas penser: +où les aurait-il rencontrés? Était-il blond ou brun? +grand ou petit, aquilin ou camus? Dans cette incertitude, +les minutes coulaient avec la lenteur des +siècles. Pour moi, un brun, aquilin, non sans moustaches +et un peu farouche, me convenait assez.</p> + +<p>«Enfin le désiré Brancas a paru. Ma chère, c'est un +blond. J'aurais dû m'en douter. Le destin n'en fait +pas d'autres. À cela près, il a bonne apparence: il +n'est ni fat ni impertinent, ni trop content de sa +personne, ni dédaigneux, ni bavard, ni empesé, ni +froid. Tout dans ses manières respire la politesse, +la franchise et la bienveillance: tu peux croire que +si j'ai mal vu, ce n'est pas faute d'avoir bien regardé. +En entrant, il m'a fait un très-court compliment +auquel j'ai répondu par un sourire; puis mon père +s'est emparé de lui et l'a conduit dans un petit salon +que le sexe malpropre se réserve pour fumer et cracher +tout à l'aise. Là ils ont causé de ne je sais quoi +qui devait être fort intéressant, si j'en juge par l'air +attentif de notre avocat. Mon père l'a quitté tout +ravi. «On ne peut pas avoir plus d'esprit,» m'a-t-il +dit en passant près de moi. Ma chère, cet homme +est sans défaut; il est avocat, et il écoute; n'est-ce +pas un prodige dans son métier? Il a deviné le faible +de mon père, qui est de parler, et il n'a pas dit six +paroles. Curieuse à mon tour de contempler ce prodige, +je me suis avancée sous prétexte d'offrir du +thé, et un conseiller d'État, qui est son oncle, a eu +la discrétion de se retirer et de nous ménager un +tête-à-tête dans l'embrasure d'une fenêtre.</p> + +<p>«Claudie, c'est à n'y pas croire: il parle encore +mieux qu'il n'écoute. Il est d'un naturel parfait, il +ne s'échauffe pas, il ne gesticule pas, il ne cherche +pas ses phrases, il ne s'efforce pas d'avoir de l'esprit +et il en a, il ne se moque ni des présents ni des +absents, il ne discute jamais, il ne cite personne, +d'un mot il dit une histoire, il n'interrompt jamais et +il se laisse interrompre; je ne crois pas qu'il ait du +génie, bien que mon père assure qu'il est l'un des +trois premiers avocats de Paris, mais c'est l'homme +le plus aimable que j'aie jamais vu.</p> + +<p>À ce mot tu vas rire, et je t'entends déjà. L'homme +le plus aimable ne tardera guère à être le plus +aimé. Mademoiselle, vous pourriez vous tromper. Il +est très-aimable, je l'avoue, mais ce n'est pas mon +idéal. Tu entends bien ce que je veux dire, toi qui +cherches encore cet idéal et qui le cherchais dès la +pension, tantôt dans le maître de chant, tantôt dans +le maître d'italien. Mon idéal, c'est le beau Ténébreux, +c'est Amadis de Gaule sur la Roche-Pauvre, +c'est je ne sais quoi de mystérieux, d'héroïque, d'incompréhensible, +qu'un avocat ne saurait avoir. As-tu +vu quelque part l'histoire du premier roi de Portugal? +C'était un brave gentilhomme, aimé des +dames, et que sa maîtresse voulut obliger de lui +conquérir un royaume.—N'est-ce que cela? dit-il +en montant à cheval, eh! je vous en donnerai, s'il +le faut, une demi-douzaine.—Il partit pour l'Espagne, +et tua tant de Sarrasins que ceux qui restaient, +pour obtenir quelque répit, lui offrirent le Portugal, +dont il fit, ma foi, présent à sa dame comme il +l'avait promis. Voilà un homme! Mais ceux d'aujourd'hui +ne savent que s'injurier de vive voix ou +par écrit, suivant leur profession.</p> + +<p>«Pour revenir au sieur Brancas, qui ne conquerra +jamais rien, si ce n'est peut-être le droit de s'asseoir +avec quatre ou cinq cents bavards, dans une grande +salle assez mal bâtie qui est au bout du pont de la +Concorde, nous avons causé de toutes sortes de +choses, et d'abord de voyages. J'ai déclaré, non sans +quelque fierté, que j'avais vu la cataracte du Niagara. +Cette nouvelle a paru lui faire grand plaisir. Espère-t-il, +le voyage étant fait, n'avoir pas à le recommencer, +ou bien a-t-il admiré mon intrépidité? Ce +point est encore indécis.</p> + +<p>«Du Niagara nous passâmes au Rhin, et du Rhin +aux Alpes et à la poésie. Ma chère, croirais-tu qu'il +ne lit jamais les poëtes? C'est à faire frémir; on n'est +pas avocat à ce point. Monsieur s'excusa sur ce qu'il +est hégelien. Hégel! Qui est cette bête-là? Tu as vu +sans doute des loups, des ours, des renards et des +éléphants blancs; mais peut-être n'as-tu jamais vu +des hégeliens. Ma chère, rien n'est plus joli. Vois un +peu: <i>Tout ce qui est rationnel est réel; tout ce qui +est réel est rationnel</i>. Exemple: Tu n'as jamais vu +d'homme à trois têtes, mais tu as l'idée d'un homme +et d'une tête et par conséquent de deux et de trois +têtes. Or, tout ce qui est rationnel est réel; donc +l'homme à trois têtes, à cent têtes, à trente mille +têtes existe, et s'il n'existe pas, c'est la faute de la +Providence, de la nature ou de n'importe qui; n'est-ce +pas clair? Eh bien, ma chère, il m'a débité cela +couramment, sans broncher, comme un hégelien +qu'il est. De Victor Hugo, de Lamartine ou de Musset, +pas un mot. Messieurs les hégeliens ne se dérangent +pas pour si peu. Oh! s'il s'agissait d'objectif ou +de subjectif, c'est une autre affaire. J'ai voulu pousser +celui-ci:</p> + +<p>«Mais, monsieur, si toute idée rationnelle devient +aussitôt une réalité, vous avez assurément l'idée +que vous pouvez mourir; donc vous êtes mort?—Vous +avez raison, m'a-t-il répondu avec gravité.... +(Vis-tu jamais, Claudie, un hégelien de cette force?) +Tous les jours il se joue, dans le fond de mon âme, +des symphonies aussi réelles et mille fois plus belles +qu'aucune symphonie de Beethoven. J'en ai l'idée, +donc je les entends quand il me plaît et sans crainte +de devenir jamais sourd. De même en amour: j'aime +sans crainte, je suis sûr d'être aimé.</p> + +<p>—Vous aimez? dis-je un peu étonnée et encore +plus curieuse.</p> + +<p>—Je veux dire: s'il me plaisait d'aimer.</p> + +<p>—Et... vous plaît-il quelquefois?»</p> + +<p>«En faisant cette question d'un air fort détaché, +je rougissais malgré moi.</p> + +<p>—Je n'en ai pas encore fait l'expérience.... (À +trente ans, Claudie! le crois-tu?) J'attends encore +mon idéal. (Ma chère, il a un idéal, cet hégélien!)</p> + +<p>—Et votre idéal a sans doute une forme ravissante?</p> + +<p>—Vous me feriez tort d'en douter, mademoiselle. +C'est une blonde aux yeux de saphir, qui a bien +de l'esprit et qui parle philosophie comme un platonicien.» +(Avoue qu'il cause bien, cet hégelien; +et si tu voyais comme ses yeux expliquent ses paroles.)</p> + +<p>La conversation a continué quelque temps sur ce +ton, et il ne tient qu'à moi de penser que j'ai fait sa +conquête. Quant à lui, mon père n'avait pas tort, il +est très-présentable.</p> + +<p>Au reste, pour que tu puisses en juger, je vais te +l'envoyer lui-même. Cela t'étonne. Apprends donc, +chère belle, que mon hégelien va partir pour Vieilleville; +c'est lui qui plaidera je ne sais quoi contre +je ne sais qui. Cette indication doit te suffire. Il m'a +gracieusement offert de se charger de tous mes +paquets, messages et commissions, et, ma foi, j'en +profite pour te le montrer. Il te remettra un bracelet +qu'a demandé pour toi à Froment Meurice ta +meilleure amie et ton humble servante.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«RITA.»</p> + </div> </div> + +<p>«Comment se porte le seigneur Audinet, ton futur +propriétaire? Je ne sais pourquoi sa figure ne me +revient pas, et je ne donne pas mon consentement +au mariage. Oui, je t'entends, une fille sans dot ne +fait pas ce qu'elle veut. Eh! mon enfant, est-il si +dur de mourir fille? Coquette, je lis dans tes yeux +que tu ne manques pas de maris. Au moins, ne me +prends pas mon Hégelien. Ce n'est pas que j'y +tienne, mais un Hégelien est un oiseau rare à +Paris.»</p> + +<br><br> + + +<h3>VI</h3> + + +<p>«Eh bien! dit le conseiller d'État à son neveu, +es-tu content de ta future?</p> + +<p>—Oui.... assez.</p> + +<p>—Est-elle jolie?</p> + +<p>—Charmante.</p> + +<p>—A-t-elle de l'esprit?</p> + +<p>—Trop.</p> + +<p>—Comment trop!</p> + +<p>—Eh! oui, rien ne l'étonne.</p> + +<p>—Ah! tu aimes mieux le mystère et les petites +filles qui baissent modestement les yeux et regardent +les hommes à travers leurs doigts écartés. À +ton aise, mon ami, la province est pleine de ces +ingénues. Va en province.</p> + +<p>—J'y vais.</p> + +<p>—Ainsi, tout est rompu?</p> + +<p>—Vous m'entendez mal, cher oncle. Rita est +tout à fait séduisante, mais....</p> + +<p>—Mais elle ne te séduit pas.</p> + +<p>—Oui, elle me plaît beaucoup; mais je la trouve +trop raisonnable, trop gaie; j'ai pour elle beaucoup +d'amitié, je n'aurai jamais d'amour.</p> + +<p>—Jamais d'amour! ô douleur! Tu comptais +donc sur un mariage d'amour?</p> + +<p>—Pourquoi non?</p> + +<p>—Très-bien, mon ami. Ce <i>pourquoi non</i>? est sublime. +Est-ce que l'amour est de ton âge? L'amour, +c'est l'Inconnu. Quand on a pénétré cet Inconnu, +tout est fini. Toutes les femmes se ressemblent. Les +grimaces changent un peu, le son de voix est plus +doux ou plus rude, la feuille de figuier est plus ou +moins bien taillée, mais le fond est toujours le +même. Cléopatre ou Goton, c'est tout un. Oh! si tu +n'avais jamais aimé, je comprendrais ton désir.</p> + +<p>—J'ai aimé.</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>—Ni Goton ni Cléopatre assurément, mais de fort +aimables créatures qui m'ont été tantôt cruelles, +tantôt compatissantes, suivant l'humeur du jour ou +les conseils de la nuit, je vous jure qu'aucune +d'elles ne m'a ennuyé ni fait voir deux fois le même +spectacle. L'amour est infini et varié comme ce +vaste univers. Cher oncle, vous n'entendez plus rien +à ces questions. Vous êtes comme un brave vétéran +qui a cent fois affronté le feu dans sa jeunesse, mais +qui ne connaît plus la manoeuvre.</p> + +<p>—En résumé, dois-je demander la main de Mlle +Oliveira, ou faut-il attendre qu'un rayon d'amour +t'illumine?</p> + +<p>—Demandez toujours, cher oncle. Vous pourriez +avoir une pire nièce.»</p> + + + +<p>Deux jours après, Brancas partit pour Vieilleville. +En ce temps-là, qui déjà pour nous se confond avec +celui où Noé jeta l'ancre sur le mont Ararat, les +convois du chemin de fer s'arrêtaient à Orléans, et +toute la France qui est entre la Loire et les Pyrénées +ne connaissait qu'en peinture cette manière de +voyager. Il fallut donc monter en diligence à Orléans. +Il était minuit, et Brancas, un manteau sous le bras +et les mains dans les poches, attendait patiemment +dans le bureau que le conducteur donnât le signal +du départ. À ce moment, deux dames entrèrent +suivies de onze malles, caisses et cartons à chapeau. +Cette vue fit blasphémer le facteur, qui croyait son +travail terminé. Le conducteur leva les épaules, et +Brancas regarda les dames. La plus âgée paraissait +avoir cinquante ans et n'avait rien de remarquable +qu'une maigreur assez rare et des grâces pleines +d'affectation. Ce n'était pas de quoi séduire le +voyageur. En revanche la plus jeune avait les plus +beaux yeux noirs qu'on pût voir, et son visage régulier +et doux, mais un peu altier, était de ceux +qu'on n'oublie pas. Le Parisien en fut ébloui, et se +rangea respectueusement pour lui faire place près +du bureau. Elle le remercia par un salut et un demi-sourire +auquel Brancas, fin connaisseur en sourires, +devina qu'elle avait le sentiment de sa propre supériorité.</p> + +<p>«Parbleu! se dit-il, en sortant du bureau de la +diligence, voilà une petite personne à qui il ne doit +pas être facile de baiser le bout des doigts. Mais +qu'elle est belle! Rita est à cent piques au-dessous.»</p> + +<p>Sur cette réflexion, il fit le tour de la place du +Martroi, en regardant les étoiles, et revint à la diligence +au moment où le conducteur, ayant déjà terminé +l'appel des voyageurs, criait à tue-tête:</p> + +<p>«Monsieur Brancas! en voiture!»</p> + +<p>Il se hâta de monter dans le coupé, où déjà les +deux dames l'avaient précédé, et s'installa dans un +coin avec le soin d'un homme qui remplit scrupuleusement +tous ses devoirs envers lui-même. Le postillon +fit claquer son fouet, et les quatre chevaux s'élancèrent +au galop sur la route de Vieilleville.</p> + +<p>Le temps était sombre et pluvieux. La dame maigre, +qui occupait l'autre coin du coupé, avança +bientôt la tête, et dit d'une voix cadencée:</p> + +<p>«Monsieur, voulez-vous avoir la bonté de relever +le carreau de votre côté? ma poitrine est si +délicate qu'elle ne peut supporter la fraîcheur de +l'air ambiant.»</p> + +<p>Le Parisien, déjà plongé dans les délices du premier +sommeil, ne répondit rien. La dame irritée se +pencha vers lui de nouveau.</p> + +<p>«Monsieur, dit-elle avec aigreur, voulez-vous +relever le carreau?»</p> + +<p>Brancas ouvrit les yeux.</p> + +<p>«Plaît-il, madame? que désirez-vous?</p> + +<p>—Monsieur, dit poliment la jeune dame, ma +mère qui est malade, vous prie de vouloir bien +relever le carreau.»</p> + +<p>L'avocat s'empressa de s'excuser et d'obéir. Il est +des voix fortes, il en est de sourdes, de claires, +d'agréables, de discordantes, d'harmonieuses; il en +est qui vont au coeur, il en est qui déchirent le +tympan, il en est qui donnent envie de bâiller, il en +est qui donnent envie de rire, il en est qui commandent, +il en est qui supplient; celle de la jeune dame +était mélodieuse et souple, mais un peu saccadée, +signe certain d'un esprit pénétrant et gracieux, et +d'une rare fierté. Après quelques instants de silence, +Brancas regarda sa voisine à la clarté de la lune qui +commençait à dissiper les nuages, et s'aperçut +qu'elle dormait. Une respiration calme soulevait à +intervalles égaux son sein, et de toute sa personne +s'exhalait ce divin parfum que donnent la jeunesse, +la santé et la grâce. L'avocat se sentit ému.</p> + +<p>«Diable! pensa-t-il, deviendrais-je par hasard +amoureux de ma compagne de voyage! Ce serait +curieux, à la veille d'épouser Rita. Ne faisons pas +cette folie.»</p> + +<p>Cette sage résolution dura quelques minutes, +mais la belle dormeuse fut bientôt la plus forte, et +Brancas reprit le cours de ses rêveries.</p> + +<p>«Est-elle mariée? Non.... Son mari ne la laisserait +pas voyager ainsi. D'ailleurs, elle est bien jeune. +On n'est pas plus belle! Voilà une main ravissante.»</p> + +<p>Il faut dire que la main était exposée en pleine +lumière, blanche, fine, transparente, un peu longue +et d'une beauté parfaite.</p> + +<p>Un grave accident mit fin aux réflexions sentimentales +de l'avocat. La diligence descendait alors +le long d'une côte escarpée; le conducteur dormait, +et le postillon, ivre ou maladroit, poussait +aveuglément ses chevaux. La route, bordée d'un +côté par la montagne, de l'autre par un précipice, +tournait brusquement vers le milieu de la descente. +Tout à coup les chevaux s'emportèrent, prirent le +mors aux dents et se précipitèrent au galop. Les +deux premiers, dans leur élan, franchirent le parapet +peu élevé qui servait de garde-fou le long du +précipice, et la diligence elle-même demeura comme +suspendue et prête à se jeter dans l'abîme. Le +postillon, renversé par le choc, tomba de son siège; +les voyageurs poussaient des cris, cherchant à ouvrir +les portières et s'embarrassant mutuellement dans +leurs efforts. Tout paraissait perdu.</p> + +<p>Seul, l'avocat gardait son sang-froid. Sans s'émouvoir +du tumulte et aussi libre d'esprit que s'il +eût été dans un salon, il ouvrit promptement la +portière et dit à sa voisine toute tremblante:</p> + +<p>«Ne craignez rien. Suivez-moi. Je réponds de +vous.»</p> + +<p>En même temps il sauta à terre et se trouva hors +de danger; mais le plus difficile était encore à +faire. La dame sèche criait de toutes ses forces:</p> + +<p>«Sauvez-moi! sauvez Claudie!» et lui tendait les +bras.</p> + +<p>Brancas, mettant le pied sur la roue de la diligence, +malgré le danger d'être renversé et écrasé +sous les pieds des chevaux, dit d'une voix forte:</p> + +<p>«Donnez-moi la main, ou vous êtes perdue.»</p> + +<p>En même temps, les chevaux firent un violent +effort pour se dégager, et la voiture recula. Claudie, +éperdue, s'élança dans les bras du Parisien, qui +l'enleva rapidement et la mit en sûreté.</p> + +<p>«Monsieur, sauvez ma mère!» s'écria-t-elle.</p> + +<p>Déjà la diligence, penchée sur le talus, perdait +l'équilibre et allait rouler au fond du précipice; la +dame sèche, épouvantée, sortait à demi du coupé +sans oser sauter à terre et poussait des cris épouvantables. +Le Parisien la saisit brusquement à bras +le corps, l'enleva et la remit, non sans danger, aux +mains de sa fille.</p> + +<p>Au même moment, un grand cri se fit entendre. +La diligence et les chevaux roulèrent et se brisèrent +au fond de la vallée. Heureusement, le conducteur +et le postillon, qui s'étaient relevés sans graves contusions, +avaient eu le temps de dégager les autres +voyageurs. Tout le monde frémit, et Claudie s'écria:</p> + +<p>«Ah! monsieur, nous vous devons la vie!»</p> + +<p>Brancas reçut avec modestie ce remercîment et +ceux de sa mère.</p> + +<p>Le danger passé, on tint conseil. Les voyageurs +étaient à deux lieues du relai le plus proche. Le +conducteur, forcé d'annoncer cette triste nouvelle, +fut couvert de malédictions, aussi bien que le postillon +malencontreux.</p> + +<p>«Qu'allons-nous faire? disait en gémissant la +dame sèche. Il est trois heures du matin; nous +gèlerons. Ce conducteur veut nous faire périr. +J'écrirai à l'administration des Messageries, et je le +ferai destituer. Brrr! qu'il fait froid!</p> + +<p>—Madame, dit Brancas, je vais descendre et +chercher votre châle qui est resté dans la voiture.</p> + +<p>—Monsieur, dit la dame sèche en minaudant, je +ne sais si je dois....»</p> + +<p>Au fond, elle brûlait d'envie de le voir descendre. +Brancas le comprit, et, s'accrochant avec les mains +aux arbustes, posant le pied avec précaution dans +les moindres saillies du rocher, à la clarté de la +lune, il commença cette périlleuse descente.</p> + +<p>«Laissez le châle! lui cria le conducteur, vous +allez vous casser le cou!»</p> + +<p>Mais Brancas ne l'écoutait pas. Tout à coup, une +grosse pierre sur laquelle ses pieds étaient appuyés +glissa, et il parut près de rouler la tête la première +dans le précipice. Heureusement il vit le danger et, +par un effort désespéré, il reprit l'équilibre et parvint +sans accident au fond de la vallée.</p> + +<p>Les voyageurs restés sur la route le regardaient +avec une inquiétude mêlée d'admiration.</p> + +<p>«Voilà un gaillard qui ne manque pas de sang-froid, +dit le conducteur. Au diable si je risque +jamais ma peau et mes os pour aller chercher un +châle.»</p> + +<p>La dame sèche l'entendit et répliqua sur-le-champ:</p> + +<p>«Ces hommes sont égoïstes et lâches!»</p> + +<p>Le conducteur vit bien qu'il n'était pas de force +à soutenir une conversation qui débutait si vivement, +et, ramassant le sac de dépêches qu'il s'était +hâté de jeter hors de la diligence, il se mit à la tête +de la caravane et prit le chemin du relais. Les +voyageurs le suivirent clopin-clopant, demi-endormis, +demi-éveillés, mais grognant tous avec un parfait +ensemble.</p> + +<p>Enfin, l'avocat reparut, chargé de vêtements de +toute espèce, parmi lesquels le châle de la dame +sèche et ses socques. La dame sèche se confondit +en remercîments auxquels il répondit de son +mieux.</p> + +<p>Après quelques minutes, que les trois voyageurs +employèrent à se rouler dans leurs châles et leurs +manteaux, la vieille dame prit le bras de l'avocat et +ils se hâtèrent de rejoindre les pauvres diables +moins heureux qui étaient déjà en marche.</p> + +<p>«Vous êtes Parisien, monsieur? dit la dame +sèche.</p> + +<p>—Oui, madame, et vous aussi, sans doute? répondit +Brancas.</p> + +<p>—Non, monsieur, répliqua fièrement la dame +sèche, mais il n'a tenu qu'à moi d'habiter Paris, +et nous y avons des amis haut placés. M. Duverney, +mon cousin, qui est chef de bataillon dans la +garde nationale, dîne avec Louis-Philippe trois fois +par an.</p> + +<p>—Diable! dit le Parisien, c'est un heureux +homme que M. Duverney; est-ce qu'il est fonctionnaire +public?</p> + +<p>—Non, monsieur, il est bottier, dit Claudie.</p> + +<p>—Il est bottier, reprit la mère; mais il n'était +pas né pour faire des bottes. Il a publié, en 1835, +un poëme dramatique intitulé: <i>la Danse macabre</i>, +que Victor Hugo appelait le «monument impérissable +du dix-neuvième siècle.» Je me rappelle +encore les derniers mots de la lettre de Victor +Hugo:</p> + +<p><i>«Lisez la Bible et Homère, mon cher Duverney. +Nourrissez-vous de cette moelle de lion.»</i></p> + +<p>—Peste! dit l'avocat, c'est un brevet d'immortalité, +cela.</p> + +<p>—N'est-ce pas, monsieur? Eh bien! le public est +si peu connaisseur qu'il ne s'en est pas vendu six +exemplaires, et cependant je vous jure qu'il n'y +manquait aucune des épices de la vraie poésie. On y +voyait des femmes séduites par des gnômes, des +poëtes plus beaux que le jour assassinés la nuit par +de jeunes princesses mal élevées, des rois qui s'embusquaient +au détour des rues pour poignarder +lâchement de sublimes boulangers. Monsieur, c'était +une bénédiction. J'ai compté vingt-cinq personnes +qui mouraient de mort violente en six mille vers. +Notez que je laisse de côté les menus crimes, les +petites trahisons, les viols, les adultères et autres +incidents tragiques.</p> + +<p>—Six exemplaires vendus!</p> + +<p>—Oui, monsieur, six.</p> + +<p>—Au moins Louis-Philippe avait acheté l'un +des six, puisqu'il a tant d'amitié pour M. Duverney?</p> + +<p>—Sa Majesté se soucie bien de poésie! La première +fois que M. Duverney dîna aux Tuileries, +Louis-Philippe lui parla de ses bottes pendant un +quart d'heure. Pas plus de <i>Danse macabre</i> que sur +la main. Monsieur, mon cousin était si outré qu'il +allait voter pour le candidat de l'opposition. Heureusement +le ministre de l'intérieur l'apprit et lui +envoya la croix. Depuis ce temps, mon cousin est +tout dévoué à la dynastie, et le roi ne fait rien sans +lui demander conseil. Oh! c'est un homme de caractère +que mon cousin Duverney. Il l'a dit souvent au +roi: «Sire, tenez tête aux Anglais, développez le +commerce, encouragez l'industrie, rendez le +peuple heureux, et je réponds de tout. On ne +connaît ses vrais amis que dans l'adversité; mais +si vous êtes malheureux quelque jour, j'irai vous +consoler dans votre exil. Vos pairs et vos députés +pourront vous trahir, mais jamais Duverney ne +vous manquera.»</p> + +<p>—Et qu'a répondu le roi?</p> + +<p>—Ma foi, le roi en est très-flatté; c'est que Duverney +le ferait comme il le dit.»</p> + +<p>Le Parisien s'amusait fort de l'histoire du sieur +Duverney, chef de bataillon dans la garde nationale, +et ami dévoué mais indépendant, du roi Louis-Philippe. +Il n'eut pas de peine à reconnaître dans la +dame sèche un des individus les plus distingués de +cette belle famille de vertébrés, mammifères, bipèdes, +imberbes, aux doigts unguiculés, aux dents +incisives, canines et molaires, qui, sous prétexte de +poésie, ont agacé, depuis trente ans, un nombre +considérable de maris de province. Il devina qu'elle +devait être poëte, et moitié pour entretenir la conversation, +moitié pour gagner sa confiance:</p> + +<p>«Vous aimez la poésie, madame? dit-il.</p> + +<p>—Qui ne l'aimerait, s'écria-t-elle avec enthousiasme. +N'est-ce pas aux poëtes que nous devons les +jouissances les plus pures et les plus sublimes? Le +poëte n'est-il pas le maître souverain de la nature? +Sur sa palette magique le bleu de cobalt se fond +avec le blanc d'argent, et le carmin avec la terre de +Sienne. La poésie, c'est l'azur du ciel où se perdent +des millions d'étoiles; c'est la profondeur insondable +de l'Océan qui cache à nos yeux des amas innombrables +d'êtres animés, comme nous fils de l'Éternel.</p> + +<p>—Maman, interrompit Claudie, marchons plus +vite, il fait froid.»</p> + +<p>La dame sèche jeta sur elle un regard courroucé.</p> + +<p>«Ma chère enfant, répliqua-t-elle d'un ton aigre-doux, +je marche comme il me plaît. Ce n'est pas à +mon âge qu'on reçoit des leçons de sa fille.</p> + +<p>—Permettez-moi mademoiselle, de vous offrir +mon manteau, dit Brancas.</p> + +<p>—Vous êtes bien bon de faire attention aux +discours de cette petite sotte, reprit la dame sèche. +Elle n'a parlé que pour m'interrompre.... Où donc +en étais-je, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Vous faisiez, madame, l'éloge de la poésie, dit +le Parisien qui se mordait les lèvres pour ne pas +rire.</p> + +<p>—C'est cela; j'y suis.... Mais que dire des mains +où la poésie est tombée? Où trouver cette magnifique +déesse à la démarche majestueuse, à la robe flottante, +au visage mobile, tour à tour riant et sombre, doux +et terrible, joyeux et mélancolique, qui se plaît aux +festins, aux combats, aux discours des sages et au +tumulte des multitudes, qui souffle à son gré l'amour +ou la haine, qui tient dans sa main le coeur des +hommes et la destinée des empires? Où trouver ce +génie si souple, si étendu, si sublime, si profond et +si varié que la poésie demande au poëte? Les +hommes avec leurs froids calculs, leur stérile bon +sens, l'horreur qu'ils ont de l'idéal, peuvent-ils atteindre +à ce sommet? Ils ne le peuvent pas, ils reculent +épouvantés, et, découragés eux-mêmes, ils cherchent +à décourager les plus braves. Trop faibles pour tenter +l'escalade, ils renversent à coups de sottes plaisanteries +les échelles déjà dressées contre le rempart, +ils tirent par les pieds ceux qui de la tête touchent +déjà les créneaux! Ah! monsieur, que de génies inconnus, +que de grands esprits végètent en province, +à qui l'occasion seule a manqué pour soulever le +monde! Que de femmes, peut-être égales par la pensée +à cette femme illustre qui est l'un des premiers écrivains +de ce siècle, s'éteignent tous les jours dans la +mort lente des travaux domestiques, des bas à tricoter +et des chemises à recoudre! Ah! qu'il est dur +d'habiter Vieilleville!»</p> + +<p>Pendant cette tirade, le Parisien regardait la belle +Claudie qui donnait des signes non équivoques d'impatience. +Tout à coup, il se retourna, frappé des +derniers mots qu'avait prononcés la dame sèche.</p> + +<p>«Vous allez à Vieilleville, madame? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, monsieur, et vous?</p> + +<p>—Moi aussi, madame. Est-ce un beau pays?</p> + +<p>—Vous ne le connaissez pas! C'est inconcevable. +On m'avait bien dit que les Parisiens n'étaient pas +forts en géographie, mais cela passe les bornes. +Vieilleville, monsieur, est une grande ville de trente +mille âmes, perchée sur une colline assez élevée. +Les Romains l'ont bâtie, les Anglais l'ont prise, les +protestants l'ont brûlée, la cour royale y rend ses +arrêts, l'évêque y fait ses mandements, le recteur +ses circulaires, et le préfet y trône. Avez-vous des +amis à Vieilleville?</p> + +<p>—Je n'ai, madame, d'autre ami que mon client, +M. Athanase Ripainsel.</p> + +<p>—Vous êtes avocat, monsieur?</p> + +<p>—Oui, madame.»</p> + +<p>La conversation devint bientôt plus intime. La +dame sèche apprit à Brancas étonné qu'elle s'appelait +Mme Bonsergent, que Mlle Claudie était l'amie +de pension de Mlle Rita, et qu'elles venaient de visiter +un oncle à succession qui habitait Orléans.</p> + +<p>Enfin, l'on atteignit le relais, et les voyageurs fatigués +et à demi gelés purent s'asseoir et se reposer +au coin d'un bon feu. Le reste du voyage se fit sans +accident, et une nouvelle diligence, chargée des +bagages de l'ancienne qu'on retrouva en fort mauvais +état au fond du précipice, déposa Brancas à la +porte de son ami Ripainsel. Au moment de quitter +les dames, il demanda poliment à Mme Bonsergent +la permission de se présenter chez elle et de lui porter +le bracelet que Mlle Rita envoyait à son amie. La +permission fut accordée avec empressement, et le +Parisien entra gaiement dans la maison de son hôte.</p> +<br><br> + + + +<h3>VII</h3> + + +<p>Celui-ci l'attendait sur le seuil et lui ouvrit les +bras avec effusion. C'était un grand et gros garçon +de magnifique encolure, fort comme le Grand Turc +en personne, cavalier achevé, fantassin médiocre, +enragé chasseur, ami de bonne chère et des festins, +bien portant, content de vivre, riche et, partant, +recherché des filles à marier, mais inclinant par +goût vers les cuisinières, dont la conquête est plus +facile et moins embarrassante.</p> + +<p>Après les premiers embrassements:</p> + +<p>«Avant tout, dit-il, il est tard, allons souper; +nous causerons d'affaires après boire, c'est la bonne +manière.»</p> + +<p>La maison d'Athanase Ripainsel, vaste, antique, +ornée de deux tourelles et d'un parc immense, +méritait le nom de château. Elle fut construite vers +1512, par un compagnon d'armes de Bayard et de +La Palisse, demi-héros, demi-sacripant, qui avait +fait de bonnes affaires dans les guerres d'Italie. +Riche du pillage de Brescia, il fit dessécher, à +grands renforts d'argent, d'immenses marais, et fit +ériger ses domaines en baronnie. Le père d'Athanase, +associé de son frère dans les fournitures des +armées impériales, acheta la plus grande partie de +ce domaine et le château acquis à la nation par la +fuite du propriétaire, qui fut tué en 1795 dans les +rangs de l'armée de Condé. Le vieux Ripainsel, qui +visait au solide, vendit les grilles de bronze doré +qui remplaçaient les vieux remparts et défendaient, +depuis 1750, l'entrée de la grande cour du château. +Les oies, les canards et les poules prirent possession +de la pelouse, et les vieux bahuts indestructibles du +seizième siècle, qui n'étaient pas encore à la mode +à Paris, furent le seul ornement de cette antique +demeure.</p> + +<p>Athanase et le Parisien s'assirent seuls devant +une table somptueusement servie. La province, où +tout abonde et à bon marché, entend mieux la vie +confortable que Paris, où tout est sacrifié à la +mode et à l'apparence. Après souper, lorsque les +deux convives, pleins de cette voluptueuse satisfaction +que donne la conscience du devoir accompli et +de l'appétit satisfait, eurent allumé des cigares et +mis les coudes sur la table, Ripainsel expliqua son +affaire. L'avocat l'écouta attentivement, fit quelques +questions, prit des notes, et conclut, au bout d'une +demi-heure, en disant:</p> + +<p>«Ton affaire est sûre. Nous prouverons la captation, +et nous reprendrons les deux millions. Parlons +maintenant d'autre chose. Connais-tu Mlle Claudie +Bonsergent?</p> + +<p>—La fille du major Coupe-en-Deux? Parbleu! si +je la connais? c'est la merveille de Vieilleville; une +jolie fille, noire de cheveux, blanche de peau, +droite, gracieuse, un peu maigre, fort spirituelle, +élégante au suprême degré, qui lit des romans et +qui rêve, dit-on, d'en être l'héroïne; en un mot, +la digne héritière de la rêveuse et sensible Élodie. +Mais toi-même, où l'as-tu rencontrée?»</p> + +<p>Brancas raconta les malheurs de ses compagnons +de voyage.</p> + +<p>«D'où vient ce nom de major Coupe-en-Deux? +dit-il en terminant.</p> + +<p>—Je ne sais trop. Le vieux major, qui a fait +depuis Austerlitz toutes les guerres de Napoléon, +était, dit-on, l'une des premières lames de l'armée. +Il ne se donnait pas un coup de sabre au régiment +où il ne fût juge, acteur ou témoin. C'était la manie +de ce brave homme, aujourd'hui pacifique et doux +comme un marguillier de paroisse. Ses camarades +disent qu'à l'espadon il était sans pareil et citent +des bras enlevés, des jambes coupées, des têtes +fendues jusqu'à l'épaule comme au temps des paladins. +Ce vieux-là et le colonel Audinet, surnommé +Malaga, ont brisé plus de cervelles autrichiennes, +turques, russes, anglaises, espagnoles, qu'il n'y a +de jours dans l'année.</p> + +<p>—Le récit de leurs campagnes doit être amusant.</p> + +<p>—Oui, pendant une heure. Ces vieux braves ont +vu toute l'Europe sans s'étonner, mais aussi sans +y rien comprendre. Le colonel Audinet peut te +dire, à un centime près, ce que coûtent les tables +d'hôte de Madrid, de Badajoz, d'Oporto, de Vienne, +de Berlin et du Caire, où se mangent les meilleurs +melons, où se vend le vin le moins cher; mais là +s'arrête sa science. C'est un spectacle curieux que +de les entendre discuter les mérites comparés de +l'infanterie et de la cavalerie. Chacun d'eux tient +que son arme a décidé de tout dans toutes les +batailles. Quant à l'artillerie et au génie, tu devines +que ce sont les goujats de l'armée... Quel intérêt +peux-tu prendre à ces braves gens?</p> + +<p>—Moi! aucun, dit Brancas d'un air détaché. Que +ferais-je d'un vieux soudard, de sa fille qui est jolie, +c'est vrai, mais qui n'a pas dit six paroles, et de sa +femme pour qui <i>Valentine</i>, <i>Indiana</i>, <i>Jacques</i> et <i>Mauprat</i> +sont les quatre Évangélistes?»</p> + +<p>Athanase prit un air mystérieux.</p> + +<p>«Écoute, dit-il, tu es mon ami et mon hôte, je +dois te prévenir des piéges qu'on peut te tendre. +Défie-toi d'Élodie.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'Élodie?</p> + +<p>—C'est le petit nom de Mme Bonsergent, la +femme la plus poétique et la plus insupportable +de l'arrondissement. Élodie sera une effrayante +belle-mère, si jamais elle devient belle-mère, et +tout le monde en doute. Élodie est rêveuse, Élodie +a des spasmes nerveux, Élodie a de l'esprit, de la +bonté même et du dévouement pour ses amis; elle +a de tout, excepté du bon sens. Je parie qu'elle t'a +parlé poésie?</p> + +<p>—Tu l'as deviné.</p> + +<p>—Parbleu! elle ne fait pas autre chose. La +pauvre femme, qui peut-être avait l'étoffe d'une +Sapho, mourra de désespoir en raccommodant les +vieux habits du major Coupe-en-Deux. Que veux-tu? +Sapho n'a jamais reprisé la tunique du beau +Phaon; je ne sais qui faisait le ménage; peut-être +en ce temps-là ne dînait-on pas. On vivait de pain +et d'olives ou de raisins confits; mais le major +Coupe-en-Deux n'entend pas de cette oreille-là. Le +vieux brave aime à bien vivre, et s'il laisse en toute +chose le ministère de l'intérieur à la sensible Élodie, +c'est à la condition de bien dîner.</p> + +<p>—Qu'ai-je à craindre d'Élodie?</p> + +<p>—D'elle seule, rien; de sa fille, tout. Claudie est +d'autant plus dangereuse, qu'on trouverait difficilement +une femme plus aimable à Vieilleville. C'est un +mélange de grâce, de hauteur, de franchise et d'impertinence +qui ne laisse indifférent aucun de ceux +qui l'approchent.</p> + +<p>—Ah! ah! tu t'es trahi, dit le Parisien. Ce portrait +est d'un amoureux dédaigné.</p> + +<p>—Dédaigné, c'est possible, répliqua Ripainsel, +car je crois que la petite personne se regarde comme +très-supérieure au reste de l'univers, mais amoureux, +oh! non. Athanase Ripainsel n'est pas homme +à perdre son temps et à pousser d'inutiles soupirs. +Grâce au ciel, ajouta-t-il en frisant sa moustache +entre ses doigts, je n'en suis pas réduit à me morfondre +aux pieds d'une coquette, et qui pis est, d'une +fille sans dot.</p> + +<p>—Sans dot?</p> + +<p>—Qu'est-ce que deux cent mille francs, dont un +tiers à peine comptant?</p> + +<p>—N'es-tu pas riche, toi? demanda, après un instant +de silence, l'avocat à son ami.</p> + +<p>—Bah! un pauvre million, est-ce de quoi faire +figure? Supposons trois enfants dans le ménage, +c'est une moyenne raisonnable. Que je vive encore +trente ou quarante ans, eux et ses enfants tireront +la langue; il faudra retenir des places à l'hôpital.</p> + +<p>—Eh bien, ils travailleront. Est-ce une perspective +si alarmante?</p> + +<p>—Travailler, travailler! tu parles de cela fort à +l'aise. Quel travail peut-on faire, je te prie, quand +on a été bercé dans un million? Plaider? ne plaide +pas qui veut. Juger, ou demander en patois judiciaire +la tête des gens? Veux-tu prendre en main la +cause de la Providence, qui seule, en ce monde, +distingue le juste de l'injuste? Ouvrir boutique, +acheter, vendre, amorcer le public, ruiner ses concurrents, +mentir, faire des prospectus, côtoyer cent +fois le Code et se garder de ses précipices? J'aimerais +autant greffer des roses, comme le major Coupe-en-Deux.</p> + +<p>—Le major est jardinier?</p> + +<p>—Jardinier passionné. Élodie lui permet les +choux en faveur des tulipes, des camélias et des rhododendrons.</p> + +<p>—Et Claudie?</p> + +<p>—Bon! dit Ripainsel en riant, je vois l'effet de +mes avertissements. Tu vas, comme les enfants, te +brûler les doigts à la chandelle. À ton aise, mon ami.</p> + +<p>—Quelle folie! je la connais à peine.</p> + +<p>—Prends garde d'apprendre trop tôt à la connaître. +Si Élodie te guette, tu es un homme perdu. Tu +ne connais pas la force d'attraction de la dame.</p> + +<p>—Va, je ne risque rien. Je serai marié dans trois +mois.</p> + +<p>—À qui?</p> + +<p>—À la fille de M. Oliveira.</p> + +<p>—Le député de Vieilleville?</p> + +<p>—Lui-même. Le connais-tu?</p> + +<p>—Si je le connais! Je suis le chef de l'opposition +dans ce pays et son successeur désigné.</p> + +<p>—Diable! nous sommes rivaux.</p> + +<p>—Rivaux! Tu veux être député à Vieilleville, toi +qui peux être élu à Paris!</p> + +<p>—Paris est plus beau, mais Vieilleville est plus sûr.</p> + +<p>—Et c'est ta raison principale pour épouser +Mlle Oliveira?</p> + +<p>—Principale, non, mais c'est une des meilleures.</p> + +<p>—Pauvre Rita! dit Athanase d'un air mélancolique.</p> + +<p>—Est-ce que tu la connais? demanda Brancas +étonné.</p> + +<p>—Sacrifiée aux calculs du père Oliveira!...</p> + +<p>—Comment! sacrifiée?...</p> + +<p>—Immolée à l'ambition d'un avocat!</p> + +<p>—Immolée?</p> + +<p>—Brûlée comme Iphigénie sur le bûcher de l'amour +filial?...</p> + +<p>—Ah çà! que veux-tu dire? et quelle preuve as-tu +du sacrifice? Es-tu son confident?</p> + +<p>—Moi! non.</p> + +<p>—Son ami?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Son père? son frère?</p> + +<p>—Non, j'ai dansé avec elle chez le préfet.</p> + +<p>—Je respire.... Eh bien! me crois-tu à l'abri des +regards de la belle Claudie!</p> + +<p>—Il ne faut jurer de rien. Heureusement, là aussi, +la place est prise.</p> + +<p>—Elle a un amant?</p> + +<p>—Un amant? Non, mais un mari désigné.</p> + +<p>—Quelle espèce d'homme est-ce!</p> + +<p>—Ah! ah! pour un homme à demi marié, tu es +bien curieux, mon gaillard.</p> + +<p>—C'est l'influence de la province. Continue.</p> + +<p>—D'un cuistre à ce mari désigné la distance est +petite. C'est le sieur Audinet, secrétaire général de +la préfecture, fils aîné du colonel Malaga, menteur, +rogue, insolent avec les faibles, pliant les épaules +devant les forts, vil partout, auteur présumé de +vingt lettres anonymes, collectionneur de soufflets +qui tombent sur sa joue plus dru que grêle, homme +d'esprit d'ailleurs (à ce que disent les dames, car +pour moi je n'y connais rien), mais l'un des plus lâches +coquins qui déshonorent ce pays.</p> + +<p>—Et elle l'aime?</p> + +<p>—Non; mais elle le supporte, et l'épousera, je le +crains.</p> + +<p>—Comment! il ne se trouve personne pour faire +concurrence à cet aimable garçon?</p> + +<p>—Il s'en trouvera mille dès qu'elle sera mariée: +mais on n'épouse pas une fille trop bien élevée, trop +jolie, trop élégante, et de qui la toilette seule coûtera +peut-être quinze cents francs par an; c'est-à-dire +le revenu de la dot. C'est un diamant, mais la monture +est trop chère. Les femmes sont devenues des +objets de luxe comme les chevaux anglais. Elles +jouent du piano comme Thalberg, elles chantent en +montrant le blanc des yeux, elles se coiffent tous les +jours <i>à l'instar de Paris</i>, elles récitent George Sand +et cachent sous leur chevet les poésies d'Alfred de +Musset; elles s'habillent à trois heures de l'après-midi +pour faire des visites et médire du prochain. +Où veux-tu qu'elles prennent le temps de faire le +ménage? Aujourd'hui, le mariage est un casse-cou. +Aussi, vois-tu comme il est passé de mode?</p> + +<p>—Pas trop. On se marie quelquefois à Paris.</p> + +<p>—Parbleu! et à Vieilleville aussi; témoin Élodie. +Mais Élodie s'est mariée à trente ans, et par quel +heureux hasard! Le major Bonsergent, usé par +quinze campagnes et par dix ans de vie de garnison, +poli par le frottement comme un caillou de grand +chemin, jauni, bruni, ridé, mais ferme encore sur les +arçons et astiqué comme un fourniment les jours de +parade, la vit à la messe, la demanda le soir en +mariage et l'obtint sur-le-champ, l'heureux gaillard. +Mais ce sont là des coups de fortune sur lesquels il +est imprudent de compter. Ces vieux soldats de +Napoléon sont d'une naïveté incomparable. Habitués +à obéir sans raisonner, ils ont porté au logis cette +habitude des camps, et les femmes en ont profité; +elles ont mis sur leur dos tout le fardeau de la vie, +et se sont occupées à soigner les poules, opération +qui ne les fatigue pas beaucoup.</p> + +<p>—Tu n'es guère indulgent pour le sexe enchanteur!</p> + +<p>—Eh! mon ami, de qui dit-on du mal si ce n'est +de ceux qu'on aime?</p> + +<p>—Voilà une maxime bien relâchée, dit Brancas. +Bonsoir, je vais dormir.»</p> + +<p>Ripainsel le conduisit lui-même dans la chambre +qui lui était destinée. Des fenêtres de cette chambre, +située au second étage, à cinquante pieds du sol, on +apercevait au loin par-dessus les arbres du parc qui +descendait en pente rapide vers la rivière, les +lumières des maisons de Vieilleville.</p> + +<p>«La ville, dit Athanase à son hôte, est à une lieue +d'ici. Tu trouveras dans mes écuries un tilbury et +deux chevaux, l'un de selle, et l'autre de voiture, +dont je te prie d'user et abuser.</p> + +<p>—Et toi?</p> + +<p>—Il me reste encore trois chevaux pour moi seul.</p> + +<p>—Le neveu de Caïus-Gracchus est un grand +seigneur,» dit en riant Brancas, qui s'endormit en +rêvant de la belle Claudie.</p> +<br><br> + + + +<h3>VIII</h3> + + +<p>Vieilleville, que peu de voyageurs ont visitée, est +l'ancienne capitale d'une des plus belles provinces +de l'Ouest. Des rues étroites, tortueuses et sales, des +magasins où l'acheteur ne voit goutte, une cathédrale +assez laide, où l'on trouve le portrait de saint +Prétextat, le galant chapelain de sainte Aldegonde, +de vieilles églises moisies que les antiquaires gardent +religieusement par amour de ce qui est malpropre +et de ce qui encombre la voie publique, +voilà les monuments qui recommandent Vieilleville à +la curiosité des Anglais.</p> + +<p>La maison du major Bonsergent était située dans +le faubourg au delà de la rivière, à quelques pas de +l'octroi. Le major, amateur passionné de l'horticulture, +l'avait fait bâtir lui-même à l'entrée d'un +grand jardin, qui était, avec sa fille, son amour et +sa joie. La façade, par une bizarrerie d'homme de +goût, qui n'est pas rare en province, était tournée +vers le jardin. Du reste, exposée au midi et revêtue +des fleurs bleues de la clématite, du liseron aux +fleurs campanulées où le jaune, le blanc et le bleu +s'unissent dans une admirable harmonie, et des +grappes rouges de la glycine écarlate, elle annonçait +à tous les yeux la maison d'un vieux soldat de +Napoléon, à qui le repos était devenu cher après +tant de combats livrés et tant de courses inutiles de +Cadix à Moscou.</p> + +<p>Un rez-de-chaussée, élevé d'une marche au-dessus +du jardin, un premier étage et un grenier composaient +toute la maison. Elle était partagée en deux +parties égales par la porte d'entrée. À droite, on +trouvait la cuisine, commode et spacieuse, avec une +grande cheminée sous le manteau de laquelle on +pouvait se réunir en hiver et causer gaiement à la +lueur du foyer; plus loin, la salle à manger, lambrissée +de bois de chêne et garnie d'immenses armoires. +À gauche étaient le salon et la chambre à +coucher du vieux Bonsergent. Au-dessus, les deux +chambres de la belle Claudie et de sa mère. Partout, +à profusion, entraient l'air et le soleil.</p> + +<p>Dis-moi où tu loges, je te dirai qui tu es. Cette +maison, unique à Vieilleville et reluisant d'une propreté +hollandaise, était le fruit des méditations +réunies du major et de sa femme que tout le monde +appelait la rêveuse Élodie. Mme Bonsergent, avant +son mariage, avait ébauché bien des romans sans +en terminer aucun. À la fin de l'Empire, les maris +étaient rares, et les guerres du grand Napoléon +avaient si fort éclairci les rangs des hommes nubiles +qu'un mari bien portant, bien constitué, ni trop gras, +ni trop maigre, ni trop grand, ni trop petit, ni trop +froid, ni trop jaloux, ne s'obtenait qu'au poids de +l'or. Élodie, trop enorgueillie de son génie et de sa +beauté pour comprendre ce simple calcul de statistique, +se trouva, vers 1825, comme la fille dont +parle La Fontaine, fort aise et fort contente d'épouser.... +le major Bonsergent. En huit jours, l'affaire +fut bâclée et le major s'aperçut, un peu tard, +que la poésie est le plus dangereux de tous les +ingrédients qui entrent dans la composition d'un +ménage.</p> + +<p>Ce n'est pas que le brave homme eût à se plaindre +de la fidélité de sa femme. Non, grâce au ciel, +Élodie, sans être exempte de coquetterie, n'eut +jamais d'amant. Fût-ce piété, mépris du sexe masculin, +crainte du redoutable major dont la réputation +de sabreur effrayait les plus braves, ou ces +trois motifs ensemble, Bonsergent évita le triste +sort dont le menaçaient les aspirations poétiques +de sa femme.</p> + +<p>Mais de quelles angoisses paya-t-il cette fidélité? +Avec l'âge, l'imagination ardente et rêveuse de la +belle Élodie tournait à l'aigre, comme le lait trop +longtemps conservé; son caractère impérieux et +violent ne supportait plus aucune résistance, et les +discours les plus étranges retentissaient du matin +au soir dans la maison du major. Celui-ci, toujours +impassible et calme dans la tempête, haussait les +épaules, allumait sa pipe et cherchait un asile au +jardin.</p> + +<p>Ce sang-froid du vétéran accoutumé au bruit du +canon et au sifflement de la mitraille exaspérait la +nerveuse Élodie. Pourquoi ne pas l'avouer? Le +major n'avait rien d'idéal. Il ne soupçonnait même +pas la vraie cause des colères toujours renaissantes +de sa femme. Philosophe patient, endurci au malheur +par les secousses de la guerre des guérillas d'Espagne, +toujours sur ses gardes et prêt à tous les +périls, mais positif et sage, préoccupé de la réalité +présente et non des rêveries féminines, il excitait, +sans se douter de rien, l'indignation de Mme Bonsergent. +Cet enfant du dix-huitième siècle, qui avait +sabré sans relâche de 1798 à 1815, ne se doutait pas +des ravages que la lecture de Byron et de Chateaubriand +avait faits dans l'âme de sa femme. Il n'avait +jamais lu <i>René</i> ni le <i>Corsaire</i>, et s'il les avait lus, il +n'aurait rien compris à ces tourments imaginaires. +Il considérait la <i>Henriade</i> comme le plus beau des +poëmes épiques et le plus durable monument de la +langue française; il déclamait avec complaisance +ces beaux vers:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je chante ce héros qui régna sur la France</p> +<p>Et par droit de conquête et par droit de naissance.</p> + </div> </div> + +<p>Et le reste. La <i>Henriade</i> et les tragédies de Racine +et de Corneille étaient pour lui le sommet de toute +littérature et de toute poésie. En vérité, je vous le +dis, ce Français de la vieille roche était un homme +de sens. Qu'avons-nous gagné à épeler Shakespeare +et Goethe, ces fils d'une race étrangère? Sommes-nous +bien sûrs d'entendre <i>Hamlet</i> et de déchiffrer +<i>Faust</i> ou <i>Wilhelm Meister</i>? De bonne foi, est-il un +Français qui puisse se flatter de pénétrer ces imaginations +germaniques?</p> + +<p>Au reste, on se tromperait si l'on croyait que le +major Bonsergent fût inquiet des rêveries poétiques +de sa femme. Le vieux guerrier n'était pas de cette +race héroïque et naïve qui, sans savoir pourquoi, +emboîta le pas derrière Napoléon depuis Iéna jusqu'à +Waterloo. Sous le voile d'une tendresse conjugale +qui avait passé en proverbe à Vieilleville, il +cachait cet égoïsme savant, délié, poli, délicat, bienveillant, +circonspect qui est la plus utile de toutes +les vertus sociales. Attentif à ne blesser personne, +parce que la vue d'un visage attristé aurait troublé +sa douce quiétude, plus attentif encore à n'écouter +jamais les discours de ses voisins, il feignait de +croire à l'amitié de tout le monde, et passait pour +un bon homme simple et doux qu'on se fût fait +scrupule de tromper. De plus, sa fermeté connue +inspirait le respect, et sa réserve éloignait la familiarité. +Habile à gouverner sa fortune aussi bien qu'à +en user, il jouissait de la considération que la province +accorde si volontiers aux gens qui n'ont +besoin de personne. Son ami le plus intime était le +colonel Audinet, surnommé <i>Malaga</i>, du pays où il +avait fait sa fortune.</p> + +<p>Le colonel Audinet était un grand diable osseux, +sec, dont la face triangulaire, pourvue de deux yeux +gris, brillants et durs, enfoncés sous d'épais et noirs +sourcils, effrayait tous ses compatriotes. Les moines +espagnols pris les armes à la main et fusillés étaient +le moindre de ses exploits. Après tout, c'étaient des +ennemis et des ennemis féroces; mais le colonel ne +revint pas les mains vides de ce pays de l'or. Les +bons habitants de Vieilleville qui l'avaient vu, tout +enfant, rôder pieds nus dans la rue de <i>la Queue-des-Vaches</i> +furent émerveillés de le revoir, après vingt +ans de combats, acheter, comme le lieutenant de la +<i>Dame-Blanche</i>, un château et une terre de huit cent +mille francs sur ses économies. Encore vit-on bientôt +qu'il n'avait pas vidé son sac. Il prêtait sans façon +à quinze ou vingt pour cent, sur bonne hypothèque. +Terrible aux Français comme à l'ennemi, il conduisait +ses huissiers à la bataille et expropriait impitoyablement +ses débiteurs. Un de ces malheureux, cruellement +poursuivi, mit le feu à l'un de ses bois. Le +colonel, prévenu à temps, l'éteignit seul avec ses +domestiques. Pas un habitant de Vieilleville n'avait +voulu lui porter secours, quoique le bois fût voisin +de la ville. Le colonel, sans s'émouvoir ni daigner +demander justice aux magistrats, se mit lui-même +à la recherche de l'incendiaire, le joignit et le bâtonna +de telle sorte que le pauvre homme mourut +à l'hôpital deux jours après. L'affaire n'eut pas de +suites, et ce terrible châtiment fit trembler tous les +ennemis du vieux <i>Malaga</i>.</p> + +<p>Ces deux hommes, si différents l'un de l'autre, +dont la fraternité d'armes expliquait seule l'intimité, +se promenaient côte à côte dans le jardin du major.</p> + +<p>«Eh bien! dit le colonel, quand ferons-nous ce +mariage?</p> + +<p>—Quel mariage? répondit Bonsergent.</p> + +<p>—Parbleu! celui de nos enfants. L'as-tu oublié?</p> + +<p>—Claudie est si jeune!</p> + +<p>—Elle est grande comme père et mère!»</p> + +<p>Le major, sans répliquer, tira de sa poche une +petite serpe et se mit à tailler un églantier.</p> + +<p>«Voyons, reprit le colonel, laisse là ta serpe et +réponds-moi. J'ai huit enfants, chacun desquels +recevra cent mille francs le jour de son mariage. +Mon fils Audinet est secrétaire général de préfecture.</p> + +<p>—Vois-tu ceci? interrompit le major.</p> + +<p>—Oui! c'est un bourgeon. Après?</p> + +<p>—Un bourgeon! c'est bientôt dit; mais quel bourgeon?</p> + +<p>—Qu'en sais-je?»</p> + +<p>Bonsergent éleva le bourgeon à la hauteur de ses +yeux, le tourna et le retourna, le contempla quelque +temps avec amour, et se penchant vers le colonel:</p> + +<p>«C'est le <i>géant des batailles</i>! dit-il.</p> + +<p>—Ah! tant mieux.... Il sera préfet avant deux +ans.</p> + +<p>—Qui? le <i>géant des batailles</i>?</p> + +<p>—Non, non, mon fils Audinet!</p> + +<p>—Oui, c'est un garçon d'avenir, et je ne suis pas +inquiet de son avancement.... Où diable vais-je le +placer?</p> + +<p>—Audinet?</p> + +<p>—Eh! tu ne parles que de ton Audinet. Je te +parle de mon <i>géant des batailles</i>. Tiens, voici la rose +jaune à fleurs doubles d'un vermeil orangé à l'intérieur, +<i>rosa sulphurea</i>, n'est-ce pas joli? Mais ce +jaune ferait tort au rouge écarlate de mon beau +géant. Ah! vois-tu ma <i>pimprenelle à fleurs de ciste?</i> +Ses larges fleurs blanches feront valoir le <i>géant</i>.... +Tu hausses les épaules? Ignorant! Comme si ma +<i>pimprenelle</i> ne valait pas toutes les préfectures de +France! Voyons, tu disais que ton Audinet sera préfet +dans deux ans?</p> + +<p>—Préfet ou député.</p> + +<p>—Député! voilà qui va bien. Dans quel arrondissement, +je te prie?</p> + +<p>—À Vieilleville.</p> + +<p>—De mieux en mieux. Tu lui donnes ta voix, je +pense?</p> + +<p>—Parlons sérieusement, dit le colonel. Audinet +devait avoir cent mille francs le jour de son mariage +avec Claudie; mais en ta faveur et pour qu'il soit +député, je doublerai la dose; cela te convient-il?</p> + +<p>—Vrai? tu feras cette belle action, mon vieux +Malaga? Eh bien! tu vaux mieux que ta réputation, +et mieux que ton fils. Cela te fâche. Eh! mon ami, +depuis soixante ans que nous avons ensemble roulé +à travers le monde, nous devons nous connaître à +fond, et nous pouvons parler franchement.</p> + +<p>—Voyons. Que lui reproches-tu? Il n'est pas prodigue.</p> + +<p>—Pas assez. J'aimerais mieux qu'il jetât l'argent +par les fenêtres.</p> + +<p>—Un argent si durement gagné!</p> + +<p>—Je le crois bien! Tu as eu assez de peine à desceller +cette sainte Vierge en or massif dans la chapelle +des dominicains de Malaga! Dieu! qu'elle était +lourde! Deux hommes avaient peine à la soulever. +T'en souviens-tu?</p> + +<p>—Bonsergent! dit le colonel d'un ton sévère.</p> + +<p>—Que crains-tu? Personne n'écoute. Et ce martyr +de Velasquez dont le gouvernement t'offrit vingt +mille francs l'an dernier, que de peine t'a coûté +l'emballage!</p> + +<p>—On me l'a vendu, tu le sais bien.</p> + +<p>—Parbleu! puisque j'assistais à la vente. Je ris +encore de la drôle de mine que faisait le prieur des +Franciscains quand, le pistolet sur la gorge, tu lui +fis signer l'acte de vente et lui jetas généreusement +une piastre. Mais, comme dit Sancho, à tout péché +miséricorde. Si tu donnes deux cents mille francs +comptants à Audinet, la prescription est acquise, et +je te donne Claudie en toute propriété, son consentement +réservé, bien entendu.</p> + +<p>—Et cent mille francs!</p> + +<p>—Va pour cent mille francs, bien que cela me +gêne un peu, car je ne suis pas un Crésus comme +toi. Les saints et la Vierge n'ont rien fait pour moi.</p> + +<p>—Encore! dit Malaga avec impatience.</p> + +<p>—Toujours, mon vieux. À quoi sert l'amitié, si ce +n'est à nous permettre d'être francs avec sécurité?</p> + +<p>—Eh bien! l'affaire est bâclée, dit le colonel.</p> + +<p>—Bâclée, c'est le mot, comme la Charte de 1830 +et la royauté citoyenne.</p> + +<p>—Allons, tout va bien. Il ne s'agit plus que de +démolir Oliveira.</p> + +<p>—C'est difficile.</p> + +<p>—Pas trop. Oliveira fait l'homme d'esprit, le +frondeur, l'indépendant; il est à demi brouillé avec +le préfet dont il croit n'avoir plus besoin. Mon Audinet, +qui a la souplesse du serpent et l'astuce du +chat-tigre, va les brouiller tout à fait. Ce sera l'affaire +d'un quart d'heure. Tous les gens riches et +bien pensants vont dîner chez le préfet; les vieux +de la vieille ne connaissent que toi; les pères de +famille qui veulent pousser leurs fils dans la magistrature, +ou dans l'enregistrement, ou dans les aides +et gabelles, qu'on appelle aujourd'hui, par politesse, +impôts indirects (comme s'il y avait quelque chose +d'indirect en matière d'impôts), tout ce monde fait +bien au moins cent quatre-vingts citoyens éclairés, +patriotes, vertueux et délicats qui aiment à tremper +leur cuiller dans la marmite du budget. Cent quatre-vingts +électeurs sur trois cents, c'est une belle +majorité, et je connais bien des gens qui s'en accommoderaient +assez.</p> + +<p>—Bon! j'accorde qu'Audinet sera nommé. Trois +cent mille francs, ce n'est pas de quoi faire figure à +Paris.</p> + +<p>—Bien répliqué. Et ses appointements de conseiller +d'État les comptes-tu pour rien?</p> + +<p>—Conseiller d'État! que ne t'expliquais-tu? <i>Manibus +et pedibus descendo in sententiam tuam</i>, comme +disait après boire notre défunt curé.</p> + +<p>—Oui, certes, conseiller d'État! Qui l'en empêcherait?</p> + +<p>—Pas moi, à coup sûr.</p> + +<p>—Audinet est homme d'esprit. Il sait le métier, +il connaît les affaires, il a de l'aplomb, de l'audace, +une légitime confiance dans ses forces, et il n'est +attaché qu'à sa propre fortune. Avec tant de belles +qualités s'il ne réussit pas, qui donc réussira? Va, +nous le verrons ministre.</p> + +<p>—Que le ciel t'entende! dit Bonsergent. Voici +ma Claudie. Bonjour, Claudie.»</p> + +<p>La belle Claudie entrait en ce moment dans le +jardin. Si j'étais né poëte (et plût aux dieux immortels +qu'ils m'eussent fait ce don divin de la poésie!) +j'aurais essayé de peindre cette beauté admirable où +la nature et l'art avaient réuni toutes leurs grâces. +Fi de la beauté grecque et de la fameuse Hélène, +épouse incomprise du roi Ménélas! fi du masque +indifférent et froid de la Vénus de Milo! Claudie +était mille fois plus belle. Son front, ses yeux, sa +bouche et son sourire étaient ce que les dieux ont +fait de plus exquis. Ses cheveux noirs, fins et soyeux, +naturellement bouclés, retombaient librement sur +ses épaules soulevés par le plus léger souffle du +vent. Ses yeux avaient la douceur, la force et la sérénité; +ses épaules, un peu maigres encore, étaient +légèrement arrondies, et son corps, délicatement +sculpté, mais non pas frêle, offrait toutes les sinuosités +qu'on admire dans les jolies statuettes de Pradier.</p> + +<p>Être belle, c'est tout et ce n'est rien. C'est la +puissance invincible, c'est la gloire, c'est le génie; +mais il faut savoir manier cette arme dangereuse. Un +proverbe inventé par les laides qui font la majorité +du beau sexe, veut que les belles n'aient pas d'esprit. +Pourquoi donc, s'il vous plaît? la nature est-elle si +avare de ses dons? Claudie avait de l'esprit je vous +le garantis, et du plus délicat, et du plus cultivé, un +esprit gracieux, attrayant, plein de charmes, un +esprit d'une forme toute divine et qui n'avait d'autre +défaut qu'une fierté sans égale, que la jeune fille ne +prenait aucun soin de dissimuler. Elle se laissait +adorer et jetait à peine un regard distrait sur les +fidèles prosternés dans le temple. Combien d'autres +ont le même orgueil sans avoir la même excuse!</p> + +<p>La province, qui vaut bien Paris, n'est cependant +pas tout à fait parfaite. Entre voisins, les relations +sont souvent <i>très-tendues</i>, pour parler comme messieurs +les diplomates, qui connaissent mieux, je +l'espère, le droit des gens que la langue française. +Certes, le merle blanc est un animal extraordinaire +et rarement entrevu; mais un groupe de dix ou +douze personnes qui se voient avec plaisir, qui causent +sans se quereller, qui discutent sans se battre, +qui ne disent pas de mal des absents, qui n'échangent, +suivant les traditions de l'ancienne et noble +politesse française, que des paroles amies ou courtoises, +ou instructives, ou gaies, qui ont de la bienveillance +pour le prochain et qui ne calomnient pas +l'ennemi, ce groupe, j'ose le dire et ne crains que de +répéter une vérité trop connue, est tout à fait introuvable. +Ce n'est pas la faute des provinciaux qui ne +sont à coup sûr, ni plus bêtes ni plus méchants que +les Parisiens; c'est la faute du divin Jupiter, qui n'a +pas pris soin d'ajuster les angles saillants des uns +aux angles rentrants des autres, et qui leur a ménagé +trop d'occasions de se choquer réciproquement. On +se laisse volontiers coudoyer par un passant qu'on +ne reverra jamais; mais si le passant revient chaque +jour, s'il prend plaisir à vous heurter, si sa fenêtre +a vue sur votre jardin, si sa femme étend son linge +sur votre haie, si ses enfants montent sur vos pruniers +et mangent vos meilleures prunes, si ses poules +viennent becqueter votre salade et son chien +vous mordre aux jambes, il est clair qu'au bout d'un +mois vous penserez au moyen de l'égorger secrètement +et de vous faire un tambour de sa peau. De là, +ces haines immortelles qui s'éteignent parfois de la +même manière que celle de Montague et de Capulet, +mais avec un dénoûment plus heureux. La coupe empoisonnée +tombe encore pleine des mains de Juliette, +et Roméo remet à temps l'épée dans le fourreau.</p> + +<p>Est-il besoin de dire après ce préambule que +Mlle Claudie Bonsergent était la personne la plus +brillante, la plus enviée et la plus détestée de Vieilleville! +Sa beauté excitait la jalousie des femmes, +et son orgueil offensait le sexe barbu, qui n'aime pas +qu'on dédaigne de lui plaire. Elle entrait au bal +indifférente et superbe, recevant tous les hommages +sans en désirer aucun. À l'église, où de temps immémorial +se réunit la <i>bonne société</i> de Vieilleville, tous +les yeux étaient tournés sur elle. Ses chapeaux, qui +venaient de Paris, avaient je ne sais quoi de victorieux +et d'imprévu, que tout le monde se hâtait +d'imiter. On copiait ses airs de tête, mais vainement. +Elle gardait le secret de sa beauté.</p> + +<p>Telle était la fille unique et l'héritière présomptive +du vieux Bonsergent. Elle entra dans le jardin +du pas léger de la belle Camille, dont les pieds ne +courbaient même pas la tige des blés, donna son +front à baiser au major et tendit gracieusement la +main au colonel qui la baisa avec la galanterie des +marquis du siècle dernier.</p> + +<p>«Plus belle que l'Aurore! dit le colonel.</p> + +<p>—Je m'en doutais, répondit-elle en souriant.</p> + +<p>—Vous avez bien dormi, ma chère Claudie, reprit +Malaga, car vous avez ce matin le plus beau teint +du monde.</p> + +<p>—Oui. J'ai fait des rêves d'or.</p> + +<p>—Des rêves d'or! Contez-nous cela, je vous +prie.</p> + +<p>—Oh! c'est bien simple, et mon imagination n'a +pas fait grand effort pour trouver ces belles choses. +Figurez-vous que je me promenais dans une magnifique +forêt, tout à fait semblable à la forêt de Saint-Germain. +Le soleil traversait à grand'peine les feuilles +des arbres et éclairait ma route. J'étais seule, et +je voyais au loin la vallée de la Seine et le dôme du +Panthéon.</p> + +<p>—Oh! je tremble, dit le colonel.</p> + +<p>—Et vous avez raison. Tout à coup un loup +affamé sort du fond de la forêt et s'élance pour me +dévorer. Je prends la fuite. Ô terreur! mes pieds +sont cloués au sol...</p> + +<p>—Je frémis, dit Malaga. Achevez. Vous me faites +mourir de frayeur...</p> + +<p>—Le loup arrivait au grand trot, les yeux étincelants, +la gueule béante. Déjà je faisais une dernière +prière et je me recommandais à Dieu. Heureusement...</p> + +<p>—Eh bien! votre histoire est finie? Continuez +donc, je vous prie. Heureusement...</p> + +<p>—Mon cher colonel, dit Claudie, le déjeuner est +servi, et ma mère me charge de vous inviter. Vous +apprendrez le reste au dessert.»</p> + +<p>Là-dessus, elle fit la révérence et rentra dans la +maison.</p> + +<p>—Ma foi, dit le colonel, je donnerais de bon +coeur mes huit enfants pour une fille de ce caractère.</p> + +<p>—Parbleu! répliqua Bonsergent, tu n'es pas +dégoûté, camarade.</p> + +<p>—Mitraille, enfer et catapulte! Audinet n'est pas +malheureux.</p> + +<p>—Tu sais, dit Bonsergent, que je ne me mêle de +rien.</p> + +<p>—Que dit ta femme de nos projets!</p> + +<p>—Ma femme! Oh, je sais bien ce qu'elle dit, +mais pour ce qu'elle pense, si tu es curieux de l'apprendre, +va le lui demander toi-même.</p> + +<p>—Bon! et que dit-elle?</p> + +<p>—Que ce parti est très convenable, qu'il resserrera +l'union des deux familles, qu'Audinet a beaucoup +d'esprit, qu'il ira loin, mais qu'il n'entend rien +à l'idéal, et qu'il a, sur le rôle d'un mari dans son +ménage, des théories déplorables.</p> + +<p>—Total?</p> + +<p>—Sa fille est bien jeune. Elle ne veut pas s'en +séparer. Elle est d'avis qu'on attende, etc., etc.</p> + +<p>—Sait-elle, reprit le colonel, qu'Audinet aura +deux cent mille francs le jour de son mariage?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Eh bien, dis-le lui. Cette nouvelle lèvera, je +crois, bien des scrupules.</p> + +<p>—Tu parles comme un livre. Allons déjeuner.»</p> + +<p>Mme Bonsergent reçut le colonel avec la cordialité +d'un vieil ami. On se mit à table, et, vers le milieu +du déjeuner, les convives dont la faim était à demi +calmée, commencèrent une conversation suivie.</p> + +<p>«Vous avez fait un bon voyage? dit le colonel.</p> + +<p>—Très-bon, répondit Mme Bonsergent, puisque, +la diligence ayant roulé dans un précipice, nous +n'avons perdu qu'un ou deux flacons d'eau de Cologne.»</p> + +<p>En même temps elle raconta tous les détails de +l'accident.</p> + +<p>«Par bonheur, ajouta-t-elle, un Parisien se trouvait +là, sans qui nous aurions eu peine à nous tirer +d'affaire.</p> + +<p>—Connaissez-vous ce Parisien? demanda le colonel.</p> + +<p>—C'est un avocat, répondit Claudie, qui vient à +Vieilleville pour plaider la cause de M. Athanase +Ripainsel. C'est l'ami de mon amie Rita.</p> + +<p>—Il doit venir nous voir aujourd'hui, ajouta +Mme Bonsergent.</p> + +<p>—Sous quel prétexte? demanda le major.</p> + +<p>—Rita, dit la jeune fille en rougissant, l'a chargé +de m'apporter un bracelet de Froment-Meurice, dont +elle me fait présent.»</p> + +<p>Les deux vieillards se regardèrent.</p> + +<p>«Ce doit être un beau parleur, dit le colonel, un +de ces idéologues qui ont perdu la France avant et +après Napoléon.</p> + +<p>—Bah! dit Bonsergent, Napoléon est mort et +nous ne nous en portons que mieux. Buvons à la +santé des vivants et ne méprisons personne. La +France est faite pour parler et pour sabrer, alternativement. +Quand elle sabre, elle se tait; quand elle +parle, elle met son sabre au clou. C'est toute l'histoire +de France. Eh bien, le tour des avocats est à la +fin venu.</p> + +<p>—Très-bien, dit le colonel, mais voilà trente ans +qu'ils parlent; sacrebleu! la luette doit leur faire mal.</p> + +<p>—Prends patience, dit Bonsergent, le tour des +autres ne peut pas tarder beaucoup. Je vois en Algérie +des gaillards qui s'escriment de la belle façon et +qui découpent très-proprement les enfants du Prophète. +Laisse-les prendre Abd-el-Kader, et tu verras +de quel air ils vont rentrer en France, et comme ils +sauront se faire place. Souviens-toi du mot de Bugeaud: +<i>Le futur maître de la France fume en ce moment +sa pipe dans quelque bivouac de l'Atlas</i>.»</p> + +<p>On versa le café.</p> + +<p>«Comment s'appelle ton avocat, Claudie? demanda +le colonel.</p> + +<p>—Mon avocat, qui est à vous autant qu'à moi, +répondit la jeune fille, est M. Brancas.</p> + +<p>—C'est ce fameux Brancas qui a plaidé l'autre +jour pour un petit coquin qui avait égorgé son +père?</p> + +<p>—Oui, colonel.</p> + +<p>—Je ne lui en fais pas mon compliment. Faire +acquitter ce scélérat, quand tout le condamnait! +Voilà un vilain tour de force.</p> + +<p>—Qu'en sais-tu? dit le major. Qui te dit que ce +malheureux n'avait pas été exaspéré jusqu'à la folie +par de longues souffrances? On coupe le cou aux +parricides, c'est fort bien; mais que fait-on aux parents +qui égorgent leurs enfants ou qui les séquestrent? +Presque rien. Le jury est plein d'indulgence +pour eux.</p> + +<p>—Bon! ne vas-tu pas démolir l'autorité paternelle +déjà si ébréchée? dit Malaga.</p> + +<p>—L'autorité paternelle n'est pas un droit, c'est un +devoir. Les parents sont la propriété des enfants.</p> + +<p>—Bravo! papa, s'écria Claudie en battant des +mains, voilà qui est bien dit, et je suis bien fâchée +que tu n'aies pas rédigé le Code.</p> + +<p>—Tais-toi, petit serpent, dit le major; on ne te +demande pas ton avis.</p> + +<p>—Mais je l'offre, papa, et je veux que tu l'entendes. +Et pour commencer, puisque tu es ma propriété, +je ne veux pas qu'on détériore mon bien. Prends-moi +cette calotte de velours pour te garantir du vent +frais du soir, et allons au jardin. Venez-vous, colonel?»</p> + +<p>Les deux anciens soldats obéirent.</p> + +<p>«À propos, dit Malaga, raconte-nous donc la fin +de ton rêve.</p> + +<p>—Où en étais-je?</p> + +<p>—Au loup qui allait te dévorer. Heureusement....</p> + +<p>—Eh bien! un guerrier plus beau que le jour +est venu l'épée en main, et, comme un vrai Saint-Georges, +il a jeté le loup par terre d'un coup de +pointe.</p> + +<p>—Après quoi l'on vous a menés tous deux à l'autel? +dit le colonel en riant.</p> + +<p>—Tiens, comment le savez-vous? demanda Claudie.</p> + +<p>—Parbleu! depuis Ève les jeunes filles ne rêvent +pas d'autre chose.»</p> + +<p>En ce moment, on annonça Brancas.</p> + +<p>Le Parisien était en grande tenue. Dès le matin +il avait fait une course à cheval dans les bois de son +hôte et pris langue dans le pays. Comme tous les +gens que leur métier condamne à vivre entre quatre +murs, il n'aspirait qu'au grand air. Un secret sentiment, +voisin de l'amour et à coup sûr fort éloigné +de l'indifférence, le poussait à s'acquitter au plus +vite de sa commission et à rendre visite à la famille +Bonsergent. Ripainsel, qui devina l'impatience de +l'avocat, se plut à l'exciter par toutes sortes de lenteurs +calculées; enfin il fallut le laisser partir.</p> + +<p>«Va où les destins t'appellent,» dit-il en riant.</p> + +<p>Brancas ne se le fit pas dire deux fois. Il sella et +brida lui-même son cheval, et partit au galop. Vingt +minutes après, il descendait devant la maison du major +Bonsergent, et attachait la bride de son cheval à +l'anneau de fer qui, de temps immémorial, est scellé +dans le mur des maisons confortables de province.</p> + +<p>Il s'avança vers Mme Bonsergent, la salua avec +une politesse exquise et chercha des yeux Claudie +qui s'était hâtée de monter dans sa chambre et de +donner un dernier coup d'oeil à son miroir. Élodie +présenta le jeune homme à son mari et au colonel +Malaga. Le major le reçut avec un sourire et une +poignée de main, et Malaga s'inclina avec une certaine +roideur que le Parisien feignit de ne pas apercevoir. +On s'assit au fond du jardin dans un kiosque +aux verres coloriés qui était en été le salon de la +famille Bonsergent.</p> + +<p>Après les premiers compliments:</p> + +<p>«Comment trouvez-vous notre pays? demanda +Mme Bonsergent. Il n'a pas les grands aspects de la +Suisse, ni les infinis de l'Océan, ni la beauté régulière +des parcs de Saint-Cloud, de Saint-Germain et de +Meudon. Notre nature, à nous, est une nature de +province.»</p> + +<p>Brancas devina le danger. Tous les provinciaux +feignent une modestie exagérée en parlant de leur +province, et ils sont tous intérieurement de l'avis du +Gascon, qui trouvait le Louvre semblable aux écuries +de son père. Cette petite vanité dont on se +moque est faite des mêmes sentiments que l'amour +de la patrie que nous trouvons si beau chez les Grecs +et chez les Romains. Vieilleville rit des barbares +d'Angoulême, de Carpentras et de Lons-le-Saulnier, +comme Athènes riait des barbares de Suze, d'Ecbatane +et de Persépolis; et Paris, arbitre suprême du +goût, entre Vieilleville et Lons-le-Saulnier, se moque +de tous deux. Au fond, l'amour de la patrie n'est +pas autre chose que l'amour de soi, agrandi et doublé +de la haine du prochain.</p> + +<p>«Madame, répliqua modestement le Parisien, +j'ai trop peu vu votre pays pour en parler, mais ce +que j'en ai vu est admirable. Les glaciers de la +Suisse sont faits pour les Anglais et les chamois; le +Righi ressemble au Mont-Blanc, le Mont-Blanc au +Mont-Genèvre, le Mont-Genèvre au Mont-Rosa, et +tous ensemble n'ont rien de merveilleux. Ce sont +d'énormes amas de rochers sans perspective, au bas +desquels sont de profondes vallées que n'éclaire +jamais le soleil; au-dessus de ces vallées et sur la +pente de la montagne s'élèvent des sapins dont le +feuillage sombre attriste les yeux et le coeur; de +quelque côté qu'on se tourne, on ne voit que des +objets effrayants ou tristes. Les poëtes sont convenus +de trouver cela beau. Je le veux bien, ils s'y connaissent +à coup sûr mieux que moi, mais cette convention +est de date bien récente. Croyez-vous que le +sage Homère se fût fort accommodé de la vallée +de Chamounix, lui qui avait tant de peine à supporter +la vue de l'Ida, six fois moins élevé au-dessus de +la plaine que la butte Montmartre? Et le doux +Virgile, à qui fait horreur l'Eridan, «roi des fleuves» +parce qu'il dégrade quelquefois les murs des métairies +de Mantoue? Et Fénelon, qui, pour tout paysage, +se contente d'un bois d'orangers, d'un ruisseau qui +coule dans une prairie, d'une petite île bordée de +tilleuls, et d'une grotte d'où l'on découvre la mer? +La grotte de Calypso n'est pas autre chose, et remarquez, +je vous prie, que c'est la demeure d'une +déesse; jugez si de simples mortels doivent se contenter +à moins. Vous avez de l'eau, de l'herbe, des forêts +et «des collines couvertes de pampre vert qui pend +en festons.» Que pouvez-vous désirer de plus? Bien +des gens ont fait le tour du monde et soufflé dans +leurs doigts sur le sommet du Chimborazo, qui sont +trop heureux aujourd'hui de s'asseoir paisiblement +au coin du feu entre leur femme et leurs enfants, et +d'entendre, le verre en main, l'âpre sifflement de la +bise dans les serrures.</p> + +<p>—Mais, dit la poétique Élodie, Chateaubriand +avait-il tort de vanter les merveilles du Niagara, les +forêts immenses, les savanes et le soleil à demi englouti +dans les vagues de l'Atlantique? Byron n'est-il +pas inspiré lorsqu'il chante la terre du myrte et +du citronnier, ou le Mont-Blanc, ce «roi des montagnes?»</p> + +<p>—Ta, ta, ta! dit le major Bonsergent, ton Chateaubriand +est un habile homme; mais, que le diable +m'emporte si je vois goutte dans ses étonnantes +histoires! Tantôt c'est une soeur qui prend son frère +pour son cousin, et, pour expier son erreur, s'amuse +à chanter <i>De profundis</i> pendant que ce frère qui, de +son côté, n'a pas la cervelle bien saine, se promène, +matin et soir, sur le bord de la mer retentissante, +insensible à tous les rhumatismes et à toutes les +pleurésies; tantôt c'est une aimable sauvagesse qui +court le guilledou dans la forêt avec un sauvage des +plus civilisés, et qui s'empoisonne juste au moment +où un très-sage vieillard dont le nez s'incline vers la +tombe lui fait comprendre qu'elle ferait mieux de se +marier. Est-ce qu'un paysage normand, breton ou +poitevin pourrait suffire à ces belles imaginations?</p> + +<p>—Profane! s'écria Élodie, secrètement irritée +des discours bourgeois de son mari. Tu voudrais +peut-être qu'on peignît des boeufs, des moutons, des +bergères assises sur l'herbe et tressant des chapeaux +de paille, ou que l'art suprême et le chef-d'oeuvre +du poëte fût la conversation d'un aubergiste +et de sa femme qui compte, les jours de foire, le +gain de la journée? À coup sûr, il n'est pas nécessaire +de mêler les tempêtes de l'Océan à la peinture +des émotions d'un herboriste.»</p> + +<p>Bonsergent haussa les épaules sans parler et alluma +sa pipe. Malaga suivit son exemple. Brancas, +qui comprit que cette discussion littéraire ennuyait +les deux soldats de Napoléon, se hâta d'y mettre un +terme.</p> + +<p>«Nous avons tous raison, dit-il....</p> + +<p>—Voilà bien une conclusion d'avocat, interrompit +le colonel.</p> + +<p>—Oui, monsieur, dit Brancas, nous avons tous +raison. N'est-il qu'une route pour le génie? Byron +et Chateaubriand ont eu raison d'emboucher la +trompette épique; Virgile et Fénelon ont eu raison +de chanter sur un mode plus doux le bonheur des +champs: l'Anglais et le Breton plaisent aux âmes +troublées et violentes; le Français et le Lombard, +aux âmes douces, humaines et pacifiques. Aux premiers, +les Alpes et leurs sombres glaciers; aux +seconds, le Poitou et les prairies toujours vertes.</p> + +<p>—Sacrebleu! dit Bonsergent, c'est plaisir de +vous entendre, monsieur le Parisien, si je suis bien +fâché de ne pas connaître votre méthode, pour établir +dans mon ménage une paix perpétuelle. Jamais +ma femme n'a voulu croire que j'eusse raison contre +elle ou en même temps qu'elle, et je mourrai sans le +lui persuader.</p> + +<p>—Pour moi, dit Malaga, je suis plus heureux, ma +femme marche au doigt et à l'oeil.</p> + +<p>—Fi donc! l'horreur, s'écria Mme Bonsergent. +Ne parlez jamais de choses pareilles, colonel, si vous +voulez conserver mon amitié.»</p> + +<p>Malaga se mordit les lèvres.</p> + +<p>«Tu vas gâter nos affaires, dit tout bas Bonsergent +à son ami; tais-toi, je t'en supplie, veux-tu te +brouiller avec Claudie?</p> + +<p>—Oh! pour Claudie, c'est une autre affaire, répliqua +sur le même ton le colonel. Tu sais bien que +je l'aime comme ma fille.»</p> + +<p>Au même moment, Claudie se présenta et salua le +Parisien d'une gracieuse révérence. Bonsergent et +Malaga se levèrent tous deux.</p> + +<p>«Mon cher monsieur, dit Bonsergent, après le +service que vous m'avez rendu, ma maison est à +vous tout entière. J'espère que j'aurai souvent le +plaisir de vous y voir.</p> + +<p>—Où va donc M. Bonsergent? demanda Brancas +en le voyant sortir du jardin en même temps que +Malaga.</p> + +<p>—Il va faire le tour de la ville et jouer sa partie +de billard avec le colonel, répondit Mme Bonsergent. +Les maris de ce pays-ci ne peuvent pas supporter +la société des femmes. Toute l'après-midi se +passe au café, où ils boivent, jouent, fument, se querellent +et crachent tout à leur aise. Triste infortune +que celle d'une femme délicate et née pour de meilleures +destinées, qu'une loi absurde attache pour la +vie à ces êtres brutaux.</p> + +<p>—Oh! maman, s'écria Claudie, que, dis-tu là? +Mon père est si bon et si doux!</p> + +<p>—Ton père! Dieu seul sait, Claudie, combien de +fois je me suis fait violence pour.... Mais ce n'est +pas aux yeux de ma fille que je voudrais déprécier +son père.»</p> + +<p>La pauvre Élodie était le type le plus parfait de +ces femmes incomprises qui, pendant quelque temps +ont été à la mode en province. Tous ses chagrins, +pour la plupart imaginaires, naissaient d'un immense +orgueil. Quelques vers trop vantés par le rédacteur +idolâtre de la gazette de Vieilleville, une beauté +longtemps célèbre, un esprit souple et facile et un +caractère despotique avaient fait de Mme Bonsergent +la reine de la mode dans tout le département. Elle +rêva Paris et la gloire; mais le sage major, peu +soucieux de la réputation qui s'attache aux maris +des femmes trop célèbres, s'y opposa formellement, +et passa aux yeux d'Élodie pour le plus féroce tyran +qui jamais eût torturé un pauvre coeur de femme. +Ce fut un moment critique dans le ménage. Heureusement, +nul célibataire n'osa profiter de la fureur +de Mme Bonsergent qui se fût fait enlever de bon +coeur et conduire à Paris. Les défenseurs des belles +opprimées étaient glacés d'effroi au souvenir de l'aventure +du pauvre Varambon. Ce jeune homme, +capitaine dans la garde royale en 1829, s'avisa, +étant en congé, d'envoyer une lettre et un bouquet +de fleurs rares à Mme Bonsergent. La lettre fut interceptée +par le major, qui fit prier Varambon de +venir dans son jardin. Celui-ci vint sans défiance et +se trouva face à face avec deux sabres de cavalerie +et forcé de se battre. À la seconde passe, Bonsergent +lui coupa le poignet droit sous les yeux mêmes +de sa femme qui était attirée par le bruit. Varambon +ramassa son poignet tombé à terre, et partit le soir +même pour l'Italie, dégoûté de toutes les bonnes +fortunes.</p> + +<p>L'impuissance de se venger augmentait la rage +d'Élodie. En 1845, elle avait atteint l'âge où la vengeance +est impossible aux femmes; mais elle se consolait +en décriant son mari et en faisant à elle-même +un piédestal.</p> + +<p>«Voilà une terrible mère!» pensa Brancas, mais +déjà il n'avait plus d'yeux que pour Claudie, et l'arrivée +d'un nouveau visiteur lui permit de la considérer +à son aise. Ce visiteur était M. Audinet, secrétaire +général de la préfecture, le propre fiancé de +Mlle Bonsergent.</p> + +<p>Une figure plate, un nez de Kalmouk, un front +large mais fuyant en arrière, une large bouche +semblable à celle des batraciens, un Marat en cravate +blanche, voilà la physionomie de M. Audinet, +fils aîné du colonel Malaga. Les yeux étaient jaunes +et fixes comme dans la race féline; tout annonçait +chez lui l'intelligence, la ruse et une basse férocité.</p> + +<p>Il s'avança comme un chat, en faisant un détour, +prit un fauteuil et s'assit en face de Brancas, en +ayant soin de tourner le dos au jour. L'avocat, à sa +vue, ressentit une impression pénible, et comme +une secousse électrique. Il se souvint que c'était le +mari désigné de Claudie et l'examina sans affectation.</p> + +<p>«Vous venez bien tard aujourd'hui, dit Mme Bonsergent +au nouveau venu.</p> + +<p>—Madame, répondit-il d'un ton grave et doctoral, +je ne connais que mon devoir. La vie est une +série de devoirs à remplir. J'ai dû remplacer le +préfet, qui fait sa tournée, et signer pour lui un +certain nombre d'arrêtés.»</p> + +<p>En même temps il regarda Brancas d'un air qui +n'ajouta rien aux dispositions amicales de celui-ci. +Élodie s'en aperçut et se hâta de les présenter l'un +à l'autre.</p> + +<p>«Monsieur Brancas, M. Audinet, secrétaire général +de la préfecture et notre ami particulier.»</p> + +<p>Brancas s'inclina poliment, mais avec froideur.</p> + +<p>«Monsieur Audinet, M. Brancas, l'un des plus +célèbres avocats du barreau de Paris.</p> + +<p>—Ah! c'est monsieur qui a eu le bonheur de +vous sauver la vie, dit Audinet avec une feinte chaleur; +monsieur, permettez-moi de vous en remercier +particulièrement.»</p> + +<p>À ces mots, il se leva d'un air empressé et serra +la main de Brancas. L'avocat s'aperçut que la main +d'Audinet était froide et gluante comme la peau +d'un serpent, ce qui est, pour les physiologistes, un +signe de bassesse et d'hypocrisie. Il se hâta de retirer +la sienne, sans affectation néanmoins; mais il fut +blessé de l'air assuré dont Audinet paraissait prendre +possession de Claudie.</p> + +<p>«Vous venez plaider la cause de M. Ripainsel? +demanda le secrétaire général.</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Vous avez beaucoup à faire pour gagner votre +procès. Tout le monde est d'accord que le testament +est tout à fait valable.</p> + +<p>—J'espère, dit l'avocat, prouver le contraire et +forcer la communauté de P.... à une restitution.</p> + +<p>—Je sais, monsieur, reprit Audinet, qui parut +prendre plaisir à irriter son interlocuteur, que rien +n'est impossible à votre éloquence; mais je doute +fort que le tribunal consente à dépouiller ces pauvres +religieuses en faveur de votre client.»</p> + +<p>Le Parisien comprit la tactique d'Audinet, qui, +d'instinct et sans le connaître, le traitait en ennemi. +Il sentit que le secrétaire général voulait l'exciter à +parler et le forcer à se découvrir, il para le coup.</p> + +<p>«Je craindrais d'ennuyer ces dames, répliqua-t-il, +en exposant tous les moyens de droit dont je dispose; +mais soyez sûr que l'évidence est pour mon client et +qu'on dépouillera, comme vous dites, ces pauvres +religieuses en sa faveur, si c'est être dépouillé que +de restituer le bien d'autrui.»</p> + +<p>Ainsi finit la première escarmouche. Brancas sortit +quelques minutes après, et eut le plaisir d'être +invité par Mme Bonsergent à revenir tous les +jours.</p> + +<p>Quand il fut parti:</p> + +<p>«Tout Parisien est un fat, dit Audinet. Celui-ci ne +fait pas exception à la règle.</p> + +<p>—Et vous, monsieur, toute parole que vous dites +est une méchanceté, interrompit vivement Claudie, +d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant. En cette occasion +vous ne faites pas, vous non plus, exception à +la règle.</p> + +<p>—Claudie! s'écria Mme Bonsergent avec sévérité.</p> + +<p>—J'aime cette aimable franchise, dit Audinet. Il +paraît que vous prenez grand intérêt à ce bel étranger?</p> + +<p>—Je me soucie de ce <i>bel étranger</i> aussi peu que +des pyramides d'Égypte; mais je n'aime pas que +vous disiez devant moi du mal d'un homme qui nous +a sauvé la vie.</p> + +<p>—Bah! dit Audinet, qui n'en ferait autant? Donner +la main aux dames pour descendre de voiture, +voilà qui est bien périlleux et bien difficile.»</p> + +<p>La dispute se prolongea encore quelque temps, +mais il ne se dit plus rien qui mérite d'être rapporté.</p> +<br><br> + + + +<h3>IX</h3> + + +<p>Brancas, semblable au jeune Hippolyte, reprit +tout pensif le chemin du château de son ami Ripainsel. +Sa main sur son coursier laissait flotter les +rênes, et le coursier en profita pour faire la route +au petit pas, comme le sage bidet d'un curé de campagne. +Le Parisien était ébloui de la beauté de Claudie.</p> + +<p>«Cette jeune fille est charmante, se disait-il, et +Rita est bien imprudente de me la montrer à la veille +de notre mariage. Elle n'est pas riche, c'est vrai, +mais je plaiderai par nécessité au lieu de plaider par +plaisir; voilà tout. Une fois la vie assurée, qu'importe +qu'on ait deux, quatre, six ou dix chevaux? +mener quatre chevaux à la fois est un plaisir de postillon.»</p> + +<p>Cette rêverie le mena très loin.</p> + +<p>«Parbleu! continua-t-il, je suis bien bon de +m'inquiéter du ménage. Elle est à demi mariée; et +si j'en crois la physionomie de cet Audinet, c'est un +gaillard à ne pas lâcher prise aisément. Et Rita? et +la députation?»</p> + +<p>Cette dernière réflexion le réveilla tout à fait. Il +poussa son cheval au galop et arriva au château.</p> + +<p>Athanase l'attendait et lui dit en riant:</p> + +<p>«Eh bien! tu as vu cette petite sirène. Qu'en dis-tu?</p> + +<p>—Qu'elle est fort au-dessous de sa réputation, +répondit l'avocat d'un air indifférent.</p> + +<p>—Peste! tu es difficile. Les Parisiennes t'ont gâté, +à ce que je vois.</p> + +<p>—Moi! non. Mais Mme Bonsergent me paraît une +provinciale très prétentieuse.</p> + +<p>—Bon! je te parle de la fille et non de la mère. +Est-ce que les mères existent?</p> + +<p>—Quelquefois, à Paris surtout, où la beauté est +si rare qu'on y supplée à force d'esprit, de tact et +d'usage du monde. C'est un article du code féminin +que les mères ont seule la parole. Par là, on évite les +dangers que peut causer l'indiscrétion d'une fille +trop sincère ou trop mal stylée. Bien des maris ont +pris femme qui se seraient gardés du mariage comme +de la peste s'ils avaient pu soupçonner ce que recouvrait +ce silence pudique et mystérieux dont s'enveloppent +toutes les filles d'Ève qui veulent faire une +fin.</p> + +<p>—Sceptique malhonnête! Tu ne crois donc pas à +la vertu des dames?</p> + +<p>—J'y crois si bien, que mon oncle va me faire +épouser Mlle Oliveira avant que trois révolutions de +la lune se soient accomplies.</p> + +<p>—Ainsi, quand je te demande ce que tu penses +de Claudie, tu me réponds que sa mère est prétentieuse?</p> + +<p>—N'est-ce pas répondre clairement?»</p> + +<p>Ripainsel n'en put pas tirer autre chose; mais +pendant toute la soirée le Parisien, sous divers prétextes, +essaya d'obtenir toutes sortes de renseignements +sur M. Bonsergent et sur sa femme.</p> + +<p>À la fin, Athanase appuya ses coudes sur la +table, son menton dans ses mains, en regardant son +ami dans les yeux:</p> + +<p>«Sais-tu, dit-il, quelle est la meilleure de toutes +les définitions?</p> + +<p>—Je n'y ai jamais pensé, mais tu me feras plaisir +de me l'apprendre.</p> + +<p>—C'est celle qui définit par le genre prochain et +par la différence spécifique. Par exemple: l'homme +est un animal raisonnable; c'est une définition, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, et même assez mauvaise, il me semble.</p> + +<p>—Je te l'abandonne. Elle est de Descartes, Malebranche, +Leibnitz ou Cicéron, et n'en vaut pas +mieux pour cela. Bonne ou mauvaise, c'est une définition.</p> + +<p>—Bien. Après?</p> + +<p>—L'homme est un animal; voilà le genre prochain. +Ainsi, tu es un animal, Audinet est un animal.</p> + +<p>—Et toi?</p> + +<p>—Moi aussi, si tu veux. C'est par respect pour +Audinet et pour toi que je n'osais me mettre en si +bonne compagnie. Donc, l'homme est un animal, +voilà le genre prochain; mais c'est un animal raisonnable, +voilà la différence spécifique, celle qui +distingue toi et moi de mon cheval et de mon chien.</p> + +<p>—Conclus.</p> + +<p>—Or, quel est l'objet d'une définition?</p> + +<p>—C'est de faire connaître la nature d'une chose.</p> + +<p>—Ami, viens sur mon coeur. Tu as très-bien +répondu. On voit que tu connais à fond la logique +de Port-Royal.</p> + +<p>—Achève donc, dit l'avocat. Au palais nous ne +mettrions pas plus de temps à nous expliquer, et cependant +nous parlons à l'heure.</p> + +<p>—Prends patience, avocat. Tiens, voici des noisettes +pour tuer le temps, et du vin de Vouvray +pour digérer les noisettes. Je veux dire que depuis +une heure tu cherches, sans en avoir l'air, à obtenir +une définition passable de la belle Claudie.</p> + +<p>—Moi!</p> + +<p>—Oh! ne t'en défends pas. Elle en vaut la peine, +et si je n'avais pas contre les femmes poétiques une +antipathie de naissance, je saurais à quoi m'en tenir +sur son compte.</p> + +<p>—Et que ferais-je d'une définition?</p> + +<p>—Je n'en sais rien, mais tu la cherches. Tu +connais déjà son père et sa mère, c'est-à-dire le +genre prochain; quant à son esprit et à son caractère, +c'est-à-dire à la différence spécifique, personne +à Vieilleville ne peut la deviner. C'est à toi de la +chercher.»</p> + +<p>Le Parisien étendit les bras en bâillant.</p> + +<p>«Bâiller au nez des gens n'est pas poli, continua +l'impitoyable Athanase; mais je te pardonne. Au +reste, cela ne te sauvera pas de mes conseils. Va +dormir.»</p> + +<p>Le lendemain, dès neuf heures du matin, le +major Bonsergent se présenta au château. Brancas, +un peu étonné d'une visite si matinale, conduisit le +major dans le parc.</p> + +<p>«Je vois, dit Bonsergent qu'on ne se lève pas de +bonne heure à Paris. Pour moi, je suis sur pied +depuis quatre heures du matin. C'est une bonne habitude, +saine au corps et à l'esprit.... Voilà de beaux +espaliers.</p> + +<p>—Oui, ce jardin est magnifique, répliqua l'avocat.</p> + +<p>—Par saint Christophe! dit Athanase qui parut +en robe de chambre et qui vint rejoindre les deux +promeneurs, croyez-vous, major, être le seul jardinier +du pays? Voyez-moi ces pêchers, je vous prie! +Quel est celui-ci aux feuilles longues, aiguës et +dentées, aux fleurs petites et d'un ronge vif?</p> + +<p>—C'est la <i>Chevreuse hâtive</i>.</p> + +<p>—Et cet autre aux feuilles planes et étroites, +aux fleurs petites et d'un rose pâle?</p> + +<p>—Parbleu! c'est le pêcher de Troyes. Un enfant +vous le dirait comme moi.</p> + +<p>—Ma foi dit Brancas, qui voulut gagner les +bonnes grâces du père de Claudie, je vous admire, +moi qui ne sais même pas ce que c'est que la greffe.</p> + +<p>—Ce n'est pas faute de connaître les greffiers, +répliqua le major.</p> + +<p>—Ah! ah! ah! dit Athanase en riant aux éclats, +le calembour est joli.</p> + +<p>—Euh! dit modestement le major.</p> + +<p>—Ne dites pas, euh! Il est charmant.</p> + +<p>—Vous êtes trop bon, reprit Bonsergent.</p> + +<p>—Je ne suis pas trop bon. Je dis ce que je pense. +Voilà un calembour sans pareil.</p> + +<p>—Ma foi, si vous le voulez absolument....</p> + +<p>—Je le veux! Tenez, major, vous savez si je tiens +à mon vin de Clos-Vougeot. J'en ai douze bouteilles +dans ma cave, et qui datent de 1811. C'est un titre +de noblesse, cela. Eh bien, je donnerais tout mon +Clos-Vougeot pour le mot que vous venez de dire. +La greffe! les greffiers! Parole d'honneur, c'est ravissant! +Vous avez enlevé le mot à la pointe de la +langue, comme autrefois vous enleviez les Autrichiens +à la pointe de la baïonnette.</p> + +<p>—Hum! hum! dit Bonsergent, que tant d'éloges +mettaient en défiance, si nous parlions d'autre +chose, qu'en dites-vous?</p> + +<p>—Comme il vous plaira.</p> + +<p>—Mais non! dit Brancas, revenons à la greffe, et +enseignez-moi, je vous prie, monsieur, le grand art +de greffer.</p> + +<p>—On ne greffe donc pas à Paris?</p> + +<p>—Pas beaucoup, répondit l'avocat.</p> + +<p>—Eh! à quoi peut-on passer le temps, grand +Dieu!</p> + +<p>—Ma foi, je n'en sais rien, on parle, on crie, on +vend, on achète, on fabrique, on imprime, on gouverne, +on boit, on mange, on dort et l'on va au +Père-Lachaise sans savoir pourquoi, ni comment.</p> + +<p>—Oh! ce n'est pas toute la vie de Paris, je +pense?</p> + +<p>—Peu s'en faut. Vous entendrez dire quelquefois +qu'il s'y fait des révolutions. C'est la querelle des +gens qui impriment et des gens qui jugent, qui sabrent +et qui gouvernent: grand procès plusieurs +fois plaidé et qui n'est pas encore décidé. Les gens +qui impriment disent pis que pendre des gens qui +gouvernent: les gens qui gouvernent, de leur côté, +mettent en prison et à l'amende ceux qui impriment, +et les gens qui sabrent, et qui sont tout à fait +impartiaux entre les uns et les autres, font pencher +la balance tantôt d'un côté et tantôt de l'autre, +suivant qu'il leur plaît ou qu'il plaît aux spectateurs.</p> + +<p>—De sorte qu'il reste très peu de temps aux Parisiens +pour greffer?</p> + +<p>—Vous l'avez dit.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, je vais, si cela vous fait +plaisir, vous donner une première leçon.</p> + +<p>—Avant toute chose, interrompit Athanase, ne +ferions-nous pas bien de déjeuner? Qu'en dites-vous +major? J'ai reçu de la Rochelle, ce matin, une langouste +dont vous me direz des nouvelles.</p> + +<p>—Une langouste, ô ciel! s'écria Bonsergent.</p> + +<p>—Bon! c'est convenu, dit Athanase, et je vais +faire mettre votre couvert. Vous, cependant, enseignez +à ce jeune homme cette science admirable où +le père Hardy lui-même oserait à peine vous tenir +tête. Je vous le confie. Faites-lui goûter les plaisirs +purs et innocents de la campagne.»</p> + +<p>À ces mots il s'esquiva, laissant Brancas aux mains +du major.</p> + +<p>«Répondez, je vous prie, comme au catéchisme, +dit Bonsergent. Qu'est-ce que la greffe?... Vous +vous taisez! Quoi! vous ne savez même pas que la +greffe est l'art de changer un sauvageon en arbre +d'espèce cultivée?</p> + +<p>—Oui, j'en ai entendu quelque chose, dit +Brancas.</p> + +<p>—Entendu quelque chose! Oh! ces Parisiens, on +ne peut pas se faire une idée de leur ignorance! +Sachez donc, mon cher monsieur, que la reproduction +des végétaux ne diffère pas sensiblement de +celle des animaux, et qu'on peut croiser entre elles +les races de rosiers, de pêchers, de pommiers, tout +comme on croise un basset avec un lévrier, et une +brebis mérinos avec un bélier dishley. Vous comprenez, +je pense.</p> + +<p>—Parfaitement. Il me semble même que le +monde, bien que composé d'un nombre infini d'espèces +d'animaux, est soumis néanmoins à un très-petit +nombre de lois générales, et peut-être oserais-je +en conclure que ces lois, déjà si peu nombreuses, +se confondront toutes, quand la science sera plus +avancée, en une seule: l'<i>attraction</i>, dont la formule +et les divers modes sont encore inconnus.»</p> + +<p>La profondeur de cette hypothèse étonna le major. +Ce vieux soldat, usé dans les batailles, avait passé +la plus grande partie de sa vie à observer de petits +faits sans en chercher les causes. Une pomme, pour +lui, était une pomme, c'est-à-dire un fruit de +couleur verte, jaune ou rouge, de forme sphérique, +aplati sur son axe, creusé à sa base, et propre à +faire du sirop ou de la marmelade. Il n'en demandait +pas davantage. Cependant, il ne se laissa pas +déconcerter, et continua en ces termes:</p> + +<p>«Combien comptez-vous d'espèces de greffe?</p> + +<p>—J'allais vous le demander, dit le Parisien.</p> + +<p>—Ah! jeune homme, vous irez loin, c'est moi +qui vous le dis.</p> + +<p>—J'en accepte l'augure.</p> + +<p>—Oui, vous irez loin. Vous savez écouter, vous, +et respecter la vieillesse. Votre ami n'est qu'un +étourdi, incapable de soutenir pendant dix minutes +une conversation sérieuse. Ce n'est pas lui qui s'informerait +du nombre des greffes ou de leurs différences. +Ce n'est pas lui qui...</p> + +<p>—Eh bien! eh bien! s'écria Athanase qui reparut +au détour d'une allée, on dit du mal de moi dans ce +pays. Est-ce vous, mon cher major? Vous dites que +je suis un ignorant?</p> + +<p>—Oui, oui quelque chose de cela, répliqua Bonsergent.</p> + +<p>—En vérité! Et si je vous disais, moi, qu'il y a +quatre sortes de greffes: la greffe par approches, la +greffe par scions, la greffe par gemmes, et la greffe +herbacée; que la première est celle qui..., la seconde, +celle que..., la troisième, celle dont..., et la +quatrième, celle à laquelle..., que répondriez-vous +major? Me traiteriez-vous encore d'ignare et +d'homme insensible aux beautés de la nature?</p> + +<p>—J'avoue, dit Bonsergent en souriant, que vous +dépassez toutes mes espérances et que je vous +croyais moins fort.</p> + +<p>—Ne faites plus de jugement téméraire, et venez +boire avec moi à la santé de la vieille garde, la +<i>vieille des vieilles</i>, celle qui n'a jamais reculé ni +devant les canons de l'Europe, ni devant un verre de +bon vin. Par file à droite; en avant, marche! +Brancas a bien le temps d'apprendre à remuer une +brouette.»</p> + +<p>Le major et le Parisien suivirent Athanase; et la +conversation prit un autre cours. Vers la fin du +repas:</p> + +<p>«Goûtez-moi ce vin-là, major, dit Ripainsel en +débouchant une bouteille de vin de Champagne, et +dites-moi si ce n'est pas un malheur public que d'en +laisser boire aux Anglais?</p> + +<p>—Pourquoi aux Anglais plutôt qu'aux Chinois? +demanda Bonsergent.</p> + +<p>—Parce qu'ils ont gardé Napoléon à Sainte-Hélène. +Eh! quoi, major, votre coeur ne saigne pas à +ce souvenir?</p> + +<p>—Oui, assez.</p> + +<p>—Comment! assez! Il devait saigner trop! et ce +ne serait pas encore assez! Pensez donc à tout ce +qu'a souffert le grand homme! et vous répéterez +avec moi.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Jamais, jamais en France,</p> +<p>Jamais l'Anglais ne régnera!</p> + </div> </div> + +<p>Et ne boira notre vin de Champagne.</p> + +<p>—Pour moi, dit Brancas, je suis toujours étonné +de la stupidité des gouvernants.</p> + +<p>—Pas moi! interrompit Athanase. Qui est-ce +qui gouverne? Les députés. Que font les députés? +répondez, major.</p> + +<p>—Ils représentent les électeurs.</p> + +<p>—Très-bien. Or, celui qui représente doit représenter +à un degré suprême ceux qui l'ont choisi +pour les représenter.</p> + +<p>—C'est clair, dit Bonsergent.</p> + +<p>—Or, les électeurs sont idiots. C'est un aphorisme +qui ne souffre pas un pli, n'est-ce pas, Brancas?</p> + +<p>—Euh! euh! dit l'avocat.</p> + +<p>—Bon! c'est à cause de M. Bonsergent que tu +fais la petite bouche. Eh! tu sais bien que les personnes +présentes sont toujours exceptées. Toi, le +major et moi, nous avons du génie. Le reste est sans +cervelle. Est-ce vrai, oui ou non?</p> + +<p>—Il en est quelque chose, dit Brancas en riant.</p> + +<p>—Parfait. Suivez bien mon raisonnement, et +d'abord tendez vos verres. Un verre vide me donne +du vague à l'âme.</p> + +<p>—Plus près des bords! dit Bonsergent en avançant +son verre.</p> + +<p>—Bien parlé, major! Sur ma parole vous étiez +né orateur, mais vous avez échoué par la jalousie de +Napoléon, qui n'aimait pas les bavards.... Où donc +en étais-je!</p> + +<p>—Tu disais, dit Brancas, que les représentants +doivent, pour bien faire, représenter à un degré suprême +les représentés; c'est-à-dire, je suppose, que +le député des bossus doit être bossu, et celui des +boiteux, brancroche.</p> + +<p>—Oui, c'est cela. J'ai ajouté que tous les électeurs +sont idiots.</p> + +<p>—Même ceux qui ont voté pour toi aux dernières +élections?</p> + +<p>—Ceux-là, surtout. Tire maintenant la conclusion.</p> + +<p>—C'est facile. L'électeur est idiot, donc le député +est idiot; mais que dire de celui qui, n'ayant pas +été trouvé assez idiot pour obtenir au premier scrutin, +les suffrages de ces idiots, s'occupe de les mériter?</p> + +<p>—Mon cher ami, dit Athanase, je respecte la +logique. C'est l'art de dire de grandes sottises qu'on +aurait de la peine à trouver sans elle. Ne pousse pas +trop loin cet art admirable. Maintenant je reviens à +nos moutons. Tu étais étonné de la stupidité de nos +gouvernants. À propos de quoi, je te prie?</p> + +<p>—À propos du vin de Champagne.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il de commun entre le vin de Champagne +et le gouvernement?</p> + +<p>—Tu vas voir. Connais-tu l'économie politique?</p> + +<p>—Oui, de réputation. Et toi?</p> + +<p>—Intimement. Sais-tu ce que c'est qu'exporter?</p> + +<p>—C'est, je crois, porter son vin, son boeuf ou +son drap chez le voisin, et lui en faire présent moyennant +beaucoup d'argent.</p> + +<p>—Très-bien. Tu parles comme un dictionnaire +de Guillaumin. Et importer?</p> + +<p>—C'est faire le contraire.</p> + +<p>—De mieux en mieux. Lequel est préférable, je +te prie?... Major, ne le soufflez pas.</p> + +<p>—Ma foi, dit Athanase, je suis de ton avis.</p> + +<p>—De mon avis?</p> + +<p>—De celui que tu vas émettre.... Major, le café +est-il assez chaud?... Va toujours, je t'écoute.</p> + +<p>—Quand tu as soif, dit Brancas, aimes-tu mieux +donner ton vin à un autre et prendre son argent, ou +donner ton argent et prendre son vin?</p> + +<p>—J'aime mieux boire, répondit Athanase. Et +vous, major?</p> + +<p>—Moi aussi, répliqua Bonsergent.</p> + +<p>—Eh bien, reprit l'avocat, nos gouvernants font +justement le contraire. Non seulement ils donnent +notre vin pour recevoir de l'argent et nous laissent +mourir de soif, mais encore ils donnent une prime à +ceux qui nous enlèvent notre vin et qui le portent +aux Anglais. Est-ce juste, cela?</p> + +<p>—C'est inique, dit Bonsergent.</p> + +<p>—C'est vexatoire, dit Ripainsel.</p> + +<p>—Aussi, continua Brancas, que font les Anglais?</p> + +<p>—Je ne veux pas le savoir, dit Athanase.</p> + +<p>—Que font les Anglais? répéta Brancas. Mes +gaillards, qui sont rusés....</p> + +<p>—Ce sont des brigands, interrompit le major.</p> + +<p>—Et qui voient que notre vin nous gêne....</p> + +<p>—Il ne nous gêne pas, dit Athanase.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Vive le vin,</p> +<p>Vive ce jus divin...</p> + </div> </div> + +<p>—Mes gaillards, continua Brancas sans se +soucier d'être écouté, font les dégoûtés. Ils font des +façons pour recevoir nos barriques. Ils se font +payer des droits d'entrée....</p> + +<p>—Auras-tu bientôt fini ton histoire? dit Ripainsel.</p> + +<p>—Dans deux minutes.</p> + +<p>—Allons, dit Athanase en offrant des cigares à +ses hôtes, ne vous impatientez pas trop, mon cher +major, et laissez parler ce bavard. Songez que +Napoléon en a bien vu d'autres, à Sainte-Hélène.</p> + +<p>—Ma conclusion, dit Brancas, c'est qu'au lieu de +payer une prime à ceux qui nous enlèvent notre vin, +nous devrions mettre sur leur dos tous les impôts. +De deux choses l'une: ou les Anglais ont besoin de +notre vin, et ils le payeront aussi cher qu'il nous +plaira; ou ils sont trop ladres pour le payer, et c'est +nous qui le boirons.</p> + +<p>—<i>Amen</i>, dit le major. Et maintenant, messieurs, +permettez-moi de vous inviter à dîner chez moi +mardi prochain. C'était le but de ma visite.»</p> + +<p>Les trois convives, animés par le vin allèrent se +promener dans le parc et se séparèrent quelques +heures après, fort contents les uns des autres, particulièrement +M. Bonsergent qu'émerveillait la docilité +du Parisien.</p> + +<p>Entre nous, le père d'une jolie fille est rarement +ennuyeux.</p> +<br><br> + + + +<h3>X</h3> + + +<p>Le mardi suivant, après dîner, Athanase Ripainsel, +Brancas, le colonel Malaga, son fils Audinet et +trois notables de Vieilleville goûtaient le frais dans +le jardin du major Bonsergent, et parlaient politique +selon l'usage.</p> + +<p>«Que pensez-vous d'Abd-el-Kader? demanda le +Parisien à Audinet.</p> + +<p>—Abd-el-Kader n'a pas dit son dernier mot,» +répondit le secrétaire général.</p> + +<p>Tous les assistants furent frappés de la profondeur +de cette réponse.</p> + +<p>«Vous croyez que le père Bugeaud n'en viendra +pas à bout?</p> + +<p>—On ne sait pas jusqu'où Bugeaud peut aller!» +répliqua Audinet d'un air sombre.</p> + +<p>Les trois notables se regardèrent en souriant. Ce +sourire signifiait clairement:</p> + +<p>«Quel homme?»</p> + +<p>Le peuple français étant de tous les peuples le +moins porté à faire des sentences, est aussi celui +qui les respecte le plus. Avec quelques sentences et +un habit noir, le premier venu peut se faire une réputation. +Le secrétaire général, médiocre, du reste, +en toute autre chose, avait eu le génie de comprendre +la bêtise publique et de la faire servir à son +profit. Les sentences, d'où il tirait toute son autorité, +avaient l'antiquité, mais non pas la gaieté des +proverbes de Sancho Pança. Il s'était acquis par là, +dans Vieilleville, une réputation que Siéyès et Montesquieu +lui auraient enviée.</p> + +<p>Le Parisien, ennemi des sentences, et d'ailleurs +mal disposé pour le fiancé de Claudie, tourna le dos +à Audinet et, par une manoeuvre habile, alla se +placer auprès de Mlle Bonsergent. De son côté, +Athanase Ripainsel offrit son bras à la mère de +Claudie et les deux couples, à quelque distance l'un +de l'autre, allèrent se promener dans la partie la +plus reculée du jardin.</p> + +<p>«Voilà un beau bracelet! dit l'avocat en regardant +le bras blanc et nu de la belle Claudie.</p> + +<p>—C'est celui que vous m'avez apporté, répondit-elle. +Rita ne fait pas les choses à demi.</p> + +<p>—C'est le présent de Mlle Oliveira? Il est d'un +goût et d'un travail exquis. Vous la connaissez +depuis longtemps, mademoiselle?</p> + +<p>—Depuis l'enfance. Nous avons récité ensemble +la grammaire française de Noël et Chapsal. C'est un +lien que rien ne peut rompre. N'est-ce pas qu'elle +est bien belle?</p> + +<p>—Oui, dit Brancas un peu embarrassé, elle est +fort aimable.</p> + +<p>—Fort aimable! Vous ne l'avez donc pas regardée? +Le préfet de Vieilleville a fait des vers en son +honneur.</p> + +<p>—Oh! c'est une raison sans réplique. Un préfet!</p> + +<p>—Monsieur, dit Claudie en faisant une petite +moue fort agréable, je vois bien que vous me prenez +pour une provinciale qu'éblouit l'habit doré d'un +préfet; mais vous vous trompez.</p> + +<p>—Oh! mademoiselle! pouvez-vous croire!</p> + +<p>—Apprenez, monsieur, que je ne me soucie nullement +des préfets.</p> + +<p>—Celui de Vieilleville est-il marié?</p> + +<p>—Non, monsieur.</p> + +<p>—Ah! Et il fait des vers?</p> + +<p>—Oui, monsieur, pour mes amies.</p> + +<p>—Et il n'en fait pas pour vous?</p> + +<p>—Je n'en sais rien, mais j'espère que non.</p> + +<p>—Pourquoi non?</p> + +<p>—Parce que j'aime mieux la prose.</p> + +<p>—Est-ce la poésie que vous haïssez, ou le +poëte?</p> + +<p>—Ni l'un ni l'autre. Je les regarde tous deux +avec la même indifférence.</p> + +<p>—Mademoiselle, dit Brancas, voulez-vous me +permettre une question?</p> + +<p>—Je permets.</p> + +<p>—M. le secrétaire général de la préfecture fait-il +aussi des vers?</p> + +<p>—Je l'ignore; mais vous pouvez le lui demander.</p> + +<p>—Oui, je le sais bien, mais je n'ose pas; il est si +imposant!</p> + +<p>—N'est-ce pas? dit Claudie. On dirait qu'il demande +la tête des gens à qui il parle. Il porte en lui +des sentences comme un pommier porte des +pommes. C'est lui je crois, qui a dit que la vapeur +ira plus loin qu'on ne pense.</p> + +<p>—Diable! a-t-il mis sa tête dans ses mains pour +trouver cette pensée?</p> + +<p>—Probablement.</p> + +<p>—J'ai peur que vous ne vous ennuyiez beaucoup.</p> + +<p>—Pourquoi, monsieur, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Parce qu'il a l'air bien ennuyeux.</p> + +<p>—Eh bien, après?</p> + +<p>—Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Brancas en +feignant d'hésiter, je viole peut-être un secret de +famille.</p> + +<p>—Quel secret de famille?</p> + +<p>—Oh! rien. Je ne veux pas pousser plus loin +l'indiscrétion.</p> + +<p>—Poussez-la jusqu'au bout, monsieur, et dites-moi, +je vous prie, le fameux secret que tout le +monde paraît connaître, excepté moi.</p> + +<p>—Vous le voulez?</p> + +<p>—Je le veux.</p> + +<p>—Vous n'en serez pas fâchée?</p> + +<p>—Je vous l'ordonne.</p> + +<p>—Eh bien! le bruit court que vous allez épouser +M. le secrétaire général.»</p> + +<p>Claudie rougit.</p> + +<p>«Je l'ignorais, dit-elle.</p> + +<p>—En vérité! Voyez à quoi l'on est exposé. Et +vous êtes bien sûre de ne pas avoir donné votre +consentement?»</p> + +<p>Elle fit un geste d'impatience.</p> + +<p>«On ne me l'a pas demandé, dit-elle.</p> + +<p>—Et si l'on vous le demandait?</p> + +<p>—Monsieur, vous êtes bien curieux.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Brancas en +s'excusant, d'oser m'intéresser si vivement au sort +d'une personne....</p> + +<p>—À qui vous avez sauvé la vie, interrompit-elle +vivement.</p> + +<p>—Ce n'est pas ce que je voulais dire.</p> + +<p>—Oh! dites, monsieur, je ne suis pas ingrate, et +je sais tout ce que je vous dois.</p> + +<p>—Ainsi, vous n'êtes pas mariée?</p> + +<p>—Non, non, mille fois non!</p> + +<p>—Eh bien! mademoiselle, j'en suis personnellement ravi.</p> + +<p>—Plaît-il, monsieur? dit-elle avec quelque hauteur.</p> + +<p>—Oui, mademoiselle, reprit gaiement l'avocat, +tant que vous ne serez ni mariée, ni près de l'être, +il me sera permis, je crois, de vous dire combien +vous êtes belle.</p> + +<p>—Monsieur, dit Claudie d'un air réservé, voyez-vous +ceci?</p> + +<p>—Votre bras, mademoiselle? il est plus beau +que le marbre.</p> + +<p>—Ce n'est pas mon bras que je vous prie de regarder, +c'est mon bracelet.</p> + +<p>—C'est un chef-d'oeuvre, nous l'avons déjà dit. +<i>Remember</i>.</p> + +<p>—Oui, justement. Que veut dire ce mot?</p> + +<p>—<i>Souviens-toi</i>.</p> + +<p>—Vous traduisez à merveille.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, souvenez-vous.</p> + +<p>—De quoi?</p> + +<p>—De la fidélité que vous devez à Rita.»</p> + +<p>Le Parisien se mordit les lèvres.</p> + +<p>«Je ne dois rien à personne, dit-il.</p> + +<p>—Vraiment! Vous n'êtes pas fiancés?</p> + +<p>—Pas le moins du monde. Mon oncle, conseiller +d'État, m'a présenté chez M. Oliveira, où j'ai eu +l'honneur de causer une seule fois avec Mlle Rita.</p> + +<p>—Rien de plus?</p> + +<p>—Rien de plus.</p> + +<p>—Que signifie donc la lettre de Rita?</p> + +<p>—Mlle Rita vous a écrit?</p> + +<p>—Une longue lettre où il est fort question de +vous.</p> + +<p>—Je ne me croyais pas si heureux, dit Brancas +en souriant.</p> + +<p>—Oh! ne vous enorgueillissez pas trop, monsieur. +Il est vrai qu'il est fort question de vous, mais je +n'ai pas dit que la lettre fît votre éloge.</p> + +<p>—Tant pis. Et que dit Mlle Rita de son serviteur?</p> + +<p>—C'est un mystère.</p> + +<p>—Bon! les mystères sont faits pour être dévoilés.</p> + +<p>—Oui, les mystères diplomatiques; mais celui-là?</p> + +<p>—C'est donc un mystère bien mystérieux?</p> + +<p>—Un mystère mystérieux; c'est cela même. Vous +avez trouvé le mot.</p> + +<p>—Au nom du ciel, mademoiselle, dites-moi la +première syllabe du secret. Je tâcherai de deviner +le reste.</p> + +<p>—Mais, monsieur, dit Claudie, pour un homme +qui n'a vu Rita qu'une fois, et qui ne lui doit aucune +fidélité, vous êtes bien curieux, ce me semble?</p> + +<p>—Oh! mademoiselle, répliqua Brancas, pouvez-vous +ainsi méconnaître la pureté de mes intentions? +Si je veux connaître ce secret, c'est pour vous aider +à le porter.</p> + +<p>—Je le porterai bien toute seule.</p> + +<p>—À deux, il sera mieux gardé.</p> + +<p>—Avez-vous lu le Coran? demanda Claudie.</p> + +<p>—Jamais. Et vous?</p> + +<p>—Pas davantage. C'est égal. Ouvrez-le. Verset +24, chapitre.... Ah! j'ai oublié le chapitre. Au reste, +peu importe. Vous y verrez cette belle sentence:</p> + +<p>«Si tu veux qu'on garde ton secret, garde-le toi-même.»</p> + +<p>Au même moment, M. Audinet parut au bout de +l'allée et se dirigea vers les jeunes gens.</p> + +<p>«Mademoiselle, dit Brancas, je vous quitte; +mais s'il est permis de vous parler sans porter atteinte +aux droits de M. le secrétaire général, j'ose +me dire, non le plus ancien, mais le plus passionné +de vos amis.</p> + +<p>—<i>Remember</i>! lui dit tout bas Claudie avec une +menace pleine de coquetterie. Je le dirai à Rita. +La politique vous occupe donc beaucoup, monsieur +Audinet?» continua-t-elle en s'adressant au nouveau +venu.</p> + +<p>Audinet voulut sourire et fit une laide grimace.</p> + +<p>«Qui s'occupe aujourd'hui de politique? répondit-il. +La politique est encore dans l'enfance, comme +la chimie.</p> + +<p>—Raison de plus, dit Brancas pour chercher la +formule.</p> + +<p>—Les ressources de la science sont innombrables, +mais il faut laisser la science aux savants; +il faut relever l'autorité.</p> + +<p>—L'autorité de qui? demanda le Parisien. L'autorité +des hommes, ou l'autorité des lois?</p> + +<p>—Ni l'une ni l'autre. C'est le principe d'autorité +qu'il faut relever.</p> + +<p>—Hum! ceci n'est pas clair, dit Brancas.</p> + +<p>—Ni amusant, ajouta Claudie. Monsieur Audinet, +voyez donc ce bracelet, je vous prie.</p> + +<p>—Je le vois.</p> + +<p>—Comment le trouvez-vous?</p> + +<p>—Trop moderne. Le beau, c'est l'antique.</p> + +<p>—Et ce que nous faisons aujourd'hui ne vaut +rien? demanda Brancas.</p> + +<p>—Rien ou peu de chose, répliqua Audinet.</p> + +<p>—Et dans dix siècles, ajouta Claudie, on s'arrachera +nos moindres brimborions? Voilà qui est +bien encourageant pour nos artistes.</p> + +<p>—Les artistes meurent; l'art est immortel, dit +Audinet d'un ton solennel.</p> + +<p>—Ma foi, monsieur, reprit Brancas, j'ai grande +envie de dire de la science ce que vous disiez tout à +l'heure d'Abd-el-Kader, qu'elle n'a pas dit son +dernier mot.»</p> + +<p>Audinet lui lança un regard plein de haine. Heureusement +pour la paix publique, le major Bonsergent +et ses hôtes s'avançaient à la rencontre de +Claudie.</p> + +<p>«Eh bien! messieurs, dit le major, vous laissez +les vieilles perruques ensemble, et vous vous cachez +dans les petits coins avec les demoiselles? Que disiez-vous +tout à l'heure de si intéressant? Audinet +paraît tout ému.</p> + +<p>—M. Audinet parlait de relever le principe d'autorité, +répondit Brancas.</p> + +<p>—Bigre! dit le major. Cet Audinet n'en fait +jamais d'autres. Tu ne sais donc pas, camarade, +ajouta-t-il en lui mettant familièrement la main sur +l'épaule, qu'il n'y a rien de plus malsain après un +bon dîner. Et toi, Claudie, que dis-tu de l'autorité?</p> + +<p>—De l'autorité des préfets?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Je n'en pense rien.</p> + +<p>—Et de celle de leurs secrétaires généraux?</p> + +<p>—Pas davantage.</p> + +<p>—Et de celle des parents sur leurs enfants?</p> + +<p>—Qu'elle est contre nature.</p> + +<p>—Et de celle des enfants sur leurs parents?</p> + +<p>—Qu'il n'est rien de plus beau.</p> + +<p>—Admirablement parlé, ma chère enfant. Voilà +justement l'opinion des préfets sur leur propre +autorité. Juge si leurs administrés doivent être +contents. Laissons cela, et venez ici, monsieur le +Parisien. Nous allons, si vous le voulez bien, reprendre +notre petite leçon d'horticulture.»</p> + +<p>Il fallut quitter Claudie et suivre le major. +Brancas, faisant contre mauvaise fortune bon coeur, +suivit tristement son professeur. La jeune fille et le +secrétaire général restèrent seuls. Il y eut un +moment de silence. Chacun d'eux sentait l'approche +d'une crise.</p> + +<p>Audinet n'était pas un amoureux vulgaire. La +beauté de Claudie, qui était vraiment ravissante, le +fascinait, son esprit hautain lui plaisait, l'orgueil de +la jeune fille était une garantie de sa vertu, et +l'ambitieux voyait en elle un instrument nécessaire +à sa fortune. Il est tant de femmes qui gênent leurs +maris au lieu de les seconder!</p> + +<p>Le secrétaire général regarda Brancas que le +major emmenait et dit à Claudie:</p> + +<p>«Je ne sais pourquoi ce monsieur me déplaît.</p> + +<p>—Je le sais bien, moi, répondit-elle.</p> + +<p>—Dites-le-moi.</p> + +<p>—Parce que vous êtes malveillant.</p> + +<p>—Qui? moi!</p> + +<p>—Oui, vous!... Qui aimez-vous, hors vous-même?</p> + +<p>—Tout le monde et vous en particulier, mademoiselle.</p> + +<p>—Je vous suis bien obligée.</p> + +<p>—Oh! très-peu! dit galamment Audinet. Cet +amour est si involontaire!</p> + +<p>—C'est donc de l'amour?</p> + +<p>—Vous le savez bien, cruelle!</p> + +<p>—Moi je ne m'en doutais pas, je vous jure. À +quoi reconnaît-on l'amour, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Claudie! s'écria Audinet.</p> + +<p>—Monsieur! reprit-elle.</p> + +<p>—Je vous aime, votre père le sait et l'approuve; +le mien vous regarde déjà comme sa fille; voulez-vous +être ma femme?»</p> + +<p>Claudie garda le silence.</p> + +<p>«Vous ne répondez pas?</p> + +<p>—Puis-je répondre? répliqua la jeune fille. Vous +me tirez une déclaration à brûle-pourpoint, comme +un coup de pistolet, et vous voulez qu'on vous +réponde dans la même minute. Cela n'est pas raisonnable. +Laissez aux gens le temps de réfléchir.</p> + +<p>—Est-ce qu'on réfléchit quand on aime?</p> + +<p>—Oui, mais quand on n'aime pas?</p> + +<p>—Qui vous aimera, Claudie, si ce n'est moi?</p> + +<p>—Mon Dieu! je vous crois; mais prenez patience +et laissez-moi consulter ma mère.</p> + +<p>—Votre mère y consent.</p> + +<p>—Eh bien, laissez-moi me consulter moi-même.»</p> + +<p>Il y eut un instant de silence. Claudie, qui n'aimait +pas Audinet, ne se hâtait pas de se prononcer +et ne voulait ni l'encourager ni le décourager. Celui-ci, +de son côté, réfléchissait, et commençait à soupçonner +Brancas de n'être pas étranger à cette résistance +inattendue. La situation devenait très-embarrassante. +Tout à coup Audinet rompit le silence.</p> + +<p>«Avez-vous remarqué la figure de cet avocat? +dit-il.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Sa physionomie est effrayante.</p> + +<p>—Effrayante! et pourquoi?</p> + +<p>—Elle annonce un naturel pervers.</p> + +<p>—Tant pis, car c'est un assez joli garçon. Est-ce +que vous êtes physiologiste, par hasard?</p> + +<p>—Je le suis.</p> + +<p>—Et la physiologie dénonce sa perversité?</p> + +<p>—Elle la dénonce, dit gravement Audinet.</p> + +<p>—À quoi le voyez-vous?</p> + +<p>—C'est le secret de la science.</p> + +<p>—Mystère incompréhensible! dit Claudie en +riant. Vous me faites frémir.</p> + +<p>—Vous riez!</p> + +<p>—Oui, j'ai l'audace de rire.</p> + +<p>—Avez-vous vu Lacenaire, mademoiselle?</p> + +<p>—Lacenaire? non, jamais.</p> + +<p>—Eh bien! regardez cet avocat; c'est son vivant +portrait.</p> + +<p>—Je remarque, dit Claudie, que tous ceux qui +vous déplaisent ressemblent soit à Lacenaire, soit à +Castaing, soit à Papavoine, soit à quelque autre +aimable brigand.</p> + +<p>—Quel intérêt aurais-je à le décrier?</p> + +<p>—Je ne sais; mais, du premier coup, le comparer +à Lacenaire, c'est bien fort!</p> + +<p>—Je n'ai pas dit que ce fût un scélérat.</p> + +<p>—Non, mais vous dites que c'est le vivant +portrait de Lacenaire. De là à dire qu'il a tué son +père et sa mère, la distance n'est pas grande. +Défaites-vous, mon cher monsieur, si vous voulez me +faire plaisir, de cette mauvaise habitude de médire +du prochain.</p> + +<p>—Que vient-il faire ici? demanda Audinet irrité +de ce petit sermon.</p> + +<p>—Qui? <i>Il</i>.</p> + +<p>—Votre avocat.</p> + +<p>—Mon avocat, puisqu'il vous plaît de l'appeler +ainsi, vient voir mon père à qui il a eu le bonheur +de rendre service en sauvant la vie de sa femme et +de sa fille. Permettez-moi de vous quitter un +instant. Ces messieurs prennent leurs chapeaux et +vont partir.»</p> + +<p>Audinet resta seul et de fort mauvaise humeur. +Claudie arriva assez à temps pour entendre les dernières +paroles du major à Brancas.</p> + +<p>«C'est en pleine terre, disait Bonsergent.</p> + +<p>—À la fin d'avril, répliquait le Parisien.</p> + +<p>—Oui ou bien au commencement de mai, dans +des trous.</p> + +<p>—De quel diamètre?</p> + +<p>—De cinquante centimètres.</p> + +<p>—À quelle distance l'un de l'autre?</p> + +<p>—Entre quarante et quatre-vingt-dix centimètres.</p> + +<p>—De quoi parlez-vous? demanda Claudie.</p> + +<p>—Du melon, mademoiselle, répondit Brancas. +Le melon, <i>melon cucumis</i>, genre concombre, famille +des cucurbitacées, est l'ami de l'homme.</p> + +<p>—Et l'homme est l'ami du melon, répliqua Bonsergent. +Prenez-moi un bon cantalop, semez-moi +ses graines dans des pots remplis de bon fumier, +recouvrez-moi cela d'une terre meuble, c'est-à-dire +labourée, pétrie, concassée avec soin, arrosez-moi +le tout, couvrez-le d'une cloche pour le garantir du +soleil, et vous m'en direz des nouvelles.</p> + +<p>—Mademoiselle, dit Brancas, monsieur votre +père est un puits de science.</p> + +<p>—Puisez toujours, jeune homme, répliqua Bonsergent, +et ne craignez pas de tarir la source.»</p> + +<p>À ces mots, Ripainsel et le Parisien prirent congé +de leurs hôtes, et montèrent dans un tilbury que +conduisait Athanase. Brancas était plongé dans une +profonde rêverie.</p> + +<p>«Il faut avouer, dit Ripainsel, que j'étais né pour +jouer les rôles de confidents.</p> + +<p>—Aimerais-tu mieux jouer les tyrans que les +confidents?</p> + +<p>—Les tyrans, non; mais les jeunes-premiers.</p> + +<p>—Qui t'en empêche?</p> + +<p>—Toi, parbleu! qui me jettes Mme Bonsergent +sur les bras, et qui prends la fuite.</p> + +<p>—La conversation a dû être intéressante?</p> + +<p>—D'un intérêt palpitant, comme disent les réclames. +Élodie m'a raconté ses malheurs.</p> + +<p>—Pauvre femme!</p> + +<p>—Oh! oui, pauvre femme! C'est un récit à faire +dresser les cheveux sur la tête.</p> + +<p>—Bon! Rien n'est plus agréable que de sentir +ses cheveux se dresser en bonne compagnie. C'est +marque qu'on n'est pas chauve. La lune sort des +nuages et éclaire la vallée sombre. Voici de bons +cigares, le cheval va de lui-même et connaît sa +route. Tout se tait, c'est à peine si l'on entend cette +délicieuse harmonie des sphères qui faisait pâmer +Pythagore. Commence ton récit; j'écoute.</p> + +<p>—Tu sauras d'abord, dit Athanase, qu'Élodie est +d'illustre naissance.</p> + +<p>—Je m'en doutais.</p> + +<p>—Son père, qui fut chapelier, avait l'âme d'un +roi.</p> + +<p>—D'un roi en fonctions ou d'un roi détrôné? Les +rois détrônés sont ordinairement de fort méchante +humeur.</p> + +<p>—Il avait l'âme d'un très-grand roi, une âme +noble et belle. Sa mère....</p> + +<p>—La mère du roi?</p> + +<p>—Non. La mère d'Élodie, belle comme Vénus, +sage comme Minerve, poétique comme Apollon....</p> + +<p>—.... Filait comme Arachné?</p> + +<p>—Non c'était une médiocre fileuse, mais une +parleuse de premier ordre.</p> + +<p>—Tant pis. La soupe ne devait pas être bonne.</p> + +<p>—Que parles-tu de soupe, âme grossière et livrée +aux appétits des sens? La mère d'Élodie ne sut +jamais de quoi se faisait la soupe.</p> + +<p>—Je plains le chapelier, dit Brancas.</p> + +<p>—Or, continua Ripainsel, cette mère accomplie +ne souffrit pas que sa fille fît oeuvre de ses dix +doigts; d'où il suit qu'elle comprit de bonne heure +que le lot du sexe barbu était d'apporter à boire et +à manger au sexe timide, lequel, en échange, consentait +à recevoir avec bonté les hommages du dit +sexe barbu: Cela dura trente ans, pendant lesquels +le sexe barbu, comme tu penses, ne faisait pas +queue à la porte d'Élodie.</p> + +<p>—Elle te l'a dit?</p> + +<p>—Non; mais je l'ai deviné. Dieu merci, ce +n'était pas difficile. On sait assez ce que signifient +ces amours trompées, ces espérances déçues, ces +soupirs, ces yeux levés au ciel. Ce n'est pas tout +d'ailleurs. J'ai des faits plus positifs.</p> + +<p>—Des faits!</p> + +<p>—Quel héros c'était?</p> + +<p>—Qui? Le major Bonsergent?</p> + +<p>—Il est bien question de Bonsergent! Je te parle +de ce hussard qui fut tué à Waterloo....</p> + +<p>—Quel hussard?</p> + +<p>—Celui d'Élodie, qui unissait la grâce à la force, +le génie à la beauté, et qui n'ignorait pas le respect +qu'on doit aux dames. C'était un homme, celui-là!</p> + +<p>—Et nous, qui sommes-nous donc?</p> + +<p>—Des gens mal élevés, je suppose.</p> + +<p>—Continue. Ton récit m'intéresse.</p> + +<p>—Après dix ans passés à pleurer le hussard, Bonsergent +se présenta....</p> + +<p>—Et fut accepté d'emblée? dit le Parisien.</p> + +<p>—Que de larmes versa la triste Élodie avant d'unir +son sort à celui de cet homme vulgaire! Mais +quoi! Le chapelier ordonnait. Par piété filiale, elle +obéit.</p> + +<p>—Triste victime!</p> + +<p>—Oh! oui, triste victime! Le chapelier n'eut pas +plutôt passé l'onde du Styx qu'on ne repasse plus, +<i>irremeabilis unda</i>, comme dit Virgile, que l'affreux +Bonsergent dévoila toute sa perfidie.</p> + +<p>—Je t'avertis, dit Brancas, que tu ménages trop +tes effets de scène. Tu <i>prends des temps</i> comme un +acteur, et le public finira par te tourner le dos.</p> + +<p>—Patience! dit Athanase. La patience, c'est la +force continuée. En deux mots, la dame s'est fort +ennuyée, et je la soupçonne d'écrire en secret ses +mémoires pour servir à l'instruction et à l'édification +de son sexe.</p> + +<p>—Voilà ce qu'elle t'a conté pendant une heure et +demie?</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, oui. Je croyais entendre +Esther raconter à la jeune Élise comment, avec la +protection du Dieu d'Israël, elle parvint à devenir +l'une des cinq cents femmes du sultan Assuérus, et je +repassais involontairement tous les récits fameux +des vieilles tragédies.... Or çà, j'espère que tu as +été plus heureux que moi?</p> + +<p>—Oui, Bonsergent m'a donné de bons conseils +sur la culture des melons.</p> + +<p>—Ne fais donc pas le réservé. Tu as vu Claudie?</p> + +<p>—Mon cher ami, dit Brancas, es-tu capable de +garder ton sérieux pendant quelques instants?</p> + +<p>—Toute l'éternité, s'il le faut.</p> + +<p>—Et bien, je l'aime.</p> + +<p>—Toi! Effectivement, il n'y a pas de quoi rire.</p> + +<p>—N'est-ce pas? à la veille de mon mariage!</p> + +<p>—Ma foi, ce serait bien plus triste le lendemain.</p> + +<p>—Que faire?</p> + +<p>—Te voilà bien embarrassé! Aime-la quinze jours +si tu veux, et cela se passera. C'est une petite fièvre +qui n'a rien d'inquiétant et qu'il faut traiter par les +sédatifs.</p> + +<p>—Mauvais plaisant!</p> + +<p>—Parbleu! je ne vois pas là de quoi s'arracher +les cheveux. Claudie est charmante, et tu fais preuve +de goût.</p> + +<p>—N'est-ce pas qu'elle est belle? dit l'avocat.</p> + +<p>—Oh! ravissante, répliqua Ripainsel.</p> + +<p>—Crois-tu qu'elle aime cet Audinet?</p> + +<p>—Qui sait! On voit tant de rencontres bizarres! +Audinet est un homme, après tout.</p> + +<p>—Lui, un homme! c'est un babouin.</p> + +<p>—Mon ami, dit Athanase, la douleur t'égare. +Audinet n'est pas un babouin, c'est un vilain animal, +je l'avoue; il est d'une capacité médiocre, +mais il est homme et secrétaire général, et, ce qui +vaut mieux encore, il est le fils du colonel Malaga. +Or, tu sauras qu'il n'est personne à Vieilleville qui +ose déplaire au terrible colonel. Quiconque l'a fait, +s'en est toujours repenti.</p> + +<p>—Je me moque de tous les Malaga du monde. +Ce colonel est fait de chair et d'os, je suppose?</p> + +<p>—Oui, mais sa chair et ses os sont taillés dans +l'acier le mieux trempé. Il est homme à tuer pour +une épingle, pour un salut manqué, pour un sourire +douteux. Après 1815, il était la terreur des +officiers de la garde royale.</p> + +<p>—Diable! voilà qui met le comble à mon amour.</p> + +<p>—Tu vas faire la cour à Mlle Bonsergent?</p> + +<p>—Pourquoi non?</p> + +<p>—Et t'en faire aimer?</p> + +<p>—Si c'est possible.</p> + +<p>—Jupiter aveugle ceux qu'il veut perdre.</p> + +<p>—Jupiter se soucie très peu de mes affaires. +Quant au colonel, je l'engage à ne pas faire le +méchant, car je retroussais fort bien, dans l'occasion, +ma robe d'avocat et mes manches, et tu verrais +une belle bataille.</p> + +<p>—Est-ce que tu sais manier une épée?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et un pistolet?</p> + +<p>—Encore mieux.</p> + +<p>—C'est égal, sois prudent, et si tu vois venir +Malaga sur le trottoir de droite, prends le trottoir +de gauche; cède-lui le haut du pavé, ne lui épargne +pas les saluts, et ne te fais pas embrocher comme +une mauviette.</p> + +<p>—J'y veillerai.</p> + +<p>—Un mot encore. Avant toute chose, gagne-moi +mon procès et fais-moi rendre l'héritage du vieux +Caïus-Gracchus Ripainsel, mon oncle vénéré; car +il n'est pas juste que je pâtisse de tes fredaines.</p> + +<p>—Tu auras tes deux millions et le plaisir de voir +donner une leçon à ce vieux rodomont».</p> + +<p>En même temps, les deux amis entraient dans la +cour du château.</p> +<br><br> + + + +<h3>XI</h3> + + +<p>Un domestique remit à Brancas une lettre de son +oncle; il la lut sur-le-champ, et frappa du pied avec +impatience.</p> + +<p>«Qu'as-tu donc? demanda Ripainsel.</p> + +<p>—Une tuile sur la tête! Ah! que la divine Providence +est dure aux pauvres gens! Écoute ceci:</p> + +<p>«Mon cher ami,</p> + +<p>«Tout est conclu. La dot est d'un million. Oliveira +te trouve charmant. Miss Rita ne dit mot et +ne paraît pas moins bien disposée. Ton bonheur est +assuré. Oliveira s'engage à donner sa démission à +la fin de l'année. Il a parole du ministre d'être pair +de France à cette époque. Pour un ancien marchand +de cuirs, c'est assez joli. Ma future nièce a de l'esprit, +du bon sens, et, ce qui est plus précieux que +tout, elle a le romanesque en horreur. Ta tante la +trouve admirable. Allons, tu as le pied à l'étrier, +monte à cheval et galope.</p> + +<p>«Oliveira et sa fille vont passer deux mois à +Vieilleville pour faire dîner les électeurs. Je n'ai pas +besoin de te recommander l'assiduité. Une fille de +ce caractère et une dot d'un million ne se trouvent +pas dans le pas d'une mule.</p> + +<p>«Adieu, mon cher ami; mille prospérités.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«GRAINDORGE.»</p> + </div> </div> + +<p>—Suis-je assez malheureux? dit l'avocat.</p> + +<p>—Toi! répliqua Ripainsel, tu es né coiffé. Rita et +un million, et monsieur se fait prier, monsieur fait +le difficile. C'est à hausser les épaules, parole d'honneur.</p> + +<p>—Et Claudie?</p> + +<p>—Ton amour s'en ira comme il est venu, en une +soirée. À première vue, tu t'enflammes, et tu te +crois pris pour l'éternité.</p> + +<p>—Diable d'oncle! s'écria Brancas. De quoi se +mêle-t-il?</p> + +<p>—Ton oncle est un sage, dit Athanase, et toi un +écervelé, malgré tes épais favoris et ton air d'homme +grave. Il sait qu'on ne vit pas seulement d'amour et +d'eau fraîche, mais de bon potage, comme dit le +bonhomme Chrysale; il te sauve, sans le savoir, des +griffes du vieux Malaga, et il te donne pour femme +la plus délicieuse Rita, qui jamais ait vu le jour, soit +à Paris, soit à Vieilleville.</p> + +<p>—Mon ami, dit Brancas après un long silence, +c'en est fait, je l'aime.</p> + +<p>—Qui? Rita?</p> + +<p>—Non, Claudie.</p> + +<p>—Tu fais une sottise.</p> + +<p>—Je m'en moque.</p> + +<p>—Et tu t'en repentiras.</p> + +<p>—Soit. Je m'en repentirai, mais je l'aime.</p> + +<p>—Ah! dit Athanase, si je n'avais pas fait concurrence +au père Oliveira dans les dernières élections!</p> + +<p>—Achève.</p> + +<p>—Eh bien! je ferais ma cour à Rita, qui vaut +une vingtaine de Claudies.</p> + +<p>—Fais-la, tu me rendras service.</p> + +<p>—Bien vrai?</p> + +<p>—Je te le jure!</p> + +<p>—Eh bien! présente-moi à la première occasion.</p> + +<p>—C'est convenu. Et toi, aide-moi à bourrer cet +Audinet qui m'agace cruellement les nerfs.</p> + +<p>—Quoi! vraiment! tu veux épouser Claudie?</p> + +<p>—Je n'en sais rien, mais je veux chasser l'Audinet.</p> + +<p>—Qu'il soit fait suivant ta parole! dit Athanase.</p> + +<p>L'avocat se coucha fort agité. La pensée des obstacles qu'il +aurait à surmonter excitait son ardeur, +car les âmes nobles et courageuses n'aiment pas à +triompher sans péril; mais il se voyait prêt à sacrifier +tous ses rêves à l'amour, et, pour un ambitieux, +c'était un cruel sacrifice. Avant d'épouser Claudie, +avant même de savoir s'il en serait aimé, il fallait +désavouer son oncle, rompre avec Oliveira, et se +fermer probablement le chemin de la députation de +Vieilleville. Cependant, il n'hésita pas un instant, et, +prenant la plume, il écrivit à son oncle la résolution +qu'il avait prise, en le priant de dégager sa parole. +Ce devoir accompli, il se coucha, et dormit assez +bien, bercé dans des rêves d'azur et d'or. La belle +Claudie, impératrice des îles Fortunées, lui offrait +son trône et sa main.</p> + +<p>Athanase, de son côté, rêvait à Mlle Oliveira. Ce +n'est pas qu'il fût au fond de l'âme ni très-ambitieux +ni très-amoureux. Non. La députation lui semblait +être le complément naturel et nécessaire de son château, +de ses cinquante mille livres de rente et du +bien-être qui l'entourait. Comme il avait toujours été +heureux, il était optimiste. Il aimait son ami, mais +il n'oubliait pas le soin de ses intérêts, et il voyait +avec plaisir cet amour naissant qui allait brouiller +Brancas avec le père Oliveira. De plus, Rita le séduisait +avec sa grâce toute parisienne, et le gentilhomme +campagnard n'avait pu rester insensible à sa +beauté. Que Brancas épousât ou non Claudie, il s'en +souciait peu, pourvu qu'il pût lui-même approcher +de la belle Rita, et satisfaire en même temps deux +passions de force égale, la passion d'épouser une +femme aimable et la passion de représenter le peuple +français.</p> + +<p>Pendant ce temps, la famille Bonsergent était +réunie en conseil et délibérait sur les plus graves +questions. Lorsque Claudie, tenant à la main une +bougie, s'approcha de son père pour l'embrasser, +suivant l'usage de chaque soir, et se retirer dans sa +chambre, le major la retint par la main et la fit +asseoir à ses côtés.</p> + +<p>«Ma fille, dit Élodie d'un ton solennel, reste un +moment; il s'agit de ta destinée.</p> + +<p>—Ma chère enfant, dit le major, es-tu heureuse?</p> + +<p>—Assurément, papa, répondit-elle, étonnée de +cet exode et commençant à deviner ce qu'on allait +lui dire.</p> + +<p>—S'il se présentait un bon mari, sage, prudent, +avec une belle fortune, une belle position sociale et +un nom honorable, qui voulût vivre avec nous, et +qui fût notre ami, que ferais-tu?</p> + +<p>—Je ferais, dit Claudie, ce que vous auriez jugé +convenable.»</p> + +<p>Le major l'attira doucement sur ses genoux et +l'embrassa.</p> + +<p>«Il est trouvé, dit-il. C'est notre ami Audinet.»</p> + +<p>Claudie, qui s'attendait à ce nom, ne put cependant +s'empêcher de se mordre les lèvres.</p> + +<p>«Eh bien, qu'en dis-tu? demanda Élodie.</p> + +<p>—Moi, maman je n'en dis rien.</p> + +<p>—Et qu'en penses-tu?</p> + +<p>—Pas davantage.</p> + +<p>—Diable! dit le major entre ses dents, cela va +mal... Comment! tu n'as pas d'opinion sur un +homme que tu vois tous les jours!»</p> + +<p>Claudie garda le silence.</p> + +<p>«Est-ce que tu ne veux pas te marier?</p> + +<p>—Je n'ai pas dit cela, papa.</p> + +<p>—N'est-ce pas un homme intelligent?</p> + +<p>—Assurément, quoique son esprit consiste surtout +à médire du prochain.</p> + +<p>—Son père lui donnera deux cent mille francs le +jour de son mariage.</p> + +<p>—Eh! papa, n'avons-nous pas de quoi vivre?</p> + +<p>—Il sera préfet ou député à son choix.</p> + +<p>—Tant mieux pour la France.</p> + +<p>—Il est estimé de tout le monde.</p> + +<p>—Pas trop, dit Claudie, qui fut heureuse de trouver +ce prétexte, et voilà ce qui me fâche.</p> + +<p>—Hum! hum! dit le major, le temps est à l'orage.»</p> + +<p>Au fond du coeur, il était de l'avis de sa fille. Un +homme tant de fois souffleté lui semblait un gendre +médiocre; mais, comme beaucoup d'honnêtes gens, +avec un égoïsme assez naturel, il s'étourdissait +volontairement sur l'insolence et la lâcheté d'Audinet, +et voyait, avant tout, dans ce mariage, la certitude +de garder sa fille près de lui et de plaire à son +ami Malaga.</p> + +<p>Cependant l'attaque de Claudie était si directe +qu'il n'osa insister. Par malheur, Mme Bonsergent, +fort engouée d'Audinet, qui divaguait avec elle pendant +des heures entières sur des subtilités de métaphysique, +et flattée d'entendre vanter son génie par +le secrétaire général, prit vaillamment la défense de +son favori.</p> + +<p>«Mademoiselle, vous êtes une sotte, dit-elle tout +d'abord. M. Audinet est un homme de la plus haute +intelligence et du plus grand avenir. Peut-être ne le +trouvez-vous pas assez beau?</p> + +<p>—Ma foi, dit bonnement Claudie, je n'y pensais +pas, mais, puisque tu m'en parles, je t'avouerai +qu'il est plus laid qu'une chenille.</p> + +<p>—Comme une chenille, c'est le mot, répéta le +major en éclatant de rire.</p> + +<p>—Bon! encouragez-la dans sa désobéissance, +répliqua d'un ton amer Mme Bonsergent.</p> + +<p>—Je ne l'encourage pas, dit le major.</p> + +<p>—Mais, dit Claudie, je n'ai pas à désobéir; vous +ne m'avez rien ordonné.</p> + +<p>—C'est vrai, cela, dit Bonsergent, qui voulut +mettre fin à la discussion et surtout ne pas attrister +sa fille. Elle est libre de ses actions.</p> + +<p>—Le devoir d'une mère, dit Élodie avec solennité, +est de préparer l'avenir et le bonheur de sa +fille. Il faut que la prévoyance d'une mère supplée +à l'aveuglement de ses enfants. Il faut...</p> + +<p>—Il faut que tu te taises, interrompit Bonsergent +d'un ton ferme et sans réplique. C'est assez causé +d'affaires pour ce soir. Nous ferions prendre ce pauvre +Audinet en grippe à Claudie. En attendant, qu'il +vienne ici comme à l'ordinaire, et tu le recevras de +ton mieux.</p> + +<p>—Oh! de grand coeur, dit la jeune fille, pourvu +que cela ne m'engage à rien.</p> + +<p>—Bonsoir, mon enfant, dit le major; va dormir. +Et toi, ma femme, fais-moi préparer un lait de +poule, car j'ai gagné un mal de gorge au jardin ce +soir.»</p> + +<p>Mme Bonsergent sortit et appela la servante.</p> + +<p>«Catherine! Catherine!»</p> + +<p>Personne ne répondit.</p> + +<p>Élodie cria plus fort:</p> + +<p>«Catherine!</p> + +<p>—Elle est couchée, sans doute, dit le major. +Laisse-la dormir.»</p> + +<p>Mme Bonsergent entra dans la cuisine où se trouvait +le lit de Catherine, et vit que le lit était vide. +Au même instant, Catherine accourut précipitamment, +les joues et les oreilles rouges, et les cheveux +à demi dénoués. C'était une jeune fille assez belle et +très-bien faite.</p> + +<p>«D'où venez-vous? demanda Mme Bonsergent, +et que faites-vous dehors à onze heures du soir?»</p> + +<p>L'apostrophe était foudroyante. À onze heures, +en province, tous les gens paisibles dorment du +plus profond sommeil. Cependant Catherine répondit +avec assurance:</p> + +<p>«Madame, j'étais au fond du jardin et je fermais +la porte du kiosque.</p> + +<p>Sa maîtresse la blâma sévèrement de n'avoir pas +fermé plus tôt cette porte, et toutes deux se hâtèrent +de préparer le lait de poule du major.</p> + +<p>Pendant ce temps, M. le secrétaire général de la +préfecture sortait tranquillement du jardin au moyen +d'un passe-partout, présent d'amour de la tendre +Catherine.</p> + +<p>Cette petite scène de la vie intime, qui se renouvelle +souvent en province, devait avoir sur la suite +de cette histoire et sur le sort de la belle Claudie +la plus tragique influence.</p> + +<p>Un matin, M. Graindorge conseiller du roi Louis-Philippe +en son conseil d'État, commandeur de la +Légion d'honneur et de l'Aigle noir, grand-croix de +l'ordre de Charles III, et officier de celui d'Isabelle +la Catholique, déjeunait tête à tête avec sa femme +et décachetait rapidement ses lettres, lorsque l'écriture +de son neveu attira plus particulièrement son +attention. Il se hâta de lire la lettre et la jeta sur la +table avec colère.</p> + +<p>«De qui?» dit sa femme.</p> + +<p>C'était une Anglaise laconique, sèche comme les +vieilles femmes de son pays, laide et sans enfants, +dont la dot avait triplé la fortune de son mari. +Rousse, du reste, avare et revêche, elle jouissait +dans son ménage d'une influence toute-puissante.</p> + +<p>«De cet écervelé de Brancas, répondit le conseiller d'État.</p> + +<p>—Quelle nouvelle?</p> + +<p>—Lis.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Vieilleville, mai 1845.</p> + </div> </div> + +<p>«Vous avez trop réussi, cher oncle. Je n'accuse +que moi-même de ma mésaventure, mais il faut rompre +à tout prix. Courez, je vous en conjure, chez +M. Oliveira, et dites-lui.... non, ne lui dites rien. +J'aime une fille adorable, une perle de beauté, un +ange, une péri, tout ce qui vous plaira, mais j'aime. +Son père est un vieux soldat de Napoléon, sa mère +est une ancienne jolie femme; mais elle! oh! elle! +c'est une fleur, c'est un bouton de rose, c'est une +grâce, c'est.... tout ce qu'il faut pour devenir votre +nièce. M'aimera-t-elle? Voilà la question. Un orang-outang, +à demi préfet, la garde à vue comme les +muets du sérail. Le monstre la convoite, mais la +divine Providence ne permettra pas que le crime +s'accomplisse, et, au besoin, mon bras aiderait la +Providence.</p> + +<p>«Bonsoir, cher oncle. Je tourne au mélodrame; +c'est vous dire jusqu'où va mon amour. Adieu, +adieu. Je vous quitte pour penser à ma Claudie.</p> + +<p>«Mettez-moi aux pieds de mon adorable tante, et +soyez indulgent pour ma folie. Il est si rare et si +doux de perdre le sens pour ce qu'on aime. J'en +ferai quelque jour, s'il n'est déjà fait, un opéra sous +ce beau titre: <i>Il pazzo der amore. Le Fou par amour</i>, +pour faire pendant au chef-d'oeuvre de Cimarosa. Ô +Claudie, étoile populaire, axe du monde, mon coeur +est à toi.</p> + +<p>«Adieu, oncle chéri. Si vous la voyiez, vous voudriez +être neveu.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«À vous,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«BRANCAS.»</p> + </div> </div> + +<p>—Eh bien? dit Graindorge après la lecture.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Est-il assez fou?</p> + +<p>—Trop.</p> + +<p>—Que faire? Je ne puis aller chez Oliveira et lui +dire: mon cher, je me suis trompé. Cela n'est pas +admissible. Que le diable emporte sa Claudie!</p> + +<p>—Une petite provinciale!</p> + +<p>—Un bouton de rose!</p> + +<p>—Quelque sotte!</p> + +<p>—Une perle de beauté!</p> + +<p>—Voilà ma commanderie à bas!</p> + +<p>—Est-ce que tu vas consentir à ce sot mariage?</p> + +<p>—Il le faut bien. Il a passé l'âge des lisières.</p> + +<p>—Il faut le déshériter.</p> + +<p>—Tu ne le connais pas, répliqua l'oncle. Il ne +tient pas à l'argent, et toutes les successions du +monde ne le feront pas changer d'avis. Il va manquer +par sa faute le plus beau mariage du monde.</p> + +<p>Oliveira n'est pas embarrassé de sa fille. Rita est +femme d'esprit; elle mènera très-bien la barque de +son mari.</p> + +<p>—Rien n'est perdu, dit l'Anglaise. S'il est amoureux, +c'est de fraîche date, car il n'en parlait pas le +jour de son départ. Ce feu de paille se consumera +et s'éteindra tout naturellement. Traîne l'affaire en +longueur. Suis Oliveira, qui t'a invité à voir sa maison +de Vieilleville; tu sonderas le terrain, tu verras +toi-même sa Claudie. Il faudrait être bien malheureux +ou bien maladroit pour ne pas lui trouver +quelque défaut ou quelque vice.</p> + +<p>—Rédhibitoire!</p> + +<p>—Voilà, dit sèchement l'Anglaise, une plaisanterie +de gentilhomme ou de palefrenier que le conseil +d'État ne devrait pas connaître.»</p> + +<p>Graindorge s'inclina humblement. Il courut chez +Oliveira, se hâta de se faire inviter, et cacha soigneusement +le but de son voyage.</p> + +<p>Trois jours après, M. Oliveira, sa fille et Graindorge +partaient pour Vieilleville. Oliveira pensait à +ses électeurs, Graindorge à sa commanderie, et Rita +à son mariage. Cette dernière n'était que curieuse +de revoir son fiancé. Brancas ne lui déplaisait pas, +mais c'est un phénomène connu au moral, comme au +physique, que les fluides de même nature se repoussent +et que les fluides contraires s'attirent. L'avocat +et la jeune Parisienne étaient tous les deux trop spirituels, +trop raisonnables et trop civilisés pour s'accrocher +fortement. Entre deux corps parfaitement +ronds, il y a trop peu de points de contact. De là vient +que certains ménages, composés d'ailleurs de deux +individus, homme et femme, parfaitement aimables, +sont médiocrement heureux et médiocrement unis. +Saint Pierre ne put jamais s'accommoder de Saint Paul, +bien qu'ils fussent saints tous deux au même degré.</p> + +<p>Quand les trois voyageurs entrèrent à Vieilleville, +toute la ville était en rumeur. On devait plaider le +lendemain le fameux procès pour lequel Ripainsel +avait fait venir son ami. Deux partis s'étaient formés, +comme il arrive dans toutes les causes de ce genre, +et soutenaient, l'un la validité du testament et les +droits de la communauté de P***, et l'autre les droits +de Ripainsel. La politique s'en mêlait. Le journal de +l'évêché ne tarissait pas sur l'éloge de ces saintes +femmes qui avaient renoncé au monde pour ne +relever que de Jésus-Christ; c'étaient les soeurs des +pauvres, les mères des orphelins, les anges de Dieu +sur la terre. Allait-on dépouiller encore l'Église +catholique, si honteusement pillée en 1789, et achever +l'oeuvre sacrilège des révolutionnaires? Et pour +qui, grand Dieu! violer ce testament? Pour ajouter +au luxe et à la richesse de l'un des hommes les plus +riches de tout le pays, pour entretenir des chevaux +et peut-être pis que cela. Ce dernier point n'était pas +clairement exprimé, mais on l'entendait du reste.</p> + +<p>De son côté, le journal de l'opposition, ami de +Ripainsel, qui était le plus riche actionnaire du +journal, déclamait vigoureusement contre les envahissements +du clergé, et citait Grégoire VII qui +déposait les rois, Alexandre VI qui empoisonnait ses +propres cardinaux, et tous les mauvais prêtres dont +l'histoire a parlé. Pour qui ces trésors arrachés à +l'aveugle piété des mourants? Pour les jésuites, +pour les évêques, pour les congrégations de toutes +sortes. Rien n'était plus éloquent que ce rédacteur +tempêtant pour son actionnaire.</p> + +<p>Seul, le journal de la préfecture gardait le plus +profond silence et enrageait tout bas de ne pouvoir +prendre part à la bataille. Tout n'est pas roses dans +le métier de journaliste officiel. Comment avoir un +avis quand le préfet n'en a pas? Ce serait une impiété. +Or, le préfet, bon homme d'ailleurs, et assez +embarrassé de son rôle, n'était occupé que de vivre +en bonne harmonie avec tout le monde, de peur d'être +en butte aux foudres du <i>National</i>.</p> + +<p>Oliveira eut grand'peine à pénétrer chez le président +du tribunal, qui distribuait à son gré ou refusait +les billets d'entrée. On faisait queue chez lui +comme au bureau d'un théâtre.</p> + +<p>C'était un grand vieillard, à la parole lourde et +indistincte, bredouillant, ânonnant, ne comprenant +rien, honnête homme du reste et incapable de faire +tort à son prochain. Le hasard, et une fortune dont +l'origine se perdait dans la nuit des temps, l'avaient +fait nommer président; l'inamovibilité l'avait maintenu +sur son siège, et l'usage s'opposait à ce qu'on +lui donnât sa retraite. Cette espèce de magistrats +n'est pas la plus mauvaise; ils valent bien les gens +plus subtils qui cherchent moins le sens de la loi +qu'une opinion singulière et paradoxale, et qui s'entêtent +d'autant plus volontiers dans cette opinion +qu'elle n'appartient qu'à eux seuls. Entre un juge +trop subtil et un juge qui l'est trop peu, le plaideur +est fort embarrassé.</p> + +<p>Le président se leva dès qu'il vit entrer le député, +et le fit asseoir.</p> + +<p>«Mon cher président, dit Oliveira, je venais vous +demander trois places.</p> + +<p>—Je n'en ai plus, interrompit le vieillard.</p> + +<p>—Pour ma fille?</p> + +<p>—Oh! c'est une autre affaire. Je lui céderais +mon siége plutôt que de lui refuser quelque chose.... +C'est donc un bien grand avocat, continua-t-il, que +ce M. Brancas?</p> + +<p>—C'est une merveille, dit Oliveira qui crut +devoir faire l'éloge du futur époux de Rita.</p> + +<p>—Pantaléon, ce jour est un beau jour pour toi, +dit la présidente, jusque-là tapie et silencieuse +dans un coin de la salle. Faut-il faire repasser ta +cravate blanche?</p> + +<p>—Fais, ma chère Léonide, répliqua-t-il avec une +certaine majesté.</p> + +<p>—J'espère, ajouta-t-elle, que ce M. Ripainsel +recevra sur les doigts, et qu'il laissera désormais +tranquilles nos bonnes soeurs de P...</p> + +<p>—J'espère, dit Pantaléon en bégayant, que Caton +d'Utique, s'il vient par hasard à l'audience, sera +content de moi. Va faire repasser ma cravate, va +Léonide.»</p> + +<p>Léonide sortit en grognant un peu.</p> + +<p>«Ah! monsieur, dit le président à Oliveira qui +souriait, un pauvre homme a bien de la peine à +faire son métier en conscience. Ma femme et mes +cinq enfants ont pris parti, trois contre trois, dans +cette affaire, et m'ennuient tout le jour de leurs +exhortations à bien faire, c'est-à-dire à juger en +faveur de leurs protégés. C'est un vacarme à ne +pas s'entendre. Heureusement, je suis à moitié sourd, +et le partage égal des voix dans ma famille maintient +ma neutralité.»</p> + +<p>Oliveira sortit avec ses trois billets qui lui assuraient +des places réservées derrière les juges. Vieilleville, +où les événements sont rares, était tout ému +de l'espoir d'entendre un de ces fameux avocats de +Paris auxquels les journaux font un piédestal. De +toutes les parties du département, de nombreuses +députations d'oisifs s'étaient donné rendez-vous à +l'audience, et l'on s'attendait, vu la renommée de +Brancas, à des effets de scène merveilleux. Son +adversaire, venu de Paris, lui aussi, était un homme +illustre à qui il n'a manqué peut-être, pour égaler +les plus grands orateurs, que de défendre une cause +plus sympathique à la nation française. C'était le +plus brillant représentant du parti légitimiste.</p> + +<p>Dès le soir même, Brancas reçut la visite de son +oncle, mais il ne fut question ni d'Oliveira ni de sa +fille dans la conversation. Le conseiller d'État sentait +assez la nécessité de ne troubler, par aucune +préoccupation, l'esprit de son neveu. À la veille +d'une grande bataille, on ne songe qu'à l'ennemi.</p> + +<p>«Souviens-toi, dit Graindorge, que du haut de +ce prétoire trois cents électeurs te contemplent.</p> + +<p>—Je m'en souviendrai,» répliqua laconiquement +l'avocat, à qui il tardait d'être seul.</p> + +<p>Dès que son oncle fut parti, il fit atteler un tilbury +et descendit au grand trot du côté de Vieilleville +pour aller voir Claudie, suivant son usage. En +très peu de jours il était devenu l'ami intime du +major Bonsergent, et la rêveuse Claudie préparait +pour lui ses phrases les plus poétiques et ses discours +les plus exquis. Personne ne se défiait de ses +visites, si ce n'est peut-être le soupçonneux Audinet; +quant à la jeune fille, si elle avait deviné l'amour +de l'avocat (et comment ne l'aurait-elle pas +deviné?) elle n'en laissait rien paraître. Elle était +secrètement flattée de plaire à un homme aimable, +déjà célèbre, et qui devait être si bon juge du mérite +et de la beauté. Nulle femme n'est exempte de vanité, +et la belle Claudie l'était moins que toute autre. Audinet, +qu'elle avait toujours vu avec indifférence, lui devenait +peu à peu odieux, car en amour l'indifférence +n'est pas loin du mépris, ni le mépris de la haine.</p> + +<p>Il faut avouer aussi que le secrétaire général était +l'amant le plus incommode du monde. En garde +contre Brancas, dont il avait deviné la rivalité, il +surveillait jour et nuit les démarches du Parisien et +s'offensait, non sans raison, des fréquentes visites +que celui-ci faisait à la famille Bonsergent. Ses relations +avec Catherine lui permettaient de savoir, +heure par heure, tout ce que faisait sa maîtresse et +de le lui répéter. De son côté, Claudie, irritée de +cette surveillance continuelle, recevait fort mal les +plaintes d'Audinet, et semblait, contre le gré de ses +parents, prête à tout rompre.</p> + +<p>Ce soir-là, Audinet était assis dans un coin, près +de sa fiancée, pendant que le major et sa femme, +discrètement retirés à l'autre bout du salon, laissaient +au secrétaire général la faculté de faire librement +sa cour. Claudie brodait, et sa main impatiente +cassait souvent ou arrachait les fils, signe précurseur +d'un orage prochain.</p> + +<p>«Vous êtes agitée, ce soir, dit Audinet.</p> + +<p>—Je ne suis pas agitée, répliqua-t-elle.</p> + +<p>—Ou ennuyée?</p> + +<p>—Oui, je suis ennuyée.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Que sais-je! Probablement parce que vous +êtes là.</p> + +<p>—Ou parce que <i>quelqu'un</i> n'y est pas?</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? dit impérieusement +Claudie. Qui est ce <i>quelqu'un</i>?</p> + +<p>—<i>Quelqu'un</i>, dit froidement Audinet c'est quelqu'un; +cela s'entend du reste.</p> + +<p>—Cela ne s'entend pas du tout, monsieur. Dites-moi, +je vous prie, qui c'est.»</p> + +<p>Audinet, comme tous les jaloux, ne pouvait cacher +sa jalousie. Rien n'était plus maladroit que d'en +parler, mais rien n'était aussi plus naturel. Cependant, +il sentit qu'il allait trop loin, et voulut sortir +d'un mauvais pas.</p> + +<p>«C'est peut-être une femme? dit-il négligemment.</p> + +<p>—Non, ce n'est pas une femme, répéta vivement +Claudie, que cette question irritait.</p> + +<p>—C'est donc un homme? Vous en convenez?</p> + +<p>—Ce n'est ni un homme ni une femme, dit +Claudie.</p> + +<p>—À moins que ce ne soit un avocat, reprit Audinet, +je ne sais qui ce pourrait être.»</p> + +<p>Claudie rougit légèrement.</p> + +<p>«Eh bien, dit-elle, supposons que ce soit un +avocat; que voulez-vous dire?</p> + +<p>—C'est donc un avocat? Bon. Je suis bien aise +de le savoir. Justement, il est sept heures du soir, +et M. Brancas, contre son usage, n'a pas encore +paru.</p> + +<p>—Vous êtes bien au courant des habitudes de +M. Brancas.</p> + +<p>—Je le crois bien, dit Audinet. Un homme si +célèbre! Il n'est question que de lui à Vieilleville et +de son prochain mariage.</p> + +<p>—Ah! dit la jeune fille qui se sentit pâlir. Avec +qui, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Je savais bien, dit Audinet, que je finirais par +vous dire des choses intéressantes. Oh! je connais +mon métier de narrateur.</p> + +<p>—Et de faiseur de cancans.</p> + +<p>—De cancans, si vous voulez. Mais quel mal y +a-t-il, s'il vous plaît, à dire que M. Brancas, avocat, +épouse prochainement Mlle Marguerite Oliveira, +votre amie d'enfance?</p> + +<p>—Comment le savez-vous?</p> + +<p>—Parbleu! ce n'est pas difficile. Toute la ville +en est informée. La femme de chambre de Mlle Oliveira +le dit à qui veut l'entendre. L'affaire est arrangée, +et M. Graindorge, conseiller d'État, oncle du +futur, est venu en poste tout exprès pour assister +à la noce.</p> + +<p>—Vous ne perdez pas de temps, dit amèrement +Claudie et vous êtes fort au courant des affaires du +prochain.»</p> + +<p>En même temps, elle se leva.</p> + +<p>«Où donc allez-vous? demanda Audinet.</p> + +<p>—Je me sens un léger étourdissement, et je vais +dans ma chambre. Cela se passera. Excusez-moi, +cher monsieur, et allez, je vous prie, tenir compagnie +à ma mère.»</p> + +<p>Comme elle finissait de parler, Brancas entra, +Claudie hésita et revint sur ses pas.</p> + +<p>«Eh bien, dit Audinet, vous n'êtes pas encore +partie?</p> + +<p>—Vous êtes insupportable.</p> + +<p>—Merci.»</p> + +<p>Claudie reprit sa place, et Brancas vint les saluer. +Le secrétaire général répondit au salut de l'avocat +par un mouvement de tête froid et cérémonieux, +auquel le Parisien ne fit aucune attention.</p> + +<p>—C'est demain, dit le major Bonsergent, que +nous allons entendre Démosthènes et Cicéron.»</p> + +<p>Le Parisien s'inclina en souriant.</p> + +<p>«Je ne sais de quoi vous voulez parler, dit-il, +mon cher monsieur; mais vous aurez le plaisir d'entendre +l'un des plus grands avocats de ce siècle. Ce +n'est pas moi que je veux dire.</p> + +<p>—Est-ce que vous allez à l'audience? demanda +Audinet au major. Je ne vous connaissais pas tant +de goût pour les procès.</p> + +<p>—Ma foi! répondit simplement Bonsergent, je +vais où Claudie me mène. Tu sais bien que c'est +mon chef de file.</p> + +<p>—Ah! dit Audinet d'un air fin, c'est Mlle Claudie....</p> + +<p>—Oui, monsieur le secrétaire général, répondit +la jeune fille, qui sentit le coup. C'est moi-même.»</p> + +<p>Le Parisien les observait tous deux sans rien +dire et commençait à concevoir de grandes espérances. +Audinet sortit plein de fureur contre son +rival et contre Claudie. C'était un entêté mortel que +le fils aîné du colonel Malaga; il aimait Claudie, et il +était prêt à la disputer à son rival par tous les +moyens que le Code tolère, faute de pouvoir s'y +opposer.</p> + +<p>La conversation devint générale après le départ +du secrétaire général, et ne fut interrompue que +par l'arrivée du colonel Malaga et de quelques voisins +à qui Mme Bonsergent offrit du thé. On dressa +une table de whist, les gens graves commencèrent +à jouer, et Brancas s'assit à côté de Claudie.</p> + +<p>Il y eut d'abord un assez long silence, que Claudie +interrompit en demandant d'une voix brusque et +saccadée:</p> + +<p>«À quelle époque est fixé votre mariage?»</p> + +<p>Brancas tressaillit.</p> + +<p>«Quel mariage? dit-il. On me marie donc?</p> + +<p>—Pourquoi rougissez-vous? dit Claudie. Il n'y a +pas de honte à se marier. Le mariage n'est-il pas le +plus beau de tous les sacrements?</p> + +<p>—Je ne rougis pas, répliqua le Parisien, et je +tiens comme vous que le mariage est le plus beau +des sacrements; mais encore, pour se marier, faut-il +être deux, et je ne sais pas même si nous sommes +un.</p> + +<p>—Vous êtes deux, Rita et vous. Ne niez pas, je +le sais.</p> + +<p>—Alors vous êtes plus savante que moi, car je ne +le sais pas.</p> + +<p>—En vérité?</p> + +<p>—En vérité.</p> + +<p>—Dites-moi, reprit Claudie, ce que vient faire +à Vieilleville M. Graindorge, conseiller d'État, votre +oncle?</p> + +<p>—Il vient se promener, je suppose.</p> + +<p>—Chez M. Oliveira?</p> + +<p>—Oui, chez M. Oliveira. Ce sont deux vieux +amis.</p> + +<p>—Ah!... Rita et vous, n'êtes-vous pas aussi de +vieux amis?</p> + +<p>—Je le voudrais, dit Brancas, mais je n'ose m'en +flatter. Je n'ai vu Mlle Rita qu'une fois.</p> + +<p>—Eh bien, voyez la calomnie. On dit que vous +l'épousez, et que votre oncle vient ici pour assister +au mariage.</p> + +<p>—Qui? on.</p> + +<p>—Tout le monde.</p> + +<p>—Ne serait-ce pas plutôt M. le secrétaire général, +qui prend beaucoup d'intérêt à mes affaires?</p> + +<p>—Après tout, dit Claudie d'une voix un peu altérée, +je vous prie d'excuser, monsieur, ma curiosité. +Je n'ai, certes, aucun droit à connaître vos secrets.»</p> + +<p>La jeune fille avait le coeur ulcéré. Le Parisien +s'en aperçut et devina la cause de cette sourde +colère. Il comprit en même temps que la jalousie +maladroite d'Audinet lui fournissait une occasion +qu'il aurait longtemps et vainement cherchée de +déclarer son amour. Il regarda autour de lui. Tout +le monde jouait au whist. Deux vieilles femmes, reléguées +dans un coin, disaient du mal de leur prochain, +Mme Bonsergent était absente et dirigeait la +confection du thé, le major dormait comme un loir, +il vit le moment favorable, il prit la main de Claudie +et lui dit à voix basse:</p> + +<p>«Mademoiselle, on vous a menti. Je n'épouserai +jamais Mlle Oliveira, car je n'ai aimé, je n'aime et +n'aimerai jamais qu'une seule femme: c'est vous.»</p> + +<p>Claudie retira sa main sans colère. Elle vit dans +les yeux de l'avocat qu'il disait vrai, et elle sentit au +fond de l'âme les tressaillements de l'amour. Elle +n'osa répondre: Et moi aussi, je vous aime, mais ses +yeux le dirent assez clairement à défaut de sa bouche. +Cependant, elle s'efforça de composer son +visage et son maintien.</p> + +<p>«Monsieur, dit-elle en feignant de rire, j'entends +très-bien la plaisanterie et je vous remercie de ne +pas punir plus sévèrement ma curiosité. Veuillez +croire, cependant, que l'amitié de Rita me donnait +quelques droits à votre confiance.</p> + +<p>—Claudie, répéta le Parisien d'un ton passionné, +m'entendez-vous? Je vous aime.</p> + +<p>—Si vous m'aimez, répliqua-t-elle, que vient +faire ici M. Graindorge?»</p> + +<p>Brancas vit bien qu'il fallait parler avec franchise. +Il raconta les projets de mariage que son oncle avait +formés pour lui et qu'il avait lui-même approuvés, +jusqu'au jour où il entrevit la belle Claudie.</p> + +<p>«Ce jour, continua-t-il, a décidé de ma destinée. +Je vous aime.»</p> + +<p>Il peignit cet amour des couleurs les plus passionnées. +Il était sincère, et il était avocat; aussi fut-il +éloquent: son amour passait avec ses paroles dans +le coeur de la jeune fille. Elle se sentit vaincue et fit +un dernier effort.</p> + +<p>«Vous arrivez trop tard, dit-elle.</p> + +<p>—Trop tard! s'écria Brancas découragé. Quoi! +votre mariage est-il décidé et irrévocable?</p> + +<p>—Il l'est.</p> + +<p>—Quoi! vous allez devenir madame Audinet?</p> + +<p>—Il le faut.</p> + +<p>—Vous l'aimez?»</p> + +<p>Un profond soupir fut la seule réponse de Claudie. +Brancas se hâta de l'interpréter en sa faveur.</p> + +<p>«Mais, dit-il, si vous ne l'aimez pas, qui vous +force de l'épouser?»</p> + +<p>J'essayerais vainement de rapporter cette conversation. +L'amour ne se décrit ni ne s'explique. Il suffira +de dire qu'après deux heures de protestations, +de serments et de reproches, Brancas obtint ce seul +mot qui était pour lui la plus éclatante victoire:</p> + +<p>«Espérez.»</p> + +<p>Au même moment le major s'éveilla; en voyant +les joueurs de whist déjà levés, il s'avança vers le +groupe que formaient Brancas et Claudie, et dit +gaiement au Parisien:</p> + +<p>«Que dites-vous donc de si intéressant à ma +chère enfant? Ses yeux brillent ce soir comme deux +charbons allumés.</p> + +<p>—Papa, répliqua Claudie, M. Brancas me faisait +l'honneur de me répéter le plaidoyer qu'il va prononcer +demain.</p> + +<p>—Et tu en es contente?</p> + +<p>—Ravie. Je suis sûre qu'il gagnera son procès.</p> + +<p>—Tant mieux, dit le major; je n'aime pas les +jésuites.»</p> + +<p>Sur ce mot, Brancas partit après avoir salué toute +l'assemblée, y compris le colonel Malaga, qui le +regarda de travers et lui rendit à peine son salut.</p> + +<p>Quand tous les visiteurs furent partis, Malaga et +un signe de l'oeil au major, qui embrassa tendrement +sa fille et lui dit:</p> + +<p>«Va te coucher, ma chère enfant, il est tard. +Malaga et moi, nous allons rester ici et fumer une +pipe en buvant un verre de Xérès.</p> + +<p>Claudie, qui avait hâte de rester seule avec ses +pensées, ne se fit pas prier et sortit.</p> + +<p>Qui pourrait dire la couleur des rêves d'une jeune +fille qui aime et qui est aimée pour la première +fois; quelle divine symphonie s'élève dans cette âme +vierge; quels échos de la musique des anges retentissent! +Pour la première fois, Claudie goûtait un +bonheur parfait et sans mélange; elle ne voyait +plus dans la vie que des sujets de se réjouir et de +remercier le Créateur de toutes choses; elle rêvait +de mener avec Brancas cette vie pure, innocente, +exempte de trouble et de malheur que Milton a +peinte dans l'Eden, et qui fut le partage du premier +homme et de la première femme. Elle aimait! Qu'il +est doux d'aimer! Hélas! aucun bonheur n'est de +longue durée, et la félicité parfaite est toujours voisine +des épouvantables précipices du malheur.</p> + +<p>«Mon cher ami, dit Malaga en allumant sa pipe, +il est temps de conclure.</p> + +<p>—Hum! dit Bonsergent, il est dangereux de trop +précipiter les choses.</p> + +<p>—Est-ce que Claudie n'est pas décidée? demanda +le colonel.</p> + +<p>—Je n'en sais rien. Les petites filles n'ont pas +l'habitude de faire des confidences à nos vieilles +moustaches.</p> + +<p>—Si ce mariage ne se fait pas tout de suite, dit +le colonel, il ne se fera jamais.</p> + +<p>—Est-ce que tu retires la parole? demanda le +major. En ce cas, dès à présent, tu es libre.</p> + +<p>—Tu m'entends mal, répliqua le colonel. Audinet +ne peut plus attendre; Audinet est jaloux.»</p> + +<p>Le major haussa les épaules.</p> + +<p>«De qui?</p> + +<p>—De ce Parisien qui vient si complaisamment, +tous les jours, te demander une leçon d'horticulture.</p> + +<p>—Quelle folie! dit Bonsergent. Ma fille m'a dit +qu'il doit épouser Mlle Oliveira.</p> + +<p>—Folie ou non, ce garçon-là vient trop souvent +ici; ce n'est pas pour tes beaux yeux, camarade, à +moins que ce ne soit pour ceux de Mme Élodie.</p> + +<p>—Oh! pour ceux-là, dit le major en riant, je les +lui abandonne. Le temps des fredaines est passé.</p> + +<p>—En deux mots, reprit le colonel, quel jour +veux-tu faire le mariage?</p> + +<p>—Eh bien! quand tu voudras.</p> + +<p>—Dans trois semaines.</p> + +<p>—C'est convenu.»</p> + +<p>Les deux amis se donnèrent la main, fumèrent +encore quelques pipes et s'en allèrent dormir comme +deux braves qui ont souvent dormi au bruit du +canon.</p> + +<p>Pendant ce temps l'heureux Brancas retournait de +cent mille manières le dernier mot de Claudie: +<i>Espérez</i>, et repassait dans son esprit les périodes +qu'il devait prononcer le lendemain devant les +juges.</p> +<br><br> + + + +<h3>XII</h3> + + +<p>Le jour suivant, dès neuf heures du matin, tout +ce qui s'appelle à Vieilleville la <i>haute société</i> avait +envahi le prétoire. Les avocats, coiffés de leurs toques +et vêtus de vastes robes noires sans grâce, +mais non pas sans trous, disputaient leurs bancs +aux dames, et les rejetaient brutalement hors de +l'enceinte. De leur côté, deux ou trois comtesses sur +le retour glapissaient contre l'huissier et contre les +avocats, et répandaient autour d'elles des odeurs +de musc et de patchouli capables d'effrayer le gendarme +qui commença le supplice du criminel Jean +Hiroux. Derrière les juges sur des fauteuils réservés, +étaient assises une douzaine de personnes que recommandaient +au président leur beauté, les liens +de famille ou le désir de plaire aux puissants. Parmi +ces privilégiés on distinguait le député Oliveira, sa +fille, Claudie Bonsergent, sa mère, le vieux major et +le conseiller d'État.</p> + +<p>Rita et Claudie se rencontrèrent dans un couloir +étroit, et Rita se jeta tout d'abord au cou de son +amie. Claudie, bien qu'elle eût quelque remords +d'avoir enlevé Brancas à Mlle Oliveira, ne se fit pas +trop prier et lui témoigna la plus vive tendresse. De +son côté, le député se montra fort poli pour le vieux +major, qui était l'un des électeurs les plus influents +de l'arrondissement. Le conseiller d'État entendant +nommer Claudie, se douta qu'il avait sous les yeux +la rivale de Mlle Oliveira, et écouta très attentivement +la conversation des deux amies.</p> + +<p>«Que tu es belle aujourd'hui, dit Rita. Comment +se fait-il que je sois obligée de te chercher dans les +couloirs d'un palais de justice.</p> + +<p>—Au moins, dit le major qui voulut placer son +mot, n'est-ce pas dans la salle des Pas-Perdus.»</p> + +<p>Les deux jeunes filles poussèrent des éclats de +rire que les rossignols leur auraient enviés, si les +rossignols, ces chanteurs de génie, pouvaient être +jaloux.</p> + +<p>Rita répondit qu'elle était arrivée la veille, et +qu'elle n'avait pas eu le temps de faire visite à son +amie.</p> + +<p>«Dis-moi, ajouta-t-elle, quel est ce jeune homme +à la barbe large et blonde qui nous regarde si obstinément?</p> + +<p>—Qui te regarde, veux-tu dire, car il n'a pas la +moindre attention pour ton humble servante.</p> + +<p>—Oh! toi ou moi, peu importe.</p> + +<p>—C'est le bel Athanase.</p> + +<p>—Athanase qui? Athanase quoi? Quel âge? Quel +sexe? Quelle profession?</p> + +<p>—Curieuse!</p> + +<p>—Le spectacle n'est pas près de commencer. Que +pouvons-nous faire en attendant si ce n'est de dévisager +le prochain?</p> + +<p>—C'est le bel Athanase Ripainsel, âge, trente +ans; sexe: beau garçon, trop content de lui; profession: +millionnaire et plaideur.</p> + +<p>—Quoi! c'est lui qu'on va juger?</p> + +<p>—C'est lui-même.</p> + +<p>—Je le reconnais, dit tout à coup Rita.</p> + +<p>—Tu l'as déjà vu?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Où?</p> + +<p>—Chez le préfet. Nous avons valsé ensemble. +N'est-ce pas un républicain?</p> + +<p>—Je n'entends rien à ces choses-là, dit Claudie. +Adresse-toi à mon père.</p> + +<p>—Que désirez-vous, mademoiselle? se hâta de +dire le major.</p> + +<p>—Monsieur, dit Rita, nous voudrions savoir si +M. Athanase Ripainsel ici présent, et dont vous pouvez +voir la barbe blonde à gauche près du pilier, +est un républicain?</p> + +<p>—Ma foi, dit le major, je n'en sais rien; mais je +crois qu'il veut être député.</p> + +<p>—Hein? plaît-il? dit Oliveira; qui veut être député, +je vous prie?</p> + +<p>—M. Ripainsel, répondit Rita.»</p> + +<p>Athanase, se voyant regardé, se mit à lorgner +les dames. À défaut des grâces civilisées de son ami +Brancas, il possédait la plupart des qualités qui +séduisent le sexe timide. Sa poitrine large, sa figure +énergique, régulière et gaie, attiraient les regards de +la foule. Son habit de velours à larges boutons, +signe distinctif de tous les gentilshommes campagnards +ou de ceux qui les imitent, était croisé sur +sa poitrine, et sa main large, mais blanche, ouverte +et sympathique, faisait sauter un léger binocle. +Assis à côté de la place réservée à son avocat, il +attendait patiemment l'arrivée des juges et le commencement +du procès.</p> + +<p>Enfin les deux avocats entrèrent. Un murmure +flatteur s'éleva dans la foule; les dames se penchèrent +et chuchotèrent. Brancas s'assit, regarda autour +de lui, vit Claudie et la salua. Rita s'en aperçut:</p> + +<p>«Tu connais donc mon hégélien? dit-elle à son +amie.</p> + +<p>—Un peu. Je l'ai vu quelquefois à la maison, +répondit Claudie, qui se sentait rougir.</p> + +<p>—Pourquoi rougis-tu? dit Rita étonnée.</p> + +<p>—Quelle idée! C'est la chaleur de la salle. On +étouffe ici.</p> + +<p>Et ce moment, le président entra avec les juges.</p> + +<p>Il s'assit carrément dans son fauteuil, se coiffa de +sa toque, ouvrit son canif, bâilla posément, sans se +presser, comme un homme qui prévoit qu'il bâillera +plus d'une fois, tailla sa plume, la trempa dans l'encrier, +esquissa légèrement un front, un nez, une +bouche, et près d'arriver au menton, voyant ses collègues +bien assis et en train de bien faire, il donna +la parole à Brancas, qui demandait la nullité du testament +de Caïus Gracchus Ripainsel.</p> + +<p>On ne s'attend pas, sans doute, à voir ici les détails +du procès. Tous les journaux de France en ont +donné un compte rendu fidèle, suivant leur habitude. +Les journaux légitimistes supprimèrent le discours de +Brancas, et donnèrent en échange quelques phrases +très mal faites et sans suite. Quant à l'avocat de P..., +on publia tout au long tous ses arguments, on corrigea +ses fautes de français, défaut assez commun +aux improvisateurs, et l'on vanta l'enthousiasme de +l'assemblée. De leur côté, les journaux de la gauche +montrèrent l'ineptie de l'avocat des religieuses, le +vide de ses raisons, et firent entendre qu'il parlait +du nez et faisait de pitoyables calembours. Brancas, +au contraire, avait mis la plus parfaite éloquence +au service de la cause la plus juste et faisait retentir +dans la salle une voix plus sonore que la trompette +Sax et plus douce que la flûte de Tulou.</p> + +<p>D'où vous conclurez, je pense, que tous les abonnés +furent très-contents, ayant été servis selon leur +goût, et ayant entendu dire beaucoup de bien de leurs +amis et beaucoup de mal de leurs ennemis. C'est ce +qui maintient l'équilibre dans le monde.</p> + +<p>Les juges étaient fort embarrassés, et vous l'auriez +été comme eux. Quand on voit deux honnêtes gens, +qui ont de l'esprit, du jugement, de l'éloquence, qui +connaissent la loi, et qui ne voudraient pas faire de +tort à leur prochain, soutenir avec une assurance +égale deux thèses contradictoires, et d'un air poli +s'envoyer des démentis qui n'offensent personne, on +a beau avoir l'habitude de juger, on ne peut guère +s'empêcher d'hésiter.</p> + +<p>Ils hésitaient donc, et le coeur d'Athanase battait +fortement. Toute l'assemblée, partagée entre deux +orateurs d'une puissance presque égale, car Brancas +n'était guère inférieur à son adversaire, attendait +en silence les conclusions de M. le procureur du roi, +organe de la loi et défenseur de la société.</p> + +<p>Enfin ce magistrat se leva, retroussa ses manches +d'un air noble et gracieux, jeta un coup d'oeil sur +Rita et Claudie, un autre sur lui-même, un troisième +sur la foule, et content de lui, content des autres, +et content de l'éloquence qu'il allait déployer, il +ouvrit la bouche.</p> + +<p>C'était, du reste, un homme assez grand, de belles +proportions, d'une figure douce, de favoris larges, +de menton carré, de nez grand et saillant, un +vrai modèle de procureur du roi. Ses cheveux noirs +et épais étaient relevés sur le sommet de la tête à +l'instar du roi Louis-Philippe, et son front, saillant +au-dessus des yeux, mais rejeté en arrière comme +la plupart des fronts limousins, indiquait un parfait +magistrat et un redoutable parleur. Aussi était-il né +à Limoges, la ville de France, après Bordeaux, qui +a fourni le plus d'orateurs à nos assemblées délibérantes.</p> + +<p>Son discours, médité avec soin et débité avec élégance, +fut fort écouté, et, chose plus rare, emporta +la balance encore indécise entre Brancas et son rival. +Le procureur conclut en faveur de Brancas à l'annulation +du testament, fit ressortir les vices de forme, +démontra la captation et décida, sinon l'auditoire, +lequel en majorité était décidé avant les plaidoiries +des avocats, du moins les juges.</p> + +<p>Il y parut bientôt. Le président se leva, et, tout +bégayant, dicta de son mieux au greffier un jugement +qui n'aurait pas excité la jalousie du roi Salomon, +le plus illustre des jugeurs du temps passé. +Au moins, l'essentiel y était, et Athanase était mis +en possession de l'héritage de son oncle.</p> + +<p>De nombreux applaudissements accueillirent cet +arrêt et chacun alla dîner.</p> + +<p>«Que dites-vous de mon neveu? dit le conseiller +d'État, tout fier du succès de Brancas.</p> + +<p>—Il parle assez bien, répondit Mlle Oliveira.</p> + +<p>—Tu fais la modeste,» dit tous bas Claudie à +l'oreille de son amie.</p> + +<p>Rita se mit à rire.</p> + +<p>«C'est assez joli, dit-elle, ces boutons de couleur +bronzée sur le velours noir.</p> + +<p>—De qui parles-tu? demanda Claudie.</p> + +<p>—De ce binocle à gauche du pilier.</p> + +<p>—Pour moi, dit Claudie, j'aimerais mieux une +belle veste, sans boutons, rattachée seulement par +des aiguillettes à la façon de Van Dyck.</p> + +<p>La foule s'était écoulée, et les personnages de distinction, +qui nulle part moins qu'à Vieilleville n'aiment +à être confondus avec le vulgaire, sortirent à +leur tour. Sur le grand escalier, Rita et Claudie +rencontrèrent le bel Athanase et Brancas, déjà dépouillé +de sa robe et de sa toque. Oliveira serra les +mains de l'avocat et le complimenta sur son succès +avec la politesse enthousiaste qu'on ne trouve +qu'à Paris et qui est peut-être la récompense la +plus enviée des artistes.</p> + +<p>«Je n'ai rien entendu de plus beau, de plus +simple, de plus clair et de plus juste, même à la +Chambre des députés,» dit Oliveira.</p> + +<p>L'avocat s'inclina en signe de remercîment et +salua Claudie et Rita. Claudie lui tendit la main et le +regarda d'un air d'admiration que son amie et le +conseiller d'État remarquèrent seuls.</p> + +<p>Pendant ce temps, Athanase, assez embarrassé de sa +personne, recevait les félicitations du major Bonsergent. +Brancas profita de l'occasion et dit à Oliveira:</p> + +<p>«Permettez-moi, monsieur, de vous présenter +M. Ripainsel, mon ami, et votre ancien rival.</p> + +<p>—Rival infortuné! se hâta de dire Athanase, +mais qui ne vous garde pas rancune de son échec.</p> + +<p>—Vous avez reçu aujourd'hui une belle fiche de +consolation, dit Oliveira.</p> + +<p>—Bah! deux millions, tout au plus! Qu'est-ce +que cela quand on est déjà riche?</p> + +<p>Graindorge haussa les épaules.</p> + +<p>«Ce niais de Brancas, pensait-il, va tresser lui-même +la corde qui le pendra. Quel besoin avait-il +d'amener ici cet Athanase?</p> + +<p>—Viendrez-vous ce soir prendre une leçon d'horticulture? +dit le major.</p> + +<p>—Non... je ne pense pas...» répondit l'avocat +d'un air embarrassé.</p> + +<p>Rita fut étonnée de cet embarras et regarda Claudie +qui paraissait très-mécontente.</p> + +<p>«Mon neveu, dit vivement Graindorge, m'a promis +de passer la soirée avec nous chez M. Oliveira.</p> + +<p>—Eh bien! à demain,» dit Bonsergent en partant +avec sa fille.</p> + +<p>Brancas était fort embarrassé de son rôle. Malgré +sa franchise ordinaire, il ne savait comment sortir +du mauvais pas où la démarche de son oncle, qu'il +ne pouvait désavouer, l'avait engagé. Il est fort aisé +de ne pas demander une fille en mariage; mais +quand on l'a demandée et obtenue, il n'est pas poli +de se retirer en disant: «Mademoiselle, je vous prie +d'excuser ma distraction. Ce n'est pas votre main +que je voulais demander, c'est celle de votre voisine.»</p> + +<p>«Messieurs, dit Oliveira en se retirant avec sa +fille, quelques amis me font l'honneur de venir me +voir ce soir; si vous voulez être de ce nombre, vous +me ferez le plus grand plaisir. On ne parlera pas +politique.»</p> + +<p>Brancas et Ripainsel acceptèrent tous deux, l'un +avec quelque ennui, l'autre avec une joie qui n'échappa +point aux yeux de la clairvoyante Rita. +Graindorge, resté en arrière, prit son neveu à part, +et lui dit:</p> + +<p>«À nous deux maintenant. C'est ce soir qu'il +faut te déclarer.</p> + +<p>—Je me déclarerai, répondit froidement Brancas.</p> + +<p>—Et la noce se fera dans un mois.</p> + +<p>—Quelle noce?</p> + +<p>—La tienne.</p> + +<p>—Je vous ai dit qu'il fallait y renoncer.</p> + +<p>—Étourdi! Tu lâches la proie pour l'ombre.</p> + +<p>—J'aime.</p> + +<p>—Tu aimes! la belle affaire! C'est une marque +certaine que tu as le coeur bien placé et une grande +sensibilité. C'est l'essentiel. Qu'importe après cela +que tu aimes la brune ou la blonde!</p> + +<p>—Il importe beaucoup. Je veux aimer ma femme +et je sens que je mourrais si Claudie passait aux +bras d'un autre.</p> + +<p>—Tu as vu cela dans les romans.</p> + +<p>—Peut-être.</p> + +<p>—Est-ce qu'on meurt de désespoir?</p> + +<p>—Quelquefois.</p> + +<p>—Oui. Une petite fille s'en va tous les matins +acheter un boisseau de charbon et s'asphyxier un +peu parce que son amant l'abandonne; mais tu dois +voir que les sergents de ville s'en aperçoivent toujours +à temps et ouvrent les fenêtres. C'est le préfet +de police qui fait courir ce bruit pour montrer +combien sa police est vigilante. Au fond, le charbon +ne sert qu'à faire cuire les beefsteaks.</p> + +<p>—Je vous crois, mais je n'aime pas Rita.</p> + +<p>—Tu l'aimeras. N'est-elle pas aimable?</p> + +<p>—Elle est charmante.</p> + +<p>—Eh bien! force-toi un peu. L'amour viendra +ou l'habitude, qui en tient lieu si souvent. Crois-tu +que je fusse passionnément amoureux de ta tante +quand je l'épousai?</p> + +<p>—Que sais-je! Vous aimiez peut-être les rousses?</p> + +<p>—Non, j'aimais le repos, la richesse, le confortable, +ce bonheur que rien ne peut ôter, et qui +nous console de tous nos malheurs. Je vis miss Evelina +Shenectady: elle avait un million, elle était +grande, un peu maigre....</p> + +<p>—Très-maigre.</p> + +<p>—Trop maigre, si tu veux, un peu rousse...</p> + +<p>—Trop rousse.</p> + +<p>—Un peu inégale d'humeur...</p> + +<p>—Le respect m'empêche de vous approuver, +cher oncle.</p> + +<p>—Je ne te demande pas de m'approuver, mais +de m'écouter, interrompant son neveu..... un peu +inégale d'humeur.</p> + +<p>—Vous l'avez dit.</p> + +<p>—Assez insupportable...</p> + +<p>—Oh! Oh!</p> + +<p>—Et folle des puddings et des roatsbeefs, que je +déteste.</p> + +<p>—Et vous l'avez acceptée?</p> + +<p>—Acceptée! Je l'ai choisie! Un million de dot?</p> + +<p>—Un million! s'écria Brancas.</p> + +<p>—Et feu sir Gaspardus Shenectady, ancien receveur +des finances de Bénarès, lui gardait deux +autres millions.</p> + +<p>—Vous m'en direz tant!...</p> + +<p>—Oui, mais l'animal...</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>—Shenectady...</p> + +<p>—Votre honoré beau-père?</p> + +<p>—Eut la sotte idée de prêter ses deux millions +au shah de Perse...</p> + +<p>—Diable!</p> + +<p>—Oh! à cent pour cent.</p> + +<p>—Sur hypothèque?</p> + +<p>—Diable! l'hypothèque était la ville de Candahar.</p> + +<p>—Eh bien! dit Brancas, l'hypothèque devait être +bonne. Candahar est une ville admirable, l'or ruisselle +dans les bazars, et les diamants, et les perles +brillent au cou de toutes les femmes. Je m'en rapporte +à Chardin.</p> + +<p>—Or, le shah de Perse, continua Graindorge, a eu +l'infamie de chercher querelle aux Afghans.</p> + +<p>—En vérité?</p> + +<p>—Tu connais les Afghans?</p> + +<p>—Pas beaucoup.</p> + +<p>—Eh bien! les Afghans sont des gens très-mal +élevés qui n'aiment pas le shah de Perse.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Je te l'expliquerai un autre jour.</p> + +<p>—Non, aujourd'hui.</p> + +<p>—Ah! tu m'ennuies, n'as-tu pas assez parlé aujourd'hui, +et n'est-ce pas mon tour?»</p> + +<p>Brancas s'inclina respectueusement.</p> + +<p>«Donc, continua le conseiller d'État, les Afghans +ont pris Candahar, et brûlé l'hypothèque.</p> + +<p>—Oh! c'est mal.</p> + +<p>—N'est-ce pas! Shenectady, qui se promenait aux +environs de la ville, fut saisi, pendu par les pieds et +écorché vif. Ces gredins se firent un tambour de sa +peau.</p> + +<p>—Mais, dit l'avocat, cette tragique histoire nous +enseigne, il me semble, à ne pas faire trop de fonds +sur les millions.</p> + +<p>—Shenectady pendu ne prouve rien. Tout le +monde ne prête pas son argent au shah de Perse, et +il est bien doux d'être riche sans se donner de +peine.</p> + +<p>—En deux mots, cher oncle, vous voulez que j'épouse +Rita?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et moi, je ne le veux pas.</p> + +<p>—Mais malheureux, tu ne seras jamais député.</p> + +<p>—Je serai heureux.</p> + +<p>—Tu me fais manquer à ma parole. C'est un +affront qu'Oliveira ne me pardonnera jamais.</p> + +<p>—Et si je lui présentais un autre gendre?</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>—Mon ami Athanase.»</p> + +<p>L'oncle haussa les épaules.</p> + +<p>«Présente qui tu voudras. Je ne serai pas complice +de ta folie. À ce soir.»</p> + +<p>Le conseiller d'État quitta les deux amis et +retourna chez Oliveira.</p> + +<p>«Il me semble, dit Athanase qui s'était éloigné par +discrétion, que vous n'êtes pas trop d'accord, ton +oncle et toi. De quoi s'agit-il?</p> + +<p>—D'une niaiserie. Il veut me faire épouser Rita.</p> + +<p>—Et tu refuses?</p> + +<p>—D'emblée.</p> + +<p>—Ô grand Jupiter! s'écria Ripainsel, fut-il +jamais un ami plus aimable? Il refuse Rita!</p> + +<p>—Tu ne la refuserais donc pas?</p> + +<p>—Moi! je donnerais pour être aimé d'elle les +deux millions que tu m'as gagnés ce matin. As-tu vu +comme elle était belle?</p> + +<p>—Je n'ai vu que Claudie.</p> + +<p>—Allons dîner, dit Ripainsel. Je suis riche, et j'ai +vu Rita. Mon âme est dans les étoiles.»</p> +<br><br> + + + +<h3>XIII</h3> + + +<p>De graves événements se préparaient dans la maison +Bonsergent. Le major sentait que le moment +était venu de tenir la parole donnée au colonel +Malaga, et, prévoyant la résistance de Claudie, il se +préparait à la lutte. Mme Bonsergent, toute dévouée +à Audinet, se tenait prête à soutenir le corps de +bataille, et même, au besoin, à commencer le feu. +Claudie, tout entière aux souvenirs de la veille, était +loin de se douter qu'elle approchait du moment décisif.</p> + +<p>«Mon enfant, dit le major, je suis vieux.</p> + +<p>—Bon! dit Claudie, tu n'as que soixante ans et tu +marches comme un Basque.</p> + +<p>—J'ai soixante-trois ans, reprit Bonsergent, et +j'ai vu Novi, Austerlitz, Leipsick et Waterloo. Cela +fait dix-sept campagnes qui peuvent aisément compter +pour quarante, car je ne compte pas le Trocadéro +où nous montâmes après avoir brûlé six cartouches. +Je suis vieux et je voudrais te voir heureuse.</p> + +<p>—Je suis très-heureuse, répliqua Claudie.</p> + +<p>—Ce bonheur ne peut pas durer toujours, dit le +père. Il faut qu'une fille se marie.</p> + +<p>—Eh bien! mariez-moi, pourvu qu'il ne soit plus +question d'Audinet.</p> + +<p>—Claudie! s'écria Mme Bonsergent d'un ton sévère.</p> + +<p>—Maman, il m'ennuie; ce n'est pas ma faute. Je +n'aime pas les sentences.</p> + +<p>—Il t'aime tant! dit le major, et le colonel te +regarde comme sa fille.</p> + +<p>Claudie garda le silence.</p> + +<p>—Tu refuses? dit Mme Bonsergent.»</p> + +<p>Même silence.</p> + +<p>«Aimes-tu quelqu'un? demanda le major.</p> + +<p>Même silence.</p> + +<p>«Malheureuse enfant! s'écria Élodie dans un +transport tragique, faut-il que tu sois née pour notre +désespoir!»</p> + +<p>Bonsergent secouait les cendres de sa pipe d'un +air irrésolu.</p> + +<p>«Décidément, dit-il, tu ne veux pas d'Audinet?</p> + +<p>—Non, papa.</p> + +<p>—Eh bien, enfoncé l'Audinet, et qu'il n'en soit +plus question! Après tout, ma fille est ma fille; Malaga +le comprendra, ou, s'il ne le comprend pas, il +ira....</p> + +<p>—Oh! papa, comme tu es bon! interrompit à +propos Claudie en lui sautant au cou.</p> + +<p>—Comme je suis bonasse! veux-tu dire.</p> + +<p>—Oh! papa, comment peux-tu penser?</p> + +<p>—Va, va, ne te gêne pas. Il y a longtemps que je +l'ai dit: les pères sont la propriété de leurs enfants.</p> + +<p>—C'est fort bien, interrompit Élodie; mais qui se +chargera d'éconduire Audinet?»</p> + +<p>Le major se gratta la tête.</p> + +<p>«Je ne sais pas..., dit-il, le premier venu.... toi, +moi ou Claudie.</p> + +<p>—Je me récuse, dit Mme Bonsergent.</p> + +<p>—C'est dommage, dit le major, tu parles si bien!»</p> + +<p>Cette basse flatterie ne dérida pas le front d'Élodie.</p> + +<p>«Non, dit-elle. M. Audinet est un excellent parti, +le colonel est notre ami, je puis tolérer, mais non +pas approuver ce refus.</p> + +<p>—Tolérer! approuver! Qui te demande ta tolérance +ou ton approbation? s'écria le major en colère; +nous ferons bien nos affaires sans toi, n'est-ce pas, +Claudie?</p> + +<p>—Voici le moment de les faire, dit Mme Bonsergent +avec un sourire amer; je vois d'ici M. le secrétaire +général qui s'avance.</p> + +<p>—Claudie, soutiens-moi, dit le major. À nous +deux, nous en viendrons peut-être à bout.»</p> + +<p>En effet, Audinet ne tarda pas à paraître, vêtu de +noir et cravaté de blanc, enfermé dans un faux-col +dont les pointes lui sciaient les deux oreilles. On le +reçut d'un air contraint. Le major cherchait la formule +d'un refus, Claudie n'osait l'expliquer, et +Mme Bonsergent, qui n'avait pas perdu tout espoir, +jouissait secrètement de l'embarras de son mari et +de sa fille. Claudie sortit et se retira dans sa chambre +sous un prétexte. Mme Bonsergent allégua une +visite qu'elle devait depuis longtemps à Mme la +receveuse générale, et le pauvre major, pestant contre +la destinée, se vit forcé de tenir compagnie à +Audinet. Celui-ci remarqua ce froid accueil, et d'une +voix altérée:</p> + +<p>«Ces dames vont faire des visites? demanda-t-il.</p> + +<p>—Ou se fourrer de la pommade dans les cheveux, +dit Bonsergent exaspéré. Élodie remplit la maison +d'onguents de toute espèce; sa chambre est une +pharmacie.»</p> + +<p>Il y eut un assez long silence.</p> + +<p>«Mon père est venu hier? dit le secrétaire général.</p> + +<p>—Oui, répliqua le major, et, puisqu'il faut en +parler, viens au jardin avec moi, nous causerons +plus librement.»</p> + +<p>Audinet pâlit. Le début ne présageait rien de bon.</p> + +<p>«Vous me refusez! dit-il.</p> + +<p>—Eh non! s'écria le major en arpentant l'allée à +grands pas; non, je ne te refuse pas. Je fais au contraire +le plus grand cas de toi, de ton père, de ta +mère, de toute ta famille et de tes deux cent mille +francs; mais....</p> + +<p>—Mais? demanda Audinet.</p> + +<p>—Mais Claudie est trop jeune.</p> + +<p>—Trop jeune!</p> + +<p>—Elle a pour toi l'affection d'une soeur. Cela lui +ferait de la peine d'en changer....</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Et tiens, pour tout dire d'un mot, car on me +fait faire des discours longs d'une aune, Claudie ne +le veut pas.</p> + +<p>—Ah! dit Audinet, je l'avais bien prévu....</p> + +<p>—Si tu l'avais prévu, dit Bonsergent, pourquoi +t'y es-tu exposé?</p> + +<p>—Je l'avais bien prévu, continua Audinet, que ce +maudit Parisien nous porterait malheur.</p> + +<p>—Quel Parisien?</p> + +<p>—Ce Brancas, qui vient ici tous les jours.</p> + +<p>—Tu n'as pas le sens commun. On dit qu'il épouse +Mlle Oliveira.</p> + +<p>—Je me soumets au destin, dit le secrétaire général, +mais je veux savoir pourquoi Mlle Claudie me +repousse. Mon cher major, vous ne pouvez pas me +refuser cette consolation.</p> + +<p>—Ma foi, dit le major, je ne m'y oppose pas. Le +ciel m'est témoin que j'ai souhaité ce mariage autant +que toi-même; mais Claudie ne le veut pas, et l'on +ne met plus au couvent les filles désobéissantes. +Reste ici, je vais chercher Claudie.»</p> + +<p>Audinet entra dans le kiosque. Il était rempli de +fureur contre Claudie, contre Brancas et contre le +major même. Tout lâche et insolent qu'il était, il +aimait Claudie, et cet amour trompé lui causait de +cruelles tortures. En un instant, mille projets sinistres +se croisèrent dans sa cervelle. Il voulait se venger, +mais il hésitait sur le choix de la vengeance. Il +voulait surtout contraindre Claudie à l'épouser, dût-il +pour cela commettre un crime.</p> + +<p>«Vous m'avez demandée, monsieur Audinet, dit +la jeune fille en entrant; que me voulez-vous?»</p> + +<p>Elle rassemblait tout son courage pour une explication +décisive.</p> + +<p>—C'est donc fini, dit le secrétaire général d'une +voix rauque, et vous ne m'aimerez jamais!</p> + +<p>—Je suis votre amie, répondit-elle; ne me +demandez rien de plus.</p> + +<p>—Claudie! je vous aime tant!</p> + +<p>—Je ne vous ai pas encouragé, dit-elle.</p> + +<p>—Vous l'aimez, lui!</p> + +<p>—Qui? <i>Lui</i>.</p> + +<p>—Brancas.</p> + +<p>—Je ne vous aime pas, et ne vous aimerai jamais, +répliqua-t-elle fièrement. Cela doit suffire.</p> + +<p>—Cruelle!» dit Audinet en s'agenouillant devant +elle.</p> + +<p>Claudie cherchait vainement à se dégager. Tout à +coup Brancas parut et demeura stupéfait sur le seuil +de la porte.</p> + +<p>«Levez-vous donc!» s'écria Claudie, honteuse et +irritée de cette surprise.</p> + +<p>Audinet se leva, et d'un geste railleur:</p> + +<p>«Monsieur, dit-il au Parisien, je vous cède +la place.»</p> + +<p>Puis il sortit sans que personne cherchât à le +retenir. L'avocat n'eut pas le temps de demander +une explication à Claudie, car le major entra presque +aussitôt.</p> + +<p>«Vous n'êtes pas encore chez Oliveira? dit-il.</p> + +<p>—Non, répondit le Parisien; mon ami Ripainsel +n'était pas prêt quand je suis parti, et faisait encore +un choix entre dix-sept cravates différentes; j'ai perdu +patience, et j'ai cru bien faire en venant vous demander +quelques conseils.</p> + +<p>—Sur quoi, mon cher monsieur? Ma vieille expérience +est à votre service. Est-ce sur les poires de +<i>beurré gris, rouge, d'Amboise</i>, ou sur les <i>doyenné</i>? +Rien n'est plus simple. Vous mettez vos poiriers à +huit ou dix mètres de distance, en espaliers, exposés +surtout au couchant, quoique l'orient et le midi ne +soient guère moins favorables, sauf dans les étés +très-chauds. Vous supprimez les branches parasites +qui ne donneront jamais de fruits et qui consomment +la sève; vous...</p> + +<p>—Papa, dit Claudie, veux-tu faire ta toilette? Tu +ne seras jamais prêt.</p> + +<p>—Prêt à quoi?</p> + +<p>—À faire visite à M. Oliveira.</p> + +<p>—À quelle occasion? dit le major.</p> + +<p>—Il t'a invité ce matin à passer la soirée chez +lui. Tu n'as donc pas entendu?</p> + +<p>—Non, le diable m'emporte.</p> + +<p>—Je l'ai entendu, moi, et Rita m'a juré qu'elle ne +me reverrait de sa vie si j'y manquais.</p> + +<p>—Oh! si Mlle Rita l'a juré, c'est chose résolue. +Attendez-moi ici mon cher monsieur, je vais me +faire la barbe et nous partirons ensemble.»</p> + +<p>À ces mots, Bonsergent sortit. Brancas, étonné, +regarda Claudie, qui se mit à rire et lui dit:</p> + +<p>—Je ne veux pas que vous alliez chez Rita sans +moi. Comprenez-vous? Je vais me faire coiffer. Prenez +ce <i>Wilhelm Meister</i>, et lisez en m'attendant. +Cela vous distraira.»</p> + +<p>En même temps elle lui donna sa main à baiser, +et s'échappa, plus légère qu'une hirondelle.</p> + +<p>«Que faisait cet Audinet aux pieds de Claudie? +pensait l'avocat. Aimerais-je une coquette?»</p> + +<p>Ce soupçon s'enfonça dans son âme comme un fer +aigu. Les âmes délicates sont lentes à soupçonner, +mais le soupçon les déchire de blessures inguérissables. +Brancas ignorait tout de Claudie, sinon qu'il +l'aimait et que pour elle il aurait donné sa vie.</p> + +<p>«Elle me dit d'espérer, et elle souffre que cet +Audinet se mette à ses genoux! pensa-t-il. Elle se +ménage un mari!»</p> + +<p>Cette pensée fut pour lui un trait de lumière. Il +estima moins Claudie, sans pouvoir cesser de l'aimer; +car l'amour ne se mesure pas toujours à l'estime, +et l'histoire d'Adam qui renonce au Paradis +pour ne pas abandonner Ève est éternellement vraie.</p> + +<p>«Mon oncle avait raison, dit-il, d'épouser une +Anglaise rousse et de mauvaise humeur. Il ne craint +pas, lui, qu'on se jette aux pieds de la fille de sir +Gaspardus Shenectady.»</p> + +<p>Au milieu de ces réflexions, Claudie entra.</p> + +<p>«Venez, dit-elle, nous sommes prêts.»</p> + +<p>Brancas se leva sans dire un mot.</p> + +<p>«Voyons, dit-elle en se regardant dans la glace, +je veux savoir si vous avez du goût. Me trouvez-vous +belle ce soir?</p> + +<p>—Admirable.</p> + +<p>—Vous dites cela du bout des lèvres, comme un +mari de quinze ans. Que dites-vous de ces fleurs +rouges dans mes cheveux?</p> + +<p>—Que je vous aime.</p> + +<p>—Je le sais bien, dit-elle avec une moue charmante. +Répondez à ma question. Que dites-vous de +ces fleurs rouges?</p> + +<p>—Claudie, Claudie, la coquetterie vous perdra!</p> + +<p>—Et vous, monsieur, la gravité. Venez-vous +d'un enterrement par hasard?»</p> + +<p>Brancas poussa un profond soupir.</p> + +<p>«Allons, monsieur, continua-t-elle, donnez-moi +la main s'il vous plaît et quittez cet air de saule pleureur +qui vous va fort mal, je vous en avertis. Voici +mon père.»</p> + +<p>Le major entra botté, cravaté, épinglé, habillé, et +donnant le bras à Mme Bonsergent. Elle s'avançait +toute décolletée, les bras nus, et enfermée dans une +robe de velours rouge que Vieilleville admirait depuis +dix ans.</p> +<br><br> + + + +<h3>XIV</h3> + +<p>«Partons-nous? dit Bonsergent. Il est déjà neuf +heures. La moitié de la ville est couchée, et l'autre, +à coup sûr, se déshabille.»</p> + +<p>Cette remarque, qui fit hausser les épaules à Élodie, +fort dédaigneuse pour les habitudes régulières +de la province, était parfaitement vraie en temps +ordinaire. Heureusement, la fête improvisée par +Oliveira, le désir de recommander ses parents et +soi-même à un député influent, le secret espoir d'un +bon souper (qui n'était pas annoncé dans le programme, +mais que tout le monde prévoyait), et +enfin le désir de voir Brancas, que les trois journaux +de Vieilleville avaient tour à tour représenté +comme le plus farouche des démagogues ou comme +le plus brillants des orateurs, tout cela avait réuni +dans le salon d'Oliveira la plus grande partie des +habits noirs et des robes de soies de l'arrondissement. +Une dizaine d'officiers d'infanterie et de cavalerie +tous semblables par leurs manières, sinon par +l'uniforme, se promenaient dans le salon en retroussant +leurs moustaches aussi cirées que leurs bottes. +Deux ou trois des plus jeunes et des plus hardis se +glissaient près de quelques dames reléguées dans +un coin du salon, et qui, comme eux avaient vu le +feu.</p> + +<p>Parmi les personnages, après le maître de la +maison, brillaient au premier rang le conseiller +d'État, le préfet, le général, le secrétaire général et +le colonel Malaga. Rita, assise au coin de la cheminée, +et vêtu d'une simple robe blanche à peine décolletée, +où sa beauté brillait sans l'aide de l'art, recevait +d'un air gracieux tous ses invités, attentive à +les appeler par leurs noms et à leur montrer la plus +active sollicitude. Elle pratiquait à merveille le +métier si difficile de maîtresse de maison, sans distraction, +sans oubli, pleine de présence d'esprit et +de sang-froid, regardant à la fois tous les visiteurs, +souriant à tous et ne répondant qu'à un seul. Cependant +elle était préoccupée d'une pensée secrète. +Sans connaître encore l'amour de Brancas et de +Claudie, elle avait remarqué l'admiration de son +amie pour l'avocat, et elle s'étonnait qu'il s'empressât +aussi peu de venir lui faire sa cour.</p> + +<p>Le conseiller d'État, qui devinait sa pensée, regardait +la pendule avec impatience. Quand neuf heures +sonnèrent, Athanase Ripainsel parut seul, semblable +au fils de Pélée, le plus beau des Grecs. Il traversa +le salon d'un air aisé, la tête haute et sans +saluer personne comme il convient à un jeune +homme bien portant, riche et célibataire, donna une +poignée de main à M. Oliveira, marcha droit à Rita, +qui l'attendait avec quelque émotion, lui débita un +petit compliment préparé d'avance, et s'adossant à +la cheminée, près d'elle, promena sur l'assemblée +le plus fier des binocles. Graindorge, étonné de le +voir entrer seul, allait lui parler de son neveu, mais +Rita le prévint.</p> + +<p>«Où donc est monsieur votre ami? dit-elle.</p> + +<p>—Je ne sais, répondit Athanase. Il est sorti pour +donner la main à Mlle Bonsergent et l'amener ici.</p> + +<p>—Ah!» dit Rita rêveuse.</p> + +<p>Oliveira, qui causait dans un groupe de la cherté +toujours croissante des cuirs et de l'influence des +vents alisés sur la fabrication des tiges de bottes, se +retourna et dit:</p> + +<p>«Eh bien, monsieur, vous n'amenez pas M. Brancas?</p> + +<p>—Il est allé chercher Claudie,» répliqua Rita d'un +ton significatif.</p> + +<p>Au même moment, le Parisien parut donnant le +bras à la rêveuse Élodie qu'il essayait d'adoucir et +de gagner par cette politesse méritoire. Claudie les +suivait avec son père.</p> + +<p>Claudie n'avait jamais été plus belle. Sa physionomie +était souriante, ses yeux rayonnaient d'une joie +douce. Elle goûtait sans mélange le plaisir d'aimer +et d'être aimée. La moitié de l'assemblée la regardait +avec une admiration non déguisée, pendant que +l'autre moitié, plus circonspecte, se pressait autour +de Rita comme pour lui faire un bouclier contre son +amie.</p> + +<p>Rita le sentit, et, quoiqu'elle eût assez d'esprit et +de conscience de sa beauté pour ne craindre aucune +rivalité, elle se sentit assez mal disposée pour la +nouvelle venue. L'amitié, qu'on croit si immuable, +n'est guère moins mobile que l'amour. Un professeur +du Jardin des Plantes, homme doux, pacifique, +et sensé, jeta l'an dernier son ami du troisième étage +dans la rue, uniquement pour vérifier si les amis +jouissent de la faculté des chats, qui, dit-on, de +quelque hauteur qu'ils tombent, se trouvent toujours +sur leurs pattes en arrivant à terre. Un autre, +plus curieux encore et plus dévoué à la science, +coupa son ami par tranches, le sala et le hacha menu +comme chair à saucisses, désireux d'introduire un +mets nouveau dans la <i>Cuisinière bourgeoise</i>, et de +remédier aux disettes de viande pendant les épizooties. +Celui-là était un utilitaire. Un troisième, chimiste +distingué, mais économe, essayait sur ses +amis la force de ses poisons. Un ami, disait-il, en +ces temps malheureux est moins rare et moins cher +qu'un petit chien. Ce fut sa seule défense devant le +juge ignorant qui l'envoya à la potence. Hélas! on a +si peu d'égards pour les savants!</p> + +<p>Ceci vous fera comprendre comment l'aimable +Rita, qui sentait le sceptre échapper de ses mains, +eut un vague désir d'étrangler la belle Claudie. Au +reste, ce désir dura peu, et la muette contemplation +d'Athanase Ripainsel, qui paraissent ébloui de toute +les paroles et de tous les gestes de Rita, ne servit +pas peu à ramener le calme dans l'âme de la jeune +Parisienne. Claudie, sûre d'elle-même, et sûre de +Brancas, ne s'aperçut pas de la froideur de son +amie, et crut qu'il fallait l'attribuer aux préoccupations +habituelles d'une maîtresse de maison.</p> + +<p>Oliveira fit grand accueil au major, et, tendant la +main à Brancas:</p> + +<p>«Mon cher monsieur, dit-il, nous commencions +déjà à désespérer de vous. Il ne faut pas que vos succès +oratoires vous fassent négliger vos amis».</p> + +<p>Brancas répondit une phrase polie qu'Oliveira, déjà +occupé ailleurs, écouta d'un air distrait, et suivit +son oncle, qui le regardait avec des yeux flamboyants.</p> + +<p>«Malheureux! dit Graindorge, tu veux donc te +perdre? Que fait ici ce Ripainsel qui se pose de trois +quarts en regardant Mlle Rita, comme une gazelle +qui mange des confitures? C'est toi qui nous amènes +ce prétendant? Car c'est un prétendant.</p> + +<p>—Dieu le veuille! dit Brancas.</p> + +<p>—Et la députation?</p> + +<p>—Je me présenterai à Paris. N'est-il que Vieilleville +au monde?</p> + +<p>—Va, je te sauverai malgré toi, dit l'oncle.</p> + +<p>—Gardez-vous en bien, répliqua Brancas. Un +bonheur d'oncle ressemble rarement à un bonheur +de neveu, et ce serait un très-mauvais calcul de mettre +l'un à la place de l'autre. Laissez-moi être heureux +à ma guise, s'il vous plaît, ou vous ne serez jamais +commandeur.»</p> + +<p>Cette menace apaisa le conseiller d'État, qui n'en +résolut pas moins de brouiller à tout prix Brancas +avec Claudie.</p> + +<p>La soirée se passa comme toutes les soirées. On +chanta beaucoup, on joua beaucoup du piano, on +but du punch, du sirop, on avala des glaces, on joua +le whist; des jeunes gens de famille, cachés dans un +réduit écarté, perdirent au lansquenet quelques +milliers de francs; des mâchoires se désarticulèrent à +force de bâiller; et déjà les goutteux et les asthmatiques +cherchaient à grand bruit leurs chapeaux, +lorsque M. Oliveira rendit à tout le monde la joie +la plus vive en offrant son bras à Mme Bonsergent +et en annonçant qu'on allait souper.</p> + +<p>Ce fut un coup de théâtre. Des cinq sens que +l'avare nature nous a donnés, le seul qui naisse et +ne meure qu'avec nous, c'est le sens du goût. De +plus, l'expérience a prouvé que de toutes les variétés +connues de la race humaine, l'électeur était la plus +vorace. Cette remarque, faite il y a soixante ans +par le célèbre Cabanis fondateur de la physiologie, +et mise à profit par Oliveira, était le fondement de +sa politique.</p> + +<p>On se précipita dans la salle à manger avec une +impatience mal contenue. Quelques coudes exercés +frayèrent rapidement un large passage à leurs propriétaires; +quelques bottes écrasèrent quelques souliers +de satin; quelques sacrebleu! dominèrent le +bruit des gémissements; mais, enfin, il y eut de la +place et du jambon pour tous: c'était le problème à +résoudre.</p> + +<p>Un hasard, qu'Athanase avait savamment préparé, +lui permit d'offrir son bras à Rita et de la préserver, +grâce à ses larges épaules et à ses poignets +robustes, de toute atteinte. Il s'assit près d'elle et +tout d'abord s'écria:</p> + +<p>«Mademoiselle, que vous êtes belle!»</p> + +<p>Ce compliment, qui ne demandait pas un grand +effort d'esprit, fit sourire Rita.</p> + +<p>«Voulez-vous du poulet?» dit-elle.</p> + +<p>Athanase avança son assiette.</p> + +<p>«Oui, mademoiselle, dit-il avec sensibilité, de +quelle ardeur j'attendais votre retour!</p> + +<p>—Vous ne buvez pas,» dit Rita en remplissant +son verre jusqu'aux bords.</p> + +<p>Athanase le vida d'un trait.</p> + +<p>«Ce vin est excellent, répliqua-t-il. C'est du Volnay +premier cru..... Ah! dit-il en soupirant, vous +n'avez pas besoin de ce vin pour m'enivrer! Vous +souvenez-vous, mademoiselle, de ce jour fortuné où +j'eus le bonheur de valser.....</p> + +<p>—Avec moi? où donc? dit Rita, qui s'en souvenait +fort bien.</p> + +<p>—Au bal de la préfecture, il y a dix-huit mois. +Cet heureux souvenir ne sortira jamais de mon +coeur.»</p> + +<p>La plupart des autres convives étaient groupés au +hasard, et des conversations s'engageaient d'un bout +à l'autre de la vaste table.</p> + +<p>«Messieurs, dit Oliveira d'une voix qui domina +toutes les autres, je bois à la prospérité de la France, +notre belle patrie!</p> + +<p>—Et à la confusion des Anglais! ajouta le major +Bonsergent en levant son verre.</p> + +<p>—Cela va sans dire, ajouta le receveur des finances.</p> + +<p>—La France, poursuivit Oliveira, est le vrai peuple +de Dieu.</p> + +<p>—C'est l'Angleterre qui fait tous les trous, dit le +receveur.</p> + +<p>—Et c'est la France qui les bouche, dit Athanase.</p> + +<p>—La France est le pays des grands hommes, dit +Oliveira.</p> + +<p>—Mieux que cela, monsieur, dit Brancas, la +France est un grand homme.</p> + +<p>—Oh! oh!» dit le receveur des finances, un +peu étonné d'une ellipse aussi forte.</p> + +<p>Plusieurs électeurs prêtèrent l'oreille. On suivait +sur leurs figures naïves le progrès de la discussion. +Quelques verres et quelques fourchettes restèrent +levés.</p> + +<p>«Oui, reprit Brancas, le peuple français tout +entier est un grand homme.</p> + +<p>—Grand homme quand il fend du bois? demanda +Audinet.</p> + +<p>—Oui, monsieur, et quand il fait des souliers, et +quand il balaye les rues, et quand il fait le pain, et +quand il gâche le plâtre; grand homme en tout, grand +homme toujours.</p> + +<p>—C'est la thèse des démagogues et des flatteurs +du peuple, dit Audinet, qui voulut compromettre +son adversaire aux yeux de l'assemblée. Or, le nom +de démagogue, comme tous ceux qu'on tire du grec, +émeut toujours les électeurs. Si tout le monde en +France est grand homme, continua Audinet, il n'y a +plus de grands hommes; si tout le monde est héros, +il n'y a plus de héros.</p> + +<p>—Justement. C'est ce que je voulais dire, répliqua +Brancas; il n'y a plus ni héros ni grands hommes: +nous sommes tous debout sur la colonne Vendôme, +les bras croisés.</p> + +<p>—Avec Napoléon? dit le colonel Malaga.</p> + +<p>—Avec Napoléon, la redingote grise et le petit +chapeau.</p> + +<p>—Oh! oh! s'écria le directeur de l'enregistrement, +le nez dans son assiette.</p> + +<p>—Voilà qui est fort, dit le receveur des finances, +la bouche pleine.</p> + +<p>—Ces avocats n'ont pas leur langue dans leur +poche, dit un voisin.</p> + +<p>—L'armée française est invincible, reprit Brancas, +qui entraîna toute l'assemblée et surtout les +officiers.</p> + +<p>—Jamais on n'a vaincu les Français que par trahison, +ajouta un sous-lieutenant.</p> + +<p>—Vive l'armée française! dit un électeur un peu +échauffé par le vin.</p> + +<p>—À la santé de l'armée française!</p> + +<p>—Messieurs, dit le préfet se levant à son tour, à +la santé du roi.....</p> + +<p>—De la charte et de son auguste famille!» interrompit +un convive.</p> + +<p>Tout le monde éclata de rire. Le convive, par modestie, +se cacha le nez dans sa serviette.</p> + +<p>«Oui, tous les Français sont des héros! reprit +Brancas.</p> + +<p>—Hum! hum! grommela le colonel.</p> + +<p>—C'est fort simple, dit l'avocat. N'êtes-vous pas +vous-même un héros? J'en appelle à toute l'assemblée. +N'avez-vous pas, quinze ans durant, sabré à +droite et à gauche, et percé, fendu, cassé ou écrasé +des centaines de têtes, de bras ou de jambes dont vous +n'aviez jamais connu les propriétaires? N'est-ce pas +là ce qui fait le héros? Vous êtes un héros monsieur, +le major Bonsergent est un héros; qu'on vous donne +l'armée à commander, vous vaincrez à Iéna, à Wagram, +et vous entrerez dans Moscou comme dans un +moulin. J'en jurerais. N'êtes-vous pas français; n'êtes-vous +pas invincibles? Si Napoléon seul a pris place +sur la colonne, c'est qu'on ne pouvait pas y mettre +toute la grande armée.</p> + +<p>—Quelle nation nous sommes!» dit un marchand +de soieries.</p> + +<p>Les électeurs étaient charmés. Oliveira s'en aperçut +et dit tout bas au conseiller d'État:</p> + +<p>«Mon gendre est un peu froid, mais il va bien.» +Athanase qui vit le triomphe de son ami, voulut en +prendre sa part.</p> + +<p>«L'empire du monde est à la France, dit-il d'une +voix sonore et imposante. Les druides même l'ont +prédit.»</p> + +<p>Toute l'assemblée resta indécise, croyant à une +plaisanterie.</p> + +<p>«Que veut-il dire, avec ses druides? demanda +le marchand de soieries.</p> + +<p>—Tu ne comprends donc pas? lui répondit sa +femme, il parle des truites. C'est pour se moquer +de nous.</p> + +<p>—Ma foi, dit Oliveira en riant, si les druides +l'ont prédit.....</p> + +<p>—Buvons aux druides! interrompit Audinet.</p> + +<p>—Oui, dit Athanase avec force, buvons à la +France! buvons à ces druides qui sous le couteau +de César, osèrent annoncer l'immortalité et la mission +divine de leur race. Tous les autres peuples +sont épuisés: la France seule est encore jeune et +forte. L'Orient est fini, la Judée est morte, la Grèce +est enterrée depuis vingt siècles, Rome tombe en +ruines, la France seule sent, prévoit, juge, travaille et +combat. D'une main, elle montre aux nations les tables +de la loi nouvelle; de l'autre, elle tient le glaive. +Que l'Antechrist se lève, qu'il marche contre elle, +qu'il porte la main sur le soldat de Dieu, et vous verrez +rouler sa tête au pied de l'autel. De quelque côté +que la France se tourne, sa voix se fait entendre aux +extrémités du monde, et des quatre points de l'horizon +les peuples voient flotter au vent les plis de son +drapeau sacré. À qui s'adressent les opprimés de +toutes les parties de la terre? À Dieu et à la France! +Je bois à la France et aux druides!</p> + +<p>—Je t'assure, dit le marchand de soieries à sa +femme, qu'il a parlé des druides et non pas des truites; +mais qu'est-ce qu'un druide?</p> + +<p>—Je ne sais pas, dit la femme; mais c'est bien +beau, ce qu'il dit là.</p> + +<p>—Est-ce que tu comprends?</p> + +<p>—Non, et toi?</p> + +<p>—Pas davantage.</p> + +<p>—C'est égal, dit la femme, il parle bien, et c'est +un bien bel homme.</p> + +<p>—Est-ce une nouvelle religion que vous nous +apportez là? demanda Audinet d'un ton railleur. Nous +avions déjà bien des cultes reconnus; celui de Mahomet, +celui de Brahma, celui de Moïse, celui de Calvin +et mille autres, sans compter le culte catholique. Est-ce +que nous aurons aussi le culte des druides, et +reviendrons-nous à la forêt d'Inminsul?</p> + +<p>—Ma foi, dit Athanase, je ne suis pas trop ferré +sur les dogmes de cette religion, mais je l'ai entendu +enseigner par quelques-uns des plus grands esprits +et des plus honnêtes gens de France, et je sais fort +bien qu'elle ne rapportera jamais à ses apôtres ni +places ni argent. C'est un signe certain qu'ils ont +cherché la vérité, s'ils ne l'ont pas trouvée.</p> + +<p>—Je crois que vous avez raison,» dit à voix +basse Rita, que les dernières paroles d'Athanase +avaient surprise et charmée.</p> + +<p> Elle devina qu'il cachait sous sa gaieté épicurienne +un esprit élevé et capable d'enthousiasme, quoique +la jouissance d'une grande fortune et l'apathie naturelle +de la province eussent un peu rouillé les ressorts +de cette âme énergique. Sa galanterie un peu cavalière, +mais non pas gauche ou maladroite, ne déplaisait +pas à la jeune Parisienne ennuyée des froids +discours de ces jeunes gens à la mode qui ont transporté +à Paris toutes les grâces de l'Angleterre et du +Jockey-club. Un peu de dépit contre Brancas, qui +dissimulait mal sa froideur, servait puissamment les +intérêts d'Athanase; et, sans y penser, elle reçut avec +tant de bonne grâce et de reconnaissance les empressements +de Ripainsel, qu'il en conçut les plus grandes +espérances.</p> + +<p>D'un autre côté de la table, les destins jaloux +avaient troublé le bonheur de Brancas et de la belle +Claudie. D'abord, Mme Bonsergent s'était assise +entre eux, et, en face de Claudie, le livide Audinet, +dont les yeux ternes et fixes ne quittaient pas un +instant ceux de Mlle Bonsergent. À côté d'Audinet, +le colonel Malaga regardait de travers le Parisien, +dans l'espérance de l'intimider et de l'éloigner de +Claudie. Brancas, indifférent aux regards menaçants +du colonel, se sentait néanmoins gêné et troublé +comme un orateur sifflé par un auditoire. Pour sortir +d'embarras, il essaya de gagner Mme Bonsergent, +tâche assez difficile.</p> + +<p>Élodie n'était pas une méchante femme, quoique +son esprit impérieux et subtil la rendit incompréhensible +aux neuf dixièmes des habitants de Vieilleville, +et insupportable au dernier dixième. Partout +elle voulait régner, par la beauté comme par l'esprit, +et elle souffrait impatiemment les atteintes de l'âge. +Secrétement choquée de l'attention exclusive que +Brancas donnait à Claudie, qu'elle ne pouvait se résoudre +à traiter en fille raisonnable et nubile, elle +regardait l'avocat avec malveillance. Comme elle +avait été jolie, elle avait trouvé beaucoup de flatteurs, +qui lui persuadèrent sans peine que son génie était le +plus beau et le plus sublime qu'on eût vu en ce siècle. +Au premier rang de ces flatteurs était le secrétaire +général qui, de bonne heure, devina sa faiblesse.</p> + +<p>Il est aisé de comprendre que le Parisien ne pouvait +pas lutter contre Audinet dans le coeur de Mme Bonsergent. +Tout poli et bien élevé qu'il fût, il avait trop +peu de temps pour faire sa cour à une vieille femme +prétentieuse qui levait les yeux au ciel vingt fois par +minute, et que ses amis appelaient la muse tragique +du département. Brancas, simple et franc comme +tous les bons esprits, élevé d'ailleurs à Paris, où le +mouvement impérieux des affaires rompt à tout +moment les intrigues longues et compliquées, n'entendait +rien à cette stratégie de province.</p> + +<p>«Mlle Claudie est, ce soir, d'une beauté admirable, +dit-il à Mme Bonsergent.</p> + +<p>—Que dites-vous de moi, monsieur? demanda +Claudie.</p> + +<p>—Quelque chose que vous ne devez pas écouter,» +répliqua Brancas en riant.</p> + +<p>Toute autre mère eût été flattée des paroles du +Parisien, mais Élodie fut blessée au fond du coeur +qu'il n'eût d'attention que pour sa fille. Elle répondit +sèchement. Brancas, étonné, regarda le secrétaire +général et le vit sourire d'un air de triomphe. Il +devina la pensée d'Audinet, et, pour réparer sa faute:</p> + +<p>«C'est tout votre portrait, madame, dit-il d'un +air sérieux.</p> + +<p>—J'étais moins brune autrefois, dit Mme Bonsergent +en minaudant.</p> + +<p>—Moins brune? répondit le Parisien, est-ce possible? +Les lis et les roses ne sont rien auprès de +vous.»</p> + +<p>Élodie sourit.</p> + +<p>«C'est à ma fille qu'il faut dire ces belles choses,» +dit-elle.</p> + +<p>Effectivement, la mère de sa fille était couperosée; +mais Brancas n'en voulut pas démordre.</p> + +<p>«Avez-vous vu au Louvre le portrait de Jeanne +d'Aragon?</p> + +<p>—J'ai dû le voir, répondit Mme Bonsergent.</p> + +<p>—C'est un des plus beaux ouvrages de Raphael, +dit Brancas, et le modèle était digne du peintre. +Jeanne d'Aragon a été l'une des plus belles princesses +du seizième siècle. Je trouve en vous, madame, +quelques-uns de ses traits et surtout cette physionomie +fière et douce qui annonce la puissance et le +génie.»</p> + +<p>Audinet, qui suivait attentivement la conversation +du Parisien et de Mme Bonsergent, fronça le sourcil. +Il sentait que son rival allait le gagner de vitesse, et +il se hâta d'interrompre le cours des flatteries de +Brancas. Peu de moments après, le souper finit, et +chacun se leva pour rentrer dans le salon. L'avocat +alla s'asseoir près de Rita.</p> + +<p>«Eh! bien monsieur, dit celle-ci, comment trouvez-vous +Mlle Bonsergent? Il paraît que la province +ne vous fait pas peur.</p> + +<p>—Je la trouve très-digne de votre amitié, répondit +Brancas.</p> + +<p>—Elle a de l'esprit?</p> + +<p>—Un esprit charmant. Je n'aurais pas cru qu'à +Vieilleville.....</p> + +<p>—Sa mère, interrompit Rita, est une véritable +perle.</p> + +<p>—Euh! euh! dit le Parisien d'un air indécis, +comment l'entendez-vous?</p> + +<p>—Comme il faut l'entendre, répliqua Mlle Oliveira. +N'est-ce pas le devoir des mères de faire ressortir +le mérite de leurs filles?</p> + +<p>—Assurément.</p> + +<p>—Eh bien, le ridicule de Mme Bonsergent ne +donne-t-il pas un nouveau prix à la simplicité charmante +de Claudie?</p> + +<p>—Savez-vous, mademoiselle, dit Brancas, qu'on +n'égorge pas plus agréablement ses amis que vous +ne faites?</p> + +<p>—Moi, égorger! Vous me faites tort, je vous +assure. J'aime mes amies de tout mon coeur, mais je +puis bien remarquer que Mme Élodie est sotte, +qu'elle croit avoir tout le génie de monde, qu'elle +ennuie de ses prétentions poétiques tous ceux +qu'elle rencontre, et qu'elle choque les esprits les +plus indulgents. Qu'en pensez-vous, monsieur? +ajouta-t-elle en se tournant vers Athanase.</p> + +<p>—Je pense que vous avez raison, comme toujours, +répondit Ripainsel.</p> + +<p>—Monsieur Ripainsel, continua Rita, restez près +de moi, je vous prie. Vous êtes un juge précieux. +Personne n'opine du bonnet avec plus de bonne +grâce que vous.»</p> + +<p>La conversation continua quelque temps sur ce +ton; mais déjà il était trois heures du matin, et la +plupart des gens n'aspiraient qu'à dormir et digérer +en paix. Les plus âgés donnèrent le signal du départ +et furent bientôt suivis de la foule des invités.</p> + +<p>Quand Athanase se retira avec son ami Brancas:</p> + +<p>«Monsieur, lui dit Oliveira, j'espère que vous me +ferez le plaisir de revenir ici?»</p> + +<p>Athanase regarda Rita.</p> + +<p>«Monsieur, dit-il, j'allais vous en demander la +permission.»</p> + +<p>Mlle Oliveira sourit, et, se tournant vers Claudie, +lui dit tout bas:</p> + +<p>«Chère belle, j'ai tout un monde de choses à te +dire. Ferme ta porte demain; j'irai passer l'après-midi +avec toi.»</p> + +<p>Les deux amies s'embrassèrent, et tout le monde +prit congé d'Oliveira.</p> + +<p>Brancas et Ripainsel accompagnèrent la famille +Bonsergent. L'avocat donnait le bras à Claudie, Athanase +à sa mère, et le major marchait devant et portait +le menu bagage, je veux dire les morceaux de musique, +Brancas, resté un peu en arrière, dit à Claudie:</p> + +<p>«Je vais partir dans trois jours pour Paris.</p> + +<p>—Qu'allez-vous faire à Paris? demanda-t-elle inquiète.</p> + +<p>—Claudie, continua l'avocat, m'aimez-vous?</p> + +<p>—Qu'allez-vous faire à Paris?</p> + +<p>—Ordonnez-moi de rester ici, et j'y resterai.</p> + +<p>—Que voulez-vous que j'ordonne? Ai-je des droits +sur vous?</p> + +<p>—Claudie, je vous aime.</p> + +<p>—Que sais-je? Vous m'aimez, et votre oncle +demande pour vous une autre femme!</p> + +<p>—Vous savez bien que je ne l'aime pas.</p> + +<p>—Que sais-je? Rompez d'abord avec M. Oliveira, +et nous verrons.»</p> + +<p>Quelque effort que fit l'avocat, il n'en put tirer +d'autre réponse.</p> + +<p>«Et vous, dit-il, que fait à vos genoux cet insupportable +Audinet?»</p> + +<p>Claudie éclata de rire.</p> + +<p>«M. Audinet, répondit-elle, est à la maison par +la volonté de mon père et de ma mère, et il n'en sortira +que.....</p> + +<p>—Par la force des baïonnettes!</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>—Eh bien! nous aurons recours aux baïonnettes.</p> + +<p>—N'en faites rien, si vous m'aimez, dit Claudie +d'un ton suppliant. Vous ne connaissez pas le colonel +Malaga?</p> + +<p>—Ce n'est pas au colonel que j'ai affaire, mais à +son fils.</p> + +<p>—Le colonel n'est jamais bien loin, dit Claudie, et +M. Audinet, qui n'est pas brave, vous le jettera dans +les jambes à la première occasion.</p> + +<p>—Bah! dit Brancas d'un air chevaleresque, le +colonel, après tout, ne m'assassinera pas, et s'il faut +se battre....</p> + +<p>—Je ne sais, dit Claudie, mais je tremble, et, s'il +faut tout avouer, je crains encore plus le fils que le +père. Vous ne savez pas de quelles calomnies M. Audinet +est capable.»</p> + +<p>On était arrivé à la porte de la maison Bonsergent. +Athanase et le Parisien prirent congé du major +et des dames, et allèrent se coucher.</p> + +<p>«Es-tu content de ta journée? dit Brancas.</p> + +<p>—Content! Je suis ravi!</p> + +<p>—De qui? de Mme Bonsergent?</p> + +<p>—Mauvais plaisant!</p> + +<p>—Ravi d'avoir gagné ton procès?</p> + +<p>—Oui, d'abord. Sais-tu que je suis maintenant +beaucoup plus riche qu'elle?</p> + +<p>—Elle? Qui, elle?</p> + +<p>—Rita, parbleu! Est-ce qu'il y a deux femmes au +monde?</p> + +<p>—Parle plus respectueusement, je te prie, dit le +Parisien. Claudie est un ange.</p> + +<p>—Et Rita, une divinité. Quels yeux! que d'esprit! +Jure-moi que tu ne l'aimes pas.</p> + +<p>—Je te le jure.</p> + +<p>—Et que tu ne l'épouseras jamais, ou je t'étends +sur la poussière.</p> + +<p>—Ma foi! dit le Parisien, l'amour est dangereux +dans ce pays, s'il faut que je choisisse entre le glaive +du colonel Malaga et le tien.</p> + +<p>—Malaga! s'écria Athanase. Je te plains. C'est le +bourreau des crânes. Il n'a jamais manqué son coup.</p> + +<p>—Bah! dit le Parisien, c'est qu'il n'a rencontré +que des maladroits. Après tout, quel prétexte a-t-il +pour me couper la gorge?</p> + +<p>—Quel prétexte? Tu crois que ce vieux maître +d'armes a besoin d'un prétexte. Je te garantis qu'il +trouvera, si tu lui déplais, mille moyens de t'amener +sur le terrain, et son fils mille moyens pour ne pas +s'y laisser traîner.»</p> + +<p>Brancas se coucha, l'esprit rempli des plus douces +images; cependant une vague inquiétude troublait +ses rêves de bonheur.</p> + +<p>«Pourquoi cet Audinet est-il aux genoux de +Claudie! pensait-il toujours. Et pourquoi ne veut-elle +pas me dire qu'elle m'aime, sans avoir pris ses +précautions?»</p> + +<p>En cherchant inutilement une réponse à ces deux +questions, il s'endormit.</p> +<br><br> + + + +<h3>XV</h3> + + +<p>Le lendemain, dès deux heures de l'après-midi, +Mlle Oliveira rendit visite à son amie. Le major +Bonsergent, galant comme on l'était au siècle dernier +la conduisit au jardin où déjà Claudie l'attendait. Les +deux amies, restées seules, échangèrent d'abord +quelques paroles insignifiantes qui n'avaient pour +but que de préparer, ou, si l'on veut, de retarder +l'explication décisive.</p> + +<p>«Ce jardin est magnifique, dit Rita.</p> + +<p>—Oui, assez beau, répondit négligemment +Claudie.</p> + +<p>—Cela vaut mieux qu'un salon. On reçoit son +monde sous la voûte azurée des cieux, parmi les +fleurs et les fruits, en vue d'une verte vallée. C'est un +cadre qui fait mieux ressortir les personnages.</p> + +<p>—Oui, dit Claudie en riant, mais quand ces personnages +sont des niais ou des ennuyeux?</p> + +<p>—Il y a bien autre chose que des ennuyeux à +Vieilleville, dit Rita. On y voit des étrangers, des +Parisiens, des....</p> + +<p>—Des avocats! interrompit Claudie toujours en +riant.</p> + +<p>—Oui, des avocats. Mon philosophe, par exemple +n'est pas trop ennuyeux.</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—Je parie qu'il vient souvent te voir.</p> + +<p>—Tous les jours, dit Claudie, qui sentit que la +lutte s'engageait, et qui l'accepta bravement.</p> + +<p>—Tous les jours!</p> + +<p>—Mon Dieu, oui; mon père assure qu'il aime +passionnément l'horticulture.</p> + +<p>—L'horticulture seulement? dit Rita d'un air +assez froid.</p> + +<p>—Que veux-tu qu'il aime de plus? demanda +Claudie.</p> + +<p>—Ton père, peut-être, qui la lui enseigne.</p> + +<p>—Tu m'y fais penser, dit Claudie. Peut-être aussi +aime-t-il l'histoire de la guerre d'Espagne, car mon +père la sait sur le bout de son doigt, pour l'avoir +apprise sur place et à ses dépens; aussi je t'assure +qu'il ne se fait pas faute de la raconter.</p> + +<p>—Et ton père, comment l'aime-t-il?</p> + +<p>—Que veux-tu dire?</p> + +<p>—L'aime-t-il un peu? beaucoup? passionnément?</p> + +<p>—Est-ce que je suis juge de ces choses-là? demanda +Claudie.</p> + +<p>—Parlons franchement, dit Rita. On m'a dit que +M. Brancas ne quittait pas ta maison.</p> + +<p>—Tu vois bien qu'on s'est trompé, puisqu'il n'est +pas là.</p> + +<p>—On m'a dit qu'il t'aimait. Est-ce vrai?</p> + +<p>—Qu'en sais-je? dit Claudie rougissant.</p> + +<p>—Tu rougis; donc, c'est vrai. Pourquoi m'en +faire un mystère?</p> + +<p>—Et toi, un interrogatoire?</p> + +<p>—Il est tout naturel que j'interroge. Supposons +que j'aie un oison, un seul; qu'il aille chez mon +voisin, et que mon voisin le tue et le mange; n'ai-je +pas le droit de faire des réclamations?</p> + +<p>—Très-bien, dit Claudie, si le voisin l'a attiré +chez lui; mais si tu l'as envoyé chez le voisin?</p> + +<p>—Tu avoues donc que tu l'as mangé?</p> + +<p>—Mangé? Non, mais il est à la broche.</p> + +<p>—Ah! Claudie, c'est mal. Comment! Je n'ai +qu'un hégelien, un seul, un oison d'une espèce rare +et hors de prix, et tu l'enlèves sous mes yeux. +Claudie, Claudie! c'est une noirceur abominable.</p> + +<p>—Tu tiens donc beaucoup à ton hégelien? demanda +Claudie.</p> + +<p>—Beaucoup? Non. Ce serait trop. Mais j'y tiens +assez pour vouloir le garder dans ma ménagerie.</p> + +<p>—Et l'épouser?</p> + +<p>—Oh! non. Ce mariage est une invention de mon +père et de M. Graindorge, ce conseiller d'État au +crâne beurre frais que tu as vu chez nous.</p> + +<p>—Tu as tout Paris et tu m'envies un avocat!</p> + +<p>—Envies! Quel vilain mot! Sache, mon enfant, +que je n'envie jamais. Je suis comme César, qui +n'enviait rien....</p> + +<p>—Mais qui prenait tout, dit Claudie.</p> + +<p>—Parfait.... Donc, tu le prends?</p> + +<p>—Oui.... non.... peut-être.... je ne sais pas....</p> + +<p>—Que fais-tu de ton Audinet?</p> + +<p>—Rien de bon. M. le secrétaire général, sous +ombre que mes parents l'autorisent, est venu se jeter +à mes pieds, en plein kiosque, hier.</p> + +<p>—Et tu ne l'as pas prié de ne plus revenir?</p> + +<p>—J'allais lui parler, et d'un bon style, lorsque +l'avocat a eu la maladresse d'entrer.</p> + +<p>—C'est fâcheux! et qu'as-tu fait?</p> + +<p>—J'ai mis l'Audinet à la porte, et dit à l'autre: +Je vais me faire coiffer, attendez-moi, s'il vous +plaît.</p> + +<p>—Claudie! s'écria Rita d'un air solennel, tu es +une forte tête.</p> + +<p>—Je le crois.</p> + +<p>—Et tu iras loin, c'est moi qui te le prédis. À +propos, dis-moi: Connais-tu ce fier binocle qui nous +contemplait hier avec tant d'assurance, et que l'hégelien +m'a présenté hier?</p> + +<p>—Ah! ah! dit Claudie en riant, je vois que tu ne +porteras pas longtemps le deuil de l'avocat.</p> + +<p>—Coquette! tu voudrais, pour ta gloire, que je +mourusse de jalousie. Quant au binocle, que tu +appelles, je crois, Rouxpainsel ou Ratpainsel, ou je +ne sais comment, quel homme est-ce, je te prie?</p> + +<p>—C'est un druide.</p> + +<p>—Claudie, ma petite Claudie, ne me fais pas languir, +je t'en conjure, pense à l'hégelien que je t'ai +cédé de si bon coeur, et parle-moi franchement.</p> + +<p>—Eh bien, c'est un druide blond.</p> + +<p>—Je l'ai vu. Après?</p> + +<p>—C'est, dit Mlle Bonsergent, le meilleur garçon +du monde et le plus gai; mais il a le goût de tous +les gentilshommes de campagne; il adore les cuisinières.</p> + +<p>—Fi donc!</p> + +<p>—J'ai cru que tu voulais savoir la vérité vraie; +si tu n'as demandé que la vérité officielle, excuse ma +sincérité.»</p> + +<p>À ce moment, Catherine parut et annonça M. Brancas. +Rita voulut se lever.</p> + +<p>«Non, reste, dit Claudie. Sa visite ne sera pas longue.»</p> + +<p>Le Parisien parut surpris et gêné de la rencontre +de Mlle Oliveira; cependant, comme ils avaient tous +deux beaucoup d'usage du monde, cet embarras réciproque +cessa bientôt. Brancas après réflexion, fut +content d'avoir trouvé l'occasion de mettre fin à une +situation ridicule. Il déploya la plus rare habileté +pour faire entendre à Rita, sans l'offenser qu'il aimait +Claudie; et Mlle Oliveira, qui riait de ses efforts +pour expliquer une chose qu'elle entendait si bien et +qui lui était indifférente, s'amusait à le pousser et à +l'embarrasser.</p> + +<p>Après une heure de cet exercice fatiguant, Brancas +épuisé et désespérant de se faire comprendre, allait +prendre congé des deux jeunes filles, lorsque la +malicieuse Rita l'arrêta court.</p> + +<p>«Monsieur, dit-elle, je vous entends, vous aimez +Claudie et vous n'osez me le dire. Suis-je donc si +terrible? Eh! mon Dieu, rien n'est plus simple, ma +franchise vous paraîtra peut-être extraordinaire, et +je ferai peut-être mieux, suivant les règles de la +<i>civilité puérile et honnête</i>, de paraître ignorer les +conventions de mon père et de M. Graindorge: mais +quoi! je suis seule sur la terre, car un père est un +père et ne peut se charger de certaines négociations +difficiles et délicates. Vous êtes libre, monsieur, et +je me charge de le dire à mon père. Claudie vous +aime, je le sais....</p> + +<p>—Je n'ai rien dit de pareil, s'écria Claudie.</p> + +<p>—Bon! je l'ai deviné.</p> + +<p>—Inventé!</p> + +<p>—Deviné. Au reste, le mot ne fait rien à la chose. +Je m'offre à vous servir de témoin.</p> + +<p>—Mademoiselle, dit le Parisien en lui baisant la +main, vous avez la grâce et l'esprit d'un ange.</p> + +<p>—Mais, dit Claudie, si Rita est un ange, que me +reste-t-il à moi?</p> + +<p>—Tu seras une divinité, dit Rita en riant. Adieu +mes amis, je vous quitte. Mariez-vous et soyez heureux, +c'est le mieux que vous puissiez faire.»</p> + +<p>Là-dessus, remettant son châle et son chapeau, +elle sortit.</p> + +<p>«Vous m'aimez donc? dit Brancas à Claudie.</p> + +<p>—Puisqu'elle le dit!» répliqua-t-elle en souriant.</p> + +<p>Comment peindre les transports et la joie de ces +deux amants? Claudie était la plus heureuse des femmes. +Elle oubliait Audinet, elle s'enivrait du bonheur +présent et du bonheur à venir. Heureux moments, +trop rares dans la vie de l'homme, et qui devaient +être suivis d'un triste réveil!</p> + +<p>Il fut convenu que Brancas, pressé de revenir à +Paris, la demanderait en mariage le jour même, et +que la noce se ferait le plus tôt possible, en dépit de +tous les Audinet.</p> + +<p>Le major Bonsergent, consulté, n'osa ni donner ni +refuser son consentement. Comment violer la parole +donnée au colonel Malaga? Comment rompre une +amitié de cinquante ans? Cependant Claudie n'eut +pas trop de peine à le déterminer.</p> + +<p>«Eh bien! dit-il, si ma femme y consent....»</p> + +<p>Mais Élodie répondit par un refus net et catégorique. +Les empressements de Brancas, les prières et +les larmes de Claudie ne purent la fléchir.</p> + +<p>«Faites ce qu'il vous plaira, dit-elle, vous le pouvez, +mais ma volonté est immuable. J'ai l'âme assez +naïve encore pour ne pas comprendre qu'on manque +à sa parole.»</p> + +<p>En réalité, elle voulait se donner le temps de consulter +Audinet.</p> + +<p>«Ne la pressez pas trop, dit à voix basse le major +à Brancas, vous la feriez butter comme un âne sur un +caillou. Au reste, je réponds de tout.»</p> + +<p>Brancas partit le coeur plein d'un bonheur infini. +Son cheval fit en dix minutes le trajet entre Vieilleville +et la maison d'Athanase.</p> + +<p>«Je me marie! j'aime! je suis aimé!» dit le +Parisien en sautant dans les bras de son ami.</p> + +<p>—Cela se voit, dit Athanase, mon pauvre <i>Éclair</i> +est fourbu. Maintenant, défie-toi du colonel Malaga, +et souviens-toi de cet illustre <i>blagueur</i> qui disait que +le Capitole est voisin de la roche Tarpéienne.</p> +<br><br> + + + +<h3>XVI</h3> + + +<p>Audinet était rentré chez lui plein de rage. La froideur +presque méprisante de Claudie le désespérait. +Le lendemain de la demande de mariage faite par +Brancas, il alla chez le major Bonsergent et ne rencontra +qu'Élodie. Il apprit d'elle le nouveau et irréparable +malheur dont il était menacé, et sortit plein +de fureur.</p> + +<p>«Je l'aime assez, dit-il, pour la haïr jusqu'à la +mort. Oh! je me vengerai.»</p> + +<p>Tout à coup une idée infernale se présenta à lui, +et il l'adopta sur-le-champ.</p> + +<p>Le soir même, vers six heures, Brancas reçut un +billet anonyme ainsi conçu:</p> + +<p>«On vous trompe. La personne que vous aimez +en aime un autre, et tous les soirs, à onze heures, le +reçoit dans sa chambre. Vous pouvez vous en assurer +vous-même,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«UNE AMIE INCONNUE.»</p> + </div> </div> + +<p>L'écriture était contrefaite. Brancas pâlit de colère +et de douleur. Audinet aux genoux de Claudie lui +revint à l'esprit.</p> + +<p>«Quoi! ce misérable!...» pensa-t-il indigné.</p> + +<p>On a beaucoup médit des lettres anonymes. Il est +vrai pourtant qu'elles produisent généralement plus +d'effet que les lettres signées des noms les plus respectables, +et la marque la plus certaine de leur utilité +est l'usage constant qu'en font un si grand nombre +de gens dans toutes les petites villes de province. +Le Parisien, entraîné par une force invincible, prit +le chemin de Vieilleville, et, sans se montrer à personne, +se mit à rôder aux environs de la maison +Bonsergent.</p> + +<p>Il n'attendit pas longtemps. À onze heures, Audinet +parut, reconnaissable seulement à sa démarche, +car la nuit était noire et éclairée seulement de la +pâle lueur des étoiles. Le coeur de l'avocat battit +violemment.</p> + +<p>Le secrétaire général ouvrit avec un passe-partout +la porte du jardin, voisine du kiosque, que longeait +une rue déserte, et la referma avec soin. L'avocat, +déjà ébranlé par la vue de ce passe-partout, voulut +vérifier son malheur jusqu'au bout. S'aidant des pieds +et des mains, il grimpa sur le mur, et de là, sans +trop d'effort, descendit dans le jardin. Il suivit avec +précaution les traces d'Audinet, et parvint à quelques +pas de la maison. Là, il vit le secrétaire général escalader, +au moyen d'une échelle de cordes, la fenêtre +de Claudie, qui était au premier étage, à côté de celle +de sa mère, et se jeter dans les bras d'une femme +vêtue de blanc qui tenait l'échelle.</p> + +<p>Brancas demeura atterré. Aucun doute n'était possible. +Il connaissait cette chambre et celle qui l'habitait. +Dans la fureur dont il était animé, il eut envie +de grimper lui-même après Audinet, de surprendre +la perfide, de la confondre et de la tuer. Heureusement, +Audinet avait retiré l'échelle de cordes, et le +jeune homme se trouvait sans armes et sans moyens +de vengeance!</p> + +<p>«Quelle école! pensait-il les dents serrées. Voilà +une vertu de province! Et moi qui ai dédaigné pour +elle Rita, un million et la députation. Amour, richesse, +ambition, tout m'échappe!»</p> + +<p>Il attendit Audinet. Il voulait le forcer à se battre +et le tuer à tout prix; mais une pluie violente le +força de sortir du jardin et de chercher asile sous un +toit qui s'avançait en saillie dans la rue voisine. Cet +incident changea le cours de ses idées; la pluie et le +froid le glaçaient; il se sentit pris d'une fièvre violente +et rentra chez Athanase, qui ne s'était aperçu +ni de son départ ni de son retour.</p> + +<p>Le lendemain, malgré la fièvre, l'avocat résolut de +partir. Son ami essaya de l'en détourner.</p> + +<p>«Non, dit Brancas, j'ai reçu des lettres d'un client +dont le procès va se juger dans trois jours. Il faut +que je parte.</p> + +<p>—Eh! pourquoi ne m'en as-tu pas parlé plus +tôt?</p> + +<p>—Je l'avais oublié, dit Brancas. Envoie, je te +prie, un exprès porter cette lettre à Mlle Bonsergent.</p> + +<p>—Pourquoi n'y vas-tu pas toi-même?</p> + +<p>—Je suis pressé. Je veux faire ma malle. Ne m'interroge +pas.</p> + +<p>—Hum! ceci est bien extraordinaire,» dit Ripainsel; +mais il ne fit aucune question.</p> + +<p>Claudie était de la plus belle humeur du monde +lorsqu'elle reçut la lettre de son amant. Elle chantait, +elle riait, elle faisait mille caresses au major. +Elle prit la lettre et monta dans sa chambre pour la +lire plus à l'aise. D'une main légère, elle rompit le +cachet, la lut et tomba évanouie. Voici ce terrible +billet:</p> + +<p>«Claudie, j'ai vu cette nuit, à onze heures, Audinet +monter dans votre chambre; vous teniez l'échelle +de cordes. Ne mentez pas; je l'ai vu. Je voulais +d'abord vous tuer et lui avec vous, et punir +votre infamie. Il vaut mieux que je parte. Adieu, +vivez heureuse, si votre crime vous laisse sans remords.</p> + +<p>«Celui qui vous aimait, qui vous hait et qui vous +maudit.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«BRANCAS.»</p> + </div> </div> + +<p>Quelques instants après, elle reprit ses sens, vit +la lettre et comprit tout son malheur.</p> + +<p>«Est-ce que je rêve? dit-elle; il m'a vue! il a vu +Audinet! Il me croit criminelle; et, sans me laisser +le temps de me justifier, il part!.... C'est impossible. +Où donc étais-je cette nuit? Ma mère était malade; +on m'avait fait un lit près du sien; j'ai dormi +dans sa chambre. Qui donc a pu tenir une échelle +de cordes et faire monter cet homme!.... Ah! malheureuse +que je suis! Et Catherine?»</p> + +<p>Elle sonna. La servante parut.</p> + +<p>«Catherine, dit impétueusement Claudie, qu'avez-vous +fait cette nuit?</p> + +<p>—J'ai dormi, mademoiselle, répondit-elle un peu +troublée.</p> + +<p>—Vous dormiez à onze heures du soir?»</p> + +<p>Catherine garda le silence.</p> + +<p>«Vous n'avez fait entrer personne dans ma chambre? +Répondez-moi sincèrement, ou je vous fais +interroger par mon père.</p> + +<p>—Mademoiselle, dit Catherine effrayée, pardonnez-moi, +c'est lui qui l'a voulu.</p> + +<p>—Qui, lui?</p> + +<p>—M. Audinet. Il me dit que c'était une pure plaisanterie, +et comme mademoiselle couchait depuis +deux jours dans la chambre de sa mère, je ne crus +pas mal faire....</p> + +<p>—C'est bien, Catherine. Si pareille chose se renouvelle, +je le dirai à mon père, qui vous tuera +comme deux chiens, vous et votre complice. Restez, +je vous pardonne, à condition que vous allez faire +porter ceci à M. Brancas, chez M. Ripainsel.</p> + +<p>—Oh! c'est facile, dit Catherine, charmée d'en +être quitte à si bon compte. Le garçon boulanger du +coin, qui me fait les doux yeux, prendra le cheval +de son patron et fera votre commission en vingt minutes.»</p> + +<p>Voici la lettre de Claudie:</p> + +<p>«Vous m'accusez d'infamie! Vous me condamnez +sans m'entendre et vous partez! Je vous le défends, +monsieur! Je veux que vous connaissiez les vrais +coupables! Après, vous partirez, car je ne vous reverrai +jamais: vous avez douté de moi.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«CLAUDIE.»</p> + </div> </div> + +<p>Brancas lut ces lignes et se sentit ébranlé. Comme +tous les amants, il désirait trouver sa maîtresse innocente.</p> + +<p>«Cependant, j'ai vu! se dit-il. Que va-t-elle inventer +pour sortir d'affaire. Cet Audinet est capable +de tout, mais qui donc tenait l'échelle? Mme Bonsergent +est malade et ne quitte pas le lit.... Suis-je +aveugle ou insensé? Après tout, il sera toujours +temps de partir?»</p> + +<p>Sur ces sages réflexions, il fit seller un cheval, +partit au galop et descendit à la porte du major. +Claudie l'attendait, le prit par la main, et, sans dire +un mot, le mit en présence de Catherine, qui répéta +les explications qu'elle avait données.</p> + +<p>«Eh bien?» dit Claudie, restée seule avec le +Parisien.</p> + +<p>Il se jeta à ses genoux et demanda pardon dans +les termes les plus éloquents. Claudie demeura inflexible. +C'était une âme fière, hautaine et obstinée, +qui aimait mieux être brisée que plier, et qui ne pardonnait +pas à son amant d'avoir douté d'elle.</p> + +<p>«Claudie! s'écria Brancas, je vous adore. Qui +n'eût douté comme moi devant ce terrible témoignage? +Claudie, ayez pitié de mon désespoir.</p> + +<p>—Adieu! dit-elle.</p> + +<p>Brancas, désespéré, se mit à la recherche du secrétaire +général. Il voulait venger sur lui toutes ses +douleurs. Audinet le vit entrer en tremblant dans +son cabinet de travail. Le visage du Parisien, ordinairement +doux et poli, était en ce moment-là contracté +par une fureur froide qui glaça le sang dans +les veines du secrétaire général.</p> + +<p>«Monsieur, dit Brancas sans le saluer, connaissez-vous +cette écriture?»</p> + +<p>Il montrait le billet anonyme.</p> + +<p>«Non, dit Audinet, qui recula instinctivement dans +un coin de la chambre.</p> + +<p>—Vous êtes un infâme menteur et un misérable +coquin!» s'écria Brancas d'une voix tonnante.</p> + +<p>Au bruit, le colonel Malaga entra.</p> + +<p>«Qui se permet de parler ainsi chez moi? dit le +colonel.</p> + +<p>—Moi! répliqua Brancas furieux. Moi! qui parle +à monsieur votre fils.</p> + +<p>—Qui? vous! reprit le colonel d'une voix insolente. +Et d'abord, mon petit monsieur, commencez +par ôter votre chapeau. Je suis chez moi et je veux +qu'on me respecte.</p> + +<p>—Monsieur, dit Brancas, je crois parler à un +homme d'honneur.</p> + +<p>—C'est fort heureux! interrompit Malaga.</p> + +<p>—Et je viens vous dire que votre fils est un misérable!...</p> + +<p>—Encore! dit le colonel. Est-ce que vous avez +fait votre testament, monsieur le Parisien?</p> + +<p>—On m'avait bien prévenu, dit amèrement Brancas, +qu'offensé par le fils j'aurais à me battre avec +le père.</p> + +<p>—Eh bien, il fallait profiter de l'avis, dit le colonel. +Quelle est votre arme?</p> + +<p>—Le pistolet.</p> + +<p>—Très-bien, monsieur. Demain matin, à sept +heures, je vous attends.»</p> + +<p>Audinet sourit d'un air de mauvais augure. Brancas +sortit de la maison, et sans reprendre haleine, +retourna chez Ripainsel. Celui-ci était le plus heureux +des hommes.</p> + +<p>«Tiens, lis, dit-il.</p> + +<p>«M. Oliveira prie M. Athanase Ripainsel de lui +faire l'honneur de dîner avec lui lundi prochain.»</p> + +<p>—Je parie, ajouta-t-il d'un air fat, que miss Rita +ne dédaigne pas ton serviteur.... Tous les bonheurs +à la fois!</p> + +<p>—Tant pis! répliqua Brancas, que la vue de cet +homme heureux contrariait secrètement.</p> + +<p>—Comment, tant pis!</p> + +<p>—Eh oui, tant pis pour toi, tant pis pour Rita, +tant pis pour le Grand Turc et pour le Grand Mogol! +Toutes les femmes ne valent pas le diable!</p> + +<p>—Oh! oh! dit Ripainsel, le vent souffle-t-il de +ce côté-là, mon compère?.... À propos tu ne pars +plus?</p> + +<p>—Non. Je vais demain couper la gorge au colonel +Malaga.</p> + +<p>—Qu'est-ce que je te disais? Je parie que tu as +écrasé la patte de son chien? Vieux soudard, va! +J'espère bien qu'il ne mourra pas dans son lit.</p> + +<p>—Veux-tu être mon témoin?</p> + +<p>—Parbleu! Quelle est ton arme?</p> + +<p>—Le pistolet.</p> + +<p>—Tu es habile?</p> + +<p>—Oui, assez.</p> + +<p>—Allons, tant mieux, répliqua Ripainsel qui cacha +son inquiétude sous un air de bonne humeur. +Tire le premier, si tu peux, et coupe-lui le nez proprement. +Veux-tu te faire la main d'avance? J'ai là +d'excellents pistolets de tir.»</p> + +<p>La soirée se passa en exercices de cette espèce. +Brancas cherchait à tromper sa colère et son désespoir. +Il ne put s'empêcher de confier à son ami la +querelle qu'il avait eue le matin avec Claudie, et le +fâcheux résultat de sa crédulité. Athanase haussa les +épaules.</p> + +<p>—C'est un orage qui passera, dit-il. Claudie veut +se faire valoir. C'est fort bien fait. Cela t'apprendra +à ne jamais croire ce que tu vois, et à obéir; disposition +excellente pour entrer en ménage. Je veux +qu'on m'empale si jamais il m'arrive de soupçonner +Rita.</p> + +<p>—Tu es donc bien avant dans ses bonnes grâces?</p> + +<p>—Aussi avant qu'on puisse l'être, ami de mon +coeur, répondit Athanase. Tous les jours je la vois, +je lui dis que je l'aime, elle rit; que je veux l'épouser, +et elle refuse en riant; hier, en parlant, j'ai +baisé la main qu'elle me tendait à l'anglaise pour la +serrer. Elle m'a fermé la porte au nez. Si ce n'est +pas là de l'amour je ne m'y connais plus. Oliveira ne +voit rien ou ne veut rien voir, et ton oncle lui-même, +le conseiller au crâne beurre frais, en prend son parti +et ne me fait plus mauvais accueil.</p> + +<p>—Heureux garçon! dit Brancas en soupirant.</p> + +<p>—Va, ton tour reviendra, dit Athanase; en +attendant, buvons frais; la joie est au fond des pots.»</p> + +<p>Brancas suivit son conseil, mais la tristesse le gagnait.</p> + +<p>«Si je ne t'avais vu brave en plusieurs occasions, +dit Athanase, j'aurais peur pour toi de quelque faiblesse.</p> + +<p>—Je ne suis pas faible, répondit Brancas, et je +ne crains pas la mort; mais puis-je me consoler d'avoir +perdu Claudie?</p> + +<p>—Bah! dit Athanase, qu'est-ce que l'amour? Je +ne sais plus qui l'a dit: C'est le contact de deux épidermes. +Que l'épiderme soit brun, rose ou blanc, ou +rance et jauni comme un vieux parchemin, c'est toujours +un épiderme, et la nature n'en suit pas moins +ses lois éternelles.</p> + +<p>—Impie! s'écria Brancas, est-ce que Rita n'est +qu'un épiderme?</p> + +<p>—Les personnalités sont interdites, dit gravement +Athanase.</p> + +<p>—Je plains le major Bonsergent, dit Brancas +après un long silence; il perd un élève qui était près +de lui faire honneur.</p> + +<p>—Eh! tu n'es pas perdu, j'espère.</p> + +<p>—Je l'espère aussi, si tu veux dire que je ne suis +pas mort, mais mon coeur est déchiré de regrets, et +je bénirai la balle qui m'ôtera la vie.</p> + +<p>—Quel charmant convive tu fais? dit Athanase. +La vie! la mort! Eh! tu ne rabâches que ces deux +mots! Après tout, la vie, c'est peut-être la mort; la +mort, c'est peut-être la vie.</p> + +<p>—Mon cher ami, dit Brancas, ayons le courage +de contempler la mort en face. Ce n'est rien ou peu +de chose. C'est le passage d'une existence à une +autre.</p> + +<p>—On change de chemise, dit Athanase; voilà tout.</p> + +<p>—Qu'est-ce que le globe terrestre? continua l'avocat; +un amas de matières en décomposition et en +recomposition continuelle, un tas de détritus immondes, +un séjour malsain, une étable où tous les +animaux de la création se vautrent à l'envi, une +goutte de substance en fusion détachée du soleil par +un coup de tête de comète aventureuse, un je ne +sais quoi dont la petitesse doit faire rire les habitants +de Saturne et de Jupiter. C'est bien la peine de +regretter ce logement? Quelque part que m'envoie +la Providence, je ne saurais trouver pire séjour.</p> + +<p>—Très bien! dit Athanase. Il est neuf heures. +Allons-nous nous coucher. Il faut avoir l'oeil clair, la +main sûre et l'esprit net, et par ce moyen, camper +une balle dans le nez du sieur Malaga, qui ressemble +à une trompe.»</p> + +<p>Le même soir, le colonel alla rendre visite au +major Bonsergent. Son air grave et farouche étonna +Claudie qui sortit sur un signe de son père.</p> + +<p>«Veux-tu me servir de témoin? demanda le colonel.</p> + +<p>—Tu te bats? dit le major étonné.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Contre qui?</p> + +<p>—Contre ce maudit Parisien.</p> + +<p>—Il t'a offensé?</p> + +<p>—Moi? non. Je l'ai entendu se quereller avec +Audinet, et....</p> + +<p>—À quel propos?</p> + +<p>—Je l'ignore. Audinet n'a pas voulu me le dire.</p> + +<p>—Et l'autre?</p> + +<p>—Je ne lui ai pas demandé.</p> + +<p>—Il fallait les laisser se quereller.</p> + +<p>—Mon cher ami, dit le colonel avec effort, tu +connais ce pauvre Audinet. Sa place l'oblige à beaucoup +de ménagements, et....</p> + +<p>—Il t'envoie ferrailler à sa place? Brave garçon! +va. Entre nous, plus je le vois, plus je me félicite +que Claudie n'en ait pas voulu.</p> + +<p>—Ne parlons plus de cela, dit le colonel avec impatience. +Veux-tu, oui ou non, me servir de témoin?</p> + +<p>—Contre mon futur gendre? C'est impossible; +mais toute la garnison se fera un plaisir de me remplacer. +À quel heure est le duel?</p> + +<p>—À sept heures du matin.»</p> + +<p>Le colonel sortit brusquement, et sur son passage +heurta Catherine, qui prêtait l'oreille suivant l'usage +de son métier et qui se hâta d'avertir sa maîtresse. +Cette terrible nouvelle ébranla la fière Claudie. Elle +sentit à ce coup combien son amant lui était cher, +et, malgré l'orgueil qui luttait dans son coeur contre +l'amour, elle écrivit à Brancas ces deux mots:</p> + +<p>«Aimez-moi et vivez.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«CLAUDIE.»</p> + </div> </div> + +<p>Elle passa toute la nuit dans une inquiétude mortelle, +rêvant toute éveillée, et croyant voir le corps +sanglant de Brancas. Elle pria Dieu avec une ferveur +extraordinaire.</p> + +<p>«Hélas! pensait-elle, c'est mon orgueil qui l'a +perdu.»</p> + +<p>Le matin, dès six heures, elle vit son père prendre +sa canne et sortir.</p> + +<p>«Où vas-tu? dit-elle.</p> + +<p>—Me promener dans la campagne.</p> + +<p>—Tâche d'empêcher cet affreux duel! s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Qui te l'a dit? demanda le vieillard étonné.</p> + +<p>—Qu'importe? Je le sais.»</p> + +<p>Et elle se hâta de lui raconter la perfidie d'Audinet, +sa querelle avec Brancas, et le refus qu'elle +avait fait de se réconcilier, et les raisons probables +du duel.</p> + +<p>—Ah! le lâche coquin!» s'écria le major en pensant +à Audinet.</p> + +<p>Il courut chez le colonel Malaga. Celui-ci était +déjà sorti avec ses témoins. Le major prit des informations +dans le voisinage, et suivant toujours le colonel +comme à la piste, il parvint à l'apercevoir. +Mais déjà il était trop tard. Le combat était commencé.</p> + +<p>Brancas et Ripainsel, accompagnés d'un officier de +la garnison de Vieilleville, qui servait de second témoin +à l'avocat, arrivèrent les premiers sur le terrain. +Peu après parut le colonel. On se salua, on +chargea les armes, on mesura quinze pas de distance +et les deux adversaires se mirent en ligne. Le hasard +favorisa Brancas, qui tira le premier.</p> + +<p>La balle effleura seulement le front du colonel et +coupa une touffe de cheveux.</p> + +<p>«Bien visé! dit Malaga, mais voici qui est mieux...»</p> + +<p>Au même moment arrivait le major tout essoufflé.</p> + +<p>«Ne tire pas!» s'écria-t-il.</p> + +<p>Malaga baissa son pistolet, déjà levé et attendit.</p> + +<p>«Malaga, dit Bonsergent, écoute-moi deux minutes, +et tu feras après cela ce que tu voudras.»</p> + +<p>Le colonel y consentit, et les témoins s'étant écartés +par discrétion, le major lui répéta le récit de +Claudie. Malaga frémit de rage.</p> + +<p>«Et c'est là mon fils! s'écria-t-il. Mais, pour mon +honneur, il faut que ce jeune homme me fasse des +excuses.</p> + +<p>—Des excuses de quoi? dit le major.</p> + +<p>—De tout ce qu'il lui plaira. Je ne veux pas qu'il +soit dit qu'on m'aura bravé impunément.»</p> + +<p>Bonsergent haussa les épaules.</p> + +<p>«Non, point d'excuses! dit Brancas. J'ai tiré sur +lui qu'il tire sur moi. Plus tard, nous verrons.»</p> + +<p>Le major lui remit le billet de Claudie. Brancas le +lut, et lui sautant au cou:</p> + +<p>«Ah! mon père! s'écria-t-il, que je suis heureux!</p> + +<p>—Êtes-vous prêt? dit le colonel.</p> + +<p>—Je le suis.»</p> + +<p>Le coup partit, et Brancas, frappé dans la poitrine, +tomba sanglant sur le gazon. Ripainsel et le major +coururent à lui et le relevèrent. Il essaya de parler +et s'évanouit. Le colonel voulut s'approcher.</p> + +<p>«Va-t'en! lui cria Bonsergent d'une voix terrible, +va-t'en! Il ne tient presque à rien que je prenne sa +place.»</p> + +<p>Malaga partit, et à trois cents pas de là il rencontra +son fils Audinet, qui rôdait, attendant l'issue du +combat. Ce fût une fâcheuse idée, car le colonel, +exaspéré par les révélations de Bonsergent, lui brisa +sa canne sur les épaules, et l'aurait assommé, sans l'intervention +des témoins.</p> + +<p>Comment peindre la douleur de Claudie! Heureusement, +on ne meurt pas de toutes les balles. Celle-ci +fut extraite assez habilement, et l'histoire de ces +deux amants a fini comme les contes de fées. Ils se +marièrent, ils vivront longtemps, et ils ont beaucoup +d'enfants. Si ce n'est là le bonheur, je ne m'y connais +pas. Brancas, devenu sage, et riche de ses plaidoyers +et de la succession de l'oncle Graindorge, +voyage à travers le monde avec sa femme, ses enfants +et son yacht, libre et heureux comme un Anglais +hors de son île. Sa dernière lettre que j'ai reçue il y +a trois jours, est datée de Bornéo.</p> + +<p>Rita, qui a épousé le bel Athanase, aujourd'hui +député au Corps législatif, est heureuse comme +toutes les Parisiennes.</p> + +<p>Malaga vit encore.</p> + +<p>Audinet remplit je ne sais quelles fonctions, je ne +sais où.</p> +<br><br><br> + + + + +<h1>LES</h1> + +<h1>AMOURS DE QUATERQUEM</h1> +<br><br> + + + +<h3>I</h3> + + +<p>«Oui, dit Quaterquem en posant sa plume sur la +table, le problème est résolu, et le ballon va voler +comme l'hirondelle et remplacer la diligence. J'aurai +des millions.... (Dieu! que ce pain est dur!) et +les duchesses se rouleront à mes pieds.... (ce sale +Auvergnat devrait me donner de l'eau mieux filtrée); +le monde est à moi. À propos, que vais-je en faire?»</p> + +<p>À ce moment le portier entra.</p> + +<p>«Monsieur, dit-il, c'est aujourd'hui le 15 avril!</p> + +<p>—J'en suis bien aise. Fait-il chaud?</p> + +<p>—Oui, monsieur, assez. Je vous apporte la petite +quittance....</p> + +<p>—Les feuilles commencent à pousser?</p> + +<p>—Oui, monsieur. Le propriétaire....</p> + +<p>—Et les oiseaux chantent dans les bois?</p> + +<p>—Monsieur, je le présume. J'étais venu....</p> + +<p>—Ô puissante nature, toujours belle et toujours +riante dans sa jeunesse immortelle!</p> + +<p>—Monsieur, c'est deux cents francs....</p> + +<p>—Que tu m'apportes? Sois le bien venu, mon +brave. Et quel est l'homme généreux?...</p> + +<p>—Monsieur, c'est le propriétaire....</p> + +<p>—Qui me les envoie? Oh! digne homme!</p> + +<p>—Non, monsieur....</p> + +<p>—Comment ton propriétaire n'est pas un digne +homme?</p> + +<p>—Je ne dis pas cela.</p> + +<p>—Mais tu l'as dit.</p> + +<p>—Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, +je ne l'ai pas dit!</p> + +<p>—J'ai donc menti?» dit Quaterquem en se levant +d'un bond.</p> + +<p>À cette vue, le portier ouvrit la porte et recula sur +le palier.</p> + +<p>«Monsieur, dit-il, au nom du ciel, ne vous fâchez +pas. Je veux dire que mon propriétaire m'envoie, +non pas vous donner, mais vous demander deux +cents francs.</p> + +<p>—Ouf! dit Quaterquem. Et à quelle occasion, je +te prie? Est-ce aujourd'hui sa fête?</p> + +<p>—Non, monsieur.</p> + +<p>—Ou celle de sa femme, qui a le nez fait comme +une vitelotte et rouge comme un homard cuit?</p> + +<p>—Non, monsieur, c'est....</p> + +<p>—Croit-il que je prête de l'argent à la petite semaine?</p> + +<p>—Monsieur vous lui devez un terme.</p> + +<p>—Déjà?</p> + +<p>—Oui, monsieur; vous êtes entré ici le 15 janvier +1859: cela fait aujourd'hui trois mois.</p> + +<p>—Trois mois! Comme le temps passe vite!</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2"> La vie est un vase fragile;</p> +<p class="i2"> Le briser, hélas! est facile.</p> + </div> </div> + +<p>La vie, mon pauvre ami, est comme un mur dans +lequel on enfonce quelques clous de distance en +distance. Ces clous, ce sont les jours heureux. De +loin, ils paraissent innombrables; arrachez-les, il +n'y en pas assez pour remplir la main. Sais-tu qui +a dit cela?</p> + +<p>—Non, monsieur.</p> + +<p>—C'est Bossuet. As-tu lu Bossuet?</p> + +<p>—Non, monsieur.</p> + +<p>—Tant pis. C'était un grand homme, un beau +génie, un aigle de Meaux.</p> + +<p>—Monsieur, je suis pressé. Si vous vouliez....</p> + +<p>—Te payer? Si je le veux? Eh! mon pauvre +ami, que ne parlais-tu plus tôt.»</p> + +<p>Quaterquem tira de sa poche la clef de son secrétaire. +Au moment de la mettre dans la serrure, il se +retourna. Le portier frémit d'impatience.</p> + +<p>«Es-tu bien sûr, dit-il, que nous sommes au +15 avril?</p> + +<p>—Monsieur, voici l'almanach.</p> + +<p>—Tu sais le proverbe: «Menteur comme un almanach.» +Je me défie des almanachs.</p> + +<p>—Voici le journal de ce matin.</p> + +<p>—Est-ce que tu crois tout ce que dit un journal?</p> + +<p>—Oui, monsieur; je crois tout ce qu'on imprime.</p> + +<p>—Eh bien! mon cher ami, je vais te donner une +preuve certaine que le journal a menti. Assieds-toi +sur cette chaise et prête-moi une oreille attentive. +Mon histoire ne sera pas trop longue.</p> + +<p>—Monsieur, le propriétaire m'attend.</p> + +<p>—Va lui dire qu'il débouche une bouteille de vin +de Sauterne. Cela lui fera prendre patience.</p> + +<p>—Monsieur....</p> + +<p>—Ah! tu m'ennuies, à la fin. Veux-tu m'écouter, +oui ou non?</p> + +<p>—Monsieur je veux être payé.</p> + +<p>—Eh! je ne suis pas sourd. Écoute d'abord mon +histoire. Elle a plus de rapport que tu ne crois avec +ta demande. Je suis né sur les bords de la Rance, +qui est la plus belle rivière de la Bretagne, et, par +suite, du monde entier. Mon père, qui est mort l'an +dernier, m'a laissé huit ou dix hectares de landes +que j'ai vendues six mille francs. J'attendais l'argent +le 14 avril. Or, il n'est pas arrivé. Donc, nous ne +sommes pas encore au 15. Donc, il faut prendre +patience, et revenir ici quand le 15 avril sera arrivé, +c'est-à-dire quand j'aurai reçu mes six mille francs. +As-tu compris?</p> + +<p>—Oui, monsieur; et je m'en vais.</p> + +<p>—Bonsoir, mon ami.</p> + +<p>—Je vais chez le propriétaire.</p> + +<p>—Présente-lui mes compliments.</p> + +<p>—Oui, monsieur; et je lui dirai que vous refusez +de payer votre terme, et il vous fera mettre à la +porte.</p> + +<p>—Plaît-il?</p> + +<p>—À la porte; oui, monsieur, à la porte,» dit le +portier en prenant la fuite.</p> + +<p>Quaterquem ne le poursuivit pas. Il s'assit dans +son fauteuil, les bras croisés, les jambes étendues, +et réfléchit profondément.</p> + +<p>«Décidément, dit-il, la condition de locataire est +insupportable. Il faut que je me fasse bâtir une +maison.... Bah! à quoi bon? Quand on peut fendre +l'air comme une hirondelle, faut-il se mettre en cage +comme un serin?... Conçoit-on ce notaire qui garde +mes six mille francs?»</p> + +<p>Trois coups frappés à la porte interrompirent les +réflexions de notre ami.</p> + +<p>«Entrez!» dit-il.</p> + +<p>Aussitôt un homme de mine douce et polie se présenta.</p> + +<p>«Monsieur, dit-il en refusant la chaise que Quaterquem +lui offrait, c'est à monsieur Yves Quaterquem, +professeur de physique et de chimie, que j'ai +l'honneur de parler?</p> + +<p>—Oui, monsieur, à lui-même.</p> + +<p>—Monsieur, je suis charmé de faire votre connaissance. +C'est vous qui avez fait des recherches +très-savantes sur la manière de diriger les aérostats?</p> + +<p>—Oui, monsieur, et ces recherches viennent +d'aboutir aujourd'hui même à la solution du problème. +Depuis une heure, je suis certain du succès. +Est-ce à un confrère que j'ai l'honneur de parler?</p> + +<p>—Pas tout à fait, monsieur, bien que je fasse +grand cas des sciences et que j'honore particulièrement +les savants. Votre réputation, monsieur, est +venue jusqu'à moi.</p> + +<p>—Monsieur!...</p> + +<p>—Dans la pratique de ma profession, j'ai souvent +affaire aux hommes de votre génie, aux inventeurs, +et j'ose dire qu'ils n'ont jamais eu qu'à se louer de +moi.</p> + +<p>—Monsieur, je vous crois. Quelle est votre profession, +s'il vous plaît?</p> + +<p>—Monsieur, je suis connu par mes exploits.</p> + +<p>—Vous êtes officier?</p> + +<p>—Oui, monsieur, officier public, ou si vous voulez, +jurisconsulte chargé de citer, notifier et signifier, +au plus juste prix, les ordonnances de justice, +jugements et arrêts de messieurs de la cour et du +tribunal civil.</p> + +<p>—Ah! vous êtes huissier, mon cher monsieur; +j'en suis bien aise. J'ai toujours aimé les huissiers. +Asseyez-vous donc, je vous en prie.</p> + +<p>—Monsieur je ne saurais....»</p> + +<p>Ici l'homme tira de sa poche un papier timbré, +parfaitement illisible.</p> + +<p>«Croyez, continua-t-il, que j'accomplis à regret +un pénible devoir. M. Mardochée, mon client, vous +fait réclamer la petite somme de quinze cent trente-cinq +francs quarante-trois centimes, composant en +principal, intérêts et frais, le montant de sa créance.</p> + +<p>—Ah! oui, je me souviens. Il me vendit il y a +six mois, trois ou quatre instruments de physique. +Cela faisait sept cents francs, si je ne me trompe.</p> + +<p>—Oui, monsieur, et les frais de recouvrement de +ladite créance font le reste. Vous avez été condamné +par défaut.</p> + +<p>—Et si je ne paye pas aujourd'hui, qu'arrivera-t-il?</p> + +<p>—Monsieur, j'ai regret de le dire, mais je me +verrai forcé de saisir vos meubles, vos papiers et vos +instruments.</p> + +<p>—Saisir!... Qui parle de saisir? cria-t-on du corridor. +Les meubles sont à moi et garantissent le +payement du loyer.»</p> + +<p>Au même moment, un grand et gros homme entra +dans la chambre.</p> + +<p>«Ma foi, dit Quaterquem en s'asseyant dans un +fauteuil, voyons qui l'emportera. Nous allons rire. +Mon cher propriétaire, ajouta-t-il, je vous présente +mon huissier; mon cher huissier, je vous présente +mon propriétaire.</p> + +<p>—Monsieur, dit le propriétaire, on ne se joue +pas de moi. Je veux de l'argent!</p> + +<p>—Parbleu! dit Quaterquem, vous n'êtes pas dégoûté. +J'en demande au ciel tous les jours, et je ne +sais comment l'obtenir. Croiriez-vous qu'hier même +j'attendais six mille francs, et que je n'ai pas reçu +une seule guinée, une seule piastre, un seul petit +écu!»</p> + +<p>L'huissier était assis et griffonnait en silence.</p> + +<p>«Que faites-vous là? demanda le propriétaire.</p> + +<p>—.... Où étant et parlant à sa personne.... dit +l'huissier. Vous le voyez bien, j'instrumente et je +dresse un procès-verbal de saisie.</p> + +<p>—Ces meubles sont à moi! cria le propriétaire.</p> + +<p>—Aussitôt que mon client sera payé, oui, monsieur.»</p> + +<p>La querelle allait s'échauffer. Heureusement le facteur +monta l'escalier et parut tenant à la main une +lettre chargée. Quaterquem brisa le cachet et en tira +six billets de banque de mille francs.</p> + +<p>«Sauvé! dit-il; ô facteur chéri, porteur de la +bonne nouvelle, prends cette pièce de cinq francs, +la dernière qui orne mon porte-monnaie, et va boire +à ma santé.»</p> + +<p>Le facteur salua en mettant la main sur son coeur +et partit.</p> + +<p>«Et vous, amis généreux qui ne m'avez pas abandonné +dans le malheur, soyez bénis! (Voici votre +argent; rendez-moi la monnaie.) À celui qui a tout +perdu, il reste toujours une dernière consolation, +c'est le visage affligé de son créancier. Ses amis peuvent +l'oublier, son chien peut chercher un autre +maître, mais son créancier, toujours fidèle et dévoué, +ne le quittera que sur le seuil du cimetière.»</p> + +<p>Quand le propriétaire et l'ambassadeur de Mardochée +furent partis, Quaterquem devint rêveur.</p> + +<p>«Çà, dit-il, me voilà riche! De six mille francs ôtez +dix-sept cent trente-cinq francs quarante-trois centimes +dont j'ai fait présent à ces braves gens, il me reste +quatre mille deux cent soixante-quatre francs et cinquante-sept +centimes pour dîner ce soir. C'est un +beau denier, et le fils de mon père est un puissant +seigneur. Comment viendrai-je à bout d'une pareille +somme?»</p> + +<p>Tout en parlant, il regardait la pendule.</p> + +<p>«Tiens, dit-il, il est trois heures, et je n'ai pas +déjeuné. C'est l'effet des émotions violentes. Sortons. +La promenade est la mère des idées, et le boulevard +des Italiens est leur père.»</p> + +<p>Là-dessus, il prit le chemin du boulevard. Il ne +devinait guère quelle influence cette promenade +aurait sur sa destinée.</p> +<br><br> + + + +<h3>II</h3> + + +<p>Yves Quaterquem était l'un des savants les plus +civilisés qui aient jamais monté l'escalier de l'Institut. +Son père, vieux marin breton, ayant gagné quelque +argent à pêcher la morue sur les côtes de Terre-Neuve, +l'avait fait élever avec soin, et le jeune +Quaterquem, qui joignait à la ferme volonté de sa +race une intelligence pénétrante, devint en peu d'années +l'un des mécaniciens les plus distingués de +France; mais toujours occupé d'inventer des machines +nouvelles et négligeant le soin de sa fortune, il +vivait à grand'peine, sans argent et presque sans dettes, +au sixième étage d'une maison de la rue Montmartre. +Souvent il rêvait la gloire et quelque découverte +qui devait rendre son nom immortel: +c'est ce rêve qui nourrit les hommes de génie inconnus.</p> + +<p>«Dieu sait, dit un jour Quaterquem, tout ce que +le genre humain doit à l'inventeur des diligences; la +vapeur et les chemins de fer civilisent l'Europe et +peuplent l'Amérique; avec les ballons, qui sait? je +défricherai peut-être l'Océanie! Or, que manque-t-il +aux ballons? Ce n'est pas le point d'appui, ce n'est +pas le moteur: c'est le gouvernail.... Voilà ce qu'il +faut chercher. Si je le trouve, Christophe Colomb, +près de moi, ne sera qu'un marin d'Asnières.»</p> + +<p>Et il chercha pendant deux ans.</p> + +<p>Le 15 avril 1858, jour où commence cette histoire, +le problème, après mille expériences, se trouva +résolu, et Quaterquem se vit en passe de faire +le tour du monde en vingt-quatre heures et de cracher +sans effort sur la plus haute cime des Andes. +Il avait alors vingt-six ans. C'est l'âge d'aimer la +gloire et d'en jouir.</p> + +<p>Il est des hommes de génie qui frappent les yeux +tout d'abord et qui se promènent dans Paris avec la +majesté des dieux immortels. Notre ami Quaterquem +n'était pas de ceux-là. Les mains croisées derrière +le dos, le chapeau rejeté en arrière, il marchait lentement, +plein d'un calme admirable et sans regarder +personne.</p> + +<p>Au coin du boulevard et de la rue Vivienne, il fit +une réflexion.</p> + +<p>«En vérité, pensa-t-il, je suis un terrible égoïste. +À trois heures j'ai fait fortune, il est trois heures et +quart, et j'ai déjà oublié mes amis; il faut que ce +maudit argent ait des charmes bien extraordinaires. +Si je leur offrais un bol de punch pour réparer ma +faute? Eh! parbleu! voilà justement le bol.»</p> + +<p>Il entra dans un de ces brillants magasins de bric-à-brac +qu'on vient voir des extrémités du monde civilisé, +et où l'on rencontre pêle-mêle les armures, les +casques, les sabres, les dagues, les épées, les cafetières, +les vases du Japon et tous les brillants joujoux +qui sont la spécialité de l'industrie parisienne.</p> + +<p>«Combien vaut ce vase de Sèvres? demanda-t-il +au marchand.</p> + +<p>—Trois mille francs, monsieur.»</p> + +<p>Quaterquem se mordit les lèvres.</p> + +<p>«Monsieur, dit le marchand, pensez que le vase +est unique en Europe. Aussitôt qu'il fut fait, on en +brisa le moule. Voyez la peinture, c'est une copie +de la «Jeune fille à la cruche cassée,» de Greuse. +Cette copie est admirable. Elle fut faite sur l'ordre +du grand Napoléon.»</p> + +<p>Quaterquem se mit à rire.</p> + +<p>«Vous en doutez, peut-être? continua le marchand. +Êtes-vous du métier?</p> + +<p>—Non; je suis géomètre.</p> + +<p>—Justement, monsieur; Napoléon en fit présent +à M. Monge, comte de Péluze, qui était un fameux +géomètre et son grand ami, comme vous savez; et +les héritiers de M. le comte de Péluze l'ont vendu à +un prince russe, de qui je le tiens.</p> + +<p>—Je vous crois, dit Quaterquem; mais c'est bien +cher, trois mille francs!</p> + +<p>—Monsieur, reprit le marchand, nous avons de la +porcelaine de Limoges toute neuve à meilleur marché.»</p> + +<p>Cela ne faisait pas le compte de l'acheteur. Il fit le +tour du magasin; mais il ne pensait qu'au vase de +Sèvres. Enfin il le paya, l'emporta chez lui, et écrivit +à dix-sept de ses plus intimes amis la lettre-circulaire +que voici:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Mon cher ami,</p> + </div> </div> + +<p>«Archimède ne demandait qu'un levier pour soulever +l'univers. J'ai trouvé mieux; je conduis les ballons +comme un cocher conduit un omnibus. Dans un +mois j'irai voir Pékin. Prépare tes commissions pour +le chef du Céleste-Empire, frère de la lune et cousin +germain du soleil.</p> + +<p>«Un bonheur ne vient jamais seul; l'or ruisselle +dans mes poches, et je viens d'acheter un ancien plat +à barbe de Napoléon, né à Sèvres; c'est là que nous +ferons le punch. Je t'attends ce soir à neuf heures.</p> + +<p>«Tout à toi:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«YVES QUATERQUEM.»</p> + </div> </div> + +<p>Quand les dix-sept lettres furent écrites, il se leva +pour chercher un bâton de cire à cacheter. Dans ce +brusque mouvement, le vase de Sèvres, heurté, +tomba sur le plancher et se brisa en plusieurs morceaux.</p> + +<p>Quaterquem demeura quelque temps immobile. +La surprise, le désespoir, le regret de l'argent perdu +et du chef-d'oeuvre brisé l'accablaient en même +temps. Enfin il prit son parti, et tristement écrivit +au bas de toutes ses lettres ce post-scriptum.</p> + +<p>«P. S. Enfer et damnation! Je viens de casser le +plat à barbe de Napoléon. Ne te dérange pas. Le +punch est remis à des temps meilleurs. Au diable le +vase, l'ouvrier qui le fit, Napoléon qui le donna à +Monge, Monge qui le légua à ses neveux, les neveux, +qui l'ont vendu au prince russe, et le prince russe +qui eut la sotte idée de s'en défaire! Adieu. Je vais +à l'Opéra-Comique.»</p> + +<p>Puis il cacheta et mit à la poste ses dix-sept lettres. +À huit heures il entrait à l'Opéra-Comique. Par +hasard, il ne trouva de place que dans une loge, et +se plaça au premier rang. Ce hasard devait décider +de sa vie.</p> + +<p>La loge était vide; mais un quart d'heure après, un +Anglais entra, flanqué de deux Anglaises: l'une +blonde et mûre comme une vieille pomme ridée par +le froid de l'hiver; l'autre, non moins blonde, mais +belle comme un lis et charmante comme une héroïne +de Walter Scott. C'étaient la mère et la fille.</p> + +<p>Quant à l'Anglais, c'était un Anglais. Tout le +monde connaît cette race énergique, gauche, intelligente, +égoïste, formaliste et désagréable, qui remplit +pendant six mois de l'année les hôtels du continent. +L'Anglais de la loge était un des plus beaux échantillons +de la race.</p> + +<p>Quaterquem, poli comme un Français du siècle +dernier, se leva pour céder sa place à la jeune +Anglaise. Déjà la mère était assise, et notre ami fut +récompensé d'un sourire et d'un: «Je vous remercie,» +auquel l'accent britannique le plus pur donnait +de nouveaux charmes. L'Anglais, roide comme +un pieu, s'assit sans daigner regarder le Breton qui +ne s'en souciait guère, et se pencha vers la jeune +fille.</p> + +<p>«Ma chère Alice, dit-il en anglais, connaissez-vous +ce gentleman?</p> + +<p>—Non, dit-elle.</p> + +<p>—Personne ne vous l'a présenté?</p> + +<p>—Personne.</p> + +<p>—S'il n'est pas présenté, c'est comme s'il n'existait +pas; s'il n'existe pas, pourquoi l'avez-vous remercié?»</p> + +<p>Alice leva les épaules.</p> + +<p>«Et s'il n'existe pas, dit-elle, pourquoi me parlez-vous +de lui? Supposons que j'aie remercié le vide, +un pur néant: seriez-vous jaloux du vide?</p> + +<p>—Ma chère Alice, dit l'Anglais, vous savez bien +que je ne suis pas jaloux....</p> + +<p>—Tant pis.</p> + +<p>—Mais....</p> + +<p>—Taisez-vous. Voici l'ouverture.»</p> + +<p>On préludait en effet à l'ouverture du Chalet.</p> + +<p>Quaterquem, qui savait un peu d'anglais et qui +devinait le reste, n'avait pas perdu un mot de cette +conversation faite à demi-voix. Il regarda miss Alice +et la trouva plus belle que le jour. La musique du +Chalet y perdit quelque chose.</p> + +<p>«Voilà une jolie Anglaise, pensa-t-il. Est-ce la +fiancée ou la femme de ce grand garçon si roux et si +mal élevé?»</p> + +<p>Pendant ce temps, la belle Alice écoutait fort +attentivement l'opéra. Elle pleura sur le sort des fantassins +de l'Autriche quand elle apprit de Max:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Qu'au service de l'Autriche</p> +<p>Le militaire n'est pas riche.</p> + </div> </div> + +<p>Elle rit aux éclats quand elle les vit jouer à la +drogue et se pincer le nez avec des chevilles de bois. +Enfin elle scandalisa complétement sa mère et l'Anglais +aux favoris roux. Pendant l'entr'acte, la mère +prit la parole.</p> + +<p>«Ma chère Alice, y pensez-vous? Vous riez comme +une petite Française évaporée. Cela est tout à +fait choquant.</p> + +<p>—Choquant et inconvenable, ajouta l'Anglais.</p> + +<p>—Monsieur, dit Alice d'un air assez sérieux, je +fais grand cas de votre prudence, et je sais que vous +ne seriez pas déplacé à la chambre des communes. +Mon père le dit, et mon père s'y connaît, assurément. +Mais, de grâce, n'usez pas cette précieuse éloquence +pour une petite évaporée. La nation anglaise y perdrait +trop, et je craindrais de n'y pas gagner assez. +Laissez-moi rire et chanter à mon aise, au moins +jusqu'à ce que je sois votre femme. Plus tard, nous +verrons.</p> + +<p>—Alice! dit la mère d'un ton sévère.</p> + +<p>—Chère mère, dit la jeune fille en lui prenant la +main, pourquoi M. Harrison me fait-il la leçon à tout +propos? Croit-il que j'ignore les convenances, et +qu'il est parfaitement «improper» de témoigner +par ses gestes ou par ses paroles une émotion quelconque? +Cela est fort bon dans Oxford-Street, mais +nous sommes à Paris et non plus à Londres; nous +sommes au spectacle et non pas au temple, et je n'ai +que faire des sermons de M. Harrison.»</p> + +<p>Ce discours, qui ne fut pas long, acheva la conquête +de Quaterquem. Il est des jours où les savants +aiment comme des ignorants. Ce jour-là, c'était le +tour de notre ami. Justement son coeur était vide, +car la science est une maîtresse jalouse qui ne laisse +pas de place à d'autres amours, et depuis deux ans, +Quaterquem, tout occupé de ses recherches sur les +aérostats, avait mené la vie d'un anachorète au +désert. En quelques instants, ce feu longtemps éteint +se ralluma et brûla le coeur du pauvre mécanicien.</p> + +<p>«Quelle folie, pensait-il, d'aimer cette petite fille, +déjà fiancée à un autre! Je vais me consumer à +poursuivre ce rêve et livrer au hasard une découverte +qui peut-être doit changer la face du monde!»</p> + +<p>La réflexion était aussi inutile que sage. Quaterquem, +emporté par son ardeur, ne songea plus qu'à +se rapprocher de la jeune Anglaise; mais comment +franchir la barrière et violer toutes les convenances +britanniques? Cependant l'entr'acte allait finir; déjà +la salle se remplissait de spectateurs; il fit un effort +de génie et trouva cette question:</p> + +<p>«Pardon, mademoiselle, n'avez-vous pas nommé +M. Harrison?»</p> + +<p>La jeune Anglaise le regarda d'un air étonné.</p> + +<p>«Oui, monsieur,» dit-elle.</p> + +<p>L'Anglais rougit jusqu'aux oreilles; mais Quaterquem +était décidé à ne pas s'en apercevoir.</p> + +<p>«Monsieur, dit-il en s'adressant directement à +lui, permettez-moi de vous demander si vous n'êtes +pas mon cousin James Harrison, du Devonshire.</p> + +<p>—Je n'ai pas de cousin en France, et je ne suis +pas du Devonshire, mais du Lancashire, répliqua +l'Anglais d'un air rogue.</p> + +<p>—Lancashire ou Devonshire, c'est tout un. Au +reste, je vous félicite, car le cousin dont je vous +parle est, dit-on, un gentleman assez mal élevé.»</p> + +<p>La jeune Anglaise éclata de rire et M. Harrison +fronça le sourcil.</p> + +<p>«Bon! pensa Quaterquem, la glace est rompue et +la présentation est faite. Au reste, monsieur, continua-t-il, +la famille Harrison à laquelle je suis allié est +une fort bonne famille à laquelle tout homme d'honneur +pourrait être fier d'appartenir. Ma tante, mistress +Margaret Harrison, était l'une des plus belles +personnes d'Angleterre. J'ai vu son portrait, peint +par Lawrence; c'est un véritable chef-d'oeuvre. Ce +qui m'étonne le plus, c'est sa ressemblance parfaite +avec miss Alice: on dirait sa mère ou sa soeur.»</p> + +<p>Tout cela fut débité d'une haleine avec une simplicité +parfaite. Miss Alice sourit avec grâce et fut +flattée du compliment. Sa mère écoutait le Français +sans dire un mot, ni remuer seulement la paupière: +on eût dit la statue de la Pruderie. Le seul Harrison, +hérissé comme un dogue, étouffait de colère de ne +pouvoir chercher querelle à un homme si poli.</p> + +<p>«Monsieur, dit Alice, qui prenait plaisir à se moquer +de Harrison, êtes-vous d'origine anglaise?</p> + +<p>—Pas tout à fait, répondit Quaterquem. Mon père +était bas Breton et ma mère basse Brette, mais une +cousine de mon père, au quinzième degré, épousa +vers 1803, un Anglais qui s'appelait Harrison, et +c'est de là que vient notre parenté avec tous les +Harrison du Lancashire. En Bretagne, les cousins, +des cousins sont tous cousins entre eux.</p> + +<p>—Vous n'avez jamais vu M. James Harrison, votre +cousin? demanda miss Alice.</p> + +<p>—Non; mais j'irai le voir dès que ma grande +entreprise sera terminée.</p> + +<p>—Excusez ma curiosité, monsieur, dit Alice, +quelle est donc cette grande entreprise qui vous +empêche de faire visite à M. James?</p> + +<p>—Alice, dit la mère en regardant avec ses yeux +rigides, la curiosité est une chose «<i>improper</i>».</p> + +<p>—Oh! madame, il n'y a nulle curiosité, se hâta +de répondre Quaterquem. Dans un mois le monde +entier saura de quoi il s'agit. Je veux donner à la +France l'empire du monde.</p> + +<p>—Oh! s'écria la vieille Anglaise, vous en laisserez +bien une part à l'Angleterre.</p> + +<p>—Moi! répondit Quaterquem enchanté de son +succès, je ne lui laisserai pas un continent, pas une +île, pas un comté.</p> + +<p>—Monsieur, dit Alice en riant, vous venez d'indigner +ma mère au point de lui faire parler français, ce +qu'elle avait juré de ne jamais faire, par patriotisme.»</p> + +<p>Quaterquem s'excusa poliment. La toile se leva, et +le <i>Domino noir</i> interrompit la conversation.</p> + +<p>«Tout va bien, pensa notre héros, Alice est étonnée, +sa mère est indignée, Harrison grince des dents +et voudrait mordre.»</p> + +<p>Il attendit avec confiance la fin du premier acte +et parut uniquement occupé du spectacle. Il ne se +trompait pas dans ses calculs. À peine la toile était-elle +baissée que la vieille Anglaise se tourna vers lui +et commença l'attaque en ces termes:</p> + +<p>«Monsieur, vous avez entendu parler de lord +Nelson!</p> + +<p>—Celui que mon père a tué!</p> + +<p>—Comment! c'est votre père qui a tué ce héros!</p> + +<p>—Ma foi, dit Quaterquem, ce n'est pas sa faute. +Nelson faisait tirer sur lui, il a tiré sur Nelson. Mon +père était un brave matelot qui faisait son métier à +bord du <i>Redoutable</i>, à Trafalgar. Quand le <i>Victory</i> +que montait Nelson aborda le <i>Redoutable</i>, mon père +qui était dans les hunes, aperçut l'amiral, le visa et, +comme il était bon tireur, il le tua d'un coup de +fusil.»</p> + +<p>La vieille Anglaise poussa un soupir et se couvrit +les yeux de son mouchoir. Les yeux d'Alice brillaient +d'impatience. On y lisait clairement: «Mon cher +monsieur, vous venez de dire une sottise.» Quaterquem +s'en aperçut et perdit contenance. Heureusement, +la jeune fille vint à son secours.</p> + +<p>«Consolez-vous, chère mère, dit-elle, nous sommes +tous mortels, et ce héros invincible, s'il avait +échappé aux balles françaises, n'aurait pu, néanmoins, +vivre éternellement. Sa mort fut bien vengée!</p> + +<p>—Hélas! ma chère Alice, tu sais aussi bien que +moi combien toute notre famille a perdu dans cette +mort funeste.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, dit Quaterquem, si je vous +rappelle sans le savoir un souvenir douloureux.</p> + +<p>—Monsieur, dit Alice, vous ne pouvez pas comprendre +le chagrin de ma mère. C'est un secret de +famille.</p> + +<p>—Mon pauvre père avait bien besoin, pensa Quaterquem, +de tirer un coup de fusil à ce chien +d'Anglais pour que ce malheureux coup de fusil me +brouillât dès les premiers mots avec une «vieille +folle!»</p> + +<p>Il y eut un silence de quelques minutes. Quaterquem, +fort embarrassé de sa personne, feignait de +lorgner toutes les loges. Tout à coup, la vieille dame +reprit l'entretien.</p> + +<p>«Monsieur, dit-elle, vous m'accorderez, je crois, +que la patrie de Nelson et de Wellington sera toujours +le premier pays du monde.»</p> + +<p>L'obstination de l'Anglaise fit sourire Quaterquem +et lui rendit quelque espérance.</p> + +<p>«Prenez garde, monsieur, dit Alice en riant, ma +mère va vous arracher votre secret pour en faire +présent à l'Angleterre. Soyez discret, ou vous êtes +perdu, et l'empire du monde passe aux enfants +d'Albion.</p> + +<p>—Alice, dit la mère, n'interrompez pas notre discussion. +Répondez à ma question, monsieur, s'il vous +plaît.</p> + +<p>—Ne dites rien, monsieur, reprit la jeune fille en +riant encore plus fort, si vous ne voulez pas voir +votre secret publié dans le <i>Times</i> avant quarante-huit +heures.</p> + +<p>—J'espère, dit la vieille Anglaise, que ce n'est +pas une machine infernale pour faire sauter Londres +et notre reine bien-aimée?</p> + +<p>—Non, madame, répondit Quaterquem tout à fait +rassuré, c'est une invention des plus simples, qui +fera de Paris le centre de la terre et qui rendra inutiles +tous les arsenaux de Portsmouth et toutes les +flottes de Spithead.</p> + +<p>—Je suis curieux de voir ce merveilleux secret, +dit la vieille Anglaise.</p> + +<p>—Rien n'est plus facile, répliqua Quaterquem. +J'ai inventé le ballon-omnibus. Désormais, on ira +de France en Angleterre par le chemin des oiseaux, +où l'on ne rencontre ni marins, ni soldats, ni douaniers. +Je planterai le drapeau tricolore sur le clocher +de Saint-Paul, et avec ce drapeau j'apporterai la +justice, l'égalité, la fraternité, que vous ne connaissez +que de nom, et je vous emprunterai quelques +petites choses que nous ne connaissons plus. Au +moyen de ces emprunts réciproques, tous les peuples +seront amis, et il n'y aura plus de héros, ce qui coûte +fort cher et ne rapporte pas grand'chose.</p> + +<p>—Vous savez diriger les ballons? dit l'Anglaise.</p> + +<p>—Je le sais.</p> + +<p>—Depuis longtemps?</p> + +<p>—Depuis trois heures de l'après-midi.</p> + +<p>—Vous allez faire sans doute une grande fortune?</p> + +<p>—Je ne sais pas, dit Quaterquem, je n'y ai jamais +pensé.»</p> + +<p>Elle le regarda avec admiration.</p> + +<p>«En Angleterre, reprit-elle, on ferait de vous un +lord et un millionnaire.</p> + +<p>—Franchement, dit le Breton, mon invention +vaut mieux que cela.</p> + +<p>—Vous voulez être ministre?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Roi ou empereur?</p> + +<p>—Dieu m'en garde! Je crois qu'un peu de gloire +serait bien mieux mon fait. Nous sommes vaniteux, +nous autres Français, et nous aimons par-dessus tout +qu'on nous admire.</p> + +<p>—Je regrette bien, dit Alice, que mon père soit +resté ce soir à l'hôtel.»</p> + +<p>Quaterquem n'eut pas le temps d'en demander la +raison. Le second acte du <i>Domino noir</i> commençait. +Pendant l'entr'acte suivant on causa de tout, et Quaterquem +sut plier son langage aux opinions de la +vieille Anglaise. En peu d'instants ils devinrent +les meilleurs amis du monde. Le Français, toujours +complaisant et poli, sut flatter délicatement ses goûts +et ses préjugés. Il déploya dans toute son étendue +cet art, inconnu ailleurs qu'en France, de caresser +sans bassesse l'esprit le plus rétif et le plus opiniâtre. +Il se donna moins de peine pour séduire Harrison, +qui regardait la salle sans parler, les mains sur les +genoux, les yeux fixes, bien résolu à ne pas répondre +à ses avances.</p> + +<p>Cependant le spectacle finit sans que l'amoureux +Quaterquem eût trouvé un moyen de revoir sa maîtresse. +Les dames se levèrent et sortirent de la loge +accompagnées de Harrison. Il les regarda monter +dans une voiture de place, espérant qu'il apprendrait +au moins leur adresse; mais la fortune, acharnée +à le persécuter, ne le permit pas. Harrison, qui +se doutait de son dessein, donna l'adresse à voix +basse au cocher. Cependant la voiture s'ébranlait, +et Quaterquem se disposait à la suivre à pied, lorsque +des cris de joie éclatèrent autour de lui.</p> + +<p>«Le voilà!» s'écrièrent à la fois dix-sept voix.</p> + +<p>Le malheureux se trouva pris entre ses dix-sept +amis qui l'entouraient, le retenaient de force, et lui +demandaient compte de sa conduite.</p> + +<p>«Où est le punch, homme sans foi, sans consistance +ni substance? dit le choeur des amis.</p> + +<p>—Au nom du ciel, lâchez-moi! s'écria Quaterquem. +Je suis pressé.</p> + +<p>—Où est le plat à barbe de Napoléon?</p> + +<p>—Lâchez-moi!</p> + +<p>—Où est le ballon-omnibus?</p> + +<p>—Lâchez-moi!»</p> + +<p>Pendant ce débat, la voiture d'Alice avait disparu +au coin du boulevard.</p> + +<p>«Eh bien, dit Quaterquem désespéré, venez avec +moi puisqu'il le faut; noyons dans les flots du punch +mes infortunes et mon amour.»</p> + +<p>Tout le monde le suivit jusqu'au café le plus proche. +Déjà l'on éteignait le gaz, et les garçons fatigués +faisaient leurs préparatifs de départ. Il fit apporter +le punch, prit en main la cuiller, et, au milieu +de l'attente générale, prononça le discours suivant:</p> + +<p>«Manants et gentilshommes de ma bonne ville de +Paris, vous voyez en moi le plus heureux des hommes +et le plus infortuné....</p> + +<p>—Bravo! très-bien! dit le choeur des amis.</p> + +<p>—Mon bonheur est sans limites, comme l'Océan, +et mon infortune est sans fin, comme l'éternité....</p> + +<p>—Tu l'as déjà dit! cria le choeur.</p> + +<p>—Eh bien! je le répète, ne m'interrompez pas, +ou je ne dirai rien.... J'aime la plus belle des femmes....</p> + +<p>—Écoutez! écoutez! cria le choeur.</p> + +<p>—Elle est blonde, avec des yeux d'émeraude, des +lèvres de corail, et des dents qui sont blanches +comme les perles fines qu'on pêche aux îles Bahrein....</p> + +<p>—Eh bien! épouse-la, dit le choeur.</p> + +<p>—Elle ignore que je l'aime....</p> + +<p>—Dis-le lui.</p> + +<p>—Je ne puis pas lui parler....</p> + +<p>—Écris.</p> + +<p>—Je ne sais pas où elle demeure....</p> + +<p>—Cherche-la.</p> + +<p>—Je ne sais pas son nom....</p> + +<p>—Es-tu fou? dit le choeur. Tu nous contes des +histoires à dormir debout, et le punch refroidit.»</p> + +<p>Quaterquem versa le punch en soupirant.</p> + +<p>«Hélas! dit-il, je ne la reverrai jamais. Elle va +retourner à Londres....»</p> + +<p>À ces mots le choeur, qui déjà portait son verre à +sa bouche, le remit sur la table.</p> + +<p>«C'est une Anglaise! s'écria-t-il tout d'une voix.</p> + +<p>—Je l'avoue...</p> + +<p>—Pauvre garçon! dit le choeur.</p> + +<p>—Elle est à Paris, reprit Quaterquem.</p> + +<p>—Qu'en sais-tu?</p> + +<p>—Elle était à l'Opéra-Comique ce soir, et sans +vous je l'aurais suivie; sans vous, barbares, je connaîtrais +sa demeure et son nom. C'est vous qui +m'avez retenu....</p> + +<p>—Eh bien! dit le choeur, je vais réparer ma faute. +Buvons, et dispersons-nous pour chercher son +adresse. À quel signe reconnaît-on ta bien-aimée?</p> + +<p>—À sa beauté sans rivale....</p> + +<p>—Ce signalement est un peu vague. Est-elle +seule?</p> + +<p>—Elle donne le bras à sa mère et à un bouledogue +aux favoris roux qu'on appelle Hercules Harrison, et +qui est son futur mari....</p> + +<p>—Très-bien! cria le choeur. Trois grognements +pour Hercules et trois hourras pour Quaterquem!»</p> +<br><br> + + + +<h3>III</h3> + + +<p>Miss Alice était la fille unique de M. Cornelius +Hornsby, principal associé de la maison Hornsby, +Harrison et Cie, dont les toiles peintes couvrent les +marchés de l'Allemagne et des États-Unis. Hercules +Harrison, le futur mari d'Alice, était le fils de son +associé, et les deux négociants, pour ne pas séparer +leurs intérêts, avaient depuis longtemps arrêté ce +mariage.</p> + +<p>Cet arrangement déplaisait fort à miss Hornsby. Le +pauvre Hercules, quoiqu'il ne fût ni laid, ni méchant, +ni sans intelligence, n'était pas un héros de roman. +C'était un bon gentleman roide, orgueilleux, silencieux, +presque brutal, comme l'Angleterre en fabrique +chaque année des centaines de mille, et pour +qui la principale affaire de la vie était de gagner de +l'argent, et, quand il en avait beaucoup gagné, d'en +gagner encore davantage. Au reste, solidement bâti, +boxeur distingué, perpendiculaire au moral comme +au physique, il était de ceux qui plaisent à la plupart +des filles. Cependant, tel qu'il était, et faute de +mieux, Alice ne refusait pas de l'épouser, et se contentait +de retarder le mariage sous divers prétextes. +Elle attendait cet amant imaginaire et parfait, ce +gentilhomme accompli, au regard byronien, que +toute jeune fille a droit de rêver et qu'elle rêve en +effet au fond du coeur.</p> + +<p>Ce jour-là, au retour de l'Opéra-Comique, elle +fredonnait le fameux Rule Britannia.... Comme, +entre toutes ses perfections, elle chantait assez mal, +on l'entendait rarement, et cette envie subite de +chanter étonna mistress Hornsby.</p> + +<p>«Tu es bien gaie ce soir, dit-elle à sa fille. Qu'est-il +donc arrivé?</p> + +<p>—Je pense, dit Alice, à la présomption de ce +Français qui veut, avec ses ballons, ôter l'empire du +monde à l'Angleterre. Comme vous avez rappelé à +propos, pour le confondre, Nelson et Wellington! +J'ai bien ri de ses aérostats!»</p> + +<p>Il est vrai qu'Alice pensait à Quaterquem, mais elle +déguisait un peu la vérité en disant qu'elle se moquait +de lui. Toute vérité n'est pas bonne à dire, et la vérité +vraie, c'est qu'elle en était fort occupée. Quaterquem, +avec sa figure riante, sa gaieté, sa bonhomie +et ses manières aisées, était aussi peu semblable +que possible au triste Hercules; et celui-ci ne gagnait +rien à la comparaison. De plus, elle voyait Hercules +tous les jours depuis quinze ans, et une si longue +familiarité n'était pas propre à faire naître l'amour.</p> + +<p>Mistress Hornsby prit le parti de Quaterquem.</p> + +<p>«Tu as tort de rire, dit-elle à sa fille. C'est peut-être +un homme de génie, bien qu'il ne soit pas né en +Angleterre.</p> + +<p>—Ô ma mère, que dites-vous là? Un homme de +génie qui n'a même pas de gants, qui noue sa cravate +comme une corde, et qui ne boutonne qu'à demi son +gilet?</p> + +<p>—Il faut que vous l'ayez regardé bien attentivement, +Alice,» dit Hercules avec sa gaucherie accoutumée.</p> + +<p>Elle se mordit les lèvres.</p> + +<p>«Qu'entendez-vous par là, Harrison? demanda-t-elle +vivement. Ai-je dit encore quelque chose d'improper? +Cherchez-vous le texte d'un nouveau sermon?»</p> + +<p>Harrison, profondément blessé, garda le silence, et +tous trois descendirent bientôt après devant l'hôtel +Meurice.</p> + +<p>M. Cornelius Hornsby les attendait. C'était un grand +et gros gentleman dont la démarche imposante annonçait +à tous les passants le propriétaire de plusieurs +millions. Lui-même et son argent exceptés, il n'aimait +rien au monde autant que sa fille, et après sa +fille, ce qu'il préférait à toutes choses, c'était son +musée.</p> + +<p>Car il avait un musée. En Angleterre, c'est à ce +signe qu'on reconnaît le vrai gentleman et le vrai +millionnaire. Aux épées des ancêtres (quand on a +des ancêtres) on joint les crocodiles empaillés du +Nil, les vieux tableaux noircis des peintres italiens, +les vieilles poteries étrusques, les vieux bahuts sculptés, +les vieux émaux, les vitraux coloriés, les missels +et tout ce pieux bric-à-brac que vingt-cinq ou trente +peuples disparus ont laissé dans les ruines de Babylone, +de Ninive, d'Athènes et de Rome.</p> + +<p>M. Cornelius Hornsby était venu en France pour +augmenter sa collection et promener Alice. Ce jour-là, +justement, le désir d'acheter une vieille inscription +persane gravée sur un pan de muraille du grand +temple de Persépolis, l'avait empêché de conduire +lui-même sa femme et sa fille au théâtre. Par malheur, +un amateur plus heureux avait enlevé l'inscription +et allait l'enfouir dans son propre musée; de +sorte que M. Cornelius Hornsby était le fabricant +de toiles peintes le plus malheureux qu'il y eût ce +soir-là en Europe.</p> + +<p>Il se promenait gravement, de long en large, sous +les arcades de la rue Rivoli quand il vit mistress +Hornsby descendre de voiture avec sa fille et le triste +Harrison.</p> + +<p>«Vous arrivez bien tard,» dit-il.</p> + +<p>Pour toute réponse, sa fille lui sauta au cou.</p> + +<p>«Cher père, dit-elle, j'espère que tu as acheté +ton inscription et qu'elle est encore plus cunéiforme +que toutes celles de Korsabad. Je lis dans tes yeux +que le colonel Rawlinson en mourra de jalousie..... +Hercules, je vous remercie. Bonsoir.»</p> + +<p>Harrison prit tristement la main qu'elle lui tendait +et s'en alla, désespérant de rien comprendre +aux caprices de sa maîtresse. Dès qu'il fut parti:</p> + +<p>«Tu l'as bien maltraité ce soir, dit Mme Hornsby.</p> + +<p>—En revanche, dit Alice, il m'a fort ennuyée: +nous sommes quittes.</p> + +<p>—Alice! dit M. Hornsby.</p> + +<p>—Mon Dieu! cher père, ne faites pas le sévère +et ne froncez pas le sourcil. Je ne suis pas maîtresse +de mes impressions. Il m'ennuie. C'est un très-honnête +homme, un très-bon citoyen, une homme très-riche +et qui le sera encore davantage par la suite; +je vous accorde tout cela. Accordez-moi qu'il est +ennuyeux. Dès qu'il parle, il dit une chose déplaisante, +et les jours de pluie, le seul son de sa voix +m'agace les nerfs.</p> + +<p>—Veux-tu l'épouser, oui ou non? demanda Cornelius +Hornsby.</p> + +<p>—Assurément, je le veux, puisque cela est inévitable, +mais ne me pressez pas. Qui sait, si, à force de +temps et de patience, je ne parviendrai pas à aimer +Hercules? Il ne faut jurer de rien. Le grand Turc +peut se faire chrétien et devenir pape. Je puis aussi +aimer ailleurs.</p> + +<p>—Y penses-tu? dit le père. Veux-tu que je +manque de parole à mon associé, et que, pour la première +fois de sa vie, Cornelius Hornsby, de la maison +Harrison, Hornsby et Cie, ne fasse pas, honneur +à sa signature!</p> + +<p>—Eh! mon cher père, Hercules est honnête +homme et vous rendrait votre parole.</p> + +<p>—Ne pensons pas à cela, dit le vieux gentleman. +Prends un délai, si tu veux, et décide-toi. Il est +temps que Harrison retourne en Angleterre; nos +affaires vont mal en son absence.</p> + +<p>—Eh bien, laissez-le partir et restons en France. +Paris me plaît; j'y perds l'habitude de bâiller, et +vous-même, vous êtes tout rajeuni par l'air des +boulevards. J'aime les Parisiens, moi; on ne voit pas +chez eux ces longues figures puritaines qui abondent +dans les rues de Londres.</p> + +<p>—Alice, dit Mme Hornsby, tu te gâtes sur le +continent; tu prends le langage et les manières de +cette nation évaporée. Vois avec quelle légèreté tu as +lié connaissance, ce soir, avec ce jeune homme qui +était au spectacle dans la même loge que nous.</p> + +<p>—Mais, dit Alice, fallait-il prendre sa place et ne +pas le remercier? Vous-même, maman, vous l'avez +trouvé très-aimable et très-poli.</p> + +<p>—Qui est ce jeune homme dont vous parlez? demanda +M. Hornsby.</p> + +<p>—C'est un physicien qui a trouvé le moyen de +diriger les aérostats, dit la jeune fille, et qui veut donner +l'empire du monde au peuple français. Concevez-vous +cette folie? Maman lui a bien dit son fait!</p> + +<p>—C'est un extravagant, dit le père.</p> + +<p>—Le pire, ajouta Mme Hornsby, c'est que son +père, qui assistait à la bataille de Trafalgar, est le +propre matelot qui a tué Nelson d'un coup de fusil.</p> + +<p>—Et il a osé s'en vanter?</p> + +<p>—Il ne savait pas à quel point cette mort a été +funeste à notre famille.</p> + +<p>—Parbleu! dit Cornelius, il ne m'a pas demandé +ma fille en mariage, mais j'aurais plaisir à la lui +refuser. Le fils du meurtrier de Nelson!</p> + +<p>—Et si je l'aimais? dit Alice.</p> + +<p>—Si tu l'aimais? Est-ce qu'on peut aimer le fils +de?...</p> + +<p>—Mais enfin, si je l'aimais?</p> + +<p>—Allons donc, c'est absurde! Tu ne l'aimes pas.</p> + +<p>—Non; mais si je l'aimais!</p> + +<p>—Eh bien, tu te souviendrais que tu es ma fille, +et tu épouserais Harrison.»</p> + +<p>Alice tomba dans une profonde rêverie.</p> + +<p>—«Il est temps de dormir,» dit la mère, et Cornelius +se retira dans une chambre voisine.</p> + +<p>Dès qu'elle fut couchée, Alice rêva de Quaterquem, +tout éveillée.</p> +<br><br> + + + +<h3>IV</h3> + + +<p>Les dix-sept amis de Quaterquem passèrent la +journée du lendemain à chercher la demeure de la +jeune Anglaise. Le soir, à huit heures, ils se réunirent +chez le physicien, et dirent:</p> + +<p>«Elle s'appelle Alice Hornsby.</p> + +<p>—Alice! ô le doux nom! s'écria Quaterquem.</p> + +<p>—Son père est le noble Cornelius qui donne au +monde, en échange de beaucoup d'argent, plusieurs +millions de mètres de cotonnades pour obéir au +catéchisme, accomplir l'une des sept oeuvres de pénitence, +et «vêtir ceux qui sont nus.»</p> + +<p>—Va pour Cornelius.</p> + +<p>—Sa mère est la digne Kate, et son futur, le seigneur +Hercules, un brave homme, très-entêté, très-amoureux, +et très-fort au pistolet.</p> + +<p>—Je tire assez bien, dit Quaterquem, et la partie +est égale.</p> + +<p>—Toute la famille part demain.</p> + +<p>—Ô ciel! dit Quaterquem en pâlissant.</p> + +<p>—Ils vont à Tours, ville très-renommée.</p> + +<p>—C'est bien. Je pars. Que vont-ils faire à Tours?</p> + +<p>—Le vieux Cornelius, qui est antiquaire, va chercher +le champ de bataille où se livra la bataille entre +les Sarrasins et Charles Martel. Un mauvais plaisant +lui a montré à Londres le casque d'Abdérame; il +veut trouver son cimeterre.</p> + +<p>—Qui vous l'a dit?</p> + +<p>—La femme de chambre, qui écoute aux portes +tout le long du jour.</p> + +<p>—Malheureux! Vous l'avez séduite!</p> + +<p>—Oh! si peu, dit le choeur. Je l'ai à peine embrassée.</p> + +<p>—Encore un mot. Où loge la belle Alice?</p> + +<p>—À l'hôtel Meurice.</p> + +<p>—Merci, ô mes amis, soyez bénis, s'écria Quaterquem, +et venez tous sur mon coeur.... (On va vous +vous apporter du jambon...) Jamais mon coeur n'oubliera....»</p> + +<p>On l'interrompit tout d'une voix.</p> + +<p>«Et du vin?</p> + +<p>—Bacchus et Cérès ne seront pas oubliés. À table! +Je bois à mon prochain mariage avec Alice.»</p> + +<p>Le lendemain de grand matin, Quaterquem en +tenue de voyage se promenait dans la rue de Rivoli. +Le choeur des dix-sept amis le suivait à quelque distance. +L'un d'eux, détaché en éclaireur, apporta la +nouvelle que les Anglais montaient en voiture et +allaient partir.</p> + +<p>«Le moment est venu, dit Quaterquem, de vous +rendre à jamais immortels par votre dévouement à +l'amitié. Gardez qu'Harrison ne parte.</p> + +<p>—Sois tranquille, dit le choeur, Hercules est à +nous.»</p> + +<p>On arriva au chemin de fer. Quaterquem, venu +sans bagages pour être plus agile, se hâta de s'asseoir +dans la salle d'attente. Derrière lui, mais sans +le voir, s'avançaient M. Mme et Mlle Hornsby. +Hercules, chargé de faire peser les bagages, était +resté en arrière.</p> + +<p>Tout à coup la cloche sonna le dernier appel, Hercules, +troublé, se précipite pour aller dans la salle +d'attente. Par malheur, il heurte brusquement un +jeune homme, et veut continuer sa route.</p> + +<p>«Faites donc attention, monsieur, s'il vous plait,» +dit l'autre avec hauteur.</p> + +<p>Hercules suivit son chemin sans répondre; mais le +passant qu'il avait heurté, fit un détour et se plaça +en avant de la porte de la salle d'attente.</p> + +<p>«En France, ajouta-t-il, quand on a fait une sottise, +on s'excuse.»</p> + +<p>L'Anglais rougit et voulut écarter de la main son +adversaire; mais un voisin de celui-ci lui retint le +bras. En une minute il se forma un groupe autour +d'eux.</p> + +<p>«Qu'est-ce qu'il y a? dit le choeur.</p> + +<p>—C'est un Anglais qui m'a cherché querelle, répondit +l'adversaire d'Hercules, qui m'a heurté, et qui +ne veut pas me faire d'excuses.</p> + +<p>—Qu'il fasse des excuses, dit une voix.</p> + +<p>—Non, qu'il se batte, reprit une autre voix».</p> + +<p>Harrison serrait les poings avec fureur.</p> + +<p>«Messieurs, dit-il, je n'ai cherché querelle à personne. +Lâchez-moi. La cloche sonne et le train partira +sans moi.»</p> + +<p>Mais il ne pouvait sortir du cercle où on le tenait +enfermé. Dans sa fureur, il saisit son adversaire au +collet pour l'étrangler; celui-ci se dégagea, et d'un +coup dans la poitrine lui fit lâcher prise.</p> + +<p>«Bon! voilà que l'Anglais boxe maintenant, dit +un des assistants.</p> + +<p>—Non, il rue, dit un autre.</p> + +<p>—Il faut aller chercher le sergent de ville, suggéra +un troisième.»</p> + +<p>Comme il parlait, cet utile et modeste fonctionnaire +parut et demanda des explications. L'Anglais ouvrit +la bouche, mais dix-sept voix s'élevèrent à la fois +pour couvrir la sienne. Ce tapage dura quelques +minutes, et le sergent de ville eut grand'peine à +comprendre de quoi il s'agissait. Dès qu'il eut compris, +il mit la main sur le pauvre Harrison, qui se +débattait comme un diable.</p> + +<p>«Vous vous expliquerez devant le commissaire de +police, dit le sergent.»</p> + +<p>Le choeur des amis riait et chantait:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Jamais en France,</p> +<p>Jamais l'Anglais ne régnera.</p> + </div> </div> + +<p>Chez le commissaire de police l'explication ne fut +ni longue ni orageuse. Le principal adversaire de +l'Anglais avait disparu. Tous les autres déclarèrent +qu'ils n'avaient rien vu ni entendu, et le pauvre +Hercules fut mis en liberté; mais le train était parti, +et le perfide Quaterquem ourdissait tranquillement +sa trame.</p> +<br><br> + + + +<h3>V</h3> + + +<p>Le physicien vit entrer dans le salle d'attente Cornelius +Hornsby avec sa femme et sa fille, et résista +au désir violent qu'il avait de saluer Alice; mais la +prudence l'emporta. Il se tourna du côté du mur, +et lut avec intérêt le catalogue de la Bibliothèque des +chemins de fer. Cependant il regardait la jeune Anglaise +du coin de l'oeil, et il eut le plaisir de voir qu'il +en était fort regardé.</p> + +<p>Dès qu'on ouvrit la double porte de la salle d'attente, +Cornelius s'avança le premier vers un wagon +vide, et tout d'abord s'installa confortablement dans +un coin. En face de lui était sa femme, et à côté de +lui, sa fille. Une quatrième place restait vide, réservée +à Hercules.</p> + +<p>Quaterquem avança d'un air insouciant la tête +dans l'intérieur du wagon.</p> + +<p>«Entrez vite, monsieur, dit un employé en le +poussant. Le convoi va partir.</p> + +<p>—La place est gardée pour un ami, s'écria Cornelius +Hornsby.</p> + +<p>—Votre ami entrera dans un autre wagon, dit +l'employé qui crut que l'Anglais usait de ruse pour +ménager de la place à son manteau. Et vous, monsieur, +dépêchons.»</p> + +<p>Quaterquem se hâta d'entrer, et l'employé ferma la +portière.</p> + +<p>«Excusez-moi, dit gracieusement notre ami en +prenant la place d'Hercules, si je vous cause quelque +gêne. Tous les autres wagons sont remplis. L'administration +du chemin de fer est d'une négligence +impardonnable.»</p> + +<p>Cornelius Hornsby grommela quelques mots que +Quaterquem feignit de prendre pour un assentiment +poli. Pendant ce temps, Mme Hornsby le regardait +avec attention, et Alice, les yeux baissés, lisait avec +recueillement un livre ouvert sur ses genoux. Tout à +coup notre ami parut les reconnaître.</p> + +<p>«Par quelle heureuse rencontre est-ce que je +vous trouve ici, madame? dit-il à Mme Hornsby. +Je ne m'attendais guère au plaisir de vous revoir +sitôt.»</p> + +<p>À ces mots Alice leva les yeux et sourit. Quaterquem +vit qu'on l'avait deviné et que sa hardiesse ne +déplaisait pas. Il en conçut un heureux augure.</p> + +<p>«Nous allons entre Tours et Poitiers chercher le +cimeterre d'Abdérame», dit mistress Kate Hornsby, +qui, n'ayant pas grand crédit dans la maison, n'était +pas fâchée de s'amuser aux dépens de son seigneur et +maître Cornelius.</p> + +<p>Le Breton remarqua cette nuance, mais il ne voulut +pas fournir des armes à l'un des deux époux contre +l'autre. C'était un jeu trop dangereux.</p> + +<p>«L'archéologie, dit-il d'un ton sérieux, est une +science admirable, et j'ai regret de dire qu'elle doit +ses plus grands progrès au génie de votre nation.»</p> + +<p>Le front de Cornelius se dérida.</p> + +<p>«Bon, je le tiens, pensa Quaterquem. À qui devons-nous, +continua-t-il avec enthousiasme, les statues de +Rome, les bas-reliefs du Parthénon d'Athènes et tous +ces débris des plus beaux monuments de l'antiquité? +À qui, si ce n'est à des mains anglaises, remplies +d'argent anglais et dirigées par le génie anglais?»</p> + +<p>Le plus gracieux des sourires errait sur les lèvres +de Cornelius.</p> + +<p>«Eh bien, monsieur, dit-il en interrompant Quaterquem, +on nous dispute cette gloire. Je connais un +Normand qui se vante d'avoir moulé toutes les inscriptions +de Korsabad, et il y en a trente mille, monsieur, +trente mille, c'est-à-dire de quoi couvrir tout le British Museum +de la tête aux pieds. Vous ne sauriez +croire jusqu'où va la présomption de ces gens là.</p> + +<p>—Avez-vous visité Ninive? dit Quaterquem. On dit +que M. Place, le consul de France, n'a laissé rien à +faire à ses successeurs.</p> + +<p>—Rien à faire! dit Cornelius indigné. Monsieur, +tout est à faire. Oui, j'ai vu Ninive, ses palais et ses +temples en briques qui couvrent de leurs débris +trois ou quatre lieues carrées de terrain. J'ai fait +mieux, monsieur, j'ai vu Ecbatane, la ville du fameux +Déjokh, la ville aux sept enceintes, derrière +lesquelles se trouvait le palais du roi.</p> + +<p>—Ecbatane! dit Quaterquem frappé d'admiration. +Est-ce possible?</p> + +<p>—Tout est possible à un Anglais, dit Cornelius en +se rengorgeant avec fierté. En 1857, j'étais à Khiva +et je dînais chez le khan des Tartares avec le prince +Barowsky, gouverneur d'Arkhangel. Tout à coup, +j'aperçois parmi les esclaves qui nous servaient un +grand diable au visage basané que je crois reconnaître. +Je lui fais signe de s'approcher, et je lui dis: +«Bourdaké Pharana, c'est-à-dire: N'es-tu pas un +ancien serviteur anglais?» Il me répond: «Krack, +c'est-à-dire: Je suis Franck.» Vous pensez bien +que nous parlions le turcoman le plus pur. «Burnes +perodhé barnaiâ, continua-t-il, c'est-à-dire: J'ai +servi le colonel Burnes, qui fut massacré dans ce +chien de pays par le Tartare chez qui vous dînez +aujourd'hui, et je suis esclave de ce féroce gredin.» +Il faut vous dire que le turcoman est la langue la +plus énergique et la plus concise de l'univers.</p> + +<p>—Je le vois bien, répliqua Quaterquem. Continuez +ce récit, je vous en prie, je suis curieux d'en connaître +la suite.</p> + +<p>—La confidence de ce pauvre diable, car il m'avait +parlé tout bas, me coupa l'appétit. Je replaçai +sur mon assiette un morceau de cheval rôti, qui était +la meilleure partie du festin, et je rêvai aux moyens +de lui rendre la liberté.</p> + +<p>«Justement, le khan qui était en face de moi remarqua +que je ne mangeais plus. Or, chez ces braves +gens c'est un outrage impardonnable de laisser le +maître de la maison boire et s'enivrer seul. Vous +ne buvez pas, dit-il; est-ce que vous n'aimez pas +le lait de jument?» Je m'en défendis fort et vidai à +la santé du khan et des sultanes quatre ou cinq cornes +de taureau. Après dîner, le khan, déjà tout attendri +par le lait de jument et par l'eau-de-vie que +Barowsky avait apportée en présent, + donna la liberté +à mon protégé, et je partis sur-le-champ pour ne pas +lui laisser le temps de se repentir de sa générosité.</p> + +<p>—Comment s'appelait l'esclave? demanda Quaterquem.</p> + +<p>—Mahmoud. C'était un lascar, né d'une Indienne +et d'un Anglais. Il avait, sous la direction de Burnes, +visité toute l'Asie centrale, le Khoraçân, le Mazanderan +et les bords de la mer Caspienne. Il me fit +voir Ecbatane. Moi seul en Europe, monsieur, ai vu +les ruines de cette superbe ville, en comparaison de +qui Londres même n'est qu'une vaste fourmilière. J'ai +retrouvé le titre préliminaire du code du fameux roi +Djemschid, cet abrégé de toute sagesse.</p> + +<p>—Et vous n'avez rien publié?</p> + +<p>—À quoi bon? Aurais-je dépensé deux cent mille +francs, exposé ma vie, passé les mers, traversé les +plus hautes montagnes du globe, erré dans le désert +de Gobi et dans cette vaste solitude de l'ancienne Arie; +aurais-je bravé le sable des Tartares, la soif, la faim, +la fatigue et le soleil brûlant pour donner à des millions +d'oisifs le plaisir d'être, moyennant trois francs +et la lecture de mon livre, aussi savants que moi? +Non, non. S'ils veulent connaître Ecbatane, qu'ils +partent, qu'ils dépensent leur argent et leur santé; +alors ils recevront le prix de leurs fatigues.</p> + +<p>—Parbleu! dit Quaterquem, je vous admire.</p> + +<p>—Vous êtes bien bon. Je me soucie, non pas d'être +admiré, mais d'agir à ma fantaisie, et ma fantaisie +est de retrouver les monuments de l'antique histoire. +Feu Napoléon nous appelait des boutiquiers: +pour moi, ce nom est un titre de gloire. Je veux prouver +qu'avec mon argent je puis avoir de tout, même +du goût pour les arts, si cela me plaît. Le boutiquier +dans sa boutique est roi, et tous les jours il reçoit à +son comptoir les hommages des artistes et des faiseurs +de livres. Il remue l'or dans ses tiroirs, et à ce +bruit tous s'inclinent. S'il le voulait, il serait dieu.»</p> + +<p>La conversation continua quelque temps sur ce ton. +Quaterquem eut grand soin de ne contredire que faiblement +Cornelius, de manière à lui laisser le plaisir +de pérorer et de vaincre. Il eut le plaisir de voir que +la belle Alice comprenait cette tactique et lui en savait +gré. La digne Kate, ennuyée d'Ecbatane et d'une discussion +trop détaillée sur les divers genres de cruches +de l'antiquité, s'endormit du sommeil des justes.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, on arrivait à Étampes, et le +train s'arrêta pendant quelques minutes. La jeune +Anglaise voulut descendre de wagon et marcher. Cornelius +et sa femme restèrent assis, et Quaterquem +suivit Alice. Son coeur battait violemment. C'était +l'heure décisive.</p> + +<p>«Miss Hornsby,... dit-il.</p> + +<p>—Vous savez mon nom? s'écria-t-elle étonnée.</p> + +<p>—Oh! je sais beaucoup d'autres choses. Je sais +que vous êtes fiancée à M. Hercules Harrison, le gentleman +aux favoris roux qui vous donnait le bras avant-hier; +c'est de lui qu'il faut que je vous parle.</p> + +<p>—Lui serait-il arrivé quelque accident?</p> + +<p>—Oh! peu de chose. Il a manqué le convoi; mais +vous le reverrez demain. Il s'est pris de querelle avec +dix-sept de mes meilleurs amis, et on l'a conduit au +poste.</p> + +<p>—Avec dix-sept de vos meilleurs amis?</p> + +<p>—La cloche va sonner, dit Quaterquem, et je n'ai +pas le temps de vous expliquer ce mystère. Sachez +seulement que c'est par mes ordres qu'on l'a retenu +à Paris.</p> + +<p>—Mais, monsieur, quelle est cette folie? Que vous +a fait Hercules?</p> + +<p>—Il vous aime.»</p> + +<p>La jeune Anglaise rougit, abaissa son voile sur sa +figure, et remonta en wagon sans dire un mot.</p> + +<p>Quaterquem la suivit, un peu inquiet du succès de +son audace. Sans être tout à fait inexpérimenté en +amour, ce n'était pas non plus un don Juan, et il était +déjà trop amoureux pour ne pas craindre. Heureusement +le premier regard qu'il jeta sur sa compagne de +voyage lui fit voir qu'elle ne gardait aucun ressentiment +d'une déclaration si hardie et si brusque.</p> + +<p>«As-tu vu Hercules dans le convoi? demanda Cornelius +à sa fille.</p> + +<p>—Non mon père.»</p> + +<p>Et elle sourit en regardant Quaterquem.</p> + +<p>«Bon! pensa celui-ci, elle n'aime pas le sieur Harrison. +Tout va bien, j'ai gagné la moitié de mon procès.»</p> + +<p>Pendant ce temps, le vieil Hornsby, charmé de trouver +un auditeur si complaisant, avait formé le projet, +rare et extraordinaire pour un Anglais, de faire plus +ample connaissance avec Quaterquem, et il prit un +détour adroit.</p> + +<p>«Monsieur, dit-il, je vois bien à vos discours que +vous êtes un archéologue très-distingué; avez-vous +voyagé en Orient?</p> + +<p>—Non, dit le Breton, mais je suis allé plusieurs +fois de Saint-Malo à Paris et de Paris à Saint-Malo. +Cela suffit à mon bonheur.</p> + +<p>—Vous devez être tout au moins un des membres +de l'Institut, ou l'un des correspondants?</p> + +<p>—Je n'en suis pas même le portier, dit Quaterquem. +Je suis un pur X., et j'ai dans mon portefeuille +un millier de francs qui forme le plus clair de mon +bien.»</p> + +<p>Tout en parlant, il examinait la physionomie de la +jeune Anglaise pour savoir si cette nouvelle ne l'abaisserait +pas dans son esprit; mais Alice, bien qu'étonnée +d'une confidence si inattendue, ne parut pas s'en +émouvoir beaucoup. M. Hornsby ne fut pas aussi satisfait, +et son visage témoigna clairement qu'il avait +cru parler à un gentleman plus respectable, c'est-à-dire +plus riche. Alice devina au fier regard de Quaterquem +qu'il méprisait Cornelius; elle se hâta d'intervenir.</p> + +<p>«Monsieur, dit-elle, qu'est-ce qu'un X, s'il vous +plaît?</p> + +<p>—Ouvre ton dictionnaire de poche,» répliqua Cornelius.</p> + +<p>Quaterquem sourit.</p> + +<p>«Miss Hornsby, dit-il, ne trouvera pas ce renseignement +dans son livre. On ne trouve dans les dictionnaires +que ce qu'on n'a pas besoin d'y chercher. +Un X, mademoiselle, est un homme ennuyeux comme +tous les hommes utiles, et qui fait toutes les besognes +difficiles de la création. Un géomètre est un +X; un physicien est un X; un chimiste est un X; un +naturaliste, un algébriste, voilà des X. C'est un X qui +inventa les bateaux à vapeur; c'est un autre X qui +inventa les chemins de fer; c'est un troisième X qui +inventa l'imprimerie. Partout où il s'est fait quelque +chose de grand et d'utile, vous trouvez un X. Hiram, le +fameux architecte qui bâtit le temple de Salomon était +un X, comme Albert le Grand, qui trouva le secret de +transmuer en or un rayon de soleil enfermé dans un +tombeau.</p> + +<p>—Avez-vous longtemps vécu à Saint-Malo? demanda +miss Hornsby.</p> + +<p>—Jusqu'à l'âge de quinze ans, et depuis dix ans +je suis à Paris. Le nom de Quaterquem est bien +connu à Saint-Malo.</p> + +<p>—Quaterquem! s'écria Cornelius étonné. Quel +singulier nom!</p> + +<p>—C'est un des plus nobles de France, répliqua le +Breton, bien que mon père, qui ne savait pas lire, ait +été matelot toute sa vie. Notre noblesse date du feu +roi saint Louis. Pendant la croisade d'Égypte, mon +grand-père, qui était un brave paysan breton, assomma +dans une seule bataille trente ou quarante douzaines +de Sarrasins. Quatre fois les mamelucks le criblèrent +de coups de sabre et le foulèrent sous les +pieds des chevaux, quatre fois il se releva et se +remit à les assommer de plus belle sous les yeux du +roi émerveillé. Saint Louis, qui était savant comme +un clerc, se tourna vers son chapelain et lui dit en +bon latin: «Iste Quaterquem vidimus occisum fortior +renascitur». Le chapelain répéta les paroles du +roi, et toute l'armée appela mon grand-père Quaterquem. +Le roi le créa baron et lui fit présent d'une +belle baronnie, qui se fondit, il y a plus d'un siècle, +entre les mains des usuriers. Depuis ce temps là mon +grand-père et mon père ont pêché la morue à Terre-Neuve, +ce qui n'est pas déroger, et passé leur vie sur +l'Océan; et moi, pour ne pas être indigne d'eux, je +cherche un moyen de naviguer dans l'air.</p> + +<p>—Comment! s'écria M. Hornsby, c'est de vous que +ma fille m'a parlé toute la journée d'hier?</p> + +<p>—«Oh! quelque peu moins, mon père,» dit Alice +rougissant.</p> + +<p>Quaterquem était le plus heureux des hommes. +Elle avait parlé de lui toute la journée; donc elle +avait pensé à lui; donc elle l'aimait ou l'aimerait un +jour; donc..... son imagination présomptueuse ne +s'arrêtait plus dans la série de ces donc.</p> + +<p>«Oui, dit-il, j'ai trouvé le moyen de diriger les +ballons.</p> + +<p>—Un moyen sûr?</p> + +<p>—Parfaitement sûr. J'en ai fait l'expérience +avant-hier.</p> + +<p>—Monsieur, dit l'Anglais, si votre secret est +éprouvé, s'il est infaillible, je vous l'achète un million.</p> + +<p>—Pour l'exploiter?</p> + +<p>—Oui, et pour y mettre mon nom. Je ne veux pas +qu'il soit dit qu'une pareille découverte n'a pas été +faite par un Anglais.»</p> + +<p>Quaterquem se mit à rire.</p> + +<p>«Un milliard ne payerait pas ce secret, répliqua-t-il. +En dix ans le genre humain fera la besogne de +vingt siècles. L'Angleterre, dont toute la force est +dans ses vaisseaux, ses mines de fer et ses mines de +houille, ne sera plus qu'un petit coin de la terre +habitable. Ses ports seront déserts; ses chantiers +déserts; ses ateliers déserts. Les corbeaux viendront +croasser dans la chambre des lords, et les pies babiller +dans la chambre des communes.»</p> + +<p>Un regard de miss Hornsby l'arrêta à temps. Il +sentit qu'il se fourvoyait. Cornelius était indigné de +son audace; mais il désirait le confondre, et il continua +la conversation. Quaterquem sut regagner ses +bonnes grâces et parla d'archéologie tant que l'Anglais +le voulut.</p> + +<p>Cependant on approchait d'Orléans. Kate ouvrit les +yeux et la bouche.</p> + +<p>«À quel hôtel descendons-nous?» dit-elle.</p> + +<p>M. Hornsby ouvrit le guide Bradshaw.</p> + +<p>«À l'hôtel du Loiret, dit-il. C'est celui que préfère +Sa Grâce, le duc de Bedford, et Hercules sait que +nous devons nous y arrêter.</p> + +<p>—Parbleu! dit Quaterquem, la rencontre est heureuse. +J'avais justement dessein de faire halte à +Orléans; Je vous montrerai, si vous voulez, les antiquités +du voisinage.</p> + +<p>—J'en suis ravi,» répliqua Cornélius qui faisait +grand cas du Breton depuis qu'il le voyait propriétaire +d'un secret si précieux.</p> + +<p>Miss Hornsby ne dit mot; mais Quaterquem vit +bien qu'il faisait du chemin dans le coeur de la +jeune Anglaise. La digne Kate, muette comme un +poisson, n'était occupée que de l'espérance de bien +dîner.</p> + +<p>Cette espérance ne fut pas trompée, et deux bouteilles +d'excellent vin portèrent au comble la joie de +M. Hornsby.</p> + +<p>«Ma foi, dit-il en mettant les coudes sur la table, +vous êtes un bon compagnon, cher monsieur Quaterquem, +et je suis enchanté de vous voir. J'avais pour +vous, sans vous connaître, une antipathie extrême, et +je suis bien aise de voir que je m'étais trompé.</p> + +<p>—Vraiment, vous me haïssiez? dit Quaterquem. +Et pour quelle raison, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Parce que, sans votre père, je serais à la chambre +des lords.</p> + +<p>—Eh! dans quel pays l'avez-vous connu, s'il vous +plaît?</p> + +<p>—Je ne l'ai jamais vu, même en peinture; mais +écoutez mon histoire. En 1806, mon père, Lucius +Hornsby, était l'ami intime et le bras droit de Nelson. +Il commandait sous lui l'un des vaisseaux de +l'escadre, et avait promesse de Nelson qu'il serait +fait vice-amiral à la première vacance, par malheur, +votre père a tué Nelson et déchiré le brevet promis +à Lucius. Les lords de l'amirauté le mirent à la +retraite au lieu de lui donner le commandement +d'une escadre. Mon père, furieux, se maria au Northumberland, +et ne voulut plus entendre parler de +pairie; et moi, qui devrais être lord et secrétaire +d'État, je suis à peine cinq ou six fois millionnaire.</p> + +<p>—Il est vrai, dit Quaterquem, que c'est un sort +déplorable et que vous avez raison d'accuser le destin, +pour moi, je n'essayerai pas de justifier mon +père. Il est inexcusable d'avoir tué Nelson et gêné +l'avancement de M. Lucius Hornsby. Cependant, réfléchissez +que nous sommes tous mortels et que Nelson, +s'il eût échappé à mon père, aurait sans doute +péri d'une autre main.</p> + +<p>—Je le sais bien, s'écria M. Hornsby; et c'est ce +qui m'indigne contre toute votre nation. Aussi j'ai +juré que ma fille, quoi qu'il pût arriver, n'épouserait +jamais un Français.</p> + +<p>—C'est fort sagement pensé, dit Quaterquem, et +je vous approuve, surtout si vous avez un bon gendre +anglais tout préparé.</p> + +<p>—J'ai mon ami Hercules, qui serait la perle des +gendres s'il ne bâillait pas si fort quand je parle +d'archéologie.</p> + +<p>—Parlez-vous de M. Harrison?</p> + +<p>—Oui; est-ce que vous le connaissez?</p> + +<p>—Je le crois. N'est-ce pas un grand jeune homme +roux qui se débattait de toutes ses forces sous le +vestibule quand le convoi est parti? Entre nous, et +sauf l'honneur qu'il a d'être le fiancé de miss Hornsby, +je crois qu'il était entre deux vins.</p> + +<p>—Entre deux vins! C'est impossible, monsieur, +Hercules ne boit que du Porto. Vous vous trompez, +à coup sûr.</p> + +<p>—Admettons, si vous voulez, qu'il ne boive que +du Porto. À coup sûr il a le Porto très dangereux. +Je l'ai vu chercher querelle à quinze ou vingt personnes +qui s'efforçaient vainement de le calmer.</p> + +<p>—En effet, dit Cornelius, son absence est fort +singulière, il faut qu'il lui soit arrivé quelque accident. +Au reste, je suis tranquille; il nous aura bientôt +rejoints.</p> + +<p>—Qu'allons-nous faire ici en l'attendant? demanda +Alice.</p> + +<p>—Si nous commencions une partie de whist,» +dit la paisible Kate.</p> + +<p>Quaterquem frémit. Parmi plusieurs belles qualités, +ce pauvre garçon avait le terrible défaut de ne +pas savoir s'ennuyer. Or, le whist est, comme on +sait, la plus brillante incarnation de l'ennui. Je n'en +dis rien de plus pour ne pas contrarier plusieurs de +mes amis qui n'ont pas su s'en garantir; mais je +tiens tout joueur de whist pour un mauvais coeur et +un égoïste féroce.</p> + +<p>Heureusement, Cornelius Hornsby, aussi effrayé +que son nouvel ami de la pensée du whist, se hâta +de prendre son chapeau.</p> + +<p>«Il fait beau temps, dit-il, allons voir les environs. +Venez-vous avec nous, monsieur?»</p> + +<p>Quaterquem ne se le fit pas répéter et offrit son +bras à la belle Alice.</p> + +<p>On prit le chemin d'Olivet. À peine était-on arrivé +au pont d'Orléans, lorsque le garçon de l'hôtel courut +sur les pas de M. Hornsby et lui remit une dépêche +télégraphique. L'Anglais rompit le cachet et +lut ce qui suit:</p> + +<blockquote> +<p>«Paris, 17 avril 1859, onze heures du matin.</p> +</blockquote> + +<p>«Mon cher Hornsby, une sotte querelle que je +viens d'avoir avec je ne sais qui, m'a fait retenir +sous les verrous pendant une heure, et m'a fait +manquer le convoi. Maintenant je suis libre, et +je vais intenter un procès au sergent de ville pour +arrestation illégale. Je veux apprendre à ces Français +qu'on ne met pas impunément la main sur un +citoyen anglais. Tout à vous et à ma chère Alice.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«HERCULES HARRISON.»</p> + </div> </div> + +<p><i>P. S.</i> «Ce procès m'oblige de rester à Paris jusqu'à +demain.»</p> + +<p>Quaterquem eut beaucoup de peine à ne pas éclater +de rire en voyant l'heureux effet de ses intrigues. +Quant à miss Hornsby, elle se moqua franchement +de son fiancé.</p> + +<p>«Hercules, dit-elle, n'est guère pressé de nous +rejoindre.</p> + +<p>—Il a raison, ma chère, répondit M. Hornsby; +il ne faut pas qu'un pareil attentat contre les droits +et la liberté d'un citoyen anglais demeure impuni.»</p> + +<p>L'incident n'eut pas de suite. Le Breton, ravi de +son bonheur, et voyant qu'il n'avait pas de temps à +perdre, résolut d'aller droit au fait. Il pressa le +pas, et, laissant M. Hornsby et Kate à quelque +distance, il put enfin causer librement avec sa maîtresse.</p> + +<p>«Est-ce que tous les amants anglais sont faits sur +ce modèle? dit-il en riant.</p> + +<p>—À peu près, répondit Alice. Ces messieurs sont +si parfaitement maîtres de leurs passions, qu'on +ne les voit jamais quitter un rendez-vous d'affaires +pour un rendez-vous d'amour. Harrison ne pense +à rien aujourd'hui, si ce n'est à se venger du sergent +de ville qui lui a mis la main au collet. Il mènera +ce sergent de ville devant tous les tribunaux +de France, jusqu'à ce qu'il l'ait fait condamner à la +prison et à l'amende.</p> + +<p>—Pauvre sergent de ville! dit Quaterquem; il a +mis la main sur un vrai porc-épic. Heureusement il +n'a rien à craindre de ses poursuites, et M. Harrison +en sera pour ses frais.</p> + +<p>—Mais vous, monsieur, qui vous vantez à moi +d'avoir joué ce mauvais tour à mon futur mari, que +diriez-vous si je répétais cette confidence à mon +père et à ma mère?»</p> + +<p>Quaterquem vit bien, au ton et à la gaieté de miss +Hornsby, qu'elle n'était pas fâchée de son audace, +et il répondit gaiement:</p> + +<p>«J'avoue, mademoiselle, que mon crime est impardonnable; +mais j'espère que vous me ferez grâce en +faveur de l'intention.</p> + +<p>—Et quelle est cette belle intention? dit-elle d'un +ton demi-léger, demi-sérieux.</p> + +<p>—Je n'ose ni parler ni me taire. Je crains que +ma franchise ne vous déplaise.»</p> + +<p>Quelque effort qu'il fît pour paraître calme, son +coeur battait si violemment qu'elle s'en aperçut, et +qu'elle sentit cette douce émotion de l'amour se +communiquer à elle. Cependant, elle voulut soutenir +ce ton de plaisanterie.</p> + +<p>«Parlez donc, monsieur; suis-je si redoutable?</p> + +<p>—Mille fois plus que vous ne pensez.</p> + +<p>—Vous me faites mourir d'impatience et de curiosité. +Quoi que ce soit, monsieur, parlez, je vous pardonne +d'avance.</p> + +<p>—Eh bien! miss Hornsby, permettez-moi une +question.</p> + +<p>—Interrogez si vous voulez; mais je ne m'engage +pas à répondre.</p> + +<p>—Avez-vous lu des romans?</p> + +<p>—Oh! bien peu; deux ou trois milles tout au +plus.</p> + +<p>—Ce n'est pas trop.</p> + +<p>—N'est-ce pas, monsieur! Hélas! la vie est si +courte.</p> + +<p>—Croyez-vous qu'un homme sincère et passionné +puisse aimer une femme tout à coup, en une minute, +pour l'avoir rencontrée au bal ou à l'Opéra?</p> + +<p>—Je ne sais pas, monsieur. Ma cousine Charlotte +s'est fait enlever il y a cinq ans par un lieutenant +de hussards avec qui elle avait valsé deux fois la +veille.</p> + +<p>—Et leur amour dure encore?</p> + +<p>—Assurément. Est-ce qu'en France on se lasse +quelquefois d'aimer?</p> + +<p>—Je ne dis pas cela. On peut donc aimer du +premier coup et pour toute la vie; c'est vous qui +l'avouez.</p> + +<p>—Que voulez-vous que je vous dise, monsieur? +je n'en sais rien. Je n'ai pas l'expérience de ces +choses-là.</p> + +<p>—Eh bien! mademoiselle, supposons qu'on vous +aime de cette manière, que l'homme qui vous aime +soit prêt à donner sa vie pour vous; supposons qu'il +n'ait aimé que vous seule, et que, malgré des obstacles +de toutes sortes qui devraient le décourager, +il ose vous le dire, que répondrez-vous?</p> + +<p>—Monsieur, dit Alice ému, je n'aime pas à examiner +de pures hypothèses.</p> + +<p>—Mais enfin si tout cela était vrai; si la vie, l'avenir, +et peut-être la gloire de cet homme dépendaient +de vous seule?</p> + +<p>—Vous oubliez M. Harrison.</p> + +<p>—Je ne l'oublie pas. C'est lui qui vous oublie +pour un procès ridicule.</p> + +<p>—Il est vrai qu'il aurait mieux fait de nous suivre; +mais vous, monsieur, à moins que vous n'ayez +pour l'archéologie et les vieilles dagues rouillées +autant de passion que mon père, que faites-vous ici?</p> + +<p>—Vous ne le devinez pas?</p> + +<p>—Non, je vous jure.</p> + +<p>—Eh bien, vous le voyez, j'examine avec vous +des hypothèses.</p> + +<p>—Et vous dites du mal de mon pauvre Hercules. +Que vous a-t-il fait?</p> + +<p>—Tenez, mademoiselle, dit Quaterquem, parlons +sérieusement. Je vous aime et je sens que je +vous aimerai toute ma vie....</p> + +<p>—Vous êtes bien prompt, et vous auriez dû me +consulter avant de faire cette folie. Sérieusement +cher monsieur, et tout en parlant elle s'appuya doucement +sur le bras de Quaterquem, vous ne pouvez +pas m'aimer. Sans parler de moi-même, que +penserait et que ferait mon père, qui a donné sa +parole à Harrison, et qui a pour vous et pour votre +nation une antipathie invincible?</p> + +<p>—Bah! le plaisir de parler archéologie l'emportera +sur le désespoir de donner sa fille au meurtrier +de Nelson.</p> + +<p>—Mais, monsieur, pour qu'il me donne à vous, +il faut que je me sois donnée moi-même, et j'en suis +encore fort loin.</p> + +<p>—Vous n'aimez pas Harrison.</p> + +<p>—Qu'en savez-vous? c'est un excellent homme +dont je fais tout ce que je veux et qui m'aime à la +folie.</p> + +<p>—Le beau mérite de vous aimer et de vous obéir! +Le soleil, la lune et les étoiles en feraient bien autant, +si vous daigniez le leur commander.</p> + +<p>—Je n'en doute pas; mais qui leur portera mes +ordres? et en attendant, n'est-il pas bien commode +d'avoir sous la main un bon mari tout prêt, accoutumé +à mes caprices, qui connaît mes défauts comme +je connais les siens, et qui m'aimera tranquillement +et éternellement?</p> + +<p>—Bien tranquillement, en effet!</p> + +<p>—Mon Dieu! ce n'est pas l'idéal, je le sais bien, +et les héros de lord Byron sont d'un tout autre style; +mais cet honnête Anglais, sans passions, sans faiblesses, +sans vices....</p> + +<p>—Et sans vertus...</p> + +<p>—Ajoutons, si vous voulez, sans vertus, remplira +fort bien son rôle de mari à Londres.</p> + +<p>—Oui, il aura de l'argent, du crédit, de l'importance, +de la réputation peut-être; mille autres en +ont qui ne valent pas mieux que lui, mais il vous +donnera le spleen. Vous serez pour lui comme un +beau meuble, vous présiderez les fêtes qu'il donnera +(s'il en donne), vous serez enviée pour votre beauté, +votre grâce irrésistible, votre esprit plein de charmes; +mais vous sécherez intérieurement d'ennui et +de dégoût, et vous maudirez mille fois le jour où +vous aurez accepté un mari anglais de la main de +votre père.</p> + +<p>—Peut-être; mais qui me répond que vous m'aimerez +davantage, et que cette déclaration si galante +et si imprévue n'est pas l'effet d'un rayon de soleil, du +printemps qui s'avance, ou du chant des rossignols +dans les bois, et que votre amour ne sera pas court +et fugitif comme ce grand réveil de la nature qui +l'excite aujourd'hui?</p> + +<p>—Alice, dit Quaterquem en lui prenant la main +avec émotion, je jure de vous aimer éternellement.</p> + +<p>«Dès le premier jour que je vous ai vue, mon +âme a été à vous tout entière; je n'ai plus de pensée +qui ne soit la vôtre. Vous serez ma femme, ou je +mourrai.</p> + +<p>—Vous oubliez M. Harrison et mon père.</p> + +<p>—Harrison! Je le tuerai. Votre père, je le convertirai, +et, s'il le faut, je lui céderai mon secret et +ma gloire!</p> + +<p>—Votre gloire! si vous le faites, je saurai que +vous m'aimez, et ce jour-là?...</p> + +<p>—Achevez! Ce jour-là?...</p> + +<p>—Eh bien, je vous permettrai d'espérer.»</p> + +<p>Quaterquem, ravi de joie, lui baisa la main avec +passion.</p> + +<p>«Prenez garde, dit-elle vivement en retirant sa +main, mon père se retourne et va nous voir.»</p> + +<p>Si quelqu'un trouve que miss Hornsby est un peu +prompte à disposer de son coeur et de sa main; qu'il +eût été plus convenable d'attendre le consentement +de son père et de sa mère et qu'une pareille précipitation +ne fait pas grand honneur à l'éducation si +parfaite que lui avait donnée la digne Kate, je répondrai +à ce critique impertinent que miss Hornsby +est Anglaise, c'est-à-dire fort libre de ses actions, +qu'elle aime Quaterquem (ce qui après tout n'est ni +<i>improper</i> ni sans exemple dans les annales des nations), +qu'elle n'aime pas Harrison, qu'elle a pour ce +pauvre homme l'éloignement bien naturel qu'une +jeune fille riche, spirituelle, jolie et volontaire ne +peut pas manquer d'avoir pour un automate savant +tel que le brave Hercules; j'ajouterai qu'un mari +présenté par un père n'a pas, à beaucoup près, la +même saveur et le même attrait qu'un mari qui se +présente tout seul et qu'il faut faire entrer par la +porte dérobée; enfin je conviendrai, si vous voulez, +que mon héroïne n'est pas parfaite et qu'elle ferait +bien mieux de lire la Bible ou d'écouter les pieux +discours du révérend Spurgeon, que d'accueillir si +favorablement les discours d'un garçon fort sincère, +fort amoureux, fort honnête homme, et en même +temps fort étourdi, tel que notre ami Quaterquem. +Au reste, quelque jugement qu'on en puisse porter, +le fait est certain, l'histoire est authentique. Ce n'est +donc pas à moi qu'il faut reprocher la conduite un +peu légère de l'aimable miss Alice Hornsby, fille +unique du docte Cornelius.</p> +<br><br> + + + +<h3>VI</h3> + + +<p>Aucun incident ne marqua la fin de la promenade. +Cornelius Hornsby et la paisible Kate se rapprochèrent, +et la conversation devint générale. Quaterquem, +ivre de joie, répondait au hasard à toutes +les questions. On remonta le Loiret jusqu'à sa +source; il prit les rames et conduisit la barque +avec une telle adresse, que l'Anglais lui fit compliment.</p> + +<p>«C'est mon premier métier, répondit-il simplement. +Tout jeune j'allais à la pêche avec mon père, +et je faisais manoeuvrer la barque pendant qu'il tendait +les filets.»</p> + +<p>Le soir, les quatre voyageurs dînèrent à la même +table, et Quaterquem eut le bonheur de presser, en +se retirant, les doigts divins de la belle Alice. +L'amour, dans ses commencements est timide et +se contente de peu. Cependant, notre ami sentait +bien que cette vie trop heureuse ne pouvait pas +durer longtemps, qu'Harrison allait revenir et reprendrait +son bien. Il frémissait de colère à la pensée +qu'un autre vivait dans une familiarité presque +intime avec celle qu'il aimait plus que la vie, et +comme il n'était pas homme à délibérer longtemps, +il résolut de demander à M. Hornsby la main de sa +fille dès le lendemain.</p> + +<p>Malheureusement, la première personne qu'il aperçut +fut le jaloux Hercules, qui passa près de lui sans +le saluer.</p> + +<p>«Voilà une rencontre de mauvais augure,» pensa +le Breton.</p> + +<p>Quelques instants après, parut la belle Alice qui +tendit la main aux deux rivaux et qui sourit fort +gracieusement à Quaterquem.</p> + +<p>«Déjà revenu! dit-elle à Hercules. Vous n'avez +donc pas fait de procès au sergent de ville? Vous +avez laissé outrager impunément le nom anglais?</p> + +<p>—Il n'y a rien à faire; les avocats eux-mêmes +disent que je perdrais mon procès.</p> + +<p>—C'est égal, il eût été beau d'essayer.... Nous +nous sommes fort amusés hier, dit-elle, et nous +avons fait, avec M. Quaterquem, une charmante +promenade.... Monsieur Quaterquem, M. Harrison; +Hercules, M. Quaterquem.»</p> + +<p>Tous deux se saluèrent avec une froide politesse. +La situation devenait embarrassante, et miss Hornsby +ne savait plus que dire, lorsque le vieux Cornelius +entra dans le salon, tout heureux d'avoir touché +quarante ou cinquante rotules et tibias de moines +qui remplissent les caveaux de l'église Saint-Aignan +et dont la vue fait plaisir à tous les Anglais.</p> + +<p>«Monsieur, dit Quaterquem au vieil Anglais, j'ai +découvert, de l'autre côté de la Loire, à trois lieues +d'ici, un vieux château qui est une merveille. Voulez-vous +venir le voir avec moi?</p> + +<p>—Je suis prêt. Venez-vous, Hercules?</p> + +<p>—Non, je suis fatigué, répondit-il, je reste avec +les dames.»</p> + +<p>Cornelius et Quaterquem montèrent seuls en voiture, +et prirent le chemin de la Sologne.</p> + +<p>«Eh bien, dit Cornelius, quel est ce beau château? +de quelle date? de quel style? byzantin ou gothique?»</p> + +<p>Quaterquem était ému au point de ne pouvoir répondre.</p> + +<p>«Voilà donc, pensait-il, le maître de ma destinée. +Par quels arguments pourrai-je le convaincre +ou le toucher! Monsieur, dit-il, je ne veux pas vous +cacher plus longtemps la vérité. Ce voyage est une +ruse que j'ai imaginée pour vous parler librement. +Le château n'existe pas.</p> + +<p>—En vérité! dit Cornelius qui crut avoir affaire +à un fou; et à quoi pensez-vous?</p> + +<p>—Monsieur, j'aime passionnément votre fille et +je vous la demande en mariage».</p> + +<p>L'Anglais éclata de rire.</p> + +<p>«C'est pour ce beau dessein que vous m'amenez +en pleine Sologne! Cher monsieur, vous pouviez +vous en épargner la peine. Primo, ma fille n'est pas +à marier: secundo, quelque cas que je fasse de vos +rares talents, quelque estime et même quelque sympathie +que j'aie pour votre caractère, j'ai juré de +ne marier ma fille qu'à un Anglais, et je tiendrai +ma promesse.</p> + +<p>—Mais....</p> + +<p>—Voyons, monsieur, raisonnons un peu, si vous +voulez. Vous aimez ma fille, dites-vous; en conscience, +croyez-vous être le seul! et faut-il que je +la donne en mariage au premier venu sous prétexte +qu'il l'aime. Êtes-vous Anglais, d'abord?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Êtes-vous riche, au moins?</p> + +<p>—J'ai mille francs dans mon portefeuille, et une +invention qui peut faire la fortune d'un peuple.</p> + +<p>—Oui, mais qui n'a pas fait la vôtre. Êtes-vous +noble?</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, ma noblesse date de la croisade +de saint Louis.</p> + +<p>—Très-bien; mais votre père était matelot, et +votre grand-père aussi?</p> + +<p>—C'étaient de très honnêtes gens, répliqua fièrement +Quaterquem, et qui ont servi leur patrie avec +courage.</p> + +<p>—Je ne vous blâme pas, dit l'Anglais, d'être fier +de leur nom; mais en bonne justice, pensez-vous +que ma fille et moi nous en soyons charmés? Est-ce +chose à dire dans un salon de Paris ou de Londres: + «Mon beau-père était matelot.»</p> + +<p>—Oh! les parisiens se moqueront fort de cela.</p> + +<p>—Peut-être, surtout si vous êtes riche; mais à +Londres?... Ce n'est pas tout. Vous demandez la +main de ma fille, à quel titre? Votre père a tué Nelson +et m'a, du même coup, enlevé la Pairie, à laquelle +je pouvais légitimement aspirer si Lucius +Hornsby était devenu amiral. Voilà une chose que +je ne pardonnerai jamais et qu'aucun Anglais ne +vous pardonnerait. Croyez-moi, cher monsieur, restons +bons amis, oubliez cette idée bizarre qui vous +est venue en tête, je ne sais pourquoi, et allons +déjeuner. Il fait un peu froid, et l'air des bords de +la Loire m'a donné de l'appétit.</p> + +<p>—C'est toute votre réponse, monsieur? dit Quaterquem.</p> + +<p>—C'est tout; que voulez-vous de plus? Vous n'êtes +pas un enfant à qui l'on présente une dragée pour +lui faire avaler une tisane amère; vous êtes un +homme d'esprit et de coeur, et vous saurez prendre +votre parti des maux inévitables.</p> + +<p>—Monsieur, dit Quaterquem, j'aime miss Hornsby +jusqu'à la mort, et je vous jure qu'elle n'aura pas +d'autre mari que moi.</p> + +<p>—Mon cher monsieur, vous êtes fou! Ma fille +épousera Harrison.</p> + +<p>—Elle ne l'épousera pas!</p> + +<p>—Elle l'épousera! et pour plus de sûreté, je vais +l'emmener en Angleterre dès demain.</p> + +<p>—Emmenez-la si vous voulez; je vous suivrai et +je provoquerai Hercules.</p> + +<p>—Quel enragé! Et si vous tuez Hercule, je vous +refuserai bien plus sûrement la main d'Alice.</p> + +<p>—Je l'enlèverai. Vous ne voudrez pas faire son +malheur, et vous consentirez au mariage.</p> + +<p>—Je ne consentirai à rien; j'ai promis ma fille à +Harrison, et il l'aura.</p> + +<p>—Harrison est un sot, qui ennuiera votre fille et +qui l'ennuie déjà.</p> + +<p>—Qu'en savez-vous?</p> + +<p>—Elle me l'a dit.</p> + +<p>—C'est impossible! Alice sait qu'elle doit l'épouser, +et elle l'aime.</p> + +<p>—Elle ne l'aime pas!</p> + +<p>—Elle l'aime!</p> + +<p>—Elle ne l'aime pas! vous dis-je.</p> + +<p>—Eh bien, l'amour n'est pas nécessaire en +ménage. Alice est une fille vertueuse et bien élevée +qui m'obéira volontiers.</p> + +<p>—Elle est vertueuse et bien élevée mais elle +n'obéira pas!»</p> + +<p>Peu à peu Cornelius s'échauffait, et la discussion +allait dégénérer en querelle, lorsque Quaterquem, +qui s'en aperçut, tourna bride et reprit le chemin +d'Orléans.</p> + +<p>«C'est assez pour une fois, pensa-t-il; il ne faut +pas faire buter ce vieil entêté.»</p> + +<p>Au fond, il n'était pas trop découragé. Il s'était +attendu et préparé d'avance à la réponse de l'Anglais, +aussi ne chercha-t-il plus qu'un moyen de tourner la +difficulté. En arrivant à l'hôtel, il alla trouver Hercules.</p> + +<p>Le digne gentleman, vêtu d'une jacquette écossaise +et coiffé d'une casquette sans visière, avait la grâce, +la désinvolture, l'aisance et la noblesse des palefreniers +anglais. Dès qu'il aperçut Quaterquem, il leva +les yeux vers le plafond et parut en contempler les +moulures avec beaucoup d'attention.</p> + +<p>«Monsieur, dit Quaterquem, voulez-vous, je +vous prie, vous promener un quart d'heure avec +moi? j'ai à vous entretenir d'une affaire très-importante.</p> + +<p>—Je n'ai point d'affaire avec vous, dit l'Anglais.</p> + +<p>—C'est possible, dit Quaterquem, mais j'en ai +avec vous, moi. Venez.»</p> + +<p>Hercules le suivit, non sans peine, et tous deux +allèrent se promener sur les bords de la Loire.</p> + +<p>«Aimez-vous beaucoup miss Hornsby?» dit Quaterquem.</p> + +<p>L'Anglais le regarda sans répondre.</p> + +<p>«Je vois bien, continua Quaterquem, que ma +question vous étonne un peu. Il faut que vous sachiez +que j'aime passionnément miss Hornsby et que +je veux, moi aussi l'épouser. Or M. Hornsby s'est +mis dans la cervelle de vous donner la préférence, +et cette idée bizarre s'est vissée si profondément dans +son crâne que je ne viendrais jamais à bout de la +dévisser sans votre aide. Voyons, parlez sincèrement: +aimez-vous miss Hornsby?</p> + +<p>—De quoi vous mêlez-vous? dit Hercules.</p> + +<p>—Enfin, vous persistez à vouloir l'épouser?</p> + +<p>—Parbleu! et je vous trouve hardi, monsieur, +de me parler de ce ton.</p> + +<p>—Quant à cela, dit Quaterquem, on parle comme +on peut; l'essentiel est qu'on s'explique. En bon +français, vous ennuyez miss Hornsby.</p> + +<p>—Elle vous a chargé de me le dire?</p> + +<p>—Pas tout à fait; mais je l'ai deviné, et j'ai cru +bien faire de vous en prévenir.</p> + +<p>—Monsieur, dit Harrison, cherchez-vous une +querelle?</p> + +<p>—Point du tout. J'ai reconnu à des signes certains +que vous ennuyez miss Hornsby; de plus, je +l'aime, et je lui plais....</p> + +<p>—Vous lui plaisez!</p> + +<p>—Je lui plais. Elle ne me l'a pas dit encore, mais +c'est visible. Eh bien! je vous avertis charitablement, +et dans votre intérêt, de faire une retraite honorable. +Est-ce là un mauvais procédé, je vous le demande?</p> + +<p>—Monsieur, dit l'Anglais, savez-vous que vous +commencez à m'échauffer les oreilles?</p> + +<p>—Je l'ignorais, répondit Quaterquem; mais je +vous crois. Une dernière fois, renoncez-vous à épouser +miss Hornsby?»</p> + +<p>L'Anglais haussa les épaules sans parler.</p> + +<p>«Savez-vous, reprit Quaterquem, qu'on s'est moqué +de vous à Paris?»</p> + +<p>Hercules rougit de colère.</p> + +<p>«Quel est l'insolent qui l'a osé? s'écria-t-il.</p> + +<p>—L'insolent, dit le Breton, c'est moi-même.»</p> + +<p>Et il lui expliqua la mystification dont il avait été +victime.</p> + +<p>«Monsieur, dit l'Anglais, vous m'en rendrez raison.</p> + +<p>—Allons donc! ce n'est pas sans peine, s'écria +Quaterquem. Quel jour aura lieu notre rencontre?</p> + +<p>—Demain.</p> + +<p>—À quelle heure?</p> + +<p>—À six heures du matin.</p> + +<p>—Où?</p> + +<p>—Ici même. M. Hornsby sera mon témoin.»</p> + +<p>Les deux amis se séparèrent. Quaterquem, rentré +à l'hôtel, écrivit à ses dix-sept amis la lettre suivante:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Orléans, 18 avril 1859.</p> + </div> </div> + +<p>«Chers Dix-Sept,</p> + +<p>«Après-demain, à six heures du matin, il faut +que j'envoie le noble, le sage, l'aimable Harrison +dans un monde meilleur, ou que j'aille moi-même +y prendre place. Croiriez-vous que ce Saxon mal +élevé a le mauvais goût de ne disputer le coeur et +la main de la plus belle des filles d'Albion? C'est incroyable, +en vérité!</p> + +<p>«Vous pensez bien que je suis trop sage pour +me laisser tuer comme un lièvre dans un sillon; +mais il faut tout prévoir. Je vous envoie sous ce pli +toutes les figures, toutes les planches et toutes les +explications nécessaires à la construction de mon +aérostat-omnibus. Il ne faut pas que le genre +humain pâtisse de mes folies. Je n'ai pas le droit +d'emporter en mourant ma gloire et mon secret avec +moi.</p> + +<p>«Adieu, mes chers et bien-aimés Dix-Sept, mes +seuls amours après la divine Alice. Admirez comme +tout s'enchaîne en ce monde. Si je n'avais pas reçu +d'argent le 15 avril, je n'aurais pas acheté le +plat à barbe du grand Napoléon; si je n'avais pas +eu le plat à barbe, je ne l'aurais pas cassé et je ne +serais pas allé à l'Opéra-Comique; si je n'étais pas +allé à l'Opéra-Comique, je n'aurais pas vu miss Alice +Hornsby, fille du docte Cornelius; si je ne l'avais +pas vue, je ne serais pas amoureux; si je n'étais pas +amoureux, j'aurais laissé tranquille le bourru Harrison +de la maison Hornsby, Harrison et Co, et finalement, +je ne serais pas en danger d'être mis prochainement +au Panthéon, car je compte bien, mes +chers et fidèles Dix-Sept, que vous prendrez soin de +ma gloire, s'il m'arrive de passer le Styx.</p> + +<p>«Venez tous sur mon coeur.</p> + +<p>«Vôtre, Yves QUATERQUEM.»</p> + +<p>Notre ami passa le reste de la journée fort tristement. +Alice ne parut pas au dîner et resta dans sa +chambre avec la paisible Kate. Cornelius essaya de +parler archéologie; mais Quaterquem ne l'écoutait +pas, et bâillait impitoyablement au nez de la maison +Hornsby, Harrison et Co. Quant à Harrison, +il ne prononçait pas une syllabe. Le soir, comme +le Breton cherchait partout un témoin pour son +duel, il entra dans un café où l'armée française +jouait au billard en buvant de l'absinthe, et discutant +le mérite de la jeune Jenny, qui n'est pas la même +que:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"> ....Jenny l'ouvrière,</p> +<p>Au coeur content, content de peu.</p> + </div> </div> + +<p>Jenny était une aimable Solognote qui faisait le +bonheur des officiers, sous-officiers et soldats du 75e +de ligne, et qui jouissait à ce titre d'une grande +popularité dans ce noble régiment.</p> + +<p>De tous les officiers qui étaient dans le café, un +seul ne prenait aucune part à la conversation. C'était +un jeune homme à la moustache blonde, à la figure +mélancolique, qui était assis les pieds appuyés sur +la table, au niveau de son menton. Il fumait doucement +en regardant le ciel, c'est-à-dire le plafond +noirci qui était au-dessus de sa tête.</p> + +<p>«Bon! voilà mon homme,» pensa Quaterquem.</p> + +<p>Et il alla droit à lui.</p> + +<p>«Monsieur, dit-il en le saluant poliment, voulez-vous +me permettre de vous demander un petit service?»</p> + +<p>Le jeune officier mit pied à terre, le regarda pendant +quelques secondes, et, content sans doute de +la physionomie de Quaterquem, lui répondit avec la +même politesse:</p> + +<p>«Asseyez-vous, monsieur, je vous prie, et contez-moi +votre affaire.</p> + +<p>—Monsieur reprit le Breton, voulez-vous avoir +la bonté d'être mon témoin? Je me bats en duel demain +matin avec un Anglais.</p> + +<p>—Très-volontiers, monsieur. L'affaire peut-elle +s'accommoder?</p> + +<p>—En aucune façon.</p> + +<p>—Encore mieux. Et, sans être trop curieux, pourrais-je +vous demander...</p> + +<p>—Pourquoi je veux tuer cet Anglais? Écoutez, je +vous prie, et soyez juge entre nous.</p> + +<p>—Garçon! cria l'officier, deux verres d'absinthe +et des cigares. Monsieur, je suis à vous.</p> + +<p>—L'Anglais et moi nous aimons la même femme. +Or, ledit Anglais, qui est le premier en date, veut +absolument l'épouser. Je l'ai prié poliment de partir. +Il tient bon et ne veut pas lâcher prise. Que +feriez-vous à ma place?</p> + +<p>—Précisément ce que vous allez faire. Je le prierais +de s'aligner avec moi et d'en découdre.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur, voilà toute la question. +Avez-vous besoin de quelque autre éclaircissement?</p> + +<p>—À quoi bon?</p> + +<p>—Je compte sur vous pour demain matin.</p> + +<p>—C'est convenu.»</p> + +<p>Le lendemain les deux combattants et les deux +témoins parurent sur le champ de bataille. +M. Hornsby voulut réconcilier les deux adversaires +et s'approcha de Quaterquem. Aux premières ouvertures +de paix, l'entêté Breton se contenta de +répondre:</p> + +<p>«Cela dépend de vous. Donnez-moi miss Alice en +mariage, et je réponds de tout. Au fond je ne hais +pas Harrison. Qu'il s'en aille et qu'il renonce à +votre fille; je vous garantis que nous serons les +meilleurs amis du monde.</p> + +<p>—Je ne veux pas payer les frais de la guerre, dit +Cornelius.</p> + +<p>—Comme il vous plaira.</p> + +<p>—J'ai juré de ne jamais donner ma fille à un +Français.</p> + +<p>—Et moi, j'ai juré de l'épouser.</p> + +<p>—Mais, monsieur après tout, charbonnier est +maître dans sa loge. Harrison me plaît.</p> + +<p>—Eh bien! n'en parlons plus.</p> + +<p>—C'est mon meilleur ami.</p> + +<p>—Tant mieux. Chargeons les pistolets.</p> + +<p>—Ce mariage est décidé depuis deux ans.</p> + +<p>—Chargeons les pistolets!</p> + +<p>—Et, pour me faire manquer à ma parole, il +faudrait qu'Harrison eût commis envers moi la plus +horrible trahison.</p> + +<p>—Chargeons les pistolets!</p> + +<p>—Enfin, monsieur, quoi qu'il arrive, je ne vous +reverrai jamais.</p> + +<p>—Au nom du ciel, chargeons les pistolets!»</p> + +<p>Cette fois il fallut céder; et les deux adversaires +furent mis en face l'un de l'autre à vingt pas de +distance. Harrison, favorisé par le sort, tira le +premier.</p> + +<p>La capsule, mal assujettie sur le chien, n'éclata +pas.</p> + +<p>«Goddam!» s'écria Harrison furieux.</p> + +<p>Et il jeta son pistolet à terre avec désespoir.</p> + +<p>Par malheur, le premier choc avait mis la capsule +à sa place, le second la fit éclater; le coup partit, +et si malheureusement, que la balle alla frapper le +pied de Cornelius Hornsby qui regardait tranquillement +le combat.</p> + +<p>Cornelius poussa un cri de rage.</p> + +<p>«Animal! maladroit! butor! imbécile! assassin! +imbécile! âne bâté! s'écria-t-il d'abord.</p> + +<p>Harrison se précipita vers lui pour le soutenir dans +ses bras; mais le vieux gentleman, outré de sa blessure, +le repoussa violemment et s'assit sur l'herbe +en poussant des gémissements.</p> + +<p>«Aïe! triple brute qui va tirer sur moi au lieu de +tirer sur son adversaire! Aïe! aïe! vit-on jamais une +buse pareille?</p> + +<p>—Mais, mon cher ami..... disait le désolé Harrison.</p> + +<p>—Toi, mon ami! double traître!</p> + +<p>—De grâce, mon cher beau-père....</p> + +<p>—Beau-père, moi! Ah! tu peux chercher femme +ailleurs, je te le garantis; beau-père! Tu comptais +sur ma succession, je parie; et tu étais pressé de +m'assassiner; beau-père! Il te faut un beau-père +pour tirer à la cible! Et moi qui allais donner ma +fille à mon meurtrier! Grand Dieu, je vous remercie +de m'avoir épargné ce remords!»</p> + +<p>Pendant ce discours, Quaterquem et son témoin, +qui avaient grand'peine à s'empêcher de rire, donnaient +des soins au blessé. Harrison était immobile +et comme étourdi de sa disgrâce. Il tournait et retournait +dans tous les sens le fatal pistolet, et oubliait +complétement le duel même qui l'avait amené +sur le terrain. Malheureusement, le vieil Anglais +s'en aperçut.</p> + +<p>«Eh bien! dit-il à Quaterquem, qu'attendez-vous +pour continuer l'affaire? c'est à vous de tirer; faites +moi justice de ce misérable qui a voulu m'assassiner!»</p> + +<p>Harrison reprit son sang-froid, et se posta de nouveau +en face du Breton, tout prêt à essuyer stoïquement +son feu; mais Quaterquem désarma son +pistolet et lui tendant la main:</p> + +<p>«Mon cher monsieur, dit-il, vous pouvez partir.</p> + +<p>—Je ne veux pas de grâce, dit l'Anglais.</p> + +<p>—Non, pas de grâce pour cet assassin! cria Cornelius +en ôtant sa botte. Brûlez-lui la cervelle comme +il faut.</p> + +<p>—Allez au diable, vieux fou! s'écria Harrison +exaspéré. Pour une balle qui se trompe de chemin +et qui peut-être lui a chatouillé le pied, il fait un +tapage d'enfer!</p> + +<p>—Monsieur, dit Quaterquem à Hercules, allez-vous-en; +vous ferez votre paix une autre fois. Il +n'est pas en état de vous entendre.</p> + +<p>—Je ne partirai pas, répliqua l'entêté Hercules, +avant que vous ayez tiré sur moi.</p> + +<p>—Vous moquez-vous du monde, et croyez-vous +que j'aie soif de votre sang? Votre mariage est rompu +et ne se renouera pas. C'est tout ce qu'il me faut. +Adieu, cher monsieur; si vous voyez la reine Victoria +présentez-lui, je vous prie, mes respects.»</p> + +<p>L'Anglais s'en alla sans répondre.</p> + +<p>«Mon Dieu, que ce pauvre garçon est mal élevé! +dit Quaterquem à son témoin. Il s'agit maintenant +de transporter M. Hornsby à l'hôtel.»</p> + +<p>Ils le prirent chacun par un bras et le conduisirent, +clopin clopant, jusqu'à sa chambre. Arrivé là, +l'officier salua, échangea une poignée de main avec +le Breton et partit.</p> + +<p>Alice et Mme Hornsby eurent grand'peine à comprendre +ce qui s'était passé, et, suivant l'usage, +versèrent des larmes abondantes, ce qui consola +fort le malheureux Cornelius. Dès le premier examen +le chirurgien rassura les dames, et s'engagea +à remettre le blessé sur pied dans un mois. Harrison, +qui se tenait caché dans l'antichambre, et qui +attendait timidement la réponse du chirurgien, entr'ouvrit +la porte avec précaution, et, croyant le +moment favorable:</p> + +<p>«Ce ne sera rien, dit-il avec sa gaucherie habituelle. +Vous avez en plus de peur que de mal.»</p> + +<p>À ces mots, le blessé bondit si brusquement hors +de son lit que l'infortuné Harrison recula.</p> + +<p>«Plus de peur que de mal! s'écria-t-il. Bourreau, +tu veux donc m'achever? Va-t'en, scélérat! va-t'en! +va-t'en!»</p> + +<p>Alice lui fit signe de sortir de la chambre et le +suivit.</p> + +<p>«Contez-moi donc, s'il vous plaît, mon cher Harrison, +dit-elle, pourquoi vous cherchez querelle à +M. Quaterquem?</p> + +<p>—Je n'ai pas cherché cette querelle, dit Hercules, +je l'ai subie.»</p> + +<p>Et il répéta la conversation qu'il avait eue avec son +adversaire.</p> + +<p>«Vous êtes deux rares extravagants, dit-elle +en riant; je vous pardonne parce qu'il n'y a pas +eu de sang versé, mais ne reparaissez plus devant +moi.</p> + +<p>—Alice, vous m'aiderez à apaiser votre père?</p> + +<p>—C'est impossible; il est trop irrité contre vous.</p> + +<p>—Ou vous êtes trop prévenue en faveur de ce +Français.</p> + +<p>—Moi, dit-elle en rougissant. Où prenez-vous +cela, je vous prie!</p> + +<p>—C'est lui qui me l'a dit.</p> + +<p>—Belle autorité? M. Quaterquem est un fat; et +vous êtes un impertinent de prétendre deviner qui +j'aime ou que je hais.</p> + +<p>—Alice, je vous aime tant et je suis malheureux! +Au nom du ciel, obtenez ma grâce de votre +père.»</p> + +<p>Elle garda le silence. Hercules était condamné. +Il le sentit; et, sans insister davantage, il partit le +soir même pour Calcutta.</p> + +<p>Le lendemain, Quaterquem reçut de ses amis la +lettre suivante:</p> + +<blockquote> + +<p>«Homme de génie!</p> + +<p>Laisse là les Anglais et leurs filles, et monte en +wagon. Ne t'arrête pas à couper en morceaux le +bourru Harrison. C'est du temps perdu, et tu te +dois au genre humain. Ton invention est un coup +de génie, que tous les gens du métier trouvent sublime. +Ton aérostat-omnibus va dans moins d'un +moins porter aux extrémités du monde la gloire de +ta patrie et la tienne.</p> + +<p>«Ne dis pas que tu manques d'argent. Cent +mille francs suffisent à ton premier omnibus aérien +et nous avons déjà plus de six cent mille francs à +t'offrir. La somme est prête et déposée chez le notaire.</p> + +<p>«Ce soir, immense génie à la cheville de qui +n'irait pas Christophe Colomb, nous t'attendrons à +la gare du chemin de fer d'Orléans.</p> + +<p>«À toi, LES DIX-SEPT.»</p> +</blockquote> + +<p>Aussitôt, il se présenta chez le vieil Hornsby. Sa +fille le reçut seule.</p> + +<p>«Alice, dit-il, je vais partir à midi, et ne vous +reverrai peut-être jamais. M'aimez-vous?</p> + +<p>—Et vous? répondit-elle.</p> + +<p>—Jusqu'à la mort.</p> + +<p>—Eh bien, ayez confiance en moi, et revenez. +Quoi qu'il arrive, je n'aurai pas d'autre mari que +vous.... Mais qui vous force à partir?</p> + +<p>Quaterquem lui montra la lettre de ses amis. Elle +la lut et lui dit:</p> + +<p>«Vous avez raison, il faut partir. Fiez-vous à +moi du soin de fléchir mon père.»</p> + +<p>Elle lui tendit la main, Quaterquem partit plein +d'amour et d'espoir, et plusieurs jours s'écoulèrent +sans que miss Hornsby entendit parler de lui. Pendant +ce temps, le vieil Anglais guérissait à vue d'oeil, +et s'étonnait du silence mélancolique de la belle +Alice.</p> + +<p>—Est-ce que tu regrettes Harrison, dit-il un +jour.</p> + +<p>—Pas le moins du monde, cher père, répondit-elle.</p> + +<p>—Est-ce que tu t'ennuies en France?</p> + +<p>—Encore moins.</p> + +<p>—Veux-tu aller à Naples et voir le Vésuve?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Veux-tu revenir à Londres?</p> + +<p>—Non, mon père, Londres m'ennuie.</p> + +<p>—Ah!»</p> + +<p>Il garda le silence, devinant la pensée de sa +fille.</p> + +<p>—Est-ce que vraiment elle aimait ce Français? +pensait-il. Épouser le fils du meurtrier de Nelson, ce +serait un sacrilège! Ah! que les pères sont malheureux!</p> + +<p>Dans cette extrémité, il résolut de retourner à +Londres, et partit pour Paris le soir même. Comme +il arrivait, il trouva dans un journal du soir la note +suivante:</p> + +<blockquote><p> +«On parle d'une immense découverte qui est due +au génie d'un de nos professeurs les plus distingués, +M. Yves Quaterquem. C'est un ballon-omnibus qu'on +dirige à volonté, et qui parcourt en peu d'instants +des distances prodigieuses. La première expérience +faite hier devant une commission de l'Académie des +sciences, a parfaitement réussi. Jamais le génie +humain n'a fait de découverte plus utile et plus +belle. Adieu les diligences et les chemins de fer. En +quelques heures, l'homme va faire le tour de la +planète.» +</p></blockquote> + +<p>Le journal tomba de ses mains et fut ramassé par +Alice.</p> + +<p>«Eh bien, dit-elle, ai-je tort de l'aimer?</p> + +<p>—Tu l'aimes donc?»</p> + +<p>Pour toute réponse elle lui sauta au cou et lui +prodigua les plus tendres caresses. Il se laissa toucher, +car, après tout, le vieil Hornsby, de la maison +Hornsby, Harrison et Co, n'est pas un méchant +homme, ni un père barbare, ni un calculateur maladroit, +et il sait très bien que l'inventeur des ballons-omnibus +ne restera pas longtemps pauvre et +obscur. Or, que veulent tous les pères? S'enrichir +et chercher pour leurs filles des maris plus riches +qu'eux-mêmes: c'est l'Évangile de toutes les familles.</p> + +<p>C'est pourquoi, ayant bien pesé et calculé les +avantages et les inconvénients, il écrivit, le 6 mai +dernier, à notre ami Quaterquem le billet suivant:</p> + +<blockquote><p> +«M. Hornsby, de la maison Hornsby, Harrison +et Co, a l'honneur de prier M. Yves Quaterquem +de le favoriser d'une visite demain matin à onze +heures.</p> + +<p>«Son tout dévoué,</p> + + +<p>Cornelius HORNSBY.»</p> + +</blockquote> + +<p>Quaterquem n'eut garde de manquer au rendez-vous. +Vous devinez le reste. Ils se marieront le +25 mai prochain à la mairie du 2e arrondissement, +à huit heures du soir. Leur bonheur est sans nuages. +Dans un an, Quaterquem sera l'homme le plus +illustre des deux hémisphères. Son ballon est admirable +et marche à merveille. Le 26 mai, aussitôt +après la cérémonie nuptiale, notre ami doit prendre, +avec sa femme, le chemin de la Chine, où il +arrivera le soir même, et passera dans une maison +de campagne, louée d'avance, le temps de la lune de +miel.</p> +<br><br> + + +<p>__________________________<br> +Imp. G. Saint-Aubin et Thevenot,<br> +Saint-Dizier, 30, Passage Verdeau,<br> +Paris</p> + +<br><br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Librairie E. DENTU</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p><i>OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'Aventurier. 2 volumes</p> +<p class="i2">I.—Un amour républicain.</p> +<p class="i2">II.—Un Duel sous l'Empire.</p> +<p>La Croix des Prêches. 2 volumes</p> +<p>Désirée. 1 volume</p> +<p>La Fête de Champdebrac. 1 volume</p> +<p>Un Millionnaire. 1 volume</p> +<p>Le Plus hardi des Gueux. 1 volume</p> +<p>Nini. 1 volume</p> +<p>Plantagenet. 2 volumes</p> +<p>Le Puy de Montchal. 1 volume</p> +<p>Rachel. 1 volume</p> +<p>Le Seigneur de Lanterne. 1 volume</p> +<p>Le Vieux Juge. 1 volume</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE CHOISIE</p> +<p>DE ROMANS MODERNES</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>Une Ville de garnison</p> +<p>Un Mariage au Couvent</p> +<p>Deux Amis en 1792</p> +<p>Mémoires de Gaston Phoebus</p> +<p>Rose d'Amour</p> +<p>La Mort de Roland</p> + </div> </div> +<br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Brancas; Les amours de Quaterquem, by +Alfred Assollant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BRANCAS; LES AMOURS DE QUATERQUEM *** + +***** This file should be named 18583-h.htm or 18583-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/5/8/18583/ + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + + + |
