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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:53:01 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Troïlus et Cressida + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: May 4, 2006 [EBook #18313] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TROÏLUS ET CRESSIDA *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + + + Note du transcripteur. + + =========================================================== + Ce document est tiré de: + + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 4 + + Mesure pour mesure.--Othello.--Comme il vous plaira. + Le conte d'hiver.--Troïlus et Cressida. + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1863 + + + ========================================================== + + + + + TROÏLUS ET CRESSIDA + + TRAGÉDIE + + + + NOTICE + SUR + TROÏLUS ET CRESSIDA + + +Si, dans _Troïlus et Cressida_, le poëte traite un peu lestement les +héros de l'_Iliade_, si ces grands noms lui ont si peu imposé qu'il est +douteux que cette composition dramatique ne soit pas une parodie, ne +croyons pas que Shakspeare ait blasphémé contre la divinité d'Homère; +rappelons-nous que nos anciens romanciers avaient fait des demi-dieux +et des héros de l'antiquité de véritables chevaliers errants, et +qu'Hercule, Thésée, Jason, Achille, conservaient, pendant dix gros +volumes, les mêmes moeurs que les Lancelot, les Roland, les Olivier, et +d'autres paladins chrétiens. + +C'est à Chaucer que Shakspeare nous semble en grande partie redevable de +l'idée de _Troïlus et Cressida_; mais les grands traits avec lesquels +il dessine les caractères de ses autres héros, Hector, Achille, Ajax, +Diomède, Agamemnon, Nestor, le lâche et satirique Thersite, l'amitié +d'Achille et de Patrocle, l'éloquence d'Ulysse, que la Minerve d'Homère +n'eût pas si bien inspiré; enfin, quelques traits historiques qu'on ne +trouve ni dans Chaucer, ni dans Caxton, ni dans aucun des romanciers du +moyen âge, font conjecturer que Shakspeare aurait bien pu connaître par +la traduction quelques livres de l'_Iliade_. + +Quoi qu'il en soit, jamais Shakspeare ne s'est moins occupé de l'effet +théâtral que dans cette pièce. Nous passons en revue avec lui tous ces +héros, que nos souvenirs classiques nous rendent sacrés, sans pouvoir +résister à la tentation de les trouver parfois ridicules, et cependant +naturels. + +Hector, qui paraît d'abord digne de concentrer sur lui tout l'intérêt, +parce qu'il est représenté comme le plus aimable, nous surprend tout à +coup en refusant de se battre avec Ajax, parce qu'il est son cousin. +On ne pardonnerait point à Shakspeare cette excuse, s'il ne faisait en +quelque sorte réparation d'honneur à ce héros en le faisant périr d'une +mort sublime. + +Ajax est un des caractères les plus originaux de la pièce, et s'accorde +assez bien avec celui de l'_Iliade_. Il forme avec Achille un +contraste habilement ménagé. On trouverait encore de nos jours à faire +l'application de son portrait tel que l'esquisse Alexandre. + +Achille est bien aussi l'Achille de l'_Iliade_; mais il se déshonore en +excitant les bouffonneries de Patrocle et la méchanceté de Thersite; et +il y a quelque chose de révoltant dans la froide férocité avec laquelle +il égorge Hector. + +Le vieux roi de Pylos ne paraît que pour nous montrer sa barbe blanche +et recevoir les compliments d'Ulysse. Celui-ci possède à lui seul +l'éloquence et la raison de la pièce; mais il faut bien que ses discours +soient sublimes, car il ne fait que des discours. Les autres héros de +Troie et du camp des Grecs jouent un rôle encore moins important, et +pour la prise de Troie, et pour l'intrigue des deux amants. + +Troïlus lui-même a pour caractère de n'en point avoir. Sa patience nous +fait sourire; on a peine à croire à ses emportements qui, du reste, +comme l'observe Schlegel, ne font mal à personne. Mais les caractères +de Cressida et de Pandarus sont frappants de vérité et d'originalité; le +nom de celui-ci est devenu dans la langue anglaise un mot honnête pour +exprimer un métier qui ne l'est guère, et qui n'a point d'équivalent +dans la nôtre; car le _Bonneau_ de _la Pucelle_ de Voltaire n'est pas +encore proverbial parmi nous. + +Cressida nous amuse par son étourderie; elle devient amoureuse de +Troïlus par désoeuvrement, et le quitte par pure légèreté. Sa passion +pour Diomède n'est pas plus sérieuse que la première; un troisième +galant n'aurait qu'à s'offrir pour le supplanter aussi facilement que +l'a été Troïlus. + +On peut lui appliquer le vers de lord Byron: + + _Thou art not false, but thou art fickle_. + Tu n'es point perfide, tu n'es que légère. + +Si cette pièce n'est pas une des plus morales et des plus fortement +conçues de Shakspeare, elle n'est pas une des moins amusantes et des +moins instructives. Naturellement, Shakspeare ne se passionne pour aucun +de ses personnages; nulle part, peut-être, il n'est entièrement sérieux +ou entièrement comique; mais c'est ici surtout qu'il s'est fait un jeu +du caprice de ses idées, et qu'il semble avoir voulu donner un double +sens à sa composition. + +Johnson observe que le style de Shakspeare, dans _Troïlus et Cressida_, +est plus correct que dans la plupart de ses pièces; on doit y remarquer +aussi une foule d'observations politiques et morales, cachet d'un génie +supérieur. + +Dryden a refait cette tragédie avec des changements. Il a donné au +fond une nouvelle forme; il a omis quelques personnages, et ajouté +Andromaque: en général, il y a plus d'ordre et de liaison dans ses +scènes, et quelques-unes sont neuves et du plus bel effet. + +Selon Malone, Shakspeare aurait composé _Troïlus et Cressida_ en +1602[1]. + +[Note 1: _Troïlus and Cressida, or Truth found too late_ (ou la +_Vérité connue trop tard)._ London, 1679.] + + + +TROÏLUS ET CRESSIDA + +TRAGÉDIE + + + + PERSONNAGES + + PRIAM, roi de Troie. + HECTOR, ) + TROÏLUS, ) + PARIS, ) ses fils. + DÉIPHOBE, ) + HÉLÉNUS, ) + + ÉNÉE, ) + ANTÉNOR, ) chefs troyens. + + PANDARE, oncle de Cressida. + CALCHAS, prêtre troyen du parti des Grecs. + MARGARÉLON, fils naturel de Priam. + AGAMEMNON, général des Grecs. + MÉNÉLAS, son frère. + + ACHILLE, ) + AJAX, ) + ULYSSE, ) chefs des Grecs. + NESTOR, ) + DIOMÈDE, ) + PATROCLE, ) + + THERSITE, Grec difforme et lâche. + ALEXANDRE, serviteur de Cressida. + UN SERVITEUR DE TROÏLUS. + UN SERVITEUR DE PARIS. + UN SERVITEUR DE DIOMÈDE. + HÉLÈNE, femme de Ménélas. + ANDROMAQUE, femme d'Hector. + CASSANDRE, fille de Priam, proph. + CRESSIDA, fille de Calchas.--SOLDATS GRECS ET TROYENS, etc. + +La scène est tantôt dans Troie, et tantôt dans le camp des Grecs. + + + + + PROLOGUE. + + +Troie est le lieu de la scène. Des îles de la Grèce, une foule de +princes enflammés d'orgueil et de courroux ont envoyé au port d'Athènes +leurs vaisseaux chargés de combattants et des apprêts d'une guerre +cruelle. Soixante-neuf chefs, rois couronnés d'autant de petits empires, +sont sortis de la baie athénienne et ont vogué vers la Phrygie, tous +liés par le voeu solennel de saccager Troie. Dans ses fortes murailles, +Hélène, l'épouse du roi Ménélas, dort en paix dans les bras de son +ravisseur Pàris; et voilà la cause de cette grande querelle. Les Grecs +abordent à Ténédos, et là leurs vaisseaux vomissent de leurs larges +flancs sur le rivage tout l'appareil de la guerre. Déjà les Grecs, +pleins d'ardeur et fiers de leurs forces encore entières, plantent leurs +tentes guerrières sur les plaines de Dardanie. Les six portes de la cité +de Priam, la porte Dardanienne, la Thymbrienne, l'Ilias, la Chétas, la +Troyenne et l'Anténoride, avec leurs lourds verroux et leurs barres de +fer, enferment et défendent les enfants de Troie.--Maintenant l'attente +agite les esprits inquiets dans l'un et l'autre parti; Grecs et Troyens +sont disposés à livrer tout aux hasards de la fortune:--Et moi je viens +ici comme un Prologue armé;--mais non pas pour vous faire un défi dans +la confiance que m'inspire la plume de l'auteur, ou le jeu des acteurs, +mais simplement pour offrir le costume assorti au sujet, et pour vous +dire, spectateurs bénévoles, que notre pièce, franchissant tout l'espace +antérieur et les premiers germes de cette querelle, court se placer au +milieu même des événements, pour se replier ensuite sur tout ce qui peut +entrer et s'arranger dans un plan. Approuvez ou blâmez, faites à votre +gré; maintenant, bonne ou mauvaise fortune, c'est la chance de la +guerre. + + + + + ACTE PREMIER + + +SCÈNE I + +La scène est devant le palais de Priam. + +_Entrent_ TROÏLUS _armé et_ PANDARE. + + +TROÏLUS.--Appelez mon varlet[2]; je veux me désarmer. Eh! pourquoi +ferais-je la guerre hors des murs de Troie, lorsque j'ai à soutenir de +si cruels combats ici dans mon sein? Que le Troyen qui est maître de son +coeur aille au champ de bataille: le coeur de Troïlus, hélas! n'est plus +à lui. + +[Note 2: Ci-gît Hakin et son varlet Tout déarmé et tout défaict Avec +son espée et sa loche.] + +PANDARE.--N'y a-t-il point de remède à toutes ces plaintes? + +TROÏLUS.--Les Grecs sont forts, habiles autant que forts, fiers autant +qu'habiles, et vaillants autant que fiers. Mais moi, je suis plus faible +que les pleurs d'une femme, plus paisible que le sommeil, plus crédule +que l'ignorance. Je suis moins brave qu'une jeune fille pendant la nuit, +et plus novice que l'enfance sans expérience. + +PANDARE.--Allons! je vous en ai assez dit là-dessus: quant à moi, je +ne m'en mêlerai plus. Celui qui veut faire un gâteau du froment doit +attendre la mouture. + +TROÏLUS.--Ne l'ai-je pas attendu? + +PANDARE.--Oui, la mouture; mais il faut attendre le blutage. + +TROÏLUS.--N'ai-je pas attendu? + +PANDARE.--Oui, le blutage: mais il vous faut attendre la levure. + +TROÏLUS.--Je l'ai attendue aussi. + +PANDARE.--Oui, la levure: mais ce n'est pas tout, il faut encore pétrir, +faire le gâteau, chauffer le four, cuire; et il faut bien attendre +encore que le gâteau se refroidisse, ou vous risquez de vous brûler les +lèvres. + +TROÏLUS.--La patience elle-même, toute déesse qu'elle est, supporte la +souffrance moins paisiblement que moi. Je m'assieds à la table royale +de Priam, et lorsque la belle Cressida vient s'offrir à ma pensée,--que +dis-je, traître, quand elle vient?--Quand en est-elle jamais absente? + +PANDARE.--Eh bien! elle était plus belle hier au soir que je ne l'ai +jamais vue, ni elle ni aucune autre femme. + +TROÏLUS.--J'en étais à vous dire...--Quand mon coeur, comme ouvert +par un violent soupir, était prêt à se fendre en deux; dans la crainte +qu'Hector, ou mon père, ne me surprissent, j'ai enseveli ce soupir dans +le pli d'un sourire, comme le soleil lorsqu'il éclaire un orage: mais +le chagrin, que voile une gaieté apparente, est comme une joie que le +destin change en une tristesse soudaine. + +PANDARE.--Si ses cheveux n'étaient pas d'une nuance plus foncée que ceux +d'Hélène, allons, il n'y aurait pas plus de comparaison à faire entre +ces deux femmes... mais, quant à moi, elle est ma parente: je ne +voudrais pas, comme on dit, trop la vanter.--Mais je voudrais que +quelqu'un l'eût entendue parler hier, comme je l'ai entendue, moi... Je +ne veux pas déprécier l'esprit de votre soeur Cassandre.--Mais... + +TROÏLUS.--O Pandare, je vous le déclare... Pandare, quand je vous dis +que là sont ensevelies toutes mes espérances, ne me répliquez pas, pour +me dire à combien de brasses de profondeur elles sont plongées. Je vous +dis que je suis fou d'amour pour Cressida; vous me répondez qu'elle est +belle, vous versez dans la plaie ouverte de mon coeur tout le charme de +ses yeux, de sa chevelure, de ses joues, de son port, de sa voix. Vous +parlez de sa main! auprès de laquelle toutes les blancheurs sont de +l'encre qui trahit elle-même sa noirceur; auprès de la douceur de +son toucher, le duvet du cygne même est rude, et la sensation la plus +exquise est grossière comme la main du laboureur.--Voilà ce que vous me +dites. Et tout ce que vous me dites est la vérité, comme lorsque je dis +que je l'aime.--Mais en me parlant ainsi, au lieu de baume et d'huile, +vous plongez dans chaque blessure que m'a faite l'amour le couteau qui +les a ouvertes. + +PANDARE.--Je ne dis que la vérité. + +TROÏLUS.--Vous n'en dites pas encore assez. + +PANDARE.--Ma foi, je ne veux plus m'en mêler: qu'elle soit ce qu'elle +voudra; si elle est belle, tant mieux pour elle; si elle ne l'est pas, +elle a le remède dans ses propres mains. + +TROÏLUS.--Bon Pandare! eh bien! Pandare? + +PANDARE.--J'en suis pour mes peines: je suis mal vu d'elle et mal vu de +vous: je me suis mêlé de négocier entre vous deux, mais on me sait fort +peu gré de mes soins. + +TROÏLUS.--Quoi! seriez-vous fâché, Pandare? Le seriez-vous contre moi? + +PANDARE.--Parce qu'elle est ma parente, elle n'est pas aussi belle +qu'Hélène. Si elle n'était pas ma parente, elle serait aussi belle le +vendredi qu'Hélène le dimanche. Mais qu'est-ce que cela me fait à moi? +Fût-elle noire comme un nègre, peu importe: cela m'est bien égal. + +TROÏLUS.--Est-ce que je dis qu'elle n'est pas belle? + +PANDARE.--Peu importe que vous le disiez ou que vous ne le disiez pas; +c'est une sotte de rester ici sans son père, qu'elle aille trouver les +Grecs; et je le lui dirai, la première fois que je la verrai; pour ce +qui est de moi, c'est fini, je ne m'en mêlerai plus. + +TROÏLUS.--Pandare... + +PANDARE.--Non, jamais. + +TROÏLUS.--Mon cher Pandare... + +PANDARE.--Je vous en prie, ne m'en parlez plus, je veux tout laisser là, +comme je l'ai trouvé; et tout est fini. + +(Pandare sort.) + +(Bruit de guerre.) + +TROÏLUS.--Silence, odieuses clameurs! silence, rudes sons! insensés des +deux partis! Il faut bien qu'Hélène soit belle, puisque vous la fardez +tous les jours de votre sang. Moi, je ne puis combattre pour un pareil +sujet: il est trop chétif pour mon épée. Mais Pandare... O dieux, comme +vous me tourmentez! Je ne puis arriver à Cressida que par Pandare; et il +est aussi difficile de l'engager à lui faire la cour pour moi, qu'elle +est obstinée dans sa vertu contre toute sollicitation. Au nom de ton +amour pour ta Daphné, dis-moi, Apollon, ce qu'est Cressida, ce qu'est +Pandare, et ce que je suis. Le lit de cette belle est l'Inde: elle est +la perle qui y repose; je vois l'errant et vaste Océan, dans l'espace +qui est entre Ilion et le lieu de sa demeure: moi, je suis le marchand, +et ce Pandare, qui vogue de l'un à l'autre bord, est ma douteuse +espérance; mon remorqueur et mon vaisseau. + +(Bruit de guerre. Entre Énée.) + +ÉNÉE.--Quoi donc, prince Troïlus! pourquoi n'êtes-vous pas sur le champ +de bataille? + +TROÏLUS.--Parce que je n'y suis pas; cette réponse de femme est à +propos, car c'est pour une femme que l'on sort de ces murs. Quelles +nouvelles, aujourd'hui, Énée, du champ de bataille? + +ÉNÉE.--Que Pâris est rentré blessé dans la ville. + +TROÏLUS.--Par qui, Énée? + +ÉNÉE.--Par Ménélas, Troïlus. + +TROÏLUS.--Que le sang de Pâris coule: c'est une blessure à dédaigner. +Pâris a été percé par la corne de Ménélas. + +ÉNÉE.--Écoutez, quelle belle chasse on donne aujourd'hui hors de la +ville! + +TROÏLUS.--Il y en aurait une plus belle dans la ville si _vouloir_ était +_pouvoir_.--Mais allons à la chasse de la plaine!--Vous y rendez-vous? + +ÉNÉE.--En toute hâte. + +TROÏLUS.--Venez, allons-y ensemble. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Une rue de Troie. + +_Entrent_ CRESSIDA et ALEXANDRE[3]. + +[Note 3: Alexandre est ici un valet, ce n'est pas Alexandre Pâris, +il est vrai que Pandare va tout à l'heure lui dire bonjour, mais les +gens comme Pandare sont les plus affables du monde.] + + +CRESSIDA.--Qui étaient celles qui viennent de passer près de nous? + +ALEXANDRE.--La reine Hécube et Hélène. + +CRESSIDA.--Et où vont-elles? + +ALEXANDRE.--Elles vont voir la bataille, de la tour de l'Orient, dont la +hauteur commande en souveraine toute la vallée; Hector, dont la patience +est inébranlable, comme la vertu même, était ému aujourd'hui. Il a +grondé Andromaque et frappé son écuyer; et comme s'il était question +d'économie de ménage dans la guerre, il s'est levé avant le soleil pour +s'armer à la légère et se rendre sur le champ de bataille dont chaque +fleur pleurait, comme si elle pressentait prophétiquement les effets du +courroux d'Hector. + +CRESSIDA.--Et quel était le sujet de sa colère? + +ALEXANDRE.--Voici le bruit qui s'est répandu. Il y a, dit-on, parmi les +Grecs, un héros du sang troyen, neveu d'Hector: on le nomme Ajax. + +CRESSIDA.--Fort bien; et que dit-on de lui? + +ALEXANDRE.--On dit que c'est un homme _perse_, et qui se tient tout +seul[4]. + +[Note 4: _Stands alone, stat solus_, proéminent; _to stand_ veut +dire aussi se tenir debout, de là l'équivoque.] + +CRESSIDA.--On en peut dire autant de tous les hommes, à moins qu'ils ne +soient ivres, malades, ou sans jambes. + +ALEXANDRE.--Cet homme, madame, a volé à plusieurs animaux leurs qualités +distinctives. Il est aussi vaillant que le lion, aussi grossier que +l'ours, aussi lent que l'éléphant: c'est un homme en qui la nature a +tellement accumulé les humeurs diverses, qu'en lui la valeur se mêle à +la folie, et que la folie est assaisonnée de prudence: il n'y a pas un +homme qui ait une vertu dont il n'ait une étincelle, un défaut dont +il n'ait quelque teinte. Il est mélancolique sans sujet et gai à +rebrousse-poil. Il a des jointures pour tous ses membres; mais tout en +lui est si démanché, que c'est un Briarée goutteux avec cent bras dont +il ne peut faire usage, un Argus aveugle avec cent yeux dont il ne voit +pas clair. + +CRESSIDA.--Mais comment cet homme, qui me fait sourire, peut-il exciter +le courroux d'Hector? + +ALEXANDRE.--On dit qu'il a lutté hier avec Hector dans le combat et +qu'il l'a terrassé. Furieux et honteux depuis cet affront, Hector n'en a +ni mangé ni dormi. + +(Entre Pandare.) + +CRESSIDA.--_Qui_ vient à nous? + +ALEXANDRE.--Madame, c'est votre oncle Pandare. + +CRESSIDA.--Hector est un brave guerrier. + +ALEXANDRE.--Autant qu'homme au monde, madame. + +PANDARE.--Que dites-vous là? que dites-vous là? + +CRESSIDA.--Bonjour, mon oncle Pandare. + +PANDARE.--Bonjour, ma nièce Cressida. De quoi parlez-vous?--Ah! bonjour, +Alexandre.--Eh bien! ma nièce, comment vous portez-vous? Depuis quand +êtes-vous à Ilion[5]? + +[Note 5: Ilion était le palais de Troie.] + +CRESSIDA.--Depuis ce matin, mon oncle. + +PANDARE.--De quoi parliez-vous quand je suis arrivé?--Hector était-il +armé et sorti avant que vous vinssiez à Ilion? Hélène n'était pas levée? +n'est-ce pas? + +CRESSIDA.--Hector était parti; mais Hélène n'était pas encore levée. + +PANDARE.--Oui, Hector a été bien matinal. + +CRESSIDA.--C'était de lui que nous causions, et de sa colère. + +PANDARE.--Est-ce qu'il était en colère? + +CRESSIDA.--Il le dit, lui. + +PANDARE.--Oui, cela est vrai. J'en sais aussi la cause; il en couchera +par terre aujourd'hui, je peux le leur promettre; et il y a aussi +Troïlus qui ne le suivra pas de loin: qu'ils prennent garde à Troïlus; +je peux leur dire cela aussi. + +CRESSIDA.--Quoi! est-ce qu'il est en colère aussi? + +PANDARE.--Qui, Troïlus? Troïlus est le plus brave des deux. + +CRESSIDA.--O Jupiter, il n'y a pas de comparaison. + +PANDARE.--Comment! pas de comparaison entre Troïlus et Hector? +Reconnaîtriez-vous un homme si vous le voyiez? + +CRESSIDA.--Oui, si je l'avais jamais vu auparavant et si je le +connaissais. + +PANDARE.--Eh bien! je dis que Troïlus est Troïlus. + +CRESSIDA.--Oh! vous dites comme moi; car je suis sûre qu'il n'est pas +Hector. + +PANDARE.--Non; et Hector n'est pas Troïlus, à quelques égards. + +CRESSIDA.--Cela est exactement vrai de tous deux: il est lui-même, et +pas un autre. + +PANDARE.--Lui-même? Hélas! le pauvre Troïlus! je voudrais bien qu'il le +fût. + +CRESSIDA.--Il l'est aussi. + +PANDARE.--S'il l'est, je veux aller nu-pieds jusqu'à l'Inde. + +CRESSIDA.--Il n'est pas Hector. + +PANDARE.--Lui-même? Oh! non, il n'est pas lui-même.--Plût au ciel qu'il +fût lui-même! Allons, les dieux sont au-dessus de nous; le temps amène +les biens ou finit les maux. Allons, Troïlus, allons... je voudrais que +mon coeur fût dans son sein!--Non, Hector ne vaut pas mieux que Troïlus. + +CRESSIDA.--Pardonnez-moi. + +PANDARE.--Il est plus âgé. + +CRESSIDA.--Pardonnez-moi, pardonnez-moi. + +PANDARE.--L'autre n'est pas encore parvenu à son âge; vous m'en direz +des nouvelles quand il y sera venu: Hector n'aura jamais son esprit de +toute l'année. + +CRESSIDA.--Il n'en aura pas besoin s'il a le sien. + +PANDARE.--Ni ses qualités. + +CRESSIDA.--N'importe. + +PANDARE.--Ni sa beauté. + +CRESSIDA.--Elle ne lui siérait pas; la sienne lui va mieux. + +PANDARE.--Vous n'avez pas de jugement, ma nièce: Hélène elle-même jurait +l'autre jour que Troïlus, pour un teint brun (car son teint est brun, il +faut que je l'avoue), et pas brun, pourtant... + +CRESSIDA.--Non; mais brun. + +PANDARE.--D'honneur, pour dire la vérité, il est brun et pas brun. + +CRESSIDA.--Oui, pour dire la vérité, cela est vrai et n'est pas vrai. + +PANDARE.--Enfin elle vantait son teint au-dessus de celui de Pâris. + +CRESSIDA.--Mais Pâris a assez de couleurs. + +PANDARE.--Oui, il en a assez. + +CRESSIDA.--Eh bien! en ce cas, Troïlus en aurait trop. Si elle l'a mis +au-dessus de Pâris, son teint est plus vif que le sien; si Pâris a assez +de couleurs et Troïlus davantage, c'est un éloge trop fort pour un beau +teint. J'aimerais autant que la langue dorée d'Hélène eût vanté Troïlus +pour un nez de cuivre. + +PANDARE.--Je vous jure que je crois qu'Hélène l'aime plus qu'elle n'aime +Pâris. + +CRESSIDA.--C'est donc une joyeuse Grecque? + +PANDARE.--Oui, je suis sûr qu'elle l'aime. Elle alla l'aborder l'autre +jour dans l'embrasure de la fenêtre.--Et vous savez, qu'il n'a pas plus +de trois ou quatre poils au menton. + +CRESSIDA.--Oh! oui, l'arithmétique d'un garçon de cabaret peut trouver +le total de tout ce qu'il en possède. + +PANDARE.--Il est bien jeune, et cependant, à trois livres près, il +enlève autant que son frère Hector. + +CRESSIDA.--Quoi! si jeune et déjà si vieux voleur[6]? + +[Note 6: _Lifter_, voleur. _Illistus_, en langue gothique, voulait +dire voleur; équivoque sur le mot.] + +PANDARE.--Mais pour vous prouver qu'Hélène est amoureuse de lui, elle +l'aborda, et elle lui passa sa main blanche sous la fente du menton. + +CRESSIDA.--Que Junon ait pitié de nous! comment! a-t-il le menton fendu? + +PANDARE.--Hé! vous savez bien qu'il a une fossette: je ne crois pas +qu'il y ait un homme, dans toute la Phrygie, à qui le sourire aille +mieux. + +CRESSIDA.--Oh! il a un fier sourire. + +PANDARE.--N'est-ce pas? + +CRESSIDA.--Oh! oui; c'est comme un nuage en automne. + +PANDARE.--Allons, poursuivez.--Mais pour prouver qu'Hélène aime +Troïlus... + +CRESSIDA.--Troïlus acceptera la preuve, si vous voulez en venir là. + +PANDARE.--Troïlus? Il n'en fait pas plus de cas que je ne fais d'un oeuf +de serpent. + +CRESSIDA.--Si vous aimiez un oeuf de serpent autant que vous aimez une +tête vide, vous mangeriez les petits dans la coque. + +PANDARE.--Je ne peux m'empêcher de rire, quand je songe comme elle lui +chatouillait le menton.--Il est vrai qu'elle a une main d'une blancheur +divine, il faut en faire l'aveu. + +CRESSIDA.--Sans qu'il soit besoin de vous donner la question pour cela. + +PANDARE.--Et elle voulait à toute force découvrir un poil blanc sur son +menton. + +CRESSIDA.--Hélas! pauvre menton: il y a mainte verrue plus riche que lui +en poils. + +PANDARE.--Mais, on se mit tant à rire.--La reine Hécube en a tant ri, +que ses yeux en pleuraient. + +CRESSIDA.--Des meules de moulin! + +PANDARE.--Et Cassandre riait! + +CRESSIDA.--Mais c'était un feu plus doux qu'on voyait dans le creux de +ses yeux: ses yeux ont-ils pleuré aussi? + +PANDARE.--Et Hector riait... + +CRESSIDA.--Et pourquoi tous ces éclats de rire? + +PANDARE.--Eh! à cause du poil blanc qu'Hélène avait découvert sur le +menton de Troïlus. + +CRESSIDA.--Si ç'avait été un poil vert, j'en aurais ri aussi. + +PANDARE.--Ils n'ont pas tant ri du poil que de la jolie réponse de +Troïlus. + +CRESSIDA.--- Quelle fut sa réponse? + +PANDARE.--Elle lui dit: «Il n'y a que cinquante et un poils sur votre +menton, et il y en a un de blanc.» + +CRESSIDA.--C'était là le propos d'Hélène? + +PANDARE.--Oui, n'en doutez pas. «Cinquante et un poils, répond Troïlus, +et un blanc? Ce poil blanc est mon père, et tous les autres sont +ses enfants.--Jupiter! dit-elle, lequel de ces poils est Pâris, mon +époux?--Le fourchu, répliqua-t-il: arrachez-le, et le lui donnez.» Mais +on en rit tant, on en rit tant! et Hélène rougit si fort, et Pâris fut +si courroucé, et toute l'assemblée poussa tant d'éclats de rire, que +cela passe toute idée. + +CRESSIDA.--Allons, laissons cela: car il y a longtemps que cela dure. + +PANDARE.--Eh bien! ma nièce; je vous ai dit quelque chose hier, +pensez-y. + +CRESSIDA.--C'est ce que je fais. + +PANDARE.--Je vous jure que c'est la vérité, il vous pleurerait comme +s'il était né en avril. + +CRESSIDA.--Et moi je pousserais sous ses larmes comme si j'étais une +ortie du mois de mai. + +(On entend résonner la retraite.) + +PANDARE.--Écoutez, les voilà qui reviennent du champ de bataille: nous +tiendrons-nous ici, pour les voir passer et défiler vers Ilion? Restons, +ma chère nièce, ma bonne nièce Cressida. + +CRESSIDA.--Comme cela vous fera plaisir. + +PANDARE.--Oh! voici, voici une place excellente: nous pouvons d'ici voir +à merveille; je vais vous les nommer l'un après l'autre, à mesure qu'ils +vont passer. Mais surtout remarquez bien Troïlus. + +(Énée passe le premier sur le théâtre.) + +CRESSIDA.--Ne parlez pas si haut. + +PANDARE.--Voilà Énée. N'est-ce pas un bel homme? C'est une des fleurs de +Troie. Je puis vous dire....--Mais remarquez Troïlus: vous allez le voir +bientôt. + +(Anténor suit.) + +CRESSIDA.--Quel est celui-là? + +PANDARE.--C'est Anténor: il a l'esprit fin, je puis vous dire, et c'est +un homme d'assez de mérite: c'est une des têtes les plus solides qu'il y +ait dans Troie; et il est bien fait de sa personne.--Quand donc viendra +Troïlus? Je vais tout à l'heure vous montrer Troïlus. S'il m'aperçoit, +vous le verrez me faire un signe de tête. + +CRESSIDA.--Vous donnera-t-il un signe de tête. + +PANDARE.--Vous verrez. + +CRESSIDA.--Alors le moins fou en donnera à l'autre[7]. + +[Note 7: Jeu de mots sur _noddy_, niais, et nod, signe de tête, +etc.] + +(Suit Hector.) + +PANDARE.--Voilà Hector; le voilà: c'est lui, lui; regardez, c'est lui. +Voilà un homme!--Va ton chemin, Hector.--Voilà un brave homme, ma nièce! +O brave Hector! Voyez son regard! Voilà une contenance! N'est-ce pas un +brave guerrier? + +CRESSIDA.--Oh! très-brave! + +PANDARE.--N'est-il pas vrai? cela fait du bien au coeur de le voir. +Regardez combien d'entailles il y a sur son casque. Voyez là-bas: +voyez-vous? Regardez bien! il n'y a pas à plaisanter: ce n'est pas un +jeu; ce sont des coups, les ôtera qui voudra, comme on dit: mais ce sont +bien là des entailles. + +CRESSIDA.--Sont-ce des coups d'épée? + +(Pâris passe.) + +PANDARE.--D'épée? de quelque arme que ce soit, il ne s'en embarrasse +guère. Que le diable l'attaque, cela lui est bien égal. Par la paupière +d'un dieu, cela met la joie au coeur, de le voir.--Là-bas, c'est Pâris +qui passe.--Regardez là-bas, ma nièce. N'est-ce pas un beau cavalier +aussi? N'est-ce pas?... Hé! c'est bon, cela.--Qui donc disait qu'il +était rentré blessé dans la ville aujourd'hui? Il n'est pas blessé. +Allons, cela fera du bien au coeur d'Hélène. Ah! je voudrais bien voir +Troïlus à présent: vous allez voir Troïlus tout à l'heure. + +CRESSIDA.--Quel est celui-là? + +(Hélénus passe.) + +PANDARE.--C'est Hélénus.--Je voudrais bien savoir où est Troïlus:--C'est +Hélénus.--Je commence à croire que Troïlus ne sera pas sorti des murs +aujourd'hui.--C'est Hélénus. + +CRESSIDA.--Hélénus est-il homme à se battre, mon oncle? + +PANDARE.--Hélénus? Non,--oui, il se bat passablement bien.--Je me +demande où est Troïlus.--Ah! écoutez, n'entendez-vous pas le peuple +crier, _Troïlus_?--Hélénus est un prêtre. + +CRESSIDA.--Quel est ce faquin qui vient là-bas? + +(Troïlus passe.) + +PANDARE.--Où? là-bas? C'est Déiphobe. Oh! c'est Troïlus! Voilà un homme, +ma nièce! Hem! le brave Troïlus: le prince des chevaliers! + +CRESSIDA.--Silence; de grâce, silence! + +PANDARE.--Remarquez-le: considérez-le bien.--O brave Troïlus! +Regardez-le bien, ma nièce: voyez-vous comme son épée est sanglante, et +son casque haché de plus de coups que celui d'Hector! Et son regard, sa +démarche! O admirable jeune homme! il n'a pas encore vu ses vingt-trois +ans! Va ton chemin, Troïlus, va ton chemin. Si j'avais pour soeur une +grâce, ou pour fille une déesse, il pourrait choisir. O l'admirable +guerrier! Pâris... Pâris est de la boue au prix de lui; et je gage +qu'Hélène, pour changer, donnerait un oeil par-dessus le marché. + +(Suivent une troupe de combattants, soldats, etc.) + +CRESSIDA.--En voici encore. + +PANDARE.--Ânes, imbéciles, benêts, paille et son, paille et son! de la +soupe après dîner. Je pourrais vivre et mourir sous les yeux de Troïlus: +ne regardez plus, ne regardez plus: les aigles sont passés; buses et +corbeaux, buses et corbeaux! J'aimerais mieux être Troïlus qu'Agamemnon +et tous ses Grecs. + +CRESSIDA.--Il y a Achille parmi les Grecs. C'est un héros qui vaut mieux +que Troïlus. + +PANDARE.--Achille? un charretier, un crocheteur, un vrai chameau. + +CRESSIDA.--Bien, bien. + +PANDARE.--Bien, bien?--Avez-vous quelque discernement? Avez-vous des +yeux? Savez-vous ce que c'est qu'un homme? La naissance, la beauté, la +bonne façon, le raisonnement, le courage, l'instruction, la douceur, la +jeunesse, la libéralité et autres qualités semblables; ne sont-elles pas +comme les épices et le sel, qui assaisonnent un homme? + +CRESSIDA.--Oui, un homme en hachis, pour être cuit sans dattes[8] dans +le pâté; car alors la date de l'homme ne compte plus. + +PANDARE.--Vous êtes une drôle de femme; on ne sait pas sur quelle garde +vous vous tenez[9]. + +[Note 8: Pour comprendre ce jeu de mots, il faut savoir qu'autrefois +les dattes étaient un ingrédient qui entrait dans les pâtés.] + +[Note 9: Expression empruntée à l'escrime; mais il y a le verbe +_to lie_, qui est employé dans un sens très-étendu ici, comme presque +toujours quand Shakspeare a quelque calembour en tête.] + +CRESSIDA.--Je me tiens sur mon dos pour défendre mon ventre; sur mon +esprit pour défendre mes ruses; sur mon secret pour défendre ma vertu; +sur mon masque pour défendre ma beauté, et sur vous pour défendre tout +cela; je me tiens enfin sur mes gardes, et je ne cesse de veiller. + +PANDARE.--Nommez-moi une de vos gardes. + +CRESSIDA.--Je m'en garderai bien, et c'est là une de mes principales +gardes. Si je ne puis garder ce que je ne voudrais pas laisser toucher, +je puis bien me garder de vous dire comment j'ai reçu le coup, à moins +que l'enflure ne soit si grande que je ne puisse le cacher, et alors il +est impossible de s'en garder. + +PANDARE.--Vous êtes de plus en plus étrange. + +(Entre le page de Troïlus.) + +LE PAGE.--Seigneur, mon maître voudrait vous parler à l'instant même. + +PANDARE.--Où? + +LE PAGE.--Chez vous. Il est là qui se désarme. + +PANDARE.--Bon page, va lui dire que je viens. _(Le page sort.)--_Je +crains qu'il ne soit blessé. Adieu, ma chère nièce. + +CRESSIDA.--Adieu, mon oncle. + +PANDARE.--Je vais venir vous rejoindre tout à l'heure, ma nièce. + +CRESSIDA.--Pour m'apporter, mon oncle... + +PANDARE.--Oui, un gage de Troïlus. + +CRESSIDA.--Par ce gage!... vous êtes un entremetteur. (_Pandare sort_.) +Promesses, serments, présents, larmes, et tous les sacrifices de +l'amour, il les offre pour un autre que lui. Mais je vois plus de mérite +dans Troïlus, dix mille fois, que dans le miroir des éloges de Pandare: +et pourtant je le tiens à distance. Les femmes sont des anges quand on +leur fait la cour; sont-elles obtenues, tout finit là. L'âme du plaisir +est dans la recherche même. La femme aimée ne sait rien, si elle ne +sait pas cela: les hommes prisent l'objet qu'ils ne possèdent pas bien +au-dessus de sa valeur: jamais il n'exista de femme qui ait connu +tant de douceurs dans l'amour satisfait qu'il y en a dans le désir. +J'enseigne donc cette maxime d'amour: la servitude suit la conquête; +l'humble prière accompagne la recherche.--Ainsi, quoique mon coeur +satisfait lui porte un amour inébranlable, aucun indice ne s'en +manifestera dans mes yeux. + +(Elle sort.) + + +SCÈNE III + +Le camp grec devant la tente d'Agamemnon. Les trompettes sonnent. + +_Paraissent_ AGAMEMNON, NESTOR, ULYSSE MÉNÉLAS _et autres chefs_. + + +AGAMEMNON.--Princes, quel chagrin jaunit ainsi vos visages? Dans toutes +les entreprises commencées sur la terre, les vastes promesses que fait +l'espérance ne sont jamais complétement remplies; les obstacles et les +revers naissent du sein même des actions les plus élevées: comme les +noeuds formés par la rencontre de la séve déforment le pin robuste, +et détournent du cours naturel de sa croissance sa veine errante et +tortueuse. Il n'est pas nouveau, à nos yeux, princes, de nous être si +fort trompés dans nos conjectures, qu'après sept années de siége, les +murs de Troie sont encore debout. Dans toutes les entreprises qui +nous ont devancé, dont nous avons la tradition, l'exécution a toujours +rencontré des obstacles et des traverses, et n'a point répondu au but +qu'on se proposait, ni à cette vague figure imaginaire à laquelle +la pensée avait donné une forme imaginaire. Pourquoi donc, princes, +contemplez-vous notre ouvrage d'un front si consterné? Pourquoi +voyez-vous autant d'affronts dans ce qui n'est en effet qu'une épreuve +prolongée par le grand Jupiter, pour trouver la constante persévérance +chez les hommes? Ce n'est point dans les faveurs de la fortune que la +trempe de cette vertu se reconnaît; car alors le lâche et le brave, +le sage et l'insensé, le savant et l'ignorant, l'homme dur et l'homme +sensible, paraissent tous se ressembler et être de la même famille. +C'est dans les vents d'orage qu'excite son courroux que la Gloire, armée +d'un large van, sépare et rejette toute la balle; mais ce qui a de la +consistance et du corps reste seul riche en vertu et sans mélange. + +NESTOR.--Avec le respect qui est dû à votre place suprême, illustre +Agamemnon, Nestor fera l'application de vos dernières paroles. Les +vicissitudes de la fortune sont la véritable épreuve des hommes. Lorsque +la mer est calme, combien de légers esquifs osent se hasarder sur son +sein patient, et faire route à côté des vaisseaux de haut bord[10]. +Mais que l'impétueux Borée vienne à courroucer la paisible Thétis, voyez +alors les vaisseaux aux robustes flancs fendre les montagnes liquides, +et, comme le coursier de Persée[11], bondir entre les deux humides +éléments. Où est alors la présomptueuse nacelle dont la faible structure +osait, il n'y a qu'un moment, rivaliser avec la grandeur? Elle a fui +dans le port, ou bien elle est déjà engloutie par Neptune. De même, +c'est dans les orages de l'adversité que la valeur apparente et la +valeur réelle se distinguent. Sous l'éclat brillant de ses rayons, le +troupeau est plus tourmenté par le taon que par le tigre; mais, +lorsque le vent destructeur fait ployer le genou au chêne noueux et que +l'insecte se met à l'abri, l'animal courageux[12], excité par la fureur +de la tempête, s'irrite avec elle, et répond sur le même ton à la +fortune ennemie. + +[Note 10: Stace a la même comparaison.] + + Sic ubi magna novum Phario de littore puppis + Solvit iter jamque innumeros utrinque rudentes + Lataque veliferi porrexit brachia mali, + Invasitque vias, it eodem angusta Phalesus + Æquore, immensi partem sibi vindicat Austri. + +[Note 11: Allusion à la fable des ailes prêtées à Persée par +Minerve.] + +[Note 12: On dit que le tigre redouble de fureur dans les tempêtes; +cette opinion n'est nullement fondée.] + +ULYSSE.--Agamemnon, illustre général, toi qui es les os et les nerfs +de la Grèce, le coeur de nos soldats, l'âme et l'esprit dans lesquels +doivent se concentrer tous les caractères et toutes les volontés, +écoute ce que dit Ulysse.--D'abord je dois donner l'approbation et les +applaudissements qui sont dus à vos harangues, à la tienne, ô toi le +plus puissant par ton rang et ton autorité, et à la tienne, Nestor, +vénérable par tes longues années. Il faudrait les graver sur une table +de bronze que montreraient Agamemnon et la main de la Grèce. Nestor +aussi mériterait d'être représenté sur l'argent, enchaînant toutes les +oreilles des Grecs à sa langue éloquente par un lien d'air aussi fort +que le pivot sur lequel tourne le ciel[13]. Cependant, sous votre bon +plaisir à tous deux, toi, puissant roi, et toi, sage vieillard, daignez +écouter Ulysse. + +[Note 13: Le bronze est le symbole de la force et de la durée, +l'argent celui de la douceur; on dit en anglais une _bouche d'argent_, +comme en grec, en latin et en français une _bouche d'or_; _Chrysostôme_: +il y a dans le texte le verbe _to hatch_ (hacher), ancienne expression +de graveur. Les commentateurs ont pris ce passage pour texte de leurs +dissertations, et ont fini par n'être plus d'accord.] + +AGAMEMNON.--Parle, prince d'Ithaque; nous sommes bien plus certains +que tu ne prends pas la parole pour traiter des sujets inutiles et sans +importance, que nous ne le sommes de n'entendre aucun trait d'ingénieuse +éloquence, ni aucun oracle de sagesse, quand le grossier Thersite ouvre +sa mâchoire de dogue. + +ULYSSE.--Troie, debout encore sur ses fondements, serait en ruines, et +l'épée du grand Hector n'aurait plus de maître, sans les obstacles que +je vais nommer. La règle et les droits de l'autorité ont été méprisés: +voyez combien de tentes grecques s'élèvent sur cette plaine; eh bien, +comptez autant de factions. Lorsque celle du général ne ressemble pas +à la ruche, où doivent revenir toutes les abeilles dispersées dans les +champs, quel miel peut-on espérer? Quand la distinction des rangs est +méconnue, le plus indigne paraît beau sous le masque. Les cieux mêmes, +les planètes et ce globe, centre de l'univers[14], observent les degrés, +les prééminences et les distances respectives; régularité dans leurs +cours divers, marche constante, proportions, saisons, formes, tout +suit un ordre invariable. Et c'est pourquoi le soleil, cette glorieuse +planète, sur son trône, brille en roi au milieu des autres qui +l'environnent: son oeil réparateur corrige les malins aspects des +planètes malfaisantes, et son influence souveraine, telle que l'ordre +d'un monarque, agit et gouverne, sans obstacle ni contradiction, les +bonnes et les mauvaises étoiles.--Mais lorsque les planètes, troublées +et confondues, sont errantes et en désordre, alors que de pestes, que de +prestiges, que de séditions! La mer est furieuse, la terre tremblante et +les vents déchaînés; les terreurs, les changements, les horreurs brisent +l'unité, déchirent et déracinent de fond en comble la paix des États +arrachés à leur repos. De même, quand la subordination est troublée, +elle qui est l'échelle de tous les grands projets, alors l'entreprise +languit. Par quel autre moyen, que par la subordination, les degrés +dans les écoles, les communautés et les corporations dans les villes, le +commerce paisible entre des rivages séparés, les droits de la naissance +et de la primogéniture, les prérogatives de l'âge, des couronnes, +des sceptres et des lauriers peuvent-ils être maintenus à leur rang +légitime? Otez la subordination, mettez cette corde hors de l'unisson, +et écoutez quelle dissonance va suivre. Toutes choses se rencontrent +pour se combattre: les eaux renfermées dans leur lit enflent leur sein +plus haut que leurs bords et trempent la masse solide de ce globe: la +force devient la maîtresse de la faiblesse, et le fils brutal va étendre +son père mort à ses pieds. La violence s'érige en droit, ou plutôt le +juste et l'injuste, que sépare la justice assise au milieu de leur choc +éternel, perdent leurs noms, et la justice anéantie périt aussi; alors +chacun se revêt du pouvoir, le pouvoir de la volonté, la volonté de la +passion, et la passion, ce loup insatiable, ainsi secondée du pouvoir +et de la volonté, doit nécessairement faire sa proie de toutes choses et +finir par se dévorer elle-même. Grand Agamemnon, voilà le chaos qui est +inévitable, lorsque la subordination est étouffée; c'est ce mépris de +la subordination qui fait reculer d'un pas, lorsqu'on a le projet +de monter. Le général est méprisé par l'officier qui est à un pas +au-dessous de lui, celui-ci par le suivant, le suivant par celui qui est +au-dessous de lui, ainsi chacun suivant l'exemple du premier, qui +s'est dégoûté de son supérieur, est pris d'une fièvre d'envie et d'une +émulation pâle et sans énergie: c'est cette fièvre qui maintient Troie +sur sa base, et non pas sa propre puissance. Pour conclure ce discours +déjà trop long, Troie subsiste par notre faiblesse et non par sa force. + +[Note 14: Le système de Ptolémée était alors en vogue.] + +NESTOR.--Ulysse a parlé avec sagesse, il a découvert le mal dont toute +notre armée est infectée. + +AGAMEMNON.--La nature du mal étant connue, Ulysse, quel en est le +remède? + +ULYSSE.--Le grand Achille, que l'opinion couronne, comme la force et +le bras droit de notre armée, ayant l'oreille remplie du bruit de sa +renommée, devient délicat sur son propre mérite, et reste étendu dans sa +tente à se moquer de nos desseins. A ses côtés, nonchalamment couché sur +un lit, Patrocle, tout le long du jour, fait assaut avec lui de propos +bouffons; et ce calomniateur appelle imitation les traits ridicules +et gauches sous lesquels il prétend nous contrefaire. Tantôt, illustre +Agamemnon, il se met à jouer ta mission souveraine; semblable à un +acteur affecté, dont tout le mérite est dans son jarret, et qui croit +que c'est une merveille d'entendre les planches retentir et répondre +à l'impulsion de son pied tendu; c'est par cette farce chargée et +déplorable qu'il contrefait ta majesté.--Lorsqu'il parle, c'est comme un +carillon qu'on raccommode; et il exhale des termes si outrés que, +dans la bouche mugissante de Typhon même, ils paraîtraient encore des +hyperboles. A ces mauvaises plaisanteries, le vaste Achille, étendu +sur son lit gémissant, applaudit en tirant de sa poitrine profonde +un bruyant éclat de rire, et s'écrie: «Excellent! c'est Agamemnon au +naturel.--Allons, joue-moi Nestor à présent; fais hem! hem! et caresse +ta barbe[15] comme le vieillard, lorsqu'il se prépare à nous débiter +sa harangue.» Patrocle obéit, et se rapproche de Nestor comme les +extrémités de deux lignes parallèles[16], il lui ressemble comme Vulcain +à sa femme. Cependant le bon Achille s'écrie toujours: «Excellent! +c'est Nestor en personne! allons, représente-le-moi, Patrocle, lorsqu'il +s'arme pour répondre à une alarme nocturne.» Et alors, les infirmités +mêmes de la vieillesse deviennent un objet de risée; Patrocle +de tousser, de cracher, de tâtonner d'une main paralytique son +gorgerin[17], sans pouvoir en ajuster l'agrafe; et à ce jeu, notre +chevalier La Valeur de mourir de rire et de s'écrier: «Oh! assez, +Patrocle, ou donne-moi des côtes d'acier: je briserai les miennes en me +dilatant la rate[18].» C'est de cette manière que tous nos talents, nos +facultés, nos caractères, nos personnes, toutes nos qualités les plus +estimables, nos exploits, nos inventions, nos ordres, nos défenses, nos +défis au combat, ou nos négociations pour les trêves, nos succès ou nos +pertes, ce qui est et ce qui n'est pas sert de matière aux bouffonneries +de ces deux personnages. + +[Note 15: Tange manu inentum, tangunt quo more precantes. Optabis +merito cum mala multa viro. (OVIDE.)] + +[Note 16: «Les parallèles dont il s'agit semblent être les lignes +parallèles des cartes géographiques.» (JOHNSON.)] + +[Note 17: Pièce d'armure pour défendre la gorge.] + +[Note 18: La rate est, disait-on, l'organe du rire.] + +NESTOR.--Et l'exemple de ce couple, que l'opinion, comme l'a dit Ulysse, +proclame de sa voix souveraine, infecte beaucoup de gens. Ajax est +devenu volontaire; il porte la tête tout aussi haut que le grand +Achille: comme lui, il garde sa tente, il y donne des festins séditieux, +il raille nos plans de guerre avec la hardiesse d'un oracle, et il +excite Thersite, ce vil esclave, dont le fiel forge sans cesse des +calomnies comme une monnaie, à nous comparer à la fange, à rabaisser et +discréditer notre conduite et nos actions, de quelque imminent péril que +nous soyons environnés. + +ULYSSE.--Ils blâment notre prudence et la taxent de poltronnerie; +ils tiennent la sagesse comme inutile à la guerre, ils dédaignent la +prévoyance et n'estiment d'autres actes que ceux de la main. Les calmes +facultés intellectuelles qui règlent le nombre de ceux qui doivent +frapper, quand une occasion favorable les appelle, qui savent, par les +travaux de l'observation et de la pensée, peser les forces de l'ennemi, +tout cela ne vaut pas un seul doigt de la main: ils appellent tout cela +des ouvrages de lit, fatras géographique, guerre de cabinet: en sorte +que le bélier qui renverse les murailles par le grand élan et la force +de ses coups passe à leurs yeux avant la main qui a créé cette machine +et avant l'âme intelligente qui en guide à propos le mouvement. + +NESTOR.--Si on accorde cela, bientôt le cheval d'Achille vaudra +plusieurs fils de Thétis. + +(On entend une trompette.) + +AGAMEMNON.--Quelle est cette trompette? Voyez, Ménélas. + +MÉNÉLAS.--Elle vient de Troie. + +(Entre Énée.) + +AGAMEMNON.--Qui vous amène devant notre tente? + +ÉNÉE.--Est-ce ici la tente du grand Agamemnon, je vous prie? + +AGAMEMNON.--Ici même. + +ÉNÉE.--Un guerrier, prince et héraut à la fois, peut-il faire entendre +un message loyal à son oreille royale? + +AGAMEMNON.--Il le peut avec plus de sûreté que n'en pourrait garantir +le bras d'Achille à la tête de tous les Grecs, qui, d'une voix unanime, +nomment Agamemnon leur chef et leur général. + +ÉNÉE.--Noble permission et sécurité étendue. Mais comment un étranger +pourra-t-il reconnaître les regards souverains de cet illustre chef et +le distinguer des yeux des autres mortels? + +AGAMEMNON.--Comment? + +ÉNÉE.--Oui, je le demande pour éveiller mon respect et tenir mes joues +prêtes à se colorer d'une rougeur modeste, comme celle de l'Aurore +quand elle regarde d'un oeil chaste le jeune Phoebus, qui est ce dieu +en dignité qui guide ici les hommes? qui est le grand et puissant +Agamemnon? + +AGAMEMNON.--Ce Troyen se rit de nous, ou les guerriers de Troie sont de +cérémonieux courtisans. + +ÉNÉE.--Désarmés, ils sont des courtisans aussi francs et aussi doux que +des anges qui s'inclinent; telle est leur renommée dans la paix; mais +dès qu'ils prennent le maintien des guerriers, ils sont pleins de fiel, +ils ont des bras robustes, des jarrets fermes et des épées fidèles; et +Jupiter sait que nul n'a plus de coeur. Mais silence, Énée; silence, +Troyen: pose ton doigt sur tes lèvres. L'éloge perd son lustre et son +mérite, lorsqu'il sort de la bouche même de l'homme qui en est l'objet: +la seule louange que la renommée publie est celle que l'ennemi accorde +avec peine: voilà la seule louange pure et transcendante. + +AGAMEMNON.--Seigneur, qui êtes de Troie, vous vous appelez Énée? + +ÉNÉE.--Oui, Grec; tel est mon nom. + +AGAMEMNON.--Quelle affaire vous amène, je vous prie? + +ÉNÉE.--Pardonnez: mon message est pour les oreilles d'Agamemnon. + +AGAMEMNON.--Agamemnon ne donne point d'audience particulière à ceux qui +viennent de Troie. + +ÉNÉE.--Et je ne viens pas non plus de Troie pour murmurer à son oreille. +J'apporte avec moi une trompette pour le réveiller, pour exciter ses +sens à une attention profonde, et alors je parlerai. + +AGAMEMNON.--Parle aussi librement que les vents. Ce n'est pas ici +l'heure où Agamemnon est endormi: et pour te convaincre, Troyen, qu'il +est éveillé, c'est lui-même qui te le déclare. + +ÉNÉE.--Trompette, retentis: que ta voix d'airain résonne dans toutes +ces tentes oisives, et que tout Grec courageux sache que les loyales +propositions offertes par Troie seront offertes tout haut. (_La +trompette sonne._) Illustre Agamemnon, nous avons à Troie un prince +nommé Hector, fils de Priam, qui se rouille dans l'inaction d'une trêve +trop prolongée. Il m'a ordonné d'amener avec moi un trompette, et de +vous parler ainsi:--Rois, princes et chefs! si parmi les premiers de la +Grèce, il en est un qui estime son honneur plus que son repos, qui soit +plus jaloux de gloire qu'alarmé des dangers, qui connaisse sa valeur et +ne connaisse pas la peur, qui aime sa maîtresse d'un amour plus vrai +que de simples protestations faites avec de vains serments aux lèvres +de celle qu'il aime, et qui ose soutenir sa beauté et sa vertu dans +d'autres bras que les siens, à lui ce défi: Hector, à la vue des Troyens +et des Grecs, prouvera (ou du moins il fera tous ses efforts pour le +faire) que sa dame est plus sage, plus belle, plus fidèle, que jamais +Grec n'en ait enlacée de ses bras; et demain matin, s'avançant à +mi-chemin des murs de Troie, il provoquera à son de trompe un Grec +fidèle en amour.--Si quelqu'un se présente, Hector l'honorera: s'il ne +vient personne, rentré dans Troie, il y publiera que les dames grecques +sont toutes brûlées par le soleil, et que pas une ne vaut la peine qu'on +brise une lance pour elle. J'ai dit. + +AGAMEMNON.--Énée, on annoncera ce défi à nos amants. Si aucun d'eux n'a +le courage d'y répondre, nous les aurons laissés tous dans notre patrie. +Mais nous sommes soldats, et qu'il ne soit jamais qu'un lâche, le soldat +qui n'a pas été, qui n'est pas, ou qui ne se promet pas d'être amoureux. +S'il s'en trouve un seul qui soit, qui ait été ou qui se promette d'être +amoureux, c'est lui qui se mesurera avec Hector: s'il n'y en a aucun, ce +sera moi. + +NESTOR.--Parle-lui aussi de Nestor, d'un vieillard qui était déjà homme, +lorsque l'aïeul d'Hector tétait encore. Il est vieux à présent; mais +s'il ne se trouvait pas dans notre armée un noble Grec qui eût une +étincelle de courage pour répondre pour sa dame, dis à Hector, de +ma part, que je cacherai ma barbe argentée sous un casque d'or, que +j'enfermerai ce bras décharné dans mon armure, et qu'acceptant son défi, +je lui déclarerai que ma dame était plus belle que son aïeule, et aussi +chaste que qui que ce soit au monde. C'est ce que je prouverai à sa +jeunesse bouillante, avec les trois gouttes de sang qui me restent dans +les veines. + +ÉNÉE.--Que le ciel ne permette pas une si grande disette de jeunes +guerriers! + +ULYSSE.--Ainsi soit-il. + +AGAMEMNON.--Noble seigneur, laissez-moi vous toucher la main: je veux +vous conduire à notre tente. Achille sera informé de ce message, ainsi +que tous les chefs de la Grèce, de tente en tente. Il faut que vous +soyez de nos festins avant votre départ, et vous recevrez de nous +l'accueil d'un noble ennemi. + +(Ils sortent tous, excepté Ulysse et Nestor.) + +ULYSSE.--Nestor? + +NESTOR.--Que dit Ulysse? + +ULYSSE.--Mon cerveau vient de concevoir un germe d'idée: soyez pour moi +ce qu'est le temps pour les projets, aidez-moi à la faire éclore. + +NESTOR.--Quelle est-elle? + +ULYSSE.--La voici: les coins épais fendent les noeuds les plus durs. +L'orgueil a atteint toute sa maturité dans le vain coeur d'Achille, +il est monté en graine: il faut l'abattre maintenant, ou bien il va +répandre sa semence et enfanter une pépinière de maux semblables dont +nous serons tous accablés. + +NESTOR.--Sans doute; mais comment? + +ULYSSE.--Ce défi qu'envoie le brave Hector, quoique offert en général à +tous les Grecs, s'adresse pourtant en intention au seul Achille. + +NESTOR.--L'intention est aussi claire que l'est aux yeux l'état d'une +fortune dont un petit nombre de chiffres expose le total. Et ne doutez +pas qu'à la publication de ce défi, Achille, son cerveau fût-il aussi +aride que les sables de la Libye (quoique, Apollon le sait, il soit +peu fertile), ne manquera pas de concevoir, d'un jugement rapide et +très-vite, qu'il est le but auquel vise Hector. + +ULYSSE.--Et cela l'excitera-t-il à lui répondre, croyez-vous? + +NESTOR.--Oui, et il le faut; car quel autre guerrier, capable d'enlever +à Hector l'honneur de ce défi, pourriez-vous lui opposer, si ce n'est +Achille? Quoique ce combat ne soit qu'un jeu, cependant cette épreuve +est fort importante: par là, les Troyens veulent apprécier notre mérite +le plus renommé par celui d'entre eux qui peut le mieux en juger; et +croyez-moi, Ulysse, notre valeur sera étrangement pesée d'après la +fortune de ce combat isolé. Car le succès, bien qu'appartenant à un +individu, servira de mesure au bon ou au mauvais succès général. Quoique +de semblables index ne soient qu'un point en comparaison des volumes qui +vont suivre, on y découvre pourtant le tableau abrégé de la masse des +choses qui vont être développées. On supposera que celui qui lutte avec +Hector est le champion de choix, et ce choix, étant l'acte unanime de +tous les Grecs, tombe sur le mérite d'un homme qui semble extrait de +chacun de nous et composé de toutes nos vertus. S'il échoue, quel coeur +en recevra un pressentiment de victoire, pour affermir son opinion +avantageuse de lui-même? Et c'est cette opinion de soi, dont les membres +ne sont que les instruments; ils agissent sous son impulsion, comme +l'arc et l'épée sont dirigés par le bras. + +ULYSSE.--Pardonnez le discours que vous allez entendre.--C'est pour +cela qu'il n'est pas à propos que ce soit Achille qui combatte Hector. +Imitons les marchands; montrons d'abord nos marchandises les plus +médiocres, en espérant qu'elles se vendront peut-être, sinon l'éclat +de ce qu'il y a de mieux en ressortira davantage, après avoir exposé +d'abord le rebut. Ne consentons jamais qu'Hector et Achille soient +aux prises ensemble, car du sort de ce combat sortiront deux étranges +conséquences pour notre honneur ou notre honte. + +NESTOR.--Mes yeux, affaiblis par l'âge, ne les voient pas: quelles +sont-elles? + +ULYSSE.--La gloire que notre Achille obtiendrait sur Hector, nous la +partagerions avec lui s'il n'était pas si orgueilleux: mais il est +déjà trop insolent. Et il vaudrait mieux être brûlés par les ardeurs du +soleil d'Afrique, que d'avoir à soutenir les dédains insultants de son +oeil superbe, s'il échappait au bras d'Hector, s'il était vaincu, +alors nous verrions tomber l'estime de nous-mêmes avec notre meilleur +guerrier. Non: faisons une loterie et combinons-la de façon que le sort +nomme le stupide Ajax pour combattre Hector. Entre nous, donnons-lui +notre aveu comme à notre plus vaillant héros: ces éloges serviront à +guérir le hautain Mirmidon qui s'échauffe par les applaudissements; ils +feront tomber son cimier qui se balance avec plus de fierté que l'arc +azuré d'Iris. Si le stupide et écervelé Ajax s'en tire, nous le +parerons de nos éloges; s'il succombe, nous restons toujours à l'abri de +l'opinion que nous avons de plus vaillants guerriers. Mais, vainqueur ou +vaincu, toujours nous atteindrons notre but; notre projet aura cet effet +salutaire, c'est qu'employant Ajax on ôtera quelques plumes à Achille. + +NESTOR.--Ulysse, je commence à goûter ton avis, et je vais à l'instant +en donner le goût à Agamemnon. Allons le trouver, sans différer. Les +deux dogues s'apprivoiseront l'un l'autre: l'orgueil est l'os qu'il faut +leur jeter pour les exciter. + +(Ils sortent.) + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + + ACTE DEUXIÈME + + +SCÈNE I + +Camp des Grecs. + +_Entrent_ AJAX et THERSITE. + + +AJAX.--Thersite? + +THERSITE.--Agamemnon...--S'il avait des boutons par tout le corps, +généralement? + +AJAX.--Thersite? + +THERSITE.--Et si ces boutons donnaient? Supposons que cela fût, le +général ne donnerait-il pas, alors? Ne serait-ce pas un amas d'ulcères? + +AJAX.--Chien! + +THERSITE.--Alors il sortirait de lui du moins quelque chose, et jusqu'à +présent je ne lui vois rien produire. + +AJAX.--Toi, fils d'un chien-loup, ne peux-tu pas m'entendre? Eh bien, +voyons si tu me sentiras. + +(Il le frappe.) + +THERSITE.--Que la peste de Grèce te saisisse, seigneur, métis à l'esprit +de boeuf. + +AJAX.--Parle donc, levain chanci, réponds; je te battrai jusqu'à ce que +tu deviennes un bel homme. + +THERSITE.--C'est moi plutôt qui te raillerai jusqu'à ce que tu aies +de l'esprit et de la piété; mais je crois que ton cheval aura plus tôt +appris une oraison par coeur, que tu n'auras pu apprendre une prière +sans livre. Tu peux frapper, le peux-tu? Que la rouge peste te saisisse +pour tes âneries! + +AJAX.--Excrément de crapaud, apprends-moi l'objet de la proclamation. + +THERSITE.--Penses-tu que je sois sans sentiment pour me frapper de la +sorte? + +AJAX.--La proclamation! + +THERSITE.--Tu es, je crois, proclamé fou. + +AJAX.--Ne me.... Porc-épic, ne me.... La main me démange. + +THERSITE.--Je voudrais que tu fusses tourmenté de démangeaisons de la +tête aux pieds, et que ce fût moi qui fusse chargé de te gratter; je +ferais de toi le plus dégoûtant galeux de la Grèce. Quand tu es sorti +pour quelque expédition, tu es aussi lent à frapper qu'un autre. + +AJAX.--La proclamation, te dis-je. + +THERSITE.--Tu murmures et tu t'emportes à chaque instant contre Achille; +et tu es aussi plein d'envie contre sa grandeur, que Cerbère contre la +beauté de Proserpine; oui, voilà ce qui te fait aboyer après lui. + +AJAX.--Madame Thersite! + +THERSITE.--Tu devrais le battre, lui. + +AJAX.--Masse lourde et informe[19]! + +[Note 19: _Cob loaf_, pain lourd et raboteux.] + +THERSITE.--Il te mettrait en miettes avec son poing, aussi aisément +qu'un matelot brise son biscuit. + +AJAX, _en le frappant de nouveau_.--Comment! infâme mâtin? + +THERSITE.--Courage! courage! + +AJAX.--Sellette à sorcière[20]! + +[Note 20: Une manière de donner la question à une sorcière, c'était +de la placer sur une sellette les jambes liées en croix: la circulation +s'embarrassait au bout de quelque temps dans cette position où tout le +poids du corps portait sur le même point; souvent après vingt-quatre +heures d'abstinence, les malheureuses s'avouaient sorcières.] + +THERSITE.--Oui, va, va, seigneur à l'esprit détrempé: tu n'as pas +plus de cervelle dans la tête, qu'il n'y en a dans mon coude. Un ânon +pourrait t'en remontrer, méchant et vaillant baudet; tu es venu ici pour +rosser les Troyens, et tous ceux qui ont quelque esprit te vendent et +t'achètent comme un esclave de Barbarie; si tu prends l'habitude de me +battre, je commencerai à t'anatomiser depuis les talons, et je te dirai +ce que tu es, pouce par pouce, masse sans entrailles, oui! + +AJAX.--Chien! + +THERSITE.--Méchant seigneur! + +AJAX, _le battant_.--Roquet! + +THERSITE.--Idiot de Mars! continue, brutal, continue, chameau! continue. + +(Entrent Achille et Patrocle.) + +ACHILLE.--Quoi, qu'y a-t-il donc, Ajax? pourquoi le maltraiter ainsi? +Thersite, voyons, de quoi s'agit-il? + +THERSITE.--Vous le voyez là, n'est-ce pas? + +ACHILLE.--Oui; de quoi s'agit-il? + +THERSITE.--Voyons, regardez-le. + +ACHILLE.--Oui, eh bien! de quoi s'agit-il? + +THERSITE.--Mais considérez-le bien. + +ACHILLE.--Eh bien! c'est ce que je fais. + +THERSITE.--Mais non, vous ne le considérez pas bien; car, pour qui que +vous le preniez, c'est Ajax. + +ACHILLE.--Je le sais bien, fou. + +THERSITE.--Oui, mais ce fou ne se connaît pas lui-même. + +AJAX.--C'est pour cela que je te bats. + +THERSITE, _riant_.--Là, là, là! les petites preuves d'esprit qu'il +donne! voilà comme ses saillies ont les oreilles longues. Je lui ai +rogné le cerveau, comme il a battu mes os. J'achèterai neuf moineaux +pour un sou; eh bien! sa pie-mère[21] ne vaut pas la neuvième partie +d'un moineau. Ce seigneur, Achille, cet Ajax..., qui porte son esprit +dans son ventre et ses boyaux dans la tête, je vais vous dire ce que je +dis de lui. + +[Note 21: _Pie-mère, pia mater_, sorte de membrane très-fine qui +revêt immédiatement le cerveau.] + +ACHILLE.--Eh bien! quoi? + +THERSITE.--Je dis que cet Ajax... + +(Ajax s'avance pour le frapper de nouveau; Achille se met entre eux +deux.) + +ACHILLE.--Allons, bon Ajax... + +THERSITE.--N'a pas autant d'esprit... + +(Ajax veut se débarrasser des bras d'Achille.) + +ACHILLE.--Allons, je vous tiendrai. + +THERSITE.--... Qu'il en faudrait pour boucher le trou de l'aiguille +d'Hélène, pour laquelle il vient combattre. + +ACHILLE.--Paix, fou. + +THERSITE.--Je voudrais avoir la paix et le repos; mais ce fou ne le veut +pas: tenez, c'est lui, le voilà; voyez-le bien. + +AJAX.--O damné roquet! je te... + +ACHILLE.--Voulez-vous lutter d'esprit avec un fou? + +THERSITE.--Non, je vous en réponds; car l'esprit d'un fou ferait honte +au sien. + +PATROCLE.--Point d'injures, Thersite. + +ACHILLE.--Quel est donc le sujet de la querelle? + +AJAX.--J'ai dit à cette vile chouette de m'apprendre l'objet de la +proclamation, et il se met à me railler. + +THERSITE.--Je ne suis pas ton valet. + +AJAX.--Allons, va, va. + +THERSITE.--Je sers ici en volontaire. + +ACHILLE.--Ton dernier service était un service de patience; il n'était +certainement pas volontaire; il n'y a point d'homme qui soit battu +volontairement; c'était Ajax qui était ici le volontaire, et toi tu +étais comme sous presse[22]. + +THERSITE.--Oui-da?--Une grande partie de votre esprit gît aussi dans vos +muscles, ou bien il y a des menteurs[23]. Hector sera une bonne capture, +s'il vous fait sauter la cervelle; il gagnerait autant à casser une +grosse noix moisie sans amande. + +[Note 22: _Under an impress_, soumis à la presse militaire.] + +[Note 23: Encore le verbe _to lie_ qui sert à l'équivoque _to lie_ +être couché, mentir.] + +ACHILLE.--Quoi! à moi aussi, Thersite? + +THERSITE.--Il y a Ulysse et le vieux Nestor, dont l'esprit était moisi +avant que vos grands-pères eussent des ongles à leurs orteils..., qui +vous accouplent au joug comme deux boeufs de charrue, et vous font +labourer cette guerre. + +ACHILLE.--Quoi? que dis-tu là? + +THERSITE.--Oui, vraiment. Ho! ho! Achille! ho! ho! Ajax! ho! ho! + +AJAX.--Je te couperai la langue. + +THERSITE.--Peu m'importe: je parlerai encore autant que vous après. + +PATROCLE.--Allons, plus de paroles, Thersite; paix! + +THERSITE.--Moi, je me tiendrai en paix, quand le braque d'Achille me +dira de me taire. + +ACHILLE.--Voilà pour vous, Patrocle. + +THERSITE.--Je veux vous voir pendus, comme deux bourriques, avant que +je rentre jamais dans vos tentes; je me tiendrai là où il y a un peu +d'esprit, et je quitterai la faction des fous. + +(Il sort.) + +PATROCLE.--Un bon débarras. + +ACHILLE.--Voici ce qu'on a publié dans toute l'armée: qu'Hector, demain +vers la cinquième heure du soleil, viendra, avec un trompette, entre nos +tentes et les murs de Troie, défier au combat quelque chevalier qui aura +du coeur et qui osera soutenir,... je ne sais quoi. C'est de la sottise, +adieu! + +AJAX.--Adieu? Qui lui répondra? + +ACHILLE.--Je n'en sais rien; on l'a mis en loterie, autrement il +connaîtrait déjà son homme. + +AJAX.--Ah! vous voulez parler de vous.--Je vais en apprendre davantage. + + +SCÈNE II + +Troie.--Appartement du palais de Priam. + +PRIAM, HECTOR, TROÏLUS, PARIS et HÉLÉNUS. + + +PRIAM.--Après la perte de tant d'heures, de discours et de sang, Nestor +vient encore nous dire au nom des Grecs: «Rendez Hélène, et tous les +dommages: honneur, perte de temps, voyages, dépenses, blessures, amis, +et tout l'amas de biens précieux que cette guerre vorace a consumés dans +son sein brûlant, seront mis de côté.»--Hector, qu'en dites-vous? + +HECTOR.--Quoiqu'aucun homme ne craigne moins les Grecs que moi, quant à +ce qui me touche particulièrement, néanmoins, vénérable Priam, il n'y +a pas de dame parmi celles dont les entrailles sont les plus tendres +et les plus susceptibles de concevoir des craintes, qui soit plus prête +qu'Hector à s'écrier: Qui peut prévoir la suite? Le mal de la paix, +c'est la sécurité, une sécurité trop confiante. Mais une défiance +modeste est nommée le fanal du sage, la sonde qui pénètre jusqu'au fond +de tout ce qu'il y a de pire. Qu'Hélène parte. Depuis que la première +épée a été tirée pour cette querelle, parmi les milliers de guerriers +égorgés, chaque dixième victime nous était aussi précieuse qu'Hélène: je +parle des nôtres; si nous avons perdu tant de fois le dixième des nôtres +pour conserver un bien qui ne nous appartient pas, ce bien porterait mon +nom qu'il n'aurait pas la valeur du dixième. Sur quoi se fonde le motif +qui nous fait refuser de la rendre? + +TROÏLUS.--Fi donc! fi donc! mon frère. Pesez-vous le prix et l'honneur +d'un roi, d'un aussi grand roi que notre auguste père, dans la balance +qui sert aux intérêts vulgaires? Voulez-vous calculer avec des jetons la +valeur inappréciable de son mérite infini et entourer un corps immense +d'une ceinture aussi étroite que les craintes et les raisons? Fi donc! +ayez honte, au nom des dieux! + +HÉLÉNUS.--Il n'est pas étonnant que vous attaquiez si rarement la +raison, vous qui en êtes si dépourvu. Faudrait-il donc que notre père +gouvernât les affaires de son empire sans le secours de la raison, parce +que votre discours, qui le lui conseille, en est dénué? + +TROÏLUS.--Vous êtes pour le sommeil et les songes, mon frère le prêtre; +vous garnissez vos gants de raisons. Les voici, vos raisons: vous savez +qu'une épée est dangereuse à manier; et la raison fuit tout objet qui +présente un danger. Qui donc s'étonnera qu'Hélénus, lorsqu'il aperçoit +devant lui un Grec et son épée, ajuste promptement les ailes de la +raison à ses talons, et s'enfuie aussi vite que Mercure grondé par +Jupiter, ou qu'une étoile lancée hors de sa sphère? Si nous voulons +parler de raison, fermons donc nos portes, et dormons; le courage et +l'honneur auraient bientôt des coeurs de lièvre, s'ils se farcissaient +seulement leurs pensées de cette grasse raison; La raison et la prudence +rendent le foie blanc[24] et abattent la force. + +[Note 24: _Make livers pale_ (rendent le foie blanc). La blancheur +du foie était regardée comme une preuve de lâcheté, ainsi dans Macbeth +«_thou lily livered_.»] + +HECTOR.--Mon frère, Hélène ne vaut pas ce qu'il nous en coûte pour la +garder. + +TROÏLUS.--Quel objet a d'autre valeur que celle qu'on y attache? + +HECTOR.--Mais cette valeur ne dépend pas d'un caprice particulier; +l'estime et le cas qu'on fait d'un objet viennent autant de son prix +réel que de l'opinion de celui qui le prise. C'est une folle idolâtrie, +que de rendre le culte plus grand que le dieu; c'est un délire que +de vouloir attribuer à un objet des qualités qu'il s'arroge bientôt +lui-même sans avoir l'ombre du mérite auquel il prétend. + +TROÏLUS.--J'épouse aujourd'hui une femme, et mon choix est dirigé par +mon penchant: mon inclination s'est enflammée par mes oreilles et mes +yeux, deux pilotes naviguant entre le dangereux rivage du caprice et +du jugement. Comment puis-je me dégager de la femme que j'ai choisie, +quoique ma volonté vienne à se dégoûter de son propre choix? Il n'y a +aucun moyen d'échapper à ceci, tout en restant ferme dans la route de +l'honneur. Nous ne renvoyons pas au marchand ses soieries, après que +nous les avons salies, et nous ne jetons pas les restes d'un festin dans +le panier de rebut, parce que nous nous trouvons rassasiés. On a trouvé +à propos que Pâris tirât des Grecs quelque vengeance; c'est le souffle +de vos suffrages unanimes qui a enflé ses voiles: les vents et la mer, +suspendant leur antique querelle, ont fait une trêve pour seconder +ses desseins; enfin il a touché au port désiré; et pour une vieille +tante[25], que les Grecs retenaient captive, il a enlevé une reine de +Grèce, dont la jeunesse et la fraîcheur flétrissent les traits d'Apollon +même, et font pâlir l'Aurore. Pourquoi la gardons-nous? Les Grecs +gardent notre tante.--Mérite-t-elle d'être gardée? Oh! Hélène est une +perle dont la conquête a fait lancer mille vaisseaux, et a converti en +marchands des rois couronnés. Si vous accordez une fois que Pâris fit +sagement de partir (comme vous êtes forcés d'en convenir, vous étant +tous écriés: Partez, partez); si vous avouez qu'il a ramené chez nous +une noble conquête, comme vous êtes aussi forcés de l'avouer, après +avoir frappé des mains, et crié inestimable! pourquoi donc blâmez-vous +aujourd'hui les suites de vos propres conseils, et faites-vous une chose +que n'a pas faite encore la fortune, en ravalant l'objet que vous avez +vous-même estimé au-dessus des richesses de la mer et de la terre? +O quel vil larcin que de voler un bien que nous tremblons de garder! +Voleurs, indignes du trésor que nous avons enlevé, lorsqu'après +avoir fait aux Grecs cet affront dans le sein même de leur pays, nous +craignons d'en défendre la possession dans notre ville natale! + +[Note 25: _Hésione_, soeur de Priam.] + +CASSANDRE, _de l'intérieur du théâtre_.--Pleurez, Troyens, pleurez! + +PRIAM.--Quel est ce bruit? d'où viennent ces cris sinistres? + +TROÏLUS.--C'est notre folle de soeur: je reconnais sa voix. + +CASSANDRE, _dans l'intérieur_.--Pleurez, Troyens! + +HECTOR.--C'est Cassandre. + +CASSANDRE _entre en délire_.--Pleurez, pleurez, Troyens! Prêtez-moi dix +mille yeux, et je les remplirai de larmes prophétiques[26]. + +[Note 26: Tunc etiam fatis aperit Cassandra futuris Ora, dei jussu +non unquam credita Teucris. + +_(Énéide,_ l. II, v. 246-47.)] + +HECTOR.--Paix, ma soeur; paix! + +CASSANDRE.--Jeunes filles, jeunes garçons, adultes et vieillards ridés, +tendres enfants qui ne pouvez que pleurer, secondez tous mes clameurs. +Payons d'avance la moitié du tribut immense de gémissements que nous +prépare l'avenir. Pleurez, Troyens, pleurez. Accoutumez vos yeux aux +larmes. Troie ne sera plus, et le superbe palais d'Ilion va tomber. +Pâris, notre frère, est la torche embrasée qui nous consume. Pleurez, +Troyens; criez: Hélène! Malheur! pleurez, pleurez: Troie est en feu, si +Hélène ne s'en va! + +(Elle sort.) + +HECTOR.--Eh bien! jeune Troïlus, ces accents prophétiques de notre +soeur n'excitent-ils aucun remords? Ou votre sang est-il si follement +bouillant, que les conseils de la raison, ni la crainte d'un mauvais +succès dans une mauvaise cause, ne puissent le modérer? + +TROÏLUS.--Quoi! mon frère Hector, nous ne pouvons juger de la justice +d'une entreprise sur l'issue que pourront lui donner les événements, ni +laisser abattre le courage de nos âmes, parce que Cassandre est folle. +Les transports de son cerveau malade ne peuvent pas dénaturer la bonté +d'une cause que notre honneur à tous s'est engagé à faire triompher. +Pour ma part, je n'y ai pas plus d'intérêt que tous les fils de Priam; +mais que Jupiter ne permette pas qu'il soit pris parmi nous aucune +résolution qui laisse au plus faible courage de la répugnance à la +soutenir et à combattre pour elle! + +PARIS.--Autrement le monde pourrait taxer de légèreté mes entreprises +aussi bien que vos conseils; mais j'atteste les dieux que c'est votre +plein consentement qui a donné des ailes à mon inclination, et qui a +étouffé toutes les craintes attachées à ce fatal projet; car que peut, +hélas! mon bras isolé? Quelle défense y a-t-il dans la valeur d'un seul +homme, pour soutenir le choc et la vengeance des ennemis que devait +armer cette querelle? Et cependant, je proteste que si je devais moi +seul en subir les périls, et que mon pouvoir égalât ma volonté, +jamais Pâris ne rétracterait ce qu'il a fait, ni ne faiblirait dans sa +poursuite. + +PRIAM.--Pâris, vous parlez comme un homme enivré de voluptés: vous avez +le miel, vous; mais ils goûtent le fiel: ainsi vous n'avez pas de mérite +à être vaillant. + +PARIS.--Seigneur, je n'ai pas seulement en vue les plaisirs qu'une +pareille beauté apporte avec elle: je voudrais aussi effacer la tache de +son heureux enlèvement, par l'honneur de la garder. Quelle trahison ne +serait-ce pas contre cette princesse enlevée, quel opprobre pour votre +gloire, quelle ignominie pour moi, de céder aujourd'hui sa possession, +lâchement et par contrainte? Se peut-il qu'une idée aussi basse puisse +prendre pied un moment dans vos âmes généreuses? Parmi les plus faibles +courages de notre parti, il n'en est pas un qui n'ait un coeur pour +oser, et une épée à tirer, quand il est question de défendre Hélène: +il n'en est pas un, si grand, si noble qu'il soit, dont la vie fût +mal employée, ou la mort sans gloire, lorsqu'Hélène en est l'objet: je +conclus donc que nous pouvons bien combattre pour une beauté, dont la +vaste enceinte de l'univers ne peut nous offrir l'égale. + +HECTOR.--Pâris, et vous, Troïlus, vous avez tous deux bien parlé; +et vous avez raisonné sur l'affaire et la question maintenant en +discussion; mais bien superficiellement, et comme des jeunes gens +qu'Aristote[27] jugerait incapables d'entendre la philosophie morale. +Les raisons que vous alléguez conviennent mieux à l'ardente passion d'un +sang bouillant, qu'à un libre choix entre le juste et l'injuste: car le +plaisir et la vengeance ont l'oreille plus sourde que le serpent à la +voix d'une sage décision. La nature veut qu'on rende tous les biens +au légitime possesseur; or quelle dette plus sacrée y a-t-il, parmi le +genre humain, que celle de l'épouse envers l'époux? Si cette loi de +la nature est enfreinte par la passion, et que les grandes âmes lui +résistent par une partiale indulgence pour leurs penchants inflexibles, +il y a, dans toute nation bien gouvernée, une loi pour dompter ces +passions effrénées qui désobéissent et se révoltent. Si donc Hélène est +la femme du roi de Sparte (comme il est notoire qu'elle l'est), ces +lois morales de la nature et des nations crient hautement qu'il faut +la renvoyer à son époux. Persister dans son injustice, ce n'est pas la +réparer; c'est au contraire l'aggraver encore. Voilà quel est l'avis +d'Hector, en ne consultant que la vérité; néanmoins, mes braves frères, +je penche de votre côté dans la résolution de garder Hélène: c'est +une cause qui n'intéresse pas médiocrement notre dignité générale et +individuelle. + +[Note 27: On ne s'attendait guère A voir _Aristote_ en cette +affaire. (La Fontaine.)] + +TROÏLUS.--Vous venez de toucher l'âme de nos desseins. Si nous +n'étions pas plus jaloux de gloire que nous ne le sommes d'obéir à nos +ressentiments, je ne souhaiterais pas qu'il y eût une goutte de plus du +sang troyen versé pour la défense d'Hélène. Mais, brave Hector, elle +est un objet d'honneur et de renommée; un aiguillon puissant aux actions +courageuses et magnanimes; notre valeur peut aujourd'hui terrasser nos +ennemis, et la gloire dans l'avenir peut nous sanctifier. Car je présume +que le brave Hector ne voudrait pas, pour les trésors du monde entier, +renoncer à la riche promesse de gloire qui sourit au front de cette +guerre. + +HECTOR.--Je suis des vôtres, valeureux fils de l'illustre Priam.--J'ai +lancé un audacieux défi au milieu des Grecs factieux et languissants; il +portera l'étonnement au fond de leurs âmes assoupies. J'ai été informé +que leur grand général sommeillait, tandis que la jalousie se glissait +dans l'armée. Ceci, je présume, le réveillera. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +Le camp des Grecs.--L'entrée de la tente d'Achille. + +_Entre_ THERSITE. + + +THERSITE.--Eh bien! Thersite? Quoi! tu te perds dans le labyrinthe de ta +colère? Cet éléphant d'Ajax en sera-t-il quitte à ce prix?--Il me bat, +et je le raille: vraiment, belle satisfaction! Je voudrais changer de +rôle avec lui; moi, pouvoir le battre, et en être raillé. Par le diable, +j'apprendrai à conjurer, à évoquer les démons, plutôt que de ne pas voir +quelque résultat aux imprécations de ma colère. Et puis cet Achille: +un fameux travailleur! Si Troie n'est prise que lorsque ces deux +assiégeants auront miné ses fondements, ses murs tiendront jusqu'à ce +qu'ils tombent d'eux-mêmes.--O toi, grand lance-tonnerre de l'Olympe, +oublie donc que tu es Jupiter, le roi des dieux, et toi, Mercure, oublie +toute l'astuce des serpents enlacés à ton caducée, si vous n'achevez pas +d'ôter à ces deux champions la petite, la très-petite dose de bon sens +qui leur reste encore. Et l'ignorance elle-même, à la courte vue, sait +que cette dose est si excessivement mince qu'elle ne leur fournirait pas +d'autre expédient, pour délivrer un moucheron des pattes d'une araignée, +que de tirer leur fer pesant et de couper la toile. Après cela, +vengeance sur le camp entier: ou plutôt, le mal des os[28]; car +c'est, je crois, le fléau attaché à ceux qui font la guerre pour une +jupe.--J'ai dit mes prières: que le démon de l'envie réponde, _amen_! +Holà! ho! seigneur Achille. + +[Note 28: _Bone-Ache,_ soit que l'on regarde ces douleurs ostéocopes +comme un symptôme de la maladie ou comme la maladie elle-même, il est +certain que Shakspeare a voulu parler ici du mal de Vénus.] + +(Entre Patrocle.) + +PATROCLE.--Qui appelle? Thersite! bon Thersite, entre donc, et viens +railler. + +THERSITE.--Si j'avais pu me souvenir d'une pièce d'or fausse, tu +n'aurais pas échappé à mes réflexions. Mais peu importe: je te laisse à +toi-même. Que la commune malédiction du genre humain, l'ignorance et la +folie, abondent en toi! Que le ciel te fasse la grâce de te laisser sans +mentor, et que la discipline n'approche pas de toi! Que la fougue de +ton sang soit ton seul guide jusqu'à ta mort! Et alors, si celle qui +t'ensevelira dit que tu es un beau corps, je veux jurer et jurer encore +qu'elle n'a jamais enseveli que des lépreux. _Amen!_--Où est Achille? + +PATROCLE.--Quoi, es-tu devenu dévot? Étais-tu là en prière? + +THERSITE.--Oui; et que le ciel veuille m'entendre! + +(Achille sort de sa tente.) + +ACHILLE.--Qui est là? + +PATROCLE.--Thersite, seigneur. + +ACHILLE.--Où, où?--Te voilà venu? Pourquoi, toi, mon fromage, mon +digestif, pourquoi ne t'es-tu pas servi sur ma table depuis tant de +repas?--Allons; dis-moi ce qu'est Agamemnon? + +THERSITE.--Ton commandant, Achille.--Allons, Patrocle, dis-moi ce qu'est +Achille? + +PATROCLE.--Ton chef, Thersite: dis-moi à ton tour, qu'es-tu, toi? + +THERSITE.--Ton connaisseur, Patrocle: et dis-moi, Patrocle, qu'es-tu, +toi? + +PATROCLE.--Tu peux le dire, toi qui te dis connaisseur. + +ACHILLE.--Oh! dis-le, dis-le. + +THERSITE.--Je vais décliner toute la question: Agamemnon commande +Achille; Achille est mon chef; je suis le connaisseur de Patrocle, et +Patrocle est un fou. + +PATROCLE--Comment, misérable! + +THERSITE.--Tais-toi, fou. Je n'ai pas fini. + +ACHILLE.--Allons, c'est un homme privilégié.--Continue, Thersite. + +THERSITE.--Agamemnon est un fou; Achille est un fou; Thersite est un +fou; et, comme je l'ai dit ci-devant, Patrocle est un fou. + +ACHILLE.--Prouve cela, allons! + +THERSITE.--Agamemnon est un fou de prétendre commander Achille; Achille +est un fou de se laisser commander par Agamemnon: Thersite est un fou de +rester au service d'un pareil fou, et Patrocle est absolument fou. + +PATROCLE.--Pourquoi suis-je fou? + +THERSITE.--Demande-le à celui qui t'a fait: moi, il me suffit que tu le +sois.--Regardez, qui vient à nous? + +(Agamemnon, Ulysse, Nestor, Diomède et Ajax s'avancent vers la tente +d'Achille.) + +ACHILLE.--Patrocle, je ne veux parler à personne.--Viens avec moi, +Thersite. + +(Achille rentre dans sa tente.) + +THERSITE.--Que de sottise, de jonglerie et de friponnerie il y a dans +tout ceci! le sujet de la question est un homme déshonoré et une +femme perdue. Une belle querelle, vraiment, pour exciter ces factions +jalouses, et verser son sang jusqu'à la dernière goutte!--Que le +serpigo[29] dessèche le sujet de ces débats!--et que la guerre et la +débauche détruisent tout. + +[Note 29: Ulcère qui sillonne en zigzag la peau.] + +(Il s'en va.) + +AGAMEMNON.--Où est Achille? + +PATROCLE.--Dans sa tente: mais il est indisposé, seigneur. + +AGAMEMNON.--Faites-lui savoir que nous sommes ici: il a brusqué nos +députés; et nous mettons de côté nos prérogatives pour venir le visiter. +Dites-le-lui, de crainte qu'il ne s'imagine peut-être que nous n'osons +pas rappeler les droits de notre place, ou que nous ne savons pas ce que +nous sommes. + +PATROCLE.--Je lui dirai. + +(Il sort.) + +ULYSSE.--Nous l'avons vu à l'entrée de sa tente; il n'est point malade. + +AJAX.--Il l'est, mais du mal de lion; il est malade d'un coeur +enflé d'orgueil: vous pouvez appeler cela mélancolie, si vous voulez +l'excuser; mais, sur ma tête, c'est de l'orgueil. Et pourquoi donc, +pourquoi donc? Qu'il nous en donne la raison.--Un mot, seigneur. + +(Agamemnon et Ajax vont se parler à l'écart.) + +NESTOR.--Quel est donc la cause qui excite Ajax à aboyer ainsi contre +lui? + +ULYSSE.--Achille lui a débauché son fou. + +NESTOR.--Qui? Thersite? + +ULYSSE.--Lui-même. + +NESTOR.--Voilà donc Ajax qui va manquer de matière, s'il a perdu le +sujet de son discours. + +ULYSSE.--Non, vous voyez qu'Achille est devenu son sujet, à présent +qu'il lui a pris le sien. + +NESTOR.--Tant mieux, leur séparation entre plus dans nos voeux que leur +faction, puisqu'un fou a pu la rompre! + +ULYSSE.--L'amitié, dont la sagesse n'est pas le noeud, est aisément +désunie par la folie; voici Patrocle qui revient. + +(Patrocle revient.) + +NESTOR.--Point d'Achille avec lui. + +ULYSSE.--L'éléphant a des jointures, mais point pour la politesse: ses +jambes sont pour son besoin, et non pour fléchir. + +PATROCLE.--Achille me charge de vous dire qu'il est bien fâché, si +quelque autre objet que celui de votre dissipation et de votre plaisir +a porté Votre Grandeur, et sa noble suite, à venir à sa tente: il se +flatte que tout le but de cette visite est votre santé, que c'est une +promenade de l'après-dîner pour aider à la digestion. + +AGAMEMNON.--Écoutez, Patrocle.--Nous ne sommes que trop accoutumés à ces +réponses. Mais cette excuse qu'il nous envoie sur les ailes rapides du +mépris n'échappe point à notre intelligence. Il a beaucoup de mérite, et +nous avons beaucoup de raisons de lui en attribuer: cependant toutes ses +vertus, que lui-même ne montre pas dans un jour glorieux, commencent à +perdre de leur éclat à nos yeux; c'est un beau fruit servi dans un plat +malsain, et qui pourrait bien se gâter sans qu'on en goûte. Allez, et +répétez-lui que nous sommes venus pour lui parler; et vous ne ferez pas +mal de lui dire que nous l'accusons d'un excès d'orgueil, et d'un défaut +d'honnêteté. Il se croit plus grand dans son opinion présomptueuse +qu'il ne le paraît au jugement du bon sens. Dites-lui que de plus +dignes personnages que lui tolèrent la sauvage solitude qu'il affecte, +dissimulent la force sacrée de leur autorité, souscrivent avec une +humble déférence à sa bizarre supériorité, et épient ses mauvaises +lunes, le flux et le reflux de son humeur, comme si tout le cours +de cette entreprise devait suivre la marée de ses caprices. Allez, +dites-lui cela; et ajoutez que, s'il se met à un prix trop haut, nous +nous passerons de lui; que, semblable à une machine de guerre qu'on ne +peut transporter, il reste gisant et chargé de ce reproche public: «il +faut ici du mouvement: cette machine ne peut aller à la guerre.» Nous +préférons un nain actif à un géant endormi.--Dites-lui cela. + +PATROCLE.--Je vais le faire, et je rapporterai sa réponse sur-le-champ. + +(Patrocle sort.) + +AGAMEMNON.--Sa seconde réponse ne nous satisfera pas. Nous sommes venus +pour lui parler.... Ulysse, pénétrez dans sa tente. + +(Ulysse sort.) + +AJAX.--Hé! qu'est-il plus qu'un autre! + +AGAMEMNON.--Il n'est pas plus qu'il ne se croit être. + +AJAX.--Est-il autant? Ne pensez-vous pas qu'il croit valoir mieux que +moi? + +AGAMEMNON.--Sans aucun doute. + +AJAX.--Et souscrirez-vous à cette opinion, et direz-vous: cela est vrai? + +AGAMEMNON.--Non, noble Ajax; vous êtes aussi fort, aussi vaillant, aussi +sage, aussi noble, beaucoup plus doux et beaucoup plus traitable que +lui. + +AJAX.--Comment un homme peut-il être orgueilleux? Comment vient +l'orgueil? Je ne sais pas ce que c'est que l'orgueil. + +AGAMEMNON.--Votre jugement en est plus net, Ajax, et vos vertus en sont +plus belles. L'homme orgueilleux se dévore lui-même. L'orgueil est son +miroir, son héraut, son historien: et toute belle action qu'il vante +lui-même, il en engloutit le mérite par sa louange même. + +AJAX.--Je hais un homme orgueilleux, comme je hais la génération des +crapauds. + +NESTOR, _à part._--Et cependant il s'aime lui-même: cela n'est-il pas +étrange? + +(Ulysse revient.) + +ULYSSE.--Achille n'ira point au combat demain matin. + +AGAMEMNON.--Quelle est son excuse? + +ULYSSE.--Il n'en allègue aucune: mais il suit le penchant de sa +propre humeur, sans attention, ni égard pour personne, obstiné dans sa +présomption et sa propre volonté. + +AGAMEMNON.--Pourquoi ne veut-il pas, cédant à notre honnête prière, +sortir de sa tente et respirer l'air avec nous? + +ULYSSE.--Il donne de l'importance aux plus petites choses, pour cela +même qu'il se voit prié. Il est possédé de sa grandeur, et il ne se +parle à lui-même qu'avec un orgueil mécontent de ses propres louanges. +L'idée qu'il a de son mérite fait bouillir son sang avec tant de chaleur +qu'au milieu de ses facultés actives et intellectuelles, le royal +Achille se mêle en furieux à la commotion et se renverse lui-même: que +vous dirai-je? Il est tellement infecté de la peste d'orgueil, que les +symptômes mortels crient: Il n'y a point de remède[30]. + +[Note 30: Allusion aux taches mortelles des pestiférés.] + +AGAMEMNON.--Qu'Ajax aille le trouver.--Mon cher seigneur, allez, et +saluez-le dans sa tente; on dit qu'il fait cas de vous; et à votre +prière il se laissera détourner un peu de son obstination. + +ULYSSE.--O Agamemnon, n'en faites rien. Nous consacrerons tous les pas +d'Ajax quand ils s'éloigneront d'Achille. Ce chef altier qui nourrit +son arrogance de sa propre substance et qui ne souffre jamais que les +affaires du monde entrent dans sa tête à l'exception de celles qu'il +conçoit et rumine lui-même, sera-t-il vénéré par un héros que nous +honorons plus que lui? Non, il ne faut pas que ce vaillant seigneur +trois fois illustre prostitue ainsi sa palme, si noblement acquise; ni, +suivant mon avis, qu'il asservisse son mérite personnel, aussi riche en +titres que peut l'être celui d'Achille, en allant trouver Achille. Cette +complaisance ne ferait qu'enfler[31] son orgueil déjà trop bouffi; +ce serait ajouter des feux au Cancer, lorsqu'il est embrasé, et qu'il +entretient les feux du grand Hypérion. Qu'Ajax aille le trouver! O +Jupiter, ne le souffre pas, et réponds au milieu du tonnerre: Achille, +va le trouver! + +[Note 31: Il y a dans le texte _engraisser son orgueil_.] + +NESTOR, _à part_.--A merveille: il touche l'endroit sensible! + +DIOMÈDE, _à part_.--Et comme le silence d'Ajax savoure ces louanges! + +AJAX.--Je vais à lui, je veux lui frapper le visage de mon gantelet. + +AGAMEMNON.--Oh! non, vous n'irez pas. + +AJAX.--S'il veut faire le fier avec moi, je lui frotterai son +orgueil.--Laissez-moi y aller. + +ULYSSE.--Non, pour toute la valeur de ce qui dépend de cette guerre. + +AJAX.--Un insolent, un misérable! + +NESTOR, _à part_.--Comme il se dépeint lui-même! + +AJAX.--Ne peut-il donc être sociable? + +ULYSSE, _à part_.--C'est le corbeau qui crie contre la couleur noire. + +AJAX.--Je tirerai du sang à ses humeurs. + +AGAMEMNON, _à part_.--C'est le malade qui se fait ici le médecin. + +AJAX.--Si tout le monde pensait comme moi.... + +ULYSSE, _à part_.--L'esprit ne serait plus à la mode. + +AJAX.--Il n'en serait pas quitte à ce prix: il lui faudrait avaler nos +épées auparavant. L'orgueil remportera-t-il la victoire? + +NESTOR, _à part_.--Si cela était, vous en remporteriez la moitié. + +ULYSSE, _à part_.--Il en aurait dix parts. + +AJAX.--Je le pétrirai comme il faut, et je le rendrai souple. + +NESTOR, _à part, à Ulysse_.--Il n'est pas encore assez échauffé: +farcissez-le d'éloges, versez, versez, son ambition a soif. + +ULYSSE, _à Agamemnon_.--Seigneur, vous vous tourmentez trop longtemps de +ce désagrément. + +NESTOR.--Notre illustre général, ne songez plus à cela. + +DIOMÈDE.--Il faut vous préparer à combattre sans Achille. + +ULYSSE.--Et c'est de l'entendre nommer qui lui fait du mal. Voici un +vrai héros.--Mais ce serait le louer en face: je me tais. + +NESTOR.--Et pourquoi cela? Il n'est pas jaloux comme Achille. + +ULYSSE.--Le monde entier sait qu'il est aussi vaillant que lui. + +AJAX.--Un infâme chien se jouer de nous! Oh! que je voudrais qu'il fût +Troyen! + +NESTOR.--Maintenant quel vice serait-ce dans Ajax.... + +ULYSSE.--S'il était orgueilleux. + +DIOMÈDE.--Ou avide de louanges. + +ULYSSE.--Oui, ou d'une humeur colère? + +DIOMÈDE.--Ou bizarre et plein de lui-même. + +ULYSSE.--Rends-en grâce au ciel, Ajax, ton caractère est formé: loue +celui qui t'a engendré, celle qui t'a allaité: gloire à ton précepteur; +et que les dons que tu as reçus de la nature soient renommés au delà, +bien au delà de la science. Mais celui qui a instruit tes bras aux +combats.... que Mars partage l'éternité en deux, et lui en donne la +moitié! et quant à ta force, Milon, porte-taureau[32], le cède au +nerveux Ajax. Je ne vanterai point ta sagesse, qui, comme une borne, un +poteau, un rivage, limite et termine l'étendue de tes grandes facultés. +Voici Nestor.--Instruit par le temps écoulé, il doit être, il est en +effet, et il est impossible qu'il ne soit pas sage.--Mais pardonnez, mon +père Nestor, si vos années étaient aussi jeunes que celles d'Ajax, +et votre cerveau de la même trempe que le sien, vous n'auriez pas la +prééminence sur lui, mais vous seriez ce qu'est Ajax. + +AJAX.--Vous appellerai-je mon père[33]? + +[Note 32: Milon peut bien être cité ici après Aristote.] + +[Note 33: Shakspeare suit ici la coutume de son temps, Ben Johnson +avait plusieurs amis qui s'appelaient ses fils.] + +NESTOR.--Oui, mon cher fils. + +DIOMÈDE.--Laissez-vous guider par lui, seigneur Ajax. + +ULYSSE.--Il est inutile de rester ici plus longtemps; le cerf Achille +reste dans les taillis. Qu'il plaise à notre illustre général de +convoquer son conseil de guerre. De nouveaux rois sont entrés dans +Troie. Demain, nous devons faire face avec nos principales forces; +et voici un guerrier!--Qu'il vienne des chevaliers de l'Orient et de +l'Occident, et qu'ils choisissent entre eux la fleur de leur héros, Ajax +fera raison au meilleur. + +AGAMEMNON.--Allons au conseil.--Laissons dormir Achille, les barques +légères volent sur l'onde, tandis que les gros vaisseaux s'engravent. + +(Ils sortent.) + +FIN DU DEUXIÈME ACTE. + + + + + ACTE TROISIÈME + + +SCÈNE I + +Troie.--Appartement du palais de Priam. + +PANDARE, UN VALET. + + +PANDARE.--Ami! je vous prie, un mot, n'êtes-vous pas de la suite du +jeune seigneur Pâris? + +LE VALET.--Oui, monsieur, quand il marche devant moi. + +PANDARE.--Vous dépendez de lui, veux-je dire? + +LE VALET.--Monsieur, je dépends de mon seigneur. + +PANDARE.--Vous dépendez d'un noble seigneur, il faut que je fasse son +éloge. + +LE VALET.--Le seigneur soit loué! + +PANDARE.--Vous me connaissez: n'est-ce pas? + +LE VALET.--Ma foi, monsieur, très-superficiellement. + +PANDARE.--Ami, connaissez-moi mieux, je suis le seigneur Pandare. + +LE VALET.--J'espère que je connaîtrai mieux votre honneur. + +PANDARE.--C'est ce que je désire. + +LE VALET.--Êtes-vous en état de grâce? + +PANDARE.--_Grâce_[34]? Non, mon ami, honneur, seigneurie, voilà mes +titres.--Quelle est cette musique? + +(On entend une musique dans l'intérieur.) + +[Note 34: Jeu de mots sur _grâce_, titre que prennent les ducs en +Angleterre.] + +LE VALET.--Je ne la connais qu'en _partie_, seigneur, c'est une musique +en parties. + +PANDARE.--Connaissez-vous les musiciens? + +LE VALET.--En entier, monsieur. + +PANDARE.--Pour qui jouent-ils? + +LE VALET.--Pour ceux qui les écoutent, monsieur. + +PANDARE.--Pour le _plaisir_ de qui, ami? + +LE VALET.--Pour le mien, monsieur, et celui des amateurs de musique. + +PANDARE.--Par les ordres de qui, veux-je dire, ami? + +LE VALET.--A qui donnerais-je des ordres, seigneur[35]? + +[Note 35: Équivoque sur le verbe _command_, commander et +commandement, si _command_ est substantif.] + +PANDARE.--Ami, nous ne nous entendons pas l'un l'autre; je suis trop +poli, et toi trop malin; à la requête de qui les musiciens jouent-ils? + +LE VALET.--Voilà une question qui va droit au but, celle-là; ma foi, +monsieur, à la requête de Pâris mon maître, qui est là en personne; et +avec lui, la Vénus mortelle, le coeur de la beauté, l'âme invisible de +l'amour. + +PANDARE.--Qui, ma nièce Cressida? + +LE VALET.--Non, monsieur:--Hélène, n'avez-vous donc pu la reconnaître à +ses attributs? + +PANDARE.--Il me paraît, l'ami, que tu n'as pas vu la belle Cressida.--Je +viens pour parler à Pâris de la part du prince Troïlus; je lui ferai un +assaut de politesses et de compliments; car mon affaire bout. + +LE VALET.--Une affaire bouillie! C'est une phrase à l'étuvée, ma foi! + +(Entrent Pâris et Hélène. Suite.) + +PANDARE.--Bel avenir à vous, seigneur et à toute cette belle compagnie! +Que de beaux désirs, dans une belle mesure, les accompagnent tous! et +surtout vous, belle reine! Que de beaux songes soient le doux oreiller +de votre sommeil! + +HÉLÈNE.--Cher seigneur, vous êtes plein de belles paroles. + +PANDARE.--C'est votre beau plaisir de le dire, aimable princesse.--Beau +prince, voilà de la bonne musique interrompue. + +PARIS.--C'est vous qui l'avez interrompue, cousin, et sur ma vie, vous +en renouerez le fil de nouveau; vous la raccommoderez avec une pièce de +votre invention.--Hélène, il a une voix pleine d'harmonie. + +PANDARE.--Non, madame, en vérité. + +HÉLÈNE.--Oh! seigneur... + +PANDARE.--Rauque, en vérité; rauque, vraiment. + +PARIS.--Bien dit, seigneur.--Oui, je sais que c'est là votre excuse de +temps en temps. + +PANDARE.--Chère princesse, j'aurais affaire au seigneur Pâris.--(_A +Pâris_.) Seigneur, voulez-vous m'accorder la faveur de vous dire un mot? + +HÉLÈNE.--Non; cette défaite ne nous éconduira pas: nous vous entendrons +chanter, certainement. + +PANDARE.--Allons, belle princesse, vous me raillez.--(A Pâris.) Mais +vraiment, comme je vous le dis, seigneur,--mon cher seigneur, mon +estimable ami, votre frère Troïlus... + +HÉLÈNE.--Seigneur Pandare, mon doux seigneur... + +PANDARE.--Allons, poursuivez, charmante princesse, poursuivez.--(_A +Pâris_)...se recommande à vous dans les termes les plus affectueux. + +HÉLÈNE.--Vous ne nous priverez pas de notre mélodie.--Si vous le faites, +que notre mélancolie retombe sur votre tête. + +PANDARE.--Douce princesse, chère princesse; oh! c'est une charmante +princesse, en vérité! + +HÉLÈNE.--...Et rendre triste une douce princesse, c'est une grande +insulte. Non, vous aurez beau faire, cela est inutile; vous n'y gagnerez +rien, en vérité; oh! je ne m'embarrasse pas de ces propos. Non, non. + +PANDARE, _à Pâris_.--...Et, seigneur, il vous prie, si le roi l'invite +au souper, de vous charger de l'excuser. + +HÉLÈNE.--Seigneur Pandare... + +PANDARE.--Que dit mon aimable reine, ma très-aimable reine? + +PARIS.--Quel projet a-t-il en tête? Où soupe-t-il ce soir? + +HÉLÈNE.--Non; mais, seigneur... + +PANDARE.--Que dit ma belle reine? Mon cousin se brouillera avec vous; il +ne faut pas que vous sachiez où il soupe. + +HÉLÈNE.--Je gagerais ma vie que c'est avec Cressida l'usurpatrice. + +PANDARE.--Oh! non, non, vous n'y êtes pas; vous en êtes bien loin; +allez, l'usurpatrice est malade[36]. + +[Note 36: Hélène appelle Cressida l'usurpatrice, parce que sa beauté +lui fait tort.] + +PARIS.--Eh bien! je ferai ses excuses au roi. + +PANDARE.--Oui, mon noble seigneur.--_(A Hélène_.) Pourquoi disiez-vous +Cressida? Oh! non, la pauvre usurpatrice est malade. + +PARIS.--Ah! je devine. + +PANDARE.--Vous devinez? eh! que devinez-vous? Donnez-moi un +instrument.--Allons, voyons, belle princesse. + +HÉLÈNE.--Oh! cela est bien bon de votre part. + +PANDARE.--Ma nièce est horriblement amoureuse d'une chose que vous +possédez, belle reine. + +HÉLÈNE.--Elle est à elle, seigneur, pourvu que ce ne soit pas mon +seigneur Pâris. + +PANDARE.--Lui? non, elle ne veut pas de lui. Elle et lui font deux[37]. + +[Note 37: C'est-à-dire ils sont brouillés.] + +HÉLÈNE.--Une réconciliation, après une brouillerie, pourrait des deux en +faire trois. + +PANDARE.--Allons, allons, je ne veux pas en entendre davantage +là-dessus; je vais vous chanter une chanson. + +HÉLÈNE.--Oui, oui, je vous en prie; sur mon honneur, mon digne seigneur, +vous préludez bien. + +PANDARE.--Oui, oui, vous pouvez, vous pouvez... + +HÉLÈNE.--Que l'amour soit le sujet de votre chanson. Ah! l'amour nous +perdra tous. O Cupidon! Cupidon! Cupidon! + +PANDARE.--L'amour! oui, ce sera lui, d'honneur. + +PARIS.--Oh! oui, bon; l'amour, l'amour, rien que l'amour. + +PANDARE.--En vérité, cela commence ainsi... + + L'amour, l'amour, rien que l'amour, toujours l'amour, + Car, oh! l'arc de l'amour + Perce chevreuils et chevrettes; + Le trait tue + Lorsqu'il blesse; + Mais il chatouille toujours la blessure. + + Ces amants s'écrient: Oh! oh! Ils meurent; + Mais ce qui semble blesser à mort + Se change en oh! oh! en ah! ah! eh! + De sorte que l'amour mourant vit toujours, + Oh! oh! un moment; mais ah! ah! ah! + Oh! oh! on gémit en disant: Ah! ah! ah! + Eh! oh! + +HÉLÈNE.--De l'amour, vraiment jusqu'au bout du nez. + +PARIS.--Il ne se nourrit que de colombes, l'Amour; et cela échauffe +le sang, et le sang chaud engendre de brûlants désirs, et les brûlants +désirs produisent de brûlants effets, et ces brûlants effets sont +l'amour. + +PANDARE.--Est-ce là la génération de l'Amour? Un sang chaud, de chauds +désirs, de chauds effets; comment donc? ce sont des vipères; l'amour +est-il une génération de vipères?--Mon cher seigneur, qui est-ce qui est +en campagne aujourd'hui? + +PARIS.--Hector, Déiphobe, Hélénus, Anténor, et tous les braves de Troie. +J'aurais bien désiré m'armer aussi aujourd'hui; mais mon Hélène ne l'a +pas voulu.--Comment se fait-il que mon frère Troïlus n'y ait pas été? + +HÉLÈNE.--Il y a quelque chose qui lui fait faire la moue.--Vous savez +tout, seigneur Pandare. + +PANDARE.--Non, ma tendre et douce reine.--Je brûle de savoir quel succès +ils ont eu aujourd'hui.--_(A Pâris.)_ Vous vous rappellerez les excuses +de votre frère. + +PARIS.--Ponctuellement. + +PANDARE.--Adieu, belle princesse. + +(Il sort.) + +(On sonne la retraite.) + +HÉLÈNE.--Ne m'oubliez pas auprès de votre nièce. + +PANDARE.--Je m'en souviendrai, belle princesse. + +PARIS.--Ils sont revenus du champ de bataille: allons au palais de +Priam complimenter les guerriers. Chère Hélène, il faut que je vous prie +d'aider à désarmer notre Hector; les boucles rebelles de son armure, une +fois touchées de cette charmante main blanche, obéiront plus vite qu'au +tranchant de l'acier, ou à la force des muscles grecs. Vous serez plus +puissante que tous ces rois insulaires pour désarmer le grand Hector. + +HÉLÈNE.--Je serai fière, Pâris, de le servir: oui, ce qu'il recevra de +moi en hommages me donnera plus de droits au prix de la beauté que ce +que j'en possède, et même m'embellira encore. + +PARIS.--O ma chère, je t'aime au delà de toute idée. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Troie.--Les jardins de Pandare. + +PANDARE, UN VALET DE TROÏLUS. + + +PANDARE.--Eh bien, où est ton maître? est-il chez ma nièce Cressida? + +LE VALET.--Non seigneur, il vous attend pour l'y conduire. + +(Entre Troïlus.) + +PANDARE.--Ah! le voilà qui vient.--Eh bien? eh bien? + +TROÏLUS, _au valet_.--Drôle, éloigne-toi. + +(Le valet sort.) + +PANDARE.--Avez-vous vu ma nièce? + +TROÏLUS.--Non, Pandare, je me promène auprès de sa porte, comme une +ombre étrangère sur les bords du Styx en attendant la barque. O vous, +soyez mon Caron, et transportez-moi rapidement à ces champs fortunés, où +je pourrai me reposer mollement sur ces couches de lis destinées à celui +qui en est digne. O cher Pandare, arrachez à l'amour ses ailes peintes, +et volez avec moi vers Cressida. + +PANDARE.--Promenez-vous dans ce verger. Je vais l'amener ici à +l'instant. + +(Pandare sort.) + +TROÏLUS, _seul_.--Je suis tout étourdi; l'attente me donne des vertiges. +Le plaisir que je goûte déjà en imagination est si doux qu'il enchante +tous mes sens. Qu'arrivera-t-il donc lorsque je m'abreuverai à longs +traits du céleste nectar de l'amour? La mort, je le crains; une mort +d'évanouissement, une volupté trop exquise, trop pénétrante, trop +exaltée dans sa douceur pour la capacité de mes facultés grossières. +Je le crains beaucoup; je crains aussi de perdre le sentiment net de +ma joie, comme dans une bataille où l'on charge pêle-mêle l'ennemi en +déroute. + +(Pandare rentre.) + +PANDARE.--Elle s'apprête, elle va être ici tout à l'heure. C'est à +présent qu'il faut vous aider de tout votre esprit: elle rougit aussi +fort, sa respiration est aussi courte que si elle était épouvantée +par un esprit. Je vais l'aller chercher. Oh! c'est la plus jolie +friponne.--Elle ne respire pas plus qu'un moineau qu'on vient de saisir. + +(Pandare sort.) + +TROÏLUS.--Le même trouble s'empare de mon sein: mon pouls bat plus vite +que le pouls de la fièvre; et toutes mes facultés perdent leur usage, +comme un vassal en rencontrant à l'improviste les yeux du monarque. + +(Pandare vient avec Cressida.) + +PANDARE, _à sa nièce_.--Allons, venez. Pourquoi rougissez-vous? La +pudeur est un enfant.--La voilà; répétez-lui maintenant tous les +serments que vous m'avez faits à moi.--Quoi, vous voilà déjà repartie? +Il faudra donc vous priver de sommeil, pour vous apprivoiser[38]? dites, +le faudra-t-il? Allons, venez, avancez; ou si vous reculez, nous vous +placerons entre les brancards.--Pourquoi ne lui adressez-vous pas la +parole? Allons, levez ce voile, et laissez voir votre portrait. Allons +donc! quelle répugnance vous avez à offenser la lumière du jour! S'il +était nuit, je crois que vous vous rapprocheriez plutôt.--Allons, +allons, éveillez-vous et embrassez la demoiselle. Comment, comment? +c'est un baiser infini comme un fief perpétuel: bâtis ici, charpentier, +l'air y est doux. Oh! vous vous direz tout ce que vous avez sur le +coeur avant que je vous sépare. Oh! le faucon vaut le tiercelet[39], je +gagerais tous les canards de la rivière: allez, allez. + +[Note 38: Voyez _l'Art du Fauconnier_.] + +[Note 39: Le tiercelet est le mâle du faucon; du moins, en +Angleterre, on entend toujours par faucon la femelle du tiercelet.] + +TROÏLUS.--Vous m'avez ôté l'usage de la parole, madame. + +PANDARE.--Les paroles ne payent aucune dette: donnez-lui des effets. +Mais elle vous en ôterait aussi les facultés, si elle mettait leur +activité à l'épreuve. Quoi! on se becquète encore? Nous y voilà.--_En +témoignage de quoi, les deux parties mutuellement_... Entrez, entrez: je +vais faire faire du feu. + +(Pandare sort.) + +CRESSIDA.--Voulez-vous vous promener, seigneur? + +TROÏLUS.--O Cressida! oh! combien de fois je me suis souhaité où je +suis! + +CRESSIDA.--Souhaité, seigneur? Les dieux le veuillent! ô seigneur! + +TROÏLUS.--Qu'ils veuillent quoi? Où tend cette jolie apostrophe? quel +limon ma douce dame aperçoit-elle dans la source de notre amour? + +CRESSIDA.--Plus de limon que d'eau pure, si ma crainte a des yeux. + +TROÏLUS.--La crainte fait un démon d'un chérubin; jamais la crainte ne +voit la vérité. + +CRESSIDA.--L'aveugle crainte, quand la raison clairvoyante la guide, +marche d'un pas plus sûr que l'aveugle raison, qui, sans crainte, +trébuche. En craignant le dernier des malheurs, on s'en préserve +souvent. + +TROÏLUS.--Ah! que ma belle Cressida ne conçoive aucune alarme! Dans +toutes les scènes de l'amour on ne représente point de monstre[40]. + +[Note 40: Allusion aux théâtres d'alors.] + +CRESSIDA.--Non? ni rien de monstrueux? + +TROÏLUS.--Rien, si ce n'est nos projets. Lorsque nous faisons voeu +de verser des torrents de larmes, de vivre au milieu des flammes, de +dévorer les rochers, d'apprivoiser les tigres, croyant qu'il est plus +difficile à notre amante d'imaginer des épreuves assez fortes, qu'à nous +de triompher des travaux qu'elle nous impose; voilà, madame, ce qu'il y +a de monstrueux dans l'amour: c'est que la volonté est infinie, et que +le pouvoir est borné; le désir est immense, et l'exécution esclave des +limites. + +CRESSIDA.--On dit que les amants jurent d'exécuter plus de choses qu'ils +ne peuvent en accomplir, et cependant qu'ils tiennent en réserve un +pouvoir qu'ils n'emploient jamais, jurant de faire dix fois plus qu'un +homme et n'accomplissant pas la dixième partie de ce que fait un homme. +Ceux qui ont la voix des lions et la lâcheté des lièvres ne sont-ils pas +des monstres? + +TROÏLUS.--Y a-t-il des gens pareils? Nous n'en sommes pas. Mesurez vos +louanges sur l'épreuve que vous faites de nous, accordez-nous le degré +de mérite que nous témoignons; notre tête restera nue jusqu'à ce que +le mérite la couronne; nulle perfection à venir ne recueillera d'éloges +anticipés; ne nommons point le mérite avant sa naissance; et lorsqu'il +sera né, ses titres seront modestes; peu de paroles et beaucoup de foi. +Voilà ce que Troïlus sera pour Cressida, tout ce que l'envie pourra +inventer de plus noir sera de ridiculiser ma constance, et tout ce que +la vérité pourra dire de plus vrai ne sera pas plus sincère que Troïlus. + +CRESSIDA.--Voulez-vous entrer, seigneur? + +(Pandare revient.) + +PANDARE.--Quoi, vous rougissez encore? N'avez-vous donc pas fini de +jaser ensemble? + +CRESSIDA.--Eh bien! toutes les folies que je fais, je vous les consacre. + +PANDARE.--Je vous en rends grâces: oui, si le seigneur Troïlus a un fils +de vous, vous me le donnerez: soyez-lui fidèle; et s'il vous délaisse, +c'est moi que vous gronderez. + +TROÏLUS.--Vous connaissez à présent nos otages; la parole de votre oncle +et ma foi constante. + +PANDARE.--Oh! j'engagerai sans crainte ma parole pour elle aussi: les +filles de notre famille sont longtemps à se laisser faire l'amour; mais +une fois gagnées, elles sont constantes; ce sont de vrais glouterons, je +puis vous l'assurer; elles s'attachent là où on les jette. + +CRESSIDA.--La hardiesse commence à me venir, et me rend le courage, +prince Troïlus; je vous ai aimé nuit et jour depuis de bien longs mois. + +TROÏLUS.--Pourquoi donc ma Cressida a-t-elle tardé si longtemps à se +laisser vaincre? + +CRESSIDA.--Dites à paraître vaincue; mais j'étais vaincue, seigneur, +depuis le premier coup d'oeil que je... Pardonnez-moi... Si j'en avoue +trop, vous deviendrez tyran. Je vous aime à présent; mais jusqu'à +présent, pas au point de n'être pas maîtresse de mon amour.--Ah! +d'honneur, je ne dis pas vrai; mes pensées étaient comme des enfants +sans lisière, devenus trop mutins pour obéir à leur mère.--Voyez comme +nous sommes folles! Pourquoi ai-je bavardé? Qui sera discret pour nous, +lorsque nous ne pouvons pas nous garder le secret à nous-mêmes? Mais, +quoique je vous aimasse bien, je ne vous recherchais pas, et cependant, +je le jure, je souhaitais alors être un homme, ou bien que les femmes +eussent le privilége qu'ont les hommes de parler les premiers. Mon ami, +dites-moi de me taire, car dans l'enchantement où je suis, je dirai +vivement des choses dont je me repentirai après. Voyez, voyez: votre +silence, adroit dans sa discrétion, surprend à ma faiblesse le secret le +plus profond de mon âme.--Fermez-moi la bouche. + +TROÏLUS.--Je le veux bien _(il l'embrasse),_ quoiqu'il en sorte une +douce musique. + +PANDARE.--C'est fort joli, en vérité. + +CRESSIDA.--Seigneur, je vous en conjure, pardonnez-moi. Je n'avais pas +l'intention de demander un baiser. Je suis honteuse.--O ciel! qu'ai-je +fait?--Pour cette fois, je veux prendre congé de vous, seigneur. + +TROÏLUS.--Congé, chère Cressida? + +PANDARE.--Congé! Oh! si vous prenez congé avant demain matin... + +CRESSIDA.--Je vous en prie, permettez-moi... + +TROÏLUS.--Qui est-ce qui vous importune, madame? + +CRESSIDA.--Seigneur, ma propre compagnie. + +TROÏLUS.--Vous ne pouvez pas vous fuir vous-même. + +CRESSIDA.--Laissez-moi m'en aller et essayer: j'ai une partie fâcheuse, +qui s'abandonne elle-même pour être la dupe d'un autre.--Je voudrais +m'en aller! Où est donc ma raison? Je ne sais ce que je dis. + +TROÏLUS.--On sait bien ce qu'on dit quand on parle avec tant de sagesse. + +CRESSIDA.--Peut-être, seigneur, que j'ai montré plus de finesse que +d'amour: et que je vous ai fait sans détour de si grands aveux pour +amorcer vos désirs.--Mais vous n'êtes pas sage, ou vous n'aimez pas. +Unir la sagesse et l'amour surpasse le pouvoir de l'homme[41]: ce +prodige est réservé aux dieux. + +[Note 41: _Amare et sapere vix à Deo conceditur_. (Publius Syrus.)] + +TROÏLUS.--Ah! que je voudrais pouvoir penser qu'il est au pouvoir +d'une femme (et si cela est possible, je le crois de vous) d'entretenir +toujours son flambeau et les feux de l'amour; de conserver sa constance +pleine de vigueur et de jeunesse, afin qu'elle survive à sa beauté +extérieure par une âme qui se renouvelle plus promptement que le sang +ne s'appauvrit! ou si je pouvais être convaincu que mon dévouement et ma +fidélité pour vous peuvent rencontrer leur égale dans une tendresse pure +sans alliage; oh! que je serais alors élevé au-dessus de moi-même! Mais, +hélas! je suis aussi vrai que la simplicité de la vérité, et plus simple +que la vérité dans son enfance. + +CRESSIDA.--Je lutterai de constance avec vous. + +TROÏLUS.--O combat vertueux, lorsque la vertu lutte avec la vertu, à qui +vaudra le mieux! Les vrais amants, dans les siècles futurs, attesteront +leur foi par le nom de Troïlus. Lorsque dans leurs vers, remplis de +protestations, de serments et de grandes comparaisons, ils auront épuisé +toutes les figures, qu'ils les auront usées à force de les répéter; +après qu'ils auront juré que leur coeur est aussi fidèle que l'acier, +aussi constant que les plantes le sont à la lune, que le soleil l'est +au jour, la tourterelle à sa compagne, le fer à l'aimant, la terre à son +centre; après toutes ces comparaisons, je serai cité comme le modèle le +plus célèbre de fidélité: Fidèle comme Troïlus, telle sera la conclusion +de leurs vers pour les rendre sacrés. + +CRESSIDA.--Puissiez-vous être prophète! Si je suis perfide, ou que +je m'écarte de la fidélité de l'épaisseur d'un cheveu, quand le temps +vieilli se sera oublié lui-même, quand les gouttes de pluie auront usé +les murs de Troie, que l'aveugle oubli aura englouti les cités, et que +des États puissants seront effacés de la terre et réduits à la poussière +du néant, qu'alors la mémoire, remontant au milieu des filles infidèles, +d'infidélité en infidélité, me reproche ma perfidie. Lorsqu'on aura +dit: Aussi perfide que le renard l'est à l'agneau, le loup au veau de la +génisse; le léopard au chevreuil, ou la marâtre à son fils, qu'alors +on ajoute, pour toucher au coeur même de la perfidie: Aussi perfide que +Cressida! + +PANDARE.--Allons, voilà un marché fait: scellez-le, scellez-le; je +servirai de témoin. Je tiens ici votre main, et voici celle de ma nièce: +si jamais vous devenez infidèles l'un à l'autre, après toutes les +peines que j'ai prises pour vous rapprocher, que tous les malheureux +entremetteurs soient jusqu'à la fin du monde appelés de mon nom; qu'on +les appelle tous des Pandares, que tous les hommes inconstants soient +appelés des Troïlus, toutes les femmes perfides des Cressida, et tous +les intrigants d'amour des Pandare! dites tous deux: _Amen_! + +TROÏLUS.--_Amen_! + +CRESSIDA.--_Amen_! + +PANDARE.--_Amen_!--Et là-dessus, je vais vous montrer une chambre à +coucher: et comme le lit ne parlera jamais de vos tendres combats, +pressez-le à mort: allons, venez; et que Cupidon veuille procurer à +toutes les filles qui sont ici bouche close, un lit, une chambre, et un +Pandare pour tout préparer! + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +Le camp des Grecs. + +AGAMEMNON, ULYSSE, DIOMÈDE, NESTOR, AJAX, MÉNÉLAS et CALCHAS. + + +CALCHAS.--Princes, les circonstances présentes m'autorisent à parler +et à réclamer la récompense du service que je vous ai rendu. Je dois +remettre devant vos yeux, que, d'après mon talent de lire dans l'avenir, +j'ai abandonné Troie à Jupiter; j'ai quitté mes biens, et encouru le nom +de traître, je me suis exposé à un sort incertain, au lieu des avantages +et de la fortune dont j'étais possesseur assuré; séparant de moi tout +ce que l'habitude, les liaisons, la coutume et mon état avaient rendu +agréable, familier à ma nature; pour vous rendre service, je suis devenu +ici étranger, tout nouveau dans le monde, sans amis ni connaissances. +Je vous prie donc de m'accorder aujourd'hui une légère faveur prise +à l'avance sur les nombreuses promesses qui subsistent toujours, +dites-vous, pour m'enrichir à l'avenir. + +AGAMEMNON.--Que désires-tu de nous, Troyen? Expose ta demande. + +CALCHAS.--Vous avez un prisonnier troyen, nommé Anténor, pris d'hier. +Troie attache un grand prix à sa personne. Vous avez plusieurs fois (et +je vous en ai souvent remercié) demandé ma fille Cressida en échange de +prisonniers illustres, et Troie l'a toujours refusée; mais cet Anténor, +je le sais, est tellement nécessaire[42] à leurs négociations que, +privées de sa direction, elles doivent échouer; et ils nous donneraient +presque un prince du sang, un des fils de Priam, en échange. +Renvoyez-le, illustres princes, pour la rançon de ma fille, dont la +présence vous acquittera entièrement envers moi de tous les services +que j'ai pu vous rendre, dans les entreprises qui vous intéressaient le +plus. + +[Note 42: Il y a dans le texte: _Such a wrest in their affairs; +wrest_, instrument pour accorder les harpes, dit un commentateur.] + +AGAMEMNON.--Que Diomède le conduise à Troie et nous ramène Cressida: +Calchas aura ce qu'il nous demande.--Noble Diomède, apprêtez-vous +convenablement pour cet échange; et de plus, annoncez à Troie que si +Hector veut demain qu'on réponde à son défi, Ajax est tout prêt. + +DIOMÈDE.--Je me charge de tout ceci, et c'est un fardeau que je suis +fier de porter. + +(Diomède et Calchas sortent.) + +(Achille et Patrocle sortent et paraissent devant leur tente.) + +ULYSSE.--J'aperçois Achille à l'entrée de sa tente. Qu'il plaise à notre +général de passer près de lui, d'un air indifférent, comme s'il l'avait +oublié: et vous, princes, jetez tous sur lui un coup d'oeil vague et +inattentif. Je passerai le dernier; il est probable qu'il me demandera +pourquoi on le regarde d'un air si dédaigneux, pourquoi ces froids +regards. S'il le fait, je saurai, par une dérision salutaire, expliquer +vos dédains à son orgueil qui sera naturellement avide de m'écouter; +cela peut être bon.--L'orgueil n'a pour se montrer d'autre miroir que +l'orgueil: la souplesse des genoux entretient l'arrogance, et c'est le +salaire de l'homme orgueilleux. + +AGAMEMNON.--Nous allons exécuter votre dessein, et affecter un visage +indifférent en passant devant lui. Que chacun de vous en fasse autant; +et que personne ne le salue, ou plutôt qu'on le salue avec dédain; ce +qui l'irritera bien plus que si on ne le regardait pas. Je vais passer +le premier. + +(Ils marchent tous.) + +ACHILLE.--Quoi! le général vient-il me parler? Vous savez ma résolution; +je ne combattrai plus contre Troie. + +AGAMEMNON.--Que dit Achille? Nous veut-il quelque chose? + +NESTOR, _à Achille_.--Voudriez-vous, seigneur, parler au général? + +ACHILLE.--Non. + +NESTOR, _à Agamemnon_.--Rien, seigneur. + +AGAMEMNON.--Tant mieux. + +ACHILLE, _à Ménélas_.--Bonjour, bonjour. + +MÉNÉLAS.--Comment vous portez-vous? comment vous portez-vous? + +(Ménélas sort.) + +ACHILLE.--Quoi! cet homme déshonoré me mépriserait-il! + +AJAX.--Comment vous va, Patrocle? + +ACHILLE.--Bonjour, Ajax. + +AJAX.--Hein! + +ACHILLE.--Bonjour. + +AJAX.--Oui, et bon lendemain aussi. + +(Ajax sort.) + +ACHILLE.--Que veulent dire ces gens-là? Est-ce qu'ils ne connaissent pas +Achille? + +PATROCLE.--Ils passent devant nous d'un air bien indifférent: ils +avaient coutume de saluer, d'envoyer devant eux leurs sourires vers +Achille, de lui adresser de gracieux sourires, et de l'aborder avec +l'humilité qu'ils montrent au pied des saints autels. + +ACHILLE.--Quoi! suis-je devenu pauvre tout à coup? Il est certain que +la grandeur, une fois qu'elle est brouillée avec la fortune, doit se +brouiller aussi avec les hommes. L'homme ruiné lit sa chute dans les +yeux d'autrui aussitôt qu'il la sent lui-même; car les hommes, comme +les papillons, ne déploient leurs ailes poudreuses que pendant l'été; et +l'homme qui n'est que simplement homme ne reçoit aucun honneur; il n'est +honoré que pour ses honneurs extérieurs, comme sa place, ses richesses, +sa faveur, avantages dus au hasard aussi souvent qu'au mérite. Quand ces +honneurs, étais glissants d'une amitié glissante comme eux, viennent +à tomber, les uns entraînent l'autre, et tout périt ensemble dans la +chute. Mais il n'en est pas ainsi de moi; la fortune et moi nous sommes +amis; je jouis au plus haut degré de tout ce que je possédais, excepté +des regards de ces hommes qui, à ce qu'il me paraît, trouvent en moi +quelque chose qui n'est plus digne de ces regards complaisants qu'ils +m'ont si souvent accordés. Voici Ulysse; je veux interrompre sa +lecture.--Ulysse? + +ULYSSE.--Eh bien! illustre fils de Thétis? + +ACHILLE.--Que lisez-vous là? + +ULYSSE.--Un étrange mortel m'écrit ici qu'un homme, quelque richement +doué qu'il soit, quels que soient ses avantages intérieurs ou +extérieurs, ne peut se vanter d'avoir ce qu'il a, et qu'il ne sent ce +qu'il possède qu'en le voyant par autrui: ses vertus en brillant devant +les autres les échauffent, et ils rendent à leur tour cette chaleur à +l'homme dont elle est émanée. + +ACHILLE.--Il n'y a rien d'étrange à cela, Ulysse. La beauté du visage +n'est pas connue de celui qui le porte. C'est des yeux d'autrui qu'il +apprend son prix; et l'oeil même, l'organe le plus pur du sentiment, ne +peut se voir sans sortir de lui-même; mais oeil contre oeil se saluent +l'un l'autre de leur forme respective; car la vue ne veut se replier sur +elle-même qu'après avoir traversé l'espace; c'est là qu'elle s'unit à un +miroir où elle peut se contempler: cela n'a rien d'étrange, Ulysse. + +ULYSSE.--Je n'ai pas d'objections à la proposition, elle est familière; +mais je m'étonne des conséquences qu'en tire l'auteur. Dans le +développement de ses preuves, il démontre que l'homme ne possède rien +en maître (quelles que soient ses richesses extérieures et intérieures) +jusqu'au moment où il les communique aux autres; par lui-même il ne leur +connaît aucun prix qu'après qu'il les a vues emprunter leur forme et +leur valeur de l'approbation de ceux auxquels elles s'étendent: ainsi la +voix est répercutée d'une voûte sonore; ainsi une porte d'acier placée +en face du soleil reçoit et renvoie son image et sa chaleur. J'étais +plongé là dedans, et j'en ai fait sur-le-champ l'application à Ajax; +il est encore ignoré. Mais ô ciel, quel homme c'est! un vrai cheval qui +porte un trésor qu'il ne connaît pas. O nature, que de choses qui sont +viles à nos yeux, et qui deviennent précieuses par l'usage! Que de +choses, au contraire, si fort estimées et qui sont d'une mince valeur! +C'est demain que nous verrons par un exploit que le hasard du sort a +fait tomber sur lui, Ajax devenu célèbre. O ciel, que de choses font +quelques mortels, tandis que d'autres les laissent faire! Combien +d'hommes se glissent dans le palais de la Fortune inconstante, tandis +que d'autres font les idiots sous ses yeux! Ainsi un homme prospère aux +dépens d'un autre, dont l'orgueil se repaît de lui-même dans une molle +indolence! Il faut voir les chefs grecs! Ils frappent déjà sur l'épaule +du lourd Ajax comme s'il avait le pied sur la gorge du brave Hector et +si la fameuse Troie s'écroulait. + +ACHILLE.--Je crois ce que vous dites là, car ils ont passé près de moi +comme feraient des avares devant un mendiant; ils ne m'ont adressé ni +une bonne parole, ni un regard. Quoi! mes exploits sont-ils oubliés? + +ULYSSE.--Le Temps, seigneur, a sur son dos une besace, où il jette les +aumônes qu'il va recueillant pour l'Oubli, qui est un géant, monstre +d'ingratitude. Ces aumônes sont les bonnes actions passées; dévorées +presque aussitôt qu'elles sont accomplies, oubliées dès qu'elles sont +finies: la persévérance seule, cher seigneur, entretient l'honneur dans +son éclat; avoir fait, c'est être passé de mode et suspendu à l'écart, +ainsi qu'une cotte d'armes rouillée dans une décoration ridicule. Prenez +le chemin qui s'offre à vous, car l'honneur voyage dans un défilé si +étroit, qu'il n'y peut passer qu'un homme de front avec lui: gardez donc +le sentier. L'émulation a mille enfants, qui se suivent et se pressent +l'un l'autre. Si vous cédez, et que vous vous rangiez de côté hors de +la route directe, semblables au flux qui entre dans le port, ils se +précipiteront tous ensemble et vous laisseront derrière; vous resterez +comme un brave cheval de bataille tombé au premier rang, et qui, foulé +par l'arrière-garde, reste gisant et écrasé sous les pieds. Ainsi ce +que les autres font dans le présent, quoique au-dessous de vos exploits +passés, les surpassera nécessairement; car le Temps ressemble à un hôte +du grand monde, qui serre froidement la main à l'ami qui s'en va, et +qui, les bras étendus, comme s'il voulait prendre son vol, embrasse +le nouveau venu. Toujours l'arrivée sourit, et l'adieu soupire en s'en +allant. Oh! que la vertu ne cherche jamais la récompense de ce qu'elle +a été. Beauté, esprit, naissance, force du corps, mérite des services, +amour, amitié, bienfaisance, tout cela est le sujet du temps envieux +et calomniateur. Un trait commun de la nature fait du monde entier une +seule famille; tous, d'un accord unanime, prisent les hochets nouveaux, +quoiqu'ils soient faits et formés avec les choses qui ne sont plus, et +donnent plus de louanges à la poussière qui est un peu dorée qu'à l'or +pur couvert de poussière. L'oeil présent admire l'objet présent; +ainsi ne t'étonne pas, héros illustre et accompli, si tous les Grecs +commencent à adorer Ajax: les objets en mouvement attirent bien plus la +vue que ce qui ne remue pas. Tous les cris s'adressaient jadis à toi; +ils te suivraient encore et pourraient te revenir encore si tu ne +voulais pas t'ensevelir tout vivant, et enfermer ta réputation dans ta +tente, toi dont les glorieux exploits, dans ces derniers combats encore, +firent descendre de l'Olympe les dieux jaloux et ennemis, et rendirent +le grand Mars séditieux. + +ACHILLE.--J'ai de fortes raisons pour rester retiré dans ma tente. + +ULYSSE.--Mais les raisons qui condamnent votre retraite sont encore plus +puissantes et plus dignes d'un héros. On sait, Achille, que vous êtes +amoureux d'une des filles de Priam. + +ACHILLE.--Ah! on le sait? + +ULYSSE.--Et cela doit-il vous étonner? La Providence qui, dans un État +bien gouverné, connaît presque chaque grain d'or de Plutus, trouve le +fond des plus insondables profondeurs; elle va se placer à côté de la +pensée, et comme les dieux, elle dévoile celles qui sont muettes encore +dans leur berceau. Il est dans l'âme d'un État un mystère où n'ose +jamais pénétrer l'oeil de l'histoire, et qui a une opération, une +influence plus divine que la voix ou la plume ne peuvent l'exprimer. +Toute la correspondance que vous avez eue avec Troie nous est aussi +parfaitement connue qu'à vous-même, seigneur; et il siérait beaucoup +mieux à Achille de terrasser Hector que Polyxène; mais ce qui affligera +le jeune Pyrrhus resté dans vos foyers, c'est, lorsque la renommée ira +sonner la trompette dans nos îles, de voir toutes les jeunes Grecques +chanter en dansant: _Achille a séduit la soeur du grand Hector, mais +notre illustre Ajax a bravement terrassé Hector._ Adieu, seigneur, je +vous parle en ami; un fou glisse sur la glace que vous devriez rompre. + +(Ulysse sort.) + +PATROCLE.--Je vous ai donnée le même conseil, Achille. Une femme +impudente et masculine n'inspire pas plus de dégoût et de mépris qu'un +homme efféminé au moment de l'action. Et moi, on me blâme de cela; les +Grecs s'imaginent que c'est mon peu d'ardeur pour la guerre, et votre +grande amitié pour moi, qui vous retiennent ainsi. Ami, réveillez-vous, +et bientôt le faible et folâtre Cupidon détachera de votre cou ses bras +amoureux, et vous le secouerez loin de vous comme le lion secoue de sa +crinière une goutte de rosée. + +ACHILLE.--Est-ce qu'Ajax combattra Hector? + +PATROCLE.--Oui, et peut-être en recueillera-t-il beaucoup d'honneur. + +ACHILLE.--Je le vois, ma réputation est en péril; ma renommée est +dangereusement atteinte. + +PATROCLE.--Prenez-y donc bien garde. Les blessures que l'homme se fait +lui-même guérissent difficilement. L'omission d'un devoir indispensable +nous met en butte aux coups du danger; et le danger, comme une +fièvre contagieuse, nous saisit subtilement, même lorsque nous sommes +nonchalamment assis au soleil. + +ACHILLE.--Va, cher Patrocle; appelle Thersite. J'enverrai ce bouffon +vers Ajax, et le chargerai d'inviter les chefs troyens à venir, après le +combat, nous voir ici désarmés. J'ai une envie de femme, un désir dont +je suis malade; c'est de voir le grand Hector dans ses habits de paix, +de causer avec lui, et de contempler à satiété son visage.--(_Apercevant +Thersite_.) Voici une peine épargnée. + +(Entre Thersite.) + +THERSITE.--Un prodige! + +ACHILLE.--Quoi? + +THERSITE.--Ajax erre çà et là dans la plaine, se cherchant lui-même. + +ACHILLE.--Comment cela? + +THERSITE.--Il doit se battre demain en combat singulier avec Hector; et +il est si fier d'avance d'une bastonnade héroïque, qu'il extravague en +ne disant rien. + +ACHILLE.--Comment cela peut-il être? + +THERSITE.--Eh! il marche à pas posés en long et en large comme un paon: +il fait un pas, puis une pause. Il rumine, comme une hôtesse qui n'a +d'autre arithmétique que sa tête pour inscrire son compte. Il se mord +la lèvre avec un regard malin, comme s'il voulait dire: «Il y aurait de +l'esprit dans cette tête, s'il en voulait sortir:» et oui, il y en a; +mais il y est aussi caché, aussi froid que l'étincelle dans le caillou, +dont elle ne jaillit que lorsque le caillou a été frappé. C'est un homme +perdu sans ressource; car si Hector ne lui rompt pas le cou dans le +combat, il se le rompra lui-même à force de vaine gloire. Il ne me +reconnaît plus; je lui ai dit: Bonjour, Ajax. Il m'a répondu: Merci, +Agamemnon. Que dites-vous de cet homme, qui me prend pour le général? +Il est devenu un vrai poisson de terre, sans voix, un monstre muet. La +peste soit de l'opinion! Un homme peut la porter dans les deux sens, à +l'endroit et à l'envers, comme un pourpoint de cuir. + +ACHILLE.--Il faut que tu sois mon ambassadeur près de lui, Thersite. + +THERSITE.--Qui, moi?--Eh mais! il ne veut répondre à personne; il fait +profession de ne pas répondre: parler est bon pour la canaille; lui, il +porte sa langue dans son bras.--Je veux le contrefaire devant vous: que +Patrocle me questionne; vous allez voir la scène d'Ajax. + +ACHILLE.--Questionne-le, Patrocle; dis-lui: «Je prie humblement le +vaillant Ajax d'inviter le très-valeureux Hector à venir désarmé dans +ma tente, et de lui procurer un sauf-conduit pour sa personne, du +très-magnanime, très-illustre, et six ou sept fois honorable général de +l'armée grecque, Agamemnon, etc....» Dis cela. + +PATROCLE.--Que Jupiter bénisse le grand Ajax! + +THERSITE.--Hom! + +PATROCLE.--Je viens de la part du brave Achille. + +THERSITE.--Ah! + +PATROCLE.--Qui vous prie humblement d'inviter Hector à venir sous sa +tente. + +THERSITE.--Hom? + +PATROCLE.--Et d'obtenir pour lui un sauf-conduit d'Agamemnon! + +THERSITE.--Agamemnon? + +PATROCLE.--Oui, seigneur. + +THERSITE.--Ah! + +PATROCLE.--Quelle est votre réponse? + +THERSITE.--Dieu soit avec vous: de tout mon coeur. + +PATROCLE.--Votre réponse, seigneur? + +THERSITE.--S'il fait beau demain, vers les onze heures, le sort se +décidera pour l'un ou pour l'autre; mais il me payera cher avant de me +tenir. + +PATROCLE.--Votre réponse? + +THERSITE.--Adieu, de tout mon coeur. + +ACHILLE.--Mais il ne chante pas sur ce ton-là, n'est-ce pas? + +THERSITE.--Non; il est hors de tous les tons, comme je vous le dis. Je +ne sais pas quelle musique on trouvera dans son individu, quand Hector +lui aura brisé la cervelle; mais je suis sûr qu'on n'en tirera rien, +à moins que le ménétrier Apollon ne prenne ses nerfs pour en faire des +cordes pour son luth. + +ACHILLE.--Allons, il faut que tu lui portes une lettre sur-le-champ. + +THERSITE.--Donnez-m'en donc une autre pour son cheval; car il est le +plus intelligent des deux. + +ACHILLE.--Mon âme est émue comme une fontaine troublée, et moi-même je +n'en puis voir le fond. + +(Achille et Patrocle sortent.) + +THERSITE, _seul_.--Plût aux dieux que la fontaine de votre âme redevînt +claire, pour qu'on pût y abreuver un âne; j'aimerais mieux être une +tique sur un mouton que d'avoir cette stupide bravoure. + +(Il sort.) + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + + ACTE QUATRIÈME + + +SCÈNE I + +Rue de Troie. + +ÉNÉE _entre d'un côté, avec un valet portant une torche; de l'autre +entrent_ PARIS, DÉIPHOBE, ANTÉNOR, DIOMÈDE ET AUTRES, _avec des +torches_. + + +PARIS.--Voyez, qui est-ce que j'aperçois là-bas? + +DÉIPHOBE.--C'est le seigneur Énée. + +ÉNÉE, _reconnaissant Pâris_.--Quoi, prince, vous êtes ici en personne? +Si j'avais d'aussi bonnes raisons, prince Pâris, de rester longtemps au +lit, il n'y aurait qu'un ordre des cieux qui pût me séparer de ma belle +compagne. + +DIOMÈDE.--Je pense comme vous.--Salut, seigneur Énée! + +PARIS.--Un vaillant Grec, Énée! Prenez-lui la main: j'en atteste votre +récit même, le jour que vous nous disiez comment Diomède s'était, +pendant une semaine entière, jour par jour, attaché à vous sur le champ +de bataille. + +ÉNÉE, _à Diomède_.--Portez-vous bien, brave guerrier, tant que +dureront les rapports de ce paisible armistice; mais, lorsque je vous +rencontrerai en armes, je vous adresserai le défi le plus sanglant que +le coeur puisse concevoir ou le courage exécuter. + +DIOMÈDE.--Diomède accepte l'un et l'autre. Notre sang est calme +maintenant; et tant qu'il le sera, portez-vous bien, Énée: mais dès +que les combats m'offriront l'occasion de vous joindre, par Jupiter! je +deviendrai le chasseur de ta vie, et j'y dévoue toutes mes forces, toute +ma vitesse et toute mon adresse. + +ÉNÉE.--Et tu chasseras un lion qui fuira en retournant la tête.--Sois +le bienvenu à Troie, et reçois-y un bon accueil: oui, par les jours +d'Anchise! tu es le bienvenu. Je jure par la main de Vénus qu'il n'est +point d'homme vivant qui puisse mieux aimer celui qu'il a l'intention de +tuer. + +DIOMÈDE.--Nous sympathisons.--Grand Jupiter, qu'Énée vive, si son trépas +ne doit rien ajouter à la gloire de mon épée! Qu'il voie le soleil +remplir mille fois le cercle complet de son cours! Mais en faveur de +mon honneur jaloux, qu'il meure, que chacun de ses membres porte une +blessure; et cela demain! + +ÉNÉE.--Nous nous connaissons bien l'un l'autre. + +DIOMÈDE.--Oui, et nous désirons nous connaître plus mal. + +PARIS.--Voilà le compliment le plus mêlé de vengeance et de paix, +d'amitié et de haine héroïque, que j'aie jamais entendu.--Quelle +affaire, seigneur, vous fait lever de si grand matin? + +ÉNÉE.--Je suis mandé par le roi, j'ignore pour quel motif. + +PARIS.--Je vous apporte ses ordres. C'était pour vous charger de +conduire ce Grec à la maison de Calchas, et de lui faire rendre la belle +Cressida en échange d'Anténor. Daignez nous accompagner; ou plutôt, s'il +vous plaît, hâtez-vous de nous y précéder. Je pense certainement, ou +plutôt ma pensée peut s'appeler une certitude, que mon frère Troïlus y +a passé cette nuit. Éveillez-le, et donnez-lui avis de notre approche, +avec les détails de notre message: je crains que nous ne soyons fort mal +reçus. + +ÉNÉE.--Oh! cela, je vous en réponds. Troïlus aimerait mieux voir +emporter Troie en Grèce, que de voir emmener de Troie sa Cressida. + +PARIS.--Il n'y a pas de remède. Ce sont les cruelles conjonctures des +temps qui le veulent ainsi.--Allez, seigneur, nous vous suivons. + +ÉNÉE.--Salut à tous. + +(Énée sort.) + +PARIS.--Et dites-moi, noble Diomède, soyez de bonne foi; dites-moi +la vérité, parlez-moi avec la franchise d'une bonne amitié: lequel de +Ménélas ou de moi jugez-vous le plus digne de la belle Hélène? + +DIOMÈDE.--Tous les deux également. Il mérite bien de l'avoir, lui qui, +sans s'inquiéter de sa souillure, la cherche à travers un enfer de +peines et un monde d'obstacles. Et vous, vous méritez autant de la +garder, vous qui, insensible à son déshonneur, la défendez au prix de la +perte immense de tant de richesses et d'amis. Lui, misérable gémissant, +boirait jusqu'à la lie impure d'un vin passé et sans saveur; et vous, en +vrai débauché, il vous plaît d'engendrer vos héritiers dans les flancs +d'une prostituée: dans le vrai, vos deux mérites balancés ne pèsent ni +plus ni moins l'un que l'autre; mais vous êtes égaux, puisqu'il s'agit +entre vous d'une femme infâme. + +PARIS.--Vous êtes trop amer pour votre compatriote. + +DIOMÈDE.--C'est elle qui est bien amère pour son pays. Écoutez-moi, +Pâris: pas une goutte de sang qui remplit ses veines impures qui n'ait +coûté la vie à un Grec; pas une drachme dans tout le poids de son corps +avili et prostitué qui n'ait coûté la mort à un Troyen: depuis qu'elle a +su parler, elle n'a pas prononcé autant de bonnes paroles qu'il est mort +pour elle de Grecs et de Troyens. + +PARIS.--Beau Diomède, vous en usez comme les chalands qui déprécient +le bijou qu'ils ont envie d'acheter; mais nous, nous nous contentons +d'estimer en silence son mérite, et nous ne vanterons point ce que nous +n'avons pas envie de vendre. Voici notre chemin. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Une cour devant la maison de Pandare. + +TROÏLUS et CRESSIDA. + + +TROÏLUS.--Ma chère, ne te tourmente pas, la matinée est froide. + +CRESSIDA.--Alors, mon cher seigneur, je vais faire descendre mon oncle: +il nous ouvrira les portes. + +TROÏLUS.--Non, ne le dérange pas. Au lit! au lit! Que le sommeil ferme +ces jolis yeux, et plonge tous tes sens dans un repos aussi profond que +le sommeil des enfants, qui est vide de toute pensée! + +CRESSIDA.--Adieu donc. + +TROÏLUS.--Je t'en prie, remets-toi au lit. + +CRESSIDA.--Êtes-vous las de moi? + +TROÏLUS.--O Cressida! si le jour actif, éveillé par l'alouette, n'avait +pas réveillé les hardis corbeaux et chassé les songes et la nuit, qui ne +peut plus couvrir de son ombre nos plaisirs, je ne me séparerais pas de +toi. + +CRESSIDA.--La nuit a été trop courte. + +TROÏLUS.--Maudite soit la sorcière! Elle demeure auprès des enchanteurs +nocturnes jusqu'à les lasser autant que l'enfer; mais elle fuit les +embrassements de l'amour d'une aile plus rapide que le vol de la +pensée.--Vous prendrez froid, et vous me le reprocherez. + +CRESSIDA.--Je vous en conjure, restez encore: vous autres hommes, vous +ne voulez jamais rester. O folle Cressida!--Je pouvais vous tenir encore +loin de moi, et vous seriez resté alors. Écoutez, il y a quelqu'un de +levé. + +PANDARE, _à haute voix, dans l'intérieur de la maison_.--Quoi! toutes +les portes sont-elles donc ouvertes ici? + +TROÏLUS.--C'est votre Oncle. (Entre Pandare.) + +CRESSIDA.--La peste soit de lui! Il va se moquer de moi, je vais mener +une vie... + +PANDARE.--Eh bien, eh bien! comment vont les virginités?--Vous voilà, +jeune vierge! Où est ma nièce Cressida à présent? + +CRESSIDA.--Allez vous pendre, mon oncle, méchant moqueur. Vous me +conseillez de faire... et ensuite vous me raillez. + +PANDARE.--De faire quoi? de faire quoi? Voyons, qu'elle dise quoi.... +Que vous ai-je conseillé de faire? + +CRESSIDA.--Allons, maudit soit votre coeur! Vous ne serez jamais bon, et +vous ne souffrirez jamais que les autres le soient. + +PANDARE.--Ha, ha! hélas! la pauvre petite! la pauvre innocente! Tu n'as +pas dormi cette nuit? Est-ce que ce méchant ne t'a pas laissée dormir? +Qu'un fantôme l'emporte! + +(On frappe à la porte.) + +CRESSIDA, _à Troïlus_.--Ne vous l'avais-je pas dit? Je voudrais qu'on +lui cassât la tête!--Qui est à la porte? Mon bon oncle, allez voir.--(_A +Troïlus_.) Seigneur, rentrez dans ma chambre: vous souriez et vous vous +moquez de moi, comme si j'avais des intentions malicieuses. + +TROÏLUS, _riant_.--Ha, ha! + +CRESSIDA.--Allons, vous vous trompez; je ne songe à rien de semblable. +(_On frappe encore_.)--Avec quelle force ils frappent!--Je vous en prie, +rentrez. Je ne voudrais pas, pour la moitié de Troie, qu'on vous vit +ici. + +(Ils rentrent tous les deux.) + +PANDARE.--Qu'y est là? qu'y a-t-il? Voulez-vous donc enfoncer les +portes? Eh bien, de quoi s'agit-il? + +(Entre Énée.) + +ÉNÉE.--Bonjour, seigneur, bonjour. + +PANDARE.--Qui est là?--Quoi! c'est vous, seigneur Énée? Sur ma parole, +je ne vous ai pas reconnu. Quelles nouvelles apportez-vous si matin? + +ÉNÉE.--Le prince Troïlus n'est-il pas ici? + +PANDARE.--Ici? Hé! qu'y ferait-il? + +ÉNÉE.--Allons, il est ici, seigneur; ne nous le célez pas: il est +très-important pour lui que je lui parle. + +PANDARE.--Il est ici, dites-vous? C'est plus que je n'en sais, je vous +le jure.--Quant à moi, je suis rentré tard.--Hé! que ferait-il ici? + +ÉNÉE.--Quoi? rien.--Allons, allons, vous lui feriez beaucoup de tort, +sans vous en douter; j'espère que vous lui serez assez fidèle pour le +trahir; à la bonne heure, ignorez qu'il est ici; mais allez toujours le +chercher. Allez. + +(Pandare va sortir, Troïlus entre.) + +TROÏLUS.--Quoi? Qu'y a-t-il?... + +ÉNÉE.--Seigneur, à peine ai-je le temps de vous saluer, tant mon message +est pressé. Voici à deux pas Pâris votre frère, et Déiphobe, le Grec +Diomède, et notre Anténor qui nous est rendu; mais, en échange de sa +liberté, il faut que sur-le-champ, dans une heure et avant le premier +sacrifice, nous remettions dans les mains de Diomède la jeune Cressida. + +TROÏLUS.--Est-ce une chose arrêtée? + +ÉNÉE.--Oui, par Priam, et le conseil de Troie; ils me suivent et sont +prêts à l'exécuter. + +TROÏLUS.--Comme mes projets se jouent de moi!--Je vais aller les +joindre; et vous, seigneur Énée, nous nous sommes rencontrés par hasard; +vous ne m'avez pas trouvé ici.. + +ÉNÉE.--Bon, bon, seigneur; les secrets de la nature ne sont pas gardés +dans un plus profond silence. + +(Troïlus et Énée sortent.) + +PANDARE.--Est-il possible? Pas plutôt gagnée qu'elle est perdue! Que le +diable emporte Anténor! Le jeune prince en perdra la raison; la peste +soit d'Anténor! Je voudrais qu'ils lui eussent cassé le cou. + +CRESSIDA.--Eh bien, de quoi s'agit-il? Qui donc était ici? + +PANDARE.--Ah! ah! + +CRESSIDA.--Pourquoi soupirez-vous si profondément? Où est mon seigneur? +De grâce, mon cher oncle, dites-moi ce que c'est. + +PANDARE.--Je voudrais être enfoncé de toute ma hauteur sous la terre! + +CRESSIDA.--O dieux! qu'y a-t-il donc? + +PANDARE.--Je te prie, rentre. Plût aux dieux que tu ne fusses jamais +née! Je savais bien que tu serais cause de sa mort! O pauvre prince! la +peste soit d'Anténor! + +CRESSIDA.--Mon cher oncle, je vous en conjure à genoux, je vous en +conjure, qu'y a-t-il?... + +PANDARE.--Il faut que tu partes, ma pauvre fille, il faut que tu partes; +tu es échangée avec Anténor: il faut que tu retournes vers ton père, et +que tu te sépares de Troïlus: ce sera sa mort, son poison; il ne pourra +jamais le supporter. + +CRESSIDA.--O dieux immortels!--Je ne partirai pas. + +PANDARE.--Il le faut. + +CRESSIDA.--Je ne le veux pas, mon oncle. J'ai oublié mon père, je ne +connais aucun sentiment de parenté. Non, il n'est point de parents, de +tendresse, de sang, de coeur, qui me touchent d'aussi près que mon cher +Troïlus. O dieux du ciel! faites du nom de Cressida le symbole de la +perfidie, si jamais elle abandonne Troïlus. Temps, violence, mort, +portez-vous sur ce corps à toutes les extrémités; mais la base solide +sur laquelle mon amour est affermi est comme le centre même de la terre, +il attire tout à lui.--Je vais rentrer et pleurer. + +PANDARE.--Oui, va, va. + +CRESSIDA.--Et arracher mes beaux cheveux, et égratigner ces joues si +vantées, briser ma voix à force de sanglots, et briser mon coeur à force +de crier: Troïlus! Je ne veux pas sortir de Troie. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +La scène se passe devant la maison de Pandare. + +PARIS, TROÏLUS, ÉNÉE, DÉIPHOBE, ANTÉNOR, DIOMÈDE. + + +PARIS.--Il est grand jour, et l'heure fixée pour la remettre à ce +vaillant Grec s'avance à grands pas.--Mon cher frère Troïlus, allez dire +à Cressida ce qu'il faut qu'elle fasse, et déterminez-la promptement à y +consentir. + +TROÏLUS.--Entrez dans sa maison. Je vais l'amener dans un instant à ce +Grec; et lorsque vous me verrez la remettre entre ses mains, croyez voir +un autel, et dans votre frère Troïlus le prêtre qui immole son propre +coeur. + +(Il sort.) + +PARIS.--Je sais ce que c'est que d'aimer; et je voudrais pouvoir le +secourir comme je le plains.--Entrez, je vous prie, seigneurs. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IV + +On voit un appartement de la maison de Pandare. + +PANDARE, CRESSIDA. + + +PANDARE.--De la modération, de la modération. + +CRESSIDA.--Que me parlez-vous de modération? Ma douleur est complète, +parfaite, et extrême comme l'amour qui l'a produite; et elle m'agite +avec la même force invincible que lui. Comment puis-je la modérer? Si +je pouvais composer avec ma passion, ou la refroidir et l'affaiblir, +je pourrais tempérer de même mon chagrin: mais mon amour n'admet point +d'alliage qui le modifie, et mon chagrin n'en admet pas davantage dans +une perte aussi chère. + +(Entre Troïlus.) + +PANDARE.--Le voici qui vient, le voici.--Ah! mes pauvres poulets[43]! + +[Note 43: _Sweet ducks!_] + +CRESSIDA _l'embrassant_.--O Troïlus, Troïlus! + +PANDARE.--Quel couple d'objets infortunés j'ai devant les yeux! Que je +vous embrasse aussi. O coeur! comme on l'a si bien dit: + + O coeur, ô triste coeur! + Pourquoi soupires-tu sans te briser? + +Et à cela il répond: + + Parce que tu ne peux soulager ta cuisante douleur + Ni par l'amitié, ni par les paroles[44]. + +Jamais il n'y eut rime plus vraie. Ne faisons dédain de rien, car nous +pourrions vivre assez pour avoir besoin de ces vers; nous le voyons, +nous le voyons... Eh bien! mes agneaux? + +[Note 44: Citation de quelque ancienne ballade.] + +TROÏLUS.--Cressida, je t'adore d'un amour si pur que les dieux +bienheureux, comme s'ils étaient jaloux de ma passion plus fervente dans +son zèle que la dévotion que respirent pour leurs divinités des lèvres +glacées, te séparent de moi. + +CRESSIDA.--Les dieux sont-ils sujets à l'envie? + +PANDARE.--Oui, oui, oui; en voilà la preuve bien évidente. + +CRESSIDA.--Et est-il vrai qu'il me faille quitter Troie? + +TROÏLUS.--Odieuse vérité! + +CRESSIDA.--Quoi? et Troïlus aussi? + +TROÏLUS.--Troie, et Troïlus! + +CRESSIDA.--Est-il possible? + +TROÏLUS.--Et si soudainement que la cruauté du sort nous ravit le temps +de prendre congé l'un de l'autre, brusque tous les délais, frustre avec +barbarie nos lèvres de la douceur de s'unir, interdit violemment nos +étroits embrassements, étouffe nos tendres voeux à la naissance même +de notre haleine laborieuse. Nous deux, qui nous sommes achetés l'un +l'autre au prix de tant de milliers de soupirs, nous sommes forcés de +nous vendre misérablement après un seul soupir fugitif et imparfait! Le +temps injurieux, avec la précipitation d'un voleur, entasse pêle-mêle et +au hasard tout son riche butin. Nous nous devons autant d'adieux qu'il +est d'étoiles dans le firmament, tous bien articulés, et scellés d'un +baiser: eh bien! il les amoncelle tous en un seul adieu vague, et nous +réduit à un seul baiser affamé, gâté par l'amertume de nos larmes. + +ÉNÉE, _derrière le théâtre_.--Seigneur, la dame est-elle prête? + +TROÏLUS.--Écoutez! c'est vous qu'on appelle... On dit que c'est ainsi +que le Génie crie: Viens! à celui qui va mourir.--Dites-leur d'avoir +patience; elle va venir à l'instant. + +PANDARE.--Où sont mes larmes? Pluie, coulez pour abattre ce vent, sans +quoi mon coeur va être déraciné. + +(Pandare sort.) + +CRESSIDA.--Faut-il donc que j'aille chez les Grecs? + +TROÏLUS.--Il n'y a point de remède. + +CRESSIDA.--La malheureuse Cressida au milieu des Grecs joyeux!--Quand +nous reverrons-nous? + +TROÏLUS.--Écoute-moi, ma bien-aimée; garde-moi seulement un coeur +fidèle... + +CRESSIDA.--Moi! fidèle?--Quoi donc? quelle est cette mauvaise pensée? + +TROÏLUS.--Allons, il faut user doucement des plaintes, car c'est +l'instant de notre séparation.--Je ne te dis pas, sois fidèle, parce que +je doute de toi; car je jetterais mon gant à la Mort elle-même, pour la +défier de prouver qu'aucune tache ait souillé ton coeur; mais si je dis, +sois fidèle, c'est uniquement pour amener la protestation que je vais te +faire; sois fidèle, et j'irai te voir. + +CRESSIDA.--O prince! vous serez exposé à des dangers aussi nombreux que +pressants; mais je serai fidèle. + +TROÏLUS.--Et moi, je me ferai un ami du danger.--Porte cette manche. + +CRESSIDA.--Et vous ce gant. Quand vous verrai-je? + +TROÏLUS.--Je corromprai les sentinelles des Grecs, pour te rendre visite +la nuit: mais, sois fidèle. + +CRESSIDA.--O ciel! encore: Sois fidèle! + +TROÏLUS.--Écoute pourquoi je parle ainsi, mon amour: les jeunes Grecs +sont remplis de qualités; ils sont amoureux, bien faits, riches des +dons de la nature et perfectionnés par les arts et les exercices. La +nouveauté fait impression quand les talents sont unis aux grâces de la +personne!... Hélas! une sorte de jalousie céleste (que je vous conjure +d'appeler une erreur vertueuse) m'inspire des craintes. + +CRESSIDA.--O ciel! vous ne m'aimez pas. + +TROÏLUS.--Que je meure en lâche si je ne vous aime pas! Si je vous parle +ainsi, c'est bien moins de votre fidélité que je doute que de mon propre +mérite: je ne sais point chanter, ni danser la volte, ni parler avec +douceur, ni jouer à des jeux d'adresse, autant de talents brillants, +naturels et familiers aux Grecs: mais je puis vous dire que sous les +grâces de ces dons séduisants est caché un démon dangereux qui parle +sans rien dire, et tente avec un art extrême: ne vous laissez pas +tenter. + +CRESSIDA.--Croyez-vous que je me laisse tenter? + +TROÏLUS.--Non, mais nous faisons quelquefois des choses que nous ne +voulons pas; nous sommes nos propres démons à nous-mêmes, lorsque nous +voulons tenter la fragilité de nos forces, en présumant trop de leur +puissance variable. + +ÉNÉE, _en dehors_.--Allons, mon bon seigneur. + +TROÏLUS.--Allons, embrassons-nous, et séparons-nous. + +PARIS, _en dehors_.--Mon frère Troïlus! + +TROÏLUS.--Mon cher frère, entrez ici, et amenez Énée et le Grec avec +vous. + +CRESSIDA.--Seigneur, serez-vous fidèle? + +TROÏLUS.--Qui, moi? hélas! c'est mon vice, c'est mon défaut. Tandis +que les autres savent gagner par adresse une haute estime, moi, par mon +excès d'honnêteté, je n'obtiens qu'une simple approbation. Tandis que +d'autres dorent avec art leurs couronnes de cuivre, j'offre la mienne +nue avec franchise et sincérité. Ne craignez rien de ma fidélité: +franchise et bonne foi, c'est là toute ma morale. (_Entrent Énée, Pâris, +Anténor, Déiphobe et Diomède_.) Soyez le bienvenu, noble Diomède: voici +la dame que nous rendons à la place d'Anténor. Aux portes, seigneur, +je la remettrai dans vos mains, et, chemin faisant, je vous ferai +comprendre ce qu'elle vaut. Traitez-la avec distinction; et, par mon +âme, beau Grec, si jamais tu te trouvais à la merci de mon épée, nomme +seulement Cressida, et ta vie sera aussi en sûreté que Priam dans Ilion. + +DIOMÈDE.--Belle Cressida, dispensez-vous, je vous prie, des remercîments +que ce prince attend de vous; l'éclat de vos yeux et la beauté céleste +de vos traits vous assurent tous les égards: vous serez la souveraine de +Diomède; il est tout entier à vos ordres. + +TROÏLUS.--Grec, tu ne me traites pas avec courtoisie, de faire honte +à l'ardeur de ma prière, en louant Cressida. Je te dis, prince grec, +qu'elle est aussi fort au-dessus de tes louanges, que tu es indigne de +porter le nom de son serviteur: je te recommande de la bien traiter, à +ma seule considération; car, j'en jure par le redoutable Pluton, si +tu ne le fais pas, quand le géant Achille serait ton gardien, je te +couperai la gorge. + +DIOMÈDE.--Ah! point de courroux, prince Troïlus; qu'il me soit permis, +par le privilége de mon rang et de mon message, de parler en liberté: +quand je serai sorti de cette ville, je suivrai ma volonté; et sachez, +seigneur, que je ne ferai rien sur vos ordres; elle sera appréciée +suivant son propre mérite; mais lorsque vous direz: que cela soit, je +vous répondrai dans toute la fierté du courage et de l'honneur: non. + +TROÏLUS.--Allons, marchons vers les portes.--Je te dis, moi, Diomède, +que cette bravade te forcera plus d'une fois à cacher ta tête.--Belle +Cressida, donnez-moi la main, et, en marchant, achevons ensemble un +entretien nécessaire et qui ne regarde que nous. + +(Troïlus, Cressida et Diomède sortent.) + +(On entend une trompette.) + +PARIS.--Écoutez; c'est la trompette d'Hector. + +ÉNÉE.--A quoi avons-nous passé cette matinée? Le prince doit me croire +paresseux et négligent, moi qui lui avais juré d'être sur le champ de +bataille avant lui. + +PARIS.--C'est la faute de Troïlus. Allons, allons, rendons-nous sur le +champ de bataille avec lui. + +DÉIPHOBE.--Faisons diligence. + +ÉNÉE.--Oui, marchons avec le joyeux empressement d'un jeune époux, +et volons sur les traces d'Hector: la gloire de notre Troie dépend +aujourd'hui de sa noble valeur et de ce combat singulier. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE V + +Le camp des Grecs, une lice a été préparée. + +AJAX _s'avance armé_, AGAMEMNON, ACHILLE, PATROCLE, MÉNÉLAS, ULYSSE, +NESTOR _et autres chefs_. + + +AGAMEMNON.--Te voilà déjà complétement vêtu de ta brillante armure et +devançant le temps dans l'impatience de ton courage. Redoutable Ajax, +ordonne à ton héraut d'envoyer jusqu'à Troie le signal éclatant de sa +trompette, et que l'air épouvanté frappe l'oreille du grand champion et +l'appelle ici. + +AJAX.--Trompette, voilà ma bourse. Maintenant crève tes poumons et brise +ta trompe d'airain. Souffle, coquin, jusqu'à ce que tes joues arrondies +se gonflent plus que celles de l'aquilon essoufflé. Allons, enfle ta +poitrine, et que le sang jaillisse de tes yeux; c'est Hector que tu +appelles. + +(La trompette sonne.) + +ULYSSE.--Aucune trompette ne répond. + +ACHILLE.--Il est bien matin encore. + +AGAMEMNON.--N'est-ce pas Diomède qu'on aperçoit là-bas, avec la fille de +Calchas? + +ULYSSE.--C'est lui-même; je le reconnais à sa tournure: il marche en +s'élevant sur la pointe du pied; c'est son ambitieuse fierté qui l'élève +ainsi au-dessus de la terre. + +(Diomède s'avance avec Cressida.) + +AGAMEMNON.--Est-ce là la jeune Cressida? + +DIOMÈDE.--Oui, c'est elle. + +AGAMEMNON.--Vous êtes la bienvenue chez les Grecs, belle dame. + +NESTOR.--Notre général vous salue d'un baiser. + +ULYSSE.--Ce n'est là qu'une courtoisie particulière: il vaudrait bien +mieux qu'elle fût baisée par tous en général[45]. + +[Note 45: Notre général et en général, jeu de mots.] + +NESTOR.--Et c'est là un conseil bien galant. Allons, c'est moi qui +commencerai.--Voilà pour Nestor. + +ACHILLE.--Je veux chasser l'hiver de vos lèvres, belle dame. Achille +vous souhaite la bienvenue. + +MÉNÉLAS.--J'avais jadis de bonnes raisons pour mes baisers. + +PATROCLE.--Mais ce n'est pas une raison pour baiser aujourd'hui; Pâris +est arrivé tout d'un coup si effrontément qu'il vous a séparés, vous et +vos raisons? + +ULYSSE.--Amère pensée, sujet de tous nos affronts; nous perdons nos +têtes pour dorer ses cornes. + +PATROCLE.--Le premier était le baiser de Ménélas, celui-ci est le mien; +c'est Patrocle qui vous embrasse. + +MÉNÉLAS.--Oh! cela est joli! + +PATROCLE.--Pâris et moi, nous baisons toujours pour Ménélas. + +MÉNÉLAS.--Je veux avoir le mien, seigneur; belle dame, permettez.... + +CRESSIDA.--En embrassant, donnez-vous, ou recevez-vous? + +MÉNÉLAS.--Je prends, et je donne. + +CRESSIDA.--Je veux faire un marché où je puisse gagner ma vie. Le baiser +que vous prenez vaut mieux que celui que vous donnez; ainsi point de +baiser. + +MÉNÉLAS.--Je vous payerai l'excédant; je vous en donnerai trois pour un. + +CRESSIDA.--Donnez juste autant, ou n'en donnez point. Vous êtes un homme +impair. + +MÉNÉLAS.--Un homme impair, dites-vous, belle? tout homme l'est. + +CRESSIDA.--Non, Pâris ne l'est pas; car vous savez qu'il est très-vrai +que vous êtes impair, et que lui est au pair avec vous. + +MÉNÉLAS.--Vous me donnez des chiquenaudes sur le front. + +ULYSSE.--La partie ne serait pas égale, votre ongle contre sa corne. +Puis-je, belle dame, vous demander un baiser? + +CRESSIDA.--Vous le pouvez. + +ULYSSE.--Je le désire. + +CRESSIDA.--Allons, demandez-le. + +ULYSSE.--Eh bien! pour l'amour de Vénus, donnez-moi un baiser, quand +Hélène sera redevenue vierge, et en sa possession. + +(Montrant Ménélas.) + +CRESSIDA.--Je suis votre débitrice: réclamez votre payement quand il +sera échu. + +ULYSSE.--Jamais le jour n'arrivera, ni votre baiser. + +DIOMÈDE.--Madame, un mot.--Je vais vous conduire à votre père. + +(Diomède emmène Cressida.) + +NESTOR.--C'est une femme d'un esprit vif. + +ULYSSE.--Fi donc, fi donc! tout parle en elle, ses yeux, ses joues, +ses lèvres, jusqu'au mouvement de son pied. Ses penchants déréglés se +décèlent dans tous ses muscles, dans tous les mouvements de sa personne. +Oh! ces hardies assaillantes, si libres de la langue, qui vous font +ainsi les premières avances, et qui ouvrent les tablettes de leurs +pensées toutes grandes au premier venu qui les flatte, regardez-les +comme la proie complaisante de la première occasion, et de vraies filles +du métier. + +(On entend une trompette au dehors.) + +TOUS.--La trompette du Troyen. + +AGAMEMNON.--Voilà sa troupe qui vient. + +(Entrent Hector armé, Énée, Troïlus, d'autres Troyens et suite.) + +ÉNÉE.--Salut! vous tous, princes de la Grèce. Quel sera le prix de +celui qui remportera la victoire? ou vous proposez-vous de déclarer +un vainqueur? voulez-vous que les deux champions se poursuivent l'un +l'autre jusqu'à la dernière extrémité: ou seront-ils séparés par quelque +voix, quelque signal du champ de bataille? Hector m'a ordonné de vous le +demander. + +AGAMEMNON.--Quel est le désir d'Hector? + +ÉNÉE.--Cela lui est indifférent: il obéira aux conventions. + +ACHILLE.--C'est bien là Hector; mais il agit bien tranquillement, +avec un peu de fierté et il ne fait pas grand cas du chevalier son +adversaire. + +ÉNÉE.--Si vous n'êtes pas Achille, seigneur, quel est votre nom? + +ACHILLE.--Si je ne suis pas Achille, je n'en ai point. + +ÉNÉE.--Eh bien, Achille soit: mais qui que vous soyez, sachez ceci: que +les deux extrêmes en valeur et en orgueil excellent chez Hector: l'un +monte presque jusqu'à l'infini; l'autre descend jusqu'au néant. Faites +bien attention à ce héros, et ce qui en lui ressemble à de l'orgueil +est courtoisie. Cet Ajax est à demi-formé du sang d'Hector, et par amour +pour ce sang la moitié d'Hector reste à Troie: c'est la moitié de +son courage, de sa force, la moitié d'Hector, qui vient chercher ce +chevalier de sang mêlé, moitié Grec et moitié Troyen. + +ACHILLE.--Ce ne sera donc qu'un combat de femme?--Oh! je vous comprends. + +(Diomède revient.) + +AGAMEMNON.--Voici Diomède.--Allez, noble chevalier: tenez-vous près de +notre Ajax. Il en sera comme vous déciderez, vous et le seigneur Énée, +sur l'ordre du combat; soit que vous arrêtiez qu'ils doivent se battre +à outrance ou que les deux champions pourront reprendre haleine: les +combattants étant parents, leur combat est à moitié arrêté avant que les +coups aient commencé. + +(Ajax et Hector entrent dans la lice.) + +ULYSSE.--Les voilà déjà prêts à en venir aux mains. + +AGAMEMNON.--Quel est ce Troyen qui a l'air si triste? + +ULYSSE.--C'est le plus jeune des fils de Priam, un vrai chevalier; il +n'est pas mûr encore et il est déjà sans égal: ferme dans sa parole, +parlant par ses actions et sans langue pour les vanter; lent à +s'irriter, mais lent à se calmer quand il est provoqué: son coeur et +sa main sont tous deux ouverts et tous deux francs; ce qu'il a, il le +donne, ce qu'il pense, il le montre: mais il ne donne que lorsque son +jugement éclaire sa bienfaisance, et il n'honore jamais de sa voix +une pensée indigne de son caractère: courageux comme Hector et plus +dangereux que lui. Hector, dans la fougue de sa colère, cède aux +impressions de la tendresse: mais lui, dans la chaleur de l'action, il +est plus vindicatif que l'amour jaloux: on le nomme Troïlus, et Troie +fonde sur lui sa seconde espérance, avec autant de confiance que sur +Hector même: ainsi le peint Énée, qui connaît ce jeune homme de la tête +aux pieds, et tel est le portrait qu'il m'a fait de lui en confidence, +dans le palais d'Ilion. + +(Bruit de guerre. Hector et Ajax combattent.) + +AGAMEMNON.--Les voilà aux prises. + +NESTOR.--Allons, Ajax, tiens-toi bien sur tes gardes. + +TROÏLUS.--Hector, tu dors; réveille-toi. + +AGAMEMNON.--Ses coups sont bien ajustés.--Ici, Ajax. + +DIOMÈDE, _aux deux champions_.--Il faut vous en tenir là. + +(Les trompettes cessent.) + +ÉNÉE.--Princes, c'est assez, je vous prie. + +AJAX.--Je ne suis pas encore échauffé. Recommençons le combat. + +DIOMÈDE.--Comme il plaira à Hector. + +HECTOR.--Eh bien! moi, je veux en rester là.--Noble guerrier, tu es le +fils de la soeur de mon père, cousin-germain des enfants de l'auguste +Priam. Les devoirs du sang défendent entre nous deux une émulation +sanguinaire. Si tu étais mélangé d'éléments grecs et troyens, de +manière à pouvoir dire: «Cette main est toute grecque et celle-ci toute +troyenne: les muscles de cette jambe sont de Troie et les muscles de +celle-ci sont de la Grèce: le sang de ma mère colore la joue droite, et +dans les veines de cette joue gauche bouillonne le sang de mon père,» +par le tout-puissant Jupiter, tu ne remporterais pas un seul de tes +membres grecs, sans que mon épée y eût marqué l'empreinte de notre +haine irréconciliable; mais que les dieux ne permettent pas que mon épée +homicide répande une goutte du sang que tu as emprunté de ta mère, la +tante sacrée d'Hector.--Que je t'embrasse, Ajax! par le Dieu qui tonne, +tu as des bras vigoureux, et voilà comme Hector veut qu'ils tombent sur +lui. Cousin, honneur à toi! + +AJAX.--Je te remercie, Hector: tu es trop franc et trop généreux. +J'étais venu pour te tuer, cousin, et pour remporter, par ta mort, de +nouveaux titres de gloire. + +HECTOR.--L'admirable Néoptolème lui-même, dont la renommée montre le +panache brillant, criant de sa voix éclatante: c'est lui, ne pourrait +pas se promettre d'ajouter à sa gloire un laurier de plus enlevé à +Hector. + +ÉNÉE.--Les deux partis sont dans l'attente de ce que vous allez faire. + +HECTOR.--Nous allons y satisfaire. L'issue du combat est notre +embrassement. Adieu, Ajax. + +AJAX.--Si je puis me flatter d'obtenir quelque succès par mes prières, +bonheur qui m'arrive rarement, je désirerais voir mon illustre cousin +dans nos tentes grecques. + +DIOMÈDE.--C'est le désir d'Agamemnon, et le grand Achille languit de +voir le vaillant Hector désarmé. + +HECTOR.--Énée, appelez-moi mon frère Troïlus; et allez annoncer à ceux +du parti troyen qui nous attendent cette entrevue d'amitié; priez-les +de rentrer dans Troie.--(_A Ajax.)_ Donne-moi ta main, cousin, je veux +aller dîner avec toi, et voir vos guerriers. + +AJAX.--Voilà l'illustre Agamemnon qui vient au-devant de nous. + +HECTOR.--Nomme-moi l'un après l'autre les plus braves d'entre eux: mais +pour Achille, mes yeux le chercheront et le reconnaîtront seuls à sa +haute et robuste taille. + +AGAMEMNON.--Digne guerrier, soyez le bienvenu autant que vous pouvez +l'être d'un homme qui voudrait être délivré d'un tel ennemi. Mais ce +n'est pas là un bon accueil; écoutez ma pensée en termes plus clairs. +Le passé et l'avenir sont couverts d'un voile et des ruines informes de +l'oubli: mais dans le moment présent, la foi et la franchise, +purifiées de toute intention détournée, t'adressent, grand Hector, avec +l'intégrité la plus divine, un salut sincère, du plus profond du coeur. + +HECTOR.--Je te rends grâces, royal Agamemnon. + +AGAMEMNON, _à Troïlus_.--Illustre prince de Troie, soyez aussi le +bienvenu. + +MÉNÉLAS.--Laissez-moi confirmer le salut du roi mon frère; noble couple +de frères belliqueux, soyez les bienvenus ici. + +HECTOR.--A qui avons-nous à répondre? + +MÉNÉLAS.--Au noble Ménélas. + +HECTOR.--Ah! c'est vous, seigneur? Par le gantelet de Mars, je vous +remercie. Ne vous moquez pas de moi si je choisis ce serment peu +ordinaire. Celle qui fut naguère votre femme jure toujours par le gant +de Vénus: elle est en pleine santé; mais elle ne m'a point chargé de +vous saluer de sa part. + +MÉNÉLAS.--Ne la nommez pas: c'est un sujet fatal d'entretien. + +HECTOR.--Ah! pardon, je vous offense. + +NESTOR.--Brave Troyen, je vous avais vu souvent, travaillant pour la +destinée, ouvrir un chemin sanglant à travers les rangs de la jeunesse +grecque; je vous avais vu, ardent comme Persée, pousser votre coursier +phrygien, mais dédaignant bien des exploits et bien des défaites quand +une fois vous aviez suspendu votre épée en l'air, et ne la laissant +point retomber sur ceux qui étaient tombés, voilà ce qui me faisait dire +à ceux qui étaient près de moi: Voyez Jupiter qui distribue la vie! +je vous avais vu, enfermé dans un cercle de Grecs, vous arrêter et +reprendre haleine, comme un lutteur dans les jeux olympiques. Voilà +comme je vous avais vu. Mais je n'avais pas encore vu votre visage, +qui était toujours caché par l'acier. J'ai connu votre aïeul et j'ai +combattu une fois contre lui, c'était un bon soldat; mais j'en jure +par le dieu Mars, notre chef à tous, il ne vous fut jamais comparable. +Permettez qu'un vieillard vous embrasse; venez, digne guerrier, soyez le +bienvenu dans notre camp. + +ÉNÉE, _à Hector_.--C'est le vieux Nestor. + +HECTOR.--Laisse-moi t'embrasser, bon vieillard, chronique antique, qui +as si longtemps marché en donnant la main au temps; vénérable Nestor, je +suis heureux de te serrer dans mes bras. + +NESTOR.--Je voudrais que mes bras pussent lutter contre les tiens dans +le combat, comme ils luttent avec toi d'amitié. + +HECTOR.--Je le voudrais aussi. + +NESTOR.--Ah! par cette barbe blanche, je combattrais contre toi dès +demain. Allons, sois le bienvenu: j'ai vu le temps, où... + +ULYSSE.--Je suis étonné que cette ville là-bas soit encore debout, +lorsque nous avons ici près de nous sa colonne et sa base. + +HECTOR.--Je reconnais bien vos traits, seigneur Ulysse. Ah! seigneur, il +y a bien des Grecs et des Troyens de morts; depuis que je vous vis pour +la première fois avec Diomède dans Ilion, lorsque vous y vîntes député +par les Grecs. + +ULYSSE.--Oui; je vous prédis alors ce qui devait arriver. Ma prophétie +n'est encore qu'à la moitié de son cours; car ces murs que nous voyons +là-bas entourer fièrement votre Troie, et les cimes de ces tours +ambitieuses qui vont baiser les nuages devront bientôt baiser leur base. + +HECTOR.--Je ne suis pas obligé de vous croire. Les voilà encore debout; +et je crois, sans vanité, que la chute de chaque pierre phrygienne +coûtera une goutte de sang grec. La fin couronne l'oeuvre. Et cet +antique et universel arbitre, le temps, amènera un jour la fin. + +ULYSSE.--Oui; abandonnons-lui les événements.--Noble et vaillant Hector, +soyez le bienvenu: je vous conjure de venir dans ma tente, de m'honorer +de votre seconde visite, en quittant notre général, et d'y partager mon +repas. + +ACHILLE.--Je passerai avant vous, seigneur Ulysse; avant vous.--A +présent, Hector, mes yeux sont rassasiés de te considérer: je t'ai +examiné en détail, Hector, et j'ai observé jointure par jointure. + +HECTOR.--Est-ce Achille? + +ACHILLE.--Je suis Achille. + +HECTOR.--Tiens-toi droit, je te prie, laisse-moi te regarder. + +ACHILLE.--Regarde tant que tu voudras. + +HECTOR.--J'ai déjà fini. + +ACHILLE.--Tu vas trop vite: moi je veux encore une fois te contempler +membre par membre, comme si je voulais t'acheter. + +HECTOR.--Tu veux me parcourir tout entier, comme un livre d'amusement; +mais il y a en moi plus de choses que tu n'en comprends: pourquoi +m'opprimes-tu de tes regards? + +ACHILLE.--Ciel! montre-moi dans quelle partie de son corps je dois le +détruire; si c'est ici, ou là, ou là? afin que je puisse donner un nom à +la blessure suivant son lieu, et rendre distincte la brèche par laquelle +aura fui la grande âme d'Hector. Ciel! réponds-moi. + +HECTOR.--Les dieux bienheureux se déshonoreraient en répondant à +une pareille question; homme superbe, arrête encore: penses-tu donc +conquérir ma vie si facilement que tu puisses nommer d'avance avec une +exactitude si précise, l'endroit où tu veux me frapper de mort? + +ACHILLE.--Oui, te dis-je! + +HECTOR.--Tu serais un oracle que je ne t'en croirais pas: désormais, +sois bien sur tes gardes, car moi je ne te tuerai pas ici, ou là, ou +là; mais par les forges qui ont fabriqué le casque de Mars, je te +tuerai partout ton corps; oui, partout ton corps.--Vous, sages Grecs, +pardonnez-moi cette bravade, c'est son insolence qui arrache des folies +à mes lèvres; mais je tâcherai que mes actions confirment mes paroles; +ou puissé-je ne jamais... + +AJAX.--Ne vous irritez point, cousin.--Et vous, Achille, laissez-là vos +menaces jusqu'à ce que l'occasion où votre volonté vous mettent à portée +de les exécuter. Vous pouvez chaque jour vous rassasier d'Hector, si +vous en avez tant d'envie; et le conseil de la Grèce, j'en ai peur, +aurait quelque peine à obtenir de vous d'en venir aux mains avec lui. + +HECTOR.--Je vous prie, qu'on vous voie sur le champ de bataille: +nous n'avons livré que des combats insignifiants depuis que vous avez +abandonné la cause des Grecs. + +ACHILLE.--M'en pries-tu, Hector? Demain, je te rencontrerai, cruel comme +la mort; ce soir nous sommes tous amis. + +HECTOR.--Donne-moi ta main pour gage de ta promesse. + +AGAMEMNON.--D'abord, vous tous, nobles Grecs, venez dans ma tente et +livrons-nous ensemble à la joie des festins; ensuite, fêtez Hector, +chacun à votre tour, suivant son loisir et votre libéralité. Que les +tambours battent, que les trompettes sonnent, et que ce grand guerrier +sache qu'il est le bienvenu. + +(Ils sortent, excepté Troïlus et Ulysse.) + +TROÏLUS.--Seigneur Ulysse, dites-moi, je vous prie, dans quelle partie +du camp se trouve Chalcas? + +ULYSSE.--Dans la tente de Ménélas, noble Troïlus. Diomède y soupe avec +lui ce soir: Diomède ne regarde plus ni le ciel ni la terre; toute son +attention et ses amoureux regards sont fixés sur la belle Cressida. + +TROÏLUS.--Aimable seigneur, vous aurais-je l'obligation infinie de m'y +conduire au sortir de la tente d'Agamemnon? + +ULYSSE.--Je serai à vos ordres, seigneur: répondez à ma complaisance +en me disant quelle considération l'on avait à Troie pour Cressida? N'y +avait-elle pas un amant qui pleure à présent son absence? + +TROÏLUS.--Ah! seigneur, ceux qui, pour se vanter, montrent leurs +cicatrices, méritent qu'on se moque d'eux. Voulez-vous que nous +marchions, seigneur? Elle était aimée, elle aimait: elle est aimée, elle +aime; mais le tendre amour est toujours la proie de la fortune. + +(Ils sortent.) + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + + ACTE CINQUIÈME + + +SCÈNE I + +Le camp des Grecs.--La scène se passe devant la tente d'Achille. + +ACHILLE, PATROCLE. + + +ACHILLE.--Je vais lui échauffer le sang ce soir avec du vin grec; et +demain je le lui rafraîchirai avec mon épée.--Patrocle, fêtons-le à +toute outrance. + +(Entre Thersite.) + +PATROCLE.--Voici Thersite. + +ACHILLE.--Eh bien! coeur de l'envie, pâte mal pétrie par la nature, +quelles nouvelles? + +THERSITE.--Allons, toi, portrait de ce que tu parais, idole adorée par +des imbéciles, voilà une lettre pour toi. + +ACHILLE.--De la part de qui, avorton? + +THERSITE.--De Troie, plat de fou. + +PATROCLE.--Qui garde la tente maintenant? + +THERSITE.--L'étui du chirurgien, ou la blessure du patient[46]. + +[Note 46: _Tent_, appareil de chirurgie et tente.] + +PATROCLE.--Bien dit, seigneur contrariant. Et quel besoin avons-nous de +ces tours d'esprit? + +THERSITE.--Je t'en prie, tais-toi, mon garçon: je ne gagne rien à tes +propos: tu passes pour être le varlet mâle d'Achille. + +PATROCLE.--Varlet mâle! Insolent que veux-tu dire par là? + +THERSITE.--Eh bien! que tu es sa concubine mâle. Que toutes les +gangrènes du Midi, les coliques, les hernies, les catarrhes, la gravelle +et les sables des reins, les léthargies, les froides paralysies, la +chassie des yeux, la pourriture du foie, l'enrouement des poumons, les +apostumes, les sciatiques, les calcinantes ardeurs dans la paume des +mains, l'incurable carie des os, et les rides de la lèpre soient la +punition de ces horribles inventions! + +PATROCLE.--Détestable boîte à envie, qui prétends-tu maudire ainsi? + +THERSITE.--Est-ce que je te maudis, toi? + +PATROCLE.--Non, borne en ruine; non, chien difforme, fils de prostituée. + +THERSITE.--Non! Alors pourquoi t'emportes-tu, toi, écheveau léger de +soie floche, bandeau de taffetas vert pour un oeil malade, glands de +la bourse d'un prodigue! Ah! comme le pauvre monde est importuné de ces +moucherons d'eau, atomes de la nature! + +PATROCLE.--Va-t'en, fiel! + +THERSITE.--Va-t'en, oeuf de chardonneret[47]! + +[Note 47: On ne sait trop quel sens injurieux Shakspeare attachait à +cette dénomination.] + +ACHILLE.--Mon cher Patrocle, me voilà traversé dans mon grand projet de +combat pour demain. Voici une lettre de la reine Hécube, et un gage de +sa fille, ma belle maîtresse, qui m'imposent et m'adjurent de tenir un +serment que j'ai fait. Je ne veux pas le violer: tombez, Grecs; gloire, +éclipse-toi: honneur, fuis ou reste; mon premier voeu est engagé ici; +c'est à lui que je veux obéir.--Allons, allons, Thersite, aide à parer +ma tente; il faut passer toute cette nuit dans les festins.--Viens, +Patrocle. + +(Ils sortent.) + +THERSITE.--Avec trop de sang, et trop peu de cervelle, ces deux +compagnons peuvent devenir fous; mais s'ils le deviennent jamais par +trop de cervelle, et par trop peu de sang, je consens à me faire médecin +de fous.--Voici Agamemnon, un assez honnête homme, et grand amateur de +cailles[48]. Mais il n'a pas autant de cervelle qu'il a de cire dans +l'oreille; et cette belle métamorphose de Jupiter qui est là, son frère, +le taureau, patron primitif et emblème des hommes déshonorés, maigre +chausse-pied dans une chaîne, pendant à la jambe de son frère, sous +quelle autre forme que celle qu'il a, l'esprit lardé de malice, ou la +malice farcie d'esprit, le métamorphoseraient-ils? En âne? ce ne serait +rien; il est à la fois âne et boeuf. En boeuf? ce ne serait rien encore; +il est à la fois boeuf et âne. Être chien, mulet, chat, putois, +crapaud, lézard, chouette, buse, ou un hareng sans laite; je ne m'en +embarrasserais pas: mais être un Ménélas, oh! je conspirerais contre la +destinée. Ne me demandez pas ce que je voudrais être, si je n'étais pas +Thersite; car je consens à être le pou d'un mendiant, pourvu que je ne +sois pas Ménélas.--Ouais! Esprits et feux[49]! + +[Note 48: La caille est un oiseau très-lascif; _caille coiffée_, +sobriquet qu'on donne aux femmes. En vieux français, _caille_ signifiait +fille de joie.] + +[Note 49: Exclamation de Thersite en apercevant les torches dans le +lointain.] + +(Entrent Hector, Troïlus, Ajax, Agamemnon, Ulysse, Nestor, Ménélas et +Diomède, avec des flambeaux.) + +AGAMEMNON.--Nous nous trompons, nous nous trompons. + +AJAX.--Non, c'est là-bas, où vous voyez de la lumière. + +HECTOR.--Je vous dérange. + +AJAX.--Non, non, pas du tout. + +ULYSSE.--Le voilà, qui vient lui-même nous guider. + +(Entre Achille.) + +ACHILLE.--Soyez le bienvenu, brave Hector: soyez tous les bienvenus, +princes. + +AGAMEMNON.--A présent, beau prince de Troie, je vous souhaite une bonne +nuit. Ajax commande la garde qui doit vous escorter. + +HECTOR.--Merci, et bonne nuit au général des Grecs. + +MÉNÉLAS.--Bonne nuit, seigneur. + +HECTOR.--Bonne nuit, aimable Ménélas. + +THERSITE, _à part_.--Aimable! Est-ce aimable qu'il a dit? Aimable égout, +aimable cloaque! + +ACHILLE.--Bonne nuit, et salut à ceux qui s'en vont, ou qui restent. + +AGAMEMNON.--Bonne nuit. + +(Agamemnon et Ménélas s'en vont.) + +ACHILLE.--Le vieux Nestor reste, et vous aussi Diomède, tenez compagnie +à Hector, une heure ou deux. + +DIOMÈDE.--Je ne le puis, seigneur. J'ai une affaire importante dont +voici l'heure. Bonne nuit, brave Hector. + +HECTOR.--Donnez-moi votre main. + +ULYSSE, _à part, à Troïlus_.--Suivez sa torche; il va à la tente de +Calchas. Je vais vous accompagner. + +TROÏLUS.--Aimable seigneur, vous me faites honneur. + +HECTOR.--Adieu donc, bonne nuit. + +(Diomède sort suivi d'Ulysse et de Troïlus.) + +ACHILLE.--Allons, allons, entrons dans ma tente. + +(Achille sort avec Hector, Ajax et Nestor.) + +THERSITE.--Ce Diomède est un misérable au coeur faux, un scélérat sans +foi; je ne me fie pas plus à lui quand il vous regarde de travers, +qu'à un serpent quand il siffle. Il fera grand bruit de paroles et de +promesses, comme un mauvais limier; mais lorsqu'il les tient, oh! les +astronomes l'annoncent, c'est un prodige, cela doit amener quelque +révolution: le soleil emprunte sa lumière de la lune, quand Diomède +tient sa parole. J'aime mieux manquer de voir Hector que de ne pas le +suivre: on dit qu'il entretient une fille troyenne, et qu'il emprunte la +tente du traître Calchas; je veux le suivre. Il n'y a que des débauchés +ici: ce sont tous des valets incontinents. + + +SCÈNE II + +Devant la tente de Calchas. + +_Entre_ DIOMÈDE. + + +DIOMÈDE.--Est-on levé ici? Holà, répondez. + +CALCHAS.--Qui appelle? + +DIOMÈDE.--Diomède.--C'est Calchas, je crois.--Où est votre fille? + +CALCHAS.--Elle vient à vous. + +(Troïlus et Ulysse arrivent à quelque distance, Thersite est derrière +eux.) + +ULYSSE.--Tenons-nous à l'écart pour que la torche ne nous fasse pas +apercevoir. + +(Cressida entre.) + +TROÏLUS.--Cressida va au-devant de lui! + +DIOMÈDE.--Comment allez-vous, mon joli dépôt? + +CRESSIDA.--Et vous, mon cher gardien? Écoutez, un mot en secret. + +(Elle lui parle à l'oreille.) + +TROÏLUS.--Ah! tant de familiarité! + +ULYSSE.--Elle chantera de même au premier venu, à première vue. + +THERSITE, _à part_.--Et tout homme la fera chanter s'il peut saisir sa +clef; elle est notée. + +DIOMÈDE.--Vous souvenez-vous?... + +CRESSIDA.--Si je m'en souviens! Oui. + +DIOMÈDE.--Eh bien! faites-le donc, et que les effets répondent à vos +paroles. + +TROÏLUS.--De quoi doit-elle se souvenir? + +ULYSSE.--Écoutez! + +CRESSIDA.--Grec doux comme le miel, ne me tentez pas davantage de faire +une folie. + +THERSITE, _à part_.--Scélératesse! + +DIOMÈDE.--Quoi! mais... + +CRESSIDA.--Je vous dirai comment... + +DIOMÈDE.--Bah! bah! allons, je m'en soucie comme d'une épingle, vous +êtes parjure... + +CRESSIDA.--En bonne foi, je ne le puis! Que voulez-vous que je fasse? + +THERSITE, _à part_.--Un tour d'escamotage... se faire ouvrir +secrètement. + +DIOMÈDE.--Qu'avez-vous juré de m'accorder? + +CRESSIDA.--Je vous prie, ne me forcez pas à tenir mon serment; +commandez-moi toute autre chose, doux Grec. + +DIOMÈDE.--Bonsoir. + +TROÏLUS.--Allons, patience! + +ULYSSE.--Eh bien! Troyen? + +CRESSIDA.--Diomède... + +DIOMÈDE.--Non, non, bonsoir: je ne serai plus votre dupe. + +TROÏLUS.--Meilleur que toi l'est bien. + +CRESSIDA.--Écoutez: un mot à l'oreille. + +TROÏLUS.--O peste et fureur! + +ULYSSE.--Vous êtes ému, prince! Partons, je vous en prie, de peur que +votre ressentiment n'éclate en paroles forcenées: ce lieu est dangereux: +le moment est mortel: je vous en conjure, partons. + +TROÏLUS.--Voyons, je vous prie. + +ULYSSE.--Seigneur, allons-nous-en: vous volez à une mort certaine; +venez, seigneur. + +TROÏLUS.--Je vous prie, demeurez. + +ULYSSE.--Vous n'avez pas assez de patience: venez. + +TROÏLUS.--De grâce, attendez: par l'enfer, et par tous les tourments de +l'enfer, je ne dirai pas une parole. + +DIOMÈDE.--Et là-dessus, bonne nuit. + +CRESSIDA.--Oui, mais vous me quittez en colère. + +TROÏLUS.--C'est donc là ce qui t'afflige! O foi corrompue! + +ULYSSE.--Eh bien! seigneur, vous allez... + +TROÏLUS.--Par Jupiter, je serai patient. + +CRESSIDA.--Mon gardien!... Eh bien! Grec? + +DIOMÈDE.--Bah! bah! adieu. Vous me jouez. + +CRESSIDA.--En vérité, non: revenez ici. + +ULYSSE.--Quelque chose, seigneur, vous agite: voulez-vous partir? Vous +allez éclater. + +TROÏLUS.--Elle lui caresse la joue! + +ULYSSE.--Venez, venez. + +TROÏLUS--Non, attendez: par Jupiter, je ne dirai pas un mot: il y a +entre ma volonté et tous les outrages un rempart de patience.--Restons +encore un moment. + +THERSITE, _à part_.--Comme le démon de la luxure avec sa croupe arrondie +et ses doigts de pommes de terre les chatouille tous les deux[50]! +Multiplie, luxure, multiplie! + +[Note 50: Les pommes de terre passaient alors pour porter à +l'incontinence.] + +DIOMÈDE.--Mais vraiment, vous le ferez?... + +CRESSIDA.--Sur ma foi, je le ferai, là, ou ne vous fiez jamais à moi. + +DIOMÈDE.--Donnez-moi quelque gage pour sûreté de votre parole. + +CRESSIDA.--Je vais vous en chercher un. + +(Cressida sort.) + +ULYSSE.--Vous avez juré d'être patient. + +TROÏLUS.--Ne craignez rien, seigneur: je ne serai pas moi-même, et +j'ignorerai ce que je sens. Je suis tout patience. + +(Cressida rentre.) + +THERSITE, _à part_.--Voilà le gage! voyons, voyons! + +CRESSIDA.--Tenez, Diomède: gardez cette manche. + +TROÏLUS.--O beauté, où est ta foi? + +ULYSSE.--Seigneur... + +TROÏLUS.--Je serai patient: je le serai du moins extérieurement. + +CRESSIDA.--Vous regardez cette manche! Considérez-la bien.--Il +m'aimait!... O fille perfide!... Rendez-la moi. + +DIOMÈDE.--A qui était-elle? + +CRESSIDA.--Peu importe, je la tiens: je ne vous recevrai pas demain. Je +vous en prie, Diomède, cessez vos visites. + +THERSITE, _à part_.--Voilà qu'elle aiguise son désir.--Bien dit, pierre +à aiguiser. + +DIOMÈDE.--Je veux l'avoir. + +CRESSIDA.--Quoi, ce gage? + +DIOMÈDE.--Oui, cela même. + +CRESSIDA.--O dieux du ciel!... O joli, joli gage! ton maître maintenant +est dans son lit songeant à toi et à moi; et il soupire, il prend mon +gant, et le baise doucement en souvenir de moi, comme je te baise ici... +Non, ne me l'arrachez pas: celui qui m'enlève ceci doit m'enlever mon +coeur en même temps. + +DIOMÈDE.--J'avais votre coeur auparavant: ce gage doit le suivre. + +TROÏLUS.--J'ai juré que je serais patient. + +CRESSIDA.--Vous ne l'aurez pas, Diomède: non, vous ne l'aurez pas: je +vous donnerai quelque autre chose. + +DIOMÈDE.--Je veux avoir ceci.--A qui était-ce? + +CRESSIDA.--Peu importe. + +DIOMÈDE.--Allons, dites-moi à qui cela appartenait. + +CRESSIDA.--Cela appartenait à un homme qui m'aimait plus que vous ne +m'aimerez.--Mais, maintenant que vous l'avez, gardez-le. + +DIOMÈDE.--A qui était-ce? + +CRESSIDA.--Par toutes les suivantes de Diane qui brillent là-haut, et +par Diane elle-même, je ne vous le dirai pas! + +DIOMÈDE.--Demain je veux le porter sur mon casque, et tourmenter le +coeur de son maître, qui n'osera pas le revendiquer. + +TROÏLUS.--Tu serais le diable, et tu le porterais sur tes cornes, qu'il +serait revendiqué. + +CRESSIDA.--Allons, allons, c'est fait, c'est fini... Et cependant non, +pas encore.--Je ne veux pas tenir ma parole. + +DIOMÈDE.--En ce cas, adieu donc. Tu ne te moqueras plus de Diomède. + +CRESSIDA.--Vous ne vous en irez pas.--On ne peut dire un mot, que vous +ne vous courrouciez. + +DIOMÈDE.--Je n'aime point toutes ces plaisanteries. + +THERSITE, _à part_.--Ni moi, par Pluton: mais c'est ce que vous n'aimez +pas, qui me plaît le plus. + +DIOMÈDE.--Eh bien! viendrai-je? A quelle heure? + +CRESSIDA.--Oui, venez... O Jupiter!... Oui, venez... Que je vais être +tourmentée! + +DIOMÈDE.--Adieu, jusque-là. + +(Il sort.) + +CRESSIDA.--Bonne nuit. Je vous en prie, allons... _(Diomède sort_.) +Adieu, Troïlus! Un de mes yeux te regarde encore, mais c'est par l'autre +que mon coeur voit. O notre pauvre sexe! Je sens que c'est notre défaut, +de laisser guider notre âme par l'erreur de nos yeux, et ce que l'erreur +guide doit s'égarer. Oh! concluons donc que les coeurs, dirigés par les +yeux, sont pleins de turpitude! + +(Elle sort.) + +THERSITE, _à part_.--Elle ne pouvait pas donner une preuve plus forte, à +moins de dire: «Mon âme est maintenant changée en prostituée.» + +ULYSSE.--Tout est fini, seigneur. + +TROÏLUS.--Oui. + +ULYSSE.--Pourquoi restons-nous alors? + +TROÏLUS.--Pour repasser dans mon âme chaque syllabe qui a été prononcée. +Mais si je raconte la manière dont ils se sont concertés, ne mentirai-je +pas en publiant la vérité! Car il est encore une foi dans mon coeur, une +espérance si fatalement obstinée qu'elle renverse le témoignage de mes +oreilles et de mes yeux: comme si ces organes avaient des fonctions +trompeuses, créées uniquement pour la calomnie. Était-ce bien Cressida +qui était ici? + +ULYSSE.--Je n'ai pas le pouvoir d'évoquer des fantômes, prince. + +TROÏLUS.--Elle n'y était pas, j'en suis sûr. + +ULYSSE.--Très-certainement elle y était. + +TROÏLUS.--En le niant, je ne parle point en insensé. + +ULYSSE.--Ni moi, en l'affirmant, seigneur; Cressida était ici, il n'y a +qu'un moment. + +TROÏLUS.--Que l'on ne le croie pas pour l'honneur du sexe! Pensez que +nous avons eu des mères. Ne donnons point cet avantage à ces censeurs +acharnés et enclins, sans aucune cause et par dépravation, à juger de +tout le sexe sur l'exemple de Cressida. Croyons plutôt que ce n'est pas +là Cressida. + +ULYSSE.--Ce qu'elle a fait, prince, peut-il déshonorer nos mères? + +TROÏLUS.--Rien du tout, à moins que ce ne fût elle. + +THERSITE, _à part_.--Quoi! veut-il donc braver le témoignage de ses +propres yeux? + +TROÏLUS.--Elle, Cressida? Non, c'est la Cressida de Diomède; si la +beauté a une âme, ce n'est point là Cressida: si l'âme dicte les voeux, +si ces voeux sont des actes sacrés, si ces actes sacrés sont le +plaisir des dieux, s'il est vrai que l'unité soit une, ce n'était point +Cressida. O délire de raisonnements, par lesquels l'homme plaide pour et +contre soi-même: autorité équivoque, où la raison peut se soulever sans +se perdre, et où la raison perdue peut se croire sagesse! C'est et +ce n'est pas Cressida. Il s'élève dans mon âme un combat d'une nature +étrange, qui sépare une chose indivisible par un espace aussi immense +que celui qui sépare la terre et les cieux. Et cependant la vaste +largeur de cette division ne laisse pas d'ouverture à une pointe aussi +fine que la trame rompue d'Arachné. O preuve! preuve forte comme les +portes de Pluton! Cressida est à moi, elle tient à moi par les noeuds du +ciel. O preuve! preuve forte comme le ciel même! Les noeuds du ciel sont +relâchés et dénoués; et, par un autre noeud que ses cinq doigts viennent +de former, les restes de sa foi, les fragments de son amour, les débris +et les rebuts graisseux de sa fidélité sont attachés à Diomède. + +ULYSSE.--Le sage Troïlus peut-il éprouver réellement la moitié des +sentiments qu'exprime ici sa passion? + +TROÏLUS.--Oui, Grec; et cela sera divulgué en caractères aussi rouges +que le coeur de Mars enflammé par Vénus. Jamais jeune homme n'aima +d'une âme aussi constante, aussi fidèle. Grec, écoutez: autant j'aime +Cressida, autant, par la même raison, je hais Diomède. Cette manche, +qu'il veut porter sur son cimier, est à moi; et son casque, fût-il +l'ouvrage de l'art de Vulcain, mon épée saura l'entamer; et le terrible +ouragan, que les marins appellent trombe, condensé en une masse par le +tout-puissant soleil, n'étourdit pas l'oreille de Neptune d'un bruit +plus retentissant, que ne le fera mon épée en tombant à coups pressés +sur Diomède. + +THERSITE, _à part_.--Il le chatouillera pour le punir de sa paillardise. + +TROÏLUS.--O Cressida! ô perfide Cressida! perfide, perfide, perfide! +Qu'on place toutes les faussetés à côté de ton nom souillé, elles +paraîtront glorieuses. + +ULYSSE.--Ah! de grâce, contenez-vous. Votre fureur attire les oreilles +de notre côté. + +(Énée entre.) + +ÉNÉE.--Je vous cherche depuis une heure, seigneur. Hector, à l'heure +qu'il est, s'arme dans Troie. Ajax, votre gardien, attend pour vous +reconduire dans la ville. + +TROÏLUS.--Je suis à vous, prince.--Adieu, mon courtois seigneur.--Adieu, +beauté parjure! Et toi, Diomède, sois ferme et porte un château[51] sur +ta tête. + +[Note 51: _Castle_, espèce de casque juste qui enfermait toute la +tête.] + +ULYSSE.--Je veux vous accompagner jusqu'aux portes du camp. + +TROÏLUS.--Agréez des remerciements troublés. + +(Troïlus, Énée et Ulysse sortent.) + +THERSITE.--Je voudrais rencontrer ce vaurien de Diomède; je croasserais +comme un corbeau; je lui présagerais malheur. Patrocle me donnera +tout ce que je voudrai si je lui fais connaître cette prostituée. +Un perroquet n'en ferait pas plus pour une amande, que lui, pour se +procurer une courtisane facile. Luxure, luxure! Toujours guerre et +débauche: rien autre ne reste à la mode! Qu'un diable brûlant les +emporte! + +(Il sort.) + + +SCÈNE III + +Troie.--Devant le palais de Priam. + +HECTOR, ANDROMAQUE. + + +ANDROMAQUE.--Quand donc mon seigneur fut-il d'assez mauvaise humeur +pour fermer son oreille aux conseils? Désarmez-vous, désarmez-vous: ne +combattez point aujourd'hui. + +HECTOR.--Vous me poussez à vous offenser: rentrez. Par tous les dieux +immortels, j'irai! + +ANDROMAQUE.--Mes songes, j'en suis sûre, sont aujourd'hui des présages +certains. + +HECTOR.--Cessez, vous dis-je. + +(Entre Cassandre.) + +CASSANDRE.--Où est mon frère Hector? + +ANDROMAQUE.--Le voici, ma soeur, tout armé, et ne respirant que le +carnage. Unissez-vous à mes cris et à mes tendres prières: conjurons-le +à genoux; car j'ai rêvé de combats sanglants, et toute cette nuit je +n'ai vu que des spectres de mort et de carnage. + +CASSANDRE.--Oh! c'est la vérité. + +HECTOR.--Allez, dites à mon héraut de sonner la trompette. + +CASSANDRE.--Oh! qu'elle ne sonne point le signal d'une sortie, au nom du +ciel, mon cher frère. + +HECTOR.--Retirez-vous, vous dis-je; les dieux ont entendu mon serment. + +CASSANDRE.--Les dieux sont sourds aux voeux d'une témérité obstinée; ce +sont des offrandes impures, plus abhorrées du ciel que les taches sur le +foie des victimes. + +ANDROMAQUE.--Ah! laissez-vous persuader: ne croyez pas que ce soit un +acte pieux de faire le mal par respect pour un serment; il serait aussi +légitime pour nous de donner beaucoup au moyen de violents larcins, et +de voler au profit de la charité. + +CASSANDRE.--C'est l'intention qui fait la force du serment; mais tous +les serments ne doivent point s'accomplir. Désarmez-vous, cher Hector. + +HECTOR.--Tenez-vous tranquilles, vous dis-je! c'est mon honneur qui +règle mes destins. Tout homme tient à la vie; mais l'homme vertueux +attache plus de prix à l'honneur qu'à la vie. _(Entre Troïlus_.) Eh +bien! jeune homme, as-tu l'intention de combattre aujourd'hui? + +ANDROMAQUE.--Cassandre, va chercher mon père pour persuader Hector. + +(Cassandre sort.) + +HECTOR.--Non, en vérité, jeune Troïlus; dépouille ton armure, jeune +homme, je suis aujourd'hui en veine de courage; laisse grossir tes +muscles jusqu'à ce que leurs noeuds soient robustes, et ne risque +pas les chocs terribles de la guerre; désarme-toi, va, et n'aie pas +d'inquiétude, brave jeune homme, je combattrai aujourd'hui pour toi, +pour moi, et pour Troie. + +TROÏLUS.--Mon frère, vous avez en vous un vice de générosité qui sied +mieux à un lion qu'à un homme. + +HECTOR.--Quel est ce vice, cher Troïlus? reproche-le-moi. + +TROÏLUS.--Mille fois, quand les Grecs captifs tombent au seul sifflement +de votre belle épée, vous leur ordonnez de se lever et de vivre. + +HECTOR.--Oh! c'est le franc jeu! + +TROÏLUS.--Un jeu d'insensé, par le ciel, Hector! + +HECTOR.--Comment donc? pourquoi? + +TROÏLUS.--Pour l'amour de tous les dieux, Hector, laissons la compassion +à nos mères; et lorsqu'une fois nous avons revêtu nos armures, que la +vengeance la plus envenimée chevauche sur nos glaives; poussons-les aux +actes sanguinaires, et défendons-leur la pitié. + +HECTOR.--Fi donc, barbare! fi! + +TROÏLUS.--Hector, c'est ainsi qu'on fait la guerre. + +HECTOR.--Troïlus, je ne veux pas que vous combattiez aujourd'hui. + +TROÏLUS.--Qui pourrait me retenir? Ni la destinée, ni l'obéissance, ni +le bras de Mars, quand il me donnerait le signal de la retraite avec son +glaive enflammé, ni Priam ni Hécube à mes genoux, les yeux rougis par +les pleurs; ni vous, mon frère, avec votre fidèle épée nue et pointée +contre moi pour m'en empêcher, vous ne pourriez arrêter ma marche, qu'en +me tuant. + +(Cassandre revient avec Priam.) + +CASSANDRE.--Emparez-vous de lui, Priam, retenez-le. Il est votre bâton +de vieillesse; si vous le perdez, vous qui êtes appuyé sur lui, et Troie +entière qui l'est sur vous, vous tombez tous ensemble. + +PRIAM.--Allons, Hector, allons, reviens sur tes pas; ta femme a eu des +songes, ta mère des visions. Cassandre prévoit l'avenir, et moi-même je +me sens saisi soudain d'un transport prophétique, pour t'annoncer que ce +jour est sinistre; ainsi rentre. + +HECTOR.--Énée est au champ de bataille, et ma parole est engagée à +plusieurs Grecs, sur la foi de la valeur, de me présenter ce matin +devant eux. + +PRIAM.--Tu n'iras point. + +HECTOR.--Je ne dois pas violer ma parole. Vous me savez soumis: ainsi, +père chéri, ne me forcez pas à outrager le respect, mais accordez-moi la +grâce de suivre avec votre suffrage et votre consentement, le chemin que +vous voulez m'interdire, ô roi Priam! + +CASSANDRE.--O Priam, ne lui cédez pas. + +ANDROMAQUE.--Oh! non, mon bon père. + +HECTOR.--Andromaque, je suis fâché contre vous; au nom de l'amour que +vous me portez, rentrez. + +(Andromaque sort.) + +TROÏLUS, _montrant Cassandre_.--Cette fille insensée, superstitieuse, +occupée de songes, crée tous ces vains présages. + +CASSANDRE.--Adieu, cher Hector. Vois, comme te voilà mourant! comme tes +yeux s'éteignent! comme ton sang coule par mille blessures! Écoute les +gémissements de Troie, les sanglots d'Hécube: comme la pauvre Andromaque +exhale sa douleur dans ses cris aigus! Vois, le désespoir, la frénésie, +la consternation s'abordent comme des acteurs ignorants, tous crient: +Hector, Hector est mort! ô Hector! + +TROÏLUS.--Va t'en! va t'en! + +CASSANDRE.--Adieu!... Non, arrêtons-nous. Hector, je prends congé de +toi; tu te trompes toi-même, et notre Troie... + +(Elle sort.) + +HECTOR, _à Priam_.--Vous êtes consterné, mon père, de ses exclamations. +Rentrez, et rassurez les habitants: nous allons sortir pour combattre, +et faire des exploits dignes de louanges, que nous vous raconterons ce +soir. + +PRIAM.--Adieu, que les dieux t'environnent et protégent tes jours! + +(Priam sort, ainsi qu'Hector d'un côté opposé.--On entend des bruits +d'armes.) + +TROÏLUS.--Les voilà à l'action, écoutez!--Présomptueux Diomède, sois sûr +que je viens pour perdre ce bras, ou regagner ma manche. + +(Comme Troïlus va pour sortir, Pandare entre du côté opposé.) + +PANDARE.--Entendez vous, seigneur? entendez-vous? + +TROÏLUS.--Quoi donc? + +PANDARE.--Voici une lettre de cette pauvre fille. + +TROÏLUS.--Lisons. + +PANDARE.--Une misérable phthisie, une coquine de phthisie me tourmente +horriblement, et de plus, la fortune de cette sotte fille; et soit une +chose, soit une autre, je vous ferai mes adieux un de ces jours; j'ai +encore une humeur dans les yeux et un tel mal dans les os, que je ne +sais qu'en penser, à moins qu'on ne m'ait jeté un sort.--Eh bien! que +dit-elle là-dedans? + +TROÏLUS.--Des mots, des mots, rien que des mots; rien qui vienne du +coeur. (_Il déchire la lettre_.) L'effet est le contraire de ce qu'elle +croit. Allez, vent, avec le vent; changez et tournez ensemble. Elle +nourrit mon amour de paroles et de perfidies, mais elle consacre ses +actions à un autre. + +(Ils sortent séparément.) + + +SCÈNE IV + +Plaine entre Troie et le camp des Grecs. + +(Bruits d'armes; mouvements de troupes.) + +THERSITE _entre_. + + +THERSITE.--Maintenant ils sont à se tarabuster l'un l'autre; je veux +aller voir cela. Cet abominable hypocrite; ce faquin de Diomède a planté +sur son casque la manche de ce jeune imbécile de Troie, de cet amoureux +extravagant; je serais curieux de les voir aux prises, et que ce jeune +ânon de Troyen, qui aime cette prostituée-là, pût envoyer ce maître +fourbe de Grec débauché avec sa manche, vers sa courtisane, lui porter +un message sans manche. D'un autre côté, la politique de ces rusés et +déterminés coquins... de Nestor, ce vieux morceau de fromage sec et +rongé des rats, et de ce renard d'Ulysse... ne vaut pas une mûre de +haie. Ils ont, par finesse, opposé ce roquet métis, Ajax, à cet autre +roquet d'aussi mauvaise race, Achille: le roquet Ajax est aussi fier que +le roquet Achille, et ne s'armera pas aujourd'hui. Les Grecs mécontents +commencent à être tentés d'invoquer la barbarie; la politique a bien +perdu dans leur esprit. Doucement.--Doucement, voici la manche, et +l'autre aussi. + +(Entrent Diomède et Troïlus.) + +TROÏLUS.--Ne fuis pas, car tu passerais le fleuve du Styx que je me +jetterais à la nage sur ta trace. + +DIOMÈDE.--Tu donnes à tort le nom de fuite à ma retraite; je ne fuis +pas: c'est le soin de mon avantage qui m'a fait éviter la mêlée: à toi! + +THERSITE, _à part_.--Garde ta prostituée, Grec!... Allons, bravo pour ta +prostituée, Troyen!... allons, la manche, la manche! + +(Diomède et Troïlus sortent en combattant.) + +(Hector survient.) + +HECTOR.--Qui es-tu, Grec? Es-tu fait pour te mesurer avec Hector? es-tu +d'un sang noble? as-tu de l'honneur? + +THERSITE.--Non, non; je suis un misérable, un pauvre bouffon qui n'aime +qu'à railler, un vrai vaurien. + +HECTOR.--Je te crois; vis. + +(Il sort.) + +THERSITE.--Les dieux soient loués de ce que tu veux bien m'en croire; +mais que la peste t'étrangle pour m'avoir effrayé! Que sont devenus ces +champions de filles? Je crois qu'ils se sont avalés l'un l'autre: je +rirais bien de ce miracle. Cependant, en quelque façon, la débauche se +dévore elle-même. Je vais les chercher. + +(Il sort.) + + +SCÈNE V + +Une autre partie du champ de bataille. + +DIOMÈDE, UN VALET. + + +DIOMÈDE.--Va, va, mon valet, prends le cheval de Troïlus; présente ce +beau coursier à madame Cressida; songe à vanter mes services à cette +belle; dis-lui que j'ai châtié l'amoureux Troyen, que je suis son +chevalier par mes preuves. + +LE VALET.--Je pars, seigneur. + +(Le valet sort.) + +(Entre Agamemnon.) + +AGAMEMNON.--De nouveaux guerriers! de nouveaux guerriers! Le fougueux +Polydamas a terrassé Menon. Le bâtard Margarelon a fait Doréus +prisonnier; et debout comme un colosse, il brandit sa lance sur les +corps défigurés des rois Épistrophe et Cedius; Polixène est tué; +Amphimaque et Thoas sont mortellement blessés; Patrocle est pris ou tué; +Palamède est cruellement blessé et meurtri; le terrible Sagittaire[52] +épouvante nos soldats: hâtons-nous, Diomède, de voler à leur secours, ou +nous périrons tous. + +[Note 52: C'était, suivant le roman de la _guerre de Troie_, une +bête prodigieuse qui avait le buste de l'homme et la croupe du cheval, +et qui tirait de l'arc à merveille.] + +(Entre Nestor.) + +NESTOR.--Allez, portez à Achille le corps de Patrocle; et dites à cet +Ajax, lent comme un limaçon, de s'armer s'il craint la honte. Il y a +mille Hector dans le champ de bataille. Ici, il combat sur son coursier +galate, et bientôt il manque de victimes; il combat ailleurs à pied, et +tous fuient ou meurent comme des poissons fuyant par troupes devant la +baleine vomissante. Il reparaît plus loin; et là, les Grecs légers et +mûrs pour son glaive tombent devant lui comme l'herbe sous la faux; il +est ici, là et partout, quitte et revient avec une dextérité si fidèle +à sa volonté, que tout ce qu'il veut il le fait; et il en fait tant, que +ce qu'il a exécuté paraît encore impossible. + +(Entre Ulysse.) + +ULYSSE.--Courage, courage, princes! le grand Achille s'arme en pleurant, +en maudissant, en jurant vengeance. Les blessures de Patrocle ont +réveillé son sang assoupi, ainsi que la vue de ses Myrmidons, qui, +mutilés, hachés et défigurés, sans nez, sans mains, courent à lui en +criant après Hector. Ajax a perdu un ami, et il est tout écumant de +rage; il est armé, et il est à l'oeuvre, rugissant après Troïlus, qui a +fait aujourd'hui des prodiges de témérité et d'extravagance, s'engageant +sans cesse dans la mêlée et s'en retirant toujours avec une fougue +insouciante et une prudence sans force, comme si la fortune, en dépit de +toute précaution, lui ordonnait de tout vaincre. + +(Entre Ajax.) + +AJAX.--Troïlus! lâche Troïlus! + +(Il sort.) + +DIOMÈDE.--Oui, par là, par là. + +NESTOR.--Allons, allons, nous serons ensemble. + +(Ils sortent.) + +(Entre Achille.) + +ACHILLE.--Où est cet Hector? allons, viens, meurtrier d'enfants, +montre-moi ton visage! Apprends ce que c'est que d'avoir affaire à +Achille irrité. Hector! où est-il, Hector? Je ne veux qu'Hector. + + +SCÈNE VI + +Une autre partie du champ de bataille. + +AJAX _reparaît_.--Troïlus, lâche Troïlus, montre donc ta tête! + + +DIOMÈDE _arrive_.--Troïlus, dis-tu? où est Troïlus? + +AJAX.--Que lui veux-tu? + +DIOMÈDE.--Je veux le châtier. + +AJAX.--Je serais le général que tu m'arracherais ma dignité avant que je +te laissasse ce soin... Troïlus! dis-je; Troïlus! + +(Entre Troïlus.) + +TROÏLUS.--O traître Diomède! tourne ton visage perfide, traître, et +paye-moi ta vie, que tu me dois pour m'avoir enlevé mon cheval! + +DIOMÈDE.--Ah! te voilà? + +AJAX.--Je veux le combattre seul, arrête, Diomède. + +DIOMÈDE.--Il est ma proie; je ne veux pas vous regarder faire. + +TROÏLUS.--Venez tous deux, Grecs perfides[53], voilà pour tous les deux. + +[Note 53: _Græcia mendax_. (Cicéron.)] + +(Ils sortent en combattant.) + +(Entre Hector.) + +HECTOR.--Ah! c'est toi, Troïlus! oh! bien combattu, mon jeune frère. + +(Achille paraît.) + +ACHILLE.--Enfin, je t'aperçois.--Allons, défends-toi, Hector. + +(Ils combattent.) + +HECTOR.--Arrête, si tu veux. + +ACHILLE--- Je dédaigne ta courtoisie, orgueilleux Troyen. Tu es heureux +que mes armes soient hors d'usage; ma négligence et mon repos te servent +en ce moment, mais bientôt tu entendras parler de moi; en attendant, va, +suis ta fortune. + +(Il sort.) + +HECTOR.--Adieu. Je t'aurais offert un adversaire plus frais et plus +dispos, si je t'eusse attendu. (_Troïlus paraît_.) Eh bien! mon frère? + +TROÏLUS.--Ajax a pris Énée. Le souffrirons-nous? Non, par les feux de ce +ciel glorieux, il n'emmènera pas son prisonnier; je serai pris aussi, +ou je le délivrerai.--Destin, écoute ce que je dis: peu m'importe que ma +vie finisse aujourd'hui. + +(Il sort.) + +(Paraît un autre guerrier revêtu d'une armure somptueuse.) + +HECTOR.--Grec, arrête: tu es un beau but.--Non, tu ne veux pas? Je suis +épris de ton armure; je veux la briser et en faire sauter toutes les +agrafes jusqu'à ce que j'en sois maître. (_L'autre fuit_.) Tu ne veux +pas rester, animal? Eh bien! fuis donc, je vais te faire la chasse pour +avoir ta dépouille. + +(Il le poursuit.) + + +SCÈNE VII + +La scène est dans une autre partie de la plaine. + +ACHILLE, _suivi de ses Myrmidons_. + + +ACHILLE.--Venez ici, autour de moi, mes Myrmidons, et faites attention +à ce que je dis. Suivez mon char. Ne frappez pas un seul coup, mais +tenez-vous en haleine; et lorsqu'une fois j'aurai trouvé le sanglant +Hector, environnez-le de vos armes: soyez cruels et ne ménagez +rien.--Suivez-moi, amis, et voyez-moi agir. C'est décrété; il faut que +le grand Hector périsse. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE VIII + +Un autre côté de la plaine. + +MÉNÉLAS ET PARIS _entrent en combattant, puis vient_ THERSITE. + + +THERSITE.--Ah! Ménélas et celui qui lui a fait cadeau de ses cornes +sont aux prises. Allons, taureau! allons, dogue! allons Pâris! allons, +courage, moineau à double femelle: allons, Pâris! allons. Le taureau a +l'avantage: gare les cornes. Holà! + +(Pâris et Ménélas sortent.) + +MARGARÉLON _survient_.--Tourne-toi, esclave, et combats. + +THERSITE.--Qui es-tu? + +MARGARÉLON.--Un fils bâtard de Priam. + +THERSITE.--Je suis bâtard aussi. J'aime les bâtards: je suis bâtard +de naissance, bâtard d'éducation, bâtard dans l'âme, bâtard en valeur, +bâtard en tout. Un ours n'en mord pas un autre; pourquoi donc les +bâtards se feraient-ils du mal? Prends-y garde, la dispute nous serait +fatale. Si le fils d'une femme perdue combat pour une femme perdue, il +appelle le jugement. Adieu, bâtard. + +MARGARÉLON.--Que le diable t'emporte, lâche! + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IX + +Le théâtre représente une autre partie de la plaine. + +_Entre_ HECTOR. + + +HECTOR.--Coeur gangrené, sous de si beaux dehors, ta belle armure t'a +coûté la vie! A présent ma tâche de ce jour est finie, je vais reprendre +haleine. Repose-toi, mon épée: tu es rassasiée de sang et de carnage. + +(Il ôte son casque et suspend son bouclier derrière lui.) + +(Achille survient à la tête de ses Myrmidons.) + +ACHILLE.--Regarde, Hector, vois: le soleil est prêt à se coucher; +vois comme la nuit hideuse suit la trace de l'astre au moment où il va +s'abaisser sous l'horizon, et faire place aux ténèbres pour terminer le +jour: la vie d'Hector est finie. + +HECTOR.--Je suis désarmé. N'abuse pas de cet avantage, Grec. + +ACHILLE.--Frappez, soldats, frappez! c'est lui que je cherche. (_Hector +tombe_.) Ilion, tu vas tomber après lui; Troie, tombe en ruines! ici +gisent ton coeur, tes os et tes muscles.--Allons, Myrmidons; et criez +tous de toutes vos forces: Achille a tué le puissant Hector! (_On sonne +la retraite_.) Écoutez: on sonne la retraite du côté des Grecs. + +UN MYRMIDON.--Les trompettes de Troie la sonnent aussi, seigneur. + +ACHILLE.--Les dragons de la nuit étendent leurs ailes sur la terre et +séparent les deux armées comme les juges du combat; mon épée à demi +rassasiée, qui aurait volontiers achevé son repas, charmée de ce +morceau friand, rentre ainsi dans son lit. (_Il remet son épée dans le +fourreau_.)--Allons, liez son corps à la queue de mon cheval: je veux +traîner ce Troyen le long de la plaine. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE X + +Toujours entre la ville et le camp des Grecs. + +AGAMEMNON, AJAX, MÉNÉLAS, NESTOR, DIOMÈDE _et les autres guerriers en +marche_.--_Acclamations_. + + +AGAMEMNON.--Écoutez, écoutez! Quelles sont ces clameurs? + +NESTOR.--Silence, tambours. + +UN CRI.--Achille! Achille! Hector est tué! Achille! + +DIOMÈDE.--On crie: Hector est tué, et par Achille! + +AJAX.--Si cela est, qu'il ne s'en enorgueillisse pas. Le grand Hector +était un aussi brave guerrier que lui. + +AGAMEMNON.--Marchons avec ordre.--Qu'on dépêche quelqu'un pour prier +Achille de venir nous trouver dans notre tente. Si les dieux nous ont +témoigné leur faveur par la mort d'Hector, la fameuse Troie est à nous, +et nos sanglantes guerres sont finies. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE XI + +Une autre partie du champ de bataille. + +ÉNÉE, _suivi des Troyens_. + + +ÉNÉE.--Arrêtez, nous sommes maîtres du champ de bataille; ne rentrons +pas chez nous; restons ici toute la nuit. + +(Troïlus arrive.) + +TROÏLUS.--Hector est tué. + +TOUS LES TROYENS.--Hector!--Que les dieux nous en préservent! + +TROÏLUS.--Il est mort; et, attaché à la queue du cheval de son +meurtrier, comme le plus vil des animaux, il est honteusement traîné le +long de la plaine. Cieux! courroucez-vous, hâtez-vous d'accomplir votre +vengeance. Asseyez-vous, dieux, sur vos trônes, et souriez à Troie; +oui, montrez votre clémence dans la rapidité de nos désastres, et ne +prolongez point notre destruction inévitable. + +ÉNÉE.--Seigneur, vous découragez toute l'armée. + +TROÏLUS.--Vous qui me parlez ainsi, vous ne me comprenez pas. Je ne +parle pas de fuite, de crainte ou de mort; mais je brave tous les +dangers, tous les maux dont nous menacent les hommes et les dieux. +Hector n'est plus! Qui l'annoncera à Priam ou à Hécube? Que celui qui +veut être appelé un hibou sinistre aille à Troie, et dise: Hector est +mort! Ce mot changera Priam en pierre, et les épouses et les jeunes +filles en fontaines et en Niobés, fera de froides statues des jeunes +gens, et, en un mot, jettera Troie entière dans la consternation. Mais +allons, marchons! Hector est mort, il n'y a rien de plus à dire: arrêtez +cependant... Exécrables tentes, fièrement plantées sur nos plaines +phrygiennes, que Titan se lève aussitôt qu'il l'osera, je vous +traverserai de part en part. Et toi, lâche géant, nul espace de terre ne +séparera nos deux haines: je t'obséderai comme une conscience coupable +qui crée des spectres aussi vite que la fureur enfante des pensées. +Donnez le signal de la marche vers Troie; prenons courage et marchons; +l'espoir de la vengeance couvrira notre douleur intérieure. + +(Énée sort avec les Troyens.) + +(Au moment où Troïlus va sortir, Pandare entre de l'autre côté.) + +PANDARE.--Écoutez donc, écoutez donc! + +TROÏLUS.--Loin d'ici, vil entremetteur! que l'ignominie et la honte +poursuivent ta vie et accompagnent à jamais ton nom! + +(Troïlus sort.) + +PANDARE.--Voilà un excellent topique pour mes douleurs. O monde! +monde! monde! c'est ainsi que le pauvre agent est méprisé! O fourbes et +entremetteurs, comme à force de protestations on vous presse d'agir, et +comme on vous en récompense mal! Pourquoi donc nos efforts sont-ils +si recherchés et nos succès si dédaignés! Quels vers citer à ce sujet? +quels exemples? Voyons. + + Le bourdon chante joyeusement + Tant qu'il conserve son miel et son aiguillon; + Mais une fois qu'il a perdu sa queue armée, + Adieu son miel et ses doux bourdonnements. + +Bonnes gens qui faites le commerce de la chair, écrivez cette leçon sur +vos tapisseries. + +Vous tous qui dans cette assemblée êtes du château de la complaisance, +que vos yeux, à demi sortis de leur orbite pleurent la chute de +Pandare; ou, si vous ne pouvez pleurer, du moins donnez-lui quelques +gémissements; si ce n'est pas pour moi, que ce soit pour les douleurs de +vos os malades, vous frères et soeurs, qui faites métier de veiller à +la porte. Dans deux mois d'ici environ, mon testament sera fait; il le +serait même déjà, sans la crainte que j'ai que quelque maligne oie +de Winchester[54] ne le sifflât: jusqu'à ce moment je transpirerai et +chercherai mes aises; et, l'instant venu, je vous lègue mes maladies. + +(Il sort.) + +[Note 54: Les filles de joie étaient anciennement sous la +juridiction de l'évêque de Winchester.] + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Troïlus et Cressida, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TROÏLUS ET CRESSIDA *** + +***** This file should be named 18313-8.txt or 18313-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/3/1/18313/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18313-8.zip b/18313-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f6f62ff --- /dev/null +++ b/18313-8.zip diff --git a/18313-h.zip b/18313-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..93e2b50 --- /dev/null +++ b/18313-h.zip diff --git a/18313-h/18313-h.htm b/18313-h/18313-h.htm new file mode 100644 index 0000000..2e633ec --- /dev/null +++ b/18313-h/18313-h.htm @@ -0,0 +1,6334 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Troïlus et Cressida, by William Shakespeare</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +.stage1 {font-size: 0.9em; text-align: center} +.stage2 {font-size: 0.9em} +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Troïlus et Cressida, by William Shakespeare + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Troïlus et Cressida + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: May 4, 2006 [EBook #18313] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TROÏLUS ET CRESSIDA *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + +</pre> + + + +<p class="i2">Note du transcripteur.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>============================================</p> +<p>Ce document est tiré de:</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p> +<p>SHAKSPEARE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>TRADUCTION DE</p> +<p>M. GUIZOT</p> + </div><div class="stanza"> +<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p> +<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p> +<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Volume 4</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mesure pour mesure.—Othello.—Comme il vous plaira.</p> +<p>Le conte d'hiver.—Troïlus et Cressida.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>PARIS</p> +<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p> +<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p> +<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p> +<p>1863</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>===============================================</p> + </div> </div> +<br><br> + +<h1>TROÏLUS ET CRESSIDA</h1> + +<h2>TRAGÉDIE</h2> +<br> + + +<h3>NOTICE<br> + +SUR<br> + +TROÏLUS ET CRESSIDA</h3> + + +<p>Si, dans <i>Troïlus et Cressida</i>, le poëte traite un peu lestement les +héros de l'<i>Iliade</i>, si ces grands noms lui ont si peu imposé qu'il +est douteux que cette composition dramatique ne soit pas une parodie, +ne croyons pas que Shakspeare ait blasphémé contre la divinité +d'Homère; rappelons-nous que nos anciens romanciers avaient fait +des demi-dieux et des héros de l'antiquité de véritables chevaliers +errants, et qu'Hercule, Thésée, Jason, Achille, conservaient, pendant +dix gros volumes, les mêmes moeurs que les Lancelot, les Roland, +les Olivier, et d'autres paladins chrétiens.</p> + +<p>C'est à Chaucer que Shakspeare nous semble en grande partie redevable +de l'idée de <i>Troïlus et Cressida</i>; mais les grands traits avec +lesquels il dessine les caractères de ses autres héros, Hector, Achille, +Ajax, Diomède, Agamemnon, Nestor, le lâche et satirique Thersite, +l'amitié d'Achille et de Patrocle, l'éloquence d'Ulysse, que la Minerve +d'Homère n'eût pas si bien inspiré; enfin, quelques traits historiques +qu'on ne trouve ni dans Chaucer, ni dans Caxton, ni dans aucun des +romanciers du moyen âge, font conjecturer que Shakspeare aurait +bien pu connaître par la traduction quelques livres de l'<i>Iliade</i>.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, jamais Shakspeare ne s'est moins occupé de +l'effet théâtral que dans cette pièce. Nous passons en revue avec lui +tous ces héros, que nos souvenirs classiques nous rendent sacrés, +sans pouvoir résister à la tentation de les trouver parfois ridicules, et +cependant naturels.</p> + +<p>Hector, qui paraît d'abord digne de concentrer sur lui tout l'intérêt, +parce qu'il est représenté comme le plus aimable, nous surprend +tout à coup en refusant de se battre avec Ajax, parce qu'il est son +cousin. On ne pardonnerait point à Shakspeare cette excuse, s'il ne +faisait en quelque sorte réparation d'honneur à ce héros en le faisant +périr d'une mort sublime.</p> + +<p>Ajax est un des caractères les plus originaux de la pièce, et s'accorde +assez bien avec celui de l'<i>Iliade</i>. Il forme avec Achille un +contraste habilement ménagé. On trouverait encore de nos jours à +faire l'application de son portrait tel que l'esquisse Alexandre.</p> + +<p>Achille est bien aussi l'Achille de l'<i>Iliade</i>; mais il se déshonore +en excitant les bouffonneries de Patrocle et la méchanceté de Thersite; +et il y a quelque chose de révoltant dans la froide férocité avec +laquelle il égorge Hector.</p> + +<p>Le vieux roi de Pylos ne paraît que pour nous montrer sa barbe +blanche et recevoir les compliments d'Ulysse. Celui-ci possède à lui +seul l'éloquence et la raison de la pièce; mais il faut bien que ses +discours soient sublimes, car il ne fait que des discours. Les autres +héros de Troie et du camp des Grecs jouent un rôle encore moins +important, et pour la prise de Troie, et pour l'intrigue des deux amants.</p> + +<p>Troïlus lui-même a pour caractère de n'en point avoir. Sa patience +nous fait sourire; on a peine à croire à ses emportements qui, du +reste, comme l'observe Schlegel, ne font mal à personne. Mais les +caractères de Cressida et de Pandarus sont frappants de vérité et d'originalité; +le nom de celui-ci est devenu dans la langue anglaise un +mot honnête pour exprimer un métier qui ne l'est guère, et qui n'a +point d'équivalent dans la nôtre; car le <i>Bonneau</i> de <i>la Pucelle</i> de +Voltaire n'est pas encore proverbial parmi nous.</p> + +<p>Cressida nous amuse par son étourderie; elle devient amoureuse +de Troïlus par désoeuvrement, et le quitte par pure légèreté. Sa +passion pour Diomède n'est pas plus sérieuse que la première; un +troisième galant n'aurait qu'à s'offrir pour le supplanter aussi facilement +que l'a été Troïlus.</p> + +<p>On peut lui appliquer le vers de lord Byron:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Thou art not false, but thou art fickle</i>.</p> +<p>Tu n'es point perfide, tu n'es que légère.</p> + </div> </div> + +<p>Si cette pièce n'est pas une des plus morales et des plus fortement +conçues de Shakspeare, elle n'est pas une des moins amusantes et des +moins instructives. Naturellement, Shakspeare ne se passionne pour +aucun de ses personnages; nulle part, peut-être, il n'est entièrement +sérieux ou entièrement comique; mais c'est ici surtout qu'il +s'est fait un jeu du caprice de ses idées, et qu'il semble avoir voulu +donner un double sens à sa composition.</p> + +<p>Johnson observe que le style de Shakspeare, dans <i>Troïlus et Cressida</i>, +est plus correct que dans la plupart de ses pièces; on doit y +remarquer aussi une foule d'observations politiques et morales, cachet +d'un génie supérieur.</p> + +<p>Dryden a refait cette tragédie avec des changements. Il a donné au +fond une nouvelle forme; il a omis quelques personnages, et ajouté +Andromaque: en général, il y a plus d'ordre et de liaison dans ses +scènes, et quelques-unes sont neuves et du plus bel effet.</p> + +<p>Selon Malone, Shakspeare aurait composé <i>Troïlus et Cressida</i> en +1602<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p><i>Troïlus and Cressida, or Truth found too late</i> (ou la <i>Vérité connue trop tard).</i> London, 1679.</p></blockquote> + + + + + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><b>PERSONNAGES</b></p> + </div><div class="stanza"> +<p>PRIAM, roi de Troie.</p> +<p>HECTOR, )</p> +<p>TROÏLUS, )</p> +<p>PARIS, ) ses fils.</p> +<p>DÉIPHOBE, )</p> +<p>HÉLÉNUS, )</p> + </div><div class="stanza"> +<p>ÉNÉE, )</p> +<p>ANTÉNOR, ) chefs troyens.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>PANDARE, oncle de Cressida.</p> +<p>CALCHAS, prêtre troyen du parti des Grecs.</p> +<p>MARGARÉLON, fils naturel de Priam.</p> +<p>AGAMEMNON, général des Grecs.</p> +<p>MÉNÉLAS, son frère.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>ACHILLE, )</p> +<p>AJAX, )</p> +<p>ULYSSE, ) chefs des Grecs.</p> +<p>NESTOR, )</p> +<p>DIOMÈDE, )</p> +<p>PATROCLE, )</p> + </div><div class="stanza"> +<p>THERSITE, Grec difforme et lâche.</p> +<p>ALEXANDRE, serviteur de Cressida.</p> +<p>UN SERVITEUR DE TROÏLUS.</p> +<p>UN SERVITEUR DE PARIS.</p> +<p>UN SERVITEUR DE DIOMÈDE.</p> +<p>HÉLÈNE, femme de Ménélas.</p> +<p>ANDROMAQUE, femme d'Hector.</p> +<p>CASSANDRE, fille de Priam, proph.</p> +<p>CRESSIDA, fille de Calchas.—SOLDATS GRECS ET TROYENS, etc.</p> + </div> </div> + +<p class="stage1">La scène est tantôt dans Troie, et tantôt dans le camp des +Grecs.</p> +<br><br> + + +<h3>PROLOGUE.</h3> + + +<p>Troie est le lieu de la scène. Des îles de la Grèce, une +foule de princes enflammés d'orgueil et de courroux ont +envoyé au port d'Athènes leurs vaisseaux chargés de combattants +et des apprêts d'une guerre cruelle. Soixante-neuf +chefs, rois couronnés d'autant de petits empires, +sont sortis de la baie athénienne et ont vogué vers la +Phrygie, tous liés par le voeu solennel de saccager Troie. +Dans ses fortes murailles, Hélène, l'épouse du roi Ménélas, +dort en paix dans les bras de son ravisseur Pàris; +et voilà la cause de cette grande querelle. Les Grecs +abordent à Ténédos, et là leurs vaisseaux vomissent de +leurs larges flancs sur le rivage tout l'appareil de la +guerre. Déjà les Grecs, pleins d'ardeur et fiers de leurs +forces encore entières, plantent leurs tentes guerrières +sur les plaines de Dardanie. Les six portes de la cité de +Priam, la porte Dardanienne, la Thymbrienne, l'Ilias, +la Chétas, la Troyenne et l'Anténoride, avec leurs lourds +verroux et leurs barres de fer, enferment et défendent +les enfants de Troie.—Maintenant l'attente agite les +esprits inquiets dans l'un et l'autre parti; Grecs et +Troyens sont disposés à livrer tout aux hasards de la fortune:—Et +moi je viens ici comme un Prologue armé;—mais +non pas pour vous faire un défi dans la confiance +que m'inspire la plume de l'auteur, ou le jeu des acteurs, +mais simplement pour offrir le costume assorti +au sujet, et pour vous dire, spectateurs bénévoles, que +notre pièce, franchissant tout l'espace antérieur et les +premiers germes de cette querelle, court se placer au +milieu même des événements, pour se replier ensuite +sur tout ce qui peut entrer et s'arranger dans un plan. +Approuvez ou blâmez, faites à votre gré; maintenant, +bonne ou mauvaise fortune, c'est la chance de la guerre.</p> +<br><br> + + + +<h2>ACTE PREMIER</h2> + +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">La scène est devant le palais de Priam.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> TROÏLUS <i>armé et</i> PANDARE.</p> +<br> + +<p>TROÏLUS.—Appelez mon varlet<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>; je veux me désarmer. +Eh! pourquoi ferais-je la guerre hors des murs de Troie, +lorsque j'ai à soutenir de si cruels combats ici dans mon +sein? Que le Troyen qui est maître de son coeur aille au +champ de bataille: le coeur de Troïlus, hélas! n'est plus +à lui.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p>Ci-gît Hakin et son varlet<br> +Tout déarmé et tout défaict<br> +Avec son espée et sa loche.</p></blockquote> + +<p>PANDARE.—N'y a-t-il point de remède à toutes ces +plaintes?</p> + +<p>TROÏLUS.—Les Grecs sont forts, habiles autant que +forts, fiers autant qu'habiles, et vaillants autant que +fiers. Mais moi, je suis plus faible que les pleurs d'une +femme, plus paisible que le sommeil, plus crédule que +l'ignorance. Je suis moins brave qu'une jeune fille pendant +la nuit, et plus novice que l'enfance sans expérience.</p> + +<p>PANDARE.—Allons! je vous en ai assez dit là-dessus: +quant à moi, je ne m'en mêlerai plus. Celui qui veut +faire un gâteau du froment doit attendre la mouture.</p> + +<p>TROÏLUS.—Ne l'ai-je pas attendu?</p> + +<p>PANDARE.—Oui, la mouture; mais il faut attendre le +blutage.</p> + +<p>TROÏLUS.—N'ai-je pas attendu?</p> + +<p>PANDARE.—Oui, le blutage: mais il vous faut attendre +la levure.</p> + +<p>TROÏLUS.—Je l'ai attendue aussi.</p> + +<p>PANDARE.—Oui, la levure: mais ce n'est pas tout, il +faut encore pétrir, faire le gâteau, chauffer le four, +cuire; et il faut bien attendre encore que le gâteau se +refroidisse, ou vous risquez de vous brûler les lèvres.</p> + +<p>TROÏLUS.—La patience elle-même, toute déesse qu'elle +est, supporte la souffrance moins paisiblement que moi. +Je m'assieds à la table royale de Priam, et lorsque la +belle Cressida vient s'offrir à ma pensée,—que dis-je, +traître, quand elle vient?—Quand en est-elle jamais +absente?</p> + +<p>PANDARE.—Eh bien! elle était plus belle hier au soir +que je ne l'ai jamais vue, ni elle ni aucune autre femme.</p> + +<p>TROÏLUS.—J'en étais à vous dire...—Quand mon coeur, +comme ouvert par un violent soupir, était prêt à se +fendre en deux; dans la crainte qu'Hector, ou mon père, +ne me surprissent, j'ai enseveli ce soupir dans le pli +d'un sourire, comme le soleil lorsqu'il éclaire un orage: +mais le chagrin, que voile une gaieté apparente, est +comme une joie que le destin change en une tristesse +soudaine.</p> + +<p>PANDARE.—Si ses cheveux n'étaient pas d'une nuance +plus foncée que ceux d'Hélène, allons, il n'y aurait pas +plus de comparaison à faire entre ces deux femmes... +mais, quant à moi, elle est ma parente: je ne voudrais +pas, comme on dit, trop la vanter.—Mais je voudrais +que quelqu'un l'eût entendue parler hier, comme je l'ai +entendue, moi... Je ne veux pas déprécier l'esprit de +votre soeur Cassandre.—Mais...</p> + +<p>TROÏLUS.—O Pandare, je vous le déclare... Pandare, +quand je vous dis que là sont ensevelies toutes mes +espérances, ne me répliquez pas, pour me dire à combien +de brasses de profondeur elles sont plongées. Je vous dis +que je suis fou d'amour pour Cressida; vous me répondez +qu'elle est belle, vous versez dans la plaie ouverte +de mon coeur tout le charme de ses yeux, de sa chevelure, +de ses joues, de son port, de sa voix. Vous parlez de +sa main! auprès de laquelle toutes les blancheurs sont +de l'encre qui trahit elle-même sa noirceur; auprès de la +douceur de son toucher, le duvet du cygne même est +rude, et la sensation la plus exquise est grossière +comme la main du laboureur.—Voilà ce que vous me +dites. Et tout ce que vous me dites est la vérité, comme +lorsque je dis que je l'aime.—Mais en me parlant ainsi, +au lieu de baume et d'huile, vous plongez dans chaque +blessure que m'a faite l'amour le couteau qui les a +ouvertes.</p> + +<p>PANDARE.—Je ne dis que la vérité.</p> + +<p>TROÏLUS.—Vous n'en dites pas encore assez.</p> + +<p>PANDARE.—Ma foi, je ne veux plus m'en mêler: qu'elle +soit ce qu'elle voudra; si elle est belle, tant mieux pour +elle; si elle ne l'est pas, elle a le remède dans ses propres +mains.</p> + +<p>TROÏLUS.—Bon Pandare! eh bien! Pandare?</p> + +<p>PANDARE.—J'en suis pour mes peines: je suis mal vu +d'elle et mal vu de vous: je me suis mêlé de négocier +entre vous deux, mais on me sait fort peu gré de mes +soins.</p> + +<p>TROÏLUS.—Quoi! seriez-vous fâché, Pandare? Le seriez-vous +contre moi?</p> + +<p>PANDARE.—Parce qu'elle est ma parente, elle n'est pas +aussi belle qu'Hélène. Si elle n'était pas ma parente, elle +serait aussi belle le vendredi qu'Hélène le dimanche. +Mais qu'est-ce que cela me fait à moi? Fût-elle noire +comme un nègre, peu importe: cela m'est bien égal.</p> + +<p>TROÏLUS.—Est-ce que je dis qu'elle n'est pas belle?</p> + +<p>PANDARE.—Peu importe que vous le disiez ou que +vous ne le disiez pas; c'est une sotte de rester ici sans +son père, qu'elle aille trouver les Grecs; et je le lui dirai, +la première fois que je la verrai; pour ce qui est de moi, +c'est fini, je ne m'en mêlerai plus.</p> + +<p>TROÏLUS.—Pandare...</p> + +<p>PANDARE.—Non, jamais.</p> + +<p>TROÏLUS.—Mon cher Pandare...</p> + +<p>PANDARE.—Je vous en prie, ne m'en parlez plus, je +veux tout laisser là, comme je l'ai trouvé; et tout est fini.</p> + +<p class="stage1">(Pandare sort.)</p> + +<p class="stage1">(Bruit de guerre.)</p> + +<p>TROÏLUS.—Silence, odieuses clameurs! silence, rudes +sons! insensés des deux partis! Il faut bien qu'Hélène +soit belle, puisque vous la fardez tous les jours de votre +sang. Moi, je ne puis combattre pour un pareil sujet: il +est trop chétif pour mon épée. Mais Pandare... O dieux, +comme vous me tourmentez! Je ne puis arriver à Cressida +que par Pandare; et il est aussi difficile de l'engager +à lui faire la cour pour moi, qu'elle est obstinée dans sa +vertu contre toute sollicitation. Au nom de ton amour +pour ta Daphné, dis-moi, Apollon, ce qu'est Cressida, ce +qu'est Pandare, et ce que je suis. Le lit de cette belle est +l'Inde: elle est la perle qui y repose; je vois l'errant et +vaste Océan, dans l'espace qui est entre Ilion et le lieu de +sa demeure: moi, je suis le marchand, et ce Pandare, +qui vogue de l'un à l'autre bord, est ma douteuse espérance; +mon remorqueur et mon vaisseau.</p> + +<p class="stage1">(Bruit de guerre. Entre Énée.)</p> + +<p>ÉNÉE.—Quoi donc, prince Troïlus! pourquoi n'êtes-vous +pas sur le champ de bataille?</p> + +<p>TROÏLUS.—Parce que je n'y suis pas; cette réponse de +femme est à propos, car c'est pour une femme que l'on +sort de ces murs. Quelles nouvelles, aujourd'hui, Énée, +du champ de bataille?</p> + +<p>ÉNÉE.—Que Pâris est rentré blessé dans la ville.</p> + +<p>TROÏLUS.—Par qui, Énée?</p> + +<p>ÉNÉE.—Par Ménélas, Troïlus.</p> + +<p>TROÏLUS.—Que le sang de Pâris coule: c'est une blessure +à dédaigner. Pâris a été percé par la corne de +Ménélas.</p> + +<p>ÉNÉE.—Écoutez, quelle belle chasse on donne aujourd'hui +hors de la ville!</p> + +<p>TROÏLUS.—Il y en aurait une plus belle dans la ville si +<i>vouloir</i> était <i>pouvoir</i>.—Mais allons à la chasse de la +plaine!—Vous y rendez-vous?</p> + +<p>ÉNÉE.—En toute hâte.</p> + +<p>TROÏLUS.—Venez, allons-y ensemble.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Une rue de Troie.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> CRESSIDA et ALEXANDRE<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p>Alexandre est ici un valet, ce n'est pas Alexandre Pâris, il est +vrai que Pandare va tout à l'heure lui dire bonjour, mais les gens +comme Pandare sont les plus affables du monde.</p></blockquote> +<br> + +<p>CRESSIDA.—Qui étaient celles qui viennent de passer +près de nous?</p> + +<p>ALEXANDRE.—La reine Hécube et Hélène.</p> + +<p>CRESSIDA.—Et où vont-elles?</p> + +<p>ALEXANDRE.—Elles vont voir la bataille, de la tour de +l'Orient, dont la hauteur commande en souveraine toute +la vallée; Hector, dont la patience est inébranlable, +comme la vertu même, était ému aujourd'hui. Il a +grondé Andromaque et frappé son écuyer; et comme +s'il était question d'économie de ménage dans la guerre, +il s'est levé avant le soleil pour s'armer à la légère et se +rendre sur le champ de bataille dont chaque fleur pleurait, +comme si elle pressentait prophétiquement les effets +du courroux d'Hector.</p> + +<p>CRESSIDA.—Et quel était le sujet de sa colère?</p> + +<p>ALEXANDRE.—Voici le bruit qui s'est répandu. Il y a, +dit-on, parmi les Grecs, un héros du sang troyen, neveu +d'Hector: on le nomme Ajax.</p> + +<p>CRESSIDA.—Fort bien; et que dit-on de lui?</p> + +<p>ALEXANDRE.—On dit que c'est un homme <i>perse</i>, et qui +se tient tout seul<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p><i>Stands alone, stat solus</i>, proéminent; <i>to stand</i> +veut dire aussi se tenir debout, de là l'équivoque.</p></blockquote> + +<p>CRESSIDA.—On en peut dire autant de tous les hommes, +à moins qu'ils ne soient ivres, malades, ou sans jambes.</p> + +<p>ALEXANDRE.—Cet homme, madame, a volé à plusieurs +animaux leurs qualités distinctives. Il est aussi vaillant +que le lion, aussi grossier que l'ours, aussi lent que l'éléphant: +c'est un homme en qui la nature a tellement +accumulé les humeurs diverses, qu'en lui la valeur se +mêle à la folie, et que la folie est assaisonnée de prudence: +il n'y a pas un homme qui ait une vertu dont il +n'ait une étincelle, un défaut dont il n'ait quelque +teinte. Il est mélancolique sans sujet et gai à rebrousse-poil. +Il a des jointures pour tous ses membres; mais tout +en lui est si démanché, que c'est un Briarée goutteux +avec cent bras dont il ne peut faire usage, un Argus +aveugle avec cent yeux dont il ne voit pas clair.</p> + +<p>CRESSIDA.—Mais comment cet homme, qui me fait sourire, +peut-il exciter le courroux d'Hector?</p> + +<p>ALEXANDRE.—On dit qu'il a lutté hier avec Hector dans +le combat et qu'il l'a terrassé. Furieux et honteux depuis +cet affront, Hector n'en a ni mangé ni dormi.</p> + +<p class="stage1">(Entre Pandare.)</p> + +<p>CRESSIDA.—<i>Qui</i> vient à nous?</p> + +<p>ALEXANDRE.—Madame, c'est votre oncle Pandare.</p> + +<p>CRESSIDA.—Hector est un brave guerrier.</p> + +<p>ALEXANDRE.—Autant qu'homme au monde, madame.</p> + +<p>PANDARE.—Que dites-vous là? que dites-vous là?</p> + +<p>CRESSIDA.—Bonjour, mon oncle Pandare.</p> + +<p>PANDARE.—Bonjour, ma nièce Cressida. De quoi parlez-vous?—Ah! +bonjour, Alexandre.—Eh bien! ma +nièce, comment vous portez-vous? Depuis quand êtes-vous +à Ilion<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p>Ilion était le palais de Troie.</p></blockquote> + +<p>CRESSIDA.—Depuis ce matin, mon oncle.</p> + +<p>PANDARE.—De quoi parliez-vous quand je suis arrivé?—Hector +était-il armé et sorti avant que vous vinssiez à +Ilion? Hélène n'était pas levée? n'est-ce pas?</p> + +<p>CRESSIDA.—Hector était parti; mais Hélène n'était pas +encore levée.</p> + +<p>PANDARE.—Oui, Hector a été bien matinal.</p> + +<p>CRESSIDA.—C'était de lui que nous causions, et de sa +colère.</p> + +<p>PANDARE.—Est-ce qu'il était en colère?</p> + +<p>CRESSIDA.—Il le dit, lui.</p> + +<p>PANDARE.—Oui, cela est vrai. J'en sais aussi la cause; il +en couchera par terre aujourd'hui, je peux le leur promettre; +et il y a aussi Troïlus qui ne le suivra pas de +loin: qu'ils prennent garde à Troïlus; je peux leur dire +cela aussi.</p> + +<p>CRESSIDA.—Quoi! est-ce qu'il est en colère aussi?</p> + +<p>PANDARE.—Qui, Troïlus? Troïlus est le plus brave des +deux.</p> + +<p>CRESSIDA.—O Jupiter, il n'y a pas de comparaison.</p> + +<p>PANDARE.—Comment! pas de comparaison entre Troïlus +et Hector? Reconnaîtriez-vous un homme si vous le +voyiez?</p> + +<p>CRESSIDA.—Oui, si je l'avais jamais vu auparavant et si +je le connaissais.</p> + +<p>PANDARE.—Eh bien! je dis que Troïlus est Troïlus.</p> + +<p>CRESSIDA.—Oh! vous dites comme moi; car je suis sûre +qu'il n'est pas Hector.</p> + +<p>PANDARE.—Non; et Hector n'est pas Troïlus, à quelques +égards.</p> + +<p>CRESSIDA.—Cela est exactement vrai de tous deux: il +est lui-même, et pas un autre.</p> + +<p>PANDARE.—Lui-même? Hélas! le pauvre Troïlus! je +voudrais bien qu'il le fût.</p> + +<p>CRESSIDA.—Il l'est aussi.</p> + +<p>PANDARE.—S'il l'est, je veux aller nu-pieds jusqu'à +l'Inde.</p> + +<p>CRESSIDA.—Il n'est pas Hector.</p> + +<p>PANDARE.—Lui-même? Oh! non, il n'est pas lui-même.—Plût +au ciel qu'il fût lui-même! Allons, les dieux sont +au-dessus de nous; le temps amène les biens ou finit les +maux. Allons, Troïlus, allons... je voudrais que mon +coeur fût dans son sein!—Non, Hector ne vaut pas mieux +que Troïlus.</p> + +<p>CRESSIDA.—Pardonnez-moi.</p> + +<p>PANDARE.—Il est plus âgé.</p> + +<p>CRESSIDA.—Pardonnez-moi, pardonnez-moi.</p> + +<p>PANDARE.—L'autre n'est pas encore parvenu à son +âge; vous m'en direz des nouvelles quand il y sera venu: +Hector n'aura jamais son esprit de toute l'année.</p> + +<p>CRESSIDA.—Il n'en aura pas besoin s'il a le sien.</p> + +<p>PANDARE.—Ni ses qualités.</p> + +<p>CRESSIDA.—N'importe.</p> + +<p>PANDARE.—Ni sa beauté.</p> + +<p>CRESSIDA.—Elle ne lui siérait pas; la sienne lui va mieux.</p> + +<p>PANDARE.—Vous n'avez pas de jugement, ma nièce: +Hélène elle-même jurait l'autre jour que Troïlus, pour un +teint brun (car son teint est brun, il faut que je l'avoue), +et pas brun, pourtant...</p> + +<p>CRESSIDA.—Non; mais brun.</p> + +<p>PANDARE.—D'honneur, pour dire la vérité, il est brun +et pas brun.</p> + +<p>CRESSIDA.—Oui, pour dire la vérité, cela est vrai et +n'est pas vrai.</p> + +<p>PANDARE.—Enfin elle vantait son teint au-dessus de +celui de Pâris.</p> + +<p>CRESSIDA.—Mais Pâris a assez de couleurs.</p> + +<p>PANDARE.—Oui, il en a assez.</p> + +<p>CRESSIDA.—Eh bien! en ce cas, Troïlus en aurait trop. +Si elle l'a mis au-dessus de Pâris, son teint est plus vif +que le sien; si Pâris a assez de couleurs et Troïlus davantage, +c'est un éloge trop fort pour un beau teint. J'aimerais +autant que la langue dorée d'Hélène eût vanté +Troïlus pour un nez de cuivre.</p> + +<p>PANDARE.—Je vous jure que je crois qu'Hélène l'aime +plus qu'elle n'aime Pâris.</p> + +<p>CRESSIDA.—C'est donc une joyeuse Grecque?</p> + +<p>PANDARE.—Oui, je suis sûr qu'elle l'aime. Elle alla +l'aborder l'autre jour dans l'embrasure de la fenêtre.—Et +vous savez, qu'il n'a pas plus de trois ou quatre poils +au menton.</p> + +<p>CRESSIDA.—Oh! oui, l'arithmétique d'un garçon de cabaret +peut trouver le total de tout ce qu'il en possède.</p> + +<p>PANDARE.—Il est bien jeune, et cependant, à trois +livres près, il enlève autant que son frère Hector.</p> + +<p>CRESSIDA.—Quoi! si jeune et déjà si vieux voleur<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p><i>Lifter</i>, voleur. <i>Illistus</i>, en langue gothique, +voulait dire voleur; équivoque sur le mot.</p></blockquote> + +<p>PANDARE.—Mais pour vous prouver qu'Hélène est +amoureuse de lui, elle l'aborda, et elle lui passa sa main +blanche sous la fente du menton.</p> + +<p>CRESSIDA.—Que Junon ait pitié de nous! comment! +a-t-il le menton fendu?</p> + +<p>PANDARE.—Hé! vous savez bien qu'il a une fossette: je +ne crois pas qu'il y ait un homme, dans toute la Phrygie, +à qui le sourire aille mieux.</p> + +<p>CRESSIDA.—Oh! il a un fier sourire.</p> + +<p>PANDARE.—N'est-ce pas?</p> + +<p>CRESSIDA.—Oh! oui; c'est comme un nuage en automne.</p> + +<p>PANDARE.—Allons, poursuivez.—Mais pour prouver +qu'Hélène aime Troïlus...</p> + +<p>CRESSIDA.—Troïlus acceptera la preuve, si vous voulez +en venir là.</p> + +<p>PANDARE.—Troïlus? Il n'en fait pas plus de cas que je +ne fais d'un oeuf de serpent.</p> + +<p>CRESSIDA.—Si vous aimiez un oeuf de serpent autant +que vous aimez une tête vide, vous mangeriez les petits +dans la coque.</p> + +<p>PANDARE.—Je ne peux m'empêcher de rire, quand je +songe comme elle lui chatouillait le menton.—Il est vrai +qu'elle a une main d'une blancheur divine, il faut en +faire l'aveu.</p> + +<p>CRESSIDA.—Sans qu'il soit besoin de vous donner la +question pour cela.</p> + +<p>PANDARE.—Et elle voulait à toute force découvrir un +poil blanc sur son menton.</p> + +<p>CRESSIDA.—Hélas! pauvre menton: il y a mainte verrue +plus riche que lui en poils.</p> + +<p>PANDARE.—Mais, on se mit tant à rire.—La reine +Hécube en a tant ri, que ses yeux en pleuraient.</p> + +<p>CRESSIDA.—Des meules de moulin!</p> + +<p>PANDARE.—Et Cassandre riait!</p> + +<p>CRESSIDA.—Mais c'était un feu plus doux qu'on voyait +dans le creux de ses yeux: ses yeux ont-ils pleuré aussi?</p> + +<p>PANDARE.—Et Hector riait...</p> + +<p>CRESSIDA.—Et pourquoi tous ces éclats de rire?</p> + +<p>PANDARE.—Eh! à cause du poil blanc qu'Hélène avait +découvert sur le menton de Troïlus.</p> + +<p>CRESSIDA.—Si ç'avait été un poil vert, j'en aurais ri +aussi.</p> + +<p>PANDARE.—Ils n'ont pas tant ri du poil que de la jolie +réponse de Troïlus.</p> + +<p>CRESSIDA.—- Quelle fut sa réponse?</p> + +<p>PANDARE.—Elle lui dit: «Il n'y a que cinquante et un +poils sur votre menton, et il y en a un de blanc.»</p> + +<p>CRESSIDA.—C'était là le propos d'Hélène?</p> + +<p>PANDARE.—Oui, n'en doutez pas. «Cinquante et un +poils, répond Troïlus, et un blanc? Ce poil blanc est +mon père, et tous les autres sont ses enfants.—Jupiter! +dit-elle, lequel de ces poils est Pâris, mon époux?—Le +fourchu, répliqua-t-il: arrachez-le, et le lui donnez.» +Mais on en rit tant, on en rit tant! et Hélène +rougit si fort, et Pâris fut si courroucé, et toute l'assemblée +poussa tant d'éclats de rire, que cela passe toute idée.</p> + +<p>CRESSIDA.—Allons, laissons cela: car il y a longtemps +que cela dure.</p> + +<p>PANDARE.—Eh bien! ma nièce; je vous ai dit quelque +chose hier, pensez-y.</p> + +<p>CRESSIDA.—C'est ce que je fais.</p> + +<p>PANDARE.—Je vous jure que c'est la vérité, il vous +pleurerait comme s'il était né en avril.</p> + +<p>CRESSIDA.—Et moi je pousserais sous ses larmes comme +si j'étais une ortie du mois de mai.</p> + +<p class="stage1">(On entend résonner la retraite.)</p> + +<p>PANDARE.—Écoutez, les voilà qui reviennent du champ +de bataille: nous tiendrons-nous ici, pour les voir passer +et défiler vers Ilion? Restons, ma chère nièce, ma bonne +nièce Cressida.</p> + +<p>CRESSIDA.—Comme cela vous fera plaisir.</p> + +<p>PANDARE.—Oh! voici, voici une place excellente: nous +pouvons d'ici voir à merveille; je vais vous les nommer +l'un après l'autre, à mesure qu'ils vont passer. Mais surtout +remarquez bien Troïlus.</p> + +<p class="stage1">(Énée passe le premier sur le théâtre.)</p> + +<p>CRESSIDA.—Ne parlez pas si haut.</p> + +<p>PANDARE.—Voilà Énée. N'est-ce pas un bel homme? +C'est une des fleurs de Troie. Je puis vous dire....—Mais +remarquez Troïlus: vous allez le voir bientôt.</p> + +<p class="stage1">(Anténor suit.)</p> + +<p>CRESSIDA.—Quel est celui-là?</p> + +<p>PANDARE.—C'est Anténor: il a l'esprit fin, je puis vous +dire, et c'est un homme d'assez de mérite: c'est une des +têtes les plus solides qu'il y ait dans Troie; et il est bien +fait de sa personne.—Quand donc viendra Troïlus? Je +vais tout à l'heure vous montrer Troïlus. S'il m'aperçoit, +vous le verrez me faire un signe de tête.</p> + +<p>CRESSIDA.—Vous donnera-t-il un signe de tête.</p> + +<p>PANDARE.—Vous verrez.</p> + +<p>CRESSIDA.—Alors le moins fou en donnera à l'autre<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p>Jeu de mots sur <i>noddy</i>, niais, et nod, signe de tête, etc.</p></blockquote> + +<p class="stage1">(Suit Hector.)</p> + +<p>PANDARE.—Voilà Hector; le voilà: c'est lui, lui; +regardez, c'est lui. Voilà un homme!—Va ton chemin, +Hector.—Voilà un brave homme, ma nièce! O brave +Hector! Voyez son regard! Voilà une contenance! N'est-ce +pas un brave guerrier?</p> + +<p>CRESSIDA.—Oh! très-brave!</p> + +<p>PANDARE.—N'est-il pas vrai? cela fait du bien au coeur +de le voir. Regardez combien d'entailles il y a sur son +casque. Voyez là-bas: voyez-vous? Regardez bien! il +n'y a pas à plaisanter: ce n'est pas un jeu; ce sont des +coups, les ôtera qui voudra, comme on dit: mais ce sont +bien là des entailles.</p> + +<p>CRESSIDA.—Sont-ce des coups d'épée?</p> + +<p class="stage1">(Pâris passe.)</p> + +<p>PANDARE.—D'épée? de quelque arme que ce soit, il ne +s'en embarrasse guère. Que le diable l'attaque, cela lui +est bien égal. Par la paupière d'un dieu, cela met la joie +au coeur, de le voir.—Là-bas, c'est Pâris qui passe.—Regardez +là-bas, ma nièce. N'est-ce pas un beau cavalier +aussi? N'est-ce pas?... Hé! c'est bon, cela.—Qui donc +disait qu'il était rentré blessé dans la ville aujourd'hui? +Il n'est pas blessé. Allons, cela fera du bien au coeur +d'Hélène. Ah! je voudrais bien voir Troïlus à présent: +vous allez voir Troïlus tout à l'heure.</p> + +<p>CRESSIDA.—Quel est celui-là?</p> + +<p class="stage1">(Hélénus passe.)</p> + +<p>PANDARE.—C'est Hélénus.—Je voudrais bien savoir où +est Troïlus:—C'est Hélénus.—Je commence à croire que +Troïlus ne sera pas sorti des murs aujourd'hui.—C'est +Hélénus.</p> + +<p>CRESSIDA.—Hélénus est-il homme à se battre, mon +oncle?</p> + +<p>PANDARE.—Hélénus? Non,—oui, il se bat passablement +bien.—Je me demande où est Troïlus.—Ah! écoutez, +n'entendez-vous pas le peuple crier? <span class="stage2"><i>à Troïlus</i></span>?—Hélénus +est un prêtre.</p> + +<p>CRESSIDA.—Quel est ce faquin qui vient là-bas?</p> + +<p class="stage1">(Troïlus passe.)</p> + +<p>PANDARE.—Où? là-bas? C'est Déiphobe. Oh! c'est Troïlus! +Voilà un homme, ma nièce! Hem! le brave Troïlus: +le prince des chevaliers!</p> + +<p>CRESSIDA.—Silence; de grâce, silence!</p> + +<p>PANDARE.—Remarquez-le: considérez-le bien.—O +brave Troïlus! Regardez-le bien, ma nièce: voyez-vous +comme son épée est sanglante, et son casque haché de +plus de coups que celui d'Hector! Et son regard, sa +démarche! O admirable jeune homme! il n'a pas encore +vu ses vingt-trois ans! Va ton chemin, Troïlus, va ton +chemin. Si j'avais pour soeur une grâce, ou pour fille +une déesse, il pourrait choisir. O l'admirable guerrier! +Pâris... Pâris est de la boue au prix de lui; et je gage +qu'Hélène, pour changer, donnerait un oeil par-dessus +le marché.</p> + +<p class="stage1">(Suivent une troupe de combattants, soldats, etc.)</p> + +<p>CRESSIDA.—En voici encore.</p> + +<p>PANDARE.—Ânes, imbéciles, benêts, paille et son, paille +et son! de la soupe après dîner. Je pourrais vivre et +mourir sous les yeux de Troïlus: ne regardez plus, ne +regardez plus: les aigles sont passés; buses et corbeaux, +buses et corbeaux! J'aimerais mieux être Troïlus qu'Agamemnon +et tous ses Grecs.</p> + +<p>CRESSIDA.—Il y a Achille parmi les Grecs. C'est un +héros qui vaut mieux que Troïlus.</p> + +<p>PANDARE.—Achille? un charretier, un crocheteur, un +vrai chameau.</p> + +<p>CRESSIDA.—Bien, bien.</p> + +<p>PANDARE.—Bien, bien?—Avez-vous quelque discernement? +Avez-vous des yeux? Savez-vous ce que c'est +qu'un homme? La naissance, la beauté, la bonne façon, +le raisonnement, le courage, l'instruction, la douceur, la +jeunesse, la libéralité et autres qualités semblables; ne +sont-elles pas comme les épices et le sel, qui assaisonnent +un homme?</p> + +<p>CRESSIDA.—Oui, un homme en hachis, pour être cuit +sans dattes<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> dans le pâté; car alors la date de l'homme +ne compte plus.</p> + +<p>PANDARE.—Vous êtes une drôle de femme; on ne sait +pas sur quelle garde vous vous tenez<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p>Pour comprendre ce jeu de mots, il faut savoir qu'autrefois +les dattes étaient un ingrédient qui entrait dans les pâtés.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a><p>Expression empruntée à l'escrime; mais il y a le verbe +<i>to lie</i>, qui est employé dans un sens très-étendu ici, comme presque +toujours quand Shakspeare a quelque calembour en tête.</p></blockquote> + +<p>CRESSIDA.—Je me tiens sur mon dos pour défendre +mon ventre; sur mon esprit pour défendre mes ruses; +sur mon secret pour défendre ma vertu; sur mon +masque pour défendre ma beauté, et sur vous pour +défendre tout cela; je me tiens enfin sur mes gardes, et +je ne cesse de veiller.</p> + +<p>PANDARE.—Nommez-moi une de vos gardes.</p> + +<p>CRESSIDA.—Je m'en garderai bien, et c'est là une de +mes principales gardes. Si je ne puis garder ce que je +ne voudrais pas laisser toucher, je puis bien me garder +de vous dire comment j'ai reçu le coup, à moins que +l'enflure ne soit si grande que je ne puisse le cacher, +et alors il est impossible de s'en garder.</p> + +<p>PANDARE.—Vous êtes de plus en plus étrange.</p> + +<p class="stage1">(Entre le page de Troïlus.)</p> + +<p>LE PAGE.—Seigneur, mon maître voudrait vous parler +à l'instant même.</p> + +<p>PANDARE.—Où?</p> + +<p>LE PAGE.—Chez vous. Il est là qui se désarme.</p> + +<p>PANDARE.—Bon page, va lui dire que je viens. <i>(Le page +sort.)—</i>Je crains qu'il ne soit blessé. Adieu, ma chère +nièce.</p> + +<p>CRESSIDA.—Adieu, mon oncle.</p> + +<p>PANDARE.—Je vais venir vous rejoindre tout à l'heure, +ma nièce.</p> + +<p>CRESSIDA.—Pour m'apporter, mon oncle...</p> + +<p>PANDARE.—Oui, un gage de Troïlus.</p> + +<p>CRESSIDA.—Par ce gage!... vous êtes un entremetteur. +<span class="stage2"><i>(Pandare sort)</i>.</span> Promesses, serments, présents, larmes, et +tous les sacrifices de l'amour, il les offre pour un autre +que lui. Mais je vois plus de mérite dans Troïlus, dix +mille fois, que dans le miroir des éloges de Pandare: et +pourtant je le tiens à distance. Les femmes sont des +anges quand on leur fait la cour; sont-elles obtenues, +tout finit là. L'âme du plaisir est dans la recherche +même. La femme aimée ne sait rien, si elle ne sait pas +cela: les hommes prisent l'objet qu'ils ne possèdent +pas bien au-dessus de sa valeur: jamais il n'exista de +femme qui ait connu tant de douceurs dans l'amour +satisfait qu'il y en a dans le désir. J'enseigne donc cette +maxime d'amour: la servitude suit la conquête; l'humble +prière accompagne la recherche.—Ainsi, quoique mon +coeur satisfait lui porte un amour inébranlable, aucun +indice ne s'en manifestera dans mes yeux.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Le camp grec devant la tente d'Agamemnon. Les trompettes +sonnent.</p> + +<p class="stage1"><i>Paraissent</i> AGAMEMNON, NESTOR, ULYSSE +MÉNÉLAS <i>et autres chefs</i>.</p> +<br> + +<p>AGAMEMNON.—Princes, quel chagrin jaunit ainsi vos +visages? Dans toutes les entreprises commencées sur la +terre, les vastes promesses que fait l'espérance ne sont +jamais complétement remplies; les obstacles et les revers +naissent du sein même des actions les plus élevées: +comme les noeuds formés par la rencontre de la séve +déforment le pin robuste, et détournent du cours naturel +de sa croissance sa veine errante et tortueuse. Il +n'est pas nouveau, à nos yeux, princes, de nous être +si fort trompés dans nos conjectures, qu'après sept +années de siége, les murs de Troie sont encore debout. +Dans toutes les entreprises qui nous ont devancé, dont +nous avons la tradition, l'exécution a toujours rencontré +des obstacles et des traverses, et n'a point répondu +au but qu'on se proposait, ni à cette vague figure imaginaire +à laquelle la pensée avait donné une forme imaginaire. +Pourquoi donc, princes, contemplez-vous notre +ouvrage d'un front si consterné? Pourquoi voyez-vous +autant d'affronts dans ce qui n'est en effet qu'une +épreuve prolongée par le grand Jupiter, pour trouver la +constante persévérance chez les hommes? Ce n'est point +dans les faveurs de la fortune que la trempe de cette +vertu se reconnaît; car alors le lâche et le brave, le sage +et l'insensé, le savant et l'ignorant, l'homme dur et +l'homme sensible, paraissent tous se ressembler et être +de la même famille. C'est dans les vents d'orage qu'excite +son courroux que la Gloire, armée d'un large van, +sépare et rejette toute la balle; mais ce qui a de la consistance +et du corps reste seul riche en vertu et sans +mélange.</p> + +<p>NESTOR.—Avec le respect qui est dû à votre place suprême, +illustre Agamemnon, Nestor fera l'application de +vos dernières paroles. Les vicissitudes de la fortune +sont la véritable épreuve des hommes. Lorsque la mer est +calme, combien de légers esquifs osent se hasarder sur +son sein patient, et faire route à côté des vaisseaux de +haut bord<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>. Mais que l'impétueux Borée vienne à courroucer +la paisible Thétis, voyez alors les vaisseaux aux +robustes flancs fendre les montagnes liquides, et, comme +le coursier de Persée<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, bondir entre les deux humides +éléments. Où est alors la présomptueuse nacelle dont la +faible structure osait, il n'y a qu'un moment, rivaliser +avec la grandeur? Elle a fui dans le port, ou bien elle est +déjà engloutie par Neptune. De même, c'est dans les +orages de l'adversité que la valeur apparente et la valeur +réelle se distinguent. Sous l'éclat brillant de ses rayons, +le troupeau est plus tourmenté par le taon que par le +tigre; mais, lorsque le vent destructeur fait ployer le genou +au chêne noueux et que l'insecte se met à l'abri, +l'animal courageux<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>, excité par la fureur de la tempête, +s'irrite avec elle, et répond sur le même ton à la fortune +ennemie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour) </a><p>Stace a la même comparaison.</p></blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sic ubi magna novum Phario de littore puppis</p> +<p>Solvit iter jamque innumeros utrinque rudentes</p> +<p>Lataque veliferi porrexit brachia mali,</p> +<p>Invasitque vias, it eodem angusta Phalesus</p> +<p>Æquore, immensi partem sibi vindicat Austri.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a><p>Allusion à la fable des ailes prêtées à Persée par Minerve.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour) </a><p>On dit que le tigre redouble de fureur dans les tempêtes; +cette opinion n'est nullement fondée.</p></blockquote> + +<p>ULYSSE.—Agamemnon, illustre général, toi qui es les +os et les nerfs de la Grèce, le coeur de nos soldats, l'âme +et l'esprit dans lesquels doivent se concentrer tous les +caractères et toutes les volontés, écoute ce que dit Ulysse.—D'abord +je dois donner l'approbation et les applaudissements +qui sont dus à vos harangues, à la tienne, ô toi +le plus puissant par ton rang et ton autorité, et à la +tienne, Nestor, vénérable par tes longues années. Il faudrait +les graver sur une table de bronze que montreraient +Agamemnon et la main de la Grèce. Nestor aussi mériterait +d'être représenté sur l'argent, enchaînant toutes +les oreilles des Grecs à sa langue éloquente par un lien +d'air aussi fort que le pivot sur lequel tourne le ciel<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>. +Cependant, sous votre bon plaisir à tous deux, toi, puissant +roi, et toi, sage vieillard, daignez écouter Ulysse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a><p>Le bronze est le symbole de la force et de la durée, l'argent +celui de la douceur; on dit en anglais une <i>bouche d'argent</i>, comme +en grec, en latin et en français une <i>bouche d'or</i>; <i>Chrysostôme</i>: +il y a dans le texte le verbe <i>to hatch</i> (hacher), ancienne expression de +graveur. Les commentateurs ont pris ce passage pour texte de +leurs dissertations, et ont fini par n'être plus d'accord.</p></blockquote> + +<p>AGAMEMNON.—Parle, prince d'Ithaque; nous sommes +bien plus certains que tu ne prends pas la parole pour +traiter des sujets inutiles et sans importance, que nous +ne le sommes de n'entendre aucun trait d'ingénieuse +éloquence, ni aucun oracle de sagesse, quand le grossier +Thersite ouvre sa mâchoire de dogue.</p> + +<p>ULYSSE.—Troie, debout encore sur ses fondements, serait +en ruines, et l'épée du grand Hector n'aurait plus de +maître, sans les obstacles que je vais nommer. La règle +et les droits de l'autorité ont été méprisés: voyez combien +de tentes grecques s'élèvent sur cette plaine; eh +bien, comptez autant de factions. Lorsque celle du général +ne ressemble pas à la ruche, où doivent revenir toutes +les abeilles dispersées dans les champs, quel miel +peut-on espérer? Quand la distinction des rangs est méconnue, +le plus indigne paraît beau sous le masque. Les +cieux mêmes, les planètes et ce globe, centre de l'univers<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>, +observent les degrés, les prééminences et les distances +respectives; régularité dans leurs cours divers, marche +constante, proportions, saisons, formes, tout suit un ordre +invariable. Et c'est pourquoi le soleil, cette glorieuse +planète, sur son trône, brille en roi au milieu des autres +qui l'environnent: son oeil réparateur corrige les malins +aspects des planètes malfaisantes, et son influence +souveraine, telle que l'ordre d'un monarque, agit et gouverne, +sans obstacle ni contradiction, les bonnes et les +mauvaises étoiles.—Mais lorsque les planètes, troublées +et confondues, sont errantes et en désordre, alors que de +pestes, que de prestiges, que de séditions! La mer est +furieuse, la terre tremblante et les vents déchaînés; les +terreurs, les changements, les horreurs brisent l'unité, +déchirent et déracinent de fond en comble la paix des +États arrachés à leur repos. De même, quand la subordination +est troublée, elle qui est l'échelle de tous les +grands projets, alors l'entreprise languit. Par quel autre +moyen, que par la subordination, les degrés dans les +écoles, les communautés et les corporations dans les +villes, le commerce paisible entre des rivages séparés, +les droits de la naissance et de la primogéniture, les +prérogatives de l'âge, des couronnes, des sceptres et des +lauriers peuvent-ils être maintenus à leur rang légitime? +Otez la subordination, mettez cette corde hors de l'unisson, +et écoutez quelle dissonance va suivre. Toutes choses +se rencontrent pour se combattre: les eaux renfermées +dans leur lit enflent leur sein plus haut que leurs +bords et trempent la masse solide de ce globe: la force +devient la maîtresse de la faiblesse, et le fils brutal va +étendre son père mort à ses pieds. La violence s'érige en +droit, ou plutôt le juste et l'injuste, que sépare la justice +assise au milieu de leur choc éternel, perdent leurs +noms, et la justice anéantie périt aussi; alors chacun se +revêt du pouvoir, le pouvoir de la volonté, la volonté de +la passion, et la passion, ce loup insatiable, ainsi secondée +du pouvoir et de la volonté, doit nécessairement +faire sa proie de toutes choses et finir par se dévorer +elle-même. Grand Agamemnon, voilà le chaos qui est +inévitable, lorsque la subordination est étouffée; c'est +ce mépris de la subordination qui fait reculer d'un pas, +lorsqu'on a le projet de monter. Le général est méprisé +par l'officier qui est à un pas au-dessous de lui, celui-ci +par le suivant, le suivant par celui qui est au-dessous de +lui, ainsi chacun suivant l'exemple du premier, qui s'est +dégoûté de son supérieur, est pris d'une fièvre d'envie +et d'une émulation pâle et sans énergie: c'est cette fièvre +qui maintient Troie sur sa base, et non pas sa propre +puissance. Pour conclure ce discours déjà trop long, +Troie subsiste par notre faiblesse et non par sa force.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a><p>Le système de Ptolémée était alors en vogue.</p></blockquote> + +<p>NESTOR.—Ulysse a parlé avec sagesse, il a découvert +le mal dont toute notre armée est infectée.</p> + +<p>AGAMEMNON.—La nature du mal étant connue, Ulysse, +quel en est le remède?</p> + +<p>ULYSSE.—Le grand Achille, que l'opinion couronne, +comme la force et le bras droit de notre armée, ayant +l'oreille remplie du bruit de sa renommée, devient délicat +sur son propre mérite, et reste étendu dans sa tente +à se moquer de nos desseins. A ses côtés, nonchalamment +couché sur un lit, Patrocle, tout le long du jour, +fait assaut avec lui de propos bouffons; et ce calomniateur +appelle imitation les traits ridicules et gauches sous +lesquels il prétend nous contrefaire. Tantôt, illustre Agamemnon, +il se met à jouer ta mission souveraine; semblable +à un acteur affecté, dont tout le mérite est dans +son jarret, et qui croit que c'est une merveille d'entendre +les planches retentir et répondre à l'impulsion de son +pied tendu; c'est par cette farce chargée et déplorable +qu'il contrefait ta majesté.—Lorsqu'il parle, c'est comme +un carillon qu'on raccommode; et il exhale des termes +si outrés que, dans la bouche mugissante de Typhon +même, ils paraîtraient encore des hyperboles. A ces mauvaises +plaisanteries, le vaste Achille, étendu sur son lit +gémissant, applaudit en tirant de sa poitrine profonde +un bruyant éclat de rire, et s'écrie: «Excellent! c'est Agamemnon +au naturel.—Allons, joue-moi Nestor à présent; +fais hem! hem! et caresse ta barbe<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a> comme le vieillard, +lorsqu'il se prépare à nous débiter sa harangue.» Patrocle +obéit, et se rapproche de Nestor comme les extrémités de +deux lignes parallèles<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>, il lui ressemble comme Vulcain à sa +femme. Cependant le bon Achille s'écrie toujours: «Excellent! +c'est Nestor en personne! allons, représente-le-moi, +Patrocle, lorsqu'il s'arme pour répondre à une alarme +nocturne.» Et alors, les infirmités mêmes de la vieillesse +deviennent un objet de risée; Patrocle de tousser, de cracher, +de tâtonner d'une main paralytique son gorgerin<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>, +sans pouvoir en ajuster l'agrafe; et à ce jeu, notre chevalier +La Valeur de mourir de rire et de s'écrier: «Oh! assez, +Patrocle, ou donne-moi des côtes d'acier: je briserai +les miennes en me dilatant la rate<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.» C'est de cette manière +que tous nos talents, nos facultés, nos caractères, nos +personnes, toutes nos qualités les plus estimables, nos +exploits, nos inventions, nos ordres, nos défenses, nos +défis au combat, ou nos négociations pour les trêves, nos +succès ou nos pertes, ce qui est et ce qui n'est pas sert +de matière aux bouffonneries de ces deux personnages.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour) </a><p>Tange manu inentum, tangunt quo more precantes. +Optabis merito cum mala multa viro. (OVIDE.)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a href="#footnotetag16">(retour) </a><p>«Les parallèles dont il s'agit semblent être les lignes parallèles +des cartes géographiques.» (JOHNSON.)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a href="#footnotetag17">(retour) </a><p>Pièce d'armure pour défendre la gorge.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a href="#footnotetag18">(retour) </a><p>La rate est, disait-on, l'organe du rire.</p></blockquote> + +<p>NESTOR.—Et l'exemple de ce couple, que l'opinion, +comme l'a dit Ulysse, proclame de sa voix souveraine, +infecte beaucoup de gens. Ajax est devenu volontaire; +il porte la tête tout aussi haut que le grand Achille: +comme lui, il garde sa tente, il y donne des festins séditieux, +il raille nos plans de guerre avec la hardiesse d'un +oracle, et il excite Thersite, ce vil esclave, dont le fiel +forge sans cesse des calomnies comme une monnaie, à +nous comparer à la fange, à rabaisser et discréditer notre +conduite et nos actions, de quelque imminent péril que +nous soyons environnés.</p> + +<p>ULYSSE.—Ils blâment notre prudence et la taxent de +poltronnerie; ils tiennent la sagesse comme inutile à la +guerre, ils dédaignent la prévoyance et n'estiment d'autres +actes que ceux de la main. Les calmes facultés intellectuelles +qui règlent le nombre de ceux qui doivent +frapper, quand une occasion favorable les appelle, qui +savent, par les travaux de l'observation et de la pensée, +peser les forces de l'ennemi, tout cela ne vaut pas un seul +doigt de la main: ils appellent tout cela des ouvrages de +lit, fatras géographique, guerre de cabinet: en sorte que +le bélier qui renverse les murailles par le grand élan et +la force de ses coups passe à leurs yeux avant la main +qui a créé cette machine et avant l'âme intelligente qui +en guide à propos le mouvement.</p> + +<p>NESTOR.—Si on accorde cela, bientôt le cheval d'Achille +vaudra plusieurs fils de Thétis.</p> + +<p class="stage1">(On entend une trompette.)</p> + +<p>AGAMEMNON.—Quelle est cette trompette? Voyez, Ménélas.</p> + +<p>MÉNÉLAS.—Elle vient de Troie.</p> + +<p class="stage1">(Entre Énée.)</p> + +<p>AGAMEMNON.—Qui vous amène devant notre tente?</p> + +<p>ÉNÉE.—Est-ce ici la tente du grand Agamemnon, je +vous prie?</p> + +<p>AGAMEMNON.—Ici même.</p> + +<p>ÉNÉE.—Un guerrier, prince et héraut à la fois, peut-il +faire entendre un message loyal à son oreille royale?</p> + +<p>AGAMEMNON.—Il le peut avec plus de sûreté que n'en +pourrait garantir le bras d'Achille à la tête de tous les +Grecs, qui, d'une voix unanime, nomment Agamemnon +leur chef et leur général.</p> + +<p>ÉNÉE.—Noble permission et sécurité étendue. Mais +comment un étranger pourra-t-il reconnaître les regards +souverains de cet illustre chef et le distinguer des yeux +des autres mortels?</p> + +<p>AGAMEMNON.—Comment?</p> + +<p>ÉNÉE.—Oui, je le demande pour éveiller mon respect +et tenir mes joues prêtes à se colorer d'une rougeur modeste, +comme celle de l'Aurore quand elle regarde d'un +oeil chaste le jeune Phoebus, qui est ce dieu en dignité +qui guide ici les hommes? qui est le grand et puissant +Agamemnon?</p> + +<p>AGAMEMNON.—Ce Troyen se rit de nous, ou les guerriers +de Troie sont de cérémonieux courtisans.</p> + +<p>ÉNÉE.—Désarmés, ils sont des courtisans aussi francs +et aussi doux que des anges qui s'inclinent; telle est leur +renommée dans la paix; mais dès qu'ils prennent le +maintien des guerriers, ils sont pleins de fiel, ils ont des +bras robustes, des jarrets fermes et des épées fidèles; et +Jupiter sait que nul n'a plus de coeur. Mais silence, Énée; +silence, Troyen: pose ton doigt sur tes lèvres. L'éloge +perd son lustre et son mérite, lorsqu'il sort de la bouche +même de l'homme qui en est l'objet: la seule louange +que la renommée publie est celle que l'ennemi accorde +avec peine: voilà la seule louange pure et transcendante.</p> + +<p>AGAMEMNON.—Seigneur, qui êtes de Troie, vous vous +appelez Énée?</p> + +<p>ÉNÉE.—Oui, Grec; tel est mon nom.</p> + +<p>AGAMEMNON.—Quelle affaire vous amène, je vous prie?</p> + +<p>ÉNÉE.—Pardonnez: mon message est pour les oreilles +d'Agamemnon.</p> + +<p>AGAMEMNON.—Agamemnon ne donne point d'audience +particulière à ceux qui viennent de Troie.</p> + +<p>ÉNÉE.—Et je ne viens pas non plus de Troie pour murmurer +à son oreille. J'apporte avec moi une trompette +pour le réveiller, pour exciter ses sens à une attention +profonde, et alors je parlerai.</p> + +<p>AGAMEMNON.—Parle aussi librement que les vents. Ce +n'est pas ici l'heure où Agamemnon est endormi: et pour +te convaincre, Troyen, qu'il est éveillé, c'est lui-même +qui te le déclare.</p> + +<p>ÉNÉE.—Trompette, retentis: que ta voix d'airain résonne +dans toutes ces tentes oisives, et que tout Grec courageux +sache que les loyales propositions offertes par Troie +seront offertes tout haut. <span class="stage2">(<i>La trompette sonne.</i>)</span> Illustre +Agamemnon, nous avons à Troie un prince nommé Hector, +fils de Priam, qui se rouille dans l'inaction d'une +trêve trop prolongée. Il m'a ordonné d'amener avec moi +un trompette, et de vous parler ainsi:—Rois, princes et +chefs! si parmi les premiers de la Grèce, il en est un qui +estime son honneur plus que son repos, qui soit plus +jaloux de gloire qu'alarmé des dangers, qui connaisse sa +valeur et ne connaisse pas la peur, qui aime sa maîtresse +d'un amour plus vrai que de simples protestations +faites avec de vains serments aux lèvres de celle qu'il +aime, et qui ose soutenir sa beauté et sa vertu dans d'autres +bras que les siens, à lui ce défi: Hector, à la vue des +Troyens et des Grecs, prouvera (ou du moins il fera tous +ses efforts pour le faire) que sa dame est plus sage, plus +belle, plus fidèle, que jamais Grec n'en ait enlacée de ses +bras; et demain matin, s'avançant à mi-chemin des +murs de Troie, il provoquera à son de trompe un Grec +fidèle en amour.—Si quelqu'un se présente, Hector l'honorera: +s'il ne vient personne, rentré dans Troie, il y +publiera que les dames grecques sont toutes brûlées par +le soleil, et que pas une ne vaut la peine qu'on brise une +lance pour elle. J'ai dit.</p> + +<p>AGAMEMNON.—Énée, on annoncera ce défi à nos amants. +Si aucun d'eux n'a le courage d'y répondre, nous les +aurons laissés tous dans notre patrie. Mais nous sommes +soldats, et qu'il ne soit jamais qu'un lâche, le soldat qui +n'a pas été, qui n'est pas, ou qui ne se promet pas d'être +amoureux. S'il s'en trouve un seul qui soit, qui ait été +ou qui se promette d'être amoureux, c'est lui qui se +mesurera avec Hector: s'il n'y en a aucun, ce sera moi.</p> + +<p>NESTOR.—Parle-lui aussi de Nestor, d'un vieillard qui +était déjà homme, lorsque l'aïeul d'Hector tétait encore. +Il est vieux à présent; mais s'il ne se trouvait pas dans +notre armée un noble Grec qui eût une étincelle de courage +pour répondre pour sa dame, dis à Hector, de ma +part, que je cacherai ma barbe argentée sous un casque +d'or, que j'enfermerai ce bras décharné dans mon armure, +et qu'acceptant son défi, je lui déclarerai que ma dame +était plus belle que son aïeule, et aussi chaste que qui +que ce soit au monde. C'est ce que je prouverai à sa jeunesse +bouillante, avec les trois gouttes de sang qui me +restent dans les veines.</p> + +<p>ÉNÉE.—Que le ciel ne permette pas une si grande +disette de jeunes guerriers!</p> + +<p>ULYSSE.—Ainsi soit-il.</p> + +<p>AGAMEMNON.—Noble seigneur, laissez-moi vous toucher +la main: je veux vous conduire à notre tente. Achille +sera informé de ce message, ainsi que tous les chefs de +la Grèce, de tente en tente. Il faut que vous soyez de nos +festins avant votre départ, et vous recevrez de nous l'accueil +d'un noble ennemi.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent tous, excepté Ulysse et Nestor.)</p> + +<p>ULYSSE.—Nestor?</p> + +<p>NESTOR.—Que dit Ulysse?</p> + +<p>ULYSSE.—Mon cerveau vient de concevoir un germe +d'idée: soyez pour moi ce qu'est le temps pour les projets, +aidez-moi à la faire éclore.</p> + +<p>NESTOR.—Quelle est-elle?</p> + +<p>ULYSSE.—La voici: les coins épais fendent les noeuds +les plus durs. L'orgueil a atteint toute sa maturité dans +le vain coeur d'Achille, il est monté en graine: il faut +l'abattre maintenant, ou bien il va répandre sa semence +et enfanter une pépinière de maux semblables dont nous +serons tous accablés.</p> + +<p>NESTOR.—Sans doute; mais comment?</p> + +<p>ULYSSE.—Ce défi qu'envoie le brave Hector, quoique +offert en général à tous les Grecs, s'adresse pourtant en +intention au seul Achille.</p> + +<p>NESTOR.—L'intention est aussi claire que l'est aux yeux +l'état d'une fortune dont un petit nombre de chiffres +expose le total. Et ne doutez pas qu'à la publication de +ce défi, Achille, son cerveau fût-il aussi aride que les +sables de la Libye (quoique, Apollon le sait, il soit peu +fertile), ne manquera pas de concevoir, d'un jugement +rapide et très-vite, qu'il est le but auquel vise Hector.</p> + +<p>ULYSSE.—Et cela l'excitera-t-il à lui répondre, croyez-vous?</p> + +<p>NESTOR.—Oui, et il le faut; car quel autre guerrier, +capable d'enlever à Hector l'honneur de ce défi, pourriez-vous +lui opposer, si ce n'est Achille? Quoique ce +combat ne soit qu'un jeu, cependant cette épreuve est +fort importante: par là, les Troyens veulent apprécier +notre mérite le plus renommé par celui d'entre eux qui +peut le mieux en juger; et croyez-moi, Ulysse, notre +valeur sera étrangement pesée d'après la fortune de ce +combat isolé. Car le succès, bien qu'appartenant à un +individu, servira de mesure au bon ou au mauvais succès +général. Quoique de semblables index ne soient +qu'un point en comparaison des volumes qui vont suivre, +on y découvre pourtant le tableau abrégé de la masse +des choses qui vont être développées. On supposera que +celui qui lutte avec Hector est le champion de +choix, et ce choix, étant l'acte unanime de tous les Grecs, +tombe sur le mérite d'un homme qui semble extrait de +chacun de nous et composé de toutes nos vertus. S'il +échoue, quel coeur en recevra un pressentiment de victoire, +pour affermir son opinion avantageuse de lui-même? +Et c'est cette opinion de soi, dont les membres +ne sont que les instruments; ils agissent sous son impulsion, +comme l'arc et l'épée sont dirigés par le bras.</p> + +<p>ULYSSE.—Pardonnez le discours que vous allez entendre.—C'est +pour cela qu'il n'est pas à propos que ce soit +Achille qui combatte Hector. Imitons les marchands; +montrons d'abord nos marchandises les plus médiocres, +en espérant qu'elles se vendront peut-être, sinon l'éclat +de ce qu'il y a de mieux en ressortira davantage, après +avoir exposé d'abord le rebut. Ne consentons jamais +qu'Hector et Achille soient aux prises ensemble, car du +sort de ce combat sortiront deux étranges conséquences +pour notre honneur ou notre honte.</p> + +<p>NESTOR.—Mes yeux, affaiblis par l'âge, ne les voient +pas: quelles sont-elles?</p> + +<p>ULYSSE.—La gloire que notre Achille obtiendrait sur +Hector, nous la partagerions avec lui s'il n'était pas si +orgueilleux: mais il est déjà trop insolent. Et il vaudrait +mieux être brûlés par les ardeurs du soleil d'Afrique, +que d'avoir à soutenir les dédains insultants de son oeil +superbe, s'il échappait au bras d'Hector, s'il était vaincu, +alors nous verrions tomber l'estime de nous-mêmes avec +notre meilleur guerrier. Non: faisons une loterie et +combinons-la de façon que le sort nomme le stupide Ajax +pour combattre Hector. Entre nous, donnons-lui notre +aveu comme à notre plus vaillant héros: ces éloges serviront +à guérir le hautain Mirmidon qui s'échauffe par +les applaudissements; ils feront tomber son cimier qui +se balance avec plus de fierté que l'arc azuré d'Iris. Si le +stupide et écervelé Ajax s'en tire, nous le parerons de +nos éloges; s'il succombe, nous restons toujours à l'abri +de l'opinion que nous avons de plus vaillants guerriers. +Mais, vainqueur ou vaincu, toujours nous atteindrons +notre but; notre projet aura cet effet salutaire, c'est +qu'employant Ajax on ôtera quelques plumes à Achille.</p> + +<p>NESTOR.—Ulysse, je commence à goûter ton avis, et je +vais à l'instant en donner le goût à Agamemnon. Allons +le trouver, sans différer. Les deux dogues s'apprivoiseront +l'un l'autre: l'orgueil est l'os qu'il faut leur jeter +pour les exciter.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> +<br><br> + + +<h2>ACTE DEUXIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Camp des Grecs.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> AJAX et THERSITE.</p> +<br> + +<p>AJAX.—Thersite?</p> + +<p>THERSITE.—Agamemnon...—S'il avait des boutons par +tout le corps, généralement?</p> + +<p>AJAX.—Thersite?</p> + +<p>THERSITE.—Et si ces boutons donnaient? Supposons +que cela fût, le général ne donnerait-il pas, alors? Ne +serait-ce pas un amas d'ulcères?</p> + +<p>AJAX.—Chien!</p> + +<p>THERSITE.—Alors il sortirait de lui du moins quelque +chose, et jusqu'à présent je ne lui vois rien produire.</p> + +<p>AJAX.—Toi, fils d'un chien-loup, ne peux-tu pas m'entendre? +Eh bien, voyons si tu me sentiras.</p> + +<p class="stage1">(Il le frappe.)</p> + +<p>THERSITE.—Que la peste de Grèce te saisisse, seigneur, +métis à l'esprit de boeuf.</p> + +<p>AJAX.—Parle donc, levain chanci, réponds; je te battrai +jusqu'à ce que tu deviennes un bel homme.</p> + +<p>THERSITE.—C'est moi plutôt qui te raillerai jusqu'à ce +que tu aies de l'esprit et de la piété; mais je crois que ton +cheval aura plus tôt appris une oraison par coeur, que tu +n'auras pu apprendre une prière sans livre. Tu peux +frapper, le peux-tu? Que la rouge peste te saisisse pour +tes âneries!</p> + +<p>AJAX.—Excrément de crapaud, apprends-moi l'objet +de la proclamation.</p> + +<p>THERSITE.—Penses-tu que je sois sans sentiment pour +me frapper de la sorte?</p> + +<p>AJAX.—La proclamation!</p> + +<p>THERSITE.—Tu es, je crois, proclamé fou.</p> + +<p>AJAX.—Ne me.... Porc-épic, ne me.... La main me +démange.</p> + +<p>THERSITE.—Je voudrais que tu fusses tourmenté de +démangeaisons de la tête aux pieds, et que ce fût moi qui +fusse chargé de te gratter; je ferais de toi le plus dégoûtant +galeux de la Grèce. Quand tu es sorti pour quelque +expédition, tu es aussi lent à frapper qu'un autre.</p> + +<p>AJAX.—La proclamation, te dis-je.</p> + +<p>THERSITE.—Tu murmures et tu t'emportes à chaque +instant contre Achille; et tu es aussi plein d'envie contre +sa grandeur, que Cerbère contre la beauté de Proserpine; +oui, voilà ce qui te fait aboyer après lui.</p> + +<p>AJAX.—Madame Thersite!</p> + +<p>THERSITE.—Tu devrais le battre, lui.</p> + +<p>AJAX.—Masse lourde et informe<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b><a href="#footnotetag19">(retour) </a><p><i>Cob loaf</i>, pain lourd et raboteux.</p></blockquote> + +<p>THERSITE.—Il te mettrait en miettes avec son poing, +aussi aisément qu'un matelot brise son biscuit.</p> + +<p>AJAX, <span class="stage2"><i>en le frappant de nouveau</i></span>.—Comment! infâme +mâtin?</p> + +<p>THERSITE.—Courage! courage!</p> + +<p>AJAX.—Sellette à sorcière<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><a href="#footnotetag20">(retour) </a><p>Une manière de donner la question à une sorcière, c'était de +la placer sur une sellette les jambes liées en croix: la circulation +s'embarrassait au bout de quelque temps dans cette position où +tout le poids du corps portait sur le même point; souvent après +vingt-quatre heures d'abstinence, les malheureuses s'avouaient +sorcières.</p></blockquote> + +<p>THERSITE.—Oui, va, va, seigneur à l'esprit détrempé: +tu n'as pas plus de cervelle dans la tête, qu'il n'y en a +dans mon coude. Un ânon pourrait t'en remontrer, +méchant et vaillant baudet; tu es venu ici pour rosser les +Troyens, et tous ceux qui ont quelque esprit te vendent +et t'achètent comme un esclave de Barbarie; si tu prends +l'habitude de me battre, je commencerai à t'anatomiser +depuis les talons, et je te dirai ce que tu es, pouce par +pouce, masse sans entrailles, oui!</p> + +<p>AJAX.—Chien!</p> + +<p>THERSITE.—Méchant seigneur!</p> + +<p>AJAX, <span class="stage2"><i>le battant</i></span>.—Roquet!</p> + +<p>THERSITE.—Idiot de Mars! continue, brutal, continue, +chameau! continue.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Achille et Patrocle.)</p> + +<p>ACHILLE.—Quoi, qu'y a-t-il donc, Ajax? pourquoi le +maltraiter ainsi? Thersite, voyons, de quoi s'agit-il?</p> + +<p>THERSITE.—Vous le voyez là, n'est-ce pas?</p> + +<p>ACHILLE.—Oui; de quoi s'agit-il?</p> + +<p>THERSITE.—Voyons, regardez-le.</p> + +<p>ACHILLE.—Oui, eh bien! de quoi s'agit-il?</p> + +<p>THERSITE.—Mais considérez-le bien.</p> + +<p>ACHILLE.—Eh bien! c'est ce que je fais.</p> + +<p>THERSITE.—Mais non, vous ne le considérez pas bien; +car, pour qui que vous le preniez, c'est Ajax.</p> + +<p>ACHILLE.—Je le sais bien, fou.</p> + +<p>THERSITE.—Oui, mais ce fou ne se connaît pas lui-même.</p> + +<p>AJAX.—C'est pour cela que je te bats.</p> + +<p>THERSITE, <span class="stage2"><i>riant</i></span>.—Là, là, là! les petites preuves d'esprit +qu'il donne! voilà comme ses saillies ont les oreilles +longues. Je lui ai rogné le cerveau, comme il a battu mes +os. J'achèterai neuf moineaux pour un sou; eh bien! sa +pie-mère<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a> ne vaut pas la neuvième partie d'un moineau. +Ce seigneur, Achille, cet Ajax..., qui porte son esprit dans +son ventre et ses boyaux dans la tête, je vais vous dire +ce que je dis de lui.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b><a href="#footnotetag21">(retour) </a><p><i>Pie-mère, pia mater</i>, sorte de membrane très-fine qui revêt immédiatement le cerveau.</p></blockquote> + +<p>ACHILLE.—Eh bien! quoi?</p> + +<p>THERSITE.—Je dis que cet Ajax...</p> + +<p class="stage1">(Ajax s'avance pour le frapper de nouveau; Achille se met +entre eux deux.)</p> + +<p>ACHILLE.—Allons, bon Ajax...</p> + +<p>THERSITE.—N'a pas autant d'esprit...</p> + +<p class="stage1">(Ajax veut se débarrasser des bras d'Achille.)</p> + +<p>ACHILLE.—Allons, je vous tiendrai.</p> + +<p>THERSITE.—... Qu'il en faudrait pour boucher le trou +de l'aiguille d'Hélène, pour laquelle il vient combattre.</p> + +<p>ACHILLE.—Paix, fou.</p> + +<p>THERSITE.—Je voudrais avoir la paix et le repos; mais +ce fou ne le veut pas: tenez, c'est lui, le voilà; voyez-le +bien.</p> + +<p>AJAX.—O damné roquet! je te...</p> + +<p>ACHILLE.—Voulez-vous lutter d'esprit avec un fou?</p> + +<p>THERSITE.—Non, je vous en réponds; car l'esprit d'un +fou ferait honte au sien.</p> + +<p>PATROCLE.—Point d'injures, Thersite.</p> + +<p>ACHILLE.—Quel est donc le sujet de la querelle?</p> + +<p>AJAX.—J'ai dit à cette vile chouette de m'apprendre +l'objet de la proclamation, et il se met à me railler.</p> + +<p>THERSITE.—Je ne suis pas ton valet.</p> + +<p>AJAX.—Allons, va, va.</p> + +<p>THERSITE.—Je sers ici en volontaire.</p> + +<p>ACHILLE.—Ton dernier service était un service de +patience; il n'était certainement pas volontaire; il n'y a +point d'homme qui soit battu volontairement; c'était +Ajax qui était ici le volontaire, et toi tu étais comme sous +presse<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>.</p> + +<p>THERSITE.—Oui-da?—Une grande partie de votre esprit +gît aussi dans vos muscles, ou bien il y a des menteurs<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>. +Hector sera une bonne capture, s'il vous fait sauter la +cervelle; il gagnerait autant à casser une grosse noix +moisie sans amande.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b><a href="#footnotetag22">(retour) </a><p><i>Under an impress</i>, soumis à la presse militaire.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23: </b><a href="#footnotetag23">(retour) </a><p>Encore le verbe <i>to lie</i> qui sert à l'équivoque <i>to lie</i> être couché, mentir.</p></blockquote> + +<p>ACHILLE.—Quoi! à moi aussi, Thersite?</p> + +<p>THERSITE.—Il y a Ulysse et le vieux Nestor, dont l'esprit +était moisi avant que vos grands-pères eussent des +ongles à leurs orteils..., qui vous accouplent au joug +comme deux boeufs de charrue, et vous font labourer +cette guerre.</p> + +<p>ACHILLE.—Quoi? que dis-tu là?</p> + +<p>THERSITE.—Oui, vraiment. Ho! ho! Achille! ho! ho! +Ajax! ho! ho!</p> + +<p>AJAX.—Je te couperai la langue.</p> + +<p>THERSITE.—Peu m'importe: je parlerai encore autant +que vous après.</p> + +<p>PATROCLE.—Allons, plus de paroles, Thersite; paix!</p> + +<p>THERSITE.—Moi, je me tiendrai en paix, quand le +braque d'Achille me dira de me taire.</p> + +<p>ACHILLE.—Voilà pour vous, Patrocle.</p> + +<p>THERSITE.—Je veux vous voir pendus, comme deux +bourriques, avant que je rentre jamais dans vos tentes; +je me tiendrai là où il y a un peu d'esprit, et je quitterai +la faction des fous.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>PATROCLE.—Un bon débarras.</p> + +<p>ACHILLE.—Voici ce qu'on a publié dans toute l'armée: +qu'Hector, demain vers la cinquième heure du soleil, +viendra, avec un trompette, entre nos tentes et les murs +de Troie, défier au combat quelque chevalier qui aura +du coeur et qui osera soutenir,... je ne sais quoi. C'est de +la sottise, adieu!</p> + +<p>AJAX.—Adieu? Qui lui répondra?</p> + +<p>ACHILLE.—Je n'en sais rien; on l'a mis en loterie, autrement +il connaîtrait déjà son homme.</p> + +<p>AJAX.—Ah! vous voulez parler de vous.—Je vais en +apprendre davantage.</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Troie.—Appartement du palais de Priam.</p> + +<p class="stage1">PRIAM, HECTOR, TROÏLUS, PARIS et HÉLÉNUS.</p> +<br> + +<p>PRIAM.—Après la perte de tant d'heures, de discours +et de sang, Nestor vient encore nous dire au nom des +Grecs: «Rendez Hélène, et tous les dommages: honneur, +perte de temps, voyages, dépenses, blessures, +amis, et tout l'amas de biens précieux que cette guerre +vorace a consumés dans son sein brûlant, seront mis +de côté.»—Hector, qu'en dites-vous?</p> + +<p>HECTOR.—Quoiqu'aucun homme ne craigne moins les +Grecs que moi, quant à ce qui me touche particulièrement, +néanmoins, vénérable Priam, il n'y a pas de dame parmi +celles dont les entrailles sont les plus tendres et les plus +susceptibles de concevoir des craintes, qui soit plus prête +qu'Hector à s'écrier: Qui peut prévoir la suite? Le mal de +la paix, c'est la sécurité, une sécurité trop confiante. Mais +une défiance modeste est nommée le fanal du sage, la +sonde qui pénètre jusqu'au fond de tout ce qu'il y a de pire. +Qu'Hélène parte. Depuis que la première épée a été tirée +pour cette querelle, parmi les milliers de guerriers égorgés, +chaque dixième victime nous était aussi précieuse +qu'Hélène: je parle des nôtres; si nous avons perdu tant +de fois le dixième des nôtres pour conserver un bien qui +ne nous appartient pas, ce bien porterait mon nom qu'il +n'aurait pas la valeur du dixième. Sur quoi se fonde le +motif qui nous fait refuser de la rendre?</p> + +<p>TROÏLUS.—Fi donc! fi donc! mon frère. Pesez-vous le +prix et l'honneur d'un roi, d'un aussi grand roi que notre +auguste père, dans la balance qui sert aux intérêts vulgaires? +Voulez-vous calculer avec des jetons la valeur +inappréciable de son mérite infini et entourer un corps +immense d'une ceinture aussi étroite que les craintes et +les raisons? Fi donc! ayez honte, au nom des dieux!</p> + +<p>HÉLÉNUS.—Il n'est pas étonnant que vous attaquiez si +rarement la raison, vous qui en êtes si dépourvu. Faudrait-il +donc que notre père gouvernât les affaires de son +empire sans le secours de la raison, parce que votre discours, +qui le lui conseille, en est dénué?</p> + +<p>TROÏLUS.—Vous êtes pour le sommeil et les songes, +mon frère le prêtre; vous garnissez vos gants de raisons. +Les voici, vos raisons: vous savez qu'une épée est dangereuse +à manier; et la raison fuit tout objet qui présente +un danger. Qui donc s'étonnera qu'Hélénus, lorsqu'il +aperçoit devant lui un Grec et son épée, ajuste promptement +les ailes de la raison à ses talons, et s'enfuie aussi +vite que Mercure grondé par Jupiter, ou qu'une étoile +lancée hors de sa sphère? Si nous voulons parler de raison, +fermons donc nos portes, et dormons; le courage et +l'honneur auraient bientôt des coeurs de lièvre, s'ils se +farcissaient seulement leurs pensées de cette grasse raison; +La raison et la prudence rendent le foie blanc<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a> et +abattent la force.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24: </b><a href="#footnotetag24">(retour) </a><p><i>Make livers pale</i> (rendent le foie blanc). La +blancheur du foie était regardée comme une preuve de lâcheté, ainsi +dans Macbeth «<i>thou lily livered</i>.»</p></blockquote> + +<p>HECTOR.—Mon frère, Hélène ne vaut pas ce qu'il nous +en coûte pour la garder.</p> + +<p>TROÏLUS.—Quel objet a d'autre valeur que celle qu'on +y attache?</p> + +<p>HECTOR.—Mais cette valeur ne dépend pas d'un caprice +particulier; l'estime et le cas qu'on fait d'un objet viennent +autant de son prix réel que de l'opinion de celui qui +le prise. C'est une folle idolâtrie, que de rendre le culte +plus grand que le dieu; c'est un délire que de vouloir +attribuer à un objet des qualités qu'il s'arroge bientôt +lui-même sans avoir l'ombre du mérite auquel il prétend.</p> + +<p>TROÏLUS.—J'épouse aujourd'hui une femme, et mon +choix est dirigé par mon penchant: mon inclination s'est +enflammée par mes oreilles et mes yeux, deux pilotes +naviguant entre le dangereux rivage du caprice et du +jugement. Comment puis-je me dégager de la femme que +j'ai choisie, quoique ma volonté vienne à se dégoûter de +son propre choix? Il n'y a aucun moyen d'échapper à +ceci, tout en restant ferme dans la route de l'honneur. +Nous ne renvoyons pas au marchand ses soieries, après +que nous les avons salies, et nous ne jetons pas les +restes d'un festin dans le panier de rebut, parce que nous +nous trouvons rassasiés. On a trouvé à propos que Pâris +tirât des Grecs quelque vengeance; c'est le souffle de vos +suffrages unanimes qui a enflé ses voiles: les vents et la +mer, suspendant leur antique querelle, ont fait une trêve +pour seconder ses desseins; enfin il a touché au port +désiré; et pour une vieille tante<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>, que les Grecs retenaient +captive, il a enlevé une reine de Grèce, dont la +jeunesse et la fraîcheur flétrissent les traits d'Apollon +même, et font pâlir l'Aurore. Pourquoi la gardons-nous? +Les Grecs gardent notre tante.—Mérite-t-elle d'être gardée? +Oh! Hélène est une perle dont la conquête a fait +lancer mille vaisseaux, et a converti en marchands des +rois couronnés. Si vous accordez une fois que Pâris fit +sagement de partir (comme vous êtes forcés d'en convenir, +vous étant tous écriés: Partez, partez); si vous +avouez qu'il a ramené chez nous une noble conquête, +comme vous êtes aussi forcés de l'avouer, après avoir +frappé des mains, et crié inestimable! pourquoi donc blâmez-vous +aujourd'hui les suites de vos propres conseils, +et faites-vous une chose que n'a pas faite encore la fortune, +en ravalant l'objet que vous avez vous-même +estimé au-dessus des richesses de la mer et de la terre? +O quel vil larcin que de voler un bien que nous tremblons +de garder! Voleurs, indignes du trésor que nous +avons enlevé, lorsqu'après avoir fait aux Grecs cet affront +dans le sein même de leur pays, nous craignons d'en +défendre la possession dans notre ville natale!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25: </b><a href="#footnotetag25">(retour) </a><p><i>Hésione</i>, soeur de Priam.</p></blockquote> + +<p>CASSANDRE, <span class="stage2"><i>de l'intérieur du théâtre</i></span>.—Pleurez, Troyens, +pleurez!</p> + +<p>PRIAM.—Quel est ce bruit? d'où viennent ces cris +sinistres?</p> + +<p>TROÏLUS.—C'est notre folle de soeur: je reconnais sa +voix.</p> + +<p>CASSANDRE, <span class="stage2"><i>dans l'intérieur</i></span>.—Pleurez, Troyens!</p> + +<p>HECTOR.—C'est Cassandre.</p> + +<p>CASSANDRE <span class="stage2"><i>entre en délire</i></span>.—Pleurez, pleurez, Troyens! +Prêtez-moi dix mille yeux, et je les remplirai de larmes +prophétiques<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26: </b><a href="#footnotetag26">(retour) </a><p>Tunc etiam fatis aperit Cassandra futuris +Ora, dei jussu non unquam credita Teucris.</p> + +<p><i>(Énéide,</i> l. II, v. 246-47.)</p></blockquote> + +<p>HECTOR.—Paix, ma soeur; paix!</p> + +<p>CASSANDRE.—Jeunes filles, jeunes garçons, adultes et +vieillards ridés, tendres enfants qui ne pouvez que pleurer, +secondez tous mes clameurs. Payons d'avance la +moitié du tribut immense de gémissements que nous +prépare l'avenir. Pleurez, Troyens, pleurez. Accoutumez +vos yeux aux larmes. Troie ne sera plus, et le superbe +palais d'Ilion va tomber. Pâris, notre frère, est la torche +embrasée qui nous consume. Pleurez, Troyens; criez: +Hélène! Malheur! pleurez, pleurez: Troie est en feu, si +Hélène ne s'en va!</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>HECTOR.—Eh bien! jeune Troïlus, ces accents prophétiques +de notre soeur n'excitent-ils aucun remords? Ou +votre sang est-il si follement bouillant, que les conseils +de la raison, ni la crainte d'un mauvais succès dans une +mauvaise cause, ne puissent le modérer?</p> + +<p>TROÏLUS.—Quoi! mon frère Hector, nous ne pouvons +juger de la justice d'une entreprise sur l'issue que pourront +lui donner les événements, ni laisser abattre le +courage de nos âmes, parce que Cassandre est folle. Les +transports de son cerveau malade ne peuvent pas dénaturer +la bonté d'une cause que notre honneur à tous +s'est engagé à faire triompher. Pour ma part, je n'y ai +pas plus d'intérêt que tous les fils de Priam; mais que +Jupiter ne permette pas qu'il soit pris parmi nous aucune +résolution qui laisse au plus faible courage de la répugnance +à la soutenir et à combattre pour elle!</p> + +<p>PARIS.—Autrement le monde pourrait taxer de légèreté +mes entreprises aussi bien que vos conseils; mais j'atteste +les dieux que c'est votre plein consentement qui a +donné des ailes à mon inclination, et qui a étouffé toutes +les craintes attachées à ce fatal projet; car que peut, +hélas! mon bras isolé? Quelle défense y a-t-il dans la +valeur d'un seul homme, pour soutenir le choc et la +vengeance des ennemis que devait armer cette querelle? +Et cependant, je proteste que si je devais moi seul en +subir les périls, et que mon pouvoir égalât ma volonté, +jamais Pâris ne rétracterait ce qu'il a fait, ni ne faiblirait +dans sa poursuite.</p> + +<p>PRIAM.—Pâris, vous parlez comme un homme enivré +de voluptés: vous avez le miel, vous; mais ils goûtent le +fiel: ainsi vous n'avez pas de mérite à être vaillant.</p> + +<p>PARIS.—Seigneur, je n'ai pas seulement en vue les +plaisirs qu'une pareille beauté apporte avec elle: je voudrais +aussi effacer la tache de son heureux enlèvement, +par l'honneur de la garder. Quelle trahison ne serait-ce +pas contre cette princesse enlevée, quel opprobre pour +votre gloire, quelle ignominie pour moi, de céder aujourd'hui +sa possession, lâchement et par contrainte? Se +peut-il qu'une idée aussi basse puisse prendre pied un +moment dans vos âmes généreuses? Parmi les plus faibles +courages de notre parti, il n'en est pas un qui n'ait +un coeur pour oser, et une épée à tirer, quand il est +question de défendre Hélène: il n'en est pas un, si +grand, si noble qu'il soit, dont la vie fût mal employée, +ou la mort sans gloire, lorsqu'Hélène en est l'objet: je +conclus donc que nous pouvons bien combattre pour une +beauté, dont la vaste enceinte de l'univers ne peut nous +offrir l'égale.</p> + +<p>HECTOR.—Pâris, et vous, Troïlus, vous avez tous deux +bien parlé; et vous avez raisonné sur l'affaire et la question +maintenant en discussion; mais bien superficiellement, +et comme des jeunes gens qu'Aristote<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a> jugerait +incapables d'entendre la philosophie morale. Les raisons +que vous alléguez conviennent mieux à l'ardente passion +d'un sang bouillant, qu'à un libre choix entre le +juste et l'injuste: car le plaisir et la vengeance ont +l'oreille plus sourde que le serpent à la voix d'une sage +décision. La nature veut qu'on rende tous les biens au +légitime possesseur; or quelle dette plus sacrée y a-t-il, +parmi le genre humain, que celle de l'épouse envers +l'époux? Si cette loi de la nature est enfreinte par la passion, +et que les grandes âmes lui résistent par une partiale +indulgence pour leurs penchants inflexibles, il y a, +dans toute nation bien gouvernée, une loi pour dompter +ces passions effrénées qui désobéissent et se révoltent. +Si donc Hélène est la femme du roi de Sparte (comme il +est notoire qu'elle l'est), ces lois morales de la nature et +des nations crient hautement qu'il faut la renvoyer à +son époux. Persister dans son injustice, ce n'est pas la +réparer; c'est au contraire l'aggraver encore. Voilà quel +est l'avis d'Hector, en ne consultant que la vérité; néanmoins, +mes braves frères, je penche de votre côté dans +la résolution de garder Hélène: c'est une cause qui n'intéresse +pas médiocrement notre dignité générale et individuelle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27: </b><a href="#footnotetag27">(retour) </a><p>On ne s'attendait guère +A voir <i>Aristote</i> en cette affaire. +(La Fontaine.)</p></blockquote> + +<p>TROÏLUS.—Vous venez de toucher l'âme de nos desseins. +Si nous n'étions pas plus jaloux de gloire que +nous ne le sommes d'obéir à nos ressentiments, je ne +souhaiterais pas qu'il y eût une goutte de plus du sang +troyen versé pour la défense d'Hélène. Mais, brave Hector, +elle est un objet d'honneur et de renommée; un +aiguillon puissant aux actions courageuses et magnanimes; +notre valeur peut aujourd'hui terrasser nos +ennemis, et la gloire dans l'avenir peut nous sanctifier. +Car je présume que le brave Hector ne voudrait pas, +pour les trésors du monde entier, renoncer à la riche +promesse de gloire qui sourit au front de cette +guerre.</p> + +<p>HECTOR.—Je suis des vôtres, valeureux fils de l'illustre +Priam.—J'ai lancé un audacieux défi au milieu des Grecs +factieux et languissants; il portera l'étonnement au fond +de leurs âmes assoupies. J'ai été informé que leur grand +général sommeillait, tandis que la jalousie se glissait +dans l'armée. Ceci, je présume, le réveillera.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Le camp des Grecs.—L'entrée de la tente d'Achille.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> THERSITE.</p> +<br> + + +<p>THERSITE.—Eh bien! Thersite? Quoi! tu te perds dans +le labyrinthe de ta colère? Cet éléphant d'Ajax en sera-t-il +quitte à ce prix?—Il me bat, et je le raille: vraiment, +belle satisfaction! Je voudrais changer de rôle avec +lui; moi, pouvoir le battre, et en être raillé. Par le diable, +j'apprendrai à conjurer, à évoquer les démons, plutôt que +de ne pas voir quelque résultat aux imprécations de ma +colère. Et puis cet Achille: un fameux travailleur! Si +Troie n'est prise que lorsque ces deux assiégeants auront +miné ses fondements, ses murs tiendront jusqu'à ce +qu'ils tombent d'eux-mêmes.—O toi, grand lance-tonnerre +de l'Olympe, oublie donc que tu es Jupiter, le roi +des dieux, et toi, Mercure, oublie toute l'astuce des serpents +enlacés à ton caducée, si vous n'achevez pas d'ôter +à ces deux champions la petite, la très-petite dose de bon +sens qui leur reste encore. Et l'ignorance elle-même, à la +courte vue, sait que cette dose est si excessivement +mince qu'elle ne leur fournirait pas d'autre expédient, +pour délivrer un moucheron des pattes d'une araignée, +que de tirer leur fer pesant et de couper la toile. Après +cela, vengeance sur le camp entier: ou plutôt, le mal +des os<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>; car c'est, je crois, le fléau attaché à ceux qui +font la guerre pour une jupe.—J'ai dit mes prières: que +le démon de l'envie réponde, <i>amen</i>! Holà! ho! seigneur +Achille.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28: </b><a href="#footnotetag28">(retour) </a><p><i>Bone-Ache,</i> soit que l'on regarde ces douleurs ostéocopes +comme un symptôme de la maladie ou comme la maladie elle-même, +il est certain que Shakspeare a voulu parler ici du mal de +Vénus.</p></blockquote> + +<p class="stage1">(Entre Patrocle.)</p> + +<p>PATROCLE.—Qui appelle? Thersite! bon Thersite, entre +donc, et viens railler.</p> + +<p>THERSITE.—Si j'avais pu me souvenir d'une pièce d'or +fausse, tu n'aurais pas échappé à mes réflexions. Mais +peu importe: je te laisse à toi-même. Que la commune +malédiction du genre humain, l'ignorance et la folie, +abondent en toi! Que le ciel te fasse la grâce de te laisser +sans mentor, et que la discipline n'approche pas de toi! +Que la fougue de ton sang soit ton seul guide jusqu'à ta +mort! Et alors, si celle qui t'ensevelira dit que tu es un +beau corps, je veux jurer et jurer encore qu'elle n'a jamais +enseveli que des lépreux. <i>Amen!</i>—Où est Achille?</p> + +<p>PATROCLE.—Quoi, es-tu devenu dévot? Étais-tu là en +prière?</p> + +<p>THERSITE.—Oui; et que le ciel veuille m'entendre!</p> + +<p class="stage1">(Achille sort de sa tente.)</p> + +<p>ACHILLE.—Qui est là?</p> + +<p>PATROCLE.—Thersite, seigneur.</p> + +<p>ACHILLE.—Où, où?—Te voilà venu? Pourquoi, toi, mon +fromage, mon digestif, pourquoi ne t'es-tu pas servi sur +ma table depuis tant de repas?—Allons; dis-moi ce +qu'est Agamemnon?</p> + +<p>THERSITE.—Ton commandant, Achille.—Allons, Patrocle, +dis-moi ce qu'est Achille?</p> + +<p>PATROCLE.—Ton chef, Thersite: dis-moi à ton tour, +qu'es-tu, toi?</p> + +<p>THERSITE.—Ton connaisseur, Patrocle: et dis-moi, +Patrocle, qu'es-tu, toi?</p> + +<p>PATROCLE.—Tu peux le dire, toi qui te dis connaisseur.</p> + +<p>ACHILLE.—Oh! dis-le, dis-le.</p> + +<p>THERSITE.—Je vais décliner toute la question: Agamemnon +commande Achille; Achille est mon chef; je +suis le connaisseur de Patrocle, et Patrocle est un fou.</p> + +<p>PATROCLE—Comment, misérable!</p> + +<p>THERSITE.—Tais-toi, fou. Je n'ai pas fini.</p> + +<p>ACHILLE.—Allons, c'est un homme privilégié.—Continue, +Thersite.</p> + +<p>THERSITE.—Agamemnon est un fou; Achille est un +fou; Thersite est un fou; et, comme je l'ai dit ci-devant, +Patrocle est un fou.</p> + +<p>ACHILLE.—Prouve cela, allons!</p> + +<p>THERSITE.—Agamemnon est un fou de prétendre commander +Achille; Achille est un fou de se laisser commander +par Agamemnon: Thersite est un fou de rester +au service d'un pareil fou, et Patrocle est absolument +fou.</p> + +<p>PATROCLE.—Pourquoi suis-je fou?</p> + +<p>THERSITE.—Demande-le à celui qui t'a fait: moi, il +me suffit que tu le sois.—Regardez, qui vient à nous?</p> + +<p class="stage1">(Agamemnon, Ulysse, Nestor, Diomède et Ajax s'avancent +vers la tente d'Achille.)</p> + +<p>ACHILLE.—Patrocle, je ne veux parler à personne.—Viens +avec moi, Thersite.</p> + +<p class="stage1">(Achille rentre dans sa tente.)</p> + +<p>THERSITE.—Que de sottise, de jonglerie et de friponnerie +il y a dans tout ceci! le sujet de la question est un +homme déshonoré et une femme perdue. Une belle +querelle, vraiment, pour exciter ces factions jalouses, +et verser son sang jusqu'à la dernière goutte!—Que le +serpigo<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a> dessèche le sujet de ces débats!—et que la +guerre et la débauche détruisent tout.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29: </b><a href="#footnotetag29">(retour) </a><p>Ulcère qui sillonne en zigzag la peau.</p></blockquote> + +<p class="stage1">(Il s'en va.)</p> + +<p>AGAMEMNON.—Où est Achille?</p> + +<p>PATROCLE.—Dans sa tente: mais il est indisposé, seigneur.</p> + +<p>AGAMEMNON.—Faites-lui savoir que nous sommes ici: +il a brusqué nos députés; et nous mettons de côté nos +prérogatives pour venir le visiter. Dites-le-lui, de crainte +qu'il ne s'imagine peut-être que nous n'osons pas rappeler +les droits de notre place, ou que nous ne savons +pas ce que nous sommes.</p> + +<p>PATROCLE.—Je lui dirai.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>ULYSSE.—Nous l'avons vu à l'entrée de sa tente; il +n'est point malade.</p> + +<p>AJAX.—Il l'est, mais du mal de lion; il est malade d'un +coeur enflé d'orgueil: vous pouvez appeler cela mélancolie, +si vous voulez l'excuser; mais, sur ma tête, c'est +de l'orgueil. Et pourquoi donc, pourquoi donc? Qu'il +nous en donne la raison.—Un mot, seigneur.</p> + +<p class="stage1">(Agamemnon et Ajax vont se parler à l'écart.)</p> + +<p>NESTOR.—Quel est donc la cause qui excite Ajax à +aboyer ainsi contre lui?</p> + +<p>ULYSSE.—Achille lui a débauché son fou.</p> + +<p>NESTOR.—Qui? Thersite?</p> + +<p>ULYSSE.—Lui-même.</p> + +<p>NESTOR.—Voilà donc Ajax qui va manquer de matière, +s'il a perdu le sujet de son discours.</p> + +<p>ULYSSE.—Non, vous voyez qu'Achille est devenu son +sujet, à présent qu'il lui a pris le sien.</p> + +<p>NESTOR.—Tant mieux, leur séparation entre plus dans +nos voeux que leur faction, puisqu'un fou a pu la +rompre!</p> + +<p>ULYSSE.—L'amitié, dont la sagesse n'est pas le noeud, +est aisément désunie par la folie; voici Patrocle qui revient.</p> + +<p class="stage1">(Patrocle revient.)</p> + +<p>NESTOR.—Point d'Achille avec lui.</p> + +<p>ULYSSE.—L'éléphant a des jointures, mais point pour +la politesse: ses jambes sont pour son besoin, et non +pour fléchir.</p> + +<p>PATROCLE.—Achille me charge de vous dire qu'il est +bien fâché, si quelque autre objet que celui de votre +dissipation et de votre plaisir a porté Votre Grandeur, et +sa noble suite, à venir à sa tente: il se flatte que tout le +but de cette visite est votre santé, que c'est une promenade +de l'après-dîner pour aider à la digestion.</p> + +<p>AGAMEMNON.—Écoutez, Patrocle.—Nous ne sommes +que trop accoutumés à ces réponses. Mais cette excuse +qu'il nous envoie sur les ailes rapides du mépris n'échappe +point à notre intelligence. Il a beaucoup de mérite, +et nous avons beaucoup de raisons de lui en attribuer: +cependant toutes ses vertus, que lui-même ne +montre pas dans un jour glorieux, commencent à perdre +de leur éclat à nos yeux; c'est un beau fruit servi dans +un plat malsain, et qui pourrait bien se gâter sans qu'on +en goûte. Allez, et répétez-lui que nous sommes venus +pour lui parler; et vous ne ferez pas mal de lui dire que +nous l'accusons d'un excès d'orgueil, et d'un défaut +d'honnêteté. Il se croit plus grand dans son opinion présomptueuse +qu'il ne le paraît au jugement du bon sens. +Dites-lui que de plus dignes personnages que lui tolèrent +la sauvage solitude qu'il affecte, dissimulent la force +sacrée de leur autorité, souscrivent avec une humble +déférence à sa bizarre supériorité, et épient ses mauvaises +lunes, le flux et le reflux de son humeur, comme +si tout le cours de cette entreprise devait suivre la marée +de ses caprices. Allez, dites-lui cela; et ajoutez que, s'il +se met à un prix trop haut, nous nous passerons de lui; +que, semblable à une machine de guerre qu'on ne peut +transporter, il reste gisant et chargé de ce reproche +public: «il faut ici du mouvement: cette machine ne +peut aller à la guerre.» Nous préférons un nain actif +à un géant endormi.—Dites-lui cela.</p> + +<p>PATROCLE.—Je vais le faire, et je rapporterai sa réponse +sur-le-champ.</p> + +<p class="stage1">(Patrocle sort.)</p> + +<p>AGAMEMNON.—Sa seconde réponse ne nous satisfera +pas. Nous sommes venus pour lui parler.... Ulysse, pénétrez +dans sa tente.</p> + +<p class="stage1">(Ulysse sort.)</p> + +<p>AJAX.—Hé! qu'est-il plus qu'un autre!</p> + +<p>AGAMEMNON.—Il n'est pas plus qu'il ne se croit être.</p> + +<p>AJAX.—Est-il autant? Ne pensez-vous pas qu'il croit +valoir mieux que moi?</p> + +<p>AGAMEMNON.—Sans aucun doute.</p> + +<p>AJAX.—Et souscrirez-vous à cette opinion, et direz-vous: +cela est vrai?</p> + +<p>AGAMEMNON.—Non, noble Ajax; vous êtes aussi fort, +aussi vaillant, aussi sage, aussi noble, beaucoup plus +doux et beaucoup plus traitable que lui.</p> + +<p>AJAX.—Comment un homme peut-il être orgueilleux? +Comment vient l'orgueil? Je ne sais pas ce que c'est que +l'orgueil.</p> + +<p>AGAMEMNON.—Votre jugement en est plus net, Ajax, et +vos vertus en sont plus belles. L'homme orgueilleux se +dévore lui-même. L'orgueil est son miroir, son héraut, +son historien: et toute belle action qu'il vante lui-même, +il en engloutit le mérite par sa louange même.</p> + +<p>AJAX.—Je hais un homme orgueilleux, comme je hais +la génération des crapauds.</p> + +<p>NESTOR, <span class="stage2"><i>à part.</i></span>—Et cependant il s'aime lui-même: +cela n'est-il pas étrange?</p> + +<p class="stage1">(Ulysse revient.)</p> + +<p>ULYSSE.—Achille n'ira point au combat demain matin.</p> + +<p>AGAMEMNON.—Quelle est son excuse?</p> + +<p>ULYSSE.—Il n'en allègue aucune: mais il suit le penchant +de sa propre humeur, sans attention, ni égard +pour personne, obstiné dans sa présomption et sa propre +volonté.</p> + +<p>AGAMEMNON.—Pourquoi ne veut-il pas, cédant à notre +honnête prière, sortir de sa tente et respirer l'air avec +nous?</p> + +<p>ULYSSE.—Il donne de l'importance aux plus petites +choses, pour cela même qu'il se voit prié. Il est possédé +de sa grandeur, et il ne se parle à lui-même qu'avec un +orgueil mécontent de ses propres louanges. L'idée qu'il +a de son mérite fait bouillir son sang avec tant de chaleur +qu'au milieu de ses facultés actives et intellectuelles, +le royal Achille se mêle en furieux à la commotion et se +renverse lui-même: que vous dirai-je? Il est tellement +infecté de la peste d'orgueil, que les symptômes mortels +crient: Il n'y a point de remède<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30: </b><a href="#footnotetag30">(retour) </a><p>Allusion aux taches mortelles des pestiférés.</p></blockquote> + +<p>AGAMEMNON.—Qu'Ajax aille le trouver.—Mon cher seigneur, +allez, et saluez-le dans sa tente; on dit qu'il fait +cas de vous; et à votre prière il se laissera détourner un +peu de son obstination.</p> + +<p>ULYSSE.—O Agamemnon, n'en faites rien. Nous consacrerons +tous les pas d'Ajax quand ils s'éloigneront +d'Achille. Ce chef altier qui nourrit son arrogance de sa +propre substance et qui ne souffre jamais que les affaires +du monde entrent dans sa tête à l'exception de celles +qu'il conçoit et rumine lui-même, sera-t-il vénéré par un +héros que nous honorons plus que lui? Non, il ne faut +pas que ce vaillant seigneur trois fois illustre prostitue +ainsi sa palme, si noblement acquise; ni, suivant mon +avis, qu'il asservisse son mérite personnel, aussi riche +en titres que peut l'être celui d'Achille, en allant trouver +Achille. Cette complaisance ne ferait qu'enfler<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a> son orgueil +déjà trop bouffi; ce serait ajouter des feux au Cancer, +lorsqu'il est embrasé, et qu'il entretient les feux du grand +Hypérion. Qu'Ajax aille le trouver! O Jupiter, ne le +souffre pas, et réponds au milieu du tonnerre: Achille, +va le trouver!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31: </b><a href="#footnotetag31">(retour) </a><p>Il y a dans le texte <i>engraisser son orgueil</i>.</p></blockquote> + +<p>NESTOR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—A merveille: il touche l'endroit sensible!</p> + +<p>DIOMÈDE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Et comme le silence d'Ajax savoure +ces louanges!</p> + +<p>AJAX.—Je vais à lui, je veux lui frapper le visage de +mon gantelet.</p> + +<p>AGAMEMNON.—Oh! non, vous n'irez pas.</p> + +<p>AJAX.—S'il veut faire le fier avec moi, je lui frotterai +son orgueil.—Laissez-moi y aller.</p> + +<p>ULYSSE.—Non, pour toute la valeur de ce qui dépend +de cette guerre.</p> + +<p>AJAX.—Un insolent, un misérable!</p> + +<p>NESTOR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Comme il se dépeint lui-même!</p> + +<p>AJAX.—Ne peut-il donc être sociable?</p> + +<p>ULYSSE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—C'est le corbeau qui crie contre la +couleur noire.</p> + +<p>AJAX.—Je tirerai du sang à ses humeurs.</p> + +<p>AGAMEMNON, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—C'est le malade qui se fait ici le +médecin.</p> + +<p>AJAX.—Si tout le monde pensait comme moi....</p> + +<p>ULYSSE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—L'esprit ne serait plus à la mode.</p> + +<p>AJAX.—Il n'en serait pas quitte à ce prix: il lui faudrait +avaler nos épées auparavant. L'orgueil remportera-t-il +la victoire?</p> + +<p>NESTOR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Si cela était, vous en remporteriez la +moitié.</p> + +<p>ULYSSE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Il en aurait dix parts.</p> + +<p>AJAX.—Je le pétrirai comme il faut, et je le rendrai +souple.</p> + +<p>NESTOR, <span class="stage2"><i>à part, à Ulysse</i></span>.—Il n'est pas encore assez +échauffé: farcissez-le d'éloges, versez, versez, son ambition +a soif.</p> + +<p>ULYSSE, <span class="stage2"><i>à Agamemnon</i></span>.—Seigneur, vous vous tourmentez +trop longtemps de ce désagrément.</p> + +<p>NESTOR.—Notre illustre général, ne songez plus à cela.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Il faut vous préparer à combattre sans Achille.</p> + +<p>ULYSSE.—Et c'est de l'entendre nommer qui lui fait du +mal. Voici un vrai héros.—Mais ce serait le louer en +face: je me tais.</p> + +<p>NESTOR.—Et pourquoi cela? Il n'est pas jaloux comme +Achille.</p> + +<p>ULYSSE.—Le monde entier sait qu'il est aussi vaillant +que lui.</p> + +<p>AJAX.—Un infâme chien se jouer de nous! Oh! que je +voudrais qu'il fût Troyen!</p> + +<p>NESTOR.—Maintenant quel vice serait-ce dans Ajax....</p> + +<p>ULYSSE.—S'il était orgueilleux.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Ou avide de louanges.</p> + +<p>ULYSSE.—Oui, ou d'une humeur colère?</p> + +<p>DIOMÈDE.—Ou bizarre et plein de lui-même.</p> + +<p>ULYSSE.—Rends-en grâce au ciel, Ajax, ton caractère +est formé: loue celui qui t'a engendré, celle qui t'a allaité: +gloire à ton précepteur; et que les dons que tu as +reçus de la nature soient renommés au delà, bien au +delà de la science. Mais celui qui a instruit tes bras aux +combats.... que Mars partage l'éternité en deux, et lui +en donne la moitié! et quant à ta force, Milon, porte-taureau<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>, +le cède au nerveux Ajax. Je ne vanterai point +ta sagesse, qui, comme une borne, un poteau, un rivage, +limite et termine l'étendue de tes grandes facultés. Voici +Nestor.—Instruit par le temps écoulé, il doit être, il est +en effet, et il est impossible qu'il ne soit pas sage.—Mais +pardonnez, mon père Nestor, si vos années étaient aussi +jeunes que celles d'Ajax, et votre cerveau de la même +trempe que le sien, vous n'auriez pas la prééminence +sur lui, mais vous seriez ce qu'est Ajax.</p> + +<p>AJAX.—Vous appellerai-je mon père<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32: </b><a href="#footnotetag32">(retour) </a><p>Milon peut bien être cité ici après Aristote.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33: </b><a href="#footnotetag33">(retour) </a><p>Shakspeare suit ici la coutume de son temps, Ben Johnson +avait plusieurs amis qui s'appelaient ses fils.</p></blockquote> + +<p>NESTOR.—Oui, mon cher fils.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Laissez-vous guider par lui, seigneur +Ajax.</p> + +<p>ULYSSE.—Il est inutile de rester ici plus longtemps; le +cerf Achille reste dans les taillis. Qu'il plaise à notre +illustre général de convoquer son conseil de guerre. De +nouveaux rois sont entrés dans Troie. Demain, nous devons +faire face avec nos principales forces; et voici un +guerrier!—Qu'il vienne des chevaliers de l'Orient et de +l'Occident, et qu'ils choisissent entre eux la fleur de leur +héros, Ajax fera raison au meilleur.</p> + +<p>AGAMEMNON.—Allons au conseil.—Laissons dormir +Achille, les barques légères volent sur l'onde, tandis que +les gros vaisseaux s'engravent.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p> +<br><br> + + +<h2>ACTE TROISIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Troie.—Appartement du palais de Priam.</p> + +<p class="stage1">PANDARE, UN VALET.</p> +<br> + +<p>PANDARE.—Ami! je vous prie, un mot, n'êtes-vous pas +de la suite du jeune seigneur Pâris?</p> + +<p>LE VALET.—Oui, monsieur, quand il marche devant +moi.</p> + +<p>PANDARE.—Vous dépendez de lui, veux-je dire?</p> + +<p>LE VALET.—Monsieur, je dépends de mon seigneur.</p> + +<p>PANDARE.—Vous dépendez d'un noble seigneur, il faut +que je fasse son éloge.</p> + +<p>LE VALET.—Le seigneur soit loué!</p> + +<p>PANDARE.—Vous me connaissez: n'est-ce pas?</p> + +<p>LE VALET.—Ma foi, monsieur, très-superficiellement.</p> + +<p>PANDARE.—Ami, connaissez-moi mieux, je suis le seigneur +Pandare.</p> + +<p>LE VALET.—J'espère que je connaîtrai mieux votre honneur.</p> + +<p>PANDARE.—C'est ce que je désire.</p> + +<p>LE VALET.—Êtes-vous en état de grâce?</p> + +<p>PANDARE.—<i>Grâce</i><a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>? Non, mon ami, honneur, seigneurie, +voilà mes titres.—Quelle est cette musique?</p> + +<p class="stage1">(On entend une musique dans l'intérieur.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34: </b><a href="#footnotetag34">(retour) </a><p>Jeu de mots sur <i>grâce</i>, titre que prennent les ducs en +Angleterre.</p></blockquote> + +<p>LE VALET.—Je ne la connais qu'en <i>partie</i>, seigneur, +c'est une musique en parties.</p> + +<p>PANDARE.—Connaissez-vous les musiciens?</p> + +<p>LE VALET.—En entier, monsieur.</p> + +<p>PANDARE.—Pour qui jouent-ils?</p> + +<p>LE VALET.—Pour ceux qui les écoutent, monsieur.</p> + +<p>PANDARE.—Pour le <i>plaisir</i> de qui, ami?</p> + +<p>LE VALET.—Pour le mien, monsieur, et celui des amateurs +de musique.</p> + +<p>PANDARE.—Par les ordres de qui, veux-je dire, ami?</p> + +<p>LE VALET.—A qui donnerais-je des ordres, seigneur<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35: </b><a href="#footnotetag35">(retour) </a><p>Équivoque sur le verbe <i>command</i>, commander et commandement, +si <i>command</i> est substantif.</p></blockquote> + +<p>PANDARE.—Ami, nous ne nous entendons pas l'un +l'autre; je suis trop poli, et toi trop malin; à la requête +de qui les musiciens jouent-ils?</p> + +<p>LE VALET.—Voilà une question qui va droit au but, +celle-là; ma foi, monsieur, à la requête de Pâris mon +maître, qui est là en personne; et avec lui, la Vénus +mortelle, le coeur de la beauté, l'âme invisible de l'amour.</p> + +<p>PANDARE.—Qui, ma nièce Cressida?</p> + +<p>LE VALET.—Non, monsieur:—Hélène, n'avez-vous donc +pu la reconnaître à ses attributs?</p> + +<p>PANDARE.—Il me paraît, l'ami, que tu n'as pas vu la +belle Cressida.—Je viens pour parler à Pâris de la part +du prince Troïlus; je lui ferai un assaut de politesses et +de compliments; car mon affaire bout.</p> + +<p>LE VALET.—Une affaire bouillie! C'est une phrase à +l'étuvée, ma foi!</p> + +<p class="stage1">(Entrent Pâris et Hélène. Suite.)</p> + +<p>PANDARE.—Bel avenir à vous, seigneur et à toute cette +belle compagnie! Que de beaux désirs, dans une belle +mesure, les accompagnent tous! et surtout vous, belle +reine! Que de beaux songes soient le doux oreiller de +votre sommeil!</p> + +<p>HÉLÈNE.—Cher seigneur, vous êtes plein de belles +paroles.</p> + +<p>PANDARE.—C'est votre beau plaisir de le dire, aimable +princesse.—Beau prince, voilà de la bonne musique +interrompue.</p> + +<p>PARIS.—C'est vous qui l'avez interrompue, cousin, et +sur ma vie, vous en renouerez le fil de nouveau; vous la +raccommoderez avec une pièce de votre invention.—Hélène, +il a une voix pleine d'harmonie.</p> + +<p>PANDARE.—Non, madame, en vérité.</p> + +<p>HÉLÈNE.—Oh! seigneur...</p> + +<p>PANDARE.—Rauque, en vérité; rauque, vraiment.</p> + +<p>PARIS.—Bien dit, seigneur.—Oui, je sais que c'est là +votre excuse de temps en temps.</p> + +<p>PANDARE.—Chère princesse, j'aurais affaire au seigneur +Pâris.—<span class="stage2">(<i>A Pâris</i>.)</span> Seigneur, voulez-vous m'accorder la +faveur de vous dire un mot?</p> + +<p>HÉLÈNE.—Non; cette défaite ne nous éconduira pas: +nous vous entendrons chanter, certainement.</p> + +<p>PANDARE.—Allons, belle princesse, vous me raillez.—<span class="stage2">(A Pâris.)</span> +Mais vraiment, comme je vous le dis, seigneur,—mon +cher seigneur, mon estimable ami, votre frère +Troïlus...</p> + +<p>HÉLÈNE.—Seigneur Pandare, mon doux seigneur...</p> + +<p>PANDARE.—Allons, poursuivez, charmante princesse, +poursuivez.—<span class="stage2">(<i>A Pâris</i>)</span>...se recommande à vous dans les +termes les plus affectueux.</p> + +<p>HÉLÈNE.—Vous ne nous priverez pas de notre mélodie.—Si +vous le faites, que notre mélancolie retombe sur +votre tête.</p> + +<p>PANDARE.—Douce princesse, chère princesse; oh! c'est +une charmante princesse, en vérité!</p> + +<p>HÉLÈNE.—...Et rendre triste une douce princesse, c'est +une grande insulte. Non, vous aurez beau faire, cela est +inutile; vous n'y gagnerez rien, en vérité; oh! je ne +m'embarrasse pas de ces propos. Non, non.</p> + +<p>PANDARE, <span class="stage2"><i>à Pâris</i></span>.—...Et, seigneur, il vous prie, si le roi +l'invite au souper, de vous charger de l'excuser.</p> + +<p>HÉLÈNE.—Seigneur Pandare...</p> + +<p>PANDARE.—Que dit mon aimable reine, ma très-aimable +reine?</p> + +<p>PARIS.—Quel projet a-t-il en tête? Où soupe-t-il ce +soir?</p> + +<p>HÉLÈNE.—Non; mais, seigneur...</p> + +<p>PANDARE.—Que dit ma belle reine? Mon cousin se +brouillera avec vous; il ne faut pas que vous sachiez où +il soupe.</p> + +<p>HÉLÈNE.—Je gagerais ma vie que c'est avec Cressida +l'usurpatrice.</p> + +<p>PANDARE.—Oh! non, non, vous n'y êtes pas; vous en +êtes bien loin; allez, l'usurpatrice est malade<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36: </b><a href="#footnotetag36">(retour) </a><p>Hélène appelle Cressida l'usurpatrice, parce que sa beauté lui +fait tort.</p></blockquote> + +<p>PARIS.—Eh bien! je ferai ses excuses au roi.</p> + +<p>PANDARE.—Oui, mon noble seigneur.—<span class="stage2">(<i>A Hélène</i>.)</span> Pourquoi +disiez-vous Cressida? Oh! non, la pauvre usurpatrice +est malade.</p> + +<p>PARIS.—Ah! je devine.</p> + +<p>PANDARE.—Vous devinez? eh! que devinez-vous? Donnez-moi +un instrument.—Allons, voyons, belle princesse.</p> + +<p>HÉLÈNE.—Oh! cela est bien bon de votre part.</p> + +<p>PANDARE.—Ma nièce est horriblement amoureuse d'une +chose que vous possédez, belle reine.</p> + +<p>HÉLÈNE.—Elle est à elle, seigneur, pourvu que ce ne +soit pas mon seigneur Pâris.</p> + +<p>PANDARE.—Lui? non, elle ne veut pas de lui. Elle et +lui font deux<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37: </b><a href="#footnotetag37">(retour) </a><p>C'est-à-dire ils sont brouillés.</p></blockquote> + +<p>HÉLÈNE.—Une réconciliation, après une brouillerie, +pourrait des deux en faire trois.</p> + +<p>PANDARE.—Allons, allons, je ne veux pas en entendre +davantage là-dessus; je vais vous chanter une chanson.</p> + +<p>HÉLÈNE.—Oui, oui, je vous en prie; sur mon honneur, +mon digne seigneur, vous préludez bien.</p> + +<p>PANDARE.—Oui, oui, vous pouvez, vous pouvez...</p> + +<p>HÉLÈNE.—Que l'amour soit le sujet de votre chanson. +Ah! l'amour nous perdra tous. O Cupidon! Cupidon! +Cupidon!</p> + +<p>PANDARE.—L'amour! oui, ce sera lui, d'honneur.</p> + +<p>PARIS.—Oh! oui, bon; l'amour, l'amour, rien que +l'amour.</p> + +<p>PANDARE.—En vérité, cela commence ainsi...</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>L'amour, l'amour, rien que l'amour, toujours l'amour,</p> +<p>Car, oh! l'arc de l'amour</p> +<p>Perce chevreuils et chevrettes;</p> +<p>Le trait tue</p> +<p>Lorsqu'il blesse;</p> +<p>Mais il chatouille toujours la blessure.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ces amants s'écrient: Oh! oh! Ils meurent;</p> +<p>Mais ce qui semble blesser à mort</p> +<p>Se change en oh! oh! en ah! ah! eh!</p> +<p>De sorte que l'amour mourant vit toujours,</p> +<p>Oh! oh! un moment; mais ah! ah! ah!</p> +<p>Oh! oh! on gémit en disant: Ah! ah! ah!</p> +<p>Eh! oh!</p> + </div> </div> + +<p>HÉLÈNE.—De l'amour, vraiment jusqu'au bout du nez.</p> + +<p>PARIS.—Il ne se nourrit que de colombes, l'Amour; et +cela échauffe le sang, et le sang chaud engendre de brûlants +désirs, et les brûlants désirs produisent de brûlants +effets, et ces brûlants effets sont l'amour.</p> + +<p>PANDARE.—Est-ce là la génération de l'Amour? Un sang +chaud, de chauds désirs, de chauds effets; comment +donc? ce sont des vipères; l'amour est-il une génération +de vipères?—Mon cher seigneur, qui est-ce qui est en +campagne aujourd'hui?</p> + +<p>PARIS.—Hector, Déiphobe, Hélénus, Anténor, et tous +les braves de Troie. J'aurais bien désiré m'armer aussi +aujourd'hui; mais mon Hélène ne l'a pas voulu.—Comment +se fait-il que mon frère Troïlus n'y ait pas été?</p> + +<p>HÉLÈNE.—Il y a quelque chose qui lui fait faire la +moue.—Vous savez tout, seigneur Pandare.</p> + +<p>PANDARE.—Non, ma tendre et douce reine.—Je brûle +de savoir quel succès ils ont eu aujourd'hui.—<span class="stage2"><i>(A Pâris.)</i></span> +Vous vous rappellerez les excuses de votre frère.</p> + +<p>PARIS.—Ponctuellement.</p> + +<p>PANDARE.—Adieu, belle princesse.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p class="stage1">(On sonne la retraite.)</p> + +<p>HÉLÈNE.—Ne m'oubliez pas auprès de votre nièce.</p> + +<p>PANDARE.—Je m'en souviendrai, belle princesse.</p> + +<p>PARIS.—Ils sont revenus du champ de bataille: allons +au palais de Priam complimenter les guerriers. Chère +Hélène, il faut que je vous prie d'aider à désarmer notre +Hector; les boucles rebelles de son armure, une fois touchées +de cette charmante main blanche, obéiront plus +vite qu'au tranchant de l'acier, ou à la force des muscles +grecs. Vous serez plus puissante que tous ces rois insulaires +pour désarmer le grand Hector.</p> + +<p>HÉLÈNE.—Je serai fière, Pâris, de le servir: oui, ce qu'il +recevra de moi en hommages me donnera plus de droits +au prix de la beauté que ce que j'en possède, et même +m'embellira encore.</p> + +<p>PARIS.—O ma chère, je t'aime au delà de toute idée.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Troie.—Les jardins de Pandare.</p> + +<p class="stage1">PANDARE, UN VALET DE TROÏLUS.</p> +<br> + +<p>PANDARE.—Eh bien, où est ton maître? est-il chez ma +nièce Cressida?</p> + +<p>LE VALET.—Non seigneur, il vous attend pour l'y conduire.</p> + +<p class="stage1">(Entre Troïlus.)</p> + +<p>PANDARE.—Ah! le voilà qui vient.—Eh bien? eh bien?</p> + +<p>TROÏLUS, <span class="stage2"><i>au valet</i></span>.—Drôle, éloigne-toi.</p> + +<p class="stage1">(Le valet sort.)</p> + +<p>PANDARE.—Avez-vous vu ma nièce?</p> + +<p>TROÏLUS.—Non, Pandare, je me promène auprès de sa +porte, comme une ombre étrangère sur les bords du +Styx en attendant la barque. O vous, soyez mon Caron, +et transportez-moi rapidement à ces champs fortunés, où +je pourrai me reposer mollement sur ces couches de lis +destinées à celui qui en est digne. O cher Pandare, +arrachez à l'amour ses ailes peintes, et volez avec moi +vers Cressida.</p> + +<p>PANDARE.—Promenez-vous dans ce verger. Je vais +l'amener ici à l'instant.</p> + +<p class="stage1">(Pandare sort.)</p> + +<p>TROÏLUS, <span class="stage2"><i>seul</i></span>.—Je suis tout étourdi; l'attente me donne +des vertiges. Le plaisir que je goûte déjà en imagination +est si doux qu'il enchante tous mes sens. Qu'arrivera-t-il +donc lorsque je m'abreuverai à longs traits du céleste +nectar de l'amour? La mort, je le crains; une mort d'évanouissement, +une volupté trop exquise, trop pénétrante, +trop exaltée dans sa douceur pour la capacité de mes +facultés grossières. Je le crains beaucoup; je crains +aussi de perdre le sentiment net de ma joie, comme +dans une bataille où l'on charge pêle-mêle l'ennemi en +déroute.</p> + +<p class="stage1">(Pandare rentre.)</p> + +<p>PANDARE.—Elle s'apprête, elle va être ici tout à l'heure. +C'est à présent qu'il faut vous aider de tout votre esprit: +elle rougit aussi fort, sa respiration est aussi courte que +si elle était épouvantée par un esprit. Je vais l'aller chercher. +Oh! c'est la plus jolie friponne.—Elle ne respire +pas plus qu'un moineau qu'on vient de saisir.</p> + +<p class="stage1">(Pandare sort.)</p> + +<p>TROÏLUS.—Le même trouble s'empare de mon sein: +mon pouls bat plus vite que le pouls de la fièvre; et toutes +mes facultés perdent leur usage, comme un vassal en +rencontrant à l'improviste les yeux du monarque.</p> + +<p class="stage1">(Pandare vient avec Cressida.)</p> + +<p>PANDARE, <span class="stage2"><i>à sa nièce</i></span>.—Allons, venez. Pourquoi rougissez-vous? +La pudeur est un enfant.—La voilà; répétez-lui +maintenant tous les serments que vous m'avez +faits à moi.—Quoi, vous voilà déjà repartie? Il faudra +donc vous priver de sommeil, pour vous apprivoiser<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>? +dites, le faudra-t-il? Allons, venez, avancez; ou +si vous reculez, nous vous placerons entre les brancards.—Pourquoi +ne lui adressez-vous pas la parole? Allons, +levez ce voile, et laissez voir votre portrait. Allons donc! +quelle répugnance vous avez à offenser la lumière du +jour! S'il était nuit, je crois que vous vous rapprocheriez +plutôt.—Allons, allons, éveillez-vous et embrassez +la demoiselle. Comment, comment? c'est un baiser infini +comme un fief perpétuel: bâtis ici, charpentier, l'air y +est doux. Oh! vous vous direz tout ce que vous avez sur +le coeur avant que je vous sépare. Oh! le faucon vaut le +tiercelet<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>, je gagerais tous les canards de la rivière: +allez, allez.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38: </b><a href="#footnotetag38">(retour) </a><p>Voyez <i>l'Art du Fauconnier</i>.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39: </b><a href="#footnotetag39">(retour) </a><p>Le tiercelet est le mâle du faucon; du moins, en Angleterre, +on entend toujours par faucon la femelle du tiercelet.</p></blockquote> + +<p>TROÏLUS.—Vous m'avez ôté l'usage de la parole, +madame.</p> + +<p>PANDARE.—Les paroles ne payent aucune dette: donnez-lui +des effets. Mais elle vous en ôterait aussi les facultés, +si elle mettait leur activité à l'épreuve. Quoi! on se +becquète encore? Nous y voilà.—<i>En témoignage de quoi, +les deux parties mutuellement</i>... Entrez, entrez: je vais +faire faire du feu.</p> + +<p class="stage1">(Pandare sort.)</p> + +<p>CRESSIDA.—Voulez-vous vous promener, seigneur?</p> + +<p>TROÏLUS.—O Cressida! oh! combien de fois je me suis +souhaité où je suis!</p> + +<p>CRESSIDA.—Souhaité, seigneur? Les dieux le veuillent! +ô seigneur!</p> + +<p>TROÏLUS.—Qu'ils veuillent quoi? Où tend cette jolie +apostrophe? quel limon ma douce dame aperçoit-elle +dans la source de notre amour?</p> + +<p>CRESSIDA.—Plus de limon que d'eau pure, si ma crainte +a des yeux.</p> + +<p>TROÏLUS.—La crainte fait un démon d'un chérubin; +jamais la crainte ne voit la vérité.</p> + +<p>CRESSIDA.—L'aveugle crainte, quand la raison clairvoyante +la guide, marche d'un pas plus sûr que l'aveugle +raison, qui, sans crainte, trébuche. En craignant le dernier +des malheurs, on s'en préserve souvent.</p> + +<p>TROÏLUS.—Ah! que ma belle Cressida ne conçoive +aucune alarme! Dans toutes les scènes de l'amour on ne +représente point de monstre<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40: </b><a href="#footnotetag40">(retour) </a><p>Allusion aux théâtres d'alors.</p></blockquote> + +<p>CRESSIDA.—Non? ni rien de monstrueux?</p> + +<p>TROÏLUS.—Rien, si ce n'est nos projets. Lorsque nous +faisons voeu de verser des torrents de larmes, de vivre au +milieu des flammes, de dévorer les rochers, d'apprivoiser +les tigres, croyant qu'il est plus difficile à notre amante +d'imaginer des épreuves assez fortes, qu'à nous de triompher +des travaux qu'elle nous impose; voilà, madame, +ce qu'il y a de monstrueux dans l'amour: c'est que la +volonté est infinie, et que le pouvoir est borné; le désir +est immense, et l'exécution esclave des limites.</p> + +<p>CRESSIDA.—On dit que les amants jurent d'exécuter +plus de choses qu'ils ne peuvent en accomplir, et cependant +qu'ils tiennent en réserve un pouvoir qu'ils n'emploient +jamais, jurant de faire dix fois plus qu'un homme +et n'accomplissant pas la dixième partie de ce que fait +un homme. Ceux qui ont la voix des lions et la lâcheté +des lièvres ne sont-ils pas des monstres?</p> + +<p>TROÏLUS.—Y a-t-il des gens pareils? Nous n'en sommes +pas. Mesurez vos louanges sur l'épreuve que vous faites +de nous, accordez-nous le degré de mérite que nous +témoignons; notre tête restera nue jusqu'à ce que le +mérite la couronne; nulle perfection à venir ne recueillera +d'éloges anticipés; ne nommons point le mérite +avant sa naissance; et lorsqu'il sera né, ses titres seront +modestes; peu de paroles et beaucoup de foi. Voilà ce que +Troïlus sera pour Cressida, tout ce que l'envie pourra +inventer de plus noir sera de ridiculiser ma constance, +et tout ce que la vérité pourra dire de plus vrai ne sera +pas plus sincère que Troïlus.</p> + +<p>CRESSIDA.—Voulez-vous entrer, seigneur?</p> + +<p class="stage1">(Pandare revient.)</p> + +<p>PANDARE.—Quoi, vous rougissez encore? N'avez-vous +donc pas fini de jaser ensemble?</p> + +<p>CRESSIDA.—Eh bien! toutes les folies que je fais, je vous +les consacre.</p> + +<p>PANDARE.—Je vous en rends grâces: oui, si le seigneur +Troïlus a un fils de vous, vous me le donnerez: soyez-lui +fidèle; et s'il vous délaisse, c'est moi que vous gronderez.</p> + +<p>TROÏLUS.—Vous connaissez à présent nos otages; la +parole de votre oncle et ma foi constante.</p> + +<p>PANDARE.—Oh! j'engagerai sans crainte ma parole pour +elle aussi: les filles de notre famille sont longtemps à se +laisser faire l'amour; mais une fois gagnées, elles sont +constantes; ce sont de vrais glouterons, je puis vous +l'assurer; elles s'attachent là où on les jette.</p> + +<p>CRESSIDA.—La hardiesse commence à me venir, et me +rend le courage, prince Troïlus; je vous ai aimé nuit et +jour depuis de bien longs mois.</p> + +<p>TROÏLUS.—Pourquoi donc ma Cressida a-t-elle tardé si +longtemps à se laisser vaincre?</p> + +<p>CRESSIDA.—Dites à paraître vaincue; mais j'étais vaincue, +seigneur, depuis le premier coup d'oeil que je... +Pardonnez-moi... Si j'en avoue trop, vous deviendrez +tyran. Je vous aime à présent; mais jusqu'à présent, pas +au point de n'être pas maîtresse de mon amour.—Ah! +d'honneur, je ne dis pas vrai; mes pensées étaient +comme des enfants sans lisière, devenus trop mutins +pour obéir à leur mère.—Voyez comme nous sommes +folles! Pourquoi ai-je bavardé? Qui sera discret pour +nous, lorsque nous ne pouvons pas nous garder le secret +à nous-mêmes? Mais, quoique je vous aimasse bien, +je ne vous recherchais pas, et cependant, je le jure, +je souhaitais alors être un homme, ou bien que les +femmes eussent le privilége qu'ont les hommes de +parler les premiers. Mon ami, dites-moi de me taire, car +dans l'enchantement où je suis, je dirai vivement des +choses dont je me repentirai après. Voyez, voyez: votre +silence, adroit dans sa discrétion, surprend à ma faiblesse +le secret le plus profond de mon âme.—Fermez-moi +la bouche.</p> + +<p>TROÏLUS.—Je le veux bien <span class="stage2"><i>(il l'embrasse),</i></span> quoiqu'il en +sorte une douce musique.</p> + +<p>PANDARE.—C'est fort joli, en vérité.</p> + +<p>CRESSIDA.—Seigneur, je vous en conjure, pardonnez-moi. +Je n'avais pas l'intention de demander un baiser. Je +suis honteuse.—O ciel! qu'ai-je fait?—Pour cette fois, je +veux prendre congé de vous, seigneur.</p> + +<p>TROÏLUS.—Congé, chère Cressida?</p> + +<p>PANDARE.—Congé! Oh! si vous prenez congé avant +demain matin...</p> + +<p>CRESSIDA.—Je vous en prie, permettez-moi...</p> + +<p>TROÏLUS.—Qui est-ce qui vous importune, madame?</p> + +<p>CRESSIDA.—Seigneur, ma propre compagnie.</p> + +<p>TROÏLUS.—Vous ne pouvez pas vous fuir vous-même.</p> + +<p>CRESSIDA.—Laissez-moi m'en aller et essayer: j'ai une +partie fâcheuse, qui s'abandonne elle-même pour être +la dupe d'un autre.—Je voudrais m'en aller! Où est donc +ma raison? Je ne sais ce que je dis.</p> + +<p>TROÏLUS.—On sait bien ce qu'on dit quand on parle +avec tant de sagesse.</p> + +<p>CRESSIDA.—Peut-être, seigneur, que j'ai montré plus +de finesse que d'amour: et que je vous ai fait sans détour +de si grands aveux pour amorcer vos désirs.—Mais vous +n'êtes pas sage, ou vous n'aimez pas. Unir la sagesse et +l'amour surpasse le pouvoir de l'homme<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>: ce prodige est +réservé aux dieux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41: </b><a href="#footnotetag41">(retour) </a><p><i>Amare et sapere vix à Deo conceditur</i>. (Publius Syrus.)</p></blockquote> + +<p>TROÏLUS.—Ah! que je voudrais pouvoir penser qu'il +est au pouvoir d'une femme (et si cela est possible, je le +crois de vous) d'entretenir toujours son flambeau et les +feux de l'amour; de conserver sa constance pleine de +vigueur et de jeunesse, afin qu'elle survive à sa beauté +extérieure par une âme qui se renouvelle plus promptement +que le sang ne s'appauvrit! ou si je pouvais être +convaincu que mon dévouement et ma fidélité pour vous +peuvent rencontrer leur égale dans une tendresse pure +sans alliage; oh! que je serais alors élevé au-dessus de +moi-même! Mais, hélas! je suis aussi vrai que la simplicité +de la vérité, et plus simple que la vérité dans son +enfance.</p> + +<p>CRESSIDA.—Je lutterai de constance avec vous.</p> + +<p>TROÏLUS.—O combat vertueux, lorsque la vertu lutte +avec la vertu, à qui vaudra le mieux! Les vrais amants, +dans les siècles futurs, attesteront leur foi par le nom de +Troïlus. Lorsque dans leurs vers, remplis de protestations, +de serments et de grandes comparaisons, ils +auront épuisé toutes les figures, qu'ils les auront usées +à force de les répéter; après qu'ils auront juré que leur +coeur est aussi fidèle que l'acier, aussi constant que les +plantes le sont à la lune, que le soleil l'est au jour, la +tourterelle à sa compagne, le fer à l'aimant, la terre à +son centre; après toutes ces comparaisons, je serai cité +comme le modèle le plus célèbre de fidélité: Fidèle +comme Troïlus, telle sera la conclusion de leurs vers +pour les rendre sacrés.</p> + +<p>CRESSIDA.—Puissiez-vous être prophète! Si je suis perfide, +ou que je m'écarte de la fidélité de l'épaisseur d'un +cheveu, quand le temps vieilli se sera oublié lui-même, +quand les gouttes de pluie auront usé les murs de Troie, +que l'aveugle oubli aura englouti les cités, et que des +États puissants seront effacés de la terre et réduits à la +poussière du néant, qu'alors la mémoire, remontant au +milieu des filles infidèles, d'infidélité en infidélité, me +reproche ma perfidie. Lorsqu'on aura dit: Aussi perfide +que le renard l'est à l'agneau, le loup au veau de la +génisse; le léopard au chevreuil, ou la marâtre à son +fils, qu'alors on ajoute, pour toucher au coeur même de +la perfidie: Aussi perfide que Cressida!</p> + +<p>PANDARE.—Allons, voilà un marché fait: scellez-le, +scellez-le; je servirai de témoin. Je tiens ici votre main, +et voici celle de ma nièce: si jamais vous devenez infidèles +l'un à l'autre, après toutes les peines que j'ai +prises pour vous rapprocher, que tous les malheureux +entremetteurs soient jusqu'à la fin du monde appelés de +mon nom; qu'on les appelle tous des Pandares, que tous +les hommes inconstants soient appelés des Troïlus, +toutes les femmes perfides des Cressida, et tous les intrigants +d'amour des Pandare! dites tous deux: <i>Amen</i>!</p> + +<p>TROÏLUS.—<i>Amen</i>!</p> + +<p>CRESSIDA.—<i>Amen</i>!</p> + +<p>PANDARE.—<i>Amen</i>!—Et là-dessus, je vais vous montrer +une chambre à coucher: et comme le lit ne parlera +jamais de vos tendres combats, pressez-le à mort: +allons, venez; et que Cupidon veuille procurer à toutes +les filles qui sont ici bouche close, un lit, une chambre, +et un Pandare pour tout préparer!</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Le camp des Grecs.</p> + +<p class="stage1">AGAMEMNON, ULYSSE, DIOMÈDE, NESTOR, +AJAX, MÉNÉLAS et CALCHAS.</p> +<br> + +<p>CALCHAS.—Princes, les circonstances présentes m'autorisent +à parler et à réclamer la récompense du service +que je vous ai rendu. Je dois remettre devant vos yeux, +que, d'après mon talent de lire dans l'avenir, j'ai abandonné +Troie à Jupiter; j'ai quitté mes biens, et encouru +le nom de traître, je me suis exposé à un sort incertain, +au lieu des avantages et de la fortune dont j'étais possesseur +assuré; séparant de moi tout ce que l'habitude, les +liaisons, la coutume et mon état avaient rendu agréable, +familier à ma nature; pour vous rendre service, je +suis devenu ici étranger, tout nouveau dans le monde, +sans amis ni connaissances. Je vous prie donc de m'accorder +aujourd'hui une légère faveur prise à l'avance sur +les nombreuses promesses qui subsistent toujours, dites-vous, +pour m'enrichir à l'avenir.</p> + +<p>AGAMEMNON.—Que désires-tu de nous, Troyen? Expose +ta demande.</p> + +<p>CALCHAS.—Vous avez un prisonnier troyen, nommé +Anténor, pris d'hier. Troie attache un grand prix à sa +personne. Vous avez plusieurs fois (et je vous en ai souvent +remercié) demandé ma fille Cressida en échange de +prisonniers illustres, et Troie l'a toujours refusée; mais +cet Anténor, je le sais, est tellement nécessaire<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a> à leurs +négociations que, privées de sa direction, elles doivent +échouer; et ils nous donneraient presque un prince du +sang, un des fils de Priam, en échange. Renvoyez-le, +illustres princes, pour la rançon de ma fille, dont la +présence vous acquittera entièrement envers moi de +tous les services que j'ai pu vous rendre, dans les entreprises +qui vous intéressaient le plus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42: </b><a href="#footnotetag42">(retour) </a><p>Il y a dans le texte: <i>Such a wrest in their affairs; +wrest</i>, instrument pour accorder les harpes, dit un commentateur.</p></blockquote> + +<p>AGAMEMNON.—Que Diomède le conduise à Troie et nous +ramène Cressida: Calchas aura ce qu'il nous demande.—Noble +Diomède, apprêtez-vous convenablement pour +cet échange; et de plus, annoncez à Troie que si Hector +veut demain qu'on réponde à son défi, Ajax est tout +prêt.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Je me charge de tout ceci, et c'est un fardeau +que je suis fier de porter.</p> + +<p class="stage1">(Diomède et Calchas sortent.)</p> + +<p class="stage1">(Achille et Patrocle sortent et paraissent devant leur tente.)</p> + +<p>ULYSSE.—J'aperçois Achille à l'entrée de sa tente. Qu'il +plaise à notre général de passer près de lui, d'un air +indifférent, comme s'il l'avait oublié: et vous, princes, +jetez tous sur lui un coup d'oeil vague et inattentif. Je +passerai le dernier; il est probable qu'il me demandera +pourquoi on le regarde d'un air si dédaigneux, pourquoi +ces froids regards. S'il le fait, je saurai, par une dérision +salutaire, expliquer vos dédains à son orgueil qui sera +naturellement avide de m'écouter; cela peut être bon.—L'orgueil +n'a pour se montrer d'autre miroir que l'orgueil: +la souplesse des genoux entretient l'arrogance, et +c'est le salaire de l'homme orgueilleux.</p> + +<p>AGAMEMNON.—Nous allons exécuter votre dessein, et +affecter un visage indifférent en passant devant lui. Que +chacun de vous en fasse autant; et que personne ne le +salue, ou plutôt qu'on le salue avec dédain; ce qui l'irritera +bien plus que si on ne le regardait pas. Je vais passer +le premier.</p> + +<p class="stage1">(Ils marchent tous.)</p> + +<p>ACHILLE.—Quoi! le général vient-il me parler? Vous +savez ma résolution; je ne combattrai plus contre Troie.</p> + +<p>AGAMEMNON.—Que dit Achille? Nous veut-il quelque +chose?</p> + +<p>NESTOR, <span class="stage2"><i>à Achille</i></span>.—Voudriez-vous, seigneur, parler au +général?</p> + +<p>ACHILLE.—Non.</p> + +<p>NESTOR, <span class="stage2"><i>à Agamemnon</i></span>.—Rien, seigneur.</p> + +<p>AGAMEMNON.—Tant mieux.</p> + +<p>ACHILLE, <span class="stage2"><i>à Ménélas</i></span>.—Bonjour, bonjour.</p> + +<p>MÉNÉLAS.—Comment vous portez-vous? comment vous +portez-vous?</p> + +<p class="stage1">(Ménélas sort.)</p> + +<p>ACHILLE.—Quoi! cet homme déshonoré me mépriserait-il!</p> + +<p>AJAX.—Comment vous va, Patrocle?</p> + +<p>ACHILLE.—Bonjour, Ajax.</p> + +<p>AJAX.—Hein!</p> + +<p>ACHILLE.—Bonjour.</p> + +<p>AJAX.—Oui, et bon lendemain aussi.</p> + +<p class="stage1">(Ajax sort.)</p> + +<p>ACHILLE.—Que veulent dire ces gens-là? Est-ce qu'ils +ne connaissent pas Achille?</p> + +<p>PATROCLE.—Ils passent devant nous d'un air bien +indifférent: ils avaient coutume de saluer, d'envoyer +devant eux leurs sourires vers Achille, de lui adresser +de gracieux sourires, et de l'aborder avec l'humilité +qu'ils montrent au pied des saints autels.</p> + +<p>ACHILLE.—Quoi! suis-je devenu pauvre tout à coup? Il +est certain que la grandeur, une fois qu'elle est brouillée +avec la fortune, doit se brouiller aussi avec les +hommes. L'homme ruiné lit sa chute dans les yeux d'autrui +aussitôt qu'il la sent lui-même; car les hommes, +comme les papillons, ne déploient leurs ailes poudreuses +que pendant l'été; et l'homme qui n'est que simplement +homme ne reçoit aucun honneur; il n'est honoré que +pour ses honneurs extérieurs, comme sa place, ses +richesses, sa faveur, avantages dus au hasard aussi souvent +qu'au mérite. Quand ces honneurs, étais glissants +d'une amitié glissante comme eux, viennent à tomber, +les uns entraînent l'autre, et tout périt ensemble dans +la chute. Mais il n'en est pas ainsi de moi; la fortune et +moi nous sommes amis; je jouis au plus haut degré de +tout ce que je possédais, excepté des regards de ces +hommes qui, à ce qu'il me paraît, trouvent en moi quelque +chose qui n'est plus digne de ces regards complaisants +qu'ils m'ont si souvent accordés. Voici Ulysse; je +veux interrompre sa lecture.—Ulysse?</p> + +<p>ULYSSE.—Eh bien! illustre fils de Thétis?</p> + +<p>ACHILLE.—Que lisez-vous là?</p> + +<p>ULYSSE.—Un étrange mortel m'écrit ici qu'un homme, +quelque richement doué qu'il soit, quels que soient ses +avantages intérieurs ou extérieurs, ne peut se vanter +d'avoir ce qu'il a, et qu'il ne sent ce qu'il possède qu'en +le voyant par autrui: ses vertus en brillant devant les +autres les échauffent, et ils rendent à leur tour cette +chaleur à l'homme dont elle est émanée.</p> + +<p>ACHILLE.—Il n'y a rien d'étrange à cela, Ulysse. La beauté +du visage n'est pas connue de celui qui le porte. C'est +des yeux d'autrui qu'il apprend son prix; et l'oeil même, +l'organe le plus pur du sentiment, ne peut se voir sans +sortir de lui-même; mais oeil contre oeil se saluent l'un +l'autre de leur forme respective; car la vue ne veut se +replier sur elle-même qu'après avoir traversé l'espace; +c'est là qu'elle s'unit à un miroir où elle peut se contempler: +cela n'a rien d'étrange, Ulysse.</p> + +<p>ULYSSE.—Je n'ai pas d'objections à la proposition, elle +est familière; mais je m'étonne des conséquences qu'en +tire l'auteur. Dans le développement de ses preuves, il +démontre que l'homme ne possède rien en maître (quelles +que soient ses richesses extérieures et intérieures) jusqu'au +moment où il les communique aux autres; par +lui-même il ne leur connaît aucun prix qu'après qu'il +les a vues emprunter leur forme et leur valeur de l'approbation +de ceux auxquels elles s'étendent: ainsi la +voix est répercutée d'une voûte sonore; ainsi une porte +d'acier placée en face du soleil reçoit et renvoie son +image et sa chaleur. J'étais plongé là dedans, et j'en ai +fait sur-le-champ l'application à Ajax; il est encore +ignoré. Mais ô ciel, quel homme c'est! un vrai cheval +qui porte un trésor qu'il ne connaît pas. O nature, que +de choses qui sont viles à nos yeux, et qui deviennent +précieuses par l'usage! Que de choses, au contraire, +si fort estimées et qui sont d'une mince valeur! C'est demain +que nous verrons par un exploit que le hasard du +sort a fait tomber sur lui, Ajax devenu célèbre. O ciel, que +de choses font quelques mortels, tandis que d'autres les +laissent faire! Combien d'hommes se glissent dans le +palais de la Fortune inconstante, tandis que d'autres +font les idiots sous ses yeux! Ainsi un homme prospère +aux dépens d'un autre, dont l'orgueil se repaît de lui-même +dans une molle indolence! Il faut voir les chefs +grecs! Ils frappent déjà sur l'épaule du lourd Ajax comme +s'il avait le pied sur la gorge du brave Hector et si la +fameuse Troie s'écroulait.</p> + +<p>ACHILLE.—Je crois ce que vous dites là, car ils ont +passé près de moi comme feraient des avares devant un +mendiant; ils ne m'ont adressé ni une bonne parole, ni +un regard. Quoi! mes exploits sont-ils oubliés?</p> + +<p>ULYSSE.—Le Temps, seigneur, a sur son dos une besace, +où il jette les aumônes qu'il va recueillant pour +l'Oubli, qui est un géant, monstre d'ingratitude. Ces aumônes +sont les bonnes actions passées; dévorées presque +aussitôt qu'elles sont accomplies, oubliées dès qu'elles +sont finies: la persévérance seule, cher seigneur, entretient +l'honneur dans son éclat; avoir fait, c'est être +passé de mode et suspendu à l'écart, ainsi qu'une cotte +d'armes rouillée dans une décoration ridicule. Prenez +le chemin qui s'offre à vous, car l'honneur voyage dans +un défilé si étroit, qu'il n'y peut passer qu'un homme +de front avec lui: gardez donc le sentier. L'émulation +a mille enfants, qui se suivent et se pressent l'un +l'autre. Si vous cédez, et que vous vous rangiez de côté +hors de la route directe, semblables au flux qui entre +dans le port, ils se précipiteront tous ensemble et vous +laisseront derrière; vous resterez comme un brave cheval +de bataille tombé au premier rang, et qui, foulé par +l'arrière-garde, reste gisant et écrasé sous les pieds. Ainsi +ce que les autres font dans le présent, quoique au-dessous +de vos exploits passés, les surpassera nécessairement; +car le Temps ressemble à un hôte du grand monde, qui +serre froidement la main à l'ami qui s'en va, et qui, les +bras étendus, comme s'il voulait prendre son vol, embrasse +le nouveau venu. Toujours l'arrivée sourit, et +l'adieu soupire en s'en allant. Oh! que la vertu ne cherche +jamais la récompense de ce qu'elle a été. Beauté, esprit, +naissance, force du corps, mérite des services, +amour, amitié, bienfaisance, tout cela est le sujet du +temps envieux et calomniateur. Un trait commun de la +nature fait du monde entier une seule famille; tous, +d'un accord unanime, prisent les hochets nouveaux, +quoiqu'ils soient faits et formés avec les choses qui ne +sont plus, et donnent plus de louanges à la poussière +qui est un peu dorée qu'à l'or pur couvert de poussière. +L'oeil présent admire l'objet présent; ainsi ne t'étonne +pas, héros illustre et accompli, si tous les Grecs commencent +à adorer Ajax: les objets en mouvement attirent +bien plus la vue que ce qui ne remue pas. Tous +les cris s'adressaient jadis à toi; ils te suivraient encore +et pourraient te revenir encore si tu ne voulais pas t'ensevelir +tout vivant, et enfermer ta réputation dans ta +tente, toi dont les glorieux exploits, dans ces derniers +combats encore, firent descendre de l'Olympe les dieux +jaloux et ennemis, et rendirent le grand Mars séditieux.</p> + +<p>ACHILLE.—J'ai de fortes raisons pour rester retiré dans +ma tente.</p> + +<p>ULYSSE.—Mais les raisons qui condamnent votre retraite +sont encore plus puissantes et plus dignes d'un +héros. On sait, Achille, que vous êtes amoureux d'une +des filles de Priam.</p> + +<p>ACHILLE.—Ah! on le sait?</p> + +<p>ULYSSE.—Et cela doit-il vous étonner? La Providence +qui, dans un État bien gouverné, connaît presque chaque +grain d'or de Plutus, trouve le fond des plus insondables +profondeurs; elle va se placer à côté de la pensée, et +comme les dieux, elle dévoile celles qui sont muettes +encore dans leur berceau. Il est dans l'âme d'un État un +mystère où n'ose jamais pénétrer l'oeil de l'histoire, et +qui a une opération, une influence plus divine que la +voix ou la plume ne peuvent l'exprimer. Toute la correspondance +que vous avez eue avec Troie nous est aussi +parfaitement connue qu'à vous-même, seigneur; et il +siérait beaucoup mieux à Achille de terrasser Hector que +Polyxène; mais ce qui affligera le jeune Pyrrhus resté +dans vos foyers, c'est, lorsque la renommée ira sonner +la trompette dans nos îles, de voir toutes les jeunes +Grecques chanter en dansant: <i>Achille a séduit la soeur du +grand Hector, mais notre illustre Ajax a bravement terrassé +Hector.</i> Adieu, seigneur, je vous parle en ami; un fou +glisse sur la glace que vous devriez rompre.</p> + +<p class="stage1">(Ulysse sort.)</p> + +<p>PATROCLE.—Je vous ai donnée le même conseil, Achille. +Une femme impudente et masculine n'inspire pas +plus de dégoût et de mépris qu'un homme efféminé au +moment de l'action. Et moi, on me blâme de cela; les +Grecs s'imaginent que c'est mon peu d'ardeur pour la +guerre, et votre grande amitié pour moi, qui vous retiennent +ainsi. Ami, réveillez-vous, et bientôt le faible +et folâtre Cupidon détachera de votre cou ses bras amoureux, +et vous le secouerez loin de vous comme le lion +secoue de sa crinière une goutte de rosée.</p> + +<p>ACHILLE.—Est-ce qu'Ajax combattra Hector?</p> + +<p>PATROCLE.—Oui, et peut-être en recueillera-t-il beaucoup +d'honneur.</p> + +<p>ACHILLE.—Je le vois, ma réputation est en péril; ma +renommée est dangereusement atteinte.</p> + +<p>PATROCLE.—Prenez-y donc bien garde. Les blessures +que l'homme se fait lui-même guérissent difficilement. +L'omission d'un devoir indispensable nous met en butte +aux coups du danger; et le danger, comme une fièvre +contagieuse, nous saisit subtilement, même lorsque nous +sommes nonchalamment assis au soleil.</p> + +<p>ACHILLE.—Va, cher Patrocle; appelle Thersite. J'enverrai +ce bouffon vers Ajax, et le chargerai d'inviter les +chefs troyens à venir, après le combat, nous voir ici désarmés. +J'ai une envie de femme, un désir dont je suis +malade; c'est de voir le grand Hector dans ses habits de +paix, de causer avec lui, et de contempler à satiété son +visage.—<span class="stage2">(<i>Apercevant Thersite</i>.)</span> Voici une peine épargnée.</p> + +<p class="stage1">(Entre Thersite.)</p> + +<p>THERSITE.—Un prodige!</p> + +<p>ACHILLE.—Quoi?</p> + +<p>THERSITE.—Ajax erre çà et là dans la plaine, se cherchant +lui-même.</p> + +<p>ACHILLE.—Comment cela?</p> + +<p>THERSITE.—Il doit se battre demain en combat singulier +avec Hector; et il est si fier d'avance d'une bastonnade +héroïque, qu'il extravague en ne disant rien.</p> + +<p>ACHILLE.—Comment cela peut-il être?</p> + +<p>THERSITE.—Eh! il marche à pas posés en long et en +large comme un paon: il fait un pas, puis une pause. Il +rumine, comme une hôtesse qui n'a d'autre arithmétique +que sa tête pour inscrire son compte. Il se mord la lèvre +avec un regard malin, comme s'il voulait dire: «Il y +aurait de l'esprit dans cette tête, s'il en voulait sortir:» +et oui, il y en a; mais il y est aussi caché, aussi froid +que l'étincelle dans le caillou, dont elle ne jaillit que +lorsque le caillou a été frappé. C'est un homme perdu +sans ressource; car si Hector ne lui rompt pas le cou +dans le combat, il se le rompra lui-même à force de +vaine gloire. Il ne me reconnaît plus; je lui ai dit: Bonjour, +Ajax. Il m'a répondu: Merci, Agamemnon. Que +dites-vous de cet homme, qui me prend pour le général? +Il est devenu un vrai poisson de terre, sans voix, un +monstre muet. La peste soit de l'opinion! Un homme +peut la porter dans les deux sens, à l'endroit et à l'envers, +comme un pourpoint de cuir.</p> + +<p>ACHILLE.—Il faut que tu sois mon ambassadeur près +de lui, Thersite.</p> + +<p>THERSITE.—Qui, moi?—Eh mais! il ne veut répondre à +personne; il fait profession de ne pas répondre: parler +est bon pour la canaille; lui, il porte sa langue dans son +bras.—Je veux le contrefaire devant vous: que Patrocle +me questionne; vous allez voir la scène d'Ajax.</p> + +<p>ACHILLE.—Questionne-le, Patrocle; dis-lui: «Je prie +humblement le vaillant Ajax d'inviter le très-valeureux +Hector à venir désarmé dans ma tente, et de lui procurer +un sauf-conduit pour sa personne, du très-magnanime, +très-illustre, et six ou sept fois honorable général de +l'armée grecque, Agamemnon, etc....» Dis cela.</p> + +<p>PATROCLE.—Que Jupiter bénisse le grand Ajax!</p> + +<p>THERSITE.—Hom!</p> + +<p>PATROCLE.—Je viens de la part du brave Achille.</p> + +<p>THERSITE.—Ah!</p> + +<p>PATROCLE.—Qui vous prie humblement d'inviter Hector +à venir sous sa tente.</p> + +<p>THERSITE.—Hom?</p> + +<p>PATROCLE.—Et d'obtenir pour lui un sauf-conduit +d'Agamemnon!</p> + +<p>THERSITE.—Agamemnon?</p> + +<p>PATROCLE.—Oui, seigneur.</p> + +<p>THERSITE.—Ah!</p> + +<p>PATROCLE.—Quelle est votre réponse?</p> + +<p>THERSITE.—Dieu soit avec vous: de tout mon coeur.</p> + +<p>PATROCLE.—Votre réponse, seigneur?</p> + +<p>THERSITE.—S'il fait beau demain, vers les onze heures, +le sort se décidera pour l'un ou pour l'autre; mais il me +payera cher avant de me tenir.</p> + +<p>PATROCLE.—Votre réponse?</p> + +<p>THERSITE.—Adieu, de tout mon coeur.</p> + +<p>ACHILLE.—Mais il ne chante pas sur ce ton-là, n'est-ce +pas?</p> + +<p>THERSITE.—Non; il est hors de tous les tons, comme +je vous le dis. Je ne sais pas quelle musique on trouvera +dans son individu, quand Hector lui aura brisé la cervelle; +mais je suis sûr qu'on n'en tirera rien, à moins +que le ménétrier Apollon ne prenne ses nerfs pour en +faire des cordes pour son luth.</p> + +<p>ACHILLE.—Allons, il faut que tu lui portes une lettre +sur-le-champ.</p> + +<p>THERSITE.—Donnez-m'en donc une autre pour son +cheval; car il est le plus intelligent des deux.</p> + +<p>ACHILLE.—Mon âme est émue comme une fontaine +troublée, et moi-même je n'en puis voir le fond.</p> + +<p class="stage1">(Achille et Patrocle sortent.)</p> + +<p>THERSITE, <i>seul</i>.—Plût aux dieux que la fontaine de votre +âme redevînt claire, pour qu'on pût y abreuver un âne; +j'aimerais mieux être une tique sur un mouton que d'avoir +cette stupide bravoure.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> +<br><br> + + +<h2>ACTE QUATRIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Rue de Troie.</p> + +<p class="stage1">ÉNÉE <i>entre d'un côté, avec un valet portant une torche; de +l'autre entrent</i> PARIS, DÉIPHOBE, ANTÉNOR, DIOMÈDE +ET AUTRES, <i>avec des torches</i>.</p> +<br> + +<p>PARIS.—Voyez, qui est-ce que j'aperçois là-bas?</p> + +<p>DÉIPHOBE.—C'est le seigneur Énée.</p> + +<p>ÉNÉE, <span class="stage2"><i>reconnaissant Pâris</i></span>.—Quoi, prince, vous êtes ici +en personne? Si j'avais d'aussi bonnes raisons, prince +Pâris, de rester longtemps au lit, il n'y aurait qu'un +ordre des cieux qui pût me séparer de ma belle compagne.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Je pense comme vous.—Salut, seigneur +Énée!</p> + +<p>PARIS.—Un vaillant Grec, Énée! Prenez-lui la main: +j'en atteste votre récit même, le jour que vous nous +disiez comment Diomède s'était, pendant une semaine +entière, jour par jour, attaché à vous sur le champ de +bataille.</p> + +<p>ÉNÉE, <span class="stage2"><i>à Diomède</i></span>.—Portez-vous bien, brave guerrier, +tant que dureront les rapports de ce paisible armistice; +mais, lorsque je vous rencontrerai en armes, je vous +adresserai le défi le plus sanglant que le coeur puisse +concevoir ou le courage exécuter.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Diomède accepte l'un et l'autre. Notre sang +est calme maintenant; et tant qu'il le sera, portez-vous +bien, Énée: mais dès que les combats m'offriront l'occasion +de vous joindre, par Jupiter! je deviendrai le +chasseur de ta vie, et j'y dévoue toutes mes forces, toute +ma vitesse et toute mon adresse.</p> + +<p>ÉNÉE.—Et tu chasseras un lion qui fuira en retournant +la tête.—Sois le bienvenu à Troie, et reçois-y un bon +accueil: oui, par les jours d'Anchise! tu es le bienvenu. +Je jure par la main de Vénus qu'il n'est point d'homme +vivant qui puisse mieux aimer celui qu'il a l'intention +de tuer.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Nous sympathisons.—Grand Jupiter, +qu'Énée vive, si son trépas ne doit rien ajouter à la +gloire de mon épée! Qu'il voie le soleil remplir mille +fois le cercle complet de son cours! Mais en faveur de +mon honneur jaloux, qu'il meure, que chacun de ses +membres porte une blessure; et cela demain!</p> + +<p>ÉNÉE.—Nous nous connaissons bien l'un l'autre.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Oui, et nous désirons nous connaître plus +mal.</p> + +<p>PARIS.—Voilà le compliment le plus mêlé de vengeance +et de paix, d'amitié et de haine héroïque, que j'aie jamais +entendu.—Quelle affaire, seigneur, vous fait lever de si +grand matin?</p> + +<p>ÉNÉE.—Je suis mandé par le roi, j'ignore pour quel +motif.</p> + +<p>PARIS.—Je vous apporte ses ordres. C'était pour vous +charger de conduire ce Grec à la maison de Calchas, et de +lui faire rendre la belle Cressida en échange d'Anténor. +Daignez nous accompagner; ou plutôt, s'il vous plaît, +hâtez-vous de nous y précéder. Je pense certainement, +ou plutôt ma pensée peut s'appeler une certitude, que +mon frère Troïlus y a passé cette nuit. Éveillez-le, et +donnez-lui avis de notre approche, avec les détails de +notre message: je crains que nous ne soyons fort mal +reçus.</p> + +<p>ÉNÉE.—Oh! cela, je vous en réponds. Troïlus aimerait +mieux voir emporter Troie en Grèce, que de voir emmener +de Troie sa Cressida.</p> + +<p>PARIS.—Il n'y a pas de remède. Ce sont les cruelles +conjonctures des temps qui le veulent ainsi.—Allez, seigneur, +nous vous suivons.</p> + +<p>ÉNÉE.—Salut à tous.</p> + +<p class="stage1">(Énée sort.)</p> + +<p>PARIS.—Et dites-moi, noble Diomède, soyez de bonne +foi; dites-moi la vérité, parlez-moi avec la franchise +d'une bonne amitié: lequel de Ménélas ou de moi jugez-vous +le plus digne de la belle Hélène?</p> + +<p>DIOMÈDE.—Tous les deux également. Il mérite bien de +l'avoir, lui qui, sans s'inquiéter de sa souillure, la +cherche à travers un enfer de peines et un monde d'obstacles. +Et vous, vous méritez autant de la garder, vous +qui, insensible à son déshonneur, la défendez au prix de +la perte immense de tant de richesses et d'amis. Lui, +misérable gémissant, boirait jusqu'à la lie impure d'un vin +passé et sans saveur; et vous, en vrai débauché, il vous +plaît d'engendrer vos héritiers dans les flancs d'une +prostituée: dans le vrai, vos deux mérites balancés ne +pèsent ni plus ni moins l'un que l'autre; mais vous êtes +égaux, puisqu'il s'agit entre vous d'une femme infâme.</p> + +<p>PARIS.—Vous êtes trop amer pour votre compatriote.</p> + +<p>DIOMÈDE.—C'est elle qui est bien amère pour son pays. +Écoutez-moi, Pâris: pas une goutte de sang qui remplit +ses veines impures qui n'ait coûté la vie à un Grec; pas +une drachme dans tout le poids de son corps avili et +prostitué qui n'ait coûté la mort à un Troyen: depuis +qu'elle a su parler, elle n'a pas prononcé autant de bonnes +paroles qu'il est mort pour elle de Grecs et de Troyens.</p> + +<p>PARIS.—Beau Diomède, vous en usez comme les chalands +qui déprécient le bijou qu'ils ont envie d'acheter; +mais nous, nous nous contentons d'estimer en silence +son mérite, et nous ne vanterons point ce que nous +n'avons pas envie de vendre. Voici notre chemin.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Une cour devant la maison de Pandare.</p> + +<p class="stage1">TROÏLUS et CRESSIDA.</p> +<br> + +<p>TROÏLUS.—Ma chère, ne te tourmente pas, la matinée +est froide.</p> + +<p>CRESSIDA.—Alors, mon cher seigneur, je vais faire descendre +mon oncle: il nous ouvrira les portes.</p> + +<p>TROÏLUS.—Non, ne le dérange pas. Au lit! au lit! Que +le sommeil ferme ces jolis yeux, et plonge tous tes sens +dans un repos aussi profond que le sommeil des enfants, +qui est vide de toute pensée!</p> + +<p>CRESSIDA.—Adieu donc.</p> + +<p>TROÏLUS.—Je t'en prie, remets-toi au lit.</p> + +<p>CRESSIDA.—Êtes-vous las de moi?</p> + +<p>TROÏLUS.—O Cressida! si le jour actif, éveillé par +l'alouette, n'avait pas réveillé les hardis corbeaux et +chassé les songes et la nuit, qui ne peut plus couvrir de +son ombre nos plaisirs, je ne me séparerais pas de toi.</p> + +<p>CRESSIDA.—La nuit a été trop courte.</p> + +<p>TROÏLUS.—Maudite soit la sorcière! Elle demeure +auprès des enchanteurs nocturnes jusqu'à les lasser +autant que l'enfer; mais elle fuit les embrassements de +l'amour d'une aile plus rapide que le vol de la pensée.—Vous +prendrez froid, et vous me le reprocherez.</p> + +<p>CRESSIDA.—Je vous en conjure, restez encore: vous +autres hommes, vous ne voulez jamais rester. O folle +Cressida!—Je pouvais vous tenir encore loin de moi, et +vous seriez resté alors. Écoutez, il y a quelqu'un de levé.</p> + +<p>PANDARE, <span class="stage2"><i>à haute voix, dans l'intérieur de la maison</i></span>.—Quoi! +toutes les portes sont-elles donc ouvertes ici?</p> + +<p>TROÏLUS.—C'est votre Oncle. <span class="stage2">(Entre Pandare.)</span></p> + +<p>CRESSIDA.—La peste soit de lui! Il va se moquer de +moi, je vais mener une vie...</p> + +<p>PANDARE.—Eh bien, eh bien! comment vont les virginités?—Vous +voilà, jeune vierge! Où est ma nièce Cressida +à présent?</p> + +<p>CRESSIDA.—Allez vous pendre, mon oncle, méchant +moqueur. Vous me conseillez de faire... et ensuite +vous me raillez.</p> + +<p>PANDARE.—De faire quoi? de faire quoi? Voyons, +qu'elle dise quoi.... Que vous ai-je conseillé de faire?</p> + +<p>CRESSIDA.—Allons, maudit soit votre coeur! Vous ne +serez jamais bon, et vous ne souffrirez jamais que les +autres le soient.</p> + +<p>PANDARE.—Ha, ha! hélas! la pauvre petite! la pauvre +innocente! Tu n'as pas dormi cette nuit? Est-ce que ce +méchant ne t'a pas laissée dormir? Qu'un fantôme l'emporte!</p> + +<p class="stage1">(On frappe à la porte.)</p> + +<p>CRESSIDA, <span class="stage2"><i>à Troïlus</i></span>.—Ne vous l'avais-je pas dit? Je +voudrais qu'on lui cassât la tête!—Qui est à la porte? +Mon bon oncle, allez voir.—<span class="stage2">(<i>A Troïlus</i>.)</span> Seigneur, rentrez +dans ma chambre: vous souriez et vous vous moquez de +moi, comme si j'avais des intentions malicieuses.</p> + +<p>TROÏLUS, <span class="stage2"><i>riant</i></span>.—Ha, ha!</p> + +<p>CRESSIDA.—Allons, vous vous trompez; je ne songe à +rien de semblable. <span class="stage2">(<i>On frappe encore</i>.)</span>—Avec quelle force +ils frappent!—Je vous en prie, rentrez. Je ne voudrais +pas, pour la moitié de Troie, qu'on vous vit ici.</p> + +<p class="stage1">(Ils rentrent tous les deux.)</p> + +<p>PANDARE.—Qu'y est là? qu'y a-t-il? Voulez-vous donc +enfoncer les portes? Eh bien, de quoi s'agit-il?</p> + +<p class="stage1">(Entre Énée.)</p> + +<p>ÉNÉE.—Bonjour, seigneur, bonjour.</p> + +<p>PANDARE.—Qui est là?—Quoi! c'est vous, seigneur +Énée? Sur ma parole, je ne vous ai pas reconnu. Quelles +nouvelles apportez-vous si matin?</p> + +<p>ÉNÉE.—Le prince Troïlus n'est-il pas ici?</p> + +<p>PANDARE.—Ici? Hé! qu'y ferait-il?</p> + +<p>ÉNÉE.—Allons, il est ici, seigneur; ne nous le célez +pas: il est très-important pour lui que je lui parle.</p> + +<p>PANDARE.—Il est ici, dites-vous? C'est plus que je n'en +sais, je vous le jure.—Quant à moi, je suis rentré tard.—Hé! +que ferait-il ici?</p> + +<p>ÉNÉE.—Quoi? rien.—Allons, allons, vous lui feriez +beaucoup de tort, sans vous en douter; j'espère que vous +lui serez assez fidèle pour le trahir; à la bonne heure, +ignorez qu'il est ici; mais allez toujours le chercher. +Allez.</p> + +<p class="stage1">(Pandare va sortir, Troïlus entre.)</p> + +<p>TROÏLUS.—Quoi? Qu'y a-t-il?...</p> + +<p>ÉNÉE.—Seigneur, à peine ai-je le temps de vous saluer, +tant mon message est pressé. Voici à deux pas Pâris +votre frère, et Déiphobe, le Grec Diomède, et notre Anténor +qui nous est rendu; mais, en échange de sa liberté, +il faut que sur-le-champ, dans une heure et avant le +premier sacrifice, nous remettions dans les mains de +Diomède la jeune Cressida.</p> + +<p>TROÏLUS.—Est-ce une chose arrêtée?</p> + +<p>ÉNÉE.—Oui, par Priam, et le conseil de Troie; ils me +suivent et sont prêts à l'exécuter.</p> + +<p>TROÏLUS.—Comme mes projets se jouent de moi!—Je +vais aller les joindre; et vous, seigneur Énée, nous nous +sommes rencontrés par hasard; vous ne m'avez pas +trouvé ici..</p> + +<p>ÉNÉE.—Bon, bon, seigneur; les secrets de la nature ne +sont pas gardés dans un plus profond silence.</p> + +<p class="stage1">(Troïlus et Énée sortent.)</p> + +<p>PANDARE.—Est-il possible? Pas plutôt gagnée qu'elle +est perdue! Que le diable emporte Anténor! Le jeune +prince en perdra la raison; la peste soit d'Anténor! Je +voudrais qu'ils lui eussent cassé le cou.</p> + +<p>CRESSIDA.—Eh bien, de quoi s'agit-il? Qui donc était +ici?</p> + +<p>PANDARE.—Ah! ah!</p> + +<p>CRESSIDA.—Pourquoi soupirez-vous si profondément? +Où est mon seigneur? De grâce, mon cher oncle, dites-moi +ce que c'est.</p> + +<p>PANDARE.—Je voudrais être enfoncé de toute ma hauteur +sous la terre!</p> + +<p>CRESSIDA.—O dieux! qu'y a-t-il donc?</p> + +<p>PANDARE.—Je te prie, rentre. Plût aux dieux que tu ne +fusses jamais née! Je savais bien que tu serais cause de +sa mort! O pauvre prince! la peste soit d'Anténor!</p> + +<p>CRESSIDA.—Mon cher oncle, je vous en conjure à +genoux, je vous en conjure, qu'y a-t-il?...</p> + +<p>PANDARE.—Il faut que tu partes, ma pauvre fille, il +faut que tu partes; tu es échangée avec Anténor: il faut +que tu retournes vers ton père, et que tu te sépares de +Troïlus: ce sera sa mort, son poison; il ne pourra +jamais le supporter.</p> + +<p>CRESSIDA.—O dieux immortels!—Je ne partirai pas.</p> + +<p>PANDARE.—Il le faut.</p> + +<p>CRESSIDA.—Je ne le veux pas, mon oncle. J'ai oublié +mon père, je ne connais aucun sentiment de parenté. +Non, il n'est point de parents, de tendresse, de sang, de +coeur, qui me touchent d'aussi près que mon cher Troïlus. +O dieux du ciel! faites du nom de Cressida le symbole +de la perfidie, si jamais elle abandonne Troïlus. +Temps, violence, mort, portez-vous sur ce corps à toutes +les extrémités; mais la base solide sur laquelle mon +amour est affermi est comme le centre même de la +terre, il attire tout à lui.—Je vais rentrer et pleurer.</p> + +<p>PANDARE.—Oui, va, va.</p> + +<p>CRESSIDA.—Et arracher mes beaux cheveux, et égratigner +ces joues si vantées, briser ma voix à force de sanglots, +et briser mon coeur à force de crier: Troïlus! Je +ne veux pas sortir de Troie.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">La scène se passe devant la maison de Pandare.</p> + +<p class="stage1">PARIS, TROÏLUS, ÉNÉE, DÉIPHOBE, ANTÉNOR, +DIOMÈDE.</p> +<br> + +<p>PARIS.—Il est grand jour, et l'heure fixée pour la +remettre à ce vaillant Grec s'avance à grands pas.—Mon +cher frère Troïlus, allez dire à Cressida ce qu'il faut +qu'elle fasse, et déterminez-la promptement à y consentir.</p> + +<p>TROÏLUS.—Entrez dans sa maison. Je vais l'amener +dans un instant à ce Grec; et lorsque vous me verrez la +remettre entre ses mains, croyez voir un autel, et dans +votre frère Troïlus le prêtre qui immole son propre +coeur.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>PARIS.—Je sais ce que c'est que d'aimer; et je voudrais +pouvoir le secourir comme je le plains.—Entrez, je vous +prie, seigneurs.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">On voit un appartement de la maison de Pandare.</p> + +<p class="stage1">PANDARE, CRESSIDA.</p> +<br> + +<p>PANDARE.—De la modération, de la modération.</p> + +<p>CRESSIDA.—Que me parlez-vous de modération? Ma douleur +est complète, parfaite, et extrême comme l'amour +qui l'a produite; et elle m'agite avec la même force +invincible que lui. Comment puis-je la modérer? Si je +pouvais composer avec ma passion, ou la refroidir et +l'affaiblir, je pourrais tempérer de même mon chagrin: +mais mon amour n'admet point d'alliage qui le modifie, +et mon chagrin n'en admet pas davantage dans une perte +aussi chère.</p> + +<p class="stage1">(Entre Troïlus.)</p> + +<p>PANDARE.—Le voici qui vient, le voici.—Ah! mes pauvres +poulets<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43: </b><a href="#footnotetag43">(retour) </a><p><i>Sweet ducks!</i></p></blockquote> + +<p>CRESSIDA <span class="stage2"><i>l'embrassant</i></span>.—O Troïlus, Troïlus!</p> + +<p>PANDARE.—Quel couple d'objets infortunés j'ai devant +les yeux! Que je vous embrasse aussi. O coeur! comme +on l'a si bien dit:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>O coeur, ô triste coeur!</p> +<p>Pourquoi soupires-tu sans te briser?</p> + </div> </div> + +<p>Et à cela il répond:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Parce que tu ne peux soulager ta cuisante douleur</p> +<p>Ni par l'amitié, ni par les paroles<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<p>Jamais il n'y eut rime plus vraie. Ne faisons dédain de +rien, car nous pourrions vivre assez pour avoir besoin +de ces vers; nous le voyons, nous le voyons... Eh bien! +mes agneaux?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44: </b><a href="#footnotetag44">(retour) </a><p>Citation de quelque ancienne ballade.</p></blockquote> + +<p>TROÏLUS.—Cressida, je t'adore d'un amour si pur que +les dieux bienheureux, comme s'ils étaient jaloux de ma +passion plus fervente dans son zèle que la dévotion que +respirent pour leurs divinités des lèvres glacées, te séparent +de moi.</p> + +<p>CRESSIDA.—Les dieux sont-ils sujets à l'envie?</p> + +<p>PANDARE.—Oui, oui, oui; en voilà la preuve bien +évidente.</p> + +<p>CRESSIDA.—Et est-il vrai qu'il me faille quitter Troie?</p> + +<p>TROÏLUS.—Odieuse vérité!</p> + +<p>CRESSIDA.—Quoi? et Troïlus aussi?</p> + +<p>TROÏLUS.—Troie, et Troïlus!</p> + +<p>CRESSIDA.—Est-il possible?</p> + +<p>TROÏLUS.—Et si soudainement que la cruauté du sort +nous ravit le temps de prendre congé l'un de l'autre, +brusque tous les délais, frustre avec barbarie nos lèvres +de la douceur de s'unir, interdit violemment nos étroits +embrassements, étouffe nos tendres voeux à la naissance +même de notre haleine laborieuse. Nous deux, qui nous +sommes achetés l'un l'autre au prix de tant de milliers +de soupirs, nous sommes forcés de nous vendre misérablement +après un seul soupir fugitif et imparfait! Le +temps injurieux, avec la précipitation d'un voleur, +entasse pêle-mêle et au hasard tout son riche butin. +Nous nous devons autant d'adieux qu'il est d'étoiles dans +le firmament, tous bien articulés, et scellés d'un baiser: +eh bien! il les amoncelle tous en un seul adieu vague, et +nous réduit à un seul baiser affamé, gâté par l'amertume +de nos larmes.</p> + +<p>ÉNÉE, <span class="stage2"><i>derrière le théâtre</i></span>.—Seigneur, la dame est-elle +prête?</p> + +<p>TROÏLUS.—Écoutez! c'est vous qu'on appelle... On dit +que c'est ainsi que le Génie crie: Viens! à celui qui va +mourir.—Dites-leur d'avoir patience; elle va venir à +l'instant.</p> + +<p>PANDARE.—Où sont mes larmes? Pluie, coulez pour +abattre ce vent, sans quoi mon coeur va être déraciné.</p> + +<p class="stage1">(Pandare sort.)</p> + +<p>CRESSIDA.—Faut-il donc que j'aille chez les Grecs?</p> + +<p>TROÏLUS.—Il n'y a point de remède.</p> + +<p>CRESSIDA.—La malheureuse Cressida au milieu des +Grecs joyeux!—Quand nous reverrons-nous?</p> + +<p>TROÏLUS.—Écoute-moi, ma bien-aimée; garde-moi seulement +un coeur fidèle...</p> + +<p>CRESSIDA.—Moi! fidèle?—Quoi donc? quelle est cette +mauvaise pensée?</p> + +<p>TROÏLUS.—Allons, il faut user doucement des plaintes, +car c'est l'instant de notre séparation.—Je ne te dis +pas, sois fidèle, parce que je doute de toi; car je jetterais +mon gant à la Mort elle-même, pour la défier de +prouver qu'aucune tache ait souillé ton coeur; mais si +je dis, sois fidèle, c'est uniquement pour amener la protestation +que je vais te faire; sois fidèle, et j'irai te +voir.</p> + +<p>CRESSIDA.—O prince! vous serez exposé à des dangers +aussi nombreux que pressants; mais je serai fidèle.</p> + +<p>TROÏLUS.—Et moi, je me ferai un ami du danger.—Porte +cette manche.</p> + +<p>CRESSIDA.—Et vous ce gant. Quand vous verrai-je?</p> + +<p>TROÏLUS.—Je corromprai les sentinelles des Grecs, +pour te rendre visite la nuit: mais, sois fidèle.</p> + +<p>CRESSIDA.—O ciel! encore: Sois fidèle!</p> + +<p>TROÏLUS.—Écoute pourquoi je parle ainsi, mon amour: +les jeunes Grecs sont remplis de qualités; ils sont amoureux, +bien faits, riches des dons de la nature et perfectionnés +par les arts et les exercices. La nouveauté fait +impression quand les talents sont unis aux grâces de la +personne!... Hélas! une sorte de jalousie céleste (que +je vous conjure d'appeler une erreur vertueuse) m'inspire +des craintes.</p> + +<p>CRESSIDA.—O ciel! vous ne m'aimez pas.</p> + +<p>TROÏLUS.—Que je meure en lâche si je ne vous aime +pas! Si je vous parle ainsi, c'est bien moins de votre fidélité +que je doute que de mon propre mérite: je ne sais +point chanter, ni danser la volte, ni parler avec douceur, +ni jouer à des jeux d'adresse, autant de talents +brillants, naturels et familiers aux Grecs: mais je puis +vous dire que sous les grâces de ces dons séduisants est +caché un démon dangereux qui parle sans rien dire, et +tente avec un art extrême: ne vous laissez pas tenter.</p> + +<p>CRESSIDA.—Croyez-vous que je me laisse tenter?</p> + +<p>TROÏLUS.—Non, mais nous faisons quelquefois des +choses que nous ne voulons pas; nous sommes nos propres +démons à nous-mêmes, lorsque nous voulons tenter +la fragilité de nos forces, en présumant trop de leur +puissance variable.</p> + +<p>ÉNÉE, <span class="stage2"><i>en dehors</i></span>.—Allons, mon bon seigneur.</p> + +<p>TROÏLUS.—Allons, embrassons-nous, et séparons-nous.</p> + +<p>PARIS, <span class="stage2"><i>en dehors</i></span>.—Mon frère Troïlus!</p> + +<p>TROÏLUS.—Mon cher frère, entrez ici, et amenez Énée +et le Grec avec vous.</p> + +<p>CRESSIDA.—Seigneur, serez-vous fidèle?</p> + +<p>TROÏLUS.—Qui, moi? hélas! c'est mon vice, c'est mon +défaut. Tandis que les autres savent gagner par adresse +une haute estime, moi, par mon excès d'honnêteté, je +n'obtiens qu'une simple approbation. Tandis que d'autres +dorent avec art leurs couronnes de cuivre, j'offre la +mienne nue avec franchise et sincérité. Ne craignez +rien de ma fidélité: franchise et bonne foi, c'est là toute +ma morale. <span class="stage2">(<i>Entrent Énée, Pâris, Anténor, Déiphobe et +Diomède</i>.)</span> Soyez le bienvenu, noble Diomède: voici la +dame que nous rendons à la place d'Anténor. Aux portes, +seigneur, je la remettrai dans vos mains, et, chemin +faisant, je vous ferai comprendre ce qu'elle vaut. Traitez-la +avec distinction; et, par mon âme, beau Grec, si +jamais tu te trouvais à la merci de mon épée, nomme +seulement Cressida, et ta vie sera aussi en sûreté que +Priam dans Ilion.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Belle Cressida, dispensez-vous, je vous prie, +des remercîments que ce prince attend de vous; l'éclat +de vos yeux et la beauté céleste de vos traits vous assurent +tous les égards: vous serez la souveraine de Diomède; +il est tout entier à vos ordres.</p> + +<p>TROÏLUS.—Grec, tu ne me traites pas avec courtoisie, +de faire honte à l'ardeur de ma prière, en louant Cressida. +Je te dis, prince grec, qu'elle est aussi fort au-dessus de +tes louanges, que tu es indigne de porter le nom de son +serviteur: je te recommande de la bien traiter, à ma +seule considération; car, j'en jure par le redoutable +Pluton, si tu ne le fais pas, quand le géant Achille serait +ton gardien, je te couperai la gorge.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Ah! point de courroux, prince Troïlus; qu'il +me soit permis, par le privilége de mon rang et de mon +message, de parler en liberté: quand je serai sorti de +cette ville, je suivrai ma volonté; et sachez, seigneur, +que je ne ferai rien sur vos ordres; elle sera appréciée +suivant son propre mérite; mais lorsque vous direz: que +cela soit, je vous répondrai dans toute la fierté du courage +et de l'honneur: non.</p> + +<p>TROÏLUS.—Allons, marchons vers les portes.—Je te +dis, moi, Diomède, que cette bravade te forcera plus +d'une fois à cacher ta tête.—Belle Cressida, donnez-moi +la main, et, en marchant, achevons ensemble un entretien +nécessaire et qui ne regarde que nous.</p> + +<p class="stage1">(Troïlus, Cressida et Diomède sortent.)</p> + +<p class="stage1">(On entend une trompette.)</p> + +<p>PARIS.—Écoutez; c'est la trompette d'Hector.</p> + +<p>ÉNÉE.—A quoi avons-nous passé cette matinée? Le +prince doit me croire paresseux et négligent, moi qui lui +avais juré d'être sur le champ de bataille avant lui.</p> + +<p>PARIS.—C'est la faute de Troïlus. Allons, allons, rendons-nous +sur le champ de bataille avec lui.</p> + +<p>DÉIPHOBE.—Faisons diligence.</p> + +<p>ÉNÉE.—Oui, marchons avec le joyeux empressement +d'un jeune époux, et volons sur les traces d'Hector: la +gloire de notre Troie dépend aujourd'hui de sa noble +valeur et de ce combat singulier.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">Le camp des Grecs, une lice a été préparée.</p> + +<p class="stage1">AJAX <i>s'avance armé</i>, AGAMEMNON, ACHILLE, PATROCLE, +MÉNÉLAS, ULYSSE, NESTOR <i>et autres chefs</i>.</p> +<br> + +<p>AGAMEMNON.—Te voilà déjà complétement vêtu de ta +brillante armure et devançant le temps dans l'impatience +de ton courage. Redoutable Ajax, ordonne à ton héraut +d'envoyer jusqu'à Troie le signal éclatant de sa trompette, +et que l'air épouvanté frappe l'oreille du grand +champion et l'appelle ici.</p> + +<p>AJAX.—Trompette, voilà ma bourse. Maintenant crève +tes poumons et brise ta trompe d'airain. Souffle, coquin, +jusqu'à ce que tes joues arrondies se gonflent plus que +celles de l'aquilon essoufflé. Allons, enfle ta poitrine, et +que le sang jaillisse de tes yeux; c'est Hector que tu +appelles.</p> + +<p class="stage1">(La trompette sonne.)</p> + +<p>ULYSSE.—Aucune trompette ne répond.</p> + +<p>ACHILLE.—Il est bien matin encore.</p> + +<p>AGAMEMNON.—N'est-ce pas Diomède qu'on aperçoit là-bas, +avec la fille de Calchas?</p> + +<p>ULYSSE.—C'est lui-même; je le reconnais à sa tournure: +il marche en s'élevant sur la pointe du pied; c'est +son ambitieuse fierté qui l'élève ainsi au-dessus de la +terre.</p> + +<p class="stage1">(Diomède s'avance avec Cressida.)</p> + +<p>AGAMEMNON.—Est-ce là la jeune Cressida?</p> + +<p>DIOMÈDE.—Oui, c'est elle.</p> + +<p>AGAMEMNON.—Vous êtes la bienvenue chez les Grecs, +belle dame.</p> + +<p>NESTOR.—Notre général vous salue d'un baiser.</p> + +<p>ULYSSE.—Ce n'est là qu'une courtoisie particulière: il +vaudrait bien mieux qu'elle fût baisée par tous en +général<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45: </b><a href="#footnotetag45">(retour) </a><p>Notre général et en général, jeu de mots.</p></blockquote> + +<p>NESTOR.—Et c'est là un conseil bien galant. Allons, c'est +moi qui commencerai.—Voilà pour Nestor.</p> + +<p>ACHILLE.—Je veux chasser l'hiver de vos lèvres, belle +dame. Achille vous souhaite la bienvenue.</p> + +<p>MÉNÉLAS.—J'avais jadis de bonnes raisons pour mes +baisers.</p> + +<p>PATROCLE.—Mais ce n'est pas une raison pour baiser +aujourd'hui; Pâris est arrivé tout d'un coup si effrontément +qu'il vous a séparés, vous et vos raisons?</p> + +<p>ULYSSE.—Amère pensée, sujet de tous nos affronts; +nous perdons nos têtes pour dorer ses cornes.</p> + +<p>PATROCLE.—Le premier était le baiser de Ménélas, celui-ci +est le mien; c'est Patrocle qui vous embrasse.</p> + +<p>MÉNÉLAS.—Oh! cela est joli!</p> + +<p>PATROCLE.—Pâris et moi, nous baisons toujours pour +Ménélas.</p> + +<p>MÉNÉLAS.—Je veux avoir le mien, seigneur; belle +dame, permettez....</p> + +<p>CRESSIDA.—En embrassant, donnez-vous, ou recevez-vous?</p> + +<p>MÉNÉLAS.—Je prends, et je donne.</p> + +<p>CRESSIDA.—Je veux faire un marché où je puisse gagner +ma vie. Le baiser que vous prenez vaut mieux que celui +que vous donnez; ainsi point de baiser.</p> + +<p>MÉNÉLAS.—Je vous payerai l'excédant; je vous en donnerai +trois pour un.</p> + +<p>CRESSIDA.—Donnez juste autant, ou n'en donnez point. +Vous êtes un homme impair.</p> + +<p>MÉNÉLAS.—Un homme impair, dites-vous, belle? tout +homme l'est.</p> + +<p>CRESSIDA.—Non, Pâris ne l'est pas; car vous savez qu'il +est très-vrai que vous êtes impair, et que lui est au pair +avec vous.</p> + +<p>MÉNÉLAS.—Vous me donnez des chiquenaudes sur le +front.</p> + +<p>ULYSSE.—La partie ne serait pas égale, votre ongle +contre sa corne. Puis-je, belle dame, vous demander un +baiser?</p> + +<p>CRESSIDA.—Vous le pouvez.</p> + +<p>ULYSSE.—Je le désire.</p> + +<p>CRESSIDA.—Allons, demandez-le.</p> + +<p>ULYSSE.—Eh bien! pour l'amour de Vénus, donnez-moi +un baiser, quand Hélène sera redevenue vierge, et +en sa possession.</p> + +<p class="stage1">(Montrant Ménélas.)</p> + +<p>CRESSIDA.—Je suis votre débitrice: réclamez votre +payement quand il sera échu.</p> + +<p>ULYSSE.—Jamais le jour n'arrivera, ni votre baiser.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Madame, un mot.—Je vais vous conduire à +votre père.</p> + +<p class="stage1">(Diomède emmène Cressida.)</p> + +<p>NESTOR.—C'est une femme d'un esprit vif.</p> + +<p>ULYSSE.—Fi donc, fi donc! tout parle en elle, ses yeux, +ses joues, ses lèvres, jusqu'au mouvement de son pied. +Ses penchants déréglés se décèlent dans tous ses muscles, +dans tous les mouvements de sa personne. Oh! ces hardies +assaillantes, si libres de la langue, qui vous font +ainsi les premières avances, et qui ouvrent les tablettes +de leurs pensées toutes grandes au premier venu qui les +flatte, regardez-les comme la proie complaisante de la +première occasion, et de vraies filles du métier.</p> + +<p class="stage1">(On entend une trompette au dehors.)</p> + +<p>TOUS.—La trompette du Troyen.</p> + +<p>AGAMEMNON.—Voilà sa troupe qui vient.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Hector armé, Énée, Troïlus, d'autres Troyens et +suite.)</p> + +<p>ÉNÉE.—Salut! vous tous, princes de la Grèce. Quel +sera le prix de celui qui remportera la victoire? ou vous +proposez-vous de déclarer un vainqueur? voulez-vous +que les deux champions se poursuivent l'un l'autre jusqu'à +la dernière extrémité: ou seront-ils séparés par +quelque voix, quelque signal du champ de bataille? +Hector m'a ordonné de vous le demander.</p> + +<p>AGAMEMNON.—Quel est le désir d'Hector?</p> + +<p>ÉNÉE.—Cela lui est indifférent: il obéira aux conventions.</p> + +<p>ACHILLE.—C'est bien là Hector; mais il agit bien tranquillement, +avec un peu de fierté et il ne fait pas grand +cas du chevalier son adversaire.</p> + +<p>ÉNÉE.—Si vous n'êtes pas Achille, seigneur, quel est +votre nom?</p> + +<p>ACHILLE.—Si je ne suis pas Achille, je n'en ai point.</p> + +<p>ÉNÉE.—Eh bien, Achille soit: mais qui que vous soyez, +sachez ceci: que les deux extrêmes en valeur et en orgueil +excellent chez Hector: l'un monte presque jusqu'à +l'infini; l'autre descend jusqu'au néant. Faites bien +attention à ce héros, et ce qui en lui ressemble à de l'orgueil +est courtoisie. Cet Ajax est à demi-formé du sang +d'Hector, et par amour pour ce sang la moitié d'Hector +reste à Troie: c'est la moitié de son courage, de sa force, +la moitié d'Hector, qui vient chercher ce chevalier de +sang mêlé, moitié Grec et moitié Troyen.</p> + +<p>ACHILLE.—Ce ne sera donc qu'un combat de femme?—Oh! +je vous comprends.</p> + +<p class="stage1">(Diomède revient.)</p> + +<p>AGAMEMNON.—Voici Diomède.—Allez, noble chevalier: +tenez-vous près de notre Ajax. Il en sera comme vous +déciderez, vous et le seigneur Énée, sur l'ordre du combat; +soit que vous arrêtiez qu'ils doivent se battre à outrance +ou que les deux champions pourront reprendre +haleine: les combattants étant parents, leur combat est +à moitié arrêté avant que les coups aient commencé.</p> + +<p class="stage1">(Ajax et Hector entrent dans la lice.)</p> + +<p>ULYSSE.—Les voilà déjà prêts à en venir aux mains.</p> + +<p>AGAMEMNON.—Quel est ce Troyen qui a l'air si triste?</p> + +<p>ULYSSE.—C'est le plus jeune des fils de Priam, un vrai +chevalier; il n'est pas mûr encore et il est déjà sans +égal: ferme dans sa parole, parlant par ses actions et +sans langue pour les vanter; lent à s'irriter, mais lent à +se calmer quand il est provoqué: son coeur et sa main +sont tous deux ouverts et tous deux francs; ce qu'il a, il +le donne, ce qu'il pense, il le montre: mais il ne donne +que lorsque son jugement éclaire sa bienfaisance, et il +n'honore jamais de sa voix une pensée indigne de son +caractère: courageux comme Hector et plus dangereux +que lui. Hector, dans la fougue de sa colère, cède aux +impressions de la tendresse: mais lui, dans la chaleur +de l'action, il est plus vindicatif que l'amour jaloux: on +le nomme Troïlus, et Troie fonde sur lui sa seconde +espérance, avec autant de confiance que sur Hector +même: ainsi le peint Énée, qui connaît ce jeune +homme de la tête aux pieds, et tel est le portrait qu'il +m'a fait de lui en confidence, dans le palais d'Ilion.</p> + +<p class="stage1">(Bruit de guerre. Hector et Ajax combattent.)</p> + +<p>AGAMEMNON.—Les voilà aux prises.</p> + +<p>NESTOR.—Allons, Ajax, tiens-toi bien sur tes gardes.</p> + +<p>TROÏLUS.—Hector, tu dors; réveille-toi.</p> + +<p>AGAMEMNON.—Ses coups sont bien ajustés.—Ici, Ajax.</p> + +<p>DIOMÈDE, <span class="stage2"><i>aux deux champions</i></span>.—Il faut vous en tenir là.</p> + +<p class="stage1">(Les trompettes cessent.)</p> + +<p>ÉNÉE.—Princes, c'est assez, je vous prie.</p> + +<p>AJAX.—Je ne suis pas encore échauffé. Recommençons +le combat.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Comme il plaira à Hector.</p> + +<p>HECTOR.—Eh bien! moi, je veux en rester là.—Noble +guerrier, tu es le fils de la soeur de mon père, cousin-germain +des enfants de l'auguste Priam. Les devoirs du +sang défendent entre nous deux une émulation sanguinaire. +Si tu étais mélangé d'éléments grecs et troyens, +de manière à pouvoir dire: «Cette main est toute +grecque et celle-ci toute troyenne: les muscles de cette +jambe sont de Troie et les muscles de celle-ci sont de +la Grèce: le sang de ma mère colore la joue droite, et +dans les veines de cette joue gauche bouillonne le +sang de mon père,» par le tout-puissant Jupiter, tu +ne remporterais pas un seul de tes membres grecs, sans +que mon épée y eût marqué l'empreinte de notre haine +irréconciliable; mais que les dieux ne permettent pas +que mon épée homicide répande une goutte du sang que +tu as emprunté de ta mère, la tante sacrée d'Hector.—Que +je t'embrasse, Ajax! par le Dieu qui tonne, tu as des +bras vigoureux, et voilà comme Hector veut qu'ils tombent +sur lui. Cousin, honneur à toi!</p> + +<p>AJAX.—Je te remercie, Hector: tu es trop franc et trop +généreux. J'étais venu pour te tuer, cousin, et pour remporter, +par ta mort, de nouveaux titres de gloire.</p> + +<p>HECTOR.—L'admirable Néoptolème lui-même, dont la +renommée montre le panache brillant, criant de sa voix +éclatante: c'est lui, ne pourrait pas se promettre d'ajouter +à sa gloire un laurier de plus enlevé à Hector.</p> + +<p>ÉNÉE.—Les deux partis sont dans l'attente de ce que +vous allez faire.</p> + +<p>HECTOR.—Nous allons y satisfaire. L'issue du combat +est notre embrassement. Adieu, Ajax.</p> + +<p>AJAX.—Si je puis me flatter d'obtenir quelque succès +par mes prières, bonheur qui m'arrive rarement, je +désirerais voir mon illustre cousin dans nos tentes +grecques.</p> + +<p>DIOMÈDE.—C'est le désir d'Agamemnon, et le grand +Achille languit de voir le vaillant Hector désarmé.</p> + +<p>HECTOR.—Énée, appelez-moi mon frère Troïlus; et allez +annoncer à ceux du parti troyen qui nous attendent cette +entrevue d'amitié; priez-les de rentrer dans Troie.—<span class="stage2">(<i>A +Ajax.</i>)</span> Donne-moi ta main, cousin, je veux aller dîner +avec toi, et voir vos guerriers.</p> + +<p>AJAX.—Voilà l'illustre Agamemnon qui vient au-devant +de nous.</p> + +<p>HECTOR.—Nomme-moi l'un après l'autre les plus braves +d'entre eux: mais pour Achille, mes yeux le chercheront +et le reconnaîtront seuls à sa haute et robuste taille.</p> + +<p>AGAMEMNON.—Digne guerrier, soyez le bienvenu autant +que vous pouvez l'être d'un homme qui voudrait être +délivré d'un tel ennemi. Mais ce n'est pas là un bon +accueil; écoutez ma pensée en termes plus clairs. Le +passé et l'avenir sont couverts d'un voile et des ruines +informes de l'oubli: mais dans le moment présent, la +foi et la franchise, purifiées de toute intention détournée, +t'adressent, grand Hector, avec l'intégrité la plus +divine, un salut sincère, du plus profond du coeur.</p> + +<p>HECTOR.—Je te rends grâces, royal Agamemnon.</p> + +<p>AGAMEMNON, <span class="stage2"><i>à Troïlus</i></span>.—Illustre prince de Troie, soyez +aussi le bienvenu.</p> + +<p>MÉNÉLAS.—Laissez-moi confirmer le salut du roi mon +frère; noble couple de frères belliqueux, soyez les bienvenus +ici.</p> + +<p>HECTOR.—A qui avons-nous à répondre?</p> + +<p>MÉNÉLAS.—Au noble Ménélas.</p> + +<p>HECTOR.—Ah! c'est vous, seigneur? Par le gantelet de +Mars, je vous remercie. Ne vous moquez pas de moi si +je choisis ce serment peu ordinaire. Celle qui fut naguère +votre femme jure toujours par le gant de Vénus: elle est +en pleine santé; mais elle ne m'a point chargé de vous +saluer de sa part.</p> + +<p>MÉNÉLAS.—Ne la nommez pas: c'est un sujet fatal +d'entretien.</p> + +<p>HECTOR.—Ah! pardon, je vous offense.</p> + +<p>NESTOR.—Brave Troyen, je vous avais vu souvent, travaillant +pour la destinée, ouvrir un chemin sanglant à +travers les rangs de la jeunesse grecque; je vous avais +vu, ardent comme Persée, pousser votre coursier phrygien, +mais dédaignant bien des exploits et bien des +défaites quand une fois vous aviez suspendu votre épée +en l'air, et ne la laissant point retomber sur ceux qui +étaient tombés, voilà ce qui me faisait dire à ceux qui +étaient près de moi: Voyez Jupiter qui distribue la vie! +je vous avais vu, enfermé dans un cercle de Grecs, vous +arrêter et reprendre haleine, comme un lutteur dans les +jeux olympiques. Voilà comme je vous avais vu. Mais je +n'avais pas encore vu votre visage, qui était toujours +caché par l'acier. J'ai connu votre aïeul et j'ai combattu +une fois contre lui, c'était un bon soldat; mais j'en jure +par le dieu Mars, notre chef à tous, il ne vous fut jamais +comparable. Permettez qu'un vieillard vous embrasse; +venez, digne guerrier, soyez le bienvenu dans notre +camp.</p> + +<p>ÉNÉE, <span class="stage2"><i>à Hector</i></span>.—C'est le vieux Nestor.</p> + +<p>HECTOR.—Laisse-moi t'embrasser, bon vieillard, chronique +antique, qui as si longtemps marché en donnant +la main au temps; vénérable Nestor, je suis heureux de +te serrer dans mes bras.</p> + +<p>NESTOR.—Je voudrais que mes bras pussent lutter +contre les tiens dans le combat, comme ils luttent avec +toi d'amitié.</p> + +<p>HECTOR.—Je le voudrais aussi.</p> + +<p>NESTOR.—Ah! par cette barbe blanche, je combattrais +contre toi dès demain. Allons, sois le bienvenu: j'ai vu +le temps, où...</p> + +<p>ULYSSE.—Je suis étonné que cette ville là-bas soit +encore debout, lorsque nous avons ici près de nous sa +colonne et sa base.</p> + +<p>HECTOR.—Je reconnais bien vos traits, seigneur Ulysse. +Ah! seigneur, il y a bien des Grecs et des Troyens de +morts; depuis que je vous vis pour la première fois avec +Diomède dans Ilion, lorsque vous y vîntes député par +les Grecs.</p> + +<p>ULYSSE.—Oui; je vous prédis alors ce qui devait arriver. +Ma prophétie n'est encore qu'à la moitié de son +cours; car ces murs que nous voyons là-bas entourer +fièrement votre Troie, et les cimes de ces tours ambitieuses +qui vont baiser les nuages devront bientôt baiser +leur base.</p> + +<p>HECTOR.—Je ne suis pas obligé de vous croire. Les +voilà encore debout; et je crois, sans vanité, que la chute +de chaque pierre phrygienne coûtera une goutte de sang +grec. La fin couronne l'oeuvre. Et cet antique et universel +arbitre, le temps, amènera un jour la fin.</p> + +<p>ULYSSE.—Oui; abandonnons-lui les événements.—Noble +et vaillant Hector, soyez le bienvenu: je vous +conjure de venir dans ma tente, de m'honorer de votre +seconde visite, en quittant notre général, et d'y partager +mon repas.</p> + +<p>ACHILLE.—Je passerai avant vous, seigneur Ulysse; +avant vous.—A présent, Hector, mes yeux sont rassasiés +de te considérer: je t'ai examiné en détail, Hector, et j'ai +observé jointure par jointure.</p> + +<p>HECTOR.—Est-ce Achille?</p> + +<p>ACHILLE.—Je suis Achille.</p> + +<p>HECTOR.—Tiens-toi droit, je te prie, laisse-moi te +regarder.</p> + +<p>ACHILLE.—Regarde tant que tu voudras.</p> + +<p>HECTOR.—J'ai déjà fini.</p> + +<p>ACHILLE.—Tu vas trop vite: moi je veux encore une +fois te contempler membre par membre, comme si je +voulais t'acheter.</p> + +<p>HECTOR.—Tu veux me parcourir tout entier, comme +un livre d'amusement; mais il y a en moi plus de choses +que tu n'en comprends: pourquoi m'opprimes-tu de tes +regards?</p> + +<p>ACHILLE.—Ciel! montre-moi dans quelle partie de son +corps je dois le détruire; si c'est ici, ou là, ou là? afin +que je puisse donner un nom à la blessure suivant son +lieu, et rendre distincte la brèche par laquelle aura fui +la grande âme d'Hector. Ciel! réponds-moi.</p> + +<p>HECTOR.—Les dieux bienheureux se déshonoreraient +en répondant à une pareille question; homme superbe, +arrête encore: penses-tu donc conquérir ma vie si facilement +que tu puisses nommer d'avance avec une exactitude +si précise, l'endroit où tu veux me frapper de +mort?</p> + +<p>ACHILLE.—Oui, te dis-je!</p> + +<p>HECTOR.—Tu serais un oracle que je ne t'en croirais +pas: désormais, sois bien sur tes gardes, car moi je ne te +tuerai pas ici, ou là, ou là; mais par les forges qui ont +fabriqué le casque de Mars, je te tuerai partout ton +corps; oui, partout ton corps.—Vous, sages Grecs, pardonnez-moi +cette bravade, c'est son insolence qui arrache +des folies à mes lèvres; mais je tâcherai que mes actions +confirment mes paroles; ou puissé-je ne jamais...</p> + +<p>AJAX.—Ne vous irritez point, cousin.—Et vous, Achille, +laissez-là vos menaces jusqu'à ce que l'occasion où votre +volonté vous mettent à portée de les exécuter. Vous pouvez +chaque jour vous rassasier d'Hector, si vous en avez +tant d'envie; et le conseil de la Grèce, j'en ai peur, aurait +quelque peine à obtenir de vous d'en venir aux mains +avec lui.</p> + +<p>HECTOR.—Je vous prie, qu'on vous voie sur le champ +de bataille: nous n'avons livré que des combats insignifiants +depuis que vous avez abandonné la cause des +Grecs.</p> + +<p>ACHILLE.—M'en pries-tu, Hector? Demain, je te rencontrerai, +cruel comme la mort; ce soir nous sommes +tous amis.</p> + +<p>HECTOR.—Donne-moi ta main pour gage de ta promesse.</p> + +<p>AGAMEMNON.—D'abord, vous tous, nobles Grecs, venez +dans ma tente et livrons-nous ensemble à la joie des festins; +ensuite, fêtez Hector, chacun à votre tour, suivant +son loisir et votre libéralité. Que les tambours battent, +que les trompettes sonnent, et que ce grand guerrier +sache qu'il est le bienvenu.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent, excepté Troïlus et Ulysse.)</p> + +<p>TROÏLUS.—Seigneur Ulysse, dites-moi, je vous prie, +dans quelle partie du camp se trouve Chalcas?</p> + +<p>ULYSSE.—Dans la tente de Ménélas, noble Troïlus. +Diomède y soupe avec lui ce soir: Diomède ne regarde +plus ni le ciel ni la terre; toute son attention et ses +amoureux regards sont fixés sur la belle Cressida.</p> + +<p>TROÏLUS.—Aimable seigneur, vous aurais-je l'obligation +infinie de m'y conduire au sortir de la tente d'Agamemnon?</p> + +<p>ULYSSE.—Je serai à vos ordres, seigneur: répondez à +ma complaisance en me disant quelle considération l'on +avait à Troie pour Cressida? N'y avait-elle pas un amant +qui pleure à présent son absence?</p> + +<p>TROÏLUS.—Ah! seigneur, ceux qui, pour se vanter, +montrent leurs cicatrices, méritent qu'on se moque +d'eux. Voulez-vous que nous marchions, seigneur? Elle +était aimée, elle aimait: elle est aimée, elle aime; mais +le tendre amour est toujours la proie de la fortune.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> +<br><br> + + +<h2>ACTE CINQUIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Le camp des Grecs.—La scène se passe devant la tente +d'Achille.</p> + +<p class="stage1">ACHILLE, PATROCLE.</p> +<br> + +<p>ACHILLE.—Je vais lui échauffer le sang ce soir avec du +vin grec; et demain je le lui rafraîchirai avec mon épée.—Patrocle, +fêtons-le à toute outrance.</p> + +<p class="stage1">(Entre Thersite.)</p> + +<p>PATROCLE.—Voici Thersite.</p> + +<p>ACHILLE.—Eh bien! coeur de l'envie, pâte mal pétrie +par la nature, quelles nouvelles?</p> + +<p>THERSITE.—Allons, toi, portrait de ce que tu parais, +idole adorée par des imbéciles, voilà une lettre pour toi.</p> + +<p>ACHILLE.—De la part de qui, avorton?</p> + +<p>THERSITE.—De Troie, plat de fou.</p> + +<p>PATROCLE.—Qui garde la tente maintenant?</p> + +<p>THERSITE.—L'étui du chirurgien, ou la blessure du patient<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46: </b><a href="#footnotetag46">(retour) </a><p><i>Tent</i>, appareil de chirurgie et tente.</p></blockquote> + +<p>PATROCLE.—Bien dit, seigneur contrariant. Et quel +besoin avons-nous de ces tours d'esprit?</p> + +<p>THERSITE.—Je t'en prie, tais-toi, mon garçon: je ne +gagne rien à tes propos: tu passes pour être le varlet +mâle d'Achille.</p> + +<p>PATROCLE.—Varlet mâle! Insolent que veux-tu dire +par là?</p> + +<p>THERSITE.—Eh bien! que tu es sa concubine mâle. Que +toutes les gangrènes du Midi, les coliques, les hernies, +les catarrhes, la gravelle et les sables des reins, les léthargies, +les froides paralysies, la chassie des yeux, la +pourriture du foie, l'enrouement des poumons, les apostumes, +les sciatiques, les calcinantes ardeurs dans la +paume des mains, l'incurable carie des os, et les rides +de la lèpre soient la punition de ces horribles inventions!</p> + +<p>PATROCLE.—Détestable boîte à envie, qui prétends-tu +maudire ainsi?</p> + +<p>THERSITE.—Est-ce que je te maudis, toi?</p> + +<p>PATROCLE.—Non, borne en ruine; non, chien difforme, +fils de prostituée.</p> + +<p>THERSITE.—Non! Alors pourquoi t'emportes-tu, toi, +écheveau léger de soie floche, bandeau de taffetas vert +pour un oeil malade, glands de la bourse d'un prodigue! +Ah! comme le pauvre monde est importuné de ces moucherons +d'eau, atomes de la nature!</p> + +<p>PATROCLE.—Va-t'en, fiel!</p> + +<p>THERSITE.—Va-t'en, oeuf de chardonneret<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47: </b><a href="#footnotetag47">(retour) </a><p>On ne sait trop quel sens injurieux Shakspeare attachait à +cette dénomination.</p></blockquote> + +<p>ACHILLE.—Mon cher Patrocle, me voilà traversé dans +mon grand projet de combat pour demain. Voici une +lettre de la reine Hécube, et un gage de sa fille, ma belle +maîtresse, qui m'imposent et m'adjurent de tenir un +serment que j'ai fait. Je ne veux pas le violer: tombez, +Grecs; gloire, éclipse-toi: honneur, fuis ou reste; mon +premier voeu est engagé ici; c'est à lui que je veux obéir.—Allons, +allons, Thersite, aide à parer ma tente; il faut +passer toute cette nuit dans les festins.—Viens, Patrocle.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>THERSITE.—Avec trop de sang, et trop peu de cervelle, +ces deux compagnons peuvent devenir fous; mais s'ils le +deviennent jamais par trop de cervelle, et par trop peu +de sang, je consens à me faire médecin de fous.—Voici +Agamemnon, un assez honnête homme, et grand amateur +de cailles<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>. Mais il n'a pas autant de cervelle qu'il +a de cire dans l'oreille; et cette belle métamorphose de Jupiter +qui est là, son frère, le taureau, patron primitif et emblème +des hommes déshonorés, maigre chausse-pied dans +une chaîne, pendant à la jambe de son frère, sous quelle +autre forme que celle qu'il a, l'esprit lardé de malice, +ou la malice farcie d'esprit, le métamorphoseraient-ils? +En âne? ce ne serait rien; il est à la fois âne et boeuf. En +boeuf? ce ne serait rien encore; il est à la fois boeuf et +âne. Être chien, mulet, chat, putois, crapaud, lézard, +chouette, buse, ou un hareng sans laite; je ne m'en +embarrasserais pas: mais être un Ménélas, oh! je conspirerais +contre la destinée. Ne me demandez pas ce que +je voudrais être, si je n'étais pas Thersite; car je consens +à être le pou d'un mendiant, pourvu que je ne sois pas +Ménélas.—Ouais! Esprits et feux<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48: </b><a href="#footnotetag48">(retour) </a><p>La caille est un oiseau très-lascif; <i>caille coiffée</i>, sobriquet qu'on donne aux femmes. En vieux français, <i>caille</i> +signifiait fille de joie.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49: </b><a href="#footnotetag49">(retour) </a><p>Exclamation de Thersite en apercevant les torches dans le +lointain.</p></blockquote> + +<p class="stage1">(Entrent Hector, Troïlus, Ajax, Agamemnon, Ulysse, Nestor, +Ménélas et Diomède, avec des flambeaux.)</p> + +<p>AGAMEMNON.—Nous nous trompons, nous nous trompons.</p> + +<p>AJAX.—Non, c'est là-bas, où vous voyez de la lumière.</p> + +<p>HECTOR.—Je vous dérange.</p> + +<p>AJAX.—Non, non, pas du tout.</p> + +<p>ULYSSE.—Le voilà, qui vient lui-même nous guider.</p> + +<p class="stage1">(Entre Achille.)</p> + +<p>ACHILLE.—Soyez le bienvenu, brave Hector: soyez tous +les bienvenus, princes.</p> + +<p>AGAMEMNON.—A présent, beau prince de Troie, je vous +souhaite une bonne nuit. Ajax commande la garde qui +doit vous escorter.</p> + +<p>HECTOR.—Merci, et bonne nuit au général des Grecs.</p> + +<p>MÉNÉLAS.—Bonne nuit, seigneur.</p> + +<p>HECTOR.—Bonne nuit, aimable Ménélas.</p> + +<p>THERSITE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Aimable! Est-ce aimable qu'il a dit? +Aimable égout, aimable cloaque!</p> + +<p>ACHILLE.—Bonne nuit, et salut à ceux qui s'en vont, +ou qui restent.</p> + +<p>AGAMEMNON.—Bonne nuit.</p> + +<p class="stage1">(Agamemnon et Ménélas s'en vont.)</p> + +<p>ACHILLE.—Le vieux Nestor reste, et vous aussi Diomède, +tenez compagnie à Hector, une heure ou deux.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Je ne le puis, seigneur. J'ai une affaire +importante dont voici l'heure. Bonne nuit, brave Hector.</p> + +<p>HECTOR.—Donnez-moi votre main.</p> + +<p>ULYSSE, <span class="stage2"><i>à part, à Troïlus</i></span>.—Suivez sa torche; il va à la +tente de Calchas. Je vais vous accompagner.</p> + +<p>TROÏLUS.—Aimable seigneur, vous me faites honneur.</p> + +<p>HECTOR.—Adieu donc, bonne nuit.</p> + +<p class="stage1">(Diomède sort suivi d'Ulysse et de Troïlus.)</p> + +<p>ACHILLE.—Allons, allons, entrons dans ma tente.</p> + +<p class="stage1">(Achille sort avec Hector, Ajax et Nestor.)</p> + +<p>THERSITE.—Ce Diomède est un misérable au coeur +faux, un scélérat sans foi; je ne me fie pas plus à lui +quand il vous regarde de travers, qu'à un serpent quand +il siffle. Il fera grand bruit de paroles et de promesses, +comme un mauvais limier; mais lorsqu'il les tient, oh! +les astronomes l'annoncent, c'est un prodige, cela doit +amener quelque révolution: le soleil emprunte sa lumière +de la lune, quand Diomède tient sa parole. J'aime +mieux manquer de voir Hector que de ne pas le suivre: +on dit qu'il entretient une fille troyenne, et qu'il emprunte +la tente du traître Calchas; je veux le suivre. Il +n'y a que des débauchés ici: ce sont tous des valets +incontinents.</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Devant la tente de Calchas.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> DIOMÈDE.</p> +<br> + +<p>DIOMÈDE.—Est-on levé ici? Holà, répondez.</p> + +<p>CALCHAS.—Qui appelle?</p> + +<p>DIOMÈDE.—Diomède.—C'est Calchas, je crois.—Où est +votre fille?</p> + +<p>CALCHAS.—Elle vient à vous.</p> + +<p class="stage1">(Troïlus et Ulysse arrivent à quelque distance, Thersite est +derrière eux.)</p> + +<p>ULYSSE.—Tenons-nous à l'écart pour que la torche ne +nous fasse pas apercevoir.</p> + +<p class="stage1">(Cressida entre.)</p> + +<p>TROÏLUS.—Cressida va au-devant de lui!</p> + +<p>DIOMÈDE.—Comment allez-vous, mon joli dépôt?</p> + +<p>CRESSIDA.—Et vous, mon cher gardien? Écoutez, un +mot en secret.</p> + +<p class="stage1">(Elle lui parle à l'oreille.)</p> + +<p>TROÏLUS.—Ah! tant de familiarité!</p> + +<p>ULYSSE.—Elle chantera de même au premier venu, à +première vue.</p> + +<p>THERSITE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Et tout homme la fera chanter s'il +peut saisir sa clef; elle est notée.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Vous souvenez-vous?...</p> + +<p>CRESSIDA.—Si je m'en souviens! Oui.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Eh bien! faites-le donc, et que les effets +répondent à vos paroles.</p> + +<p>TROÏLUS.—De quoi doit-elle se souvenir?</p> + +<p>ULYSSE.—Écoutez!</p> + +<p>CRESSIDA.—Grec doux comme le miel, ne me tentez pas +davantage de faire une folie.</p> + +<p>THERSITE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Scélératesse!</p> + +<p>DIOMÈDE.—Quoi! mais...</p> + +<p>CRESSIDA.—Je vous dirai comment...</p> + +<p>DIOMÈDE.—Bah! bah! allons, je m'en soucie comme +d'une épingle, vous êtes parjure...</p> + +<p>CRESSIDA.—En bonne foi, je ne le puis! Que voulez-vous +que je fasse?</p> + +<p>THERSITE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Un tour d'escamotage... se faire ouvrir +secrètement.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Qu'avez-vous juré de m'accorder?</p> + +<p>CRESSIDA.—Je vous prie, ne me forcez pas à tenir mon +serment; commandez-moi toute autre chose, doux Grec.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Bonsoir.</p> + +<p>TROÏLUS.—Allons, patience!</p> + +<p>ULYSSE.—Eh bien! Troyen?</p> + +<p>CRESSIDA.—Diomède...</p> + +<p>DIOMÈDE.—Non, non, bonsoir: je ne serai plus votre dupe.</p> + +<p>TROÏLUS.—Meilleur que toi l'est bien.</p> + +<p>CRESSIDA.—Écoutez: un mot à l'oreille.</p> + +<p>TROÏLUS.—O peste et fureur!</p> + +<p>ULYSSE.—Vous êtes ému, prince! Partons, je vous en +prie, de peur que votre ressentiment n'éclate en paroles +forcenées: ce lieu est dangereux: le moment est mortel: +je vous en conjure, partons.</p> + +<p>TROÏLUS.—Voyons, je vous prie.</p> + +<p>ULYSSE.—Seigneur, allons-nous-en: vous volez à une +mort certaine; venez, seigneur.</p> + +<p>TROÏLUS.—Je vous prie, demeurez.</p> + +<p>ULYSSE.—Vous n'avez pas assez de patience: venez.</p> + +<p>TROÏLUS.—De grâce, attendez: par l'enfer, et par tous +les tourments de l'enfer, je ne dirai pas une parole.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Et là-dessus, bonne nuit.</p> + +<p>CRESSIDA.—Oui, mais vous me quittez en colère.</p> + +<p>TROÏLUS.—C'est donc là ce qui t'afflige! O foi corrompue!</p> + +<p>ULYSSE.—Eh bien! seigneur, vous allez...</p> + +<p>TROÏLUS.—Par Jupiter, je serai patient.</p> + +<p>CRESSIDA.—Mon gardien!... Eh bien! Grec?</p> + +<p>DIOMÈDE.—Bah! bah! adieu. Vous me jouez.</p> + +<p>CRESSIDA.—En vérité, non: revenez ici.</p> + +<p>ULYSSE.—Quelque chose, seigneur, vous agite: voulez-vous +partir? Vous allez éclater.</p> + +<p>TROÏLUS.—Elle lui caresse la joue!</p> + +<p>ULYSSE.—Venez, venez.</p> + +<p>TROÏLUS—Non, attendez: par Jupiter, je ne dirai pas +un mot: il y a entre ma volonté et tous les outrages un +rempart de patience.—Restons encore un moment.</p> + +<p>THERSITE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Comme le démon de la luxure avec +sa croupe arrondie et ses doigts de pommes de terre les +chatouille tous les deux<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>! Multiplie, luxure, multiplie!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50: </b><a href="#footnotetag50">(retour) </a><p>Les pommes de terre passaient alors pour porter +à l'incontinence.</p></blockquote> + +<p>DIOMÈDE.—Mais vraiment, vous le ferez?...</p> + +<p>CRESSIDA.—Sur ma foi, je le ferai, là, ou ne vous fiez +jamais à moi.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Donnez-moi quelque gage pour sûreté de +votre parole.</p> + +<p>CRESSIDA.—Je vais vous en chercher un.</p> + +<p class="stage1">(Cressida sort.)</p> + +<p>ULYSSE.—Vous avez juré d'être patient.</p> + +<p>TROÏLUS.—Ne craignez rien, seigneur: je ne serai pas +moi-même, et j'ignorerai ce que je sens. Je suis tout +patience.</p> + +<p class="stage1">(Cressida rentre.)</p> + +<p>THERSITE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Voilà le gage! voyons, voyons!</p> + +<p>CRESSIDA.—Tenez, Diomède: gardez cette manche.</p> + +<p>TROÏLUS.—O beauté, où est ta foi?</p> + +<p>ULYSSE.—Seigneur...</p> + +<p>TROÏLUS.—Je serai patient: je le serai du moins extérieurement.</p> + +<p>CRESSIDA.—Vous regardez cette manche! Considérez-la +bien.—Il m'aimait!... O fille perfide!... Rendez-la moi.</p> + +<p>DIOMÈDE.—A qui était-elle?</p> + +<p>CRESSIDA.—Peu importe, je la tiens: je ne vous recevrai +pas demain. Je vous en prie, Diomède, cessez vos +visites.</p> + +<p>THERSITE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Voilà qu'elle aiguise son désir.—Bien +dit, pierre à aiguiser.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Je veux l'avoir.</p> + +<p>CRESSIDA.—Quoi, ce gage?</p> + +<p>DIOMÈDE.—Oui, cela même.</p> + +<p>CRESSIDA.—O dieux du ciel!... O joli, joli gage! ton +maître maintenant est dans son lit songeant à toi et à +moi; et il soupire, il prend mon gant, et le baise doucement +en souvenir de moi, comme je te baise ici... Non, +ne me l'arrachez pas: celui qui m'enlève ceci doit m'enlever +mon coeur en même temps.</p> + +<p>DIOMÈDE.—J'avais votre coeur auparavant: ce gage +doit le suivre.</p> + +<p>TROÏLUS.—J'ai juré que je serais patient.</p> + +<p>CRESSIDA.—Vous ne l'aurez pas, Diomède: non, vous +ne l'aurez pas: je vous donnerai quelque autre chose.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Je veux avoir ceci.—A qui était-ce?</p> + +<p>CRESSIDA.—Peu importe.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Allons, dites-moi à qui cela appartenait.</p> + +<p>CRESSIDA.—Cela appartenait à un homme qui m'aimait +plus que vous ne m'aimerez.—Mais, maintenant que +vous l'avez, gardez-le.</p> + +<p>DIOMÈDE.—A qui était-ce?</p> + +<p>CRESSIDA.—Par toutes les suivantes de Diane qui brillent +là-haut, et par Diane elle-même, je ne vous le dirai +pas!</p> + +<p>DIOMÈDE.—Demain je veux le porter sur mon casque, +et tourmenter le coeur de son maître, qui n'osera pas le +revendiquer.</p> + +<p>TROÏLUS.—Tu serais le diable, et tu le porterais sur tes +cornes, qu'il serait revendiqué.</p> + +<p>CRESSIDA.—Allons, allons, c'est fait, c'est fini... Et +cependant non, pas encore.—Je ne veux pas tenir ma +parole.</p> + +<p>DIOMÈDE.—En ce cas, adieu donc. Tu ne te moqueras +plus de Diomède.</p> + +<p>CRESSIDA.—Vous ne vous en irez pas.—On ne peut dire +un mot, que vous ne vous courrouciez.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Je n'aime point toutes ces plaisanteries.</p> + +<p>THERSITE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Ni moi, par Pluton: mais c'est ce +que vous n'aimez pas, qui me plaît le plus.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Eh bien! viendrai-je? A quelle heure?</p> + +<p>CRESSIDA.—Oui, venez... O Jupiter!... Oui, venez... Que +je vais être tourmentée!</p> + +<p>DIOMÈDE.—Adieu, jusque-là.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>CRESSIDA.—Bonne nuit. Je vous en prie, allons... +<span class="stage2"><i>(Diomède sort</i>.)</span> Adieu, Troïlus! Un de mes yeux te regarde +encore, mais c'est par l'autre que mon coeur voit. O +notre pauvre sexe! Je sens que c'est notre défaut, de +laisser guider notre âme par l'erreur de nos yeux, et +ce que l'erreur guide doit s'égarer. Oh! concluons donc +que les coeurs, dirigés par les yeux, sont pleins de turpitude!</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>THERSITE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Elle ne pouvait pas donner une +preuve plus forte, à moins de dire: «Mon âme est maintenant +changée en prostituée.»</p> + +<p>ULYSSE.—Tout est fini, seigneur.</p> + +<p>TROÏLUS.—Oui.</p> + +<p>ULYSSE.—Pourquoi restons-nous alors?</p> + +<p>TROÏLUS.—Pour repasser dans mon âme chaque syllabe +qui a été prononcée. Mais si je raconte la manière +dont ils se sont concertés, ne mentirai-je pas en publiant +la vérité! Car il est encore une foi dans mon coeur, une +espérance si fatalement obstinée qu'elle renverse le témoignage +de mes oreilles et de mes yeux: comme si ces +organes avaient des fonctions trompeuses, créées uniquement +pour la calomnie. Était-ce bien Cressida qui +était ici?</p> + +<p>ULYSSE.—Je n'ai pas le pouvoir d'évoquer des fantômes, +prince.</p> + +<p>TROÏLUS.—Elle n'y était pas, j'en suis sûr.</p> + +<p>ULYSSE.—Très-certainement elle y était.</p> + +<p>TROÏLUS.—En le niant, je ne parle point en insensé.</p> + +<p>ULYSSE.—Ni moi, en l'affirmant, seigneur; Cressida +était ici, il n'y a qu'un moment.</p> + +<p>TROÏLUS.—Que l'on ne le croie pas pour l'honneur du +sexe! Pensez que nous avons eu des mères. Ne donnons +point cet avantage à ces censeurs acharnés et enclins, +sans aucune cause et par dépravation, à juger de tout le +sexe sur l'exemple de Cressida. Croyons plutôt que ce +n'est pas là Cressida.</p> + +<p>ULYSSE.—Ce qu'elle a fait, prince, peut-il déshonorer +nos mères?</p> + +<p>TROÏLUS.—Rien du tout, à moins que ce ne fût +elle.</p> + +<p>THERSITE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Quoi! veut-il donc braver le témoignage +de ses propres yeux?</p> + +<p>TROÏLUS.—Elle, Cressida? Non, c'est la Cressida de +Diomède; si la beauté a une âme, ce n'est point là Cressida: +si l'âme dicte les voeux, si ces voeux sont des actes +sacrés, si ces actes sacrés sont le plaisir des dieux, s'il +est vrai que l'unité soit une, ce n'était point Cressida. O +délire de raisonnements, par lesquels l'homme plaide +pour et contre soi-même: autorité équivoque, où la +raison peut se soulever sans se perdre, et où la raison +perdue peut se croire sagesse! C'est et ce n'est pas Cressida. +Il s'élève dans mon âme un combat d'une nature +étrange, qui sépare une chose indivisible par un espace +aussi immense que celui qui sépare la terre et les +cieux. Et cependant la vaste largeur de cette division ne +laisse pas d'ouverture à une pointe aussi fine que la +trame rompue d'Arachné. O preuve! preuve forte comme +les portes de Pluton! Cressida est à moi, elle tient à moi +par les noeuds du ciel. O preuve! preuve forte comme le +ciel même! Les noeuds du ciel sont relâchés et dénoués; +et, par un autre noeud que ses cinq doigts viennent de +former, les restes de sa foi, les fragments de son amour, +les débris et les rebuts graisseux de sa fidélité sont attachés +à Diomède.</p> + +<p>ULYSSE.—Le sage Troïlus peut-il éprouver réellement +la moitié des sentiments qu'exprime ici sa passion?</p> + +<p>TROÏLUS.—Oui, Grec; et cela sera divulgué en caractères +aussi rouges que le coeur de Mars enflammé par +Vénus. Jamais jeune homme n'aima d'une âme aussi +constante, aussi fidèle. Grec, écoutez: autant j'aime +Cressida, autant, par la même raison, je hais Diomède. +Cette manche, qu'il veut porter sur son cimier, est à +moi; et son casque, fût-il l'ouvrage de l'art de Vulcain, +mon épée saura l'entamer; et le terrible ouragan, que +les marins appellent trombe, condensé en une masse par +le tout-puissant soleil, n'étourdit pas l'oreille de Neptune +d'un bruit plus retentissant, que ne le fera mon épée en +tombant à coups pressés sur Diomède.</p> + +<p>THERSITE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Il le chatouillera pour le punir de +sa paillardise.</p> + +<p>TROÏLUS.—O Cressida! ô perfide Cressida! perfide, perfide, +perfide! Qu'on place toutes les faussetés à côté de +ton nom souillé, elles paraîtront glorieuses.</p> + +<p>ULYSSE.—Ah! de grâce, contenez-vous. Votre fureur +attire les oreilles de notre côté.</p> + +<p class="stage1">(Énée entre.)</p> + +<p>ÉNÉE.—Je vous cherche depuis une heure, seigneur. +Hector, à l'heure qu'il est, s'arme dans Troie. Ajax, +votre gardien, attend pour vous reconduire dans la ville.</p> + +<p>TROÏLUS.—Je suis à vous, prince.—Adieu, mon courtois +seigneur.—Adieu, beauté parjure! Et toi, Diomède, +sois ferme et porte un château<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a> sur ta tête.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51: </b><a href="#footnotetag51">(retour) </a><p><i>Castle</i>, espèce de casque juste qui enfermait toute la tête.</p></blockquote> + +<p>ULYSSE.—Je veux vous accompagner jusqu'aux portes +du camp.</p> + +<p>TROÏLUS.—Agréez des remerciements troublés.</p> + +<p class="stage1">(Troïlus, Énée et Ulysse sortent.)</p> + +<p>THERSITE.—Je voudrais rencontrer ce vaurien de Diomède; +je croasserais comme un corbeau; je lui présagerais +malheur. Patrocle me donnera tout ce que je voudrai +si je lui fais connaître cette prostituée. Un perroquet +n'en ferait pas plus pour une amande, que lui, pour se +procurer une courtisane facile. Luxure, luxure! Toujours +guerre et débauche: rien autre ne reste à la mode! +Qu'un diable brûlant les emporte!</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Troie.—Devant le palais de Priam.</p> + +<p class="stage1">HECTOR, ANDROMAQUE.</p> +<br> + +<p>ANDROMAQUE.—Quand donc mon seigneur fut-il d'assez +mauvaise humeur pour fermer son oreille aux conseils? +Désarmez-vous, désarmez-vous: ne combattez point aujourd'hui.</p> + +<p>HECTOR.—Vous me poussez à vous offenser: rentrez. +Par tous les dieux immortels, j'irai!</p> + +<p>ANDROMAQUE.—Mes songes, j'en suis sûre, sont aujourd'hui +des présages certains.</p> + +<p>HECTOR.—Cessez, vous dis-je.</p> + +<p class="stage1">(Entre Cassandre.)</p> + +<p>CASSANDRE.—Où est mon frère Hector?</p> + +<p>ANDROMAQUE.—Le voici, ma soeur, tout armé, et ne respirant +que le carnage. Unissez-vous à mes cris et à mes +tendres prières: conjurons-le à genoux; car j'ai rêvé +de combats sanglants, et toute cette nuit je n'ai vu que +des spectres de mort et de carnage.</p> + +<p>CASSANDRE.—Oh! c'est la vérité.</p> + +<p>HECTOR.—Allez, dites à mon héraut de sonner la +trompette.</p> + +<p>CASSANDRE.—Oh! qu'elle ne sonne point le signal +d'une sortie, au nom du ciel, mon cher frère.</p> + +<p>HECTOR.—Retirez-vous, vous dis-je; les dieux ont +entendu mon serment.</p> + +<p>CASSANDRE.—Les dieux sont sourds aux voeux d'une +témérité obstinée; ce sont des offrandes impures, plus +abhorrées du ciel que les taches sur le foie des victimes.</p> + +<p>ANDROMAQUE.—Ah! laissez-vous persuader: ne croyez +pas que ce soit un acte pieux de faire le mal par respect +pour un serment; il serait aussi légitime pour nous de +donner beaucoup au moyen de violents larcins, et de +voler au profit de la charité.</p> + +<p>CASSANDRE.—C'est l'intention qui fait la force du serment; +mais tous les serments ne doivent point s'accomplir. +Désarmez-vous, cher Hector.</p> + +<p>HECTOR.—Tenez-vous tranquilles, vous dis-je! c'est +mon honneur qui règle mes destins. Tout homme tient +à la vie; mais l'homme vertueux attache plus de prix à +l'honneur qu'à la vie. <span class="stage2"><i>(Entre Troïlus</i>.)</span> Eh bien! jeune +homme, as-tu l'intention de combattre aujourd'hui?</p> + +<p>ANDROMAQUE.—Cassandre, va chercher mon père pour +persuader Hector.</p> + +<p class="stage1">(Cassandre sort.)</p> + +<p>HECTOR.—Non, en vérité, jeune Troïlus; dépouille ton +armure, jeune homme, je suis aujourd'hui en veine de +courage; laisse grossir tes muscles jusqu'à ce que leurs +noeuds soient robustes, et ne risque pas les chocs terribles +de la guerre; désarme-toi, va, et n'aie pas d'inquiétude, +brave jeune homme, je combattrai aujourd'hui +pour toi, pour moi, et pour Troie.</p> + +<p>TROÏLUS.—Mon frère, vous avez en vous un vice de +générosité qui sied mieux à un lion qu'à un homme.</p> + +<p>HECTOR.—Quel est ce vice, cher Troïlus? reproche-le-moi.</p> + +<p>TROÏLUS.—Mille fois, quand les Grecs captifs tombent +au seul sifflement de votre belle épée, vous leur ordonnez +de se lever et de vivre.</p> + +<p>HECTOR.—Oh! c'est le franc jeu!</p> + +<p>TROÏLUS.—Un jeu d'insensé, par le ciel, Hector!</p> + +<p>HECTOR.—Comment donc? pourquoi?</p> + +<p>TROÏLUS.—Pour l'amour de tous les dieux, Hector, +laissons la compassion à nos mères; et lorsqu'une fois +nous avons revêtu nos armures, que la vengeance la plus +envenimée chevauche sur nos glaives; poussons-les aux +actes sanguinaires, et défendons-leur la pitié.</p> + +<p>HECTOR.—Fi donc, barbare! fi!</p> + +<p>TROÏLUS.—Hector, c'est ainsi qu'on fait la guerre.</p> + +<p>HECTOR.—Troïlus, je ne veux pas que vous combattiez +aujourd'hui.</p> + +<p>TROÏLUS.—Qui pourrait me retenir? Ni la destinée, +ni l'obéissance, ni le bras de Mars, quand il me +donnerait le signal de la retraite avec son glaive enflammé, +ni Priam ni Hécube à mes genoux, les yeux +rougis par les pleurs; ni vous, mon frère, avec votre +fidèle épée nue et pointée contre moi pour m'en empêcher, +vous ne pourriez arrêter ma marche, qu'en me +tuant.</p> + +<p class="stage1">(Cassandre revient avec Priam.)</p> + +<p>CASSANDRE.—Emparez-vous de lui, Priam, retenez-le. +Il est votre bâton de vieillesse; si vous le perdez, vous +qui êtes appuyé sur lui, et Troie entière qui l'est sur +vous, vous tombez tous ensemble.</p> + +<p>PRIAM.—Allons, Hector, allons, reviens sur tes pas; ta +femme a eu des songes, ta mère des visions. Cassandre +prévoit l'avenir, et moi-même je me sens saisi soudain +d'un transport prophétique, pour t'annoncer que ce jour +est sinistre; ainsi rentre.</p> + +<p>HECTOR.—Énée est au champ de bataille, et ma parole +est engagée à plusieurs Grecs, sur la foi de la valeur, de +me présenter ce matin devant eux.</p> + +<p>PRIAM.—Tu n'iras point.</p> + +<p>HECTOR.—Je ne dois pas violer ma parole. Vous me savez +soumis: ainsi, père chéri, ne me forcez pas à outrager le +respect, mais accordez-moi la grâce de suivre avec votre +suffrage et votre consentement, le chemin que vous voulez +m'interdire, ô roi Priam!</p> + +<p>CASSANDRE.—O Priam, ne lui cédez pas.</p> + +<p>ANDROMAQUE.—Oh! non, mon bon père.</p> + +<p>HECTOR.—Andromaque, je suis fâché contre vous; au +nom de l'amour que vous me portez, rentrez.</p> + +<p class="stage1">(Andromaque sort.)</p> + +<p>TROÏLUS, <span class="stage2"><i>montrant Cassandre</i></span>.—Cette fille insensée, superstitieuse, +occupée de songes, crée tous ces vains présages.</p> + +<p>CASSANDRE.—Adieu, cher Hector. Vois, comme te voilà +mourant! comme tes yeux s'éteignent! comme ton sang +coule par mille blessures! Écoute les gémissements de +Troie, les sanglots d'Hécube: comme la pauvre Andromaque +exhale sa douleur dans ses cris aigus! Vois, +le désespoir, la frénésie, la consternation s'abordent +comme des acteurs ignorants, tous crient: Hector, Hector +est mort! ô Hector!</p> + +<p>TROÏLUS.—Va t'en! va t'en!</p> + +<p>CASSANDRE.—Adieu!... Non, arrêtons-nous. Hector, je +prends congé de toi; tu te trompes toi-même, et notre +Troie...</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>HECTOR, <span class="stage2"><i>à Priam</i></span>.—Vous êtes consterné, mon père, de +ses exclamations. Rentrez, et rassurez les habitants: +nous allons sortir pour combattre, et faire des exploits +dignes de louanges, que nous vous raconterons ce soir.</p> + +<p>PRIAM.—Adieu, que les dieux t'environnent et protégent +tes jours!</p> + +<p class="stage1">(Priam sort, ainsi qu'Hector d'un côté opposé.—On entend +des bruits d'armes.)</p> + +<p>TROÏLUS.—Les voilà à l'action, écoutez!—Présomptueux +Diomède, sois sûr que je viens pour perdre ce +bras, ou regagner ma manche.</p> + +<p class="stage1">(Comme Troïlus va pour sortir, Pandare entre du côté opposé.)</p> + +<p>PANDARE.—Entendez vous, seigneur? entendez-vous?</p> + +<p>TROÏLUS.—Quoi donc?</p> + +<p>PANDARE.—Voici une lettre de cette pauvre fille.</p> + +<p>TROÏLUS.—Lisons.</p> + +<p>PANDARE.—Une misérable phthisie, une coquine de +phthisie me tourmente horriblement, et de plus, la fortune +de cette sotte fille; et soit une chose, soit une +autre, je vous ferai mes adieux un de ces jours; j'ai +encore une humeur dans les yeux et un tel mal dans les +os, que je ne sais qu'en penser, à moins qu'on ne m'ait +jeté un sort.—Eh bien! que dit-elle là-dedans?</p> + +<p>TROÏLUS.—Des mots, des mots, rien que des mots; rien +qui vienne du coeur. (<i>Il déchire la lettre</i>.) L'effet est le +contraire de ce qu'elle croit. Allez, vent, avec le vent; +changez et tournez ensemble. Elle nourrit mon amour +de paroles et de perfidies, mais elle consacre ses actions +à un autre.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent séparément.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Plaine entre Troie et le camp des Grecs.</p> + +<p class="stage1">(Bruits d'armes; mouvements de troupes.)</p> + +<p class="stage1">THERSITE <i>entre</i>.</p> +<br> + +<p>THERSITE.—Maintenant ils sont à se tarabuster l'un +l'autre; je veux aller voir cela. Cet abominable hypocrite; +ce faquin de Diomède a planté sur son casque la +manche de ce jeune imbécile de Troie, de cet amoureux +extravagant; je serais curieux de les voir aux prises, et +que ce jeune ânon de Troyen, qui aime cette prostituée-là, +pût envoyer ce maître fourbe de Grec débauché avec +sa manche, vers sa courtisane, lui porter un message +sans manche. D'un autre côté, la politique de ces rusés +et déterminés coquins... de Nestor, ce vieux morceau de +fromage sec et rongé des rats, et de ce renard d'Ulysse... +ne vaut pas une mûre de haie. Ils ont, par finesse, +opposé ce roquet métis, Ajax, à cet autre roquet d'aussi +mauvaise race, Achille: le roquet Ajax est aussi fier +que le roquet Achille, et ne s'armera pas aujourd'hui. +Les Grecs mécontents commencent à être tentés d'invoquer +la barbarie; la politique a bien perdu dans leur +esprit. Doucement.—Doucement, voici la manche, et +l'autre aussi.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Diomède et Troïlus.)</p> + +<p>TROÏLUS.—Ne fuis pas, car tu passerais le fleuve du +Styx que je me jetterais à la nage sur ta trace.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Tu donnes à tort le nom de fuite à ma +retraite; je ne fuis pas: c'est le soin de mon avantage +qui m'a fait éviter la mêlée: à toi!</p> + +<p>THERSITE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Garde ta prostituée, Grec!... Allons, +bravo pour ta prostituée, Troyen!... allons, la manche, +la manche!</p> + +<p class="stage1">(Diomède et Troïlus sortent en combattant.)</p> + +<p class="stage1">(Hector survient.)</p> + +<p>HECTOR.—Qui es-tu, Grec? Es-tu fait pour te mesurer +avec Hector? es-tu d'un sang noble? as-tu de l'honneur?</p> + +<p>THERSITE.—Non, non; je suis un misérable, un pauvre +bouffon qui n'aime qu'à railler, un vrai vaurien.</p> + +<p>HECTOR.—Je te crois; vis.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>THERSITE.—Les dieux soient loués de ce que tu veux +bien m'en croire; mais que la peste t'étrangle pour +m'avoir effrayé! Que sont devenus ces champions de +filles? Je crois qu'ils se sont avalés l'un l'autre: je rirais +bien de ce miracle. Cependant, en quelque façon, la +débauche se dévore elle-même. Je vais les chercher.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">Une autre partie du champ de bataille.</p> + +<p class="stage1">DIOMÈDE, UN VALET.</p> +<br> + +<p>DIOMÈDE.—Va, va, mon valet, prends le cheval de +Troïlus; présente ce beau coursier à madame Cressida; +songe à vanter mes services à cette belle; dis-lui que +j'ai châtié l'amoureux Troyen, que je suis son chevalier +par mes preuves.</p> + +<p>LE VALET.—Je pars, seigneur.</p> + +<p class="stage1">(Le valet sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Agamemnon.)</p> + +<p>AGAMEMNON.—De nouveaux guerriers! de nouveaux +guerriers! Le fougueux Polydamas a terrassé Menon. Le +bâtard Margarelon a fait Doréus prisonnier; et debout +comme un colosse, il brandit sa lance sur les corps défigurés +des rois Épistrophe et Cedius; Polixène est tué; +Amphimaque et Thoas sont mortellement blessés; Patrocle +est pris ou tué; Palamède est cruellement blessé +et meurtri; le terrible Sagittaire<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a> épouvante nos soldats: +hâtons-nous, Diomède, de voler à leur secours, +ou nous périrons tous.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52: </b><a href="#footnotetag52">(retour) </a><p>C'était, suivant le roman de la <i>guerre de Troie</i>, +une bête prodigieuse qui avait le buste de l'homme et la croupe du +cheval, et qui tirait de l'arc à merveille.</p></blockquote> + +<p class="stage1">(Entre Nestor.)</p> + +<p>NESTOR.—Allez, portez à Achille le corps de Patrocle; +et dites à cet Ajax, lent comme un limaçon, de s'armer +s'il craint la honte. Il y a mille Hector dans le champ de +bataille. Ici, il combat sur son coursier galate, et +bientôt il manque de victimes; il combat ailleurs à +pied, et tous fuient ou meurent comme des poissons +fuyant par troupes devant la baleine vomissante. Il +reparaît plus loin; et là, les Grecs légers et mûrs pour +son glaive tombent devant lui comme l'herbe sous la +faux; il est ici, là et partout, quitte et revient avec une +dextérité si fidèle à sa volonté, que tout ce qu'il veut il le +fait; et il en fait tant, que ce qu'il a exécuté paraît encore +impossible.</p> + +<p class="stage1">(Entre Ulysse.)</p> + +<p>ULYSSE.—Courage, courage, princes! le grand Achille +s'arme en pleurant, en maudissant, en jurant vengeance. +Les blessures de Patrocle ont réveillé son sang assoupi, +ainsi que la vue de ses Myrmidons, qui, mutilés, hachés +et défigurés, sans nez, sans mains, courent à lui en +criant après Hector. Ajax a perdu un ami, et il est tout +écumant de rage; il est armé, et il est à l'oeuvre, rugissant +après Troïlus, qui a fait aujourd'hui des prodiges +de témérité et d'extravagance, s'engageant sans cesse +dans la mêlée et s'en retirant toujours avec une fougue +insouciante et une prudence sans force, comme si la fortune, +en dépit de toute précaution, lui ordonnait de tout +vaincre.</p> + +<p class="stage1">(Entre Ajax.)</p> + +<p>AJAX.—Troïlus! lâche Troïlus!</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>DIOMÈDE.—Oui, par là, par là.</p> + +<p>NESTOR.—Allons, allons, nous serons ensemble.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Achille.)</p> + +<p>ACHILLE.—Où est cet Hector? allons, viens, meurtrier +d'enfants, montre-moi ton visage! Apprends ce que c'est +que d'avoir affaire à Achille irrité. Hector! où est-il, +Hector? Je ne veux qu'Hector.</p> +<br> + +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="stage1">Une autre partie du champ de bataille.</p> + +<p class="stage1">AJAX <i>reparaît</i>.—Troïlus, lâche Troïlus, montre donc ta +tête!</p> +<br> + +<p>DIOMÈDE <span class="stage2"><i>arrive</i></span>.—Troïlus, dis-tu? où est Troïlus?</p> + +<p>AJAX.—Que lui veux-tu?</p> + +<p>DIOMÈDE.—Je veux le châtier.</p> + +<p>AJAX.—Je serais le général que tu m'arracherais ma +dignité avant que je te laissasse ce soin... Troïlus! dis-je; +Troïlus!</p> + +<p class="stage1">(Entre Troïlus.)</p> + +<p>TROÏLUS.—O traître Diomède! tourne ton visage perfide, +traître, et paye-moi ta vie, que tu me dois pour +m'avoir enlevé mon cheval!</p> + +<p>DIOMÈDE.—Ah! te voilà?</p> + +<p>AJAX.—Je veux le combattre seul, arrête, Diomède.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Il est ma proie; je ne veux pas vous regarder +faire.</p> + +<p>TROÏLUS.—Venez tous deux, Grecs perfides<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>, voilà +pour tous les deux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53: </b><a href="#footnotetag53">(retour) </a><p><i>Græcia mendax</i>. (Cicéron.)</p></blockquote> + +<p class="stage1">(Ils sortent en combattant.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Hector.)</p> + +<p>HECTOR.—Ah! c'est toi, Troïlus! oh! bien combattu, +mon jeune frère.</p> + +<p class="stage1">(Achille paraît.)</p> + +<p>ACHILLE.—Enfin, je t'aperçois.—Allons, défends-toi, +Hector.</p> + +<p class="stage1">(Ils combattent.)</p> + +<p>HECTOR.—Arrête, si tu veux.</p> + +<p>ACHILLE—- Je dédaigne ta courtoisie, orgueilleux Troyen. +Tu es heureux que mes armes soient hors d'usage; ma +négligence et mon repos te servent en ce moment, mais +bientôt tu entendras parler de moi; en attendant, va, +suis ta fortune.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>HECTOR.—Adieu. Je t'aurais offert un adversaire plus +frais et plus dispos, si je t'eusse attendu. <span class="stage2">(<i>Troïlus paraît</i>.)</span> +Eh bien! mon frère?</p> + +<p>TROÏLUS.—Ajax a pris Énée. Le souffrirons-nous? Non, +par les feux de ce ciel glorieux, il n'emmènera pas son +prisonnier; je serai pris aussi, ou je le délivrerai.—Destin, +écoute ce que je dis: peu m'importe que ma vie +finisse aujourd'hui.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p class="stage1">(Paraît un autre guerrier revêtu d'une armure somptueuse.)</p> + +<p>HECTOR.—Grec, arrête: tu es un beau but.—Non, tu +ne veux pas? Je suis épris de ton armure; je veux la +briser et en faire sauter toutes les agrafes jusqu'à ce que +j'en sois maître. <span class="stage2">(<i>L'autre fuit</i>.)</span> Tu ne veux pas rester, +animal? Eh bien! fuis donc, je vais te faire la chasse +pour avoir ta dépouille.</p> + +<p class="stage1">(Il le poursuit.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE VII</h3> + +<p class="stage1">La scène est dans une autre partie de la plaine.</p> + +<p class="stage1">ACHILLE, <i>suivi de ses Myrmidons</i>.</p> +<br> + +<p>ACHILLE.—Venez ici, autour de moi, mes Myrmidons, +et faites attention à ce que je dis. Suivez mon char. +Ne frappez pas un seul coup, mais tenez-vous en haleine; +et lorsqu'une fois j'aurai trouvé le sanglant +Hector, environnez-le de vos armes: soyez cruels et ne +ménagez rien.—Suivez-moi, amis, et voyez-moi agir. +C'est décrété; il faut que le grand Hector périsse.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE VIII</h3> + +<p class="stage1">Un autre côté de la plaine.</p> + +<p class="stage1">MÉNÉLAS ET PARIS <i>entrent en combattant, puis vient</i> +THERSITE.</p> +<br> + +<p>THERSITE.—Ah! Ménélas et celui qui lui a fait cadeau +de ses cornes sont aux prises. Allons, taureau! allons, +dogue! allons Pâris! allons, courage, moineau à double +femelle: allons, Pâris! allons. Le taureau a l'avantage: +gare les cornes. Holà!</p> + +<p class="stage1">(Pâris et Ménélas sortent.)</p> + +<p>MARGARÉLON <span class="stage2"><i>survient</i></span>.—Tourne-toi, esclave, et combats.</p> + +<p>THERSITE.—Qui es-tu?</p> + +<p>MARGARÉLON.—Un fils bâtard de Priam.</p> + +<p>THERSITE.—Je suis bâtard aussi. J'aime les bâtards: je +suis bâtard de naissance, bâtard d'éducation, bâtard dans +l'âme, bâtard en valeur, bâtard en tout. Un ours n'en +mord pas un autre; pourquoi donc les bâtards se feraient-ils +du mal? Prends-y garde, la dispute nous serait fatale. +Si le fils d'une femme perdue combat pour une femme +perdue, il appelle le jugement. Adieu, bâtard.</p> + +<p>MARGARÉLON.—Que le diable t'emporte, lâche!</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE IX</h3> + +<p class="stage1">Le théâtre représente une autre partie de la plaine.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> HECTOR.</p> +<br> + + +<p>HECTOR.—Coeur gangrené, sous de si beaux dehors, ta +belle armure t'a coûté la vie! A présent ma tâche de ce +jour est finie, je vais reprendre haleine. Repose-toi, mon +épée: tu es rassasiée de sang et de carnage.</p> + +<p class="stage1">(Il ôte son casque et suspend son bouclier derrière lui.)</p> + +<p class="stage1">(Achille survient à la tête de ses Myrmidons.)</p> + +<p>ACHILLE.—Regarde, Hector, vois: le soleil est prêt à +se coucher; vois comme la nuit hideuse suit la trace de +l'astre au moment où il va s'abaisser sous l'horizon, et +faire place aux ténèbres pour terminer le jour: la vie +d'Hector est finie.</p> + +<p>HECTOR.—Je suis désarmé. N'abuse pas de cet avantage, +Grec.</p> + +<p>ACHILLE.—Frappez, soldats, frappez! c'est lui que je +cherche. <span class="stage2">(<i>Hector tombe</i>.)</span> Ilion, tu vas tomber après lui; +Troie, tombe en ruines! ici gisent ton coeur, tes os et +tes muscles.—Allons, Myrmidons; et criez tous de toutes +vos forces: Achille a tué le puissant Hector! <span class="stage2">(<i>On sonne +la retraite</i>.)</span> Écoutez: on sonne la retraite du côté des +Grecs.</p> + +<p>UN MYRMIDON.—Les trompettes de Troie la sonnent +aussi, seigneur.</p> + +<p>ACHILLE.—Les dragons de la nuit étendent leurs ailes +sur la terre et séparent les deux armées comme les juges +du combat; mon épée à demi rassasiée, qui aurait volontiers +achevé son repas, charmée de ce morceau friand, +rentre ainsi dans son lit. <span class="stage2">(<i>Il remet son épée dans le fourreau</i>.)</span>—Allons, +liez son corps à la queue de mon cheval: +je veux traîner ce Troyen le long de la plaine.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + + +<h3>SCÈNE X</h3> + +<p class="stage1">Toujours entre la ville et le camp des Grecs.</p> + +<p class="stage1">AGAMEMNON, AJAX, MÉNÉLAS, NESTOR, DIOMÈDE +<i>et les autres guerriers en marche</i>.—<i>Acclamations</i>.</p> +<br> + + +<p>AGAMEMNON.—Écoutez, écoutez! Quelles sont ces +clameurs?</p> + +<p>NESTOR.—Silence, tambours.</p> + +<p>UN CRI.—Achille! Achille! Hector est tué! Achille!</p> + +<p>DIOMÈDE.—On crie: Hector est tué, et par Achille!</p> + +<p>AJAX.—Si cela est, qu'il ne s'en enorgueillisse pas. Le +grand Hector était un aussi brave guerrier que lui.</p> + +<p>AGAMEMNON.—Marchons avec ordre.—Qu'on dépêche +quelqu'un pour prier Achille de venir nous trouver +dans notre tente. Si les dieux nous ont témoigné leur +faveur par la mort d'Hector, la fameuse Troie est à +nous, et nos sanglantes guerres sont finies.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE XI</h3> + +<p class="stage1">Une autre partie du champ de bataille.</p> + + +<p class="stage1">ÉNÉE, <i>suivi des Troyens</i>.</p> +<br> + +<p>ÉNÉE.—Arrêtez, nous sommes maîtres du champ de bataille; +ne rentrons pas chez nous; restons ici toute la nuit.</p> + +<p class="stage1">(Troïlus arrive.)</p> + +<p>TROÏLUS.—Hector est tué.</p> + +<p>TOUS LES TROYENS.—Hector!—Que les dieux nous en +préservent!</p> + +<p>TROÏLUS.—Il est mort; et, attaché à la queue du cheval +de son meurtrier, comme le plus vil des animaux, il +est honteusement traîné le long de la plaine. Cieux! +courroucez-vous, hâtez-vous d'accomplir votre vengeance. +Asseyez-vous, dieux, sur vos trônes, et souriez +à Troie; oui, montrez votre clémence dans la rapidité de +nos désastres, et ne prolongez point notre destruction +inévitable.</p> + +<p>ÉNÉE.—Seigneur, vous découragez toute l'armée.</p> + +<p>TROÏLUS.—Vous qui me parlez ainsi, vous ne me comprenez +pas. Je ne parle pas de fuite, de crainte ou de +mort; mais je brave tous les dangers, tous les maux +dont nous menacent les hommes et les dieux. Hector +n'est plus! Qui l'annoncera à Priam ou à Hécube? Que +celui qui veut être appelé un hibou sinistre aille à Troie, +et dise: Hector est mort! Ce mot changera Priam en +pierre, et les épouses et les jeunes filles en fontaines +et en Niobés, fera de froides statues des jeunes gens, +et, en un mot, jettera Troie entière dans la consternation. +Mais allons, marchons! Hector est mort, il n'y +a rien de plus à dire: arrêtez cependant... Exécrables +tentes, fièrement plantées sur nos plaines phrygiennes, +que Titan se lève aussitôt qu'il l'osera, je vous traverserai +de part en part. Et toi, lâche géant, nul espace de +terre ne séparera nos deux haines: je t'obséderai comme +une conscience coupable qui crée des spectres aussi vite +que la fureur enfante des pensées. Donnez le signal de la +marche vers Troie; prenons courage et marchons; l'espoir +de la vengeance couvrira notre douleur intérieure.</p> + +<p class="stage1">(Énée sort avec les Troyens.)</p> + +<p class="stage1">(Au moment où Troïlus va sortir, Pandare entre de l'autre côté.)</p> + +<p>PANDARE.—Écoutez donc, écoutez donc!</p> + +<p>TROÏLUS.—Loin d'ici, vil entremetteur! que l'ignominie +et la honte poursuivent ta vie et accompagnent à +jamais ton nom!</p> + +<p class="stage1">(Troïlus sort.)</p> + +<p>PANDARE.—Voilà un excellent topique pour mes douleurs. +O monde! monde! monde! c'est ainsi que le pauvre +agent est méprisé! O fourbes et entremetteurs, comme à +force de protestations on vous presse d'agir, et comme +on vous en récompense mal! Pourquoi donc nos efforts +sont-ils si recherchés et nos succès si dédaignés! Quels +vers citer à ce sujet? quels exemples? Voyons.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Le bourdon chante joyeusement</p> +<p>Tant qu'il conserve son miel et son aiguillon;</p> +<p>Mais une fois qu'il a perdu sa queue armée,</p> +<p>Adieu son miel et ses doux bourdonnements.</p> +</div></div> + +<p>Bonnes gens qui faites le commerce de la chair, écrivez +cette leçon sur vos tapisseries.</p> + +<p>Vous tous qui dans cette assemblée êtes du château de +la complaisance, que vos yeux, à demi sortis de leur +orbite pleurent la chute de Pandare; ou, si vous ne pouvez +pleurer, du moins donnez-lui quelques gémissements; +si ce n'est pas pour moi, que ce soit pour les +douleurs de vos os malades, vous frères et soeurs, qui +faites métier de veiller à la porte. Dans deux mois d'ici +environ, mon testament sera fait; il le serait même déjà, +sans la crainte que j'ai que quelque maligne oie de +Winchester<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a> ne le sifflât: jusqu'à ce moment je transpirerai +et chercherai mes aises; et, l'instant venu, je +vous lègue mes maladies.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54: </b><a href="#footnotetag54">(retour) </a><p>Les filles de joie étaient anciennement sous la +juridiction de l'évêque de Winchester.</p></blockquote> + +<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p> +<br><br><br> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Troïlus et Cressida, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TROÏLUS ET CRESSIDA *** + +***** This file should be named 18313-h.htm or 18313-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/3/1/18313/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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