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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:53:15 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome III, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La San-Felice, Tome III
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: May 16, 2006 [EBook #18402]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME III ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
+
+
+
+
+
+ ALEXANDRE DUMAS
+
+ LA
+ SAN-FELICE
+
+ TOME III
+
+ DEUXIÈME ÉDITION
+
+
+ PARIS
+ MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
+ RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13
+ A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+
+
+
+ XXXVII
+
+ GIOVANNINA
+
+
+Nos lecteurs doivent remarquer avec quel soin nous les conduisons à
+travers un pays et des personnages qui leur sont inconnus, afin de
+garder à la fois à notre récit toute la fermeté de l'ensemble et
+toute la variété des détails. Cette préoccupation nous a naturellement
+entraîné dans quelques longueurs qui ne se représenteront plus,
+maintenant qu'à peu d'individualités près que nous rencontrerons sur
+notre route, tous nos personnages sont entrés en scène, et, autant qu'il
+a été en notre pouvoir, ont, par l'action même, exposé leur caractère.
+Notre avis, au reste, est que la longueur ou la brièveté d'une
+matière n'est point soumise à une mesure matérielle: ou l'oeuvre est
+intéressante, et, eût-elle vingt volumes, elle semblera courte au
+public; ou elle est ennuyeuse, et, eût-elle dix pages seulement, le
+lecteur fermera la brochure et la jettera loin de lui avant d'en avoir
+achevé la lecture; quant à nous, c'est en général nos livres les plus
+longs, c'est-à-dire ceux dans lesquels il nous a été permis d'introduire
+un plus grand développement de caractères et une plus longue suite
+d'événements, qui ont eu le plus de succès et ont été le plus avidement
+lus.
+
+C'est donc entre des personnages déjà connus du lecteur, ou auxquels
+il ne nous reste plus que quelques coups de pinceau à donner, que nous
+allons renouer notre récit, qui semble, au premier coup d'oeil, s'être
+écarté de sa route pour suivre à Rome notre ambassadeur et le comte
+de Ruvo, écart nécessaire, on le reconnaîtra plus tard, en revenant
+à Naples huit jours après le départ d'Ettore Caraffa pour Milan et du
+citoyen Garat pour la France.
+
+Nous nous retrouvons donc, vers dix heures du matin, sur le quai de
+Mergellina, fort encombré de pêcheurs et de lazzaroni, de gens du peuple
+de toute espèce qui courent, mêlés aux cuisiniers des grandes maisons,
+vers le marché que vient d'ouvrir en face de son casino, le roi
+Ferdinand, qui, vêtu en pêcheur, debout derrière une table couverte de
+poissons, vend lui-même sa pêche; malgré la préoccupation où l'ont
+jeté les affaires politiques, malgré l'attente où il est, d'un moment
+à l'autre, d'une réponse de son neveu l'empereur, malgré la difficulté
+qu'il éprouve à escompter rapidement la traite de vingt cinq millions
+souscrite par sir William Hamilton, et endossée par Nelson au nom de
+M. Pitt, le roi n'a pas pu renoncer à ses deux grandes distractions, la
+pêche et la chasse: hier, il a chassé à Persano; ce matin, il a pêché à
+Pausilippe.
+
+Parmi la foule qui, attirée par ce spectacle fréquent mais toujours
+nouveau pour le peuple de Naples, remonte le quai de Mergellina,
+nous serions tenté de compter notre vieil ami Michele le Fou, qui,
+hâtons-nous de le dire, n'a rien de commun avec le Michele Pezza que
+nous avons vu s'élancer dans la montagne après le meurtre de Peppino,
+mais notre Michele à nous, qui, au lieu de continuer à remonter le quai
+comme les autres, s'arrête à la petite porte de ce jardin déjà bien
+connu de nos lecteurs. Il est vrai qu'à la porte de ce jardin se tient
+debout et appuyée à la muraille, les yeux perdus dans l'azur du ciel,
+ou plutôt dans le vague de sa pensée, une jeune fille à laquelle sa
+position secondaire ne nous a permis jusqu'à ce moment de donner qu'une
+attention secondaire comme sa position.
+
+C'est Giovanna ou Giovannina, la femme de chambre de Luisa San-Felice,
+appelée plus souvent par abréviation Nina.
+
+Elle représente un type particulier chez les paysans des environs de
+Naples, une espèce d'hybride humaine que l'on est tout étonné de trouver
+sous le brûlant soleil du Midi.
+
+C'est une jeune fille de dix-neuf à vingt ans, de taille moyenne, et
+cependant plutôt grande que petite, parfaitement prise dans sa taille,
+et à qui le voisinage d'une femme distinguée a donné des goûts de
+propreté rares dans cette classe du peuple à laquelle elle appartient;
+ses cheveux abondants et très-soignés, retenus en chignon par un ruban
+bleu de ciel, sont de ce blond ardent qui semble la flamme voltigeant
+sur le front des mauvais anges; son teint est d'un blanc laiteux parsemé
+de taches de rousseur qu'elle essaye d'effacer avec les cosmétiques et
+les essences qu'elle emprunte au cabinet de toilette de sa maîtresse;
+ses yeux sont verdâtres et s'irisent d'or comme ceux des chats, dont
+elle a la prunelle contractile; ses lèvres sont minces et pâles, mais,
+à la moindre émotion, deviennent d'un rouge de sang; elles couvrent des
+dents irréprochables, dont elle prend autant de soin et dont elle paraît
+aussi fière que si elle était une marquise; ses mains sans veines sont
+blanches et froides comme le marbre. Jusqu'à l'époque où nous l'avons
+fait connaître à nos lecteurs, elle a paru fort attachée à sa maîtresse
+et ne lui a donné que ces sujets de mécontentement qui tiennent à la
+légèreté de la jeunesse et aux bizarreries d'un caractère encore mal
+formé. Si la sorcière Nanno était là et qu'elle examinât sa main comme
+elle a examiné celle de sa maîtresse, elle dirait que, tout au contraire
+de Luisa, qui est née sous l'heureuse influence de Vénus et de la Lune,
+Giovannina est née sous la mauvaise union de la Lune et de Mercure, et
+que c'est à cette conjonction fatale qu'elle doit les mouvements d'envie
+qui, parfois, lui serrent le coeur, et les élans d'ambition qui agitent
+son esprit.
+
+En somme, Giovannina n'est point ce que l'on peut appeler une belle
+femme, ni une jolie fille; mais c'est une créature étrange qui attire et
+fixe le regard de beaucoup de jeunes gens. Ses inférieurs ou ses égaux
+ont fait attention à elle, mais jamais elle n'a répondu à aucun; son
+ambition aspire à s'élever et vingt fois elle a dit qu'elle aimerait
+mieux rester fille toute sa vie que d'épouser un homme au-dessous
+d'elle, ou même de sa condition.
+
+Michele et Giovannina sont de vieilles connaissances; depuis six ans
+que Giovannina est chez Luisa San-Felice, ils ont eu occasion de se voir
+bien souvent; Michele même, comme les autres jeunes gens, séduit par la
+bizarrerie physique et morale de la jeune fille, a essayé de lui faire
+la cour; mais elle a expliqué sans détour au jeune lazzarone qu'elle
+n'aimerait jamais qu'un _signore_, au risque même que le _signore_
+qu'elle aimerait ne répondît point à son amour.
+
+Sur quoi, Michele, qui n'est pas le moins du monde platonicien, lui a
+souhaité toute sorte de prospérités, et s'est tourné du côté d'Assunta,
+qui, n'ayant point les mêmes prétentions aristocratiques que Nina, s'est
+parfaitement contentée de Michele, et, comme le frère de lait de Luisa,
+à part ses opinions politiques un peu exaltées, est un excellent garçon,
+au lieu d'en vouloir à Giovannina de son refus, il lui a demandé son
+amitié et offert la sienne; moins difficile en amitié qu'en amour,
+Giovannina lui a tendu la main, et la promesse d'une bonne et sincère
+amitié a été échangée entre le lazzarone et la jeune fille.
+
+Aussi, au lieu de continuer sa route jusqu'au marché royal, Michele,
+qui, d'ailleurs, venait probablement faire une visite à sa soeur de
+lait, voyant Giovannina pensive à la porte du jardin, s'arrêta.
+
+--Que fais-tu là à regarder le ciel? lui demanda-t-il.
+
+La jeune fille haussa les épaules.
+
+--Tu le vois bien, dit-elle, je rêve.
+
+--Je croyais qu'il n'y avait que les grandes dames qui rêvassent, et que
+nous nous contentions de penser, nous autres; mais j'oubliais que, si
+tu n'es pas une grande dame, tu comptes le devenir un jour. Quel malheur
+que Nanno n'ait pas vu ta main! elle t'eût probablement prédit que tu
+serais duchesse, comme elle m'a prédit, à moi, que je serais colonel.
+
+--Je ne suis pas une grande dame pour que Nanno perde son temps à me
+dire la bonne aventure.
+
+--Est-ce que je suis un grand seigneur, moi? Elle me l'a bien dite; il
+est vrai que c'était probablement pour se moquer de moi.
+
+Giovannina secoua négativement la tête.
+
+--Nanno ne ment pas, dit-elle.
+
+--Alors, je serai pendu?
+
+--C'est probable.
+
+--Merci! Et qui te fait croire que Nanno ne ment pas?
+
+--Parce qu'elle a dit la vérité à madame.
+
+--Comment, la vérité?
+
+--Ne lui a-t-elle pas fait le portrait du jeune homme qui descendait du
+Pausilippe? grand, beau, jeune, vingt-cinq ans; ne lui a-t-elle pas dit
+qu'il était épié par quatre, puis par six hommes? ne lui a-t-elle
+pas dit que cet inconnu, dont nous avons fait depuis la connaissance,
+courait un grand danger? ne lui a-t-elle pas dit, enfin, que ce serait
+un bonheur pour elle que ce jeune homme fût tué, parce que, s'il n'était
+pas tué, elle l'aimerait, et que cet amour aurait une influence fatale
+sur sa destinée?
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, tout cela est arrivé, ce me semble: l'inconnu venait du
+Pausilippe; il était jeune, beau; il avait vingt-cinq ans; il était
+suivi par six hommes; il courait un grand danger, puisqu'il a été blessé
+presque mortellement à cette porte. Enfin, continua Giovannina avec
+une imperceptible altération dans la voix, comme la prédiction devait
+s'accomplir et s'accomplira probablement en tout point, enfin, madame
+l'aime.
+
+--Que dis-tu là? fit Michele. Tais-toi donc!
+
+Giovannina regarda autour d'elle.
+
+--Est-ce que quelqu'un nous écoute? demanda-t-elle.--Non.--Eh bien,
+continua Giovannina, qu'importe, alors? N'es-tu pas dévoué à ta soeur de
+lait comme je le suis à ma maîtresse?
+
+--Si fait, et à la vie à la mort! elle peut s'en vanter.
+
+--En ce cas, elle aura probablement besoin un jour de toi, comme elle a
+déjà besoin de moi. Que crois-tu que je fais à cette porte?
+
+--Tu me l'as dit, tu regardes en l'air.
+
+--N'as-tu pas rencontré le chevalier San-Felice sur ta route?
+
+--A la hauteur de Pie-di-Grotta? Oui.
+
+--J'étais là pour voir s'il ne revenait point sur ses pas, comme il l'a
+fait hier.
+
+--Comment! il est revenu sur ses pas? Se douterait-il de quelque chose?
+
+--Lui? Pauvre cher seigneur! il croirait plutôt ce qu'il ne voulait pas
+croire l'autre jour, que la terre est un morceau détaché du soleil, un
+jour qu'une comète s'est heurtée contre, que de croire que sa femme le
+trompe; d'ailleurs, elle ne le trompe pas!... ou du moins pas encore:
+elle aime le seigneur Salvato, voilà tout; mais il n'est pas moins vrai
+que, s'il eût demandé madame, j'eusse été fort embarrassée, car elle est
+déjà près de son cher blessé, qu'elle ne quitte ni jour ni nuit.
+
+--Alors, elle t'a dit de venir t'assurer que le chevalier San-Felice
+continuait bien aujourd'hui son chemin vers le palais royal?
+
+--Oh! non, Dieu merci! madame n'en est pas encore là; mais cela viendra,
+sois tranquille. Non, je la voyais inquiète, allant, venant, regardant
+du côté du corridor, puis du côté du jardin, mourant d'envie de se
+mettre à la fenêtre, mais n'osant. Je lui ai dit alors: «Est-ce que
+madame ne va pas voir si M. Salvato n'a pas besoin d'elle, depuis deux
+heures du matin qu'elle l'a quitté?--Je n'ose, ma chère Nina, a-t-elle
+répondu; j'ai peur que mon mari, comme hier, n'ait oublié quelque chose,
+et tu sais que le docteur Cirillo a dit qu'il était de la plus haute
+importance que mon mari ignorât la présence de ce jeune homme chez la
+princesse Fusco.--Oh! qu'à cela ne tienne, madame, lui ai-je répondu,
+je puis surveiller la rue, et, si M. le chevalier, par hasard, revenait
+comme hier, du plus loin que je l'apercevrais, j'accourrais le dire à
+madame.--Ah! ma bonne petite Nina, a-t-elle répliqué, tu serais assez
+gentille pour cela?--Certainement, lui ai-je répondu, madame; cela me
+fera même du bien, j'ai besoin d'air.» Et je suis venue me planter en
+sentinelle à cette porte, où j'ai le plaisir de faire la conversation
+avec toi, tandis que madame a celui de faire la conversation avec son
+blessé.
+
+Michele regarda Giovannina avec un certain étonnement; il y avait
+quelque chose d'amer dans les paroles et de strident dans la voix de la
+jeune fille.
+
+--Et lui, demanda-t-il, le jeune homme, le blessé?
+
+--J'entends bien.
+
+--Est-il amoureux d'elle?
+
+--Lui? Je crois bien! Il la dévore des yeux. Aussitôt qu'elle quitte la
+chambre, ses paupières se ferment comme s'il n'avait plus besoin de rien
+voir, pas même le jour. Le médecin, M. Cirillo, celui qui défend que les
+maris sachent que leurs femmes soignent de beaux jeunes gens blessés, M.
+Cirillo à beau lui défendre de parler, M. Cirillo a beau lui dire que,
+s'il parle, il risque de se rompre quelque chose dans le poumon,
+ah! pour cela, on ne lui obéit pas comme pour l'autre chose. A peine
+sont-ils seuls, qu'ils se mettent à parler sans s'arrêter une minute.
+
+--Et de quoi parlent-ils?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Comment! tu n'en sais rien? Ils t'éloignent donc?
+
+--Non, tout au contraire, madame presque toujours me fait signe de
+rester.
+
+--Ils parlent tout bas, alors?
+
+--Non, ils parlent tout haut, mais anglais ou français. Le chevalier
+est un homme de précaution, ajouta Nina avec un petit rire saccadé; il
+a appris deux langues étrangères à sa femme, afin qu'elle pût librement
+parler de ses affaires avec les étrangers et que les gens de la maison
+n'y comprissent rien; aussi, madame en use.
+
+--J'étais venu pour voir Luisa, dit Michele; mais d'après ce que tu me
+dis, je la dérangerais probablement; je me contenterai donc de souhaiter
+que toutes choses tournent mieux pour elle et pour moi que ne l'a prédit
+Nanno.
+
+--Non pas, tu resteras, Michele; la dernière fois que tu es venu, elle
+m'a grondé de t'avoir laissé partir sans la voir; il paraît que le
+blessé, lui aussi, veut te remercier.
+
+--Ma foi! je ne serais pas fâché de lui dire deux mots de compliments
+de mon côté; c'est un rude gaillard, et le beccaïo sait ce que pèse son
+bras.
+
+--Alors, entrons, et, comme il n'y a plus de danger que le chevalier
+revienne, je vais prévenir madame que tu es là.
+
+--Tu m'assures que ma visite ne la contrariera point?
+
+--Je te dis qu'elle lui fera plaisir.
+
+--Alors, entrons.
+
+Et les deux jeunes gens disparurent dans le jardin pour reparaître
+bientôt au haut du perron et disparaître de nouveau dans la maison.
+
+Comme l'avait dit Nina, depuis une demi-heure déjà, à peu près, sa
+maîtresse était entrée dans la chambre du blessé.
+
+De sept heures du matin, heure à laquelle elle se levait, jusqu'à dix
+heures, heure à laquelle son mari quittait la maison, quoique Luisa
+ne cessât point un instant d'avoir le malade présent à sa pensée, elle
+n'osait lui faire aucune visite, ce temps étant complétement consacré à
+ces soins du ménage que nous l'avons vue négliger le jour de la visite
+de Cirillo, et qu'elle avait jugé imprudent de ne pas reprendre depuis;
+en échange, elle ne quittait plus Salvato une minute de dix heures du
+matin à deux heures de l'après-midi, moment où, on se le rappelle, son
+mari avait l'habitude de rentrer; après dîner, vers quatre heures, le
+chevalier San-Felice passait dans son cabinet et y demeurait une heure
+ou deux.
+
+Pendant une heure au moins, Luisa tranquille, et sous prétexte de
+changer quelque chose à sa toilette, était censée demeurer, elle aussi,
+dans sa chambre; mais, légère comme un oiseau, elle était toujours
+dans le corridor et trouvait moyen de faire trois ou quatre visites
+au blessé, lui recommandant, à chacune de ces visites, le repos et la
+tranquillité; puis, de sept à dix heures, moment des visites ou de la
+promenade, elle abandonnait de nouveau Salvato, qui restait sous la
+garde de Nina et qu'elle venait retrouver vers onze heures, c'est-à-dire
+aussitôt que son mari était rentré dans sa chambre; elle restait jusqu'à
+deux heures du matin à son chevet; à deux heures du matin, elle passait
+chez elle, d'où elle ne sortait plus qu'à sept heures, comme nous
+l'avons dit.
+
+Tout s'était passé ainsi et sans la moindre variation depuis le jour de
+la première visite de Cirillo, c'est-à-dire depuis neuf jours.
+
+Quoique Salvato attendît avec une impatience toujours nouvelle le moment
+où apparaissait Luisa, il semblait, ce jour-là, les yeux fixés sur la
+pendule, attendre la jeune femme avec une impatience plus grande que
+jamais.
+
+Si léger que fût le pas de la belle visiteuse, l'oreille du blessé était
+si accoutumée à reconnaître ce pas et surtout la manière dont Luisa
+ouvrait la porte de communication, qu'au premier craquement de cette
+porte et au premier froissement d'une certaine pantoufle de satin sur
+le carreau, le sourire, absent de ses lèvres depuis le départ de Luisa,
+revenait entr'ouvrir ses lèvres, et ses yeux se tournaient vers cette
+porte et s'y arrêtaient avec la même fixité que la boussole sur l'étoile
+du nord.
+
+Luisa parut enfin.
+
+--Oh! lui dit-il, vous voilà donc! Je tremblais que, craignant quelque
+retour inattendu comme celui d'hier, vous ne vinssiez plus tard. Dieu
+merci! aujourd'hui comme toujours, et à la même heure que toujours, vous
+voilà!
+
+--Oui, me voilà, grâce à notre bonne Nina, qui, d'elle-même, m'a offert
+de descendre et de veiller à la porte. Comment avez-vous passé la nuit?
+
+--Très-bien! Seulement, dites-moi...
+
+Salvato prit les deux mains de la jeune femme debout près de son lit,
+et, se soulevant pour se rapprocher d'elle, il la regarda fixement.
+
+Luisa, étonnée et ne sachant ce qu'il allait lui demander, le regarda
+de son côté. Il n'y avait rien dans le regard du jeune homme qui pût lui
+faire baisser les yeux; ce regard était tendre, mais plus interrogateur
+que passionné.
+
+--Que voulez-vous que je vous dise? demanda-t-elle.
+
+--Vous êtes sortie de ma chambre hier à deux heures du matin, n'est-ce
+pas?
+
+--Oui.
+
+--Y êtes-vous rentrée après en être sortie?
+
+--Non.
+
+--Non? Vous dites bien non?
+
+--Je dis bien non.
+
+--Alors, dit le jeune homme se parlant à lui-même, c'est elle!
+
+--Qui, elle? demanda Luisa plus étonnée que jamais.
+
+--Ma mère, répliqua le jeune homme, dont les yeux prirent une expression
+de vague rêverie et dont la tête s'abaissa sur sa poitrine avec un
+soupir qui n'avait rien de douloureux ni même de triste.
+
+A ces mots: «Ma mère,» Luisa tressaillit.
+
+--Mais, lui demanda Luisa, votre mère est morte?
+
+--N'avez-vous pas entendu dire, chère Luisa, répondit le jeune homme
+sans que ses yeux perdissent rien de leur rêverie, qu'il était, parmi
+les hommes, sans qu'on pût les reconnaître à des signes extérieurs, sans
+qu'eux-mêmes se rendissent compte de leur pouvoir, des êtres privilégiés
+qui avaient la faculté de se mettre en rapport avec les esprits?
+
+--J'ai entendu quelquefois le chevalier San-Felice raisonner de cela
+avec des savants et des philosophes allemands, qui donnaient ces
+communications entre les habitants de ce monde et ceux d'un monde
+supérieur comme des preuves en faveur de l'immortalité de l'âme; ils
+nommaient ces individus des voyants, ces intermédiaires des médiums.
+
+--Ce qu'il y a d'admirable en vous, dit Salvato, c'est que, sans que
+vous vous en doutiez, Luisa, sous la grâce de la femme, vous avez
+l'éducation d'un érudit et la science d'un philosophe; il en résulte
+qu'avec vous, on peut parler de toutes choses, même des choses
+surnaturelles.
+
+--Alors, fit Luisa très-émue, vous croyez que cette nuit...?
+
+--Je crois que, cette nuit, si ce n'est point vous qui êtes entrée dans
+ma chambre et qui vous êtes penchée sur mon lit, je crois que j'ai été
+visité par ma mère.
+
+--Mais, mon ami, demanda Luisa frissonnante, comment vous expliquez-vous
+l'apparition d'une âme séparée de son corps?
+
+--Il y a des choses qui ne s'expliquent pas, Luisa, vous le savez bien.
+Hamlet ne dit-il point, au moment où vient de lui apparaître l'ombre
+de son père: _There are more things in heaven and earth, Horatio, than
+there are dreamt of in your philosophy?..._ Eh bien, Luisa, c'est d'un
+de ces mystères que je vous parle.
+
+--Mon ami, dit Luisa, savez-vous que parfois vous m'effrayez?
+
+Le jeune homme lui serra la main et la regarda de son plus doux regard.
+
+--Et comment puis-je vous effrayer, lui demanda-t-il, moi qui donnerais
+pour vous la vie que vous m'avez sauvée? Dites-moi cela.
+
+--C'est que, continua la jeune femme, vous me faites parfois l'effet de
+n'être point un être de ce monde.
+
+--Le fait est, répliqua Salvato en riant, que j'ai bien manqué d'en
+sortir avant d'y être entré.
+
+--Serait-il donc vrai, comme le disait la sorcière Nanno, demanda en
+pâlissant la jeune femme, que vous fussiez né d'une morte?
+
+--La sorcière vous a dit cela? demanda le jeune homme en se soulevant
+étonné sur son lit.
+
+--Oui; mais ce n'est pas possible, n'est-ce pas?
+
+--La sorcière vous a dit la vérité, Luisa; c'est une histoire que je
+vous raconterai un jour, mon amie.
+
+--Oh! oui, et que j'écouterai avec toutes les fibres de mon coeur.
+
+--Mais plus tard.
+
+--Quand vous voudrez.
+
+--- Aujourd'hui, continua le jeune homme en retombant sur son lit,
+ce récit dépasserait mes forces; mais, comme je vous le dis, tiré
+violemment du sein de ma mère, les premières palpitations de ma vie se
+sont mêlées aux derniers tressaillements de sa mort, et un étrange lien
+a continué, en dépit du tombeau, de nous attacher l'un à l'autre. Or,
+soit hallucination d'un esprit surexcité, soit apparition réelle, soit
+qu'enfin, dans certaines conditions anormales, les lois qui existent
+pour les autres hommes n'existent pas pour ceux qui sont nés en dehors
+de ces lois, de temps en temps,--j'ose à peine dire cela, tant la chose
+est improbable!--de temps en temps, ma mère, sans doute parce qu'elle
+fut en même temps sainte et martyre, de temps en temps, ma mère obtient
+de Dieu la permission de me visiter.
+
+--Que dites-vous là! murmura Luisa toute frissonnante.
+
+--Je vous dis ce qui est, mais _ce qui est_ pour moi _n'est peut-être
+pas_ pour vous, et cependant je n'ai pas vu seul cette chère apparition.
+
+--Une autre que vous l'a vue? s'écria Luisa.
+
+--Oui, une femme bien simple, une paysanne, incapable d'inventer une
+semblable histoire: ma nourrice.
+
+--Votre nourrice a vu l'ombre de votre mère?
+
+--Oui; voulez-vous que je vous raconte cela? demanda le jeune homme en
+souriant.
+
+Pour toute réponse, Luisa saisit les deux mains du blessé et le regarda
+avidement.
+
+--Nous demeurions en France,--car, si ce n'est point en France que
+mes yeux se sont ouverts, c'est là qu'ils ont commencé à voir;--nous
+habitions au milieu d'une grande forêt; mon père m'avait donné une
+nourrice d'un village distant d'une lieue et demie ou deux lieues de la
+maison que nous habitions. Une après-midi, elle alla demander à mon père
+la permission de faire une course pour voir son enfant, qu'on lui avait
+dit être malade; c'était celui-là même qu'elle avait sevré pour me
+donner sa place; non-seulement mon père le lui permit, mais encore il
+voulut l'accompagner pour visiter son enfant avec elle; on me donna
+à boire, on me coucha dans mon berceau, et, comme je ne me réveillais
+jamais qu'à dix heures du soir, et que mon père, avec son cabriolet,
+ne mettait qu'une heure et demie pour aller au village et revenir à la
+maison, mon père ferma la porte, mit la clef dans sa poche, fit monter
+la nourrice près de lui et partit tranquille.
+
+»L'enfant n'avait qu'une légère indisposition; mon père rassura la
+bonne femme, laissa une ordonnance au mari et un louis pour être sûr
+que l'ordonnance serait suivie, et s'en allait revenir à la maison en y
+ramenant la nourrice, lorsqu'un jeune homme éploré vint tout à coup lui
+dire que son père, un garde de la forêt, avait été grièvement blessé
+la nuit précédente par un braconnier. Mon père ne savait point ce que
+c'était que de repousser un semblable appel; il remit la clef de
+la maison à la nourrice et lui recommanda de revenir sans perdre un
+instant, d'autant plus que le temps devenait orageux.
+
+»La nourrice partit. Il était sept heures du soir; elle promit d'être
+avant huit heures à la maison, et mon père s'en alla de son côté,
+après lui avoir vu prendre le chemin qui devait la ramener près de moi.
+Pendant une demi-heure, tout alla bien; mais alors le temps s'obscurcit
+tout à coup, le tonnerre gronda et un orage terrible éclata, mêlé
+d'éclairs et de pluie. Par malheur, au lieu de suivre le chemin frayé,
+la bonne femme prit, afin d'arriver plus vite à la maison, un sentier
+qui raccourcissait la distance, mais que la nuit rendait plus difficile;
+un loup qui, effrayé lui-même par l'orage, croisa son chemin, lui fit
+peur; elle se jeta de côté, s'enfuit, s'engagea dans un taillis, s'y
+égara, et, de plus en plus épouvantée par l'orage, erra au hasard,
+appelant, pleurant, criant, mais n'ayant pour réponse à ses cris que
+ceux des chouettes et des hiboux.
+
+»Folle, éperdue, elle erra ainsi pendant trois heures, se heurtant aux
+arbres, buttant contre les souches à fleur de terre, roulant dans les
+ravins perdus dans l'obscurité, et entendant successivement, au milieu
+des grondements du tonnerre, sonner neuf heures, dix heures, onze
+heures; enfin, comme le premier coup de minuit tintait, un éclair
+lui fit voir à cent pas d'elle notre maison tant cherchée, et, quand
+l'éclair fut éteint, quand la forêt fut retombée dans les ténèbres, elle
+continua d'être guidée par une lumière qui venait de la chambre où était
+mon berceau: elle crut que mon père était revenu avant elle et doubla le
+pas; mais comment était-il rentré, puisqu'il lui avait donné la clef?
+En avait-il une seconde? Ce fut sa pensée; et, trempée par la pluie,
+meurtrie par les chutes, aveuglée par les éclairs, elle ouvrit la
+porte, la repoussa derrière elle, croyant la fermer, monta rapidement
+l'escalier, traversa la chambre de mon père et ouvrit la porte de la
+mienne.
+
+»Mais, sur le seuil, elle s'arrêta en poussant un cri...
+
+--Mon ami! mon ami! s'écria Luisa en serrant les mains du jeune homme.
+
+--Une femme vêtue de blanc était debout près de mon lit, continua le
+jeune homme d'une voix altérée, murmurant tout bas un de ces chants
+maternels avec lesquels on endort les enfants, et me berçant de la main
+en même temps que de la voix. Cette femme, jeune, belle, seulement le
+visage couvert d'une mortelle pâleur, avait une tache rouge au milieu du
+front.
+
+»La nourrice s'adossa au chambranle de la porte pour ne pas tomber; les
+jambes lui manquaient.
+
+»Elle avait bien compris qu'elle était en face d'un être surnaturel et
+bienheureux, car la lumière qui éclairait la chambre émanait de lui;
+d'ailleurs, peu à peu les contours de l'apparition, parfaitement accusés
+d'abord s'effacèrent; les traits du visage devinrent moins distincts,
+les chairs et les vêtements, aussi pâles les uns que les autres, se
+confondirent en perdant leurs reliefs; le corps devint nuage, le nuage
+se transforma en vapeur, enfin la vapeur s'évanouit à son tour, laissant
+après elle l'obscurité la plus profonde, et, dans cette obscurité, un
+parfum inconnu.
+
+»En ce moment, mon père rentrait lui-même; la nourrice l'entendit, et,
+plus morte que vive, l'appela. Il monta à sa voix, alluma une bougie,
+trouva la bonne femme au même endroit, tremblante, le front ruisselant
+de sueur, pouvant à peine respirer.
+
+»Rassurée par la présence de mon père et par la lumière de la bougie,
+elle s'élança vers mon berceau et me prit entre ses bras: je dormais
+paisiblement. Pensant que je n'avais rien pris depuis quatre heures de
+l'après-midi et que je devais avoir faim, elle me donna son sein, mais
+je refusai de le prendre.
+
+»Alors, elle raconta tout à mon père, qui ne comprenait rien à cette
+obscurité, à son agitation, à ses terreurs, et surtout à ce parfum
+mystérieux qui flottait dans l'appartement.
+
+»Mon père l'écouta avec attention, en homme qui, ayant essayé de les
+sonder tous, ne s'étonne d'aucun des mystères de la nature, et, quand
+elle en vint à faire le portrait de la femme qui chantait en balançant
+mon berceau et qu'elle lui dit que cette femme avait une tache rouge au
+milieu du front, il se contenta de répondre:
+
+»--C'était sa mère.
+
+»Plus d'une fois, continua le blessé d'une voix plus altérée, il me
+raconta la chose depuis, et cet esprit fort et puissant ne doutait point
+qu'à mes cris l'ombre bienheureuse n'eût obtenu de Dieu la permission de
+redescendre du ciel pour apaiser la faim et les cris de son enfant.
+
+--Et depuis, demanda Luisa pâle et frissonnante elle-même, vous dites
+que vous l'avez vue?
+
+--Trois fois, répondit le jeune homme. La première, c'était pendant la
+nuit qui précéda le jour où je la vengeai: je la vis s'avancer vers mon
+lit avec cette tache rouge au milieu du front; elle s'inclina sur moi
+pour m'embrasser, je sentis le contact de ses lèvres froides, et quelque
+chose qui ressemblait à une larme tomba sur mon front au moment où elle
+se relevait; je voulus alors la saisir entre mes bras et la retenir,
+mais elle disparut. Je m'élançai hors du lit, je courus dans la chambre
+de mon père; une bougie brûlait, je m'approchai d'une glace; ce que
+j'avais pris pour une larme, c'était une goutte de sang qui était
+tombée de sa blessure; mon père, réveillé par moi, écouta mon récit
+tranquillement et me dit en souriant:
+
+»--Demain, la blessure sera fermée.
+
+»Le lendemain, j'avais tué le meurtrier de ma mère.
+
+Luisa, épouvantée, cacha sa tête dans l'oreiller du blessé.
+
+--Deux fois depuis cette nuit, je l'ai revue, continua Salvato d'une
+voix presque éteinte; mais, comme elle était vengée, la tache de sang
+avait disparu de son front.
+
+Soit fatigue, soit émotion, en achevant ce récit, bien long pour ses
+forces, Salvato retomba pâle et épuisé sur son chevet.
+
+Luisa poussa un cri.
+
+Le blessé, la bouche haletante et les yeux fermés, était retombé sur son
+lit.
+
+Luisa s'élança vers la porte, et, en l'ouvrant, faillit renverser Nina,
+qui écoutait, l'oreille collée à cette porte.
+
+Mais elle ne fit qu'une légère attention à cet incident.
+
+--L'éther! demanda-t-elle, l'éther! Il se trouve mal.
+
+--L'éther est dans la chambre de madame, répondit Nina.
+
+Luisa ne fit qu'un bond jusqu'à sa chambre, mais chercha vainement;
+lorsqu'elle revint près du blessé, Giovannina soutenait la tête de
+Salvato sur son bras, et, en la pressant contre sa poitrine, lui faisait
+respirer le flacon.
+
+--Ne m'en veuillez pas, madame, lui dit Nina, le flacon était sur la
+cheminée derrière la pendule; en vous voyant si troublée, j'ai moi-même
+perdu la tête; mais tout est pour le mieux; voici M. Salvato qui revient
+à lui.
+
+En effet, le jeune homme rouvrit les yeux, et ses yeux, en se rouvrant,
+cherchaient Luisa.
+
+Giovannina, qui vit la direction de son regard, reposa doucement la tête
+du blessé sur l'oreiller et gagna l'embrasure d'une fenêtre, où elle
+essuya une larme, tandis que Luisa revenait prendre sa place au
+chevet du malade, et que Michele, passant sa tête par la porte restée
+entr'ouverte, demandait:
+
+--As-tu besoin de moi, petite soeur?
+
+
+
+
+ XXXVIII
+
+ ANDRÉ BACKER
+
+
+L'âme tout entière de Luisa était passée dans ses yeux, et ses yeux
+étaient fixés sur ceux de Salvato, qui, reconnaissant la jeune femme
+dans celle qui lui donnait des soins, revenait à lui avec un sourire.
+
+Il rouvrit complétement les yeux et murmura:
+
+--Oh! mourir ainsi!
+
+--Oh! non, non! pas mourir! s'écria Luisa.
+
+--Je sais bien qu'il vaudrait mieux vivre ainsi, continua Salvato;
+mais...
+
+Il poussa un soupir dont le souffle fit frémir les cheveux de la jeune
+femme et passa sur son visage comme l'haleine brûlante du sirocco.
+
+Elle secoua la tête, sans doute pour écarter le fluide magnétique dont
+l'avait enveloppée ce soupir de flamme, reposa la tête du blessé sur
+l'oreiller, s'assit sur le fauteuil auquel s'appuyait le chevet du lit;
+puis, se tournant vers Michele et répondant un peu tardivement peut-être
+à sa question:
+
+--Non, je n'ai plus besoin de toi, dit-elle, heureusement; mais entre
+toujours, et vois comme notre malade va bien.
+
+Michele s'approcha sur la pointe du pied, comme s'il eût eu peur
+d'éveiller un homme endormi.
+
+--Le fait est qu'il a meilleur mine que lorsque nous l'avons quitté, la
+vieille Nanno et moi.
+
+--Mon ami, dit la San-Felice au blessé, c'est le jeune homme qui, dans
+la nuit où vous avez failli être assassiné, nous a aidés à vous porter
+secours.
+
+--Oh! je le reconnais, dit Salvato en souriant; c'est lui qui pilait les
+herbes que cette femme que je n'ai pas revue appliquait sur ma blessure.
+
+--Il est revenu depuis pour vous voir, car, comme nous tous, il prend un
+grand intérêt à vous; seulement, on ne l'a point laissé entrer.
+
+--Oh! mais je ne me suis point fâché de cela, dit Michele; je ne suis
+pas susceptible, moi.
+
+Salvato sourit et lui tendit la main.
+
+Michele prit la main que Salvato lui tendait et la regarda en la
+retenant dans les siennes.
+
+--Vois donc, petite soeur, dit-il, on dirait une main de femme; et quand
+on pense que c'est avec cette petite main-là qu'il a donné le fameux
+coup de sabre au beccaïo; car vous lui avez donné un fameux coup de
+sabre, allez!
+
+Salvato sourit.
+
+Michele regarda autour de lui.
+
+--Que cherches-tu? demanda Luisa.
+
+--Je cherche le sabre, maintenant que j'ai vu la main; ce doit être une
+fière arme.
+
+--Il t'en faudrait un comme celui-là quand tu seras colonel, n'est-ce
+pas, Michele? dit en riant Luisa.
+
+--M. Michele sera colonel? demanda Salvato.
+
+--Oh! ça ne peut plus me manquer maintenant, répondit le lazzarone.
+
+--Et comment cela ne peut-il plus te manquer? demanda Luisa.
+
+--Non, puisque la chose m'a été prédite par la vieille Nanno, et que
+tout ce qu'elle t'a prédit, à toi, se réalise.
+
+--Michele! fit la jeune femme.
+
+--Voyons: ne t'a-t-elle pas prédit qu'un beau jeune homme qui descendait
+du Pausilippe courait un grand danger, qu'il était menacé par six
+hommes, et que ce serait un grand bonheur pour toi s'il était tué par
+ces six hommes, attendu que tu devais l'aimer et que cet amour serait
+cause de ta mort?
+
+--Michele! Michele! s'écria la jeune femme en écartant son fauteuil
+du lit, tandis que Giovannina avançait sa tête pâle derrière le rideau
+rouge de la fenêtre.
+
+Le blessé regarda attentivement Michele et Luisa.
+
+--Comment! demanda-t-il à Luisa, on vous a prédit que je serais cause de
+votre mort?
+
+--Ni plus ni moins! dit Michele.
+
+--Et, ne me connaissant pas, ne pouvant par conséquent prendre aucun
+intérêt à moi, vous n'avez pas laissé les sbires faire leur métier?
+
+--Ah bien, oui! dit Michele répondant pour Luisa, quand elle a entendu
+les coups de pistolet, quand elle a entendu le cliquetis des sabres,
+quand elle a vu que moi, un homme, et un homme qui n'a pas peur, je
+n'osais pas aller à votre secours parce que vous aviez affaire aux
+sbires de la reine, elle a dit: «Alors, c'est à moi de le sauver!» Et
+elle s'est élancée dans le jardin. Si vous l'aviez vue, Excellence! elle
+ne courait pas, elle volait.
+
+--Oh! Michele! Michele!
+
+--Tu n'as pas fait cela, petite soeur? tu n'as pas dit cela?
+
+--Mais à quoi bon le redire? s'écria Luisa en se cachant la tête entre
+ses deux mains.
+
+Salvato étendit le bras et écarta les mains dans lesquelles la jeune
+femme cachait son visage rouge de honte et ses yeux humides de larmes.
+
+--Vous pleurez! dit-il; avez-vous donc regret maintenant de m'avoir
+sauvé la vie?
+
+--Non; mais j'ai honte de ce que vous a dit ce garçon; on l'appelle
+Michele le Fou, et, à coup sûr, il est bien nommé.
+
+Puis, à la camériste:
+
+--J'ai eu tort, Nina, de te gronder de ne point l'avoir laissé entrer;
+tu avais bien fait de lui refuser la porte.
+
+--Ah! petite soeur! petite soeur! ce n'est pas bien, ce que tu fais là,
+dit le lazzarone, et, cette fois, tu ne parles pas avec ton coeur.
+
+--Votre main, Luisa, votre main! dit le blessé d'une voix suppliante.
+
+La jeune femme à bout de forces, brisée par tant de sensations
+différentes, appuya sa tête au dossier du fauteuil, ferma les yeux et
+laissa tomber sa main frissonnante dans la main du jeune homme.
+
+Salvato la saisit avec avidité; Luisa poussa un soupir: ce soupir
+confirmait tout ce qu'avait dit le lazzarone.
+
+Michele regardait cette scène à laquelle il ne comprenait rien, et qu'au
+contraire comprenait trop Giovannina debout, les mains crispées, l'oeil
+fixe, et pareille à la statue de la Jalousie.
+
+--Eh bien, sois tranquille, mon garçon, dit Salvato d'une voix joyeuse,
+c'est moi qui te donnerai ton sabre de colonel; pas celui avec lequel
+j'ai houspillé les drôles qui m'attaquaient, ils me l'ont pris, mais un
+autre et qui vaudra celui-là.
+
+--Eh bien, voilà qui va pour le mieux, dit Michele; il ne me manque plus
+que le brevet, les épaulettes, l'uniforme et le cheval.
+
+Puis, se retournant vers la camériste:
+
+--N'entends-tu pas, Nina? on sonne à arracher la sonnette!
+
+Nina sembla s'éveiller.
+
+--On sonne? dit-elle; et où cela?
+
+--A la porte, il faut croire.
+
+--Oui, à celle de la maison, dit Luisa.
+
+Puis, rapidement et tout bas à Salvato:
+
+--Ce n'est pas mon mari, ajouta-t-elle, il rentre toujours par celle du
+jardin. Va, dit-elle à Nina, cours! je n'y suis pas, tu entends?
+
+--Petite soeur n'y est pas, tu entends, Nina? répéta Michele.
+
+Nina sortit sans répondre.
+
+Luisa se rapprocha du blessé; elle se sentait, sans savoir pourquoi,
+plus à l'aise sous la parole du bavard Michele que sous le regard de la
+muette Nina; mais cela, nous le répétons, instinctivement, sans qu'elle
+eût rien scruté des bons sentiments de son frère de lait, ou des mauvais
+instincts de sa camériste.
+
+Au bout de cinq minutes, Nina rentra, et, s'approchant mystérieusement
+de sa maîtresse:
+
+--Madame, lui dit-elle tout bas, c'est M. André Backer, qui demande à
+vous parler.
+
+--Ne lui avez-vous pas dit que je n'y étais point? répliqua Luisa assez
+haut pour que Salvato, s'il n'avait point entendu la demande, pût au
+moins entendre la réponse.
+
+--J'ai hésité, madame, répondit Nina toujours à voix basse, d'abord
+parce que je sais que c'est votre banquier, et ensuite parce qu'il a dit
+que c'était pour une affaire importante.
+
+--Les affaires importantes se règlent avec mon mari, et non point avec
+moi.
+
+--Justement, madame, continua Giovannina sur le même diapason; mais j'ai
+eu peur qu'il ne revînt quand M. le chevalier y serait; qu'il ne dit à M
+le chevalier qu'il n'avait point trouvé madame, et, comme madame ne sait
+pas mentir, j'ai pensé qu'il valait mieux que madame le reçût.
+
+--Ah! vous avez pensé?... dit Luisa regardant la jeune fille.
+
+Nina baissa les yeux.
+
+--Si j'ai eu tort, madame, il est encore temps; mais cela lui fera bien
+de la peine, pauvre garçon!
+
+--Non, dit Luisa après un instant de réflexion, mieux vaut en effet que
+je le reçoive, et tu as bien fait, mon enfant.
+
+Puis, se tournant vers Salvato, qui s'était écarté voyant que Giovannina
+parlait bas à sa maîtresse:
+
+--Je reviens dans un instant, lui dit-elle; soyez tranquille, l'audience
+ne sera pas longue.
+
+Les jeunes gens échangèrent un serrement de main et un sourire, puis
+Luisa se leva et sortit.
+
+A peine la porte fut-elle refermée derrière Luisa, que Salvato ferma les
+yeux, comme il avait l'habitude de le faire quand la jeune femme n'était
+plus là.
+
+Michele, croyant qu'il voulait dormir, s'approcha de Nina.
+
+--Qui était-ce donc? demanda-t-il à demi-voix, avec cette curiosité
+naïve de l'homme à demi sauvage dont l'instinct n'est point soumis aux
+convenances de la société.
+
+Nina, qui avait parlé très-bas à sa maîtresse, haussa la voix d'un
+demi-ton et de manière que Salvato, qui n'avait point entendu ce qu'elle
+disait à sa maîtresse, entendit ce qu'elle disait à Michele.
+
+--C'est ce jeune banquier si riche et si élégant, dit-elle; tu le
+connais bien!
+
+--Bon! répliqua Michele, voilà que je connais les banquiers, moi!
+
+--Comment! tu ne connais pas M. André Backer?
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela, M. André Backer?
+
+--Comment! tu ne te rappelles pas? Ce joli garçon blond, un Allemand ou
+un Anglais, je ne sais pas bien, mais qui a fait sa cour à madame avant
+qu'elle épousât le chevalier.
+
+--Ah! oui, oui. N'est-ce pas chez lui que Luisa a toute sa fortune?
+
+--Justement, tu y es.
+
+--C'est bon. Lorsque je serai colonel, lorsque j'aurai des épaulettes et
+le sabre que M. Salvato m'a promis, il ne me manquera qu'un cheval
+comme celui sur lequel se promène M. André Backer pour être équipé
+complétement.
+
+Nina ne répondit point; elle avait, tandis qu'elle parlait, tenu son
+regard arrêté sur le blessé, et, au frémissement presque imperceptible
+des muscles de son visage, elle avait compris que le prétendu dormeur
+n'avait point perdu une parole de ce qu'elle avait dit à Michele.
+
+Pendant ce temps, Luisa était passée au salon, où l'attendait la visite
+annoncée; au premier moment, elle eut peine à reconnaître André Backer;
+il était vêtu en costume de cour, avait coupé ses longs favoris blonds
+à l'anglaise, ornement que, soit dit en passant, détestait le roi
+Ferdinand; il portait au cou la croix de commandeur de Saint-Georges
+Constantinien, et la plaque sur l'habit; il avait la culotte courte et
+l'épée au côté.
+
+Un léger sourire passa sur les lèvres de Luisa. A quelle intention le
+jeune banquier lui faisait-il, dans un pareil costume, c'est-à-dire dans
+un costume de cour, une pareille visite à onze heures et demie du matin?
+Sans doute, elle allait le savoir.
+
+Au reste, hâtons-nous de dire que André Backer, de race anglo-saxonne,
+était un charmant garçon de vingt-six à vingt-huit ans, blond, frais,
+rose, avec la tête carrée des faiseurs de chiffres, le menton accentué
+du spéculateur entêté aux affaires, et la main spatulée des compteurs
+d'argent.
+
+Très-élégant et habituellement plein de désinvolture, il était un peu
+emprunté sous ce costume dont il n'avait pas l'habitude et qu'il portait
+avec tant de complaisance, que, sans affectation et comme par hasard, il
+s'était placé devant une glace pour voir l'effet que faisait la croix de
+Saint-Georges à son cou et la plaque du même ordre sur sa poitrine.
+
+--Oh! mon Dieu, cher monsieur André, lui dit Luisa après l'avoir regardé
+un instant et lui avoir laissé faire un respectueux salut, comme vous
+voilà splendide! Je ne m'étonne point que vous ayez insisté, non pour me
+voir sans doute, mais pour que j'aie le plaisir de vous voir dans toute
+votre gloire. Où allez-vous donc comme cela? car je présume que ce
+n'est point pour me faire une visite d'affaires que vous avez revêtu ce
+costume de cour.
+
+--Si j'eusse cru, madame, que vous eussiez pu avoir plus de plaisir à
+me voir avec ce costume que sous mes habits ordinaires, je n'eusse point
+attendu jusqu'aujourd'hui pour le revêtir; non, madame, je sais,
+au contraire, que vous êtes une de ces femmes intelligentes qui, en
+choisissant toujours le vêtement qui leur convient le mieux, font peu
+d'attention à la façon dont les autres sont vêtus; ma visite est un
+effet de ma volonté; mais ce costume, sous lequel je me présente à vous,
+est le résultat des circonstances. Le roi a daigné, il y a trois jours,
+me faire commandeur de l'ordre de Saint-Georges Constantinien, et
+m'inviter à dîner à Caserte pour aujourd'hui.
+
+--Vous êtes invité par le roi à dîner à Caserte aujourd'hui? fit Luisa
+avec une expression de surprise qui indiquait un degré d'étonnement peu
+flatteur pour les droits que pouvait se croire le jeune banquier à être
+admis à la table du roi, le plus lazzarone des hommes dans les rues, le
+plus aristocrate des rois dans son château. Ah! mais je vous en fais mon
+compliment bien sincère, monsieur André.
+
+--Vous avez raison de vous étonner, madame, de voir un pareil honneur
+fait au fils d'un banquier, répliqua le jeune homme, un peu piqué de la
+façon dont Luisa le félicitait; mais n'avez-vous pas entendu raconter
+qu'un jour Louis XIV, si aristocrate qu'il fût, invita à dîner avec lui,
+à Versailles, le banquier Samuel Bernard, auquel il voulait emprunter
+vingt-cinq millions? Eh bien, il paraît que le roi Ferdinand a un besoin
+d'argent non moins grand que son ancêtre le roi Louis XIV, et, comme
+mon père est le Samuel Bernard de Naples, le roi invite son fils André
+Backer à dîner avec lui à Caserte, qui est le Versailles de Sa Majesté
+Ferdinand, et, pour être sûr que les vingt-cinq millions ne lui
+échapperont point, il a mis, au cou du croquant qu'il admet à sa table,
+ce licol par lequel il espère le conduire jusqu'à sa caisse.
+
+--Vous êtes homme d'esprit, monsieur André; ce n'est point d'aujourd'hui
+que je m'en aperçois, croyez-le, et vous pourriez être invité à la table
+de tous les rois de la terre, si l'esprit suffisait à ouvrir les portes
+des châteaux royaux. Vous avez comparé votre père à Samuel Bernard,
+monsieur André; moi qui connais son inattaquable probité et sa largeur
+en affaires, j'accepte pour mon compte la comparaison. Samuel Bernard
+était un noble coeur, qui non-seulement sous Louis XIV, mais encore sous
+Louis XV, a rendu de grands services à la France. Eh bien, qu'avez-vous
+à me regarder ainsi?
+
+--Je ne vous regarde pas, madame, je vous admire.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce que je pense que vous êtes probablement la seule femme à Naples
+qui sache ce que c'est que Samuel Bernard et qui ait le talent de faire
+un compliment à un homme qui reconnaît le premier qu'ayant une simple
+visite à vous faire, il se présente à vous dans un accoutrement
+ridicule.
+
+--Faut-il que je vous fasse mes excuses, monsieur André? Je suis prête.
+
+--Oh! non, madame, non! Le sarcasme lui-même, en passant par votre
+bouche, deviendrait une charmante causerie, que l'homme le plus vaniteux
+voudrait prolonger, fût-ce aux dépens de son amour-propre.
+
+--En vérité, monsieur André, répliqua Luisa, vous commencez à
+m'embarrasser, et je me hâte, pour sortir d'embarras, de vous demander
+s'il existe une nouvelle route qui passe par Mergellina pour aller à
+Caserte.
+
+--Non; mais, ne devant être à Caserte qu'à deux heures, j'ai cru,
+madame, que j'aurais le temps de vous parler d'une affaire qui se
+rattache justement à ce voyage de Caserte.
+
+--Ah! mon Dieu, cher monsieur André, vous ne voudriez pas, je le
+présume, profiter de votre faveur pour me faire nommer dame d'honneur de
+la reine? Je vous préviens d'avance que je refuserais.
+
+--Dieu m'en garde! Quoique serviteur dévoué de la famille royale et prêt
+à donner ma vie, et je vais vous parler en banquier, plus que ma vie,
+mon argent pour elle, je sais qu'il est des âmes pures qui doivent se
+tenir éloignées de régions où l'on respire une certaine atmosphère...,
+de même que les santés qui veulent rester intactes doivent s'éloigner
+des miasmes des marais Pontins et des vapeurs du lac d'Agnano; mais
+l'or, qui est un métal inaltérable, peut se montrer là où hésiterait
+à se risquer le cristal, plus facile à ternir. Notre maison engage une
+grande affaire avec le roi, madame; le roi nous fait l'honneur de nous
+emprunter vingt-cinq millions, garantis par l'Angleterre; c'est une
+affaire sûre, dans laquelle l'argent placé peut rapporter sept et huit,
+au lieu de quatre ou cinq pour cent; vous avez un demi-million placé
+chez nous, madame; on va s'empresser de nous demander des coupons de
+cet emprunt dans lequel notre maison entre personnellement pour huit
+millions; je viens donc vous demander, avant que nous rendions l'affaire
+publique, si vous désirez que nous vous y fassions participer.
+
+--Cher monsieur Backer, je vous suis on ne peut plus obligée de la
+démarche, répliqua Luisa; mais vous savez que les affaires, et surtout
+les affaires d'argent, ne me regardent point, qu'elles regardent
+seulement le chevalier; or, à cette heure, le chevalier, vous connaissez
+ses habitudes, cause très-probablement du haut de son échelle avec Son
+Altesse royale le prince de Calabre; c'était donc à la bibliothèque du
+palais qu'il fallait aller si vous vouliez le rencontrer et non ici;
+d'ailleurs, la présence de l'héritier de la couronne eût, infiniment
+mieux que la mienne, utilisé votre habit de cérémonie.
+
+--Vous êtes cruel, madame, pour un homme qui, ayant si rarement
+l'occasion de vous présenter ses hommages, saisit avec avidité cette
+occasion quand elle se présente.
+
+--Je croyais, répliqua Luisa du ton le plus naïf, que le chevalier vous
+avait dit, monsieur Backer, que nous étions toujours et particulièrement
+les jeudis à la maison, de six à dix heures du soir. S'il l'avait
+oublié, je m'empresse de vous le dire en son lieu et place; si vous
+l'avez oublié seulement, je vous le rappelle.
+
+--Oh! madame! madame! balbutia André, si vous l'eussiez voulu, vous
+eussiez rendu bien heureux un homme qui vous aimait et qui est forcé de
+vous adorer seulement.
+
+Luisa le regarda de son grand oeil noir, calme et limpide comme un
+diamant de Nigritie; puis, allant à lui et lui tendant la main:
+
+--Monsieur Backer, lui dit-elle, vous m'avez fait l'honneur de demander
+à Luisa Molina la main que la chevalière San-Felice vous tend; si je
+permettais que vous la serrassiez à un autre titre que celui d'ami, vous
+vous seriez trompé sur moi et vous seriez adressé à une femme qui n'eût
+point été digne de vous; ce n'est point un caprice d'un instant qui m'a
+fait vous préférer le chevalier, qui a près de trois fois mon âge et de
+deux fois le vôtre; c'est le profond sentiment de reconnaissance filiale
+que je lui avais voué; ce qu'il était pour moi il y a deux ans, il l'est
+encore aujourd'hui; restez de votre côté ce que le chevalier, qui vous
+estime, vous a offert d'être, c'est-à-dire mon ami, et prouvez-moi
+que vous êtes digne de cette amitié en ne me rappelant jamais une
+circonstance où j'ai été forcée de blesser, par un refus qui n'avait
+rien de fâcheux cependant, un noble coeur qui ne doit garder ni rancune
+ni espoir.
+
+Puis, avec une révérence pleine de dignité:
+
+--Le chevalier aura l'honneur de passer chez monsieur votre père, lui
+dit-elle, et de lui donner une réponse.
+
+--Si vous ne permettez ni que l'on vous aime ni que l'on vous adore,
+répondit le jeune homme, vous ne pouvez empêcher du moins que l'on ne
+vous admire.
+
+Et, saluant à son tour avec les marques du plus profond respect, il se
+retira en étouffant un soupir.
+
+Quant à Luisa, sans penser dans sa bonne foi juvénile qu'elle démentait
+peut-être, par l'action, la morale qu'elle venait de prêcher, à peine
+entendit-elle la porte de la rue se refermer sur André Backer et sa
+voiture s'éloigner, qu'elle s'élança par le corridor et regagna la
+chambre du blessé, avec la promptitude et presque la légèreté de
+l'oiseau qui revient à son nid.
+
+Son premier regard, en entrant dans la chambre, fut naturellement pour
+Salvato.
+
+Il était très-pâle, il avait les yeux fermés, et son visage, rigide
+comme le marbre, avait pris l'expression d'une vive douleur.
+
+Inquiète, Luisa courut à lui, et, comme à son approche il n'ouvrait pas
+les yeux, quoique ce fût son habitude:
+
+--Dormez-vous, mon ami? lui demanda-t-elle en français, ou,
+continua-t-elle avec une voix à l'anxiété de laquelle il n'y avait point
+à se méprendre, ou seriez-vous évanoui?
+
+--Je ne dors pas, je ne suis pas évanoui; tranquillisez-vous, madame,
+dit Salvato en entr'ouvrant les yeux, mais sans regarder Luisa.
+
+--Madame! répéta Luisa étonnée, madame!
+
+--Seulement, reprit le jeune homme, je souffre.
+
+--De quoi?
+
+--De ma blessure.
+
+--Vous me trompez, mon ami... Oh! j'ai étudié l'expression de votre
+physionomie pendant trois jours d'agonie, allez! Non, vous ne souffrez
+pas de votre blessure; vous souffrez d'une douleur morale.
+
+Salvato secoua la tête.
+
+--Dites-moi tout de suite quelle est cette douleur? s'écria Luisa. Je le
+veux.
+
+--Vous le voulez? demanda Salvato. C'est vous qui le voulez,
+comprenez-vous bien?
+
+--Oui, c'est mon droit; le docteur n'a-t-il pas dit que je devais vous
+épargner toute émotion?
+
+--Eh bien, puisque vous le voulez, dit Salvato regardant fixement la
+jeune femme, je suis jaloux.
+
+--Jaloux! de qui, mon Dieu? dit Luisa.
+
+--De vous.
+
+--De moi! s'écria-t-elle sans même songer à se fâcher cette fois.
+Pourquoi? comment? à quel propos? Pour être jaloux, il faut un motif.
+
+--D'où vient que vous êtes restée une demi-heure hors de cette chambre,
+quand vous ne deviez rester que quelques instants? Et que vous est donc
+ce M. Backer qui a le privilége de me voler une demi-heure de votre
+présence?
+
+Le visage de la jeune femme prit une céleste expression de bonheur;
+Salvato venait, lui aussi, de lui dire qu'il l'aimait sans prononcer le
+mot d'amour; elle abaissa sa tête vers lui de manière que ses cheveux
+touchassent presque le visage du blessé, qu'elle enveloppa de son
+souffle et couvrit de son regard.
+
+--Enfant! dit-elle avec cette mélodie de la voix qui a sa source dans
+les fibres les plus profondes du coeur. Ce qu'il est? ce qu'il vient
+faire? pourquoi il est resté si longtemps? Je vais vous le dire.
+
+--Non, non, non, murmura le blessé, non, je n'ai plus besoin de rien
+savoir; merci, merci!
+
+--Merci de quoi? Pourquoi merci?
+
+--Parce que vos yeux m'ont tout dit, ma bien-aimée Luisa. Ah! votre
+main! votre main!
+
+Luisa donna sa main au blessé, qui y appuya convulsivement ses lèvres,
+tandis qu'une larme tombait de ses yeux et tremblait, perle liquide, sur
+cette main.
+
+Cet homme de bronze avait pleuré.
+
+Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, Luisa porta sa main à ses
+lèvres et but cette larme.
+
+Ce fut le philtre de cet irrésistible et implacable amour que lui avait
+prédit la sorcière Nanno.
+
+
+
+
+ XXXIX
+
+ LES KANGOUROUS
+
+
+Le roi Ferdinand avait invité André Backer à dîner à Caserte, d'abord
+parce qu'il trouvait sans doute que la réception d'un banquier à sa
+table avait moins d'importance à la campagne qu'à la ville, ensuite
+parce qu'il avait reçu d'Angleterre et de Rome des envois précieux dont
+nous parlerons plus tard; il avait donc pressé plus que d'habitude la
+vente de son poisson à Mergellina, vente qui, malgré cette hâte, s'était
+faite, empressons-nous de le dire, à la plus grande gloire de son
+orgueil et à la plus grande satisfaction de sa bourse.
+
+Caserte, le Versailles de Naples, comme nous l'avons appelé, est, en
+effet, une bâtisse dans le goût froid et lourd du milieu du XVIIIe
+siècle. Les Napolitains qui n'ont point voyagé en France soutiennent que
+Caserte est plus beau que Versailles; ceux qui ont voyagé en France se
+contentent de dire que Caserte est aussi beau que Versailles; enfin, les
+voyageurs impartiaux qui ne partagent point l'engouement fabuleux des
+Napolitains pour leur pays, sans mettre Versailles très-haut, mettent
+Caserte fort au-dessous de Versailles; c'est notre avis aussi, à nous,
+et nous ne craignons pas d'être contredit par les hommes de goût et
+d'art.
+
+Avant ce château moderne de Caserte et avant la Caserte de la plaine,
+existaient le vieux château et la vieille Caserte de la montagne, dont
+il ne reste plus, au milieu de murailles ruinées, que trois ou quatre
+tours debout; c'était là que s'élevait le manoir des anciens seigneurs
+de Caserte, dont un des derniers, en trahissant Manfred, son beau-frère,
+fut en partie cause de la perte de la bataille de Bénévent.
+
+On a beaucoup reproché à Louis XIV le malheureux choix du site de
+Versailles, que l'on a appelé un favori sans mérite; nous ferons le même
+reproche au roi Charles III; mais Louis XIV avait au moins cette excuse
+de la piété filiale, qu'il voulait conserver, en l'encadrant dans une
+bâtisse nouvelle, le charmant petit château de briques et de marbre,
+rendez-vous de chasse de son père. Cette piété filiale coûta un milliard
+à la France.
+
+Charles III, lui, n'a pas d'excuse. Rien ne le forçait, dans un pays où
+les sites délicieux abondent, de choisir une plaine aride, au pied d'une
+montagne pelée, sans verdure et sans eau; l'architecte Vanvitelli, qui
+bâtit Caserte, dut planter tout un jardin autour de l'ancien parc
+des seigneurs et faire descendre de l'eau du mont Taburno, comme, au
+contraire, Rennequin-Sualem dut faire monter la sienne de la rivière sur
+la montagne, à l'aide de sa machine de Marly.
+
+Charles III commença le château de Caserte vers 1752; Ferdinand, qui
+monta sur le trône en 1759, le continua, et ne l'avait pas encore
+terminé vers le commencement d'octobre 1798, époque à laquelle nous
+sommes arrivés.
+
+Ses appartements seulement, ceux de la reine et des princes et
+princesses, c'est-à-dire le tiers du château à peine, étaient meublés.
+
+Mais, depuis huit jours, Caserte contenait des trésors qui méritaient de
+faire venir des quatre parties du monde les amateurs de la statuaire, de
+la peinture et même de l'histoire naturelle.
+
+Ferdinand venait d'y faire transporter de Rome et d'y faire déposer, en
+attendant que les salles du château de Capodimonte fussent prêtes
+pour le recevoir, l'héritage artistique de son aïeul le pape Paul III,
+celui-là même qui excommunia Henri VIII, qui signa avec Charles V
+et Venise une ligue contre les Turcs, et qui fit, en la confiant à
+Michel-Ange, reprendre la construction de Saint-Pierre.
+
+Mais, en même temps que les chefs-d'oeuvre du ciseau grec et du pinceau
+du moyen âge arrivaient de Rome, une autre expédition était venue
+d'Angleterre qui préoccupait bien autrement la curiosité de Sa Majesté
+le roi des Deux-Siciles.
+
+C'était d'abord un musée ethnologique recueilli aux îles Sandwich par
+l'expédition qui avait succédé à celle où le capitaine Cook avait péri,
+et dix-huit kangourous vivants, mâles et femelles, rapportés de la
+Nouvelle-Zélande, et dans l'attente desquels Ferdinand avait fait
+préparer, au milieu du parc de Caserte, un magnifique enclos avec
+cabines pour ces intéressants quadrupèdes,--si toutefois on peut nommer
+quadrupèdes, ces difformes marsupiaux avec leurs immenses pattes de
+derrière qui leur permettent de faire des bonds de vingt pieds et les
+moignons qui leur servent de pattes de devant.--Or, on venait justement
+de les faire sortir de leurs cages et de les lancer dans leur
+enceinte, et le roi Ferdinand s'ébahissait aux bonds immenses qu'ils
+accomplissaient, effrayés qu'ils étaient par les aboiements de Jupiter,
+lorsqu'on vint lui annoncer l'arrivée de M. André Backer.
+
+--C'est bien, c'est bien, dit le roi, amenez-le ici, je vais lui montrer
+une chose qu'il n'a jamais vue, et qu'avec tous ses millions il ne
+saurait acheter.
+
+Le roi ne se mettait d'habitude à table qu'à quatre heures; mais, pour
+avoir tout le temps de causer avec le jeune banquier, il lui avait donné
+rendez-vous à deux heures.
+
+Un valet de pied conduisit André Backer vers la partie du parc où était
+le domicile des kangourous.
+
+Le roi, apercevant de loin le jeune homme, fit quelques pas au-devant de
+lui; il ne connaissait le père et le fils que comme étant les premiers
+banquiers de Naples, et le titre de banquiers du roi qu'ils avaient
+obtenu les avait mis en contact avec les intendants et le ministre des
+finances de Sa Majesté, jamais avec Sa Majesté elle-même.
+
+C'était Corradino qui, jusque-là, avait traité de l'emprunt, fait les
+ouvertures, et proposé au roi, pour rendre les banquiers plus coulants,
+de caresser leur orgueil en donnant à l'un ou à l'autre la croix de
+Saint-Georges Constantinien.
+
+Cette croix avait naturellement été offerte au chef de la maison,
+c'est-à-dire à Simon Backer; mais celui-ci, homme simple, avait renvoyé
+l'offre à son fils, proposant de fonder en son nom une commanderie
+de cinquante mille livres, fondation qui ne s'obtenait que par faveur
+spéciale du roi; la proposition avait été acceptée, de sorte que c'était
+son fils,--à l'avenir duquel cette marque distinctive pouvait
+être utile, surtout pour rapprocher, à l'occasion d'un mariage,
+l'aristocratie d'argent de l'aristocratie de naissance,--de sorte que
+c'était son fils qui avait été nommé commandeur à sa place.
+
+Nous avons vu que le jeune André Backer avait bonne tournure, qu'il
+était cité parmi les jeunes gens élégants de Naples, et nous avons pu
+voir, aux quelques mots échangés entre lui et Luisa San-Felice, qu'il
+était à la fois homme d'éducation et homme d'esprit; aussi, beaucoup de
+dames de Naples n'avaient-elles pas pour lui la même indifférence que
+notre héroïne, et beaucoup de mères de famille eussent-elles désiré
+que le jeune banquier, beau, riche, élégant, leur fît, à regard de leur
+fille, la même proposition qu'André Backer avait faite au chevalier à
+l'endroit de sa pupille.
+
+Il aborda donc le roi avec beaucoup de mesure et de respect, mais avec
+beaucoup moins d'embarras qu'une heure auparavant, il n'avait abordé la
+San-Felice.
+
+Les salutations faites, il attendit que le roi lui adressât le premier
+la parole.
+
+Le roi l'examina des pieds à la tête et commença par faire une légère
+grimace.
+
+Il est vrai qu'André Backer n'avait ni favoris ni moustaches; mais
+il n'avait non plus ni poudre ni queue, ornement et appendice sans
+lesquels, dans l'esprit du roi, il ne pouvait y avoir d'homme pensant
+parfaitement bien.
+
+Mais, comme le roi tenait fort à toucher ses vingt-cinq millions, et que
+peu lui importait, au bout du compte, que celui qui les lui baillerait,
+eût de la poudre à la tête et une queue à la nuque, pourvu qu'il les
+lui baillât, tout en tenant ses mains derrière son dos, il rendit
+gracieusement son salut au jeune banquier.
+
+--Eh bien, monsieur Backer, fit-il, où en est notre négociation?
+
+--Sa Majesté me permettra-t-elle de lui demander de quelle négociation
+elle veut parler? répliqua le jeune homme.
+
+--Celle des vingt-cinq millions.
+
+--Je croyais, sire, que mon père avait eu l'honneur de répondre au
+ministre des finances de Votre Majesté que c'était chose arrangée.
+
+--Ou qui s'arrangerait.
+
+--Non point, sire, arrangée. Les désirs du roi sont des ordres.
+
+--Alors, vous venez m'annoncer...?
+
+--Que Sa Majesté peut regarder la chose comme faite; demain commenceront
+les versements, à notre caisse, des différentes maisons que mon père
+fait participer à l'emprunt.
+
+--Et pour combien la maison Backer entre-t-elle personnellement dans cet
+emprunt?
+
+--Pour huit millions, sire, qui sont dès à présent à la disposition de
+Votre Majesté.
+
+--A ma disposition?
+
+--Oui sire.
+
+--Et quand cela?
+
+--Mais demain, mais ce soir. Sa Majesté peut les faire prendre sur un
+simple reçu de son ministre des finances.
+
+--Le mien ne vaudrait pas autant? demanda le roi.
+
+--Mieux sire; mais je n'espérais pas que le roi fît à notre maison
+l'honneur de lui donner un reçu de sa main.
+
+--Si fait, si fait, monsieur, je le donnerai et avec grand plaisir!...
+Ainsi vous dites que ce soir...?
+
+--Ce soir, si Votre Majesté le désire; mais, en ce cas, comme la caisse
+ferme à six heures, il faudrait que Votre Majesté permît que j'envoyasse
+un exprès à mon père.
+
+--Comme je ne serais point fâché, mon cher monsieur Backer, que l'on ne
+sût pas que j'ai touché cet argent, dit le roi en se grattant l'oreille,
+attendu que cet argent est destiné à faire une surprise, il me serait
+agréable qu'il fût transporté cette nuit au palais.
+
+--Cela sera fait, sire; seulement, comme j'ai eu l'honneur de le dire à
+Votre Majesté, mon père doit être prévenu.
+
+--Voulez-vous revenir au palais pour écrire? demanda le roi.
+
+--Ce que je voudrais surtout, sire, c'est de ne pas déranger le roi dans
+sa promenade; il suffit donc de deux mots écrits au crayon; ces deux
+mots remis à mon valet de pied, il prendra un cheval de poste et les
+portera à mon père.
+
+--Il y a un moyen bien plus simple, c'est de renvoyer votre voiture.
+
+--Encore... Le cocher changera de chevaux et reviendra me prendre.
+
+--Inutile, je retourne à Naples vers les sept heures du soir, je vous
+reconduirai.
+
+--Sire! ce sera bien de l'honneur pour un pauvre banquier, dit le jeune
+homme en s'inclinant.
+
+--La peste! vous appelez un pauvre banquier l'homme qui m'escompte en
+une semaine une lettre de change de vingt-cinq millions, et qui, du jour
+au lendemain, en met huit à ma disposition! Je suis roi, monsieur, roi
+des Deux-Siciles, à ce que l'on dit du moins, eh bien, je déclare
+que, si j'avais huit millions à vous payer d'ici à demain, je vous
+demanderais du temps.
+
+André Backer tira un petit agenda de sa poche, déchira une feuille de
+papier, écrivit dessus quelques lignes au crayon, et, se tournant vers
+le roi:
+
+--Sa Majesté me permet-elle de donner un ordre à cet homme?
+demanda-t-il.
+
+Et il désignait le valet de pied qui l'avait conduit vers le roi, et
+qui, s'étant retiré à l'écart, attendait la permission de retourner au
+château.
+
+--Donnez, donnez, pardieu! dit le roi.
+
+--Mon ami, fit André Backer, vous donnerez ce papier à mon cocher, qui
+partira à l'instant même pour Naples et le remettra à mon père. Il est
+inutile qu'il revienne, Sa Majesté me fait l'honneur de me ramener.
+
+Et, en prononçant ces paroles, il s'inclina respectueusement du côté du
+roi.
+
+--Si ce garçon-là avait de la poudre et une queue, dit Ferdinand, il n'y
+aurait à Naples ni duc ni marquis pour lui damer le pion... Enfin, on ne
+peut pas tout avoir.
+
+Puis, tout haut:
+
+--Venez, venez monsieur Backer, et je vais vous montrer à coup sûr des
+animaux que vous ne connaissez pas.
+
+Backer obéit à l'ordre du roi, marcha près de lui en ayant soin de se
+tenir un peu en arrière.
+
+Le roi le conduisit droit à l'enceinte où étaient enfermés les animaux
+qui, selon lui, devaient être inconnus au jeune banquier.
+
+--Tiens, dit celui-ci, ce sont des kangourous!
+
+--Vous les connaissez? s'écria le roi.
+
+--Oh! sire, dit André, j'en ai tué des centaines.
+
+--Vous avez tué des centaines de kangourous?
+
+--Oui, sire.
+
+--Où cela?
+
+--Mais en Australie.
+
+--Vous avez été en Australie?
+
+--J'en suis revenu il y a trois ans.
+
+--Et que diable alliez-vous faire en Australie?
+
+--Mon père, dont je suis le fils unique, est très-bon pour moi; après
+m'avoir mis, depuis l'âge de douze ans jusqu'à celui de quinze, à
+l'université d'Iéna, il m'a envoyé de quinze à dix-huit ans terminer mon
+éducation en Angleterre; enfin, comme je désirais faire un voyage autour
+du monde, mon père y consentit. Le capitaine Flinders allait partir pour
+son premier voyage de circumnavigation, j'obtins du gouvernement anglais
+la permission de partir avec lui. Notre voyage dura trois ans;
+c'est alors qu'ayant découvert, sur la côte méridionale de la
+Nouvelle-Hollande, quelques îles inconnues, il leur donna le nom d'îles
+des Kangourous, à cause de l'énorme quantité de ces animaux qu'il y
+rencontra. N'ayant rien à faire que de chasser, je m'en donnai à coeur
+joie, et, chaque jour, j'en envoyais assez à bord pour faire une ration
+de viande fraîche à chaque homme de l'équipage. Depuis, Flinders a fait
+un second voyage avec Bass, et il paraît qu'ils viennent de découvrir un
+détroit qui sépare la terre de Van-Diemen du continent.
+
+--La terre de Van-Diemen du continent! un détroit! Ah! ah! fit le roi,
+qui ne savait pas du tout ce que c'était que la terre de Van-Diemen et
+qui savait à peine ce que c'était qu'un continent, alors vous connaissez
+ces animaux-là, et moi qui croyais vous montrer quelque chose de
+nouveau!
+
+--C'est quelque chose de nouveau, sire, et de très-nouveau même,
+non-seulement pour Naples, mais encore pour l'Europe, et, au point de
+vue de la curiosité, je crois que Naples est, avec Londres, la seule
+ville qui en possède un pareil spécimen.
+
+--Hamilton ne m'a donc point trompé en me disant que le kangourou est un
+animal fort rare?
+
+--Fort rare, il a dit la vérité, sire.
+
+--Alors, je ne regrette pas mes papyrus.
+
+--Votre Majesté les a échangés contre des papyrus? s'écria André Backer.
+
+--Ma foi, oui; on avait retrouvé à Herculanum vingt-cinq ou trente
+rouleaux de charbon, que l'on s'était empressé de m'apporter comme les
+choses les plus précieuses de la terre. Hamilton les a vus chez moi; il
+est amateur de toutes ces antiquailles; il m'avait parlé des kangourous;
+je lui avais exprimé le désir d'en avoir pour essayer de les acclimater
+dans mes forêts; il m'a demandé si je voulais donner au musée de Londres
+autant de rouleaux de papyrus que le jardin zoologique de Londres me
+donnerait de kangourous. Je lui ai dit: «Faites venir vos kangourous et
+bien vite!» Avant-hier, il m'a annoncé mes dix-huit kangourous, et je
+lui ai donné ses dix-huit papyrus.
+
+--Sir William n'a point fait un mauvais marché, dit en souriant Backer;
+seulement, sauront-ils là-bas les dérouler et les déchiffrer comme on
+sait le faire ici?
+
+--Dérouler quoi?
+
+--Les papyrus.
+
+--Cela se déroule donc?
+
+--Sans doute, sire, et c'est ainsi que l'on a retrouvé plusieurs
+manuscrits précieux que l'on croyait perdus; peut-être retrouvera-t-on
+un jour le Panégyrique de Virginius par Tacite, son discours contre le
+proconsul Marcus-Priscus et ses Poésies qui nous manquent; peut-être
+même sont-ils parmi ces papyrus dont vous ignoriez la valeur, sire, et
+que vous avez donnés à sir William.
+
+--Diable! diable! diable! fit le roi; et vous dites que ce serait une
+perte, monsieur Backer?
+
+--Irréparable, sire!
+
+--Irréparable! Pourvu, maintenant que j'ai fait un pareil sacrifice
+pour eux, pourvu que mes kangourous se reproduisent! Qu'en pensez-vous,
+monsieur Backer?
+
+--J'en doute fort, sire.
+
+--Diable! Il est vrai que, pour son musée polynésien, qui est fort
+curieux, comme vous allez voir, je ne lui ai donné que de vieux vases
+de terre cassés. Venez voir le musée polynésien de sir William Hamilton;
+venez.
+
+Le roi se dirigea vers le château, Backer le suivit.
+
+Le musée de sir William Hamilton n'étonna pas plus André Backer que
+ne l'avaient étonné ses kangourous; lui-même, dans son voyage avec
+Flinders, avait relâché aux îles Sandwich, et, grâce au vocabulaire
+polynésien recueilli par lui, pendant son séjour dans l'archipel
+d'Hawaii, il put non-seulement désigner au roi l'usage de chaque arme,
+le but de chaque instrument, mais encore lui dire les noms par lesquels
+ces armes et ces instruments étaient désignés dans le pays.
+
+Backer s'informa quels étaient les vieux pots de terre cassés que le roi
+avait donnés en échange de ces curiosités de marchand de bric-à-bric, et
+le roi lui montra cinq ou six magnifiques vases grecs trouvés dans
+les fouilles de Sant'Agata-dei-Goti, nobles et précieux débris d'une
+civilisation disparue et qui eussent enrichi les plus riches musées.
+Quelques-uns étaient brisés, en effet; mais on sait avec quelle facilité
+et quel art ces chefs-d'oeuvre de forme et de peinture se raccommodent,
+et combien les traces mêmes qu'a laissées sur eux la main pesante du
+temps les rendent plus précieux, puisqu'elles prouvent leur antiquité et
+leur passage aventureux à travers les siècles.
+
+Backer poussa un soupir d'artiste; il eût donné cent mille francs de ces
+vieux pots brisés, comme les appelait Ferdinand, et n'eût pas donné
+dix ducats des casse-têtes, des arcs et des flèches recueillis dans le
+royaume de Sa Majesté Kamehameha Ier, qui, tout sauvage qu'il était,
+n'eût point fait pis en pareille circonstance que son confrère européen
+Ferdinand IV.
+
+Le roi, passablement désappointé de voir le peu d'admiration que
+son hôte avait manifesté pour les kangourous australiens et le musée
+sandwichois, espérait prendre sa revanche devant ses statues et ses
+tableaux. Là, le jeune banquier laissa éclater son admiration, mais non
+son étonnement. Pendant ses fréquents voyages à Rome, il avait, grand
+amateur qu'il était de beaux-arts, visité le musée Farnèse, de sorte que
+ce fut lui qui fit les honneurs au roi de son splendide héritage; il lui
+dit les noms probables des deux auteurs du taureau Farnèse, Appollonius
+et Taureseus, et, sans pouvoir affirmer ces noms, il affirma au moins
+que le groupe, dont il fit remarquer au roi les parties modernes, était
+de l'école d'Agesandre de Rhodes, auteur de Laocoon. Il lui raconta
+l'histoire de Dircé, personnage principal de ce groupe, histoire dont le
+roi n'avait pas la première idée; il l'aida à déchiffrer les trois mots
+grecs qui se trouvent gravés au pied de l'Hercule colossal, connu, lui
+aussi, sous le nom d'Hercule Farnèse: [grec] GAIKON ATAINAIOS EPIESE,
+et lui expliqua que cela voulait dire en italien _Glicone Ateniense
+faceva_, c'est-à-dire: _Glicon, d'Athènes, a fait cette statue_; il lui
+apprit qu'un des chefs-d'oeuvre de ce musée était une Espérance qu'un
+sculpteur moderne a restaurée en Flore, et qui, de là, est connue à tous
+sous le nom de Flore Farnèse. Parmi les tableaux, il lui signala comme
+des chefs-d'oeuvre du Titien la Danaé recevant la pluie d'or, et le
+magnifique portrait de Philippe II, ce roi qui n'avait jamais ri, et
+qui, frappé de la main de Dieu, sans doute en punition des victimes
+humaines qu'il lui avait sacrifiées, mourut de cette terrible et
+immonde maladie pédiculaire dont était mort Sylla et dont devait mourir
+Ferdinand II, qui, à cette époque, n'était pas encore né. Il feuilleta
+avec lui l'office de la Vierge de Julio Clovio, chef-d'oeuvre d'imagerie
+du XVIe siècle, qui fut transporté il y a sept ou huit ans, du musée
+bourbonien au palais royal, et qui a disparu comme disparaissent à
+Naples tant de choses précieuses, qui n'ont pas même pour excuse de
+leur disparition cet amour frénétique et indomptable de l'art qui fit
+de Cardillac un assassin, et du marquis Campana un dépositaire infidèle;
+enfin il émerveilla le roi, qui, croyant trouver en lui une espèce de
+Turcaret ignorant et vaniteux, venait d'y découvrir, au contraire, un
+amateur d'art érudit et courtois.
+
+Et il en résulta, comme Ferdinand était au fond un prince d'un grand bon
+sens et de beaucoup d'esprit, qu'au lieu d'en vouloir au jeune banquier
+d'être un homme instruit, quand lui, roi, n'était, comme il le disait
+lui-même, qu'un âne, il le présenta à la reine, à Acton, à sir William,
+à Emma Lyonna, non plus avec les égards douteux rendus à l'homme
+d'argent, mais avec cette courtoise protection que les princes
+intelligents accordent toujours aux hommes d'esprit et d'éducation.
+
+Cette présentation fut pour André Backer une nouvelle occasion de faire
+valoir de nouvelles études; il parla allemand avec la reine, anglais
+avec sir William et lady Hamilton, français avec Acton, mais, au milieu
+de tout cela, resta tellement modeste et convenable, qu'en montant en
+voiture pour le ramener à Naples, le roi lui dit:
+
+--Monsieur Backer, vous eussiez conservé votre voiture que je ne vous
+en eusse pas moins ramené dans la mienne, ne fût-ce que pour me procurer
+plus longtemps le plaisir de votre conversation.
+
+Nous verrons plus tard que le roi s'était fort attaché en effet, pendant
+cette journée, à André Backer, et notre récit montrera, dans la suite,
+par quelle implacable vengeance il prouva à ce malheureux jeune homme,
+victime de son dévouement à la cause royale, la sincérité de son amitié
+pour lui.
+
+
+
+
+ XL
+
+ L'HOMME PROPOSE
+
+
+A peine le roi fut-il parti, emmenant avec lui André Backer, que la
+reine Caroline, qui, jusque-là, n'avait pu parler au capitaine général
+Acton, arrivé seulement au moment où l'on allait se mettre à table, se
+leva, lui fit, en se levant, signe de la suivre, recommanda à Emma et
+à sir William de faire les honneurs du salon si quelques-unes des
+personnes invitées arrivaient avant son retour, et passa dans son
+cabinet.
+
+Acton y entra derrière elle.
+
+Elle s'assit et fit signe à Acton de s'asseoir.
+
+--Eh bien? lui demanda-t-elle.
+
+--Votre Majesté, répliqua Acton, m'interroge probablement à propos de la
+lettre?
+
+--Sans doute! N'avez-vous pas reçu deux billets de moi qui vous priaient
+de faire l'expérience? Je me sens entourée de poignards et de complots,
+et j'ai hâte de voir clair dans toute cette affaire.
+
+--Comme je l'avais promis à Votre Majesté, je suis arrivé à enlever le
+sang.
+
+--La question n'était point là; il s'agissait de savoir si, en enlevant
+le sang, l'écriture persisterait... L'écriture a-t-elle persisté?
+
+--D'une façon encore assez distincte pour que je puisse lire avec une
+loupe.
+
+--Et vous l'avez lue?
+
+--Oui, madame.
+
+--C'était donc une opération bien difficile, que vous y avez mis un si
+long temps?
+
+--Oserai-je faire observer à Votre Majesté que je n'avais point
+précisément que cela à faire; puis j'avoue qu'à cause même de
+l'importance que vous mettiez au succès de l'opération, j'ai beaucoup
+tâtonné; j'ai fait cinq ou six essais différents, non point sur la
+lettre elle-même, mais sur d'autres lettres que j'ai tenté de mettre
+dans des conditions pareilles. J'ai essayé de l'oxalate de potasse, de
+l'acide tartrique, de l'acide muriatique, et chacune de ces substances
+a enlevé l'encre avec le sang. Hier seulement, en songeant que le sang
+humain contenait, dans les conditions ordinaires, de 65 à 70 parties
+d'eau et qu'il ne se caillait que par la volatilisation de cette eau,
+j'ai eu l'idée d'exposer la lettre à la vapeur, afin de rendre au sang
+caillé une quantité d'eau suffisante à sa liquéfaction, et alors, en
+tamponnant le sang avec un mouchoir de batiste et en versant de l'eau
+sur la lettre disposée en pente, je suis arrivé à un résultat que
+j'eusse mis immédiatement sous les yeux de Votre Majesté, si je n'eusse
+su qu'au contraire des autres femmes, les moyens, pour elle qui n'est
+étrangère à aucune science, la préoccupent autant que le résultat.
+
+La reine sourit: un pareil éloge était celui qui pouvait le plus flatter
+son amour-propre.
+
+--Voyons le résultat, dit la reine.
+
+Acton tendit à Caroline la lettre qu'il avait reçue d'elle pendant la
+nuit du 22 au 23 septembre, et qu'elle lui avait donnée pour en faire
+disparaître le sang.
+
+Le sang avait, en effet, disparu, mais partout où il y avait eu du sang,
+l'encre avait laissé une si faible trace, qu'au premier aspect, la reine
+s'écria:
+
+--Impossible de lire, monsieur.
+
+--Si fait, madame, répondit Acton; avec une loupe et un peu
+d'imagination, Votre Majesté va voir que nous allons arriver à
+recomposer la lettre tout entière.
+
+--Avez-vous une loupe?
+
+--La voici.
+
+--Donnez.
+
+Au premier abord, la reine avait raison; car, à part les trois ou quatre
+premières lignes, qui avaient toujours été à peu près intactes, voici
+tout ce qu'à l'oeil nu, et à l'aide de deux bougies, on pouvait lire de
+la lettre:
+
+ «Cher Nicolino,
+
+ »Excuse ta pauvre amie si elle n'a pu aller au
+ dez-vous où elle se promettait tant de bonhe
+ oint de ma faute, je te le jure; ce n'est
+ pré j'ai été avertie par la rein e
+ devais prête avec les autres la
+ cour au-devant de l'amiral fera
+ de agnifiques, et la reine à lui
+ oute sa gloire; elle de me
+ que j'étais un avec elle
+ comptait éblouir du Nil une
+ opération moins lui tout au-
+ tre, puisqu'il n'a nt jaloux:
+ j'aimerai toujo phème.
+
+ »Après-de un mot t'indiquera le
+ our où je libre.
+
+ »Ta et fidèle
+ » E.
+ »21 septembre 1798.»
+
+La reine, quoiqu'elle eût la loupe entre les mains, essaya d'abord de
+relier les mots les uns aux autres mais, avec son caractère impatient,
+elle fut vite fatiguée de ce travail infructueux, et, portant la loupe à
+son oeil, elle parvint bientôt à lire difficilement, mais enfin elle
+lut les lignes suivantes, qui lui présentèrent la lettre dans tout son
+ensemble:
+
+ «Cher Nicolino,
+
+ »Excuse ta pauvre amie si elle n'a pu aller au
+ rendez-vous où elle se promettait tant de bonheur;
+ il n'y a point de ma faute, je te le jure; ce n'est qu'après
+ t'avoir vu que j'ai été avertie par la reine que je
+ devais me tenir prête avec les autres dames de la
+ cour à aller au-devant de l'amiral Nelson. On lui fera
+ des fêtes magnifiques, et la reine veut se montrer à lui
+ dans toute sa gloire; elle m'a fait l'honneur de me
+ dire que j'étais un des rayons avec lesquels elle
+ comptait éblouir le vainqueur du Nil. Ce sera une
+ opération moins méritante sur lui que sur tout autre,
+ puisqu'il n'a qu'un oeil; ne sois point jaloux:
+ j'aimerai toujours mieux Acis que Polyphème.
+
+ »Après demain, un mot de moi t'indiquera le
+ jour où je serai libre.
+
+ »Ta tendre et fidèle
+
+ »E.
+
+ »21 septembre 1798.
+
+--Hum! fit la reine après avoir lu, savez-vous, général, que tout cela
+ne nous apprend pas grand'chose et que l'on croirait que la personne qui
+a écrit cette lettre avait deviné qu'elle serait lue par un autre que
+celui auquel elle était adressée? Oh! oh! la dame est une femme de
+précaution!
+
+--Votre Majesté sait que, si l'on a un reproche à faire aux dames de la
+cour, ce n'est point celui d'une trop grande innocence; mais l'auteur
+de cette lettre n'a pas encore pris assez de précautions; car, ce soir
+même, nous saurons à quoi nous en tenir sur son compte.
+
+--Comment cela?
+
+--Votre Majesté a-t-elle eu la bonté de faire inviter, pour ce soir à
+Caserte, toutes les dames de la cour dont les noms de baptême commencent
+par un E, et qui ont eu l'honneur de lui faire cortége, lorsqu'elle a
+été au-devant de l'amiral Nelson?
+
+--Oui, elles sont sept.
+
+--Lesquelles, s'il vous plaît, madame?
+
+--La princesse de Cariati, qui s'appelle _Emilia_; la comtesse de
+San-Marco, qui s'appelle _Eleonora_; la marquise San-Clemente, qui
+s'appelle _Elena_; la duchesse de Termoli, qui s'appelle _Elisabetta_;
+la duchesse de Tursi, qui s'appelle _Elisa_; la marquise d'Altavilla,
+qui s'appelle _Eufrasia_, et la comtesse de Policastro, qui s'appelle
+_Eugenia_. Je ne compte point lady Hamilton, qui s'appelle Emma; elle ne
+saurait être pour rien dans une pareille affaire. Donc, vous le voyez,
+nous avons sept personnes compromises.
+
+--Oui; mais, sur ces sept personnes, répliqua Acton en riant, il y en
+a deux qui ne sont plus d'âge à signer des lettres par de simples
+initiales.
+
+--C'est juste! Restent cinq. Après?
+
+--Après, c'est bien simple, madame, et je ne sais pas même comment Votre
+Majesté se donne la peine d'écouter le reste de mon plan.
+
+--Que voulez-vous, mon cher Acton! il y a des jours où je suis vraiment
+stupide, et il paraît que je suis dans un de ces jours-là.
+
+--Votre Majesté a bonne envie de me dire à moi la grosse injure qu'elle
+vient de se dire à elle-même.
+
+--Oui; car vous m'impatientez avec toutes vos circonlocutions.
+
+--Hélas! madame, on n'est point diplomate pour rien.
+
+--Achevons.
+
+--Ce sera fait en deux mots.
+
+--Dites-les alors, ces deux mots! fit la reine impatientée.
+
+--Que Votre Majesté invente un moyen de mettre une plume aux mains de
+chacune de ces dames, et, en comparant les écritures...
+
+--Vous avez raison, dit la reine en posant sa main sur celle d'Acton; la
+maîtresse connue, l'amant le sera bientôt. Rentrons.
+
+Et elle se leva.
+
+--Avec la permission de Votre Majesté, je lui demanderai encore dix
+minutes d'audience.
+
+--Pour choses importantes?
+
+--Pour affaires de la plus haute gravité.
+
+--Dites, fit la reine en se rasseyant.
+
+--La nuit où Votre Majesté me remit cette lettre, elle se rappelle avoir
+vu, à trois heures du matin, la chambre du roi éclairée?
+
+--Oui, puisque je lui écrivis...
+
+--Votre Majesté sait avec qui le roi s'entretenait si tard?
+
+--Avec le cardinal Ruffo, mon huissier me l'a dit.
+
+--Eh bien, à la suite de sa conversation avec le cardinal Ruffo, le roi
+a fait partir un courrier.
+
+--J'ai, en effet, entendu le galop d'un cheval qui passait sous les
+voûtes. Quel était ce courrier?
+
+--Son homme de confiance, Ferrari.
+
+--D'où savez-vous cela?
+
+--Mon palefrenier anglais Tom couche dans les écuries; il a vu, à trois
+heures du matin, Ferrari, en costume de voyage, entrer dans l'écurie,
+seller un cheval lui-même et partir. Le lendemain, en me tenant
+l'étrier, il m'a dit cela.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, madame, je me suis demandé à qui, après une conversation avec
+le cardinal, Sa Majesté pouvait envoyer un courrier, et j'ai pensé que
+ce n'était qu'à son neveu l'empereur d'Autriche.
+
+--Le roi aurait fait cela sans m'en prévenir?
+
+--Pas le roi! le cardinal, répondit Acton.
+
+--Oh! oh! fit la reine Caroline en fronçant le sourcil, je ne suis pas
+Anne d'Autriche et M. Ruffo n'est point Richelieu; qu'il prenne garde!
+
+--J'ai pensé que la chose était sérieuse.
+
+--Êtes-vous sûr que Ferrari allait à Vienne?
+
+--J'avais quelques doutes à ce sujet; mais ils ont été bientôt dissipés.
+J'ai envoyé Tom sur la route pour savoir si Ferrari avait pris la poste.
+
+--Eh bien?
+
+--Il l'a prise à Capoue, où il a laissé son cheval, en disant au maître
+de poste qu'il en eût bien soin, que c'était un cheval des écuries du
+roi, et qu'il le reprendrait à son retour, c'est-à-dire dans la nuit du
+3 octobre, ou dans la matinée du 4.
+
+--Onze ou douze jours.
+
+--Juste le temps qu'il lui faut pour aller à Vienne et en revenir.
+
+--Et, à la suite de toutes ces découvertes, qu'avez-vous résolu?
+
+--D'en prévenir Votre Majesté d'abord, et c'est ce que je viens de
+faire; ensuite il me semble, pour nos plans de guerre, car Votre Majesté
+est toujours résolue à la guerre?...
+
+--Toujours. Une coalition se prépare qui va chasser les Français de
+l'Italie; les Français chassés, mon neveu l'empereur d'Autriche va
+mettre la main non-seulement sur les provinces qu'il possédait avant le
+traité de Campo-Formio, mais encore sur les Romagnes. Dans ces sortes
+de guerres, chacun garde ce qu'il a pris, ou n'en rend que des portions;
+emparons-nous donc seuls, et avant personne, des États romains, et, en
+rendant au pape Rome, que nous ne pouvons point garder, eh bien, nous
+ferons nos conditions pour le reste.
+
+--Alors, la reine étant toujours résolue à la guerre, il est important
+qu'elle sache ce que le roi, moins résolu à la guerre que Votre Majesté,
+a pu, par le conseil du cardinal Ruffo, écrire à l'empereur d'Autriche
+et ce que l'empereur d'Autriche lui a répondu.
+
+--Vous savez une chose, général?
+
+--Laquelle?
+
+--C'est qu'il ne faut attendre aucune complaisance de Ferrari; c'est un
+homme entièrement au roi et que l'on assure incorruptible.
+
+--Bon! Philippe, père d'Alexandre, disait qu'il n'y avait point de
+forteresse imprenable, tant qu'y pouvait entrer un mulet chargé
+d'or; nous verrons à combien le courrier Ferrari estimera son
+incorruptibilité.
+
+--Et, si Ferrari refuse, quelle que soit la somme offerte; s'il dit au
+roi que la reine et son ministre ont tenté de le séduire, que pensera le
+roi, qui devient de plus en plus défiant?
+
+--Votre Majesté sait qu'à mon avis le roi l'a toujours été, défiant;
+mais je crois qu'il y a un moyen qui met hors de cause Votre Majesté et
+moi.
+
+--Lequel?
+
+--Celui de lui faire faire les propositions par sir William. Si Ferrari
+est homme à se laisser acheter, il se laissera aussi bien acheter par
+sir William que par nous, d'autant plus que sir William ambassadeur
+d'Angleterre, a près de lui le prétexte de vouloir instruire sa cour des
+véritables dispositions de l'empereur d'Autriche. S'il accepte,--et
+il ne court aucun risque à accepter, car on ne lui demande rien que
+de prendre lecture de la lettre, la remettre dans son enveloppe et la
+recacheter;--s'il accepte, tout va bien; s'il est assez l'ennemi de ses
+intérêts pour refuser, au contraire, sir Hamilton lui donne une centaine
+de louis pour qu'il garde le secret sur la tentative faite; enfin, au
+pis aller de tout, s'il refuse les cent louis et ne garde pas le secret,
+sir William rejette tout ce que la tentative a de...--comment dirai-je
+cela?--de hasardé, sur la grande amitié qu'il porte à son frère de lait
+le roi George; si cette excuse ne lui suffit pas, il demandera au roi,
+sur sa parole d'honneur, si, en pareille circonstance, il n'en ferait
+pas autant que lui, sir William. Le roi se mettra à rire et ne donnera
+point sa parole d'honneur. En somme, le roi a trop grand besoin de sir
+William Hamilton, dans la position où il se trouve, pour lui garder une
+longue rancune.
+
+--Vous croyez que sir William consentira?...
+
+--Je lui en parlerai, et, si cela ne suffit pas, Votre Majesté lui en
+fera parler par sa femme.
+
+--Maintenant, ne craignez-vous pas que Ferrari ne passe sans que nous
+soyons avertis?
+
+--Rien de plus simple que d'aller au-devant de cette crainte, et je n'ai
+attendu pour cela que l'agrément de Votre Majesté, ne voulant rien faire
+sans son ordre.
+
+--Parlez?
+
+--Ferrari repassera cette nuit ou demain matin à la poste de Capoue, où
+il a laissé son cheval; j'envoie mon secrétaire à la poste de Capoue,
+afin que l'on prévienne Ferrari que le roi est à Caserte et y attend
+des dépêches; nous restons ici cette nuit et demain toute la journée; au
+lieu de passer devant le château, Ferrari y entre, demande Sa Majesté et
+trouve sir William.
+
+--Tout cela peut réussir, en effet, répondit la reine soucieuse, comme
+tout cela peut échouer.
+
+--C'est déjà beaucoup, madame, lorsque l'on combat à chances égales, et
+qu'étant femme et reine, on a pour soi le hasard.
+
+--Vous avez raison, Acton; d'ailleurs, en toute chose il faut faire la
+part du feu; si le feu ne prend pas tout, tant mieux; s'il prend tout,
+eh bien, on tâchera de l'éteindre. Envoyez votre secrétaire à Capoue et
+prévenez sir William Hamilton.
+
+Et la reine, secouant sa tête encore belle, mais chargée de soucis,
+comme pour en faire tomber les mille préoccupations qui pesaient sur
+elle, rentra dans le salon d'un pas léger et le sourire sur les lèvres.
+
+
+
+
+ XLI
+
+ L'ACROSTICHE
+
+
+Un certain nombre de personnes étaient déjà arrivées et, parmi ces
+personnes, les sept dames dont le nom de baptême commençait par un E.
+Ces sept dames étaient, comme nous l'avons dit, la princesse de Cariati,
+la comtesse de San-Marco, la marquise de San-Clemente, la duchesse de
+Termoli, la duchesse de Tursi, la marquise d'Altavilla et la comtesse de
+Policastro.
+
+Les hommes étaient l'amiral Nelson et deux de ses officiers, ou plutôt
+deux de ses amis: le capitaine Troubridge, et le capitaine Ball; le
+premier, esprit charmant, plein de fantaisie et d'humour; le second,
+grave et roide comme un véritable Breton de la Grande-Bretagne.
+
+Les autres invités étaient l'élégant duc de Rocca-Romana, frère de
+Nicolino Caracciolo, qui était loin de se douter--c'est de Nicolino que
+nous parlons,--qui était loin de se douter qu'un ministre et une reine
+prissent en ce moment tant de peines pour découvrir sa joyeuse et
+insouciante personnalité; le duc d'Avalos, plus habituellement appelé le
+marquis del Vasto, dont l'antique famille se divisa en deux branches et
+dont un ancêtre, capitaine de Charles-Quint,--celui-là même qui avait
+été fait prisonnier à Ravenne, qui avait épousé la fameuse Vittoria
+Colonna, et qui composa pour elle, en prison, son _Dialogue de
+l'amour_,--reçut à Pavie des mains de François Ier, vaincu, son épée,
+dont il ne restait plus que la garde, tandis que l'autre, sous le nom
+de marquis del Guasto, dont notre chroniqueur l'Étoile fait du Guast,
+devenait l'amant de Marguerite de France et mourait assassiné; le duc de
+la Salandra, grand veneur du roi, que nous verrons plus tard essayer de
+prendre le commandement échappé aux mains de Mack; le prince Pignatelli,
+à qui le roi devait laisser en fuyant la lourde charge de vicaire
+général, et quelques autres encore, descendants fort descendus des plus
+nobles familles napolitaines et espagnoles.
+
+Tous attendaient l'arrivée de la reine et s'inclinèrent respectueusement
+à sa vue.
+
+Deux choses préoccupaient Caroline dans cette soirée: faire valoir Emma
+Lyonna pour rendre Nelson plus amoureux que jamais, et reconnaître à
+son écriture la dame qui avait écrit le billet, attendu que lorsqu'on
+connaîtrait celle qui l'avait écrit, il ne serait pas difficile, comme
+l'avait fort judicieusement dit Caroline, de reconnaître celui auquel il
+était adressé.
+
+Ceux-là seuls qui ont assisté à ces intimes et enivrantes soirées de
+la reine de Naples, soirées dont Emma Lyonna était à la fois le grand
+charme et le principal ornement, ont pu raconter à leurs contemporains à
+quel point d'enthousiasme et de délire la moderne Armide conduisait ses
+auditeurs et ses spectateurs. Si ses poses magiques, si sa voluptueuse
+pantomime avaient eu l'influence que nous avons dite sur les froids
+tempéraments du Nord, combien plus elles devaient électriser ces
+violentes imaginations du Midi, qui se passionnaient au chant, à la
+musique, à la poésie, qui savaient par coeur Cimarosa et Metastase! Nous
+avons, pour notre part, connu et interrogé, dans nos premiers voyages
+à Naples et en Sicile, des vieillards qui avaient assisté à ces soirées
+magnétiques, et nous les avons vus, après cinquante ans écoulés,
+frissonner comme des jeunes gens à ces ardents souvenirs.
+
+Emma Lyonna était belle, même sans le vouloir. Que l'on comprenne ce
+qu'elle fut ce soir-là, où elle voulait être belle et pour la reine et
+pour Nelson, au milieu de tous ces élégants costumes de la fin du XVIIIe
+siècle, que la cour d'Autriche et celle des Deux-Siciles s'obstinaient à
+porter comme une protestation contre la révolution française; au lieu
+de la poudre qui couvrait encore ces hautes coiffures ridiculement
+échafaudées sur le sommet de la tête, au lieu de ces robes étriquées qui
+eussent étranglé la grâce de Terpsichore elle-même, au lieu de ce rouge
+violent qui transformait les femmes en bacchantes, Emma Lyonna, fidèle à
+ses traditions de liberté et d'art, portait--mode qui commençait déjà à
+se répandre et qu'avaient adoptée en France les femmes les plus célèbres
+par leur beauté,--une longue tunique de cachemire bleu clair tombant
+autour d'elle en plis à faire envie à une statue antique; ses cheveux
+flottant sur ses épaules en longues boucles laissaient transparaître,
+au milieu de leurs flots mouvants, deux rubis qui brillaient comme les
+fabuleuses escarboucles de l'antiquité; sa ceinture, don de la reine,
+était une chaîne de diamants précieux, qui, nouée comme une cordelière,
+retombait jusqu'aux genoux; ses bras étaient nus depuis la naissance de
+l'épaule jusqu'à l'extrémité de ses doigts, et l'un de ses bras était
+serré à l'épaule et au poignet par deux serpents de diamants aux yeux de
+rubis; l'une de ses mains, celle dont le bras était sans ornement était
+chargée de bagues, tandis que l'autre, au contraire, ne brillait que par
+l'éclatante finesse de sa peau et ses ongles effilés, dont l'incarnat
+transparent semblait fait de feuilles de rose, tandis que ses pieds,
+chaussés de bas couleur de chair, semblaient nus comme ses mains dans
+leurs cothurnes d'azur à lacets d'or.
+
+Cette éblouissante beauté, augmentée encore par ce costume étrange,
+avait quelque chose de surnaturel et, par conséquent, de terrible et
+d'effrayant; les femmes s'écartaient de cette résurrection du paganisme
+grec avec jalousie, les hommes avec effroi. A qui avait le malheur
+de devenir amoureux de cette Vénus Astarté, il ne restait plus que sa
+possession ou le suicide.
+
+Il en résultait qu'Emma, toute belle qu'elle était, et justement à cause
+de sa fascinante beauté, restait isolée à l'angle d'un canapé, au milieu
+d'un cercle qui s'était fait autour d'elle. Nelson, qui seul eût eu
+le droit de s'asseoir à son côté, la dévorait du regard et chancelait
+ébloui au bras de Troubridge, se demandant par quel mystère d'amour ou
+quel calcul de politique s'était donnée à lui, le rude marin, le vétéran
+mutilé de vingt batailles, cette créature privilégiée qui réunissait
+toutes les perfections.
+
+Quant à elle, elle était moins gênée et moins rougissante sur ce lit
+d'Apollon, où autrefois Graham l'avait exposée nue aux regards curieux
+de toute une ville, que dans ce salon royal où tant de regards envieux
+et lascifs l'enveloppaient.
+
+--Oh! Votre Majesté, s'écria-t-elle en voyant paraître la reine et en
+s'élançant vers elle comme pour implorer son secours, venez vite me
+cacher à votre ombre, et dites bien à ces messieurs et à ces dames, que
+l'on ne court pas, en s'approchant de moi, les risques que l'ont court à
+s'endormir sous le mancenillier ou à s'asseoir sous le bohon-upas.
+
+--Plaignez-vous de cela, ingrate créature que vous êtes! dit en riant la
+reine; pourquoi êtes-vous belle à faire éclater tous les coeurs d'amour
+et de jalousie, si bien qu'il n'y a que moi ici qui sois assez humble
+et assez peu coquette pour oser approcher mon visage du vôtre en vous
+embrassant sur les deux joues?
+
+Et la reine l'embrassa, et, en l'embrassant, lui dit tout bas ces mots:
+
+--Sois charmante ce soir, il le faut!
+
+Et, jetant son bras autour du cou de sa favorite, elle l'entraîna sur le
+canapé, autour duquel chacun dès lors se pressa, les hommes pour faire
+leur cour à Emma en faisant leur cour à la reine, et les femmes pour
+faire leur cour à la reine en faisant leur cour à Emma.
+
+En ce moment, Acton rentra: un regard que la reine échangea avec lui,
+lui indiqua que tout marchait au gré de son désir.
+
+Elle emmena Emma dans un coin, et, après lui avoir parlé quelque temps
+tout bas:
+
+--Mesdames, dit-elle, je viens d'obtenir de ma bonne lady Hamilton
+qu'elle nous donnerait ce soir un échantillon de tous ses talents,
+c'est-à-dire qu'elle nous chanterait quelque ballade de son pays
+ou quelque chant de l'antiquité, qu'elle nous jouerait une scène de
+Shakspeare, et qu'elle nous danserait son pas du châle, qu'elle n'a
+encore dansé que pour moi et devant moi.
+
+Il n'y eut dans le salon qu'un cri de curiosité et de joie.
+
+--Mais, dit Emma, Votre Majesté sait que c'est à une condition...
+
+--Laquelle? demandèrent les dames, encore plus empressées dans leurs
+désirs que les hommes.
+
+--Laquelle? répétèrent les hommes après elles.
+
+--La reine, dit Emma, vient de me faire observer que, par un singulier
+hasard, excepté celui de la reine, le nom de baptême des huit dames qui
+sont réunies dans ce salon commence par un E.
+
+--Tiens, c'est vrai! dirent les dames en se regardant.
+
+--Eh bien, si je fais ce que l'on demande, je veux que l'on fasse aussi
+ce que je demanderai.
+
+--Mesdames, dit la reine, vous conviendrez que c'est trop juste.
+
+--Eh bien, que voulez-vous? Voyons, dites, milady! s'écrièrent plusieurs
+voix.
+
+--Je désire, dit Emma, garder un précieux souvenir de cette soirée; Sa
+Majesté va écrire son nom Carolina sur un morceau de papier, et chaque
+lettre de ce nom auguste et chéri deviendra l'initiale d'un vers écrit
+par chacune de nous, moi la première, à la plus grande gloire de Sa
+Majesté; chacune de nous signera son vers, bon ou mauvais, et j'espère
+bien que, le mien aidant, il y en aura plus de mauvais que de bons;
+puis, en souvenir de cette soirée pendant laquelle j'aurai eu l'honneur
+de me trouver avec la plus belle reine du monde et les plus nobles
+dames de Naples et de la Sicile, je prendrai ce précieux et poétique
+autographe pour mon album.
+
+--Accordé, dit la reine, et de grand coeur.
+
+Et la reine, s'approchant d'une table, écrivit en travers d'une feuille
+de papier le nom Carolina.
+
+--Mais Votre Majesté, s'écrièrent les dames mises en demeure de faire
+des vers à la minute, mais nous ne sommes pas poëtes, nous.
+
+--Vous invoquerez Apollon, dit la reine, et vous le deviendrez.
+
+Il n'y avait pas moyen de reculer: d'ailleurs, Emma s'approchant de
+la table comme elle avait dit qu'elle le ferait, écrivit en face de
+la première lettre du nom de la reine, c'est-à-dire en face du C, le
+premier vers de l'acrostiche et signa: Emma Hamilton.
+
+Les autres dames se résignèrent, et les unes après les autres
+s'approchèrent de la table, prirent la plume, écrivirent un vers et
+signèrent leur nom.
+
+Lorsque la dernière, la marquise de San-Clemente, eut signé le sien, la
+reine prit vivement le papier. Le concours des huit muses avait donné le
+résultat suivant.
+
+La reine lut tout haut:
+
+ C'est par trop abuser de la grandeur suprême,
+ _Emma Hamilton_.
+
+ Ayant le sceptre en main, au front le diadème,
+ _Emilia Cariati_.
+
+ Réunissant déjà de si riches tributs,
+ _Eleonora San-Marco_.
+
+ O reine! de vouloir qu'en un instant Phébus,
+ _Elisabetta Termoli_.
+
+ Lorsque le mont Vésuve est si loin du Parnasse,
+ _Elisa Tursi_.
+
+ Initie au bel art de Pétrarque et du Tasse
+ _Eufrasia d'Altavilla_.
+
+ Nos coeurs, qui n'ont jamais pour vous jusqu'à ce jour
+ _Eugenia de Policastro_.
+
+ Aspiré qu'à lutter de respect et d'amour.
+ _Elena San-Clemente_.
+
+--Voyez donc, dit la reine, tandis que les hommes s'émerveillaient sur
+les mérites de l'acrostiche et que les dames s'étonnaient elles-mêmes
+d'avoir si bien fait, voyez donc, général Acton, comme la marquise de
+San-Clemente a une charmante écriture.
+
+Le général Acton s'approcha d'une bougie, s'écartant en même temps du
+groupe comme s'il eût voulu relire l'acrostiche, compara l'écriture de
+la lettre avec celle du huitième vers, et, rendant avec un sourire le
+précieux et terrible autographe à Caroline:
+
+--Charmante, en effet, dit-il.
+
+
+
+
+ XLII
+
+ LES VERS SAPHIQUES
+
+
+La double louange de la reine et du capitaine général Acton à l'égard de
+l'écriture de la marquise de San-Clemente, passa sans que personne, pas
+même celle qui était l'objet de cette louange, eût l'idée d'y attacher
+l'importance qu'elle avait en réalité.
+
+La reine s'empara de l'acrostiche, promettant à Emma de le lui rendre
+le lendemain, et, comme cette première glace qui fait la froideur du
+commencement de toute soirée était brisée, chacun se mêla dans cette
+charmante confusion que la reine savait créer dans son intimité, par
+l'art qu'elle avait de faire oublier toute gêne en bannissant toute
+étiquette.
+
+La conversation devint flottante; les lèvres ne laissèrent plus tomber,
+mais lancèrent les paroles; le rire montra ses dents blanches; hommes et
+femmes se croisèrent; chacun alla, selon sa sympathie, chercher l'esprit
+ou la beauté, et, au milieu de ce doux bruissement qui semble un ramage
+d'oiseaux, on sentit s'attiédir et s'imprégner des émanations parfumées
+de la jeunesse cette atmosphère, dont tant de fraîches haleines et
+tant de doux parfums faisaient une espèce de philtre invisible,
+insaisissable, enivrant, composé d'amour, de désirs et de volupté.
+
+Dans ces sortes de réunions, non-seulement Caroline oubliait qu'elle
+était reine, mais encore parfois ne se souvenait point assez qu'elle
+était femme; une espèce de flamme électrique s'allumait dans ses yeux,
+sa narine se dilatait, son sein gonflé imitait, en se levant et en
+s'abaissant, le mouvement onduleux de la vague, sa voix devenait rauque
+et saccadée, et un rugissement de panthère ou de bacchante sortant de
+cette belle bouche n'eût étonné personne.
+
+Elle vint à Emma, et, mettant sur son épaule nue, sa main nue, qui
+sembla une main de corail rose sur une épaule d'albâtre:
+
+--Eh bien, lui demanda-t-elle, avez-vous oublié, ma belle lady, que vous
+ne vous appartenez point ce soir? Vous nous avez promis des miracles, et
+nous avons hâte de vous applaudir.
+
+Emma, tout au contraire de la reine, semblait noyée dans une molle
+langueur; son cou n'avait plus la force de supporter sa tête, qui
+s'inclinait tantôt sur une épaule, tantôt sur l'autre, et quelquefois,
+comme dans un spasme de volupté, se renversait en arrière; ses yeux,
+à moitié fermés, cachaient ses prunelles sous les longs cils de ses
+paupières; sa bouche, à moitié ouverte, laissait sous les lèvres
+pourprées voir ses dents d'émail; les boucles noires de ses cheveux
+tranchaient avec la mate blancheur de sa poitrine.
+
+Elle ne vit point, mais sentit la main de la reine se poser sur son
+épaule; un frisson passa par tout son corps.
+
+--Que désirez-vous de moi, chère reine? fit-elle languissamment et avec
+un mouvement de tête d'une grâce suprême. Je suis prête à vous obéir.
+Voulez-vous la scène du balcon de Roméo? Mais, vous le savez, pour jouer
+cette scène, il faut être deux, et je n'ai pas de Roméo.
+
+--Non, non, dit la reine en riant, pas de scène d'amour; tu les rendrais
+tous fous, et qui sait si tu ne me rendrais pas folle aussi, moi? Non,
+quelque chose qui les effraye, au contraire. Juliette au balcon! non
+pas! Le monologue de Juliette, voilà tout ce que je te permets ce soir.
+
+--Soit; donnez-moi un grand châle blanc, ma reine, et faites-moi faire
+de la place.
+
+La reine prit, sur un canapé, un grand châle de crêpe de Chine blanc
+qu'elle avait sans doute jeté là avec intention, le donna à Emma, et,
+d'un geste dans lequel elle redevenait reine, ordonna à tout le monde de
+s'écarter.
+
+En une seconde, Emma se trouva isolée au milieu du salon.
+
+--Madame, il faut que vous soyez assez bonne pour expliquer la
+situation. D'ailleurs, cela détournera un instant l'attention de moi, et
+j'ai besoin de cette petite supercherie pour faire mon effet.
+
+--Vous connaissez tous la chronique véronaise des Montaigus et des
+Capulets, n'est-ce pas? dit la reine. On veut faire épouser à Juliette
+le comte Pâris, qu'elle n'aime pas, tandis que c'est le pauvre banni
+Roméo qu'elle aime. Frère Laurence, qui l'a mariée à son amant, lui a
+donné un narcotique qui la fera passer pour morte; on la déposera dans
+le tombeau des Capulets, et, là, Laurence viendra la chercher et la
+conduira à Mantoue, où l'attend Roméo. Sa mère et sa nourrice viennent
+de sortir de sa chambre, la laissant seule après lui avoir signifié que,
+le lendemain, au point du jour, elle épouserait le comte Pâris.
+
+A peine la reine avait-elle achevé cet exposé qui avait attiré tous les
+yeux sur elle, qu'un douloureux soupir les ramena sur Emma Lyonna; il
+ne lui avait fallu que quelques secondes pour se draper dans l'immense
+châle, de manière à ne rien laisser voir de son premier costume; sa tête
+était cachée dans ses mains, elle les laissa glisser lentement de haut
+en bas, releva en même temps et laissa voir peu à peu son visage pâle,
+empreint de la plus profonde douleur et dans lequel il était impossible
+de retrouver aucun reste de cette langueur suave que nous avons essayé
+de peindre; c'était, au contraire, l'angoisse arrivée à son paroxysme,
+la terreur montant à son apogée.
+
+Elle tourna lentement sur elle-même, comme pour suivre des yeux sa
+mère et sa nourrice, même au delà de la vue, et, d'une voix dont chaque
+vibration pénétrait au fond du coeur, le bras étendu comme pour donner
+au monde un congé éternel: «Adieu!» dit-elle.
+
+ Adieu! Le Seigneur sait quand nous nous reverrons.
+ La terreur, sous mon front, agite son vertige,
+ Et mon sang suspendu dans mes veines se fige!
+ Si je les rappelais pour calmer mon effroi?
+ Nourrice! Signora!... Pauvre folle, tais-toi!
+ Qu'ont à faire en ces lieux, ta mère ou ta nourrice?
+ Il faut que sans témoins la chose s'accomplisse;
+ A moi, breuvage sombre!--et, si tu faillissais,
+ Demain je serais donc au comte?... Non, je sais
+ Un moyen d'échapper au terrible anathème:
+ Poignard, dernier recours, espérance suprême,
+ Repose à mes côtés. Si c'était un poison...
+ Que le moine en mes mains eût mis par trahison,
+ Tremblant qu'on découvrît mon premier mariage!
+ Mais non, chacun le tient pour un saint personnage,
+ Et, d'ailleurs, c'est l'ami de mon cher Roméo!
+ Qu'ai-je à craindre? Mais, si, déposée au tombeau,
+ J'allais sous mon linceul dans la sombre demeure,
+ Seule au milieu des morts, m'éveiller avant l'heure
+ Où doit, mon Roméo, venir me délivrer!
+ Cet air, que nul vivant ne saurait respirer,
+ Assiégeant à la fois ma bouche et ma narine,
+ De miasmes mortels gonflerait ma poitrine,
+ Me suffoquant avant que, vainqueur du trépas,
+ Mon bien-aimé ne pût m'emporter dans ses bras,
+ Ou même, si je vis, pour mon oeil quel spectacle!
+ Ce caveau n'est-il pas l'antique réceptacle
+ Où dorment les débris des aïeux trépassés
+ Depuis plus de mille ans, l'un sur l'autre entassés?
+ Où Tybald le dernier, étendu sur sa couche,
+ M'attend livide et froid, la menace à la bouche?
+ Puis, quand sonne minuit, grand Dieu! ne dit-on pas
+ Qu'éveillés par l'airain, les hôtes du trépas
+ Pour s'enlacer, hideux, dans leurs rondes funèbres,
+ Se lèvent en heurtant leurs os dans les ténèbres,
+ Et poussent dans la nuit de ces cris émouvants
+ Qui font fuir la raison du cerveau des vivants?
+ Oh! si je m'éveillais sous les arcades sombres,
+ Justement à cette heure où revivent les ombres;
+ Si, se traînant vers moi dans le sépulcre obscur,
+ Ces spectres me souillaient de leur contact impur,
+ Et, m'entraînant aux jeux que la lumière abhorre,
+ Me laissaient insensée au lever de l'aurore!
+ Je sens en y songeant ma raison s'échapper.
+ Oh! fuis! fuis! Roméo, je vois, pour te frapper,
+ Tybald qui lentement dans l'ombre se soulève.
+ A sa main décharnée étincelle son glaive;
+ Il veut, montrant du doigt son flanc ensanglanté,
+ Sur sa tombe te faire asseoir à son côté.
+ Arrête, meurtrier! au nom du ciel! arrête!
+ _(Portant le flacon à ses lèvres.)_
+ Roméo, c'est à toi que boit ta Juliette!
+
+Et, faisant le geste d'avaler le narcotique, elle s'affaissa sur
+elle-même, et tomba étendue sur le tapis du salon, où elle resta inerte
+et sans mouvement.
+
+L'illusion fut si grande, qu'oubliant que ce qu'il voyait s'accomplir
+n'était qu'un jeu, Nelson, le rude marin, plus familier avec les
+tempêtes de l'Océan qu'avec les feintes de l'art, poussa un cri,
+s'élança vers Emma, et, de son bras unique, la souleva de terre, comme
+il eût fait d'un enfant.
+
+Il en fut récompensé: en rouvrant les yeux, le premier sourire d'Emma
+fut pour lui. Alors seulement, il comprit son erreur, et se retira
+confus dans un angle du salon.
+
+La reine lui succéda et chacun entoura la fausse Juliette.
+
+Jamais la magie de l'art, poussée à ce point peut-être, n'était
+parvenue au delà. Quoique exprimés dans une langue étrangère, aucun
+des sentiments qui avaient agité le coeur de l'amante de Roméo, n'avait
+échappé à ses spectateurs; la douleur, quand, sa mère et sa nourrice
+parties, elle se trouve seule avec la menace de devenir la femme du
+comte Pâris; le doute, quand, examinant le breuvage, elle craint que
+ce ne soit un poison; la résolution, quand, prenant un poignard, elle
+décide d'en appeler au fer, c'est-à-dire à la mort, dans l'extrémité
+où elle se trouve; l'angoisse, quand elle craint d'être oubliée vivante
+dans le tombeau de sa famille et d'être forcée par les spectres de se
+mêler à leur danse impie; enfin sa terreur quand elle croit voir Tybald,
+enseveli de la veille, se soulever tout sanglant pour frapper Roméo,
+toutes ces impressions diverses, elle les avait rendues avec une telle
+magie et une telle vérité, qu'elle les avait fait passer dans l'âme des
+assistants, pour lesquels, grâce à la magie de son art, la fiction était
+devenue une réalité.
+
+Les émotions soulevées par ce spectacle, dont la noble compagnie,
+complétement étrangère aux mystères de la poésie du Nord, n'avait
+pas même l'idée, furent quelque temps à se calmer. Au silence de la
+stupéfaction succédèrent les applaudissements de l'enthousiasme;
+puis vinrent les éloges et les flatteries charmantes qui caressent si
+doucement l'amour-propre des artistes. Emma, née pour briller sur la
+scène littéraire, mais poussée par son irrésistible fortune sur la
+scène politique, redevenait à chaque occasion la comédienne ardente et
+passionnée, prête à faire passer dans la vie réelle ces créations de la
+vie factice que l'on appelle Juliette, lady Macbeth ou Cléopâtre.
+Alors, elle jetait à son rêve évanoui tous les soupirs de son coeur
+et demandait si les triomphes dramatiques de mistress Siddons et de
+mademoiselle Raucourt ne valaient pas mieux que les apothéoses royales
+de lady Hamilton. Alors, il se faisait en elle, au milieu des louanges
+des assistants, des applaudissement des spectateurs, des caresses même
+de la reine, une profonde tristesse, et, si elle s'y laissait aller,
+elle tombait dans une de ces mélancolies qui, chez elle, étaient
+encore une séduction; mais la reine, qui pensait avec raison que ces
+mélancolies n'étaient point exemptes de regrets et même de remords, la
+poussait vite vers quelque nouveau triomphe, dans l'enivrement duquel
+elle détournait les yeux du passé pour ne plus regarder que dans
+l'avenir.
+
+Aussi, la prenant par le bras et la secouant fortement, comme on fait
+pour tirer une somnambule du sommeil magnétique:
+
+--Allons, lui dit-elle, pas de ces rêveries! tu sais bien que je ne les
+aime pas. Chante ou danse! Je te l'ai déjà dit, tu n'es point à toi ce
+soir, tu es à nous; chante ou danse!
+
+--Avec la permission de Votre Majesté, dit Emma, je vais chanter. Je
+ne joue jamais cette scène sans conserver pendant quelque temps un
+tremblement nerveux qui m'ôte toute force physique; au contraire, ce
+tremblement sert ma voix. Quel morceau Votre Majesté désire-t-elle que
+je chante? Je suis à ses ordres.
+
+--Chante-leur quelque chose de ce manuscrit de Sappho que l'on vient de
+retrouver à Herculanum. Ne m'as-tu pas dit que tu avais fait la musique
+de plusieurs de ces poésies?
+
+--D'une seule, madame; mais...
+
+--Mais quoi? demanda la reine.
+
+--Cette musique, faite pour nous dans l'intimité, sur un hymne
+étrange..., dit Emma à voix basse.
+
+--_A la femme aimée_, n'est-ce pas?
+
+Emma sourit et regarda la reine avec une singulière expression de
+lascivité.
+
+--Justement! dit la reine, chante celle-là, je le veux.
+
+Puis, laissant Emma tout étourdie de l'accent avec lequel elle avait
+dit: _Je le veux_, elle appela le duc de Rocca-Romana, qu'on assurait
+avoir été l'objet d'un de ces caprices tendres et passagers auxquels la
+Sémiramis du Midi était aussi sujette que la Sémiramis du Nord, et, le
+faisant asseoir près d'elle sur le même canapé, elle commença avec lui
+une conversation qui, pour se passer à voix basse, n'en paraissait pas
+moins animée.
+
+Emma jeta un regard sur la reine, sortit vivement du salon, et, un
+instant après, rentra coiffée d'une branche de laurier, les épaules
+couvertes d'un manteau rouge et portant dans son bras arrondi cette lyre
+lesbienne que nulle femme n'a osé toucher depuis que la muse de Mitylène
+l'a laissée échapper de ses mains en s'élançant du haut du rocher de
+Leucade.
+
+Un cri d'étonnement s'échappa de toutes les poitrines; à peine la
+reconnut-on. Ce n'était plus la douce et poétique Juliette; une flamme
+plus dévorante que celle que Vénus vengeresse alluma dans les yeux de
+Phèdre jaillissait de sa prunelle; elle s'avança d'un pas rapide et qui
+avait quelque chose de viril, répandant autour d'elle un parfum inconnu;
+toutes les ardeurs impures de l'antiquité, celle de Myrrha pour son
+père, celle de Pasiphaé pour le taureau crétois, semblaient avoir étendu
+leur fard impudique sur son visage; c'était la vierge révoltée contre
+l'amour, sublime d'impudeur dans sa coupable rébellion; elle s'arrêta
+devant la reine, et, avec une passion qui fit sonner les cordes de la
+lyre, comme si elles étaient d'airain, elle se laissa tomber sur un
+fauteuil et chanta sur une stridente mélopée les paroles suivantes:
+
+ Assis à tes côtés, celui-là qui soupire,
+ Écoutant de ta voix les sons mélodieux,
+ Celui-là qui te voit, ô rage! lui sourire,
+ Celui-là, je le dis, il est l'égal des dieux!
+
+ Dès que je t'aperçois, la voix manque à ma lèvre,
+ Ma langue se dessèche et veut en vain parler.
+ Dans mes tempes en feu j'entends battre la fièvre,
+ Et me sens tout ensemble et transir et brûler.
+
+ Plus pâle que la fleur qui se soutient à peine,
+ Quand le Lion brûlant la sécha tout un jour,
+ Je tremble, je pâlis, je reste hors d'haleine,
+ Et meurs, sans expirer, de désir et d'amour.
+
+Avec la dernière vibration de ses cordes la lyre glissa des genoux de la
+poétesse sur le tapis et sa tête se renversa sur son fauteuil.
+
+La reine, qui, dès la seconde strophe, avait écarté d'elle Rocca-Romana,
+s'élança avant même que le dernier vers fût fini et souleva dans ses
+bras Emma, dont la tête retomba inerte sur son épaule comme si elle
+était évanouie.
+
+Cette fois, on fut un instant sans savoir si l'on devait applaudir; mais
+la pudeur fut vite terrassée dans un combat où toute idée morale
+devait succomber sous l'ardente exaltation des sens. Hommes et femmes
+entourèrent Emma; ce fut à qui obtiendrait un regard, un mot d'elle,
+à qui toucherait sa main, ses cheveux, ses vêtements. Nelson était
+là comme les autres, plus tremblant que les autres, car il était plus
+amoureux; la reine prit la couronne de laurier sur la tête d'Emma et la
+posa sur celle de Nelson.
+
+Lui, l'arracha comme si elle eût brûlé ses tempes, et l'appuya sur son
+coeur.
+
+En ce moment, la reine sentit une main qui la prenait par le poignet;
+elle se retourna: c'était Acton.
+
+--Venez, lui dit-il, sans perdre un instant; Dieu fait pour nous plus
+que nous ne pouvions espérer.
+
+--Mesdames, dit-elle, en mon absence,--car pour quelques instants je
+suis forcée de m'absenter,--en mon absence, c'est Emma qui est reine; je
+vous laisse, en place de la puissance, le génie et la beauté.
+
+Puis, à l'oreille de Nelson:
+
+--Dites-lui de danser pour vous le pas du châle qu'elle devait danser
+pour moi. Elle le dansera.
+
+Et elle suivit Acton, laissant Emma enivrée d'orgueil, et Nelson fou
+d'amour.
+
+
+
+
+ XLIII
+
+ DIEU DISPOSE
+
+
+La reine suivit Acton; car elle comprenait qu'en effet il devait se
+passer quelque chose de grave pour qu'il se fût permis de l'appeler si
+impérativement hors du salon.
+
+Arrivée au corridor, elle voulut l'interroger; mais il se contenta de
+lui répondre:
+
+--Par grâce, madame, venez vite! nous n'avons pas un instant à perdre;
+dans quelques minutes, vous saurez tout.
+
+Acton prit un petit escalier de service qui conduisait à la pharmacie
+du château. C'était dans cette pharmacie que les médecins et les
+chirurgiens du roi, Vairo, Troja, Cottugno, trouvaient un assortiment
+assez complet de médicaments pour porter les premiers soins aux malades
+ou aux blessés dans les indispositions ou les accidents, quels qu'ils
+fussent, pour lesquels ils étaient appelés.
+
+La reine devina où la conduisait Acton.
+
+--Il n'est rien arrivé à aucun de mes enfants? demanda-t-elle.
+
+--Non, madame, rassurez-vous, dit Acton; et, si nous avons une
+expérience à faire, nous pourrons la faire, du moins, _in anima vili_.
+
+Acton ouvrit la porte; la reine entra et jeta un coup d'oeil rapide dans
+la chambre.
+
+Un homme évanoui était couché sur un lit.
+
+Elle s'approcha avec plus de curiosité que de crainte.
+
+--Ferrari! dit-elle.
+
+Puis, se retournant vers Acton, l'oeil dilaté:
+
+--Est-il mort? demanda-t-elle du ton dont elle eût dit: «L'avez-vous
+tué?»
+
+--Non, madame, répondit Acton, il n'est qu'évanoui.
+
+La reine le regarda; son regard demandait une explication.
+
+--Mon Dieu, madame, dit Acton, c'est la chose la plus simple du monde.
+J'ai envoyé, comme nous en sommes convenus, mon secrétaire prévenir le
+maître de poste de Capoue qu'il eût à dire au courrier Ferrari, à son
+passage, que le roi l'attendait à Caserte; il le lui a dit, Ferrari n'a
+pris que le temps de changer de cheval; seulement, en arrivant sous la
+grande porte du château, il a tourné trop court, gêné par les voitures
+de nos visiteurs; son cheval s'est abattu des quatre pieds, la tête du
+cavalier a porté contre une borne, on l'a ramassé évanoui, et je l'ai
+fait apporter ici en disant qu'il était inutile d'aller chercher un
+médecin et que je le soignerais moi-même.
+
+--Mais, alors, dit la reine saisissant la pensée d'Acton, il n'est plus
+besoin d'essayer de le séduire, d'acheter son silence; nous n'avons
+plus à craindre qu'il ne parle, et, pourvu qu'il reste évanoui assez
+longtemps pour que nous puissions ouvrir la lettre, la lire et la
+recacheter, c'est tout ce qu'il faut; seulement, vous comprenez, Acton,
+il ne faut pas qu'il se réveille tandis que nous serons à l'oeuvre.
+
+--J'y ai pourvu avant l'arrivée de Votre Majesté, ayant pensé à tout ce
+qu'elle pense.
+
+--Et comment?
+
+--J'ai fait prendre à ce malheureux vingt gouttes de laudanum de
+Sydenham.
+
+--Vingt gouttes, dit la reine. Est-ce assez pour un homme habitué au vin
+et aux liqueurs fortes comme doit être ce courrier?
+
+--Peut-être avez-vous raison, madame, et peut-on lui en donner dix
+gouttes de plus.
+
+Et, versant dix gouttes d'une liqueur jaunâtre dans une petite cuiller,
+il les introduisit dans la gorge du malade.
+
+--Et vous croyez, demanda la reine, que moyennant ce narcotique, il ne
+reprendra point ses sens?
+
+--Point assez pour se rendre compte de ce qui se passera autour de lui.
+
+--Mais, dit la reine, je ne lui vois point de sacoche.
+
+--Comme c'est l'homme de confiance du roi, dit Acton, le roi n'use point
+avec lui des précautions ordinaires; et, quand il s'agit d'une simple
+dépêche, il la porte et en rapporte la réponse dans une poche de cuir
+pratiquée à l'intérieur de sa veste.
+
+--Voyons, dit-la reine sans hésitation aucune.
+
+Acton ouvrit la veste, fouilla dans la poche de cuir et en tira
+une lettre cachetée du cachet particulier de l'empereur d'Autriche,
+c'est-à-dire, comme l'avait prévu Acton, d'une tête de Marc-Aurèle.
+
+--Tout va bien, dit Acton.
+
+La reine voulut lui prendre la lettre des mains pour la décacheter.
+
+--Oh! non, non, dit Acton, pas ainsi.
+
+Et, tirant la lettre à lui, il la plaça à une certaine hauteur au-dessus
+de la bougie, le cachet s'amollit peu à peu, un des quatre angles se
+souleva.
+
+La reine passa la main sur son front.
+
+--Qu'allons-nous lire? dit-elle.
+
+Acton tira la lettre de son enveloppe, et, en s'inclinant, la présenta à
+la reine.
+
+La reine l'ouvrit et lut tout haut:
+
+
+«Château de Schoenbrünn, 28 septembre 1798.
+
+»Très-excellent frère, cousin et oncle, allié et confédéré,
+
+»Je réponds à Votre Majesté de ma main, comme elle m'a écrit de la
+sienne.
+
+»Mon avis, d'accord avec celui du conseil aulique, est que nous ne
+devons commencer la guerre contre la France que quand nous aurons réuni
+toutes nos chances de succès, et une des chances sur lesquelles il m'est
+permis de compter, c'est la coopération des 40,000 hommes de troupes
+russes conduites par le feld-maréchal Souvorov, à qui je compte donner
+le commandement en chef de nos armées; or, ces 40,000 hommes ne seront
+ici qu'à la fin de mars. Temporisez donc, mon très-excellent frère,
+cousin et oncle, retardez par tous les moyens possibles l'ouverture des
+hostilités; je ne crois pas que la France soit plus que nous désireuse
+de faire la guerre; profitez de ses dispositions pacifiques; donnez
+quelque raison bonne ou mauvaise de ce qui s'est passé, et, au mois
+d'avril, nous entrerons en campagne avec tous nos moyens.
+
+»Sur ce, et la présente n'étant à autre fin, je prie, mon très-cher
+frère, cousin et oncle, allié et confédéré, que Dieu vous ait dans sa
+sainte et digne garde.
+
+»FRANÇOIS.»
+
+--Voilà tout autre chose que ce que nous attendions, dit la reine.
+
+--Pas moi, madame, répliqua Acton; je n'ai jamais cru que Sa Majesté
+l'empereur entrât en campagne avant le printemps prochain.
+
+--Que faire?
+
+--J'attends les ordres de Votre Majesté.
+
+--Vous connaissez, général, mes raisons de vouloir une guerre immédiate.
+
+--Votre Majesté prend-elle la responsabilité?
+
+--Quelle responsabilité voulez-vous que je prenne avec une pareille
+lettre?
+
+--La lettre de l'empereur sera ce que nous pouvons désirer qu'elle soit.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Le papier est un agent passif et on lui fait dire ce que l'on veut;
+toute la question est de calculer s'il vaut mieux faire la guerre tout
+de suite ou plus tard, attaquer que d'attendre que l'on nous attaque.
+
+--Il n'y a pas de discussion là-dessus, il me semble; nous connaissons
+l'état dans lequel est l'armée française, elle ne saurait nous résister
+aujourd'hui; si nous lui donnons le temps de s'organiser, c'est nous qui
+ne lui résisterons pas.
+
+--Et, avec cette lettre-là, vous croyez impossible que le roi se mette
+en campagne?
+
+--Lui! il sera trop content de trouver un prétexte pour ne pas bouger de
+Naples.
+
+--Alors, madame, je ne connais qu'un moyen, dit Acton d'une voix
+résolue.
+
+--Lequel?
+
+--C'est de faire dire à la lettre le contraire de ce qu'elle dit.
+
+La reine saisit le bras d'Acton.
+
+--Est-ce possible? demanda-t-elle en le regardant fixement.
+
+--Rien de plus facile.
+
+--Expliquez-moi cela... Attendez!
+
+--Quoi?
+
+--N'avez-vous pas entendu cet homme se plaindre?
+
+--Qu'importe!
+
+--Il se soulève sur son lit.
+
+--Mais pour retomber, voyez.
+
+Et, en effet, le malheureux Ferrari retomba sur son lit en poussant un
+gémissement.
+
+--Vous disiez? reprit la reine.
+
+--Je dis que le papier est épais, sans teinte, écrit sur une seule page.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, on peut, à l'aide d'un acide, enlever l'écriture en ne
+laissant de la main de l'empereur que les trois dernières lignes et
+sa signature, et substituer la recommandation d'ouvrir sans retard les
+hostilités à celle de ne les commencer qu'au mois d'avril.
+
+--C'est grave, ce que vous me proposez là, général.
+
+--Aussi ai-je dit qu'à la reine seule appartenait de prendre une
+pareille responsabilité.
+
+La reine réfléchit un instant, son front se plissa, ses sourcils se
+froncèrent, son oeil s'endurcit, sa main se crispa.
+
+--C'est bien, dit-elle, je la prends.
+
+Acton la regarda.
+
+--Je vous ai dit que je la prenais. A l'oeuvre!
+
+Acton s'approcha du lit du blessé, lui tâta le pouls, et, retournant
+vers la reine:
+
+--Avant deux heures, il ne reviendra pas à lui, dit-il.
+
+--Avez-vous besoin de quelque chose? demanda la reine en voyant Acton
+regarder autour de lui.
+
+--Je voudrais un réchaud, du feu et un fer à repasser.
+
+--On sait que vous êtes ici près du blessé?
+
+--Oui.
+
+--Sonnez alors, et demandez les objets dont vous avez besoin.
+
+--Mais on ne sait point que Votre Majesté y est?
+
+--C'est vrai, dit la reine.
+
+Et elle se cacha derrière le rideau de la fenêtre.
+
+Acton sonna; ce ne fut point un domestique qui vint, ce fut son
+secrétaire.
+
+--Ah! c'est vous, Dick? fit Acton.
+
+--Oui, monseigneur; j'ai pensé que Votre Excellence avait besoin de
+choses auxquelles un domestique peut-être ne saurait point l'aider.
+
+--Vous avez eu raison. Procurez-moi d'abord, et le plus tôt possible, un
+fourneau, du charbon allumé et un fer à repasser.
+
+--Est-ce tout, monseigneur?
+
+--Oui, pour le moment; mais vous ne vous éloignerez pas, j'aurai
+probablement besoin de vous.
+
+Le jeune homme sortit pour exécuter les ordres qu'il venait de recevoir;
+Acton referma la porte derrière lui.
+
+--Vous êtes sûr de ce jeune homme? demanda la reine.
+
+--Comme de moi-même, madame.
+
+--Vous le nommez?
+
+--Richard Menden.
+
+--Vous l'avez appelé Dick.
+
+--Votre Majesté sait que c'est l'abréviation de Richard.
+
+--C'est vrai!
+
+Cinq minutes après, on entendit des pas dans l'escalier.
+
+--Du moment que c'est Richard, dit Acton, il est inutile que Votre
+Majesté se cache; d'ailleurs, nous aurons besoin de lui tout à l'heure.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Quand il s'agira de récrire la lettre; ce n'est ni Votre Majesté
+ni moi qui la récrirons, attendu que le roi connaît nos écritures; il
+faudra donc que ce soit lui.
+
+--C'est juste.
+
+La reine s'assit, tournant le dos à la porte.
+
+Le jeune homme entra avec les trois objets demandés, qu'il déposa près
+de la cheminée; puis il sortit sans paraître même avoir remarqué qu'une
+personne était dans la chambre, qu'il n'avait pas vue à sa première
+entrée.
+
+Acton referma une seconde fois la porte derrière lui, apporta le
+fourneau près de la cheminée et mit le fer dessus; puis, ouvrant
+l'armoire qui contenait la pharmacie, il en tira une petite bouteille
+d'acide oxalique, coupa la barbe d'une plume de manière qu'elle pût lui
+servir à promener la liqueur sur le papier, plia la lettre de façon à
+préserver les trois dernières lignes et la signature impériale de tout
+contact avec le liquide, versa l'acide sur la lettre et l'y étendit avec
+la barbe de la plume.
+
+La reine suivait l'opération avec une curiosité qui n'était pas exempte
+d'inquiétude, craignant qu'elle ne réussit point ou ne réussit mal;
+mais, à sa grande satisfaction, sous l'âcre morsure du liquide, elle vit
+d'abord l'encre jaunir, puis blanchir, puis disparaître.
+
+Acton tira son mouchoir de sa poche, et, en faisant un tampon, il
+épongea la lettre.
+
+Cette opération terminée, le papier était redevenu parfaitement blanc;
+il prit le fer, étendit la lettre sur un cahier de papier et la repassa
+comme on repasse un linge.
+
+--La! maintenant, dit-il, tandis que le papier va sécher, rédigeons la
+réponse de Sa Majesté l'empereur d'Autriche.
+
+Ce fut la reine qui la dicta. En voici le texte mot à mot:
+
+»Schoenbrünn, 28 septembre 1798.
+
+«Mon très-excellent frère, cousin, oncle, allié et confédéré,
+
+»Rien ne pouvait m'être plus agréable que la lettre que vous m'écrivez
+et dans laquelle vous me promettez de vous soumettre en tout point à
+mon avis. Les nouvelles qui m'arrivent de Rome me disent que l'armée
+française est dans l'abattement le plus complet; il en est tout autant
+de l'armée de la haute Italie.
+
+»Chargez-vous donc de l'une, mon très-excellent frère, cousin et oncle,
+allié et confédéré; je me chargerai de l'autre. A peine aurai-je appris
+que vous êtes à Rome, que, de mon côté, j'entre en campagne avec 140,000
+hommes; vous en avez de votre côté 60,000, j'attends 40,000 Russes;
+c'est plus qu'il n'en faut pour que le prochain traité de paix, au lieu
+de s'appeler le traité de Campo-Formio, s'appelle le traité de Paris.»
+
+--Est-ce cela? demanda la reine.
+
+--Excellent! dit Acton.
+
+--Alors, il ne s'agit plus que de recopier cette rédaction.
+
+Acton s'assura que le papier était parfaitement sec, fit disparaître, à
+l'aide du fer, le pli préservateur, alla de nouveau à la porte et appela
+Dick.
+
+Comme il l'avait prévu, le jeune homme se tenait à la portée de la voix.
+
+--Me voici, monseigneur, dit-il.
+
+--Venez à cette table, fit Acton, et transcrivez ce brouillon sur cette
+lettre en déguisant légèrement votre écriture.
+
+Le jeune homme se mit à la table sans faire une question, sans paraître
+s'étonner, prit la plume comme s'il s'agissait de la chose la plus
+simple, exécuta l'ordre donné, et se leva, attendant de nouvelles
+instructions.
+
+Acton examina le papier à la lueur des bougies: rien n'indiquait
+la trahison qui venait d'être commise; il réintégra la lettre dans
+l'enveloppe, replaça au-dessus de la flamme la cire, qui s'amollit de
+nouveau, laissa sur cette première couche, afin d'effacer toute trace
+d'ouverture de la lettre, retomber une seconde couche de cire, et
+appliqua dessus le cachet qu'il avait fait faire en fac-similé sur celui
+de l'empereur.
+
+Après quoi, il remit la dépêche dans la poche de cuir, reboutonna la
+veste du courrier, et, prenant une bougie, examina pour la première fois
+la blessure.
+
+Il y avait contusion violente à la tête, le cuir chevelu était fendu sur
+une longueur de deux pouces; mais il n'y avait aucune lésion de l'os du
+crâne.
+
+--Dick, dit-il, écoutez bien mes recommandations; voici ce que vous
+allez faire...
+
+Le jeune homme s'inclina.
+
+--Vous allez envoyer chercher un médecin à Santa-Maria; pendant qu'on
+ira chercher le médecin, qui ne sera pas ici avant une heure, vous ferez
+prendre à cet homme, cuillerée par cuillerée, une décoction de café vert
+bouilli, la valeur d'un verre à peu près.
+
+--Oui, Votre Excellence.
+
+--Le médecin croira que ce sont les sels qu'il lui aura fait respirer,
+ou l'éther dont il lui aura frotté les tempes qui l'auront fait revenir
+à lui, vous le lui laisserez croire; il pansera le blessé, qui, selon
+son état de force ou de faiblesse, poursuivra sa route à pied ou en
+voiture.
+
+--Oui, Votre Excellence.
+
+--Le blessé, continua Acton en appuyant sur chaque mot, a été ramassé
+après sa chute par les gens de la maison, porté par eux sur votre ordre
+dans la pharmacie, soigné par vous et le médecin; il n'a vu ni moi la
+reine, et la reine ni moi ne l'avons vu. Vous entendez?
+
+--Oui, Votre Excellence.
+
+--Et maintenant, dit Acton en se retournant vers la reine, vous pouvez
+laisser aller les choses d'elles-mêmes et rentrer sans inquiétude au
+salon, tout s'exécutera comme il a été ordonné.
+
+La reine jeta un dernier regard sur le secrétaire; elle lui trouva
+cet air intelligent et résolu des hommes appelés un jour à faire leur
+fortune.
+
+Puis, la porte refermée:
+
+--Vous avez là un homme précieux, général! dit-elle.
+
+--Il n'est point à moi, il est à vous, madame, comme tout ce que je
+possède, répondit Acton.
+
+Et il s'inclina en laissant passer la reine devant lui.
+
+Lorsqu'elle rentra dans le salon, Emma Lyonna, enveloppée d'un cachemire
+pourpre à franges d'or, se laissait, au milieu des louanges et des
+applaudissements frénétiques des spectateurs, tomber sur un canapé dans
+tout l'abandon d'une danseuse de théâtre qui vient d'obtenir son plus
+beau succès; et, en effet, jamais ballerine de San-Carlo n'avait jeté
+son public dans un pareil enivrement; le cercle au milieu duquel
+elle avait commencé la danse s'était peu à peu, et par une attraction
+insensible, rapproché d'elle; de sorte qu'il était arrivé un moment où,
+chacun étant avide de la voir, de la toucher, de respirer le parfum qui
+émanait d'elle, non-seulement l'espace, mais l'air lui avait manqué, et,
+criant d'une voix étouffée: «Place! place!» elle était, dans un spasme
+voluptueux, venue tomber sur le canapé où la reine la retrouvait.
+
+A la vue de la reine, la foule s'ouvrit pour la laisser pénétrer jusqu'à
+sa favorite.
+
+Les louanges et les applaudissements redoublèrent; on savait que louer
+la grâce, le talent, la magie d'Emma, c'était la façon la plus sûre de
+faire sa cour à Caroline.
+
+--D'après ce que je vois, d'après ce que j'entends, dit Caroline, il me
+semble qu'Emma vous a tenu sa parole. Il s'agit maintenant de la laisser
+reposer; d'ailleurs, il est une heure du matin, et Caserte, je vous
+remercie de l'avoir oublié, est à plusieurs milles de Naples.
+
+Chacun comprit que c'était un congé bien en règle, et qu'en effet
+l'heure était venue de se retirer; on résuma tous les plaisirs de la
+soirée dans l'expression d'une dernière et suprême admiration; la reine
+donna sa main à baiser à trois ou quatre des plus favorisés,--le prince
+de Maliterno et le duc de Rocca-Romana furent de ceux-là,--retint Nelson
+et ses deux amis, à qui elle avait quelques mots à dire en particulier,
+et, appelant à elle la marquise de San-Clemente:
+
+--Ma chère Elena, vous êtes près de moi de service après-demain.
+
+--Demain, Votre Majesté veut dire; car, ainsi qu'elle nous l'a fait
+observer, il est une heure du matin; je tiens trop à cet honneur pour
+permettre qu'il soit retardé d'un jour.
+
+--Je vais donc bien vous contrarier, ma chère Elena, dit la reine avec
+un sourire dont il eût été difficile de définir l'expression; mais
+imaginez-vous que la comtesse San-Marco me demande la permission, avec
+votre agrément bien entendu, de prendre votre place, vous priant de
+prendre la sienne; elle a je ne sais quelle chose importante à faire la
+semaine prochaine. Ne voyez-vous aucun inconvénient à cet échange?
+
+--Aucun, madame, si ce n'est de retarder d'un jour le bonheur de vous
+faire ma cour.
+
+--Eh bien, voilà qui est arrangé; vous avez toute liberté demain, ma
+chère marquise.
+
+--J'en profiterai probablement pour aller à la campagne avec le marquis
+de San-Clemente.
+
+--A la bonne heure, dit la reine, voilà qui est exemplaire.
+
+Et elle salua la marquise, qui, retenue par elle, fut la dernière à lui
+faire sa révérence et à sortir.
+
+La reine se trouva seule alors avec Acton, Emma, les deux officiers
+anglais et Nelson.
+
+--Mon cher lord, dit-elle à Nelson, j'ai tout lieu de penser que, demain
+ou après-demain, le roi recevra de Vienne des nouvelles dans votre sens
+relativement à la guerre; car vous êtes toujours d'avis, n'est-ce pas,
+que plus tôt on entrera en campagne, mieux cela vaudra?
+
+--Non-seulement je suis de cet avis, madame, mais, si cet avis est
+adopté, je suis prêt à vous prêter le concours de la flotte anglaise.
+
+--Nous en profiterons, milord; mais ce n'est point cela que j'ai à vous
+demander pour le moment.
+
+--Que la reine ordonne, je suis prêt à lui obéir.
+
+--Je sais, milord, combien le roi a confiance en vous; demain, si
+favorable à la guerre que soit la réponse de Vienne, il hésitera
+encore; une lettre de Votre Seigneurie, dans le même sens que celle de
+l'empereur, lèverait toutes ses irrésolutions.
+
+--Doit-elle être adressée au roi, madame?
+
+--Non, je connais mon auguste époux, il a une répugnance invincible à
+suivre les avis qui lui sont donnés directement; j'aimerais donc mieux
+qu'ils lui vinssent d'une lettre confidentielle écrite à lady Hamilton.
+Écrivez collectivement à elle et à sir William; à elle comme à la
+meilleure amie que j'aie, à sir William comme au meilleur ami qu'ait le
+roi; la chose lui revenant par double ricochet aura plus d'influence.
+
+--Votre Majesté sait, dit Nelson, que je ne suis ni un diplomate ni un
+homme politique; ma lettre sera celle d'un marin qui dit franchement,
+rudement même, ce qu'il pense, et pas autre chose.
+
+--C'est tout ce que je vous demande, milord. D'ailleurs, vous vous
+en allez avec le capitaine général, vous causerez en route; comme on
+décidera demain sans doute quelque chose d'important dans la matinée,
+venez dîner au palais; le baron Mack y dîne, vous combinerez vos
+mouvements.
+
+Nelson s'inclina.
+
+--Ce sera un dîner en petit comité, continua la reine; Emma et sir
+William seront des nôtres. Il s'agit de pousser et de presser le roi;
+moi-même, je retournerais à Naples ce soir, si ma pauvre Emma n'était
+pas si fatiguée. Vous savez, au reste, ajouta la reine en baissant la
+voix, que c'est pour vous et pour vous seul, mon cher amiral, qu'elle a
+dit et fait toutes les belles choses que vous avez vues et entendues.
+
+Puis, plus bas encore:
+
+--Elle refusait obstinément, mais je lui ai dit que j'étais sûre qu'elle
+vous ravirait; tout son entêtement a tombé devant cette espérance.
+
+--Oh! madame, par grâce! fit Emma.
+
+--Voyons, ne rougissez pas et tendez votre belle main à notre héros; je
+lui donnerais bien la mienne, mais je suis sûre qu'il aimera mieux la
+vôtre; la mienne sera donc pour ces messieurs.
+
+Et, en effet, elle tendit ses deux mains aux officiers, qui en baisèrent
+chacun une; tandis que Nelson, saisissant celle d'Emma avec plus de
+passion peut-être que ne le permettait l'étiquette royale, la portait à
+ses lèvres.
+
+--Est-ce vrai, ce qu'a dit la reine, lui demanda-t-il à voix basse, que
+ce soit pour moi que vous avez consenti à dire des vers, à chanter et à
+danser ce pas qui a failli me rendre fou de jalousie?
+
+Emma le regarda comme elle savait regarder quand elle voulait ôter à ses
+amants le peu de raison qui leur restait; puis, avec une expression de
+voix plus enivrante encore que ses yeux:
+
+--L'ingrat, dit-elle, il le demande!
+
+--La voiture de Son Excellence le capitaine général est prête, dit un
+valet de pied.
+
+--Messieurs, dit Acton, quand vous voudrez.
+
+Nelson et les deux officiers firent leurs révérences.
+
+--Votre Majesté n'a pas d'ordres particuliers à me donner? dit Acton à
+la reine au moment où ils s'éloignaient.
+
+--Si fait, dit la reine; à neuf heures ce soir, les trois inquisiteurs
+d'État dans la chambre obscure.
+
+Acton salua et sortit; les deux officiers étaient déjà dans
+l'antichambre.
+
+--Enfin! dit la reine en jetant son bras autour du cou d'Emma et en
+l'embrassant avec l'emportement qu'elle mettait dans toutes ses actions.
+J'ai cru que nous ne serions jamais seules!...
+
+
+
+
+ XLIV
+
+ LA CRÈCHE DU ROI FERDINAND
+
+
+Le titre de ce chapitre doit paraître à peu près inintelligible à nos
+lecteurs; nous allons donc commencer par leur en donner l'explication.
+
+Une des plus grandes solennités de Naples, une des plus fêtées, est
+la Noël,--_Natale_, comme on l'appelle. Trois mois d'avance, les plus
+pauvres familles se privent de tout, pour faire quelques économies,
+dont une partie passe à la loterie, dans l'espoir de gagner, et, avec
+ce gain, de passer gaiement la sainte nuit, et dont l'autre est mise en
+réserve pour le cas où la madone de la loterie,--car, à Naples, il y a
+des madones pour tout,--pour le cas où la madone de la loterie serait
+inflexible.
+
+Ceux qui ne réussissent pas à faire des économies portent au
+Mont-de-Piété leurs pauvres bijoux, leurs misérables vêtements et
+jusqu'aux matelas de leur lit.
+
+Ceux qui n'ont ni bijoux, ni matelas, ni vêtements à engager, volent.
+
+On a remarqué qu'il y avait à Naples recrudescence de vols pendant le
+mois de décembre.
+
+Chaque famille napolitaine, si misérable qu'elle soit, doit avoir à son
+souper, pendant la nuit de Noël, au moins trois plats de poisson sur sa
+table.
+
+Le lendemain de la Noël, un tiers de la population de Naples est malade
+d'indigestion, et trente mille personnes se font saigner.
+
+A Naples, on se fait saigner à tout propos: on se fait saigner parce
+qu'on a eu chaud, parce qu'on a eu froid, parce qu'il a fait _sirocco_,
+parce qu'il a fait _tramontane_. J'ai un petit domestique de onze ans
+qui, sur dix francs que je lui donne par mois, en met sept à la loterie,
+fait une rente d'un sou par jour à un moine qui lui donne depuis trois
+ans des numéros dont pas un seul n'est sorti, et garde les trente autres
+sous pour se faire saigner.
+
+De temps en temps, il entre dans mon cabinet et me dit gravement:
+
+--Monsieur, j'ai besoin de me faire saigner.
+
+Et il se fait saigner, comme si un coup de lancette dans la veine était
+la chose la plus récréative du monde.
+
+De cinquante pas en cinquante pas, on rencontre à Naples et surtout à
+l'époque que nous essayons de peindre, on rencontrait des boutiques de
+barbiers, _salassatori_, lesquels, comme au temps de Figaro, tiennent le
+rasoir d'une main et la lancette de l'autre.
+
+Pardon de la digression, mais la saignée est un trait des moeurs
+napolitaines que nous ne pouvions passer sous silence.
+
+Revenons à la Noël et surtout à ce que nous allions dire à propos de
+Naples.
+
+Nous allions dire qu'un des grands amusements de Naples, à l'approche de
+Natale, amusement qui, chez les Napolitains de vieille roche, a persisté
+jusqu'à nos jours, était la composition des crèches.
+
+En 1798, il y avait peu de grandes maisons de Naples qui n'eussent leur
+crèche, soit une crèche en miniature pour l'amusement des enfants, soit
+une crèche gigantesque pour l'édification des grandes personnes.
+
+Le roi Ferdinand était renommé entre tous pour sa manière de faire sa
+crèche, et dans la plus grande salle du rez-de-chaussée du palais royal,
+il avait fait pratiquer un théâtre de la grandeur du Théâtre-Français
+pour y installer sa crèche.
+
+C'était un des amusements dont le prince de San-Nicandro avait occupé
+son active jeunesse et dont il avait conservé le goût, disons mieux, le
+fanatisme pendant son âge mûr.
+
+Chez les particuliers, on faisait, et l'on fait encore aujourd'hui,
+servir les mêmes objets dont se composent les crèches à toutes les fêtes
+de Noël; la seule différence était dans leur disposition; mais, chez le
+roi, il n'en était pas ainsi, après être restée, un mois ou deux, livrée
+à l'admiration des spectateurs, la crèche royale était démantibulée,
+et, de tous les objets qui la composaient, le roi faisait des dons à ses
+favoris, qui recevaient ces dons comme une précieuse marque de la faveur
+royale.
+
+Les crèches des particuliers selon les fortunes coûtaient de cinq cents
+à dix mille et même quinze mille francs; celle du roi Ferdinand, par le
+concours des peintres, des sculpteurs, des architectes, des machinistes
+et des mécaniciens qu'il employait, coûtait jusqu'à deux ou trois cent
+mille francs.
+
+Six mois d'avance, le roi s'en occupait et donnait à sa crèche tout le
+temps qu'il ne donnait point à la chasse et à la pêche.
+
+La crèche de l'année 1798 devait être particulièrement belle, et le roi
+y avait dépensé déjà de très grosses sommes, bien qu'elle ne fût point
+entièrement terminée; voilà pourquoi, la veille, grâce aux dépenses
+faites pour les préparatifs de guerre, se trouvant à court d'argent, il
+avait, avec un certain côté enfantin, remarquable dans son caractère,
+pressé la rentrée de la part que la maison Backer et fils prenait pour
+son compte, dans la négociation de la lettre de change de vingt-cinq
+millions.
+
+Les huit millions pesés et comptés dans la soirée, avaient été, selon la
+promesse d'André Backer, transportés, pendant la nuit, des caves de sa
+maison de banque dans celles du palais royal.
+
+Et Ferdinand, joyeux et rayonnant, sans crainte que désormais l'argent
+manquât, avait envoyé chercher son ami le cardinal Ruffo, d'abord pour
+lui montrer sa crèche et lui demander ce qu'il en pensait, ensuite pour
+attendre avec lui le retour du courrier Antonio Ferrari, qui, ponctuel
+comme il l'était, eût dû arriver à Naples pendant la nuit, et, n'étant
+point arrivé pendant la nuit, ne devait pas se faire attendre plus tard
+que la matinée.
+
+Il causait, en attendant, des mérites de saint Éphrem avec fra Pacifico,
+notre vieille connaissance, à qui sa popularité, toujours croissante,
+surtout depuis que deux jacobins avaient été sacrifiés à cette
+popularité, valait l'insigne honneur d'occuper une place dans la crèche
+du roi Ferdinand.
+
+En conséquence, dans un coin de cette partie de la salle destiné, lors
+de l'ouverture de la crèche, à devenir le parterre, fra Pacifico et
+son âne Jocobino posaient devant un sculpteur, qui les moulait en terre
+glaise, en attendant qu'il les exécutât en bois.
+
+Nous dirons tout à l'heure la place qui leur était assignée dans la
+grande composition que nous allons dérouler aux yeux de nos lecteurs.
+
+Essayons donc, si laborieuse que soit cette tâche, de donner une idée de
+ce que c'était que la crèche du roi Ferdinand.
+
+Nous avons dit qu'elle était fabriquée sur un théâtre de la grandeur
+et de la profondeur du Théâtre-Français, c'est-à-dire qu'elle avait de
+trente-quatre à trente-six pieds d'ouverture, et cinq ou six plans de la
+rampe au mur de fond.
+
+L'espace entier, en largeur et en profondeur, était occupé par des
+sujets divers, établis sur des praticables qui allaient toujours
+s'élevant et qui représentaient les actes principaux de la vie de
+Jésus, depuis sa naissance dans la crèche au premier plan, jusqu'à son
+crucifiement au Calvaire au dernier plan, lequel, situé à l'extrême
+lointain, touchait presque aux frises.
+
+Un chemin allait en serpentant par tout le théâtre et paraissait
+conduire de Bethléem au Golgotha.
+
+Le premier et le plus important de tous ces sujets qui se présentât
+aux yeux, comme nous l'avons dit, était la naissance du Christ dans la
+grotte de Bethléem.
+
+La grotte était divisée en deux compartiments: dans l'un, le plus grand,
+était la Vierge, avec l'Enfant Jésus, qu'elle tenait dans ses bras ou
+plutôt sur ses genoux; elle avait à sa droite l'âne, qui brayait, et à
+sa gauche le boeuf, qui léchait la main que l'Enfant Jésus étendait vers
+lui.
+
+Dans le petit compartiment était saint Joseph en prière.
+
+Au-dessus du grand compartiment étaient écrits ces mots:
+
+_Grotte prise au naturel à Bethléem et dans laquelle enfanta la Vierge._
+
+Au-dessus du petit compartiment:
+
+_Caveau dans lequel se retira saint Joseph pendant l'enfantement_.
+
+La Vierge était richement vêtue de brocart d'or; elle avait sur la
+tête un diadème en diamants, des boucles d'oreilles et des bracelets
+d'émeraudes, une ceinture de pierreries et des bagues à tous les doigts.
+
+L'Enfant Jésus avait autour de la tête une feuille d'or représentant
+l'auréole.
+
+Dans le compartiment de la Vierge et de l'Enfant Jésus se trouvait le
+tronc d'un palmier qui traversait la voûte et allait s'épanouir au grand
+jour: c'était le palmier de la légende, qui, mort et desséché depuis
+longtemps, avait repris ses feuilles et ses fruits au moment où, dans
+une des douleurs de l'enfantement, la Vierge, s'aidant de lui, l'avait
+pris et serré entre ses bras.
+
+Agenouillés à la porte de la crèche étaient les trois rois mages
+apportant des bijoux, des vases précieux, des étoffes magnifiques à
+l'enfant divin. Bijoux, vases et étoffes étaient réels et tirés du
+trésor de la couronne ou du musée Borbonico; les rois mages avaient au
+cou le cordon de Saint-Janvier, et un grand nombre de valets formaient
+leur suite; ils conduisaient par la bride six chevaux attelés à un
+magnifique carrosse drapé.
+
+Cette grotte, avec ses personnages de grandeur demi-nature, se trouvait
+à la gauche du spectateur, c'est-à-dire du côté _jardin_, comme on dit
+en termes de coulisses.
+
+Au côté _cour_, c'est-à-dire à la droite du spectateur, étaient les
+trois bergers guidés par l'étoile et faisant pendant aux rois; deux
+des trois tenaient des moutons avec des laisses de rubans; le troisième
+portait entre ses bras un agneau que sa mère suivait en bêlant.
+
+Au-dessus des bergers, au second plan, était la fuite en Égypte: la
+Vierge, montée sur un âne, tenant le petit Enfant Jésus dans ses bras,
+était suivie de saint Joseph marchant derrière elle, tandis qu'au-dessus
+d'elle quatre anges, suspendus en l'air, la garantissaient des ardeurs
+du soleil en étendant au-dessus de sa tête un manteau de velours bleu à
+franges d'or.
+
+Le praticable, dominant l'Adoration des bergers, représentait la montée
+dei Capuccini à l'Infrascata, avec la façade du couvent de Saint-Éphrem.
+
+Le groupe destiné à faire le pendant de la fuite en Égypte, devait se
+composer de fra Pacifico et de son âne, représentés _au naturel_, comme
+la grotte de Bethléem; c'était pour que cette ressemblance fût parfaite
+et que l'homme et l'animal pussent être reconnus à la première vue, que
+fra Pacifico, trois jours auparavant, en passant devant largo Castello,
+avait reçu l'invitation d'entrer au palais, où le roi désirait lui
+parler. Fra Pacifico avait obéi, cherchant dans sa tête ce que pouvait
+lui vouloir le roi, et avait été conduit dans la salle de la crèche, où
+il avait appris de la bouche même de Sa Majesté le grand honneur que le
+roi comptait faire au couvent des capucins de Saint-Éphrem en mettant
+dans sa crèche le frère quêteur et son âne. Fra Pacifico avait, en
+conséquence, reçu l'avis que, tout le temps que dureraient les séances,
+il était inutile qu'il prît la peine de quêter, attendu que ce serait
+le maître d'hôtel du roi qui chargerait ses paniers. Depuis trois jours,
+les choses se passaient ainsi, à la grande satisfaction de fra Pacifico
+et de Jacobin, qui, dans leurs rêves d'ambition les plus exagérés,
+n'eussent jamais espéré être un jour admis à l'honneur de se trouver
+face à face avec le roi.
+
+Aussi, fra Pacifico se retenait à grand'peine de crier: «Vive le roi!»
+et Jacobin, qui voyait braire son confrère de la crèche, se tenait à
+quatre pour n'en pas faire autant.
+
+Les autres sujets, qui allaient toujours en s'éloignant, étaient:
+Jésus enseignant les docteurs, l'épisode de la Samaritaine, la pêche
+miraculeuse, Jésus marchant sur les eaux et soutenant le peu crédule
+saint Pierre, le groupe de Jésus et de la femme adultère, groupe dans
+lequel on pouvait remarquer une chose, c'est que, soit hasard, soit
+malice cynique du roi Ferdinand, la pécheresse à laquelle le Christ
+pardonne, avait les cheveux blonds de la reine et la lèvre avancée des
+princesses autrichiennes.
+
+Le quatrième plan était occupé par le dîner chez Marthe,--dîner pendant
+lequel la Madeleine vint verser ses parfums sur les pieds du Christ et
+les essuyer avec ses cheveux,--par l'entrée triomphale de Notre-Seigneur
+à Jérusalem le jour des Rameaux. Des gardes du corps à l'uniforme du
+roi gardaient la porte de la ville et présentaient les armes à Jésus.
+Jérusalem offrait, en outre, ceci de remarquable qu'elle était fortifiée
+à la manière de Vauban et défendue par des canons; ce qui, comme on le
+sait, ne l'empêcha point d'être prise par Titus.
+
+Par l'autre porte de Jérusalem, on voyait sortir Jésus, sa croix sur
+l'épaule, au milieu des gardes et du peuple, marchant au Calvaire, dont
+les stations étaient marquées par des croix.
+
+Enfin, le Golgotha terminait la perspective à gauche du spectateur,
+tandis que la gauche de la crèche représentait, au même plan, la vallée
+de Josaphat avec les morts sortant de leurs tombeaux, dans des attitudes
+d'espérance ou de terreur, en attente du jugement dernier, auquel les a
+convoqués la trompette de l'ange qui plane au-dessus d'eux.
+
+Dans les intervalles et sur le chemin qui, à travers les différents
+praticables, conduisait en serpentant de la crèche au Calvaire étaient
+semés des groupes auxquels l'archéologie n'avait rien à voir, des
+_pantalons_ qui dansaient, des _paglietti_ qui se disputaient, des
+lazzaroni qui s'en moquaient, et enfin des Polichinelles mangeant
+leur macaroni avec la béatitude que les Napolitains, pour lesquels le
+macaroni représente l'ambroisie antique, mettent à l'inglutition de cet
+aliment tombé de l'Olympe sur la terre.
+
+Aucun terrain n'était perdu sur les surfaces planes. Sans s'inquiéter du
+mois où naquit Jésus, des moissonneurs faisaient la moisson, tandis que,
+sur les plans inclinés, des vignerons vendangeaient leurs vignes, ou des
+pasteurs faisaient paître leurs troupeaux.
+
+Et tous ces personnages, qui montaient à près de trois cents, exécutés
+par d'habiles artistes, avaient la grandeur strictement mesurée au plan
+qu'ils devaient occuper, de sorte qu'ils aidaient à une perspective qui
+paraissait immense.
+
+Le roi était en train,--tout en jetant un coup d'oeil à sa crèche,
+livrée au mécanicien du théâtre Saint-Charles pour la disposition de
+ses personnages,--de se faire raconter par fra Pacifico la légende du
+beccaïo, qui prenait chaque jour des proportions plus formidables.
+En effet, le brave égorgeur de boucs, après avoir été attaqué par un
+jacobin, puis par deux jacobins, puis par trois jacobins, avait fini par
+ne plus énumérer ses adversaires, et, s'il fallait l'en croire à
+cette heure, avait été attaqué, comme Falstaff, par toute une armée;
+seulement, il n'affirma point qu'elle fût vêtue de bougran vert.
+
+Au milieu du récit de fra Pacifico, le cardinal Ruffo entra, mandé,
+comme nous l'avons dit, par le roi.
+
+Ferdinand interrompit sa conversation avec fra Pacifico pour faire
+fête au cardinal, lequel, reconnaissant le moine et sachant de quel
+abominable crime il avait été la cause, sinon l'agent, s'éloigna de lui
+sous le prétexte d'admirer la crèche du roi.
+
+Les séances de fra Pacifico étaient terminées; outre les trois charges
+de poisson, de légumes, de fruits, de viandes et de vin qu'il avait
+tirées des offices et des caves du roi et sous lesquelles Jacobin était
+rentré pliant au monastère, le roi ordonna qu'on lui comptât cent
+ducats par séance, à titre d'aumône, le congédia en lui demandant sa
+bénédiction, et, tandis que le moine, bénisseur digne du bénit, le coeur
+bondissant d'orgueil, s'éloignait sur son âne, il alla rejoindre Ruffo.
+
+--Eh bien, mon éminentissime, lui dit-il, nous voici arrivés au 4
+octobre, et pas de nouvelles de Vienne! Ferrari, contre ses habitudes,
+est de cinq ou six heures en retard; aussi vous ai-je envoyé chercher,
+convaincu qu'il ne pouvait tarder à arriver, et songeant, comme un
+égoïste, que je m'amuserais avec vous, tandis que je m'ennuierais en
+restant tout seul.
+
+--Et vous avez d'autant mieux fait, sire, répondit Ruffo, qu'en
+traversant la cour, j'ai vu reconduire à l'écurie un cheval tout
+ruisselant d'eau, et aperçu de loin un homme que l'on soutenait sous les
+deux bras; cet homme montait avec peine l'escalier de votre appartement;
+à ses grandes bottes, à sa culotte de peau, à sa veste à brandebourgs,
+j'ai cru reconnaître le pauvre diable que vous attendez; peut-être lui
+est-il arrivé quelque malheur.
+
+En ce moment, un valet de pied parut sur la porte.
+
+--Sire, dit-il, le courrier Antonio Ferrari est arrivé, et attend dans
+votre cabinet qu'il plaise à Votre Majesté de recevoir les dépêches
+qu'il lui apporte.
+
+--Mon éminentissime, dit le roi, voici notre réponse qui nous arrive.
+
+Et, sans même s'informer près du valet de pied si Ferrari s'était blessé
+ou avait été blessé, Ferdinand monta rapidement par un escalier dérobé
+et se trouva installé dans son cabinet avec Ruffo avant le courrier,
+qui, retardé par sa blessure, ne marchait que lentement, et était obligé
+de s'arrêter de dix pas en dix pas.
+
+Quelques secondes après, la porte du cabinet s'ouvrit, et Antonio
+Ferrari, toujours soutenu par les deux hommes qui l'avaient aidé à
+monter l'escalier, apparaissait sur le seuil, pâle et la tête enveloppée
+d'une bandelette ensanglantée.
+
+
+
+
+ XLV
+
+ PONCE PILATE
+
+
+En apercevant le roi, Ferrari écarta les deux hommes qui le soutenaient,
+et, comme si la présence de son maître eût suffi à lui rendre ses
+forces, il fit seul trois pas en avant, et, tandis que les deux hommes
+se retiraient et refermaient la porte derrière eux, il tira de sa poche
+la dépêche de la main droite, la présenta au roi, tandis qu'il portait,
+pour saluer militairement, la gauche à son front.
+
+--Bon! dit pour tout remercîment le roi en prenant la dépêche, voilà mon
+imbécile qui s'est laissé tomber.
+
+--Sire, répondit Ferrari, Votre Majesté sait qu'il n'y a pas, dans
+toutes les écuries du royaume, un cheval capable de me démonter; c'est
+mon cheval, et non pas moi, qui s'est laissé tomber, et, quand le cheval
+tombe, sire, il faut que le cavalier, fût-il roi, en fasse autant.
+
+--Et où cela t'est-il arrivé? demanda Ferdinand.
+
+--Dans la cour du château de Caserte, sire.
+
+--Et que diable allais-tu faire dans la cour du château de Caserte?
+
+--Le maître de poste de Capoue m'avait dit que le roi était au château.
+
+--C'est vrai, j'y étais, grommela le roi; mais, à sept heures du soir,
+je l'avais quitté, ton château de Caserte.
+
+--Sire, dit le cardinal, qui voyait pâlir et chanceler Ferrari, si Votre
+Majesté veut continuer l'interrogatoire, elle doit permettre à cet homme
+de s'asseoir, ou sinon il va se trouver mal.
+
+--C'est bien, dit Ferdinand. Assieds-toi, animal!
+
+Le cardinal approcha vivement un fauteuil.
+
+Il était temps; quelques secondes de plus, Ferrari tombait étendu sur le
+parquet; il tomba seulement assis.
+
+Quand le cardinal eut fini, le roi qui le regardait tout étonné de la
+peine qu'il se donnait pour son courrier, le prit à part et lui dit:
+
+--Vous avez entendu, cardinal, à Caserte?
+
+--Oui, sire.
+
+--Justement, à Caserte! insista le roi.
+
+Puis, à Ferrari:
+
+--Et comment la chose est-elle arrivée? demanda-t-il.
+
+--Il y avait soirée chez la reine, sire, répondit le courrier. La cour
+était encombrée de voitures; j'ai tourné trop court et n'ai point assez
+soutenu mon cheval en tournant; il s'est abattu des quatre pieds et je
+me suis fendu la tête contre une borne.
+
+--Hum! fit le roi.
+
+Et, tournant et retournant la lettre dans sa main, comme s'il hésitait à
+l'ouvrir:
+
+--Et cette lettre, dit-il, c'est de l'empereur?
+
+--Oui, sire: j'avais un petit retard de deux heures, parce que
+l'empereur était à Schoenbrünn.
+
+--Voyons toujours ce que m'écrit mon neveu, venez, cardinal.
+
+--Permettez, sire, que je donne un verre d'eau à cet homme et que je
+lui mette à la main un flacon de sels, à moins que Votre Majesté ne lui
+permette de se retirer chez lui, auquel cas j'appellerais les hommes qui
+l'ont amené et je le ferais reconduire.
+
+--Non pas! non pas! mon éminentissime; vous comprenez que j'ai à
+l'interroger.
+
+En ce moment, on entendit gratter à la porte du cabinet donnant dans
+la chambre à coucher, et, derrière la porte, pousser de petits
+gémissements.
+
+C'était Jupiter, qui reconnaissait Ferrari et qui, plus soucieux de son
+ami que Ferdinand ne l'était de son serviteur, demandait à entrer.
+
+Ferrari, lui aussi, reconnut Jupiter et étendit machinalement le bras
+vers la porte.
+
+--Veux-tu te taire, animal! cria Ferdinand en frappant du pied.
+
+Ferrari laissa retomber son bras.
+
+--Sire, dit Ruffo, ne permettrez-vous pas que deux amis, après s'être
+dit adieu au départ, se disent bonjour à l'arrivée?
+
+Et, pensant que Jupiter tiendrait lieu au courrier de verre d'eau et
+de sels, il profita de ce que le roi, ayant décacheté la dépêche, était
+absorbé dans sa lecture, pour aller ouvrir à Jupiter la porte de la
+chambre à coucher.
+
+Celui-ci, comme s'il eût deviné qu'il devait la faveur qui lui était
+faite à une distraction de son maître, se glissa en rampant et en
+passant le plus loin possible du roi vers Ferrari, et, tournant autour
+de son fauteuil, il se dissimula derrière le siége et celui qui y était
+assis, allongeant câlinement sa tête caressante entre la cuisse et la
+main de son père nourricier.
+
+--Cardinal, fit le roi, mon cher cardinal!
+
+--Me voilà, sire, répondit l'Éminence.
+
+--Lisez donc.
+
+Puis, au courrier, tandis que le cardinal prenait la lettre et la lisait
+à son tour:
+
+--C'est l'empereur lui-même qui a écrit cette lettre? demanda-t-il.
+
+--Je ne sais, sire, répondit le courrier; mais c'est lui-même qui me l'a
+remise.
+
+--Et, puisqu'il te l'a remise, personne n'a vu cette lettre?
+
+--J'en puis jurer, sire.
+
+--Elle ne t'a pas quitté?
+
+--Elle était dans ma poche au moment où je me suis évanoui, elle était
+dans ma poche au moment où je suis revenu à moi.
+
+--Tu t'es donc évanoui?
+
+--Ce n'est point ma faute, le coup a été très-violent, sire.
+
+--Et qu'a-t-on fait de toi quand tu as été évanoui?
+
+--On m'a porté dans la pharmacie.
+
+--Qui cela?
+
+--M. Richard.
+
+--Qui est-ce, M. Richard? Je ne connais pas.
+
+--Le secrétaire de M. Acton.
+
+--Qui t'a pansé?
+
+--Le médecin de Santa-Maria.
+
+--Et personne autre?
+
+--Je n'ai vu que lui et M. Richard, sire.
+
+Ruffo se rapprocha du roi.
+
+--Votre Majesté a lu? dit-il.
+
+--Pardieu! fit le roi. Et vous?
+
+--Moi aussi.
+
+--Qu'en dites-vous?
+
+--Je dis, sire, que la lettre est formelle. Les nouvelles que l'empereur
+reçoit de Rome sont, à ce qu'il paraît, les mêmes que les nôtres; il dit
+à Votre Majesté de se charger de l'armée du général Championnet; qu'il
+se chargera de celle du général Joubert.
+
+--Oui, reprit le roi, et voyez: il ajoute qu'aussitôt que je serai à
+Rome, il passera la frontière avec cent quarante mille hommes.
+
+--L'avis est positif.
+
+--Le corps de la lettre, reprit Ferdinand avec défiance, n'est pas de la
+main de l'empereur.
+
+--Non; mais la salutation et la signature sont autographes; peut-être
+Sa Majesté Impériale était-elle assez sûre de son secrétaire pour lui
+confier ce secret.
+
+Le roi reprit la lettre des mains de Ruffo, la tourna et la retourna.
+
+--Voulez-vous me montrer le cachet, sire?
+
+--Oh! dit le roi, quant au cachet, il n'y a rien à y reprendre: c'est
+bien la tête de l'empereur Marc-Antoine, je l'ai reconnue.
+
+--Marc-Aurèle, veut dire Votre Majesté.
+
+--Marc-Antoine, Marc-Aurèle, murmura le roi, n'est-ce point la même
+chose?
+
+--Pas tout à fait, sire, répliqua Ruffo en souriant; mais la question
+n'est point là; l'adresse est de la main de l'empereur, la signature
+est de la main de l'empereur; en conscience, sire, vous n'en pouvez pas
+demander davantage. Votre Majesté a-t-elle d'autres questions à faire à
+son courrier?
+
+--Non, qu'il aille se faire panser.
+
+Et il lui tourna le dos.
+
+--Et voilà les hommes pour lesquels on se fait tuer! murmura Ruffo, en
+allant à la sonnette.
+
+Au son du timbre, le valet de pied de service entra.
+
+--Rappelez les deux valets de pied qui ont amené Ferrari, dit le
+cardinal.
+
+--Oh! merci, Votre Éminence; j'ai repris des forces et je regagnerai
+bien ma chambre tout seul.
+
+En effet, Ferrari se leva, salua le roi et s'achemina vers la porte,
+suivi de Jupiter.
+
+--Ici, Jupiter! fit le roi.
+
+Jupiter s'arrêta court, n'obéissant qu'à moitié, accompagna Ferrari
+des yeux jusqu'à ce que celui-ci fût dans l'antichambre, et, avec une
+plainte, alla se coucher sous la table du roi.
+
+--Eh bien, idiot! que fais-tu là? demanda Ferdinand au valet de pied qui
+se tenait debout à la porte.
+
+--Sire, répondit celui-ci en tressaillant, Son Excellence sir William
+Hamilton, ambassadeur d'Angleterre, fait demander si Votre Majesté veut
+bien lui faire l'honneur de le recevoir.
+
+--Pardieu! tu sais bien que je le reçois toujours.
+
+Le valet sortit.
+
+--Dois-je me retirer, sire? demanda le cardinal.
+
+--Non pas; restez au contraire, mon éminentissime; la solennité avec
+laquelle l'audience m'est demandée indique une communication officielle,
+et je ne serai probablement point fâché de vous consulter sur cette
+communication.
+
+La porte se rouvrit.
+
+--Son Excellence l'ambassadeur d'Angleterre! dit le valet sans
+reparaître.
+
+--_Zitto_! dit le roi en montrant au cardinal la lettre de l'empereur et
+en la mettant dans sa poche.
+
+Le cardinal fit un geste qui correspondait à cette réponse: «Sire, la
+recommandation était inutile.»
+
+Sir William Hamilton entra.
+
+Il salua le roi, puis le cardinal.
+
+--Soyez le bienvenu, sir William, dit le roi, d'autant mieux le bienvenu
+que je vous croyais à Caserte.
+
+--J'y étais en effet, sire; mais la reine nous a fait l'honneur de nous
+ramener, lady Hamilton et moi, dans sa voiture.
+
+--Ah! la reine est de retour?
+
+--Oui, sire.
+
+--Il y a longtemps que vous êtes arrivé?
+
+--A l'instant même, et, ayant une communication à faire à Votre
+Majesté...
+
+Le roi regarda Ruffo en clignant de l'oeil.
+
+--Secrète? demanda-t-il.
+
+--C'est selon, sire, reprit sir William.
+
+--Relative à la guerre, je présume? dit le roi.
+
+--Justement, sire, relative à la guerre.
+
+--En ce cas, vous pouvez parler devant Son Éminence; nous nous
+entretenions de ce sujet au moment où l'on vous a annoncé.
+
+Le cardinal et sir William se saluèrent, ce qu'ils ne faisaient jamais
+quand ils pouvaient faire autrement.
+
+--Eh bien, fit sir William renouant la conversation, Sa Seigneurie lord
+Nelson est venue hier passer la soirée à Caserte, et, en partant, nous a
+laissé, à lady Hamilton et à moi, une lettre que je crois de mon devoir
+de communiquer à Votre Majesté.
+
+--La lettre est écrite en anglais?
+
+--Lord Nelson ne parle que cette langue; mais, si Votre Majesté le
+désire, j'aurai l'honneur de la lui traduire en italien.
+
+--Lisez, sir William, dit le roi; nous écoutons.
+
+Et, en effet, pour justifier le pluriel employé par lui, le roi fit
+signe à Ruffo d'écouter pendant qu'il écoutait lui-même.
+
+Voici le texte même de la lettre, que sir William traduisait de
+l'anglais en italien pour le roi, et que nous traduisons de l'anglais en
+français pour nos lecteurs [1]:
+
+[Note 1: Nous ne changeons pas une syllabe à la lettre de Nelson,
+que l'on doit accepter comme une pièce historique de la plus haute
+importance, puisque c'est elle qui décida Ferdinand IV à faire la guerre
+à la France.]
+
+A Lady Hamilton.
+
+»Naples, 3 octobre 1798.
+
+»Ma chère madame,
+
+»L'intérêt que vous et sir William Hamilton avez toujours pris à Leurs
+Majestés Siciliennes est, depuis six ans, gravé dans mon coeur, et je
+puis vraiment dire que, dans toutes les occasions qui se sont offertes,
+et elles ont été nombreuses, je n'ai jamais cessé de manifester ma
+sincère sympathie pour le bonheur de ce royaume.
+
+»En vertu de cet attachement, chère madame, je ne puis rester
+indifférent à ce qui s'est passé et à ce qui se passe à cette heure dans
+le royaume des Deux-Siciles, ni aux malheurs qui, d'après ce que je vois
+clairement sans être diplomate, sont prêts à s'étendre sur tout ce pays
+si loyal, et cela, par la pire de toutes les politiques, celle de la
+temporisation.
+
+»Depuis mon arrivée dans ces mers, c'est-à-dire depuis le mois de mai
+passé, j'ai vu dans le peuple sicilien un peuple dévoué à son souverain,
+et détestant terriblement les Français et leurs principes.
+
+Depuis mon séjour à Naples, il en a été de même, et j'y ai trouvé les
+Napolitains, depuis le premier jusqu'au dernier, prêts à faire la guerre
+aux Français, qui, comme on le sait, organisent une armée de voleurs
+pour piller ce royaume et abattre la monarchie.
+
+»Et, en effet, la politique de la France n'a-t-elle pas toujours été
+de bercer les gouvernements dans une fausse sécurité pour les détruire
+ensuite? et, comme je l'ai déjà assuré, est-ce qu'on ne sait pas que
+Naples est le pays qu'ils veulent surtout livrer au pillage? Sachant
+cela, mais sachant que Sa Majesté Sicilienne a une puissante armée,
+prête, m'assure-t-on, à marcher sur un pays qui lui ouvre les bras, avec
+l'avantage de porter la guerre ailleurs, au lieu de l'attendre de pied
+ferme, je m'étonne que cette armée ne se soit pas mise en marche depuis
+un mois.
+
+»J'ai pleine confiance que l'arrivée si heureuse du général Mack
+poussera le gouvernement à profiter du moment le plus favorable que
+la Providence lui ait accordé; car, s'il attaque ou s'il attend d'être
+attaqué chez lui au lieu de porter la guerre au dehors, il n'est pas
+besoin d'être prophète pour prédire que ces royaumes seront perdus et
+que la monarchie sera détruite! Or, si malheureusement le gouvernement
+napolitain persiste dans ce misérable et ruineux système de
+temporisation, je vous recommanderai, mes bons amis, de tenir vos objets
+les plus précieux et vos personnes prêts à être embarqués à la moindre
+nouvelle d'invasion. Il est de mon devoir de penser et de pourvoir à
+votre sûreté, et avec elle je regrette de songer que cela pourra être
+nécessaire à celle de l'aimable reine de Naples et de sa famille; mais
+le mieux serait que les paroles du grand William Pitt, comte de Chatam,
+entrassent dans la tête des ministres de ce pays.
+
+»Les mesures les plus hardies sont les plus sûres.
+
+»C'est le sincère désir de celui qui se dit,
+
+»Chère madame,
+
+»Votre très-humble et très-dévoué admirateur et ami,
+
+»HORACE NELSON.»
+
+--Est-ce tout? demanda le roi.
+
+--Sire, répondit sir William, il y a un post-scriptum.
+
+--Voyons le post-scriptum... A moins que...
+
+Il fit un mouvement qui, visiblement, voulait dire: «A moins que
+le post-scriptum ne soit pour lady Hamilton elle seule.» Aussi, sir
+William, reprenant la lettre, se hâta-t-il de continuer:
+
+«Je prie Votre Seigneurie de recevoir cette lettre comme une preuve,
+pour sir William Hamilton, auquel j'écris avec tout le respect qui lui
+est dû, de la ferme et inaltérable opinion d'un amiral anglais désireux
+de prouver sa fidélité envers son souverain, en faisant tout ce qui est
+en son pouvoir pour le bonheur de Leurs Majestés Siciliennes et de leur
+royaume.»
+
+--Cette fois, c'est tout? demanda le roi.
+
+--Oui, sire, répondit sir William.
+
+--Cette lettre mérite d'être méditée, dit le roi.
+
+--Elle renferme les conseils d'un véritable ami, sire, répondit sir
+William.
+
+--Je crois que lord Nelson a promis d'être plus qu'un ami pour nous, mon
+cher sir William: il a promis d'être un allié.
+
+--Et il remplira sa promesse... Tant que lord Nelson et sa flotte
+tiendront la mer Tyrrhénienne et celle de Sicile, Votre Majesté n'a
+point à craindre que ses côtes ne soient insultées par un seul bâtiment
+français; mais, sire, il croit, d'ici à six semaines ou deux mois,
+recevoir une autre destination; voilà pourquoi il serait utile de ne
+point perdre de temps.
+
+--On dirait, en vérité, qu'ils se sont donné le mot, dit tout bas le roi
+au cardinal.
+
+--Et ils se le seraient donné, répondit celui-ci en mettant sa voix au
+diapason de celle du roi, que cela n'en vaudrait que mieux.
+
+--Votre avis bien sincère, sur cette guerre, cardinal?
+
+--Je crois, sire, que, si l'empereur d'Autriche tient la promesse qu'il
+vous fait, que, si Nelson garde scrupuleusement vos côtes, je crois,
+en effet, qu'il vaudrait mieux attaquer et surprendre les Français que
+d'attendre qu'ils vous attaquassent et vous surprissent.
+
+--Alors, vous voulez la guerre, cardinal?
+
+--Je crois que, dans les conditions où se trouve Votre Majesté, le pis
+est d'attendre.
+
+--Nelson veut la guerre? demanda le roi à sir William.
+
+--Il la conseille du moins avec la chaleur d'un sincère et inaltérable
+dévouement.
+
+--Vous voulez la guerre? continua le roi interrogeant sir William
+lui-même.
+
+--Je répondrai, comme ambassadeur d'Angleterre, que je sais, en disant
+oui, seconder les désirs de mon gracieux souverain.
+
+--Cardinal, dit le roi indiquant du doigt sa toilette de nuit,
+faites-moi le plaisir de verser de l'eau dans cette cuvette et de me la
+donner.
+
+Le cardinal obéit sans faire la moindre observation, versa l'eau dans la
+cuvette et présenta la cuvette au roi.
+
+Le roi retroussa ses manchettes et se lava les mains en les frottant
+avec une espèce de fureur.
+
+--Vous voyez ce que je fais, sir William? dit-il.
+
+--Je le vois, sire, répondit l'ambassadeur d'Angleterre, mais je ne me
+l'explique point parfaitement.
+
+--Eh bien, je vais vous l'expliquer, dit le roi; je fais comme Pilate,
+je m'en lave les mains.
+
+
+
+
+ XLVI
+
+ LES INQUISITEURS D'ÉTAT
+
+
+Le capitaine général Acton n'avait point oublié l'ordre que lui avait
+donné la reine le matin même, et il avait convoqué les inquisiteurs
+d'État dans la chambre obscure.
+
+Neuf heures étaient l'heure indiquée; mais, pour faire preuve de zèle
+d'abord, et ensuite par inquiétude personnelle, chacun avait voulu
+arriver le premier; de sorte qu'à huit heures et demie, tous trois
+étaient réunis.
+
+Ces trois hommes, dont les noms sont restés en exécration à Naples, et
+qui doivent être inscrits par l'historien sur les tables d'airain de la
+postérité, à côté de ceux des Laffémas et des Jeffreys, s'appelaient le
+prince de Castelcicala, Guidobaldi, Vanni.
+
+Le prince de Castelcicala, le premier en grandeur, et, par conséquent,
+le premier en honte, était ambassadeur à Londres, lorsque la reine,
+ayant besoin de mettre sous la protection d'un des premiers noms de
+Naples ses vengeances publiques et privées, le rappela de son ambassade;
+il lui fallait un grand seigneur qui fût disposé à tout sacrifier à son
+ambition et prêt à boire toute honte pourvu qu'il trouvât au fond du
+verre de l'or et des faveurs: elle pensa au prince de Castelcicala;
+celui-ci accepta sans discussion; il avait compris qu'il y avait
+quelquefois plus à gagner à descendre qu'à monter, et, ayant calculé
+ce que pouvait attendre de la reconnaissance d'une reine l'homme qui
+se mettait au service de ses haines, de prince, il se faisait sbire et,
+d'ambassadeur, espion.
+
+Guidobaldi n'était ni monté ni descendu en acceptant la mission qui lui
+était offerte: juge inique, magistrat prévaricateur, il était resté le
+même homme sans conscience qu'il avait toujours été; seulement, honoré
+de la faveur royale, membre d'une junte d'État au lieu d'être membre
+d'un simple tribunal, il avait opéré sur une plus large base.
+
+Mais, si craints et si exécrés que le fussent le prince de Castelcicala
+et le juge Guidobaldi, ils étaient cependant moins craints et moins
+détestés que le procureur fiscal Vanni; celui-là, il n'y avait point
+encore de comparaison pour lui dans l'espèce humaine, et, si l'avenir
+lui réservait dans le Sicilien Speciale un hideux pendant, ce pendant
+était encore inconnu.--Fouquier-Tinville, me direz-vous? Non, il faut
+être juste pour tous, même pour les Fouquier-Tinville. Celui-ci était
+l'accusateur du comité de salut public; comme au sacrificateur, on lui
+amenait la victime et on lui disait: _Tue_! mais il ne l'allait point
+chercher; il n'était pas tout à la fois comme Vanni, espion pour
+la découvrir, sbire pour l'arrêter, juge pour la condamner. «Que me
+reproche-t-on? criait Fouquier-Tinville à ses juges, qui l'accusaient
+d'avoir fait tomber trois mille têtes; est-ce que je suis un homme, moi?
+Je suis une hache. Si vous me mettez en accusation, il faut y mettre
+aussi le couteau de la guillotine.»
+
+Non, c'est dans le genre animal, c'est dans la famille des bêtes de nuit
+et de carnage, qu'il faut chercher l'équivalent de Vanni; il y avait
+en lui du loup et de l'hyène non-seulement au moral, mais encore au
+physique; il avait les bonds imprévus du premier lorsqu'il fallait
+saisir sa proie, la marche tortueuse et muette de la seconde lorsqu'il
+fallait s'en approcher. Il était plutôt grand que petit; son regard
+était sombre et concentré; son visage était couleur de cendre, et, comme
+ce terrible Charles d'Anjou, dont Villani nous a laissé un si magnifique
+portrait, il ne riait jamais et dormait peu.
+
+La première fois qu'il vint prendre place à la première junte, dont il
+fit partie, il entra dans la salle des séances, le visage bouleversé par
+la terreur,--était-elle vraie ou fausse?--les lunettes relevées sur
+le front, se heurtant à tous les meubles, à la table; il vint à ses
+confrères, en s'écriant:
+
+--Messieurs, messieurs, voilà deux mois que je ne dors point en voyant
+les dangers auxquels est exposé _mon roi!_
+
+Et, comme, en toute occasion, il ne cessait de dire _mon roi_, le
+président de la junte, s'impatientant, lui répondit à son tour:
+
+--Votre roi! Qu'entendez-vous par ces mots, qui cachent votre orgueil
+sous l'apparence du zèle? Pourquoi ne dites-vous pas comme nous
+simplement: _notre roi_?
+
+Nous répondrons pour Vanni, qui ne répondit point:
+
+--Celui qui dans un gouvernement faible et despotique dit: _Mon roi_,
+doit nécessairement l'emporter sur celui qui dit seulement: _Notre roi_.
+
+Ce fut grâce au zèle de Vanni que, comme nous l'avons dit, les prisons
+s'emplirent de suspects; de prétendus coupables furent entassés dans des
+cachots infects, privés d'air, de lumière et de pain; une fois enfermé
+dans une de ces fosses, le prisonnier, qui souvent ignorait la cause de
+son arrestation, ne savait plus, non-seulement quand il serait mis en
+liberté, mais même en jugement. Vanni, suprême directeur de la douleur
+publique, cessait de s'occuper de ceux qui étaient en prison une fois
+qu'ils y étaient, mais s'occupait seulement de ceux qui restaient à
+emprisonner. Si une mère, si une femme, si un fils, si une soeur, si une
+amante, venaient prier Vanni pour un fils, pour un époux, pour un
+frère, pour un amant, la prière du suppliant ajoutait encore au délit du
+prisonnier; si les solliciteurs recouraient au roi, la chose était plus
+qu'inutile, elle devenait dangereuse, parce qu'alors, du roi, Vanni en
+appelait à la reine, et que, si le roi pardonnait quelquefois, la reine
+ne pardonnait jamais.
+
+Vanni, tout au contraire de Guidobaldi,--et c'était cela qui le rendait
+plus terrible encore,--s'était fait une réputation de juge intègre mais
+inflexible; il réunissait à une ambition sans bornes une cruauté sans
+limites, et, pour le malheur de l'humanité, c'était en même temps
+un enthousiaste; l'affaire qui l'occupait était toujours une affaire
+immense, attendu qu'il la regardait au microscope de son imagination. De
+tels hommes sont non-seulement dangereux pour ceux qu'ils ont à juger,
+mais encore funestes pour ceux qui les font juges, parce que, ne sachant
+pas satisfaire leur ambition par des actions vraiment grandes, ils
+donnent une grandeur imaginaire à leur petites actions, les seules
+qu'ils puissent produire.
+
+Il avait commencé à se faire cette réputation de juge intègre, mais
+inflexible, dans la conduite qu'il avait tenue à l'égard du prince de
+Tarsia. Le prince de Tarsia, avant le cardinal Ruffo, avait dirigé la
+fabrique de soie de San-Leucio: c'était une double erreur que le roi et
+le prince de Tarsia commettaient chacun de son côté, le roi en nommant
+le prince de Tarsia à un tel poste, le prince de Tarsia en l'acceptant.
+Ignorant dans une question de comptabilité, mais incapable de frauder;
+honnête homme lui-même, mais ne sachant pas s'entourer d'honnêtes gens,
+il se trouva, au bout de quelques années, dans la gestion du prince, un
+déficit de cent mille écus que Vanni fut chargé de liquider.
+
+Rien n'était plus facile que cette liquidation. Le prince était riche à
+un million de ducats et offrait de payer; mais, si le prince payait,
+il n'y avait plus de bruit, il n'y avait plus de scandale, et tout le
+bénéfice qu'espérait Vanni de cette affaire s'évanouissait; en deux
+heures, la chose pouvait être terminée et le déficit comblé sans que la
+fortune du prince en souffrit une grave atteinte; l'affaire, grâce au
+liquidateur, dura dix ans; le déficit persista et le prince fut ruiné
+d'argent et de réputation.
+
+Mais Vanni eut un nom qui lui valut le sanglant honneur de faire partie
+de la junte d'État de 1796.
+
+Une fois nommé, Vanni se mit à crier tout haut, à tous et partout, qu'il
+ne garantissait pas la sûreté de ses augustes souverains si on ne lui
+laissait pas incarcérer vingt mille jacobins à Naples seulement.
+
+Chaque fois qu'il voyait la reine, il s'approchait d'elle, soit par un
+de ces bonds inattendus qu'il partageait avec le loup, soit par cette
+marche oblique qu'il tenait de l'hyène, et lui disait:
+
+--Madame, je tiens le fil d'une conspiration! Madame, je suis sur la
+trace d'un nouveau complot!
+
+Et Caroline, qui se croyait entourée de complots et de conspirations,
+disait:
+
+--Continuez, continuez, Vanni! servez bien votre reine, et vous serez
+récompensé.
+
+Cette terreur blanche dura plus de trois ans; au bout de trois ans,
+l'indignation publique monta comme une marée d'équinoxe, et vint en
+quelque sorte battre les murs des prisons, où tant de prévenus étaient
+enfermés sans que jamais on eût pu prouver qu'un seul était coupable;
+au bout de trois ans, les instructions, faites avec l'acharnement des
+haines politiques, n'avaient pu constater aucun délit; Vanni recourut
+à une dernière espérance, se réfugia dans une dernière ressource, la
+torture.
+
+Mais ce n'était point assez pour Vanni de la torture ordinaire: des
+traditions qui remontaient au moyen âge, époque depuis laquelle la
+torture n'avait point été appliquée, disaient que des esprits fermes,
+des corps robustes l'avaient supportée; non, il réclamait la torture
+extraordinaire, que les anciens législateurs autorisaient dans les cas
+de lèse-majesté, et demandait que les chefs du complot, c'est-à-dire
+le chevalier de Medici, le duc de Canzano, l'abbé Monticelli et sept ou
+huit autres, fussent soumis à cette torture qu'il spécifiait lui-même
+dans un de ces sourires fatals qui tordaient sa bouche lorsqu'il
+était dans l'espérance que cette faveur lui serait accordée: _tormenti
+spietati come sopra cadaveri_, c'est-à-dire _des tourments pareils à
+ceux que l'on exercerait sur des cadavres._
+
+La conscience des juges se révolta, et, quoique Guidobaldi et
+Castelcicala fussent pour la torture _comme sur des cadavres_, le
+tribunal la repoussa à l'unanimité moins leurs deux voix.
+
+Cette unanimité était le salut des prisonniers et la chute de Vanni.
+
+Les prisonniers furent mis en liberté, la junte fut dissoute par le
+dégoût public, et Vanni renversé de son fauteuil de procureur fiscal.
+
+Ce fut alors que la reine lui tendit la main, qu'elle lui fit donner
+le titre de marquis, et que, de ces trois hommes qui avaient encouru
+l'exécration publique, elle forma son tribunal à elle, son inquisition
+privée, jugeant dans la solitude, frappant dans les ténèbres, non plus
+avec le fer du bourreau, mais avec le poignard du sbire.
+
+Nous avons vu à l'oeuvre Pasquale de Simone; nous allons y voir
+Guidobaldi, Castelcicala et Vanni.
+
+Les trois inquisiteurs d'État étaient donc réunis dans la chambre
+obscure; ils étaient assis, inquiets et sombres, autour de la table
+verte, éclairée par la lampe de bronze; l'abat-jour laissait leur
+visages dans l'ombre, de sorte que, d'un côté à l'autre de la table, ils
+ne se fussent point reconnus, s'ils n'eussent point su qui ils étaient.
+
+Le message de la reine les troublait: un espion plus habile qu'eux
+avait-il découvert quelque complot?
+
+Chacun d'eux roulait donc en silence son inquiétude dans son esprit,
+sans en faire part à ses compagnons, attendant avec anxiété que la porte
+des appartements royaux s'ouvrit et que la reine parût.
+
+Puis, de temps en temps, chacun jetait un regard rapide et ombrageux sur
+le coin le plus obscur de la chambre.
+
+C'est que, dans ce coin, presque entièrement perdu dans l'ombre, à peine
+visible, se tenait le sbire Pasquale de Simone.
+
+Peut-être en savait-il plus qu'eux, car, plus qu'eux encore, il était
+avant dans les secrets de la reine; mais, quoiqu'ils lui donnassent des
+ordres, pas un des inquisiteurs d'État n'eût osé l'interroger.
+
+Seulement, sa présence témoignait de la gravité de l'affaire.
+
+Pasquale de Simone, aux yeux mêmes des inquisiteurs d'État, était un
+personnage bien plus effrayant que maître Donato.
+
+Maître Donato, c'était le bourreau public et patenté: Pasquale de
+Simone, c'était le bourreau secret et mystérieux; l'un était l'exécuteur
+de la loi, l'autre celui du bon plaisir royal.
+
+Que le bon plaisir royal cessât de tenir pour ses fidèles Guidobaldi,
+Castelcicala, Vanni, il ne pouvait les déférer à la loi: ils savaient et
+eussent révélé trop de choses.
+
+Mais il pouvait les désigner à Pasquale de Simone, faire un seul geste,
+et, alors, tout ce qu'ils savaient, tout ce qu'ils pouvaient dire ne les
+protégeait plus, mais au contraire les condamnait; un coup bien appliqué
+entre la sixième et la septième côte gauche, tout était dit, les secrets
+mouraient avec l'homme, et son dernier soupir, pour celui qui passait à
+dix pas de l'endroit où il était frappé, n'était plus qu'une haleine
+du vent, plus triste, un souffle de la brise, plus mélancolique que les
+autres.
+
+Neuf heures sonnèrent à cette horloge dont nous avons vu le timbre faire
+tressaillir la reine, la première fois qu'à sa suite nous introduisîmes
+le lecteur dans cette chambre, et, comme le dernier coup du marteau
+vibrait encore, la porte s'ouvrit et Caroline parut.
+
+Les trois inquisiteurs d'État se levèrent d'un seul mouvement, saluèrent
+la reine et s'avancèrent vers elle. Elle tenait divers objets cachés
+sous un grand châle de cachemire rouge, jeté sur son épaule gauche
+plutôt en manière de manteau que de châle.
+
+Pasquale de Simone ne bougea point; la silhouette rigide du sbire resta
+collée contre la muraille, comme une figure de tapisserie.
+
+La reine prit la parole sans même laisser aux inquisiteurs d'État le
+temps de lui adresser leurs hommages.
+
+--Cette fois, monsieur Vanni, dit-elle, ce n'est point vous qui tenez
+le fil d'un complot, ce n'est point vous qui êtes sur la trace d'une
+conspiration, c'est moi; mais, plus heureuse que vous qui avez trouvé
+les coupables sans trouver les preuves, j'ai trouvé les preuves d'abord,
+et, par les preuves, je vous apporte le moyens de trouver les coupables.
+
+--Ce n'est cependant pas le zèle qui nous manque, madame, dit Vanni.
+
+--Non, répondit la reine, puisque beaucoup même vous accusent d'en avoir
+trop.
+
+--Jamais, quand il s'agit de Votre Majesté, dit le prince de
+Castelcicala.
+
+--Jamais! répéta comme un écho Guidobaldi.
+
+Pendant ce court dialogue, la reine s'était approchée de la table; elle
+écarta son châle et y déposa une paire de pistolets et une lettre encore
+légèrement teintée de sang.
+
+Les trois inquisiteurs la regardèrent faire avec le plus grand
+étonnement.
+
+--Asseyez-vous, messieurs, dit la reine. Marquis Vanni, prenez la plume
+et écrivez les instructions que je vais vous donner.
+
+Les trois hommes s'assirent, et la reine, restant debout, le poing fermé
+et appuyé sur la table, enveloppée de son châle de pourpre comme une
+impératrice romaine, dicta les paroles suivantes:
+
+--Dans la nuit du 22 au 23 septembre dernier, six hommes étaient réunis
+dans les ruines du château de la reine Jeanne; ils en attendaient un
+septième, envoyé de Rome par le général Championnet. L'homme envoyé par
+le général Championnet avait quitté son cheval à Pouzzoles; il y avait
+pris une barque, et, malgré la tempête qui menaçait, et qui, quelque
+temps après, éclata en effet, il s'avança par mer vers le palais en
+ruine où il était attendu. Au moment où la barque allait aborder, elle
+sombra; les deux pêcheurs qui la conduisaient périrent; le messager
+tomba à l'eau comme eux, mais, plus heureux qu'eux, se sauva. Les six
+conjurés et lui restèrent en conférence jusqu'à minuit et demi, à peu
+près. Le messager sortit le premier et s'achemina vers la rivière de
+Chiaïa; les six autres hommes quittèrent les ruines; trois remontèrent
+le Pausilippe, trois autres suivirent en barque le bord de la mer en
+descendant du côté du château de l'Oeuf. Un peu avant d'arriver à la
+fontaine du Lion, le messager fut assassiné...
+
+--Assassiné! s'écria Vanni; et par qui?
+
+--Cela ne nous regarde point, répondit la reine d'un ton glacé; nous
+n'avons pas à poursuivre ses assassins.
+
+Vanni vit qu'il avait fait fausse route et se tut.
+
+--Avant de tomber, il tua deux hommes avec les pistolets que voici, et
+en blessa deux avec le sabre que vous trouverez dans cette armoire.
+(Et la reine indiqua l'armoire où, quinze jours auparavant, elle avait
+enfermé le sabre et le manteau.) Le sabre, vous pourrez le voir, est de
+fabrique française; mais les pistolets, vous pourrez le voir aussi, sont
+des manufactures royales de Naples; ils sont marqués d'une N., première
+lettre du nom de baptême de leur propriétaire.
+
+Pas un souffle n'interrompit la reine; on eût dit que ses trois
+auditeurs étaient de marbre.
+
+--Je vous ai dit, continua-t-elle, que le sabre était de fabrique
+française; mais, au lieu de l'uniforme que le messager portait en
+arrivant et qui avait été mouillé par la pluie et par l'eau de mer, il
+portait une houppelande de velours vert à brandebourgs qui lui avait
+été prêtée par un des six conjurés. Le conjuré qui lui avait prêté cette
+redingote avait oublié dans la poche une lettre; c'est une lettre de
+femme, une lettre d'amour, adressée à un jeune homme dont le nom
+est Nicolino. Les N incrustées sur les pistolets prouvent qu'ils
+appartiennent à la même personne à laquelle est adressée la lettre, et
+qui, en prêtant la redingote, a prêté aussi les pistolets.
+
+--Cette lettre, dit Castelcicala après l'avoir examinée avec soin, n'a
+pour toute signature qu'une initiale, un E.
+
+--Cette lettre, dit la reine, est de la marquise Elena de San-Clemente.
+
+Les trois inquisiteurs se regardèrent.
+
+--Une des dames d'honneur de Votre Majesté, je crois, fit Guidobaldi.
+
+--Une de mes dames d'honneur, oui, monsieur, répondit la reine avec un
+singulier sourire, qui semblait dénier à la marquise de San-Clemente la
+qualification de _dame d'honneur_ que Guidobaldi lui donnait. Or, comme
+les amants sont encore, à ce qu'il paraît, dans leur lune de miel, j'ai
+donné ce matin congé à la marquise de San-Clemente, qui était de service
+près de moi demain, et qui sera remplacée demain par la comtesse de
+San-Marco. Or, écoutez bien ceci, continua la reine.
+
+Les trois inquisiteurs se rapprochèrent de Caroline en s'allongeant sur
+la table et entrèrent dans le cercle de lumière versé par la lampe,
+de manière que leurs trois têtes, restées jusque-là dans l'ombre, se
+trouvèrent tout à coup éclairées.
+
+--Or, écoutez bien ceci: il est probable que la marquise de
+San-Clemente, _ma dame d'honneur_, comme vous l'appelez, monsieur
+Guidobaldi, ne dira pas à son mari un mot du congé que je lui donne,
+et consacrera toute la journée de demain à son cher Nicolino; vous
+comprenez maintenant, n'est-ce pas?
+
+Les trois hommes levèrent leurs yeux interrogateurs sur la reine; ils
+n'avaient point compris.
+
+Caroline continua.
+
+--C'est bien simple cependant, dit-elle. Pasquale de Simone entoure
+avec ses hommes le palais de la marquise de San-Clemente; ils la voient
+sortir, ils la suivent sans affectation; le rendez-vous est dans une
+maison tierce; ils reconnaissent le Nicolino, ils laissent aux amants
+tout le loisir d'être ensemble. La marquise sort probablement la
+première, et, quand Nicolino sort à son tour, ils arrêtent Nicolino,
+mais sans lui faire aucun mal... La tête de celui qui le toucherait
+autrement que pour le faire prisonnier, dit la reine en élevant la
+voix et en fronçant le sourcil, me répondrait de sa vie! Les hommes de
+Pasquale de Simone le prennent donc vivant, le conduisent au château
+Saint-Elme et le recommandent tout particulièrement au gouverneur, qui
+choisit pour lui un de ses cachots les plus sûrs. S'il consent à nommer
+ses complices, tout va bien; s'il refuse, alors, Vanni, cela vous
+regarde; vous n'aurez plus un tribunal stupide pour vous empêcher de
+donner la torture, et vous agirez _comme sur un cadavre_. Est-ce clair,
+cela, messieurs? Et, quand je me mêle de découvrir des conspirations,
+suis-je un bon limier?
+
+--Tout ce que fait la reine est marqué au coin du génie, dit Vanni en
+s'inclinant. Votre Majesté a-t-elle d'autres ordres à nous donner?
+
+--Aucun, répliqua la reine. Ce que le marquis Vanni vient d'écrire vous
+servira de règle à tous trois; après le premier interrogatoire, vous me
+rendrez compte. Prenez le manteau et le sabre qui se trouvent dans cette
+armoire, les pistolets et la lettre qui se trouvent sur cette table
+comme preuves de conviction, et que Dieu vous garde!
+
+La reine fit aux trois inquisiteurs un salut de la main; tous trois
+saluèrent profondément et sortirent à reculons.
+
+Lorsque la porte se fut refermée derrière eux, Caroline fit un signe à
+Pasquale de Simone; le sbire s'approcha au point de n'être séparé de la
+reine que par la largeur de la table.
+
+--Tu as entendu? lui dit la reine en jetant sur la table une bourse
+pleine d'or.
+
+--Oui, Votre Majesté, répondit le sbire en prenant la bourse et en
+remerciant par un salut.
+
+--Demain, ici, à la même heure, tu te trouveras pour me rendre compte de
+ce qui se sera passé.
+
+Le lendemain, à la même heure, la reine apprenait de la bouche
+de Pasquale que l'amant de la marquise de San-Clemente, surpris à
+l'improviste, avait été arrêté à trois heures de l'après-midi sans avoir
+pu opposer aucune résistance, conduit au château Saint-Elme et écroué.
+
+Elle apprit, en outre, que cet amant était Nicolino Caracciolo, frère du
+duc de Rocca Romana et neveu de l'amiral.
+
+--Ah! murmura-t-elle, si nous avions le bonheur que l'amiral en fût!
+
+
+
+
+ XLVII
+
+ LE DÉPART
+
+
+Quinze jours après les événements que nous avons racontés dans le
+précédent chapitre, c'est-à-dire après l'arrestation de Nicolino
+Caracciolo, par une de ces belles journées où l'automne napolitain
+rivalise avec le printemps et l'été des autres pays, la population,
+non-seulement de Naples tout entière, mais encore des villes voisines et
+des villages voisins, se pressait aux abords du palais royal, encombrant
+d'un côté la descente du Géant, de l'autre Toledo, et, en face de la
+grande entrée du château, toutes les rues qui aboutissaient à cette
+large place avant que l'église Saint-François-de-Paul, résultat d'un
+voeu postérieur à l'époque à laquelle nous sommes arrivés, fût bâtie;
+mais à toutes les extrémités des rues aboutissant à cette place, appelée
+aujourd'hui place du Plébiscite, un cordon de troupes empêchait le
+peuple d'aller plus loin.
+
+C'est qu'au centre de la place, le général Mack paradait au milieu d'un
+brillant état-major composé d'officiers supérieurs parmi lesquels on
+distinguait le général Micheroux et le général de Damas, deux émigrés
+français qui avaient mis leur haine et leur épée au service de l'ennemi
+le plus acharné de la France; le général Naselli, qui devait commander
+le corps d'expédition dirigé sur la Toscane; le général Parisi, le
+général de Gambs et le général Fonseca, les colonels San-Filippo et
+Giustini, et avec eux, tenant le rang d'officiers d'ordonnance, les
+représentants des plus illustres familles Naples.
+
+Ces officiers étaient couverts de croix de tous les pays, de cordons de
+toutes les couleurs; leurs uniformes étincelaient de broderies d'or;
+sur leurs chapeaux à trois cornes ondoyaient ces panaches tant aimés des
+peuples méridionaux. Ils s'élançaient rapidement d'un bout à l'autre de
+la place, sous prétexte de porter des ordres, mais en réalité pour faire
+admirer leur bonne mine et la grâce avec laquelle ils manoeuvraient
+leurs chevaux. A toutes les fenêtres donnant sur la place, à toutes
+celles d'où la vue pouvait y pénétrer, des femmes en grande toilette,
+ombragées par les drapeaux blancs des Bourbons et les drapeaux rouges
+de l'Angleterre, les saluaient en agitant leurs mouchoirs. Les cris
+de «Vive le roi! vive l'Angleterre! vive Nelson! mort aux Français!»
+s'élevaient comme des bouffées de menaces, comme des rafales de tempête,
+au milieu de la houle humaine dont les vagues venaient battre les digues
+qu'elles menaçaient à tout moment de renverser. Ces cris, partis du fond
+de la rue, montaient de fenêtre en fenêtre, comme ces serpents de flamme
+qui vont allumer les feux d'artifice jusqu'aux derniers étages, et
+allaient mourir sur les terrasses couvertes de spectateurs.
+
+Tout cet état-major galopant sur la place, tout ce peuple entassé dans
+les rues, toutes ces dames agitant leurs mouchoirs, tous ces spectateurs
+encombrant les terrasses, tout cela attendait le roi Ferdinand, allant
+se mettre à la tête de son armée pour marcher de sa personne contre les
+Français.
+
+Depuis huit jours déjà, la guerre était hautement décidée; les prêtres
+prêchaient dans les églises, les moines tonnaient sur les places et
+dans les carrefours, montés sur les bornes ou sur des tréteaux; les
+proclamations de Ferdinand couvraient toutes les murailles. Elles
+déclaraient que le roi avait fait tout ce qu'il avait pu pour conserver
+l'amitié des Français, mais que l'honneur napolitain était outragé
+par l'occupation de Malte, fief du royaume de Sicile, qu'il ne pouvait
+tolérer l'envahissement des États du pape, qu'il aimait comme son
+antique allié, et qu'il respectait comme chef de l'Église, et qu'en
+conséquence il faisait marcher son armée pour restituer Rome à son
+légitime souverain.
+
+Puis, s'adressant directement au peuple, il lui disait:
+
+«Si j'avais pu obtenir cet avantage par tout autre sacrifice, je n'eusse
+point hésité à le faire; mais quel espoir de succès y eût-il eu après
+tant de funestes exemples qui vous sont tous bien connus? Plein de
+confiance dans la bonté du Dieu des armées, qui guidera mes pas et
+dirigera mes opérations, je pars à la tête des courageux défenseurs de
+la patrie. Je vais avec la plus grande joie braver tous les dangers pour
+l'amour de mes compatriotes, de mes frères et de mes enfants; car je
+vous ai toujours considérés comme tels. Soyez fidèles à Dieu, obéissez
+aux ordres de ma bien-aimée compagne, que je charge du soin de gouverner
+en mon absence. Je vous recommande de la respecter et de la chérir
+comme une mère. Je vous laisse aussi mes enfants, continuait-il, qui
+ne doivent pas vous être moins chers qu'à moi. Quels que soient les
+événements, souvenez-vous que vous êtes Napolitains, que, pour être
+brave, il suffit de le vouloir et qu'il vaut mieux mourir glorieusement
+pour la cause de Dieu et pour celle de son pays, que de vivre dans une
+fatale oppression. Que le ciel répande sur vous ses bénédictions! Tel
+est le voeu de celui qui, tant qu'il vivra, conservera pour vous les
+tendres sentiments d'un souverain et d'un père.»
+
+C'était la première fois que le roi de Naples s'adressait directement à
+son peuple, lui parlait de son amour pour lui, lui vantait sa paternité,
+en appelait à son courage et lui confiait sa femme et ses enfants.
+Depuis la bataille de Velletri, qui avait été gagnée en 1744 par les
+Espagnols sur les Allemands, et qui avait assuré le trône à Charles
+III, les Napolitains n'avaient entendu le canon que les jours de grandes
+fêtes; ce qui n'empêchait point que, dans leur orgueil national, il ne
+se crussent les premiers soldats du monde.
+
+Quant à Ferdinand, il n'avait jamais eu l'occasion de prouver ni
+son courage ni ses talents militaires; donc, on ne pouvait l'accuser
+d'avance ni d'incapacité ni de faiblesse. Lui seul savait que penser de
+lui-même, et il s'en était expliqué en présence de Mack, comme on l'a
+vu, avec son cynisme ordinaire.
+
+Or, c'était déjà un grand progrès social qu'ayant à prendre une décision
+aussi grave que celle de la guerre, ayant à combattre un ennemi aussi
+dangereux que l'étaient les Français, il s'adressât à son peuple pour
+se justifier bien ou mal, devant ses sujets, de cette nécessité dans
+laquelle il s'était mis de les faire tuer.
+
+Il est vrai que, sans compter l'aide de l'Autriche, de laquelle, après
+la lettre qu'il avait reçue, il ne faisait aucun doute, il comptait
+sur une division du côté du Piémont. Une dépêche particulière avait été
+écrite par le prince Belmonte au chevalier Priocca, ministre du roi de
+Sardaigne. Si nous n'avions pas le texte de cette dépêche sous les yeux,
+et si, par conséquent, nous n'étions pas certain de son authenticité,
+nous hésiterions à la reproduire, tant le droit des nations, tant la
+morale divine et humaine nous y semblent outrageusement violés.
+
+La voici:
+
+«Monsieur le chevalier,
+
+»Nous savons que, dans le conseil de Sa Majesté le roi de Sardaigne,
+plusieurs ministres circonspects, pour ne pas dire timides, frémissent
+à l'idée de parjure et de meurtre, comme si le dernier traité d'alliance
+entre la France et la Sardaigne était un acte politique de nature à être
+respecté! N'a-t-il pas été dicté par la force oppressive du vainqueur?
+n'a-t-il pas été accepté sous l'empire de la nécessité? De pareils
+traités ne sont que des injustices du plus fort à l'égard de l'opprimé,
+qui, en les violant, s'en dégage à la première occasion que lui offre la
+faveur de la fortune.
+
+»Quoi! en présence de votre roi prisonnier dans sa capitale, entouré
+de baïonnettes ennemies, vous appelleriez parjure ne point tenir les
+promesses arrachées par la nécessité, désapprouvées par la conscience?
+Vous appelleriez assassinat l'extermination de vos tyrans? La faiblesse
+des opprimés ne pourra donc jamais espérer aucun secours légitime contre
+la force qui les opprime?
+
+»Les bataillons français, pleins de confiance et de sécurité dans la
+paix, sont disséminés dans le Piémont; excitez le patriotisme du peuple
+jusqu'à l'enthousiasme et la fureur, de sorte que tout Piémontais aspire
+à l'honneur d'abattre un ennemi de la patrie; ces meurtres partiels
+profiteront plus au Piémont que des victoires remportées sur le champ de
+bataille, et jamais la postérité équitable ne donnera le nom de trahison
+à des actes énergiques de tout un peuple qui passe sur le cadavre de ses
+oppresseurs pour reconquérir sa liberté. Nos braves Napolitains, sous
+la conduite du général Mack, donneront les premiers le signal de mort
+contre l'ennemi des trônes et des peuples, et peut-être seront-ils déjà
+en marche quand cette lettre vous parviendra.»
+
+Toutes ces excitations avaient soulevé dans le peuple napolitain, si
+facile à porter aux extrêmes, un enthousiasme qui tenait du délire. Ce
+roi qui, second Godefroy de Bouillon, entreprenait la guerre sainte,
+ce champion de l'Église qui volait au secours des autels abattus, de la
+religion profanée, c'était l'exemple de la chrétienté, c'était l'idole
+de Naples, et quiconque se fût hasardé dans cette foule, vêtu d'un
+pantalon ou coiffé à la Titus, eût couru le risque de la vie; aussi
+tous ceux qui pouvaient être soupçonnés de jacobinisme, c'est-à-dire
+de désirer le progrès, de désirer l'instruction, de regarder enfin la
+France comme l'initiatrice des peuples à la civilisation; aussi ceux-là
+étaient-ils prudemment enfermés chez eux et se gardaient-ils bien de se
+mêler à cette foule.
+
+Et cependant, si bien disposée qu'elle fût, elle n'en commençait pas
+moins à s'impatienter,--car c'était la même qui injurie saint Janvier
+lorsqu'il tarde à faire son miracle,--et le roi, dont la présence était
+annoncée pour neuf heures, n'avait point encore paru, quoique toutes
+les horloges de toutes les églises de Naples eussent sonné dix heures et
+demie; or, on savait cela, le roi n'avait point l'habitude de se faire
+attendre; à ses rendez-vous de chasse, il arrivait toujours le premier;
+au théâtre, quoiqu'il sût parfaitement que le rideau ne se lèverait
+point avant qu'il fût dans la salle, il arrivait toujours pour le
+lever du rideau, que trois ou quatre fois à peine dans sa vie, il avait
+retardé; quant à manger son macaroni, divertissement qu'il savait être
+impatiemment attendu de tout le parterre, jamais il ne dépassait le
+moment où le Temps, qui sert d'horloge à Saint-Charles, marquait dix
+heures avec la pointe de sa faux. D'où venait donc ce peu d'empressement
+de se rendre aux désirs d'un peuple auquel, dans ses proclamations, il
+dispensait tant d'amour? C'est que ce roi entreprenait une aventure
+bien autrement hasardeuse que celle de courre le cerf, le daim ou le
+sanglier, d'affronter à Saint-Charles deux actes d'opéra et trois actes
+de ballet; le roi jouait un jeu qu'il n'avait point joué encore et
+auquel il avait la conscience de son peu d'habileté; il ne se hâtait
+donc point de relever ses cartes.
+
+Enfin les tambours battirent aux champs, les quatre musiques disposées
+aux quatre angles de la place éclatèrent toutes les quatre en même
+temps, les fenêtres de la façade du palais donnant sur le balcon
+s'ouvrirent, et les balcons furent envahis, celui du milieu par la
+reine, le prince royal, la princesse de Calabre, les princes et les
+princesses de la famille royale, sir William et lady Hamilton, et par
+Nelson, Troubridge et Ball, enfin par les sept ministres. Les autres
+balcons furent occupés par les dames d'honneur, les chevaliers
+d'honneur, les chambellans de service et tous ceux qui de près ou
+de loin tenaient à la cour; et, en même temps, au milieu de cris
+frénétiques, de hourras assourdissants, le roi lui-même, dans
+l'encadrement de la grande porte du palais, parut à cheval, escorté par
+les princes de Saxe et de Philipsthal, et suivi de son aide de camp de
+confiance, le marquis Malaspina, que nous avons déjà entrevu près de lui
+sur la galère capitane et de son ami particulier le duc d'Ascoli,--dont
+la connaissance pour nous date du même jour,--ami sans lequel le roi
+avait déclaré ne vouloir point partir, et qui, quoi qu'il n'eût aucun
+grade dans l'armée, avait consenti avec joie à suivre son souverain.
+
+Le roi, à cheval, regagnait une partie des avantages qu'il perdait à
+pied; d'ailleurs, il était, avec le duc de Rocca-Romana, le meilleur
+cavalier de son royaume, et, quoiqu'il se tint un peu courbé, il avait
+beaucoup plus de grâce à cet exercice qu'à aucun autre.
+
+Cependant, avant même d'avoir dépassé la grande porte, soit hasard, soit
+présage, son cheval, ordinairement sûr et doux, fit un écart qui eût
+désarçonné tout autre écuyer, puis, refusant d'entrer dans la place, se
+cabra au point qu'il manqua de se renverser sur son cavalier; mais le
+roi lui rendit la main, lui enfonça les éperons dans le ventre, et, d'un
+seul bond, comme s'il eût eu quelque obstacle invisible à franchir, le
+cheval se trouva sur la place.
+
+--Mauvais augure! dit au duc d'Ascoli le marquis Malaspina, homme
+d'esprit et frondeur enragé; un Romain rentrerait chez lui.
+
+Mais le roi, qui avait assez des préjugés modernes, auxquels il faisait
+une large part, sans songer à ceux de l'antiquité, que d'ailleurs il ne
+connaissait point, le sourire sur les lèvres, et tout fier de montrer
+son habileté à une pareille galerie, s'élança au milieu du cercle que
+les généraux avaient formé pour le recevoir; il était vêtu d'un brillant
+uniforme de feld-maréchal autrichien, couvert de broderies et de
+cordons; sur son chapeau flottait un panache rival pour la blancheur et
+le volume de celui de son aïeul Henri IV à Ivry, et que l'armée devait
+suivre, non pas comme celui du vainqueur de Mayenne sur la route de
+l'honneur et de la victoire, mais sur celle de la défaite et de la
+honte.
+
+A la vue du roi, nous l'avons dit, les cris, les hourras, les
+acclamations avaient retenti et grandi comme un tonnerre. Le roi,
+tout fier de son triomphe, eut sans doute alors un moment confiance en
+lui-même; il fit pivoter son cheval pour faire face à la reine, et la
+salua en levant son chapeau.
+
+Alors, tous les balcons du palais s'animèrent à leur tour; des cris s'en
+échappèrent, les mouchoirs volèrent en l'air, les enfants tendirent
+les bras au roi, la foule se joignit à cette démonstration, qui devint
+universelle et à laquelle se mêlèrent les vaisseaux de la rade en
+se pavoisant et les canons des forts en multipliant les salves de
+l'artillerie.
+
+En même temps, par la pente de l'arsenal, montèrent, avec un bruit
+retentissant et guerrier, vingt-cinq pièces de canon avec leurs fourgons
+et leurs artilleurs; ces vingt-cinq pièces de canon étaient destinées au
+corps d'armée du centre, c'est-à-dire à celui à la tête duquel devaient
+marcher le roi et le général Mack; enfin venait le trésor de l'armée,
+enfermé dans des voitures de fer.
+
+Onze heures sonnèrent à l'église Saint Ferdinand.
+
+C'était l'heure du départ, ou plutôt on était en retard d'une heure:
+l'heure du départ était dix heures.
+
+Le roi voulut finir par un coup de théâtre.
+
+--Mes enfants! cria-t-il en étendant les bras vers le balcon où étaient,
+avec les jeunes princesses, les jeunes princes Léopold et Albert.
+
+Ceux-ci étaient les deux derniers fils du roi: l'un âgé de neuf ans,
+Léopold, qui fut depuis le prince de Salerne, favori de la reine;
+Albert, le favori du roi, âgé de six ans, et dont les jours étaient déjà
+comptés.
+
+Les deux enfants, en s'entendant appeler par le roi, disparurent du
+balcon, descendirent avec leurs professeurs, et, leur échappant dans
+les escaliers, s'élancèrent par la grande porte, s'aventurant, avec
+l'insoucieux courage de la jeunesse, au milieu des chevaux encombrant la
+place, et coururent au roi.
+
+Le roi les prit tour à tour, et, les soulevant de terre, les embrassa.
+
+Puis il les montra au peuple en criant d'une voix forte et qui fut
+entendue des premiers rangs et, par les premiers, communiquée aux
+derniers:
+
+--Je vous les recommande, mes amis; c'est, après la reine, ce que j'ai
+de plus précieux au monde.
+
+Et, rendant les enfants à leurs précepteurs, il ajouta en tirant son
+épée avec ce même geste qu'il avait trouvé si ridicule lorsque Mack
+avait tiré la sienne:
+
+--Et moi, moi, je vais vaincre ou mourir pour vous!
+
+A ces paroles, l'émotion monta à son comble; les jeunes princesses
+pleurèrent, la reine porta son mouchoir à ses yeux, le duc de Calabre
+leva les mains au ciel, comme pour appeler la bénédiction de Dieu sur la
+tête de son père, les professeurs prirent les jeunes princes dans leurs
+bras, les emportèrent malgré leurs cris, et la foule éclata en hourras
+et en sanglots.
+
+L'effet désiré était produit; demeurer plus longtemps, c'était
+l'amoindrir; les trompettes donnèrent le signal du départ et se
+mirent en marche. Un petit corps de cavalerie, stationnant largo
+San-Ferdinando, se rangea à leur suite et fit tête de colonne; le roi
+s'avança immédiatement après, au milieu d'un grand espace vide, saluant
+le peuple, qui répondait par les cris de «Vive Ferdinand IV! Vive Pie
+VI! Mort aux Français!»
+
+Mack et tout l'état-major venaient après le roi; après l'état-major,
+tout ce formidable appareil que nous avons dit, suivi lui-même d'un
+petit corps de cavalerie comme celui qui marchait en tête.
+
+Avant de quitter tout à fait la place du Château, le roi se retourna une
+dernière fois pour saluer la reine et dire adieu à ses enfants.
+
+Puis il s'engouffra dans la longue rue de Tolède, qui, par largo
+Mercatello, Port'Alba et largo delle Pigne, devait le conduire sur la
+route de Capoue, où la suite du roi allait faire sa première station,
+tandis que le roi ferait, à Caserte, ses adieux réels à sa femme et
+à ses enfants et une dernière visite à ses kangourous. Ce que le
+roi regrettait le plus à Naples, c'était sa crèche, qu'il laissait
+inachevée.
+
+Hors de la ville, une voiture l'attendait; il y monta avec le duc
+d'Ascoli, le général Mack, le marquis Malaspina, et tous quatre allèrent
+tranquillement attendre à Caserte, où devaient, deux heures après, les
+rejoindre la reine, la famille royale et les intimes de la cour, le
+départ du lendemain, qui devait être la véritable entrée en campagne.
+
+
+
+
+ XLVIII
+
+ QUELQUES PAGES D'HISTOIRE
+
+
+Quoique nous n'ayons nullement l'intention de nous faire l'historien de
+cette campagne, force nous est de suivre le roi Ferdinand dans sa marche
+triomphale au moins jusqu'à Rome, et de recueillir les événements les
+plus importants de cette marche.
+
+L'armée du roi de Sicile avait déjà, depuis plus d'un mois, pris ses
+positions de cantonnement; elle était divisée en trois corps: 22,000
+hommes campaient à San-Germano, 16,000 dans les Abruzzes, 8,000 dans la
+plaine de Sessa, sans compter 6,000 hommes à Gaete, prêts à se mettre en
+marche, comme arrière-garde, au premier pas que les trois premiers corps
+feraient en avant, et 8,000 prêts à faire voile pour Livourne sous les
+ordres du général Naselli. Le premier corps devait marcher sous les
+ordres du roi en personne, le second sous ceux du général Micheroux, le
+troisième sous ceux du général de Damas.
+
+Mack, nous l'avons dit, conduisait le premier corps.
+
+C'étaient donc cinquante-deux mille hommes, sans compter le corps de
+Naselli, qui marchaient contre Championnet et ses neuf ou dix mille
+hommes.
+
+Après trois ou quatre jours passés au camp de San-Germano, pendant
+lesquels la reine et Emma Lyonna, habillées toutes deux en amazones et
+montant de fringants chevaux pour faire admirer leur adresse, passèrent
+la revue du premier corps d'armée, et, par tous les moyens possibles,
+bonnes paroles et gracieux sourires aux officiers, double paye et
+distribution de vin aux soldats, exaltèrent de leur mieux l'enthousiasme
+de l'armée, on se quitta en augurant la victoire; et, tandis que
+la reine, Emma Lyonna, sir William Hamilton, Horace Nelson et les
+ambassadeurs et les barons invités à ces fêtes guerrières regagnaient
+Caserte, l'armée, à un signal donné, se mit en marche le même jour, à la
+même heure, sur trois points différents.
+
+Nous avons vu les ordres donnés par le général Macdonald au nom du
+général Championnet, le jour où nous avons introduit nos lecteurs
+au palais Corsini et où nous les avons fait assister aux arrivées
+successives de l'ambassadeur français et du comte de Ruvo; ces ordres,
+on se le rappelle, étaient d'abandonner toutes les places et toutes les
+positions à l'approche des Napolitains; on ne sera donc point étonné de
+voir, devant l'agression du roi Ferdinand, toute l'armée française se
+mettre en retraite.
+
+Le général Micheroux, formant l'aile droite avec dix mille soldats,
+traversa le Tronto, poussa devant lui la faible garnison française
+d'Ascoli, et, par la voie Émilienne, prit la direction de
+Porto-de-Fermo; le général de Damas, formant l'aile gauche, suivit la
+voie Appienne, et le roi, conduisant le centre, partit de San-Germano
+et, ainsi que l'avait arrêté Mack dans son plan de campagne, marcha sur
+Rome par la route de Ceperano et Frosinone.
+
+Le corps d'armée du roi arriva à Ceperano vers neuf heures du matin,
+et le roi fit halte dans la maison du syndic pour déjeuner. Le déjeuner
+fini, le général Mack, à qui le roi, depuis le départ de San-Germano,
+faisait l'honneur de l'admettre à sa table, demanda la permission
+d'appeler près de lui son aide de camp, le major Riescach.
+
+C'était un jeune Autrichien de vingt-six à vingt-huit ans, ayant
+reçu une excellente éducation, parlant le français comme sa langue
+maternelle, et très-distingué sous son élégant uniforme. Il se rendit
+immédiatement aux ordres de son général.
+
+Le jeune officier salua respectueusement le roi d'abord, puis son
+général, et attendit les ordres qu'il était venu recevoir.
+
+--Sire, dit Mack, il est dans les usages de la guerre, et surtout
+parmi les gens comme il faut, que l'on prévienne l'ennemi que l'on va
+attaquer; je crois donc de mon devoir de prévenir le général républicain
+que nous venons de traverser la frontière.
+
+--Vous dites que c'est dans les usages de la guerre? fit le roi.
+
+--Oui, sire.
+
+--Alors, prévenez, général, prévenez.
+
+--D'ailleurs, en apprenant que nous marchons contre lui avec des forces
+imposantes, peut-être cédera-t-il la place.
+
+--Ah! dit le roi, voilà qui serait tout à fait galant de sa part.
+
+--Votre Majesté permet donc?
+
+--Je le crois bien, pardieu! que je permets.
+
+Mack fit tourner sa chaise sur un pied, et, appuyant son coude sur la
+table:
+
+--Major Ulrich, dit-il, mettez-vous à ce bureau et écrivez.
+
+Le major prit une plume.
+
+--Écrivez, continua Mack, de votre plus belle écriture; car il est
+possible que le général républicain auquel elle est adressée ne
+sache pas lire très-couramment; ces messieurs ne sont pas forts,
+_généralement_ parlant, continua Mack en riant du joli mot qu'il venait
+de faire, et je ne veux pas, s'il s'obstine à rester, qu'il puisse dire
+qu'il ne m'a pas compris.
+
+--Si c'est au général Championnet, monsieur le baron, répliqua le
+jeune homme, que cette lettre est adressée, je ne crois pas que Votre
+Excellence ait rien de pareil à craindre. J'ai entendu dire que c'était
+un des hommes les plus lettrés de l'armée française; je ne m'en tiens
+pas moins prêt à exécuter les ordres de Votre Excellence.
+
+--Et c'est ce que vous avez de mieux à faire, répliqua Mack un peu
+blessé de l'observation du jeune homme, et en faisant un signe impératif
+de la tête.
+
+Le major s'apprêta à écrire.
+
+--Votre Majesté me laisse libre dans ma rédaction? demanda au roi le
+général Mack.
+
+--Parfaitement, parfaitement, répondit le roi, attendu que, si
+j'écrivais moi-même à votre citoyen général, si lettré qu'il soit, je
+crois qu'il aurait de la peine à s'en tirer.
+
+--Écrivez, monsieur, dit Mack.
+
+Et il dicta la lettre ou plutôt l'ultimatum suivant, qui n'est rapporté
+dans aucune histoire, que nous copions sur le double officiel envoyé à
+la reine, et qui est un modèle d'impertinence et d'orgueil:
+
+«Monsieur le général,
+
+»Je vous déclare que l'armée sicilienne, que j'ai l'honneur de commander
+sous les ordres du roi en personne, vient de traverser la frontière
+pour se mettre en possession des États romains, révolutionnés et usurpés
+depuis la paix de Campo-Formio, révolution et usurpation qui n'ont
+point été reconnues par Sa Majesté Sicilienne, ni par son auguste allié
+l'empereur et roi; je demande donc que, sans le moindre délai, vous
+fassiez évacuer dans la république cisalpine les troupes françaises qui
+se trouvent dans les États romains, et que vous en fassiez autant
+de toutes les places qu'elles occupent. Les généraux commandant les
+diverses colonnes des troupes de Sa Majesté Sicilienne ont l'ordre le
+plus positif de ne point commencer les hostilités là où les troupes
+françaises se retireront sur ma signification, mais d'employer la force
+au cas où elles résisteraient.
+
+»Je vous déclare, en outre, citoyen général, que je regarderai comme
+un acte d'hostilité que les troupes françaises mettent le pied sur le
+territoire du grand-duc de Toscane. J'attends votre réponse sans le
+moindre retard et vous prie de me renvoyer le major Reiscach, que je
+vous expédie, quatre heures après avoir reçu ma lettre. La réponse devra
+être positive et catégorique. Quant à la demande d'évacuer les États
+romains et de ne point mettre le pied dans le grand-duché de Toscane,
+une réponse négative sera considérée comme une déclaration de guerre de
+votre part, et Sa Majesté Sicilienne saura soutenir, l'épée à la main,
+les justes demandes que je vous adresse en son nom.
+
+»J'ai l'honneur, etc.»
+
+--C'est fait, mon général, dit le jeune officier.
+
+--Le roi n'a point d'observations à faire? demanda Mack à Ferdinand.
+
+--C'est vous qui signez, n'est-ce pas? dit le roi.
+
+--Sans doute, sire.
+
+--Eh bien, alors!...
+
+Et il acheva le sens suspendu de sa phrase par un mouvement d'épaules
+qui voulait dire: «Faites comme vous l'entendrez.»
+
+--D'ailleurs, dit Mack, c'est ainsi que nous autres, gens de nom et de
+race, devons parler à ces sans-culottes de républicains.
+
+Et, prenant la plume des mains du major, il signa; puis, la lui rendant:
+
+--Maintenant, dit-il, mettez l'adresse.
+
+--Voulez-vous la dicter comme le reste de la lettre, monsieur? demanda
+le jeune officier.
+
+--Comment! vous ne savez pas écrire une adresse à présent?
+
+--Je ne sais si je dois dire _monsieur le général_ ou _citoyen général_.
+
+--Mettez _citoyen_, dit Mack; pourquoi donner à ces gens-là un autre
+titre que celui qu'ils prennent?
+
+Le jeune homme écrivit l'adresse, cacheta la lettre et se leva.
+
+--Maintenant, monsieur, dit Mack, vous allez monter à cheval et porter
+cette lettre le plus rapidement possible au général français. Je lui
+donne, comme vous l'avez vu, quatre heures pour prendre une décision.
+Vous pouvez attendre sa décision pendant quatre heures, mais pas une
+minute de plus. Quant à nous, nous continuerons de marcher; il est
+probable qu'à votre retour, vous nous trouverez entre Anagni et
+Valmonte.
+
+Le jeune homme s'inclina devant le général, salua profondément le roi,
+et partit pour accomplir sa mission.
+
+Aux avant-postes français, qu'il rencontra à Frosinone, il fut arrêté;
+mais, lorsqu'il eut décliné ses titres au général Duchesne, qui
+dirigeait la retraite sur ce point, et montré la dépêche qu'il était
+chargé de remettre à Championnet, le général ordonna de le laisser
+passer. Cet obstacle franchi, le messager continua son chemin vers Rome,
+où il arriva le lendemain vers neuf heures et demie du matin.
+
+A la porte San-Giovanni, il lui fut fait quelques nouvelles difficultés;
+mais, sa dépêche exhibée, l'officier français qui avait la garde de
+cette porte, demanda au jeune major s'il connaissait Rome, et, sur sa
+réponse négative, il lui donna un soldat pour le conduire au palais du
+général.
+
+Championnet venait de faire une promenade sur les remparts ou plutôt
+autour des remparts, avec son aide de camp Thiébaut, celui de tous ses
+officiers qu'il aimait le mieux après Salvato, et le général du génie
+Éblé, arrivé seulement depuis deux jours, lorsqu'à la porte du palais
+Corsini, il trouva un paysan qui l'attendait; ce paysan, par son
+costume, semblait appartenir à l'ancienne province du Samnium.
+
+Le général descendit de cheval et s'approcha de lui, comprenant à
+première vue que c'était à lui que cet homme avait affaire. Thiébaut
+voulut retenir Championnet, car les assassinats de Basseville et de
+Duphot étaient encore présents à sa mémoire; mais le général écarta son
+aide de camp et s'avança vers le paysan.
+
+--D'où viens-tu? demanda-t-il.
+
+--Du Midi, répondit le Samnite.
+
+--As-tu un mot de reconnaissance?
+
+--J'en ai deux: Napoli et Roma.
+
+--Ton message est-il verbal ou écrit?
+
+--Écrit.
+
+Et il lui présenta une lettre.
+
+--Toujours de la même personne?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Y a-t-il une réponse?
+
+--Non.
+
+Championnet ouvrit la lettre; elle avait cinq jours de date; il lut:
+
+«Le mieux se soutient; le blessé s'est levé hier pour la première fois
+et a fait plusieurs tours dans sa chambre, appuyé au bras de sa _soeur
+de charité_. A moins d'imprudence grave, on peut répondre de sa vie.»
+
+--Ah! bravo! s'écria Championnet.
+
+Et, reportant les yeux sur la lettre, il continua:
+
+«Un des nôtres a été trahi; on croit qu'il est enfermé au fort
+Saint-Elme; mais, s'il y a à craindre pour lui, il n'y a point à
+craindre pour nous: c'est un garçon de coeur qui se ferait plutôt hacher
+en morceaux que de rien dire.
+
+»Le roi et l'armée sont, dit-on, partis hier de San-Germano; l'armée se
+compose de 52,000 hommes, dont 30,000 marchent sous les ordres du roi;
+12,000, sous les ordres de Micheroux; 10,000, sous les ordres de
+Damas, sans compter 8,000 qui partent de Gaete, conduits par le général
+Naselli, et escortés par Nelson et une partie de l'escadre anglaise,
+pour débarquer en Toscane.
+
+»L'armée traîne avec elle un parc de cent canons et est abondamment
+pourvue de tout.
+
+Liberté, égalité, fraternité.
+
+»_P.-S_.--Le mot d'ordre du prochain messager sera _Saint-Ange et
+Saint-Elme_.»
+
+Championnet chercha des yeux le paysan, il avait disparu; alors, passant
+la lettre au général Éblé en lui faisant signe de la tête d'entrer au
+palais:
+
+--Tenez, Éblé, lui dit-il, lisez ceci; il y a, comme on dit chez nous, à
+boire et à manger.
+
+Puis, à son aide de camp Thiébaut:
+
+--Le principal, dit-il, est que notre ami Salvato Palmieri va de mieux
+en mieux: et celui qui m'écrit, et que je soupçonne fort d'être un
+médecin, me répond maintenant de sa vie. Au reste, ils me paraissent
+bien organisés là-bas, c'est la troisième lettre que je reçois par
+des messagers différents, qui, chaque fois, changent de mot d'ordre et
+n'attendent point la réponse.
+
+Se tournant alors vers le général Éblé:
+
+--Eh bien, Éblé, que dites-vous de cela? lui demanda-t-il.
+
+--Je dis, répondit celui-ci en entrant le premier dans la grande salle
+que nous connaissons pour y avoir déjà vu Championnet discutant avec
+Macdonald sur la grandeur et la décadence des Romains, je dis que
+cinquante-deux mille hommes et cent pièces de canon, c'est un joli
+chiffre. Et vous, combien avez-vous de canons?
+
+--Neuf.
+
+--Et d'hommes?
+
+--Onze ou douze mille, et encore le Directoire choisit-il justement ce
+moment-ci pour m'en demander trois mille afin de renforcer la garnison
+de Corfou.
+
+--Mais, mon général, dit Thiébaut, il me semble que, dans les
+circonstances où nous nous trouvons et qu'ignore le Directoire, vous
+pouvez vous refuser à obéir à un pareil ordre.
+
+--Peuh! fit Championnet. Ne croyez-vous pas, Éblé, que, dans une bonne
+position fortifiée par vous, neuf ou dix mille Français ne puissent pas
+tenir tête à cinquante-deux mille Napolitains, surtout commandés par le
+général baron Mack?
+
+--Oh! général, dit en riant Éblé, je sais que rien ne vous est
+impossible; et, d'ailleurs, je les connais mieux que vous, les
+Napolitains.
+
+--Et où avez-vous fait leur connaissance? Il y a un demi-siècle, Toulon
+excepté, et vous n'y étiez pas, que l'on n'a entendu leur canon.
+
+--Lorsque je n'étais que lieutenant, répliqua Éblé, il y a douze ans de
+cela, j'ai été amené à Naples avec Augereau, qui n'était que sergent,
+et M. le colonel de Pommereuil, qui, lui, est resté colonel, par M. le
+baron de Salis.
+
+--Et que diable veniez-vous faire à Naples?
+
+--Nous venions, par ordre de la reine et de Sa Seigneurie sir John
+Acton, organiser l'armée à la française.
+
+--C'est une mauvaise nouvelle que vous me donnez là, Éblé; si j'ai
+affaire à une armée organisée par vous et par Augereau, les choses
+n'iront pas si facilement que je le croyais. Le prince Eugène disait, en
+apprenant qu'on envoyait une armée contre lui, dans son incertitude du
+général qui la commandait: «Si c'est Villeroy, je le battrai; si c'est
+Beaufort, nous nous battrons; si c'est Catinat, il me battra.» Je
+pourrais bien en dire autant.
+
+--Oh! tranquillisez-vous sur ce point! Je ne sais quelle querelle
+survint alors entre M. de Salis et la reine, mais le fait est qu'après
+un mois de séjour, nous avons été mis tous à la porte et remplacés par
+des instructeurs autrichiens.
+
+--Mais vous êtes resté à Naples, avez-vous dit, un mois?
+
+--Un mois ou six semaines, je ne me rappelle plus bien.
+
+--Alors, je suis tranquille, et je comprends pourquoi le Directoire vous
+envoie à moi; vous n'aurez point perdu votre temps pendant ce mois-là.
+
+--Non, j'ai étudié la ville et ses abords.
+
+--Je n'ose encore dire que cela nous servira, mais qui sait?
+
+--En attendant, Thiébaut, continua le général, comme l'ennemi peut être
+ici dans trois ou quatre jours, attendu qu'il n'entre pas dans mon plan
+de m'opposer à sa marche, donnez l'ordre que l'on tire le canon d'alarme
+au fort Saint-Ange, que l'on batte la générale par toute la ville,
+et que la garnison, sous les ordres du général Mathieu Maurice, se
+rassemble place du Peuple.
+
+--J'y vais, mon général.
+
+L'aide de camp sortit sans donner aucun signe d'étonnement et avec cette
+obéissance passive qui caractérise les officiers destinés à commander
+plus tard; mais il rentra presque aussitôt.
+
+--Eh bien, qu'y a-t-il? demanda Championnet.
+
+--Mon général, répondit le jeune homme, un aide de camp du général Mack
+arrive de San-Germano et demande à être introduit près de vous; il est
+porteur, dit-il, d'une dépêche importante.
+
+--Qu'il entre, dit Championnet, qu'il entre! il ne faut jamais faire
+attendre nos amis et encore moins nos ennemis.
+
+Le jeune homme entra; il avait entendu les dernières paroles du général,
+et, le sourire sur les lèvres, saluant avec beaucoup de grâce et de
+courtoisie, tandis que Thiébaut transmettait à l'officier de service les
+trois ordres que venait de lui donner Championnet:
+
+--Vos amis se sont toujours trouvés bien et vos ennemis se sont souvent
+trouvés mal de l'application de cette maxime, général, dit-il; ne me
+traitez donc pas en ennemi.
+
+Championnet s'avança au-devant de lui, et, lui tendant la main:
+
+--Sous mon toit, monsieur, il n'y a plus d'ennemi, il n'y a que des
+hôtes, répliqua le général; soyez donc le bienvenu, dussiez-vous
+m'apporter la guerre dans un pan de votre manteau.
+
+Le jeune homme salua de nouveau et remit au commandant en chef la
+dépêche de Mack.
+
+--Si ce n'est point la guerre, dit-il, c'est au moins quelque chose qui
+y ressemble beaucoup.
+
+Championnet décacheta la lettre, la lut sans qu'un seul mouvement de
+son visage décelât l'impression qu'il en ressentait; quant au messager,
+sachant ce que contenait cette dépêche, puisque c'était lui qui l'avait
+écrite, mais n'en approuvant ni la forme ni le fond, il suivait avec
+anxiété les yeux du général passant d'une ligne à l'autre. Arrivé à la
+dernière ligne, Championnet sourit et mit la dépêche dans sa poche.
+
+--Monsieur, dit-il s'adressant au jeune messager, l'honorable général
+Mack me dit que vous avez quatre heures à passer avec moi, je l'en
+remercie, et, je vous préviens que je ne vous fais pas grâce d'une
+minute.
+
+Il tira sa montre.
+
+--Il est dix heures un quart du matin; à deux heures un quart de
+l'après-midi, vous serez libre. Thiébaut, dit-il à son aide de camp,
+qui venait de rentrer après avoir transmis les ordres du général, faites
+mettre un couvert de plus, monsieur nous fait l'honneur de déjeuner avec
+nous.
+
+--Général, balbutia le jeune officier étonné, plus qu'étonné, embarrassé
+de cette politesse à l'endroit d'un homme qui apportait une lettre si
+peu polie, je ne sais vraiment...
+
+--Si vous devez accepter le déjeuner de pauvres diables manquant de
+tout, quand vous quittez une table royale somptueusement servie? dit
+Championnet en riant. Acceptez, major, acceptez. On ne meurt pas, fût-on
+Alcibiade en personne, pour avoir une fois par hasard mangé le brouet
+noir de Lycurgue.
+
+--Général, répliqua l'aide de camp, laissez-moi alors vous remercier
+doublement de l'invitation et des conditions dans lesquelles elle est
+faite; peut-être vais-je partager le repas d'un Spartiate; mais un
+Français seul pouvait avoir la courtoisie de m'y faire asseoir.
+
+--Général, dit Thiébaut en rentrant, le déjeuner est servi.
+
+
+
+
+ XLIX
+
+ LA DIPLOMATIE DU GÉNÉRAL CHAMPIONNET
+
+
+Championnet invita le major Ulrich à passer le premier dans la salle à
+manger, et lui désigna sa place entre le général Éblé et lui.
+
+Le déjeuner, sans être celui d'un Sybarite, n'était pas tout à fait
+celui d'un Spartiate: il tenait le milieu entre les deux; grâce à la
+cave de Sa Sainteté Pie VI, les vins étaient ce qu'il y avait de mieux.
+
+Au moment où l'on se mettait à table, un coup de canon retentit, puis un
+second, puis un troisième.
+
+Le jeune homme tressaillit au premier coup, écouta le second, parut
+indifférent au troisième.
+
+Il ne fit aucune question.
+
+--Vous entendez, major? dit Championnet voyant que son hôte gardait le
+silence.
+
+--Oui, j'entends, général; mais j'avoue que je ne comprends pas.
+
+--C'est le canon d'alarme.
+
+Presque en même temps, la générale commença de battre.
+
+--Et ce tambour? demanda en souriant l'officier autrichien.
+
+--C'est la générale.
+
+--Je m'en doutais!
+
+--Dame, vous comprenez bien qu'après une lettre comme celle que le
+général Mack m'a fait l'honneur de m'écrire... Je présume que vous la
+connaissez, la lettre?
+
+--C'est moi qui l'ai écrite.
+
+--Vous avez une fort belle écriture, major.
+
+--Mais c'est le général Mack qui l'a dictée.
+
+--Le général Mack a un fort beau style.
+
+--Mais comment se fait-il...? continua le jeune major entendant le canon
+qui continuait de tirer et la générale qui continuait de battre. Je ne
+vous ai entendu donner aucun ordre! vos tambours et vos canons m'ont-ils
+donc reconnu, ou sont-ils sorciers?
+
+--Nos canons, surtout, auraient bon besoin de l'être, car vous savez ou
+vous ne savez pas que nous n'en avons que neuf; vous voyez que ce n'est
+pas trop pour répondre à votre parc d'artillerie de cent pièces. Une
+seconde côtelette, major?
+
+--Volontiers, général.
+
+--Non, mes canons ne tirent pas tout seuls et mes tambours ne battent
+pas d'eux-mêmes; j'avais déjà donné des ordres avant d'avoir eu
+l'honneur de vous voir.
+
+--Alors, vous étiez prévenu de notre marche?
+
+--Oh! j'ai un démon familier comme Socrate; je savais que le roi et
+le général Mack étaient partis, il y a six jours, c'est-à-dire lundi
+dernier, de San-Germano avec 30,000 hommes; Micheroux, d'Aquila, avec
+12,000, et de Damas, de Sessa, avec 10,000;--sans compter le général
+Naselli et ses 8,000 hommes, qui, escortés par l'illustre amiral Nelson,
+doivent débarquer à cette heure à Livourne, afin de nous couper la
+retraite en Toscane. Oh! c'est un grand stratégiste que le général Mack,
+toute l'Europe sait cela; or, vous comprenez, comme je n'ai en tout
+que 12,000 hommes, dont le Directoire me prend 3,000 pour renforcer la
+garnison de Corfou... Et à propos, fit Championnet, Thiébaut, avez-vous
+donné l'ordre que ces 3,000 hommes se rendent à Ancône pour s'y
+embarquer?
+
+--Non, mon général, répondit Thiébaut; car, sachant que nous n'avions,
+comme vous dites en effet, que 12,000 hommes en tout, j'ai hésité à
+diminuer encore vos forces de ces 3,000 hommes.
+
+--Bon! dit en souriant avec sa sérénité ordinaire le général
+Championnet, vous avez oublié, Thiébaut, que les Spartiates n'étaient
+que trois cents: on est toujours assez pour mourir. Donnez l'ordre, mon
+cher Thiébaut, et qu'ils partent à l'instant même.
+
+Thiébaut se leva et sortit.
+
+--Prenez donc une aile de ce poulet, major, dit Championnet; vous ne
+mangez pas. Scipion, qui est à la fois mon intendant, mon valet de
+chambre et mon cuisinier, croira que vous trouvez sa cuisine mauvaise,
+et il en mourra de chagrin.
+
+Le jeune homme, qui, en effet, s'était interrompu pour écouter le
+général, se remit à manger, mais évidemment troublé de cette grande
+sérénité de Championnet, qu'il commençait à prendre pour un piége.
+
+--Éblé, continua le général, aussitôt après le déjeuner, et tandis que
+nous passerons avec le major de Riescach la revue de la garnison de
+Rome, vous prendrez les devants et vous vous tiendrez prêt à faire
+sauter le pont de Tivoli sur le Teverone et le pont de Borghetto sur le
+Tibre, dès que les troupes françaises auront traversé cette rivière et
+ce fleuve.
+
+--Oui, général, répondit simplement Éblé.
+
+Le jeune major regarda Championnet.
+
+--Un verre de ce vin d'Albano, major, dit Championnet; c'est de la cave
+de Sa Sainteté, et les amateurs l'ont trouvé bon.
+
+--Alors, général, dit Riescach buvant son vin à petits coups, vous nous
+abandonnez Rome?
+
+--Vous êtes un homme de guerre trop expérimenté, mon cher major,
+répondit Championnet, pour ne pas savoir que l'on ne défend pas, en
+1799, sous le citoyen Barras, une ville fortifiée en 274 par l'empereur
+Aurélien. Si le général Mack venait à moi, avec les flèches des Parthes,
+les frondes des Baléares, ou même avec ces fameux béliers d'Antoine
+qui avaient soixante et quinze pieds de long, je m'y risquerais; mais,
+contre les cent pièces de canon du général Mack, ce serait une folie.
+
+Thiébaut rentra.
+
+--Vos ordres sont exécutés, général, dit-il.
+
+Championnet le remercia d'un signe de tête.
+
+--Cependant, continua le général Championnet, je n'abandonne pas Rome
+tout à fait; non, Thiébaut s'enfermera dans le château Saint-Ange avec
+cinq cents hommes; n'est-ce pas Thiébaut?
+
+--Si vous l'ordonnez, mon général, certainement.
+
+--Et sous aucun prétexte, vous ne vous rendrez.
+
+--Sous aucun prétexte, vous pouvez être tranquille.
+
+--Vous choisirez vous-même vos hommes; vous en trouverez bien cinq cents
+qui se feront tuer pour l'honneur de la France?
+
+--Ce ne sera point difficile.
+
+--D'ailleurs, nous partons aujourd'hui. Je vous demande pardon, major,
+de parler ainsi de toutes nos petites affaires devant vous; mais vous
+êtes du métier, vous savez ce que c'est.--Nous partons aujourd'hui. Je
+vous demande de tenir vingt jours seulement, Thiébaut; au bout de vingt
+jours, je serai de retour à Rome.
+
+--Oh! ne vous gênez pas, mon général, prenez vingt jours, prenez-en
+vingt-cinq, prenez-en trente.
+
+--Je n'en ai besoin que de vingt, et même je vous engage ma
+parole d'honneur, Thiébaut, qu'avant vingt jours, je viens vous
+délivrer.--Éblé, continua le général, vous viendrez me rejoindre à
+Civita-Castellana: c'est là que je me concentrerai, la position
+est belle; cependant, il sera utile de faire quelques ouvrages
+avancés.--Vous m'excusez toujours, n'est-ce pas, mon cher major?
+
+--Général, je vous répéterai ce que vous disait tout à l'heure mon
+collègue Thiébaut, ne vous gênez pas pour moi.
+
+--Vous le voyez, je suis de ces joueurs qui mettent cartes sur table;
+vous avez soixante mille hommes, cents pièces de canon, des munitions
+à n'en savoir que faire; j'ai moi,--à moins que Joubert ne m'envoie les
+trois mille hommes que je lui ai demandés,--neuf mille hommes, quinze
+mille coups de canon à tirer et deux millions de cartouches en tout.
+Avec une pareille infériorité, vous comprenez qu'il importe de prendre
+ses précautions.
+
+Et, comme, en l'écoutant, le jeune homme laissait refroidir son café:
+
+--Buvez votre café chaud, major, lui dit-il; Scipion a un grand
+amour-propre pour son café, et il recommande toujours de le boire
+bouillant.
+
+--Il est en effet excellent, dit le major.
+
+--Alors, videz votre tasse, mon jeune ami; car, si vous le voulez bien,
+nous allons monter à cheval pour aller passer la revue de la garnison,
+dans laquelle, du même coup, Thiébaut choisira ses cinq cents hommes.
+
+Le major Riescach acheva son café jusqu'à la dernière goutte, se leva et
+fit signe en s'inclinant qu'il était prêt.
+
+Scipion s'avança.
+
+--Il paraît que nous partons, mon général? demanda-t-il.
+
+--Eh! oui, mon cher Scipion! tu le sais, dans notre diable de métier, on
+n'est jamais sûr de rien.
+
+--Alors, mon général, il faut faire les malles, emballer les livres,
+serrer les cartes et les plans?
+
+--Non pas; laisse chaque chose comme elle est, nous retrouverons tout
+cela à notre retour.--Mon cher major, continua Championnet en bouclant
+son sabre, je crois que le général Mack fera très-bien de loger dans ce
+palais; il y trouvera une bibliothèque et des cartes excellentes; vous
+lui recommanderez mes livres et mes plans, j'y tiens beaucoup; c'est,
+comme mon palais, un prêt que je lui fais et que je mets sous votre
+sauvegarde. La chose lui sera d'autant plus commode qu'en face de nous,
+comme vous voyez, s'élève l'immense palais Farnèse, où, selon toute
+probabilité, logera le roi. De fenêtre à fenêtre, Sa Majesté et son
+général en chef pourront télégraphier.
+
+--Si le général habite ce palais, répondit le major, je puis vous
+répondre que tout ce qui vous aura appartenu, lui sera sacré.
+
+--Scipion, dit le général, un uniforme de rechange et six chemises dans
+un portemanteau; vous pouvez le faire boucler tout de suite derrière ma
+selle: la revue passée, nous nous mettons immédiatement en marche.
+
+Cinq minutes après, les ordres de Championnet étaient exécutés, et
+quatre ou cinq chevaux attendaient leurs cavaliers à la porte du palais
+Corsini.
+
+Le jeune major chercha des yeux le sien, mais inutilement; le
+palefrenier du général lui présenta un beau cheval frais, avec des
+fontes garnies de leurs armes. Ulrich de Riescach interrogea du regard
+Championnet.
+
+--Votre cheval était fatigué, monsieur, dit le général; donnez-lui le
+temps de se reposer, on vous l'amènera plus frais à la place du Peuple.
+
+Le major salua en signe de remercîment, et se mit en selle; Éblé et
+Thiébaut en firent autant; une petite escorte parmi laquelle brillait
+notre ancien ami le brigadier Martin, encore tout fier d'être venu
+en poste d'Itri à Rome, dans la voiture d'un ambassadeur, suivait à
+quelques pas le général; Scipion, que les soins du ménage retenaient,
+devait rejoindre plus tard.
+
+Le palais Corsini--où, soit dit en passant, mourut Christine de
+Suède--est situé sur la rive droite du Tibre: en étendant la main,
+celui qui l'habite peut toucher, de l'autre côté de la via Lungara, la
+gracieuse bâtisse de la Farnesina, immortalisée par Raphaël. C'était
+du colossal palais Farnèse et du charmant bijou qui n'en est qu'une
+dépendance que Ferdinand avait fait venir tous ses chefs-d'oeuvre de
+l'antiquité et du moyen âge dont nous lui avons vu faire au château de
+Caserte les honneurs au jeune banquier André Backer.
+
+La petite troupe prit, en remontant, la rive droite du Tibre, la via
+Lungara; le major Ulrich marchait d'un côté de Championnet; le général
+Éblé, marchait de l'autre; le colonel Thiébaut, un peu en arrière,
+servait de trait d'union entre le groupe principal et la petite escorte.
+
+On fit quelques pas en silence; puis Championnet prit la parole.
+
+--Ce qu'il y a de merveilleux, dit-il, sur cette terre romaine, c'est
+que, quelque part que l'on mette le pied, on marche sur l'histoire
+antique ou sur celle du moyen âge. Tenez, ajouta-t-il en étendant la
+main dans la direction opposée au Tibre, là, au sommet de cette colline,
+est Saint-Onuphre, où mourut le Tasse. Il y mourut emporté par la
+fièvre, au moment où Clément VIII venait de l'appeler à Rome pour l'y
+faire couronner solennellement. Dix ans après, le même Clément VIII,
+le seul homme que Sixte-Quint, disait-il, eût trouvé à Rome, faisait
+enfermer là, à notre droite, dans la prison Savella, la fameuse Béatrice
+Cenci; c'est dans cette prison, et la veille de sa mort, que Guido Reni
+fit le beau portrait d'elle que vous pourrez, dans quatre ou cinq jours,
+quand vous serez installés à Rome, aller voir au palais Colonna. Sur la
+rive du Tibre opposée au fort Saint-Ange, je vous montrerai les restes
+de la prison de Tordinone, où étaient enfermés ses frères. Elle fut, par
+une miséricorde particulière de Sa Sainteté, condamnée à avoir la tête
+tranchée seulement, tandis que son frère Jacques fut, avant d'être
+conduit à l'échafaud, au pied duquel il devait se rencontrer avec
+sa soeur, promené par toute la ville dans la même charrette que le
+bourreau, qui, pendant toute cette promenade, lui arrachait la chair de
+la poitrine avec des tenailles, et tout cela pour venger la mort
+d'un infâme qui avait tué deux de ses fils, violé sa fille, et qui
+n'échappait lui-même à la justice qu'en arrosant ses juges d'une pluie
+d'or? Un instant Clément VIII eut l'idée de faire grâce de la vie au
+moins à cette famille Cenci, dont le seul crime était d'avoir fait
+l'office du bourreau; mais, par malheur pour Béatrice, vers le même
+temps, le prince de Santa-Croce tua sa mère, espèce de Messaline qui
+déshonorait par ses amours avec des laquais le nom paternel; le pape
+s'effraya de voir plus de moralité dans les enfants que dans les pères,
+plus de justice dans les assassins que dans les juges, et les têtes des
+deux frères, de la soeur et de la belle-mère tombèrent toutes quatre sur
+le même échafaud. Vous pouvez voir d'ici, par cette échappée, de l'autre
+côté du Tibre, la place où il était dressé. La tradition veut que
+Clément VIII ait assisté à l'exécution d'une fenêtre du château
+Saint-Ange, où il était venu par cette longue galerie couverte que vous
+voyez à notre gauche, et qui fut construite par Alexandre VI pour donner
+à son successeur, en cas de siége ou de révolution, la facilité de
+quitter le Vatican et de se réfugier au château Saint-Ange. Il l'utilisa
+lui-même plus d'une fois, à ce que l'on assure, pour visiter les
+cardinaux qu'il emprisonnait dans le tombeau d'Adrien et qu'il
+étranglait, selon la tradition des Caligula et des Néron, après leur
+avoir fait faire un testament en sa faveur.
+
+--Vous êtes un admirable cicérone, général, et je regrette bien, au lieu
+de quatre heures, dont plus de deux sont malheureusement déjà écoulées,
+de n'avoir point quatre jours à passer avec vous.
+
+--Quatre jours seraient trop peu pour ce merveilleux pays; après quatre
+jours, vous demanderiez quatre mois; après quatre mois, quatre ans.
+La vie d'un homme tout entière ne suffirait pas à dresser la liste des
+souvenirs que renferme la ville si justement nommée la ville éternelle.
+Tenez, par exemple, voyez ces restes d'arches contre lesquelles se brise
+le fleuve, voyez ces vestiges qui se rattachent aux deux côtés de la
+rive: là était le pont Triomphal, là ont successivement passé, venant
+du temple de Mars, qui était situé où est aujourd'hui Saint-Pierre,
+Paul-Émile, vainqueur de Persée; Pompée, vainqueur de Tigrane, roi
+d'Arménie; d'Artocès, roi d'Ibérie; d'Orosès, roi d'Albanie; de Darius,
+roi de Médie; d'Areta, roi de Nabatée; d'Antiochus, roi de Comagène et
+des pirates. Il avait pris mille châteaux forts, neuf cents villes, huit
+cents vaisseaux, fondé ou repeuplé neuf villes; ce fut à la suite de
+ce triomphe qu'il bâtit, avec une portion de sa part de butin, ce
+beau temple à Minerve qui décorait la place des Septa-Julia, près de
+l'aqueduc de la Virgo, et sur le frontispice duquel il avait fait mettre
+en lettres de bronze cette inscription: «Pompée le Grand, imperator,
+après avoir terminé une guerre de trente ans, défait, mis en fuite,
+tué ou forcé à se rendre douze millions cent quatre-vingt mille
+hommes, coulé à fond ou pris huit cent quarante-six vaisseaux, reçu à
+composition mille cinq cent trente-huit villes ou châteaux, soumis tout
+le pays depuis le lac Moeris, jusqu'à la mer Rouge, acquitte le voeu
+qu'il a fait à Minerve.» Et, sur ce même pont, après lui, passèrent
+Jules César, Auguste, Tibère. Par bonheur, il est tombé, poursuivit avec
+un sourire mélancolique le général républicain, car nous aurions sans
+doute l'orgueil d'y passer, nous aussi, à notre tour: et que sommes-nous
+pour fouler les traces de pareils hommes?
+
+Les réflexions qui assiégeaient la tête de Championnet, éteignirent
+la voix sur ses lèvres et il garda un silence que n'osa interrompre le
+jeune officier, depuis le pont Triomphal, qu'il laissait à sa droite,
+jusqu'au pont Saint-Ange, qu'il se mit à traverser pour passer sur la
+rive gauche du Tibre.
+
+Au milieu du pont, cependant, au risque d'être indiscret:
+
+--N'est-ce point le tombeau d'Adrien que nous laissons derrière nous?
+lui demanda le major.
+
+Championnet regarda autour de lui comme s'il sortait d'un rêve.
+
+--Oui, dit-il, et le pont sur lequel nous sommes fut sans doute bâti
+pour y conduire; Bernin l'a restauré et y a répandu ses coquetteries
+ordinaires. C'est dans ce monument que s'enfermera Thiébaut, et ce ne
+sera pas le premier siége qu'il aura soutenu.
+
+Tenez, voici la place que vous avez entrevue de loin, où furent
+décapitées Béatrice et sa famille. En appuyant à gauche, nous pouvons
+marcher sur l'emplacement même du Tordinone; sur cette petite place où
+nous arrivons est l'auberge de _l'Ours_, avec son enseigne telle qu'elle
+était au temps où y logea Montaigne, ce grand sceptique qui prit pour
+devise ces trois mots: _Que sais-je?_ C'était le dernier mot du
+génie humain après six mille ans; dans six mille ans viendra un autre
+sceptique qui dira: _Peut-être!_
+
+--Et vous, général, demanda le major, que dites-vous?
+
+--Je dis que c'est le dernier des gouvernements que celui,--regardez à
+votre gauche--que celui qui laisse se faire de pareils déserts, presque
+au coeur d'une ville. Tenez, tous ces marais qu'habite huit mois de
+l'année la mal'aria, ils sont au roi que vous servez; c'est l'héritage
+des Farnèse. Paul III ne se doutait pas, en léguant ces immenses
+terrains à son fils le duc de Parme, qu'il lui léguait la fièvre. Dites
+donc à votre roi Ferdinand qu'il serait non pas seulement d'un héritier
+pieux, mais d'un chrétien; de faire assainir et de cultiver ces champs,
+qui l'en récompenseraient par d'abondantes moissons. Un pont bâti ici,
+tenez, suffirait à un quartier nouveau; la ville enjamberait le
+fleuve, des maisons s'élèveraient dans tout cet espace vide du château
+Saint-Ange à la place du Peuple, et la vie en chasserait la mort; mais,
+pour cela, il faudrait un gouvernement qui s'occupât du bien-être de
+ses sujets; il faudrait ce grand bienfait que vous venez combattre, vous
+homme instruit et intelligent cependant; il faudrait la liberté. Elle
+viendra un jour, non pas temporaire et accidentelle comme celle que
+nous apportons, mais fille immortelle du progrès et du temps. Tenez,
+en attendant, c'est de la ruelle qui longe cette église, l'église
+Saint-Jérôme, qu'une nuit, vers deux heures du matin, sortirent quatre
+hommes à pied et un homme à cheval, l'homme à cheval portait, en travers
+de la croupe de sa monture, un cadavre dont les pieds pendaient d'un
+côté et la tête de l'autre.
+
+»--Ne voyez-vous rien? demanda l'homme à cheval.
+
+»Deux regardèrent du côté du château Saint-Ange, deux du côté de la
+place du Peuple.
+
+»--Rien, dirent-ils.
+
+»Alors, le cavalier s'avança jusqu'au bord de la rivière et, là, fit
+pivoter son cheval de manière que la croupe fût tournée du côté de
+l'eau. Deux hommes prirent le cadavre, un par la tête, l'autre par les
+pieds, le balancèrent trois fois, et, à la troisième, le lancèrent au
+fleuve.
+
+»Au bruit que produisit le cadavre en tombant à l'eau:
+
+»--C'est fait? demanda le cavalier.
+
+»--Oui, monseigneur, répondirent les hommes.
+
+»Le cavalier se retourna.
+
+»--Et qui flotte ainsi sur l'eau? demanda-t-il.
+
+»--Monseigneur, répondit un des hommes, c'est son manteau.
+
+»Un autre ramassa des pierres, courut le long de la rive en suivant le
+courant du fleuve et en jetant des pierres dans ce manteau, jusqu'à ce
+qu'il eût disparu.
+
+»--Tout va bien, dit alors le cavalier.
+
+»Et il donna une bourse aux hommes, mit son cheval au galop et disparut.
+
+»Le mort était le duc de Candie; le cavalier, c'était César Borgia.
+Jaloux de sa soeur Lucrèce, César Borgia venait de tuer son frère, le
+duc de Candie... Par bonheur, continua Championnet, nous voilà arrivés.
+Le hasard, mon cher, vengeur des rois et de la papauté, vous gardait
+cette histoire pour la dernière; ce n'était pas la moins curieuse, vous
+le voyez.
+
+Et, en effet, le groupe que nous venons de suivre, depuis le palais
+Corsini jusqu'à l'extrémité de Ripetta, débouchait sur la place du
+Peuple, où était rangée en bataille la garnison de Rome.
+
+Cette garnison se composait de trois mille hommes, à peu près: deux
+tiers français, une tiers polonais.
+
+En apercevant le général, trois mille voix, par un élan spontané,
+crièrent:
+
+--Vive la République!
+
+Le général s'avança jusqu'au centre de la première ligne et fit signe
+qu'il voulait parler. Les cris cessèrent.
+
+--Mes amis, dit le général, je suis forcé de quitter Rome; mais je ne
+l'abandonne pas. J'y laisse le colonel Thiébaut; il occupera le fort
+Saint-Ange avec cinq cents hommes; j'ai engagé ma parole de venir le
+délivrer dans l'espace de vingt jours; vous y engagez-vous avec moi?
+
+--Oui, oui, oui, crièrent trois mille voix.
+
+--Sur l'honneur? dit Championnet.
+
+--Sur l'honneur! répétèrent les trois mille voix.
+
+--Maintenant, continua Championnet, choisissez parmi vous cinq cents
+hommes prêts à s'ensevelir sous les ruines du château Saint-Ange, plutôt
+que de se rendre.
+
+--Tous, tous! nous sommes prêts tous! crièrent ceux à qui l'on faisait
+cet appel.
+
+--Sergents, dit Championnet, sortez des rangs et choisissez quinze
+hommes par compagnie.
+
+Au bout de dix minutes, quatre cent quatre-vingts hommes se trouvèrent
+tirés à part et réunis.
+
+--Amis, leur dit Championnet, c'est vous qui garderez les drapeaux
+des deux régiments, et c'est nous qui viendrons les reprendre. Que les
+porte-drapeaux passent dans les rangs des hommes du fort Saint-Ange.
+
+Les porte-drapeaux obéirent, aux cris frénétiques de «Vive Championnet!
+vive la République!»
+
+--Colonel Thiébaut, continua Championnet, jurez et faites jurer à vos
+hommes que vous vous ferez tuer jusqu'au dernier, plutôt que de vous
+rendre.
+
+Tous les bras s'étendirent, toutes les voix crièrent:
+
+--Nous le jurons!
+
+Championnet s'avança vers son aide de camp.
+
+--Embrassez-moi, Thiébaut, lui dit-il; si j'avais un fils, c'est à lui
+que je donnerais la glorieuse mission que je vous confie.
+
+Le général et son aide de camp s'embrassèrent au milieu des hourras, des
+cris et des vivats de la garnison.
+
+Deux heures sonnèrent à l'église Sainte-Marie-du-Peuple.
+
+--Major Riescach, dit Championnet au jeune messager, les quatre heures
+sont écoulées et, à mon grand regret, je n'ai plus le droit de vous
+retenir.
+
+Le major regarda du côté de Ripetta.
+
+--Attendez vous quelque chose, monsieur? lui demanda Championnet.
+
+--Je suis monté sur un de vos chevaux, général.
+
+--J'espère que vous me ferez l'honneur de l'accepter, monsieur, en
+souvenir des moments trop courts que nous venons de passer ensemble.
+
+--Ne pas accepter le cadeau que vous me faites, général, ou même hésiter
+à l'accepter, ce serait me montrer moins courtois que vous. Merci du
+plus profond de mon coeur.
+
+Il s'inclina, la main sur la poitrine.
+
+--Et, maintenant, que dois-je reporter au général Mack?
+
+--Ce que vous avez vu et entendu, monsieur, et vous ajouterez ceci, que,
+le jour où j'ai quitté Paris et pris congé des membres du Directoire,
+le citoyen Barras m'a mis la main sur l'épaule et m'a dit: «Si la
+guerre éclate, en récompense de vos services, vous serez le premier des
+généraux républicains chargé par la République de détrôner un roi.»
+
+--Et vous avez répondu?
+
+--J'ai répondu: «Les intentions de la République seront remplies,
+j'y engage ma parole;» et, comme je n'ai jamais manqué à ma parole
+d'honneur, dites au roi Ferdinand de se bien tenir.
+
+--Je le lui dirai, monsieur, répondit le jeune homme; car, avec un
+chef comme vous et des hommes comme ceux-là, tout est possible. Et
+maintenant, général, veuillez m'indiquer mon chemin.
+
+--Brigadier Martin, dit Championnet, prenez quatre hommes et conduisez
+M. le major Ulrich de Riescach jusqu'à la porte San-Giovanni; vous nous
+rejoindrez sur la route de la Storta.
+
+Les deux hommes se saluèrent une dernière fois; le major, guidé par le
+brigadier Martin et escorté par ses quatre dragons, s'enfonça au grand
+trot dans la via del Babuino. Le colonel Thiébaut et ses cinq cents
+hommes regagnèrent par Ripetta le château Saint-Ange, où ils se
+renfermèrent, et le reste de la garnison, Championnet et son état-major
+en tête, sortit de Rome, tambours battants, par la porte del Popolo.
+
+
+
+
+ L
+
+ FERDINAND A ROME
+
+
+Comme l'avait prévu le général Mack, son envoyé le rejoignit un peu
+au-dessus de Valmontone.
+
+Le général n'entendit rien de tout ce que lui raconta le major de
+Riescach, sinon que les Français avaient évacué Rome; il courut chez
+le roi et lui annonça que sur sa sommation, les Français s'étaient
+mis immédiatement en retraite; que, par conséquent, le lendemain, il
+entrerait à Rome et, dans huit jours, serait en pleine possession des
+États romains.
+
+Le roi ordonna de doubler l'étape, et, le même soir on vint coucher à
+Valmontone.
+
+Le lendemain, on se remit en marche, on fit halte à Albano vers midi. De
+la colline, on planait sur Rome, et, au delà de Rome, la vue s'étendait
+jusqu'à Ostia. Mais il était impossible que l'armée entrât à Rome
+le même jour. Il fut convenu qu'elle partirait vers trois heurs de
+l'après-midi, qu'elle camperait à moitié chemin, et que, le lendemain, à
+neuf heures du matin, le roi Ferdinand ferait son entrée solennelle
+par la porte San-Giovanni, et irait directement à San-Carlo entendre la
+messe d'actions de grâces.
+
+En effet, à trois heures, on partit d'Albano, Mack à cheval et en tête
+de l'armée, le roi et le duc d'Ascoli dans une voiture escortée de tout
+l'état-major particulier de Sa Majesté; on laissa à gauche, au-dessous
+de la colline d'Albano, c'est-à-dire à l'endroit où eut lieu, mil huit
+cent cinquante ans auparavant, la querelle de Clodius et de Milon,
+la via Appia, dans laquelle on avait fait des fouilles et qui était
+abandonnée aux antiquaires, et l'on s'arrêta vers sept heures à deux
+lieues à peu près de Rome.
+
+Le roi soupait sous une tente magnifique, divisée en trois
+compartiments, avec le général Mack et le duc d'Ascoli, le marquis
+Malaspina et les plus favorisés parmi la petite cour qui l'avait suivi,
+lorsqu'on vint lui annoncer les députés.
+
+Ces députés se composaient de deux des cardinaux qui n'avaient point
+adhéré au gouvernement républicain, des autorités qui avaient été
+renversées par ce gouvernement et de quelques-uns de ces martyrs comme
+les réactions en voient toujours accourir au-devant d'elles.
+
+Ils venaient prendre les ordres du roi pour la cérémonie du lendemain.
+
+Le roi était radieux; lui aussi, comme les Paul-Émile, comme les Pompée,
+comme les Césars, dont Championnet, trois jours auparavant, parlait au
+major Riescach, lui aussi allait avoir son triomphe.
+
+Il n'était donc point si difficile d'être un triomphateur que la chose
+lui avait paru d'abord.
+
+Quel effet allait faire à Caserte, et surtout au Môle, au Marché-Vieux
+et à Marinella, le récit de ce triomphe, et comme ces bons lazzaroni
+allaient être fiers quand ils sauraient que leur roi avait triomphé!
+
+Il avait donc vaincu, et sans tirer un seul coup de canon, cette
+terrible république française, jusque-là réputée invincible! Décidément,
+le général Mack, qui lui avait prédit tout cela, était un grand homme!
+
+Il résolut, en conséquence, d'écrire le même soir à la reine et de lui
+expédier un courrier pour lui annoncer cette bonne nouvelle, et, toute
+chose arrêtée pour le lendemain, les députés congédiés après avoir eu
+l'honneur de baiser la main au roi, Sa Majesté prit la plume et écrivit:
+
+«Ma chère maîtresse,
+
+»Tout se succède au gré de nos désirs; en moins de cinq jours, je suis
+arrivé aux portes de Rome, où je fais demain mon entrée solennelle. Tout
+a fui devant nos armes victorieuses, et, demain soir, du palais Farnèse,
+j'écrirai au souverain pontife qu'il peut, si tel est son bon plaisir,
+venir célébrer avec nous à Rome la fête de la Nativité.
+
+»Ah! si je pouvais transporter ici ma crèche et la lui faire voir!
+
+»Le messager que je vous envoie pour vous porter ces bonnes nouvelles
+est mon courrier ordinaire Ferrari. Permettez-lui, pour sa récompense,
+de dîner avec mon pauvre Jupiter, qui doit bien s'ennuyer de moi.
+Répondez-moi par la même voie; rassurez-moi sur votre chère santé et sur
+celle de mes enfants bien-aimés, à qui, grâce à vous et à notre illustre
+général Mack, j'espère léguer un trône non-seulement prospère, mais
+glorieux.
+
+»Les fatigues de la campagne n'ont pas été si grandes que je le
+craignais. Il est vrai que, jusqu'à présent, j'ai pu faire presque
+toutes les étapes en voiture et ne monter à cheval que pour mon
+agrément.
+
+»Un seul point noir reste encore à l'horizon: en quittant Rome, le
+général républicain a laissé cinq cents hommes et un colonel au château
+Saint-Ange; dans quel but? Je ne m'en rends point parfaitement compte,
+mais je ne m'en inquiète pas autrement: notre illustre ami le général
+Mack m'assurant qu'ils se rendront à la première sommation.
+
+»Au revoir bientôt, ma chère maîtresse, soit que vous veniez, pour que
+la fête soit complète, célébrer la Nativité avec nous à Rome, soit
+que, tout étant pacifié et Sa Sainteté étant rétablie sur son trône, je
+rentre glorieusement dans mes États.
+
+»Recevez, chère maîtresse et épouse, pour les partager avec mes enfants
+bien-aimés, les embrassements de votre tendre mari et père.
+
+»FERDINAND.»
+
+»P.-S.--J'espère qu'il n'est rien arrivé de fâcheux à mes kangourous et
+que je les retrouverai tout aussi bien portants que je les ai laissés.
+A propos, transmettez mes plus affectueux souvenirs à sir William et à
+lady Hamilton; quant au héros du Nil, il doit encore être à Livourne; où
+qu'il soit, faites-lui part de nos triomphes.»
+
+Il y avait longtemps que Ferdinand n'avait écrit une si longue lettre;
+mais il était dans un moment d'enthousiasme, ce qui explique sa
+prolixité; il la relut, fut satisfait de sa rédaction, regretta de
+n'avoir pensé à sir William et à lady Hamilton qu'après avoir pensé
+à ses kangourous, mais ne jugea point que, pour cette petite faute de
+mémoire, ce fût la peine de recommencer une lettre si bien venue; en
+conséquence, il la cacheta et fit appeler Ferrari, qui, complétement
+remis de sa chute, arriva, selon sa coutume, tout botté, et promit que
+la lettre serait remise entre les mains de la reine, avant le lendemain
+cinq heures du soir.
+
+Après quoi, la table de jeu étant dressée, le roi se mit à faire son
+whist avec le duc d'Ascoli, le marquis Malaspina et le duc de Circello,
+gagna mille ducats, se coucha radieux et rêva qu'il faisait son entrée,
+non pas à Rome, mais à Paris, non pas dans la capitale des États
+romains, mais dans la capitale de la France, et que, son manteau royal
+porté par les cinq directeurs, il entrait dans les Tuileries, désertes
+depuis le 10 août, ayant une couronne de lauriers sur la tête, comme
+César, et tenant, comme Charlemagne, le globe d'une main et l'épée de
+l'autre!
+
+Le jour vint dissiper les illusions de la nuit; mais ce qui en restait
+suffisait pour satisfaire l'amour-propre d'un homme à qui l'idée d'être
+conquérant était venue à l'âge de cinquante ans.
+
+Il n'entrait point encore à Paris, mais il entrait déjà à Rome.
+
+L'entrée fut splendide; le roi Ferdinand, à cheval, vêtu de son uniforme
+de feld-maréchal autrichien, couvert de broderies, portant à son cou
+et sur sa poitrine tous ses ordres personnels et tous ses ordres de
+famille, était attendu à la porte San-Giovanni, d'abord par l'ancien
+sénateur, qui, accompagné des magistrats du municipe, lui présenta à
+genoux les clefs de Rome sur un plat d'argent; autour des sénateurs et
+des magistrats du municipe étaient tous les cardinaux restés fidèles à
+Pie VI; de là, en suivant un itinéraire marqué d'avance par des
+jonchées de fleurs et de feuillages, le roi devait se rendre à l'église
+San-Carlo, où se chantait le _Te Deum_, et, de l'église San-Carlo, au
+palais Farnèse, situé, comme nous l'avons dit, de l'autre côté du Tibre,
+en face du palais Corsini, que venait de quitter Championnet.
+
+Au moment où le roi prit les clefs de Rome, les chants éclatèrent. Cent
+jeunes filles habillées de blanc marchèrent en tête du cortége, portant
+des corbeilles de joncs dorés, pleines de feuilles de roses, qu'elles
+jetaient en l'air comme au jour de la Fête-Dieu. Les corbeilles vides
+étaient aussitôt remplacées par des corbeilles pleines, afin qu'il n'y
+eût point d'interruption dans la pluie odoriférante; et, comme derrière
+les jeunes filles marchaient à reculons de jeunes enfants de choeur,
+balançant des encensoirs, on avançait entre une double haie formée par
+la population de Rome et des environs, vêtue de ses habits de fête, au
+milieu d'une pluie de fleurs et d'une atmosphère embaumée.
+
+Une admirable musique militaire--et celle de Naples est renommée entre
+toutes--jouait les airs les plus gais de Cimarosa, de Pergolèse et de
+Paesiello; puis venait, au milieu d'un grand espace vide, le roi seul,
+dans l'isolement emblématique de la majesté souveraine; derrière le roi
+marchait Mack et tout son état-major; puis, derrière Mack, une masse de
+trente mille hommes de troupes, vingt mille d'infanterie, dix mille de
+cavalerie, habillés à neuf, magnifiques d'aspect, s'avançant avec un
+ensemble remarquable, grâce aux nombreuses manoeuvres faites dans les
+camps, et suivis de cinquante pièces d'artillerie nouvellement fondues,
+de leur caissons et de leurs fourgons nouvellement peints; tout cela
+resplendissant au soleil d'une de ces magnifiques journées de novembre
+que l'automne méridional fait luire entre un jour de brouillard et un
+jour de pluie, comme un dernier adieu à l'été, comme un premier salut à
+l'hiver.
+
+Nous avons dit que l'itinéraire était tracé d'avance: on commença
+donc par traverser ce que l'on pourrait appeler le désert de
+Saint-Jean-de-Latran, les pelouses et les allées solitaires conduisant
+à Santa-Croce in-Gerusalemme et à Sainte-Marie-Majeure, et l'on s'avança
+directement vers la vieille basilique dont Henri IV fut le bienfaiteur
+et dont, en sa qualité de petit-fils de Henri IV, Ferdinand était
+chanoine. Sur les degrés de l'église, au bas desquels le roi fut reçu
+à cheval et encensé au milieu des chants de joie et des cantiques
+d'actions de grâces, était groupé tout le clergé latéranien. Les chants
+terminés, le roi descendit de cheval et, sur de magnifiques tapis, gagna
+à pied la _Scala santa_, cet escalier sacré, transporté de Jérusalem à
+Rome, qui faisait partie de la maison de Pilate, que Jésus se rendant
+au prétoire toucha de ses pieds nus et sanglants, et que les fidèles ne
+montent plus qu'à genoux.
+
+Le roi en baisa la première marche, et, au moment où ses lèvres
+touchaient le marbre saint, la musique éclata en fanfares joyeuses, et
+cent mille voix firent entendre une immense acclamation.
+
+Le roi demeura à genoux le temps de dire sa prière, se releva, se signa,
+monta à cheval, traversa la grande place de Saint-Jean, mesura des yeux
+le magnifique obélisque élevé à Thèbes par Thoutmasis II, respecté par
+Cambyse, qui renversa et mutila tous les autres, enlevé par
+Constantin et déterré dans le grand Cirque; suivit la longue rue de
+Saint-Jean-de-Latran, toute bordée de monastères et qui descend en pente
+douce jusqu'au Colisée; prit ce fameux quartier des Carènes où Pompée
+avait sa maison; presqu'en ligne droite, gagna la place Trajane, dont la
+colonne était enterrée jusqu'au-dessus de sa base; de là, par un angle
+droit, arriva au Corso, et, sur la place de Venise, qui, à l'autre
+extrémité de la même rue, fait pendant à la place du Peuple, descendit
+à la place Colonna, et enfin suivit le Corso jusqu'à la vaste église
+San-Carlo, y fut reçu par tout le clergé sous son gigantesque portail,
+descendit de cheval pour la seconde fois, entra dans l'église, et, sous
+le dais qui lui était préparé, entendit le _Te Deum_.
+
+Puis, le _Te Deum_ chanté, il sortit de l'église, remonta à cheval,
+et, toujours précédé, suivi, accompagné du même cortége, il continua de
+descendre le Corso jusqu'à la place du Peuple, longea le cours du Tibre,
+et, dans le sens inverse où l'avait longé Championnet pour sortir de
+Rome, prit la via della Scroffa, où est Saint-Louis-des-Français, la
+grande place Navone, le forum Agonal des Romains, et, de là, en quelques
+instants, par la façade du palais Braschi, opposée à celle où se trouve
+Pasquino, il gagna le Campo-dei-Fiori et le palais Farnèse, but de sa
+longue course, terme de son triomphe.
+
+Tout l'état-major put entrer dans cette magnifique cour, chef-d'oeuvre
+des trois plus grands architectes qui aient existé, San-Gallo, Vignole
+et Michel-Ange; tandis qu'entre les deux fontaines qui ornent la façade
+du palais et qui coulent dans les plus larges coupes de granit que l'on
+connaisse, on mettait, autant pour l'honneur que pour la défense, quatre
+pièces de canon en batterie.
+
+Un dîner de deux cents couverts était servi dans la grande galerie
+peinte par Annibal et Augustin Carrache, et leurs élèves. Les deux
+frères y travaillèrent huit ans et reçurent pour salaire cinq cents écus
+d'or, c'est-à-dire trois mille francs de notre monnaie.
+
+Rome entière semblait s'être donné rendez-vous sur la place du palais
+Farnèse. Malgré les sentinelles, le peuple envahit la cour, l'escalier,
+les antichambres et pénétra jusqu'aux portes de la galerie; les cris de
+«Vive le roi!» poussés sans interruption, forcèrent trois fois Ferdinand
+à quitter la table et à se montrer à la fenêtre.
+
+Aussi, fou de joie, se croyant le rival de ces héros dont, un instant,
+sur la voie sacrée, il avait foulé la trace, ne voulut-il point attendre
+au lendemain pour donner au pape Pie VI avis de son entrée à Rome, et,
+oubliant que, prisonnier des Français, il n'était pas tout à fait libre
+de ses actions, la tête échauffée par le vin et le coeur bondissant
+d'orgueil, il passa, aussitôt le café pris, dans un cabinet de travail,
+et lui écrivit la lettre suivante:
+
+_A Sa Sainteté le pape Pie VI, premier vicaire de Notre-Seigneur
+Jésus-Christ_.
+
+«Prince des apôtres, roi des rois,
+
+»Votre Sainteté apprendra sans doute avec la plus grande satisfaction,
+qu'aidé de Notre-Seigneur Jésus-Christ et sous l'auguste protection du
+bienheureux saint Janvier, aujourd'hui même, avec mon armée, je suis
+entré sans résistance et en triomphateur dans la capitale du monde
+chrétien. Les Français ont fui, épouvantés à la vue de la croix et au
+simple éclat de mes armes. Votre Sainteté peut donc reprendre sa
+suprême et paternelle puissance, que je couvrirai de mon armée. Qu'elle
+abandonne donc sa trop modeste demeure de la Chartreuse, et que, sur les
+ailes des chérubins, comme notre sainte vierge de Lorette, elle vienne
+et descende au Vatican pour le purifier par sa présence sacrée. Votre
+Sainteté pourra célébrer à Saint-Pierre le divin office le jour de la
+naissance de Notre Sauveur.»
+
+Le soir, le roi parcourut en voiture, au milieu des cris de «Vive le roi
+Ferdinand! vive Sa Sainteté Pie VI!» les principales rues de Rome et les
+places Navone, d'Espagne et de Venise; il s'arrêta un instant au théâtre
+Argentina, où l'on devait chanter une cantate en son honneur; puis, de
+là, pour voir Rome tout enflammée, il monta sur les plus hautes rampes
+du mont Pincio.
+
+La ville était illuminée _a giorno_, depuis la porte San-Giovanni
+jusqu'au Vatican, et depuis la place du Peuple jusqu'à la pyramide de
+Cestus. Un seul monument, surmonté du drapeau tricolore et pareil à une
+protestation solennelle et menaçante de la France contre l'occupation de
+Rome, restait obscur au milieu de tous ces rayonnements, muet au milieu
+de toutes ces clameurs.
+
+C'était le château Saint-Ange.
+
+Sa masse sombre et silencieuse avait quelque chose de formidable et
+d'effrayant; car le seul cri qui, de quart d'heure en quart d'heure,
+sortait de son silence était celui de «Sentinelles, prenez garde à
+vous!» Et la seule lumière que l'on vit luire dans les ténèbres était la
+mèche allumée des artilleurs, debout près de leurs canons.
+
+
+
+
+ LI
+
+ LE FORT SAINT-ANGE PARLE
+
+
+En passant place du Peuple, pour monter au Pincio, le roi avait pu
+voir cette intéressante partie de la population, composée de femmes
+et d'enfants, danser autour d'un bûcher qui s'élevait au milieu de
+la place; à la vue du prince, les danseurs s'arrêtèrent pour crier à
+tue-tête: «Vive le roi Ferdinand! vive Pie VI!»
+
+Le roi s'arrêta de son côté, demanda ce que faisaient là ces braves gens
+et quel était ce feu auquel ils se chauffaient.
+
+On lui répondit que ce feu était celui d'un bûcher fait avec l'arbre
+de la Liberté planté, dix-huit mois auparavant, par les consuls de la
+république romaine.
+
+Ce dévouement aux bons principes toucha Ferdinand, qui, tirant de sa
+poche une poignée de monnaie de toute espèce, la jeta au milieu de la
+foule en criant:
+
+--Bravo! mes amis! amusez-vous!
+
+Les femmes et les enfants se ruèrent sur les carlins, les ducats et
+les piastres du roi Ferdinand; il en résulta une effroyable mêlée dans
+laquelle les femmes battaient les enfants, les enfants égratignaient
+les femmes; il y eut, en somme, force cris, beaucoup de pleurs et peu de
+mal.
+
+Place Navone, il vit un second bûcher.
+
+Il fit la même question et reçut la même réponse.
+
+Le roi fouilla, non plus dans sa poche, mais dans celle du duc d'Ascoli,
+y prit une seconde poignée de monnaie, et, comme, cette fois, il y avait
+mélange d'hommes et de femmes, il la jeta aux danseurs et aux danseuses.
+
+Cette fois, nous l'avons dit, il n'y avait pas que des femmes et des
+enfants, il y avait des hommes; le sexe fort se crut sur l'argent des
+droits plus positifs que le sexe faible; les amants et les maris des
+femmes battues tirèrent leurs couteaux; un des danseurs fut blessé et
+porté à l'hôpital.
+
+Place Colonna, même événement eut lieu; seulement, cette fois, il se
+termina à la gloire de la morale publique; au moment où les couteaux
+allaient entrer en jeu, un citoyen passa, son chapeau rabattu sur les
+yeux et enveloppé d'un grand manteau; un chien aboya contre lui, un
+enfant cria au jacobin; les cris de l'enfant et les aboiements du
+chien attirèrent l'attention des combattants, qui, sans écouter les
+observations du citoyen au manteau dissimulateur et au chapeau rabattu,
+le poussèrent dans le bûcher, où il périt misérablement au milieu des
+hurlements de joie de la populace.
+
+Tout à coup, un des brûleurs fut éclairé d'une idée lumineuse: ces
+arbres de la Liberté que l'on abattait et dont on faisait du charbon
+et de la cendre, n'avaient pas poussé là tout seuls; on les y avait
+plantés; ceux qui les y avait plantés étaient plus coupables que les
+pauvres arbres qui s'étaient laissé planter à contre-coeur peut-être; il
+s'agissait donc de faire une fois par hasard une justice équitable et de
+s'en prendre aux planteurs et non aux arbres.
+
+Or, qui les avait plantés?
+
+C'étaient, comme nous l'avons dit à propos de la place du Peuple, les
+deux consuls de la république romaine, MM. Mattei, de Valmontone, et
+Zaccalone, de Piperno.
+
+Ces deux noms, depuis un an, étaient bénis et révérés de la population,
+à laquelle ces deux magistrats, véritables libéraux, avaient consacré
+leur temps, leur intelligence et leur fortune; mais le peuple, au jour
+de la réaction, pardonne plus facilement à celui qui l'a persécuté
+qu'à celui qui s'est dévoué pour lui, et, d'ordinaire, ses premiers
+défenseurs deviennent ses premiers martyrs. «Les révolutions sont comme
+Saturne, a dit Vergniaud, elles dévorent leurs enfants.»
+
+Un homme que Zaccalone avait forcé d'envoyer à l'école son fils, jeune
+Romain jaloux de la liberté individuelle, émit donc la proposition de
+réserver un des arbres de la Liberté pour y pendre les deux consuls. La
+proposition fut naturellement adoptée à l'unanimité; il ne s'agissait,
+pour la mettre à exécution, que de réserver un arbre à titre de potence
+et de mettre la main sur les deux consuls.
+
+On pensa au peuplier de la place de la Rotonde, qui n'était pas encore
+abattu, et, comme justement les deux magistrats demeuraient, l'un via
+della Maddalena, l'autre via Pie-di-Marmo, on regarda ce voisinage comme
+un hasard providentiel.
+
+On courut droit à leurs maisons; mais, heureusement, les deux magistrats
+avaient sans doute des idées exactes sur la somme de reconnaissance que
+l'on doit attendre des peuples à la délivrance desquels on a contribué:
+tous deux avaient quitté Rome.
+
+Mais un ferblantier, dont la boutique attenait à la maison de Mattei,
+et à qui Mattei avait prêté deux cents écus pour l'empêcher de faire
+faillite, et un marchand d'herbes à qui Zaccalone avait envoyé
+son propre médecin pour soigner sa femme d'une fièvre pernicieuse,
+déclarèrent qu'ils avaient des notions à peu près certaines sur
+l'endroit où s'étaient réfugiés les deux coupables, et offrirent de les
+livrer.
+
+L'offre fut reçue avec enthousiasme, et, pour n'avoir point fait une
+course inutile, la foule commença de piller les maisons des deux absents
+et d'en jeter les meubles par les fenêtres.
+
+Parmi les meubles, il y avait chez chacun d'eux une magnifique pendule
+de bronze doré, l'une représentant le sacrifice d'Abrahan, et l'autre
+Agar et Ismaël perdus dans le désert, portant chacune cette inscription
+qui prouvait qu'elle venait de la même source:
+
+_Aux Consuls de la république romaine, les israélites reconnaissants!_
+
+Et, en effet, les deux consuls avaient fait rendre un décret par lequel
+les juifs redevenaient des hommes comme les autres et participaient aux
+droits de citoyen.
+
+Cela fit penser aux malheureux juifs, auxquels on ne pensait point, et
+auxquels on n'eût probablement pas pensé s'ils n'eussent point eu le
+tort d'être reconnaissants.
+
+Le cri «Au Ghetto! au Ghetto!» retentit, et l'on se précipita vers ce
+quartier des juifs.
+
+Lors de la proclamation du décret par lequel la république romaine les
+faisait remonter au rang de citoyens, les malheureux juifs s'étaient
+empressés d'enlever les barrières qui les séparaient du reste de la
+société et s'étaient répandus dans la ville, où quelques-uns s'étaient
+empressés de louer des appartements et d'ouvrir des magasins; mais,
+aussitôt le départ de Championnet, se sentant abandonnés et sans
+protecteurs, ils s'étaient de nouveau réfugiés dans leurs quartiers,
+dont à la hâte ils avaient rétabli les portes et les barrières, non plus
+pour se séparer du monde, mais pour opposer un obstacle à leurs ennemis.
+
+Il y eut donc, non point résistance volontaire à la foule, mais
+opposition matérielle à son envahissement.
+
+Alors, cette même foule, toujours féconde en moyens expéditifs et
+ingénieux, eut l'idée, non point d'enfoncer les portes et les barrières
+du Ghetto, mais de jeter par-dessus son enceinte des brandons allumés au
+bûcher voisin.
+
+Les brandons se succédèrent avec rapidité; puis les perfectionneurs--il
+y en a partout--les enduisirent de poix et de térébenthine. Bientôt
+le Ghetto présenta l'aspect d'une ville bombardée, et, au bout d'une
+demi-heure, les assiégeants eurent la satisfaction de voir en plusieurs
+endroits des flammes qui dénonçaient cinq ou six incendies.
+
+Au bout d'une heure de siége, le Ghetto était tout en feu.
+
+Alors, les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes, et, avec des cris de
+terreur, toute cette malheureuse population, surprise au milieu de son
+sommeil, hommes, femmes, enfants à demi nus, se précipitèrent par les
+portes comme un torrent qui brise ses digues, et se répandirent, ou
+plutôt essayèrent de se répandre par la ville.
+
+C'était là que la populace l'attendait, chacun mit la main sur son juif
+et s'en fit un cruel amusement; le répertoire tout entier des tortures
+fut épuisé sur ces malheureux: les uns furent forcés de marcher pieds
+nus sur des charbons ardents en portant un porc entre leurs bras; les
+autres furent pendus par-dessous les aisselles, entre deux chiens pendus
+eux-mêmes par les pattes de derrière et qui, enragés de douleur et de
+colère, les criblaient de morsures; un autre enfin, dépouillé de ses
+vêtements jusqu'à la ceinture avec un chat attaché sur le dos, fut
+promené par la ville, battu de verges comme le Christ; seulement, les
+verges frappaient à la fois l'homme et l'animal, et, de ses dents et de
+ses griffes, l'animal déchirait l'homme; enfin d'autres, plus heureux,
+furent jetés au Tibre et noyés purement et simplement.
+
+Ces amusements durèrent non-seulement pendant toute la nuit, mais encore
+pendant les journées du lendemain et du surlendemain, et se présentèrent
+sous tant d'aspects différents, que le roi finit par demander quels
+étaient les hommes que l'on martyrisait ainsi.
+
+Il lui fut répondu que c'étaient des juifs qui avaient eu l'imprudence
+de se considérer, après le décret de la République, comme des hommes
+ordinaires, et qui, en conséquence, avaient logé des chrétiens chez
+eux, avaient acheté des propriétés, étaient sortis du Ghetto, s'étaient
+installés dans la ville, avaient vendu des livres, s'étaient fait
+soigner par des médecins catholiques et avaient enterré leurs morts aux
+flambeaux.
+
+Le roi Ferdinand eut peine à croire à tant d'abominations; mais enfin,
+on lui mit sous les yeux le décret de la République qui rendait aux
+juifs leurs droits de citoyens: il fut bien obligé d'y croire.
+
+Il demanda quels étaient les hommes assez abandonnés de Dieu pour avoir
+fait rendre un pareil décret, et on lui nomma les consuls Mattei et
+Zaccalone.
+
+--Mais voilà les hommes qu'il faudrait punir, plutôt que ceux qu'ils ont
+émancipés, s'écria le roi conservant son gros bons sens jusque dans ses
+préjugés.
+
+On lui répondit que l'on y avait déjà songé, que l'on était à la
+recherche des coupables et que deux citoyens s'étaient chargés de les
+livrer.
+
+--C'est bien, dit le roi; s'ils les livrent, il y aura cinq cents ducats
+pour chacun d'eux, et les deux consuls seront pendus.
+
+Le bruit de la libéralité du roi se répandit et doubla l'enthousiasme;
+la foule se demanda ce qu'elle pouvait offrir à un roi si bon et qui
+secondait si bien ses désirs; on délibéra sur ce point important, et
+l'on résolut, puisque le roi se chargeait de faire pendre les consuls
+par un vrai bourreau et par de vraies potences, d'abattre le dernier
+arbre de la Liberté qu'on avait conservé à cette intention, et d'en
+faire des bûches, pour que le roi eût la satisfaction de se chauffer
+avec du bois révolutionnaire.
+
+En conséquence, on lui en apporta toute une charretée qu'il paya
+généreusement mille ducats.
+
+L'idée lui parut si heureuse, qu'il mit les deux plus grosses bûches à
+part et qu'il les envoya à la reine avec la lettre suivante:
+
+«Ma chère épouse,
+
+»Vous savez mon heureuse entrée à Rome, sans que j'aie rencontré le
+moindre obstacle sur ma route; les Français se sont évanouis comme une
+fumée. Restent bien les cinq cents jacobins du fort Saint-Ange; mais
+ceux-là se tiennent si tranquilles, que je crois qu'ils ne demandent
+qu'une chose, c'est de se faire oublier.
+
+»Mack part demain avec vingt-cinq mille hommes pour combattre les
+Français; il ralliera en route le corps d'armée de Micheroux, ce qui lui
+fera trente-huit ou quarante mille soldats, et ne présentera le combat
+aux Français qu'avec la chance sûre de les écraser.
+
+»Nous sommes ici en fêtes continuelles. Croirez-vous que ces misérables
+jacobins avaient émancipé les juifs! Depuis trois jours, le peuple
+romain leur donne la chasse dans les rues de Rome, ni plus ni moins que
+je la donne à mes daims dans la forêt de Persano et à mes sangliers dans
+les bois d'Asproni; mais on me promet mieux encore que cela: il paraît
+que l'on est sur la trace des deux consuls de la soi-disant république
+romaine. J'ai mis la tête de chacun d'eux à prix à cinq cents ducats.
+Je crois qu'il est d'un bon exemple qu'ils soient pendus, et, si on
+les pend, je ménage à la garnison du château Saint-Ange la surprise
+d'assister à leur exécution.
+
+»Je vous envoie, pour brûler à votre nuit de Noël, deux grosses bûches
+tirées de l'arbre de la Liberté de la place de la Rotonde; chauffez-vous
+bien, vous et tous les enfants, et pensez en vous chauffant à votre
+époux et à votre père, qui vous aime.
+
+»Je rends demain un édit pour remettre un peu de bon ordre parmi tous
+ces juifs, les faire rentrer dans leur Ghetto et les soumettre à une
+sage discipline. Je vous enverrai copie de cet édit aussitôt qu'il sera
+rendu.
+
+»Annoncez à Naples les faveurs dont me comble la bonté divine; faites
+chanter un Te Deum par notre archevêque Capece Zurlo, que je suppose
+fort d'être entaché de jacobinisme; ce sera sa punition; ordonnez
+des fêtes publiques et invitez Vanni à presser l'affaire de ce damné
+Nicolino Caracciolo.
+
+»Je vous tiendrai au courant des succès de notre illustre général Mack
+au fur et à mesure que je les apprendrai moi-même.
+
+»Conservez-vous en bonne santé et croyez en l'affection sincère et
+éternelle de votre écolier et époux.
+
+FERDINAND B.
+
+»P.-S.--Présentez bien mes respects à Mesdames. Pour être un peu
+ridicules, ces bonnes princesses n'en sont pas moins les augustes filles
+du roi Louis XV. Vous pourriez autoriser Airola à faire une petite paye
+à ces sept Corses qui leur ont servi de gardes du corps et qui leur sont
+recommandés par le comte de Narbonne, lequel a été, je crois, un des
+derniers ministres de votre chère soeur Marie-Antoinette; cela leur
+ferait plaisir et ne nous engagerait à rien.»
+
+Le lendemain, en effet, Ferdinand, comme il l'écrivait à Caroline,
+rendait ce décret qui n'était que la remise en vigueur de l'édit aboli
+par la soi-disant république romaine.
+
+Notre conscience d'historien ne nous permet point de changer une
+syllabe à ce décret; c'est, au reste, la loi encore en vigueur à Rome
+aujourd'hui:
+
+«ARTICLE PREMIER. Aucun israélite résidant soit à Rome, soit dans les
+États romains, ne pourra plus loger ni nourrir de chrétiens, ni recevoir
+de chrétiens à son service, sous peine d'être puni d'après les décrets
+pontificaux.
+
+»ART. 2. Tous les israélites de Rome et des États pontificaux devront
+vendre, dans le délai de trois mois, leurs biens meubles et immeubles;
+autrement, il seront vendus à l'encan.
+
+»ART. 3. Aucun israélite ne pourra demeurer à Rome, ni dans quelque
+ville que ce soit des États pontificaux, sans l'autorisation du
+gouvernement; en cas de contravention, les coupables seront ramenés dans
+leurs ghetti respectifs.
+
+»ART. 4. Aucun israélite ne pourra passer la nuit loin de son ghetto.
+
+»ART. 5. Aucun israélite ne pourra entretenir de relations d'amitié avec
+un chrétien.
+
+»ART. 6. Les israélites ne pourront faire le commerce des ornements
+sacrés, ni de quelque livre que ce soit, sous peine de cent écus
+d'amende et de sept ans de prison.
+
+»ART. 7. Tout médecin catholique, appelé par un juif, devra d'abord le
+convertir; si le malade s'y refuse, il l'abandonnera sans secours; en
+agissant contre cet arrêt, le médecin s'exposera à toute la rigueur du
+saint-office.
+
+»ART. 8 et dernier. Les israélites, en donnant la sépulture à leurs
+morts, ne pourront faire aucune cérémonie et ne pourront se servir de
+flambeaux, sous peine de confiscation.
+
+»La présente mesure sera communiquée aux ghetti et publiée dans les
+synagogues.»
+
+Le lendemain du jour où ce décret fut rendu et affiché, le général Mack
+prit congé du roi, laissant cinq mille hommes à la garde de Rome,
+et sortit par la porte du Peuple, dans le but, comme l'avait écrit
+Ferdinand à son auguste épouse, de poursuivre Championnet et de le
+combattre partout où il le rencontrerait.
+
+Au moment même où son arrière-garde se mettait en marche, un cortége,
+qui ne manquait pas de caractère, entrait à Rome par l'extrémité
+opposée, c'est-à-dire par la porte San-Giovanni.
+
+Quatre gendarmes napolitains à cheval, portant à leurs schakos la
+cocarde rouge et blanche, précédaient deux hommes liés l'un à l'autre
+par le bras; ces deux hommes étaient coiffés de bonnets de coton blanc
+et étaient vêtus de ces houppelandes de couleur incertaine comme en
+portent les malades dans les hôpitaux; ils étaient montés à poil nu sur
+deux ânes, et chaque âne était conduit par un homme du peuple qui, armé
+d'un gros bâton, menaçait et insultait les prisonniers.
+
+Ces prisonniers étaient les deux consuls de la république romaine,
+Mattei et Zaccalone, et les deux hommes du peuple qui conduisaient
+les ânes sur lesquels ils étaient montés, étaient le ferblantier et le
+fruitier qui avaient promis de les livrer.
+
+Ils tenaient parole, comme on le voit.
+
+Les deux malheureux fugitifs, croyant être en sûreté dans un hôpital que
+Mattei avait fondé à Valmontone, sa ville natale, s'y étaient réfugiés,
+et, pour mieux s'y cacher, avaient revêtu l'uniforme des malades.
+Dénoncés par un infirmier qui devait sa place à Mattei, ils y avaient
+été pris, et on les amenait à Rome pour qu'ils subissent leur jugement.
+
+A peine eurent-ils franchi la porte San-Giovanni et eurent-ils été
+reconnus, que la foule, avec cet instinct fatal qui la porte à détruire
+ce qu'elle a élevé et à honnir ce qu'elle a glorifié, commença par
+insulter les prisonniers, par leur jeter de la boue, puis des pierres,
+puis cria: «A mort!» puis essaya de mettre ses menaces à exécution;
+il fallut que les quatre gendarmes napolitains expliquassent bien
+catégoriquement à toute cette multitude qu'on ne ramenait les consuls
+à Rome que pour les pendre, et que cette opération s'exécuterait le
+lendemain sous les yeux du roi Ferdinand, par la main du bourreau, place
+Saint-Ange, lieu ordinaire des exécutions, et cela, à la plus grande
+honte de la garnison française. Cette promesse calma la foule, qui,
+ne voulant pas être désagréable au roi Ferdinand, consentit à attendre
+jusqu'au lendemain, mais se dédommagea de ce retard en huant les deux
+consuls et en continuant de leur jeter de la boue et des pierres.
+
+Eux, comme des hommes résignés, attendaient, muets, tristes, mais
+calmes, n'essayant ni de hâter ni d'éloigner la mort, comprenant que
+tout était fini pour eux et que, s'ils échappaient aux griffes du lion
+populaire, c'était pour tomber dans celles du tigre royal.
+
+Ils courbaient donc la tête et attendaient.
+
+Un poëte de circonstance--ces poëtes-là ne manquent jamais, ni aux
+triomphes ni aux chutes,--avait improvisé les quatres vers suivants,
+qu'il avait immédiatement distribués et que la populace chantait sur un
+air improvisé comme la poésie:
+
+ _Largo, o romano populo! all'asinino ingresso,
+ Qual fecero non Cesare, non Scipione istesso.
+ Di questo democratico e augusto onore e degno
+ Chi rese un di da console d'impi tiranni il regno_[2].
+
+[Note 2: L'auteur a sous les yeux, au moment où il écrit ces lignes, une
+gravure du temps qui représente l'entrée de ces malheureux; inutile de
+dire que, dans les quatre ou cinq derniers chapitres, on ne s'est pas un
+seul instant éloigné de l'histoire.]
+
+Ce que nous essayerons, nous, de traduire ainsi dans notre humble prose:
+
+«Place, ô peuple romain! à l'entrée asinaire que ne firent ni César ni
+Scipion lui-même. De cet auguste et démocratique honneur était digne
+celui qui gouverna un jour, comme consul, le royaume des tyrans impies.»
+
+Les prisonniers traversèrent ainsi les trois quarts de Rome et furent
+conduits aux Carcere-Nuove, où immédiatement ils furent mis en chapelle.
+
+Une multitude immense s'attroupa à la porte de la prison, et, pour
+qu'elle ne l'enfonçât point, il fallut lui promettre que, le lendemain,
+à midi, l'exécution aurait lieu sur la place du château Saint-Ange, et
+que, pour preuve de cette promesse, elle pourrait, dès le lendemain, au
+point du jour, voir le bourreau et ses aides dresser l'échafaud.
+
+Deux heures après, des placards, affichés par toute la ville,
+annonçaient l'exécution pour le lendemain à midi.
+
+Cette promesse fit passer une bonne nuit aux Romains.
+
+Selon l'engagement pris, dès sept heures du matin, l'échafaud se
+dressait sur la place du château Saint-Ange, juste en face de la via
+Papale, entre l'arc de Gratien et Valentinien et le Tibre.
+
+C'était, comme nous l'avons dit, le lieu ordinaire des exécutions, et,
+pour plus de commodité dans ces fêtes funèbres, la maison du bourreau
+s'élevait à quelques pas de là en retour sur le quai, en face de
+l'emplacement de l'ancienne prison Tordinone.
+
+Elle y demeura jusqu'en 1848, époque à laquelle elle fut démolie,
+lorsque Rome proclama la république qui devait durer moins longtemps
+encore que celle de 1798.
+
+En même temps que les charpentiers de la mort bâtissaient l'échafaud
+et dressaient les potences, au milieu des lazzi du peuple, qui trouve
+toujours de l'esprit à dépenser pour ces sortes d'occasions, on ornait
+un balcon de riches draperies, et ce travail avait le privilége de
+partager, avec celui de l'échafaud, l'attention de la multitude;
+en effet, le balcon, c'était la loge d'où le roi devait assister au
+spectacle.
+
+Un immense concours de peuple arrivait des deux extrémités opposées de
+Rome par la rive gauche du Tibre, venant de la place du Peuple et du
+Transtevère, tandis que, par la grande rue Papale et par toutes
+les petites rues adjacentes, les autres régions dégorgeaient leurs
+populations sur la place Saint-Ange, qui se trouva bientôt encombrée de
+telle façon, qu'il fallut mettre une garde autour de l'échafaud pour que
+les charpentiers pussent continuer leur travail.
+
+Seule, la rive droite, où est bâti le tombeau d'Adrien, était déserte;
+le terrible château, qui est à Rome ce que la Bastille était à Paris
+et ce que le fort Saint-Elme est à Naples, quoique muet et paraissant
+inhabité, inspirait une assez grande terreur pour que personne ne
+s'aventurât sur le pont qui y conduit et ne risquât de passer au pied de
+ses murailles. En effet, le drapeau tricolore qui le dominait semblait
+dire à toute cette populace, ivre de sanglantes orgies: «Prends garde à
+ce que tu fais, la France est là!»
+
+Mais, comme pas un soldat français ne paraissait sur les murailles,
+comme les ouvertures de la forteresse étaient fermées avec soin, on
+s'habitua peu à peu à cette menace silencieuse, comme des enfants
+s'habituent à la présence d'un lion endormi.
+
+A onze heures, on fit sortir les deux condamnés de leur prison, on les
+fit remonter sur leurs ânes; on leur mit une corde au cou, et les deux
+aides du bourreau prirent chacun un bout de la corde, tandis que le
+bourreau lui-même marchait devant; ils étaient accompagnés par cette
+confrérie de pénitents qui assistaient les patients sur l'échafaud, et
+suivis d'une immense affluence de peuple; ils furent ainsi, toujours
+vêtus de leur costume d'hôpital, conduits à l'église San-Giovanni,
+devant la façade de laquelle on les fit descendre de leurs ânes, et, sur
+ses degrés, pieds nus et à genoux, ils firent amende honorable.
+
+Le roi, se rendant du palais Farnèse à la place de l'exécution, passa
+par la via Julia au moment où les aides du bourreau forçaient les
+deux condamnés, en les tirant par leurs cordes, de se mettre à genoux.
+Autrefois, en pareille circonstance, la présence royale était le salut
+du condamné; tout était changé: aujourd'hui, au contraire, la présence
+royale assurait leur exécution.
+
+La foule s'ouvrit pour laisser passer le roi; il jeta de côté un regard
+inquiet au château Saint-Ange, laissa échapper un geste d'impatience
+à la vue du drapeau français, descendit de voiture au milieu des
+acclamations du peuple, parut au balcon et salua la multitude.
+
+Un moment après, de grands cris annoncèrent l'approche des prisonniers.
+
+Ils étaient précédés et suivis d'un détachement de gendarmes napolitains
+à cheval, lesquels, se joignant à ceux qui attendaient déjà sur la
+place, refoulèrent le peuple et firent une place libre où pussent opérer
+tranquillement le bourreau et ses aides.
+
+Le mutisme et la solitude du château Saint-Ange avaient rassuré tout le
+monde, et l'on ne pensait même plus à lui. Quelques Romains, plus braves
+que les autres, s'approchèrent jusqu'au pont désert et insultèrent même
+la forteresse, à la manière dont les Napolitains insultent le Vésuve;
+ce qui fit beaucoup rire le roi Ferdinand en lui rappelant ses bons
+lazzaroni du Môle, et en lui prouvant que les Romains avaient presque
+autant d'esprit qu'eux.
+
+A midi moins cinq minutes, le cortége funèbre déboucha sur la petite
+place; les condamnés paraissaient brisés de fatigue, mais tranquilles et
+résignés.
+
+Au pied de l'échafaud, on les fit descendre de leurs ânes; après quoi,
+on leur détacha la corde du cou et l'on alla attacher cette même corde à
+la potence. Les pénitents serrèrent de plus près les deux patients, les
+exhortant à la mort et leur faisant baiser le crucifix.
+
+Mattei, en le baisant, dit:
+
+--O Christ! tu sais que je meurs innocent, et, comme toi, pour le salut
+et la liberté des hommes.
+
+Zaccalone dit:
+
+--O Christ! tu m'es témoin que je pardonne à ce peuple comme tu as
+pardonné à tes bourreaux.
+
+Les spectateurs les plus rapprochés des patients entendirent ces
+paroles, et quelques huées les accueillirent.
+
+Puis une voix forte se fit entendre, qui dit:
+
+--Priez pour les âmes de ceux qui vont mourir.
+
+C'était la voix du chef des pénitents.
+
+Chacun se mit à genoux pour dire un _Ave Maria_, même le roi sur son
+balcon, même le bourreau et ses aides sur l'échafaud.
+
+Il y eut un moment de silence solennel et profond.
+
+En ce moment, un coup de canon retentit; l'échafaud, brisé, s'écroula
+sous le bourreau et ses aides; la porte du château Saint-Ange
+s'ouvrit, et cent grenadiers, précédés d'un tambour battant la charge,
+traversèrent le pont au pas de course, et, au milieu du cri de terreur
+de la multitude, du sauve-qui-peut des gendarmes, de l'étonnement et de
+l'effroi de tous, s'emparèrent des deux condamnés, qu'ils entraînèrent
+au château Saint-Ange, dont la porte se referma sur eux avant que
+peuple, bourreaux, pénitents, gendarmes et le roi lui-même fussent
+revenus de leur stupeur.
+
+Le château Saint-Ange n'avait dit qu'un mot; mais, comme on le voit, il
+avait été bien dit et avait produit son effet.
+
+Force fut aux Romains de se passer de pendaison ce jour-là et de se
+rejeter sur les juifs.
+
+Le roi Ferdinand rentra au palais Farnèse de très-mauvaise humeur;
+c'était le premier échec qu'il éprouvait depuis son entrée en campagne,
+et, malheureusement pour lui, ce ne devait point être le dernier.
+
+
+
+
+ LII
+
+ OÙ NANNO REPARAIT
+
+
+La lettre adressée par le roi Ferdinand à la reine Caroline avait
+produit l'effet qu'il en attendait. La nouvelle du triomphe des armées
+royales s'était répandue, avec la rapidité de l'éclair, de Mergellina au
+pont de la Madeleine, et de la chartreuse Saint-Martin au Môle; puis, de
+Naples, elle avait été envoyée, par les moyens les plus expéditifs, dans
+tout le reste du royaume: des courriers étaient partis pour la Calabre,
+et des bâtiments légers pour les îles Lipariotes et la Sicile, et, en
+attendant que messagers et scorridori arrivassent à leur destination,
+les recommandations du vainqueur avaient été suivies: les cloches des
+trois cents églises de Naples, lancées à toute volée, annonçaient les
+_Te Deum_, et les salves de canon, parties de tous les forts, hurlaient
+de leur côté, avec leur voix de bronze, les louanges du Dieu des armées.
+
+Le son des cloches et le bruit du canon retentissaient donc dans
+toutes les maisons de Naples, et, selon les opinions de ceux qui les
+habitaient, y éveillaient ou la joie ou le dépit; en effet, tous ceux
+qui appartenaient au parti libéral voyaient avec peine le triomphe de
+Ferdinand sur les Français, attendu que ce n'était point le triomphe
+d'un peuple sur un autre peuple, mais celui d'un principe sur un autre
+principe. Or, l'idée française représentait, aux yeux des libéraux de
+Naples, l'humanité, l'amour du bien public, le progrès, la lumière, la
+liberté, tandis que l'idée napolitaine, aux yeux de ces mêmes libéraux,
+représentait la barbarie, l'égoïsme, l'immobilité, l'obscurantisme et la
+tyrannie.
+
+Ceux-là, se sentant vaincus moralement, s'étaient renfermés dans leurs
+maisons, comprenant qu'il n'y avait aucune sécurité pour eux à se
+montrer en public, se rappelant la mort terrible du duc della Torre
+et de son frère, et déplorant non-seulement pour Rome, où il allait
+rétablir le pouvoir pontifical, mais encore pour Naples, où il allait
+consolider le despotisme, le triomphe du roi Ferdinand, c'est-à-dire
+celui des idées rétrogrades sur les idées révolutionnaires.
+
+Quant aux absolutistes,--et le nombre en était grand à Naples, car ce
+nombre se composait de tout ce qui appartenait à la cour ou qui vivait
+ou dépendait d'elle, et du peuple tout entier: pêcheurs, portefaix,
+lazzaroni,--ces hommes étaient dans la plus effervescente jubilation.
+Ils couraient par les rues en criant: «Vive Ferdinand IV! vive Pie VI!
+Mort aux Français! mort aux jacobins!» Et, au milieu de ceux-là, criant
+plus fort que tous les autres, était frère Pacifique, ramenant au
+couvent son âne Jacobin, près de succomber sous la charge de ses deux
+paniers débordant de provisions de toute espèce et brayant de toutes
+ses forces à l'instar de son maître, lequel, dans ses plaisanteries peu
+attiques, prétendait que son compagnon de quête déplorait la défaite de
+ses congénères les jacobins.
+
+Ces plaisanteries faisaient beaucoup rire les lazzaroni, qui ne sont pas
+difficiles sur le choix de leurs sarcasmes.
+
+Si éloignée du centre de la ville que fût la maison du Palmier, ou
+plutôt celle de la duchesse Fusco qui y attenait, le bruit des cloches
+et le retentissement du canon y avaient pénétré et avaient fait
+tressaillir Salvato, comme tressaille un cheval de guerre au son de la
+trompette.
+
+Ainsi que l'avait appris le général Championnet par le dernier billet
+anonyme qu'il avait reçu et qui, comme on s'en doute bien, était du
+digne docteur Cirillo, le blessé, sans être complétement guéri, allait
+beaucoup mieux. Après s'être levé de son lit, sur la permission du
+docteur, aidé de Luisa et de sa femme de chambre, pour s'étendre sur
+un fauteuil, il s'était levé de son fauteuil, et, appuyé sur le bras de
+Luisa, avait fait quelques tours dans la chambre. Enfin, un jour qu'en
+l'absence de sa maîtresse, Giovannina lui avait offert de l'aider
+à accomplir une de ces promenades, il l'avait remerciée, mais avait
+refusé, et, seul, il avait répété cette promenade circonscrite qu'il
+faisait au bras de la San-Felice. Giovannina, sans rien dire, s'était
+alors retirée dans sa chambre et avait longuement pleuré. Il était
+évident que Salvato répugnait à recevoir, de la femme de chambre,
+les soins qui le rendaient si heureux venant de sa maîtresse, et,
+quoiqu'elle comprît très-bien qu'entre sa maîtresse et elle, il n'y
+avait point, pour un homme distingué, d'hésitation possible, elle n'en
+avait pas moins éprouvé une de ces douleurs profondes sur lesquelles
+le raisonnement ne peut rien, ou plutôt que le raisonnement rend plus
+amères encore.
+
+Quand elle vit, à travers la porte vitrée, passer sa maîtresse, se
+rendant, après le départ du chevalier, légère comme un oiseau, à la
+chambre du malade, ses dents se serrèrent, elle poussa un gémissement
+qui ressemblait à une menace, et, de même qu'avec cet entraînement
+sensuel des femmes du Midi vers la perfection physique, elle avait aimé
+le beau jeune homme sans le vouloir, elle se trouvait haïr sa maîtresse
+instinctivement et en quelque sorte malgré elle.
+
+--Oh! murmura-t-elle, il guérira un jour ou l'autre; le jour où il sera
+guéri, il s'en ira, et c'est elle qui souffrira à son tour.
+
+Et, à cette mauvaise pensée, le rire revint sur ses lèvres et les larmes
+se séchèrent dans ses yeux.
+
+Chaque fois que le docteur Cirillo venait,--et ses visites étaient de
+plus en plus rares,--Giovannina suivait sur son visage l'expression de
+joie que lui donnait l'amélioration toujours croissante de la santé du
+blessé, et, à chaque visite, elle désirait et craignait à la fois que le
+docteur n'annonçât la fin de sa convalescence.
+
+La veille du jour où retentirent à la fois le bruit des cloches et celui
+du canon, le docteur Cirillo vint, et, avec un sourire rayonnant, après
+avoir écouté la respiration de Salvato, après avoir frappé plusieurs
+fois sur sa poitrine et reconnu que le son perdait peu à peu de sa
+matité, il avait dit ces paroles, qui avaient à la fois retenti dans
+deux coeurs, et même dans trois:
+
+--Allons, allons, dans dix ou douze jours, notre malade pourra monter à
+cheval et aller porter lui-même de ses nouvelles au général Championnet.
+
+Giovannina avait remarqué qu'à ces paroles, deux grosses larmes avaient
+monté aux paupières de Luisa, qui ne les avait retenues qu'avec effort
+et que le jeune homme était devenu fort pâle. Quant à elle, elle avait
+ressenti plus vif que jamais ce double sentiment de joie et de douleur,
+qu'elle avait déjà plus d'une fois éprouvé.
+
+Sous prétexte de reconduire Cirillo, Luisa l'avait suivi lorsqu'il
+s'était retiré; Giovannina, de son côté, les avait suivis des yeux
+jusqu'à ce qu'ils eussent disparu; puis elle était allée à la fenêtre,
+son observatoire habituel. Cinq minutes après, elle avait vu le docteur
+sortir du jardin, et, comme la jeune femme ne rentrait pas immédiatement
+dans la chambre du blessé:
+
+--Ah! dit-elle, elle pleure!
+
+Au bout de dix minutes, Luisa rentra; Giovannina remarqua ses yeux
+rougis, malgré l'eau dont elle venait de les imbiber, et elle murmura:
+
+--Elle a pleuré!
+
+Salvato n'avait pas pleuré, lui; les larmes semblaient inconnues à cette
+figure de bronze; seulement, lorsque la San-Felice était sortie, sa
+tête était tombée sur sa main, et il était devenu aussi immobile et
+probablement aussi indifférent à tout ce qui l'entourait que s'il eût
+été changé en statue; c'était, au reste, l'état qui lui était habituel
+quand Luisa n'était point près de lui.
+
+A sa rentrée, et même avant qu'elle fût rentrée, c'est-à-dire au bruit
+de ses pas, il leva la tête et sourit; de sorte que, cette fois comme
+toujours, la première chose que vit la jeune femme en rentrant dans la
+chambre, ce fut le sourire de l'homme qu'elle aimait.
+
+Le sourire est le soleil de l'âme, et son moindre rayon suffit à sécher
+cette rosée du coeur qu'on appelle les larmes.
+
+Luisa alla droit au jeune homme, lui tendit les deux mains, et,
+répondant à son tour par un sourire:
+
+--Oh! que je suis heureuse, lui dit-elle, que vous soyez tout à fait
+hors de danger!
+
+Le lendemain, Luisa était près de Salvato, lorsque, vers une heure
+de l'après-midi, commencèrent les volées des cloches, et les salves
+d'artillerie; la reine n'avait reçu la dépêche de son auguste époux
+qu'à onze heures du matin, et il avait fallu deux heures pour donner les
+ordres nécessaires à cette joyeuse manifestation.
+
+Salvato, à ce double bruit, tressaillit, comme nous l'avons dit, sur
+son fauteuil; il se dressa sur ses pieds, les sourcils froncés et
+les narines ouvertes, comme s'il sentait déjà la poudre, non pas des
+réjouissances publiques, mais des champs de bataille, et il demanda, en
+regardant tour à tour Luisa et la jeune femme de chambre:
+
+--Qu'est-ce que cela?
+
+Les deux femmes firent en même temps un geste analogue qui signifiait
+qu'elles ne pouvaient répondre à la question de Salvato.
+
+--Va t'informer, Giovannina, dit la San-Felice; c'est probablement
+quelque fête que nous avons oubliée.
+
+Giovannina sortit.
+
+--Quelque fête? demanda Salvato interrogeant Luisa du regard.
+
+--Quel jour sommes-nous aujourd'hui? demanda la jeune femme.
+
+--Oh! dit Salvato en souriant, il y a longtemps que je ne compte plus
+les jours.
+
+Et il ajouta avec un soupir:
+
+--Je vais commencer d'aujourd'hui.
+
+Luisa étendit la main vers un calendrier.
+
+--En effet, dit-elle toute joyeuse, nous sommes au dimanche de l'Avent.
+
+--Est-ce l'habitude à Naples, dit Salvato, de tirer le canon pour
+célébrer la venue de Notre-Seigneur? Si c'était Natale, ce serait encore
+possible.
+
+Giovannina rentra.
+
+--Eh bien? lui demanda la San-Felice.
+
+--Madame, répondit Giovannina, Michele est là.
+
+--Que dit-il?
+
+--Oh! de singulières choses, madame! il dit... Mais, continua-t-elle,
+mieux vaut que ce soit à madame qu'il dise cela; madame fera, des
+nouvelles de Michele, ce qu'elle voudra.
+
+--Je reviens, mon ami, dit la San-Felice à Salvato; je vais voir
+moi-même ce que dit notre fou.
+
+Salvato répondit par un signe de tête et un sourire, Luisa sortit à son
+tour.
+
+Giovannina s'attendait aux questions du jeune homme; mais lui, la
+San-Felice sortie, ferma les yeux et retomba dans son immobilité et son
+mutisme habituels. N'étant point interrogée, si grande que fût peut-être
+l'envie qu'elle en eût, Giovannina n'osa parler.
+
+Luisa trouva son frère de lait l'attendant dans la salle à manger; il
+avait le visage triomphant, était vêtu de ses habits de fête, et de son
+chapeau tombait un flot de rubans.
+
+--Victoire! s'écria-t-il en apercevant Luisa, victoire, la petite
+soeur! notre grand roi Ferdinand est entré à Rome, le général Mack est
+victorieux sur tous les points, les Français sont exterminés, on brûle
+les juifs et l'on pend les jacobins. _Evviva la Madonna!_... Eh bien,
+qu'as-tu donc?
+
+Cette question était provoquée par la pâleur de Luisa, à qui les forces
+manquaient à cette nouvelle et qui se laissait aller sur une chaise.
+
+En effet, elle comprenait une chose: c'est que, les Français vainqueurs,
+Salvato pouvait rester près d'elle et même les attendre à Naples, mais
+que, les Français vaincus, Salvato devait tout quitter, même elle, pour
+aller partager les revers de ses frères d'armes.
+
+--Mais je te demande ce que tu as? dit Michele.
+
+--Rien, mon ami; mais cette nouvelle si étonnante et si inattendue... En
+es-tu sûr, Michele?
+
+--Mais tu n'entends donc pas les cloches? mais tu n'entends donc pas le
+canon?
+
+--Si fait, je les entends.
+
+Et elle murmura à demi-voix:
+
+--Et lui aussi, par malheur!
+
+--Tiens, dit Michele, si tu en doutes, voici le chevalier San-Felice
+qui va te le confirmer; il est de la cour, lui, il doit savoir les
+nouvelles.
+
+--Mon mari! s'écria Luisa; mais ce n'est point son heure!
+
+Et elle tourna vivement la tête du côté du jardin.
+
+En effet, c'était le chevalier qui rentrait une heure plus tôt que de
+coutume. Il était évident que, pour qu'un tel dérangement se produisît
+chez lui, il fallait qu'un grand événement fût arrivé.
+
+--Vite! vite! Michele, s'écria Luisa, va dans la chambre du blessé; mais
+pas un mot de ce que tu viens de me dire, et veille à ce que, de son
+côté, Giovannina se taise; tu comprends?
+
+--Oui, je comprends que cela lui ferait de la peine, pauvre garçon!
+mais, s'il m'interroge sur les cloches et le canon...?
+
+--Tu diras que c'est à propos de la fête de l'Avent. Va.
+
+Michele disparut dans le corridor, dont Luisa referma la porte derrière
+lui. Il était temps, la tête du chevalier paraissait au moment même
+au-dessus du perron.
+
+Luisa s'élança au-devant de lui, le sourire sur les lèvres, mais le
+coeur palpitant.
+
+--Ah! par ma foi! dit celui-ci en entrant, voilà une nouvelle à laquelle
+je ne m'attendais guère: le roi Ferdinand, un héros! Jugez donc sur les
+apparences. Les Français en retraite! Rome abandonnée par le général
+Championnet! et, par malheur, des meurtres, des exécutions, comme si
+la Victoire ne savait pas rester pure. Ce n'est point ainsi que la
+comprenaient les Grecs; ils l'appelaient _Nicé_, la faisaient fille de
+la Force et de la Valeur, et la mettaient avec Thémis, à la suite de
+Jupiter. Il est vrai que les Romains ne lui donnaient pas une balance
+pour attribut, à moins que ce ne fût pour peser l'or des vaincus. _Væ
+victis!_ disaient-ils; et, moi, je dirai: _Væ victoribus!_ toutes les
+fois que les vainqueurs joindront les échafauds et les potences à leurs
+trophées d'armes. J'aurais été un mauvais conquérant, ma pauvre Luisa,
+et j'aime mieux entrer dans ma maison qui me sourit que dans une ville
+qui pleure.
+
+--Mais c'est donc bien vrai, ce que l'on dit, mon ami? demanda Luisa
+hésitant encore à croire.
+
+--Officiel, ma chère Luisa; je tiens la nouvelle de la bouche même de
+Son Altesse le duc de Calabre, et il m'a renvoyé bien vite m'habiller,
+parce qu'à cette occasion il donne un dîner.
+
+--Où vous allez? s'écria la San-Felice avec plus d'empressement qu'elle
+n'eût voulu.
+
+--Oh! mon Dieu, où je suis obligé d'aller, répondit le chevalier: un
+dîner de savants; il s'agit de faire des inscriptions latines et de
+trouver des allégories pour le retour du roi. On va lui faire des fêtes
+magnifiques, mon enfant, auxquelles il te sera bien difficile, soit dit
+en passant, de te dispenser d'aller, tu comprends. Lorsque le prince est
+venu m'annoncer cette nouvelle à la bibliothèque, j'étais si loin de m'y
+attendre, que j'ai failli tomber de mon échelle; ce qui n'eût point
+été poli, car c'était la preuve que je doutais furieusement du génie
+militaire de son père. Enfin me voilà, ma pauvre chère, si troublé, que
+je ne sais pas même si j'ai refermé la porte du jardin derrière moi. Tu
+vas m'aider à m'habiller, n'est-ce pas? Donne-moi, toi, tout ce qu'il me
+faut pour faire une petite toilette de cour... Dîner académique! Comme
+je vais m'ennuyer avec tous ces écosseurs de grec et tous ces bluteurs
+de latin! Je reviendrai le plus tôt que je pourrai; mais le plus tôt
+que je pourrai, ce ne sera pas avant dix ou onze heures du soir, Dieu!
+vont-ils me trouver bête, et vais-je les trouver pédants! Allons viens,
+ma petite Luisa, viens! il est deux heures, et le dîner est pour trois.
+Mais que regardes-tu donc?
+
+Et le chevalier fit un mouvement pour voir ce qui attirait les regards
+de sa femme du côté du jardin.
+
+--Rien, mon ami, rien, dit Luisa en poussant son mari du côté de sa
+chambre à coucher; tu as raison, il faut te hâter, ou tu ne seras pas
+prêt.
+
+Ce qui attirait les yeux de Luisa et ce qu'elle craignait que ne vît son
+mari, c'était la porte du jardin qu'en effet le chevalier avait oublié
+de fermer, qui s'ouvrait lentement et qui donnait passage à la sorcière
+Nanno, que personne n'avait revue depuis qu'elle avait quitté la maison
+après avoir donné les premiers soins au blessé et avoir passé la nuit
+près de lui. Elle s'avança de son pas sibyllin. Elle monta les marches
+du perron, apparut à la porte de la salle à manger, et, comme si elle
+eût su n'y trouver que Luisa, y entra sans hésitation, la traversa
+lentement et sans que l'on entendît le bruit de ses pas; puis, sans
+s'arrêter à parler à Luisa, qui la regardait pâle et tremblante, comme
+si elle eût suivi des yeux un fantôme, disparut dans le corridor qui
+conduisait chez Salvato, en mettant un doigt sur sa bouche en signe de
+silence.
+
+Luisa essuya avec son mouchoir la sueur qui perlait sur son front, et,
+pour échapper plus sûrement à cette apparition qu'elle regardait comme
+fantastique, elle se jeta dans la chambre de son mari et en tira la
+porte derrière elle.
+
+
+
+
+ LIII
+
+ ACHILLE CHEZ DÉIDAMIE
+
+
+Il n'avait point été difficile à Michele de suivre les instructions que
+lui avait données Luisa; car, excepté un signe amical que lui avait fait
+le jeune officier, il ne lui avait point adressé la parole.
+
+Michele et Giovannina s'étaient alors retirés dans l'embrasure d'une
+fenêtre et s'y étaient livrés à une conversation animée, mais à voix
+basse; le lazzarone achevait d'éclairer Giovannina sur les événements
+dont il avait eu à peine le temps de lui dire quelques mots et qui, elle
+le sentait instinctivement, allaient avoir une grande influence sur les
+destinées de Salvato et de Luisa, et, par conséquent, sur la sienne.
+
+Quant à Salvato, quoiqu'il ne pût connaître ces événements dans leurs
+détails, il se doutait bien, d'après les signes d'allégresse auxquels se
+livrait Naples, qu'il venait d'arriver quelque chose d'heureux pour les
+Napolitains, et de malheureux pour les Français; mais il lui semblait,
+si Luisa voulait lui cacher cet événement, qu'il y avait quelque chose
+d'indélicat à questionner des étrangers et surtout des domestiques
+et des inférieurs sur ce sujet; s'il y avait secret, il tâcherait de
+l'apprendre de la bouche de celle qu'il aimait.
+
+Au milieu de la conversation de Nina et de Michele, au milieu de la
+rêverie du jeune officier, la porte cria; mais, comme Salvato n'avait
+pas reconnu le pas de la San-Felice, il ne rouvrit pas même ses yeux
+qu'il tenait fermés.
+
+Le lazzarone et la camériste, qui n'avaient pas la même raison que
+Salvato de s'absorber dans leurs propres pensées, tournèrent leurs yeux
+vers la porte et poussèrent un cri d'étonnement.
+
+C'était Nanno qui venait d'entrer.
+
+Au cri poussé par Nina et Michele, Salvato se retourna à son tour et,
+quoiqu'il ne l'eût vue qu'à travers les nuages d'un demi-évanouissement,
+il reconnut aussitôt la sorcière et lui tendit la main.
+
+--Bonjour, mère! lui dit-il; je te remercie d'être venue voir ton
+malade; j'avais peur d'être forcé de quitter Naples sans avoir pu te
+remercier.
+
+Nanno secoua la tête.
+
+--Ce n'est point mon malade que je viens voir, dit-elle, car mon malade
+n'a plus besoin de ma science; ce ne sont point des remercîments que
+je viens chercher, car, n'ayant fait que le devoir d'une femme de la
+montagne qui connaît la vertu des plantes, je n'ai point de remercîments
+à recevoir; non, je viens dire au blessé dont la cicatrice est fermée:
+écoute un récit de nos anciens jours que, depuis trois mille ans,
+les mères redisent à leurs fils, quand elles craignent de les voir
+s'endormir dans un lâche repos au moment où la patrie est en danger.
+
+L'oeil du jeune homme étincela, car quelque chose lui disait que cette
+femme était en communication avec sa pensée.
+
+La sorcière appuya sa main gauche au dossier du fauteuil de Salvato,
+couvrit de sa main droite la moitié de son front et ses yeux, et parut
+un instant chercher au fond de sa mémoire quelque légende longtemps
+oubliée.
+
+Michele et Giovannina, ignorant ce qu'ils allaient entendre, regardaient
+Nanno avec étonnement, presque avec effroi. Salvato la dévorait des
+yeux; car, nous l'avons dit, il devinait que la parole qui allait sortir
+de sa bouche, illuminerait comme un éclair d'orage ce qu'il y avait
+d'obscur encore dans les pressentiments qu'avaient éveillés en lui les
+premières volées des cloches et les premières salves d'artillerie.
+
+Nanno releva la mante sur son front et du même mouvement rabattit entre
+ses épaules le capuchon qui encadrait sa tête et avec une lente et
+traînante accentuation qui n'était ni la parole, ni le chant, elle
+commença la légende suivante:
+
+«Voici ce que les aigles de la Troïade ont raconté aux vautours de
+l'Albanie:
+
+»Du temps que la vie des dieux se mêlait à celle des hommes, il y
+eut une union entre une déesse de la mer nommée Thétys et un roi de
+Thessalie nommé Pélée.
+
+»Neptune et Jupiter avaient voulu l'épouser; mais, ayant appris qu'il
+naîtrait d'elle un fils qui serait plus grand que son père, ils la
+cédèrent au fils d'Eaque.
+
+»Thétys eut de son époux plusieurs enfants, qu'elle jeta les uns après
+les autres au feu, pour éprouver s'ils étaient mortels; tous périrent
+les uns après les autres.
+
+»Enfin elle en eut un que l'on appela Achille; sa mère allait le jeter
+au feu comme les autres, lorsque Pélée le lui arracha des mains et
+obtint d'elle qu'au lieu de le tuer, elle le trempât dans le Styx; ce
+qui le rendrait non point immortel, mais invulnérable.» Thétys obtint
+de Pluton de descendre une fois, mais une seule fois, aux Enfers, pour
+tremper son fils dans le Styx; elle s'agenouilla au bord du fleuve, prit
+l'enfant par le talon et l'y trempa en effet.
+
+»De sorte que l'enfant fut invulnérable sur toutes les parties de son
+corps, excepté au talon par lequel sa mère l'avait pris; ce qui fit
+qu'elle consulta l'oracle.
+
+»L'oracle lui répondit que son fils acquerrait une gloire immortelle
+au siége d'une grande ville, mais qu'au milieu de son triomphe il
+trouverait la mort.
+
+»Alors, sous le nom de Pyrrha, sa mère le conduisit à la cour du roi
+de Scyros, et, sous des habits de femme, le mêla aux filles du roi.
+L'enfant atteignit l'âge de quinze ans, ignorant qu'il fût un homme...»
+
+Mais, lorsque l'Albanaise fut arrivée là de son récit:
+
+--Je connais ton histoire, Nanno, lui dit le jeune officier en
+l'interrompant; tu me fais l'honneur de me comparer à Achille, et tu
+compares Luisa à Déidamie; mais, sois tranquille, tu n'auras pas même
+besoin, comme Ulysse, de me montrer une épée pour me rappeler que je
+suis un homme. On se bat, n'est-ce pas? continua le jeune officier
+l'oeil étincelant; et ces décharges d'artillerie annoncent quelque
+victoire des Napolitains sur les Français. Où se bat-on?
+
+--Ces cloches et ces décharges d'artillerie annoncent, répondit Nanno,
+que le roi Ferdinand est entré à Rome et que les massacres ont commencé.
+
+--Merci, dit Salvato en lui saisissant la main; mais quel intérêt
+as-tu à venir me donner cet avis, toi, Calabraise, toi, sujette du roi
+Ferdinand?
+
+Nanno se redressa de toute la hauteur de sa grande taille.
+
+--Je ne suis point Calabraise, dit-elle; je suis une fille de l'Albanie,
+et les Albanais ont fui leur patrie pour n'être les sujets de personne;
+ils n'obéissent et n'obéiront jamais qu'aux descendants du grand
+Scanderberg. Tout peuple qui se lève au nom de la liberté est son frère,
+et Nanno prie la Panagie pour les Français, qui viennent au nom de la
+liberté.
+
+--C'est bien, dit Salvato, dont la résolution était prise.
+
+Puis, s'adressant à Michele et à Nina, qui, silencieux, regardaient
+cette scène:
+
+--Luisa connaissait-elle ces nouvelles, lorsque je lui ai demandé quel
+était le bruit que nous entendions?
+
+--Non, répondit Giovannina.
+
+--C'est moi qui les lui ai apprises, ajouta Michele.
+
+--Et que fait-elle? demanda le jeune homme. Pourquoi n'est-elle point
+ici?
+
+--Le chevalier, à cause de tous ces événements, est rentré plus tôt que
+de coutume, dit Michele, et sans doute ma soeur ne peut le quitter.
+
+--Tant mieux, dit Salvato; nous aurons le temps de tout préparer.
+
+--Mon Dieu! monsieur Salvato, s'écria Giovannina, pensez-vous donc à
+nous quitter?
+
+--Je pars ce soir, Nina.
+
+--Et votre blessure?
+
+--Nanno ne t'a-t-elle pas dit qu'elle était guérie?
+
+--Mais le docteur a dit qu'il fallait encore dix jours.
+
+--Le docteur a dit cela hier; mais il ne le dirait pas aujourd'hui.
+
+Puis, se tournant vers le jeune lazzarone:
+
+--Michele, mon ami, tu es disposé à me rendre service, n'est-ce pas?
+
+--Ah! monsieur Salvato, vous savez que j'aime tout ce qu'aime Luisa!
+
+Giovannina tressaillit.
+
+--Tu crois donc qu'elle m'aime, mon brave garçon? demanda vivement
+Salvato sortant de sa réserve habituelle.
+
+--Demandez à Giovannina! dit le lazzarone.
+
+Salvato se tourna vers la jeune fille; mais celle-ci ne lui donna pas le
+temps de l'interroger.
+
+--Les secrets de ma maîtresse ne sont point les miens, dit-elle en
+devenant très-pâle; et, d'ailleurs, voici madame qui m'appelle.
+
+En effet, le nom de Nina retentissait dans le corridor.
+
+Nina s'élança vers la porte et sortit.
+
+Salvato la suivit des yeux avec un étonnement mêlé d'une certaine
+inquiétude; puis, comme si ce n'était pas le moment de s'arrêter aux
+soupçons qui lui passaient par l'esprit:
+
+--Viens ici, Michele, dit-il; il y a une centaine de louis dans cette
+bourse: il me faut pour ce soir, à neuf heures, un cheval, mais, tu
+entends? un de ces chevaux du pays, un de ces chevaux de fatigue qui
+font vingt lieues d'une traite.
+
+--Vous aurez cela, monsieur Salvato.
+
+--Un habit complet de paysan.
+
+--Vous aurez cela.
+
+--Et, ma foi, Michele, ajouta le jeune homme en riant, le plus beau
+sabre que tu pourras trouver; choisis-le à ton goût et à ta main,
+attendu que ce sera ton sabre de colonel.
+
+--Ah! monsieur Salvato, s'écria Michele radieux, comment! vous vous
+rappelez votre promesse?
+
+--Il est trois heures, dit le jeune homme, tu n'as pas de temps à perdre
+pour faire tes emplettes; à neuf heures sonnantes, trouve-toi avec le
+cheval dans la petite ruelle qui est derrière la maison, de plain-pied
+avec la fenêtre.
+
+--C'est convenu, fit le lazzarone.
+
+Puis, allant à Nanno:
+
+--Dites donc, Nanno, continua Michele, puisque vous voilà seule avec
+lui, ne pourriez-vous pas arranger les choses de manière que le danger
+qui menaçait ma pauvre petite soeur soit conjuré?
+
+--Je viens pour cela, répondit Nanno.
+
+--Eh bien, alors, vous êtes une brave femme, parole d'honneur! Quant à
+moi, continua le lazzarone avec une certaine mélancolie, tu comprends,
+Nanno, s'il faut absolument, pour que ma soeur soit heureuse, faire la
+part du diable, eh bien, laisse le bout de ma corde aux mains de maître
+Donato, et ne t'occupe que d'elle; il y a, du Pausilippe au pont de la
+Madeleine, des Michele à n'en savoir que faire et des fous à revendre,
+sans compter ceux d'Aversa; mais il n'y a, dans tout l'univers, qu'une
+seule Luisa San-Felice.
+
+--Monsieur Salvato, votre commission sera faite, et bien faite, soyez
+tranquille.
+
+Et il sortit à son tour.
+
+Le jeune homme resta seul avec Nanno; il avait entendu ce qu'avait dit
+Michele.
+
+--Nanno, dit-il, voilà plusieurs fois que j'entends parler de
+prédictions sombres faites par toi à Luisa; qu'y a-t-il de vrai dans
+tout cela?
+
+--Jeune homme, répondit-elle, tu le sais: les arrêts du ciel ne sont
+jamais si clairement expliqués que l'on puisse s'y soustraire; mais la
+prédiction des astres, confirmée par les lignes de la main, menace celle
+que tu aimes d'une mort sanglante, et il m'est positivement révélé que
+c'est son amour pour toi qui causera sa mort.
+
+--Son amour pour moi ou mon amour pour elle? demanda Salvato.
+
+--Son amour pour toi; et voilà pourquoi les lois de l'honneur, comme
+Français, les lois de l'humanité, comme amant, t'ordonnent de la quitter
+pour ne jamais la revoir. Séparez-vous l'un de l'autre, séparez-vous
+pour toujours, et peut-être cette séparation conjurera le sort. J'ai
+dit.
+
+Et Nanno, ramenant son capuchon sur ses yeux, se retira sans vouloir
+davantage répondre aux questions ou écouter les prières du jeune homme.
+
+A la porte, elle rencontra Luisa.
+
+--Tu pars, Nanno? lui demanda celle-ci.
+
+--Ma mission est accomplie, répondit la sorcière, pourquoi resterais-je?
+
+--Et ne puis-je savoir ce que tu étais venue faire? demanda Luisa.
+
+--Celui-là te le dira, répliqua Nanno en montrant du doigt le jeune
+homme.
+
+Et elle s'éloigna de ce même pas silencieux et grave dont elle était
+entrée.
+
+Luisa, comme fascinée par une vision fantastique, la suivit des yeux;
+elle la vit traverser le long corridor, franchir la salle à manger,
+descendre le perron, puis enfin ouvrir la porte du jardin et la tirer
+derrière elle.
+
+Mais, malgré sa disparition, Luisa demeura immobile; on eût dit que,
+comme la nymphe Daphné, ses pieds étaient restés attachés à la terre.
+
+--Luisa!... murmura Salvato de sa plus douce voix.
+
+La jeune femme tressaillit; la fascination était rompue. Elle se
+retourna vers celui qui l'appelait, et, le voyant les yeux brillant
+d'une flamme inaccoutumée, qui n'était ni celle de la fièvre ni celle de
+l'amour, mais celle de l'enthousiasme:
+
+--Oh! s'écria-t-elle, malheur à moi, vous savez tout!
+
+--Oui, chère Luisa, répondit Salvato.
+
+--C'est pour cela que Nanno était venue alors?
+
+--C'est pour cela.
+
+--Et... (la jeune femme fit un effort), et quand partez-vous?
+demanda-t-elle.
+
+--J'étais résolu à partir ce soir à neuf heures, Luisa; mais je ne vous
+avais pas revue!...
+
+--Et maintenant que vous m'avez revue...?
+
+--Je partirai quand vous voudrez.
+
+--Vous êtes bon et doux comme un enfant, Salvato, vous, le guerrier
+terrible! Vous partirez ce soir, mon ami, à l'heure que vous aviez
+résolu de partir.
+
+Salvato la regarda avec étonnement.
+
+--Avez-vous cru, continua la jeune femme, que je vous aimerais si mal
+et aurais si peu de gloire de moi-même, que de vous conseiller jamais de
+faire quelque chose contre votre honneur? Votre départ me coûtera bien
+des larmes, Salvato, et je serai bien malheureuse quand vous serez
+parti, car cette âme inconnue que vous avez apportée avec vous et mise
+en moi, vous l'emporterez avec vous, et Dieu seul peut savoir ce qu'il y
+aura de tristesse et de solitude dans le vide qui va se faire autour
+de mon coeur... O pauvre chambre déserte! continua-t-elle en regardant
+autour d'elle tandis que deux grosses larmes coulaient de ses yeux sans
+altérer la profonde suavité de sa voix, combien de fois je viendrai, la
+nuit, chercher le rêve au lieu de la réalité! comme tous ces vulgaires
+objets vont me devenir chers et se poétiser par votre absence! Ce lit où
+vous avez souffert, ce fauteuil où j'ai veillé près de vous, ce verre
+où vous avez bu, cette table où vous vous êtes appuyé, ce rideau que
+j'écartais pour laisser parvenir jusqu'à vous un rayon de soleil, tout
+me parlera de vous, mon ami, tandis qu'à vous rien ne parlera de moi...
+
+--Excepté mon coeur, Luisa, qui est plein de vous!
+
+--Si cela est, Salvato, vous êtes moins malheureux que moi; car vous
+continuerez à me voir: vous savez les heures qui sont à moi ou plutôt
+qui étaient à vous; votre absence n'y changera rien, mon ami; vous me
+verrez entrer dans cette chambre ou en sortir aux mêmes heures où j'y
+entrais et en sortais quand vous étiez là. Pas un des jours, pas un des
+instants que nous avons passés dans cette chambre ne sera oublié, tandis
+que, moi, où vous chercherai-je? Sur les champs de bataille, au
+milieu du feu et de la fumée, parmi les blessés ou les morts!... Oh!
+écrivez-moi, écrivez-moi, Salvato! ajouta la jeune femme en poussant un
+cri de douleur.
+
+--Mais le puis-je? demanda le jeune homme.
+
+--Et qui vous en empêcherait?
+
+--Si une de mes lettres s'égarait, si elle était trouvée!...
+
+--Ce serait un grand malheur en effet, dit la jeune femme, non pour moi,
+mais pour lui.
+
+--Pour lui!... Qui?... Je ne vous comprends pas, Luisa.
+
+--Non, vous ne me comprenez pas; non, vous ne pouvez pas comprendre, car
+vous ignorez quel ange de bonté j'ai pour mari. Il serait malheureux de
+ne pas me savoir heureuse. Oh! soyez tranquille, je veillerai sur son
+bonheur.
+
+--Mais si j'écrivais à une autre adresse? à la duchesse Fusco, à Nina?
+
+--Inutile, mon ami; et puis ce serait une tromperie, et pourquoi tromper
+quand il n'y a pas et même quand il y a nécessité absolue? Non, vous
+m'écrirez: «A Luisa San-Felice, à Mergellina, maison du Palmier.»
+
+--Mais si une de mes lettres tombe entre les mains de votre mari?
+
+--Si elle est cachetée, il me la donnera sans la décacheter; si elle est
+décachetée, il me la donnera sans la lire.
+
+--Mais enfin s'il la lisait? dit Salvato étonné de cette opiniâtre
+confiance.
+
+--Me diriez-vous autre chose, dans ces lettres que ce qu'un tendre frère
+dirait à une soeur bien-aimée?
+
+--Je vous dirai que je vous aime.
+
+--Si vous ne me dites que cela, Salvato, il vous plaindra et me plaindra
+moi-même.
+
+--Alors, si cet homme est tel que vous dites, c'est plus qu'un homme.
+
+--Mais pensez donc, mon ami, que c'est un père bien plus qu'un époux.
+Depuis l'âge de cinq ans, j'ai grandi sous ses yeux. Réchauffée à son
+coeur, vous me trouvez compatissante, instruite, intelligente; c'est lui
+qui est compatissant, qui est instruit; c'est lui qui est intelligent,
+car intelligence, instruction, bienveillance, je tiens tout de lui. Vous
+êtes bien bon, n'est-ce pas, Salvato? vous êtes bien grand, vous êtes
+bien généreux; je vous vois et je vous juge avec les yeux de la femme
+qui aime. Eh bien, il est meilleur, il est plus grand, il est plus
+généreux que vous, et Dieu veuille qu'il n'ait pas l'occasion de vous le
+prouver un jour!
+
+--Mais vous allez me rendre jaloux de cet homme, Luisa!
+
+--Oh! soyez-en jaloux, mon ami, si toutefois un amant peut être jaloux
+de l'affection d'une fille pour son père. Je vous aime bien, Salvato,
+bien profondément, puisqu'à l'heure de vous quitter, je vous le dis de
+moi-même et sans que vous me le demandiez; eh bien, si je vous voyais
+tous deux courant un danger égal, réel, suprême, et que mon secours pût
+sauver un seul de vous deux, c'est lui que je sauverais, Salvato, quitte
+à revenir mourir avec vous.
+
+--Ah! Luisa, que le chevalier est heureux d'être aimé ainsi!
+
+--Et cependant, vous ne voudriez point de cet amour, Salvato, car c'est
+celui que l'on a pour les êtres immatériels et supérieurs, car cet amour
+n'a pas su empêcher celui que je vous ai donné: je l'aime mieux que vous
+et je vous aime plus que lui, voilà tout.
+
+Et, en disant ces mots, comme si Luisa eût épuisé toutes ses forces dans
+la lutte de ces deux affections qui tenaient l'une son âme, l'autre
+son coeur, elle se laissa tomber sur une chaise, renversa sa tête
+en arrière, joignit les mains, et, les yeux au ciel, le sourire des
+bienheureux sur les lèvres, elle murmura des mots inintelligibles.
+
+--Que faites-vous? demanda Salvato.
+
+--Je prie, répondit Luisa.
+
+--Qui?
+
+--Mon ange gardien... Agenouillez-vous, Salvato, et priez avec moi.
+
+--Étrange! étrange! murmura le jeune homme vaincu par une force
+supérieure.
+
+Et il s'agenouilla.
+
+Au bout de quelques instants, Luisa abaissa la tête, Salvato releva la
+sienne, tous deux se regardèrent avec une profonde tristesse, mais une
+suprême sérénité de coeur.
+
+Les heures passèrent.
+
+Les heures tristes s'écoulent avec la même rapidité, quelquefois
+plus rapidement que les heures heureuses. Les deux jeunes gens ne se
+promirent rien pour l'avenir, ils ne parlèrent que du passé. Nina entra,
+Nina sortit; ils ne firent point attention à elle, ils vivaient dans une
+espèce de monde inconnu, suspendus entre le ciel et la terre; seulement,
+à chaque heure que sonnait la pendule, ils tressaillaient et poussaient
+un soupir.
+
+A huit heures, Nina entra.
+
+--Voici ce que Michele envoie, dit-elle.
+
+Et elle déposa aux pieds des deux jeunes gens un paquet noué dans une
+serviette.
+
+Ils ouvrirent le paquet: c'était le costume de paysan acheté par
+Michele.
+
+Les deux femmes sortirent.
+
+En quelques minutes, Salvato eut revêtu les habits sous lesquels il
+devait fuir; il alla rouvrir la porte.
+
+Luisa jeta un cri d'étonnement: il était plus beau et plus élégant
+encore, s'il était possible, sous l'habit de montagnard que sous celui
+de citadin.
+
+La dernière heure s'écoula comme si les minutes en eussent été changées
+en secondes.
+
+Neuf heures sonnèrent.
+
+Luisa et Salvato comptèrent, les uns après les autres, les neuf coups
+frissonnants du timbre, et cependant ils savaient bien que c'était neuf
+heures qui sonnaient.
+
+Salvato regarda Luisa, elle se leva la première.
+
+Nina entra.
+
+La jeune fille était pâle comme un linge, ses sourcils étaient
+contractés, ses lèvres entr'ouvertes laissaient voir ses dents blanches
+et aiguës, sa voix semblait avoir peine à passer entre ses dents
+serrées.
+
+--Michele attend! dit-elle.
+
+--Allons! dit la jeune femme en tendant la main à Salvato.
+
+--Vous êtes noble et grande, Luisa, dit celui-ci.
+
+Et il se leva; mais, tout homme qu'il était, il chancela.
+
+--Appuyez-vous sur moi une fois encore, mon ami dit-elle; hélas! ce sera
+la dernière.
+
+En entrant dans la chambre qui donnait sur la ruelle, ils entendirent
+hennir un cheval.
+
+Michele était à son poste.
+
+--Ouvre la fenêtre, Giovannina, dit la jeune femme.
+
+Giovannina obéit.
+
+Un peu au-dessous de l'appui de la fenêtre, on distinguait dans
+l'obscurité un groupe formé par un homme et un cheval; la fenêtre
+s'ouvrait de plain-pied avec le parquet sur un petit balcon.
+
+Les deux jeunes gens s'approchèrent; Nina, qui avait ouvert la fenêtre,
+s'effaça et se tint derrière eux comme une ombre.
+
+Tous deux pleuraient dans l'obscurité, mais silencieusement, sans
+sanglots, pour ne point s'affaiblir l'un l'autre.
+
+Nina ne pleurait pas, ses paupières étaient sèches et brûlantes, sa
+respiration sifflait dans sa poitrine.
+
+--Luisa, disait Salvato d'une voix entre-coupée, j'ai roulé dans un
+papier une chaîne d'or pour Nina, vous la lui donnerez de ma part.
+
+Luisa répondit oui par un mouvement de tête et un serrement de main,
+mais sans parler.
+
+Puis, au jeune lazzarone:
+
+--Merci, Michele, dit Salvato. Tant que vivra dans mon coeur le
+souvenir de cet ange,--et il passa son bras autour du cou de la
+San-Felice,--c'est-à-dire tant que mon coeur battra, chacun de ses
+battements me rappellera le souvenir des bons amis entre les mains
+desquels je la laisse et à qui je la confie.
+
+Par un mouvement convulsif, indépendant de sa volonté peut-être,
+Giovannina saisit la main du jeune homme, la baisa, la mordit presque.
+
+Salvato, étonné, tourna la tête de son côté; elle se jeta en arrière.
+
+--Monsieur Salvato, dit Michele, j'ai des comptes à vous rendre.
+
+--Tu les rendras à ta vieille mère, Michele, et tu lui diras de prier
+Dieu et la Madone pour Luisa et pour moi.
+
+--Ah bon! dit Michele, voilà que je pleure, à présent...
+
+--Au revoir, mon ami! dit Luisa. Que le Seigneur et tous les anges du
+ciel vous gardent!
+
+--Au revoir? murmura Salvato. Eh! ne savez-vous donc pas qu'il y a
+danger de mort pour nous si nous nous revoyons?
+
+Luisa le laissa à peine achever.
+
+--Silence! silence! dit-elle; remettons aux mains de Dieu les choses
+inconnues de l'avenir; mais, quelque chose qui doive arriver, je ne vous
+quitterai pas sur le mot adieu.
+
+--Eh bien, soit! dit Salvato enjambant le balcon et se mettant en selle
+sans desserrer ses deux bras, noués autour du cou de Luisa, qui se
+laissa courber vers lui avec la souplesse d'un roseau; eh bien, soit!
+chère adorée de mon coeur. Au revoir!
+
+Et la dernière syllabe du mot symbole de l'espérance se perdit entre
+leurs lèvres dans un premier baiser.
+
+Salvato poussa un cri tout à la fois de joie et de douleur, et piqua des
+deux son cheval, qui, partant au galop, l'arracha des bras de Luisa et
+se perdit dans l'obscurité.
+
+--Oh! oui, murmura la jeune femme, te revoir... et mourir!
+
+
+
+
+ LIV
+
+ LA BATAILLE
+
+
+Nous avons vu Championnet se retirer de Rome en faisant solennellement,
+à Thiébaut et à ses cinq cents hommes, le serment de les venir délivrer
+avant vingt jours.
+
+En quarante-huit heures et en deux étapes, il se trouva à
+Civita-Castellana.
+
+Son premier soin fut de visiter la ville et ses environs.
+
+Civita-Castellana, que l'on crut longtemps, à tort, l'ancienne Véies,
+préoccupa d'abord Championnet comme archéologue; mais, en calculant la
+distance qui sépare Civita-Castellana de Rome, distance qui est de plus
+de trente milles, il comprit qu'il y avait erreur de la part de ces
+grands faiseurs d'erreurs que l'on appelle les savants, et que les
+ruines que l'on trouvait à quelque distance de la ville devaient être
+celles de Faléries.
+
+Des études toutes modernes ont prouvé que c'était Championnet qui avait
+raison.
+
+Son premier soin fut de mettre en état la citadelle bâtie par Alexandre
+VI, et qui ne servait plus que de prison, ainsi que de faire prendre
+position aux différents corps de sa petite armée.
+
+Il plaça Macdonald--auquel il réserva tous les honneurs de la bataille
+qui devait avoir lieu--avec sept mille hommes, à Borghetto, en lui
+ordonnant de tirer, comme défense, le meilleur parti possible de la
+maison de poste et des quelques masures qui l'entouraient, en s'appuyant
+à Civita-Castellana, qui formait l'extrême droite de l'armée française
+ou plutôt au pied de laquelle était groupée l'armée française; il envoya
+le général Lemoine avec cinq cents hommes dans les défilés de Terni,
+placés à sa gauche, en lui disant, comme Léonidas aux Spartiates:
+«Faites-vous tuer!» Casabianca et Rusca reçurent le même ordre pour les
+défilés d'Ascoli, formant l'extrême gauche. Tant que Lemoine, Casabianca
+et Rusca tiendraient, Championnet ne craignait pas d'être tourné, et,
+tant qu'il serait attaqué de face seulement, il espérait pouvoir se
+défendre. Enfin il envoya des courriers au général Pignatelli, qui était
+en train de reformer sa légion romaine entre Civita-Ducale et Marano,
+afin de lui porter l'ordre de se mettre en marche dès que ses hommes
+seraient prêts et de rallier le général polonais Kniasewitch, qui avait
+sous son commandement les 2e et 3e bataillons de la 30e demi-brigade de
+ligne, deux escadrons du 16e régiment de dragons, une compagnie du 19e
+de chasseurs à cheval et trois pièces d'artillerie, et de marcher droit
+au canon, dans quelque direction qu'il l'entendît.
+
+En outre, le chef de brigade Lahure fut chargé, avec la 15e
+demi-brigade, de prendre position à Regnano, en avant de
+Civita-Castellana, et le général Maurice Mathieu de se porter sur
+Vignanello, pour couper aux Napolitains la position d'Orte et les
+empêcher de passer le Tibre.
+
+En même temps, il envoya des courriers sur la route de Spolette et de
+Foligno, pour presser l'arrivée des trois mille hommes de renfort promis
+par Joubert.
+
+Ces dispositions prises, il attendit de pied ferme l'ennemi, dont
+il pouvait suivre tous les mouvements du haut de sa position de
+Civita-Castellana, où il se tenait avec une réserve d'un millier
+d'hommes, pour se porter où besoin serait.
+
+Par bonheur, au lieu de poursuivre sans relâche Championnet avec sa
+nombreuse et magnifique cavalerie napolitaine, Mack perdit trois jours
+à Rome et trois ou quatre autres jours à réunir toutes ses forces,
+c'est-à-dire quarante mille hommes, pour marcher sur Civita-Castellana.
+
+Enfin le générai Mack divisa son armée en cinq colonnes et se mit en
+marche.
+
+Au dire des stratégistes, voici ce que Mack eût dû faire:
+
+Il eût dû appeler par Pérouse le corps du général Naselli, conduit et
+escorté à Livourne par Nelson; il eût dû conduire les principales forces
+de son armée, sur la gauche du Tibre et camper à Terni; il eût dû enfin
+attaquer avec des forces sextuples la petite troupe de Macdonald, qui,
+pris entre les sept mille hommes de Naselli et trente ou trente-cinq
+mille hommes que Mack eût gardés dans sa main, n'eût pu résister à
+cette double attaque; mais, au contraire, il dissémina ses forces en
+s'avançant sur cinq colonnes, et laissa libre la route de Pérouse.
+
+Il est vrai que les populations environnantes, c'est-à-dire celles de
+Riéti, d'Otricoli et de Viterbe, excitées par les proclamations du roi
+Ferdinand, s'étaient révoltées et que de toutes parts on les sentait
+prêtes à seconder les mouvements du général Mack.
+
+Celui-ci s'avança, précédé d'une proclamation ridicule à force de
+barbarie. Championnet, en abandonnant Rome, avait laissé dans les
+hôpitaux trois cents malades qu'il avait recommandés à l'honneur et
+à l'humanité du général ennemi; mais, averti par une dépêche du
+roi Ferdinand, de la sortie qu'avait faite la garnison du château
+Saint-Ange, et de la façon dont les deux consuls, prêts à être pendus,
+avaient été enlevés au pied même de l'échafaud, Mack rédigea un
+manifeste dans lequel il déclarait à Championnet que, s'il n'abandonnait
+pas sa position de Civita-Castellana, et s'il osait s'y défendre, les
+trois cents malades, abandonnés dans les hôpitaux romains, répondraient
+tête pour tête des soldats qu'il perdrait dans le combat et seraient
+livrés à la _juste indignation_ du peuple romain; ce qui voulait dire
+qu'ils seraient mis en morceaux par la populace du Transtevère.
+
+La veille du jour où l'on aperçut les têtes de colonne des Napolitains,
+ces manifestes furent apportés aux avant-postes français par des
+paysans; ils tombèrent entre les mains de Macdonald.
+
+Cette nature loyale en fut exaspérée.
+
+Macdonald prit la plume et écrivit au général Mack:
+
+«Monsieur le général,
+
+»J'ai reçu le manifeste; prenez garde! les républicains ne sont point
+des assassins; mais je vous déclare, de mon côté, que la mort violente
+d'un seul malade des hôpitaux romains sera la condamnation à mort de
+toute l'armée napolitaine, et que je donnerai l'ordre à mes soldats de
+ne point faire de prisonniers.
+
+»Votre lettre, dans une heure, sera connue de toute l'armée, où vos
+menaces exciteront une indignation et une horreur qui ne pourront être
+surpassées que par le mépris qu'inspirera celui qui les a faites.
+
+»MACDONALD.»
+
+Et, en effet, à l'instant même, Macdonald distribua une douzaine de ces
+manifestes et les fit lire par les chefs de corps à leurs hommes, tandis
+que lui, montant à cheval, se rendait au galop à Civita-Castellana pour
+communiquer cette proclamation au général Championnet et lui demander
+ses ordres.
+
+Il trouva le général sur le magnifique pont à double arcade jeté sur le
+Rio-Maggiore, et bâti en 1712 par le cardinal Imperiali; il tenait sa
+lunette de campagne à la main, examinait les approches de la ville, et
+faisait prendre par son secrétaire des notes sur une carte militaire.
+
+En voyant venir à lui, au grand galop de son cheval, Macdonald pâle et
+agité:
+
+--Général, lui dit-il à distance, j'ai cru que vous m'apportiez des
+nouvelles de l'ennemi; mais, maintenant, je vois que je me trompe; car,
+en ce cas, vous seriez calme et non agité.
+
+--J'en apporte, cependant, général, dit Macdonald en sautant à bas de
+son cheval; les voici!
+
+Et il lui présenta le manifeste.
+
+Championnet le lut sans le moindre signe de colère, mais seulement en
+haussant les épaules.
+
+--Ne connaissez-vous pas l'homme auquel nous avons affaire? dit-il. Et
+qu'avez-vous répondu à cela?
+
+--J'ai d'abord donné l'ordre de lire le manifeste dans l'armée.
+
+--Vous avez bien fait; il est bon que le soldat connaisse son ennemi, et
+il est encore mieux qu'il le méprise; mais ce n'est point le tout; vous
+avez répliqué au général Mack, à ce que je présume?
+
+--Oui, que chaque prisonnier napolitain répondrait à son tour tête pour
+tête pour les Français malades à Rome.
+
+--Cette fois, vous avez eu tort.
+
+--Tort?
+
+Championnet regarda Macdonald avec une douceur infinie, et, lui posant
+la main sur l'épaule:
+
+--Ami, lui dit-il, ce n'est point avec des représailles sanglantes que
+les républicains doivent répondre à leurs ennemis; les rois ne sont que
+trop disposés à nous calomnier, ne leur donnons pas même l'occasion de
+médire. Redescendez vers vos hommes, Macdonald, et lisez-leur l'ordre du
+jour que je vais vous donner.
+
+Et, se tournant vers son secrétaire, il lui dicta l'ordre du jour
+suivant, que celui-ci écrivit au crayon:
+
+«Ordre du jour du général Championnet avant la bataille de
+Civita-Castellana.»
+
+--C'est ainsi, interrompit Championnet, que s'appellera la bataille que
+vous gagnerez demain, Macdonald.
+
+Et il continua:
+
+«Tout soldat napolitain prisonnier sera traité avec l'humanité et la
+douceur ordinaires des républicains envers les vaincus.
+
+»Tout soldat qui se permettrait un mauvais traitement quelconque envers
+un prisonnier désarmé, sera sévèrement puni.
+
+»Les généraux seront responsables de l'exécution de ces deux ordres...»
+
+Championnet prenait le crayon pour signer, lorsqu'un chasseur à cheval,
+couvert de boue, blessé au front, apparut à l'extrémité du pont, et,
+venant droit à Championnet.
+
+--Mon général, dit-il, les Napolitains ont surpris un avant-poste de
+cinquante hommes à Baccano, et les ont tous égorgés dans le corps de
+garde; et, de crainte que quelque blessé ne survécût et ne se sauvât,
+ils ont mis le feu au bâtiment, qui s'est écroulé sur les nôtres, au
+milieu des insultes des royaux et des cris de joie de la population.
+
+--Eh bien, général, dit Macdonald triomphant, que pensez-vous de la
+conduite de nos ennemis?
+
+--Qu'elle fera d'autant mieux ressortir la nôtre, Macdonald.
+
+Et il signa.
+
+Puis, comme Macdonald paraissait désapprouver cette modération:
+
+--Croyez-moi, lui dit Championnet, c'est ainsi que la civilisation doit
+répondre à la barbarie. Allez, Macdonald; je vous prie, comme votre
+ami, de faire publier cet ordre du jour à l'instant même, et, au besoin,
+comme votre général, je vous l'ordonne.
+
+Macdonald resta un moment muet et comme hésitant; puis, tout à coup,
+jetant ses bras autour du cou de Championnet et l'embrassant:
+
+--Dieu sera avec vous demain, mon cher général, lui dit-il; car vous
+êtes en même temps la justice, le courage et la bonté.
+
+Et, se remettant en selle, il redescendit vers ses hommes, les fit
+mettre en ligne, et, passant sur le front de cette ligne, il leur
+lut l'ordre du jour du général Championnet, qui excita des transports
+d'enthousiasme.
+
+C'étaient les derniers beaux jours de la République; nos soldats avaient
+encore quelques-uns de ces grands sentiments humanitaires, brises
+suprêmes, haleines affaiblies du souffle révolutionnaire de 1789, qui
+devaient plus tard se fondre dans l'admiration et le dévouement pour un
+seul homme; ils restèrent aussi grands, ils furent moins bons.
+
+Championnet envoya aussitôt des courriers à Lemoine et à Casabianca
+pour leur annoncer qu'ils seraient, selon toute probabilité, attaqués le
+lendemain, et leur ordonner, s'ils étaient forcés, de lui expédier des
+courriers à l'instant même, afin qu'il pût prendre ses mesures. Lahure,
+de son côté, reçut avis de ce qui s'était passé à Baccano, par ce même
+chasseur qui avait échappé au massacre, et qui, tout sanglant encore
+du combat de la veille, demandait à être un des premiers au combat du
+lendemain, pour venger ses camarades et se venger lui-même.
+
+Vers trois heures de l'après-midi, Championnet descendit de
+Civita-Castellana, commença par visiter les avant-postes du chef de
+brigade Lahure, puis le corps d'armée de Macdonald; il se mêla aux
+soldats en leur rappelant qu'ils étaient les hommes d'Arcole et de
+Rivoli, et qu'ils avaient l'habitude de combattre un contre trois; que
+combattre un contre quatre était, par conséquent, une nouveauté qui ne
+devait pas les effrayer.
+
+Puis il commenta son ordre du jour et celui du général Mack; il leur dit
+que le soldat républicain, propagateur de l'idée révolutionnaire, était
+un apôtre armé, tandis que les soldats du despotisme n'étaient que des
+mercenaires sans convictions; il leur demanda s'ils aimaient la patrie
+et s'ils regardaient la liberté comme le but des efforts de toute nation
+intelligente, et si, avec cette double conviction qui avait failli faire
+triompher les trois cents Spartiates de l'immense armée de Xerxès, ils
+pensaient que dix mille Français pussent être vaincus par quarante mille
+Napolitains.
+
+Et, à cette harangue paternelle, qui fut comprise de tous, parce que
+Championnet n'employa ni grandes paroles, ni métaphores, tous sourirent
+et se contentèrent de demander si l'on ne manquerait pas de munitions.
+
+Et, sur l'assurance de Championnet qu'il n'y avait rien de pareil à
+craindre:
+
+--Tout ira bien, répondirent-ils.
+
+Le soir, Championnet fit distribuer un baril de vin de Montefiascone par
+compagnie, c'est-à-dire une demi-bouteille de vin à peu près par homme;
+d'excellent pain frais cuit sous ses yeux à Civita-Castellana, et une
+ration de viande d'une demi-livre. C'était un repas de sybarites, pour
+ces hommes qui, depuis trois mois, manquaient de tout, et dont la solde
+était arriérée depuis six.
+
+Puis il fit recommander, non-seulement aux chefs, mais encore aux
+soldats, la plus grande vigilance.
+
+Le soir, de grands feux s'allumèrent dans les bivacs français, et
+les musiques des régiments jouèrent _la Marseillaise_ et le _Chant du
+départ_.
+
+Les populations, naturellement ennemies, regardaient avec étonnement,
+de leurs villages cachés dans les plis des montagnes, comme autant
+d'embuscades, ces hommes qui allaient combattre et probablement mourir
+le lendemain, et qui se préparaient au combat et à la mort par des
+chants et par des fêtes. Pour ceux-là mêmes qui ne comprenaient pas, le
+spectacle était grand.
+
+La nuit s'écoula sans alarmes; mais le soleil, en se levant, éclaira
+toute l'armée du général Mack, s'avançant sur trois colonnes; une
+quatrième, qui marchait sur Terni sans être vue, pouvait être soupçonnée
+au nuage de poussière qu'elle soulevait à l'horizon; enfin, une
+cinquième, qui était partie dès la veille au soir de Baccano pour
+Ascoli, était invisible.
+
+Les trois colonnes restées sous la main de Mack montaient à trente
+mille hommes, à peu près; six mille devaient attaquer nos avant-postes
+à l'extrême gauche; quatre mille devaient occuper le village de
+Vignanello, qui dominait tout le champ de bataille; enfin, la masse la
+plus forte, celle qui était composée de vingt mille hommes, et qui était
+commandée par Mack en personne, devait attaquer Macdonald et ses sept
+mille hommes.
+
+Championnet avait échelonné sa réserve sur les rampes de la montagne, au
+sommet de laquelle il se tenait lui-même, sa lunette à la main.
+
+Ses officiers d'ordonnance l'entouraient, prêts à porter ses ordres
+partout où besoin serait.
+
+Ce fut le chef de brigade Lahure qui essuya le premier feu.
+
+Il avait fait placer ses hommes en avant du village de Regnano, dont il
+avait fait créneler les premières maisons.
+
+Les soldats qui attaquaient Lahure étaient ceux-là mêmes qui, la veille,
+à Baccano, avaient massacré les prisonniers. Mack leur avait fait boire
+du sang, comme on fait aux tigres, pour les rendre non plus courageux,
+mais plus féroces.
+
+Ils abordèrent vigoureusement la position; mais il y avait dans l'armée
+française des traditions sur le courage des troupes napolitaines qui
+n'en faisaient pas un fantôme bien effrayant pour nos soldats; Lahure,
+avec sa 15e brigade, c'est-à-dire avec un millier d'hommes repoussa
+cette première attaque au grand étonnement des Napolitains, qui
+revinrent à la charge avec acharnement et furent repoussés une seconde
+fois.
+
+Voyant cela, le chevalier Micheroux, qui commandait la colonne ennemie,
+fit approcher de l'artillerie et foudroya les premières maisons, où
+étaient embusqués nos tirailleurs; ces maisons s'écroulèrent bientôt,
+laissant leurs défenseurs sans abri. Il y eut un moment de trouble dont
+le général napolitain profita pour faire avancer une colonne d'attaque
+de trois mille hommes qui se rua sur le village et l'emporta.
+
+Mais, de l'autre côté, Lahure avait reformé sa petite troupe derrière un
+pli de terrain, de sorte qu'au moment où les Napolitains débouchaient du
+village, ils furent assaillis par un feu si violent, que ce fut à leur
+tour de rétrograder.
+
+Alors, Micheroux fit attaquer les Français par trois colonnes, une
+de trois mille hommes qui continua d'avancer par la principale rue du
+village, deux de quinze cents qui le contournèrent.
+
+Lahure attendit bravement l'ennemi derrière le retranchement naturel
+où il était embusqué et ne permit à ses soldats de faire feu qu'à bout
+portant; ses soldats obéirent à la lettre; mais les masses napolitaines
+étaient si profondes, qu'elles continuèrent d'avancer, les dernières
+files poussant les premières. Lahure vit qu'il allait être forcé; il
+ordonna à ses hommes de se former en carré et de se retirer pas à pas
+sur Civita-Castellana.
+
+La manoeuvre s'exécuta comme à la parade; trois bataillons carrés se
+formèrent à l'instant même sous le feu des Napolitains et soutinrent,
+sans se rompre, plusieurs charges très brillantes de cavalerie.
+
+Championnet, du haut de son rocher, suivait cette magnifique défense; il
+vit Lahure battre en retraite jusqu'au pont de Civita-Castellana; mais,
+en même temps, il s'aperçut que cette poursuite avait mis le désordre
+dans les rangs des Napolitains; il envoya aussitôt un officier
+d'ordonnance au brave chef de la 15e demi-brigade pour lui dire
+de reprendre l'offensive, et qu'il lui envoyait, pour seconder ce
+mouvement, cinq cents hommes de renfort. Lahure fit aussitôt courir la
+nouvelle dans les rangs des soldats, qui la reçurent aux cris de «Vive
+la République!» et qui, voyant arriver le renfort promis au pas de
+course et la baïonnette en avant, entendant les tambours battre la
+charge, s'élancèrent avec une telle impétuosité sur les Napolitains, que
+ceux-ci, qui ne s'attendaient point à cette attaque, croyant déjà être
+vainqueurs, s'étonnèrent d'abord, puis, après un moment d'hésitation,
+rompirent leurs rangs et s'enfuirent.
+
+Lahure les poursuivit, leur fit cinq cents prisonniers, leur tua sept ou
+huit cents hommes, leur prit deux drapeaux, les quatre pièces de canon
+avec lesquelles ils avaient abattu les maisons crénelées, et rentra en
+vainqueur dans Regnano, où il reprit la position qu'il avait avant la
+bataille.
+
+Pendant ce temps, le chef de la 3e colonne, qui formait la droite de
+l'attaque principale, et qui s'était emparé de Vignanello, voyant venir
+le général Maurice Mathieu avec une colonne de deux tiers moins forte
+que la sienne, ordonna à ses hommes de se porter en avant du village,
+d'y établir une batterie de quatres pièces de canon et d'attaquer les
+Français; l'ordre fut exécuté. Mais le général Maurice Mathieu donna
+un tel élan à ses troupes, que, quoique fatiguées par une marche forcée
+qu'elles avaient faite la veille, il commença par repousser l'ennemi,
+puis le chargea si vigoureusement à son tour, qu'il fut obligé de se
+réfugier dans Vignanello, et cela avec tant de rapidité et de confusion,
+que les canonniers n'eurent pas le temps de réatteler leurs pièces, qui
+ne tirèrent qu'une volée, et les laissèrent avec leurs fourgons entre
+les mains d'une cinquantaine de dragons qui formaient toute la cavalerie
+du général Maurice Mathieu; celui-ci ordonna de tourner les quatre
+pièces sur le village, dont les habitants avaient pris parti pour les
+Napolitains et venaient de faire feu sur les Français, annonçant
+qu'il allait ruiner le village et passer au fil de l'épée paysans et
+Napolitains, si ces derniers ne l'évacuaient pas à l'instant même.
+
+Effrayés de la menace, les Napolitains évacuèrent Vignanello, et,
+poursuivis la baïonnette dans les reins, ne s'arrêtèrent qu'à Borghetto.
+
+Ils perdirent cinq cents hommes tués, cinq cents prisonniers, un drapeau
+et les quatre pièces de canon, qui restèrent entre nos mains.
+
+L'attaque du centre était plus grave, Mack y commandait en personne et y
+conduisait trente mille hommes.
+
+L'avant-garde de Macdonald, placée entre Otricoli et Cantalupo, était
+commandée par le général Duhesme, passé récemment de l'armée du Rhin à
+celle de Rome. On sait la rivalité qui existait entre l'armée du Rhin
+et celle d'Italie, fière d'avoir combattu sous les yeux de Bonaparte
+et d'avoir remporté des victoires plus retentissantes que sa rivale.
+Duhesme voulut montrer du premier coup aux soldats du Tessin et
+du Mincio qu'il était digne de les commander: il ordonna, au lieu
+d'attendre l'attaque, à deux bataillons du 15e léger et du 11e de ligne,
+de charger tête baissée la colonne qui s'avançait contre eux; il
+fit manoeuvrer sur le flanc droit de l'ennemi deux petites pièces
+d'artillerie légère, se mit lui-même à la tête de trois escadrons du 19e
+de chasseurs à cheval, et attaqua l'ennemi au moment où celui-ci croyait
+l'attaquer. Prise ainsi à l'improviste, l'avant-garde napolitaine fut
+vigoureusement refoulée sur le corps d'armée. En voyant cette petite
+troupe perdue et presque engloutie dans les flots des Napolitains,
+Macdonald ordonna à deux mille hommes de soutenir l'avant-garde; ces
+deux mille hommes s'élancèrent au pas de charge et achevèrent de mettre
+en désordre la première colonne, qui se replia sur la seconde, forte de
+dix à douze mille hommes.
+
+Dans son mouvement rétrograde, la colonne napolitaine avait abandonné
+deux pièces de canon que l'on venait de mettre en batterie et qui ne
+tirèrent même pas, six caissons de munitions, deux drapeaux et six cents
+prisonniers. Cinq ou six cents Napolitains morts ou blessés restèrent
+dans l'espace vide qui s'allongea du point dont l'avant-garde française
+était partie jusqu'à celui où elle était parvenue; mais cet espace ne
+resta pas longtemps vide; car Duhesme et ses hommes, forcés de se mettre
+en retraite devant la deuxième colonne, inquiétés sur leurs flancs par
+les débris de l'avant-garde, qui s'étaient ralliés, et par des nuées
+de paysans combattant en tirailleurs, reculaient pas à pas, mais enfin
+reculaient.
+
+Macdonald envoya un aide de camp à Duhesme, pour lui dire de revenir à
+sa première position, de faire halte, de se former en bataillons carrés
+et de recevoir l'ennemi sur ses baïonnettes; en même temps, il ordonna à
+une batterie de quatre pièces de canon, placée sur un petit mamelon qui
+prenait les Napolitains en écharpe, de commencer son feu, et lui-même,
+avec le reste de sa troupe, c'est-à-dire avec cinq mille hommes à peu
+près, divisés en deux colonnes d'attaque, passant à la droite et à la
+gauche du bataillon carré de Duhesme, chargea comme un simple colonel.
+
+Championnet, dominant l'immense échiquier, oubliait sa propre
+responsabilité pour suivre Macdonald, qu'il aimait comme un frère; il
+le voyait, avec un serrement de coeur dont il n'était pas le maitre,
+général et soldat tout à la fois, commander et combattre avec ce calme
+qui était le caractère distinctif du courage de Macdonald, courage qui,
+dix ans plus tard, se produisant à Wagram, étonna l'empereur, lequel
+pourtant se connaissait en courage. Il eût voulu être derrière lui afin
+de lui crier de s'arrêter, d'être plus ménager de la vie de ses hommes
+et de la sienne, et, malgré lui, il était obligé d'admirer, et de battre
+des mains à cette intrépidité. Championnet cependant se demandait s'il
+ne devait pas lui envoyer un officier d'ordonnance pour l'inviter à
+battre en retraite, ramener sur les flancs des Napolitains, Lahure
+d'un côté et Maurice Mathieu de l'autre, lorsqu'il vit que Macdonald
+commençait de lui-même à opérer cette retraite; en même temps, pour
+la faciliter, Duhesme se reformait en colonne et poussait une pointe
+vigoureuse au centre de cette masse, la heurtant d'un choc si vigoureux,
+qu'il la forçait à reculer. Macdonald, dégagé, se formait à son tour en
+bataillons carrés, et semblait se faire un jeu d'attendre à cinquante
+pas les charges de la cavalerie napolitaine et d'accumuler sur les deux
+faces par lesquelles il était attaqué les cadavres des hommes et des
+chevaux. Duhesme, qui ne voulait rien autre chose que dégager son chef,
+s'était reformé de colonne en carré, et le champ de bataille offrait
+l'aspect de trente mille hommes assiégeant six redoutes vivantes,
+composées de douze cents hommes chacune et vomissant des torrents de
+feu.
+
+Mack, voyant qu'il avait affaire à un ennemi impossible à forcer,
+résolut d'utiliser sa nombreuse artillerie; il fit, sur deux points
+dominant le champ de bataille, établir deux batteries de vingt pièces
+chacune, dont les feux croisés battaient diagonalement les carrés,
+tandis que dix autres pièces attaquaient particulièrement de face
+celui de Duhesme, qui formait le centre, dans le but, s'il parvenait à
+l'éventrer, d'y lancer une formidable colonne qu'il tenait prête pour
+couper en deux le centre de l'armée républicaine.
+
+Championnet voyait avec inquiétude l'affaire tourner à une bataille
+contre laquelle le courage ni le génie ne pourraient rien; il sondait du
+regard les masses profondes de Mack, qui ondoyaient à l'horizon, quand
+tout à coup, en portant les yeux à sa gauche, il vit, vers Riéti,
+étinceler des armes au milieu d'un tourbillon de poussière qui
+s'avançait rapidement; il crut que c'était un nouveau renfort qui
+arrivait à Mack, les troupes envoyées par lui la veille à Ascoli
+peut-être, qui se ralliaient au canon, lorsqu'en se retournant pour
+demander l'avis d'un de ses officiers d'ordonnance nommé Villeneuve,
+et renommé pour son excellente vue, il aperçut du côté diamétralement
+opposé, c'est-à-dire sur la route de Viterbe, un second corps, qui lui
+parut plus considérable encore que le premier et qui s'acheminait vers
+le champ de bataille avec une égale diligence. On eût dit que ces deux
+corps, quels qu'ils fussent, s'étaient donné le mot pour arriver chacun
+de son côté, à la même heure, presque à la même minute, pour prendre
+part à la même affaire.
+
+Serait-ce le corps du général Naselli qui arriverait de Florence, et
+Mack serait-il un général plus habile qu'on ne l'aurait cru?
+
+Tout à coup, l'aide de camp Villeneuve poussa un cri de joie, et,
+tendant les mains vers les flots de poussière que soulevait sur la route
+de Viterbe, entre Ronciglione et Monterosso, cette nombreuse troupe de
+soldats:
+
+--Général, dit-il, le drapeau tricolore!
+
+--Ah! s'écria Championnet, ce sont les nôtres; Joubert m'a tenu parole.
+
+Puis, reportant les yeux sur l'autre troupe qui arrivait de Riéti:
+
+--Oh! morbleu! dit-il, ce serait trop de chance!
+
+Les yeux de tous ceux qui entouraient le général se portèrent sur le
+point qu'il désignait du doigt, et un seul cri retentit, s'échappant de
+toutes les bouches:
+
+--Le drapeau tricolore! le drapeau tricolore!
+
+--C'est Pignatelli et la légion romaine, c'est Kniasewitch et ses
+Polonais, ses dragons et ses chasseurs à cheval! c'est la victoire
+enfin!
+
+Alors, étendant, avec un geste d'une merveilleuse grandeur, sa main vers
+Rome:
+
+--Roi Ferdinand, s'écria le général républicain, tu peux maintenant,
+comme Richard III, offrir ta couronne pour un cheval.
+
+
+
+
+
+ LV
+
+ LA VICTOIRE
+
+
+Championnet, se tournant vers l'aide de camp Villeneuve:
+
+--Vous voyez d'ici Macdonald? lui dit-il.
+
+--Non-seulement je le vois, général, répondit l'aide de camp, mais je
+l'admire!
+
+--Et vous faites bien. C'est une belle étude pour vous, jeunes gens.
+Voilà comme il faut être au feu.
+
+--Vous vous y connaissez, général, dit Villeneuve.
+
+--Eh bien, allez à lui, dites-lui de tenir ferme une demi-heure encore,
+et que la journée est à nous.
+
+--Pas d'autre explication?
+
+--Non, si ce n'est que, aussitôt qu'il verra se manifester parmi les
+Napolitains un certain trouble dont il ne pourra comprendre la cause, je
+l'invite à se reformer en colonne d'attaque, à faire battre la charge
+et à marcher en avant. Deux de ces messieurs vous suivront, continua
+Championnet en indiquant deux jeunes officiers qui attendaient
+impatiemment ses ordres, et, dans le cas où il vous arriverait malheur,
+vous suppléeront; dans le cas contraire, ce que j'espère, mon cher
+Villeneuve, l'un d'eux ira à Duhesme, l'autre aux carrés de gauche; la
+même chose à dire à chacun, ajouter seulement: «Le général répond de
+tout.»
+
+Les trois officiers, fiers d'être choisis par Championnet, partirent au
+galop pour s'acquitter de leur mission.
+
+Championnet les suivit des yeux; il vit les braves jeunes gens s'engager
+dans la fournaise ardente et se rendre chacun au poste qui lui était
+assigné.
+
+--Brave jeunesse!... murmura-t-il; avec des hommes comme ceux-là, bien
+maladroit serait celui qui se laisserait battre.
+
+Cependant les deux corps républicains avançaient rapidement, cavalerie
+en tête, l'infanterie marchant au pas de course, sans que rien annonçât
+leur approche aux Napolitains, sur lesquels il était évident qu'ils
+allaient tomber à l'improviste.
+
+Tout à coup, sur les deux flancs de l'armée royale, les trompettes
+républicaines sonnèrent la charge, et, pareils à deux avalanches
+renversant tout ce qui se trouve sur leur passage, les deux corps
+de cavalerie se ruèrent sur cette masse compacte, dans laquelle ils
+entrèrent en frayant un chemin à l'infanterie, tandis qu'autour d'elle,
+trois pièces d'artillerie légère manoeuvraient comme des tonnerres
+volants.
+
+Ce qu'avait prévu Championnet arriva: les Napolitains, ne sachant
+d'où venaient ces nouveaux adversaires qui semblaient tomber du
+ciel, commencèrent à se débander; Macdonald et Duhesme reconnurent, à
+l'oscillation de l'ennemi et à l'amollissement de ses coups, qu'il se
+passait dans l'armée du général Mack quelque chose d'extraordinaire et
+d'imprévu; que ce quelque chose était probablement ce qu'avait indiqué
+Championnet, et que le moment était venu d'exécuter ses instructions;
+en conséquence, Macdonald rompit ses carrés, Duhesme en fit autant, les
+autres chefs les imitèrent, les carrés s'allongèrent en colonnes et
+se soudèrent les uns aux autres comme les tronçons de trois immenses
+serpents, le terrible pas de charge retentit, les baïonnettes menaçantes
+s'abaissèrent, les cris de «Vive la République!» se firent entendre,
+et, devant l'élan irrésistible de la _furia francese_, les Napolitains
+s'écartèrent.
+
+--Allons, amis, cria Championnet aux cinq ou six cents hommes gardés
+par lui comme réserve, qu'il ne soit pas dit que nos frères aient vaincu
+sous nos yeux et que nous n'avons pas pris part à la victoire. En avant!
+
+Et, entraînant ses hommes dans l'horrible mêlée, lui aussi vint faire sa
+brèche dans la muraille vivante.
+
+Au milieu de cet immense désordre, où Dieu, qui semblait avoir conduit
+les différents corps français par la main, eût pu seul se reconnaître,
+un grand malheur faillit arriver. Après avoir culbuté chacun de son côté
+les Napolitains, après les avoir écartés comme le coin écarte le chêne,
+le corps de Kellermann et celui qui venait de Riéti, c'est-à-dire les
+dragons de Kellermann et les Polonais de Kniasewitch, se rencontrèrent
+et se prirent pour deux corps ennemis: les dragons pointèrent leurs
+sabres, les Polonais abaissèrent leurs lances, quand tout à coup deux
+jeunes gens se précipitèrent dans l'espace libre en criant de chaque
+côté: «Vive la République!» et en se précipitant dans les bras l'un de
+l'autre. Ces deux jeunes gens, c'était, du côté de Kellermann, Hector
+Caraffa, qui, on se le rappelle, était allé demander ce renfort à
+Joubert; c'était, du côté de Kniasewitch et de Pignatelli, Salvato
+Palmieri, qui, en venant de Naples pour rejoindre son général, était
+tombé au milieu des Polonais et de la légion romaine; tous deux, las
+d'un long repos, guidés par leur courage et par leur haine, avaient pris
+la tête de colonne, et, les premiers à la charge, frappant d'une égale
+ardeur, pareils à des faucheurs qui, partis chacun de l'extrémité
+opposée d'un champ de blé, se rencontrent au milieu de ce champ, ils
+s'étaient rencontrés au centre de l'armée napolitaine et s'étaient
+reconnus assez à temps pour que Français et Polonais ne tirassent point
+les uns sur les autres.
+
+Si l'on a pris, par l'exposition que nous en avons faite, une idée
+exacte du caractère des deux jeunes gens, on doit comprendre quelle joie
+pure et profonde ils éprouvèrent, après deux mois de séparation, à
+se presser dans les bras l'un de l'autre, au milieu de ce cri magique
+poussé par dix mille voix: «Victoire! victoire!»
+
+Et, en effet, la victoire était complète, les trois colonnes de Duhesme
+et de Macdonald avaient, comme celles de Kellermann et de Kniasewitch,
+pénétré jusqu'au coeur de l'armée napolitaine en marchant sur le corps
+de tout ce qui avait voulu lui résister.
+
+Championnet arriva pour achever la déroute; elle fut terrible, insensée,
+inouïe. Trente mille Napolitains, vaincus, dispersés, fuyant dans
+toutes les directions, se débattaient au milieu de douze mille
+Français vainqueurs, combinant tous leurs mouvements avec un implacable
+sang-froid pour anéantir d'un seul coup un ennemi trois fois plus
+nombreux qu'eux.
+
+Au milieu de cette effroyable débâcle, au milieu des morts, des
+mourants, des blessés, des canons abandonnés, des fourgons entr'ouverts,
+des armes jonchant le sol, des prisonniers se rendant par mille, les
+chefs se rejoignirent; Championnet pressa dans ses bras Salvato Palmieri
+et Hector Caraffa, et les fit tous deux chefs de brigade sur le champ
+de bataille, leur laissant, ainsi qu'à Macdonald et à Duhesme, tous
+les honneurs d'une victoire qu'il avait dirigée, serra les mains de
+Kellermann, de Kniasewitch, de Pignatelli, leur dit que par eux Rome
+était sauvée, mais que ce n'était point assez de sauver Rome, qu'il
+fallait conquérir Naples; qu'en conséquence, on ne devrait donner aucun
+relâche aux Napolitains, mais au contraire les poursuivre à outrance et
+couper, s'il était possible, les défilés des Abruzzes au roi de Naples
+et à son armée.
+
+En conséquence du plan qu'il venait d'exposer à ses lieutenants,
+Championnet ordonna aux corps les moins fatigués de se remettre en
+marche et de poursuivre ou même de devancer l'ennemi; Salvato Palmieri
+et Ettore Caraffa s'offrirent pour servir de guides aux corps qui, par
+Civita-Ducale, Tagliacozzo et Sora, devaient faire invasion dans le
+royaume des Deux-Siciles, Championnet accepta. Maurice Mathieu et
+Duhesme furent chargés de commander les deux avant-gardes, qui devaient
+s'avancer, l'une par Albano et Terracine, l'autre par Tagliacozzo et
+Sora; ils auraient sous leurs ordres Kniasewitch et Pignatelli, Lemaire,
+Rusca et Casabianca, que l'on avertirait de quitter leurs positions,
+tandis que Championnet et Kellermann rallieraient les différents corps
+épars, prendraient en passant Lahure à Regnano, rentreraient à Rome,
+y rétabliraient le gouvernement républicain; après quoi, l'armée
+française, marchant le plus rapidement possible sur les pas de son
+avant-garde, se dirigerait immédiatement sur Naples.
+
+Ce conseil tenu à cheval, en plein air, les pieds dans le sang, on
+s'occupa de recueillir les trophées de la victoire.
+
+Trois mille morts étaient couchés sur le champ de bataille; autant
+de blessés, cinq mille prisonniers étaient désarmés et conduits à
+Civita-Castellana; huit mille fusils étaient jetés sur le sol; trente
+canons et soixante caissons, abandonnés de leurs artilleurs et de
+leurs chevaux, justifiaient la prédiction de Championnet, qui avait dit
+qu'avec deux millions de cartouches, dix mille Français ne manquaient
+jamais de canons. Enfin, au milieu de tous les bagages, de tous les
+effets de campement tombés au pouvoir de l'armée républicaine, on
+amenait au générai Championnet deux fourgons pleins d'or.
+
+C'était le trésor de l'armée royale, montant à sept millions.
+
+Une partie de la traite tirée par sir William sur la banque
+d'Angleterre, endossée par Nelson, escomptée par les Backer, allait
+servir à remettre au courant la solde de l'armée française.
+
+Chaque soldat reçut cent francs. Un million deux cent mille francs y
+passèrent. La part des morts fut faite et distribuée aux survivants.
+Chaque caporal eut cent vingt francs; chaque sergent, cent cinquante;
+chaque sous-lieutenant, quatre cents; chaque lieutenant, six cents;
+chaque capitaine, mille; chaque colonel, quinze cents; chaque chef de
+brigade, deux mille cinq cents; chaque général, quatre mille.
+
+La distribution fut faite le même soir, aux flambeaux, par le payeur
+de l'armée, qui, depuis l'entrée en campagne de 1792, ne s'était jamais
+trouvé si riche. Elle eut lieu sur le champ de bataille même.
+
+On résolut de réserver quinze cent mille francs pour acheter aux soldats
+des habits et des souliers, et l'on envoya le reste, c'est-à-dire près
+de quatre millions, en France.
+
+Dans sa lettre au Directoire, lettre dans laquelle il lui annonçait sa
+victoire et le nom de tous ceux qui s'étaient distingués, Championnet
+rendait compte des trois millions cinq ou six cent mille francs qu'il
+avait distribués ou dont il avait décidé l'emploi; puis il demandait que
+MM. les directeurs voulussent bien l'autoriser à prendre pour lui cette
+même somme de quatre mille francs qu'il avait fait distribuer aux
+autres généraux, mais dont il n'avait pas pris la liberté de faire
+l'application à lui-même.
+
+La nuit fut une nuit de fête; les blessés étouffaient leurs gémissements
+pour ne pas attrister leurs compagnons d'armes; les morts furent
+oubliés. N'était-ce point assez pour eux d'être morts en un jour de
+victoire!
+
+Cependant, le roi, resté à Rome, y avait bientôt repris ses habitudes de
+Naples; le jour même de la bataille, il était allé, avec une escorte
+de trois cents hommes, chasser le sanglier à Corneto, et, comme il
+lui avait été impossible de réunir une meute de bons chiens à Rome, il
+avait, dans des fourgons, fait venir en poste ses chiens de Naples.
+
+La veille au soir, il avait reçu de Mack une dépêche de Baccano en date
+de deux heures de l'après-midi; elle était conçue en ces termes:
+
+«Sire, j'ai l'honneur d'annoncer à Votre Majesté qu'aujourd'hui j'ai
+attaqué l'avant-garde française, qui, après une vigoureuse défense,
+a été détruite. L'ennemi a perdu cinquante hommes, tandis que la
+bienheureuse Providence a permis que nous n'ayons qu'un mort et deux
+blessés.
+
+»On m'assure que Championnet a l'audace de m'attendre à
+Civita-Castellana; demain, je marche sur lui au point du jour, et, s'il
+ne se met pas en retraite, je l'écrase. A huit heures du matin, Votre
+Majesté entendra mon canon ou plutôt son canon, et elle pourra dire: «La
+danse a commencé!»
+
+»Ce soir, part un corps de quatre mille hommes pour forcer les défilés
+d'Ascoli, et, au point du jour, un second corps de même nombre pour
+forcer celui de Terni et prendre l'ennemi à revers, tandis que je
+l'attaquerai de face.
+
+»Demain, s'il plaît à Dieu, Votre Majesté aura de bonnes nouvelles
+de Civita-Castellana, et, si elle va au spectacle, pourra, entre deux
+actes, apprendre que les Français ont évacué les États romains.
+
+»J'ai l'honneur d'être avec respect,
+
+»De Votre Majesté, etc.,
+
+»Baron MACK.»
+
+Cette lettre avait été très-agréable au roi; il l'avait reçue au
+dessert, l'avait lue tout haut, avait fait son whist, avait gagné cent
+ducats au marquis Malaspina, ce qui avait beaucoup réjoui Sa Majesté,
+attendu que le marquis Malaspina était pauvre, s'était couché par
+là-dessus, n'avait fait qu'un somme jusqu'à six heures, où on l'avait
+éveillé, était parti à six heures et demie pour Corneto, y était arrivé
+à dix, avait écouté, avait entendu le canon, et avait dit:
+
+--Voilà Mack qui écrase Championnet. La danse a commencé.
+
+Et il s'était mis en chasse, avait tué de sa main royale trois
+sangliers, était revenu fort content, avait jeté un regard de travers
+sur le château Saint-Ange, dont le drapeau tricolore lui tirait
+désagréablement l'oeil, avait récompensé et régalé son escorte, avait
+fait dire qu'il honorerait de sa présence le théâtre Argentina, où
+l'on jouait le _Matrimonio segreto_, de Cimarosa, et un ballet de
+circonstance intitulé _l'Entrée d'Alexandre à Babylone._
+
+Il va sans dire que c'était le roi Ferdinand qui était Alexandre.
+
+Le roi dîna confortablement avec ses familiers, le duc d'Ascoli, le
+marquis Malaspina, le duc de la Salhandra, son grand veneur, qu'il avait
+fait venir de Naples avec ses chiens, son premier écuyer, le prince
+de Migliano, ses deux gentilshommes en exercice, le duc de Sora et le
+prince Borghèse, et enfin son confesseur, monseigneur Rossi, archevêque
+de Nicosia, qui, tous les matins, lui disait une messe basse, et, tous
+les huit jours, lui donnait l'absolution.
+
+A huit heures, Sa Majesté monta en voiture et se rendit au théâtre
+Argentina, éclairé à giorno; une loge magnifique lui avait été préparée,
+avec une table toute servie dans le salon qui la précédait, afin que,
+dans l'entr'acte de l'opéra au ballet, elle pût manger son macaroni
+comme elle le faisait à Naples; or, le bruit avait couru que ce
+spectacle était ajouté à celui qui était promis par l'affiche, et la
+salle regorgeait de monde.
+
+L'entrée de Sa Majesté fut accueillie par les plus vifs
+applaudissements.
+
+Sa Majesté avait eu le soin de prévenir au palais Farnèse qu'on lui
+envoyât, au théâtre Argentina, les courriers qui pourraient lui arriver
+de la part du général Mack, et le régisseur du théâtre, prévenu de son
+côté, se tenait prêt, en grand costume, à faire lever la toile et à
+annoncer que les Français avaient évacué les États romains.
+
+Le roi écouta le chef-d'oeuvre de Cimarosa avec une distraction dont il
+n'était pas le maître. Peu accessible en tout temps aux charmes de la
+musique, il y était encore plus indifférent ce soir-là que les autres
+soirs; il lui semblait toujours entendre le canon du matin, et il
+prêtait bien plus l'oreille aux bruits qui venaient du corridor qu'à
+ceux de l'orchestre et du théâtre.
+
+La toile tomba sur le dénoûment du _Matrimonio segreto_, au milieu des
+hourras de la salle tout entière; on rappela le castrat Veluti, qui,
+quoique âgé de plus de quarante ans et fort ridé hors de la scène,
+jouait encore l'amoureuse avec le plus grand succès, et qui vint
+modestement, l'éventail à la main, les yeux baissés et faisant semblant
+de rougir, tirer ses trois révérences au public, et deux laquais en
+grande livrée apportèrent dans la loge royale la table du souper,
+chargée de deux candélabres supportant chacun vingt bougies, et entre
+lesquels s'élevait un plat de macaroni gigantesque, surmonté d'une
+appétissante couche de tomates.
+
+C'était au tour du roi à donner sa représentation.
+
+Sa Majesté s'avança sur le devant de la loge, et, avec sa pantomime
+accoutumée, annonça au public romain qu'il allait avoir l'honneur de lui
+voir manger son macaroni à la manière de Polichinelle.
+
+Le public romain, moins démonstratif que le public napolitain,
+accueillit cette annonce mimique avec assez de froideur; mais le roi fit
+au parterre un signe qui voulait dire: «Vous ne savez pas ce que vous
+allez voir; quand vous l'aurez vu, vous m'en donnerez des nouvelles.»
+
+Puis, se retournant vers le duc d'Ascoli:
+
+--Il me semble, dit-il, qu'il y a cabale ce soir.
+
+--Ce n'est qu'un ennemi de plus dont Votre Majesté aura à triompher, lui
+répondit le courtisan, et cela ne l'inquiète point.
+
+Le roi remercia son ami par un sourire, prit le plat de macaroni d'une
+main, s'avança sur le devant de la loge, opéra, avec l'autre main, le
+mélange de la pomme d'or avec la pâte, et, ce mélange achevé, ouvrit une
+bouche démesurée dans laquelle, avec cette même main dédaigneuse de
+la fourchette, il fit tomber une cascade de macaroni qui ne pouvait se
+comparer qu'à cette fameuse cascade de Terni dont le général Lemoine
+avait été chargé par Championnet de défendre l'approche aux Napolitains.
+
+A cette vue, les Romains, si graves et ayant conservé de la dignité
+suprême une si haute idée, éclatèrent de rire. Ce n'était plus un roi
+qu'ils avaient devant les yeux, c'était Pasquin, c'était Marforio,
+c'était encore moins que cela, c'était le bouffon Osque Pulcinella.
+
+Le roi, encouragé par ces rires, qu'il prit pour des applaudissements,
+avait déjà vidé la moitié de son saladier, et, s'apprêtant à engloutir
+le reste, en était à sa troisième cascade, lorsque, tout à coup, la
+porte de sa loge s'ouvrit avec un fracas tellement en dehors de toutes
+les règles de l'étiquette, qu'il pivota sur lui-même la bouche ouverte
+et la main en l'air, pour voir quel était le malotru qui se permettait
+de le troubler au beau milieu de cette importante occupation.
+
+Ce malotru, c'était le général Mack en personne, mais si pâle, si
+effaré, si couvert de poussière, qu'à son seul aspect et sans lui
+demander quelles nouvelles il apportait, le roi laissa tomber son
+saladier et essuya ses doigts avec son mouchoir de batiste.
+
+--Est-ce que...? demanda-t-il.
+
+--Hélas, sire!... répondit Mack.
+
+Tous deux s'étaient compris.
+
+Le roi s'élança dans le salon de la loge en refermant la porte derrière
+lui.
+
+--Sire, lui dit le général, j'ai abandonné le champ de bataille, j'ai
+laissé l'armée pour venir dire moi-même à Votre Majesté qu'elle n'a pas
+un instant à perdre.
+
+--Pour quoi faire? demanda le roi.
+
+--Pour quitter Rome.
+
+--Quitter Rome?
+
+--Ou bien elle risquera que les Français soient avant elle aux défilés
+des Abruzzes.
+
+--Les Français avant moi aux défilés des Abruzzes! _Mannaggio san
+Gennaro_! Ascoli, Ascoli!
+
+Le duc entra dans le salon.
+
+--Dis aux autres de rester jusqu'à la fin du spectacle, tu entends? Il
+est important qu'on les voie dans la loge, pour que l'on ne se doute de
+rien, et viens avec moi.
+
+Le duc d'Ascoli transmit l'ordre du roi aux courtisans, fort préoccupés
+de ce qui se passait, mais qui cependant étaient loin de soupçonner
+l'entière vérité, et rejoignit le roi, qui avait déjà gagné le corridor
+en criant:
+
+--Ascoli! Ascoli! mais viens donc, imbécile! N'as-tu pas entendu que
+l'illustre général Mack a dit qu'il n'y avait pas un instant à perdre,
+ou que ces fils de... Français seraient avant nous à Sora?
+
+
+FIN DU TOME TROISIÈME
+
+
+
+
+ TABLE
+
+ XXXVII.--Giovannina.
+ XXXVIII.--André Backer.
+ XXXIX.--Les kangourous.
+ XL.--L'homme propose.
+ XLI.--L'acrostiche.
+ XLII.--Les vers saphiques.
+ XLIII.--Dieu dispose.
+ XLIV.--La crèche du roi Ferdinand.
+ XLV.--Ponce Pilate.
+ XLVI.--Les inquisiteurs d'État.
+ XLVII.--Le départ.
+ XLVIII.--Quelques pages d'histoire.
+ XLIX.--La diplomatie du général Championnet.
+ L.--Ferdinand à Rome.
+ LI.--Le fort Saint-Ange parle.
+ LII.--Où Nanno reparaît.
+ LIII.--Achille chez Déidamie.
+ LIV.--La bataille.
+ LV.--La victoire.
+
+
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIÈME
+
+
+____________________________________
+POISSY.--TYP. ET STÉR. DE A. BOURET.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome III, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME III ***
+
+***** This file should be named 18402-8.txt or 18402-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/8/4/0/18402/
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+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+http://gutenberg.org/license).
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+
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+electronic works
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+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+
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+
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome III, by Alexandre Dumas
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+Title: La San-Felice, Tome III
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+Author: Alexandre Dumas
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+Release Date: May 16, 2006 [EBook #18402]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME III ***
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+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
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+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
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+
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+
+
+
+<h3>ALEXANDRE DUMAS</h3>
+<br>
+
+
+<h1>LA<br>
+
+SAN-FELICE</h1>
+<br><br>
+
+<h2>TOME III</h2>
+
+<p class="mid">DEUXIÈME ÉDITION</p>
+
+
+<p class="mid">PARIS<br>
+
+
+
+
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS<br>
+
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13<br>
+
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</p>
+
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XXXVII</h3>
+
+<h3>GIOVANNINA</h3>
+
+
+<p>Nos lecteurs doivent remarquer avec quel soin nous
+les conduisons à travers un pays et des personnages
+qui leur sont inconnus, afin de garder à la fois à
+notre récit toute la fermeté de l'ensemble et toute la
+variété des détails. Cette préoccupation nous a naturellement
+entraîné dans quelques longueurs qui ne
+se représenteront plus, maintenant qu'à peu d'individualités
+près que nous rencontrerons sur notre
+route, tous nos personnages sont entrés en scène,
+et, autant qu'il a été en notre pouvoir, ont, par l'action
+même, exposé leur caractère. Notre avis, au
+reste, est que la longueur ou la brièveté d'une matière
+n'est point soumise à une mesure matérielle:
+ou l'oeuvre est intéressante, et, eût-elle vingt volumes,
+elle semblera courte au public; ou elle est ennuyeuse,
+et, eût-elle dix pages seulement, le lecteur
+fermera la brochure et la jettera loin de lui avant d'en
+avoir achevé la lecture; quant à nous, c'est en général
+nos livres les plus longs, c'est-à-dire ceux dans
+lesquels il nous a été permis d'introduire un plus
+grand développement de caractères et une plus longue
+suite d'événements, qui ont eu le plus de succès
+et ont été le plus avidement lus.</p>
+
+<p>C'est donc entre des personnages déjà connus du
+lecteur, ou auxquels il ne nous reste plus que quelques
+coups de pinceau à donner, que nous allons renouer
+notre récit, qui semble, au premier coup d'oeil,
+s'être écarté de sa route pour suivre à Rome notre
+ambassadeur et le comte de Ruvo, écart nécessaire,
+on le reconnaîtra plus tard, en revenant à Naples
+huit jours après le départ d'Ettore Caraffa pour Milan
+et du citoyen Garat pour la France.</p>
+
+<p>Nous nous retrouvons donc, vers dix heures du
+matin, sur le quai de Mergellina, fort encombré de
+pêcheurs et de lazzaroni, de gens du peuple de toute
+espèce qui courent, mêlés aux cuisiniers des grandes
+maisons, vers le marché que vient d'ouvrir en face
+de son casino, le roi Ferdinand, qui, vêtu en pêcheur,
+debout derrière une table couverte de poissons,
+vend lui-même sa pêche; malgré la préoccupation
+où l'ont jeté les affaires politiques, malgré l'attente
+où il est, d'un moment à l'autre, d'une réponse
+de son neveu l'empereur, malgré la difficulté qu'il
+éprouve à escompter rapidement la traite de vingt cinq
+millions souscrite par sir William Hamilton, et
+endossée par Nelson au nom de M. Pitt, le roi n'a
+pas pu renoncer à ses deux grandes distractions, la
+pêche et la chasse: hier, il a chassé à Persano; ce
+matin, il a pêché à Pausilippe.</p>
+
+<p>Parmi la foule qui, attirée par ce spectacle fréquent
+mais toujours nouveau pour le peuple de
+Naples, remonte le quai de Mergellina, nous serions
+tenté de compter notre vieil ami Michele le Fou, qui,
+hâtons-nous de le dire, n'a rien de commun avec le
+Michele Pezza que nous avons vu s'élancer dans la
+montagne après le meurtre de Peppino, mais notre
+Michele à nous, qui, au lieu de continuer à remonter
+le quai comme les autres, s'arrête à la petite porte
+de ce jardin déjà bien connu de nos lecteurs. Il est
+vrai qu'à la porte de ce jardin se tient debout et
+appuyée à la muraille, les yeux perdus dans l'azur
+du ciel, ou plutôt dans le vague de sa pensée, une
+jeune fille à laquelle sa position secondaire ne nous
+a permis jusqu'à ce moment de donner qu'une attention
+secondaire comme sa position.</p>
+
+<p>C'est Giovanna ou Giovannina, la femme de chambre
+de Luisa San-Felice, appelée plus souvent par
+abréviation Nina.</p>
+
+<p>Elle représente un type particulier chez les paysans
+des environs de Naples, une espèce d'hybride humaine
+que l'on est tout étonné de trouver sous le
+brûlant soleil du Midi.</p>
+
+<p>C'est une jeune fille de dix-neuf à vingt ans, de
+taille moyenne, et cependant plutôt grande que
+petite, parfaitement prise dans sa taille, et à qui le
+voisinage d'une femme distinguée a donné des goûts
+de propreté rares dans cette classe du peuple à laquelle
+elle appartient; ses cheveux abondants et très-soignés,
+retenus en chignon par un ruban bleu de
+ciel, sont de ce blond ardent qui semble la flamme
+voltigeant sur le front des mauvais anges; son teint
+est d'un blanc laiteux parsemé de taches de rousseur
+qu'elle essaye d'effacer avec les cosmétiques et les
+essences qu'elle emprunte au cabinet de toilette de
+sa maîtresse; ses yeux sont verdâtres et s'irisent d'or
+comme ceux des chats, dont elle a la prunelle contractile;
+ses lèvres sont minces et pâles, mais, à la
+moindre émotion, deviennent d'un rouge de sang;
+elles couvrent des dents irréprochables, dont elle
+prend autant de soin et dont elle paraît aussi fière
+que si elle était une marquise; ses mains sans veines
+sont blanches et froides comme le marbre. Jusqu'à
+l'époque où nous l'avons fait connaître à nos lecteurs,
+elle a paru fort attachée à sa maîtresse et ne lui a
+donné que ces sujets de mécontentement qui tiennent
+à la légèreté de la jeunesse et aux bizarreries
+d'un caractère encore mal formé. Si la sorcière
+Nanno était là et qu'elle examinât sa main comme
+elle a examiné celle de sa maîtresse, elle dirait que,
+tout au contraire de Luisa, qui est née sous l'heureuse
+influence de Vénus et de la Lune, Giovannina
+est née sous la mauvaise union de la Lune et de
+Mercure, et que c'est à cette conjonction fatale qu'elle
+doit les mouvements d'envie qui, parfois, lui serrent
+le coeur, et les élans d'ambition qui agitent son
+esprit.</p>
+
+<p>En somme, Giovannina n'est point ce que l'on peut
+appeler une belle femme, ni une jolie fille; mais
+c'est une créature étrange qui attire et fixe le regard
+de beaucoup de jeunes gens. Ses inférieurs ou ses
+égaux ont fait attention à elle, mais jamais elle n'a
+répondu à aucun; son ambition aspire à s'élever et
+vingt fois elle a dit qu'elle aimerait mieux rester fille
+toute sa vie que d'épouser un homme au-dessous
+d'elle, ou même de sa condition.</p>
+
+<p>Michele et Giovannina sont de vieilles connaissances;
+depuis six ans que Giovannina est chez Luisa
+San-Felice, ils ont eu occasion de se voir bien souvent;
+Michele même, comme les autres jeunes gens,
+séduit par la bizarrerie physique et morale de la
+jeune fille, a essayé de lui faire la cour; mais elle a
+expliqué sans détour au jeune lazzarone qu'elle
+n'aimerait jamais qu'un <i>signore</i>, au risque même
+que le <i>signore</i> qu'elle aimerait ne répondît point à
+son amour.</p>
+
+<p>Sur quoi, Michele, qui n'est pas le moins du monde
+platonicien, lui a souhaité toute sorte de prospérités,
+et s'est tourné du côté d'Assunta, qui, n'ayant point
+les mêmes prétentions aristocratiques que Nina, s'est
+parfaitement contentée de Michele, et, comme le frère
+de lait de Luisa, à part ses opinions politiques un
+peu exaltées, est un excellent garçon, au lieu d'en
+vouloir à Giovannina de son refus, il lui a demandé
+son amitié et offert la sienne; moins difficile en amitié
+qu'en amour, Giovannina lui a tendu la main, et
+la promesse d'une bonne et sincère amitié a été
+échangée entre le lazzarone et la jeune fille.</p>
+
+<p>Aussi, au lieu de continuer sa route jusqu'au marché
+royal, Michele, qui, d'ailleurs, venait probablement
+faire une visite à sa soeur de lait, voyant Giovannina
+pensive à la porte du jardin, s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu là à regarder le ciel? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>La jeune fille haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le vois bien, dit-elle, je rêve.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais qu'il n'y avait que les grandes
+dames qui rêvassent, et que nous nous contentions
+de penser, nous autres; mais j'oubliais que, si tu
+n'es pas une grande dame, tu comptes le devenir un
+jour. Quel malheur que Nanno n'ait pas vu ta main!
+elle t'eût probablement prédit que tu serais duchesse,
+comme elle m'a prédit, à moi, que je serais colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas une grande dame pour que Nanno
+perde son temps à me dire la bonne aventure.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je suis un grand seigneur, moi?
+Elle me l'a bien dite; il est vrai que c'était probablement
+pour se moquer de moi.</p>
+
+<p>Giovannina secoua négativement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Nanno ne ment pas, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je serai pendu?</p>
+
+<p>&mdash;C'est probable.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! Et qui te fait croire que Nanno ne ment
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle a dit la vérité à madame.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, la vérité?</p>
+
+<p>&mdash;Ne lui a-t-elle pas fait le portrait du jeune
+homme qui descendait du Pausilippe? grand, beau,
+jeune, vingt-cinq ans; ne lui a-t-elle pas dit qu'il
+était épié par quatre, puis par six hommes? ne lui
+a-t-elle pas dit que cet inconnu, dont nous avons fait
+depuis la connaissance, courait un grand danger?
+ne lui a-t-elle pas dit, enfin, que ce serait un bonheur
+pour elle que ce jeune homme fût tué, parce
+que, s'il n'était pas tué, elle l'aimerait, et que cet
+amour aurait une influence fatale sur sa destinée?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tout cela est arrivé, ce me semble:
+l'inconnu venait du Pausilippe; il était jeune, beau; il
+avait vingt-cinq ans; il était suivi par six hommes;
+il courait un grand danger, puisqu'il a été blessé
+presque mortellement à cette porte. Enfin, continua
+Giovannina avec une imperceptible altération dans
+la voix, comme la prédiction devait s'accomplir et
+s'accomplira probablement en tout point, enfin, madame
+l'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu là? fit Michele. Tais-toi donc!</p>
+
+<p>Giovannina regarda autour d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que quelqu'un nous écoute? demanda-t-elle.&mdash;Non.&mdash;Eh
+bien, continua Giovannina,
+qu'importe, alors? N'es-tu pas dévoué à ta soeur de
+lait comme je le suis à ma maîtresse?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, et à la vie à la mort! elle peut s'en
+vanter.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, elle aura probablement besoin un
+jour de toi, comme elle a déjà besoin de moi. Que
+crois-tu que je fais à cette porte?</p>
+
+<p>&mdash;Tu me l'as dit, tu regardes en l'air.</p>
+
+<p>&mdash;N'as-tu pas rencontré le chevalier San-Felice
+sur ta route?</p>
+
+<p>&mdash;A la hauteur de Pie-di-Grotta? Oui.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais là pour voir s'il ne revenait point sur ses
+pas, comme il l'a fait hier.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! il est revenu sur ses pas? Se douterait-il
+de quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Lui? Pauvre cher seigneur! il croirait plutôt ce
+qu'il ne voulait pas croire l'autre jour, que la terre
+est un morceau détaché du soleil, un jour qu'une
+comète s'est heurtée contre, que de croire que sa
+femme le trompe; d'ailleurs, elle ne le trompe pas!...
+ou du moins pas encore: elle aime le seigneur Salvato,
+voilà tout; mais il n'est pas moins vrai que,
+s'il eût demandé madame, j'eusse été fort embarrassée,
+car elle est déjà près de son cher blessé, qu'elle
+ne quitte ni jour ni nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, elle t'a dit de venir t'assurer que le chevalier
+San-Felice continuait bien aujourd'hui son
+chemin vers le palais royal?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, Dieu merci! madame n'en est pas encore
+là; mais cela viendra, sois tranquille. Non, je
+la voyais inquiète, allant, venant, regardant du côté
+du corridor, puis du côté du jardin, mourant d'envie
+de se mettre à la fenêtre, mais n'osant. Je lui ai dit
+alors: «Est-ce que madame ne va pas voir si M. Salvato
+n'a pas besoin d'elle, depuis deux heures du
+matin qu'elle l'a quitté?&mdash;Je n'ose, ma chère Nina,
+a-t-elle répondu; j'ai peur que mon mari, comme
+hier, n'ait oublié quelque chose, et tu sais que le
+docteur Cirillo a dit qu'il était de la plus haute importance
+que mon mari ignorât la présence de ce
+jeune homme chez la princesse Fusco.&mdash;Oh! qu'à
+cela ne tienne, madame, lui ai-je répondu, je puis
+surveiller la rue, et, si M. le chevalier, par hasard,
+revenait comme hier, du plus loin que je l'apercevrais,
+j'accourrais le dire à madame.&mdash;Ah! ma bonne
+petite Nina, a-t-elle répliqué, tu serais assez gentille
+pour cela?&mdash;Certainement, lui ai-je répondu, madame;
+cela me fera même du bien, j'ai besoin d'air.»
+Et je suis venue me planter en sentinelle à cette porte,
+où j'ai le plaisir de faire la conversation avec toi,
+tandis que madame a celui de faire la conversation
+avec son blessé.</p>
+
+<p>Michele regarda Giovannina avec un certain étonnement;
+il y avait quelque chose d'amer dans les paroles
+et de strident dans la voix de la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Et lui, demanda-t-il, le jeune homme, le blessé?</p>
+
+<p>&mdash;J'entends bien.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il amoureux d'elle?</p>
+
+<p>&mdash;Lui? Je crois bien! Il la dévore des yeux. Aussitôt
+qu'elle quitte la chambre, ses paupières se ferment
+comme s'il n'avait plus besoin de rien voir, pas
+même le jour. Le médecin, M. Cirillo, celui qui défend
+que les maris sachent que leurs femmes soignent
+de beaux jeunes gens blessés, M. Cirillo à beau
+lui défendre de parler, M. Cirillo a beau lui dire que,
+s'il parle, il risque de se rompre quelque chose dans
+le poumon, ah! pour cela, on ne lui obéit pas comme
+pour l'autre chose. A peine sont-ils seuls, qu'ils se
+mettent à parler sans s'arrêter une minute.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quoi parlent-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! tu n'en sais rien? Ils t'éloignent
+donc?</p>
+
+<p>&mdash;Non, tout au contraire, madame presque toujours
+me fait signe de rester.</p>
+
+<p>&mdash;Ils parlent tout bas, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ils parlent tout haut, mais anglais ou
+français. Le chevalier est un homme de précaution,
+ajouta Nina avec un petit rire saccadé; il a appris
+deux langues étrangères à sa femme, afin qu'elle pût
+librement parler de ses affaires avec les étrangers et
+que les gens de la maison n'y comprissent rien;
+aussi, madame en use.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais venu pour voir Luisa, dit Michele; mais
+d'après ce que tu me dis, je la dérangerais probablement;
+je me contenterai donc de souhaiter que toutes
+choses tournent mieux pour elle et pour moi que
+ne l'a prédit Nanno.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, tu resteras, Michele; la dernière fois
+que tu es venu, elle m'a grondé de t'avoir laissé partir
+sans la voir; il paraît que le blessé, lui aussi, veut
+te remercier.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! je ne serais pas fâché de lui dire deux
+mots de compliments de mon côté; c'est un rude
+gaillard, et le beccaïo sait ce que pèse son bras.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, entrons, et, comme il n'y a plus de danger
+que le chevalier revienne, je vais prévenir madame
+que tu es là.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'assures que ma visite ne la contrariera
+point?</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis qu'elle lui fera plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, entrons.</p>
+
+<p>Et les deux jeunes gens disparurent dans le jardin
+pour reparaître bientôt au haut du perron et disparaître
+de nouveau dans la maison.</p>
+
+<p>Comme l'avait dit Nina, depuis une demi-heure
+déjà, à peu près, sa maîtresse était entrée dans la
+chambre du blessé.</p>
+
+<p>De sept heures du matin, heure à laquelle elle se
+levait, jusqu'à dix heures, heure à laquelle son mari
+quittait la maison, quoique Luisa ne cessât point un
+instant d'avoir le malade présent à sa pensée, elle
+n'osait lui faire aucune visite, ce temps étant complétement
+consacré à ces soins du ménage que nous
+l'avons vue négliger le jour de la visite de Cirillo, et
+qu'elle avait jugé imprudent de ne pas reprendre depuis;
+en échange, elle ne quittait plus Salvato une
+minute de dix heures du matin à deux heures de l'après-midi,
+moment où, on se le rappelle, son mari
+avait l'habitude de rentrer; après dîner, vers quatre
+heures, le chevalier San-Felice passait dans son cabinet
+et y demeurait une heure ou deux.</p>
+
+<p>Pendant une heure au moins, Luisa tranquille, et
+sous prétexte de changer quelque chose à sa toilette,
+était censée demeurer, elle aussi, dans sa chambre;
+mais, légère comme un oiseau, elle était toujours
+dans le corridor et trouvait moyen de faire trois ou
+quatre visites au blessé, lui recommandant, à chacune
+de ces visites, le repos et la tranquillité; puis,
+de sept à dix heures, moment des visites ou de la
+promenade, elle abandonnait de nouveau Salvato,
+qui restait sous la garde de Nina et qu'elle venait retrouver
+vers onze heures, c'est-à-dire aussitôt que
+son mari était rentré dans sa chambre; elle restait
+jusqu'à deux heures du matin à son chevet; à deux
+heures du matin, elle passait chez elle, d'où elle ne
+sortait plus qu'à sept heures, comme nous l'avons dit.</p>
+
+<p>Tout s'était passé ainsi et sans la moindre variation
+depuis le jour de la première visite de Cirillo,
+c'est-à-dire depuis neuf jours.</p>
+
+<p>Quoique Salvato attendît avec une impatience toujours
+nouvelle le moment où apparaissait Luisa, il
+semblait, ce jour-là, les yeux fixés sur la pendule,
+attendre la jeune femme avec une impatience plus
+grande que jamais.</p>
+
+<p>Si léger que fût le pas de la belle visiteuse, l'oreille
+du blessé était si accoutumée à reconnaître ce pas et
+surtout la manière dont Luisa ouvrait la porte de
+communication, qu'au premier craquement de cette
+porte et au premier froissement d'une certaine pantoufle
+de satin sur le carreau, le sourire, absent de
+ses lèvres depuis le départ de Luisa, revenait entr'ouvrir
+ses lèvres, et ses yeux se tournaient vers cette
+porte et s'y arrêtaient avec la même fixité que la
+boussole sur l'étoile du nord.</p>
+
+<p>Luisa parut enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! lui dit-il, vous voilà donc! Je tremblais
+que, craignant quelque retour inattendu comme celui
+d'hier, vous ne vinssiez plus tard. Dieu merci!
+aujourd'hui comme toujours, et à la même heure que
+toujours, vous voilà!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, me voilà, grâce à notre bonne Nina, qui,
+d'elle-même, m'a offert de descendre et de veiller à
+la porte. Comment avez-vous passé la nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien! Seulement, dites-moi...</p>
+
+<p>Salvato prit les deux mains de la jeune femme debout
+près de son lit, et, se soulevant pour se rapprocher
+d'elle, il la regarda fixement.</p>
+
+<p>Luisa, étonnée et ne sachant ce qu'il allait lui demander,
+le regarda de son côté. Il n'y avait rien
+dans le regard du jeune homme qui pût lui faire
+baisser les yeux; ce regard était tendre, mais plus
+interrogateur que passionné.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous que je vous dise? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sortie de ma chambre hier à deux
+heures du matin, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Y êtes-vous rentrée après en être sortie?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Non? Vous dites bien non?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis bien non.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit le jeune homme se parlant à lui-même, c'est elle!</p>
+
+<p>&mdash;Qui, elle? demanda Luisa plus étonnée que
+jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère, répliqua le jeune homme, dont les
+yeux prirent une expression de vague rêverie et
+dont la tête s'abaissa sur sa poitrine avec un soupir
+qui n'avait rien de douloureux ni même de triste.</p>
+
+<p>A ces mots: «Ma mère,» Luisa tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, lui demanda Luisa, votre mère est morte?</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas entendu dire, chère Luisa, répondit
+le jeune homme sans que ses yeux perdissent
+rien de leur rêverie, qu'il était, parmi les hommes,
+sans qu'on pût les reconnaître à des signes extérieurs,
+sans qu'eux-mêmes se rendissent compte de
+leur pouvoir, des êtres privilégiés qui avaient la faculté
+de se mettre en rapport avec les esprits?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu quelquefois le chevalier San-Felice
+raisonner de cela avec des savants et des philosophes
+allemands, qui donnaient ces communications entre
+les habitants de ce monde et ceux d'un monde supérieur
+comme des preuves en faveur de l'immortalité
+de l'âme; ils nommaient ces individus des voyants,
+ces intermédiaires des médiums.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a d'admirable en vous, dit Salvato,
+c'est que, sans que vous vous en doutiez, Luisa, sous
+la grâce de la femme, vous avez l'éducation d'un
+érudit et la science d'un philosophe; il en résulte
+qu'avec vous, on peut parler de toutes choses, même
+des choses surnaturelles.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, fit Luisa très-émue, vous croyez que
+cette nuit...?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que, cette nuit, si ce n'est point vous
+qui êtes entrée dans ma chambre et qui vous êtes
+penchée sur mon lit, je crois que j'ai été visité par
+ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon ami, demanda Luisa frissonnante,
+comment vous expliquez-vous l'apparition d'une
+âme séparée de son corps?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des choses qui ne s'expliquent pas, Luisa,
+vous le savez bien. Hamlet ne dit-il point, au moment
+où vient de lui apparaître l'ombre de son père:
+<i>There are more things in heaven and earth, Horatio, than
+there are dreamt of in your philosophy?...</i> Eh bien,
+Luisa, c'est d'un de ces mystères que je vous parle.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit Luisa, savez-vous que parfois vous
+m'effrayez?</p>
+
+<p>Le jeune homme lui serra la main et la regarda
+de son plus doux regard.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment puis-je vous effrayer, lui demanda-t-il,
+moi qui donnerais pour vous la vie que vous
+m'avez sauvée? Dites-moi cela.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, continua la jeune femme, vous me
+faites parfois l'effet de n'être point un être de ce
+monde.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, répliqua Salvato en riant, que j'ai
+bien manqué d'en sortir avant d'y être entré.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-il donc vrai, comme le disait la sorcière
+Nanno, demanda en pâlissant la jeune femme, que
+vous fussiez né d'une morte?</p>
+
+<p>&mdash;La sorcière vous a dit cela? demanda le jeune
+homme en se soulevant étonné sur son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais ce n'est pas possible, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;La sorcière vous a dit la vérité, Luisa; c'est une
+histoire que je vous raconterai un jour, mon amie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, et que j'écouterai avec toutes les fibres
+de mon coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;- Aujourd'hui, continua le jeune homme en retombant
+sur son lit, ce récit dépasserait mes forces;
+mais, comme je vous le dis, tiré violemment du sein
+de ma mère, les premières palpitations de ma vie se
+sont mêlées aux derniers tressaillements de sa mort,
+et un étrange lien a continué, en dépit du tombeau,
+de nous attacher l'un à l'autre. Or, soit hallucination
+d'un esprit surexcité, soit apparition réelle, soit
+qu'enfin, dans certaines conditions anormales, les
+lois qui existent pour les autres hommes n'existent
+pas pour ceux qui sont nés en dehors de ces lois, de
+temps en temps,&mdash;j'ose à peine dire cela, tant la
+chose est improbable!&mdash;de temps en temps, ma
+mère, sans doute parce qu'elle fut en même temps
+sainte et martyre, de temps en temps, ma mère obtient
+de Dieu la permission de me visiter.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous là! murmura Luisa toute frissonnante.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis ce qui est, mais <i>ce qui est</i> pour moi
+<i>n'est peut-être pas</i> pour vous, et cependant je n'ai pas
+vu seul cette chère apparition.</p>
+
+<p>&mdash;Une autre que vous l'a vue? s'écria Luisa.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une femme bien simple, une paysanne,
+incapable d'inventer une semblable histoire: ma
+nourrice.</p>
+
+<p>&mdash;Votre nourrice a vu l'ombre de votre mère?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; voulez-vous que je vous raconte cela? demanda
+le jeune homme en souriant.</p>
+
+<p>Pour toute réponse, Luisa saisit les deux mains du
+blessé et le regarda avidement.</p>
+
+<p>&mdash;Nous demeurions en France,&mdash;car, si ce n'est
+point en France que mes yeux se sont ouverts, c'est
+là qu'ils ont commencé à voir;&mdash;nous habitions au
+milieu d'une grande forêt; mon père m'avait donné
+une nourrice d'un village distant d'une lieue et demie
+ou deux lieues de la maison que nous habitions.
+Une après-midi, elle alla demander à mon père la
+permission de faire une course pour voir son enfant,
+qu'on lui avait dit être malade; c'était celui-là même
+qu'elle avait sevré pour me donner sa place; non-seulement
+mon père le lui permit, mais encore il
+voulut l'accompagner pour visiter son enfant avec
+elle; on me donna à boire, on me coucha dans mon
+berceau, et, comme je ne me réveillais jamais qu'à
+dix heures du soir, et que mon père, avec son cabriolet,
+ne mettait qu'une heure et demie pour aller au
+village et revenir à la maison, mon père ferma la
+porte, mit la clef dans sa poche, fit monter la nourrice
+près de lui et partit tranquille.</p>
+
+<p>»L'enfant n'avait qu'une légère indisposition;
+mon père rassura la bonne femme, laissa une ordonnance
+au mari et un louis pour être sûr que l'ordonnance
+serait suivie, et s'en allait revenir à la maison
+en y ramenant la nourrice, lorsqu'un jeune homme
+éploré vint tout à coup lui dire que son père, un
+garde de la forêt, avait été grièvement blessé la
+nuit précédente par un braconnier. Mon père ne savait
+point ce que c'était que de repousser un semblable
+appel; il remit la clef de la maison à la nourrice
+et lui recommanda de revenir sans perdre un instant,
+d'autant plus que le temps devenait orageux.</p>
+
+<p>»La nourrice partit. Il était sept heures du soir;
+elle promit d'être avant huit heures à la maison, et
+mon père s'en alla de son côté, après lui avoir vu
+prendre le chemin qui devait la ramener près de
+moi. Pendant une demi-heure, tout alla bien; mais
+alors le temps s'obscurcit tout à coup, le tonnerre
+gronda et un orage terrible éclata, mêlé d'éclairs et
+de pluie. Par malheur, au lieu de suivre le chemin
+frayé, la bonne femme prit, afin d'arriver plus vite
+à la maison, un sentier qui raccourcissait la distance,
+mais que la nuit rendait plus difficile; un loup qui,
+effrayé lui-même par l'orage, croisa son chemin, lui
+fit peur; elle se jeta de côté, s'enfuit, s'engagea dans
+un taillis, s'y égara, et, de plus en plus épouvantée
+par l'orage, erra au hasard, appelant, pleurant,
+criant, mais n'ayant pour réponse à ses cris que ceux
+des chouettes et des hiboux.</p>
+
+<p>»Folle, éperdue, elle erra ainsi pendant trois heures,
+se heurtant aux arbres, buttant contre les souches
+à fleur de terre, roulant dans les ravins perdus
+dans l'obscurité, et entendant successivement, au
+milieu des grondements du tonnerre, sonner neuf
+heures, dix heures, onze heures; enfin, comme le
+premier coup de minuit tintait, un éclair lui fit voir
+à cent pas d'elle notre maison tant cherchée, et,
+quand l'éclair fut éteint, quand la forêt fut retombée
+dans les ténèbres, elle continua d'être guidée par une
+lumière qui venait de la chambre où était mon berceau:
+elle crut que mon père était revenu avant elle
+et doubla le pas; mais comment était-il rentré, puisqu'il
+lui avait donné la clef? En avait-il une seconde?
+Ce fut sa pensée; et, trempée par la pluie, meurtrie
+par les chutes, aveuglée par les éclairs, elle ouvrit la
+porte, la repoussa derrière elle, croyant la fermer,
+monta rapidement l'escalier, traversa la chambre de
+mon père et ouvrit la porte de la mienne.</p>
+
+<p>»Mais, sur le seuil, elle s'arrêta en poussant un cri...</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami! mon ami! s'écria Luisa en serrant les
+mains du jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Une femme vêtue de blanc était debout près de
+mon lit, continua le jeune homme d'une voix altérée,
+murmurant tout bas un de ces chants maternels
+avec lesquels on endort les enfants, et me berçant de
+la main en même temps que de la voix. Cette femme,
+jeune, belle, seulement le visage couvert d'une mortelle
+pâleur, avait une tache rouge au milieu du
+front.</p>
+
+<p>»La nourrice s'adossa au chambranle de la porte
+pour ne pas tomber; les jambes lui manquaient.</p>
+
+<p>»Elle avait bien compris qu'elle était en face d'un
+être surnaturel et bienheureux, car la lumière qui
+éclairait la chambre émanait de lui; d'ailleurs, peu à
+peu les contours de l'apparition, parfaitement accusés
+d'abord s'effacèrent; les traits du visage devinrent
+moins distincts, les chairs et les vêtements, aussi
+pâles les uns que les autres, se confondirent en perdant
+leurs reliefs; le corps devint nuage, le nuage
+se transforma en vapeur, enfin la vapeur s'évanouit
+à son tour, laissant après elle l'obscurité la plus profonde,
+et, dans cette obscurité, un parfum inconnu.</p>
+
+<p>»En ce moment, mon père rentrait lui-même; la
+nourrice l'entendit, et, plus morte que vive, l'appela.
+Il monta à sa voix, alluma une bougie, trouva la
+bonne femme au même endroit, tremblante, le front
+ruisselant de sueur, pouvant à peine respirer.</p>
+
+<p>»Rassurée par la présence de mon père et par la
+lumière de la bougie, elle s'élança vers mon berceau
+et me prit entre ses bras: je dormais paisiblement.
+Pensant que je n'avais rien pris depuis quatre heures
+de l'après-midi et que je devais avoir faim, elle
+me donna son sein, mais je refusai de le prendre.</p>
+
+<p>»Alors, elle raconta tout à mon père, qui ne comprenait
+rien à cette obscurité, à son agitation, à ses
+terreurs, et surtout à ce parfum mystérieux qui flottait
+dans l'appartement.</p>
+
+<p>»Mon père l'écouta avec attention, en homme
+qui, ayant essayé de les sonder tous, ne s'étonne
+d'aucun des mystères de la nature, et, quand elle
+en vint à faire le portrait de la femme qui chantait
+en balançant mon berceau et qu'elle lui dit que cette
+femme avait une tache rouge au milieu du front, il
+se contenta de répondre:</p>
+
+<p>»&mdash;C'était sa mère.</p>
+
+<p>»Plus d'une fois, continua le blessé d'une voix
+plus altérée, il me raconta la chose depuis, et cet esprit
+fort et puissant ne doutait point qu'à mes cris l'ombre
+bienheureuse n'eût obtenu de Dieu la permission
+de redescendre du ciel pour apaiser la faim et les
+cris de son enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Et depuis, demanda Luisa pâle et frissonnante
+elle-même, vous dites que vous l'avez vue?</p>
+
+<p>&mdash;Trois fois, répondit le jeune homme. La première,
+c'était pendant la nuit qui précéda le jour où
+je la vengeai: je la vis s'avancer vers mon lit avec
+cette tache rouge au milieu du front; elle s'inclina
+sur moi pour m'embrasser, je sentis le contact de ses
+lèvres froides, et quelque chose qui ressemblait à
+une larme tomba sur mon front au moment où elle
+se relevait; je voulus alors la saisir entre mes bras et
+la retenir, mais elle disparut. Je m'élançai hors du
+lit, je courus dans la chambre de mon père; une
+bougie brûlait, je m'approchai d'une glace; ce que
+j'avais pris pour une larme, c'était une goutte de
+sang qui était tombée de sa blessure; mon père,
+réveillé par moi, écouta mon récit tranquillement et
+me dit en souriant:</p>
+
+<p>»&mdash;Demain, la blessure sera fermée.</p>
+
+<p>»Le lendemain, j'avais tué le meurtrier de ma
+mère.</p>
+
+<p>Luisa, épouvantée, cacha sa tête dans l'oreiller du
+blessé.</p>
+
+<p>&mdash;Deux fois depuis cette nuit, je l'ai revue, continua
+Salvato d'une voix presque éteinte; mais, comme
+elle était vengée, la tache de sang avait disparu de
+son front.</p>
+
+<p>Soit fatigue, soit émotion, en achevant ce récit,
+bien long pour ses forces, Salvato retomba pâle et
+épuisé sur son chevet.</p>
+
+<p>Luisa poussa un cri.</p>
+
+<p>Le blessé, la bouche haletante et les yeux fermés,
+était retombé sur son lit.</p>
+
+<p>Luisa s'élança vers la porte, et, en l'ouvrant, faillit
+renverser Nina, qui écoutait, l'oreille collée à cette
+porte.</p>
+
+<p>Mais elle ne fit qu'une légère attention à cet
+incident.</p>
+
+<p>&mdash;L'éther! demanda-t-elle, l'éther! Il se trouve
+mal.</p>
+
+<p>&mdash;L'éther est dans la chambre de madame, répondit
+Nina.</p>
+
+<p>Luisa ne fit qu'un bond jusqu'à sa chambre, mais
+chercha vainement; lorsqu'elle revint près du blessé,
+Giovannina soutenait la tête de Salvato sur son
+bras, et, en la pressant contre sa poitrine, lui faisait
+respirer le flacon.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'en veuillez pas, madame, lui dit Nina, le
+flacon était sur la cheminée derrière la pendule; en
+vous voyant si troublée, j'ai moi-même perdu la
+tête; mais tout est pour le mieux; voici M. Salvato
+qui revient à lui.</p>
+
+<p>En effet, le jeune homme rouvrit les yeux, et ses
+yeux, en se rouvrant, cherchaient Luisa.</p>
+
+<p>Giovannina, qui vit la direction de son regard,
+reposa doucement la tête du blessé sur l'oreiller et
+gagna l'embrasure d'une fenêtre, où elle essuya une
+larme, tandis que Luisa revenait prendre sa place
+au chevet du malade, et que Michele, passant sa tête
+par la porte restée entr'ouverte, demandait:</p>
+
+<p>&mdash;As-tu besoin de moi, petite soeur?</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XXXVIII</h3>
+
+<h3>ANDRÉ BACKER</h3>
+
+
+<p>L'âme tout entière de Luisa était passée dans ses
+yeux, et ses yeux étaient fixés sur ceux de Salvato,
+qui, reconnaissant la jeune femme dans celle qui lui
+donnait des soins, revenait à lui avec un sourire.</p>
+
+<p>Il rouvrit complétement les yeux et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mourir ainsi!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non! pas mourir! s'écria Luisa.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien qu'il vaudrait mieux vivre ainsi,
+continua Salvato; mais...</p>
+
+<p>Il poussa un soupir dont le souffle fit frémir les
+cheveux de la jeune femme et passa sur son visage
+comme l'haleine brûlante du sirocco.</p>
+
+<p>Elle secoua la tête, sans doute pour écarter le fluide
+magnétique dont l'avait enveloppée ce soupir de
+flamme, reposa la tête du blessé sur l'oreiller, s'assit
+sur le fauteuil auquel s'appuyait le chevet du lit;
+puis, se tournant vers Michele et répondant un peu
+tardivement peut-être à sa question:</p>
+
+<p>&mdash;Non, je n'ai plus besoin de toi, dit-elle, heureusement;
+mais entre toujours, et vois comme notre
+malade va bien.</p>
+
+<p>Michele s'approcha sur la pointe du pied, comme
+s'il eût eu peur d'éveiller un homme endormi.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est qu'il a meilleur mine que lorsque
+nous l'avons quitté, la vieille Nanno et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit la San-Felice au blessé, c'est le
+jeune homme qui, dans la nuit où vous avez failli
+être assassiné, nous a aidés à vous porter secours.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le reconnais, dit Salvato en souriant;
+c'est lui qui pilait les herbes que cette femme que je
+n'ai pas revue appliquait sur ma blessure.</p>
+
+<p>&mdash;Il est revenu depuis pour vous voir, car, comme
+nous tous, il prend un grand intérêt à vous; seulement,
+on ne l'a point laissé entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais je ne me suis point fâché de cela, dit
+Michele; je ne suis pas susceptible, moi.</p>
+
+<p>Salvato sourit et lui tendit la main.</p>
+
+<p>Michele prit la main que Salvato lui tendait et la
+regarda en la retenant dans les siennes.</p>
+
+<p>&mdash;Vois donc, petite soeur, dit-il, on dirait une
+main de femme; et quand on pense que c'est avec
+cette petite main-là qu'il a donné le fameux coup de
+sabre au beccaïo; car vous lui avez donné un fameux
+coup de sabre, allez!</p>
+
+<p>Salvato sourit.</p>
+
+<p>Michele regarda autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Que cherches-tu? demanda Luisa.</p>
+
+<p>&mdash;Je cherche le sabre, maintenant que j'ai vu la
+main; ce doit être une fière arme.</p>
+
+<p>&mdash;Il t'en faudrait un comme celui-là quand tu
+seras colonel, n'est-ce pas, Michele? dit en riant
+Luisa.</p>
+
+<p>&mdash;M. Michele sera colonel? demanda Salvato.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ça ne peut plus me manquer maintenant,
+répondit le lazzarone.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment cela ne peut-il plus te manquer?
+demanda Luisa.</p>
+
+<p>&mdash;Non, puisque la chose m'a été prédite par la
+vieille Nanno, et que tout ce qu'elle t'a prédit, à toi,
+se réalise.</p>
+
+<p>&mdash;Michele! fit la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons: ne t'a-t-elle pas prédit qu'un beau
+jeune homme qui descendait du Pausilippe courait
+un grand danger, qu'il était menacé par six hommes,
+et que ce serait un grand bonheur pour toi s'il était
+tué par ces six hommes, attendu que tu devais l'aimer
+et que cet amour serait cause de ta mort?</p>
+
+<p>&mdash;Michele! Michele! s'écria la jeune femme en
+écartant son fauteuil du lit, tandis que Giovannina
+avançait sa tête pâle derrière le rideau rouge de la
+fenêtre.</p>
+
+<p>Le blessé regarda attentivement Michele et Luisa.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! demanda-t-il à Luisa, on vous a
+prédit que je serais cause de votre mort?</p>
+
+<p>&mdash;Ni plus ni moins! dit Michele.</p>
+
+<p>&mdash;Et, ne me connaissant pas, ne pouvant par
+conséquent prendre aucun intérêt à moi, vous n'avez
+pas laissé les sbires faire leur métier?</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien, oui! dit Michele répondant pour
+Luisa, quand elle a entendu les coups de pistolet,
+quand elle a entendu le cliquetis des sabres, quand
+elle a vu que moi, un homme, et un homme qui n'a
+pas peur, je n'osais pas aller à votre secours parce
+que vous aviez affaire aux sbires de la reine, elle a
+dit: «Alors, c'est à moi de le sauver!» Et elle s'est
+élancée dans le jardin. Si vous l'aviez vue, Excellence!
+elle ne courait pas, elle volait.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Michele! Michele!</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas fait cela, petite soeur? tu n'as pas
+dit cela?</p>
+
+<p>&mdash;Mais à quoi bon le redire? s'écria Luisa en se
+cachant la tête entre ses deux mains.</p>
+
+<p>Salvato étendit le bras et écarta les mains dans
+lesquelles la jeune femme cachait son visage rouge de
+honte et ses yeux humides de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pleurez! dit-il; avez-vous donc regret
+maintenant de m'avoir sauvé la vie?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais j'ai honte de ce que vous a dit ce
+garçon; on l'appelle Michele le Fou, et, à coup sûr,
+il est bien nommé.</p>
+
+<p>Puis, à la camériste:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu tort, Nina, de te gronder de ne point
+l'avoir laissé entrer; tu avais bien fait de lui refuser
+la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! petite soeur! petite soeur! ce n'est pas bien,
+ce que tu fais là, dit le lazzarone, et, cette fois, tu ne
+parles pas avec ton coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Votre main, Luisa, votre main! dit le blessé
+d'une voix suppliante.</p>
+
+<p>La jeune femme à bout de forces, brisée par tant
+de sensations différentes, appuya sa tête au dossier
+du fauteuil, ferma les yeux et laissa tomber sa main
+frissonnante dans la main du jeune homme.</p>
+
+<p>Salvato la saisit avec avidité; Luisa poussa un
+soupir: ce soupir confirmait tout ce qu'avait dit le
+lazzarone.</p>
+
+<p>Michele regardait cette scène à laquelle il ne comprenait
+rien, et qu'au contraire comprenait trop Giovannina
+debout, les mains crispées, l'oeil fixe, et pareille
+à la statue de la Jalousie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, sois tranquille, mon garçon, dit Salvato
+d'une voix joyeuse, c'est moi qui te donnerai
+ton sabre de colonel; pas celui avec lequel j'ai houspillé
+les drôles qui m'attaquaient, ils me l'ont pris,
+mais un autre et qui vaudra celui-là.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voilà qui va pour le mieux, dit Michele;
+il ne me manque plus que le brevet, les épaulettes,
+l'uniforme et le cheval.</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers la camériste:</p>
+
+<p>&mdash;N'entends-tu pas, Nina? on sonne à arracher
+la sonnette!</p>
+
+<p>Nina sembla s'éveiller.</p>
+
+<p>&mdash;On sonne? dit-elle; et où cela?</p>
+
+<p>&mdash;A la porte, il faut croire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à celle de la maison, dit Luisa.</p>
+
+<p>Puis, rapidement et tout bas à Salvato:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas mon mari, ajouta-t-elle, il rentre
+toujours par celle du jardin. Va, dit-elle à Nina,
+cours! je n'y suis pas, tu entends?</p>
+
+<p>&mdash;Petite soeur n'y est pas, tu entends, Nina? répéta
+Michele.</p>
+
+<p>Nina sortit sans répondre.</p>
+
+<p>Luisa se rapprocha du blessé; elle se sentait,
+sans savoir pourquoi, plus à l'aise sous la parole du
+bavard Michele que sous le regard de la muette
+Nina; mais cela, nous le répétons, instinctivement,
+sans qu'elle eût rien scruté des bons sentiments de
+son frère de lait, ou des mauvais instincts de sa
+camériste.</p>
+
+<p>Au bout de cinq minutes, Nina rentra, et, s'approchant
+mystérieusement de sa maîtresse:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui dit-elle tout bas, c'est M. André
+Backer, qui demande à vous parler.</p>
+
+<p>&mdash;Ne lui avez-vous pas dit que je n'y étais point?
+répliqua Luisa assez haut pour que Salvato, s'il
+n'avait point entendu la demande, pût au moins
+entendre la réponse.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai hésité, madame, répondit Nina toujours à
+voix basse, d'abord parce que je sais que c'est
+votre banquier, et ensuite parce qu'il a dit que
+c'était pour une affaire importante.</p>
+
+<p>&mdash;Les affaires importantes se règlent avec mon
+mari, et non point avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, madame, continua Giovannina sur
+le même diapason; mais j'ai eu peur qu'il ne revînt
+quand M. le chevalier y serait; qu'il ne dit à M le
+chevalier qu'il n'avait point trouvé madame, et,
+comme madame ne sait pas mentir, j'ai pensé qu'il
+valait mieux que madame le reçût.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez pensé?... dit Luisa regardant
+la jeune fille.</p>
+
+<p>Nina baissa les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'ai eu tort, madame, il est encore temps;
+mais cela lui fera bien de la peine, pauvre garçon!</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Luisa après un instant de réflexion,
+mieux vaut en effet que je le reçoive, et tu as bien
+fait, mon enfant.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers Salvato, qui s'était écarté
+voyant que Giovannina parlait bas à sa maîtresse:</p>
+
+<p>&mdash;Je reviens dans un instant, lui dit-elle; soyez
+tranquille, l'audience ne sera pas longue.</p>
+
+<p>Les jeunes gens échangèrent un serrement de
+main et un sourire, puis Luisa se leva et sortit.</p>
+
+<p>A peine la porte fut-elle refermée derrière Luisa,
+que Salvato ferma les yeux, comme il avait l'habitude
+de le faire quand la jeune femme n'était plus là.</p>
+
+<p>Michele, croyant qu'il voulait dormir, s'approcha
+de Nina.</p>
+
+<p>&mdash;Qui était-ce donc? demanda-t-il à demi-voix,
+avec cette curiosité naïve de l'homme à demi sauvage
+dont l'instinct n'est point soumis aux convenances
+de la société.</p>
+
+<p>Nina, qui avait parlé très-bas à sa maîtresse, haussa
+la voix d'un demi-ton et de manière que Salvato,
+qui n'avait point entendu ce qu'elle disait à sa maîtresse,
+entendit ce qu'elle disait à Michele.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce jeune banquier si riche et si élégant,
+dit-elle; tu le connais bien!</p>
+
+<p>&mdash;Bon! répliqua Michele, voilà que je connais les
+banquiers, moi!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! tu ne connais pas M. André Backer?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que cela, M. André Backer?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! tu ne te rappelles pas? Ce joli garçon
+blond, un Allemand ou un Anglais, je ne sais
+pas bien, mais qui a fait sa cour à madame avant
+qu'elle épousât le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, oui. N'est-ce pas chez lui que Luisa a
+toute sa fortune?</p>
+
+<p>&mdash;Justement, tu y es.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon. Lorsque je serai colonel, lorsque
+j'aurai des épaulettes et le sabre que M. Salvato m'a
+promis, il ne me manquera qu'un cheval comme
+celui sur lequel se promène M. André Backer pour
+être équipé complétement.</p>
+
+<p>Nina ne répondit point; elle avait, tandis qu'elle
+parlait, tenu son regard arrêté sur le blessé, et, au
+frémissement presque imperceptible des muscles de
+son visage, elle avait compris que le prétendu dormeur
+n'avait point perdu une parole de ce qu'elle
+avait dit à Michele.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Luisa était passée au salon, où
+l'attendait la visite annoncée; au premier moment,
+elle eut peine à reconnaître André Backer; il était
+vêtu en costume de cour, avait coupé ses longs
+favoris blonds à l'anglaise, ornement que, soit dit
+en passant, détestait le roi Ferdinand; il portait
+au cou la croix de commandeur de Saint-Georges
+Constantinien, et la plaque sur l'habit; il avait la
+culotte courte et l'épée au côté.</p>
+
+<p>Un léger sourire passa sur les lèvres de Luisa. A
+quelle intention le jeune banquier lui faisait-il, dans
+un pareil costume, c'est-à-dire dans un costume de
+cour, une pareille visite à onze heures et demie du
+matin? Sans doute, elle allait le savoir.</p>
+
+<p>Au reste, hâtons-nous de dire que André Backer,
+de race anglo-saxonne, était un charmant garçon de
+vingt-six à vingt-huit ans, blond, frais, rose, avec la
+tête carrée des faiseurs de chiffres, le menton accentué
+du spéculateur entêté aux affaires, et la main
+spatulée des compteurs d'argent.</p>
+
+<p>Très-élégant et habituellement plein de désinvolture,
+il était un peu emprunté sous ce costume dont
+il n'avait pas l'habitude et qu'il portait avec tant de
+complaisance, que, sans affectation et comme par
+hasard, il s'était placé devant une glace pour voir
+l'effet que faisait la croix de Saint-Georges à son cou
+et la plaque du même ordre sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, cher monsieur André, lui dit
+Luisa après l'avoir regardé un instant et lui avoir
+laissé faire un respectueux salut, comme vous voilà
+splendide! Je ne m'étonne point que vous ayez
+insisté, non pour me voir sans doute, mais pour que
+j'aie le plaisir de vous voir dans toute votre gloire.
+Où allez-vous donc comme cela? car je présume que
+ce n'est point pour me faire une visite d'affaires que
+vous avez revêtu ce costume de cour.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'eusse cru, madame, que vous eussiez pu
+avoir plus de plaisir à me voir avec ce costume que
+sous mes habits ordinaires, je n'eusse point attendu
+jusqu'aujourd'hui pour le revêtir; non, madame,
+je sais, au contraire, que vous êtes une de ces femmes
+intelligentes qui, en choisissant toujours le vêtement
+qui leur convient le mieux, font peu d'attention
+à la façon dont les autres sont vêtus; ma visite
+est un effet de ma volonté; mais ce costume, sous
+lequel je me présente à vous, est le résultat des circonstances.
+Le roi a daigné, il y a trois jours, me
+faire commandeur de l'ordre de Saint-Georges
+Constantinien, et m'inviter à dîner à Caserte pour
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes invité par le roi à dîner à Caserte
+aujourd'hui? fit Luisa avec une expression de surprise
+qui indiquait un degré d'étonnement peu flatteur
+pour les droits que pouvait se croire le jeune
+banquier à être admis à la table du roi, le plus lazzarone
+des hommes dans les rues, le plus aristocrate
+des rois dans son château. Ah! mais je vous en fais
+mon compliment bien sincère, monsieur André.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison de vous étonner, madame,
+de voir un pareil honneur fait au fils d'un banquier,
+répliqua le jeune homme, un peu piqué de la façon
+dont Luisa le félicitait; mais n'avez-vous pas entendu
+raconter qu'un jour Louis XIV, si aristocrate
+qu'il fût, invita à dîner avec lui, à Versailles, le banquier
+Samuel Bernard, auquel il voulait emprunter
+vingt-cinq millions? Eh bien, il paraît que le roi
+Ferdinand a un besoin d'argent non moins grand
+que son ancêtre le roi Louis XIV, et, comme mon
+père est le Samuel Bernard de Naples, le roi invite
+son fils André Backer à dîner avec lui à Caserte, qui
+est le Versailles de Sa Majesté Ferdinand, et, pour
+être sûr que les vingt-cinq millions ne lui échapperont
+point, il a mis, au cou du croquant qu'il
+admet à sa table, ce licol par lequel il espère le conduire
+jusqu'à sa caisse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes homme d'esprit, monsieur André;
+ce n'est point d'aujourd'hui que je m'en aperçois,
+croyez-le, et vous pourriez être invité à la table de
+tous les rois de la terre, si l'esprit suffisait à ouvrir
+les portes des châteaux royaux. Vous avez comparé
+votre père à Samuel Bernard, monsieur André; moi
+qui connais son inattaquable probité et sa largeur en
+affaires, j'accepte pour mon compte la comparaison.
+Samuel Bernard était un noble coeur, qui non-seulement
+sous Louis XIV, mais encore sous Louis XV, a
+rendu de grands services à la France. Eh bien, qu'avez-vous
+à me regarder ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous regarde pas, madame, je vous
+admire.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je pense que vous êtes probablement
+la seule femme à Naples qui sache ce que c'est que
+Samuel Bernard et qui ait le talent de faire un compliment
+à un homme qui reconnaît le premier
+qu'ayant une simple visite à vous faire, il se présente
+à vous dans un accoutrement ridicule.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il que je vous fasse mes excuses, monsieur
+André? Je suis prête.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, madame, non! Le sarcasme lui-même,
+en passant par votre bouche, deviendrait une
+charmante causerie, que l'homme le plus vaniteux
+voudrait prolonger, fût-ce aux dépens de son amour-propre.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, monsieur André, répliqua Luisa,
+vous commencez à m'embarrasser, et je me hâte,
+pour sortir d'embarras, de vous demander s'il existe
+une nouvelle route qui passe par Mergellina pour
+aller à Caserte.</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais, ne devant être à Caserte qu'à deux
+heures, j'ai cru, madame, que j'aurais le temps de
+vous parler d'une affaire qui se rattache justement à
+ce voyage de Caserte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, cher monsieur André, vous ne
+voudriez pas, je le présume, profiter de votre faveur
+pour me faire nommer dame d'honneur de la reine?
+Je vous préviens d'avance que je refuserais.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'en garde! Quoique serviteur dévoué
+de la famille royale et prêt à donner ma vie, et je
+vais vous parler en banquier, plus que ma vie,
+mon argent pour elle, je sais qu'il est des âmes
+pures qui doivent se tenir éloignées de régions
+où l'on respire une certaine atmosphère..., de
+même que les santés qui veulent rester intactes doivent
+s'éloigner des miasmes des marais Pontins
+et des vapeurs du lac d'Agnano; mais l'or,
+qui est un métal inaltérable, peut se montrer là où
+hésiterait à se risquer le cristal, plus facile à ternir.
+Notre maison engage une grande affaire avec le roi,
+madame; le roi nous fait l'honneur de nous emprunter
+vingt-cinq millions, garantis par l'Angleterre;
+c'est une affaire sûre, dans laquelle l'argent
+placé peut rapporter sept et huit, au lieu de quatre
+ou cinq pour cent; vous avez un demi-million placé
+chez nous, madame; on va s'empresser de nous demander
+des coupons de cet emprunt dans lequel
+notre maison entre personnellement pour huit millions;
+je viens donc vous demander, avant que nous
+rendions l'affaire publique, si vous désirez que nous
+vous y fassions participer.</p>
+
+<p>&mdash;Cher monsieur Backer, je vous suis on ne peut
+plus obligée de la démarche, répliqua Luisa; mais
+vous savez que les affaires, et surtout les affaires
+d'argent, ne me regardent point, qu'elles regardent
+seulement le chevalier; or, à cette heure, le chevalier,
+vous connaissez ses habitudes, cause très-probablement
+du haut de son échelle avec Son Altesse
+royale le prince de Calabre; c'était donc à la bibliothèque
+du palais qu'il fallait aller si vous vouliez le
+rencontrer et non ici; d'ailleurs, la présence de l'héritier
+de la couronne eût, infiniment mieux que la
+mienne, utilisé votre habit de cérémonie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes cruel, madame, pour un homme qui,
+ayant si rarement l'occasion de vous présenter ses
+hommages, saisit avec avidité cette occasion quand
+elle se présente.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais, répliqua Luisa du ton le plus naïf,
+que le chevalier vous avait dit, monsieur Backer, que
+nous étions toujours et particulièrement les jeudis à
+la maison, de six à dix heures du soir. S'il l'avait
+oublié, je m'empresse de vous le dire en son lieu et
+place; si vous l'avez oublié seulement, je vous le
+rappelle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame! madame! balbutia André, si
+vous l'eussiez voulu, vous eussiez rendu bien heureux
+un homme qui vous aimait et qui est forcé
+de vous adorer seulement.</p>
+
+<p>Luisa le regarda de son grand oeil noir, calme et
+limpide comme un diamant de Nigritie; puis, allant
+à lui et lui tendant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Backer, lui dit-elle, vous m'avez fait
+l'honneur de demander à Luisa Molina la main que
+la chevalière San-Felice vous tend; si je permettais
+que vous la serrassiez à un autre titre que celui
+d'ami, vous vous seriez trompé sur moi et vous seriez
+adressé à une femme qui n'eût point été digne de
+vous; ce n'est point un caprice d'un instant qui m'a
+fait vous préférer le chevalier, qui a près de trois fois
+mon âge et de deux fois le vôtre; c'est le profond
+sentiment de reconnaissance filiale que je lui avais
+voué; ce qu'il était pour moi il y a deux ans, il l'est
+encore aujourd'hui; restez de votre côté ce que le
+chevalier, qui vous estime, vous a offert d'être, c'est-à-dire
+mon ami, et prouvez-moi que vous êtes digne
+de cette amitié en ne me rappelant jamais une circonstance
+où j'ai été forcée de blesser, par un refus
+qui n'avait rien de fâcheux cependant, un noble
+coeur qui ne doit garder ni rancune ni espoir.</p>
+
+<p>Puis, avec une révérence pleine de dignité:</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier aura l'honneur de passer chez
+monsieur votre père, lui dit-elle, et de lui donner
+une réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne permettez ni que l'on vous aime ni
+que l'on vous adore, répondit le jeune homme, vous
+ne pouvez empêcher du moins que l'on ne vous
+admire.</p>
+
+<p>Et, saluant à son tour avec les marques du plus
+profond respect, il se retira en étouffant un soupir.</p>
+
+<p>Quant à Luisa, sans penser dans sa bonne foi juvénile
+qu'elle démentait peut-être, par l'action, la morale
+qu'elle venait de prêcher, à peine entendit-elle
+la porte de la rue se refermer sur André Backer et sa
+voiture s'éloigner, qu'elle s'élança par le corridor et
+regagna la chambre du blessé, avec la promptitude
+et presque la légèreté de l'oiseau qui revient à son
+nid.</p>
+
+<p>Son premier regard, en entrant dans la chambre,
+fut naturellement pour Salvato.</p>
+
+<p>Il était très-pâle, il avait les yeux fermés, et son
+visage, rigide comme le marbre, avait pris l'expression
+d'une vive douleur.</p>
+
+<p>Inquiète, Luisa courut à lui, et, comme à son approche
+il n'ouvrait pas les yeux, quoique ce fût son
+habitude:</p>
+
+<p>&mdash;Dormez-vous, mon ami? lui demanda-t-elle en
+français, ou, continua-t-elle avec une voix à l'anxiété
+de laquelle il n'y avait point à se méprendre, ou
+seriez-vous évanoui?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dors pas, je ne suis pas évanoui; tranquillisez-vous,
+madame, dit Salvato en entr'ouvrant
+les yeux, mais sans regarder Luisa.</p>
+
+<p>&mdash;Madame! répéta Luisa étonnée, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, reprit le jeune homme, je souffre.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi?</p>
+
+<p>&mdash;De ma blessure.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me trompez, mon ami... Oh! j'ai étudié
+l'expression de votre physionomie pendant trois
+jours d'agonie, allez! Non, vous ne souffrez pas
+de votre blessure; vous souffrez d'une douleur
+morale.</p>
+
+<p>Salvato secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi tout de suite quelle est cette douleur?
+s'écria Luisa. Je le veux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voulez? demanda Salvato. C'est vous
+qui le voulez, comprenez-vous bien?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est mon droit; le docteur n'a-t-il pas dit
+que je devais vous épargner toute émotion?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, puisque vous le voulez, dit Salvato
+regardant fixement la jeune femme, je suis jaloux.</p>
+
+<p>&mdash;Jaloux! de qui, mon Dieu? dit Luisa.</p>
+
+<p>&mdash;De vous.</p>
+
+<p>&mdash;De moi! s'écria-t-elle sans même songer à se
+fâcher cette fois. Pourquoi? comment? à quel propos?
+Pour être jaloux, il faut un motif.</p>
+
+<p>&mdash;D'où vient que vous êtes restée une demi-heure
+hors de cette chambre, quand vous ne deviez rester
+que quelques instants? Et que vous est donc ce
+M. Backer qui a le privilége de me voler une demi-heure
+de votre présence?</p>
+
+<p>Le visage de la jeune femme prit une céleste expression
+de bonheur; Salvato venait, lui aussi, de lui
+dire qu'il l'aimait sans prononcer le mot d'amour;
+elle abaissa sa tête vers lui de manière que ses cheveux
+touchassent presque le visage du blessé,
+qu'elle enveloppa de son souffle et couvrit de
+son regard.</p>
+
+<p>&mdash;Enfant! dit-elle avec cette mélodie de la voix
+qui a sa source dans les fibres les plus profondes du
+coeur. Ce qu'il est? ce qu'il vient faire? pourquoi il
+est resté si longtemps? Je vais vous le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, non, murmura le blessé, non, je
+n'ai plus besoin de rien savoir; merci, merci!</p>
+
+<p>&mdash;Merci de quoi? Pourquoi merci?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vos yeux m'ont tout dit, ma bien-aimée
+Luisa. Ah! votre main! votre main!</p>
+
+<p>Luisa donna sa main au blessé, qui y appuya convulsivement
+ses lèvres, tandis qu'une larme tombait
+de ses yeux et tremblait, perle liquide, sur cette
+main.</p>
+
+<p>Cet homme de bronze avait pleuré.</p>
+
+<p>Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, Luisa
+porta sa main à ses lèvres et but cette larme.</p>
+
+<p>Ce fut le philtre de cet irrésistible et implacable
+amour que lui avait prédit la sorcière Nanno.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XXXIX</h3>
+
+<h3>LES KANGOUROUS</h3>
+
+
+<p>Le roi Ferdinand avait invité André Backer à dîner
+à Caserte, d'abord parce qu'il trouvait sans doute que
+la réception d'un banquier à sa table avait moins
+d'importance à la campagne qu'à la ville, ensuite
+parce qu'il avait reçu d'Angleterre et de Rome des
+envois précieux dont nous parlerons plus tard; il
+avait donc pressé plus que d'habitude la vente de
+son poisson à Mergellina, vente qui, malgré cette
+hâte, s'était faite, empressons-nous de le dire, à la
+plus grande gloire de son orgueil et à la plus grande
+satisfaction de sa bourse.</p>
+
+<p>Caserte, le Versailles de Naples, comme nous
+l'avons appelé, est, en effet, une bâtisse dans le goût
+froid et lourd du milieu du XVIIIe siècle. Les Napolitains
+qui n'ont point voyagé en France soutiennent
+que Caserte est plus beau que Versailles; ceux qui
+ont voyagé en France se contentent de dire que Caserte
+est aussi beau que Versailles; enfin, les voyageurs
+impartiaux qui ne partagent point l'engouement
+fabuleux des Napolitains pour leur pays, sans
+mettre Versailles très-haut, mettent Caserte fort au-dessous
+de Versailles; c'est notre avis aussi, à nous,
+et nous ne craignons pas d'être contredit par les
+hommes de goût et d'art.</p>
+
+<p>Avant ce château moderne de Caserte et avant la
+Caserte de la plaine, existaient le vieux château et la
+vieille Caserte de la montagne, dont il ne reste plus,
+au milieu de murailles ruinées, que trois ou quatre
+tours debout; c'était là que s'élevait le manoir des
+anciens seigneurs de Caserte, dont un des derniers,
+en trahissant Manfred, son beau-frère, fut en partie
+cause de la perte de la bataille de Bénévent.</p>
+
+<p>On a beaucoup reproché à Louis XIV le malheureux
+choix du site de Versailles, que l'on a appelé un
+favori sans mérite; nous ferons le même reproche
+au roi Charles III; mais Louis XIV avait au moins
+cette excuse de la piété filiale, qu'il voulait conserver,
+en l'encadrant dans une bâtisse nouvelle, le charmant
+petit château de briques et de marbre, rendez-vous
+de chasse de son père. Cette piété filiale coûta
+un milliard à la France.</p>
+
+<p>Charles III, lui, n'a pas d'excuse. Rien ne le
+forçait, dans un pays où les sites délicieux abondent,
+de choisir une plaine aride, au pied d'une montagne
+pelée, sans verdure et sans eau; l'architecte Vanvitelli,
+qui bâtit Caserte, dut planter tout un jardin
+autour de l'ancien parc des seigneurs et faire
+descendre de l'eau du mont Taburno, comme, au
+contraire, Rennequin-Sualem dut faire monter la
+sienne de la rivière sur la montagne, à l'aide de sa
+machine de Marly.</p>
+
+<p>Charles III commença le château de Caserte vers
+1752; Ferdinand, qui monta sur le trône en 1759, le
+continua, et ne l'avait pas encore terminé vers le
+commencement d'octobre 1798, époque à laquelle
+nous sommes arrivés.</p>
+
+<p>Ses appartements seulement, ceux de la reine et
+des princes et princesses, c'est-à-dire le tiers du
+château à peine, étaient meublés.</p>
+
+<p>Mais, depuis huit jours, Caserte contenait des
+trésors qui méritaient de faire venir des quatre parties
+du monde les amateurs de la statuaire, de la
+peinture et même de l'histoire naturelle.</p>
+
+<p>Ferdinand venait d'y faire transporter de Rome et
+d'y faire déposer, en attendant que les salles du
+château de Capodimonte fussent prêtes pour le
+recevoir, l'héritage artistique de son aïeul le pape
+Paul III, celui-là même qui excommunia Henri VIII,
+qui signa avec Charles V et Venise une ligue contre
+les Turcs, et qui fit, en la confiant à Michel-Ange,
+reprendre la construction de Saint-Pierre.</p>
+
+<p>Mais, en même temps que les chefs-d'oeuvre du
+ciseau grec et du pinceau du moyen âge arrivaient
+de Rome, une autre expédition était venue d'Angleterre
+qui préoccupait bien autrement la curiosité
+de Sa Majesté le roi des Deux-Siciles.</p>
+
+<p>C'était d'abord un musée ethnologique recueilli
+aux îles Sandwich par l'expédition qui avait succédé
+à celle où le capitaine Cook avait péri, et dix-huit
+kangourous vivants, mâles et femelles, rapportés de
+la Nouvelle-Zélande, et dans l'attente desquels Ferdinand
+avait fait préparer, au milieu du parc de Caserte,
+un magnifique enclos avec cabines pour ces
+intéressants quadrupèdes,&mdash;si toutefois on peut
+nommer quadrupèdes, ces difformes marsupiaux avec
+leurs immenses pattes de derrière qui leur permettent
+de faire des bonds de vingt pieds et les moignons
+qui leur servent de pattes de devant.&mdash;Or, on
+venait justement de les faire sortir de leurs cages et
+de les lancer dans leur enceinte, et le roi Ferdinand
+s'ébahissait aux bonds immenses qu'ils accomplissaient,
+effrayés qu'ils étaient par les aboiements
+de Jupiter, lorsqu'on vint lui annoncer l'arrivée de
+M. André Backer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, c'est bien, dit le roi, amenez-le ici,
+je vais lui montrer une chose qu'il n'a jamais vue,
+et qu'avec tous ses millions il ne saurait acheter.</p>
+
+<p>Le roi ne se mettait d'habitude à table qu'à quatre
+heures; mais, pour avoir tout le temps de causer
+avec le jeune banquier, il lui avait donné rendez-vous
+à deux heures.</p>
+
+<p>Un valet de pied conduisit André Backer vers la
+partie du parc où était le domicile des kangourous.</p>
+
+<p>Le roi, apercevant de loin le jeune homme, fit
+quelques pas au-devant de lui; il ne connaissait le
+père et le fils que comme étant les premiers banquiers
+de Naples, et le titre de banquiers du roi
+qu'ils avaient obtenu les avait mis en contact avec
+les intendants et le ministre des finances de Sa
+Majesté, jamais avec Sa Majesté elle-même.</p>
+
+<p>C'était Corradino qui, jusque-là, avait traité de
+l'emprunt, fait les ouvertures, et proposé au roi, pour
+rendre les banquiers plus coulants, de caresser leur
+orgueil en donnant à l'un ou à l'autre la croix de
+Saint-Georges Constantinien.</p>
+
+<p>Cette croix avait naturellement été offerte au chef
+de la maison, c'est-à-dire à Simon Backer; mais
+celui-ci, homme simple, avait renvoyé l'offre à son
+fils, proposant de fonder en son nom une commanderie
+de cinquante mille livres, fondation qui ne
+s'obtenait que par faveur spéciale du roi; la proposition
+avait été acceptée, de sorte que c'était son fils,&mdash;à
+l'avenir duquel cette marque distinctive pouvait
+être utile, surtout pour rapprocher, à l'occasion
+d'un mariage, l'aristocratie d'argent de l'aristocratie
+de naissance,&mdash;de sorte que c'était son fils qui avait
+été nommé commandeur à sa place.</p>
+
+<p>Nous avons vu que le jeune André Backer avait
+bonne tournure, qu'il était cité parmi les jeunes
+gens élégants de Naples, et nous avons pu voir, aux
+quelques mots échangés entre lui et Luisa San-Felice,
+qu'il était à la fois homme d'éducation et
+homme d'esprit; aussi, beaucoup de dames de
+Naples n'avaient-elles pas pour lui la même indifférence
+que notre héroïne, et beaucoup de mères de
+famille eussent-elles désiré que le jeune banquier,
+beau, riche, élégant, leur fît, à regard de leur fille,
+la même proposition qu'André Backer avait faite au
+chevalier à l'endroit de sa pupille.</p>
+
+<p>Il aborda donc le roi avec beaucoup de mesure et
+de respect, mais avec beaucoup moins d'embarras
+qu'une heure auparavant, il n'avait abordé la San-Felice.</p>
+
+<p>Les salutations faites, il attendit que le roi lui
+adressât le premier la parole.</p>
+
+<p>Le roi l'examina des pieds à la tête et commença
+par faire une légère grimace.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'André Backer n'avait ni favoris ni
+moustaches; mais il n'avait non plus ni poudre ni
+queue, ornement et appendice sans lesquels, dans
+l'esprit du roi, il ne pouvait y avoir d'homme
+pensant parfaitement bien.</p>
+
+<p>Mais, comme le roi tenait fort à toucher ses vingt-cinq
+millions, et que peu lui importait, au bout du
+compte, que celui qui les lui baillerait, eût de la
+poudre à la tête et une queue à la nuque, pourvu
+qu'il les lui baillât, tout en tenant ses mains derrière
+son dos, il rendit gracieusement son salut au jeune
+banquier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur Backer, fit-il, où en est
+notre négociation?</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté me permettra-t-elle de lui demander
+de quelle négociation elle veut parler? répliqua le
+jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Celle des vingt-cinq millions.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais, sire, que mon père avait eu l'honneur
+de répondre au ministre des finances de Votre
+Majesté que c'était chose arrangée.</p>
+
+<p>&mdash;Ou qui s'arrangerait.</p>
+
+<p>&mdash;Non point, sire, arrangée. Les désirs du roi
+sont des ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous venez m'annoncer...?</p>
+
+<p>&mdash;Que Sa Majesté peut regarder la chose comme
+faite; demain commenceront les versements, à notre
+caisse, des différentes maisons que mon père fait
+participer à l'emprunt.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour combien la maison Backer entre-t-elle
+personnellement dans cet emprunt?</p>
+
+<p>&mdash;Pour huit millions, sire, qui sont dès à présent
+à la disposition de Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;A ma disposition?</p>
+
+<p>&mdash;Oui sire.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand cela?</p>
+
+<p>&mdash;Mais demain, mais ce soir. Sa Majesté peut les
+faire prendre sur un simple reçu de son ministre des
+finances.</p>
+
+<p>&mdash;Le mien ne vaudrait pas autant? demanda
+le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux sire; mais je n'espérais pas que le roi fît
+à notre maison l'honneur de lui donner un reçu de
+sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, si fait, monsieur, je le donnerai et avec
+grand plaisir!... Ainsi vous dites que ce soir...?</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, si Votre Majesté le désire; mais, en ce
+cas, comme la caisse ferme à six heures, il faudrait
+que Votre Majesté permît que j'envoyasse un exprès
+à mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Comme je ne serais point fâché, mon cher
+monsieur Backer, que l'on ne sût pas que j'ai touché
+cet argent, dit le roi en se grattant l'oreille, attendu
+que cet argent est destiné à faire une surprise, il me
+serait agréable qu'il fût transporté cette nuit au palais.</p>
+
+<p>&mdash;Cela sera fait, sire; seulement, comme j'ai eu
+l'honneur de le dire à Votre Majesté, mon père doit
+être prévenu.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous revenir au palais pour écrire?
+demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je voudrais surtout, sire, c'est de ne
+pas déranger le roi dans sa promenade; il suffit donc
+de deux mots écrits au crayon; ces deux mots remis
+à mon valet de pied, il prendra un cheval de poste
+et les portera à mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un moyen bien plus simple, c'est de renvoyer
+votre voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Encore... Le cocher changera de chevaux et reviendra
+me prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, je retourne à Naples vers les sept heures
+du soir, je vous reconduirai.</p>
+
+<p>&mdash;Sire! ce sera bien de l'honneur pour un pauvre
+banquier, dit le jeune homme en s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;La peste! vous appelez un pauvre banquier
+l'homme qui m'escompte en une semaine une lettre
+de change de vingt-cinq millions, et qui, du jour au
+lendemain, en met huit à ma disposition! Je suis roi,
+monsieur, roi des Deux-Siciles, à ce que l'on dit du
+moins, eh bien, je déclare que, si j'avais huit millions
+à vous payer d'ici à demain, je vous demanderais du
+temps.</p>
+
+<p>André Backer tira un petit agenda de sa poche,
+déchira une feuille de papier, écrivit dessus quelques
+lignes au crayon, et, se tournant vers le roi:</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté me permet-elle de donner un ordre
+à cet homme? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Et il désignait le valet de pied qui l'avait conduit
+vers le roi, et qui, s'étant retiré à l'écart, attendait la
+permission de retourner au château.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez, donnez, pardieu! dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, fit André Backer, vous donnerez ce papier
+à mon cocher, qui partira à l'instant même pour
+Naples et le remettra à mon père. Il est inutile qu'il
+revienne, Sa Majesté me fait l'honneur de me ramener.</p>
+
+<p>Et, en prononçant ces paroles, il s'inclina respectueusement
+du côté du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce garçon-là avait de la poudre et une queue,
+dit Ferdinand, il n'y aurait à Naples ni duc ni marquis
+pour lui damer le pion... Enfin, on ne peut pas
+tout avoir.</p>
+
+<p>Puis, tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, venez monsieur Backer, et je vais vous
+montrer à coup sûr des animaux que vous ne connaissez
+pas.</p>
+
+<p>Backer obéit à l'ordre du roi, marcha près de lui
+en ayant soin de se tenir un peu en arrière.</p>
+
+<p>Le roi le conduisit droit à l'enceinte où étaient enfermés
+les animaux qui, selon lui, devaient être inconnus
+au jeune banquier.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit celui-ci, ce sont des kangourous!</p>
+
+<p>&mdash;Vous les connaissez? s'écria le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sire, dit André, j'en ai tué des centaines.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tué des centaines de kangourous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Où cela?</p>
+
+<p>&mdash;Mais en Australie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez été en Australie?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis revenu il y a trois ans.</p>
+
+<p>&mdash;Et que diable alliez-vous faire en Australie?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dont je suis le fils unique, est très-bon
+pour moi; après m'avoir mis, depuis l'âge de
+douze ans jusqu'à celui de quinze, à l'université
+d'Iéna, il m'a envoyé de quinze à dix-huit ans terminer
+mon éducation en Angleterre; enfin, comme
+je désirais faire un voyage autour du monde, mon
+père y consentit. Le capitaine Flinders allait partir
+pour son premier voyage de circumnavigation, j'obtins
+du gouvernement anglais la permission de partir
+avec lui. Notre voyage dura trois ans; c'est alors
+qu'ayant découvert, sur la côte méridionale de la
+Nouvelle-Hollande, quelques îles inconnues, il leur
+donna le nom d'îles des Kangourous, à cause de l'énorme
+quantité de ces animaux qu'il y rencontra.
+N'ayant rien à faire que de chasser, je m'en donnai
+à coeur joie, et, chaque jour, j'en envoyais assez à
+bord pour faire une ration de viande fraîche à chaque
+homme de l'équipage. Depuis, Flinders a fait un
+second voyage avec Bass, et il paraît qu'ils viennent
+de découvrir un détroit qui sépare la terre de Van-Diemen
+du continent.</p>
+
+<p>&mdash;La terre de Van-Diemen du continent! un détroit!
+Ah! ah! fit le roi, qui ne savait pas du tout ce
+que c'était que la terre de Van-Diemen et qui savait
+à peine ce que c'était qu'un continent, alors vous
+connaissez ces animaux-là, et moi qui croyais vous
+montrer quelque chose de nouveau!</p>
+
+<p>&mdash;C'est quelque chose de nouveau, sire, et de
+très-nouveau même, non-seulement pour Naples,
+mais encore pour l'Europe, et, au point de vue de
+la curiosité, je crois que Naples est, avec Londres, la
+seule ville qui en possède un pareil spécimen.</p>
+
+<p>&mdash;Hamilton ne m'a donc point trompé en me disant
+que le kangourou est un animal fort rare?</p>
+
+<p>&mdash;Fort rare, il a dit la vérité, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je ne regrette pas mes papyrus.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté les a échangés contre des papyrus?
+s'écria André Backer.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, oui; on avait retrouvé à Herculanum
+vingt-cinq ou trente rouleaux de charbon, que l'on
+s'était empressé de m'apporter comme les choses les
+plus précieuses de la terre. Hamilton les a vus chez
+moi; il est amateur de toutes ces antiquailles; il m'avait
+parlé des kangourous; je lui avais exprimé le
+désir d'en avoir pour essayer de les acclimater dans
+mes forêts; il m'a demandé si je voulais donner au
+musée de Londres autant de rouleaux de papyrus
+que le jardin zoologique de Londres me donnerait
+de kangourous. Je lui ai dit: «Faites venir vos kangourous
+et bien vite!» Avant-hier, il m'a annoncé
+mes dix-huit kangourous, et je lui ai donné ses dix-huit
+papyrus.</p>
+
+<p>&mdash;Sir William n'a point fait un mauvais marché,
+dit en souriant Backer; seulement, sauront-ils là-bas
+les dérouler et les déchiffrer comme on sait le faire ici?</p>
+
+<p>&mdash;Dérouler quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Les papyrus.</p>
+
+<p>&mdash;Cela se déroule donc?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, sire, et c'est ainsi que l'on a retrouvé
+plusieurs manuscrits précieux que l'on croyait
+perdus; peut-être retrouvera-t-on un jour le Panégyrique
+de Virginius par Tacite, son discours contre
+le proconsul Marcus-Priscus et ses Poésies qui nous
+manquent; peut-être même sont-ils parmi ces papyrus
+dont vous ignoriez la valeur, sire, et que vous
+avez donnés à sir William.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! diable! diable! fit le roi; et vous dites
+que ce serait une perte, monsieur Backer?</p>
+
+<p>&mdash;Irréparable, sire!</p>
+
+<p>&mdash;Irréparable! Pourvu, maintenant que j'ai fait
+un pareil sacrifice pour eux, pourvu que mes kangourous
+se reproduisent! Qu'en pensez-vous, monsieur
+Backer?</p>
+
+<p>&mdash;J'en doute fort, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! Il est vrai que, pour son musée polynésien,
+qui est fort curieux, comme vous allez voir,
+je ne lui ai donné que de vieux vases de terre cassés.
+Venez voir le musée polynésien de sir William Hamilton;
+venez.</p>
+
+<p>Le roi se dirigea vers le château, Backer le suivit.</p>
+
+<p>Le musée de sir William Hamilton n'étonna pas
+plus André Backer que ne l'avaient étonné ses kangourous;
+lui-même, dans son voyage avec Flinders,
+avait relâché aux îles Sandwich, et, grâce au vocabulaire
+polynésien recueilli par lui, pendant son séjour
+dans l'archipel d'Hawaii, il put non-seulement
+désigner au roi l'usage de chaque arme, le but de
+chaque instrument, mais encore lui dire les noms
+par lesquels ces armes et ces instruments étaient désignés
+dans le pays.</p>
+
+<p>Backer s'informa quels étaient les vieux pots de
+terre cassés que le roi avait donnés en échange de
+ces curiosités de marchand de bric-à-bric, et le roi
+lui montra cinq ou six magnifiques vases grecs trouvés
+dans les fouilles de Sant'Agata-dei-Goti, nobles
+et précieux débris d'une civilisation disparue et qui
+eussent enrichi les plus riches musées. Quelques-uns
+étaient brisés, en effet; mais on sait avec quelle facilité
+et quel art ces chefs-d'oeuvre de forme et de
+peinture se raccommodent, et combien les traces
+mêmes qu'a laissées sur eux la main pesante du
+temps les rendent plus précieux, puisqu'elles prouvent
+leur antiquité et leur passage aventureux à travers
+les siècles.</p>
+
+<p>Backer poussa un soupir d'artiste; il eût donné
+cent mille francs de ces vieux pots brisés, comme les
+appelait Ferdinand, et n'eût pas donné dix ducats
+des casse-têtes, des arcs et des flèches recueillis dans
+le royaume de Sa Majesté Kamehameha Ier, qui, tout
+sauvage qu'il était, n'eût point fait pis en pareille circonstance
+que son confrère européen Ferdinand IV.</p>
+
+<p>Le roi, passablement désappointé de voir le peu
+d'admiration que son hôte avait manifesté pour les
+kangourous australiens et le musée sandwichois, espérait
+prendre sa revanche devant ses statues et ses
+tableaux. Là, le jeune banquier laissa éclater son admiration,
+mais non son étonnement. Pendant ses
+fréquents voyages à Rome, il avait, grand amateur
+qu'il était de beaux-arts, visité le musée Farnèse, de
+sorte que ce fut lui qui fit les honneurs au roi de son
+splendide héritage; il lui dit les noms probables des
+deux auteurs du taureau Farnèse, Appollonius et
+Taureseus, et, sans pouvoir affirmer ces noms, il affirma
+au moins que le groupe, dont il fit remarquer
+au roi les parties modernes, était de l'école d'Agesandre
+de Rhodes, auteur de Laocoon. Il lui raconta
+l'histoire de Dircé, personnage principal de ce
+groupe, histoire dont le roi n'avait pas la première
+idée; il l'aida à déchiffrer les trois mots grecs qui
+se trouvent gravés au pied de l'Hercule colossal,
+connu, lui aussi, sous le nom d'Hercule Farnèse:
+[grec] GAIKON ATAINAIOS EPIESE, et lui expliqua que cela
+voulait dire en italien <i>Glicone Ateniense faceva</i>, c'est-à-dire:
+<i>Glicon, d'Athènes, a fait cette statue</i>; il lui apprit
+qu'un des chefs-d'oeuvre de ce musée était une
+Espérance qu'un sculpteur moderne a restaurée en
+Flore, et qui, de là, est connue à tous sous le nom de
+Flore Farnèse. Parmi les tableaux, il lui signala
+comme des chefs-d'oeuvre du Titien la Danaé recevant
+la pluie d'or, et le magnifique portrait de Philippe II,
+ce roi qui n'avait jamais ri, et qui, frappé
+de la main de Dieu, sans doute en punition des victimes
+humaines qu'il lui avait sacrifiées, mourut de
+cette terrible et immonde maladie pédiculaire dont
+était mort Sylla et dont devait mourir Ferdinand II,
+qui, à cette époque, n'était pas encore né. Il feuilleta
+avec lui l'office de la Vierge de Julio Clovio, chef-d'oeuvre
+d'imagerie du XVIe siècle, qui fut transporté
+il y a sept ou huit ans, du musée bourbonien au palais
+royal, et qui a disparu comme disparaissent à
+Naples tant de choses précieuses, qui n'ont pas même
+pour excuse de leur disparition cet amour frénétique
+et indomptable de l'art qui fit de Cardillac un
+assassin, et du marquis Campana un dépositaire infidèle;
+enfin il émerveilla le roi, qui, croyant trouver
+en lui une espèce de Turcaret ignorant et vaniteux,
+venait d'y découvrir, au contraire, un amateur d'art
+érudit et courtois.</p>
+
+<p>Et il en résulta, comme Ferdinand était au fond
+un prince d'un grand bon sens et de beaucoup d'esprit,
+qu'au lieu d'en vouloir au jeune banquier d'être
+un homme instruit, quand lui, roi, n'était, comme
+il le disait lui-même, qu'un âne, il le présenta à la
+reine, à Acton, à sir William, à Emma Lyonna, non
+plus avec les égards douteux rendus à l'homme d'argent,
+mais avec cette courtoise protection que les
+princes intelligents accordent toujours aux hommes
+d'esprit et d'éducation.</p>
+
+<p>Cette présentation fut pour André Backer une nouvelle
+occasion de faire valoir de nouvelles études;
+il parla allemand avec la reine, anglais avec sir William
+et lady Hamilton, français avec Acton, mais, au
+milieu de tout cela, resta tellement modeste et convenable,
+qu'en montant en voiture pour le ramener à
+Naples, le roi lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Backer, vous eussiez conservé votre
+voiture que je ne vous en eusse pas moins ramené
+dans la mienne, ne fût-ce que pour me procurer plus
+longtemps le plaisir de votre conversation.</p>
+
+<p>Nous verrons plus tard que le roi s'était fort attaché
+en effet, pendant cette journée, à André Backer, et
+notre récit montrera, dans la suite, par quelle implacable
+vengeance il prouva à ce malheureux jeune
+homme, victime de son dévouement à la cause royale,
+la sincérité de son amitié pour lui.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XL</h3>
+
+<h3>L'HOMME PROPOSE</h3>
+
+
+<p>A peine le roi fut-il parti, emmenant avec lui
+André Backer, que la reine Caroline, qui, jusque-là,
+n'avait pu parler au capitaine général Acton, arrivé
+seulement au moment où l'on allait se mettre à table,
+se leva, lui fit, en se levant, signe de la suivre, recommanda
+à Emma et à sir William de faire les honneurs
+du salon si quelques-unes des personnes invitées
+arrivaient avant son retour, et passa dans son
+cabinet.</p>
+
+<p>Acton y entra derrière elle.</p>
+
+<p>Elle s'assit et fit signe à Acton de s'asseoir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? lui demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté, répliqua Acton, m'interroge probablement
+à propos de la lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute! N'avez-vous pas reçu deux billets
+de moi qui vous priaient de faire l'expérience? Je me
+sens entourée de poignards et de complots, et j'ai
+hâte de voir clair dans toute cette affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Comme je l'avais promis à Votre Majesté, je suis
+arrivé à enlever le sang.</p>
+
+<p>&mdash;La question n'était point là; il s'agissait de savoir
+si, en enlevant le sang, l'écriture persisterait...
+L'écriture a-t-elle persisté?</p>
+
+<p>&mdash;D'une façon encore assez distincte pour que je
+puisse lire avec une loupe.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous l'avez lue?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>&mdash;C'était donc une opération bien difficile, que
+vous y avez mis un si long temps?</p>
+
+<p>&mdash;Oserai-je faire observer à Votre Majesté que je
+n'avais point précisément que cela à faire; puis
+j'avoue qu'à cause même de l'importance que vous
+mettiez au succès de l'opération, j'ai beaucoup tâtonné;
+j'ai fait cinq ou six essais différents, non point
+sur la lettre elle-même, mais sur d'autres lettres que
+j'ai tenté de mettre dans des conditions pareilles.
+J'ai essayé de l'oxalate de potasse, de l'acide tartrique,
+de l'acide muriatique, et chacune de ces substances
+a enlevé l'encre avec le sang. Hier seulement,
+en songeant que le sang humain contenait, dans les
+conditions ordinaires, de 65 à 70 parties d'eau et
+qu'il ne se caillait que par la volatilisation de cette
+eau, j'ai eu l'idée d'exposer la lettre à la vapeur, afin
+de rendre au sang caillé une quantité d'eau suffisante
+à sa liquéfaction, et alors, en tamponnant le
+sang avec un mouchoir de batiste et en versant de
+l'eau sur la lettre disposée en pente, je suis arrivé à
+un résultat que j'eusse mis immédiatement sous les
+yeux de Votre Majesté, si je n'eusse su qu'au contraire
+des autres femmes, les moyens, pour elle qui
+n'est étrangère à aucune science, la préoccupent autant
+que le résultat.</p>
+
+<p>La reine sourit: un pareil éloge était celui qui
+pouvait le plus flatter son amour-propre.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons le résultat, dit la reine.</p>
+
+<p>Acton tendit à Caroline la lettre qu'il avait reçue
+d'elle pendant la nuit du 22 au 23 septembre,
+et qu'elle lui avait donnée pour en faire disparaître
+le sang.</p>
+
+<p>Le sang avait, en effet, disparu, mais partout où il
+y avait eu du sang, l'encre avait laissé une si faible
+trace, qu'au premier aspect, la reine s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Impossible de lire, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, madame, répondit Acton; avec une
+loupe et un peu d'imagination, Votre Majesté va
+voir que nous allons arriver à recomposer la lettre
+tout entière.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous une loupe?</p>
+
+<p>&mdash;La voici.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez.</p>
+
+<p>Au premier abord, la reine avait raison; car, à
+part les trois ou quatre premières lignes, qui avaient
+toujours été à peu près intactes, voici tout ce qu'à
+l'oeil nu, et à l'aide de deux bougies, on pouvait lire
+de la lettre:</p>
+
+<pre>
+«Cher Nicolino,
+
+»Excuse ta pauvre amie si elle n'a pu aller au
+dez-vous où elle se promettait tant de bonhe
+oint de ma faute, je te le jure; ce n'est
+pré j'ai été avertie par la rein e
+devais prête avec les autres la
+cour au-devant de l'amiral fera
+de agnifiques, et la reine à lui
+ oute sa gloire; elle de me
+ que j'étais un avec elle
+comptait éblouir du Nil une
+opération moins lui tout au-
+tre, puisqu'il n'a nt jaloux:
+j'aimerai toujo phème.
+
+»Après-de un mot t'indiquera le
+ our où je libre.
+
+»Ta et fidèle
+»E.
+»21 septembre 1798.»
+</pre>
+
+<p>La reine, quoiqu'elle eût la loupe entre les mains,
+essaya d'abord de relier les mots les uns aux autres
+mais, avec son caractère impatient, elle fut vite fatiguée
+de ce travail infructueux, et, portant la loupe
+à son oeil, elle parvint bientôt à lire difficilement,
+mais enfin elle lut les lignes suivantes, qui lui présentèrent
+la lettre dans tout son ensemble:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Cher Nicolino,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>»Excuse ta pauvre amie si elle n'a pu aller au</p>
+<p>rendez-vous où elle se promettait tant de bonheur;</p>
+<p>il n'y a point de ma faute, je te le jure; ce n'est qu'après</p>
+<p>t'avoir vu que j'ai été avertie par la reine que je</p>
+<p>devais me tenir prête avec les autres dames de la</p>
+<p>cour à aller au-devant de l'amiral Nelson. On lui fera</p>
+<p>des fêtes magnifiques, et la reine veut se montrer à lui</p>
+<p>dans toute sa gloire; elle m'a fait l'honneur de me</p>
+<p>dire que j'étais un des rayons avec lesquels elle</p>
+<p>comptait éblouir le vainqueur du Nil. Ce sera une</p>
+<p>opération moins méritante sur lui que sur tout autre,</p>
+<p>puisqu'il n'a qu'un oeil; ne sois point jaloux:</p>
+<p>j'aimerai toujours mieux Acis que Polyphème.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>»Après demain, un mot de moi t'indiquera le</p>
+<p>jour où je serai libre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>»Ta tendre et fidèle</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>»E.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>»21 septembre 1798.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Hum! fit la reine après avoir lu, savez-vous,
+général, que tout cela ne nous apprend pas grand'chose
+et que l'on croirait que la personne qui a écrit
+cette lettre avait deviné qu'elle serait lue par un
+autre que celui auquel elle était adressée? Oh! oh!
+la dame est une femme de précaution!</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté sait que, si l'on a un reproche à
+faire aux dames de la cour, ce n'est point celui d'une
+trop grande innocence; mais l'auteur de cette lettre
+n'a pas encore pris assez de précautions; car, ce soir
+même, nous saurons à quoi nous en tenir sur son
+compte.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté a-t-elle eu la bonté de faire inviter,
+pour ce soir à Caserte, toutes les dames de la
+cour dont les noms de baptême commencent par un
+E, et qui ont eu l'honneur de lui faire cortége, lorsqu'elle
+a été au-devant de l'amiral Nelson?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elles sont sept.</p>
+
+<p>&mdash;Lesquelles, s'il vous plaît, madame?</p>
+
+<p>&mdash;La princesse de Cariati, qui s'appelle <i>Emilia</i>; la
+comtesse de San-Marco, qui s'appelle <i>Eleonora</i>; la
+marquise San-Clemente, qui s'appelle <i>Elena</i>; la duchesse
+de Termoli, qui s'appelle <i>Elisabetta</i>; la duchesse
+de Tursi, qui s'appelle <i>Elisa</i>; la marquise
+d'Altavilla, qui s'appelle <i>Eufrasia</i>, et la comtesse
+de Policastro, qui s'appelle <i>Eugenia</i>. Je ne compte
+point lady Hamilton, qui s'appelle Emma; elle ne
+saurait être pour rien dans une pareille affaire. Donc,
+vous le voyez, nous avons sept personnes compromises.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais, sur ces sept personnes, répliqua
+Acton en riant, il y en a deux qui ne sont plus d'âge
+à signer des lettres par de simples initiales.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste! Restent cinq. Après?</p>
+
+<p>&mdash;Après, c'est bien simple, madame, et je ne sais
+pas même comment Votre Majesté se donne la peine
+d'écouter le reste de mon plan.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, mon cher Acton! il y a des
+jours où je suis vraiment stupide, et il paraît que je
+suis dans un de ces jours-là.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté a bonne envie de me dire à moi
+la grosse injure qu'elle vient de se dire à elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; car vous m'impatientez avec toutes vos
+circonlocutions.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! madame, on n'est point diplomate pour
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Achevons.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera fait en deux mots.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-les alors, ces deux mots! fit la reine
+impatientée.</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Majesté invente un moyen de mettre
+une plume aux mains de chacune de ces dames, et,
+en comparant les écritures...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, dit la reine en posant sa main
+sur celle d'Acton; la maîtresse connue, l'amant le
+sera bientôt. Rentrons.</p>
+
+<p>Et elle se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Avec la permission de Votre Majesté, je lui
+demanderai encore dix minutes d'audience.</p>
+
+<p>&mdash;Pour choses importantes?</p>
+
+<p>&mdash;Pour affaires de la plus haute gravité.</p>
+
+<p>&mdash;Dites, fit la reine en se rasseyant.</p>
+
+<p>&mdash;La nuit où Votre Majesté me remit cette lettre,
+elle se rappelle avoir vu, à trois heures du matin, la
+chambre du roi éclairée?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, puisque je lui écrivis...</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté sait avec qui le roi s'entretenait
+si tard?</p>
+
+<p>&mdash;Avec le cardinal Ruffo, mon huissier me l'a
+dit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, à la suite de sa conversation avec le
+cardinal Ruffo, le roi a fait partir un courrier.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai, en effet, entendu le galop d'un cheval qui
+passait sous les voûtes. Quel était ce courrier?</p>
+
+<p>&mdash;Son homme de confiance, Ferrari.</p>
+
+<p>&mdash;D'où savez-vous cela?</p>
+
+<p>&mdash;Mon palefrenier anglais Tom couche dans les
+écuries; il a vu, à trois heures du matin, Ferrari, en
+costume de voyage, entrer dans l'écurie, seller un
+cheval lui-même et partir. Le lendemain, en me
+tenant l'étrier, il m'a dit cela.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame, je me suis demandé à qui,
+après une conversation avec le cardinal, Sa Majesté
+pouvait envoyer un courrier, et j'ai pensé que ce
+n'était qu'à son neveu l'empereur d'Autriche.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi aurait fait cela sans m'en prévenir?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le roi! le cardinal, répondit Acton.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit la reine Caroline en fronçant le
+sourcil, je ne suis pas Anne d'Autriche et M. Ruffo
+n'est point Richelieu; qu'il prenne garde!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pensé que la chose était sérieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous sûr que Ferrari allait à Vienne?</p>
+
+<p>&mdash;J'avais quelques doutes à ce sujet; mais ils ont
+été bientôt dissipés. J'ai envoyé Tom sur la route
+pour savoir si Ferrari avait pris la poste.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Il l'a prise à Capoue, où il a laissé son cheval,
+en disant au maître de poste qu'il en eût bien soin,
+que c'était un cheval des écuries du roi, et qu'il le
+reprendrait à son retour, c'est-à-dire dans la nuit du
+3 octobre, ou dans la matinée du 4.</p>
+
+<p>&mdash;Onze ou douze jours.</p>
+
+<p>&mdash;Juste le temps qu'il lui faut pour aller à Vienne
+et en revenir.</p>
+
+<p>&mdash;Et, à la suite de toutes ces découvertes, qu'avez-vous
+résolu?</p>
+
+<p>&mdash;D'en prévenir Votre Majesté d'abord, et c'est ce
+que je viens de faire; ensuite il me semble, pour nos
+plans de guerre, car Votre Majesté est toujours
+résolue à la guerre?...</p>
+
+<p>&mdash;Toujours. Une coalition se prépare qui va chasser
+les Français de l'Italie; les Français chassés,
+mon neveu l'empereur d'Autriche va mettre la main
+non-seulement sur les provinces qu'il possédait
+avant le traité de Campo-Formio, mais encore sur
+les Romagnes. Dans ces sortes de guerres, chacun
+garde ce qu'il a pris, ou n'en rend que des portions;
+emparons-nous donc seuls, et avant personne, des
+États romains, et, en rendant au pape Rome, que
+nous ne pouvons point garder, eh bien, nous ferons
+nos conditions pour le reste.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, la reine étant toujours résolue à la
+guerre, il est important qu'elle sache ce que le roi,
+moins résolu à la guerre que Votre Majesté, a pu,
+par le conseil du cardinal Ruffo, écrire à l'empereur
+d'Autriche et ce que l'empereur d'Autriche lui a répondu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez une chose, général?</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il ne faut attendre aucune complaisance
+de Ferrari; c'est un homme entièrement
+au roi et que l'on assure incorruptible.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Philippe, père d'Alexandre, disait qu'il
+n'y avait point de forteresse imprenable, tant qu'y
+pouvait entrer un mulet chargé d'or; nous verrons à
+combien le courrier Ferrari estimera son incorruptibilité.</p>
+
+<p>&mdash;Et, si Ferrari refuse, quelle que soit la somme
+offerte; s'il dit au roi que la reine et son ministre ont
+tenté de le séduire, que pensera le roi, qui devient
+de plus en plus défiant?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté sait qu'à mon avis le roi l'a toujours
+été, défiant; mais je crois qu'il y a un moyen
+qui met hors de cause Votre Majesté et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Celui de lui faire faire les propositions par sir
+William. Si Ferrari est homme à se laisser acheter,
+il se laissera aussi bien acheter par sir William que
+par nous, d'autant plus que sir William ambassadeur
+d'Angleterre, a près de lui le prétexte de
+vouloir instruire sa cour des véritables dispositions
+de l'empereur d'Autriche. S'il accepte,&mdash;et il ne
+court aucun risque à accepter, car on ne lui demande
+rien que de prendre lecture de la lettre, la remettre
+dans son enveloppe et la recacheter;&mdash;s'il accepte,
+tout va bien; s'il est assez l'ennemi de ses intérêts
+pour refuser, au contraire, sir Hamilton lui donne
+une centaine de louis pour qu'il garde le secret sur
+la tentative faite; enfin, au pis aller de tout, s'il
+refuse les cent louis et ne garde pas le secret, sir
+William rejette tout ce que la tentative a de...&mdash;comment
+dirai-je cela?&mdash;de hasardé, sur la
+grande amitié qu'il porte à son frère de lait le roi
+George; si cette excuse ne lui suffit pas, il demandera
+au roi, sur sa parole d'honneur, si, en
+pareille circonstance, il n'en ferait pas autant que lui,
+sir William. Le roi se mettra à rire et ne donnera
+point sa parole d'honneur. En somme, le roi a trop
+grand besoin de sir William Hamilton, dans la position
+où il se trouve, pour lui garder une longue rancune.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez que sir William consentira?...</p>
+
+<p>&mdash;Je lui en parlerai, et, si cela ne suffit pas, Votre
+Majesté lui en fera parler par sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, ne craignez-vous pas que Ferrari
+ne passe sans que nous soyons avertis?</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus simple que d'aller au-devant de
+cette crainte, et je n'ai attendu pour cela que
+l'agrément de Votre Majesté, ne voulant rien faire
+sans son ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez?</p>
+
+<p>&mdash;Ferrari repassera cette nuit ou demain matin à
+la poste de Capoue, où il a laissé son cheval; j'envoie
+mon secrétaire à la poste de Capoue, afin que l'on
+prévienne Ferrari que le roi est à Caserte et y attend
+des dépêches; nous restons ici cette nuit et demain
+toute la journée; au lieu de passer devant le château,
+Ferrari y entre, demande Sa Majesté et trouve sir
+William.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela peut réussir, en effet, répondit la
+reine soucieuse, comme tout cela peut échouer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est déjà beaucoup, madame, lorsque l'on
+combat à chances égales, et qu'étant femme et reine,
+on a pour soi le hasard.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, Acton; d'ailleurs, en toute
+chose il faut faire la part du feu; si le feu ne prend
+pas tout, tant mieux; s'il prend tout, eh bien, on
+tâchera de l'éteindre. Envoyez votre secrétaire à
+Capoue et prévenez sir William Hamilton.</p>
+
+<p>Et la reine, secouant sa tête encore belle, mais
+chargée de soucis, comme pour en faire tomber les
+mille préoccupations qui pesaient sur elle, rentra
+dans le salon d'un pas léger et le sourire sur les
+lèvres.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XLI</h3>
+
+<h3>L'ACROSTICHE</h3>
+
+
+<p>Un certain nombre de personnes étaient déjà arrivées
+et, parmi ces personnes, les sept dames dont
+le nom de baptême commençait par un E. Ces sept
+dames étaient, comme nous l'avons dit, la princesse
+de Cariati, la comtesse de San-Marco, la marquise de
+San-Clemente, la duchesse de Termoli, la duchesse
+de Tursi, la marquise d'Altavilla et la comtesse
+de Policastro.</p>
+
+<p>Les hommes étaient l'amiral Nelson et deux de ses
+officiers, ou plutôt deux de ses amis: le capitaine
+Troubridge, et le capitaine Ball; le premier, esprit
+charmant, plein de fantaisie et d'humour; le second,
+grave et roide comme un véritable Breton de la
+Grande-Bretagne.</p>
+
+<p>Les autres invités étaient l'élégant duc de Rocca-Romana,
+frère de Nicolino Caracciolo, qui était loin
+de se douter&mdash;c'est de Nicolino que nous parlons,&mdash;qui
+était loin de se douter qu'un ministre et une
+reine prissent en ce moment tant de peines pour découvrir
+sa joyeuse et insouciante personnalité; le duc
+d'Avalos, plus habituellement appelé le marquis del
+Vasto, dont l'antique famille se divisa en deux
+branches et dont un ancêtre, capitaine de Charles-Quint,&mdash;celui-là
+même qui avait été fait prisonnier
+à Ravenne, qui avait épousé la fameuse Vittoria Colonna,
+et qui composa pour elle, en prison, son <i>Dialogue
+de l'amour</i>,&mdash;reçut à Pavie des mains de François Ier,
+vaincu, son épée, dont il ne restait plus que
+la garde, tandis que l'autre, sous le nom de marquis
+del Guasto, dont notre chroniqueur l'Étoile fait du
+Guast, devenait l'amant de Marguerite de France et
+mourait assassiné; le duc de la Salandra, grand veneur
+du roi, que nous verrons plus tard essayer de
+prendre le commandement échappé aux mains de
+Mack; le prince Pignatelli, à qui le roi devait laisser
+en fuyant la lourde charge de vicaire général, et
+quelques autres encore, descendants fort descendus
+des plus nobles familles napolitaines et espagnoles.</p>
+
+<p>Tous attendaient l'arrivée de la reine et s'inclinèrent
+respectueusement à sa vue.</p>
+
+<p>Deux choses préoccupaient Caroline dans cette
+soirée: faire valoir Emma Lyonna pour rendre Nelson
+plus amoureux que jamais, et reconnaître à son
+écriture la dame qui avait écrit le billet, attendu que
+lorsqu'on connaîtrait celle qui l'avait écrit, il ne serait
+pas difficile, comme l'avait fort judicieusement dit
+Caroline, de reconnaître celui auquel il était adressé.</p>
+
+<p>Ceux-là seuls qui ont assisté à ces intimes et enivrantes
+soirées de la reine de Naples, soirées dont
+Emma Lyonna était à la fois le grand charme et le
+principal ornement, ont pu raconter à leurs contemporains
+à quel point d'enthousiasme et de délire la
+moderne Armide conduisait ses auditeurs et ses spectateurs.
+Si ses poses magiques, si sa voluptueuse
+pantomime avaient eu l'influence que nous avons dite
+sur les froids tempéraments du Nord, combien plus
+elles devaient électriser ces violentes imaginations
+du Midi, qui se passionnaient au chant, à la musique,
+à la poésie, qui savaient par coeur Cimarosa et Metastase!
+Nous avons, pour notre part, connu et interrogé,
+dans nos premiers voyages à Naples et en Sicile,
+des vieillards qui avaient assisté à ces soirées
+magnétiques, et nous les avons vus, après cinquante
+ans écoulés, frissonner comme des jeunes gens à ces
+ardents souvenirs.</p>
+
+<p>Emma Lyonna était belle, même sans le vouloir.
+Que l'on comprenne ce qu'elle fut ce soir-là, où elle
+voulait être belle et pour la reine et pour Nelson, au
+milieu de tous ces élégants costumes de la fin du XVIIIe
+siècle, que la cour d'Autriche et celle des Deux-Siciles
+s'obstinaient à porter comme une protestation contre
+la révolution française; au lieu de la poudre qui couvrait
+encore ces hautes coiffures ridiculement échafaudées
+sur le sommet de la tête, au lieu de ces robes
+étriquées qui eussent étranglé la grâce de Terpsichore
+elle-même, au lieu de ce rouge violent qui
+transformait les femmes en bacchantes, Emma
+Lyonna, fidèle à ses traditions de liberté et d'art,
+portait&mdash;mode qui commençait déjà à se répandre
+et qu'avaient adoptée en France les femmes les plus
+célèbres par leur beauté,&mdash;une longue tunique de
+cachemire bleu clair tombant autour d'elle en plis à
+faire envie à une statue antique; ses cheveux flottant
+sur ses épaules en longues boucles laissaient transparaître,
+au milieu de leurs flots mouvants, deux rubis
+qui brillaient comme les fabuleuses escarboucles de
+l'antiquité; sa ceinture, don de la reine, était une
+chaîne de diamants précieux, qui, nouée comme une
+cordelière, retombait jusqu'aux genoux; ses bras
+étaient nus depuis la naissance de l'épaule jusqu'à
+l'extrémité de ses doigts, et l'un de ses bras était
+serré à l'épaule et au poignet par deux serpents de
+diamants aux yeux de rubis; l'une de ses mains,
+celle dont le bras était sans ornement était chargée
+de bagues, tandis que l'autre, au contraire, ne brillait
+que par l'éclatante finesse de sa peau et ses
+ongles effilés, dont l'incarnat transparent semblait
+fait de feuilles de rose, tandis que ses pieds, chaussés
+de bas couleur de chair, semblaient nus comme ses
+mains dans leurs cothurnes d'azur à lacets d'or.</p>
+
+<p>Cette éblouissante beauté, augmentée encore par
+ce costume étrange, avait quelque chose de surnaturel
+et, par conséquent, de terrible et d'effrayant;
+les femmes s'écartaient de cette résurrection du paganisme
+grec avec jalousie, les hommes avec effroi.
+A qui avait le malheur de devenir amoureux de cette
+Vénus Astarté, il ne restait plus que sa possession
+ou le suicide.</p>
+
+<p>Il en résultait qu'Emma, toute belle qu'elle était,
+et justement à cause de sa fascinante beauté, restait
+isolée à l'angle d'un canapé, au milieu d'un cercle
+qui s'était fait autour d'elle. Nelson, qui seul eût eu
+le droit de s'asseoir à son côté, la dévorait du regard
+et chancelait ébloui au bras de Troubridge, se demandant
+par quel mystère d'amour ou quel calcul
+de politique s'était donnée à lui, le rude marin, le
+vétéran mutilé de vingt batailles, cette créature privilégiée
+qui réunissait toutes les perfections.</p>
+
+<p>Quant à elle, elle était moins gênée et moins
+rougissante sur ce lit d'Apollon, où autrefois Graham
+l'avait exposée nue aux regards curieux de toute une
+ville, que dans ce salon royal où tant de regards envieux
+et lascifs l'enveloppaient.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Votre Majesté, s'écria-t-elle en voyant paraître
+la reine et en s'élançant vers elle comme pour
+implorer son secours, venez vite me cacher à votre
+ombre, et dites bien à ces messieurs et à ces dames,
+que l'on ne court pas, en s'approchant de moi, les
+risques que l'ont court à s'endormir sous le mancenillier
+ou à s'asseoir sous le bohon-upas.</p>
+
+<p>&mdash;Plaignez-vous de cela, ingrate créature que
+vous êtes! dit en riant la reine; pourquoi êtes-vous
+belle à faire éclater tous les coeurs d'amour et de jalousie,
+si bien qu'il n'y a que moi ici qui sois assez
+humble et assez peu coquette pour oser approcher
+mon visage du vôtre en vous embrassant sur les deux
+joues?</p>
+
+<p>Et la reine l'embrassa, et, en l'embrassant, lui dit
+tout bas ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Sois charmante ce soir, il le faut!</p>
+
+<p>Et, jetant son bras autour du cou de sa favorite,
+elle l'entraîna sur le canapé, autour duquel chacun
+dès lors se pressa, les hommes pour faire leur cour
+à Emma en faisant leur cour à la reine, et les femmes
+pour faire leur cour à la reine en faisant leur cour à
+Emma.</p>
+
+<p>En ce moment, Acton rentra: un regard que la
+reine échangea avec lui, lui indiqua que tout marchait
+au gré de son désir.</p>
+
+<p>Elle emmena Emma dans un coin, et, après lui
+avoir parlé quelque temps tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Mesdames, dit-elle, je viens d'obtenir de ma
+bonne lady Hamilton qu'elle nous donnerait ce soir
+un échantillon de tous ses talents, c'est-à-dire qu'elle
+nous chanterait quelque ballade de son pays ou quelque
+chant de l'antiquité, qu'elle nous jouerait une
+scène de Shakspeare, et qu'elle nous danserait son
+pas du châle, qu'elle n'a encore dansé que pour moi
+et devant moi.</p>
+
+<p>Il n'y eut dans le salon qu'un cri de curiosité et de
+joie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Emma, Votre Majesté sait que c'est à
+une condition...</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? demandèrent les dames, encore plus
+empressées dans leurs désirs que les hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? répétèrent les hommes après elles.</p>
+
+<p>&mdash;La reine, dit Emma, vient de me faire observer
+que, par un singulier hasard, excepté celui de la
+reine, le nom de baptême des huit dames qui sont
+réunies dans ce salon commence par un E.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est vrai! dirent les dames en se regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si je fais ce que l'on demande, je veux
+que l'on fasse aussi ce que je demanderai.</p>
+
+<p>&mdash;Mesdames, dit la reine, vous conviendrez que
+c'est trop juste.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que voulez-vous? Voyons, dites, milady!
+s'écrièrent plusieurs voix.</p>
+
+<p>&mdash;Je désire, dit Emma, garder un précieux souvenir
+de cette soirée; Sa Majesté va écrire son nom
+Carolina sur un morceau de papier, et chaque lettre
+de ce nom auguste et chéri deviendra l'initiale d'un
+vers écrit par chacune de nous, moi la première, à la
+plus grande gloire de Sa Majesté; chacune de nous
+signera son vers, bon ou mauvais, et j'espère bien
+que, le mien aidant, il y en aura plus de mauvais
+que de bons; puis, en souvenir de cette soirée pendant
+laquelle j'aurai eu l'honneur de me trouver
+avec la plus belle reine du monde et les plus nobles
+dames de Naples et de la Sicile, je prendrai ce précieux
+et poétique autographe pour mon album.</p>
+
+<p>&mdash;Accordé, dit la reine, et de grand coeur.</p>
+
+<p>Et la reine, s'approchant d'une table, écrivit en
+travers d'une feuille de papier le nom Carolina.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Votre Majesté, s'écrièrent les dames mises
+en demeure de faire des vers à la minute, mais nous
+ne sommes pas poëtes, nous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous invoquerez Apollon, dit la reine, et vous le
+deviendrez.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas moyen de reculer: d'ailleurs, Emma
+s'approchant de la table comme elle avait dit qu'elle
+le ferait, écrivit en face de la première lettre du nom
+de la reine, c'est-à-dire en face du C, le premier vers
+de l'acrostiche et signa: Emma Hamilton.</p>
+
+<p>Les autres dames se résignèrent, et les unes après
+les autres s'approchèrent de la table, prirent la plume,
+écrivirent un vers et signèrent leur nom.</p>
+
+<p>Lorsque la dernière, la marquise de San-Clemente,
+eut signé le sien, la reine prit vivement le papier. Le
+concours des huit muses avait donné le résultat suivant.</p>
+
+<p>La reine lut tout haut:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><span class="lrg">C</span>'est par trop abuser de la grandeur suprême,</p>
+<p class="i30"><i>Emma Hamilton</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p><span class="lrg">A</span>yant le sceptre en main, au front le diadème,</p>
+<p class="i30"><i>Emilia Cariati</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p><span class="lrg">R</span>éunissant déjà de si riches tributs,</p>
+<p class="i30"><i>Eleonora San-Marco</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p><span class="lrg">O</span> reine! de vouloir qu'en un instant Phébus,</p>
+<p class="i30"><i>Elisabetta Termoli</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p><span class="lrg">L</span>orsque le mont Vésuve est si loin du Parnasse,</p>
+<p class="i30"><i>Elisa Tursi</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p><span class="lrg">I</span>nitie au bel art de Pétrarque et du Tasse</p>
+<p class="i30"><i>Eufrasia d'Altavilla</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p><span class="lrg">N</span>os coeurs, qui n'ont jamais pour vous jusqu'à ce jour</p>
+<p class="i30"><i>Eugenia de Policastro</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p><span class="lrg">A</span>spiré qu'à lutter de respect et d'amour.</p>
+<p class="i30"><i>Elena San-Clemente</i>.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Voyez donc, dit la reine, tandis que les hommes
+s'émerveillaient sur les mérites de l'acrostiche et que
+les dames s'étonnaient elles-mêmes d'avoir si bien
+fait, voyez donc, général Acton, comme la marquise
+de San-Clemente a une charmante écriture.</p>
+
+<p>Le général Acton s'approcha d'une bougie, s'écartant
+en même temps du groupe comme s'il eût voulu
+relire l'acrostiche, compara l'écriture de la lettre
+avec celle du huitième vers, et, rendant avec un
+sourire le précieux et terrible autographe à Caroline:</p>
+
+<p>&mdash;Charmante, en effet, dit-il.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XLII</h3>
+
+<h3>LES VERS SAPHIQUES</h3>
+
+
+<p>La double louange de la reine et du capitaine général
+Acton à l'égard de l'écriture de la marquise de
+San-Clemente, passa sans que personne, pas même
+celle qui était l'objet de cette louange, eût l'idée d'y
+attacher l'importance qu'elle avait en réalité.</p>
+
+<p>La reine s'empara de l'acrostiche, promettant à
+Emma de le lui rendre le lendemain, et, comme cette
+première glace qui fait la froideur du commencement
+de toute soirée était brisée, chacun se mêla dans
+cette charmante confusion que la reine savait créer
+dans son intimité, par l'art qu'elle avait de faire
+oublier toute gêne en bannissant toute étiquette.</p>
+
+<p>La conversation devint flottante; les lèvres ne
+laissèrent plus tomber, mais lancèrent les paroles; le
+rire montra ses dents blanches; hommes et femmes se
+croisèrent; chacun alla, selon sa sympathie, chercher
+l'esprit ou la beauté, et, au milieu de ce doux bruissement
+qui semble un ramage d'oiseaux, on sentit
+s'attiédir et s'imprégner des émanations parfumées
+de la jeunesse cette atmosphère, dont tant de fraîches
+haleines et tant de doux parfums faisaient une espèce
+de philtre invisible, insaisissable, enivrant, composé
+d'amour, de désirs et de volupté.</p>
+
+<p>Dans ces sortes de réunions, non-seulement Caroline
+oubliait qu'elle était reine, mais encore parfois
+ne se souvenait point assez qu'elle était femme; une
+espèce de flamme électrique s'allumait dans ses
+yeux, sa narine se dilatait, son sein gonflé imitait, en
+se levant et en s'abaissant, le mouvement onduleux de
+la vague, sa voix devenait rauque et saccadée, et un
+rugissement de panthère ou de bacchante sortant de
+cette belle bouche n'eût étonné personne.</p>
+
+<p>Elle vint à Emma, et, mettant sur son épaule nue,
+sa main nue, qui sembla une main de corail rose sur
+une épaule d'albâtre:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lui demanda-t-elle, avez-vous oublié,
+ma belle lady, que vous ne vous appartenez point ce
+soir? Vous nous avez promis des miracles, et nous
+avons hâte de vous applaudir.</p>
+
+<p>Emma, tout au contraire de la reine, semblait
+noyée dans une molle langueur; son cou n'avait plus
+la force de supporter sa tête, qui s'inclinait tantôt
+sur une épaule, tantôt sur l'autre, et quelquefois,
+comme dans un spasme de volupté, se renversait en
+arrière; ses yeux, à moitié fermés, cachaient ses
+prunelles sous les longs cils de ses paupières; sa
+bouche, à moitié ouverte, laissait sous les lèvres pourprées
+voir ses dents d'émail; les boucles noires de
+ses cheveux tranchaient avec la mate blancheur de
+sa poitrine.</p>
+
+<p>Elle ne vit point, mais sentit la main de la reine se
+poser sur son épaule; un frisson passa par tout son
+corps.</p>
+
+<p>&mdash;Que désirez-vous de moi, chère reine? fit-elle
+languissamment et avec un mouvement de tête d'une
+grâce suprême. Je suis prête à vous obéir. Voulez-vous
+la scène du balcon de Roméo? Mais, vous le
+savez, pour jouer cette scène, il faut être deux, et je
+n'ai pas de Roméo.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit la reine en riant, pas de scène
+d'amour; tu les rendrais tous fous, et qui sait si tu
+ne me rendrais pas folle aussi, moi? Non, quelque
+chose qui les effraye, au contraire. Juliette au balcon!
+non pas! Le monologue de Juliette, voilà tout ce que
+je te permets ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Soit; donnez-moi un grand châle blanc, ma
+reine, et faites-moi faire de la place.</p>
+
+<p>La reine prit, sur un canapé, un grand châle de
+crêpe de Chine blanc qu'elle avait sans doute jeté là
+avec intention, le donna à Emma, et, d'un geste dans
+lequel elle redevenait reine, ordonna à tout le monde
+de s'écarter.</p>
+
+<p>En une seconde, Emma se trouva isolée au milieu
+du salon.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, il faut que vous soyez assez bonne
+pour expliquer la situation. D'ailleurs, cela détournera
+un instant l'attention de moi, et j'ai besoin de
+cette petite supercherie pour faire mon effet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez tous la chronique véronaise
+des Montaigus et des Capulets, n'est-ce pas? dit la
+reine. On veut faire épouser à Juliette le comte Pâris,
+qu'elle n'aime pas, tandis que c'est le pauvre banni
+Roméo qu'elle aime. Frère Laurence, qui l'a mariée
+à son amant, lui a donné un narcotique qui la fera
+passer pour morte; on la déposera dans le tombeau
+des Capulets, et, là, Laurence viendra la chercher et
+la conduira à Mantoue, où l'attend Roméo. Sa mère
+et sa nourrice viennent de sortir de sa chambre, la
+laissant seule après lui avoir signifié que, le lendemain,
+au point du jour, elle épouserait le comte Pâris.</p>
+
+<p>A peine la reine avait-elle achevé cet exposé qui
+avait attiré tous les yeux sur elle, qu'un douloureux
+soupir les ramena sur Emma Lyonna; il ne lui avait
+fallu que quelques secondes pour se draper dans
+l'immense châle, de manière à ne rien laisser voir
+de son premier costume; sa tête était cachée dans
+ses mains, elle les laissa glisser lentement de haut
+en bas, releva en même temps et laissa voir peu à
+peu son visage pâle, empreint de la plus profonde
+douleur et dans lequel il était impossible de retrouver
+aucun reste de cette langueur suave que
+nous avons essayé de peindre; c'était, au contraire,
+l'angoisse arrivée à son paroxysme, la terreur
+montant à son apogée.</p>
+
+<p>Elle tourna lentement sur elle-même, comme
+pour suivre des yeux sa mère et sa nourrice, même
+au delà de la vue, et, d'une voix dont chaque vibration
+pénétrait au fond du coeur, le bras étendu
+comme pour donner au monde un congé éternel:
+«Adieu!» dit-elle,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Adieu! Le Seigneur sait quand nous nous reverrons.</p>
+<p>La terreur, sous mon front, agite son vertige,</p>
+<p>Et mon sang suspendu dans mes veines se fige!</p>
+<p>Si je les rappelais pour calmer mon effroi?</p>
+<p>Nourrice! Signora!... Pauvre folle, tais-toi!</p>
+<p>Qu'ont à faire en ces lieux, ta mère ou ta nourrice?</p>
+<p>Il faut que sans témoins la chose s'accomplisse;</p>
+<p>A moi, breuvage sombre!&mdash;et, si tu faillissais,</p>
+<p>Demain je serais donc au comte?... Non, je sais</p>
+<p>Un moyen d'échapper au terrible anathème:</p>
+<p>Poignard, dernier recours, espérance suprême,</p>
+<p>Repose à mes côtés. Si c'était un poison...</p>
+<p>Que le moine en mes mains eût mis par trahison,</p>
+<p>Tremblant qu'on découvrît mon premier mariage!</p>
+<p>Mais non, chacun le tient pour un saint personnage,</p>
+<p>Et, d'ailleurs, c'est l'ami de mon cher Roméo!</p>
+<p>Qu'ai-je à craindre? Mais, si, déposée au tombeau,</p>
+<p>J'allais sous mon linceul dans la sombre demeure,</p>
+<p>Seule au milieu des morts, m'éveiller avant l'heure</p>
+<p>Où doit, mon Roméo, venir me délivrer!</p>
+<p>Cet air, que nul vivant ne saurait respirer,</p>
+<p>Assiégeant à la fois ma bouche et ma narine,</p>
+<p>De miasmes mortels gonflerait ma poitrine,</p>
+<p>Me suffoquant avant que, vainqueur du trépas,</p>
+<p>Mon bien-aimé ne pût m'emporter dans ses bras,</p>
+<p>Ou même, si je vis, pour mon oeil quel spectacle!</p>
+<p>Ce caveau n'est-il pas l'antique réceptacle</p>
+<p>Où dorment les débris des aïeux trépassés</p>
+<p>Depuis plus de mille ans, l'un sur l'autre entassés?</p>
+<p>Où Tybald le dernier, étendu sur sa couche,</p>
+<p>M'attend livide et froid, la menace à la bouche?</p>
+<p>Puis, quand sonne minuit, grand Dieu! ne dit-on pas</p>
+<p>Qu'éveillés par l'airain, les hôtes du trépas</p>
+<p>Pour s'enlacer, hideux, dans leurs rondes funèbres,</p>
+<p>Se lèvent en heurtant leurs os dans les ténèbres,</p>
+<p>Et poussent dans la nuit de ces cris émouvants</p>
+<p>Qui font fuir la raison du cerveau des vivants?</p>
+<p>Oh! si je m'éveillais sous les arcades sombres,</p>
+<p>Justement à cette heure où revivent les ombres;</p>
+<p>Si, se traînant vers moi dans le sépulcre obscur,</p>
+<p>Ces spectres me souillaient de leur contact impur,</p>
+<p>Et, m'entraînant aux jeux que la lumière abhorre,</p>
+<p>Me laissaient insensée au lever de l'aurore!</p>
+<p>Je sens en y songeant ma raison s'échapper.</p>
+<p>Oh! fuis! fuis! Roméo, je vois, pour te frapper,</p>
+<p>Tybald qui lentement dans l'ombre se soulève.</p>
+<p>A sa main décharnée étincelle son glaive;</p>
+<p>Il veut, montrant du doigt son flanc ensanglanté,</p>
+<p>Sur sa tombe te faire asseoir à son côté.</p>
+<p>Arrête, meurtrier! au nom du ciel! arrête!</p>
+<p><i>(Portant le flacon à ses lèvres.)</i></p>
+<p>Roméo, c'est à toi que boit ta Juliette!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et, faisant le geste d'avaler le narcotique, elle
+s'affaissa sur elle-même, et tomba étendue sur le tapis
+du salon, où elle resta inerte et sans mouvement.</p>
+
+<p>L'illusion fut si grande, qu'oubliant que ce qu'il
+voyait s'accomplir n'était qu'un jeu, Nelson, le rude
+marin, plus familier avec les tempêtes de l'Océan
+qu'avec les feintes de l'art, poussa un cri, s'élança
+vers Emma, et, de son bras unique, la souleva de
+terre, comme il eût fait d'un enfant.</p>
+
+<p>Il en fut récompensé: en rouvrant les yeux, le
+premier sourire d'Emma fut pour lui. Alors seulement,
+il comprit son erreur, et se retira confus dans
+un angle du salon.</p>
+
+<p>La reine lui succéda et chacun entoura la fausse
+Juliette.</p>
+
+<p>Jamais la magie de l'art, poussée à ce point peut-être,
+n'était parvenue au delà. Quoique exprimés
+dans une langue étrangère, aucun des sentiments qui
+avaient agité le coeur de l'amante de Roméo, n'avait
+échappé à ses spectateurs; la douleur, quand, sa mère
+et sa nourrice parties, elle se trouve seule avec la
+menace de devenir la femme du comte Pâris; le
+doute, quand, examinant le breuvage, elle craint
+que ce ne soit un poison; la résolution, quand, prenant
+un poignard, elle décide d'en appeler au fer,
+c'est-à-dire à la mort, dans l'extrémité où elle se
+trouve; l'angoisse, quand elle craint d'être oubliée
+vivante dans le tombeau de sa famille et d'être forcée
+par les spectres de se mêler à leur danse impie; enfin
+sa terreur quand elle croit voir Tybald, enseveli de
+la veille, se soulever tout sanglant pour frapper
+Roméo, toutes ces impressions diverses, elle les avait
+rendues avec une telle magie et une telle vérité,
+qu'elle les avait fait passer dans l'âme des assistants,
+pour lesquels, grâce à la magie de son art, la fiction
+était devenue une réalité.</p>
+
+<p>Les émotions soulevées par ce spectacle, dont la
+noble compagnie, complétement étrangère aux
+mystères de la poésie du Nord, n'avait pas même
+l'idée, furent quelque temps à se calmer. Au silence
+de la stupéfaction succédèrent les applaudissements
+de l'enthousiasme; puis vinrent les éloges et les
+flatteries charmantes qui caressent si doucement
+l'amour-propre des artistes. Emma, née pour briller
+sur la scène littéraire, mais poussée par son irrésistible
+fortune sur la scène politique, redevenait à
+chaque occasion la comédienne ardente et passionnée,
+prête à faire passer dans la vie réelle ces créations
+de la vie factice que l'on appelle Juliette, lady
+Macbeth ou Cléopâtre. Alors, elle jetait à son rêve
+évanoui tous les soupirs de son coeur et demandait si
+les triomphes dramatiques de mistress Siddons et de
+mademoiselle Raucourt ne valaient pas mieux que les
+apothéoses royales de lady Hamilton. Alors, il se
+faisait en elle, au milieu des louanges des assistants,
+des applaudissement des spectateurs, des caresses
+même de la reine, une profonde tristesse, et, si elle s'y
+laissait aller, elle tombait dans une de ces mélancolies
+qui, chez elle, étaient encore une séduction; mais
+la reine, qui pensait avec raison que ces mélancolies
+n'étaient point exemptes de regrets et même de remords,
+la poussait vite vers quelque nouveau triomphe,
+dans l'enivrement duquel elle détournait les
+yeux du passé pour ne plus regarder que dans
+l'avenir.</p>
+
+<p>Aussi, la prenant par le bras et la secouant fortement,
+comme on fait pour tirer une somnambule du
+sommeil magnétique:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, lui dit-elle, pas de ces rêveries! tu sais
+bien que je ne les aime pas. Chante ou danse! Je te
+l'ai déjà dit, tu n'es point à toi ce soir, tu es à nous;
+chante ou danse!</p>
+
+<p>&mdash;Avec la permission de Votre Majesté, dit
+Emma, je vais chanter. Je ne joue jamais cette scène
+sans conserver pendant quelque temps un tremblement
+nerveux qui m'ôte toute force physique; au
+contraire, ce tremblement sert ma voix. Quel
+morceau Votre Majesté désire-t-elle que je chante?
+Je suis à ses ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Chante-leur quelque chose de ce manuscrit de
+Sappho que l'on vient de retrouver à Herculanum.
+Ne m'as-tu pas dit que tu avais fait la musique de
+plusieurs de ces poésies?</p>
+
+<p>&mdash;D'une seule, madame; mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi? demanda la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Cette musique, faite pour nous dans l'intimité,
+sur un hymne étrange..., dit Emma à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;<i>A la femme aimée</i>, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Emma sourit et regarda la reine avec une singulière
+expression de lascivité.</p>
+
+<p>&mdash;Justement! dit la reine, chante celle-là, je le
+veux.</p>
+
+<p>Puis, laissant Emma tout étourdie de l'accent avec
+lequel elle avait dit: <i>Je le veux</i>, elle appela le duc de
+Rocca-Romana, qu'on assurait avoir été l'objet d'un
+de ces caprices tendres et passagers auxquels la Sémiramis
+du Midi était aussi sujette que la Sémiramis
+du Nord, et, le faisant asseoir près d'elle sur le même
+canapé, elle commença avec lui une conversation
+qui, pour se passer à voix basse, n'en paraissait pas
+moins animée.</p>
+
+<p>Emma jeta un regard sur la reine, sortit vivement
+du salon, et, un instant après, rentra coiffée d'une
+branche de laurier, les épaules couvertes d'un manteau
+rouge et portant dans son bras arrondi cette
+lyre lesbienne que nulle femme n'a osé toucher depuis
+que la muse de Mitylène l'a laissée échapper de
+ses mains en s'élançant du haut du rocher de Leucade.</p>
+
+<p>Un cri d'étonnement s'échappa de toutes les poitrines;
+à peine la reconnut-on. Ce n'était plus la
+douce et poétique Juliette; une flamme plus dévorante
+que celle que Vénus vengeresse alluma dans
+les yeux de Phèdre jaillissait de sa prunelle; elle s'avança
+d'un pas rapide et qui avait quelque chose de
+viril, répandant autour d'elle un parfum inconnu;
+toutes les ardeurs impures de l'antiquité, celle de
+Myrrha pour son père, celle de Pasiphaé pour le taureau
+crétois, semblaient avoir étendu leur fard impudique
+sur son visage; c'était la vierge révoltée
+contre l'amour, sublime d'impudeur dans sa coupable
+rébellion; elle s'arrêta devant la reine, et, avec
+une passion qui fit sonner les cordes de la lyre,
+comme si elles étaient d'airain, elle se laissa tomber
+sur un fauteuil et chanta sur une stridente mélopée
+les paroles suivantes:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Assis à tes côtés, celui-là qui soupire,</p>
+<p>Écoutant de ta voix les sons mélodieux,</p>
+<p>Celui-là qui te voit, ô rage! lui sourire,</p>
+<p>Celui-là, je le dis, il est l'égal des dieux!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Dès que je t'aperçois, la voix manque à ma lèvre,</p>
+<p>Ma langue se dessèche et veut en vain parler.</p>
+<p>Dans mes tempes en feu j'entends battre la fièvre,</p>
+<p>Et me sens tout ensemble et transir et brûler.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Plus pâle que la fleur qui se soutient à peine,</p>
+<p>Quand le Lion brûlant la sécha tout un jour,</p>
+<p>Je tremble, je pâlis, je reste hors d'haleine,</p>
+<p>Et meurs, sans expirer, de désir et d'amour.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Avec la dernière vibration de ses cordes la lyre
+glissa des genoux de la poétesse sur le tapis et sa
+tête se renversa sur son fauteuil.</p>
+
+<p>La reine, qui, dès la seconde strophe, avait écarté
+d'elle Rocca-Romana, s'élança avant même que le
+dernier vers fût fini et souleva dans ses bras Emma,
+dont la tête retomba inerte sur son épaule comme si
+elle était évanouie.</p>
+
+<p>Cette fois, on fut un instant sans savoir si l'on devait
+applaudir; mais la pudeur fut vite terrassée
+dans un combat où toute idée morale devait succomber
+sous l'ardente exaltation des sens. Hommes et
+femmes entourèrent Emma; ce fut à qui obtiendrait
+un regard, un mot d'elle, à qui toucherait sa main,
+ses cheveux, ses vêtements. Nelson était là comme
+les autres, plus tremblant que les autres, car il était
+plus amoureux; la reine prit la couronne de laurier
+sur la tête d'Emma et la posa sur celle de Nelson.</p>
+
+<p>Lui, l'arracha comme si elle eût brûlé ses tempes,
+et l'appuya sur son coeur.</p>
+
+<p>En ce moment, la reine sentit une main qui la
+prenait par le poignet; elle se retourna: c'était
+Acton.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, lui dit-il, sans perdre un instant; Dieu
+fait pour nous plus que nous ne pouvions espérer.</p>
+
+<p>&mdash;Mesdames, dit-elle, en mon absence,&mdash;car
+pour quelques instants je suis forcée de m'absenter,&mdash;en
+mon absence, c'est Emma qui est reine; je
+vous laisse, en place de la puissance, le génie et la
+beauté.</p>
+
+<p>Puis, à l'oreille de Nelson:</p>
+
+<p>&mdash;Dites-lui de danser pour vous le pas du châle
+qu'elle devait danser pour moi. Elle le dansera.</p>
+
+<p>Et elle suivit Acton, laissant Emma enivrée d'orgueil,
+et Nelson fou d'amour.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XLIII</h3>
+
+<h3>DIEU DISPOSE</h3>
+
+
+<p>La reine suivit Acton; car elle comprenait qu'en
+effet il devait se passer quelque chose de grave pour
+qu'il se fût permis de l'appeler si impérativement
+hors du salon.</p>
+
+<p>Arrivée au corridor, elle voulut l'interroger; mais
+il se contenta de lui répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Par grâce, madame, venez vite! nous n'avons
+pas un instant à perdre; dans quelques minutes, vous
+saurez tout.</p>
+
+<p>Acton prit un petit escalier de service qui conduisait
+à la pharmacie du château. C'était dans cette
+pharmacie que les médecins et les chirurgiens du roi,
+Vairo, Troja, Cottugno, trouvaient un assortiment
+assez complet de médicaments pour porter les premiers
+soins aux malades ou aux blessés dans les indispositions
+ou les accidents, quels qu'ils fussent,
+pour lesquels ils étaient appelés.</p>
+
+<p>La reine devina où la conduisait Acton.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est rien arrivé à aucun de mes enfants? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, rassurez-vous, dit Acton; et, si
+nous avons une expérience à faire, nous pourrons la
+faire, du moins, <i>in anima vili</i>.</p>
+
+<p>Acton ouvrit la porte; la reine entra et jeta un
+coup d'oeil rapide dans la chambre.</p>
+
+<p>Un homme évanoui était couché sur un lit.</p>
+
+<p>Elle s'approcha avec plus de curiosité que de
+crainte.</p>
+
+<p>&mdash;Ferrari! dit-elle.</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers Acton, l'oeil dilaté:</p>
+
+<p>&mdash;Est-il mort? demanda-t-elle du ton dont elle eût
+dit: «L'avez-vous tué?»</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, répondit Acton, il n'est qu'évanoui.</p>
+
+<p>La reine le regarda; son regard demandait une
+explication.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, madame, dit Acton, c'est la chose la
+plus simple du monde. J'ai envoyé, comme nous en
+sommes convenus, mon secrétaire prévenir le maître
+de poste de Capoue qu'il eût à dire au courrier Ferrari,
+à son passage, que le roi l'attendait à Caserte;
+il le lui a dit, Ferrari n'a pris que le temps de changer
+de cheval; seulement, en arrivant sous la grande
+porte du château, il a tourné trop court, gêné par les
+voitures de nos visiteurs; son cheval s'est abattu des
+quatre pieds, la tête du cavalier a porté contre une
+borne, on l'a ramassé évanoui, et je l'ai fait apporter
+ici en disant qu'il était inutile d'aller chercher un
+médecin et que je le soignerais moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, alors, dit la reine saisissant la pensée
+d'Acton, il n'est plus besoin d'essayer de le séduire,
+d'acheter son silence; nous n'avons plus à craindre
+qu'il ne parle, et, pourvu qu'il reste évanoui assez
+longtemps pour que nous puissions ouvrir la lettre,
+la lire et la recacheter, c'est tout ce qu'il faut; seulement,
+vous comprenez, Acton, il ne faut pas qu'il se
+réveille tandis que nous serons à l'oeuvre.</p>
+
+<p>&mdash;J'y ai pourvu avant l'arrivée de Votre Majesté,
+ayant pensé à tout ce qu'elle pense.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait prendre à ce malheureux vingt gouttes
+de laudanum de Sydenham.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt gouttes, dit la reine. Est-ce assez pour
+un homme habitué au vin et aux liqueurs fortes
+comme doit être ce courrier?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être avez-vous raison, madame, et peut-on
+lui en donner dix gouttes de plus.</p>
+
+<p>Et, versant dix gouttes d'une liqueur jaunâtre dans
+une petite cuiller, il les introduisit dans la gorge du
+malade.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez, demanda la reine, que moyennant
+ce narcotique, il ne reprendra point ses sens?</p>
+
+<p>&mdash;Point assez pour se rendre compte de ce qui se
+passera autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit la reine, je ne lui vois point de sacoche.</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est l'homme de confiance du roi, dit
+Acton, le roi n'use point avec lui des précautions ordinaires;
+et, quand il s'agit d'une simple dépêche, il
+la porte et en rapporte la réponse dans une poche de
+cuir pratiquée à l'intérieur de sa veste.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit-la reine sans hésitation aucune.</p>
+
+<p>Acton ouvrit la veste, fouilla dans la poche de cuir
+et en tira une lettre cachetée du cachet particulier de
+l'empereur d'Autriche, c'est-à-dire, comme l'avait
+prévu Acton, d'une tête de Marc-Aurèle.</p>
+
+<p>&mdash;Tout va bien, dit Acton.</p>
+
+<p>La reine voulut lui prendre la lettre des mains
+pour la décacheter.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, dit Acton, pas ainsi.</p>
+
+<p>Et, tirant la lettre à lui, il la plaça à une certaine
+hauteur au-dessus de la bougie, le cachet s'amollit
+peu à peu, un des quatre angles se souleva.</p>
+
+<p>La reine passa la main sur son front.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allons-nous lire? dit-elle.</p>
+
+<p>Acton tira la lettre de son enveloppe, et, en s'inclinant,
+la présenta à la reine.</p>
+
+<p>La reine l'ouvrit et lut tout haut:</p>
+
+
+<p>«Château de Schoenbrünn, 28 septembre 1798.</p>
+
+<p>»Très-excellent frère, cousin et oncle, allié et confédéré,</p>
+
+<p>»Je réponds à Votre Majesté de ma main, comme
+elle m'a écrit de la sienne.</p>
+
+<p>»Mon avis, d'accord avec celui du conseil aulique,
+est que nous ne devons commencer la guerre contre
+la France que quand nous aurons réuni toutes nos
+chances de succès, et une des chances sur lesquelles
+il m'est permis de compter, c'est la coopération des
+40,000 hommes de troupes russes conduites par
+le feld-maréchal Souvorov, à qui je compte donner
+le commandement en chef de nos armées; or, ces
+40,000 hommes ne seront ici qu'à la fin de mars.
+Temporisez donc, mon très-excellent frère, cousin et
+oncle, retardez par tous les moyens possibles l'ouverture
+des hostilités; je ne crois pas que la France
+soit plus que nous désireuse de faire la guerre; profitez
+de ses dispositions pacifiques; donnez quelque
+raison bonne ou mauvaise de ce qui s'est passé, et,
+au mois d'avril, nous entrerons en campagne avec
+tous nos moyens.</p>
+
+<p>»Sur ce, et la présente n'étant à autre fin, je prie,
+mon très-cher frère, cousin et oncle, allié et confédéré,
+que Dieu vous ait dans sa sainte et digne
+garde.</p>
+
+<p>»FRANÇOIS.»</p>
+
+
+<p>&mdash;Voilà tout autre chose que ce que nous attendions,
+dit la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Pas moi, madame, répliqua Acton; je n'ai jamais
+cru que Sa Majesté l'empereur entrât en campagne
+avant le printemps prochain.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire?</p>
+
+<p>&mdash;J'attends les ordres de Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez, général, mes raisons de vouloir
+une guerre immédiate.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté prend-elle la responsabilité?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle responsabilité voulez-vous que je prenne
+avec une pareille lettre?</p>
+
+<p>&mdash;La lettre de l'empereur sera ce que nous pouvons
+désirer qu'elle soit.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Le papier est un agent passif et on lui fait dire
+ce que l'on veut; toute la question est de calculer s'il
+vaut mieux faire la guerre tout de suite ou plus tard,
+attaquer que d'attendre que l'on nous attaque.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de discussion là-dessus, il me semble;
+nous connaissons l'état dans lequel est l'armée
+française, elle ne saurait nous résister aujourd'hui;
+si nous lui donnons le temps de s'organiser, c'est
+nous qui ne lui résisterons pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et, avec cette lettre-là, vous croyez impossible
+que le roi se mette en campagne?</p>
+
+<p>&mdash;Lui! il sera trop content de trouver un prétexte
+pour ne pas bouger de Naples.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, madame, je ne connais qu'un moyen,
+dit Acton d'une voix résolue.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;C'est de faire dire à la lettre le contraire de ce
+qu'elle dit.</p>
+
+<p>La reine saisit le bras d'Acton.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible? demanda-t-elle en le regardant
+fixement.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus facile.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-moi cela... Attendez!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas entendu cet homme se plaindre?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe!</p>
+
+<p>&mdash;Il se soulève sur son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour retomber, voyez.</p>
+
+<p>Et, en effet, le malheureux Ferrari retomba sur
+son lit en poussant un gémissement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous disiez? reprit la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que le papier est épais, sans teinte, écrit
+sur une seule page.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, on peut, à l'aide d'un acide, enlever
+l'écriture en ne laissant de la main de l'empereur que
+les trois dernières lignes et sa signature, et substituer
+la recommandation d'ouvrir sans retard les hostilités
+à celle de ne les commencer qu'au mois d'avril.</p>
+
+<p>&mdash;C'est grave, ce que vous me proposez là, général.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi ai-je dit qu'à la reine seule appartenait de
+prendre une pareille responsabilité.</p>
+
+<p>La reine réfléchit un instant, son front se plissa,
+ses sourcils se froncèrent, son oeil s'endurcit, sa main
+se crispa.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-elle, je la prends.</p>
+
+<p>Acton la regarda.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit que je la prenais. A l'oeuvre!</p>
+
+<p>Acton s'approcha du lit du blessé, lui tâta le
+pouls, et, retournant vers la reine:</p>
+
+<p>&mdash;Avant deux heures, il ne reviendra pas à lui,
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous besoin de quelque chose? demanda
+la reine en voyant Acton regarder autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais un réchaud, du feu et un fer à repasser.</p>
+
+<p>&mdash;On sait que vous êtes ici près du blessé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Sonnez alors, et demandez les objets dont vous
+avez besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on ne sait point que Votre Majesté y est?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit la reine.</p>
+
+<p>Et elle se cacha derrière le rideau de la fenêtre.</p>
+
+<p>Acton sonna; ce ne fut point un domestique qui
+vint, ce fut son secrétaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, Dick? fit Acton.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur; j'ai pensé que Votre Excellence
+avait besoin de choses auxquelles un domestique
+peut-être ne saurait point l'aider.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez eu raison. Procurez-moi d'abord, et
+le plus tôt possible, un fourneau, du charbon allumé
+et un fer à repasser.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce tout, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pour le moment; mais vous ne vous éloignerez
+pas, j'aurai probablement besoin de vous.</p>
+
+<p>Le jeune homme sortit pour exécuter les ordres
+qu'il venait de recevoir; Acton referma la porte derrière
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sûr de ce jeune homme? demanda la
+reine.</p>
+
+<p>&mdash;Comme de moi-même, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le nommez?</p>
+
+<p>&mdash;Richard Menden.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez appelé Dick.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté sait que c'est l'abréviation de
+Richard.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai!</p>
+
+<p>Cinq minutes après, on entendit des pas dans l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Du moment que c'est Richard, dit Acton, il est
+inutile que Votre Majesté se cache; d'ailleurs, nous
+aurons besoin de lui tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Quand il s'agira de récrire la lettre; ce n'est ni
+Votre Majesté ni moi qui la récrirons, attendu que le
+roi connaît nos écritures; il faudra donc que ce soit
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste.</p>
+
+<p>La reine s'assit, tournant le dos à la porte.</p>
+
+<p>Le jeune homme entra avec les trois objets demandés,
+qu'il déposa près de la cheminée; puis il sortit
+sans paraître même avoir remarqué qu'une personne
+était dans la chambre, qu'il n'avait pas vue à sa première
+entrée.</p>
+
+<p>Acton referma une seconde fois la porte derrière
+lui, apporta le fourneau près de la cheminée et mit
+le fer dessus; puis, ouvrant l'armoire qui contenait
+la pharmacie, il en tira une petite bouteille d'acide
+oxalique, coupa la barbe d'une plume de manière
+qu'elle pût lui servir à promener la liqueur sur le
+papier, plia la lettre de façon à préserver les trois
+dernières lignes et la signature impériale de tout
+contact avec le liquide, versa l'acide sur la lettre et
+l'y étendit avec la barbe de la plume.</p>
+
+<p>La reine suivait l'opération avec une curiosité qui
+n'était pas exempte d'inquiétude, craignant qu'elle
+ne réussit point ou ne réussit mal; mais, à sa grande
+satisfaction, sous l'âcre morsure du liquide, elle vit
+d'abord l'encre jaunir, puis blanchir, puis disparaître.</p>
+
+<p>Acton tira son mouchoir de sa poche, et, en faisant
+un tampon, il épongea la lettre.</p>
+
+<p>Cette opération terminée, le papier était redevenu
+parfaitement blanc; il prit le fer, étendit la lettre
+sur un cahier de papier et la repassa comme on
+repasse un linge.</p>
+
+<p>&mdash;La! maintenant, dit-il, tandis que le papier va
+sécher, rédigeons la réponse de Sa Majesté l'empereur
+d'Autriche.</p>
+
+<p>Ce fut la reine qui la dicta. En voici le texte mot
+à mot:</p>
+
+
+<p>»Schoenbrünn, 28 septembre 1798.</p>
+
+<p>«Mon très-excellent frère, cousin,
+oncle, allié et confédéré,</p>
+
+<p>»Rien ne pouvait m'être plus agréable que la lettre
+que vous m'écrivez et dans laquelle vous me promettez
+de vous soumettre en tout point à mon avis.
+Les nouvelles qui m'arrivent de Rome me disent que
+l'armée française est dans l'abattement le plus
+complet; il en est tout autant de l'armée de la haute
+Italie.</p>
+
+<p>»Chargez-vous donc de l'une, mon très-excellent
+frère, cousin et oncle, allié et confédéré; je me chargerai
+de l'autre. A peine aurai-je appris que vous
+êtes à Rome, que, de mon côté, j'entre en campagne
+avec 140,000 hommes; vous en avez de votre côté
+60,000, j'attends 40,000 Russes; c'est plus qu'il n'en
+faut pour que le prochain traité de paix, au lieu de
+s'appeler le traité de Campo-Formio, s'appelle le
+traité de Paris.»</p>
+
+
+<p>&mdash;Est-ce cela? demanda la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Excellent! dit Acton.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il ne s'agit plus que de recopier cette rédaction.</p>
+
+<p>Acton s'assura que le papier était parfaitement
+sec, fit disparaître, à l'aide du fer, le pli préservateur,
+alla de nouveau à la porte et appela Dick.</p>
+
+<p>Comme il l'avait prévu, le jeune homme se tenait
+à la portée de la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, monseigneur, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Venez à cette table, fit Acton, et transcrivez ce
+brouillon sur cette lettre en déguisant légèrement
+votre écriture.</p>
+
+<p>Le jeune homme se mit à la table sans faire une
+question, sans paraître s'étonner, prit la plume
+comme s'il s'agissait de la chose la plus simple, exécuta
+l'ordre donné, et se leva, attendant de nouvelles
+instructions.</p>
+
+<p>Acton examina le papier à la lueur des bougies:
+rien n'indiquait la trahison qui venait d'être commise;
+il réintégra la lettre dans l'enveloppe, replaça
+au-dessus de la flamme la cire, qui s'amollit de nouveau,
+laissa sur cette première couche, afin d'effacer
+toute trace d'ouverture de la lettre, retomber une seconde
+couche de cire, et appliqua dessus le cachet
+qu'il avait fait faire en fac-similé sur celui de l'empereur.</p>
+
+<p>Après quoi, il remit la dépêche dans la poche de
+cuir, reboutonna la veste du courrier, et, prenant
+une bougie, examina pour la première fois la blessure.</p>
+
+<p>Il y avait contusion violente à la tête, le cuir chevelu
+était fendu sur une longueur de deux pouces;
+mais il n'y avait aucune lésion de l'os du crâne.</p>
+
+<p>&mdash;Dick, dit-il, écoutez bien mes recommandations;
+voici ce que vous allez faire...</p>
+
+<p>Le jeune homme s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez envoyer chercher un médecin à
+Santa-Maria; pendant qu'on ira chercher le médecin,
+qui ne sera pas ici avant une heure, vous ferez
+prendre à cet homme, cuillerée par cuillerée, une décoction
+de café vert bouilli, la valeur d'un verre à
+peu près.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Votre Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Le médecin croira que ce sont les sels qu'il lui
+aura fait respirer, ou l'éther dont il lui aura frotté
+les tempes qui l'auront fait revenir à lui, vous le lui
+laisserez croire; il pansera le blessé, qui, selon son
+état de force ou de faiblesse, poursuivra sa route à
+pied ou en voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Votre Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Le blessé, continua Acton en appuyant sur
+chaque mot, a été ramassé après sa chute par les
+gens de la maison, porté par eux sur votre ordre dans
+la pharmacie, soigné par vous et le médecin; il n'a
+vu ni moi la reine, et la reine ni moi ne l'avons vu.
+Vous entendez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Votre Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dit Acton en se retournant vers
+la reine, vous pouvez laisser aller les choses d'elles-mêmes
+et rentrer sans inquiétude au salon, tout
+s'exécutera comme il a été ordonné.</p>
+
+<p>La reine jeta un dernier regard sur le secrétaire;
+elle lui trouva cet air intelligent et résolu des hommes
+appelés un jour à faire leur fortune.</p>
+
+<p>Puis, la porte refermée:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez là un homme précieux, général! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est point à moi, il est à vous, madame,
+comme tout ce que je possède, répondit Acton.</p>
+
+<p>Et il s'inclina en laissant passer la reine devant
+lui.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle rentra dans le salon, Emma Lyonna,
+enveloppée d'un cachemire pourpre à franges d'or, se
+laissait, au milieu des louanges et des applaudissements
+frénétiques des spectateurs, tomber sur un canapé
+dans tout l'abandon d'une danseuse de théâtre
+qui vient d'obtenir son plus beau succès; et, en effet,
+jamais ballerine de San-Carlo n'avait jeté son public
+dans un pareil enivrement; le cercle au milieu duquel
+elle avait commencé la danse s'était peu à peu,
+et par une attraction insensible, rapproché d'elle; de
+sorte qu'il était arrivé un moment où, chacun étant
+avide de la voir, de la toucher, de respirer le parfum
+qui émanait d'elle, non-seulement l'espace, mais l'air
+lui avait manqué, et, criant d'une voix étouffée:
+«Place! place!» elle était, dans un spasme voluptueux,
+venue tomber sur le canapé où la reine la retrouvait.</p>
+
+<p>A la vue de la reine, la foule s'ouvrit pour la laisser
+pénétrer jusqu'à sa favorite.</p>
+
+<p>Les louanges et les applaudissements redoublèrent;
+on savait que louer la grâce, le talent, la magie
+d'Emma, c'était la façon la plus sûre de faire sa cour
+à Caroline.</p>
+
+<p>&mdash;D'après ce que je vois, d'après ce que j'entends,
+dit Caroline, il me semble qu'Emma vous a tenu sa
+parole. Il s'agit maintenant de la laisser reposer;
+d'ailleurs, il est une heure du matin, et Caserte, je
+vous remercie de l'avoir oublié, est à plusieurs milles
+de Naples.</p>
+
+<p>Chacun comprit que c'était un congé bien en règle,
+et qu'en effet l'heure était venue de se retirer; on
+résuma tous les plaisirs de la soirée dans l'expression
+d'une dernière et suprême admiration; la reine
+donna sa main à baiser à trois ou quatre des plus
+favorisés,&mdash;le prince de Maliterno et le duc de Rocca-Romana
+furent de ceux-là,&mdash;retint Nelson et ses
+deux amis, à qui elle avait quelques mots à dire en
+particulier, et, appelant à elle la marquise de San-Clemente:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Elena, vous êtes près de moi de service
+après-demain.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, Votre Majesté veut dire; car, ainsi
+qu'elle nous l'a fait observer, il est une heure du matin;
+je tiens trop à cet honneur pour permettre qu'il
+soit retardé d'un jour.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais donc bien vous contrarier, ma chère
+Elena, dit la reine avec un sourire dont il eût été
+difficile de définir l'expression; mais imaginez-vous
+que la comtesse San-Marco me demande la permission,
+avec votre agrément bien entendu, de prendre
+votre place, vous priant de prendre la sienne; elle a
+je ne sais quelle chose importante à faire la semaine
+prochaine. Ne voyez-vous aucun inconvénient à cet
+échange?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun, madame, si ce n'est de retarder d'un
+jour le bonheur de vous faire ma cour.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voilà qui est arrangé; vous avez toute
+liberté demain, ma chère marquise.</p>
+
+<p>&mdash;J'en profiterai probablement pour aller à la
+campagne avec le marquis de San-Clemente.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, dit la reine, voilà qui est
+exemplaire.</p>
+
+<p>Et elle salua la marquise, qui, retenue par elle, fut
+la dernière à lui faire sa révérence et à sortir.</p>
+
+<p>La reine se trouva seule alors avec Acton, Emma,
+les deux officiers anglais et Nelson.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher lord, dit-elle à Nelson, j'ai tout lieu
+de penser que, demain ou après-demain, le roi recevra
+de Vienne des nouvelles dans votre sens relativement
+à la guerre; car vous êtes toujours d'avis,
+n'est-ce pas, que plus tôt on entrera en campagne,
+mieux cela vaudra?</p>
+
+<p>&mdash;Non-seulement je suis de cet avis, madame,
+mais, si cet avis est adopté, je suis prêt à vous prêter
+le concours de la flotte anglaise.</p>
+
+<p>&mdash;Nous en profiterons, milord; mais ce n'est
+point cela que j'ai à vous demander pour le moment.</p>
+
+<p>&mdash;Que la reine ordonne, je suis prêt à lui obéir.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, milord, combien le roi a confiance en
+vous; demain, si favorable à la guerre que soit la
+réponse de Vienne, il hésitera encore; une lettre de
+Votre Seigneurie, dans le même sens que celle de
+l'empereur, lèverait toutes ses irrésolutions.</p>
+
+<p>&mdash;Doit-elle être adressée au roi, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je connais mon auguste époux, il a une
+répugnance invincible à suivre les avis qui lui sont
+donnés directement; j'aimerais donc mieux qu'ils lui
+vinssent d'une lettre confidentielle écrite à lady Hamilton.
+Écrivez collectivement à elle et à sir William;
+à elle comme à la meilleure amie que j'aie, à
+sir William comme au meilleur ami qu'ait le roi; la
+chose lui revenant par double ricochet aura plus
+d'influence.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté sait, dit Nelson, que je ne suis ni
+un diplomate ni un homme politique; ma lettre sera
+celle d'un marin qui dit franchement, rudement
+même, ce qu'il pense, et pas autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout ce que je vous demande, milord.
+D'ailleurs, vous vous en allez avec le capitaine général,
+vous causerez en route; comme on décidera demain
+sans doute quelque chose d'important dans la
+matinée, venez dîner au palais; le baron Mack y
+dîne, vous combinerez vos mouvements.</p>
+
+<p>Nelson s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera un dîner en petit comité, continua la
+reine; Emma et sir William seront des nôtres. Il s'agit
+de pousser et de presser le roi; moi-même, je retournerais
+à Naples ce soir, si ma pauvre Emma n'était
+pas si fatiguée. Vous savez, au reste, ajouta la
+reine en baissant la voix, que c'est pour vous et
+pour vous seul, mon cher amiral, qu'elle a dit et
+fait toutes les belles choses que vous avez vues et
+entendues.</p>
+
+<p>Puis, plus bas encore:</p>
+
+<p>&mdash;Elle refusait obstinément, mais je lui ai dit que
+j'étais sûre qu'elle vous ravirait; tout son entêtement
+a tombé devant cette espérance.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, par grâce! fit Emma.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ne rougissez pas et tendez votre belle
+main à notre héros; je lui donnerais bien la mienne,
+mais je suis sûre qu'il aimera mieux la vôtre; la
+mienne sera donc pour ces messieurs.</p>
+
+<p>Et, en effet, elle tendit ses deux mains aux officiers,
+qui en baisèrent chacun une; tandis que Nelson,
+saisissant celle d'Emma avec plus de passion
+peut-être que ne le permettait l'étiquette royale, la
+portait à ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai, ce qu'a dit la reine, lui demanda-t-il
+à voix basse, que ce soit pour moi que vous avez
+consenti à dire des vers, à chanter et à danser ce pas
+qui a failli me rendre fou de jalousie?</p>
+
+<p>Emma le regarda comme elle savait regarder
+quand elle voulait ôter à ses amants le peu de raison
+qui leur restait; puis, avec une expression de voix
+plus enivrante encore que ses yeux:</p>
+
+<p>&mdash;L'ingrat, dit-elle, il le demande!</p>
+
+<p>&mdash;La voiture de Son Excellence le capitaine général
+est prête, dit un valet de pied.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Acton, quand vous voudrez.</p>
+
+<p>Nelson et les deux officiers firent leurs révérences.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté n'a pas d'ordres particuliers à me
+donner? dit Acton à la reine au moment où ils s'éloignaient.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, dit la reine; à neuf heures ce soir, les
+trois inquisiteurs d'État dans la chambre obscure.</p>
+
+<p>Acton salua et sortit; les deux officiers étaient déjà
+dans l'antichambre.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! dit la reine en jetant son bras autour du
+cou d'Emma et en l'embrassant avec l'emportement
+qu'elle mettait dans toutes ses actions. J'ai cru que
+nous ne serions jamais seules!...</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XLIV</h3>
+
+<h3>LA CRÈCHE DU ROI FERDINAND</h3>
+
+
+<p>Le titre de ce chapitre doit paraître à peu près
+inintelligible à nos lecteurs; nous allons donc commencer
+par leur en donner l'explication.</p>
+
+<p>Une des plus grandes solennités de Naples, une
+des plus fêtées, est la Noël,&mdash;<i>Natale</i>, comme on
+l'appelle. Trois mois d'avance, les plus pauvres familles
+se privent de tout, pour faire quelques économies,
+dont une partie passe à la loterie, dans l'espoir
+de gagner, et, avec ce gain, de passer gaiement la
+sainte nuit, et dont l'autre est mise en réserve pour
+le cas où la madone de la loterie,&mdash;car, à Naples,
+il y a des madones pour tout,&mdash;pour le cas où la
+madone de la loterie serait inflexible.</p>
+
+<p>Ceux qui ne réussissent pas à faire des économies
+portent au Mont-de-Piété leurs pauvres bijoux, leurs
+misérables vêtements et jusqu'aux matelas de leur
+lit.</p>
+
+<p>Ceux qui n'ont ni bijoux, ni matelas, ni vêtements
+à engager, volent.</p>
+
+<p>On a remarqué qu'il y avait à Naples recrudescence
+de vols pendant le mois de décembre.</p>
+
+<p>Chaque famille napolitaine, si misérable qu'elle
+soit, doit avoir à son souper, pendant la nuit de
+Noël, au moins trois plats de poisson sur sa table.</p>
+
+<p>Le lendemain de la Noël, un tiers de la population
+de Naples est malade d'indigestion, et trente mille
+personnes se font saigner.</p>
+
+<p>A Naples, on se fait saigner à tout propos: on se
+fait saigner parce qu'on a eu chaud, parce qu'on a
+eu froid, parce qu'il a fait <i>sirocco</i>, parce qu'il a fait
+<i>tramontane</i>. J'ai un petit domestique de onze ans qui,
+sur dix francs que je lui donne par mois, en met
+sept à la loterie, fait une rente d'un sou par jour à
+un moine qui lui donne depuis trois ans des numéros
+dont pas un seul n'est sorti, et garde les trente autres
+sous pour se faire saigner.</p>
+
+<p>De temps en temps, il entre dans mon cabinet et
+me dit gravement:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, j'ai besoin de me faire saigner.</p>
+
+<p>Et il se fait saigner, comme si un coup de lancette
+dans la veine était la chose la plus récréative du
+monde.</p>
+
+<p>De cinquante pas en cinquante pas, on rencontre
+à Naples et surtout à l'époque que nous essayons de
+peindre, on rencontrait des boutiques de barbiers,
+<i>salassatori</i>, lesquels, comme au temps de Figaro,
+tiennent le rasoir d'une main et la lancette de l'autre.</p>
+
+<p>Pardon de la digression, mais la saignée est un
+trait des moeurs napolitaines que nous ne pouvions
+passer sous silence.</p>
+
+<p>Revenons à la Noël et surtout à ce que nous allions
+dire à propos de Naples.</p>
+
+<p>Nous allions dire qu'un des grands amusements
+de Naples, à l'approche de Natale, amusement qui,
+chez les Napolitains de vieille roche, a persisté jusqu'à
+nos jours, était la composition des crèches.</p>
+
+<p>En 1798, il y avait peu de grandes maisons de
+Naples qui n'eussent leur crèche, soit une crèche en
+miniature pour l'amusement des enfants, soit une
+crèche gigantesque pour l'édification des grandes
+personnes.</p>
+
+<p>Le roi Ferdinand était renommé entre tous pour
+sa manière de faire sa crèche, et dans la plus grande
+salle du rez-de-chaussée du palais royal, il avait
+fait pratiquer un théâtre de la grandeur du Théâtre-Français
+pour y installer sa crèche.</p>
+
+<p>C'était un des amusements dont le prince de San-Nicandro
+avait occupé son active jeunesse et dont
+il avait conservé le goût, disons mieux, le fanatisme
+pendant son âge mûr.</p>
+
+<p>Chez les particuliers, on faisait, et l'on fait encore
+aujourd'hui, servir les mêmes objets dont se composent
+les crèches à toutes les fêtes de Noël; la seule
+différence était dans leur disposition; mais, chez le
+roi, il n'en était pas ainsi, après être restée, un mois
+ou deux, livrée à l'admiration des spectateurs,
+la crèche royale était démantibulée, et, de tous les
+objets qui la composaient, le roi faisait des dons à
+ses favoris, qui recevaient ces dons comme une précieuse
+marque de la faveur royale.</p>
+
+<p>Les crèches des particuliers selon les fortunes
+coûtaient de cinq cents à dix mille et même quinze
+mille francs; celle du roi Ferdinand, par le concours
+des peintres, des sculpteurs, des architectes, des
+machinistes et des mécaniciens qu'il employait,
+coûtait jusqu'à deux ou trois cent mille francs.</p>
+
+<p>Six mois d'avance, le roi s'en occupait et donnait
+à sa crèche tout le temps qu'il ne donnait point à la
+chasse et à la pêche.</p>
+
+<p>La crèche de l'année 1798 devait être particulièrement
+belle, et le roi y avait dépensé déjà de très grosses
+sommes, bien qu'elle ne fût point entièrement
+terminée; voilà pourquoi, la veille, grâce aux
+dépenses faites pour les préparatifs de guerre, se
+trouvant à court d'argent, il avait, avec un certain
+côté enfantin, remarquable dans son caractère,
+pressé la rentrée de la part que la maison Backer et
+fils prenait pour son compte, dans la négociation de
+la lettre de change de vingt-cinq millions.</p>
+
+<p>Les huit millions pesés et comptés dans la soirée,
+avaient été, selon la promesse d'André Backer, transportés,
+pendant la nuit, des caves de sa maison de
+banque dans celles du palais royal.</p>
+
+<p>Et Ferdinand, joyeux et rayonnant, sans crainte
+que désormais l'argent manquât, avait envoyé chercher
+son ami le cardinal Ruffo, d'abord pour lui
+montrer sa crèche et lui demander ce qu'il en pensait,
+ensuite pour attendre avec lui le retour du courrier
+Antonio Ferrari, qui, ponctuel comme il l'était, eût
+dû arriver à Naples pendant la nuit, et, n'étant point
+arrivé pendant la nuit, ne devait pas se faire attendre
+plus tard que la matinée.</p>
+
+<p>Il causait, en attendant, des mérites de saint
+Éphrem avec fra Pacifico, notre vieille connaissance,
+à qui sa popularité, toujours croissante, surtout
+depuis que deux jacobins avaient été sacrifiés à cette
+popularité, valait l'insigne honneur d'occuper une
+place dans la crèche du roi Ferdinand.</p>
+
+<p>En conséquence, dans un coin de cette partie de
+la salle destiné, lors de l'ouverture de la crèche, à
+devenir le parterre, fra Pacifico et son âne Jocobino
+posaient devant un sculpteur, qui les moulait en terre
+glaise, en attendant qu'il les exécutât en bois.</p>
+
+<p>Nous dirons tout à l'heure la place qui leur était
+assignée dans la grande composition que nous allons
+dérouler aux yeux de nos lecteurs.</p>
+
+<p>Essayons donc, si laborieuse que soit cette tâche,
+de donner une idée de ce que c'était que la crèche du
+roi Ferdinand.</p>
+
+<p>Nous avons dit qu'elle était fabriquée sur un
+théâtre de la grandeur et de la profondeur du
+Théâtre-Français, c'est-à-dire qu'elle avait de trente-quatre
+à trente-six pieds d'ouverture, et cinq ou six
+plans de la rampe au mur de fond.</p>
+
+<p>L'espace entier, en largeur et en profondeur, était
+occupé par des sujets divers, établis sur des praticables
+qui allaient toujours s'élevant et qui représentaient
+les actes principaux de la vie de Jésus, depuis
+sa naissance dans la crèche au premier plan, jusqu'à
+son crucifiement au Calvaire au dernier plan, lequel,
+situé à l'extrême lointain, touchait presque aux
+frises.</p>
+
+<p>Un chemin allait en serpentant par tout le théâtre
+et paraissait conduire de Bethléem au Golgotha.</p>
+
+<p>Le premier et le plus important de tous ces sujets
+qui se présentât aux yeux, comme nous l'avons dit,
+était la naissance du Christ dans la grotte de Bethléem.</p>
+
+<p>La grotte était divisée en deux compartiments:
+dans l'un, le plus grand, était la Vierge, avec l'Enfant
+Jésus, qu'elle tenait dans ses bras ou plutôt sur ses
+genoux; elle avait à sa droite l'âne, qui brayait, et à
+sa gauche le boeuf, qui léchait la main que l'Enfant
+Jésus étendait vers lui.</p>
+
+<p>Dans le petit compartiment était saint Joseph en
+prière.</p>
+
+<p>Au-dessus du grand compartiment étaient écrits
+ces mots:</p>
+
+<p><i>Grotte prise au naturel à Bethléem et dans laquelle
+enfanta la Vierge.</i></p>
+
+<p>Au-dessus du petit compartiment:</p>
+
+
+
+<p><i>Caveau dans lequel se retira saint Joseph pendant
+l'enfantement</i>.</p>
+
+
+<p>La Vierge était richement vêtue de brocart d'or;
+elle avait sur la tête un diadème en diamants, des
+boucles d'oreilles et des bracelets d'émeraudes, une
+ceinture de pierreries et des bagues à tous les doigts.</p>
+
+<p>L'Enfant Jésus avait autour de la tête une feuille
+d'or représentant l'auréole.</p>
+
+<p>Dans le compartiment de la Vierge et de l'Enfant
+Jésus se trouvait le tronc d'un palmier qui traversait
+la voûte et allait s'épanouir au grand jour: c'était
+le palmier de la légende, qui, mort et desséché
+depuis longtemps, avait repris ses feuilles et ses
+fruits au moment où, dans une des douleurs de l'enfantement,
+la Vierge, s'aidant de lui, l'avait pris et
+serré entre ses bras.</p>
+
+<p>Agenouillés à la porte de la crèche étaient les trois
+rois mages apportant des bijoux, des vases précieux,
+des étoffes magnifiques à l'enfant divin. Bijoux, vases
+et étoffes étaient réels et tirés du trésor de la couronne
+ou du musée Borbonico; les rois mages avaient
+au cou le cordon de Saint-Janvier, et un grand
+nombre de valets formaient leur suite; ils conduisaient
+par la bride six chevaux attelés à un magnifique
+carrosse drapé.</p>
+
+<p>Cette grotte, avec ses personnages de grandeur
+demi-nature, se trouvait à la gauche du spectateur,
+c'est-à-dire du côté <i>jardin</i>, comme on dit en termes
+de coulisses.</p>
+
+<p>Au côté <i>cour</i>, c'est-à-dire à la droite du spectateur,
+étaient les trois bergers guidés par l'étoile et faisant
+pendant aux rois; deux des trois tenaient des moutons
+avec des laisses de rubans; le troisième portait
+entre ses bras un agneau que sa mère suivait en bêlant.</p>
+
+<p>Au-dessus des bergers, au second plan, était la
+fuite en Égypte: la Vierge, montée sur un âne,
+tenant le petit Enfant Jésus dans ses bras, était suivie
+de saint Joseph marchant derrière elle, tandis qu'au-dessus
+d'elle quatre anges, suspendus en l'air, la
+garantissaient des ardeurs du soleil en étendant au-dessus
+de sa tête un manteau de velours bleu à franges
+d'or.</p>
+
+<p>Le praticable, dominant l'Adoration des bergers,
+représentait la montée dei Capuccini à l'Infrascata,
+avec la façade du couvent de Saint-Éphrem.</p>
+
+<p>Le groupe destiné à faire le pendant de la fuite en
+Égypte, devait se composer de fra Pacifico et de son
+âne, représentés <i>au naturel</i>, comme la grotte de
+Bethléem; c'était pour que cette ressemblance fût
+parfaite et que l'homme et l'animal pussent être reconnus
+à la première vue, que fra Pacifico, trois jours
+auparavant, en passant devant largo Castello, avait
+reçu l'invitation d'entrer au palais, où le roi désirait
+lui parler. Fra Pacifico avait obéi, cherchant dans sa
+tête ce que pouvait lui vouloir le roi, et avait été conduit
+dans la salle de la crèche, où il avait appris de
+la bouche même de Sa Majesté le grand honneur que
+le roi comptait faire au couvent des capucins de Saint-Éphrem
+en mettant dans sa crèche le frère quêteur
+et son âne. Fra Pacifico avait, en conséquence, reçu
+l'avis que, tout le temps que dureraient les séances,
+il était inutile qu'il prît la peine de quêter, attendu
+que ce serait le maître d'hôtel du roi qui chargerait
+ses paniers. Depuis trois jours, les choses se passaient
+ainsi, à la grande satisfaction de fra Pacifico et
+de Jacobin, qui, dans leurs rêves d'ambition les plus
+exagérés, n'eussent jamais espéré être un jour admis
+à l'honneur de se trouver face à face avec le roi.</p>
+
+<p>Aussi, fra Pacifico se retenait à grand'peine de
+crier: «Vive le roi!» et Jacobin, qui voyait braire
+son confrère de la crèche, se tenait à quatre pour
+n'en pas faire autant.</p>
+
+<p>Les autres sujets, qui allaient toujours en s'éloignant,
+étaient: Jésus enseignant les docteurs, l'épisode
+de la Samaritaine, la pêche miraculeuse, Jésus
+marchant sur les eaux et soutenant le peu crédule
+saint Pierre, le groupe de Jésus et de la femme adultère,
+groupe dans lequel on pouvait remarquer une
+chose, c'est que, soit hasard, soit malice cynique du
+roi Ferdinand, la pécheresse à laquelle le Christ pardonne,
+avait les cheveux blonds de la reine et la lèvre
+avancée des princesses autrichiennes.</p>
+
+<p>Le quatrième plan était occupé par le dîner chez
+Marthe,&mdash;dîner pendant lequel la Madeleine vint
+verser ses parfums sur les pieds du Christ et les essuyer
+avec ses cheveux,&mdash;par l'entrée triomphale
+de Notre-Seigneur à Jérusalem le jour des Rameaux.
+Des gardes du corps à l'uniforme du roi gardaient la
+porte de la ville et présentaient les armes à Jésus.
+Jérusalem offrait, en outre, ceci de remarquable
+qu'elle était fortifiée à la manière de Vauban et défendue
+par des canons; ce qui, comme on le sait, ne
+l'empêcha point d'être prise par Titus.</p>
+
+<p>Par l'autre porte de Jérusalem, on voyait sortir
+Jésus, sa croix sur l'épaule, au milieu des gardes et
+du peuple, marchant au Calvaire, dont les stations
+étaient marquées par des croix.</p>
+
+<p>Enfin, le Golgotha terminait la perspective à gauche
+du spectateur, tandis que la gauche de la crèche
+représentait, au même plan, la vallée de Josaphat
+avec les morts sortant de leurs tombeaux, dans des
+attitudes d'espérance ou de terreur, en attente du
+jugement dernier, auquel les a convoqués la trompette
+de l'ange qui plane au-dessus d'eux.</p>
+
+<p>Dans les intervalles et sur le chemin qui, à travers
+les différents praticables, conduisait en serpentant
+de la crèche au Calvaire étaient semés des groupes
+auxquels l'archéologie n'avait rien à voir, des <i>pantalons</i>
+qui dansaient, des <i>paglietti</i> qui se disputaient,
+des lazzaroni qui s'en moquaient, et enfin des Polichinelles
+mangeant leur macaroni avec la béatitude
+que les Napolitains, pour lesquels le macaroni représente
+l'ambroisie antique, mettent à l'inglutition de
+cet aliment tombé de l'Olympe sur la terre.</p>
+
+<p>Aucun terrain n'était perdu sur les surfaces planes.
+Sans s'inquiéter du mois où naquit Jésus, des moissonneurs
+faisaient la moisson, tandis que, sur les
+plans inclinés, des vignerons vendangeaient leurs
+vignes, ou des pasteurs faisaient paître leurs troupeaux.</p>
+
+<p>Et tous ces personnages, qui montaient à près de
+trois cents, exécutés par d'habiles artistes, avaient
+la grandeur strictement mesurée au plan qu'ils
+devaient occuper, de sorte qu'ils aidaient à une perspective
+qui paraissait immense.</p>
+
+<p>Le roi était en train,&mdash;tout en jetant un coup
+d'oeil à sa crèche, livrée au mécanicien du théâtre
+Saint-Charles pour la disposition de ses personnages,&mdash;de
+se faire raconter par fra Pacifico la légende du
+beccaïo, qui prenait chaque jour des proportions plus
+formidables. En effet, le brave égorgeur de boucs,
+après avoir été attaqué par un jacobin, puis par deux
+jacobins, puis par trois jacobins, avait fini par ne
+plus énumérer ses adversaires, et, s'il fallait l'en
+croire à cette heure, avait été attaqué, comme Falstaff,
+par toute une armée; seulement, il n'affirma
+point qu'elle fût vêtue de bougran vert.</p>
+
+<p>Au milieu du récit de fra Pacifico, le cardinal Ruffo
+entra, mandé, comme nous l'avons dit, par le roi.</p>
+
+<p>Ferdinand interrompit sa conversation avec fra
+Pacifico pour faire fête au cardinal, lequel, reconnaissant
+le moine et sachant de quel abominable crime
+il avait été la cause, sinon l'agent, s'éloigna de lui
+sous le prétexte d'admirer la crèche du roi.</p>
+
+<p>Les séances de fra Pacifico étaient terminées;
+outre les trois charges de poisson, de légumes, de
+fruits, de viandes et de vin qu'il avait tirées des offices
+et des caves du roi et sous lesquelles Jacobin était
+rentré pliant au monastère, le roi ordonna qu'on lui
+comptât cent ducats par séance, à titre d'aumône, le
+congédia en lui demandant sa bénédiction, et, tandis
+que le moine, bénisseur digne du bénit, le coeur bondissant
+d'orgueil, s'éloignait sur son âne, il alla
+rejoindre Ruffo.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon éminentissime, lui dit-il, nous
+voici arrivés au 4 octobre, et pas de nouvelles de
+Vienne! Ferrari, contre ses habitudes, est de cinq ou
+six heures en retard; aussi vous ai-je envoyé chercher,
+convaincu qu'il ne pouvait tarder à arriver, et
+songeant, comme un égoïste, que je m'amuserais
+avec vous, tandis que je m'ennuierais en restant tout
+seul.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez d'autant mieux fait, sire, répondit
+Ruffo, qu'en traversant la cour, j'ai vu reconduire à
+l'écurie un cheval tout ruisselant d'eau, et aperçu de
+loin un homme que l'on soutenait sous les deux
+bras; cet homme montait avec peine l'escalier de
+votre appartement; à ses grandes bottes, à sa culotte
+de peau, à sa veste à brandebourgs, j'ai cru reconnaître
+le pauvre diable que vous attendez; peut-être
+lui est-il arrivé quelque malheur.</p>
+
+<p>En ce moment, un valet de pied parut sur la
+porte.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-il, le courrier Antonio Ferrari est arrivé,
+et attend dans votre cabinet qu'il plaise à Votre
+Majesté de recevoir les dépêches qu'il lui apporte.</p>
+
+<p>&mdash;Mon éminentissime, dit le roi, voici notre réponse
+qui nous arrive.</p>
+
+<p>Et, sans même s'informer près du valet de pied si
+Ferrari s'était blessé ou avait été blessé, Ferdinand
+monta rapidement par un escalier dérobé et se
+trouva installé dans son cabinet avec Ruffo avant le
+courrier, qui, retardé par sa blessure, ne marchait
+que lentement, et était obligé de s'arrêter de dix pas
+en dix pas.</p>
+
+<p>Quelques secondes après, la porte du cabinet
+s'ouvrit, et Antonio Ferrari, toujours soutenu par
+les deux hommes qui l'avaient aidé à monter l'escalier,
+apparaissait sur le seuil, pâle et la tête enveloppée
+d'une bandelette ensanglantée.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XLV</h3>
+
+<h3>PONCE PILATE</h3>
+
+
+<p>En apercevant le roi, Ferrari écarta les deux
+hommes qui le soutenaient, et, comme si la présence
+de son maître eût suffi à lui rendre ses forces, il fit
+seul trois pas en avant, et, tandis que les deux
+hommes se retiraient et refermaient la porte derrière
+eux, il tira de sa poche la dépêche de la main droite,
+la présenta au roi, tandis qu'il portait, pour saluer
+militairement, la gauche à son front.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit pour tout remercîment le roi en prenant
+la dépêche, voilà mon imbécile qui s'est laissé
+tomber.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, répondit Ferrari, Votre Majesté sait qu'il
+n'y a pas, dans toutes les écuries du royaume, un
+cheval capable de me démonter; c'est mon cheval, et
+non pas moi, qui s'est laissé tomber, et, quand le
+cheval tombe, sire, il faut que le cavalier, fût-il roi,
+en fasse autant.</p>
+
+<p>&mdash;Et où cela t'est-il arrivé? demanda Ferdinand.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la cour du château de Caserte, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Et que diable allais-tu faire dans la cour du
+château de Caserte?</p>
+
+<p>&mdash;Le maître de poste de Capoue m'avait dit que
+le roi était au château.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, j'y étais, grommela le roi; mais, à
+sept heures du soir, je l'avais quitté, ton château de
+Caserte.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit le cardinal, qui voyait pâlir et chanceler
+Ferrari, si Votre Majesté veut continuer l'interrogatoire,
+elle doit permettre à cet homme de s'asseoir,
+ou sinon il va se trouver mal.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit Ferdinand. Assieds-toi, animal!</p>
+
+<p>Le cardinal approcha vivement un fauteuil.</p>
+
+<p>Il était temps; quelques secondes de plus, Ferrari
+tombait étendu sur le parquet; il tomba seulement
+assis.</p>
+
+<p>Quand le cardinal eut fini, le roi qui le regardait
+tout étonné de la peine qu'il se donnait pour son
+courrier, le prit à part et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu, cardinal, à Caserte?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, à Caserte! insista le roi.</p>
+
+<p>Puis, à Ferrari:</p>
+
+<p>&mdash;Et comment la chose est-elle arrivée? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait soirée chez la reine, sire, répondit le
+courrier. La cour était encombrée de voitures; j'ai
+tourné trop court et n'ai point assez soutenu mon
+cheval en tournant; il s'est abattu des quatre pieds et
+je me suis fendu la tête contre une borne.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! fit le roi.</p>
+
+<p>Et, tournant et retournant la lettre dans sa main,
+comme s'il hésitait à l'ouvrir:</p>
+
+<p>&mdash;Et cette lettre, dit-il, c'est de l'empereur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire: j'avais un petit retard de deux
+heures, parce que l'empereur était à Schoenbrünn.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons toujours ce que m'écrit mon neveu,
+venez, cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, sire, que je donne un verre d'eau à
+cet homme et que je lui mette à la main un flacon de
+sels, à moins que Votre Majesté ne lui permette de
+se retirer chez lui, auquel cas j'appellerais les hommes
+qui l'ont amené et je le ferais reconduire.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas! non pas! mon éminentissime; vous
+comprenez que j'ai à l'interroger.</p>
+
+<p>En ce moment, on entendit gratter à la porte du
+cabinet donnant dans la chambre à coucher, et,
+derrière la porte, pousser de petits gémissements.</p>
+
+<p>C'était Jupiter, qui reconnaissait Ferrari et qui,
+plus soucieux de son ami que Ferdinand ne l'était de
+son serviteur, demandait à entrer.</p>
+
+<p>Ferrari, lui aussi, reconnut Jupiter et étendit machinalement
+le bras vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu te taire, animal! cria Ferdinand en
+frappant du pied.</p>
+
+<p>Ferrari laissa retomber son bras.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Ruffo, ne permettrez-vous pas que
+deux amis, après s'être dit adieu au départ, se disent
+bonjour à l'arrivée?</p>
+
+<p>Et, pensant que Jupiter tiendrait lieu au courrier
+de verre d'eau et de sels, il profita de ce que le roi,
+ayant décacheté la dépêche, était absorbé dans sa
+lecture, pour aller ouvrir à Jupiter la porte de la
+chambre à coucher.</p>
+
+<p>Celui-ci, comme s'il eût deviné qu'il devait la
+faveur qui lui était faite à une distraction de son
+maître, se glissa en rampant et en passant le plus
+loin possible du roi vers Ferrari, et, tournant autour
+de son fauteuil, il se dissimula derrière le siége et
+celui qui y était assis, allongeant câlinement sa tête
+caressante entre la cuisse et la main de son père
+nourricier.</p>
+
+<p>&mdash;Cardinal, fit le roi, mon cher cardinal!</p>
+
+<p>&mdash;Me voilà, sire, répondit l'Éminence.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez donc.</p>
+
+<p>Puis, au courrier, tandis que le cardinal prenait la
+lettre et la lisait à son tour:</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'empereur lui-même qui a écrit cette
+lettre? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, sire, répondit le courrier; mais c'est
+lui-même qui me l'a remise.</p>
+
+<p>&mdash;Et, puisqu'il te l'a remise, personne n'a vu cette
+lettre?</p>
+
+<p>&mdash;J'en puis jurer, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne t'a pas quitté?</p>
+
+<p>&mdash;Elle était dans ma poche au moment où je me
+suis évanoui, elle était dans ma poche au moment où
+je suis revenu à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'es donc évanoui?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point ma faute, le coup a été très-violent,
+sire.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a-t-on fait de toi quand tu as été évanoui?</p>
+
+<p>&mdash;On m'a porté dans la pharmacie.</p>
+
+<p>&mdash;Qui cela?</p>
+
+<p>&mdash;M. Richard.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce, M. Richard? Je ne connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Le secrétaire de M. Acton.</p>
+
+<p>&mdash;Qui t'a pansé?</p>
+
+<p>&mdash;Le médecin de Santa-Maria.</p>
+
+<p>&mdash;Et personne autre?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai vu que lui et M. Richard, sire.</p>
+
+<p>Ruffo se rapprocha du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté a lu? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! fit le roi. Et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, sire, que la lettre est formelle. Les nouvelles
+que l'empereur reçoit de Rome sont, à ce qu'il
+paraît, les mêmes que les nôtres; il dit à Votre
+Majesté de se charger de l'armée du général Championnet;
+qu'il se chargera de celle du général Joubert.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit le roi, et voyez: il ajoute qu'aussitôt
+que je serai à Rome, il passera la frontière avec cent
+quarante mille hommes.</p>
+
+<p>&mdash;L'avis est positif.</p>
+
+<p>&mdash;Le corps de la lettre, reprit Ferdinand avec défiance,
+n'est pas de la main de l'empereur.</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais la salutation et la signature sont
+autographes; peut-être Sa Majesté Impériale était-elle
+assez sûre de son secrétaire pour lui confier ce
+secret.</p>
+
+<p>Le roi reprit la lettre des mains de Ruffo, la tourna
+et la retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me montrer le cachet, sire?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit le roi, quant au cachet, il n'y a rien à
+y reprendre: c'est bien la tête de l'empereur Marc-Antoine,
+je l'ai reconnue.</p>
+
+<p>&mdash;Marc-Aurèle, veut dire Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Marc-Antoine, Marc-Aurèle, murmura le roi,
+n'est-ce point la même chose?</p>
+
+<p>&mdash;Pas tout à fait, sire, répliqua Ruffo en souriant;
+mais la question n'est point là; l'adresse est de la
+main de l'empereur, la signature est de la main de
+l'empereur; en conscience, sire, vous n'en pouvez
+pas demander davantage. Votre Majesté a-t-elle d'autres
+questions à faire à son courrier?</p>
+
+<p>&mdash;Non, qu'il aille se faire panser.</p>
+
+<p>Et il lui tourna le dos.</p>
+
+<p>&mdash;Et voilà les hommes pour lesquels on se fait
+tuer! murmura Ruffo, en allant à la sonnette.</p>
+
+<p>Au son du timbre, le valet de pied de service
+entra.</p>
+
+<p>&mdash;Rappelez les deux valets de pied qui ont amené
+Ferrari, dit le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, Votre Éminence; j'ai repris des
+forces et je regagnerai bien ma chambre tout seul.</p>
+
+<p>En effet, Ferrari se leva, salua le roi et s'achemina
+vers la porte, suivi de Jupiter.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, Jupiter! fit le roi.</p>
+
+<p>Jupiter s'arrêta court, n'obéissant qu'à moitié,
+accompagna Ferrari des yeux jusqu'à ce que celui-ci
+fût dans l'antichambre, et, avec une plainte, alla se
+coucher sous la table du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, idiot! que fais-tu là? demanda Ferdinand
+au valet de pied qui se tenait debout à la
+porte.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, répondit celui-ci en tressaillant, Son Excellence
+sir William Hamilton, ambassadeur d'Angleterre,
+fait demander si Votre Majesté veut bien lui
+faire l'honneur de le recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! tu sais bien que je le reçois toujours.</p>
+
+<p>Le valet sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Dois-je me retirer, sire? demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas; restez au contraire, mon éminentissime;
+la solennité avec laquelle l'audience m'est demandée
+indique une communication officielle, et je
+ne serai probablement point fâché de vous consulter
+sur cette communication.</p>
+
+<p>La porte se rouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Son Excellence l'ambassadeur d'Angleterre!
+dit le valet sans reparaître.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Zitto</i>! dit le roi en montrant au cardinal la
+lettre de l'empereur et en la mettant dans sa poche.</p>
+
+<p>Le cardinal fit un geste qui correspondait à cette
+réponse: «Sire, la recommandation était inutile.»</p>
+
+<p>Sir William Hamilton entra.</p>
+
+<p>Il salua le roi, puis le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez le bienvenu, sir William, dit le roi, d'autant
+mieux le bienvenu que je vous croyais à Caserte.</p>
+
+<p>&mdash;J'y étais en effet, sire; mais la reine nous a fait
+l'honneur de nous ramener, lady Hamilton et moi,
+dans sa voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la reine est de retour?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps que vous êtes arrivé?</p>
+
+<p>&mdash;A l'instant même, et, ayant une communication
+à faire à Votre Majesté...</p>
+
+<p>Le roi regarda Ruffo en clignant de l'oeil.</p>
+
+<p>&mdash;Secrète? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est selon, sire, reprit sir William.</p>
+
+<p>&mdash;Relative à la guerre, je présume? dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, sire, relative à la guerre.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, vous pouvez parler devant Son Éminence;
+nous nous entretenions de ce sujet au moment
+où l'on vous a annoncé.</p>
+
+<p>Le cardinal et sir William se saluèrent, ce qu'ils
+ne faisaient jamais quand ils pouvaient faire autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fit sir William renouant la conversation,
+Sa Seigneurie lord Nelson est venue hier passer
+la soirée à Caserte, et, en partant, nous a laissé,
+à lady Hamilton et à moi, une lettre que je crois de
+mon devoir de communiquer à Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;La lettre est écrite en anglais?</p>
+
+<p>&mdash;Lord Nelson ne parle que cette langue; mais, si
+Votre Majesté le désire, j'aurai l'honneur de la lui
+traduire en italien.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, sir William, dit le roi; nous écoutons.</p>
+
+<p>Et, en effet, pour justifier le pluriel employé par
+lui, le roi fit signe à Ruffo d'écouter pendant qu'il
+écoutait lui-même.</p>
+
+<p>Voici le texte même de la lettre, que sir William
+traduisait de l'anglais en italien pour le roi, et que
+nous traduisons de l'anglais en français pour nos lecteurs <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>Nous ne changeons pas une syllabe à la lettre de Nelson,
+que l'on doit accepter comme une pièce historique de la plus
+haute importance, puisque c'est elle qui décida Ferdinand IV à
+faire la guerre à la France.</p></blockquote>
+
+
+
+<p>A Lady Hamilton.</p>
+
+<p>»Naples, 3 octobre 1798.</p>
+
+<p>»Ma chère madame,</p>
+
+<p>»L'intérêt que vous et sir William Hamilton avez
+toujours pris à Leurs Majestés Siciliennes est, depuis
+six ans, gravé dans mon coeur, et je puis vraiment
+dire que, dans toutes les occasions qui se sont offertes,
+et elles ont été nombreuses, je n'ai jamais cessé
+de manifester ma sincère sympathie pour le bonheur
+de ce royaume.</p>
+
+<p>»En vertu de cet attachement, chère madame, je
+ne puis rester indifférent à ce qui s'est passé et à ce
+qui se passe à cette heure dans le royaume des Deux-Siciles,
+ni aux malheurs qui, d'après ce que je vois
+clairement sans être diplomate, sont prêts à s'étendre
+sur tout ce pays si loyal, et cela, par la pire de
+toutes les politiques, celle de la temporisation.</p>
+
+<p>»Depuis mon arrivée dans ces mers, c'est-à-dire
+depuis le mois de mai passé, j'ai vu dans le peuple
+sicilien un peuple dévoué à son souverain, et détestant
+terriblement les Français et leurs principes.</p>
+
+<p>Depuis mon séjour à Naples, il en a été de même,
+et j'y ai trouvé les Napolitains, depuis le premier
+jusqu'au dernier, prêts à faire la guerre aux Français,
+qui, comme on le sait, organisent une armée de
+voleurs pour piller ce royaume et abattre la monarchie.</p>
+
+<p>»Et, en effet, la politique de la France n'a-t-elle
+pas toujours été de bercer les gouvernements dans
+une fausse sécurité pour les détruire ensuite? et,
+comme je l'ai déjà assuré, est-ce qu'on ne sait pas
+que Naples est le pays qu'ils veulent surtout livrer
+au pillage? Sachant cela, mais sachant que Sa Majesté
+Sicilienne a une puissante armée, prête, m'assure-t-on,
+à marcher sur un pays qui lui ouvre les
+bras, avec l'avantage de porter la guerre ailleurs, au
+lieu de l'attendre de pied ferme, je m'étonne que
+cette armée ne se soit pas mise en marche depuis un
+mois.</p>
+
+<p>»J'ai pleine confiance que l'arrivée si heureuse du
+général Mack poussera le gouvernement à profiter
+du moment le plus favorable que la Providence lui
+ait accordé; car, s'il attaque ou s'il attend d'être attaqué
+chez lui au lieu de porter la guerre au dehors,
+il n'est pas besoin d'être prophète pour prédire que
+ces royaumes seront perdus et que la monarchie sera
+détruite! Or, si malheureusement le gouvernement
+napolitain persiste dans ce misérable et ruineux système
+de temporisation, je vous recommanderai, mes
+bons amis, de tenir vos objets les plus précieux et vos
+personnes prêts à être embarqués à la moindre nouvelle
+d'invasion. Il est de mon devoir de penser et de
+pourvoir à votre sûreté, et avec elle je regrette de
+songer que cela pourra être nécessaire à celle de l'aimable
+reine de Naples et de sa famille; mais le mieux
+serait que les paroles du grand William Pitt, comte
+de Chatam, entrassent dans la tête des ministres de
+ce pays.</p>
+
+<p>»Les mesures les plus hardies sont les plus sûres.</p>
+
+<p>»C'est le sincère désir de celui qui se dit,</p>
+
+<p>»Chère madame,</p>
+
+<p>»Votre très-humble et très-dévoué
+admirateur et ami,</p>
+
+<p>»HORACE NELSON.»</p>
+
+
+<p>&mdash;Est-ce tout? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, répondit sir William, il y a un post-scriptum.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons le post-scriptum... A moins que...</p>
+
+<p>Il fit un mouvement qui, visiblement, voulait
+dire: «A moins que le post-scriptum ne soit pour
+lady Hamilton elle seule.» Aussi, sir William, reprenant
+la lettre, se hâta-t-il de continuer:</p>
+
+<p>«Je prie Votre Seigneurie de recevoir cette lettre
+comme une preuve, pour sir William Hamilton, auquel
+j'écris avec tout le respect qui lui est dû, de
+la ferme et inaltérable opinion d'un amiral anglais
+désireux de prouver sa fidélité envers son souverain,
+en faisant tout ce qui est en son pouvoir pour le
+bonheur de Leurs Majestés Siciliennes et de leur
+royaume.»</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, c'est tout? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire, répondit sir William.</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre mérite d'être méditée, dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Elle renferme les conseils d'un véritable ami,
+sire, répondit sir William.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que lord Nelson a promis d'être plus
+qu'un ami pour nous, mon cher sir William: il a
+promis d'être un allié.</p>
+
+<p>&mdash;Et il remplira sa promesse... Tant que lord Nelson
+et sa flotte tiendront la mer Tyrrhénienne et celle
+de Sicile, Votre Majesté n'a point à craindre que ses
+côtes ne soient insultées par un seul bâtiment français;
+mais, sire, il croit, d'ici à six semaines ou deux
+mois, recevoir une autre destination; voilà pourquoi
+il serait utile de ne point perdre de temps.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait, en vérité, qu'ils se sont donné le
+mot, dit tout bas le roi au cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Et ils se le seraient donné, répondit celui-ci en
+mettant sa voix au diapason de celle du roi, que
+cela n'en vaudrait que mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Votre avis bien sincère, sur cette guerre, cardinal?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, sire, que, si l'empereur d'Autriche
+tient la promesse qu'il vous fait, que, si Nelson garde
+scrupuleusement vos côtes, je crois, en effet, qu'il
+vaudrait mieux attaquer et surprendre les Français
+que d'attendre qu'ils vous attaquassent et vous surprissent.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous voulez la guerre, cardinal?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que, dans les conditions où se trouve
+Votre Majesté, le pis est d'attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Nelson veut la guerre? demanda le roi à sir
+William.</p>
+
+<p>&mdash;Il la conseille du moins avec la chaleur d'un
+sincère et inaltérable dévouement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez la guerre? continua le roi interrogeant
+sir William lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Je répondrai, comme ambassadeur d'Angleterre,
+que je sais, en disant oui, seconder les désirs
+de mon gracieux souverain.</p>
+
+<p>&mdash;Cardinal, dit le roi indiquant du doigt sa toilette
+de nuit, faites-moi le plaisir de verser de l'eau
+dans cette cuvette et de me la donner.</p>
+
+<p>Le cardinal obéit sans faire la moindre observation,
+versa l'eau dans la cuvette et présenta la cuvette
+au roi.</p>
+
+<p>Le roi retroussa ses manchettes et se lava les
+mains en les frottant avec une espèce de fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez ce que je fais, sir William? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je le vois, sire, répondit l'ambassadeur d'Angleterre,
+mais je ne me l'explique point parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vais vous l'expliquer, dit le roi; je
+fais comme Pilate, je m'en lave les mains.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XLVI</h3>
+
+<h3>LES INQUISITEURS D'ÉTAT</h3>
+
+
+<p>Le capitaine général Acton n'avait point oublié
+l'ordre que lui avait donné la reine le matin même,
+et il avait convoqué les inquisiteurs d'État dans la
+chambre obscure.</p>
+
+<p>Neuf heures étaient l'heure indiquée; mais, pour
+faire preuve de zèle d'abord, et ensuite par inquiétude
+personnelle, chacun avait voulu arriver le premier;
+de sorte qu'à huit heures et demie, tous trois
+étaient réunis.</p>
+
+<p>Ces trois hommes, dont les noms sont restés en
+exécration à Naples, et qui doivent être inscrits par
+l'historien sur les tables d'airain de la postérité, à
+côté de ceux des Laffémas et des Jeffreys, s'appelaient
+le prince de Castelcicala, Guidobaldi, Vanni.</p>
+
+<p>Le prince de Castelcicala, le premier en grandeur,
+et, par conséquent, le premier en honte, était ambassadeur
+à Londres, lorsque la reine, ayant besoin de
+mettre sous la protection d'un des premiers noms de
+Naples ses vengeances publiques et privées, le rappela
+de son ambassade; il lui fallait un grand seigneur
+qui fût disposé à tout sacrifier à son ambition
+et prêt à boire toute honte pourvu qu'il trouvât au fond
+du verre de l'or et des faveurs: elle pensa au prince
+de Castelcicala; celui-ci accepta sans discussion; il
+avait compris qu'il y avait quelquefois plus à gagner
+à descendre qu'à monter, et, ayant calculé ce que
+pouvait attendre de la reconnaissance d'une reine
+l'homme qui se mettait au service de ses haines, de
+prince, il se faisait sbire et, d'ambassadeur, espion.</p>
+
+<p>Guidobaldi n'était ni monté ni descendu en acceptant
+la mission qui lui était offerte: juge inique, magistrat
+prévaricateur, il était resté le même homme
+sans conscience qu'il avait toujours été; seulement,
+honoré de la faveur royale, membre d'une junte
+d'État au lieu d'être membre d'un simple tribunal,
+il avait opéré sur une plus large base.</p>
+
+<p>Mais, si craints et si exécrés que le fussent le prince
+de Castelcicala et le juge Guidobaldi, ils étaient cependant
+moins craints et moins détestés que le procureur
+fiscal Vanni; celui-là, il n'y avait point encore
+de comparaison pour lui dans l'espèce humaine, et,
+si l'avenir lui réservait dans le Sicilien Speciale un
+hideux pendant, ce pendant était encore inconnu.&mdash;Fouquier-Tinville,
+me direz-vous? Non, il faut être
+juste pour tous, même pour les Fouquier-Tinville.
+Celui-ci était l'accusateur du comité de salut public;
+comme au sacrificateur, on lui amenait la
+victime et on lui disait: <i>Tue</i>! mais il ne l'allait
+point chercher; il n'était pas tout à la fois comme
+Vanni, espion pour la découvrir, sbire pour l'arrêter,
+juge pour la condamner. «Que me reproche-t-on?
+criait Fouquier-Tinville à ses juges, qui
+l'accusaient d'avoir fait tomber trois mille têtes; est-ce
+que je suis un homme, moi? Je suis une hache.
+Si vous me mettez en accusation, il faut y mettre
+aussi le couteau de la guillotine.»</p>
+
+<p>Non, c'est dans le genre animal, c'est dans la famille
+des bêtes de nuit et de carnage, qu'il faut chercher
+l'équivalent de Vanni; il y avait en lui du loup
+et de l'hyène non-seulement au moral, mais encore
+au physique; il avait les bonds imprévus du premier
+lorsqu'il fallait saisir sa proie, la marche tortueuse
+et muette de la seconde lorsqu'il fallait s'en approcher.
+Il était plutôt grand que petit; son regard
+était sombre et concentré; son visage était couleur
+de cendre, et, comme ce terrible Charles d'Anjou,
+dont Villani nous a laissé un si magnifique portrait,
+il ne riait jamais et dormait peu.</p>
+
+<p>La première fois qu'il vint prendre place à la première
+junte, dont il fit partie, il entra dans la salle
+des séances, le visage bouleversé par la terreur,&mdash;était-elle
+vraie ou fausse?&mdash;les lunettes relevées
+sur le front, se heurtant à tous les meubles, à la
+table; il vint à ses confrères, en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, messieurs, voilà deux mois que je
+ne dors point en voyant les dangers auxquels est
+exposé <i>mon roi!</i></p>
+
+<p>Et, comme, en toute occasion, il ne cessait de dire
+<i>mon roi</i>, le président de la junte, s'impatientant, lui
+répondit à son tour:</p>
+
+<p>&mdash;Votre roi! Qu'entendez-vous par ces mots, qui
+cachent votre orgueil sous l'apparence du zèle? Pourquoi
+ne dites-vous pas comme nous simplement:
+<i>notre roi</i>?</p>
+
+<p>Nous répondrons pour Vanni, qui ne répondit point:</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui dans un gouvernement faible et despotique
+dit: <i>Mon roi</i>, doit nécessairement l'emporter
+sur celui qui dit seulement: <i>Notre roi</i>.</p>
+
+<p>Ce fut grâce au zèle de Vanni que, comme nous
+l'avons dit, les prisons s'emplirent de suspects; de
+prétendus coupables furent entassés dans des cachots
+infects, privés d'air, de lumière et de pain; une fois
+enfermé dans une de ces fosses, le prisonnier, qui
+souvent ignorait la cause de son arrestation, ne
+savait plus, non-seulement quand il serait mis en
+liberté, mais même en jugement. Vanni, suprême
+directeur de la douleur publique, cessait de s'occuper
+de ceux qui étaient en prison une fois qu'ils y étaient,
+mais s'occupait seulement de ceux qui restaient à
+emprisonner. Si une mère, si une femme, si un fils,
+si une soeur, si une amante, venaient prier Vanni
+pour un fils, pour un époux, pour un frère, pour un
+amant, la prière du suppliant ajoutait encore au
+délit du prisonnier; si les solliciteurs recouraient au
+roi, la chose était plus qu'inutile, elle devenait dangereuse,
+parce qu'alors, du roi, Vanni en appelait à
+la reine, et que, si le roi pardonnait quelquefois, la
+reine ne pardonnait jamais.</p>
+
+<p>Vanni, tout au contraire de Guidobaldi,&mdash;et
+c'était cela qui le rendait plus terrible encore,&mdash;s'était
+fait une réputation de juge intègre mais inflexible;
+il réunissait à une ambition sans bornes
+une cruauté sans limites, et, pour le malheur de
+l'humanité, c'était en même temps un enthousiaste;
+l'affaire qui l'occupait était toujours une
+affaire immense, attendu qu'il la regardait au microscope
+de son imagination. De tels hommes sont
+non-seulement dangereux pour ceux qu'ils ont à
+juger, mais encore funestes pour ceux qui les font
+juges, parce que, ne sachant pas satisfaire leur ambition
+par des actions vraiment grandes, ils donnent
+une grandeur imaginaire à leur petites actions, les
+seules qu'ils puissent produire.</p>
+
+<p>Il avait commencé à se faire cette réputation de
+juge intègre, mais inflexible, dans la conduite qu'il
+avait tenue à l'égard du prince de Tarsia. Le prince
+de Tarsia, avant le cardinal Ruffo, avait dirigé la
+fabrique de soie de San-Leucio: c'était une double
+erreur que le roi et le prince de Tarsia commettaient
+chacun de son côté, le roi en nommant le prince
+de Tarsia à un tel poste, le prince de Tarsia en
+l'acceptant. Ignorant dans une question de comptabilité,
+mais incapable de frauder; honnête homme
+lui-même, mais ne sachant pas s'entourer d'honnêtes
+gens, il se trouva, au bout de quelques années, dans
+la gestion du prince, un déficit de cent mille écus
+que Vanni fut chargé de liquider.</p>
+
+<p>Rien n'était plus facile que cette liquidation. Le
+prince était riche à un million de ducats et offrait de
+payer; mais, si le prince payait, il n'y avait plus de
+bruit, il n'y avait plus de scandale, et tout le bénéfice
+qu'espérait Vanni de cette affaire s'évanouissait;
+en deux heures, la chose pouvait être terminée et le
+déficit comblé sans que la fortune du prince en souffrit
+une grave atteinte; l'affaire, grâce au liquidateur,
+dura dix ans; le déficit persista et le prince fut
+ruiné d'argent et de réputation.</p>
+
+<p>Mais Vanni eut un nom qui lui valut le sanglant
+honneur de faire partie de la junte d'État de 1796.</p>
+
+<p>Une fois nommé, Vanni se mit à crier tout haut, à
+tous et partout, qu'il ne garantissait pas la sûreté de
+ses augustes souverains si on ne lui laissait pas incarcérer
+vingt mille jacobins à Naples seulement.</p>
+
+<p>Chaque fois qu'il voyait la reine, il s'approchait
+d'elle, soit par un de ces bonds inattendus qu'il partageait
+avec le loup, soit par cette marche oblique
+qu'il tenait de l'hyène, et lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je tiens le fil d'une conspiration!
+Madame, je suis sur la trace d'un nouveau complot!</p>
+
+<p>Et Caroline, qui se croyait entourée de complots et
+de conspirations, disait:</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, continuez, Vanni! servez bien votre
+reine, et vous serez récompensé.</p>
+
+<p>Cette terreur blanche dura plus de trois ans; au
+bout de trois ans, l'indignation publique monta
+comme une marée d'équinoxe, et vint en quelque
+sorte battre les murs des prisons, où tant de prévenus
+étaient enfermés sans que jamais on eût pu prouver
+qu'un seul était coupable; au bout de trois ans, les
+instructions, faites avec l'acharnement des haines
+politiques, n'avaient pu constater aucun délit; Vanni
+recourut à une dernière espérance, se réfugia dans
+une dernière ressource, la torture.</p>
+
+<p>Mais ce n'était point assez pour Vanni de la torture
+ordinaire: des traditions qui remontaient au
+moyen âge, époque depuis laquelle la torture n'avait
+point été appliquée, disaient que des esprits fermes,
+des corps robustes l'avaient supportée; non, il réclamait
+la torture extraordinaire, que les anciens législateurs
+autorisaient dans les cas de lèse-majesté, et
+demandait que les chefs du complot, c'est-à-dire le
+chevalier de Medici, le duc de Canzano, l'abbé Monticelli
+et sept ou huit autres, fussent soumis à cette
+torture qu'il spécifiait lui-même dans un de ces sourires
+fatals qui tordaient sa bouche lorsqu'il était
+dans l'espérance que cette faveur lui serait accordée:
+<i>tormenti spietati come sopra cadaveri</i>, c'est-à-dire <i>des
+tourments pareils à ceux que l'on exercerait sur des
+cadavres.</i></p>
+
+<p>La conscience des juges se révolta, et, quoique
+Guidobaldi et Castelcicala fussent pour la torture
+<i>comme sur des cadavres</i>, le tribunal la repoussa à l'unanimité
+moins leurs deux voix.</p>
+
+<p>Cette unanimité était le salut des prisonniers et la
+chute de Vanni.</p>
+
+<p>Les prisonniers furent mis en liberté, la junte fut
+dissoute par le dégoût public, et Vanni renversé de
+son fauteuil de procureur fiscal.</p>
+
+<p>Ce fut alors que la reine lui tendit la main, qu'elle
+lui fit donner le titre de marquis, et que, de ces trois
+hommes qui avaient encouru l'exécration publique,
+elle forma son tribunal à elle, son inquisition privée,
+jugeant dans la solitude, frappant dans les ténèbres,
+non plus avec le fer du bourreau, mais avec le poignard
+du sbire.</p>
+
+<p>Nous avons vu à l'oeuvre Pasquale de Simone;
+nous allons y voir Guidobaldi, Castelcicala et Vanni.</p>
+
+<p>Les trois inquisiteurs d'État étaient donc réunis
+dans la chambre obscure; ils étaient assis, inquiets
+et sombres, autour de la table verte, éclairée par la
+lampe de bronze; l'abat-jour laissait leur visages
+dans l'ombre, de sorte que, d'un côté à l'autre de la
+table, ils ne se fussent point reconnus, s'ils n'eussent
+point su qui ils étaient.</p>
+
+<p>Le message de la reine les troublait: un espion
+plus habile qu'eux avait-il découvert quelque complot?</p>
+
+<p>Chacun d'eux roulait donc en silence son inquiétude
+dans son esprit, sans en faire part à ses compagnons,
+attendant avec anxiété que la porte des appartements
+royaux s'ouvrit et que la reine parût.</p>
+
+<p>Puis, de temps en temps, chacun jetait un regard
+rapide et ombrageux sur le coin le plus obscur de la
+chambre.</p>
+
+<p>C'est que, dans ce coin, presque entièrement perdu
+dans l'ombre, à peine visible, se tenait le sbire Pasquale
+de Simone.</p>
+
+<p>Peut-être en savait-il plus qu'eux, car, plus qu'eux
+encore, il était avant dans les secrets de la reine;
+mais, quoiqu'ils lui donnassent des ordres, pas un
+des inquisiteurs d'État n'eût osé l'interroger.</p>
+
+<p>Seulement, sa présence témoignait de la gravité
+de l'affaire.</p>
+
+<p>Pasquale de Simone, aux yeux mêmes des inquisiteurs
+d'État, était un personnage bien plus effrayant
+que maître Donato.</p>
+
+<p>Maître Donato, c'était le bourreau public et patenté:
+Pasquale de Simone, c'était le bourreau secret
+et mystérieux; l'un était l'exécuteur de la loi, l'autre
+celui du bon plaisir royal.</p>
+
+<p>Que le bon plaisir royal cessât de tenir pour ses
+fidèles Guidobaldi, Castelcicala, Vanni, il ne pouvait
+les déférer à la loi: ils savaient et eussent révélé trop
+de choses.</p>
+
+<p>Mais il pouvait les désigner à Pasquale de Simone,
+faire un seul geste, et, alors, tout ce qu'ils savaient,
+tout ce qu'ils pouvaient dire ne les protégeait plus,
+mais au contraire les condamnait; un coup bien appliqué
+entre la sixième et la septième côte gauche,
+tout était dit, les secrets mouraient avec l'homme, et
+son dernier soupir, pour celui qui passait à dix pas
+de l'endroit où il était frappé, n'était plus qu'une haleine
+du vent, plus triste, un souffle de la brise,
+plus mélancolique que les autres.</p>
+
+<p>Neuf heures sonnèrent à cette horloge dont nous
+avons vu le timbre faire tressaillir la reine, la première
+fois qu'à sa suite nous introduisîmes le lecteur
+dans cette chambre, et, comme le dernier coup
+du marteau vibrait encore, la porte s'ouvrit et Caroline
+parut.</p>
+
+<p>Les trois inquisiteurs d'État se levèrent d'un seul
+mouvement, saluèrent la reine et s'avancèrent vers
+elle. Elle tenait divers objets cachés sous un grand
+châle de cachemire rouge, jeté sur son épaule gauche
+plutôt en manière de manteau que de châle.</p>
+
+<p>Pasquale de Simone ne bougea point; la silhouette
+rigide du sbire resta collée contre la muraille,
+comme une figure de tapisserie.</p>
+
+<p>La reine prit la parole sans même laisser aux inquisiteurs
+d'État le temps de lui adresser leurs hommages.</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, monsieur Vanni, dit-elle, ce n'est
+point vous qui tenez le fil d'un complot, ce n'est
+point vous qui êtes sur la trace d'une conspiration,
+c'est moi; mais, plus heureuse que vous qui avez
+trouvé les coupables sans trouver les preuves, j'ai
+trouvé les preuves d'abord, et, par les preuves, je
+vous apporte le moyens de trouver les coupables.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est cependant pas le zèle qui nous manque,
+madame, dit Vanni.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit la reine, puisque beaucoup
+même vous accusent d'en avoir trop.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, quand il s'agit de Votre Majesté, dit le
+prince de Castelcicala.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! répéta comme un écho Guidobaldi.</p>
+
+<p>Pendant ce court dialogue, la reine s'était approchée
+de la table; elle écarta son châle et y déposa
+une paire de pistolets et une lettre encore légèrement
+teintée de sang.</p>
+
+<p>Les trois inquisiteurs la regardèrent faire avec le
+plus grand étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, messieurs, dit la reine. Marquis
+Vanni, prenez la plume et écrivez les instructions que
+je vais vous donner.</p>
+
+<p>Les trois hommes s'assirent, et la reine, restant
+debout, le poing fermé et appuyé sur la table, enveloppée
+de son châle de pourpre comme une impératrice
+romaine, dicta les paroles suivantes:</p>
+
+<p>&mdash;Dans la nuit du 22 au 23 septembre dernier,
+six hommes étaient réunis dans les ruines du château
+de la reine Jeanne; ils en attendaient un septième, envoyé
+de Rome par le général Championnet. L'homme
+envoyé par le général Championnet avait quitté son
+cheval à Pouzzoles; il y avait pris une barque, et,
+malgré la tempête qui menaçait, et qui, quelque
+temps après, éclata en effet, il s'avança par mer vers
+le palais en ruine où il était attendu. Au moment
+où la barque allait aborder, elle sombra; les deux
+pêcheurs qui la conduisaient périrent; le messager
+tomba à l'eau comme eux, mais, plus heureux qu'eux,
+se sauva. Les six conjurés et lui restèrent en conférence
+jusqu'à minuit et demi, à peu près. Le messager
+sortit le premier et s'achemina vers la rivière
+de Chiaïa; les six autres hommes quittèrent les ruines;
+trois remontèrent le Pausilippe, trois autres
+suivirent en barque le bord de la mer en descendant
+du côté du château de l'Oeuf. Un peu avant d'arriver
+à la fontaine du Lion, le messager fut assassiné...</p>
+
+<p>&mdash;Assassiné! s'écria Vanni; et par qui?</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne nous regarde point, répondit la reine
+d'un ton glacé; nous n'avons pas à poursuivre ses
+assassins.</p>
+
+<p>Vanni vit qu'il avait fait fausse route et se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Avant de tomber, il tua deux hommes avec les
+pistolets que voici, et en blessa deux avec le sabre
+que vous trouverez dans cette armoire. (Et la reine
+indiqua l'armoire où, quinze jours auparavant, elle
+avait enfermé le sabre et le manteau.) Le sabre, vous
+pourrez le voir, est de fabrique française; mais les
+pistolets, vous pourrez le voir aussi, sont des manufactures
+royales de Naples; ils sont marqués d'une N.,
+première lettre du nom de baptême de leur propriétaire.</p>
+
+<p>Pas un souffle n'interrompit la reine; on eût dit
+que ses trois auditeurs étaient de marbre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit, continua-t-elle, que le sabre
+était de fabrique française; mais, au lieu de l'uniforme
+que le messager portait en arrivant et qui
+avait été mouillé par la pluie et par l'eau de mer, il
+portait une houppelande de velours vert à brandebourgs
+qui lui avait été prêtée par un des six conjurés.
+Le conjuré qui lui avait prêté cette redingote
+avait oublié dans la poche une lettre; c'est une lettre
+de femme, une lettre d'amour, adressée à un jeune
+homme dont le nom est Nicolino. Les N incrustées sur
+les pistolets prouvent qu'ils appartiennent à la même
+personne à laquelle est adressée la lettre, et qui, en
+prêtant la redingote, a prêté aussi les pistolets.</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre, dit Castelcicala après l'avoir examinée
+avec soin, n'a pour toute signature qu'une
+initiale, un E.</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre, dit la reine, est de la marquise
+Elena de San-Clemente.</p>
+
+<p>Les trois inquisiteurs se regardèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Une des dames d'honneur de Votre Majesté, je
+crois, fit Guidobaldi.</p>
+
+<p>&mdash;Une de mes dames d'honneur, oui, monsieur,
+répondit la reine avec un singulier sourire, qui semblait
+dénier à la marquise de San-Clemente la qualification
+de <i>dame d'honneur</i> que Guidobaldi lui donnait.
+Or, comme les amants sont encore, à ce qu'il
+paraît, dans leur lune de miel, j'ai donné ce matin
+congé à la marquise de San-Clemente, qui était de
+service près de moi demain, et qui sera remplacée
+demain par la comtesse de San-Marco. Or, écoutez
+bien ceci, continua la reine.</p>
+
+<p>Les trois inquisiteurs se rapprochèrent de Caroline
+en s'allongeant sur la table et entrèrent dans le
+cercle de lumière versé par la lampe, de manière que
+leurs trois têtes, restées jusque-là dans l'ombre, se
+trouvèrent tout à coup éclairées.</p>
+
+<p>&mdash;Or, écoutez bien ceci: il est probable que la
+marquise de San-Clemente, <i>ma dame d'honneur</i>,
+comme vous l'appelez, monsieur Guidobaldi, ne dira
+pas à son mari un mot du congé que je lui donne,
+et consacrera toute la journée de demain à son cher
+Nicolino; vous comprenez maintenant, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Les trois hommes levèrent leurs yeux interrogateurs
+sur la reine; ils n'avaient point compris.</p>
+
+<p>Caroline continua.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple cependant, dit-elle. Pasquale
+de Simone entoure avec ses hommes le palais de la
+marquise de San-Clemente; ils la voient sortir, ils la
+suivent sans affectation; le rendez-vous est dans une
+maison tierce; ils reconnaissent le Nicolino, ils laissent
+aux amants tout le loisir d'être ensemble. La
+marquise sort probablement la première, et, quand
+Nicolino sort à son tour, ils arrêtent Nicolino, mais
+sans lui faire aucun mal... La tête de celui qui le toucherait
+autrement que pour le faire prisonnier, dit la
+reine en élevant la voix et en fronçant le sourcil, me
+répondrait de sa vie! Les hommes de Pasquale de
+Simone le prennent donc vivant, le conduisent au
+château Saint-Elme et le recommandent tout particulièrement
+au gouverneur, qui choisit pour lui un
+de ses cachots les plus sûrs. S'il consent à nommer
+ses complices, tout va bien; s'il refuse, alors,
+Vanni, cela vous regarde; vous n'aurez plus un tribunal
+stupide pour vous empêcher de donner la torture,
+et vous agirez <i>comme sur un cadavre</i>. Est-ce
+clair, cela, messieurs? Et, quand je me mêle de découvrir
+des conspirations, suis-je un bon limier?</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que fait la reine est marqué au coin du
+génie, dit Vanni en s'inclinant. Votre Majesté a-t-elle
+d'autres ordres à nous donner?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun, répliqua la reine. Ce que le marquis
+Vanni vient d'écrire vous servira de règle à tous trois;
+après le premier interrogatoire, vous me rendrez
+compte. Prenez le manteau et le sabre qui se trouvent
+dans cette armoire, les pistolets et la lettre qui
+se trouvent sur cette table comme preuves de conviction,
+et que Dieu vous garde!</p>
+
+<p>La reine fit aux trois inquisiteurs un salut de la
+main; tous trois saluèrent profondément et sortirent
+à reculons.</p>
+
+<p>Lorsque la porte se fut refermée derrière eux, Caroline
+fit un signe à Pasquale de Simone; le sbire
+s'approcha au point de n'être séparé de la reine que
+par la largeur de la table.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as entendu? lui dit la reine en jetant sur la
+table une bourse pleine d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Votre Majesté, répondit le sbire en prenant
+la bourse et en remerciant par un salut.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, ici, à la même heure, tu te trouveras
+pour me rendre compte de ce qui se sera passé.</p>
+
+<p>Le lendemain, à la même heure, la reine apprenait
+de la bouche de Pasquale que l'amant de la
+marquise de San-Clemente, surpris à l'improviste,
+avait été arrêté à trois heures de l'après-midi sans
+avoir pu opposer aucune résistance, conduit au château
+Saint-Elme et écroué.</p>
+
+<p>Elle apprit, en outre, que cet amant était Nicolino
+Caracciolo, frère du duc de Rocca Romana et neveu
+de l'amiral.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! murmura-t-elle, si nous avions le bonheur
+que l'amiral en fût!</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XLVII</h3>
+
+<h3>LE DÉPART</h3>
+
+
+<p>Quinze jours après les événements que nous avons
+racontés dans le précédent chapitre, c'est-à-dire
+après l'arrestation de Nicolino Caracciolo, par une
+de ces belles journées où l'automne napolitain rivalise
+avec le printemps et l'été des autres pays, la
+population, non-seulement de Naples tout entière,
+mais encore des villes voisines et des villages voisins,
+se pressait aux abords du palais royal, encombrant
+d'un côté la descente du Géant, de l'autre
+Toledo, et, en face de la grande entrée du château,
+toutes les rues qui aboutissaient à cette large place
+avant que l'église Saint-François-de-Paul, résultat
+d'un voeu postérieur à l'époque à laquelle nous
+sommes arrivés, fût bâtie; mais à toutes les extrémités
+des rues aboutissant à cette place, appelée
+aujourd'hui place du Plébiscite, un cordon de troupes
+empêchait le peuple d'aller plus loin.</p>
+
+<p>C'est qu'au centre de la place, le général Mack
+paradait au milieu d'un brillant état-major composé
+d'officiers supérieurs parmi lesquels on distinguait
+le général Micheroux et le général de Damas, deux
+émigrés français qui avaient mis leur haine et leur
+épée au service de l'ennemi le plus acharné de la
+France; le général Naselli, qui devait commander le
+corps d'expédition dirigé sur la Toscane; le général
+Parisi, le général de Gambs et le général Fonseca, les
+colonels San-Filippo et Giustini, et avec eux, tenant
+le rang d'officiers d'ordonnance, les représentants
+des plus illustres familles Naples.</p>
+
+<p>Ces officiers étaient couverts de croix de tous les
+pays, de cordons de toutes les couleurs; leurs uniformes
+étincelaient de broderies d'or; sur leurs chapeaux
+à trois cornes ondoyaient ces panaches tant
+aimés des peuples méridionaux. Ils s'élançaient rapidement
+d'un bout à l'autre de la place, sous prétexte
+de porter des ordres, mais en réalité pour faire
+admirer leur bonne mine et la grâce avec laquelle ils
+manoeuvraient leurs chevaux. A toutes les fenêtres
+donnant sur la place, à toutes celles d'où la vue pouvait
+y pénétrer, des femmes en grande toilette, ombragées
+par les drapeaux blancs des Bourbons et les
+drapeaux rouges de l'Angleterre, les saluaient en agitant
+leurs mouchoirs. Les cris de «Vive le roi! vive
+l'Angleterre! vive Nelson! mort aux Français!»
+s'élevaient comme des bouffées de menaces, comme
+des rafales de tempête, au milieu de la houle humaine
+dont les vagues venaient battre les digues qu'elles
+menaçaient à tout moment de renverser. Ces cris,
+partis du fond de la rue, montaient de fenêtre
+en fenêtre, comme ces serpents de flamme qui vont
+allumer les feux d'artifice jusqu'aux derniers étages,
+et allaient mourir sur les terrasses couvertes de
+spectateurs.</p>
+
+<p>Tout cet état-major galopant sur la place, tout ce
+peuple entassé dans les rues, toutes ces dames agitant
+leurs mouchoirs, tous ces spectateurs encombrant
+les terrasses, tout cela attendait le roi Ferdinand,
+allant se mettre à la tête de son armée pour
+marcher de sa personne contre les Français.</p>
+
+<p>Depuis huit jours déjà, la guerre était hautement
+décidée; les prêtres prêchaient dans les églises, les
+moines tonnaient sur les places et dans les carrefours,
+montés sur les bornes ou sur des tréteaux; les
+proclamations de Ferdinand couvraient toutes les murailles.
+Elles déclaraient que le roi avait fait tout ce
+qu'il avait pu pour conserver l'amitié des Français,
+mais que l'honneur napolitain était outragé par l'occupation
+de Malte, fief du royaume de Sicile, qu'il
+ne pouvait tolérer l'envahissement des États du
+pape, qu'il aimait comme son antique allié, et qu'il
+respectait comme chef de l'Église, et qu'en conséquence
+il faisait marcher son armée pour restituer
+Rome à son légitime souverain.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant directement au peuple, il lui
+disait:</p>
+
+<p>«Si j'avais pu obtenir cet avantage par tout autre
+sacrifice, je n'eusse point hésité à le faire; mais quel
+espoir de succès y eût-il eu après tant de funestes
+exemples qui vous sont tous bien connus? Plein de
+confiance dans la bonté du Dieu des armées, qui
+guidera mes pas et dirigera mes opérations, je pars à
+la tête des courageux défenseurs de la patrie. Je vais
+avec la plus grande joie braver tous les dangers pour
+l'amour de mes compatriotes, de mes frères et de mes
+enfants; car je vous ai toujours considérés comme
+tels. Soyez fidèles à Dieu, obéissez aux ordres de ma
+bien-aimée compagne, que je charge du soin de gouverner
+en mon absence. Je vous recommande de la
+respecter et de la chérir comme une mère. Je vous
+laisse aussi mes enfants, continuait-il, qui ne doivent
+pas vous être moins chers qu'à moi. Quels que
+soient les événements, souvenez-vous que vous êtes
+Napolitains, que, pour être brave, il suffit de le vouloir
+et qu'il vaut mieux mourir glorieusement pour
+la cause de Dieu et pour celle de son pays, que de
+vivre dans une fatale oppression. Que le ciel répande
+sur vous ses bénédictions! Tel est le voeu de celui
+qui, tant qu'il vivra, conservera pour vous les tendres
+sentiments d'un souverain et d'un père.»</p>
+
+<p>C'était la première fois que le roi de Naples s'adressait
+directement à son peuple, lui parlait de son
+amour pour lui, lui vantait sa paternité, en appelait
+à son courage et lui confiait sa femme et ses enfants.
+Depuis la bataille de Velletri, qui avait été gagnée en
+1744 par les Espagnols sur les Allemands, et qui
+avait assuré le trône à Charles III, les Napolitains
+n'avaient entendu le canon que les jours de grandes
+fêtes; ce qui n'empêchait point que, dans leur orgueil
+national, il ne se crussent les premiers soldats du
+monde.</p>
+
+<p>Quant à Ferdinand, il n'avait jamais eu l'occasion
+de prouver ni son courage ni ses talents militaires;
+donc, on ne pouvait l'accuser d'avance ni d'incapacité
+ni de faiblesse. Lui seul savait que penser de
+lui-même, et il s'en était expliqué en présence de
+Mack, comme on l'a vu, avec son cynisme ordinaire.</p>
+
+<p>Or, c'était déjà un grand progrès social qu'ayant
+à prendre une décision aussi grave que celle de la
+guerre, ayant à combattre un ennemi aussi dangereux
+que l'étaient les Français, il s'adressât à son peuple
+pour se justifier bien ou mal, devant ses sujets, de
+cette nécessité dans laquelle il s'était mis de les faire
+tuer.</p>
+
+<p>Il est vrai que, sans compter l'aide de l'Autriche,
+de laquelle, après la lettre qu'il avait reçue, il ne faisait
+aucun doute, il comptait sur une division du côté
+du Piémont. Une dépêche particulière avait été écrite
+par le prince Belmonte au chevalier Priocca, ministre
+du roi de Sardaigne. Si nous n'avions pas le texte de
+cette dépêche sous les yeux, et si, par conséquent,
+nous n'étions pas certain de son authenticité, nous
+hésiterions à la reproduire, tant le droit des nations,
+tant la morale divine et humaine nous y semblent
+outrageusement violés.</p>
+
+<p>La voici:</p>
+
+
+<p>«Monsieur le chevalier,</p>
+
+<p>»Nous savons que, dans le conseil de Sa Majesté
+le roi de Sardaigne, plusieurs ministres circonspects,
+pour ne pas dire timides, frémissent à l'idée de parjure
+et de meurtre, comme si le dernier traité d'alliance
+entre la France et la Sardaigne était un acte
+politique de nature à être respecté! N'a-t-il pas été
+dicté par la force oppressive du vainqueur? n'a-t-il
+pas été accepté sous l'empire de la nécessité? De
+pareils traités ne sont que des injustices du plus fort
+à l'égard de l'opprimé, qui, en les violant, s'en dégage
+à la première occasion que lui offre la faveur de
+la fortune.</p>
+
+<p>»Quoi! en présence de votre roi prisonnier dans
+sa capitale, entouré de baïonnettes ennemies, vous
+appelleriez parjure ne point tenir les promesses
+arrachées par la nécessité, désapprouvées par la
+conscience? Vous appelleriez assassinat l'extermination
+de vos tyrans? La faiblesse des opprimés
+ne pourra donc jamais espérer aucun secours légitime
+contre la force qui les opprime?</p>
+
+<p>»Les bataillons français, pleins de confiance et
+de sécurité dans la paix, sont disséminés dans le
+Piémont; excitez le patriotisme du peuple jusqu'à
+l'enthousiasme et la fureur, de sorte que tout Piémontais
+aspire à l'honneur d'abattre un ennemi de la
+patrie; ces meurtres partiels profiteront plus au Piémont
+que des victoires remportées sur le champ de
+bataille, et jamais la postérité équitable ne donnera
+le nom de trahison à des actes énergiques de tout
+un peuple qui passe sur le cadavre de ses oppresseurs
+pour reconquérir sa liberté. Nos braves Napolitains,
+sous la conduite du général Mack, donneront
+les premiers le signal de mort contre l'ennemi des
+trônes et des peuples, et peut-être seront-ils déjà en
+marche quand cette lettre vous parviendra.»</p>
+
+
+<p>Toutes ces excitations avaient soulevé dans le
+peuple napolitain, si facile à porter aux extrêmes, un
+enthousiasme qui tenait du délire. Ce roi qui, second
+Godefroy de Bouillon, entreprenait la guerre sainte,
+ce champion de l'Église qui volait au secours des
+autels abattus, de la religion profanée, c'était
+l'exemple de la chrétienté, c'était l'idole de Naples,
+et quiconque se fût hasardé dans cette foule, vêtu
+d'un pantalon ou coiffé à la Titus, eût couru le risque
+de la vie; aussi tous ceux qui pouvaient être soupçonnés
+de jacobinisme, c'est-à-dire de désirer le
+progrès, de désirer l'instruction, de regarder enfin la
+France comme l'initiatrice des peuples à la civilisation;
+aussi ceux-là étaient-ils prudemment enfermés
+chez eux et se gardaient-ils bien de se mêler à
+cette foule.</p>
+
+<p>Et cependant, si bien disposée qu'elle fût, elle
+n'en commençait pas moins à s'impatienter,&mdash;car
+c'était la même qui injurie saint Janvier lorsqu'il
+tarde à faire son miracle,&mdash;et le roi, dont la présence
+était annoncée pour neuf heures, n'avait point
+encore paru, quoique toutes les horloges de toutes les
+églises de Naples eussent sonné dix heures et demie;
+or, on savait cela, le roi n'avait point l'habitude de
+se faire attendre; à ses rendez-vous de chasse, il arrivait
+toujours le premier; au théâtre, quoiqu'il sût
+parfaitement que le rideau ne se lèverait point avant
+qu'il fût dans la salle, il arrivait toujours pour le
+lever du rideau, que trois ou quatre fois à peine dans
+sa vie, il avait retardé; quant à manger son macaroni,
+divertissement qu'il savait être impatiemment
+attendu de tout le parterre, jamais il ne dépassait le
+moment où le Temps, qui sert d'horloge à Saint-Charles,
+marquait dix heures avec la pointe de sa
+faux. D'où venait donc ce peu d'empressement de se
+rendre aux désirs d'un peuple auquel, dans ses proclamations,
+il dispensait tant d'amour? C'est que ce
+roi entreprenait une aventure bien autrement hasardeuse
+que celle de courre le cerf, le daim ou le sanglier,
+d'affronter à Saint-Charles deux actes d'opéra
+et trois actes de ballet; le roi jouait un jeu qu'il
+n'avait point joué encore et auquel il avait la conscience
+de son peu d'habileté; il ne se hâtait donc
+point de relever ses cartes.</p>
+
+<p>Enfin les tambours battirent aux champs, les quatre
+musiques disposées aux quatre angles de la place
+éclatèrent toutes les quatre en même temps, les fenêtres
+de la façade du palais donnant sur le balcon
+s'ouvrirent, et les balcons furent envahis, celui du
+milieu par la reine, le prince royal, la princesse de
+Calabre, les princes et les princesses de la famille
+royale, sir William et lady Hamilton, et par Nelson,
+Troubridge et Ball, enfin par les sept ministres. Les
+autres balcons furent occupés par les dames d'honneur,
+les chevaliers d'honneur, les chambellans de
+service et tous ceux qui de près ou de loin tenaient à
+la cour; et, en même temps, au milieu de cris frénétiques,
+de hourras assourdissants, le roi lui-même,
+dans l'encadrement de la grande porte du palais,
+parut à cheval, escorté par les princes de Saxe et de
+Philipsthal, et suivi de son aide de camp de confiance,
+le marquis Malaspina, que nous avons déjà entrevu
+près de lui sur la galère capitane et de son ami particulier
+le duc d'Ascoli,&mdash;dont la connaissance pour
+nous date du même jour,&mdash;ami sans lequel le roi
+avait déclaré ne vouloir point partir, et qui, quoi
+qu'il n'eût aucun grade dans l'armée, avait consenti
+avec joie à suivre son souverain.</p>
+
+<p>Le roi, à cheval, regagnait une partie des avantages
+qu'il perdait à pied; d'ailleurs, il était, avec le
+duc de Rocca-Romana, le meilleur cavalier de son
+royaume, et, quoiqu'il se tint un peu courbé, il
+avait beaucoup plus de grâce à cet exercice qu'à aucun
+autre.</p>
+
+<p>Cependant, avant même d'avoir dépassé la grande
+porte, soit hasard, soit présage, son cheval, ordinairement
+sûr et doux, fit un écart qui eût désarçonné
+tout autre écuyer, puis, refusant d'entrer dans la
+place, se cabra au point qu'il manqua de se renverser
+sur son cavalier; mais le roi lui rendit la main,
+lui enfonça les éperons dans le ventre, et, d'un seul
+bond, comme s'il eût eu quelque obstacle invisible à
+franchir, le cheval se trouva sur la place.</p>
+
+<p>&mdash;Mauvais augure! dit au duc d'Ascoli le marquis
+Malaspina, homme d'esprit et frondeur enragé;
+un Romain rentrerait chez lui.</p>
+
+<p>Mais le roi, qui avait assez des préjugés modernes,
+auxquels il faisait une large part, sans songer à ceux
+de l'antiquité, que d'ailleurs il ne connaissait point,
+le sourire sur les lèvres, et tout fier de montrer son
+habileté à une pareille galerie, s'élança au milieu du
+cercle que les généraux avaient formé pour le recevoir;
+il était vêtu d'un brillant uniforme de feld-maréchal
+autrichien, couvert de broderies et de cordons;
+sur son chapeau flottait un panache rival pour la
+blancheur et le volume de celui de son aïeul Henri IV
+à Ivry, et que l'armée devait suivre, non pas comme
+celui du vainqueur de Mayenne sur la route de l'honneur
+et de la victoire, mais sur celle de la défaite et
+de la honte.</p>
+
+<p>A la vue du roi, nous l'avons dit, les cris, les
+hourras, les acclamations avaient retenti et grandi
+comme un tonnerre. Le roi, tout fier de son triomphe,
+eut sans doute alors un moment confiance en
+lui-même; il fit pivoter son cheval pour faire face à
+la reine, et la salua en levant son chapeau.</p>
+
+<p>Alors, tous les balcons du palais s'animèrent à
+leur tour; des cris s'en échappèrent, les mouchoirs
+volèrent en l'air, les enfants tendirent les bras au
+roi, la foule se joignit à cette démonstration, qui
+devint universelle et à laquelle se mêlèrent les vaisseaux
+de la rade en se pavoisant et les canons des
+forts en multipliant les salves de l'artillerie.</p>
+
+<p>En même temps, par la pente de l'arsenal, montèrent,
+avec un bruit retentissant et guerrier, vingt-cinq
+pièces de canon avec leurs fourgons et leurs
+artilleurs; ces vingt-cinq pièces de canon étaient
+destinées au corps d'armée du centre, c'est-à-dire à
+celui à la tête duquel devaient marcher le roi et le
+général Mack; enfin venait le trésor de l'armée, enfermé
+dans des voitures de fer.</p>
+
+<p>Onze heures sonnèrent à l'église Saint Ferdinand.</p>
+
+<p>C'était l'heure du départ, ou plutôt on était en
+retard d'une heure: l'heure du départ était dix
+heures.</p>
+
+<p>Le roi voulut finir par un coup de théâtre.</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants! cria-t-il en étendant les bras vers
+le balcon où étaient, avec les jeunes princesses, les
+jeunes princes Léopold et Albert.</p>
+
+<p>Ceux-ci étaient les deux derniers fils du roi: l'un
+âgé de neuf ans, Léopold, qui fut depuis le prince
+de Salerne, favori de la reine; Albert, le favori du roi,
+âgé de six ans, et dont les jours étaient déjà comptés.</p>
+
+<p>Les deux enfants, en s'entendant appeler par le
+roi, disparurent du balcon, descendirent avec leurs
+professeurs, et, leur échappant dans les escaliers,
+s'élancèrent par la grande porte, s'aventurant, avec
+l'insoucieux courage de la jeunesse, au milieu des
+chevaux encombrant la place, et coururent au roi.</p>
+
+<p>Le roi les prit tour à tour, et, les soulevant de
+terre, les embrassa.</p>
+
+<p>Puis il les montra au peuple en criant d'une voix
+forte et qui fut entendue des premiers rangs et, par
+les premiers, communiquée aux derniers:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous les recommande, mes amis; c'est, après
+la reine, ce que j'ai de plus précieux au monde.</p>
+
+<p>Et, rendant les enfants à leurs précepteurs, il
+ajouta en tirant son épée avec ce même geste qu'il
+avait trouvé si ridicule lorsque Mack avait tiré la
+sienne:</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, moi, je vais vaincre ou mourir pour
+vous!</p>
+
+<p>A ces paroles, l'émotion monta à son comble; les
+jeunes princesses pleurèrent, la reine porta son mouchoir
+à ses yeux, le duc de Calabre leva les mains au
+ciel, comme pour appeler la bénédiction de Dieu sur
+la tête de son père, les professeurs prirent les jeunes
+princes dans leurs bras, les emportèrent malgré leurs
+cris, et la foule éclata en hourras et en sanglots.</p>
+
+<p>L'effet désiré était produit; demeurer plus longtemps,
+c'était l'amoindrir; les trompettes donnèrent
+le signal du départ et se mirent en marche. Un petit
+corps de cavalerie, stationnant largo San-Ferdinando,
+se rangea à leur suite et fit tête de colonne;
+le roi s'avança immédiatement après, au milieu
+d'un grand espace vide, saluant le peuple, qui répondait
+par les cris de «Vive Ferdinand IV! Vive
+Pie VI! Mort aux Français!»</p>
+
+<p>Mack et tout l'état-major venaient après le roi;
+après l'état-major, tout ce formidable appareil que
+nous avons dit, suivi lui-même d'un petit corps de
+cavalerie comme celui qui marchait en tête.</p>
+
+<p>Avant de quitter tout à fait la place du Château,
+le roi se retourna une dernière fois pour saluer la
+reine et dire adieu à ses enfants.</p>
+
+<p>Puis il s'engouffra dans la longue rue de Tolède,
+qui, par largo Mercatello, Port'Alba et largo delle
+Pigne, devait le conduire sur la route de Capoue, où
+la suite du roi allait faire sa première station, tandis
+que le roi ferait, à Caserte, ses adieux réels à sa
+femme et à ses enfants et une dernière visite à ses
+kangourous. Ce que le roi regrettait le plus à Naples,
+c'était sa crèche, qu'il laissait inachevée.</p>
+
+<p>Hors de la ville, une voiture l'attendait; il y
+monta avec le duc d'Ascoli, le général Mack, le marquis
+Malaspina, et tous quatre allèrent tranquillement
+attendre à Caserte, où devaient, deux heures
+après, les rejoindre la reine, la famille royale et les
+intimes de la cour, le départ du lendemain, qui devait
+être la véritable entrée en campagne.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XLVIII</h3>
+
+<h3>QUELQUES PAGES D'HISTOIRE</h3>
+
+
+<p>Quoique nous n'ayons nullement l'intention de
+nous faire l'historien de cette campagne, force nous
+est de suivre le roi Ferdinand dans sa marche triomphale
+au moins jusqu'à Rome, et de recueillir les
+événements les plus importants de cette marche.</p>
+
+<p>L'armée du roi de Sicile avait déjà, depuis plus
+d'un mois, pris ses positions de cantonnement; elle
+était divisée en trois corps: 22,000 hommes campaient
+à San-Germano, 16,000 dans les Abruzzes,
+8,000 dans la plaine de Sessa, sans compter 6,000
+hommes à Gaete, prêts à se mettre en marche, comme
+arrière-garde, au premier pas que les trois premiers
+corps feraient en avant, et 8,000 prêts à faire voile
+pour Livourne sous les ordres du général Naselli. Le
+premier corps devait marcher sous les ordres du roi
+en personne, le second sous ceux du général Micheroux,
+le troisième sous ceux du général de Damas.</p>
+
+<p>Mack, nous l'avons dit, conduisait le premier
+corps.</p>
+
+<p>C'étaient donc cinquante-deux mille hommes, sans
+compter le corps de Naselli, qui marchaient contre
+Championnet et ses neuf ou dix mille hommes.</p>
+
+<p>Après trois ou quatre jours passés au camp de
+San-Germano, pendant lesquels la reine et Emma
+Lyonna, habillées toutes deux en amazones et montant
+de fringants chevaux pour faire admirer leur
+adresse, passèrent la revue du premier corps d'armée,
+et, par tous les moyens possibles, bonnes paroles
+et gracieux sourires aux officiers, double paye
+et distribution de vin aux soldats, exaltèrent de leur
+mieux l'enthousiasme de l'armée, on se quitta en augurant
+la victoire; et, tandis que la reine, Emma
+Lyonna, sir William Hamilton, Horace Nelson et les
+ambassadeurs et les barons invités à ces fêtes guerrières
+regagnaient Caserte, l'armée, à un signal
+donné, se mit en marche le même jour, à la même
+heure, sur trois points différents.</p>
+
+<p>Nous avons vu les ordres donnés par le général
+Macdonald au nom du général Championnet, le jour
+où nous avons introduit nos lecteurs au palais Corsini
+et où nous les avons fait assister aux arrivées
+successives de l'ambassadeur français et du comte
+de Ruvo; ces ordres, on se le rappelle, étaient d'abandonner
+toutes les places et toutes les positions à
+l'approche des Napolitains; on ne sera donc point
+étonné de voir, devant l'agression du roi Ferdinand,
+toute l'armée française se mettre en retraite.</p>
+
+<p>Le général Micheroux, formant l'aile droite avec
+dix mille soldats, traversa le Tronto, poussa devant
+lui la faible garnison française d'Ascoli, et, par la
+voie Émilienne, prit la direction de Porto-de-Fermo;
+le général de Damas, formant l'aile gauche, suivit la
+voie Appienne, et le roi, conduisant le centre, partit
+de San-Germano et, ainsi que l'avait arrêté Mack
+dans son plan de campagne, marcha sur Rome par
+la route de Ceperano et Frosinone.</p>
+
+<p>Le corps d'armée du roi arriva à Ceperano vers
+neuf heures du matin, et le roi fit halte dans la maison
+du syndic pour déjeuner. Le déjeuner fini, le général
+Mack, à qui le roi, depuis le départ de San-Germano,
+faisait l'honneur de l'admettre à sa table,
+demanda la permission d'appeler près de lui son aide
+de camp, le major Riescach.</p>
+
+<p>C'était un jeune Autrichien de vingt-six à vingt-huit
+ans, ayant reçu une excellente éducation, parlant
+le français comme sa langue maternelle, et très-distingué
+sous son élégant uniforme. Il se rendit
+immédiatement aux ordres de son général.</p>
+
+<p>Le jeune officier salua respectueusement le roi
+d'abord, puis son général, et attendit les ordres
+qu'il était venu recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Mack, il est dans les usages de la guerre,
+et surtout parmi les gens comme il faut, que l'on
+prévienne l'ennemi que l'on va attaquer; je crois
+donc de mon devoir de prévenir le général républicain
+que nous venons de traverser la frontière.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites que c'est dans les usages de la
+guerre? fit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, prévenez, général, prévenez.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, en apprenant que nous marchons
+contre lui avec des forces imposantes, peut-être
+cédera-t-il la place.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit le roi, voilà qui serait tout à fait galant
+de sa part.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté permet donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, pardieu! que je permets.</p>
+
+<p>Mack fit tourner sa chaise sur un pied, et, appuyant
+son coude sur la table:</p>
+
+<p>&mdash;Major Ulrich, dit-il, mettez-vous à ce bureau et
+écrivez.</p>
+
+<p>Le major prit une plume.</p>
+
+<p>&mdash;Écrivez, continua Mack, de votre plus belle écriture;
+car il est possible que le général républicain
+auquel elle est adressée ne sache pas lire très-couramment;
+ces messieurs ne sont pas forts, <i>généralement</i>
+parlant, continua Mack en riant du joli mot
+qu'il venait de faire, et je ne veux pas, s'il s'obstine
+à rester, qu'il puisse dire qu'il ne m'a pas compris.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est au général Championnet, monsieur le
+baron, répliqua le jeune homme, que cette lettre est
+adressée, je ne crois pas que Votre Excellence ait
+rien de pareil à craindre. J'ai entendu dire que c'était
+un des hommes les plus lettrés de l'armée française;
+je ne m'en tiens pas moins prêt à exécuter les ordres
+de Votre Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est ce que vous avez de mieux à faire, répliqua
+Mack un peu blessé de l'observation du jeune
+homme, et en faisant un signe impératif de la tête.</p>
+
+<p>Le major s'apprêta à écrire.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté me laisse libre dans ma rédaction?
+demanda au roi le général Mack.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, parfaitement, répondit le roi, attendu
+que, si j'écrivais moi-même à votre citoyen
+général, si lettré qu'il soit, je crois qu'il aurait de la
+peine à s'en tirer.</p>
+
+<p>&mdash;Écrivez, monsieur, dit Mack.</p>
+
+<p>Et il dicta la lettre ou plutôt l'ultimatum suivant,
+qui n'est rapporté dans aucune histoire, que nous
+copions sur le double officiel envoyé à la reine, et
+qui est un modèle d'impertinence et d'orgueil:</p>
+
+<p>«Monsieur le général,</p>
+
+<p>»Je vous déclare que l'armée sicilienne, que j'ai
+l'honneur de commander sous les ordres du roi en
+personne, vient de traverser la frontière pour se
+mettre en possession des États romains, révolutionnés
+et usurpés depuis la paix de Campo-Formio, révolution
+et usurpation qui n'ont point été reconnues par
+Sa Majesté Sicilienne, ni par son auguste allié l'empereur
+et roi; je demande donc que, sans le moindre
+délai, vous fassiez évacuer dans la république cisalpine
+les troupes françaises qui se trouvent dans les
+États romains, et que vous en fassiez autant de toutes
+les places qu'elles occupent. Les généraux commandant
+les diverses colonnes des troupes de Sa Majesté
+Sicilienne ont l'ordre le plus positif de ne point commencer
+les hostilités là où les troupes françaises se
+retireront sur ma signification, mais d'employer la
+force au cas où elles résisteraient.</p>
+
+<p>»Je vous déclare, en outre, citoyen général, que
+je regarderai comme un acte d'hostilité que les
+troupes françaises mettent le pied sur le territoire du
+grand-duc de Toscane. J'attends votre réponse sans
+le moindre retard et vous prie de me renvoyer le
+major Reiscach, que je vous expédie, quatre heures
+après avoir reçu ma lettre. La réponse devra être positive
+et catégorique. Quant à la demande d'évacuer
+les États romains et de ne point mettre le pied dans
+le grand-duché de Toscane, une réponse négative
+sera considérée comme une déclaration de guerre de
+votre part, et Sa Majesté Sicilienne saura soutenir,
+l'épée à la main, les justes demandes que je vous
+adresse en son nom.</p>
+
+<p>»J'ai l'honneur, etc.»</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait, mon général, dit le jeune officier.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi n'a point d'observations à faire? demanda
+Mack à Ferdinand.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui signez, n'est-ce pas? dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors!...</p>
+
+<p>Et il acheva le sens suspendu de sa phrase par un
+mouvement d'épaules qui voulait dire: «Faites
+comme vous l'entendrez.»</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, dit Mack, c'est ainsi que nous autres,
+gens de nom et de race, devons parler à ces sans-culottes
+de républicains.</p>
+
+<p>Et, prenant la plume des mains du major, il signa;
+puis, la lui rendant:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il, mettez l'adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous la dicter comme le reste de la lettre,
+monsieur? demanda le jeune officier.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous ne savez pas écrire une adresse
+à présent?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais si je dois dire <i>monsieur le général</i> ou
+<i>citoyen général</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Mettez <i>citoyen</i>, dit Mack; pourquoi donner à
+ces gens-là un autre titre que celui qu'ils prennent?</p>
+
+<p>Le jeune homme écrivit l'adresse, cacheta la lettre
+et se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, monsieur, dit Mack, vous allez
+monter à cheval et porter cette lettre le plus rapidement
+possible au général français. Je lui donne,
+comme vous l'avez vu, quatre heures pour prendre
+une décision. Vous pouvez attendre sa décision pendant
+quatre heures, mais pas une minute de plus.
+Quant à nous, nous continuerons de marcher; il est
+probable qu'à votre retour, vous nous trouverez entre
+Anagni et Valmonte.</p>
+
+<p>Le jeune homme s'inclina devant le général, salua
+profondément le roi, et partit pour accomplir sa
+mission.</p>
+
+<p>Aux avant-postes français, qu'il rencontra à Frosinone,
+il fut arrêté; mais, lorsqu'il eut décliné ses
+titres au général Duchesne, qui dirigeait la retraite
+sur ce point, et montré la dépêche qu'il était chargé
+de remettre à Championnet, le général ordonna de
+le laisser passer. Cet obstacle franchi, le messager
+continua son chemin vers Rome, où il arriva le lendemain
+vers neuf heures et demie du matin.</p>
+
+<p>A la porte San-Giovanni, il lui fut fait quelques
+nouvelles difficultés; mais, sa dépêche exhibée, l'officier
+français qui avait la garde de cette porte, demanda
+au jeune major s'il connaissait Rome, et, sur
+sa réponse négative, il lui donna un soldat pour le
+conduire au palais du général.</p>
+
+<p>Championnet venait de faire une promenade sur
+les remparts ou plutôt autour des remparts, avec son
+aide de camp Thiébaut, celui de tous ses officiers
+qu'il aimait le mieux après Salvato, et le général du
+génie Éblé, arrivé seulement depuis deux jours, lorsqu'à
+la porte du palais Corsini, il trouva un paysan
+qui l'attendait; ce paysan, par son costume, semblait
+appartenir à l'ancienne province du Samnium.</p>
+
+<p>Le général descendit de cheval et s'approcha de
+lui, comprenant à première vue que c'était à lui que
+cet homme avait affaire. Thiébaut voulut retenir
+Championnet, car les assassinats de Basseville et de
+Duphot étaient encore présents à sa mémoire; mais
+le général écarta son aide de camp et s'avança vers
+le paysan.</p>
+
+<p>&mdash;D'où viens-tu? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Du Midi, répondit le Samnite.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu un mot de reconnaissance?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai deux: Napoli et Roma.</p>
+
+<p>&mdash;Ton message est-il verbal ou écrit?</p>
+
+<p>&mdash;Écrit.</p>
+
+<p>Et il lui présenta une lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours de la même personne?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il une réponse?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>Championnet ouvrit la lettre; elle avait cinq jours
+de date; il lut:</p>
+
+<p>«Le mieux se soutient; le blessé s'est levé hier
+pour la première fois et a fait plusieurs tours dans
+sa chambre, appuyé au bras de sa <i>soeur de charité</i>. A
+moins d'imprudence grave, on peut répondre de sa
+vie.»</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bravo! s'écria Championnet.</p>
+
+<p>Et, reportant les yeux sur la lettre, il continua:</p>
+
+<p>«Un des nôtres a été trahi; on croit qu'il est enfermé
+au fort Saint-Elme; mais, s'il y a à craindre
+pour lui, il n'y a point à craindre pour nous: c'est un
+garçon de coeur qui se ferait plutôt hacher en morceaux
+que de rien dire.</p>
+
+<p>»Le roi et l'armée sont, dit-on, partis hier de
+San-Germano; l'armée se compose de 52,000 hommes,
+dont 30,000 marchent sous les ordres du
+roi; 12,000, sous les ordres de Micheroux; 10,000,
+sous les ordres de Damas, sans compter 8,000 qui
+partent de Gaete, conduits par le général Naselli, et
+escortés par Nelson et une partie de l'escadre anglaise,
+pour débarquer en Toscane.</p>
+
+<p>»L'armée traîne avec elle un parc de cent canons
+et est abondamment pourvue de tout.</p>
+
+<p>Liberté, égalité, fraternité.</p>
+
+<p>»<i>P.-S</i>.&mdash;Le mot d'ordre du prochain messager
+sera <i>Saint-Ange et Saint-Elme</i>.»</p>
+
+<p>Championnet chercha des yeux le paysan, il avait
+disparu; alors, passant la lettre au général Éblé en
+lui faisant signe de la tête d'entrer au palais:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, Éblé, lui dit-il, lisez ceci; il y a, comme
+on dit chez nous, à boire et à manger.</p>
+
+<p>Puis, à son aide de camp Thiébaut:</p>
+
+<p>&mdash;Le principal, dit-il, est que notre ami Salvato
+Palmieri va de mieux en mieux: et celui qui m'écrit,
+et que je soupçonne fort d'être un médecin, me répond
+maintenant de sa vie. Au reste, ils me paraissent
+bien organisés là-bas, c'est la troisième lettre
+que je reçois par des messagers différents, qui, chaque
+fois, changent de mot d'ordre et n'attendent point la
+réponse.</p>
+
+<p>Se tournant alors vers le général Éblé:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Éblé, que dites-vous de cela? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, répondit celui-ci en entrant le premier
+dans la grande salle que nous connaissons pour y
+avoir déjà vu Championnet discutant avec Macdonald
+sur la grandeur et la décadence des Romains,
+je dis que cinquante-deux mille hommes et cent
+pièces de canon, c'est un joli chiffre. Et vous, combien
+avez-vous de canons?</p>
+
+<p>&mdash;Neuf.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'hommes?</p>
+
+<p>&mdash;Onze ou douze mille, et encore le Directoire choisit-il
+justement ce moment-ci pour m'en demander
+trois mille afin de renforcer la garnison de Corfou.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon général, dit Thiébaut, il me semble
+que, dans les circonstances où nous nous trouvons et
+qu'ignore le Directoire, vous pouvez vous refuser à
+obéir à un pareil ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! fit Championnet. Ne croyez-vous pas,
+Éblé, que, dans une bonne position fortifiée par
+vous, neuf ou dix mille Français ne puissent pas tenir
+tête à cinquante-deux mille Napolitains, surtout commandés
+par le général baron Mack?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! général, dit en riant Éblé, je sais que rien
+ne vous est impossible; et, d'ailleurs, je les connais
+mieux que vous, les Napolitains.</p>
+
+<p>&mdash;Et où avez-vous fait leur connaissance? Il y a
+un demi-siècle, Toulon excepté, et vous n'y étiez pas,
+que l'on n'a entendu leur canon.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque je n'étais que lieutenant, répliqua Éblé,
+il y a douze ans de cela, j'ai été amené à Naples avec
+Augereau, qui n'était que sergent, et M. le colonel
+de Pommereuil, qui, lui, est resté colonel, par M. le
+baron de Salis.</p>
+
+<p>&mdash;Et que diable veniez-vous faire à Naples?</p>
+
+<p>&mdash;Nous venions, par ordre de la reine et de Sa
+Seigneurie sir John Acton, organiser l'armée à la
+française.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une mauvaise nouvelle que vous me donnez
+là, Éblé; si j'ai affaire à une armée organisée par
+vous et par Augereau, les choses n'iront pas si facilement
+que je le croyais. Le prince Eugène disait, en
+apprenant qu'on envoyait une armée contre lui, dans
+son incertitude du général qui la commandait: «Si
+c'est Villeroy, je le battrai; si c'est Beaufort, nous
+nous battrons; si c'est Catinat, il me battra.» Je
+pourrais bien en dire autant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tranquillisez-vous sur ce point! Je ne sais
+quelle querelle survint alors entre M. de Salis et la
+reine, mais le fait est qu'après un mois de séjour,
+nous avons été mis tous à la porte et remplacés par
+des instructeurs autrichiens.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes resté à Naples, avez-vous dit, un
+mois?</p>
+
+<p>&mdash;Un mois ou six semaines, je ne me rappelle plus
+bien.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je suis tranquille, et je comprends pourquoi
+le Directoire vous envoie à moi; vous n'aurez
+point perdu votre temps pendant ce mois-là.</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai étudié la ville et ses abords.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose encore dire que cela nous servira,
+mais qui sait?</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, Thiébaut, continua le général,
+comme l'ennemi peut être ici dans trois ou quatre
+jours, attendu qu'il n'entre pas dans mon plan de
+m'opposer à sa marche, donnez l'ordre que l'on tire
+le canon d'alarme au fort Saint-Ange, que l'on batte
+la générale par toute la ville, et que la garnison,
+sous les ordres du général Mathieu Maurice, se rassemble
+place du Peuple.</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais, mon général.</p>
+
+<p>L'aide de camp sortit sans donner aucun signe
+d'étonnement et avec cette obéissance passive qui caractérise
+les officiers destinés à commander plus tard;
+mais il rentra presque aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'y a-t-il? demanda Championnet.</p>
+
+<p>&mdash;Mon général, répondit le jeune homme, un aide
+de camp du général Mack arrive de San-Germano et
+demande à être introduit près de vous; il est porteur,
+dit-il, d'une dépêche importante.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il entre, dit Championnet, qu'il entre! il ne
+faut jamais faire attendre nos amis et encore moins
+nos ennemis.</p>
+
+<p>Le jeune homme entra; il avait entendu les dernières
+paroles du général, et, le sourire sur les lèvres,
+saluant avec beaucoup de grâce et de courtoisie,
+tandis que Thiébaut transmettait à l'officier de
+service les trois ordres que venait de lui donner
+Championnet:</p>
+
+<p>&mdash;Vos amis se sont toujours trouvés bien et vos
+ennemis se sont souvent trouvés mal de l'application
+de cette maxime, général, dit-il; ne me traitez donc
+pas en ennemi.</p>
+
+<p>Championnet s'avança au-devant de lui, et, lui
+tendant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Sous mon toit, monsieur, il n'y a plus d'ennemi,
+il n'y a que des hôtes, répliqua le général; soyez donc
+le bienvenu, dussiez-vous m'apporter la guerre dans
+un pan de votre manteau.</p>
+
+<p>Le jeune homme salua de nouveau et remit au
+commandant en chef la dépêche de Mack.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est point la guerre, dit-il, c'est au moins
+quelque chose qui y ressemble beaucoup.</p>
+
+<p>Championnet décacheta la lettre, la lut sans qu'un
+seul mouvement de son visage décelât l'impression
+qu'il en ressentait; quant au messager, sachant ce
+que contenait cette dépêche, puisque c'était lui qui
+l'avait écrite, mais n'en approuvant ni la forme ni le
+fond, il suivait avec anxiété les yeux du général
+passant d'une ligne à l'autre. Arrivé à la dernière
+ligne, Championnet sourit et mit la dépêche dans sa
+poche.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il s'adressant au jeune messager,
+l'honorable général Mack me dit que vous avez quatre
+heures à passer avec moi, je l'en remercie, et, je
+vous préviens que je ne vous fais pas grâce d'une
+minute.</p>
+
+<p>Il tira sa montre.</p>
+
+<p>&mdash;Il est dix heures un quart du matin; à deux
+heures un quart de l'après-midi, vous serez libre.
+Thiébaut, dit-il à son aide de camp, qui venait de
+rentrer après avoir transmis les ordres du général,
+faites mettre un couvert de plus, monsieur nous fait
+l'honneur de déjeuner avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Général, balbutia le jeune officier étonné, plus
+qu'étonné, embarrassé de cette politesse à l'endroit
+d'un homme qui apportait une lettre si peu polie, je
+ne sais vraiment...</p>
+
+<p>&mdash;Si vous devez accepter le déjeuner de pauvres
+diables manquant de tout, quand vous quittez une
+table royale somptueusement servie? dit Championnet
+en riant. Acceptez, major, acceptez. On ne
+meurt pas, fût-on Alcibiade en personne, pour avoir
+une fois par hasard mangé le brouet noir de Lycurgue.</p>
+
+<p>&mdash;Général, répliqua l'aide de camp, laissez-moi
+alors vous remercier doublement de l'invitation et
+des conditions dans lesquelles elle est faite; peut-être
+vais-je partager le repas d'un Spartiate; mais un
+Français seul pouvait avoir la courtoisie de m'y faire
+asseoir.</p>
+
+<p>&mdash;Général, dit Thiébaut en rentrant, le déjeuner
+est servi.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XLIX</h3>
+
+
+<h3>LA DIPLOMATIE DU GÉNÉRAL CHAMPIONNET</h3>
+
+
+<p>Championnet invita le major Ulrich à passer le
+premier dans la salle à manger, et lui désigna sa
+place entre le général Éblé et lui.</p>
+
+<p>Le déjeuner, sans être celui d'un Sybarite, n'était
+pas tout à fait celui d'un Spartiate: il tenait le milieu
+entre les deux; grâce à la cave de Sa Sainteté Pie VI,
+les vins étaient ce qu'il y avait de mieux.</p>
+
+<p>Au moment où l'on se mettait à table, un coup de
+canon retentit, puis un second, puis un troisième.</p>
+
+<p>Le jeune homme tressaillit au premier coup, écouta
+le second, parut indifférent au troisième.</p>
+
+<p>Il ne fit aucune question.</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez, major? dit Championnet voyant
+que son hôte gardait le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'entends, général; mais j'avoue que je ne
+comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le canon d'alarme.</p>
+
+<p>Presque en même temps, la générale commença
+de battre.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce tambour? demanda en souriant l'officier
+autrichien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la générale.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doutais!</p>
+
+<p>&mdash;Dame, vous comprenez bien qu'après une lettre
+comme celle que le général Mack m'a fait l'honneur
+de m'écrire... Je présume que vous la connaissez, la
+lettre?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui l'ai écrite.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez une fort belle écriture, major.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est le général Mack qui l'a dictée.</p>
+
+<p>&mdash;Le général Mack a un fort beau style.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment se fait-il...? continua le jeune
+major entendant le canon qui continuait de tirer et
+la générale qui continuait de battre. Je ne vous ai
+entendu donner aucun ordre! vos tambours et vos
+canons m'ont-ils donc reconnu, ou sont-ils sorciers?</p>
+
+<p>&mdash;Nos canons, surtout, auraient bon besoin de
+l'être, car vous savez ou vous ne savez pas que nous
+n'en avons que neuf; vous voyez que ce n'est pas trop
+pour répondre à votre parc d'artillerie de cent pièces.
+Une seconde côtelette, major?</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, général.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mes canons ne tirent pas tout seuls et mes
+tambours ne battent pas d'eux-mêmes; j'avais déjà
+donné des ordres avant d'avoir eu l'honneur de
+vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous étiez prévenu de notre marche?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'ai un démon familier comme Socrate; je
+savais que le roi et le général Mack étaient partis, il
+y a six jours, c'est-à-dire lundi dernier, de San-Germano
+avec 30,000 hommes; Micheroux, d'Aquila,
+avec 12,000, et de Damas, de Sessa, avec
+10,000;&mdash;sans compter le général Naselli et ses
+8,000 hommes, qui, escortés par l'illustre amiral
+Nelson, doivent débarquer à cette heure à Livourne,
+afin de nous couper la retraite en Toscane. Oh! c'est
+un grand stratégiste que le général Mack, toute
+l'Europe sait cela; or, vous comprenez, comme je
+n'ai en tout que 12,000 hommes, dont le Directoire
+me prend 3,000 pour renforcer la garnison de Corfou...
+Et à propos, fit Championnet, Thiébaut, avez-vous
+donné l'ordre que ces 3,000 hommes se rendent
+à Ancône pour s'y embarquer?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon général, répondit Thiébaut; car, sachant
+que nous n'avions, comme vous dites en effet,
+que 12,000 hommes en tout, j'ai hésité à diminuer
+encore vos forces de ces 3,000 hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit en souriant avec sa sérénité ordinaire
+le général Championnet, vous avez oublié, Thiébaut,
+que les Spartiates n'étaient que trois cents: on est
+toujours assez pour mourir. Donnez l'ordre, mon cher
+Thiébaut, et qu'ils partent à l'instant même.</p>
+
+<p>Thiébaut se leva et sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez donc une aile de ce poulet, major, dit
+Championnet; vous ne mangez pas. Scipion, qui est
+à la fois mon intendant, mon valet de chambre et
+mon cuisinier, croira que vous trouvez sa cuisine
+mauvaise, et il en mourra de chagrin.</p>
+
+<p>Le jeune homme, qui, en effet, s'était interrompu
+pour écouter le général, se remit à manger, mais évidemment
+troublé de cette grande sérénité de Championnet,
+qu'il commençait à prendre pour un piége.</p>
+
+<p>&mdash;Éblé, continua le général, aussitôt après le déjeuner,
+et tandis que nous passerons avec le major de
+Riescach la revue de la garnison de Rome, vous
+prendrez les devants et vous vous tiendrez prêt à faire
+sauter le pont de Tivoli sur le Teverone et le pont
+de Borghetto sur le Tibre, dès que les troupes françaises
+auront traversé cette rivière et ce fleuve.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, général, répondit simplement Éblé.</p>
+
+<p>Le jeune major regarda Championnet.</p>
+
+<p>&mdash;Un verre de ce vin d'Albano, major, dit Championnet;
+c'est de la cave de Sa Sainteté, et les amateurs
+l'ont trouvé bon.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, général, dit Riescach buvant son vin à
+petits coups, vous nous abandonnez Rome?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un homme de guerre trop expérimenté,
+mon cher major, répondit Championnet,
+pour ne pas savoir que l'on ne défend pas, en 1799,
+sous le citoyen Barras, une ville fortifiée en 274 par
+l'empereur Aurélien. Si le général Mack venait à moi,
+avec les flèches des Parthes, les frondes des Baléares,
+ou même avec ces fameux béliers d'Antoine qui
+avaient soixante et quinze pieds de long, je m'y risquerais;
+mais, contre les cent pièces de canon du général
+Mack, ce serait une folie.</p>
+
+<p>Thiébaut rentra.</p>
+
+<p>&mdash;Vos ordres sont exécutés, général, dit-il.</p>
+
+<p>Championnet le remercia d'un signe de tête.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, continua le général Championnet,
+je n'abandonne pas Rome tout à fait; non, Thiébaut
+s'enfermera dans le château Saint-Ange avec cinq
+cents hommes; n'est-ce pas Thiébaut?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous l'ordonnez, mon général, certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Et sous aucun prétexte, vous ne vous rendrez.</p>
+
+<p>&mdash;Sous aucun prétexte, vous pouvez être tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous choisirez vous-même vos hommes; vous
+en trouverez bien cinq cents qui se feront tuer pour
+l'honneur de la France?</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sera point difficile.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, nous partons aujourd'hui. Je vous
+demande pardon, major, de parler ainsi de toutes nos
+petites affaires devant vous; mais vous êtes du métier,
+vous savez ce que c'est.&mdash;Nous partons aujourd'hui.
+Je vous demande de tenir vingt jours seulement,
+Thiébaut; au bout de vingt jours, je serai de
+retour à Rome.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne vous gênez pas, mon général, prenez
+vingt jours, prenez-en vingt-cinq, prenez-en trente.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai besoin que de vingt, et même je vous
+engage ma parole d'honneur, Thiébaut, qu'avant
+vingt jours, je viens vous délivrer.&mdash;Éblé, continua
+le général, vous viendrez me rejoindre à Civita-Castellana:
+c'est là que je me concentrerai, la position
+est belle; cependant, il sera utile de faire quelques
+ouvrages avancés.&mdash;Vous m'excusez toujours,
+n'est-ce pas, mon cher major?</p>
+
+<p>&mdash;Général, je vous répéterai ce que vous disait
+tout à l'heure mon collègue Thiébaut, ne vous gênez
+pas pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, je suis de ces joueurs qui mettent
+cartes sur table; vous avez soixante mille hommes,
+cents pièces de canon, des munitions à n'en savoir
+que faire; j'ai moi,&mdash;à moins que Joubert ne m'envoie
+les trois mille hommes que je lui ai demandés,&mdash;neuf
+mille hommes, quinze mille coups de canon
+à tirer et deux millions de cartouches en tout. Avec
+une pareille infériorité, vous comprenez qu'il importe
+de prendre ses précautions.</p>
+
+<p>Et, comme, en l'écoutant, le jeune homme laissait
+refroidir son café:</p>
+
+<p>&mdash;Buvez votre café chaud, major, lui dit-il; Scipion
+a un grand amour-propre pour son café, et il
+recommande toujours de le boire bouillant.</p>
+
+<p>&mdash;Il est en effet excellent, dit le major.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, videz votre tasse, mon jeune ami; car,
+si vous le voulez bien, nous allons monter à cheval
+pour aller passer la revue de la garnison, dans laquelle,
+du même coup, Thiébaut choisira ses cinq
+cents hommes.</p>
+
+<p>Le major Riescach acheva son café jusqu'à la
+dernière goutte, se leva et fit signe en s'inclinant
+qu'il était prêt.</p>
+
+<p>Scipion s'avança.</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît que nous partons, mon général?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, mon cher Scipion! tu le sais, dans
+notre diable de métier, on n'est jamais sûr de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon général, il faut faire les malles,
+emballer les livres, serrer les cartes et les plans?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas; laisse chaque chose comme elle est,
+nous retrouverons tout cela à notre retour.&mdash;Mon
+cher major, continua Championnet en bouclant
+son sabre, je crois que le général Mack fera très-bien
+de loger dans ce palais; il y trouvera une bibliothèque
+et des cartes excellentes; vous lui recommanderez
+mes livres et mes plans, j'y tiens
+beaucoup; c'est, comme mon palais, un prêt que je
+lui fais et que je mets sous votre sauvegarde. La
+chose lui sera d'autant plus commode qu'en face de
+nous, comme vous voyez, s'élève l'immense palais
+Farnèse, où, selon toute probabilité, logera le roi.
+De fenêtre à fenêtre, Sa Majesté et son général en
+chef pourront télégraphier.</p>
+
+<p>&mdash;Si le général habite ce palais, répondit le
+major, je puis vous répondre que tout ce qui vous
+aura appartenu, lui sera sacré.</p>
+
+<p>&mdash;Scipion, dit le général, un uniforme de rechange
+et six chemises dans un portemanteau; vous pouvez
+le faire boucler tout de suite derrière ma selle:
+la revue passée, nous nous mettons immédiatement
+en marche.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, les ordres de Championnet
+étaient exécutés, et quatre ou cinq chevaux attendaient
+leurs cavaliers à la porte du palais Corsini.</p>
+
+<p>Le jeune major chercha des yeux le sien, mais
+inutilement; le palefrenier du général lui présenta
+un beau cheval frais, avec des fontes garnies de
+leurs armes. Ulrich de Riescach interrogea du regard
+Championnet.</p>
+
+<p>&mdash;Votre cheval était fatigué, monsieur, dit le
+général; donnez-lui le temps de se reposer, on vous
+l'amènera plus frais à la place du Peuple.</p>
+
+<p>Le major salua en signe de remercîment, et se
+mit en selle; Éblé et Thiébaut en firent autant; une
+petite escorte parmi laquelle brillait notre ancien
+ami le brigadier Martin, encore tout fier d'être
+venu en poste d'Itri à Rome, dans la voiture d'un
+ambassadeur, suivait à quelques pas le général;
+Scipion, que les soins du ménage retenaient, devait
+rejoindre plus tard.</p>
+
+<p>Le palais Corsini&mdash;où, soit dit en passant, mourut
+Christine de Suède&mdash;est situé sur la rive droite du
+Tibre: en étendant la main, celui qui l'habite peut
+toucher, de l'autre côté de la via Lungara, la
+gracieuse bâtisse de la Farnesina, immortalisée par
+Raphaël. C'était du colossal palais Farnèse et du
+charmant bijou qui n'en est qu'une dépendance que
+Ferdinand avait fait venir tous ses chefs-d'oeuvre de
+l'antiquité et du moyen âge dont nous lui avons vu
+faire au château de Caserte les honneurs au jeune
+banquier André Backer.</p>
+
+<p>La petite troupe prit, en remontant, la rive droite
+du Tibre, la via Lungara; le major Ulrich marchait
+d'un côté de Championnet; le général Éblé, marchait
+de l'autre; le colonel Thiébaut, un peu en arrière,
+servait de trait d'union entre le groupe principal et
+la petite escorte.</p>
+
+<p>On fit quelques pas en silence; puis Championnet
+prit la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a de merveilleux, dit-il, sur cette
+terre romaine, c'est que, quelque part que l'on mette
+le pied, on marche sur l'histoire antique ou sur celle
+du moyen âge. Tenez, ajouta-t-il en étendant la
+main dans la direction opposée au Tibre, là, au
+sommet de cette colline, est Saint-Onuphre, où
+mourut le Tasse. Il y mourut emporté par la fièvre,
+au moment où Clément VIII venait de l'appeler à
+Rome pour l'y faire couronner solennellement.
+Dix ans après, le même Clément VIII, le seul homme
+que Sixte-Quint, disait-il, eût trouvé à Rome, faisait
+enfermer là, à notre droite, dans la prison Savella, la
+fameuse Béatrice Cenci; c'est dans cette prison, et
+la veille de sa mort, que Guido Reni fit le beau
+portrait d'elle que vous pourrez, dans quatre ou
+cinq jours, quand vous serez installés à Rome,
+aller voir au palais Colonna. Sur la rive du Tibre
+opposée au fort Saint-Ange, je vous montrerai les
+restes de la prison de Tordinone, où étaient enfermés
+ses frères. Elle fut, par une miséricorde particulière
+de Sa Sainteté, condamnée à avoir la tête tranchée
+seulement, tandis que son frère Jacques fut, avant
+d'être conduit à l'échafaud, au pied duquel il devait
+se rencontrer avec sa soeur, promené par toute la
+ville dans la même charrette que le bourreau, qui,
+pendant toute cette promenade, lui arrachait la
+chair de la poitrine avec des tenailles, et tout cela
+pour venger la mort d'un infâme qui avait tué deux
+de ses fils, violé sa fille, et qui n'échappait lui-même
+à la justice qu'en arrosant ses juges d'une pluie d'or?
+Un instant Clément VIII eut l'idée de faire grâce de
+la vie au moins à cette famille Cenci, dont le seul
+crime était d'avoir fait l'office du bourreau; mais,
+par malheur pour Béatrice, vers le même temps, le
+prince de Santa-Croce tua sa mère, espèce de Messaline
+qui déshonorait par ses amours avec des
+laquais le nom paternel; le pape s'effraya de voir
+plus de moralité dans les enfants que dans les pères,
+plus de justice dans les assassins que dans les juges, et
+les têtes des deux frères, de la soeur et de la belle-mère
+tombèrent toutes quatre sur le même échafaud. Vous
+pouvez voir d'ici, par cette échappée, de l'autre côté
+du Tibre, la place où il était dressé. La tradition
+veut que Clément VIII ait assisté à l'exécution d'une
+fenêtre du château Saint-Ange, où il était venu par
+cette longue galerie couverte que vous voyez à notre
+gauche, et qui fut construite par Alexandre VI pour
+donner à son successeur, en cas de siége ou de
+révolution, la facilité de quitter le Vatican et de se
+réfugier au château Saint-Ange. Il l'utilisa lui-même
+plus d'une fois, à ce que l'on assure, pour visiter
+les cardinaux qu'il emprisonnait dans le tombeau
+d'Adrien et qu'il étranglait, selon la tradition des
+Caligula et des Néron, après leur avoir fait faire un
+testament en sa faveur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un admirable cicérone, général, et
+je regrette bien, au lieu de quatre heures, dont plus
+de deux sont malheureusement déjà écoulées, de
+n'avoir point quatre jours à passer avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Quatre jours seraient trop peu pour ce merveilleux
+pays; après quatre jours, vous demanderiez
+quatre mois; après quatre mois, quatre ans. La vie
+d'un homme tout entière ne suffirait pas à dresser la
+liste des souvenirs que renferme la ville si justement
+nommée la ville éternelle. Tenez, par exemple,
+voyez ces restes d'arches contre lesquelles se brise
+le fleuve, voyez ces vestiges qui se rattachent aux
+deux côtés de la rive: là était le pont Triomphal, là
+ont successivement passé, venant du temple de
+Mars, qui était situé où est aujourd'hui Saint-Pierre,
+Paul-Émile, vainqueur de Persée; Pompée, vainqueur
+de Tigrane, roi d'Arménie; d'Artocès, roi
+d'Ibérie; d'Orosès, roi d'Albanie; de Darius, roi de
+Médie; d'Areta, roi de Nabatée; d'Antiochus, roi de
+Comagène et des pirates. Il avait pris mille châteaux
+forts, neuf cents villes, huit cents vaisseaux, fondé
+ou repeuplé neuf villes; ce fut à la suite de ce
+triomphe qu'il bâtit, avec une portion de sa part de
+butin, ce beau temple à Minerve qui décorait la
+place des Septa-Julia, près de l'aqueduc de la Virgo,
+et sur le frontispice duquel il avait fait mettre en
+lettres de bronze cette inscription: «Pompée le
+Grand, imperator, après avoir terminé une guerre
+de trente ans, défait, mis en fuite, tué ou forcé à
+se rendre douze millions cent quatre-vingt mille
+hommes, coulé à fond ou pris huit cent quarante-six
+vaisseaux, reçu à composition mille cinq cent trente-huit
+villes ou châteaux, soumis tout le pays depuis le
+lac Moeris, jusqu'à la mer Rouge, acquitte le voeu
+qu'il a fait à Minerve.» Et, sur ce même pont, après
+lui, passèrent Jules César, Auguste, Tibère. Par
+bonheur, il est tombé, poursuivit avec un sourire
+mélancolique le général républicain, car nous aurions
+sans doute l'orgueil d'y passer, nous aussi, à
+notre tour: et que sommes-nous pour fouler les
+traces de pareils hommes?</p>
+
+<p>Les réflexions qui assiégeaient la tête de Championnet,
+éteignirent la voix sur ses lèvres et il garda
+un silence que n'osa interrompre le jeune officier,
+depuis le pont Triomphal, qu'il laissait à sa droite,
+jusqu'au pont Saint-Ange, qu'il se mit à traverser
+pour passer sur la rive gauche du Tibre.</p>
+
+<p>Au milieu du pont, cependant, au risque d'être
+indiscret:</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce point le tombeau d'Adrien que nous
+laissons derrière nous? lui demanda le major.</p>
+
+<p>Championnet regarda autour de lui comme s'il
+sortait d'un rêve.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il, et le pont sur lequel nous sommes
+fut sans doute bâti pour y conduire; Bernin l'a
+restauré et y a répandu ses coquetteries ordinaires.
+C'est dans ce monument que s'enfermera Thiébaut,
+et ce ne sera pas le premier siége qu'il aura soutenu.</p>
+
+<p>Tenez, voici la place que vous avez entrevue de
+loin, où furent décapitées Béatrice et sa famille. En
+appuyant à gauche, nous pouvons marcher sur
+l'emplacement même du Tordinone; sur cette petite
+place où nous arrivons est l'auberge de <i>l'Ours</i>, avec
+son enseigne telle qu'elle était au temps où y logea
+Montaigne, ce grand sceptique qui prit pour devise
+ces trois mots: <i>Que sais-je?</i> C'était le dernier mot
+du génie humain après six mille ans; dans six mille
+ans viendra un autre sceptique qui dira: <i>Peut-être!</i></p>
+
+<p>&mdash;Et vous, général, demanda le major, que
+dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que c'est le dernier des gouvernements
+que celui,&mdash;regardez à votre gauche&mdash;que celui
+qui laisse se faire de pareils déserts, presque au coeur
+d'une ville. Tenez, tous ces marais qu'habite huit
+mois de l'année la mal'aria, ils sont au roi que vous
+servez; c'est l'héritage des Farnèse. Paul III ne se
+doutait pas, en léguant ces immenses terrains à son
+fils le duc de Parme, qu'il lui léguait la fièvre. Dites
+donc à votre roi Ferdinand qu'il serait non pas
+seulement d'un héritier pieux, mais d'un chrétien;
+de faire assainir et de cultiver ces champs, qui l'en
+récompenseraient par d'abondantes moissons. Un
+pont bâti ici, tenez, suffirait à un quartier nouveau;
+la ville enjamberait le fleuve, des maisons s'élèveraient
+dans tout cet espace vide du château Saint-Ange
+à la place du Peuple, et la vie en chasserait la
+mort; mais, pour cela, il faudrait un gouvernement
+qui s'occupât du bien-être de ses sujets; il faudrait
+ce grand bienfait que vous venez combattre, vous
+homme instruit et intelligent cependant; il faudrait
+la liberté. Elle viendra un jour, non pas temporaire
+et accidentelle comme celle que nous apportons,
+mais fille immortelle du progrès et du temps. Tenez,
+en attendant, c'est de la ruelle qui longe cette
+église, l'église Saint-Jérôme, qu'une nuit, vers deux
+heures du matin, sortirent quatre hommes à pied et
+un homme à cheval, l'homme à cheval portait, en
+travers de la croupe de sa monture, un cadavre dont
+les pieds pendaient d'un côté et la tête de l'autre.</p>
+
+<p>»&mdash;Ne voyez-vous rien? demanda l'homme à
+cheval.</p>
+
+<p>»Deux regardèrent du côté du château Saint-Ange,
+deux du côté de la place du Peuple.</p>
+
+<p>»&mdash;Rien, dirent-ils.</p>
+
+<p>»Alors, le cavalier s'avança jusqu'au bord de la
+rivière et, là, fit pivoter son cheval de manière que la
+croupe fût tournée du côté de l'eau. Deux hommes
+prirent le cadavre, un par la tête, l'autre par les
+pieds, le balancèrent trois fois, et, à la troisième, le
+lancèrent au fleuve.</p>
+
+<p>»Au bruit que produisit le cadavre en tombant à
+l'eau:</p>
+
+<p>»&mdash;C'est fait? demanda le cavalier.</p>
+
+<p>»&mdash;Oui, monseigneur, répondirent les hommes.</p>
+
+<p>»Le cavalier se retourna.</p>
+
+<p>»&mdash;Et qui flotte ainsi sur l'eau? demanda-t-il.</p>
+
+<p>»&mdash;Monseigneur, répondit un des hommes, c'est
+son manteau.</p>
+
+<p>»Un autre ramassa des pierres, courut le long de
+la rive en suivant le courant du fleuve et en jetant
+des pierres dans ce manteau, jusqu'à ce qu'il eût
+disparu.</p>
+
+<p>»&mdash;Tout va bien, dit alors le cavalier.</p>
+
+<p>»Et il donna une bourse aux hommes, mit son
+cheval au galop et disparut.</p>
+
+<p>»Le mort était le duc de Candie; le cavalier,
+c'était César Borgia. Jaloux de sa soeur Lucrèce,
+César Borgia venait de tuer son frère, le duc de
+Candie... Par bonheur, continua Championnet, nous
+voilà arrivés. Le hasard, mon cher, vengeur des rois
+et de la papauté, vous gardait cette histoire pour la
+dernière; ce n'était pas la moins curieuse, vous le
+voyez.</p>
+
+<p>Et, en effet, le groupe que nous venons de suivre,
+depuis le palais Corsini jusqu'à l'extrémité de Ripetta,
+débouchait sur la place du Peuple, où était
+rangée en bataille la garnison de Rome.</p>
+
+<p>Cette garnison se composait de trois mille hommes,
+à peu près: deux tiers français, une tiers polonais.</p>
+
+<p>En apercevant le général, trois mille voix, par un
+élan spontané, crièrent:</p>
+
+<p>&mdash;Vive la République!</p>
+
+<p>Le général s'avança jusqu'au centre de la première
+ligne et fit signe qu'il voulait parler. Les cris
+cessèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, dit le général, je suis forcé de quitter
+Rome; mais je ne l'abandonne pas. J'y laisse le colonel
+Thiébaut; il occupera le fort Saint-Ange avec
+cinq cents hommes; j'ai engagé ma parole de venir
+le délivrer dans l'espace de vingt jours; vous y engagez-vous
+avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, oui, crièrent trois mille voix.</p>
+
+<p>&mdash;Sur l'honneur? dit Championnet.</p>
+
+<p>&mdash;Sur l'honneur! répétèrent les trois mille voix.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, continua Championnet, choisissez
+parmi vous cinq cents hommes prêts à s'ensevelir
+sous les ruines du château Saint-Ange, plutôt que
+de se rendre.</p>
+
+<p>&mdash;Tous, tous! nous sommes prêts tous! crièrent
+ceux à qui l'on faisait cet appel.</p>
+
+<p>&mdash;Sergents, dit Championnet, sortez des rangs et
+choisissez quinze hommes par compagnie.</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes, quatre cent quatre-vingts
+hommes se trouvèrent tirés à part et réunis.</p>
+
+<p>&mdash;Amis, leur dit Championnet, c'est vous qui garderez
+les drapeaux des deux régiments, et c'est nous
+qui viendrons les reprendre. Que les porte-drapeaux
+passent dans les rangs des hommes du fort Saint-Ange.</p>
+
+<p>Les porte-drapeaux obéirent, aux cris frénétiques
+de «Vive Championnet! vive la République!»</p>
+
+<p>&mdash;Colonel Thiébaut, continua Championnet, jurez
+et faites jurer à vos hommes que vous vous ferez tuer
+jusqu'au dernier, plutôt que de vous rendre.</p>
+
+<p>Tous les bras s'étendirent, toutes les voix crièrent:</p>
+
+<p>&mdash;Nous le jurons!</p>
+
+<p>Championnet s'avança vers son aide de camp.</p>
+
+<p>&mdash;Embrassez-moi, Thiébaut, lui dit-il; si j'avais
+un fils, c'est à lui que je donnerais la glorieuse mission
+que je vous confie.</p>
+
+<p>Le général et son aide de camp s'embrassèrent au
+milieu des hourras, des cris et des vivats de la
+garnison.</p>
+
+<p>Deux heures sonnèrent à l'église Sainte-Marie-du-Peuple.</p>
+
+<p>&mdash;Major Riescach, dit Championnet au jeune messager,
+les quatre heures sont écoulées et, à mon grand
+regret, je n'ai plus le droit de vous retenir.</p>
+
+<p>Le major regarda du côté de Ripetta.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez vous quelque chose, monsieur? lui
+demanda Championnet.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis monté sur un de vos chevaux, général.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que vous me ferez l'honneur de l'accepter,
+monsieur, en souvenir des moments trop courts
+que nous venons de passer ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pas accepter le cadeau que vous me faites,
+général, ou même hésiter à l'accepter, ce serait me
+montrer moins courtois que vous. Merci du plus profond
+de mon coeur.</p>
+
+<p>Il s'inclina, la main sur la poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Et, maintenant, que dois-je reporter au général
+Mack?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous avez vu et entendu, monsieur, et
+vous ajouterez ceci, que, le jour où j'ai quitté Paris
+et pris congé des membres du Directoire, le citoyen
+Barras m'a mis la main sur l'épaule et m'a dit: «Si
+la guerre éclate, en récompense de vos services, vous
+serez le premier des généraux républicains chargé
+par la République de détrôner un roi.»</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez répondu?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai répondu: «Les intentions de la République
+seront remplies, j'y engage ma parole;» et, comme
+je n'ai jamais manqué à ma parole d'honneur, dites
+au roi Ferdinand de se bien tenir.</p>
+
+<p>&mdash;Je le lui dirai, monsieur, répondit le jeune
+homme; car, avec un chef comme vous et des
+hommes comme ceux-là, tout est possible. Et maintenant,
+général, veuillez m'indiquer mon chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Brigadier Martin, dit Championnet, prenez
+quatre hommes et conduisez M. le major Ulrich de
+Riescach jusqu'à la porte San-Giovanni; vous nous
+rejoindrez sur la route de la Storta.</p>
+
+<p>Les deux hommes se saluèrent une dernière fois;
+le major, guidé par le brigadier Martin et escorté par
+ses quatre dragons, s'enfonça au grand trot dans la
+via del Babuino. Le colonel Thiébaut et ses cinq cents
+hommes regagnèrent par Ripetta le château Saint-Ange,
+où ils se renfermèrent, et le reste de la garnison,
+Championnet et son état-major en tête, sortit
+de Rome, tambours battants, par la porte del
+Popolo.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>L</h3>
+
+<h3>FERDINAND A ROME</h3>
+
+
+<p>Comme l'avait prévu le général Mack, son envoyé
+le rejoignit un peu au-dessus de Valmontone.</p>
+
+<p>Le général n'entendit rien de tout ce que lui raconta
+le major de Riescach, sinon que les Français
+avaient évacué Rome; il courut chez le roi et lui annonça
+que sur sa sommation, les Français s'étaient
+mis immédiatement en retraite; que, par conséquent,
+le lendemain, il entrerait à Rome et, dans huit jours,
+serait en pleine possession des États romains.</p>
+
+<p>Le roi ordonna de doubler l'étape, et, le même soir
+on vint coucher à Valmontone.</p>
+
+<p>Le lendemain, on se remit en marche, on fit halte
+à Albano vers midi. De la colline, on planait sur
+Rome, et, au delà de Rome, la vue s'étendait jusqu'à
+Ostia. Mais il était impossible que l'armée entrât à
+Rome le même jour. Il fut convenu qu'elle partirait
+vers trois heurs de l'après-midi, qu'elle camperait à
+moitié chemin, et que, le lendemain, à neuf heures
+du matin, le roi Ferdinand ferait son entrée solennelle
+par la porte San-Giovanni, et irait directement
+à San-Carlo entendre la messe d'actions de grâces.</p>
+
+<p>En effet, à trois heures, on partit d'Albano, Mack
+à cheval et en tête de l'armée, le roi et le duc d'Ascoli
+dans une voiture escortée de tout l'état-major
+particulier de Sa Majesté; on laissa à gauche, au-dessous
+de la colline d'Albano, c'est-à-dire à l'endroit
+où eut lieu, mil huit cent cinquante ans auparavant,
+la querelle de Clodius et de Milon, la via
+Appia, dans laquelle on avait fait des fouilles et qui
+était abandonnée aux antiquaires, et l'on s'arrêta
+vers sept heures à deux lieues à peu près de Rome.</p>
+
+<p>Le roi soupait sous une tente magnifique, divisée
+en trois compartiments, avec le général Mack et le
+duc d'Ascoli, le marquis Malaspina et les plus favorisés
+parmi la petite cour qui l'avait suivi, lorsqu'on
+vint lui annoncer les députés.</p>
+
+<p>Ces députés se composaient de deux des cardinaux
+qui n'avaient point adhéré au gouvernement républicain,
+des autorités qui avaient été renversées par
+ce gouvernement et de quelques-uns de ces martyrs
+comme les réactions en voient toujours accourir
+au-devant d'elles.</p>
+
+<p>Ils venaient prendre les ordres du roi pour la cérémonie
+du lendemain.</p>
+
+<p>Le roi était radieux; lui aussi, comme les Paul-Émile,
+comme les Pompée, comme les Césars, dont
+Championnet, trois jours auparavant, parlait au major
+Riescach, lui aussi allait avoir son triomphe.</p>
+
+<p>Il n'était donc point si difficile d'être un triomphateur
+que la chose lui avait paru d'abord.</p>
+
+<p>Quel effet allait faire à Caserte, et surtout au Môle,
+au Marché-Vieux et à Marinella, le récit de ce triomphe,
+et comme ces bons lazzaroni allaient être fiers
+quand ils sauraient que leur roi avait triomphé!</p>
+
+<p>Il avait donc vaincu, et sans tirer un seul coup de
+canon, cette terrible république française, jusque-là
+réputée invincible! Décidément, le général Mack,
+qui lui avait prédit tout cela, était un grand
+homme!</p>
+
+<p>Il résolut, en conséquence, d'écrire le même soir à
+la reine et de lui expédier un courrier pour lui annoncer
+cette bonne nouvelle, et, toute chose arrêtée
+pour le lendemain, les députés congédiés après avoir
+eu l'honneur de baiser la main au roi, Sa Majesté
+prit la plume et écrivit:</p>
+
+<p>«Ma chère maîtresse,</p>
+
+<p>»Tout se succède au gré de nos désirs; en moins
+de cinq jours, je suis arrivé aux portes de Rome, où
+je fais demain mon entrée solennelle. Tout a fui devant
+nos armes victorieuses, et, demain soir, du
+palais Farnèse, j'écrirai au souverain pontife qu'il
+peut, si tel est son bon plaisir, venir célébrer avec
+nous à Rome la fête de la Nativité.</p>
+
+<p>»Ah! si je pouvais transporter ici ma crèche et la
+lui faire voir!</p>
+
+<p>»Le messager que je vous envoie pour vous porter
+ces bonnes nouvelles est mon courrier ordinaire
+Ferrari. Permettez-lui, pour sa récompense, de dîner
+avec mon pauvre Jupiter, qui doit bien s'ennuyer
+de moi. Répondez-moi par la même voie; rassurez-moi
+sur votre chère santé et sur celle de mes
+enfants bien-aimés, à qui, grâce à vous et à notre
+illustre général Mack, j'espère léguer un trône non-seulement
+prospère, mais glorieux.</p>
+
+<p>»Les fatigues de la campagne n'ont pas été si
+grandes que je le craignais. Il est vrai que, jusqu'à
+présent, j'ai pu faire presque toutes les étapes en
+voiture et ne monter à cheval que pour mon
+agrément.</p>
+
+<p>»Un seul point noir reste encore à l'horizon: en
+quittant Rome, le général républicain a laissé cinq
+cents hommes et un colonel au château Saint-Ange;
+dans quel but? Je ne m'en rends point parfaitement
+compte, mais je ne m'en inquiète pas autrement:
+notre illustre ami le général Mack m'assurant qu'ils
+se rendront à la première sommation.</p>
+
+<p>»Au revoir bientôt, ma chère maîtresse, soit que
+vous veniez, pour que la fête soit complète, célébrer
+la Nativité avec nous à Rome, soit que, tout étant
+pacifié et Sa Sainteté étant rétablie sur son trône, je
+rentre glorieusement dans mes États.</p>
+
+<p>»Recevez, chère maîtresse et épouse, pour les
+partager avec mes enfants bien-aimés, les embrassements
+de votre tendre mari et père.</p>
+
+<p>»FERDINAND.»</p>
+
+<p>»P.-S.&mdash;J'espère qu'il n'est rien arrivé de fâcheux
+à mes kangourous et que je les retrouverai tout aussi
+bien portants que je les ai laissés. A propos, transmettez
+mes plus affectueux souvenirs à sir William et
+à lady Hamilton; quant au héros du Nil, il doit encore
+être à Livourne; où qu'il soit, faites-lui part de
+nos triomphes.»</p>
+
+<p>Il y avait longtemps que Ferdinand n'avait écrit
+une si longue lettre; mais il était dans un moment
+d'enthousiasme, ce qui explique sa prolixité; il la
+relut, fut satisfait de sa rédaction, regretta de n'avoir
+pensé à sir William et à lady Hamilton qu'après
+avoir pensé à ses kangourous, mais ne jugea point
+que, pour cette petite faute de mémoire, ce fût la
+peine de recommencer une lettre si bien venue; en
+conséquence, il la cacheta et fit appeler Ferrari, qui,
+complétement remis de sa chute, arriva, selon sa coutume,
+tout botté, et promit que la lettre serait remise
+entre les mains de la reine, avant le lendemain
+cinq heures du soir.</p>
+
+<p>Après quoi, la table de jeu étant dressée, le roi se
+mit à faire son whist avec le duc d'Ascoli, le marquis
+Malaspina et le duc de Circello, gagna mille
+ducats, se coucha radieux et rêva qu'il faisait son
+entrée, non pas à Rome, mais à Paris, non pas dans
+la capitale des États romains, mais dans la capitale
+de la France, et que, son manteau royal porté par
+les cinq directeurs, il entrait dans les Tuileries, désertes
+depuis le 10 août, ayant une couronne de lauriers
+sur la tête, comme César, et tenant, comme
+Charlemagne, le globe d'une main et l'épée de
+l'autre!</p>
+
+<p>Le jour vint dissiper les illusions de la nuit; mais
+ce qui en restait suffisait pour satisfaire l'amour-propre
+d'un homme à qui l'idée d'être conquérant
+était venue à l'âge de cinquante ans.</p>
+
+<p>Il n'entrait point encore à Paris, mais il entrait
+déjà à Rome.</p>
+
+<p>L'entrée fut splendide; le roi Ferdinand, à cheval,
+vêtu de son uniforme de feld-maréchal autrichien,
+couvert de broderies, portant à son cou et sur sa
+poitrine tous ses ordres personnels et tous ses ordres
+de famille, était attendu à la porte San-Giovanni,
+d'abord par l'ancien sénateur, qui, accompagné des
+magistrats du municipe, lui présenta à genoux les
+clefs de Rome sur un plat d'argent; autour des sénateurs
+et des magistrats du municipe étaient tous les
+cardinaux restés fidèles à Pie VI; de là, en suivant
+un itinéraire marqué d'avance par des jonchées de
+fleurs et de feuillages, le roi devait se rendre à l'église
+San-Carlo, où se chantait le <i>Te Deum</i>, et, de
+l'église San-Carlo, au palais Farnèse, situé, comme
+nous l'avons dit, de l'autre côté du Tibre, en face
+du palais Corsini, que venait de quitter Championnet.</p>
+
+<p>Au moment où le roi prit les clefs de Rome, les
+chants éclatèrent. Cent jeunes filles habillées de
+blanc marchèrent en tête du cortége, portant des
+corbeilles de joncs dorés, pleines de feuilles de roses,
+qu'elles jetaient en l'air comme au jour de la Fête-Dieu.
+Les corbeilles vides étaient aussitôt remplacées
+par des corbeilles pleines, afin qu'il n'y eût
+point d'interruption dans la pluie odoriférante; et,
+comme derrière les jeunes filles marchaient à reculons
+de jeunes enfants de choeur, balançant des encensoirs,
+on avançait entre une double haie formée par
+la population de Rome et des environs, vêtue de
+ses habits de fête, au milieu d'une pluie de fleurs
+et d'une atmosphère embaumée.</p>
+
+<p>Une admirable musique militaire&mdash;et celle de
+Naples est renommée entre toutes&mdash;jouait les airs
+les plus gais de Cimarosa, de Pergolèse et de Paesiello;
+puis venait, au milieu d'un grand espace vide,
+le roi seul, dans l'isolement emblématique de la majesté
+souveraine; derrière le roi marchait Mack et
+tout son état-major; puis, derrière Mack, une masse
+de trente mille hommes de troupes, vingt mille d'infanterie,
+dix mille de cavalerie, habillés à neuf,
+magnifiques d'aspect, s'avançant avec un ensemble
+remarquable, grâce aux nombreuses manoeuvres
+faites dans les camps, et suivis de cinquante pièces
+d'artillerie nouvellement fondues, de leur caissons et
+de leurs fourgons nouvellement peints; tout cela
+resplendissant au soleil d'une de ces magnifiques
+journées de novembre que l'automne méridional fait
+luire entre un jour de brouillard et un jour de pluie,
+comme un dernier adieu à l'été, comme un premier
+salut à l'hiver.</p>
+
+<p>Nous avons dit que l'itinéraire était tracé d'avance:
+on commença donc par traverser ce que l'on
+pourrait appeler le désert de Saint-Jean-de-Latran,
+les pelouses et les allées solitaires conduisant à Santa-Croce
+in-Gerusalemme et à Sainte-Marie-Majeure, et
+l'on s'avança directement vers la vieille basilique
+dont Henri IV fut le bienfaiteur et dont, en sa qualité
+de petit-fils de Henri IV, Ferdinand était chanoine.
+Sur les degrés de l'église, au bas desquels le
+roi fut reçu à cheval et encensé au milieu des chants
+de joie et des cantiques d'actions de grâces, était
+groupé tout le clergé latéranien. Les chants terminés,
+le roi descendit de cheval et, sur de magnifiques
+tapis, gagna à pied la <i>Scala santa</i>, cet escalier sacré,
+transporté de Jérusalem à Rome, qui faisait partie
+de la maison de Pilate, que Jésus se rendant au prétoire
+toucha de ses pieds nus et sanglants, et que les
+fidèles ne montent plus qu'à genoux.</p>
+
+<p>Le roi en baisa la première marche, et, au moment
+où ses lèvres touchaient le marbre saint, la musique
+éclata en fanfares joyeuses, et cent mille voix firent
+entendre une immense acclamation.</p>
+
+<p>Le roi demeura à genoux le temps de dire sa
+prière, se releva, se signa, monta à cheval, traversa
+la grande place de Saint-Jean, mesura des yeux le
+magnifique obélisque élevé à Thèbes par Thoutmasis II,
+respecté par Cambyse, qui renversa et mutila
+tous les autres, enlevé par Constantin et déterré
+dans le grand Cirque; suivit la longue rue de Saint-Jean-de-Latran,
+toute bordée de monastères et qui
+descend en pente douce jusqu'au Colisée; prit ce
+fameux quartier des Carènes où Pompée avait sa
+maison; presqu'en ligne droite, gagna la place Trajane,
+dont la colonne était enterrée jusqu'au-dessus
+de sa base; de là, par un angle droit, arriva au
+Corso, et, sur la place de Venise, qui, à l'autre extrémité
+de la même rue, fait pendant à la place du Peuple,
+descendit à la place Colonna, et enfin suivit le
+Corso jusqu'à la vaste église San-Carlo, y fut reçu
+par tout le clergé sous son gigantesque portail, descendit
+de cheval pour la seconde fois, entra dans
+l'église, et, sous le dais qui lui était préparé, entendit
+le <i>Te Deum</i>.</p>
+
+<p>Puis, le <i>Te Deum</i> chanté, il sortit de l'église, remonta
+à cheval, et, toujours précédé, suivi, accompagné
+du même cortége, il continua de descendre le
+Corso jusqu'à la place du Peuple, longea le cours du
+Tibre, et, dans le sens inverse où l'avait longé Championnet
+pour sortir de Rome, prit la via della Scroffa,
+où est Saint-Louis-des-Français, la grande place
+Navone, le forum Agonal des Romains, et, de là, en
+quelques instants, par la façade du palais Braschi,
+opposée à celle où se trouve Pasquino, il gagna le
+Campo-dei-Fiori et le palais Farnèse, but de sa longue
+course, terme de son triomphe.</p>
+
+<p>Tout l'état-major put entrer dans cette magnifique
+cour, chef-d'oeuvre des trois plus grands architectes
+qui aient existé, San-Gallo, Vignole et Michel-Ange;
+tandis qu'entre les deux fontaines qui ornent la façade
+du palais et qui coulent dans les plus larges
+coupes de granit que l'on connaisse, on mettait, autant
+pour l'honneur que pour la défense, quatre
+pièces de canon en batterie.</p>
+
+<p>Un dîner de deux cents couverts était servi dans la
+grande galerie peinte par Annibal et Augustin Carrache,
+et leurs élèves. Les deux frères y travaillèrent
+huit ans et reçurent pour salaire cinq cents écus d'or,
+c'est-à-dire trois mille francs de notre monnaie.</p>
+
+<p>Rome entière semblait s'être donné rendez-vous
+sur la place du palais Farnèse. Malgré les sentinelles,
+le peuple envahit la cour, l'escalier, les antichambres
+et pénétra jusqu'aux portes de la galerie; les cris de
+«Vive le roi!» poussés sans interruption, forcèrent
+trois fois Ferdinand à quitter la table et à se montrer
+à la fenêtre.</p>
+
+<p>Aussi, fou de joie, se croyant le rival de ces héros
+dont, un instant, sur la voie sacrée, il avait
+foulé la trace, ne voulut-il point attendre au lendemain
+pour donner au pape Pie VI avis de son entrée
+à Rome, et, oubliant que, prisonnier des Français,
+il n'était pas tout à fait libre de ses actions, la
+tête échauffée par le vin et le coeur bondissant d'orgueil,
+il passa, aussitôt le café pris, dans un cabinet
+de travail, et lui écrivit la lettre suivante:</p>
+
+<p><i>A Sa Sainteté le pape Pie VI, premier vicaire de
+Notre-Seigneur Jésus-Christ</i>.</p>
+
+<p>«Prince des apôtres, roi des rois,</p>
+
+<p>»Votre Sainteté apprendra sans doute avec la
+plus grande satisfaction, qu'aidé de Notre-Seigneur
+Jésus-Christ et sous l'auguste protection du bienheureux
+saint Janvier, aujourd'hui même, avec mon
+armée, je suis entré sans résistance et en triomphateur
+dans la capitale du monde chrétien. Les Français
+ont fui, épouvantés à la vue de la croix et au
+simple éclat de mes armes. Votre Sainteté peut donc
+reprendre sa suprême et paternelle puissance, que
+je couvrirai de mon armée. Qu'elle abandonne donc
+sa trop modeste demeure de la Chartreuse, et que,
+sur les ailes des chérubins, comme notre sainte
+vierge de Lorette, elle vienne et descende au Vatican
+pour le purifier par sa présence sacrée. Votre
+Sainteté pourra célébrer à Saint-Pierre le divin office
+le jour de la naissance de Notre Sauveur.»</p>
+
+<p>Le soir, le roi parcourut en voiture, au milieu des
+cris de «Vive le roi Ferdinand! vive Sa Sainteté
+Pie VI!» les principales rues de Rome et les places
+Navone, d'Espagne et de Venise; il s'arrêta un instant
+au théâtre Argentina, où l'on devait chanter
+une cantate en son honneur; puis, de là, pour voir
+Rome tout enflammée, il monta sur les plus hautes
+rampes du mont Pincio.</p>
+
+<p>La ville était illuminée <i>a giorno</i>, depuis la porte
+San-Giovanni jusqu'au Vatican, et depuis la place
+du Peuple jusqu'à la pyramide de Cestus. Un seul
+monument, surmonté du drapeau tricolore et pareil
+à une protestation solennelle et menaçante de la
+France contre l'occupation de Rome, restait obscur
+au milieu de tous ces rayonnements, muet au milieu
+de toutes ces clameurs.</p>
+
+<p>C'était le château Saint-Ange.</p>
+
+<p>Sa masse sombre et silencieuse avait quelque
+chose de formidable et d'effrayant; car le seul cri
+qui, de quart d'heure en quart d'heure, sortait de
+son silence était celui de «Sentinelles, prenez garde
+à vous!» Et la seule lumière que l'on vit luire dans
+les ténèbres était la mèche allumée des artilleurs,
+debout près de leurs canons.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>LI</h3>
+
+
+<h3>LE FORT SAINT-ANGE PARLE</h3>
+
+
+<p>En passant place du Peuple, pour monter au Pincio,
+le roi avait pu voir cette intéressante partie de
+la population, composée de femmes et d'enfants,
+danser autour d'un bûcher qui s'élevait au milieu
+de la place; à la vue du prince, les danseurs s'arrêtèrent
+pour crier à tue-tête: «Vive le roi Ferdinand!
+vive Pie VI!»</p>
+
+<p>Le roi s'arrêta de son côté, demanda ce que faisaient
+là ces braves gens et quel était ce feu auquel
+ils se chauffaient.</p>
+
+<p>On lui répondit que ce feu était celui d'un bûcher
+fait avec l'arbre de la Liberté planté, dix-huit mois
+auparavant, par les consuls de la république romaine.</p>
+
+<p>Ce dévouement aux bons principes toucha Ferdinand,
+qui, tirant de sa poche une poignée de monnaie
+de toute espèce, la jeta au milieu de la foule
+en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! mes amis! amusez-vous!</p>
+
+<p>Les femmes et les enfants se ruèrent sur les carlins,
+les ducats et les piastres du roi Ferdinand; il
+en résulta une effroyable mêlée dans laquelle les
+femmes battaient les enfants, les enfants égratignaient
+les femmes; il y eut, en somme, force cris,
+beaucoup de pleurs et peu de mal.</p>
+
+<p>Place Navone, il vit un second bûcher.</p>
+
+<p>Il fit la même question et reçut la même réponse.</p>
+
+<p>Le roi fouilla, non plus dans sa poche, mais dans
+celle du duc d'Ascoli, y prit une seconde poignée
+de monnaie, et, comme, cette fois, il y avait mélange
+d'hommes et de femmes, il la jeta aux danseurs
+et aux danseuses.</p>
+
+<p>Cette fois, nous l'avons dit, il n'y avait pas que
+des femmes et des enfants, il y avait des hommes;
+le sexe fort se crut sur l'argent des droits plus
+positifs que le sexe faible; les amants et les maris
+des femmes battues tirèrent leurs couteaux; un des
+danseurs fut blessé et porté à l'hôpital.</p>
+
+<p>Place Colonna, même événement eut lieu; seulement,
+cette fois, il se termina à la gloire de la morale
+publique; au moment où les couteaux allaient
+entrer en jeu, un citoyen passa, son chapeau rabattu
+sur les yeux et enveloppé d'un grand manteau;
+un chien aboya contre lui, un enfant cria au
+jacobin; les cris de l'enfant et les aboiements du
+chien attirèrent l'attention des combattants, qui,
+sans écouter les observations du citoyen au manteau
+dissimulateur et au chapeau rabattu, le poussèrent
+dans le bûcher, où il périt misérablement au milieu
+des hurlements de joie de la populace.</p>
+
+<p>Tout à coup, un des brûleurs fut éclairé d'une
+idée lumineuse: ces arbres de la Liberté que l'on
+abattait et dont on faisait du charbon et de la cendre,
+n'avaient pas poussé là tout seuls; on les y
+avait plantés; ceux qui les y avait plantés étaient
+plus coupables que les pauvres arbres qui s'étaient
+laissé planter à contre-coeur peut-être; il s'agissait
+donc de faire une fois par hasard une justice équitable
+et de s'en prendre aux planteurs et non aux
+arbres.</p>
+
+<p>Or, qui les avait plantés?</p>
+
+<p>C'étaient, comme nous l'avons dit à propos de la
+place du Peuple, les deux consuls de la république
+romaine, MM. Mattei, de Valmontone, et Zaccalone,
+de Piperno.</p>
+
+<p>Ces deux noms, depuis un an, étaient bénis et
+révérés de la population, à laquelle ces deux magistrats,
+véritables libéraux, avaient consacré leur
+temps, leur intelligence et leur fortune; mais le
+peuple, au jour de la réaction, pardonne plus facilement
+à celui qui l'a persécuté qu'à celui qui s'est
+dévoué pour lui, et, d'ordinaire, ses premiers défenseurs
+deviennent ses premiers martyrs. «Les révolutions
+sont comme Saturne, a dit Vergniaud, elles
+dévorent leurs enfants.»</p>
+
+<p>Un homme que Zaccalone avait forcé d'envoyer
+à l'école son fils, jeune Romain jaloux de la liberté
+individuelle, émit donc la proposition de réserver
+un des arbres de la Liberté pour y pendre les deux
+consuls. La proposition fut naturellement adoptée à
+l'unanimité; il ne s'agissait, pour la mettre à exécution,
+que de réserver un arbre à titre de potence
+et de mettre la main sur les deux consuls.</p>
+
+<p>On pensa au peuplier de la place de la Rotonde,
+qui n'était pas encore abattu, et, comme justement
+les deux magistrats demeuraient, l'un via della
+Maddalena, l'autre via Pie-di-Marmo, on regarda ce
+voisinage comme un hasard providentiel.</p>
+
+<p>On courut droit à leurs maisons; mais, heureusement,
+les deux magistrats avaient sans doute des
+idées exactes sur la somme de reconnaissance que
+l'on doit attendre des peuples à la délivrance desquels
+on a contribué: tous deux avaient quitté
+Rome.</p>
+
+<p>Mais un ferblantier, dont la boutique attenait à
+la maison de Mattei, et à qui Mattei avait prêté deux
+cents écus pour l'empêcher de faire faillite, et un
+marchand d'herbes à qui Zaccalone avait envoyé
+son propre médecin pour soigner sa femme d'une
+fièvre pernicieuse, déclarèrent qu'ils avaient des notions
+à peu près certaines sur l'endroit où s'étaient
+réfugiés les deux coupables, et offrirent de les livrer.</p>
+
+<p>L'offre fut reçue avec enthousiasme, et, pour n'avoir
+point fait une course inutile, la foule commença
+de piller les maisons des deux absents et d'en jeter
+les meubles par les fenêtres.</p>
+
+<p>Parmi les meubles, il y avait chez chacun d'eux
+une magnifique pendule de bronze doré, l'une représentant
+le sacrifice d'Abrahan, et l'autre Agar et
+Ismaël perdus dans le désert, portant chacune cette
+inscription qui prouvait qu'elle venait de la même
+source:</p>
+
+<p><i>Aux Consuls de la république romaine, les israélites
+reconnaissants!</i></p>
+
+<p>Et, en effet, les deux consuls avaient fait rendre
+un décret par lequel les juifs redevenaient des
+hommes comme les autres et participaient aux droits
+de citoyen.</p>
+
+<p>Cela fit penser aux malheureux juifs, auxquels on
+ne pensait point, et auxquels on n'eût probablement
+pas pensé s'ils n'eussent point eu le tort d'être reconnaissants.</p>
+
+<p>Le cri «Au Ghetto! au Ghetto!» retentit, et l'on
+se précipita vers ce quartier des juifs.</p>
+
+<p>Lors de la proclamation du décret par lequel la
+république romaine les faisait remonter au rang de
+citoyens, les malheureux juifs s'étaient empressés
+d'enlever les barrières qui les séparaient du reste de
+la société et s'étaient répandus dans la ville, où quelques-uns
+s'étaient empressés de louer des appartements
+et d'ouvrir des magasins; mais, aussitôt le
+départ de Championnet, se sentant abandonnés et
+sans protecteurs, ils s'étaient de nouveau réfugiés
+dans leurs quartiers, dont à la hâte ils avaient rétabli
+les portes et les barrières, non plus pour se
+séparer du monde, mais pour opposer un obstacle à
+leurs ennemis.</p>
+
+<p>Il y eut donc, non point résistance volontaire à la
+foule, mais opposition matérielle à son envahissement.</p>
+
+<p>Alors, cette même foule, toujours féconde en
+moyens expéditifs et ingénieux, eut l'idée, non point
+d'enfoncer les portes et les barrières du Ghetto, mais
+de jeter par-dessus son enceinte des brandons allumés
+au bûcher voisin.</p>
+
+<p>Les brandons se succédèrent avec rapidité; puis
+les perfectionneurs&mdash;il y en a partout&mdash;les enduisirent
+de poix et de térébenthine. Bientôt le Ghetto
+présenta l'aspect d'une ville bombardée, et, au bout
+d'une demi-heure, les assiégeants eurent la satisfaction
+de voir en plusieurs endroits des flammes qui
+dénonçaient cinq ou six incendies.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure de siége, le Ghetto était tout
+en feu.</p>
+
+<p>Alors, les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes, et,
+avec des cris de terreur, toute cette malheureuse
+population, surprise au milieu de son sommeil,
+hommes, femmes, enfants à demi nus, se précipitèrent
+par les portes comme un torrent qui brise ses
+digues, et se répandirent, ou plutôt essayèrent de se
+répandre par la ville.</p>
+
+<p>C'était là que la populace l'attendait, chacun mit
+la main sur son juif et s'en fit un cruel amusement;
+le répertoire tout entier des tortures fut épuisé sur
+ces malheureux: les uns furent forcés de marcher
+pieds nus sur des charbons ardents en portant un
+porc entre leurs bras; les autres furent pendus par-dessous
+les aisselles, entre deux chiens pendus eux-mêmes
+par les pattes de derrière et qui, enragés de
+douleur et de colère, les criblaient de morsures;
+un autre enfin, dépouillé de ses vêtements jusqu'à la
+ceinture avec un chat attaché sur le dos, fut promené
+par la ville, battu de verges comme le Christ;
+seulement, les verges frappaient à la fois l'homme
+et l'animal, et, de ses dents et de ses griffes, l'animal
+déchirait l'homme; enfin d'autres, plus heureux,
+furent jetés au Tibre et noyés purement et
+simplement.</p>
+
+<p>Ces amusements durèrent non-seulement pendant
+toute la nuit, mais encore pendant les journées du
+lendemain et du surlendemain, et se présentèrent
+sous tant d'aspects différents, que le roi finit par
+demander quels étaient les hommes que l'on martyrisait
+ainsi.</p>
+
+<p>Il lui fut répondu que c'étaient des juifs qui
+avaient eu l'imprudence de se considérer, après le
+décret de la République, comme des hommes ordinaires,
+et qui, en conséquence, avaient logé des
+chrétiens chez eux, avaient acheté des propriétés,
+étaient sortis du Ghetto, s'étaient installés dans la
+ville, avaient vendu des livres, s'étaient fait soigner
+par des médecins catholiques et avaient enterré
+leurs morts aux flambeaux.</p>
+
+<p>Le roi Ferdinand eut peine à croire à tant d'abominations;
+mais enfin, on lui mit sous les yeux le
+décret de la République qui rendait aux juifs leurs
+droits de citoyens: il fut bien obligé d'y croire.</p>
+
+<p>Il demanda quels étaient les hommes assez abandonnés
+de Dieu pour avoir fait rendre un pareil
+décret, et on lui nomma les consuls Mattei et Zaccalone.</p>
+
+<p>&mdash;Mais voilà les hommes qu'il faudrait punir,
+plutôt que ceux qu'ils ont émancipés, s'écria le roi
+conservant son gros bons sens jusque dans ses préjugés.</p>
+
+<p>On lui répondit que l'on y avait déjà songé, que
+l'on était à la recherche des coupables et que deux
+citoyens s'étaient chargés de les livrer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit le roi; s'ils les livrent, il y aura
+cinq cents ducats pour chacun d'eux, et les deux
+consuls seront pendus.</p>
+
+<p>Le bruit de la libéralité du roi se répandit et doubla
+l'enthousiasme; la foule se demanda ce qu'elle
+pouvait offrir à un roi si bon et qui secondait si bien
+ses désirs; on délibéra sur ce point important, et l'on
+résolut, puisque le roi se chargeait de faire pendre
+les consuls par un vrai bourreau et par de vraies potences,
+d'abattre le dernier arbre de la Liberté qu'on
+avait conservé à cette intention, et d'en faire des
+bûches, pour que le roi eût la satisfaction de se
+chauffer avec du bois révolutionnaire.</p>
+
+<p>En conséquence, on lui en apporta toute une charretée
+qu'il paya généreusement mille ducats.</p>
+
+<p>L'idée lui parut si heureuse, qu'il mit les deux
+plus grosses bûches à part et qu'il les envoya à la
+reine avec la lettre suivante:</p>
+
+<p>«Ma chère épouse,</p>
+
+<p>»Vous savez mon heureuse entrée à Rome, sans
+que j'aie rencontré le moindre obstacle sur ma route;
+les Français se sont évanouis comme une fumée.
+Restent bien les cinq cents jacobins du fort Saint-Ange;
+mais ceux-là se tiennent si tranquilles, que je
+crois qu'ils ne demandent qu'une chose, c'est de se
+faire oublier.</p>
+
+<p>»Mack part demain avec vingt-cinq mille hommes
+pour combattre les Français; il ralliera en route le
+corps d'armée de Micheroux, ce qui lui fera trente-huit
+ou quarante mille soldats, et ne présentera le
+combat aux Français qu'avec la chance sûre de les
+écraser.</p>
+
+<p>»Nous sommes ici en fêtes continuelles. Croirez-vous
+que ces misérables jacobins avaient émancipé les
+juifs! Depuis trois jours, le peuple romain leur donne
+la chasse dans les rues de Rome, ni plus ni moins
+que je la donne à mes daims dans la forêt de Persano
+et à mes sangliers dans les bois d'Asproni; mais on
+me promet mieux encore que cela: il paraît que l'on
+est sur la trace des deux consuls de la soi-disant république
+romaine. J'ai mis la tête de chacun d'eux
+à prix à cinq cents ducats. Je crois qu'il est d'un bon
+exemple qu'ils soient pendus, et, si on les pend, je
+ménage à la garnison du château Saint-Ange la surprise
+d'assister à leur exécution.</p>
+
+<p>»Je vous envoie, pour brûler à votre nuit de Noël,
+deux grosses bûches tirées de l'arbre de la Liberté de
+la place de la Rotonde; chauffez-vous bien, vous et
+tous les enfants, et pensez en vous chauffant à votre
+époux et à votre père, qui vous aime.</p>
+
+<p>»Je rends demain un édit pour remettre un peu
+de bon ordre parmi tous ces juifs, les faire rentrer
+dans leur Ghetto et les soumettre à une sage discipline.
+Je vous enverrai copie de cet édit aussitôt qu'il
+sera rendu.</p>
+
+<p>»Annoncez à Naples les faveurs dont me comble
+la bonté divine; faites chanter un Te Deum par notre
+archevêque Capece Zurlo, que je suppose fort d'être
+entaché de jacobinisme; ce sera sa punition; ordonnez
+des fêtes publiques et invitez Vanni à presser
+l'affaire de ce damné Nicolino Caracciolo.</p>
+
+<p>»Je vous tiendrai au courant des succès de notre
+illustre général Mack au fur et à mesure que je les
+apprendrai moi-même.</p>
+
+<p>»Conservez-vous en bonne santé et croyez en l'affection
+sincère et éternelle de votre écolier et époux.</p>
+
+<p>FERDINAND B.</p>
+
+<p>»P.-S.&mdash;Présentez bien mes respects à Mesdames.
+Pour être un peu ridicules, ces bonnes princesses n'en
+sont pas moins les augustes filles du roi Louis XV.
+Vous pourriez autoriser Airola à faire une petite paye
+à ces sept Corses qui leur ont servi de gardes du
+corps et qui leur sont recommandés par le comte de
+Narbonne, lequel a été, je crois, un des derniers ministres
+de votre chère soeur Marie-Antoinette; cela
+leur ferait plaisir et ne nous engagerait à rien.»</p>
+
+<p>Le lendemain, en effet, Ferdinand, comme il l'écrivait
+à Caroline, rendait ce décret qui n'était que la
+remise en vigueur de l'édit aboli par la soi-disant
+république romaine.</p>
+
+<p>Notre conscience d'historien ne nous permet point
+de changer une syllabe à ce décret; c'est, au reste, la
+loi encore en vigueur à Rome aujourd'hui:</p>
+
+<p>«ARTICLE PREMIER. Aucun israélite résidant soit à
+Rome, soit dans les États romains, ne pourra plus
+loger ni nourrir de chrétiens, ni recevoir de chrétiens
+à son service, sous peine d'être puni d'après les décrets
+pontificaux.</p>
+
+<p>»ART. 2. Tous les israélites de Rome et des États
+pontificaux devront vendre, dans le délai de trois
+mois, leurs biens meubles et immeubles; autrement,
+il seront vendus à l'encan.</p>
+
+<p>»ART. 3. Aucun israélite ne pourra demeurer à
+Rome, ni dans quelque ville que ce soit des États
+pontificaux, sans l'autorisation du gouvernement;
+en cas de contravention, les coupables seront ramenés
+dans leurs ghetti respectifs.</p>
+
+<p>»ART. 4. Aucun israélite ne pourra passer la nuit
+loin de son ghetto.</p>
+
+<p>»ART. 5. Aucun israélite ne pourra entretenir de
+relations d'amitié avec un chrétien.</p>
+
+<p>»ART. 6. Les israélites ne pourront faire le commerce
+des ornements sacrés, ni de quelque livre que
+ce soit, sous peine de cent écus d'amende et de sept
+ans de prison.</p>
+
+<p>»ART. 7. Tout médecin catholique, appelé par un
+juif, devra d'abord le convertir; si le malade s'y
+refuse, il l'abandonnera sans secours; en agissant
+contre cet arrêt, le médecin s'exposera à toute la
+rigueur du saint-office.</p>
+
+<p>»ART. 8 et dernier. Les israélites, en donnant la
+sépulture à leurs morts, ne pourront faire aucune
+cérémonie et ne pourront se servir de flambeaux,
+sous peine de confiscation.</p>
+
+<p>»La présente mesure sera communiquée aux
+ghetti et publiée dans les synagogues.»</p>
+
+<p>Le lendemain du jour où ce décret fut rendu et affiché,
+le général Mack prit congé du roi, laissant cinq
+mille hommes à la garde de Rome, et sortit par la
+porte du Peuple, dans le but, comme l'avait écrit
+Ferdinand à son auguste épouse, de poursuivre
+Championnet et de le combattre partout où il le rencontrerait.</p>
+
+<p>Au moment même où son arrière-garde se mettait
+en marche, un cortége, qui ne manquait pas de caractère,
+entrait à Rome par l'extrémité opposée, c'est-à-dire
+par la porte San-Giovanni.</p>
+
+<p>Quatre gendarmes napolitains à cheval, portant à
+leurs schakos la cocarde rouge et blanche, précédaient
+deux hommes liés l'un à l'autre par le bras; ces deux
+hommes étaient coiffés de bonnets de coton blanc et
+étaient vêtus de ces houppelandes de couleur incertaine
+comme en portent les malades dans les hôpitaux;
+ils étaient montés à poil nu sur deux ânes, et
+chaque âne était conduit par un homme du peuple
+qui, armé d'un gros bâton, menaçait et insultait les
+prisonniers.</p>
+
+<p>Ces prisonniers étaient les deux consuls de la république
+romaine, Mattei et Zaccalone, et les deux
+hommes du peuple qui conduisaient les ânes sur lesquels
+ils étaient montés, étaient le ferblantier et le
+fruitier qui avaient promis de les livrer.</p>
+
+<p>Ils tenaient parole, comme on le voit.</p>
+
+<p>Les deux malheureux fugitifs, croyant être en sûreté
+dans un hôpital que Mattei avait fondé à Valmontone,
+sa ville natale, s'y étaient réfugiés, et, pour
+mieux s'y cacher, avaient revêtu l'uniforme des malades.
+Dénoncés par un infirmier qui devait sa place
+à Mattei, ils y avaient été pris, et on les amenait à
+Rome pour qu'ils subissent leur jugement.</p>
+
+<p>A peine eurent-ils franchi la porte San-Giovanni
+et eurent-ils été reconnus, que la foule, avec cet instinct
+fatal qui la porte à détruire ce qu'elle a élevé
+et à honnir ce qu'elle a glorifié, commença par insulter
+les prisonniers, par leur jeter de la boue, puis
+des pierres, puis cria: «A mort!» puis essaya de
+mettre ses menaces à exécution; il fallut que les quatre
+gendarmes napolitains expliquassent bien catégoriquement
+à toute cette multitude qu'on ne ramenait
+les consuls à Rome que pour les pendre, et que
+cette opération s'exécuterait le lendemain sous les
+yeux du roi Ferdinand, par la main du bourreau,
+place Saint-Ange, lieu ordinaire des exécutions, et
+cela, à la plus grande honte de la garnison française.
+Cette promesse calma la foule, qui, ne voulant pas
+être désagréable au roi Ferdinand, consentit à attendre
+jusqu'au lendemain, mais se dédommagea
+de ce retard en huant les deux consuls et en continuant
+de leur jeter de la boue et des pierres.</p>
+
+<p>Eux, comme des hommes résignés, attendaient,
+muets, tristes, mais calmes, n'essayant ni de hâter
+ni d'éloigner la mort, comprenant que tout était fini
+pour eux et que, s'ils échappaient aux griffes du
+lion populaire, c'était pour tomber dans celles du tigre
+royal.</p>
+
+<p>Ils courbaient donc la tête et attendaient.</p>
+
+<p>Un poëte de circonstance&mdash;ces poëtes-là ne manquent
+jamais, ni aux triomphes ni aux chutes,&mdash;avait
+improvisé les quatres vers suivants, qu'il avait
+immédiatement distribués et que la populace chantait
+sur un air improvisé comme la poésie:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>Largo, o romano populo! all'asinino ingresso,</i></p>
+<p><i>Qual fecero non Cesare, non Scipione istesso.</i></p>
+<p><i>Di questo democratico e augusto onore e degno</i></p>
+<p><i>Chi rese un di da console d'impi tiranni il regno</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p>L'auteur a sous les yeux, au moment où il écrit ces lignes,
+une gravure du temps qui représente l'entrée de ces malheureux;
+inutile de dire que, dans les quatre ou cinq derniers
+chapitres, on ne s'est pas un seul instant éloigné de l'histoire.</p></blockquote>
+
+<p>Ce que nous essayerons, nous, de traduire ainsi
+dans notre humble prose:</p>
+
+<p>«Place, ô peuple romain! à l'entrée asinaire que
+ne firent ni César ni Scipion lui-même. De cet auguste
+et démocratique honneur était digne celui qui gouverna
+un jour, comme consul, le royaume des tyrans
+impies.»</p>
+
+
+
+
+<p>Les prisonniers traversèrent ainsi les trois quarts
+de Rome et furent conduits aux Carcere-Nuove, où
+immédiatement ils furent mis en chapelle.</p>
+
+<p>Une multitude immense s'attroupa à la porte de
+la prison, et, pour qu'elle ne l'enfonçât point, il fallut
+lui promettre que, le lendemain, à midi, l'exécution
+aurait lieu sur la place du château Saint-Ange,
+et que, pour preuve de cette promesse, elle pourrait,
+dès le lendemain, au point du jour, voir le bourreau
+et ses aides dresser l'échafaud.</p>
+
+<p>Deux heures après, des placards, affichés par
+toute la ville, annonçaient l'exécution pour le lendemain
+à midi.</p>
+
+<p>Cette promesse fit passer une bonne nuit aux Romains.</p>
+
+<p>Selon l'engagement pris, dès sept heures du matin,
+l'échafaud se dressait sur la place du château
+Saint-Ange, juste en face de la via Papale, entre
+l'arc de Gratien et Valentinien et le Tibre.</p>
+
+<p>C'était, comme nous l'avons dit, le lieu ordinaire
+des exécutions, et, pour plus de commodité dans
+ces fêtes funèbres, la maison du bourreau s'élevait
+à quelques pas de là en retour sur le quai, en face
+de l'emplacement de l'ancienne prison Tordinone.</p>
+
+<p>Elle y demeura jusqu'en 1848, époque à laquelle
+elle fut démolie, lorsque Rome proclama la république
+qui devait durer moins longtemps encore que
+celle de 1798.</p>
+
+<p>En même temps que les charpentiers de la mort
+bâtissaient l'échafaud et dressaient les potences, au
+milieu des lazzi du peuple, qui trouve toujours de
+l'esprit à dépenser pour ces sortes d'occasions, on
+ornait un balcon de riches draperies, et ce travail
+avait le privilége de partager, avec celui de l'échafaud,
+l'attention de la multitude; en effet, le balcon,
+c'était la loge d'où le roi devait assister au spectacle.</p>
+
+<p>Un immense concours de peuple arrivait des deux
+extrémités opposées de Rome par la rive gauche du
+Tibre, venant de la place du Peuple et du Transtevère,
+tandis que, par la grande rue Papale et par
+toutes les petites rues adjacentes, les autres régions
+dégorgeaient leurs populations sur la place Saint-Ange,
+qui se trouva bientôt encombrée de telle façon,
+qu'il fallut mettre une garde autour de l'échafaud
+pour que les charpentiers pussent continuer
+leur travail.</p>
+
+<p>Seule, la rive droite, où est bâti le tombeau d'Adrien,
+était déserte; le terrible château, qui est à
+Rome ce que la Bastille était à Paris et ce que le
+fort Saint-Elme est à Naples, quoique muet et paraissant
+inhabité, inspirait une assez grande terreur
+pour que personne ne s'aventurât sur le pont qui y
+conduit et ne risquât de passer au pied de ses murailles.
+En effet, le drapeau tricolore qui le dominait
+semblait dire à toute cette populace, ivre de sanglantes
+orgies: «Prends garde à ce que tu fais, la
+France est là!»</p>
+
+<p>Mais, comme pas un soldat français ne paraissait
+sur les murailles, comme les ouvertures de la forteresse
+étaient fermées avec soin, on s'habitua peu
+à peu à cette menace silencieuse, comme des enfants
+s'habituent à la présence d'un lion endormi.</p>
+
+<p>A onze heures, on fit sortir les deux condamnés
+de leur prison, on les fit remonter sur leurs ânes;
+on leur mit une corde au cou, et les deux aides du
+bourreau prirent chacun un bout de la corde, tandis
+que le bourreau lui-même marchait devant; ils
+étaient accompagnés par cette confrérie de pénitents
+qui assistaient les patients sur l'échafaud, et suivis
+d'une immense affluence de peuple; ils furent ainsi,
+toujours vêtus de leur costume d'hôpital, conduits à
+l'église San-Giovanni, devant la façade de laquelle
+on les fit descendre de leurs ânes, et, sur ses degrés,
+pieds nus et à genoux, ils firent amende honorable.</p>
+
+<p>Le roi, se rendant du palais Farnèse à la place de
+l'exécution, passa par la via Julia au moment où les
+aides du bourreau forçaient les deux condamnés, en
+les tirant par leurs cordes, de se mettre à genoux.
+Autrefois, en pareille circonstance, la présence royale
+était le salut du condamné; tout était changé: aujourd'hui,
+au contraire, la présence royale assurait
+leur exécution.</p>
+
+<p>La foule s'ouvrit pour laisser passer le roi; il jeta
+de côté un regard inquiet au château Saint-Ange,
+laissa échapper un geste d'impatience à la vue du
+drapeau français, descendit de voiture au milieu des
+acclamations du peuple, parut au balcon et salua
+la multitude.</p>
+
+<p>Un moment après, de grands cris annoncèrent
+l'approche des prisonniers.</p>
+
+<p>Ils étaient précédés et suivis d'un détachement de
+gendarmes napolitains à cheval, lesquels, se joignant
+à ceux qui attendaient déjà sur la place, refoulèrent
+le peuple et firent une place libre où pussent
+opérer tranquillement le bourreau et ses aides.</p>
+
+<p>Le mutisme et la solitude du château Saint-Ange
+avaient rassuré tout le monde, et l'on ne pensait
+même plus à lui. Quelques Romains, plus braves
+que les autres, s'approchèrent jusqu'au pont désert
+et insultèrent même la forteresse, à la manière
+dont les Napolitains insultent le Vésuve; ce qui fit
+beaucoup rire le roi Ferdinand en lui rappelant ses
+bons lazzaroni du Môle, et en lui prouvant que
+les Romains avaient presque autant d'esprit qu'eux.</p>
+
+<p>A midi moins cinq minutes, le cortége funèbre
+déboucha sur la petite place; les condamnés paraissaient
+brisés de fatigue, mais tranquilles et résignés.</p>
+
+<p>Au pied de l'échafaud, on les fit descendre de
+leurs ânes; après quoi, on leur détacha la corde du
+cou et l'on alla attacher cette même corde à la potence.
+Les pénitents serrèrent de plus près les deux
+patients, les exhortant à la mort et leur faisant baiser
+le crucifix.</p>
+
+<p>Mattei, en le baisant, dit:</p>
+
+<p>&mdash;O Christ! tu sais que je meurs innocent, et,
+comme toi, pour le salut et la liberté des hommes.</p>
+
+<p>Zaccalone dit:</p>
+
+<p>&mdash;O Christ! tu m'es témoin que je pardonne à ce
+peuple comme tu as pardonné à tes bourreaux.</p>
+
+<p>Les spectateurs les plus rapprochés des patients
+entendirent ces paroles, et quelques huées les accueillirent.</p>
+
+<p>Puis une voix forte se fit entendre, qui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Priez pour les âmes de ceux qui vont mourir.</p>
+
+<p>C'était la voix du chef des pénitents.</p>
+
+<p>Chacun se mit à genoux pour dire un <i>Ave Maria</i>,
+même le roi sur son balcon, même le bourreau et ses
+aides sur l'échafaud.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence solennel et profond.</p>
+
+<p>En ce moment, un coup de canon retentit; l'échafaud,
+brisé, s'écroula sous le bourreau et ses aides;
+la porte du château Saint-Ange s'ouvrit, et cent
+grenadiers, précédés d'un tambour battant la charge,
+traversèrent le pont au pas de course, et, au milieu
+du cri de terreur de la multitude, du sauve-qui-peut
+des gendarmes, de l'étonnement et de l'effroi de
+tous, s'emparèrent des deux condamnés, qu'ils entraînèrent
+au château Saint-Ange, dont la porte se
+referma sur eux avant que peuple, bourreaux, pénitents,
+gendarmes et le roi lui-même fussent revenus
+de leur stupeur.</p>
+
+<p>Le château Saint-Ange n'avait dit qu'un mot;
+mais, comme on le voit, il avait été bien dit et avait
+produit son effet.</p>
+
+<p>Force fut aux Romains de se passer de pendaison
+ce jour-là et de se rejeter sur les juifs.</p>
+
+<p>Le roi Ferdinand rentra au palais Farnèse de très-mauvaise
+humeur; c'était le premier échec qu'il
+éprouvait depuis son entrée en campagne, et, malheureusement
+pour lui, ce ne devait point être le
+dernier.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>LII</h3>
+
+<h3>OÙ NANNO REPARAIT</h3>
+
+
+<p>La lettre adressée par le roi Ferdinand à la reine
+Caroline avait produit l'effet qu'il en attendait. La
+nouvelle du triomphe des armées royales s'était répandue,
+avec la rapidité de l'éclair, de Mergellina
+au pont de la Madeleine, et de la chartreuse Saint-Martin
+au Môle; puis, de Naples, elle avait été envoyée,
+par les moyens les plus expéditifs, dans tout
+le reste du royaume: des courriers étaient partis
+pour la Calabre, et des bâtiments légers pour les îles
+Lipariotes et la Sicile, et, en attendant que messagers
+et scorridori arrivassent à leur destination, les recommandations
+du vainqueur avaient été suivies:
+les cloches des trois cents églises de Naples, lancées
+à toute volée, annonçaient les <i>Te Deum</i>, et les salves
+de canon, parties de tous les forts, hurlaient de leur
+côté, avec leur voix de bronze, les louanges du Dieu
+des armées.</p>
+
+<p>Le son des cloches et le bruit du canon retentissaient
+donc dans toutes les maisons de Naples, et,
+selon les opinions de ceux qui les habitaient, y éveillaient
+ou la joie ou le dépit; en effet, tous ceux qui
+appartenaient au parti libéral voyaient avec peine
+le triomphe de Ferdinand sur les Français, attendu
+que ce n'était point le triomphe d'un peuple sur un
+autre peuple, mais celui d'un principe sur un autre
+principe. Or, l'idée française représentait, aux yeux
+des libéraux de Naples, l'humanité, l'amour du bien
+public, le progrès, la lumière, la liberté, tandis que
+l'idée napolitaine, aux yeux de ces mêmes libéraux,
+représentait la barbarie, l'égoïsme, l'immobilité,
+l'obscurantisme et la tyrannie.</p>
+
+<p>Ceux-là, se sentant vaincus moralement, s'étaient
+renfermés dans leurs maisons, comprenant qu'il n'y
+avait aucune sécurité pour eux à se montrer en public,
+se rappelant la mort terrible du duc della
+Torre et de son frère, et déplorant non-seulement
+pour Rome, où il allait rétablir le pouvoir pontifical,
+mais encore pour Naples, où il allait consolider
+le despotisme, le triomphe du roi Ferdinand, c'est-à-dire
+celui des idées rétrogrades sur les idées révolutionnaires.</p>
+
+<p>Quant aux absolutistes,&mdash;et le nombre en était
+grand à Naples, car ce nombre se composait de tout
+ce qui appartenait à la cour ou qui vivait ou dépendait
+d'elle, et du peuple tout entier: pêcheurs, portefaix,
+lazzaroni,&mdash;ces hommes étaient dans la plus
+effervescente jubilation. Ils couraient par les rues en
+criant: «Vive Ferdinand IV! vive Pie VI! Mort aux
+Français! mort aux jacobins!» Et, au milieu de
+ceux-là, criant plus fort que tous les autres, était
+frère Pacifique, ramenant au couvent son âne Jacobin,
+près de succomber sous la charge de ses deux
+paniers débordant de provisions de toute espèce et
+brayant de toutes ses forces à l'instar de son maître,
+lequel, dans ses plaisanteries peu attiques, prétendait
+que son compagnon de quête déplorait la défaite
+de ses congénères les jacobins.</p>
+
+<p>Ces plaisanteries faisaient beaucoup rire les lazzaroni,
+qui ne sont pas difficiles sur le choix de leurs
+sarcasmes.</p>
+
+<p>Si éloignée du centre de la ville que fût la maison
+du Palmier, ou plutôt celle de la duchesse Fusco qui
+y attenait, le bruit des cloches et le retentissement
+du canon y avaient pénétré et avaient fait tressaillir
+Salvato, comme tressaille un cheval de guerre au
+son de la trompette.</p>
+
+<p>Ainsi que l'avait appris le général Championnet
+par le dernier billet anonyme qu'il avait reçu et qui,
+comme on s'en doute bien, était du digne docteur
+Cirillo, le blessé, sans être complétement guéri, allait
+beaucoup mieux. Après s'être levé de son lit,
+sur la permission du docteur, aidé de Luisa et de sa
+femme de chambre, pour s'étendre sur un fauteuil,
+il s'était levé de son fauteuil, et, appuyé sur le bras
+de Luisa, avait fait quelques tours dans la chambre.
+Enfin, un jour qu'en l'absence de sa maîtresse, Giovannina
+lui avait offert de l'aider à accomplir une
+de ces promenades, il l'avait remerciée, mais avait
+refusé, et, seul, il avait répété cette promenade circonscrite
+qu'il faisait au bras de la San-Felice. Giovannina,
+sans rien dire, s'était alors retirée dans sa
+chambre et avait longuement pleuré. Il était évident
+que Salvato répugnait à recevoir, de la femme de
+chambre, les soins qui le rendaient si heureux venant
+de sa maîtresse, et, quoiqu'elle comprît très-bien
+qu'entre sa maîtresse et elle, il n'y avait point,
+pour un homme distingué, d'hésitation possible,
+elle n'en avait pas moins éprouvé une de ces douleurs
+profondes sur lesquelles le raisonnement ne
+peut rien, ou plutôt que le raisonnement rend plus
+amères encore.</p>
+
+<p>Quand elle vit, à travers la porte vitrée, passer sa
+maîtresse, se rendant, après le départ du chevalier,
+légère comme un oiseau, à la chambre du malade,
+ses dents se serrèrent, elle poussa un gémissement
+qui ressemblait à une menace, et, de même qu'avec
+cet entraînement sensuel des femmes du Midi vers
+la perfection physique, elle avait aimé le beau jeune
+homme sans le vouloir, elle se trouvait haïr sa maîtresse
+instinctivement et en quelque sorte malgré
+elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura-t-elle, il guérira un jour ou l'autre;
+le jour où il sera guéri, il s'en ira, et c'est
+elle qui souffrira à son tour.</p>
+
+<p>Et, à cette mauvaise pensée, le rire revint sur
+ses lèvres et les larmes se séchèrent dans ses yeux.</p>
+
+<p>Chaque fois que le docteur Cirillo venait,&mdash;et
+ses visites étaient de plus en plus rares,&mdash;Giovannina
+suivait sur son visage l'expression de joie
+que lui donnait l'amélioration toujours croissante de
+la santé du blessé, et, à chaque visite, elle désirait et
+craignait à la fois que le docteur n'annonçât la fin de
+sa convalescence.</p>
+
+<p>La veille du jour où retentirent à la fois le bruit
+des cloches et celui du canon, le docteur Cirillo vint,
+et, avec un sourire rayonnant, après avoir écouté la
+respiration de Salvato, après avoir frappé plusieurs
+fois sur sa poitrine et reconnu que le son perdait peu
+à peu de sa matité, il avait dit ces paroles, qui avaient
+à la fois retenti dans deux coeurs, et même dans
+trois:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, dans dix ou douze jours,
+notre malade pourra monter à cheval et aller porter
+lui-même de ses nouvelles au général Championnet.</p>
+
+<p>Giovannina avait remarqué qu'à ces paroles, deux
+grosses larmes avaient monté aux paupières de
+Luisa, qui ne les avait retenues qu'avec effort et que
+le jeune homme était devenu fort pâle. Quant à elle,
+elle avait ressenti plus vif que jamais ce double sentiment
+de joie et de douleur, qu'elle avait déjà plus
+d'une fois éprouvé.</p>
+
+<p>Sous prétexte de reconduire Cirillo, Luisa l'avait
+suivi lorsqu'il s'était retiré; Giovannina, de son
+côté, les avait suivis des yeux jusqu'à ce qu'ils eussent
+disparu; puis elle était allée à la fenêtre, son
+observatoire habituel. Cinq minutes après, elle avait
+vu le docteur sortir du jardin, et, comme la jeune
+femme ne rentrait pas immédiatement dans la chambre
+du blessé:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-elle, elle pleure!</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes, Luisa rentra; Giovannina
+remarqua ses yeux rougis, malgré l'eau dont elle
+venait de les imbiber, et elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Elle a pleuré!</p>
+
+<p>Salvato n'avait pas pleuré, lui; les larmes semblaient
+inconnues à cette figure de bronze; seulement,
+lorsque la San-Felice était sortie, sa tête était
+tombée sur sa main, et il était devenu aussi immobile
+et probablement aussi indifférent à tout ce qui l'entourait
+que s'il eût été changé en statue; c'était, au
+reste, l'état qui lui était habituel quand Luisa n'était
+point près de lui.</p>
+
+<p>A sa rentrée, et même avant qu'elle fût rentrée,
+c'est-à-dire au bruit de ses pas, il leva la tête et
+sourit; de sorte que, cette fois comme toujours, la
+première chose que vit la jeune femme en rentrant
+dans la chambre, ce fut le sourire de l'homme qu'elle
+aimait.</p>
+
+<p>Le sourire est le soleil de l'âme, et son moindre
+rayon suffit à sécher cette rosée du coeur qu'on appelle
+les larmes.</p>
+
+<p>Luisa alla droit au jeune homme, lui tendit les
+deux mains, et, répondant à son tour par un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que je suis heureuse, lui dit-elle, que vous
+soyez tout à fait hors de danger!</p>
+
+<p>Le lendemain, Luisa était près de Salvato, lorsque,
+vers une heure de l'après-midi, commencèrent les
+volées des cloches, et les salves d'artillerie; la reine
+n'avait reçu la dépêche de son auguste époux qu'à
+onze heures du matin, et il avait fallu deux heures
+pour donner les ordres nécessaires à cette joyeuse
+manifestation.</p>
+
+<p>Salvato, à ce double bruit, tressaillit, comme nous
+l'avons dit, sur son fauteuil; il se dressa sur ses
+pieds, les sourcils froncés et les narines ouvertes,
+comme s'il sentait déjà la poudre, non pas des réjouissances
+publiques, mais des champs de bataille,
+et il demanda, en regardant tour à tour Luisa et la
+jeune femme de chambre:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela?</p>
+
+<p>Les deux femmes firent en même temps un geste
+analogue qui signifiait qu'elles ne pouvaient répondre
+à la question de Salvato.</p>
+
+<p>&mdash;Va t'informer, Giovannina, dit la San-Felice;
+c'est probablement quelque fête que nous avons
+oubliée.</p>
+
+<p>Giovannina sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Quelque fête? demanda Salvato interrogeant
+Luisa du regard.</p>
+
+<p>&mdash;Quel jour sommes-nous aujourd'hui? demanda
+la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Salvato en souriant, il y a longtemps
+que je ne compte plus les jours.</p>
+
+<p>Et il ajouta avec un soupir:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais commencer d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>Luisa étendit la main vers un calendrier.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit-elle toute joyeuse, nous sommes
+au dimanche de l'Avent.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce l'habitude à Naples, dit Salvato, de
+tirer le canon pour célébrer la venue de Notre-Seigneur?
+Si c'était Natale, ce serait encore possible.</p>
+
+<p>Giovannina rentra.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? lui demanda la San-Felice.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répondit Giovannina, Michele est là.</p>
+
+<p>&mdash;Que dit-il?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de singulières choses, madame! il dit...
+Mais, continua-t-elle, mieux vaut que ce soit à madame
+qu'il dise cela; madame fera, des nouvelles de
+Michele, ce qu'elle voudra.</p>
+
+<p>&mdash;Je reviens, mon ami, dit la San-Felice à Salvato;
+je vais voir moi-même ce que dit notre fou.</p>
+
+<p>Salvato répondit par un signe de tête et un sourire,
+Luisa sortit à son tour.</p>
+
+<p>Giovannina s'attendait aux questions du jeune
+homme; mais lui, la San-Felice sortie, ferma les
+yeux et retomba dans son immobilité et son mutisme
+habituels. N'étant point interrogée, si grande que
+fût peut-être l'envie qu'elle en eût, Giovannina n'osa
+parler.</p>
+
+<p>Luisa trouva son frère de lait l'attendant dans la
+salle à manger; il avait le visage triomphant, était
+vêtu de ses habits de fête, et de son chapeau tombait
+un flot de rubans.</p>
+
+<p>&mdash;Victoire! s'écria-t-il en apercevant Luisa, victoire,
+la petite soeur! notre grand roi Ferdinand est
+entré à Rome, le général Mack est victorieux sur
+tous les points, les Français sont exterminés, on
+brûle les juifs et l'on pend les jacobins. <i>Evviva la
+Madonna!</i>... Eh bien, qu'as-tu donc?</p>
+
+<p>Cette question était provoquée par la pâleur de
+Luisa, à qui les forces manquaient à cette nouvelle
+et qui se laissait aller sur une chaise.</p>
+
+<p>En effet, elle comprenait une chose: c'est que, les
+Français vainqueurs, Salvato pouvait rester près
+d'elle et même les attendre à Naples, mais que, les
+Français vaincus, Salvato devait tout quitter, même
+elle, pour aller partager les revers de ses frères
+d'armes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je te demande ce que tu as? dit Michele.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, mon ami; mais cette nouvelle si étonnante
+et si inattendue... En es-tu sûr, Michele?</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu n'entends donc pas les cloches? mais
+tu n'entends donc pas le canon?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, je les entends.</p>
+
+<p>Et elle murmura à demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Et lui aussi, par malheur!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit Michele, si tu en doutes, voici le
+chevalier San-Felice qui va te le confirmer; il est de
+la cour, lui, il doit savoir les nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari! s'écria Luisa; mais ce n'est point
+son heure!</p>
+
+<p>Et elle tourna vivement la tête du côté du jardin.</p>
+
+<p>En effet, c'était le chevalier qui rentrait une heure
+plus tôt que de coutume. Il était évident que, pour
+qu'un tel dérangement se produisît chez lui, il fallait
+qu'un grand événement fût arrivé.</p>
+
+<p>&mdash;Vite! vite! Michele, s'écria Luisa, va dans la
+chambre du blessé; mais pas un mot de ce que tu
+viens de me dire, et veille à ce que, de son côté,
+Giovannina se taise; tu comprends?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je comprends que cela lui ferait de la
+peine, pauvre garçon! mais, s'il m'interroge sur les
+cloches et le canon...?</p>
+
+<p>&mdash;Tu diras que c'est à propos de la fête de l'Avent.
+Va.</p>
+
+<p>Michele disparut dans le corridor, dont Luisa referma
+la porte derrière lui. Il était temps, la tête du
+chevalier paraissait au moment même au-dessus du
+perron.</p>
+
+<p>Luisa s'élança au-devant de lui, le sourire sur les
+lèvres, mais le coeur palpitant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par ma foi! dit celui-ci en entrant, voilà
+une nouvelle à laquelle je ne m'attendais guère: le
+roi Ferdinand, un héros! Jugez donc sur les apparences.
+Les Français en retraite! Rome abandonnée
+par le général Championnet! et, par malheur, des
+meurtres, des exécutions, comme si la Victoire ne
+savait pas rester pure. Ce n'est point ainsi que la
+comprenaient les Grecs; ils l'appelaient <i>Nicé</i>, la faisaient
+fille de la Force et de la Valeur, et la mettaient
+avec Thémis, à la suite de Jupiter. Il est
+vrai que les Romains ne lui donnaient pas une balance
+pour attribut, à moins que ce ne fût pour
+peser l'or des vaincus. <i>Væ victis!</i> disaient-ils; et, moi,
+je dirai: <i>Væ victoribus!</i> toutes les fois que les vainqueurs
+joindront les échafauds et les potences à leurs
+trophées d'armes. J'aurais été un mauvais conquérant,
+ma pauvre Luisa, et j'aime mieux entrer dans
+ma maison qui me sourit que dans une ville qui
+pleure.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est donc bien vrai, ce que l'on dit, mon
+ami? demanda Luisa hésitant encore à croire.</p>
+
+<p>&mdash;Officiel, ma chère Luisa; je tiens la nouvelle de
+la bouche même de Son Altesse le duc de Calabre,
+et il m'a renvoyé bien vite m'habiller, parce qu'à
+cette occasion il donne un dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Où vous allez? s'écria la San-Felice avec plus
+d'empressement qu'elle n'eût voulu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, où je suis obligé d'aller, répondit
+le chevalier: un dîner de savants; il s'agit de
+faire des inscriptions latines et de trouver des allégories
+pour le retour du roi. On va lui faire des fêtes
+magnifiques, mon enfant, auxquelles il te sera bien
+difficile, soit dit en passant, de te dispenser d'aller,
+tu comprends. Lorsque le prince est venu m'annoncer
+cette nouvelle à la bibliothèque, j'étais si loin de
+m'y attendre, que j'ai failli tomber de mon échelle;
+ce qui n'eût point été poli, car c'était la preuve que
+je doutais furieusement du génie militaire de son
+père. Enfin me voilà, ma pauvre chère, si troublé,
+que je ne sais pas même si j'ai refermé la porte du
+jardin derrière moi. Tu vas m'aider à m'habiller,
+n'est-ce pas? Donne-moi, toi, tout ce qu'il me faut
+pour faire une petite toilette de cour... Dîner académique!
+Comme je vais m'ennuyer avec tous ces
+écosseurs de grec et tous ces bluteurs de latin! Je
+reviendrai le plus tôt que je pourrai; mais le plus
+tôt que je pourrai, ce ne sera pas avant dix ou onze
+heures du soir, Dieu! vont-ils me trouver bête, et
+vais-je les trouver pédants! Allons viens, ma petite
+Luisa, viens! il est deux heures, et le dîner est pour
+trois. Mais que regardes-tu donc?</p>
+
+<p>Et le chevalier fit un mouvement pour voir ce qui
+attirait les regards de sa femme du côté du jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, mon ami, rien, dit Luisa en poussant son
+mari du côté de sa chambre à coucher; tu as raison,
+il faut te hâter, ou tu ne seras pas prêt.</p>
+
+<p>Ce qui attirait les yeux de Luisa et ce qu'elle craignait
+que ne vît son mari, c'était la porte du jardin
+qu'en effet le chevalier avait oublié de fermer, qui
+s'ouvrait lentement et qui donnait passage à la sorcière
+Nanno, que personne n'avait revue depuis
+qu'elle avait quitté la maison après avoir donné les
+premiers soins au blessé et avoir passé la nuit près
+de lui. Elle s'avança de son pas sibyllin. Elle monta
+les marches du perron, apparut à la porte de la salle
+à manger, et, comme si elle eût su n'y trouver que
+Luisa, y entra sans hésitation, la traversa lentement
+et sans que l'on entendît le bruit de ses pas; puis,
+sans s'arrêter à parler à Luisa, qui la regardait pâle
+et tremblante, comme si elle eût suivi des yeux un
+fantôme, disparut dans le corridor qui conduisait
+chez Salvato, en mettant un doigt sur sa bouche en
+signe de silence.</p>
+
+<p>Luisa essuya avec son mouchoir la sueur qui perlait
+sur son front, et, pour échapper plus sûrement
+à cette apparition qu'elle regardait comme fantastique,
+elle se jeta dans la chambre de son mari et en
+tira la porte derrière elle.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>LIII</h3>
+
+<h3>ACHILLE CHEZ DÉIDAMIE</h3>
+
+
+<p>Il n'avait point été difficile à Michele de suivre les
+instructions que lui avait données Luisa; car, excepté
+un signe amical que lui avait fait le jeune officier, il
+ne lui avait point adressé la parole.</p>
+
+<p>Michele et Giovannina s'étaient alors retirés dans
+l'embrasure d'une fenêtre et s'y étaient livrés à une
+conversation animée, mais à voix basse; le lazzarone
+achevait d'éclairer Giovannina sur les événements
+dont il avait eu à peine le temps de lui dire quelques
+mots et qui, elle le sentait instinctivement, allaient
+avoir une grande influence sur les destinées de Salvato
+et de Luisa, et, par conséquent, sur la sienne.</p>
+
+<p>Quant à Salvato, quoiqu'il ne pût connaître ces
+événements dans leurs détails, il se doutait bien,
+d'après les signes d'allégresse auxquels se livrait
+Naples, qu'il venait d'arriver quelque chose d'heureux
+pour les Napolitains, et de malheureux pour
+les Français; mais il lui semblait, si Luisa voulait
+lui cacher cet événement, qu'il y avait quelque chose
+d'indélicat à questionner des étrangers et surtout
+des domestiques et des inférieurs sur ce sujet; s'il
+y avait secret, il tâcherait de l'apprendre de la bouche
+de celle qu'il aimait.</p>
+
+<p>Au milieu de la conversation de Nina et de Michele,
+au milieu de la rêverie du jeune officier, la porte
+cria; mais, comme Salvato n'avait pas reconnu le
+pas de la San-Felice, il ne rouvrit pas même ses yeux
+qu'il tenait fermés.</p>
+
+<p>Le lazzarone et la camériste, qui n'avaient pas la
+même raison que Salvato de s'absorber dans leurs
+propres pensées, tournèrent leurs yeux vers la porte
+et poussèrent un cri d'étonnement.</p>
+
+<p>C'était Nanno qui venait d'entrer.</p>
+
+<p>Au cri poussé par Nina et Michele, Salvato se retourna
+à son tour et, quoiqu'il ne l'eût vue qu'à
+travers les nuages d'un demi-évanouissement, il reconnut
+aussitôt la sorcière et lui tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mère! lui dit-il; je te remercie d'être
+venue voir ton malade; j'avais peur d'être forcé de
+quitter Naples sans avoir pu te remercier.</p>
+
+<p>Nanno secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point mon malade que je viens voir,
+dit-elle, car mon malade n'a plus besoin de ma
+science; ce ne sont point des remercîments que je
+viens chercher, car, n'ayant fait que le devoir d'une
+femme de la montagne qui connaît la vertu des
+plantes, je n'ai point de remercîments à recevoir;
+non, je viens dire au blessé dont la cicatrice est
+fermée: écoute un récit de nos anciens jours que,
+depuis trois mille ans, les mères redisent à leurs fils,
+quand elles craignent de les voir s'endormir dans un
+lâche repos au moment où la patrie est en danger.</p>
+
+<p>L'oeil du jeune homme étincela, car quelque chose
+lui disait que cette femme était en communication
+avec sa pensée.</p>
+
+<p>La sorcière appuya sa main gauche au dossier du
+fauteuil de Salvato, couvrit de sa main droite la
+moitié de son front et ses yeux, et parut un instant
+chercher au fond de sa mémoire quelque légende
+longtemps oubliée.</p>
+
+<p>Michele et Giovannina, ignorant ce qu'ils allaient
+entendre, regardaient Nanno avec étonnement,
+presque avec effroi. Salvato la dévorait des yeux;
+car, nous l'avons dit, il devinait que la parole qui
+allait sortir de sa bouche, illuminerait comme un
+éclair d'orage ce qu'il y avait d'obscur encore dans
+les pressentiments qu'avaient éveillés en lui les premières
+volées des cloches et les premières salves d'artillerie.</p>
+
+<p>Nanno releva la mante sur son front et du même
+mouvement rabattit entre ses épaules le capuchon
+qui encadrait sa tête et avec une lente et traînante
+accentuation qui n'était ni la parole, ni le chant,
+elle commença la légende suivante:</p>
+
+<p>«Voici ce que les aigles de la Troïade ont raconté
+aux vautours de l'Albanie:</p>
+
+<p>»Du temps que la vie des dieux se mêlait à celle
+des hommes, il y eut une union entre une déesse de
+la mer nommée Thétys et un roi de Thessalie nommé
+Pélée.</p>
+
+<p>»Neptune et Jupiter avaient voulu l'épouser; mais,
+ayant appris qu'il naîtrait d'elle un fils qui serait
+plus grand que son père, ils la cédèrent au fils d'Eaque.</p>
+
+<p>»Thétys eut de son époux plusieurs enfants, qu'elle
+jeta les uns après les autres au feu, pour éprouver
+s'ils étaient mortels; tous périrent les uns après les
+autres.</p>
+
+<p>»Enfin elle en eut un que l'on appela Achille; sa
+mère allait le jeter au feu comme les autres, lorsque
+Pélée le lui arracha des mains et obtint d'elle qu'au
+lieu de le tuer, elle le trempât dans le Styx; ce qui le
+rendrait non point immortel, mais invulnérable.»
+Thétys obtint de Pluton de descendre une fois,
+mais une seule fois, aux Enfers, pour tremper son
+fils dans le Styx; elle s'agenouilla au bord du fleuve,
+prit l'enfant par le talon et l'y trempa en effet.</p>
+
+<p>»De sorte que l'enfant fut invulnérable sur toutes
+les parties de son corps, excepté au talon par lequel sa
+mère l'avait pris; ce qui fit qu'elle consulta l'oracle.</p>
+
+<p>»L'oracle lui répondit que son fils acquerrait une
+gloire immortelle au siége d'une grande ville, mais
+qu'au milieu de son triomphe il trouverait la mort.</p>
+
+<p>»Alors, sous le nom de Pyrrha, sa mère le conduisit
+à la cour du roi de Scyros, et, sous des habits
+de femme, le mêla aux filles du roi. L'enfant atteignit
+l'âge de quinze ans, ignorant qu'il fût un
+homme...»</p>
+
+<p>Mais, lorsque l'Albanaise fut arrivée là de son
+récit:</p>
+
+<p>&mdash;Je connais ton histoire, Nanno, lui dit le jeune
+officier en l'interrompant; tu me fais l'honneur de
+me comparer à Achille, et tu compares Luisa à Déidamie;
+mais, sois tranquille, tu n'auras pas même
+besoin, comme Ulysse, de me montrer une épée pour
+me rappeler que je suis un homme. On se bat, n'est-ce
+pas? continua le jeune officier l'oeil étincelant; et
+ces décharges d'artillerie annoncent quelque victoire
+des Napolitains sur les Français. Où se bat-on?</p>
+
+<p>&mdash;Ces cloches et ces décharges d'artillerie annoncent,
+répondit Nanno, que le roi Ferdinand est entré
+à Rome et que les massacres ont commencé.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dit Salvato en lui saisissant la main;
+mais quel intérêt as-tu à venir me donner cet avis,
+toi, Calabraise, toi, sujette du roi Ferdinand?</p>
+
+<p>Nanno se redressa de toute la hauteur de sa grande
+taille.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis point Calabraise, dit-elle; je suis une
+fille de l'Albanie, et les Albanais ont fui leur patrie
+pour n'être les sujets de personne; ils n'obéissent et
+n'obéiront jamais qu'aux descendants du grand Scanderberg.
+Tout peuple qui se lève au nom de la liberté
+est son frère, et Nanno prie la Panagie pour les Français,
+qui viennent au nom de la liberté.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit Salvato, dont la résolution était
+prise.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant à Michele et à Nina, qui, silencieux,
+regardaient cette scène:</p>
+
+<p>&mdash;Luisa connaissait-elle ces nouvelles, lorsque je
+lui ai demandé quel était le bruit que nous entendions?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Giovannina.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui les lui ai apprises, ajouta Michele.</p>
+
+<p>&mdash;Et que fait-elle? demanda le jeune homme.
+Pourquoi n'est-elle point ici?</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier, à cause de tous ces événements,
+est rentré plus tôt que de coutume, dit Michele, et
+sans doute ma soeur ne peut le quitter.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, dit Salvato; nous aurons le temps
+de tout préparer.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! monsieur Salvato, s'écria Giovannina,
+pensez-vous donc à nous quitter?</p>
+
+<p>&mdash;Je pars ce soir, Nina.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre blessure?</p>
+
+<p>&mdash;Nanno ne t'a-t-elle pas dit qu'elle était guérie?</p>
+
+<p>&mdash;Mais le docteur a dit qu'il fallait encore dix jours.</p>
+
+<p>&mdash;Le docteur a dit cela hier; mais il ne le dirait
+pas aujourd'hui.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers le jeune lazzarone:</p>
+
+<p>&mdash;Michele, mon ami, tu es disposé à me rendre
+service, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Salvato, vous savez que j'aime
+tout ce qu'aime Luisa!</p>
+
+<p>Giovannina tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois donc qu'elle m'aime, mon brave garçon?
+demanda vivement Salvato sortant de sa réserve habituelle.</p>
+
+<p>&mdash;Demandez à Giovannina! dit le lazzarone.</p>
+
+<p>Salvato se tourna vers la jeune fille; mais celle-ci
+ne lui donna pas le temps de l'interroger.</p>
+
+<p>&mdash;Les secrets de ma maîtresse ne sont point les
+miens, dit-elle en devenant très-pâle; et, d'ailleurs,
+voici madame qui m'appelle.</p>
+
+<p>En effet, le nom de Nina retentissait dans le corridor.</p>
+
+<p>Nina s'élança vers la porte et sortit.</p>
+
+<p>Salvato la suivit des yeux avec un étonnement mêlé
+d'une certaine inquiétude; puis, comme si ce n'était
+pas le moment de s'arrêter aux soupçons qui lui passaient
+par l'esprit:</p>
+
+<p>&mdash;Viens ici, Michele, dit-il; il y a une centaine de
+louis dans cette bourse: il me faut pour ce soir, à
+neuf heures, un cheval, mais, tu entends? un de ces
+chevaux du pays, un de ces chevaux de fatigue qui
+font vingt lieues d'une traite.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aurez cela, monsieur Salvato.</p>
+
+<p>&mdash;Un habit complet de paysan.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aurez cela.</p>
+
+<p>&mdash;Et, ma foi, Michele, ajouta le jeune homme en
+riant, le plus beau sabre que tu pourras trouver;
+choisis-le à ton goût et à ta main, attendu que ce sera
+ton sabre de colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Salvato, s'écria Michele radieux,
+comment! vous vous rappelez votre promesse?</p>
+
+<p>&mdash;Il est trois heures, dit le jeune homme, tu n'as
+pas de temps à perdre pour faire tes emplettes; à
+neuf heures sonnantes, trouve-toi avec le cheval dans
+la petite ruelle qui est derrière la maison, de plain-pied
+avec la fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu, fit le lazzarone.</p>
+
+<p>Puis, allant à Nanno:</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, Nanno, continua Michele, puisque
+vous voilà seule avec lui, ne pourriez-vous pas arranger
+les choses de manière que le danger qui menaçait
+ma pauvre petite soeur soit conjuré?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens pour cela, répondit Nanno.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, vous êtes une brave femme, parole
+d'honneur! Quant à moi, continua le lazzarone
+avec une certaine mélancolie, tu comprends, Nanno,
+s'il faut absolument, pour que ma soeur soit heureuse,
+faire la part du diable, eh bien, laisse le bout
+de ma corde aux mains de maître Donato, et ne t'occupe
+que d'elle; il y a, du Pausilippe au pont de la
+Madeleine, des Michele à n'en savoir que faire et des
+fous à revendre, sans compter ceux d'Aversa; mais
+il n'y a, dans tout l'univers, qu'une seule Luisa San-Felice.
+&mdash;Monsieur Salvato, votre commission sera
+faite, et bien faite, soyez tranquille.</p>
+
+<p>Et il sortit à son tour.</p>
+
+<p>Le jeune homme resta seul avec Nanno; il avait
+entendu ce qu'avait dit Michele.</p>
+
+<p>&mdash;Nanno, dit-il, voilà plusieurs fois que j'entends
+parler de prédictions sombres faites par toi à Luisa;
+qu'y a-t-il de vrai dans tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;Jeune homme, répondit-elle, tu le sais: les
+arrêts du ciel ne sont jamais si clairement expliqués
+que l'on puisse s'y soustraire; mais la prédiction des
+astres, confirmée par les lignes de la main, menace
+celle que tu aimes d'une mort sanglante, et il m'est
+positivement révélé que c'est son amour pour toi
+qui causera sa mort.</p>
+
+<p>&mdash;Son amour pour moi ou mon amour pour elle?
+demanda Salvato.</p>
+
+<p>&mdash;Son amour pour toi; et voilà pourquoi les lois
+de l'honneur, comme Français, les lois de l'humanité,
+comme amant, t'ordonnent de la quitter pour ne jamais
+la revoir. Séparez-vous l'un de l'autre, séparez-vous
+pour toujours, et peut-être cette séparation conjurera
+le sort. J'ai dit.</p>
+
+<p>Et Nanno, ramenant son capuchon sur ses yeux,
+se retira sans vouloir davantage répondre aux questions
+ou écouter les prières du jeune homme.</p>
+
+<p>A la porte, elle rencontra Luisa.</p>
+
+<p>&mdash;Tu pars, Nanno? lui demanda celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mission est accomplie, répondit la sorcière,
+pourquoi resterais-je?</p>
+
+<p>&mdash;Et ne puis-je savoir ce que tu étais venue faire?
+demanda Luisa.</p>
+
+<p>&mdash;Celui-là te le dira, répliqua Nanno en montrant
+du doigt le jeune homme.</p>
+
+<p>Et elle s'éloigna de ce même pas silencieux et
+grave dont elle était entrée.</p>
+
+<p>Luisa, comme fascinée par une vision fantastique,
+la suivit des yeux; elle la vit traverser le long corridor,
+franchir la salle à manger, descendre le perron,
+puis enfin ouvrir la porte du jardin et la tirer
+derrière elle.</p>
+
+<p>Mais, malgré sa disparition, Luisa demeura immobile;
+on eût dit que, comme la nymphe Daphné,
+ses pieds étaient restés attachés à la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Luisa!... murmura Salvato de sa plus douce
+voix.</p>
+
+<p>La jeune femme tressaillit; la fascination était
+rompue. Elle se retourna vers celui qui l'appelait, et,
+le voyant les yeux brillant d'une flamme inaccoutumée,
+qui n'était ni celle de la fièvre ni celle de l'amour,
+mais celle de l'enthousiasme:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria-t-elle, malheur à moi, vous savez
+tout!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, chère Luisa, répondit Salvato.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela que Nanno était venue alors?</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;Et... (la jeune femme fit un effort), et quand
+partez-vous? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais résolu à partir ce soir à neuf heures,
+Luisa; mais je ne vous avais pas revue!...</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant que vous m'avez revue...?</p>
+
+<p>&mdash;Je partirai quand vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bon et doux comme un enfant, Salvato,
+vous, le guerrier terrible! Vous partirez ce soir,
+mon ami, à l'heure que vous aviez résolu de partir.</p>
+
+<p>Salvato la regarda avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous cru, continua la jeune femme, que
+je vous aimerais si mal et aurais si peu de gloire de
+moi-même, que de vous conseiller jamais de faire
+quelque chose contre votre honneur? Votre départ
+me coûtera bien des larmes, Salvato, et je serai bien
+malheureuse quand vous serez parti, car cette âme
+inconnue que vous avez apportée avec vous et mise
+en moi, vous l'emporterez avec vous, et Dieu seul
+peut savoir ce qu'il y aura de tristesse et de solitude
+dans le vide qui va se faire autour de mon coeur...
+O pauvre chambre déserte! continua-t-elle en regardant
+autour d'elle tandis que deux grosses larmes
+coulaient de ses yeux sans altérer la profonde suavité
+de sa voix, combien de fois je viendrai, la nuit,
+chercher le rêve au lieu de la réalité! comme tous
+ces vulgaires objets vont me devenir chers et se poétiser
+par votre absence! Ce lit où vous avez souffert,
+ce fauteuil où j'ai veillé près de vous, ce verre où
+vous avez bu, cette table où vous vous êtes appuyé,
+ce rideau que j'écartais pour laisser parvenir jusqu'à
+vous un rayon de soleil, tout me parlera de vous,
+mon ami, tandis qu'à vous rien ne parlera de
+moi...</p>
+
+<p>&mdash;Excepté mon coeur, Luisa, qui est plein de
+vous!</p>
+
+<p>&mdash;Si cela est, Salvato, vous êtes moins malheureux
+que moi; car vous continuerez à me voir: vous
+savez les heures qui sont à moi ou plutôt qui étaient
+à vous; votre absence n'y changera rien, mon ami;
+vous me verrez entrer dans cette chambre ou en sortir
+aux mêmes heures où j'y entrais et en sortais
+quand vous étiez là. Pas un des jours, pas un des
+instants que nous avons passés dans cette chambre
+ne sera oublié, tandis que, moi, où vous chercherai-je?
+Sur les champs de bataille, au milieu du feu et de
+la fumée, parmi les blessés ou les morts!... Oh!
+écrivez-moi, écrivez-moi, Salvato! ajouta la jeune
+femme en poussant un cri de douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le puis-je? demanda le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous en empêcherait?</p>
+
+<p>&mdash;Si une de mes lettres s'égarait, si elle était
+trouvée!...</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait un grand malheur en effet, dit la
+jeune femme, non pour moi, mais pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Pour lui!... Qui?... Je ne vous comprends pas,
+Luisa.</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous ne me comprenez pas; non, vous ne
+pouvez pas comprendre, car vous ignorez quel ange
+de bonté j'ai pour mari. Il serait malheureux de ne
+pas me savoir heureuse. Oh! soyez tranquille, je
+veillerai sur son bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si j'écrivais à une autre adresse? à la duchesse
+Fusco, à Nina?</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, mon ami; et puis ce serait une tromperie,
+et pourquoi tromper quand il n'y a pas et
+même quand il y a nécessité absolue? Non, vous
+m'écrirez: «A Luisa San-Felice, à Mergellina, maison
+du Palmier.»</p>
+
+<p>&mdash;Mais si une de mes lettres tombe entre les
+mains de votre mari?</p>
+
+<p>&mdash;Si elle est cachetée, il me la donnera sans la
+décacheter; si elle est décachetée, il me la donnera
+sans la lire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin s'il la lisait? dit Salvato étonné de
+cette opiniâtre confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Me diriez-vous autre chose, dans ces lettres
+que ce qu'un tendre frère dirait à une soeur bien-aimée?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dirai que je vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne me dites que cela, Salvato, il vous
+plaindra et me plaindra moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, si cet homme est tel que vous dites,
+c'est plus qu'un homme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pensez donc, mon ami, que c'est un père
+bien plus qu'un époux. Depuis l'âge de cinq ans,
+j'ai grandi sous ses yeux. Réchauffée à son coeur,
+vous me trouvez compatissante, instruite, intelligente;
+c'est lui qui est compatissant, qui est instruit;
+c'est lui qui est intelligent, car intelligence, instruction,
+bienveillance, je tiens tout de lui. Vous êtes
+bien bon, n'est-ce pas, Salvato? vous êtes bien
+grand, vous êtes bien généreux; je vous vois et je
+vous juge avec les yeux de la femme qui aime. Eh
+bien, il est meilleur, il est plus grand, il est plus généreux
+que vous, et Dieu veuille qu'il n'ait pas l'occasion
+de vous le prouver un jour!</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous allez me rendre jaloux de cet homme,
+Luisa!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soyez-en jaloux, mon ami, si toutefois un
+amant peut être jaloux de l'affection d'une fille pour
+son père. Je vous aime bien, Salvato, bien profondément,
+puisqu'à l'heure de vous quitter, je vous le
+dis de moi-même et sans que vous me le demandiez;
+eh bien, si je vous voyais tous deux courant un
+danger égal, réel, suprême, et que mon secours pût
+sauver un seul de vous deux, c'est lui que je sauverais,
+Salvato, quitte à revenir mourir avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Luisa, que le chevalier est heureux d'être
+aimé ainsi!</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, vous ne voudriez point de cet
+amour, Salvato, car c'est celui que l'on a pour les
+êtres immatériels et supérieurs, car cet amour n'a
+pas su empêcher celui que je vous ai donné: je l'aime
+mieux que vous et je vous aime plus que lui, voilà
+tout.</p>
+
+<p>Et, en disant ces mots, comme si Luisa eût épuisé
+toutes ses forces dans la lutte de ces deux affections
+qui tenaient l'une son âme, l'autre son coeur, elle se
+laissa tomber sur une chaise, renversa sa tête en arrière,
+joignit les mains, et, les yeux au ciel, le sourire
+des bienheureux sur les lèvres, elle murmura
+des mots inintelligibles.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous? demanda Salvato.</p>
+
+<p>&mdash;Je prie, répondit Luisa.</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>&mdash;Mon ange gardien... Agenouillez-vous, Salvato,
+et priez avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Étrange! étrange! murmura le jeune homme
+vaincu par une force supérieure.</p>
+
+<p>Et il s'agenouilla.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, Luisa abaissa la
+tête, Salvato releva la sienne, tous deux se regardèrent
+avec une profonde tristesse, mais une suprême
+sérénité de coeur.</p>
+
+<p>Les heures passèrent.</p>
+
+<p>Les heures tristes s'écoulent avec la même rapidité,
+quelquefois plus rapidement que les heures
+heureuses. Les deux jeunes gens ne se promirent
+rien pour l'avenir, ils ne parlèrent que du passé.
+Nina entra, Nina sortit; ils ne firent point attention
+à elle, ils vivaient dans une espèce de monde inconnu,
+suspendus entre le ciel et la terre; seulement,
+à chaque heure que sonnait la pendule, ils
+tressaillaient et poussaient un soupir.</p>
+
+<p>A huit heures, Nina entra.</p>
+
+<p>&mdash;Voici ce que Michele envoie, dit-elle.</p>
+
+<p>Et elle déposa aux pieds des deux jeunes gens un
+paquet noué dans une serviette.</p>
+
+<p>Ils ouvrirent le paquet: c'était le costume de
+paysan acheté par Michele.</p>
+
+<p>Les deux femmes sortirent.</p>
+
+<p>En quelques minutes, Salvato eut revêtu les habits
+sous lesquels il devait fuir; il alla rouvrir la porte.</p>
+
+<p>Luisa jeta un cri d'étonnement: il était plus beau et
+plus élégant encore, s'il était possible, sous l'habit
+de montagnard que sous celui de citadin.</p>
+
+<p>La dernière heure s'écoula comme si les minutes
+en eussent été changées en secondes.</p>
+
+<p>Neuf heures sonnèrent.</p>
+
+<p>Luisa et Salvato comptèrent, les uns après les autres,
+les neuf coups frissonnants du timbre, et cependant
+ils savaient bien que c'était neuf heures qui
+sonnaient.</p>
+
+<p>Salvato regarda Luisa, elle se leva la première.</p>
+
+<p>Nina entra.</p>
+
+<p>La jeune fille était pâle comme un linge, ses sourcils
+étaient contractés, ses lèvres entr'ouvertes laissaient
+voir ses dents blanches et aiguës, sa voix semblait
+avoir peine à passer entre ses dents serrées.</p>
+
+<p>&mdash;Michele attend! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! dit la jeune femme en tendant la main
+à Salvato.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes noble et grande, Luisa, dit celui-ci.</p>
+
+<p>Et il se leva; mais, tout homme qu'il était, il chancela.</p>
+
+<p>&mdash;Appuyez-vous sur moi une fois encore, mon
+ami dit-elle; hélas! ce sera la dernière.</p>
+
+<p>En entrant dans la chambre qui donnait sur la
+ruelle, ils entendirent hennir un cheval.</p>
+
+<p>Michele était à son poste.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvre la fenêtre, Giovannina, dit la jeune
+femme.</p>
+
+<p>Giovannina obéit.</p>
+
+<p>Un peu au-dessous de l'appui de la fenêtre, on distinguait
+dans l'obscurité un groupe formé par un
+homme et un cheval; la fenêtre s'ouvrait de plain-pied
+avec le parquet sur un petit balcon.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens s'approchèrent; Nina, qui
+avait ouvert la fenêtre, s'effaça et se tint derrière eux
+comme une ombre.</p>
+
+<p>Tous deux pleuraient dans l'obscurité, mais silencieusement,
+sans sanglots, pour ne point s'affaiblir
+l'un l'autre.</p>
+
+<p>Nina ne pleurait pas, ses paupières étaient sèches
+et brûlantes, sa respiration sifflait dans sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Luisa, disait Salvato d'une voix entre-coupée,
+j'ai roulé dans un papier une chaîne d'or pour Nina,
+vous la lui donnerez de ma part.</p>
+
+<p>Luisa répondit oui par un mouvement de tête et
+un serrement de main, mais sans parler.</p>
+
+<p>Puis, au jeune lazzarone:</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Michele, dit Salvato. Tant que vivra
+dans mon coeur le souvenir de cet ange,&mdash;et il passa
+son bras autour du cou de la San-Felice,&mdash;c'est-à-dire
+tant que mon coeur battra, chacun de ses battements
+me rappellera le souvenir des bons amis entre
+les mains desquels je la laisse et à qui je la confie.</p>
+
+<p>Par un mouvement convulsif, indépendant de sa
+volonté peut-être, Giovannina saisit la main du jeune
+homme, la baisa, la mordit presque.</p>
+
+<p>Salvato, étonné, tourna la tête de son côté; elle se
+jeta en arrière.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Salvato, dit Michele, j'ai des comptes
+à vous rendre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu les rendras à ta vieille mère, Michele, et tu
+lui diras de prier Dieu et la Madone pour Luisa et
+pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bon! dit Michele, voilà que je pleure, à
+présent...</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, mon ami! dit Luisa. Que le Seigneur
+et tous les anges du ciel vous gardent!</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir? murmura Salvato. Eh! ne savez-vous
+donc pas qu'il y a danger de mort pour nous si
+nous nous revoyons?</p>
+
+<p>Luisa le laissa à peine achever.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! silence! dit-elle; remettons aux mains
+de Dieu les choses inconnues de l'avenir; mais, quelque
+chose qui doive arriver, je ne vous quitterai pas
+sur le mot adieu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit! dit Salvato enjambant le balcon
+et se mettant en selle sans desserrer ses deux bras,
+noués autour du cou de Luisa, qui se laissa courber
+vers lui avec la souplesse d'un roseau; eh bien, soit!
+chère adorée de mon coeur. Au revoir!</p>
+
+<p>Et la dernière syllabe du mot symbole de l'espérance
+se perdit entre leurs lèvres dans un premier
+baiser.</p>
+
+<p>Salvato poussa un cri tout à la fois de joie et de
+douleur, et piqua des deux son cheval, qui, partant
+au galop, l'arracha des bras de Luisa et se perdit dans
+l'obscurité.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, murmura la jeune femme, te revoir...
+et mourir!</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>LIV</h3>
+
+<h3>LA BATAILLE</h3>
+
+
+<p>Nous avons vu Championnet se retirer de Rome
+en faisant solennellement, à Thiébaut et à ses cinq
+cents hommes, le serment de les venir délivrer avant
+vingt jours.</p>
+
+<p>En quarante-huit heures et en deux étapes, il se
+trouva à Civita-Castellana.</p>
+
+<p>Son premier soin fut de visiter la ville et ses environs.</p>
+
+<p>Civita-Castellana, que l'on crut longtemps, à tort,
+l'ancienne Véies, préoccupa d'abord Championnet
+comme archéologue; mais, en calculant la distance
+qui sépare Civita-Castellana de Rome, distance qui
+est de plus de trente milles, il comprit qu'il y avait
+erreur de la part de ces grands faiseurs d'erreurs
+que l'on appelle les savants, et que les ruines que l'on
+trouvait à quelque distance de la ville devaient être
+celles de Faléries.</p>
+
+<p>Des études toutes modernes ont prouvé que c'était
+Championnet qui avait raison.</p>
+
+<p>Son premier soin fut de mettre en état la citadelle
+bâtie par Alexandre VI, et qui ne servait plus que de
+prison, ainsi que de faire prendre position aux différents
+corps de sa petite armée.</p>
+
+<p>Il plaça Macdonald&mdash;auquel il réserva tous les
+honneurs de la bataille qui devait avoir lieu&mdash;avec
+sept mille hommes, à Borghetto, en lui ordonnant
+de tirer, comme défense, le meilleur parti possible
+de la maison de poste et des quelques masures qui
+l'entouraient, en s'appuyant à Civita-Castellana, qui
+formait l'extrême droite de l'armée française ou plutôt
+au pied de laquelle était groupée l'armée française;
+il envoya le général Lemoine avec cinq cents hommes
+dans les défilés de Terni, placés à sa gauche, en lui
+disant, comme Léonidas aux Spartiates: «Faites-vous
+tuer!» Casabianca et Rusca reçurent le même
+ordre pour les défilés d'Ascoli, formant l'extrême
+gauche. Tant que Lemoine, Casabianca et Rusca tiendraient,
+Championnet ne craignait pas d'être tourné,
+et, tant qu'il serait attaqué de face seulement, il espérait
+pouvoir se défendre. Enfin il envoya des courriers
+au général Pignatelli, qui était en train de reformer
+sa légion romaine entre Civita-Ducale et
+Marano, afin de lui porter l'ordre de se mettre en
+marche dès que ses hommes seraient prêts et de rallier
+le général polonais Kniasewitch, qui avait sous
+son commandement les 2e et 3e bataillons de la
+30e demi-brigade de ligne, deux escadrons du 16e régiment
+de dragons, une compagnie du 19e de chasseurs
+à cheval et trois pièces d'artillerie, et de marcher
+droit au canon, dans quelque direction qu'il
+l'entendît.</p>
+
+<p>En outre, le chef de brigade Lahure fut chargé,
+avec la 15e demi-brigade, de prendre position à Regnano,
+en avant de Civita-Castellana, et le général
+Maurice Mathieu de se porter sur Vignanello, pour
+couper aux Napolitains la position d'Orte et les empêcher
+de passer le Tibre.</p>
+
+<p>En même temps, il envoya des courriers sur la
+route de Spolette et de Foligno, pour presser l'arrivée
+des trois mille hommes de renfort promis par
+Joubert.</p>
+
+<p>Ces dispositions prises, il attendit de pied ferme
+l'ennemi, dont il pouvait suivre tous les mouvements
+du haut de sa position de Civita-Castellana, où il se
+tenait avec une réserve d'un millier d'hommes, pour
+se porter où besoin serait.</p>
+
+<p>Par bonheur, au lieu de poursuivre sans relâche
+Championnet avec sa nombreuse et magnifique cavalerie
+napolitaine, Mack perdit trois jours à Rome et
+trois ou quatre autres jours à réunir toutes ses forces,
+c'est-à-dire quarante mille hommes, pour marcher
+sur Civita-Castellana.</p>
+
+<p>Enfin le générai Mack divisa son armée en cinq
+colonnes et se mit en marche.</p>
+
+<p>Au dire des stratégistes, voici ce que Mack eût dû
+faire:</p>
+
+<p>Il eût dû appeler par Pérouse le corps du général
+Naselli, conduit et escorté à Livourne par Nelson; il
+eût dû conduire les principales forces de son armée,
+sur la gauche du Tibre et camper à Terni; il eût dû
+enfin attaquer avec des forces sextuples la petite
+troupe de Macdonald, qui, pris entre les sept mille
+hommes de Naselli et trente ou trente-cinq mille
+hommes que Mack eût gardés dans sa main, n'eût pu
+résister à cette double attaque; mais, au contraire, il
+dissémina ses forces en s'avançant sur cinq colonnes,
+et laissa libre la route de Pérouse.</p>
+
+<p>Il est vrai que les populations environnantes, c'est-à-dire
+celles de Riéti, d'Otricoli et de Viterbe, excitées
+par les proclamations du roi Ferdinand, s'étaient
+révoltées et que de toutes parts on les sentait prêtes
+à seconder les mouvements du général Mack.</p>
+
+<p>Celui-ci s'avança, précédé d'une proclamation ridicule
+à force de barbarie. Championnet, en abandonnant
+Rome, avait laissé dans les hôpitaux trois
+cents malades qu'il avait recommandés à l'honneur
+et à l'humanité du général ennemi; mais, averti par
+une dépêche du roi Ferdinand, de la sortie qu'avait
+faite la garnison du château Saint-Ange, et de la
+façon dont les deux consuls, prêts à être pendus,
+avaient été enlevés au pied même de l'échafaud,
+Mack rédigea un manifeste dans lequel il déclarait à
+Championnet que, s'il n'abandonnait pas sa position
+de Civita-Castellana, et s'il osait s'y défendre, les
+trois cents malades, abandonnés dans les hôpitaux
+romains, répondraient tête pour tête des soldats
+qu'il perdrait dans le combat et seraient livrés à la
+<i>juste indignation</i> du peuple romain; ce qui voulait
+dire qu'ils seraient mis en morceaux par la populace
+du Transtevère.</p>
+
+<p>La veille du jour où l'on aperçut les têtes de colonne
+des Napolitains, ces manifestes furent apportés
+aux avant-postes français par des paysans; ils
+tombèrent entre les mains de Macdonald.</p>
+
+<p>Cette nature loyale en fut exaspérée.</p>
+
+<p>Macdonald prit la plume et écrivit au général Mack:</p>
+
+<p>«Monsieur le général,</p>
+
+<p>»J'ai reçu le manifeste; prenez garde! les républicains
+ne sont point des assassins; mais je vous déclare,
+de mon côté, que la mort violente d'un seul
+malade des hôpitaux romains sera la condamnation à
+mort de toute l'armée napolitaine, et que je donnerai
+l'ordre à mes soldats de ne point faire de prisonniers.</p>
+
+<p>»Votre lettre, dans une heure, sera connue de
+toute l'armée, où vos menaces exciteront une indignation
+et une horreur qui ne pourront être surpassées
+que par le mépris qu'inspirera celui qui les a
+faites.</p>
+
+<p>»MACDONALD.»</p>
+
+<p>Et, en effet, à l'instant même, Macdonald distribua
+une douzaine de ces manifestes et les fit lire par
+les chefs de corps à leurs hommes, tandis que lui,
+montant à cheval, se rendait au galop à Civita-Castellana
+pour communiquer cette proclamation au général
+Championnet et lui demander ses ordres.</p>
+
+<p>Il trouva le général sur le magnifique pont à double
+arcade jeté sur le Rio-Maggiore, et bâti en 1712
+par le cardinal Imperiali; il tenait sa lunette de
+campagne à la main, examinait les approches de la
+ville, et faisait prendre par son secrétaire des notes
+sur une carte militaire.</p>
+
+<p>En voyant venir à lui, au grand galop de son cheval,
+Macdonald pâle et agité:</p>
+
+<p>&mdash;Général, lui dit-il à distance, j'ai cru que vous
+m'apportiez des nouvelles de l'ennemi; mais, maintenant,
+je vois que je me trompe; car, en ce cas, vous
+seriez calme et non agité.</p>
+
+<p>&mdash;J'en apporte, cependant, général, dit Macdonald
+en sautant à bas de son cheval; les voici!</p>
+
+<p>Et il lui présenta le manifeste.</p>
+
+<p>Championnet le lut sans le moindre signe de colère,
+mais seulement en haussant les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Ne connaissez-vous pas l'homme auquel nous
+avons affaire? dit-il. Et qu'avez-vous répondu à cela?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai d'abord donné l'ordre de lire le manifeste
+dans l'armée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien fait; il est bon que le soldat
+connaisse son ennemi, et il est encore mieux qu'il le
+méprise; mais ce n'est point le tout; vous avez répliqué
+au général Mack, à ce que je présume?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, que chaque prisonnier napolitain répondrait
+à son tour tête pour tête pour les Français
+malades à Rome.</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, vous avez eu tort.</p>
+
+<p>&mdash;Tort?</p>
+
+<p>Championnet regarda Macdonald avec une douceur
+infinie, et, lui posant la main sur l'épaule:</p>
+
+<p>&mdash;Ami, lui dit-il, ce n'est point avec des représailles
+sanglantes que les républicains doivent répondre
+à leurs ennemis; les rois ne sont que trop
+disposés à nous calomnier, ne leur donnons pas
+même l'occasion de médire. Redescendez vers vos
+hommes, Macdonald, et lisez-leur l'ordre du jour que
+je vais vous donner.</p>
+
+<p>Et, se tournant vers son secrétaire, il lui dicta
+l'ordre du jour suivant, que celui-ci écrivit au crayon:</p>
+
+<p>«Ordre du jour du général Championnet avant la
+bataille de Civita-Castellana.»</p>
+
+<p>&mdash;C'est ainsi, interrompit Championnet, que s'appellera
+la bataille que vous gagnerez demain, Macdonald.</p>
+
+<p>Et il continua:</p>
+
+<p>«Tout soldat napolitain prisonnier sera traité avec
+l'humanité et la douceur ordinaires des républicains
+envers les vaincus.</p>
+
+<p>»Tout soldat qui se permettrait un mauvais traitement
+quelconque envers un prisonnier désarmé,
+sera sévèrement puni.</p>
+
+<p>»Les généraux seront responsables de l'exécution
+de ces deux ordres...»</p>
+
+<p>Championnet prenait le crayon pour signer, lorsqu'un
+chasseur à cheval, couvert de boue, blessé au
+front, apparut à l'extrémité du pont, et, venant
+droit à Championnet.</p>
+
+<p>&mdash;Mon général, dit-il, les Napolitains ont surpris
+un avant-poste de cinquante hommes à Baccano, et
+les ont tous égorgés dans le corps de garde; et, de
+crainte que quelque blessé ne survécût et ne se sauvât,
+ils ont mis le feu au bâtiment, qui s'est écroulé sur
+les nôtres, au milieu des insultes des royaux et des
+cris de joie de la population.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, général, dit Macdonald triomphant,
+que pensez-vous de la conduite de nos ennemis?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle fera d'autant mieux ressortir la nôtre,
+Macdonald.</p>
+
+<p>Et il signa.</p>
+
+<p>Puis, comme Macdonald paraissait désapprouver
+cette modération:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-moi, lui dit Championnet, c'est ainsi
+que la civilisation doit répondre à la barbarie. Allez,
+Macdonald; je vous prie, comme votre ami, de faire
+publier cet ordre du jour à l'instant même, et, au
+besoin, comme votre général, je vous l'ordonne.</p>
+
+<p>Macdonald resta un moment muet et comme hésitant;
+puis, tout à coup, jetant ses bras autour du cou
+de Championnet et l'embrassant:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu sera avec vous demain, mon cher général,
+lui dit-il; car vous êtes en même temps la justice, le
+courage et la bonté.</p>
+
+<p>Et, se remettant en selle, il redescendit vers ses
+hommes, les fit mettre en ligne, et, passant sur le
+front de cette ligne, il leur lut l'ordre du jour du
+général Championnet, qui excita des transports d'enthousiasme.</p>
+
+<p>C'étaient les derniers beaux jours de la République;
+nos soldats avaient encore quelques-uns de ces
+grands sentiments humanitaires, brises suprêmes,
+haleines affaiblies du souffle révolutionnaire de 1789,
+qui devaient plus tard se fondre dans l'admiration et
+le dévouement pour un seul homme; ils restèrent
+aussi grands, ils furent moins bons.</p>
+
+<p>Championnet envoya aussitôt des courriers à Lemoine
+et à Casabianca pour leur annoncer qu'ils
+seraient, selon toute probabilité, attaqués le lendemain,
+et leur ordonner, s'ils étaient forcés, de lui
+expédier des courriers à l'instant même, afin qu'il
+pût prendre ses mesures. Lahure, de son côté, reçut
+avis de ce qui s'était passé à Baccano, par ce même
+chasseur qui avait échappé au massacre, et qui, tout
+sanglant encore du combat de la veille, demandait à
+être un des premiers au combat du lendemain, pour
+venger ses camarades et se venger lui-même.</p>
+
+<p>Vers trois heures de l'après-midi, Championnet
+descendit de Civita-Castellana, commença par visiter
+les avant-postes du chef de brigade Lahure, puis le
+corps d'armée de Macdonald; il se mêla aux soldats
+en leur rappelant qu'ils étaient les hommes d'Arcole
+et de Rivoli, et qu'ils avaient l'habitude de combattre
+un contre trois; que combattre un contre quatre était,
+par conséquent, une nouveauté qui ne devait pas les
+effrayer.</p>
+
+<p>Puis il commenta son ordre du jour et celui du
+général Mack; il leur dit que le soldat républicain,
+propagateur de l'idée révolutionnaire, était un apôtre
+armé, tandis que les soldats du despotisme n'étaient
+que des mercenaires sans convictions; il leur demanda
+s'ils aimaient la patrie et s'ils regardaient la
+liberté comme le but des efforts de toute nation intelligente,
+et si, avec cette double conviction qui avait
+failli faire triompher les trois cents Spartiates de
+l'immense armée de Xerxès, ils pensaient que dix
+mille Français pussent être vaincus par quarante
+mille Napolitains.</p>
+
+<p>Et, à cette harangue paternelle, qui fut comprise
+de tous, parce que Championnet n'employa ni grandes
+paroles, ni métaphores, tous sourirent et se contentèrent
+de demander si l'on ne manquerait pas de
+munitions.</p>
+
+<p>Et, sur l'assurance de Championnet qu'il n'y avait
+rien de pareil à craindre:</p>
+
+<p>&mdash;Tout ira bien, répondirent-ils.</p>
+
+<p>Le soir, Championnet fit distribuer un baril de vin
+de Montefiascone par compagnie, c'est-à-dire une
+demi-bouteille de vin à peu près par homme; d'excellent
+pain frais cuit sous ses yeux à Civita-Castellana,
+et une ration de viande d'une demi-livre.
+C'était un repas de sybarites, pour ces hommes qui,
+depuis trois mois, manquaient de tout, et dont la
+solde était arriérée depuis six.</p>
+
+<p>Puis il fit recommander, non-seulement aux chefs,
+mais encore aux soldats, la plus grande vigilance.</p>
+
+<p>Le soir, de grands feux s'allumèrent dans les bivacs
+français, et les musiques des régiments jouèrent <i>la
+Marseillaise</i> et le <i>Chant du départ</i>.</p>
+
+<p>Les populations, naturellement ennemies, regardaient
+avec étonnement, de leurs villages cachés
+dans les plis des montagnes, comme autant d'embuscades,
+ces hommes qui allaient combattre et probablement
+mourir le lendemain, et qui se préparaient
+au combat et à la mort par des chants et par des fêtes.
+Pour ceux-là mêmes qui ne comprenaient pas, le
+spectacle était grand.</p>
+
+<p>La nuit s'écoula sans alarmes; mais le soleil, en
+se levant, éclaira toute l'armée du général Mack,
+s'avançant sur trois colonnes; une quatrième, qui
+marchait sur Terni sans être vue, pouvait être soupçonnée
+au nuage de poussière qu'elle soulevait à l'horizon;
+enfin, une cinquième, qui était partie dès la
+veille au soir de Baccano pour Ascoli, était invisible.</p>
+
+<p>Les trois colonnes restées sous la main de Mack
+montaient à trente mille hommes, à peu près; six
+mille devaient attaquer nos avant-postes à l'extrême
+gauche; quatre mille devaient occuper le village de
+Vignanello, qui dominait tout le champ de bataille;
+enfin, la masse la plus forte, celle qui était composée
+de vingt mille hommes, et qui était commandée
+par Mack en personne, devait attaquer Macdonald
+et ses sept mille hommes.</p>
+
+<p>Championnet avait échelonné sa réserve sur les
+rampes de la montagne, au sommet de laquelle il
+se tenait lui-même, sa lunette à la main.</p>
+
+<p>Ses officiers d'ordonnance l'entouraient, prêts à
+porter ses ordres partout où besoin serait.</p>
+
+<p>Ce fut le chef de brigade Lahure qui essuya le premier
+feu.</p>
+
+<p>Il avait fait placer ses hommes en avant du village
+de Regnano, dont il avait fait créneler les premières
+maisons.</p>
+
+<p>Les soldats qui attaquaient Lahure étaient ceux-là
+mêmes qui, la veille, à Baccano, avaient massacré les
+prisonniers. Mack leur avait fait boire du sang,
+comme on fait aux tigres, pour les rendre non plus
+courageux, mais plus féroces.</p>
+
+<p>Ils abordèrent vigoureusement la position; mais il y
+avait dans l'armée française des traditions sur le courage
+des troupes napolitaines qui n'en faisaient pas
+un fantôme bien effrayant pour nos soldats; Lahure,
+avec sa 15e brigade, c'est-à-dire avec un millier d'hommes
+repoussa cette première attaque au grand étonnement
+des Napolitains, qui revinrent à la charge avec
+acharnement et furent repoussés une seconde fois.</p>
+
+<p>Voyant cela, le chevalier Micheroux, qui commandait
+la colonne ennemie, fit approcher de l'artillerie
+et foudroya les premières maisons, où étaient embusqués
+nos tirailleurs; ces maisons s'écroulèrent bientôt,
+laissant leurs défenseurs sans abri. Il y eut un
+moment de trouble dont le général napolitain profita
+pour faire avancer une colonne d'attaque de trois
+mille hommes qui se rua sur le village et l'emporta.</p>
+
+<p>Mais, de l'autre côté, Lahure avait reformé sa petite
+troupe derrière un pli de terrain, de sorte qu'au
+moment où les Napolitains débouchaient du village,
+ils furent assaillis par un feu si violent, que ce fut à
+leur tour de rétrograder.</p>
+
+<p>Alors, Micheroux fit attaquer les Français par trois
+colonnes, une de trois mille hommes qui continua
+d'avancer par la principale rue du village, deux de
+quinze cents qui le contournèrent.</p>
+
+<p>Lahure attendit bravement l'ennemi derrière le retranchement
+naturel où il était embusqué et ne permit
+à ses soldats de faire feu qu'à bout portant; ses
+soldats obéirent à la lettre; mais les masses napolitaines
+étaient si profondes, qu'elles continuèrent d'avancer,
+les dernières files poussant les premières.
+Lahure vit qu'il allait être forcé; il ordonna à ses
+hommes de se former en carré et de se retirer pas à
+pas sur Civita-Castellana.</p>
+
+<p>La manoeuvre s'exécuta comme à la parade; trois
+bataillons carrés se formèrent à l'instant même sous
+le feu des Napolitains et soutinrent, sans se rompre,
+plusieurs charges très brillantes de cavalerie.</p>
+
+<p>Championnet, du haut de son rocher, suivait cette
+magnifique défense; il vit Lahure battre en retraite
+jusqu'au pont de Civita-Castellana; mais, en même
+temps, il s'aperçut que cette poursuite avait mis le
+désordre dans les rangs des Napolitains; il envoya
+aussitôt un officier d'ordonnance au brave chef de la
+15e demi-brigade pour lui dire de reprendre l'offensive,
+et qu'il lui envoyait, pour seconder ce mouvement,
+cinq cents hommes de renfort. Lahure fit aussitôt
+courir la nouvelle dans les rangs des soldats, qui
+la reçurent aux cris de «Vive la République!» et
+qui, voyant arriver le renfort promis au pas de course
+et la baïonnette en avant, entendant les tambours
+battre la charge, s'élancèrent avec une telle impétuosité
+sur les Napolitains, que ceux-ci, qui ne s'attendaient
+point à cette attaque, croyant déjà être vainqueurs,
+s'étonnèrent d'abord, puis, après un moment
+d'hésitation, rompirent leurs rangs et s'enfuirent.</p>
+
+<p>Lahure les poursuivit, leur fit cinq cents prisonniers,
+leur tua sept ou huit cents hommes, leur prit
+deux drapeaux, les quatre pièces de canon avec lesquelles
+ils avaient abattu les maisons crénelées, et
+rentra en vainqueur dans Regnano, où il reprit la
+position qu'il avait avant la bataille.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le chef de la 3e colonne, qui formait
+la droite de l'attaque principale, et qui s'était
+emparé de Vignanello, voyant venir le général Maurice
+Mathieu avec une colonne de deux tiers moins
+forte que la sienne, ordonna à ses hommes de se porter
+en avant du village, d'y établir une batterie de
+quatres pièces de canon et d'attaquer les Français;
+l'ordre fut exécuté. Mais le général Maurice Mathieu
+donna un tel élan à ses troupes, que, quoique fatiguées
+par une marche forcée qu'elles avaient faite la
+veille, il commença par repousser l'ennemi, puis le
+chargea si vigoureusement à son tour, qu'il fut
+obligé de se réfugier dans Vignanello, et cela avec
+tant de rapidité et de confusion, que les canonniers
+n'eurent pas le temps de réatteler leurs pièces, qui
+ne tirèrent qu'une volée, et les laissèrent avec leurs
+fourgons entre les mains d'une cinquantaine de dragons
+qui formaient toute la cavalerie du général
+Maurice Mathieu; celui-ci ordonna de tourner les
+quatre pièces sur le village, dont les habitants avaient
+pris parti pour les Napolitains et venaient de faire
+feu sur les Français, annonçant qu'il allait ruiner le
+village et passer au fil de l'épée paysans et Napolitains,
+si ces derniers ne l'évacuaient pas à l'instant
+même.</p>
+
+<p>Effrayés de la menace, les Napolitains évacuèrent
+Vignanello, et, poursuivis la baïonnette dans les
+reins, ne s'arrêtèrent qu'à Borghetto.</p>
+
+<p>Ils perdirent cinq cents hommes tués, cinq cents
+prisonniers, un drapeau et les quatre pièces de canon,
+qui restèrent entre nos mains.</p>
+
+<p>L'attaque du centre était plus grave, Mack y commandait
+en personne et y conduisait trente mille
+hommes.</p>
+
+<p>L'avant-garde de Macdonald, placée entre Otricoli
+et Cantalupo, était commandée par le général Duhesme,
+passé récemment de l'armée du Rhin à
+celle de Rome. On sait la rivalité qui existait entre
+l'armée du Rhin et celle d'Italie, fière d'avoir combattu
+sous les yeux de Bonaparte et d'avoir remporté
+des victoires plus retentissantes que sa rivale. Duhesme
+voulut montrer du premier coup aux soldats
+du Tessin et du Mincio qu'il était digne de les commander:
+il ordonna, au lieu d'attendre l'attaque, à
+deux bataillons du 15e léger et du 11e de ligne, de charger
+tête baissée la colonne qui s'avançait contre eux;
+il fit manoeuvrer sur le flanc droit de l'ennemi deux
+petites pièces d'artillerie légère, se mit lui-même à la
+tête de trois escadrons du 19e de chasseurs à cheval,
+et attaqua l'ennemi au moment où celui-ci croyait
+l'attaquer. Prise ainsi à l'improviste, l'avant-garde
+napolitaine fut vigoureusement refoulée sur le corps
+d'armée. En voyant cette petite troupe perdue et
+presque engloutie dans les flots des Napolitains,
+Macdonald ordonna à deux mille hommes de soutenir
+l'avant-garde; ces deux mille hommes s'élancèrent
+au pas de charge et achevèrent de mettre en désordre
+la première colonne, qui se replia sur la seconde,
+forte de dix à douze mille hommes.</p>
+
+<p>Dans son mouvement rétrograde, la colonne napolitaine
+avait abandonné deux pièces de canon que
+l'on venait de mettre en batterie et qui ne tirèrent
+même pas, six caissons de munitions, deux drapeaux
+et six cents prisonniers. Cinq ou six cents Napolitains
+morts ou blessés restèrent dans l'espace vide qui
+s'allongea du point dont l'avant-garde française était
+partie jusqu'à celui où elle était parvenue; mais cet
+espace ne resta pas longtemps vide; car Duhesme et
+ses hommes, forcés de se mettre en retraite devant
+la deuxième colonne, inquiétés sur leurs flancs par
+les débris de l'avant-garde, qui s'étaient ralliés, et
+par des nuées de paysans combattant en tirailleurs,
+reculaient pas à pas, mais enfin reculaient.</p>
+
+<p>Macdonald envoya un aide de camp à Duhesme,
+pour lui dire de revenir à sa première position, de
+faire halte, de se former en bataillons carrés et de
+recevoir l'ennemi sur ses baïonnettes; en même
+temps, il ordonna à une batterie de quatre pièces de
+canon, placée sur un petit mamelon qui prenait les
+Napolitains en écharpe, de commencer son feu, et
+lui-même, avec le reste de sa troupe, c'est-à-dire avec
+cinq mille hommes à peu près, divisés en deux colonnes
+d'attaque, passant à la droite et à la gauche
+du bataillon carré de Duhesme, chargea comme un
+simple colonel.</p>
+
+<p>Championnet, dominant l'immense échiquier, oubliait
+sa propre responsabilité pour suivre Macdonald,
+qu'il aimait comme un frère; il le voyait, avec un
+serrement de coeur dont il n'était pas le maitre, général
+et soldat tout à la fois, commander et combattre
+avec ce calme qui était le caractère distinctif du
+courage de Macdonald, courage qui, dix ans plus
+tard, se produisant à Wagram, étonna l'empereur,
+lequel pourtant se connaissait en courage. Il eût
+voulu être derrière lui afin de lui crier de s'arrêter,
+d'être plus ménager de la vie de ses hommes et de
+la sienne, et, malgré lui, il était obligé d'admirer,
+et de battre des mains à cette intrépidité. Championnet
+cependant se demandait s'il ne devait pas lui envoyer
+un officier d'ordonnance pour l'inviter à battre
+en retraite, ramener sur les flancs des Napolitains,
+Lahure d'un côté et Maurice Mathieu de l'autre, lorsqu'il
+vit que Macdonald commençait de lui-même à
+opérer cette retraite; en même temps, pour la faciliter,
+Duhesme se reformait en colonne et poussait une
+pointe vigoureuse au centre de cette masse, la heurtant
+d'un choc si vigoureux, qu'il la forçait à reculer.
+Macdonald, dégagé, se formait à son tour en bataillons
+carrés, et semblait se faire un jeu d'attendre à cinquante
+pas les charges de la cavalerie napolitaine et
+d'accumuler sur les deux faces par lesquelles il était
+attaqué les cadavres des hommes et des chevaux. Duhesme,
+qui ne voulait rien autre chose que dégager
+son chef, s'était reformé de colonne en carré, et le
+champ de bataille offrait l'aspect de trente mille hommes
+assiégeant six redoutes vivantes, composées de
+douze cents hommes chacune et vomissant des torrents
+de feu.</p>
+
+<p>Mack, voyant qu'il avait affaire à un ennemi impossible
+à forcer, résolut d'utiliser sa nombreuse artillerie;
+il fit, sur deux points dominant le champ de
+bataille, établir deux batteries de vingt pièces chacune,
+dont les feux croisés battaient diagonalement
+les carrés, tandis que dix autres pièces attaquaient particulièrement
+de face celui de Duhesme, qui formait
+le centre, dans le but, s'il parvenait à l'éventrer, d'y
+lancer une formidable colonne qu'il tenait prête pour
+couper en deux le centre de l'armée républicaine.</p>
+
+<p>Championnet voyait avec inquiétude l'affaire tourner
+à une bataille contre laquelle le courage ni le
+génie ne pourraient rien; il sondait du regard les
+masses profondes de Mack, qui ondoyaient à l'horizon,
+quand tout à coup, en portant les yeux à sa gauche,
+il vit, vers Riéti, étinceler des armes au milieu d'un
+tourbillon de poussière qui s'avançait rapidement;
+il crut que c'était un nouveau renfort qui arrivait à
+Mack, les troupes envoyées par lui la veille à Ascoli
+peut-être, qui se ralliaient au canon, lorsqu'en se retournant
+pour demander l'avis d'un de ses officiers
+d'ordonnance nommé Villeneuve, et renommé pour
+son excellente vue, il aperçut du côté diamétralement
+opposé, c'est-à-dire sur la route de Viterbe, un second
+corps, qui lui parut plus considérable encore que le
+premier et qui s'acheminait vers le champ de bataille
+avec une égale diligence. On eût dit que ces deux
+corps, quels qu'ils fussent, s'étaient donné le mot
+pour arriver chacun de son côté, à la même heure,
+presque à la même minute, pour prendre part à la
+même affaire.</p>
+
+<p>Serait-ce le corps du général Naselli qui arriverait
+de Florence, et Mack serait-il un général plus habile
+qu'on ne l'aurait cru?</p>
+
+<p>Tout à coup, l'aide de camp Villeneuve poussa un
+cri de joie, et, tendant les mains vers les flots de
+poussière que soulevait sur la route de Viterbe, entre
+Ronciglione et Monterosso, cette nombreuse troupe
+de soldats:</p>
+
+<p>&mdash;Général, dit-il, le drapeau tricolore!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria Championnet, ce sont les nôtres;
+Joubert m'a tenu parole.</p>
+
+<p>Puis, reportant les yeux sur l'autre troupe qui arrivait
+de Riéti:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! morbleu! dit-il, ce serait trop de chance!</p>
+
+<p>Les yeux de tous ceux qui entouraient le général se
+portèrent sur le point qu'il désignait du doigt, et un
+seul cri retentit, s'échappant de toutes les bouches:</p>
+
+<p>&mdash;Le drapeau tricolore! le drapeau tricolore!</p>
+
+<p>&mdash;C'est Pignatelli et la légion romaine, c'est
+Kniasewitch et ses Polonais, ses dragons et ses chasseurs
+à cheval! c'est la victoire enfin!</p>
+
+<p>Alors, étendant, avec un geste d'une merveilleuse
+grandeur, sa main vers Rome:</p>
+
+<p>&mdash;Roi Ferdinand, s'écria le général républicain, tu
+peux maintenant, comme Richard III, offrir ta couronne
+pour un cheval.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h3>LV</h3>
+
+<h3>LA VICTOIRE</h3>
+
+
+<p>Championnet, se tournant vers l'aide de camp Villeneuve:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez d'ici Macdonald? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non-seulement je le vois, général, répondit
+l'aide de camp, mais je l'admire!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous faites bien. C'est une belle étude pour
+vous, jeunes gens. Voilà comme il faut être au feu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous y connaissez, général, dit Villeneuve.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, allez à lui, dites-lui de tenir ferme une
+demi-heure encore, et que la journée est à nous.</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'autre explication?</p>
+
+<p>&mdash;Non, si ce n'est que, aussitôt qu'il verra se manifester
+parmi les Napolitains un certain trouble dont
+il ne pourra comprendre la cause, je l'invite à se reformer
+en colonne d'attaque, à faire battre la charge
+et à marcher en avant. Deux de ces messieurs vous
+suivront, continua Championnet en indiquant deux
+jeunes officiers qui attendaient impatiemment ses
+ordres, et, dans le cas où il vous arriverait malheur,
+vous suppléeront; dans le cas contraire, ce que j'espère,
+mon cher Villeneuve, l'un d'eux ira à Duhesme,
+l'autre aux carrés de gauche; la même chose
+à dire à chacun, ajouter seulement: «Le général répond
+de tout.»</p>
+
+<p>Les trois officiers, fiers d'être choisis par Championnet,
+partirent au galop pour s'acquitter de leur
+mission.</p>
+
+<p>Championnet les suivit des yeux; il vit les braves
+jeunes gens s'engager dans la fournaise ardente et se
+rendre chacun au poste qui lui était assigné.</p>
+
+<p>&mdash;Brave jeunesse!... murmura-t-il; avec des
+hommes comme ceux-là, bien maladroit serait celui
+qui se laisserait battre.</p>
+
+<p>Cependant les deux corps républicains avançaient
+rapidement, cavalerie en tête, l'infanterie marchant
+au pas de course, sans que rien annonçât leur approche
+aux Napolitains, sur lesquels il était évident
+qu'ils allaient tomber à l'improviste.</p>
+
+<p>Tout à coup, sur les deux flancs de l'armée royale,
+les trompettes républicaines sonnèrent la charge, et,
+pareils à deux avalanches renversant tout ce qui se
+trouve sur leur passage, les deux corps de cavalerie
+se ruèrent sur cette masse compacte, dans laquelle ils
+entrèrent en frayant un chemin à l'infanterie, tandis
+qu'autour d'elle, trois pièces d'artillerie légère manoeuvraient
+comme des tonnerres volants.</p>
+
+<p>Ce qu'avait prévu Championnet arriva: les Napolitains,
+ne sachant d'où venaient ces nouveaux adversaires
+qui semblaient tomber du ciel, commencèrent
+à se débander; Macdonald et Duhesme reconnurent,
+à l'oscillation de l'ennemi et à l'amollissement de ses
+coups, qu'il se passait dans l'armée du général Mack
+quelque chose d'extraordinaire et d'imprévu; que
+ce quelque chose était probablement ce qu'avait indiqué
+Championnet, et que le moment était venu d'exécuter
+ses instructions; en conséquence, Macdonald
+rompit ses carrés, Duhesme en fit autant, les autres
+chefs les imitèrent, les carrés s'allongèrent en colonnes
+et se soudèrent les uns aux autres comme les
+tronçons de trois immenses serpents, le terrible pas
+de charge retentit, les baïonnettes menaçantes s'abaissèrent,
+les cris de «Vive la République!»
+se firent entendre, et, devant l'élan irrésistible de la
+<i>furia francese</i>, les Napolitains s'écartèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, amis, cria Championnet aux cinq ou
+six cents hommes gardés par lui comme réserve,
+qu'il ne soit pas dit que nos frères aient vaincu sous
+nos yeux et que nous n'avons pas pris part à la victoire.
+En avant!</p>
+
+<p>Et, entraînant ses hommes dans l'horrible mêlée,
+lui aussi vint faire sa brèche dans la muraille vivante.</p>
+
+<p>Au milieu de cet immense désordre, où Dieu, qui
+semblait avoir conduit les différents corps français
+par la main, eût pu seul se reconnaître, un grand
+malheur faillit arriver. Après avoir culbuté chacun
+de son côté les Napolitains, après les avoir écartés
+comme le coin écarte le chêne, le corps de Kellermann
+et celui qui venait de Riéti, c'est-à-dire les
+dragons de Kellermann et les Polonais de Kniasewitch,
+se rencontrèrent et se prirent pour deux
+corps ennemis: les dragons pointèrent leurs sabres,
+les Polonais abaissèrent leurs lances, quand tout à
+coup deux jeunes gens se précipitèrent dans l'espace
+libre en criant de chaque côté: «Vive la République!»
+et en se précipitant dans les bras l'un de l'autre.
+Ces deux jeunes gens, c'était, du côté de Kellermann,
+Hector Caraffa, qui, on se le rappelle, était
+allé demander ce renfort à Joubert; c'était, du côté
+de Kniasewitch et de Pignatelli, Salvato Palmieri,
+qui, en venant de Naples pour rejoindre son général,
+était tombé au milieu des Polonais et de la légion
+romaine; tous deux, las d'un long repos, guidés
+par leur courage et par leur haine, avaient pris
+la tête de colonne, et, les premiers à la charge, frappant
+d'une égale ardeur, pareils à des faucheurs qui,
+partis chacun de l'extrémité opposée d'un champ de
+blé, se rencontrent au milieu de ce champ, ils s'étaient
+rencontrés au centre de l'armée napolitaine et
+s'étaient reconnus assez à temps pour que Français
+et Polonais ne tirassent point les uns sur les autres.</p>
+
+<p>Si l'on a pris, par l'exposition que nous en avons
+faite, une idée exacte du caractère des deux jeunes
+gens, on doit comprendre quelle joie pure et profonde
+ils éprouvèrent, après deux mois de séparation,
+à se presser dans les bras l'un de l'autre, au
+milieu de ce cri magique poussé par dix mille voix:
+«Victoire! victoire!»</p>
+
+<p>Et, en effet, la victoire était complète, les trois
+colonnes de Duhesme et de Macdonald avaient,
+comme celles de Kellermann et de Kniasewitch, pénétré
+jusqu'au coeur de l'armée napolitaine en marchant
+sur le corps de tout ce qui avait voulu lui
+résister.</p>
+
+<p>Championnet arriva pour achever la déroute; elle
+fut terrible, insensée, inouïe. Trente mille Napolitains,
+vaincus, dispersés, fuyant dans toutes les directions,
+se débattaient au milieu de douze mille
+Français vainqueurs, combinant tous leurs mouvements
+avec un implacable sang-froid pour anéantir
+d'un seul coup un ennemi trois fois plus nombreux
+qu'eux.</p>
+
+<p>Au milieu de cette effroyable débâcle, au milieu
+des morts, des mourants, des blessés, des canons
+abandonnés, des fourgons entr'ouverts, des armes
+jonchant le sol, des prisonniers se rendant par
+mille, les chefs se rejoignirent; Championnet pressa
+dans ses bras Salvato Palmieri et Hector Caraffa, et
+les fit tous deux chefs de brigade sur le champ de
+bataille, leur laissant, ainsi qu'à Macdonald et à
+Duhesme, tous les honneurs d'une victoire qu'il
+avait dirigée, serra les mains de Kellermann, de
+Kniasewitch, de Pignatelli, leur dit que par eux
+Rome était sauvée, mais que ce n'était point assez
+de sauver Rome, qu'il fallait conquérir Naples; qu'en
+conséquence, on ne devrait donner aucun relâche
+aux Napolitains, mais au contraire les poursuivre à
+outrance et couper, s'il était possible, les défilés des
+Abruzzes au roi de Naples et à son armée.</p>
+
+<p>En conséquence du plan qu'il venait d'exposer à
+ses lieutenants, Championnet ordonna aux corps les
+moins fatigués de se remettre en marche et de poursuivre
+ou même de devancer l'ennemi; Salvato Palmieri
+et Ettore Caraffa s'offrirent pour servir de
+guides aux corps qui, par Civita-Ducale, Tagliacozzo
+et Sora, devaient faire invasion dans le
+royaume des Deux-Siciles, Championnet accepta.
+Maurice Mathieu et Duhesme furent chargés de
+commander les deux avant-gardes, qui devaient s'avancer,
+l'une par Albano et Terracine, l'autre par
+Tagliacozzo et Sora; ils auraient sous leurs ordres
+Kniasewitch et Pignatelli, Lemaire, Rusca et Casabianca,
+que l'on avertirait de quitter leurs positions,
+tandis que Championnet et Kellermann rallieraient
+les différents corps épars, prendraient en passant Lahure
+à Regnano, rentreraient à Rome, y rétabliraient
+le gouvernement républicain; après quoi,
+l'armée française, marchant le plus rapidement possible
+sur les pas de son avant-garde, se dirigerait immédiatement
+sur Naples.</p>
+
+<p>Ce conseil tenu à cheval, en plein air, les pieds
+dans le sang, on s'occupa de recueillir les trophées
+de la victoire.</p>
+
+<p>Trois mille morts étaient couchés sur le champ de
+bataille; autant de blessés, cinq mille prisonniers
+étaient désarmés et conduits à Civita-Castellana;
+huit mille fusils étaient jetés sur le sol; trente canons
+et soixante caissons, abandonnés de leurs artilleurs
+et de leurs chevaux, justifiaient la prédiction de
+Championnet, qui avait dit qu'avec deux millions de
+cartouches, dix mille Français ne manquaient jamais
+de canons. Enfin, au milieu de tous les bagages,
+de tous les effets de campement tombés au pouvoir
+de l'armée républicaine, on amenait au générai
+Championnet deux fourgons pleins d'or.</p>
+
+<p>C'était le trésor de l'armée royale, montant à sept
+millions.</p>
+
+<p>Une partie de la traite tirée par sir William sur la
+banque d'Angleterre, endossée par Nelson, escomptée
+par les Backer, allait servir à remettre au courant
+la solde de l'armée française.</p>
+
+<p>Chaque soldat reçut cent francs. Un million deux
+cent mille francs y passèrent. La part des morts fut
+faite et distribuée aux survivants. Chaque caporal eut
+cent vingt francs; chaque sergent, cent cinquante;
+chaque sous-lieutenant, quatre cents; chaque lieutenant,
+six cents; chaque capitaine, mille; chaque colonel,
+quinze cents; chaque chef de brigade, deux
+mille cinq cents; chaque général, quatre mille.</p>
+
+<p>La distribution fut faite le même soir, aux flambeaux,
+par le payeur de l'armée, qui, depuis l'entrée
+en campagne de 1792, ne s'était jamais trouvé si riche.
+Elle eut lieu sur le champ de bataille même.</p>
+
+<p>On résolut de réserver quinze cent mille francs
+pour acheter aux soldats des habits et des souliers,
+et l'on envoya le reste, c'est-à-dire près de quatre
+millions, en France.</p>
+
+<p>Dans sa lettre au Directoire, lettre dans laquelle
+il lui annonçait sa victoire et le nom de tous ceux
+qui s'étaient distingués, Championnet rendait compte
+des trois millions cinq ou six cent mille francs qu'il
+avait distribués ou dont il avait décidé l'emploi; puis
+il demandait que MM. les directeurs voulussent bien
+l'autoriser à prendre pour lui cette même somme de
+quatre mille francs qu'il avait fait distribuer aux
+autres généraux, mais dont il n'avait pas pris la liberté
+de faire l'application à lui-même.</p>
+
+<p>La nuit fut une nuit de fête; les blessés étouffaient
+leurs gémissements pour ne pas attrister leurs compagnons
+d'armes; les morts furent oubliés. N'était-ce
+point assez pour eux d'être morts en un jour de victoire!</p>
+
+<p>Cependant, le roi, resté à Rome, y avait bientôt
+repris ses habitudes de Naples; le jour même de la
+bataille, il était allé, avec une escorte de trois cents
+hommes, chasser le sanglier à Corneto, et, comme
+il lui avait été impossible de réunir une meute de
+bons chiens à Rome, il avait, dans des fourgons,
+fait venir en poste ses chiens de Naples.</p>
+
+<p>La veille au soir, il avait reçu de Mack une dépêche
+de Baccano en date de deux heures de l'après-midi;
+elle était conçue en ces termes:</p>
+
+<p>«Sire, j'ai l'honneur d'annoncer à Votre Majesté
+qu'aujourd'hui j'ai attaqué l'avant-garde française,
+qui, après une vigoureuse défense, a été détruite.
+L'ennemi a perdu cinquante hommes, tandis que la
+bienheureuse Providence a permis que nous n'ayons
+qu'un mort et deux blessés.</p>
+
+<p>»On m'assure que Championnet a l'audace de
+m'attendre à Civita-Castellana; demain, je marche
+sur lui au point du jour, et, s'il ne se met pas en
+retraite, je l'écrase. A huit heures du matin, Votre
+Majesté entendra mon canon ou plutôt son canon, et
+elle pourra dire: «La danse a commencé!»</p>
+
+<p>»Ce soir, part un corps de quatre mille hommes
+pour forcer les défilés d'Ascoli, et, au point du jour,
+un second corps de même nombre pour forcer celui
+de Terni et prendre l'ennemi à revers, tandis que je
+l'attaquerai de face.</p>
+
+<p>»Demain, s'il plaît à Dieu, Votre Majesté aura de
+bonnes nouvelles de Civita-Castellana, et, si elle va
+au spectacle, pourra, entre deux actes, apprendre que
+les Français ont évacué les États romains.</p>
+
+<p>»J'ai l'honneur d'être avec respect,</p>
+
+<p>»De Votre Majesté, etc.,</p>
+
+<p>»Baron MACK.»</p>
+
+<p>Cette lettre avait été très-agréable au roi; il l'avait
+reçue au dessert, l'avait lue tout haut, avait fait son
+whist, avait gagné cent ducats au marquis Malaspina,
+ce qui avait beaucoup réjoui Sa Majesté, attendu
+que le marquis Malaspina était pauvre, s'était
+couché par là-dessus, n'avait fait qu'un somme jusqu'à
+six heures, où on l'avait éveillé, était parti à six
+heures et demie pour Corneto, y était arrivé à dix,
+avait écouté, avait entendu le canon, et avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà Mack qui écrase Championnet. La danse
+a commencé.</p>
+
+<p>Et il s'était mis en chasse, avait tué de sa main
+royale trois sangliers, était revenu fort content, avait
+jeté un regard de travers sur le château Saint-Ange,
+dont le drapeau tricolore lui tirait désagréablement
+l'oeil, avait récompensé et régalé son escorte, avait
+fait dire qu'il honorerait de sa présence le théâtre
+Argentina, où l'on jouait le <i>Matrimonio segreto</i>, de
+Cimarosa, et un ballet de circonstance intitulé <i>l'Entrée
+d'Alexandre à Babylone.</i></p>
+
+<p>Il va sans dire que c'était le roi Ferdinand qui
+était Alexandre.</p>
+
+<p>Le roi dîna confortablement avec ses familiers, le
+duc d'Ascoli, le marquis Malaspina, le duc de la Salhandra,
+son grand veneur, qu'il avait fait venir de
+Naples avec ses chiens, son premier écuyer, le prince
+de Migliano, ses deux gentilshommes en exercice,
+le duc de Sora et le prince Borghèse, et enfin son confesseur,
+monseigneur Rossi, archevêque de Nicosia,
+qui, tous les matins, lui disait une messe basse, et,
+tous les huit jours, lui donnait l'absolution.</p>
+
+<p>A huit heures, Sa Majesté monta en voiture et se
+rendit au théâtre Argentina, éclairé à giorno; une
+loge magnifique lui avait été préparée, avec une table
+toute servie dans le salon qui la précédait, afin que,
+dans l'entr'acte de l'opéra au ballet, elle pût manger
+son macaroni comme elle le faisait à Naples; or, le
+bruit avait couru que ce spectacle était ajouté à celui
+qui était promis par l'affiche, et la salle regorgeait de
+monde.</p>
+
+<p>L'entrée de Sa Majesté fut accueillie par les plus
+vifs applaudissements.</p>
+
+<p>Sa Majesté avait eu le soin de prévenir au palais
+Farnèse qu'on lui envoyât, au théâtre Argentina, les
+courriers qui pourraient lui arriver de la part du général
+Mack, et le régisseur du théâtre, prévenu de
+son côté, se tenait prêt, en grand costume, à faire
+lever la toile et à annoncer que les Français avaient
+évacué les États romains.</p>
+
+<p>Le roi écouta le chef-d'oeuvre de Cimarosa avec une
+distraction dont il n'était pas le maître. Peu accessible
+en tout temps aux charmes de la musique, il y
+était encore plus indifférent ce soir-là que les autres
+soirs; il lui semblait toujours entendre le canon du
+matin, et il prêtait bien plus l'oreille aux bruits qui
+venaient du corridor qu'à ceux de l'orchestre et du
+théâtre.</p>
+
+<p>La toile tomba sur le dénoûment du <i>Matrimonio
+segreto</i>, au milieu des hourras de la salle tout entière;
+on rappela le castrat Veluti, qui, quoique âgé de
+plus de quarante ans et fort ridé hors de la scène,
+jouait encore l'amoureuse avec le plus grand succès,
+et qui vint modestement, l'éventail à la main, les
+yeux baissés et faisant semblant de rougir, tirer ses
+trois révérences au public, et deux laquais en grande
+livrée apportèrent dans la loge royale la table du
+souper, chargée de deux candélabres supportant chacun
+vingt bougies, et entre lesquels s'élevait un plat
+de macaroni gigantesque, surmonté d'une appétissante
+couche de tomates.</p>
+
+<p>C'était au tour du roi à donner sa représentation.</p>
+
+<p>Sa Majesté s'avança sur le devant de la loge, et,
+avec sa pantomime accoutumée, annonça au public
+romain qu'il allait avoir l'honneur de lui voir manger
+son macaroni à la manière de Polichinelle.</p>
+
+<p>Le public romain, moins démonstratif que le public
+napolitain, accueillit cette annonce mimique
+avec assez de froideur; mais le roi fit au parterre
+un signe qui voulait dire: «Vous ne savez pas ce que
+vous allez voir; quand vous l'aurez vu, vous m'en
+donnerez des nouvelles.»</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers le duc d'Ascoli:</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, dit-il, qu'il y a cabale ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est qu'un ennemi de plus dont Votre Majesté
+aura à triompher, lui répondit le courtisan, et
+cela ne l'inquiète point.</p>
+
+<p>Le roi remercia son ami par un sourire, prit le
+plat de macaroni d'une main, s'avança sur le devant
+de la loge, opéra, avec l'autre main, le mélange de
+la pomme d'or avec la pâte, et, ce mélange achevé,
+ouvrit une bouche démesurée dans laquelle, avec
+cette même main dédaigneuse de la fourchette, il fit
+tomber une cascade de macaroni qui ne pouvait se
+comparer qu'à cette fameuse cascade de Terni dont
+le général Lemoine avait été chargé par Championnet
+de défendre l'approche aux Napolitains.</p>
+
+<p>A cette vue, les Romains, si graves et ayant conservé
+de la dignité suprême une si haute idée, éclatèrent
+de rire. Ce n'était plus un roi qu'ils avaient
+devant les yeux, c'était Pasquin, c'était Marforio,
+c'était encore moins que cela, c'était le bouffon Osque
+Pulcinella.</p>
+
+<p>Le roi, encouragé par ces rires, qu'il prit pour des
+applaudissements, avait déjà vidé la moitié de son
+saladier, et, s'apprêtant à engloutir le reste, en était
+à sa troisième cascade, lorsque, tout à coup, la porte
+de sa loge s'ouvrit avec un fracas tellement en dehors
+de toutes les règles de l'étiquette, qu'il pivota
+sur lui-même la bouche ouverte et la main en l'air,
+pour voir quel était le malotru qui se permettait de
+le troubler au beau milieu de cette importante occupation.</p>
+
+<p>Ce malotru, c'était le général Mack en personne,
+mais si pâle, si effaré, si couvert de poussière, qu'à
+son seul aspect et sans lui demander quelles nouvelles
+il apportait, le roi laissa tomber son saladier et essuya
+ses doigts avec son mouchoir de batiste.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que...? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas, sire!... répondit Mack.</p>
+
+<p>Tous deux s'étaient compris.</p>
+
+<p>Le roi s'élança dans le salon de la loge en refermant
+la porte derrière lui.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, lui dit le général, j'ai abandonné le champ
+de bataille, j'ai laissé l'armée pour venir dire moi-même
+à Votre Majesté qu'elle n'a pas un instant à
+perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quitter Rome.</p>
+
+<p>&mdash;Quitter Rome?</p>
+
+<p>&mdash;Ou bien elle risquera que les Français soient
+avant elle aux défilés des Abruzzes.</p>
+
+<p>&mdash;Les Français avant moi aux défilés des Abruzzes!
+<i>Mannaggio san Gennaro</i>! Ascoli, Ascoli!</p>
+
+<p>Le duc entra dans le salon.</p>
+
+<p>&mdash;Dis aux autres de rester jusqu'à la fin du spectacle,
+tu entends? Il est important qu'on les voie dans
+la loge, pour que l'on ne se doute de rien, et viens
+avec moi.</p>
+
+<p>Le duc d'Ascoli transmit l'ordre du roi aux courtisans,
+fort préoccupés de ce qui se passait, mais qui
+cependant étaient loin de soupçonner l'entière vérité,
+et rejoignit le roi, qui avait déjà gagné le corridor
+en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Ascoli! Ascoli! mais viens donc, imbécile! N'as-tu
+pas entendu que l'illustre général Mack a dit qu'il
+n'y avait pas un instant à perdre, ou que ces fils
+de... Français seraient avant nous à Sora?</p>
+
+
+<p>FIN DU TOME TROISIÈME</p>
+<br><br>
+
+<h4>TABLE</h4>
+
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2"> XXXVII.&mdash;Giovannina.</p>
+<p class="i2">XXXVIII.&mdash;André Backer.</p>
+<p class="i2">XXXIX.&mdash;Les kangourous.</p>
+<p class="i2"> XL.&mdash;L'homme propose.</p>
+<p class="i2">XLI.&mdash;L'acrostiche.</p>
+<p class="i2"> XLII.&mdash;Les vers saphiques.</p>
+<p class="i2">XLIII.&mdash;Dieu dispose.</p>
+<p class="i2"> XLIV.&mdash;La crèche du roi Ferdinand.</p>
+<p class="i2">XLV.&mdash;Ponce Pilate.</p>
+<p class="i2"> XLVI.&mdash;Les inquisiteurs d'État.</p>
+<p class="i2">XLVII.&mdash;Le départ.</p>
+<p class="i2"> XLVIII.&mdash;Quelques pages d'histoire.</p>
+<p class="i2"> XLIX.&mdash;La diplomatie du général Championnet.</p>
+<p class="i2">L.&mdash;Ferdinand à Rome.</p>
+<p class="i2"> LI.&mdash;Le fort Saint-Ange parle.</p>
+<p class="i2">LII.&mdash;Où Nanno reparaît.</p>
+<p class="i2"> LIII.&mdash;Achille chez Déidamie.</p>
+<p class="i2">LIV.&mdash;La bataille.</p>
+<p class="i2"> LV.&mdash;La victoire.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIÈME</p>
+
+<br><br>
+
+<p>_________________________________<br>
+POISSY.&mdash;TYP. ET STÉR. DE A. BOURET.</p>
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome III, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME III ***
+
+***** This file should be named 18402-h.htm or 18402-h.zip *****
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+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
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+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
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+Creating the works from public domain print editions means that no
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
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+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
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+this eBook outside of the United States should confirm copyright
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