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+ <title>The Project Gutenberg eBook of The Project Gutenberg EBook of Vie de Franklin, écrite par lui-même - Tome I</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Vie de Franklin, écrite par lui-même - Tome
+I, by Benjamin Franklin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Vie de Franklin, écrite par lui-même - Tome I
+ Suivie de ses oeuvres morales, politiques et littéraires
+
+Author: Benjamin Franklin
+
+Translator: Jean Henri Castéra
+
+Release Date: May 26, 2006 [EBook #18455]
+[Date last updated: May 31, 2006]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE FRANKLIN, ÉCRITE PAR ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+
+
+
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+
+
+
+
+
+<h1>VIE</h1>
+<h2>DE B. FRANKLIN,</h2>
+<h5>SUIVIE</h5>
+<h3>DE SES &OElig;UVRES POSTHUMES.</h3>
+
+<h3>T. I.</h3>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+
+<h4><i>Décret concernant les Contrefacteurs, rendu le 19 Juillet 1793,
+l'An 2 de la République.</i></h4>
+
+
+<p>La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de son Comité
+d'instruction publique, décrète ce qui suit:</p>
+
+<p><span class="sc">Art.</span> 1. Les Auteurs d'écrits en tout genre,
+les Compositeurs de Musique, les Peintres et Dessinateurs qui feront
+graver des Tableaux ou Dessins, jouiront durant leur vie entière du
+droit exclusif de vendre, faire vendre, distribuer leurs Ouvrages dans
+le territoire de la République, et d'en céder la propriété en tout ou en
+partie.</p>
+
+<p><span class="sc">Art.</span> 2. Leurs héritiers ou Cessionnaires
+jouiront du même droit durant l'espace de dix ans après la mort des
+auteurs.</p>
+
+<p><span class="sc">Art.</span> 3. Les officiers de paix, Juges de Paix
+ou Commissaires de Police seront tenus de faire confisquer, à la
+réquisition et au profit des Auteurs, Compositeurs, Peintres ou
+Dessinateurs et autres, leurs Héritiers ou Cessionnaires, tous les
+Exemplaires des Éditions imprimées ou gravées sans la permission
+formelle et par écrit des Auteurs.</p>
+
+<p><span class="sc">Art.</span> 4. Tout Contrefacteur sera tenu de payer
+au véritable Propriétaire une somme équivalente au prix de trois mille
+exemplaires de l'Édition originale.</p>
+
+<p><span class="sc">Art.</span> 5. Tout Débitant d'Édition contrefaite,
+s'il n'est pas reconnu Contrefacteur, sera tenu de payer au véritable
+Propriétaire une somme équivalente au prix de cinq cents exemplaires de
+l'Édition originale.</p>
+
+<p><span class="sc">Art.</span> 6. Tout Citoyen qui mettra au jour un
+Ouvrage, soit de Littérature ou de Gravure dans quelque genre que ce
+soit, sera obligé d'en déposer deux exemplaires à la Bibliothèque
+nationale ou au Cabinet des Estampes de la République, dont il recevra
+un reçu signé par le Bibliothécaire; faute de quoi il ne pourra être
+admis en justice pour la poursuite des Contrefacteurs.</p>
+
+<p><span class="sc">Art.</span> 7. Les héritiers de l'Auteur d'un
+Ouvrage de Littérature ou de Gravure, ou de toute autre production de
+l'esprit ou du génie qui appartiennent aux beaux-arts, en auront la
+propriété exclusive pendant dix années.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>Je place la présente Édition sous la sauve-garde des Loix et de la
+probité des citoyens. Je déclare que je poursuivrai devant les Tribunaux
+tout </i>Contrefacteur<i>, </i>Distributeur<i> ou </i>Débitant<i>
+d'Édition contrefaite. J'assure même au Citoyen qui me fera connoître le
+</i>Contrefacteur<i>, </i>Distributeur<i> ou </i>Débitant<i>, la moitié
+du dédommagement que la Loi accorde.</i> Paris, ce 5 Prairial, l'an 6<sup>e</sup>
+de la République Française.</p>
+
+<p class="sig"><span class="sc">Buisson</span>.</p>
+
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+
+<p class="c">[Illustration: Benjamin Franklin.]</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+
+
+<a name="titre1"></a><h1>VIE</h1>
+<h5>DE</h5>
+<h2>BENJAMIN FRANKLIN,</h2>
+
+<h6>ÉCRITE PAR LUI-MÊME,</h6>
+
+<h6>SUIVIE</h6>
+<h2>DE SES &OElig;UVRES</h2>
+<h3>MORALES, POLITIQUES<br> ET LITTÉRAIRES,</h3>
+
+<p class="c">Dont la plus grande partie n'avoit pas encore été publiée.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Traduit de l'Anglais, avec des Notes,</span></p>
+
+<h5>PAR J. CASTÉRA.</h5>
+
+<p class="r">Eripuit coelo fulmen sceptrumque tyrannis.</p>
+
+
+<p class="c">TOME PREMIER.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="c">À PARIS,<br>
+Chez F. BUISSON, Imp.-Lib. rue Hautefeuille, N<sup>o</sup>. 20.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">an </span><span class="sm">VI</span><span class="sc"> de la République.</span></p>
+
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<h5>PRÉFACE DU TRADUCTEUR.</h5>
+
+
+<p>Pendant les dernières années que Benjamin Franklin passa en France,
+on parloit beaucoup, dans les Sociétés où il vivoit, des Confessions de
+Jean-Jacques Rousseau, dont la première partie venoit de paroître. Cet
+Ouvrage, dont on peut dire et tant de bien et tant de mal, et qui est
+quelquefois si attrayant par les charmes et la sublimité du style,
+quelquefois si rebutant par l'inconvenance des faits, engagea quelques
+amis de Franklin à lui conseiller d'écrire aussi les Mémoires de sa Vie:
+il y consentit.</p>
+
+<p>Ces amis pensoient, avec raison, qu'il seroit curieux de comparer à
+l'Histoire d'un Écrivain, qui semble ne s'être servi de sa brillante
+imagination que pour se rendre malheureux, celle d'un Philosophe qui a
+sans cesse employé toutes les ressources de son esprit à assurer son
+bonheur, en contribuant à celui de l'humanité entière. Eh! en effet,
+combien il est intéressant de considérer les chemins différens qu'ont
+suivis ces deux hommes également nés dans le simple état d'Artisan,
+livrés à eux-mêmes au sortir de l'enfance et n'ayant presque point eu de
+maîtres. Chacun d'eux fit sa propre éducation et parvint à la plus
+grande célébrité. Mais l'un passa indolemment plusieurs années dans la
+servitude obscure, où le retenoit une femme sensuelle<a
+id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a
+href="#footnote1"><sup>1</sup></a>; et l'autre ne comptant que sur lui,
+travailla constamment de ses mains, vécut avec la plus grande
+tempérance, la plus sévère économie, et en même-temps, fournit
+généreusement aux besoins, même aux fantaisies de ses amis.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<p><a id="footnote1"
+name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour)</a>
+Madame de Warens.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Cette comparaison, tout entière à l'avantage de Franklin, ne doit pas
+faire supposer que je cherche à déprécier Jean-Jacques. Personne
+n'admire et n'aime plus que moi le rare talent de cet éloquent Écrivain:
+mais j'ai cru devoir indiquer combien sa conduite, rapprochée de celle
+de Franklin, peut être une utile et grande leçon pour la Jeunesse.</p>
+
+<p>Il y a des préceptes d'une saine morale, non-seulement dans la Vie de
+Franklin, mais dans la plupart des morceaux qui composent le Recueil de
+ses &OElig;uvres. Le reste est historique ou ingénieux.</p>
+
+<p>Une partie de la Vie de Franklin avoit été déjà traduite en français,
+et même d'une manière soignée. Malgré cela, j'ai osé entreprendre de la
+traduire de nouveau.</p>
+
+<p>L'Éditeur anglais a joint à ce qu'il a pu se procurer du manuscrit de
+Franklin, la suite de sa Vie, composée à Philadelphie. J'ai été assez
+heureux pour pouvoir ajouter à ce que m'a fourni cet Éditeur, divers
+morceaux qu'il n'a point connus, et un second Fragment des Mémoires
+originaux<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a
+href="#footnote2"><sup>2</sup></a>: mais j'ai encore à regretter de
+n'avoir pas eu tous ces Mémoires, qui vont, dit-on, jusqu'en
+1757.&mdash;On ne sait pourquoi M. Benjamin Franklin Bache<a
+id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a
+href="#footnote3"><sup>3</sup></a>, qui les a en sa possession et vit
+maintenant à Londres, en prive si long-temps le Public. Les Ouvrages
+d'un grand Homme appartiennent moins à ses Héritiers qu'au Genre-humain.
+</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote2"
+name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour)</a>
+On trouvera ce Fragment à la fin du second Volume, page 388.</p>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote3"
+name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour)</a>
+Franklin eut un fils et une fille. Dans la Révolution d'Amérique,
+le fils suivit le parti des Anglais, et fut quelque temps gouverneur
+de la province de New-Jersey. Pris par les Américains, il auroit,
+dit-on, été fusillé sans la considération qu'on avoit pour son père.
+On le fit évader et il passa à Londres. La fille épousa M. Bache, de
+Philadelphie, et c'est d'elle qu'est né M. Benjamin Franklin Bache,
+possesseur des Manuscrits de son grand-père.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Peut-être ne sera-t-on pas fâché de lire une lettre que le célèbre
+Docteur Price a adressée à un de ses amis, au sujet des Mémoires de
+Franklin. La voici:</p>
+
+
+<p class="r">À Hackney, le 19 juin 1790.</p>
+
+<p>«Il m'est difficile, Monsieur, de vous exprimer combien je suis
+touché du soin que vous voulez bien prendre de m'écrire.&mdash;Je suis,
+sur-tout, infiniment reconnoissant de la dernière lettre, dans laquelle
+vous me donnez des détails sur la mort de notre excellent ami, le
+Docteur Franklin.</p>
+
+<p>»Ce qu'il a écrit de sa Vie, montrera, d'une manière frappante,
+comment un homme peut, par ses talens, son travail, sa probité, s'élever
+du sein de l'obscurité jusqu'au plus haut degré de la fortune et de la
+considération. Mais il n'a porté ses Mémoires que jusqu'à l'année 1757;
+et je sais que depuis qu'il a envoyé en Angleterre le manuscrit que j'ai
+lu, il lui a été impossible d'y rien ajouter.</p>
+
+<p>»Ce n'est pas sans un vif regret que je songe à la mort de cet ami.
+Mais l'ordre irrévocable de la nature nous condamne tous à mourir; et
+quand on y réfléchit, il est consolant, sans doute, de pouvoir penser
+qu'on n'a pas vécu en vain, et que tous les hommes utiles et vertueux se
+retrouveront encore au-delà du tombeau.</p>
+
+<p>»Dans la dernière lettre que m'a écrite le Docteur Franklin, il me
+parle de son âge et de ses infirmités; il observe que le Créateur a été
+assez indulgent pour vouloir qu'à mesure que nous approchons du terme de
+la vie, nous ayons plus de raisons de nous en détacher; et parmi ces
+raisons, il regarde comme une des plus grandes, la perte de nos amis.
+</p>
+
+<p>»J'ai lu, avec beaucoup de satisfaction, le détail que vous me donnez
+des honneurs qui ont été rendus à la mémoire de Franklin, par les
+Habitans de Philadelphie et par le Congrès américain.&mdash;J'eus aussi
+hier le plaisir d'apprendre que l'Assemblée nationale de France avoit
+résolu de porter le deuil de ce Sage.&mdash;Quel spectacle glorieux la
+liberté prépare dans ce pays!&mdash;Les Annales du monde n'en offrent
+point de pareil; et l'un des plus grands honneurs de Franklin est d'y
+avoir beaucoup contribué.»</p>
+
+<p class="sig">Agréez mon respect,</p>
+
+<p class="sig2"><span class="sc">Richard Price.</span></p>
+
+<p>Je dois observer que, quoique la <i>Science du Bonhomme Richard</i>
+ait déjà été publiée, je l'ai traduite de nouveau et mise à la fin du
+second Volume, car sans ce petit Ouvrage, les &OElig;uvres Morales de
+Franklin auroient paru trop incomplètes.</p>
+
+
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<h1>VIE</h1>
+<h4>DE</h4>
+<h2>BENJAMIN FRANKLIN.</h2>
+
+
+<p class="sig"><span class="sc">Mon cher Fils,</span></p>
+
+<p>Je me suis amusé à recueillir quelques petites anecdotes concernant
+ma famille. Vous pouvez vous rappeler que, quand vous étiez avec moi en
+Angleterre, je fis des recherches parmi ceux de mes parens qui vivoient
+encore, et j'entrepris même un voyage à ce sujet. J'aime à penser que
+vous aurez, ainsi que moi, du plaisir à connoître les circonstances de
+mon origine et de ma vie, circonstances qui, en grande partie, sont
+encore ignorées de vous. Je vais donc les écrire: ce sera l'agréable
+emploi d'une semaine de loisir non-interrompu, dont je me propose de
+jouir pendant ma retraite actuelle à la campagne.</p>
+
+<p>Il est aussi d'autres motifs qui m'engagent à écrire mes mémoires. Du
+sein de la pauvreté et de l'obscurité, dans lesquelles je naquis et je
+passai mes premières années, je me suis élevé à un état d'opulence et ai
+acquis quelque célébrité dans le monde. Un bonheur constant a été mon
+partage jusqu'à l'âge avancé où je suis parvenu; mes descendans seront
+peut-être curieux de connoître les moyens qui, grace au secours de la
+providence, m'ont toujours si bien réussi; et si par hasard ils se
+trouvent dans les mêmes circonstances que moi, ils pourront retirer
+quelqu'avantage de mes récits.</p>
+
+<p>Je réfléchis souvent au bonheur dont j'ai joui, et je me dis
+quelquefois que, si l'offre m'en étoit faite, je m'engagerois volontiers
+à parcourir la même carrière, depuis le commencement jusqu'à la fin. Je
+demanderois, de plus, le privilège qu'ont les auteurs, de corriger, dans
+une seconde édition, les erreurs de la première. Je voudrois aussi
+pouvoir changer quelques incidens futiles, quelques petits évènemens
+pour d'autres plus favorables: mais quand bien même cela me seroit
+refusé, je ne consentirois pas moins à recommencer ma vie.</p>
+
+<p>Toutefois, comme une répétition de la vie ne peut avoir lieu, ce qui,
+suivant moi, y ressemble le plus, c'est de s'en rappeler toutes les
+circonstances; et pour en rendre le souvenir plus durable, il faut les
+écrire. En m'occupant ainsi, je satisferai cette inclination qu'ont
+toujours les vieillards, à parler d'eux-mêmes et à conter ce qu'ils ont
+fait; et je suivrai librement mon penchant sans fatiguer ceux qui, par
+respect pour mon âge, se croiroient obligés de m'écouter. Ils pourront,
+au moins, ne pas me lire, si cela ne les amuse pas. Enfin, il faut bien
+que je l'avoue, puisque personne ne voudroit me croire si je le niois,
+peut-être satisferai-je ma vanité.</p>
+
+<p>Toutes les fois que j'ai entendu prononcer ou que j'ai lu cette
+phrase préparatoire:&mdash;«<i>Je puis dire sans vanité</i>», j'ai vu
+qu'elle étoit aussitôt suivie de quelque trait d'une vanité
+transcendante. En général, quelque vanité qu'aient les hommes, ils la
+haïssent dans les autres. Pour moi, je la respecte par-tout où je la
+rencontre, parce que je suis persuadé qu'elle est utile et à l'individu
+qu'elle domine et à ceux qui sont soumis à son influence. Il ne seroit
+donc pas tout-à-fait absurde que dans beaucoup de circonstances, un
+homme comptât sa vanité parmi les autres douceurs de la vie, et en
+rendît grace à la providence.</p>
+
+<p>Mais laissez-moi reconnoître ici, en toute humilité, que c'est à
+cette divine providence que je dois toute ma félicité. C'est sa main
+puissante qui m'a fourni les moyens que j'ai employés et les a couronnés
+du succès. Ma foi, à cet égard, me donne, non la certitude, mais
+l'espérance que la bonté divine se signalera encore envers moi, soit en
+étendant la durée de mon bonheur jusqu'à la fin de ma carrière, soit en
+me donnant la force de supporter les funestes revers que je puis
+éprouver comme tant d'autres. Ma fortune à venir n'est connue que de
+celui qui tient dans ses mains notre destinée, et qui peut faire servir
+nos afflictions mêmes à notre avantage.</p>
+
+<p>Un de mes oncles, qui avoit désiré comme moi, de rassembler des
+anecdotes de notre famille, me donna quelques notes dont j'ai tiré
+plusieurs particularités, touchant nos ancêtres. C'est par-là que j'ai
+su que pendant trois cens ans au moins, ils ont vécu dans le village
+d'Eaton, en Northampton-Shire, sur un domaine d'environ trente acres.
+Mon oncle n'avoit pu découvrir combien de temps ils y avoient été
+établis avant ce terme. Probablement ils y étoient depuis l'époque où
+chaque famille prit un surnom, et où la nôtre choisit celui de Franklin,
+qui avoit été auparavant la dénomination d'un certain ordre de
+personnes<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a
+href="#footnote4"><sup>4</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote4"
+name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour)</a>
+On trouve dans l'ouvrage de Fortescue, écrit vers l'an 1412, et
+intitulé: <i>De laudibus legum Angliæ</i>, une preuve que le mot
+<i>Franklin</i> désignoit un ordre ou un rang en Angleterre. Voici la
+traduction du passage qui dit qu'on pouvoit aisément former de bons
+jurys dans toutes les parties de ce royaume.</p>
+
+<p>&mdash;«En outre, le pays est tellement rempli de propriétaires,
+qu'il n'y a pas un village, quelque petit qu'il soit, où l'on ne
+trouve un chevalier, un écuyer, ou un de ces chefs de famille, appelés
+<i>Franklins</i>, qui tous ont de riches possessions. Il y a aussi
+d'autres francs-tenanciers, et beaucoup de métayers, qui ont assez de
+bien pour jouir du droit de composer un jury, dans la forme ci-dessus
+mentionnée».</p>
+
+<p>Le poëte Chaucer appelle aussi son campagnard un <i>Franklin</i>;
+et ayant décrit la manière honorable dont il tenoit sa maison, il dit
+à-peu-près:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ce bon <i>Franklin</i>, l'honneur de son pays,</p>
+<p>Simple en ses m&oelig;urs, simple dans sa parure,</p>
+<p>Modestement portoit à sa ceinture,</p>
+<p>Bourse de soie aussi blanche qu'un lys.</p>
+<p>Preux chevalier, juge très-équitable,</p>
+<p>Franc, généreux, compatissant, humain,</p>
+<p>Tendant au pauvre une main secourable,</p>
+<p>Par ses conseils éclairant l'incertain,</p>
+<p>Il eut le don de plaire: il fut enfin,</p>
+<p>Toujours aimé, comme toujours aimable.</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Le petit domaine qui appartenoit à nos ancêtres, n'eût pas suffi pour
+leur subsistance, sans le métier de forgeron qui se perpétua parmi eux
+et fut constamment exercé par l'aîné de la famille, jusques au temps de
+mon oncle; coutume que lui et mon père suivirent aussi à l'égard de
+leurs fils.</p>
+
+<p>Dans les recherches que je fis à Eaton, je ne trouvai aucun détail
+sur la naissance, les mariages et la mort de nos parens, que depuis
+l'année 1555, parce que le registre de la paroisse ne remontoit pas plus
+haut. J'appris, par ce registre, que j'étois le plus jeune fils du plus
+jeune des Franklin, en remontant à cinq générations. Mon grand-père
+Thomas, né en 1598, vécut à Eaton jusqu'à ce qu'il fût trop âgé pour
+continuer son métier. Alors il se retira à Banbury, dans l'Oxford-Shire,
+où résidoit son fils John, qui exerçoit le métier de teinturier, et chez
+qui mon père étoit en apprentissage. Mon grand-père mourut là et y fut
+enterré. Nous visitâmes sa tombe en 1758. Son fils aîné, Thomas,
+demeuroit à Eaton, dans la maison paternelle, qu'il légua avec la terre
+qui en dépendoit, à sa fille unique. Cette fille, de concert avec son
+mari, M. Fisher de Wellingborough vendit depuis son héritage à M. Ested,
+qui en est encore propriétaire.</p>
+
+<p>Mon grand-père eut quatre fils qui lui survécurent; savoir: Thomas,
+John, Benjamin et Josias. Je ne vous en dirai que ce que me fournira ma
+mémoire; car je n'ai point ici mes papiers, dans lesquels vous trouverez
+un plus long détail, s'ils ne se sont pas égarés en mon absence.</p>
+
+<p>Thomas avoit appris, sous son père, le métier de forgeron. Mais
+possédant beaucoup d'esprit naturel, il le perfectionna par l'étude, à
+la sollicitation de M. Palmer, qui étoit alors le principal habitant de
+la paroisse d'Eaton, et encouragea de même tous mes oncles à
+s'instruire. Thomas se mit donc en état de remplir l'office de
+procureur. Il devint bientôt un personnage essentiel pour les affaires
+du village, et fut un des principaux moteurs de toutes les entreprises
+publiques, tant pour ce qui avoit rapport au comté qu'à la ville de
+Northampton. On nous en raconta plusieurs traits remarquables, lorsque
+nous allâmes à Eaton. Il jouit de l'estime et de la protection
+particulière de lord Halifax, et mourut le 6 janvier 1702, précisément
+quatre ans avant ma naissance. Je me rappelle que le récit que nous
+firent de sa vie et de son caractère, quelques personnes âgées, dans le
+village, vous frappa extraordinairement par l'analogie que vous
+trouvâtes entre ces détails et ce que vous connoissiez de moi.</p>
+
+<p>&mdash;«S'il étoit mort quatre ans plus tard, dites-vous, on pourroit
+croire à la transmigration des ames.»</p>
+
+<p>John fut, à ce que je crois, élevé dans la profession de teinturier
+en laine.</p>
+
+<p>Benjamin fut mis en apprentissage à Londres, chez un teinturier en
+soie. Il étoit industrieux. Je me souviens très-bien de lui; car lorsque
+j'étois encore enfant, il vint joindre mon père à Boston et vécut
+quelques années dans notre maison. Il fut toujours lié d'une tendre
+amitié avec mon père, qui me le donna pour parrain. Il parvint à un âge
+très-avancé. Il laissa deux volumes <i>in-quarto</i> de poésies
+manuscrites, consistant en petites pièces fugitives, adressées à ses
+amis. Il avoit inventé une tachygraphie, qu'il m'enseigna; mais n'en
+ayant jamais fait usage je l'ai oubliée. C'étoit un homme rempli de
+piété, et très-soigneux d'aller entendre les meilleurs prédicateurs,
+dont il se fesoit un plaisir de transcrire les sermons d'après sa
+méthode abrégée. Il en avoit ainsi recueilli plusieurs volumes. Il
+aimoit aussi beaucoup les matières politiques, peut-être même trop pour
+sa situation.</p>
+
+<p>Je trouvai dernièrement à Londres une collection qu'il avoit faite,
+de tous les principaux pamphlets relatifs aux affaires publiques, depuis
+l'année 1641 jusqu'en 1717. Il en manque plusieurs volumes, comme on le
+voit par la série des numéros: mais il en reste encore huit
+<i>in-folio</i> et vingt-quatre <i>in-quarto</i> et <i>in-octavo</i>. Ce
+recueil étoit tombé entre les mains d'un bouquiniste qui, me connoissant
+pour m'avoir vendu quelques livres, me l'apporta. Il paroît que mon
+oncle le laissa en Angleterre, quand il partit pour l'Amérique, il y a
+environ cinquante ans. J'y trouvai un grand nombre de notes marginales,
+écrites de sa main. Son petit-fils, Samuel Franklin, vit maintenant à
+Boston.</p>
+
+<p>Notre humble famille avoit embrassé de bonne heure la réformation:
+elle y resta fidélement attachée durant le règne de Marie, et fut même
+en danger d'être persécutée à cause de son zèle contre le papisme. Elle
+avoit une Bible anglaise; et pour la cacher d'une manière plus sûre,
+elle s'avisa de l'attacher toute ouverte, avec des cordons qui
+traversoient les feuillets, en dedans du couvercle d'une chaise percée.
+Quand mon grand-père vouloit la lire à ses enfans, il renversoit sur ses
+genoux le couvercle de la chaise percée, et fesoit passer les feuillets
+d'un cordon sous l'autre. Un des enfans fesoit sentinelle à la porte,
+afin d'avertir s'il voyoit l'appariteur, c'est-à-dire, l'huissier de la
+cour ecclésiastique. Dans ce cas, on remettoit le couvercle à sa place,
+et la Bible demeuroit cachée comme auparavant. C'est mon oncle Benjamin
+qui m'a raconté cette anecdote.</p>
+
+<p>Toute la famille demeura attachée à l'église anglicane jusque vers la
+fin du règne de Charles second. Alors quelques ministres qui avoient été
+destitués comme non-conformistes, tinrent des conventicules en
+Northampton-Shire. Benjamin et Josias se joignirent à eux et ne se
+séparèrent plus de leur croyance. Le reste de la famille resta dans
+l'église épiscopale.</p>
+
+<p>Josias, mon père, s'étoit marié jeune. Vers l'an 1682, il conduisit à
+la Nouvelle-Angleterre, sa femme et trois enfans. Il y avoit été engagé
+par quelques personnes considérables, de sa connoissance, qui, voyant
+les conventicules défendus par la loi et souvent inquiétés, s'étoient
+déterminées à passer en Amérique, dans l'espoir de jouir du libre
+exercice de leur religion.</p>
+
+<p>Mon père eut encore de sa première femme, quatre enfans nés en
+Amérique. Il eut ensuite, d'une seconde femme, dix autres enfans, ce qui
+fait en tout, dix-sept. Je me souviens d'en avoir vu, assis à sa table,
+treize, qui tous grandirent et se marièrent. J'étois le dernier des
+fils, et le plus jeune de la famille, excepté deux filles. Je naquis à
+Boston, dans la Nouvelle-Angleterre. Ma mère, cette seconde femme dont
+je viens de parler, étoit Abiah Folger, fille d'un des premiers colons,
+nommé <i>Pierre Folger</i>, que Cotton Mather, dans son histoire
+ecclésiastique de la province, cite honorablement comme un pieux et
+savant anglais, autant que je puis me rappeler ses expressions.</p>
+
+<p>J'ai ouï dire que le père de ma mère avoit composé diverses petites
+pièces: mais l'on n'en a imprimé qu'une, que j'ai vue il y a plusieurs
+années. Elle porte la date de 1675, et est en vers familiers, suivant le
+goût du temps et du pays où elle fut écrite. L'auteur s'adressant à ceux
+qui gouvernoient alors, parle pour la liberté de conscience, et en
+faveur des anabaptistes, des quakers et des autres sectaires qui avoient
+été exposés à la persécution. C'est à cette persécution qu'il attribue
+les guerres avec les sauvages, et les autres calamités qui affligeoient
+le pays, les regardant comme un effet des jugemens de Dieu, en punition
+d'une offense aussi odieuse; et il exhorte le gouvernement à abolir des
+lois aussi contraires à la charité. Cette pièce est écrite avec une
+liberté mâle et une agréable simplicité. Je m'en rappelle les six
+derniers vers, quoique j'aie oublié l'arrangement des mots des deux
+premiers, dont le sens est que les censures de l'auteur sont dictées par
+la bienveillance, et que conséquemment il désire d'être connu. Je hais
+de tout mon c&oelig;ur, ajoute-t-il, la dissimulation:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Comme cette pièce est écrite</p>
+<p>Dans une bonne intention,</p>
+<p>Je dis qu'à Shelburne<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> j'habite,</p>
+<p>Et je signe ici mon vrai nom<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p>
+</div><div class="stanza">
+<p class="sig2"><span class="sc">Pierre Folger.</span></p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote5"
+name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour)</a>
+Ville de l'île de Nantuket.</p>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote6"
+name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour)</a>
+Voici les vers anglais:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>From Shelburne, where i dwell,</p>
+<p class="i2">I therefore put my name,</p>
+<p>Your friend, who means you well.</p>
+</div><div class="stanza">
+<p class="sig2"><span class="sc">Peter Folger</span>.</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Mes frères furent tous placés pour apprendre différens métiers. Pour
+moi, on m'envoya dans un collège à l'âge de huit ans; mon père me
+destinoit à l'église et me regardoit déjà comme le chapelain de la
+famille. Il avoit conçu ce dessein, à cause de la promptitude avec
+laquelle j'avois appris à lire dans mon enfance, car je ne me souviens
+pas d'avoir jamais été sans savoir lire, et il y étoit, en outre, excité
+par les encouragemens de ses amis, qui l'assuroient que je deviendrois
+certainement un homme de lettres. Mon oncle Benjamin l'approuvoit aussi,
+et promettoit de me donner tous ses volumes de sermons, si je voulois me
+donner la peine d'apprendre la méthode abrégée, selon laquelle il les
+avoit écrits.</p>
+
+<p>Cependant, je demeurai à peine un an au collège, quoique dans ce
+court intervalle, je fusse du milieu de ma classe monté à la tête, et
+ensuite dans la classe immédiatement au-dessus, d'où je devois passer, à
+la fin de l'année, dans une classe supérieure. Mais mon père, chargé
+d'une nombreuse famille, se trouva hors d'état de fournir, sans se gêner
+beaucoup, à la dépense d'une éducation de collège. Considérant, en
+outre, comme il le disoit quelquefois devant moi à ses amis, le peu de
+ressources que cette carrière promettoit aux enfans, il renonça à ses
+premières intentions, me retira du collège, et m'envoya dans une école
+d'écriture et d'arithmétique, tenue par M. Georges Brownel, maître
+habile, qui réussissoit très-bien dans sa profession, en n'employant que
+des moyens doux et propres à encourager ses élèves. J'acquis bientôt
+sous lui une belle écriture: mais je ne fus pas aussi heureux en
+arithmétique, car je n'y fis aucun progrès.</p>
+
+<p>Je n'avois encore que dix ans, lorsque mon père me rappela auprès de
+lui pour l'aider dans sa nouvelle profession. C'étoit celle de fabricant
+de chandelles et de savon. Quoiqu'il n'en eût point fait
+l'apprentissage, il s'y étoit livré à son arrivée à la
+Nouvelle-Angleterre, parce qu'il avoit jugé que son métier de teinturier
+ne lui donneroit pas le moyen d'entretenir sa famille. Je fus donc
+employé à couper des mèches, à remplir des moules de chandelle, à
+prendre soin de la boutique et à faire des messages.</p>
+
+<p>Cette occupation me déplaisoit, et je me sentois une forte
+inclination pour celle de marin: mais mon père ne voulut pas me la
+laisser embrasser. Cependant, le voisinage de la mer me donnoit
+fréquemment occasion de m'y hasarder et dedans et dessus. J'appris
+bientôt à nager et à conduire un canot. Quand je m'embarquois avec
+d'autres enfans, le gouvernail m'étoit ordinairement confié, sur-tout
+dans les occasions difficiles. Dans nos projets, j'étois presque
+toujours celui qui conduisoit la troupe, et je l'engageois quelquefois
+dans des embarras. Je vais vous citer un fait qui, quoiqu'il ne soit pas
+fondé sur la justice, prouve que j'ai eu de bonne heure des dispositions
+pour les entreprises publiques.</p>
+
+<p>Le réservoir d'un moulin étoit terminé d'un côté, par un marais sur
+les bords duquel mes camarades et moi avions coutume de nous tenir, à la
+haute marée, pour pêcher de petits poissons. À force d'y piétiner, nous
+en avions fait un vrai bourbier. Ma proposition fut d'y construire une
+chaussée sur laquelle nous puissions marcher de pied ferme. Je montrai
+en même-temps à mes compagnons un grand tas de pierres, destinées à
+bâtir une maison près du marais, et très-propres à remplir notre objet.
+En conséquence, le soir, dès que les ouvriers furent retirés, je
+rassemblai un certain nombre d'enfans de mon âge, et en travaillant avec
+la diligence d'un essaim de fourmis, et nous mettant quelquefois quatre
+pour porter une seule pierre, nous les chariâmes toutes, et
+construisîmes un petit quai. Le lendemain matin, les ouvriers furent
+très-surpris de ne plus retrouver leurs pierres. Ils virent bientôt
+qu'elles avoient été conduites à notre chaussée. On fit les recherches
+sur les auteurs de ce méfait. Nous fûmes découverts. On porta des
+plaintes. Plusieurs d'entre nous essuyèrent des corrections de la part
+de leurs parens; et quoique je défendisse courageusement l'utilité de
+l'ouvrage, mon père me convainquit enfin que ce qui n'étoit pas
+strictement honnête, ne pouvoit être regardé comme utile.</p>
+
+<p>Peut-être sera-t-il intéressant pour vous d'apprendre quelle sorte
+d'homme étoit mon père. Il avoit une excellente constitution. Il étoit
+d'une taille moyenne, mais bien fait, fort, et mettant beaucoup
+d'activité dans tout ce qu'il entreprenoit. Il dessinoit avec propreté,
+et savoit un peu de musique. Sa voix étoit sonore et agréable, quand il
+chantoit un pseaume ou une hymne, en s'accompagnant avec son violon, ce
+qu'il fesoit souvent le soir après son travail; il y avoit vraiment un
+grand plaisir à l'entendre. Il étoit aussi versé dans la mécanique, et
+savoit se servir des outils de divers métiers. Mais son plus grand
+mérite étoit d'avoir un entendement sain, un jugement solide et une
+grande prudence, soit dans sa vie privée, soit dans ce qui avoit rapport
+aux affaires publiques. À la vérité il ne s'engagea point dans les
+dernières, parce que sa nombreuse famille et la médiocrité de sa fortune
+fesoient qu'il s'occupoit constamment des devoirs de sa profession. Mais
+je me souviens très-bien que les hommes qui dirigeoient les affaires,
+venoient souvent lui demander son opinion sur ce qui intéressoit la
+ville, ou l'église à laquelle il étoit attaché, et qu'ils avoient
+beaucoup de déférence pour ses avis. On le consultoit aussi sur des
+affaires particulières; et il étoit souvent pris pour arbitre entre les
+personnes qui avoient quelque différend.</p>
+
+<p>Il aimoit à réunir à sa table, aussi souvent qu'il le pouvoit,
+quelques amis ou quelques voisins, en état de raisonner avec lui, et il
+avoit toujours soin de faire tomber la conversation sur quelque sujet
+utile, ingénieux et propre à former l'esprit de ses enfans. Par ce
+moyen, il tournoit de bonne heure notre attention vers ce qui étoit
+juste, prudent, utile dans la conduite de la vie. Il ne parloit jamais
+des mets qui paroissoient sur la table. Il n'observoit point s'ils
+étoient bien ou mal cuits, de bon ou de mauvais goût, trop ou trop peu
+assaisonnés, préférables ou inférieurs à tel autre plat du même genre.
+Ainsi, accoutumé dès mon enfance à ne pas faire la moindre attention à
+ces objets, j'ai toujours été parfaitement indifférent à l'espèce
+d'alimens qu'on m'a servis; et je m'occupe encore si peu de ces
+choses-là, que quelques heures après mon dîner il me seroit difficile de
+me ressouvenir de quoi il a été composé. C'est, sur-tout, en voyageant
+que j'ai senti l'avantage de cette habitude; car il m'est souvent arrivé
+de me trouver avec des personnes, qui ayant un goût plus délicat que le
+mien, parce qu'il étoit plus exercé, souffroient dans bien des occasions
+où je n'avois rien à désirer.</p>
+
+<p>Ma mère avoit aussi une excellente constitution. Elle nourrit
+elle-même tous ses dix enfans; et je n'ai jamais vu ni à elle, ni à mon
+père, d'autre maladie que celle dont ils sont morts. Mon père mourut à
+l'âge de quatre-vingt-sept ans, et ma mère à celui de quatre-vingt-cinq.
+Ils sont enterrés à Boston, dans le même tombeau; et il y a quelques
+années que j'y plaçai un marbre avec cette inscription.</p>
+
+<blockquote>
+<p>«Ci-gissent</p>
+
+<p>»<span class="sc">Josias Franklin</span> et <span
+class="sc">Abiah</span>,</p>
+
+<p>»sa femme.</p>
+
+<p>»Ils vécurent ensemble avec une affection réciproque pendant
+cinquante-neuf ans; et sans biens-fonds, sans emploi lucratif, par un
+travail assidu et une honnête industrie, ils entretinrent décemment
+une famille nombreuse, et élevèrent avec succès treize enfans et sept
+petits-enfans.&mdash;Que cet exemple, lecteur, t'encourage à remplir
+diligemment les devoirs de ta vocation, et à compter sur les secours
+de la providence!</p>
+
+<p>»Il fut pieux et prudent;</p>
+
+<p>»Elle, discrète et vertueuse.</p>
+
+<p>»Leur plus jeune fils, par un sentiment de piété filiale, consacre
+cette pierre à leur mémoire.»</p>
+</blockquote>
+
+<p>Mes digressions multipliées me font appercevoir que je deviens vieux.
+Mais nous ne devons pas nous parer pour une société particulière, comme
+pour un bal de cérémonie. Ma manière ne mérite peut-être que le nom de
+négligence.</p>
+
+<p>Revenons. Je continuai à être employé au métier de mon père pendant
+deux années, c'est-à-dire, jusqu'à ce que j'eus atteint l'âge de douze
+ans. Alors, mon frère John, qui avoit fait son apprentissage à Londres,
+quitta mon père, se maria et s'établit à Rhode-Island. Je fus, suivant
+toute apparence, destiné à remplir sa place, et à rester toute ma vie
+fabricant de chandelles. Mais mon dégoût pour cet état ne diminuoit pas;
+et mon père appréhenda que s'il ne m'en offroit un plus agréable, je ne
+fisse le vagabond et ne prisse le parti de la mer, comme avoit fait, à
+son grand mécontentement, mon frère Josias. En conséquence, il me menoit
+quelquefois voir travailler des maçons, des tonneliers, des
+chaudronniers, des menuisiers et d'autres artisans, afin de découvrir
+mon penchant, et de pouvoir le fixer sur quelque profession qui me
+retînt à terre. Ces visites ont été cause que depuis j'ai toujours
+beaucoup de plaisir à voir de bons ouvriers manier leurs outils; et
+elles m'ont été très-utiles, puisqu'elles m'ont mis en état de faire de
+petits ouvrages pour moi, quand je n'ai pas eu d'ouvrier à ma portée, et
+de construire de petites machines pour mes expériences, à l'instant où
+l'idée que j'avois conçue étoit encore fraîche et fortement imprimée
+dans mon imagination.</p>
+
+<p>Enfin, mon père résolut de me faire apprendre le métier de coutelier;
+et il me mit pour quelques jours en essai chez Samuel Franklin, fils de
+mon oncle Benjamin. Samuel avoit appris son état à Londres et s'étoit
+établi à Boston. Le payement qu'il demandoit pour mon apprentissage
+ayant déplu à mon père, je fus rappelé à la maison.</p>
+
+<p>J'étois, dès mes plus jeunes ans, passionné pour la lecture, et je
+dépensois en livres tout le peu d'argent que je pouvois me procurer.
+J'aimois, sur-tout, les relations de voyages. Ma première acquisition
+fut le <i>Recueil de Bunyan</i>, en petits volumes séparés. Je vendis
+ensuite ce recueil pour acheter la <i>Collection historique de R.
+Burton</i>, laquelle consistoit en quarante ou cinquante petits volumes
+peu coûteux.</p>
+
+<p>La petite bibliothèque de mon père étoit presqu'entièrement composée
+de livres de théologie-pratique et de controverse. J'en lus la plus
+grande partie. Depuis, j'ai souvent regretté, que dans un temps où
+j'avois une si grande soif d'apprendre, il ne fut pas tombé entre mes
+mains des livres plus convenables, puisqu'il étoit alors décidé que je
+ne serois point élevé dans l'état ecclésiastique. Il y avoit aussi parmi
+les livres de mon père, les <i>Vies de Plutarque</i>, que je parcourois
+continuellement; et je regarde encore comme avantageusement employé le
+temps que je consacrai à cette lecture. Je trouvai, en outre, chez mon
+père, un ouvrage de Defoe, intitulé: <i>Essai sur les Projets</i>;
+et peut-être est-ce dans ce livre que j'ai pris des impressions, qui ont
+influé sur quelques-uns des principaux évènemens de ma vie.</p>
+
+<p>Mon goût pour les livres, détermina enfin mon père à faire de moi un
+imprimeur, bien qu'il eût déjà un fils dans cette profession. Mon frère
+étoit retourné d'Angleterre, en 1717, avec une presse et des caractères,
+afin d'établir une imprimerie à Boston. Cet état me plaisoit beaucoup
+plus que celui que je fesois: mais j'avois pourtant encore une
+prédilection pour la mer. Pour prévenir les effets qui pouvoient
+résulter de ce penchant, mon père étoit impatient de me voir engagé avec
+mon frère. Je m'y refusai quelque temps; mais, enfin, je me laissai
+persuader, et je signai mon contrat d'apprentissage, n'étant encore âgé
+que de douze ans. Il fut convenu que je servirois comme apprenti jusqu'à
+l'âge de vingt-un ans, et que je ne recevrois les gages d'ouvrier que
+pendant la dernière année.</p>
+
+<p>En peu de temps, je fis de grands progrès dans ce métier, et je
+devins très-utile à mon frère. J'eus alors occasion de me procurer de
+meilleurs livres. La connoissance que je fis nécessairement des
+apprentis des libraires, me mit à même d'emprunter de temps en temps
+quelques volumes, que je rendois très-exactement, sans les avoir gâtés.
+Combien de fois m'est-il arrivé de passer la plus grande partie de la
+nuit à lire à côté de mon lit, quand un livre m'avoit été prêté le soir,
+et qu'il falloit le rendre le lendemain matin, de peur qu'on ne
+s'apperçût qu'il manquoit ou qu'on n'en eût besoin!</p>
+
+<p>Par la suite, M. Mathieu Adams, négociant très-éclairé, qui avoit une
+belle collection de livres, et qui fréquentoit notre imprimerie, fit
+attention à moi. Il m'invita à aller voir sa bibliothèque, et il eut la
+complaisance de me prêter tous les livres que j'eus envie de lire. Je
+pris alors un goût singulier pour la poésie, et je composai diverses
+petites pièces de vers.</p>
+
+<p>Mon frère s'imaginant que mon talent pourroit lui être avantageux,
+m'encouragea et m'engagea à faire deux ballades. L'une, intitulée <i>la
+Tragédie de Phare</i>, contenoit le récit du naufrage du capitaine
+Worthilake et de ses deux filles; l'autre étoit une chanson de matelot
+sur la prise d'un fameux pirate, nommé <i>Teach</i>, ou
+<i>Barbe-Noire</i>. Ces ballades n'étoient que des chansons d'aveugle,
+des vers misérables. Quand elles furent imprimées, mon frère me chargea
+d'aller les vendre par la ville. La première eut un débit prodigieux,
+parce que l'évènement étoit récent, et avoit fait grand bruit.</p>
+
+<p>Ma vanité fut flattée de ce succès: mais mon père diminua beaucoup ma
+joie en tournant mes productions en ridicule, et en me disant que les
+faiseurs de vers étoient toujours pauvres. Ainsi j'échappai au malheur
+d'être probablement un très-mauvais poëte. Mais comme la faculté
+d'écrire en prose m'a été d'une grande utilité dans le cours de ma vie,
+et a principalement contribué à mon avancement, je vais rapporter
+comment, dans la situation où j'étois, j'acquis le peu de talent que je
+possède en ce genre.</p>
+
+<p>Il y avoit dans la ville un autre grand amateur de livres. C'étoit un
+jeune garçon, nommé <i>Collins</i>, avec lequel j'étois intimement lié.
+Nous disputions souvent ensemble, et nous aimions tellement à argumenter
+que rien n'étoit si agréable pour nous qu'une guerre de mots. Ce goût
+contentieux est, pour l'observer en passant, très-propre à devenir une
+mauvaise habitude, et rend souvent insupportable la société d'un homme,
+parce qu'il le porte à contredire à tous propos; et indépendamment du
+trouble et de l'aigreur qu'il met dans la conversation, il fait naître
+souvent le dédain et même la haine entre des personnes qui auroient
+besoin de s'aimer. J'avois pris ce goût, chez mon père, en lisant les
+livres de controverse. J'ai depuis remarqué qu'un tel défaut est
+rarement le partage des gens sensés, excepté les avocats, les membres
+des universités, et les hommes de tout autre état, élevés à Edimbourg.
+</p>
+
+<p>Un jour, il s'éleva entre Collins et moi une dispute sur l'éducation
+des femmes. Il s'agissoit de décider s'il convenoit de les instruire
+dans les sciences, et si elles étoient propres à l'étude. Collins
+soutenoit la négative, et affirmoit qu'une telle éducation n'étoit pas à
+leur portée. Je défendis le contraire, peut-être un peu pour le plaisir
+de disputer. Il étoit naturellement plus éloquent que moi. Les paroles
+couloient en abondance de ses lèvres. Je me croyois souvent vaincu,
+plutôt par sa volubilité que par la force de ses raisons. Nous nous
+séparâmes sans nous accorder sur le point en question; et comme nous ne
+devions pas nous revoir de quelque temps, j'écrivis mes raisons, je les
+mis bien au net, et je les lui envoyai. Il répondit; je répliquai. Trois
+ou quatre lettres avoient déjà été écrites de part et d'autre, lorsque
+mon père examina par hasard mes papiers, et lut ces lettres. Sans entrer
+en discussion sur le fond de la dispute, il en prit occasion de me
+parler de ma manière d'écrire. Il observa que bien que je connusse mieux
+que mon adversaire l'ortographe et la ponctuation, je lui étois
+très-inférieur pour l'élégance des expressions, l'ordre et la clarté; et
+il m'en donna plusieurs exemples. Je sentis la justesse de ses
+remarques: je devins plus attentif à la pureté du langage; et je résolus
+de faire tous mes efforts pour perfectionner mon style.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, il tomba entre mes mains un volume dépareillé du
+<i>Spectateur</i>. Je ne connoissois point encore cet ouvrage. J'achetai
+le volume et le lus plusieurs fois. J'en fus enchanté; le style m'en
+parut excellent, et je désirai de pouvoir l'imiter. Dans ce dessein,
+j'en choisis quelques discours, je fis de courts sommaires du sens de
+chaque période, et je les mis de côté pendant quelques jours. Au bout de
+ce temps-là, j'essayai, sans regarder le livre, de rendre aux discours
+leur première forme, et d'exprimer chaque pensée comme elle étoit dans
+l'ouvrage même, employant les mots les plus convenables, qui s'offroient
+à mon esprit. Je comparai ensuite mon <i>Spectateur</i> avec l'original.
+J'aperçus quelques fautes, que je corrigeai: mais je trouvai qu'il me
+manquoit un fonds de mots, si je peux m'exprimer ainsi, et cette
+facilité à me les rappeler et à les employer, qu'il me sembloit que
+j'aurois déjà acquise, si j'avois continué à faire des vers. Le besoin
+continuel d'expressions, qui eussent la même signification, mais dont la
+longueur et le son fussent différens à cause de la mesure et de la rime,
+m'auroit forcé à chercher les divers synonymes et me les eût rendus
+familiers. Plein de cette idée, je mis en vers quelques-uns des contes,
+qu'on trouve dans le <i>Spectateur</i>; et après les avoir suffisamment
+oubliés, je les remis en prose.</p>
+
+<p>Quelquefois je mêlois tous mes sommaires; et au bout de quelques
+semaines, je tâchois de les ranger dans le meilleur ordre, avant de
+commencer à former les périodes et à compléter les discours. Je fesois
+cela pour acquérir de la méthode dans l'arrangement de mes pensées. En
+comparant ensuite mon ouvrage avec l'original, je découvrois beaucoup de
+fautes, et je les corrigeois: mais j'avois par fois le plaisir de
+m'imaginer que dans certains passages de peu de conséquence, j'avois été
+assez heureux pour mettre plus d'ordre dans les idées et employer des
+expressions plus élégantes; et cela me faisoit espérer que, par la
+suite, je parviendrois à bien écrire la langue anglaise, ce qui étoit un
+des grands objets de mon ambition.</p>
+
+<p>Le temps que je consacrois à ces exercices et à la lecture, étoit le
+soir après le travail de la journée, le matin avant qu'il commençât, et
+le dimanche quand je pouvois m'empêcher d'assister au service divin.
+Tant que mon père m'avoit eu dans sa maison, il avoit exigé que
+j'allasse régulièrement à l'église. Je le regardois même encore comme un
+devoir, mais un devoir que je ne croyois pas avoir le temps de
+pratiquer.</p>
+
+<p>J'avois environ seize ans, lorsque je lus par hasard un ouvrage de
+Tryon, dans lequel il recommande le régime végétal. Je résolus de
+l'observer. Mon frère étant célibataire n'avoit point d'ordinaire chez
+lui. Il s'étoit mis en pension avec ses apprentis chez des personnes de
+son voisinage. Le parti que j'avois pris de m'abstenir de viande devint
+gênant pour ces personnes, et j'étois souvent grondé pour ma
+singularité. Je me mis au fait de la manière dont Tryon préparoit
+quelques-uns de ses mets, sur-tout de faire bouillir des pommes de terre
+et du riz, et de faire des poudings à la hâte. Après quoi je dis à mon
+frère que s'il vouloit me donner, chaque semaine, la moitié de ce qu'il
+payoit pour ma pension, j'entreprendrois de me nourrir moi-même. Il y
+consentit à l'instant; et je trouvai bientôt le moyen d'économiser la
+moitié de ce qu'il m'allouoit.</p>
+
+<p>Ces épargnes furent un nouveau fonds pour l'achat de livres; et mon
+plan me procura encore d'autres avantages. Quand mon frère et ses
+ouvriers quittoient l'imprimerie pour aller dîner, j'y demeurois; et
+après avoir fait mon frugal repas, qui n'étoit souvent composé que d'un
+biscuit, ou d'un morceau de pain, avec une grappe de raisin, ou, enfin,
+d'un gâteau pris chez le pâtissier et d'un verre d'eau, j'employois à
+étudier le temps qui me restoit jusqu'à leur retour. Mes progrès étoient
+proportionnés à cette clarté d'idées, à cette promptitude de conception,
+qui sont le fruit de la tempérance dans le boire et le manger.</p>
+
+<p>Ce fut à cette époque qu'ayant eu un jour à rougir de mon ignorance
+dans l'art du calcul, que j'avois deux fois manqué d'apprendre à
+l'école, je pris le <i>Traité d'Arithmétique de Cocker</i>, et je
+l'appris seul avec la plus grande facilité. Je lus aussi un livre sur la
+navigation, par Seller et Sturmy, et je me mis au fait du peu de
+géométrie qu'il contient: mais je n'ai jamais été loin dans cette
+science. À-peu-près dans le même temps, je lus l'<i>Essai sur
+l'Entendement humain de Locke</i>, et l'<i>Art de Penser, de MM. de
+Port-Royal</i>.</p>
+
+<p>Tandis que je travaillois à former et à perfectionner mon style, je
+rencontrai une grammaire anglaise, qui est, je crois, celle de
+Greenwood, à la fin de laquelle il y a deux petits essais sur la
+rhétorique et sur la logique. Je trouvai dans le dernier un modèle de
+dispute selon la méthode de Socrate. Peu de temps après je me procurai
+l'ouvrage de Xenophon, intitulé: <i>les Choses Mémorables de
+Socrate</i>, ouvrage dans lequel l'historien grec donne plusieurs
+exemples de la même méthode. Charmé jusqu'à l'enthousiasme de cette
+manière de disputer, je l'adoptai; et renonçant à la dure contradiction,
+à l'argumentation directe et positive, je pris le rôle d'humble
+questionneur.</p>
+
+<p>La lecture de Shaftsbury et de Collins m'avoient rendu sceptique; et
+comme je l'étois déjà sur beaucoup de points des doctrines chrétiennes,
+je trouvai que la méthode de Socrate étoit à la fois la plus sûre pour
+moi, et la plus embarrassante pour ceux contre lesquels je l'employois.
+Elle me procura bientôt un singulier plaisir. Je m'en servois sans
+cesse, et je devins très-adroit à obtenir, même des personnes d'un
+esprit supérieur, des concessions, dont elles ne prévoyoient pas les
+conséquences. Ainsi, je les embarrassois dans des difficultés y dont
+elles ne pouvoient pas se dégager, et je remportois des victoires, que
+ne méritoient ni ma cause, ni mes raisons.</p>
+
+<p>Je continuai pendant quelques années à me servir de cette méthode.
+Mais ensuite je l'abandonnai peu-à-peu, conservant seulement l'habitude
+de m'exprimer avec une modeste défiance, et de n'employer jamais, pour
+une proposition qui pouvoit être contestée, les mots
+<i>certainement</i>, <i>indubitablement</i>, ou tout autre qui pût me
+donner l'air d'être obstinément attaché à mon opinion. Je disois plutôt:
+j'imagine, je suppose, il me semble que telle chose est comme cela par
+telle et telle raison; ou bien: cela est ainsi, si je ne me trompe.</p>
+
+<p>Cette habitude m'a été, je crois, très-avantageuse, quand j'ai eu
+besoin d'inculquer mon opinion dans l'esprit des autres, et de leur
+persuader de suivre les mesures que j'avois proposées. Puisque les
+principaux objets de la conversation sont de s'instruire ou d'instruire
+les autres, de plaire ou de persuader, je désirerois que les hommes
+intelligens et bien intentionnés ne diminuassent pas le pouvoir qu'ils
+ont d'être utiles, en affectant de s'exprimer d'une manière positive et
+présomptueuse, qui ne manque guère de déplaire à ceux qui écoutent, et
+n'est propre qu'à exciter des oppositions, et à prévenir les effets pour
+lesquels le don de la parole a été accordé à l'homme.</p>
+
+<p>Si vous voulez instruire, un ton dogmatique et affirmatif en avançant
+votre opinion, est toujours cause qu'on cherche à vous contredire, et
+qu'on ne vous écoute pas avec attention. D'un autre côté, si en désirant
+d'être instruit et de profiter des connoissances des autres, vous vous
+exprimez comme étant fortement attaché à votre façon de penser, les
+hommes modestes et sensibles, qui n'aiment point la dispute, vous
+laisseront tranquillement en possession de vos erreurs. En suivant une
+méthode orgueilleuse, vous pouvez rarement espérer de plaire à vos
+auditeurs, de vous concilier leur bienveillance, et de convaincre ceux
+que vous cherchez à faire entrer dans vos vues. Pope dit
+judicieusement<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a
+href="#footnote7"><sup>7</sup></a>:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote7"
+name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour)</a>
+Essai sur la critique.</p>
+</blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>En donnant des leçons n'affectez point d'instruire.</p>
+<p>Plutôt au goût d'autrui soigneux de vous plier,</p>
+<p>Feignez de rappeler ce qu'on put oublier.</p>
+</div></div>
+
+<p>Ensuite il ajoute:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Quoique certain, parlez d'un air de défiance.</p>
+</div></div>
+
+<p>À ces vers, il auroit pu en joindre un autre, qu'il a placé ailleurs
+moins convenablement à mon avis. Le voici:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Car c'est manquer de sens que manquer de décence.</p>
+</div></div>
+
+<p>Si vous demandez pourquoi je dis <i>moins convenablement</i>, je vous
+citerai les deux vers ensemble:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Un immodeste mot n'admet point de défense;</p>
+<p>Car c'est manquer de sens que manquer de décence.</p>
+</div></div>
+
+<p>Le défaut de sens, quand un homme a le malheur d'être dans ce cas,
+n'est-il pas une sorte d'excuse pour le défaut de modestie? Et ces vers
+ne seroient-ils pas plus exacts, s'ils étoient construits ainsi?</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Un immodeste mot n'admet qu'une défense;</p>
+<p>C'est qu'on manque de sens en manquant de décence.</p>
+</div></div>
+
+<p>Mais je m'en rapporte pour cela à de meilleurs juges que moi.</p>
+
+<p>En 1720, ou 1721, mon frère commença à imprimer une nouvelle gazette.
+C'étoit la seconde qui paroissoit en Amérique. Elle avoit pour titre:
+<i>le Courier de la Nouvelle-Angleterre</i><a id="footnotetag8"
+name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>. La seule
+qu'il y eût auparavant à Boston, étoit intitulée: <i>Lettres-Nouvelles
+de Boston</i><a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a
+href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote8"
+name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour)</a>
+New-England courant.</p>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote9"
+name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour)</a>
+Boston News-Letter.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Je me rappelle que quelques-uns des amis de mon frère voulurent le
+détourner de cette entreprise, comme d'une chose qui ne pouvoit pas
+réussir, parce que selon eux un seul papier-nouvelle suffisoit pour
+toute l'Amérique. Cependant, à présent, en 1771, il n'y en pas moins de
+vingt-cinq. Mon frère exécuta son projet. Et moi après avoir aidé à
+composer et à imprimer sa gazette, j'étois employé à en distribuer les
+exemplaires à ses abonnés.</p>
+
+<p>Parmi ses amis étoient plusieurs hommes lettrés, qui se faisoient un
+plaisir d'écrire de petites pièces pour sa feuille; ce qui lui donna de
+la réputation et en augmenta le débit. Ces auteurs venoient nous voir
+fréquemment. J'entendois leur conversation, et ce qu'ils disoient de la
+manière favorable, dont le public accueilloit leurs écrits. Je fus tenté
+de m'essayer parmi eux. Mais comme j'étois encore un enfant, je craignis
+que mon frère ne voulût pas insérer, dans sa feuille, un morceau dont il
+me connoîtroit pour l'auteur. En conséquence, je songeai à déguiser mon
+écriture, et ayant composé une pièce anonyme, je la plaçai le soir sous
+la porte de l'imprimerie. Elle y fut trouvée le lendemain matin. Mon
+frère profitant du moment où ses amis vinrent le voir suivant leur
+coutume, leur communiqua cet écrit. Je le leur entendis lire et
+commenter. J'eus l'extrême plaisir de voir qu'il obtenoit leur
+approbation, et que dans leurs diverses conjectures sur l'auteur, ils
+n'en nommoient pas un, qui ne jouît, dans le pays, d'une grande
+réputation d'esprit et de talent.</p>
+
+<p>Je suppose à présent que je fus heureux en juges, et je commence à
+croire qu'ils n'étoient pas aussi excellens écrivains que je l'imaginois
+alors. Quoi qu'il en soit, encouragé par cette petite aventure,
+j'écrivis et j'envoyai, de la même manière, à l'imprimerie, plusieurs
+autres pièces, qui furent également approuvées. Je gardai le secret
+jusqu'à ce que mon petit fonds de connoissances pour de pareils écrits
+fût presqu'entièrement épuisé. Alors je me nommai.</p>
+
+<p>Après cette découverte, mon frère commença à avoir un peu plus de
+considération pour moi. Mais il se regardoit toujours comme mon maître,
+et me traitoit en apprenti. Il croyoit devoir tirer de moi les mêmes
+services que de tout autre. Moi, au contraire, je pensois qu'il étoit
+trop exigeant dans bien des cas, et que j'avois droit à plus
+d'indulgence de la part d'un frère. Nos disputes étoient souvent portées
+devant mon père; et soit qu'en général mon frère eût tort, soit que je
+plaidasse mieux que lui, le jugement étoit presque toujours en ma
+faveur. Mais mon frère étoit violent, et souvent il s'emportoit jusqu'à
+me donner des coups; ce que je prenois en très-mauvaise part. Ce
+traitement sévère et tyrannique contribua, sans doute, à imprimer dans
+mon ame l'aversion, que j'ai conservée toute ma vie pour le pouvoir
+arbitraire. Mon apprentissage me devint si insupportable que je
+soupirois sans cesse après l'occasion de l'abréger. Elle s'offrit enfin
+à moi d'une manière inattendue.</p>
+
+<p>Un article inséré dans notre feuille, sur quelqu'objet politique,
+dont je ne me souviens point, offensa l'assemblée générale de la
+province. Mon frère fut arrêté, censuré et emprisonné pendant un mois,
+parce qu'il ne voulut pas, je crois, découvrir l'auteur de l'article. Je
+fus aussi arrêté et examiné devant le conseil: mais quoique je ne
+donnasse aux juges aucune satisfaction, ils se contentèrent de me faire
+une réprimande, et ils me renvoyèrent, me regardant, peut-être, comme
+obligé, en qualité d'apprenti, de garder les secrets de mon maître.</p>
+
+<p>Malgré mes querelles particulières avec mon frère, sa détention me
+causa beaucoup de ressentiment. Tandis qu'il étoit en prison, j'étois
+chargé de la rédaction de sa feuille, et j'eus assez de courage pour y
+insérer quelques sarcasmes contre nos gouvernans. Cela fit grand plaisir
+à mon frère: mais d'autres personnes commencèrent à me regarder sous un
+point de vue défavorable, et comme un jeune bel esprit enclin à
+l'épigramme et à la satyre.</p>
+
+<p>L'élargissement de mon frère fut suivi d'un ordre arbitraire de
+l'assemblée, portant: «Que James Franklin n'imprimeroit plus la feuille
+intitulée: <i>Le Courier de la Nouvelle-Angleterre</i>».&mdash;Dans
+cette conjoncture nous convoquâmes nos amis dans notre imprimerie, afin
+de les consulter sur ce qu'il convenoit de faire. Quelques-uns
+proposèrent d'éluder l'ordre, en changeant le titre de la gazette. Mais
+mon frère craignant qu'il n'en résultât quelques inconvéniens, pensa
+qu'il valoit mieux désormais imprimer cette feuille avec le nom de
+Benjamin Franklin; et pour éviter la censure de l'assemblée qui pouvoit
+l'accuser d'en être encore lui-même l'imprimeur sous le nom de son
+apprenti, il fut résolu que mon ancien contrat d'apprentissage me seroit
+rendu avec une pleine et entière décharge, écrite au verso, afin de le
+produire dans l'occasion. Mais pour assurer mon service à mon frère, on
+décida, en même-temps, que je signerois un nouveau contrat, qui seroit
+tenu secret durant le reste du terme. C'étoit un très-pauvre
+arrangement. Cependant il fut aussitôt mis à exécution; et la feuille
+continua, pendant quelques mois, à paroître sous mon nom. Enfin, un
+nouveau différend s'étant élevé entre mon frère et moi, je me hasardai à
+profiter de ma liberté, présumant qu'il n'oseroit pas montrer le second
+contrat.</p>
+
+<p>Certes, il étoit honteux pour moi de me servir de cet avantage, et je
+compte cette action comme une des premières erreurs de ma vie. Mais
+j'étois peu capable de la juger pour ce qu'elle étoit. Le souvenir
+d'avoir été battu par mon frère m'avoit excessivement aigri. Quoiqu'il
+se mît souvent en colère contre moi, mon frère n'avoit point un mauvais
+caractère; et peut-être que ma manière de me conduire avec lui, étoit
+trop impertinente pour ne pas lui donner de justes raisons de s'irriter.
+</p>
+
+<p>Quand il sut que j'avois résolu de quitter sa maison, il voulut
+m'empêcher de trouver de l'emploi ailleurs. Il alla dans les diverses
+imprimeries de la ville, et prévint les maîtres contre moi. En
+conséquence, ils refusèrent tous de me faire travailler. L'idée me vint
+alors de me rendre à New-York, la ville la plus voisine, où il y eût une
+imprimerie. D'autres réflexions me confirmèrent dans le dessein de
+quitter Boston, où je m'étois déjà rendu suspect au parti gouvernant.
+D'après les procédés arbitraires de l'assemblée dans l'affaire de mon
+frère, il étoit probable que si j'étois resté, je me serois bientôt
+trouvé exposé à des difficultés. J'avois même d'autant plus lieu de le
+craindre, que mes imprudentes disputes sur la religion commençoient à me
+faire regarder, par les gens pieux, avec l'horreur qu'inspire un apostat
+ou un athée.</p>
+
+<p>Je pris donc décidément mon parti. Mais comme mon père étoit alors
+d'accord avec mon frère, je pensai que si j'essayois de m'en aller
+ouvertement, on prendroit des mesures pour m'arrêter. Mon ami Collins se
+chargea de favoriser ma fuite. Il fit marché pour mon passage avec le
+capitaine d'une corvette de New-York. En même-temps, il me représenta à
+ce marin comme un jeune homme de sa connoissance, lequel avoit eu
+affaire avec une fille débauchée, dont les parens vouloient le forcer à
+l'épouser, et il dit qu'en conséquence je ne pouvois ni me montrer ni
+partir publiquement. Je vendis une partie de mes livres pour me procurer
+une petite somme d'argent, et je me rendis secrètement à bord de la
+corvette. Favorisé par un bon vent je me trouvai, en trois jours, à
+New-York, à près de trois cents milles de chez moi. Je n'étois âgé que
+dix-sept ans, je ne connoissois personne dans le pays où je venois
+d'arriver, et je n'avois que fort peu d'argent dans ma poche.</p>
+
+<p>L'inclination que je m'étois sentie pour le métier de marin, étoit
+entièrement passée, sans quoi j'aurois été alors bien à même de la
+satisfaire. Mais ayant un autre état, et me croyant moi-même assez bon
+ouvrier, je ne balançai pas à offrir mes services au vieux William
+Bradford qui, après avoir été le premier imprimeur en Pensylvanie, avoit
+quitté cette province, parce qu'il avoit eu une querelle avec le
+gouverneur, William Keith.</p>
+
+<p>William Bradford ayant peu d'ouvrage et autant d'ouvriers qu'il lui
+en falloit, ne put pas m'employer. Mais il me dit que son fils,
+imprimeur à Philadelphie, avoit depuis peu vu mourir Aquila Rose, son
+principal compositeur, et que si je voulois aller le joindre, il
+s'arrangeroit probablement avec moi. Philadelphie n'étoit qu'à cent
+milles plus loin. Je n'hésitai pas à m'embarquer dans un bateau, pour me
+rendre à Amboy, par le plus court trajet de mer; et je laissai ma malle
+et mes autres effets, afin qu'ils me parvinssent par la voie ordinaire.
+En traversant la baie, nous essuyâmes un coup de vent qui mit en pièces
+nos voiles déjà pourries, nous empêcha d'entrer dans le Kill et nous
+jeta sur les côtes de Long-Island<a id="footnotetag10"
+name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote10"
+name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a
+href="#footnotetag10">(retour)</a> L'île Longue.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Pendant le mauvais temps, un Hollandais, ivre, qui, comme moi, étoit
+passager à bord du bateau, tomba dans la mer. À l'instant où il
+s'enfonçoit, je le saisis par le toupet, le tirai à bord et le sauvai.
+Cette immersion le désenivra un peu, et il s'endormit tranquillement
+après avoir tiré de sa poche un volume qu'il me pria de faire sècher. Je
+vis bientôt que ce volume étoit la traduction hollandaise des Voyages de
+Bunyan, mon ancien livre favori. Il étoit parfaitement bien imprimé, sur
+de très-beau papier et orné de gravures en taille-douce; parure sous
+laquelle je ne l'avois jamais vu dans sa langue originale. J'ai su
+depuis qu'il a été traduit dans la plupart des langues de l'Europe; et
+je suis persuadé qu'après la Bible, c'est un des livres qui ont été le
+plus répandus.</p>
+
+<p>L'honnête John est, à ma connoissance, le premier qui a mêlé la
+narration et le dialogue, manière d'écrire attrayante pour le lecteur,
+qui dans les endroits les plus intéressans, se trouve admis dans la
+société des personnages dont parle l'auteur, et présent à leur
+conversation. Defoe a suivi avec succès cette méthode, dans son
+<i>Robinson Crusoé</i>, dans sa <i>Molly Flanders</i>, et dans d'autres
+ouvrages; et Richardson en a fait de même dans sa <i>Pamela</i> et
+ailleurs.</p>
+
+<p>En approchant de l'île, nous nous apperçûmes que nous étions dans un
+endroit, où nous ne pouvions point aborder, à cause des forts brisans
+qu'occasionnoient les rochers qui hérissoient la côte. Nous jetâmes
+l'ancre et filâmes le cable vers le rivage. Quelques hommes, qui étoient
+sur le bord de l'eau, nous hélèrent, tandis que nous les hélions aussi;
+mais le vent étoit si fort et la vague si bruyante, que nous ne pouvions
+distinguer ce que nous disions ni les uns ni les autres. Il y avoit des
+canots sur la plage. Nous leur criâmes et leur fîmes des signes pour les
+engager à venir nous chercher: mais soit qu'ils ne nous comprissent pas,
+soit qu'ils jugeassent que ce que nous demandions étoit impraticable,
+ils se retirèrent. La nuit approchoit, et le seul parti qui nous resta,
+étoit d'attendre patiemment que le vent s'appaisât. Pendant ce temps-là,
+nous résolûmes, le pilote et moi, d'essayer de nous endormir. Nous nous
+mîmes en conséquence, sous l'écoutille, où étoit le Hollandais, encore
+tout mouillé. Mais nous fûmes bientôt presqu'aussi trempés que lui; car
+la lame qui passoit par-dessus le pont, nous atteignit dans notre
+retraite.</p>
+
+<p>Durant toute la nuit, nous n'eûmes que très-peu de repos. Le
+lendemain, le calme nous permit de gagner Amboy avant la fin du jour.
+Nous avions passé trente heures, sans avoir de quoi manger et sans autre
+boisson qu'une bouteille de mauvais rhum, l'eau sur laquelle nous fîmes
+route, étant salée. Le soir, je me couchai avec une fièvre violente.
+J'avois lu quelque part, que dans ces cas, l'eau fraîche, bue en
+abondance, étoit un bon remède. Je suivis ce précepte; je suai beaucoup
+la plus grande partie de la nuit, et la fièvre me quitta.</p>
+
+<p>Le jour suivant, je passai le bac et continuai mon voyage à pied.
+J'avois cinquante milles à faire pour arriver à Burlington, où l'on
+m'avoit dit que je trouverois des bateaux de passage qui me porteroient
+à Philadelphie. La pluie tomba avec force toute la journée; de sorte que
+je fus mouillé jusqu'à la peau. Vers midi, me trouvant fatigué, je
+m'arrêtai dans un mauvais cabaret, où je passai le reste du jour et
+toute la nuit. Je commençai à me repentir d'avoir abandonné la maison de
+mon frère. D'ailleurs, je fesois une si triste figure, qu'on me
+soupçonna d'être un domestique fugitif. Je m'en apperçus aux questions
+qu'on me fesoit, et je sentis que je courois risque d'être à tout moment
+arrêté comme tel. Cependant, le matin, je me remis en route, et le soir
+j'arrivai à huit ou dix milles de Burlington, dans une auberge dont le
+maître se nommoit le docteur Brown.</p>
+
+<p>Tandis que je prenois quelques rafraîchissemens, cet homme entra en
+conversation avec moi, et s'appercevant que j'avois un peu de lecture,
+il me témoigna beaucoup d'intérêt et d'amitié. Nos liaisons ont duré
+tout le reste de sa vie. Je crois qu'il avoit été ce qu'on appelle un
+docteur ambulant; car il n'y avoit point de ville en Angleterre, même
+dans toute l'Europe, qu'il ne connût d'une manière particulière. Il ne
+manquoit ni d'esprit, ni de littérature; mais c'étoit un vrai mécréant.
+Quelques années après que je l'eus connu, il entreprit malignement de
+travestir la Bible en vers burlesques, comme Cotton a travesti Virgile.
+Par ce moyen, il présentoit plusieurs faits sous un point de vue
+très-ridicule; ce qui auroit pu donner de l'ombrage aux esprits foibles,
+si l'ouvrage eût été publié; mais il ne le fut point.</p>
+
+<p>Je passai la nuit dans la maison de ce docteur. Le lendemain je me
+rendis à Burlington. En arrivant au port, j'eus le désagrément
+d'apprendre que les bateaux de passage venoient de mettre à la voile.
+C'étoit un samedi, et il ne devoit partir aucun autre bateau avant le
+mardi suivant. Je retournai en ville, chez une vieille femme qui m'avoit
+vendu du pain d'épice pour manger dans la traversée. Je lui demandai
+conseil. Elle m'invita à demeurer chez elle, jusqu'à ce que je trouvasse
+une occasion de m'embarquer. Fatigué comme je l'étois d'avoir fait tant
+de chemin à pied, j'acceptai sa proposition. Quand elle sut que j'étois
+imprimeur, elle voulut me persuader de rester à Burlington pour y
+exercer mon état. Mais elle ne se doutoit pas des capitaux qu'il
+m'auroit fallu pour tenter une pareille entreprise. Je fus traité par
+cette bonne femme avec une véritable hospitalité. Elle me donna un dîner
+composé de grillades de b&oelig;uf<a id="footnotetag11"
+name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, et ne
+voulut accepter en retour qu'une pinte d'aile<a id="footnotetag12"
+name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote11"
+name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a
+href="#footnotetag11">(retour)</a> Beef-steak.</p>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote12"
+name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a
+href="#footnotetag12">(retour)</a> Espèce de bière.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Je m'imaginois que je demeurois là jusqu'au mardi suivant. Mais le
+soir, me promenant sur le bord de la rivière, je vis approcher un
+bateau, dans lequel il y avoit un grand nombre de personnes. Il alloit à
+Philadelphie; et l'on consentit à m'y donner passage. Comme il ne fesoit
+point de vent, nous nous servîmes de nos avirons. Vers minuit, ne voyant
+point la ville, quelques personnes de la compagnie crurent que nous
+l'avions dépassée, et ne voulurent pas ramer davantage. Les autres ne
+savoient pas où nous étions. Enfin, l'on décida qu'il falloit s'arrêter.
+Nous nous approchâmes du rivage, entrâmes dans une crique, et
+débarquâmes près de quelques vieilles palissades, qui nous servirent à
+faire du feu, car nous étions dans une des froides nuits d'octobre.</p>
+
+<p>Nous restâmes là jusqu'au point du jour. Alors une des personnes de
+la compagnie reconnut la crique où nous étions pour celle de Cooper,
+située un peu au-dessus de Philadelphie; et dès que nous eûmes regagné
+le large, nous apperçûmes la ville. Nous y arrivâmes le dimanche vers
+les huit ou neuf heures du matin, et descendîmes sur le quai de
+Market-Street<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a
+href="#footnote13"><sup>13</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote13"
+name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a
+href="#footnotetag13">(retour)</a> La rue du marché.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Je vous ai raconté tous les détails de mon voyage; et je décrirai de
+la même manière ma première entrée à Philadelphie, afin que vous
+puissiez comparer des commencemens si peu favorables, avec la figure que
+j'y ai faite depuis.</p>
+
+<p>À mon arrivée à Philadelphie, j'étois dans mon costume d'ouvrier, mes
+meilleurs habits devant venir par mer. J'étois tout crotté. Mes poches
+étoient remplies de chemises et de bas. Je ne connoissois personne dans
+la ville, et ne savois pas même où je devois aller loger. Fatigué
+d'avoir marché, ramé et passé la nuit sans dormir, j'avois grand'faim,
+et ne possédois pour tout argent qu'une risdale hollandaise<a
+id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a
+href="#footnote14"><sup>14</sup></a> et la valeur d'un schelling en
+monnoie de cuivre. Je donnai cette monnoie aux bateliers pour mon
+passage. Comme je les avois aidés à ramer, ils refusèrent d'abord de la
+prendre: mais j'insistai et la leur fis accepter. Un homme est
+quelquefois plus généreux quand il a peu d'argent que lorsqu'il en a
+beaucoup; et probablement c'est parce que, dans le premier cas, il
+cherche à cacher son indigence.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote14"
+name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a
+href="#footnotetag14">(retour)</a> Environ cinq livres tournois.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Je m'avançai vers le haut de la rue, en regardant attentivement de
+tous côtés, et quand je fus dans Market-Street, je rencontrai un enfant
+qui portoit un pain. J'avois souvent fait mon dîner avec du pain sec. Je
+priai l'enfant de me dire où il avoit acheté le sien, et je fus droit au
+boulanger qu'il m'indiqua. Je voulois avoir des biscuits, parce que je
+croyois qu'il y en avoit de pareils à ceux de Boston; mais on n'en
+fesoit point à Philadelphie. Je demandai alors un pain de trois sols. On
+n'en tenoit point à ce prix. Voyant que j'ignorois la différence des
+prix et les sortes de pain du pays, je priai le boulanger de me donner
+pour trois sols de pain de quelqu'espèce qu'il fût. Il me donna alors
+trois grosses miches. Je fus surpris d'en avoir tant. Cependant je les
+pris; et je me mis à marcher avec un pain sous chaque bras, et mangeant
+le troisième.</p>
+
+<p>Je suivis de cette manière Market-Street, jusqu'à Fourth-Street<a
+id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a
+href="#footnote15"><sup>15</sup></a>, et je passai devant la maison de
+M. Read, père de la personne qui, depuis, devint ma femme. Elle étoit
+sur sa porte, m'observa et trouva, avec raison, que je fesois une
+très-singulière et très-grotesque figure.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote15"
+name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a
+href="#footnotetag15">(retour)</a> La quatrième rue.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Je tournai au coin de la rue, et tout en mangeant mon pain, je
+parcourus Chesnut-Street<a id="footnotetag16"
+name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>. Après
+avoir fait ce tour, je me retrouvai sur le quai de Market-Street, près
+du bateau qui m'avoit porté. J'y entrai pour boire de l'eau de la
+rivière; et comme j'étois rassasié d'avoir mangé un pain, je donnai les
+deux autres à une femme et à son enfant, qui avoient descendu la rivière
+dans le même bateau que nous, et attendoient l'instant de continuer leur
+route.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote16"
+name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a
+href="#footnotetag16">(retour)</a> La rue du Châtaignier.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ainsi rafraîchi, je regagnai la rue. Elle étoit alors remplie de gens
+proprement vêtus, qui alloient tous du même côté. Je me joignis à eux,
+et je fus conduit dans la grande maison d'assemblée des quakers, près de
+la place du marché. Je m'assis avec les autres; et après avoir regardé
+quelque temps autour de moi, n'entendant rien dire, et ayant besoin de
+dormir à cause du travail de la nuit précédente, je tombai dans un
+profond sommeil. Je restai ainsi jusqu'à ce que l'assemblée se dispersa.
+Alors un des quakers eut la complaisance de me réveiller. Leur maison
+fut donc la première dans laquelle je dormis à Philadelphie.</p>
+
+<p>Je me remis à marcher dans la rue, pour gagner le côté de la rivière.
+Je regardois attentivement tous ceux que je rencontrois. À la fin,
+j'apperçus un jeune quaker, dont la physionomie me plut. Je l'acostai,
+et le priai de me dire où un étranger pouvoit trouver un logement. Nous
+étions près de l'enseigne des <i>Trois matelots</i>.&mdash;«On reçoit-là
+les étrangers, dit-il; mais ce n'est pas une maison honnête. Si tu veux
+venir avec moi, je t'en montrerai une meilleure». Il me conduisit à la
+<i>Bûche crochue</i>, dans Water-Street.</p>
+
+<p>Là je me fis donner à dîner. Pendant que je mangeois on me fit
+plusieurs questions. Ma jeunesse et ma mine fesoient soupçonner que
+j'étois un fugitif. Après dîner je me sentis encore assoupi; et m'étant
+jeté sur un lit sans me déshabiller, je dormis jusqu'à six heures du
+soir, qu'on m'appela pour souper. Je me mis ensuite au lit de très-bonne
+heure, et ne me réveillai que le lendemain matin.</p>
+
+<p>Aussitôt que je fus levé, je m'arrangeai le plus décemment qu'il me
+fût possible, et je me rendis chez l'imprimeur André Bradford. Je
+trouvai, dans sa boutique, son père, que j'avois vu à New-York, et qui
+ayant voyagé à cheval, étoit arrivé à Philadelphie avant moi. Il me
+présenta à son fils, qui me reçut avec beaucoup de civilité et me donna
+à déjeûner: mais il me dit qu'il n'avoit pas besoin d'ouvrier, parce
+qu'il s'en étoit déjà procuré un. Il ajouta qu'il y avoit dans la ville
+un autre imprimeur nommé <i>Keimer</i>, qui pourroit peut-être
+m'employer; et qu'en cas de refus, il m'invitoit à venir loger dans sa
+maison, où il me donneroit de temps en temps un peu d'ouvrage, jusqu'à
+ce qu'il se présentât quelque chose de mieux.</p>
+
+<p>Le vieillard offrit de me conduire chez Keimer. Quand nous y
+fûmes:&mdash;«Voisin, lui dit-il, je vous amène un jeune imprimeur:
+peut-être avez-vous besoin de ses services.»</p>
+
+<p>Keimer me fit quelques questions, me mit un composteur dans la main,
+pour voir comment je travaillois; et me dit ensuite qu'il n'avoit point
+d'ouvrage à me donner pour le moment, mais qu'il m'emploieroit bientôt.
+Prenant en même-temps le vieux Bradford pour un habitant de la ville,
+bien disposé en sa faveur, il lui fit part de ses projets et de ses
+espérances. Bradford eut soin de ne pas se faire connoître pour le père
+de l'autre imprimeur. Sur ce que Keimer disoit qu'il comptoit bientôt
+avoir l'imprimerie la plus occupée de Philadelphie, il sut, en lui
+fesant des questions adroites et en lui présentant des difficultés,
+l'amener à lui découvrir toutes ses vues, tous ses moyens, et de quelle
+manière il vouloit s'y prendre pour les faire réussir. J'étois présent
+et j'entendois tout. Je vis à l'instant que l'un étoit un vieux renard
+très-rusé, et l'autre un parfait novice. Bradford me laissa chez Keimer,
+qui fut étrangement surpris quand je lui dis le nom du vieillard.</p>
+
+<p>Je trouvai que l'imprimerie de Keimer consistoit en une vieille
+presse endommagée et une petite fonte de caractères anglais usés, dont
+il se servoit alors lui-même, pour une élégie sur la mort d'Aquila Rose,
+dont j'ai parlé plus haut. Aquila Rose étoit un jeune homme plein
+d'esprit et d'un excellent caractère, très-estimé dans la ville,
+secrétaire de l'assemblée et poëte assez agréable. Keimer se mêloit
+aussi de faire des vers, mais ils étoient mauvais. On ne pouvoit pas
+même dire qu'il écrivît en vers; car sa méthode étoit de les composer
+avec ses caractères d'imprimerie, à mesure qu'ils couloient de sa verve.
+Or, comme il travailloit sans copie, qu'il n'avoit qu'une casse, et que
+l'élégie devoit probablement employer tous ses caractères, il étoit
+impossible de l'aider. J'essayai de mettre en ordre sa presse, dont il
+ne s'étoit point servi, et à laquelle il n'entendoit rien; et après lui
+avoir promis de venir tirer son élégie aussitôt qu'elle seroit prête, je
+retournai chez Bradford. Celui-ci m'occupa, pour le moment, à faire
+quelque bagatelle, et me donna la table et le logement.</p>
+
+<p>Peu de jours après, Keimer m'envoya chercher pour tirer son élégie.
+Il s'étoit alors procuré d'autres caractères, et il avoit à réimprimer
+un pamphlet sur lequel il me mit à l'ouvrage.</p>
+
+<p>Les deux imprimeurs de Philadelphie me parurent dénués de toutes les
+qualités nécessaires dans leur profession. Bradford n'avoit point appris
+son état, et étoit absolument illétré. Keimer, quoique moins ignorant,
+n'étoit qu'un simple compositeur, et n'entendoit rien au travail de la
+presse. Il avoit été un des convulsionnaires français, et savoit fort
+bien imiter leurs agitations surnaturelles. Au moment de notre
+connoissance, il ne suivoit aucune religion particulière, mais il
+professoit un peu de toutes, suivant les circonstances. Il ne
+connoissoit absolument point le monde; et il avoit l'ame d'un fripon,
+ainsi que j'ai eu, depuis, occasion de l'éprouver.</p>
+
+<p>Keimer voyoit avec beaucoup de peine que, travaillant avec lui, je
+fusse logé chez Bradford. Il avoit bien une maison; mais elle n'étoit
+pas meublée, et conséquemment il ne pouvoit pas m'y recevoir.</p>
+
+<p>Il me procura un logement chez le propriétaire de sa maison, ce M.
+Read, dont j'ai déjà parlé. Ma malle et mes effets étant alors arrivés,
+je songeai à paroître aux yeux de miss Read, avec un air de plus de
+conséquence, que lorsque le hasard m'avoit offert à sa vue mangeant mon
+pain et errant dans la ville.</p>
+
+<p>Dès ce moment je commençai à faire la connoissance des jeunes gens
+qui aimoient la lecture, et je passois agréablement mes soirées avec
+eux, tandis que je gagnois de l'argent par mon industrie, et vivois
+très-content, grace à ma frugalité. Ainsi, j'oubliois Boston autant
+qu'il m'étoit possible, désirant que le lieu de ma résidence n'y fût
+connu de personne, excepté de mon ami Collins, à qui j'écrivois, et qui
+gardoit mon secret.</p>
+
+<p>Cependant un incident me fit retourner dans ma ville natale beaucoup
+plutôt que je n'y comptois. J'avois un beau-frère, nommé <i>Robert
+Holmes</i>, qui commandoit une corvette et fesoit le commerce entre
+Boston et la Delaware. Se trouvant à Newcastle, à quarante milles
+au-dessous de Philadelphie, il entendit parler de moi. Aussitôt il
+m'écrivit pour m'informer du chagrin que mon prompt départ de Boston
+avoit occasionné à mes parens, et de l'affection qu'ils conservoient
+encore pour moi. Il m'assura que si je voulois m'en retourner, tout
+s'arrangeroit à ma satisfaction; et il m'y exhorta d'une manière
+très-pressante. Je lui répondis, le remerciai de son avis, et lui
+expliquai avec tant de force et de clarté les raisons qui m'avoient
+déterminé à m'éloigner de Boston, qu'il resta convaincu que j'étois bien
+moins répréhensible qu'il ne l'avoit imaginé.</p>
+
+<p>Sir William Keith, gouverneur de Pensylvanie, étoit alors à
+Newcastle. Au moment où le capitaine Holmes reçut ma lettre il se
+trouvoit par hasard auprès de lui; et il profita de l'occasion pour la
+lui montrer et lui parler de moi. Le gouverneur lut la lettre, et parut
+étonné quand on lui apprit l'âge que j'avois. Il dit qu'il me regardoit
+comme un jeune homme dont les talens promettoient beaucoup, et qu'à ce
+titre je méritois d'être encouragé; que les imprimeurs de Philadelphie
+n'étoient que des ignorans; que si je m'y établissois il ne doutoit pas
+de mes succès; que pour sa part, il me feroit imprimer tout ce qui avoit
+rapport au gouvernement, et qu'il me rendroit tous les services qui
+dépendroient de lui.</p>
+
+<p>Je ne sus alors rien de tout cela: mais mon beau-frère me le raconta
+dans la suite à Boston. Un jour que nous travaillions ensemble, Keimer
+et moi, auprès d'une fenêtre, nous apperçûmes le gouverneur avec le
+colonel Finch de Newcastle, tous deux très-bien parés, traversant la rue
+et venant droit à notre maison. Nous les entendîmes à la porte. Keimer
+croyant que c'étoit une visite pour lui, descendit à l'instant. Mais le
+gouverneur me demanda, monta; et avec une politesse et une affabilité,
+auxquelles je n'étois nullement accoutumé, il me fit beaucoup de
+complimens, et me témoigna le désir de faire connoissance avec moi. Il
+me reprocha obligeamment de ne m'être pas présenté chez lui à mon
+arrivée dans la ville; et m'invita à l'accompagner à la taverne, où il
+alloit avec le colonel Finch boire d'excellent vin de Madère.</p>
+
+<p>Je fus, je le confesse, un peu surpris, et Keimer parut abasourdi.
+J'allai, cependant, avec le gouverneur et le colonel dans une taverne,
+au coin de Third-Street; et là, tout en buvant le Madère, sir William
+Keith me proposa d'établir une imprimerie. Il me présenta les
+probabilités du succès; et lui et le colonel Finch m'assurèrent que je
+pouvois compter sur leur protection et leur crédit, pour me procurer
+l'impression des papiers que publieroient les deux gouvernemens. Comme
+je paroissois craindre que mon père ne voulût pas m'aider à m'établir,
+sir William me dit qu'il lui écriroit pour moi une lettre dans laquelle
+il lui représenteroit les avantages de cette entreprise, sous un jour
+qui, sans doute, l'y détermineroit. Il fut donc décidé que je
+m'embarquerois dans le premier vaisseau qui partiroit pour Boston, et
+que j'emporterois une lettre de recommandation du gouverneur, pour mon
+père. En attendant, mon projet devoit être tenu secret, et je continuai
+à travailler chez Keimer, comme auparavant.</p>
+
+<p>Le gouverneur m'envoyoit inviter de temps en temps, à dîner avec lui.
+Je regardois cela comme un très-grand honneur; et j'y étois d'autant
+plus sensible, qu'il s'entretenoit avec moi de la manière la plus
+affable, la plus familière et la plus amicale qu'il soit possible
+d'imaginer.</p>
+
+<p>Vers la fin du mois d'avril 1724, un petit navire étant prêt à faire
+voile pour Boston, je pris congé de Keimer, sous prétexte d'aller voir
+mes parens. Le gouverneur me donna une longue lettre, dans laquelle il
+disoit à mon père beaucoup de choses flatteuses pour moi, et lui
+recommandoit fortement le projet de mon établissement à Philadelphie,
+comme une chose qui ne pouvoit manquer d'assurer ma fortune.</p>
+
+<p>En descendant la Delaware, nous touchâmes sur un écueil et nous eûmes
+une voie d'eau. Le temps étoit très-orageux. Il fallut pomper
+continuellement. J'y travaillai comme les autres. Cependant, après une
+navigation de quinze jours, nous arrivâmes sains et saufs à Boston.</p>
+
+<p>J'avois été absent sept mois entiers, pendant lesquels mes parens
+n'avoient reçu aucune nouvelle de moi; car le capitaine Holmes, mon
+beau-frère, n'étoit point encore de retour, et n'avoit rien dit de moi
+dans ses lettres. Mon aspect inattendu surprit mes parens. Ils furent
+charmés de me revoir, et tous, à l'exception de mon frère,
+m'accueillirent très-bien. J'allai voir ce frère dans son imprimerie.
+J'étois mieux vêtu que du temps que je travaillois chez lui. J'avois un
+habit complet, neuf et très-propre, une montre dans mon gousset, et ma
+bourse garnie de près de cinq livres sterlings en argent. Mon frère ne
+me fit aucune politesse, et m'ayant considéré de la tête aux pieds, il
+se remit à son ouvrage.</p>
+
+<p>Ses ouvriers me demandèrent avec empressement, où j'avois été,
+comment étoit le pays, et si je l'aimois. Je fis alors un grand éloge de
+Philadelphie, et de la vie agréable qu'on y menoit; et je dis que mon
+intention étoit d'y retourner. L'un d'entr'eux me demanda quelle sorte
+de monnoie on y avoit: je tirai aussitôt de ma poche une poignée de
+pièces d'argent, que j'étalai devant eux. C'étoit une chose curieuse et
+rare pour eux; car le papier étoit la monnoie courante de Boston. Je ne
+manquai pas ensuite de leur faire voir ma montre. Mais enfin, comme mon
+frère étoit toujours sombre et de mauvaise humeur, je donnai aux
+ouvriers un schelling pour boire, et me retirai.</p>
+
+<p>Cette visite piqua singulièrement mon frère; car peu temps après, ma
+mère lui ayant parlé du désir qu'elle avoit de nous voir réconcilier et
+bien vivre ensemble, il lui répondit que je l'avois tellement insulté
+devant ses ouvriers, que jamais il ne l'oublieroit ni ne le
+pardonneroit: cependant, il se trompoit en cela.</p>
+
+<p>La lettre du gouverneur parut causer quelqu'étonnement à mon père:
+mais il n'en dit pas grand'chose. Quelques jours après, voyant le
+capitaine Holmes de retour, il la lui montra, et lui demanda s'il
+connoissoit Keith, et quelle espèce d'homme c'étoit, ajoutant que selon
+lui, il falloit qu'il eût bien peu de discernement pour songer à mettre
+à la tête d'une entreprise un enfant qui avoit encore trois ans à courir
+pour être rangé dans la classe des hommes. Holmes dit tout ce qu'il put
+en faveur du projet: mais mon père soutint constamment qu'il étoit
+absurde, et refusa d'y concourir. Cependant, il écrivit une lettre polie
+à sir William. Il le remercia de la protection qu'il m'avoit si
+obligeamment offerte, et lui dit qu'il ne pouvoit, en ce moment, m'aider
+à établir une imprimerie, parce qu'il me croyoit trop jeune pour être
+chargé d'une entreprise si importante, et qui exigeoit des avances si
+considérables.</p>
+
+<p>Mon ancien camarade, Collins, étoit alors commis à la poste. Charmé
+de la description que je lui fis du pays que j'habitois, il désira d'y
+aller; et tandis que j'attendois la résolution de mon père, il prit, par
+terre, la route de Rhode-Island, laissant ses livres, qui formoient une
+asses belle collection d'ouvrages de physique et de mathématiques, pour
+être envoyés avec les miens à New-York, où il se proposoit de
+m'attendre.</p>
+
+<p>Quoique mon père n'approuvât pas les proposition de sir William, il
+étoit très-satisfait que j'eusse obtenu une recommandation aussi
+avantageuse, que celle d'un homme de ce rang; et que mon industrie et
+mon économie m'eussent mis à même, en très-peu de temps, de m'équiper
+aussi bien que je l'étois. Voyant qu'il n'y avoit pas d'apparence de
+pouvoir me racommoder avec mon frère, il consentit à mon retour à
+Philadelphie. En même-temps il me conseilla d'être poli envers tout le
+monde, de m'efforcer d'obtenir l'estime générale, et d'éviter la satire
+et le sarcasme, auxquels il me croyoit trop enclin. Il ajouta qu'avec de
+la persévérance et une prudente économie, je pouvois amasser de quoi
+m'établir lorsque je serois majeur<a id="footnotetag17"
+name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>, et que
+si alors il me manquoit une petite somme, il se chargeroit de me la
+fournir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote17"
+name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a
+href="#footnotetag17">(retour)</a> À l'âge de vingt-un ans.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ce fut là tout ce que j'en obtins, excepté quelques petits présens
+qu'il me donna en signe d'amitié de sa part et de celle de ma mère. Muni
+alors de leur approbation et de leur bénédiction, je m'embarquai encore
+une fois pour New-York. La corvette, où j'étois, ayant relâché à
+Newport, en Rhode-Island, j'allai voir mon frère John qui, depuis
+quelques années, s'y étoit établi et marié. Il avoit toujours eu de
+l'attachement pour moi, et il m'accueillit avec beaucoup d'affection. Un
+de ses amis, nommé <i>Vernon</i>, auquel il étoit dû, en Pensylvanie,
+environ trente-six livres sterlings, me pria de les recevoir et de les
+garder jusqu'à ce que j'eusse de ses nouvelles. En conséquence, il me
+donna un ordre. Cette affaire m'occasionna, par la suite, beaucoup
+d'inquiétude.</p>
+
+<p>Nous prîmes, à Newport, un assez grand nombre de passagers, parmi
+lesquels étoient deux jeunes femmes, et une dame quakeresse, grave et
+sensée, accompagnée de ses domestiques. J'avois montré assez
+d'empressement à rendre quelques légers services à cette dame; ce qui
+l'engagea probablement à prendre quelqu'intérêt à moi. Ayant remarqué
+qu'il s'étoit formé entre les deux jeunes femmes et moi, une
+familiarité, chaque jour croissante, elle me tira à part et me
+dit:&mdash;«Jeune homme, je suis en peine pour toi. Tu n'as point de
+parent qui veille sur ta conduite. Tu parois ne pas connoître le monde,
+et les piéges auxquels la jeunesse est exposée. Compte sur ce que je te
+dis. Ce sont-là deux femmes de mauvaise vie. Je le vois à toutes leurs
+actions. Si tu ne prends pas garde à toi, elles t'entraîneront dans
+quelque danger. Elles te sont étrangères. Je te conseille, par l'intérêt
+amical que je prends à ta conservation, de ne former aucune liaison avec
+elles.»</p>
+
+<p>Comme je ne parus pas d'abord penser aussi mal qu'elle sur leur
+compte, elle me rapporta beaucoup de choses, qu'elle avoit vues et
+entendues, et auxquelles je n'avois point fait attention, mais qui me
+convainquirent qu'elle avoit pleinement raison. Je la remerciai de son
+généreux avis, et lui promis de le suivre.</p>
+
+<p>Quand nous arrivâmes à New-York, les deux jeunes femmes m'apprirent
+où elles logeoient, et m'invitèrent à aller les voir. Cependant je n'y
+allai point; et je fis très-bien; car le lendemain de notre arrivée, le
+capitaine s'appercevant qu'il lui manquoit une cuiller d'argent et
+quelques autres objets, qu'on avoit pris dans la chambre du navire, et
+sachant que ces femmes étoient des prostituées, obtint un ordre pour
+faire des recherches dans leur logement, y trouva ce qu'on lui avoit
+volé, et les fit punir. Ainsi après avoir été sauvé d'un rocher caché
+sous l'eau sur lequel notre vaisseau toucha dans la traversée,
+j'échappai à un autre écueil d'un genre bien plus dangereux.</p>
+
+<p>Je trouvai mon ami Collins à New-York, où il étoit arrivé quelque
+temps avant moi. Nous étions intimement liés depuis notre enfance. Nous
+avions lu ensemble les mêmes livres: mais il pouvoit donner plus de
+temps que moi à la lecture et à l'étude, et il avoit une aptitude
+étonnante aux mathématiques, dans lesquelles il me laissa bien loin
+derrière lui.</p>
+
+<p>Quand j'étois à Boston, j'avois coutume de passer avec lui presque
+tous mes momens de loisir. C'étoit alors un garçon très-rangé et
+très-industrieux. Ses connoissances lui avoient acquis l'estime
+générale, et il sembloit promettre de figurer un jour avec avantage dans
+le monde. Mais pendant mon absence, il s'étoit malheureusement adonné à
+l'usage de l'eau-de-vie; et j'appris, par lui-même, et par d'autres
+personnes, que depuis son arrivée à New-York, il avoit été tous les
+jours ivre, et s'étoit conduit d'une manière extravagante. Il avoit
+aussi joué et perdu tout son argent. Ainsi je fus obligé de payer sa
+dépense à l'auberge, et de le défrayer durant le reste du voyage; ce qui
+devint une charge très-incommode pour moi.</p>
+
+<p>Burnet, gouverneur de New-York, ayant entendu dire au capitaine de
+notre navire, qu'un jeune passager, qui étoit à son bord, avoit beaucoup
+de livres, le pria de me mener chez lui. J'y allai; mais je n'y
+conduisis pas Collins, parce qu'il étoit ivre. Le gouverneur me traita
+avec beaucoup de civilité; me montra sa bibliothèque, qui étoit
+très-considérable, et s'entretint quelque temps avec moi, sur les livres
+et sur les auteurs. C'étoit le second gouverneur qui m'eût honoré de son
+attention; et pour un pauvre garçon, comme je l'étois alors, ces petites
+aventures ne laissoient pas que d'être assez agréables.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes à Philadelphie. J'avois recouvré en route l'argent de
+Vernon, sans quoi nous aurions été hors d'état d'achever notre voyage.
+</p>
+
+<p>Collins désiroit d'être placé dans le comptoir de quelque négociant.
+Mais son haleine ou sa mine trahissoient, sans doute, sa mauvaise
+habitude; car bien qu'il eût des lettres de recommandation, il ne put
+pas trouver de l'emploi, et il continua à loger et à manger avec moi, et
+à mes dépens. Sachant que j'avois l'argent de Vernon, il m'engageoit
+sans cesse à lui en prêter, me promettant de me le rendre aussitôt qu'il
+auroit de l'emploi. Enfin, il me tira une si grande partie de cet
+argent, que je fus vivement inquiet sur ce que je deviendrois s'il
+manquoit de le remplacer. Son goût pour les liqueurs fortes, ne
+diminuoit pas, et devint une source de querelles entre nous; parce que
+quand il avoit trop bu, il étoit extrêmement contrariant.</p>
+
+<p>Nous trouvant un jour dans un canot sur la Delaware, avec quelques
+autres jeunes gens, il refusa de prendre l'aviron à son
+tour.&mdash;«Vous ramerez pour moi, nous dit-il, jusqu'à ce que nous
+soyons à terre».&mdash;«Non, lui répondis-je, nous ne ramerons point
+pour vous».&mdash;«Vous le ferez, répliqua-t-il, ou vous resterez toute
+la nuit sur l'eau».&mdash;«Comme il vous plaira, dis-je».&mdash;«Ramons,
+s'écrièrent les autres. Qu'importe qu'il nous aide ou non»?&mdash;Mais
+j'étois déjà irrité de sa conduite à d'autres égards; et j'insistai pour
+qu'on ne ramât point.</p>
+
+<p>Alors il jura qu'il me feroit ramer, ou qu'il me jeteroit hors du
+canot; et il se leva, en effet, pour venir vers moi. Aussitôt qu'il fut
+à ma portée, je le pris au collet, et le poussant violemment, je le
+jetai la tête la première dans la rivière. Je savois qu'il nageoit
+très-bien, et par conséquent je ne craignois point pour sa vie. Avant
+qu'il pût se retourner, nous eûmes le temps de donner quelques coups
+d'aviron, et de nous éloigner un peu de lui. Toutes les fois qu'il se
+rapprochoit du canot et le touchoit, nous lui demandions s'il vouloit
+ramer, et nous lui donnions, en même-temps, quelques coups d'aviron sur
+les mains, afin de lui faire lâcher prise. Prêt à suffoquer de colère,
+il refusoit obstinément de promettre qu'il rameroit. Cependant, nous
+étant apperçus qu'il commençoit à perdre ses forces, nous le mîmes dans
+le canot, et le soir nous le conduisîmes encore tout trempé jusqu'à la
+maison.</p>
+
+<p>Après cette aventure, nous vécûmes, lui et moi, dans la plus grande
+froideur. Enfin, un capitaine qui naviguoit aux Antilles, et s'étoit
+chargé de procurer un instituteur aux enfans d'un planteur de la
+Barbade, fit la connoissance de Collins, et lui proposa cette place.
+Collins l'accepta, et prit congé de moi, en me promettant de me faire
+payer ce qu'il me devoit, avec le premier argent qu'il pourroit toucher:
+mais je n'ai plus entendu parler de lui.</p>
+
+<p>La violation du dépôt, que m'avoit confié Vernon, fut une des
+premières grandes erreurs de ma vie. Elle prouve que mon père ne s'étoit
+point trompé, quand il m'avoit cru trop jeune pour être chargé de
+conduire des affaires importantes. Cependant sir William, en lisant sa
+lettre, jugea qu'il étoit trop prudent. Il dit qu'il y avoit de la
+différence entre les individus; que la maturité de l'âge n'étoit pas
+toujours accompagnée de prudence; et que la jeunesse n'en restoit pas
+non plus toujours dépourvue.&mdash;«Puisque votre père, ajouta-t-il,
+refuse de vous établir, je veux le faire moi-même. Faites la liste des
+articles qu'il faut tirer d'Angleterre, et je les ferai venir. Vous me
+les paierez quand vous pourrez. J'ai résolu d'avoir ici un bon
+imprimeur, et je suis sûr que vous le serez.»</p>
+
+<p>Le gouverneur me dit cela avec un si grand air de cordialité, que je
+ne doutai pas un instant de la sincérité de son offre. J'avois jusque-là
+gardé le secret, à Philadelphie, sur l'établissement dont sir William
+m'avoit inspiré le projet; et je continuai à n'en rien dire. Si l'on eût
+su que je comptois sur le gouverneur, peut-être quelqu'ami, connoissant
+mieux que moi son caractère, m'auroit averti de ne pas m'y fier; car
+j'appris depuis qu'il passoit généralement pour un homme libéral en
+promesses, qu'il n'avoit point intention de tenir. Mais, ne lui ayant
+jamais rien demandé, pouvois-je soupçonner que ses offres étoient
+trompeuses? Je le croyois, au contraire, le plus franc, le meilleur de
+tous les hommes.</p>
+
+<p>Je lui remis l'état de ce qu'il falloit pour une petite imprimerie,
+dont le prix se montoit, suivant mon calcul, à environ cent livres
+sterlings. Il l'approuva: mais il me demanda s'il ne seroit pas
+avantageux que j'allasse en Angleterre, pour choisir moi-même les
+caractères, et m'assurer que tous les articles fussent de la meilleure
+espèce.&mdash;«Vous pourriez aussi, me dit-il, y faire quelques
+connoissances, et vous procurer des correspondans parmi les libraires et
+les marchands de papier.»</p>
+
+<p>J'avouai que cela étoit à désirer.&mdash;«Eh bien, reprit-il,
+tenez-vous prêt à partir dans l'<i>Annis</i>».&mdash;C'étoit le seul
+navire, qui fît alors annuellement le voyage de Londres à Philadelphie,
+et de Philadelphie à Londres: mais il ne devoit mettre à la voile qu'au
+bout de quelques mois. Je continuai donc à travailler chez Keimer, où
+j'étois dévoré d'inquiétude à cause des sommes que Collins avoit tirées
+de moi, et frémissois à la seule idée de Vernon, qui, heureusement, ne
+me redemanda son argent que quelques années après.</p>
+
+<p>Dans le récit de mon premier voyage de Boston à Philadelphie, j'ai
+omis, je crois, une petite circonstance, qui, peut-être, ne sera point
+déplacée ici. Pendant un calme, qui nous arrêta au-delà de Block-Island,
+l'équipage de notre corvette, se mit à pêcher de la morue, et en prit
+une assez grande quantité. J'avois été jusqu'alors constant dans ma
+résolution de ne manger rien de ce qui avoit eu vie; et conformément aux
+maximes de mon maître Tryon, je regardai, dans cette occasion, la
+capture de chaque poisson, comme un meurtre injustement commis,
+puisqu'aucun d'eux n'avoit pu faire le moindre mal, qui méritât qu'on
+leur donnât la mort. Cette manière de raisonner étoit, selon moi, sans
+réplique.</p>
+
+<p>Cependant j'avois autrefois beaucoup aimé le poisson; et quand je vis
+une morue frite, sortir de la poële, l'odeur m'en parut délicieuse.
+J'hésitai quelque temps entre mes principes et mon inclination. Mais me
+rappelant, enfin, que quand on avoit ouvert la morue, on avoit tiré de
+son estomac plusieurs petits poissons, je dis aussitôt en
+moi-même:&mdash;Si vous vous mangez les uns les autres, je ne vois pas
+pourquoi nous ne vous mangerions point. En conséquence, je dînai de
+morue avec grand plaisir, et je continuai depuis, à manger comme les
+autres, retournant seulement par occasion au régime végétal. Ô qu'il est
+commode d'être un <i>animal raisonnable</i>, qui connoît ou invente un
+prétexte plausible pour tout ce qu'il a envie de faire!</p>
+
+<p>Je continuai à bien vivre avec Keimer, qui ne se doutoit pas de mon
+projet d'établissement. Il conservoit en partie son premier
+enthousiasme. Il aimoit à argumenter, et nous disputions fréquemment
+ensemble. J'étois si accoutumé à me servir, avec lui, de ma méthode
+socratique, et je l'embarrassois si souvent par mes questions, qui
+paroissoient d'abord très-étrangères aux points que nous discutions,
+mais qui néanmoins l'y ramenoient par degrés, et le fesoient tomber dans
+des difficultés et des contradictions dont il ne pouvoit plus se tirer,
+qu'il en devint d'une circonspection ridicule. Il n'osoit plus répondre
+aux interrogations les plus simples, les plus familières, sans me dire
+auparavant:&mdash;«Que prétendez-vous inférer de là»?&mdash;Toutefois,
+il prit une si haute idée de mes talens, qu'il me proposa sérieusement
+de devenir son collègue dans l'établissement d'une nouvelle secte. Il
+devoit propager sa doctrine en prêchant, et moi je devois réfuter tous
+les opposans.</p>
+
+<p>Quand il s'expliqua avec moi sur ses dogmes, j'y trouvai beaucoup
+d'absurdités, que je refusai d'admettre, à moins qu'il ne voulût à son
+tour adopter quelques-unes de mes opinions. Keimer portoit une longue
+barbe, parce que Moïse a dit quelque part:&mdash;«Tu ne gâteras pas les
+coins de ta barbe».&mdash;Il observoit aussi le jour du sabbat; et ces
+deux points lui paroissoient très-essentiels.</p>
+
+<p>Ils me déplaisoient l'un et l'autre. Mais je consentis à y adhérer,
+si Keimer vouloit s'abstenir de manger d'aucune espèce
+d'animal.&mdash;«Je crains, dit-il, que ma constitution ne puisse pas y
+résister».&mdash;Je l'assurai qu'au contraire, il s'en trouveroit
+beaucoup mieux. Il étoit naturellement gourmand, et je voulois m'amuser
+à l'affamer. Il se décida à faire l'essai de ce régime, pourvu que je
+voulusse m'y astreindre avec lui; et, en effet, nous l'observâmes
+pendant trois mois. Une femme du voisinage préparoit nos alimens et nous
+les apportoit. Je lui donnai une liste de quarante plats, dans la
+composition desquels il n'entroit ni viande ni poisson. Cette fantaisie
+me devenoit d'autant plus agréable, qu'elle étoit à fort bon compte; car
+notre nourriture ne nous coûtoit pas à chacun, plus de dix-huit pences<a
+id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a
+href="#footnote18"><sup>18</sup></a> par semaine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote18"
+name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a
+href="#footnotetag18">(retour)</a> C'est-à-dire trente-six sols
+tournois.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Depuis cette époque, j'ai observé très-rigoureusement plusieurs
+carêmes, et je suis revenu tout d'un coup à mon régime ordinaire, sans
+en éprouver la moindre incommodité; ce qui me fait regarder comme
+inutile, l'avis qu'on donne communément, de s'accoutumer par degrés à
+ces changemens de nourriture.</p>
+
+<p>Je continuois gaiement à vivre de végétaux: mais le pauvre Keimer
+souffroit terriblement. Ennuyé de notre régime, il soupiroit après les
+pots de viande d'Égypte. Enfin, il commanda qu'on lui fît rôtir un
+cochon de lait, et m'invita à dîner avec deux femmes de notre
+connoissance. Mais voyant que le cochon de lait étoit prêt un peu avant
+notre arrivée, il ne put résister à la tentation, et il le mangea tout
+entier.</p>
+
+<p>Dans le temps dont je viens de parler, je rendois des soins à miss
+Read. J'avois pour elle beaucoup d'estime et d'affection, et tout me
+donnoit lieu de croire qu'elle répondoit à ces sentimens. Nous étions
+jeunes l'un et l'autre, n'ayant guère plus de dix-huit ans; et comme
+j'étois sur le point d'entreprendre un long voyage, sa mère jugea qu'il
+étoit prudent de ne pas nous engager trop avant pour le moment. Elle
+pensoit que si notre mariage devoit avoir lieu, il valoit mieux que ce
+fût à mon retour, lorsque je serois établi, comme j'y comptois:
+peut-être croyoit-elle aussi que mes espérances à cet égard n'étoient
+pas aussi bien fondées que je l'imaginois.</p>
+
+<p>Mes amis les plus intimes étoient alors Charles Osborne, Joseph
+Watson et James Ralph, qui tous aimoient beaucoup la lecture. Les deux
+premiers étoient clercs de M. Brockden, l'un des principaux procureurs
+de Philadelphie; l'autre étoit commis chez un négociant. Watson étoit un
+jeune homme honnête, sensé et très-pieux. Les autres étoient plus libres
+dans leurs principes religieux, sur-tout Ralph, dont j'avois moi-même
+contribué à ébranler la foi, ainsi que celle de Collins. L'un et l'autre
+m'en ont justement puni. Osborne avoit de l'esprit, et étoit sincère et
+ardent en amitié; mais il aimoit trop la critique en matière de
+littérature. Ralph étoit ingénieux, subtil, plein d'adresse, et
+extrêmement éloquent. Je ne crois pas avoir jamais vu un plus agréable
+parleur. Ils cultivoient les muses, ainsi qu'Osborne; et ils s'étoient
+déjà essayés tous deux, par quelques petites poésies.</p>
+
+<p>Le dimanche, j'avois coutume de faire d'agréables promenades avec ces
+amis, dans les bois qui bordent le Skuylkil. Nous y lisions ensemble, et
+ensuite nous dissertions sur ce que nous avions lu. Ralph étoit disposé
+à se livrer tout entier à la poésie. Il se flattoit de devenir supérieur
+dans cet art, et de lui devoir un jour sa fortune. Il prétendoit que les
+plus grands poëtes, en commençant à écrire, avoient fait non moins de
+fautes que lui. Osborne cherchoit à le dissuader, il l'assuroit qu'il
+n'avoit point un génie poétique, et lui conseilloit de s'attacher à la
+profession dans laquelle il avoit été élevé.</p>
+
+<p>«Dans la carrière du commerce, lui dit-il, vous parviendrez, quoique
+vous n'ayiez point de capitaux, à vous procurer de l'emploi comme
+facteur, et vous pourrez, avec le temps, acquérir les moyens de vous
+établir pour votre compte».&mdash;J'approuvois l'opinion d'Osborne: mais
+je prétendois aussi qu'il nous étoit permis de nous amuser quelquefois à
+faire des vers, afin de perfectionner notre style. En conséquence, il
+fut décidé qu'à notre prochaine entrevue, chacun de nous apporteroit une
+petite pièce de poésie de sa composition. Notre objet, dans ce concours,
+étoit de nous perfectionner mutuellement par nos remarques, nos
+critiques et nos corrections; et comme nous n'avions en vue que le style
+et l'expression, nous interdîmes toute invention, en convenant que nous
+prendrions pour tâche une version du dix-huitième pseaume, dans lequel
+est décrite la descente de la divinité.</p>
+
+<p>Le terme de notre rendez-vous approchoit, lorsque Ralph vint me voir,
+et me dit que sa pièce étoit prête. Je lui avouai que j'avois été
+paresseux, et que me sentant fort peu de goût pour ce travail, je
+n'avois rien fait. Il me montra sa pièce et me demanda ce que j'en
+pensois. J'en fis un très-grand éloge, parce qu'elle me parut réellement
+le mériter. Alors il me dit:&mdash;«Osborne n'avouera qu'aucun de mes
+ouvrages soit de quelque prix. L'envie seule lui dicte mille critiques.
+Il n'est point jaloux de vous. Ainsi, je vous prie de prendre ces vers,
+et de les présenter comme si vous les aviez faits. Je déclarerai que je
+n'ai eu le temps de rien composer. Nous verrons alors ce qu'il dira de
+cette pièce».&mdash;Je consentis à ce que désiroit Ralph, et je me mis
+aussitôt à copier ses vers, afin d'éviter tout soupçon.</p>
+
+<p>Nous nous rassemblâmes. L'ouvrage de Watson fut lu le premier. Il
+renfermoit quelques beautés et de nombreux défauts. Nous lûmes ensuite
+la pièce d'Osborne, et nous la trouvâmes bien supérieure. Ralph lui
+rendit justice. Il y remarqua quelques fautes, et applaudit les endroits
+qui étoient excellens. Il n'avoit lui-même rien à montrer. C'étoit mon
+tour. Je fis d'abord quelques difficultés, je feignis de désirer qu'on
+m'excusât; je prétendis que je n'avois pas eu le temps de faire des
+corrections. Mais aucune excuse ne fut admise; il fallut produire la
+pièce. Elle fut lue et relue. Waston et Osborne lui cédèrent aussitôt la
+palme, et se réunirent pour l'applaudir. Ralph seul fit quelques
+critiques et proposa quelques changemens: mais je défendis la pièce.
+Osborne se joignit à moi, et dit que Ralph ne s'entendoit pas plus à
+critiquer des vers qu'à en faire.</p>
+
+<p>Quand Osborne fut seul avec moi, il s'exprima d'une manière encore
+plus énergique en faveur de ce qu'il croyoit mon ouvrage. Il m'assura
+qu'il s'étoit d'abord un peu contraint, de peur que je ne prisse ses
+éloges pour de la flatterie.&mdash;«Mais, qui auroit pu croire,
+ajouta-t-il, que Franklin eût été capable de composer de pareils vers?
+Quel pinceau! quelle énergie! quel feu! Il a surpassé l'original. Dans
+la conversation ordinaire il semble n'avoir point un choix de mots. Il
+hésite, il est embarrassé; et, cependant, bon dieu! comme il écrit!»
+</p>
+
+<p>À l'entrevue, qui suivit celle-ci, Ralph découvrit le tour que nous
+avions joué à Osborne; et ce dernier fut raillé sans pitié.</p>
+
+<p>Cette aventure confirma Ralph dans la résolution où il étoit de
+devenir poëte. Je n'épargnai rien pour l'en détourner: mais il y
+persévéra, jusqu'à ce qu'enfin la lecture de Pope<a id="footnotetag19"
+name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a> le
+guérit. Il écrivoit, cependant, assez bien en prose. Par la suite, je
+m'entretiendrai encore de lui: mais comme il est vraisemblable que je
+n'aurai plus occasion de parler des deux autres, je dois observer ici
+que, peu d'années après, Watson mourut dans mes bras. Il fut extrêmement
+regretté; car c'étoit le meilleur d'entre nous. Osborne passa aux
+Antilles, où il se fit une grande réputation comme avocat, et gagna
+beaucoup d'argent: mais il mourut jeune. Nous nous étions sérieusement
+promis, Osborne et moi, que celui qui mourroit le premier de nous deux,
+reviendroit, s'il étoit possible, faire une visite amicale à l'autre,
+pour lui dire ce qui se passe dans l'autre monde: mais il n'a jamais
+tenu sa promesse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote19"
+name="footnote19"></a><b>Note 19: </b><a
+href="#footnotetag19">(retour)</a> Probablement la <i>Dunciade</i>,
+où Pope a immortalisé Ralph de cette manière:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Quand Ralph hurle à Cynthie, et rend la nuit affreuse,</p>
+<p>Vous, Loups, faites silence; Hiboux, répondez lui!</p>
+</div></div>
+<p></p>
+</blockquote>
+
+<p>Il sembloit que ma société plût beaucoup au gouverneur: aussi
+m'invitoit-il souvent chez lui. Il parloit toujours de l'intention de
+m'établir, comme d'une chose décidée. Il devoit me donner non-seulement
+des lettres de recommandation pour un grand nombre de ses amis, mais
+encore une lettre de crédit pour me procurer l'argent nécessaire à
+l'achat d'une presse, des caractères et du papier. Il me donna plusieurs
+rendez-vous pour aller prendre ces lettres, qui, disoit-il, chaque fois,
+devoient certainement être prêtes: mais quand j'arrivois, il me
+remettoit sans cesse à un autre jour.</p>
+
+<p>Ces délais successifs se prolongèrent jusqu'à ce que le navire, dont
+le départ avoit été plusieurs fois différé, fût enfin prêt à mettre à la
+voile. Alors je me présentai de nouveau chez sir William, pour recevoir
+les lettres promises et prendre congé de lui. Je ne pus voir que le
+docteur Bard, son secrétaire, qui me dit que le gouverneur étoit
+extrêmement occupé à écrire; mais qu'il se rendroit à Newcastle avant le
+navire, et qu'il m'y donneroit ses lettres.</p>
+
+<p>Quoique Ralph fût marié et eût un enfant, il se décida à
+m'accompagner dans mon voyage. Son but supposé étoit de se procurer des
+correspondans en Angleterre, afin d'avoir des marchandises à vendre par
+commission. Mais j'appris ensuite que mécontent des parens de sa femme,
+il se proposoit de la laisser chez eux, et de ne jamais retourner en
+Amérique.</p>
+
+<p>Après que j'eus pris congé de mes amis, et que miss Read et moi nous
+fûmes mutuellement promis de rester fidèles, je quittai Philadelphie. Le
+navire mouilla à Newcastle. Le gouverneur y étoit déjà arrivé. Je me
+rendis à son logement. Son secrétaire m'accueillit avec beaucoup de
+politesse, et me dit que sir William ne pouvoit me voir pour le moment,
+parce qu'il avoit des affaires de la plus grande importance, mais qu'il
+m'enverroit ses lettres à bord, et qu'il me souhaitoit de tout son
+c&oelig;ur, un bon voyage et un prompt retour. Un peu surpris de ce
+discours, mais n'ayant cependant encore aucun soupçon, j'allai rejoindre
+l'<i>Annis</i>.</p>
+
+<p>M. Hamilton, célèbre avocat de Philadelphie, passoit dans ce navire
+avec son fils; et conjointement avec un quaker nommé <i>M. Denham</i>,
+et MM. Oniam et Russel, propriétaires d'une forge dans le Maryland, il
+avoit arrêté la chambre; en sorte que nous fûmes obligés, Ralph et moi,
+de nous loger avec l'équipage. Inconnus l'un et l'autre à toutes les
+personnes du vaisseau, nous étions regardés comme des gens du commun.
+Mais M. Hamilton et son fils, qui fut depuis le gouverneur James
+Hamilton, nous quittèrent à Newcastle; le père étant rappelé, à
+très-grands frais, à Philadelphie, pour plaider une cause concernant un
+vaisseau qui avoit été saisi.</p>
+
+<p>Précisément au moment, où nous allions lever l'ancre, le colonel
+Finch vint à bord et me fit beaucoup d'honnêtetés. Dès-lors, les
+passagers eurent un peu plus d'attention pour moi. Ils m'invitèrent à
+occuper dans la chambre, avec mon ami Ralph, la place que MM. Hamilton
+venoient de laisser vacante; ce que nous acceptâmes avec joie.</p>
+
+<p>Ayant appris que les dépêches du gouverneur avoient été portées à
+bord par le colonel Finch, je demandai au capitaine celles dont je
+devois être chargé. Il répondit qu'elles avoient été toutes mises dans
+le sac, et qu'il ne pouvoit l'ouvrir pour le moment; mais qu'avant
+d'aborder les côtes d'Angleterre, il me donneroit l'occasion de les
+retirer. Je fus content de cette réponse, et nous poursuivîmes notre
+voyage.</p>
+
+<p>Les personnes logées dans la chambre étoient toutes très-sociables;
+et nous fûmes parfaitement bien pour les provisions; parce que nous
+profitâmes de toutes celles de M. Hamilton, qui en avoit embarqué une
+grande quantité. Durant la traversée, M. Denham se lia avec moi d'une
+amitié qui n'a fini qu'avec sa vie. À tout autre égard, le voyage ne fut
+pas fort agréable, car nous eûmes beaucoup de mauvais temps.</p>
+
+<p>Quand nous entrâmes dans la Tamise, le capitaine fut exact à me tenir
+sa parole. Il me permit de chercher dans le sac, les lettres du
+gouverneur. Je n'en trouvai pas une seule sur laquelle mon nom fût
+écrit, comme devant être confiée à mes soins: mais j'en choisis six ou
+sept, que je jugeai, par les adresses, être celles qui m'étoient
+destinées. Il y en avoit entr'autres une pour M. Basket, imprimeur du
+roi, et une autre pour un marchand de papier, qui fut la première
+personne chez qui j'allai.</p>
+
+<p>Je lui remis la lettre comme venant du gouverneur Keith.&mdash;«Je ne
+le connois pas, me dit-il».&mdash;Puis, ouvrant la lettre, il
+s'écria:&mdash;«Oh! elle est de Riddlesden! J'ai découvert depuis peu
+que c'est un coquin fieffé; et je n'ai envie ni d'avoir affaire avec
+lui, ni de recevoir de ses missives».&mdash;En même-temps, il mit la
+lettre dans mes mains, tourna les talons, et se mit à servir quelques
+chalands.</p>
+
+<p>Je fus très-surpris de voir que ces lettres n'étoient point du
+gouverneur; Réfléchissant alors sur ses délais, et m'en rappelant toutes
+les circonstances, je commençai à douter de sa sincérité. J'allai
+trouver mon ami Denham et lui racontai toute l'affaire. Il me mit tout
+de suite au fait du caractère de Keith, me dit qu'il n'étoit nullement
+probable qu'il eût écrit une seule lettre en ma faveur; et que tous ceux
+qui le connoissoient, n'avoient aucune confiance en lui. Le bon quaker
+ne put s'empêcher de rire de ce que j'avois été assez crédule pour
+croire que le gouverneur me procureroit du crédit, lorsqu'il n'avoit
+aucun crédit pour lui-même. Comme je lui montrai quelqu'inquiétude sur
+le parti que j'avois à prendre, il me conseilla de chercher à travailler
+chez un imprimeur.&mdash;«Là, me dit-il, vous pourrez vous perfectionner
+dans votre profession, et vous vous mettrez à même de vous établir plus
+avantageusement quand vous retournerez en Amérique.»</p>
+
+<p>Nous savions déjà, aussi bien que le marchand de papier, que le
+procureur Riddlesden étoit un coquin. Il avoit presque ruiné le père de
+miss Read, en l'engageant à être sa caution. Nous apprîmes par sa
+lettre, que, de concert avec le gouverneur, il tramoit secrètement une
+intrigue pour nuire à M. Hamilton, sur le voyage duquel il avoit compté.
+Denham, qui étoit ami d'Hamilton, pensa qu'il falloit l'instruire de
+cette perfidie. Aussi, dès qu'il arriva en Angleterre, ce qui ne tarda
+pas, je me rendis chez lui, et autant par intérêt pour lui que par
+ressentiment contre le gouverneur, je lui donnai la lettre de
+Riddlesden. L'information qu'elle contenoit étoit très-importante pour
+lui; il m'en remercia beaucoup; et dès ce moment, il m'accorda son
+amitié qui, depuis, m'a été souvent très-utile.</p>
+
+<p>Mais que faut-il penser d'un gouverneur, qui joue de si misérables
+tours, et trompe si grossièrement un pauvre jeune homme sans expérience?
+C'étoit sa coutume. Voulant plaire à tout le monde, et ayant peu à
+donner, il prodiguoit les promesses. D'ailleurs, sensible, judicieux,
+écrivant assez bien, il étoit bon gouverneur pour la colonie, mais non
+pour ses commettans, dont il dédaignoit fréquemment les instructions.
+Plusieurs de nos meilleures loix ont été établies sous son
+administration, et sont son ouvrage.</p>
+
+<p>Nous étions, Ralph et moi, toujours inséparables. Nous prîmes
+ensemble un logement qui nous coûtoit trois schellings et demi par
+semaine; car nous ne pouvions pas y mettre davantage. Ralph trouva
+quelques parens à Londres: mais ils étoient pauvres et hors d'état de
+l'assister. Il me dit alors, pour la première fois, que son intention
+étoit de rester en Angleterre, et qu'il n'avoit jamais pensé à retourner
+à Philadelphie. Il étoit absolument sans argent; le peu qu'il avoit pu
+s'en procurer, ayant à peine suffi à payer son passage. Quant à moi,
+j'avois encore quinze pistoles. Ralph avoit de temps en temps recours à
+ma bourse, pendant qu'il cherchoit de l'emploi.</p>
+
+<p>Se croyant d'abord beaucoup de talent pour l'état de comédien, il
+songea à monter sur le théâtre: mais Wilkes, à qui il s'adressa, lui
+conseilla franchement de renoncer à cette idée, parce qu'il lui étoit
+impossible de réussir. Il proposa ensuite à Roberts, libraire dans
+Pater-Noster-Row, d'écrire pour lui une feuille hebdomadaire dans le
+genre du <i>Spectateur</i>: mais les conditions qu'il y mit, ne
+convinrent point à Roberts. Enfin, il essaya de se procurer du travail
+comme copiste. Il parla aux gens de loi et aux marchands de papier des
+environs du Temple: ce fut en vain; il ne trouva point de place vacante.
+</p>
+
+<p>Pour moi, je fus tout de suite employé chez Palmer, qui étoit alors
+un fameux imprimeur dans l'enclos de Saint-Barthélémy, et chez lequel je
+restai près d'un an. Je m'appliquois assidument à mon ouvrage: mais je
+dépensois avec Ralph, presque tout ce que je gagnois. Quand les
+spectacles et les autres lieux d'amusement, que nous fréquentions
+ensemble, eurent mis fin à mes pistoles, nous fûmes réduits à vivre
+uniquement du travail de mes mains. Ralph sembloit avoir entièrement
+perdu de vue sa femme et son enfant. J'oubliai aussi, par degrés, mes
+engagemens avec miss Read, à laquelle je n'écrivis jamais qu'une lettre;
+encore étoit-ce pour lui apprendre que vraisemblablement je ne
+retournerois pas de sitôt à Philadelphie. Ce fut là une autre grande
+erreur de ma vie; et je désirerois de pouvoir la corriger, si j'étois à
+recommencer.</p>
+
+<p>Je travaillois chez Palmer, à l'impression de la seconde édition de
+la <i>Religion naturelle, de Woolaston</i>. Quelques-uns des
+raisonnemens de cet ouvrage ne me parurent pas bien fondés; j'écrivis un
+petit traité de métaphysique pour les combattre. Mon pamphlet étoit
+intitulé: <i>Dissertation sur la Liberté et la Nécessité, le Plaisir et
+la Peine</i>. Je le dédiai à mon ami Ralph, l'imprimai et en tirai un
+petit nombre d'exemplaires. Dès-lors, Palmer me traita avec plus de
+considération, et me regarda comme un jeune homme de talent; mais il me
+fit des reproches sérieux sur les principes de mon pamphlet, qu'il
+regardoit comme abominables. La publication de ce petit ouvrage fut une
+autre erreur de ma vie.</p>
+
+<p>Pendant que je logeois dans Little-Britain, je fis connoissance avec
+le libraire Wilcox, dont la boutique touchoit à ma porte. Les magasins
+de lecture n'étoient point encore en usage. Wilcox avoit une immense
+collection de livres de toute espèce. Nous convînmes que, moyennant un
+prix raisonnable, dont je ne me souviens plus, je pourrois prendre chez
+lui les livres qui me plairoient, et que je les lui rendrois après les
+avoir lus. Je regardai ce marché comme très-avantageux pour moi, et j'en
+profitai autant qu'il me fut possible.</p>
+
+<p>Mon pamphlet tomba entre les mains d'un chirurgien, nommé
+<i>Lyons</i>, auteur d'un livre intitulé: l'<i>Infaillibilité du
+Jugement humain</i>; et ce fut l'occasion d'une liaison intime entre
+nous. Lyons me témoignoit beaucoup d'estime, et venoit souvent me voir,
+pour s'entretenir avec moi sur des sujets de métaphysique. Il me fit
+connoître le docteur Mandeville, auteur de <i>la Fable des Abeilles</i>,
+lequel avoit formé dans la taverne de Cheapside, un club dont il étoit
+l'ame. Ce docteur étoit un homme facétieux et très-amusant. Lyons me
+présenta aussi, dans le café Batson, au docteur Pemberton, qui me promit
+de me procurer l'occasion de voir sir Isaac Newton. Je le désirois
+beaucoup: mais le docteur Pemberton ne me tint point parole.</p>
+
+<p>J'avois apporté d'Amérique quelques curiosités, dont la principale
+étoit une bourse, faite d'asbeste<a id="footnotetag20"
+name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, qui
+n'éprouve aucune altération dans le feu. Sir Hans-Sloane en ayant
+entendu parler, vint me voir, et m'invita à aller chez lui, dans
+Bloomsbury-Square. Après m'avoir montré tout ce que son cabinet
+renfermoit de curieux, il m'engagea à y joindre ma bourse d'asbeste,
+qu'il me paya honorablement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote20"
+name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><a
+href="#footnotetag20">(retour)</a> L'asbeste est une pierre de la
+nature de l'amiante, et ses filets ne sont pas moins flexibles.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Il logeoit dans notre maison une jeune marchande de modes, qui tenoit
+une boutique du côté de la Bourse. Vive, sensible, et ayant reçu une
+éducation au-dessus de son état, elle avoit une conversation
+très-agréable. Le soir, Ralph lui lisoit des comédies. Ils devinrent
+intimes. Elle changea de logement, et il la suivit. Ils vécurent quelque
+temps ensemble. Mais Ralph étoit sans emploi. Elle avoit un enfant; et
+les profits de sa boutique ne suffisoient pas pour les faire vivre tous
+les trois. Ralph résolut alors de quitter Londres et d'essayer de tenir
+une école de campagne. Il se croyoit très-propre à y réussir; car il
+avoit une belle écriture, et connoissoit très-bien l'arithmétique et la
+partie des comptes. Mais regardant cet emploi comme au-dessous de lui,
+et comptant qu'il feroit un jour une toute autre figure dans le monde,
+et qu'il auroit à rougir si l'on savoit qu'il eût exercé une profession
+si peu honorable, il changea de nom et me fit l'honneur de prendre le
+mien. Bientôt après, il m'écrivit pour m'apprendre qu'il s'étoit établi
+dans un petit village du Berkshire. Il recommanda à mes soins mistriss
+T... la marchande de modes, et il me pria de lui répondre à l'adresse de
+M. Franklin, maître d'école à N....</p>
+
+<p>Il continua de m'écrire fréquemment, m'envoyant de longs fragmens
+d'un poëme épique, qu'il composoit, et qu'il m'invitoit à critiquer et à
+corriger. Je fesois ce qu'il désiroit; mais non sans chercher à lui
+persuader de renoncer à ce travail. Young venoit précisément de publier
+une de ses satyres. J'en copiai une grande partie et l'envoyai à Ralph,
+parce que c'étoit un endroit, où l'auteur démontroit la folie de
+cultiver les muses, dans l'espoir de s'élever dans le monde par leur
+moyen. Tout cela fut en vain. Les feuilles du poëme continuèrent à
+m'arriver par chaque courrier.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, mistriss T... ayant perdu, à cause de Ralph, et
+ses amis et son commerce, étoit souvent dans le besoin. Elle avoit alors
+recours à moi; et pour la tirer d'embarras, je lui prêtois tout l'argent
+qui ne m'étoit pas nécessaire pour vivre. Je me sentis un peu trop de
+penchant pour elle. N'étant retenu, dans ce temps-là, par aucun frein
+religieux, et abusant de l'avantage que sembloit me donner sa situation,
+j'osai, et ce fut une autre erreur de ma vie, j'osai essayer de prendre
+avec elle des libertés, qu'elle repoussa avec une juste indignation.
+Elle informa Ralph de ma conduite; et cette affaire occasionna une
+rupture entre lui et moi.</p>
+
+<p>Quand il revint à Londres, il me donna à entendre qu'il regardoit
+toutes les obligations qu'il m'avoit, comme anéanties par ce procédé;
+d'où je conclus que je ne devois jamais espérer le remboursement de
+l'argent que j'avois avancé pour lui, ou prêté à lui-même. J'en fus
+d'autant moins affligé qu'il étoit entièrement hors d'état de me payer,
+et qu'en perdant son amitié, je me trouvois en même-temps délivré d'un
+très-pesant fardeau.</p>
+
+<p>Je songeai alors à mettre quelqu'argent en réserve. L'imprimerie de
+Watts, près de Lincoln's-Inn-Fields, étant plus considérable que celle
+où je travaillois, je crus qu'il me seroit plus avantageux d'y entrer.
+Je m'y présentai; on m'y reçut; et ce fut-là que je demeurai pendant
+tout le reste de mon séjour à Londres.</p>
+
+<p>À mon entrée dans cette imprimerie, je commençai à travailler à la
+presse, parce que je crus avoir besoin de l'exercice corporel, auquel
+j'avois été accoutumé en Amérique, où les ouvriers travaillent
+alternativement comme compositeurs et comme pressiers.</p>
+
+<p>Je ne buvois que de l'eau. Les autres ouvriers, au nombre d'environ
+cinquante, étoient grands buveurs de bière. Je portois souvent, en
+montant et en descendant les escaliers, une grande forme de caractères
+dans chaque main, tandis que les autres avoient besoin des deux mains
+pour porter une seule forme. Aussi étoient-ils étonnés de voir, et par
+cet exemple et par beaucoup d'autres, que l'<i>Américain aquatique</i>,
+comme ils m'appeloient, étoit plus fort que ceux qui buvoient du
+porter<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a
+href="#footnote21"><sup>21</sup></a>. Le garçon du marchand de bière
+avoit assez d'occupation toute la journée à servir cette seule maison.
+Mon camarade de presse buvoit tous les matins, avant le déjeûner, une
+pinte de bière, une pinte en déjeûnant avec du pain et du fromage, une
+entre le déjeûner et le dîner, une à dîner, une vers les six heures du
+soir, et encore une lorsqu'il avoit fini son ouvrage. Cette habitude me
+sembloit très-mauvaise: mais mon camarade disoit que sans cette quantité
+de bière, il n'auroit pas assez de force pour travailler.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote21"
+name="footnote21"></a><b>Note 21: </b><a
+href="#footnotetag21">(retour)</a> De la bière forte.</p>
+</blockquote>
+
+<p>J'essayai de le convaincre que la force corporelle, que donnoit la
+bière, ne pouvoit être qu'en proportion de la quantité solide de l'orge,
+dissoute dans l'eau, dont la bière étoit composée. Je lui dis qu'il y
+avoit plus de farine dans un pain d'un sol, et que conséquemment s'il
+mangeoit ce pain et buvoit une pinte d'eau, il en retireroit plus de
+force que d'une pinte de bière. Cependant, ce raisonnement ne l'empêcha
+pas de boire sa quantité de bière accoutumée, et de payer chaque samedi
+au soir, quatre ou cinq schellings d'écot pour cette maudite boisson;
+dépense, dont j'étois entièrement exempt. C'est ainsi que ces pauvres
+diables restent volontairement toute leur vie dans la pénurie et dans le
+malheur.</p>
+
+<p>Au bout de quelques semaines, Watts ayant besoin de m'employer à la
+composition, je quittai la presse. Les compositeurs me demandèrent la
+bienvenue. Mais je considérai cela comme une injustice, attendu que je
+l'avois déjà payée en bas. Le maître fut de mon avis, et m'engagea à ne
+rien donner. Je restai donc deux ou trois semaines, sans fraterniser
+avec personne. On me regardoit comme un excommunié; et quand je
+m'absentois, il n'y avoit point de tour qu'on ne me jouât. Je trouvois à
+mon retour, mes caractères mêlés, mes pages transposées, mes matières
+rompues, etc.; et tout cela étoit attribué au lutin qui fréquentoit la
+chapelle<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a
+href="#footnote22"><sup>22</sup></a>, et tourmentoit, me disoit-on, ceux
+qui n'étoient pas régulièrement admis. Enfin, malgré la protection du
+maître, je fus obligé de payer de nouveau, convaincu qu'il y avoit de la
+folie à ne pas être en bonne intelligence avec ceux, au milieu desquels
+j'étois destiné à vivre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote22"
+name="footnote22"></a><b>Note 22: </b><a
+href="#footnotetag22">(retour)</a> La chapelle est le nom que les
+ouvriers donnent à l'imprimerie. Les imprimeurs anglais appellent le
+lutin <i>Ralph</i>, nom que portoit cet ami dont Franklin a parlé plus
+haut.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Après cela je fus parfaitement d'accord avec mes compagnons de
+travail, et j'acquis bientôt, parmi eux, une grande influence. Je leur
+proposai quelques changemens dans les loix de la chapelle, et ils les
+acceptèrent sans difficulté. Mon exemple détermina plusieurs de mes
+camarades à quitter la détestable habitude de déjeûner avec du pain, du
+fromage et de la bière. Ils firent, ainsi que moi, venir d'une maison
+voisine, un bon plat de gruau chaud, dans lequel il y avoit un petit
+morceau de beurre, avec du pain grillé et de la muscade. C'étoit un bien
+meilleur déjeûner, qui coûtoit tout au plus la valeur d'une pinte de
+bière, c'est-à-dire, trois demi-sols; et qui, en même-temps, fesoit
+qu'on avoit des idées bien plus claires.</p>
+
+<p>Ceux qui continuoient à se gorger de bière, perdoient souvent leur
+crédit chez le cabaretier, faute de payer leur compte. Ils s'adressoient
+alors à moi, pour que je leur servisse de caution; leur <i>lumière</i>,
+disoient-ils, <i>étoit éteinte</i>. Je me tenois chaque samedi au soir,
+auprès de la table, où l'on payoit l'ouvrage de la semaine, et je
+prenois les petites sommes dont j'avois répondu. Elles s'élevoient
+quelquefois à près de trente schellings.</p>
+
+<p>Cet avantage, joint à la réputation d'être assez goguenard, me
+donnoit de l'importance dans la chapelle. J'avois, en outre, acquis
+l'estime du maître, en m'appliquant beaucoup à l'ouvrage, et n'observant
+jamais le Saint-Lundi. La célérité extraordinaire avec laquelle je
+composois, fesoit qu'on me donnoit toujours les ouvrages les plus
+pressés, qui sont ordinairement les mieux payés. Ainsi Je passois mon
+temps d'une manière très-agréable.</p>
+
+<p>Le logement que j'occupois dans Little-Britain, étant trop éloigné de
+l'imprimerie, je le quittai pour en prendre un autre dans Duke-Street,
+vis-à-vis de l'église catholique. Il étoit sur le derrière d'un magasin
+italien. La maison étoit tenue par une veuve, qui avoit une fille, une
+servante et un garçon de boutique: mais ce dernier ne couchoit point
+dans la maison.</p>
+
+<p>Après avoir fait prendre des informations sur mon compte dans
+Little-Britain, la veuve voulut bien me recevoir au même prix que mes
+premiers hôtes, c'est-à-dire, à trois schellings et demi par semaine.
+Elle se contentoit de si peu, disoit-elle, parce qu'il n'y avoit que des
+femmes dans sa maison, et qu'elles seroient plus en sûreté lorsqu'un
+homme y logeroit.</p>
+
+<p>Cette femme, déjà avancée en âge, étoit née d'un ministre protestant,
+qui l'avoit élevée dans sa religion. Mais son mari, dont elle respectoit
+singulièrement la mémoire, l'avoit convertie à la foi catholique. Elle
+avoit vécu dans la société intime de diverses personnes de distinction,
+et en savoit un grand nombre d'anecdotes, qui remontoient jusqu'au règne
+de Charles second. Étant sujette à des attaques de goutte, qui
+l'obligeoient de garder souvent la chambre, elle aimoit à recevoir
+quelquefois compagnie. La sienne étoit si amusante pour moi, que j'étois
+charmé de passer ma soirée auprès d'elle toutes les fois qu'elle le
+désiroit. Notre souper n'étoit composé que d'une moitié d'anchois pour
+chacun, sur un morceau de pain avec du beurre, avec une pinte d'aile
+pour nous tous. Mais la conversation de la veuve assaisonnoit
+délicieusement ce repas.</p>
+
+<p>Comme je rentrois de bonne heure, et que je n'occasionnois presque
+aucun embarras dans la maison, la veuve avoit de la répugnance à notre
+séparation; et quand je parlai d'un autre logement que j'avois trouvé
+plus près de l'imprimerie et à deux schellings par semaine, ce qui
+s'accordoit avec l'intention où j'étois de faire des épargnes, elle
+m'engagea à y renoncer, et me fit en même-temps une diminution de deux
+schellings. Ainsi je continuai à loger chez elle à un schelling et demi
+par semaine, pendant le reste du temps que je fus à Londres.</p>
+
+<p>Dans un grenier de la maison vivoit de la manière la plus retirée une
+demoiselle âgée de soixante-dix ans. Voici ce que mon hôtesse m'en
+apprit. Elle étoit catholique romaine. Dans sa jeunesse, elle avoit été
+envoyée dans le continent, et étoit entrée dans un couvent pour se faire
+religieuse. Mais le climat ne convenant point à sa santé, elle fut
+obligée de repasser en Angleterre, où, quoiqu'il n'y eût pas de couvens,
+elle fit v&oelig;u de mener une vie monastique, de la manière la plus
+rigide que les circonstances le lui permettroient. En conséquence, elle
+disposa de tous ses biens pour être employés en &oelig;uvres de charité,
+ne se réservant qu'une rente annuelle d'onze livres sterlings, dont elle
+donnoit encore une partie aux pauvres. Elle ne mangeoit que du gruau
+bouilli dans de l'eau, et ne fesoit jamais de feu que pour faire cuire
+cette nourriture. Il y avoit déjà plusieurs années qu'elle vivoit dans
+ce grenier, où les principaux locataires catholiques, qui avoient
+successivement tenu la maison, l'avoient toujours logée gratuitement,
+regardant son séjour chez eux comme une faveur céleste. Un prêtre venoit
+la confesser tous les jours.&mdash;«Je lui ai demandé, me dit mon
+hôtesse, comment elle peut, vivant comme elle le fait, trouver tant
+d'occupation pour un confesseur; et elle m'a répondu qu'il est
+impossible d'éviter les mauvaises pensées.»</p>
+
+<p>J'obtins une fois la permission de lui rendre visite. Je la trouvai
+polie, gaie et d'une conversation agréable. Son appartement étoit
+propre: mais tous les meubles consistoient en un matelas, une table sur
+laquelle il y avoit un crucifix et un livre, et une chaise qu'elle me
+donna pour m'asseoir. Sur la cheminée étoit un tableau de sainte
+Véronique, déployant son mouchoir, où l'on voyoit l'empreinte
+miraculeuse de la figure du Christ; ce qu'elle m'expliqua avec beaucoup
+de gravité. Son visage étoit pâle; mais elle n'avoit jamais été malade;
+et je puis la citer comme une autre preuve du peu qu'il faut pour
+maintenir la vie et la santé.</p>
+
+<p>À l'imprimerie, je me liai d'amitié avec un jeune homme d'esprit,
+nommé <i>Wygate</i>, qui, étant né de parens riches, avoit reçu une
+meilleure éducation que la plupart des autres imprimeurs. Il étoit assez
+bon latiniste, parloit facilement français, et aimoit beaucoup la
+lecture. Je lui appris à nager, ainsi qu'à un de ses amis, en me
+baignant seulement deux fois avec eux. Ils n'eurent plus ensuite besoin
+de leçons. Un jour nous fîmes la partie d'aller par eau à Chelsea, pour
+voir le collége et les curiosités de don Saltero. Au retour, cédant aux
+sollicitations du reste de la compagnie, dont Wygate avoit excité la
+curiosité, je me déshabillai et m'élançai dans la Tamise. Je nageai
+depuis Chelsea jusqu'au pont des Blackfriards<a id="footnotetag23"
+name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>, et je
+fis dans ce trajet plusieurs tours d'adresse et d'agilité, soit à la
+surface de l'eau, soit en plongeant. Cela causa beaucoup d'étonnement et
+de plaisir à ceux qui le voyoient pour la première fois. Dès mes plus
+jeunes ans j'avois beaucoup aimé cet exercice. Je connoissois et pouvois
+exécuter toutes les évolutions et les positions de Thevenot; et j'en
+avois inventé quelques autres, dans lesquelles je m'efforçois de réunir
+la grace et l'utilité. Je ne négligeai pas de les montrer toutes dans
+cette occasion, et je fus extrêmement flatté de l'admiration qu'elles
+excitèrent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote23"
+name="footnote23"></a><b>Note 23: </b><a
+href="#footnotetag23">(retour)</a> Des moines noirs.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Indépendamment du désir qu'avoit Wygate de se perfectionner dans
+l'art de la natation, il m'étoit très-attaché, parce qu'il y avoit une
+grande conformité dans nos goûts et dans nos études. Il me proposa de
+faire avec lui le tour de l'Europe, en nous défrayant, en même-temps,
+par le travail dans notre profession. J'étois sur le point d'y
+consentir; et j'en fis part au quaker Denham, mon ami, avec lequel je me
+fesois un plaisir de passer une heure, lorsque j'en avois le loisir. M.
+Denham m'engagea à renoncer à ce projet, et me conseilla de songer à
+retourner à Philadelphie, ce qu'il se proposoit de faire bientôt
+lui-même. Il faut que je rapporte ici un trait du caractère de ce digne
+homme.</p>
+
+<p>Il avoit fait autrefois le commerce à Bristol. Obligé de manquer, il
+composa avec ses créanciers et partit pour l'Amérique, où à force de
+travail et d'application, il acquit bientôt une fortune considérable. Il
+repassa alors en Angleterre, dans le vaisseau où j'étois embarqué, ainsi
+que je l'ai rapporté plus haut. Là, il invita tous ses créanciers à une
+fête. Quand ils furent rassemblés, il les remercia de la facilité avec
+laquelle ils avoient consenti à un accommodement favorable pour lui; et
+tandis qu'ils ne s'attendoient à rien de plus qu'à un simple repas,
+chacun trouva sous son assiette, au moment où il la retourna, un mandat
+sur un banquier, pour le reste de sa créance et des intérêts.</p>
+
+<p>M. Denham me dit que son dessein étoit d'emporter à Philadelphie une
+grande quantité de marchandises, afin d'y ouvrir un magasin; et il
+m'offrit de me prendre avec lui, en qualité de commis, pour avoir soin
+de son magasin, copier ses lettres, et tenir ses livres, ce qu'il se
+chargeroit de m'apprendre. Il ajouta qu'aussitôt que je serois au fait
+du commerce, il m'avanceroit, en m'envoyant, avec une cargaison de bled
+et de farine, aux îles de l'Amérique, et en me procurant d'autres
+commissions lucratives; de sorte qu'avec de la conduite et de
+l'économie, je pourrois, avec le temps, entreprendre des affaires
+avantageuses pour mon compte.</p>
+
+<p>Ces propositions me plurent. Londres commençoit à m'ennuyer. Les
+momens agréables que j'avois passés à Philadelphie, se retracèrent à ma
+mémoire, et je désirai de les voir renaître. En conséquence je
+m'engageai avec M. Denham à raison de cinquante livres sterlings par an.
+C'étoit à la vérité, moins que je ne gagnois comme compositeur
+d'imprimerie: mais aussi j'avois une plus belle perspective. Je quittai
+donc l'état d'imprimeur, et je crus que c'étoit pour toujours. Je me
+livrai entièrement à mes nouvelles occupations. Je passois mon temps,
+soit à accompagner M. Denham de magasin en magasin, pour acheter des
+marchandises, soit à les faire emballer et à presser les ouvriers.
+Cependant, lorsque tout fut à bord, j'eus quelques jours de loisir.</p>
+
+<p>Durant cet intervalle, on vint me demander de la part d'un homme que
+je ne connoissois que de nom. C'étoit sir William Wyndham. Je me rendis
+chez lui. Il avoit entendu parler de la manière dont j'avois nagé entre
+Chelsea et Blackfriards; et on lui avoit dit que j'avois enseigné, en
+quelques heures, l'art de la natation, à Wygate et à un autre jeune
+homme. Ses deux fils étoient sur le point de voyager en Europe. Il
+désiroit qu'ils sussent nager avant leur départ; et il m'offrit une
+récompense assez considérable, si je voulois le leur apprendre.</p>
+
+<p>Ils n'étoient pas encore à Londres, et le séjour que j'y devois faire
+moi-même étoit incertain; c'est pourquoi je ne pus accepter sa
+proposition. Mais je supposai, d'après cet incident, que si j'eusse
+voulu rester dans la capitale de l'Angleterre, et y ouvrir une école de
+natation, j'aurois pu gagner beaucoup d'argent. Cette idée me frappa
+même tellement, que si l'offre de sir William Wyndham m'eût été faite
+plutôt, j'aurois renoncé, pour quelque temps, au dessein de retourner en
+Amérique.</p>
+
+<p>Quelques années après, nous avons eu, vous et moi, des affaires plus
+importantes à traiter, avec l'un des fils de sir William Wyndham, devenu
+comte d'Egremont. Mais n'anticipons pas sur les évènemens.</p>
+
+<p>J'avois passé dix-huit mois à Londres, travaillant presque sans
+relâche de mon métier, et ne fesant d'autre dépense extraordinaire pour
+moi, que d'aller quelquefois à la comédie, et d'acheter quelques livres.
+Mais mon ami Ralph m'avoit tenu dans la pauvreté. Il me devoit environ
+vingt-sept livres sterlings, qui étoient autant de perdu, et qui, prises
+sur mes petites épargnes, me paroissoient une somme considérable. Malgré
+cela, j'avois de l'affection pour lui, parce qu'il possédoit beaucoup de
+qualités aimables. Enfin, quoique je n'eusse rien fait pour ma fortune,
+j'avois augmenté la somme de mes connoissances, soit par le grand nombre
+d'excellens livres que j'avois lus, soit par la conversation des savans
+et des gens de lettres, avec lesquels je m'étois lié.</p>
+
+<p>Nous fîmes voile de Gravesende le 23 juillet 1726. Je ne vous dirai
+rien ici des incidens de mon voyage. Vous les trouverez dans mon
+journal, où toutes les circonstances en sont particulièrement
+détaillées. Nous arrivâmes à Philadelphie le 11 octobre suivant.</p>
+
+<p>Keith avoit perdu son emploi de gouverneur de Pensylvanie, et étoit
+employé par le major Gordon. Je le trouvai dans la rue, où il se
+promenoit en simple particulier. Il fut un peu honteux de me voir, et
+passa sans me rien dire.</p>
+
+<p>J'aurois été moi-même aussi honteux en voyant miss Read, si sa
+famille, désespérant avec raison de mon retour, d'après la lecture de ma
+lettre, ne lui eût conseillé de renoncer à moi et d'épouser un potier
+nommé <i>Rogers</i>, à quoi elle consentit. Mais ce Rogers ne la rendit
+point heureuse, et bientôt elle se sépara de lui, renonçant même à
+porter son nom, parce qu'on prétendoit qu'il avoit une autre femme. Son
+habileté dans sa profession avoit séduit les parens de miss Read: mais
+il étoit aussi mauvais sujet qu'excellent ouvrier. Il contracta beaucoup
+de dettes, et en 1727 ou 1728, il s'enfuit aux Antilles, où il mourut.
+</p>
+
+<p>Pendant mon absence, Keimer avoit pris une maison plus considérable,
+où il tenoit un magasin bien fourni de papier et de divers autres
+articles. Il s'étoit procuré quelques caractères neufs et un certain
+nombre d'ouvriers, qui, tous, étoient pourtant très-médiocres. Il
+paroissoit ne pas manquer d'ouvrage.</p>
+
+<p>M. Denham loua un magasin dans Water-Street<a id="footnotetag24"
+name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>, où
+nous étalâmes nos marchandises. Je m'appliquai au travail; j'étudiai la
+partie des comptes, et en peu de temps, je devins habile commerçant. Je
+logeois et mangeois chez M. Denham. Il m'étoit sincèrement attaché, et
+me traitoit comme s'il eût été mon père. De mon côté, je le respectois
+et l'aimois. Ma situation étoit heureuse: mais ce bonheur ne fut pas de
+longue durée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote24"
+name="footnote24"></a><b>Note 24: </b><a
+href="#footnotetag24">(retour)</a> C'est la rue la plus près du port,
+et la plus commerçante de Philadelphie. (<i>Note du Traducteur.</i>)
+</p>
+</blockquote>
+
+<p>Au commencement du mois de février 1727, époque où j'entrois dans ma
+vingt-deuxième année, nous tombâmes malades, M. Denham et moi. Je fus
+attaqué d'une pleurésie, qui faillit à m'emporter. Je souffrois
+beaucoup; je crus que c'en étoit fait de moi, et lorsqu'ensuite je
+commençai à me rétablir, j'éprouvai une autre sorte de peine; j'étois
+fâché d'avoir encore à éprouver, tôt ou tard, une scène aussi
+désagréable.</p>
+
+<p>J'avois oublié la maladie de M. Denham. Elle dura long-temps, et
+enfin il y succomba. Il me laissa, par son testament, un petit legs,
+comme un témoignage de son amitié; et je me trouvai encore une fois
+abandonné à moi-même dans ce vaste monde, car l'exécuteur testamentaire
+s'étant mis à la tête du magasin, je fus congédié.</p>
+
+<p>Mon beau-frère Holmes, qui se trouvoit alors à Philadelphie, me
+conseilla de reprendre mon premier état. Keimer m'offrit des
+appointemens considérables, si je voulois me charger de conduire son
+imprimerie, parce qu'il vouloit lui-même ne s'occuper que de son
+magasin. Sa femme et les parens, qu'il avoit à Londres, m'avoient donné
+une mauvaise idée de son caractère, et je répugnois à me lier d'affaires
+avec lui. Je cherchai à me placer chez quelque marchand, en qualité de
+commis; mais ne pouvant y réussir tout de suite, j'accédai aux
+propositions de Keimer.</p>
+
+<p>Voici quels étoient alors ceux qui travailloient dans son imprimerie:
+</p>
+
+<p>Hugh Meredith, pensylvanien, âgé d'environ trente-cinq ans. Il avoit
+passé sa jeunesse à cultiver la terre. Il étoit honnête, sensé, avoit
+quelqu'expérience et aimoit beaucoup la lecture: mais il s'adonnoit trop
+à la boisson.</p>
+
+<p>Stephen Potts, jeune campagnard sortant de l'école, étant aussi
+accoutumé aux travaux de l'agriculture, mais doué de qualités qui
+n'étoient pas communes, et de beaucoup d'intelligence et de gaîté. Il
+étoit pourtant un peu paresseux. Keimer avoit arrêté ces deux ouvriers à
+très-bas prix: mais il avoit promis de les augmenter tous les trois
+mois, d'un schelling par semaine, pourvu qu'ils le méritassent par leurs
+progrès dans l'art typographique. Cette augmentation de gages étoit
+l'appât dont il s'étoit servi pour les séduire.</p>
+
+<p>John Savage, irlandois, qui n'avoit appris aucune espèce de métier,
+et dont Keimer s'étoit procuré le service pour quatre ans, en l'achetant
+d'un capitaine de navire. Il devoit être pressier.</p>
+
+<p>Un étudiant d'Oxford, nommé <i>George Webb</i>, que Keimer avoit
+aussi acheté pour quatre ans, et qu'il destinoit à être compositeur. Je
+ne tarderai pas à parler encore de lui.</p>
+
+<p>Enfin, David Harry, jeune homme de la campagne, entré chez Keimer
+comme apprenti.</p>
+
+<p>Je m'apperçus bientôt que Keimer ne m'avoit engagé à un prix fort
+au-dessus de celui qu'il avoit coutume de donner, que pour que je
+formasse tous ces ouvriers ignorans, qui ne lui coûtant presque rien, et
+étant tous liés avec lui par des contrats, pourroient, aussitôt qu'ils
+seroient suffisamment instruits, le mettre en état de se passer de moi.
+Malgré cela, je fus fidèle à notre accord. L'imprimerie étoit dans la
+plus grande confusion: je la mis en ordre; et j'amenai insensiblement
+les ouvriers à être attentifs à leur travail et à l'exécuter d'une assez
+bonne manière.</p>
+
+<p>Il étoit assez singulier de voir un étudiant d'Oxford, vendu pour le
+paiement de son passage. Il n'avoit pas plus de dix-huit ans, et voici
+les particularités qu'il me raconta. Né à Glocester, il avoit été élevé
+dans une pension, et s'étoit distingué parmi ses camarades, par la
+manière supérieure dont il jouoit, lorsqu'on leur fesoit représenter des
+pièces de théâtre. Il étoit membre d'un club littéraire, et plusieurs
+pièces de vers, et plusieurs morceaux de prose de sa composition,
+avoient été insérés dans les journaux de Glocester. De là, il fut envoyé
+à Oxford, où il demeura environ un an. Mais il n'y étoit pas content. Ce
+qu'il désiroit le plus, c'étoit de voir Londres, et de devenir comédien.
+Enfin, ayant reçu quinze guinées pour payer le quartier de sa pension,
+il quitta le collège, cacha sa robe d'écolier dans une haie et se rendit
+dans la capitale. Là, n'ayant point d'ami qui pût le diriger, il fit de
+mauvaises connoissances, dépensa bientôt ses quinze guinées, ne trouva
+aucun moyen de se faire présenter aux comédiens, devint méprisable, mit
+ses hardes en gage et manqua de pain.</p>
+
+<p>Un jour qu'il marchoit dans la rue, ayant faim et ne sachant que
+faire, on lui mit dans la main un billet d'enrôleur, par lequel on
+offroit un repas soudain et une prime à ceux qui voudroient aller servir
+en Amérique. Aussitôt il se rendit au lieu indiqué dans le billet,
+s'engagea, fut mis à bord d'un vaisseau, et conduit à Philadelphie, sans
+avoir jamais écrit une ligne à ses parens, pour les informer de ce qu'il
+étoit devenu. La vivacité de son esprit et son bon naturel, en fesoient
+un excellent compagnon: mais il étoit indolent, étourdi et excessivement
+imprudent.</p>
+
+<p>L'irlandais John déserta bientôt. Je commençai à vivre
+très-agréablement avec les autres. Ils me respectoient d'autant plus
+qu'ils voyoient que Keimer étoit incapable de les instruire, et qu'avec
+moi ils apprenoient tous les jours quelque chose. Nous ne travaillions
+jamais le samedi, parce que c'étoit le sabbat de Keimer: ainsi nous
+avions chaque semaine deux jours à consacrer à la lecture.</p>
+
+<p>Je fis de nouvelles connoissances dans la ville parmi les personnes
+qui avoient de l'instruction. Keimer me traitoit avec beaucoup de
+politesse et avec une apparente estime; et rien ne me causoit de
+l'inquiétude, sinon la créance de Vernon, que j'étois encore hors d'état
+de payer, mes épargnes ayant été jusqu'alors très-peu de chose.</p>
+
+<p>Notre imprimerie manquoit souvent de caractères, et il n'y avoit
+point en Amérique d'ouvrier qui sût en fondre. J'avois vu pratiquer cet
+art dans la maison de James à Londres, sans y faire beaucoup
+d'attention. Cependant, je trouvai le moyen de fabriquer un moule. Les
+lettres que nous avions me servirent de poinçons; je jetai mes nouveaux
+caractères en plomb dans des matrices d'argile, et je pourvus ainsi
+assez passablement à nos besoins les plus pressans.</p>
+
+<p>Je gravois aussi, dans l'occasion, divers ornemens; je fesois de
+l'encre; je donnois un coup-d'&oelig;il au magasin; en un mot, j'étois
+le <i>factotum</i> de la maison. Mais quelqu'utile que je me rendisse,
+je m'appercevois chaque jour qu'à mesure que les autres ouvriers se
+perfectionnoient, mes services devenoient moins importans. Lorsque
+Keimer me paya le second quartier de mes gages, il me donna à entendre
+qu'il les trouvoit trop considérables, et qu'il croyoit que je devois
+lui faire une diminution. Il devint, par degrés, moins poli et affecta
+davantage le ton de maître. Il trouvoit souvent à reprendre; il étoit
+difficile à contenter; et il sembloit toujours sur le point d'en venir à
+une querelle pour se brouiller avec moi.</p>
+
+<p>Malgré cela, je continuai à le supporter patiemment. J'imaginois que
+sa mauvaise humeur étoit en partie causée par le dérangement et
+l'embarras de ses affaires. Enfin, un léger incident occasionna notre
+rupture. Entendant du bruit dans le voisinage, je mis la tête à la
+fenêtre pour voir ce que c'étoit. Keimer étoit dans la rue; il me vit,
+et d'un ton haut et courroucé, il me cria de faire attention à mon
+ouvrage. Il ajouta quelques mots de reproche, qui me piquèrent d'autant
+plus qu'ils étoient prononcés dans la rue, et que les voisins, que le
+même bruit avoit attirés à leurs fenêtres, étoient témoins de la manière
+dont on me traitoit.</p>
+
+<p>Keimer monta sur-le-champ à l'imprimerie, et continua à déclamer
+contre moi. La querelle s'échauffa bientôt des deux côtés; et Keimer me
+signifia qu'il falloit que je le quittasse dans trois mois, comme nous
+l'avions stipulé, regrettant d'être obligé de me garder encore si
+long-temps. Je lui dis que ses regrets étoient superflus, parce que je
+consentois à le quitter sur-le-champ. Je pris, en effet, mon chapeau, et
+je sortis de sa maison, priant Meredith de prendre soin de quelques
+objets que je laissois, et de les apporter chez moi.</p>
+
+<p>Meredith vint le soir. Nous parlâmes quelque temps du mauvais procédé
+que je venois d'essuyer. Il avoit conçu une grande estime pour moi, et
+il étoit affligé de me voir quitter la maison tandis qu'il y restoit. Il
+m'engagea à renoncer au projet que je formois, de retourner dans ma
+patrie. Il me rappela que Keimer devoit plus qu'il ne possédoit; que ses
+créanciers commençoient à être inquiets; qu'il tenoit son magasin d'une
+manière pitoyable, vendant souvent les marchandises au prix d'achat pour
+avoir de l'argent comptant, et fesant continuellement crédit sans tenir
+aucun livre de comptes; que conséquemment il feroit bientôt faillite; et
+que cela occasionneroit un vide dont je pourrois profiter.</p>
+
+<p>J'objectai mon manque d'argent. Sur quoi il me dit que son père avoit
+une très-haute opinion de moi, et que d'après une conversation, qui
+avoit eu lieu entr'eux, il étoit sûr qu'il nous avanceroit tout ce qui
+seroit nécessaire pour nous établir, si je consentois à entrer en
+société avec lui.&mdash;«Le temps, que je dois rester chez Keimer,
+ajouta-t-il, expirera au printems prochain. En attendant, nous pouvons
+faire venir de Londres une presse et des caractères. Je sais que je ne
+suis pas ouvrier: mais si vous acceptez ma proposition, votre habileté
+dans le métier sera balancée par les fonds que je fournirai, et nous
+partagerons également les profits.»</p>
+
+<p>Ce qu'il désiroit étoit raisonnable, et nous fûmes bientôt d'accord.
+Son père, qui se trouvoit en ville, approuva notre arrangement. Il
+n'ignoroit pas que j'avois de l'ascendant sur son fils, puisque j'avois
+réussi à lui persuader de s'abstenir, pendant long-temps, de boire de
+l'eau-de-vie, et il espéroit que quand je serois plus étroitement lié
+avec lui, je parviendrois à le faire renoncer entièrement à cette
+malheureuse habitude.</p>
+
+<p>Je fournis une liste des objets qu'il étoit nécessaire de faire venir
+de Londres. Il la remit à un négociant, et l'ordre fut aussitôt donné.
+Nous convînmes que nous garderions le secret jusqu'à l'arrivée de nos
+caractères et de notre presse, et qu'en attendant, je ferois en sorte de
+travailler dans une autre imprimerie. Mais il n'y avoit point de place
+vacante, et je restai oisif.</p>
+
+<p>Au bout de quelques jours Keimer eut l'espoir d'obtenir l'impression
+de quelque papier-monnoie, pour la province de New-Jersey, impression
+qui exigeoit des caractères et des gravures que je pouvois seul fournir.
+Craignant alors que Bradford ne m'engageât et ne lui enlevât cette
+entreprise, il m'envoya un message très-poli, par lequel il disoit que
+d'anciens amis ne devoient point rester brouillés pour quelques paroles,
+qui n'étoient que l'effet d'un moment de colère, et qu'il m'engageoit à
+retourner chez lui. Meredith me conseilla de me rendre à cette
+invitation, parce qu'alors il pourroit profiter de mes instructions et
+se perfectionner dans son état. Je me laissai persuader; et nous vécûmes
+avec Keimer en meilleure intelligence qu'avant notre séparation.</p>
+
+<p>Keimer eut l'ouvrage de New-Jersey. Pour l'exécuter, je construisis
+une presse en taille-douce, la première de ce genre qu'on eût vue dans
+le pays. Je gravai divers ornemens et vignettes. Nous nous rendîmes
+ensuite à Burlington, où j'imprimai les billets à la satisfaction
+générale. Keimer reçut, pour cet ouvrage, une somme d'argent, qui le mit
+en état de tenir long-temps la tête au-dessus de l'eau.</p>
+
+<p>À Burlington, je fis connoissance avec les principaux personnages de
+la province. Plusieurs d'entr'eux étoient chargés, par l'assemblée, de
+veiller sur la presse, et d'empêcher qu'on n'imprimât plus de billets
+que la loi ne l'ordonnoit. En conséquence, ils devoient se tenir
+tour-à-tour auprès de nous; et celui qui étoit en fonction, amenoit un
+ou deux de ses amis pour lui tenir compagnie.</p>
+
+<p>J'avois l'esprit plus cultivé par la lecture que Keimer. Aussi nos
+inspecteurs fesoient-ils plus de cas de ma conversation que de la
+sienne. Ils m'invitoient à aller chez eux, me présentoient à leurs amis,
+et me traitoient avec la plus grande honnêteté, tandis qu'ils
+négligeoient un peu mon maître Keimer. C'étoit, dans le fait, un assez
+étrange animal, ignorant les usages du monde, prompt à combattre
+grossièrement les opinions reçues, enthousiaste sur certains points de
+religion, d'une mal-propreté rebutante, et de plus, un peu fripon.</p>
+
+<p>Nous restâmes près de trois mois dans le New-Jersey; et à compter de
+cette époque, je pus mettre sur la liste de mes amis, le juge Allen,
+Samuel Bustil, secrétaire de la province; Isaac Pearson, Joseph Cooper,
+plusieurs des Smith, tous membres de l'assemblée, et Isaac Deacon,
+inspecteur-général. Ce dernier étoit un vieillard spirituel et rusé. Il
+me raconta que dans son enfance il avoit commencé par charier de
+l'argile pour les briquetiers; qu'il étoit déjà assez âgé lorsqu'il
+avoit appris à lire et à écrire; qu'ensuite il fut employé à porter la
+chaîne pour un arpenteur, qui lui apprit son état, et qu'à force
+d'industrie, il avoit enfin acquis une fortune honnête.</p>
+
+<p>«Je prévois, dit-il, un jour, en me parlant de Keimer, que vous ne
+tarderez pas à vous mettre à la place de cet homme, et que vous ferez
+fortune à Philadelphie».&mdash;Il ignoroit, cependant alors, si mon
+intention étoit de m'établir là ou ailleurs.&mdash;Les amis, que je
+viens de nommer, me furent très-utiles par la suite; et je rendis
+moi-même des services à quelques-uns. Nul d'entr'eux n'a cessé d'avoir
+de l'estime pour moi.</p>
+
+<p>Avant de raconter les circonstances de mon établissement, peut-être
+est-il nécessaire de vous dire quels étoient alors mes principes de
+morale, afin que vous puissiez voir le degré d'influence qu'ils ont eu
+depuis sur les évènemens de ma vie.</p>
+
+<p>Mes parens m'avoient donné de bonne heure des impressions
+religieuses; et je reçus, dès mon enfance, une éducation pieuse, dans
+les principes du calvinisme. Mais à peine fus-je parvenu à l'âge de
+quinze ans, qu'après avoir eu des doutes tantôt sur un point du dogme,
+tantôt sur l'autre, suivant que je les trouvois combattus dans les
+livres que je lisois, je commençai à douter de la révélation même.</p>
+
+<p>Quelques livres contre le déïsme me tombèrent entre les mains. Ils
+contenoient, disoit-on, la substance des sermons prêchés dans le cabinet
+où Boyle fesoit ses expériences de physique. Il arriva qu'ils
+produisirent sur moi un effet précisément contraire à celui qu'on
+s'étoit proposé en les écrivant; car les argumens du déïsme, qu'on y
+citoit pour les combattre, me parurent beaucoup plus forts que leur
+réfutation. En un mot, je devins un vrai déïste.</p>
+
+<p>Ma doctrine pervertit quelques jeunes gens, particulièrement Collins
+et Ralph. Mais quand je vins, dans la suite, à me rappeler qu'ils
+avoient, l'un et l'autre, très-mal agi envers moi, sans en avoir le
+moindre remords; quand je considérai le procédé de Keith, autre esprit
+fort, et ma propre conduite à l'égard de Vernon et de miss Read, qui me
+donnoit de temps en temps, beaucoup d'inquiétude, j'entrevis que quelque
+vraie qu'elle pût être, cette doctrine n'étoit pas très-utile. Je
+commençai à avoir une idée moins favorable du pamphlet que j'avois
+composé à Londres, et auquel j'avois mis pour épigraphe ce passage du
+poëte Dryden:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Oui, tout est bien, malgré nos préjugés divers.</p>
+<p>L'homme voit qu'une chaîne embrasse l'univers:</p>
+<p>Mais de l'anneau qu'il touche, en vain son &oelig;il s'élance;</p>
+<p>Il ne peut remonter jusques à la balance,</p>
+<p>Où tout, avec sagesse, est pesé dans les cieux<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote25"
+name="footnote25"></a><b>Note 25: </b><a
+href="#footnotetag25">(retour)</a> Voici les vers anglais:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Whatever is, is right; though purblind man</p>
+<p>Sees but a part o' the chain, the nearest link,</p>
+<p>His eyes not carrying to the equal beam</p>
+<p>That poises all above.</p>
+</div></div>
+<p></p>
+</blockquote>
+
+<p>L'objet de ce pamphlet étoit de prouver que, d'après les attributs de
+Dieu, sa bonté, sa sagesse, sa puissance, rien ne pouvoit être mal dans
+le monde; que le vice et la vertu n'existoient pas réellement, et
+n'étoient que de vaines distinctions. Je ne regardai plus cet écrit
+comme aussi irréprochable que je l'avois d'abord cru; et je soupçonnai
+qu'il s'étoit glissé, dans mes argumens, quelqu'erreur qui s'étendoit à
+toutes les conséquences que j'en avois tirées, comme cela arrive souvent
+dans les raisonnemens métaphysiques. En un mot, je finis par être
+convaincu que la vérité, la probité, la sincérité, dans les relations
+sociales, étoient de la plus grande importance pour le bonheur de la
+vie. Je résolus, dès ce moment, de les pratiquer aussi long-temps que je
+vivrois, et je consignai cette résolution dans mon journal.</p>
+
+<p>La religion révélée n'avoit, à la vérité, comme telle, aucune
+influence sur mon esprit. Mais je pensois que, quoique certaines actions
+pussent n'être pas mauvaises, par la seule raison qu'elle les défendoit,
+ou bonnes, parce qu'elle les prescrivoit, il étoit pourtant probable que
+tout bien considéré, ces actions étoient défendues, parce qu'elles
+étoient dangereuses pour nous, ou commandées parce qu'elles étoient
+avantageuses par leur nature. Grace à cette persuasion au secours de la
+divine providence, ou de quelqu'ange protecteur, et peut-être à un
+concours de circonstances favorables, je fus préservé de toute
+immoralité et de toute grande et <i>volontaire</i> injustice, dont mon
+manque de religion m'exposoit à me rendre coupable, dans ce temps
+dangereux de la jeunesse, et dans les situations hasardeuses où je me
+trouvai quelquefois, parmi les étrangers et loin des regards et des
+leçons de mon père.</p>
+
+<p>Peu de temps après mon retour de Burlington, ce que nous avions
+demandé pour établir notre imprimerie, arriva de Londres. Je réglai mes
+comptes avec Keimer, et le quittai de son consentement, avant qu'il eût
+connoissance de mon projet. Nous trouvâmes, Meredith et moi, une maison
+à louer près du marché. Nous la prîmes. Cette maison, qui depuis a été
+louée soixante-dix livres sterlings par an, ne nous en coûtoit que
+vingt-quatre. Pour rendre ce loyer encore moins lourd pour nous, nous
+cédâmes une partie de la maison à Thomas Godfrey, vitrier, qui vint y
+demeurer avec sa famille, et chez qui nous nous mîmes en pension.</p>
+
+<p>Nous avions à peine déballé nos caractères et mis notre presse en
+ordre, que George House, l'une de mes connoissances, m'amena un homme de
+la campagne, qu'il avoit rencontré dans la rue, cherchant un imprimeur.
+Nous avions déjà dépensé presque tout notre argent, parce que nous
+avions été obligés de nous procurer une grande quantité de choses. Le
+campagnard nous paya cinq schellings, et ce premier fruit de notre
+entreprise, venant si à propos, me fit plus de plaisir qu'aucune des
+sommes que je gagnai depuis; et le souvenir de la reconnoissance que
+George House m'inspira en cette occasion, m'a souvent plus disposé, que
+je ne l'aurois peut-être été, sans cela, à favoriser les jeunes
+commençans.</p>
+
+<p>Il y a dans tous les pays, des esprits chagrins, qui aiment à
+prophétiser le malheur. Un être de cette trempe vivoit alors à
+Philadelphie. C'étoit un homme riche, déjà avancé en âge, ayant un air
+de sagesse et une manière de parler sentencieuse. Il se nommoit
+<i>Samuel Mickle</i>. Je ne le connoissois point: mais il s'arrêta un
+jour à ma porte, et me demanda si j'étois le jeune homme qui avoit,
+depuis peu, ouvert une imprimerie. Sur ma réponse affirmative, il me dit
+qu'il en étoit fâché pour moi; que c'étoit une entreprise dispendieuse,
+et que l'argent que j'y avois employé seroit perdu, parce que
+Philadelphie tomboit en décadence, et que tous ses habitans, ou du moins
+presque tous, avoient déjà été obligés de demander des termes à leurs
+créanciers. Il ajouta qu'il savoit, d'une manière certaine, que les
+choses qui pouvoient nous faire supposer le contraire, comme les
+nouvelles bâtisses, le haussement des loyers, n'étoient que des
+apparences trompeuses, qui, dans le fait contribuoient à hâter la ruine
+générale. Il me fit enfin, un si long détail des infortunes qui
+existoient déjà, et de celles qui devoient bientôt avoir lieu, qu'il me
+jeta dans une sorte de découragement.</p>
+
+<p>Si j'avois connu cet homme avant de me mettre dans le commerce, je
+n'aurois sans doute jamais osé m'y hasarder. Cependant il continua à
+vivre dans cette ville en décadence, et à déclamer de la même manière,
+refusant pendant plusieurs années, d'acheter une maison, parce que,
+selon lui, tout alloit chaque jour plus mal; et à la fin, j'eus la
+satisfaction de lui en voir payer une cinq fois aussi cher qu'elle lui
+eût coûté, s'il l'avoit achetée quand il commença ses lamentations.</p>
+
+<p>J'aurois dû rapporter que, pendant l'automne de l'année précédente,
+j'avois réuni la plupart des hommes instruits, que je connoissois, pour
+former un club, auquel nous donnâmes le nom de <i>Junto</i>, et dont
+l'objet étoit de perfectionner notre esprit. Nous nous assemblions les
+vendredis au soir. Les règlemens que je traçai, obligeoient chaque
+membre de proposer, à son tour, une ou plusieurs questions de morale, de
+politique ou de philosophie, pour être discutées par la société; et de
+lire, en outre, une fois tous les trois mois, un essai de sa composition
+sur un sujet à son choix.</p>
+
+<p>Nos débats devoient avoir lieu sous la direction d'un président, et
+être dictés par l'amour de la vérité, sans que le plaisir de disputer,
+et la vanité de triompher, pussent y entrer pour rien. Afin de prévenir
+toute chaleur déplacée, nous établîmes que, toutes les fois qu'on se
+permettroit des expressions qui annonceroient trop d'entêtement pour une
+opinion, ou qu'on se livreroit à des contradictions directes, on
+payeroit une légère amende.</p>
+
+<p>Les premiers membres de notre club furent:&mdash;Joseph Breintnal,
+notaire. C'étoit un homme dans la maturité de l'âge, doué d'un naturel
+heureux, très-attaché à ses amis, chérissant la poésie, lisant tout ce
+qui tomboit sous sa main, écrivant passablement, ingénieux dans beaucoup
+de petites choses, et d'une conversation agréable.</p>
+
+<p>Thomas Godfrey, habile mathématicien, qui s'étoit formé sans maître,
+et qui fut ensuite l'inventeur de ce qu'on appelle <i>le Quart de Cercle
+d'Hadley</i>. Presque tout ce qu'il savoit se bornoit à la connoissance
+des mathématiques. Il étoit insupportable en société, parce qu'il
+exigeoit, ainsi que la plupart des géomètres que j'ai rencontrés, une
+précision inusitée dans tout ce qu'on disoit, et qu'il contrarioit sans
+cesse ou fesoit des distinctions futiles; vrai moyen de faire manquer le
+but de toutes les conversations. Il nous quitta bientôt.</p>
+
+<p>Nicolas Scull, arpenteur, qui devint par la suite arpenteur-général
+de la province. Il aimoit beaucoup les livres et fesoit des vers.</p>
+
+<p>William Parsons, à qui on avoit fait apprendre le métier de
+cordonnier, mais qui, ayant du goût pour la lecture, acquit de profondes
+connoissances dans les mathématiques. Il les étudia d'abord dans
+l'intention d'apprendre l'astrologie, dont il étoit ensuite le premier à
+rire. Il devint aussi arpenteur-général.</p>
+
+<p>William Mawgridge, menuisier, très-excellent mécanicien, et à tous
+égards, homme d'un esprit très-solide.</p>
+
+<p>Hugh Meredith, Stephen Potts et George Webb, dont j'ai déjà parlé.
+</p>
+
+<p>Robert Grace, jeune homme riche, généreux, vif et plein d'esprit. Il
+aimoit beaucoup l'épigramme, mais encore plus ses amis.</p>
+
+<p>Enfin, William Coleman, commis chez un négociant, et à-peu-près du
+même âge que moi. Il avoit la tête la plus froide, l'esprit le plus
+clair, le meilleur c&oelig;ur, et la morale la plus pure que j'aie
+presque jamais rencontrés dans aucun homme. Il devint par la suite
+négociant très-considéré, et l'un de nos juges provinciaux. Notre amitié
+dura, sans interruption, pendant plus de quarante ans, et ne finit
+qu'avec la vie de cet homme estimable. Le club continua d'exister
+presqu'aussi long-temps.</p>
+
+<p>C'étoit la meilleure école de politique et de philosophie, qu'il y
+eût alors dans toute la province; car, comme nos questions étoient lues
+dans la semaine qui précédoit celle de leur discussion, nous avions soin
+de parcourir attentivement les livres qui y avoient quelque rapport,
+afin de nous mettre en état de parler plus pertinemment. Nous acquîmes
+aussi l'habitude d'une conversation plus agréable, chaque objet étant
+discuté conformément à nos règlemens, et de manière à prévenir tout
+ennui. C'est à cela qu'on doit attribuer la longue existence de notre
+club, dont j'aurai désormais de fréquentes occasions de parler.</p>
+
+<p>J'en ai fait mention ici, parce que c'étoit un des moyens sur
+lesquels je pouvois compter pour le succès de mon commerce; chacun des
+membres fesant ses efforts pour nous procurer de l'ouvrage. Breintnal
+entr'autres, engagea les quakers à nous donner l'impression de quarante
+feuilles de leur histoire, dont le reste devoit être fait par Keimer.
+Nous n'exécutâmes pas cet ouvrage d'une manière supérieure, attendu
+qu'il étoit à très-bas prix. C'étoit un <i>in-folio</i>, sur du papier
+<i>pro-patria</i>, en caractère de cicéro, avec de longues notes du plus
+petit caractère. J'en composois une feuille par jour, et Meredith la
+mettoit sous presse.</p>
+
+<p>Il étoit souvent onze heures du soir, quelquefois plus tard, avant
+que j'eusse achevé ma distribution pour le travail du lendemain; car les
+petits ouvrages, que nous envoyoient de temps en temps nos amis, ne
+laissoient pas que de nous détourner. J'avois cependant si bien résolu
+de composer chaque jour une feuille de l'histoire des quakers, qu'un
+soir, lorsque ma forme étoit imposée et que je croyois avoir achevé mon
+travail de la journée, un accident ayant rompu cette forme et dérangé
+deux pages entières, je les distribuai immédiatement, et les composai de
+nouveau, avant de me mettre au lit.</p>
+
+<p>Cette infatigable assiduité, dont s'appercevoient nos voisins,
+commença à nous donner de la réputation et du crédit. J'appris,
+entr'autres choses, que notre imprimerie étant devenue le sujet de la
+conversation, dans un club de marchands, qui s'assembloient tous les
+soirs, et l'opinion générale ayant été qu'elle tomberoit, parce qu'il y
+avoit déjà en ville deux imprimeurs, Keimer et Bradford, cette opinion
+avoit été combattue par le docteur Bard, que nous avons eu vous et moi,
+occasion de voir plusieurs années après, dans son pays natal, à
+St.-André en Écosse.&mdash;«L'activité de ce Franklin, dit-il, est
+supérieure à tout ce que j'ai vu en ce genre. Le soir, en me retirant du
+club, je le vois encore à l'ouvrage, et le matin il s'y est remis avant
+que ses voisins soient levés.»</p>
+
+<p>Ce discours frappa le reste de l'assemblée; et bientôt après un de
+ses membres vint nous trouver, et nous offrit de nous fournir des
+articles de papeterie. Mais nous ne voulions pas encore nous charger de
+tenir une boutique.</p>
+
+<p>Ce n'est point pour m'attirer des louanges que j'entre si librement
+dans les détails sur mon assiduité au travail; c'est pour que ceux de
+mes descendans, qui liront ces mémoires, connoissent le prix de cette
+vertu, en voyant dans le récit des évènemens de ma vie, de quel avantage
+elle m'a été.</p>
+
+<p>George Webb ayant trouvé un ami, qui lui prêta l'argent nécessaire
+pour racheter son temps, de Keimer, vint un jour s'offrir à nous pour
+ouvrier. Nous ne pouvions pas l'occuper tout de suite: mais je lui dis
+imprudemment, en lui recommandant le secret, que je me proposois de
+publier avant peu une nouvelle feuille périodique, et qu'alors nous lui
+donnerions de l'ouvrage. Je lui fis part de mes espérances de succès.
+Elles étoient fondées sur ce que le seul papier que nous avions en ce
+temps-là à Philadelphie, et qui s'imprimoit chez Bradford, étoit
+pitoyable, mal dirigé, nullement amusant, et cependant donnoit du profit
+à son propriétaire. J'imaginois donc qu'un bon ouvrage de ce genre ne
+pourroit manquer de réussir. Webb dévoila mon secret à Keimer, qui, pour
+me prévenir, publia sur-le-champ le prospectus d'une feuille, qu'il se
+proposoit d'imprimer, et à laquelle il devoit employer Webb.</p>
+
+<p>Je fus indigné de ce procédé, et comme je voulois contrecarrer Keimer
+et Webb, et que je ne pouvois pas encore commencer ma feuille
+périodique, j'écrivis dans celle de Bradford, quelques pièces amusantes
+sous le titre du <i>Tracassier</i>, (Busy-Body)<a id="footnotetag26"
+name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a> que
+Breintnal continua pendant quelques mois. Par ce moyen, j'attirai
+l'attention du public sur la feuille de Bradford; et le prospectus de
+Keimer, que nous tournâmes en ridicule, fut regardé avec mépris. Malgré
+cela, sa feuille fut commencée: mais l'ayant continuée neuf mois de
+suite, sans avoir plus de quatre-vingt-dix souscripteurs, il me proposa
+de me la céder pour une bagatelle. J'étois prêt, depuis quelque temps, à
+entreprendre une pareille affaire; j'acceptai, sans balancer, l'offre de
+Keimer; et en peu d'années la feuille imprimée pour mon compte, me donna
+beaucoup de profit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote26"
+name="footnote26"></a><b>Note 26: </b><a
+href="#footnotetag26">(retour)</a> Une note manuscrite qui se trouve
+dans la collection du <i>Mercure Américain</i>, conservée dans la
+bibliothèque de Philadelphie, dit que Franklin écrivit les cinq
+premiers numéros de ce journal et une partie du huitième.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Je m'apperçois que je suis porté à parler au singulier, quoique ma
+société avec Meredith continuât. C'est, peut-être, parce que, dans le
+fait, toute l'entreprise rouloit sur moi. Meredith n'étoit point
+compositeur, mais pressier médiocre, et rarement il s'abstenoit de trop
+boire. Mes amis étoient affligés de me voir lié avec lui: mais je fesois
+en sorte d'en tirer le meilleur parti possible.</p>
+
+<p>Notre premier numéro ne produisit pas plus d'effet que les autres
+feuilles périodiques de la province, soit pour les caractères, soit pour
+l'impression: mais certaines remarques, écrites à ma manière, sur la
+querelle qui s'étoit élevée entre le gouverneur Burnet et l'assemblée de
+Massachusett, paroissant saillantes à quelques personnes, les firent
+parler de la feuille et de ceux qui la publioient, et, en peu de
+semaines, les engagèrent à devenir nos souscripteurs. Beaucoup d'autres
+suivirent leur exemple; et le nombre de nos abonnés continua à
+s'accroître.</p>
+
+<p>Ce fut un des premiers bons effets des peines que j'avois prises pour
+apprendre à former mon style. J'en retirai un autre avantage; c'est
+qu'en lisant ma feuille, les principaux habitans de Philadelphie, virent
+dans l'auteur de ce papier un homme si bien en état de se servir de sa
+plume, et jugèrent qu'il convenoit de le soutenir et de l'encourager.
+</p>
+
+<p>Les loix, les opinions des membres de l'assemblée et les autres
+pièces publiques s'imprimoient alors chez Bradford. Une adresse de la
+chambre au gouverneur de la province, sortit de ses presses,
+grossièrement exécutée et avec beaucoup d'incorrection. Nous la
+réimprimâmes d'une manière exacte et élégante, et nous en envoyâmes une
+copie à chaque membre. Ils apperçurent aussitôt la différence; et cela
+augmenta tellement l'influence de nos amis dans l'assemblée, que nous
+fûmes nommés ses imprimeurs pour l'année suivante.</p>
+
+<p>Parmi ces amis, je ne dois pas oublier d'en nommer un, M. Hamilton,
+dont j'ai déjà parlé dans ces mémoires, et qui étoit revenu
+d'Angleterre. Il s'intéressa vivement pour moi dans cette occasion,
+ainsi que dans beaucoup d'autres qui suivirent; et il me conserva sa
+bienveillance jusqu'à sa mort.</p>
+
+<p>À-peu-près dans le temps dont je viens de faire mention, M. Vernon me
+rappela ma dette envers lui, mais sans me presser pour le paiement. Je
+lui écrivis une lettre remplie de témoignages de reconnoissance, en le
+priant de m'accorder encore un petit délai, à quoi il consentit.
+Aussitôt que je le pus, je lui payai le capital et les intérêts, et lui
+renouvelai tous mes remerciemens; de sorte que cette première erreur de
+ma vie fut presque corrigée.</p>
+
+<p>Mais il me survint alors un autre embarras, auquel je ne croyois pas
+devoir m'attendre. Le père de Meredith qui, suivant nos conventions,
+s'étoit chargé de payer en entier le fonds de notre imprimerie, n'avoit
+payé que cent livres sterlings. Il en étoit encore dû autant; et le
+marchand impatienté d'attendre, nous fit assigner. Nous fournîmes
+caution, mais avec la triste perspective que si l'argent n'étoit pas
+prêt au temps fixé, l'affaire seroit jugée; le jugement mis à exécution,
+nos belles espérances s'évanouiroient, et nous resterions entièrement
+ruinés, parce que notre presse et nos caractères seroient vendus,
+peut-être à moitié prix, pour payer la dette.</p>
+
+<p>Dans cette détresse, deux vrais amis, dont le procédé généreux sera
+présent à ma mémoire, aussi long-temps que j'aurai la faculté de me
+souvenir de quelque chose, vinrent me trouver séparément, à l'insçu l'un
+de l'autre, et sans que j'eusse eu recours à eux. Chacun d'eux m'offrit
+de m'avancer tout l'argent qu'il me faudroit pour me charger seul de
+l'imprimerie, si cela étoit praticable; attendu qu'ils ne voyoient pas
+avec plaisir que je restasse en société avec Meredith, qu'on
+rencontroit, disoient-ils, souvent ivre dans les rues, et jouant dans
+les cabarets à bière, ce qui nuisoit beaucoup à notre crédit.</p>
+
+<p>Ces amis étoient William Coleman et Robert Grace. Je leur répondis
+que tant qu'il resteroit la moindre probabilité que les Meredith
+rempliroient leurs engagemens, je ne consentirois pas à leur proposer de
+me séparer d'eux, attendu que je croyois leur avoir de grandes
+obligations, pour ce qu'ils avoient fait déjà, et pour ce qu'ils étoient
+encore disposés à faire, s'ils en avoient le pouvoir; mais que s'ils ne
+pouvoient pas enfin tenir leur promesse, et que notre société fût
+dissoute, je me croirois alors libre de profiter de la bienveillance de
+mes amis.</p>
+
+<p>Les choses restèrent quelque temps en cet état. Un jour je dis à mon
+associé:&mdash;«Votre père est peut-être mécontent de ce que vous n'avez
+qu'une part dans l'imprimerie, et il répugne à faire pour deux ce qu'il
+feroit pour vous seul. Dites-moi franchement si cela est ainsi. Je vous
+céderai toute l'entreprise, et je chercherai, de mon côté, à faire comme
+je pourrai».&mdash;«Non, répondit-il, mon père a réellement été trompé
+dans ses espérances. Il est hors d'état de payer, et je ne veux pas le
+mettre davantage dans l'embarras. Je sens que je ne suis nullement
+propre au métier d'imprimeur. J'ai été élevé au travail des champs; et
+ce fut une folie à moi de venir à la ville, et de me mettre, à l'âge de
+trente ans, en apprentissage d'un nouveau métier. Plusieurs de mes
+compatriotes vont s'établir dans la Caroline septentrionale, où le sol
+est excellent: je suis tenté d'aller avec eux, et de reprendre mon
+premier état. Vous trouverez, sans doute, des amis qui vous aideront. Si
+vous voulez vous charger des dettes de la société, rendre à mon père les
+cent livres sterlings qu'il a avancées, payer mes petites dettes
+particulières, et me donner trente livres sterlings et une selle neuve,
+je renoncerai à notre société et laisserai tout ce qui en dépend, entre
+vos mains.»</p>
+
+<p>Je n'hésitai point à accepter cette proposition. Elle fut écrite,
+signée et scellée sans délai. Je donnai à Meredith ce qu'il demandoit,
+et bientôt après il partit pour la Caroline, d'où il m'écrivit l'année
+suivante deux longues lettres, contenant les meilleurs détails qui
+eussent été donnés sur cette province, relativement au climat, au sol et
+à l'agriculture; car il ne manquoit pas de connoissances à cet égard. Je
+publiai ses lettres dans ma feuille, et elles furent très-bien
+accueillies du public.</p>
+
+<p>Aussitôt que Meredith fut parti, j'eus recours à mes deux amis; et ne
+voulant donner à aucun d'eux une préférence désobligeante pour l'autre,
+j'acceptai de chacun la moitié de ce qu'il m'avoit offert, et qui
+m'étoit en effet nécessaire. Je payai les dettes de la société, et
+continuai le commerce pour mon propre compte. J'eus soin, en même-temps
+d'avertir le public que la société étoit dissoute. Ce fut, je crois, en
+l'année 1729, ou à-peu-près.</p>
+
+<p>Vers cette époque, le peuple demanda une nouvelle émission de
+papier-monnoie. Tout celui qui avoit été créé jusqu'alors en
+Pensylvanie, ne s'élevoit qu'à quinze mille livres sterlings, et il
+devoit être bientôt éteint. Les habitant riches, prévenus contre tout
+papier de ce genre, parce qu'ils craignoient sa dépréciation, comme on
+en avoit eu l'exemple dans la province de la Nouvelle-Angleterre, au
+préjudice de tous les créanciers, s'opposoient fortement à ce qu'on en
+créât davantage.</p>
+
+<p>Nous avions discuté cette affaire dans notre club, où je m'étois
+prononcé en faveur de la nouvelle émission. J'étois convaincu que la
+première petite somme, fabriquée en 1723, avoit fait beaucoup de bien
+dans la province, en favorisant le commerce, l'industrie et la
+population; car depuis, toutes les maisons étoient habitées, et
+plusieurs autres s'élevoient; tandis que je me souvenois que la première
+fois que j'avois rodé dans les rues de Philadelphie, en mangeant mon
+pain, la plupart des maisons de Walnut-Street, Second-Street,
+Fourth-Street et même plusieurs de celles de Chesnut-Street et ailleurs,
+portoient des écriteaux qui annonçoient qu'elles étoient à louer; ce qui
+m'avoit fait penser que les habitans de cette ville l'abandonnoient l'un
+après l'autre.</p>
+
+<p>Nos débats me mirent si bien au fait de ce sujet, que j'écrivis et
+publiai un pamphlet anonyme intitulé: <i>Recherches sur la nature et la
+nécessité d'un papier-monnoie</i>.&mdash;Il fut accueilli par les gens
+de la classe inférieure: mais il déplut aux riches, parce qu'il augmenta
+les clameurs en faveur de la nouvelle émission. Cependant, comme il n'y
+avoit dans leur parti aucun écrivain capable de répondre à mon pamphlet,
+leur opposition devint moins forte; et la majorité de l'assemblée étant
+pour le projet, il passa.</p>
+
+<p>Les amis que j'avois acquis dans cette assemblée, persuadés qu'en
+cette occasion j'avois rendu un service essentiel au pays, crurent
+devoir me récompenser en me donnant l'impression des nouveaux billets.
+L'ouvrage étoit lucratif, et il vint très à propos pour moi. Ce fut un
+autre avantage que je dus à mon talent pour écrire.</p>
+
+<p>Le temps et l'expérience démontrèrent si pleinement l'utilité du
+papier-monnoie, que par la suite, il n'éprouva jamais une grande
+contradiction; de sorte qu'il monta bientôt jusqu'à cinquante-cinq mille
+livres sterlings, et en l'année 1739, à quatre-vingt mille livres
+sterlings. Il s'est élevé, durant la dernière guerre, à trois cents
+cinquante mille livres sterlings, et pendant ce temps-là, le commerce,
+le nombre des maisons, la population se sont continuellement accrus.
+Mais je suis maintenant convaincu qu'il est des bornes au-delà
+desquelles le papier-monnoie peut être préjudiciable.</p>
+
+<p>Bientôt j'obtins, à la recommandation de mon ami Hamilton,
+l'impression du papier-monnoie de Newcastle, autre ouvrage avantageux,
+d'après la manière dont je voyois alors; car de petites choses
+paroissent importantes aux personnes d'une médiocre fortune; et en
+effet, elles furent importantes pour moi, parce qu'elles devinrent de
+grands motifs d'encouragement. M. Hamilton me procura aussi l'impression
+des loix et des opinions du gouvernement de Newcastle; et je conservai
+ce travail tant que j'exerçai la profession d'imprimeur.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, j'ouvris une petite boutique de marchand de
+papier. J'y tenois des obligations en blanc et des accords de toute
+espèce, les plus corrects qui eussent encore paru en Amérique. Mon ami
+Breintnal m'avoit aidé à les dresser. Je vendois aussi du papier, du
+parchemin, du carton, des livres, et divers autres articles. Un
+excellent compositeur d'imprimerie nommé <i>Whitemash</i>, que j'avois
+connu à Londres, vint m'offrir ses services. Je l'engageai, et il
+travailla diligemment et constamment avec moi. Je pris aussi un
+apprenti, qui étoit le fils d'Aquila Rose.</p>
+
+<p>Je commençai à payer peu-à-peu la dette que j'avois contractée; et
+afin d'établir mon crédit et ma réputation, comme commerçant, j'eus
+soin, non-seulement d'être laborieux et frugal, mais d'éviter toute
+apparence du contraire. J'étois vêtu simplement, et l'on ne me voyoit
+jamais dans aucun lieu d'amusement public. Je n'allois ni à la pêche ni
+à la chasse. Un livre, il est vrai, me détournoit par fois, de mon
+ouvrage; mais c'étoit rarement, à la dérobée et sans scandale. Pour
+montrer que je ne me regardois pas comme au-dessus de ma profession, je
+traînois quelquefois moi-même la brouette, où étoit le papier que
+j'avois acheté dans les magasins.</p>
+
+<p>Ainsi, je parvins à me faire connoître pour un jeune homme laborieux
+et très-exact dans ses paiemens. Les marchands qui fesoient venir les
+articles de papeterie, sollicitoient ma pratique; d'autres m'offroient
+de me fournir des livres; et mon petit commerce prospéroit.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, le crédit et les affaires de Keimer diminuoient
+chaque jour. Il fut enfin forcé de vendre tout ce qu'il avoit pour
+satisfaire ses créanciers; et il passa à la Barbade, où il vécut quelque
+temps dans la misère.</p>
+
+<p>David Harry, qui avoit été apprenti chez Keimer, pendant que j'y
+travaillois, et que j'avois instruit, acheta le fonds de l'imprimerie et
+succéda à son maître. Je craignis d'abord, d'avoir en lui un puissant
+concurrent, car il tenoit à une famille opulente et respectée. En
+conséquence, je lui proposai une association, qu'heureusement pour moi
+il rejeta avec dédain. Il étoit extrêmement vain, se croyoit un homme
+très-élégant, fesoit de la dépense, aimoit les plaisirs et se tenoit
+rarement chez lui. Bientôt, ne trouvant plus rien à faire dans le pays,
+il prit, comme Keimer, le chemin de la Barbade, où il emporta ses
+matériaux d'imprimerie; et là, l'apprenti employa, comme ouvrier, son
+ancien maître. Ils se querelloient continuellement. Harry s'endetta de
+nouveau, et fut obligé de vendre sa presse et ses caractères, et de
+retourner en Pensylvanie, pour reprendre son premier état d'agriculteur.
+Celui qui acheta son imprimerie, chargea Keimer de la diriger: mais ce
+dernier mourut peu d'années après.</p>
+
+<p>Il ne me restoit, à Philadelphie, d'autre concurrent que Bradford,
+qui, étant riche, n'entreprenoit d'imprimer des livres que de temps en
+temps et lorsqu'il rencontroit des ouvriers. Il ne se soucioit nullement
+d'étendre son commerce. Cependant, il avoit un avantage sur moi: il
+tenoit le bureau de la poste; et on s'imaginoit d'après cela, qu'il
+étoit mieux à même de se procurer des nouvelles. Sa gazette passoit pour
+être plus propre que la mienne, à avertir les acheteurs, et en
+conséquence, on y inséroit plus d'annonces. Cette source, d'un grand
+profit pour lui, étoit véritablement à mon détriment. En vain je me
+procurois les autres papiers-nouvelles, et j'envoyois le mien par la
+poste; le public étoit persuadé de mon insuffisance à cet égard; et je
+ne pouvois, en effet, y remédier qu'en gagnant les courriers, qui
+étoient obligés de me servir à la dérobée, parce que Bradford avoit la
+malhonnêteté de le leur défendre. Cette conduite excita mon
+ressentiment; j'en eus même tant d'horreur que, lorsqu'ensuite je
+succédai à Bradford, dans la place de directeur de la poste, je me
+gardai bien d'imiter son exemple.</p>
+
+<p>J'avois jusqu'alors continué à manger avec Godfrey, qui occupoit,
+avec sa femme et ses enfans, une partie de ma maison. Il tenoit, en
+outre, la moitié de la boutique, pour son métier de vitrier: mais il
+travailloit peu, parce qu'il étoit continuellement absorbé dans les
+mathématiques.</p>
+
+<p>Mistriss Godfrey forma le projet de me marier avec la fille d'un de
+ses parens. Elle ménagea diverses occasions de nous faire trouver
+ensemble; et elle vit bientôt que j'étois épris, ce qui ne fut point
+difficile, la jeune personne étant douée de beaucoup de mérite.</p>
+
+<p>Les parens favorisèrent mon inclination, en m'invitant
+continuellement à souper, et me laissant seul avec leur fille, jusqu'à
+ce qu'il fût, enfin, temps d'en venir à une explication.</p>
+
+<p>Mistriss Godfrey se chargea de négocier notre petit traité. Je lui
+fis entendre que je m'attendois à recevoir, avec la jeune personne, une
+dot, qui me mît au moins en état d'acquitter le restant de la dette
+contractée pour mon imprimerie. Ce restant ne s'élevoit plus, je crois,
+qu'à cent livres sterlings. Elle m'apporta pour réponse, que les parens
+n'avoient pas une pareille somme à leur disposition. J'observai qu'ils
+pouvoient aisément se la procurer en donnant une hypothèque sur leur
+maison. Au bout de quelques jours, ils me firent dire qu'ils
+n'approuvoient pas le mariage; qu'ayant consulté Bradford, ils avoient
+appris que le métier d'imprimeur n'étoit pas lucratif; que mes
+caractères seroient bientôt usés, et qu'il faudroit en acheter de neufs;
+que Keimer et Harry avoient manqué, et que vraisemblablement je ferois
+comme eux. En conséquence, on m'interdit la maison, et on défendit à la
+jeune personne de sortir.</p>
+
+<p>J'ignore s'ils avoient réellement changé d'intention, ou bien s'ils
+usoient d'artifice, dans l'idée que leur fille et moi, nous étant
+engagés trop avant pour nous désister, nous trouverions le moyen de nous
+marier clandestinement; ce qui leur laisseroit la liberté de ne nous
+donner que ce qu'il leur plairoit. Mais soupçonnant ce motif, je ne
+remis plus le pied chez eux.</p>
+
+<p>Quelque temps après, mistriss Godfrey me dit qu'ils étoient
+très-favorablement disposés à mon égard, et qu'ils désiroient de renouer
+avec moi. Mais je déclarai que j'étois fermement résolu à ne plus avoir
+aucun rapport avec cette famille. Les Godfrey en furent piqués, et comme
+nous ne pouvions plus être d'accord, ils quittèrent la maison et
+allèrent demeurer ailleurs. Je résolus, dès-lors, de ne plus prendre de
+locataires.</p>
+
+<p>Cette affaire ayant tourné mes pensées vers le mariage, je regardai
+autour de moi, et cherchai en quelques endroits à former une alliance.
+Mais je m'apperçus bientôt que la profession d'imprimeur étant
+généralement regardée comme un pauvre métier, je ne devois pas
+m'attendre à trouver de l'argent avec une femme, à moins que je ne
+désirasse en elle aucun autre charme. Cependant, cette passion de
+jeunesse, si difficile à gouverner, m'avoit souvent entraîné dans des
+intrigues avec des femmes méprisables, qui m'occasionnoient de la
+dépense et des embarras, et qui m'exposoient sans cesse à gagner une
+maladie que je craignois plus que toute autre chose: mais je fus assez
+heureux pour échapper à ce danger.</p>
+
+<p>En qualité de voisin et d'ancienne connoissance, j'avois entretenu
+une liaison d'amitié avec les parens de miss Read. Ils avoient conservé
+de l'affection pour moi, depuis le temps que j'avois logé dans leur
+maison. J'étois souvent invité à aller les voir. Ils me consultoient sur
+leurs affaires, et je leur rendois quelques services. Je me sentois
+touché de la triste situation de leur fille, qui étoit presque toujours
+mélancolique et ne cherchoit que la solitude. Je regardois mon
+inconstance et mon oubli, pendant mon séjour à Londres, comme la
+principale cause de son malheur, quoique sa mère eût la bonne foi de
+s'en attribuer uniquement la faute, parce qu'après avoir empêché notre
+mariage avant mon départ, elle l'avoit engagée à en épouser un autre en
+mon absence.</p>
+
+<p>Notre tendresse mutuelle se ralluma. Mais il y avoit de grands
+obstacles à notre union. Quoique le mariage de miss Read passât pour
+n'être point valide, son mari ayant, disoit-on, une première femme
+vivante en Angleterre, il étoit difficile d'en obtenir la preuve à une
+si grande distance; et quoiqu'on eût déjà rapporté que cet homme étoit
+mort, nous n'en avions pas la certitude; d'ailleurs, en supposant que
+cela fût vrai, il avoit laissé beaucoup de dettes, pour le paiement
+desquelles il étoit à craindre que son successeur ne fût inquiété.
+Cependant, nous passâmes par-dessus toutes ces difficultés; et j'épousai
+miss Read, le premier septembre 1730.</p>
+
+<p>Nous n'éprouvâmes aucun des inconvéniens que nous avions craint. Elle
+fut pour moi une bonne et fidèle compagne, et contribua essentiellement
+au succès de mon magasin. Nous prospérâmes ensemble; et notre étude
+continuelle fut de nous rendre mutuellement heureux. Ainsi, je
+corrigeai, autant que je le pus, le tort que j'avois eu envers miss
+Read, lequel étoit, comme je l'ai dit, une des grandes erreurs de ma
+jeunesse.</p>
+
+<p>Notre club n'étoit point alors établi dans une taverne. Nous tenions
+nos assemblées chez Robert Grace, qui avoit fait arranger une chambre
+exprès. L'un des membres observa un jour que, puisque nos livres étoient
+fréquemment cités dans le cours de nos discussions, il seroit convenable
+de les avoir tous dans le lieu de nos assemblées, afin de les consulter
+au besoin. Il ajouta qu'en formant ainsi de nos différentes
+bibliothèques, une bibliothèque commune, chacun de nous auroit
+l'avantage de se servir des livres de tous les autres, ce qui seroit
+presque la même chose que si chacun possédoit tout. Cette idée fut
+approuvée; et en conséquence, chacun de nous prit chez soi tous les
+livres qu'il crut devoir fournir, et nous les plaçâmes dans le fond de
+la salle du club. Cette collection ne fut pas aussi nombreuse que nous
+nous y attendions; et quoique nous eussions occasion de les feuilleter
+souvent, nous nous apperçûmes, au bout d'environ un an, que le défaut de
+soin leur avoit un peu nui. Nous convînmes alors de séparer la
+collection, et chacun remporta ses livres chez soi.</p>
+
+<p>Ce fut à cette époque que j'eus la première idée d'établir, par
+souscription, une bibliothèque publique. J'en fis le <i>Prospectus</i>.
+Les conditions furent rédigées suivant les formes d'usage, par le
+procureur Brockden; et mon projet réussit, comme on le verra par la
+suite...</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ici s'arrête ce qu'on a pu se procurer de ce que Franklin a écrit de
+sa vie. On prétend que le manuscrit qu'il a laissé s'étend un peu plus
+loin; et nous espérons qu'il sera tôt ou tard publié. Il y a lieu de
+croire que les lecteurs seront satisfaits de la simplicité, de la
+raison, de la philosophie, qui caractérisent ce qui précède; c'est
+pourquoi nous croyons devoir y joindre la continuation qu'en a faite le
+docteur Stuber<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a
+href="#footnote27"><sup>27</sup></a> de Philadelphie, l'un des intimes
+amis de Franklin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote27"
+name="footnote27"></a><b>Note 27: </b><a
+href="#footnotetag27">(retour)</a> Le docteur Stuber naquit à
+Philadelphie, d'une famille allemande qui s'y étoit établie. Il fut
+envoyé jeune au collége, où son esprit, son goût pour l'étude, et la
+douceur de son caractère lui acquirent l'affection de ses
+instituteurs. Après avoir passé par les différentes classes du
+collége, en beaucoup moins de temps qu'on a coutume de le faire, il en
+sortit, n'étant encore âgé que de seize ans.&mdash;Peu de temps après,
+il commença à étudier la médecine; l'ardeur avec laquelle il s'y
+livra, les progrès qu'il y fit, donnoient à ses amis, raison d'espérer
+qu'il se rendroit un jour utile et célèbre dans cette carrière.
+Cependant, comme sa fortune étoit très-bornée, il cessa bientôt de
+croire que l'état de médecin pût lui convenir; et après avoir pris un
+grade et s'être rendu capable de cultiver avec succès l'art de guérir,
+il y renonça pour se livrer à l'étude de la jurisprudence. Mais la
+mort vint interrompre le cours de ses travaux, avant qu'il eût le
+temps de cueillir le fruit des talens dont il étoit doué, et des soins
+qu'il avoit pris, en consacrant sa jeunesse aux sciences et à la
+littérature.</p>
+</blockquote>
+
+<hr>
+
+
+<p>La culture des lettres avoit été long-temps négligée en Pensylvanie.
+Les habitans étoient, pour la plupart, trop attachés à des affaires
+d'intérêt, pour songer à s'occuper des sciences; et le petit nombre de
+ceux que leur inclination portoit à l'étude, ne pouvoit s'y livrer que
+difficilement, parce que les collections de livres étoient trop bornées.
+</p>
+
+<p>Dans ces circonstances, l'établissement d'une bibliothèque publique
+fut un important évènement. Franklin fut le premier qui le proposa, vers
+l'année 1731. Cinquante personnes s'empressèrent de souscrire pour
+quarante schellings chacune, et s'obligèrent en outre, de payer
+annuellement dix schellings. Peu-à-peu, le nombre des souscripteurs
+augmenta; et en 1742, ils formèrent une société, qui prit le titre de
+<i>Compagnie de la Bibliothèque de Philadelphie</i>.</p>
+
+<p>À l'exemple de cette société, il s'en forma plusieurs autres dans la
+même ville: mais toutes finirent par se réunir à la première qui, par ce
+moyen, acquit un surcroît considérable de livres et de revenu. À
+présent, elle contient environ huit mille volumes sur divers sujets, un
+assez grand nombre de machines et d'instrumens de physique, et une
+petite collection d'objets d'histoire naturelle et de productions des
+arts, indépendamment d'une riche propriété territoriale. La société a
+fait récemment bâtir dans Fifth-Street, une maison élégante sur le
+frontispice de laquelle doit être placée la statue, en marbre, de son
+fondateur, Benjamin Franklin.</p>
+
+<p>Cette société fut extrêmement encouragée par les amis des lettres et
+de la littérature en Amérique et dans la Grande-Bretagne. La famille du
+célèbre Penn, se distingua par les dons qu'elle lui fit. On ne doit pas
+oublier de citer aussi parmi les premiers zélateurs de cette
+institution, le docteur Peter Collinson, ami et correspondant de
+Franklin. Non-seulement il fit lui-même à la société des présens
+considérables, et lui en procura de la part d'autres personnes, mais il
+se chargea des affaires qu'elle pouvoit avoir à Londres, lui indiquant
+les bons livres, les achetant et les lui expédiant. Ses connoissances
+étendues, et son zèle pour les progrès des sciences, le rendoient
+capable de justifier de la manière la plus avantageuse la confiance que
+la société avoit en lui. Il la servit pendant plus de trente années
+consécutives, et il refusa constamment toute espèce de récompense.
+Durant ce temps-là, les directeurs étoient exactement instruits par lui,
+de tous les perfectionnemens et les inventions qui avoient lieu dans les
+arts, en agriculture et en philosophie.</p>
+
+<p>Les avantages de cette institution furent bientôt évidens. Ils
+n'étoient point le partage des seuls riches. Le peu qu'il en coûtoit
+pour devenir membre de la société, la rendit aisément accessible. Les
+citoyens des classes mitoyennes et même des dernières classes, y furent
+admis comme les autres. De là s'étendit parmi tous les habitans de
+Philadelphie, un certain degré d'instruction, qu'on trouve rarement dans
+les autres villes.</p>
+
+<p>L'exemple fut bientôt suivi. Il s'établit des bibliothèques en
+différens endroits; et elles sont maintenant très-multipliées dans les
+États-Unis, particulièrement en Pensylvanie. On doit même espérer que le
+nombre en augmentera encore, et que les lumières s'étendront de toutes
+parts. Ce sera le meilleur garant de notre liberté. Une nation d'hommes
+éclairés, qui ont appris de bonne heure à connoître et à estimer les
+droits, que Dieu leur a donnés, ne peut être réduite à l'esclavage. La
+tyrannie est toujours la compagne de l'ignorance; mais elle fuit devant
+le flambeau de l'instruction. Que les Américains encouragent donc les
+institutions propres à répandre les connoissances parmi le peuple; et
+qu'ils n'oublient pas que parmi ces institutions, les bibliothèques
+publiques ne sont pas les moins importantes.</p>
+
+<p>En 1732, Franklin commença à publier l'<i>Almanach du Bon-homme
+Richard</i>, ouvrage remarquable par le grand nombre de maximes simples
+et précieuses, qu'il contient, et qui tendent toutes à faire sentir les
+avantages de l'industrie et de la frugalité. Cet almanach parut
+plusieurs années de suite; et dans le dernier volume toutes les maximes
+furent rassemblées dans un discours intitulé: <i>Le Chemin de la
+Fortune</i>, ou <i>la Science du Bon-homme Richard</i>. Ce morceau a été
+traduit dans plusieurs langues, et inséré dans divers ouvrages<a
+id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a
+href="#footnote28"><sup>28</sup></a>. Il a été aussi imprimé sur une
+grande feuille de papier, et on le voit encadré dans plusieurs maisons
+de Philadelphie. Il contient peut-être le meilleur systême
+d'économie-pratique, qui ait jamais paru. Il est écrit d'une manière
+intelligible pour tout le monde; et il ne peut manquer de convaincre
+ceux qui le lisent, de la justesse et de l'utilité des observations et
+des avis qu'il renferme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote28"
+name="footnote28"></a><b>Note 28: </b><a
+href="#footnotetag28">(retour)</a> Il est si intéressant, que nous
+avons cru devoir le joindre à ce recueil.</p>
+</blockquote>
+
+<p>L'almanach de Franklin eut un tel succès, qu'on en vendit dix mille
+dans l'année, nombre qui doit paroître très-considérable, si l'on
+réfléchit qu'à cette époque l'Amérique n'étoit pas encore très-peuplée.
+On ne peut pas douter que les salutaires leçons, contenues dans cet
+almanach, n'aient fait une impression favorable sur plusieurs de ses
+lecteurs.</p>
+
+<p>Peu de temps après, Franklin entra dans sa carrière politique. En
+1736, il fut nommé secrétaire de l'assemblée générale de Pensylvanie; et
+réélu tous les ans pour la même place, jusqu'à ce qu'on l'éleva à celle
+de représentant de la ville de Philadelphie.</p>
+
+<p>Bradford, étant chargé de la direction de la poste, avoit, comme l'a
+observé Franklin lui-même, l'avantage de répandre sa gazette plus
+facilement que les autres, et par conséquent de la rendre plus propre à
+faire circuler les annonces des marchands. Franklin obtint, à son tour,
+cet avantage. Il fut nommé en 1737, directeur des postes de
+Philadelphie. Tandis que Bradford avoit occupé cette place, il en avoit
+agi indignement envers Franklin, en s'opposant, de tout son pouvoir, à
+la circulation de son papier-nouvelle: mais lorsque Franklin eut la
+facilité de prendre sa revanche, la noblesse de son ame ne lui permit
+point d'imiter son lâche concurrent.</p>
+
+<p>La police de Philadelphie avoit établi dès long-temps des gardes de
+nuit<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a
+href="#footnote29"><sup>29</sup></a>, qui sont, à-la-fois, chargés de
+prévenir les vols et de donner l'alarme en cas de feu. Cet emploi est
+peut-être l'un des plus importans qu'on puisse confier à une classe
+d'hommes quelconque. Mais les règlemens à cet égard n'étoient pas
+stricts. Franklin entrevit le danger qui pouvoit en résulter; et il
+proposa des arrangemens, pour obliger les gardes à veiller avec plus de
+soin, sur la vie et la propriété des citoyens. L'avantage de ces
+changemens fut aisément reconnu, et on ne balança pas à les adopter.
+</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote29"
+name="footnote29"></a><b>Note 29: </b><a
+href="#footnotetag29">(retour)</a> Ils ont, comme en Angleterre, le
+nom de <i>Watchmen</i>, et crient exactement l'heure qui sonne.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Rien n'est plus dangereux que les incendies pour des villes qui
+s'agrandissent. Les autres causes, qui peuvent leur nuire, agissent
+lentement et presqu'imperceptiblement: mais celle-ci détruit en un
+moment les travaux des siècles. On devroit donc multiplier, dans toutes
+les cités, les moyens d'empêcher le feu de s'étendre. Franklin en sentit
+bientôt la nécessité; et vers l'année 1738, il forma, à Philadelphie, la
+première compagnie pour éteindre les incendies. Son exemple ne tarda pas
+à être suivi; et on compte maintenant, dans cette ville, plusieurs
+compagnies du même genre. C'est à ces institutions qu'on doit, en grande
+partie, attribuer la promptitude avec laquelle les incendies sont
+éteints à Philadelphie, et le peu de dommage que cette ville a éprouvé
+de ces sortes d'accidens.</p>
+
+<p>Peu de temps après, Franklin suggéra le plan d'une association pour
+assurer les maisons contre le feu. Cette association eut lieu. Elle
+subsiste encore; et l'expérience a montré combien elle est utile.</p>
+
+<p>Il paroît que, dès l'instant où les Européens se sont établis en
+Pensylvanie, un esprit de dispute a régné parmi les habitans de cette
+province. Pendant la vie de William Penn, la constitution de la colonie
+fut changée trois fois. Depuis cette époque, l'histoire de ce pays
+n'offre guère qu'un tableau des querelles, qui ont eu lieu entre les
+propriétaires, ou les gouverneurs et l'assemblée. Les propriétaires
+prétendoient que leurs terres devoient être exemptes d'impôts.
+L'assemblée soutenoit le contraire. L'objet de cette dispute se
+renouveloit à chaque instant, et s'opposoit à l'établissement des loix
+les plus salutaires. Par ce moyen, le peuple se trouvoit souvent dans de
+très-grands embarras.</p>
+
+<p>Lorsqu'en l'année 1744, l'Angleterre étoit en guerre avec la France,
+quelques Français et quelques Indiens firent des incursions sur les
+frontières de la province. Les habitans de ces frontières n'étoient pas
+en état de leur résister. Il devint nécessaire que les citoyens
+s'armassent pour leur défense. Le gouverneur Thomas demanda alors à
+l'assemblée une loi pour une levée de milice. L'assemblée ne voulut
+consentir à l'accorder qu'à condition qu'il donneroit lui-même sa
+sanction à certaines loix favorables aux intérêts du peuple. Mais le
+gouverneur, qui croyoit ces loix nuisibles aux propriétaires, refusa de
+les approuver; et l'assemblée se sépara sans avoir rien statué
+relativement aux milices.</p>
+
+<p>La province étoit alors dans une situation très-alarmante. Exposée à
+des invasions continuelles de la part de l'ennemi, elle restoit sans
+aucun moyen de défense. Dans cette crise, Franklin ne resta point oisif.
+Il proposa, dans une assemblée des citoyens de Philadelphie, une
+association volontaire pour la défense du pays. Son plan fut si bien
+approuvé que douze cents personnes le signèrent sur-le-champ. On en fit
+circuler des copies dans toute la province; et, en peu de temps, le
+nombre des signataires s'éleva jusqu'à dix mille. Franklin fut choisi
+pour colonel du régiment de Philadelphie: mais il ne jugea pas à propos
+d'accepter cet honneur.</p>
+
+<p>Des objets d'un genre bien différent attiroient la plus grande partie
+de son attention, et l'occupèrent même pendant quelques années. Il
+suivoit avec un cours d'expériences électriques tout le désir, que les
+philosophes de ce temps-là avoient de s'illustrer par des découvertes.
+</p>
+
+<p>De toutes les branches de la physique expérimentale, l'électricité
+avoit été jusqu'alors la moins connue. Théophraste et Pline ont fait
+mention du pouvoir attractif de l'ambre, et après eux, tous les autres
+naturalistes en ont parlé. En l'année 1600, Gilbert, physicien anglais,
+augmenta considérablement le catalogue des substances qui ont la
+propriété d'attirer les corps légers. Boyle, Otto Guericke,
+bourguemestre de Magdebourg, célèbre par l'invention de la machine
+pneumatique, le docteur Wal et l'illustre Isaac Newton ont ajouté
+quelques faits à ceux de Gilbert. Guericke observa le premier le pouvoir
+répulsif de l'électricité, et la lumière et le bruit qu'elle produit. En
+1709, Hawkesbec publia des expériences et des observations importantes
+sur le même sujet.</p>
+
+<p>L'électricité fut ensuite assez long-temps négligée. Mais en 1728, M.
+Grey s'en occupa avec beaucoup d'ardeur. Ce savant et son ami Wheeler
+firent un grand nombre d'expériences, dans lesquelles ils démontrèrent
+que l'électricité pouvoit être communiquée d'un corps à l'autre, même
+sans qu'il y eût un contact immédiat, et que de cette manière, on
+pouvoit la conduire à une grande distance. M. Grey découvrit encore
+qu'en suspendant une baguette de fer avec des cordons de soie ou de
+cheveux, et mettant au-dessous d'elle un tube agité, on pouvoit retirer
+des étincelles des extrémités de cette baguette, et y appercevoir de la
+lumière dans l'obscurité.</p>
+
+<p>M. Dufay, intendant du Jardin des Plantes, à Paris, fit aussi
+plusieurs expériences, très-utiles aux progrès de l'électricité. Il en
+découvrit deux sortes, qu'il distingua sous les noms de <i>vitreuse</i>
+et de <i>résineuse</i>; la première, produite par le frottement du
+verre, et la seconde excitée par le soufre, la cire à cacheter et
+quelques autres substances: mais il l'abandonna ensuite comme erronée.
+</p>
+
+<p>Depuis 1739 jusqu'en 1742, Desaguliers s'occupa beaucoup de
+l'électricité. Mais ses travaux furent de peu d'importance. Il se servit
+pourtant le premier, des termes de <i>conducteurs</i> et
+<i>d'électrique</i>, <i>par soi-même</i>.</p>
+
+<p>En 1742, plusieurs savans allemands firent des expériences
+d'électricité. Les principaux d'entr'eux étoient le professeur Boze de
+Wittemberg, le professeur Winkler de Leipsic, Gordon, bénédictin
+écossais et professeur de philosophie à Erfurt, et le docteur Ludolf de
+Berlin. Le résultat de leurs recherches étonna l'Europe. Ils se
+servoient de grandes machines, et par ce moyen ils pouvoient recueillir
+une quantité considérable d'électricité, et produire des phénomènes qui
+n'avoient point été jusqu'alors observés. Ils tuèrent de petits oiseaux,
+et mirent le feu à de l'esprit-de-vin.</p>
+
+<p>Leurs expériences excitèrent la curiosité des autres philosophes.
+Vers l'année 1745, Collinson envoya à la compagnie de la bibliothèque de
+Philadelphie, un détail de ces expériences, avec une machine électrique
+et des instructions sur la manière de s'en servir. Franklin et
+quelques-uns de ses amis, entreprirent aussitôt un cours d'expériences,
+dont le résultat est bien connu.</p>
+
+<p>Franklin devint bientôt en état de faire plusieurs découvertes
+importantes, et de donner l'explication théorique de divers phénomènes.
+Ses idées à cet égard ont été universellement adoptées, et
+immortaliseront son nom. Il fit part de toutes ses observations à son
+ami Collinson, à qui il écrivit, en conséquence, une série de lettres,
+dont la première est datée du 28 mars 1747. C'est là qu'il fit connoître
+la propriété qu'ont toutes les pointes, d'attirer et d'écarter la
+matière électrique, propriété qui avoit jusqu'alors échappé à la
+sagacité des physiciens. Il reconnut aussi le premier, un plus et moins,
+ou un état positif et négatif d'électricité. Nous n'hésitons point à lui
+faire honneur de cette découverte, quoique les Anglais l'aient attribuée
+à leur compatriote Watson. L'écrit, où Watson en fait mention, est daté
+du 21 janvier 1748; et celui de Franklin est du 11 juillet 1747,
+c'est-à-dire, de plus de six mois antérieur à l'autre.</p>
+
+<p>Enfin, d'après sa théorie, Franklin expliqua d'une manière
+satisfaisante, les phénomènes de la bouteille de Leyde, phénomènes qui,
+d'abord observés par M. Cuneus, ou par le professeur Muschenbroeck
+de Leyde, ont long-temps embarrassé les physiciens. Il démontra
+clairement que quand on chargeoit la bouteille, elle ne contenoit pas
+plus d'électricité qu'auparavant, parce que plus elle en recevoit d'un
+côté, plus elle en rejetoit de l'autre; et qu'il suffisoit d'établir
+entre les deux côtés une communication, pour opérer le retour de
+l'équilibre, de manière qu'il ne restoit plus aucun signe d'électricité.
+</p>
+
+<p>Il prouva ensuite, par expérience, que l'électricité ne résidoit pas
+dans la garniture de la bouteille, mais dans les pores du verre même.
+Après qu'une bouteille fut électrisée, il en changea la garniture, et
+trouva, qu'en y en appliquant une nouvelle, il en partoit encore un choc
+électrique.</p>
+
+<p>En 1749, il songea à expliquer les phénomènes de la foudre et des
+aurores boréales, d'après les principes de l'électricité. Il avança
+qu'il y avoit plusieurs traits d'analogie entre les effets de
+l'électricité et ceux de la foudre; et il présenta à l'appui de cette
+assertion, un grand nombre de faits, et de raisonnemens tirés de ces
+faits. La même année, il conçut l'audacieuse et admirable idée de
+démontrer la vérité de son systême, en attirant la foudre, par le moyen
+d'une barre de fer terminée en pointe, et élevée dans la région des
+nuages. Même dans cette expérience incertaine, le désir d'être utile au
+genre-humain se montre d'une manière frappante.</p>
+
+<p>Admettant l'identité de la foudre et de la matière électrique, et
+connoissant la double propriété qu'ont les pointes d'écarter les corps
+chargés d'électricité, et d'attirer ce fluide doucement et
+imperceptiblement, il suggéra l'idée de préserver les maisons et les
+vaisseaux du danger de la foudre, en y plaçant des barres de fer
+pointues, qui en surmonteroient de quelques pieds la partie la plus
+élevée, et descendroient aussi de quelques pieds, soit dans la terre,
+soit dans l'eau. Il conclut que l'effet de ces barres seroit d'écarter
+le nuage à une distance où l'éclat de la foudre ne pourroit pas se faire
+sentir; d'en détacher la matière électrique, ou du moins, de la conduire
+jusque dans la terre, sans qu'elle pût être dangereuse pour le bâtiment.
+</p>
+
+<p>Ce ne fut que dans l'été de 1752, qu'il put démontrer efficacement sa
+grande découverte. La méthode qu'il avoit d'abord proposée, étoit de
+placer sur une haute tour ou sur quelqu'autre édifice élevé une guérite,
+au-dessus de laquelle seroit une pointe de fer isolée, c'est-à-dire,
+plantée dans un gâteau de résine. Il pensoit que les nuages électriques,
+qui passeroient au-dessus de cette pointe, lui communiqueroient une
+partie de leur électricité, ce qui deviendroit sensible par les
+étincelles, qui en partiroient toutes les fois qu'on en approcheroit une
+clef, la jointure du doigt ou quelqu'autre conducteur.</p>
+
+<p>Philadelphie n'offroit alors aucun moyen de faire une pareille
+expérience. Tandis que Franklin attendoit impatiemment qu'on y élevât
+une pyramide, il lui vint dans l'idée qu'il pourroit avoir un accès bien
+plus prompt dans la région des nuages, par le moyen d'un cerf-volant
+ordinaire, que par une pyramide. Il en fit un en étendant sur deux
+bâtons croisés un mouchoir de soie, qui pouvoit mieux résister à la
+pluie que du papier. Il garnit d'une pointe de fer le bâton qui étoit
+verticalement posé. La corde étoit de chanvre comme à l'ordinaire; et
+Franklin en noua le bout à un cordon de soie, qu'il tenoit dans sa main.
+Il y avoit une petite clef attachée à l'endroit où la corde de chanvre
+se terminoit.</p>
+
+<p>Aux premières approches d'un orage, Franklin se rendit dans les
+prairies qui sont aux environs de Philadelphie. Il étoit avec son fils,
+à qui seul il avoit fait part de son projet, parce qu'il craignoit le
+ridicule, qui trop communément, pour l'intérêt des sciences, accompagne
+les expériences qui ne réussissent pas. Il se mit sous un hangard pour
+être à l'abri de la pluie. Son cerf-volant étoit en l'air. Un nuage
+orageux passa au-dessus: mais aucun signe d'électricité ne se
+manifestoit encore. Franklin commençoit à désespérer du succès de sa
+tentative, quand tout-à-coup il observa que quelques brins de la corde
+de chanvre s'écartoient l'un de l'autre et se roidissoient. Il présenta
+aussitôt son doigt fermé à la clef, et il en tira une forte étincelle.
+Quel dut être alors le plaisir qu'il ressentit! De cette expérience
+dépendoit le sort de sa théorie. Il savoit que s'il réussissoit, son nom
+seroit placé parmi les noms de ceux qui avoient agrandi le domaine des
+sciences; mais que s'il échouoit, il seroit inévitablement exposé au
+ridicule, ou, ce qui est encore pire, à la pitié, qu'on a pour un homme
+qui, quoique bien intentionné, n'est qu'un faible et inepte fabricateur
+de projets.</p>
+
+<p>On peut donc aisément concevoir avec quelle anxiété il attendoit le
+résultat de sa tentative. Le doute, le désespoir avoient commencé à
+s'emparer de lui, quand le fait lui fut si bien démontré, que les plus
+incrédules n'auroient pu résister à l'évidence. Plusieurs étincelles
+suivirent la première. La bouteille de Leyde fut chargée, le choc reçu;
+et toutes les expériences qu'on a coutume de faire avec l'électricité
+furent renouvelées.</p>
+
+<p>Environ un mois avant l'époque, où Franklin fit son expérience du
+cerf-volant, quelques savans français avoient completté sa découverte,
+d'après la manière qu'il avoit d'abord indiquée lui-même. On refusa,
+dit-on, d'insérer, parmi les Mémoires de la Société royale de Londres,
+les lettres qu'il adressa au docteur Collinson. Mais ce dernier les
+réunit en un volume, et les publia sous le titre de <i>Nouvelles
+Expériences et Observations sur l'Électricité</i>, faites à
+Philadelphie, en Amérique.</p>
+
+<p>Ces lettres furent lues avec avidité, et on les traduisit bientôt en
+différentes langues. La première traduction française en étoit
+très-incorrecte; cependant, le célèbre Buffon fut extrêmement satisfait
+des idées qu'elle contenoit, et il répéta, avec succès, les expériences
+de Franklin. Il engagea en même-temps son ami Dalibard à donner à ses
+compatriotes une traduction plus correcte de l'ouvrage du physicien de
+Philadelphie; ce qui contribua beaucoup à répandre en France la
+connoissance des principes de Franklin. Louis XV entendant parler de
+l'électricité, témoigna le désir d'en voir des expériences; et pour le
+satisfaire, le physicien Delor en fit un cours dans la maison du duc
+d'Ayen, à Saint-Germain.</p>
+
+<p>Les applaudissement qu'on prodigua alors aux découvertes de Franklin,
+excitèrent en Buffon, Dalibard et Delor, un vif désir de constater la
+vérité de son systême, sur les moyens d'écarter la foudre. Buffon plaça
+une barre de fer pointue et isolée, sur la tour de Montbar; Dalibard en
+mit une à Marly-la-Ville, et Delor une sur sa maison de l'Estrapade,
+l'un des quartiers les plus élevés de Paris. La première de ces
+machines, qui parut électrisée, fut celle de Dalibard. Le 10 mai 1752,
+un nuage électrique passa au-dessus d'elle. Dalibard étoit absent: mais
+Coiffier, menuisier, auquel il avoit laissé des instructions, et Raulet,
+prieur de Marly-la-Ville, tirèrent beaucoup d'étincelles de la barre
+électrisée<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a
+href="#footnote30"><sup>30</sup></a>. On rendit compte de cette
+expérience à l'Académie des Sciences, dans un mémoire composé par
+Dalibard, et daté du 13 mai 1752.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote30"
+name="footnote30"></a><b>Note 30: </b><a
+href="#footnotetag30">(retour)</a> Elle avoit quarante pieds de
+longueur.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Le 18 du même mois, la barre que Delor avoit élevée sur sa maison,
+produisit les mêmes effets que celle de Dalibard. Ce succès excita
+bientôt les autres physiciens de l'Europe, à répéter l'expérience. Mais
+nul d'entr'eux ne se signala plus qu'un moine de Turin, le père
+Beccaria, aux observations duquel les sciences doivent beaucoup.</p>
+
+<p>Jusque dans les froides contrées de la Russie, on sentit l'ardeur de
+participer à ces brillantes découvertes. Le professeur Richman donnoit
+droit d'espérer qu'il ajouteroit aux connoissances déjà acquises,
+lorsqu'un coup, parti de la barre qui servoit à ses expériences, mit un
+terme à sa vie. Les amis des sciences regretteront long-temps cette
+victime de l'électricité.</p>
+
+<p>D'après toutes ces expériences, la théorie de Franklin fut établie de
+la manière la plus solide. Cependant, quand on ne put plus douter de la
+vérité de cette théorie, l'envie essaya d'en rabaisser le mérite. Il
+étoit des hommes qui regardoient comme trop humiliant pour eux, qu'un
+Américain, un habitant d'une ville encore peu célèbre, un homme dont le
+nom étoit à peine connu, fût en état de faire des découvertes, et de
+présenter des théories qui avoient échappé aux recherches des
+philosophes les plus éclairés de l'Europe. On prétendit que cet homme
+devoit à quelqu'autre l'idée de son systême, et qu'il étoit impossible
+qu'il eût fait lui-même les découvertes qu'il s'attribuoit. On dit que
+dès l'année 1748, l'abbé Nollet avoit indiqué dans ses <i>Leçons de
+Physique</i>, l'analogie entre l'électricité et la matière de la foudre.
+</p>
+
+<p>Il est certain que l'abbé Nollet en fait mention: mais il n'en parle
+que comme d'une simple conjecture, et il ne propose aucune manière d'en
+démontrer la vérité. Il reconnoît ensuite lui-même que Franklin a, le
+premier, eu la courageuse idée de faire descendre la foudre, par le
+moyen des barres métalliques, pointues et isolées. L'analogie entre les
+effets de la foudre et l'étincelle électrique est si frappante, qu'il
+n'est point surprenant qu'on l'ait remarquée, aussitôt que les
+phénomènes de l'électricité ont été généralement observés. Le docteur
+Wall et M. Grey en ont eu l'idée, lorsque la science étoit encore dans
+son enfance. Mais l'honneur d'une théorie régulière des causes de la
+foudre, la méthode de démontrer la vérité de cette théorie, et le
+courage de la mettre en pratique et de l'établir sur les solides bases
+de l'expérience, sont incontestablement dus à Franklin. Dalibard qui, le
+premier, fit des expériences en France, avoue qu'il n'a fait que suivre
+les procédés que Franklin avoit indiqués.</p>
+
+<p>On a avancé dernièrement que la gloire de completter l'expérience du
+cerf-volant électrique, n'appartenoit point à Franklin. Quelques
+paragraphes des papiers anglais l'attribuent à un français, qu'ils ne
+nomment pas, mais qui est, vraisemblablement ce M. Deromas, assesseur du
+présidial de Nerac, auquel l'abbé Bertholon prétend qu'elle est due.
+</p>
+
+<p>Il est aisé de se convaincre de l'injustice de cette assertion.
+L'expérience de Franklin fut faite au mois de juin 1752, et la lettre,
+dans laquelle il en rend compte, est datée du 19 octobre de la même
+année.&mdash;Deromas fit la première tentative le 14 mai 1753: mais il
+ne réussit que le 7 juin suivant; c'est-à-dire, un an après que Franklin
+eut fait son expérience, et lorsqu'elle étoit déjà connue de tous les
+physiciens de l'Europe.</p>
+
+<p>Indépendamment des grandes découvertes, dont nous venons de rendre
+compte, on trouve dans les lettres que Franklin a écrites sur
+l'électricité, beaucoup de faits et d'apperçus, qui ont singulièrement
+contribué à faire de cette partie des connoissances humaines une science
+particulière. M. Kinnersley, ami de Franklin, lui apprit qu'il avoit
+découvert différentes espèces d'électricité, produites par le frottement
+du verre et du soufre. Nous avons déjà observé que la même découverte
+avoit été faite par M. Dufay, mais qu'ensuite on l'avoit négligée
+pendant plusieurs années. Les physiciens pensoient que ce phénomène ne
+provenoit que d'une différence dans la quantité d'électricité
+recueillie, et Dufay lui-même parut, à la fin, avoir adopté cette
+opinion.</p>
+
+<p>Franklin eut d'abord la même idée: mais dans le cours de ses
+expériences, il reconnut que M. Kinnersley avoit raison, et que
+l'électricité vitreuse et l'électricité résineuse de Dufay n'étoient
+autre chose que l'état positif et l'état négatif, qu'il avoit d'abord
+observés; c'est-à-dire, que le globe de verre chargeoit positivement le
+principal conducteur, ou lui communiquoit une plus grande quantité
+d'électricité, tandis que le pain de résine diminuoit sa quantité
+naturelle, ou le chargeoit négativement.</p>
+
+<p>Ces expériences et ces observations ouvrirent aux recherches un
+nouveau champ, dans lequel les physiciens entrèrent avec ardeur; et
+leurs travaux ajoutèrent beaucoup à la somme de nos connoissances.</p>
+
+<p>Au mois de septembre 1752, Franklin commença un cours d'expériences,
+pour déterminer l'état de l'électricité dans les nuages; et après un
+grand nombre d'observations, il reconnut que les nuages orageux étoient
+très-communément dans un état négatif d'électricité, mais quelquefois
+aussi dans un état positif. De là il inféra nécessairement que le plus
+souvent les coups de tonnerre étoient l'effet de l'électricité de la
+terre, qui frappoit les nuages, et non de celle des nuages, qui frappoit
+la terre.</p>
+
+<p>La lettre, qui contient ces observations, est datée du mois de
+septembre 1753. Cependant la découverte de l'ascension du tonnerre passe
+pour être assez récente, et est attribuée à l'abbé Bertholon, qui publia
+un mémoire sur ce sujet en 1776.</p>
+
+<p>Les lettres de Franklin ont été traduites non-seulement dans la
+plupart des langues de l'Europe, mais en latin. À mesure qu'elles se
+sont répandues, les principes qu'elles contiennent ont été suivis.
+Cependant la théorie de Franklin ne manqua pas d'abord d'adversaires.
+L'abbé Nollet fut un de ceux qui la combattirent: mais les premiers
+physiciens de l'Europe en devinrent les défenseurs; et parmi ces
+derniers on doit distinguer Dalibard et Beccaria. Insensiblement les
+ennemis disparurent; et maintenant par-tout où l'on cultive la science
+de l'électricité, on a adopté le systême de Franklin.</p>
+
+<p>Nous avons déjà fait mention de l'important usage que Franklin fit de
+ses découvertes, pour préserver les maisons des redoutables effets de la
+foudre. Les conducteurs sont devenus très-communs en Amérique: mais
+malgré les preuves certaines de leur utilité, le préjugé les empêche
+encore d'être généralement adoptés en Europe. Les hommes se déterminent
+difficilement à renoncer à leurs coutumes pour en prendre de nouvelles;
+et, peut-être, devons-nous plutôt nous étonner de voir qu'un usage
+utile, qui n'a été proposé que depuis environ quarante ans, soit déjà
+établi en beaucoup d'endroits, que de ce qu'il n'est pas encore
+universellement suivi. Ce n'est que par degrés que les choses les plus
+salutaires peuvent être mises en pratique. Il y a près de quatre-vingts
+ans que l'inoculation a été introduite en Europe et en Amérique.
+Cependant, elle n'est pas d'un usage général; et il faut, peut-être,
+encore un ou deux siècles avant qu'elle le devienne.</p>
+
+<p>En 1745, Franklin publia un mémoire sur les cheminées, qu'il avoit
+nouvellement inventées en Pensylvanie. Il fit connoître, d'une manière
+très-détaillée, les avantages et les désavantages des différentes
+cheminées, et il s'efforça de démontrer que les siennes méritoient
+d'être préférées à toutes les autres. Les poêles ouverts devinrent
+dès-lors d'un usage général: mais ils ne sont pas tout-à-fait construits
+conformément à ses principes, puisqu'ils n'ont point par derrière une
+boîte, par le moyen de laquelle l'air chaud soit rejeté dans
+l'appartement. Ces poêles ont, à la vérité, l'avantage de faire
+continuellement circuler la chaleur; de sorte qu'on a besoin de moins de
+chauffage pour entretenir la température dans un état convenable,
+sur-tout lorsque la chambre est assez close pour empêcher l'air
+extérieur d'entrer: mais ils peuvent aussi occasionner des rhumes, des
+maux de dents, et d'autres incommodités de ce genre.</p>
+
+<p>Quoique pendant plusieurs années la physique fût le principal objet
+des études de Franklin, il ne s'y borna pas entièrement. En 1747, il fut
+élu, par la ville de Philadelphie, membre de l'assemblée générale de la
+province. Il y avoit alors beaucoup de dispute entre l'assemblée et les
+propriétaires<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a
+href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Chaque parti défendoit ce qu'il
+croyoit être ses droits. Franklin, dès son enfance, ardent ami des
+droits de l'homme, se montra bientôt l'un des plus fermes opposans aux
+injustes projets des propriétaires. Il fut même regardé comme le chef de
+l'opposition; et ce fut à lui qu'on attribua la plupart des courageuses
+réponses que l'assemblée fit aux messages des gouverneurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote31"
+name="footnote31"></a><b>Note 31: </b><a
+href="#footnotetag31">(retour)</a> Les héritiers de William Penn.
+</p>
+</blockquote>
+
+<p>Il acquit beaucoup d'influence dans l'assemblée: mais il ne dut point
+cette influence à une éloquence extraordinaire. Il ne parloit que
+rarement; et il ne fit jamais ce qu'on appelle un discours soigné. Il
+énonçoit communément une seule maxime, ou bien il racontoit un fait, un
+trait historique, dont la conséquence ne manquoit pas d'être saisie. Son
+extérieur étoit doux et prévenant. Sa méthode, en parlant comme en
+écrivant, étoit simple, sans art et singulièrement concise. Mais avec
+cette manière naturelle, sa sagacité et son jugement solide, il savoit
+confondre les plus éloquens et les plus subtils de ses adversaires,
+soutenir les opinions de ses amis, et entraîner les hommes impartiaux
+qui avoient été d'abord d'un avis différent du sien. Souvent une simple
+observation lui suffisoit pour détruire tout l'effet d'un long et
+élégant discours, et déterminer le sort d'une question importante.</p>
+
+<p>Mais il ne se contentoit point de défendre ainsi les droits du
+peuple. Il vouloit les lui assurer d'une manière permanente. Pour cela,
+il savoit qu'il falloit en faire sentir tout le prix, et que le seul
+moyen d'y réussir étoit d'étendre l'instruction dans toutes les classes
+de la société.</p>
+
+<p>L'on a déjà vu qu'il fut le fondateur d'une bibliothèque publique,
+qui contribua beaucoup à augmenter les connoissances des habitans de
+Philadelphie. Mais cette bibliothèque ne suffisoit pas. Les écoles
+étoient alors en général de très-peu d'utilité. Ceux qui les tenoient,
+n'avoient pas les qualités nécessaires pour remplir l'important devoir
+dont ils s'étoient chargés; et tout ce qu'on pouvoit attendre d'eux
+étoit de donner les principes d'une commune éducation anglaise. Franklin
+traça pour la ville de Philadelphie le plan d'un collége, tel qu'il
+devoit être dans un pays nouveau. Mais dans ce plan, comme dans tous
+ceux qu'il a faits, ses vues ne se bornoient pas à l'intérêt du moment.
+Il regardoit dans l'avenir l'époque où il faudroit étendre les bases de
+ses institutions. Il considéroit le collége de Philadelphie, comme une
+établissement qui deviendroit, avec le temps, un séminaire de savoir,
+plus étendu et plus analogue aux circonstances.</p>
+
+<p>D'après son plan, les statuts du collége furent dressés et signés le
+13 novembre 1749; et on y nomma, en qualité de curateurs, vingt-quatre
+des plus respectables citoyens de Philadelphie. Les principales
+personnes que Franklin consulta, et sur son plan, et sur le choix des
+curateurs, furent Thomas Hopkinson, Richard Peters, alors secrétaire de
+l'assemblée provinciale, Tench Francis, procureur-général, et le docteur
+Phineas Bond.</p>
+
+<p>Nous allons citer un article des statuts, pour montrer que l'esprit
+de bienfaisance, qui l'a dicté, est digne d'imitation; et, pour
+l'honneur de Philadelphie, nous espérons qu'il continuera à être
+long-temps en vigueur.</p>
+
+<p>«En cas que le recteur, ou quelque professeur devienne incapable de
+remplir sa place, soit par maladie, ou par quelqu'autre infirmité
+naturelle, qui peut le réduire à un état d'indigence, les curateurs
+auront le pouvoir de lui donner des secours proportionnés à ses besoins,
+à son mérite, ainsi qu'aux fonds qu'ils auront entre les mains.»</p>
+
+<p>La dernière clause est exprimée d'une manière si tendre, si
+paternelle, qu'elle doit faire un honneur éternel à l'esprit et au
+c&oelig;ur des fondateurs.</p>
+
+<p>«On doit espérer que les curateurs se feront un plaisir, et même un
+devoir de visiter souvent le collége, soit pour encourager et soutenir
+la jeunesse, soit pour exciter et aider les maîtres, et par tous les
+moyens en leur pouvoir, faire en sorte que cette institution remplisse
+son but. On doit croire aussi qu'ils regarderont jusqu'à un certain
+point, les élèves comme leurs propres enfans; qu'ils les traiteront avec
+familiarité et avec affection; et que quand ils se seront bien conduits,
+qu'ils auront achevé leurs études, et qu'ils entreront dans le monde,
+les curateurs feront à l'envi tout ce qui dépendra d'eux pour les
+avancer et les établir, soit dans le commerce ou dans les emplois, soit
+par des mariages ou de toute autre manière qui pourra leur être
+avantageuse; et cela préférablement à toute autre personne, même d'un
+mérite égal.»</p>
+
+<p>Ces statuts étant signés et rendus publics, avec les noms des
+personnes qui se proposoient pour fondateurs et curateurs, le dessein en
+fut si bien approuvé par les généreux citoyens de Philadelphie, qu'au
+bout de peu de semaines, il y eut une souscription de huit cents livres
+sterlings par an, pour l'espace de cinq années. Au commencement du mois
+de janvier suivant<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a
+href="#footnote32"><sup>32</sup></a>, on ouvrit les écoles de latin, de
+grec, d'anglais et de mathématiques.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote32"
+name="footnote32"></a><b>Note 32: </b><a
+href="#footnotetag32">(retour)</a> En 1750.</p>
+</blockquote>
+
+<p>D'après un article du premier plan, on établit encore une école pour
+élever gratis soixante garçons et trente filles. Cette école a été,
+depuis, appelée l'<i>École de Charité</i>; et malgré l'obstacle que les
+curateurs ont eu quelquefois à vaincre pour se procurer assez de fonds,
+cette école subsiste depuis quarante ans. Or, en comptant que chacun des
+enfans, qui y ont été admis, y a demeuré trois ans, ainsi qu'il est
+d'usage, on trouvera qu'on y a donné la principale partie de leur
+éducation à plus de douze cents enfans, qui, sans cela, seroient restés,
+pour la plupart, privés de toute espèce d'instruction. En outre,
+plusieurs de ceux qui ont été élevés dans cette école, sont maintenant
+comptés parmi les citoyens les plus utiles et les plus estimés de
+l'état.</p>
+
+<p>L'institution, si heureusement commencée, continua à prospérer à la
+grande satisfaction de Franklin. Malgré ses études, et les occupations
+multipliées, qu'il avoit alors, il fut extrêmement assidu aux visites et
+aux examens qui se fesoient chaque mois dans les écoles. Il eut
+également soin de profiter des correspondances qu'il entretenoit dans
+plusieurs pays, pour étendre la réputation du collége de Philadelphie,
+et y attirer des élèves des différentes parties du continent de
+l'Amérique et des Antilles.</p>
+
+<p>Par l'entremise du docteur Collinson, ce généreux et savant ami de
+Franklin, les curateurs du collége virent se réunir à eux<a
+id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a
+href="#footnote33"><sup>33</sup></a>, les deux héritiers du fondateur de
+la Pensylvanie, Thomas Penn et Richard Penn, qui, en même-temps, firent
+au collége un présent de cinq cents livres sterlings. Franklin commença
+dès-lors à se flatter de voir bientôt accomplir son principal dessein.
+Il espéra que Philadelphie alloit avoir une institution semblable aux
+colléges et aux universités d'Europe; institution à laquelle, suivant
+lui, son premier collége devoit seulement servir de base.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote33"
+name="footnote33"></a><b>Note 33: </b><a
+href="#footnotetag33">(retour)</a> L'acte d'incorporation est du 13
+juillet 1753.</p>
+</blockquote>
+
+<p>L'éclaircissement de ce fait est très-important pour la mémoire de
+Franklin, comme philosophe et comme ami et bienfaiteur des sciences. Il
+dit expressément, dans le préambule des statuts du collége: «Que ce
+collége étoit fondé pour qu'on y enseignât le latin et le grec, avec
+toutes les autres parties utiles des arts et des sciences; qu'il étoit
+en outre tel qu'il convenoit à un pays encore peu avancé, et qu'il
+devoit servir de base à la postérité, pour établir un séminaire de
+savoir, plus étendu et analogue aux circonstances qui auroient lieu dans
+le temps».&mdash;Malgré cela, on s'est étayé naguère de l'autorité du
+docteur Franklin, pour prétendre que le latin, le grec et les autres
+langues mortes, étoient un embarras dans le plan d'une éducation utile;
+et que le soin qu'on avoit pris de fonder un collége plus étendu que le
+sien, avoit été contraire à son intention et lui avoit occasionné du
+mécontentement.</p>
+
+<p>Si ce que nous venons de citer plus haut, ne suffit pas pour prouver
+la fausseté de cette assertion, les lettres, que nous allons transcrire,
+achèveront de la démontrer. Un homme, qui venoit de publier des idées
+sur un collége propre à un pays encore peu avancé, c'est-à-dire, à
+New-York, envoya son pamphlet à Franklin, et lui demanda quelle étoit
+son opinion à ce sujet. Franklin lui répondit. Leur correspondance, qui
+dura environ un an, fut suivie de l'établissement du grand collége, sur
+les principes du premier. L'auteur du projet fut, en même-temps, mis à
+la tête de l'un et de l'autre; et depuis trente-six ans, il les dirige
+d'une manière très-distinguée.</p>
+
+<p>On verra aussi par ces lettres, quel étoit alors l'état du collége.
+</p>
+
+<p class="sig">À M. W. <span class="sc">Smith</span>, à Long-Island.</p>
+
+<p class="r">Philadelphie, le 19 avril 1753.</p>
+
+<p>«J'ai reçu, Monsieur, votre lettre du 11 courant, ainsi que votre
+nouvel écrit<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a
+href="#footnote34"><sup>34</sup></a> sur l'éducation. Je vais le lire
+attentivement, et par le prochain courrier, je vous en dirai ma façon de
+penser, ainsi que vous le désirez.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote34"
+name="footnote34"></a><b>Note 34: </b><a
+href="#footnotetag34">(retour)</a> Intitulé: <i>Idée générale du
+collége de Mirania</i>.</p>
+</blockquote>
+
+<p>»Je pense que vos jeunes élèves pourroient faire ici, d'une manière
+satisfaisante, un cours de mathématiques et de physique. M. Alison<a
+id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a
+href="#footnote35"><sup>35</sup></a>, qui a été élevé à Glascow, a
+long-temps professé la dernière de ces sciences, et M. Grew<a
+id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a
+href="#footnote36"><sup>36</sup></a> la première; et leurs écoliers font
+des progrès très-rapides. M. Alison est à la tête de l'école de latin et
+du grec: mais comme il a maintenant trois bons aides<a
+id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a
+href="#footnote37"><sup>37</sup></a>, il peut fort bien consacrer,
+chaque jour, quelques heures à l'instruction de ceux qui étudient les
+hautes sciences.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote35"
+name="footnote35"></a><b>Note 35: </b><a
+href="#footnotetag35">(retour)</a> Le savant docteur Francis Alison,
+qui est devenu vice-recteur du collége de Philadelphie.</p>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote36"
+name="footnote36"></a><b>Note 36: </b><a
+href="#footnotetag36">(retour)</a> M. Théophile Grew, professeur de
+mathématiques dans le même collége.</p>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote37"
+name="footnote37"></a><b>Note 37: </b><a
+href="#footnotetag37">(retour)</a> Ces aides étoient alors M. Charles
+Thompson, dernier secrétaire du congrès; M. Paul Jackson et M. Jacob
+Duche.</p>
+</blockquote>
+
+<p>»Notre école de mathématiques est assez bien pourvue d'instrumens.
+Notre bibliothèque de livres anglais est très-bien composée, et nous y
+avons un assortiment de machines pour les expériences de physique,
+assortiment qui n'est pas considérable, mais que nous espérons
+incessamment completter. La bibliothèque loganienne, l'une des plus
+belles collections qu'il y ait en Amérique, sera bientôt ouverte; de
+sorte que les livres, ni les instrumens ne nous manqueront pas. En outre
+comme nous sommes toujours déterminés à allouer de bons honoraires aux
+professeurs, nous avons lieu de croire que nous pourrons en choisir
+d'habiles; et certes, c'est de ce choix que dépend le succès de
+l'institution.</p>
+
+<p>»Si avant de retourner en Europe, il vous est possible de venir à
+Philadelphie, je serai bien charmé de pouvoir converser avec vous.
+J'aurai aussi un vrai plaisir à vous écrire et à recevoir de vos
+lettres, après que vous serez fixé en Angleterre; car la correspondance
+des hommes qui ont du savoir, de la vertu et l'amour du bien public, est
+une de mes plus grandes jouissances.</p>
+
+<p>»J'ignore si vous avez vu le premier plan que j'ai fait pour
+l'établissement de notre collége. Je vous l'envoie ci-joint.
+Quoiqu'imparfait, il a eu le succès que je désirois, puisqu'il a été
+suivi d'une souscription de quatre mille livres sterlings, qui nous ont
+servi à le mettre à exécution. Comme nous aimons beaucoup à recevoir des
+conseils, et que chaque jour nous donne plus d'expérience, j'espère
+qu'en peu d'années, notre institution sera parfaite.</p>
+
+<p>»Je suis, etc.»</p>
+
+<p class="sig"><span class="sc">B. Franklin</span>.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+<p class="sig"><span class="sc">Au même</span>.</p>
+
+<p class="r">Philadelphie, le 3 mai 1753.</p>
+
+<p>«M. Peters, Monsieur, étoit, il n'y a qu'un instant, avec moi; et
+nous avons comparé nos notes sur votre nouvel écrit. Ce plan d'éducation
+est vraiment excellent: nous n'y avons apperçu rien qui ne soit
+très-praticable. La principale difficulté est de trouver
+l'<i>aratus</i><a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a
+href="#footnote38"><sup>38</sup></a>, et les autres personnes propres à
+le mettre à exécution; mais on peut pourtant y réussir, en offrant à ces
+personnes les encouragemens nécessaires.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote38"
+name="footnote38"></a><b>Note 38: </b><a
+href="#footnotetag38">(retour)</a> C'est le nom qui étoit donné au
+chef du collége, dans le plan dont il est ici mention, et qui depuis
+plusieurs années, a été exécuté en très-grande partie, dans le collége
+de Philadelphie, et dans divers autres colléges des États-Unis.</p>
+</blockquote>
+
+<p>»Nous avons eu, M. Peters et moi, un grand plaisir à examiner votre
+plan. Quant à moi, je ne me souviens pas que la lecture d'aucun autre
+écrit m'ait jamais fait plus d'impression; tant il y a de noblesse et de
+justesse dans les idées, et de chaleur et d'élégance dans le style!
+Toutefois, comme les critiques de vos amis peuvent vous être plus utiles
+et plus agréables que leurs éloges, je dois vous observer que je
+désirerois que vous eussiez omis, non-seulement la citation du Review<a
+id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a
+href="#footnote39"><sup>39</sup></a>, mais les expressions<a
+id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a
+href="#footnote40"><sup>40</sup></a>, que le ressentiment vous a dictées
+contre vos adversaires. En pareil cas, la plus noble victoire est celle
+qu'on obtient en brillant davantage, et en dédaignant l'envie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote39"
+name="footnote39"></a><b>Note 39: </b><a
+href="#footnotetag39">(retour)</a> Cette citation du <i>Monthly
+Review</i> de Londres, année 1749, attaquoi"t d'une manière trop
+sévère, l'administration et la discipline des universités d'Oxford et
+de Cambridge, et fut ôtée des nouvelles éditions de l'écrit de M. W.
+Smith.</p>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote40"
+name="footnote40"></a><b>Note 40: </b><a
+href="#footnotetag40">(retour)</a> Pages 65 et 79 du pamphlet.</p>
+</blockquote>
+
+<p>»M. Allen est depuis dix jours absent de Philadelphie. Avant son
+départ, il me chargea de lui procurer six exemplaires de votre plan. M.
+Peters en a pris dix. Il se proposoit d'abord de vous écrire, mais il ne
+le fait point, parce qu'il espère vous voir bientôt ici. Il me prie de
+vous présenter ses complimens, et de vous assurer qu'il vous accueillera
+avec grand plaisir. J'ajouterai que vous pouvez compter que, de mon
+côté, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous rendre agréable le
+séjour de Philadelphie.</p>
+
+<p>»Je suis, etc.»</p>
+
+<p class="sig"><span class="sc">B. Franklin.</span></p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="sig"><span class="sc">Au même</span>.</p>
+
+<p class="r">Philadelphie, le 27 novembre 1753.</p>
+
+<p>«Comme je vous ai écrit, mon cher Monsieur, une très-longue lettre,
+par la voie de Bristol, je n'ai maintenant que peu de choses à vous
+dire. Ce qui concerne notre collége, est toujours dans le même état.
+</p>
+
+<p>»Les curateurs seroient charmés d'y placer un recteur: mais ils
+craignent de prendre de nouveaux engagemens jusqu'à ce qu'ils se soient
+libérés des dettes qu'ils ont contractées; et je n'ai pas encore pu leur
+persuader entièrement qu'un bon professeur dans les hautes sciences,
+attireroit assez d'écoliers pour payer en grande partie, sinon
+tout-à-fait, ses honoraires. Ainsi, à moins que les propriétaires<a
+id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a
+href="#footnote41"><sup>41</sup></a> de la province ne veuillent
+soutenir notre institution, je crains que nous ne soyons obligés
+d'attendre encore quelques années avant de la voir dans l'état de
+perfection, dont je la crois déjà susceptible; et l'espérance que
+j'avois de vous voir établi parmi nous, s'évanouira.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote41"
+name="footnote41"></a><b>Note 41: </b><a
+href="#footnotetag41">(retour)</a> La famille des Penn.</p>
+</blockquote>
+
+<p>»Le bon M. Collinson m'écrit qu'il n'épargnera pas ses soins à cet
+égard. Il espère qu'avec l'aide de l'archevêque, il décidera nos
+propriétaires<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a
+href="#footnote42"><sup>42</sup></a>; et je prie Dieu qu'il le fasse
+réussir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote42"
+name="footnote42"></a><b>Note 42: </b><a
+href="#footnotetag42">(retour)</a> À la sollicitation de Franklin, de
+M. Allen et de M. Peters, l'archevêque Herring et M. Collinson,
+engagèrent MM. Thomas Penn et Richard Penn à souscrire pour une somme
+annuelle, et à donner ensuite 5000 livres sterlings au collége de
+Philadelphie.</p>
+</blockquote>
+
+<p>»Mon fils vous présente sa respectueuse affection.</p>
+
+<p class="sig">»Je suis, etc.</p>
+
+<p class="sig2"><span class="sc">B. Franklin</span>.</p>
+
+<p><i>P. S.</i> Je n'ai pas reçu un seul mot de vous, depuis votre arrivée en
+Angleterre.»</p>
+
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="sig"><span class="sc">Au même</span>.</p>
+
+<p class="r">Philadelphie, le 18 avril 1754.</p>
+
+<p>«Depuis que vous êtes de retour en Angleterre, Monsieur, je n'ai reçu
+qu'une petite lettre de vous, par la voie de Boston, et en date du 18
+octobre dernier. Vous me mandez que vous m'avez écrit très au long par
+le capitaine Davis.&mdash;Davis a fait naufrage, et conséquemment votre
+lettre est perdue; ce qui me fait beaucoup de peine.</p>
+
+<p>»Mesnard et Gibbon sont arrivés ici, et ne m'ont rien apporté de
+votre part. Ma consolation est que vous ne m'écrivez point, parce que
+vous venez, et que vous vous proposez de me dire de vive voix ce qui
+m'intéresse. Étant donc incertain que cette lettre vous trouve en
+Angleterre, et espérant de vous voir arriver, ou au moins de recevoir de
+vos nouvelles, par le navire <i>la Myrtilla</i>, capitaine Budden, que
+nous attendons à tout instant, je me borne à vous renouveler les
+assurances de mon estime et de mon affection.»</p>
+
+<p class="sig"><span class="sc">B. Franklin</span>.</p>
+
+
+<p>Environ un mois après que cette lettre fût écrite, M. Smith arriva à
+Philadelphie, et fut aussitôt placé à la tête du collége. Par ce moyen,
+Franklin et les autres curateurs, purent exécuter le dessein de
+perfectionner leur collége, et de lui donner le degré d'étendue et
+d'utilité, dans lequel il s'est soutenu jusqu'à présent. Ils obtinrent
+pour cela une charte additionelle, datée du 27 mai 1755.</p>
+
+<p>Nous avons cru nécessaire de montrer de quelle importance les soins
+de Franklin furent pour cette institution. Peu de temps après, il
+s'embarqua pour l'Angleterre, où l'appeloit le service de son pays; et
+comme depuis le même service l'a presque toujours occupé au dehors,
+ainsi qu'on le verra dans la suite de ces mémoires, il n'eut plus que
+peu d'occasions de prendre une part directe aux affaires du collége.
+</p>
+
+<p>Lorsqu'en l'année 1785, il retourna à Philadelphie, il trouva les
+chartes du collége violées, et ses anciens collègues, qui en étoient,
+comme lui, les premiers fondateurs, privés de leurs droits
+d'administration, par un acte de la législature. Quoique son nom eût été
+inséré dans la liste des nouveaux curateurs, il refusa de prendre place
+parmi eux, et de se mêler de l'administration jusqu'à ce qu'une loi eût
+rétabli les choses dans leur premier état.</p>
+
+<p>Cette loi fut rendue. Alors Franklin convoqua ses anciens collègues
+dans sa maison. Ils le choisirent pour leur président; et, à sa
+sollicitation, ils continuèrent long-temps à s'assembler chez lui.
+Cependant, quelques mois avant sa mort, craignant que l'attention qu'il
+donnoit aux affaires du collége, ne le fatiguât trop, ils lui
+proposèrent de tenir leurs assemblées dans le collége même, et il y
+consentit, quoiqu'avec quelque répugnance.</p>
+
+<p>Non-seulement Franklin fut l'auteur de plusieurs institutions utiles,
+mais il favorisa celles dont d'autres hommes avoient conçu l'idée. Vers
+l'année 1752, le docteur Bond, célèbre médecin de Philadelphie, touché
+de l'état déplorable des pauvres, qu'il visitoit dans leurs maladies,
+forma le projet d'établir un hôpital. Quels que fussent ses efforts, il
+ne put déterminer que peu de personnes à concourir à l'exécution d'un
+plan aussi utile. Mais ne voulant pas y renoncer, il eut recours à
+Franklin, qui travailla avec ardeur à le faire réussir, soit en
+employant son crédit auprès de ses amis, soit en démontrant, dans sa
+gazette, les avantages du projet.</p>
+
+<p>Ses soins ne furent point inutiles. Les souscriptions s'élevèrent
+bientôt à une somme considérable. Cependant cette somme étoit encore
+au-dessous de ce qu'il falloit pour les premiers frais de
+l'établissement. Franklin fit une nouvelle tentative. Il s'adressa à
+l'assemblée; et après quelqu'opposition, il obtint la permission de
+présenter un bill, qui disoit qu'aussitôt que les souscriptions pour
+l'établissement de l'hôpital, s'élèveroient à deux mille livres
+sterling, le trésor public fourniroit une pareille somme. Comme cette
+somme étoit promise à des conditions, qu'on espéroit ne voir jamais
+remplir, les opposans gardèrent le silence et le bill passa. Mais les
+soutiens du projet redoublèrent d'efforts, pour obtenir les
+souscriptions nécessaires, et ils ne tardèrent pas à y réussir. Ce
+fut-là l'origine de l'hôpital de Philadelphie; institution qui, avec le
+Mont-de-Piété et la maison où l'on distribue des remèdes, est une preuve
+de l'humanité des habitans de cette ville.</p>
+
+<p>Franklin avoit rempli avec tant d'intelligence l'emploi de directeur
+des postes de Philadelphie, et il connoissoit si bien ce département,
+qu'on jugea nécessaire de l'élever à une place plus distinguée. En 1753,
+il fut nommé sous-directeur-général des postes des colonies
+britanniques. Les profits de la poste aux lettres n'étoient pas une
+petite partie des revenus que le gouvernement anglais retiroit de ses
+colonies. On prétend que tandis que Franklin en fut chargé, les postes
+de l'Amérique septentrionale produisirent annuellement trois fois autant
+que celles d'Irlande.</p>
+
+<p>Les frontières des colonies d'Amérique étoient très-exposées aux
+incursions des Indiens, sur-tout lorsque la guerre avoit lieu entre la
+France et l'Angleterre. Ces colonies étoient individuellement trop
+foibles, pour que chacune pût prendre des mesures efficaces pour sa
+propre défense, ou elles avoient trop peu de bonne volonté pour se
+charger, en particulier, de construire des forts, d'entretenir des
+garnisons, tandis que celle qui auroit fait ces entreprises, auroit vu
+ses voisins partager le fruit de ses peines, sans avoir contribué à les
+faire naître. Quelquefois aussi les querelles, qui subsistoient entre
+les gouverneurs et les assemblées, empêchoient qu'on adoptât des moyens
+de défense, comme nous avons déjà rapporté que cela avoit eu lieu en
+Pensylvanie, en 1745.</p>
+
+<p>Cependant il étoit à désirer que les colonies formassent un plan
+d'union, et pour leur défense commune, et pour leurs autres intérêts.
+Elles en sentirent la nécessité; et en conséquence, des commissaires des
+provinces de New-Hampshire, de Massachusett, de Rhode-Island, de
+New-Jersey, de Pensylvanie et de Maryland, se réunirent, en 1754, à
+Albany. Franklin s'y rendit, en qualité de commissaire de la
+Pensylvanie, et il y présenta un plan, qui, d'après le lieu où se tenoit
+l'assemblée, a été communément appelé le <i>Plan d'Union d'Albany</i>.
+</p>
+
+<p>Il proposoit dans ce plan, de demander au parlement d'Angleterre, un
+acte d'après lequel on établiroit un gouvernement-général, composé d'un
+président, nommé par le roi, d'un grand-conseil, dont les membres
+seroient élus par les représentans des différentes colonies. Il vouloit,
+en même-temps, que le nombre de ces représentans fût proportionné aux
+sommes que chaque colonie verseroit dans le trésor public, avec cette
+restriction, qu'aucune ne pourroit en avoir ni plus de sept, ni moins de
+deux.</p>
+
+<p>Toute l'autorité exécutive devoit être déléguée au président-général,
+et l'autorité législative devoit résider dans le grand-conseil et le
+président réunis; le consentement de ce dernier étant nécessaire pour
+qu'un bill fût converti en loi. Le président et le conseil devoient
+avoir le pouvoir de faire la guerre et la paix, de conclure des traités
+avec les nations indiennes, de régler le commerce avec elles, et d'en
+acheter des terres, soit au nom de la couronne d'Angleterre, soit au nom
+de l'union coloniale; d'établir de nouvelles colonies, de faire des
+loix, pour les gouverner, jusqu'à ce qu'elles fussent érigées en
+gouvernemens séparés; de lever des troupes, de construire des
+forteresses, d'équiper des vaisseaux, et d'employer tous les autres
+moyens propres à la défense générale. En conséquence, ils auroient pu
+aussi établir les impôts, ou mettre les taxes qu'il auroient cru
+nécessaires, et les moins onéreuses au peuple.</p>
+
+<p>Toutes ces loix devoient être envoyées en Angleterre, pour obtenir la
+sanction du roi; et à moins qu'elles ne fussent improuvées avant trois
+ans, elles devoient demeurer en vigueur. La nomination de tous les
+officiers de terre et de mer devoit être faite par le président-général,
+et approuvée par le conseil. Les officiers civils, au contraire,
+devoient être nommés par le conseil, et approuvés par le président.</p>
+
+<p>Telle est l'esquisse du plan que Franklin proposa au congrès
+d'Albany. Après une discussion, qui dura quelques jours, ce plan fut
+agréé par tous les commissaires; et l'on en envoya une copie à
+l'assemblée de chaque province, ainsi qu'au conseil du roi. Sa destinée
+fut singulière. Les ministres anglais le désapprouvèrent, parce qu'il
+accordoit trop d'autorité aux représentans du peuple; et les assemblées
+coloniales n'en voulurent point, parce qu'il donnoit au
+président-général, qui représentoit le roi, une plus grande influence
+qu'elles ne le jugeoient convenable dans un plan de gouvernement destiné
+à des hommes libres.</p>
+
+<p>Peut-être ce double motif de rejet est ce qui prouve le mieux combien
+le plan de Franklin étoit convenable dans la situation relative où se
+trouvoient alors l'Amérique et la Grande-Bretagne. En homme intelligent
+et sage, il avoit exactement ménagé leurs intérêts divers.</p>
+
+<p>L'adoption de ce plan auroit fort bien pu empêcher que les colonies
+anglaises ne se séparassent de leur métropole: mais c'est une question,
+qu'il n'est nullement aisé de décider. On peut dire qu'en mettant les
+colonies en état de se défendre elles-mêmes, on auroit écarté le
+prétexte, qui a servi à faire passer au parlement d'Angleterre l'acte du
+timbre, l'acte du thé et quelques autres, qui ont excité en Amérique un
+esprit de mécontentement, et occasionné par la suite la séparation des
+deux peuples. Mais d'un autre côté, on doit considérer que quand ces
+actes ne seroient point émanés du parlement, les Américains n'auroient
+pas tardé à briser les entraves que l'Angleterre mettoit à leur
+commerce, en les forçant de ne vendre leurs productions qu'aux Anglais,
+et de leur acheter les marchandises que le peu d'encouragement qu'il y
+avoit dans leurs manufactures leur rendoit nécessaires, et que ces
+Anglais leur fesoient payer beaucoup plus cher que ne l'auroient fait
+les autres nations.</p>
+
+<p>En outre, le président-général devant être nommé par le roi
+d'Angleterre, il n'eût pas manqué de lui être exclusivement dévoué, et
+conséquemment il auroit refusé son consentement aux loix les plus
+salutaires, lorsque ces loix auroient eu la moindre apparence de blesser
+les intérêts de son maître. De plus, le consentement même du président
+n'eût pas suffi. Il auroit fallu que les loix eussent encore
+l'approbation du roi, qui, dans toutes les circonstances, auroit, sans
+doute, préféré l'avantage de ses états d'Europe à celui de ses colonies.
+Cette préférence eût fait naître des discordes perpétuelles entre le
+conseil et le président-général, et par conséquent entre le peuple
+d'Amérique et le gouvernement d'Angleterre.&mdash;Tandis que les
+colonies seroient restées faibles, elles auroient été obligées de se
+soumettre: mais aussitôt qu'elles auraient acquis de la force, elles
+seroient devenues plus pressantes dans leurs demandes; et secouant enfin
+le joug, elles se seroient déclarées indépendantes.</p>
+
+<p>Lorsque les Français étoient en possession du Canada, ils fesoient un
+grand commerce avec les Sauvages; ils alloient même traiter jusqu'auprès
+des frontières des colonies britanniques; et quelquefois ils formoient
+de petits établissemens sur le territoire que les Anglais prétendoient
+leur appartenir. Indépendamment du tort considérable que cela fesoit aux
+Anglais relativement au commerce des pelleteries, leurs colonies étoient
+sans cesse exposées à se voir dévastées par les Indiens qu'on excitoit
+contr'elles.</p>
+
+<p>En 1753, il y eut quelques ravages commis sur les frontières de la
+Virginie. Les remontrances, qui furent faites à cet égard, restèrent
+sans effet. En 1754, on envoya sur les lieux un corps de troupes dont le
+commandement fut donné à Washington; car, quoique très-jeune encore, cet
+officier s'étoit conduit, l'année précédente, de manière à prouver qu'il
+méritoit cette confiance.</p>
+
+<p>Tandis qu'il marchoit pour aller prendre possession du poste situé
+dans l'endroit où se réunissent l'Allegany et le Monongahela, il apprit
+que les Français y avoient déjà construit un fort. Un détachement de
+leurs troupes s'avança aussitôt contre lui. Il se fortifia autant que
+les circonstances le lui permirent; mais la supériorité du nombre
+l'obligea bientôt à rendre le fort de <i>la Nécessité</i>. Il obtint une
+capitulation honorable, et il retourna en Virginie.</p>
+
+<p>Le gouvernement britannique crut ne pas devoir rester spectateur
+tranquille de cette querelle. En 1755, il donna ordre au général
+Braddock de marcher avec un corps de troupes régulières et quelques
+milices américaines, pour chasser les Français du poste dont ils
+s'étoient emparés. Lorsque les troupes furent rassemblées, il s'éleva
+une difficulté, qui fut sur le point d'empêcher l'expédition. C'étoit le
+manque de chariots. Franklin s'empressa d'en faire fournir; et, avec
+l'aide de son fils, il en procura, en peu de temps, cent cinquante.</p>
+
+<p>Braddock donna dans une embuscade, et y périt avec une grande partie
+de son armée. Washington, qui étoit au nombre des aides-de-camp de ce
+général, et l'avoit en vain averti de son danger, déploya alors de
+grands talens militaires, en rassemblant les débris de l'armée, et
+effectuant une jonction avec l'arrière-garde, que conduisoit le colonel
+Dunbar, devenu commandant en chef par la mort de Braddock. Ce ne fut pas
+sans peine qu'on parvint à conduire dans un endroit sûr les foibles
+restes de ces troupes. On crut devoir, en même-temps, détruire les
+chariots et le bagage pour empêcher qu'ils ne tombassent au pouvoir de
+l'ennemi.</p>
+
+<p>Franklin avoit fait des obligations, en son nom, pour les chariots
+qui avoient été fournis à l'armée. Les propriétaires de ces chariots
+déclarèrent que leur intention étoit de le forcer à leur en tenir
+compte. S'ils avoient exécuté cette menace, il est certain que Franklin
+auroit été ruiné. Mais le gouverneur Shirley voyant qu'il n'avoit
+répondu des chariots que pour servir le gouvernement, se chargea de les
+faire payer, et retira Franklin d'une situation très-désagréable.</p>
+
+<p>La nouvelle de la défaite et de la mort du général Braddock, répandit
+l'alarme dans les colonies anglaises. Toutes s'occupèrent de préparatifs
+de guerre. Mais en Pensylvanie, le crédit des quakers empêcha qu'on
+adoptât aucun systême de défense, qui pourroit forcer les citoyens à
+prendre les armes. Franklin voulant faire organiser une milice, présenta
+à l'assemblée, un bill, d'après lequel tout homme avoit la liberté de
+prendre les armes, ou non. Les quakers restant ainsi maîtres de ne pas
+s'armer, laissèrent passer le bill; car bien que leurs principes ne leur
+permissent pas de combattre, ils ne les obligeoient pas à empêcher leurs
+voisins de combattre pour eux.</p>
+
+<p>D'après ce bill, les milices de Pensylvanie devinrent une troupe
+respectable. L'idée d'un danger imminent enflamma d'une ardeur
+belliqueuse tous ceux à qui leurs principes religieux ne l'interdisoient
+pas. Franklin fut nommé colonel du régiment de Philadelphie, composé de
+douze cents hommes.</p>
+
+<p>L'ennemi ayant fait une invasion sur la frontière nord-ouest de la
+province, on fut obligé de s'occuper à y porter des secours. Le
+gouverneur chargea Franklin de prendre, à cet égard, toutes les mesures
+nécessaires. Il reçut le pouvoir de lever des troupes, et de nommer
+leurs officiers. Aussitôt il forma un régiment, avec lequel il se rendit
+dans l'endroit qui exigeoit sa présence. Il y bâtit un fort, et y mit
+une garnison en état de s'opposer aux incursions qui avoient,
+jusqu'alors, inquiété les habitans. Il y séjourna même quelque temps,
+afin de s'acquitter mieux des soins qui lui avoient été confiés.
+Ensuite, l'intérêt du peuple demandant qu'il reparût dans l'assemblée,
+il retourna à Philadelphie.</p>
+
+<p>La défense des colonies de l'Amérique septentrionale étoit
+très-dispendieuse pour l'Angleterre. Le meilleur moyen de diminuer cette
+dépense, étoit de mettre des armes dans les mains des habitans, et de
+leur enseigner le moyen de s'en servir. Mais l'Angleterre ne se soucioit
+point que les Américains apprissent à connoître leurs propres forces.
+Elle craignoit que dès qu'ils en seroient venus là, ils ne voulussent
+plus se soumettre au monopole qu'elle exerçoit sur leur commerce, et qui
+ne leur étoit pas moins onéreux qu'avantageux à elle-même. L'entretien
+des flottes et des armées qu'elle avoit en Amérique, n'étoit rien, en
+comparaison des profits du commerce qu'elle y fesoit.</p>
+
+<p>Ce qu'elle crut pouvoir faire de mieux, pour retenir ses colonies
+dans une soumission paisible, fut de leur rendre sa protection
+nécessaire. Elle voulut écarter tout ce qui tendoit à montrer un esprit
+militaire; et quoiqu'on fût alors dans le fort de la guerre entre
+l'Angleterre et la France, le ministère anglais improuva l'acte par
+lequel l'assemblée de Pensylvanie avoit permis l'organisation des
+milices. Les régimens qui avoient été formés, furent licenciés; et on
+fit marcher des troupes régulières pour défendre la province.</p>
+
+<p>La guerre qui désoloit les frontières, n'empêchoit pas que les
+propriétaires<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a
+href="#footnote43"><sup>43</sup></a> et le peuple de la Pensylvanie, ne
+fussent toujours en mésintelligence. L'appréhension même d'un danger
+commun ne suffisoit pas pour les réconcilier un moment. L'assemblée
+prétendoit jouir du juste droit de mettre des impôts sur les terres des
+propriétaires: mais les gouverneurs refusoient opiniâtrement de donner à
+cette mesure, un consentement sans lequel aucun bill ne pouvoit être
+converti en loi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote43"
+name="footnote43"></a><b>Note 43: </b><a
+href="#footnotetag43">(retour)</a> Les héritiers Penn.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Indignée d'une résistance qu'elle regardoit comme une iniquité,
+l'assemblée résolut enfin, de demander à la mère-patrie qu'elle y mît un
+terme. Elle adressa au roi et à son conseil, une pétition, dans laquelle
+elle montroit tout le tort que fesoient au peuple, et l'attachement
+exclusif des propriétaires à leur intérêt particulier, et leur
+indifférence pour le bien général de la colonie; et elle en demandoit
+justice.</p>
+
+<p>Franklin fut chargé d'aller présenter cette adresse, et nommé, en
+conséquence, agent de la province de Pensylvanie. Il partit d'Amérique
+au mois de juin 1757. Conformément aux instructions qu'il avoit reçues
+de l'assemblée, il eut une conférence avec les héritiers Penn, qui
+résidoient alors à Londres, et il essaya de les déterminer à abandonner
+des prétentions dès long-temps contestées. Mais voyant qu'ils refusoient
+toute espèce d'accommodement, il présenta au conseil-d'état, la pétition
+de l'assemblée.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, le gouverneur Denny donna son assentiment à une
+loi qui établissoit un impôt, sans faire aucune distinction en faveur
+des biens de la famille Penn. Alarmée de cette nouvelle et des démarches
+de Franklin, cette famille employa tout son crédit pour empêcher que la
+sanction royale ne fût donnée à la nouvelle loi. Ils la représentèrent
+comme une loi excessivement injuste, qui leur feroit bientôt supporter
+tous les frais du gouvernement, et auroit les conséquences les plus
+funestes pour eux et pour leur postérité.</p>
+
+<p>Cette cause fut amplement discutée devant le conseil privé. Les
+héritiers Penn y trouvèrent plusieurs zélés défenseurs; mais il y eut
+aussi des membres du conseil, qui soutinrent, avec chaleur, la cause du
+peuple. Après d'assez longs débats, on proposa que Franklin promît
+solemnellement que la répartition de l'impôt seroit telle que les biens
+des Penn ne paieroient pas au-delà de ce qu'ils devroient
+proportionnément aux autres. Franklin n'hésita point à le promettre. La
+famille Penn cessa de s'opposer à la sanction de la loi; et la
+tranquillité fut rendue à la Pensylvanie.</p>
+
+<p>La manière dont se termina ce différend, montre clairement la haute
+opinion qu'avoient de l'honneur et de l'intégrité de Franklin, ceux
+mêmes qui le considéroient comme opposé à leurs vues. Certes, cette
+opinion n'étoit point mal fondée. La répartition de l'impôt fut faite
+d'après les principes de la plus austère équité; et les terres des Penn
+ne contribuèrent aux dépenses du gouvernement que proportionnément à
+leur valeur.</p>
+
+<p>Après la conclusion de cette importante affaire, Franklin demeura à
+la cour de Londres, en qualité d'agent de la province de Pensylvanie. La
+profonde connoissance qu'il avoit de la situation des colonies, et son
+zèle constant pour leurs intérêts, le firent nommer aussi agent des
+provinces de Massachusett, de Maryland et de Georgie. Sa conduite dans
+cette place, le rendit encore plus cher à ses compatriotes.</p>
+
+<p>Il eut alors occasion de cultiver la société des amis, que son mérite
+lui avoit procuré pendant qu'il étoit encore éloigné d'eux. L'estime,
+qu'ils avoient conçue pour lui, s'accrut, quand ils le connurent
+personnellement. Ceux, qui avoient combattu les avantages de ses
+découvertes en physique, se turent insensiblement, et les récompenses
+littéraires lui furent prodiguées.</p>
+
+<p>La Société royale de Londres, qui s'étoit d'abord refusée à insérer
+dans ses transactions, les écrits de l'électricien de Philadelphie,
+pensa bientôt qu'elle se feroit un honneur de l'admettre au nombre de
+ses membres. D'autres compagnies savantes désirèrent également
+d'inscrire son nom parmi ceux qui les illustroient. L'université de
+Saint-André, en Écosse, lui conféra le titre de docteur ès loix; et cet
+exemple fut suivi par les universités d'Edimbourg et d'Oxford. Les
+premiers philosophes de l'Europe ambitionnèrent d'entrer en
+correspondance avec lui. Les lettres qu'il leur écrivit, contiennent des
+idées savantes et profondes, exprimées de la manière la plus simple et
+la plus naturelle.</p>
+
+<p>Les Français possédoient alors le Canada, où ils avoient, les
+premiers, fait des établissemens. Le commerce que cette colonie les
+mettoit à même de faire avec les Sauvages, étoit extrêmement lucratif.
+Ils avoient trouvé là, un débouché considérable pour les produits de
+leurs manufactures, et ils recevoient en échange une grande quantité de
+belles fourrures, qu'ils vendoient chèrement en Europe. Mais si la
+possession du Canada étoit très-avantageuse à la France, les habitans
+des colonies anglaises souffroient beaucoup de ce qu'il lui appartenoit.
+Les Sauvages étoient en général jaloux de cultiver l'amitié des
+Français, qui leur fournissoient abondamment des armes et des munitions.
+Quand la guerre avoit lieu entre l'Angleterre et la France, les Sauvages
+s'empressoient de ravager les frontières des colonies anglaises. Bien
+plus: ils commettoient de pareils excès, lors même que la France et
+l'Angleterre étoient en paix.</p>
+
+<p>D'après ces considérations, il n'étoit pas douteux que l'Angleterre
+ne fût intéressée à acquérir le Canada. Mais l'importance de cette
+acquisition n'étoit pas très-bien sentie à Londres. Franklin publia
+alors un pamphlet, dans lequel il démontra, avec la plus grande force,
+les avantages qui résulteroient de la conquête du Canada.</p>
+
+<p>On traça aussitôt le plan d'une expédition, à la tête de laquelle fut
+mis le général Wolfe. Le succès en est connu. Par le traité de paix
+signé en 1762, la France abandonna le Canada à la Grande-Bretagne; et
+par la cession, qu'elle fit peu après, de la Louisiane, elle perdit
+toutes ses possessions dans le continent d'Amérique.</p>
+
+<p>Quoique Franklin fût alors très-occupé de politique, il trouvoit le
+moyen de cultiver les sciences. Il étendit ses recherches sur
+l'électricité, et fit un très-grand nombre de nouvelles expériences,
+particulièrement sur le tourmalin. Il n'y avoit encore que très-peu de
+temps qu'on avoit découvert la singulière propriété qu'a cette pierre de
+s'électriser positivement, d'un côté, et négativement de l'autre, sans
+friction, et par la seule action de la chaleur.</p>
+
+<p>Le professeur Simpson de Glascow, communiqua à Franklin quelques
+expériences que le docteur Cullen avoit faites sur le froid, produit par
+l'évaporation. Franklin les répéta, et il trouva que lorsqu'on pompoit
+l'air dans le récipient de la machine pneumatique, le froid y augmentoit
+à un tel degré, même en été, que l'eau y étoit convertie en glace. Il se
+servit de cette découverte pour expliquer un nombre de phénomènes, et
+particulièrement un fait, dont les physiciens avoient jusqu'alors
+cherché vainement la cause; c'est que la chaleur du corps humain, dans
+un état de santé, n'excède jamais le quatre-vingt seizième degré du
+thermomètre de Fareinheit, quoique l'atmosphère qui l'environne puisse
+s'élever à un bien plus haut degré. Franklin attribua cela à
+l'augmentation de transpiration, et par conséquent à l'évaporation
+produite par la chaleur.</p>
+
+<p>Dans une lettre écrite à M. Small, à Londres, et datée du mois de mai
+1760, Franklin lui fit part d'un grand nombre d'observations, qui
+servent à prouver que dans l'Amérique septentrionale, les tempêtes du
+nord-est commencent dans le sud-ouest. Il paroît, d'après une
+observation nouvelle, qu'une tempête du nord-est, qui s'étendit à une
+distance considérable, commença à Philadelphie quatre heures avant de se
+faire sentir à Boston.</p>
+
+<p>Franklin essaya d'expliquer le fait, dont il rendoit compte, en
+supposant que la chaleur occasionnoit une raréfaction de l'air dans les
+environs du golfe du Mexique; qu'alors l'air plus froid qui étoit
+immédiatement au nord, se portoit vers ce côté, et étoit remplacé par un
+air plus froid, que suivoit un plus froid encore: ce qui formoit un
+courant d'air continuel.</p>
+
+<p>Le son produit par le frottement du bord d'un verre à boire avec un
+doigt mouillé, étoit généralement connu. Un irlandois, nommé
+<i>Puckeridge</i>, essaya de former un instrument harmonieux, en plaçant
+sur une table un certain nombre de verres de diverse grandeur et à
+moitié remplis d'eau. Une mort prématurée l'empêcha de perfectionner
+cette invention. Mais d'autres profitèrent de sa découverte. La douceur
+des sons, que rendoient ces verres, engagea Franklin à s'en occuper, et
+il produisit, enfin, cet élégant instrument, auquel on a donné le nom
+d'<i>harmonica</i>.</p>
+
+<p>Dans l'été de 1762, Franklin retourna en Amérique. Dans la traversée,
+il remarqua le singulier effet, produit par le mouvement d'un vase qui
+contenoit de l'huile flottant sur l'eau. La surface de l'huile restoit
+unie et calme, tandis que l'eau étoit très-violemment agitée. Nous ne
+croyons pas que ce phénomène ait été encore expliqué d'une manière
+satisfaisante.</p>
+
+<p>Franklin reçut les remerciemens de l'assemblée de Pensylvanie, et
+pour la fidélité avec laquelle il avoit rempli son devoir envers cette
+province, et pour les nombreux et importans services qu'il avoit rendus
+pendant son séjour à Londres, à toutes les colonies de l'Amérique
+septentrionale. L'assemblée décréta, en même-temps, qu'il lui seroit
+alloué une indemnité de cinq mille livres sterlings<a id="footnotetag44"
+name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>, pour
+les six ans qu'il avoit passés à Londres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote44"
+name="footnote44"></a><b>Note 44: </b><a
+href="#footnotetag44">(retour)</a> Il y a dans l'original, <i>argent
+courant de Pensylvanie</i>, qui vaut à-peu-près un tiers de moins;
+mais on a traduit <i>sterling</i>, parce qu'autrement, peu de lecteurs
+français auroient compris ce que cela auroit signifié. (<i>Note du
+Traducteur.</i>)</p>
+</blockquote>
+
+<p>Pendant son absence, il avoit été élu tous les ans membre de
+l'assemblée de Pensylvanie. À son retour, il reprit sa place dans ce
+corps, et il continua à être le courageux défenseur des droits du
+peuple.</p>
+
+<p>Il survint, dans le mois de décembre 1762, un évènement qui répandit
+l'alarme dans la province. Une peuplade, composée d'une vingtaine
+d'Indiens, étoit dès long-temps établie dans le comté de Lancaster, et
+n'avoit pas cessé de se conduire paisiblement et amicalement envers les
+colons anglais. Cependant les dévastations que d'autres Sauvages
+commettoient sur les frontières, irritèrent tellement les colons, qu'ils
+résolurent de s'en venger sur tous les Indiens. Environ cent vingt
+habitans, qui, pour la plupart, étoient de Donnegal et de Peckstang ou
+de Paxton, dans le comté d'York, montèrent à cheval, se rassemblèrent,
+et prirent la route du petit établissement des paisibles et innocens
+Indiens de Lancastre. Ces bons Sauvages furent avertis qu'on venoit les
+attaquer: mais considérant les hommes blancs comme leurs amis, ils
+crurent n'avoir rien à craindre.</p>
+
+<p>Lorsque les colons arrivèrent dans le village de ces Indiens, ils n'y
+trouvèrent que des femmes, des enfans, et quelques vieillards, parce que
+le reste de la peuplade étoit allé vaquer à ses occupations accoutumées.
+Ils égorgèrent tous ceux qu'ils rencontrèrent, entr'autres le chef,
+nommé <i>Schahaès</i>, distingué par son attachement aux colons. Cette
+action barbare excita l'indignation de tous ceux des habitans, qui
+avoient quelque sentiment d'humanité.</p>
+
+<p>Les malheureux Indiens, qui, s'étant trouvés absens de leur village,
+avoient échappé à la mort, furent amenés à Lancastre et logés dans la
+geole, afin qu'ils pussent être à l'abri des nouveaux attentats de leurs
+assassins. Le gouverneur témoigna, par une proclamation, combien il
+désapprouvoit le massacre des Indiens, offrit une récompense à ceux qui
+feroient connoître les auteurs de cette barbarie, et défendit qu'on
+portât la moindre atteinte au repos du reste de la peuplade. Mais, au
+mépris de cette proclamation, les scélérats contre lesquels elle étoit
+rendue, marchèrent droit à Lancastre, brisèrent les portes de la geole
+et massacrèrent les infortunés Indiens qui y étoient renfermés.</p>
+
+<p>Une seconde proclamation du gouverneur n'eut pas plus d'effet que la
+première. Un détachement de colons s'avança vers Philadelphie, dans le
+dessein d'égorger quelques Indiens amis qu'on y avoit conduits pour les
+dérober à la mort. Plusieurs citoyens de cette ville prirent les armes
+pour défendre ces malheureux. Les quakers même, à qui leurs principes
+religieux ne permettent pas de combattre pour leur propre défense,
+furent les plus ardens à protéger les Indiens<a id="footnotetag45"
+name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote45"
+name="footnote45"></a><b>Note 45: </b><a
+href="#footnotetag45">(retour)</a> Ce trait, ce que Franklin rapporte
+du bon <i>Denham</i>, dans la première partie de ces mémoires, et tout
+ce que j'ai observé moi-même pendant mon séjour à Philadelphie, m'ont
+inspiré, je l'avoue, une grande vénération pour les quakers. (<i>Note
+du Traducteur.</i>)</p>
+</blockquote>
+
+<p>Les assassins entrèrent dans Germaintown<a id="footnotetag46"
+name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>. Le
+gouverneur se sauva dans la maison de Franklin, tandis que celui-ci
+marcha, avec quelques autres personnes, à la rencontre des enfans de
+Paxton, car c'est le nom qu'avoient pris les assassins. Franklin les
+harangua, et parvint à leur persuader d'abandonner leur entreprise et de
+retourner chez eux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote46"
+name="footnote46"></a><b>Note 46: </b><a
+href="#footnotetag46">(retour)</a> Petite ville à quatre milles de
+Philadelphie. Elle a été bâtie par une colonie allemande, ainsi que
+l'indique son nom. (<i>Note du Traducteur.</i>)</p>
+</blockquote>
+
+<p>Les disputes entre les propriétaires<a id="footnotetag47"
+name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a> et
+l'assemblée avoient été long-temps appaisées. Elles se renouvelèrent.
+Les propriétaires mécontens d'avoir cédé aux habitans, s'efforçoient de
+recouvrer leurs priviléges; et quoiqu'ils eussent déjà consenti qu'on
+mît des impôts sur leurs biens, ils vouloient qu'ils en fussent encore
+exempts.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote47"
+name="footnote47"></a><b>Note 47: </b><a
+href="#footnotetag47">(retour)</a> Les héritiers Penn.</p>
+</blockquote>
+
+<p>En 1763, l'assemblée adopta un bill concernant les milices. Le
+gouverneur refusa d'y donner son assentiment, à moins que l'assemblée
+n'y fît quelques changemens qu'il proposa. Ces changemens consistoient
+en une augmentation d'amende, en certains cas, et en une substitution de
+la peine de mort à l'amende, en quelques autres. Il vouloit aussi que
+les officiers fussent nommés par lui seul, et non élus par le peuple,
+comme le portoit le bill. Mais l'assemblée considéra ces changemens
+comme contraires à la liberté. Elle ne voulut point y souscrire. Le
+gouverneur s'opiniâtra; le bill resta sans effet.</p>
+
+<p>Cette circonstance et beaucoup d'autres du même genre, furent cause
+que la mésintelligence qui subsistoit entre les propriétaires et
+l'assemblée, s'accrut à un tel point, qu'en 1764, l'assemblée résolut de
+présenter au roi une pétition, pour le prier de changer le gouvernement
+<i>propriétaire</i> en un gouvernement <i>royal</i>.</p>
+
+<p>Il y eut beaucoup d'opposition à cette mesure, non-seulement dans
+l'assemblée, mais dans les papiers publics. On publia un discours de M.
+Dickenson<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a
+href="#footnote48"><sup>48</sup></a>, sur ce sujet, avec une préface du
+docteur Smith, qui s'efforça de montrer combien la démarche proposée
+étoit déplacée et impolitique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote48"
+name="footnote48"></a><b>Note 48: </b><a
+href="#footnotetag48">(retour)</a> Auteur des fameuses <i>Lettres
+d'un Fermier de Pensylvanie</i>.</p>
+</blockquote>
+
+<p>M. Galloway fit imprimer un discours en réponse à celui de M.
+Dickenson; et Franklin y mit une préface, dans laquelle il combattit
+victorieusement les principes de celle de Smith. Cependant, l'adresse au
+roi n'eut aucun effet; le gouvernement propriétaire continua.</p>
+
+<p>Lorsque vers la fin de l'année 1764, on fit les élections pour le
+renouvellement de l'assemblée, les partisans de la famille des Penn,
+firent tous leurs efforts pour exclure ceux qui leur étoient opposés, et
+ils obtinrent une petite majorité dans la ville de Philadelphie.
+Franklin perdit alors la place qu'il avoit occupée quatorze ans de suite
+dans l'assemblée. Mais ses amis y conservoient encore une prépondérance
+décidée. Ils le firent nommer, sur-le-champ, agent-général de la
+province; et le parti opposé en fut si mécontent, qu'il protesta contre
+sa nomination. Mais la protestation ne fut point inscrite sur le
+registre, parce qu'elle étoit trop tardive. On la fit insérer dans les
+papiers publics; et avant de s'embarquer pour l'Angleterre, il y
+répondit d'une manière ingénieuse et piquante.</p>
+
+<p>On connoît les troubles que produisit, en Amérique, l'acte du timbre,
+présenté par le ministre Grenville<a id="footnotetag49"
+name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>, et les
+oppositions qu'il y rencontra. Lorsque le marquis de Rockingham parvint
+au ministère, on crut devoir chercher à calmer les colons, et on pensa
+qu'un des meilleurs moyens d'y réussir, étoit la révocation de l'acte
+odieux. Pour savoir comment le peuple américain étoit disposé à se
+soumettre à cette loi, la chambre des communes fit venir Franklin à sa
+barre. Les réponses qu'il y fit, ont été publiées; et elles sont une
+preuve frappante de l'étendue, de la justesse de ses connoissances, et
+de la facilité avec laquelle il s'exprimoit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote49"
+name="footnote49"></a><b>Note 49: </b><a
+href="#footnotetag49">(retour)</a> Dans un discours que prononça, le
+15 mai 1777, dans la chambre des communes, Charles Jenkinson, devenu
+comte de Liverpool, il déclara que l'acte du timbre n'étoit point de
+l'invention de M. Grenville. On a su depuis que l'idée en étoit due à
+quelques Américains réfugiés en Angleterre, et mécontens de leur
+patrie. (<i>Note du Traducteur.</i>)</p>
+</blockquote>
+
+<p>Il présenta les faits avec tant de force, que tous ceux qui n'étoient
+pas aveuglés par leurs préventions, virent aisément combien l'acte du
+timbre étoit dangereux. Malgré quelqu'opposition, cet acte fut donc
+révoqué une année après qu'il eut passé, et avant d'avoir été mis à
+exécution.</p>
+
+<p>En 1766, Franklin voyagea en Hollande et en Allemagne, et il y reçut
+les plus grandes marques d'attention de la part de tous les savans.
+Observateur constant, il apprit des matelots, en traversant la Hollande,
+que l'effet d'une diminution d'eau dans les canaux, étoit de ralentir
+nécessairement la marche des yachts. À son retour en Angleterre, il fit
+un grand nombre d'expériences, qui toutes lui confirmèrent cette
+observation. Il adressa ensuite à sir John Pringle, son ami, une lettre
+qui contenoit le détail de ces expériences et l'explication du
+phénomène. Cette lettre se trouve dans le volume de ses &oelig;uvres
+philosophiques.</p>
+
+<p>L'année suivante<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a
+href="#footnote50"><sup>50</sup></a>, il se rendit en France, où il ne
+fut pas accueilli d'une manière moins distinguée, qu'il ne l'avoit été
+en Allemagne. Il fut présenté à plusieurs hommes de lettres célèbres,
+ainsi qu'au monarque qui régnoit alors<a id="footnotetag51"
+name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote50"
+name="footnote50"></a><b>Note 50: </b><a
+href="#footnotetag50">(retour)</a> En 1767.</p>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote51"
+name="footnote51"></a><b>Note 51: </b><a
+href="#footnotetag51">(retour)</a> Louis XV.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Il tomba entre les mains de Franklin diverses lettres adressées par
+Hutchinson, Oliver<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a
+href="#footnote52"><sup>52</sup></a> et quelques autres, à des personnes
+qui occupoient des places éminentes en Angleterre. Ces lettres
+contenoient les plus violentes invectives contre les principaux habitans
+de la province de Massachusett, et invitoient les ministres à employer
+des moyens vigoureux pour forcer le peuple à leur obéir. Franklin
+transmit ces lettres à l'assemblée générale de Massachusett, qui les
+publia. On en fit passer aussi en Angleterre, des copies certifiées,
+avec une adresse au roi, pour le prier de rappeler des hommes qui
+étoient devenus odieux au peuple, en se montrant si indignement opposés
+à ses intérêts.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote52"
+name="footnote52"></a><b>Note 52: </b><a
+href="#footnotetag52">(retour)</a> Thomas Hutchinson étoit gouverneur
+de la province de Massachusett, et Andrew Oliver, sous-gouverneur.
+(<i>Note du Traducteur.</i>)</p>
+</blockquote>
+
+<p>La publication de ces lettres occasionna un duel entre M. Temple et
+M. Whately<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a
+href="#footnote53"><sup>53</sup></a>, qui, tous deux, étoient soupçonnés
+de les avoir procurées aux Américains. Franklin voulant prévenir de
+nouvelles querelles à ce sujet, déclara, dans une des gazettes de
+Londres, qu'il avoit lui-même envoyé les lettres en Amérique, mais qu'il
+ne diroit jamais de quelle manière il les avoit eues. En effet, on ne
+l'a jamais découvert.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote53"
+name="footnote53"></a><b>Note 53: </b><a
+href="#footnotetag53">(retour)</a> Les lettres étoient adressées à
+Thomas Whately, secrétaire de la trésorerie, sous le ministère de G.
+Grenville, et le duel eut lieu entre William Whately, frère du
+premier, et John Temple, américain. Ils commencèrent par se battre au
+pistolet, après quoi ils mirent l'épée à la main. William Whately
+reçut cinq blessures. (<i>Note du Traducteur.</i>)</p>
+</blockquote>
+
+<p>Bientôt après, l'adresse de l'assemblée de Massachusett fut examinée
+devant le conseil-privé. Franklin s'y rendit en qualité d'agent de
+l'assemblée; et se vit accabler d'un torrent d'injures, par le
+solliciteur-général, qui servoit de défenseur à Oliver et à Hutchinson.
+L'adresse fut déclarée inique et scandaleuse, et la demande qu'elle
+contenoit, fut rejetée.</p>
+
+<p>Le parlement de la Grande-Bretagne avoit, il est vrai, révoqué l'acte
+du timbre; mais c'étoit sous prétexte que la révocation en étoit
+nécessaire. Il n'en prétendoit pas moins avoir le droit de taxer les
+colonies; et dans le même-temps où il révoqua l'acte du timbre, il en
+promulgua un autre, par lequel il déclaroit que, dans tous les cas, il
+avoit le droit de faire des loix pour les colonies, et de les
+contraindre à y obéir. Ce langage étoit celui des membres du parlement
+les plus opposés à l'acte du timbre, et entr'autres, de M. Pitt.</p>
+
+<p>Les colons ne reconnurent jamais ce droit de contrainte: mais comme
+ils se flattoient qu'on ne l'exerceroit pas, ils n'étoient pas
+très-ardens à le combattre. Si les Anglais n'avoient pas eu la
+prétention de le faire valoir, les Américains auroient volontiers
+continué à fournir leur part des subsides, de la manière dont ils
+avoient coutume de le faire; c'est-à-dire, d'après des décrets de leurs
+propres assemblées, rendus sur la demande du secrétaire-d'état.</p>
+
+<p>Si cet usage eût été maintenu, les colonies de l'Amérique
+septentrionale étoient si bien disposées pour la métropole, que malgré
+les désavantages que leur fesoit éprouver les entraves mises à leur
+commerce, et toute la faveur accordée à celui des Anglais, une
+séparation entre les deux pays eût, sans doute, été encore
+très-éloignée. Les Américains étoient, dès leur enfance, instruits à
+révérer un peuple dont ils descendoient, et dont les loix, les
+m&oelig;urs, le langage, étoient les leurs. Ils le regardoient comme un
+modèle de perfection; et leurs préjugés à cet égard étoient si grands,
+que les peuples les plus éclairés de l'Europe leur paroissoient des
+barbares auprès des Anglais. Le seul nom d'Anglais portoit dans l'ame
+des Américains, l'idée d'un être grand et bon. Tels étoient les
+sentimens qu'on leur inspiroit de bonne heure. Il ne falloit donc rien
+moins que des traitemens injustes, long-temps répétés, pour les faire
+songer à rompre les liens qui les attachoient à l'Angleterre.</p>
+
+<p>Mais les impôts mis sur le verre, sur le papier, sur les cuirs, sur
+les matières propres à faire des couleurs, sur le thé et sur plusieurs
+autres articles; les franchises enlevées à quelques colonies;
+l'opposition des gouverneurs aux mesures législatives de quelques
+autres; l'accueil dédaigneux qu'éprouvoient auprès du trône les humbles
+remontrances, dans lesquelles elles demandoient le redressement de leurs
+griefs, et beaucoup d'actes violens et oppressifs, excitèrent enfin un
+ardent esprit d'insurrection. Au lieu de songer à l'appaiser, par une
+conduite plus modérée et plus juste, les ministres anglais parurent
+fermement décidés à exiger des colonies l'obéissance la plus servile.
+Leur imprudence ne servit qu'à faire empirer le mal. Ce fut en vain
+qu'on s'efforça de les faire renoncer à leurs desseins, en leur
+représentant que l'exécution en étoit impossible, et que les
+conséquences en deviendroient funestes à l'Angleterre. Ils persistèrent
+à les suivre avec une opiniâtreté dont l'histoire fournit peu
+d'exemples<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a
+href="#footnote54"><sup>54</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote54"
+name="footnote54"></a><b>Note 54: </b><a
+href="#footnotetag54">(retour)</a> Cet exemple se renouvelle de nos
+jours; et c'est un ministre anglais qui le donne. William Pitt
+s'opiniâtre à faire la guerre à la France, contre la volonté de
+presque tout le peuple anglais. (<i>Note du Traducteur.</i>)</p>
+</blockquote>
+
+<p>La conservation des colonies de l'Amérique septentrionale étoit si
+avantageuse à l'Angleterre, qu'il falloit avoir un entêtement
+extravagant pour continuer à employer des moyens propres à donner à
+leurs habitans l'idée de se séparer d'elle. Quand nous considérons les
+grands progrès qu'on a faits dans la science du gouvernement,
+l'extension des principes de liberté parmi les peuples de l'Europe, les
+effets qu'ils ont déjà produits en France, ceux qu'ils auront
+probablement ailleurs<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a
+href="#footnote55"><sup>55</sup></a>, et que nous voyons que tout cela
+est dû à la révolution d'Amérique, nous ne pouvons nous empêcher de
+trouver étrange que des évènemens, qui peuvent avoir une si grande
+influence sur le bonheur du genre-humain, aient été occasionnés par la
+perversité ou l'ignorance du cabinet de Londres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote55"
+name="footnote55"></a><b>Note 55: </b><a
+href="#footnotetag55">(retour)</a> Cette prophétie, faite il y a cinq
+ans, est en partie accomplie. (<i>Note du Traducteur.</i>)</p>
+</blockquote>
+
+<p>Franklin ne négligea rien pour engager les ministres anglais à
+prendre d'autres mesures. Et dans des entretiens particuliers, qu'il eut
+avec plusieurs chefs du gouvernement, et dans les lettres qu'il leur
+écrivit, il leur démontra combien leur conduite, à l'égard des
+Américains, étoit injuste et dangereuse. Il leur déclara que malgré
+l'attachement des colons pour la métropole, les mauvais traitemens,
+qu'on leur fesoit éprouver, finiroient par les aliéner. On n'écouta
+point cet avis. Les ministres suivirent aveuglément leur plan, et mirent
+les colons dans l'alternative d'opter entre la soumission absolue ou
+l'insurrection.</p>
+
+<p>En 1775, Franklin voyant que tous ses efforts, pour rétablir
+l'harmonie entre les colonies et la Grande-Bretagne, étoient inutiles,
+retourna en Amérique. Il trouva que les hostilités avoient déjà
+commencé. Le lendemain de son arrivée, il fut élu, par l'assemblée de
+Pensylvanie, membre du congrès des États-Unis. Peu de temps après on le
+chargea, ainsi que M. Lynch et M. Harrison, d'aller visiter le camp de
+Cambridge, et de se concilier avec le commandant en chef, pour tâcher de
+persuader aux troupes, qu'il étoit nécessaire qu'elles renouvelassent
+leur enrôlement, dont le terme devoit bientôt expirer; et qu'elles
+persévérassent à défendre leur pays.</p>
+
+<p>Vers la fin de la même année, il se rendit en Canada, pour proposer
+aux habitans d'embrasser, avec les autres colons, la cause de la
+liberté. Mais il ne put les engager à s'opposer aux mesures du
+gouvernement britannique. M. le Roy dit, dans une lettre écrite à ce
+sujet, que le mauvais succès de la négociation de Franklin fut, en
+grande partie, occasionné par la différence des opinions religieuses, et
+le ressentiment que conservoient les Canadiens, de ce que leurs voisins
+avoient plusieurs fois brûlé leurs églises.</p>
+
+<p>Lorsqu'en 1776, lord Howe<a id="footnotetag56"
+name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a> passa
+en Amérique, avec le pouvoir de traiter avec les colons. Il écrivit à
+Franklin, pour l'engager à effectuer une réconciliation<a
+id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a
+href="#footnote57"><sup>57</sup></a>. Franklin fut nommé, avec John
+Adams et Édouard Rutledge, pour se rendre auprès des commissaires et
+savoir jusqu'où s'étendoient leurs pouvoirs. Il apprit que ces pouvoirs
+se bornoient à pardonner aux colons soumis. De pareilles conditions ne
+convenoient point aux Américains: les commissaires ne purent remplir
+leur mission.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote56"
+name="footnote56"></a><b>Note 56: </b><a
+href="#footnotetag56">(retour)</a> Lord Howe commandoit la flotte, et
+le chevalier Howe, son frère, l'armée anglaise. Ils avoient, en même
+temps, le titre de commissaires pacificateurs. (<i>Note du
+Traducteur.</i>)</p>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote57"
+name="footnote57"></a><b>Note 57: </b><a
+href="#footnotetag57">(retour)</a> Sa lettre et la réponse de
+Franklin seront imprimées dans le deuxième volume de ce recueil.</p>
+</blockquote>
+
+<p>L'importante question de l'indépendance des Américains fut bientôt
+agitée; et c'étoit en présence des armées et des flottes formidables,
+destinées à les soumettre. Avec des troupes nombreuses, il est vrai,
+mais sans discipline, et ignorant absolument l'art de la guerre, sans
+argent, sans escadres, sans alliés, n'ayant presque pour appui que le
+seul amour de la liberté, les Américains se déterminèrent à se séparer
+d'une mère-patrie, qui leur avoit fait subir une longue suite de
+vexations et d'outrages. Lorsqu'on proposa cette mesure hardie, Franklin
+fut un des premiers à l'adopter, et son opinion entraîna beaucoup
+d'autres membres du congrès.</p>
+
+<p>L'esprit du peuple avoit été déjà préparé à cet évènement par le
+célèbre pamphlet de Thomas Paine, intitulé: <i>Le Sens Commun</i>. Il y
+a lieu de croire que Franklin eut beaucoup de part à cet ouvrage, ou du
+moins, qu'il fournit des matériaux à l'auteur.</p>
+
+<p>Franklin fut élu président de la convention, qui s'assembla en 1776,
+à Philadelphie, pour établir une nouvelle forme de gouvernement. La
+constitution actuelle de l'état de Pensylvanie, fut le résultat des
+travaux de cette assemblée, et peut être considérée comme le fruit des
+principes politiques de Franklin. L'unité législative et la pluralité
+exécutive semblent avoir été ses maximes favorites.</p>
+
+<p>Vers la fin de la même année 1776, Franklin fut choisi pour aller
+suivre les négociations, entamées par Silas Deane à la cour de France.
+La certitude des avantages que la France pouvoit retirer d'un traité de
+commerce avec l'Amérique, et le désir d'affoiblir l'empire britannique,
+en le démembrant, étoient de puissans motifs pour engager le
+gouvernement français à prêter l'oreille aux propositions d'alliance
+avec les Américains. Mais il montroit pourtant une répugnance, que
+firent cesser, et l'adresse de Franklin, et sur-tout le succès des armes
+américaines contre le général Burgoyne<a id="footnotetag58"
+name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>. En
+1778, on conclut un traité d'alliance offensive et défensive, et, en
+conséquence, la France déclara la guerre à l'Angleterre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote58"
+name="footnote58"></a><b>Note 58: </b><a
+href="#footnotetag58">(retour)</a> À Saratoga, où les généraux
+américains Arnold et Gates, le forcèrent de se rendre prisonnier de
+guerre avec son armée. La trahison d'Arnold a terni, depuis, la gloire
+qu'il acquit par cette action. (<i>Note du Traducteur.</i>)</p>
+</blockquote>
+
+<p>Personne, peut-être, n'étoit aussi en état que Franklin, de servir
+essentiellement les Américains, auprès de la cour de France. Ses
+découvertes, ses talens y étoient connus, et on y avoit la plus profonde
+estime pour son caractère. Il fut accueilli avec les plus grandes
+marques de respect par tous les gens de lettres de Paris, et, en
+général, par tous les Français. Cela lui donna bientôt une grande
+influence, qui, avec divers ouvrages qu'il publia, contribua à établir
+le crédit et l'importance des États-Unis. C'est à ses soins qu'on doit
+attribuer, en grande partie, le succès des emprunts, négociés en
+Hollande et en France, emprunts, qui ont si heureusement décidé le sort
+de la guerre.</p>
+
+<p>Le triste succès des armes britanniques, et sur-tout la prise de lord
+Cornwalis et de son armée, convainquirent enfin les Anglais de
+l'impossibilité de subjuguer les Américains. Les négocians demandoient
+la paix à grands cris. Le ministère sentit qu'il ne pouvoit plus
+long-temps s'opposer à leurs v&oelig;ux. Les préliminaires furent signés
+à Paris, le 30 novembre 1782, par M. Oswald, qui traitoit pour
+l'Angleterre; et par MM. Franklin, Adams, Jay et Laurens, au nom des
+États-Unis d'Amérique. Ces préliminaires formoient la base du traité
+définitif, qui fut conclu le 3 septembre 1783, et signé par M. David
+Hartley d'une part, et par MM. Franklin, Adams et Jay de l'autre.</p>
+
+<p>Le 3 avril 1783, un traité d'amitié et de commerce entre les
+États-Unis et la Suède, fut conclu à Paris, par Franklin et le comte de
+Krutz.</p>
+
+<p>Un pareil traité fut conclu avec la Prusse en 1785, quelque temps
+avant que Franklin abandonnât l'Europe.</p>
+
+<p>Les affaires politiques n'étoient pas l'unique objet des occupations
+de Franklin. Quelques-uns de ses ouvrages philosophiques furent publiés
+à Paris. Leur but étoit, en général, de faire sentir les avantages de
+l'industrie et de l'économie.</p>
+
+<p>Lorsqu'en 1784, le magnétisme animal occupoit beaucoup les esprits en
+Europe et sur-tout à Paris, on le crut d'une telle importance, que le
+roi nomma des commissaires pour examiner les fondemens de cette science
+prétendue. Franklin fut un de ces commissaires. Après avoir observé un
+grand nombre des expériences de Mesmer, et dont quelques-unes étoient
+faites sur eux-mêmes, ils décidèrent que ce n'étoit qu'un charlatanisme,
+inventé pour en imposer à des gens ignorans et crédules: Mesmer fut
+ainsi arrêté au milieu de la carrière par laquelle il croyoit arriver à
+la fortune et à la gloire; et l'un des plus insolens moyens, dont on se
+soit servi pour se jouer des hommes, fut anéanti.</p>
+
+<p>Franklin ayant rempli le principal objet de sa mission, en coopérant
+à l'établissement de l'indépendance américaine, et commençant à sentir
+les infirmités de l'âge, désira de revoir son pays natal. Il demanda son
+rappel au congrès, et l'obtint. M. Jefferson partit pour aller le
+remplacer, en 1785; et au mois de septembre de la même année, Franklin
+retourna à Philadelphie. Au bout de quelque temps, il fut nommé membre
+du conseil suprême exécutif de cette ville, et bientôt après, il en fut
+élu président.</p>
+
+<p>En 1787, on forma une convention pour reviser, corriger les articles
+de la confédération, et donner plus d'énergie au gouvernement des
+États-Unis. Elle se rassembla à Philadelphie. Franklin fut nommé l'un
+des délégués des Pensylvaniens. Il signa la constitution, proposée pour
+cimenter l'union, et y donna son approbation dans les termes les moins
+équivoques.</p>
+
+<p>Il s'établit alors, à Philadelphie, une société destinée à s'occuper
+des recherches politiques. Elle choisit Franklin pour son président, et
+tint ses séances chez lui. Deux ou trois essais, lus dans cette société,
+ont été publiés: mais elle n'a pas existé long-temps.</p>
+
+<p>En 1787, il se forma, à Philadelphie, deux autres sociétés, fondées
+sur les principes de l'humanité la plus noble et la plus généreuse.
+L'une étoit la <i>Société Philadelphienne, pour le soulagement des
+prisonniers</i>; et l'autre, la <i>Société Pensylvanienne</i>, dont
+l'objet est de travailler à l'abolition de l'esclavage, de secourir les
+nègres naturellement libres et retenus dans la servitude, et d'améliorer
+la condition des Africains.&mdash;Franklin étoit président de ces deux
+sociétés. Leurs travaux ont déjà eu beaucoup de succès, et elles
+continuent de marcher avec une ardeur infatigable vers le but de leur
+institution.</p>
+
+<p>Les infirmités de Franklin augmentant, il lui devint impossible
+d'assister régulièrement au conseil; et en 1788, il renonça totalement
+aux affaires publiques.</p>
+
+<p>Son tempérament étoit très-robuste. Il n'étoit sujet à presqu'aucune
+maladie, excepté quelques accès de goutte, qui le tourmentoient de temps
+en temps, et qui cessèrent en 1781, époque où il fut attaqué de la
+pierre, dont il s'est ressenti le reste de sa vie. Dans les intervalles
+de cette cruelle maladie, il passoit beaucoup d'heures agréables, en se
+livrant à une conversation gaie et instructive. Ni son esprit, ni ses
+organes ne parurent affoiblis jusques au moment de sa mort.</p>
+
+<p>En qualité de président de la société pour l'abolition de
+l'esclavage, il signa le mémoire, présenté le 12 mai 1789 au congrès des
+États-Unis de l'Amérique, pour le prier d'employer tout son pouvoir
+constitutionnel à diminuer le trafic de l'espèce humaine. Ce fut le
+dernier acte public de Franklin.</p>
+
+<p>Dans les débats qu'occasionna ce mémoire, on tenta de justifier la
+traite des nègres. Franklin fit insérer dans la gazette fédérative, du
+25 mars, un morceau signé <i>Historicus</i>, et il y rapporta un
+discours, qu'il dit avoir été prononcé dans le divan d'Alger, en 1787, à
+l'occasion d'une pétition présentée par la secte des <i>Erika</i>, pour
+demander l'abolition de la piraterie et de l'esclavage. Ce prétendu
+discours algérien est une excellente parodie de ce qu'avoit dit un
+représentant de la Georgie, nommé <i>Jackson</i>. Tous les argumens en
+faveur de l'esclavage des nègres, y sont ingénieusement appliqués à la
+justification des pirates qui enlèvent les vaisseaux des Européens et
+les réduisent eux-mêmes à l'esclavage. Il démontre, en même-temps, la
+futilité des raisonnemens dont on se sert pour défendre la traite des
+nègres; et il fait voir combien l'auteur avoit encore de force d'esprit
+et de talent à l'âge avancé où il étoit. Enfin, il n'offre pas une
+preuve moins convaincante de la facilité avec laquelle Franklin imitoit
+le style des anciens temps et des nations étrangères, que sa fameuse
+parabole contre la persécution; et de même que cette parabole a engagé
+plusieurs personnes à la chercher dans la bible, le discours algérien a
+été cause que des curieux ont cherché dans diverses bibliothèques,
+l'ouvrage d'où l'on disoit qu'il étoit tiré<a id="footnotetag59"
+name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote59"
+name="footnote59"></a><b>Note 59: </b><a
+href="#footnotetag59">(retour)</a> Ce discours sera imprimé dans le
+deuxième volume de ce recueil.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Au commencement du mois d'avril suivant, il fut attaqué d'une fièvre
+et d'une douleur de poitrine, qui mirent un terme à sa vie. Nous allons
+transcrire les observations qu'a faites sur sa maladie, le docteur
+Jones, son médecin et son ami.</p>
+
+<p>«La pierre dont il étoit attaqué depuis long-temps, l'obligea,
+pendant la dernière année de sa vie, à garder presque toujours le lit;
+et dans les derniers paroxismes de cette cruelle maladie, il falloit
+qu'il prît de fortes doses de <i>laudanum</i> pour calmer ses
+souffrances. Cependant, dans les intervalles de repos, non-seulement il
+s'amusoit à lire et à converser gaiement avec sa famille, et avec
+quelques amis qui lui rendoient visite, mais il s'occupoit d'affaires
+publiques et particulières, avec diverses personnes qui venoient le
+consulter. Il montroit encore ce désir de faire le bien, cet
+empressement à obliger, qui le distinguoient dès long-temps. Il
+conservoit éminemment ses facultés intellectuelles et il aimoit encore à
+dire des plaisanteries, et à raconter des anecdotes qui fesoient un
+plaisir extrême à tous ceux qui les entendoient.</p>
+
+<p>»Environ seize jours avant sa mort, il eut des atteintes de fièvre,
+mais sans aucun symptôme caractéristique. Ce ne fut que le troisième ou
+quatrième jour qu'il se plaignit d'une douleur dans le côté gauche de la
+poitrine, douleur qui s'accrut, devint extrêmement vive, et fut suivie
+d'une toux et d'une respiration pénible. Quand il fut dans cet état, et
+que l'excès de sa souffrance lui arrachoit quelques plaintes, il
+disoit:&mdash;Qu'il craignoit bien de ne pas les supporter comme il le
+devoit; qu'il savoit combien l'Être-Suprême avoit versé de bienfaits sur
+lui, en l'élevant de l'obscurité, dans laquelle il étoit né, au rang et
+à la considération dont il jouissoit parmi les hommes; et qu'il ne
+doutoit pas que les douleurs qu'il lui envoyoit en ce moment, ne fussent
+destinées à le dégoûter d'un monde, où il n'étoit plus capable de
+remplir le poste qui lui avoit été assigné.</p>
+
+<p>»Il resta dans cet état jusqu'au cinquième jour qui précéda sa mort.
+Alors sa douleur et sa difficulté de respirer l'abandonnèrent
+entièrement. Sa famille se flatta qu'il guériroit: mais un abcès qui
+s'étoit formé dans le poumon, creva tout-à-coup, et rendit une grande
+quantité de matière que le malade continua à cracher tant qu'il eut
+quelque force. Aussitôt qu'il cessa de pouvoir rejeter cette matière,
+les organes de la respiration s'affoiblirent par degrés. Il éprouva un
+calme léthargique; et il expira tranquillement le 17 avril 1790, à onze
+heures du soir. Il avoit vécu quatre-vingt-quatre ans et trois mois.
+</p>
+
+<p>»Peut-être n'est-il pas inutile d'observer qu'en l'année 1735,
+Franklin eut une dangereuse pleurésie, qui se termina par un abcès au
+côté gauche de ses poumons, et il fut alors presque suffoqué par la
+quantité de matière qu'il rendit. Quelques années après, il essuya
+encore une maladie pareille: mais il en guérit promptement et sa
+respiration ne s'en ressentit point.»</p>
+
+
+<hr>
+
+
+
+<p>Plusieurs années avant sa mort, il composa lui-même son épitaphe. La
+voici:</p>
+
+
+<p class="c">LE CORPS</p>
+
+<p class="c">de</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Benjamin Franklin</span>, imprimeur,<br>
+comme la couverture d'un vieux livre,<br>
+dont les feuillets sont arrachés,<br>
+et la dorure et le titre effacés,<br>
+gît ici, et est la pâture des vers.<br>
+Cependant, l'ouvrage même ne sera point perdu,<br>
+car il doit, comme il le croyoit, reparoître encore<br>
+une fois,<br>
+dans une nouvelle<br>
+et plus belle édition,<br>
+revue et corrigée<br>
+par<br>
+l'auteur.</p>
+
+<hr>
+
+
+
+<a name="titre2"></a><p><i><span class="sc">Extrait</span> du Testament de <span
+class="sc">Benjamin Franklin</span></i>.</p>
+
+
+<p>... Quant à mes livres, ceux que j'avois en France, et ceux que
+j'avois laissés à Philadelphie étant maintenant tous rassemblés ici, et
+le catalogue en étant fait, mon intention est d'en disposer de la
+manière suivante.</p>
+
+<p>Je lègue à la société philosophique de Philadelphie, dont j'ai
+l'honneur d'être président, l'<i>Histoire de l'académie des
+sciences</i>, en soixante ou soixante-dix volumes
+<i>in-4<sup>o</sup></i>.&mdash;Je donne à la société philosophique
+américaine qui est établie à la Nouvelle-Angleterre, et dont je suis
+membre, la collection <i>in-folio</i> des <i>Arts et Métiers</i>.
+L'édition <i>in-4<sup>o</sup>.</i> du même ouvrage sera remise de ma
+part à la compagnie de la bibliothèque de Philadelphie.&mdash;Je donne à
+mon petit-fils Benjamin Franklin Bache, tous ceux de mes livres, à côté
+desquels j'ai mis son nom dans le catalogue ci-dessus mentionné; et à
+mon petit-fils William Bache, tous ceux auxquels son nom sera également
+ajouté. Ceux qui seront désignés avec le nom de mon cousin Jonatham
+Williams, seront donnés à ce parent.&mdash;Je lègue à mon petit-fils,
+William Temple Franklin, le reste de mes livres, mes manuscrits et mes
+papiers.&mdash;Je donne à mon petit-fils, Benjamin Franklin Bache, mes
+droits dans la compagnie de la bibliothèque de Philadelphie, ne doutant
+pas qu'il ne permette à ses frères et à ses s&oelig;urs d'en jouir comme
+lui.</p>
+
+<p>Je suis né à Boston, dans la Nouvelle-Angleterre, et je dois mes
+premières connoissances en littérature aux libres écoles de grammaire
+qui y sont établies. C'est pourquoi je laisse à mes exécuteurs
+testamentaires, cent livres sterlings, pour qu'elles soient remises, par
+eux, ou par ceux qui les remplaceront, aux directeurs des libres écoles
+de ma ville natale. J'entends que les directeurs, ou les personnes qui
+auront la surintendance des libres écoles, placent cette somme à intérêt
+perpétuel, afin de l'employer tous les ans à faire frapper des médailles
+d'argent, qui seront distribuées aux élèves pour leur servir de
+récompense et d'encouragement; et cela de la manière que les notables de
+la ville de Boston jugeront convenable.</p>
+
+<p>Je charge mes exécuteurs testamentaires, ou leurs successeurs, de
+prélever sur les honoraires qui me sont redus, comme président de l'état
+de Pensylvanie, deux mille livres sterlings, et de les compter aux
+personnes, qu'un acte de la législature nommera pour les recevoir en
+dépôt, afin qu'elles soient employées à rendre le Skuylkil navigable.
+</p>
+
+<p>Tandis que j'ai été marchand de papier, imprimeur et directeur de la
+poste, j'ai fait crédit à beaucoup de personnes, pour des livres, des
+insertions d'avis, des ports de lettres et d'autres objets pareils.
+L'assemblée de Pensylvanie m'ayant fait partir en 1757 pour aller être
+son agent en Angleterre, où j'ai rempli ce poste jusqu'en 1775, et à mon
+retour, étant immédiatement occupé des affaires du congrès, et envoyé en
+France en 1776, où j'ai séjourné neuf ans, je n'ai pu réclamer les
+sommes ci-dessus que depuis mon retour en 1785, et ce sont, en quelque
+sorte, des créances surannées, quoique justes. Cependant elles se
+trouvent détaillées dans mon grand livre, coté E; et je les lègue aux
+administrateurs de l'hôpital de Pensylvanie, espérant que les débiteurs,
+ou leurs successeurs, qui font à présent quelque difficulté d'acquitter
+ces dettes, parce qu'ils les croient trop anciennes, voudront pourtant
+bien en compter le montant, comme une charité, en faveur de l'excellente
+institution de l'hôpital.&mdash;</p>
+
+<p>Je suis persuadé que plusieurs de ces dettes seront inévitablement
+perdues: mais je me flatte qu'on en recouvrera beaucoup. Il est possible
+aussi que quelques-uns des débiteurs, aient à réclamer de moi le montant
+d'anciens comptes. En ce cas, les administrateurs de l'hôpital voudront
+bien en faire la déduction, et en payer la solde, si c'est moi qui la
+dois.</p>
+
+<p>Je prie mes amis Henry Hyll, John Jay, Francis Hopkinson et M. Edward
+Duffield, de Bonfield dans le comté de Pensylvanie, d'être les
+exécuteurs de mes dernières volontés; c'est pourquoi je les nomme dans
+le présent testament.</p>
+
+<p>Je désire d'être enterré, avec le moins de dépense et de cérémonie
+qu'il sera possible.</p>
+
+<p>À Philadelphie, le 17 juillet 1788.</p>
+
+<p class="sig"><span class="sc">B. Franklin</span>.</p>
+
+<hr>
+
+
+<a name="titre3"></a><p><span class="sc">Codicile</span>.</p>
+
+<p>Moi, Benjamin Franklin, après avoir considéré le testament précédent,
+ou ci-joint, je crois à propos d'y ajouter le présent codicile.</p>
+
+<p>L'un de mes anciens et invariables principes politiques, est que,
+dans un état démocratique, il ne doit point y avoir d'emploi lucratif,
+par les raisons détaillées dans un article que j'ai rédigé dans notre
+constitution; et lorsque j'ai accepté la place de président, mon
+intention a été d'en consacrer les honoraires à l'utilité publique. En
+conséquence, j'ai déjà légué, par mon testament du mois de juillet
+dernier, des sommes considérables aux colléges, et pour construire des
+églises. J'ai, de plus, donné deux mille livres sterlings à l'état de
+Pensylvanie, pour être employées à rendre le Skuylkil navigable. Mais
+apprenant depuis, que cette somme est très-insuffisante pour un pareil
+ouvrage, et que vraisemblablement l'entreprise n'aura pas lieu de
+long-temps, j'ai conçu une autre idée, que je crois d'une utilité plus
+étendue. Je révoque donc et annulle le legs qui devoit servir aux
+travaux du Skuylkil; et je désire qu'une partie des certificats, que
+j'ai pour ce qui m'est redû de mes honoraires de président, soit vendue
+pour produire deux mille livres sterlings, dont on disposera, comme je
+vais l'expliquer.</p>
+
+<p>L'on pense que celui qui reçoit un bien de ses ancêtres, est, en
+quelque sorte, obligé de le transmettre à ses descendans. Certes, je ne
+suis point dans cette obligation, moi, à qui mes ancêtres ni aucun de
+mes parens n'ont jamais laissé un schelling d'héritage. J'observe ceci,
+pour que ma famille ne trouve pas mauvais que je fasse quelques legs,
+qui ne sont pas uniquement à son profit.</p>
+
+<p>Né à Boston, dans la Nouvelle-Angleterre, je dois mes premières
+connoissances en littérature aux libres écoles de grammaire de cette
+ville: aussi ne les ai-je point oubliées dans mon testament.</p>
+
+<p>Mais j'ai également des obligations à l'état de Massachusett, qui,
+sans que je l'aie demandé, m'a nommé son agent, pendant plusieurs
+années, et m'a accordé en conséquence des honoraires assez
+considérables. Quoiqu'en servant cet état, et en lui transmettant les
+lettres du gouverneur Hutchinson, j'aie perdu plus qu'il ne m'a jamais
+donné, je ne pense pas lui devoir moins de reconnoissance.</p>
+
+<p>J'ai observé que parmi les artisans, les bons apprentis devenoient
+ordinairement de bons citoyens. J'ai moi-même, dans ma ville natale,
+commencé par apprendre le métier d'imprimeur; et ensuite j'ai eu la
+facilité de m'établir à Philadelphie, parce que deux amis m'ont prêté de
+l'argent, qui a été la base de ma fortune, et la cause de tout ce que
+j'ai pu faire d'utile dans le cours de ma vie.&mdash;Je désire de
+pouvoir être encore de quelqu'utilité après ma mort, en formant et
+soutenant des jeunes gens, qui rendent service à leur pays, dans les
+deux villes que je viens de nommer.</p>
+
+<p>Je donne donc en dépôt mille livres sterlings aux habitans de Boston,
+dans l'état de Massachusett, et mille livres sterlings à ceux de
+Philadelphie, afin que ces sommes soient employées de la manière
+suivante.</p>
+
+<p>Si les habitans de Boston acceptent les mille livres sterlings, elles
+seront confiées aux élus de cette ville et aux ministres de l'ancienne
+congrégation épiscopale et presbytérienne; et ces administrateurs en
+feront des prêts à cinq pour cent d'intérêt par an, à de jeunes artisans
+mariés, lesquels seront âgés de vingt-cinq ans, et auront appris leur
+métier dans la ville, et rempli fidèlement les obligations spécifiées
+dans leur contrat d'apprentissage, de manière à mériter qu'au moins deux
+citoyens respectables répondent de l'honnêteté de leur caractère, et
+leur servent de caution, pour le paiement de la somme qu'on leur
+prêtera, ainsi que des intérêts, avec les conditions ci-après
+spécifiées.</p>
+
+<p>Le montant de tous les billets sera payable en piastres espagnoles
+cordonnées, ou en monnoie d'or courante; et les administrateurs
+tiendront un livre, ou des livres, où seront inscrits les noms de ceux
+qui profiteront de l'avantage de cette institution, ainsi que les noms
+de ceux qui leur serviront de caution, avec les sommes qui leur seront
+prêtées, les dates et tout ce qui y aura rapport. Comme ces prêts sont
+destinés à faciliter l'établissement des jeunes ouvriers qui se
+marieront, il faut que les administrateurs ne prêtent à une même
+personne ni plus de soixante livres sterlings, ni moins de quinze.</p>
+
+<p>Et si le nombre de ceux qui feront des demandes étoit si
+considérable, que le legs ne suffît pas pour donner à tous ce qui leur
+seroit nécessaire, on fera une diminution générale, pour que chacun
+reçoive quelque secours.</p>
+
+<p>Ces secours seront d'abord de peu de conséquence; mais à mesure que
+le capital grossira par l'accumulation des intérêts, ils deviendront
+plus considérables. Afin qu'on les multiplie, autant qu'il sera
+possible, et qu'on en rende le remboursement plus aisé, il faut que
+chaque emprunteur soit obligé de payer avec l'intérêt annuel, un dixième
+du principal; et le montant de cet intérêt et de ce principal sera prêté
+à de nouveaux emprunteurs.</p>
+
+<p>Il est à croire qu'il y aura toujours à Boston des citoyens vertueux
+et bienfaisans, qui s'empresseront de consacrer une partie de leur temps
+à l'utilité publique, en administrant gratuitement cette institution. On
+doit aussi espérer qu'aucune partie de la somme ne restera jamais
+oisive, ni ne sera employée à d'autre objet que celui de sa destination
+première; mais bien qu'elle augmentera continuellement. Ainsi, il
+viendra un temps où elle sera plus considérable qu'il ne le faudra pour
+Boston; et alors, on pourra en prêter aux autres villes de l'état de
+Massachusett, pourvu qu'elles s'engagent à payer ponctuellement les
+intérêts, et à rembourser, chaque année, un dixième du principal aux
+habitans de Boston.</p>
+
+<p>Si ce plan est exécuté et réussit, la somme s'élèvera, au bout de
+cent ans, à cent trente-un mille livres sterlings. Je désire qu'alors
+les administrateurs de la donation emploient cent mille livres sterlings
+à faire construire les ouvrages publics qu'on croira les plus
+généralement utiles, comme des fortifications, des ponts, des aqueducs,
+des bains publics; à paver les rues, et à tout ce qui peut rendre le
+séjour de la ville plus agréable aux habitans et aux étrangers qui
+viendront pour y rétablir leur santé, ou y passer quelque temps.</p>
+
+<p>Je désire que les autres trente-un mille livres sterlings, soient
+prêtées à intérêt, de la manière ci-dessus prescrite, pendant cent ans
+encore; et j'espère qu'alors cette institution aura heureusement influé
+sur la conduite de la jeunesse, et aidé plusieurs estimables et utiles
+citoyens.</p>
+
+<p>À la fin de ce second terme, s'il n'est arrivé aucun accident, la
+somme s'élèvera à quatre millions soixante-un mille livres sterlings,
+dont je laisse un million soixante-un mille livres sterlings à la
+disposition des habitans de Boston, et trois millions sterlings à la
+disposition du gouvernement de l'état de Massachusett, car je n'ose pas
+porter mes vues plus loin.</p>
+
+<p>Je désire qu'on observe, pour le don que je fais aux habitans de
+Philadelphie, ce que je viens de recommander pour celui qui concerne les
+habitans de Boston. Il ne doit y avoir qu'une seule différence: c'est
+que comme Philadelphie a un corps administratif, je le prie de se
+charger de ma donation, pour en faire l'usage expliqué plus haut; et je
+lui donne tous les pouvoirs nécessaires à cet égard.&mdash;J'ai observé
+que le sol de la ville étant pavé ou couvert de maisons, la pluie étoit
+chariée loin, et ne pouvoit point pénétrer dans la terre, et renouveler
+et purifier les sources, ce qui est cause que l'eau des puits devient
+chaque jour plus mauvaise, et finira par ne pouvoir plus être bonne à
+boire, ainsi que je l'ai vu dans toutes les anciennes villes. Je
+recommande donc qu'au bout de cent ans, le corps administratif emploie
+une partie des cent mille livres sterlings, à faire conduire à
+Philadelphie, par le moyen de tuyaux, l'eau de Wissahickon-Creek<a
+id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a
+href="#footnote60"><sup>60</sup></a>, à moins que cela ne soit déjà
+fait. L'entreprise est, je crois, aisée, puisque la crique est beaucoup
+plus élevée que la ville, et qu'on peut y faire monter l'eau encore plus
+haut, en construisant une digue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote60"
+name="footnote60"></a><b>Note 60: </b><a
+href="#footnotetag60">(retour)</a> La crique de Wissahickon.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Je recommande aussi de rendre le Skuylkil entièrement navigable. Je
+désire que dans deux cents ans, à compter du jour où l'institution
+commencera, la disposition des quatre millions soixante-un mille livres
+sterlings soit partagée entre les habitans de Philadelphie et le
+gouvernement de Pensylvanie, de la même manière que je l'ai indiqué pour
+les habitans de Boston et le gouvernement de Massachusett.</p>
+
+<p>Je désire que ces institutions commencent un an après ma mort. On
+aura soin d'en donner publiquement avis avant la fin de l'année, pour
+que ceux au bénéfice de qui elles sont, aient le temps de faire leurs
+demandes en forme.&mdash;Je désire donc que dans six mois, à compter du
+jour de mon décès, mes exécuteurs testamentaires, ou leurs successeurs,
+paient deux mille livres sterlings aux personnes que nommeront les élus
+de Boston et le corps administratif de Philadelphie, pour recevoir les
+mille livres sterlings qui reviendront à chacune de ces villes.</p>
+
+<p>Quand je considère les accidens auxquels sont sujets tous les projets
+et toutes les affaires des hommes, je crains de m'être trop flatté en
+imaginant que ces dispositions, si tant est qu'elles soient suivies,
+continuent sans interruption, et remplissent leur objet. Cependant,
+j'espère que si les habitans de Boston et de Philadelphie, ne jugent pas
+à propos de se charger de l'exécution de mon projet, ils daigneront, au
+moins, accepter les donations, comme une marque de mon attachement, de
+ma gratitude, et du désir que j'ai de leur être utile, même après ma
+mort.</p>
+
+<p>Certes, je désire que l'une et l'autre entreprennent de former
+l'établissement que j'ai conçu, parce que je pense que, quoiqu'il puisse
+s'élever des difficultés imprévues, on peut trouver le moyen de les
+vaincre, et de rendre le plan praticable.</p>
+
+<p>Si l'une des deux villes accepte le don avec les conditions
+prescrites, et que l'autre refuse de remplir les conditions, je veux
+alors que les deux sommes soient données à celle qui aura accepté les
+conditions, pour que le tout soit appliqué au même objet et de la même
+manière que je l'ai dit, pour chaque partie. Si les deux villes refusent
+la somme que je leur offre, elle restera dans la masse de mes biens, et
+l'on en disposera conformément à mon testament du 17 juillet 1788.</p>
+
+<p>Je lègue au général George Washington, mon ami, et l'ami de
+l'humanité, le bâton de pommier sauvage dont je me sers pour me
+promener, et sur lequel il y a une pomme d'or, artistement travaillée,
+représentant le bonnet de la Liberté. Si ce bâton étoit un sceptre, il
+conviendroit à Washington, car il l'a mérité.</p>
+
+<p class="sig"><span class="sc">B. Franklin</span>.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+
+<h1>&OElig;UVRES</h1>
+<h2>MORALES, POLITIQUES</h2>
+<h3>ET LITTÉRAIRES</h3>
+<h5>DE</h5>
+<h2>BENJAMIN FRANKLIN,</h2>
+
+<h4>DANS LE GENRE DU SPECTATEUR.</h4>
+
+
+
+
+<a name="titre4"></a><h2>SUR LES PERSONNES</h2>
+<h3>QUI SE MARIENT JEUNES.</h3>
+
+
+<p class="sig"><span class="sc">À John Alleyne</span>.</p>
+
+<p>Vous voulez, mon cher John, que je vous dise ma façon de penser sur
+les personnes qui se marient jeunes, et que je réponde aux critiques
+sans nombre, que diverses personnes se sont permises sur votre mariage.
+Vous pouvez vous rappeler que, quand vous me consultâtes à ce sujet, je
+vous dis que ni d'un côté ni de l'autre, la jeunesse ne devoit être un
+obstacle. Certes, tous les ménages que j'ai observés, me font penser que
+les personnes qui se marient jeunes sont plus communément heureuses que
+les autres.</p>
+
+<p>Les jeunes époux ont toujours un caractère plus flexible et tiennent
+moins à leurs habitudes, que lorsqu'ils sont plus avancés en âge. Ils
+s'accoutument plus aisément l'un à l'autre, et par-là, ils préviennent
+beaucoup de contradictions et de dégoûts. Si la jeunesse manque un peu
+de cette prudence qui est nécessaire pour conduire un ménage, elle
+trouve assez de parens et d'amis d'un âge mûr, pour remédier à ce
+défaut, et elle est plutôt habituée à une vie tranquille et régulière.
+En se mariant jeune, un homme prévient peut-être très-heureusement, ces
+accidens, ces liaisons qui auroient pu nuire à sa santé, ou à sa
+réputation, et quelquefois même à toutes les deux.</p>
+
+<p>Quelques personnes peuvent se trouver dans des circonstances où la
+prudence exige qu'elles diffèrent de se marier: mais en général, quand
+la nature nous a rendus physiquement propres au mariage, on doit penser
+qu'elle ne se trompe point en nous le fesant désirer.</p>
+
+<p>Les mariages tardifs sont souvent suivis d'un inconvénient de plus
+que les autres; c'est que les parens ne vivent pas assez long-temps pour
+veiller à l'éducation de leurs enfans.&mdash;«Les enfans qui viennent
+tard, sont de bonne heure orphelins», dit le proverbe espagnol. Triste
+sujet de réflexion pour ceux qui peuvent avoir à redouter ce malheur!
+</p>
+
+<p>Nous autres Américains, nous nous marions ordinairement dès le matin
+de la vie. Nos enfans sont élevés et établis dans le monde, à midi; et
+nos affaires, à cet égard, étant achevées, nous avons un après-midi et
+une soirée de loisir agréable, tel que celui dont jouit à présent notre
+ami.</p>
+
+<p>En nous mariant de bonne heure, nous avons le bonheur d'avoir un plus
+grand nombre d'enfans; et chaque mère, suivant parmi nous, l'usage de
+nourrir elle-même ses enfans, usage si conforme au v&oelig;u de la
+nature! nous en conservons davantage. Aussi, dans nos contrées, les
+progrès de la population sont bien plus rapides qu'en Europe.</p>
+
+<p>Enfin, je suis très-content de vous voir marié, et je vous en
+félicite cordialement. Vous êtes dans le sentier où l'on devient un
+citoyen utile; et vous avez échappé à un état contre nature, à un
+éternel célibat! C'est pourtant là le sort d'un grand nombre d'hommes
+qui ne s'y étoient pas condamnés; mais qui, ayant trop long-temps
+différé de changer de condition, trouvent enfin qu'il est trop tard pour
+y songer, et passent leur vie entière dans une situation où un homme
+semble toujours valoir beaucoup moins. Un volume dépareillé n'a pas la
+même valeur que lorsqu'il fait partie d'une collection complète. Quel
+cas fait-on de la moitié isolée d'une paire de ciseaux? Elle ne coupe
+jamais bien, et ne peut servir que de mauvais racloir.</p>
+
+<p>Je vous prie de présenter à votre jeune épouse, et mes complimens et
+mes v&oelig;ux pour son bonheur. Je suis vieux et pesant: sans cela, je
+serois allé les lui présenter moi-même.</p>
+
+<p>Je ne ferai que peu d'usage du privilège qu'ont les vieillards, de
+donner des avis à leurs jeunes amis. Traitez toujours votre femme avec
+respect. Cela vous attirera du respect à vous-même, non-seulement de sa
+part, mais de la part de tous ceux qui seront témoins de votre conduite.
+Ne vous servez jamais avec elle, d'expression dédaigneuse, même en
+plaisantant; car les plaisanteries de ce genre finissent souvent par des
+disputes sérieuses.</p>
+
+<p>Étudiez soigneusement ce qui a rapport à votre profession, et vous
+deviendrez savant. Soyez laborieux et économe, et vous deviendrez riche.
+Soyez frugal et tempérant, et vous conserverez votre santé. Pratiquez
+toujours la vertu, et vous serez heureux. Une telle conduite, du moins,
+promet plus que toute autre de pareilles conséquences.</p>
+
+<p>Je prie Dieu qu'il vous bénisse, vous et votre jeune épouse; et je
+suis pour toujours votre sincère ami.</p>
+
+<p class="sig"><span class="sc">B. Franklin</span>.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+
+
+<a name="titre5"></a><h2>SUR LA MORT DE SON FRÈRE,</h2>
+<h3>JOHN FRANKLIN.</h3>
+
+
+<p class="sig"><span class="sc">À Miss Hubbard.</span></p>
+
+<p>Je le sens comme vous; nous avons perdu un parent cher et estimable.
+Mais telle est la volonté de Dieu et de la nature; il faut que l'ame
+abandonne sa dépouille mortelle, pour entrer dans une véritable vie.
+Elle n'est ici-bas que dans un état imparfait, et pour se préparer à
+vivre. L'homme n'est complètement né qu'au moment où il meurt. Pourquoi
+nous affligerions-nous donc de voir un nouveau né parmi les immortels,
+un nouveau membre ajouté à leur heureuse société?</p>
+
+<p>C'est un acte de la bienfaisance divine que de nous laisser un corps
+mortel, tandis qu'il peut nous procurer des jouissances douces, et nous
+servir à acquérir des connoissances et à faire du bien aux êtres comme
+nous; mais quand ce corps, cessant d'être propre à remplir ces objets,
+ne peut que nous faire sentir la douleur, et non le plaisir, nous
+embarrasse, au lieu de nous être de quelque secours, et ne répond plus à
+aucune des intentions pour lesquelles il nous étoit donné, c'est
+également un effet de la bonté céleste, que de nous en délivrer.</p>
+
+<p>Le moyen dont elle s'est servi est la mort. Quelquefois nous nous
+donnons prudemment nous-même une mort partielle. Nous nous fesons couper
+un membre douloureusement blessé et hors d'état de guérir. Celui à qui
+on arrache une dent, s'en sépare volontiers, parce que la douleur s'en
+va avec elle. Celui qui se sépare de tout son corps, quitte en
+même-temps toutes les douleurs et les maladies auxquelles il étoit
+exposé et qui pouvoient le faire souffrir.</p>
+
+<p>Nous avons été invités, notre ami et nous, à une partie de plaisir,
+qui doit durer à jamais. Sa voiture a été prête avant la nôtre, et il
+est parti le premier. Nous ne pouvions pas convenablement nous en aller
+tous à-la-fois. Et pourquoi, vous et moi, nous affligerions-nous de son
+départ, puisque nous devons bientôt le suivre, et que nous savons où
+nous le trouverons?</p>
+
+<p class="sig">Adieu.</p>
+
+<p class="sig2"><span class="sc">B. Franklin</span></p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+
+
+<a name="titre6"></a><h2>LETTRE</h2>
+<h3>AU DOCTEUR MATHER,</h3>
+<h3>DE BOSTON.</h3>
+
+
+
+<p class="r">À Passy, le 12 mai 1784.</p>
+
+<p class="sig"><span class="sc">Révérend Docteur</span>,</p>
+
+<p>J'ai reçu votre lettre amicale, et votre excellent avis aux habitans
+des États-Unis. J'ai lu cet avis avec plaisir, et j'espère qu'il aura le
+succès qu'il mérite. Quoique de pareils écrits soient regardés avec
+indifférence par beaucoup de gens, il suffit qu'ils fassent une forte
+impression sur la centième partie des lecteurs, pour que l'effet en soit
+très-considérable.</p>
+
+<p>Permettez-moi de vous citer un petit exemple, qui, quoiqu'il me
+concerne, ne sera peut-être pas sans intérêt pour vous. Lorsque j'étois
+encore enfant, il me tomba sous la main un livre intitulé: <i>Essais sur
+la Manière de faire le bien</i>, ouvrage qui, je crois, étoit de votre
+père. Le premier possesseur en avoit fait si peu de cas, qu'il y en
+avoit plusieurs feuillets déchirés. Mais le reste me frappa tellement,
+que durant toute ma vie, il a influé sur ma conduite. C'est pour cela
+que j'ai toujours fait beaucoup plus de cas du renom d'homme
+bienfaisant, que de toute autre espèce de réputation; et si, comme vous
+paroissez le croire, j'ai été un citoyen utile, le public en doit
+l'avantage au livre dont je viens de parler.</p>
+
+<p>Vous dites que vous êtes dans votre soixante-dix-huitième année. Je
+suis dans ma soixante-dix-neuvième. Nous sommes l'un et l'autre devenus
+vieux. Il y a plus de soixante ans que j'ai quitté Boston: mais je me
+souviens très-bien de votre père et de votre grand-père. Je les ai
+entendu prêcher, et je les ai vus chez eux.</p>
+
+<p>La dernière fois que j'ai vu votre père, c'étoit en 1724, lorsque je
+lui rendis visite après mon premier voyage en Pensylvanie. Il me reçut
+dans sa bibliothèque; et quand je pris congé de lui, il m'indiqua un
+chemin plus court que celui par où j'étois entré. C'étoit un passage
+étroit, traversé par une poutre peu élevée. Il conversoit avec moi en
+m'accompagnant, et je me tournois de temps en temps vers lui.
+Tout-à-coup, il me dit: Baissez-vous! baissez-vous! mais je ne le
+compris pas bien, et ma tête heurta contre la poutre.</p>
+
+<p>Votre père étoit un homme qui ne laissoit jamais échapper l'occasion
+de donner de bons conseils. Aussi, quand ma tête eut heurté contre la
+porte, il me dit:&mdash;«Vous êtes jeune, et vous allez parcourir le
+monde. Sachez vous baisser à propos, et vous éviterez beaucoup de
+mal».&mdash;Cet avis resta au fond de mon c&oelig;ur, et m'a été souvent
+utile. Je me le suis rappelé, toutes les fois que j'ai vu l'orgueil
+humilié, et le malheur des gens qui avoient voulu porter la tête trop
+haute.</p>
+
+<p>Je désire beaucoup de revoir la ville où je suis né. J'ai quelquefois
+espéré d'y finir mes jours.&mdash;Je la quittai, pour la première fois,
+en 1723. J'y suis retourné en 1733, 1743, 1753 et 1763.&mdash;En 1773,
+j'étois en Angleterre. En 1775, je passai à la vue de mon pays, mais je
+ne pus pas y aborder, parce qu'il étoit au pouvoir de l'ennemi. Je
+voulois y aller en 1783: mais il ne me fut pas possible d'obtenir ma
+démission, et de quitter le poste que j'occupe ici. Je crains même de
+n'avoir jamais ce bonheur. Mes v&oelig;ux les plus ardens sont cependant
+pour ma ville natale: <i>esto perpetua!</i> Elle possède maintenant une
+excellente constitution. Puisse-t-elle la conserver à jamais!</p>
+
+<p>Le puissant empire, au milieu duquel je réside, continue d'être l'ami
+des États-Unis. Son amitié est pour eux de la plus grande importance, et
+doit être cultivée avec soin. La Grande-Bretagne n'est pas encore
+consolée d'avoir perdu le pouvoir qu'elle exerçoit sur nous; et elle se
+flatte encore par fois de l'espérance de le recouvrer. Des évènemens
+peuvent accroître cette espérance, et occasionner des tentatives
+dangereuses. Une rupture entre la France et nous, enhardiroit
+infailliblement les Anglais à nous attaquer; et cependant nous avons
+parmi nos compatriotes, quelques animaux sauvages qui s'efforcent
+d'affoiblir les liens qui nous attachent à la France.</p>
+
+<p>Conservons notre réputation, en étant fidèles à nos engagemens; notre
+crédit, en payant nos dettes; et nos amis, en montrant de la sensibilité
+et de la reconnoissance. Nous ne savons pas si nous n'aurons pas bientôt
+besoin de tout cela.</p>
+
+<p>Agréez, révérend docteur, ma sincère estime.</p>
+
+<p class="sig"><span class="sc">B. Franklin</span>.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+
+
+<a name="titre7"></a><h2>LE SIFFLET,</h2>
+<h3>HISTOIRE VÉRITABLE,</h3>
+
+<h5><i>Adressée, par Franklin, à son Neveu.</i></h5>
+
+
+<p>Lorsque j'étois encore à l'âge de sept ans, mes amis, un jour de
+fête, remplirent mon gousset de monnoie de cuivre. Je m'en allai droit à
+une échoppe où l'on vendoit des joujoux pour les enfans; et comme
+j'étois charmé du son d'un sifflet, que je venois de voir entre les
+mains d'un autre enfant, j'offris et je donnai tout mon argent pour en
+avoir un pareil.</p>
+
+<p>Je m'en retournai alors à la maison, enchanté de mon sifflet, et
+sifflant continuellement; mais troublant toute ma famille. Mes frères,
+mes s&oelig;urs, mes cousins apprenant ce que me coûtoit mon sifflet, me
+dirent que je l'avois payé quatre fois plus qu'il ne valoit. Cela me fit
+songer aux bonnes choses dont j'aurois pu faire emplette avec l'argent
+que j'avois donné de trop. On se moqua tant de ma sottise, que je me mis
+à pleurer de toute ma force; et la réflexion me causa bien plus de
+chagrin, que le sifflet ne m'avoit fait de plaisir.</p>
+
+<p>Cependant cela ne laissa pas que de m'être avantageux dans la suite.
+Je conservai le souvenir de mon sot marché; et toutes les fois que
+j'étois tenté d'acheter des choses inutiles, je me disois à
+moi-même:&mdash;«Ne paye pas trop cher le sifflet».&mdash;Et j'épargnois
+mon argent.</p>
+
+<p>Je devins grand, j'entrai dans le monde, j'observai les actions des
+hommes, et je crus en rencontrer plusieurs, oui, plusieurs, qui
+<i>payoient trop cher le sifflet</i>.</p>
+
+<p>Quand j'ai vu quelqu'un qui, trop ardent à rechercher les graces de
+la cour, employoit son temps à assister au lever du roi, sacrifioit son
+repos, sa liberté, sa vertu, et peut-être ses amis à s'avancer dans
+cette carrière, je me suis dit:&mdash;«<i>Cet homme paye trop cher son
+sifflet.</i>»</p>
+
+<p>Quand j'ai vu un autre ambitieux, jaloux d'acquérir la faveur
+populaire, s'occuper sans cesse d'intrigues politiques, négliger ses
+propres affaires, et se ruiner en se livrant à cette
+folie.&mdash;«<i>Certes, ai-je dit, celui-ci paye trop cher son
+sifflet.</i>»</p>
+
+<p>Si je rencontrois un avare, qui renonçât à tous les agrémens de la
+vie, au plaisir de faire du bien aux autres, à l'estime de ses
+concitoyens, à la joie d'une bienveillante amitié, pour satisfaire son
+désir d'accumuler de l'argent:&mdash;«<i>Pauvre homme!</i> disois-je,
+<i>en vérité, vous payez trop cher votre sifflet.</i>»</p>
+
+<p>Lorsque je trouvois quelqu'homme de plaisir, sacrifiant la culture de
+son esprit et l'amélioration de sa fortune à des jouissances purement
+sensuelles:&mdash;«Homme trompé, disois-je, vous vous procurez des
+peines, non de vrais plaisirs: <i>Vous payez trop cher votre
+sifflet.</i>»</p>
+
+<p>Si j'en voyois un autre aimer la parure, les meubles élégans, les
+beaux équipages, plus que sa fortune ne le permettoit; s'endetter pour
+en avoir, et terminer sa carrière dans une prison:&mdash;<i>Hélas!</i>
+disois-je, <i>il a payé cher, et très-cher son sifflet.</i></p>
+
+<p>Quand j'ai vu une douce, aimable et jolie fille mariée à un homme
+d'un caractère dur et brutal: <i>C'est grand'pitié,</i> ai-je dit,
+<i>qu'elle ait payé si cher pour un sifflet.</i></p>
+
+<p>En un mot, je m'imagine que la plus grande partie des malheurs des
+hommes, viennent de ce qu'ils ne savent pas estimer les choses ce
+qu'elles valent réellement, et de ce qu'ils <i>payent trop cher leurs
+sifflets</i>.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+
+
+<a name="titre8"></a><h2>PÉTITION</h2>
+<h3>DE LA MAIN GAUCHE,</h3>
+
+<h4>À CEUX QUI SONT CHARGÉS D'ÉLEVER</h4>
+<h4>DES ENFANS.</h4>
+
+
+<p>Je m'adresse à tous les amis de la jeunesse, et je les conjure de
+jeter un regard de compassion sur ma malheureuse destinée, afin qu'ils
+daignent écarter les préjugés dont je suis victime.</p>
+
+<p>Nous sommes deux s&oelig;urs jumelles; et les deux yeux d'un homme ne
+se ressemblent pas plus, ni ne sont pas plus faits pour s'accorder l'un
+avec l'autre, que ma s&oelig;ur et moi: cependant la partialité de nos
+parens met entre nous la distinction la plus injurieuse.</p>
+
+<p>Dès mon enfance on m'a appris à considérer ma s&oelig;ur comme un
+être d'un rang au-dessus du mien. On m'a laissé grandir sans me donner
+la moindre instruction, tandis que rien n'a été épargné pour la bien
+élever. Elle avoit des maîtres qui lui apprenoient à écrire, à dessiner,
+à jouer des instrumens: mais si par hazard je touchois un crayon, une
+plume, une aiguille, j'étois aussitôt cruellement grondée; j'ai même été
+battue plus d'une fois, parce que je manquois d'adresse et de grace. Il
+est vrai que quelquefois ma s&oelig;ur m'associe à ses entreprises: mais
+elle a toujours grand soin de prendre le devant, et de ne se servir de
+moi que par nécessité, ou pour figurer auprès d'elle.</p>
+
+<p>Ne croyez pas, messieurs, que mes plaintes ne soient excitées que par
+la vanité. Non. Mon chagrin a un motif bien plus sérieux. D'après un
+usage établi dans ma famille, nous sommes obligées, ma s&oelig;ur et
+moi, de pourvoir à la subsistance de nos parens. Je vous dirai, en
+confidence, que ma s&oelig;ur est sujette à la goutte, aux rhumatismes,
+à la crampe, sans compter beaucoup d'autres accidens. Or, si elle
+éprouve quelqu'indisposition, quel sera le sort de notre pauvre famille?
+Nos parens ne se repentiront-ils pas alors amèrement d'avoir mis une si
+grande différence entre deux s&oelig;urs si parfaitement égales? Hélas!
+nous périrons de misère. Il me sera même impossible de griffonner une
+pétition, pour demander des secours; car j'ai été obligée d'emprunter
+une main étrangère pour transcrire la requête que j'ai l'honneur de vous
+présenter.</p>
+
+<p>Daignez, messieurs, faire sentir à nos parens l'injustice d'une
+tendresse exclusive, et la nécessité de partager également leurs soins
+et leur affection entre tous leurs enfans.</p>
+
+<p class="sig">Je suis, avec un profond respect,</p>
+
+<p class="sig">Messieurs,</p>
+
+<p class="sig">Votre obéissante servante,</p>
+
+<p class="sig2"> <span class="sc">La Main Gauche</span></p>
+
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+
+<a name="titre9"></a><h2>LA BELLE JAMBE</h2>
+<h3>ET</h3>
+<h3>LA JAMBE DIFFORME.</h3>
+
+
+<p>Il y a, dans le monde, deux sortes de gens, qui possédant également
+la santé, les richesses, deviennent les uns heureux et les autres
+malheureux. Cela provient, en très-grande partie, des différens points
+de vue, sous lesquels ils considèrent les choses, les personnes et les
+évènement, et de l'effet que cette différence produit sur leur ame.</p>
+
+<p>Dans quelque situation que soient placés les hommes, ils peuvent y
+avoir des agrémens et des inconvéniens; dans quelque société qu'ils
+aillent, ils peuvent y trouver des personnes et une conversation plus ou
+moins aimables; à quelque table qu'ils s'asseyent, ils peuvent y
+rencontrer des mets et des boissons d'un meilleur ou d'un plus mauvais
+goût, des plats un peu mieux ou un peu plus mal apprêtés; dans quelque
+pays qu'ils demeurent, ils ont du beau et du mauvais temps; quel que
+soit le gouvernement sous lequel ils vivent, ils peuvent y avoir de
+bonnes et de mauvaises loix, et ces loix peuvent être bien ou mal
+exécutées; quelque poëme, quelqu'ouvrage de génie qu'ils lisent, ils
+peuvent y voir des beautés et des défauts; enfin, sur presque tous les
+visages, dans presque toutes les personnes, ils peuvent découvrir des
+traits fins, et des traits moins parfaits, de bonnes et de mauvaises
+qualités.</p>
+
+<p>Dans ces circonstances, les deux sortes de gens dont nous venons de
+parler s'affectent différemment. Ceux qui sont disposés à être heureux
+ne considèrent que ce qu'il y a d'agréable dans les choses, et d'amusant
+dans la conversation, les plats bien apprêtés, la délicatesse des vins,
+le beau temps, et ils en jouissent avec volupté. Ceux qui sont destinés
+à être malheureux, observent le contraire, et ne s'entretiennent pas
+d'autre chose. Aussi, sont-ils, sans cesse mécontens, et par leurs
+tristes remarques, troublent les plaisirs de la société, offensent
+beaucoup de personnes et deviennent à charge par-tout où ils vont.</p>
+
+<p>Si cette tournure d'esprit étoit donnée par la nature, les malheureux
+qui l'ont seroient très-dignes de pitié. Mais comme la disposition à
+critiquer, à trouver tout mauvais n'est, peut-être, d'abord qu'un effet
+de l'imitation, et devient insensiblement une habitude, il est certain
+que quelque forte qu'elle soit, ceux qui l'ont peuvent s'en défaire,
+lorsqu'ils sont convaincus qu'elle nuit à leur repos. J'espère que ce
+petit avis ne leur sera point inutile et les engagera à renoncer à un
+penchant qui, quoique dicté par l'imagination, a des conséquences
+très-sérieuses dans le cours de la vie, et cause des chagrins et des
+malheurs réels.</p>
+
+<p>Personne n'aime les frondeurs, et beaucoup de gens sont insultés par
+eux. Aussi, ne les traite-t-on jamais qu'avec une politesse froide,
+quelquefois même on la leur refuse; ce qui souvent les aigrit davantage
+et leur occasionne des disputes et de violentes querelles. S'ils
+désirent de s'élever à des emplois, et d'augmenter leur fortune,
+personne ne s'intéresse à leur succès, et ne fait un pas, ni ne dit un
+mot en leur faveur. S'ils essuient la censure publique, ou s'ils
+éprouvent quelque disgrace, personne ne veut ni les défendre, ni les
+justifier. Au contraire, une foule d'ennemis blame leur conduite, et
+s'efforce de les rendre complétement odieux. S'ils ne changent donc
+point d'habitude, et s'ils ne daignent pas trouver agréable ce qui
+l'est, sans se chagriner eux-mêmes pour chagriner les autres, tout le
+monde doit les éviter; car il est toujours fâcheux d'avoir des rapports
+avec de pareilles gens, sur-tout lorsqu'on a le malheur de se trouver
+mêlé dans leurs querelles.</p>
+
+<p>Un vieux philosophe de mes amis étoit devenu, par expérience,
+très-défiant à cet égard, et évitoit soigneusement d'avoir aucune
+liaison avec les frondeurs. Il avoit, comme les autres philosophes, un
+thermomètre, pour connoître le degré de chaleur de l'atmosphère, et un
+baromètre, pour savoir à l'avance, si le temps seroit beau ou mauvais.
+Mais comme on n'a point encore inventé d'instrument pour découvrir, au
+premier coup-d'&oelig;il, si un homme a le caractère chagrin, mon
+philosophe se servoit, pour cela, de ses jambes. Il avoit une jambe
+très-bien faite; mais l'autre ayant éprouvé un accident, étoit crochue
+et difforme.</p>
+
+<p>Lorsqu'il se trouvoit, pour la première fois, avec un homme qui
+regardoit plus sa jambe crochue que l'autre, il commençoit à s'en
+défier; et si cet homme lui parloit de sa vilaine jambe et ne lui disoit
+rien de la belle, il n'en falloit pas davantage pour déterminer le
+philosophe à n'avoir plus aucun rapport avec lui.</p>
+
+<p>Tout le monde n'a pas le baromètre à deux jambes. Mais, avec un peu
+d'attention, tout le monde peut observer les signes de cette fâcheuse
+disposition à chercher des défauts, et on peut prendre la résolution de
+fuir la connoissance de ceux qui ont le malheur de l'avoir. J'avertis
+donc ces gens pointilleux, chagrins, mécontens, que s'ils veulent être
+respectés, aimés et vivre heureux, ils doivent cesser de regarder la
+<i>jambe crochue</i>.</p>
+
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+
+<a name="titre10"></a><h2>CONVERSATION</h2>
+<h3>D'UN ESSAIM D'ÉPHÉMÈRES,</h3>
+<h5>ET</h5>
+<h3>SOLILOQUE D'UN VIEILLARD.</h3>
+
+
+<p class="sig"><span class="sc">À Madame Brillant.</span></p>
+
+<p class="r">De Passy, le 15 août 1778.</p>
+
+<p>Vous pouvez vous rappeler, ma chère amie, que lorsque nous passâmes
+dernièrement cette heureuse journée dans le délicieux jardin et
+l'agréable société du Moulin-Joli, je m'arrêtai dans une allée, et
+m'écartai quelque temps de la compagnie.</p>
+
+<p>On nous avoit montré un nombre infini de cadavres d'une petite espèce
+de mouche, appelée <i>éphémère</i>, dont les générations successives
+étoient, nous dit-on, nées et mortes dans le même jour. J'en apperçus,
+sur une autre feuille, une compagnie vivante, qui fesoit la
+conversation.</p>
+
+<p>Vous savez que j'entends le langage de toutes les espèces inférieures
+à la nôtre. Ma trop grande application à cette étude, est la meilleure
+excuse que je puisse donner du peu de progrès que j'ai fait dans votre
+charmante langue. La curiosité m'engagea à écouter ce que disoient ces
+petites créatures: mais comme la vivacité qui leur est propre, les
+fesoit parler trois ou quatre à la fois, je ne pus pas entendre bien
+clairement leurs discours. Je compris seulement, par quelques
+expressions interrompues, que je saisis de temps en temps, qu'elles
+disputoient avec chaleur sur le mérite de deux musiciens étrangers, dont
+l'un étoit un cousin, et l'autre un maringouin. Elles passoient leur
+temps dans cette dispute, en paroissant aussi peu songer à la brièveté
+de leur existence, que si elles avoient été sûres de vivre encore un
+mois.&mdash;«Heureux peuple! dis-je en moi-même, vous vivez certainement
+sous un gouvernement sage, équitable et doux, puisque vous n'avez à vous
+plaindre d'aucun abus, et que l'unique sujet de vos contestations est la
+perfection ou l'imperfection d'une musique étrangère.»</p>
+
+<p>Je les laissai là, pour tourner la tête du côté d'un vieillard à
+cheveux blancs, qui, seul sur une autre feuille, se parloit à lui-même.
+Son soliloque m'amusa; et je l'ai écrit dans l'espoir qu'il pourra aussi
+amuser la femme à qui je dois le plus délicieux de tous les plaisirs,
+celui de sa société et de l'harmonie céleste qu'elle me fait entendre.
+</p>
+
+<p>«L'opinion, dit-il, des savans philosophes de notre espèce, qui ont
+fleuri long-temps avant ce temps-ci, étoit que ce vaste monde, qu'on
+nomme <i>le Moulin-Joli</i>, ne pourroit pas subsister plus de dix-huit
+heures; et je pense que cette opinion n'étoit pas sans fondement,
+puisque par le mouvement apparent du grand luminaire, qui donne la vie à
+toute la nature, et qui depuis que j'existe a, d'une manière sensible,
+considérablement décliné vers l'océan<a id="footnotetag61"
+name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>, qui
+borne cette terre, il faut qu'à cette époque, il termine son cours,
+s'éteigne dans les eaux qui nous environnent, et laisse le monde dans le
+froid et dans les ténèbres, qui produiront nécessairement une mort et
+une destruction universelle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote61"
+name="footnote61"></a><b>Note 61: </b><a
+href="#footnotetag61">(retour)</a> La Seine.</p>
+</blockquote>
+
+<p>»J'ai déjà vécu sept de ces heures, long âge, qui n'est pas moins de
+quatre cent vingt minutes. Combien peu d'entre nous existent aussi
+long-temps! J'ai vu des générations naître, fleurir et disparoître. Mes
+amis actuels sont les enfans et les petits-enfans de mes premiers amis,
+qui, hélas! ne sont plus, et que je suivrai bientôt; car, quoique je me
+porte bien, je ne puis pas m'attendre, suivant le cours de la nature, à
+vivre encore plus de sept ou huit minutes. À quoi me servent à présent
+tous mes travaux, tous mes soins, pour amasser sur cette feuille une
+provision de rosée, dont je n'aurai pas le temps de jouir? Qu'importent
+toutes les querelles politiques, dans lesquelles je me suis engagé pour
+l'avantage de mes compatriotes qui habitent sur ce buisson? Qu'importent
+les études philosophiques que j'ai entreprises pour le bien de notre
+race en général? car, en politique, que peuvent les loix sans les
+m&oelig;urs<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a
+href="#footnote62"><sup>62</sup></a>? La génération présente de nos
+éphémères va, dans le cours de quelques minutes, devenir aussi corrompue
+et par conséquent aussi malheureuse que celles des buissons plus
+anciens. Et en philosophie, combien nos progrès sont bornés! Hélas!
+l'art est long et la vie est courte<a id="footnotetag63"
+name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>. Mes
+amis voudroient me consoler, par l'idée d'un nom, qu'ils prétendent que
+je laisserai après moi. Ils disent que j'ai assez vécu pour la nature et
+pour la gloire. Mais qu'est la renommée pour un éphémère qui n'existe
+plus? Et que deviendra l'histoire, lorsqu'à la dix-huitième heure, le
+monde lui-même, le Moulin-Joli tout entier arrivera à sa fin et sera
+enseveli dans les ruines universelles?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote62"
+name="footnote62"></a><b>Note 62: </b><a
+href="#footnotetag62">(retour)</a> Quid leges sine moribus? <span
+class="sc">Hor.</span> <i>Od. 24. Lib. III.</i></p>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote63"
+name="footnote63"></a><b>Note 63: </b><a
+href="#footnotetag63">(retour)</a> Ars longa, vita brevis, tempus
+preceps. <span class="sc">Hippocr.</span> <i>Aphor. I.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Pour moi, après toutes les entreprises auxquelles je me sais livré
+avec ardeur, il ne me reste de solides plaisirs, que l'idée d'avoir
+passé ma longue vie dans l'intention d'être utile, l'agréable
+conversation d'un petit nombre de bonnes dames éphémères, et quelquefois
+le tendre sourire et le doux chant de la toujours aimable
+<i>Brillant</i>.</p>
+
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+
+<a name="titre11"></a><h2>MORALE</h2>
+<h3>DES ÉCHECS.</h3>
+
+
+<p>Le jeu des échecs est le plus ancien et le plus généralement connu de
+tous les jeux. Son origine remonte au-delà de toutes les notions
+historiques; et pendant une longue suite de siècles il a été l'amusement
+des Perses, des Indiens, des Chinois et de toutes les autres nations de
+l'Asie. Il y a plus de mille ans qu'on le connoît en Europe. Les
+Espagnols l'ont porté dans toutes leurs possessions d'Amérique, et
+depuis quelque temps il est introduit dans les États-Unis.</p>
+
+<p>Ce jeu est si intéressant par lui-même, qu'il n'a pas besoin d'offrir
+l'appât du gain pour qu'on aime à le jouer. Aussi n'y joue-t-on jamais
+de l'argent<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a
+href="#footnote64"><sup>64</sup></a>. Ceux qui ont le temps de se livrer
+à de pareils amusemens, n'en peuvent pas choisir un plus innocent. Le
+morceau suivant, écrit dans l'intention de corriger chez un petit nombre
+de jeunes gens, quelques défauts qui se sont glissés dans la pratique de
+ce jeu, prouve en même-temps que, dans les effets qu'il produit sur
+l'esprit, il peut être non-seulement innocent, mais utile au vaincu
+ainsi qu'au vainqueur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote64"
+name="footnote64"></a><b>Note 64: </b><a
+href="#footnotetag64">(retour)</a> Excepté en France et en
+Angleterre, où l'on joue quelquefois beaucoup d'argent aux échecs.
+(<i>Note du Traducteur.</i>)</p>
+</blockquote>
+
+<p>Le jeu des échecs n'est pas un vain amusement. On peut, en le jouant,
+acquérir ou fortifier plusieurs qualités utiles dans le cours de la vie,
+et se les rendre assez familières pour s'en servir avec promptitude dans
+toutes les occasions. La vie est une sorte de partie d'échecs, dans
+laquelle nous avons souvent des pièces à prendre, des adversaires à
+combattre, et nous éprouvons une grande variété de bons et de mauvais
+évènemens, qui sont, en partie, l'effet de la prudence ou de
+l'étourderie. En jouant aux échecs, nous pouvons donc acquérir.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup>. La <i>prévoyance</i>, qui regarde dans l'avenir et
+examine les conséquences que peut avoir une action; car un joueur se dit
+continuellement:&mdash;«si je remue cette pièce, quel sera l'avantage de
+ma nouvelle position? Quel parti mon adversaire en tirera-t-il contre
+moi? De quelle autre pièce pourrai-je me servir pour soutenir la
+première, et me garantir des attaques qu'on me fera?»</p>
+
+<p>2<sup>o</sup>. La <i>circonspection</i>, qui surveille tout
+l'échiquier, le rapport des différentes pièces entr'elles, leur
+position, le danger auquel elles sont exposées, la possibilité qu'elles
+ont de se secourir mutuellement, la probabilité de tel ou tel mouvement
+de l'adversaire, pour attaquer telle ou telle autre pièce, les différens
+moyens qu'on a d'éviter ses attaques, ou de les faire tourner à son
+désavantage.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup>. La <i>prudence</i>, qui jamais n'agit trop
+précipitamment. La meilleure manière d'acquérir cette qualité, est
+d'observer strictement les règles du jeu. Elles portent que lorsqu'une
+pièce est touchée, elle doit être jouée, et que toutes les fois qu'elle
+est posée dans un endroit, il faut qu'elle y reste. Il est d'autant plus
+utile que ces règles soient suivies, qu'alors le jeu en devient encore
+plus l'image de la vie humaine, et particulièrement de la guerre. Si,
+lorsque vous faites la guerre, vous vous êtes imprudemment mis dans une
+position dangereuse, vous ne pouvez espérer que votre ennemi vous laisse
+retirer vos troupes pour les placer plus avantageusement, et vous devez
+éprouver toutes les conséquences auxquelles vous a exposé trop de
+précipitation.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup>. Enfin, nous acquérons par le jeu des échecs,
+l'habitude de ne pas nous décourager, en considérant le mauvais état où
+nos affaires semblent être quelquefois, l'habitude d'espérer un
+changement favorable, et celle de persévérer à chercher des ressources.
+Une partie d'échecs offre tant d'évènemens, tant de différentes
+combinaisons, tant de vicissitudes; et il arrive si souvent qu'après
+avoir long-temps réfléchi, nous découvrons le moyen d'échapper à un
+danger qui paroissoit inévitable, que nous sommes enhardis à continuer
+de combattre jusqu'à la fin, dans l'espoir de vaincre par notre adresse,
+ou au moins, de profiter de la négligence de notre adversaire pour le
+faire mat. Quiconque réfléchit aux exemples que lui fournissent les
+échecs, à la présomption que produit ordinairement un succès, à
+l'inattention qui en est la suite, et qui fait changer la partie,
+apprend, sans doute, à ne pas trop craindre les avantages de son
+adversaire, et à ne pas désespérer de la victoire, quoiqu'en la
+poursuivant il reçoive quelque petit échec.</p>
+
+<p>Nous devons donc rechercher l'amusement utile que nous procure ce
+jeu, plutôt que d'autres, qui sont bien loin d'avoir les mêmes
+avantages. Tout ce qui contribue à augmenter le plaisir qu'on y trouve,
+doit être observé; et toutes les actions, tous les mots peu honnêtes,
+indiscrets, ou qui peuvent le troubler de quelque manière, doivent être
+évités, puisque les joueurs n'ont que l'intention de passer agréablement
+leur temps.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup>. Si l'on convient de jouer suivant les règles, il faut
+que les règles soient strictement suivies par les deux joueurs, non pas
+que tandis que l'un s'y soumet, l'autre cherche à s'en affranchir; car
+cela n'est pas juste.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup>. Si l'on ne convient pas d'observer exactement les
+règles, et qu'un joueur demande de l'indulgence, il faut qu'il consente
+à accorder la même indulgence à son adversaire.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup>. Il ne faut pas que vous fassiez jamais une fausse
+marche, pour vous tirer d'un embarras, ou obtenir un avantage. On ne
+peut plus avoir aucun plaisir à jouer avec quelqu'un qu'on a vu avoir
+recours à ces ressources déloyales.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup>. Si votre adversaire est lent à jouer, vous ne devez ni
+le presser, ni paroître fâché de sa lenteur. Il ne faut pas, non plus,
+que vous chantiez, que vous siffliez, que vous regardiez à votre montre,
+que vous preniez un livre pour lire, que vous frappiez avec votre pied
+sur le plancher, ou avec vos doigts sur la table, ni que vous fassiez
+rien qui puisse le distraire; car tout cela déplaît et prouve non pas
+qu'on joue bien, mais qu'on a de la ruse et de l'impolitesse.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup>. Vous ne devez pas chercher à tromper votre adversaire
+en prétendant avoir fait une fausse marche, et en disant que vous voyez
+bien que vous perdrez la partie, afin de lui inspirer de la sécurité, de
+la négligence et d'empêcher qu'il aperçoive les pièges que vous lui
+tendez; car ce ne seroit point de la science, mais de la fraude.</p>
+
+<p>6<sup>o</sup>. Quand vous avez gagné une partie, il ne faut pas que
+vous vous serviez d'expressions orgueilleuses et insultantes, ni que
+vous montriez trop de satisfaction. Il faut, au contraire, que vous
+cherchiez à consoler votre adversaire, par des expressions polies, qui
+ne blessent point la vérité. Vous pouvez lui dire, par
+exemple:&mdash;«Vous savez le jeu mieux que moi; mais vous manquez un
+peu d'attention».&mdash;Ou:&mdash;«Vous jouez trop vîte».&mdash;Ou
+bien:&mdash;«Vous aviez d'abord l'avantage: mais quelque chose vous a
+distrait, et c'est ce qui m'a fait gagner».</p>
+
+<p>7<sup>o</sup>. Lorsqu'on regarde jouer quelqu'un, il faut avoir grand
+soin de ne pas parler; car en donnant un avis, on peut offenser les deux
+joueurs à-la-fois. D'abord, celui contre qui il est donné, parce qu'il
+peut lui faire perdre la partie; ensuite celui à qui on le donne, parce
+qu'encore qu'il croie le coup bon et qu'il le joue, il n'a point autant
+de plaisir que si on le laissoit penser jusqu'à ce qu'il l'eût apperçu
+lui-même. Il faut aussi, quand une pièce est jouée, ne pas la remettre à
+sa place, pour montrer qu'on auroit mieux fait de jouer différemment;
+car cela peut déplaire, et occasionner de l'incertitude et des disputes
+sur la véritable position des pièces. Toute espèce de propos adressé aux
+joueurs, diminue leur attention, et conséquemment est désagréable. On
+doit même s'abstenir de faire le moindre signe ou le moindre mouvement
+qui ait rapport à leur jeu. Celui qui se permet de pareilles choses, est
+indigne d'être spectateur d'une partie d'échecs. S'il veut montrer son
+habileté à ce jeu, il doit jouer lui-même, quand il en trouve
+l'occasion, et non pas s'aviser de critiquer, ou même de conseiller les
+autres.</p>
+
+<p>Enfin, si vous ne voulez pas que votre partie soit rigoureusement
+jouée, suivant les règles dont je viens de faire mention, vous devez
+moins désirer de remporter la victoire sur votre adversaire, et vous
+contenter d'en remporter une sur vous-même. Ne saisissez pas avidement
+tous les avantages que vous offre son incapacité, ou son inattention:
+mais avertissez-le poliment du danger qu'il court en jouant une pièce,
+ou en la laissant sans défense; ou bien dites-lui qu'en en remuant une
+autre, il peut s'exposer à être mal. Par une honnêteté si opposée à tout
+ce qu'on a vu interdit plus haut, vous pouvez peut-être perdre votre
+partie, mais vous gagnerez, ce qui vaut beaucoup mieux, l'estime de
+votre adversaire, son respect, et l'approbation tacite et la
+bienveillance de tous les spectateurs impartiaux.</p>
+
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+
+<a name="titre12"></a><h2>L'ART</h2>
+<h3>D'AVOIR DES SONGES AGRÉABLES;</h3>
+<h4>ADRESSÉ À MISS ...</h4>
+<h4>ET ÉCRIT À SA SOLLICITATION.</h4>
+
+
+<p>Comme nous employons une grande partie de notre vie à dormir, et que
+pendant ce temps-là nous avons quelquefois des songes agréables et
+quelquefois des songes fâcheux, il est assez important de se procurer
+les premiers et d'écarter les autres; car, réel ou imaginaire, le
+chagrin est toujours chagrin, et le plaisir toujours plaisir.</p>
+
+<p>Si nous pouvons dormir sans rêver, c'est un bien puisque les songes
+fâcheux sont écartés. Si durant notre sommeil, nous pouvons avoir des
+songes agréables, c'est, suivant l'expression des Français, <i>autant de
+gagné</i>, c'est-à-dire, autant d'ajouté aux plaisirs de la vie.</p>
+
+<p>Pour cela, il faut commencer par être très-soigneux de conserver sa
+santé, en fesant un exercice convenable, et ayant beaucoup de
+tempérance; car dans les maladies, l'imagination est troublée, et des
+idées désagréables et quelquefois terribles la poursuivent. Il faut que
+l'exercice précède les repas, et non pas qu'il les suive immédiatement.
+Dans le premier cas, il facilite la digestion, et dans le second, il
+l'empêche, à moins qu'il ne soit très-modéré. Si après que nous avons
+fait de l'exercice, nous mangeons avec sobriété, la digestion est aisée
+et bonne, le corps léger, le caractère gai, et toutes les fonctions
+animales se font bien. Le sommeil qui suit est tranquille et doux. Mais
+l'indolence, les excès de la table, occasionnent le cochemar et des
+terreurs inexprimables. Alors on croit tomber dans des précipices, ou
+être attaqué par des bêtes féroces, par des assassins, par des démons;
+et on éprouve toutes sortes de peines.</p>
+
+<p>Observez, cependant, que la quantité d'alimens et la quantité
+d'exercice sont relatives. Ceux qui agissent beaucoup, peuvent et
+doivent manger davantage. Ceux qui font peu d'exercice ne doivent manger
+que peu. En général, depuis que l'art de la cuisine s'est perfectionné,
+les hommes mangent deux fois autant que l'exige la nature. Les soupers
+ne sont point dangereux pour les gens qui n'ont point dîné: mais les
+insomnies sont ordinairement le partage de ceux qui dînent et qui
+soupent beaucoup. Il est vrai que, comme il y a de la différence entre
+les tempéramens, quelques personnes reposent fort bien à la suite de ce
+double repas. Il ne leur en coûte seulement qu'un triste songe et une
+apoplexie, après quoi elles s'endorment jusqu'au jour du jugement. Il
+n'y a rien de plus commun dans les gazettes, que des exemples de gens
+qui, après avoir bien soupé, ont été le lendemain matin, trouvés morts
+dans leur lit.</p>
+
+<p>Un autre moyen dont on doit se servir pour conserver sa santé, c'est
+de renouveler constamment l'air dans la chambre où l'on couche. On a
+grand tort de coucher dans des chambres très-closes et dans des lits
+avec des rideaux. Il est très-mal-sain de ne pas laisser entrer dans une
+chambre l'air extérieur, et de rester long-temps dans un endroit clos où
+l'air a été plusieurs fois respiré. L'eau bouillante ne devient pas plus
+chaude par une longue ébullition, si les parties qui reçoivent une plus
+grande chaleur peuvent s'évaporer; de même les corps vivans ne se
+putréfient point, si les parties putrides en sont exhalées à mesure
+qu'elles le deviennent. La nature les pousse au dehors par les pores et
+par les poumons; et, en plein air, elles sont emportées au loin: mais
+dans une chambre close on les respire plusieurs fois, encore qu'elles se
+corrompent de plus en plus.</p>
+
+<p>Lorsqu'il y a un certain nombre de personnes dans une petite chambre,
+l'air s'y gâte en peu de minutes, et il y devient même mortel comme dans
+la caverne noire de Calcutta. On dit qu'une seule personne ne corrompt
+qu'un galon<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a
+href="#footnote65"><sup>65</sup></a> d'air par minute, et conséquemment
+il faut plus de temps pour que tout celui que contient une chambre soit
+corrompu: mais il le devient proportionnément; et c'est à cela que
+beaucoup de maladies putrides doivent leur origine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote65"
+name="footnote65"></a><b>Note 65: </b><a
+href="#footnotetag65">(retour)</a> Mesure de quatre pintes.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Mathusalem qui, ayant vécu plus long-temps qu'aucun autre homme, doit
+avoir mieux conservé sa santé, dormoit, dit-on, toujours en plein air;
+car quand il eut déjà vécu cinq cents ans, un ange lui
+dit:&mdash;«Lève-toi, Mathusalem, et bâtis-toi une maison; car tu vivras
+encore cinq cents ans».&mdash;Mais Mathusalem répondit:&mdash;«Si je ne
+dois vivre que cinq cents ans de plus, ce n'est pas la peine que je me
+bâtisse une maison. Je veux dormir à l'air, comme j'ai toujours eu
+coutume de le faire.»</p>
+
+<p>Après avoir long-temps prétendu qu'on ne devoit point permettre aux
+malades de respirer un air frais, les médecins ont enfin découvert qu'il
+pouvoit leur être salutaire. C'est pourquoi on doit espérer qu'ils
+découvriront aussi, avec le temps, que l'air frais n'est pas dangereux
+pour ceux qui se portent bien, et qu'alors nous pourrons être guéris de
+l'aërophobie, qui tourmente à présent les esprits faibles, et les engage
+à s'étouffer, à s'empoisonner, plutôt que d'ouvrir la fenêtre d'une
+chambre à coucher, ou de baisser la glace d'un carrosse.</p>
+
+<p>Lorsque l'air d'une chambre close est saturé avec la matière
+transpirable<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a
+href="#footnote66"><sup>66</sup></a>, il n'en peut pas recevoir
+davantage, et cette matière doit rester dans notre corps et nous causer
+des maladies. Mais on a auparavant des indices du danger dont elle peut
+être. On a un certain mal-aise, d'abord léger, à la vérité, et tel que
+quant aux poumons, la sensation en est assez foible, mais, quant aux
+pores de la peau, c'est une inquiétude difficile à décrire, et dont un
+très-petit nombre des personnes qui l'éprouvent, connoît la cause. Alors
+si l'on veille la nuit et qu'on soit trop chaudement couvert, on a de la
+peine à se rendormir. On se retourne souvent sans pouvoir trouver le
+repos d'aucun côté. Ce fretillement, pour me servir d'une expression
+vulgaire, faute d'en avoir une meilleure, est absolument occasionné par
+une inquiétude de la peau, dont la matière transpirable ne s'échappe
+point, attendu que les draps en ayant reçu une quantité suffisante, et
+étant saturés, ils ne peuvent en prendre davantage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote66"
+name="footnote66"></a><b>Note 66: </b><a
+href="#footnotetag66">(retour)</a> La matière transpirable est cette
+vapeur qui se détache de notre corps, par les pores et par les
+poumons. On dit qu'elle est composée des cinq huitièmes de ce que nous
+mangeons.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Pour connoître cette vérité, par expérience, il faut qu'une personne
+reste au lit, dans la même position, et que relevant ses draps, elle
+laisse une partie de son corps exposée à un air nouveau: alors elle
+sentira cette partie tout-à-coup rafraîchie, parce que l'air soulagera
+sa peau, en recevant et emportant au loin la matière transpirable qui
+l'incommodoit.</p>
+
+<p>Toute portion d'air frais qui approche la peau chaude, reçoit, avec
+une partie de cette vapeur, un degré de chaleur qui la raréfie et la
+rend plus légère; et alors elle est, avec la matière qu'elle a prise,
+poussée au loin par une quantité d'air plus frais, et conséquemment plus
+pesant, qui s'échauffe à son tour et fait bientôt place à une nouvelle
+portion.</p>
+
+<p>Tel est l'ordre qu'a établi la nature pour empêcher les animaux
+d'être infectés par leur propre transpiration. D'après le moyen que je
+viens d'indiquer, on sentira quelle différence il y aura entre la partie
+du corps exposée à l'air, et celle qui, restant couverte, n'en éprouvera
+pas l'impression. L'inquiétude de cette dernière partie augmentera par
+la comparaison, et on la sentira plus vivement que lorsque tout le corps
+en étoit affecté.</p>
+
+<p>Voilà donc une des grandes et principales causes des songes
+douloureux. Quand le corps est mal à l'aise, l'ame en est troublée, et
+toutes sortes d'idées désagréables en deviennent, dans le sommeil, la
+conséquence naturelle. Je vais indiquer la manière certaine d'y
+remédier.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup>. En mangeant modérément, non-seulement on conserve sa
+santé, ainsi que je l'ai dit plus haut, mais on transpire moins dans un
+temps donné. Alors les draps du lit sont plus lentement saturés avec la
+matière transpirable; et on peut, par conséquent, dormir plus
+long-temps, avant de sentir l'inquiétude qu'on éprouve lorsqu'ils ne
+peuvent en recevoir davantage.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup>. En ayant des draps légers et une couverture claire, la
+matière transpirable s'échappe plus aisément; l'on en est moins
+incommodé et on la supporte plus long-temps.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup>. Quand on est réveillé par l'inquiétude déjà décrite,
+et qu'on ne peut pas se rendormir, il faut se lever, tourner et battre
+l'oreiller, secouer les draps, au moins vingt fois de suite; ouvrir les
+rideaux et laisser rafraîchir le lit. Pendant ce temps-là, on doit
+rester sans s'habiller, se promener dans sa chambre, jusqu'à ce que les
+pores se soient délivrés du poids qui les accable, ce qui s'opère plutôt
+lorsque l'air est plus sec et plus froid.</p>
+
+<p>Quand on commence à sentir l'air froid incommode, on peut rentrer
+dans le lit. On s'endormira bientôt, et le sommeil sera doux et
+tranquille. Tous les tableaux qui se présenteront à l'imagination,
+seront agréables. J'ai souvent de ces songes, qui ne sont pas moins
+amusans pour moi que les scènes d'un opéra.</p>
+
+<p>S'il vous arrive d'avoir trop de paresse pour sortir du lit, vous
+pouvez soulever vos draps avec la main et le pied, pour y introduire une
+assez grande quantité d'air frais, et ensuite les laisser retomber, pour
+forcer cet air à en sortir. En répétant cela vingt fois de suite, vous
+délivrerez votre lit de la matière transpirable dont il sera imprégné;
+et vous pourrez vous rendormir pour quelque temps. Mais cette méthode
+est loin de valoir la première.</p>
+
+<p>Si ceux qui craignent la fatigue et peuvent avoir deux lits, se
+réveillent dans un lit chaud, ils auront grand plaisir à le quitter pour
+passer dans celui qui est frais. Ce changement de lit est aussi
+très-utile aux personnes attaquées de la fièvre, parce qu'il les
+rafraîchit et leur procure souvent du sommeil. Un lit assez grand, pour
+qu'on puisse passer d'une place chaude dans une place fraîche, a, en
+quelque sorte, le même avantage que deux lits différens.</p>
+
+<p>Un ou deux avis de plus termineront ce petit traité. Quand on se
+couche, on doit avoir soin d'arranger son oreiller conformément à
+l'habitude qu'on a de placer sa tête, afin d'être parfaitement à son
+aise. On doit aussi étendre ses membres, de manière qu'ils ne se gênent
+pas l'un l'autre. Il ne faut pas, par exemple, que la cheville d'un pied
+porte sur l'autre. Quoiqu'une mauvaise situation ne soit pas d'abord
+très-sensible, et qu'on y fasse à peine attention, elle devient bientôt
+moins supportable, et l'incommodité peut s'en faire sentir dans le
+sommeil, et troubler l'imagination.</p>
+
+<p>Telles sont les règles de l'art. Mais quoiqu'elles doivent en général
+conduire au but qu'on se propose, il est un cas où leur observation la
+plus ponctuelle peut être totalement infructueuse. Vous n'avez pas
+besoin que je vous dise quel est ce cas, ma chère amie: mais si je n'en
+fesois pas mention, ce que j'écris sur l'art qui vous intéresse seroit
+imparfait. Ce cas est donc celui où la personne qui veut se procurer des
+songes agréables, n'a pas eu soin de conserver la chose la plus
+nécessaire, <span class="sc">une bonne conscience</span>.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+
+
+<a name="titre13"></a><h2>CONSEILS</h2>
+<h3>À UN JEUNE ARTISAN.</h3>
+
+<h4>ÉCRITS EN L'ANNÉE 1748.</h4>
+
+
+<p class="sig"><span class="sc">À mon ami A. B.</span></p>
+
+<p>Vous désirez que je trace ici les maximes qui m'ont été utiles, et
+qui, si vous les suivez, peuvent l'être aussi pour vous. Les voici:</p>
+
+<p>N'oubliez pas que le <i>temps</i> est de l'argent. Celui qui, dans un
+jour, peut gagner dix schellings par son travail, et qui va se promener,
+ou qui reste oisif la moitié de la journée, quoiqu'il ne dépense que six
+sous durant le temps de sa promenade, ou de son oisiveté, ne doit pas
+compter cette seule dépense: il a réellement dépensé, ou plutôt
+prodigué, cinq schellings de plus.</p>
+
+<p>N'oubliez pas que le <i>crédit</i> est de l'argent. Si un homme ne
+retire pas de mes mains l'argent que je lui dois, il m'en donne
+l'intérêt, au plutôt il me fait présent de tout ce que je puis gagner
+avec cet argent, pendant qu'il me le laisse; et cela se monte à une
+somme considérable, si un homme a un grand crédit et sait en faire
+usage.</p>
+
+<p>Souvenez-vous que l'argent est de nature à se multiplier sans cesse.
+L'argent produit de l'argent; celui qu'il produit en donne d'autre; et
+ainsi de suite. Cinq schellings en font bientôt six; ensuite, ils font
+sept schellings, trois sous, et finissent par monter à cent livres
+sterlings. Plus il y en a, plus il produit chaque fois qu'on le fait
+valoir; de sorte que les profits ont une rapidité toujours croissante.
+Celui qui tue une truie pleine, détruit des milliers de cochons. Celui
+qui assassine une piastre, perd tout ce qu'elle pourroit lui produire,
+c'est-à-dire, plusieurs vingtaines de livres sterlings.</p>
+
+<p>Souvenez-vous que six livres sterlings ne font pas quatre sous par
+jour. Cependant, cette petite somme peut être journellement prodiguée,
+soit en dépense, soit en perte de temps. Un homme d'honneur doit
+toujours, sur son crédit, avoir à sa disposition, cent livres sterlings;
+et quand il est actif et laborieux, il retire un grand avantage d'un
+pareil fonds.</p>
+
+<p>Souvenez-vous du proverbe, qui dit qu'un bon payeur est le maître de
+la bourse des autres.&mdash;Celui qui est connu pour payer
+ponctuellement, au terme de ses engagemens, a, dans tous les temps et
+dans toutes les occasions, l'argent dont ses amis peuvent disposer. Cela
+est quelquefois d'un grand avantage. Après l'assiduité au travail et la
+frugalité, rien n'est plus utile à un jeune homme qui veut prospérer,
+que l'exactitude et l'intégrité dans toutes ses affaires. Ainsi, ne
+gardez jamais l'argent que vous avez emprunté, une heure au-delà de
+l'époque où vous avez promis de le rendre, de peur qu'un manque de
+parole vous ferme pour jamais la bourse de votre ami.</p>
+
+<p>On doit faire attention aux moindres choses qui peuvent altérer le
+crédit d'un homme. Le bruit de votre marteau à cinq heures du matin et à
+neuf heures du soir, peut engager le créancier qui l'entend, à rester
+six mois de plus sans vous rien demander: mais s'il voit que vous êtes
+dans un billard, ou s'il entend votre voix dans un cabaret, tandis que
+vous devriez être à l'ouvrage, il envoie chercher son argent le
+lendemain, et le demande, avant de pouvoir le recevoir tout-à-la-fois.
+</p>
+
+<p>En outre, votre assiduité au travail montre que vous vous ressouvenez
+de ce que vous devez. Elle vous fait paroître aussi soigneux qu'honnête
+homme, et augmente encore votre crédit.</p>
+
+<p>Gardez-vous de croire que tout ce que vous possédez est à vous, et de
+vivre en conséquence. C'est une erreur dans laquelle tombent beaucoup de
+gens, qui ont du crédit. Pour l'éviter, tenez pendant quelque temps un
+compte exact de vos dépenses et de votre revenu. Si vous commencez par
+prendre la peine de tenir ce compte bien en détail, vous en retirerez un
+assez grand avantage. Vous verrez à quelles sommes considérables
+s'élèvent de très-petites dépenses; et vous apprendrez ce que vous
+auriez épargné, et ce que vous pourrez épargner à l'avenir, sans un
+grand inconvénient.</p>
+
+<p>Enfin, si vous voulez connoître le chemin de la fortune, sachez qu'il
+est tout aussi uni que celui du marché. Pour le suivre, il ne faut que
+deux choses, l'assiduité et la sobriété; c'est-à-dire, ne prodiguer
+jamais ni le temps, ni l'argent, et faire le meilleur usage de l'un et
+de l'autre. Sans assiduité et sans sobriété, on ne fait rien; et avec
+elles on fait tout. Celui qui gagne tout ce qu'il peut gagner
+honnêtement, et qui épargne ce qu'il gagne, à l'exception des dépenses
+nécessaires, doit certainement devenir riche, si toutefois la providence
+de cet être qui gouverne le monde, et que nous devons tous prier de
+bénir nos entreprises, n'en a pas autrement ordonné.</p>
+
+<p class="sig"><span class="sc">Un vieux Artisan.</span></p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+
+
+<a name="titre14"></a><h2>AVIS</h2>
+<h3>NÉCESSAIRE À CEUX QUI VEULENT</h3>
+<h4>DEVENIR RICHES.</h4>
+
+<h4><span class="sc">Écrit en 1736.</span></h4>
+
+
+<p>L'argent n'a de l'avantage que par l'usage qu'on en fait.</p>
+
+<p>Avec six livres sterlings, vous pouvez, dans un an, faire usage de
+cent livres sterlings, pourvu que vous soyez un homme d'une prudence et
+d'une honnêteté reconnues.</p>
+
+<p>Celui qui dépense inutilement plus de quatre sous par jour, dépense
+inutilement plus de six livres sterlings dans un an; ce qui est
+l'intérêt ou le prix de l'usage de cent livres sterlings.</p>
+
+<p>Celui qui chaque jour perd dans l'oisiveté pour quatre sous de son
+temps, perd l'avantage de se servir de cent livres sterlings tous les
+jours.</p>
+
+<p>Celui qui prodigue sottement pour cinq schellings de son temps, perd
+cinq schellings, avec autant d'imprudence que s'il les jetoit dans la
+mer.</p>
+
+<p>Celui qui perd cinq schellings, non-seulement perd ces cinq
+schellings, mais tout le profit qu'il pourroit en retirer en les fesant
+travailler; ce qui, dans l'espace de temps, qui s'écoule entre la
+jeunesse et l'âge avancé, doit s'élever à une somme considérable.</p>
+
+<p>De plus: celui qui vend à crédit, met toujours, à l'objet qu'il vend,
+un prix équivalent au principal et à l'intérêt de son argent, pour le
+temps dont il doit en être privé. Celui qui achète à crédit, paie
+l'intérêt de ce qu'il achète: et celui qui paie argent comptant,
+pourroit mettre cet argent à intérêt. Ainsi celui qui possède une chose,
+qu'il a achetée, paie un intérêt pour l'usage qu'il en fait.</p>
+
+<p>Cependant, il vaut toujours mieux payer comptant les objets qu'on
+achète, parce que celui qui vend à crédit, s'attendant à perdre cinq
+pour cent, par de mauvaises dettes, augmente d'autant le prix de ses
+marchandises.&mdash;Celui qui achète à crédit, paie sa part de cette
+augmentation.&mdash;Celui qui paie argent comptant, y échappe ou peut au
+moins y échapper.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Quatre liards épargnés sont un sou que l'on gagne.</p>
+<p>Une épingle par jour coûte cinq sous par an<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67: </b><a href="#footnotetag67">(retour)</a></p>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>A penny sav'd is two-pence clear;</p>
+<p>A pin a day's a groat a year.</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+
+
+<a name="titre15"></a><h2>MOYENS</h2>
+<h3>POUR QUE CHACUN AIT BEAUCOUP</h3>
+<h3>D'ARGENT DANS SA POCHE.</h3>
+
+
+<p>À présent que tout le monde se plaint de la rareté de l'argent, c'est
+un acte de bienfaisance que d'apprendre à ceux qui n'ont pas le sou,
+comment ils peuvent faire cesser leur pénurie. Je veux leur dire quel
+est le vrai secret de gagner de l'argent, le moyen certain de remplir
+leur bourse et de la conserver toujours pleine. Pour cela, il suffit
+d'observer deux règles très-simples.</p>
+
+<p>Premièrement, sois constamment probe et laborieux.</p>
+
+<p>Secondement, dépense toujours un sou de moins que tu ne gagnes.</p>
+
+<p>Alors, ton gousset se remplira et ne criera jamais qu'il a le ventre
+vide; les créanciers ne te tracasseront point; l'indigence ne
+t'accablera pas; la faim ne pourra point te dévorer, ni le défaut de
+vêtemens te faire transir de froid. L'univers entier te paroîtra plus
+brillant; et le plaisir dilatera tous les replis de ton c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Suis donc les règles que je viens de te prescrire, et sois heureux.
+Bannis loin de toi la tristesse qui glace ton ame, et vis indépendant.
+Tu seras alors vraiment un homme. Tu ne détourneras point la vue à
+l'approche du riche, ni tu ne seras humilié d'avoir peu, quand les
+enfans de la fortune marcheront à ta droite; car l'indépendance, soit
+qu'elle ait peu ou beaucoup, est toujours un bonheur, et te placera de
+niveau avec ceux qui s'enorgueillissent de posséder la toison d'or.</p>
+
+<p>Oh! sois donc sage; et que l'assiduité au travail marche avec toi,
+dès le matin, et t'accompagne jusqu'à ce que tu ayes atteint le soir
+l'heure du repos. Que la probité soit comme le souffle de ton ame.
+N'oublie jamais d'avoir chaque jour un sou de plus que le montant de tes
+dépenses. Alors tu parviendras au plus haut degré du bonheur, et
+l'indépendance sera ton bouclier, ton casque et ta couronne; alors ton
+ame sera élevée, et ne s'abaissera pas devant le faquin vêtu de soie, ni
+ne souffrira point un outrage, parce que la main qui ose le faire, porte
+une bague de diamant.</p>
+
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+
+<a name="titre16"></a><h2>PROJET ÉCONOMIQUE,</h2>
+<h3>ADRESSÉ</h3>
+<h3>AUX AUTEURS D'UN JOURNAL<a id="footnotetag68"
+name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>.</h3>
+
+<blockquote class="footnote"><p>
+<a id="footnote68"
+name="footnote68"></a><b>Note 68: </b><a
+href="#footnotetag68">(retour)</a> En 1784, il parut une traduction
+de cette pièce dans un des journaux de Paris. Celle que nous donnons
+ici, est faite d'après l'original, auquel Franklin a fait, depuis, des
+corrections et des additions.</p>
+</blockquote>
+
+
+<p class="sig"><span class="sc">Messieurs</span>,</p>
+
+<p>Vous nous faites souvent part de nouvelles découvertes. Permettez que
+je me serve de la voie de votre journal, pour en communiquer au public
+une que j'ai faite moi-même, et qui, je crois, peut être d'une grande
+utilité.</p>
+
+<p>Je me trouvai, il y a peu de jours, dans une maison où il y avoit
+nombreuse compagnie, et où la nouvelle lampe de MM. Quinquet et Lange
+fut présentée et beaucoup admirée à cause de son éclat. La société
+demanda, en même-temps, si la quantité d'huile que cette lampe
+consumoit, n'étoit pas proportionnée à sa lumière, auquel cas il n'y
+auroit aucune économie à s'en servir. Aucun de ceux qui étoient présens
+ne put nous satisfaire sur ce point; mais tous convinrent qu'il méritoit
+d'être connu, et qu'il étoit à désirer qu'on pût rendre moins cher le
+moyen d'éclairer les appartemens, puisque tous les autres objets de
+dépense d'une maison étoient considérablement augmentés.</p>
+
+<p>Je fus extrêmement flatté de voir ce désir général d'économie; car
+l'économie me plaît singulièrement.</p>
+
+<p>Je me retirai et me mis au lit à trois ou quatre heures après minuit,
+la tête encore remplie du sujet, dont on venoit de s'entretenir. Un
+bruit accidentel me réveilla vers les six heures du matin. Je fus
+surpris de voir ma chambre très-éclairée. Je crus d'abord qu'on y avoit
+transporté un grand nombre de lampes de Quinquet. Mais après m'être
+frotté les yeux, je m'apperçus que la lumière venoit à travers les
+fenêtres. Je me levai, je regardai dehors pour découvrir quelle pouvoit
+en être la cause; et je vis que le soleil s'élevoit précisément
+au-dessus de l'horizon, d'où ses rayons pénétroient dans ma chambre,
+parce que mes domestiques avoient eu la négligence de ne pas fermer les
+volets.</p>
+
+<p>Je regardai ma montre, qui va très-bien, et je vis qu'il n'étoit que
+six heures. Pensant encore qu'il étoit un peu extraordinaire que le
+soleil parût de si bonne heure, je pris mon almanach, où je trouvai que
+c'étoit l'heure marquée, ce jour là, pour le lever du soleil. Je tournai
+quelques feuillets, et je vis qu'il devoit se lever chaque jour encore
+plus matin jusqu'à la fin de juin; et que dans aucun temps de l'année il
+ne se levoit pas plus tard que huit heures.</p>
+
+<p>Vos lecteurs qui, comme moi, lisent rarement la partie astronomique
+de l'almanach, et n'ont jamais apperçu avant midi, aucun signe du lever
+du soleil, seront aussi étonnés que je l'ai été moi-même, quand ils
+apprendront qu'il se lève de si bonne heure, et sur-tout quand je les
+assurerai qu'il éclaire aussitôt qu'il se lève. J'en suis convaincu,
+j'en suis certain. Personne ne peut être plus sûr d'aucun autre fait. Je
+l'ai vu de mes propres yeux; et après avoir renouvelé l'observation
+trois jours de suite, j'ai chaque fois trouvé précisément le même
+résultat.</p>
+
+<p>Cependant il arrive que quand je parle de cette découverte à
+quelques-uns de mes amis, je m'apperçois aisément à leur air, que
+quoiqu'ils ne me le disent pas expressément, ils ont de la peine à y
+ajouter foi. L'un d'entr'eux, qui, certes, est un très-savant physicien,
+m'a assuré que je dois sûrement m'être trompé quant à la lumière qui a
+pénétré dans ma chambre; parce qu'il est, dit-il, bien connu que comme
+il ne pouvoit pas y avoir de lumière dehors à cette heure-là, il ne
+pouvoit pas en entrer dans l'appartement; et que puisque mes fenêtres
+étoient accidentellement ouvertes, elles devoient, au lieu de laisser
+entrer la lumière, faire sortir l'obscurité. Il a employé plusieurs
+argumens ingénieux, pour me prouver combien je pouvois à cet égard
+m'être fait illusion. J'avoue qu'il m'a un peu embarrassé: mais il ne
+m'a point satisfait; et les observations que j'ai faites, et dont je
+vous ai rendu compte plus haut, m'ont confirmé dans ma première opinion.
+</p>
+
+<p>Cet évènement m'a fait faire plusieurs réflexions sérieuses et
+importantes. J'ai considéré que si je ne m'étois pas éveillé de si bon
+matin, j'aurois dormi six heures de plus, à la clarté du soleil, et
+qu'en revanche j'aurois la nuit suivante, passé six heures de plus à la
+clarté des bougies; et comme la dernière est beaucoup plus coûteuse que
+l'autre, mon goût pour l'économie m'a induit à faire usage de tout le
+peu d'arithmétique que je sais, pour faire les calculs dont je vais vous
+faire part. Je vous observerai, pourtant, auparavant, que l'utilité est,
+suivant moi, le principal mérite des inventions, et qu'une découverte,
+dont on ne peut pas faire usage ou n'est pas bonne à quelque chose, ne
+vaut rien.</p>
+
+<p>J'établis pour base de mon calcul la supposition qu'il y a à Paris
+cent mille familles, et que ces familles consument chaque soir une
+demi-livre de bougie ou de chandelle par heure. Je pense que c'est une
+estimation raisonnable; car quoique je croie que quelques familles en
+consument moins, je sais que beaucoup d'autres en consument bien plus.
+Alors, si nous prenons six heures par jour pour terme modéré du temps
+qui s'écoule entre le lever du soleil et le nôtre, puisqu'il se lève
+durant six mois, depuis six heures jusqu'à huit heures avant midi, et
+qu'alors nous brûlions de la chandelle chaque jour pendant sept heures
+de suite, voici le compte qui en résultera.</p>
+
+<p>Dans les six mois, qui s'écoulent depuis le 20 mars jusqu'au 20
+septembre, il y a:</p>
+
+
+<table>
+<tr><td class="a">Nuits</td><td class="b">183</td></tr>
+
+<tr><td class="a">Heures de chaque nuit pendant lesquelles nous
+brûlons de la chandelle</td><td class="b">7</td></tr>
+
+<tr><td class="a">La multiplication donne pour nombre total d'heures</td><td class="b">1,281</td></tr>
+
+<tr><td class="a">Ces 1,281 heures multipliées par le nombre de
+100,000 qui est celui des familles, donnent</td><td class="b">128,100,000</td></tr>
+
+<tr><td class="a">Ces cent vingt-huit millions et cent mille
+heures, passées à Paris, à la clarté de la
+bougie ou de la chandelle, font, à
+demi-livre par heure </td><td class="b">64,050,000 liv. pes.</td></tr>
+
+<tr><td class="a">Soixante-quatre millions cinquante mille
+livres pesant, estimées l'une dans l'autre
+à trente sols la livre, font la somme de
+quatre-vingt-seize millions soixante-quinze
+mille livres tournois</td><td class="b">96,075,000&nbsp;liv.&nbsp;tour.</td></tr>
+</table>
+
+<p>Somme immense, que la ville de Paris pourroit épargner tous les ans,
+en se servant de la lumière du soleil, au lieu de bougie et de
+chandelle.</p>
+
+<p>Si l'on prétend que le peuple, étant opiniâtrement attaché à ses
+vieilles coutumes, il seroit difficile de l'engager à se lever avant
+midi, et que conséquemment ma découverte ne peut être que fort peu
+utile, je répondrai: <i>nil desperandum</i>. Je crois que tous ceux qui
+ont le sens commun, et qui apprendront par cet écrit, qu'il fait jour
+dès que le soleil se lève, essaieront de se lever avec lui. Pour y
+obliger les autres, voici les règlemens que je proposerai.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup>. Qu'on mette un impôt de vingt-quatre livres tournois
+par chaque fenêtre, où il y a des volets, qui font que les rayons du
+soleil n'éclairent pas les appartemens.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup>. Que pour empêcher de brûler de la bougie et de la
+chandelle, la police emploie le salutaire moyen, qui, l'hiver dernier,
+nous a rendus plus économes, dans la consommation du bois; c'est-à-dire,
+qu'on mette des sentinelles, à la porte des épiciers, et qu'il ne soit
+permis à personne d'acheter plus d'une livre de bougie ou de chandelle
+par semaine.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup>. Qu'on ordonne aux gardes de la ville d'arrêter toutes
+les voitures qui passeront dans les rues après soleil couché, excepté
+celles des médecins, des chirurgiens et des sage-femmes.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup>. Que chaque jour, au lever du soleil, on fasse sonner
+toutes les cloches des églises; et si cela ne suffit pas, qu'on tire le
+canon dans toutes les rues, afin d'éveiller efficacement les paresseux,
+et de les forcer à ouvrir les yeux, pour voir leur véritable intérêt.
+</p>
+
+<p>La difficulté du succès de ces règlemens ne se fera sentir que dans
+les deux ou trois premiers jours. Après quoi la réforme sera aussi
+naturelle, aussi aisée, que l'est l'irrégularité actuelle; car il n'y a
+que le premier pas qui coûte. Obligez un homme à se lever à quatre
+heures du matin, et il est plus que probable qu'il se couchera
+volontiers à huit heures du soir. Or, quand il aura dormi huit heures,
+il se lèvera volontiers à quatre heures du matin.</p>
+
+<p>Mais la somme de quatre-vingt-seize millions soixante-quinze mille
+livres tournois, n'est pas tout ce qu'on peut épargner par mon projet
+économique. Vous devez observer que je n'ai fait mon calcul que pour la
+moitié de l'année; et l'on peut épargner beaucoup durant l'autre moitié,
+encore que les jours soient beaucoup plus courts. En outre, l'immense
+quantité de bougie et de suif qu'on ne consumera pas pendant l'été,
+rendra la bougie et la chandelle moins chères l'hiver suivant; et le
+prix en diminuera progressivement aussi long-temps qu'on maintiendra la
+réforme que je propose.</p>
+
+<p>Quelque grand que soit l'avantage de la découverte que je communique
+si loyalement au public, je ne demande ni place, ni pension, ni
+privilége exclusif, ni aucune autre espèce de récompense. Je ne veux que
+la seule gloire de l'avoir faite. Malgré cela, je sais bien qu'il se
+trouvera de petits esprits envieux, qui voudront, comme de coutume, me
+la disputer, et qui diront que mon invention étoit connue des anciens.
+Peut-être même citeront-ils, pour le prouver, des passages de quelques
+vieux livres.</p>
+
+<p>Je ne soutiendrai point, contre ces critiques, que les anciens ne
+savoient pas que le soleil devoit se lever à certaines heures.
+Probablement des almanachs, comme ceux que nous avons aujourd'hui, le
+leur prédisoient. Mais il ne s'ensuit pas que les anciens sussent qu'il
+fesoit jour aussitôt que le soleil se levoit.</p>
+
+<p>C'est là ce que j'appelle ma découverte. Si les anciens connoissoient
+cette vérité, elle doit avoir été oubliée depuis long-temps; car elle
+est ignorée des modernes, ou du moins des Parisiens; et pour le prouver,
+je n'ai besoin de faire usage que d'un argument bien simple.</p>
+
+<p>Les Parisiens sont un peuple aussi bien instruit, aussi judicieux,
+aussi prudent qu'aucun autre qui existe sur la terre. Tous les Parisiens
+professent, comme moi, l'amour de l'économie; et d'après les nombreux et
+pesants impôts qu'exigent les besoins de l'état, ils ont certainement
+bien raison d'être économes. Je dis donc qu'il est impossible que dans
+de pareilles circonstances, un peuple aussi sensé se fût servi si
+long-temps de l'enfumante, mal-saine et horriblement coûteuse lumière de
+la chandelle, s'il avoit réellement su qu'il pouvoit avoir pour rien
+autant de la pure lumière du soleil.</p>
+
+<p class="sig"><span class="sc">Un Abonné</span>.</p>
+
+<p class="c"><i>Fin du premier Volume.</i></p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+
+<h2>TABLE DES ARTICLES</h2>
+<h4>Contenus dans ce Volume.</h4>
+
+
+<p class="tdm"><a href="#titre1">Vie de Benjamin Franklin.</a></p>
+<p class="tdm"><a href="#titre2">Extrait du Testament de Benjamin Franklin.</a></p>
+<p class="tdm"><a href="#titre3">Codicile.</a></p>
+<p class="tdm"><a href="#titre4">Sur les Personnes qui se marient jeunes. À John Alleyne.</a></p>
+<p class="tdm"><a href="#titre5">Sur la mort de son frère, John Franklin. À miss Hubbard.</a></p>
+<p class="tdm"><a href="#titre6">Lettre au Docteur Mather de Boston.</a></p>
+<p class="tdm"><a href="#titre7">Le Sifflet, histoire véritable, adressée, par Franklin, à son Neveu.</a></p>
+<p class="tdm"><a href="#titre8">Pétition de la Main Gauche, à ceux qui sont chargés d'élever des Enfans.</a></p>
+<p class="tdm"><a href="#titre9">La belle Jambe et la Jambe difforme.</a></p>
+<p class="tdm"><a href="#titre10">Conversation d'un essaim d'Éphémères, et soliloque d'un Vieillard.
+À Madame Brillant.</a></p>
+<p class="tdm"><a href="#titre11">Morale des Échecs.</a></p>
+<p class="tdm"><a href="#titre12">L'art d'avoir des Songes agréables; adressé à Miss ... et écrit à sa
+sollicitation.</a></p>
+<p class="tdm"><a href="#titre13">Conseils à un jeune Artisan. Écrits en l'année 1748. À mon ami A. B.</a></p>
+<p class="tdm"><a href="#titre14">Avis nécessaire à ceux qui veulent devenir riches. Écrit en 1736.</a></p>
+<p class="tdm"><a href="#titre15">Moyens pour que chacun ait beaucoup d'argent dans sa poche.</a></p>
+<p class="tdm"><a href="#titre16">Projet économique adressé aux Auteurs d'un Journal.</a></p>
+
+
+<p class="c">Fin de la Table du premier Volume.</p>
+
+<br>
+<br>
+
+<div class="trnote"><h5>NOTE DU TRANSCRIPTEUR</h5>
+
+<p>L'original comporte en page 190, se rapportant au texte «qui ont eu
+lieu entre les propriétaires», une note de bas de page illisible qui
+n'a pas pu être restituée.</p></div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Vie de Franklin, écrite par lui-même -
+Tome I, by Benjamin Franklin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE FRANKLIN, ÉCRITE PAR ***
+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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