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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:53:22 -0700 |
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diff --git a/18455-h/18455-h.htm b/18455-h/18455-h.htm new file mode 100644 index 0000000..34cfe30 --- /dev/null +++ b/18455-h/18455-h.htm @@ -0,0 +1,7647 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of The Project Gutenberg EBook of Vie de Franklin, écrite par lui-même - Tome I</title> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +.c {text-align: center;} +.r {text-align: right;} +.sc {font-variant: small-caps;} +.sm {font-size: smaller; } +.sig {text-indent: 3em;} +.sig2 {text-indent: 6em;} +.tdm {font-style: italic; text-align: left; padding-left: 2em; text-indent: -2em;} + +.a {text-align: left; padding-left: 2em; margin: 0px; text-indent: -2em;} +.b {text-align: right; vertical-align: bottom; padding-left: 1em} + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} + +.trnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; margin-top: 5%; margin-bottom: 5%; + padding: 0em 1em; border: dotted black 1px;} + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Vie de Franklin, écrite par lui-même - Tome +I, by Benjamin Franklin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Vie de Franklin, écrite par lui-même - Tome I + Suivie de ses oeuvres morales, politiques et littéraires + +Author: Benjamin Franklin + +Translator: Jean Henri Castéra + +Release Date: May 26, 2006 [EBook #18455] +[Date last updated: May 31, 2006] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE FRANKLIN, ÉCRITE PAR *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + + + +<h1>VIE</h1> +<h2>DE B. FRANKLIN,</h2> +<h5>SUIVIE</h5> +<h3>DE SES ŒUVRES POSTHUMES.</h3> + +<h3>T. I.</h3> + +<p> </p> + + +<h4><i>Décret concernant les Contrefacteurs, rendu le 19 Juillet 1793, +l'An 2 de la République.</i></h4> + + +<p>La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de son Comité +d'instruction publique, décrète ce qui suit:</p> + +<p><span class="sc">Art.</span> 1. Les Auteurs d'écrits en tout genre, +les Compositeurs de Musique, les Peintres et Dessinateurs qui feront +graver des Tableaux ou Dessins, jouiront durant leur vie entière du +droit exclusif de vendre, faire vendre, distribuer leurs Ouvrages dans +le territoire de la République, et d'en céder la propriété en tout ou en +partie.</p> + +<p><span class="sc">Art.</span> 2. Leurs héritiers ou Cessionnaires +jouiront du même droit durant l'espace de dix ans après la mort des +auteurs.</p> + +<p><span class="sc">Art.</span> 3. Les officiers de paix, Juges de Paix +ou Commissaires de Police seront tenus de faire confisquer, à la +réquisition et au profit des Auteurs, Compositeurs, Peintres ou +Dessinateurs et autres, leurs Héritiers ou Cessionnaires, tous les +Exemplaires des Éditions imprimées ou gravées sans la permission +formelle et par écrit des Auteurs.</p> + +<p><span class="sc">Art.</span> 4. Tout Contrefacteur sera tenu de payer +au véritable Propriétaire une somme équivalente au prix de trois mille +exemplaires de l'Édition originale.</p> + +<p><span class="sc">Art.</span> 5. Tout Débitant d'Édition contrefaite, +s'il n'est pas reconnu Contrefacteur, sera tenu de payer au véritable +Propriétaire une somme équivalente au prix de cinq cents exemplaires de +l'Édition originale.</p> + +<p><span class="sc">Art.</span> 6. Tout Citoyen qui mettra au jour un +Ouvrage, soit de Littérature ou de Gravure dans quelque genre que ce +soit, sera obligé d'en déposer deux exemplaires à la Bibliothèque +nationale ou au Cabinet des Estampes de la République, dont il recevra +un reçu signé par le Bibliothécaire; faute de quoi il ne pourra être +admis en justice pour la poursuite des Contrefacteurs.</p> + +<p><span class="sc">Art.</span> 7. Les héritiers de l'Auteur d'un +Ouvrage de Littérature ou de Gravure, ou de toute autre production de +l'esprit ou du génie qui appartiennent aux beaux-arts, en auront la +propriété exclusive pendant dix années.</p> + +<hr> + + +<p><i>Je place la présente Édition sous la sauve-garde des Loix et de la +probité des citoyens. Je déclare que je poursuivrai devant les Tribunaux +tout </i>Contrefacteur<i>, </i>Distributeur<i> ou </i>Débitant<i> +d'Édition contrefaite. J'assure même au Citoyen qui me fera connoître le +</i>Contrefacteur<i>, </i>Distributeur<i> ou </i>Débitant<i>, la moitié +du dédommagement que la Loi accorde.</i> Paris, ce 5 Prairial, l'an 6<sup>e</sup> +de la République Française.</p> + +<p class="sig"><span class="sc">Buisson</span>.</p> + + +<p> </p> + + +<p class="c">[Illustration: Benjamin Franklin.]</p> + +<p> </p> + + + +<a name="titre1"></a><h1>VIE</h1> +<h5>DE</h5> +<h2>BENJAMIN FRANKLIN,</h2> + +<h6>ÉCRITE PAR LUI-MÊME,</h6> + +<h6>SUIVIE</h6> +<h2>DE SES ŒUVRES</h2> +<h3>MORALES, POLITIQUES<br> ET LITTÉRAIRES,</h3> + +<p class="c">Dont la plus grande partie n'avoit pas encore été publiée.</p> + +<p class="c"><span class="sc">Traduit de l'Anglais, avec des Notes,</span></p> + +<h5>PAR J. CASTÉRA.</h5> + +<p class="r">Eripuit coelo fulmen sceptrumque tyrannis.</p> + + +<p class="c">TOME PREMIER.</p> + +<hr> + + +<p class="c">À PARIS,<br> +Chez F. BUISSON, Imp.-Lib. rue Hautefeuille, N<sup>o</sup>. 20.</p> + +<p class="c"><span class="sc">an </span><span class="sm">VI</span><span class="sc"> de la République.</span></p> + + +<p> </p> + +<h5>PRÉFACE DU TRADUCTEUR.</h5> + + +<p>Pendant les dernières années que Benjamin Franklin passa en France, +on parloit beaucoup, dans les Sociétés où il vivoit, des Confessions de +Jean-Jacques Rousseau, dont la première partie venoit de paroître. Cet +Ouvrage, dont on peut dire et tant de bien et tant de mal, et qui est +quelquefois si attrayant par les charmes et la sublimité du style, +quelquefois si rebutant par l'inconvenance des faits, engagea quelques +amis de Franklin à lui conseiller d'écrire aussi les Mémoires de sa Vie: +il y consentit.</p> + +<p>Ces amis pensoient, avec raison, qu'il seroit curieux de comparer à +l'Histoire d'un Écrivain, qui semble ne s'être servi de sa brillante +imagination que pour se rendre malheureux, celle d'un Philosophe qui a +sans cesse employé toutes les ressources de son esprit à assurer son +bonheur, en contribuant à celui de l'humanité entière. Eh! en effet, +combien il est intéressant de considérer les chemins différens qu'ont +suivis ces deux hommes également nés dans le simple état d'Artisan, +livrés à eux-mêmes au sortir de l'enfance et n'ayant presque point eu de +maîtres. Chacun d'eux fit sa propre éducation et parvint à la plus +grande célébrité. Mais l'un passa indolemment plusieurs années dans la +servitude obscure, où le retenoit une femme sensuelle<a +id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a +href="#footnote1"><sup>1</sup></a>; et l'autre ne comptant que sur lui, +travailla constamment de ses mains, vécut avec la plus grande +tempérance, la plus sévère économie, et en même-temps, fournit +généreusement aux besoins, même aux fantaisies de ses amis.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<p><a id="footnote1" +name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour)</a> +Madame de Warens.</p> +</blockquote> + +<p>Cette comparaison, tout entière à l'avantage de Franklin, ne doit pas +faire supposer que je cherche à déprécier Jean-Jacques. Personne +n'admire et n'aime plus que moi le rare talent de cet éloquent Écrivain: +mais j'ai cru devoir indiquer combien sa conduite, rapprochée de celle +de Franklin, peut être une utile et grande leçon pour la Jeunesse.</p> + +<p>Il y a des préceptes d'une saine morale, non-seulement dans la Vie de +Franklin, mais dans la plupart des morceaux qui composent le Recueil de +ses Œuvres. Le reste est historique ou ingénieux.</p> + +<p>Une partie de la Vie de Franklin avoit été déjà traduite en français, +et même d'une manière soignée. Malgré cela, j'ai osé entreprendre de la +traduire de nouveau.</p> + +<p>L'Éditeur anglais a joint à ce qu'il a pu se procurer du manuscrit de +Franklin, la suite de sa Vie, composée à Philadelphie. J'ai été assez +heureux pour pouvoir ajouter à ce que m'a fourni cet Éditeur, divers +morceaux qu'il n'a point connus, et un second Fragment des Mémoires +originaux<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a +href="#footnote2"><sup>2</sup></a>: mais j'ai encore à regretter de +n'avoir pas eu tous ces Mémoires, qui vont, dit-on, jusqu'en +1757.—On ne sait pourquoi M. Benjamin Franklin Bache<a +id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a +href="#footnote3"><sup>3</sup></a>, qui les a en sa possession et vit +maintenant à Londres, en prive si long-temps le Public. Les Ouvrages +d'un grand Homme appartiennent moins à ses Héritiers qu'au Genre-humain. +</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote2" +name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour)</a> +On trouvera ce Fragment à la fin du second Volume, page 388.</p> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote3" +name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour)</a> +Franklin eut un fils et une fille. Dans la Révolution d'Amérique, +le fils suivit le parti des Anglais, et fut quelque temps gouverneur +de la province de New-Jersey. Pris par les Américains, il auroit, +dit-on, été fusillé sans la considération qu'on avoit pour son père. +On le fit évader et il passa à Londres. La fille épousa M. Bache, de +Philadelphie, et c'est d'elle qu'est né M. Benjamin Franklin Bache, +possesseur des Manuscrits de son grand-père.</p> +</blockquote> + +<p>Peut-être ne sera-t-on pas fâché de lire une lettre que le célèbre +Docteur Price a adressée à un de ses amis, au sujet des Mémoires de +Franklin. La voici:</p> + + +<p class="r">À Hackney, le 19 juin 1790.</p> + +<p>«Il m'est difficile, Monsieur, de vous exprimer combien je suis +touché du soin que vous voulez bien prendre de m'écrire.—Je suis, +sur-tout, infiniment reconnoissant de la dernière lettre, dans laquelle +vous me donnez des détails sur la mort de notre excellent ami, le +Docteur Franklin.</p> + +<p>»Ce qu'il a écrit de sa Vie, montrera, d'une manière frappante, +comment un homme peut, par ses talens, son travail, sa probité, s'élever +du sein de l'obscurité jusqu'au plus haut degré de la fortune et de la +considération. Mais il n'a porté ses Mémoires que jusqu'à l'année 1757; +et je sais que depuis qu'il a envoyé en Angleterre le manuscrit que j'ai +lu, il lui a été impossible d'y rien ajouter.</p> + +<p>»Ce n'est pas sans un vif regret que je songe à la mort de cet ami. +Mais l'ordre irrévocable de la nature nous condamne tous à mourir; et +quand on y réfléchit, il est consolant, sans doute, de pouvoir penser +qu'on n'a pas vécu en vain, et que tous les hommes utiles et vertueux se +retrouveront encore au-delà du tombeau.</p> + +<p>»Dans la dernière lettre que m'a écrite le Docteur Franklin, il me +parle de son âge et de ses infirmités; il observe que le Créateur a été +assez indulgent pour vouloir qu'à mesure que nous approchons du terme de +la vie, nous ayons plus de raisons de nous en détacher; et parmi ces +raisons, il regarde comme une des plus grandes, la perte de nos amis. +</p> + +<p>»J'ai lu, avec beaucoup de satisfaction, le détail que vous me donnez +des honneurs qui ont été rendus à la mémoire de Franklin, par les +Habitans de Philadelphie et par le Congrès américain.—J'eus aussi +hier le plaisir d'apprendre que l'Assemblée nationale de France avoit +résolu de porter le deuil de ce Sage.—Quel spectacle glorieux la +liberté prépare dans ce pays!—Les Annales du monde n'en offrent +point de pareil; et l'un des plus grands honneurs de Franklin est d'y +avoir beaucoup contribué.»</p> + +<p class="sig">Agréez mon respect,</p> + +<p class="sig2"><span class="sc">Richard Price.</span></p> + +<p>Je dois observer que, quoique la <i>Science du Bonhomme Richard</i> +ait déjà été publiée, je l'ai traduite de nouveau et mise à la fin du +second Volume, car sans ce petit Ouvrage, les Œuvres Morales de +Franklin auroient paru trop incomplètes.</p> + + + +<p> </p> + +<h1>VIE</h1> +<h4>DE</h4> +<h2>BENJAMIN FRANKLIN.</h2> + + +<p class="sig"><span class="sc">Mon cher Fils,</span></p> + +<p>Je me suis amusé à recueillir quelques petites anecdotes concernant +ma famille. Vous pouvez vous rappeler que, quand vous étiez avec moi en +Angleterre, je fis des recherches parmi ceux de mes parens qui vivoient +encore, et j'entrepris même un voyage à ce sujet. J'aime à penser que +vous aurez, ainsi que moi, du plaisir à connoître les circonstances de +mon origine et de ma vie, circonstances qui, en grande partie, sont +encore ignorées de vous. Je vais donc les écrire: ce sera l'agréable +emploi d'une semaine de loisir non-interrompu, dont je me propose de +jouir pendant ma retraite actuelle à la campagne.</p> + +<p>Il est aussi d'autres motifs qui m'engagent à écrire mes mémoires. Du +sein de la pauvreté et de l'obscurité, dans lesquelles je naquis et je +passai mes premières années, je me suis élevé à un état d'opulence et ai +acquis quelque célébrité dans le monde. Un bonheur constant a été mon +partage jusqu'à l'âge avancé où je suis parvenu; mes descendans seront +peut-être curieux de connoître les moyens qui, grace au secours de la +providence, m'ont toujours si bien réussi; et si par hasard ils se +trouvent dans les mêmes circonstances que moi, ils pourront retirer +quelqu'avantage de mes récits.</p> + +<p>Je réfléchis souvent au bonheur dont j'ai joui, et je me dis +quelquefois que, si l'offre m'en étoit faite, je m'engagerois volontiers +à parcourir la même carrière, depuis le commencement jusqu'à la fin. Je +demanderois, de plus, le privilège qu'ont les auteurs, de corriger, dans +une seconde édition, les erreurs de la première. Je voudrois aussi +pouvoir changer quelques incidens futiles, quelques petits évènemens +pour d'autres plus favorables: mais quand bien même cela me seroit +refusé, je ne consentirois pas moins à recommencer ma vie.</p> + +<p>Toutefois, comme une répétition de la vie ne peut avoir lieu, ce qui, +suivant moi, y ressemble le plus, c'est de s'en rappeler toutes les +circonstances; et pour en rendre le souvenir plus durable, il faut les +écrire. En m'occupant ainsi, je satisferai cette inclination qu'ont +toujours les vieillards, à parler d'eux-mêmes et à conter ce qu'ils ont +fait; et je suivrai librement mon penchant sans fatiguer ceux qui, par +respect pour mon âge, se croiroient obligés de m'écouter. Ils pourront, +au moins, ne pas me lire, si cela ne les amuse pas. Enfin, il faut bien +que je l'avoue, puisque personne ne voudroit me croire si je le niois, +peut-être satisferai-je ma vanité.</p> + +<p>Toutes les fois que j'ai entendu prononcer ou que j'ai lu cette +phrase préparatoire:—«<i>Je puis dire sans vanité</i>», j'ai vu +qu'elle étoit aussitôt suivie de quelque trait d'une vanité +transcendante. En général, quelque vanité qu'aient les hommes, ils la +haïssent dans les autres. Pour moi, je la respecte par-tout où je la +rencontre, parce que je suis persuadé qu'elle est utile et à l'individu +qu'elle domine et à ceux qui sont soumis à son influence. Il ne seroit +donc pas tout-à-fait absurde que dans beaucoup de circonstances, un +homme comptât sa vanité parmi les autres douceurs de la vie, et en +rendît grace à la providence.</p> + +<p>Mais laissez-moi reconnoître ici, en toute humilité, que c'est à +cette divine providence que je dois toute ma félicité. C'est sa main +puissante qui m'a fourni les moyens que j'ai employés et les a couronnés +du succès. Ma foi, à cet égard, me donne, non la certitude, mais +l'espérance que la bonté divine se signalera encore envers moi, soit en +étendant la durée de mon bonheur jusqu'à la fin de ma carrière, soit en +me donnant la force de supporter les funestes revers que je puis +éprouver comme tant d'autres. Ma fortune à venir n'est connue que de +celui qui tient dans ses mains notre destinée, et qui peut faire servir +nos afflictions mêmes à notre avantage.</p> + +<p>Un de mes oncles, qui avoit désiré comme moi, de rassembler des +anecdotes de notre famille, me donna quelques notes dont j'ai tiré +plusieurs particularités, touchant nos ancêtres. C'est par-là que j'ai +su que pendant trois cens ans au moins, ils ont vécu dans le village +d'Eaton, en Northampton-Shire, sur un domaine d'environ trente acres. +Mon oncle n'avoit pu découvrir combien de temps ils y avoient été +établis avant ce terme. Probablement ils y étoient depuis l'époque où +chaque famille prit un surnom, et où la nôtre choisit celui de Franklin, +qui avoit été auparavant la dénomination d'un certain ordre de +personnes<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a +href="#footnote4"><sup>4</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote4" +name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour)</a> +On trouve dans l'ouvrage de Fortescue, écrit vers l'an 1412, et +intitulé: <i>De laudibus legum Angliæ</i>, une preuve que le mot +<i>Franklin</i> désignoit un ordre ou un rang en Angleterre. Voici la +traduction du passage qui dit qu'on pouvoit aisément former de bons +jurys dans toutes les parties de ce royaume.</p> + +<p>—«En outre, le pays est tellement rempli de propriétaires, +qu'il n'y a pas un village, quelque petit qu'il soit, où l'on ne +trouve un chevalier, un écuyer, ou un de ces chefs de famille, appelés +<i>Franklins</i>, qui tous ont de riches possessions. Il y a aussi +d'autres francs-tenanciers, et beaucoup de métayers, qui ont assez de +bien pour jouir du droit de composer un jury, dans la forme ci-dessus +mentionnée».</p> + +<p>Le poëte Chaucer appelle aussi son campagnard un <i>Franklin</i>; +et ayant décrit la manière honorable dont il tenoit sa maison, il dit +à-peu-près:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ce bon <i>Franklin</i>, l'honneur de son pays,</p> +<p>Simple en ses mœurs, simple dans sa parure,</p> +<p>Modestement portoit à sa ceinture,</p> +<p>Bourse de soie aussi blanche qu'un lys.</p> +<p>Preux chevalier, juge très-équitable,</p> +<p>Franc, généreux, compatissant, humain,</p> +<p>Tendant au pauvre une main secourable,</p> +<p>Par ses conseils éclairant l'incertain,</p> +<p>Il eut le don de plaire: il fut enfin,</p> +<p>Toujours aimé, comme toujours aimable.</p> +</div></div> +</blockquote> + +<p>Le petit domaine qui appartenoit à nos ancêtres, n'eût pas suffi pour +leur subsistance, sans le métier de forgeron qui se perpétua parmi eux +et fut constamment exercé par l'aîné de la famille, jusques au temps de +mon oncle; coutume que lui et mon père suivirent aussi à l'égard de +leurs fils.</p> + +<p>Dans les recherches que je fis à Eaton, je ne trouvai aucun détail +sur la naissance, les mariages et la mort de nos parens, que depuis +l'année 1555, parce que le registre de la paroisse ne remontoit pas plus +haut. J'appris, par ce registre, que j'étois le plus jeune fils du plus +jeune des Franklin, en remontant à cinq générations. Mon grand-père +Thomas, né en 1598, vécut à Eaton jusqu'à ce qu'il fût trop âgé pour +continuer son métier. Alors il se retira à Banbury, dans l'Oxford-Shire, +où résidoit son fils John, qui exerçoit le métier de teinturier, et chez +qui mon père étoit en apprentissage. Mon grand-père mourut là et y fut +enterré. Nous visitâmes sa tombe en 1758. Son fils aîné, Thomas, +demeuroit à Eaton, dans la maison paternelle, qu'il légua avec la terre +qui en dépendoit, à sa fille unique. Cette fille, de concert avec son +mari, M. Fisher de Wellingborough vendit depuis son héritage à M. Ested, +qui en est encore propriétaire.</p> + +<p>Mon grand-père eut quatre fils qui lui survécurent; savoir: Thomas, +John, Benjamin et Josias. Je ne vous en dirai que ce que me fournira ma +mémoire; car je n'ai point ici mes papiers, dans lesquels vous trouverez +un plus long détail, s'ils ne se sont pas égarés en mon absence.</p> + +<p>Thomas avoit appris, sous son père, le métier de forgeron. Mais +possédant beaucoup d'esprit naturel, il le perfectionna par l'étude, à +la sollicitation de M. Palmer, qui étoit alors le principal habitant de +la paroisse d'Eaton, et encouragea de même tous mes oncles à +s'instruire. Thomas se mit donc en état de remplir l'office de +procureur. Il devint bientôt un personnage essentiel pour les affaires +du village, et fut un des principaux moteurs de toutes les entreprises +publiques, tant pour ce qui avoit rapport au comté qu'à la ville de +Northampton. On nous en raconta plusieurs traits remarquables, lorsque +nous allâmes à Eaton. Il jouit de l'estime et de la protection +particulière de lord Halifax, et mourut le 6 janvier 1702, précisément +quatre ans avant ma naissance. Je me rappelle que le récit que nous +firent de sa vie et de son caractère, quelques personnes âgées, dans le +village, vous frappa extraordinairement par l'analogie que vous +trouvâtes entre ces détails et ce que vous connoissiez de moi.</p> + +<p>—«S'il étoit mort quatre ans plus tard, dites-vous, on pourroit +croire à la transmigration des ames.»</p> + +<p>John fut, à ce que je crois, élevé dans la profession de teinturier +en laine.</p> + +<p>Benjamin fut mis en apprentissage à Londres, chez un teinturier en +soie. Il étoit industrieux. Je me souviens très-bien de lui; car lorsque +j'étois encore enfant, il vint joindre mon père à Boston et vécut +quelques années dans notre maison. Il fut toujours lié d'une tendre +amitié avec mon père, qui me le donna pour parrain. Il parvint à un âge +très-avancé. Il laissa deux volumes <i>in-quarto</i> de poésies +manuscrites, consistant en petites pièces fugitives, adressées à ses +amis. Il avoit inventé une tachygraphie, qu'il m'enseigna; mais n'en +ayant jamais fait usage je l'ai oubliée. C'étoit un homme rempli de +piété, et très-soigneux d'aller entendre les meilleurs prédicateurs, +dont il se fesoit un plaisir de transcrire les sermons d'après sa +méthode abrégée. Il en avoit ainsi recueilli plusieurs volumes. Il +aimoit aussi beaucoup les matières politiques, peut-être même trop pour +sa situation.</p> + +<p>Je trouvai dernièrement à Londres une collection qu'il avoit faite, +de tous les principaux pamphlets relatifs aux affaires publiques, depuis +l'année 1641 jusqu'en 1717. Il en manque plusieurs volumes, comme on le +voit par la série des numéros: mais il en reste encore huit +<i>in-folio</i> et vingt-quatre <i>in-quarto</i> et <i>in-octavo</i>. Ce +recueil étoit tombé entre les mains d'un bouquiniste qui, me connoissant +pour m'avoir vendu quelques livres, me l'apporta. Il paroît que mon +oncle le laissa en Angleterre, quand il partit pour l'Amérique, il y a +environ cinquante ans. J'y trouvai un grand nombre de notes marginales, +écrites de sa main. Son petit-fils, Samuel Franklin, vit maintenant à +Boston.</p> + +<p>Notre humble famille avoit embrassé de bonne heure la réformation: +elle y resta fidélement attachée durant le règne de Marie, et fut même +en danger d'être persécutée à cause de son zèle contre le papisme. Elle +avoit une Bible anglaise; et pour la cacher d'une manière plus sûre, +elle s'avisa de l'attacher toute ouverte, avec des cordons qui +traversoient les feuillets, en dedans du couvercle d'une chaise percée. +Quand mon grand-père vouloit la lire à ses enfans, il renversoit sur ses +genoux le couvercle de la chaise percée, et fesoit passer les feuillets +d'un cordon sous l'autre. Un des enfans fesoit sentinelle à la porte, +afin d'avertir s'il voyoit l'appariteur, c'est-à-dire, l'huissier de la +cour ecclésiastique. Dans ce cas, on remettoit le couvercle à sa place, +et la Bible demeuroit cachée comme auparavant. C'est mon oncle Benjamin +qui m'a raconté cette anecdote.</p> + +<p>Toute la famille demeura attachée à l'église anglicane jusque vers la +fin du règne de Charles second. Alors quelques ministres qui avoient été +destitués comme non-conformistes, tinrent des conventicules en +Northampton-Shire. Benjamin et Josias se joignirent à eux et ne se +séparèrent plus de leur croyance. Le reste de la famille resta dans +l'église épiscopale.</p> + +<p>Josias, mon père, s'étoit marié jeune. Vers l'an 1682, il conduisit à +la Nouvelle-Angleterre, sa femme et trois enfans. Il y avoit été engagé +par quelques personnes considérables, de sa connoissance, qui, voyant +les conventicules défendus par la loi et souvent inquiétés, s'étoient +déterminées à passer en Amérique, dans l'espoir de jouir du libre +exercice de leur religion.</p> + +<p>Mon père eut encore de sa première femme, quatre enfans nés en +Amérique. Il eut ensuite, d'une seconde femme, dix autres enfans, ce qui +fait en tout, dix-sept. Je me souviens d'en avoir vu, assis à sa table, +treize, qui tous grandirent et se marièrent. J'étois le dernier des +fils, et le plus jeune de la famille, excepté deux filles. Je naquis à +Boston, dans la Nouvelle-Angleterre. Ma mère, cette seconde femme dont +je viens de parler, étoit Abiah Folger, fille d'un des premiers colons, +nommé <i>Pierre Folger</i>, que Cotton Mather, dans son histoire +ecclésiastique de la province, cite honorablement comme un pieux et +savant anglais, autant que je puis me rappeler ses expressions.</p> + +<p>J'ai ouï dire que le père de ma mère avoit composé diverses petites +pièces: mais l'on n'en a imprimé qu'une, que j'ai vue il y a plusieurs +années. Elle porte la date de 1675, et est en vers familiers, suivant le +goût du temps et du pays où elle fut écrite. L'auteur s'adressant à ceux +qui gouvernoient alors, parle pour la liberté de conscience, et en +faveur des anabaptistes, des quakers et des autres sectaires qui avoient +été exposés à la persécution. C'est à cette persécution qu'il attribue +les guerres avec les sauvages, et les autres calamités qui affligeoient +le pays, les regardant comme un effet des jugemens de Dieu, en punition +d'une offense aussi odieuse; et il exhorte le gouvernement à abolir des +lois aussi contraires à la charité. Cette pièce est écrite avec une +liberté mâle et une agréable simplicité. Je m'en rappelle les six +derniers vers, quoique j'aie oublié l'arrangement des mots des deux +premiers, dont le sens est que les censures de l'auteur sont dictées par +la bienveillance, et que conséquemment il désire d'être connu. Je hais +de tout mon cœur, ajoute-t-il, la dissimulation:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Comme cette pièce est écrite</p> +<p>Dans une bonne intention,</p> +<p>Je dis qu'à Shelburne<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> j'habite,</p> +<p>Et je signe ici mon vrai nom<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p> +</div><div class="stanza"> +<p class="sig2"><span class="sc">Pierre Folger.</span></p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote5" +name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour)</a> +Ville de l'île de Nantuket.</p> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote6" +name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour)</a> +Voici les vers anglais:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>From Shelburne, where i dwell,</p> +<p class="i2">I therefore put my name,</p> +<p>Your friend, who means you well.</p> +</div><div class="stanza"> +<p class="sig2"><span class="sc">Peter Folger</span>.</p> +</div></div> +</blockquote> + +<p>Mes frères furent tous placés pour apprendre différens métiers. Pour +moi, on m'envoya dans un collège à l'âge de huit ans; mon père me +destinoit à l'église et me regardoit déjà comme le chapelain de la +famille. Il avoit conçu ce dessein, à cause de la promptitude avec +laquelle j'avois appris à lire dans mon enfance, car je ne me souviens +pas d'avoir jamais été sans savoir lire, et il y étoit, en outre, excité +par les encouragemens de ses amis, qui l'assuroient que je deviendrois +certainement un homme de lettres. Mon oncle Benjamin l'approuvoit aussi, +et promettoit de me donner tous ses volumes de sermons, si je voulois me +donner la peine d'apprendre la méthode abrégée, selon laquelle il les +avoit écrits.</p> + +<p>Cependant, je demeurai à peine un an au collège, quoique dans ce +court intervalle, je fusse du milieu de ma classe monté à la tête, et +ensuite dans la classe immédiatement au-dessus, d'où je devois passer, à +la fin de l'année, dans une classe supérieure. Mais mon père, chargé +d'une nombreuse famille, se trouva hors d'état de fournir, sans se gêner +beaucoup, à la dépense d'une éducation de collège. Considérant, en +outre, comme il le disoit quelquefois devant moi à ses amis, le peu de +ressources que cette carrière promettoit aux enfans, il renonça à ses +premières intentions, me retira du collège, et m'envoya dans une école +d'écriture et d'arithmétique, tenue par M. Georges Brownel, maître +habile, qui réussissoit très-bien dans sa profession, en n'employant que +des moyens doux et propres à encourager ses élèves. J'acquis bientôt +sous lui une belle écriture: mais je ne fus pas aussi heureux en +arithmétique, car je n'y fis aucun progrès.</p> + +<p>Je n'avois encore que dix ans, lorsque mon père me rappela auprès de +lui pour l'aider dans sa nouvelle profession. C'étoit celle de fabricant +de chandelles et de savon. Quoiqu'il n'en eût point fait +l'apprentissage, il s'y étoit livré à son arrivée à la +Nouvelle-Angleterre, parce qu'il avoit jugé que son métier de teinturier +ne lui donneroit pas le moyen d'entretenir sa famille. Je fus donc +employé à couper des mèches, à remplir des moules de chandelle, à +prendre soin de la boutique et à faire des messages.</p> + +<p>Cette occupation me déplaisoit, et je me sentois une forte +inclination pour celle de marin: mais mon père ne voulut pas me la +laisser embrasser. Cependant, le voisinage de la mer me donnoit +fréquemment occasion de m'y hasarder et dedans et dessus. J'appris +bientôt à nager et à conduire un canot. Quand je m'embarquois avec +d'autres enfans, le gouvernail m'étoit ordinairement confié, sur-tout +dans les occasions difficiles. Dans nos projets, j'étois presque +toujours celui qui conduisoit la troupe, et je l'engageois quelquefois +dans des embarras. Je vais vous citer un fait qui, quoiqu'il ne soit pas +fondé sur la justice, prouve que j'ai eu de bonne heure des dispositions +pour les entreprises publiques.</p> + +<p>Le réservoir d'un moulin étoit terminé d'un côté, par un marais sur +les bords duquel mes camarades et moi avions coutume de nous tenir, à la +haute marée, pour pêcher de petits poissons. À force d'y piétiner, nous +en avions fait un vrai bourbier. Ma proposition fut d'y construire une +chaussée sur laquelle nous puissions marcher de pied ferme. Je montrai +en même-temps à mes compagnons un grand tas de pierres, destinées à +bâtir une maison près du marais, et très-propres à remplir notre objet. +En conséquence, le soir, dès que les ouvriers furent retirés, je +rassemblai un certain nombre d'enfans de mon âge, et en travaillant avec +la diligence d'un essaim de fourmis, et nous mettant quelquefois quatre +pour porter une seule pierre, nous les chariâmes toutes, et +construisîmes un petit quai. Le lendemain matin, les ouvriers furent +très-surpris de ne plus retrouver leurs pierres. Ils virent bientôt +qu'elles avoient été conduites à notre chaussée. On fit les recherches +sur les auteurs de ce méfait. Nous fûmes découverts. On porta des +plaintes. Plusieurs d'entre nous essuyèrent des corrections de la part +de leurs parens; et quoique je défendisse courageusement l'utilité de +l'ouvrage, mon père me convainquit enfin que ce qui n'étoit pas +strictement honnête, ne pouvoit être regardé comme utile.</p> + +<p>Peut-être sera-t-il intéressant pour vous d'apprendre quelle sorte +d'homme étoit mon père. Il avoit une excellente constitution. Il étoit +d'une taille moyenne, mais bien fait, fort, et mettant beaucoup +d'activité dans tout ce qu'il entreprenoit. Il dessinoit avec propreté, +et savoit un peu de musique. Sa voix étoit sonore et agréable, quand il +chantoit un pseaume ou une hymne, en s'accompagnant avec son violon, ce +qu'il fesoit souvent le soir après son travail; il y avoit vraiment un +grand plaisir à l'entendre. Il étoit aussi versé dans la mécanique, et +savoit se servir des outils de divers métiers. Mais son plus grand +mérite étoit d'avoir un entendement sain, un jugement solide et une +grande prudence, soit dans sa vie privée, soit dans ce qui avoit rapport +aux affaires publiques. À la vérité il ne s'engagea point dans les +dernières, parce que sa nombreuse famille et la médiocrité de sa fortune +fesoient qu'il s'occupoit constamment des devoirs de sa profession. Mais +je me souviens très-bien que les hommes qui dirigeoient les affaires, +venoient souvent lui demander son opinion sur ce qui intéressoit la +ville, ou l'église à laquelle il étoit attaché, et qu'ils avoient +beaucoup de déférence pour ses avis. On le consultoit aussi sur des +affaires particulières; et il étoit souvent pris pour arbitre entre les +personnes qui avoient quelque différend.</p> + +<p>Il aimoit à réunir à sa table, aussi souvent qu'il le pouvoit, +quelques amis ou quelques voisins, en état de raisonner avec lui, et il +avoit toujours soin de faire tomber la conversation sur quelque sujet +utile, ingénieux et propre à former l'esprit de ses enfans. Par ce +moyen, il tournoit de bonne heure notre attention vers ce qui étoit +juste, prudent, utile dans la conduite de la vie. Il ne parloit jamais +des mets qui paroissoient sur la table. Il n'observoit point s'ils +étoient bien ou mal cuits, de bon ou de mauvais goût, trop ou trop peu +assaisonnés, préférables ou inférieurs à tel autre plat du même genre. +Ainsi, accoutumé dès mon enfance à ne pas faire la moindre attention à +ces objets, j'ai toujours été parfaitement indifférent à l'espèce +d'alimens qu'on m'a servis; et je m'occupe encore si peu de ces +choses-là, que quelques heures après mon dîner il me seroit difficile de +me ressouvenir de quoi il a été composé. C'est, sur-tout, en voyageant +que j'ai senti l'avantage de cette habitude; car il m'est souvent arrivé +de me trouver avec des personnes, qui ayant un goût plus délicat que le +mien, parce qu'il étoit plus exercé, souffroient dans bien des occasions +où je n'avois rien à désirer.</p> + +<p>Ma mère avoit aussi une excellente constitution. Elle nourrit +elle-même tous ses dix enfans; et je n'ai jamais vu ni à elle, ni à mon +père, d'autre maladie que celle dont ils sont morts. Mon père mourut à +l'âge de quatre-vingt-sept ans, et ma mère à celui de quatre-vingt-cinq. +Ils sont enterrés à Boston, dans le même tombeau; et il y a quelques +années que j'y plaçai un marbre avec cette inscription.</p> + +<blockquote> +<p>«Ci-gissent</p> + +<p>»<span class="sc">Josias Franklin</span> et <span +class="sc">Abiah</span>,</p> + +<p>»sa femme.</p> + +<p>»Ils vécurent ensemble avec une affection réciproque pendant +cinquante-neuf ans; et sans biens-fonds, sans emploi lucratif, par un +travail assidu et une honnête industrie, ils entretinrent décemment +une famille nombreuse, et élevèrent avec succès treize enfans et sept +petits-enfans.—Que cet exemple, lecteur, t'encourage à remplir +diligemment les devoirs de ta vocation, et à compter sur les secours +de la providence!</p> + +<p>»Il fut pieux et prudent;</p> + +<p>»Elle, discrète et vertueuse.</p> + +<p>»Leur plus jeune fils, par un sentiment de piété filiale, consacre +cette pierre à leur mémoire.»</p> +</blockquote> + +<p>Mes digressions multipliées me font appercevoir que je deviens vieux. +Mais nous ne devons pas nous parer pour une société particulière, comme +pour un bal de cérémonie. Ma manière ne mérite peut-être que le nom de +négligence.</p> + +<p>Revenons. Je continuai à être employé au métier de mon père pendant +deux années, c'est-à-dire, jusqu'à ce que j'eus atteint l'âge de douze +ans. Alors, mon frère John, qui avoit fait son apprentissage à Londres, +quitta mon père, se maria et s'établit à Rhode-Island. Je fus, suivant +toute apparence, destiné à remplir sa place, et à rester toute ma vie +fabricant de chandelles. Mais mon dégoût pour cet état ne diminuoit pas; +et mon père appréhenda que s'il ne m'en offroit un plus agréable, je ne +fisse le vagabond et ne prisse le parti de la mer, comme avoit fait, à +son grand mécontentement, mon frère Josias. En conséquence, il me menoit +quelquefois voir travailler des maçons, des tonneliers, des +chaudronniers, des menuisiers et d'autres artisans, afin de découvrir +mon penchant, et de pouvoir le fixer sur quelque profession qui me +retînt à terre. Ces visites ont été cause que depuis j'ai toujours +beaucoup de plaisir à voir de bons ouvriers manier leurs outils; et +elles m'ont été très-utiles, puisqu'elles m'ont mis en état de faire de +petits ouvrages pour moi, quand je n'ai pas eu d'ouvrier à ma portée, et +de construire de petites machines pour mes expériences, à l'instant où +l'idée que j'avois conçue étoit encore fraîche et fortement imprimée +dans mon imagination.</p> + +<p>Enfin, mon père résolut de me faire apprendre le métier de coutelier; +et il me mit pour quelques jours en essai chez Samuel Franklin, fils de +mon oncle Benjamin. Samuel avoit appris son état à Londres et s'étoit +établi à Boston. Le payement qu'il demandoit pour mon apprentissage +ayant déplu à mon père, je fus rappelé à la maison.</p> + +<p>J'étois, dès mes plus jeunes ans, passionné pour la lecture, et je +dépensois en livres tout le peu d'argent que je pouvois me procurer. +J'aimois, sur-tout, les relations de voyages. Ma première acquisition +fut le <i>Recueil de Bunyan</i>, en petits volumes séparés. Je vendis +ensuite ce recueil pour acheter la <i>Collection historique de R. +Burton</i>, laquelle consistoit en quarante ou cinquante petits volumes +peu coûteux.</p> + +<p>La petite bibliothèque de mon père étoit presqu'entièrement composée +de livres de théologie-pratique et de controverse. J'en lus la plus +grande partie. Depuis, j'ai souvent regretté, que dans un temps où +j'avois une si grande soif d'apprendre, il ne fut pas tombé entre mes +mains des livres plus convenables, puisqu'il étoit alors décidé que je +ne serois point élevé dans l'état ecclésiastique. Il y avoit aussi parmi +les livres de mon père, les <i>Vies de Plutarque</i>, que je parcourois +continuellement; et je regarde encore comme avantageusement employé le +temps que je consacrai à cette lecture. Je trouvai, en outre, chez mon +père, un ouvrage de Defoe, intitulé: <i>Essai sur les Projets</i>; +et peut-être est-ce dans ce livre que j'ai pris des impressions, qui ont +influé sur quelques-uns des principaux évènemens de ma vie.</p> + +<p>Mon goût pour les livres, détermina enfin mon père à faire de moi un +imprimeur, bien qu'il eût déjà un fils dans cette profession. Mon frère +étoit retourné d'Angleterre, en 1717, avec une presse et des caractères, +afin d'établir une imprimerie à Boston. Cet état me plaisoit beaucoup +plus que celui que je fesois: mais j'avois pourtant encore une +prédilection pour la mer. Pour prévenir les effets qui pouvoient +résulter de ce penchant, mon père étoit impatient de me voir engagé avec +mon frère. Je m'y refusai quelque temps; mais, enfin, je me laissai +persuader, et je signai mon contrat d'apprentissage, n'étant encore âgé +que de douze ans. Il fut convenu que je servirois comme apprenti jusqu'à +l'âge de vingt-un ans, et que je ne recevrois les gages d'ouvrier que +pendant la dernière année.</p> + +<p>En peu de temps, je fis de grands progrès dans ce métier, et je +devins très-utile à mon frère. J'eus alors occasion de me procurer de +meilleurs livres. La connoissance que je fis nécessairement des +apprentis des libraires, me mit à même d'emprunter de temps en temps +quelques volumes, que je rendois très-exactement, sans les avoir gâtés. +Combien de fois m'est-il arrivé de passer la plus grande partie de la +nuit à lire à côté de mon lit, quand un livre m'avoit été prêté le soir, +et qu'il falloit le rendre le lendemain matin, de peur qu'on ne +s'apperçût qu'il manquoit ou qu'on n'en eût besoin!</p> + +<p>Par la suite, M. Mathieu Adams, négociant très-éclairé, qui avoit une +belle collection de livres, et qui fréquentoit notre imprimerie, fit +attention à moi. Il m'invita à aller voir sa bibliothèque, et il eut la +complaisance de me prêter tous les livres que j'eus envie de lire. Je +pris alors un goût singulier pour la poésie, et je composai diverses +petites pièces de vers.</p> + +<p>Mon frère s'imaginant que mon talent pourroit lui être avantageux, +m'encouragea et m'engagea à faire deux ballades. L'une, intitulée <i>la +Tragédie de Phare</i>, contenoit le récit du naufrage du capitaine +Worthilake et de ses deux filles; l'autre étoit une chanson de matelot +sur la prise d'un fameux pirate, nommé <i>Teach</i>, ou +<i>Barbe-Noire</i>. Ces ballades n'étoient que des chansons d'aveugle, +des vers misérables. Quand elles furent imprimées, mon frère me chargea +d'aller les vendre par la ville. La première eut un débit prodigieux, +parce que l'évènement étoit récent, et avoit fait grand bruit.</p> + +<p>Ma vanité fut flattée de ce succès: mais mon père diminua beaucoup ma +joie en tournant mes productions en ridicule, et en me disant que les +faiseurs de vers étoient toujours pauvres. Ainsi j'échappai au malheur +d'être probablement un très-mauvais poëte. Mais comme la faculté +d'écrire en prose m'a été d'une grande utilité dans le cours de ma vie, +et a principalement contribué à mon avancement, je vais rapporter +comment, dans la situation où j'étois, j'acquis le peu de talent que je +possède en ce genre.</p> + +<p>Il y avoit dans la ville un autre grand amateur de livres. C'étoit un +jeune garçon, nommé <i>Collins</i>, avec lequel j'étois intimement lié. +Nous disputions souvent ensemble, et nous aimions tellement à argumenter +que rien n'étoit si agréable pour nous qu'une guerre de mots. Ce goût +contentieux est, pour l'observer en passant, très-propre à devenir une +mauvaise habitude, et rend souvent insupportable la société d'un homme, +parce qu'il le porte à contredire à tous propos; et indépendamment du +trouble et de l'aigreur qu'il met dans la conversation, il fait naître +souvent le dédain et même la haine entre des personnes qui auroient +besoin de s'aimer. J'avois pris ce goût, chez mon père, en lisant les +livres de controverse. J'ai depuis remarqué qu'un tel défaut est +rarement le partage des gens sensés, excepté les avocats, les membres +des universités, et les hommes de tout autre état, élevés à Edimbourg. +</p> + +<p>Un jour, il s'éleva entre Collins et moi une dispute sur l'éducation +des femmes. Il s'agissoit de décider s'il convenoit de les instruire +dans les sciences, et si elles étoient propres à l'étude. Collins +soutenoit la négative, et affirmoit qu'une telle éducation n'étoit pas à +leur portée. Je défendis le contraire, peut-être un peu pour le plaisir +de disputer. Il étoit naturellement plus éloquent que moi. Les paroles +couloient en abondance de ses lèvres. Je me croyois souvent vaincu, +plutôt par sa volubilité que par la force de ses raisons. Nous nous +séparâmes sans nous accorder sur le point en question; et comme nous ne +devions pas nous revoir de quelque temps, j'écrivis mes raisons, je les +mis bien au net, et je les lui envoyai. Il répondit; je répliquai. Trois +ou quatre lettres avoient déjà été écrites de part et d'autre, lorsque +mon père examina par hasard mes papiers, et lut ces lettres. Sans entrer +en discussion sur le fond de la dispute, il en prit occasion de me +parler de ma manière d'écrire. Il observa que bien que je connusse mieux +que mon adversaire l'ortographe et la ponctuation, je lui étois +très-inférieur pour l'élégance des expressions, l'ordre et la clarté; et +il m'en donna plusieurs exemples. Je sentis la justesse de ses +remarques: je devins plus attentif à la pureté du langage; et je résolus +de faire tous mes efforts pour perfectionner mon style.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, il tomba entre mes mains un volume dépareillé du +<i>Spectateur</i>. Je ne connoissois point encore cet ouvrage. J'achetai +le volume et le lus plusieurs fois. J'en fus enchanté; le style m'en +parut excellent, et je désirai de pouvoir l'imiter. Dans ce dessein, +j'en choisis quelques discours, je fis de courts sommaires du sens de +chaque période, et je les mis de côté pendant quelques jours. Au bout de +ce temps-là, j'essayai, sans regarder le livre, de rendre aux discours +leur première forme, et d'exprimer chaque pensée comme elle étoit dans +l'ouvrage même, employant les mots les plus convenables, qui s'offroient +à mon esprit. Je comparai ensuite mon <i>Spectateur</i> avec l'original. +J'aperçus quelques fautes, que je corrigeai: mais je trouvai qu'il me +manquoit un fonds de mots, si je peux m'exprimer ainsi, et cette +facilité à me les rappeler et à les employer, qu'il me sembloit que +j'aurois déjà acquise, si j'avois continué à faire des vers. Le besoin +continuel d'expressions, qui eussent la même signification, mais dont la +longueur et le son fussent différens à cause de la mesure et de la rime, +m'auroit forcé à chercher les divers synonymes et me les eût rendus +familiers. Plein de cette idée, je mis en vers quelques-uns des contes, +qu'on trouve dans le <i>Spectateur</i>; et après les avoir suffisamment +oubliés, je les remis en prose.</p> + +<p>Quelquefois je mêlois tous mes sommaires; et au bout de quelques +semaines, je tâchois de les ranger dans le meilleur ordre, avant de +commencer à former les périodes et à compléter les discours. Je fesois +cela pour acquérir de la méthode dans l'arrangement de mes pensées. En +comparant ensuite mon ouvrage avec l'original, je découvrois beaucoup de +fautes, et je les corrigeois: mais j'avois par fois le plaisir de +m'imaginer que dans certains passages de peu de conséquence, j'avois été +assez heureux pour mettre plus d'ordre dans les idées et employer des +expressions plus élégantes; et cela me faisoit espérer que, par la +suite, je parviendrois à bien écrire la langue anglaise, ce qui étoit un +des grands objets de mon ambition.</p> + +<p>Le temps que je consacrois à ces exercices et à la lecture, étoit le +soir après le travail de la journée, le matin avant qu'il commençât, et +le dimanche quand je pouvois m'empêcher d'assister au service divin. +Tant que mon père m'avoit eu dans sa maison, il avoit exigé que +j'allasse régulièrement à l'église. Je le regardois même encore comme un +devoir, mais un devoir que je ne croyois pas avoir le temps de +pratiquer.</p> + +<p>J'avois environ seize ans, lorsque je lus par hasard un ouvrage de +Tryon, dans lequel il recommande le régime végétal. Je résolus de +l'observer. Mon frère étant célibataire n'avoit point d'ordinaire chez +lui. Il s'étoit mis en pension avec ses apprentis chez des personnes de +son voisinage. Le parti que j'avois pris de m'abstenir de viande devint +gênant pour ces personnes, et j'étois souvent grondé pour ma +singularité. Je me mis au fait de la manière dont Tryon préparoit +quelques-uns de ses mets, sur-tout de faire bouillir des pommes de terre +et du riz, et de faire des poudings à la hâte. Après quoi je dis à mon +frère que s'il vouloit me donner, chaque semaine, la moitié de ce qu'il +payoit pour ma pension, j'entreprendrois de me nourrir moi-même. Il y +consentit à l'instant; et je trouvai bientôt le moyen d'économiser la +moitié de ce qu'il m'allouoit.</p> + +<p>Ces épargnes furent un nouveau fonds pour l'achat de livres; et mon +plan me procura encore d'autres avantages. Quand mon frère et ses +ouvriers quittoient l'imprimerie pour aller dîner, j'y demeurois; et +après avoir fait mon frugal repas, qui n'étoit souvent composé que d'un +biscuit, ou d'un morceau de pain, avec une grappe de raisin, ou, enfin, +d'un gâteau pris chez le pâtissier et d'un verre d'eau, j'employois à +étudier le temps qui me restoit jusqu'à leur retour. Mes progrès étoient +proportionnés à cette clarté d'idées, à cette promptitude de conception, +qui sont le fruit de la tempérance dans le boire et le manger.</p> + +<p>Ce fut à cette époque qu'ayant eu un jour à rougir de mon ignorance +dans l'art du calcul, que j'avois deux fois manqué d'apprendre à +l'école, je pris le <i>Traité d'Arithmétique de Cocker</i>, et je +l'appris seul avec la plus grande facilité. Je lus aussi un livre sur la +navigation, par Seller et Sturmy, et je me mis au fait du peu de +géométrie qu'il contient: mais je n'ai jamais été loin dans cette +science. À-peu-près dans le même temps, je lus l'<i>Essai sur +l'Entendement humain de Locke</i>, et l'<i>Art de Penser, de MM. de +Port-Royal</i>.</p> + +<p>Tandis que je travaillois à former et à perfectionner mon style, je +rencontrai une grammaire anglaise, qui est, je crois, celle de +Greenwood, à la fin de laquelle il y a deux petits essais sur la +rhétorique et sur la logique. Je trouvai dans le dernier un modèle de +dispute selon la méthode de Socrate. Peu de temps après je me procurai +l'ouvrage de Xenophon, intitulé: <i>les Choses Mémorables de +Socrate</i>, ouvrage dans lequel l'historien grec donne plusieurs +exemples de la même méthode. Charmé jusqu'à l'enthousiasme de cette +manière de disputer, je l'adoptai; et renonçant à la dure contradiction, +à l'argumentation directe et positive, je pris le rôle d'humble +questionneur.</p> + +<p>La lecture de Shaftsbury et de Collins m'avoient rendu sceptique; et +comme je l'étois déjà sur beaucoup de points des doctrines chrétiennes, +je trouvai que la méthode de Socrate étoit à la fois la plus sûre pour +moi, et la plus embarrassante pour ceux contre lesquels je l'employois. +Elle me procura bientôt un singulier plaisir. Je m'en servois sans +cesse, et je devins très-adroit à obtenir, même des personnes d'un +esprit supérieur, des concessions, dont elles ne prévoyoient pas les +conséquences. Ainsi, je les embarrassois dans des difficultés y dont +elles ne pouvoient pas se dégager, et je remportois des victoires, que +ne méritoient ni ma cause, ni mes raisons.</p> + +<p>Je continuai pendant quelques années à me servir de cette méthode. +Mais ensuite je l'abandonnai peu-à-peu, conservant seulement l'habitude +de m'exprimer avec une modeste défiance, et de n'employer jamais, pour +une proposition qui pouvoit être contestée, les mots +<i>certainement</i>, <i>indubitablement</i>, ou tout autre qui pût me +donner l'air d'être obstinément attaché à mon opinion. Je disois plutôt: +j'imagine, je suppose, il me semble que telle chose est comme cela par +telle et telle raison; ou bien: cela est ainsi, si je ne me trompe.</p> + +<p>Cette habitude m'a été, je crois, très-avantageuse, quand j'ai eu +besoin d'inculquer mon opinion dans l'esprit des autres, et de leur +persuader de suivre les mesures que j'avois proposées. Puisque les +principaux objets de la conversation sont de s'instruire ou d'instruire +les autres, de plaire ou de persuader, je désirerois que les hommes +intelligens et bien intentionnés ne diminuassent pas le pouvoir qu'ils +ont d'être utiles, en affectant de s'exprimer d'une manière positive et +présomptueuse, qui ne manque guère de déplaire à ceux qui écoutent, et +n'est propre qu'à exciter des oppositions, et à prévenir les effets pour +lesquels le don de la parole a été accordé à l'homme.</p> + +<p>Si vous voulez instruire, un ton dogmatique et affirmatif en avançant +votre opinion, est toujours cause qu'on cherche à vous contredire, et +qu'on ne vous écoute pas avec attention. D'un autre côté, si en désirant +d'être instruit et de profiter des connoissances des autres, vous vous +exprimez comme étant fortement attaché à votre façon de penser, les +hommes modestes et sensibles, qui n'aiment point la dispute, vous +laisseront tranquillement en possession de vos erreurs. En suivant une +méthode orgueilleuse, vous pouvez rarement espérer de plaire à vos +auditeurs, de vous concilier leur bienveillance, et de convaincre ceux +que vous cherchez à faire entrer dans vos vues. Pope dit +judicieusement<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a +href="#footnote7"><sup>7</sup></a>:</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote7" +name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour)</a> +Essai sur la critique.</p> +</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>En donnant des leçons n'affectez point d'instruire.</p> +<p>Plutôt au goût d'autrui soigneux de vous plier,</p> +<p>Feignez de rappeler ce qu'on put oublier.</p> +</div></div> + +<p>Ensuite il ajoute:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Quoique certain, parlez d'un air de défiance.</p> +</div></div> + +<p>À ces vers, il auroit pu en joindre un autre, qu'il a placé ailleurs +moins convenablement à mon avis. Le voici:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Car c'est manquer de sens que manquer de décence.</p> +</div></div> + +<p>Si vous demandez pourquoi je dis <i>moins convenablement</i>, je vous +citerai les deux vers ensemble:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Un immodeste mot n'admet point de défense;</p> +<p>Car c'est manquer de sens que manquer de décence.</p> +</div></div> + +<p>Le défaut de sens, quand un homme a le malheur d'être dans ce cas, +n'est-il pas une sorte d'excuse pour le défaut de modestie? Et ces vers +ne seroient-ils pas plus exacts, s'ils étoient construits ainsi?</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Un immodeste mot n'admet qu'une défense;</p> +<p>C'est qu'on manque de sens en manquant de décence.</p> +</div></div> + +<p>Mais je m'en rapporte pour cela à de meilleurs juges que moi.</p> + +<p>En 1720, ou 1721, mon frère commença à imprimer une nouvelle gazette. +C'étoit la seconde qui paroissoit en Amérique. Elle avoit pour titre: +<i>le Courier de la Nouvelle-Angleterre</i><a id="footnotetag8" +name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>. La seule +qu'il y eût auparavant à Boston, étoit intitulée: <i>Lettres-Nouvelles +de Boston</i><a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a +href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote8" +name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour)</a> +New-England courant.</p> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote9" +name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour)</a> +Boston News-Letter.</p> +</blockquote> + +<p>Je me rappelle que quelques-uns des amis de mon frère voulurent le +détourner de cette entreprise, comme d'une chose qui ne pouvoit pas +réussir, parce que selon eux un seul papier-nouvelle suffisoit pour +toute l'Amérique. Cependant, à présent, en 1771, il n'y en pas moins de +vingt-cinq. Mon frère exécuta son projet. Et moi après avoir aidé à +composer et à imprimer sa gazette, j'étois employé à en distribuer les +exemplaires à ses abonnés.</p> + +<p>Parmi ses amis étoient plusieurs hommes lettrés, qui se faisoient un +plaisir d'écrire de petites pièces pour sa feuille; ce qui lui donna de +la réputation et en augmenta le débit. Ces auteurs venoient nous voir +fréquemment. J'entendois leur conversation, et ce qu'ils disoient de la +manière favorable, dont le public accueilloit leurs écrits. Je fus tenté +de m'essayer parmi eux. Mais comme j'étois encore un enfant, je craignis +que mon frère ne voulût pas insérer, dans sa feuille, un morceau dont il +me connoîtroit pour l'auteur. En conséquence, je songeai à déguiser mon +écriture, et ayant composé une pièce anonyme, je la plaçai le soir sous +la porte de l'imprimerie. Elle y fut trouvée le lendemain matin. Mon +frère profitant du moment où ses amis vinrent le voir suivant leur +coutume, leur communiqua cet écrit. Je le leur entendis lire et +commenter. J'eus l'extrême plaisir de voir qu'il obtenoit leur +approbation, et que dans leurs diverses conjectures sur l'auteur, ils +n'en nommoient pas un, qui ne jouît, dans le pays, d'une grande +réputation d'esprit et de talent.</p> + +<p>Je suppose à présent que je fus heureux en juges, et je commence à +croire qu'ils n'étoient pas aussi excellens écrivains que je l'imaginois +alors. Quoi qu'il en soit, encouragé par cette petite aventure, +j'écrivis et j'envoyai, de la même manière, à l'imprimerie, plusieurs +autres pièces, qui furent également approuvées. Je gardai le secret +jusqu'à ce que mon petit fonds de connoissances pour de pareils écrits +fût presqu'entièrement épuisé. Alors je me nommai.</p> + +<p>Après cette découverte, mon frère commença à avoir un peu plus de +considération pour moi. Mais il se regardoit toujours comme mon maître, +et me traitoit en apprenti. Il croyoit devoir tirer de moi les mêmes +services que de tout autre. Moi, au contraire, je pensois qu'il étoit +trop exigeant dans bien des cas, et que j'avois droit à plus +d'indulgence de la part d'un frère. Nos disputes étoient souvent portées +devant mon père; et soit qu'en général mon frère eût tort, soit que je +plaidasse mieux que lui, le jugement étoit presque toujours en ma +faveur. Mais mon frère étoit violent, et souvent il s'emportoit jusqu'à +me donner des coups; ce que je prenois en très-mauvaise part. Ce +traitement sévère et tyrannique contribua, sans doute, à imprimer dans +mon ame l'aversion, que j'ai conservée toute ma vie pour le pouvoir +arbitraire. Mon apprentissage me devint si insupportable que je +soupirois sans cesse après l'occasion de l'abréger. Elle s'offrit enfin +à moi d'une manière inattendue.</p> + +<p>Un article inséré dans notre feuille, sur quelqu'objet politique, +dont je ne me souviens point, offensa l'assemblée générale de la +province. Mon frère fut arrêté, censuré et emprisonné pendant un mois, +parce qu'il ne voulut pas, je crois, découvrir l'auteur de l'article. Je +fus aussi arrêté et examiné devant le conseil: mais quoique je ne +donnasse aux juges aucune satisfaction, ils se contentèrent de me faire +une réprimande, et ils me renvoyèrent, me regardant, peut-être, comme +obligé, en qualité d'apprenti, de garder les secrets de mon maître.</p> + +<p>Malgré mes querelles particulières avec mon frère, sa détention me +causa beaucoup de ressentiment. Tandis qu'il étoit en prison, j'étois +chargé de la rédaction de sa feuille, et j'eus assez de courage pour y +insérer quelques sarcasmes contre nos gouvernans. Cela fit grand plaisir +à mon frère: mais d'autres personnes commencèrent à me regarder sous un +point de vue défavorable, et comme un jeune bel esprit enclin à +l'épigramme et à la satyre.</p> + +<p>L'élargissement de mon frère fut suivi d'un ordre arbitraire de +l'assemblée, portant: «Que James Franklin n'imprimeroit plus la feuille +intitulée: <i>Le Courier de la Nouvelle-Angleterre</i>».—Dans +cette conjoncture nous convoquâmes nos amis dans notre imprimerie, afin +de les consulter sur ce qu'il convenoit de faire. Quelques-uns +proposèrent d'éluder l'ordre, en changeant le titre de la gazette. Mais +mon frère craignant qu'il n'en résultât quelques inconvéniens, pensa +qu'il valoit mieux désormais imprimer cette feuille avec le nom de +Benjamin Franklin; et pour éviter la censure de l'assemblée qui pouvoit +l'accuser d'en être encore lui-même l'imprimeur sous le nom de son +apprenti, il fut résolu que mon ancien contrat d'apprentissage me seroit +rendu avec une pleine et entière décharge, écrite au verso, afin de le +produire dans l'occasion. Mais pour assurer mon service à mon frère, on +décida, en même-temps, que je signerois un nouveau contrat, qui seroit +tenu secret durant le reste du terme. C'étoit un très-pauvre +arrangement. Cependant il fut aussitôt mis à exécution; et la feuille +continua, pendant quelques mois, à paroître sous mon nom. Enfin, un +nouveau différend s'étant élevé entre mon frère et moi, je me hasardai à +profiter de ma liberté, présumant qu'il n'oseroit pas montrer le second +contrat.</p> + +<p>Certes, il étoit honteux pour moi de me servir de cet avantage, et je +compte cette action comme une des premières erreurs de ma vie. Mais +j'étois peu capable de la juger pour ce qu'elle étoit. Le souvenir +d'avoir été battu par mon frère m'avoit excessivement aigri. Quoiqu'il +se mît souvent en colère contre moi, mon frère n'avoit point un mauvais +caractère; et peut-être que ma manière de me conduire avec lui, étoit +trop impertinente pour ne pas lui donner de justes raisons de s'irriter. +</p> + +<p>Quand il sut que j'avois résolu de quitter sa maison, il voulut +m'empêcher de trouver de l'emploi ailleurs. Il alla dans les diverses +imprimeries de la ville, et prévint les maîtres contre moi. En +conséquence, ils refusèrent tous de me faire travailler. L'idée me vint +alors de me rendre à New-York, la ville la plus voisine, où il y eût une +imprimerie. D'autres réflexions me confirmèrent dans le dessein de +quitter Boston, où je m'étois déjà rendu suspect au parti gouvernant. +D'après les procédés arbitraires de l'assemblée dans l'affaire de mon +frère, il étoit probable que si j'étois resté, je me serois bientôt +trouvé exposé à des difficultés. J'avois même d'autant plus lieu de le +craindre, que mes imprudentes disputes sur la religion commençoient à me +faire regarder, par les gens pieux, avec l'horreur qu'inspire un apostat +ou un athée.</p> + +<p>Je pris donc décidément mon parti. Mais comme mon père étoit alors +d'accord avec mon frère, je pensai que si j'essayois de m'en aller +ouvertement, on prendroit des mesures pour m'arrêter. Mon ami Collins se +chargea de favoriser ma fuite. Il fit marché pour mon passage avec le +capitaine d'une corvette de New-York. En même-temps, il me représenta à +ce marin comme un jeune homme de sa connoissance, lequel avoit eu +affaire avec une fille débauchée, dont les parens vouloient le forcer à +l'épouser, et il dit qu'en conséquence je ne pouvois ni me montrer ni +partir publiquement. Je vendis une partie de mes livres pour me procurer +une petite somme d'argent, et je me rendis secrètement à bord de la +corvette. Favorisé par un bon vent je me trouvai, en trois jours, à +New-York, à près de trois cents milles de chez moi. Je n'étois âgé que +dix-sept ans, je ne connoissois personne dans le pays où je venois +d'arriver, et je n'avois que fort peu d'argent dans ma poche.</p> + +<p>L'inclination que je m'étois sentie pour le métier de marin, étoit +entièrement passée, sans quoi j'aurois été alors bien à même de la +satisfaire. Mais ayant un autre état, et me croyant moi-même assez bon +ouvrier, je ne balançai pas à offrir mes services au vieux William +Bradford qui, après avoir été le premier imprimeur en Pensylvanie, avoit +quitté cette province, parce qu'il avoit eu une querelle avec le +gouverneur, William Keith.</p> + +<p>William Bradford ayant peu d'ouvrage et autant d'ouvriers qu'il lui +en falloit, ne put pas m'employer. Mais il me dit que son fils, +imprimeur à Philadelphie, avoit depuis peu vu mourir Aquila Rose, son +principal compositeur, et que si je voulois aller le joindre, il +s'arrangeroit probablement avec moi. Philadelphie n'étoit qu'à cent +milles plus loin. Je n'hésitai pas à m'embarquer dans un bateau, pour me +rendre à Amboy, par le plus court trajet de mer; et je laissai ma malle +et mes autres effets, afin qu'ils me parvinssent par la voie ordinaire. +En traversant la baie, nous essuyâmes un coup de vent qui mit en pièces +nos voiles déjà pourries, nous empêcha d'entrer dans le Kill et nous +jeta sur les côtes de Long-Island<a id="footnotetag10" +name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote10" +name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a +href="#footnotetag10">(retour)</a> L'île Longue.</p> +</blockquote> + +<p>Pendant le mauvais temps, un Hollandais, ivre, qui, comme moi, étoit +passager à bord du bateau, tomba dans la mer. À l'instant où il +s'enfonçoit, je le saisis par le toupet, le tirai à bord et le sauvai. +Cette immersion le désenivra un peu, et il s'endormit tranquillement +après avoir tiré de sa poche un volume qu'il me pria de faire sècher. Je +vis bientôt que ce volume étoit la traduction hollandaise des Voyages de +Bunyan, mon ancien livre favori. Il étoit parfaitement bien imprimé, sur +de très-beau papier et orné de gravures en taille-douce; parure sous +laquelle je ne l'avois jamais vu dans sa langue originale. J'ai su +depuis qu'il a été traduit dans la plupart des langues de l'Europe; et +je suis persuadé qu'après la Bible, c'est un des livres qui ont été le +plus répandus.</p> + +<p>L'honnête John est, à ma connoissance, le premier qui a mêlé la +narration et le dialogue, manière d'écrire attrayante pour le lecteur, +qui dans les endroits les plus intéressans, se trouve admis dans la +société des personnages dont parle l'auteur, et présent à leur +conversation. Defoe a suivi avec succès cette méthode, dans son +<i>Robinson Crusoé</i>, dans sa <i>Molly Flanders</i>, et dans d'autres +ouvrages; et Richardson en a fait de même dans sa <i>Pamela</i> et +ailleurs.</p> + +<p>En approchant de l'île, nous nous apperçûmes que nous étions dans un +endroit, où nous ne pouvions point aborder, à cause des forts brisans +qu'occasionnoient les rochers qui hérissoient la côte. Nous jetâmes +l'ancre et filâmes le cable vers le rivage. Quelques hommes, qui étoient +sur le bord de l'eau, nous hélèrent, tandis que nous les hélions aussi; +mais le vent étoit si fort et la vague si bruyante, que nous ne pouvions +distinguer ce que nous disions ni les uns ni les autres. Il y avoit des +canots sur la plage. Nous leur criâmes et leur fîmes des signes pour les +engager à venir nous chercher: mais soit qu'ils ne nous comprissent pas, +soit qu'ils jugeassent que ce que nous demandions étoit impraticable, +ils se retirèrent. La nuit approchoit, et le seul parti qui nous resta, +étoit d'attendre patiemment que le vent s'appaisât. Pendant ce temps-là, +nous résolûmes, le pilote et moi, d'essayer de nous endormir. Nous nous +mîmes en conséquence, sous l'écoutille, où étoit le Hollandais, encore +tout mouillé. Mais nous fûmes bientôt presqu'aussi trempés que lui; car +la lame qui passoit par-dessus le pont, nous atteignit dans notre +retraite.</p> + +<p>Durant toute la nuit, nous n'eûmes que très-peu de repos. Le +lendemain, le calme nous permit de gagner Amboy avant la fin du jour. +Nous avions passé trente heures, sans avoir de quoi manger et sans autre +boisson qu'une bouteille de mauvais rhum, l'eau sur laquelle nous fîmes +route, étant salée. Le soir, je me couchai avec une fièvre violente. +J'avois lu quelque part, que dans ces cas, l'eau fraîche, bue en +abondance, étoit un bon remède. Je suivis ce précepte; je suai beaucoup +la plus grande partie de la nuit, et la fièvre me quitta.</p> + +<p>Le jour suivant, je passai le bac et continuai mon voyage à pied. +J'avois cinquante milles à faire pour arriver à Burlington, où l'on +m'avoit dit que je trouverois des bateaux de passage qui me porteroient +à Philadelphie. La pluie tomba avec force toute la journée; de sorte que +je fus mouillé jusqu'à la peau. Vers midi, me trouvant fatigué, je +m'arrêtai dans un mauvais cabaret, où je passai le reste du jour et +toute la nuit. Je commençai à me repentir d'avoir abandonné la maison de +mon frère. D'ailleurs, je fesois une si triste figure, qu'on me +soupçonna d'être un domestique fugitif. Je m'en apperçus aux questions +qu'on me fesoit, et je sentis que je courois risque d'être à tout moment +arrêté comme tel. Cependant, le matin, je me remis en route, et le soir +j'arrivai à huit ou dix milles de Burlington, dans une auberge dont le +maître se nommoit le docteur Brown.</p> + +<p>Tandis que je prenois quelques rafraîchissemens, cet homme entra en +conversation avec moi, et s'appercevant que j'avois un peu de lecture, +il me témoigna beaucoup d'intérêt et d'amitié. Nos liaisons ont duré +tout le reste de sa vie. Je crois qu'il avoit été ce qu'on appelle un +docteur ambulant; car il n'y avoit point de ville en Angleterre, même +dans toute l'Europe, qu'il ne connût d'une manière particulière. Il ne +manquoit ni d'esprit, ni de littérature; mais c'étoit un vrai mécréant. +Quelques années après que je l'eus connu, il entreprit malignement de +travestir la Bible en vers burlesques, comme Cotton a travesti Virgile. +Par ce moyen, il présentoit plusieurs faits sous un point de vue +très-ridicule; ce qui auroit pu donner de l'ombrage aux esprits foibles, +si l'ouvrage eût été publié; mais il ne le fut point.</p> + +<p>Je passai la nuit dans la maison de ce docteur. Le lendemain je me +rendis à Burlington. En arrivant au port, j'eus le désagrément +d'apprendre que les bateaux de passage venoient de mettre à la voile. +C'étoit un samedi, et il ne devoit partir aucun autre bateau avant le +mardi suivant. Je retournai en ville, chez une vieille femme qui m'avoit +vendu du pain d'épice pour manger dans la traversée. Je lui demandai +conseil. Elle m'invita à demeurer chez elle, jusqu'à ce que je trouvasse +une occasion de m'embarquer. Fatigué comme je l'étois d'avoir fait tant +de chemin à pied, j'acceptai sa proposition. Quand elle sut que j'étois +imprimeur, elle voulut me persuader de rester à Burlington pour y +exercer mon état. Mais elle ne se doutoit pas des capitaux qu'il +m'auroit fallu pour tenter une pareille entreprise. Je fus traité par +cette bonne femme avec une véritable hospitalité. Elle me donna un dîner +composé de grillades de bœuf<a id="footnotetag11" +name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, et ne +voulut accepter en retour qu'une pinte d'aile<a id="footnotetag12" +name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote11" +name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a +href="#footnotetag11">(retour)</a> Beef-steak.</p> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote12" +name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a +href="#footnotetag12">(retour)</a> Espèce de bière.</p> +</blockquote> + +<p>Je m'imaginois que je demeurois là jusqu'au mardi suivant. Mais le +soir, me promenant sur le bord de la rivière, je vis approcher un +bateau, dans lequel il y avoit un grand nombre de personnes. Il alloit à +Philadelphie; et l'on consentit à m'y donner passage. Comme il ne fesoit +point de vent, nous nous servîmes de nos avirons. Vers minuit, ne voyant +point la ville, quelques personnes de la compagnie crurent que nous +l'avions dépassée, et ne voulurent pas ramer davantage. Les autres ne +savoient pas où nous étions. Enfin, l'on décida qu'il falloit s'arrêter. +Nous nous approchâmes du rivage, entrâmes dans une crique, et +débarquâmes près de quelques vieilles palissades, qui nous servirent à +faire du feu, car nous étions dans une des froides nuits d'octobre.</p> + +<p>Nous restâmes là jusqu'au point du jour. Alors une des personnes de +la compagnie reconnut la crique où nous étions pour celle de Cooper, +située un peu au-dessus de Philadelphie; et dès que nous eûmes regagné +le large, nous apperçûmes la ville. Nous y arrivâmes le dimanche vers +les huit ou neuf heures du matin, et descendîmes sur le quai de +Market-Street<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a +href="#footnote13"><sup>13</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote13" +name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a +href="#footnotetag13">(retour)</a> La rue du marché.</p> +</blockquote> + +<p>Je vous ai raconté tous les détails de mon voyage; et je décrirai de +la même manière ma première entrée à Philadelphie, afin que vous +puissiez comparer des commencemens si peu favorables, avec la figure que +j'y ai faite depuis.</p> + +<p>À mon arrivée à Philadelphie, j'étois dans mon costume d'ouvrier, mes +meilleurs habits devant venir par mer. J'étois tout crotté. Mes poches +étoient remplies de chemises et de bas. Je ne connoissois personne dans +la ville, et ne savois pas même où je devois aller loger. Fatigué +d'avoir marché, ramé et passé la nuit sans dormir, j'avois grand'faim, +et ne possédois pour tout argent qu'une risdale hollandaise<a +id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a +href="#footnote14"><sup>14</sup></a> et la valeur d'un schelling en +monnoie de cuivre. Je donnai cette monnoie aux bateliers pour mon +passage. Comme je les avois aidés à ramer, ils refusèrent d'abord de la +prendre: mais j'insistai et la leur fis accepter. Un homme est +quelquefois plus généreux quand il a peu d'argent que lorsqu'il en a +beaucoup; et probablement c'est parce que, dans le premier cas, il +cherche à cacher son indigence.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote14" +name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a +href="#footnotetag14">(retour)</a> Environ cinq livres tournois.</p> +</blockquote> + +<p>Je m'avançai vers le haut de la rue, en regardant attentivement de +tous côtés, et quand je fus dans Market-Street, je rencontrai un enfant +qui portoit un pain. J'avois souvent fait mon dîner avec du pain sec. Je +priai l'enfant de me dire où il avoit acheté le sien, et je fus droit au +boulanger qu'il m'indiqua. Je voulois avoir des biscuits, parce que je +croyois qu'il y en avoit de pareils à ceux de Boston; mais on n'en +fesoit point à Philadelphie. Je demandai alors un pain de trois sols. On +n'en tenoit point à ce prix. Voyant que j'ignorois la différence des +prix et les sortes de pain du pays, je priai le boulanger de me donner +pour trois sols de pain de quelqu'espèce qu'il fût. Il me donna alors +trois grosses miches. Je fus surpris d'en avoir tant. Cependant je les +pris; et je me mis à marcher avec un pain sous chaque bras, et mangeant +le troisième.</p> + +<p>Je suivis de cette manière Market-Street, jusqu'à Fourth-Street<a +id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a +href="#footnote15"><sup>15</sup></a>, et je passai devant la maison de +M. Read, père de la personne qui, depuis, devint ma femme. Elle étoit +sur sa porte, m'observa et trouva, avec raison, que je fesois une +très-singulière et très-grotesque figure.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote15" +name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a +href="#footnotetag15">(retour)</a> La quatrième rue.</p> +</blockquote> + +<p>Je tournai au coin de la rue, et tout en mangeant mon pain, je +parcourus Chesnut-Street<a id="footnotetag16" +name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>. Après +avoir fait ce tour, je me retrouvai sur le quai de Market-Street, près +du bateau qui m'avoit porté. J'y entrai pour boire de l'eau de la +rivière; et comme j'étois rassasié d'avoir mangé un pain, je donnai les +deux autres à une femme et à son enfant, qui avoient descendu la rivière +dans le même bateau que nous, et attendoient l'instant de continuer leur +route.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote16" +name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a +href="#footnotetag16">(retour)</a> La rue du Châtaignier.</p> +</blockquote> + +<p>Ainsi rafraîchi, je regagnai la rue. Elle étoit alors remplie de gens +proprement vêtus, qui alloient tous du même côté. Je me joignis à eux, +et je fus conduit dans la grande maison d'assemblée des quakers, près de +la place du marché. Je m'assis avec les autres; et après avoir regardé +quelque temps autour de moi, n'entendant rien dire, et ayant besoin de +dormir à cause du travail de la nuit précédente, je tombai dans un +profond sommeil. Je restai ainsi jusqu'à ce que l'assemblée se dispersa. +Alors un des quakers eut la complaisance de me réveiller. Leur maison +fut donc la première dans laquelle je dormis à Philadelphie.</p> + +<p>Je me remis à marcher dans la rue, pour gagner le côté de la rivière. +Je regardois attentivement tous ceux que je rencontrois. À la fin, +j'apperçus un jeune quaker, dont la physionomie me plut. Je l'acostai, +et le priai de me dire où un étranger pouvoit trouver un logement. Nous +étions près de l'enseigne des <i>Trois matelots</i>.—«On reçoit-là +les étrangers, dit-il; mais ce n'est pas une maison honnête. Si tu veux +venir avec moi, je t'en montrerai une meilleure». Il me conduisit à la +<i>Bûche crochue</i>, dans Water-Street.</p> + +<p>Là je me fis donner à dîner. Pendant que je mangeois on me fit +plusieurs questions. Ma jeunesse et ma mine fesoient soupçonner que +j'étois un fugitif. Après dîner je me sentis encore assoupi; et m'étant +jeté sur un lit sans me déshabiller, je dormis jusqu'à six heures du +soir, qu'on m'appela pour souper. Je me mis ensuite au lit de très-bonne +heure, et ne me réveillai que le lendemain matin.</p> + +<p>Aussitôt que je fus levé, je m'arrangeai le plus décemment qu'il me +fût possible, et je me rendis chez l'imprimeur André Bradford. Je +trouvai, dans sa boutique, son père, que j'avois vu à New-York, et qui +ayant voyagé à cheval, étoit arrivé à Philadelphie avant moi. Il me +présenta à son fils, qui me reçut avec beaucoup de civilité et me donna +à déjeûner: mais il me dit qu'il n'avoit pas besoin d'ouvrier, parce +qu'il s'en étoit déjà procuré un. Il ajouta qu'il y avoit dans la ville +un autre imprimeur nommé <i>Keimer</i>, qui pourroit peut-être +m'employer; et qu'en cas de refus, il m'invitoit à venir loger dans sa +maison, où il me donneroit de temps en temps un peu d'ouvrage, jusqu'à +ce qu'il se présentât quelque chose de mieux.</p> + +<p>Le vieillard offrit de me conduire chez Keimer. Quand nous y +fûmes:—«Voisin, lui dit-il, je vous amène un jeune imprimeur: +peut-être avez-vous besoin de ses services.»</p> + +<p>Keimer me fit quelques questions, me mit un composteur dans la main, +pour voir comment je travaillois; et me dit ensuite qu'il n'avoit point +d'ouvrage à me donner pour le moment, mais qu'il m'emploieroit bientôt. +Prenant en même-temps le vieux Bradford pour un habitant de la ville, +bien disposé en sa faveur, il lui fit part de ses projets et de ses +espérances. Bradford eut soin de ne pas se faire connoître pour le père +de l'autre imprimeur. Sur ce que Keimer disoit qu'il comptoit bientôt +avoir l'imprimerie la plus occupée de Philadelphie, il sut, en lui +fesant des questions adroites et en lui présentant des difficultés, +l'amener à lui découvrir toutes ses vues, tous ses moyens, et de quelle +manière il vouloit s'y prendre pour les faire réussir. J'étois présent +et j'entendois tout. Je vis à l'instant que l'un étoit un vieux renard +très-rusé, et l'autre un parfait novice. Bradford me laissa chez Keimer, +qui fut étrangement surpris quand je lui dis le nom du vieillard.</p> + +<p>Je trouvai que l'imprimerie de Keimer consistoit en une vieille +presse endommagée et une petite fonte de caractères anglais usés, dont +il se servoit alors lui-même, pour une élégie sur la mort d'Aquila Rose, +dont j'ai parlé plus haut. Aquila Rose étoit un jeune homme plein +d'esprit et d'un excellent caractère, très-estimé dans la ville, +secrétaire de l'assemblée et poëte assez agréable. Keimer se mêloit +aussi de faire des vers, mais ils étoient mauvais. On ne pouvoit pas +même dire qu'il écrivît en vers; car sa méthode étoit de les composer +avec ses caractères d'imprimerie, à mesure qu'ils couloient de sa verve. +Or, comme il travailloit sans copie, qu'il n'avoit qu'une casse, et que +l'élégie devoit probablement employer tous ses caractères, il étoit +impossible de l'aider. J'essayai de mettre en ordre sa presse, dont il +ne s'étoit point servi, et à laquelle il n'entendoit rien; et après lui +avoir promis de venir tirer son élégie aussitôt qu'elle seroit prête, je +retournai chez Bradford. Celui-ci m'occupa, pour le moment, à faire +quelque bagatelle, et me donna la table et le logement.</p> + +<p>Peu de jours après, Keimer m'envoya chercher pour tirer son élégie. +Il s'étoit alors procuré d'autres caractères, et il avoit à réimprimer +un pamphlet sur lequel il me mit à l'ouvrage.</p> + +<p>Les deux imprimeurs de Philadelphie me parurent dénués de toutes les +qualités nécessaires dans leur profession. Bradford n'avoit point appris +son état, et étoit absolument illétré. Keimer, quoique moins ignorant, +n'étoit qu'un simple compositeur, et n'entendoit rien au travail de la +presse. Il avoit été un des convulsionnaires français, et savoit fort +bien imiter leurs agitations surnaturelles. Au moment de notre +connoissance, il ne suivoit aucune religion particulière, mais il +professoit un peu de toutes, suivant les circonstances. Il ne +connoissoit absolument point le monde; et il avoit l'ame d'un fripon, +ainsi que j'ai eu, depuis, occasion de l'éprouver.</p> + +<p>Keimer voyoit avec beaucoup de peine que, travaillant avec lui, je +fusse logé chez Bradford. Il avoit bien une maison; mais elle n'étoit +pas meublée, et conséquemment il ne pouvoit pas m'y recevoir.</p> + +<p>Il me procura un logement chez le propriétaire de sa maison, ce M. +Read, dont j'ai déjà parlé. Ma malle et mes effets étant alors arrivés, +je songeai à paroître aux yeux de miss Read, avec un air de plus de +conséquence, que lorsque le hasard m'avoit offert à sa vue mangeant mon +pain et errant dans la ville.</p> + +<p>Dès ce moment je commençai à faire la connoissance des jeunes gens +qui aimoient la lecture, et je passois agréablement mes soirées avec +eux, tandis que je gagnois de l'argent par mon industrie, et vivois +très-content, grace à ma frugalité. Ainsi, j'oubliois Boston autant +qu'il m'étoit possible, désirant que le lieu de ma résidence n'y fût +connu de personne, excepté de mon ami Collins, à qui j'écrivois, et qui +gardoit mon secret.</p> + +<p>Cependant un incident me fit retourner dans ma ville natale beaucoup +plutôt que je n'y comptois. J'avois un beau-frère, nommé <i>Robert +Holmes</i>, qui commandoit une corvette et fesoit le commerce entre +Boston et la Delaware. Se trouvant à Newcastle, à quarante milles +au-dessous de Philadelphie, il entendit parler de moi. Aussitôt il +m'écrivit pour m'informer du chagrin que mon prompt départ de Boston +avoit occasionné à mes parens, et de l'affection qu'ils conservoient +encore pour moi. Il m'assura que si je voulois m'en retourner, tout +s'arrangeroit à ma satisfaction; et il m'y exhorta d'une manière +très-pressante. Je lui répondis, le remerciai de son avis, et lui +expliquai avec tant de force et de clarté les raisons qui m'avoient +déterminé à m'éloigner de Boston, qu'il resta convaincu que j'étois bien +moins répréhensible qu'il ne l'avoit imaginé.</p> + +<p>Sir William Keith, gouverneur de Pensylvanie, étoit alors à +Newcastle. Au moment où le capitaine Holmes reçut ma lettre il se +trouvoit par hasard auprès de lui; et il profita de l'occasion pour la +lui montrer et lui parler de moi. Le gouverneur lut la lettre, et parut +étonné quand on lui apprit l'âge que j'avois. Il dit qu'il me regardoit +comme un jeune homme dont les talens promettoient beaucoup, et qu'à ce +titre je méritois d'être encouragé; que les imprimeurs de Philadelphie +n'étoient que des ignorans; que si je m'y établissois il ne doutoit pas +de mes succès; que pour sa part, il me feroit imprimer tout ce qui avoit +rapport au gouvernement, et qu'il me rendroit tous les services qui +dépendroient de lui.</p> + +<p>Je ne sus alors rien de tout cela: mais mon beau-frère me le raconta +dans la suite à Boston. Un jour que nous travaillions ensemble, Keimer +et moi, auprès d'une fenêtre, nous apperçûmes le gouverneur avec le +colonel Finch de Newcastle, tous deux très-bien parés, traversant la rue +et venant droit à notre maison. Nous les entendîmes à la porte. Keimer +croyant que c'étoit une visite pour lui, descendit à l'instant. Mais le +gouverneur me demanda, monta; et avec une politesse et une affabilité, +auxquelles je n'étois nullement accoutumé, il me fit beaucoup de +complimens, et me témoigna le désir de faire connoissance avec moi. Il +me reprocha obligeamment de ne m'être pas présenté chez lui à mon +arrivée dans la ville; et m'invita à l'accompagner à la taverne, où il +alloit avec le colonel Finch boire d'excellent vin de Madère.</p> + +<p>Je fus, je le confesse, un peu surpris, et Keimer parut abasourdi. +J'allai, cependant, avec le gouverneur et le colonel dans une taverne, +au coin de Third-Street; et là, tout en buvant le Madère, sir William +Keith me proposa d'établir une imprimerie. Il me présenta les +probabilités du succès; et lui et le colonel Finch m'assurèrent que je +pouvois compter sur leur protection et leur crédit, pour me procurer +l'impression des papiers que publieroient les deux gouvernemens. Comme +je paroissois craindre que mon père ne voulût pas m'aider à m'établir, +sir William me dit qu'il lui écriroit pour moi une lettre dans laquelle +il lui représenteroit les avantages de cette entreprise, sous un jour +qui, sans doute, l'y détermineroit. Il fut donc décidé que je +m'embarquerois dans le premier vaisseau qui partiroit pour Boston, et +que j'emporterois une lettre de recommandation du gouverneur, pour mon +père. En attendant, mon projet devoit être tenu secret, et je continuai +à travailler chez Keimer, comme auparavant.</p> + +<p>Le gouverneur m'envoyoit inviter de temps en temps, à dîner avec lui. +Je regardois cela comme un très-grand honneur; et j'y étois d'autant +plus sensible, qu'il s'entretenoit avec moi de la manière la plus +affable, la plus familière et la plus amicale qu'il soit possible +d'imaginer.</p> + +<p>Vers la fin du mois d'avril 1724, un petit navire étant prêt à faire +voile pour Boston, je pris congé de Keimer, sous prétexte d'aller voir +mes parens. Le gouverneur me donna une longue lettre, dans laquelle il +disoit à mon père beaucoup de choses flatteuses pour moi, et lui +recommandoit fortement le projet de mon établissement à Philadelphie, +comme une chose qui ne pouvoit manquer d'assurer ma fortune.</p> + +<p>En descendant la Delaware, nous touchâmes sur un écueil et nous eûmes +une voie d'eau. Le temps étoit très-orageux. Il fallut pomper +continuellement. J'y travaillai comme les autres. Cependant, après une +navigation de quinze jours, nous arrivâmes sains et saufs à Boston.</p> + +<p>J'avois été absent sept mois entiers, pendant lesquels mes parens +n'avoient reçu aucune nouvelle de moi; car le capitaine Holmes, mon +beau-frère, n'étoit point encore de retour, et n'avoit rien dit de moi +dans ses lettres. Mon aspect inattendu surprit mes parens. Ils furent +charmés de me revoir, et tous, à l'exception de mon frère, +m'accueillirent très-bien. J'allai voir ce frère dans son imprimerie. +J'étois mieux vêtu que du temps que je travaillois chez lui. J'avois un +habit complet, neuf et très-propre, une montre dans mon gousset, et ma +bourse garnie de près de cinq livres sterlings en argent. Mon frère ne +me fit aucune politesse, et m'ayant considéré de la tête aux pieds, il +se remit à son ouvrage.</p> + +<p>Ses ouvriers me demandèrent avec empressement, où j'avois été, +comment étoit le pays, et si je l'aimois. Je fis alors un grand éloge de +Philadelphie, et de la vie agréable qu'on y menoit; et je dis que mon +intention étoit d'y retourner. L'un d'entr'eux me demanda quelle sorte +de monnoie on y avoit: je tirai aussitôt de ma poche une poignée de +pièces d'argent, que j'étalai devant eux. C'étoit une chose curieuse et +rare pour eux; car le papier étoit la monnoie courante de Boston. Je ne +manquai pas ensuite de leur faire voir ma montre. Mais enfin, comme mon +frère étoit toujours sombre et de mauvaise humeur, je donnai aux +ouvriers un schelling pour boire, et me retirai.</p> + +<p>Cette visite piqua singulièrement mon frère; car peu temps après, ma +mère lui ayant parlé du désir qu'elle avoit de nous voir réconcilier et +bien vivre ensemble, il lui répondit que je l'avois tellement insulté +devant ses ouvriers, que jamais il ne l'oublieroit ni ne le +pardonneroit: cependant, il se trompoit en cela.</p> + +<p>La lettre du gouverneur parut causer quelqu'étonnement à mon père: +mais il n'en dit pas grand'chose. Quelques jours après, voyant le +capitaine Holmes de retour, il la lui montra, et lui demanda s'il +connoissoit Keith, et quelle espèce d'homme c'étoit, ajoutant que selon +lui, il falloit qu'il eût bien peu de discernement pour songer à mettre +à la tête d'une entreprise un enfant qui avoit encore trois ans à courir +pour être rangé dans la classe des hommes. Holmes dit tout ce qu'il put +en faveur du projet: mais mon père soutint constamment qu'il étoit +absurde, et refusa d'y concourir. Cependant, il écrivit une lettre polie +à sir William. Il le remercia de la protection qu'il m'avoit si +obligeamment offerte, et lui dit qu'il ne pouvoit, en ce moment, m'aider +à établir une imprimerie, parce qu'il me croyoit trop jeune pour être +chargé d'une entreprise si importante, et qui exigeoit des avances si +considérables.</p> + +<p>Mon ancien camarade, Collins, étoit alors commis à la poste. Charmé +de la description que je lui fis du pays que j'habitois, il désira d'y +aller; et tandis que j'attendois la résolution de mon père, il prit, par +terre, la route de Rhode-Island, laissant ses livres, qui formoient une +asses belle collection d'ouvrages de physique et de mathématiques, pour +être envoyés avec les miens à New-York, où il se proposoit de +m'attendre.</p> + +<p>Quoique mon père n'approuvât pas les proposition de sir William, il +étoit très-satisfait que j'eusse obtenu une recommandation aussi +avantageuse, que celle d'un homme de ce rang; et que mon industrie et +mon économie m'eussent mis à même, en très-peu de temps, de m'équiper +aussi bien que je l'étois. Voyant qu'il n'y avoit pas d'apparence de +pouvoir me racommoder avec mon frère, il consentit à mon retour à +Philadelphie. En même-temps il me conseilla d'être poli envers tout le +monde, de m'efforcer d'obtenir l'estime générale, et d'éviter la satire +et le sarcasme, auxquels il me croyoit trop enclin. Il ajouta qu'avec de +la persévérance et une prudente économie, je pouvois amasser de quoi +m'établir lorsque je serois majeur<a id="footnotetag17" +name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>, et que +si alors il me manquoit une petite somme, il se chargeroit de me la +fournir.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote17" +name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a +href="#footnotetag17">(retour)</a> À l'âge de vingt-un ans.</p> +</blockquote> + +<p>Ce fut là tout ce que j'en obtins, excepté quelques petits présens +qu'il me donna en signe d'amitié de sa part et de celle de ma mère. Muni +alors de leur approbation et de leur bénédiction, je m'embarquai encore +une fois pour New-York. La corvette, où j'étois, ayant relâché à +Newport, en Rhode-Island, j'allai voir mon frère John qui, depuis +quelques années, s'y étoit établi et marié. Il avoit toujours eu de +l'attachement pour moi, et il m'accueillit avec beaucoup d'affection. Un +de ses amis, nommé <i>Vernon</i>, auquel il étoit dû, en Pensylvanie, +environ trente-six livres sterlings, me pria de les recevoir et de les +garder jusqu'à ce que j'eusse de ses nouvelles. En conséquence, il me +donna un ordre. Cette affaire m'occasionna, par la suite, beaucoup +d'inquiétude.</p> + +<p>Nous prîmes, à Newport, un assez grand nombre de passagers, parmi +lesquels étoient deux jeunes femmes, et une dame quakeresse, grave et +sensée, accompagnée de ses domestiques. J'avois montré assez +d'empressement à rendre quelques légers services à cette dame; ce qui +l'engagea probablement à prendre quelqu'intérêt à moi. Ayant remarqué +qu'il s'étoit formé entre les deux jeunes femmes et moi, une +familiarité, chaque jour croissante, elle me tira à part et me +dit:—«Jeune homme, je suis en peine pour toi. Tu n'as point de +parent qui veille sur ta conduite. Tu parois ne pas connoître le monde, +et les piéges auxquels la jeunesse est exposée. Compte sur ce que je te +dis. Ce sont-là deux femmes de mauvaise vie. Je le vois à toutes leurs +actions. Si tu ne prends pas garde à toi, elles t'entraîneront dans +quelque danger. Elles te sont étrangères. Je te conseille, par l'intérêt +amical que je prends à ta conservation, de ne former aucune liaison avec +elles.»</p> + +<p>Comme je ne parus pas d'abord penser aussi mal qu'elle sur leur +compte, elle me rapporta beaucoup de choses, qu'elle avoit vues et +entendues, et auxquelles je n'avois point fait attention, mais qui me +convainquirent qu'elle avoit pleinement raison. Je la remerciai de son +généreux avis, et lui promis de le suivre.</p> + +<p>Quand nous arrivâmes à New-York, les deux jeunes femmes m'apprirent +où elles logeoient, et m'invitèrent à aller les voir. Cependant je n'y +allai point; et je fis très-bien; car le lendemain de notre arrivée, le +capitaine s'appercevant qu'il lui manquoit une cuiller d'argent et +quelques autres objets, qu'on avoit pris dans la chambre du navire, et +sachant que ces femmes étoient des prostituées, obtint un ordre pour +faire des recherches dans leur logement, y trouva ce qu'on lui avoit +volé, et les fit punir. Ainsi après avoir été sauvé d'un rocher caché +sous l'eau sur lequel notre vaisseau toucha dans la traversée, +j'échappai à un autre écueil d'un genre bien plus dangereux.</p> + +<p>Je trouvai mon ami Collins à New-York, où il étoit arrivé quelque +temps avant moi. Nous étions intimement liés depuis notre enfance. Nous +avions lu ensemble les mêmes livres: mais il pouvoit donner plus de +temps que moi à la lecture et à l'étude, et il avoit une aptitude +étonnante aux mathématiques, dans lesquelles il me laissa bien loin +derrière lui.</p> + +<p>Quand j'étois à Boston, j'avois coutume de passer avec lui presque +tous mes momens de loisir. C'étoit alors un garçon très-rangé et +très-industrieux. Ses connoissances lui avoient acquis l'estime +générale, et il sembloit promettre de figurer un jour avec avantage dans +le monde. Mais pendant mon absence, il s'étoit malheureusement adonné à +l'usage de l'eau-de-vie; et j'appris, par lui-même, et par d'autres +personnes, que depuis son arrivée à New-York, il avoit été tous les +jours ivre, et s'étoit conduit d'une manière extravagante. Il avoit +aussi joué et perdu tout son argent. Ainsi je fus obligé de payer sa +dépense à l'auberge, et de le défrayer durant le reste du voyage; ce qui +devint une charge très-incommode pour moi.</p> + +<p>Burnet, gouverneur de New-York, ayant entendu dire au capitaine de +notre navire, qu'un jeune passager, qui étoit à son bord, avoit beaucoup +de livres, le pria de me mener chez lui. J'y allai; mais je n'y +conduisis pas Collins, parce qu'il étoit ivre. Le gouverneur me traita +avec beaucoup de civilité; me montra sa bibliothèque, qui étoit +très-considérable, et s'entretint quelque temps avec moi, sur les livres +et sur les auteurs. C'étoit le second gouverneur qui m'eût honoré de son +attention; et pour un pauvre garçon, comme je l'étois alors, ces petites +aventures ne laissoient pas que d'être assez agréables.</p> + +<p>Nous arrivâmes à Philadelphie. J'avois recouvré en route l'argent de +Vernon, sans quoi nous aurions été hors d'état d'achever notre voyage. +</p> + +<p>Collins désiroit d'être placé dans le comptoir de quelque négociant. +Mais son haleine ou sa mine trahissoient, sans doute, sa mauvaise +habitude; car bien qu'il eût des lettres de recommandation, il ne put +pas trouver de l'emploi, et il continua à loger et à manger avec moi, et +à mes dépens. Sachant que j'avois l'argent de Vernon, il m'engageoit +sans cesse à lui en prêter, me promettant de me le rendre aussitôt qu'il +auroit de l'emploi. Enfin, il me tira une si grande partie de cet +argent, que je fus vivement inquiet sur ce que je deviendrois s'il +manquoit de le remplacer. Son goût pour les liqueurs fortes, ne +diminuoit pas, et devint une source de querelles entre nous; parce que +quand il avoit trop bu, il étoit extrêmement contrariant.</p> + +<p>Nous trouvant un jour dans un canot sur la Delaware, avec quelques +autres jeunes gens, il refusa de prendre l'aviron à son +tour.—«Vous ramerez pour moi, nous dit-il, jusqu'à ce que nous +soyons à terre».—«Non, lui répondis-je, nous ne ramerons point +pour vous».—«Vous le ferez, répliqua-t-il, ou vous resterez toute +la nuit sur l'eau».—«Comme il vous plaira, dis-je».—«Ramons, +s'écrièrent les autres. Qu'importe qu'il nous aide ou non»?—Mais +j'étois déjà irrité de sa conduite à d'autres égards; et j'insistai pour +qu'on ne ramât point.</p> + +<p>Alors il jura qu'il me feroit ramer, ou qu'il me jeteroit hors du +canot; et il se leva, en effet, pour venir vers moi. Aussitôt qu'il fut +à ma portée, je le pris au collet, et le poussant violemment, je le +jetai la tête la première dans la rivière. Je savois qu'il nageoit +très-bien, et par conséquent je ne craignois point pour sa vie. Avant +qu'il pût se retourner, nous eûmes le temps de donner quelques coups +d'aviron, et de nous éloigner un peu de lui. Toutes les fois qu'il se +rapprochoit du canot et le touchoit, nous lui demandions s'il vouloit +ramer, et nous lui donnions, en même-temps, quelques coups d'aviron sur +les mains, afin de lui faire lâcher prise. Prêt à suffoquer de colère, +il refusoit obstinément de promettre qu'il rameroit. Cependant, nous +étant apperçus qu'il commençoit à perdre ses forces, nous le mîmes dans +le canot, et le soir nous le conduisîmes encore tout trempé jusqu'à la +maison.</p> + +<p>Après cette aventure, nous vécûmes, lui et moi, dans la plus grande +froideur. Enfin, un capitaine qui naviguoit aux Antilles, et s'étoit +chargé de procurer un instituteur aux enfans d'un planteur de la +Barbade, fit la connoissance de Collins, et lui proposa cette place. +Collins l'accepta, et prit congé de moi, en me promettant de me faire +payer ce qu'il me devoit, avec le premier argent qu'il pourroit toucher: +mais je n'ai plus entendu parler de lui.</p> + +<p>La violation du dépôt, que m'avoit confié Vernon, fut une des +premières grandes erreurs de ma vie. Elle prouve que mon père ne s'étoit +point trompé, quand il m'avoit cru trop jeune pour être chargé de +conduire des affaires importantes. Cependant sir William, en lisant sa +lettre, jugea qu'il étoit trop prudent. Il dit qu'il y avoit de la +différence entre les individus; que la maturité de l'âge n'étoit pas +toujours accompagnée de prudence; et que la jeunesse n'en restoit pas +non plus toujours dépourvue.—«Puisque votre père, ajouta-t-il, +refuse de vous établir, je veux le faire moi-même. Faites la liste des +articles qu'il faut tirer d'Angleterre, et je les ferai venir. Vous me +les paierez quand vous pourrez. J'ai résolu d'avoir ici un bon +imprimeur, et je suis sûr que vous le serez.»</p> + +<p>Le gouverneur me dit cela avec un si grand air de cordialité, que je +ne doutai pas un instant de la sincérité de son offre. J'avois jusque-là +gardé le secret, à Philadelphie, sur l'établissement dont sir William +m'avoit inspiré le projet; et je continuai à n'en rien dire. Si l'on eût +su que je comptois sur le gouverneur, peut-être quelqu'ami, connoissant +mieux que moi son caractère, m'auroit averti de ne pas m'y fier; car +j'appris depuis qu'il passoit généralement pour un homme libéral en +promesses, qu'il n'avoit point intention de tenir. Mais, ne lui ayant +jamais rien demandé, pouvois-je soupçonner que ses offres étoient +trompeuses? Je le croyois, au contraire, le plus franc, le meilleur de +tous les hommes.</p> + +<p>Je lui remis l'état de ce qu'il falloit pour une petite imprimerie, +dont le prix se montoit, suivant mon calcul, à environ cent livres +sterlings. Il l'approuva: mais il me demanda s'il ne seroit pas +avantageux que j'allasse en Angleterre, pour choisir moi-même les +caractères, et m'assurer que tous les articles fussent de la meilleure +espèce.—«Vous pourriez aussi, me dit-il, y faire quelques +connoissances, et vous procurer des correspondans parmi les libraires et +les marchands de papier.»</p> + +<p>J'avouai que cela étoit à désirer.—«Eh bien, reprit-il, +tenez-vous prêt à partir dans l'<i>Annis</i>».—C'étoit le seul +navire, qui fît alors annuellement le voyage de Londres à Philadelphie, +et de Philadelphie à Londres: mais il ne devoit mettre à la voile qu'au +bout de quelques mois. Je continuai donc à travailler chez Keimer, où +j'étois dévoré d'inquiétude à cause des sommes que Collins avoit tirées +de moi, et frémissois à la seule idée de Vernon, qui, heureusement, ne +me redemanda son argent que quelques années après.</p> + +<p>Dans le récit de mon premier voyage de Boston à Philadelphie, j'ai +omis, je crois, une petite circonstance, qui, peut-être, ne sera point +déplacée ici. Pendant un calme, qui nous arrêta au-delà de Block-Island, +l'équipage de notre corvette, se mit à pêcher de la morue, et en prit +une assez grande quantité. J'avois été jusqu'alors constant dans ma +résolution de ne manger rien de ce qui avoit eu vie; et conformément aux +maximes de mon maître Tryon, je regardai, dans cette occasion, la +capture de chaque poisson, comme un meurtre injustement commis, +puisqu'aucun d'eux n'avoit pu faire le moindre mal, qui méritât qu'on +leur donnât la mort. Cette manière de raisonner étoit, selon moi, sans +réplique.</p> + +<p>Cependant j'avois autrefois beaucoup aimé le poisson; et quand je vis +une morue frite, sortir de la poële, l'odeur m'en parut délicieuse. +J'hésitai quelque temps entre mes principes et mon inclination. Mais me +rappelant, enfin, que quand on avoit ouvert la morue, on avoit tiré de +son estomac plusieurs petits poissons, je dis aussitôt en +moi-même:—Si vous vous mangez les uns les autres, je ne vois pas +pourquoi nous ne vous mangerions point. En conséquence, je dînai de +morue avec grand plaisir, et je continuai depuis, à manger comme les +autres, retournant seulement par occasion au régime végétal. Ô qu'il est +commode d'être un <i>animal raisonnable</i>, qui connoît ou invente un +prétexte plausible pour tout ce qu'il a envie de faire!</p> + +<p>Je continuai à bien vivre avec Keimer, qui ne se doutoit pas de mon +projet d'établissement. Il conservoit en partie son premier +enthousiasme. Il aimoit à argumenter, et nous disputions fréquemment +ensemble. J'étois si accoutumé à me servir, avec lui, de ma méthode +socratique, et je l'embarrassois si souvent par mes questions, qui +paroissoient d'abord très-étrangères aux points que nous discutions, +mais qui néanmoins l'y ramenoient par degrés, et le fesoient tomber dans +des difficultés et des contradictions dont il ne pouvoit plus se tirer, +qu'il en devint d'une circonspection ridicule. Il n'osoit plus répondre +aux interrogations les plus simples, les plus familières, sans me dire +auparavant:—«Que prétendez-vous inférer de là»?—Toutefois, +il prit une si haute idée de mes talens, qu'il me proposa sérieusement +de devenir son collègue dans l'établissement d'une nouvelle secte. Il +devoit propager sa doctrine en prêchant, et moi je devois réfuter tous +les opposans.</p> + +<p>Quand il s'expliqua avec moi sur ses dogmes, j'y trouvai beaucoup +d'absurdités, que je refusai d'admettre, à moins qu'il ne voulût à son +tour adopter quelques-unes de mes opinions. Keimer portoit une longue +barbe, parce que Moïse a dit quelque part:—«Tu ne gâteras pas les +coins de ta barbe».—Il observoit aussi le jour du sabbat; et ces +deux points lui paroissoient très-essentiels.</p> + +<p>Ils me déplaisoient l'un et l'autre. Mais je consentis à y adhérer, +si Keimer vouloit s'abstenir de manger d'aucune espèce +d'animal.—«Je crains, dit-il, que ma constitution ne puisse pas y +résister».—Je l'assurai qu'au contraire, il s'en trouveroit +beaucoup mieux. Il étoit naturellement gourmand, et je voulois m'amuser +à l'affamer. Il se décida à faire l'essai de ce régime, pourvu que je +voulusse m'y astreindre avec lui; et, en effet, nous l'observâmes +pendant trois mois. Une femme du voisinage préparoit nos alimens et nous +les apportoit. Je lui donnai une liste de quarante plats, dans la +composition desquels il n'entroit ni viande ni poisson. Cette fantaisie +me devenoit d'autant plus agréable, qu'elle étoit à fort bon compte; car +notre nourriture ne nous coûtoit pas à chacun, plus de dix-huit pences<a +id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a +href="#footnote18"><sup>18</sup></a> par semaine.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote18" +name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a +href="#footnotetag18">(retour)</a> C'est-à-dire trente-six sols +tournois.</p> +</blockquote> + +<p>Depuis cette époque, j'ai observé très-rigoureusement plusieurs +carêmes, et je suis revenu tout d'un coup à mon régime ordinaire, sans +en éprouver la moindre incommodité; ce qui me fait regarder comme +inutile, l'avis qu'on donne communément, de s'accoutumer par degrés à +ces changemens de nourriture.</p> + +<p>Je continuois gaiement à vivre de végétaux: mais le pauvre Keimer +souffroit terriblement. Ennuyé de notre régime, il soupiroit après les +pots de viande d'Égypte. Enfin, il commanda qu'on lui fît rôtir un +cochon de lait, et m'invita à dîner avec deux femmes de notre +connoissance. Mais voyant que le cochon de lait étoit prêt un peu avant +notre arrivée, il ne put résister à la tentation, et il le mangea tout +entier.</p> + +<p>Dans le temps dont je viens de parler, je rendois des soins à miss +Read. J'avois pour elle beaucoup d'estime et d'affection, et tout me +donnoit lieu de croire qu'elle répondoit à ces sentimens. Nous étions +jeunes l'un et l'autre, n'ayant guère plus de dix-huit ans; et comme +j'étois sur le point d'entreprendre un long voyage, sa mère jugea qu'il +étoit prudent de ne pas nous engager trop avant pour le moment. Elle +pensoit que si notre mariage devoit avoir lieu, il valoit mieux que ce +fût à mon retour, lorsque je serois établi, comme j'y comptois: +peut-être croyoit-elle aussi que mes espérances à cet égard n'étoient +pas aussi bien fondées que je l'imaginois.</p> + +<p>Mes amis les plus intimes étoient alors Charles Osborne, Joseph +Watson et James Ralph, qui tous aimoient beaucoup la lecture. Les deux +premiers étoient clercs de M. Brockden, l'un des principaux procureurs +de Philadelphie; l'autre étoit commis chez un négociant. Watson étoit un +jeune homme honnête, sensé et très-pieux. Les autres étoient plus libres +dans leurs principes religieux, sur-tout Ralph, dont j'avois moi-même +contribué à ébranler la foi, ainsi que celle de Collins. L'un et l'autre +m'en ont justement puni. Osborne avoit de l'esprit, et étoit sincère et +ardent en amitié; mais il aimoit trop la critique en matière de +littérature. Ralph étoit ingénieux, subtil, plein d'adresse, et +extrêmement éloquent. Je ne crois pas avoir jamais vu un plus agréable +parleur. Ils cultivoient les muses, ainsi qu'Osborne; et ils s'étoient +déjà essayés tous deux, par quelques petites poésies.</p> + +<p>Le dimanche, j'avois coutume de faire d'agréables promenades avec ces +amis, dans les bois qui bordent le Skuylkil. Nous y lisions ensemble, et +ensuite nous dissertions sur ce que nous avions lu. Ralph étoit disposé +à se livrer tout entier à la poésie. Il se flattoit de devenir supérieur +dans cet art, et de lui devoir un jour sa fortune. Il prétendoit que les +plus grands poëtes, en commençant à écrire, avoient fait non moins de +fautes que lui. Osborne cherchoit à le dissuader, il l'assuroit qu'il +n'avoit point un génie poétique, et lui conseilloit de s'attacher à la +profession dans laquelle il avoit été élevé.</p> + +<p>«Dans la carrière du commerce, lui dit-il, vous parviendrez, quoique +vous n'ayiez point de capitaux, à vous procurer de l'emploi comme +facteur, et vous pourrez, avec le temps, acquérir les moyens de vous +établir pour votre compte».—J'approuvois l'opinion d'Osborne: mais +je prétendois aussi qu'il nous étoit permis de nous amuser quelquefois à +faire des vers, afin de perfectionner notre style. En conséquence, il +fut décidé qu'à notre prochaine entrevue, chacun de nous apporteroit une +petite pièce de poésie de sa composition. Notre objet, dans ce concours, +étoit de nous perfectionner mutuellement par nos remarques, nos +critiques et nos corrections; et comme nous n'avions en vue que le style +et l'expression, nous interdîmes toute invention, en convenant que nous +prendrions pour tâche une version du dix-huitième pseaume, dans lequel +est décrite la descente de la divinité.</p> + +<p>Le terme de notre rendez-vous approchoit, lorsque Ralph vint me voir, +et me dit que sa pièce étoit prête. Je lui avouai que j'avois été +paresseux, et que me sentant fort peu de goût pour ce travail, je +n'avois rien fait. Il me montra sa pièce et me demanda ce que j'en +pensois. J'en fis un très-grand éloge, parce qu'elle me parut réellement +le mériter. Alors il me dit:—«Osborne n'avouera qu'aucun de mes +ouvrages soit de quelque prix. L'envie seule lui dicte mille critiques. +Il n'est point jaloux de vous. Ainsi, je vous prie de prendre ces vers, +et de les présenter comme si vous les aviez faits. Je déclarerai que je +n'ai eu le temps de rien composer. Nous verrons alors ce qu'il dira de +cette pièce».—Je consentis à ce que désiroit Ralph, et je me mis +aussitôt à copier ses vers, afin d'éviter tout soupçon.</p> + +<p>Nous nous rassemblâmes. L'ouvrage de Watson fut lu le premier. Il +renfermoit quelques beautés et de nombreux défauts. Nous lûmes ensuite +la pièce d'Osborne, et nous la trouvâmes bien supérieure. Ralph lui +rendit justice. Il y remarqua quelques fautes, et applaudit les endroits +qui étoient excellens. Il n'avoit lui-même rien à montrer. C'étoit mon +tour. Je fis d'abord quelques difficultés, je feignis de désirer qu'on +m'excusât; je prétendis que je n'avois pas eu le temps de faire des +corrections. Mais aucune excuse ne fut admise; il fallut produire la +pièce. Elle fut lue et relue. Waston et Osborne lui cédèrent aussitôt la +palme, et se réunirent pour l'applaudir. Ralph seul fit quelques +critiques et proposa quelques changemens: mais je défendis la pièce. +Osborne se joignit à moi, et dit que Ralph ne s'entendoit pas plus à +critiquer des vers qu'à en faire.</p> + +<p>Quand Osborne fut seul avec moi, il s'exprima d'une manière encore +plus énergique en faveur de ce qu'il croyoit mon ouvrage. Il m'assura +qu'il s'étoit d'abord un peu contraint, de peur que je ne prisse ses +éloges pour de la flatterie.—«Mais, qui auroit pu croire, +ajouta-t-il, que Franklin eût été capable de composer de pareils vers? +Quel pinceau! quelle énergie! quel feu! Il a surpassé l'original. Dans +la conversation ordinaire il semble n'avoir point un choix de mots. Il +hésite, il est embarrassé; et, cependant, bon dieu! comme il écrit!» +</p> + +<p>À l'entrevue, qui suivit celle-ci, Ralph découvrit le tour que nous +avions joué à Osborne; et ce dernier fut raillé sans pitié.</p> + +<p>Cette aventure confirma Ralph dans la résolution où il étoit de +devenir poëte. Je n'épargnai rien pour l'en détourner: mais il y +persévéra, jusqu'à ce qu'enfin la lecture de Pope<a id="footnotetag19" +name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a> le +guérit. Il écrivoit, cependant, assez bien en prose. Par la suite, je +m'entretiendrai encore de lui: mais comme il est vraisemblable que je +n'aurai plus occasion de parler des deux autres, je dois observer ici +que, peu d'années après, Watson mourut dans mes bras. Il fut extrêmement +regretté; car c'étoit le meilleur d'entre nous. Osborne passa aux +Antilles, où il se fit une grande réputation comme avocat, et gagna +beaucoup d'argent: mais il mourut jeune. Nous nous étions sérieusement +promis, Osborne et moi, que celui qui mourroit le premier de nous deux, +reviendroit, s'il étoit possible, faire une visite amicale à l'autre, +pour lui dire ce qui se passe dans l'autre monde: mais il n'a jamais +tenu sa promesse.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote19" +name="footnote19"></a><b>Note 19: </b><a +href="#footnotetag19">(retour)</a> Probablement la <i>Dunciade</i>, +où Pope a immortalisé Ralph de cette manière:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Quand Ralph hurle à Cynthie, et rend la nuit affreuse,</p> +<p>Vous, Loups, faites silence; Hiboux, répondez lui!</p> +</div></div> +<p></p> +</blockquote> + +<p>Il sembloit que ma société plût beaucoup au gouverneur: aussi +m'invitoit-il souvent chez lui. Il parloit toujours de l'intention de +m'établir, comme d'une chose décidée. Il devoit me donner non-seulement +des lettres de recommandation pour un grand nombre de ses amis, mais +encore une lettre de crédit pour me procurer l'argent nécessaire à +l'achat d'une presse, des caractères et du papier. Il me donna plusieurs +rendez-vous pour aller prendre ces lettres, qui, disoit-il, chaque fois, +devoient certainement être prêtes: mais quand j'arrivois, il me +remettoit sans cesse à un autre jour.</p> + +<p>Ces délais successifs se prolongèrent jusqu'à ce que le navire, dont +le départ avoit été plusieurs fois différé, fût enfin prêt à mettre à la +voile. Alors je me présentai de nouveau chez sir William, pour recevoir +les lettres promises et prendre congé de lui. Je ne pus voir que le +docteur Bard, son secrétaire, qui me dit que le gouverneur étoit +extrêmement occupé à écrire; mais qu'il se rendroit à Newcastle avant le +navire, et qu'il m'y donneroit ses lettres.</p> + +<p>Quoique Ralph fût marié et eût un enfant, il se décida à +m'accompagner dans mon voyage. Son but supposé étoit de se procurer des +correspondans en Angleterre, afin d'avoir des marchandises à vendre par +commission. Mais j'appris ensuite que mécontent des parens de sa femme, +il se proposoit de la laisser chez eux, et de ne jamais retourner en +Amérique.</p> + +<p>Après que j'eus pris congé de mes amis, et que miss Read et moi nous +fûmes mutuellement promis de rester fidèles, je quittai Philadelphie. Le +navire mouilla à Newcastle. Le gouverneur y étoit déjà arrivé. Je me +rendis à son logement. Son secrétaire m'accueillit avec beaucoup de +politesse, et me dit que sir William ne pouvoit me voir pour le moment, +parce qu'il avoit des affaires de la plus grande importance, mais qu'il +m'enverroit ses lettres à bord, et qu'il me souhaitoit de tout son +cœur, un bon voyage et un prompt retour. Un peu surpris de ce +discours, mais n'ayant cependant encore aucun soupçon, j'allai rejoindre +l'<i>Annis</i>.</p> + +<p>M. Hamilton, célèbre avocat de Philadelphie, passoit dans ce navire +avec son fils; et conjointement avec un quaker nommé <i>M. Denham</i>, +et MM. Oniam et Russel, propriétaires d'une forge dans le Maryland, il +avoit arrêté la chambre; en sorte que nous fûmes obligés, Ralph et moi, +de nous loger avec l'équipage. Inconnus l'un et l'autre à toutes les +personnes du vaisseau, nous étions regardés comme des gens du commun. +Mais M. Hamilton et son fils, qui fut depuis le gouverneur James +Hamilton, nous quittèrent à Newcastle; le père étant rappelé, à +très-grands frais, à Philadelphie, pour plaider une cause concernant un +vaisseau qui avoit été saisi.</p> + +<p>Précisément au moment, où nous allions lever l'ancre, le colonel +Finch vint à bord et me fit beaucoup d'honnêtetés. Dès-lors, les +passagers eurent un peu plus d'attention pour moi. Ils m'invitèrent à +occuper dans la chambre, avec mon ami Ralph, la place que MM. Hamilton +venoient de laisser vacante; ce que nous acceptâmes avec joie.</p> + +<p>Ayant appris que les dépêches du gouverneur avoient été portées à +bord par le colonel Finch, je demandai au capitaine celles dont je +devois être chargé. Il répondit qu'elles avoient été toutes mises dans +le sac, et qu'il ne pouvoit l'ouvrir pour le moment; mais qu'avant +d'aborder les côtes d'Angleterre, il me donneroit l'occasion de les +retirer. Je fus content de cette réponse, et nous poursuivîmes notre +voyage.</p> + +<p>Les personnes logées dans la chambre étoient toutes très-sociables; +et nous fûmes parfaitement bien pour les provisions; parce que nous +profitâmes de toutes celles de M. Hamilton, qui en avoit embarqué une +grande quantité. Durant la traversée, M. Denham se lia avec moi d'une +amitié qui n'a fini qu'avec sa vie. À tout autre égard, le voyage ne fut +pas fort agréable, car nous eûmes beaucoup de mauvais temps.</p> + +<p>Quand nous entrâmes dans la Tamise, le capitaine fut exact à me tenir +sa parole. Il me permit de chercher dans le sac, les lettres du +gouverneur. Je n'en trouvai pas une seule sur laquelle mon nom fût +écrit, comme devant être confiée à mes soins: mais j'en choisis six ou +sept, que je jugeai, par les adresses, être celles qui m'étoient +destinées. Il y en avoit entr'autres une pour M. Basket, imprimeur du +roi, et une autre pour un marchand de papier, qui fut la première +personne chez qui j'allai.</p> + +<p>Je lui remis la lettre comme venant du gouverneur Keith.—«Je ne +le connois pas, me dit-il».—Puis, ouvrant la lettre, il +s'écria:—«Oh! elle est de Riddlesden! J'ai découvert depuis peu +que c'est un coquin fieffé; et je n'ai envie ni d'avoir affaire avec +lui, ni de recevoir de ses missives».—En même-temps, il mit la +lettre dans mes mains, tourna les talons, et se mit à servir quelques +chalands.</p> + +<p>Je fus très-surpris de voir que ces lettres n'étoient point du +gouverneur; Réfléchissant alors sur ses délais, et m'en rappelant toutes +les circonstances, je commençai à douter de sa sincérité. J'allai +trouver mon ami Denham et lui racontai toute l'affaire. Il me mit tout +de suite au fait du caractère de Keith, me dit qu'il n'étoit nullement +probable qu'il eût écrit une seule lettre en ma faveur; et que tous ceux +qui le connoissoient, n'avoient aucune confiance en lui. Le bon quaker +ne put s'empêcher de rire de ce que j'avois été assez crédule pour +croire que le gouverneur me procureroit du crédit, lorsqu'il n'avoit +aucun crédit pour lui-même. Comme je lui montrai quelqu'inquiétude sur +le parti que j'avois à prendre, il me conseilla de chercher à travailler +chez un imprimeur.—«Là, me dit-il, vous pourrez vous perfectionner +dans votre profession, et vous vous mettrez à même de vous établir plus +avantageusement quand vous retournerez en Amérique.»</p> + +<p>Nous savions déjà, aussi bien que le marchand de papier, que le +procureur Riddlesden étoit un coquin. Il avoit presque ruiné le père de +miss Read, en l'engageant à être sa caution. Nous apprîmes par sa +lettre, que, de concert avec le gouverneur, il tramoit secrètement une +intrigue pour nuire à M. Hamilton, sur le voyage duquel il avoit compté. +Denham, qui étoit ami d'Hamilton, pensa qu'il falloit l'instruire de +cette perfidie. Aussi, dès qu'il arriva en Angleterre, ce qui ne tarda +pas, je me rendis chez lui, et autant par intérêt pour lui que par +ressentiment contre le gouverneur, je lui donnai la lettre de +Riddlesden. L'information qu'elle contenoit étoit très-importante pour +lui; il m'en remercia beaucoup; et dès ce moment, il m'accorda son +amitié qui, depuis, m'a été souvent très-utile.</p> + +<p>Mais que faut-il penser d'un gouverneur, qui joue de si misérables +tours, et trompe si grossièrement un pauvre jeune homme sans expérience? +C'étoit sa coutume. Voulant plaire à tout le monde, et ayant peu à +donner, il prodiguoit les promesses. D'ailleurs, sensible, judicieux, +écrivant assez bien, il étoit bon gouverneur pour la colonie, mais non +pour ses commettans, dont il dédaignoit fréquemment les instructions. +Plusieurs de nos meilleures loix ont été établies sous son +administration, et sont son ouvrage.</p> + +<p>Nous étions, Ralph et moi, toujours inséparables. Nous prîmes +ensemble un logement qui nous coûtoit trois schellings et demi par +semaine; car nous ne pouvions pas y mettre davantage. Ralph trouva +quelques parens à Londres: mais ils étoient pauvres et hors d'état de +l'assister. Il me dit alors, pour la première fois, que son intention +étoit de rester en Angleterre, et qu'il n'avoit jamais pensé à retourner +à Philadelphie. Il étoit absolument sans argent; le peu qu'il avoit pu +s'en procurer, ayant à peine suffi à payer son passage. Quant à moi, +j'avois encore quinze pistoles. Ralph avoit de temps en temps recours à +ma bourse, pendant qu'il cherchoit de l'emploi.</p> + +<p>Se croyant d'abord beaucoup de talent pour l'état de comédien, il +songea à monter sur le théâtre: mais Wilkes, à qui il s'adressa, lui +conseilla franchement de renoncer à cette idée, parce qu'il lui étoit +impossible de réussir. Il proposa ensuite à Roberts, libraire dans +Pater-Noster-Row, d'écrire pour lui une feuille hebdomadaire dans le +genre du <i>Spectateur</i>: mais les conditions qu'il y mit, ne +convinrent point à Roberts. Enfin, il essaya de se procurer du travail +comme copiste. Il parla aux gens de loi et aux marchands de papier des +environs du Temple: ce fut en vain; il ne trouva point de place vacante. +</p> + +<p>Pour moi, je fus tout de suite employé chez Palmer, qui étoit alors +un fameux imprimeur dans l'enclos de Saint-Barthélémy, et chez lequel je +restai près d'un an. Je m'appliquois assidument à mon ouvrage: mais je +dépensois avec Ralph, presque tout ce que je gagnois. Quand les +spectacles et les autres lieux d'amusement, que nous fréquentions +ensemble, eurent mis fin à mes pistoles, nous fûmes réduits à vivre +uniquement du travail de mes mains. Ralph sembloit avoir entièrement +perdu de vue sa femme et son enfant. J'oubliai aussi, par degrés, mes +engagemens avec miss Read, à laquelle je n'écrivis jamais qu'une lettre; +encore étoit-ce pour lui apprendre que vraisemblablement je ne +retournerois pas de sitôt à Philadelphie. Ce fut là une autre grande +erreur de ma vie; et je désirerois de pouvoir la corriger, si j'étois à +recommencer.</p> + +<p>Je travaillois chez Palmer, à l'impression de la seconde édition de +la <i>Religion naturelle, de Woolaston</i>. Quelques-uns des +raisonnemens de cet ouvrage ne me parurent pas bien fondés; j'écrivis un +petit traité de métaphysique pour les combattre. Mon pamphlet étoit +intitulé: <i>Dissertation sur la Liberté et la Nécessité, le Plaisir et +la Peine</i>. Je le dédiai à mon ami Ralph, l'imprimai et en tirai un +petit nombre d'exemplaires. Dès-lors, Palmer me traita avec plus de +considération, et me regarda comme un jeune homme de talent; mais il me +fit des reproches sérieux sur les principes de mon pamphlet, qu'il +regardoit comme abominables. La publication de ce petit ouvrage fut une +autre erreur de ma vie.</p> + +<p>Pendant que je logeois dans Little-Britain, je fis connoissance avec +le libraire Wilcox, dont la boutique touchoit à ma porte. Les magasins +de lecture n'étoient point encore en usage. Wilcox avoit une immense +collection de livres de toute espèce. Nous convînmes que, moyennant un +prix raisonnable, dont je ne me souviens plus, je pourrois prendre chez +lui les livres qui me plairoient, et que je les lui rendrois après les +avoir lus. Je regardai ce marché comme très-avantageux pour moi, et j'en +profitai autant qu'il me fut possible.</p> + +<p>Mon pamphlet tomba entre les mains d'un chirurgien, nommé +<i>Lyons</i>, auteur d'un livre intitulé: l'<i>Infaillibilité du +Jugement humain</i>; et ce fut l'occasion d'une liaison intime entre +nous. Lyons me témoignoit beaucoup d'estime, et venoit souvent me voir, +pour s'entretenir avec moi sur des sujets de métaphysique. Il me fit +connoître le docteur Mandeville, auteur de <i>la Fable des Abeilles</i>, +lequel avoit formé dans la taverne de Cheapside, un club dont il étoit +l'ame. Ce docteur étoit un homme facétieux et très-amusant. Lyons me +présenta aussi, dans le café Batson, au docteur Pemberton, qui me promit +de me procurer l'occasion de voir sir Isaac Newton. Je le désirois +beaucoup: mais le docteur Pemberton ne me tint point parole.</p> + +<p>J'avois apporté d'Amérique quelques curiosités, dont la principale +étoit une bourse, faite d'asbeste<a id="footnotetag20" +name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, qui +n'éprouve aucune altération dans le feu. Sir Hans-Sloane en ayant +entendu parler, vint me voir, et m'invita à aller chez lui, dans +Bloomsbury-Square. Après m'avoir montré tout ce que son cabinet +renfermoit de curieux, il m'engagea à y joindre ma bourse d'asbeste, +qu'il me paya honorablement.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote20" +name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><a +href="#footnotetag20">(retour)</a> L'asbeste est une pierre de la +nature de l'amiante, et ses filets ne sont pas moins flexibles.</p> +</blockquote> + +<p>Il logeoit dans notre maison une jeune marchande de modes, qui tenoit +une boutique du côté de la Bourse. Vive, sensible, et ayant reçu une +éducation au-dessus de son état, elle avoit une conversation +très-agréable. Le soir, Ralph lui lisoit des comédies. Ils devinrent +intimes. Elle changea de logement, et il la suivit. Ils vécurent quelque +temps ensemble. Mais Ralph étoit sans emploi. Elle avoit un enfant; et +les profits de sa boutique ne suffisoient pas pour les faire vivre tous +les trois. Ralph résolut alors de quitter Londres et d'essayer de tenir +une école de campagne. Il se croyoit très-propre à y réussir; car il +avoit une belle écriture, et connoissoit très-bien l'arithmétique et la +partie des comptes. Mais regardant cet emploi comme au-dessous de lui, +et comptant qu'il feroit un jour une toute autre figure dans le monde, +et qu'il auroit à rougir si l'on savoit qu'il eût exercé une profession +si peu honorable, il changea de nom et me fit l'honneur de prendre le +mien. Bientôt après, il m'écrivit pour m'apprendre qu'il s'étoit établi +dans un petit village du Berkshire. Il recommanda à mes soins mistriss +T... la marchande de modes, et il me pria de lui répondre à l'adresse de +M. Franklin, maître d'école à N....</p> + +<p>Il continua de m'écrire fréquemment, m'envoyant de longs fragmens +d'un poëme épique, qu'il composoit, et qu'il m'invitoit à critiquer et à +corriger. Je fesois ce qu'il désiroit; mais non sans chercher à lui +persuader de renoncer à ce travail. Young venoit précisément de publier +une de ses satyres. J'en copiai une grande partie et l'envoyai à Ralph, +parce que c'étoit un endroit, où l'auteur démontroit la folie de +cultiver les muses, dans l'espoir de s'élever dans le monde par leur +moyen. Tout cela fut en vain. Les feuilles du poëme continuèrent à +m'arriver par chaque courrier.</p> + +<p>Pendant ce temps-là, mistriss T... ayant perdu, à cause de Ralph, et +ses amis et son commerce, étoit souvent dans le besoin. Elle avoit alors +recours à moi; et pour la tirer d'embarras, je lui prêtois tout l'argent +qui ne m'étoit pas nécessaire pour vivre. Je me sentis un peu trop de +penchant pour elle. N'étant retenu, dans ce temps-là, par aucun frein +religieux, et abusant de l'avantage que sembloit me donner sa situation, +j'osai, et ce fut une autre erreur de ma vie, j'osai essayer de prendre +avec elle des libertés, qu'elle repoussa avec une juste indignation. +Elle informa Ralph de ma conduite; et cette affaire occasionna une +rupture entre lui et moi.</p> + +<p>Quand il revint à Londres, il me donna à entendre qu'il regardoit +toutes les obligations qu'il m'avoit, comme anéanties par ce procédé; +d'où je conclus que je ne devois jamais espérer le remboursement de +l'argent que j'avois avancé pour lui, ou prêté à lui-même. J'en fus +d'autant moins affligé qu'il étoit entièrement hors d'état de me payer, +et qu'en perdant son amitié, je me trouvois en même-temps délivré d'un +très-pesant fardeau.</p> + +<p>Je songeai alors à mettre quelqu'argent en réserve. L'imprimerie de +Watts, près de Lincoln's-Inn-Fields, étant plus considérable que celle +où je travaillois, je crus qu'il me seroit plus avantageux d'y entrer. +Je m'y présentai; on m'y reçut; et ce fut-là que je demeurai pendant +tout le reste de mon séjour à Londres.</p> + +<p>À mon entrée dans cette imprimerie, je commençai à travailler à la +presse, parce que je crus avoir besoin de l'exercice corporel, auquel +j'avois été accoutumé en Amérique, où les ouvriers travaillent +alternativement comme compositeurs et comme pressiers.</p> + +<p>Je ne buvois que de l'eau. Les autres ouvriers, au nombre d'environ +cinquante, étoient grands buveurs de bière. Je portois souvent, en +montant et en descendant les escaliers, une grande forme de caractères +dans chaque main, tandis que les autres avoient besoin des deux mains +pour porter une seule forme. Aussi étoient-ils étonnés de voir, et par +cet exemple et par beaucoup d'autres, que l'<i>Américain aquatique</i>, +comme ils m'appeloient, étoit plus fort que ceux qui buvoient du +porter<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a +href="#footnote21"><sup>21</sup></a>. Le garçon du marchand de bière +avoit assez d'occupation toute la journée à servir cette seule maison. +Mon camarade de presse buvoit tous les matins, avant le déjeûner, une +pinte de bière, une pinte en déjeûnant avec du pain et du fromage, une +entre le déjeûner et le dîner, une à dîner, une vers les six heures du +soir, et encore une lorsqu'il avoit fini son ouvrage. Cette habitude me +sembloit très-mauvaise: mais mon camarade disoit que sans cette quantité +de bière, il n'auroit pas assez de force pour travailler.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote21" +name="footnote21"></a><b>Note 21: </b><a +href="#footnotetag21">(retour)</a> De la bière forte.</p> +</blockquote> + +<p>J'essayai de le convaincre que la force corporelle, que donnoit la +bière, ne pouvoit être qu'en proportion de la quantité solide de l'orge, +dissoute dans l'eau, dont la bière étoit composée. Je lui dis qu'il y +avoit plus de farine dans un pain d'un sol, et que conséquemment s'il +mangeoit ce pain et buvoit une pinte d'eau, il en retireroit plus de +force que d'une pinte de bière. Cependant, ce raisonnement ne l'empêcha +pas de boire sa quantité de bière accoutumée, et de payer chaque samedi +au soir, quatre ou cinq schellings d'écot pour cette maudite boisson; +dépense, dont j'étois entièrement exempt. C'est ainsi que ces pauvres +diables restent volontairement toute leur vie dans la pénurie et dans le +malheur.</p> + +<p>Au bout de quelques semaines, Watts ayant besoin de m'employer à la +composition, je quittai la presse. Les compositeurs me demandèrent la +bienvenue. Mais je considérai cela comme une injustice, attendu que je +l'avois déjà payée en bas. Le maître fut de mon avis, et m'engagea à ne +rien donner. Je restai donc deux ou trois semaines, sans fraterniser +avec personne. On me regardoit comme un excommunié; et quand je +m'absentois, il n'y avoit point de tour qu'on ne me jouât. Je trouvois à +mon retour, mes caractères mêlés, mes pages transposées, mes matières +rompues, etc.; et tout cela étoit attribué au lutin qui fréquentoit la +chapelle<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a +href="#footnote22"><sup>22</sup></a>, et tourmentoit, me disoit-on, ceux +qui n'étoient pas régulièrement admis. Enfin, malgré la protection du +maître, je fus obligé de payer de nouveau, convaincu qu'il y avoit de la +folie à ne pas être en bonne intelligence avec ceux, au milieu desquels +j'étois destiné à vivre.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote22" +name="footnote22"></a><b>Note 22: </b><a +href="#footnotetag22">(retour)</a> La chapelle est le nom que les +ouvriers donnent à l'imprimerie. Les imprimeurs anglais appellent le +lutin <i>Ralph</i>, nom que portoit cet ami dont Franklin a parlé plus +haut.</p> +</blockquote> + +<p>Après cela je fus parfaitement d'accord avec mes compagnons de +travail, et j'acquis bientôt, parmi eux, une grande influence. Je leur +proposai quelques changemens dans les loix de la chapelle, et ils les +acceptèrent sans difficulté. Mon exemple détermina plusieurs de mes +camarades à quitter la détestable habitude de déjeûner avec du pain, du +fromage et de la bière. Ils firent, ainsi que moi, venir d'une maison +voisine, un bon plat de gruau chaud, dans lequel il y avoit un petit +morceau de beurre, avec du pain grillé et de la muscade. C'étoit un bien +meilleur déjeûner, qui coûtoit tout au plus la valeur d'une pinte de +bière, c'est-à-dire, trois demi-sols; et qui, en même-temps, fesoit +qu'on avoit des idées bien plus claires.</p> + +<p>Ceux qui continuoient à se gorger de bière, perdoient souvent leur +crédit chez le cabaretier, faute de payer leur compte. Ils s'adressoient +alors à moi, pour que je leur servisse de caution; leur <i>lumière</i>, +disoient-ils, <i>étoit éteinte</i>. Je me tenois chaque samedi au soir, +auprès de la table, où l'on payoit l'ouvrage de la semaine, et je +prenois les petites sommes dont j'avois répondu. Elles s'élevoient +quelquefois à près de trente schellings.</p> + +<p>Cet avantage, joint à la réputation d'être assez goguenard, me +donnoit de l'importance dans la chapelle. J'avois, en outre, acquis +l'estime du maître, en m'appliquant beaucoup à l'ouvrage, et n'observant +jamais le Saint-Lundi. La célérité extraordinaire avec laquelle je +composois, fesoit qu'on me donnoit toujours les ouvrages les plus +pressés, qui sont ordinairement les mieux payés. Ainsi Je passois mon +temps d'une manière très-agréable.</p> + +<p>Le logement que j'occupois dans Little-Britain, étant trop éloigné de +l'imprimerie, je le quittai pour en prendre un autre dans Duke-Street, +vis-à-vis de l'église catholique. Il étoit sur le derrière d'un magasin +italien. La maison étoit tenue par une veuve, qui avoit une fille, une +servante et un garçon de boutique: mais ce dernier ne couchoit point +dans la maison.</p> + +<p>Après avoir fait prendre des informations sur mon compte dans +Little-Britain, la veuve voulut bien me recevoir au même prix que mes +premiers hôtes, c'est-à-dire, à trois schellings et demi par semaine. +Elle se contentoit de si peu, disoit-elle, parce qu'il n'y avoit que des +femmes dans sa maison, et qu'elles seroient plus en sûreté lorsqu'un +homme y logeroit.</p> + +<p>Cette femme, déjà avancée en âge, étoit née d'un ministre protestant, +qui l'avoit élevée dans sa religion. Mais son mari, dont elle respectoit +singulièrement la mémoire, l'avoit convertie à la foi catholique. Elle +avoit vécu dans la société intime de diverses personnes de distinction, +et en savoit un grand nombre d'anecdotes, qui remontoient jusqu'au règne +de Charles second. Étant sujette à des attaques de goutte, qui +l'obligeoient de garder souvent la chambre, elle aimoit à recevoir +quelquefois compagnie. La sienne étoit si amusante pour moi, que j'étois +charmé de passer ma soirée auprès d'elle toutes les fois qu'elle le +désiroit. Notre souper n'étoit composé que d'une moitié d'anchois pour +chacun, sur un morceau de pain avec du beurre, avec une pinte d'aile +pour nous tous. Mais la conversation de la veuve assaisonnoit +délicieusement ce repas.</p> + +<p>Comme je rentrois de bonne heure, et que je n'occasionnois presque +aucun embarras dans la maison, la veuve avoit de la répugnance à notre +séparation; et quand je parlai d'un autre logement que j'avois trouvé +plus près de l'imprimerie et à deux schellings par semaine, ce qui +s'accordoit avec l'intention où j'étois de faire des épargnes, elle +m'engagea à y renoncer, et me fit en même-temps une diminution de deux +schellings. Ainsi je continuai à loger chez elle à un schelling et demi +par semaine, pendant le reste du temps que je fus à Londres.</p> + +<p>Dans un grenier de la maison vivoit de la manière la plus retirée une +demoiselle âgée de soixante-dix ans. Voici ce que mon hôtesse m'en +apprit. Elle étoit catholique romaine. Dans sa jeunesse, elle avoit été +envoyée dans le continent, et étoit entrée dans un couvent pour se faire +religieuse. Mais le climat ne convenant point à sa santé, elle fut +obligée de repasser en Angleterre, où, quoiqu'il n'y eût pas de couvens, +elle fit vœu de mener une vie monastique, de la manière la plus +rigide que les circonstances le lui permettroient. En conséquence, elle +disposa de tous ses biens pour être employés en œuvres de charité, +ne se réservant qu'une rente annuelle d'onze livres sterlings, dont elle +donnoit encore une partie aux pauvres. Elle ne mangeoit que du gruau +bouilli dans de l'eau, et ne fesoit jamais de feu que pour faire cuire +cette nourriture. Il y avoit déjà plusieurs années qu'elle vivoit dans +ce grenier, où les principaux locataires catholiques, qui avoient +successivement tenu la maison, l'avoient toujours logée gratuitement, +regardant son séjour chez eux comme une faveur céleste. Un prêtre venoit +la confesser tous les jours.—«Je lui ai demandé, me dit mon +hôtesse, comment elle peut, vivant comme elle le fait, trouver tant +d'occupation pour un confesseur; et elle m'a répondu qu'il est +impossible d'éviter les mauvaises pensées.»</p> + +<p>J'obtins une fois la permission de lui rendre visite. Je la trouvai +polie, gaie et d'une conversation agréable. Son appartement étoit +propre: mais tous les meubles consistoient en un matelas, une table sur +laquelle il y avoit un crucifix et un livre, et une chaise qu'elle me +donna pour m'asseoir. Sur la cheminée étoit un tableau de sainte +Véronique, déployant son mouchoir, où l'on voyoit l'empreinte +miraculeuse de la figure du Christ; ce qu'elle m'expliqua avec beaucoup +de gravité. Son visage étoit pâle; mais elle n'avoit jamais été malade; +et je puis la citer comme une autre preuve du peu qu'il faut pour +maintenir la vie et la santé.</p> + +<p>À l'imprimerie, je me liai d'amitié avec un jeune homme d'esprit, +nommé <i>Wygate</i>, qui, étant né de parens riches, avoit reçu une +meilleure éducation que la plupart des autres imprimeurs. Il étoit assez +bon latiniste, parloit facilement français, et aimoit beaucoup la +lecture. Je lui appris à nager, ainsi qu'à un de ses amis, en me +baignant seulement deux fois avec eux. Ils n'eurent plus ensuite besoin +de leçons. Un jour nous fîmes la partie d'aller par eau à Chelsea, pour +voir le collége et les curiosités de don Saltero. Au retour, cédant aux +sollicitations du reste de la compagnie, dont Wygate avoit excité la +curiosité, je me déshabillai et m'élançai dans la Tamise. Je nageai +depuis Chelsea jusqu'au pont des Blackfriards<a id="footnotetag23" +name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>, et je +fis dans ce trajet plusieurs tours d'adresse et d'agilité, soit à la +surface de l'eau, soit en plongeant. Cela causa beaucoup d'étonnement et +de plaisir à ceux qui le voyoient pour la première fois. Dès mes plus +jeunes ans j'avois beaucoup aimé cet exercice. Je connoissois et pouvois +exécuter toutes les évolutions et les positions de Thevenot; et j'en +avois inventé quelques autres, dans lesquelles je m'efforçois de réunir +la grace et l'utilité. Je ne négligeai pas de les montrer toutes dans +cette occasion, et je fus extrêmement flatté de l'admiration qu'elles +excitèrent.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote23" +name="footnote23"></a><b>Note 23: </b><a +href="#footnotetag23">(retour)</a> Des moines noirs.</p> +</blockquote> + +<p>Indépendamment du désir qu'avoit Wygate de se perfectionner dans +l'art de la natation, il m'étoit très-attaché, parce qu'il y avoit une +grande conformité dans nos goûts et dans nos études. Il me proposa de +faire avec lui le tour de l'Europe, en nous défrayant, en même-temps, +par le travail dans notre profession. J'étois sur le point d'y +consentir; et j'en fis part au quaker Denham, mon ami, avec lequel je me +fesois un plaisir de passer une heure, lorsque j'en avois le loisir. M. +Denham m'engagea à renoncer à ce projet, et me conseilla de songer à +retourner à Philadelphie, ce qu'il se proposoit de faire bientôt +lui-même. Il faut que je rapporte ici un trait du caractère de ce digne +homme.</p> + +<p>Il avoit fait autrefois le commerce à Bristol. Obligé de manquer, il +composa avec ses créanciers et partit pour l'Amérique, où à force de +travail et d'application, il acquit bientôt une fortune considérable. Il +repassa alors en Angleterre, dans le vaisseau où j'étois embarqué, ainsi +que je l'ai rapporté plus haut. Là, il invita tous ses créanciers à une +fête. Quand ils furent rassemblés, il les remercia de la facilité avec +laquelle ils avoient consenti à un accommodement favorable pour lui; et +tandis qu'ils ne s'attendoient à rien de plus qu'à un simple repas, +chacun trouva sous son assiette, au moment où il la retourna, un mandat +sur un banquier, pour le reste de sa créance et des intérêts.</p> + +<p>M. Denham me dit que son dessein étoit d'emporter à Philadelphie une +grande quantité de marchandises, afin d'y ouvrir un magasin; et il +m'offrit de me prendre avec lui, en qualité de commis, pour avoir soin +de son magasin, copier ses lettres, et tenir ses livres, ce qu'il se +chargeroit de m'apprendre. Il ajouta qu'aussitôt que je serois au fait +du commerce, il m'avanceroit, en m'envoyant, avec une cargaison de bled +et de farine, aux îles de l'Amérique, et en me procurant d'autres +commissions lucratives; de sorte qu'avec de la conduite et de +l'économie, je pourrois, avec le temps, entreprendre des affaires +avantageuses pour mon compte.</p> + +<p>Ces propositions me plurent. Londres commençoit à m'ennuyer. Les +momens agréables que j'avois passés à Philadelphie, se retracèrent à ma +mémoire, et je désirai de les voir renaître. En conséquence je +m'engageai avec M. Denham à raison de cinquante livres sterlings par an. +C'étoit à la vérité, moins que je ne gagnois comme compositeur +d'imprimerie: mais aussi j'avois une plus belle perspective. Je quittai +donc l'état d'imprimeur, et je crus que c'étoit pour toujours. Je me +livrai entièrement à mes nouvelles occupations. Je passois mon temps, +soit à accompagner M. Denham de magasin en magasin, pour acheter des +marchandises, soit à les faire emballer et à presser les ouvriers. +Cependant, lorsque tout fut à bord, j'eus quelques jours de loisir.</p> + +<p>Durant cet intervalle, on vint me demander de la part d'un homme que +je ne connoissois que de nom. C'étoit sir William Wyndham. Je me rendis +chez lui. Il avoit entendu parler de la manière dont j'avois nagé entre +Chelsea et Blackfriards; et on lui avoit dit que j'avois enseigné, en +quelques heures, l'art de la natation, à Wygate et à un autre jeune +homme. Ses deux fils étoient sur le point de voyager en Europe. Il +désiroit qu'ils sussent nager avant leur départ; et il m'offrit une +récompense assez considérable, si je voulois le leur apprendre.</p> + +<p>Ils n'étoient pas encore à Londres, et le séjour que j'y devois faire +moi-même étoit incertain; c'est pourquoi je ne pus accepter sa +proposition. Mais je supposai, d'après cet incident, que si j'eusse +voulu rester dans la capitale de l'Angleterre, et y ouvrir une école de +natation, j'aurois pu gagner beaucoup d'argent. Cette idée me frappa +même tellement, que si l'offre de sir William Wyndham m'eût été faite +plutôt, j'aurois renoncé, pour quelque temps, au dessein de retourner en +Amérique.</p> + +<p>Quelques années après, nous avons eu, vous et moi, des affaires plus +importantes à traiter, avec l'un des fils de sir William Wyndham, devenu +comte d'Egremont. Mais n'anticipons pas sur les évènemens.</p> + +<p>J'avois passé dix-huit mois à Londres, travaillant presque sans +relâche de mon métier, et ne fesant d'autre dépense extraordinaire pour +moi, que d'aller quelquefois à la comédie, et d'acheter quelques livres. +Mais mon ami Ralph m'avoit tenu dans la pauvreté. Il me devoit environ +vingt-sept livres sterlings, qui étoient autant de perdu, et qui, prises +sur mes petites épargnes, me paroissoient une somme considérable. Malgré +cela, j'avois de l'affection pour lui, parce qu'il possédoit beaucoup de +qualités aimables. Enfin, quoique je n'eusse rien fait pour ma fortune, +j'avois augmenté la somme de mes connoissances, soit par le grand nombre +d'excellens livres que j'avois lus, soit par la conversation des savans +et des gens de lettres, avec lesquels je m'étois lié.</p> + +<p>Nous fîmes voile de Gravesende le 23 juillet 1726. Je ne vous dirai +rien ici des incidens de mon voyage. Vous les trouverez dans mon +journal, où toutes les circonstances en sont particulièrement +détaillées. Nous arrivâmes à Philadelphie le 11 octobre suivant.</p> + +<p>Keith avoit perdu son emploi de gouverneur de Pensylvanie, et étoit +employé par le major Gordon. Je le trouvai dans la rue, où il se +promenoit en simple particulier. Il fut un peu honteux de me voir, et +passa sans me rien dire.</p> + +<p>J'aurois été moi-même aussi honteux en voyant miss Read, si sa +famille, désespérant avec raison de mon retour, d'après la lecture de ma +lettre, ne lui eût conseillé de renoncer à moi et d'épouser un potier +nommé <i>Rogers</i>, à quoi elle consentit. Mais ce Rogers ne la rendit +point heureuse, et bientôt elle se sépara de lui, renonçant même à +porter son nom, parce qu'on prétendoit qu'il avoit une autre femme. Son +habileté dans sa profession avoit séduit les parens de miss Read: mais +il étoit aussi mauvais sujet qu'excellent ouvrier. Il contracta beaucoup +de dettes, et en 1727 ou 1728, il s'enfuit aux Antilles, où il mourut. +</p> + +<p>Pendant mon absence, Keimer avoit pris une maison plus considérable, +où il tenoit un magasin bien fourni de papier et de divers autres +articles. Il s'étoit procuré quelques caractères neufs et un certain +nombre d'ouvriers, qui, tous, étoient pourtant très-médiocres. Il +paroissoit ne pas manquer d'ouvrage.</p> + +<p>M. Denham loua un magasin dans Water-Street<a id="footnotetag24" +name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>, où +nous étalâmes nos marchandises. Je m'appliquai au travail; j'étudiai la +partie des comptes, et en peu de temps, je devins habile commerçant. Je +logeois et mangeois chez M. Denham. Il m'étoit sincèrement attaché, et +me traitoit comme s'il eût été mon père. De mon côté, je le respectois +et l'aimois. Ma situation étoit heureuse: mais ce bonheur ne fut pas de +longue durée.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote24" +name="footnote24"></a><b>Note 24: </b><a +href="#footnotetag24">(retour)</a> C'est la rue la plus près du port, +et la plus commerçante de Philadelphie. (<i>Note du Traducteur.</i>) +</p> +</blockquote> + +<p>Au commencement du mois de février 1727, époque où j'entrois dans ma +vingt-deuxième année, nous tombâmes malades, M. Denham et moi. Je fus +attaqué d'une pleurésie, qui faillit à m'emporter. Je souffrois +beaucoup; je crus que c'en étoit fait de moi, et lorsqu'ensuite je +commençai à me rétablir, j'éprouvai une autre sorte de peine; j'étois +fâché d'avoir encore à éprouver, tôt ou tard, une scène aussi +désagréable.</p> + +<p>J'avois oublié la maladie de M. Denham. Elle dura long-temps, et +enfin il y succomba. Il me laissa, par son testament, un petit legs, +comme un témoignage de son amitié; et je me trouvai encore une fois +abandonné à moi-même dans ce vaste monde, car l'exécuteur testamentaire +s'étant mis à la tête du magasin, je fus congédié.</p> + +<p>Mon beau-frère Holmes, qui se trouvoit alors à Philadelphie, me +conseilla de reprendre mon premier état. Keimer m'offrit des +appointemens considérables, si je voulois me charger de conduire son +imprimerie, parce qu'il vouloit lui-même ne s'occuper que de son +magasin. Sa femme et les parens, qu'il avoit à Londres, m'avoient donné +une mauvaise idée de son caractère, et je répugnois à me lier d'affaires +avec lui. Je cherchai à me placer chez quelque marchand, en qualité de +commis; mais ne pouvant y réussir tout de suite, j'accédai aux +propositions de Keimer.</p> + +<p>Voici quels étoient alors ceux qui travailloient dans son imprimerie: +</p> + +<p>Hugh Meredith, pensylvanien, âgé d'environ trente-cinq ans. Il avoit +passé sa jeunesse à cultiver la terre. Il étoit honnête, sensé, avoit +quelqu'expérience et aimoit beaucoup la lecture: mais il s'adonnoit trop +à la boisson.</p> + +<p>Stephen Potts, jeune campagnard sortant de l'école, étant aussi +accoutumé aux travaux de l'agriculture, mais doué de qualités qui +n'étoient pas communes, et de beaucoup d'intelligence et de gaîté. Il +étoit pourtant un peu paresseux. Keimer avoit arrêté ces deux ouvriers à +très-bas prix: mais il avoit promis de les augmenter tous les trois +mois, d'un schelling par semaine, pourvu qu'ils le méritassent par leurs +progrès dans l'art typographique. Cette augmentation de gages étoit +l'appât dont il s'étoit servi pour les séduire.</p> + +<p>John Savage, irlandois, qui n'avoit appris aucune espèce de métier, +et dont Keimer s'étoit procuré le service pour quatre ans, en l'achetant +d'un capitaine de navire. Il devoit être pressier.</p> + +<p>Un étudiant d'Oxford, nommé <i>George Webb</i>, que Keimer avoit +aussi acheté pour quatre ans, et qu'il destinoit à être compositeur. Je +ne tarderai pas à parler encore de lui.</p> + +<p>Enfin, David Harry, jeune homme de la campagne, entré chez Keimer +comme apprenti.</p> + +<p>Je m'apperçus bientôt que Keimer ne m'avoit engagé à un prix fort +au-dessus de celui qu'il avoit coutume de donner, que pour que je +formasse tous ces ouvriers ignorans, qui ne lui coûtant presque rien, et +étant tous liés avec lui par des contrats, pourroient, aussitôt qu'ils +seroient suffisamment instruits, le mettre en état de se passer de moi. +Malgré cela, je fus fidèle à notre accord. L'imprimerie étoit dans la +plus grande confusion: je la mis en ordre; et j'amenai insensiblement +les ouvriers à être attentifs à leur travail et à l'exécuter d'une assez +bonne manière.</p> + +<p>Il étoit assez singulier de voir un étudiant d'Oxford, vendu pour le +paiement de son passage. Il n'avoit pas plus de dix-huit ans, et voici +les particularités qu'il me raconta. Né à Glocester, il avoit été élevé +dans une pension, et s'étoit distingué parmi ses camarades, par la +manière supérieure dont il jouoit, lorsqu'on leur fesoit représenter des +pièces de théâtre. Il étoit membre d'un club littéraire, et plusieurs +pièces de vers, et plusieurs morceaux de prose de sa composition, +avoient été insérés dans les journaux de Glocester. De là, il fut envoyé +à Oxford, où il demeura environ un an. Mais il n'y étoit pas content. Ce +qu'il désiroit le plus, c'étoit de voir Londres, et de devenir comédien. +Enfin, ayant reçu quinze guinées pour payer le quartier de sa pension, +il quitta le collège, cacha sa robe d'écolier dans une haie et se rendit +dans la capitale. Là, n'ayant point d'ami qui pût le diriger, il fit de +mauvaises connoissances, dépensa bientôt ses quinze guinées, ne trouva +aucun moyen de se faire présenter aux comédiens, devint méprisable, mit +ses hardes en gage et manqua de pain.</p> + +<p>Un jour qu'il marchoit dans la rue, ayant faim et ne sachant que +faire, on lui mit dans la main un billet d'enrôleur, par lequel on +offroit un repas soudain et une prime à ceux qui voudroient aller servir +en Amérique. Aussitôt il se rendit au lieu indiqué dans le billet, +s'engagea, fut mis à bord d'un vaisseau, et conduit à Philadelphie, sans +avoir jamais écrit une ligne à ses parens, pour les informer de ce qu'il +étoit devenu. La vivacité de son esprit et son bon naturel, en fesoient +un excellent compagnon: mais il étoit indolent, étourdi et excessivement +imprudent.</p> + +<p>L'irlandais John déserta bientôt. Je commençai à vivre +très-agréablement avec les autres. Ils me respectoient d'autant plus +qu'ils voyoient que Keimer étoit incapable de les instruire, et qu'avec +moi ils apprenoient tous les jours quelque chose. Nous ne travaillions +jamais le samedi, parce que c'étoit le sabbat de Keimer: ainsi nous +avions chaque semaine deux jours à consacrer à la lecture.</p> + +<p>Je fis de nouvelles connoissances dans la ville parmi les personnes +qui avoient de l'instruction. Keimer me traitoit avec beaucoup de +politesse et avec une apparente estime; et rien ne me causoit de +l'inquiétude, sinon la créance de Vernon, que j'étois encore hors d'état +de payer, mes épargnes ayant été jusqu'alors très-peu de chose.</p> + +<p>Notre imprimerie manquoit souvent de caractères, et il n'y avoit +point en Amérique d'ouvrier qui sût en fondre. J'avois vu pratiquer cet +art dans la maison de James à Londres, sans y faire beaucoup +d'attention. Cependant, je trouvai le moyen de fabriquer un moule. Les +lettres que nous avions me servirent de poinçons; je jetai mes nouveaux +caractères en plomb dans des matrices d'argile, et je pourvus ainsi +assez passablement à nos besoins les plus pressans.</p> + +<p>Je gravois aussi, dans l'occasion, divers ornemens; je fesois de +l'encre; je donnois un coup-d'œil au magasin; en un mot, j'étois +le <i>factotum</i> de la maison. Mais quelqu'utile que je me rendisse, +je m'appercevois chaque jour qu'à mesure que les autres ouvriers se +perfectionnoient, mes services devenoient moins importans. Lorsque +Keimer me paya le second quartier de mes gages, il me donna à entendre +qu'il les trouvoit trop considérables, et qu'il croyoit que je devois +lui faire une diminution. Il devint, par degrés, moins poli et affecta +davantage le ton de maître. Il trouvoit souvent à reprendre; il étoit +difficile à contenter; et il sembloit toujours sur le point d'en venir à +une querelle pour se brouiller avec moi.</p> + +<p>Malgré cela, je continuai à le supporter patiemment. J'imaginois que +sa mauvaise humeur étoit en partie causée par le dérangement et +l'embarras de ses affaires. Enfin, un léger incident occasionna notre +rupture. Entendant du bruit dans le voisinage, je mis la tête à la +fenêtre pour voir ce que c'étoit. Keimer étoit dans la rue; il me vit, +et d'un ton haut et courroucé, il me cria de faire attention à mon +ouvrage. Il ajouta quelques mots de reproche, qui me piquèrent d'autant +plus qu'ils étoient prononcés dans la rue, et que les voisins, que le +même bruit avoit attirés à leurs fenêtres, étoient témoins de la manière +dont on me traitoit.</p> + +<p>Keimer monta sur-le-champ à l'imprimerie, et continua à déclamer +contre moi. La querelle s'échauffa bientôt des deux côtés; et Keimer me +signifia qu'il falloit que je le quittasse dans trois mois, comme nous +l'avions stipulé, regrettant d'être obligé de me garder encore si +long-temps. Je lui dis que ses regrets étoient superflus, parce que je +consentois à le quitter sur-le-champ. Je pris, en effet, mon chapeau, et +je sortis de sa maison, priant Meredith de prendre soin de quelques +objets que je laissois, et de les apporter chez moi.</p> + +<p>Meredith vint le soir. Nous parlâmes quelque temps du mauvais procédé +que je venois d'essuyer. Il avoit conçu une grande estime pour moi, et +il étoit affligé de me voir quitter la maison tandis qu'il y restoit. Il +m'engagea à renoncer au projet que je formois, de retourner dans ma +patrie. Il me rappela que Keimer devoit plus qu'il ne possédoit; que ses +créanciers commençoient à être inquiets; qu'il tenoit son magasin d'une +manière pitoyable, vendant souvent les marchandises au prix d'achat pour +avoir de l'argent comptant, et fesant continuellement crédit sans tenir +aucun livre de comptes; que conséquemment il feroit bientôt faillite; et +que cela occasionneroit un vide dont je pourrois profiter.</p> + +<p>J'objectai mon manque d'argent. Sur quoi il me dit que son père avoit +une très-haute opinion de moi, et que d'après une conversation, qui +avoit eu lieu entr'eux, il étoit sûr qu'il nous avanceroit tout ce qui +seroit nécessaire pour nous établir, si je consentois à entrer en +société avec lui.—«Le temps, que je dois rester chez Keimer, +ajouta-t-il, expirera au printems prochain. En attendant, nous pouvons +faire venir de Londres une presse et des caractères. Je sais que je ne +suis pas ouvrier: mais si vous acceptez ma proposition, votre habileté +dans le métier sera balancée par les fonds que je fournirai, et nous +partagerons également les profits.»</p> + +<p>Ce qu'il désiroit étoit raisonnable, et nous fûmes bientôt d'accord. +Son père, qui se trouvoit en ville, approuva notre arrangement. Il +n'ignoroit pas que j'avois de l'ascendant sur son fils, puisque j'avois +réussi à lui persuader de s'abstenir, pendant long-temps, de boire de +l'eau-de-vie, et il espéroit que quand je serois plus étroitement lié +avec lui, je parviendrois à le faire renoncer entièrement à cette +malheureuse habitude.</p> + +<p>Je fournis une liste des objets qu'il étoit nécessaire de faire venir +de Londres. Il la remit à un négociant, et l'ordre fut aussitôt donné. +Nous convînmes que nous garderions le secret jusqu'à l'arrivée de nos +caractères et de notre presse, et qu'en attendant, je ferois en sorte de +travailler dans une autre imprimerie. Mais il n'y avoit point de place +vacante, et je restai oisif.</p> + +<p>Au bout de quelques jours Keimer eut l'espoir d'obtenir l'impression +de quelque papier-monnoie, pour la province de New-Jersey, impression +qui exigeoit des caractères et des gravures que je pouvois seul fournir. +Craignant alors que Bradford ne m'engageât et ne lui enlevât cette +entreprise, il m'envoya un message très-poli, par lequel il disoit que +d'anciens amis ne devoient point rester brouillés pour quelques paroles, +qui n'étoient que l'effet d'un moment de colère, et qu'il m'engageoit à +retourner chez lui. Meredith me conseilla de me rendre à cette +invitation, parce qu'alors il pourroit profiter de mes instructions et +se perfectionner dans son état. Je me laissai persuader; et nous vécûmes +avec Keimer en meilleure intelligence qu'avant notre séparation.</p> + +<p>Keimer eut l'ouvrage de New-Jersey. Pour l'exécuter, je construisis +une presse en taille-douce, la première de ce genre qu'on eût vue dans +le pays. Je gravai divers ornemens et vignettes. Nous nous rendîmes +ensuite à Burlington, où j'imprimai les billets à la satisfaction +générale. Keimer reçut, pour cet ouvrage, une somme d'argent, qui le mit +en état de tenir long-temps la tête au-dessus de l'eau.</p> + +<p>À Burlington, je fis connoissance avec les principaux personnages de +la province. Plusieurs d'entr'eux étoient chargés, par l'assemblée, de +veiller sur la presse, et d'empêcher qu'on n'imprimât plus de billets +que la loi ne l'ordonnoit. En conséquence, ils devoient se tenir +tour-à-tour auprès de nous; et celui qui étoit en fonction, amenoit un +ou deux de ses amis pour lui tenir compagnie.</p> + +<p>J'avois l'esprit plus cultivé par la lecture que Keimer. Aussi nos +inspecteurs fesoient-ils plus de cas de ma conversation que de la +sienne. Ils m'invitoient à aller chez eux, me présentoient à leurs amis, +et me traitoient avec la plus grande honnêteté, tandis qu'ils +négligeoient un peu mon maître Keimer. C'étoit, dans le fait, un assez +étrange animal, ignorant les usages du monde, prompt à combattre +grossièrement les opinions reçues, enthousiaste sur certains points de +religion, d'une mal-propreté rebutante, et de plus, un peu fripon.</p> + +<p>Nous restâmes près de trois mois dans le New-Jersey; et à compter de +cette époque, je pus mettre sur la liste de mes amis, le juge Allen, +Samuel Bustil, secrétaire de la province; Isaac Pearson, Joseph Cooper, +plusieurs des Smith, tous membres de l'assemblée, et Isaac Deacon, +inspecteur-général. Ce dernier étoit un vieillard spirituel et rusé. Il +me raconta que dans son enfance il avoit commencé par charier de +l'argile pour les briquetiers; qu'il étoit déjà assez âgé lorsqu'il +avoit appris à lire et à écrire; qu'ensuite il fut employé à porter la +chaîne pour un arpenteur, qui lui apprit son état, et qu'à force +d'industrie, il avoit enfin acquis une fortune honnête.</p> + +<p>«Je prévois, dit-il, un jour, en me parlant de Keimer, que vous ne +tarderez pas à vous mettre à la place de cet homme, et que vous ferez +fortune à Philadelphie».—Il ignoroit, cependant alors, si mon +intention étoit de m'établir là ou ailleurs.—Les amis, que je +viens de nommer, me furent très-utiles par la suite; et je rendis +moi-même des services à quelques-uns. Nul d'entr'eux n'a cessé d'avoir +de l'estime pour moi.</p> + +<p>Avant de raconter les circonstances de mon établissement, peut-être +est-il nécessaire de vous dire quels étoient alors mes principes de +morale, afin que vous puissiez voir le degré d'influence qu'ils ont eu +depuis sur les évènemens de ma vie.</p> + +<p>Mes parens m'avoient donné de bonne heure des impressions +religieuses; et je reçus, dès mon enfance, une éducation pieuse, dans +les principes du calvinisme. Mais à peine fus-je parvenu à l'âge de +quinze ans, qu'après avoir eu des doutes tantôt sur un point du dogme, +tantôt sur l'autre, suivant que je les trouvois combattus dans les +livres que je lisois, je commençai à douter de la révélation même.</p> + +<p>Quelques livres contre le déïsme me tombèrent entre les mains. Ils +contenoient, disoit-on, la substance des sermons prêchés dans le cabinet +où Boyle fesoit ses expériences de physique. Il arriva qu'ils +produisirent sur moi un effet précisément contraire à celui qu'on +s'étoit proposé en les écrivant; car les argumens du déïsme, qu'on y +citoit pour les combattre, me parurent beaucoup plus forts que leur +réfutation. En un mot, je devins un vrai déïste.</p> + +<p>Ma doctrine pervertit quelques jeunes gens, particulièrement Collins +et Ralph. Mais quand je vins, dans la suite, à me rappeler qu'ils +avoient, l'un et l'autre, très-mal agi envers moi, sans en avoir le +moindre remords; quand je considérai le procédé de Keith, autre esprit +fort, et ma propre conduite à l'égard de Vernon et de miss Read, qui me +donnoit de temps en temps, beaucoup d'inquiétude, j'entrevis que quelque +vraie qu'elle pût être, cette doctrine n'étoit pas très-utile. Je +commençai à avoir une idée moins favorable du pamphlet que j'avois +composé à Londres, et auquel j'avois mis pour épigraphe ce passage du +poëte Dryden:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Oui, tout est bien, malgré nos préjugés divers.</p> +<p>L'homme voit qu'une chaîne embrasse l'univers:</p> +<p>Mais de l'anneau qu'il touche, en vain son œil s'élance;</p> +<p>Il ne peut remonter jusques à la balance,</p> +<p>Où tout, avec sagesse, est pesé dans les cieux<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>.</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote25" +name="footnote25"></a><b>Note 25: </b><a +href="#footnotetag25">(retour)</a> Voici les vers anglais:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Whatever is, is right; though purblind man</p> +<p>Sees but a part o' the chain, the nearest link,</p> +<p>His eyes not carrying to the equal beam</p> +<p>That poises all above.</p> +</div></div> +<p></p> +</blockquote> + +<p>L'objet de ce pamphlet étoit de prouver que, d'après les attributs de +Dieu, sa bonté, sa sagesse, sa puissance, rien ne pouvoit être mal dans +le monde; que le vice et la vertu n'existoient pas réellement, et +n'étoient que de vaines distinctions. Je ne regardai plus cet écrit +comme aussi irréprochable que je l'avois d'abord cru; et je soupçonnai +qu'il s'étoit glissé, dans mes argumens, quelqu'erreur qui s'étendoit à +toutes les conséquences que j'en avois tirées, comme cela arrive souvent +dans les raisonnemens métaphysiques. En un mot, je finis par être +convaincu que la vérité, la probité, la sincérité, dans les relations +sociales, étoient de la plus grande importance pour le bonheur de la +vie. Je résolus, dès ce moment, de les pratiquer aussi long-temps que je +vivrois, et je consignai cette résolution dans mon journal.</p> + +<p>La religion révélée n'avoit, à la vérité, comme telle, aucune +influence sur mon esprit. Mais je pensois que, quoique certaines actions +pussent n'être pas mauvaises, par la seule raison qu'elle les défendoit, +ou bonnes, parce qu'elle les prescrivoit, il étoit pourtant probable que +tout bien considéré, ces actions étoient défendues, parce qu'elles +étoient dangereuses pour nous, ou commandées parce qu'elles étoient +avantageuses par leur nature. Grace à cette persuasion au secours de la +divine providence, ou de quelqu'ange protecteur, et peut-être à un +concours de circonstances favorables, je fus préservé de toute +immoralité et de toute grande et <i>volontaire</i> injustice, dont mon +manque de religion m'exposoit à me rendre coupable, dans ce temps +dangereux de la jeunesse, et dans les situations hasardeuses où je me +trouvai quelquefois, parmi les étrangers et loin des regards et des +leçons de mon père.</p> + +<p>Peu de temps après mon retour de Burlington, ce que nous avions +demandé pour établir notre imprimerie, arriva de Londres. Je réglai mes +comptes avec Keimer, et le quittai de son consentement, avant qu'il eût +connoissance de mon projet. Nous trouvâmes, Meredith et moi, une maison +à louer près du marché. Nous la prîmes. Cette maison, qui depuis a été +louée soixante-dix livres sterlings par an, ne nous en coûtoit que +vingt-quatre. Pour rendre ce loyer encore moins lourd pour nous, nous +cédâmes une partie de la maison à Thomas Godfrey, vitrier, qui vint y +demeurer avec sa famille, et chez qui nous nous mîmes en pension.</p> + +<p>Nous avions à peine déballé nos caractères et mis notre presse en +ordre, que George House, l'une de mes connoissances, m'amena un homme de +la campagne, qu'il avoit rencontré dans la rue, cherchant un imprimeur. +Nous avions déjà dépensé presque tout notre argent, parce que nous +avions été obligés de nous procurer une grande quantité de choses. Le +campagnard nous paya cinq schellings, et ce premier fruit de notre +entreprise, venant si à propos, me fit plus de plaisir qu'aucune des +sommes que je gagnai depuis; et le souvenir de la reconnoissance que +George House m'inspira en cette occasion, m'a souvent plus disposé, que +je ne l'aurois peut-être été, sans cela, à favoriser les jeunes +commençans.</p> + +<p>Il y a dans tous les pays, des esprits chagrins, qui aiment à +prophétiser le malheur. Un être de cette trempe vivoit alors à +Philadelphie. C'étoit un homme riche, déjà avancé en âge, ayant un air +de sagesse et une manière de parler sentencieuse. Il se nommoit +<i>Samuel Mickle</i>. Je ne le connoissois point: mais il s'arrêta un +jour à ma porte, et me demanda si j'étois le jeune homme qui avoit, +depuis peu, ouvert une imprimerie. Sur ma réponse affirmative, il me dit +qu'il en étoit fâché pour moi; que c'étoit une entreprise dispendieuse, +et que l'argent que j'y avois employé seroit perdu, parce que +Philadelphie tomboit en décadence, et que tous ses habitans, ou du moins +presque tous, avoient déjà été obligés de demander des termes à leurs +créanciers. Il ajouta qu'il savoit, d'une manière certaine, que les +choses qui pouvoient nous faire supposer le contraire, comme les +nouvelles bâtisses, le haussement des loyers, n'étoient que des +apparences trompeuses, qui, dans le fait contribuoient à hâter la ruine +générale. Il me fit enfin, un si long détail des infortunes qui +existoient déjà, et de celles qui devoient bientôt avoir lieu, qu'il me +jeta dans une sorte de découragement.</p> + +<p>Si j'avois connu cet homme avant de me mettre dans le commerce, je +n'aurois sans doute jamais osé m'y hasarder. Cependant il continua à +vivre dans cette ville en décadence, et à déclamer de la même manière, +refusant pendant plusieurs années, d'acheter une maison, parce que, +selon lui, tout alloit chaque jour plus mal; et à la fin, j'eus la +satisfaction de lui en voir payer une cinq fois aussi cher qu'elle lui +eût coûté, s'il l'avoit achetée quand il commença ses lamentations.</p> + +<p>J'aurois dû rapporter que, pendant l'automne de l'année précédente, +j'avois réuni la plupart des hommes instruits, que je connoissois, pour +former un club, auquel nous donnâmes le nom de <i>Junto</i>, et dont +l'objet étoit de perfectionner notre esprit. Nous nous assemblions les +vendredis au soir. Les règlemens que je traçai, obligeoient chaque +membre de proposer, à son tour, une ou plusieurs questions de morale, de +politique ou de philosophie, pour être discutées par la société; et de +lire, en outre, une fois tous les trois mois, un essai de sa composition +sur un sujet à son choix.</p> + +<p>Nos débats devoient avoir lieu sous la direction d'un président, et +être dictés par l'amour de la vérité, sans que le plaisir de disputer, +et la vanité de triompher, pussent y entrer pour rien. Afin de prévenir +toute chaleur déplacée, nous établîmes que, toutes les fois qu'on se +permettroit des expressions qui annonceroient trop d'entêtement pour une +opinion, ou qu'on se livreroit à des contradictions directes, on +payeroit une légère amende.</p> + +<p>Les premiers membres de notre club furent:—Joseph Breintnal, +notaire. C'étoit un homme dans la maturité de l'âge, doué d'un naturel +heureux, très-attaché à ses amis, chérissant la poésie, lisant tout ce +qui tomboit sous sa main, écrivant passablement, ingénieux dans beaucoup +de petites choses, et d'une conversation agréable.</p> + +<p>Thomas Godfrey, habile mathématicien, qui s'étoit formé sans maître, +et qui fut ensuite l'inventeur de ce qu'on appelle <i>le Quart de Cercle +d'Hadley</i>. Presque tout ce qu'il savoit se bornoit à la connoissance +des mathématiques. Il étoit insupportable en société, parce qu'il +exigeoit, ainsi que la plupart des géomètres que j'ai rencontrés, une +précision inusitée dans tout ce qu'on disoit, et qu'il contrarioit sans +cesse ou fesoit des distinctions futiles; vrai moyen de faire manquer le +but de toutes les conversations. Il nous quitta bientôt.</p> + +<p>Nicolas Scull, arpenteur, qui devint par la suite arpenteur-général +de la province. Il aimoit beaucoup les livres et fesoit des vers.</p> + +<p>William Parsons, à qui on avoit fait apprendre le métier de +cordonnier, mais qui, ayant du goût pour la lecture, acquit de profondes +connoissances dans les mathématiques. Il les étudia d'abord dans +l'intention d'apprendre l'astrologie, dont il étoit ensuite le premier à +rire. Il devint aussi arpenteur-général.</p> + +<p>William Mawgridge, menuisier, très-excellent mécanicien, et à tous +égards, homme d'un esprit très-solide.</p> + +<p>Hugh Meredith, Stephen Potts et George Webb, dont j'ai déjà parlé. +</p> + +<p>Robert Grace, jeune homme riche, généreux, vif et plein d'esprit. Il +aimoit beaucoup l'épigramme, mais encore plus ses amis.</p> + +<p>Enfin, William Coleman, commis chez un négociant, et à-peu-près du +même âge que moi. Il avoit la tête la plus froide, l'esprit le plus +clair, le meilleur cœur, et la morale la plus pure que j'aie +presque jamais rencontrés dans aucun homme. Il devint par la suite +négociant très-considéré, et l'un de nos juges provinciaux. Notre amitié +dura, sans interruption, pendant plus de quarante ans, et ne finit +qu'avec la vie de cet homme estimable. Le club continua d'exister +presqu'aussi long-temps.</p> + +<p>C'étoit la meilleure école de politique et de philosophie, qu'il y +eût alors dans toute la province; car, comme nos questions étoient lues +dans la semaine qui précédoit celle de leur discussion, nous avions soin +de parcourir attentivement les livres qui y avoient quelque rapport, +afin de nous mettre en état de parler plus pertinemment. Nous acquîmes +aussi l'habitude d'une conversation plus agréable, chaque objet étant +discuté conformément à nos règlemens, et de manière à prévenir tout +ennui. C'est à cela qu'on doit attribuer la longue existence de notre +club, dont j'aurai désormais de fréquentes occasions de parler.</p> + +<p>J'en ai fait mention ici, parce que c'étoit un des moyens sur +lesquels je pouvois compter pour le succès de mon commerce; chacun des +membres fesant ses efforts pour nous procurer de l'ouvrage. Breintnal +entr'autres, engagea les quakers à nous donner l'impression de quarante +feuilles de leur histoire, dont le reste devoit être fait par Keimer. +Nous n'exécutâmes pas cet ouvrage d'une manière supérieure, attendu +qu'il étoit à très-bas prix. C'étoit un <i>in-folio</i>, sur du papier +<i>pro-patria</i>, en caractère de cicéro, avec de longues notes du plus +petit caractère. J'en composois une feuille par jour, et Meredith la +mettoit sous presse.</p> + +<p>Il étoit souvent onze heures du soir, quelquefois plus tard, avant +que j'eusse achevé ma distribution pour le travail du lendemain; car les +petits ouvrages, que nous envoyoient de temps en temps nos amis, ne +laissoient pas que de nous détourner. J'avois cependant si bien résolu +de composer chaque jour une feuille de l'histoire des quakers, qu'un +soir, lorsque ma forme étoit imposée et que je croyois avoir achevé mon +travail de la journée, un accident ayant rompu cette forme et dérangé +deux pages entières, je les distribuai immédiatement, et les composai de +nouveau, avant de me mettre au lit.</p> + +<p>Cette infatigable assiduité, dont s'appercevoient nos voisins, +commença à nous donner de la réputation et du crédit. J'appris, +entr'autres choses, que notre imprimerie étant devenue le sujet de la +conversation, dans un club de marchands, qui s'assembloient tous les +soirs, et l'opinion générale ayant été qu'elle tomberoit, parce qu'il y +avoit déjà en ville deux imprimeurs, Keimer et Bradford, cette opinion +avoit été combattue par le docteur Bard, que nous avons eu vous et moi, +occasion de voir plusieurs années après, dans son pays natal, à +St.-André en Écosse.—«L'activité de ce Franklin, dit-il, est +supérieure à tout ce que j'ai vu en ce genre. Le soir, en me retirant du +club, je le vois encore à l'ouvrage, et le matin il s'y est remis avant +que ses voisins soient levés.»</p> + +<p>Ce discours frappa le reste de l'assemblée; et bientôt après un de +ses membres vint nous trouver, et nous offrit de nous fournir des +articles de papeterie. Mais nous ne voulions pas encore nous charger de +tenir une boutique.</p> + +<p>Ce n'est point pour m'attirer des louanges que j'entre si librement +dans les détails sur mon assiduité au travail; c'est pour que ceux de +mes descendans, qui liront ces mémoires, connoissent le prix de cette +vertu, en voyant dans le récit des évènemens de ma vie, de quel avantage +elle m'a été.</p> + +<p>George Webb ayant trouvé un ami, qui lui prêta l'argent nécessaire +pour racheter son temps, de Keimer, vint un jour s'offrir à nous pour +ouvrier. Nous ne pouvions pas l'occuper tout de suite: mais je lui dis +imprudemment, en lui recommandant le secret, que je me proposois de +publier avant peu une nouvelle feuille périodique, et qu'alors nous lui +donnerions de l'ouvrage. Je lui fis part de mes espérances de succès. +Elles étoient fondées sur ce que le seul papier que nous avions en ce +temps-là à Philadelphie, et qui s'imprimoit chez Bradford, étoit +pitoyable, mal dirigé, nullement amusant, et cependant donnoit du profit +à son propriétaire. J'imaginois donc qu'un bon ouvrage de ce genre ne +pourroit manquer de réussir. Webb dévoila mon secret à Keimer, qui, pour +me prévenir, publia sur-le-champ le prospectus d'une feuille, qu'il se +proposoit d'imprimer, et à laquelle il devoit employer Webb.</p> + +<p>Je fus indigné de ce procédé, et comme je voulois contrecarrer Keimer +et Webb, et que je ne pouvois pas encore commencer ma feuille +périodique, j'écrivis dans celle de Bradford, quelques pièces amusantes +sous le titre du <i>Tracassier</i>, (Busy-Body)<a id="footnotetag26" +name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a> que +Breintnal continua pendant quelques mois. Par ce moyen, j'attirai +l'attention du public sur la feuille de Bradford; et le prospectus de +Keimer, que nous tournâmes en ridicule, fut regardé avec mépris. Malgré +cela, sa feuille fut commencée: mais l'ayant continuée neuf mois de +suite, sans avoir plus de quatre-vingt-dix souscripteurs, il me proposa +de me la céder pour une bagatelle. J'étois prêt, depuis quelque temps, à +entreprendre une pareille affaire; j'acceptai, sans balancer, l'offre de +Keimer; et en peu d'années la feuille imprimée pour mon compte, me donna +beaucoup de profit.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote26" +name="footnote26"></a><b>Note 26: </b><a +href="#footnotetag26">(retour)</a> Une note manuscrite qui se trouve +dans la collection du <i>Mercure Américain</i>, conservée dans la +bibliothèque de Philadelphie, dit que Franklin écrivit les cinq +premiers numéros de ce journal et une partie du huitième.</p> +</blockquote> + +<p>Je m'apperçois que je suis porté à parler au singulier, quoique ma +société avec Meredith continuât. C'est, peut-être, parce que, dans le +fait, toute l'entreprise rouloit sur moi. Meredith n'étoit point +compositeur, mais pressier médiocre, et rarement il s'abstenoit de trop +boire. Mes amis étoient affligés de me voir lié avec lui: mais je fesois +en sorte d'en tirer le meilleur parti possible.</p> + +<p>Notre premier numéro ne produisit pas plus d'effet que les autres +feuilles périodiques de la province, soit pour les caractères, soit pour +l'impression: mais certaines remarques, écrites à ma manière, sur la +querelle qui s'étoit élevée entre le gouverneur Burnet et l'assemblée de +Massachusett, paroissant saillantes à quelques personnes, les firent +parler de la feuille et de ceux qui la publioient, et, en peu de +semaines, les engagèrent à devenir nos souscripteurs. Beaucoup d'autres +suivirent leur exemple; et le nombre de nos abonnés continua à +s'accroître.</p> + +<p>Ce fut un des premiers bons effets des peines que j'avois prises pour +apprendre à former mon style. J'en retirai un autre avantage; c'est +qu'en lisant ma feuille, les principaux habitans de Philadelphie, virent +dans l'auteur de ce papier un homme si bien en état de se servir de sa +plume, et jugèrent qu'il convenoit de le soutenir et de l'encourager. +</p> + +<p>Les loix, les opinions des membres de l'assemblée et les autres +pièces publiques s'imprimoient alors chez Bradford. Une adresse de la +chambre au gouverneur de la province, sortit de ses presses, +grossièrement exécutée et avec beaucoup d'incorrection. Nous la +réimprimâmes d'une manière exacte et élégante, et nous en envoyâmes une +copie à chaque membre. Ils apperçurent aussitôt la différence; et cela +augmenta tellement l'influence de nos amis dans l'assemblée, que nous +fûmes nommés ses imprimeurs pour l'année suivante.</p> + +<p>Parmi ces amis, je ne dois pas oublier d'en nommer un, M. Hamilton, +dont j'ai déjà parlé dans ces mémoires, et qui étoit revenu +d'Angleterre. Il s'intéressa vivement pour moi dans cette occasion, +ainsi que dans beaucoup d'autres qui suivirent; et il me conserva sa +bienveillance jusqu'à sa mort.</p> + +<p>À-peu-près dans le temps dont je viens de faire mention, M. Vernon me +rappela ma dette envers lui, mais sans me presser pour le paiement. Je +lui écrivis une lettre remplie de témoignages de reconnoissance, en le +priant de m'accorder encore un petit délai, à quoi il consentit. +Aussitôt que je le pus, je lui payai le capital et les intérêts, et lui +renouvelai tous mes remerciemens; de sorte que cette première erreur de +ma vie fut presque corrigée.</p> + +<p>Mais il me survint alors un autre embarras, auquel je ne croyois pas +devoir m'attendre. Le père de Meredith qui, suivant nos conventions, +s'étoit chargé de payer en entier le fonds de notre imprimerie, n'avoit +payé que cent livres sterlings. Il en étoit encore dû autant; et le +marchand impatienté d'attendre, nous fit assigner. Nous fournîmes +caution, mais avec la triste perspective que si l'argent n'étoit pas +prêt au temps fixé, l'affaire seroit jugée; le jugement mis à exécution, +nos belles espérances s'évanouiroient, et nous resterions entièrement +ruinés, parce que notre presse et nos caractères seroient vendus, +peut-être à moitié prix, pour payer la dette.</p> + +<p>Dans cette détresse, deux vrais amis, dont le procédé généreux sera +présent à ma mémoire, aussi long-temps que j'aurai la faculté de me +souvenir de quelque chose, vinrent me trouver séparément, à l'insçu l'un +de l'autre, et sans que j'eusse eu recours à eux. Chacun d'eux m'offrit +de m'avancer tout l'argent qu'il me faudroit pour me charger seul de +l'imprimerie, si cela étoit praticable; attendu qu'ils ne voyoient pas +avec plaisir que je restasse en société avec Meredith, qu'on +rencontroit, disoient-ils, souvent ivre dans les rues, et jouant dans +les cabarets à bière, ce qui nuisoit beaucoup à notre crédit.</p> + +<p>Ces amis étoient William Coleman et Robert Grace. Je leur répondis +que tant qu'il resteroit la moindre probabilité que les Meredith +rempliroient leurs engagemens, je ne consentirois pas à leur proposer de +me séparer d'eux, attendu que je croyois leur avoir de grandes +obligations, pour ce qu'ils avoient fait déjà, et pour ce qu'ils étoient +encore disposés à faire, s'ils en avoient le pouvoir; mais que s'ils ne +pouvoient pas enfin tenir leur promesse, et que notre société fût +dissoute, je me croirois alors libre de profiter de la bienveillance de +mes amis.</p> + +<p>Les choses restèrent quelque temps en cet état. Un jour je dis à mon +associé:—«Votre père est peut-être mécontent de ce que vous n'avez +qu'une part dans l'imprimerie, et il répugne à faire pour deux ce qu'il +feroit pour vous seul. Dites-moi franchement si cela est ainsi. Je vous +céderai toute l'entreprise, et je chercherai, de mon côté, à faire comme +je pourrai».—«Non, répondit-il, mon père a réellement été trompé +dans ses espérances. Il est hors d'état de payer, et je ne veux pas le +mettre davantage dans l'embarras. Je sens que je ne suis nullement +propre au métier d'imprimeur. J'ai été élevé au travail des champs; et +ce fut une folie à moi de venir à la ville, et de me mettre, à l'âge de +trente ans, en apprentissage d'un nouveau métier. Plusieurs de mes +compatriotes vont s'établir dans la Caroline septentrionale, où le sol +est excellent: je suis tenté d'aller avec eux, et de reprendre mon +premier état. Vous trouverez, sans doute, des amis qui vous aideront. Si +vous voulez vous charger des dettes de la société, rendre à mon père les +cent livres sterlings qu'il a avancées, payer mes petites dettes +particulières, et me donner trente livres sterlings et une selle neuve, +je renoncerai à notre société et laisserai tout ce qui en dépend, entre +vos mains.»</p> + +<p>Je n'hésitai point à accepter cette proposition. Elle fut écrite, +signée et scellée sans délai. Je donnai à Meredith ce qu'il demandoit, +et bientôt après il partit pour la Caroline, d'où il m'écrivit l'année +suivante deux longues lettres, contenant les meilleurs détails qui +eussent été donnés sur cette province, relativement au climat, au sol et +à l'agriculture; car il ne manquoit pas de connoissances à cet égard. Je +publiai ses lettres dans ma feuille, et elles furent très-bien +accueillies du public.</p> + +<p>Aussitôt que Meredith fut parti, j'eus recours à mes deux amis; et ne +voulant donner à aucun d'eux une préférence désobligeante pour l'autre, +j'acceptai de chacun la moitié de ce qu'il m'avoit offert, et qui +m'étoit en effet nécessaire. Je payai les dettes de la société, et +continuai le commerce pour mon propre compte. J'eus soin, en même-temps +d'avertir le public que la société étoit dissoute. Ce fut, je crois, en +l'année 1729, ou à-peu-près.</p> + +<p>Vers cette époque, le peuple demanda une nouvelle émission de +papier-monnoie. Tout celui qui avoit été créé jusqu'alors en +Pensylvanie, ne s'élevoit qu'à quinze mille livres sterlings, et il +devoit être bientôt éteint. Les habitant riches, prévenus contre tout +papier de ce genre, parce qu'ils craignoient sa dépréciation, comme on +en avoit eu l'exemple dans la province de la Nouvelle-Angleterre, au +préjudice de tous les créanciers, s'opposoient fortement à ce qu'on en +créât davantage.</p> + +<p>Nous avions discuté cette affaire dans notre club, où je m'étois +prononcé en faveur de la nouvelle émission. J'étois convaincu que la +première petite somme, fabriquée en 1723, avoit fait beaucoup de bien +dans la province, en favorisant le commerce, l'industrie et la +population; car depuis, toutes les maisons étoient habitées, et +plusieurs autres s'élevoient; tandis que je me souvenois que la première +fois que j'avois rodé dans les rues de Philadelphie, en mangeant mon +pain, la plupart des maisons de Walnut-Street, Second-Street, +Fourth-Street et même plusieurs de celles de Chesnut-Street et ailleurs, +portoient des écriteaux qui annonçoient qu'elles étoient à louer; ce qui +m'avoit fait penser que les habitans de cette ville l'abandonnoient l'un +après l'autre.</p> + +<p>Nos débats me mirent si bien au fait de ce sujet, que j'écrivis et +publiai un pamphlet anonyme intitulé: <i>Recherches sur la nature et la +nécessité d'un papier-monnoie</i>.—Il fut accueilli par les gens +de la classe inférieure: mais il déplut aux riches, parce qu'il augmenta +les clameurs en faveur de la nouvelle émission. Cependant, comme il n'y +avoit dans leur parti aucun écrivain capable de répondre à mon pamphlet, +leur opposition devint moins forte; et la majorité de l'assemblée étant +pour le projet, il passa.</p> + +<p>Les amis que j'avois acquis dans cette assemblée, persuadés qu'en +cette occasion j'avois rendu un service essentiel au pays, crurent +devoir me récompenser en me donnant l'impression des nouveaux billets. +L'ouvrage étoit lucratif, et il vint très à propos pour moi. Ce fut un +autre avantage que je dus à mon talent pour écrire.</p> + +<p>Le temps et l'expérience démontrèrent si pleinement l'utilité du +papier-monnoie, que par la suite, il n'éprouva jamais une grande +contradiction; de sorte qu'il monta bientôt jusqu'à cinquante-cinq mille +livres sterlings, et en l'année 1739, à quatre-vingt mille livres +sterlings. Il s'est élevé, durant la dernière guerre, à trois cents +cinquante mille livres sterlings, et pendant ce temps-là, le commerce, +le nombre des maisons, la population se sont continuellement accrus. +Mais je suis maintenant convaincu qu'il est des bornes au-delà +desquelles le papier-monnoie peut être préjudiciable.</p> + +<p>Bientôt j'obtins, à la recommandation de mon ami Hamilton, +l'impression du papier-monnoie de Newcastle, autre ouvrage avantageux, +d'après la manière dont je voyois alors; car de petites choses +paroissent importantes aux personnes d'une médiocre fortune; et en +effet, elles furent importantes pour moi, parce qu'elles devinrent de +grands motifs d'encouragement. M. Hamilton me procura aussi l'impression +des loix et des opinions du gouvernement de Newcastle; et je conservai +ce travail tant que j'exerçai la profession d'imprimeur.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, j'ouvris une petite boutique de marchand de +papier. J'y tenois des obligations en blanc et des accords de toute +espèce, les plus corrects qui eussent encore paru en Amérique. Mon ami +Breintnal m'avoit aidé à les dresser. Je vendois aussi du papier, du +parchemin, du carton, des livres, et divers autres articles. Un +excellent compositeur d'imprimerie nommé <i>Whitemash</i>, que j'avois +connu à Londres, vint m'offrir ses services. Je l'engageai, et il +travailla diligemment et constamment avec moi. Je pris aussi un +apprenti, qui étoit le fils d'Aquila Rose.</p> + +<p>Je commençai à payer peu-à-peu la dette que j'avois contractée; et +afin d'établir mon crédit et ma réputation, comme commerçant, j'eus +soin, non-seulement d'être laborieux et frugal, mais d'éviter toute +apparence du contraire. J'étois vêtu simplement, et l'on ne me voyoit +jamais dans aucun lieu d'amusement public. Je n'allois ni à la pêche ni +à la chasse. Un livre, il est vrai, me détournoit par fois, de mon +ouvrage; mais c'étoit rarement, à la dérobée et sans scandale. Pour +montrer que je ne me regardois pas comme au-dessus de ma profession, je +traînois quelquefois moi-même la brouette, où étoit le papier que +j'avois acheté dans les magasins.</p> + +<p>Ainsi, je parvins à me faire connoître pour un jeune homme laborieux +et très-exact dans ses paiemens. Les marchands qui fesoient venir les +articles de papeterie, sollicitoient ma pratique; d'autres m'offroient +de me fournir des livres; et mon petit commerce prospéroit.</p> + +<p>Pendant ce temps-là, le crédit et les affaires de Keimer diminuoient +chaque jour. Il fut enfin forcé de vendre tout ce qu'il avoit pour +satisfaire ses créanciers; et il passa à la Barbade, où il vécut quelque +temps dans la misère.</p> + +<p>David Harry, qui avoit été apprenti chez Keimer, pendant que j'y +travaillois, et que j'avois instruit, acheta le fonds de l'imprimerie et +succéda à son maître. Je craignis d'abord, d'avoir en lui un puissant +concurrent, car il tenoit à une famille opulente et respectée. En +conséquence, je lui proposai une association, qu'heureusement pour moi +il rejeta avec dédain. Il étoit extrêmement vain, se croyoit un homme +très-élégant, fesoit de la dépense, aimoit les plaisirs et se tenoit +rarement chez lui. Bientôt, ne trouvant plus rien à faire dans le pays, +il prit, comme Keimer, le chemin de la Barbade, où il emporta ses +matériaux d'imprimerie; et là, l'apprenti employa, comme ouvrier, son +ancien maître. Ils se querelloient continuellement. Harry s'endetta de +nouveau, et fut obligé de vendre sa presse et ses caractères, et de +retourner en Pensylvanie, pour reprendre son premier état d'agriculteur. +Celui qui acheta son imprimerie, chargea Keimer de la diriger: mais ce +dernier mourut peu d'années après.</p> + +<p>Il ne me restoit, à Philadelphie, d'autre concurrent que Bradford, +qui, étant riche, n'entreprenoit d'imprimer des livres que de temps en +temps et lorsqu'il rencontroit des ouvriers. Il ne se soucioit nullement +d'étendre son commerce. Cependant, il avoit un avantage sur moi: il +tenoit le bureau de la poste; et on s'imaginoit d'après cela, qu'il +étoit mieux à même de se procurer des nouvelles. Sa gazette passoit pour +être plus propre que la mienne, à avertir les acheteurs, et en +conséquence, on y inséroit plus d'annonces. Cette source, d'un grand +profit pour lui, étoit véritablement à mon détriment. En vain je me +procurois les autres papiers-nouvelles, et j'envoyois le mien par la +poste; le public étoit persuadé de mon insuffisance à cet égard; et je +ne pouvois, en effet, y remédier qu'en gagnant les courriers, qui +étoient obligés de me servir à la dérobée, parce que Bradford avoit la +malhonnêteté de le leur défendre. Cette conduite excita mon +ressentiment; j'en eus même tant d'horreur que, lorsqu'ensuite je +succédai à Bradford, dans la place de directeur de la poste, je me +gardai bien d'imiter son exemple.</p> + +<p>J'avois jusqu'alors continué à manger avec Godfrey, qui occupoit, +avec sa femme et ses enfans, une partie de ma maison. Il tenoit, en +outre, la moitié de la boutique, pour son métier de vitrier: mais il +travailloit peu, parce qu'il étoit continuellement absorbé dans les +mathématiques.</p> + +<p>Mistriss Godfrey forma le projet de me marier avec la fille d'un de +ses parens. Elle ménagea diverses occasions de nous faire trouver +ensemble; et elle vit bientôt que j'étois épris, ce qui ne fut point +difficile, la jeune personne étant douée de beaucoup de mérite.</p> + +<p>Les parens favorisèrent mon inclination, en m'invitant +continuellement à souper, et me laissant seul avec leur fille, jusqu'à +ce qu'il fût, enfin, temps d'en venir à une explication.</p> + +<p>Mistriss Godfrey se chargea de négocier notre petit traité. Je lui +fis entendre que je m'attendois à recevoir, avec la jeune personne, une +dot, qui me mît au moins en état d'acquitter le restant de la dette +contractée pour mon imprimerie. Ce restant ne s'élevoit plus, je crois, +qu'à cent livres sterlings. Elle m'apporta pour réponse, que les parens +n'avoient pas une pareille somme à leur disposition. J'observai qu'ils +pouvoient aisément se la procurer en donnant une hypothèque sur leur +maison. Au bout de quelques jours, ils me firent dire qu'ils +n'approuvoient pas le mariage; qu'ayant consulté Bradford, ils avoient +appris que le métier d'imprimeur n'étoit pas lucratif; que mes +caractères seroient bientôt usés, et qu'il faudroit en acheter de neufs; +que Keimer et Harry avoient manqué, et que vraisemblablement je ferois +comme eux. En conséquence, on m'interdit la maison, et on défendit à la +jeune personne de sortir.</p> + +<p>J'ignore s'ils avoient réellement changé d'intention, ou bien s'ils +usoient d'artifice, dans l'idée que leur fille et moi, nous étant +engagés trop avant pour nous désister, nous trouverions le moyen de nous +marier clandestinement; ce qui leur laisseroit la liberté de ne nous +donner que ce qu'il leur plairoit. Mais soupçonnant ce motif, je ne +remis plus le pied chez eux.</p> + +<p>Quelque temps après, mistriss Godfrey me dit qu'ils étoient +très-favorablement disposés à mon égard, et qu'ils désiroient de renouer +avec moi. Mais je déclarai que j'étois fermement résolu à ne plus avoir +aucun rapport avec cette famille. Les Godfrey en furent piqués, et comme +nous ne pouvions plus être d'accord, ils quittèrent la maison et +allèrent demeurer ailleurs. Je résolus, dès-lors, de ne plus prendre de +locataires.</p> + +<p>Cette affaire ayant tourné mes pensées vers le mariage, je regardai +autour de moi, et cherchai en quelques endroits à former une alliance. +Mais je m'apperçus bientôt que la profession d'imprimeur étant +généralement regardée comme un pauvre métier, je ne devois pas +m'attendre à trouver de l'argent avec une femme, à moins que je ne +désirasse en elle aucun autre charme. Cependant, cette passion de +jeunesse, si difficile à gouverner, m'avoit souvent entraîné dans des +intrigues avec des femmes méprisables, qui m'occasionnoient de la +dépense et des embarras, et qui m'exposoient sans cesse à gagner une +maladie que je craignois plus que toute autre chose: mais je fus assez +heureux pour échapper à ce danger.</p> + +<p>En qualité de voisin et d'ancienne connoissance, j'avois entretenu +une liaison d'amitié avec les parens de miss Read. Ils avoient conservé +de l'affection pour moi, depuis le temps que j'avois logé dans leur +maison. J'étois souvent invité à aller les voir. Ils me consultoient sur +leurs affaires, et je leur rendois quelques services. Je me sentois +touché de la triste situation de leur fille, qui étoit presque toujours +mélancolique et ne cherchoit que la solitude. Je regardois mon +inconstance et mon oubli, pendant mon séjour à Londres, comme la +principale cause de son malheur, quoique sa mère eût la bonne foi de +s'en attribuer uniquement la faute, parce qu'après avoir empêché notre +mariage avant mon départ, elle l'avoit engagée à en épouser un autre en +mon absence.</p> + +<p>Notre tendresse mutuelle se ralluma. Mais il y avoit de grands +obstacles à notre union. Quoique le mariage de miss Read passât pour +n'être point valide, son mari ayant, disoit-on, une première femme +vivante en Angleterre, il étoit difficile d'en obtenir la preuve à une +si grande distance; et quoiqu'on eût déjà rapporté que cet homme étoit +mort, nous n'en avions pas la certitude; d'ailleurs, en supposant que +cela fût vrai, il avoit laissé beaucoup de dettes, pour le paiement +desquelles il étoit à craindre que son successeur ne fût inquiété. +Cependant, nous passâmes par-dessus toutes ces difficultés; et j'épousai +miss Read, le premier septembre 1730.</p> + +<p>Nous n'éprouvâmes aucun des inconvéniens que nous avions craint. Elle +fut pour moi une bonne et fidèle compagne, et contribua essentiellement +au succès de mon magasin. Nous prospérâmes ensemble; et notre étude +continuelle fut de nous rendre mutuellement heureux. Ainsi, je +corrigeai, autant que je le pus, le tort que j'avois eu envers miss +Read, lequel étoit, comme je l'ai dit, une des grandes erreurs de ma +jeunesse.</p> + +<p>Notre club n'étoit point alors établi dans une taverne. Nous tenions +nos assemblées chez Robert Grace, qui avoit fait arranger une chambre +exprès. L'un des membres observa un jour que, puisque nos livres étoient +fréquemment cités dans le cours de nos discussions, il seroit convenable +de les avoir tous dans le lieu de nos assemblées, afin de les consulter +au besoin. Il ajouta qu'en formant ainsi de nos différentes +bibliothèques, une bibliothèque commune, chacun de nous auroit +l'avantage de se servir des livres de tous les autres, ce qui seroit +presque la même chose que si chacun possédoit tout. Cette idée fut +approuvée; et en conséquence, chacun de nous prit chez soi tous les +livres qu'il crut devoir fournir, et nous les plaçâmes dans le fond de +la salle du club. Cette collection ne fut pas aussi nombreuse que nous +nous y attendions; et quoique nous eussions occasion de les feuilleter +souvent, nous nous apperçûmes, au bout d'environ un an, que le défaut de +soin leur avoit un peu nui. Nous convînmes alors de séparer la +collection, et chacun remporta ses livres chez soi.</p> + +<p>Ce fut à cette époque que j'eus la première idée d'établir, par +souscription, une bibliothèque publique. J'en fis le <i>Prospectus</i>. +Les conditions furent rédigées suivant les formes d'usage, par le +procureur Brockden; et mon projet réussit, comme on le verra par la +suite...</p> + +<hr> + + +<p>Ici s'arrête ce qu'on a pu se procurer de ce que Franklin a écrit de +sa vie. On prétend que le manuscrit qu'il a laissé s'étend un peu plus +loin; et nous espérons qu'il sera tôt ou tard publié. Il y a lieu de +croire que les lecteurs seront satisfaits de la simplicité, de la +raison, de la philosophie, qui caractérisent ce qui précède; c'est +pourquoi nous croyons devoir y joindre la continuation qu'en a faite le +docteur Stuber<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a +href="#footnote27"><sup>27</sup></a> de Philadelphie, l'un des intimes +amis de Franklin.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote27" +name="footnote27"></a><b>Note 27: </b><a +href="#footnotetag27">(retour)</a> Le docteur Stuber naquit à +Philadelphie, d'une famille allemande qui s'y étoit établie. Il fut +envoyé jeune au collége, où son esprit, son goût pour l'étude, et la +douceur de son caractère lui acquirent l'affection de ses +instituteurs. Après avoir passé par les différentes classes du +collége, en beaucoup moins de temps qu'on a coutume de le faire, il en +sortit, n'étant encore âgé que de seize ans.—Peu de temps après, +il commença à étudier la médecine; l'ardeur avec laquelle il s'y +livra, les progrès qu'il y fit, donnoient à ses amis, raison d'espérer +qu'il se rendroit un jour utile et célèbre dans cette carrière. +Cependant, comme sa fortune étoit très-bornée, il cessa bientôt de +croire que l'état de médecin pût lui convenir; et après avoir pris un +grade et s'être rendu capable de cultiver avec succès l'art de guérir, +il y renonça pour se livrer à l'étude de la jurisprudence. Mais la +mort vint interrompre le cours de ses travaux, avant qu'il eût le +temps de cueillir le fruit des talens dont il étoit doué, et des soins +qu'il avoit pris, en consacrant sa jeunesse aux sciences et à la +littérature.</p> +</blockquote> + +<hr> + + +<p>La culture des lettres avoit été long-temps négligée en Pensylvanie. +Les habitans étoient, pour la plupart, trop attachés à des affaires +d'intérêt, pour songer à s'occuper des sciences; et le petit nombre de +ceux que leur inclination portoit à l'étude, ne pouvoit s'y livrer que +difficilement, parce que les collections de livres étoient trop bornées. +</p> + +<p>Dans ces circonstances, l'établissement d'une bibliothèque publique +fut un important évènement. Franklin fut le premier qui le proposa, vers +l'année 1731. Cinquante personnes s'empressèrent de souscrire pour +quarante schellings chacune, et s'obligèrent en outre, de payer +annuellement dix schellings. Peu-à-peu, le nombre des souscripteurs +augmenta; et en 1742, ils formèrent une société, qui prit le titre de +<i>Compagnie de la Bibliothèque de Philadelphie</i>.</p> + +<p>À l'exemple de cette société, il s'en forma plusieurs autres dans la +même ville: mais toutes finirent par se réunir à la première qui, par ce +moyen, acquit un surcroît considérable de livres et de revenu. À +présent, elle contient environ huit mille volumes sur divers sujets, un +assez grand nombre de machines et d'instrumens de physique, et une +petite collection d'objets d'histoire naturelle et de productions des +arts, indépendamment d'une riche propriété territoriale. La société a +fait récemment bâtir dans Fifth-Street, une maison élégante sur le +frontispice de laquelle doit être placée la statue, en marbre, de son +fondateur, Benjamin Franklin.</p> + +<p>Cette société fut extrêmement encouragée par les amis des lettres et +de la littérature en Amérique et dans la Grande-Bretagne. La famille du +célèbre Penn, se distingua par les dons qu'elle lui fit. On ne doit pas +oublier de citer aussi parmi les premiers zélateurs de cette +institution, le docteur Peter Collinson, ami et correspondant de +Franklin. Non-seulement il fit lui-même à la société des présens +considérables, et lui en procura de la part d'autres personnes, mais il +se chargea des affaires qu'elle pouvoit avoir à Londres, lui indiquant +les bons livres, les achetant et les lui expédiant. Ses connoissances +étendues, et son zèle pour les progrès des sciences, le rendoient +capable de justifier de la manière la plus avantageuse la confiance que +la société avoit en lui. Il la servit pendant plus de trente années +consécutives, et il refusa constamment toute espèce de récompense. +Durant ce temps-là, les directeurs étoient exactement instruits par lui, +de tous les perfectionnemens et les inventions qui avoient lieu dans les +arts, en agriculture et en philosophie.</p> + +<p>Les avantages de cette institution furent bientôt évidens. Ils +n'étoient point le partage des seuls riches. Le peu qu'il en coûtoit +pour devenir membre de la société, la rendit aisément accessible. Les +citoyens des classes mitoyennes et même des dernières classes, y furent +admis comme les autres. De là s'étendit parmi tous les habitans de +Philadelphie, un certain degré d'instruction, qu'on trouve rarement dans +les autres villes.</p> + +<p>L'exemple fut bientôt suivi. Il s'établit des bibliothèques en +différens endroits; et elles sont maintenant très-multipliées dans les +États-Unis, particulièrement en Pensylvanie. On doit même espérer que le +nombre en augmentera encore, et que les lumières s'étendront de toutes +parts. Ce sera le meilleur garant de notre liberté. Une nation d'hommes +éclairés, qui ont appris de bonne heure à connoître et à estimer les +droits, que Dieu leur a donnés, ne peut être réduite à l'esclavage. La +tyrannie est toujours la compagne de l'ignorance; mais elle fuit devant +le flambeau de l'instruction. Que les Américains encouragent donc les +institutions propres à répandre les connoissances parmi le peuple; et +qu'ils n'oublient pas que parmi ces institutions, les bibliothèques +publiques ne sont pas les moins importantes.</p> + +<p>En 1732, Franklin commença à publier l'<i>Almanach du Bon-homme +Richard</i>, ouvrage remarquable par le grand nombre de maximes simples +et précieuses, qu'il contient, et qui tendent toutes à faire sentir les +avantages de l'industrie et de la frugalité. Cet almanach parut +plusieurs années de suite; et dans le dernier volume toutes les maximes +furent rassemblées dans un discours intitulé: <i>Le Chemin de la +Fortune</i>, ou <i>la Science du Bon-homme Richard</i>. Ce morceau a été +traduit dans plusieurs langues, et inséré dans divers ouvrages<a +id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a +href="#footnote28"><sup>28</sup></a>. Il a été aussi imprimé sur une +grande feuille de papier, et on le voit encadré dans plusieurs maisons +de Philadelphie. Il contient peut-être le meilleur systême +d'économie-pratique, qui ait jamais paru. Il est écrit d'une manière +intelligible pour tout le monde; et il ne peut manquer de convaincre +ceux qui le lisent, de la justesse et de l'utilité des observations et +des avis qu'il renferme.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote28" +name="footnote28"></a><b>Note 28: </b><a +href="#footnotetag28">(retour)</a> Il est si intéressant, que nous +avons cru devoir le joindre à ce recueil.</p> +</blockquote> + +<p>L'almanach de Franklin eut un tel succès, qu'on en vendit dix mille +dans l'année, nombre qui doit paroître très-considérable, si l'on +réfléchit qu'à cette époque l'Amérique n'étoit pas encore très-peuplée. +On ne peut pas douter que les salutaires leçons, contenues dans cet +almanach, n'aient fait une impression favorable sur plusieurs de ses +lecteurs.</p> + +<p>Peu de temps après, Franklin entra dans sa carrière politique. En +1736, il fut nommé secrétaire de l'assemblée générale de Pensylvanie; et +réélu tous les ans pour la même place, jusqu'à ce qu'on l'éleva à celle +de représentant de la ville de Philadelphie.</p> + +<p>Bradford, étant chargé de la direction de la poste, avoit, comme l'a +observé Franklin lui-même, l'avantage de répandre sa gazette plus +facilement que les autres, et par conséquent de la rendre plus propre à +faire circuler les annonces des marchands. Franklin obtint, à son tour, +cet avantage. Il fut nommé en 1737, directeur des postes de +Philadelphie. Tandis que Bradford avoit occupé cette place, il en avoit +agi indignement envers Franklin, en s'opposant, de tout son pouvoir, à +la circulation de son papier-nouvelle: mais lorsque Franklin eut la +facilité de prendre sa revanche, la noblesse de son ame ne lui permit +point d'imiter son lâche concurrent.</p> + +<p>La police de Philadelphie avoit établi dès long-temps des gardes de +nuit<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a +href="#footnote29"><sup>29</sup></a>, qui sont, à-la-fois, chargés de +prévenir les vols et de donner l'alarme en cas de feu. Cet emploi est +peut-être l'un des plus importans qu'on puisse confier à une classe +d'hommes quelconque. Mais les règlemens à cet égard n'étoient pas +stricts. Franklin entrevit le danger qui pouvoit en résulter; et il +proposa des arrangemens, pour obliger les gardes à veiller avec plus de +soin, sur la vie et la propriété des citoyens. L'avantage de ces +changemens fut aisément reconnu, et on ne balança pas à les adopter. +</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote29" +name="footnote29"></a><b>Note 29: </b><a +href="#footnotetag29">(retour)</a> Ils ont, comme en Angleterre, le +nom de <i>Watchmen</i>, et crient exactement l'heure qui sonne.</p> +</blockquote> + +<p>Rien n'est plus dangereux que les incendies pour des villes qui +s'agrandissent. Les autres causes, qui peuvent leur nuire, agissent +lentement et presqu'imperceptiblement: mais celle-ci détruit en un +moment les travaux des siècles. On devroit donc multiplier, dans toutes +les cités, les moyens d'empêcher le feu de s'étendre. Franklin en sentit +bientôt la nécessité; et vers l'année 1738, il forma, à Philadelphie, la +première compagnie pour éteindre les incendies. Son exemple ne tarda pas +à être suivi; et on compte maintenant, dans cette ville, plusieurs +compagnies du même genre. C'est à ces institutions qu'on doit, en grande +partie, attribuer la promptitude avec laquelle les incendies sont +éteints à Philadelphie, et le peu de dommage que cette ville a éprouvé +de ces sortes d'accidens.</p> + +<p>Peu de temps après, Franklin suggéra le plan d'une association pour +assurer les maisons contre le feu. Cette association eut lieu. Elle +subsiste encore; et l'expérience a montré combien elle est utile.</p> + +<p>Il paroît que, dès l'instant où les Européens se sont établis en +Pensylvanie, un esprit de dispute a régné parmi les habitans de cette +province. Pendant la vie de William Penn, la constitution de la colonie +fut changée trois fois. Depuis cette époque, l'histoire de ce pays +n'offre guère qu'un tableau des querelles, qui ont eu lieu entre les +propriétaires, ou les gouverneurs et l'assemblée. Les propriétaires +prétendoient que leurs terres devoient être exemptes d'impôts. +L'assemblée soutenoit le contraire. L'objet de cette dispute se +renouveloit à chaque instant, et s'opposoit à l'établissement des loix +les plus salutaires. Par ce moyen, le peuple se trouvoit souvent dans de +très-grands embarras.</p> + +<p>Lorsqu'en l'année 1744, l'Angleterre étoit en guerre avec la France, +quelques Français et quelques Indiens firent des incursions sur les +frontières de la province. Les habitans de ces frontières n'étoient pas +en état de leur résister. Il devint nécessaire que les citoyens +s'armassent pour leur défense. Le gouverneur Thomas demanda alors à +l'assemblée une loi pour une levée de milice. L'assemblée ne voulut +consentir à l'accorder qu'à condition qu'il donneroit lui-même sa +sanction à certaines loix favorables aux intérêts du peuple. Mais le +gouverneur, qui croyoit ces loix nuisibles aux propriétaires, refusa de +les approuver; et l'assemblée se sépara sans avoir rien statué +relativement aux milices.</p> + +<p>La province étoit alors dans une situation très-alarmante. Exposée à +des invasions continuelles de la part de l'ennemi, elle restoit sans +aucun moyen de défense. Dans cette crise, Franklin ne resta point oisif. +Il proposa, dans une assemblée des citoyens de Philadelphie, une +association volontaire pour la défense du pays. Son plan fut si bien +approuvé que douze cents personnes le signèrent sur-le-champ. On en fit +circuler des copies dans toute la province; et, en peu de temps, le +nombre des signataires s'éleva jusqu'à dix mille. Franklin fut choisi +pour colonel du régiment de Philadelphie: mais il ne jugea pas à propos +d'accepter cet honneur.</p> + +<p>Des objets d'un genre bien différent attiroient la plus grande partie +de son attention, et l'occupèrent même pendant quelques années. Il +suivoit avec un cours d'expériences électriques tout le désir, que les +philosophes de ce temps-là avoient de s'illustrer par des découvertes. +</p> + +<p>De toutes les branches de la physique expérimentale, l'électricité +avoit été jusqu'alors la moins connue. Théophraste et Pline ont fait +mention du pouvoir attractif de l'ambre, et après eux, tous les autres +naturalistes en ont parlé. En l'année 1600, Gilbert, physicien anglais, +augmenta considérablement le catalogue des substances qui ont la +propriété d'attirer les corps légers. Boyle, Otto Guericke, +bourguemestre de Magdebourg, célèbre par l'invention de la machine +pneumatique, le docteur Wal et l'illustre Isaac Newton ont ajouté +quelques faits à ceux de Gilbert. Guericke observa le premier le pouvoir +répulsif de l'électricité, et la lumière et le bruit qu'elle produit. En +1709, Hawkesbec publia des expériences et des observations importantes +sur le même sujet.</p> + +<p>L'électricité fut ensuite assez long-temps négligée. Mais en 1728, M. +Grey s'en occupa avec beaucoup d'ardeur. Ce savant et son ami Wheeler +firent un grand nombre d'expériences, dans lesquelles ils démontrèrent +que l'électricité pouvoit être communiquée d'un corps à l'autre, même +sans qu'il y eût un contact immédiat, et que de cette manière, on +pouvoit la conduire à une grande distance. M. Grey découvrit encore +qu'en suspendant une baguette de fer avec des cordons de soie ou de +cheveux, et mettant au-dessous d'elle un tube agité, on pouvoit retirer +des étincelles des extrémités de cette baguette, et y appercevoir de la +lumière dans l'obscurité.</p> + +<p>M. Dufay, intendant du Jardin des Plantes, à Paris, fit aussi +plusieurs expériences, très-utiles aux progrès de l'électricité. Il en +découvrit deux sortes, qu'il distingua sous les noms de <i>vitreuse</i> +et de <i>résineuse</i>; la première, produite par le frottement du +verre, et la seconde excitée par le soufre, la cire à cacheter et +quelques autres substances: mais il l'abandonna ensuite comme erronée. +</p> + +<p>Depuis 1739 jusqu'en 1742, Desaguliers s'occupa beaucoup de +l'électricité. Mais ses travaux furent de peu d'importance. Il se servit +pourtant le premier, des termes de <i>conducteurs</i> et +<i>d'électrique</i>, <i>par soi-même</i>.</p> + +<p>En 1742, plusieurs savans allemands firent des expériences +d'électricité. Les principaux d'entr'eux étoient le professeur Boze de +Wittemberg, le professeur Winkler de Leipsic, Gordon, bénédictin +écossais et professeur de philosophie à Erfurt, et le docteur Ludolf de +Berlin. Le résultat de leurs recherches étonna l'Europe. Ils se +servoient de grandes machines, et par ce moyen ils pouvoient recueillir +une quantité considérable d'électricité, et produire des phénomènes qui +n'avoient point été jusqu'alors observés. Ils tuèrent de petits oiseaux, +et mirent le feu à de l'esprit-de-vin.</p> + +<p>Leurs expériences excitèrent la curiosité des autres philosophes. +Vers l'année 1745, Collinson envoya à la compagnie de la bibliothèque de +Philadelphie, un détail de ces expériences, avec une machine électrique +et des instructions sur la manière de s'en servir. Franklin et +quelques-uns de ses amis, entreprirent aussitôt un cours d'expériences, +dont le résultat est bien connu.</p> + +<p>Franklin devint bientôt en état de faire plusieurs découvertes +importantes, et de donner l'explication théorique de divers phénomènes. +Ses idées à cet égard ont été universellement adoptées, et +immortaliseront son nom. Il fit part de toutes ses observations à son +ami Collinson, à qui il écrivit, en conséquence, une série de lettres, +dont la première est datée du 28 mars 1747. C'est là qu'il fit connoître +la propriété qu'ont toutes les pointes, d'attirer et d'écarter la +matière électrique, propriété qui avoit jusqu'alors échappé à la +sagacité des physiciens. Il reconnut aussi le premier, un plus et moins, +ou un état positif et négatif d'électricité. Nous n'hésitons point à lui +faire honneur de cette découverte, quoique les Anglais l'aient attribuée +à leur compatriote Watson. L'écrit, où Watson en fait mention, est daté +du 21 janvier 1748; et celui de Franklin est du 11 juillet 1747, +c'est-à-dire, de plus de six mois antérieur à l'autre.</p> + +<p>Enfin, d'après sa théorie, Franklin expliqua d'une manière +satisfaisante, les phénomènes de la bouteille de Leyde, phénomènes qui, +d'abord observés par M. Cuneus, ou par le professeur Muschenbroeck +de Leyde, ont long-temps embarrassé les physiciens. Il démontra +clairement que quand on chargeoit la bouteille, elle ne contenoit pas +plus d'électricité qu'auparavant, parce que plus elle en recevoit d'un +côté, plus elle en rejetoit de l'autre; et qu'il suffisoit d'établir +entre les deux côtés une communication, pour opérer le retour de +l'équilibre, de manière qu'il ne restoit plus aucun signe d'électricité. +</p> + +<p>Il prouva ensuite, par expérience, que l'électricité ne résidoit pas +dans la garniture de la bouteille, mais dans les pores du verre même. +Après qu'une bouteille fut électrisée, il en changea la garniture, et +trouva, qu'en y en appliquant une nouvelle, il en partoit encore un choc +électrique.</p> + +<p>En 1749, il songea à expliquer les phénomènes de la foudre et des +aurores boréales, d'après les principes de l'électricité. Il avança +qu'il y avoit plusieurs traits d'analogie entre les effets de +l'électricité et ceux de la foudre; et il présenta à l'appui de cette +assertion, un grand nombre de faits, et de raisonnemens tirés de ces +faits. La même année, il conçut l'audacieuse et admirable idée de +démontrer la vérité de son systême, en attirant la foudre, par le moyen +d'une barre de fer terminée en pointe, et élevée dans la région des +nuages. Même dans cette expérience incertaine, le désir d'être utile au +genre-humain se montre d'une manière frappante.</p> + +<p>Admettant l'identité de la foudre et de la matière électrique, et +connoissant la double propriété qu'ont les pointes d'écarter les corps +chargés d'électricité, et d'attirer ce fluide doucement et +imperceptiblement, il suggéra l'idée de préserver les maisons et les +vaisseaux du danger de la foudre, en y plaçant des barres de fer +pointues, qui en surmonteroient de quelques pieds la partie la plus +élevée, et descendroient aussi de quelques pieds, soit dans la terre, +soit dans l'eau. Il conclut que l'effet de ces barres seroit d'écarter +le nuage à une distance où l'éclat de la foudre ne pourroit pas se faire +sentir; d'en détacher la matière électrique, ou du moins, de la conduire +jusque dans la terre, sans qu'elle pût être dangereuse pour le bâtiment. +</p> + +<p>Ce ne fut que dans l'été de 1752, qu'il put démontrer efficacement sa +grande découverte. La méthode qu'il avoit d'abord proposée, étoit de +placer sur une haute tour ou sur quelqu'autre édifice élevé une guérite, +au-dessus de laquelle seroit une pointe de fer isolée, c'est-à-dire, +plantée dans un gâteau de résine. Il pensoit que les nuages électriques, +qui passeroient au-dessus de cette pointe, lui communiqueroient une +partie de leur électricité, ce qui deviendroit sensible par les +étincelles, qui en partiroient toutes les fois qu'on en approcheroit une +clef, la jointure du doigt ou quelqu'autre conducteur.</p> + +<p>Philadelphie n'offroit alors aucun moyen de faire une pareille +expérience. Tandis que Franklin attendoit impatiemment qu'on y élevât +une pyramide, il lui vint dans l'idée qu'il pourroit avoir un accès bien +plus prompt dans la région des nuages, par le moyen d'un cerf-volant +ordinaire, que par une pyramide. Il en fit un en étendant sur deux +bâtons croisés un mouchoir de soie, qui pouvoit mieux résister à la +pluie que du papier. Il garnit d'une pointe de fer le bâton qui étoit +verticalement posé. La corde étoit de chanvre comme à l'ordinaire; et +Franklin en noua le bout à un cordon de soie, qu'il tenoit dans sa main. +Il y avoit une petite clef attachée à l'endroit où la corde de chanvre +se terminoit.</p> + +<p>Aux premières approches d'un orage, Franklin se rendit dans les +prairies qui sont aux environs de Philadelphie. Il étoit avec son fils, +à qui seul il avoit fait part de son projet, parce qu'il craignoit le +ridicule, qui trop communément, pour l'intérêt des sciences, accompagne +les expériences qui ne réussissent pas. Il se mit sous un hangard pour +être à l'abri de la pluie. Son cerf-volant étoit en l'air. Un nuage +orageux passa au-dessus: mais aucun signe d'électricité ne se +manifestoit encore. Franklin commençoit à désespérer du succès de sa +tentative, quand tout-à-coup il observa que quelques brins de la corde +de chanvre s'écartoient l'un de l'autre et se roidissoient. Il présenta +aussitôt son doigt fermé à la clef, et il en tira une forte étincelle. +Quel dut être alors le plaisir qu'il ressentit! De cette expérience +dépendoit le sort de sa théorie. Il savoit que s'il réussissoit, son nom +seroit placé parmi les noms de ceux qui avoient agrandi le domaine des +sciences; mais que s'il échouoit, il seroit inévitablement exposé au +ridicule, ou, ce qui est encore pire, à la pitié, qu'on a pour un homme +qui, quoique bien intentionné, n'est qu'un faible et inepte fabricateur +de projets.</p> + +<p>On peut donc aisément concevoir avec quelle anxiété il attendoit le +résultat de sa tentative. Le doute, le désespoir avoient commencé à +s'emparer de lui, quand le fait lui fut si bien démontré, que les plus +incrédules n'auroient pu résister à l'évidence. Plusieurs étincelles +suivirent la première. La bouteille de Leyde fut chargée, le choc reçu; +et toutes les expériences qu'on a coutume de faire avec l'électricité +furent renouvelées.</p> + +<p>Environ un mois avant l'époque, où Franklin fit son expérience du +cerf-volant, quelques savans français avoient completté sa découverte, +d'après la manière qu'il avoit d'abord indiquée lui-même. On refusa, +dit-on, d'insérer, parmi les Mémoires de la Société royale de Londres, +les lettres qu'il adressa au docteur Collinson. Mais ce dernier les +réunit en un volume, et les publia sous le titre de <i>Nouvelles +Expériences et Observations sur l'Électricité</i>, faites à +Philadelphie, en Amérique.</p> + +<p>Ces lettres furent lues avec avidité, et on les traduisit bientôt en +différentes langues. La première traduction française en étoit +très-incorrecte; cependant, le célèbre Buffon fut extrêmement satisfait +des idées qu'elle contenoit, et il répéta, avec succès, les expériences +de Franklin. Il engagea en même-temps son ami Dalibard à donner à ses +compatriotes une traduction plus correcte de l'ouvrage du physicien de +Philadelphie; ce qui contribua beaucoup à répandre en France la +connoissance des principes de Franklin. Louis XV entendant parler de +l'électricité, témoigna le désir d'en voir des expériences; et pour le +satisfaire, le physicien Delor en fit un cours dans la maison du duc +d'Ayen, à Saint-Germain.</p> + +<p>Les applaudissement qu'on prodigua alors aux découvertes de Franklin, +excitèrent en Buffon, Dalibard et Delor, un vif désir de constater la +vérité de son systême, sur les moyens d'écarter la foudre. Buffon plaça +une barre de fer pointue et isolée, sur la tour de Montbar; Dalibard en +mit une à Marly-la-Ville, et Delor une sur sa maison de l'Estrapade, +l'un des quartiers les plus élevés de Paris. La première de ces +machines, qui parut électrisée, fut celle de Dalibard. Le 10 mai 1752, +un nuage électrique passa au-dessus d'elle. Dalibard étoit absent: mais +Coiffier, menuisier, auquel il avoit laissé des instructions, et Raulet, +prieur de Marly-la-Ville, tirèrent beaucoup d'étincelles de la barre +électrisée<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a +href="#footnote30"><sup>30</sup></a>. On rendit compte de cette +expérience à l'Académie des Sciences, dans un mémoire composé par +Dalibard, et daté du 13 mai 1752.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote30" +name="footnote30"></a><b>Note 30: </b><a +href="#footnotetag30">(retour)</a> Elle avoit quarante pieds de +longueur.</p> +</blockquote> + +<p>Le 18 du même mois, la barre que Delor avoit élevée sur sa maison, +produisit les mêmes effets que celle de Dalibard. Ce succès excita +bientôt les autres physiciens de l'Europe, à répéter l'expérience. Mais +nul d'entr'eux ne se signala plus qu'un moine de Turin, le père +Beccaria, aux observations duquel les sciences doivent beaucoup.</p> + +<p>Jusque dans les froides contrées de la Russie, on sentit l'ardeur de +participer à ces brillantes découvertes. Le professeur Richman donnoit +droit d'espérer qu'il ajouteroit aux connoissances déjà acquises, +lorsqu'un coup, parti de la barre qui servoit à ses expériences, mit un +terme à sa vie. Les amis des sciences regretteront long-temps cette +victime de l'électricité.</p> + +<p>D'après toutes ces expériences, la théorie de Franklin fut établie de +la manière la plus solide. Cependant, quand on ne put plus douter de la +vérité de cette théorie, l'envie essaya d'en rabaisser le mérite. Il +étoit des hommes qui regardoient comme trop humiliant pour eux, qu'un +Américain, un habitant d'une ville encore peu célèbre, un homme dont le +nom étoit à peine connu, fût en état de faire des découvertes, et de +présenter des théories qui avoient échappé aux recherches des +philosophes les plus éclairés de l'Europe. On prétendit que cet homme +devoit à quelqu'autre l'idée de son systême, et qu'il étoit impossible +qu'il eût fait lui-même les découvertes qu'il s'attribuoit. On dit que +dès l'année 1748, l'abbé Nollet avoit indiqué dans ses <i>Leçons de +Physique</i>, l'analogie entre l'électricité et la matière de la foudre. +</p> + +<p>Il est certain que l'abbé Nollet en fait mention: mais il n'en parle +que comme d'une simple conjecture, et il ne propose aucune manière d'en +démontrer la vérité. Il reconnoît ensuite lui-même que Franklin a, le +premier, eu la courageuse idée de faire descendre la foudre, par le +moyen des barres métalliques, pointues et isolées. L'analogie entre les +effets de la foudre et l'étincelle électrique est si frappante, qu'il +n'est point surprenant qu'on l'ait remarquée, aussitôt que les +phénomènes de l'électricité ont été généralement observés. Le docteur +Wall et M. Grey en ont eu l'idée, lorsque la science étoit encore dans +son enfance. Mais l'honneur d'une théorie régulière des causes de la +foudre, la méthode de démontrer la vérité de cette théorie, et le +courage de la mettre en pratique et de l'établir sur les solides bases +de l'expérience, sont incontestablement dus à Franklin. Dalibard qui, le +premier, fit des expériences en France, avoue qu'il n'a fait que suivre +les procédés que Franklin avoit indiqués.</p> + +<p>On a avancé dernièrement que la gloire de completter l'expérience du +cerf-volant électrique, n'appartenoit point à Franklin. Quelques +paragraphes des papiers anglais l'attribuent à un français, qu'ils ne +nomment pas, mais qui est, vraisemblablement ce M. Deromas, assesseur du +présidial de Nerac, auquel l'abbé Bertholon prétend qu'elle est due. +</p> + +<p>Il est aisé de se convaincre de l'injustice de cette assertion. +L'expérience de Franklin fut faite au mois de juin 1752, et la lettre, +dans laquelle il en rend compte, est datée du 19 octobre de la même +année.—Deromas fit la première tentative le 14 mai 1753: mais il +ne réussit que le 7 juin suivant; c'est-à-dire, un an après que Franklin +eut fait son expérience, et lorsqu'elle étoit déjà connue de tous les +physiciens de l'Europe.</p> + +<p>Indépendamment des grandes découvertes, dont nous venons de rendre +compte, on trouve dans les lettres que Franklin a écrites sur +l'électricité, beaucoup de faits et d'apperçus, qui ont singulièrement +contribué à faire de cette partie des connoissances humaines une science +particulière. M. Kinnersley, ami de Franklin, lui apprit qu'il avoit +découvert différentes espèces d'électricité, produites par le frottement +du verre et du soufre. Nous avons déjà observé que la même découverte +avoit été faite par M. Dufay, mais qu'ensuite on l'avoit négligée +pendant plusieurs années. Les physiciens pensoient que ce phénomène ne +provenoit que d'une différence dans la quantité d'électricité +recueillie, et Dufay lui-même parut, à la fin, avoir adopté cette +opinion.</p> + +<p>Franklin eut d'abord la même idée: mais dans le cours de ses +expériences, il reconnut que M. Kinnersley avoit raison, et que +l'électricité vitreuse et l'électricité résineuse de Dufay n'étoient +autre chose que l'état positif et l'état négatif, qu'il avoit d'abord +observés; c'est-à-dire, que le globe de verre chargeoit positivement le +principal conducteur, ou lui communiquoit une plus grande quantité +d'électricité, tandis que le pain de résine diminuoit sa quantité +naturelle, ou le chargeoit négativement.</p> + +<p>Ces expériences et ces observations ouvrirent aux recherches un +nouveau champ, dans lequel les physiciens entrèrent avec ardeur; et +leurs travaux ajoutèrent beaucoup à la somme de nos connoissances.</p> + +<p>Au mois de septembre 1752, Franklin commença un cours d'expériences, +pour déterminer l'état de l'électricité dans les nuages; et après un +grand nombre d'observations, il reconnut que les nuages orageux étoient +très-communément dans un état négatif d'électricité, mais quelquefois +aussi dans un état positif. De là il inféra nécessairement que le plus +souvent les coups de tonnerre étoient l'effet de l'électricité de la +terre, qui frappoit les nuages, et non de celle des nuages, qui frappoit +la terre.</p> + +<p>La lettre, qui contient ces observations, est datée du mois de +septembre 1753. Cependant la découverte de l'ascension du tonnerre passe +pour être assez récente, et est attribuée à l'abbé Bertholon, qui publia +un mémoire sur ce sujet en 1776.</p> + +<p>Les lettres de Franklin ont été traduites non-seulement dans la +plupart des langues de l'Europe, mais en latin. À mesure qu'elles se +sont répandues, les principes qu'elles contiennent ont été suivis. +Cependant la théorie de Franklin ne manqua pas d'abord d'adversaires. +L'abbé Nollet fut un de ceux qui la combattirent: mais les premiers +physiciens de l'Europe en devinrent les défenseurs; et parmi ces +derniers on doit distinguer Dalibard et Beccaria. Insensiblement les +ennemis disparurent; et maintenant par-tout où l'on cultive la science +de l'électricité, on a adopté le systême de Franklin.</p> + +<p>Nous avons déjà fait mention de l'important usage que Franklin fit de +ses découvertes, pour préserver les maisons des redoutables effets de la +foudre. Les conducteurs sont devenus très-communs en Amérique: mais +malgré les preuves certaines de leur utilité, le préjugé les empêche +encore d'être généralement adoptés en Europe. Les hommes se déterminent +difficilement à renoncer à leurs coutumes pour en prendre de nouvelles; +et, peut-être, devons-nous plutôt nous étonner de voir qu'un usage +utile, qui n'a été proposé que depuis environ quarante ans, soit déjà +établi en beaucoup d'endroits, que de ce qu'il n'est pas encore +universellement suivi. Ce n'est que par degrés que les choses les plus +salutaires peuvent être mises en pratique. Il y a près de quatre-vingts +ans que l'inoculation a été introduite en Europe et en Amérique. +Cependant, elle n'est pas d'un usage général; et il faut, peut-être, +encore un ou deux siècles avant qu'elle le devienne.</p> + +<p>En 1745, Franklin publia un mémoire sur les cheminées, qu'il avoit +nouvellement inventées en Pensylvanie. Il fit connoître, d'une manière +très-détaillée, les avantages et les désavantages des différentes +cheminées, et il s'efforça de démontrer que les siennes méritoient +d'être préférées à toutes les autres. Les poêles ouverts devinrent +dès-lors d'un usage général: mais ils ne sont pas tout-à-fait construits +conformément à ses principes, puisqu'ils n'ont point par derrière une +boîte, par le moyen de laquelle l'air chaud soit rejeté dans +l'appartement. Ces poêles ont, à la vérité, l'avantage de faire +continuellement circuler la chaleur; de sorte qu'on a besoin de moins de +chauffage pour entretenir la température dans un état convenable, +sur-tout lorsque la chambre est assez close pour empêcher l'air +extérieur d'entrer: mais ils peuvent aussi occasionner des rhumes, des +maux de dents, et d'autres incommodités de ce genre.</p> + +<p>Quoique pendant plusieurs années la physique fût le principal objet +des études de Franklin, il ne s'y borna pas entièrement. En 1747, il fut +élu, par la ville de Philadelphie, membre de l'assemblée générale de la +province. Il y avoit alors beaucoup de dispute entre l'assemblée et les +propriétaires<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a +href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Chaque parti défendoit ce qu'il +croyoit être ses droits. Franklin, dès son enfance, ardent ami des +droits de l'homme, se montra bientôt l'un des plus fermes opposans aux +injustes projets des propriétaires. Il fut même regardé comme le chef de +l'opposition; et ce fut à lui qu'on attribua la plupart des courageuses +réponses que l'assemblée fit aux messages des gouverneurs.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote31" +name="footnote31"></a><b>Note 31: </b><a +href="#footnotetag31">(retour)</a> Les héritiers de William Penn. +</p> +</blockquote> + +<p>Il acquit beaucoup d'influence dans l'assemblée: mais il ne dut point +cette influence à une éloquence extraordinaire. Il ne parloit que +rarement; et il ne fit jamais ce qu'on appelle un discours soigné. Il +énonçoit communément une seule maxime, ou bien il racontoit un fait, un +trait historique, dont la conséquence ne manquoit pas d'être saisie. Son +extérieur étoit doux et prévenant. Sa méthode, en parlant comme en +écrivant, étoit simple, sans art et singulièrement concise. Mais avec +cette manière naturelle, sa sagacité et son jugement solide, il savoit +confondre les plus éloquens et les plus subtils de ses adversaires, +soutenir les opinions de ses amis, et entraîner les hommes impartiaux +qui avoient été d'abord d'un avis différent du sien. Souvent une simple +observation lui suffisoit pour détruire tout l'effet d'un long et +élégant discours, et déterminer le sort d'une question importante.</p> + +<p>Mais il ne se contentoit point de défendre ainsi les droits du +peuple. Il vouloit les lui assurer d'une manière permanente. Pour cela, +il savoit qu'il falloit en faire sentir tout le prix, et que le seul +moyen d'y réussir étoit d'étendre l'instruction dans toutes les classes +de la société.</p> + +<p>L'on a déjà vu qu'il fut le fondateur d'une bibliothèque publique, +qui contribua beaucoup à augmenter les connoissances des habitans de +Philadelphie. Mais cette bibliothèque ne suffisoit pas. Les écoles +étoient alors en général de très-peu d'utilité. Ceux qui les tenoient, +n'avoient pas les qualités nécessaires pour remplir l'important devoir +dont ils s'étoient chargés; et tout ce qu'on pouvoit attendre d'eux +étoit de donner les principes d'une commune éducation anglaise. Franklin +traça pour la ville de Philadelphie le plan d'un collége, tel qu'il +devoit être dans un pays nouveau. Mais dans ce plan, comme dans tous +ceux qu'il a faits, ses vues ne se bornoient pas à l'intérêt du moment. +Il regardoit dans l'avenir l'époque où il faudroit étendre les bases de +ses institutions. Il considéroit le collége de Philadelphie, comme une +établissement qui deviendroit, avec le temps, un séminaire de savoir, +plus étendu et plus analogue aux circonstances.</p> + +<p>D'après son plan, les statuts du collége furent dressés et signés le +13 novembre 1749; et on y nomma, en qualité de curateurs, vingt-quatre +des plus respectables citoyens de Philadelphie. Les principales +personnes que Franklin consulta, et sur son plan, et sur le choix des +curateurs, furent Thomas Hopkinson, Richard Peters, alors secrétaire de +l'assemblée provinciale, Tench Francis, procureur-général, et le docteur +Phineas Bond.</p> + +<p>Nous allons citer un article des statuts, pour montrer que l'esprit +de bienfaisance, qui l'a dicté, est digne d'imitation; et, pour +l'honneur de Philadelphie, nous espérons qu'il continuera à être +long-temps en vigueur.</p> + +<p>«En cas que le recteur, ou quelque professeur devienne incapable de +remplir sa place, soit par maladie, ou par quelqu'autre infirmité +naturelle, qui peut le réduire à un état d'indigence, les curateurs +auront le pouvoir de lui donner des secours proportionnés à ses besoins, +à son mérite, ainsi qu'aux fonds qu'ils auront entre les mains.»</p> + +<p>La dernière clause est exprimée d'une manière si tendre, si +paternelle, qu'elle doit faire un honneur éternel à l'esprit et au +cœur des fondateurs.</p> + +<p>«On doit espérer que les curateurs se feront un plaisir, et même un +devoir de visiter souvent le collége, soit pour encourager et soutenir +la jeunesse, soit pour exciter et aider les maîtres, et par tous les +moyens en leur pouvoir, faire en sorte que cette institution remplisse +son but. On doit croire aussi qu'ils regarderont jusqu'à un certain +point, les élèves comme leurs propres enfans; qu'ils les traiteront avec +familiarité et avec affection; et que quand ils se seront bien conduits, +qu'ils auront achevé leurs études, et qu'ils entreront dans le monde, +les curateurs feront à l'envi tout ce qui dépendra d'eux pour les +avancer et les établir, soit dans le commerce ou dans les emplois, soit +par des mariages ou de toute autre manière qui pourra leur être +avantageuse; et cela préférablement à toute autre personne, même d'un +mérite égal.»</p> + +<p>Ces statuts étant signés et rendus publics, avec les noms des +personnes qui se proposoient pour fondateurs et curateurs, le dessein en +fut si bien approuvé par les généreux citoyens de Philadelphie, qu'au +bout de peu de semaines, il y eut une souscription de huit cents livres +sterlings par an, pour l'espace de cinq années. Au commencement du mois +de janvier suivant<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a +href="#footnote32"><sup>32</sup></a>, on ouvrit les écoles de latin, de +grec, d'anglais et de mathématiques.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote32" +name="footnote32"></a><b>Note 32: </b><a +href="#footnotetag32">(retour)</a> En 1750.</p> +</blockquote> + +<p>D'après un article du premier plan, on établit encore une école pour +élever gratis soixante garçons et trente filles. Cette école a été, +depuis, appelée l'<i>École de Charité</i>; et malgré l'obstacle que les +curateurs ont eu quelquefois à vaincre pour se procurer assez de fonds, +cette école subsiste depuis quarante ans. Or, en comptant que chacun des +enfans, qui y ont été admis, y a demeuré trois ans, ainsi qu'il est +d'usage, on trouvera qu'on y a donné la principale partie de leur +éducation à plus de douze cents enfans, qui, sans cela, seroient restés, +pour la plupart, privés de toute espèce d'instruction. En outre, +plusieurs de ceux qui ont été élevés dans cette école, sont maintenant +comptés parmi les citoyens les plus utiles et les plus estimés de +l'état.</p> + +<p>L'institution, si heureusement commencée, continua à prospérer à la +grande satisfaction de Franklin. Malgré ses études, et les occupations +multipliées, qu'il avoit alors, il fut extrêmement assidu aux visites et +aux examens qui se fesoient chaque mois dans les écoles. Il eut +également soin de profiter des correspondances qu'il entretenoit dans +plusieurs pays, pour étendre la réputation du collége de Philadelphie, +et y attirer des élèves des différentes parties du continent de +l'Amérique et des Antilles.</p> + +<p>Par l'entremise du docteur Collinson, ce généreux et savant ami de +Franklin, les curateurs du collége virent se réunir à eux<a +id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a +href="#footnote33"><sup>33</sup></a>, les deux héritiers du fondateur de +la Pensylvanie, Thomas Penn et Richard Penn, qui, en même-temps, firent +au collége un présent de cinq cents livres sterlings. Franklin commença +dès-lors à se flatter de voir bientôt accomplir son principal dessein. +Il espéra que Philadelphie alloit avoir une institution semblable aux +colléges et aux universités d'Europe; institution à laquelle, suivant +lui, son premier collége devoit seulement servir de base.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote33" +name="footnote33"></a><b>Note 33: </b><a +href="#footnotetag33">(retour)</a> L'acte d'incorporation est du 13 +juillet 1753.</p> +</blockquote> + +<p>L'éclaircissement de ce fait est très-important pour la mémoire de +Franklin, comme philosophe et comme ami et bienfaiteur des sciences. Il +dit expressément, dans le préambule des statuts du collége: «Que ce +collége étoit fondé pour qu'on y enseignât le latin et le grec, avec +toutes les autres parties utiles des arts et des sciences; qu'il étoit +en outre tel qu'il convenoit à un pays encore peu avancé, et qu'il +devoit servir de base à la postérité, pour établir un séminaire de +savoir, plus étendu et analogue aux circonstances qui auroient lieu dans +le temps».—Malgré cela, on s'est étayé naguère de l'autorité du +docteur Franklin, pour prétendre que le latin, le grec et les autres +langues mortes, étoient un embarras dans le plan d'une éducation utile; +et que le soin qu'on avoit pris de fonder un collége plus étendu que le +sien, avoit été contraire à son intention et lui avoit occasionné du +mécontentement.</p> + +<p>Si ce que nous venons de citer plus haut, ne suffit pas pour prouver +la fausseté de cette assertion, les lettres, que nous allons transcrire, +achèveront de la démontrer. Un homme, qui venoit de publier des idées +sur un collége propre à un pays encore peu avancé, c'est-à-dire, à +New-York, envoya son pamphlet à Franklin, et lui demanda quelle étoit +son opinion à ce sujet. Franklin lui répondit. Leur correspondance, qui +dura environ un an, fut suivie de l'établissement du grand collége, sur +les principes du premier. L'auteur du projet fut, en même-temps, mis à +la tête de l'un et de l'autre; et depuis trente-six ans, il les dirige +d'une manière très-distinguée.</p> + +<p>On verra aussi par ces lettres, quel étoit alors l'état du collége. +</p> + +<p class="sig">À M. W. <span class="sc">Smith</span>, à Long-Island.</p> + +<p class="r">Philadelphie, le 19 avril 1753.</p> + +<p>«J'ai reçu, Monsieur, votre lettre du 11 courant, ainsi que votre +nouvel écrit<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a +href="#footnote34"><sup>34</sup></a> sur l'éducation. Je vais le lire +attentivement, et par le prochain courrier, je vous en dirai ma façon de +penser, ainsi que vous le désirez.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote34" +name="footnote34"></a><b>Note 34: </b><a +href="#footnotetag34">(retour)</a> Intitulé: <i>Idée générale du +collége de Mirania</i>.</p> +</blockquote> + +<p>»Je pense que vos jeunes élèves pourroient faire ici, d'une manière +satisfaisante, un cours de mathématiques et de physique. M. Alison<a +id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a +href="#footnote35"><sup>35</sup></a>, qui a été élevé à Glascow, a +long-temps professé la dernière de ces sciences, et M. Grew<a +id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a +href="#footnote36"><sup>36</sup></a> la première; et leurs écoliers font +des progrès très-rapides. M. Alison est à la tête de l'école de latin et +du grec: mais comme il a maintenant trois bons aides<a +id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a +href="#footnote37"><sup>37</sup></a>, il peut fort bien consacrer, +chaque jour, quelques heures à l'instruction de ceux qui étudient les +hautes sciences.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote35" +name="footnote35"></a><b>Note 35: </b><a +href="#footnotetag35">(retour)</a> Le savant docteur Francis Alison, +qui est devenu vice-recteur du collége de Philadelphie.</p> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote36" +name="footnote36"></a><b>Note 36: </b><a +href="#footnotetag36">(retour)</a> M. Théophile Grew, professeur de +mathématiques dans le même collége.</p> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote37" +name="footnote37"></a><b>Note 37: </b><a +href="#footnotetag37">(retour)</a> Ces aides étoient alors M. Charles +Thompson, dernier secrétaire du congrès; M. Paul Jackson et M. Jacob +Duche.</p> +</blockquote> + +<p>»Notre école de mathématiques est assez bien pourvue d'instrumens. +Notre bibliothèque de livres anglais est très-bien composée, et nous y +avons un assortiment de machines pour les expériences de physique, +assortiment qui n'est pas considérable, mais que nous espérons +incessamment completter. La bibliothèque loganienne, l'une des plus +belles collections qu'il y ait en Amérique, sera bientôt ouverte; de +sorte que les livres, ni les instrumens ne nous manqueront pas. En outre +comme nous sommes toujours déterminés à allouer de bons honoraires aux +professeurs, nous avons lieu de croire que nous pourrons en choisir +d'habiles; et certes, c'est de ce choix que dépend le succès de +l'institution.</p> + +<p>»Si avant de retourner en Europe, il vous est possible de venir à +Philadelphie, je serai bien charmé de pouvoir converser avec vous. +J'aurai aussi un vrai plaisir à vous écrire et à recevoir de vos +lettres, après que vous serez fixé en Angleterre; car la correspondance +des hommes qui ont du savoir, de la vertu et l'amour du bien public, est +une de mes plus grandes jouissances.</p> + +<p>»J'ignore si vous avez vu le premier plan que j'ai fait pour +l'établissement de notre collége. Je vous l'envoie ci-joint. +Quoiqu'imparfait, il a eu le succès que je désirois, puisqu'il a été +suivi d'une souscription de quatre mille livres sterlings, qui nous ont +servi à le mettre à exécution. Comme nous aimons beaucoup à recevoir des +conseils, et que chaque jour nous donne plus d'expérience, j'espère +qu'en peu d'années, notre institution sera parfaite.</p> + +<p>»Je suis, etc.»</p> + +<p class="sig"><span class="sc">B. Franklin</span>.</p> + +<p> </p> +<p class="sig"><span class="sc">Au même</span>.</p> + +<p class="r">Philadelphie, le 3 mai 1753.</p> + +<p>«M. Peters, Monsieur, étoit, il n'y a qu'un instant, avec moi; et +nous avons comparé nos notes sur votre nouvel écrit. Ce plan d'éducation +est vraiment excellent: nous n'y avons apperçu rien qui ne soit +très-praticable. La principale difficulté est de trouver +l'<i>aratus</i><a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a +href="#footnote38"><sup>38</sup></a>, et les autres personnes propres à +le mettre à exécution; mais on peut pourtant y réussir, en offrant à ces +personnes les encouragemens nécessaires.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote38" +name="footnote38"></a><b>Note 38: </b><a +href="#footnotetag38">(retour)</a> C'est le nom qui étoit donné au +chef du collége, dans le plan dont il est ici mention, et qui depuis +plusieurs années, a été exécuté en très-grande partie, dans le collége +de Philadelphie, et dans divers autres colléges des États-Unis.</p> +</blockquote> + +<p>»Nous avons eu, M. Peters et moi, un grand plaisir à examiner votre +plan. Quant à moi, je ne me souviens pas que la lecture d'aucun autre +écrit m'ait jamais fait plus d'impression; tant il y a de noblesse et de +justesse dans les idées, et de chaleur et d'élégance dans le style! +Toutefois, comme les critiques de vos amis peuvent vous être plus utiles +et plus agréables que leurs éloges, je dois vous observer que je +désirerois que vous eussiez omis, non-seulement la citation du Review<a +id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a +href="#footnote39"><sup>39</sup></a>, mais les expressions<a +id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a +href="#footnote40"><sup>40</sup></a>, que le ressentiment vous a dictées +contre vos adversaires. En pareil cas, la plus noble victoire est celle +qu'on obtient en brillant davantage, et en dédaignant l'envie.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote39" +name="footnote39"></a><b>Note 39: </b><a +href="#footnotetag39">(retour)</a> Cette citation du <i>Monthly +Review</i> de Londres, année 1749, attaquoi"t d'une manière trop +sévère, l'administration et la discipline des universités d'Oxford et +de Cambridge, et fut ôtée des nouvelles éditions de l'écrit de M. W. +Smith.</p> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote40" +name="footnote40"></a><b>Note 40: </b><a +href="#footnotetag40">(retour)</a> Pages 65 et 79 du pamphlet.</p> +</blockquote> + +<p>»M. Allen est depuis dix jours absent de Philadelphie. Avant son +départ, il me chargea de lui procurer six exemplaires de votre plan. M. +Peters en a pris dix. Il se proposoit d'abord de vous écrire, mais il ne +le fait point, parce qu'il espère vous voir bientôt ici. Il me prie de +vous présenter ses complimens, et de vous assurer qu'il vous accueillera +avec grand plaisir. J'ajouterai que vous pouvez compter que, de mon +côté, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous rendre agréable le +séjour de Philadelphie.</p> + +<p>»Je suis, etc.»</p> + +<p class="sig"><span class="sc">B. Franklin.</span></p> + +<p> </p> + +<p class="sig"><span class="sc">Au même</span>.</p> + +<p class="r">Philadelphie, le 27 novembre 1753.</p> + +<p>«Comme je vous ai écrit, mon cher Monsieur, une très-longue lettre, +par la voie de Bristol, je n'ai maintenant que peu de choses à vous +dire. Ce qui concerne notre collége, est toujours dans le même état. +</p> + +<p>»Les curateurs seroient charmés d'y placer un recteur: mais ils +craignent de prendre de nouveaux engagemens jusqu'à ce qu'ils se soient +libérés des dettes qu'ils ont contractées; et je n'ai pas encore pu leur +persuader entièrement qu'un bon professeur dans les hautes sciences, +attireroit assez d'écoliers pour payer en grande partie, sinon +tout-à-fait, ses honoraires. Ainsi, à moins que les propriétaires<a +id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a +href="#footnote41"><sup>41</sup></a> de la province ne veuillent +soutenir notre institution, je crains que nous ne soyons obligés +d'attendre encore quelques années avant de la voir dans l'état de +perfection, dont je la crois déjà susceptible; et l'espérance que +j'avois de vous voir établi parmi nous, s'évanouira.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote41" +name="footnote41"></a><b>Note 41: </b><a +href="#footnotetag41">(retour)</a> La famille des Penn.</p> +</blockquote> + +<p>»Le bon M. Collinson m'écrit qu'il n'épargnera pas ses soins à cet +égard. Il espère qu'avec l'aide de l'archevêque, il décidera nos +propriétaires<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a +href="#footnote42"><sup>42</sup></a>; et je prie Dieu qu'il le fasse +réussir.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote42" +name="footnote42"></a><b>Note 42: </b><a +href="#footnotetag42">(retour)</a> À la sollicitation de Franklin, de +M. Allen et de M. Peters, l'archevêque Herring et M. Collinson, +engagèrent MM. Thomas Penn et Richard Penn à souscrire pour une somme +annuelle, et à donner ensuite 5000 livres sterlings au collége de +Philadelphie.</p> +</blockquote> + +<p>»Mon fils vous présente sa respectueuse affection.</p> + +<p class="sig">»Je suis, etc.</p> + +<p class="sig2"><span class="sc">B. Franklin</span>.</p> + +<p><i>P. S.</i> Je n'ai pas reçu un seul mot de vous, depuis votre arrivée en +Angleterre.»</p> + + +<p> </p> + +<p class="sig"><span class="sc">Au même</span>.</p> + +<p class="r">Philadelphie, le 18 avril 1754.</p> + +<p>«Depuis que vous êtes de retour en Angleterre, Monsieur, je n'ai reçu +qu'une petite lettre de vous, par la voie de Boston, et en date du 18 +octobre dernier. Vous me mandez que vous m'avez écrit très au long par +le capitaine Davis.—Davis a fait naufrage, et conséquemment votre +lettre est perdue; ce qui me fait beaucoup de peine.</p> + +<p>»Mesnard et Gibbon sont arrivés ici, et ne m'ont rien apporté de +votre part. Ma consolation est que vous ne m'écrivez point, parce que +vous venez, et que vous vous proposez de me dire de vive voix ce qui +m'intéresse. Étant donc incertain que cette lettre vous trouve en +Angleterre, et espérant de vous voir arriver, ou au moins de recevoir de +vos nouvelles, par le navire <i>la Myrtilla</i>, capitaine Budden, que +nous attendons à tout instant, je me borne à vous renouveler les +assurances de mon estime et de mon affection.»</p> + +<p class="sig"><span class="sc">B. Franklin</span>.</p> + + +<p>Environ un mois après que cette lettre fût écrite, M. Smith arriva à +Philadelphie, et fut aussitôt placé à la tête du collége. Par ce moyen, +Franklin et les autres curateurs, purent exécuter le dessein de +perfectionner leur collége, et de lui donner le degré d'étendue et +d'utilité, dans lequel il s'est soutenu jusqu'à présent. Ils obtinrent +pour cela une charte additionelle, datée du 27 mai 1755.</p> + +<p>Nous avons cru nécessaire de montrer de quelle importance les soins +de Franklin furent pour cette institution. Peu de temps après, il +s'embarqua pour l'Angleterre, où l'appeloit le service de son pays; et +comme depuis le même service l'a presque toujours occupé au dehors, +ainsi qu'on le verra dans la suite de ces mémoires, il n'eut plus que +peu d'occasions de prendre une part directe aux affaires du collége. +</p> + +<p>Lorsqu'en l'année 1785, il retourna à Philadelphie, il trouva les +chartes du collége violées, et ses anciens collègues, qui en étoient, +comme lui, les premiers fondateurs, privés de leurs droits +d'administration, par un acte de la législature. Quoique son nom eût été +inséré dans la liste des nouveaux curateurs, il refusa de prendre place +parmi eux, et de se mêler de l'administration jusqu'à ce qu'une loi eût +rétabli les choses dans leur premier état.</p> + +<p>Cette loi fut rendue. Alors Franklin convoqua ses anciens collègues +dans sa maison. Ils le choisirent pour leur président; et, à sa +sollicitation, ils continuèrent long-temps à s'assembler chez lui. +Cependant, quelques mois avant sa mort, craignant que l'attention qu'il +donnoit aux affaires du collége, ne le fatiguât trop, ils lui +proposèrent de tenir leurs assemblées dans le collége même, et il y +consentit, quoiqu'avec quelque répugnance.</p> + +<p>Non-seulement Franklin fut l'auteur de plusieurs institutions utiles, +mais il favorisa celles dont d'autres hommes avoient conçu l'idée. Vers +l'année 1752, le docteur Bond, célèbre médecin de Philadelphie, touché +de l'état déplorable des pauvres, qu'il visitoit dans leurs maladies, +forma le projet d'établir un hôpital. Quels que fussent ses efforts, il +ne put déterminer que peu de personnes à concourir à l'exécution d'un +plan aussi utile. Mais ne voulant pas y renoncer, il eut recours à +Franklin, qui travailla avec ardeur à le faire réussir, soit en +employant son crédit auprès de ses amis, soit en démontrant, dans sa +gazette, les avantages du projet.</p> + +<p>Ses soins ne furent point inutiles. Les souscriptions s'élevèrent +bientôt à une somme considérable. Cependant cette somme étoit encore +au-dessous de ce qu'il falloit pour les premiers frais de +l'établissement. Franklin fit une nouvelle tentative. Il s'adressa à +l'assemblée; et après quelqu'opposition, il obtint la permission de +présenter un bill, qui disoit qu'aussitôt que les souscriptions pour +l'établissement de l'hôpital, s'élèveroient à deux mille livres +sterling, le trésor public fourniroit une pareille somme. Comme cette +somme étoit promise à des conditions, qu'on espéroit ne voir jamais +remplir, les opposans gardèrent le silence et le bill passa. Mais les +soutiens du projet redoublèrent d'efforts, pour obtenir les +souscriptions nécessaires, et ils ne tardèrent pas à y réussir. Ce +fut-là l'origine de l'hôpital de Philadelphie; institution qui, avec le +Mont-de-Piété et la maison où l'on distribue des remèdes, est une preuve +de l'humanité des habitans de cette ville.</p> + +<p>Franklin avoit rempli avec tant d'intelligence l'emploi de directeur +des postes de Philadelphie, et il connoissoit si bien ce département, +qu'on jugea nécessaire de l'élever à une place plus distinguée. En 1753, +il fut nommé sous-directeur-général des postes des colonies +britanniques. Les profits de la poste aux lettres n'étoient pas une +petite partie des revenus que le gouvernement anglais retiroit de ses +colonies. On prétend que tandis que Franklin en fut chargé, les postes +de l'Amérique septentrionale produisirent annuellement trois fois autant +que celles d'Irlande.</p> + +<p>Les frontières des colonies d'Amérique étoient très-exposées aux +incursions des Indiens, sur-tout lorsque la guerre avoit lieu entre la +France et l'Angleterre. Ces colonies étoient individuellement trop +foibles, pour que chacune pût prendre des mesures efficaces pour sa +propre défense, ou elles avoient trop peu de bonne volonté pour se +charger, en particulier, de construire des forts, d'entretenir des +garnisons, tandis que celle qui auroit fait ces entreprises, auroit vu +ses voisins partager le fruit de ses peines, sans avoir contribué à les +faire naître. Quelquefois aussi les querelles, qui subsistoient entre +les gouverneurs et les assemblées, empêchoient qu'on adoptât des moyens +de défense, comme nous avons déjà rapporté que cela avoit eu lieu en +Pensylvanie, en 1745.</p> + +<p>Cependant il étoit à désirer que les colonies formassent un plan +d'union, et pour leur défense commune, et pour leurs autres intérêts. +Elles en sentirent la nécessité; et en conséquence, des commissaires des +provinces de New-Hampshire, de Massachusett, de Rhode-Island, de +New-Jersey, de Pensylvanie et de Maryland, se réunirent, en 1754, à +Albany. Franklin s'y rendit, en qualité de commissaire de la +Pensylvanie, et il y présenta un plan, qui, d'après le lieu où se tenoit +l'assemblée, a été communément appelé le <i>Plan d'Union d'Albany</i>. +</p> + +<p>Il proposoit dans ce plan, de demander au parlement d'Angleterre, un +acte d'après lequel on établiroit un gouvernement-général, composé d'un +président, nommé par le roi, d'un grand-conseil, dont les membres +seroient élus par les représentans des différentes colonies. Il vouloit, +en même-temps, que le nombre de ces représentans fût proportionné aux +sommes que chaque colonie verseroit dans le trésor public, avec cette +restriction, qu'aucune ne pourroit en avoir ni plus de sept, ni moins de +deux.</p> + +<p>Toute l'autorité exécutive devoit être déléguée au président-général, +et l'autorité législative devoit résider dans le grand-conseil et le +président réunis; le consentement de ce dernier étant nécessaire pour +qu'un bill fût converti en loi. Le président et le conseil devoient +avoir le pouvoir de faire la guerre et la paix, de conclure des traités +avec les nations indiennes, de régler le commerce avec elles, et d'en +acheter des terres, soit au nom de la couronne d'Angleterre, soit au nom +de l'union coloniale; d'établir de nouvelles colonies, de faire des +loix, pour les gouverner, jusqu'à ce qu'elles fussent érigées en +gouvernemens séparés; de lever des troupes, de construire des +forteresses, d'équiper des vaisseaux, et d'employer tous les autres +moyens propres à la défense générale. En conséquence, ils auroient pu +aussi établir les impôts, ou mettre les taxes qu'il auroient cru +nécessaires, et les moins onéreuses au peuple.</p> + +<p>Toutes ces loix devoient être envoyées en Angleterre, pour obtenir la +sanction du roi; et à moins qu'elles ne fussent improuvées avant trois +ans, elles devoient demeurer en vigueur. La nomination de tous les +officiers de terre et de mer devoit être faite par le président-général, +et approuvée par le conseil. Les officiers civils, au contraire, +devoient être nommés par le conseil, et approuvés par le président.</p> + +<p>Telle est l'esquisse du plan que Franklin proposa au congrès +d'Albany. Après une discussion, qui dura quelques jours, ce plan fut +agréé par tous les commissaires; et l'on en envoya une copie à +l'assemblée de chaque province, ainsi qu'au conseil du roi. Sa destinée +fut singulière. Les ministres anglais le désapprouvèrent, parce qu'il +accordoit trop d'autorité aux représentans du peuple; et les assemblées +coloniales n'en voulurent point, parce qu'il donnoit au +président-général, qui représentoit le roi, une plus grande influence +qu'elles ne le jugeoient convenable dans un plan de gouvernement destiné +à des hommes libres.</p> + +<p>Peut-être ce double motif de rejet est ce qui prouve le mieux combien +le plan de Franklin étoit convenable dans la situation relative où se +trouvoient alors l'Amérique et la Grande-Bretagne. En homme intelligent +et sage, il avoit exactement ménagé leurs intérêts divers.</p> + +<p>L'adoption de ce plan auroit fort bien pu empêcher que les colonies +anglaises ne se séparassent de leur métropole: mais c'est une question, +qu'il n'est nullement aisé de décider. On peut dire qu'en mettant les +colonies en état de se défendre elles-mêmes, on auroit écarté le +prétexte, qui a servi à faire passer au parlement d'Angleterre l'acte du +timbre, l'acte du thé et quelques autres, qui ont excité en Amérique un +esprit de mécontentement, et occasionné par la suite la séparation des +deux peuples. Mais d'un autre côté, on doit considérer que quand ces +actes ne seroient point émanés du parlement, les Américains n'auroient +pas tardé à briser les entraves que l'Angleterre mettoit à leur +commerce, en les forçant de ne vendre leurs productions qu'aux Anglais, +et de leur acheter les marchandises que le peu d'encouragement qu'il y +avoit dans leurs manufactures leur rendoit nécessaires, et que ces +Anglais leur fesoient payer beaucoup plus cher que ne l'auroient fait +les autres nations.</p> + +<p>En outre, le président-général devant être nommé par le roi +d'Angleterre, il n'eût pas manqué de lui être exclusivement dévoué, et +conséquemment il auroit refusé son consentement aux loix les plus +salutaires, lorsque ces loix auroient eu la moindre apparence de blesser +les intérêts de son maître. De plus, le consentement même du président +n'eût pas suffi. Il auroit fallu que les loix eussent encore +l'approbation du roi, qui, dans toutes les circonstances, auroit, sans +doute, préféré l'avantage de ses états d'Europe à celui de ses colonies. +Cette préférence eût fait naître des discordes perpétuelles entre le +conseil et le président-général, et par conséquent entre le peuple +d'Amérique et le gouvernement d'Angleterre.—Tandis que les +colonies seroient restées faibles, elles auroient été obligées de se +soumettre: mais aussitôt qu'elles auraient acquis de la force, elles +seroient devenues plus pressantes dans leurs demandes; et secouant enfin +le joug, elles se seroient déclarées indépendantes.</p> + +<p>Lorsque les Français étoient en possession du Canada, ils fesoient un +grand commerce avec les Sauvages; ils alloient même traiter jusqu'auprès +des frontières des colonies britanniques; et quelquefois ils formoient +de petits établissemens sur le territoire que les Anglais prétendoient +leur appartenir. Indépendamment du tort considérable que cela fesoit aux +Anglais relativement au commerce des pelleteries, leurs colonies étoient +sans cesse exposées à se voir dévastées par les Indiens qu'on excitoit +contr'elles.</p> + +<p>En 1753, il y eut quelques ravages commis sur les frontières de la +Virginie. Les remontrances, qui furent faites à cet égard, restèrent +sans effet. En 1754, on envoya sur les lieux un corps de troupes dont le +commandement fut donné à Washington; car, quoique très-jeune encore, cet +officier s'étoit conduit, l'année précédente, de manière à prouver qu'il +méritoit cette confiance.</p> + +<p>Tandis qu'il marchoit pour aller prendre possession du poste situé +dans l'endroit où se réunissent l'Allegany et le Monongahela, il apprit +que les Français y avoient déjà construit un fort. Un détachement de +leurs troupes s'avança aussitôt contre lui. Il se fortifia autant que +les circonstances le lui permirent; mais la supériorité du nombre +l'obligea bientôt à rendre le fort de <i>la Nécessité</i>. Il obtint une +capitulation honorable, et il retourna en Virginie.</p> + +<p>Le gouvernement britannique crut ne pas devoir rester spectateur +tranquille de cette querelle. En 1755, il donna ordre au général +Braddock de marcher avec un corps de troupes régulières et quelques +milices américaines, pour chasser les Français du poste dont ils +s'étoient emparés. Lorsque les troupes furent rassemblées, il s'éleva +une difficulté, qui fut sur le point d'empêcher l'expédition. C'étoit le +manque de chariots. Franklin s'empressa d'en faire fournir; et, avec +l'aide de son fils, il en procura, en peu de temps, cent cinquante.</p> + +<p>Braddock donna dans une embuscade, et y périt avec une grande partie +de son armée. Washington, qui étoit au nombre des aides-de-camp de ce +général, et l'avoit en vain averti de son danger, déploya alors de +grands talens militaires, en rassemblant les débris de l'armée, et +effectuant une jonction avec l'arrière-garde, que conduisoit le colonel +Dunbar, devenu commandant en chef par la mort de Braddock. Ce ne fut pas +sans peine qu'on parvint à conduire dans un endroit sûr les foibles +restes de ces troupes. On crut devoir, en même-temps, détruire les +chariots et le bagage pour empêcher qu'ils ne tombassent au pouvoir de +l'ennemi.</p> + +<p>Franklin avoit fait des obligations, en son nom, pour les chariots +qui avoient été fournis à l'armée. Les propriétaires de ces chariots +déclarèrent que leur intention étoit de le forcer à leur en tenir +compte. S'ils avoient exécuté cette menace, il est certain que Franklin +auroit été ruiné. Mais le gouverneur Shirley voyant qu'il n'avoit +répondu des chariots que pour servir le gouvernement, se chargea de les +faire payer, et retira Franklin d'une situation très-désagréable.</p> + +<p>La nouvelle de la défaite et de la mort du général Braddock, répandit +l'alarme dans les colonies anglaises. Toutes s'occupèrent de préparatifs +de guerre. Mais en Pensylvanie, le crédit des quakers empêcha qu'on +adoptât aucun systême de défense, qui pourroit forcer les citoyens à +prendre les armes. Franklin voulant faire organiser une milice, présenta +à l'assemblée, un bill, d'après lequel tout homme avoit la liberté de +prendre les armes, ou non. Les quakers restant ainsi maîtres de ne pas +s'armer, laissèrent passer le bill; car bien que leurs principes ne leur +permissent pas de combattre, ils ne les obligeoient pas à empêcher leurs +voisins de combattre pour eux.</p> + +<p>D'après ce bill, les milices de Pensylvanie devinrent une troupe +respectable. L'idée d'un danger imminent enflamma d'une ardeur +belliqueuse tous ceux à qui leurs principes religieux ne l'interdisoient +pas. Franklin fut nommé colonel du régiment de Philadelphie, composé de +douze cents hommes.</p> + +<p>L'ennemi ayant fait une invasion sur la frontière nord-ouest de la +province, on fut obligé de s'occuper à y porter des secours. Le +gouverneur chargea Franklin de prendre, à cet égard, toutes les mesures +nécessaires. Il reçut le pouvoir de lever des troupes, et de nommer +leurs officiers. Aussitôt il forma un régiment, avec lequel il se rendit +dans l'endroit qui exigeoit sa présence. Il y bâtit un fort, et y mit +une garnison en état de s'opposer aux incursions qui avoient, +jusqu'alors, inquiété les habitans. Il y séjourna même quelque temps, +afin de s'acquitter mieux des soins qui lui avoient été confiés. +Ensuite, l'intérêt du peuple demandant qu'il reparût dans l'assemblée, +il retourna à Philadelphie.</p> + +<p>La défense des colonies de l'Amérique septentrionale étoit +très-dispendieuse pour l'Angleterre. Le meilleur moyen de diminuer cette +dépense, étoit de mettre des armes dans les mains des habitans, et de +leur enseigner le moyen de s'en servir. Mais l'Angleterre ne se soucioit +point que les Américains apprissent à connoître leurs propres forces. +Elle craignoit que dès qu'ils en seroient venus là, ils ne voulussent +plus se soumettre au monopole qu'elle exerçoit sur leur commerce, et qui +ne leur étoit pas moins onéreux qu'avantageux à elle-même. L'entretien +des flottes et des armées qu'elle avoit en Amérique, n'étoit rien, en +comparaison des profits du commerce qu'elle y fesoit.</p> + +<p>Ce qu'elle crut pouvoir faire de mieux, pour retenir ses colonies +dans une soumission paisible, fut de leur rendre sa protection +nécessaire. Elle voulut écarter tout ce qui tendoit à montrer un esprit +militaire; et quoiqu'on fût alors dans le fort de la guerre entre +l'Angleterre et la France, le ministère anglais improuva l'acte par +lequel l'assemblée de Pensylvanie avoit permis l'organisation des +milices. Les régimens qui avoient été formés, furent licenciés; et on +fit marcher des troupes régulières pour défendre la province.</p> + +<p>La guerre qui désoloit les frontières, n'empêchoit pas que les +propriétaires<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a +href="#footnote43"><sup>43</sup></a> et le peuple de la Pensylvanie, ne +fussent toujours en mésintelligence. L'appréhension même d'un danger +commun ne suffisoit pas pour les réconcilier un moment. L'assemblée +prétendoit jouir du juste droit de mettre des impôts sur les terres des +propriétaires: mais les gouverneurs refusoient opiniâtrement de donner à +cette mesure, un consentement sans lequel aucun bill ne pouvoit être +converti en loi.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote43" +name="footnote43"></a><b>Note 43: </b><a +href="#footnotetag43">(retour)</a> Les héritiers Penn.</p> +</blockquote> + +<p>Indignée d'une résistance qu'elle regardoit comme une iniquité, +l'assemblée résolut enfin, de demander à la mère-patrie qu'elle y mît un +terme. Elle adressa au roi et à son conseil, une pétition, dans laquelle +elle montroit tout le tort que fesoient au peuple, et l'attachement +exclusif des propriétaires à leur intérêt particulier, et leur +indifférence pour le bien général de la colonie; et elle en demandoit +justice.</p> + +<p>Franklin fut chargé d'aller présenter cette adresse, et nommé, en +conséquence, agent de la province de Pensylvanie. Il partit d'Amérique +au mois de juin 1757. Conformément aux instructions qu'il avoit reçues +de l'assemblée, il eut une conférence avec les héritiers Penn, qui +résidoient alors à Londres, et il essaya de les déterminer à abandonner +des prétentions dès long-temps contestées. Mais voyant qu'ils refusoient +toute espèce d'accommodement, il présenta au conseil-d'état, la pétition +de l'assemblée.</p> + +<p>Pendant ce temps-là, le gouverneur Denny donna son assentiment à une +loi qui établissoit un impôt, sans faire aucune distinction en faveur +des biens de la famille Penn. Alarmée de cette nouvelle et des démarches +de Franklin, cette famille employa tout son crédit pour empêcher que la +sanction royale ne fût donnée à la nouvelle loi. Ils la représentèrent +comme une loi excessivement injuste, qui leur feroit bientôt supporter +tous les frais du gouvernement, et auroit les conséquences les plus +funestes pour eux et pour leur postérité.</p> + +<p>Cette cause fut amplement discutée devant le conseil privé. Les +héritiers Penn y trouvèrent plusieurs zélés défenseurs; mais il y eut +aussi des membres du conseil, qui soutinrent, avec chaleur, la cause du +peuple. Après d'assez longs débats, on proposa que Franklin promît +solemnellement que la répartition de l'impôt seroit telle que les biens +des Penn ne paieroient pas au-delà de ce qu'ils devroient +proportionnément aux autres. Franklin n'hésita point à le promettre. La +famille Penn cessa de s'opposer à la sanction de la loi; et la +tranquillité fut rendue à la Pensylvanie.</p> + +<p>La manière dont se termina ce différend, montre clairement la haute +opinion qu'avoient de l'honneur et de l'intégrité de Franklin, ceux +mêmes qui le considéroient comme opposé à leurs vues. Certes, cette +opinion n'étoit point mal fondée. La répartition de l'impôt fut faite +d'après les principes de la plus austère équité; et les terres des Penn +ne contribuèrent aux dépenses du gouvernement que proportionnément à +leur valeur.</p> + +<p>Après la conclusion de cette importante affaire, Franklin demeura à +la cour de Londres, en qualité d'agent de la province de Pensylvanie. La +profonde connoissance qu'il avoit de la situation des colonies, et son +zèle constant pour leurs intérêts, le firent nommer aussi agent des +provinces de Massachusett, de Maryland et de Georgie. Sa conduite dans +cette place, le rendit encore plus cher à ses compatriotes.</p> + +<p>Il eut alors occasion de cultiver la société des amis, que son mérite +lui avoit procuré pendant qu'il étoit encore éloigné d'eux. L'estime, +qu'ils avoient conçue pour lui, s'accrut, quand ils le connurent +personnellement. Ceux, qui avoient combattu les avantages de ses +découvertes en physique, se turent insensiblement, et les récompenses +littéraires lui furent prodiguées.</p> + +<p>La Société royale de Londres, qui s'étoit d'abord refusée à insérer +dans ses transactions, les écrits de l'électricien de Philadelphie, +pensa bientôt qu'elle se feroit un honneur de l'admettre au nombre de +ses membres. D'autres compagnies savantes désirèrent également +d'inscrire son nom parmi ceux qui les illustroient. L'université de +Saint-André, en Écosse, lui conféra le titre de docteur ès loix; et cet +exemple fut suivi par les universités d'Edimbourg et d'Oxford. Les +premiers philosophes de l'Europe ambitionnèrent d'entrer en +correspondance avec lui. Les lettres qu'il leur écrivit, contiennent des +idées savantes et profondes, exprimées de la manière la plus simple et +la plus naturelle.</p> + +<p>Les Français possédoient alors le Canada, où ils avoient, les +premiers, fait des établissemens. Le commerce que cette colonie les +mettoit à même de faire avec les Sauvages, étoit extrêmement lucratif. +Ils avoient trouvé là, un débouché considérable pour les produits de +leurs manufactures, et ils recevoient en échange une grande quantité de +belles fourrures, qu'ils vendoient chèrement en Europe. Mais si la +possession du Canada étoit très-avantageuse à la France, les habitans +des colonies anglaises souffroient beaucoup de ce qu'il lui appartenoit. +Les Sauvages étoient en général jaloux de cultiver l'amitié des +Français, qui leur fournissoient abondamment des armes et des munitions. +Quand la guerre avoit lieu entre l'Angleterre et la France, les Sauvages +s'empressoient de ravager les frontières des colonies anglaises. Bien +plus: ils commettoient de pareils excès, lors même que la France et +l'Angleterre étoient en paix.</p> + +<p>D'après ces considérations, il n'étoit pas douteux que l'Angleterre +ne fût intéressée à acquérir le Canada. Mais l'importance de cette +acquisition n'étoit pas très-bien sentie à Londres. Franklin publia +alors un pamphlet, dans lequel il démontra, avec la plus grande force, +les avantages qui résulteroient de la conquête du Canada.</p> + +<p>On traça aussitôt le plan d'une expédition, à la tête de laquelle fut +mis le général Wolfe. Le succès en est connu. Par le traité de paix +signé en 1762, la France abandonna le Canada à la Grande-Bretagne; et +par la cession, qu'elle fit peu après, de la Louisiane, elle perdit +toutes ses possessions dans le continent d'Amérique.</p> + +<p>Quoique Franklin fût alors très-occupé de politique, il trouvoit le +moyen de cultiver les sciences. Il étendit ses recherches sur +l'électricité, et fit un très-grand nombre de nouvelles expériences, +particulièrement sur le tourmalin. Il n'y avoit encore que très-peu de +temps qu'on avoit découvert la singulière propriété qu'a cette pierre de +s'électriser positivement, d'un côté, et négativement de l'autre, sans +friction, et par la seule action de la chaleur.</p> + +<p>Le professeur Simpson de Glascow, communiqua à Franklin quelques +expériences que le docteur Cullen avoit faites sur le froid, produit par +l'évaporation. Franklin les répéta, et il trouva que lorsqu'on pompoit +l'air dans le récipient de la machine pneumatique, le froid y augmentoit +à un tel degré, même en été, que l'eau y étoit convertie en glace. Il se +servit de cette découverte pour expliquer un nombre de phénomènes, et +particulièrement un fait, dont les physiciens avoient jusqu'alors +cherché vainement la cause; c'est que la chaleur du corps humain, dans +un état de santé, n'excède jamais le quatre-vingt seizième degré du +thermomètre de Fareinheit, quoique l'atmosphère qui l'environne puisse +s'élever à un bien plus haut degré. Franklin attribua cela à +l'augmentation de transpiration, et par conséquent à l'évaporation +produite par la chaleur.</p> + +<p>Dans une lettre écrite à M. Small, à Londres, et datée du mois de mai +1760, Franklin lui fit part d'un grand nombre d'observations, qui +servent à prouver que dans l'Amérique septentrionale, les tempêtes du +nord-est commencent dans le sud-ouest. Il paroît, d'après une +observation nouvelle, qu'une tempête du nord-est, qui s'étendit à une +distance considérable, commença à Philadelphie quatre heures avant de se +faire sentir à Boston.</p> + +<p>Franklin essaya d'expliquer le fait, dont il rendoit compte, en +supposant que la chaleur occasionnoit une raréfaction de l'air dans les +environs du golfe du Mexique; qu'alors l'air plus froid qui étoit +immédiatement au nord, se portoit vers ce côté, et étoit remplacé par un +air plus froid, que suivoit un plus froid encore: ce qui formoit un +courant d'air continuel.</p> + +<p>Le son produit par le frottement du bord d'un verre à boire avec un +doigt mouillé, étoit généralement connu. Un irlandois, nommé +<i>Puckeridge</i>, essaya de former un instrument harmonieux, en plaçant +sur une table un certain nombre de verres de diverse grandeur et à +moitié remplis d'eau. Une mort prématurée l'empêcha de perfectionner +cette invention. Mais d'autres profitèrent de sa découverte. La douceur +des sons, que rendoient ces verres, engagea Franklin à s'en occuper, et +il produisit, enfin, cet élégant instrument, auquel on a donné le nom +d'<i>harmonica</i>.</p> + +<p>Dans l'été de 1762, Franklin retourna en Amérique. Dans la traversée, +il remarqua le singulier effet, produit par le mouvement d'un vase qui +contenoit de l'huile flottant sur l'eau. La surface de l'huile restoit +unie et calme, tandis que l'eau étoit très-violemment agitée. Nous ne +croyons pas que ce phénomène ait été encore expliqué d'une manière +satisfaisante.</p> + +<p>Franklin reçut les remerciemens de l'assemblée de Pensylvanie, et +pour la fidélité avec laquelle il avoit rempli son devoir envers cette +province, et pour les nombreux et importans services qu'il avoit rendus +pendant son séjour à Londres, à toutes les colonies de l'Amérique +septentrionale. L'assemblée décréta, en même-temps, qu'il lui seroit +alloué une indemnité de cinq mille livres sterlings<a id="footnotetag44" +name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>, pour +les six ans qu'il avoit passés à Londres.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote44" +name="footnote44"></a><b>Note 44: </b><a +href="#footnotetag44">(retour)</a> Il y a dans l'original, <i>argent +courant de Pensylvanie</i>, qui vaut à-peu-près un tiers de moins; +mais on a traduit <i>sterling</i>, parce qu'autrement, peu de lecteurs +français auroient compris ce que cela auroit signifié. (<i>Note du +Traducteur.</i>)</p> +</blockquote> + +<p>Pendant son absence, il avoit été élu tous les ans membre de +l'assemblée de Pensylvanie. À son retour, il reprit sa place dans ce +corps, et il continua à être le courageux défenseur des droits du +peuple.</p> + +<p>Il survint, dans le mois de décembre 1762, un évènement qui répandit +l'alarme dans la province. Une peuplade, composée d'une vingtaine +d'Indiens, étoit dès long-temps établie dans le comté de Lancaster, et +n'avoit pas cessé de se conduire paisiblement et amicalement envers les +colons anglais. Cependant les dévastations que d'autres Sauvages +commettoient sur les frontières, irritèrent tellement les colons, qu'ils +résolurent de s'en venger sur tous les Indiens. Environ cent vingt +habitans, qui, pour la plupart, étoient de Donnegal et de Peckstang ou +de Paxton, dans le comté d'York, montèrent à cheval, se rassemblèrent, +et prirent la route du petit établissement des paisibles et innocens +Indiens de Lancastre. Ces bons Sauvages furent avertis qu'on venoit les +attaquer: mais considérant les hommes blancs comme leurs amis, ils +crurent n'avoir rien à craindre.</p> + +<p>Lorsque les colons arrivèrent dans le village de ces Indiens, ils n'y +trouvèrent que des femmes, des enfans, et quelques vieillards, parce que +le reste de la peuplade étoit allé vaquer à ses occupations accoutumées. +Ils égorgèrent tous ceux qu'ils rencontrèrent, entr'autres le chef, +nommé <i>Schahaès</i>, distingué par son attachement aux colons. Cette +action barbare excita l'indignation de tous ceux des habitans, qui +avoient quelque sentiment d'humanité.</p> + +<p>Les malheureux Indiens, qui, s'étant trouvés absens de leur village, +avoient échappé à la mort, furent amenés à Lancastre et logés dans la +geole, afin qu'ils pussent être à l'abri des nouveaux attentats de leurs +assassins. Le gouverneur témoigna, par une proclamation, combien il +désapprouvoit le massacre des Indiens, offrit une récompense à ceux qui +feroient connoître les auteurs de cette barbarie, et défendit qu'on +portât la moindre atteinte au repos du reste de la peuplade. Mais, au +mépris de cette proclamation, les scélérats contre lesquels elle étoit +rendue, marchèrent droit à Lancastre, brisèrent les portes de la geole +et massacrèrent les infortunés Indiens qui y étoient renfermés.</p> + +<p>Une seconde proclamation du gouverneur n'eut pas plus d'effet que la +première. Un détachement de colons s'avança vers Philadelphie, dans le +dessein d'égorger quelques Indiens amis qu'on y avoit conduits pour les +dérober à la mort. Plusieurs citoyens de cette ville prirent les armes +pour défendre ces malheureux. Les quakers même, à qui leurs principes +religieux ne permettent pas de combattre pour leur propre défense, +furent les plus ardens à protéger les Indiens<a id="footnotetag45" +name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote45" +name="footnote45"></a><b>Note 45: </b><a +href="#footnotetag45">(retour)</a> Ce trait, ce que Franklin rapporte +du bon <i>Denham</i>, dans la première partie de ces mémoires, et tout +ce que j'ai observé moi-même pendant mon séjour à Philadelphie, m'ont +inspiré, je l'avoue, une grande vénération pour les quakers. (<i>Note +du Traducteur.</i>)</p> +</blockquote> + +<p>Les assassins entrèrent dans Germaintown<a id="footnotetag46" +name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>. Le +gouverneur se sauva dans la maison de Franklin, tandis que celui-ci +marcha, avec quelques autres personnes, à la rencontre des enfans de +Paxton, car c'est le nom qu'avoient pris les assassins. Franklin les +harangua, et parvint à leur persuader d'abandonner leur entreprise et de +retourner chez eux.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote46" +name="footnote46"></a><b>Note 46: </b><a +href="#footnotetag46">(retour)</a> Petite ville à quatre milles de +Philadelphie. Elle a été bâtie par une colonie allemande, ainsi que +l'indique son nom. (<i>Note du Traducteur.</i>)</p> +</blockquote> + +<p>Les disputes entre les propriétaires<a id="footnotetag47" +name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a> et +l'assemblée avoient été long-temps appaisées. Elles se renouvelèrent. +Les propriétaires mécontens d'avoir cédé aux habitans, s'efforçoient de +recouvrer leurs priviléges; et quoiqu'ils eussent déjà consenti qu'on +mît des impôts sur leurs biens, ils vouloient qu'ils en fussent encore +exempts.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote47" +name="footnote47"></a><b>Note 47: </b><a +href="#footnotetag47">(retour)</a> Les héritiers Penn.</p> +</blockquote> + +<p>En 1763, l'assemblée adopta un bill concernant les milices. Le +gouverneur refusa d'y donner son assentiment, à moins que l'assemblée +n'y fît quelques changemens qu'il proposa. Ces changemens consistoient +en une augmentation d'amende, en certains cas, et en une substitution de +la peine de mort à l'amende, en quelques autres. Il vouloit aussi que +les officiers fussent nommés par lui seul, et non élus par le peuple, +comme le portoit le bill. Mais l'assemblée considéra ces changemens +comme contraires à la liberté. Elle ne voulut point y souscrire. Le +gouverneur s'opiniâtra; le bill resta sans effet.</p> + +<p>Cette circonstance et beaucoup d'autres du même genre, furent cause +que la mésintelligence qui subsistoit entre les propriétaires et +l'assemblée, s'accrut à un tel point, qu'en 1764, l'assemblée résolut de +présenter au roi une pétition, pour le prier de changer le gouvernement +<i>propriétaire</i> en un gouvernement <i>royal</i>.</p> + +<p>Il y eut beaucoup d'opposition à cette mesure, non-seulement dans +l'assemblée, mais dans les papiers publics. On publia un discours de M. +Dickenson<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a +href="#footnote48"><sup>48</sup></a>, sur ce sujet, avec une préface du +docteur Smith, qui s'efforça de montrer combien la démarche proposée +étoit déplacée et impolitique.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote48" +name="footnote48"></a><b>Note 48: </b><a +href="#footnotetag48">(retour)</a> Auteur des fameuses <i>Lettres +d'un Fermier de Pensylvanie</i>.</p> +</blockquote> + +<p>M. Galloway fit imprimer un discours en réponse à celui de M. +Dickenson; et Franklin y mit une préface, dans laquelle il combattit +victorieusement les principes de celle de Smith. Cependant, l'adresse au +roi n'eut aucun effet; le gouvernement propriétaire continua.</p> + +<p>Lorsque vers la fin de l'année 1764, on fit les élections pour le +renouvellement de l'assemblée, les partisans de la famille des Penn, +firent tous leurs efforts pour exclure ceux qui leur étoient opposés, et +ils obtinrent une petite majorité dans la ville de Philadelphie. +Franklin perdit alors la place qu'il avoit occupée quatorze ans de suite +dans l'assemblée. Mais ses amis y conservoient encore une prépondérance +décidée. Ils le firent nommer, sur-le-champ, agent-général de la +province; et le parti opposé en fut si mécontent, qu'il protesta contre +sa nomination. Mais la protestation ne fut point inscrite sur le +registre, parce qu'elle étoit trop tardive. On la fit insérer dans les +papiers publics; et avant de s'embarquer pour l'Angleterre, il y +répondit d'une manière ingénieuse et piquante.</p> + +<p>On connoît les troubles que produisit, en Amérique, l'acte du timbre, +présenté par le ministre Grenville<a id="footnotetag49" +name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>, et les +oppositions qu'il y rencontra. Lorsque le marquis de Rockingham parvint +au ministère, on crut devoir chercher à calmer les colons, et on pensa +qu'un des meilleurs moyens d'y réussir, étoit la révocation de l'acte +odieux. Pour savoir comment le peuple américain étoit disposé à se +soumettre à cette loi, la chambre des communes fit venir Franklin à sa +barre. Les réponses qu'il y fit, ont été publiées; et elles sont une +preuve frappante de l'étendue, de la justesse de ses connoissances, et +de la facilité avec laquelle il s'exprimoit.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote49" +name="footnote49"></a><b>Note 49: </b><a +href="#footnotetag49">(retour)</a> Dans un discours que prononça, le +15 mai 1777, dans la chambre des communes, Charles Jenkinson, devenu +comte de Liverpool, il déclara que l'acte du timbre n'étoit point de +l'invention de M. Grenville. On a su depuis que l'idée en étoit due à +quelques Américains réfugiés en Angleterre, et mécontens de leur +patrie. (<i>Note du Traducteur.</i>)</p> +</blockquote> + +<p>Il présenta les faits avec tant de force, que tous ceux qui n'étoient +pas aveuglés par leurs préventions, virent aisément combien l'acte du +timbre étoit dangereux. Malgré quelqu'opposition, cet acte fut donc +révoqué une année après qu'il eut passé, et avant d'avoir été mis à +exécution.</p> + +<p>En 1766, Franklin voyagea en Hollande et en Allemagne, et il y reçut +les plus grandes marques d'attention de la part de tous les savans. +Observateur constant, il apprit des matelots, en traversant la Hollande, +que l'effet d'une diminution d'eau dans les canaux, étoit de ralentir +nécessairement la marche des yachts. À son retour en Angleterre, il fit +un grand nombre d'expériences, qui toutes lui confirmèrent cette +observation. Il adressa ensuite à sir John Pringle, son ami, une lettre +qui contenoit le détail de ces expériences et l'explication du +phénomène. Cette lettre se trouve dans le volume de ses œuvres +philosophiques.</p> + +<p>L'année suivante<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a +href="#footnote50"><sup>50</sup></a>, il se rendit en France, où il ne +fut pas accueilli d'une manière moins distinguée, qu'il ne l'avoit été +en Allemagne. Il fut présenté à plusieurs hommes de lettres célèbres, +ainsi qu'au monarque qui régnoit alors<a id="footnotetag51" +name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote50" +name="footnote50"></a><b>Note 50: </b><a +href="#footnotetag50">(retour)</a> En 1767.</p> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote51" +name="footnote51"></a><b>Note 51: </b><a +href="#footnotetag51">(retour)</a> Louis XV.</p> +</blockquote> + +<p>Il tomba entre les mains de Franklin diverses lettres adressées par +Hutchinson, Oliver<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a +href="#footnote52"><sup>52</sup></a> et quelques autres, à des personnes +qui occupoient des places éminentes en Angleterre. Ces lettres +contenoient les plus violentes invectives contre les principaux habitans +de la province de Massachusett, et invitoient les ministres à employer +des moyens vigoureux pour forcer le peuple à leur obéir. Franklin +transmit ces lettres à l'assemblée générale de Massachusett, qui les +publia. On en fit passer aussi en Angleterre, des copies certifiées, +avec une adresse au roi, pour le prier de rappeler des hommes qui +étoient devenus odieux au peuple, en se montrant si indignement opposés +à ses intérêts.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote52" +name="footnote52"></a><b>Note 52: </b><a +href="#footnotetag52">(retour)</a> Thomas Hutchinson étoit gouverneur +de la province de Massachusett, et Andrew Oliver, sous-gouverneur. +(<i>Note du Traducteur.</i>)</p> +</blockquote> + +<p>La publication de ces lettres occasionna un duel entre M. Temple et +M. Whately<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a +href="#footnote53"><sup>53</sup></a>, qui, tous deux, étoient soupçonnés +de les avoir procurées aux Américains. Franklin voulant prévenir de +nouvelles querelles à ce sujet, déclara, dans une des gazettes de +Londres, qu'il avoit lui-même envoyé les lettres en Amérique, mais qu'il +ne diroit jamais de quelle manière il les avoit eues. En effet, on ne +l'a jamais découvert.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote53" +name="footnote53"></a><b>Note 53: </b><a +href="#footnotetag53">(retour)</a> Les lettres étoient adressées à +Thomas Whately, secrétaire de la trésorerie, sous le ministère de G. +Grenville, et le duel eut lieu entre William Whately, frère du +premier, et John Temple, américain. Ils commencèrent par se battre au +pistolet, après quoi ils mirent l'épée à la main. William Whately +reçut cinq blessures. (<i>Note du Traducteur.</i>)</p> +</blockquote> + +<p>Bientôt après, l'adresse de l'assemblée de Massachusett fut examinée +devant le conseil-privé. Franklin s'y rendit en qualité d'agent de +l'assemblée; et se vit accabler d'un torrent d'injures, par le +solliciteur-général, qui servoit de défenseur à Oliver et à Hutchinson. +L'adresse fut déclarée inique et scandaleuse, et la demande qu'elle +contenoit, fut rejetée.</p> + +<p>Le parlement de la Grande-Bretagne avoit, il est vrai, révoqué l'acte +du timbre; mais c'étoit sous prétexte que la révocation en étoit +nécessaire. Il n'en prétendoit pas moins avoir le droit de taxer les +colonies; et dans le même-temps où il révoqua l'acte du timbre, il en +promulgua un autre, par lequel il déclaroit que, dans tous les cas, il +avoit le droit de faire des loix pour les colonies, et de les +contraindre à y obéir. Ce langage étoit celui des membres du parlement +les plus opposés à l'acte du timbre, et entr'autres, de M. Pitt.</p> + +<p>Les colons ne reconnurent jamais ce droit de contrainte: mais comme +ils se flattoient qu'on ne l'exerceroit pas, ils n'étoient pas +très-ardens à le combattre. Si les Anglais n'avoient pas eu la +prétention de le faire valoir, les Américains auroient volontiers +continué à fournir leur part des subsides, de la manière dont ils +avoient coutume de le faire; c'est-à-dire, d'après des décrets de leurs +propres assemblées, rendus sur la demande du secrétaire-d'état.</p> + +<p>Si cet usage eût été maintenu, les colonies de l'Amérique +septentrionale étoient si bien disposées pour la métropole, que malgré +les désavantages que leur fesoit éprouver les entraves mises à leur +commerce, et toute la faveur accordée à celui des Anglais, une +séparation entre les deux pays eût, sans doute, été encore +très-éloignée. Les Américains étoient, dès leur enfance, instruits à +révérer un peuple dont ils descendoient, et dont les loix, les +mœurs, le langage, étoient les leurs. Ils le regardoient comme un +modèle de perfection; et leurs préjugés à cet égard étoient si grands, +que les peuples les plus éclairés de l'Europe leur paroissoient des +barbares auprès des Anglais. Le seul nom d'Anglais portoit dans l'ame +des Américains, l'idée d'un être grand et bon. Tels étoient les +sentimens qu'on leur inspiroit de bonne heure. Il ne falloit donc rien +moins que des traitemens injustes, long-temps répétés, pour les faire +songer à rompre les liens qui les attachoient à l'Angleterre.</p> + +<p>Mais les impôts mis sur le verre, sur le papier, sur les cuirs, sur +les matières propres à faire des couleurs, sur le thé et sur plusieurs +autres articles; les franchises enlevées à quelques colonies; +l'opposition des gouverneurs aux mesures législatives de quelques +autres; l'accueil dédaigneux qu'éprouvoient auprès du trône les humbles +remontrances, dans lesquelles elles demandoient le redressement de leurs +griefs, et beaucoup d'actes violens et oppressifs, excitèrent enfin un +ardent esprit d'insurrection. Au lieu de songer à l'appaiser, par une +conduite plus modérée et plus juste, les ministres anglais parurent +fermement décidés à exiger des colonies l'obéissance la plus servile. +Leur imprudence ne servit qu'à faire empirer le mal. Ce fut en vain +qu'on s'efforça de les faire renoncer à leurs desseins, en leur +représentant que l'exécution en étoit impossible, et que les +conséquences en deviendroient funestes à l'Angleterre. Ils persistèrent +à les suivre avec une opiniâtreté dont l'histoire fournit peu +d'exemples<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a +href="#footnote54"><sup>54</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote54" +name="footnote54"></a><b>Note 54: </b><a +href="#footnotetag54">(retour)</a> Cet exemple se renouvelle de nos +jours; et c'est un ministre anglais qui le donne. William Pitt +s'opiniâtre à faire la guerre à la France, contre la volonté de +presque tout le peuple anglais. (<i>Note du Traducteur.</i>)</p> +</blockquote> + +<p>La conservation des colonies de l'Amérique septentrionale étoit si +avantageuse à l'Angleterre, qu'il falloit avoir un entêtement +extravagant pour continuer à employer des moyens propres à donner à +leurs habitans l'idée de se séparer d'elle. Quand nous considérons les +grands progrès qu'on a faits dans la science du gouvernement, +l'extension des principes de liberté parmi les peuples de l'Europe, les +effets qu'ils ont déjà produits en France, ceux qu'ils auront +probablement ailleurs<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a +href="#footnote55"><sup>55</sup></a>, et que nous voyons que tout cela +est dû à la révolution d'Amérique, nous ne pouvons nous empêcher de +trouver étrange que des évènemens, qui peuvent avoir une si grande +influence sur le bonheur du genre-humain, aient été occasionnés par la +perversité ou l'ignorance du cabinet de Londres.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote55" +name="footnote55"></a><b>Note 55: </b><a +href="#footnotetag55">(retour)</a> Cette prophétie, faite il y a cinq +ans, est en partie accomplie. (<i>Note du Traducteur.</i>)</p> +</blockquote> + +<p>Franklin ne négligea rien pour engager les ministres anglais à +prendre d'autres mesures. Et dans des entretiens particuliers, qu'il eut +avec plusieurs chefs du gouvernement, et dans les lettres qu'il leur +écrivit, il leur démontra combien leur conduite, à l'égard des +Américains, étoit injuste et dangereuse. Il leur déclara que malgré +l'attachement des colons pour la métropole, les mauvais traitemens, +qu'on leur fesoit éprouver, finiroient par les aliéner. On n'écouta +point cet avis. Les ministres suivirent aveuglément leur plan, et mirent +les colons dans l'alternative d'opter entre la soumission absolue ou +l'insurrection.</p> + +<p>En 1775, Franklin voyant que tous ses efforts, pour rétablir +l'harmonie entre les colonies et la Grande-Bretagne, étoient inutiles, +retourna en Amérique. Il trouva que les hostilités avoient déjà +commencé. Le lendemain de son arrivée, il fut élu, par l'assemblée de +Pensylvanie, membre du congrès des États-Unis. Peu de temps après on le +chargea, ainsi que M. Lynch et M. Harrison, d'aller visiter le camp de +Cambridge, et de se concilier avec le commandant en chef, pour tâcher de +persuader aux troupes, qu'il étoit nécessaire qu'elles renouvelassent +leur enrôlement, dont le terme devoit bientôt expirer; et qu'elles +persévérassent à défendre leur pays.</p> + +<p>Vers la fin de la même année, il se rendit en Canada, pour proposer +aux habitans d'embrasser, avec les autres colons, la cause de la +liberté. Mais il ne put les engager à s'opposer aux mesures du +gouvernement britannique. M. le Roy dit, dans une lettre écrite à ce +sujet, que le mauvais succès de la négociation de Franklin fut, en +grande partie, occasionné par la différence des opinions religieuses, et +le ressentiment que conservoient les Canadiens, de ce que leurs voisins +avoient plusieurs fois brûlé leurs églises.</p> + +<p>Lorsqu'en 1776, lord Howe<a id="footnotetag56" +name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a> passa +en Amérique, avec le pouvoir de traiter avec les colons. Il écrivit à +Franklin, pour l'engager à effectuer une réconciliation<a +id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a +href="#footnote57"><sup>57</sup></a>. Franklin fut nommé, avec John +Adams et Édouard Rutledge, pour se rendre auprès des commissaires et +savoir jusqu'où s'étendoient leurs pouvoirs. Il apprit que ces pouvoirs +se bornoient à pardonner aux colons soumis. De pareilles conditions ne +convenoient point aux Américains: les commissaires ne purent remplir +leur mission.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote56" +name="footnote56"></a><b>Note 56: </b><a +href="#footnotetag56">(retour)</a> Lord Howe commandoit la flotte, et +le chevalier Howe, son frère, l'armée anglaise. Ils avoient, en même +temps, le titre de commissaires pacificateurs. (<i>Note du +Traducteur.</i>)</p> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote57" +name="footnote57"></a><b>Note 57: </b><a +href="#footnotetag57">(retour)</a> Sa lettre et la réponse de +Franklin seront imprimées dans le deuxième volume de ce recueil.</p> +</blockquote> + +<p>L'importante question de l'indépendance des Américains fut bientôt +agitée; et c'étoit en présence des armées et des flottes formidables, +destinées à les soumettre. Avec des troupes nombreuses, il est vrai, +mais sans discipline, et ignorant absolument l'art de la guerre, sans +argent, sans escadres, sans alliés, n'ayant presque pour appui que le +seul amour de la liberté, les Américains se déterminèrent à se séparer +d'une mère-patrie, qui leur avoit fait subir une longue suite de +vexations et d'outrages. Lorsqu'on proposa cette mesure hardie, Franklin +fut un des premiers à l'adopter, et son opinion entraîna beaucoup +d'autres membres du congrès.</p> + +<p>L'esprit du peuple avoit été déjà préparé à cet évènement par le +célèbre pamphlet de Thomas Paine, intitulé: <i>Le Sens Commun</i>. Il y +a lieu de croire que Franklin eut beaucoup de part à cet ouvrage, ou du +moins, qu'il fournit des matériaux à l'auteur.</p> + +<p>Franklin fut élu président de la convention, qui s'assembla en 1776, +à Philadelphie, pour établir une nouvelle forme de gouvernement. La +constitution actuelle de l'état de Pensylvanie, fut le résultat des +travaux de cette assemblée, et peut être considérée comme le fruit des +principes politiques de Franklin. L'unité législative et la pluralité +exécutive semblent avoir été ses maximes favorites.</p> + +<p>Vers la fin de la même année 1776, Franklin fut choisi pour aller +suivre les négociations, entamées par Silas Deane à la cour de France. +La certitude des avantages que la France pouvoit retirer d'un traité de +commerce avec l'Amérique, et le désir d'affoiblir l'empire britannique, +en le démembrant, étoient de puissans motifs pour engager le +gouvernement français à prêter l'oreille aux propositions d'alliance +avec les Américains. Mais il montroit pourtant une répugnance, que +firent cesser, et l'adresse de Franklin, et sur-tout le succès des armes +américaines contre le général Burgoyne<a id="footnotetag58" +name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>. En +1778, on conclut un traité d'alliance offensive et défensive, et, en +conséquence, la France déclara la guerre à l'Angleterre.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote58" +name="footnote58"></a><b>Note 58: </b><a +href="#footnotetag58">(retour)</a> À Saratoga, où les généraux +américains Arnold et Gates, le forcèrent de se rendre prisonnier de +guerre avec son armée. La trahison d'Arnold a terni, depuis, la gloire +qu'il acquit par cette action. (<i>Note du Traducteur.</i>)</p> +</blockquote> + +<p>Personne, peut-être, n'étoit aussi en état que Franklin, de servir +essentiellement les Américains, auprès de la cour de France. Ses +découvertes, ses talens y étoient connus, et on y avoit la plus profonde +estime pour son caractère. Il fut accueilli avec les plus grandes +marques de respect par tous les gens de lettres de Paris, et, en +général, par tous les Français. Cela lui donna bientôt une grande +influence, qui, avec divers ouvrages qu'il publia, contribua à établir +le crédit et l'importance des États-Unis. C'est à ses soins qu'on doit +attribuer, en grande partie, le succès des emprunts, négociés en +Hollande et en France, emprunts, qui ont si heureusement décidé le sort +de la guerre.</p> + +<p>Le triste succès des armes britanniques, et sur-tout la prise de lord +Cornwalis et de son armée, convainquirent enfin les Anglais de +l'impossibilité de subjuguer les Américains. Les négocians demandoient +la paix à grands cris. Le ministère sentit qu'il ne pouvoit plus +long-temps s'opposer à leurs vœux. Les préliminaires furent signés +à Paris, le 30 novembre 1782, par M. Oswald, qui traitoit pour +l'Angleterre; et par MM. Franklin, Adams, Jay et Laurens, au nom des +États-Unis d'Amérique. Ces préliminaires formoient la base du traité +définitif, qui fut conclu le 3 septembre 1783, et signé par M. David +Hartley d'une part, et par MM. Franklin, Adams et Jay de l'autre.</p> + +<p>Le 3 avril 1783, un traité d'amitié et de commerce entre les +États-Unis et la Suède, fut conclu à Paris, par Franklin et le comte de +Krutz.</p> + +<p>Un pareil traité fut conclu avec la Prusse en 1785, quelque temps +avant que Franklin abandonnât l'Europe.</p> + +<p>Les affaires politiques n'étoient pas l'unique objet des occupations +de Franklin. Quelques-uns de ses ouvrages philosophiques furent publiés +à Paris. Leur but étoit, en général, de faire sentir les avantages de +l'industrie et de l'économie.</p> + +<p>Lorsqu'en 1784, le magnétisme animal occupoit beaucoup les esprits en +Europe et sur-tout à Paris, on le crut d'une telle importance, que le +roi nomma des commissaires pour examiner les fondemens de cette science +prétendue. Franklin fut un de ces commissaires. Après avoir observé un +grand nombre des expériences de Mesmer, et dont quelques-unes étoient +faites sur eux-mêmes, ils décidèrent que ce n'étoit qu'un charlatanisme, +inventé pour en imposer à des gens ignorans et crédules: Mesmer fut +ainsi arrêté au milieu de la carrière par laquelle il croyoit arriver à +la fortune et à la gloire; et l'un des plus insolens moyens, dont on se +soit servi pour se jouer des hommes, fut anéanti.</p> + +<p>Franklin ayant rempli le principal objet de sa mission, en coopérant +à l'établissement de l'indépendance américaine, et commençant à sentir +les infirmités de l'âge, désira de revoir son pays natal. Il demanda son +rappel au congrès, et l'obtint. M. Jefferson partit pour aller le +remplacer, en 1785; et au mois de septembre de la même année, Franklin +retourna à Philadelphie. Au bout de quelque temps, il fut nommé membre +du conseil suprême exécutif de cette ville, et bientôt après, il en fut +élu président.</p> + +<p>En 1787, on forma une convention pour reviser, corriger les articles +de la confédération, et donner plus d'énergie au gouvernement des +États-Unis. Elle se rassembla à Philadelphie. Franklin fut nommé l'un +des délégués des Pensylvaniens. Il signa la constitution, proposée pour +cimenter l'union, et y donna son approbation dans les termes les moins +équivoques.</p> + +<p>Il s'établit alors, à Philadelphie, une société destinée à s'occuper +des recherches politiques. Elle choisit Franklin pour son président, et +tint ses séances chez lui. Deux ou trois essais, lus dans cette société, +ont été publiés: mais elle n'a pas existé long-temps.</p> + +<p>En 1787, il se forma, à Philadelphie, deux autres sociétés, fondées +sur les principes de l'humanité la plus noble et la plus généreuse. +L'une étoit la <i>Société Philadelphienne, pour le soulagement des +prisonniers</i>; et l'autre, la <i>Société Pensylvanienne</i>, dont +l'objet est de travailler à l'abolition de l'esclavage, de secourir les +nègres naturellement libres et retenus dans la servitude, et d'améliorer +la condition des Africains.—Franklin étoit président de ces deux +sociétés. Leurs travaux ont déjà eu beaucoup de succès, et elles +continuent de marcher avec une ardeur infatigable vers le but de leur +institution.</p> + +<p>Les infirmités de Franklin augmentant, il lui devint impossible +d'assister régulièrement au conseil; et en 1788, il renonça totalement +aux affaires publiques.</p> + +<p>Son tempérament étoit très-robuste. Il n'étoit sujet à presqu'aucune +maladie, excepté quelques accès de goutte, qui le tourmentoient de temps +en temps, et qui cessèrent en 1781, époque où il fut attaqué de la +pierre, dont il s'est ressenti le reste de sa vie. Dans les intervalles +de cette cruelle maladie, il passoit beaucoup d'heures agréables, en se +livrant à une conversation gaie et instructive. Ni son esprit, ni ses +organes ne parurent affoiblis jusques au moment de sa mort.</p> + +<p>En qualité de président de la société pour l'abolition de +l'esclavage, il signa le mémoire, présenté le 12 mai 1789 au congrès des +États-Unis de l'Amérique, pour le prier d'employer tout son pouvoir +constitutionnel à diminuer le trafic de l'espèce humaine. Ce fut le +dernier acte public de Franklin.</p> + +<p>Dans les débats qu'occasionna ce mémoire, on tenta de justifier la +traite des nègres. Franklin fit insérer dans la gazette fédérative, du +25 mars, un morceau signé <i>Historicus</i>, et il y rapporta un +discours, qu'il dit avoir été prononcé dans le divan d'Alger, en 1787, à +l'occasion d'une pétition présentée par la secte des <i>Erika</i>, pour +demander l'abolition de la piraterie et de l'esclavage. Ce prétendu +discours algérien est une excellente parodie de ce qu'avoit dit un +représentant de la Georgie, nommé <i>Jackson</i>. Tous les argumens en +faveur de l'esclavage des nègres, y sont ingénieusement appliqués à la +justification des pirates qui enlèvent les vaisseaux des Européens et +les réduisent eux-mêmes à l'esclavage. Il démontre, en même-temps, la +futilité des raisonnemens dont on se sert pour défendre la traite des +nègres; et il fait voir combien l'auteur avoit encore de force d'esprit +et de talent à l'âge avancé où il étoit. Enfin, il n'offre pas une +preuve moins convaincante de la facilité avec laquelle Franklin imitoit +le style des anciens temps et des nations étrangères, que sa fameuse +parabole contre la persécution; et de même que cette parabole a engagé +plusieurs personnes à la chercher dans la bible, le discours algérien a +été cause que des curieux ont cherché dans diverses bibliothèques, +l'ouvrage d'où l'on disoit qu'il étoit tiré<a id="footnotetag59" +name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote59" +name="footnote59"></a><b>Note 59: </b><a +href="#footnotetag59">(retour)</a> Ce discours sera imprimé dans le +deuxième volume de ce recueil.</p> +</blockquote> + +<p>Au commencement du mois d'avril suivant, il fut attaqué d'une fièvre +et d'une douleur de poitrine, qui mirent un terme à sa vie. Nous allons +transcrire les observations qu'a faites sur sa maladie, le docteur +Jones, son médecin et son ami.</p> + +<p>«La pierre dont il étoit attaqué depuis long-temps, l'obligea, +pendant la dernière année de sa vie, à garder presque toujours le lit; +et dans les derniers paroxismes de cette cruelle maladie, il falloit +qu'il prît de fortes doses de <i>laudanum</i> pour calmer ses +souffrances. Cependant, dans les intervalles de repos, non-seulement il +s'amusoit à lire et à converser gaiement avec sa famille, et avec +quelques amis qui lui rendoient visite, mais il s'occupoit d'affaires +publiques et particulières, avec diverses personnes qui venoient le +consulter. Il montroit encore ce désir de faire le bien, cet +empressement à obliger, qui le distinguoient dès long-temps. Il +conservoit éminemment ses facultés intellectuelles et il aimoit encore à +dire des plaisanteries, et à raconter des anecdotes qui fesoient un +plaisir extrême à tous ceux qui les entendoient.</p> + +<p>»Environ seize jours avant sa mort, il eut des atteintes de fièvre, +mais sans aucun symptôme caractéristique. Ce ne fut que le troisième ou +quatrième jour qu'il se plaignit d'une douleur dans le côté gauche de la +poitrine, douleur qui s'accrut, devint extrêmement vive, et fut suivie +d'une toux et d'une respiration pénible. Quand il fut dans cet état, et +que l'excès de sa souffrance lui arrachoit quelques plaintes, il +disoit:—Qu'il craignoit bien de ne pas les supporter comme il le +devoit; qu'il savoit combien l'Être-Suprême avoit versé de bienfaits sur +lui, en l'élevant de l'obscurité, dans laquelle il étoit né, au rang et +à la considération dont il jouissoit parmi les hommes; et qu'il ne +doutoit pas que les douleurs qu'il lui envoyoit en ce moment, ne fussent +destinées à le dégoûter d'un monde, où il n'étoit plus capable de +remplir le poste qui lui avoit été assigné.</p> + +<p>»Il resta dans cet état jusqu'au cinquième jour qui précéda sa mort. +Alors sa douleur et sa difficulté de respirer l'abandonnèrent +entièrement. Sa famille se flatta qu'il guériroit: mais un abcès qui +s'étoit formé dans le poumon, creva tout-à-coup, et rendit une grande +quantité de matière que le malade continua à cracher tant qu'il eut +quelque force. Aussitôt qu'il cessa de pouvoir rejeter cette matière, +les organes de la respiration s'affoiblirent par degrés. Il éprouva un +calme léthargique; et il expira tranquillement le 17 avril 1790, à onze +heures du soir. Il avoit vécu quatre-vingt-quatre ans et trois mois. +</p> + +<p>»Peut-être n'est-il pas inutile d'observer qu'en l'année 1735, +Franklin eut une dangereuse pleurésie, qui se termina par un abcès au +côté gauche de ses poumons, et il fut alors presque suffoqué par la +quantité de matière qu'il rendit. Quelques années après, il essuya +encore une maladie pareille: mais il en guérit promptement et sa +respiration ne s'en ressentit point.»</p> + + +<hr> + + + +<p>Plusieurs années avant sa mort, il composa lui-même son épitaphe. La +voici:</p> + + +<p class="c">LE CORPS</p> + +<p class="c">de</p> + +<p class="c"><span class="sc">Benjamin Franklin</span>, imprimeur,<br> +comme la couverture d'un vieux livre,<br> +dont les feuillets sont arrachés,<br> +et la dorure et le titre effacés,<br> +gît ici, et est la pâture des vers.<br> +Cependant, l'ouvrage même ne sera point perdu,<br> +car il doit, comme il le croyoit, reparoître encore<br> +une fois,<br> +dans une nouvelle<br> +et plus belle édition,<br> +revue et corrigée<br> +par<br> +l'auteur.</p> + +<hr> + + + +<a name="titre2"></a><p><i><span class="sc">Extrait</span> du Testament de <span +class="sc">Benjamin Franklin</span></i>.</p> + + +<p>... Quant à mes livres, ceux que j'avois en France, et ceux que +j'avois laissés à Philadelphie étant maintenant tous rassemblés ici, et +le catalogue en étant fait, mon intention est d'en disposer de la +manière suivante.</p> + +<p>Je lègue à la société philosophique de Philadelphie, dont j'ai +l'honneur d'être président, l'<i>Histoire de l'académie des +sciences</i>, en soixante ou soixante-dix volumes +<i>in-4<sup>o</sup></i>.—Je donne à la société philosophique +américaine qui est établie à la Nouvelle-Angleterre, et dont je suis +membre, la collection <i>in-folio</i> des <i>Arts et Métiers</i>. +L'édition <i>in-4<sup>o</sup>.</i> du même ouvrage sera remise de ma +part à la compagnie de la bibliothèque de Philadelphie.—Je donne à +mon petit-fils Benjamin Franklin Bache, tous ceux de mes livres, à côté +desquels j'ai mis son nom dans le catalogue ci-dessus mentionné; et à +mon petit-fils William Bache, tous ceux auxquels son nom sera également +ajouté. Ceux qui seront désignés avec le nom de mon cousin Jonatham +Williams, seront donnés à ce parent.—Je lègue à mon petit-fils, +William Temple Franklin, le reste de mes livres, mes manuscrits et mes +papiers.—Je donne à mon petit-fils, Benjamin Franklin Bache, mes +droits dans la compagnie de la bibliothèque de Philadelphie, ne doutant +pas qu'il ne permette à ses frères et à ses sœurs d'en jouir comme +lui.</p> + +<p>Je suis né à Boston, dans la Nouvelle-Angleterre, et je dois mes +premières connoissances en littérature aux libres écoles de grammaire +qui y sont établies. C'est pourquoi je laisse à mes exécuteurs +testamentaires, cent livres sterlings, pour qu'elles soient remises, par +eux, ou par ceux qui les remplaceront, aux directeurs des libres écoles +de ma ville natale. J'entends que les directeurs, ou les personnes qui +auront la surintendance des libres écoles, placent cette somme à intérêt +perpétuel, afin de l'employer tous les ans à faire frapper des médailles +d'argent, qui seront distribuées aux élèves pour leur servir de +récompense et d'encouragement; et cela de la manière que les notables de +la ville de Boston jugeront convenable.</p> + +<p>Je charge mes exécuteurs testamentaires, ou leurs successeurs, de +prélever sur les honoraires qui me sont redus, comme président de l'état +de Pensylvanie, deux mille livres sterlings, et de les compter aux +personnes, qu'un acte de la législature nommera pour les recevoir en +dépôt, afin qu'elles soient employées à rendre le Skuylkil navigable. +</p> + +<p>Tandis que j'ai été marchand de papier, imprimeur et directeur de la +poste, j'ai fait crédit à beaucoup de personnes, pour des livres, des +insertions d'avis, des ports de lettres et d'autres objets pareils. +L'assemblée de Pensylvanie m'ayant fait partir en 1757 pour aller être +son agent en Angleterre, où j'ai rempli ce poste jusqu'en 1775, et à mon +retour, étant immédiatement occupé des affaires du congrès, et envoyé en +France en 1776, où j'ai séjourné neuf ans, je n'ai pu réclamer les +sommes ci-dessus que depuis mon retour en 1785, et ce sont, en quelque +sorte, des créances surannées, quoique justes. Cependant elles se +trouvent détaillées dans mon grand livre, coté E; et je les lègue aux +administrateurs de l'hôpital de Pensylvanie, espérant que les débiteurs, +ou leurs successeurs, qui font à présent quelque difficulté d'acquitter +ces dettes, parce qu'ils les croient trop anciennes, voudront pourtant +bien en compter le montant, comme une charité, en faveur de l'excellente +institution de l'hôpital.—</p> + +<p>Je suis persuadé que plusieurs de ces dettes seront inévitablement +perdues: mais je me flatte qu'on en recouvrera beaucoup. Il est possible +aussi que quelques-uns des débiteurs, aient à réclamer de moi le montant +d'anciens comptes. En ce cas, les administrateurs de l'hôpital voudront +bien en faire la déduction, et en payer la solde, si c'est moi qui la +dois.</p> + +<p>Je prie mes amis Henry Hyll, John Jay, Francis Hopkinson et M. Edward +Duffield, de Bonfield dans le comté de Pensylvanie, d'être les +exécuteurs de mes dernières volontés; c'est pourquoi je les nomme dans +le présent testament.</p> + +<p>Je désire d'être enterré, avec le moins de dépense et de cérémonie +qu'il sera possible.</p> + +<p>À Philadelphie, le 17 juillet 1788.</p> + +<p class="sig"><span class="sc">B. Franklin</span>.</p> + +<hr> + + +<a name="titre3"></a><p><span class="sc">Codicile</span>.</p> + +<p>Moi, Benjamin Franklin, après avoir considéré le testament précédent, +ou ci-joint, je crois à propos d'y ajouter le présent codicile.</p> + +<p>L'un de mes anciens et invariables principes politiques, est que, +dans un état démocratique, il ne doit point y avoir d'emploi lucratif, +par les raisons détaillées dans un article que j'ai rédigé dans notre +constitution; et lorsque j'ai accepté la place de président, mon +intention a été d'en consacrer les honoraires à l'utilité publique. En +conséquence, j'ai déjà légué, par mon testament du mois de juillet +dernier, des sommes considérables aux colléges, et pour construire des +églises. J'ai, de plus, donné deux mille livres sterlings à l'état de +Pensylvanie, pour être employées à rendre le Skuylkil navigable. Mais +apprenant depuis, que cette somme est très-insuffisante pour un pareil +ouvrage, et que vraisemblablement l'entreprise n'aura pas lieu de +long-temps, j'ai conçu une autre idée, que je crois d'une utilité plus +étendue. Je révoque donc et annulle le legs qui devoit servir aux +travaux du Skuylkil; et je désire qu'une partie des certificats, que +j'ai pour ce qui m'est redû de mes honoraires de président, soit vendue +pour produire deux mille livres sterlings, dont on disposera, comme je +vais l'expliquer.</p> + +<p>L'on pense que celui qui reçoit un bien de ses ancêtres, est, en +quelque sorte, obligé de le transmettre à ses descendans. Certes, je ne +suis point dans cette obligation, moi, à qui mes ancêtres ni aucun de +mes parens n'ont jamais laissé un schelling d'héritage. J'observe ceci, +pour que ma famille ne trouve pas mauvais que je fasse quelques legs, +qui ne sont pas uniquement à son profit.</p> + +<p>Né à Boston, dans la Nouvelle-Angleterre, je dois mes premières +connoissances en littérature aux libres écoles de grammaire de cette +ville: aussi ne les ai-je point oubliées dans mon testament.</p> + +<p>Mais j'ai également des obligations à l'état de Massachusett, qui, +sans que je l'aie demandé, m'a nommé son agent, pendant plusieurs +années, et m'a accordé en conséquence des honoraires assez +considérables. Quoiqu'en servant cet état, et en lui transmettant les +lettres du gouverneur Hutchinson, j'aie perdu plus qu'il ne m'a jamais +donné, je ne pense pas lui devoir moins de reconnoissance.</p> + +<p>J'ai observé que parmi les artisans, les bons apprentis devenoient +ordinairement de bons citoyens. J'ai moi-même, dans ma ville natale, +commencé par apprendre le métier d'imprimeur; et ensuite j'ai eu la +facilité de m'établir à Philadelphie, parce que deux amis m'ont prêté de +l'argent, qui a été la base de ma fortune, et la cause de tout ce que +j'ai pu faire d'utile dans le cours de ma vie.—Je désire de +pouvoir être encore de quelqu'utilité après ma mort, en formant et +soutenant des jeunes gens, qui rendent service à leur pays, dans les +deux villes que je viens de nommer.</p> + +<p>Je donne donc en dépôt mille livres sterlings aux habitans de Boston, +dans l'état de Massachusett, et mille livres sterlings à ceux de +Philadelphie, afin que ces sommes soient employées de la manière +suivante.</p> + +<p>Si les habitans de Boston acceptent les mille livres sterlings, elles +seront confiées aux élus de cette ville et aux ministres de l'ancienne +congrégation épiscopale et presbytérienne; et ces administrateurs en +feront des prêts à cinq pour cent d'intérêt par an, à de jeunes artisans +mariés, lesquels seront âgés de vingt-cinq ans, et auront appris leur +métier dans la ville, et rempli fidèlement les obligations spécifiées +dans leur contrat d'apprentissage, de manière à mériter qu'au moins deux +citoyens respectables répondent de l'honnêteté de leur caractère, et +leur servent de caution, pour le paiement de la somme qu'on leur +prêtera, ainsi que des intérêts, avec les conditions ci-après +spécifiées.</p> + +<p>Le montant de tous les billets sera payable en piastres espagnoles +cordonnées, ou en monnoie d'or courante; et les administrateurs +tiendront un livre, ou des livres, où seront inscrits les noms de ceux +qui profiteront de l'avantage de cette institution, ainsi que les noms +de ceux qui leur serviront de caution, avec les sommes qui leur seront +prêtées, les dates et tout ce qui y aura rapport. Comme ces prêts sont +destinés à faciliter l'établissement des jeunes ouvriers qui se +marieront, il faut que les administrateurs ne prêtent à une même +personne ni plus de soixante livres sterlings, ni moins de quinze.</p> + +<p>Et si le nombre de ceux qui feront des demandes étoit si +considérable, que le legs ne suffît pas pour donner à tous ce qui leur +seroit nécessaire, on fera une diminution générale, pour que chacun +reçoive quelque secours.</p> + +<p>Ces secours seront d'abord de peu de conséquence; mais à mesure que +le capital grossira par l'accumulation des intérêts, ils deviendront +plus considérables. Afin qu'on les multiplie, autant qu'il sera +possible, et qu'on en rende le remboursement plus aisé, il faut que +chaque emprunteur soit obligé de payer avec l'intérêt annuel, un dixième +du principal; et le montant de cet intérêt et de ce principal sera prêté +à de nouveaux emprunteurs.</p> + +<p>Il est à croire qu'il y aura toujours à Boston des citoyens vertueux +et bienfaisans, qui s'empresseront de consacrer une partie de leur temps +à l'utilité publique, en administrant gratuitement cette institution. On +doit aussi espérer qu'aucune partie de la somme ne restera jamais +oisive, ni ne sera employée à d'autre objet que celui de sa destination +première; mais bien qu'elle augmentera continuellement. Ainsi, il +viendra un temps où elle sera plus considérable qu'il ne le faudra pour +Boston; et alors, on pourra en prêter aux autres villes de l'état de +Massachusett, pourvu qu'elles s'engagent à payer ponctuellement les +intérêts, et à rembourser, chaque année, un dixième du principal aux +habitans de Boston.</p> + +<p>Si ce plan est exécuté et réussit, la somme s'élèvera, au bout de +cent ans, à cent trente-un mille livres sterlings. Je désire qu'alors +les administrateurs de la donation emploient cent mille livres sterlings +à faire construire les ouvrages publics qu'on croira les plus +généralement utiles, comme des fortifications, des ponts, des aqueducs, +des bains publics; à paver les rues, et à tout ce qui peut rendre le +séjour de la ville plus agréable aux habitans et aux étrangers qui +viendront pour y rétablir leur santé, ou y passer quelque temps.</p> + +<p>Je désire que les autres trente-un mille livres sterlings, soient +prêtées à intérêt, de la manière ci-dessus prescrite, pendant cent ans +encore; et j'espère qu'alors cette institution aura heureusement influé +sur la conduite de la jeunesse, et aidé plusieurs estimables et utiles +citoyens.</p> + +<p>À la fin de ce second terme, s'il n'est arrivé aucun accident, la +somme s'élèvera à quatre millions soixante-un mille livres sterlings, +dont je laisse un million soixante-un mille livres sterlings à la +disposition des habitans de Boston, et trois millions sterlings à la +disposition du gouvernement de l'état de Massachusett, car je n'ose pas +porter mes vues plus loin.</p> + +<p>Je désire qu'on observe, pour le don que je fais aux habitans de +Philadelphie, ce que je viens de recommander pour celui qui concerne les +habitans de Boston. Il ne doit y avoir qu'une seule différence: c'est +que comme Philadelphie a un corps administratif, je le prie de se +charger de ma donation, pour en faire l'usage expliqué plus haut; et je +lui donne tous les pouvoirs nécessaires à cet égard.—J'ai observé +que le sol de la ville étant pavé ou couvert de maisons, la pluie étoit +chariée loin, et ne pouvoit point pénétrer dans la terre, et renouveler +et purifier les sources, ce qui est cause que l'eau des puits devient +chaque jour plus mauvaise, et finira par ne pouvoir plus être bonne à +boire, ainsi que je l'ai vu dans toutes les anciennes villes. Je +recommande donc qu'au bout de cent ans, le corps administratif emploie +une partie des cent mille livres sterlings, à faire conduire à +Philadelphie, par le moyen de tuyaux, l'eau de Wissahickon-Creek<a +id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a +href="#footnote60"><sup>60</sup></a>, à moins que cela ne soit déjà +fait. L'entreprise est, je crois, aisée, puisque la crique est beaucoup +plus élevée que la ville, et qu'on peut y faire monter l'eau encore plus +haut, en construisant une digue.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote60" +name="footnote60"></a><b>Note 60: </b><a +href="#footnotetag60">(retour)</a> La crique de Wissahickon.</p> +</blockquote> + +<p>Je recommande aussi de rendre le Skuylkil entièrement navigable. Je +désire que dans deux cents ans, à compter du jour où l'institution +commencera, la disposition des quatre millions soixante-un mille livres +sterlings soit partagée entre les habitans de Philadelphie et le +gouvernement de Pensylvanie, de la même manière que je l'ai indiqué pour +les habitans de Boston et le gouvernement de Massachusett.</p> + +<p>Je désire que ces institutions commencent un an après ma mort. On +aura soin d'en donner publiquement avis avant la fin de l'année, pour +que ceux au bénéfice de qui elles sont, aient le temps de faire leurs +demandes en forme.—Je désire donc que dans six mois, à compter du +jour de mon décès, mes exécuteurs testamentaires, ou leurs successeurs, +paient deux mille livres sterlings aux personnes que nommeront les élus +de Boston et le corps administratif de Philadelphie, pour recevoir les +mille livres sterlings qui reviendront à chacune de ces villes.</p> + +<p>Quand je considère les accidens auxquels sont sujets tous les projets +et toutes les affaires des hommes, je crains de m'être trop flatté en +imaginant que ces dispositions, si tant est qu'elles soient suivies, +continuent sans interruption, et remplissent leur objet. Cependant, +j'espère que si les habitans de Boston et de Philadelphie, ne jugent pas +à propos de se charger de l'exécution de mon projet, ils daigneront, au +moins, accepter les donations, comme une marque de mon attachement, de +ma gratitude, et du désir que j'ai de leur être utile, même après ma +mort.</p> + +<p>Certes, je désire que l'une et l'autre entreprennent de former +l'établissement que j'ai conçu, parce que je pense que, quoiqu'il puisse +s'élever des difficultés imprévues, on peut trouver le moyen de les +vaincre, et de rendre le plan praticable.</p> + +<p>Si l'une des deux villes accepte le don avec les conditions +prescrites, et que l'autre refuse de remplir les conditions, je veux +alors que les deux sommes soient données à celle qui aura accepté les +conditions, pour que le tout soit appliqué au même objet et de la même +manière que je l'ai dit, pour chaque partie. Si les deux villes refusent +la somme que je leur offre, elle restera dans la masse de mes biens, et +l'on en disposera conformément à mon testament du 17 juillet 1788.</p> + +<p>Je lègue au général George Washington, mon ami, et l'ami de +l'humanité, le bâton de pommier sauvage dont je me sers pour me +promener, et sur lequel il y a une pomme d'or, artistement travaillée, +représentant le bonnet de la Liberté. Si ce bâton étoit un sceptre, il +conviendroit à Washington, car il l'a mérité.</p> + +<p class="sig"><span class="sc">B. Franklin</span>.</p> + +<hr> + + +<p> </p> + + +<h1>ŒUVRES</h1> +<h2>MORALES, POLITIQUES</h2> +<h3>ET LITTÉRAIRES</h3> +<h5>DE</h5> +<h2>BENJAMIN FRANKLIN,</h2> + +<h4>DANS LE GENRE DU SPECTATEUR.</h4> + + + + +<a name="titre4"></a><h2>SUR LES PERSONNES</h2> +<h3>QUI SE MARIENT JEUNES.</h3> + + +<p class="sig"><span class="sc">À John Alleyne</span>.</p> + +<p>Vous voulez, mon cher John, que je vous dise ma façon de penser sur +les personnes qui se marient jeunes, et que je réponde aux critiques +sans nombre, que diverses personnes se sont permises sur votre mariage. +Vous pouvez vous rappeler que, quand vous me consultâtes à ce sujet, je +vous dis que ni d'un côté ni de l'autre, la jeunesse ne devoit être un +obstacle. Certes, tous les ménages que j'ai observés, me font penser que +les personnes qui se marient jeunes sont plus communément heureuses que +les autres.</p> + +<p>Les jeunes époux ont toujours un caractère plus flexible et tiennent +moins à leurs habitudes, que lorsqu'ils sont plus avancés en âge. Ils +s'accoutument plus aisément l'un à l'autre, et par-là, ils préviennent +beaucoup de contradictions et de dégoûts. Si la jeunesse manque un peu +de cette prudence qui est nécessaire pour conduire un ménage, elle +trouve assez de parens et d'amis d'un âge mûr, pour remédier à ce +défaut, et elle est plutôt habituée à une vie tranquille et régulière. +En se mariant jeune, un homme prévient peut-être très-heureusement, ces +accidens, ces liaisons qui auroient pu nuire à sa santé, ou à sa +réputation, et quelquefois même à toutes les deux.</p> + +<p>Quelques personnes peuvent se trouver dans des circonstances où la +prudence exige qu'elles diffèrent de se marier: mais en général, quand +la nature nous a rendus physiquement propres au mariage, on doit penser +qu'elle ne se trompe point en nous le fesant désirer.</p> + +<p>Les mariages tardifs sont souvent suivis d'un inconvénient de plus +que les autres; c'est que les parens ne vivent pas assez long-temps pour +veiller à l'éducation de leurs enfans.—«Les enfans qui viennent +tard, sont de bonne heure orphelins», dit le proverbe espagnol. Triste +sujet de réflexion pour ceux qui peuvent avoir à redouter ce malheur! +</p> + +<p>Nous autres Américains, nous nous marions ordinairement dès le matin +de la vie. Nos enfans sont élevés et établis dans le monde, à midi; et +nos affaires, à cet égard, étant achevées, nous avons un après-midi et +une soirée de loisir agréable, tel que celui dont jouit à présent notre +ami.</p> + +<p>En nous mariant de bonne heure, nous avons le bonheur d'avoir un plus +grand nombre d'enfans; et chaque mère, suivant parmi nous, l'usage de +nourrir elle-même ses enfans, usage si conforme au vœu de la +nature! nous en conservons davantage. Aussi, dans nos contrées, les +progrès de la population sont bien plus rapides qu'en Europe.</p> + +<p>Enfin, je suis très-content de vous voir marié, et je vous en +félicite cordialement. Vous êtes dans le sentier où l'on devient un +citoyen utile; et vous avez échappé à un état contre nature, à un +éternel célibat! C'est pourtant là le sort d'un grand nombre d'hommes +qui ne s'y étoient pas condamnés; mais qui, ayant trop long-temps +différé de changer de condition, trouvent enfin qu'il est trop tard pour +y songer, et passent leur vie entière dans une situation où un homme +semble toujours valoir beaucoup moins. Un volume dépareillé n'a pas la +même valeur que lorsqu'il fait partie d'une collection complète. Quel +cas fait-on de la moitié isolée d'une paire de ciseaux? Elle ne coupe +jamais bien, et ne peut servir que de mauvais racloir.</p> + +<p>Je vous prie de présenter à votre jeune épouse, et mes complimens et +mes vœux pour son bonheur. Je suis vieux et pesant: sans cela, je +serois allé les lui présenter moi-même.</p> + +<p>Je ne ferai que peu d'usage du privilège qu'ont les vieillards, de +donner des avis à leurs jeunes amis. Traitez toujours votre femme avec +respect. Cela vous attirera du respect à vous-même, non-seulement de sa +part, mais de la part de tous ceux qui seront témoins de votre conduite. +Ne vous servez jamais avec elle, d'expression dédaigneuse, même en +plaisantant; car les plaisanteries de ce genre finissent souvent par des +disputes sérieuses.</p> + +<p>Étudiez soigneusement ce qui a rapport à votre profession, et vous +deviendrez savant. Soyez laborieux et économe, et vous deviendrez riche. +Soyez frugal et tempérant, et vous conserverez votre santé. Pratiquez +toujours la vertu, et vous serez heureux. Une telle conduite, du moins, +promet plus que toute autre de pareilles conséquences.</p> + +<p>Je prie Dieu qu'il vous bénisse, vous et votre jeune épouse; et je +suis pour toujours votre sincère ami.</p> + +<p class="sig"><span class="sc">B. Franklin</span>.</p> + +<p> </p> + + + +<a name="titre5"></a><h2>SUR LA MORT DE SON FRÈRE,</h2> +<h3>JOHN FRANKLIN.</h3> + + +<p class="sig"><span class="sc">À Miss Hubbard.</span></p> + +<p>Je le sens comme vous; nous avons perdu un parent cher et estimable. +Mais telle est la volonté de Dieu et de la nature; il faut que l'ame +abandonne sa dépouille mortelle, pour entrer dans une véritable vie. +Elle n'est ici-bas que dans un état imparfait, et pour se préparer à +vivre. L'homme n'est complètement né qu'au moment où il meurt. Pourquoi +nous affligerions-nous donc de voir un nouveau né parmi les immortels, +un nouveau membre ajouté à leur heureuse société?</p> + +<p>C'est un acte de la bienfaisance divine que de nous laisser un corps +mortel, tandis qu'il peut nous procurer des jouissances douces, et nous +servir à acquérir des connoissances et à faire du bien aux êtres comme +nous; mais quand ce corps, cessant d'être propre à remplir ces objets, +ne peut que nous faire sentir la douleur, et non le plaisir, nous +embarrasse, au lieu de nous être de quelque secours, et ne répond plus à +aucune des intentions pour lesquelles il nous étoit donné, c'est +également un effet de la bonté céleste, que de nous en délivrer.</p> + +<p>Le moyen dont elle s'est servi est la mort. Quelquefois nous nous +donnons prudemment nous-même une mort partielle. Nous nous fesons couper +un membre douloureusement blessé et hors d'état de guérir. Celui à qui +on arrache une dent, s'en sépare volontiers, parce que la douleur s'en +va avec elle. Celui qui se sépare de tout son corps, quitte en +même-temps toutes les douleurs et les maladies auxquelles il étoit +exposé et qui pouvoient le faire souffrir.</p> + +<p>Nous avons été invités, notre ami et nous, à une partie de plaisir, +qui doit durer à jamais. Sa voiture a été prête avant la nôtre, et il +est parti le premier. Nous ne pouvions pas convenablement nous en aller +tous à-la-fois. Et pourquoi, vous et moi, nous affligerions-nous de son +départ, puisque nous devons bientôt le suivre, et que nous savons où +nous le trouverons?</p> + +<p class="sig">Adieu.</p> + +<p class="sig2"><span class="sc">B. Franklin</span></p> + +<p> </p> + + + +<a name="titre6"></a><h2>LETTRE</h2> +<h3>AU DOCTEUR MATHER,</h3> +<h3>DE BOSTON.</h3> + + + +<p class="r">À Passy, le 12 mai 1784.</p> + +<p class="sig"><span class="sc">Révérend Docteur</span>,</p> + +<p>J'ai reçu votre lettre amicale, et votre excellent avis aux habitans +des États-Unis. J'ai lu cet avis avec plaisir, et j'espère qu'il aura le +succès qu'il mérite. Quoique de pareils écrits soient regardés avec +indifférence par beaucoup de gens, il suffit qu'ils fassent une forte +impression sur la centième partie des lecteurs, pour que l'effet en soit +très-considérable.</p> + +<p>Permettez-moi de vous citer un petit exemple, qui, quoiqu'il me +concerne, ne sera peut-être pas sans intérêt pour vous. Lorsque j'étois +encore enfant, il me tomba sous la main un livre intitulé: <i>Essais sur +la Manière de faire le bien</i>, ouvrage qui, je crois, étoit de votre +père. Le premier possesseur en avoit fait si peu de cas, qu'il y en +avoit plusieurs feuillets déchirés. Mais le reste me frappa tellement, +que durant toute ma vie, il a influé sur ma conduite. C'est pour cela +que j'ai toujours fait beaucoup plus de cas du renom d'homme +bienfaisant, que de toute autre espèce de réputation; et si, comme vous +paroissez le croire, j'ai été un citoyen utile, le public en doit +l'avantage au livre dont je viens de parler.</p> + +<p>Vous dites que vous êtes dans votre soixante-dix-huitième année. Je +suis dans ma soixante-dix-neuvième. Nous sommes l'un et l'autre devenus +vieux. Il y a plus de soixante ans que j'ai quitté Boston: mais je me +souviens très-bien de votre père et de votre grand-père. Je les ai +entendu prêcher, et je les ai vus chez eux.</p> + +<p>La dernière fois que j'ai vu votre père, c'étoit en 1724, lorsque je +lui rendis visite après mon premier voyage en Pensylvanie. Il me reçut +dans sa bibliothèque; et quand je pris congé de lui, il m'indiqua un +chemin plus court que celui par où j'étois entré. C'étoit un passage +étroit, traversé par une poutre peu élevée. Il conversoit avec moi en +m'accompagnant, et je me tournois de temps en temps vers lui. +Tout-à-coup, il me dit: Baissez-vous! baissez-vous! mais je ne le +compris pas bien, et ma tête heurta contre la poutre.</p> + +<p>Votre père étoit un homme qui ne laissoit jamais échapper l'occasion +de donner de bons conseils. Aussi, quand ma tête eut heurté contre la +porte, il me dit:—«Vous êtes jeune, et vous allez parcourir le +monde. Sachez vous baisser à propos, et vous éviterez beaucoup de +mal».—Cet avis resta au fond de mon cœur, et m'a été souvent +utile. Je me le suis rappelé, toutes les fois que j'ai vu l'orgueil +humilié, et le malheur des gens qui avoient voulu porter la tête trop +haute.</p> + +<p>Je désire beaucoup de revoir la ville où je suis né. J'ai quelquefois +espéré d'y finir mes jours.—Je la quittai, pour la première fois, +en 1723. J'y suis retourné en 1733, 1743, 1753 et 1763.—En 1773, +j'étois en Angleterre. En 1775, je passai à la vue de mon pays, mais je +ne pus pas y aborder, parce qu'il étoit au pouvoir de l'ennemi. Je +voulois y aller en 1783: mais il ne me fut pas possible d'obtenir ma +démission, et de quitter le poste que j'occupe ici. Je crains même de +n'avoir jamais ce bonheur. Mes vœux les plus ardens sont cependant +pour ma ville natale: <i>esto perpetua!</i> Elle possède maintenant une +excellente constitution. Puisse-t-elle la conserver à jamais!</p> + +<p>Le puissant empire, au milieu duquel je réside, continue d'être l'ami +des États-Unis. Son amitié est pour eux de la plus grande importance, et +doit être cultivée avec soin. La Grande-Bretagne n'est pas encore +consolée d'avoir perdu le pouvoir qu'elle exerçoit sur nous; et elle se +flatte encore par fois de l'espérance de le recouvrer. Des évènemens +peuvent accroître cette espérance, et occasionner des tentatives +dangereuses. Une rupture entre la France et nous, enhardiroit +infailliblement les Anglais à nous attaquer; et cependant nous avons +parmi nos compatriotes, quelques animaux sauvages qui s'efforcent +d'affoiblir les liens qui nous attachent à la France.</p> + +<p>Conservons notre réputation, en étant fidèles à nos engagemens; notre +crédit, en payant nos dettes; et nos amis, en montrant de la sensibilité +et de la reconnoissance. Nous ne savons pas si nous n'aurons pas bientôt +besoin de tout cela.</p> + +<p>Agréez, révérend docteur, ma sincère estime.</p> + +<p class="sig"><span class="sc">B. Franklin</span>.</p> + +<p> </p> + + + +<a name="titre7"></a><h2>LE SIFFLET,</h2> +<h3>HISTOIRE VÉRITABLE,</h3> + +<h5><i>Adressée, par Franklin, à son Neveu.</i></h5> + + +<p>Lorsque j'étois encore à l'âge de sept ans, mes amis, un jour de +fête, remplirent mon gousset de monnoie de cuivre. Je m'en allai droit à +une échoppe où l'on vendoit des joujoux pour les enfans; et comme +j'étois charmé du son d'un sifflet, que je venois de voir entre les +mains d'un autre enfant, j'offris et je donnai tout mon argent pour en +avoir un pareil.</p> + +<p>Je m'en retournai alors à la maison, enchanté de mon sifflet, et +sifflant continuellement; mais troublant toute ma famille. Mes frères, +mes sœurs, mes cousins apprenant ce que me coûtoit mon sifflet, me +dirent que je l'avois payé quatre fois plus qu'il ne valoit. Cela me fit +songer aux bonnes choses dont j'aurois pu faire emplette avec l'argent +que j'avois donné de trop. On se moqua tant de ma sottise, que je me mis +à pleurer de toute ma force; et la réflexion me causa bien plus de +chagrin, que le sifflet ne m'avoit fait de plaisir.</p> + +<p>Cependant cela ne laissa pas que de m'être avantageux dans la suite. +Je conservai le souvenir de mon sot marché; et toutes les fois que +j'étois tenté d'acheter des choses inutiles, je me disois à +moi-même:—«Ne paye pas trop cher le sifflet».—Et j'épargnois +mon argent.</p> + +<p>Je devins grand, j'entrai dans le monde, j'observai les actions des +hommes, et je crus en rencontrer plusieurs, oui, plusieurs, qui +<i>payoient trop cher le sifflet</i>.</p> + +<p>Quand j'ai vu quelqu'un qui, trop ardent à rechercher les graces de +la cour, employoit son temps à assister au lever du roi, sacrifioit son +repos, sa liberté, sa vertu, et peut-être ses amis à s'avancer dans +cette carrière, je me suis dit:—«<i>Cet homme paye trop cher son +sifflet.</i>»</p> + +<p>Quand j'ai vu un autre ambitieux, jaloux d'acquérir la faveur +populaire, s'occuper sans cesse d'intrigues politiques, négliger ses +propres affaires, et se ruiner en se livrant à cette +folie.—«<i>Certes, ai-je dit, celui-ci paye trop cher son +sifflet.</i>»</p> + +<p>Si je rencontrois un avare, qui renonçât à tous les agrémens de la +vie, au plaisir de faire du bien aux autres, à l'estime de ses +concitoyens, à la joie d'une bienveillante amitié, pour satisfaire son +désir d'accumuler de l'argent:—«<i>Pauvre homme!</i> disois-je, +<i>en vérité, vous payez trop cher votre sifflet.</i>»</p> + +<p>Lorsque je trouvois quelqu'homme de plaisir, sacrifiant la culture de +son esprit et l'amélioration de sa fortune à des jouissances purement +sensuelles:—«Homme trompé, disois-je, vous vous procurez des +peines, non de vrais plaisirs: <i>Vous payez trop cher votre +sifflet.</i>»</p> + +<p>Si j'en voyois un autre aimer la parure, les meubles élégans, les +beaux équipages, plus que sa fortune ne le permettoit; s'endetter pour +en avoir, et terminer sa carrière dans une prison:—<i>Hélas!</i> +disois-je, <i>il a payé cher, et très-cher son sifflet.</i></p> + +<p>Quand j'ai vu une douce, aimable et jolie fille mariée à un homme +d'un caractère dur et brutal: <i>C'est grand'pitié,</i> ai-je dit, +<i>qu'elle ait payé si cher pour un sifflet.</i></p> + +<p>En un mot, je m'imagine que la plus grande partie des malheurs des +hommes, viennent de ce qu'ils ne savent pas estimer les choses ce +qu'elles valent réellement, et de ce qu'ils <i>payent trop cher leurs +sifflets</i>.</p> + +<p> </p> + + + +<a name="titre8"></a><h2>PÉTITION</h2> +<h3>DE LA MAIN GAUCHE,</h3> + +<h4>À CEUX QUI SONT CHARGÉS D'ÉLEVER</h4> +<h4>DES ENFANS.</h4> + + +<p>Je m'adresse à tous les amis de la jeunesse, et je les conjure de +jeter un regard de compassion sur ma malheureuse destinée, afin qu'ils +daignent écarter les préjugés dont je suis victime.</p> + +<p>Nous sommes deux sœurs jumelles; et les deux yeux d'un homme ne +se ressemblent pas plus, ni ne sont pas plus faits pour s'accorder l'un +avec l'autre, que ma sœur et moi: cependant la partialité de nos +parens met entre nous la distinction la plus injurieuse.</p> + +<p>Dès mon enfance on m'a appris à considérer ma sœur comme un +être d'un rang au-dessus du mien. On m'a laissé grandir sans me donner +la moindre instruction, tandis que rien n'a été épargné pour la bien +élever. Elle avoit des maîtres qui lui apprenoient à écrire, à dessiner, +à jouer des instrumens: mais si par hazard je touchois un crayon, une +plume, une aiguille, j'étois aussitôt cruellement grondée; j'ai même été +battue plus d'une fois, parce que je manquois d'adresse et de grace. Il +est vrai que quelquefois ma sœur m'associe à ses entreprises: mais +elle a toujours grand soin de prendre le devant, et de ne se servir de +moi que par nécessité, ou pour figurer auprès d'elle.</p> + +<p>Ne croyez pas, messieurs, que mes plaintes ne soient excitées que par +la vanité. Non. Mon chagrin a un motif bien plus sérieux. D'après un +usage établi dans ma famille, nous sommes obligées, ma sœur et +moi, de pourvoir à la subsistance de nos parens. Je vous dirai, en +confidence, que ma sœur est sujette à la goutte, aux rhumatismes, +à la crampe, sans compter beaucoup d'autres accidens. Or, si elle +éprouve quelqu'indisposition, quel sera le sort de notre pauvre famille? +Nos parens ne se repentiront-ils pas alors amèrement d'avoir mis une si +grande différence entre deux sœurs si parfaitement égales? Hélas! +nous périrons de misère. Il me sera même impossible de griffonner une +pétition, pour demander des secours; car j'ai été obligée d'emprunter +une main étrangère pour transcrire la requête que j'ai l'honneur de vous +présenter.</p> + +<p>Daignez, messieurs, faire sentir à nos parens l'injustice d'une +tendresse exclusive, et la nécessité de partager également leurs soins +et leur affection entre tous leurs enfans.</p> + +<p class="sig">Je suis, avec un profond respect,</p> + +<p class="sig">Messieurs,</p> + +<p class="sig">Votre obéissante servante,</p> + +<p class="sig2"> <span class="sc">La Main Gauche</span></p> + + +<p> </p> + + +<a name="titre9"></a><h2>LA BELLE JAMBE</h2> +<h3>ET</h3> +<h3>LA JAMBE DIFFORME.</h3> + + +<p>Il y a, dans le monde, deux sortes de gens, qui possédant également +la santé, les richesses, deviennent les uns heureux et les autres +malheureux. Cela provient, en très-grande partie, des différens points +de vue, sous lesquels ils considèrent les choses, les personnes et les +évènement, et de l'effet que cette différence produit sur leur ame.</p> + +<p>Dans quelque situation que soient placés les hommes, ils peuvent y +avoir des agrémens et des inconvéniens; dans quelque société qu'ils +aillent, ils peuvent y trouver des personnes et une conversation plus ou +moins aimables; à quelque table qu'ils s'asseyent, ils peuvent y +rencontrer des mets et des boissons d'un meilleur ou d'un plus mauvais +goût, des plats un peu mieux ou un peu plus mal apprêtés; dans quelque +pays qu'ils demeurent, ils ont du beau et du mauvais temps; quel que +soit le gouvernement sous lequel ils vivent, ils peuvent y avoir de +bonnes et de mauvaises loix, et ces loix peuvent être bien ou mal +exécutées; quelque poëme, quelqu'ouvrage de génie qu'ils lisent, ils +peuvent y voir des beautés et des défauts; enfin, sur presque tous les +visages, dans presque toutes les personnes, ils peuvent découvrir des +traits fins, et des traits moins parfaits, de bonnes et de mauvaises +qualités.</p> + +<p>Dans ces circonstances, les deux sortes de gens dont nous venons de +parler s'affectent différemment. Ceux qui sont disposés à être heureux +ne considèrent que ce qu'il y a d'agréable dans les choses, et d'amusant +dans la conversation, les plats bien apprêtés, la délicatesse des vins, +le beau temps, et ils en jouissent avec volupté. Ceux qui sont destinés +à être malheureux, observent le contraire, et ne s'entretiennent pas +d'autre chose. Aussi, sont-ils, sans cesse mécontens, et par leurs +tristes remarques, troublent les plaisirs de la société, offensent +beaucoup de personnes et deviennent à charge par-tout où ils vont.</p> + +<p>Si cette tournure d'esprit étoit donnée par la nature, les malheureux +qui l'ont seroient très-dignes de pitié. Mais comme la disposition à +critiquer, à trouver tout mauvais n'est, peut-être, d'abord qu'un effet +de l'imitation, et devient insensiblement une habitude, il est certain +que quelque forte qu'elle soit, ceux qui l'ont peuvent s'en défaire, +lorsqu'ils sont convaincus qu'elle nuit à leur repos. J'espère que ce +petit avis ne leur sera point inutile et les engagera à renoncer à un +penchant qui, quoique dicté par l'imagination, a des conséquences +très-sérieuses dans le cours de la vie, et cause des chagrins et des +malheurs réels.</p> + +<p>Personne n'aime les frondeurs, et beaucoup de gens sont insultés par +eux. Aussi, ne les traite-t-on jamais qu'avec une politesse froide, +quelquefois même on la leur refuse; ce qui souvent les aigrit davantage +et leur occasionne des disputes et de violentes querelles. S'ils +désirent de s'élever à des emplois, et d'augmenter leur fortune, +personne ne s'intéresse à leur succès, et ne fait un pas, ni ne dit un +mot en leur faveur. S'ils essuient la censure publique, ou s'ils +éprouvent quelque disgrace, personne ne veut ni les défendre, ni les +justifier. Au contraire, une foule d'ennemis blame leur conduite, et +s'efforce de les rendre complétement odieux. S'ils ne changent donc +point d'habitude, et s'ils ne daignent pas trouver agréable ce qui +l'est, sans se chagriner eux-mêmes pour chagriner les autres, tout le +monde doit les éviter; car il est toujours fâcheux d'avoir des rapports +avec de pareilles gens, sur-tout lorsqu'on a le malheur de se trouver +mêlé dans leurs querelles.</p> + +<p>Un vieux philosophe de mes amis étoit devenu, par expérience, +très-défiant à cet égard, et évitoit soigneusement d'avoir aucune +liaison avec les frondeurs. Il avoit, comme les autres philosophes, un +thermomètre, pour connoître le degré de chaleur de l'atmosphère, et un +baromètre, pour savoir à l'avance, si le temps seroit beau ou mauvais. +Mais comme on n'a point encore inventé d'instrument pour découvrir, au +premier coup-d'œil, si un homme a le caractère chagrin, mon +philosophe se servoit, pour cela, de ses jambes. Il avoit une jambe +très-bien faite; mais l'autre ayant éprouvé un accident, étoit crochue +et difforme.</p> + +<p>Lorsqu'il se trouvoit, pour la première fois, avec un homme qui +regardoit plus sa jambe crochue que l'autre, il commençoit à s'en +défier; et si cet homme lui parloit de sa vilaine jambe et ne lui disoit +rien de la belle, il n'en falloit pas davantage pour déterminer le +philosophe à n'avoir plus aucun rapport avec lui.</p> + +<p>Tout le monde n'a pas le baromètre à deux jambes. Mais, avec un peu +d'attention, tout le monde peut observer les signes de cette fâcheuse +disposition à chercher des défauts, et on peut prendre la résolution de +fuir la connoissance de ceux qui ont le malheur de l'avoir. J'avertis +donc ces gens pointilleux, chagrins, mécontens, que s'ils veulent être +respectés, aimés et vivre heureux, ils doivent cesser de regarder la +<i>jambe crochue</i>.</p> + + +<p> </p> + + +<a name="titre10"></a><h2>CONVERSATION</h2> +<h3>D'UN ESSAIM D'ÉPHÉMÈRES,</h3> +<h5>ET</h5> +<h3>SOLILOQUE D'UN VIEILLARD.</h3> + + +<p class="sig"><span class="sc">À Madame Brillant.</span></p> + +<p class="r">De Passy, le 15 août 1778.</p> + +<p>Vous pouvez vous rappeler, ma chère amie, que lorsque nous passâmes +dernièrement cette heureuse journée dans le délicieux jardin et +l'agréable société du Moulin-Joli, je m'arrêtai dans une allée, et +m'écartai quelque temps de la compagnie.</p> + +<p>On nous avoit montré un nombre infini de cadavres d'une petite espèce +de mouche, appelée <i>éphémère</i>, dont les générations successives +étoient, nous dit-on, nées et mortes dans le même jour. J'en apperçus, +sur une autre feuille, une compagnie vivante, qui fesoit la +conversation.</p> + +<p>Vous savez que j'entends le langage de toutes les espèces inférieures +à la nôtre. Ma trop grande application à cette étude, est la meilleure +excuse que je puisse donner du peu de progrès que j'ai fait dans votre +charmante langue. La curiosité m'engagea à écouter ce que disoient ces +petites créatures: mais comme la vivacité qui leur est propre, les +fesoit parler trois ou quatre à la fois, je ne pus pas entendre bien +clairement leurs discours. Je compris seulement, par quelques +expressions interrompues, que je saisis de temps en temps, qu'elles +disputoient avec chaleur sur le mérite de deux musiciens étrangers, dont +l'un étoit un cousin, et l'autre un maringouin. Elles passoient leur +temps dans cette dispute, en paroissant aussi peu songer à la brièveté +de leur existence, que si elles avoient été sûres de vivre encore un +mois.—«Heureux peuple! dis-je en moi-même, vous vivez certainement +sous un gouvernement sage, équitable et doux, puisque vous n'avez à vous +plaindre d'aucun abus, et que l'unique sujet de vos contestations est la +perfection ou l'imperfection d'une musique étrangère.»</p> + +<p>Je les laissai là, pour tourner la tête du côté d'un vieillard à +cheveux blancs, qui, seul sur une autre feuille, se parloit à lui-même. +Son soliloque m'amusa; et je l'ai écrit dans l'espoir qu'il pourra aussi +amuser la femme à qui je dois le plus délicieux de tous les plaisirs, +celui de sa société et de l'harmonie céleste qu'elle me fait entendre. +</p> + +<p>«L'opinion, dit-il, des savans philosophes de notre espèce, qui ont +fleuri long-temps avant ce temps-ci, étoit que ce vaste monde, qu'on +nomme <i>le Moulin-Joli</i>, ne pourroit pas subsister plus de dix-huit +heures; et je pense que cette opinion n'étoit pas sans fondement, +puisque par le mouvement apparent du grand luminaire, qui donne la vie à +toute la nature, et qui depuis que j'existe a, d'une manière sensible, +considérablement décliné vers l'océan<a id="footnotetag61" +name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>, qui +borne cette terre, il faut qu'à cette époque, il termine son cours, +s'éteigne dans les eaux qui nous environnent, et laisse le monde dans le +froid et dans les ténèbres, qui produiront nécessairement une mort et +une destruction universelle.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote61" +name="footnote61"></a><b>Note 61: </b><a +href="#footnotetag61">(retour)</a> La Seine.</p> +</blockquote> + +<p>»J'ai déjà vécu sept de ces heures, long âge, qui n'est pas moins de +quatre cent vingt minutes. Combien peu d'entre nous existent aussi +long-temps! J'ai vu des générations naître, fleurir et disparoître. Mes +amis actuels sont les enfans et les petits-enfans de mes premiers amis, +qui, hélas! ne sont plus, et que je suivrai bientôt; car, quoique je me +porte bien, je ne puis pas m'attendre, suivant le cours de la nature, à +vivre encore plus de sept ou huit minutes. À quoi me servent à présent +tous mes travaux, tous mes soins, pour amasser sur cette feuille une +provision de rosée, dont je n'aurai pas le temps de jouir? Qu'importent +toutes les querelles politiques, dans lesquelles je me suis engagé pour +l'avantage de mes compatriotes qui habitent sur ce buisson? Qu'importent +les études philosophiques que j'ai entreprises pour le bien de notre +race en général? car, en politique, que peuvent les loix sans les +mœurs<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a +href="#footnote62"><sup>62</sup></a>? La génération présente de nos +éphémères va, dans le cours de quelques minutes, devenir aussi corrompue +et par conséquent aussi malheureuse que celles des buissons plus +anciens. Et en philosophie, combien nos progrès sont bornés! Hélas! +l'art est long et la vie est courte<a id="footnotetag63" +name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>. Mes +amis voudroient me consoler, par l'idée d'un nom, qu'ils prétendent que +je laisserai après moi. Ils disent que j'ai assez vécu pour la nature et +pour la gloire. Mais qu'est la renommée pour un éphémère qui n'existe +plus? Et que deviendra l'histoire, lorsqu'à la dix-huitième heure, le +monde lui-même, le Moulin-Joli tout entier arrivera à sa fin et sera +enseveli dans les ruines universelles?»</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote62" +name="footnote62"></a><b>Note 62: </b><a +href="#footnotetag62">(retour)</a> Quid leges sine moribus? <span +class="sc">Hor.</span> <i>Od. 24. Lib. III.</i></p> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote63" +name="footnote63"></a><b>Note 63: </b><a +href="#footnotetag63">(retour)</a> Ars longa, vita brevis, tempus +preceps. <span class="sc">Hippocr.</span> <i>Aphor. I.</i></p> +</blockquote> + +<p>Pour moi, après toutes les entreprises auxquelles je me sais livré +avec ardeur, il ne me reste de solides plaisirs, que l'idée d'avoir +passé ma longue vie dans l'intention d'être utile, l'agréable +conversation d'un petit nombre de bonnes dames éphémères, et quelquefois +le tendre sourire et le doux chant de la toujours aimable +<i>Brillant</i>.</p> + + +<p> </p> + + +<a name="titre11"></a><h2>MORALE</h2> +<h3>DES ÉCHECS.</h3> + + +<p>Le jeu des échecs est le plus ancien et le plus généralement connu de +tous les jeux. Son origine remonte au-delà de toutes les notions +historiques; et pendant une longue suite de siècles il a été l'amusement +des Perses, des Indiens, des Chinois et de toutes les autres nations de +l'Asie. Il y a plus de mille ans qu'on le connoît en Europe. Les +Espagnols l'ont porté dans toutes leurs possessions d'Amérique, et +depuis quelque temps il est introduit dans les États-Unis.</p> + +<p>Ce jeu est si intéressant par lui-même, qu'il n'a pas besoin d'offrir +l'appât du gain pour qu'on aime à le jouer. Aussi n'y joue-t-on jamais +de l'argent<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a +href="#footnote64"><sup>64</sup></a>. Ceux qui ont le temps de se livrer +à de pareils amusemens, n'en peuvent pas choisir un plus innocent. Le +morceau suivant, écrit dans l'intention de corriger chez un petit nombre +de jeunes gens, quelques défauts qui se sont glissés dans la pratique de +ce jeu, prouve en même-temps que, dans les effets qu'il produit sur +l'esprit, il peut être non-seulement innocent, mais utile au vaincu +ainsi qu'au vainqueur.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote64" +name="footnote64"></a><b>Note 64: </b><a +href="#footnotetag64">(retour)</a> Excepté en France et en +Angleterre, où l'on joue quelquefois beaucoup d'argent aux échecs. +(<i>Note du Traducteur.</i>)</p> +</blockquote> + +<p>Le jeu des échecs n'est pas un vain amusement. On peut, en le jouant, +acquérir ou fortifier plusieurs qualités utiles dans le cours de la vie, +et se les rendre assez familières pour s'en servir avec promptitude dans +toutes les occasions. La vie est une sorte de partie d'échecs, dans +laquelle nous avons souvent des pièces à prendre, des adversaires à +combattre, et nous éprouvons une grande variété de bons et de mauvais +évènemens, qui sont, en partie, l'effet de la prudence ou de +l'étourderie. En jouant aux échecs, nous pouvons donc acquérir.</p> + +<p>1<sup>o</sup>. La <i>prévoyance</i>, qui regarde dans l'avenir et +examine les conséquences que peut avoir une action; car un joueur se dit +continuellement:—«si je remue cette pièce, quel sera l'avantage de +ma nouvelle position? Quel parti mon adversaire en tirera-t-il contre +moi? De quelle autre pièce pourrai-je me servir pour soutenir la +première, et me garantir des attaques qu'on me fera?»</p> + +<p>2<sup>o</sup>. La <i>circonspection</i>, qui surveille tout +l'échiquier, le rapport des différentes pièces entr'elles, leur +position, le danger auquel elles sont exposées, la possibilité qu'elles +ont de se secourir mutuellement, la probabilité de tel ou tel mouvement +de l'adversaire, pour attaquer telle ou telle autre pièce, les différens +moyens qu'on a d'éviter ses attaques, ou de les faire tourner à son +désavantage.</p> + +<p>3<sup>o</sup>. La <i>prudence</i>, qui jamais n'agit trop +précipitamment. La meilleure manière d'acquérir cette qualité, est +d'observer strictement les règles du jeu. Elles portent que lorsqu'une +pièce est touchée, elle doit être jouée, et que toutes les fois qu'elle +est posée dans un endroit, il faut qu'elle y reste. Il est d'autant plus +utile que ces règles soient suivies, qu'alors le jeu en devient encore +plus l'image de la vie humaine, et particulièrement de la guerre. Si, +lorsque vous faites la guerre, vous vous êtes imprudemment mis dans une +position dangereuse, vous ne pouvez espérer que votre ennemi vous laisse +retirer vos troupes pour les placer plus avantageusement, et vous devez +éprouver toutes les conséquences auxquelles vous a exposé trop de +précipitation.</p> + +<p>4<sup>o</sup>. Enfin, nous acquérons par le jeu des échecs, +l'habitude de ne pas nous décourager, en considérant le mauvais état où +nos affaires semblent être quelquefois, l'habitude d'espérer un +changement favorable, et celle de persévérer à chercher des ressources. +Une partie d'échecs offre tant d'évènemens, tant de différentes +combinaisons, tant de vicissitudes; et il arrive si souvent qu'après +avoir long-temps réfléchi, nous découvrons le moyen d'échapper à un +danger qui paroissoit inévitable, que nous sommes enhardis à continuer +de combattre jusqu'à la fin, dans l'espoir de vaincre par notre adresse, +ou au moins, de profiter de la négligence de notre adversaire pour le +faire mat. Quiconque réfléchit aux exemples que lui fournissent les +échecs, à la présomption que produit ordinairement un succès, à +l'inattention qui en est la suite, et qui fait changer la partie, +apprend, sans doute, à ne pas trop craindre les avantages de son +adversaire, et à ne pas désespérer de la victoire, quoiqu'en la +poursuivant il reçoive quelque petit échec.</p> + +<p>Nous devons donc rechercher l'amusement utile que nous procure ce +jeu, plutôt que d'autres, qui sont bien loin d'avoir les mêmes +avantages. Tout ce qui contribue à augmenter le plaisir qu'on y trouve, +doit être observé; et toutes les actions, tous les mots peu honnêtes, +indiscrets, ou qui peuvent le troubler de quelque manière, doivent être +évités, puisque les joueurs n'ont que l'intention de passer agréablement +leur temps.</p> + +<p>1<sup>o</sup>. Si l'on convient de jouer suivant les règles, il faut +que les règles soient strictement suivies par les deux joueurs, non pas +que tandis que l'un s'y soumet, l'autre cherche à s'en affranchir; car +cela n'est pas juste.</p> + +<p>2<sup>o</sup>. Si l'on ne convient pas d'observer exactement les +règles, et qu'un joueur demande de l'indulgence, il faut qu'il consente +à accorder la même indulgence à son adversaire.</p> + +<p>3<sup>o</sup>. Il ne faut pas que vous fassiez jamais une fausse +marche, pour vous tirer d'un embarras, ou obtenir un avantage. On ne +peut plus avoir aucun plaisir à jouer avec quelqu'un qu'on a vu avoir +recours à ces ressources déloyales.</p> + +<p>4<sup>o</sup>. Si votre adversaire est lent à jouer, vous ne devez ni +le presser, ni paroître fâché de sa lenteur. Il ne faut pas, non plus, +que vous chantiez, que vous siffliez, que vous regardiez à votre montre, +que vous preniez un livre pour lire, que vous frappiez avec votre pied +sur le plancher, ou avec vos doigts sur la table, ni que vous fassiez +rien qui puisse le distraire; car tout cela déplaît et prouve non pas +qu'on joue bien, mais qu'on a de la ruse et de l'impolitesse.</p> + +<p>5<sup>o</sup>. Vous ne devez pas chercher à tromper votre adversaire +en prétendant avoir fait une fausse marche, et en disant que vous voyez +bien que vous perdrez la partie, afin de lui inspirer de la sécurité, de +la négligence et d'empêcher qu'il aperçoive les pièges que vous lui +tendez; car ce ne seroit point de la science, mais de la fraude.</p> + +<p>6<sup>o</sup>. Quand vous avez gagné une partie, il ne faut pas que +vous vous serviez d'expressions orgueilleuses et insultantes, ni que +vous montriez trop de satisfaction. Il faut, au contraire, que vous +cherchiez à consoler votre adversaire, par des expressions polies, qui +ne blessent point la vérité. Vous pouvez lui dire, par +exemple:—«Vous savez le jeu mieux que moi; mais vous manquez un +peu d'attention».—Ou:—«Vous jouez trop vîte».—Ou +bien:—«Vous aviez d'abord l'avantage: mais quelque chose vous a +distrait, et c'est ce qui m'a fait gagner».</p> + +<p>7<sup>o</sup>. Lorsqu'on regarde jouer quelqu'un, il faut avoir grand +soin de ne pas parler; car en donnant un avis, on peut offenser les deux +joueurs à-la-fois. D'abord, celui contre qui il est donné, parce qu'il +peut lui faire perdre la partie; ensuite celui à qui on le donne, parce +qu'encore qu'il croie le coup bon et qu'il le joue, il n'a point autant +de plaisir que si on le laissoit penser jusqu'à ce qu'il l'eût apperçu +lui-même. Il faut aussi, quand une pièce est jouée, ne pas la remettre à +sa place, pour montrer qu'on auroit mieux fait de jouer différemment; +car cela peut déplaire, et occasionner de l'incertitude et des disputes +sur la véritable position des pièces. Toute espèce de propos adressé aux +joueurs, diminue leur attention, et conséquemment est désagréable. On +doit même s'abstenir de faire le moindre signe ou le moindre mouvement +qui ait rapport à leur jeu. Celui qui se permet de pareilles choses, est +indigne d'être spectateur d'une partie d'échecs. S'il veut montrer son +habileté à ce jeu, il doit jouer lui-même, quand il en trouve +l'occasion, et non pas s'aviser de critiquer, ou même de conseiller les +autres.</p> + +<p>Enfin, si vous ne voulez pas que votre partie soit rigoureusement +jouée, suivant les règles dont je viens de faire mention, vous devez +moins désirer de remporter la victoire sur votre adversaire, et vous +contenter d'en remporter une sur vous-même. Ne saisissez pas avidement +tous les avantages que vous offre son incapacité, ou son inattention: +mais avertissez-le poliment du danger qu'il court en jouant une pièce, +ou en la laissant sans défense; ou bien dites-lui qu'en en remuant une +autre, il peut s'exposer à être mal. Par une honnêteté si opposée à tout +ce qu'on a vu interdit plus haut, vous pouvez peut-être perdre votre +partie, mais vous gagnerez, ce qui vaut beaucoup mieux, l'estime de +votre adversaire, son respect, et l'approbation tacite et la +bienveillance de tous les spectateurs impartiaux.</p> + + +<p> </p> + + +<a name="titre12"></a><h2>L'ART</h2> +<h3>D'AVOIR DES SONGES AGRÉABLES;</h3> +<h4>ADRESSÉ À MISS ...</h4> +<h4>ET ÉCRIT À SA SOLLICITATION.</h4> + + +<p>Comme nous employons une grande partie de notre vie à dormir, et que +pendant ce temps-là nous avons quelquefois des songes agréables et +quelquefois des songes fâcheux, il est assez important de se procurer +les premiers et d'écarter les autres; car, réel ou imaginaire, le +chagrin est toujours chagrin, et le plaisir toujours plaisir.</p> + +<p>Si nous pouvons dormir sans rêver, c'est un bien puisque les songes +fâcheux sont écartés. Si durant notre sommeil, nous pouvons avoir des +songes agréables, c'est, suivant l'expression des Français, <i>autant de +gagné</i>, c'est-à-dire, autant d'ajouté aux plaisirs de la vie.</p> + +<p>Pour cela, il faut commencer par être très-soigneux de conserver sa +santé, en fesant un exercice convenable, et ayant beaucoup de +tempérance; car dans les maladies, l'imagination est troublée, et des +idées désagréables et quelquefois terribles la poursuivent. Il faut que +l'exercice précède les repas, et non pas qu'il les suive immédiatement. +Dans le premier cas, il facilite la digestion, et dans le second, il +l'empêche, à moins qu'il ne soit très-modéré. Si après que nous avons +fait de l'exercice, nous mangeons avec sobriété, la digestion est aisée +et bonne, le corps léger, le caractère gai, et toutes les fonctions +animales se font bien. Le sommeil qui suit est tranquille et doux. Mais +l'indolence, les excès de la table, occasionnent le cochemar et des +terreurs inexprimables. Alors on croit tomber dans des précipices, ou +être attaqué par des bêtes féroces, par des assassins, par des démons; +et on éprouve toutes sortes de peines.</p> + +<p>Observez, cependant, que la quantité d'alimens et la quantité +d'exercice sont relatives. Ceux qui agissent beaucoup, peuvent et +doivent manger davantage. Ceux qui font peu d'exercice ne doivent manger +que peu. En général, depuis que l'art de la cuisine s'est perfectionné, +les hommes mangent deux fois autant que l'exige la nature. Les soupers +ne sont point dangereux pour les gens qui n'ont point dîné: mais les +insomnies sont ordinairement le partage de ceux qui dînent et qui +soupent beaucoup. Il est vrai que, comme il y a de la différence entre +les tempéramens, quelques personnes reposent fort bien à la suite de ce +double repas. Il ne leur en coûte seulement qu'un triste songe et une +apoplexie, après quoi elles s'endorment jusqu'au jour du jugement. Il +n'y a rien de plus commun dans les gazettes, que des exemples de gens +qui, après avoir bien soupé, ont été le lendemain matin, trouvés morts +dans leur lit.</p> + +<p>Un autre moyen dont on doit se servir pour conserver sa santé, c'est +de renouveler constamment l'air dans la chambre où l'on couche. On a +grand tort de coucher dans des chambres très-closes et dans des lits +avec des rideaux. Il est très-mal-sain de ne pas laisser entrer dans une +chambre l'air extérieur, et de rester long-temps dans un endroit clos où +l'air a été plusieurs fois respiré. L'eau bouillante ne devient pas plus +chaude par une longue ébullition, si les parties qui reçoivent une plus +grande chaleur peuvent s'évaporer; de même les corps vivans ne se +putréfient point, si les parties putrides en sont exhalées à mesure +qu'elles le deviennent. La nature les pousse au dehors par les pores et +par les poumons; et, en plein air, elles sont emportées au loin: mais +dans une chambre close on les respire plusieurs fois, encore qu'elles se +corrompent de plus en plus.</p> + +<p>Lorsqu'il y a un certain nombre de personnes dans une petite chambre, +l'air s'y gâte en peu de minutes, et il y devient même mortel comme dans +la caverne noire de Calcutta. On dit qu'une seule personne ne corrompt +qu'un galon<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a +href="#footnote65"><sup>65</sup></a> d'air par minute, et conséquemment +il faut plus de temps pour que tout celui que contient une chambre soit +corrompu: mais il le devient proportionnément; et c'est à cela que +beaucoup de maladies putrides doivent leur origine.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote65" +name="footnote65"></a><b>Note 65: </b><a +href="#footnotetag65">(retour)</a> Mesure de quatre pintes.</p> +</blockquote> + +<p>Mathusalem qui, ayant vécu plus long-temps qu'aucun autre homme, doit +avoir mieux conservé sa santé, dormoit, dit-on, toujours en plein air; +car quand il eut déjà vécu cinq cents ans, un ange lui +dit:—«Lève-toi, Mathusalem, et bâtis-toi une maison; car tu vivras +encore cinq cents ans».—Mais Mathusalem répondit:—«Si je ne +dois vivre que cinq cents ans de plus, ce n'est pas la peine que je me +bâtisse une maison. Je veux dormir à l'air, comme j'ai toujours eu +coutume de le faire.»</p> + +<p>Après avoir long-temps prétendu qu'on ne devoit point permettre aux +malades de respirer un air frais, les médecins ont enfin découvert qu'il +pouvoit leur être salutaire. C'est pourquoi on doit espérer qu'ils +découvriront aussi, avec le temps, que l'air frais n'est pas dangereux +pour ceux qui se portent bien, et qu'alors nous pourrons être guéris de +l'aërophobie, qui tourmente à présent les esprits faibles, et les engage +à s'étouffer, à s'empoisonner, plutôt que d'ouvrir la fenêtre d'une +chambre à coucher, ou de baisser la glace d'un carrosse.</p> + +<p>Lorsque l'air d'une chambre close est saturé avec la matière +transpirable<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a +href="#footnote66"><sup>66</sup></a>, il n'en peut pas recevoir +davantage, et cette matière doit rester dans notre corps et nous causer +des maladies. Mais on a auparavant des indices du danger dont elle peut +être. On a un certain mal-aise, d'abord léger, à la vérité, et tel que +quant aux poumons, la sensation en est assez foible, mais, quant aux +pores de la peau, c'est une inquiétude difficile à décrire, et dont un +très-petit nombre des personnes qui l'éprouvent, connoît la cause. Alors +si l'on veille la nuit et qu'on soit trop chaudement couvert, on a de la +peine à se rendormir. On se retourne souvent sans pouvoir trouver le +repos d'aucun côté. Ce fretillement, pour me servir d'une expression +vulgaire, faute d'en avoir une meilleure, est absolument occasionné par +une inquiétude de la peau, dont la matière transpirable ne s'échappe +point, attendu que les draps en ayant reçu une quantité suffisante, et +étant saturés, ils ne peuvent en prendre davantage.</p> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote66" +name="footnote66"></a><b>Note 66: </b><a +href="#footnotetag66">(retour)</a> La matière transpirable est cette +vapeur qui se détache de notre corps, par les pores et par les +poumons. On dit qu'elle est composée des cinq huitièmes de ce que nous +mangeons.</p> +</blockquote> + +<p>Pour connoître cette vérité, par expérience, il faut qu'une personne +reste au lit, dans la même position, et que relevant ses draps, elle +laisse une partie de son corps exposée à un air nouveau: alors elle +sentira cette partie tout-à-coup rafraîchie, parce que l'air soulagera +sa peau, en recevant et emportant au loin la matière transpirable qui +l'incommodoit.</p> + +<p>Toute portion d'air frais qui approche la peau chaude, reçoit, avec +une partie de cette vapeur, un degré de chaleur qui la raréfie et la +rend plus légère; et alors elle est, avec la matière qu'elle a prise, +poussée au loin par une quantité d'air plus frais, et conséquemment plus +pesant, qui s'échauffe à son tour et fait bientôt place à une nouvelle +portion.</p> + +<p>Tel est l'ordre qu'a établi la nature pour empêcher les animaux +d'être infectés par leur propre transpiration. D'après le moyen que je +viens d'indiquer, on sentira quelle différence il y aura entre la partie +du corps exposée à l'air, et celle qui, restant couverte, n'en éprouvera +pas l'impression. L'inquiétude de cette dernière partie augmentera par +la comparaison, et on la sentira plus vivement que lorsque tout le corps +en étoit affecté.</p> + +<p>Voilà donc une des grandes et principales causes des songes +douloureux. Quand le corps est mal à l'aise, l'ame en est troublée, et +toutes sortes d'idées désagréables en deviennent, dans le sommeil, la +conséquence naturelle. Je vais indiquer la manière certaine d'y +remédier.</p> + +<p>1<sup>o</sup>. En mangeant modérément, non-seulement on conserve sa +santé, ainsi que je l'ai dit plus haut, mais on transpire moins dans un +temps donné. Alors les draps du lit sont plus lentement saturés avec la +matière transpirable; et on peut, par conséquent, dormir plus +long-temps, avant de sentir l'inquiétude qu'on éprouve lorsqu'ils ne +peuvent en recevoir davantage.</p> + +<p>2<sup>o</sup>. En ayant des draps légers et une couverture claire, la +matière transpirable s'échappe plus aisément; l'on en est moins +incommodé et on la supporte plus long-temps.</p> + +<p>3<sup>o</sup>. Quand on est réveillé par l'inquiétude déjà décrite, +et qu'on ne peut pas se rendormir, il faut se lever, tourner et battre +l'oreiller, secouer les draps, au moins vingt fois de suite; ouvrir les +rideaux et laisser rafraîchir le lit. Pendant ce temps-là, on doit +rester sans s'habiller, se promener dans sa chambre, jusqu'à ce que les +pores se soient délivrés du poids qui les accable, ce qui s'opère plutôt +lorsque l'air est plus sec et plus froid.</p> + +<p>Quand on commence à sentir l'air froid incommode, on peut rentrer +dans le lit. On s'endormira bientôt, et le sommeil sera doux et +tranquille. Tous les tableaux qui se présenteront à l'imagination, +seront agréables. J'ai souvent de ces songes, qui ne sont pas moins +amusans pour moi que les scènes d'un opéra.</p> + +<p>S'il vous arrive d'avoir trop de paresse pour sortir du lit, vous +pouvez soulever vos draps avec la main et le pied, pour y introduire une +assez grande quantité d'air frais, et ensuite les laisser retomber, pour +forcer cet air à en sortir. En répétant cela vingt fois de suite, vous +délivrerez votre lit de la matière transpirable dont il sera imprégné; +et vous pourrez vous rendormir pour quelque temps. Mais cette méthode +est loin de valoir la première.</p> + +<p>Si ceux qui craignent la fatigue et peuvent avoir deux lits, se +réveillent dans un lit chaud, ils auront grand plaisir à le quitter pour +passer dans celui qui est frais. Ce changement de lit est aussi +très-utile aux personnes attaquées de la fièvre, parce qu'il les +rafraîchit et leur procure souvent du sommeil. Un lit assez grand, pour +qu'on puisse passer d'une place chaude dans une place fraîche, a, en +quelque sorte, le même avantage que deux lits différens.</p> + +<p>Un ou deux avis de plus termineront ce petit traité. Quand on se +couche, on doit avoir soin d'arranger son oreiller conformément à +l'habitude qu'on a de placer sa tête, afin d'être parfaitement à son +aise. On doit aussi étendre ses membres, de manière qu'ils ne se gênent +pas l'un l'autre. Il ne faut pas, par exemple, que la cheville d'un pied +porte sur l'autre. Quoiqu'une mauvaise situation ne soit pas d'abord +très-sensible, et qu'on y fasse à peine attention, elle devient bientôt +moins supportable, et l'incommodité peut s'en faire sentir dans le +sommeil, et troubler l'imagination.</p> + +<p>Telles sont les règles de l'art. Mais quoiqu'elles doivent en général +conduire au but qu'on se propose, il est un cas où leur observation la +plus ponctuelle peut être totalement infructueuse. Vous n'avez pas +besoin que je vous dise quel est ce cas, ma chère amie: mais si je n'en +fesois pas mention, ce que j'écris sur l'art qui vous intéresse seroit +imparfait. Ce cas est donc celui où la personne qui veut se procurer des +songes agréables, n'a pas eu soin de conserver la chose la plus +nécessaire, <span class="sc">une bonne conscience</span>.</p> + +<p> </p> + + + +<a name="titre13"></a><h2>CONSEILS</h2> +<h3>À UN JEUNE ARTISAN.</h3> + +<h4>ÉCRITS EN L'ANNÉE 1748.</h4> + + +<p class="sig"><span class="sc">À mon ami A. B.</span></p> + +<p>Vous désirez que je trace ici les maximes qui m'ont été utiles, et +qui, si vous les suivez, peuvent l'être aussi pour vous. Les voici:</p> + +<p>N'oubliez pas que le <i>temps</i> est de l'argent. Celui qui, dans un +jour, peut gagner dix schellings par son travail, et qui va se promener, +ou qui reste oisif la moitié de la journée, quoiqu'il ne dépense que six +sous durant le temps de sa promenade, ou de son oisiveté, ne doit pas +compter cette seule dépense: il a réellement dépensé, ou plutôt +prodigué, cinq schellings de plus.</p> + +<p>N'oubliez pas que le <i>crédit</i> est de l'argent. Si un homme ne +retire pas de mes mains l'argent que je lui dois, il m'en donne +l'intérêt, au plutôt il me fait présent de tout ce que je puis gagner +avec cet argent, pendant qu'il me le laisse; et cela se monte à une +somme considérable, si un homme a un grand crédit et sait en faire +usage.</p> + +<p>Souvenez-vous que l'argent est de nature à se multiplier sans cesse. +L'argent produit de l'argent; celui qu'il produit en donne d'autre; et +ainsi de suite. Cinq schellings en font bientôt six; ensuite, ils font +sept schellings, trois sous, et finissent par monter à cent livres +sterlings. Plus il y en a, plus il produit chaque fois qu'on le fait +valoir; de sorte que les profits ont une rapidité toujours croissante. +Celui qui tue une truie pleine, détruit des milliers de cochons. Celui +qui assassine une piastre, perd tout ce qu'elle pourroit lui produire, +c'est-à-dire, plusieurs vingtaines de livres sterlings.</p> + +<p>Souvenez-vous que six livres sterlings ne font pas quatre sous par +jour. Cependant, cette petite somme peut être journellement prodiguée, +soit en dépense, soit en perte de temps. Un homme d'honneur doit +toujours, sur son crédit, avoir à sa disposition, cent livres sterlings; +et quand il est actif et laborieux, il retire un grand avantage d'un +pareil fonds.</p> + +<p>Souvenez-vous du proverbe, qui dit qu'un bon payeur est le maître de +la bourse des autres.—Celui qui est connu pour payer +ponctuellement, au terme de ses engagemens, a, dans tous les temps et +dans toutes les occasions, l'argent dont ses amis peuvent disposer. Cela +est quelquefois d'un grand avantage. Après l'assiduité au travail et la +frugalité, rien n'est plus utile à un jeune homme qui veut prospérer, +que l'exactitude et l'intégrité dans toutes ses affaires. Ainsi, ne +gardez jamais l'argent que vous avez emprunté, une heure au-delà de +l'époque où vous avez promis de le rendre, de peur qu'un manque de +parole vous ferme pour jamais la bourse de votre ami.</p> + +<p>On doit faire attention aux moindres choses qui peuvent altérer le +crédit d'un homme. Le bruit de votre marteau à cinq heures du matin et à +neuf heures du soir, peut engager le créancier qui l'entend, à rester +six mois de plus sans vous rien demander: mais s'il voit que vous êtes +dans un billard, ou s'il entend votre voix dans un cabaret, tandis que +vous devriez être à l'ouvrage, il envoie chercher son argent le +lendemain, et le demande, avant de pouvoir le recevoir tout-à-la-fois. +</p> + +<p>En outre, votre assiduité au travail montre que vous vous ressouvenez +de ce que vous devez. Elle vous fait paroître aussi soigneux qu'honnête +homme, et augmente encore votre crédit.</p> + +<p>Gardez-vous de croire que tout ce que vous possédez est à vous, et de +vivre en conséquence. C'est une erreur dans laquelle tombent beaucoup de +gens, qui ont du crédit. Pour l'éviter, tenez pendant quelque temps un +compte exact de vos dépenses et de votre revenu. Si vous commencez par +prendre la peine de tenir ce compte bien en détail, vous en retirerez un +assez grand avantage. Vous verrez à quelles sommes considérables +s'élèvent de très-petites dépenses; et vous apprendrez ce que vous +auriez épargné, et ce que vous pourrez épargner à l'avenir, sans un +grand inconvénient.</p> + +<p>Enfin, si vous voulez connoître le chemin de la fortune, sachez qu'il +est tout aussi uni que celui du marché. Pour le suivre, il ne faut que +deux choses, l'assiduité et la sobriété; c'est-à-dire, ne prodiguer +jamais ni le temps, ni l'argent, et faire le meilleur usage de l'un et +de l'autre. Sans assiduité et sans sobriété, on ne fait rien; et avec +elles on fait tout. Celui qui gagne tout ce qu'il peut gagner +honnêtement, et qui épargne ce qu'il gagne, à l'exception des dépenses +nécessaires, doit certainement devenir riche, si toutefois la providence +de cet être qui gouverne le monde, et que nous devons tous prier de +bénir nos entreprises, n'en a pas autrement ordonné.</p> + +<p class="sig"><span class="sc">Un vieux Artisan.</span></p> + +<p> </p> + + + +<a name="titre14"></a><h2>AVIS</h2> +<h3>NÉCESSAIRE À CEUX QUI VEULENT</h3> +<h4>DEVENIR RICHES.</h4> + +<h4><span class="sc">Écrit en 1736.</span></h4> + + +<p>L'argent n'a de l'avantage que par l'usage qu'on en fait.</p> + +<p>Avec six livres sterlings, vous pouvez, dans un an, faire usage de +cent livres sterlings, pourvu que vous soyez un homme d'une prudence et +d'une honnêteté reconnues.</p> + +<p>Celui qui dépense inutilement plus de quatre sous par jour, dépense +inutilement plus de six livres sterlings dans un an; ce qui est +l'intérêt ou le prix de l'usage de cent livres sterlings.</p> + +<p>Celui qui chaque jour perd dans l'oisiveté pour quatre sous de son +temps, perd l'avantage de se servir de cent livres sterlings tous les +jours.</p> + +<p>Celui qui prodigue sottement pour cinq schellings de son temps, perd +cinq schellings, avec autant d'imprudence que s'il les jetoit dans la +mer.</p> + +<p>Celui qui perd cinq schellings, non-seulement perd ces cinq +schellings, mais tout le profit qu'il pourroit en retirer en les fesant +travailler; ce qui, dans l'espace de temps, qui s'écoule entre la +jeunesse et l'âge avancé, doit s'élever à une somme considérable.</p> + +<p>De plus: celui qui vend à crédit, met toujours, à l'objet qu'il vend, +un prix équivalent au principal et à l'intérêt de son argent, pour le +temps dont il doit en être privé. Celui qui achète à crédit, paie +l'intérêt de ce qu'il achète: et celui qui paie argent comptant, +pourroit mettre cet argent à intérêt. Ainsi celui qui possède une chose, +qu'il a achetée, paie un intérêt pour l'usage qu'il en fait.</p> + +<p>Cependant, il vaut toujours mieux payer comptant les objets qu'on +achète, parce que celui qui vend à crédit, s'attendant à perdre cinq +pour cent, par de mauvaises dettes, augmente d'autant le prix de ses +marchandises.—Celui qui achète à crédit, paie sa part de cette +augmentation.—Celui qui paie argent comptant, y échappe ou peut au +moins y échapper.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Quatre liards épargnés sont un sou que l'on gagne.</p> +<p>Une épingle par jour coûte cinq sous par an<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>.</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67: </b><a href="#footnotetag67">(retour)</a></p> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>A penny sav'd is two-pence clear;</p> +<p>A pin a day's a groat a year.</p> +</div></div> +</blockquote> + +<p> </p> + + + +<a name="titre15"></a><h2>MOYENS</h2> +<h3>POUR QUE CHACUN AIT BEAUCOUP</h3> +<h3>D'ARGENT DANS SA POCHE.</h3> + + +<p>À présent que tout le monde se plaint de la rareté de l'argent, c'est +un acte de bienfaisance que d'apprendre à ceux qui n'ont pas le sou, +comment ils peuvent faire cesser leur pénurie. Je veux leur dire quel +est le vrai secret de gagner de l'argent, le moyen certain de remplir +leur bourse et de la conserver toujours pleine. Pour cela, il suffit +d'observer deux règles très-simples.</p> + +<p>Premièrement, sois constamment probe et laborieux.</p> + +<p>Secondement, dépense toujours un sou de moins que tu ne gagnes.</p> + +<p>Alors, ton gousset se remplira et ne criera jamais qu'il a le ventre +vide; les créanciers ne te tracasseront point; l'indigence ne +t'accablera pas; la faim ne pourra point te dévorer, ni le défaut de +vêtemens te faire transir de froid. L'univers entier te paroîtra plus +brillant; et le plaisir dilatera tous les replis de ton cœur.</p> + +<p>Suis donc les règles que je viens de te prescrire, et sois heureux. +Bannis loin de toi la tristesse qui glace ton ame, et vis indépendant. +Tu seras alors vraiment un homme. Tu ne détourneras point la vue à +l'approche du riche, ni tu ne seras humilié d'avoir peu, quand les +enfans de la fortune marcheront à ta droite; car l'indépendance, soit +qu'elle ait peu ou beaucoup, est toujours un bonheur, et te placera de +niveau avec ceux qui s'enorgueillissent de posséder la toison d'or.</p> + +<p>Oh! sois donc sage; et que l'assiduité au travail marche avec toi, +dès le matin, et t'accompagne jusqu'à ce que tu ayes atteint le soir +l'heure du repos. Que la probité soit comme le souffle de ton ame. +N'oublie jamais d'avoir chaque jour un sou de plus que le montant de tes +dépenses. Alors tu parviendras au plus haut degré du bonheur, et +l'indépendance sera ton bouclier, ton casque et ta couronne; alors ton +ame sera élevée, et ne s'abaissera pas devant le faquin vêtu de soie, ni +ne souffrira point un outrage, parce que la main qui ose le faire, porte +une bague de diamant.</p> + + +<p> </p> + + +<a name="titre16"></a><h2>PROJET ÉCONOMIQUE,</h2> +<h3>ADRESSÉ</h3> +<h3>AUX AUTEURS D'UN JOURNAL<a id="footnotetag68" +name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>.</h3> + +<blockquote class="footnote"><p> +<a id="footnote68" +name="footnote68"></a><b>Note 68: </b><a +href="#footnotetag68">(retour)</a> En 1784, il parut une traduction +de cette pièce dans un des journaux de Paris. Celle que nous donnons +ici, est faite d'après l'original, auquel Franklin a fait, depuis, des +corrections et des additions.</p> +</blockquote> + + +<p class="sig"><span class="sc">Messieurs</span>,</p> + +<p>Vous nous faites souvent part de nouvelles découvertes. Permettez que +je me serve de la voie de votre journal, pour en communiquer au public +une que j'ai faite moi-même, et qui, je crois, peut être d'une grande +utilité.</p> + +<p>Je me trouvai, il y a peu de jours, dans une maison où il y avoit +nombreuse compagnie, et où la nouvelle lampe de MM. Quinquet et Lange +fut présentée et beaucoup admirée à cause de son éclat. La société +demanda, en même-temps, si la quantité d'huile que cette lampe +consumoit, n'étoit pas proportionnée à sa lumière, auquel cas il n'y +auroit aucune économie à s'en servir. Aucun de ceux qui étoient présens +ne put nous satisfaire sur ce point; mais tous convinrent qu'il méritoit +d'être connu, et qu'il étoit à désirer qu'on pût rendre moins cher le +moyen d'éclairer les appartemens, puisque tous les autres objets de +dépense d'une maison étoient considérablement augmentés.</p> + +<p>Je fus extrêmement flatté de voir ce désir général d'économie; car +l'économie me plaît singulièrement.</p> + +<p>Je me retirai et me mis au lit à trois ou quatre heures après minuit, +la tête encore remplie du sujet, dont on venoit de s'entretenir. Un +bruit accidentel me réveilla vers les six heures du matin. Je fus +surpris de voir ma chambre très-éclairée. Je crus d'abord qu'on y avoit +transporté un grand nombre de lampes de Quinquet. Mais après m'être +frotté les yeux, je m'apperçus que la lumière venoit à travers les +fenêtres. Je me levai, je regardai dehors pour découvrir quelle pouvoit +en être la cause; et je vis que le soleil s'élevoit précisément +au-dessus de l'horizon, d'où ses rayons pénétroient dans ma chambre, +parce que mes domestiques avoient eu la négligence de ne pas fermer les +volets.</p> + +<p>Je regardai ma montre, qui va très-bien, et je vis qu'il n'étoit que +six heures. Pensant encore qu'il étoit un peu extraordinaire que le +soleil parût de si bonne heure, je pris mon almanach, où je trouvai que +c'étoit l'heure marquée, ce jour là, pour le lever du soleil. Je tournai +quelques feuillets, et je vis qu'il devoit se lever chaque jour encore +plus matin jusqu'à la fin de juin; et que dans aucun temps de l'année il +ne se levoit pas plus tard que huit heures.</p> + +<p>Vos lecteurs qui, comme moi, lisent rarement la partie astronomique +de l'almanach, et n'ont jamais apperçu avant midi, aucun signe du lever +du soleil, seront aussi étonnés que je l'ai été moi-même, quand ils +apprendront qu'il se lève de si bonne heure, et sur-tout quand je les +assurerai qu'il éclaire aussitôt qu'il se lève. J'en suis convaincu, +j'en suis certain. Personne ne peut être plus sûr d'aucun autre fait. Je +l'ai vu de mes propres yeux; et après avoir renouvelé l'observation +trois jours de suite, j'ai chaque fois trouvé précisément le même +résultat.</p> + +<p>Cependant il arrive que quand je parle de cette découverte à +quelques-uns de mes amis, je m'apperçois aisément à leur air, que +quoiqu'ils ne me le disent pas expressément, ils ont de la peine à y +ajouter foi. L'un d'entr'eux, qui, certes, est un très-savant physicien, +m'a assuré que je dois sûrement m'être trompé quant à la lumière qui a +pénétré dans ma chambre; parce qu'il est, dit-il, bien connu que comme +il ne pouvoit pas y avoir de lumière dehors à cette heure-là, il ne +pouvoit pas en entrer dans l'appartement; et que puisque mes fenêtres +étoient accidentellement ouvertes, elles devoient, au lieu de laisser +entrer la lumière, faire sortir l'obscurité. Il a employé plusieurs +argumens ingénieux, pour me prouver combien je pouvois à cet égard +m'être fait illusion. J'avoue qu'il m'a un peu embarrassé: mais il ne +m'a point satisfait; et les observations que j'ai faites, et dont je +vous ai rendu compte plus haut, m'ont confirmé dans ma première opinion. +</p> + +<p>Cet évènement m'a fait faire plusieurs réflexions sérieuses et +importantes. J'ai considéré que si je ne m'étois pas éveillé de si bon +matin, j'aurois dormi six heures de plus, à la clarté du soleil, et +qu'en revanche j'aurois la nuit suivante, passé six heures de plus à la +clarté des bougies; et comme la dernière est beaucoup plus coûteuse que +l'autre, mon goût pour l'économie m'a induit à faire usage de tout le +peu d'arithmétique que je sais, pour faire les calculs dont je vais vous +faire part. Je vous observerai, pourtant, auparavant, que l'utilité est, +suivant moi, le principal mérite des inventions, et qu'une découverte, +dont on ne peut pas faire usage ou n'est pas bonne à quelque chose, ne +vaut rien.</p> + +<p>J'établis pour base de mon calcul la supposition qu'il y a à Paris +cent mille familles, et que ces familles consument chaque soir une +demi-livre de bougie ou de chandelle par heure. Je pense que c'est une +estimation raisonnable; car quoique je croie que quelques familles en +consument moins, je sais que beaucoup d'autres en consument bien plus. +Alors, si nous prenons six heures par jour pour terme modéré du temps +qui s'écoule entre le lever du soleil et le nôtre, puisqu'il se lève +durant six mois, depuis six heures jusqu'à huit heures avant midi, et +qu'alors nous brûlions de la chandelle chaque jour pendant sept heures +de suite, voici le compte qui en résultera.</p> + +<p>Dans les six mois, qui s'écoulent depuis le 20 mars jusqu'au 20 +septembre, il y a:</p> + + +<table> +<tr><td class="a">Nuits</td><td class="b">183</td></tr> + +<tr><td class="a">Heures de chaque nuit pendant lesquelles nous +brûlons de la chandelle</td><td class="b">7</td></tr> + +<tr><td class="a">La multiplication donne pour nombre total d'heures</td><td class="b">1,281</td></tr> + +<tr><td class="a">Ces 1,281 heures multipliées par le nombre de +100,000 qui est celui des familles, donnent</td><td class="b">128,100,000</td></tr> + +<tr><td class="a">Ces cent vingt-huit millions et cent mille +heures, passées à Paris, à la clarté de la +bougie ou de la chandelle, font, à +demi-livre par heure </td><td class="b">64,050,000 liv. pes.</td></tr> + +<tr><td class="a">Soixante-quatre millions cinquante mille +livres pesant, estimées l'une dans l'autre +à trente sols la livre, font la somme de +quatre-vingt-seize millions soixante-quinze +mille livres tournois</td><td class="b">96,075,000 liv. tour.</td></tr> +</table> + +<p>Somme immense, que la ville de Paris pourroit épargner tous les ans, +en se servant de la lumière du soleil, au lieu de bougie et de +chandelle.</p> + +<p>Si l'on prétend que le peuple, étant opiniâtrement attaché à ses +vieilles coutumes, il seroit difficile de l'engager à se lever avant +midi, et que conséquemment ma découverte ne peut être que fort peu +utile, je répondrai: <i>nil desperandum</i>. Je crois que tous ceux qui +ont le sens commun, et qui apprendront par cet écrit, qu'il fait jour +dès que le soleil se lève, essaieront de se lever avec lui. Pour y +obliger les autres, voici les règlemens que je proposerai.</p> + +<p>1<sup>o</sup>. Qu'on mette un impôt de vingt-quatre livres tournois +par chaque fenêtre, où il y a des volets, qui font que les rayons du +soleil n'éclairent pas les appartemens.</p> + +<p>2<sup>o</sup>. Que pour empêcher de brûler de la bougie et de la +chandelle, la police emploie le salutaire moyen, qui, l'hiver dernier, +nous a rendus plus économes, dans la consommation du bois; c'est-à-dire, +qu'on mette des sentinelles, à la porte des épiciers, et qu'il ne soit +permis à personne d'acheter plus d'une livre de bougie ou de chandelle +par semaine.</p> + +<p>3<sup>o</sup>. Qu'on ordonne aux gardes de la ville d'arrêter toutes +les voitures qui passeront dans les rues après soleil couché, excepté +celles des médecins, des chirurgiens et des sage-femmes.</p> + +<p>4<sup>o</sup>. Que chaque jour, au lever du soleil, on fasse sonner +toutes les cloches des églises; et si cela ne suffit pas, qu'on tire le +canon dans toutes les rues, afin d'éveiller efficacement les paresseux, +et de les forcer à ouvrir les yeux, pour voir leur véritable intérêt. +</p> + +<p>La difficulté du succès de ces règlemens ne se fera sentir que dans +les deux ou trois premiers jours. Après quoi la réforme sera aussi +naturelle, aussi aisée, que l'est l'irrégularité actuelle; car il n'y a +que le premier pas qui coûte. Obligez un homme à se lever à quatre +heures du matin, et il est plus que probable qu'il se couchera +volontiers à huit heures du soir. Or, quand il aura dormi huit heures, +il se lèvera volontiers à quatre heures du matin.</p> + +<p>Mais la somme de quatre-vingt-seize millions soixante-quinze mille +livres tournois, n'est pas tout ce qu'on peut épargner par mon projet +économique. Vous devez observer que je n'ai fait mon calcul que pour la +moitié de l'année; et l'on peut épargner beaucoup durant l'autre moitié, +encore que les jours soient beaucoup plus courts. En outre, l'immense +quantité de bougie et de suif qu'on ne consumera pas pendant l'été, +rendra la bougie et la chandelle moins chères l'hiver suivant; et le +prix en diminuera progressivement aussi long-temps qu'on maintiendra la +réforme que je propose.</p> + +<p>Quelque grand que soit l'avantage de la découverte que je communique +si loyalement au public, je ne demande ni place, ni pension, ni +privilége exclusif, ni aucune autre espèce de récompense. Je ne veux que +la seule gloire de l'avoir faite. Malgré cela, je sais bien qu'il se +trouvera de petits esprits envieux, qui voudront, comme de coutume, me +la disputer, et qui diront que mon invention étoit connue des anciens. +Peut-être même citeront-ils, pour le prouver, des passages de quelques +vieux livres.</p> + +<p>Je ne soutiendrai point, contre ces critiques, que les anciens ne +savoient pas que le soleil devoit se lever à certaines heures. +Probablement des almanachs, comme ceux que nous avons aujourd'hui, le +leur prédisoient. Mais il ne s'ensuit pas que les anciens sussent qu'il +fesoit jour aussitôt que le soleil se levoit.</p> + +<p>C'est là ce que j'appelle ma découverte. Si les anciens connoissoient +cette vérité, elle doit avoir été oubliée depuis long-temps; car elle +est ignorée des modernes, ou du moins des Parisiens; et pour le prouver, +je n'ai besoin de faire usage que d'un argument bien simple.</p> + +<p>Les Parisiens sont un peuple aussi bien instruit, aussi judicieux, +aussi prudent qu'aucun autre qui existe sur la terre. Tous les Parisiens +professent, comme moi, l'amour de l'économie; et d'après les nombreux et +pesants impôts qu'exigent les besoins de l'état, ils ont certainement +bien raison d'être économes. Je dis donc qu'il est impossible que dans +de pareilles circonstances, un peuple aussi sensé se fût servi si +long-temps de l'enfumante, mal-saine et horriblement coûteuse lumière de +la chandelle, s'il avoit réellement su qu'il pouvoit avoir pour rien +autant de la pure lumière du soleil.</p> + +<p class="sig"><span class="sc">Un Abonné</span>.</p> + +<p class="c"><i>Fin du premier Volume.</i></p> + +<p> </p> + + +<h2>TABLE DES ARTICLES</h2> +<h4>Contenus dans ce Volume.</h4> + + +<p class="tdm"><a href="#titre1">Vie de Benjamin Franklin.</a></p> +<p class="tdm"><a href="#titre2">Extrait du Testament de Benjamin Franklin.</a></p> +<p class="tdm"><a href="#titre3">Codicile.</a></p> +<p class="tdm"><a href="#titre4">Sur les Personnes qui se marient jeunes. À John Alleyne.</a></p> +<p class="tdm"><a href="#titre5">Sur la mort de son frère, John Franklin. À miss Hubbard.</a></p> +<p class="tdm"><a href="#titre6">Lettre au Docteur Mather de Boston.</a></p> +<p class="tdm"><a href="#titre7">Le Sifflet, histoire véritable, adressée, par Franklin, à son Neveu.</a></p> +<p class="tdm"><a href="#titre8">Pétition de la Main Gauche, à ceux qui sont chargés d'élever des Enfans.</a></p> +<p class="tdm"><a href="#titre9">La belle Jambe et la Jambe difforme.</a></p> +<p class="tdm"><a href="#titre10">Conversation d'un essaim d'Éphémères, et soliloque d'un Vieillard. +À Madame Brillant.</a></p> +<p class="tdm"><a href="#titre11">Morale des Échecs.</a></p> +<p class="tdm"><a href="#titre12">L'art d'avoir des Songes agréables; adressé à Miss ... et écrit à sa +sollicitation.</a></p> +<p class="tdm"><a href="#titre13">Conseils à un jeune Artisan. Écrits en l'année 1748. À mon ami A. B.</a></p> +<p class="tdm"><a href="#titre14">Avis nécessaire à ceux qui veulent devenir riches. Écrit en 1736.</a></p> +<p class="tdm"><a href="#titre15">Moyens pour que chacun ait beaucoup d'argent dans sa poche.</a></p> +<p class="tdm"><a href="#titre16">Projet économique adressé aux Auteurs d'un Journal.</a></p> + + +<p class="c">Fin de la Table du premier Volume.</p> + +<br> +<br> + +<div class="trnote"><h5>NOTE DU TRANSCRIPTEUR</h5> + +<p>L'original comporte en page 190, se rapportant au texte «qui ont eu +lieu entre les propriétaires», une note de bas de page illisible qui +n'a pas pu être restituée.</p></div> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Vie de Franklin, écrite par lui-même - +Tome I, by Benjamin Franklin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE FRANKLIN, ÉCRITE PAR *** + +***** This file should be named 18455-h.htm or 18455-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/4/5/18455/ + +Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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