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diff --git a/18402-h/18402-h.htm b/18402-h/18402-h.htm new file mode 100644 index 0000000..4fdb6bb --- /dev/null +++ b/18402-h/18402-h.htm @@ -0,0 +1,10745 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head><link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of La San-Felice, Tome III, by Alexandre Dumas</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.lrg {font-size: 2em; font-weight: bold} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome III, by Alexandre Dumas + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La San-Felice, Tome III + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: May 16, 2006 [EBook #18402] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME III *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + +</pre> + + + +<h3>ALEXANDRE DUMAS</h3> +<br> + + +<h1>LA<br> + +SAN-FELICE</h1> +<br><br> + +<h2>TOME III</h2> + +<p class="mid">DEUXIÈME ÉDITION</p> + + +<p class="mid">PARIS<br> + + + + +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS<br> + +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13<br> + +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</p> + +<br><br> + + + +<h3>XXXVII</h3> + +<h3>GIOVANNINA</h3> + + +<p>Nos lecteurs doivent remarquer avec quel soin nous +les conduisons à travers un pays et des personnages +qui leur sont inconnus, afin de garder à la fois à +notre récit toute la fermeté de l'ensemble et toute la +variété des détails. Cette préoccupation nous a naturellement +entraîné dans quelques longueurs qui ne +se représenteront plus, maintenant qu'à peu d'individualités +près que nous rencontrerons sur notre +route, tous nos personnages sont entrés en scène, +et, autant qu'il a été en notre pouvoir, ont, par l'action +même, exposé leur caractère. Notre avis, au +reste, est que la longueur ou la brièveté d'une matière +n'est point soumise à une mesure matérielle: +ou l'oeuvre est intéressante, et, eût-elle vingt volumes, +elle semblera courte au public; ou elle est ennuyeuse, +et, eût-elle dix pages seulement, le lecteur +fermera la brochure et la jettera loin de lui avant d'en +avoir achevé la lecture; quant à nous, c'est en général +nos livres les plus longs, c'est-à-dire ceux dans +lesquels il nous a été permis d'introduire un plus +grand développement de caractères et une plus longue +suite d'événements, qui ont eu le plus de succès +et ont été le plus avidement lus.</p> + +<p>C'est donc entre des personnages déjà connus du +lecteur, ou auxquels il ne nous reste plus que quelques +coups de pinceau à donner, que nous allons renouer +notre récit, qui semble, au premier coup d'oeil, +s'être écarté de sa route pour suivre à Rome notre +ambassadeur et le comte de Ruvo, écart nécessaire, +on le reconnaîtra plus tard, en revenant à Naples +huit jours après le départ d'Ettore Caraffa pour Milan +et du citoyen Garat pour la France.</p> + +<p>Nous nous retrouvons donc, vers dix heures du +matin, sur le quai de Mergellina, fort encombré de +pêcheurs et de lazzaroni, de gens du peuple de toute +espèce qui courent, mêlés aux cuisiniers des grandes +maisons, vers le marché que vient d'ouvrir en face +de son casino, le roi Ferdinand, qui, vêtu en pêcheur, +debout derrière une table couverte de poissons, +vend lui-même sa pêche; malgré la préoccupation +où l'ont jeté les affaires politiques, malgré l'attente +où il est, d'un moment à l'autre, d'une réponse +de son neveu l'empereur, malgré la difficulté qu'il +éprouve à escompter rapidement la traite de vingt cinq +millions souscrite par sir William Hamilton, et +endossée par Nelson au nom de M. Pitt, le roi n'a +pas pu renoncer à ses deux grandes distractions, la +pêche et la chasse: hier, il a chassé à Persano; ce +matin, il a pêché à Pausilippe.</p> + +<p>Parmi la foule qui, attirée par ce spectacle fréquent +mais toujours nouveau pour le peuple de +Naples, remonte le quai de Mergellina, nous serions +tenté de compter notre vieil ami Michele le Fou, qui, +hâtons-nous de le dire, n'a rien de commun avec le +Michele Pezza que nous avons vu s'élancer dans la +montagne après le meurtre de Peppino, mais notre +Michele à nous, qui, au lieu de continuer à remonter +le quai comme les autres, s'arrête à la petite porte +de ce jardin déjà bien connu de nos lecteurs. Il est +vrai qu'à la porte de ce jardin se tient debout et +appuyée à la muraille, les yeux perdus dans l'azur +du ciel, ou plutôt dans le vague de sa pensée, une +jeune fille à laquelle sa position secondaire ne nous +a permis jusqu'à ce moment de donner qu'une attention +secondaire comme sa position.</p> + +<p>C'est Giovanna ou Giovannina, la femme de chambre +de Luisa San-Felice, appelée plus souvent par +abréviation Nina.</p> + +<p>Elle représente un type particulier chez les paysans +des environs de Naples, une espèce d'hybride humaine +que l'on est tout étonné de trouver sous le +brûlant soleil du Midi.</p> + +<p>C'est une jeune fille de dix-neuf à vingt ans, de +taille moyenne, et cependant plutôt grande que +petite, parfaitement prise dans sa taille, et à qui le +voisinage d'une femme distinguée a donné des goûts +de propreté rares dans cette classe du peuple à laquelle +elle appartient; ses cheveux abondants et très-soignés, +retenus en chignon par un ruban bleu de +ciel, sont de ce blond ardent qui semble la flamme +voltigeant sur le front des mauvais anges; son teint +est d'un blanc laiteux parsemé de taches de rousseur +qu'elle essaye d'effacer avec les cosmétiques et les +essences qu'elle emprunte au cabinet de toilette de +sa maîtresse; ses yeux sont verdâtres et s'irisent d'or +comme ceux des chats, dont elle a la prunelle contractile; +ses lèvres sont minces et pâles, mais, à la +moindre émotion, deviennent d'un rouge de sang; +elles couvrent des dents irréprochables, dont elle +prend autant de soin et dont elle paraît aussi fière +que si elle était une marquise; ses mains sans veines +sont blanches et froides comme le marbre. Jusqu'à +l'époque où nous l'avons fait connaître à nos lecteurs, +elle a paru fort attachée à sa maîtresse et ne lui a +donné que ces sujets de mécontentement qui tiennent +à la légèreté de la jeunesse et aux bizarreries +d'un caractère encore mal formé. Si la sorcière +Nanno était là et qu'elle examinât sa main comme +elle a examiné celle de sa maîtresse, elle dirait que, +tout au contraire de Luisa, qui est née sous l'heureuse +influence de Vénus et de la Lune, Giovannina +est née sous la mauvaise union de la Lune et de +Mercure, et que c'est à cette conjonction fatale qu'elle +doit les mouvements d'envie qui, parfois, lui serrent +le coeur, et les élans d'ambition qui agitent son +esprit.</p> + +<p>En somme, Giovannina n'est point ce que l'on peut +appeler une belle femme, ni une jolie fille; mais +c'est une créature étrange qui attire et fixe le regard +de beaucoup de jeunes gens. Ses inférieurs ou ses +égaux ont fait attention à elle, mais jamais elle n'a +répondu à aucun; son ambition aspire à s'élever et +vingt fois elle a dit qu'elle aimerait mieux rester fille +toute sa vie que d'épouser un homme au-dessous +d'elle, ou même de sa condition.</p> + +<p>Michele et Giovannina sont de vieilles connaissances; +depuis six ans que Giovannina est chez Luisa +San-Felice, ils ont eu occasion de se voir bien souvent; +Michele même, comme les autres jeunes gens, +séduit par la bizarrerie physique et morale de la +jeune fille, a essayé de lui faire la cour; mais elle a +expliqué sans détour au jeune lazzarone qu'elle +n'aimerait jamais qu'un <i>signore</i>, au risque même +que le <i>signore</i> qu'elle aimerait ne répondît point à +son amour.</p> + +<p>Sur quoi, Michele, qui n'est pas le moins du monde +platonicien, lui a souhaité toute sorte de prospérités, +et s'est tourné du côté d'Assunta, qui, n'ayant point +les mêmes prétentions aristocratiques que Nina, s'est +parfaitement contentée de Michele, et, comme le frère +de lait de Luisa, à part ses opinions politiques un +peu exaltées, est un excellent garçon, au lieu d'en +vouloir à Giovannina de son refus, il lui a demandé +son amitié et offert la sienne; moins difficile en amitié +qu'en amour, Giovannina lui a tendu la main, et +la promesse d'une bonne et sincère amitié a été +échangée entre le lazzarone et la jeune fille.</p> + +<p>Aussi, au lieu de continuer sa route jusqu'au marché +royal, Michele, qui, d'ailleurs, venait probablement +faire une visite à sa soeur de lait, voyant Giovannina +pensive à la porte du jardin, s'arrêta.</p> + +<p>—Que fais-tu là à regarder le ciel? lui demanda-t-il.</p> + +<p>La jeune fille haussa les épaules.</p> + +<p>—Tu le vois bien, dit-elle, je rêve.</p> + +<p>—Je croyais qu'il n'y avait que les grandes +dames qui rêvassent, et que nous nous contentions +de penser, nous autres; mais j'oubliais que, si tu +n'es pas une grande dame, tu comptes le devenir un +jour. Quel malheur que Nanno n'ait pas vu ta main! +elle t'eût probablement prédit que tu serais duchesse, +comme elle m'a prédit, à moi, que je serais colonel.</p> + +<p>—Je ne suis pas une grande dame pour que Nanno +perde son temps à me dire la bonne aventure.</p> + +<p>—Est-ce que je suis un grand seigneur, moi? +Elle me l'a bien dite; il est vrai que c'était probablement +pour se moquer de moi.</p> + +<p>Giovannina secoua négativement la tête.</p> + +<p>—Nanno ne ment pas, dit-elle.</p> + +<p>—Alors, je serai pendu?</p> + +<p>—C'est probable.</p> + +<p>—Merci! Et qui te fait croire que Nanno ne ment +pas?</p> + +<p>—Parce qu'elle a dit la vérité à madame.</p> + +<p>—Comment, la vérité?</p> + +<p>—Ne lui a-t-elle pas fait le portrait du jeune +homme qui descendait du Pausilippe? grand, beau, +jeune, vingt-cinq ans; ne lui a-t-elle pas dit qu'il +était épié par quatre, puis par six hommes? ne lui +a-t-elle pas dit que cet inconnu, dont nous avons fait +depuis la connaissance, courait un grand danger? +ne lui a-t-elle pas dit, enfin, que ce serait un bonheur +pour elle que ce jeune homme fût tué, parce +que, s'il n'était pas tué, elle l'aimerait, et que cet +amour aurait une influence fatale sur sa destinée?</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, tout cela est arrivé, ce me semble: +l'inconnu venait du Pausilippe; il était jeune, beau; il +avait vingt-cinq ans; il était suivi par six hommes; +il courait un grand danger, puisqu'il a été blessé +presque mortellement à cette porte. Enfin, continua +Giovannina avec une imperceptible altération dans +la voix, comme la prédiction devait s'accomplir et +s'accomplira probablement en tout point, enfin, madame +l'aime.</p> + +<p>—Que dis-tu là? fit Michele. Tais-toi donc!</p> + +<p>Giovannina regarda autour d'elle.</p> + +<p>—Est-ce que quelqu'un nous écoute? demanda-t-elle.—Non.—Eh +bien, continua Giovannina, +qu'importe, alors? N'es-tu pas dévoué à ta soeur de +lait comme je le suis à ma maîtresse?</p> + +<p>—Si fait, et à la vie à la mort! elle peut s'en +vanter.</p> + +<p>—En ce cas, elle aura probablement besoin un +jour de toi, comme elle a déjà besoin de moi. Que +crois-tu que je fais à cette porte?</p> + +<p>—Tu me l'as dit, tu regardes en l'air.</p> + +<p>—N'as-tu pas rencontré le chevalier San-Felice +sur ta route?</p> + +<p>—A la hauteur de Pie-di-Grotta? Oui.</p> + +<p>—J'étais là pour voir s'il ne revenait point sur ses +pas, comme il l'a fait hier.</p> + +<p>—Comment! il est revenu sur ses pas? Se douterait-il +de quelque chose?</p> + +<p>—Lui? Pauvre cher seigneur! il croirait plutôt ce +qu'il ne voulait pas croire l'autre jour, que la terre +est un morceau détaché du soleil, un jour qu'une +comète s'est heurtée contre, que de croire que sa +femme le trompe; d'ailleurs, elle ne le trompe pas!... +ou du moins pas encore: elle aime le seigneur Salvato, +voilà tout; mais il n'est pas moins vrai que, +s'il eût demandé madame, j'eusse été fort embarrassée, +car elle est déjà près de son cher blessé, qu'elle +ne quitte ni jour ni nuit.</p> + +<p>—Alors, elle t'a dit de venir t'assurer que le chevalier +San-Felice continuait bien aujourd'hui son +chemin vers le palais royal?</p> + +<p>—Oh! non, Dieu merci! madame n'en est pas encore +là; mais cela viendra, sois tranquille. Non, je +la voyais inquiète, allant, venant, regardant du côté +du corridor, puis du côté du jardin, mourant d'envie +de se mettre à la fenêtre, mais n'osant. Je lui ai dit +alors: «Est-ce que madame ne va pas voir si M. Salvato +n'a pas besoin d'elle, depuis deux heures du +matin qu'elle l'a quitté?—Je n'ose, ma chère Nina, +a-t-elle répondu; j'ai peur que mon mari, comme +hier, n'ait oublié quelque chose, et tu sais que le +docteur Cirillo a dit qu'il était de la plus haute importance +que mon mari ignorât la présence de ce +jeune homme chez la princesse Fusco.—Oh! qu'à +cela ne tienne, madame, lui ai-je répondu, je puis +surveiller la rue, et, si M. le chevalier, par hasard, +revenait comme hier, du plus loin que je l'apercevrais, +j'accourrais le dire à madame.—Ah! ma bonne +petite Nina, a-t-elle répliqué, tu serais assez gentille +pour cela?—Certainement, lui ai-je répondu, madame; +cela me fera même du bien, j'ai besoin d'air.» +Et je suis venue me planter en sentinelle à cette porte, +où j'ai le plaisir de faire la conversation avec toi, +tandis que madame a celui de faire la conversation +avec son blessé.</p> + +<p>Michele regarda Giovannina avec un certain étonnement; +il y avait quelque chose d'amer dans les paroles +et de strident dans la voix de la jeune fille.</p> + +<p>—Et lui, demanda-t-il, le jeune homme, le blessé?</p> + +<p>—J'entends bien.</p> + +<p>—Est-il amoureux d'elle?</p> + +<p>—Lui? Je crois bien! Il la dévore des yeux. Aussitôt +qu'elle quitte la chambre, ses paupières se ferment +comme s'il n'avait plus besoin de rien voir, pas +même le jour. Le médecin, M. Cirillo, celui qui défend +que les maris sachent que leurs femmes soignent +de beaux jeunes gens blessés, M. Cirillo à beau +lui défendre de parler, M. Cirillo a beau lui dire que, +s'il parle, il risque de se rompre quelque chose dans +le poumon, ah! pour cela, on ne lui obéit pas comme +pour l'autre chose. A peine sont-ils seuls, qu'ils se +mettent à parler sans s'arrêter une minute.</p> + +<p>—Et de quoi parlent-ils?</p> + +<p>—Je n'en sais rien.</p> + +<p>—Comment! tu n'en sais rien? Ils t'éloignent +donc?</p> + +<p>—Non, tout au contraire, madame presque toujours +me fait signe de rester.</p> + +<p>—Ils parlent tout bas, alors?</p> + +<p>—Non, ils parlent tout haut, mais anglais ou +français. Le chevalier est un homme de précaution, +ajouta Nina avec un petit rire saccadé; il a appris +deux langues étrangères à sa femme, afin qu'elle pût +librement parler de ses affaires avec les étrangers et +que les gens de la maison n'y comprissent rien; +aussi, madame en use.</p> + +<p>—J'étais venu pour voir Luisa, dit Michele; mais +d'après ce que tu me dis, je la dérangerais probablement; +je me contenterai donc de souhaiter que toutes +choses tournent mieux pour elle et pour moi que +ne l'a prédit Nanno.</p> + +<p>—Non pas, tu resteras, Michele; la dernière fois +que tu es venu, elle m'a grondé de t'avoir laissé partir +sans la voir; il paraît que le blessé, lui aussi, veut +te remercier.</p> + +<p>—Ma foi! je ne serais pas fâché de lui dire deux +mots de compliments de mon côté; c'est un rude +gaillard, et le beccaïo sait ce que pèse son bras.</p> + +<p>—Alors, entrons, et, comme il n'y a plus de danger +que le chevalier revienne, je vais prévenir madame +que tu es là.</p> + +<p>—Tu m'assures que ma visite ne la contrariera +point?</p> + +<p>—Je te dis qu'elle lui fera plaisir.</p> + +<p>—Alors, entrons.</p> + +<p>Et les deux jeunes gens disparurent dans le jardin +pour reparaître bientôt au haut du perron et disparaître +de nouveau dans la maison.</p> + +<p>Comme l'avait dit Nina, depuis une demi-heure +déjà, à peu près, sa maîtresse était entrée dans la +chambre du blessé.</p> + +<p>De sept heures du matin, heure à laquelle elle se +levait, jusqu'à dix heures, heure à laquelle son mari +quittait la maison, quoique Luisa ne cessât point un +instant d'avoir le malade présent à sa pensée, elle +n'osait lui faire aucune visite, ce temps étant complétement +consacré à ces soins du ménage que nous +l'avons vue négliger le jour de la visite de Cirillo, et +qu'elle avait jugé imprudent de ne pas reprendre depuis; +en échange, elle ne quittait plus Salvato une +minute de dix heures du matin à deux heures de l'après-midi, +moment où, on se le rappelle, son mari +avait l'habitude de rentrer; après dîner, vers quatre +heures, le chevalier San-Felice passait dans son cabinet +et y demeurait une heure ou deux.</p> + +<p>Pendant une heure au moins, Luisa tranquille, et +sous prétexte de changer quelque chose à sa toilette, +était censée demeurer, elle aussi, dans sa chambre; +mais, légère comme un oiseau, elle était toujours +dans le corridor et trouvait moyen de faire trois ou +quatre visites au blessé, lui recommandant, à chacune +de ces visites, le repos et la tranquillité; puis, +de sept à dix heures, moment des visites ou de la +promenade, elle abandonnait de nouveau Salvato, +qui restait sous la garde de Nina et qu'elle venait retrouver +vers onze heures, c'est-à-dire aussitôt que +son mari était rentré dans sa chambre; elle restait +jusqu'à deux heures du matin à son chevet; à deux +heures du matin, elle passait chez elle, d'où elle ne +sortait plus qu'à sept heures, comme nous l'avons dit.</p> + +<p>Tout s'était passé ainsi et sans la moindre variation +depuis le jour de la première visite de Cirillo, +c'est-à-dire depuis neuf jours.</p> + +<p>Quoique Salvato attendît avec une impatience toujours +nouvelle le moment où apparaissait Luisa, il +semblait, ce jour-là, les yeux fixés sur la pendule, +attendre la jeune femme avec une impatience plus +grande que jamais.</p> + +<p>Si léger que fût le pas de la belle visiteuse, l'oreille +du blessé était si accoutumée à reconnaître ce pas et +surtout la manière dont Luisa ouvrait la porte de +communication, qu'au premier craquement de cette +porte et au premier froissement d'une certaine pantoufle +de satin sur le carreau, le sourire, absent de +ses lèvres depuis le départ de Luisa, revenait entr'ouvrir +ses lèvres, et ses yeux se tournaient vers cette +porte et s'y arrêtaient avec la même fixité que la +boussole sur l'étoile du nord.</p> + +<p>Luisa parut enfin.</p> + +<p>—Oh! lui dit-il, vous voilà donc! Je tremblais +que, craignant quelque retour inattendu comme celui +d'hier, vous ne vinssiez plus tard. Dieu merci! +aujourd'hui comme toujours, et à la même heure que +toujours, vous voilà!</p> + +<p>—Oui, me voilà, grâce à notre bonne Nina, qui, +d'elle-même, m'a offert de descendre et de veiller à +la porte. Comment avez-vous passé la nuit?</p> + +<p>—Très-bien! Seulement, dites-moi...</p> + +<p>Salvato prit les deux mains de la jeune femme debout +près de son lit, et, se soulevant pour se rapprocher +d'elle, il la regarda fixement.</p> + +<p>Luisa, étonnée et ne sachant ce qu'il allait lui demander, +le regarda de son côté. Il n'y avait rien +dans le regard du jeune homme qui pût lui faire +baisser les yeux; ce regard était tendre, mais plus +interrogateur que passionné.</p> + +<p>—Que voulez-vous que je vous dise? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Vous êtes sortie de ma chambre hier à deux +heures du matin, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Y êtes-vous rentrée après en être sortie?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Non? Vous dites bien non?</p> + +<p>—Je dis bien non.</p> + +<p>—Alors, dit le jeune homme se parlant à lui-même, c'est elle!</p> + +<p>—Qui, elle? demanda Luisa plus étonnée que +jamais.</p> + +<p>—Ma mère, répliqua le jeune homme, dont les +yeux prirent une expression de vague rêverie et +dont la tête s'abaissa sur sa poitrine avec un soupir +qui n'avait rien de douloureux ni même de triste.</p> + +<p>A ces mots: «Ma mère,» Luisa tressaillit.</p> + +<p>—Mais, lui demanda Luisa, votre mère est morte?</p> + +<p>—N'avez-vous pas entendu dire, chère Luisa, répondit +le jeune homme sans que ses yeux perdissent +rien de leur rêverie, qu'il était, parmi les hommes, +sans qu'on pût les reconnaître à des signes extérieurs, +sans qu'eux-mêmes se rendissent compte de +leur pouvoir, des êtres privilégiés qui avaient la faculté +de se mettre en rapport avec les esprits?</p> + +<p>—J'ai entendu quelquefois le chevalier San-Felice +raisonner de cela avec des savants et des philosophes +allemands, qui donnaient ces communications entre +les habitants de ce monde et ceux d'un monde supérieur +comme des preuves en faveur de l'immortalité +de l'âme; ils nommaient ces individus des voyants, +ces intermédiaires des médiums.</p> + +<p>—Ce qu'il y a d'admirable en vous, dit Salvato, +c'est que, sans que vous vous en doutiez, Luisa, sous +la grâce de la femme, vous avez l'éducation d'un +érudit et la science d'un philosophe; il en résulte +qu'avec vous, on peut parler de toutes choses, même +des choses surnaturelles.</p> + +<p>—Alors, fit Luisa très-émue, vous croyez que +cette nuit...?</p> + +<p>—Je crois que, cette nuit, si ce n'est point vous +qui êtes entrée dans ma chambre et qui vous êtes +penchée sur mon lit, je crois que j'ai été visité par +ma mère.</p> + +<p>—Mais, mon ami, demanda Luisa frissonnante, +comment vous expliquez-vous l'apparition d'une +âme séparée de son corps?</p> + +<p>—Il y a des choses qui ne s'expliquent pas, Luisa, +vous le savez bien. Hamlet ne dit-il point, au moment +où vient de lui apparaître l'ombre de son père: +<i>There are more things in heaven and earth, Horatio, than +there are dreamt of in your philosophy?...</i> Eh bien, +Luisa, c'est d'un de ces mystères que je vous parle.</p> + +<p>—Mon ami, dit Luisa, savez-vous que parfois vous +m'effrayez?</p> + +<p>Le jeune homme lui serra la main et la regarda +de son plus doux regard.</p> + +<p>—Et comment puis-je vous effrayer, lui demanda-t-il, +moi qui donnerais pour vous la vie que vous +m'avez sauvée? Dites-moi cela.</p> + +<p>—C'est que, continua la jeune femme, vous me +faites parfois l'effet de n'être point un être de ce +monde.</p> + +<p>—Le fait est, répliqua Salvato en riant, que j'ai +bien manqué d'en sortir avant d'y être entré.</p> + +<p>—Serait-il donc vrai, comme le disait la sorcière +Nanno, demanda en pâlissant la jeune femme, que +vous fussiez né d'une morte?</p> + +<p>—La sorcière vous a dit cela? demanda le jeune +homme en se soulevant étonné sur son lit.</p> + +<p>—Oui; mais ce n'est pas possible, n'est-ce pas?</p> + +<p>—La sorcière vous a dit la vérité, Luisa; c'est une +histoire que je vous raconterai un jour, mon amie.</p> + +<p>—Oh! oui, et que j'écouterai avec toutes les fibres +de mon coeur.</p> + +<p>—Mais plus tard.</p> + +<p>—Quand vous voudrez.</p> + +<p>—- Aujourd'hui, continua le jeune homme en retombant +sur son lit, ce récit dépasserait mes forces; +mais, comme je vous le dis, tiré violemment du sein +de ma mère, les premières palpitations de ma vie se +sont mêlées aux derniers tressaillements de sa mort, +et un étrange lien a continué, en dépit du tombeau, +de nous attacher l'un à l'autre. Or, soit hallucination +d'un esprit surexcité, soit apparition réelle, soit +qu'enfin, dans certaines conditions anormales, les +lois qui existent pour les autres hommes n'existent +pas pour ceux qui sont nés en dehors de ces lois, de +temps en temps,—j'ose à peine dire cela, tant la +chose est improbable!—de temps en temps, ma +mère, sans doute parce qu'elle fut en même temps +sainte et martyre, de temps en temps, ma mère obtient +de Dieu la permission de me visiter.</p> + +<p>—Que dites-vous là! murmura Luisa toute frissonnante.</p> + +<p>—Je vous dis ce qui est, mais <i>ce qui est</i> pour moi +<i>n'est peut-être pas</i> pour vous, et cependant je n'ai pas +vu seul cette chère apparition.</p> + +<p>—Une autre que vous l'a vue? s'écria Luisa.</p> + +<p>—Oui, une femme bien simple, une paysanne, +incapable d'inventer une semblable histoire: ma +nourrice.</p> + +<p>—Votre nourrice a vu l'ombre de votre mère?</p> + +<p>—Oui; voulez-vous que je vous raconte cela? demanda +le jeune homme en souriant.</p> + +<p>Pour toute réponse, Luisa saisit les deux mains du +blessé et le regarda avidement.</p> + +<p>—Nous demeurions en France,—car, si ce n'est +point en France que mes yeux se sont ouverts, c'est +là qu'ils ont commencé à voir;—nous habitions au +milieu d'une grande forêt; mon père m'avait donné +une nourrice d'un village distant d'une lieue et demie +ou deux lieues de la maison que nous habitions. +Une après-midi, elle alla demander à mon père la +permission de faire une course pour voir son enfant, +qu'on lui avait dit être malade; c'était celui-là même +qu'elle avait sevré pour me donner sa place; non-seulement +mon père le lui permit, mais encore il +voulut l'accompagner pour visiter son enfant avec +elle; on me donna à boire, on me coucha dans mon +berceau, et, comme je ne me réveillais jamais qu'à +dix heures du soir, et que mon père, avec son cabriolet, +ne mettait qu'une heure et demie pour aller au +village et revenir à la maison, mon père ferma la +porte, mit la clef dans sa poche, fit monter la nourrice +près de lui et partit tranquille.</p> + +<p>»L'enfant n'avait qu'une légère indisposition; +mon père rassura la bonne femme, laissa une ordonnance +au mari et un louis pour être sûr que l'ordonnance +serait suivie, et s'en allait revenir à la maison +en y ramenant la nourrice, lorsqu'un jeune homme +éploré vint tout à coup lui dire que son père, un +garde de la forêt, avait été grièvement blessé la +nuit précédente par un braconnier. Mon père ne savait +point ce que c'était que de repousser un semblable +appel; il remit la clef de la maison à la nourrice +et lui recommanda de revenir sans perdre un instant, +d'autant plus que le temps devenait orageux.</p> + +<p>»La nourrice partit. Il était sept heures du soir; +elle promit d'être avant huit heures à la maison, et +mon père s'en alla de son côté, après lui avoir vu +prendre le chemin qui devait la ramener près de +moi. Pendant une demi-heure, tout alla bien; mais +alors le temps s'obscurcit tout à coup, le tonnerre +gronda et un orage terrible éclata, mêlé d'éclairs et +de pluie. Par malheur, au lieu de suivre le chemin +frayé, la bonne femme prit, afin d'arriver plus vite +à la maison, un sentier qui raccourcissait la distance, +mais que la nuit rendait plus difficile; un loup qui, +effrayé lui-même par l'orage, croisa son chemin, lui +fit peur; elle se jeta de côté, s'enfuit, s'engagea dans +un taillis, s'y égara, et, de plus en plus épouvantée +par l'orage, erra au hasard, appelant, pleurant, +criant, mais n'ayant pour réponse à ses cris que ceux +des chouettes et des hiboux.</p> + +<p>»Folle, éperdue, elle erra ainsi pendant trois heures, +se heurtant aux arbres, buttant contre les souches +à fleur de terre, roulant dans les ravins perdus +dans l'obscurité, et entendant successivement, au +milieu des grondements du tonnerre, sonner neuf +heures, dix heures, onze heures; enfin, comme le +premier coup de minuit tintait, un éclair lui fit voir +à cent pas d'elle notre maison tant cherchée, et, +quand l'éclair fut éteint, quand la forêt fut retombée +dans les ténèbres, elle continua d'être guidée par une +lumière qui venait de la chambre où était mon berceau: +elle crut que mon père était revenu avant elle +et doubla le pas; mais comment était-il rentré, puisqu'il +lui avait donné la clef? En avait-il une seconde? +Ce fut sa pensée; et, trempée par la pluie, meurtrie +par les chutes, aveuglée par les éclairs, elle ouvrit la +porte, la repoussa derrière elle, croyant la fermer, +monta rapidement l'escalier, traversa la chambre de +mon père et ouvrit la porte de la mienne.</p> + +<p>»Mais, sur le seuil, elle s'arrêta en poussant un cri...</p> + +<p>—Mon ami! mon ami! s'écria Luisa en serrant les +mains du jeune homme.</p> + +<p>—Une femme vêtue de blanc était debout près de +mon lit, continua le jeune homme d'une voix altérée, +murmurant tout bas un de ces chants maternels +avec lesquels on endort les enfants, et me berçant de +la main en même temps que de la voix. Cette femme, +jeune, belle, seulement le visage couvert d'une mortelle +pâleur, avait une tache rouge au milieu du +front.</p> + +<p>»La nourrice s'adossa au chambranle de la porte +pour ne pas tomber; les jambes lui manquaient.</p> + +<p>»Elle avait bien compris qu'elle était en face d'un +être surnaturel et bienheureux, car la lumière qui +éclairait la chambre émanait de lui; d'ailleurs, peu à +peu les contours de l'apparition, parfaitement accusés +d'abord s'effacèrent; les traits du visage devinrent +moins distincts, les chairs et les vêtements, aussi +pâles les uns que les autres, se confondirent en perdant +leurs reliefs; le corps devint nuage, le nuage +se transforma en vapeur, enfin la vapeur s'évanouit +à son tour, laissant après elle l'obscurité la plus profonde, +et, dans cette obscurité, un parfum inconnu.</p> + +<p>»En ce moment, mon père rentrait lui-même; la +nourrice l'entendit, et, plus morte que vive, l'appela. +Il monta à sa voix, alluma une bougie, trouva la +bonne femme au même endroit, tremblante, le front +ruisselant de sueur, pouvant à peine respirer.</p> + +<p>»Rassurée par la présence de mon père et par la +lumière de la bougie, elle s'élança vers mon berceau +et me prit entre ses bras: je dormais paisiblement. +Pensant que je n'avais rien pris depuis quatre heures +de l'après-midi et que je devais avoir faim, elle +me donna son sein, mais je refusai de le prendre.</p> + +<p>»Alors, elle raconta tout à mon père, qui ne comprenait +rien à cette obscurité, à son agitation, à ses +terreurs, et surtout à ce parfum mystérieux qui flottait +dans l'appartement.</p> + +<p>»Mon père l'écouta avec attention, en homme +qui, ayant essayé de les sonder tous, ne s'étonne +d'aucun des mystères de la nature, et, quand elle +en vint à faire le portrait de la femme qui chantait +en balançant mon berceau et qu'elle lui dit que cette +femme avait une tache rouge au milieu du front, il +se contenta de répondre:</p> + +<p>»—C'était sa mère.</p> + +<p>»Plus d'une fois, continua le blessé d'une voix +plus altérée, il me raconta la chose depuis, et cet esprit +fort et puissant ne doutait point qu'à mes cris l'ombre +bienheureuse n'eût obtenu de Dieu la permission +de redescendre du ciel pour apaiser la faim et les +cris de son enfant.</p> + +<p>—Et depuis, demanda Luisa pâle et frissonnante +elle-même, vous dites que vous l'avez vue?</p> + +<p>—Trois fois, répondit le jeune homme. La première, +c'était pendant la nuit qui précéda le jour où +je la vengeai: je la vis s'avancer vers mon lit avec +cette tache rouge au milieu du front; elle s'inclina +sur moi pour m'embrasser, je sentis le contact de ses +lèvres froides, et quelque chose qui ressemblait à +une larme tomba sur mon front au moment où elle +se relevait; je voulus alors la saisir entre mes bras et +la retenir, mais elle disparut. Je m'élançai hors du +lit, je courus dans la chambre de mon père; une +bougie brûlait, je m'approchai d'une glace; ce que +j'avais pris pour une larme, c'était une goutte de +sang qui était tombée de sa blessure; mon père, +réveillé par moi, écouta mon récit tranquillement et +me dit en souriant:</p> + +<p>»—Demain, la blessure sera fermée.</p> + +<p>»Le lendemain, j'avais tué le meurtrier de ma +mère.</p> + +<p>Luisa, épouvantée, cacha sa tête dans l'oreiller du +blessé.</p> + +<p>—Deux fois depuis cette nuit, je l'ai revue, continua +Salvato d'une voix presque éteinte; mais, comme +elle était vengée, la tache de sang avait disparu de +son front.</p> + +<p>Soit fatigue, soit émotion, en achevant ce récit, +bien long pour ses forces, Salvato retomba pâle et +épuisé sur son chevet.</p> + +<p>Luisa poussa un cri.</p> + +<p>Le blessé, la bouche haletante et les yeux fermés, +était retombé sur son lit.</p> + +<p>Luisa s'élança vers la porte, et, en l'ouvrant, faillit +renverser Nina, qui écoutait, l'oreille collée à cette +porte.</p> + +<p>Mais elle ne fit qu'une légère attention à cet +incident.</p> + +<p>—L'éther! demanda-t-elle, l'éther! Il se trouve +mal.</p> + +<p>—L'éther est dans la chambre de madame, répondit +Nina.</p> + +<p>Luisa ne fit qu'un bond jusqu'à sa chambre, mais +chercha vainement; lorsqu'elle revint près du blessé, +Giovannina soutenait la tête de Salvato sur son +bras, et, en la pressant contre sa poitrine, lui faisait +respirer le flacon.</p> + +<p>—Ne m'en veuillez pas, madame, lui dit Nina, le +flacon était sur la cheminée derrière la pendule; en +vous voyant si troublée, j'ai moi-même perdu la +tête; mais tout est pour le mieux; voici M. Salvato +qui revient à lui.</p> + +<p>En effet, le jeune homme rouvrit les yeux, et ses +yeux, en se rouvrant, cherchaient Luisa.</p> + +<p>Giovannina, qui vit la direction de son regard, +reposa doucement la tête du blessé sur l'oreiller et +gagna l'embrasure d'une fenêtre, où elle essuya une +larme, tandis que Luisa revenait prendre sa place +au chevet du malade, et que Michele, passant sa tête +par la porte restée entr'ouverte, demandait:</p> + +<p>—As-tu besoin de moi, petite soeur?</p> +<br><br> + + + +<h3>XXXVIII</h3> + +<h3>ANDRÉ BACKER</h3> + + +<p>L'âme tout entière de Luisa était passée dans ses +yeux, et ses yeux étaient fixés sur ceux de Salvato, +qui, reconnaissant la jeune femme dans celle qui lui +donnait des soins, revenait à lui avec un sourire.</p> + +<p>Il rouvrit complétement les yeux et murmura:</p> + +<p>—Oh! mourir ainsi!</p> + +<p>—Oh! non, non! pas mourir! s'écria Luisa.</p> + +<p>—Je sais bien qu'il vaudrait mieux vivre ainsi, +continua Salvato; mais...</p> + +<p>Il poussa un soupir dont le souffle fit frémir les +cheveux de la jeune femme et passa sur son visage +comme l'haleine brûlante du sirocco.</p> + +<p>Elle secoua la tête, sans doute pour écarter le fluide +magnétique dont l'avait enveloppée ce soupir de +flamme, reposa la tête du blessé sur l'oreiller, s'assit +sur le fauteuil auquel s'appuyait le chevet du lit; +puis, se tournant vers Michele et répondant un peu +tardivement peut-être à sa question:</p> + +<p>—Non, je n'ai plus besoin de toi, dit-elle, heureusement; +mais entre toujours, et vois comme notre +malade va bien.</p> + +<p>Michele s'approcha sur la pointe du pied, comme +s'il eût eu peur d'éveiller un homme endormi.</p> + +<p>—Le fait est qu'il a meilleur mine que lorsque +nous l'avons quitté, la vieille Nanno et moi.</p> + +<p>—Mon ami, dit la San-Felice au blessé, c'est le +jeune homme qui, dans la nuit où vous avez failli +être assassiné, nous a aidés à vous porter secours.</p> + +<p>—Oh! je le reconnais, dit Salvato en souriant; +c'est lui qui pilait les herbes que cette femme que je +n'ai pas revue appliquait sur ma blessure.</p> + +<p>—Il est revenu depuis pour vous voir, car, comme +nous tous, il prend un grand intérêt à vous; seulement, +on ne l'a point laissé entrer.</p> + +<p>—Oh! mais je ne me suis point fâché de cela, dit +Michele; je ne suis pas susceptible, moi.</p> + +<p>Salvato sourit et lui tendit la main.</p> + +<p>Michele prit la main que Salvato lui tendait et la +regarda en la retenant dans les siennes.</p> + +<p>—Vois donc, petite soeur, dit-il, on dirait une +main de femme; et quand on pense que c'est avec +cette petite main-là qu'il a donné le fameux coup de +sabre au beccaïo; car vous lui avez donné un fameux +coup de sabre, allez!</p> + +<p>Salvato sourit.</p> + +<p>Michele regarda autour de lui.</p> + +<p>—Que cherches-tu? demanda Luisa.</p> + +<p>—Je cherche le sabre, maintenant que j'ai vu la +main; ce doit être une fière arme.</p> + +<p>—Il t'en faudrait un comme celui-là quand tu +seras colonel, n'est-ce pas, Michele? dit en riant +Luisa.</p> + +<p>—M. Michele sera colonel? demanda Salvato.</p> + +<p>—Oh! ça ne peut plus me manquer maintenant, +répondit le lazzarone.</p> + +<p>—Et comment cela ne peut-il plus te manquer? +demanda Luisa.</p> + +<p>—Non, puisque la chose m'a été prédite par la +vieille Nanno, et que tout ce qu'elle t'a prédit, à toi, +se réalise.</p> + +<p>—Michele! fit la jeune femme.</p> + +<p>—Voyons: ne t'a-t-elle pas prédit qu'un beau +jeune homme qui descendait du Pausilippe courait +un grand danger, qu'il était menacé par six hommes, +et que ce serait un grand bonheur pour toi s'il était +tué par ces six hommes, attendu que tu devais l'aimer +et que cet amour serait cause de ta mort?</p> + +<p>—Michele! Michele! s'écria la jeune femme en +écartant son fauteuil du lit, tandis que Giovannina +avançait sa tête pâle derrière le rideau rouge de la +fenêtre.</p> + +<p>Le blessé regarda attentivement Michele et Luisa.</p> + +<p>—Comment! demanda-t-il à Luisa, on vous a +prédit que je serais cause de votre mort?</p> + +<p>—Ni plus ni moins! dit Michele.</p> + +<p>—Et, ne me connaissant pas, ne pouvant par +conséquent prendre aucun intérêt à moi, vous n'avez +pas laissé les sbires faire leur métier?</p> + +<p>—Ah bien, oui! dit Michele répondant pour +Luisa, quand elle a entendu les coups de pistolet, +quand elle a entendu le cliquetis des sabres, quand +elle a vu que moi, un homme, et un homme qui n'a +pas peur, je n'osais pas aller à votre secours parce +que vous aviez affaire aux sbires de la reine, elle a +dit: «Alors, c'est à moi de le sauver!» Et elle s'est +élancée dans le jardin. Si vous l'aviez vue, Excellence! +elle ne courait pas, elle volait.</p> + +<p>—Oh! Michele! Michele!</p> + +<p>—Tu n'as pas fait cela, petite soeur? tu n'as pas +dit cela?</p> + +<p>—Mais à quoi bon le redire? s'écria Luisa en se +cachant la tête entre ses deux mains.</p> + +<p>Salvato étendit le bras et écarta les mains dans +lesquelles la jeune femme cachait son visage rouge de +honte et ses yeux humides de larmes.</p> + +<p>—Vous pleurez! dit-il; avez-vous donc regret +maintenant de m'avoir sauvé la vie?</p> + +<p>—Non; mais j'ai honte de ce que vous a dit ce +garçon; on l'appelle Michele le Fou, et, à coup sûr, +il est bien nommé.</p> + +<p>Puis, à la camériste:</p> + +<p>—J'ai eu tort, Nina, de te gronder de ne point +l'avoir laissé entrer; tu avais bien fait de lui refuser +la porte.</p> + +<p>—Ah! petite soeur! petite soeur! ce n'est pas bien, +ce que tu fais là, dit le lazzarone, et, cette fois, tu ne +parles pas avec ton coeur.</p> + +<p>—Votre main, Luisa, votre main! dit le blessé +d'une voix suppliante.</p> + +<p>La jeune femme à bout de forces, brisée par tant +de sensations différentes, appuya sa tête au dossier +du fauteuil, ferma les yeux et laissa tomber sa main +frissonnante dans la main du jeune homme.</p> + +<p>Salvato la saisit avec avidité; Luisa poussa un +soupir: ce soupir confirmait tout ce qu'avait dit le +lazzarone.</p> + +<p>Michele regardait cette scène à laquelle il ne comprenait +rien, et qu'au contraire comprenait trop Giovannina +debout, les mains crispées, l'oeil fixe, et pareille +à la statue de la Jalousie.</p> + +<p>—Eh bien, sois tranquille, mon garçon, dit Salvato +d'une voix joyeuse, c'est moi qui te donnerai +ton sabre de colonel; pas celui avec lequel j'ai houspillé +les drôles qui m'attaquaient, ils me l'ont pris, +mais un autre et qui vaudra celui-là.</p> + +<p>—Eh bien, voilà qui va pour le mieux, dit Michele; +il ne me manque plus que le brevet, les épaulettes, +l'uniforme et le cheval.</p> + +<p>Puis, se retournant vers la camériste:</p> + +<p>—N'entends-tu pas, Nina? on sonne à arracher +la sonnette!</p> + +<p>Nina sembla s'éveiller.</p> + +<p>—On sonne? dit-elle; et où cela?</p> + +<p>—A la porte, il faut croire.</p> + +<p>—Oui, à celle de la maison, dit Luisa.</p> + +<p>Puis, rapidement et tout bas à Salvato:</p> + +<p>—Ce n'est pas mon mari, ajouta-t-elle, il rentre +toujours par celle du jardin. Va, dit-elle à Nina, +cours! je n'y suis pas, tu entends?</p> + +<p>—Petite soeur n'y est pas, tu entends, Nina? répéta +Michele.</p> + +<p>Nina sortit sans répondre.</p> + +<p>Luisa se rapprocha du blessé; elle se sentait, +sans savoir pourquoi, plus à l'aise sous la parole du +bavard Michele que sous le regard de la muette +Nina; mais cela, nous le répétons, instinctivement, +sans qu'elle eût rien scruté des bons sentiments de +son frère de lait, ou des mauvais instincts de sa +camériste.</p> + +<p>Au bout de cinq minutes, Nina rentra, et, s'approchant +mystérieusement de sa maîtresse:</p> + +<p>—Madame, lui dit-elle tout bas, c'est M. André +Backer, qui demande à vous parler.</p> + +<p>—Ne lui avez-vous pas dit que je n'y étais point? +répliqua Luisa assez haut pour que Salvato, s'il +n'avait point entendu la demande, pût au moins +entendre la réponse.</p> + +<p>—J'ai hésité, madame, répondit Nina toujours à +voix basse, d'abord parce que je sais que c'est +votre banquier, et ensuite parce qu'il a dit que +c'était pour une affaire importante.</p> + +<p>—Les affaires importantes se règlent avec mon +mari, et non point avec moi.</p> + +<p>—Justement, madame, continua Giovannina sur +le même diapason; mais j'ai eu peur qu'il ne revînt +quand M. le chevalier y serait; qu'il ne dit à M le +chevalier qu'il n'avait point trouvé madame, et, +comme madame ne sait pas mentir, j'ai pensé qu'il +valait mieux que madame le reçût.</p> + +<p>—Ah! vous avez pensé?... dit Luisa regardant +la jeune fille.</p> + +<p>Nina baissa les yeux.</p> + +<p>—Si j'ai eu tort, madame, il est encore temps; +mais cela lui fera bien de la peine, pauvre garçon!</p> + +<p>—Non, dit Luisa après un instant de réflexion, +mieux vaut en effet que je le reçoive, et tu as bien +fait, mon enfant.</p> + +<p>Puis, se tournant vers Salvato, qui s'était écarté +voyant que Giovannina parlait bas à sa maîtresse:</p> + +<p>—Je reviens dans un instant, lui dit-elle; soyez +tranquille, l'audience ne sera pas longue.</p> + +<p>Les jeunes gens échangèrent un serrement de +main et un sourire, puis Luisa se leva et sortit.</p> + +<p>A peine la porte fut-elle refermée derrière Luisa, +que Salvato ferma les yeux, comme il avait l'habitude +de le faire quand la jeune femme n'était plus là.</p> + +<p>Michele, croyant qu'il voulait dormir, s'approcha +de Nina.</p> + +<p>—Qui était-ce donc? demanda-t-il à demi-voix, +avec cette curiosité naïve de l'homme à demi sauvage +dont l'instinct n'est point soumis aux convenances +de la société.</p> + +<p>Nina, qui avait parlé très-bas à sa maîtresse, haussa +la voix d'un demi-ton et de manière que Salvato, +qui n'avait point entendu ce qu'elle disait à sa maîtresse, +entendit ce qu'elle disait à Michele.</p> + +<p>—C'est ce jeune banquier si riche et si élégant, +dit-elle; tu le connais bien!</p> + +<p>—Bon! répliqua Michele, voilà que je connais les +banquiers, moi!</p> + +<p>—Comment! tu ne connais pas M. André Backer?</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que cela, M. André Backer?</p> + +<p>—Comment! tu ne te rappelles pas? Ce joli garçon +blond, un Allemand ou un Anglais, je ne sais +pas bien, mais qui a fait sa cour à madame avant +qu'elle épousât le chevalier.</p> + +<p>—Ah! oui, oui. N'est-ce pas chez lui que Luisa a +toute sa fortune?</p> + +<p>—Justement, tu y es.</p> + +<p>—C'est bon. Lorsque je serai colonel, lorsque +j'aurai des épaulettes et le sabre que M. Salvato m'a +promis, il ne me manquera qu'un cheval comme +celui sur lequel se promène M. André Backer pour +être équipé complétement.</p> + +<p>Nina ne répondit point; elle avait, tandis qu'elle +parlait, tenu son regard arrêté sur le blessé, et, au +frémissement presque imperceptible des muscles de +son visage, elle avait compris que le prétendu dormeur +n'avait point perdu une parole de ce qu'elle +avait dit à Michele.</p> + +<p>Pendant ce temps, Luisa était passée au salon, où +l'attendait la visite annoncée; au premier moment, +elle eut peine à reconnaître André Backer; il était +vêtu en costume de cour, avait coupé ses longs +favoris blonds à l'anglaise, ornement que, soit dit +en passant, détestait le roi Ferdinand; il portait +au cou la croix de commandeur de Saint-Georges +Constantinien, et la plaque sur l'habit; il avait la +culotte courte et l'épée au côté.</p> + +<p>Un léger sourire passa sur les lèvres de Luisa. A +quelle intention le jeune banquier lui faisait-il, dans +un pareil costume, c'est-à-dire dans un costume de +cour, une pareille visite à onze heures et demie du +matin? Sans doute, elle allait le savoir.</p> + +<p>Au reste, hâtons-nous de dire que André Backer, +de race anglo-saxonne, était un charmant garçon de +vingt-six à vingt-huit ans, blond, frais, rose, avec la +tête carrée des faiseurs de chiffres, le menton accentué +du spéculateur entêté aux affaires, et la main +spatulée des compteurs d'argent.</p> + +<p>Très-élégant et habituellement plein de désinvolture, +il était un peu emprunté sous ce costume dont +il n'avait pas l'habitude et qu'il portait avec tant de +complaisance, que, sans affectation et comme par +hasard, il s'était placé devant une glace pour voir +l'effet que faisait la croix de Saint-Georges à son cou +et la plaque du même ordre sur sa poitrine.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, cher monsieur André, lui dit +Luisa après l'avoir regardé un instant et lui avoir +laissé faire un respectueux salut, comme vous voilà +splendide! Je ne m'étonne point que vous ayez +insisté, non pour me voir sans doute, mais pour que +j'aie le plaisir de vous voir dans toute votre gloire. +Où allez-vous donc comme cela? car je présume que +ce n'est point pour me faire une visite d'affaires que +vous avez revêtu ce costume de cour.</p> + +<p>—Si j'eusse cru, madame, que vous eussiez pu +avoir plus de plaisir à me voir avec ce costume que +sous mes habits ordinaires, je n'eusse point attendu +jusqu'aujourd'hui pour le revêtir; non, madame, +je sais, au contraire, que vous êtes une de ces femmes +intelligentes qui, en choisissant toujours le vêtement +qui leur convient le mieux, font peu d'attention +à la façon dont les autres sont vêtus; ma visite +est un effet de ma volonté; mais ce costume, sous +lequel je me présente à vous, est le résultat des circonstances. +Le roi a daigné, il y a trois jours, me +faire commandeur de l'ordre de Saint-Georges +Constantinien, et m'inviter à dîner à Caserte pour +aujourd'hui.</p> + +<p>—Vous êtes invité par le roi à dîner à Caserte +aujourd'hui? fit Luisa avec une expression de surprise +qui indiquait un degré d'étonnement peu flatteur +pour les droits que pouvait se croire le jeune +banquier à être admis à la table du roi, le plus lazzarone +des hommes dans les rues, le plus aristocrate +des rois dans son château. Ah! mais je vous en fais +mon compliment bien sincère, monsieur André.</p> + +<p>—Vous avez raison de vous étonner, madame, +de voir un pareil honneur fait au fils d'un banquier, +répliqua le jeune homme, un peu piqué de la façon +dont Luisa le félicitait; mais n'avez-vous pas entendu +raconter qu'un jour Louis XIV, si aristocrate +qu'il fût, invita à dîner avec lui, à Versailles, le banquier +Samuel Bernard, auquel il voulait emprunter +vingt-cinq millions? Eh bien, il paraît que le roi +Ferdinand a un besoin d'argent non moins grand +que son ancêtre le roi Louis XIV, et, comme mon +père est le Samuel Bernard de Naples, le roi invite +son fils André Backer à dîner avec lui à Caserte, qui +est le Versailles de Sa Majesté Ferdinand, et, pour +être sûr que les vingt-cinq millions ne lui échapperont +point, il a mis, au cou du croquant qu'il +admet à sa table, ce licol par lequel il espère le conduire +jusqu'à sa caisse.</p> + +<p>—Vous êtes homme d'esprit, monsieur André; +ce n'est point d'aujourd'hui que je m'en aperçois, +croyez-le, et vous pourriez être invité à la table de +tous les rois de la terre, si l'esprit suffisait à ouvrir +les portes des châteaux royaux. Vous avez comparé +votre père à Samuel Bernard, monsieur André; moi +qui connais son inattaquable probité et sa largeur en +affaires, j'accepte pour mon compte la comparaison. +Samuel Bernard était un noble coeur, qui non-seulement +sous Louis XIV, mais encore sous Louis XV, a +rendu de grands services à la France. Eh bien, qu'avez-vous +à me regarder ainsi?</p> + +<p>—Je ne vous regarde pas, madame, je vous +admire.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Parce que je pense que vous êtes probablement +la seule femme à Naples qui sache ce que c'est que +Samuel Bernard et qui ait le talent de faire un compliment +à un homme qui reconnaît le premier +qu'ayant une simple visite à vous faire, il se présente +à vous dans un accoutrement ridicule.</p> + +<p>—Faut-il que je vous fasse mes excuses, monsieur +André? Je suis prête.</p> + +<p>—Oh! non, madame, non! Le sarcasme lui-même, +en passant par votre bouche, deviendrait une +charmante causerie, que l'homme le plus vaniteux +voudrait prolonger, fût-ce aux dépens de son amour-propre.</p> + +<p>—En vérité, monsieur André, répliqua Luisa, +vous commencez à m'embarrasser, et je me hâte, +pour sortir d'embarras, de vous demander s'il existe +une nouvelle route qui passe par Mergellina pour +aller à Caserte.</p> + +<p>—Non; mais, ne devant être à Caserte qu'à deux +heures, j'ai cru, madame, que j'aurais le temps de +vous parler d'une affaire qui se rattache justement à +ce voyage de Caserte.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu, cher monsieur André, vous ne +voudriez pas, je le présume, profiter de votre faveur +pour me faire nommer dame d'honneur de la reine? +Je vous préviens d'avance que je refuserais.</p> + +<p>—Dieu m'en garde! Quoique serviteur dévoué +de la famille royale et prêt à donner ma vie, et je +vais vous parler en banquier, plus que ma vie, +mon argent pour elle, je sais qu'il est des âmes +pures qui doivent se tenir éloignées de régions +où l'on respire une certaine atmosphère..., de +même que les santés qui veulent rester intactes doivent +s'éloigner des miasmes des marais Pontins +et des vapeurs du lac d'Agnano; mais l'or, +qui est un métal inaltérable, peut se montrer là où +hésiterait à se risquer le cristal, plus facile à ternir. +Notre maison engage une grande affaire avec le roi, +madame; le roi nous fait l'honneur de nous emprunter +vingt-cinq millions, garantis par l'Angleterre; +c'est une affaire sûre, dans laquelle l'argent +placé peut rapporter sept et huit, au lieu de quatre +ou cinq pour cent; vous avez un demi-million placé +chez nous, madame; on va s'empresser de nous demander +des coupons de cet emprunt dans lequel +notre maison entre personnellement pour huit millions; +je viens donc vous demander, avant que nous +rendions l'affaire publique, si vous désirez que nous +vous y fassions participer.</p> + +<p>—Cher monsieur Backer, je vous suis on ne peut +plus obligée de la démarche, répliqua Luisa; mais +vous savez que les affaires, et surtout les affaires +d'argent, ne me regardent point, qu'elles regardent +seulement le chevalier; or, à cette heure, le chevalier, +vous connaissez ses habitudes, cause très-probablement +du haut de son échelle avec Son Altesse +royale le prince de Calabre; c'était donc à la bibliothèque +du palais qu'il fallait aller si vous vouliez le +rencontrer et non ici; d'ailleurs, la présence de l'héritier +de la couronne eût, infiniment mieux que la +mienne, utilisé votre habit de cérémonie.</p> + +<p>—Vous êtes cruel, madame, pour un homme qui, +ayant si rarement l'occasion de vous présenter ses +hommages, saisit avec avidité cette occasion quand +elle se présente.</p> + +<p>—Je croyais, répliqua Luisa du ton le plus naïf, +que le chevalier vous avait dit, monsieur Backer, que +nous étions toujours et particulièrement les jeudis à +la maison, de six à dix heures du soir. S'il l'avait +oublié, je m'empresse de vous le dire en son lieu et +place; si vous l'avez oublié seulement, je vous le +rappelle.</p> + +<p>—Oh! madame! madame! balbutia André, si +vous l'eussiez voulu, vous eussiez rendu bien heureux +un homme qui vous aimait et qui est forcé +de vous adorer seulement.</p> + +<p>Luisa le regarda de son grand oeil noir, calme et +limpide comme un diamant de Nigritie; puis, allant +à lui et lui tendant la main:</p> + +<p>—Monsieur Backer, lui dit-elle, vous m'avez fait +l'honneur de demander à Luisa Molina la main que +la chevalière San-Felice vous tend; si je permettais +que vous la serrassiez à un autre titre que celui +d'ami, vous vous seriez trompé sur moi et vous seriez +adressé à une femme qui n'eût point été digne de +vous; ce n'est point un caprice d'un instant qui m'a +fait vous préférer le chevalier, qui a près de trois fois +mon âge et de deux fois le vôtre; c'est le profond +sentiment de reconnaissance filiale que je lui avais +voué; ce qu'il était pour moi il y a deux ans, il l'est +encore aujourd'hui; restez de votre côté ce que le +chevalier, qui vous estime, vous a offert d'être, c'est-à-dire +mon ami, et prouvez-moi que vous êtes digne +de cette amitié en ne me rappelant jamais une circonstance +où j'ai été forcée de blesser, par un refus +qui n'avait rien de fâcheux cependant, un noble +coeur qui ne doit garder ni rancune ni espoir.</p> + +<p>Puis, avec une révérence pleine de dignité:</p> + +<p>—Le chevalier aura l'honneur de passer chez +monsieur votre père, lui dit-elle, et de lui donner +une réponse.</p> + +<p>—Si vous ne permettez ni que l'on vous aime ni +que l'on vous adore, répondit le jeune homme, vous +ne pouvez empêcher du moins que l'on ne vous +admire.</p> + +<p>Et, saluant à son tour avec les marques du plus +profond respect, il se retira en étouffant un soupir.</p> + +<p>Quant à Luisa, sans penser dans sa bonne foi juvénile +qu'elle démentait peut-être, par l'action, la morale +qu'elle venait de prêcher, à peine entendit-elle +la porte de la rue se refermer sur André Backer et sa +voiture s'éloigner, qu'elle s'élança par le corridor et +regagna la chambre du blessé, avec la promptitude +et presque la légèreté de l'oiseau qui revient à son +nid.</p> + +<p>Son premier regard, en entrant dans la chambre, +fut naturellement pour Salvato.</p> + +<p>Il était très-pâle, il avait les yeux fermés, et son +visage, rigide comme le marbre, avait pris l'expression +d'une vive douleur.</p> + +<p>Inquiète, Luisa courut à lui, et, comme à son approche +il n'ouvrait pas les yeux, quoique ce fût son +habitude:</p> + +<p>—Dormez-vous, mon ami? lui demanda-t-elle en +français, ou, continua-t-elle avec une voix à l'anxiété +de laquelle il n'y avait point à se méprendre, ou +seriez-vous évanoui?</p> + +<p>—Je ne dors pas, je ne suis pas évanoui; tranquillisez-vous, +madame, dit Salvato en entr'ouvrant +les yeux, mais sans regarder Luisa.</p> + +<p>—Madame! répéta Luisa étonnée, madame!</p> + +<p>—Seulement, reprit le jeune homme, je souffre.</p> + +<p>—De quoi?</p> + +<p>—De ma blessure.</p> + +<p>—Vous me trompez, mon ami... Oh! j'ai étudié +l'expression de votre physionomie pendant trois +jours d'agonie, allez! Non, vous ne souffrez pas +de votre blessure; vous souffrez d'une douleur +morale.</p> + +<p>Salvato secoua la tête.</p> + +<p>—Dites-moi tout de suite quelle est cette douleur? +s'écria Luisa. Je le veux.</p> + +<p>—Vous le voulez? demanda Salvato. C'est vous +qui le voulez, comprenez-vous bien?</p> + +<p>—Oui, c'est mon droit; le docteur n'a-t-il pas dit +que je devais vous épargner toute émotion?</p> + +<p>—Eh bien, puisque vous le voulez, dit Salvato +regardant fixement la jeune femme, je suis jaloux.</p> + +<p>—Jaloux! de qui, mon Dieu? dit Luisa.</p> + +<p>—De vous.</p> + +<p>—De moi! s'écria-t-elle sans même songer à se +fâcher cette fois. Pourquoi? comment? à quel propos? +Pour être jaloux, il faut un motif.</p> + +<p>—D'où vient que vous êtes restée une demi-heure +hors de cette chambre, quand vous ne deviez rester +que quelques instants? Et que vous est donc ce +M. Backer qui a le privilége de me voler une demi-heure +de votre présence?</p> + +<p>Le visage de la jeune femme prit une céleste expression +de bonheur; Salvato venait, lui aussi, de lui +dire qu'il l'aimait sans prononcer le mot d'amour; +elle abaissa sa tête vers lui de manière que ses cheveux +touchassent presque le visage du blessé, +qu'elle enveloppa de son souffle et couvrit de +son regard.</p> + +<p>—Enfant! dit-elle avec cette mélodie de la voix +qui a sa source dans les fibres les plus profondes du +coeur. Ce qu'il est? ce qu'il vient faire? pourquoi il +est resté si longtemps? Je vais vous le dire.</p> + +<p>—Non, non, non, murmura le blessé, non, je +n'ai plus besoin de rien savoir; merci, merci!</p> + +<p>—Merci de quoi? Pourquoi merci?</p> + +<p>—Parce que vos yeux m'ont tout dit, ma bien-aimée +Luisa. Ah! votre main! votre main!</p> + +<p>Luisa donna sa main au blessé, qui y appuya convulsivement +ses lèvres, tandis qu'une larme tombait +de ses yeux et tremblait, perle liquide, sur cette +main.</p> + +<p>Cet homme de bronze avait pleuré.</p> + +<p>Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, Luisa +porta sa main à ses lèvres et but cette larme.</p> + +<p>Ce fut le philtre de cet irrésistible et implacable +amour que lui avait prédit la sorcière Nanno.</p> +<br><br> + + + +<h3>XXXIX</h3> + +<h3>LES KANGOUROUS</h3> + + +<p>Le roi Ferdinand avait invité André Backer à dîner +à Caserte, d'abord parce qu'il trouvait sans doute que +la réception d'un banquier à sa table avait moins +d'importance à la campagne qu'à la ville, ensuite +parce qu'il avait reçu d'Angleterre et de Rome des +envois précieux dont nous parlerons plus tard; il +avait donc pressé plus que d'habitude la vente de +son poisson à Mergellina, vente qui, malgré cette +hâte, s'était faite, empressons-nous de le dire, à la +plus grande gloire de son orgueil et à la plus grande +satisfaction de sa bourse.</p> + +<p>Caserte, le Versailles de Naples, comme nous +l'avons appelé, est, en effet, une bâtisse dans le goût +froid et lourd du milieu du XVIIIe siècle. Les Napolitains +qui n'ont point voyagé en France soutiennent +que Caserte est plus beau que Versailles; ceux qui +ont voyagé en France se contentent de dire que Caserte +est aussi beau que Versailles; enfin, les voyageurs +impartiaux qui ne partagent point l'engouement +fabuleux des Napolitains pour leur pays, sans +mettre Versailles très-haut, mettent Caserte fort au-dessous +de Versailles; c'est notre avis aussi, à nous, +et nous ne craignons pas d'être contredit par les +hommes de goût et d'art.</p> + +<p>Avant ce château moderne de Caserte et avant la +Caserte de la plaine, existaient le vieux château et la +vieille Caserte de la montagne, dont il ne reste plus, +au milieu de murailles ruinées, que trois ou quatre +tours debout; c'était là que s'élevait le manoir des +anciens seigneurs de Caserte, dont un des derniers, +en trahissant Manfred, son beau-frère, fut en partie +cause de la perte de la bataille de Bénévent.</p> + +<p>On a beaucoup reproché à Louis XIV le malheureux +choix du site de Versailles, que l'on a appelé un +favori sans mérite; nous ferons le même reproche +au roi Charles III; mais Louis XIV avait au moins +cette excuse de la piété filiale, qu'il voulait conserver, +en l'encadrant dans une bâtisse nouvelle, le charmant +petit château de briques et de marbre, rendez-vous +de chasse de son père. Cette piété filiale coûta +un milliard à la France.</p> + +<p>Charles III, lui, n'a pas d'excuse. Rien ne le +forçait, dans un pays où les sites délicieux abondent, +de choisir une plaine aride, au pied d'une montagne +pelée, sans verdure et sans eau; l'architecte Vanvitelli, +qui bâtit Caserte, dut planter tout un jardin +autour de l'ancien parc des seigneurs et faire +descendre de l'eau du mont Taburno, comme, au +contraire, Rennequin-Sualem dut faire monter la +sienne de la rivière sur la montagne, à l'aide de sa +machine de Marly.</p> + +<p>Charles III commença le château de Caserte vers +1752; Ferdinand, qui monta sur le trône en 1759, le +continua, et ne l'avait pas encore terminé vers le +commencement d'octobre 1798, époque à laquelle +nous sommes arrivés.</p> + +<p>Ses appartements seulement, ceux de la reine et +des princes et princesses, c'est-à-dire le tiers du +château à peine, étaient meublés.</p> + +<p>Mais, depuis huit jours, Caserte contenait des +trésors qui méritaient de faire venir des quatre parties +du monde les amateurs de la statuaire, de la +peinture et même de l'histoire naturelle.</p> + +<p>Ferdinand venait d'y faire transporter de Rome et +d'y faire déposer, en attendant que les salles du +château de Capodimonte fussent prêtes pour le +recevoir, l'héritage artistique de son aïeul le pape +Paul III, celui-là même qui excommunia Henri VIII, +qui signa avec Charles V et Venise une ligue contre +les Turcs, et qui fit, en la confiant à Michel-Ange, +reprendre la construction de Saint-Pierre.</p> + +<p>Mais, en même temps que les chefs-d'oeuvre du +ciseau grec et du pinceau du moyen âge arrivaient +de Rome, une autre expédition était venue d'Angleterre +qui préoccupait bien autrement la curiosité +de Sa Majesté le roi des Deux-Siciles.</p> + +<p>C'était d'abord un musée ethnologique recueilli +aux îles Sandwich par l'expédition qui avait succédé +à celle où le capitaine Cook avait péri, et dix-huit +kangourous vivants, mâles et femelles, rapportés de +la Nouvelle-Zélande, et dans l'attente desquels Ferdinand +avait fait préparer, au milieu du parc de Caserte, +un magnifique enclos avec cabines pour ces +intéressants quadrupèdes,—si toutefois on peut +nommer quadrupèdes, ces difformes marsupiaux avec +leurs immenses pattes de derrière qui leur permettent +de faire des bonds de vingt pieds et les moignons +qui leur servent de pattes de devant.—Or, on +venait justement de les faire sortir de leurs cages et +de les lancer dans leur enceinte, et le roi Ferdinand +s'ébahissait aux bonds immenses qu'ils accomplissaient, +effrayés qu'ils étaient par les aboiements +de Jupiter, lorsqu'on vint lui annoncer l'arrivée de +M. André Backer.</p> + +<p>—C'est bien, c'est bien, dit le roi, amenez-le ici, +je vais lui montrer une chose qu'il n'a jamais vue, +et qu'avec tous ses millions il ne saurait acheter.</p> + +<p>Le roi ne se mettait d'habitude à table qu'à quatre +heures; mais, pour avoir tout le temps de causer +avec le jeune banquier, il lui avait donné rendez-vous +à deux heures.</p> + +<p>Un valet de pied conduisit André Backer vers la +partie du parc où était le domicile des kangourous.</p> + +<p>Le roi, apercevant de loin le jeune homme, fit +quelques pas au-devant de lui; il ne connaissait le +père et le fils que comme étant les premiers banquiers +de Naples, et le titre de banquiers du roi +qu'ils avaient obtenu les avait mis en contact avec +les intendants et le ministre des finances de Sa +Majesté, jamais avec Sa Majesté elle-même.</p> + +<p>C'était Corradino qui, jusque-là, avait traité de +l'emprunt, fait les ouvertures, et proposé au roi, pour +rendre les banquiers plus coulants, de caresser leur +orgueil en donnant à l'un ou à l'autre la croix de +Saint-Georges Constantinien.</p> + +<p>Cette croix avait naturellement été offerte au chef +de la maison, c'est-à-dire à Simon Backer; mais +celui-ci, homme simple, avait renvoyé l'offre à son +fils, proposant de fonder en son nom une commanderie +de cinquante mille livres, fondation qui ne +s'obtenait que par faveur spéciale du roi; la proposition +avait été acceptée, de sorte que c'était son fils,—à +l'avenir duquel cette marque distinctive pouvait +être utile, surtout pour rapprocher, à l'occasion +d'un mariage, l'aristocratie d'argent de l'aristocratie +de naissance,—de sorte que c'était son fils qui avait +été nommé commandeur à sa place.</p> + +<p>Nous avons vu que le jeune André Backer avait +bonne tournure, qu'il était cité parmi les jeunes +gens élégants de Naples, et nous avons pu voir, aux +quelques mots échangés entre lui et Luisa San-Felice, +qu'il était à la fois homme d'éducation et +homme d'esprit; aussi, beaucoup de dames de +Naples n'avaient-elles pas pour lui la même indifférence +que notre héroïne, et beaucoup de mères de +famille eussent-elles désiré que le jeune banquier, +beau, riche, élégant, leur fît, à regard de leur fille, +la même proposition qu'André Backer avait faite au +chevalier à l'endroit de sa pupille.</p> + +<p>Il aborda donc le roi avec beaucoup de mesure et +de respect, mais avec beaucoup moins d'embarras +qu'une heure auparavant, il n'avait abordé la San-Felice.</p> + +<p>Les salutations faites, il attendit que le roi lui +adressât le premier la parole.</p> + +<p>Le roi l'examina des pieds à la tête et commença +par faire une légère grimace.</p> + +<p>Il est vrai qu'André Backer n'avait ni favoris ni +moustaches; mais il n'avait non plus ni poudre ni +queue, ornement et appendice sans lesquels, dans +l'esprit du roi, il ne pouvait y avoir d'homme +pensant parfaitement bien.</p> + +<p>Mais, comme le roi tenait fort à toucher ses vingt-cinq +millions, et que peu lui importait, au bout du +compte, que celui qui les lui baillerait, eût de la +poudre à la tête et une queue à la nuque, pourvu +qu'il les lui baillât, tout en tenant ses mains derrière +son dos, il rendit gracieusement son salut au jeune +banquier.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur Backer, fit-il, où en est +notre négociation?</p> + +<p>—Sa Majesté me permettra-t-elle de lui demander +de quelle négociation elle veut parler? répliqua le +jeune homme.</p> + +<p>—Celle des vingt-cinq millions.</p> + +<p>—Je croyais, sire, que mon père avait eu l'honneur +de répondre au ministre des finances de Votre +Majesté que c'était chose arrangée.</p> + +<p>—Ou qui s'arrangerait.</p> + +<p>—Non point, sire, arrangée. Les désirs du roi +sont des ordres.</p> + +<p>—Alors, vous venez m'annoncer...?</p> + +<p>—Que Sa Majesté peut regarder la chose comme +faite; demain commenceront les versements, à notre +caisse, des différentes maisons que mon père fait +participer à l'emprunt.</p> + +<p>—Et pour combien la maison Backer entre-t-elle +personnellement dans cet emprunt?</p> + +<p>—Pour huit millions, sire, qui sont dès à présent +à la disposition de Votre Majesté.</p> + +<p>—A ma disposition?</p> + +<p>—Oui sire.</p> + +<p>—Et quand cela?</p> + +<p>—Mais demain, mais ce soir. Sa Majesté peut les +faire prendre sur un simple reçu de son ministre des +finances.</p> + +<p>—Le mien ne vaudrait pas autant? demanda +le roi.</p> + +<p>—Mieux sire; mais je n'espérais pas que le roi fît +à notre maison l'honneur de lui donner un reçu de +sa main.</p> + +<p>—Si fait, si fait, monsieur, je le donnerai et avec +grand plaisir!... Ainsi vous dites que ce soir...?</p> + +<p>—Ce soir, si Votre Majesté le désire; mais, en ce +cas, comme la caisse ferme à six heures, il faudrait +que Votre Majesté permît que j'envoyasse un exprès +à mon père.</p> + +<p>—Comme je ne serais point fâché, mon cher +monsieur Backer, que l'on ne sût pas que j'ai touché +cet argent, dit le roi en se grattant l'oreille, attendu +que cet argent est destiné à faire une surprise, il me +serait agréable qu'il fût transporté cette nuit au palais.</p> + +<p>—Cela sera fait, sire; seulement, comme j'ai eu +l'honneur de le dire à Votre Majesté, mon père doit +être prévenu.</p> + +<p>—Voulez-vous revenir au palais pour écrire? +demanda le roi.</p> + +<p>—Ce que je voudrais surtout, sire, c'est de ne +pas déranger le roi dans sa promenade; il suffit donc +de deux mots écrits au crayon; ces deux mots remis +à mon valet de pied, il prendra un cheval de poste +et les portera à mon père.</p> + +<p>—Il y a un moyen bien plus simple, c'est de renvoyer +votre voiture.</p> + +<p>—Encore... Le cocher changera de chevaux et reviendra +me prendre.</p> + +<p>—Inutile, je retourne à Naples vers les sept heures +du soir, je vous reconduirai.</p> + +<p>—Sire! ce sera bien de l'honneur pour un pauvre +banquier, dit le jeune homme en s'inclinant.</p> + +<p>—La peste! vous appelez un pauvre banquier +l'homme qui m'escompte en une semaine une lettre +de change de vingt-cinq millions, et qui, du jour au +lendemain, en met huit à ma disposition! Je suis roi, +monsieur, roi des Deux-Siciles, à ce que l'on dit du +moins, eh bien, je déclare que, si j'avais huit millions +à vous payer d'ici à demain, je vous demanderais du +temps.</p> + +<p>André Backer tira un petit agenda de sa poche, +déchira une feuille de papier, écrivit dessus quelques +lignes au crayon, et, se tournant vers le roi:</p> + +<p>—Sa Majesté me permet-elle de donner un ordre +à cet homme? demanda-t-il.</p> + +<p>Et il désignait le valet de pied qui l'avait conduit +vers le roi, et qui, s'étant retiré à l'écart, attendait la +permission de retourner au château.</p> + +<p>—Donnez, donnez, pardieu! dit le roi.</p> + +<p>—Mon ami, fit André Backer, vous donnerez ce papier +à mon cocher, qui partira à l'instant même pour +Naples et le remettra à mon père. Il est inutile qu'il +revienne, Sa Majesté me fait l'honneur de me ramener.</p> + +<p>Et, en prononçant ces paroles, il s'inclina respectueusement +du côté du roi.</p> + +<p>—Si ce garçon-là avait de la poudre et une queue, +dit Ferdinand, il n'y aurait à Naples ni duc ni marquis +pour lui damer le pion... Enfin, on ne peut pas +tout avoir.</p> + +<p>Puis, tout haut:</p> + +<p>—Venez, venez monsieur Backer, et je vais vous +montrer à coup sûr des animaux que vous ne connaissez +pas.</p> + +<p>Backer obéit à l'ordre du roi, marcha près de lui +en ayant soin de se tenir un peu en arrière.</p> + +<p>Le roi le conduisit droit à l'enceinte où étaient enfermés +les animaux qui, selon lui, devaient être inconnus +au jeune banquier.</p> + +<p>—Tiens, dit celui-ci, ce sont des kangourous!</p> + +<p>—Vous les connaissez? s'écria le roi.</p> + +<p>—Oh! sire, dit André, j'en ai tué des centaines.</p> + +<p>—Vous avez tué des centaines de kangourous?</p> + +<p>—Oui, sire.</p> + +<p>—Où cela?</p> + +<p>—Mais en Australie.</p> + +<p>—Vous avez été en Australie?</p> + +<p>—J'en suis revenu il y a trois ans.</p> + +<p>—Et que diable alliez-vous faire en Australie?</p> + +<p>—Mon père, dont je suis le fils unique, est très-bon +pour moi; après m'avoir mis, depuis l'âge de +douze ans jusqu'à celui de quinze, à l'université +d'Iéna, il m'a envoyé de quinze à dix-huit ans terminer +mon éducation en Angleterre; enfin, comme +je désirais faire un voyage autour du monde, mon +père y consentit. Le capitaine Flinders allait partir +pour son premier voyage de circumnavigation, j'obtins +du gouvernement anglais la permission de partir +avec lui. Notre voyage dura trois ans; c'est alors +qu'ayant découvert, sur la côte méridionale de la +Nouvelle-Hollande, quelques îles inconnues, il leur +donna le nom d'îles des Kangourous, à cause de l'énorme +quantité de ces animaux qu'il y rencontra. +N'ayant rien à faire que de chasser, je m'en donnai +à coeur joie, et, chaque jour, j'en envoyais assez à +bord pour faire une ration de viande fraîche à chaque +homme de l'équipage. Depuis, Flinders a fait un +second voyage avec Bass, et il paraît qu'ils viennent +de découvrir un détroit qui sépare la terre de Van-Diemen +du continent.</p> + +<p>—La terre de Van-Diemen du continent! un détroit! +Ah! ah! fit le roi, qui ne savait pas du tout ce +que c'était que la terre de Van-Diemen et qui savait +à peine ce que c'était qu'un continent, alors vous +connaissez ces animaux-là, et moi qui croyais vous +montrer quelque chose de nouveau!</p> + +<p>—C'est quelque chose de nouveau, sire, et de +très-nouveau même, non-seulement pour Naples, +mais encore pour l'Europe, et, au point de vue de +la curiosité, je crois que Naples est, avec Londres, la +seule ville qui en possède un pareil spécimen.</p> + +<p>—Hamilton ne m'a donc point trompé en me disant +que le kangourou est un animal fort rare?</p> + +<p>—Fort rare, il a dit la vérité, sire.</p> + +<p>—Alors, je ne regrette pas mes papyrus.</p> + +<p>—Votre Majesté les a échangés contre des papyrus? +s'écria André Backer.</p> + +<p>—Ma foi, oui; on avait retrouvé à Herculanum +vingt-cinq ou trente rouleaux de charbon, que l'on +s'était empressé de m'apporter comme les choses les +plus précieuses de la terre. Hamilton les a vus chez +moi; il est amateur de toutes ces antiquailles; il m'avait +parlé des kangourous; je lui avais exprimé le +désir d'en avoir pour essayer de les acclimater dans +mes forêts; il m'a demandé si je voulais donner au +musée de Londres autant de rouleaux de papyrus +que le jardin zoologique de Londres me donnerait +de kangourous. Je lui ai dit: «Faites venir vos kangourous +et bien vite!» Avant-hier, il m'a annoncé +mes dix-huit kangourous, et je lui ai donné ses dix-huit +papyrus.</p> + +<p>—Sir William n'a point fait un mauvais marché, +dit en souriant Backer; seulement, sauront-ils là-bas +les dérouler et les déchiffrer comme on sait le faire ici?</p> + +<p>—Dérouler quoi?</p> + +<p>—Les papyrus.</p> + +<p>—Cela se déroule donc?</p> + +<p>—Sans doute, sire, et c'est ainsi que l'on a retrouvé +plusieurs manuscrits précieux que l'on croyait +perdus; peut-être retrouvera-t-on un jour le Panégyrique +de Virginius par Tacite, son discours contre +le proconsul Marcus-Priscus et ses Poésies qui nous +manquent; peut-être même sont-ils parmi ces papyrus +dont vous ignoriez la valeur, sire, et que vous +avez donnés à sir William.</p> + +<p>—Diable! diable! diable! fit le roi; et vous dites +que ce serait une perte, monsieur Backer?</p> + +<p>—Irréparable, sire!</p> + +<p>—Irréparable! Pourvu, maintenant que j'ai fait +un pareil sacrifice pour eux, pourvu que mes kangourous +se reproduisent! Qu'en pensez-vous, monsieur +Backer?</p> + +<p>—J'en doute fort, sire.</p> + +<p>—Diable! Il est vrai que, pour son musée polynésien, +qui est fort curieux, comme vous allez voir, +je ne lui ai donné que de vieux vases de terre cassés. +Venez voir le musée polynésien de sir William Hamilton; +venez.</p> + +<p>Le roi se dirigea vers le château, Backer le suivit.</p> + +<p>Le musée de sir William Hamilton n'étonna pas +plus André Backer que ne l'avaient étonné ses kangourous; +lui-même, dans son voyage avec Flinders, +avait relâché aux îles Sandwich, et, grâce au vocabulaire +polynésien recueilli par lui, pendant son séjour +dans l'archipel d'Hawaii, il put non-seulement +désigner au roi l'usage de chaque arme, le but de +chaque instrument, mais encore lui dire les noms +par lesquels ces armes et ces instruments étaient désignés +dans le pays.</p> + +<p>Backer s'informa quels étaient les vieux pots de +terre cassés que le roi avait donnés en échange de +ces curiosités de marchand de bric-à-bric, et le roi +lui montra cinq ou six magnifiques vases grecs trouvés +dans les fouilles de Sant'Agata-dei-Goti, nobles +et précieux débris d'une civilisation disparue et qui +eussent enrichi les plus riches musées. Quelques-uns +étaient brisés, en effet; mais on sait avec quelle facilité +et quel art ces chefs-d'oeuvre de forme et de +peinture se raccommodent, et combien les traces +mêmes qu'a laissées sur eux la main pesante du +temps les rendent plus précieux, puisqu'elles prouvent +leur antiquité et leur passage aventureux à travers +les siècles.</p> + +<p>Backer poussa un soupir d'artiste; il eût donné +cent mille francs de ces vieux pots brisés, comme les +appelait Ferdinand, et n'eût pas donné dix ducats +des casse-têtes, des arcs et des flèches recueillis dans +le royaume de Sa Majesté Kamehameha Ier, qui, tout +sauvage qu'il était, n'eût point fait pis en pareille circonstance +que son confrère européen Ferdinand IV.</p> + +<p>Le roi, passablement désappointé de voir le peu +d'admiration que son hôte avait manifesté pour les +kangourous australiens et le musée sandwichois, espérait +prendre sa revanche devant ses statues et ses +tableaux. Là, le jeune banquier laissa éclater son admiration, +mais non son étonnement. Pendant ses +fréquents voyages à Rome, il avait, grand amateur +qu'il était de beaux-arts, visité le musée Farnèse, de +sorte que ce fut lui qui fit les honneurs au roi de son +splendide héritage; il lui dit les noms probables des +deux auteurs du taureau Farnèse, Appollonius et +Taureseus, et, sans pouvoir affirmer ces noms, il affirma +au moins que le groupe, dont il fit remarquer +au roi les parties modernes, était de l'école d'Agesandre +de Rhodes, auteur de Laocoon. Il lui raconta +l'histoire de Dircé, personnage principal de ce +groupe, histoire dont le roi n'avait pas la première +idée; il l'aida à déchiffrer les trois mots grecs qui +se trouvent gravés au pied de l'Hercule colossal, +connu, lui aussi, sous le nom d'Hercule Farnèse: +[grec] GAIKON ATAINAIOS EPIESE, et lui expliqua que cela +voulait dire en italien <i>Glicone Ateniense faceva</i>, c'est-à-dire: +<i>Glicon, d'Athènes, a fait cette statue</i>; il lui apprit +qu'un des chefs-d'oeuvre de ce musée était une +Espérance qu'un sculpteur moderne a restaurée en +Flore, et qui, de là, est connue à tous sous le nom de +Flore Farnèse. Parmi les tableaux, il lui signala +comme des chefs-d'oeuvre du Titien la Danaé recevant +la pluie d'or, et le magnifique portrait de Philippe II, +ce roi qui n'avait jamais ri, et qui, frappé +de la main de Dieu, sans doute en punition des victimes +humaines qu'il lui avait sacrifiées, mourut de +cette terrible et immonde maladie pédiculaire dont +était mort Sylla et dont devait mourir Ferdinand II, +qui, à cette époque, n'était pas encore né. Il feuilleta +avec lui l'office de la Vierge de Julio Clovio, chef-d'oeuvre +d'imagerie du XVIe siècle, qui fut transporté +il y a sept ou huit ans, du musée bourbonien au palais +royal, et qui a disparu comme disparaissent à +Naples tant de choses précieuses, qui n'ont pas même +pour excuse de leur disparition cet amour frénétique +et indomptable de l'art qui fit de Cardillac un +assassin, et du marquis Campana un dépositaire infidèle; +enfin il émerveilla le roi, qui, croyant trouver +en lui une espèce de Turcaret ignorant et vaniteux, +venait d'y découvrir, au contraire, un amateur d'art +érudit et courtois.</p> + +<p>Et il en résulta, comme Ferdinand était au fond +un prince d'un grand bon sens et de beaucoup d'esprit, +qu'au lieu d'en vouloir au jeune banquier d'être +un homme instruit, quand lui, roi, n'était, comme +il le disait lui-même, qu'un âne, il le présenta à la +reine, à Acton, à sir William, à Emma Lyonna, non +plus avec les égards douteux rendus à l'homme d'argent, +mais avec cette courtoise protection que les +princes intelligents accordent toujours aux hommes +d'esprit et d'éducation.</p> + +<p>Cette présentation fut pour André Backer une nouvelle +occasion de faire valoir de nouvelles études; +il parla allemand avec la reine, anglais avec sir William +et lady Hamilton, français avec Acton, mais, au +milieu de tout cela, resta tellement modeste et convenable, +qu'en montant en voiture pour le ramener à +Naples, le roi lui dit:</p> + +<p>—Monsieur Backer, vous eussiez conservé votre +voiture que je ne vous en eusse pas moins ramené +dans la mienne, ne fût-ce que pour me procurer plus +longtemps le plaisir de votre conversation.</p> + +<p>Nous verrons plus tard que le roi s'était fort attaché +en effet, pendant cette journée, à André Backer, et +notre récit montrera, dans la suite, par quelle implacable +vengeance il prouva à ce malheureux jeune +homme, victime de son dévouement à la cause royale, +la sincérité de son amitié pour lui.</p> +<br><br> + + + +<h3>XL</h3> + +<h3>L'HOMME PROPOSE</h3> + + +<p>A peine le roi fut-il parti, emmenant avec lui +André Backer, que la reine Caroline, qui, jusque-là, +n'avait pu parler au capitaine général Acton, arrivé +seulement au moment où l'on allait se mettre à table, +se leva, lui fit, en se levant, signe de la suivre, recommanda +à Emma et à sir William de faire les honneurs +du salon si quelques-unes des personnes invitées +arrivaient avant son retour, et passa dans son +cabinet.</p> + +<p>Acton y entra derrière elle.</p> + +<p>Elle s'assit et fit signe à Acton de s'asseoir.</p> + +<p>—Eh bien? lui demanda-t-elle.</p> + +<p>—Votre Majesté, répliqua Acton, m'interroge probablement +à propos de la lettre?</p> + +<p>—Sans doute! N'avez-vous pas reçu deux billets +de moi qui vous priaient de faire l'expérience? Je me +sens entourée de poignards et de complots, et j'ai +hâte de voir clair dans toute cette affaire.</p> + +<p>—Comme je l'avais promis à Votre Majesté, je suis +arrivé à enlever le sang.</p> + +<p>—La question n'était point là; il s'agissait de savoir +si, en enlevant le sang, l'écriture persisterait... +L'écriture a-t-elle persisté?</p> + +<p>—D'une façon encore assez distincte pour que je +puisse lire avec une loupe.</p> + +<p>—Et vous l'avez lue?</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>—C'était donc une opération bien difficile, que +vous y avez mis un si long temps?</p> + +<p>—Oserai-je faire observer à Votre Majesté que je +n'avais point précisément que cela à faire; puis +j'avoue qu'à cause même de l'importance que vous +mettiez au succès de l'opération, j'ai beaucoup tâtonné; +j'ai fait cinq ou six essais différents, non point +sur la lettre elle-même, mais sur d'autres lettres que +j'ai tenté de mettre dans des conditions pareilles. +J'ai essayé de l'oxalate de potasse, de l'acide tartrique, +de l'acide muriatique, et chacune de ces substances +a enlevé l'encre avec le sang. Hier seulement, +en songeant que le sang humain contenait, dans les +conditions ordinaires, de 65 à 70 parties d'eau et +qu'il ne se caillait que par la volatilisation de cette +eau, j'ai eu l'idée d'exposer la lettre à la vapeur, afin +de rendre au sang caillé une quantité d'eau suffisante +à sa liquéfaction, et alors, en tamponnant le +sang avec un mouchoir de batiste et en versant de +l'eau sur la lettre disposée en pente, je suis arrivé à +un résultat que j'eusse mis immédiatement sous les +yeux de Votre Majesté, si je n'eusse su qu'au contraire +des autres femmes, les moyens, pour elle qui +n'est étrangère à aucune science, la préoccupent autant +que le résultat.</p> + +<p>La reine sourit: un pareil éloge était celui qui +pouvait le plus flatter son amour-propre.</p> + +<p>—Voyons le résultat, dit la reine.</p> + +<p>Acton tendit à Caroline la lettre qu'il avait reçue +d'elle pendant la nuit du 22 au 23 septembre, +et qu'elle lui avait donnée pour en faire disparaître +le sang.</p> + +<p>Le sang avait, en effet, disparu, mais partout où il +y avait eu du sang, l'encre avait laissé une si faible +trace, qu'au premier aspect, la reine s'écria:</p> + +<p>—Impossible de lire, monsieur.</p> + +<p>—Si fait, madame, répondit Acton; avec une +loupe et un peu d'imagination, Votre Majesté va +voir que nous allons arriver à recomposer la lettre +tout entière.</p> + +<p>—Avez-vous une loupe?</p> + +<p>—La voici.</p> + +<p>—Donnez.</p> + +<p>Au premier abord, la reine avait raison; car, à +part les trois ou quatre premières lignes, qui avaient +toujours été à peu près intactes, voici tout ce qu'à +l'oeil nu, et à l'aide de deux bougies, on pouvait lire +de la lettre:</p> + +<pre> +«Cher Nicolino, + +»Excuse ta pauvre amie si elle n'a pu aller au +dez-vous où elle se promettait tant de bonhe +oint de ma faute, je te le jure; ce n'est +pré j'ai été avertie par la rein e +devais prête avec les autres la +cour au-devant de l'amiral fera +de agnifiques, et la reine à lui + oute sa gloire; elle de me + que j'étais un avec elle +comptait éblouir du Nil une +opération moins lui tout au- +tre, puisqu'il n'a nt jaloux: +j'aimerai toujo phème. + +»Après-de un mot t'indiquera le + our où je libre. + +»Ta et fidèle +»E. +»21 septembre 1798.» +</pre> + +<p>La reine, quoiqu'elle eût la loupe entre les mains, +essaya d'abord de relier les mots les uns aux autres +mais, avec son caractère impatient, elle fut vite fatiguée +de ce travail infructueux, et, portant la loupe +à son oeil, elle parvint bientôt à lire difficilement, +mais enfin elle lut les lignes suivantes, qui lui présentèrent +la lettre dans tout son ensemble:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Cher Nicolino,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>»Excuse ta pauvre amie si elle n'a pu aller au</p> +<p>rendez-vous où elle se promettait tant de bonheur;</p> +<p>il n'y a point de ma faute, je te le jure; ce n'est qu'après</p> +<p>t'avoir vu que j'ai été avertie par la reine que je</p> +<p>devais me tenir prête avec les autres dames de la</p> +<p>cour à aller au-devant de l'amiral Nelson. On lui fera</p> +<p>des fêtes magnifiques, et la reine veut se montrer à lui</p> +<p>dans toute sa gloire; elle m'a fait l'honneur de me</p> +<p>dire que j'étais un des rayons avec lesquels elle</p> +<p>comptait éblouir le vainqueur du Nil. Ce sera une</p> +<p>opération moins méritante sur lui que sur tout autre,</p> +<p>puisqu'il n'a qu'un oeil; ne sois point jaloux:</p> +<p>j'aimerai toujours mieux Acis que Polyphème.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>»Après demain, un mot de moi t'indiquera le</p> +<p>jour où je serai libre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>»Ta tendre et fidèle</p> + </div><div class="stanza"> +<p>»E.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>»21 septembre 1798.</p> + </div> </div> + +<p>—Hum! fit la reine après avoir lu, savez-vous, +général, que tout cela ne nous apprend pas grand'chose +et que l'on croirait que la personne qui a écrit +cette lettre avait deviné qu'elle serait lue par un +autre que celui auquel elle était adressée? Oh! oh! +la dame est une femme de précaution!</p> + +<p>—Votre Majesté sait que, si l'on a un reproche à +faire aux dames de la cour, ce n'est point celui d'une +trop grande innocence; mais l'auteur de cette lettre +n'a pas encore pris assez de précautions; car, ce soir +même, nous saurons à quoi nous en tenir sur son +compte.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Votre Majesté a-t-elle eu la bonté de faire inviter, +pour ce soir à Caserte, toutes les dames de la +cour dont les noms de baptême commencent par un +E, et qui ont eu l'honneur de lui faire cortége, lorsqu'elle +a été au-devant de l'amiral Nelson?</p> + +<p>—Oui, elles sont sept.</p> + +<p>—Lesquelles, s'il vous plaît, madame?</p> + +<p>—La princesse de Cariati, qui s'appelle <i>Emilia</i>; la +comtesse de San-Marco, qui s'appelle <i>Eleonora</i>; la +marquise San-Clemente, qui s'appelle <i>Elena</i>; la duchesse +de Termoli, qui s'appelle <i>Elisabetta</i>; la duchesse +de Tursi, qui s'appelle <i>Elisa</i>; la marquise +d'Altavilla, qui s'appelle <i>Eufrasia</i>, et la comtesse +de Policastro, qui s'appelle <i>Eugenia</i>. Je ne compte +point lady Hamilton, qui s'appelle Emma; elle ne +saurait être pour rien dans une pareille affaire. Donc, +vous le voyez, nous avons sept personnes compromises.</p> + +<p>—Oui; mais, sur ces sept personnes, répliqua +Acton en riant, il y en a deux qui ne sont plus d'âge +à signer des lettres par de simples initiales.</p> + +<p>—C'est juste! Restent cinq. Après?</p> + +<p>—Après, c'est bien simple, madame, et je ne sais +pas même comment Votre Majesté se donne la peine +d'écouter le reste de mon plan.</p> + +<p>—Que voulez-vous, mon cher Acton! il y a des +jours où je suis vraiment stupide, et il paraît que je +suis dans un de ces jours-là.</p> + +<p>—Votre Majesté a bonne envie de me dire à moi +la grosse injure qu'elle vient de se dire à elle-même.</p> + +<p>—Oui; car vous m'impatientez avec toutes vos +circonlocutions.</p> + +<p>—Hélas! madame, on n'est point diplomate pour +rien.</p> + +<p>—Achevons.</p> + +<p>—Ce sera fait en deux mots.</p> + +<p>—Dites-les alors, ces deux mots! fit la reine +impatientée.</p> + +<p>—Que Votre Majesté invente un moyen de mettre +une plume aux mains de chacune de ces dames, et, +en comparant les écritures...</p> + +<p>—Vous avez raison, dit la reine en posant sa main +sur celle d'Acton; la maîtresse connue, l'amant le +sera bientôt. Rentrons.</p> + +<p>Et elle se leva.</p> + +<p>—Avec la permission de Votre Majesté, je lui +demanderai encore dix minutes d'audience.</p> + +<p>—Pour choses importantes?</p> + +<p>—Pour affaires de la plus haute gravité.</p> + +<p>—Dites, fit la reine en se rasseyant.</p> + +<p>—La nuit où Votre Majesté me remit cette lettre, +elle se rappelle avoir vu, à trois heures du matin, la +chambre du roi éclairée?</p> + +<p>—Oui, puisque je lui écrivis...</p> + +<p>—Votre Majesté sait avec qui le roi s'entretenait +si tard?</p> + +<p>—Avec le cardinal Ruffo, mon huissier me l'a +dit.</p> + +<p>—Eh bien, à la suite de sa conversation avec le +cardinal Ruffo, le roi a fait partir un courrier.</p> + +<p>—J'ai, en effet, entendu le galop d'un cheval qui +passait sous les voûtes. Quel était ce courrier?</p> + +<p>—Son homme de confiance, Ferrari.</p> + +<p>—D'où savez-vous cela?</p> + +<p>—Mon palefrenier anglais Tom couche dans les +écuries; il a vu, à trois heures du matin, Ferrari, en +costume de voyage, entrer dans l'écurie, seller un +cheval lui-même et partir. Le lendemain, en me +tenant l'étrier, il m'a dit cela.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, madame, je me suis demandé à qui, +après une conversation avec le cardinal, Sa Majesté +pouvait envoyer un courrier, et j'ai pensé que ce +n'était qu'à son neveu l'empereur d'Autriche.</p> + +<p>—Le roi aurait fait cela sans m'en prévenir?</p> + +<p>—Pas le roi! le cardinal, répondit Acton.</p> + +<p>—Oh! oh! fit la reine Caroline en fronçant le +sourcil, je ne suis pas Anne d'Autriche et M. Ruffo +n'est point Richelieu; qu'il prenne garde!</p> + +<p>—J'ai pensé que la chose était sérieuse.</p> + +<p>—Êtes-vous sûr que Ferrari allait à Vienne?</p> + +<p>—J'avais quelques doutes à ce sujet; mais ils ont +été bientôt dissipés. J'ai envoyé Tom sur la route +pour savoir si Ferrari avait pris la poste.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Il l'a prise à Capoue, où il a laissé son cheval, +en disant au maître de poste qu'il en eût bien soin, +que c'était un cheval des écuries du roi, et qu'il le +reprendrait à son retour, c'est-à-dire dans la nuit du +3 octobre, ou dans la matinée du 4.</p> + +<p>—Onze ou douze jours.</p> + +<p>—Juste le temps qu'il lui faut pour aller à Vienne +et en revenir.</p> + +<p>—Et, à la suite de toutes ces découvertes, qu'avez-vous +résolu?</p> + +<p>—D'en prévenir Votre Majesté d'abord, et c'est ce +que je viens de faire; ensuite il me semble, pour nos +plans de guerre, car Votre Majesté est toujours +résolue à la guerre?...</p> + +<p>—Toujours. Une coalition se prépare qui va chasser +les Français de l'Italie; les Français chassés, +mon neveu l'empereur d'Autriche va mettre la main +non-seulement sur les provinces qu'il possédait +avant le traité de Campo-Formio, mais encore sur +les Romagnes. Dans ces sortes de guerres, chacun +garde ce qu'il a pris, ou n'en rend que des portions; +emparons-nous donc seuls, et avant personne, des +États romains, et, en rendant au pape Rome, que +nous ne pouvons point garder, eh bien, nous ferons +nos conditions pour le reste.</p> + +<p>—Alors, la reine étant toujours résolue à la +guerre, il est important qu'elle sache ce que le roi, +moins résolu à la guerre que Votre Majesté, a pu, +par le conseil du cardinal Ruffo, écrire à l'empereur +d'Autriche et ce que l'empereur d'Autriche lui a répondu.</p> + +<p>—Vous savez une chose, général?</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—C'est qu'il ne faut attendre aucune complaisance +de Ferrari; c'est un homme entièrement +au roi et que l'on assure incorruptible.</p> + +<p>—Bon! Philippe, père d'Alexandre, disait qu'il +n'y avait point de forteresse imprenable, tant qu'y +pouvait entrer un mulet chargé d'or; nous verrons à +combien le courrier Ferrari estimera son incorruptibilité.</p> + +<p>—Et, si Ferrari refuse, quelle que soit la somme +offerte; s'il dit au roi que la reine et son ministre ont +tenté de le séduire, que pensera le roi, qui devient +de plus en plus défiant?</p> + +<p>—Votre Majesté sait qu'à mon avis le roi l'a toujours +été, défiant; mais je crois qu'il y a un moyen +qui met hors de cause Votre Majesté et moi.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—Celui de lui faire faire les propositions par sir +William. Si Ferrari est homme à se laisser acheter, +il se laissera aussi bien acheter par sir William que +par nous, d'autant plus que sir William ambassadeur +d'Angleterre, a près de lui le prétexte de +vouloir instruire sa cour des véritables dispositions +de l'empereur d'Autriche. S'il accepte,—et il ne +court aucun risque à accepter, car on ne lui demande +rien que de prendre lecture de la lettre, la remettre +dans son enveloppe et la recacheter;—s'il accepte, +tout va bien; s'il est assez l'ennemi de ses intérêts +pour refuser, au contraire, sir Hamilton lui donne +une centaine de louis pour qu'il garde le secret sur +la tentative faite; enfin, au pis aller de tout, s'il +refuse les cent louis et ne garde pas le secret, sir +William rejette tout ce que la tentative a de...—comment +dirai-je cela?—de hasardé, sur la +grande amitié qu'il porte à son frère de lait le roi +George; si cette excuse ne lui suffit pas, il demandera +au roi, sur sa parole d'honneur, si, en +pareille circonstance, il n'en ferait pas autant que lui, +sir William. Le roi se mettra à rire et ne donnera +point sa parole d'honneur. En somme, le roi a trop +grand besoin de sir William Hamilton, dans la position +où il se trouve, pour lui garder une longue rancune.</p> + +<p>—Vous croyez que sir William consentira?...</p> + +<p>—Je lui en parlerai, et, si cela ne suffit pas, Votre +Majesté lui en fera parler par sa femme.</p> + +<p>—Maintenant, ne craignez-vous pas que Ferrari +ne passe sans que nous soyons avertis?</p> + +<p>—Rien de plus simple que d'aller au-devant de +cette crainte, et je n'ai attendu pour cela que +l'agrément de Votre Majesté, ne voulant rien faire +sans son ordre.</p> + +<p>—Parlez?</p> + +<p>—Ferrari repassera cette nuit ou demain matin à +la poste de Capoue, où il a laissé son cheval; j'envoie +mon secrétaire à la poste de Capoue, afin que l'on +prévienne Ferrari que le roi est à Caserte et y attend +des dépêches; nous restons ici cette nuit et demain +toute la journée; au lieu de passer devant le château, +Ferrari y entre, demande Sa Majesté et trouve sir +William.</p> + +<p>—Tout cela peut réussir, en effet, répondit la +reine soucieuse, comme tout cela peut échouer.</p> + +<p>—C'est déjà beaucoup, madame, lorsque l'on +combat à chances égales, et qu'étant femme et reine, +on a pour soi le hasard.</p> + +<p>—Vous avez raison, Acton; d'ailleurs, en toute +chose il faut faire la part du feu; si le feu ne prend +pas tout, tant mieux; s'il prend tout, eh bien, on +tâchera de l'éteindre. Envoyez votre secrétaire à +Capoue et prévenez sir William Hamilton.</p> + +<p>Et la reine, secouant sa tête encore belle, mais +chargée de soucis, comme pour en faire tomber les +mille préoccupations qui pesaient sur elle, rentra +dans le salon d'un pas léger et le sourire sur les +lèvres.</p> +<br><br> + + + +<h3>XLI</h3> + +<h3>L'ACROSTICHE</h3> + + +<p>Un certain nombre de personnes étaient déjà arrivées +et, parmi ces personnes, les sept dames dont +le nom de baptême commençait par un E. Ces sept +dames étaient, comme nous l'avons dit, la princesse +de Cariati, la comtesse de San-Marco, la marquise de +San-Clemente, la duchesse de Termoli, la duchesse +de Tursi, la marquise d'Altavilla et la comtesse +de Policastro.</p> + +<p>Les hommes étaient l'amiral Nelson et deux de ses +officiers, ou plutôt deux de ses amis: le capitaine +Troubridge, et le capitaine Ball; le premier, esprit +charmant, plein de fantaisie et d'humour; le second, +grave et roide comme un véritable Breton de la +Grande-Bretagne.</p> + +<p>Les autres invités étaient l'élégant duc de Rocca-Romana, +frère de Nicolino Caracciolo, qui était loin +de se douter—c'est de Nicolino que nous parlons,—qui +était loin de se douter qu'un ministre et une +reine prissent en ce moment tant de peines pour découvrir +sa joyeuse et insouciante personnalité; le duc +d'Avalos, plus habituellement appelé le marquis del +Vasto, dont l'antique famille se divisa en deux +branches et dont un ancêtre, capitaine de Charles-Quint,—celui-là +même qui avait été fait prisonnier +à Ravenne, qui avait épousé la fameuse Vittoria Colonna, +et qui composa pour elle, en prison, son <i>Dialogue +de l'amour</i>,—reçut à Pavie des mains de François Ier, +vaincu, son épée, dont il ne restait plus que +la garde, tandis que l'autre, sous le nom de marquis +del Guasto, dont notre chroniqueur l'Étoile fait du +Guast, devenait l'amant de Marguerite de France et +mourait assassiné; le duc de la Salandra, grand veneur +du roi, que nous verrons plus tard essayer de +prendre le commandement échappé aux mains de +Mack; le prince Pignatelli, à qui le roi devait laisser +en fuyant la lourde charge de vicaire général, et +quelques autres encore, descendants fort descendus +des plus nobles familles napolitaines et espagnoles.</p> + +<p>Tous attendaient l'arrivée de la reine et s'inclinèrent +respectueusement à sa vue.</p> + +<p>Deux choses préoccupaient Caroline dans cette +soirée: faire valoir Emma Lyonna pour rendre Nelson +plus amoureux que jamais, et reconnaître à son +écriture la dame qui avait écrit le billet, attendu que +lorsqu'on connaîtrait celle qui l'avait écrit, il ne serait +pas difficile, comme l'avait fort judicieusement dit +Caroline, de reconnaître celui auquel il était adressé.</p> + +<p>Ceux-là seuls qui ont assisté à ces intimes et enivrantes +soirées de la reine de Naples, soirées dont +Emma Lyonna était à la fois le grand charme et le +principal ornement, ont pu raconter à leurs contemporains +à quel point d'enthousiasme et de délire la +moderne Armide conduisait ses auditeurs et ses spectateurs. +Si ses poses magiques, si sa voluptueuse +pantomime avaient eu l'influence que nous avons dite +sur les froids tempéraments du Nord, combien plus +elles devaient électriser ces violentes imaginations +du Midi, qui se passionnaient au chant, à la musique, +à la poésie, qui savaient par coeur Cimarosa et Metastase! +Nous avons, pour notre part, connu et interrogé, +dans nos premiers voyages à Naples et en Sicile, +des vieillards qui avaient assisté à ces soirées +magnétiques, et nous les avons vus, après cinquante +ans écoulés, frissonner comme des jeunes gens à ces +ardents souvenirs.</p> + +<p>Emma Lyonna était belle, même sans le vouloir. +Que l'on comprenne ce qu'elle fut ce soir-là, où elle +voulait être belle et pour la reine et pour Nelson, au +milieu de tous ces élégants costumes de la fin du XVIIIe +siècle, que la cour d'Autriche et celle des Deux-Siciles +s'obstinaient à porter comme une protestation contre +la révolution française; au lieu de la poudre qui couvrait +encore ces hautes coiffures ridiculement échafaudées +sur le sommet de la tête, au lieu de ces robes +étriquées qui eussent étranglé la grâce de Terpsichore +elle-même, au lieu de ce rouge violent qui +transformait les femmes en bacchantes, Emma +Lyonna, fidèle à ses traditions de liberté et d'art, +portait—mode qui commençait déjà à se répandre +et qu'avaient adoptée en France les femmes les plus +célèbres par leur beauté,—une longue tunique de +cachemire bleu clair tombant autour d'elle en plis à +faire envie à une statue antique; ses cheveux flottant +sur ses épaules en longues boucles laissaient transparaître, +au milieu de leurs flots mouvants, deux rubis +qui brillaient comme les fabuleuses escarboucles de +l'antiquité; sa ceinture, don de la reine, était une +chaîne de diamants précieux, qui, nouée comme une +cordelière, retombait jusqu'aux genoux; ses bras +étaient nus depuis la naissance de l'épaule jusqu'à +l'extrémité de ses doigts, et l'un de ses bras était +serré à l'épaule et au poignet par deux serpents de +diamants aux yeux de rubis; l'une de ses mains, +celle dont le bras était sans ornement était chargée +de bagues, tandis que l'autre, au contraire, ne brillait +que par l'éclatante finesse de sa peau et ses +ongles effilés, dont l'incarnat transparent semblait +fait de feuilles de rose, tandis que ses pieds, chaussés +de bas couleur de chair, semblaient nus comme ses +mains dans leurs cothurnes d'azur à lacets d'or.</p> + +<p>Cette éblouissante beauté, augmentée encore par +ce costume étrange, avait quelque chose de surnaturel +et, par conséquent, de terrible et d'effrayant; +les femmes s'écartaient de cette résurrection du paganisme +grec avec jalousie, les hommes avec effroi. +A qui avait le malheur de devenir amoureux de cette +Vénus Astarté, il ne restait plus que sa possession +ou le suicide.</p> + +<p>Il en résultait qu'Emma, toute belle qu'elle était, +et justement à cause de sa fascinante beauté, restait +isolée à l'angle d'un canapé, au milieu d'un cercle +qui s'était fait autour d'elle. Nelson, qui seul eût eu +le droit de s'asseoir à son côté, la dévorait du regard +et chancelait ébloui au bras de Troubridge, se demandant +par quel mystère d'amour ou quel calcul +de politique s'était donnée à lui, le rude marin, le +vétéran mutilé de vingt batailles, cette créature privilégiée +qui réunissait toutes les perfections.</p> + +<p>Quant à elle, elle était moins gênée et moins +rougissante sur ce lit d'Apollon, où autrefois Graham +l'avait exposée nue aux regards curieux de toute une +ville, que dans ce salon royal où tant de regards envieux +et lascifs l'enveloppaient.</p> + +<p>—Oh! Votre Majesté, s'écria-t-elle en voyant paraître +la reine et en s'élançant vers elle comme pour +implorer son secours, venez vite me cacher à votre +ombre, et dites bien à ces messieurs et à ces dames, +que l'on ne court pas, en s'approchant de moi, les +risques que l'ont court à s'endormir sous le mancenillier +ou à s'asseoir sous le bohon-upas.</p> + +<p>—Plaignez-vous de cela, ingrate créature que +vous êtes! dit en riant la reine; pourquoi êtes-vous +belle à faire éclater tous les coeurs d'amour et de jalousie, +si bien qu'il n'y a que moi ici qui sois assez +humble et assez peu coquette pour oser approcher +mon visage du vôtre en vous embrassant sur les deux +joues?</p> + +<p>Et la reine l'embrassa, et, en l'embrassant, lui dit +tout bas ces mots:</p> + +<p>—Sois charmante ce soir, il le faut!</p> + +<p>Et, jetant son bras autour du cou de sa favorite, +elle l'entraîna sur le canapé, autour duquel chacun +dès lors se pressa, les hommes pour faire leur cour +à Emma en faisant leur cour à la reine, et les femmes +pour faire leur cour à la reine en faisant leur cour à +Emma.</p> + +<p>En ce moment, Acton rentra: un regard que la +reine échangea avec lui, lui indiqua que tout marchait +au gré de son désir.</p> + +<p>Elle emmena Emma dans un coin, et, après lui +avoir parlé quelque temps tout bas:</p> + +<p>—Mesdames, dit-elle, je viens d'obtenir de ma +bonne lady Hamilton qu'elle nous donnerait ce soir +un échantillon de tous ses talents, c'est-à-dire qu'elle +nous chanterait quelque ballade de son pays ou quelque +chant de l'antiquité, qu'elle nous jouerait une +scène de Shakspeare, et qu'elle nous danserait son +pas du châle, qu'elle n'a encore dansé que pour moi +et devant moi.</p> + +<p>Il n'y eut dans le salon qu'un cri de curiosité et de +joie.</p> + +<p>—Mais, dit Emma, Votre Majesté sait que c'est à +une condition...</p> + +<p>—Laquelle? demandèrent les dames, encore plus +empressées dans leurs désirs que les hommes.</p> + +<p>—Laquelle? répétèrent les hommes après elles.</p> + +<p>—La reine, dit Emma, vient de me faire observer +que, par un singulier hasard, excepté celui de la +reine, le nom de baptême des huit dames qui sont +réunies dans ce salon commence par un E.</p> + +<p>—Tiens, c'est vrai! dirent les dames en se regardant.</p> + +<p>—Eh bien, si je fais ce que l'on demande, je veux +que l'on fasse aussi ce que je demanderai.</p> + +<p>—Mesdames, dit la reine, vous conviendrez que +c'est trop juste.</p> + +<p>—Eh bien, que voulez-vous? Voyons, dites, milady! +s'écrièrent plusieurs voix.</p> + +<p>—Je désire, dit Emma, garder un précieux souvenir +de cette soirée; Sa Majesté va écrire son nom +Carolina sur un morceau de papier, et chaque lettre +de ce nom auguste et chéri deviendra l'initiale d'un +vers écrit par chacune de nous, moi la première, à la +plus grande gloire de Sa Majesté; chacune de nous +signera son vers, bon ou mauvais, et j'espère bien +que, le mien aidant, il y en aura plus de mauvais +que de bons; puis, en souvenir de cette soirée pendant +laquelle j'aurai eu l'honneur de me trouver +avec la plus belle reine du monde et les plus nobles +dames de Naples et de la Sicile, je prendrai ce précieux +et poétique autographe pour mon album.</p> + +<p>—Accordé, dit la reine, et de grand coeur.</p> + +<p>Et la reine, s'approchant d'une table, écrivit en +travers d'une feuille de papier le nom Carolina.</p> + +<p>—Mais Votre Majesté, s'écrièrent les dames mises +en demeure de faire des vers à la minute, mais nous +ne sommes pas poëtes, nous.</p> + +<p>—Vous invoquerez Apollon, dit la reine, et vous le +deviendrez.</p> + +<p>Il n'y avait pas moyen de reculer: d'ailleurs, Emma +s'approchant de la table comme elle avait dit qu'elle +le ferait, écrivit en face de la première lettre du nom +de la reine, c'est-à-dire en face du C, le premier vers +de l'acrostiche et signa: Emma Hamilton.</p> + +<p>Les autres dames se résignèrent, et les unes après +les autres s'approchèrent de la table, prirent la plume, +écrivirent un vers et signèrent leur nom.</p> + +<p>Lorsque la dernière, la marquise de San-Clemente, +eut signé le sien, la reine prit vivement le papier. Le +concours des huit muses avait donné le résultat suivant.</p> + +<p>La reine lut tout haut:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><span class="lrg">C</span>'est par trop abuser de la grandeur suprême,</p> +<p class="i30"><i>Emma Hamilton</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p><span class="lrg">A</span>yant le sceptre en main, au front le diadème,</p> +<p class="i30"><i>Emilia Cariati</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p><span class="lrg">R</span>éunissant déjà de si riches tributs,</p> +<p class="i30"><i>Eleonora San-Marco</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p><span class="lrg">O</span> reine! de vouloir qu'en un instant Phébus,</p> +<p class="i30"><i>Elisabetta Termoli</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p><span class="lrg">L</span>orsque le mont Vésuve est si loin du Parnasse,</p> +<p class="i30"><i>Elisa Tursi</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p><span class="lrg">I</span>nitie au bel art de Pétrarque et du Tasse</p> +<p class="i30"><i>Eufrasia d'Altavilla</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p><span class="lrg">N</span>os coeurs, qui n'ont jamais pour vous jusqu'à ce jour</p> +<p class="i30"><i>Eugenia de Policastro</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p><span class="lrg">A</span>spiré qu'à lutter de respect et d'amour.</p> +<p class="i30"><i>Elena San-Clemente</i>.</p> + </div> </div> + +<p>—Voyez donc, dit la reine, tandis que les hommes +s'émerveillaient sur les mérites de l'acrostiche et que +les dames s'étonnaient elles-mêmes d'avoir si bien +fait, voyez donc, général Acton, comme la marquise +de San-Clemente a une charmante écriture.</p> + +<p>Le général Acton s'approcha d'une bougie, s'écartant +en même temps du groupe comme s'il eût voulu +relire l'acrostiche, compara l'écriture de la lettre +avec celle du huitième vers, et, rendant avec un +sourire le précieux et terrible autographe à Caroline:</p> + +<p>—Charmante, en effet, dit-il.</p> +<br><br> + + + +<h3>XLII</h3> + +<h3>LES VERS SAPHIQUES</h3> + + +<p>La double louange de la reine et du capitaine général +Acton à l'égard de l'écriture de la marquise de +San-Clemente, passa sans que personne, pas même +celle qui était l'objet de cette louange, eût l'idée d'y +attacher l'importance qu'elle avait en réalité.</p> + +<p>La reine s'empara de l'acrostiche, promettant à +Emma de le lui rendre le lendemain, et, comme cette +première glace qui fait la froideur du commencement +de toute soirée était brisée, chacun se mêla dans +cette charmante confusion que la reine savait créer +dans son intimité, par l'art qu'elle avait de faire +oublier toute gêne en bannissant toute étiquette.</p> + +<p>La conversation devint flottante; les lèvres ne +laissèrent plus tomber, mais lancèrent les paroles; le +rire montra ses dents blanches; hommes et femmes se +croisèrent; chacun alla, selon sa sympathie, chercher +l'esprit ou la beauté, et, au milieu de ce doux bruissement +qui semble un ramage d'oiseaux, on sentit +s'attiédir et s'imprégner des émanations parfumées +de la jeunesse cette atmosphère, dont tant de fraîches +haleines et tant de doux parfums faisaient une espèce +de philtre invisible, insaisissable, enivrant, composé +d'amour, de désirs et de volupté.</p> + +<p>Dans ces sortes de réunions, non-seulement Caroline +oubliait qu'elle était reine, mais encore parfois +ne se souvenait point assez qu'elle était femme; une +espèce de flamme électrique s'allumait dans ses +yeux, sa narine se dilatait, son sein gonflé imitait, en +se levant et en s'abaissant, le mouvement onduleux de +la vague, sa voix devenait rauque et saccadée, et un +rugissement de panthère ou de bacchante sortant de +cette belle bouche n'eût étonné personne.</p> + +<p>Elle vint à Emma, et, mettant sur son épaule nue, +sa main nue, qui sembla une main de corail rose sur +une épaule d'albâtre:</p> + +<p>—Eh bien, lui demanda-t-elle, avez-vous oublié, +ma belle lady, que vous ne vous appartenez point ce +soir? Vous nous avez promis des miracles, et nous +avons hâte de vous applaudir.</p> + +<p>Emma, tout au contraire de la reine, semblait +noyée dans une molle langueur; son cou n'avait plus +la force de supporter sa tête, qui s'inclinait tantôt +sur une épaule, tantôt sur l'autre, et quelquefois, +comme dans un spasme de volupté, se renversait en +arrière; ses yeux, à moitié fermés, cachaient ses +prunelles sous les longs cils de ses paupières; sa +bouche, à moitié ouverte, laissait sous les lèvres pourprées +voir ses dents d'émail; les boucles noires de +ses cheveux tranchaient avec la mate blancheur de +sa poitrine.</p> + +<p>Elle ne vit point, mais sentit la main de la reine se +poser sur son épaule; un frisson passa par tout son +corps.</p> + +<p>—Que désirez-vous de moi, chère reine? fit-elle +languissamment et avec un mouvement de tête d'une +grâce suprême. Je suis prête à vous obéir. Voulez-vous +la scène du balcon de Roméo? Mais, vous le +savez, pour jouer cette scène, il faut être deux, et je +n'ai pas de Roméo.</p> + +<p>—Non, non, dit la reine en riant, pas de scène +d'amour; tu les rendrais tous fous, et qui sait si tu +ne me rendrais pas folle aussi, moi? Non, quelque +chose qui les effraye, au contraire. Juliette au balcon! +non pas! Le monologue de Juliette, voilà tout ce que +je te permets ce soir.</p> + +<p>—Soit; donnez-moi un grand châle blanc, ma +reine, et faites-moi faire de la place.</p> + +<p>La reine prit, sur un canapé, un grand châle de +crêpe de Chine blanc qu'elle avait sans doute jeté là +avec intention, le donna à Emma, et, d'un geste dans +lequel elle redevenait reine, ordonna à tout le monde +de s'écarter.</p> + +<p>En une seconde, Emma se trouva isolée au milieu +du salon.</p> + +<p>—Madame, il faut que vous soyez assez bonne +pour expliquer la situation. D'ailleurs, cela détournera +un instant l'attention de moi, et j'ai besoin de +cette petite supercherie pour faire mon effet.</p> + +<p>—Vous connaissez tous la chronique véronaise +des Montaigus et des Capulets, n'est-ce pas? dit la +reine. On veut faire épouser à Juliette le comte Pâris, +qu'elle n'aime pas, tandis que c'est le pauvre banni +Roméo qu'elle aime. Frère Laurence, qui l'a mariée +à son amant, lui a donné un narcotique qui la fera +passer pour morte; on la déposera dans le tombeau +des Capulets, et, là, Laurence viendra la chercher et +la conduira à Mantoue, où l'attend Roméo. Sa mère +et sa nourrice viennent de sortir de sa chambre, la +laissant seule après lui avoir signifié que, le lendemain, +au point du jour, elle épouserait le comte Pâris.</p> + +<p>A peine la reine avait-elle achevé cet exposé qui +avait attiré tous les yeux sur elle, qu'un douloureux +soupir les ramena sur Emma Lyonna; il ne lui avait +fallu que quelques secondes pour se draper dans +l'immense châle, de manière à ne rien laisser voir +de son premier costume; sa tête était cachée dans +ses mains, elle les laissa glisser lentement de haut +en bas, releva en même temps et laissa voir peu à +peu son visage pâle, empreint de la plus profonde +douleur et dans lequel il était impossible de retrouver +aucun reste de cette langueur suave que +nous avons essayé de peindre; c'était, au contraire, +l'angoisse arrivée à son paroxysme, la terreur +montant à son apogée.</p> + +<p>Elle tourna lentement sur elle-même, comme +pour suivre des yeux sa mère et sa nourrice, même +au delà de la vue, et, d'une voix dont chaque vibration +pénétrait au fond du coeur, le bras étendu +comme pour donner au monde un congé éternel: +«Adieu!» dit-elle,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Adieu! Le Seigneur sait quand nous nous reverrons.</p> +<p>La terreur, sous mon front, agite son vertige,</p> +<p>Et mon sang suspendu dans mes veines se fige!</p> +<p>Si je les rappelais pour calmer mon effroi?</p> +<p>Nourrice! Signora!... Pauvre folle, tais-toi!</p> +<p>Qu'ont à faire en ces lieux, ta mère ou ta nourrice?</p> +<p>Il faut que sans témoins la chose s'accomplisse;</p> +<p>A moi, breuvage sombre!—et, si tu faillissais,</p> +<p>Demain je serais donc au comte?... Non, je sais</p> +<p>Un moyen d'échapper au terrible anathème:</p> +<p>Poignard, dernier recours, espérance suprême,</p> +<p>Repose à mes côtés. Si c'était un poison...</p> +<p>Que le moine en mes mains eût mis par trahison,</p> +<p>Tremblant qu'on découvrît mon premier mariage!</p> +<p>Mais non, chacun le tient pour un saint personnage,</p> +<p>Et, d'ailleurs, c'est l'ami de mon cher Roméo!</p> +<p>Qu'ai-je à craindre? Mais, si, déposée au tombeau,</p> +<p>J'allais sous mon linceul dans la sombre demeure,</p> +<p>Seule au milieu des morts, m'éveiller avant l'heure</p> +<p>Où doit, mon Roméo, venir me délivrer!</p> +<p>Cet air, que nul vivant ne saurait respirer,</p> +<p>Assiégeant à la fois ma bouche et ma narine,</p> +<p>De miasmes mortels gonflerait ma poitrine,</p> +<p>Me suffoquant avant que, vainqueur du trépas,</p> +<p>Mon bien-aimé ne pût m'emporter dans ses bras,</p> +<p>Ou même, si je vis, pour mon oeil quel spectacle!</p> +<p>Ce caveau n'est-il pas l'antique réceptacle</p> +<p>Où dorment les débris des aïeux trépassés</p> +<p>Depuis plus de mille ans, l'un sur l'autre entassés?</p> +<p>Où Tybald le dernier, étendu sur sa couche,</p> +<p>M'attend livide et froid, la menace à la bouche?</p> +<p>Puis, quand sonne minuit, grand Dieu! ne dit-on pas</p> +<p>Qu'éveillés par l'airain, les hôtes du trépas</p> +<p>Pour s'enlacer, hideux, dans leurs rondes funèbres,</p> +<p>Se lèvent en heurtant leurs os dans les ténèbres,</p> +<p>Et poussent dans la nuit de ces cris émouvants</p> +<p>Qui font fuir la raison du cerveau des vivants?</p> +<p>Oh! si je m'éveillais sous les arcades sombres,</p> +<p>Justement à cette heure où revivent les ombres;</p> +<p>Si, se traînant vers moi dans le sépulcre obscur,</p> +<p>Ces spectres me souillaient de leur contact impur,</p> +<p>Et, m'entraînant aux jeux que la lumière abhorre,</p> +<p>Me laissaient insensée au lever de l'aurore!</p> +<p>Je sens en y songeant ma raison s'échapper.</p> +<p>Oh! fuis! fuis! Roméo, je vois, pour te frapper,</p> +<p>Tybald qui lentement dans l'ombre se soulève.</p> +<p>A sa main décharnée étincelle son glaive;</p> +<p>Il veut, montrant du doigt son flanc ensanglanté,</p> +<p>Sur sa tombe te faire asseoir à son côté.</p> +<p>Arrête, meurtrier! au nom du ciel! arrête!</p> +<p><i>(Portant le flacon à ses lèvres.)</i></p> +<p>Roméo, c'est à toi que boit ta Juliette!</p> + </div> </div> + +<p>Et, faisant le geste d'avaler le narcotique, elle +s'affaissa sur elle-même, et tomba étendue sur le tapis +du salon, où elle resta inerte et sans mouvement.</p> + +<p>L'illusion fut si grande, qu'oubliant que ce qu'il +voyait s'accomplir n'était qu'un jeu, Nelson, le rude +marin, plus familier avec les tempêtes de l'Océan +qu'avec les feintes de l'art, poussa un cri, s'élança +vers Emma, et, de son bras unique, la souleva de +terre, comme il eût fait d'un enfant.</p> + +<p>Il en fut récompensé: en rouvrant les yeux, le +premier sourire d'Emma fut pour lui. Alors seulement, +il comprit son erreur, et se retira confus dans +un angle du salon.</p> + +<p>La reine lui succéda et chacun entoura la fausse +Juliette.</p> + +<p>Jamais la magie de l'art, poussée à ce point peut-être, +n'était parvenue au delà. Quoique exprimés +dans une langue étrangère, aucun des sentiments qui +avaient agité le coeur de l'amante de Roméo, n'avait +échappé à ses spectateurs; la douleur, quand, sa mère +et sa nourrice parties, elle se trouve seule avec la +menace de devenir la femme du comte Pâris; le +doute, quand, examinant le breuvage, elle craint +que ce ne soit un poison; la résolution, quand, prenant +un poignard, elle décide d'en appeler au fer, +c'est-à-dire à la mort, dans l'extrémité où elle se +trouve; l'angoisse, quand elle craint d'être oubliée +vivante dans le tombeau de sa famille et d'être forcée +par les spectres de se mêler à leur danse impie; enfin +sa terreur quand elle croit voir Tybald, enseveli de +la veille, se soulever tout sanglant pour frapper +Roméo, toutes ces impressions diverses, elle les avait +rendues avec une telle magie et une telle vérité, +qu'elle les avait fait passer dans l'âme des assistants, +pour lesquels, grâce à la magie de son art, la fiction +était devenue une réalité.</p> + +<p>Les émotions soulevées par ce spectacle, dont la +noble compagnie, complétement étrangère aux +mystères de la poésie du Nord, n'avait pas même +l'idée, furent quelque temps à se calmer. Au silence +de la stupéfaction succédèrent les applaudissements +de l'enthousiasme; puis vinrent les éloges et les +flatteries charmantes qui caressent si doucement +l'amour-propre des artistes. Emma, née pour briller +sur la scène littéraire, mais poussée par son irrésistible +fortune sur la scène politique, redevenait à +chaque occasion la comédienne ardente et passionnée, +prête à faire passer dans la vie réelle ces créations +de la vie factice que l'on appelle Juliette, lady +Macbeth ou Cléopâtre. Alors, elle jetait à son rêve +évanoui tous les soupirs de son coeur et demandait si +les triomphes dramatiques de mistress Siddons et de +mademoiselle Raucourt ne valaient pas mieux que les +apothéoses royales de lady Hamilton. Alors, il se +faisait en elle, au milieu des louanges des assistants, +des applaudissement des spectateurs, des caresses +même de la reine, une profonde tristesse, et, si elle s'y +laissait aller, elle tombait dans une de ces mélancolies +qui, chez elle, étaient encore une séduction; mais +la reine, qui pensait avec raison que ces mélancolies +n'étaient point exemptes de regrets et même de remords, +la poussait vite vers quelque nouveau triomphe, +dans l'enivrement duquel elle détournait les +yeux du passé pour ne plus regarder que dans +l'avenir.</p> + +<p>Aussi, la prenant par le bras et la secouant fortement, +comme on fait pour tirer une somnambule du +sommeil magnétique:</p> + +<p>—Allons, lui dit-elle, pas de ces rêveries! tu sais +bien que je ne les aime pas. Chante ou danse! Je te +l'ai déjà dit, tu n'es point à toi ce soir, tu es à nous; +chante ou danse!</p> + +<p>—Avec la permission de Votre Majesté, dit +Emma, je vais chanter. Je ne joue jamais cette scène +sans conserver pendant quelque temps un tremblement +nerveux qui m'ôte toute force physique; au +contraire, ce tremblement sert ma voix. Quel +morceau Votre Majesté désire-t-elle que je chante? +Je suis à ses ordres.</p> + +<p>—Chante-leur quelque chose de ce manuscrit de +Sappho que l'on vient de retrouver à Herculanum. +Ne m'as-tu pas dit que tu avais fait la musique de +plusieurs de ces poésies?</p> + +<p>—D'une seule, madame; mais...</p> + +<p>—Mais quoi? demanda la reine.</p> + +<p>—Cette musique, faite pour nous dans l'intimité, +sur un hymne étrange..., dit Emma à voix basse.</p> + +<p>—<i>A la femme aimée</i>, n'est-ce pas?</p> + +<p>Emma sourit et regarda la reine avec une singulière +expression de lascivité.</p> + +<p>—Justement! dit la reine, chante celle-là, je le +veux.</p> + +<p>Puis, laissant Emma tout étourdie de l'accent avec +lequel elle avait dit: <i>Je le veux</i>, elle appela le duc de +Rocca-Romana, qu'on assurait avoir été l'objet d'un +de ces caprices tendres et passagers auxquels la Sémiramis +du Midi était aussi sujette que la Sémiramis +du Nord, et, le faisant asseoir près d'elle sur le même +canapé, elle commença avec lui une conversation +qui, pour se passer à voix basse, n'en paraissait pas +moins animée.</p> + +<p>Emma jeta un regard sur la reine, sortit vivement +du salon, et, un instant après, rentra coiffée d'une +branche de laurier, les épaules couvertes d'un manteau +rouge et portant dans son bras arrondi cette +lyre lesbienne que nulle femme n'a osé toucher depuis +que la muse de Mitylène l'a laissée échapper de +ses mains en s'élançant du haut du rocher de Leucade.</p> + +<p>Un cri d'étonnement s'échappa de toutes les poitrines; +à peine la reconnut-on. Ce n'était plus la +douce et poétique Juliette; une flamme plus dévorante +que celle que Vénus vengeresse alluma dans +les yeux de Phèdre jaillissait de sa prunelle; elle s'avança +d'un pas rapide et qui avait quelque chose de +viril, répandant autour d'elle un parfum inconnu; +toutes les ardeurs impures de l'antiquité, celle de +Myrrha pour son père, celle de Pasiphaé pour le taureau +crétois, semblaient avoir étendu leur fard impudique +sur son visage; c'était la vierge révoltée +contre l'amour, sublime d'impudeur dans sa coupable +rébellion; elle s'arrêta devant la reine, et, avec +une passion qui fit sonner les cordes de la lyre, +comme si elles étaient d'airain, elle se laissa tomber +sur un fauteuil et chanta sur une stridente mélopée +les paroles suivantes:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Assis à tes côtés, celui-là qui soupire,</p> +<p>Écoutant de ta voix les sons mélodieux,</p> +<p>Celui-là qui te voit, ô rage! lui sourire,</p> +<p>Celui-là, je le dis, il est l'égal des dieux!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dès que je t'aperçois, la voix manque à ma lèvre,</p> +<p>Ma langue se dessèche et veut en vain parler.</p> +<p>Dans mes tempes en feu j'entends battre la fièvre,</p> +<p>Et me sens tout ensemble et transir et brûler.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Plus pâle que la fleur qui se soutient à peine,</p> +<p>Quand le Lion brûlant la sécha tout un jour,</p> +<p>Je tremble, je pâlis, je reste hors d'haleine,</p> +<p>Et meurs, sans expirer, de désir et d'amour.</p> + </div> </div> + +<p>Avec la dernière vibration de ses cordes la lyre +glissa des genoux de la poétesse sur le tapis et sa +tête se renversa sur son fauteuil.</p> + +<p>La reine, qui, dès la seconde strophe, avait écarté +d'elle Rocca-Romana, s'élança avant même que le +dernier vers fût fini et souleva dans ses bras Emma, +dont la tête retomba inerte sur son épaule comme si +elle était évanouie.</p> + +<p>Cette fois, on fut un instant sans savoir si l'on devait +applaudir; mais la pudeur fut vite terrassée +dans un combat où toute idée morale devait succomber +sous l'ardente exaltation des sens. Hommes et +femmes entourèrent Emma; ce fut à qui obtiendrait +un regard, un mot d'elle, à qui toucherait sa main, +ses cheveux, ses vêtements. Nelson était là comme +les autres, plus tremblant que les autres, car il était +plus amoureux; la reine prit la couronne de laurier +sur la tête d'Emma et la posa sur celle de Nelson.</p> + +<p>Lui, l'arracha comme si elle eût brûlé ses tempes, +et l'appuya sur son coeur.</p> + +<p>En ce moment, la reine sentit une main qui la +prenait par le poignet; elle se retourna: c'était +Acton.</p> + +<p>—Venez, lui dit-il, sans perdre un instant; Dieu +fait pour nous plus que nous ne pouvions espérer.</p> + +<p>—Mesdames, dit-elle, en mon absence,—car +pour quelques instants je suis forcée de m'absenter,—en +mon absence, c'est Emma qui est reine; je +vous laisse, en place de la puissance, le génie et la +beauté.</p> + +<p>Puis, à l'oreille de Nelson:</p> + +<p>—Dites-lui de danser pour vous le pas du châle +qu'elle devait danser pour moi. Elle le dansera.</p> + +<p>Et elle suivit Acton, laissant Emma enivrée d'orgueil, +et Nelson fou d'amour.</p> +<br><br> + + + +<h3>XLIII</h3> + +<h3>DIEU DISPOSE</h3> + + +<p>La reine suivit Acton; car elle comprenait qu'en +effet il devait se passer quelque chose de grave pour +qu'il se fût permis de l'appeler si impérativement +hors du salon.</p> + +<p>Arrivée au corridor, elle voulut l'interroger; mais +il se contenta de lui répondre:</p> + +<p>—Par grâce, madame, venez vite! nous n'avons +pas un instant à perdre; dans quelques minutes, vous +saurez tout.</p> + +<p>Acton prit un petit escalier de service qui conduisait +à la pharmacie du château. C'était dans cette +pharmacie que les médecins et les chirurgiens du roi, +Vairo, Troja, Cottugno, trouvaient un assortiment +assez complet de médicaments pour porter les premiers +soins aux malades ou aux blessés dans les indispositions +ou les accidents, quels qu'ils fussent, +pour lesquels ils étaient appelés.</p> + +<p>La reine devina où la conduisait Acton.</p> + +<p>—Il n'est rien arrivé à aucun de mes enfants? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Non, madame, rassurez-vous, dit Acton; et, si +nous avons une expérience à faire, nous pourrons la +faire, du moins, <i>in anima vili</i>.</p> + +<p>Acton ouvrit la porte; la reine entra et jeta un +coup d'oeil rapide dans la chambre.</p> + +<p>Un homme évanoui était couché sur un lit.</p> + +<p>Elle s'approcha avec plus de curiosité que de +crainte.</p> + +<p>—Ferrari! dit-elle.</p> + +<p>Puis, se retournant vers Acton, l'oeil dilaté:</p> + +<p>—Est-il mort? demanda-t-elle du ton dont elle eût +dit: «L'avez-vous tué?»</p> + +<p>—Non, madame, répondit Acton, il n'est qu'évanoui.</p> + +<p>La reine le regarda; son regard demandait une +explication.</p> + +<p>—Mon Dieu, madame, dit Acton, c'est la chose la +plus simple du monde. J'ai envoyé, comme nous en +sommes convenus, mon secrétaire prévenir le maître +de poste de Capoue qu'il eût à dire au courrier Ferrari, +à son passage, que le roi l'attendait à Caserte; +il le lui a dit, Ferrari n'a pris que le temps de changer +de cheval; seulement, en arrivant sous la grande +porte du château, il a tourné trop court, gêné par les +voitures de nos visiteurs; son cheval s'est abattu des +quatre pieds, la tête du cavalier a porté contre une +borne, on l'a ramassé évanoui, et je l'ai fait apporter +ici en disant qu'il était inutile d'aller chercher un +médecin et que je le soignerais moi-même.</p> + +<p>—Mais, alors, dit la reine saisissant la pensée +d'Acton, il n'est plus besoin d'essayer de le séduire, +d'acheter son silence; nous n'avons plus à craindre +qu'il ne parle, et, pourvu qu'il reste évanoui assez +longtemps pour que nous puissions ouvrir la lettre, +la lire et la recacheter, c'est tout ce qu'il faut; seulement, +vous comprenez, Acton, il ne faut pas qu'il se +réveille tandis que nous serons à l'oeuvre.</p> + +<p>—J'y ai pourvu avant l'arrivée de Votre Majesté, +ayant pensé à tout ce qu'elle pense.</p> + +<p>—Et comment?</p> + +<p>—J'ai fait prendre à ce malheureux vingt gouttes +de laudanum de Sydenham.</p> + +<p>—Vingt gouttes, dit la reine. Est-ce assez pour +un homme habitué au vin et aux liqueurs fortes +comme doit être ce courrier?</p> + +<p>—Peut-être avez-vous raison, madame, et peut-on +lui en donner dix gouttes de plus.</p> + +<p>Et, versant dix gouttes d'une liqueur jaunâtre dans +une petite cuiller, il les introduisit dans la gorge du +malade.</p> + +<p>—Et vous croyez, demanda la reine, que moyennant +ce narcotique, il ne reprendra point ses sens?</p> + +<p>—Point assez pour se rendre compte de ce qui se +passera autour de lui.</p> + +<p>—Mais, dit la reine, je ne lui vois point de sacoche.</p> + +<p>—Comme c'est l'homme de confiance du roi, dit +Acton, le roi n'use point avec lui des précautions ordinaires; +et, quand il s'agit d'une simple dépêche, il +la porte et en rapporte la réponse dans une poche de +cuir pratiquée à l'intérieur de sa veste.</p> + +<p>—Voyons, dit-la reine sans hésitation aucune.</p> + +<p>Acton ouvrit la veste, fouilla dans la poche de cuir +et en tira une lettre cachetée du cachet particulier de +l'empereur d'Autriche, c'est-à-dire, comme l'avait +prévu Acton, d'une tête de Marc-Aurèle.</p> + +<p>—Tout va bien, dit Acton.</p> + +<p>La reine voulut lui prendre la lettre des mains +pour la décacheter.</p> + +<p>—Oh! non, non, dit Acton, pas ainsi.</p> + +<p>Et, tirant la lettre à lui, il la plaça à une certaine +hauteur au-dessus de la bougie, le cachet s'amollit +peu à peu, un des quatre angles se souleva.</p> + +<p>La reine passa la main sur son front.</p> + +<p>—Qu'allons-nous lire? dit-elle.</p> + +<p>Acton tira la lettre de son enveloppe, et, en s'inclinant, +la présenta à la reine.</p> + +<p>La reine l'ouvrit et lut tout haut:</p> + + +<p>«Château de Schoenbrünn, 28 septembre 1798.</p> + +<p>»Très-excellent frère, cousin et oncle, allié et confédéré,</p> + +<p>»Je réponds à Votre Majesté de ma main, comme +elle m'a écrit de la sienne.</p> + +<p>»Mon avis, d'accord avec celui du conseil aulique, +est que nous ne devons commencer la guerre contre +la France que quand nous aurons réuni toutes nos +chances de succès, et une des chances sur lesquelles +il m'est permis de compter, c'est la coopération des +40,000 hommes de troupes russes conduites par +le feld-maréchal Souvorov, à qui je compte donner +le commandement en chef de nos armées; or, ces +40,000 hommes ne seront ici qu'à la fin de mars. +Temporisez donc, mon très-excellent frère, cousin et +oncle, retardez par tous les moyens possibles l'ouverture +des hostilités; je ne crois pas que la France +soit plus que nous désireuse de faire la guerre; profitez +de ses dispositions pacifiques; donnez quelque +raison bonne ou mauvaise de ce qui s'est passé, et, +au mois d'avril, nous entrerons en campagne avec +tous nos moyens.</p> + +<p>»Sur ce, et la présente n'étant à autre fin, je prie, +mon très-cher frère, cousin et oncle, allié et confédéré, +que Dieu vous ait dans sa sainte et digne +garde.</p> + +<p>»FRANÇOIS.»</p> + + +<p>—Voilà tout autre chose que ce que nous attendions, +dit la reine.</p> + +<p>—Pas moi, madame, répliqua Acton; je n'ai jamais +cru que Sa Majesté l'empereur entrât en campagne +avant le printemps prochain.</p> + +<p>—Que faire?</p> + +<p>—J'attends les ordres de Votre Majesté.</p> + +<p>—Vous connaissez, général, mes raisons de vouloir +une guerre immédiate.</p> + +<p>—Votre Majesté prend-elle la responsabilité?</p> + +<p>—Quelle responsabilité voulez-vous que je prenne +avec une pareille lettre?</p> + +<p>—La lettre de l'empereur sera ce que nous pouvons +désirer qu'elle soit.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Le papier est un agent passif et on lui fait dire +ce que l'on veut; toute la question est de calculer s'il +vaut mieux faire la guerre tout de suite ou plus tard, +attaquer que d'attendre que l'on nous attaque.</p> + +<p>—Il n'y a pas de discussion là-dessus, il me semble; +nous connaissons l'état dans lequel est l'armée +française, elle ne saurait nous résister aujourd'hui; +si nous lui donnons le temps de s'organiser, c'est +nous qui ne lui résisterons pas.</p> + +<p>—Et, avec cette lettre-là, vous croyez impossible +que le roi se mette en campagne?</p> + +<p>—Lui! il sera trop content de trouver un prétexte +pour ne pas bouger de Naples.</p> + +<p>—Alors, madame, je ne connais qu'un moyen, +dit Acton d'une voix résolue.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—C'est de faire dire à la lettre le contraire de ce +qu'elle dit.</p> + +<p>La reine saisit le bras d'Acton.</p> + +<p>—Est-ce possible? demanda-t-elle en le regardant +fixement.</p> + +<p>—Rien de plus facile.</p> + +<p>—Expliquez-moi cela... Attendez!</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—N'avez-vous pas entendu cet homme se plaindre?</p> + +<p>—Qu'importe!</p> + +<p>—Il se soulève sur son lit.</p> + +<p>—Mais pour retomber, voyez.</p> + +<p>Et, en effet, le malheureux Ferrari retomba sur +son lit en poussant un gémissement.</p> + +<p>—Vous disiez? reprit la reine.</p> + +<p>—Je dis que le papier est épais, sans teinte, écrit +sur une seule page.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, on peut, à l'aide d'un acide, enlever +l'écriture en ne laissant de la main de l'empereur que +les trois dernières lignes et sa signature, et substituer +la recommandation d'ouvrir sans retard les hostilités +à celle de ne les commencer qu'au mois d'avril.</p> + +<p>—C'est grave, ce que vous me proposez là, général.</p> + +<p>—Aussi ai-je dit qu'à la reine seule appartenait de +prendre une pareille responsabilité.</p> + +<p>La reine réfléchit un instant, son front se plissa, +ses sourcils se froncèrent, son oeil s'endurcit, sa main +se crispa.</p> + +<p>—C'est bien, dit-elle, je la prends.</p> + +<p>Acton la regarda.</p> + +<p>—Je vous ai dit que je la prenais. A l'oeuvre!</p> + +<p>Acton s'approcha du lit du blessé, lui tâta le +pouls, et, retournant vers la reine:</p> + +<p>—Avant deux heures, il ne reviendra pas à lui, +dit-il.</p> + +<p>—Avez-vous besoin de quelque chose? demanda +la reine en voyant Acton regarder autour de lui.</p> + +<p>—Je voudrais un réchaud, du feu et un fer à repasser.</p> + +<p>—On sait que vous êtes ici près du blessé?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Sonnez alors, et demandez les objets dont vous +avez besoin.</p> + +<p>—Mais on ne sait point que Votre Majesté y est?</p> + +<p>—C'est vrai, dit la reine.</p> + +<p>Et elle se cacha derrière le rideau de la fenêtre.</p> + +<p>Acton sonna; ce ne fut point un domestique qui +vint, ce fut son secrétaire.</p> + +<p>—Ah! c'est vous, Dick? fit Acton.</p> + +<p>—Oui, monseigneur; j'ai pensé que Votre Excellence +avait besoin de choses auxquelles un domestique +peut-être ne saurait point l'aider.</p> + +<p>—Vous avez eu raison. Procurez-moi d'abord, et +le plus tôt possible, un fourneau, du charbon allumé +et un fer à repasser.</p> + +<p>—Est-ce tout, monseigneur?</p> + +<p>—Oui, pour le moment; mais vous ne vous éloignerez +pas, j'aurai probablement besoin de vous.</p> + +<p>Le jeune homme sortit pour exécuter les ordres +qu'il venait de recevoir; Acton referma la porte derrière +lui.</p> + +<p>—Vous êtes sûr de ce jeune homme? demanda la +reine.</p> + +<p>—Comme de moi-même, madame.</p> + +<p>—Vous le nommez?</p> + +<p>—Richard Menden.</p> + +<p>—Vous l'avez appelé Dick.</p> + +<p>—Votre Majesté sait que c'est l'abréviation de +Richard.</p> + +<p>—C'est vrai!</p> + +<p>Cinq minutes après, on entendit des pas dans l'escalier.</p> + +<p>—Du moment que c'est Richard, dit Acton, il est +inutile que Votre Majesté se cache; d'ailleurs, nous +aurons besoin de lui tout à l'heure.</p> + +<p>—Pour quoi faire?</p> + +<p>—Quand il s'agira de récrire la lettre; ce n'est ni +Votre Majesté ni moi qui la récrirons, attendu que le +roi connaît nos écritures; il faudra donc que ce soit +lui.</p> + +<p>—C'est juste.</p> + +<p>La reine s'assit, tournant le dos à la porte.</p> + +<p>Le jeune homme entra avec les trois objets demandés, +qu'il déposa près de la cheminée; puis il sortit +sans paraître même avoir remarqué qu'une personne +était dans la chambre, qu'il n'avait pas vue à sa première +entrée.</p> + +<p>Acton referma une seconde fois la porte derrière +lui, apporta le fourneau près de la cheminée et mit +le fer dessus; puis, ouvrant l'armoire qui contenait +la pharmacie, il en tira une petite bouteille d'acide +oxalique, coupa la barbe d'une plume de manière +qu'elle pût lui servir à promener la liqueur sur le +papier, plia la lettre de façon à préserver les trois +dernières lignes et la signature impériale de tout +contact avec le liquide, versa l'acide sur la lettre et +l'y étendit avec la barbe de la plume.</p> + +<p>La reine suivait l'opération avec une curiosité qui +n'était pas exempte d'inquiétude, craignant qu'elle +ne réussit point ou ne réussit mal; mais, à sa grande +satisfaction, sous l'âcre morsure du liquide, elle vit +d'abord l'encre jaunir, puis blanchir, puis disparaître.</p> + +<p>Acton tira son mouchoir de sa poche, et, en faisant +un tampon, il épongea la lettre.</p> + +<p>Cette opération terminée, le papier était redevenu +parfaitement blanc; il prit le fer, étendit la lettre +sur un cahier de papier et la repassa comme on +repasse un linge.</p> + +<p>—La! maintenant, dit-il, tandis que le papier va +sécher, rédigeons la réponse de Sa Majesté l'empereur +d'Autriche.</p> + +<p>Ce fut la reine qui la dicta. En voici le texte mot +à mot:</p> + + +<p>»Schoenbrünn, 28 septembre 1798.</p> + +<p>«Mon très-excellent frère, cousin, +oncle, allié et confédéré,</p> + +<p>»Rien ne pouvait m'être plus agréable que la lettre +que vous m'écrivez et dans laquelle vous me promettez +de vous soumettre en tout point à mon avis. +Les nouvelles qui m'arrivent de Rome me disent que +l'armée française est dans l'abattement le plus +complet; il en est tout autant de l'armée de la haute +Italie.</p> + +<p>»Chargez-vous donc de l'une, mon très-excellent +frère, cousin et oncle, allié et confédéré; je me chargerai +de l'autre. A peine aurai-je appris que vous +êtes à Rome, que, de mon côté, j'entre en campagne +avec 140,000 hommes; vous en avez de votre côté +60,000, j'attends 40,000 Russes; c'est plus qu'il n'en +faut pour que le prochain traité de paix, au lieu de +s'appeler le traité de Campo-Formio, s'appelle le +traité de Paris.»</p> + + +<p>—Est-ce cela? demanda la reine.</p> + +<p>—Excellent! dit Acton.</p> + +<p>—Alors, il ne s'agit plus que de recopier cette rédaction.</p> + +<p>Acton s'assura que le papier était parfaitement +sec, fit disparaître, à l'aide du fer, le pli préservateur, +alla de nouveau à la porte et appela Dick.</p> + +<p>Comme il l'avait prévu, le jeune homme se tenait +à la portée de la voix.</p> + +<p>—Me voici, monseigneur, dit-il.</p> + +<p>—Venez à cette table, fit Acton, et transcrivez ce +brouillon sur cette lettre en déguisant légèrement +votre écriture.</p> + +<p>Le jeune homme se mit à la table sans faire une +question, sans paraître s'étonner, prit la plume +comme s'il s'agissait de la chose la plus simple, exécuta +l'ordre donné, et se leva, attendant de nouvelles +instructions.</p> + +<p>Acton examina le papier à la lueur des bougies: +rien n'indiquait la trahison qui venait d'être commise; +il réintégra la lettre dans l'enveloppe, replaça +au-dessus de la flamme la cire, qui s'amollit de nouveau, +laissa sur cette première couche, afin d'effacer +toute trace d'ouverture de la lettre, retomber une seconde +couche de cire, et appliqua dessus le cachet +qu'il avait fait faire en fac-similé sur celui de l'empereur.</p> + +<p>Après quoi, il remit la dépêche dans la poche de +cuir, reboutonna la veste du courrier, et, prenant +une bougie, examina pour la première fois la blessure.</p> + +<p>Il y avait contusion violente à la tête, le cuir chevelu +était fendu sur une longueur de deux pouces; +mais il n'y avait aucune lésion de l'os du crâne.</p> + +<p>—Dick, dit-il, écoutez bien mes recommandations; +voici ce que vous allez faire...</p> + +<p>Le jeune homme s'inclina.</p> + +<p>—Vous allez envoyer chercher un médecin à +Santa-Maria; pendant qu'on ira chercher le médecin, +qui ne sera pas ici avant une heure, vous ferez +prendre à cet homme, cuillerée par cuillerée, une décoction +de café vert bouilli, la valeur d'un verre à +peu près.</p> + +<p>—Oui, Votre Excellence.</p> + +<p>—Le médecin croira que ce sont les sels qu'il lui +aura fait respirer, ou l'éther dont il lui aura frotté +les tempes qui l'auront fait revenir à lui, vous le lui +laisserez croire; il pansera le blessé, qui, selon son +état de force ou de faiblesse, poursuivra sa route à +pied ou en voiture.</p> + +<p>—Oui, Votre Excellence.</p> + +<p>—Le blessé, continua Acton en appuyant sur +chaque mot, a été ramassé après sa chute par les +gens de la maison, porté par eux sur votre ordre dans +la pharmacie, soigné par vous et le médecin; il n'a +vu ni moi la reine, et la reine ni moi ne l'avons vu. +Vous entendez?</p> + +<p>—Oui, Votre Excellence.</p> + +<p>—Et maintenant, dit Acton en se retournant vers +la reine, vous pouvez laisser aller les choses d'elles-mêmes +et rentrer sans inquiétude au salon, tout +s'exécutera comme il a été ordonné.</p> + +<p>La reine jeta un dernier regard sur le secrétaire; +elle lui trouva cet air intelligent et résolu des hommes +appelés un jour à faire leur fortune.</p> + +<p>Puis, la porte refermée:</p> + +<p>—Vous avez là un homme précieux, général! dit-elle.</p> + +<p>—Il n'est point à moi, il est à vous, madame, +comme tout ce que je possède, répondit Acton.</p> + +<p>Et il s'inclina en laissant passer la reine devant +lui.</p> + +<p>Lorsqu'elle rentra dans le salon, Emma Lyonna, +enveloppée d'un cachemire pourpre à franges d'or, se +laissait, au milieu des louanges et des applaudissements +frénétiques des spectateurs, tomber sur un canapé +dans tout l'abandon d'une danseuse de théâtre +qui vient d'obtenir son plus beau succès; et, en effet, +jamais ballerine de San-Carlo n'avait jeté son public +dans un pareil enivrement; le cercle au milieu duquel +elle avait commencé la danse s'était peu à peu, +et par une attraction insensible, rapproché d'elle; de +sorte qu'il était arrivé un moment où, chacun étant +avide de la voir, de la toucher, de respirer le parfum +qui émanait d'elle, non-seulement l'espace, mais l'air +lui avait manqué, et, criant d'une voix étouffée: +«Place! place!» elle était, dans un spasme voluptueux, +venue tomber sur le canapé où la reine la retrouvait.</p> + +<p>A la vue de la reine, la foule s'ouvrit pour la laisser +pénétrer jusqu'à sa favorite.</p> + +<p>Les louanges et les applaudissements redoublèrent; +on savait que louer la grâce, le talent, la magie +d'Emma, c'était la façon la plus sûre de faire sa cour +à Caroline.</p> + +<p>—D'après ce que je vois, d'après ce que j'entends, +dit Caroline, il me semble qu'Emma vous a tenu sa +parole. Il s'agit maintenant de la laisser reposer; +d'ailleurs, il est une heure du matin, et Caserte, je +vous remercie de l'avoir oublié, est à plusieurs milles +de Naples.</p> + +<p>Chacun comprit que c'était un congé bien en règle, +et qu'en effet l'heure était venue de se retirer; on +résuma tous les plaisirs de la soirée dans l'expression +d'une dernière et suprême admiration; la reine +donna sa main à baiser à trois ou quatre des plus +favorisés,—le prince de Maliterno et le duc de Rocca-Romana +furent de ceux-là,—retint Nelson et ses +deux amis, à qui elle avait quelques mots à dire en +particulier, et, appelant à elle la marquise de San-Clemente:</p> + +<p>—Ma chère Elena, vous êtes près de moi de service +après-demain.</p> + +<p>—Demain, Votre Majesté veut dire; car, ainsi +qu'elle nous l'a fait observer, il est une heure du matin; +je tiens trop à cet honneur pour permettre qu'il +soit retardé d'un jour.</p> + +<p>—Je vais donc bien vous contrarier, ma chère +Elena, dit la reine avec un sourire dont il eût été +difficile de définir l'expression; mais imaginez-vous +que la comtesse San-Marco me demande la permission, +avec votre agrément bien entendu, de prendre +votre place, vous priant de prendre la sienne; elle a +je ne sais quelle chose importante à faire la semaine +prochaine. Ne voyez-vous aucun inconvénient à cet +échange?</p> + +<p>—Aucun, madame, si ce n'est de retarder d'un +jour le bonheur de vous faire ma cour.</p> + +<p>—Eh bien, voilà qui est arrangé; vous avez toute +liberté demain, ma chère marquise.</p> + +<p>—J'en profiterai probablement pour aller à la +campagne avec le marquis de San-Clemente.</p> + +<p>—A la bonne heure, dit la reine, voilà qui est +exemplaire.</p> + +<p>Et elle salua la marquise, qui, retenue par elle, fut +la dernière à lui faire sa révérence et à sortir.</p> + +<p>La reine se trouva seule alors avec Acton, Emma, +les deux officiers anglais et Nelson.</p> + +<p>—Mon cher lord, dit-elle à Nelson, j'ai tout lieu +de penser que, demain ou après-demain, le roi recevra +de Vienne des nouvelles dans votre sens relativement +à la guerre; car vous êtes toujours d'avis, +n'est-ce pas, que plus tôt on entrera en campagne, +mieux cela vaudra?</p> + +<p>—Non-seulement je suis de cet avis, madame, +mais, si cet avis est adopté, je suis prêt à vous prêter +le concours de la flotte anglaise.</p> + +<p>—Nous en profiterons, milord; mais ce n'est +point cela que j'ai à vous demander pour le moment.</p> + +<p>—Que la reine ordonne, je suis prêt à lui obéir.</p> + +<p>—Je sais, milord, combien le roi a confiance en +vous; demain, si favorable à la guerre que soit la +réponse de Vienne, il hésitera encore; une lettre de +Votre Seigneurie, dans le même sens que celle de +l'empereur, lèverait toutes ses irrésolutions.</p> + +<p>—Doit-elle être adressée au roi, madame?</p> + +<p>—Non, je connais mon auguste époux, il a une +répugnance invincible à suivre les avis qui lui sont +donnés directement; j'aimerais donc mieux qu'ils lui +vinssent d'une lettre confidentielle écrite à lady Hamilton. +Écrivez collectivement à elle et à sir William; +à elle comme à la meilleure amie que j'aie, à +sir William comme au meilleur ami qu'ait le roi; la +chose lui revenant par double ricochet aura plus +d'influence.</p> + +<p>—Votre Majesté sait, dit Nelson, que je ne suis ni +un diplomate ni un homme politique; ma lettre sera +celle d'un marin qui dit franchement, rudement +même, ce qu'il pense, et pas autre chose.</p> + +<p>—C'est tout ce que je vous demande, milord. +D'ailleurs, vous vous en allez avec le capitaine général, +vous causerez en route; comme on décidera demain +sans doute quelque chose d'important dans la +matinée, venez dîner au palais; le baron Mack y +dîne, vous combinerez vos mouvements.</p> + +<p>Nelson s'inclina.</p> + +<p>—Ce sera un dîner en petit comité, continua la +reine; Emma et sir William seront des nôtres. Il s'agit +de pousser et de presser le roi; moi-même, je retournerais +à Naples ce soir, si ma pauvre Emma n'était +pas si fatiguée. Vous savez, au reste, ajouta la +reine en baissant la voix, que c'est pour vous et +pour vous seul, mon cher amiral, qu'elle a dit et +fait toutes les belles choses que vous avez vues et +entendues.</p> + +<p>Puis, plus bas encore:</p> + +<p>—Elle refusait obstinément, mais je lui ai dit que +j'étais sûre qu'elle vous ravirait; tout son entêtement +a tombé devant cette espérance.</p> + +<p>—Oh! madame, par grâce! fit Emma.</p> + +<p>—Voyons, ne rougissez pas et tendez votre belle +main à notre héros; je lui donnerais bien la mienne, +mais je suis sûre qu'il aimera mieux la vôtre; la +mienne sera donc pour ces messieurs.</p> + +<p>Et, en effet, elle tendit ses deux mains aux officiers, +qui en baisèrent chacun une; tandis que Nelson, +saisissant celle d'Emma avec plus de passion +peut-être que ne le permettait l'étiquette royale, la +portait à ses lèvres.</p> + +<p>—Est-ce vrai, ce qu'a dit la reine, lui demanda-t-il +à voix basse, que ce soit pour moi que vous avez +consenti à dire des vers, à chanter et à danser ce pas +qui a failli me rendre fou de jalousie?</p> + +<p>Emma le regarda comme elle savait regarder +quand elle voulait ôter à ses amants le peu de raison +qui leur restait; puis, avec une expression de voix +plus enivrante encore que ses yeux:</p> + +<p>—L'ingrat, dit-elle, il le demande!</p> + +<p>—La voiture de Son Excellence le capitaine général +est prête, dit un valet de pied.</p> + +<p>—Messieurs, dit Acton, quand vous voudrez.</p> + +<p>Nelson et les deux officiers firent leurs révérences.</p> + +<p>—Votre Majesté n'a pas d'ordres particuliers à me +donner? dit Acton à la reine au moment où ils s'éloignaient.</p> + +<p>—Si fait, dit la reine; à neuf heures ce soir, les +trois inquisiteurs d'État dans la chambre obscure.</p> + +<p>Acton salua et sortit; les deux officiers étaient déjà +dans l'antichambre.</p> + +<p>—Enfin! dit la reine en jetant son bras autour du +cou d'Emma et en l'embrassant avec l'emportement +qu'elle mettait dans toutes ses actions. J'ai cru que +nous ne serions jamais seules!...</p> +<br><br> + + + +<h3>XLIV</h3> + +<h3>LA CRÈCHE DU ROI FERDINAND</h3> + + +<p>Le titre de ce chapitre doit paraître à peu près +inintelligible à nos lecteurs; nous allons donc commencer +par leur en donner l'explication.</p> + +<p>Une des plus grandes solennités de Naples, une +des plus fêtées, est la Noël,—<i>Natale</i>, comme on +l'appelle. Trois mois d'avance, les plus pauvres familles +se privent de tout, pour faire quelques économies, +dont une partie passe à la loterie, dans l'espoir +de gagner, et, avec ce gain, de passer gaiement la +sainte nuit, et dont l'autre est mise en réserve pour +le cas où la madone de la loterie,—car, à Naples, +il y a des madones pour tout,—pour le cas où la +madone de la loterie serait inflexible.</p> + +<p>Ceux qui ne réussissent pas à faire des économies +portent au Mont-de-Piété leurs pauvres bijoux, leurs +misérables vêtements et jusqu'aux matelas de leur +lit.</p> + +<p>Ceux qui n'ont ni bijoux, ni matelas, ni vêtements +à engager, volent.</p> + +<p>On a remarqué qu'il y avait à Naples recrudescence +de vols pendant le mois de décembre.</p> + +<p>Chaque famille napolitaine, si misérable qu'elle +soit, doit avoir à son souper, pendant la nuit de +Noël, au moins trois plats de poisson sur sa table.</p> + +<p>Le lendemain de la Noël, un tiers de la population +de Naples est malade d'indigestion, et trente mille +personnes se font saigner.</p> + +<p>A Naples, on se fait saigner à tout propos: on se +fait saigner parce qu'on a eu chaud, parce qu'on a +eu froid, parce qu'il a fait <i>sirocco</i>, parce qu'il a fait +<i>tramontane</i>. J'ai un petit domestique de onze ans qui, +sur dix francs que je lui donne par mois, en met +sept à la loterie, fait une rente d'un sou par jour à +un moine qui lui donne depuis trois ans des numéros +dont pas un seul n'est sorti, et garde les trente autres +sous pour se faire saigner.</p> + +<p>De temps en temps, il entre dans mon cabinet et +me dit gravement:</p> + +<p>—Monsieur, j'ai besoin de me faire saigner.</p> + +<p>Et il se fait saigner, comme si un coup de lancette +dans la veine était la chose la plus récréative du +monde.</p> + +<p>De cinquante pas en cinquante pas, on rencontre +à Naples et surtout à l'époque que nous essayons de +peindre, on rencontrait des boutiques de barbiers, +<i>salassatori</i>, lesquels, comme au temps de Figaro, +tiennent le rasoir d'une main et la lancette de l'autre.</p> + +<p>Pardon de la digression, mais la saignée est un +trait des moeurs napolitaines que nous ne pouvions +passer sous silence.</p> + +<p>Revenons à la Noël et surtout à ce que nous allions +dire à propos de Naples.</p> + +<p>Nous allions dire qu'un des grands amusements +de Naples, à l'approche de Natale, amusement qui, +chez les Napolitains de vieille roche, a persisté jusqu'à +nos jours, était la composition des crèches.</p> + +<p>En 1798, il y avait peu de grandes maisons de +Naples qui n'eussent leur crèche, soit une crèche en +miniature pour l'amusement des enfants, soit une +crèche gigantesque pour l'édification des grandes +personnes.</p> + +<p>Le roi Ferdinand était renommé entre tous pour +sa manière de faire sa crèche, et dans la plus grande +salle du rez-de-chaussée du palais royal, il avait +fait pratiquer un théâtre de la grandeur du Théâtre-Français +pour y installer sa crèche.</p> + +<p>C'était un des amusements dont le prince de San-Nicandro +avait occupé son active jeunesse et dont +il avait conservé le goût, disons mieux, le fanatisme +pendant son âge mûr.</p> + +<p>Chez les particuliers, on faisait, et l'on fait encore +aujourd'hui, servir les mêmes objets dont se composent +les crèches à toutes les fêtes de Noël; la seule +différence était dans leur disposition; mais, chez le +roi, il n'en était pas ainsi, après être restée, un mois +ou deux, livrée à l'admiration des spectateurs, +la crèche royale était démantibulée, et, de tous les +objets qui la composaient, le roi faisait des dons à +ses favoris, qui recevaient ces dons comme une précieuse +marque de la faveur royale.</p> + +<p>Les crèches des particuliers selon les fortunes +coûtaient de cinq cents à dix mille et même quinze +mille francs; celle du roi Ferdinand, par le concours +des peintres, des sculpteurs, des architectes, des +machinistes et des mécaniciens qu'il employait, +coûtait jusqu'à deux ou trois cent mille francs.</p> + +<p>Six mois d'avance, le roi s'en occupait et donnait +à sa crèche tout le temps qu'il ne donnait point à la +chasse et à la pêche.</p> + +<p>La crèche de l'année 1798 devait être particulièrement +belle, et le roi y avait dépensé déjà de très grosses +sommes, bien qu'elle ne fût point entièrement +terminée; voilà pourquoi, la veille, grâce aux +dépenses faites pour les préparatifs de guerre, se +trouvant à court d'argent, il avait, avec un certain +côté enfantin, remarquable dans son caractère, +pressé la rentrée de la part que la maison Backer et +fils prenait pour son compte, dans la négociation de +la lettre de change de vingt-cinq millions.</p> + +<p>Les huit millions pesés et comptés dans la soirée, +avaient été, selon la promesse d'André Backer, transportés, +pendant la nuit, des caves de sa maison de +banque dans celles du palais royal.</p> + +<p>Et Ferdinand, joyeux et rayonnant, sans crainte +que désormais l'argent manquât, avait envoyé chercher +son ami le cardinal Ruffo, d'abord pour lui +montrer sa crèche et lui demander ce qu'il en pensait, +ensuite pour attendre avec lui le retour du courrier +Antonio Ferrari, qui, ponctuel comme il l'était, eût +dû arriver à Naples pendant la nuit, et, n'étant point +arrivé pendant la nuit, ne devait pas se faire attendre +plus tard que la matinée.</p> + +<p>Il causait, en attendant, des mérites de saint +Éphrem avec fra Pacifico, notre vieille connaissance, +à qui sa popularité, toujours croissante, surtout +depuis que deux jacobins avaient été sacrifiés à cette +popularité, valait l'insigne honneur d'occuper une +place dans la crèche du roi Ferdinand.</p> + +<p>En conséquence, dans un coin de cette partie de +la salle destiné, lors de l'ouverture de la crèche, à +devenir le parterre, fra Pacifico et son âne Jocobino +posaient devant un sculpteur, qui les moulait en terre +glaise, en attendant qu'il les exécutât en bois.</p> + +<p>Nous dirons tout à l'heure la place qui leur était +assignée dans la grande composition que nous allons +dérouler aux yeux de nos lecteurs.</p> + +<p>Essayons donc, si laborieuse que soit cette tâche, +de donner une idée de ce que c'était que la crèche du +roi Ferdinand.</p> + +<p>Nous avons dit qu'elle était fabriquée sur un +théâtre de la grandeur et de la profondeur du +Théâtre-Français, c'est-à-dire qu'elle avait de trente-quatre +à trente-six pieds d'ouverture, et cinq ou six +plans de la rampe au mur de fond.</p> + +<p>L'espace entier, en largeur et en profondeur, était +occupé par des sujets divers, établis sur des praticables +qui allaient toujours s'élevant et qui représentaient +les actes principaux de la vie de Jésus, depuis +sa naissance dans la crèche au premier plan, jusqu'à +son crucifiement au Calvaire au dernier plan, lequel, +situé à l'extrême lointain, touchait presque aux +frises.</p> + +<p>Un chemin allait en serpentant par tout le théâtre +et paraissait conduire de Bethléem au Golgotha.</p> + +<p>Le premier et le plus important de tous ces sujets +qui se présentât aux yeux, comme nous l'avons dit, +était la naissance du Christ dans la grotte de Bethléem.</p> + +<p>La grotte était divisée en deux compartiments: +dans l'un, le plus grand, était la Vierge, avec l'Enfant +Jésus, qu'elle tenait dans ses bras ou plutôt sur ses +genoux; elle avait à sa droite l'âne, qui brayait, et à +sa gauche le boeuf, qui léchait la main que l'Enfant +Jésus étendait vers lui.</p> + +<p>Dans le petit compartiment était saint Joseph en +prière.</p> + +<p>Au-dessus du grand compartiment étaient écrits +ces mots:</p> + +<p><i>Grotte prise au naturel à Bethléem et dans laquelle +enfanta la Vierge.</i></p> + +<p>Au-dessus du petit compartiment:</p> + + + +<p><i>Caveau dans lequel se retira saint Joseph pendant +l'enfantement</i>.</p> + + +<p>La Vierge était richement vêtue de brocart d'or; +elle avait sur la tête un diadème en diamants, des +boucles d'oreilles et des bracelets d'émeraudes, une +ceinture de pierreries et des bagues à tous les doigts.</p> + +<p>L'Enfant Jésus avait autour de la tête une feuille +d'or représentant l'auréole.</p> + +<p>Dans le compartiment de la Vierge et de l'Enfant +Jésus se trouvait le tronc d'un palmier qui traversait +la voûte et allait s'épanouir au grand jour: c'était +le palmier de la légende, qui, mort et desséché +depuis longtemps, avait repris ses feuilles et ses +fruits au moment où, dans une des douleurs de l'enfantement, +la Vierge, s'aidant de lui, l'avait pris et +serré entre ses bras.</p> + +<p>Agenouillés à la porte de la crèche étaient les trois +rois mages apportant des bijoux, des vases précieux, +des étoffes magnifiques à l'enfant divin. Bijoux, vases +et étoffes étaient réels et tirés du trésor de la couronne +ou du musée Borbonico; les rois mages avaient +au cou le cordon de Saint-Janvier, et un grand +nombre de valets formaient leur suite; ils conduisaient +par la bride six chevaux attelés à un magnifique +carrosse drapé.</p> + +<p>Cette grotte, avec ses personnages de grandeur +demi-nature, se trouvait à la gauche du spectateur, +c'est-à-dire du côté <i>jardin</i>, comme on dit en termes +de coulisses.</p> + +<p>Au côté <i>cour</i>, c'est-à-dire à la droite du spectateur, +étaient les trois bergers guidés par l'étoile et faisant +pendant aux rois; deux des trois tenaient des moutons +avec des laisses de rubans; le troisième portait +entre ses bras un agneau que sa mère suivait en bêlant.</p> + +<p>Au-dessus des bergers, au second plan, était la +fuite en Égypte: la Vierge, montée sur un âne, +tenant le petit Enfant Jésus dans ses bras, était suivie +de saint Joseph marchant derrière elle, tandis qu'au-dessus +d'elle quatre anges, suspendus en l'air, la +garantissaient des ardeurs du soleil en étendant au-dessus +de sa tête un manteau de velours bleu à franges +d'or.</p> + +<p>Le praticable, dominant l'Adoration des bergers, +représentait la montée dei Capuccini à l'Infrascata, +avec la façade du couvent de Saint-Éphrem.</p> + +<p>Le groupe destiné à faire le pendant de la fuite en +Égypte, devait se composer de fra Pacifico et de son +âne, représentés <i>au naturel</i>, comme la grotte de +Bethléem; c'était pour que cette ressemblance fût +parfaite et que l'homme et l'animal pussent être reconnus +à la première vue, que fra Pacifico, trois jours +auparavant, en passant devant largo Castello, avait +reçu l'invitation d'entrer au palais, où le roi désirait +lui parler. Fra Pacifico avait obéi, cherchant dans sa +tête ce que pouvait lui vouloir le roi, et avait été conduit +dans la salle de la crèche, où il avait appris de +la bouche même de Sa Majesté le grand honneur que +le roi comptait faire au couvent des capucins de Saint-Éphrem +en mettant dans sa crèche le frère quêteur +et son âne. Fra Pacifico avait, en conséquence, reçu +l'avis que, tout le temps que dureraient les séances, +il était inutile qu'il prît la peine de quêter, attendu +que ce serait le maître d'hôtel du roi qui chargerait +ses paniers. Depuis trois jours, les choses se passaient +ainsi, à la grande satisfaction de fra Pacifico et +de Jacobin, qui, dans leurs rêves d'ambition les plus +exagérés, n'eussent jamais espéré être un jour admis +à l'honneur de se trouver face à face avec le roi.</p> + +<p>Aussi, fra Pacifico se retenait à grand'peine de +crier: «Vive le roi!» et Jacobin, qui voyait braire +son confrère de la crèche, se tenait à quatre pour +n'en pas faire autant.</p> + +<p>Les autres sujets, qui allaient toujours en s'éloignant, +étaient: Jésus enseignant les docteurs, l'épisode +de la Samaritaine, la pêche miraculeuse, Jésus +marchant sur les eaux et soutenant le peu crédule +saint Pierre, le groupe de Jésus et de la femme adultère, +groupe dans lequel on pouvait remarquer une +chose, c'est que, soit hasard, soit malice cynique du +roi Ferdinand, la pécheresse à laquelle le Christ pardonne, +avait les cheveux blonds de la reine et la lèvre +avancée des princesses autrichiennes.</p> + +<p>Le quatrième plan était occupé par le dîner chez +Marthe,—dîner pendant lequel la Madeleine vint +verser ses parfums sur les pieds du Christ et les essuyer +avec ses cheveux,—par l'entrée triomphale +de Notre-Seigneur à Jérusalem le jour des Rameaux. +Des gardes du corps à l'uniforme du roi gardaient la +porte de la ville et présentaient les armes à Jésus. +Jérusalem offrait, en outre, ceci de remarquable +qu'elle était fortifiée à la manière de Vauban et défendue +par des canons; ce qui, comme on le sait, ne +l'empêcha point d'être prise par Titus.</p> + +<p>Par l'autre porte de Jérusalem, on voyait sortir +Jésus, sa croix sur l'épaule, au milieu des gardes et +du peuple, marchant au Calvaire, dont les stations +étaient marquées par des croix.</p> + +<p>Enfin, le Golgotha terminait la perspective à gauche +du spectateur, tandis que la gauche de la crèche +représentait, au même plan, la vallée de Josaphat +avec les morts sortant de leurs tombeaux, dans des +attitudes d'espérance ou de terreur, en attente du +jugement dernier, auquel les a convoqués la trompette +de l'ange qui plane au-dessus d'eux.</p> + +<p>Dans les intervalles et sur le chemin qui, à travers +les différents praticables, conduisait en serpentant +de la crèche au Calvaire étaient semés des groupes +auxquels l'archéologie n'avait rien à voir, des <i>pantalons</i> +qui dansaient, des <i>paglietti</i> qui se disputaient, +des lazzaroni qui s'en moquaient, et enfin des Polichinelles +mangeant leur macaroni avec la béatitude +que les Napolitains, pour lesquels le macaroni représente +l'ambroisie antique, mettent à l'inglutition de +cet aliment tombé de l'Olympe sur la terre.</p> + +<p>Aucun terrain n'était perdu sur les surfaces planes. +Sans s'inquiéter du mois où naquit Jésus, des moissonneurs +faisaient la moisson, tandis que, sur les +plans inclinés, des vignerons vendangeaient leurs +vignes, ou des pasteurs faisaient paître leurs troupeaux.</p> + +<p>Et tous ces personnages, qui montaient à près de +trois cents, exécutés par d'habiles artistes, avaient +la grandeur strictement mesurée au plan qu'ils +devaient occuper, de sorte qu'ils aidaient à une perspective +qui paraissait immense.</p> + +<p>Le roi était en train,—tout en jetant un coup +d'oeil à sa crèche, livrée au mécanicien du théâtre +Saint-Charles pour la disposition de ses personnages,—de +se faire raconter par fra Pacifico la légende du +beccaïo, qui prenait chaque jour des proportions plus +formidables. En effet, le brave égorgeur de boucs, +après avoir été attaqué par un jacobin, puis par deux +jacobins, puis par trois jacobins, avait fini par ne +plus énumérer ses adversaires, et, s'il fallait l'en +croire à cette heure, avait été attaqué, comme Falstaff, +par toute une armée; seulement, il n'affirma +point qu'elle fût vêtue de bougran vert.</p> + +<p>Au milieu du récit de fra Pacifico, le cardinal Ruffo +entra, mandé, comme nous l'avons dit, par le roi.</p> + +<p>Ferdinand interrompit sa conversation avec fra +Pacifico pour faire fête au cardinal, lequel, reconnaissant +le moine et sachant de quel abominable crime +il avait été la cause, sinon l'agent, s'éloigna de lui +sous le prétexte d'admirer la crèche du roi.</p> + +<p>Les séances de fra Pacifico étaient terminées; +outre les trois charges de poisson, de légumes, de +fruits, de viandes et de vin qu'il avait tirées des offices +et des caves du roi et sous lesquelles Jacobin était +rentré pliant au monastère, le roi ordonna qu'on lui +comptât cent ducats par séance, à titre d'aumône, le +congédia en lui demandant sa bénédiction, et, tandis +que le moine, bénisseur digne du bénit, le coeur bondissant +d'orgueil, s'éloignait sur son âne, il alla +rejoindre Ruffo.</p> + +<p>—Eh bien, mon éminentissime, lui dit-il, nous +voici arrivés au 4 octobre, et pas de nouvelles de +Vienne! Ferrari, contre ses habitudes, est de cinq ou +six heures en retard; aussi vous ai-je envoyé chercher, +convaincu qu'il ne pouvait tarder à arriver, et +songeant, comme un égoïste, que je m'amuserais +avec vous, tandis que je m'ennuierais en restant tout +seul.</p> + +<p>—Et vous avez d'autant mieux fait, sire, répondit +Ruffo, qu'en traversant la cour, j'ai vu reconduire à +l'écurie un cheval tout ruisselant d'eau, et aperçu de +loin un homme que l'on soutenait sous les deux +bras; cet homme montait avec peine l'escalier de +votre appartement; à ses grandes bottes, à sa culotte +de peau, à sa veste à brandebourgs, j'ai cru reconnaître +le pauvre diable que vous attendez; peut-être +lui est-il arrivé quelque malheur.</p> + +<p>En ce moment, un valet de pied parut sur la +porte.</p> + +<p>—Sire, dit-il, le courrier Antonio Ferrari est arrivé, +et attend dans votre cabinet qu'il plaise à Votre +Majesté de recevoir les dépêches qu'il lui apporte.</p> + +<p>—Mon éminentissime, dit le roi, voici notre réponse +qui nous arrive.</p> + +<p>Et, sans même s'informer près du valet de pied si +Ferrari s'était blessé ou avait été blessé, Ferdinand +monta rapidement par un escalier dérobé et se +trouva installé dans son cabinet avec Ruffo avant le +courrier, qui, retardé par sa blessure, ne marchait +que lentement, et était obligé de s'arrêter de dix pas +en dix pas.</p> + +<p>Quelques secondes après, la porte du cabinet +s'ouvrit, et Antonio Ferrari, toujours soutenu par +les deux hommes qui l'avaient aidé à monter l'escalier, +apparaissait sur le seuil, pâle et la tête enveloppée +d'une bandelette ensanglantée.</p> +<br><br> + + + +<h3>XLV</h3> + +<h3>PONCE PILATE</h3> + + +<p>En apercevant le roi, Ferrari écarta les deux +hommes qui le soutenaient, et, comme si la présence +de son maître eût suffi à lui rendre ses forces, il fit +seul trois pas en avant, et, tandis que les deux +hommes se retiraient et refermaient la porte derrière +eux, il tira de sa poche la dépêche de la main droite, +la présenta au roi, tandis qu'il portait, pour saluer +militairement, la gauche à son front.</p> + +<p>—Bon! dit pour tout remercîment le roi en prenant +la dépêche, voilà mon imbécile qui s'est laissé +tomber.</p> + +<p>—Sire, répondit Ferrari, Votre Majesté sait qu'il +n'y a pas, dans toutes les écuries du royaume, un +cheval capable de me démonter; c'est mon cheval, et +non pas moi, qui s'est laissé tomber, et, quand le +cheval tombe, sire, il faut que le cavalier, fût-il roi, +en fasse autant.</p> + +<p>—Et où cela t'est-il arrivé? demanda Ferdinand.</p> + +<p>—Dans la cour du château de Caserte, sire.</p> + +<p>—Et que diable allais-tu faire dans la cour du +château de Caserte?</p> + +<p>—Le maître de poste de Capoue m'avait dit que +le roi était au château.</p> + +<p>—C'est vrai, j'y étais, grommela le roi; mais, à +sept heures du soir, je l'avais quitté, ton château de +Caserte.</p> + +<p>—Sire, dit le cardinal, qui voyait pâlir et chanceler +Ferrari, si Votre Majesté veut continuer l'interrogatoire, +elle doit permettre à cet homme de s'asseoir, +ou sinon il va se trouver mal.</p> + +<p>—C'est bien, dit Ferdinand. Assieds-toi, animal!</p> + +<p>Le cardinal approcha vivement un fauteuil.</p> + +<p>Il était temps; quelques secondes de plus, Ferrari +tombait étendu sur le parquet; il tomba seulement +assis.</p> + +<p>Quand le cardinal eut fini, le roi qui le regardait +tout étonné de la peine qu'il se donnait pour son +courrier, le prit à part et lui dit:</p> + +<p>—Vous avez entendu, cardinal, à Caserte?</p> + +<p>—Oui, sire.</p> + +<p>—Justement, à Caserte! insista le roi.</p> + +<p>Puis, à Ferrari:</p> + +<p>—Et comment la chose est-elle arrivée? demanda-t-il.</p> + +<p>—Il y avait soirée chez la reine, sire, répondit le +courrier. La cour était encombrée de voitures; j'ai +tourné trop court et n'ai point assez soutenu mon +cheval en tournant; il s'est abattu des quatre pieds et +je me suis fendu la tête contre une borne.</p> + +<p>—Hum! fit le roi.</p> + +<p>Et, tournant et retournant la lettre dans sa main, +comme s'il hésitait à l'ouvrir:</p> + +<p>—Et cette lettre, dit-il, c'est de l'empereur?</p> + +<p>—Oui, sire: j'avais un petit retard de deux +heures, parce que l'empereur était à Schoenbrünn.</p> + +<p>—Voyons toujours ce que m'écrit mon neveu, +venez, cardinal.</p> + +<p>—Permettez, sire, que je donne un verre d'eau à +cet homme et que je lui mette à la main un flacon de +sels, à moins que Votre Majesté ne lui permette de +se retirer chez lui, auquel cas j'appellerais les hommes +qui l'ont amené et je le ferais reconduire.</p> + +<p>—Non pas! non pas! mon éminentissime; vous +comprenez que j'ai à l'interroger.</p> + +<p>En ce moment, on entendit gratter à la porte du +cabinet donnant dans la chambre à coucher, et, +derrière la porte, pousser de petits gémissements.</p> + +<p>C'était Jupiter, qui reconnaissait Ferrari et qui, +plus soucieux de son ami que Ferdinand ne l'était de +son serviteur, demandait à entrer.</p> + +<p>Ferrari, lui aussi, reconnut Jupiter et étendit machinalement +le bras vers la porte.</p> + +<p>—Veux-tu te taire, animal! cria Ferdinand en +frappant du pied.</p> + +<p>Ferrari laissa retomber son bras.</p> + +<p>—Sire, dit Ruffo, ne permettrez-vous pas que +deux amis, après s'être dit adieu au départ, se disent +bonjour à l'arrivée?</p> + +<p>Et, pensant que Jupiter tiendrait lieu au courrier +de verre d'eau et de sels, il profita de ce que le roi, +ayant décacheté la dépêche, était absorbé dans sa +lecture, pour aller ouvrir à Jupiter la porte de la +chambre à coucher.</p> + +<p>Celui-ci, comme s'il eût deviné qu'il devait la +faveur qui lui était faite à une distraction de son +maître, se glissa en rampant et en passant le plus +loin possible du roi vers Ferrari, et, tournant autour +de son fauteuil, il se dissimula derrière le siége et +celui qui y était assis, allongeant câlinement sa tête +caressante entre la cuisse et la main de son père +nourricier.</p> + +<p>—Cardinal, fit le roi, mon cher cardinal!</p> + +<p>—Me voilà, sire, répondit l'Éminence.</p> + +<p>—Lisez donc.</p> + +<p>Puis, au courrier, tandis que le cardinal prenait la +lettre et la lisait à son tour:</p> + +<p>—C'est l'empereur lui-même qui a écrit cette +lettre? demanda-t-il.</p> + +<p>—Je ne sais, sire, répondit le courrier; mais c'est +lui-même qui me l'a remise.</p> + +<p>—Et, puisqu'il te l'a remise, personne n'a vu cette +lettre?</p> + +<p>—J'en puis jurer, sire.</p> + +<p>—Elle ne t'a pas quitté?</p> + +<p>—Elle était dans ma poche au moment où je me +suis évanoui, elle était dans ma poche au moment où +je suis revenu à moi.</p> + +<p>—Tu t'es donc évanoui?</p> + +<p>—Ce n'est point ma faute, le coup a été très-violent, +sire.</p> + +<p>—Et qu'a-t-on fait de toi quand tu as été évanoui?</p> + +<p>—On m'a porté dans la pharmacie.</p> + +<p>—Qui cela?</p> + +<p>—M. Richard.</p> + +<p>—Qui est-ce, M. Richard? Je ne connais pas.</p> + +<p>—Le secrétaire de M. Acton.</p> + +<p>—Qui t'a pansé?</p> + +<p>—Le médecin de Santa-Maria.</p> + +<p>—Et personne autre?</p> + +<p>—Je n'ai vu que lui et M. Richard, sire.</p> + +<p>Ruffo se rapprocha du roi.</p> + +<p>—Votre Majesté a lu? dit-il.</p> + +<p>—Pardieu! fit le roi. Et vous?</p> + +<p>—Moi aussi.</p> + +<p>—Qu'en dites-vous?</p> + +<p>—Je dis, sire, que la lettre est formelle. Les nouvelles +que l'empereur reçoit de Rome sont, à ce qu'il +paraît, les mêmes que les nôtres; il dit à Votre +Majesté de se charger de l'armée du général Championnet; +qu'il se chargera de celle du général Joubert.</p> + +<p>—Oui, reprit le roi, et voyez: il ajoute qu'aussitôt +que je serai à Rome, il passera la frontière avec cent +quarante mille hommes.</p> + +<p>—L'avis est positif.</p> + +<p>—Le corps de la lettre, reprit Ferdinand avec défiance, +n'est pas de la main de l'empereur.</p> + +<p>—Non; mais la salutation et la signature sont +autographes; peut-être Sa Majesté Impériale était-elle +assez sûre de son secrétaire pour lui confier ce +secret.</p> + +<p>Le roi reprit la lettre des mains de Ruffo, la tourna +et la retourna.</p> + +<p>—Voulez-vous me montrer le cachet, sire?</p> + +<p>—Oh! dit le roi, quant au cachet, il n'y a rien à +y reprendre: c'est bien la tête de l'empereur Marc-Antoine, +je l'ai reconnue.</p> + +<p>—Marc-Aurèle, veut dire Votre Majesté.</p> + +<p>—Marc-Antoine, Marc-Aurèle, murmura le roi, +n'est-ce point la même chose?</p> + +<p>—Pas tout à fait, sire, répliqua Ruffo en souriant; +mais la question n'est point là; l'adresse est de la +main de l'empereur, la signature est de la main de +l'empereur; en conscience, sire, vous n'en pouvez +pas demander davantage. Votre Majesté a-t-elle d'autres +questions à faire à son courrier?</p> + +<p>—Non, qu'il aille se faire panser.</p> + +<p>Et il lui tourna le dos.</p> + +<p>—Et voilà les hommes pour lesquels on se fait +tuer! murmura Ruffo, en allant à la sonnette.</p> + +<p>Au son du timbre, le valet de pied de service +entra.</p> + +<p>—Rappelez les deux valets de pied qui ont amené +Ferrari, dit le cardinal.</p> + +<p>—Oh! merci, Votre Éminence; j'ai repris des +forces et je regagnerai bien ma chambre tout seul.</p> + +<p>En effet, Ferrari se leva, salua le roi et s'achemina +vers la porte, suivi de Jupiter.</p> + +<p>—Ici, Jupiter! fit le roi.</p> + +<p>Jupiter s'arrêta court, n'obéissant qu'à moitié, +accompagna Ferrari des yeux jusqu'à ce que celui-ci +fût dans l'antichambre, et, avec une plainte, alla se +coucher sous la table du roi.</p> + +<p>—Eh bien, idiot! que fais-tu là? demanda Ferdinand +au valet de pied qui se tenait debout à la +porte.</p> + +<p>—Sire, répondit celui-ci en tressaillant, Son Excellence +sir William Hamilton, ambassadeur d'Angleterre, +fait demander si Votre Majesté veut bien lui +faire l'honneur de le recevoir.</p> + +<p>—Pardieu! tu sais bien que je le reçois toujours.</p> + +<p>Le valet sortit.</p> + +<p>—Dois-je me retirer, sire? demanda le cardinal.</p> + +<p>—Non pas; restez au contraire, mon éminentissime; +la solennité avec laquelle l'audience m'est demandée +indique une communication officielle, et je +ne serai probablement point fâché de vous consulter +sur cette communication.</p> + +<p>La porte se rouvrit.</p> + +<p>—Son Excellence l'ambassadeur d'Angleterre! +dit le valet sans reparaître.</p> + +<p>—<i>Zitto</i>! dit le roi en montrant au cardinal la +lettre de l'empereur et en la mettant dans sa poche.</p> + +<p>Le cardinal fit un geste qui correspondait à cette +réponse: «Sire, la recommandation était inutile.»</p> + +<p>Sir William Hamilton entra.</p> + +<p>Il salua le roi, puis le cardinal.</p> + +<p>—Soyez le bienvenu, sir William, dit le roi, d'autant +mieux le bienvenu que je vous croyais à Caserte.</p> + +<p>—J'y étais en effet, sire; mais la reine nous a fait +l'honneur de nous ramener, lady Hamilton et moi, +dans sa voiture.</p> + +<p>—Ah! la reine est de retour?</p> + +<p>—Oui, sire.</p> + +<p>—Il y a longtemps que vous êtes arrivé?</p> + +<p>—A l'instant même, et, ayant une communication +à faire à Votre Majesté...</p> + +<p>Le roi regarda Ruffo en clignant de l'oeil.</p> + +<p>—Secrète? demanda-t-il.</p> + +<p>—C'est selon, sire, reprit sir William.</p> + +<p>—Relative à la guerre, je présume? dit le roi.</p> + +<p>—Justement, sire, relative à la guerre.</p> + +<p>—En ce cas, vous pouvez parler devant Son Éminence; +nous nous entretenions de ce sujet au moment +où l'on vous a annoncé.</p> + +<p>Le cardinal et sir William se saluèrent, ce qu'ils +ne faisaient jamais quand ils pouvaient faire autrement.</p> + +<p>—Eh bien, fit sir William renouant la conversation, +Sa Seigneurie lord Nelson est venue hier passer +la soirée à Caserte, et, en partant, nous a laissé, +à lady Hamilton et à moi, une lettre que je crois de +mon devoir de communiquer à Votre Majesté.</p> + +<p>—La lettre est écrite en anglais?</p> + +<p>—Lord Nelson ne parle que cette langue; mais, si +Votre Majesté le désire, j'aurai l'honneur de la lui +traduire en italien.</p> + +<p>—Lisez, sir William, dit le roi; nous écoutons.</p> + +<p>Et, en effet, pour justifier le pluriel employé par +lui, le roi fit signe à Ruffo d'écouter pendant qu'il +écoutait lui-même.</p> + +<p>Voici le texte même de la lettre, que sir William +traduisait de l'anglais en italien pour le roi, et que +nous traduisons de l'anglais en français pour nos lecteurs <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>Nous ne changeons pas une syllabe à la lettre de Nelson, +que l'on doit accepter comme une pièce historique de la plus +haute importance, puisque c'est elle qui décida Ferdinand IV à +faire la guerre à la France.</p></blockquote> + + + +<p>A Lady Hamilton.</p> + +<p>»Naples, 3 octobre 1798.</p> + +<p>»Ma chère madame,</p> + +<p>»L'intérêt que vous et sir William Hamilton avez +toujours pris à Leurs Majestés Siciliennes est, depuis +six ans, gravé dans mon coeur, et je puis vraiment +dire que, dans toutes les occasions qui se sont offertes, +et elles ont été nombreuses, je n'ai jamais cessé +de manifester ma sincère sympathie pour le bonheur +de ce royaume.</p> + +<p>»En vertu de cet attachement, chère madame, je +ne puis rester indifférent à ce qui s'est passé et à ce +qui se passe à cette heure dans le royaume des Deux-Siciles, +ni aux malheurs qui, d'après ce que je vois +clairement sans être diplomate, sont prêts à s'étendre +sur tout ce pays si loyal, et cela, par la pire de +toutes les politiques, celle de la temporisation.</p> + +<p>»Depuis mon arrivée dans ces mers, c'est-à-dire +depuis le mois de mai passé, j'ai vu dans le peuple +sicilien un peuple dévoué à son souverain, et détestant +terriblement les Français et leurs principes.</p> + +<p>Depuis mon séjour à Naples, il en a été de même, +et j'y ai trouvé les Napolitains, depuis le premier +jusqu'au dernier, prêts à faire la guerre aux Français, +qui, comme on le sait, organisent une armée de +voleurs pour piller ce royaume et abattre la monarchie.</p> + +<p>»Et, en effet, la politique de la France n'a-t-elle +pas toujours été de bercer les gouvernements dans +une fausse sécurité pour les détruire ensuite? et, +comme je l'ai déjà assuré, est-ce qu'on ne sait pas +que Naples est le pays qu'ils veulent surtout livrer +au pillage? Sachant cela, mais sachant que Sa Majesté +Sicilienne a une puissante armée, prête, m'assure-t-on, +à marcher sur un pays qui lui ouvre les +bras, avec l'avantage de porter la guerre ailleurs, au +lieu de l'attendre de pied ferme, je m'étonne que +cette armée ne se soit pas mise en marche depuis un +mois.</p> + +<p>»J'ai pleine confiance que l'arrivée si heureuse du +général Mack poussera le gouvernement à profiter +du moment le plus favorable que la Providence lui +ait accordé; car, s'il attaque ou s'il attend d'être attaqué +chez lui au lieu de porter la guerre au dehors, +il n'est pas besoin d'être prophète pour prédire que +ces royaumes seront perdus et que la monarchie sera +détruite! Or, si malheureusement le gouvernement +napolitain persiste dans ce misérable et ruineux système +de temporisation, je vous recommanderai, mes +bons amis, de tenir vos objets les plus précieux et vos +personnes prêts à être embarqués à la moindre nouvelle +d'invasion. Il est de mon devoir de penser et de +pourvoir à votre sûreté, et avec elle je regrette de +songer que cela pourra être nécessaire à celle de l'aimable +reine de Naples et de sa famille; mais le mieux +serait que les paroles du grand William Pitt, comte +de Chatam, entrassent dans la tête des ministres de +ce pays.</p> + +<p>»Les mesures les plus hardies sont les plus sûres.</p> + +<p>»C'est le sincère désir de celui qui se dit,</p> + +<p>»Chère madame,</p> + +<p>»Votre très-humble et très-dévoué +admirateur et ami,</p> + +<p>»HORACE NELSON.»</p> + + +<p>—Est-ce tout? demanda le roi.</p> + +<p>—Sire, répondit sir William, il y a un post-scriptum.</p> + +<p>—Voyons le post-scriptum... A moins que...</p> + +<p>Il fit un mouvement qui, visiblement, voulait +dire: «A moins que le post-scriptum ne soit pour +lady Hamilton elle seule.» Aussi, sir William, reprenant +la lettre, se hâta-t-il de continuer:</p> + +<p>«Je prie Votre Seigneurie de recevoir cette lettre +comme une preuve, pour sir William Hamilton, auquel +j'écris avec tout le respect qui lui est dû, de +la ferme et inaltérable opinion d'un amiral anglais +désireux de prouver sa fidélité envers son souverain, +en faisant tout ce qui est en son pouvoir pour le +bonheur de Leurs Majestés Siciliennes et de leur +royaume.»</p> + +<p>—Cette fois, c'est tout? demanda le roi.</p> + +<p>—Oui, sire, répondit sir William.</p> + +<p>—Cette lettre mérite d'être méditée, dit le roi.</p> + +<p>—Elle renferme les conseils d'un véritable ami, +sire, répondit sir William.</p> + +<p>—Je crois que lord Nelson a promis d'être plus +qu'un ami pour nous, mon cher sir William: il a +promis d'être un allié.</p> + +<p>—Et il remplira sa promesse... Tant que lord Nelson +et sa flotte tiendront la mer Tyrrhénienne et celle +de Sicile, Votre Majesté n'a point à craindre que ses +côtes ne soient insultées par un seul bâtiment français; +mais, sire, il croit, d'ici à six semaines ou deux +mois, recevoir une autre destination; voilà pourquoi +il serait utile de ne point perdre de temps.</p> + +<p>—On dirait, en vérité, qu'ils se sont donné le +mot, dit tout bas le roi au cardinal.</p> + +<p>—Et ils se le seraient donné, répondit celui-ci en +mettant sa voix au diapason de celle du roi, que +cela n'en vaudrait que mieux.</p> + +<p>—Votre avis bien sincère, sur cette guerre, cardinal?</p> + +<p>—Je crois, sire, que, si l'empereur d'Autriche +tient la promesse qu'il vous fait, que, si Nelson garde +scrupuleusement vos côtes, je crois, en effet, qu'il +vaudrait mieux attaquer et surprendre les Français +que d'attendre qu'ils vous attaquassent et vous surprissent.</p> + +<p>—Alors, vous voulez la guerre, cardinal?</p> + +<p>—Je crois que, dans les conditions où se trouve +Votre Majesté, le pis est d'attendre.</p> + +<p>—Nelson veut la guerre? demanda le roi à sir +William.</p> + +<p>—Il la conseille du moins avec la chaleur d'un +sincère et inaltérable dévouement.</p> + +<p>—Vous voulez la guerre? continua le roi interrogeant +sir William lui-même.</p> + +<p>—Je répondrai, comme ambassadeur d'Angleterre, +que je sais, en disant oui, seconder les désirs +de mon gracieux souverain.</p> + +<p>—Cardinal, dit le roi indiquant du doigt sa toilette +de nuit, faites-moi le plaisir de verser de l'eau +dans cette cuvette et de me la donner.</p> + +<p>Le cardinal obéit sans faire la moindre observation, +versa l'eau dans la cuvette et présenta la cuvette +au roi.</p> + +<p>Le roi retroussa ses manchettes et se lava les +mains en les frottant avec une espèce de fureur.</p> + +<p>—Vous voyez ce que je fais, sir William? dit-il.</p> + +<p>—Je le vois, sire, répondit l'ambassadeur d'Angleterre, +mais je ne me l'explique point parfaitement.</p> + +<p>—Eh bien, je vais vous l'expliquer, dit le roi; je +fais comme Pilate, je m'en lave les mains.</p> +<br><br> + + + +<h3>XLVI</h3> + +<h3>LES INQUISITEURS D'ÉTAT</h3> + + +<p>Le capitaine général Acton n'avait point oublié +l'ordre que lui avait donné la reine le matin même, +et il avait convoqué les inquisiteurs d'État dans la +chambre obscure.</p> + +<p>Neuf heures étaient l'heure indiquée; mais, pour +faire preuve de zèle d'abord, et ensuite par inquiétude +personnelle, chacun avait voulu arriver le premier; +de sorte qu'à huit heures et demie, tous trois +étaient réunis.</p> + +<p>Ces trois hommes, dont les noms sont restés en +exécration à Naples, et qui doivent être inscrits par +l'historien sur les tables d'airain de la postérité, à +côté de ceux des Laffémas et des Jeffreys, s'appelaient +le prince de Castelcicala, Guidobaldi, Vanni.</p> + +<p>Le prince de Castelcicala, le premier en grandeur, +et, par conséquent, le premier en honte, était ambassadeur +à Londres, lorsque la reine, ayant besoin de +mettre sous la protection d'un des premiers noms de +Naples ses vengeances publiques et privées, le rappela +de son ambassade; il lui fallait un grand seigneur +qui fût disposé à tout sacrifier à son ambition +et prêt à boire toute honte pourvu qu'il trouvât au fond +du verre de l'or et des faveurs: elle pensa au prince +de Castelcicala; celui-ci accepta sans discussion; il +avait compris qu'il y avait quelquefois plus à gagner +à descendre qu'à monter, et, ayant calculé ce que +pouvait attendre de la reconnaissance d'une reine +l'homme qui se mettait au service de ses haines, de +prince, il se faisait sbire et, d'ambassadeur, espion.</p> + +<p>Guidobaldi n'était ni monté ni descendu en acceptant +la mission qui lui était offerte: juge inique, magistrat +prévaricateur, il était resté le même homme +sans conscience qu'il avait toujours été; seulement, +honoré de la faveur royale, membre d'une junte +d'État au lieu d'être membre d'un simple tribunal, +il avait opéré sur une plus large base.</p> + +<p>Mais, si craints et si exécrés que le fussent le prince +de Castelcicala et le juge Guidobaldi, ils étaient cependant +moins craints et moins détestés que le procureur +fiscal Vanni; celui-là, il n'y avait point encore +de comparaison pour lui dans l'espèce humaine, et, +si l'avenir lui réservait dans le Sicilien Speciale un +hideux pendant, ce pendant était encore inconnu.—Fouquier-Tinville, +me direz-vous? Non, il faut être +juste pour tous, même pour les Fouquier-Tinville. +Celui-ci était l'accusateur du comité de salut public; +comme au sacrificateur, on lui amenait la +victime et on lui disait: <i>Tue</i>! mais il ne l'allait +point chercher; il n'était pas tout à la fois comme +Vanni, espion pour la découvrir, sbire pour l'arrêter, +juge pour la condamner. «Que me reproche-t-on? +criait Fouquier-Tinville à ses juges, qui +l'accusaient d'avoir fait tomber trois mille têtes; est-ce +que je suis un homme, moi? Je suis une hache. +Si vous me mettez en accusation, il faut y mettre +aussi le couteau de la guillotine.»</p> + +<p>Non, c'est dans le genre animal, c'est dans la famille +des bêtes de nuit et de carnage, qu'il faut chercher +l'équivalent de Vanni; il y avait en lui du loup +et de l'hyène non-seulement au moral, mais encore +au physique; il avait les bonds imprévus du premier +lorsqu'il fallait saisir sa proie, la marche tortueuse +et muette de la seconde lorsqu'il fallait s'en approcher. +Il était plutôt grand que petit; son regard +était sombre et concentré; son visage était couleur +de cendre, et, comme ce terrible Charles d'Anjou, +dont Villani nous a laissé un si magnifique portrait, +il ne riait jamais et dormait peu.</p> + +<p>La première fois qu'il vint prendre place à la première +junte, dont il fit partie, il entra dans la salle +des séances, le visage bouleversé par la terreur,—était-elle +vraie ou fausse?—les lunettes relevées +sur le front, se heurtant à tous les meubles, à la +table; il vint à ses confrères, en s'écriant:</p> + +<p>—Messieurs, messieurs, voilà deux mois que je +ne dors point en voyant les dangers auxquels est +exposé <i>mon roi!</i></p> + +<p>Et, comme, en toute occasion, il ne cessait de dire +<i>mon roi</i>, le président de la junte, s'impatientant, lui +répondit à son tour:</p> + +<p>—Votre roi! Qu'entendez-vous par ces mots, qui +cachent votre orgueil sous l'apparence du zèle? Pourquoi +ne dites-vous pas comme nous simplement: +<i>notre roi</i>?</p> + +<p>Nous répondrons pour Vanni, qui ne répondit point:</p> + +<p>—Celui qui dans un gouvernement faible et despotique +dit: <i>Mon roi</i>, doit nécessairement l'emporter +sur celui qui dit seulement: <i>Notre roi</i>.</p> + +<p>Ce fut grâce au zèle de Vanni que, comme nous +l'avons dit, les prisons s'emplirent de suspects; de +prétendus coupables furent entassés dans des cachots +infects, privés d'air, de lumière et de pain; une fois +enfermé dans une de ces fosses, le prisonnier, qui +souvent ignorait la cause de son arrestation, ne +savait plus, non-seulement quand il serait mis en +liberté, mais même en jugement. Vanni, suprême +directeur de la douleur publique, cessait de s'occuper +de ceux qui étaient en prison une fois qu'ils y étaient, +mais s'occupait seulement de ceux qui restaient à +emprisonner. Si une mère, si une femme, si un fils, +si une soeur, si une amante, venaient prier Vanni +pour un fils, pour un époux, pour un frère, pour un +amant, la prière du suppliant ajoutait encore au +délit du prisonnier; si les solliciteurs recouraient au +roi, la chose était plus qu'inutile, elle devenait dangereuse, +parce qu'alors, du roi, Vanni en appelait à +la reine, et que, si le roi pardonnait quelquefois, la +reine ne pardonnait jamais.</p> + +<p>Vanni, tout au contraire de Guidobaldi,—et +c'était cela qui le rendait plus terrible encore,—s'était +fait une réputation de juge intègre mais inflexible; +il réunissait à une ambition sans bornes +une cruauté sans limites, et, pour le malheur de +l'humanité, c'était en même temps un enthousiaste; +l'affaire qui l'occupait était toujours une +affaire immense, attendu qu'il la regardait au microscope +de son imagination. De tels hommes sont +non-seulement dangereux pour ceux qu'ils ont à +juger, mais encore funestes pour ceux qui les font +juges, parce que, ne sachant pas satisfaire leur ambition +par des actions vraiment grandes, ils donnent +une grandeur imaginaire à leur petites actions, les +seules qu'ils puissent produire.</p> + +<p>Il avait commencé à se faire cette réputation de +juge intègre, mais inflexible, dans la conduite qu'il +avait tenue à l'égard du prince de Tarsia. Le prince +de Tarsia, avant le cardinal Ruffo, avait dirigé la +fabrique de soie de San-Leucio: c'était une double +erreur que le roi et le prince de Tarsia commettaient +chacun de son côté, le roi en nommant le prince +de Tarsia à un tel poste, le prince de Tarsia en +l'acceptant. Ignorant dans une question de comptabilité, +mais incapable de frauder; honnête homme +lui-même, mais ne sachant pas s'entourer d'honnêtes +gens, il se trouva, au bout de quelques années, dans +la gestion du prince, un déficit de cent mille écus +que Vanni fut chargé de liquider.</p> + +<p>Rien n'était plus facile que cette liquidation. Le +prince était riche à un million de ducats et offrait de +payer; mais, si le prince payait, il n'y avait plus de +bruit, il n'y avait plus de scandale, et tout le bénéfice +qu'espérait Vanni de cette affaire s'évanouissait; +en deux heures, la chose pouvait être terminée et le +déficit comblé sans que la fortune du prince en souffrit +une grave atteinte; l'affaire, grâce au liquidateur, +dura dix ans; le déficit persista et le prince fut +ruiné d'argent et de réputation.</p> + +<p>Mais Vanni eut un nom qui lui valut le sanglant +honneur de faire partie de la junte d'État de 1796.</p> + +<p>Une fois nommé, Vanni se mit à crier tout haut, à +tous et partout, qu'il ne garantissait pas la sûreté de +ses augustes souverains si on ne lui laissait pas incarcérer +vingt mille jacobins à Naples seulement.</p> + +<p>Chaque fois qu'il voyait la reine, il s'approchait +d'elle, soit par un de ces bonds inattendus qu'il partageait +avec le loup, soit par cette marche oblique +qu'il tenait de l'hyène, et lui disait:</p> + +<p>—Madame, je tiens le fil d'une conspiration! +Madame, je suis sur la trace d'un nouveau complot!</p> + +<p>Et Caroline, qui se croyait entourée de complots et +de conspirations, disait:</p> + +<p>—Continuez, continuez, Vanni! servez bien votre +reine, et vous serez récompensé.</p> + +<p>Cette terreur blanche dura plus de trois ans; au +bout de trois ans, l'indignation publique monta +comme une marée d'équinoxe, et vint en quelque +sorte battre les murs des prisons, où tant de prévenus +étaient enfermés sans que jamais on eût pu prouver +qu'un seul était coupable; au bout de trois ans, les +instructions, faites avec l'acharnement des haines +politiques, n'avaient pu constater aucun délit; Vanni +recourut à une dernière espérance, se réfugia dans +une dernière ressource, la torture.</p> + +<p>Mais ce n'était point assez pour Vanni de la torture +ordinaire: des traditions qui remontaient au +moyen âge, époque depuis laquelle la torture n'avait +point été appliquée, disaient que des esprits fermes, +des corps robustes l'avaient supportée; non, il réclamait +la torture extraordinaire, que les anciens législateurs +autorisaient dans les cas de lèse-majesté, et +demandait que les chefs du complot, c'est-à-dire le +chevalier de Medici, le duc de Canzano, l'abbé Monticelli +et sept ou huit autres, fussent soumis à cette +torture qu'il spécifiait lui-même dans un de ces sourires +fatals qui tordaient sa bouche lorsqu'il était +dans l'espérance que cette faveur lui serait accordée: +<i>tormenti spietati come sopra cadaveri</i>, c'est-à-dire <i>des +tourments pareils à ceux que l'on exercerait sur des +cadavres.</i></p> + +<p>La conscience des juges se révolta, et, quoique +Guidobaldi et Castelcicala fussent pour la torture +<i>comme sur des cadavres</i>, le tribunal la repoussa à l'unanimité +moins leurs deux voix.</p> + +<p>Cette unanimité était le salut des prisonniers et la +chute de Vanni.</p> + +<p>Les prisonniers furent mis en liberté, la junte fut +dissoute par le dégoût public, et Vanni renversé de +son fauteuil de procureur fiscal.</p> + +<p>Ce fut alors que la reine lui tendit la main, qu'elle +lui fit donner le titre de marquis, et que, de ces trois +hommes qui avaient encouru l'exécration publique, +elle forma son tribunal à elle, son inquisition privée, +jugeant dans la solitude, frappant dans les ténèbres, +non plus avec le fer du bourreau, mais avec le poignard +du sbire.</p> + +<p>Nous avons vu à l'oeuvre Pasquale de Simone; +nous allons y voir Guidobaldi, Castelcicala et Vanni.</p> + +<p>Les trois inquisiteurs d'État étaient donc réunis +dans la chambre obscure; ils étaient assis, inquiets +et sombres, autour de la table verte, éclairée par la +lampe de bronze; l'abat-jour laissait leur visages +dans l'ombre, de sorte que, d'un côté à l'autre de la +table, ils ne se fussent point reconnus, s'ils n'eussent +point su qui ils étaient.</p> + +<p>Le message de la reine les troublait: un espion +plus habile qu'eux avait-il découvert quelque complot?</p> + +<p>Chacun d'eux roulait donc en silence son inquiétude +dans son esprit, sans en faire part à ses compagnons, +attendant avec anxiété que la porte des appartements +royaux s'ouvrit et que la reine parût.</p> + +<p>Puis, de temps en temps, chacun jetait un regard +rapide et ombrageux sur le coin le plus obscur de la +chambre.</p> + +<p>C'est que, dans ce coin, presque entièrement perdu +dans l'ombre, à peine visible, se tenait le sbire Pasquale +de Simone.</p> + +<p>Peut-être en savait-il plus qu'eux, car, plus qu'eux +encore, il était avant dans les secrets de la reine; +mais, quoiqu'ils lui donnassent des ordres, pas un +des inquisiteurs d'État n'eût osé l'interroger.</p> + +<p>Seulement, sa présence témoignait de la gravité +de l'affaire.</p> + +<p>Pasquale de Simone, aux yeux mêmes des inquisiteurs +d'État, était un personnage bien plus effrayant +que maître Donato.</p> + +<p>Maître Donato, c'était le bourreau public et patenté: +Pasquale de Simone, c'était le bourreau secret +et mystérieux; l'un était l'exécuteur de la loi, l'autre +celui du bon plaisir royal.</p> + +<p>Que le bon plaisir royal cessât de tenir pour ses +fidèles Guidobaldi, Castelcicala, Vanni, il ne pouvait +les déférer à la loi: ils savaient et eussent révélé trop +de choses.</p> + +<p>Mais il pouvait les désigner à Pasquale de Simone, +faire un seul geste, et, alors, tout ce qu'ils savaient, +tout ce qu'ils pouvaient dire ne les protégeait plus, +mais au contraire les condamnait; un coup bien appliqué +entre la sixième et la septième côte gauche, +tout était dit, les secrets mouraient avec l'homme, et +son dernier soupir, pour celui qui passait à dix pas +de l'endroit où il était frappé, n'était plus qu'une haleine +du vent, plus triste, un souffle de la brise, +plus mélancolique que les autres.</p> + +<p>Neuf heures sonnèrent à cette horloge dont nous +avons vu le timbre faire tressaillir la reine, la première +fois qu'à sa suite nous introduisîmes le lecteur +dans cette chambre, et, comme le dernier coup +du marteau vibrait encore, la porte s'ouvrit et Caroline +parut.</p> + +<p>Les trois inquisiteurs d'État se levèrent d'un seul +mouvement, saluèrent la reine et s'avancèrent vers +elle. Elle tenait divers objets cachés sous un grand +châle de cachemire rouge, jeté sur son épaule gauche +plutôt en manière de manteau que de châle.</p> + +<p>Pasquale de Simone ne bougea point; la silhouette +rigide du sbire resta collée contre la muraille, +comme une figure de tapisserie.</p> + +<p>La reine prit la parole sans même laisser aux inquisiteurs +d'État le temps de lui adresser leurs hommages.</p> + +<p>—Cette fois, monsieur Vanni, dit-elle, ce n'est +point vous qui tenez le fil d'un complot, ce n'est +point vous qui êtes sur la trace d'une conspiration, +c'est moi; mais, plus heureuse que vous qui avez +trouvé les coupables sans trouver les preuves, j'ai +trouvé les preuves d'abord, et, par les preuves, je +vous apporte le moyens de trouver les coupables.</p> + +<p>—Ce n'est cependant pas le zèle qui nous manque, +madame, dit Vanni.</p> + +<p>—Non, répondit la reine, puisque beaucoup +même vous accusent d'en avoir trop.</p> + +<p>—Jamais, quand il s'agit de Votre Majesté, dit le +prince de Castelcicala.</p> + +<p>—Jamais! répéta comme un écho Guidobaldi.</p> + +<p>Pendant ce court dialogue, la reine s'était approchée +de la table; elle écarta son châle et y déposa +une paire de pistolets et une lettre encore légèrement +teintée de sang.</p> + +<p>Les trois inquisiteurs la regardèrent faire avec le +plus grand étonnement.</p> + +<p>—Asseyez-vous, messieurs, dit la reine. Marquis +Vanni, prenez la plume et écrivez les instructions que +je vais vous donner.</p> + +<p>Les trois hommes s'assirent, et la reine, restant +debout, le poing fermé et appuyé sur la table, enveloppée +de son châle de pourpre comme une impératrice +romaine, dicta les paroles suivantes:</p> + +<p>—Dans la nuit du 22 au 23 septembre dernier, +six hommes étaient réunis dans les ruines du château +de la reine Jeanne; ils en attendaient un septième, envoyé +de Rome par le général Championnet. L'homme +envoyé par le général Championnet avait quitté son +cheval à Pouzzoles; il y avait pris une barque, et, +malgré la tempête qui menaçait, et qui, quelque +temps après, éclata en effet, il s'avança par mer vers +le palais en ruine où il était attendu. Au moment +où la barque allait aborder, elle sombra; les deux +pêcheurs qui la conduisaient périrent; le messager +tomba à l'eau comme eux, mais, plus heureux qu'eux, +se sauva. Les six conjurés et lui restèrent en conférence +jusqu'à minuit et demi, à peu près. Le messager +sortit le premier et s'achemina vers la rivière +de Chiaïa; les six autres hommes quittèrent les ruines; +trois remontèrent le Pausilippe, trois autres +suivirent en barque le bord de la mer en descendant +du côté du château de l'Oeuf. Un peu avant d'arriver +à la fontaine du Lion, le messager fut assassiné...</p> + +<p>—Assassiné! s'écria Vanni; et par qui?</p> + +<p>—Cela ne nous regarde point, répondit la reine +d'un ton glacé; nous n'avons pas à poursuivre ses +assassins.</p> + +<p>Vanni vit qu'il avait fait fausse route et se tut.</p> + +<p>—Avant de tomber, il tua deux hommes avec les +pistolets que voici, et en blessa deux avec le sabre +que vous trouverez dans cette armoire. (Et la reine +indiqua l'armoire où, quinze jours auparavant, elle +avait enfermé le sabre et le manteau.) Le sabre, vous +pourrez le voir, est de fabrique française; mais les +pistolets, vous pourrez le voir aussi, sont des manufactures +royales de Naples; ils sont marqués d'une N., +première lettre du nom de baptême de leur propriétaire.</p> + +<p>Pas un souffle n'interrompit la reine; on eût dit +que ses trois auditeurs étaient de marbre.</p> + +<p>—Je vous ai dit, continua-t-elle, que le sabre +était de fabrique française; mais, au lieu de l'uniforme +que le messager portait en arrivant et qui +avait été mouillé par la pluie et par l'eau de mer, il +portait une houppelande de velours vert à brandebourgs +qui lui avait été prêtée par un des six conjurés. +Le conjuré qui lui avait prêté cette redingote +avait oublié dans la poche une lettre; c'est une lettre +de femme, une lettre d'amour, adressée à un jeune +homme dont le nom est Nicolino. Les N incrustées sur +les pistolets prouvent qu'ils appartiennent à la même +personne à laquelle est adressée la lettre, et qui, en +prêtant la redingote, a prêté aussi les pistolets.</p> + +<p>—Cette lettre, dit Castelcicala après l'avoir examinée +avec soin, n'a pour toute signature qu'une +initiale, un E.</p> + +<p>—Cette lettre, dit la reine, est de la marquise +Elena de San-Clemente.</p> + +<p>Les trois inquisiteurs se regardèrent.</p> + +<p>—Une des dames d'honneur de Votre Majesté, je +crois, fit Guidobaldi.</p> + +<p>—Une de mes dames d'honneur, oui, monsieur, +répondit la reine avec un singulier sourire, qui semblait +dénier à la marquise de San-Clemente la qualification +de <i>dame d'honneur</i> que Guidobaldi lui donnait. +Or, comme les amants sont encore, à ce qu'il +paraît, dans leur lune de miel, j'ai donné ce matin +congé à la marquise de San-Clemente, qui était de +service près de moi demain, et qui sera remplacée +demain par la comtesse de San-Marco. Or, écoutez +bien ceci, continua la reine.</p> + +<p>Les trois inquisiteurs se rapprochèrent de Caroline +en s'allongeant sur la table et entrèrent dans le +cercle de lumière versé par la lampe, de manière que +leurs trois têtes, restées jusque-là dans l'ombre, se +trouvèrent tout à coup éclairées.</p> + +<p>—Or, écoutez bien ceci: il est probable que la +marquise de San-Clemente, <i>ma dame d'honneur</i>, +comme vous l'appelez, monsieur Guidobaldi, ne dira +pas à son mari un mot du congé que je lui donne, +et consacrera toute la journée de demain à son cher +Nicolino; vous comprenez maintenant, n'est-ce pas?</p> + +<p>Les trois hommes levèrent leurs yeux interrogateurs +sur la reine; ils n'avaient point compris.</p> + +<p>Caroline continua.</p> + +<p>—C'est bien simple cependant, dit-elle. Pasquale +de Simone entoure avec ses hommes le palais de la +marquise de San-Clemente; ils la voient sortir, ils la +suivent sans affectation; le rendez-vous est dans une +maison tierce; ils reconnaissent le Nicolino, ils laissent +aux amants tout le loisir d'être ensemble. La +marquise sort probablement la première, et, quand +Nicolino sort à son tour, ils arrêtent Nicolino, mais +sans lui faire aucun mal... La tête de celui qui le toucherait +autrement que pour le faire prisonnier, dit la +reine en élevant la voix et en fronçant le sourcil, me +répondrait de sa vie! Les hommes de Pasquale de +Simone le prennent donc vivant, le conduisent au +château Saint-Elme et le recommandent tout particulièrement +au gouverneur, qui choisit pour lui un +de ses cachots les plus sûrs. S'il consent à nommer +ses complices, tout va bien; s'il refuse, alors, +Vanni, cela vous regarde; vous n'aurez plus un tribunal +stupide pour vous empêcher de donner la torture, +et vous agirez <i>comme sur un cadavre</i>. Est-ce +clair, cela, messieurs? Et, quand je me mêle de découvrir +des conspirations, suis-je un bon limier?</p> + +<p>—Tout ce que fait la reine est marqué au coin du +génie, dit Vanni en s'inclinant. Votre Majesté a-t-elle +d'autres ordres à nous donner?</p> + +<p>—Aucun, répliqua la reine. Ce que le marquis +Vanni vient d'écrire vous servira de règle à tous trois; +après le premier interrogatoire, vous me rendrez +compte. Prenez le manteau et le sabre qui se trouvent +dans cette armoire, les pistolets et la lettre qui +se trouvent sur cette table comme preuves de conviction, +et que Dieu vous garde!</p> + +<p>La reine fit aux trois inquisiteurs un salut de la +main; tous trois saluèrent profondément et sortirent +à reculons.</p> + +<p>Lorsque la porte se fut refermée derrière eux, Caroline +fit un signe à Pasquale de Simone; le sbire +s'approcha au point de n'être séparé de la reine que +par la largeur de la table.</p> + +<p>—Tu as entendu? lui dit la reine en jetant sur la +table une bourse pleine d'or.</p> + +<p>—Oui, Votre Majesté, répondit le sbire en prenant +la bourse et en remerciant par un salut.</p> + +<p>—Demain, ici, à la même heure, tu te trouveras +pour me rendre compte de ce qui se sera passé.</p> + +<p>Le lendemain, à la même heure, la reine apprenait +de la bouche de Pasquale que l'amant de la +marquise de San-Clemente, surpris à l'improviste, +avait été arrêté à trois heures de l'après-midi sans +avoir pu opposer aucune résistance, conduit au château +Saint-Elme et écroué.</p> + +<p>Elle apprit, en outre, que cet amant était Nicolino +Caracciolo, frère du duc de Rocca Romana et neveu +de l'amiral.</p> + +<p>—Ah! murmura-t-elle, si nous avions le bonheur +que l'amiral en fût!</p> +<br><br> + + + +<h3>XLVII</h3> + +<h3>LE DÉPART</h3> + + +<p>Quinze jours après les événements que nous avons +racontés dans le précédent chapitre, c'est-à-dire +après l'arrestation de Nicolino Caracciolo, par une +de ces belles journées où l'automne napolitain rivalise +avec le printemps et l'été des autres pays, la +population, non-seulement de Naples tout entière, +mais encore des villes voisines et des villages voisins, +se pressait aux abords du palais royal, encombrant +d'un côté la descente du Géant, de l'autre +Toledo, et, en face de la grande entrée du château, +toutes les rues qui aboutissaient à cette large place +avant que l'église Saint-François-de-Paul, résultat +d'un voeu postérieur à l'époque à laquelle nous +sommes arrivés, fût bâtie; mais à toutes les extrémités +des rues aboutissant à cette place, appelée +aujourd'hui place du Plébiscite, un cordon de troupes +empêchait le peuple d'aller plus loin.</p> + +<p>C'est qu'au centre de la place, le général Mack +paradait au milieu d'un brillant état-major composé +d'officiers supérieurs parmi lesquels on distinguait +le général Micheroux et le général de Damas, deux +émigrés français qui avaient mis leur haine et leur +épée au service de l'ennemi le plus acharné de la +France; le général Naselli, qui devait commander le +corps d'expédition dirigé sur la Toscane; le général +Parisi, le général de Gambs et le général Fonseca, les +colonels San-Filippo et Giustini, et avec eux, tenant +le rang d'officiers d'ordonnance, les représentants +des plus illustres familles Naples.</p> + +<p>Ces officiers étaient couverts de croix de tous les +pays, de cordons de toutes les couleurs; leurs uniformes +étincelaient de broderies d'or; sur leurs chapeaux +à trois cornes ondoyaient ces panaches tant +aimés des peuples méridionaux. Ils s'élançaient rapidement +d'un bout à l'autre de la place, sous prétexte +de porter des ordres, mais en réalité pour faire +admirer leur bonne mine et la grâce avec laquelle ils +manoeuvraient leurs chevaux. A toutes les fenêtres +donnant sur la place, à toutes celles d'où la vue pouvait +y pénétrer, des femmes en grande toilette, ombragées +par les drapeaux blancs des Bourbons et les +drapeaux rouges de l'Angleterre, les saluaient en agitant +leurs mouchoirs. Les cris de «Vive le roi! vive +l'Angleterre! vive Nelson! mort aux Français!» +s'élevaient comme des bouffées de menaces, comme +des rafales de tempête, au milieu de la houle humaine +dont les vagues venaient battre les digues qu'elles +menaçaient à tout moment de renverser. Ces cris, +partis du fond de la rue, montaient de fenêtre +en fenêtre, comme ces serpents de flamme qui vont +allumer les feux d'artifice jusqu'aux derniers étages, +et allaient mourir sur les terrasses couvertes de +spectateurs.</p> + +<p>Tout cet état-major galopant sur la place, tout ce +peuple entassé dans les rues, toutes ces dames agitant +leurs mouchoirs, tous ces spectateurs encombrant +les terrasses, tout cela attendait le roi Ferdinand, +allant se mettre à la tête de son armée pour +marcher de sa personne contre les Français.</p> + +<p>Depuis huit jours déjà, la guerre était hautement +décidée; les prêtres prêchaient dans les églises, les +moines tonnaient sur les places et dans les carrefours, +montés sur les bornes ou sur des tréteaux; les +proclamations de Ferdinand couvraient toutes les murailles. +Elles déclaraient que le roi avait fait tout ce +qu'il avait pu pour conserver l'amitié des Français, +mais que l'honneur napolitain était outragé par l'occupation +de Malte, fief du royaume de Sicile, qu'il +ne pouvait tolérer l'envahissement des États du +pape, qu'il aimait comme son antique allié, et qu'il +respectait comme chef de l'Église, et qu'en conséquence +il faisait marcher son armée pour restituer +Rome à son légitime souverain.</p> + +<p>Puis, s'adressant directement au peuple, il lui +disait:</p> + +<p>«Si j'avais pu obtenir cet avantage par tout autre +sacrifice, je n'eusse point hésité à le faire; mais quel +espoir de succès y eût-il eu après tant de funestes +exemples qui vous sont tous bien connus? Plein de +confiance dans la bonté du Dieu des armées, qui +guidera mes pas et dirigera mes opérations, je pars à +la tête des courageux défenseurs de la patrie. Je vais +avec la plus grande joie braver tous les dangers pour +l'amour de mes compatriotes, de mes frères et de mes +enfants; car je vous ai toujours considérés comme +tels. Soyez fidèles à Dieu, obéissez aux ordres de ma +bien-aimée compagne, que je charge du soin de gouverner +en mon absence. Je vous recommande de la +respecter et de la chérir comme une mère. Je vous +laisse aussi mes enfants, continuait-il, qui ne doivent +pas vous être moins chers qu'à moi. Quels que +soient les événements, souvenez-vous que vous êtes +Napolitains, que, pour être brave, il suffit de le vouloir +et qu'il vaut mieux mourir glorieusement pour +la cause de Dieu et pour celle de son pays, que de +vivre dans une fatale oppression. Que le ciel répande +sur vous ses bénédictions! Tel est le voeu de celui +qui, tant qu'il vivra, conservera pour vous les tendres +sentiments d'un souverain et d'un père.»</p> + +<p>C'était la première fois que le roi de Naples s'adressait +directement à son peuple, lui parlait de son +amour pour lui, lui vantait sa paternité, en appelait +à son courage et lui confiait sa femme et ses enfants. +Depuis la bataille de Velletri, qui avait été gagnée en +1744 par les Espagnols sur les Allemands, et qui +avait assuré le trône à Charles III, les Napolitains +n'avaient entendu le canon que les jours de grandes +fêtes; ce qui n'empêchait point que, dans leur orgueil +national, il ne se crussent les premiers soldats du +monde.</p> + +<p>Quant à Ferdinand, il n'avait jamais eu l'occasion +de prouver ni son courage ni ses talents militaires; +donc, on ne pouvait l'accuser d'avance ni d'incapacité +ni de faiblesse. Lui seul savait que penser de +lui-même, et il s'en était expliqué en présence de +Mack, comme on l'a vu, avec son cynisme ordinaire.</p> + +<p>Or, c'était déjà un grand progrès social qu'ayant +à prendre une décision aussi grave que celle de la +guerre, ayant à combattre un ennemi aussi dangereux +que l'étaient les Français, il s'adressât à son peuple +pour se justifier bien ou mal, devant ses sujets, de +cette nécessité dans laquelle il s'était mis de les faire +tuer.</p> + +<p>Il est vrai que, sans compter l'aide de l'Autriche, +de laquelle, après la lettre qu'il avait reçue, il ne faisait +aucun doute, il comptait sur une division du côté +du Piémont. Une dépêche particulière avait été écrite +par le prince Belmonte au chevalier Priocca, ministre +du roi de Sardaigne. Si nous n'avions pas le texte de +cette dépêche sous les yeux, et si, par conséquent, +nous n'étions pas certain de son authenticité, nous +hésiterions à la reproduire, tant le droit des nations, +tant la morale divine et humaine nous y semblent +outrageusement violés.</p> + +<p>La voici:</p> + + +<p>«Monsieur le chevalier,</p> + +<p>»Nous savons que, dans le conseil de Sa Majesté +le roi de Sardaigne, plusieurs ministres circonspects, +pour ne pas dire timides, frémissent à l'idée de parjure +et de meurtre, comme si le dernier traité d'alliance +entre la France et la Sardaigne était un acte +politique de nature à être respecté! N'a-t-il pas été +dicté par la force oppressive du vainqueur? n'a-t-il +pas été accepté sous l'empire de la nécessité? De +pareils traités ne sont que des injustices du plus fort +à l'égard de l'opprimé, qui, en les violant, s'en dégage +à la première occasion que lui offre la faveur de +la fortune.</p> + +<p>»Quoi! en présence de votre roi prisonnier dans +sa capitale, entouré de baïonnettes ennemies, vous +appelleriez parjure ne point tenir les promesses +arrachées par la nécessité, désapprouvées par la +conscience? Vous appelleriez assassinat l'extermination +de vos tyrans? La faiblesse des opprimés +ne pourra donc jamais espérer aucun secours légitime +contre la force qui les opprime?</p> + +<p>»Les bataillons français, pleins de confiance et +de sécurité dans la paix, sont disséminés dans le +Piémont; excitez le patriotisme du peuple jusqu'à +l'enthousiasme et la fureur, de sorte que tout Piémontais +aspire à l'honneur d'abattre un ennemi de la +patrie; ces meurtres partiels profiteront plus au Piémont +que des victoires remportées sur le champ de +bataille, et jamais la postérité équitable ne donnera +le nom de trahison à des actes énergiques de tout +un peuple qui passe sur le cadavre de ses oppresseurs +pour reconquérir sa liberté. Nos braves Napolitains, +sous la conduite du général Mack, donneront +les premiers le signal de mort contre l'ennemi des +trônes et des peuples, et peut-être seront-ils déjà en +marche quand cette lettre vous parviendra.»</p> + + +<p>Toutes ces excitations avaient soulevé dans le +peuple napolitain, si facile à porter aux extrêmes, un +enthousiasme qui tenait du délire. Ce roi qui, second +Godefroy de Bouillon, entreprenait la guerre sainte, +ce champion de l'Église qui volait au secours des +autels abattus, de la religion profanée, c'était +l'exemple de la chrétienté, c'était l'idole de Naples, +et quiconque se fût hasardé dans cette foule, vêtu +d'un pantalon ou coiffé à la Titus, eût couru le risque +de la vie; aussi tous ceux qui pouvaient être soupçonnés +de jacobinisme, c'est-à-dire de désirer le +progrès, de désirer l'instruction, de regarder enfin la +France comme l'initiatrice des peuples à la civilisation; +aussi ceux-là étaient-ils prudemment enfermés +chez eux et se gardaient-ils bien de se mêler à +cette foule.</p> + +<p>Et cependant, si bien disposée qu'elle fût, elle +n'en commençait pas moins à s'impatienter,—car +c'était la même qui injurie saint Janvier lorsqu'il +tarde à faire son miracle,—et le roi, dont la présence +était annoncée pour neuf heures, n'avait point +encore paru, quoique toutes les horloges de toutes les +églises de Naples eussent sonné dix heures et demie; +or, on savait cela, le roi n'avait point l'habitude de +se faire attendre; à ses rendez-vous de chasse, il arrivait +toujours le premier; au théâtre, quoiqu'il sût +parfaitement que le rideau ne se lèverait point avant +qu'il fût dans la salle, il arrivait toujours pour le +lever du rideau, que trois ou quatre fois à peine dans +sa vie, il avait retardé; quant à manger son macaroni, +divertissement qu'il savait être impatiemment +attendu de tout le parterre, jamais il ne dépassait le +moment où le Temps, qui sert d'horloge à Saint-Charles, +marquait dix heures avec la pointe de sa +faux. D'où venait donc ce peu d'empressement de se +rendre aux désirs d'un peuple auquel, dans ses proclamations, +il dispensait tant d'amour? C'est que ce +roi entreprenait une aventure bien autrement hasardeuse +que celle de courre le cerf, le daim ou le sanglier, +d'affronter à Saint-Charles deux actes d'opéra +et trois actes de ballet; le roi jouait un jeu qu'il +n'avait point joué encore et auquel il avait la conscience +de son peu d'habileté; il ne se hâtait donc +point de relever ses cartes.</p> + +<p>Enfin les tambours battirent aux champs, les quatre +musiques disposées aux quatre angles de la place +éclatèrent toutes les quatre en même temps, les fenêtres +de la façade du palais donnant sur le balcon +s'ouvrirent, et les balcons furent envahis, celui du +milieu par la reine, le prince royal, la princesse de +Calabre, les princes et les princesses de la famille +royale, sir William et lady Hamilton, et par Nelson, +Troubridge et Ball, enfin par les sept ministres. Les +autres balcons furent occupés par les dames d'honneur, +les chevaliers d'honneur, les chambellans de +service et tous ceux qui de près ou de loin tenaient à +la cour; et, en même temps, au milieu de cris frénétiques, +de hourras assourdissants, le roi lui-même, +dans l'encadrement de la grande porte du palais, +parut à cheval, escorté par les princes de Saxe et de +Philipsthal, et suivi de son aide de camp de confiance, +le marquis Malaspina, que nous avons déjà entrevu +près de lui sur la galère capitane et de son ami particulier +le duc d'Ascoli,—dont la connaissance pour +nous date du même jour,—ami sans lequel le roi +avait déclaré ne vouloir point partir, et qui, quoi +qu'il n'eût aucun grade dans l'armée, avait consenti +avec joie à suivre son souverain.</p> + +<p>Le roi, à cheval, regagnait une partie des avantages +qu'il perdait à pied; d'ailleurs, il était, avec le +duc de Rocca-Romana, le meilleur cavalier de son +royaume, et, quoiqu'il se tint un peu courbé, il +avait beaucoup plus de grâce à cet exercice qu'à aucun +autre.</p> + +<p>Cependant, avant même d'avoir dépassé la grande +porte, soit hasard, soit présage, son cheval, ordinairement +sûr et doux, fit un écart qui eût désarçonné +tout autre écuyer, puis, refusant d'entrer dans la +place, se cabra au point qu'il manqua de se renverser +sur son cavalier; mais le roi lui rendit la main, +lui enfonça les éperons dans le ventre, et, d'un seul +bond, comme s'il eût eu quelque obstacle invisible à +franchir, le cheval se trouva sur la place.</p> + +<p>—Mauvais augure! dit au duc d'Ascoli le marquis +Malaspina, homme d'esprit et frondeur enragé; +un Romain rentrerait chez lui.</p> + +<p>Mais le roi, qui avait assez des préjugés modernes, +auxquels il faisait une large part, sans songer à ceux +de l'antiquité, que d'ailleurs il ne connaissait point, +le sourire sur les lèvres, et tout fier de montrer son +habileté à une pareille galerie, s'élança au milieu du +cercle que les généraux avaient formé pour le recevoir; +il était vêtu d'un brillant uniforme de feld-maréchal +autrichien, couvert de broderies et de cordons; +sur son chapeau flottait un panache rival pour la +blancheur et le volume de celui de son aïeul Henri IV +à Ivry, et que l'armée devait suivre, non pas comme +celui du vainqueur de Mayenne sur la route de l'honneur +et de la victoire, mais sur celle de la défaite et +de la honte.</p> + +<p>A la vue du roi, nous l'avons dit, les cris, les +hourras, les acclamations avaient retenti et grandi +comme un tonnerre. Le roi, tout fier de son triomphe, +eut sans doute alors un moment confiance en +lui-même; il fit pivoter son cheval pour faire face à +la reine, et la salua en levant son chapeau.</p> + +<p>Alors, tous les balcons du palais s'animèrent à +leur tour; des cris s'en échappèrent, les mouchoirs +volèrent en l'air, les enfants tendirent les bras au +roi, la foule se joignit à cette démonstration, qui +devint universelle et à laquelle se mêlèrent les vaisseaux +de la rade en se pavoisant et les canons des +forts en multipliant les salves de l'artillerie.</p> + +<p>En même temps, par la pente de l'arsenal, montèrent, +avec un bruit retentissant et guerrier, vingt-cinq +pièces de canon avec leurs fourgons et leurs +artilleurs; ces vingt-cinq pièces de canon étaient +destinées au corps d'armée du centre, c'est-à-dire à +celui à la tête duquel devaient marcher le roi et le +général Mack; enfin venait le trésor de l'armée, enfermé +dans des voitures de fer.</p> + +<p>Onze heures sonnèrent à l'église Saint Ferdinand.</p> + +<p>C'était l'heure du départ, ou plutôt on était en +retard d'une heure: l'heure du départ était dix +heures.</p> + +<p>Le roi voulut finir par un coup de théâtre.</p> + +<p>—Mes enfants! cria-t-il en étendant les bras vers +le balcon où étaient, avec les jeunes princesses, les +jeunes princes Léopold et Albert.</p> + +<p>Ceux-ci étaient les deux derniers fils du roi: l'un +âgé de neuf ans, Léopold, qui fut depuis le prince +de Salerne, favori de la reine; Albert, le favori du roi, +âgé de six ans, et dont les jours étaient déjà comptés.</p> + +<p>Les deux enfants, en s'entendant appeler par le +roi, disparurent du balcon, descendirent avec leurs +professeurs, et, leur échappant dans les escaliers, +s'élancèrent par la grande porte, s'aventurant, avec +l'insoucieux courage de la jeunesse, au milieu des +chevaux encombrant la place, et coururent au roi.</p> + +<p>Le roi les prit tour à tour, et, les soulevant de +terre, les embrassa.</p> + +<p>Puis il les montra au peuple en criant d'une voix +forte et qui fut entendue des premiers rangs et, par +les premiers, communiquée aux derniers:</p> + +<p>—Je vous les recommande, mes amis; c'est, après +la reine, ce que j'ai de plus précieux au monde.</p> + +<p>Et, rendant les enfants à leurs précepteurs, il +ajouta en tirant son épée avec ce même geste qu'il +avait trouvé si ridicule lorsque Mack avait tiré la +sienne:</p> + +<p>—Et moi, moi, je vais vaincre ou mourir pour +vous!</p> + +<p>A ces paroles, l'émotion monta à son comble; les +jeunes princesses pleurèrent, la reine porta son mouchoir +à ses yeux, le duc de Calabre leva les mains au +ciel, comme pour appeler la bénédiction de Dieu sur +la tête de son père, les professeurs prirent les jeunes +princes dans leurs bras, les emportèrent malgré leurs +cris, et la foule éclata en hourras et en sanglots.</p> + +<p>L'effet désiré était produit; demeurer plus longtemps, +c'était l'amoindrir; les trompettes donnèrent +le signal du départ et se mirent en marche. Un petit +corps de cavalerie, stationnant largo San-Ferdinando, +se rangea à leur suite et fit tête de colonne; +le roi s'avança immédiatement après, au milieu +d'un grand espace vide, saluant le peuple, qui répondait +par les cris de «Vive Ferdinand IV! Vive +Pie VI! Mort aux Français!»</p> + +<p>Mack et tout l'état-major venaient après le roi; +après l'état-major, tout ce formidable appareil que +nous avons dit, suivi lui-même d'un petit corps de +cavalerie comme celui qui marchait en tête.</p> + +<p>Avant de quitter tout à fait la place du Château, +le roi se retourna une dernière fois pour saluer la +reine et dire adieu à ses enfants.</p> + +<p>Puis il s'engouffra dans la longue rue de Tolède, +qui, par largo Mercatello, Port'Alba et largo delle +Pigne, devait le conduire sur la route de Capoue, où +la suite du roi allait faire sa première station, tandis +que le roi ferait, à Caserte, ses adieux réels à sa +femme et à ses enfants et une dernière visite à ses +kangourous. Ce que le roi regrettait le plus à Naples, +c'était sa crèche, qu'il laissait inachevée.</p> + +<p>Hors de la ville, une voiture l'attendait; il y +monta avec le duc d'Ascoli, le général Mack, le marquis +Malaspina, et tous quatre allèrent tranquillement +attendre à Caserte, où devaient, deux heures +après, les rejoindre la reine, la famille royale et les +intimes de la cour, le départ du lendemain, qui devait +être la véritable entrée en campagne.</p> +<br><br> + + + +<h3>XLVIII</h3> + +<h3>QUELQUES PAGES D'HISTOIRE</h3> + + +<p>Quoique nous n'ayons nullement l'intention de +nous faire l'historien de cette campagne, force nous +est de suivre le roi Ferdinand dans sa marche triomphale +au moins jusqu'à Rome, et de recueillir les +événements les plus importants de cette marche.</p> + +<p>L'armée du roi de Sicile avait déjà, depuis plus +d'un mois, pris ses positions de cantonnement; elle +était divisée en trois corps: 22,000 hommes campaient +à San-Germano, 16,000 dans les Abruzzes, +8,000 dans la plaine de Sessa, sans compter 6,000 +hommes à Gaete, prêts à se mettre en marche, comme +arrière-garde, au premier pas que les trois premiers +corps feraient en avant, et 8,000 prêts à faire voile +pour Livourne sous les ordres du général Naselli. Le +premier corps devait marcher sous les ordres du roi +en personne, le second sous ceux du général Micheroux, +le troisième sous ceux du général de Damas.</p> + +<p>Mack, nous l'avons dit, conduisait le premier +corps.</p> + +<p>C'étaient donc cinquante-deux mille hommes, sans +compter le corps de Naselli, qui marchaient contre +Championnet et ses neuf ou dix mille hommes.</p> + +<p>Après trois ou quatre jours passés au camp de +San-Germano, pendant lesquels la reine et Emma +Lyonna, habillées toutes deux en amazones et montant +de fringants chevaux pour faire admirer leur +adresse, passèrent la revue du premier corps d'armée, +et, par tous les moyens possibles, bonnes paroles +et gracieux sourires aux officiers, double paye +et distribution de vin aux soldats, exaltèrent de leur +mieux l'enthousiasme de l'armée, on se quitta en augurant +la victoire; et, tandis que la reine, Emma +Lyonna, sir William Hamilton, Horace Nelson et les +ambassadeurs et les barons invités à ces fêtes guerrières +regagnaient Caserte, l'armée, à un signal +donné, se mit en marche le même jour, à la même +heure, sur trois points différents.</p> + +<p>Nous avons vu les ordres donnés par le général +Macdonald au nom du général Championnet, le jour +où nous avons introduit nos lecteurs au palais Corsini +et où nous les avons fait assister aux arrivées +successives de l'ambassadeur français et du comte +de Ruvo; ces ordres, on se le rappelle, étaient d'abandonner +toutes les places et toutes les positions à +l'approche des Napolitains; on ne sera donc point +étonné de voir, devant l'agression du roi Ferdinand, +toute l'armée française se mettre en retraite.</p> + +<p>Le général Micheroux, formant l'aile droite avec +dix mille soldats, traversa le Tronto, poussa devant +lui la faible garnison française d'Ascoli, et, par la +voie Émilienne, prit la direction de Porto-de-Fermo; +le général de Damas, formant l'aile gauche, suivit la +voie Appienne, et le roi, conduisant le centre, partit +de San-Germano et, ainsi que l'avait arrêté Mack +dans son plan de campagne, marcha sur Rome par +la route de Ceperano et Frosinone.</p> + +<p>Le corps d'armée du roi arriva à Ceperano vers +neuf heures du matin, et le roi fit halte dans la maison +du syndic pour déjeuner. Le déjeuner fini, le général +Mack, à qui le roi, depuis le départ de San-Germano, +faisait l'honneur de l'admettre à sa table, +demanda la permission d'appeler près de lui son aide +de camp, le major Riescach.</p> + +<p>C'était un jeune Autrichien de vingt-six à vingt-huit +ans, ayant reçu une excellente éducation, parlant +le français comme sa langue maternelle, et très-distingué +sous son élégant uniforme. Il se rendit +immédiatement aux ordres de son général.</p> + +<p>Le jeune officier salua respectueusement le roi +d'abord, puis son général, et attendit les ordres +qu'il était venu recevoir.</p> + +<p>—Sire, dit Mack, il est dans les usages de la guerre, +et surtout parmi les gens comme il faut, que l'on +prévienne l'ennemi que l'on va attaquer; je crois +donc de mon devoir de prévenir le général républicain +que nous venons de traverser la frontière.</p> + +<p>—Vous dites que c'est dans les usages de la +guerre? fit le roi.</p> + +<p>—Oui, sire.</p> + +<p>—Alors, prévenez, général, prévenez.</p> + +<p>—D'ailleurs, en apprenant que nous marchons +contre lui avec des forces imposantes, peut-être +cédera-t-il la place.</p> + +<p>—Ah! dit le roi, voilà qui serait tout à fait galant +de sa part.</p> + +<p>—Votre Majesté permet donc?</p> + +<p>—Je le crois bien, pardieu! que je permets.</p> + +<p>Mack fit tourner sa chaise sur un pied, et, appuyant +son coude sur la table:</p> + +<p>—Major Ulrich, dit-il, mettez-vous à ce bureau et +écrivez.</p> + +<p>Le major prit une plume.</p> + +<p>—Écrivez, continua Mack, de votre plus belle écriture; +car il est possible que le général républicain +auquel elle est adressée ne sache pas lire très-couramment; +ces messieurs ne sont pas forts, <i>généralement</i> +parlant, continua Mack en riant du joli mot +qu'il venait de faire, et je ne veux pas, s'il s'obstine +à rester, qu'il puisse dire qu'il ne m'a pas compris.</p> + +<p>—Si c'est au général Championnet, monsieur le +baron, répliqua le jeune homme, que cette lettre est +adressée, je ne crois pas que Votre Excellence ait +rien de pareil à craindre. J'ai entendu dire que c'était +un des hommes les plus lettrés de l'armée française; +je ne m'en tiens pas moins prêt à exécuter les ordres +de Votre Excellence.</p> + +<p>—Et c'est ce que vous avez de mieux à faire, répliqua +Mack un peu blessé de l'observation du jeune +homme, et en faisant un signe impératif de la tête.</p> + +<p>Le major s'apprêta à écrire.</p> + +<p>—Votre Majesté me laisse libre dans ma rédaction? +demanda au roi le général Mack.</p> + +<p>—Parfaitement, parfaitement, répondit le roi, attendu +que, si j'écrivais moi-même à votre citoyen +général, si lettré qu'il soit, je crois qu'il aurait de la +peine à s'en tirer.</p> + +<p>—Écrivez, monsieur, dit Mack.</p> + +<p>Et il dicta la lettre ou plutôt l'ultimatum suivant, +qui n'est rapporté dans aucune histoire, que nous +copions sur le double officiel envoyé à la reine, et +qui est un modèle d'impertinence et d'orgueil:</p> + +<p>«Monsieur le général,</p> + +<p>»Je vous déclare que l'armée sicilienne, que j'ai +l'honneur de commander sous les ordres du roi en +personne, vient de traverser la frontière pour se +mettre en possession des États romains, révolutionnés +et usurpés depuis la paix de Campo-Formio, révolution +et usurpation qui n'ont point été reconnues par +Sa Majesté Sicilienne, ni par son auguste allié l'empereur +et roi; je demande donc que, sans le moindre +délai, vous fassiez évacuer dans la république cisalpine +les troupes françaises qui se trouvent dans les +États romains, et que vous en fassiez autant de toutes +les places qu'elles occupent. Les généraux commandant +les diverses colonnes des troupes de Sa Majesté +Sicilienne ont l'ordre le plus positif de ne point commencer +les hostilités là où les troupes françaises se +retireront sur ma signification, mais d'employer la +force au cas où elles résisteraient.</p> + +<p>»Je vous déclare, en outre, citoyen général, que +je regarderai comme un acte d'hostilité que les +troupes françaises mettent le pied sur le territoire du +grand-duc de Toscane. J'attends votre réponse sans +le moindre retard et vous prie de me renvoyer le +major Reiscach, que je vous expédie, quatre heures +après avoir reçu ma lettre. La réponse devra être positive +et catégorique. Quant à la demande d'évacuer +les États romains et de ne point mettre le pied dans +le grand-duché de Toscane, une réponse négative +sera considérée comme une déclaration de guerre de +votre part, et Sa Majesté Sicilienne saura soutenir, +l'épée à la main, les justes demandes que je vous +adresse en son nom.</p> + +<p>»J'ai l'honneur, etc.»</p> + +<p>—C'est fait, mon général, dit le jeune officier.</p> + +<p>—Le roi n'a point d'observations à faire? demanda +Mack à Ferdinand.</p> + +<p>—C'est vous qui signez, n'est-ce pas? dit le roi.</p> + +<p>—Sans doute, sire.</p> + +<p>—Eh bien, alors!...</p> + +<p>Et il acheva le sens suspendu de sa phrase par un +mouvement d'épaules qui voulait dire: «Faites +comme vous l'entendrez.»</p> + +<p>—D'ailleurs, dit Mack, c'est ainsi que nous autres, +gens de nom et de race, devons parler à ces sans-culottes +de républicains.</p> + +<p>Et, prenant la plume des mains du major, il signa; +puis, la lui rendant:</p> + +<p>—Maintenant, dit-il, mettez l'adresse.</p> + +<p>—Voulez-vous la dicter comme le reste de la lettre, +monsieur? demanda le jeune officier.</p> + +<p>—Comment! vous ne savez pas écrire une adresse +à présent?</p> + +<p>—Je ne sais si je dois dire <i>monsieur le général</i> ou +<i>citoyen général</i>.</p> + +<p>—Mettez <i>citoyen</i>, dit Mack; pourquoi donner à +ces gens-là un autre titre que celui qu'ils prennent?</p> + +<p>Le jeune homme écrivit l'adresse, cacheta la lettre +et se leva.</p> + +<p>—Maintenant, monsieur, dit Mack, vous allez +monter à cheval et porter cette lettre le plus rapidement +possible au général français. Je lui donne, +comme vous l'avez vu, quatre heures pour prendre +une décision. Vous pouvez attendre sa décision pendant +quatre heures, mais pas une minute de plus. +Quant à nous, nous continuerons de marcher; il est +probable qu'à votre retour, vous nous trouverez entre +Anagni et Valmonte.</p> + +<p>Le jeune homme s'inclina devant le général, salua +profondément le roi, et partit pour accomplir sa +mission.</p> + +<p>Aux avant-postes français, qu'il rencontra à Frosinone, +il fut arrêté; mais, lorsqu'il eut décliné ses +titres au général Duchesne, qui dirigeait la retraite +sur ce point, et montré la dépêche qu'il était chargé +de remettre à Championnet, le général ordonna de +le laisser passer. Cet obstacle franchi, le messager +continua son chemin vers Rome, où il arriva le lendemain +vers neuf heures et demie du matin.</p> + +<p>A la porte San-Giovanni, il lui fut fait quelques +nouvelles difficultés; mais, sa dépêche exhibée, l'officier +français qui avait la garde de cette porte, demanda +au jeune major s'il connaissait Rome, et, sur +sa réponse négative, il lui donna un soldat pour le +conduire au palais du général.</p> + +<p>Championnet venait de faire une promenade sur +les remparts ou plutôt autour des remparts, avec son +aide de camp Thiébaut, celui de tous ses officiers +qu'il aimait le mieux après Salvato, et le général du +génie Éblé, arrivé seulement depuis deux jours, lorsqu'à +la porte du palais Corsini, il trouva un paysan +qui l'attendait; ce paysan, par son costume, semblait +appartenir à l'ancienne province du Samnium.</p> + +<p>Le général descendit de cheval et s'approcha de +lui, comprenant à première vue que c'était à lui que +cet homme avait affaire. Thiébaut voulut retenir +Championnet, car les assassinats de Basseville et de +Duphot étaient encore présents à sa mémoire; mais +le général écarta son aide de camp et s'avança vers +le paysan.</p> + +<p>—D'où viens-tu? demanda-t-il.</p> + +<p>—Du Midi, répondit le Samnite.</p> + +<p>—As-tu un mot de reconnaissance?</p> + +<p>—J'en ai deux: Napoli et Roma.</p> + +<p>—Ton message est-il verbal ou écrit?</p> + +<p>—Écrit.</p> + +<p>Et il lui présenta une lettre.</p> + +<p>—Toujours de la même personne?</p> + +<p>—Je ne sais pas.</p> + +<p>—Y a-t-il une réponse?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>Championnet ouvrit la lettre; elle avait cinq jours +de date; il lut:</p> + +<p>«Le mieux se soutient; le blessé s'est levé hier +pour la première fois et a fait plusieurs tours dans +sa chambre, appuyé au bras de sa <i>soeur de charité</i>. A +moins d'imprudence grave, on peut répondre de sa +vie.»</p> + +<p>—Ah! bravo! s'écria Championnet.</p> + +<p>Et, reportant les yeux sur la lettre, il continua:</p> + +<p>«Un des nôtres a été trahi; on croit qu'il est enfermé +au fort Saint-Elme; mais, s'il y a à craindre +pour lui, il n'y a point à craindre pour nous: c'est un +garçon de coeur qui se ferait plutôt hacher en morceaux +que de rien dire.</p> + +<p>»Le roi et l'armée sont, dit-on, partis hier de +San-Germano; l'armée se compose de 52,000 hommes, +dont 30,000 marchent sous les ordres du +roi; 12,000, sous les ordres de Micheroux; 10,000, +sous les ordres de Damas, sans compter 8,000 qui +partent de Gaete, conduits par le général Naselli, et +escortés par Nelson et une partie de l'escadre anglaise, +pour débarquer en Toscane.</p> + +<p>»L'armée traîne avec elle un parc de cent canons +et est abondamment pourvue de tout.</p> + +<p>Liberté, égalité, fraternité.</p> + +<p>»<i>P.-S</i>.—Le mot d'ordre du prochain messager +sera <i>Saint-Ange et Saint-Elme</i>.»</p> + +<p>Championnet chercha des yeux le paysan, il avait +disparu; alors, passant la lettre au général Éblé en +lui faisant signe de la tête d'entrer au palais:</p> + +<p>—Tenez, Éblé, lui dit-il, lisez ceci; il y a, comme +on dit chez nous, à boire et à manger.</p> + +<p>Puis, à son aide de camp Thiébaut:</p> + +<p>—Le principal, dit-il, est que notre ami Salvato +Palmieri va de mieux en mieux: et celui qui m'écrit, +et que je soupçonne fort d'être un médecin, me répond +maintenant de sa vie. Au reste, ils me paraissent +bien organisés là-bas, c'est la troisième lettre +que je reçois par des messagers différents, qui, chaque +fois, changent de mot d'ordre et n'attendent point la +réponse.</p> + +<p>Se tournant alors vers le général Éblé:</p> + +<p>—Eh bien, Éblé, que dites-vous de cela? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Je dis, répondit celui-ci en entrant le premier +dans la grande salle que nous connaissons pour y +avoir déjà vu Championnet discutant avec Macdonald +sur la grandeur et la décadence des Romains, +je dis que cinquante-deux mille hommes et cent +pièces de canon, c'est un joli chiffre. Et vous, combien +avez-vous de canons?</p> + +<p>—Neuf.</p> + +<p>—Et d'hommes?</p> + +<p>—Onze ou douze mille, et encore le Directoire choisit-il +justement ce moment-ci pour m'en demander +trois mille afin de renforcer la garnison de Corfou.</p> + +<p>—Mais, mon général, dit Thiébaut, il me semble +que, dans les circonstances où nous nous trouvons et +qu'ignore le Directoire, vous pouvez vous refuser à +obéir à un pareil ordre.</p> + +<p>—Peuh! fit Championnet. Ne croyez-vous pas, +Éblé, que, dans une bonne position fortifiée par +vous, neuf ou dix mille Français ne puissent pas tenir +tête à cinquante-deux mille Napolitains, surtout commandés +par le général baron Mack?</p> + +<p>—Oh! général, dit en riant Éblé, je sais que rien +ne vous est impossible; et, d'ailleurs, je les connais +mieux que vous, les Napolitains.</p> + +<p>—Et où avez-vous fait leur connaissance? Il y a +un demi-siècle, Toulon excepté, et vous n'y étiez pas, +que l'on n'a entendu leur canon.</p> + +<p>—Lorsque je n'étais que lieutenant, répliqua Éblé, +il y a douze ans de cela, j'ai été amené à Naples avec +Augereau, qui n'était que sergent, et M. le colonel +de Pommereuil, qui, lui, est resté colonel, par M. le +baron de Salis.</p> + +<p>—Et que diable veniez-vous faire à Naples?</p> + +<p>—Nous venions, par ordre de la reine et de Sa +Seigneurie sir John Acton, organiser l'armée à la +française.</p> + +<p>—C'est une mauvaise nouvelle que vous me donnez +là, Éblé; si j'ai affaire à une armée organisée par +vous et par Augereau, les choses n'iront pas si facilement +que je le croyais. Le prince Eugène disait, en +apprenant qu'on envoyait une armée contre lui, dans +son incertitude du général qui la commandait: «Si +c'est Villeroy, je le battrai; si c'est Beaufort, nous +nous battrons; si c'est Catinat, il me battra.» Je +pourrais bien en dire autant.</p> + +<p>—Oh! tranquillisez-vous sur ce point! Je ne sais +quelle querelle survint alors entre M. de Salis et la +reine, mais le fait est qu'après un mois de séjour, +nous avons été mis tous à la porte et remplacés par +des instructeurs autrichiens.</p> + +<p>—Mais vous êtes resté à Naples, avez-vous dit, un +mois?</p> + +<p>—Un mois ou six semaines, je ne me rappelle plus +bien.</p> + +<p>—Alors, je suis tranquille, et je comprends pourquoi +le Directoire vous envoie à moi; vous n'aurez +point perdu votre temps pendant ce mois-là.</p> + +<p>—Non, j'ai étudié la ville et ses abords.</p> + +<p>—Je n'ose encore dire que cela nous servira, +mais qui sait?</p> + +<p>—En attendant, Thiébaut, continua le général, +comme l'ennemi peut être ici dans trois ou quatre +jours, attendu qu'il n'entre pas dans mon plan de +m'opposer à sa marche, donnez l'ordre que l'on tire +le canon d'alarme au fort Saint-Ange, que l'on batte +la générale par toute la ville, et que la garnison, +sous les ordres du général Mathieu Maurice, se rassemble +place du Peuple.</p> + +<p>—J'y vais, mon général.</p> + +<p>L'aide de camp sortit sans donner aucun signe +d'étonnement et avec cette obéissance passive qui caractérise +les officiers destinés à commander plus tard; +mais il rentra presque aussitôt.</p> + +<p>—Eh bien, qu'y a-t-il? demanda Championnet.</p> + +<p>—Mon général, répondit le jeune homme, un aide +de camp du général Mack arrive de San-Germano et +demande à être introduit près de vous; il est porteur, +dit-il, d'une dépêche importante.</p> + +<p>—Qu'il entre, dit Championnet, qu'il entre! il ne +faut jamais faire attendre nos amis et encore moins +nos ennemis.</p> + +<p>Le jeune homme entra; il avait entendu les dernières +paroles du général, et, le sourire sur les lèvres, +saluant avec beaucoup de grâce et de courtoisie, +tandis que Thiébaut transmettait à l'officier de +service les trois ordres que venait de lui donner +Championnet:</p> + +<p>—Vos amis se sont toujours trouvés bien et vos +ennemis se sont souvent trouvés mal de l'application +de cette maxime, général, dit-il; ne me traitez donc +pas en ennemi.</p> + +<p>Championnet s'avança au-devant de lui, et, lui +tendant la main:</p> + +<p>—Sous mon toit, monsieur, il n'y a plus d'ennemi, +il n'y a que des hôtes, répliqua le général; soyez donc +le bienvenu, dussiez-vous m'apporter la guerre dans +un pan de votre manteau.</p> + +<p>Le jeune homme salua de nouveau et remit au +commandant en chef la dépêche de Mack.</p> + +<p>—Si ce n'est point la guerre, dit-il, c'est au moins +quelque chose qui y ressemble beaucoup.</p> + +<p>Championnet décacheta la lettre, la lut sans qu'un +seul mouvement de son visage décelât l'impression +qu'il en ressentait; quant au messager, sachant ce +que contenait cette dépêche, puisque c'était lui qui +l'avait écrite, mais n'en approuvant ni la forme ni le +fond, il suivait avec anxiété les yeux du général +passant d'une ligne à l'autre. Arrivé à la dernière +ligne, Championnet sourit et mit la dépêche dans sa +poche.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il s'adressant au jeune messager, +l'honorable général Mack me dit que vous avez quatre +heures à passer avec moi, je l'en remercie, et, je +vous préviens que je ne vous fais pas grâce d'une +minute.</p> + +<p>Il tira sa montre.</p> + +<p>—Il est dix heures un quart du matin; à deux +heures un quart de l'après-midi, vous serez libre. +Thiébaut, dit-il à son aide de camp, qui venait de +rentrer après avoir transmis les ordres du général, +faites mettre un couvert de plus, monsieur nous fait +l'honneur de déjeuner avec nous.</p> + +<p>—Général, balbutia le jeune officier étonné, plus +qu'étonné, embarrassé de cette politesse à l'endroit +d'un homme qui apportait une lettre si peu polie, je +ne sais vraiment...</p> + +<p>—Si vous devez accepter le déjeuner de pauvres +diables manquant de tout, quand vous quittez une +table royale somptueusement servie? dit Championnet +en riant. Acceptez, major, acceptez. On ne +meurt pas, fût-on Alcibiade en personne, pour avoir +une fois par hasard mangé le brouet noir de Lycurgue.</p> + +<p>—Général, répliqua l'aide de camp, laissez-moi +alors vous remercier doublement de l'invitation et +des conditions dans lesquelles elle est faite; peut-être +vais-je partager le repas d'un Spartiate; mais un +Français seul pouvait avoir la courtoisie de m'y faire +asseoir.</p> + +<p>—Général, dit Thiébaut en rentrant, le déjeuner +est servi.</p> +<br><br> + + + +<h3>XLIX</h3> + + +<h3>LA DIPLOMATIE DU GÉNÉRAL CHAMPIONNET</h3> + + +<p>Championnet invita le major Ulrich à passer le +premier dans la salle à manger, et lui désigna sa +place entre le général Éblé et lui.</p> + +<p>Le déjeuner, sans être celui d'un Sybarite, n'était +pas tout à fait celui d'un Spartiate: il tenait le milieu +entre les deux; grâce à la cave de Sa Sainteté Pie VI, +les vins étaient ce qu'il y avait de mieux.</p> + +<p>Au moment où l'on se mettait à table, un coup de +canon retentit, puis un second, puis un troisième.</p> + +<p>Le jeune homme tressaillit au premier coup, écouta +le second, parut indifférent au troisième.</p> + +<p>Il ne fit aucune question.</p> + +<p>—Vous entendez, major? dit Championnet voyant +que son hôte gardait le silence.</p> + +<p>—Oui, j'entends, général; mais j'avoue que je ne +comprends pas.</p> + +<p>—C'est le canon d'alarme.</p> + +<p>Presque en même temps, la générale commença +de battre.</p> + +<p>—Et ce tambour? demanda en souriant l'officier +autrichien.</p> + +<p>—C'est la générale.</p> + +<p>—Je m'en doutais!</p> + +<p>—Dame, vous comprenez bien qu'après une lettre +comme celle que le général Mack m'a fait l'honneur +de m'écrire... Je présume que vous la connaissez, la +lettre?</p> + +<p>—C'est moi qui l'ai écrite.</p> + +<p>—Vous avez une fort belle écriture, major.</p> + +<p>—Mais c'est le général Mack qui l'a dictée.</p> + +<p>—Le général Mack a un fort beau style.</p> + +<p>—Mais comment se fait-il...? continua le jeune +major entendant le canon qui continuait de tirer et +la générale qui continuait de battre. Je ne vous ai +entendu donner aucun ordre! vos tambours et vos +canons m'ont-ils donc reconnu, ou sont-ils sorciers?</p> + +<p>—Nos canons, surtout, auraient bon besoin de +l'être, car vous savez ou vous ne savez pas que nous +n'en avons que neuf; vous voyez que ce n'est pas trop +pour répondre à votre parc d'artillerie de cent pièces. +Une seconde côtelette, major?</p> + +<p>—Volontiers, général.</p> + +<p>—Non, mes canons ne tirent pas tout seuls et mes +tambours ne battent pas d'eux-mêmes; j'avais déjà +donné des ordres avant d'avoir eu l'honneur de +vous voir.</p> + +<p>—Alors, vous étiez prévenu de notre marche?</p> + +<p>—Oh! j'ai un démon familier comme Socrate; je +savais que le roi et le général Mack étaient partis, il +y a six jours, c'est-à-dire lundi dernier, de San-Germano +avec 30,000 hommes; Micheroux, d'Aquila, +avec 12,000, et de Damas, de Sessa, avec +10,000;—sans compter le général Naselli et ses +8,000 hommes, qui, escortés par l'illustre amiral +Nelson, doivent débarquer à cette heure à Livourne, +afin de nous couper la retraite en Toscane. Oh! c'est +un grand stratégiste que le général Mack, toute +l'Europe sait cela; or, vous comprenez, comme je +n'ai en tout que 12,000 hommes, dont le Directoire +me prend 3,000 pour renforcer la garnison de Corfou... +Et à propos, fit Championnet, Thiébaut, avez-vous +donné l'ordre que ces 3,000 hommes se rendent +à Ancône pour s'y embarquer?</p> + +<p>—Non, mon général, répondit Thiébaut; car, sachant +que nous n'avions, comme vous dites en effet, +que 12,000 hommes en tout, j'ai hésité à diminuer +encore vos forces de ces 3,000 hommes.</p> + +<p>—Bon! dit en souriant avec sa sérénité ordinaire +le général Championnet, vous avez oublié, Thiébaut, +que les Spartiates n'étaient que trois cents: on est +toujours assez pour mourir. Donnez l'ordre, mon cher +Thiébaut, et qu'ils partent à l'instant même.</p> + +<p>Thiébaut se leva et sortit.</p> + +<p>—Prenez donc une aile de ce poulet, major, dit +Championnet; vous ne mangez pas. Scipion, qui est +à la fois mon intendant, mon valet de chambre et +mon cuisinier, croira que vous trouvez sa cuisine +mauvaise, et il en mourra de chagrin.</p> + +<p>Le jeune homme, qui, en effet, s'était interrompu +pour écouter le général, se remit à manger, mais évidemment +troublé de cette grande sérénité de Championnet, +qu'il commençait à prendre pour un piége.</p> + +<p>—Éblé, continua le général, aussitôt après le déjeuner, +et tandis que nous passerons avec le major de +Riescach la revue de la garnison de Rome, vous +prendrez les devants et vous vous tiendrez prêt à faire +sauter le pont de Tivoli sur le Teverone et le pont +de Borghetto sur le Tibre, dès que les troupes françaises +auront traversé cette rivière et ce fleuve.</p> + +<p>—Oui, général, répondit simplement Éblé.</p> + +<p>Le jeune major regarda Championnet.</p> + +<p>—Un verre de ce vin d'Albano, major, dit Championnet; +c'est de la cave de Sa Sainteté, et les amateurs +l'ont trouvé bon.</p> + +<p>—Alors, général, dit Riescach buvant son vin à +petits coups, vous nous abandonnez Rome?</p> + +<p>—Vous êtes un homme de guerre trop expérimenté, +mon cher major, répondit Championnet, +pour ne pas savoir que l'on ne défend pas, en 1799, +sous le citoyen Barras, une ville fortifiée en 274 par +l'empereur Aurélien. Si le général Mack venait à moi, +avec les flèches des Parthes, les frondes des Baléares, +ou même avec ces fameux béliers d'Antoine qui +avaient soixante et quinze pieds de long, je m'y risquerais; +mais, contre les cent pièces de canon du général +Mack, ce serait une folie.</p> + +<p>Thiébaut rentra.</p> + +<p>—Vos ordres sont exécutés, général, dit-il.</p> + +<p>Championnet le remercia d'un signe de tête.</p> + +<p>—Cependant, continua le général Championnet, +je n'abandonne pas Rome tout à fait; non, Thiébaut +s'enfermera dans le château Saint-Ange avec cinq +cents hommes; n'est-ce pas Thiébaut?</p> + +<p>—Si vous l'ordonnez, mon général, certainement.</p> + +<p>—Et sous aucun prétexte, vous ne vous rendrez.</p> + +<p>—Sous aucun prétexte, vous pouvez être tranquille.</p> + +<p>—Vous choisirez vous-même vos hommes; vous +en trouverez bien cinq cents qui se feront tuer pour +l'honneur de la France?</p> + +<p>—Ce ne sera point difficile.</p> + +<p>—D'ailleurs, nous partons aujourd'hui. Je vous +demande pardon, major, de parler ainsi de toutes nos +petites affaires devant vous; mais vous êtes du métier, +vous savez ce que c'est.—Nous partons aujourd'hui. +Je vous demande de tenir vingt jours seulement, +Thiébaut; au bout de vingt jours, je serai de +retour à Rome.</p> + +<p>—Oh! ne vous gênez pas, mon général, prenez +vingt jours, prenez-en vingt-cinq, prenez-en trente.</p> + +<p>—Je n'en ai besoin que de vingt, et même je vous +engage ma parole d'honneur, Thiébaut, qu'avant +vingt jours, je viens vous délivrer.—Éblé, continua +le général, vous viendrez me rejoindre à Civita-Castellana: +c'est là que je me concentrerai, la position +est belle; cependant, il sera utile de faire quelques +ouvrages avancés.—Vous m'excusez toujours, +n'est-ce pas, mon cher major?</p> + +<p>—Général, je vous répéterai ce que vous disait +tout à l'heure mon collègue Thiébaut, ne vous gênez +pas pour moi.</p> + +<p>—Vous le voyez, je suis de ces joueurs qui mettent +cartes sur table; vous avez soixante mille hommes, +cents pièces de canon, des munitions à n'en savoir +que faire; j'ai moi,—à moins que Joubert ne m'envoie +les trois mille hommes que je lui ai demandés,—neuf +mille hommes, quinze mille coups de canon +à tirer et deux millions de cartouches en tout. Avec +une pareille infériorité, vous comprenez qu'il importe +de prendre ses précautions.</p> + +<p>Et, comme, en l'écoutant, le jeune homme laissait +refroidir son café:</p> + +<p>—Buvez votre café chaud, major, lui dit-il; Scipion +a un grand amour-propre pour son café, et il +recommande toujours de le boire bouillant.</p> + +<p>—Il est en effet excellent, dit le major.</p> + +<p>—Alors, videz votre tasse, mon jeune ami; car, +si vous le voulez bien, nous allons monter à cheval +pour aller passer la revue de la garnison, dans laquelle, +du même coup, Thiébaut choisira ses cinq +cents hommes.</p> + +<p>Le major Riescach acheva son café jusqu'à la +dernière goutte, se leva et fit signe en s'inclinant +qu'il était prêt.</p> + +<p>Scipion s'avança.</p> + +<p>—Il paraît que nous partons, mon général? +demanda-t-il.</p> + +<p>—Eh! oui, mon cher Scipion! tu le sais, dans +notre diable de métier, on n'est jamais sûr de rien.</p> + +<p>—Alors, mon général, il faut faire les malles, +emballer les livres, serrer les cartes et les plans?</p> + +<p>—Non pas; laisse chaque chose comme elle est, +nous retrouverons tout cela à notre retour.—Mon +cher major, continua Championnet en bouclant +son sabre, je crois que le général Mack fera très-bien +de loger dans ce palais; il y trouvera une bibliothèque +et des cartes excellentes; vous lui recommanderez +mes livres et mes plans, j'y tiens +beaucoup; c'est, comme mon palais, un prêt que je +lui fais et que je mets sous votre sauvegarde. La +chose lui sera d'autant plus commode qu'en face de +nous, comme vous voyez, s'élève l'immense palais +Farnèse, où, selon toute probabilité, logera le roi. +De fenêtre à fenêtre, Sa Majesté et son général en +chef pourront télégraphier.</p> + +<p>—Si le général habite ce palais, répondit le +major, je puis vous répondre que tout ce qui vous +aura appartenu, lui sera sacré.</p> + +<p>—Scipion, dit le général, un uniforme de rechange +et six chemises dans un portemanteau; vous pouvez +le faire boucler tout de suite derrière ma selle: +la revue passée, nous nous mettons immédiatement +en marche.</p> + +<p>Cinq minutes après, les ordres de Championnet +étaient exécutés, et quatre ou cinq chevaux attendaient +leurs cavaliers à la porte du palais Corsini.</p> + +<p>Le jeune major chercha des yeux le sien, mais +inutilement; le palefrenier du général lui présenta +un beau cheval frais, avec des fontes garnies de +leurs armes. Ulrich de Riescach interrogea du regard +Championnet.</p> + +<p>—Votre cheval était fatigué, monsieur, dit le +général; donnez-lui le temps de se reposer, on vous +l'amènera plus frais à la place du Peuple.</p> + +<p>Le major salua en signe de remercîment, et se +mit en selle; Éblé et Thiébaut en firent autant; une +petite escorte parmi laquelle brillait notre ancien +ami le brigadier Martin, encore tout fier d'être +venu en poste d'Itri à Rome, dans la voiture d'un +ambassadeur, suivait à quelques pas le général; +Scipion, que les soins du ménage retenaient, devait +rejoindre plus tard.</p> + +<p>Le palais Corsini—où, soit dit en passant, mourut +Christine de Suède—est situé sur la rive droite du +Tibre: en étendant la main, celui qui l'habite peut +toucher, de l'autre côté de la via Lungara, la +gracieuse bâtisse de la Farnesina, immortalisée par +Raphaël. C'était du colossal palais Farnèse et du +charmant bijou qui n'en est qu'une dépendance que +Ferdinand avait fait venir tous ses chefs-d'oeuvre de +l'antiquité et du moyen âge dont nous lui avons vu +faire au château de Caserte les honneurs au jeune +banquier André Backer.</p> + +<p>La petite troupe prit, en remontant, la rive droite +du Tibre, la via Lungara; le major Ulrich marchait +d'un côté de Championnet; le général Éblé, marchait +de l'autre; le colonel Thiébaut, un peu en arrière, +servait de trait d'union entre le groupe principal et +la petite escorte.</p> + +<p>On fit quelques pas en silence; puis Championnet +prit la parole.</p> + +<p>—Ce qu'il y a de merveilleux, dit-il, sur cette +terre romaine, c'est que, quelque part que l'on mette +le pied, on marche sur l'histoire antique ou sur celle +du moyen âge. Tenez, ajouta-t-il en étendant la +main dans la direction opposée au Tibre, là, au +sommet de cette colline, est Saint-Onuphre, où +mourut le Tasse. Il y mourut emporté par la fièvre, +au moment où Clément VIII venait de l'appeler à +Rome pour l'y faire couronner solennellement. +Dix ans après, le même Clément VIII, le seul homme +que Sixte-Quint, disait-il, eût trouvé à Rome, faisait +enfermer là, à notre droite, dans la prison Savella, la +fameuse Béatrice Cenci; c'est dans cette prison, et +la veille de sa mort, que Guido Reni fit le beau +portrait d'elle que vous pourrez, dans quatre ou +cinq jours, quand vous serez installés à Rome, +aller voir au palais Colonna. Sur la rive du Tibre +opposée au fort Saint-Ange, je vous montrerai les +restes de la prison de Tordinone, où étaient enfermés +ses frères. Elle fut, par une miséricorde particulière +de Sa Sainteté, condamnée à avoir la tête tranchée +seulement, tandis que son frère Jacques fut, avant +d'être conduit à l'échafaud, au pied duquel il devait +se rencontrer avec sa soeur, promené par toute la +ville dans la même charrette que le bourreau, qui, +pendant toute cette promenade, lui arrachait la +chair de la poitrine avec des tenailles, et tout cela +pour venger la mort d'un infâme qui avait tué deux +de ses fils, violé sa fille, et qui n'échappait lui-même +à la justice qu'en arrosant ses juges d'une pluie d'or? +Un instant Clément VIII eut l'idée de faire grâce de +la vie au moins à cette famille Cenci, dont le seul +crime était d'avoir fait l'office du bourreau; mais, +par malheur pour Béatrice, vers le même temps, le +prince de Santa-Croce tua sa mère, espèce de Messaline +qui déshonorait par ses amours avec des +laquais le nom paternel; le pape s'effraya de voir +plus de moralité dans les enfants que dans les pères, +plus de justice dans les assassins que dans les juges, et +les têtes des deux frères, de la soeur et de la belle-mère +tombèrent toutes quatre sur le même échafaud. Vous +pouvez voir d'ici, par cette échappée, de l'autre côté +du Tibre, la place où il était dressé. La tradition +veut que Clément VIII ait assisté à l'exécution d'une +fenêtre du château Saint-Ange, où il était venu par +cette longue galerie couverte que vous voyez à notre +gauche, et qui fut construite par Alexandre VI pour +donner à son successeur, en cas de siége ou de +révolution, la facilité de quitter le Vatican et de se +réfugier au château Saint-Ange. Il l'utilisa lui-même +plus d'une fois, à ce que l'on assure, pour visiter +les cardinaux qu'il emprisonnait dans le tombeau +d'Adrien et qu'il étranglait, selon la tradition des +Caligula et des Néron, après leur avoir fait faire un +testament en sa faveur.</p> + +<p>—Vous êtes un admirable cicérone, général, et +je regrette bien, au lieu de quatre heures, dont plus +de deux sont malheureusement déjà écoulées, de +n'avoir point quatre jours à passer avec vous.</p> + +<p>—Quatre jours seraient trop peu pour ce merveilleux +pays; après quatre jours, vous demanderiez +quatre mois; après quatre mois, quatre ans. La vie +d'un homme tout entière ne suffirait pas à dresser la +liste des souvenirs que renferme la ville si justement +nommée la ville éternelle. Tenez, par exemple, +voyez ces restes d'arches contre lesquelles se brise +le fleuve, voyez ces vestiges qui se rattachent aux +deux côtés de la rive: là était le pont Triomphal, là +ont successivement passé, venant du temple de +Mars, qui était situé où est aujourd'hui Saint-Pierre, +Paul-Émile, vainqueur de Persée; Pompée, vainqueur +de Tigrane, roi d'Arménie; d'Artocès, roi +d'Ibérie; d'Orosès, roi d'Albanie; de Darius, roi de +Médie; d'Areta, roi de Nabatée; d'Antiochus, roi de +Comagène et des pirates. Il avait pris mille châteaux +forts, neuf cents villes, huit cents vaisseaux, fondé +ou repeuplé neuf villes; ce fut à la suite de ce +triomphe qu'il bâtit, avec une portion de sa part de +butin, ce beau temple à Minerve qui décorait la +place des Septa-Julia, près de l'aqueduc de la Virgo, +et sur le frontispice duquel il avait fait mettre en +lettres de bronze cette inscription: «Pompée le +Grand, imperator, après avoir terminé une guerre +de trente ans, défait, mis en fuite, tué ou forcé à +se rendre douze millions cent quatre-vingt mille +hommes, coulé à fond ou pris huit cent quarante-six +vaisseaux, reçu à composition mille cinq cent trente-huit +villes ou châteaux, soumis tout le pays depuis le +lac Moeris, jusqu'à la mer Rouge, acquitte le voeu +qu'il a fait à Minerve.» Et, sur ce même pont, après +lui, passèrent Jules César, Auguste, Tibère. Par +bonheur, il est tombé, poursuivit avec un sourire +mélancolique le général républicain, car nous aurions +sans doute l'orgueil d'y passer, nous aussi, à +notre tour: et que sommes-nous pour fouler les +traces de pareils hommes?</p> + +<p>Les réflexions qui assiégeaient la tête de Championnet, +éteignirent la voix sur ses lèvres et il garda +un silence que n'osa interrompre le jeune officier, +depuis le pont Triomphal, qu'il laissait à sa droite, +jusqu'au pont Saint-Ange, qu'il se mit à traverser +pour passer sur la rive gauche du Tibre.</p> + +<p>Au milieu du pont, cependant, au risque d'être +indiscret:</p> + +<p>—N'est-ce point le tombeau d'Adrien que nous +laissons derrière nous? lui demanda le major.</p> + +<p>Championnet regarda autour de lui comme s'il +sortait d'un rêve.</p> + +<p>—Oui, dit-il, et le pont sur lequel nous sommes +fut sans doute bâti pour y conduire; Bernin l'a +restauré et y a répandu ses coquetteries ordinaires. +C'est dans ce monument que s'enfermera Thiébaut, +et ce ne sera pas le premier siége qu'il aura soutenu.</p> + +<p>Tenez, voici la place que vous avez entrevue de +loin, où furent décapitées Béatrice et sa famille. En +appuyant à gauche, nous pouvons marcher sur +l'emplacement même du Tordinone; sur cette petite +place où nous arrivons est l'auberge de <i>l'Ours</i>, avec +son enseigne telle qu'elle était au temps où y logea +Montaigne, ce grand sceptique qui prit pour devise +ces trois mots: <i>Que sais-je?</i> C'était le dernier mot +du génie humain après six mille ans; dans six mille +ans viendra un autre sceptique qui dira: <i>Peut-être!</i></p> + +<p>—Et vous, général, demanda le major, que +dites-vous?</p> + +<p>—Je dis que c'est le dernier des gouvernements +que celui,—regardez à votre gauche—que celui +qui laisse se faire de pareils déserts, presque au coeur +d'une ville. Tenez, tous ces marais qu'habite huit +mois de l'année la mal'aria, ils sont au roi que vous +servez; c'est l'héritage des Farnèse. Paul III ne se +doutait pas, en léguant ces immenses terrains à son +fils le duc de Parme, qu'il lui léguait la fièvre. Dites +donc à votre roi Ferdinand qu'il serait non pas +seulement d'un héritier pieux, mais d'un chrétien; +de faire assainir et de cultiver ces champs, qui l'en +récompenseraient par d'abondantes moissons. Un +pont bâti ici, tenez, suffirait à un quartier nouveau; +la ville enjamberait le fleuve, des maisons s'élèveraient +dans tout cet espace vide du château Saint-Ange +à la place du Peuple, et la vie en chasserait la +mort; mais, pour cela, il faudrait un gouvernement +qui s'occupât du bien-être de ses sujets; il faudrait +ce grand bienfait que vous venez combattre, vous +homme instruit et intelligent cependant; il faudrait +la liberté. Elle viendra un jour, non pas temporaire +et accidentelle comme celle que nous apportons, +mais fille immortelle du progrès et du temps. Tenez, +en attendant, c'est de la ruelle qui longe cette +église, l'église Saint-Jérôme, qu'une nuit, vers deux +heures du matin, sortirent quatre hommes à pied et +un homme à cheval, l'homme à cheval portait, en +travers de la croupe de sa monture, un cadavre dont +les pieds pendaient d'un côté et la tête de l'autre.</p> + +<p>»—Ne voyez-vous rien? demanda l'homme à +cheval.</p> + +<p>»Deux regardèrent du côté du château Saint-Ange, +deux du côté de la place du Peuple.</p> + +<p>»—Rien, dirent-ils.</p> + +<p>»Alors, le cavalier s'avança jusqu'au bord de la +rivière et, là, fit pivoter son cheval de manière que la +croupe fût tournée du côté de l'eau. Deux hommes +prirent le cadavre, un par la tête, l'autre par les +pieds, le balancèrent trois fois, et, à la troisième, le +lancèrent au fleuve.</p> + +<p>»Au bruit que produisit le cadavre en tombant à +l'eau:</p> + +<p>»—C'est fait? demanda le cavalier.</p> + +<p>»—Oui, monseigneur, répondirent les hommes.</p> + +<p>»Le cavalier se retourna.</p> + +<p>»—Et qui flotte ainsi sur l'eau? demanda-t-il.</p> + +<p>»—Monseigneur, répondit un des hommes, c'est +son manteau.</p> + +<p>»Un autre ramassa des pierres, courut le long de +la rive en suivant le courant du fleuve et en jetant +des pierres dans ce manteau, jusqu'à ce qu'il eût +disparu.</p> + +<p>»—Tout va bien, dit alors le cavalier.</p> + +<p>»Et il donna une bourse aux hommes, mit son +cheval au galop et disparut.</p> + +<p>»Le mort était le duc de Candie; le cavalier, +c'était César Borgia. Jaloux de sa soeur Lucrèce, +César Borgia venait de tuer son frère, le duc de +Candie... Par bonheur, continua Championnet, nous +voilà arrivés. Le hasard, mon cher, vengeur des rois +et de la papauté, vous gardait cette histoire pour la +dernière; ce n'était pas la moins curieuse, vous le +voyez.</p> + +<p>Et, en effet, le groupe que nous venons de suivre, +depuis le palais Corsini jusqu'à l'extrémité de Ripetta, +débouchait sur la place du Peuple, où était +rangée en bataille la garnison de Rome.</p> + +<p>Cette garnison se composait de trois mille hommes, +à peu près: deux tiers français, une tiers polonais.</p> + +<p>En apercevant le général, trois mille voix, par un +élan spontané, crièrent:</p> + +<p>—Vive la République!</p> + +<p>Le général s'avança jusqu'au centre de la première +ligne et fit signe qu'il voulait parler. Les cris +cessèrent.</p> + +<p>—Mes amis, dit le général, je suis forcé de quitter +Rome; mais je ne l'abandonne pas. J'y laisse le colonel +Thiébaut; il occupera le fort Saint-Ange avec +cinq cents hommes; j'ai engagé ma parole de venir +le délivrer dans l'espace de vingt jours; vous y engagez-vous +avec moi?</p> + +<p>—Oui, oui, oui, crièrent trois mille voix.</p> + +<p>—Sur l'honneur? dit Championnet.</p> + +<p>—Sur l'honneur! répétèrent les trois mille voix.</p> + +<p>—Maintenant, continua Championnet, choisissez +parmi vous cinq cents hommes prêts à s'ensevelir +sous les ruines du château Saint-Ange, plutôt que +de se rendre.</p> + +<p>—Tous, tous! nous sommes prêts tous! crièrent +ceux à qui l'on faisait cet appel.</p> + +<p>—Sergents, dit Championnet, sortez des rangs et +choisissez quinze hommes par compagnie.</p> + +<p>Au bout de dix minutes, quatre cent quatre-vingts +hommes se trouvèrent tirés à part et réunis.</p> + +<p>—Amis, leur dit Championnet, c'est vous qui garderez +les drapeaux des deux régiments, et c'est nous +qui viendrons les reprendre. Que les porte-drapeaux +passent dans les rangs des hommes du fort Saint-Ange.</p> + +<p>Les porte-drapeaux obéirent, aux cris frénétiques +de «Vive Championnet! vive la République!»</p> + +<p>—Colonel Thiébaut, continua Championnet, jurez +et faites jurer à vos hommes que vous vous ferez tuer +jusqu'au dernier, plutôt que de vous rendre.</p> + +<p>Tous les bras s'étendirent, toutes les voix crièrent:</p> + +<p>—Nous le jurons!</p> + +<p>Championnet s'avança vers son aide de camp.</p> + +<p>—Embrassez-moi, Thiébaut, lui dit-il; si j'avais +un fils, c'est à lui que je donnerais la glorieuse mission +que je vous confie.</p> + +<p>Le général et son aide de camp s'embrassèrent au +milieu des hourras, des cris et des vivats de la +garnison.</p> + +<p>Deux heures sonnèrent à l'église Sainte-Marie-du-Peuple.</p> + +<p>—Major Riescach, dit Championnet au jeune messager, +les quatre heures sont écoulées et, à mon grand +regret, je n'ai plus le droit de vous retenir.</p> + +<p>Le major regarda du côté de Ripetta.</p> + +<p>—Attendez vous quelque chose, monsieur? lui +demanda Championnet.</p> + +<p>—Je suis monté sur un de vos chevaux, général.</p> + +<p>—J'espère que vous me ferez l'honneur de l'accepter, +monsieur, en souvenir des moments trop courts +que nous venons de passer ensemble.</p> + +<p>—Ne pas accepter le cadeau que vous me faites, +général, ou même hésiter à l'accepter, ce serait me +montrer moins courtois que vous. Merci du plus profond +de mon coeur.</p> + +<p>Il s'inclina, la main sur la poitrine.</p> + +<p>—Et, maintenant, que dois-je reporter au général +Mack?</p> + +<p>—Ce que vous avez vu et entendu, monsieur, et +vous ajouterez ceci, que, le jour où j'ai quitté Paris +et pris congé des membres du Directoire, le citoyen +Barras m'a mis la main sur l'épaule et m'a dit: «Si +la guerre éclate, en récompense de vos services, vous +serez le premier des généraux républicains chargé +par la République de détrôner un roi.»</p> + +<p>—Et vous avez répondu?</p> + +<p>—J'ai répondu: «Les intentions de la République +seront remplies, j'y engage ma parole;» et, comme +je n'ai jamais manqué à ma parole d'honneur, dites +au roi Ferdinand de se bien tenir.</p> + +<p>—Je le lui dirai, monsieur, répondit le jeune +homme; car, avec un chef comme vous et des +hommes comme ceux-là, tout est possible. Et maintenant, +général, veuillez m'indiquer mon chemin.</p> + +<p>—Brigadier Martin, dit Championnet, prenez +quatre hommes et conduisez M. le major Ulrich de +Riescach jusqu'à la porte San-Giovanni; vous nous +rejoindrez sur la route de la Storta.</p> + +<p>Les deux hommes se saluèrent une dernière fois; +le major, guidé par le brigadier Martin et escorté par +ses quatre dragons, s'enfonça au grand trot dans la +via del Babuino. Le colonel Thiébaut et ses cinq cents +hommes regagnèrent par Ripetta le château Saint-Ange, +où ils se renfermèrent, et le reste de la garnison, +Championnet et son état-major en tête, sortit +de Rome, tambours battants, par la porte del +Popolo.</p> +<br><br> + + +<h3>L</h3> + +<h3>FERDINAND A ROME</h3> + + +<p>Comme l'avait prévu le général Mack, son envoyé +le rejoignit un peu au-dessus de Valmontone.</p> + +<p>Le général n'entendit rien de tout ce que lui raconta +le major de Riescach, sinon que les Français +avaient évacué Rome; il courut chez le roi et lui annonça +que sur sa sommation, les Français s'étaient +mis immédiatement en retraite; que, par conséquent, +le lendemain, il entrerait à Rome et, dans huit jours, +serait en pleine possession des États romains.</p> + +<p>Le roi ordonna de doubler l'étape, et, le même soir +on vint coucher à Valmontone.</p> + +<p>Le lendemain, on se remit en marche, on fit halte +à Albano vers midi. De la colline, on planait sur +Rome, et, au delà de Rome, la vue s'étendait jusqu'à +Ostia. Mais il était impossible que l'armée entrât à +Rome le même jour. Il fut convenu qu'elle partirait +vers trois heurs de l'après-midi, qu'elle camperait à +moitié chemin, et que, le lendemain, à neuf heures +du matin, le roi Ferdinand ferait son entrée solennelle +par la porte San-Giovanni, et irait directement +à San-Carlo entendre la messe d'actions de grâces.</p> + +<p>En effet, à trois heures, on partit d'Albano, Mack +à cheval et en tête de l'armée, le roi et le duc d'Ascoli +dans une voiture escortée de tout l'état-major +particulier de Sa Majesté; on laissa à gauche, au-dessous +de la colline d'Albano, c'est-à-dire à l'endroit +où eut lieu, mil huit cent cinquante ans auparavant, +la querelle de Clodius et de Milon, la via +Appia, dans laquelle on avait fait des fouilles et qui +était abandonnée aux antiquaires, et l'on s'arrêta +vers sept heures à deux lieues à peu près de Rome.</p> + +<p>Le roi soupait sous une tente magnifique, divisée +en trois compartiments, avec le général Mack et le +duc d'Ascoli, le marquis Malaspina et les plus favorisés +parmi la petite cour qui l'avait suivi, lorsqu'on +vint lui annoncer les députés.</p> + +<p>Ces députés se composaient de deux des cardinaux +qui n'avaient point adhéré au gouvernement républicain, +des autorités qui avaient été renversées par +ce gouvernement et de quelques-uns de ces martyrs +comme les réactions en voient toujours accourir +au-devant d'elles.</p> + +<p>Ils venaient prendre les ordres du roi pour la cérémonie +du lendemain.</p> + +<p>Le roi était radieux; lui aussi, comme les Paul-Émile, +comme les Pompée, comme les Césars, dont +Championnet, trois jours auparavant, parlait au major +Riescach, lui aussi allait avoir son triomphe.</p> + +<p>Il n'était donc point si difficile d'être un triomphateur +que la chose lui avait paru d'abord.</p> + +<p>Quel effet allait faire à Caserte, et surtout au Môle, +au Marché-Vieux et à Marinella, le récit de ce triomphe, +et comme ces bons lazzaroni allaient être fiers +quand ils sauraient que leur roi avait triomphé!</p> + +<p>Il avait donc vaincu, et sans tirer un seul coup de +canon, cette terrible république française, jusque-là +réputée invincible! Décidément, le général Mack, +qui lui avait prédit tout cela, était un grand +homme!</p> + +<p>Il résolut, en conséquence, d'écrire le même soir à +la reine et de lui expédier un courrier pour lui annoncer +cette bonne nouvelle, et, toute chose arrêtée +pour le lendemain, les députés congédiés après avoir +eu l'honneur de baiser la main au roi, Sa Majesté +prit la plume et écrivit:</p> + +<p>«Ma chère maîtresse,</p> + +<p>»Tout se succède au gré de nos désirs; en moins +de cinq jours, je suis arrivé aux portes de Rome, où +je fais demain mon entrée solennelle. Tout a fui devant +nos armes victorieuses, et, demain soir, du +palais Farnèse, j'écrirai au souverain pontife qu'il +peut, si tel est son bon plaisir, venir célébrer avec +nous à Rome la fête de la Nativité.</p> + +<p>»Ah! si je pouvais transporter ici ma crèche et la +lui faire voir!</p> + +<p>»Le messager que je vous envoie pour vous porter +ces bonnes nouvelles est mon courrier ordinaire +Ferrari. Permettez-lui, pour sa récompense, de dîner +avec mon pauvre Jupiter, qui doit bien s'ennuyer +de moi. Répondez-moi par la même voie; rassurez-moi +sur votre chère santé et sur celle de mes +enfants bien-aimés, à qui, grâce à vous et à notre +illustre général Mack, j'espère léguer un trône non-seulement +prospère, mais glorieux.</p> + +<p>»Les fatigues de la campagne n'ont pas été si +grandes que je le craignais. Il est vrai que, jusqu'à +présent, j'ai pu faire presque toutes les étapes en +voiture et ne monter à cheval que pour mon +agrément.</p> + +<p>»Un seul point noir reste encore à l'horizon: en +quittant Rome, le général républicain a laissé cinq +cents hommes et un colonel au château Saint-Ange; +dans quel but? Je ne m'en rends point parfaitement +compte, mais je ne m'en inquiète pas autrement: +notre illustre ami le général Mack m'assurant qu'ils +se rendront à la première sommation.</p> + +<p>»Au revoir bientôt, ma chère maîtresse, soit que +vous veniez, pour que la fête soit complète, célébrer +la Nativité avec nous à Rome, soit que, tout étant +pacifié et Sa Sainteté étant rétablie sur son trône, je +rentre glorieusement dans mes États.</p> + +<p>»Recevez, chère maîtresse et épouse, pour les +partager avec mes enfants bien-aimés, les embrassements +de votre tendre mari et père.</p> + +<p>»FERDINAND.»</p> + +<p>»P.-S.—J'espère qu'il n'est rien arrivé de fâcheux +à mes kangourous et que je les retrouverai tout aussi +bien portants que je les ai laissés. A propos, transmettez +mes plus affectueux souvenirs à sir William et +à lady Hamilton; quant au héros du Nil, il doit encore +être à Livourne; où qu'il soit, faites-lui part de +nos triomphes.»</p> + +<p>Il y avait longtemps que Ferdinand n'avait écrit +une si longue lettre; mais il était dans un moment +d'enthousiasme, ce qui explique sa prolixité; il la +relut, fut satisfait de sa rédaction, regretta de n'avoir +pensé à sir William et à lady Hamilton qu'après +avoir pensé à ses kangourous, mais ne jugea point +que, pour cette petite faute de mémoire, ce fût la +peine de recommencer une lettre si bien venue; en +conséquence, il la cacheta et fit appeler Ferrari, qui, +complétement remis de sa chute, arriva, selon sa coutume, +tout botté, et promit que la lettre serait remise +entre les mains de la reine, avant le lendemain +cinq heures du soir.</p> + +<p>Après quoi, la table de jeu étant dressée, le roi se +mit à faire son whist avec le duc d'Ascoli, le marquis +Malaspina et le duc de Circello, gagna mille +ducats, se coucha radieux et rêva qu'il faisait son +entrée, non pas à Rome, mais à Paris, non pas dans +la capitale des États romains, mais dans la capitale +de la France, et que, son manteau royal porté par +les cinq directeurs, il entrait dans les Tuileries, désertes +depuis le 10 août, ayant une couronne de lauriers +sur la tête, comme César, et tenant, comme +Charlemagne, le globe d'une main et l'épée de +l'autre!</p> + +<p>Le jour vint dissiper les illusions de la nuit; mais +ce qui en restait suffisait pour satisfaire l'amour-propre +d'un homme à qui l'idée d'être conquérant +était venue à l'âge de cinquante ans.</p> + +<p>Il n'entrait point encore à Paris, mais il entrait +déjà à Rome.</p> + +<p>L'entrée fut splendide; le roi Ferdinand, à cheval, +vêtu de son uniforme de feld-maréchal autrichien, +couvert de broderies, portant à son cou et sur sa +poitrine tous ses ordres personnels et tous ses ordres +de famille, était attendu à la porte San-Giovanni, +d'abord par l'ancien sénateur, qui, accompagné des +magistrats du municipe, lui présenta à genoux les +clefs de Rome sur un plat d'argent; autour des sénateurs +et des magistrats du municipe étaient tous les +cardinaux restés fidèles à Pie VI; de là, en suivant +un itinéraire marqué d'avance par des jonchées de +fleurs et de feuillages, le roi devait se rendre à l'église +San-Carlo, où se chantait le <i>Te Deum</i>, et, de +l'église San-Carlo, au palais Farnèse, situé, comme +nous l'avons dit, de l'autre côté du Tibre, en face +du palais Corsini, que venait de quitter Championnet.</p> + +<p>Au moment où le roi prit les clefs de Rome, les +chants éclatèrent. Cent jeunes filles habillées de +blanc marchèrent en tête du cortége, portant des +corbeilles de joncs dorés, pleines de feuilles de roses, +qu'elles jetaient en l'air comme au jour de la Fête-Dieu. +Les corbeilles vides étaient aussitôt remplacées +par des corbeilles pleines, afin qu'il n'y eût +point d'interruption dans la pluie odoriférante; et, +comme derrière les jeunes filles marchaient à reculons +de jeunes enfants de choeur, balançant des encensoirs, +on avançait entre une double haie formée par +la population de Rome et des environs, vêtue de +ses habits de fête, au milieu d'une pluie de fleurs +et d'une atmosphère embaumée.</p> + +<p>Une admirable musique militaire—et celle de +Naples est renommée entre toutes—jouait les airs +les plus gais de Cimarosa, de Pergolèse et de Paesiello; +puis venait, au milieu d'un grand espace vide, +le roi seul, dans l'isolement emblématique de la majesté +souveraine; derrière le roi marchait Mack et +tout son état-major; puis, derrière Mack, une masse +de trente mille hommes de troupes, vingt mille d'infanterie, +dix mille de cavalerie, habillés à neuf, +magnifiques d'aspect, s'avançant avec un ensemble +remarquable, grâce aux nombreuses manoeuvres +faites dans les camps, et suivis de cinquante pièces +d'artillerie nouvellement fondues, de leur caissons et +de leurs fourgons nouvellement peints; tout cela +resplendissant au soleil d'une de ces magnifiques +journées de novembre que l'automne méridional fait +luire entre un jour de brouillard et un jour de pluie, +comme un dernier adieu à l'été, comme un premier +salut à l'hiver.</p> + +<p>Nous avons dit que l'itinéraire était tracé d'avance: +on commença donc par traverser ce que l'on +pourrait appeler le désert de Saint-Jean-de-Latran, +les pelouses et les allées solitaires conduisant à Santa-Croce +in-Gerusalemme et à Sainte-Marie-Majeure, et +l'on s'avança directement vers la vieille basilique +dont Henri IV fut le bienfaiteur et dont, en sa qualité +de petit-fils de Henri IV, Ferdinand était chanoine. +Sur les degrés de l'église, au bas desquels le +roi fut reçu à cheval et encensé au milieu des chants +de joie et des cantiques d'actions de grâces, était +groupé tout le clergé latéranien. Les chants terminés, +le roi descendit de cheval et, sur de magnifiques +tapis, gagna à pied la <i>Scala santa</i>, cet escalier sacré, +transporté de Jérusalem à Rome, qui faisait partie +de la maison de Pilate, que Jésus se rendant au prétoire +toucha de ses pieds nus et sanglants, et que les +fidèles ne montent plus qu'à genoux.</p> + +<p>Le roi en baisa la première marche, et, au moment +où ses lèvres touchaient le marbre saint, la musique +éclata en fanfares joyeuses, et cent mille voix firent +entendre une immense acclamation.</p> + +<p>Le roi demeura à genoux le temps de dire sa +prière, se releva, se signa, monta à cheval, traversa +la grande place de Saint-Jean, mesura des yeux le +magnifique obélisque élevé à Thèbes par Thoutmasis II, +respecté par Cambyse, qui renversa et mutila +tous les autres, enlevé par Constantin et déterré +dans le grand Cirque; suivit la longue rue de Saint-Jean-de-Latran, +toute bordée de monastères et qui +descend en pente douce jusqu'au Colisée; prit ce +fameux quartier des Carènes où Pompée avait sa +maison; presqu'en ligne droite, gagna la place Trajane, +dont la colonne était enterrée jusqu'au-dessus +de sa base; de là, par un angle droit, arriva au +Corso, et, sur la place de Venise, qui, à l'autre extrémité +de la même rue, fait pendant à la place du Peuple, +descendit à la place Colonna, et enfin suivit le +Corso jusqu'à la vaste église San-Carlo, y fut reçu +par tout le clergé sous son gigantesque portail, descendit +de cheval pour la seconde fois, entra dans +l'église, et, sous le dais qui lui était préparé, entendit +le <i>Te Deum</i>.</p> + +<p>Puis, le <i>Te Deum</i> chanté, il sortit de l'église, remonta +à cheval, et, toujours précédé, suivi, accompagné +du même cortége, il continua de descendre le +Corso jusqu'à la place du Peuple, longea le cours du +Tibre, et, dans le sens inverse où l'avait longé Championnet +pour sortir de Rome, prit la via della Scroffa, +où est Saint-Louis-des-Français, la grande place +Navone, le forum Agonal des Romains, et, de là, en +quelques instants, par la façade du palais Braschi, +opposée à celle où se trouve Pasquino, il gagna le +Campo-dei-Fiori et le palais Farnèse, but de sa longue +course, terme de son triomphe.</p> + +<p>Tout l'état-major put entrer dans cette magnifique +cour, chef-d'oeuvre des trois plus grands architectes +qui aient existé, San-Gallo, Vignole et Michel-Ange; +tandis qu'entre les deux fontaines qui ornent la façade +du palais et qui coulent dans les plus larges +coupes de granit que l'on connaisse, on mettait, autant +pour l'honneur que pour la défense, quatre +pièces de canon en batterie.</p> + +<p>Un dîner de deux cents couverts était servi dans la +grande galerie peinte par Annibal et Augustin Carrache, +et leurs élèves. Les deux frères y travaillèrent +huit ans et reçurent pour salaire cinq cents écus d'or, +c'est-à-dire trois mille francs de notre monnaie.</p> + +<p>Rome entière semblait s'être donné rendez-vous +sur la place du palais Farnèse. Malgré les sentinelles, +le peuple envahit la cour, l'escalier, les antichambres +et pénétra jusqu'aux portes de la galerie; les cris de +«Vive le roi!» poussés sans interruption, forcèrent +trois fois Ferdinand à quitter la table et à se montrer +à la fenêtre.</p> + +<p>Aussi, fou de joie, se croyant le rival de ces héros +dont, un instant, sur la voie sacrée, il avait +foulé la trace, ne voulut-il point attendre au lendemain +pour donner au pape Pie VI avis de son entrée +à Rome, et, oubliant que, prisonnier des Français, +il n'était pas tout à fait libre de ses actions, la +tête échauffée par le vin et le coeur bondissant d'orgueil, +il passa, aussitôt le café pris, dans un cabinet +de travail, et lui écrivit la lettre suivante:</p> + +<p><i>A Sa Sainteté le pape Pie VI, premier vicaire de +Notre-Seigneur Jésus-Christ</i>.</p> + +<p>«Prince des apôtres, roi des rois,</p> + +<p>»Votre Sainteté apprendra sans doute avec la +plus grande satisfaction, qu'aidé de Notre-Seigneur +Jésus-Christ et sous l'auguste protection du bienheureux +saint Janvier, aujourd'hui même, avec mon +armée, je suis entré sans résistance et en triomphateur +dans la capitale du monde chrétien. Les Français +ont fui, épouvantés à la vue de la croix et au +simple éclat de mes armes. Votre Sainteté peut donc +reprendre sa suprême et paternelle puissance, que +je couvrirai de mon armée. Qu'elle abandonne donc +sa trop modeste demeure de la Chartreuse, et que, +sur les ailes des chérubins, comme notre sainte +vierge de Lorette, elle vienne et descende au Vatican +pour le purifier par sa présence sacrée. Votre +Sainteté pourra célébrer à Saint-Pierre le divin office +le jour de la naissance de Notre Sauveur.»</p> + +<p>Le soir, le roi parcourut en voiture, au milieu des +cris de «Vive le roi Ferdinand! vive Sa Sainteté +Pie VI!» les principales rues de Rome et les places +Navone, d'Espagne et de Venise; il s'arrêta un instant +au théâtre Argentina, où l'on devait chanter +une cantate en son honneur; puis, de là, pour voir +Rome tout enflammée, il monta sur les plus hautes +rampes du mont Pincio.</p> + +<p>La ville était illuminée <i>a giorno</i>, depuis la porte +San-Giovanni jusqu'au Vatican, et depuis la place +du Peuple jusqu'à la pyramide de Cestus. Un seul +monument, surmonté du drapeau tricolore et pareil +à une protestation solennelle et menaçante de la +France contre l'occupation de Rome, restait obscur +au milieu de tous ces rayonnements, muet au milieu +de toutes ces clameurs.</p> + +<p>C'était le château Saint-Ange.</p> + +<p>Sa masse sombre et silencieuse avait quelque +chose de formidable et d'effrayant; car le seul cri +qui, de quart d'heure en quart d'heure, sortait de +son silence était celui de «Sentinelles, prenez garde +à vous!» Et la seule lumière que l'on vit luire dans +les ténèbres était la mèche allumée des artilleurs, +debout près de leurs canons.</p> + +<br><br> + + +<h3>LI</h3> + + +<h3>LE FORT SAINT-ANGE PARLE</h3> + + +<p>En passant place du Peuple, pour monter au Pincio, +le roi avait pu voir cette intéressante partie de +la population, composée de femmes et d'enfants, +danser autour d'un bûcher qui s'élevait au milieu +de la place; à la vue du prince, les danseurs s'arrêtèrent +pour crier à tue-tête: «Vive le roi Ferdinand! +vive Pie VI!»</p> + +<p>Le roi s'arrêta de son côté, demanda ce que faisaient +là ces braves gens et quel était ce feu auquel +ils se chauffaient.</p> + +<p>On lui répondit que ce feu était celui d'un bûcher +fait avec l'arbre de la Liberté planté, dix-huit mois +auparavant, par les consuls de la république romaine.</p> + +<p>Ce dévouement aux bons principes toucha Ferdinand, +qui, tirant de sa poche une poignée de monnaie +de toute espèce, la jeta au milieu de la foule +en criant:</p> + +<p>—Bravo! mes amis! amusez-vous!</p> + +<p>Les femmes et les enfants se ruèrent sur les carlins, +les ducats et les piastres du roi Ferdinand; il +en résulta une effroyable mêlée dans laquelle les +femmes battaient les enfants, les enfants égratignaient +les femmes; il y eut, en somme, force cris, +beaucoup de pleurs et peu de mal.</p> + +<p>Place Navone, il vit un second bûcher.</p> + +<p>Il fit la même question et reçut la même réponse.</p> + +<p>Le roi fouilla, non plus dans sa poche, mais dans +celle du duc d'Ascoli, y prit une seconde poignée +de monnaie, et, comme, cette fois, il y avait mélange +d'hommes et de femmes, il la jeta aux danseurs +et aux danseuses.</p> + +<p>Cette fois, nous l'avons dit, il n'y avait pas que +des femmes et des enfants, il y avait des hommes; +le sexe fort se crut sur l'argent des droits plus +positifs que le sexe faible; les amants et les maris +des femmes battues tirèrent leurs couteaux; un des +danseurs fut blessé et porté à l'hôpital.</p> + +<p>Place Colonna, même événement eut lieu; seulement, +cette fois, il se termina à la gloire de la morale +publique; au moment où les couteaux allaient +entrer en jeu, un citoyen passa, son chapeau rabattu +sur les yeux et enveloppé d'un grand manteau; +un chien aboya contre lui, un enfant cria au +jacobin; les cris de l'enfant et les aboiements du +chien attirèrent l'attention des combattants, qui, +sans écouter les observations du citoyen au manteau +dissimulateur et au chapeau rabattu, le poussèrent +dans le bûcher, où il périt misérablement au milieu +des hurlements de joie de la populace.</p> + +<p>Tout à coup, un des brûleurs fut éclairé d'une +idée lumineuse: ces arbres de la Liberté que l'on +abattait et dont on faisait du charbon et de la cendre, +n'avaient pas poussé là tout seuls; on les y +avait plantés; ceux qui les y avait plantés étaient +plus coupables que les pauvres arbres qui s'étaient +laissé planter à contre-coeur peut-être; il s'agissait +donc de faire une fois par hasard une justice équitable +et de s'en prendre aux planteurs et non aux +arbres.</p> + +<p>Or, qui les avait plantés?</p> + +<p>C'étaient, comme nous l'avons dit à propos de la +place du Peuple, les deux consuls de la république +romaine, MM. Mattei, de Valmontone, et Zaccalone, +de Piperno.</p> + +<p>Ces deux noms, depuis un an, étaient bénis et +révérés de la population, à laquelle ces deux magistrats, +véritables libéraux, avaient consacré leur +temps, leur intelligence et leur fortune; mais le +peuple, au jour de la réaction, pardonne plus facilement +à celui qui l'a persécuté qu'à celui qui s'est +dévoué pour lui, et, d'ordinaire, ses premiers défenseurs +deviennent ses premiers martyrs. «Les révolutions +sont comme Saturne, a dit Vergniaud, elles +dévorent leurs enfants.»</p> + +<p>Un homme que Zaccalone avait forcé d'envoyer +à l'école son fils, jeune Romain jaloux de la liberté +individuelle, émit donc la proposition de réserver +un des arbres de la Liberté pour y pendre les deux +consuls. La proposition fut naturellement adoptée à +l'unanimité; il ne s'agissait, pour la mettre à exécution, +que de réserver un arbre à titre de potence +et de mettre la main sur les deux consuls.</p> + +<p>On pensa au peuplier de la place de la Rotonde, +qui n'était pas encore abattu, et, comme justement +les deux magistrats demeuraient, l'un via della +Maddalena, l'autre via Pie-di-Marmo, on regarda ce +voisinage comme un hasard providentiel.</p> + +<p>On courut droit à leurs maisons; mais, heureusement, +les deux magistrats avaient sans doute des +idées exactes sur la somme de reconnaissance que +l'on doit attendre des peuples à la délivrance desquels +on a contribué: tous deux avaient quitté +Rome.</p> + +<p>Mais un ferblantier, dont la boutique attenait à +la maison de Mattei, et à qui Mattei avait prêté deux +cents écus pour l'empêcher de faire faillite, et un +marchand d'herbes à qui Zaccalone avait envoyé +son propre médecin pour soigner sa femme d'une +fièvre pernicieuse, déclarèrent qu'ils avaient des notions +à peu près certaines sur l'endroit où s'étaient +réfugiés les deux coupables, et offrirent de les livrer.</p> + +<p>L'offre fut reçue avec enthousiasme, et, pour n'avoir +point fait une course inutile, la foule commença +de piller les maisons des deux absents et d'en jeter +les meubles par les fenêtres.</p> + +<p>Parmi les meubles, il y avait chez chacun d'eux +une magnifique pendule de bronze doré, l'une représentant +le sacrifice d'Abrahan, et l'autre Agar et +Ismaël perdus dans le désert, portant chacune cette +inscription qui prouvait qu'elle venait de la même +source:</p> + +<p><i>Aux Consuls de la république romaine, les israélites +reconnaissants!</i></p> + +<p>Et, en effet, les deux consuls avaient fait rendre +un décret par lequel les juifs redevenaient des +hommes comme les autres et participaient aux droits +de citoyen.</p> + +<p>Cela fit penser aux malheureux juifs, auxquels on +ne pensait point, et auxquels on n'eût probablement +pas pensé s'ils n'eussent point eu le tort d'être reconnaissants.</p> + +<p>Le cri «Au Ghetto! au Ghetto!» retentit, et l'on +se précipita vers ce quartier des juifs.</p> + +<p>Lors de la proclamation du décret par lequel la +république romaine les faisait remonter au rang de +citoyens, les malheureux juifs s'étaient empressés +d'enlever les barrières qui les séparaient du reste de +la société et s'étaient répandus dans la ville, où quelques-uns +s'étaient empressés de louer des appartements +et d'ouvrir des magasins; mais, aussitôt le +départ de Championnet, se sentant abandonnés et +sans protecteurs, ils s'étaient de nouveau réfugiés +dans leurs quartiers, dont à la hâte ils avaient rétabli +les portes et les barrières, non plus pour se +séparer du monde, mais pour opposer un obstacle à +leurs ennemis.</p> + +<p>Il y eut donc, non point résistance volontaire à la +foule, mais opposition matérielle à son envahissement.</p> + +<p>Alors, cette même foule, toujours féconde en +moyens expéditifs et ingénieux, eut l'idée, non point +d'enfoncer les portes et les barrières du Ghetto, mais +de jeter par-dessus son enceinte des brandons allumés +au bûcher voisin.</p> + +<p>Les brandons se succédèrent avec rapidité; puis +les perfectionneurs—il y en a partout—les enduisirent +de poix et de térébenthine. Bientôt le Ghetto +présenta l'aspect d'une ville bombardée, et, au bout +d'une demi-heure, les assiégeants eurent la satisfaction +de voir en plusieurs endroits des flammes qui +dénonçaient cinq ou six incendies.</p> + +<p>Au bout d'une heure de siége, le Ghetto était tout +en feu.</p> + +<p>Alors, les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes, et, +avec des cris de terreur, toute cette malheureuse +population, surprise au milieu de son sommeil, +hommes, femmes, enfants à demi nus, se précipitèrent +par les portes comme un torrent qui brise ses +digues, et se répandirent, ou plutôt essayèrent de se +répandre par la ville.</p> + +<p>C'était là que la populace l'attendait, chacun mit +la main sur son juif et s'en fit un cruel amusement; +le répertoire tout entier des tortures fut épuisé sur +ces malheureux: les uns furent forcés de marcher +pieds nus sur des charbons ardents en portant un +porc entre leurs bras; les autres furent pendus par-dessous +les aisselles, entre deux chiens pendus eux-mêmes +par les pattes de derrière et qui, enragés de +douleur et de colère, les criblaient de morsures; +un autre enfin, dépouillé de ses vêtements jusqu'à la +ceinture avec un chat attaché sur le dos, fut promené +par la ville, battu de verges comme le Christ; +seulement, les verges frappaient à la fois l'homme +et l'animal, et, de ses dents et de ses griffes, l'animal +déchirait l'homme; enfin d'autres, plus heureux, +furent jetés au Tibre et noyés purement et +simplement.</p> + +<p>Ces amusements durèrent non-seulement pendant +toute la nuit, mais encore pendant les journées du +lendemain et du surlendemain, et se présentèrent +sous tant d'aspects différents, que le roi finit par +demander quels étaient les hommes que l'on martyrisait +ainsi.</p> + +<p>Il lui fut répondu que c'étaient des juifs qui +avaient eu l'imprudence de se considérer, après le +décret de la République, comme des hommes ordinaires, +et qui, en conséquence, avaient logé des +chrétiens chez eux, avaient acheté des propriétés, +étaient sortis du Ghetto, s'étaient installés dans la +ville, avaient vendu des livres, s'étaient fait soigner +par des médecins catholiques et avaient enterré +leurs morts aux flambeaux.</p> + +<p>Le roi Ferdinand eut peine à croire à tant d'abominations; +mais enfin, on lui mit sous les yeux le +décret de la République qui rendait aux juifs leurs +droits de citoyens: il fut bien obligé d'y croire.</p> + +<p>Il demanda quels étaient les hommes assez abandonnés +de Dieu pour avoir fait rendre un pareil +décret, et on lui nomma les consuls Mattei et Zaccalone.</p> + +<p>—Mais voilà les hommes qu'il faudrait punir, +plutôt que ceux qu'ils ont émancipés, s'écria le roi +conservant son gros bons sens jusque dans ses préjugés.</p> + +<p>On lui répondit que l'on y avait déjà songé, que +l'on était à la recherche des coupables et que deux +citoyens s'étaient chargés de les livrer.</p> + +<p>—C'est bien, dit le roi; s'ils les livrent, il y aura +cinq cents ducats pour chacun d'eux, et les deux +consuls seront pendus.</p> + +<p>Le bruit de la libéralité du roi se répandit et doubla +l'enthousiasme; la foule se demanda ce qu'elle +pouvait offrir à un roi si bon et qui secondait si bien +ses désirs; on délibéra sur ce point important, et l'on +résolut, puisque le roi se chargeait de faire pendre +les consuls par un vrai bourreau et par de vraies potences, +d'abattre le dernier arbre de la Liberté qu'on +avait conservé à cette intention, et d'en faire des +bûches, pour que le roi eût la satisfaction de se +chauffer avec du bois révolutionnaire.</p> + +<p>En conséquence, on lui en apporta toute une charretée +qu'il paya généreusement mille ducats.</p> + +<p>L'idée lui parut si heureuse, qu'il mit les deux +plus grosses bûches à part et qu'il les envoya à la +reine avec la lettre suivante:</p> + +<p>«Ma chère épouse,</p> + +<p>»Vous savez mon heureuse entrée à Rome, sans +que j'aie rencontré le moindre obstacle sur ma route; +les Français se sont évanouis comme une fumée. +Restent bien les cinq cents jacobins du fort Saint-Ange; +mais ceux-là se tiennent si tranquilles, que je +crois qu'ils ne demandent qu'une chose, c'est de se +faire oublier.</p> + +<p>»Mack part demain avec vingt-cinq mille hommes +pour combattre les Français; il ralliera en route le +corps d'armée de Micheroux, ce qui lui fera trente-huit +ou quarante mille soldats, et ne présentera le +combat aux Français qu'avec la chance sûre de les +écraser.</p> + +<p>»Nous sommes ici en fêtes continuelles. Croirez-vous +que ces misérables jacobins avaient émancipé les +juifs! Depuis trois jours, le peuple romain leur donne +la chasse dans les rues de Rome, ni plus ni moins +que je la donne à mes daims dans la forêt de Persano +et à mes sangliers dans les bois d'Asproni; mais on +me promet mieux encore que cela: il paraît que l'on +est sur la trace des deux consuls de la soi-disant république +romaine. J'ai mis la tête de chacun d'eux +à prix à cinq cents ducats. Je crois qu'il est d'un bon +exemple qu'ils soient pendus, et, si on les pend, je +ménage à la garnison du château Saint-Ange la surprise +d'assister à leur exécution.</p> + +<p>»Je vous envoie, pour brûler à votre nuit de Noël, +deux grosses bûches tirées de l'arbre de la Liberté de +la place de la Rotonde; chauffez-vous bien, vous et +tous les enfants, et pensez en vous chauffant à votre +époux et à votre père, qui vous aime.</p> + +<p>»Je rends demain un édit pour remettre un peu +de bon ordre parmi tous ces juifs, les faire rentrer +dans leur Ghetto et les soumettre à une sage discipline. +Je vous enverrai copie de cet édit aussitôt qu'il +sera rendu.</p> + +<p>»Annoncez à Naples les faveurs dont me comble +la bonté divine; faites chanter un Te Deum par notre +archevêque Capece Zurlo, que je suppose fort d'être +entaché de jacobinisme; ce sera sa punition; ordonnez +des fêtes publiques et invitez Vanni à presser +l'affaire de ce damné Nicolino Caracciolo.</p> + +<p>»Je vous tiendrai au courant des succès de notre +illustre général Mack au fur et à mesure que je les +apprendrai moi-même.</p> + +<p>»Conservez-vous en bonne santé et croyez en l'affection +sincère et éternelle de votre écolier et époux.</p> + +<p>FERDINAND B.</p> + +<p>»P.-S.—Présentez bien mes respects à Mesdames. +Pour être un peu ridicules, ces bonnes princesses n'en +sont pas moins les augustes filles du roi Louis XV. +Vous pourriez autoriser Airola à faire une petite paye +à ces sept Corses qui leur ont servi de gardes du +corps et qui leur sont recommandés par le comte de +Narbonne, lequel a été, je crois, un des derniers ministres +de votre chère soeur Marie-Antoinette; cela +leur ferait plaisir et ne nous engagerait à rien.»</p> + +<p>Le lendemain, en effet, Ferdinand, comme il l'écrivait +à Caroline, rendait ce décret qui n'était que la +remise en vigueur de l'édit aboli par la soi-disant +république romaine.</p> + +<p>Notre conscience d'historien ne nous permet point +de changer une syllabe à ce décret; c'est, au reste, la +loi encore en vigueur à Rome aujourd'hui:</p> + +<p>«ARTICLE PREMIER. Aucun israélite résidant soit à +Rome, soit dans les États romains, ne pourra plus +loger ni nourrir de chrétiens, ni recevoir de chrétiens +à son service, sous peine d'être puni d'après les décrets +pontificaux.</p> + +<p>»ART. 2. Tous les israélites de Rome et des États +pontificaux devront vendre, dans le délai de trois +mois, leurs biens meubles et immeubles; autrement, +il seront vendus à l'encan.</p> + +<p>»ART. 3. Aucun israélite ne pourra demeurer à +Rome, ni dans quelque ville que ce soit des États +pontificaux, sans l'autorisation du gouvernement; +en cas de contravention, les coupables seront ramenés +dans leurs ghetti respectifs.</p> + +<p>»ART. 4. Aucun israélite ne pourra passer la nuit +loin de son ghetto.</p> + +<p>»ART. 5. Aucun israélite ne pourra entretenir de +relations d'amitié avec un chrétien.</p> + +<p>»ART. 6. Les israélites ne pourront faire le commerce +des ornements sacrés, ni de quelque livre que +ce soit, sous peine de cent écus d'amende et de sept +ans de prison.</p> + +<p>»ART. 7. Tout médecin catholique, appelé par un +juif, devra d'abord le convertir; si le malade s'y +refuse, il l'abandonnera sans secours; en agissant +contre cet arrêt, le médecin s'exposera à toute la +rigueur du saint-office.</p> + +<p>»ART. 8 et dernier. Les israélites, en donnant la +sépulture à leurs morts, ne pourront faire aucune +cérémonie et ne pourront se servir de flambeaux, +sous peine de confiscation.</p> + +<p>»La présente mesure sera communiquée aux +ghetti et publiée dans les synagogues.»</p> + +<p>Le lendemain du jour où ce décret fut rendu et affiché, +le général Mack prit congé du roi, laissant cinq +mille hommes à la garde de Rome, et sortit par la +porte du Peuple, dans le but, comme l'avait écrit +Ferdinand à son auguste épouse, de poursuivre +Championnet et de le combattre partout où il le rencontrerait.</p> + +<p>Au moment même où son arrière-garde se mettait +en marche, un cortége, qui ne manquait pas de caractère, +entrait à Rome par l'extrémité opposée, c'est-à-dire +par la porte San-Giovanni.</p> + +<p>Quatre gendarmes napolitains à cheval, portant à +leurs schakos la cocarde rouge et blanche, précédaient +deux hommes liés l'un à l'autre par le bras; ces deux +hommes étaient coiffés de bonnets de coton blanc et +étaient vêtus de ces houppelandes de couleur incertaine +comme en portent les malades dans les hôpitaux; +ils étaient montés à poil nu sur deux ânes, et +chaque âne était conduit par un homme du peuple +qui, armé d'un gros bâton, menaçait et insultait les +prisonniers.</p> + +<p>Ces prisonniers étaient les deux consuls de la république +romaine, Mattei et Zaccalone, et les deux +hommes du peuple qui conduisaient les ânes sur lesquels +ils étaient montés, étaient le ferblantier et le +fruitier qui avaient promis de les livrer.</p> + +<p>Ils tenaient parole, comme on le voit.</p> + +<p>Les deux malheureux fugitifs, croyant être en sûreté +dans un hôpital que Mattei avait fondé à Valmontone, +sa ville natale, s'y étaient réfugiés, et, pour +mieux s'y cacher, avaient revêtu l'uniforme des malades. +Dénoncés par un infirmier qui devait sa place +à Mattei, ils y avaient été pris, et on les amenait à +Rome pour qu'ils subissent leur jugement.</p> + +<p>A peine eurent-ils franchi la porte San-Giovanni +et eurent-ils été reconnus, que la foule, avec cet instinct +fatal qui la porte à détruire ce qu'elle a élevé +et à honnir ce qu'elle a glorifié, commença par insulter +les prisonniers, par leur jeter de la boue, puis +des pierres, puis cria: «A mort!» puis essaya de +mettre ses menaces à exécution; il fallut que les quatre +gendarmes napolitains expliquassent bien catégoriquement +à toute cette multitude qu'on ne ramenait +les consuls à Rome que pour les pendre, et que +cette opération s'exécuterait le lendemain sous les +yeux du roi Ferdinand, par la main du bourreau, +place Saint-Ange, lieu ordinaire des exécutions, et +cela, à la plus grande honte de la garnison française. +Cette promesse calma la foule, qui, ne voulant pas +être désagréable au roi Ferdinand, consentit à attendre +jusqu'au lendemain, mais se dédommagea +de ce retard en huant les deux consuls et en continuant +de leur jeter de la boue et des pierres.</p> + +<p>Eux, comme des hommes résignés, attendaient, +muets, tristes, mais calmes, n'essayant ni de hâter +ni d'éloigner la mort, comprenant que tout était fini +pour eux et que, s'ils échappaient aux griffes du +lion populaire, c'était pour tomber dans celles du tigre +royal.</p> + +<p>Ils courbaient donc la tête et attendaient.</p> + +<p>Un poëte de circonstance—ces poëtes-là ne manquent +jamais, ni aux triomphes ni aux chutes,—avait +improvisé les quatres vers suivants, qu'il avait +immédiatement distribués et que la populace chantait +sur un air improvisé comme la poésie:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Largo, o romano populo! all'asinino ingresso,</i></p> +<p><i>Qual fecero non Cesare, non Scipione istesso.</i></p> +<p><i>Di questo democratico e augusto onore e degno</i></p> +<p><i>Chi rese un di da console d'impi tiranni il regno</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p>L'auteur a sous les yeux, au moment où il écrit ces lignes, +une gravure du temps qui représente l'entrée de ces malheureux; +inutile de dire que, dans les quatre ou cinq derniers +chapitres, on ne s'est pas un seul instant éloigné de l'histoire.</p></blockquote> + +<p>Ce que nous essayerons, nous, de traduire ainsi +dans notre humble prose:</p> + +<p>«Place, ô peuple romain! à l'entrée asinaire que +ne firent ni César ni Scipion lui-même. De cet auguste +et démocratique honneur était digne celui qui gouverna +un jour, comme consul, le royaume des tyrans +impies.»</p> + + + + +<p>Les prisonniers traversèrent ainsi les trois quarts +de Rome et furent conduits aux Carcere-Nuove, où +immédiatement ils furent mis en chapelle.</p> + +<p>Une multitude immense s'attroupa à la porte de +la prison, et, pour qu'elle ne l'enfonçât point, il fallut +lui promettre que, le lendemain, à midi, l'exécution +aurait lieu sur la place du château Saint-Ange, +et que, pour preuve de cette promesse, elle pourrait, +dès le lendemain, au point du jour, voir le bourreau +et ses aides dresser l'échafaud.</p> + +<p>Deux heures après, des placards, affichés par +toute la ville, annonçaient l'exécution pour le lendemain +à midi.</p> + +<p>Cette promesse fit passer une bonne nuit aux Romains.</p> + +<p>Selon l'engagement pris, dès sept heures du matin, +l'échafaud se dressait sur la place du château +Saint-Ange, juste en face de la via Papale, entre +l'arc de Gratien et Valentinien et le Tibre.</p> + +<p>C'était, comme nous l'avons dit, le lieu ordinaire +des exécutions, et, pour plus de commodité dans +ces fêtes funèbres, la maison du bourreau s'élevait +à quelques pas de là en retour sur le quai, en face +de l'emplacement de l'ancienne prison Tordinone.</p> + +<p>Elle y demeura jusqu'en 1848, époque à laquelle +elle fut démolie, lorsque Rome proclama la république +qui devait durer moins longtemps encore que +celle de 1798.</p> + +<p>En même temps que les charpentiers de la mort +bâtissaient l'échafaud et dressaient les potences, au +milieu des lazzi du peuple, qui trouve toujours de +l'esprit à dépenser pour ces sortes d'occasions, on +ornait un balcon de riches draperies, et ce travail +avait le privilége de partager, avec celui de l'échafaud, +l'attention de la multitude; en effet, le balcon, +c'était la loge d'où le roi devait assister au spectacle.</p> + +<p>Un immense concours de peuple arrivait des deux +extrémités opposées de Rome par la rive gauche du +Tibre, venant de la place du Peuple et du Transtevère, +tandis que, par la grande rue Papale et par +toutes les petites rues adjacentes, les autres régions +dégorgeaient leurs populations sur la place Saint-Ange, +qui se trouva bientôt encombrée de telle façon, +qu'il fallut mettre une garde autour de l'échafaud +pour que les charpentiers pussent continuer +leur travail.</p> + +<p>Seule, la rive droite, où est bâti le tombeau d'Adrien, +était déserte; le terrible château, qui est à +Rome ce que la Bastille était à Paris et ce que le +fort Saint-Elme est à Naples, quoique muet et paraissant +inhabité, inspirait une assez grande terreur +pour que personne ne s'aventurât sur le pont qui y +conduit et ne risquât de passer au pied de ses murailles. +En effet, le drapeau tricolore qui le dominait +semblait dire à toute cette populace, ivre de sanglantes +orgies: «Prends garde à ce que tu fais, la +France est là!»</p> + +<p>Mais, comme pas un soldat français ne paraissait +sur les murailles, comme les ouvertures de la forteresse +étaient fermées avec soin, on s'habitua peu +à peu à cette menace silencieuse, comme des enfants +s'habituent à la présence d'un lion endormi.</p> + +<p>A onze heures, on fit sortir les deux condamnés +de leur prison, on les fit remonter sur leurs ânes; +on leur mit une corde au cou, et les deux aides du +bourreau prirent chacun un bout de la corde, tandis +que le bourreau lui-même marchait devant; ils +étaient accompagnés par cette confrérie de pénitents +qui assistaient les patients sur l'échafaud, et suivis +d'une immense affluence de peuple; ils furent ainsi, +toujours vêtus de leur costume d'hôpital, conduits à +l'église San-Giovanni, devant la façade de laquelle +on les fit descendre de leurs ânes, et, sur ses degrés, +pieds nus et à genoux, ils firent amende honorable.</p> + +<p>Le roi, se rendant du palais Farnèse à la place de +l'exécution, passa par la via Julia au moment où les +aides du bourreau forçaient les deux condamnés, en +les tirant par leurs cordes, de se mettre à genoux. +Autrefois, en pareille circonstance, la présence royale +était le salut du condamné; tout était changé: aujourd'hui, +au contraire, la présence royale assurait +leur exécution.</p> + +<p>La foule s'ouvrit pour laisser passer le roi; il jeta +de côté un regard inquiet au château Saint-Ange, +laissa échapper un geste d'impatience à la vue du +drapeau français, descendit de voiture au milieu des +acclamations du peuple, parut au balcon et salua +la multitude.</p> + +<p>Un moment après, de grands cris annoncèrent +l'approche des prisonniers.</p> + +<p>Ils étaient précédés et suivis d'un détachement de +gendarmes napolitains à cheval, lesquels, se joignant +à ceux qui attendaient déjà sur la place, refoulèrent +le peuple et firent une place libre où pussent +opérer tranquillement le bourreau et ses aides.</p> + +<p>Le mutisme et la solitude du château Saint-Ange +avaient rassuré tout le monde, et l'on ne pensait +même plus à lui. Quelques Romains, plus braves +que les autres, s'approchèrent jusqu'au pont désert +et insultèrent même la forteresse, à la manière +dont les Napolitains insultent le Vésuve; ce qui fit +beaucoup rire le roi Ferdinand en lui rappelant ses +bons lazzaroni du Môle, et en lui prouvant que +les Romains avaient presque autant d'esprit qu'eux.</p> + +<p>A midi moins cinq minutes, le cortége funèbre +déboucha sur la petite place; les condamnés paraissaient +brisés de fatigue, mais tranquilles et résignés.</p> + +<p>Au pied de l'échafaud, on les fit descendre de +leurs ânes; après quoi, on leur détacha la corde du +cou et l'on alla attacher cette même corde à la potence. +Les pénitents serrèrent de plus près les deux +patients, les exhortant à la mort et leur faisant baiser +le crucifix.</p> + +<p>Mattei, en le baisant, dit:</p> + +<p>—O Christ! tu sais que je meurs innocent, et, +comme toi, pour le salut et la liberté des hommes.</p> + +<p>Zaccalone dit:</p> + +<p>—O Christ! tu m'es témoin que je pardonne à ce +peuple comme tu as pardonné à tes bourreaux.</p> + +<p>Les spectateurs les plus rapprochés des patients +entendirent ces paroles, et quelques huées les accueillirent.</p> + +<p>Puis une voix forte se fit entendre, qui dit:</p> + +<p>—Priez pour les âmes de ceux qui vont mourir.</p> + +<p>C'était la voix du chef des pénitents.</p> + +<p>Chacun se mit à genoux pour dire un <i>Ave Maria</i>, +même le roi sur son balcon, même le bourreau et ses +aides sur l'échafaud.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence solennel et profond.</p> + +<p>En ce moment, un coup de canon retentit; l'échafaud, +brisé, s'écroula sous le bourreau et ses aides; +la porte du château Saint-Ange s'ouvrit, et cent +grenadiers, précédés d'un tambour battant la charge, +traversèrent le pont au pas de course, et, au milieu +du cri de terreur de la multitude, du sauve-qui-peut +des gendarmes, de l'étonnement et de l'effroi de +tous, s'emparèrent des deux condamnés, qu'ils entraînèrent +au château Saint-Ange, dont la porte se +referma sur eux avant que peuple, bourreaux, pénitents, +gendarmes et le roi lui-même fussent revenus +de leur stupeur.</p> + +<p>Le château Saint-Ange n'avait dit qu'un mot; +mais, comme on le voit, il avait été bien dit et avait +produit son effet.</p> + +<p>Force fut aux Romains de se passer de pendaison +ce jour-là et de se rejeter sur les juifs.</p> + +<p>Le roi Ferdinand rentra au palais Farnèse de très-mauvaise +humeur; c'était le premier échec qu'il +éprouvait depuis son entrée en campagne, et, malheureusement +pour lui, ce ne devait point être le +dernier.</p> + +<br><br> + + +<h3>LII</h3> + +<h3>OÙ NANNO REPARAIT</h3> + + +<p>La lettre adressée par le roi Ferdinand à la reine +Caroline avait produit l'effet qu'il en attendait. La +nouvelle du triomphe des armées royales s'était répandue, +avec la rapidité de l'éclair, de Mergellina +au pont de la Madeleine, et de la chartreuse Saint-Martin +au Môle; puis, de Naples, elle avait été envoyée, +par les moyens les plus expéditifs, dans tout +le reste du royaume: des courriers étaient partis +pour la Calabre, et des bâtiments légers pour les îles +Lipariotes et la Sicile, et, en attendant que messagers +et scorridori arrivassent à leur destination, les recommandations +du vainqueur avaient été suivies: +les cloches des trois cents églises de Naples, lancées +à toute volée, annonçaient les <i>Te Deum</i>, et les salves +de canon, parties de tous les forts, hurlaient de leur +côté, avec leur voix de bronze, les louanges du Dieu +des armées.</p> + +<p>Le son des cloches et le bruit du canon retentissaient +donc dans toutes les maisons de Naples, et, +selon les opinions de ceux qui les habitaient, y éveillaient +ou la joie ou le dépit; en effet, tous ceux qui +appartenaient au parti libéral voyaient avec peine +le triomphe de Ferdinand sur les Français, attendu +que ce n'était point le triomphe d'un peuple sur un +autre peuple, mais celui d'un principe sur un autre +principe. Or, l'idée française représentait, aux yeux +des libéraux de Naples, l'humanité, l'amour du bien +public, le progrès, la lumière, la liberté, tandis que +l'idée napolitaine, aux yeux de ces mêmes libéraux, +représentait la barbarie, l'égoïsme, l'immobilité, +l'obscurantisme et la tyrannie.</p> + +<p>Ceux-là, se sentant vaincus moralement, s'étaient +renfermés dans leurs maisons, comprenant qu'il n'y +avait aucune sécurité pour eux à se montrer en public, +se rappelant la mort terrible du duc della +Torre et de son frère, et déplorant non-seulement +pour Rome, où il allait rétablir le pouvoir pontifical, +mais encore pour Naples, où il allait consolider +le despotisme, le triomphe du roi Ferdinand, c'est-à-dire +celui des idées rétrogrades sur les idées révolutionnaires.</p> + +<p>Quant aux absolutistes,—et le nombre en était +grand à Naples, car ce nombre se composait de tout +ce qui appartenait à la cour ou qui vivait ou dépendait +d'elle, et du peuple tout entier: pêcheurs, portefaix, +lazzaroni,—ces hommes étaient dans la plus +effervescente jubilation. Ils couraient par les rues en +criant: «Vive Ferdinand IV! vive Pie VI! Mort aux +Français! mort aux jacobins!» Et, au milieu de +ceux-là, criant plus fort que tous les autres, était +frère Pacifique, ramenant au couvent son âne Jacobin, +près de succomber sous la charge de ses deux +paniers débordant de provisions de toute espèce et +brayant de toutes ses forces à l'instar de son maître, +lequel, dans ses plaisanteries peu attiques, prétendait +que son compagnon de quête déplorait la défaite +de ses congénères les jacobins.</p> + +<p>Ces plaisanteries faisaient beaucoup rire les lazzaroni, +qui ne sont pas difficiles sur le choix de leurs +sarcasmes.</p> + +<p>Si éloignée du centre de la ville que fût la maison +du Palmier, ou plutôt celle de la duchesse Fusco qui +y attenait, le bruit des cloches et le retentissement +du canon y avaient pénétré et avaient fait tressaillir +Salvato, comme tressaille un cheval de guerre au +son de la trompette.</p> + +<p>Ainsi que l'avait appris le général Championnet +par le dernier billet anonyme qu'il avait reçu et qui, +comme on s'en doute bien, était du digne docteur +Cirillo, le blessé, sans être complétement guéri, allait +beaucoup mieux. Après s'être levé de son lit, +sur la permission du docteur, aidé de Luisa et de sa +femme de chambre, pour s'étendre sur un fauteuil, +il s'était levé de son fauteuil, et, appuyé sur le bras +de Luisa, avait fait quelques tours dans la chambre. +Enfin, un jour qu'en l'absence de sa maîtresse, Giovannina +lui avait offert de l'aider à accomplir une +de ces promenades, il l'avait remerciée, mais avait +refusé, et, seul, il avait répété cette promenade circonscrite +qu'il faisait au bras de la San-Felice. Giovannina, +sans rien dire, s'était alors retirée dans sa +chambre et avait longuement pleuré. Il était évident +que Salvato répugnait à recevoir, de la femme de +chambre, les soins qui le rendaient si heureux venant +de sa maîtresse, et, quoiqu'elle comprît très-bien +qu'entre sa maîtresse et elle, il n'y avait point, +pour un homme distingué, d'hésitation possible, +elle n'en avait pas moins éprouvé une de ces douleurs +profondes sur lesquelles le raisonnement ne +peut rien, ou plutôt que le raisonnement rend plus +amères encore.</p> + +<p>Quand elle vit, à travers la porte vitrée, passer sa +maîtresse, se rendant, après le départ du chevalier, +légère comme un oiseau, à la chambre du malade, +ses dents se serrèrent, elle poussa un gémissement +qui ressemblait à une menace, et, de même qu'avec +cet entraînement sensuel des femmes du Midi vers +la perfection physique, elle avait aimé le beau jeune +homme sans le vouloir, elle se trouvait haïr sa maîtresse +instinctivement et en quelque sorte malgré +elle.</p> + +<p>—Oh! murmura-t-elle, il guérira un jour ou l'autre; +le jour où il sera guéri, il s'en ira, et c'est +elle qui souffrira à son tour.</p> + +<p>Et, à cette mauvaise pensée, le rire revint sur +ses lèvres et les larmes se séchèrent dans ses yeux.</p> + +<p>Chaque fois que le docteur Cirillo venait,—et +ses visites étaient de plus en plus rares,—Giovannina +suivait sur son visage l'expression de joie +que lui donnait l'amélioration toujours croissante de +la santé du blessé, et, à chaque visite, elle désirait et +craignait à la fois que le docteur n'annonçât la fin de +sa convalescence.</p> + +<p>La veille du jour où retentirent à la fois le bruit +des cloches et celui du canon, le docteur Cirillo vint, +et, avec un sourire rayonnant, après avoir écouté la +respiration de Salvato, après avoir frappé plusieurs +fois sur sa poitrine et reconnu que le son perdait peu +à peu de sa matité, il avait dit ces paroles, qui avaient +à la fois retenti dans deux coeurs, et même dans +trois:</p> + +<p>—Allons, allons, dans dix ou douze jours, +notre malade pourra monter à cheval et aller porter +lui-même de ses nouvelles au général Championnet.</p> + +<p>Giovannina avait remarqué qu'à ces paroles, deux +grosses larmes avaient monté aux paupières de +Luisa, qui ne les avait retenues qu'avec effort et que +le jeune homme était devenu fort pâle. Quant à elle, +elle avait ressenti plus vif que jamais ce double sentiment +de joie et de douleur, qu'elle avait déjà plus +d'une fois éprouvé.</p> + +<p>Sous prétexte de reconduire Cirillo, Luisa l'avait +suivi lorsqu'il s'était retiré; Giovannina, de son +côté, les avait suivis des yeux jusqu'à ce qu'ils eussent +disparu; puis elle était allée à la fenêtre, son +observatoire habituel. Cinq minutes après, elle avait +vu le docteur sortir du jardin, et, comme la jeune +femme ne rentrait pas immédiatement dans la chambre +du blessé:</p> + +<p>—Ah! dit-elle, elle pleure!</p> + +<p>Au bout de dix minutes, Luisa rentra; Giovannina +remarqua ses yeux rougis, malgré l'eau dont elle +venait de les imbiber, et elle murmura:</p> + +<p>—Elle a pleuré!</p> + +<p>Salvato n'avait pas pleuré, lui; les larmes semblaient +inconnues à cette figure de bronze; seulement, +lorsque la San-Felice était sortie, sa tête était +tombée sur sa main, et il était devenu aussi immobile +et probablement aussi indifférent à tout ce qui l'entourait +que s'il eût été changé en statue; c'était, au +reste, l'état qui lui était habituel quand Luisa n'était +point près de lui.</p> + +<p>A sa rentrée, et même avant qu'elle fût rentrée, +c'est-à-dire au bruit de ses pas, il leva la tête et +sourit; de sorte que, cette fois comme toujours, la +première chose que vit la jeune femme en rentrant +dans la chambre, ce fut le sourire de l'homme qu'elle +aimait.</p> + +<p>Le sourire est le soleil de l'âme, et son moindre +rayon suffit à sécher cette rosée du coeur qu'on appelle +les larmes.</p> + +<p>Luisa alla droit au jeune homme, lui tendit les +deux mains, et, répondant à son tour par un sourire:</p> + +<p>—Oh! que je suis heureuse, lui dit-elle, que vous +soyez tout à fait hors de danger!</p> + +<p>Le lendemain, Luisa était près de Salvato, lorsque, +vers une heure de l'après-midi, commencèrent les +volées des cloches, et les salves d'artillerie; la reine +n'avait reçu la dépêche de son auguste époux qu'à +onze heures du matin, et il avait fallu deux heures +pour donner les ordres nécessaires à cette joyeuse +manifestation.</p> + +<p>Salvato, à ce double bruit, tressaillit, comme nous +l'avons dit, sur son fauteuil; il se dressa sur ses +pieds, les sourcils froncés et les narines ouvertes, +comme s'il sentait déjà la poudre, non pas des réjouissances +publiques, mais des champs de bataille, +et il demanda, en regardant tour à tour Luisa et la +jeune femme de chambre:</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela?</p> + +<p>Les deux femmes firent en même temps un geste +analogue qui signifiait qu'elles ne pouvaient répondre +à la question de Salvato.</p> + +<p>—Va t'informer, Giovannina, dit la San-Felice; +c'est probablement quelque fête que nous avons +oubliée.</p> + +<p>Giovannina sortit.</p> + +<p>—Quelque fête? demanda Salvato interrogeant +Luisa du regard.</p> + +<p>—Quel jour sommes-nous aujourd'hui? demanda +la jeune femme.</p> + +<p>—Oh! dit Salvato en souriant, il y a longtemps +que je ne compte plus les jours.</p> + +<p>Et il ajouta avec un soupir:</p> + +<p>—Je vais commencer d'aujourd'hui.</p> + +<p>Luisa étendit la main vers un calendrier.</p> + +<p>—En effet, dit-elle toute joyeuse, nous sommes +au dimanche de l'Avent.</p> + +<p>—Est-ce l'habitude à Naples, dit Salvato, de +tirer le canon pour célébrer la venue de Notre-Seigneur? +Si c'était Natale, ce serait encore possible.</p> + +<p>Giovannina rentra.</p> + +<p>—Eh bien? lui demanda la San-Felice.</p> + +<p>—Madame, répondit Giovannina, Michele est là.</p> + +<p>—Que dit-il?</p> + +<p>—Oh! de singulières choses, madame! il dit... +Mais, continua-t-elle, mieux vaut que ce soit à madame +qu'il dise cela; madame fera, des nouvelles de +Michele, ce qu'elle voudra.</p> + +<p>—Je reviens, mon ami, dit la San-Felice à Salvato; +je vais voir moi-même ce que dit notre fou.</p> + +<p>Salvato répondit par un signe de tête et un sourire, +Luisa sortit à son tour.</p> + +<p>Giovannina s'attendait aux questions du jeune +homme; mais lui, la San-Felice sortie, ferma les +yeux et retomba dans son immobilité et son mutisme +habituels. N'étant point interrogée, si grande que +fût peut-être l'envie qu'elle en eût, Giovannina n'osa +parler.</p> + +<p>Luisa trouva son frère de lait l'attendant dans la +salle à manger; il avait le visage triomphant, était +vêtu de ses habits de fête, et de son chapeau tombait +un flot de rubans.</p> + +<p>—Victoire! s'écria-t-il en apercevant Luisa, victoire, +la petite soeur! notre grand roi Ferdinand est +entré à Rome, le général Mack est victorieux sur +tous les points, les Français sont exterminés, on +brûle les juifs et l'on pend les jacobins. <i>Evviva la +Madonna!</i>... Eh bien, qu'as-tu donc?</p> + +<p>Cette question était provoquée par la pâleur de +Luisa, à qui les forces manquaient à cette nouvelle +et qui se laissait aller sur une chaise.</p> + +<p>En effet, elle comprenait une chose: c'est que, les +Français vainqueurs, Salvato pouvait rester près +d'elle et même les attendre à Naples, mais que, les +Français vaincus, Salvato devait tout quitter, même +elle, pour aller partager les revers de ses frères +d'armes.</p> + +<p>—Mais je te demande ce que tu as? dit Michele.</p> + +<p>—Rien, mon ami; mais cette nouvelle si étonnante +et si inattendue... En es-tu sûr, Michele?</p> + +<p>—Mais tu n'entends donc pas les cloches? mais +tu n'entends donc pas le canon?</p> + +<p>—Si fait, je les entends.</p> + +<p>Et elle murmura à demi-voix:</p> + +<p>—Et lui aussi, par malheur!</p> + +<p>—Tiens, dit Michele, si tu en doutes, voici le +chevalier San-Felice qui va te le confirmer; il est de +la cour, lui, il doit savoir les nouvelles.</p> + +<p>—Mon mari! s'écria Luisa; mais ce n'est point +son heure!</p> + +<p>Et elle tourna vivement la tête du côté du jardin.</p> + +<p>En effet, c'était le chevalier qui rentrait une heure +plus tôt que de coutume. Il était évident que, pour +qu'un tel dérangement se produisît chez lui, il fallait +qu'un grand événement fût arrivé.</p> + +<p>—Vite! vite! Michele, s'écria Luisa, va dans la +chambre du blessé; mais pas un mot de ce que tu +viens de me dire, et veille à ce que, de son côté, +Giovannina se taise; tu comprends?</p> + +<p>—Oui, je comprends que cela lui ferait de la +peine, pauvre garçon! mais, s'il m'interroge sur les +cloches et le canon...?</p> + +<p>—Tu diras que c'est à propos de la fête de l'Avent. +Va.</p> + +<p>Michele disparut dans le corridor, dont Luisa referma +la porte derrière lui. Il était temps, la tête du +chevalier paraissait au moment même au-dessus du +perron.</p> + +<p>Luisa s'élança au-devant de lui, le sourire sur les +lèvres, mais le coeur palpitant.</p> + +<p>—Ah! par ma foi! dit celui-ci en entrant, voilà +une nouvelle à laquelle je ne m'attendais guère: le +roi Ferdinand, un héros! Jugez donc sur les apparences. +Les Français en retraite! Rome abandonnée +par le général Championnet! et, par malheur, des +meurtres, des exécutions, comme si la Victoire ne +savait pas rester pure. Ce n'est point ainsi que la +comprenaient les Grecs; ils l'appelaient <i>Nicé</i>, la faisaient +fille de la Force et de la Valeur, et la mettaient +avec Thémis, à la suite de Jupiter. Il est +vrai que les Romains ne lui donnaient pas une balance +pour attribut, à moins que ce ne fût pour +peser l'or des vaincus. <i>Væ victis!</i> disaient-ils; et, moi, +je dirai: <i>Væ victoribus!</i> toutes les fois que les vainqueurs +joindront les échafauds et les potences à leurs +trophées d'armes. J'aurais été un mauvais conquérant, +ma pauvre Luisa, et j'aime mieux entrer dans +ma maison qui me sourit que dans une ville qui +pleure.</p> + +<p>—Mais c'est donc bien vrai, ce que l'on dit, mon +ami? demanda Luisa hésitant encore à croire.</p> + +<p>—Officiel, ma chère Luisa; je tiens la nouvelle de +la bouche même de Son Altesse le duc de Calabre, +et il m'a renvoyé bien vite m'habiller, parce qu'à +cette occasion il donne un dîner.</p> + +<p>—Où vous allez? s'écria la San-Felice avec plus +d'empressement qu'elle n'eût voulu.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, où je suis obligé d'aller, répondit +le chevalier: un dîner de savants; il s'agit de +faire des inscriptions latines et de trouver des allégories +pour le retour du roi. On va lui faire des fêtes +magnifiques, mon enfant, auxquelles il te sera bien +difficile, soit dit en passant, de te dispenser d'aller, +tu comprends. Lorsque le prince est venu m'annoncer +cette nouvelle à la bibliothèque, j'étais si loin de +m'y attendre, que j'ai failli tomber de mon échelle; +ce qui n'eût point été poli, car c'était la preuve que +je doutais furieusement du génie militaire de son +père. Enfin me voilà, ma pauvre chère, si troublé, +que je ne sais pas même si j'ai refermé la porte du +jardin derrière moi. Tu vas m'aider à m'habiller, +n'est-ce pas? Donne-moi, toi, tout ce qu'il me faut +pour faire une petite toilette de cour... Dîner académique! +Comme je vais m'ennuyer avec tous ces +écosseurs de grec et tous ces bluteurs de latin! Je +reviendrai le plus tôt que je pourrai; mais le plus +tôt que je pourrai, ce ne sera pas avant dix ou onze +heures du soir, Dieu! vont-ils me trouver bête, et +vais-je les trouver pédants! Allons viens, ma petite +Luisa, viens! il est deux heures, et le dîner est pour +trois. Mais que regardes-tu donc?</p> + +<p>Et le chevalier fit un mouvement pour voir ce qui +attirait les regards de sa femme du côté du jardin.</p> + +<p>—Rien, mon ami, rien, dit Luisa en poussant son +mari du côté de sa chambre à coucher; tu as raison, +il faut te hâter, ou tu ne seras pas prêt.</p> + +<p>Ce qui attirait les yeux de Luisa et ce qu'elle craignait +que ne vît son mari, c'était la porte du jardin +qu'en effet le chevalier avait oublié de fermer, qui +s'ouvrait lentement et qui donnait passage à la sorcière +Nanno, que personne n'avait revue depuis +qu'elle avait quitté la maison après avoir donné les +premiers soins au blessé et avoir passé la nuit près +de lui. Elle s'avança de son pas sibyllin. Elle monta +les marches du perron, apparut à la porte de la salle +à manger, et, comme si elle eût su n'y trouver que +Luisa, y entra sans hésitation, la traversa lentement +et sans que l'on entendît le bruit de ses pas; puis, +sans s'arrêter à parler à Luisa, qui la regardait pâle +et tremblante, comme si elle eût suivi des yeux un +fantôme, disparut dans le corridor qui conduisait +chez Salvato, en mettant un doigt sur sa bouche en +signe de silence.</p> + +<p>Luisa essuya avec son mouchoir la sueur qui perlait +sur son front, et, pour échapper plus sûrement +à cette apparition qu'elle regardait comme fantastique, +elle se jeta dans la chambre de son mari et en +tira la porte derrière elle.</p> +<br><br> + + + +<h3>LIII</h3> + +<h3>ACHILLE CHEZ DÉIDAMIE</h3> + + +<p>Il n'avait point été difficile à Michele de suivre les +instructions que lui avait données Luisa; car, excepté +un signe amical que lui avait fait le jeune officier, il +ne lui avait point adressé la parole.</p> + +<p>Michele et Giovannina s'étaient alors retirés dans +l'embrasure d'une fenêtre et s'y étaient livrés à une +conversation animée, mais à voix basse; le lazzarone +achevait d'éclairer Giovannina sur les événements +dont il avait eu à peine le temps de lui dire quelques +mots et qui, elle le sentait instinctivement, allaient +avoir une grande influence sur les destinées de Salvato +et de Luisa, et, par conséquent, sur la sienne.</p> + +<p>Quant à Salvato, quoiqu'il ne pût connaître ces +événements dans leurs détails, il se doutait bien, +d'après les signes d'allégresse auxquels se livrait +Naples, qu'il venait d'arriver quelque chose d'heureux +pour les Napolitains, et de malheureux pour +les Français; mais il lui semblait, si Luisa voulait +lui cacher cet événement, qu'il y avait quelque chose +d'indélicat à questionner des étrangers et surtout +des domestiques et des inférieurs sur ce sujet; s'il +y avait secret, il tâcherait de l'apprendre de la bouche +de celle qu'il aimait.</p> + +<p>Au milieu de la conversation de Nina et de Michele, +au milieu de la rêverie du jeune officier, la porte +cria; mais, comme Salvato n'avait pas reconnu le +pas de la San-Felice, il ne rouvrit pas même ses yeux +qu'il tenait fermés.</p> + +<p>Le lazzarone et la camériste, qui n'avaient pas la +même raison que Salvato de s'absorber dans leurs +propres pensées, tournèrent leurs yeux vers la porte +et poussèrent un cri d'étonnement.</p> + +<p>C'était Nanno qui venait d'entrer.</p> + +<p>Au cri poussé par Nina et Michele, Salvato se retourna +à son tour et, quoiqu'il ne l'eût vue qu'à +travers les nuages d'un demi-évanouissement, il reconnut +aussitôt la sorcière et lui tendit la main.</p> + +<p>—Bonjour, mère! lui dit-il; je te remercie d'être +venue voir ton malade; j'avais peur d'être forcé de +quitter Naples sans avoir pu te remercier.</p> + +<p>Nanno secoua la tête.</p> + +<p>—Ce n'est point mon malade que je viens voir, +dit-elle, car mon malade n'a plus besoin de ma +science; ce ne sont point des remercîments que je +viens chercher, car, n'ayant fait que le devoir d'une +femme de la montagne qui connaît la vertu des +plantes, je n'ai point de remercîments à recevoir; +non, je viens dire au blessé dont la cicatrice est +fermée: écoute un récit de nos anciens jours que, +depuis trois mille ans, les mères redisent à leurs fils, +quand elles craignent de les voir s'endormir dans un +lâche repos au moment où la patrie est en danger.</p> + +<p>L'oeil du jeune homme étincela, car quelque chose +lui disait que cette femme était en communication +avec sa pensée.</p> + +<p>La sorcière appuya sa main gauche au dossier du +fauteuil de Salvato, couvrit de sa main droite la +moitié de son front et ses yeux, et parut un instant +chercher au fond de sa mémoire quelque légende +longtemps oubliée.</p> + +<p>Michele et Giovannina, ignorant ce qu'ils allaient +entendre, regardaient Nanno avec étonnement, +presque avec effroi. Salvato la dévorait des yeux; +car, nous l'avons dit, il devinait que la parole qui +allait sortir de sa bouche, illuminerait comme un +éclair d'orage ce qu'il y avait d'obscur encore dans +les pressentiments qu'avaient éveillés en lui les premières +volées des cloches et les premières salves d'artillerie.</p> + +<p>Nanno releva la mante sur son front et du même +mouvement rabattit entre ses épaules le capuchon +qui encadrait sa tête et avec une lente et traînante +accentuation qui n'était ni la parole, ni le chant, +elle commença la légende suivante:</p> + +<p>«Voici ce que les aigles de la Troïade ont raconté +aux vautours de l'Albanie:</p> + +<p>»Du temps que la vie des dieux se mêlait à celle +des hommes, il y eut une union entre une déesse de +la mer nommée Thétys et un roi de Thessalie nommé +Pélée.</p> + +<p>»Neptune et Jupiter avaient voulu l'épouser; mais, +ayant appris qu'il naîtrait d'elle un fils qui serait +plus grand que son père, ils la cédèrent au fils d'Eaque.</p> + +<p>»Thétys eut de son époux plusieurs enfants, qu'elle +jeta les uns après les autres au feu, pour éprouver +s'ils étaient mortels; tous périrent les uns après les +autres.</p> + +<p>»Enfin elle en eut un que l'on appela Achille; sa +mère allait le jeter au feu comme les autres, lorsque +Pélée le lui arracha des mains et obtint d'elle qu'au +lieu de le tuer, elle le trempât dans le Styx; ce qui le +rendrait non point immortel, mais invulnérable.» +Thétys obtint de Pluton de descendre une fois, +mais une seule fois, aux Enfers, pour tremper son +fils dans le Styx; elle s'agenouilla au bord du fleuve, +prit l'enfant par le talon et l'y trempa en effet.</p> + +<p>»De sorte que l'enfant fut invulnérable sur toutes +les parties de son corps, excepté au talon par lequel sa +mère l'avait pris; ce qui fit qu'elle consulta l'oracle.</p> + +<p>»L'oracle lui répondit que son fils acquerrait une +gloire immortelle au siége d'une grande ville, mais +qu'au milieu de son triomphe il trouverait la mort.</p> + +<p>»Alors, sous le nom de Pyrrha, sa mère le conduisit +à la cour du roi de Scyros, et, sous des habits +de femme, le mêla aux filles du roi. L'enfant atteignit +l'âge de quinze ans, ignorant qu'il fût un +homme...»</p> + +<p>Mais, lorsque l'Albanaise fut arrivée là de son +récit:</p> + +<p>—Je connais ton histoire, Nanno, lui dit le jeune +officier en l'interrompant; tu me fais l'honneur de +me comparer à Achille, et tu compares Luisa à Déidamie; +mais, sois tranquille, tu n'auras pas même +besoin, comme Ulysse, de me montrer une épée pour +me rappeler que je suis un homme. On se bat, n'est-ce +pas? continua le jeune officier l'oeil étincelant; et +ces décharges d'artillerie annoncent quelque victoire +des Napolitains sur les Français. Où se bat-on?</p> + +<p>—Ces cloches et ces décharges d'artillerie annoncent, +répondit Nanno, que le roi Ferdinand est entré +à Rome et que les massacres ont commencé.</p> + +<p>—Merci, dit Salvato en lui saisissant la main; +mais quel intérêt as-tu à venir me donner cet avis, +toi, Calabraise, toi, sujette du roi Ferdinand?</p> + +<p>Nanno se redressa de toute la hauteur de sa grande +taille.</p> + +<p>—Je ne suis point Calabraise, dit-elle; je suis une +fille de l'Albanie, et les Albanais ont fui leur patrie +pour n'être les sujets de personne; ils n'obéissent et +n'obéiront jamais qu'aux descendants du grand Scanderberg. +Tout peuple qui se lève au nom de la liberté +est son frère, et Nanno prie la Panagie pour les Français, +qui viennent au nom de la liberté.</p> + +<p>—C'est bien, dit Salvato, dont la résolution était +prise.</p> + +<p>Puis, s'adressant à Michele et à Nina, qui, silencieux, +regardaient cette scène:</p> + +<p>—Luisa connaissait-elle ces nouvelles, lorsque je +lui ai demandé quel était le bruit que nous entendions?</p> + +<p>—Non, répondit Giovannina.</p> + +<p>—C'est moi qui les lui ai apprises, ajouta Michele.</p> + +<p>—Et que fait-elle? demanda le jeune homme. +Pourquoi n'est-elle point ici?</p> + +<p>—Le chevalier, à cause de tous ces événements, +est rentré plus tôt que de coutume, dit Michele, et +sans doute ma soeur ne peut le quitter.</p> + +<p>—Tant mieux, dit Salvato; nous aurons le temps +de tout préparer.</p> + +<p>—Mon Dieu! monsieur Salvato, s'écria Giovannina, +pensez-vous donc à nous quitter?</p> + +<p>—Je pars ce soir, Nina.</p> + +<p>—Et votre blessure?</p> + +<p>—Nanno ne t'a-t-elle pas dit qu'elle était guérie?</p> + +<p>—Mais le docteur a dit qu'il fallait encore dix jours.</p> + +<p>—Le docteur a dit cela hier; mais il ne le dirait +pas aujourd'hui.</p> + +<p>Puis, se tournant vers le jeune lazzarone:</p> + +<p>—Michele, mon ami, tu es disposé à me rendre +service, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Ah! monsieur Salvato, vous savez que j'aime +tout ce qu'aime Luisa!</p> + +<p>Giovannina tressaillit.</p> + +<p>—Tu crois donc qu'elle m'aime, mon brave garçon? +demanda vivement Salvato sortant de sa réserve habituelle.</p> + +<p>—Demandez à Giovannina! dit le lazzarone.</p> + +<p>Salvato se tourna vers la jeune fille; mais celle-ci +ne lui donna pas le temps de l'interroger.</p> + +<p>—Les secrets de ma maîtresse ne sont point les +miens, dit-elle en devenant très-pâle; et, d'ailleurs, +voici madame qui m'appelle.</p> + +<p>En effet, le nom de Nina retentissait dans le corridor.</p> + +<p>Nina s'élança vers la porte et sortit.</p> + +<p>Salvato la suivit des yeux avec un étonnement mêlé +d'une certaine inquiétude; puis, comme si ce n'était +pas le moment de s'arrêter aux soupçons qui lui passaient +par l'esprit:</p> + +<p>—Viens ici, Michele, dit-il; il y a une centaine de +louis dans cette bourse: il me faut pour ce soir, à +neuf heures, un cheval, mais, tu entends? un de ces +chevaux du pays, un de ces chevaux de fatigue qui +font vingt lieues d'une traite.</p> + +<p>—Vous aurez cela, monsieur Salvato.</p> + +<p>—Un habit complet de paysan.</p> + +<p>—Vous aurez cela.</p> + +<p>—Et, ma foi, Michele, ajouta le jeune homme en +riant, le plus beau sabre que tu pourras trouver; +choisis-le à ton goût et à ta main, attendu que ce sera +ton sabre de colonel.</p> + +<p>—Ah! monsieur Salvato, s'écria Michele radieux, +comment! vous vous rappelez votre promesse?</p> + +<p>—Il est trois heures, dit le jeune homme, tu n'as +pas de temps à perdre pour faire tes emplettes; à +neuf heures sonnantes, trouve-toi avec le cheval dans +la petite ruelle qui est derrière la maison, de plain-pied +avec la fenêtre.</p> + +<p>—C'est convenu, fit le lazzarone.</p> + +<p>Puis, allant à Nanno:</p> + +<p>—Dites donc, Nanno, continua Michele, puisque +vous voilà seule avec lui, ne pourriez-vous pas arranger +les choses de manière que le danger qui menaçait +ma pauvre petite soeur soit conjuré?</p> + +<p>—Je viens pour cela, répondit Nanno.</p> + +<p>—Eh bien, alors, vous êtes une brave femme, parole +d'honneur! Quant à moi, continua le lazzarone +avec une certaine mélancolie, tu comprends, Nanno, +s'il faut absolument, pour que ma soeur soit heureuse, +faire la part du diable, eh bien, laisse le bout +de ma corde aux mains de maître Donato, et ne t'occupe +que d'elle; il y a, du Pausilippe au pont de la +Madeleine, des Michele à n'en savoir que faire et des +fous à revendre, sans compter ceux d'Aversa; mais +il n'y a, dans tout l'univers, qu'une seule Luisa San-Felice. +—Monsieur Salvato, votre commission sera +faite, et bien faite, soyez tranquille.</p> + +<p>Et il sortit à son tour.</p> + +<p>Le jeune homme resta seul avec Nanno; il avait +entendu ce qu'avait dit Michele.</p> + +<p>—Nanno, dit-il, voilà plusieurs fois que j'entends +parler de prédictions sombres faites par toi à Luisa; +qu'y a-t-il de vrai dans tout cela?</p> + +<p>—Jeune homme, répondit-elle, tu le sais: les +arrêts du ciel ne sont jamais si clairement expliqués +que l'on puisse s'y soustraire; mais la prédiction des +astres, confirmée par les lignes de la main, menace +celle que tu aimes d'une mort sanglante, et il m'est +positivement révélé que c'est son amour pour toi +qui causera sa mort.</p> + +<p>—Son amour pour moi ou mon amour pour elle? +demanda Salvato.</p> + +<p>—Son amour pour toi; et voilà pourquoi les lois +de l'honneur, comme Français, les lois de l'humanité, +comme amant, t'ordonnent de la quitter pour ne jamais +la revoir. Séparez-vous l'un de l'autre, séparez-vous +pour toujours, et peut-être cette séparation conjurera +le sort. J'ai dit.</p> + +<p>Et Nanno, ramenant son capuchon sur ses yeux, +se retira sans vouloir davantage répondre aux questions +ou écouter les prières du jeune homme.</p> + +<p>A la porte, elle rencontra Luisa.</p> + +<p>—Tu pars, Nanno? lui demanda celle-ci.</p> + +<p>—Ma mission est accomplie, répondit la sorcière, +pourquoi resterais-je?</p> + +<p>—Et ne puis-je savoir ce que tu étais venue faire? +demanda Luisa.</p> + +<p>—Celui-là te le dira, répliqua Nanno en montrant +du doigt le jeune homme.</p> + +<p>Et elle s'éloigna de ce même pas silencieux et +grave dont elle était entrée.</p> + +<p>Luisa, comme fascinée par une vision fantastique, +la suivit des yeux; elle la vit traverser le long corridor, +franchir la salle à manger, descendre le perron, +puis enfin ouvrir la porte du jardin et la tirer +derrière elle.</p> + +<p>Mais, malgré sa disparition, Luisa demeura immobile; +on eût dit que, comme la nymphe Daphné, +ses pieds étaient restés attachés à la terre.</p> + +<p>—Luisa!... murmura Salvato de sa plus douce +voix.</p> + +<p>La jeune femme tressaillit; la fascination était +rompue. Elle se retourna vers celui qui l'appelait, et, +le voyant les yeux brillant d'une flamme inaccoutumée, +qui n'était ni celle de la fièvre ni celle de l'amour, +mais celle de l'enthousiasme:</p> + +<p>—Oh! s'écria-t-elle, malheur à moi, vous savez +tout!</p> + +<p>—Oui, chère Luisa, répondit Salvato.</p> + +<p>—C'est pour cela que Nanno était venue alors?</p> + +<p>—C'est pour cela.</p> + +<p>—Et... (la jeune femme fit un effort), et quand +partez-vous? demanda-t-elle.</p> + +<p>—J'étais résolu à partir ce soir à neuf heures, +Luisa; mais je ne vous avais pas revue!...</p> + +<p>—Et maintenant que vous m'avez revue...?</p> + +<p>—Je partirai quand vous voudrez.</p> + +<p>—Vous êtes bon et doux comme un enfant, Salvato, +vous, le guerrier terrible! Vous partirez ce soir, +mon ami, à l'heure que vous aviez résolu de partir.</p> + +<p>Salvato la regarda avec étonnement.</p> + +<p>—Avez-vous cru, continua la jeune femme, que +je vous aimerais si mal et aurais si peu de gloire de +moi-même, que de vous conseiller jamais de faire +quelque chose contre votre honneur? Votre départ +me coûtera bien des larmes, Salvato, et je serai bien +malheureuse quand vous serez parti, car cette âme +inconnue que vous avez apportée avec vous et mise +en moi, vous l'emporterez avec vous, et Dieu seul +peut savoir ce qu'il y aura de tristesse et de solitude +dans le vide qui va se faire autour de mon coeur... +O pauvre chambre déserte! continua-t-elle en regardant +autour d'elle tandis que deux grosses larmes +coulaient de ses yeux sans altérer la profonde suavité +de sa voix, combien de fois je viendrai, la nuit, +chercher le rêve au lieu de la réalité! comme tous +ces vulgaires objets vont me devenir chers et se poétiser +par votre absence! Ce lit où vous avez souffert, +ce fauteuil où j'ai veillé près de vous, ce verre où +vous avez bu, cette table où vous vous êtes appuyé, +ce rideau que j'écartais pour laisser parvenir jusqu'à +vous un rayon de soleil, tout me parlera de vous, +mon ami, tandis qu'à vous rien ne parlera de +moi...</p> + +<p>—Excepté mon coeur, Luisa, qui est plein de +vous!</p> + +<p>—Si cela est, Salvato, vous êtes moins malheureux +que moi; car vous continuerez à me voir: vous +savez les heures qui sont à moi ou plutôt qui étaient +à vous; votre absence n'y changera rien, mon ami; +vous me verrez entrer dans cette chambre ou en sortir +aux mêmes heures où j'y entrais et en sortais +quand vous étiez là. Pas un des jours, pas un des +instants que nous avons passés dans cette chambre +ne sera oublié, tandis que, moi, où vous chercherai-je? +Sur les champs de bataille, au milieu du feu et de +la fumée, parmi les blessés ou les morts!... Oh! +écrivez-moi, écrivez-moi, Salvato! ajouta la jeune +femme en poussant un cri de douleur.</p> + +<p>—Mais le puis-je? demanda le jeune homme.</p> + +<p>—Et qui vous en empêcherait?</p> + +<p>—Si une de mes lettres s'égarait, si elle était +trouvée!...</p> + +<p>—Ce serait un grand malheur en effet, dit la +jeune femme, non pour moi, mais pour lui.</p> + +<p>—Pour lui!... Qui?... Je ne vous comprends pas, +Luisa.</p> + +<p>—Non, vous ne me comprenez pas; non, vous ne +pouvez pas comprendre, car vous ignorez quel ange +de bonté j'ai pour mari. Il serait malheureux de ne +pas me savoir heureuse. Oh! soyez tranquille, je +veillerai sur son bonheur.</p> + +<p>—Mais si j'écrivais à une autre adresse? à la duchesse +Fusco, à Nina?</p> + +<p>—Inutile, mon ami; et puis ce serait une tromperie, +et pourquoi tromper quand il n'y a pas et +même quand il y a nécessité absolue? Non, vous +m'écrirez: «A Luisa San-Felice, à Mergellina, maison +du Palmier.»</p> + +<p>—Mais si une de mes lettres tombe entre les +mains de votre mari?</p> + +<p>—Si elle est cachetée, il me la donnera sans la +décacheter; si elle est décachetée, il me la donnera +sans la lire.</p> + +<p>—Mais enfin s'il la lisait? dit Salvato étonné de +cette opiniâtre confiance.</p> + +<p>—Me diriez-vous autre chose, dans ces lettres +que ce qu'un tendre frère dirait à une soeur bien-aimée?</p> + +<p>—Je vous dirai que je vous aime.</p> + +<p>—Si vous ne me dites que cela, Salvato, il vous +plaindra et me plaindra moi-même.</p> + +<p>—Alors, si cet homme est tel que vous dites, +c'est plus qu'un homme.</p> + +<p>—Mais pensez donc, mon ami, que c'est un père +bien plus qu'un époux. Depuis l'âge de cinq ans, +j'ai grandi sous ses yeux. Réchauffée à son coeur, +vous me trouvez compatissante, instruite, intelligente; +c'est lui qui est compatissant, qui est instruit; +c'est lui qui est intelligent, car intelligence, instruction, +bienveillance, je tiens tout de lui. Vous êtes +bien bon, n'est-ce pas, Salvato? vous êtes bien +grand, vous êtes bien généreux; je vous vois et je +vous juge avec les yeux de la femme qui aime. Eh +bien, il est meilleur, il est plus grand, il est plus généreux +que vous, et Dieu veuille qu'il n'ait pas l'occasion +de vous le prouver un jour!</p> + +<p>—Mais vous allez me rendre jaloux de cet homme, +Luisa!</p> + +<p>—Oh! soyez-en jaloux, mon ami, si toutefois un +amant peut être jaloux de l'affection d'une fille pour +son père. Je vous aime bien, Salvato, bien profondément, +puisqu'à l'heure de vous quitter, je vous le +dis de moi-même et sans que vous me le demandiez; +eh bien, si je vous voyais tous deux courant un +danger égal, réel, suprême, et que mon secours pût +sauver un seul de vous deux, c'est lui que je sauverais, +Salvato, quitte à revenir mourir avec vous.</p> + +<p>—Ah! Luisa, que le chevalier est heureux d'être +aimé ainsi!</p> + +<p>—Et cependant, vous ne voudriez point de cet +amour, Salvato, car c'est celui que l'on a pour les +êtres immatériels et supérieurs, car cet amour n'a +pas su empêcher celui que je vous ai donné: je l'aime +mieux que vous et je vous aime plus que lui, voilà +tout.</p> + +<p>Et, en disant ces mots, comme si Luisa eût épuisé +toutes ses forces dans la lutte de ces deux affections +qui tenaient l'une son âme, l'autre son coeur, elle se +laissa tomber sur une chaise, renversa sa tête en arrière, +joignit les mains, et, les yeux au ciel, le sourire +des bienheureux sur les lèvres, elle murmura +des mots inintelligibles.</p> + +<p>—Que faites-vous? demanda Salvato.</p> + +<p>—Je prie, répondit Luisa.</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>—Mon ange gardien... Agenouillez-vous, Salvato, +et priez avec moi.</p> + +<p>—Étrange! étrange! murmura le jeune homme +vaincu par une force supérieure.</p> + +<p>Et il s'agenouilla.</p> + +<p>Au bout de quelques instants, Luisa abaissa la +tête, Salvato releva la sienne, tous deux se regardèrent +avec une profonde tristesse, mais une suprême +sérénité de coeur.</p> + +<p>Les heures passèrent.</p> + +<p>Les heures tristes s'écoulent avec la même rapidité, +quelquefois plus rapidement que les heures +heureuses. Les deux jeunes gens ne se promirent +rien pour l'avenir, ils ne parlèrent que du passé. +Nina entra, Nina sortit; ils ne firent point attention +à elle, ils vivaient dans une espèce de monde inconnu, +suspendus entre le ciel et la terre; seulement, +à chaque heure que sonnait la pendule, ils +tressaillaient et poussaient un soupir.</p> + +<p>A huit heures, Nina entra.</p> + +<p>—Voici ce que Michele envoie, dit-elle.</p> + +<p>Et elle déposa aux pieds des deux jeunes gens un +paquet noué dans une serviette.</p> + +<p>Ils ouvrirent le paquet: c'était le costume de +paysan acheté par Michele.</p> + +<p>Les deux femmes sortirent.</p> + +<p>En quelques minutes, Salvato eut revêtu les habits +sous lesquels il devait fuir; il alla rouvrir la porte.</p> + +<p>Luisa jeta un cri d'étonnement: il était plus beau et +plus élégant encore, s'il était possible, sous l'habit +de montagnard que sous celui de citadin.</p> + +<p>La dernière heure s'écoula comme si les minutes +en eussent été changées en secondes.</p> + +<p>Neuf heures sonnèrent.</p> + +<p>Luisa et Salvato comptèrent, les uns après les autres, +les neuf coups frissonnants du timbre, et cependant +ils savaient bien que c'était neuf heures qui +sonnaient.</p> + +<p>Salvato regarda Luisa, elle se leva la première.</p> + +<p>Nina entra.</p> + +<p>La jeune fille était pâle comme un linge, ses sourcils +étaient contractés, ses lèvres entr'ouvertes laissaient +voir ses dents blanches et aiguës, sa voix semblait +avoir peine à passer entre ses dents serrées.</p> + +<p>—Michele attend! dit-elle.</p> + +<p>—Allons! dit la jeune femme en tendant la main +à Salvato.</p> + +<p>—Vous êtes noble et grande, Luisa, dit celui-ci.</p> + +<p>Et il se leva; mais, tout homme qu'il était, il chancela.</p> + +<p>—Appuyez-vous sur moi une fois encore, mon +ami dit-elle; hélas! ce sera la dernière.</p> + +<p>En entrant dans la chambre qui donnait sur la +ruelle, ils entendirent hennir un cheval.</p> + +<p>Michele était à son poste.</p> + +<p>—Ouvre la fenêtre, Giovannina, dit la jeune +femme.</p> + +<p>Giovannina obéit.</p> + +<p>Un peu au-dessous de l'appui de la fenêtre, on distinguait +dans l'obscurité un groupe formé par un +homme et un cheval; la fenêtre s'ouvrait de plain-pied +avec le parquet sur un petit balcon.</p> + +<p>Les deux jeunes gens s'approchèrent; Nina, qui +avait ouvert la fenêtre, s'effaça et se tint derrière eux +comme une ombre.</p> + +<p>Tous deux pleuraient dans l'obscurité, mais silencieusement, +sans sanglots, pour ne point s'affaiblir +l'un l'autre.</p> + +<p>Nina ne pleurait pas, ses paupières étaient sèches +et brûlantes, sa respiration sifflait dans sa poitrine.</p> + +<p>—Luisa, disait Salvato d'une voix entre-coupée, +j'ai roulé dans un papier une chaîne d'or pour Nina, +vous la lui donnerez de ma part.</p> + +<p>Luisa répondit oui par un mouvement de tête et +un serrement de main, mais sans parler.</p> + +<p>Puis, au jeune lazzarone:</p> + +<p>—Merci, Michele, dit Salvato. Tant que vivra +dans mon coeur le souvenir de cet ange,—et il passa +son bras autour du cou de la San-Felice,—c'est-à-dire +tant que mon coeur battra, chacun de ses battements +me rappellera le souvenir des bons amis entre +les mains desquels je la laisse et à qui je la confie.</p> + +<p>Par un mouvement convulsif, indépendant de sa +volonté peut-être, Giovannina saisit la main du jeune +homme, la baisa, la mordit presque.</p> + +<p>Salvato, étonné, tourna la tête de son côté; elle se +jeta en arrière.</p> + +<p>—Monsieur Salvato, dit Michele, j'ai des comptes +à vous rendre.</p> + +<p>—Tu les rendras à ta vieille mère, Michele, et tu +lui diras de prier Dieu et la Madone pour Luisa et +pour moi.</p> + +<p>—Ah bon! dit Michele, voilà que je pleure, à +présent...</p> + +<p>—Au revoir, mon ami! dit Luisa. Que le Seigneur +et tous les anges du ciel vous gardent!</p> + +<p>—Au revoir? murmura Salvato. Eh! ne savez-vous +donc pas qu'il y a danger de mort pour nous si +nous nous revoyons?</p> + +<p>Luisa le laissa à peine achever.</p> + +<p>—Silence! silence! dit-elle; remettons aux mains +de Dieu les choses inconnues de l'avenir; mais, quelque +chose qui doive arriver, je ne vous quitterai pas +sur le mot adieu.</p> + +<p>—Eh bien, soit! dit Salvato enjambant le balcon +et se mettant en selle sans desserrer ses deux bras, +noués autour du cou de Luisa, qui se laissa courber +vers lui avec la souplesse d'un roseau; eh bien, soit! +chère adorée de mon coeur. Au revoir!</p> + +<p>Et la dernière syllabe du mot symbole de l'espérance +se perdit entre leurs lèvres dans un premier +baiser.</p> + +<p>Salvato poussa un cri tout à la fois de joie et de +douleur, et piqua des deux son cheval, qui, partant +au galop, l'arracha des bras de Luisa et se perdit dans +l'obscurité.</p> + +<p>—Oh! oui, murmura la jeune femme, te revoir... +et mourir!</p> +<br><br> + + + +<h3>LIV</h3> + +<h3>LA BATAILLE</h3> + + +<p>Nous avons vu Championnet se retirer de Rome +en faisant solennellement, à Thiébaut et à ses cinq +cents hommes, le serment de les venir délivrer avant +vingt jours.</p> + +<p>En quarante-huit heures et en deux étapes, il se +trouva à Civita-Castellana.</p> + +<p>Son premier soin fut de visiter la ville et ses environs.</p> + +<p>Civita-Castellana, que l'on crut longtemps, à tort, +l'ancienne Véies, préoccupa d'abord Championnet +comme archéologue; mais, en calculant la distance +qui sépare Civita-Castellana de Rome, distance qui +est de plus de trente milles, il comprit qu'il y avait +erreur de la part de ces grands faiseurs d'erreurs +que l'on appelle les savants, et que les ruines que l'on +trouvait à quelque distance de la ville devaient être +celles de Faléries.</p> + +<p>Des études toutes modernes ont prouvé que c'était +Championnet qui avait raison.</p> + +<p>Son premier soin fut de mettre en état la citadelle +bâtie par Alexandre VI, et qui ne servait plus que de +prison, ainsi que de faire prendre position aux différents +corps de sa petite armée.</p> + +<p>Il plaça Macdonald—auquel il réserva tous les +honneurs de la bataille qui devait avoir lieu—avec +sept mille hommes, à Borghetto, en lui ordonnant +de tirer, comme défense, le meilleur parti possible +de la maison de poste et des quelques masures qui +l'entouraient, en s'appuyant à Civita-Castellana, qui +formait l'extrême droite de l'armée française ou plutôt +au pied de laquelle était groupée l'armée française; +il envoya le général Lemoine avec cinq cents hommes +dans les défilés de Terni, placés à sa gauche, en lui +disant, comme Léonidas aux Spartiates: «Faites-vous +tuer!» Casabianca et Rusca reçurent le même +ordre pour les défilés d'Ascoli, formant l'extrême +gauche. Tant que Lemoine, Casabianca et Rusca tiendraient, +Championnet ne craignait pas d'être tourné, +et, tant qu'il serait attaqué de face seulement, il espérait +pouvoir se défendre. Enfin il envoya des courriers +au général Pignatelli, qui était en train de reformer +sa légion romaine entre Civita-Ducale et +Marano, afin de lui porter l'ordre de se mettre en +marche dès que ses hommes seraient prêts et de rallier +le général polonais Kniasewitch, qui avait sous +son commandement les 2e et 3e bataillons de la +30e demi-brigade de ligne, deux escadrons du 16e régiment +de dragons, une compagnie du 19e de chasseurs +à cheval et trois pièces d'artillerie, et de marcher +droit au canon, dans quelque direction qu'il +l'entendît.</p> + +<p>En outre, le chef de brigade Lahure fut chargé, +avec la 15e demi-brigade, de prendre position à Regnano, +en avant de Civita-Castellana, et le général +Maurice Mathieu de se porter sur Vignanello, pour +couper aux Napolitains la position d'Orte et les empêcher +de passer le Tibre.</p> + +<p>En même temps, il envoya des courriers sur la +route de Spolette et de Foligno, pour presser l'arrivée +des trois mille hommes de renfort promis par +Joubert.</p> + +<p>Ces dispositions prises, il attendit de pied ferme +l'ennemi, dont il pouvait suivre tous les mouvements +du haut de sa position de Civita-Castellana, où il se +tenait avec une réserve d'un millier d'hommes, pour +se porter où besoin serait.</p> + +<p>Par bonheur, au lieu de poursuivre sans relâche +Championnet avec sa nombreuse et magnifique cavalerie +napolitaine, Mack perdit trois jours à Rome et +trois ou quatre autres jours à réunir toutes ses forces, +c'est-à-dire quarante mille hommes, pour marcher +sur Civita-Castellana.</p> + +<p>Enfin le générai Mack divisa son armée en cinq +colonnes et se mit en marche.</p> + +<p>Au dire des stratégistes, voici ce que Mack eût dû +faire:</p> + +<p>Il eût dû appeler par Pérouse le corps du général +Naselli, conduit et escorté à Livourne par Nelson; il +eût dû conduire les principales forces de son armée, +sur la gauche du Tibre et camper à Terni; il eût dû +enfin attaquer avec des forces sextuples la petite +troupe de Macdonald, qui, pris entre les sept mille +hommes de Naselli et trente ou trente-cinq mille +hommes que Mack eût gardés dans sa main, n'eût pu +résister à cette double attaque; mais, au contraire, il +dissémina ses forces en s'avançant sur cinq colonnes, +et laissa libre la route de Pérouse.</p> + +<p>Il est vrai que les populations environnantes, c'est-à-dire +celles de Riéti, d'Otricoli et de Viterbe, excitées +par les proclamations du roi Ferdinand, s'étaient +révoltées et que de toutes parts on les sentait prêtes +à seconder les mouvements du général Mack.</p> + +<p>Celui-ci s'avança, précédé d'une proclamation ridicule +à force de barbarie. Championnet, en abandonnant +Rome, avait laissé dans les hôpitaux trois +cents malades qu'il avait recommandés à l'honneur +et à l'humanité du général ennemi; mais, averti par +une dépêche du roi Ferdinand, de la sortie qu'avait +faite la garnison du château Saint-Ange, et de la +façon dont les deux consuls, prêts à être pendus, +avaient été enlevés au pied même de l'échafaud, +Mack rédigea un manifeste dans lequel il déclarait à +Championnet que, s'il n'abandonnait pas sa position +de Civita-Castellana, et s'il osait s'y défendre, les +trois cents malades, abandonnés dans les hôpitaux +romains, répondraient tête pour tête des soldats +qu'il perdrait dans le combat et seraient livrés à la +<i>juste indignation</i> du peuple romain; ce qui voulait +dire qu'ils seraient mis en morceaux par la populace +du Transtevère.</p> + +<p>La veille du jour où l'on aperçut les têtes de colonne +des Napolitains, ces manifestes furent apportés +aux avant-postes français par des paysans; ils +tombèrent entre les mains de Macdonald.</p> + +<p>Cette nature loyale en fut exaspérée.</p> + +<p>Macdonald prit la plume et écrivit au général Mack:</p> + +<p>«Monsieur le général,</p> + +<p>»J'ai reçu le manifeste; prenez garde! les républicains +ne sont point des assassins; mais je vous déclare, +de mon côté, que la mort violente d'un seul +malade des hôpitaux romains sera la condamnation à +mort de toute l'armée napolitaine, et que je donnerai +l'ordre à mes soldats de ne point faire de prisonniers.</p> + +<p>»Votre lettre, dans une heure, sera connue de +toute l'armée, où vos menaces exciteront une indignation +et une horreur qui ne pourront être surpassées +que par le mépris qu'inspirera celui qui les a +faites.</p> + +<p>»MACDONALD.»</p> + +<p>Et, en effet, à l'instant même, Macdonald distribua +une douzaine de ces manifestes et les fit lire par +les chefs de corps à leurs hommes, tandis que lui, +montant à cheval, se rendait au galop à Civita-Castellana +pour communiquer cette proclamation au général +Championnet et lui demander ses ordres.</p> + +<p>Il trouva le général sur le magnifique pont à double +arcade jeté sur le Rio-Maggiore, et bâti en 1712 +par le cardinal Imperiali; il tenait sa lunette de +campagne à la main, examinait les approches de la +ville, et faisait prendre par son secrétaire des notes +sur une carte militaire.</p> + +<p>En voyant venir à lui, au grand galop de son cheval, +Macdonald pâle et agité:</p> + +<p>—Général, lui dit-il à distance, j'ai cru que vous +m'apportiez des nouvelles de l'ennemi; mais, maintenant, +je vois que je me trompe; car, en ce cas, vous +seriez calme et non agité.</p> + +<p>—J'en apporte, cependant, général, dit Macdonald +en sautant à bas de son cheval; les voici!</p> + +<p>Et il lui présenta le manifeste.</p> + +<p>Championnet le lut sans le moindre signe de colère, +mais seulement en haussant les épaules.</p> + +<p>—Ne connaissez-vous pas l'homme auquel nous +avons affaire? dit-il. Et qu'avez-vous répondu à cela?</p> + +<p>—J'ai d'abord donné l'ordre de lire le manifeste +dans l'armée.</p> + +<p>—Vous avez bien fait; il est bon que le soldat +connaisse son ennemi, et il est encore mieux qu'il le +méprise; mais ce n'est point le tout; vous avez répliqué +au général Mack, à ce que je présume?</p> + +<p>—Oui, que chaque prisonnier napolitain répondrait +à son tour tête pour tête pour les Français +malades à Rome.</p> + +<p>—Cette fois, vous avez eu tort.</p> + +<p>—Tort?</p> + +<p>Championnet regarda Macdonald avec une douceur +infinie, et, lui posant la main sur l'épaule:</p> + +<p>—Ami, lui dit-il, ce n'est point avec des représailles +sanglantes que les républicains doivent répondre +à leurs ennemis; les rois ne sont que trop +disposés à nous calomnier, ne leur donnons pas +même l'occasion de médire. Redescendez vers vos +hommes, Macdonald, et lisez-leur l'ordre du jour que +je vais vous donner.</p> + +<p>Et, se tournant vers son secrétaire, il lui dicta +l'ordre du jour suivant, que celui-ci écrivit au crayon:</p> + +<p>«Ordre du jour du général Championnet avant la +bataille de Civita-Castellana.»</p> + +<p>—C'est ainsi, interrompit Championnet, que s'appellera +la bataille que vous gagnerez demain, Macdonald.</p> + +<p>Et il continua:</p> + +<p>«Tout soldat napolitain prisonnier sera traité avec +l'humanité et la douceur ordinaires des républicains +envers les vaincus.</p> + +<p>»Tout soldat qui se permettrait un mauvais traitement +quelconque envers un prisonnier désarmé, +sera sévèrement puni.</p> + +<p>»Les généraux seront responsables de l'exécution +de ces deux ordres...»</p> + +<p>Championnet prenait le crayon pour signer, lorsqu'un +chasseur à cheval, couvert de boue, blessé au +front, apparut à l'extrémité du pont, et, venant +droit à Championnet.</p> + +<p>—Mon général, dit-il, les Napolitains ont surpris +un avant-poste de cinquante hommes à Baccano, et +les ont tous égorgés dans le corps de garde; et, de +crainte que quelque blessé ne survécût et ne se sauvât, +ils ont mis le feu au bâtiment, qui s'est écroulé sur +les nôtres, au milieu des insultes des royaux et des +cris de joie de la population.</p> + +<p>—Eh bien, général, dit Macdonald triomphant, +que pensez-vous de la conduite de nos ennemis?</p> + +<p>—Qu'elle fera d'autant mieux ressortir la nôtre, +Macdonald.</p> + +<p>Et il signa.</p> + +<p>Puis, comme Macdonald paraissait désapprouver +cette modération:</p> + +<p>—Croyez-moi, lui dit Championnet, c'est ainsi +que la civilisation doit répondre à la barbarie. Allez, +Macdonald; je vous prie, comme votre ami, de faire +publier cet ordre du jour à l'instant même, et, au +besoin, comme votre général, je vous l'ordonne.</p> + +<p>Macdonald resta un moment muet et comme hésitant; +puis, tout à coup, jetant ses bras autour du cou +de Championnet et l'embrassant:</p> + +<p>—Dieu sera avec vous demain, mon cher général, +lui dit-il; car vous êtes en même temps la justice, le +courage et la bonté.</p> + +<p>Et, se remettant en selle, il redescendit vers ses +hommes, les fit mettre en ligne, et, passant sur le +front de cette ligne, il leur lut l'ordre du jour du +général Championnet, qui excita des transports d'enthousiasme.</p> + +<p>C'étaient les derniers beaux jours de la République; +nos soldats avaient encore quelques-uns de ces +grands sentiments humanitaires, brises suprêmes, +haleines affaiblies du souffle révolutionnaire de 1789, +qui devaient plus tard se fondre dans l'admiration et +le dévouement pour un seul homme; ils restèrent +aussi grands, ils furent moins bons.</p> + +<p>Championnet envoya aussitôt des courriers à Lemoine +et à Casabianca pour leur annoncer qu'ils +seraient, selon toute probabilité, attaqués le lendemain, +et leur ordonner, s'ils étaient forcés, de lui +expédier des courriers à l'instant même, afin qu'il +pût prendre ses mesures. Lahure, de son côté, reçut +avis de ce qui s'était passé à Baccano, par ce même +chasseur qui avait échappé au massacre, et qui, tout +sanglant encore du combat de la veille, demandait à +être un des premiers au combat du lendemain, pour +venger ses camarades et se venger lui-même.</p> + +<p>Vers trois heures de l'après-midi, Championnet +descendit de Civita-Castellana, commença par visiter +les avant-postes du chef de brigade Lahure, puis le +corps d'armée de Macdonald; il se mêla aux soldats +en leur rappelant qu'ils étaient les hommes d'Arcole +et de Rivoli, et qu'ils avaient l'habitude de combattre +un contre trois; que combattre un contre quatre était, +par conséquent, une nouveauté qui ne devait pas les +effrayer.</p> + +<p>Puis il commenta son ordre du jour et celui du +général Mack; il leur dit que le soldat républicain, +propagateur de l'idée révolutionnaire, était un apôtre +armé, tandis que les soldats du despotisme n'étaient +que des mercenaires sans convictions; il leur demanda +s'ils aimaient la patrie et s'ils regardaient la +liberté comme le but des efforts de toute nation intelligente, +et si, avec cette double conviction qui avait +failli faire triompher les trois cents Spartiates de +l'immense armée de Xerxès, ils pensaient que dix +mille Français pussent être vaincus par quarante +mille Napolitains.</p> + +<p>Et, à cette harangue paternelle, qui fut comprise +de tous, parce que Championnet n'employa ni grandes +paroles, ni métaphores, tous sourirent et se contentèrent +de demander si l'on ne manquerait pas de +munitions.</p> + +<p>Et, sur l'assurance de Championnet qu'il n'y avait +rien de pareil à craindre:</p> + +<p>—Tout ira bien, répondirent-ils.</p> + +<p>Le soir, Championnet fit distribuer un baril de vin +de Montefiascone par compagnie, c'est-à-dire une +demi-bouteille de vin à peu près par homme; d'excellent +pain frais cuit sous ses yeux à Civita-Castellana, +et une ration de viande d'une demi-livre. +C'était un repas de sybarites, pour ces hommes qui, +depuis trois mois, manquaient de tout, et dont la +solde était arriérée depuis six.</p> + +<p>Puis il fit recommander, non-seulement aux chefs, +mais encore aux soldats, la plus grande vigilance.</p> + +<p>Le soir, de grands feux s'allumèrent dans les bivacs +français, et les musiques des régiments jouèrent <i>la +Marseillaise</i> et le <i>Chant du départ</i>.</p> + +<p>Les populations, naturellement ennemies, regardaient +avec étonnement, de leurs villages cachés +dans les plis des montagnes, comme autant d'embuscades, +ces hommes qui allaient combattre et probablement +mourir le lendemain, et qui se préparaient +au combat et à la mort par des chants et par des fêtes. +Pour ceux-là mêmes qui ne comprenaient pas, le +spectacle était grand.</p> + +<p>La nuit s'écoula sans alarmes; mais le soleil, en +se levant, éclaira toute l'armée du général Mack, +s'avançant sur trois colonnes; une quatrième, qui +marchait sur Terni sans être vue, pouvait être soupçonnée +au nuage de poussière qu'elle soulevait à l'horizon; +enfin, une cinquième, qui était partie dès la +veille au soir de Baccano pour Ascoli, était invisible.</p> + +<p>Les trois colonnes restées sous la main de Mack +montaient à trente mille hommes, à peu près; six +mille devaient attaquer nos avant-postes à l'extrême +gauche; quatre mille devaient occuper le village de +Vignanello, qui dominait tout le champ de bataille; +enfin, la masse la plus forte, celle qui était composée +de vingt mille hommes, et qui était commandée +par Mack en personne, devait attaquer Macdonald +et ses sept mille hommes.</p> + +<p>Championnet avait échelonné sa réserve sur les +rampes de la montagne, au sommet de laquelle il +se tenait lui-même, sa lunette à la main.</p> + +<p>Ses officiers d'ordonnance l'entouraient, prêts à +porter ses ordres partout où besoin serait.</p> + +<p>Ce fut le chef de brigade Lahure qui essuya le premier +feu.</p> + +<p>Il avait fait placer ses hommes en avant du village +de Regnano, dont il avait fait créneler les premières +maisons.</p> + +<p>Les soldats qui attaquaient Lahure étaient ceux-là +mêmes qui, la veille, à Baccano, avaient massacré les +prisonniers. Mack leur avait fait boire du sang, +comme on fait aux tigres, pour les rendre non plus +courageux, mais plus féroces.</p> + +<p>Ils abordèrent vigoureusement la position; mais il y +avait dans l'armée française des traditions sur le courage +des troupes napolitaines qui n'en faisaient pas +un fantôme bien effrayant pour nos soldats; Lahure, +avec sa 15e brigade, c'est-à-dire avec un millier d'hommes +repoussa cette première attaque au grand étonnement +des Napolitains, qui revinrent à la charge avec +acharnement et furent repoussés une seconde fois.</p> + +<p>Voyant cela, le chevalier Micheroux, qui commandait +la colonne ennemie, fit approcher de l'artillerie +et foudroya les premières maisons, où étaient embusqués +nos tirailleurs; ces maisons s'écroulèrent bientôt, +laissant leurs défenseurs sans abri. Il y eut un +moment de trouble dont le général napolitain profita +pour faire avancer une colonne d'attaque de trois +mille hommes qui se rua sur le village et l'emporta.</p> + +<p>Mais, de l'autre côté, Lahure avait reformé sa petite +troupe derrière un pli de terrain, de sorte qu'au +moment où les Napolitains débouchaient du village, +ils furent assaillis par un feu si violent, que ce fut à +leur tour de rétrograder.</p> + +<p>Alors, Micheroux fit attaquer les Français par trois +colonnes, une de trois mille hommes qui continua +d'avancer par la principale rue du village, deux de +quinze cents qui le contournèrent.</p> + +<p>Lahure attendit bravement l'ennemi derrière le retranchement +naturel où il était embusqué et ne permit +à ses soldats de faire feu qu'à bout portant; ses +soldats obéirent à la lettre; mais les masses napolitaines +étaient si profondes, qu'elles continuèrent d'avancer, +les dernières files poussant les premières. +Lahure vit qu'il allait être forcé; il ordonna à ses +hommes de se former en carré et de se retirer pas à +pas sur Civita-Castellana.</p> + +<p>La manoeuvre s'exécuta comme à la parade; trois +bataillons carrés se formèrent à l'instant même sous +le feu des Napolitains et soutinrent, sans se rompre, +plusieurs charges très brillantes de cavalerie.</p> + +<p>Championnet, du haut de son rocher, suivait cette +magnifique défense; il vit Lahure battre en retraite +jusqu'au pont de Civita-Castellana; mais, en même +temps, il s'aperçut que cette poursuite avait mis le +désordre dans les rangs des Napolitains; il envoya +aussitôt un officier d'ordonnance au brave chef de la +15e demi-brigade pour lui dire de reprendre l'offensive, +et qu'il lui envoyait, pour seconder ce mouvement, +cinq cents hommes de renfort. Lahure fit aussitôt +courir la nouvelle dans les rangs des soldats, qui +la reçurent aux cris de «Vive la République!» et +qui, voyant arriver le renfort promis au pas de course +et la baïonnette en avant, entendant les tambours +battre la charge, s'élancèrent avec une telle impétuosité +sur les Napolitains, que ceux-ci, qui ne s'attendaient +point à cette attaque, croyant déjà être vainqueurs, +s'étonnèrent d'abord, puis, après un moment +d'hésitation, rompirent leurs rangs et s'enfuirent.</p> + +<p>Lahure les poursuivit, leur fit cinq cents prisonniers, +leur tua sept ou huit cents hommes, leur prit +deux drapeaux, les quatre pièces de canon avec lesquelles +ils avaient abattu les maisons crénelées, et +rentra en vainqueur dans Regnano, où il reprit la +position qu'il avait avant la bataille.</p> + +<p>Pendant ce temps, le chef de la 3e colonne, qui formait +la droite de l'attaque principale, et qui s'était +emparé de Vignanello, voyant venir le général Maurice +Mathieu avec une colonne de deux tiers moins +forte que la sienne, ordonna à ses hommes de se porter +en avant du village, d'y établir une batterie de +quatres pièces de canon et d'attaquer les Français; +l'ordre fut exécuté. Mais le général Maurice Mathieu +donna un tel élan à ses troupes, que, quoique fatiguées +par une marche forcée qu'elles avaient faite la +veille, il commença par repousser l'ennemi, puis le +chargea si vigoureusement à son tour, qu'il fut +obligé de se réfugier dans Vignanello, et cela avec +tant de rapidité et de confusion, que les canonniers +n'eurent pas le temps de réatteler leurs pièces, qui +ne tirèrent qu'une volée, et les laissèrent avec leurs +fourgons entre les mains d'une cinquantaine de dragons +qui formaient toute la cavalerie du général +Maurice Mathieu; celui-ci ordonna de tourner les +quatre pièces sur le village, dont les habitants avaient +pris parti pour les Napolitains et venaient de faire +feu sur les Français, annonçant qu'il allait ruiner le +village et passer au fil de l'épée paysans et Napolitains, +si ces derniers ne l'évacuaient pas à l'instant +même.</p> + +<p>Effrayés de la menace, les Napolitains évacuèrent +Vignanello, et, poursuivis la baïonnette dans les +reins, ne s'arrêtèrent qu'à Borghetto.</p> + +<p>Ils perdirent cinq cents hommes tués, cinq cents +prisonniers, un drapeau et les quatre pièces de canon, +qui restèrent entre nos mains.</p> + +<p>L'attaque du centre était plus grave, Mack y commandait +en personne et y conduisait trente mille +hommes.</p> + +<p>L'avant-garde de Macdonald, placée entre Otricoli +et Cantalupo, était commandée par le général Duhesme, +passé récemment de l'armée du Rhin à +celle de Rome. On sait la rivalité qui existait entre +l'armée du Rhin et celle d'Italie, fière d'avoir combattu +sous les yeux de Bonaparte et d'avoir remporté +des victoires plus retentissantes que sa rivale. Duhesme +voulut montrer du premier coup aux soldats +du Tessin et du Mincio qu'il était digne de les commander: +il ordonna, au lieu d'attendre l'attaque, à +deux bataillons du 15e léger et du 11e de ligne, de charger +tête baissée la colonne qui s'avançait contre eux; +il fit manoeuvrer sur le flanc droit de l'ennemi deux +petites pièces d'artillerie légère, se mit lui-même à la +tête de trois escadrons du 19e de chasseurs à cheval, +et attaqua l'ennemi au moment où celui-ci croyait +l'attaquer. Prise ainsi à l'improviste, l'avant-garde +napolitaine fut vigoureusement refoulée sur le corps +d'armée. En voyant cette petite troupe perdue et +presque engloutie dans les flots des Napolitains, +Macdonald ordonna à deux mille hommes de soutenir +l'avant-garde; ces deux mille hommes s'élancèrent +au pas de charge et achevèrent de mettre en désordre +la première colonne, qui se replia sur la seconde, +forte de dix à douze mille hommes.</p> + +<p>Dans son mouvement rétrograde, la colonne napolitaine +avait abandonné deux pièces de canon que +l'on venait de mettre en batterie et qui ne tirèrent +même pas, six caissons de munitions, deux drapeaux +et six cents prisonniers. Cinq ou six cents Napolitains +morts ou blessés restèrent dans l'espace vide qui +s'allongea du point dont l'avant-garde française était +partie jusqu'à celui où elle était parvenue; mais cet +espace ne resta pas longtemps vide; car Duhesme et +ses hommes, forcés de se mettre en retraite devant +la deuxième colonne, inquiétés sur leurs flancs par +les débris de l'avant-garde, qui s'étaient ralliés, et +par des nuées de paysans combattant en tirailleurs, +reculaient pas à pas, mais enfin reculaient.</p> + +<p>Macdonald envoya un aide de camp à Duhesme, +pour lui dire de revenir à sa première position, de +faire halte, de se former en bataillons carrés et de +recevoir l'ennemi sur ses baïonnettes; en même +temps, il ordonna à une batterie de quatre pièces de +canon, placée sur un petit mamelon qui prenait les +Napolitains en écharpe, de commencer son feu, et +lui-même, avec le reste de sa troupe, c'est-à-dire avec +cinq mille hommes à peu près, divisés en deux colonnes +d'attaque, passant à la droite et à la gauche +du bataillon carré de Duhesme, chargea comme un +simple colonel.</p> + +<p>Championnet, dominant l'immense échiquier, oubliait +sa propre responsabilité pour suivre Macdonald, +qu'il aimait comme un frère; il le voyait, avec un +serrement de coeur dont il n'était pas le maitre, général +et soldat tout à la fois, commander et combattre +avec ce calme qui était le caractère distinctif du +courage de Macdonald, courage qui, dix ans plus +tard, se produisant à Wagram, étonna l'empereur, +lequel pourtant se connaissait en courage. Il eût +voulu être derrière lui afin de lui crier de s'arrêter, +d'être plus ménager de la vie de ses hommes et de +la sienne, et, malgré lui, il était obligé d'admirer, +et de battre des mains à cette intrépidité. Championnet +cependant se demandait s'il ne devait pas lui envoyer +un officier d'ordonnance pour l'inviter à battre +en retraite, ramener sur les flancs des Napolitains, +Lahure d'un côté et Maurice Mathieu de l'autre, lorsqu'il +vit que Macdonald commençait de lui-même à +opérer cette retraite; en même temps, pour la faciliter, +Duhesme se reformait en colonne et poussait une +pointe vigoureuse au centre de cette masse, la heurtant +d'un choc si vigoureux, qu'il la forçait à reculer. +Macdonald, dégagé, se formait à son tour en bataillons +carrés, et semblait se faire un jeu d'attendre à cinquante +pas les charges de la cavalerie napolitaine et +d'accumuler sur les deux faces par lesquelles il était +attaqué les cadavres des hommes et des chevaux. Duhesme, +qui ne voulait rien autre chose que dégager +son chef, s'était reformé de colonne en carré, et le +champ de bataille offrait l'aspect de trente mille hommes +assiégeant six redoutes vivantes, composées de +douze cents hommes chacune et vomissant des torrents +de feu.</p> + +<p>Mack, voyant qu'il avait affaire à un ennemi impossible +à forcer, résolut d'utiliser sa nombreuse artillerie; +il fit, sur deux points dominant le champ de +bataille, établir deux batteries de vingt pièces chacune, +dont les feux croisés battaient diagonalement +les carrés, tandis que dix autres pièces attaquaient particulièrement +de face celui de Duhesme, qui formait +le centre, dans le but, s'il parvenait à l'éventrer, d'y +lancer une formidable colonne qu'il tenait prête pour +couper en deux le centre de l'armée républicaine.</p> + +<p>Championnet voyait avec inquiétude l'affaire tourner +à une bataille contre laquelle le courage ni le +génie ne pourraient rien; il sondait du regard les +masses profondes de Mack, qui ondoyaient à l'horizon, +quand tout à coup, en portant les yeux à sa gauche, +il vit, vers Riéti, étinceler des armes au milieu d'un +tourbillon de poussière qui s'avançait rapidement; +il crut que c'était un nouveau renfort qui arrivait à +Mack, les troupes envoyées par lui la veille à Ascoli +peut-être, qui se ralliaient au canon, lorsqu'en se retournant +pour demander l'avis d'un de ses officiers +d'ordonnance nommé Villeneuve, et renommé pour +son excellente vue, il aperçut du côté diamétralement +opposé, c'est-à-dire sur la route de Viterbe, un second +corps, qui lui parut plus considérable encore que le +premier et qui s'acheminait vers le champ de bataille +avec une égale diligence. On eût dit que ces deux +corps, quels qu'ils fussent, s'étaient donné le mot +pour arriver chacun de son côté, à la même heure, +presque à la même minute, pour prendre part à la +même affaire.</p> + +<p>Serait-ce le corps du général Naselli qui arriverait +de Florence, et Mack serait-il un général plus habile +qu'on ne l'aurait cru?</p> + +<p>Tout à coup, l'aide de camp Villeneuve poussa un +cri de joie, et, tendant les mains vers les flots de +poussière que soulevait sur la route de Viterbe, entre +Ronciglione et Monterosso, cette nombreuse troupe +de soldats:</p> + +<p>—Général, dit-il, le drapeau tricolore!</p> + +<p>—Ah! s'écria Championnet, ce sont les nôtres; +Joubert m'a tenu parole.</p> + +<p>Puis, reportant les yeux sur l'autre troupe qui arrivait +de Riéti:</p> + +<p>—Oh! morbleu! dit-il, ce serait trop de chance!</p> + +<p>Les yeux de tous ceux qui entouraient le général se +portèrent sur le point qu'il désignait du doigt, et un +seul cri retentit, s'échappant de toutes les bouches:</p> + +<p>—Le drapeau tricolore! le drapeau tricolore!</p> + +<p>—C'est Pignatelli et la légion romaine, c'est +Kniasewitch et ses Polonais, ses dragons et ses chasseurs +à cheval! c'est la victoire enfin!</p> + +<p>Alors, étendant, avec un geste d'une merveilleuse +grandeur, sa main vers Rome:</p> + +<p>—Roi Ferdinand, s'écria le général républicain, tu +peux maintenant, comme Richard III, offrir ta couronne +pour un cheval.</p> +<br><br> + + + + +<h3>LV</h3> + +<h3>LA VICTOIRE</h3> + + +<p>Championnet, se tournant vers l'aide de camp Villeneuve:</p> + +<p>—Vous voyez d'ici Macdonald? lui dit-il.</p> + +<p>—Non-seulement je le vois, général, répondit +l'aide de camp, mais je l'admire!</p> + +<p>—Et vous faites bien. C'est une belle étude pour +vous, jeunes gens. Voilà comme il faut être au feu.</p> + +<p>—Vous vous y connaissez, général, dit Villeneuve.</p> + +<p>—Eh bien, allez à lui, dites-lui de tenir ferme une +demi-heure encore, et que la journée est à nous.</p> + +<p>—Pas d'autre explication?</p> + +<p>—Non, si ce n'est que, aussitôt qu'il verra se manifester +parmi les Napolitains un certain trouble dont +il ne pourra comprendre la cause, je l'invite à se reformer +en colonne d'attaque, à faire battre la charge +et à marcher en avant. Deux de ces messieurs vous +suivront, continua Championnet en indiquant deux +jeunes officiers qui attendaient impatiemment ses +ordres, et, dans le cas où il vous arriverait malheur, +vous suppléeront; dans le cas contraire, ce que j'espère, +mon cher Villeneuve, l'un d'eux ira à Duhesme, +l'autre aux carrés de gauche; la même chose +à dire à chacun, ajouter seulement: «Le général répond +de tout.»</p> + +<p>Les trois officiers, fiers d'être choisis par Championnet, +partirent au galop pour s'acquitter de leur +mission.</p> + +<p>Championnet les suivit des yeux; il vit les braves +jeunes gens s'engager dans la fournaise ardente et se +rendre chacun au poste qui lui était assigné.</p> + +<p>—Brave jeunesse!... murmura-t-il; avec des +hommes comme ceux-là, bien maladroit serait celui +qui se laisserait battre.</p> + +<p>Cependant les deux corps républicains avançaient +rapidement, cavalerie en tête, l'infanterie marchant +au pas de course, sans que rien annonçât leur approche +aux Napolitains, sur lesquels il était évident +qu'ils allaient tomber à l'improviste.</p> + +<p>Tout à coup, sur les deux flancs de l'armée royale, +les trompettes républicaines sonnèrent la charge, et, +pareils à deux avalanches renversant tout ce qui se +trouve sur leur passage, les deux corps de cavalerie +se ruèrent sur cette masse compacte, dans laquelle ils +entrèrent en frayant un chemin à l'infanterie, tandis +qu'autour d'elle, trois pièces d'artillerie légère manoeuvraient +comme des tonnerres volants.</p> + +<p>Ce qu'avait prévu Championnet arriva: les Napolitains, +ne sachant d'où venaient ces nouveaux adversaires +qui semblaient tomber du ciel, commencèrent +à se débander; Macdonald et Duhesme reconnurent, +à l'oscillation de l'ennemi et à l'amollissement de ses +coups, qu'il se passait dans l'armée du général Mack +quelque chose d'extraordinaire et d'imprévu; que +ce quelque chose était probablement ce qu'avait indiqué +Championnet, et que le moment était venu d'exécuter +ses instructions; en conséquence, Macdonald +rompit ses carrés, Duhesme en fit autant, les autres +chefs les imitèrent, les carrés s'allongèrent en colonnes +et se soudèrent les uns aux autres comme les +tronçons de trois immenses serpents, le terrible pas +de charge retentit, les baïonnettes menaçantes s'abaissèrent, +les cris de «Vive la République!» +se firent entendre, et, devant l'élan irrésistible de la +<i>furia francese</i>, les Napolitains s'écartèrent.</p> + +<p>—Allons, amis, cria Championnet aux cinq ou +six cents hommes gardés par lui comme réserve, +qu'il ne soit pas dit que nos frères aient vaincu sous +nos yeux et que nous n'avons pas pris part à la victoire. +En avant!</p> + +<p>Et, entraînant ses hommes dans l'horrible mêlée, +lui aussi vint faire sa brèche dans la muraille vivante.</p> + +<p>Au milieu de cet immense désordre, où Dieu, qui +semblait avoir conduit les différents corps français +par la main, eût pu seul se reconnaître, un grand +malheur faillit arriver. Après avoir culbuté chacun +de son côté les Napolitains, après les avoir écartés +comme le coin écarte le chêne, le corps de Kellermann +et celui qui venait de Riéti, c'est-à-dire les +dragons de Kellermann et les Polonais de Kniasewitch, +se rencontrèrent et se prirent pour deux +corps ennemis: les dragons pointèrent leurs sabres, +les Polonais abaissèrent leurs lances, quand tout à +coup deux jeunes gens se précipitèrent dans l'espace +libre en criant de chaque côté: «Vive la République!» +et en se précipitant dans les bras l'un de l'autre. +Ces deux jeunes gens, c'était, du côté de Kellermann, +Hector Caraffa, qui, on se le rappelle, était +allé demander ce renfort à Joubert; c'était, du côté +de Kniasewitch et de Pignatelli, Salvato Palmieri, +qui, en venant de Naples pour rejoindre son général, +était tombé au milieu des Polonais et de la légion +romaine; tous deux, las d'un long repos, guidés +par leur courage et par leur haine, avaient pris +la tête de colonne, et, les premiers à la charge, frappant +d'une égale ardeur, pareils à des faucheurs qui, +partis chacun de l'extrémité opposée d'un champ de +blé, se rencontrent au milieu de ce champ, ils s'étaient +rencontrés au centre de l'armée napolitaine et +s'étaient reconnus assez à temps pour que Français +et Polonais ne tirassent point les uns sur les autres.</p> + +<p>Si l'on a pris, par l'exposition que nous en avons +faite, une idée exacte du caractère des deux jeunes +gens, on doit comprendre quelle joie pure et profonde +ils éprouvèrent, après deux mois de séparation, +à se presser dans les bras l'un de l'autre, au +milieu de ce cri magique poussé par dix mille voix: +«Victoire! victoire!»</p> + +<p>Et, en effet, la victoire était complète, les trois +colonnes de Duhesme et de Macdonald avaient, +comme celles de Kellermann et de Kniasewitch, pénétré +jusqu'au coeur de l'armée napolitaine en marchant +sur le corps de tout ce qui avait voulu lui +résister.</p> + +<p>Championnet arriva pour achever la déroute; elle +fut terrible, insensée, inouïe. Trente mille Napolitains, +vaincus, dispersés, fuyant dans toutes les directions, +se débattaient au milieu de douze mille +Français vainqueurs, combinant tous leurs mouvements +avec un implacable sang-froid pour anéantir +d'un seul coup un ennemi trois fois plus nombreux +qu'eux.</p> + +<p>Au milieu de cette effroyable débâcle, au milieu +des morts, des mourants, des blessés, des canons +abandonnés, des fourgons entr'ouverts, des armes +jonchant le sol, des prisonniers se rendant par +mille, les chefs se rejoignirent; Championnet pressa +dans ses bras Salvato Palmieri et Hector Caraffa, et +les fit tous deux chefs de brigade sur le champ de +bataille, leur laissant, ainsi qu'à Macdonald et à +Duhesme, tous les honneurs d'une victoire qu'il +avait dirigée, serra les mains de Kellermann, de +Kniasewitch, de Pignatelli, leur dit que par eux +Rome était sauvée, mais que ce n'était point assez +de sauver Rome, qu'il fallait conquérir Naples; qu'en +conséquence, on ne devrait donner aucun relâche +aux Napolitains, mais au contraire les poursuivre à +outrance et couper, s'il était possible, les défilés des +Abruzzes au roi de Naples et à son armée.</p> + +<p>En conséquence du plan qu'il venait d'exposer à +ses lieutenants, Championnet ordonna aux corps les +moins fatigués de se remettre en marche et de poursuivre +ou même de devancer l'ennemi; Salvato Palmieri +et Ettore Caraffa s'offrirent pour servir de +guides aux corps qui, par Civita-Ducale, Tagliacozzo +et Sora, devaient faire invasion dans le +royaume des Deux-Siciles, Championnet accepta. +Maurice Mathieu et Duhesme furent chargés de +commander les deux avant-gardes, qui devaient s'avancer, +l'une par Albano et Terracine, l'autre par +Tagliacozzo et Sora; ils auraient sous leurs ordres +Kniasewitch et Pignatelli, Lemaire, Rusca et Casabianca, +que l'on avertirait de quitter leurs positions, +tandis que Championnet et Kellermann rallieraient +les différents corps épars, prendraient en passant Lahure +à Regnano, rentreraient à Rome, y rétabliraient +le gouvernement républicain; après quoi, +l'armée française, marchant le plus rapidement possible +sur les pas de son avant-garde, se dirigerait immédiatement +sur Naples.</p> + +<p>Ce conseil tenu à cheval, en plein air, les pieds +dans le sang, on s'occupa de recueillir les trophées +de la victoire.</p> + +<p>Trois mille morts étaient couchés sur le champ de +bataille; autant de blessés, cinq mille prisonniers +étaient désarmés et conduits à Civita-Castellana; +huit mille fusils étaient jetés sur le sol; trente canons +et soixante caissons, abandonnés de leurs artilleurs +et de leurs chevaux, justifiaient la prédiction de +Championnet, qui avait dit qu'avec deux millions de +cartouches, dix mille Français ne manquaient jamais +de canons. Enfin, au milieu de tous les bagages, +de tous les effets de campement tombés au pouvoir +de l'armée républicaine, on amenait au générai +Championnet deux fourgons pleins d'or.</p> + +<p>C'était le trésor de l'armée royale, montant à sept +millions.</p> + +<p>Une partie de la traite tirée par sir William sur la +banque d'Angleterre, endossée par Nelson, escomptée +par les Backer, allait servir à remettre au courant +la solde de l'armée française.</p> + +<p>Chaque soldat reçut cent francs. Un million deux +cent mille francs y passèrent. La part des morts fut +faite et distribuée aux survivants. Chaque caporal eut +cent vingt francs; chaque sergent, cent cinquante; +chaque sous-lieutenant, quatre cents; chaque lieutenant, +six cents; chaque capitaine, mille; chaque colonel, +quinze cents; chaque chef de brigade, deux +mille cinq cents; chaque général, quatre mille.</p> + +<p>La distribution fut faite le même soir, aux flambeaux, +par le payeur de l'armée, qui, depuis l'entrée +en campagne de 1792, ne s'était jamais trouvé si riche. +Elle eut lieu sur le champ de bataille même.</p> + +<p>On résolut de réserver quinze cent mille francs +pour acheter aux soldats des habits et des souliers, +et l'on envoya le reste, c'est-à-dire près de quatre +millions, en France.</p> + +<p>Dans sa lettre au Directoire, lettre dans laquelle +il lui annonçait sa victoire et le nom de tous ceux +qui s'étaient distingués, Championnet rendait compte +des trois millions cinq ou six cent mille francs qu'il +avait distribués ou dont il avait décidé l'emploi; puis +il demandait que MM. les directeurs voulussent bien +l'autoriser à prendre pour lui cette même somme de +quatre mille francs qu'il avait fait distribuer aux +autres généraux, mais dont il n'avait pas pris la liberté +de faire l'application à lui-même.</p> + +<p>La nuit fut une nuit de fête; les blessés étouffaient +leurs gémissements pour ne pas attrister leurs compagnons +d'armes; les morts furent oubliés. N'était-ce +point assez pour eux d'être morts en un jour de victoire!</p> + +<p>Cependant, le roi, resté à Rome, y avait bientôt +repris ses habitudes de Naples; le jour même de la +bataille, il était allé, avec une escorte de trois cents +hommes, chasser le sanglier à Corneto, et, comme +il lui avait été impossible de réunir une meute de +bons chiens à Rome, il avait, dans des fourgons, +fait venir en poste ses chiens de Naples.</p> + +<p>La veille au soir, il avait reçu de Mack une dépêche +de Baccano en date de deux heures de l'après-midi; +elle était conçue en ces termes:</p> + +<p>«Sire, j'ai l'honneur d'annoncer à Votre Majesté +qu'aujourd'hui j'ai attaqué l'avant-garde française, +qui, après une vigoureuse défense, a été détruite. +L'ennemi a perdu cinquante hommes, tandis que la +bienheureuse Providence a permis que nous n'ayons +qu'un mort et deux blessés.</p> + +<p>»On m'assure que Championnet a l'audace de +m'attendre à Civita-Castellana; demain, je marche +sur lui au point du jour, et, s'il ne se met pas en +retraite, je l'écrase. A huit heures du matin, Votre +Majesté entendra mon canon ou plutôt son canon, et +elle pourra dire: «La danse a commencé!»</p> + +<p>»Ce soir, part un corps de quatre mille hommes +pour forcer les défilés d'Ascoli, et, au point du jour, +un second corps de même nombre pour forcer celui +de Terni et prendre l'ennemi à revers, tandis que je +l'attaquerai de face.</p> + +<p>»Demain, s'il plaît à Dieu, Votre Majesté aura de +bonnes nouvelles de Civita-Castellana, et, si elle va +au spectacle, pourra, entre deux actes, apprendre que +les Français ont évacué les États romains.</p> + +<p>»J'ai l'honneur d'être avec respect,</p> + +<p>»De Votre Majesté, etc.,</p> + +<p>»Baron MACK.»</p> + +<p>Cette lettre avait été très-agréable au roi; il l'avait +reçue au dessert, l'avait lue tout haut, avait fait son +whist, avait gagné cent ducats au marquis Malaspina, +ce qui avait beaucoup réjoui Sa Majesté, attendu +que le marquis Malaspina était pauvre, s'était +couché par là-dessus, n'avait fait qu'un somme jusqu'à +six heures, où on l'avait éveillé, était parti à six +heures et demie pour Corneto, y était arrivé à dix, +avait écouté, avait entendu le canon, et avait dit:</p> + +<p>—Voilà Mack qui écrase Championnet. La danse +a commencé.</p> + +<p>Et il s'était mis en chasse, avait tué de sa main +royale trois sangliers, était revenu fort content, avait +jeté un regard de travers sur le château Saint-Ange, +dont le drapeau tricolore lui tirait désagréablement +l'oeil, avait récompensé et régalé son escorte, avait +fait dire qu'il honorerait de sa présence le théâtre +Argentina, où l'on jouait le <i>Matrimonio segreto</i>, de +Cimarosa, et un ballet de circonstance intitulé <i>l'Entrée +d'Alexandre à Babylone.</i></p> + +<p>Il va sans dire que c'était le roi Ferdinand qui +était Alexandre.</p> + +<p>Le roi dîna confortablement avec ses familiers, le +duc d'Ascoli, le marquis Malaspina, le duc de la Salhandra, +son grand veneur, qu'il avait fait venir de +Naples avec ses chiens, son premier écuyer, le prince +de Migliano, ses deux gentilshommes en exercice, +le duc de Sora et le prince Borghèse, et enfin son confesseur, +monseigneur Rossi, archevêque de Nicosia, +qui, tous les matins, lui disait une messe basse, et, +tous les huit jours, lui donnait l'absolution.</p> + +<p>A huit heures, Sa Majesté monta en voiture et se +rendit au théâtre Argentina, éclairé à giorno; une +loge magnifique lui avait été préparée, avec une table +toute servie dans le salon qui la précédait, afin que, +dans l'entr'acte de l'opéra au ballet, elle pût manger +son macaroni comme elle le faisait à Naples; or, le +bruit avait couru que ce spectacle était ajouté à celui +qui était promis par l'affiche, et la salle regorgeait de +monde.</p> + +<p>L'entrée de Sa Majesté fut accueillie par les plus +vifs applaudissements.</p> + +<p>Sa Majesté avait eu le soin de prévenir au palais +Farnèse qu'on lui envoyât, au théâtre Argentina, les +courriers qui pourraient lui arriver de la part du général +Mack, et le régisseur du théâtre, prévenu de +son côté, se tenait prêt, en grand costume, à faire +lever la toile et à annoncer que les Français avaient +évacué les États romains.</p> + +<p>Le roi écouta le chef-d'oeuvre de Cimarosa avec une +distraction dont il n'était pas le maître. Peu accessible +en tout temps aux charmes de la musique, il y +était encore plus indifférent ce soir-là que les autres +soirs; il lui semblait toujours entendre le canon du +matin, et il prêtait bien plus l'oreille aux bruits qui +venaient du corridor qu'à ceux de l'orchestre et du +théâtre.</p> + +<p>La toile tomba sur le dénoûment du <i>Matrimonio +segreto</i>, au milieu des hourras de la salle tout entière; +on rappela le castrat Veluti, qui, quoique âgé de +plus de quarante ans et fort ridé hors de la scène, +jouait encore l'amoureuse avec le plus grand succès, +et qui vint modestement, l'éventail à la main, les +yeux baissés et faisant semblant de rougir, tirer ses +trois révérences au public, et deux laquais en grande +livrée apportèrent dans la loge royale la table du +souper, chargée de deux candélabres supportant chacun +vingt bougies, et entre lesquels s'élevait un plat +de macaroni gigantesque, surmonté d'une appétissante +couche de tomates.</p> + +<p>C'était au tour du roi à donner sa représentation.</p> + +<p>Sa Majesté s'avança sur le devant de la loge, et, +avec sa pantomime accoutumée, annonça au public +romain qu'il allait avoir l'honneur de lui voir manger +son macaroni à la manière de Polichinelle.</p> + +<p>Le public romain, moins démonstratif que le public +napolitain, accueillit cette annonce mimique +avec assez de froideur; mais le roi fit au parterre +un signe qui voulait dire: «Vous ne savez pas ce que +vous allez voir; quand vous l'aurez vu, vous m'en +donnerez des nouvelles.»</p> + +<p>Puis, se retournant vers le duc d'Ascoli:</p> + +<p>—Il me semble, dit-il, qu'il y a cabale ce soir.</p> + +<p>—Ce n'est qu'un ennemi de plus dont Votre Majesté +aura à triompher, lui répondit le courtisan, et +cela ne l'inquiète point.</p> + +<p>Le roi remercia son ami par un sourire, prit le +plat de macaroni d'une main, s'avança sur le devant +de la loge, opéra, avec l'autre main, le mélange de +la pomme d'or avec la pâte, et, ce mélange achevé, +ouvrit une bouche démesurée dans laquelle, avec +cette même main dédaigneuse de la fourchette, il fit +tomber une cascade de macaroni qui ne pouvait se +comparer qu'à cette fameuse cascade de Terni dont +le général Lemoine avait été chargé par Championnet +de défendre l'approche aux Napolitains.</p> + +<p>A cette vue, les Romains, si graves et ayant conservé +de la dignité suprême une si haute idée, éclatèrent +de rire. Ce n'était plus un roi qu'ils avaient +devant les yeux, c'était Pasquin, c'était Marforio, +c'était encore moins que cela, c'était le bouffon Osque +Pulcinella.</p> + +<p>Le roi, encouragé par ces rires, qu'il prit pour des +applaudissements, avait déjà vidé la moitié de son +saladier, et, s'apprêtant à engloutir le reste, en était +à sa troisième cascade, lorsque, tout à coup, la porte +de sa loge s'ouvrit avec un fracas tellement en dehors +de toutes les règles de l'étiquette, qu'il pivota +sur lui-même la bouche ouverte et la main en l'air, +pour voir quel était le malotru qui se permettait de +le troubler au beau milieu de cette importante occupation.</p> + +<p>Ce malotru, c'était le général Mack en personne, +mais si pâle, si effaré, si couvert de poussière, qu'à +son seul aspect et sans lui demander quelles nouvelles +il apportait, le roi laissa tomber son saladier et essuya +ses doigts avec son mouchoir de batiste.</p> + +<p>—Est-ce que...? demanda-t-il.</p> + +<p>—Hélas, sire!... répondit Mack.</p> + +<p>Tous deux s'étaient compris.</p> + +<p>Le roi s'élança dans le salon de la loge en refermant +la porte derrière lui.</p> + +<p>—Sire, lui dit le général, j'ai abandonné le champ +de bataille, j'ai laissé l'armée pour venir dire moi-même +à Votre Majesté qu'elle n'a pas un instant à +perdre.</p> + +<p>—Pour quoi faire? demanda le roi.</p> + +<p>—Pour quitter Rome.</p> + +<p>—Quitter Rome?</p> + +<p>—Ou bien elle risquera que les Français soient +avant elle aux défilés des Abruzzes.</p> + +<p>—Les Français avant moi aux défilés des Abruzzes! +<i>Mannaggio san Gennaro</i>! Ascoli, Ascoli!</p> + +<p>Le duc entra dans le salon.</p> + +<p>—Dis aux autres de rester jusqu'à la fin du spectacle, +tu entends? Il est important qu'on les voie dans +la loge, pour que l'on ne se doute de rien, et viens +avec moi.</p> + +<p>Le duc d'Ascoli transmit l'ordre du roi aux courtisans, +fort préoccupés de ce qui se passait, mais qui +cependant étaient loin de soupçonner l'entière vérité, +et rejoignit le roi, qui avait déjà gagné le corridor +en criant:</p> + +<p>—Ascoli! Ascoli! mais viens donc, imbécile! N'as-tu +pas entendu que l'illustre général Mack a dit qu'il +n'y avait pas un instant à perdre, ou que ces fils +de... Français seraient avant nous à Sora?</p> + + +<p>FIN DU TOME TROISIÈME</p> +<br><br> + +<h4>TABLE</h4> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2"> XXXVII.—Giovannina.</p> +<p class="i2">XXXVIII.—André Backer.</p> +<p class="i2">XXXIX.—Les kangourous.</p> +<p class="i2"> XL.—L'homme propose.</p> +<p class="i2">XLI.—L'acrostiche.</p> +<p class="i2"> XLII.—Les vers saphiques.</p> +<p class="i2">XLIII.—Dieu dispose.</p> +<p class="i2"> XLIV.—La crèche du roi Ferdinand.</p> +<p class="i2">XLV.—Ponce Pilate.</p> +<p class="i2"> XLVI.—Les inquisiteurs d'État.</p> +<p class="i2">XLVII.—Le départ.</p> +<p class="i2"> XLVIII.—Quelques pages d'histoire.</p> +<p class="i2"> XLIX.—La diplomatie du général Championnet.</p> +<p class="i2">L.—Ferdinand à Rome.</p> +<p class="i2"> LI.—Le fort Saint-Ange parle.</p> +<p class="i2">LII.—Où Nanno reparaît.</p> +<p class="i2"> LIII.—Achille chez Déidamie.</p> +<p class="i2">LIV.—La bataille.</p> +<p class="i2"> LV.—La victoire.</p> + </div> </div> + +<p>FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIÈME</p> + +<br><br> + +<p>_________________________________<br> +POISSY.—TYP. ET STÉR. DE A. BOURET.</p> + +<br><br> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome III, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME III *** + +***** This file should be named 18402-h.htm or 18402-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/4/0/18402/ + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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