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+The Project Gutenberg EBook of Troïlus et Cressida, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Troïlus et Cressida
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: May 4, 2006 [EBook #18313]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TROÏLUS ET CRESSIDA ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
+
+
+
+
+
+ Note du transcripteur.
+
+ ===========================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 4
+
+ Mesure pour mesure.--Othello.--Comme il vous plaira.
+ Le conte d'hiver.--Troïlus et Cressida.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+
+ ==========================================================
+
+
+
+
+ TROÏLUS ET CRESSIDA
+
+ TRAGÉDIE
+
+
+
+ NOTICE
+ SUR
+ TROÏLUS ET CRESSIDA
+
+
+Si, dans _Troïlus et Cressida_, le poëte traite un peu lestement les
+héros de l'_Iliade_, si ces grands noms lui ont si peu imposé qu'il est
+douteux que cette composition dramatique ne soit pas une parodie, ne
+croyons pas que Shakspeare ait blasphémé contre la divinité d'Homère;
+rappelons-nous que nos anciens romanciers avaient fait des demi-dieux
+et des héros de l'antiquité de véritables chevaliers errants, et
+qu'Hercule, Thésée, Jason, Achille, conservaient, pendant dix gros
+volumes, les mêmes moeurs que les Lancelot, les Roland, les Olivier, et
+d'autres paladins chrétiens.
+
+C'est à Chaucer que Shakspeare nous semble en grande partie redevable de
+l'idée de _Troïlus et Cressida_; mais les grands traits avec lesquels
+il dessine les caractères de ses autres héros, Hector, Achille, Ajax,
+Diomède, Agamemnon, Nestor, le lâche et satirique Thersite, l'amitié
+d'Achille et de Patrocle, l'éloquence d'Ulysse, que la Minerve d'Homère
+n'eût pas si bien inspiré; enfin, quelques traits historiques qu'on ne
+trouve ni dans Chaucer, ni dans Caxton, ni dans aucun des romanciers du
+moyen âge, font conjecturer que Shakspeare aurait bien pu connaître par
+la traduction quelques livres de l'_Iliade_.
+
+Quoi qu'il en soit, jamais Shakspeare ne s'est moins occupé de l'effet
+théâtral que dans cette pièce. Nous passons en revue avec lui tous ces
+héros, que nos souvenirs classiques nous rendent sacrés, sans pouvoir
+résister à la tentation de les trouver parfois ridicules, et cependant
+naturels.
+
+Hector, qui paraît d'abord digne de concentrer sur lui tout l'intérêt,
+parce qu'il est représenté comme le plus aimable, nous surprend tout à
+coup en refusant de se battre avec Ajax, parce qu'il est son cousin.
+On ne pardonnerait point à Shakspeare cette excuse, s'il ne faisait en
+quelque sorte réparation d'honneur à ce héros en le faisant périr d'une
+mort sublime.
+
+Ajax est un des caractères les plus originaux de la pièce, et s'accorde
+assez bien avec celui de l'_Iliade_. Il forme avec Achille un
+contraste habilement ménagé. On trouverait encore de nos jours à faire
+l'application de son portrait tel que l'esquisse Alexandre.
+
+Achille est bien aussi l'Achille de l'_Iliade_; mais il se déshonore en
+excitant les bouffonneries de Patrocle et la méchanceté de Thersite; et
+il y a quelque chose de révoltant dans la froide férocité avec laquelle
+il égorge Hector.
+
+Le vieux roi de Pylos ne paraît que pour nous montrer sa barbe blanche
+et recevoir les compliments d'Ulysse. Celui-ci possède à lui seul
+l'éloquence et la raison de la pièce; mais il faut bien que ses discours
+soient sublimes, car il ne fait que des discours. Les autres héros de
+Troie et du camp des Grecs jouent un rôle encore moins important, et
+pour la prise de Troie, et pour l'intrigue des deux amants.
+
+Troïlus lui-même a pour caractère de n'en point avoir. Sa patience nous
+fait sourire; on a peine à croire à ses emportements qui, du reste,
+comme l'observe Schlegel, ne font mal à personne. Mais les caractères
+de Cressida et de Pandarus sont frappants de vérité et d'originalité; le
+nom de celui-ci est devenu dans la langue anglaise un mot honnête pour
+exprimer un métier qui ne l'est guère, et qui n'a point d'équivalent
+dans la nôtre; car le _Bonneau_ de _la Pucelle_ de Voltaire n'est pas
+encore proverbial parmi nous.
+
+Cressida nous amuse par son étourderie; elle devient amoureuse de
+Troïlus par désoeuvrement, et le quitte par pure légèreté. Sa passion
+pour Diomède n'est pas plus sérieuse que la première; un troisième
+galant n'aurait qu'à s'offrir pour le supplanter aussi facilement que
+l'a été Troïlus.
+
+On peut lui appliquer le vers de lord Byron:
+
+ _Thou art not false, but thou art fickle_.
+ Tu n'es point perfide, tu n'es que légère.
+
+Si cette pièce n'est pas une des plus morales et des plus fortement
+conçues de Shakspeare, elle n'est pas une des moins amusantes et des
+moins instructives. Naturellement, Shakspeare ne se passionne pour aucun
+de ses personnages; nulle part, peut-être, il n'est entièrement sérieux
+ou entièrement comique; mais c'est ici surtout qu'il s'est fait un jeu
+du caprice de ses idées, et qu'il semble avoir voulu donner un double
+sens à sa composition.
+
+Johnson observe que le style de Shakspeare, dans _Troïlus et Cressida_,
+est plus correct que dans la plupart de ses pièces; on doit y remarquer
+aussi une foule d'observations politiques et morales, cachet d'un génie
+supérieur.
+
+Dryden a refait cette tragédie avec des changements. Il a donné au
+fond une nouvelle forme; il a omis quelques personnages, et ajouté
+Andromaque: en général, il y a plus d'ordre et de liaison dans ses
+scènes, et quelques-unes sont neuves et du plus bel effet.
+
+Selon Malone, Shakspeare aurait composé _Troïlus et Cressida_ en
+1602[1].
+
+[Note 1: _Troïlus and Cressida, or Truth found too late_ (ou la
+_Vérité connue trop tard)._ London, 1679.]
+
+
+
+TROÏLUS ET CRESSIDA
+
+TRAGÉDIE
+
+
+
+ PERSONNAGES
+
+ PRIAM, roi de Troie.
+ HECTOR, )
+ TROÏLUS, )
+ PARIS, ) ses fils.
+ DÉIPHOBE, )
+ HÉLÉNUS, )
+
+ ÉNÉE, )
+ ANTÉNOR, ) chefs troyens.
+
+ PANDARE, oncle de Cressida.
+ CALCHAS, prêtre troyen du parti des Grecs.
+ MARGARÉLON, fils naturel de Priam.
+ AGAMEMNON, général des Grecs.
+ MÉNÉLAS, son frère.
+
+ ACHILLE, )
+ AJAX, )
+ ULYSSE, ) chefs des Grecs.
+ NESTOR, )
+ DIOMÈDE, )
+ PATROCLE, )
+
+ THERSITE, Grec difforme et lâche.
+ ALEXANDRE, serviteur de Cressida.
+ UN SERVITEUR DE TROÏLUS.
+ UN SERVITEUR DE PARIS.
+ UN SERVITEUR DE DIOMÈDE.
+ HÉLÈNE, femme de Ménélas.
+ ANDROMAQUE, femme d'Hector.
+ CASSANDRE, fille de Priam, proph.
+ CRESSIDA, fille de Calchas.--SOLDATS GRECS ET TROYENS, etc.
+
+La scène est tantôt dans Troie, et tantôt dans le camp des Grecs.
+
+
+
+
+ PROLOGUE.
+
+
+Troie est le lieu de la scène. Des îles de la Grèce, une foule de
+princes enflammés d'orgueil et de courroux ont envoyé au port d'Athènes
+leurs vaisseaux chargés de combattants et des apprêts d'une guerre
+cruelle. Soixante-neuf chefs, rois couronnés d'autant de petits empires,
+sont sortis de la baie athénienne et ont vogué vers la Phrygie, tous
+liés par le voeu solennel de saccager Troie. Dans ses fortes murailles,
+Hélène, l'épouse du roi Ménélas, dort en paix dans les bras de son
+ravisseur Pàris; et voilà la cause de cette grande querelle. Les Grecs
+abordent à Ténédos, et là leurs vaisseaux vomissent de leurs larges
+flancs sur le rivage tout l'appareil de la guerre. Déjà les Grecs,
+pleins d'ardeur et fiers de leurs forces encore entières, plantent leurs
+tentes guerrières sur les plaines de Dardanie. Les six portes de la cité
+de Priam, la porte Dardanienne, la Thymbrienne, l'Ilias, la Chétas, la
+Troyenne et l'Anténoride, avec leurs lourds verroux et leurs barres de
+fer, enferment et défendent les enfants de Troie.--Maintenant l'attente
+agite les esprits inquiets dans l'un et l'autre parti; Grecs et Troyens
+sont disposés à livrer tout aux hasards de la fortune:--Et moi je viens
+ici comme un Prologue armé;--mais non pas pour vous faire un défi dans
+la confiance que m'inspire la plume de l'auteur, ou le jeu des acteurs,
+mais simplement pour offrir le costume assorti au sujet, et pour vous
+dire, spectateurs bénévoles, que notre pièce, franchissant tout l'espace
+antérieur et les premiers germes de cette querelle, court se placer au
+milieu même des événements, pour se replier ensuite sur tout ce qui peut
+entrer et s'arranger dans un plan. Approuvez ou blâmez, faites à votre
+gré; maintenant, bonne ou mauvaise fortune, c'est la chance de la
+guerre.
+
+
+
+
+ ACTE PREMIER
+
+
+SCÈNE I
+
+La scène est devant le palais de Priam.
+
+_Entrent_ TROÏLUS _armé et_ PANDARE.
+
+
+TROÏLUS.--Appelez mon varlet[2]; je veux me désarmer. Eh! pourquoi
+ferais-je la guerre hors des murs de Troie, lorsque j'ai à soutenir de
+si cruels combats ici dans mon sein? Que le Troyen qui est maître de son
+coeur aille au champ de bataille: le coeur de Troïlus, hélas! n'est plus
+à lui.
+
+[Note 2: Ci-gît Hakin et son varlet Tout déarmé et tout défaict Avec
+son espée et sa loche.]
+
+PANDARE.--N'y a-t-il point de remède à toutes ces plaintes?
+
+TROÏLUS.--Les Grecs sont forts, habiles autant que forts, fiers autant
+qu'habiles, et vaillants autant que fiers. Mais moi, je suis plus faible
+que les pleurs d'une femme, plus paisible que le sommeil, plus crédule
+que l'ignorance. Je suis moins brave qu'une jeune fille pendant la nuit,
+et plus novice que l'enfance sans expérience.
+
+PANDARE.--Allons! je vous en ai assez dit là-dessus: quant à moi, je
+ne m'en mêlerai plus. Celui qui veut faire un gâteau du froment doit
+attendre la mouture.
+
+TROÏLUS.--Ne l'ai-je pas attendu?
+
+PANDARE.--Oui, la mouture; mais il faut attendre le blutage.
+
+TROÏLUS.--N'ai-je pas attendu?
+
+PANDARE.--Oui, le blutage: mais il vous faut attendre la levure.
+
+TROÏLUS.--Je l'ai attendue aussi.
+
+PANDARE.--Oui, la levure: mais ce n'est pas tout, il faut encore pétrir,
+faire le gâteau, chauffer le four, cuire; et il faut bien attendre
+encore que le gâteau se refroidisse, ou vous risquez de vous brûler les
+lèvres.
+
+TROÏLUS.--La patience elle-même, toute déesse qu'elle est, supporte la
+souffrance moins paisiblement que moi. Je m'assieds à la table royale
+de Priam, et lorsque la belle Cressida vient s'offrir à ma pensée,--que
+dis-je, traître, quand elle vient?--Quand en est-elle jamais absente?
+
+PANDARE.--Eh bien! elle était plus belle hier au soir que je ne l'ai
+jamais vue, ni elle ni aucune autre femme.
+
+TROÏLUS.--J'en étais à vous dire...--Quand mon coeur, comme ouvert
+par un violent soupir, était prêt à se fendre en deux; dans la crainte
+qu'Hector, ou mon père, ne me surprissent, j'ai enseveli ce soupir dans
+le pli d'un sourire, comme le soleil lorsqu'il éclaire un orage: mais
+le chagrin, que voile une gaieté apparente, est comme une joie que le
+destin change en une tristesse soudaine.
+
+PANDARE.--Si ses cheveux n'étaient pas d'une nuance plus foncée que ceux
+d'Hélène, allons, il n'y aurait pas plus de comparaison à faire entre
+ces deux femmes... mais, quant à moi, elle est ma parente: je ne
+voudrais pas, comme on dit, trop la vanter.--Mais je voudrais que
+quelqu'un l'eût entendue parler hier, comme je l'ai entendue, moi... Je
+ne veux pas déprécier l'esprit de votre soeur Cassandre.--Mais...
+
+TROÏLUS.--O Pandare, je vous le déclare... Pandare, quand je vous dis
+que là sont ensevelies toutes mes espérances, ne me répliquez pas, pour
+me dire à combien de brasses de profondeur elles sont plongées. Je vous
+dis que je suis fou d'amour pour Cressida; vous me répondez qu'elle est
+belle, vous versez dans la plaie ouverte de mon coeur tout le charme de
+ses yeux, de sa chevelure, de ses joues, de son port, de sa voix. Vous
+parlez de sa main! auprès de laquelle toutes les blancheurs sont de
+l'encre qui trahit elle-même sa noirceur; auprès de la douceur de
+son toucher, le duvet du cygne même est rude, et la sensation la plus
+exquise est grossière comme la main du laboureur.--Voilà ce que vous me
+dites. Et tout ce que vous me dites est la vérité, comme lorsque je dis
+que je l'aime.--Mais en me parlant ainsi, au lieu de baume et d'huile,
+vous plongez dans chaque blessure que m'a faite l'amour le couteau qui
+les a ouvertes.
+
+PANDARE.--Je ne dis que la vérité.
+
+TROÏLUS.--Vous n'en dites pas encore assez.
+
+PANDARE.--Ma foi, je ne veux plus m'en mêler: qu'elle soit ce qu'elle
+voudra; si elle est belle, tant mieux pour elle; si elle ne l'est pas,
+elle a le remède dans ses propres mains.
+
+TROÏLUS.--Bon Pandare! eh bien! Pandare?
+
+PANDARE.--J'en suis pour mes peines: je suis mal vu d'elle et mal vu de
+vous: je me suis mêlé de négocier entre vous deux, mais on me sait fort
+peu gré de mes soins.
+
+TROÏLUS.--Quoi! seriez-vous fâché, Pandare? Le seriez-vous contre moi?
+
+PANDARE.--Parce qu'elle est ma parente, elle n'est pas aussi belle
+qu'Hélène. Si elle n'était pas ma parente, elle serait aussi belle le
+vendredi qu'Hélène le dimanche. Mais qu'est-ce que cela me fait à moi?
+Fût-elle noire comme un nègre, peu importe: cela m'est bien égal.
+
+TROÏLUS.--Est-ce que je dis qu'elle n'est pas belle?
+
+PANDARE.--Peu importe que vous le disiez ou que vous ne le disiez pas;
+c'est une sotte de rester ici sans son père, qu'elle aille trouver les
+Grecs; et je le lui dirai, la première fois que je la verrai; pour ce
+qui est de moi, c'est fini, je ne m'en mêlerai plus.
+
+TROÏLUS.--Pandare...
+
+PANDARE.--Non, jamais.
+
+TROÏLUS.--Mon cher Pandare...
+
+PANDARE.--Je vous en prie, ne m'en parlez plus, je veux tout laisser là,
+comme je l'ai trouvé; et tout est fini.
+
+(Pandare sort.)
+
+(Bruit de guerre.)
+
+TROÏLUS.--Silence, odieuses clameurs! silence, rudes sons! insensés des
+deux partis! Il faut bien qu'Hélène soit belle, puisque vous la fardez
+tous les jours de votre sang. Moi, je ne puis combattre pour un pareil
+sujet: il est trop chétif pour mon épée. Mais Pandare... O dieux, comme
+vous me tourmentez! Je ne puis arriver à Cressida que par Pandare; et il
+est aussi difficile de l'engager à lui faire la cour pour moi, qu'elle
+est obstinée dans sa vertu contre toute sollicitation. Au nom de ton
+amour pour ta Daphné, dis-moi, Apollon, ce qu'est Cressida, ce qu'est
+Pandare, et ce que je suis. Le lit de cette belle est l'Inde: elle est
+la perle qui y repose; je vois l'errant et vaste Océan, dans l'espace
+qui est entre Ilion et le lieu de sa demeure: moi, je suis le marchand,
+et ce Pandare, qui vogue de l'un à l'autre bord, est ma douteuse
+espérance; mon remorqueur et mon vaisseau.
+
+(Bruit de guerre. Entre Énée.)
+
+ÉNÉE.--Quoi donc, prince Troïlus! pourquoi n'êtes-vous pas sur le champ
+de bataille?
+
+TROÏLUS.--Parce que je n'y suis pas; cette réponse de femme est à
+propos, car c'est pour une femme que l'on sort de ces murs. Quelles
+nouvelles, aujourd'hui, Énée, du champ de bataille?
+
+ÉNÉE.--Que Pâris est rentré blessé dans la ville.
+
+TROÏLUS.--Par qui, Énée?
+
+ÉNÉE.--Par Ménélas, Troïlus.
+
+TROÏLUS.--Que le sang de Pâris coule: c'est une blessure à dédaigner.
+Pâris a été percé par la corne de Ménélas.
+
+ÉNÉE.--Écoutez, quelle belle chasse on donne aujourd'hui hors de la
+ville!
+
+TROÏLUS.--Il y en aurait une plus belle dans la ville si _vouloir_ était
+_pouvoir_.--Mais allons à la chasse de la plaine!--Vous y rendez-vous?
+
+ÉNÉE.--En toute hâte.
+
+TROÏLUS.--Venez, allons-y ensemble.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Une rue de Troie.
+
+_Entrent_ CRESSIDA et ALEXANDRE[3].
+
+[Note 3: Alexandre est ici un valet, ce n'est pas Alexandre Pâris,
+il est vrai que Pandare va tout à l'heure lui dire bonjour, mais les
+gens comme Pandare sont les plus affables du monde.]
+
+
+CRESSIDA.--Qui étaient celles qui viennent de passer près de nous?
+
+ALEXANDRE.--La reine Hécube et Hélène.
+
+CRESSIDA.--Et où vont-elles?
+
+ALEXANDRE.--Elles vont voir la bataille, de la tour de l'Orient, dont la
+hauteur commande en souveraine toute la vallée; Hector, dont la patience
+est inébranlable, comme la vertu même, était ému aujourd'hui. Il a
+grondé Andromaque et frappé son écuyer; et comme s'il était question
+d'économie de ménage dans la guerre, il s'est levé avant le soleil pour
+s'armer à la légère et se rendre sur le champ de bataille dont chaque
+fleur pleurait, comme si elle pressentait prophétiquement les effets du
+courroux d'Hector.
+
+CRESSIDA.--Et quel était le sujet de sa colère?
+
+ALEXANDRE.--Voici le bruit qui s'est répandu. Il y a, dit-on, parmi les
+Grecs, un héros du sang troyen, neveu d'Hector: on le nomme Ajax.
+
+CRESSIDA.--Fort bien; et que dit-on de lui?
+
+ALEXANDRE.--On dit que c'est un homme _perse_, et qui se tient tout
+seul[4].
+
+[Note 4: _Stands alone, stat solus_, proéminent; _to stand_ veut
+dire aussi se tenir debout, de là l'équivoque.]
+
+CRESSIDA.--On en peut dire autant de tous les hommes, à moins qu'ils ne
+soient ivres, malades, ou sans jambes.
+
+ALEXANDRE.--Cet homme, madame, a volé à plusieurs animaux leurs qualités
+distinctives. Il est aussi vaillant que le lion, aussi grossier que
+l'ours, aussi lent que l'éléphant: c'est un homme en qui la nature a
+tellement accumulé les humeurs diverses, qu'en lui la valeur se mêle à
+la folie, et que la folie est assaisonnée de prudence: il n'y a pas un
+homme qui ait une vertu dont il n'ait une étincelle, un défaut dont
+il n'ait quelque teinte. Il est mélancolique sans sujet et gai à
+rebrousse-poil. Il a des jointures pour tous ses membres; mais tout en
+lui est si démanché, que c'est un Briarée goutteux avec cent bras dont
+il ne peut faire usage, un Argus aveugle avec cent yeux dont il ne voit
+pas clair.
+
+CRESSIDA.--Mais comment cet homme, qui me fait sourire, peut-il exciter
+le courroux d'Hector?
+
+ALEXANDRE.--On dit qu'il a lutté hier avec Hector dans le combat et
+qu'il l'a terrassé. Furieux et honteux depuis cet affront, Hector n'en a
+ni mangé ni dormi.
+
+(Entre Pandare.)
+
+CRESSIDA.--_Qui_ vient à nous?
+
+ALEXANDRE.--Madame, c'est votre oncle Pandare.
+
+CRESSIDA.--Hector est un brave guerrier.
+
+ALEXANDRE.--Autant qu'homme au monde, madame.
+
+PANDARE.--Que dites-vous là? que dites-vous là?
+
+CRESSIDA.--Bonjour, mon oncle Pandare.
+
+PANDARE.--Bonjour, ma nièce Cressida. De quoi parlez-vous?--Ah! bonjour,
+Alexandre.--Eh bien! ma nièce, comment vous portez-vous? Depuis quand
+êtes-vous à Ilion[5]?
+
+[Note 5: Ilion était le palais de Troie.]
+
+CRESSIDA.--Depuis ce matin, mon oncle.
+
+PANDARE.--De quoi parliez-vous quand je suis arrivé?--Hector était-il
+armé et sorti avant que vous vinssiez à Ilion? Hélène n'était pas levée?
+n'est-ce pas?
+
+CRESSIDA.--Hector était parti; mais Hélène n'était pas encore levée.
+
+PANDARE.--Oui, Hector a été bien matinal.
+
+CRESSIDA.--C'était de lui que nous causions, et de sa colère.
+
+PANDARE.--Est-ce qu'il était en colère?
+
+CRESSIDA.--Il le dit, lui.
+
+PANDARE.--Oui, cela est vrai. J'en sais aussi la cause; il en couchera
+par terre aujourd'hui, je peux le leur promettre; et il y a aussi
+Troïlus qui ne le suivra pas de loin: qu'ils prennent garde à Troïlus;
+je peux leur dire cela aussi.
+
+CRESSIDA.--Quoi! est-ce qu'il est en colère aussi?
+
+PANDARE.--Qui, Troïlus? Troïlus est le plus brave des deux.
+
+CRESSIDA.--O Jupiter, il n'y a pas de comparaison.
+
+PANDARE.--Comment! pas de comparaison entre Troïlus et Hector?
+Reconnaîtriez-vous un homme si vous le voyiez?
+
+CRESSIDA.--Oui, si je l'avais jamais vu auparavant et si je le
+connaissais.
+
+PANDARE.--Eh bien! je dis que Troïlus est Troïlus.
+
+CRESSIDA.--Oh! vous dites comme moi; car je suis sûre qu'il n'est pas
+Hector.
+
+PANDARE.--Non; et Hector n'est pas Troïlus, à quelques égards.
+
+CRESSIDA.--Cela est exactement vrai de tous deux: il est lui-même, et
+pas un autre.
+
+PANDARE.--Lui-même? Hélas! le pauvre Troïlus! je voudrais bien qu'il le
+fût.
+
+CRESSIDA.--Il l'est aussi.
+
+PANDARE.--S'il l'est, je veux aller nu-pieds jusqu'à l'Inde.
+
+CRESSIDA.--Il n'est pas Hector.
+
+PANDARE.--Lui-même? Oh! non, il n'est pas lui-même.--Plût au ciel qu'il
+fût lui-même! Allons, les dieux sont au-dessus de nous; le temps amène
+les biens ou finit les maux. Allons, Troïlus, allons... je voudrais que
+mon coeur fût dans son sein!--Non, Hector ne vaut pas mieux que Troïlus.
+
+CRESSIDA.--Pardonnez-moi.
+
+PANDARE.--Il est plus âgé.
+
+CRESSIDA.--Pardonnez-moi, pardonnez-moi.
+
+PANDARE.--L'autre n'est pas encore parvenu à son âge; vous m'en direz
+des nouvelles quand il y sera venu: Hector n'aura jamais son esprit de
+toute l'année.
+
+CRESSIDA.--Il n'en aura pas besoin s'il a le sien.
+
+PANDARE.--Ni ses qualités.
+
+CRESSIDA.--N'importe.
+
+PANDARE.--Ni sa beauté.
+
+CRESSIDA.--Elle ne lui siérait pas; la sienne lui va mieux.
+
+PANDARE.--Vous n'avez pas de jugement, ma nièce: Hélène elle-même jurait
+l'autre jour que Troïlus, pour un teint brun (car son teint est brun, il
+faut que je l'avoue), et pas brun, pourtant...
+
+CRESSIDA.--Non; mais brun.
+
+PANDARE.--D'honneur, pour dire la vérité, il est brun et pas brun.
+
+CRESSIDA.--Oui, pour dire la vérité, cela est vrai et n'est pas vrai.
+
+PANDARE.--Enfin elle vantait son teint au-dessus de celui de Pâris.
+
+CRESSIDA.--Mais Pâris a assez de couleurs.
+
+PANDARE.--Oui, il en a assez.
+
+CRESSIDA.--Eh bien! en ce cas, Troïlus en aurait trop. Si elle l'a mis
+au-dessus de Pâris, son teint est plus vif que le sien; si Pâris a assez
+de couleurs et Troïlus davantage, c'est un éloge trop fort pour un beau
+teint. J'aimerais autant que la langue dorée d'Hélène eût vanté Troïlus
+pour un nez de cuivre.
+
+PANDARE.--Je vous jure que je crois qu'Hélène l'aime plus qu'elle n'aime
+Pâris.
+
+CRESSIDA.--C'est donc une joyeuse Grecque?
+
+PANDARE.--Oui, je suis sûr qu'elle l'aime. Elle alla l'aborder l'autre
+jour dans l'embrasure de la fenêtre.--Et vous savez, qu'il n'a pas plus
+de trois ou quatre poils au menton.
+
+CRESSIDA.--Oh! oui, l'arithmétique d'un garçon de cabaret peut trouver
+le total de tout ce qu'il en possède.
+
+PANDARE.--Il est bien jeune, et cependant, à trois livres près, il
+enlève autant que son frère Hector.
+
+CRESSIDA.--Quoi! si jeune et déjà si vieux voleur[6]?
+
+[Note 6: _Lifter_, voleur. _Illistus_, en langue gothique, voulait
+dire voleur; équivoque sur le mot.]
+
+PANDARE.--Mais pour vous prouver qu'Hélène est amoureuse de lui, elle
+l'aborda, et elle lui passa sa main blanche sous la fente du menton.
+
+CRESSIDA.--Que Junon ait pitié de nous! comment! a-t-il le menton fendu?
+
+PANDARE.--Hé! vous savez bien qu'il a une fossette: je ne crois pas
+qu'il y ait un homme, dans toute la Phrygie, à qui le sourire aille
+mieux.
+
+CRESSIDA.--Oh! il a un fier sourire.
+
+PANDARE.--N'est-ce pas?
+
+CRESSIDA.--Oh! oui; c'est comme un nuage en automne.
+
+PANDARE.--Allons, poursuivez.--Mais pour prouver qu'Hélène aime
+Troïlus...
+
+CRESSIDA.--Troïlus acceptera la preuve, si vous voulez en venir là.
+
+PANDARE.--Troïlus? Il n'en fait pas plus de cas que je ne fais d'un oeuf
+de serpent.
+
+CRESSIDA.--Si vous aimiez un oeuf de serpent autant que vous aimez une
+tête vide, vous mangeriez les petits dans la coque.
+
+PANDARE.--Je ne peux m'empêcher de rire, quand je songe comme elle lui
+chatouillait le menton.--Il est vrai qu'elle a une main d'une blancheur
+divine, il faut en faire l'aveu.
+
+CRESSIDA.--Sans qu'il soit besoin de vous donner la question pour cela.
+
+PANDARE.--Et elle voulait à toute force découvrir un poil blanc sur son
+menton.
+
+CRESSIDA.--Hélas! pauvre menton: il y a mainte verrue plus riche que lui
+en poils.
+
+PANDARE.--Mais, on se mit tant à rire.--La reine Hécube en a tant ri,
+que ses yeux en pleuraient.
+
+CRESSIDA.--Des meules de moulin!
+
+PANDARE.--Et Cassandre riait!
+
+CRESSIDA.--Mais c'était un feu plus doux qu'on voyait dans le creux de
+ses yeux: ses yeux ont-ils pleuré aussi?
+
+PANDARE.--Et Hector riait...
+
+CRESSIDA.--Et pourquoi tous ces éclats de rire?
+
+PANDARE.--Eh! à cause du poil blanc qu'Hélène avait découvert sur le
+menton de Troïlus.
+
+CRESSIDA.--Si ç'avait été un poil vert, j'en aurais ri aussi.
+
+PANDARE.--Ils n'ont pas tant ri du poil que de la jolie réponse de
+Troïlus.
+
+CRESSIDA.--- Quelle fut sa réponse?
+
+PANDARE.--Elle lui dit: «Il n'y a que cinquante et un poils sur votre
+menton, et il y en a un de blanc.»
+
+CRESSIDA.--C'était là le propos d'Hélène?
+
+PANDARE.--Oui, n'en doutez pas. «Cinquante et un poils, répond Troïlus,
+et un blanc? Ce poil blanc est mon père, et tous les autres sont
+ses enfants.--Jupiter! dit-elle, lequel de ces poils est Pâris, mon
+époux?--Le fourchu, répliqua-t-il: arrachez-le, et le lui donnez.» Mais
+on en rit tant, on en rit tant! et Hélène rougit si fort, et Pâris fut
+si courroucé, et toute l'assemblée poussa tant d'éclats de rire, que
+cela passe toute idée.
+
+CRESSIDA.--Allons, laissons cela: car il y a longtemps que cela dure.
+
+PANDARE.--Eh bien! ma nièce; je vous ai dit quelque chose hier,
+pensez-y.
+
+CRESSIDA.--C'est ce que je fais.
+
+PANDARE.--Je vous jure que c'est la vérité, il vous pleurerait comme
+s'il était né en avril.
+
+CRESSIDA.--Et moi je pousserais sous ses larmes comme si j'étais une
+ortie du mois de mai.
+
+(On entend résonner la retraite.)
+
+PANDARE.--Écoutez, les voilà qui reviennent du champ de bataille: nous
+tiendrons-nous ici, pour les voir passer et défiler vers Ilion? Restons,
+ma chère nièce, ma bonne nièce Cressida.
+
+CRESSIDA.--Comme cela vous fera plaisir.
+
+PANDARE.--Oh! voici, voici une place excellente: nous pouvons d'ici voir
+à merveille; je vais vous les nommer l'un après l'autre, à mesure qu'ils
+vont passer. Mais surtout remarquez bien Troïlus.
+
+(Énée passe le premier sur le théâtre.)
+
+CRESSIDA.--Ne parlez pas si haut.
+
+PANDARE.--Voilà Énée. N'est-ce pas un bel homme? C'est une des fleurs de
+Troie. Je puis vous dire....--Mais remarquez Troïlus: vous allez le voir
+bientôt.
+
+(Anténor suit.)
+
+CRESSIDA.--Quel est celui-là?
+
+PANDARE.--C'est Anténor: il a l'esprit fin, je puis vous dire, et c'est
+un homme d'assez de mérite: c'est une des têtes les plus solides qu'il y
+ait dans Troie; et il est bien fait de sa personne.--Quand donc viendra
+Troïlus? Je vais tout à l'heure vous montrer Troïlus. S'il m'aperçoit,
+vous le verrez me faire un signe de tête.
+
+CRESSIDA.--Vous donnera-t-il un signe de tête.
+
+PANDARE.--Vous verrez.
+
+CRESSIDA.--Alors le moins fou en donnera à l'autre[7].
+
+[Note 7: Jeu de mots sur _noddy_, niais, et nod, signe de tête,
+etc.]
+
+(Suit Hector.)
+
+PANDARE.--Voilà Hector; le voilà: c'est lui, lui; regardez, c'est lui.
+Voilà un homme!--Va ton chemin, Hector.--Voilà un brave homme, ma nièce!
+O brave Hector! Voyez son regard! Voilà une contenance! N'est-ce pas un
+brave guerrier?
+
+CRESSIDA.--Oh! très-brave!
+
+PANDARE.--N'est-il pas vrai? cela fait du bien au coeur de le voir.
+Regardez combien d'entailles il y a sur son casque. Voyez là-bas:
+voyez-vous? Regardez bien! il n'y a pas à plaisanter: ce n'est pas un
+jeu; ce sont des coups, les ôtera qui voudra, comme on dit: mais ce sont
+bien là des entailles.
+
+CRESSIDA.--Sont-ce des coups d'épée?
+
+(Pâris passe.)
+
+PANDARE.--D'épée? de quelque arme que ce soit, il ne s'en embarrasse
+guère. Que le diable l'attaque, cela lui est bien égal. Par la paupière
+d'un dieu, cela met la joie au coeur, de le voir.--Là-bas, c'est Pâris
+qui passe.--Regardez là-bas, ma nièce. N'est-ce pas un beau cavalier
+aussi? N'est-ce pas?... Hé! c'est bon, cela.--Qui donc disait qu'il
+était rentré blessé dans la ville aujourd'hui? Il n'est pas blessé.
+Allons, cela fera du bien au coeur d'Hélène. Ah! je voudrais bien voir
+Troïlus à présent: vous allez voir Troïlus tout à l'heure.
+
+CRESSIDA.--Quel est celui-là?
+
+(Hélénus passe.)
+
+PANDARE.--C'est Hélénus.--Je voudrais bien savoir où est Troïlus:--C'est
+Hélénus.--Je commence à croire que Troïlus ne sera pas sorti des murs
+aujourd'hui.--C'est Hélénus.
+
+CRESSIDA.--Hélénus est-il homme à se battre, mon oncle?
+
+PANDARE.--Hélénus? Non,--oui, il se bat passablement bien.--Je me
+demande où est Troïlus.--Ah! écoutez, n'entendez-vous pas le peuple
+crier, _Troïlus_?--Hélénus est un prêtre.
+
+CRESSIDA.--Quel est ce faquin qui vient là-bas?
+
+(Troïlus passe.)
+
+PANDARE.--Où? là-bas? C'est Déiphobe. Oh! c'est Troïlus! Voilà un homme,
+ma nièce! Hem! le brave Troïlus: le prince des chevaliers!
+
+CRESSIDA.--Silence; de grâce, silence!
+
+PANDARE.--Remarquez-le: considérez-le bien.--O brave Troïlus!
+Regardez-le bien, ma nièce: voyez-vous comme son épée est sanglante, et
+son casque haché de plus de coups que celui d'Hector! Et son regard, sa
+démarche! O admirable jeune homme! il n'a pas encore vu ses vingt-trois
+ans! Va ton chemin, Troïlus, va ton chemin. Si j'avais pour soeur une
+grâce, ou pour fille une déesse, il pourrait choisir. O l'admirable
+guerrier! Pâris... Pâris est de la boue au prix de lui; et je gage
+qu'Hélène, pour changer, donnerait un oeil par-dessus le marché.
+
+(Suivent une troupe de combattants, soldats, etc.)
+
+CRESSIDA.--En voici encore.
+
+PANDARE.--Ânes, imbéciles, benêts, paille et son, paille et son! de la
+soupe après dîner. Je pourrais vivre et mourir sous les yeux de Troïlus:
+ne regardez plus, ne regardez plus: les aigles sont passés; buses et
+corbeaux, buses et corbeaux! J'aimerais mieux être Troïlus qu'Agamemnon
+et tous ses Grecs.
+
+CRESSIDA.--Il y a Achille parmi les Grecs. C'est un héros qui vaut mieux
+que Troïlus.
+
+PANDARE.--Achille? un charretier, un crocheteur, un vrai chameau.
+
+CRESSIDA.--Bien, bien.
+
+PANDARE.--Bien, bien?--Avez-vous quelque discernement? Avez-vous des
+yeux? Savez-vous ce que c'est qu'un homme? La naissance, la beauté, la
+bonne façon, le raisonnement, le courage, l'instruction, la douceur, la
+jeunesse, la libéralité et autres qualités semblables; ne sont-elles pas
+comme les épices et le sel, qui assaisonnent un homme?
+
+CRESSIDA.--Oui, un homme en hachis, pour être cuit sans dattes[8] dans
+le pâté; car alors la date de l'homme ne compte plus.
+
+PANDARE.--Vous êtes une drôle de femme; on ne sait pas sur quelle garde
+vous vous tenez[9].
+
+[Note 8: Pour comprendre ce jeu de mots, il faut savoir qu'autrefois
+les dattes étaient un ingrédient qui entrait dans les pâtés.]
+
+[Note 9: Expression empruntée à l'escrime; mais il y a le verbe
+_to lie_, qui est employé dans un sens très-étendu ici, comme presque
+toujours quand Shakspeare a quelque calembour en tête.]
+
+CRESSIDA.--Je me tiens sur mon dos pour défendre mon ventre; sur mon
+esprit pour défendre mes ruses; sur mon secret pour défendre ma vertu;
+sur mon masque pour défendre ma beauté, et sur vous pour défendre tout
+cela; je me tiens enfin sur mes gardes, et je ne cesse de veiller.
+
+PANDARE.--Nommez-moi une de vos gardes.
+
+CRESSIDA.--Je m'en garderai bien, et c'est là une de mes principales
+gardes. Si je ne puis garder ce que je ne voudrais pas laisser toucher,
+je puis bien me garder de vous dire comment j'ai reçu le coup, à moins
+que l'enflure ne soit si grande que je ne puisse le cacher, et alors il
+est impossible de s'en garder.
+
+PANDARE.--Vous êtes de plus en plus étrange.
+
+(Entre le page de Troïlus.)
+
+LE PAGE.--Seigneur, mon maître voudrait vous parler à l'instant même.
+
+PANDARE.--Où?
+
+LE PAGE.--Chez vous. Il est là qui se désarme.
+
+PANDARE.--Bon page, va lui dire que je viens. _(Le page sort.)--_Je
+crains qu'il ne soit blessé. Adieu, ma chère nièce.
+
+CRESSIDA.--Adieu, mon oncle.
+
+PANDARE.--Je vais venir vous rejoindre tout à l'heure, ma nièce.
+
+CRESSIDA.--Pour m'apporter, mon oncle...
+
+PANDARE.--Oui, un gage de Troïlus.
+
+CRESSIDA.--Par ce gage!... vous êtes un entremetteur. (_Pandare sort_.)
+Promesses, serments, présents, larmes, et tous les sacrifices de
+l'amour, il les offre pour un autre que lui. Mais je vois plus de mérite
+dans Troïlus, dix mille fois, que dans le miroir des éloges de Pandare:
+et pourtant je le tiens à distance. Les femmes sont des anges quand on
+leur fait la cour; sont-elles obtenues, tout finit là. L'âme du plaisir
+est dans la recherche même. La femme aimée ne sait rien, si elle ne
+sait pas cela: les hommes prisent l'objet qu'ils ne possèdent pas bien
+au-dessus de sa valeur: jamais il n'exista de femme qui ait connu
+tant de douceurs dans l'amour satisfait qu'il y en a dans le désir.
+J'enseigne donc cette maxime d'amour: la servitude suit la conquête;
+l'humble prière accompagne la recherche.--Ainsi, quoique mon coeur
+satisfait lui porte un amour inébranlable, aucun indice ne s'en
+manifestera dans mes yeux.
+
+(Elle sort.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Le camp grec devant la tente d'Agamemnon. Les trompettes sonnent.
+
+_Paraissent_ AGAMEMNON, NESTOR, ULYSSE MÉNÉLAS _et autres chefs_.
+
+
+AGAMEMNON.--Princes, quel chagrin jaunit ainsi vos visages? Dans toutes
+les entreprises commencées sur la terre, les vastes promesses que fait
+l'espérance ne sont jamais complétement remplies; les obstacles et les
+revers naissent du sein même des actions les plus élevées: comme les
+noeuds formés par la rencontre de la séve déforment le pin robuste,
+et détournent du cours naturel de sa croissance sa veine errante et
+tortueuse. Il n'est pas nouveau, à nos yeux, princes, de nous être si
+fort trompés dans nos conjectures, qu'après sept années de siége, les
+murs de Troie sont encore debout. Dans toutes les entreprises qui
+nous ont devancé, dont nous avons la tradition, l'exécution a toujours
+rencontré des obstacles et des traverses, et n'a point répondu au but
+qu'on se proposait, ni à cette vague figure imaginaire à laquelle
+la pensée avait donné une forme imaginaire. Pourquoi donc, princes,
+contemplez-vous notre ouvrage d'un front si consterné? Pourquoi
+voyez-vous autant d'affronts dans ce qui n'est en effet qu'une épreuve
+prolongée par le grand Jupiter, pour trouver la constante persévérance
+chez les hommes? Ce n'est point dans les faveurs de la fortune que la
+trempe de cette vertu se reconnaît; car alors le lâche et le brave,
+le sage et l'insensé, le savant et l'ignorant, l'homme dur et l'homme
+sensible, paraissent tous se ressembler et être de la même famille.
+C'est dans les vents d'orage qu'excite son courroux que la Gloire, armée
+d'un large van, sépare et rejette toute la balle; mais ce qui a de la
+consistance et du corps reste seul riche en vertu et sans mélange.
+
+NESTOR.--Avec le respect qui est dû à votre place suprême, illustre
+Agamemnon, Nestor fera l'application de vos dernières paroles. Les
+vicissitudes de la fortune sont la véritable épreuve des hommes. Lorsque
+la mer est calme, combien de légers esquifs osent se hasarder sur son
+sein patient, et faire route à côté des vaisseaux de haut bord[10].
+Mais que l'impétueux Borée vienne à courroucer la paisible Thétis, voyez
+alors les vaisseaux aux robustes flancs fendre les montagnes liquides,
+et, comme le coursier de Persée[11], bondir entre les deux humides
+éléments. Où est alors la présomptueuse nacelle dont la faible structure
+osait, il n'y a qu'un moment, rivaliser avec la grandeur? Elle a fui
+dans le port, ou bien elle est déjà engloutie par Neptune. De même,
+c'est dans les orages de l'adversité que la valeur apparente et la
+valeur réelle se distinguent. Sous l'éclat brillant de ses rayons, le
+troupeau est plus tourmenté par le taon que par le tigre; mais,
+lorsque le vent destructeur fait ployer le genou au chêne noueux et que
+l'insecte se met à l'abri, l'animal courageux[12], excité par la fureur
+de la tempête, s'irrite avec elle, et répond sur le même ton à la
+fortune ennemie.
+
+[Note 10: Stace a la même comparaison.]
+
+ Sic ubi magna novum Phario de littore puppis
+ Solvit iter jamque innumeros utrinque rudentes
+ Lataque veliferi porrexit brachia mali,
+ Invasitque vias, it eodem angusta Phalesus
+ Æquore, immensi partem sibi vindicat Austri.
+
+[Note 11: Allusion à la fable des ailes prêtées à Persée par
+Minerve.]
+
+[Note 12: On dit que le tigre redouble de fureur dans les tempêtes;
+cette opinion n'est nullement fondée.]
+
+ULYSSE.--Agamemnon, illustre général, toi qui es les os et les nerfs
+de la Grèce, le coeur de nos soldats, l'âme et l'esprit dans lesquels
+doivent se concentrer tous les caractères et toutes les volontés,
+écoute ce que dit Ulysse.--D'abord je dois donner l'approbation et les
+applaudissements qui sont dus à vos harangues, à la tienne, ô toi le
+plus puissant par ton rang et ton autorité, et à la tienne, Nestor,
+vénérable par tes longues années. Il faudrait les graver sur une table
+de bronze que montreraient Agamemnon et la main de la Grèce. Nestor
+aussi mériterait d'être représenté sur l'argent, enchaînant toutes les
+oreilles des Grecs à sa langue éloquente par un lien d'air aussi fort
+que le pivot sur lequel tourne le ciel[13]. Cependant, sous votre bon
+plaisir à tous deux, toi, puissant roi, et toi, sage vieillard, daignez
+écouter Ulysse.
+
+[Note 13: Le bronze est le symbole de la force et de la durée,
+l'argent celui de la douceur; on dit en anglais une _bouche d'argent_,
+comme en grec, en latin et en français une _bouche d'or_; _Chrysostôme_:
+il y a dans le texte le verbe _to hatch_ (hacher), ancienne expression
+de graveur. Les commentateurs ont pris ce passage pour texte de leurs
+dissertations, et ont fini par n'être plus d'accord.]
+
+AGAMEMNON.--Parle, prince d'Ithaque; nous sommes bien plus certains
+que tu ne prends pas la parole pour traiter des sujets inutiles et sans
+importance, que nous ne le sommes de n'entendre aucun trait d'ingénieuse
+éloquence, ni aucun oracle de sagesse, quand le grossier Thersite ouvre
+sa mâchoire de dogue.
+
+ULYSSE.--Troie, debout encore sur ses fondements, serait en ruines, et
+l'épée du grand Hector n'aurait plus de maître, sans les obstacles que
+je vais nommer. La règle et les droits de l'autorité ont été méprisés:
+voyez combien de tentes grecques s'élèvent sur cette plaine; eh bien,
+comptez autant de factions. Lorsque celle du général ne ressemble pas
+à la ruche, où doivent revenir toutes les abeilles dispersées dans les
+champs, quel miel peut-on espérer? Quand la distinction des rangs est
+méconnue, le plus indigne paraît beau sous le masque. Les cieux mêmes,
+les planètes et ce globe, centre de l'univers[14], observent les degrés,
+les prééminences et les distances respectives; régularité dans leurs
+cours divers, marche constante, proportions, saisons, formes, tout
+suit un ordre invariable. Et c'est pourquoi le soleil, cette glorieuse
+planète, sur son trône, brille en roi au milieu des autres qui
+l'environnent: son oeil réparateur corrige les malins aspects des
+planètes malfaisantes, et son influence souveraine, telle que l'ordre
+d'un monarque, agit et gouverne, sans obstacle ni contradiction, les
+bonnes et les mauvaises étoiles.--Mais lorsque les planètes, troublées
+et confondues, sont errantes et en désordre, alors que de pestes, que de
+prestiges, que de séditions! La mer est furieuse, la terre tremblante et
+les vents déchaînés; les terreurs, les changements, les horreurs brisent
+l'unité, déchirent et déracinent de fond en comble la paix des États
+arrachés à leur repos. De même, quand la subordination est troublée,
+elle qui est l'échelle de tous les grands projets, alors l'entreprise
+languit. Par quel autre moyen, que par la subordination, les degrés
+dans les écoles, les communautés et les corporations dans les villes, le
+commerce paisible entre des rivages séparés, les droits de la naissance
+et de la primogéniture, les prérogatives de l'âge, des couronnes,
+des sceptres et des lauriers peuvent-ils être maintenus à leur rang
+légitime? Otez la subordination, mettez cette corde hors de l'unisson,
+et écoutez quelle dissonance va suivre. Toutes choses se rencontrent
+pour se combattre: les eaux renfermées dans leur lit enflent leur sein
+plus haut que leurs bords et trempent la masse solide de ce globe: la
+force devient la maîtresse de la faiblesse, et le fils brutal va étendre
+son père mort à ses pieds. La violence s'érige en droit, ou plutôt le
+juste et l'injuste, que sépare la justice assise au milieu de leur choc
+éternel, perdent leurs noms, et la justice anéantie périt aussi; alors
+chacun se revêt du pouvoir, le pouvoir de la volonté, la volonté de la
+passion, et la passion, ce loup insatiable, ainsi secondée du pouvoir
+et de la volonté, doit nécessairement faire sa proie de toutes choses et
+finir par se dévorer elle-même. Grand Agamemnon, voilà le chaos qui est
+inévitable, lorsque la subordination est étouffée; c'est ce mépris de
+la subordination qui fait reculer d'un pas, lorsqu'on a le projet
+de monter. Le général est méprisé par l'officier qui est à un pas
+au-dessous de lui, celui-ci par le suivant, le suivant par celui qui est
+au-dessous de lui, ainsi chacun suivant l'exemple du premier, qui
+s'est dégoûté de son supérieur, est pris d'une fièvre d'envie et d'une
+émulation pâle et sans énergie: c'est cette fièvre qui maintient Troie
+sur sa base, et non pas sa propre puissance. Pour conclure ce discours
+déjà trop long, Troie subsiste par notre faiblesse et non par sa force.
+
+[Note 14: Le système de Ptolémée était alors en vogue.]
+
+NESTOR.--Ulysse a parlé avec sagesse, il a découvert le mal dont toute
+notre armée est infectée.
+
+AGAMEMNON.--La nature du mal étant connue, Ulysse, quel en est le
+remède?
+
+ULYSSE.--Le grand Achille, que l'opinion couronne, comme la force et
+le bras droit de notre armée, ayant l'oreille remplie du bruit de sa
+renommée, devient délicat sur son propre mérite, et reste étendu dans sa
+tente à se moquer de nos desseins. A ses côtés, nonchalamment couché sur
+un lit, Patrocle, tout le long du jour, fait assaut avec lui de propos
+bouffons; et ce calomniateur appelle imitation les traits ridicules
+et gauches sous lesquels il prétend nous contrefaire. Tantôt, illustre
+Agamemnon, il se met à jouer ta mission souveraine; semblable à un
+acteur affecté, dont tout le mérite est dans son jarret, et qui croit
+que c'est une merveille d'entendre les planches retentir et répondre
+à l'impulsion de son pied tendu; c'est par cette farce chargée et
+déplorable qu'il contrefait ta majesté.--Lorsqu'il parle, c'est comme un
+carillon qu'on raccommode; et il exhale des termes si outrés que,
+dans la bouche mugissante de Typhon même, ils paraîtraient encore des
+hyperboles. A ces mauvaises plaisanteries, le vaste Achille, étendu
+sur son lit gémissant, applaudit en tirant de sa poitrine profonde
+un bruyant éclat de rire, et s'écrie: «Excellent! c'est Agamemnon au
+naturel.--Allons, joue-moi Nestor à présent; fais hem! hem! et caresse
+ta barbe[15] comme le vieillard, lorsqu'il se prépare à nous débiter
+sa harangue.» Patrocle obéit, et se rapproche de Nestor comme les
+extrémités de deux lignes parallèles[16], il lui ressemble comme Vulcain
+à sa femme. Cependant le bon Achille s'écrie toujours: «Excellent!
+c'est Nestor en personne! allons, représente-le-moi, Patrocle, lorsqu'il
+s'arme pour répondre à une alarme nocturne.» Et alors, les infirmités
+mêmes de la vieillesse deviennent un objet de risée; Patrocle
+de tousser, de cracher, de tâtonner d'une main paralytique son
+gorgerin[17], sans pouvoir en ajuster l'agrafe; et à ce jeu, notre
+chevalier La Valeur de mourir de rire et de s'écrier: «Oh! assez,
+Patrocle, ou donne-moi des côtes d'acier: je briserai les miennes en me
+dilatant la rate[18].» C'est de cette manière que tous nos talents, nos
+facultés, nos caractères, nos personnes, toutes nos qualités les plus
+estimables, nos exploits, nos inventions, nos ordres, nos défenses, nos
+défis au combat, ou nos négociations pour les trêves, nos succès ou nos
+pertes, ce qui est et ce qui n'est pas sert de matière aux bouffonneries
+de ces deux personnages.
+
+[Note 15: Tange manu inentum, tangunt quo more precantes. Optabis
+merito cum mala multa viro. (OVIDE.)]
+
+[Note 16: «Les parallèles dont il s'agit semblent être les lignes
+parallèles des cartes géographiques.» (JOHNSON.)]
+
+[Note 17: Pièce d'armure pour défendre la gorge.]
+
+[Note 18: La rate est, disait-on, l'organe du rire.]
+
+NESTOR.--Et l'exemple de ce couple, que l'opinion, comme l'a dit Ulysse,
+proclame de sa voix souveraine, infecte beaucoup de gens. Ajax est
+devenu volontaire; il porte la tête tout aussi haut que le grand
+Achille: comme lui, il garde sa tente, il y donne des festins séditieux,
+il raille nos plans de guerre avec la hardiesse d'un oracle, et il
+excite Thersite, ce vil esclave, dont le fiel forge sans cesse des
+calomnies comme une monnaie, à nous comparer à la fange, à rabaisser et
+discréditer notre conduite et nos actions, de quelque imminent péril que
+nous soyons environnés.
+
+ULYSSE.--Ils blâment notre prudence et la taxent de poltronnerie;
+ils tiennent la sagesse comme inutile à la guerre, ils dédaignent la
+prévoyance et n'estiment d'autres actes que ceux de la main. Les calmes
+facultés intellectuelles qui règlent le nombre de ceux qui doivent
+frapper, quand une occasion favorable les appelle, qui savent, par les
+travaux de l'observation et de la pensée, peser les forces de l'ennemi,
+tout cela ne vaut pas un seul doigt de la main: ils appellent tout cela
+des ouvrages de lit, fatras géographique, guerre de cabinet: en sorte
+que le bélier qui renverse les murailles par le grand élan et la force
+de ses coups passe à leurs yeux avant la main qui a créé cette machine
+et avant l'âme intelligente qui en guide à propos le mouvement.
+
+NESTOR.--Si on accorde cela, bientôt le cheval d'Achille vaudra
+plusieurs fils de Thétis.
+
+(On entend une trompette.)
+
+AGAMEMNON.--Quelle est cette trompette? Voyez, Ménélas.
+
+MÉNÉLAS.--Elle vient de Troie.
+
+(Entre Énée.)
+
+AGAMEMNON.--Qui vous amène devant notre tente?
+
+ÉNÉE.--Est-ce ici la tente du grand Agamemnon, je vous prie?
+
+AGAMEMNON.--Ici même.
+
+ÉNÉE.--Un guerrier, prince et héraut à la fois, peut-il faire entendre
+un message loyal à son oreille royale?
+
+AGAMEMNON.--Il le peut avec plus de sûreté que n'en pourrait garantir
+le bras d'Achille à la tête de tous les Grecs, qui, d'une voix unanime,
+nomment Agamemnon leur chef et leur général.
+
+ÉNÉE.--Noble permission et sécurité étendue. Mais comment un étranger
+pourra-t-il reconnaître les regards souverains de cet illustre chef et
+le distinguer des yeux des autres mortels?
+
+AGAMEMNON.--Comment?
+
+ÉNÉE.--Oui, je le demande pour éveiller mon respect et tenir mes joues
+prêtes à se colorer d'une rougeur modeste, comme celle de l'Aurore
+quand elle regarde d'un oeil chaste le jeune Phoebus, qui est ce dieu
+en dignité qui guide ici les hommes? qui est le grand et puissant
+Agamemnon?
+
+AGAMEMNON.--Ce Troyen se rit de nous, ou les guerriers de Troie sont de
+cérémonieux courtisans.
+
+ÉNÉE.--Désarmés, ils sont des courtisans aussi francs et aussi doux que
+des anges qui s'inclinent; telle est leur renommée dans la paix; mais
+dès qu'ils prennent le maintien des guerriers, ils sont pleins de fiel,
+ils ont des bras robustes, des jarrets fermes et des épées fidèles; et
+Jupiter sait que nul n'a plus de coeur. Mais silence, Énée; silence,
+Troyen: pose ton doigt sur tes lèvres. L'éloge perd son lustre et son
+mérite, lorsqu'il sort de la bouche même de l'homme qui en est l'objet:
+la seule louange que la renommée publie est celle que l'ennemi accorde
+avec peine: voilà la seule louange pure et transcendante.
+
+AGAMEMNON.--Seigneur, qui êtes de Troie, vous vous appelez Énée?
+
+ÉNÉE.--Oui, Grec; tel est mon nom.
+
+AGAMEMNON.--Quelle affaire vous amène, je vous prie?
+
+ÉNÉE.--Pardonnez: mon message est pour les oreilles d'Agamemnon.
+
+AGAMEMNON.--Agamemnon ne donne point d'audience particulière à ceux qui
+viennent de Troie.
+
+ÉNÉE.--Et je ne viens pas non plus de Troie pour murmurer à son oreille.
+J'apporte avec moi une trompette pour le réveiller, pour exciter ses
+sens à une attention profonde, et alors je parlerai.
+
+AGAMEMNON.--Parle aussi librement que les vents. Ce n'est pas ici
+l'heure où Agamemnon est endormi: et pour te convaincre, Troyen, qu'il
+est éveillé, c'est lui-même qui te le déclare.
+
+ÉNÉE.--Trompette, retentis: que ta voix d'airain résonne dans toutes
+ces tentes oisives, et que tout Grec courageux sache que les loyales
+propositions offertes par Troie seront offertes tout haut. (_La
+trompette sonne._) Illustre Agamemnon, nous avons à Troie un prince
+nommé Hector, fils de Priam, qui se rouille dans l'inaction d'une trêve
+trop prolongée. Il m'a ordonné d'amener avec moi un trompette, et de
+vous parler ainsi:--Rois, princes et chefs! si parmi les premiers de la
+Grèce, il en est un qui estime son honneur plus que son repos, qui soit
+plus jaloux de gloire qu'alarmé des dangers, qui connaisse sa valeur et
+ne connaisse pas la peur, qui aime sa maîtresse d'un amour plus vrai
+que de simples protestations faites avec de vains serments aux lèvres
+de celle qu'il aime, et qui ose soutenir sa beauté et sa vertu dans
+d'autres bras que les siens, à lui ce défi: Hector, à la vue des Troyens
+et des Grecs, prouvera (ou du moins il fera tous ses efforts pour le
+faire) que sa dame est plus sage, plus belle, plus fidèle, que jamais
+Grec n'en ait enlacée de ses bras; et demain matin, s'avançant à
+mi-chemin des murs de Troie, il provoquera à son de trompe un Grec
+fidèle en amour.--Si quelqu'un se présente, Hector l'honorera: s'il ne
+vient personne, rentré dans Troie, il y publiera que les dames grecques
+sont toutes brûlées par le soleil, et que pas une ne vaut la peine qu'on
+brise une lance pour elle. J'ai dit.
+
+AGAMEMNON.--Énée, on annoncera ce défi à nos amants. Si aucun d'eux n'a
+le courage d'y répondre, nous les aurons laissés tous dans notre patrie.
+Mais nous sommes soldats, et qu'il ne soit jamais qu'un lâche, le soldat
+qui n'a pas été, qui n'est pas, ou qui ne se promet pas d'être amoureux.
+S'il s'en trouve un seul qui soit, qui ait été ou qui se promette d'être
+amoureux, c'est lui qui se mesurera avec Hector: s'il n'y en a aucun, ce
+sera moi.
+
+NESTOR.--Parle-lui aussi de Nestor, d'un vieillard qui était déjà homme,
+lorsque l'aïeul d'Hector tétait encore. Il est vieux à présent; mais
+s'il ne se trouvait pas dans notre armée un noble Grec qui eût une
+étincelle de courage pour répondre pour sa dame, dis à Hector, de
+ma part, que je cacherai ma barbe argentée sous un casque d'or, que
+j'enfermerai ce bras décharné dans mon armure, et qu'acceptant son défi,
+je lui déclarerai que ma dame était plus belle que son aïeule, et aussi
+chaste que qui que ce soit au monde. C'est ce que je prouverai à sa
+jeunesse bouillante, avec les trois gouttes de sang qui me restent dans
+les veines.
+
+ÉNÉE.--Que le ciel ne permette pas une si grande disette de jeunes
+guerriers!
+
+ULYSSE.--Ainsi soit-il.
+
+AGAMEMNON.--Noble seigneur, laissez-moi vous toucher la main: je veux
+vous conduire à notre tente. Achille sera informé de ce message, ainsi
+que tous les chefs de la Grèce, de tente en tente. Il faut que vous
+soyez de nos festins avant votre départ, et vous recevrez de nous
+l'accueil d'un noble ennemi.
+
+(Ils sortent tous, excepté Ulysse et Nestor.)
+
+ULYSSE.--Nestor?
+
+NESTOR.--Que dit Ulysse?
+
+ULYSSE.--Mon cerveau vient de concevoir un germe d'idée: soyez pour moi
+ce qu'est le temps pour les projets, aidez-moi à la faire éclore.
+
+NESTOR.--Quelle est-elle?
+
+ULYSSE.--La voici: les coins épais fendent les noeuds les plus durs.
+L'orgueil a atteint toute sa maturité dans le vain coeur d'Achille,
+il est monté en graine: il faut l'abattre maintenant, ou bien il va
+répandre sa semence et enfanter une pépinière de maux semblables dont
+nous serons tous accablés.
+
+NESTOR.--Sans doute; mais comment?
+
+ULYSSE.--Ce défi qu'envoie le brave Hector, quoique offert en général à
+tous les Grecs, s'adresse pourtant en intention au seul Achille.
+
+NESTOR.--L'intention est aussi claire que l'est aux yeux l'état d'une
+fortune dont un petit nombre de chiffres expose le total. Et ne doutez
+pas qu'à la publication de ce défi, Achille, son cerveau fût-il aussi
+aride que les sables de la Libye (quoique, Apollon le sait, il soit
+peu fertile), ne manquera pas de concevoir, d'un jugement rapide et
+très-vite, qu'il est le but auquel vise Hector.
+
+ULYSSE.--Et cela l'excitera-t-il à lui répondre, croyez-vous?
+
+NESTOR.--Oui, et il le faut; car quel autre guerrier, capable d'enlever
+à Hector l'honneur de ce défi, pourriez-vous lui opposer, si ce n'est
+Achille? Quoique ce combat ne soit qu'un jeu, cependant cette épreuve
+est fort importante: par là, les Troyens veulent apprécier notre mérite
+le plus renommé par celui d'entre eux qui peut le mieux en juger; et
+croyez-moi, Ulysse, notre valeur sera étrangement pesée d'après la
+fortune de ce combat isolé. Car le succès, bien qu'appartenant à un
+individu, servira de mesure au bon ou au mauvais succès général. Quoique
+de semblables index ne soient qu'un point en comparaison des volumes qui
+vont suivre, on y découvre pourtant le tableau abrégé de la masse des
+choses qui vont être développées. On supposera que celui qui lutte avec
+Hector est le champion de choix, et ce choix, étant l'acte unanime de
+tous les Grecs, tombe sur le mérite d'un homme qui semble extrait de
+chacun de nous et composé de toutes nos vertus. S'il échoue, quel coeur
+en recevra un pressentiment de victoire, pour affermir son opinion
+avantageuse de lui-même? Et c'est cette opinion de soi, dont les membres
+ne sont que les instruments; ils agissent sous son impulsion, comme
+l'arc et l'épée sont dirigés par le bras.
+
+ULYSSE.--Pardonnez le discours que vous allez entendre.--C'est pour
+cela qu'il n'est pas à propos que ce soit Achille qui combatte Hector.
+Imitons les marchands; montrons d'abord nos marchandises les plus
+médiocres, en espérant qu'elles se vendront peut-être, sinon l'éclat
+de ce qu'il y a de mieux en ressortira davantage, après avoir exposé
+d'abord le rebut. Ne consentons jamais qu'Hector et Achille soient
+aux prises ensemble, car du sort de ce combat sortiront deux étranges
+conséquences pour notre honneur ou notre honte.
+
+NESTOR.--Mes yeux, affaiblis par l'âge, ne les voient pas: quelles
+sont-elles?
+
+ULYSSE.--La gloire que notre Achille obtiendrait sur Hector, nous la
+partagerions avec lui s'il n'était pas si orgueilleux: mais il est
+déjà trop insolent. Et il vaudrait mieux être brûlés par les ardeurs du
+soleil d'Afrique, que d'avoir à soutenir les dédains insultants de son
+oeil superbe, s'il échappait au bras d'Hector, s'il était vaincu,
+alors nous verrions tomber l'estime de nous-mêmes avec notre meilleur
+guerrier. Non: faisons une loterie et combinons-la de façon que le sort
+nomme le stupide Ajax pour combattre Hector. Entre nous, donnons-lui
+notre aveu comme à notre plus vaillant héros: ces éloges serviront à
+guérir le hautain Mirmidon qui s'échauffe par les applaudissements; ils
+feront tomber son cimier qui se balance avec plus de fierté que l'arc
+azuré d'Iris. Si le stupide et écervelé Ajax s'en tire, nous le
+parerons de nos éloges; s'il succombe, nous restons toujours à l'abri de
+l'opinion que nous avons de plus vaillants guerriers. Mais, vainqueur ou
+vaincu, toujours nous atteindrons notre but; notre projet aura cet effet
+salutaire, c'est qu'employant Ajax on ôtera quelques plumes à Achille.
+
+NESTOR.--Ulysse, je commence à goûter ton avis, et je vais à l'instant
+en donner le goût à Agamemnon. Allons le trouver, sans différer. Les
+deux dogues s'apprivoiseront l'un l'autre: l'orgueil est l'os qu'il faut
+leur jeter pour les exciter.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE DEUXIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Camp des Grecs.
+
+_Entrent_ AJAX et THERSITE.
+
+
+AJAX.--Thersite?
+
+THERSITE.--Agamemnon...--S'il avait des boutons par tout le corps,
+généralement?
+
+AJAX.--Thersite?
+
+THERSITE.--Et si ces boutons donnaient? Supposons que cela fût, le
+général ne donnerait-il pas, alors? Ne serait-ce pas un amas d'ulcères?
+
+AJAX.--Chien!
+
+THERSITE.--Alors il sortirait de lui du moins quelque chose, et jusqu'à
+présent je ne lui vois rien produire.
+
+AJAX.--Toi, fils d'un chien-loup, ne peux-tu pas m'entendre? Eh bien,
+voyons si tu me sentiras.
+
+(Il le frappe.)
+
+THERSITE.--Que la peste de Grèce te saisisse, seigneur, métis à l'esprit
+de boeuf.
+
+AJAX.--Parle donc, levain chanci, réponds; je te battrai jusqu'à ce que
+tu deviennes un bel homme.
+
+THERSITE.--C'est moi plutôt qui te raillerai jusqu'à ce que tu aies
+de l'esprit et de la piété; mais je crois que ton cheval aura plus tôt
+appris une oraison par coeur, que tu n'auras pu apprendre une prière
+sans livre. Tu peux frapper, le peux-tu? Que la rouge peste te saisisse
+pour tes âneries!
+
+AJAX.--Excrément de crapaud, apprends-moi l'objet de la proclamation.
+
+THERSITE.--Penses-tu que je sois sans sentiment pour me frapper de la
+sorte?
+
+AJAX.--La proclamation!
+
+THERSITE.--Tu es, je crois, proclamé fou.
+
+AJAX.--Ne me.... Porc-épic, ne me.... La main me démange.
+
+THERSITE.--Je voudrais que tu fusses tourmenté de démangeaisons de la
+tête aux pieds, et que ce fût moi qui fusse chargé de te gratter; je
+ferais de toi le plus dégoûtant galeux de la Grèce. Quand tu es sorti
+pour quelque expédition, tu es aussi lent à frapper qu'un autre.
+
+AJAX.--La proclamation, te dis-je.
+
+THERSITE.--Tu murmures et tu t'emportes à chaque instant contre Achille;
+et tu es aussi plein d'envie contre sa grandeur, que Cerbère contre la
+beauté de Proserpine; oui, voilà ce qui te fait aboyer après lui.
+
+AJAX.--Madame Thersite!
+
+THERSITE.--Tu devrais le battre, lui.
+
+AJAX.--Masse lourde et informe[19]!
+
+[Note 19: _Cob loaf_, pain lourd et raboteux.]
+
+THERSITE.--Il te mettrait en miettes avec son poing, aussi aisément
+qu'un matelot brise son biscuit.
+
+AJAX, _en le frappant de nouveau_.--Comment! infâme mâtin?
+
+THERSITE.--Courage! courage!
+
+AJAX.--Sellette à sorcière[20]!
+
+[Note 20: Une manière de donner la question à une sorcière, c'était
+de la placer sur une sellette les jambes liées en croix: la circulation
+s'embarrassait au bout de quelque temps dans cette position où tout le
+poids du corps portait sur le même point; souvent après vingt-quatre
+heures d'abstinence, les malheureuses s'avouaient sorcières.]
+
+THERSITE.--Oui, va, va, seigneur à l'esprit détrempé: tu n'as pas
+plus de cervelle dans la tête, qu'il n'y en a dans mon coude. Un ânon
+pourrait t'en remontrer, méchant et vaillant baudet; tu es venu ici pour
+rosser les Troyens, et tous ceux qui ont quelque esprit te vendent et
+t'achètent comme un esclave de Barbarie; si tu prends l'habitude de me
+battre, je commencerai à t'anatomiser depuis les talons, et je te dirai
+ce que tu es, pouce par pouce, masse sans entrailles, oui!
+
+AJAX.--Chien!
+
+THERSITE.--Méchant seigneur!
+
+AJAX, _le battant_.--Roquet!
+
+THERSITE.--Idiot de Mars! continue, brutal, continue, chameau! continue.
+
+(Entrent Achille et Patrocle.)
+
+ACHILLE.--Quoi, qu'y a-t-il donc, Ajax? pourquoi le maltraiter ainsi?
+Thersite, voyons, de quoi s'agit-il?
+
+THERSITE.--Vous le voyez là, n'est-ce pas?
+
+ACHILLE.--Oui; de quoi s'agit-il?
+
+THERSITE.--Voyons, regardez-le.
+
+ACHILLE.--Oui, eh bien! de quoi s'agit-il?
+
+THERSITE.--Mais considérez-le bien.
+
+ACHILLE.--Eh bien! c'est ce que je fais.
+
+THERSITE.--Mais non, vous ne le considérez pas bien; car, pour qui que
+vous le preniez, c'est Ajax.
+
+ACHILLE.--Je le sais bien, fou.
+
+THERSITE.--Oui, mais ce fou ne se connaît pas lui-même.
+
+AJAX.--C'est pour cela que je te bats.
+
+THERSITE, _riant_.--Là, là, là! les petites preuves d'esprit qu'il
+donne! voilà comme ses saillies ont les oreilles longues. Je lui ai
+rogné le cerveau, comme il a battu mes os. J'achèterai neuf moineaux
+pour un sou; eh bien! sa pie-mère[21] ne vaut pas la neuvième partie
+d'un moineau. Ce seigneur, Achille, cet Ajax..., qui porte son esprit
+dans son ventre et ses boyaux dans la tête, je vais vous dire ce que je
+dis de lui.
+
+[Note 21: _Pie-mère, pia mater_, sorte de membrane très-fine qui
+revêt immédiatement le cerveau.]
+
+ACHILLE.--Eh bien! quoi?
+
+THERSITE.--Je dis que cet Ajax...
+
+(Ajax s'avance pour le frapper de nouveau; Achille se met entre eux
+deux.)
+
+ACHILLE.--Allons, bon Ajax...
+
+THERSITE.--N'a pas autant d'esprit...
+
+(Ajax veut se débarrasser des bras d'Achille.)
+
+ACHILLE.--Allons, je vous tiendrai.
+
+THERSITE.--... Qu'il en faudrait pour boucher le trou de l'aiguille
+d'Hélène, pour laquelle il vient combattre.
+
+ACHILLE.--Paix, fou.
+
+THERSITE.--Je voudrais avoir la paix et le repos; mais ce fou ne le veut
+pas: tenez, c'est lui, le voilà; voyez-le bien.
+
+AJAX.--O damné roquet! je te...
+
+ACHILLE.--Voulez-vous lutter d'esprit avec un fou?
+
+THERSITE.--Non, je vous en réponds; car l'esprit d'un fou ferait honte
+au sien.
+
+PATROCLE.--Point d'injures, Thersite.
+
+ACHILLE.--Quel est donc le sujet de la querelle?
+
+AJAX.--J'ai dit à cette vile chouette de m'apprendre l'objet de la
+proclamation, et il se met à me railler.
+
+THERSITE.--Je ne suis pas ton valet.
+
+AJAX.--Allons, va, va.
+
+THERSITE.--Je sers ici en volontaire.
+
+ACHILLE.--Ton dernier service était un service de patience; il n'était
+certainement pas volontaire; il n'y a point d'homme qui soit battu
+volontairement; c'était Ajax qui était ici le volontaire, et toi tu
+étais comme sous presse[22].
+
+THERSITE.--Oui-da?--Une grande partie de votre esprit gît aussi dans vos
+muscles, ou bien il y a des menteurs[23]. Hector sera une bonne capture,
+s'il vous fait sauter la cervelle; il gagnerait autant à casser une
+grosse noix moisie sans amande.
+
+[Note 22: _Under an impress_, soumis à la presse militaire.]
+
+[Note 23: Encore le verbe _to lie_ qui sert à l'équivoque _to lie_
+être couché, mentir.]
+
+ACHILLE.--Quoi! à moi aussi, Thersite?
+
+THERSITE.--Il y a Ulysse et le vieux Nestor, dont l'esprit était moisi
+avant que vos grands-pères eussent des ongles à leurs orteils..., qui
+vous accouplent au joug comme deux boeufs de charrue, et vous font
+labourer cette guerre.
+
+ACHILLE.--Quoi? que dis-tu là?
+
+THERSITE.--Oui, vraiment. Ho! ho! Achille! ho! ho! Ajax! ho! ho!
+
+AJAX.--Je te couperai la langue.
+
+THERSITE.--Peu m'importe: je parlerai encore autant que vous après.
+
+PATROCLE.--Allons, plus de paroles, Thersite; paix!
+
+THERSITE.--Moi, je me tiendrai en paix, quand le braque d'Achille me
+dira de me taire.
+
+ACHILLE.--Voilà pour vous, Patrocle.
+
+THERSITE.--Je veux vous voir pendus, comme deux bourriques, avant que
+je rentre jamais dans vos tentes; je me tiendrai là où il y a un peu
+d'esprit, et je quitterai la faction des fous.
+
+(Il sort.)
+
+PATROCLE.--Un bon débarras.
+
+ACHILLE.--Voici ce qu'on a publié dans toute l'armée: qu'Hector, demain
+vers la cinquième heure du soleil, viendra, avec un trompette, entre nos
+tentes et les murs de Troie, défier au combat quelque chevalier qui aura
+du coeur et qui osera soutenir,... je ne sais quoi. C'est de la sottise,
+adieu!
+
+AJAX.--Adieu? Qui lui répondra?
+
+ACHILLE.--Je n'en sais rien; on l'a mis en loterie, autrement il
+connaîtrait déjà son homme.
+
+AJAX.--Ah! vous voulez parler de vous.--Je vais en apprendre davantage.
+
+
+SCÈNE II
+
+Troie.--Appartement du palais de Priam.
+
+PRIAM, HECTOR, TROÏLUS, PARIS et HÉLÉNUS.
+
+
+PRIAM.--Après la perte de tant d'heures, de discours et de sang, Nestor
+vient encore nous dire au nom des Grecs: «Rendez Hélène, et tous les
+dommages: honneur, perte de temps, voyages, dépenses, blessures, amis,
+et tout l'amas de biens précieux que cette guerre vorace a consumés dans
+son sein brûlant, seront mis de côté.»--Hector, qu'en dites-vous?
+
+HECTOR.--Quoiqu'aucun homme ne craigne moins les Grecs que moi, quant à
+ce qui me touche particulièrement, néanmoins, vénérable Priam, il n'y
+a pas de dame parmi celles dont les entrailles sont les plus tendres
+et les plus susceptibles de concevoir des craintes, qui soit plus prête
+qu'Hector à s'écrier: Qui peut prévoir la suite? Le mal de la paix,
+c'est la sécurité, une sécurité trop confiante. Mais une défiance
+modeste est nommée le fanal du sage, la sonde qui pénètre jusqu'au fond
+de tout ce qu'il y a de pire. Qu'Hélène parte. Depuis que la première
+épée a été tirée pour cette querelle, parmi les milliers de guerriers
+égorgés, chaque dixième victime nous était aussi précieuse qu'Hélène: je
+parle des nôtres; si nous avons perdu tant de fois le dixième des nôtres
+pour conserver un bien qui ne nous appartient pas, ce bien porterait mon
+nom qu'il n'aurait pas la valeur du dixième. Sur quoi se fonde le motif
+qui nous fait refuser de la rendre?
+
+TROÏLUS.--Fi donc! fi donc! mon frère. Pesez-vous le prix et l'honneur
+d'un roi, d'un aussi grand roi que notre auguste père, dans la balance
+qui sert aux intérêts vulgaires? Voulez-vous calculer avec des jetons la
+valeur inappréciable de son mérite infini et entourer un corps immense
+d'une ceinture aussi étroite que les craintes et les raisons? Fi donc!
+ayez honte, au nom des dieux!
+
+HÉLÉNUS.--Il n'est pas étonnant que vous attaquiez si rarement la
+raison, vous qui en êtes si dépourvu. Faudrait-il donc que notre père
+gouvernât les affaires de son empire sans le secours de la raison, parce
+que votre discours, qui le lui conseille, en est dénué?
+
+TROÏLUS.--Vous êtes pour le sommeil et les songes, mon frère le prêtre;
+vous garnissez vos gants de raisons. Les voici, vos raisons: vous savez
+qu'une épée est dangereuse à manier; et la raison fuit tout objet qui
+présente un danger. Qui donc s'étonnera qu'Hélénus, lorsqu'il aperçoit
+devant lui un Grec et son épée, ajuste promptement les ailes de la
+raison à ses talons, et s'enfuie aussi vite que Mercure grondé par
+Jupiter, ou qu'une étoile lancée hors de sa sphère? Si nous voulons
+parler de raison, fermons donc nos portes, et dormons; le courage et
+l'honneur auraient bientôt des coeurs de lièvre, s'ils se farcissaient
+seulement leurs pensées de cette grasse raison; La raison et la prudence
+rendent le foie blanc[24] et abattent la force.
+
+[Note 24: _Make livers pale_ (rendent le foie blanc). La blancheur
+du foie était regardée comme une preuve de lâcheté, ainsi dans Macbeth
+«_thou lily livered_.»]
+
+HECTOR.--Mon frère, Hélène ne vaut pas ce qu'il nous en coûte pour la
+garder.
+
+TROÏLUS.--Quel objet a d'autre valeur que celle qu'on y attache?
+
+HECTOR.--Mais cette valeur ne dépend pas d'un caprice particulier;
+l'estime et le cas qu'on fait d'un objet viennent autant de son prix
+réel que de l'opinion de celui qui le prise. C'est une folle idolâtrie,
+que de rendre le culte plus grand que le dieu; c'est un délire que
+de vouloir attribuer à un objet des qualités qu'il s'arroge bientôt
+lui-même sans avoir l'ombre du mérite auquel il prétend.
+
+TROÏLUS.--J'épouse aujourd'hui une femme, et mon choix est dirigé par
+mon penchant: mon inclination s'est enflammée par mes oreilles et mes
+yeux, deux pilotes naviguant entre le dangereux rivage du caprice et
+du jugement. Comment puis-je me dégager de la femme que j'ai choisie,
+quoique ma volonté vienne à se dégoûter de son propre choix? Il n'y a
+aucun moyen d'échapper à ceci, tout en restant ferme dans la route de
+l'honneur. Nous ne renvoyons pas au marchand ses soieries, après que
+nous les avons salies, et nous ne jetons pas les restes d'un festin dans
+le panier de rebut, parce que nous nous trouvons rassasiés. On a trouvé
+à propos que Pâris tirât des Grecs quelque vengeance; c'est le souffle
+de vos suffrages unanimes qui a enflé ses voiles: les vents et la mer,
+suspendant leur antique querelle, ont fait une trêve pour seconder
+ses desseins; enfin il a touché au port désiré; et pour une vieille
+tante[25], que les Grecs retenaient captive, il a enlevé une reine de
+Grèce, dont la jeunesse et la fraîcheur flétrissent les traits d'Apollon
+même, et font pâlir l'Aurore. Pourquoi la gardons-nous? Les Grecs
+gardent notre tante.--Mérite-t-elle d'être gardée? Oh! Hélène est une
+perle dont la conquête a fait lancer mille vaisseaux, et a converti en
+marchands des rois couronnés. Si vous accordez une fois que Pâris fit
+sagement de partir (comme vous êtes forcés d'en convenir, vous étant
+tous écriés: Partez, partez); si vous avouez qu'il a ramené chez nous
+une noble conquête, comme vous êtes aussi forcés de l'avouer, après
+avoir frappé des mains, et crié inestimable! pourquoi donc blâmez-vous
+aujourd'hui les suites de vos propres conseils, et faites-vous une chose
+que n'a pas faite encore la fortune, en ravalant l'objet que vous avez
+vous-même estimé au-dessus des richesses de la mer et de la terre?
+O quel vil larcin que de voler un bien que nous tremblons de garder!
+Voleurs, indignes du trésor que nous avons enlevé, lorsqu'après
+avoir fait aux Grecs cet affront dans le sein même de leur pays, nous
+craignons d'en défendre la possession dans notre ville natale!
+
+[Note 25: _Hésione_, soeur de Priam.]
+
+CASSANDRE, _de l'intérieur du théâtre_.--Pleurez, Troyens, pleurez!
+
+PRIAM.--Quel est ce bruit? d'où viennent ces cris sinistres?
+
+TROÏLUS.--C'est notre folle de soeur: je reconnais sa voix.
+
+CASSANDRE, _dans l'intérieur_.--Pleurez, Troyens!
+
+HECTOR.--C'est Cassandre.
+
+CASSANDRE _entre en délire_.--Pleurez, pleurez, Troyens! Prêtez-moi dix
+mille yeux, et je les remplirai de larmes prophétiques[26].
+
+[Note 26: Tunc etiam fatis aperit Cassandra futuris Ora, dei jussu
+non unquam credita Teucris.
+
+_(Énéide,_ l. II, v. 246-47.)]
+
+HECTOR.--Paix, ma soeur; paix!
+
+CASSANDRE.--Jeunes filles, jeunes garçons, adultes et vieillards ridés,
+tendres enfants qui ne pouvez que pleurer, secondez tous mes clameurs.
+Payons d'avance la moitié du tribut immense de gémissements que nous
+prépare l'avenir. Pleurez, Troyens, pleurez. Accoutumez vos yeux aux
+larmes. Troie ne sera plus, et le superbe palais d'Ilion va tomber.
+Pâris, notre frère, est la torche embrasée qui nous consume. Pleurez,
+Troyens; criez: Hélène! Malheur! pleurez, pleurez: Troie est en feu, si
+Hélène ne s'en va!
+
+(Elle sort.)
+
+HECTOR.--Eh bien! jeune Troïlus, ces accents prophétiques de notre
+soeur n'excitent-ils aucun remords? Ou votre sang est-il si follement
+bouillant, que les conseils de la raison, ni la crainte d'un mauvais
+succès dans une mauvaise cause, ne puissent le modérer?
+
+TROÏLUS.--Quoi! mon frère Hector, nous ne pouvons juger de la justice
+d'une entreprise sur l'issue que pourront lui donner les événements, ni
+laisser abattre le courage de nos âmes, parce que Cassandre est folle.
+Les transports de son cerveau malade ne peuvent pas dénaturer la bonté
+d'une cause que notre honneur à tous s'est engagé à faire triompher.
+Pour ma part, je n'y ai pas plus d'intérêt que tous les fils de Priam;
+mais que Jupiter ne permette pas qu'il soit pris parmi nous aucune
+résolution qui laisse au plus faible courage de la répugnance à la
+soutenir et à combattre pour elle!
+
+PARIS.--Autrement le monde pourrait taxer de légèreté mes entreprises
+aussi bien que vos conseils; mais j'atteste les dieux que c'est votre
+plein consentement qui a donné des ailes à mon inclination, et qui a
+étouffé toutes les craintes attachées à ce fatal projet; car que peut,
+hélas! mon bras isolé? Quelle défense y a-t-il dans la valeur d'un seul
+homme, pour soutenir le choc et la vengeance des ennemis que devait
+armer cette querelle? Et cependant, je proteste que si je devais moi
+seul en subir les périls, et que mon pouvoir égalât ma volonté,
+jamais Pâris ne rétracterait ce qu'il a fait, ni ne faiblirait dans sa
+poursuite.
+
+PRIAM.--Pâris, vous parlez comme un homme enivré de voluptés: vous avez
+le miel, vous; mais ils goûtent le fiel: ainsi vous n'avez pas de mérite
+à être vaillant.
+
+PARIS.--Seigneur, je n'ai pas seulement en vue les plaisirs qu'une
+pareille beauté apporte avec elle: je voudrais aussi effacer la tache de
+son heureux enlèvement, par l'honneur de la garder. Quelle trahison ne
+serait-ce pas contre cette princesse enlevée, quel opprobre pour votre
+gloire, quelle ignominie pour moi, de céder aujourd'hui sa possession,
+lâchement et par contrainte? Se peut-il qu'une idée aussi basse puisse
+prendre pied un moment dans vos âmes généreuses? Parmi les plus faibles
+courages de notre parti, il n'en est pas un qui n'ait un coeur pour
+oser, et une épée à tirer, quand il est question de défendre Hélène:
+il n'en est pas un, si grand, si noble qu'il soit, dont la vie fût
+mal employée, ou la mort sans gloire, lorsqu'Hélène en est l'objet: je
+conclus donc que nous pouvons bien combattre pour une beauté, dont la
+vaste enceinte de l'univers ne peut nous offrir l'égale.
+
+HECTOR.--Pâris, et vous, Troïlus, vous avez tous deux bien parlé;
+et vous avez raisonné sur l'affaire et la question maintenant en
+discussion; mais bien superficiellement, et comme des jeunes gens
+qu'Aristote[27] jugerait incapables d'entendre la philosophie morale.
+Les raisons que vous alléguez conviennent mieux à l'ardente passion d'un
+sang bouillant, qu'à un libre choix entre le juste et l'injuste: car le
+plaisir et la vengeance ont l'oreille plus sourde que le serpent à la
+voix d'une sage décision. La nature veut qu'on rende tous les biens
+au légitime possesseur; or quelle dette plus sacrée y a-t-il, parmi le
+genre humain, que celle de l'épouse envers l'époux? Si cette loi de
+la nature est enfreinte par la passion, et que les grandes âmes lui
+résistent par une partiale indulgence pour leurs penchants inflexibles,
+il y a, dans toute nation bien gouvernée, une loi pour dompter ces
+passions effrénées qui désobéissent et se révoltent. Si donc Hélène est
+la femme du roi de Sparte (comme il est notoire qu'elle l'est), ces
+lois morales de la nature et des nations crient hautement qu'il faut
+la renvoyer à son époux. Persister dans son injustice, ce n'est pas la
+réparer; c'est au contraire l'aggraver encore. Voilà quel est l'avis
+d'Hector, en ne consultant que la vérité; néanmoins, mes braves frères,
+je penche de votre côté dans la résolution de garder Hélène: c'est
+une cause qui n'intéresse pas médiocrement notre dignité générale et
+individuelle.
+
+[Note 27: On ne s'attendait guère A voir _Aristote_ en cette
+affaire. (La Fontaine.)]
+
+TROÏLUS.--Vous venez de toucher l'âme de nos desseins. Si nous
+n'étions pas plus jaloux de gloire que nous ne le sommes d'obéir à nos
+ressentiments, je ne souhaiterais pas qu'il y eût une goutte de plus du
+sang troyen versé pour la défense d'Hélène. Mais, brave Hector, elle
+est un objet d'honneur et de renommée; un aiguillon puissant aux actions
+courageuses et magnanimes; notre valeur peut aujourd'hui terrasser nos
+ennemis, et la gloire dans l'avenir peut nous sanctifier. Car je présume
+que le brave Hector ne voudrait pas, pour les trésors du monde entier,
+renoncer à la riche promesse de gloire qui sourit au front de cette
+guerre.
+
+HECTOR.--Je suis des vôtres, valeureux fils de l'illustre Priam.--J'ai
+lancé un audacieux défi au milieu des Grecs factieux et languissants; il
+portera l'étonnement au fond de leurs âmes assoupies. J'ai été informé
+que leur grand général sommeillait, tandis que la jalousie se glissait
+dans l'armée. Ceci, je présume, le réveillera.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Le camp des Grecs.--L'entrée de la tente d'Achille.
+
+_Entre_ THERSITE.
+
+
+THERSITE.--Eh bien! Thersite? Quoi! tu te perds dans le labyrinthe de ta
+colère? Cet éléphant d'Ajax en sera-t-il quitte à ce prix?--Il me bat,
+et je le raille: vraiment, belle satisfaction! Je voudrais changer de
+rôle avec lui; moi, pouvoir le battre, et en être raillé. Par le diable,
+j'apprendrai à conjurer, à évoquer les démons, plutôt que de ne pas voir
+quelque résultat aux imprécations de ma colère. Et puis cet Achille:
+un fameux travailleur! Si Troie n'est prise que lorsque ces deux
+assiégeants auront miné ses fondements, ses murs tiendront jusqu'à ce
+qu'ils tombent d'eux-mêmes.--O toi, grand lance-tonnerre de l'Olympe,
+oublie donc que tu es Jupiter, le roi des dieux, et toi, Mercure, oublie
+toute l'astuce des serpents enlacés à ton caducée, si vous n'achevez pas
+d'ôter à ces deux champions la petite, la très-petite dose de bon sens
+qui leur reste encore. Et l'ignorance elle-même, à la courte vue, sait
+que cette dose est si excessivement mince qu'elle ne leur fournirait pas
+d'autre expédient, pour délivrer un moucheron des pattes d'une araignée,
+que de tirer leur fer pesant et de couper la toile. Après cela,
+vengeance sur le camp entier: ou plutôt, le mal des os[28]; car
+c'est, je crois, le fléau attaché à ceux qui font la guerre pour une
+jupe.--J'ai dit mes prières: que le démon de l'envie réponde, _amen_!
+Holà! ho! seigneur Achille.
+
+[Note 28: _Bone-Ache,_ soit que l'on regarde ces douleurs ostéocopes
+comme un symptôme de la maladie ou comme la maladie elle-même, il est
+certain que Shakspeare a voulu parler ici du mal de Vénus.]
+
+(Entre Patrocle.)
+
+PATROCLE.--Qui appelle? Thersite! bon Thersite, entre donc, et viens
+railler.
+
+THERSITE.--Si j'avais pu me souvenir d'une pièce d'or fausse, tu
+n'aurais pas échappé à mes réflexions. Mais peu importe: je te laisse à
+toi-même. Que la commune malédiction du genre humain, l'ignorance et la
+folie, abondent en toi! Que le ciel te fasse la grâce de te laisser sans
+mentor, et que la discipline n'approche pas de toi! Que la fougue de
+ton sang soit ton seul guide jusqu'à ta mort! Et alors, si celle qui
+t'ensevelira dit que tu es un beau corps, je veux jurer et jurer encore
+qu'elle n'a jamais enseveli que des lépreux. _Amen!_--Où est Achille?
+
+PATROCLE.--Quoi, es-tu devenu dévot? Étais-tu là en prière?
+
+THERSITE.--Oui; et que le ciel veuille m'entendre!
+
+(Achille sort de sa tente.)
+
+ACHILLE.--Qui est là?
+
+PATROCLE.--Thersite, seigneur.
+
+ACHILLE.--Où, où?--Te voilà venu? Pourquoi, toi, mon fromage, mon
+digestif, pourquoi ne t'es-tu pas servi sur ma table depuis tant de
+repas?--Allons; dis-moi ce qu'est Agamemnon?
+
+THERSITE.--Ton commandant, Achille.--Allons, Patrocle, dis-moi ce qu'est
+Achille?
+
+PATROCLE.--Ton chef, Thersite: dis-moi à ton tour, qu'es-tu, toi?
+
+THERSITE.--Ton connaisseur, Patrocle: et dis-moi, Patrocle, qu'es-tu,
+toi?
+
+PATROCLE.--Tu peux le dire, toi qui te dis connaisseur.
+
+ACHILLE.--Oh! dis-le, dis-le.
+
+THERSITE.--Je vais décliner toute la question: Agamemnon commande
+Achille; Achille est mon chef; je suis le connaisseur de Patrocle, et
+Patrocle est un fou.
+
+PATROCLE--Comment, misérable!
+
+THERSITE.--Tais-toi, fou. Je n'ai pas fini.
+
+ACHILLE.--Allons, c'est un homme privilégié.--Continue, Thersite.
+
+THERSITE.--Agamemnon est un fou; Achille est un fou; Thersite est un
+fou; et, comme je l'ai dit ci-devant, Patrocle est un fou.
+
+ACHILLE.--Prouve cela, allons!
+
+THERSITE.--Agamemnon est un fou de prétendre commander Achille; Achille
+est un fou de se laisser commander par Agamemnon: Thersite est un fou de
+rester au service d'un pareil fou, et Patrocle est absolument fou.
+
+PATROCLE.--Pourquoi suis-je fou?
+
+THERSITE.--Demande-le à celui qui t'a fait: moi, il me suffit que tu le
+sois.--Regardez, qui vient à nous?
+
+(Agamemnon, Ulysse, Nestor, Diomède et Ajax s'avancent vers la tente
+d'Achille.)
+
+ACHILLE.--Patrocle, je ne veux parler à personne.--Viens avec moi,
+Thersite.
+
+(Achille rentre dans sa tente.)
+
+THERSITE.--Que de sottise, de jonglerie et de friponnerie il y a dans
+tout ceci! le sujet de la question est un homme déshonoré et une
+femme perdue. Une belle querelle, vraiment, pour exciter ces factions
+jalouses, et verser son sang jusqu'à la dernière goutte!--Que le
+serpigo[29] dessèche le sujet de ces débats!--et que la guerre et la
+débauche détruisent tout.
+
+[Note 29: Ulcère qui sillonne en zigzag la peau.]
+
+(Il s'en va.)
+
+AGAMEMNON.--Où est Achille?
+
+PATROCLE.--Dans sa tente: mais il est indisposé, seigneur.
+
+AGAMEMNON.--Faites-lui savoir que nous sommes ici: il a brusqué nos
+députés; et nous mettons de côté nos prérogatives pour venir le visiter.
+Dites-le-lui, de crainte qu'il ne s'imagine peut-être que nous n'osons
+pas rappeler les droits de notre place, ou que nous ne savons pas ce que
+nous sommes.
+
+PATROCLE.--Je lui dirai.
+
+(Il sort.)
+
+ULYSSE.--Nous l'avons vu à l'entrée de sa tente; il n'est point malade.
+
+AJAX.--Il l'est, mais du mal de lion; il est malade d'un coeur
+enflé d'orgueil: vous pouvez appeler cela mélancolie, si vous voulez
+l'excuser; mais, sur ma tête, c'est de l'orgueil. Et pourquoi donc,
+pourquoi donc? Qu'il nous en donne la raison.--Un mot, seigneur.
+
+(Agamemnon et Ajax vont se parler à l'écart.)
+
+NESTOR.--Quel est donc la cause qui excite Ajax à aboyer ainsi contre
+lui?
+
+ULYSSE.--Achille lui a débauché son fou.
+
+NESTOR.--Qui? Thersite?
+
+ULYSSE.--Lui-même.
+
+NESTOR.--Voilà donc Ajax qui va manquer de matière, s'il a perdu le
+sujet de son discours.
+
+ULYSSE.--Non, vous voyez qu'Achille est devenu son sujet, à présent
+qu'il lui a pris le sien.
+
+NESTOR.--Tant mieux, leur séparation entre plus dans nos voeux que leur
+faction, puisqu'un fou a pu la rompre!
+
+ULYSSE.--L'amitié, dont la sagesse n'est pas le noeud, est aisément
+désunie par la folie; voici Patrocle qui revient.
+
+(Patrocle revient.)
+
+NESTOR.--Point d'Achille avec lui.
+
+ULYSSE.--L'éléphant a des jointures, mais point pour la politesse: ses
+jambes sont pour son besoin, et non pour fléchir.
+
+PATROCLE.--Achille me charge de vous dire qu'il est bien fâché, si
+quelque autre objet que celui de votre dissipation et de votre plaisir
+a porté Votre Grandeur, et sa noble suite, à venir à sa tente: il se
+flatte que tout le but de cette visite est votre santé, que c'est une
+promenade de l'après-dîner pour aider à la digestion.
+
+AGAMEMNON.--Écoutez, Patrocle.--Nous ne sommes que trop accoutumés à ces
+réponses. Mais cette excuse qu'il nous envoie sur les ailes rapides du
+mépris n'échappe point à notre intelligence. Il a beaucoup de mérite, et
+nous avons beaucoup de raisons de lui en attribuer: cependant toutes ses
+vertus, que lui-même ne montre pas dans un jour glorieux, commencent à
+perdre de leur éclat à nos yeux; c'est un beau fruit servi dans un plat
+malsain, et qui pourrait bien se gâter sans qu'on en goûte. Allez, et
+répétez-lui que nous sommes venus pour lui parler; et vous ne ferez pas
+mal de lui dire que nous l'accusons d'un excès d'orgueil, et d'un défaut
+d'honnêteté. Il se croit plus grand dans son opinion présomptueuse
+qu'il ne le paraît au jugement du bon sens. Dites-lui que de plus
+dignes personnages que lui tolèrent la sauvage solitude qu'il affecte,
+dissimulent la force sacrée de leur autorité, souscrivent avec une
+humble déférence à sa bizarre supériorité, et épient ses mauvaises
+lunes, le flux et le reflux de son humeur, comme si tout le cours
+de cette entreprise devait suivre la marée de ses caprices. Allez,
+dites-lui cela; et ajoutez que, s'il se met à un prix trop haut, nous
+nous passerons de lui; que, semblable à une machine de guerre qu'on ne
+peut transporter, il reste gisant et chargé de ce reproche public: «il
+faut ici du mouvement: cette machine ne peut aller à la guerre.» Nous
+préférons un nain actif à un géant endormi.--Dites-lui cela.
+
+PATROCLE.--Je vais le faire, et je rapporterai sa réponse sur-le-champ.
+
+(Patrocle sort.)
+
+AGAMEMNON.--Sa seconde réponse ne nous satisfera pas. Nous sommes venus
+pour lui parler.... Ulysse, pénétrez dans sa tente.
+
+(Ulysse sort.)
+
+AJAX.--Hé! qu'est-il plus qu'un autre!
+
+AGAMEMNON.--Il n'est pas plus qu'il ne se croit être.
+
+AJAX.--Est-il autant? Ne pensez-vous pas qu'il croit valoir mieux que
+moi?
+
+AGAMEMNON.--Sans aucun doute.
+
+AJAX.--Et souscrirez-vous à cette opinion, et direz-vous: cela est vrai?
+
+AGAMEMNON.--Non, noble Ajax; vous êtes aussi fort, aussi vaillant, aussi
+sage, aussi noble, beaucoup plus doux et beaucoup plus traitable que
+lui.
+
+AJAX.--Comment un homme peut-il être orgueilleux? Comment vient
+l'orgueil? Je ne sais pas ce que c'est que l'orgueil.
+
+AGAMEMNON.--Votre jugement en est plus net, Ajax, et vos vertus en sont
+plus belles. L'homme orgueilleux se dévore lui-même. L'orgueil est son
+miroir, son héraut, son historien: et toute belle action qu'il vante
+lui-même, il en engloutit le mérite par sa louange même.
+
+AJAX.--Je hais un homme orgueilleux, comme je hais la génération des
+crapauds.
+
+NESTOR, _à part._--Et cependant il s'aime lui-même: cela n'est-il pas
+étrange?
+
+(Ulysse revient.)
+
+ULYSSE.--Achille n'ira point au combat demain matin.
+
+AGAMEMNON.--Quelle est son excuse?
+
+ULYSSE.--Il n'en allègue aucune: mais il suit le penchant de sa
+propre humeur, sans attention, ni égard pour personne, obstiné dans sa
+présomption et sa propre volonté.
+
+AGAMEMNON.--Pourquoi ne veut-il pas, cédant à notre honnête prière,
+sortir de sa tente et respirer l'air avec nous?
+
+ULYSSE.--Il donne de l'importance aux plus petites choses, pour cela
+même qu'il se voit prié. Il est possédé de sa grandeur, et il ne se
+parle à lui-même qu'avec un orgueil mécontent de ses propres louanges.
+L'idée qu'il a de son mérite fait bouillir son sang avec tant de chaleur
+qu'au milieu de ses facultés actives et intellectuelles, le royal
+Achille se mêle en furieux à la commotion et se renverse lui-même: que
+vous dirai-je? Il est tellement infecté de la peste d'orgueil, que les
+symptômes mortels crient: Il n'y a point de remède[30].
+
+[Note 30: Allusion aux taches mortelles des pestiférés.]
+
+AGAMEMNON.--Qu'Ajax aille le trouver.--Mon cher seigneur, allez, et
+saluez-le dans sa tente; on dit qu'il fait cas de vous; et à votre
+prière il se laissera détourner un peu de son obstination.
+
+ULYSSE.--O Agamemnon, n'en faites rien. Nous consacrerons tous les pas
+d'Ajax quand ils s'éloigneront d'Achille. Ce chef altier qui nourrit
+son arrogance de sa propre substance et qui ne souffre jamais que les
+affaires du monde entrent dans sa tête à l'exception de celles qu'il
+conçoit et rumine lui-même, sera-t-il vénéré par un héros que nous
+honorons plus que lui? Non, il ne faut pas que ce vaillant seigneur
+trois fois illustre prostitue ainsi sa palme, si noblement acquise; ni,
+suivant mon avis, qu'il asservisse son mérite personnel, aussi riche en
+titres que peut l'être celui d'Achille, en allant trouver Achille. Cette
+complaisance ne ferait qu'enfler[31] son orgueil déjà trop bouffi;
+ce serait ajouter des feux au Cancer, lorsqu'il est embrasé, et qu'il
+entretient les feux du grand Hypérion. Qu'Ajax aille le trouver! O
+Jupiter, ne le souffre pas, et réponds au milieu du tonnerre: Achille,
+va le trouver!
+
+[Note 31: Il y a dans le texte _engraisser son orgueil_.]
+
+NESTOR, _à part_.--A merveille: il touche l'endroit sensible!
+
+DIOMÈDE, _à part_.--Et comme le silence d'Ajax savoure ces louanges!
+
+AJAX.--Je vais à lui, je veux lui frapper le visage de mon gantelet.
+
+AGAMEMNON.--Oh! non, vous n'irez pas.
+
+AJAX.--S'il veut faire le fier avec moi, je lui frotterai son
+orgueil.--Laissez-moi y aller.
+
+ULYSSE.--Non, pour toute la valeur de ce qui dépend de cette guerre.
+
+AJAX.--Un insolent, un misérable!
+
+NESTOR, _à part_.--Comme il se dépeint lui-même!
+
+AJAX.--Ne peut-il donc être sociable?
+
+ULYSSE, _à part_.--C'est le corbeau qui crie contre la couleur noire.
+
+AJAX.--Je tirerai du sang à ses humeurs.
+
+AGAMEMNON, _à part_.--C'est le malade qui se fait ici le médecin.
+
+AJAX.--Si tout le monde pensait comme moi....
+
+ULYSSE, _à part_.--L'esprit ne serait plus à la mode.
+
+AJAX.--Il n'en serait pas quitte à ce prix: il lui faudrait avaler nos
+épées auparavant. L'orgueil remportera-t-il la victoire?
+
+NESTOR, _à part_.--Si cela était, vous en remporteriez la moitié.
+
+ULYSSE, _à part_.--Il en aurait dix parts.
+
+AJAX.--Je le pétrirai comme il faut, et je le rendrai souple.
+
+NESTOR, _à part, à Ulysse_.--Il n'est pas encore assez échauffé:
+farcissez-le d'éloges, versez, versez, son ambition a soif.
+
+ULYSSE, _à Agamemnon_.--Seigneur, vous vous tourmentez trop longtemps de
+ce désagrément.
+
+NESTOR.--Notre illustre général, ne songez plus à cela.
+
+DIOMÈDE.--Il faut vous préparer à combattre sans Achille.
+
+ULYSSE.--Et c'est de l'entendre nommer qui lui fait du mal. Voici un
+vrai héros.--Mais ce serait le louer en face: je me tais.
+
+NESTOR.--Et pourquoi cela? Il n'est pas jaloux comme Achille.
+
+ULYSSE.--Le monde entier sait qu'il est aussi vaillant que lui.
+
+AJAX.--Un infâme chien se jouer de nous! Oh! que je voudrais qu'il fût
+Troyen!
+
+NESTOR.--Maintenant quel vice serait-ce dans Ajax....
+
+ULYSSE.--S'il était orgueilleux.
+
+DIOMÈDE.--Ou avide de louanges.
+
+ULYSSE.--Oui, ou d'une humeur colère?
+
+DIOMÈDE.--Ou bizarre et plein de lui-même.
+
+ULYSSE.--Rends-en grâce au ciel, Ajax, ton caractère est formé: loue
+celui qui t'a engendré, celle qui t'a allaité: gloire à ton précepteur;
+et que les dons que tu as reçus de la nature soient renommés au delà,
+bien au delà de la science. Mais celui qui a instruit tes bras aux
+combats.... que Mars partage l'éternité en deux, et lui en donne la
+moitié! et quant à ta force, Milon, porte-taureau[32], le cède au
+nerveux Ajax. Je ne vanterai point ta sagesse, qui, comme une borne, un
+poteau, un rivage, limite et termine l'étendue de tes grandes facultés.
+Voici Nestor.--Instruit par le temps écoulé, il doit être, il est en
+effet, et il est impossible qu'il ne soit pas sage.--Mais pardonnez, mon
+père Nestor, si vos années étaient aussi jeunes que celles d'Ajax,
+et votre cerveau de la même trempe que le sien, vous n'auriez pas la
+prééminence sur lui, mais vous seriez ce qu'est Ajax.
+
+AJAX.--Vous appellerai-je mon père[33]?
+
+[Note 32: Milon peut bien être cité ici après Aristote.]
+
+[Note 33: Shakspeare suit ici la coutume de son temps, Ben Johnson
+avait plusieurs amis qui s'appelaient ses fils.]
+
+NESTOR.--Oui, mon cher fils.
+
+DIOMÈDE.--Laissez-vous guider par lui, seigneur Ajax.
+
+ULYSSE.--Il est inutile de rester ici plus longtemps; le cerf Achille
+reste dans les taillis. Qu'il plaise à notre illustre général de
+convoquer son conseil de guerre. De nouveaux rois sont entrés dans
+Troie. Demain, nous devons faire face avec nos principales forces;
+et voici un guerrier!--Qu'il vienne des chevaliers de l'Orient et de
+l'Occident, et qu'ils choisissent entre eux la fleur de leur héros, Ajax
+fera raison au meilleur.
+
+AGAMEMNON.--Allons au conseil.--Laissons dormir Achille, les barques
+légères volent sur l'onde, tandis que les gros vaisseaux s'engravent.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU DEUXIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE TROISIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Troie.--Appartement du palais de Priam.
+
+PANDARE, UN VALET.
+
+
+PANDARE.--Ami! je vous prie, un mot, n'êtes-vous pas de la suite du
+jeune seigneur Pâris?
+
+LE VALET.--Oui, monsieur, quand il marche devant moi.
+
+PANDARE.--Vous dépendez de lui, veux-je dire?
+
+LE VALET.--Monsieur, je dépends de mon seigneur.
+
+PANDARE.--Vous dépendez d'un noble seigneur, il faut que je fasse son
+éloge.
+
+LE VALET.--Le seigneur soit loué!
+
+PANDARE.--Vous me connaissez: n'est-ce pas?
+
+LE VALET.--Ma foi, monsieur, très-superficiellement.
+
+PANDARE.--Ami, connaissez-moi mieux, je suis le seigneur Pandare.
+
+LE VALET.--J'espère que je connaîtrai mieux votre honneur.
+
+PANDARE.--C'est ce que je désire.
+
+LE VALET.--Êtes-vous en état de grâce?
+
+PANDARE.--_Grâce_[34]? Non, mon ami, honneur, seigneurie, voilà mes
+titres.--Quelle est cette musique?
+
+(On entend une musique dans l'intérieur.)
+
+[Note 34: Jeu de mots sur _grâce_, titre que prennent les ducs en
+Angleterre.]
+
+LE VALET.--Je ne la connais qu'en _partie_, seigneur, c'est une musique
+en parties.
+
+PANDARE.--Connaissez-vous les musiciens?
+
+LE VALET.--En entier, monsieur.
+
+PANDARE.--Pour qui jouent-ils?
+
+LE VALET.--Pour ceux qui les écoutent, monsieur.
+
+PANDARE.--Pour le _plaisir_ de qui, ami?
+
+LE VALET.--Pour le mien, monsieur, et celui des amateurs de musique.
+
+PANDARE.--Par les ordres de qui, veux-je dire, ami?
+
+LE VALET.--A qui donnerais-je des ordres, seigneur[35]?
+
+[Note 35: Équivoque sur le verbe _command_, commander et
+commandement, si _command_ est substantif.]
+
+PANDARE.--Ami, nous ne nous entendons pas l'un l'autre; je suis trop
+poli, et toi trop malin; à la requête de qui les musiciens jouent-ils?
+
+LE VALET.--Voilà une question qui va droit au but, celle-là; ma foi,
+monsieur, à la requête de Pâris mon maître, qui est là en personne; et
+avec lui, la Vénus mortelle, le coeur de la beauté, l'âme invisible de
+l'amour.
+
+PANDARE.--Qui, ma nièce Cressida?
+
+LE VALET.--Non, monsieur:--Hélène, n'avez-vous donc pu la reconnaître à
+ses attributs?
+
+PANDARE.--Il me paraît, l'ami, que tu n'as pas vu la belle Cressida.--Je
+viens pour parler à Pâris de la part du prince Troïlus; je lui ferai un
+assaut de politesses et de compliments; car mon affaire bout.
+
+LE VALET.--Une affaire bouillie! C'est une phrase à l'étuvée, ma foi!
+
+(Entrent Pâris et Hélène. Suite.)
+
+PANDARE.--Bel avenir à vous, seigneur et à toute cette belle compagnie!
+Que de beaux désirs, dans une belle mesure, les accompagnent tous! et
+surtout vous, belle reine! Que de beaux songes soient le doux oreiller
+de votre sommeil!
+
+HÉLÈNE.--Cher seigneur, vous êtes plein de belles paroles.
+
+PANDARE.--C'est votre beau plaisir de le dire, aimable princesse.--Beau
+prince, voilà de la bonne musique interrompue.
+
+PARIS.--C'est vous qui l'avez interrompue, cousin, et sur ma vie, vous
+en renouerez le fil de nouveau; vous la raccommoderez avec une pièce de
+votre invention.--Hélène, il a une voix pleine d'harmonie.
+
+PANDARE.--Non, madame, en vérité.
+
+HÉLÈNE.--Oh! seigneur...
+
+PANDARE.--Rauque, en vérité; rauque, vraiment.
+
+PARIS.--Bien dit, seigneur.--Oui, je sais que c'est là votre excuse de
+temps en temps.
+
+PANDARE.--Chère princesse, j'aurais affaire au seigneur Pâris.--(_A
+Pâris_.) Seigneur, voulez-vous m'accorder la faveur de vous dire un mot?
+
+HÉLÈNE.--Non; cette défaite ne nous éconduira pas: nous vous entendrons
+chanter, certainement.
+
+PANDARE.--Allons, belle princesse, vous me raillez.--(A Pâris.) Mais
+vraiment, comme je vous le dis, seigneur,--mon cher seigneur, mon
+estimable ami, votre frère Troïlus...
+
+HÉLÈNE.--Seigneur Pandare, mon doux seigneur...
+
+PANDARE.--Allons, poursuivez, charmante princesse, poursuivez.--(_A
+Pâris_)...se recommande à vous dans les termes les plus affectueux.
+
+HÉLÈNE.--Vous ne nous priverez pas de notre mélodie.--Si vous le faites,
+que notre mélancolie retombe sur votre tête.
+
+PANDARE.--Douce princesse, chère princesse; oh! c'est une charmante
+princesse, en vérité!
+
+HÉLÈNE.--...Et rendre triste une douce princesse, c'est une grande
+insulte. Non, vous aurez beau faire, cela est inutile; vous n'y gagnerez
+rien, en vérité; oh! je ne m'embarrasse pas de ces propos. Non, non.
+
+PANDARE, _à Pâris_.--...Et, seigneur, il vous prie, si le roi l'invite
+au souper, de vous charger de l'excuser.
+
+HÉLÈNE.--Seigneur Pandare...
+
+PANDARE.--Que dit mon aimable reine, ma très-aimable reine?
+
+PARIS.--Quel projet a-t-il en tête? Où soupe-t-il ce soir?
+
+HÉLÈNE.--Non; mais, seigneur...
+
+PANDARE.--Que dit ma belle reine? Mon cousin se brouillera avec vous; il
+ne faut pas que vous sachiez où il soupe.
+
+HÉLÈNE.--Je gagerais ma vie que c'est avec Cressida l'usurpatrice.
+
+PANDARE.--Oh! non, non, vous n'y êtes pas; vous en êtes bien loin;
+allez, l'usurpatrice est malade[36].
+
+[Note 36: Hélène appelle Cressida l'usurpatrice, parce que sa beauté
+lui fait tort.]
+
+PARIS.--Eh bien! je ferai ses excuses au roi.
+
+PANDARE.--Oui, mon noble seigneur.--_(A Hélène_.) Pourquoi disiez-vous
+Cressida? Oh! non, la pauvre usurpatrice est malade.
+
+PARIS.--Ah! je devine.
+
+PANDARE.--Vous devinez? eh! que devinez-vous? Donnez-moi un
+instrument.--Allons, voyons, belle princesse.
+
+HÉLÈNE.--Oh! cela est bien bon de votre part.
+
+PANDARE.--Ma nièce est horriblement amoureuse d'une chose que vous
+possédez, belle reine.
+
+HÉLÈNE.--Elle est à elle, seigneur, pourvu que ce ne soit pas mon
+seigneur Pâris.
+
+PANDARE.--Lui? non, elle ne veut pas de lui. Elle et lui font deux[37].
+
+[Note 37: C'est-à-dire ils sont brouillés.]
+
+HÉLÈNE.--Une réconciliation, après une brouillerie, pourrait des deux en
+faire trois.
+
+PANDARE.--Allons, allons, je ne veux pas en entendre davantage
+là-dessus; je vais vous chanter une chanson.
+
+HÉLÈNE.--Oui, oui, je vous en prie; sur mon honneur, mon digne seigneur,
+vous préludez bien.
+
+PANDARE.--Oui, oui, vous pouvez, vous pouvez...
+
+HÉLÈNE.--Que l'amour soit le sujet de votre chanson. Ah! l'amour nous
+perdra tous. O Cupidon! Cupidon! Cupidon!
+
+PANDARE.--L'amour! oui, ce sera lui, d'honneur.
+
+PARIS.--Oh! oui, bon; l'amour, l'amour, rien que l'amour.
+
+PANDARE.--En vérité, cela commence ainsi...
+
+ L'amour, l'amour, rien que l'amour, toujours l'amour,
+ Car, oh! l'arc de l'amour
+ Perce chevreuils et chevrettes;
+ Le trait tue
+ Lorsqu'il blesse;
+ Mais il chatouille toujours la blessure.
+
+ Ces amants s'écrient: Oh! oh! Ils meurent;
+ Mais ce qui semble blesser à mort
+ Se change en oh! oh! en ah! ah! eh!
+ De sorte que l'amour mourant vit toujours,
+ Oh! oh! un moment; mais ah! ah! ah!
+ Oh! oh! on gémit en disant: Ah! ah! ah!
+ Eh! oh!
+
+HÉLÈNE.--De l'amour, vraiment jusqu'au bout du nez.
+
+PARIS.--Il ne se nourrit que de colombes, l'Amour; et cela échauffe
+le sang, et le sang chaud engendre de brûlants désirs, et les brûlants
+désirs produisent de brûlants effets, et ces brûlants effets sont
+l'amour.
+
+PANDARE.--Est-ce là la génération de l'Amour? Un sang chaud, de chauds
+désirs, de chauds effets; comment donc? ce sont des vipères; l'amour
+est-il une génération de vipères?--Mon cher seigneur, qui est-ce qui est
+en campagne aujourd'hui?
+
+PARIS.--Hector, Déiphobe, Hélénus, Anténor, et tous les braves de Troie.
+J'aurais bien désiré m'armer aussi aujourd'hui; mais mon Hélène ne l'a
+pas voulu.--Comment se fait-il que mon frère Troïlus n'y ait pas été?
+
+HÉLÈNE.--Il y a quelque chose qui lui fait faire la moue.--Vous savez
+tout, seigneur Pandare.
+
+PANDARE.--Non, ma tendre et douce reine.--Je brûle de savoir quel succès
+ils ont eu aujourd'hui.--_(A Pâris.)_ Vous vous rappellerez les excuses
+de votre frère.
+
+PARIS.--Ponctuellement.
+
+PANDARE.--Adieu, belle princesse.
+
+(Il sort.)
+
+(On sonne la retraite.)
+
+HÉLÈNE.--Ne m'oubliez pas auprès de votre nièce.
+
+PANDARE.--Je m'en souviendrai, belle princesse.
+
+PARIS.--Ils sont revenus du champ de bataille: allons au palais de
+Priam complimenter les guerriers. Chère Hélène, il faut que je vous prie
+d'aider à désarmer notre Hector; les boucles rebelles de son armure, une
+fois touchées de cette charmante main blanche, obéiront plus vite qu'au
+tranchant de l'acier, ou à la force des muscles grecs. Vous serez plus
+puissante que tous ces rois insulaires pour désarmer le grand Hector.
+
+HÉLÈNE.--Je serai fière, Pâris, de le servir: oui, ce qu'il recevra de
+moi en hommages me donnera plus de droits au prix de la beauté que ce
+que j'en possède, et même m'embellira encore.
+
+PARIS.--O ma chère, je t'aime au delà de toute idée.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Troie.--Les jardins de Pandare.
+
+PANDARE, UN VALET DE TROÏLUS.
+
+
+PANDARE.--Eh bien, où est ton maître? est-il chez ma nièce Cressida?
+
+LE VALET.--Non seigneur, il vous attend pour l'y conduire.
+
+(Entre Troïlus.)
+
+PANDARE.--Ah! le voilà qui vient.--Eh bien? eh bien?
+
+TROÏLUS, _au valet_.--Drôle, éloigne-toi.
+
+(Le valet sort.)
+
+PANDARE.--Avez-vous vu ma nièce?
+
+TROÏLUS.--Non, Pandare, je me promène auprès de sa porte, comme une
+ombre étrangère sur les bords du Styx en attendant la barque. O vous,
+soyez mon Caron, et transportez-moi rapidement à ces champs fortunés, où
+je pourrai me reposer mollement sur ces couches de lis destinées à celui
+qui en est digne. O cher Pandare, arrachez à l'amour ses ailes peintes,
+et volez avec moi vers Cressida.
+
+PANDARE.--Promenez-vous dans ce verger. Je vais l'amener ici à
+l'instant.
+
+(Pandare sort.)
+
+TROÏLUS, _seul_.--Je suis tout étourdi; l'attente me donne des vertiges.
+Le plaisir que je goûte déjà en imagination est si doux qu'il enchante
+tous mes sens. Qu'arrivera-t-il donc lorsque je m'abreuverai à longs
+traits du céleste nectar de l'amour? La mort, je le crains; une mort
+d'évanouissement, une volupté trop exquise, trop pénétrante, trop
+exaltée dans sa douceur pour la capacité de mes facultés grossières.
+Je le crains beaucoup; je crains aussi de perdre le sentiment net de
+ma joie, comme dans une bataille où l'on charge pêle-mêle l'ennemi en
+déroute.
+
+(Pandare rentre.)
+
+PANDARE.--Elle s'apprête, elle va être ici tout à l'heure. C'est à
+présent qu'il faut vous aider de tout votre esprit: elle rougit aussi
+fort, sa respiration est aussi courte que si elle était épouvantée
+par un esprit. Je vais l'aller chercher. Oh! c'est la plus jolie
+friponne.--Elle ne respire pas plus qu'un moineau qu'on vient de saisir.
+
+(Pandare sort.)
+
+TROÏLUS.--Le même trouble s'empare de mon sein: mon pouls bat plus vite
+que le pouls de la fièvre; et toutes mes facultés perdent leur usage,
+comme un vassal en rencontrant à l'improviste les yeux du monarque.
+
+(Pandare vient avec Cressida.)
+
+PANDARE, _à sa nièce_.--Allons, venez. Pourquoi rougissez-vous? La
+pudeur est un enfant.--La voilà; répétez-lui maintenant tous les
+serments que vous m'avez faits à moi.--Quoi, vous voilà déjà repartie?
+Il faudra donc vous priver de sommeil, pour vous apprivoiser[38]? dites,
+le faudra-t-il? Allons, venez, avancez; ou si vous reculez, nous vous
+placerons entre les brancards.--Pourquoi ne lui adressez-vous pas la
+parole? Allons, levez ce voile, et laissez voir votre portrait. Allons
+donc! quelle répugnance vous avez à offenser la lumière du jour! S'il
+était nuit, je crois que vous vous rapprocheriez plutôt.--Allons,
+allons, éveillez-vous et embrassez la demoiselle. Comment, comment?
+c'est un baiser infini comme un fief perpétuel: bâtis ici, charpentier,
+l'air y est doux. Oh! vous vous direz tout ce que vous avez sur le
+coeur avant que je vous sépare. Oh! le faucon vaut le tiercelet[39], je
+gagerais tous les canards de la rivière: allez, allez.
+
+[Note 38: Voyez _l'Art du Fauconnier_.]
+
+[Note 39: Le tiercelet est le mâle du faucon; du moins, en
+Angleterre, on entend toujours par faucon la femelle du tiercelet.]
+
+TROÏLUS.--Vous m'avez ôté l'usage de la parole, madame.
+
+PANDARE.--Les paroles ne payent aucune dette: donnez-lui des effets.
+Mais elle vous en ôterait aussi les facultés, si elle mettait leur
+activité à l'épreuve. Quoi! on se becquète encore? Nous y voilà.--_En
+témoignage de quoi, les deux parties mutuellement_... Entrez, entrez: je
+vais faire faire du feu.
+
+(Pandare sort.)
+
+CRESSIDA.--Voulez-vous vous promener, seigneur?
+
+TROÏLUS.--O Cressida! oh! combien de fois je me suis souhaité où je
+suis!
+
+CRESSIDA.--Souhaité, seigneur? Les dieux le veuillent! ô seigneur!
+
+TROÏLUS.--Qu'ils veuillent quoi? Où tend cette jolie apostrophe? quel
+limon ma douce dame aperçoit-elle dans la source de notre amour?
+
+CRESSIDA.--Plus de limon que d'eau pure, si ma crainte a des yeux.
+
+TROÏLUS.--La crainte fait un démon d'un chérubin; jamais la crainte ne
+voit la vérité.
+
+CRESSIDA.--L'aveugle crainte, quand la raison clairvoyante la guide,
+marche d'un pas plus sûr que l'aveugle raison, qui, sans crainte,
+trébuche. En craignant le dernier des malheurs, on s'en préserve
+souvent.
+
+TROÏLUS.--Ah! que ma belle Cressida ne conçoive aucune alarme! Dans
+toutes les scènes de l'amour on ne représente point de monstre[40].
+
+[Note 40: Allusion aux théâtres d'alors.]
+
+CRESSIDA.--Non? ni rien de monstrueux?
+
+TROÏLUS.--Rien, si ce n'est nos projets. Lorsque nous faisons voeu
+de verser des torrents de larmes, de vivre au milieu des flammes, de
+dévorer les rochers, d'apprivoiser les tigres, croyant qu'il est plus
+difficile à notre amante d'imaginer des épreuves assez fortes, qu'à nous
+de triompher des travaux qu'elle nous impose; voilà, madame, ce qu'il y
+a de monstrueux dans l'amour: c'est que la volonté est infinie, et que
+le pouvoir est borné; le désir est immense, et l'exécution esclave des
+limites.
+
+CRESSIDA.--On dit que les amants jurent d'exécuter plus de choses qu'ils
+ne peuvent en accomplir, et cependant qu'ils tiennent en réserve un
+pouvoir qu'ils n'emploient jamais, jurant de faire dix fois plus qu'un
+homme et n'accomplissant pas la dixième partie de ce que fait un homme.
+Ceux qui ont la voix des lions et la lâcheté des lièvres ne sont-ils pas
+des monstres?
+
+TROÏLUS.--Y a-t-il des gens pareils? Nous n'en sommes pas. Mesurez vos
+louanges sur l'épreuve que vous faites de nous, accordez-nous le degré
+de mérite que nous témoignons; notre tête restera nue jusqu'à ce que
+le mérite la couronne; nulle perfection à venir ne recueillera d'éloges
+anticipés; ne nommons point le mérite avant sa naissance; et lorsqu'il
+sera né, ses titres seront modestes; peu de paroles et beaucoup de foi.
+Voilà ce que Troïlus sera pour Cressida, tout ce que l'envie pourra
+inventer de plus noir sera de ridiculiser ma constance, et tout ce que
+la vérité pourra dire de plus vrai ne sera pas plus sincère que Troïlus.
+
+CRESSIDA.--Voulez-vous entrer, seigneur?
+
+(Pandare revient.)
+
+PANDARE.--Quoi, vous rougissez encore? N'avez-vous donc pas fini de
+jaser ensemble?
+
+CRESSIDA.--Eh bien! toutes les folies que je fais, je vous les consacre.
+
+PANDARE.--Je vous en rends grâces: oui, si le seigneur Troïlus a un fils
+de vous, vous me le donnerez: soyez-lui fidèle; et s'il vous délaisse,
+c'est moi que vous gronderez.
+
+TROÏLUS.--Vous connaissez à présent nos otages; la parole de votre oncle
+et ma foi constante.
+
+PANDARE.--Oh! j'engagerai sans crainte ma parole pour elle aussi: les
+filles de notre famille sont longtemps à se laisser faire l'amour; mais
+une fois gagnées, elles sont constantes; ce sont de vrais glouterons, je
+puis vous l'assurer; elles s'attachent là où on les jette.
+
+CRESSIDA.--La hardiesse commence à me venir, et me rend le courage,
+prince Troïlus; je vous ai aimé nuit et jour depuis de bien longs mois.
+
+TROÏLUS.--Pourquoi donc ma Cressida a-t-elle tardé si longtemps à se
+laisser vaincre?
+
+CRESSIDA.--Dites à paraître vaincue; mais j'étais vaincue, seigneur,
+depuis le premier coup d'oeil que je... Pardonnez-moi... Si j'en avoue
+trop, vous deviendrez tyran. Je vous aime à présent; mais jusqu'à
+présent, pas au point de n'être pas maîtresse de mon amour.--Ah!
+d'honneur, je ne dis pas vrai; mes pensées étaient comme des enfants
+sans lisière, devenus trop mutins pour obéir à leur mère.--Voyez comme
+nous sommes folles! Pourquoi ai-je bavardé? Qui sera discret pour nous,
+lorsque nous ne pouvons pas nous garder le secret à nous-mêmes? Mais,
+quoique je vous aimasse bien, je ne vous recherchais pas, et cependant,
+je le jure, je souhaitais alors être un homme, ou bien que les femmes
+eussent le privilége qu'ont les hommes de parler les premiers. Mon ami,
+dites-moi de me taire, car dans l'enchantement où je suis, je dirai
+vivement des choses dont je me repentirai après. Voyez, voyez: votre
+silence, adroit dans sa discrétion, surprend à ma faiblesse le secret le
+plus profond de mon âme.--Fermez-moi la bouche.
+
+TROÏLUS.--Je le veux bien _(il l'embrasse),_ quoiqu'il en sorte une
+douce musique.
+
+PANDARE.--C'est fort joli, en vérité.
+
+CRESSIDA.--Seigneur, je vous en conjure, pardonnez-moi. Je n'avais pas
+l'intention de demander un baiser. Je suis honteuse.--O ciel! qu'ai-je
+fait?--Pour cette fois, je veux prendre congé de vous, seigneur.
+
+TROÏLUS.--Congé, chère Cressida?
+
+PANDARE.--Congé! Oh! si vous prenez congé avant demain matin...
+
+CRESSIDA.--Je vous en prie, permettez-moi...
+
+TROÏLUS.--Qui est-ce qui vous importune, madame?
+
+CRESSIDA.--Seigneur, ma propre compagnie.
+
+TROÏLUS.--Vous ne pouvez pas vous fuir vous-même.
+
+CRESSIDA.--Laissez-moi m'en aller et essayer: j'ai une partie fâcheuse,
+qui s'abandonne elle-même pour être la dupe d'un autre.--Je voudrais
+m'en aller! Où est donc ma raison? Je ne sais ce que je dis.
+
+TROÏLUS.--On sait bien ce qu'on dit quand on parle avec tant de sagesse.
+
+CRESSIDA.--Peut-être, seigneur, que j'ai montré plus de finesse que
+d'amour: et que je vous ai fait sans détour de si grands aveux pour
+amorcer vos désirs.--Mais vous n'êtes pas sage, ou vous n'aimez pas.
+Unir la sagesse et l'amour surpasse le pouvoir de l'homme[41]: ce
+prodige est réservé aux dieux.
+
+[Note 41: _Amare et sapere vix à Deo conceditur_. (Publius Syrus.)]
+
+TROÏLUS.--Ah! que je voudrais pouvoir penser qu'il est au pouvoir
+d'une femme (et si cela est possible, je le crois de vous) d'entretenir
+toujours son flambeau et les feux de l'amour; de conserver sa constance
+pleine de vigueur et de jeunesse, afin qu'elle survive à sa beauté
+extérieure par une âme qui se renouvelle plus promptement que le sang
+ne s'appauvrit! ou si je pouvais être convaincu que mon dévouement et ma
+fidélité pour vous peuvent rencontrer leur égale dans une tendresse pure
+sans alliage; oh! que je serais alors élevé au-dessus de moi-même! Mais,
+hélas! je suis aussi vrai que la simplicité de la vérité, et plus simple
+que la vérité dans son enfance.
+
+CRESSIDA.--Je lutterai de constance avec vous.
+
+TROÏLUS.--O combat vertueux, lorsque la vertu lutte avec la vertu, à qui
+vaudra le mieux! Les vrais amants, dans les siècles futurs, attesteront
+leur foi par le nom de Troïlus. Lorsque dans leurs vers, remplis de
+protestations, de serments et de grandes comparaisons, ils auront épuisé
+toutes les figures, qu'ils les auront usées à force de les répéter;
+après qu'ils auront juré que leur coeur est aussi fidèle que l'acier,
+aussi constant que les plantes le sont à la lune, que le soleil l'est
+au jour, la tourterelle à sa compagne, le fer à l'aimant, la terre à son
+centre; après toutes ces comparaisons, je serai cité comme le modèle le
+plus célèbre de fidélité: Fidèle comme Troïlus, telle sera la conclusion
+de leurs vers pour les rendre sacrés.
+
+CRESSIDA.--Puissiez-vous être prophète! Si je suis perfide, ou que
+je m'écarte de la fidélité de l'épaisseur d'un cheveu, quand le temps
+vieilli se sera oublié lui-même, quand les gouttes de pluie auront usé
+les murs de Troie, que l'aveugle oubli aura englouti les cités, et que
+des États puissants seront effacés de la terre et réduits à la poussière
+du néant, qu'alors la mémoire, remontant au milieu des filles infidèles,
+d'infidélité en infidélité, me reproche ma perfidie. Lorsqu'on aura
+dit: Aussi perfide que le renard l'est à l'agneau, le loup au veau de la
+génisse; le léopard au chevreuil, ou la marâtre à son fils, qu'alors
+on ajoute, pour toucher au coeur même de la perfidie: Aussi perfide que
+Cressida!
+
+PANDARE.--Allons, voilà un marché fait: scellez-le, scellez-le; je
+servirai de témoin. Je tiens ici votre main, et voici celle de ma nièce:
+si jamais vous devenez infidèles l'un à l'autre, après toutes les
+peines que j'ai prises pour vous rapprocher, que tous les malheureux
+entremetteurs soient jusqu'à la fin du monde appelés de mon nom; qu'on
+les appelle tous des Pandares, que tous les hommes inconstants soient
+appelés des Troïlus, toutes les femmes perfides des Cressida, et tous
+les intrigants d'amour des Pandare! dites tous deux: _Amen_!
+
+TROÏLUS.--_Amen_!
+
+CRESSIDA.--_Amen_!
+
+PANDARE.--_Amen_!--Et là-dessus, je vais vous montrer une chambre à
+coucher: et comme le lit ne parlera jamais de vos tendres combats,
+pressez-le à mort: allons, venez; et que Cupidon veuille procurer à
+toutes les filles qui sont ici bouche close, un lit, une chambre, et un
+Pandare pour tout préparer!
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Le camp des Grecs.
+
+AGAMEMNON, ULYSSE, DIOMÈDE, NESTOR, AJAX, MÉNÉLAS et CALCHAS.
+
+
+CALCHAS.--Princes, les circonstances présentes m'autorisent à parler
+et à réclamer la récompense du service que je vous ai rendu. Je dois
+remettre devant vos yeux, que, d'après mon talent de lire dans l'avenir,
+j'ai abandonné Troie à Jupiter; j'ai quitté mes biens, et encouru le nom
+de traître, je me suis exposé à un sort incertain, au lieu des avantages
+et de la fortune dont j'étais possesseur assuré; séparant de moi tout
+ce que l'habitude, les liaisons, la coutume et mon état avaient rendu
+agréable, familier à ma nature; pour vous rendre service, je suis devenu
+ici étranger, tout nouveau dans le monde, sans amis ni connaissances.
+Je vous prie donc de m'accorder aujourd'hui une légère faveur prise
+à l'avance sur les nombreuses promesses qui subsistent toujours,
+dites-vous, pour m'enrichir à l'avenir.
+
+AGAMEMNON.--Que désires-tu de nous, Troyen? Expose ta demande.
+
+CALCHAS.--Vous avez un prisonnier troyen, nommé Anténor, pris d'hier.
+Troie attache un grand prix à sa personne. Vous avez plusieurs fois (et
+je vous en ai souvent remercié) demandé ma fille Cressida en échange de
+prisonniers illustres, et Troie l'a toujours refusée; mais cet Anténor,
+je le sais, est tellement nécessaire[42] à leurs négociations que,
+privées de sa direction, elles doivent échouer; et ils nous donneraient
+presque un prince du sang, un des fils de Priam, en échange.
+Renvoyez-le, illustres princes, pour la rançon de ma fille, dont la
+présence vous acquittera entièrement envers moi de tous les services
+que j'ai pu vous rendre, dans les entreprises qui vous intéressaient le
+plus.
+
+[Note 42: Il y a dans le texte: _Such a wrest in their affairs;
+wrest_, instrument pour accorder les harpes, dit un commentateur.]
+
+AGAMEMNON.--Que Diomède le conduise à Troie et nous ramène Cressida:
+Calchas aura ce qu'il nous demande.--Noble Diomède, apprêtez-vous
+convenablement pour cet échange; et de plus, annoncez à Troie que si
+Hector veut demain qu'on réponde à son défi, Ajax est tout prêt.
+
+DIOMÈDE.--Je me charge de tout ceci, et c'est un fardeau que je suis
+fier de porter.
+
+(Diomède et Calchas sortent.)
+
+(Achille et Patrocle sortent et paraissent devant leur tente.)
+
+ULYSSE.--J'aperçois Achille à l'entrée de sa tente. Qu'il plaise à notre
+général de passer près de lui, d'un air indifférent, comme s'il l'avait
+oublié: et vous, princes, jetez tous sur lui un coup d'oeil vague et
+inattentif. Je passerai le dernier; il est probable qu'il me demandera
+pourquoi on le regarde d'un air si dédaigneux, pourquoi ces froids
+regards. S'il le fait, je saurai, par une dérision salutaire, expliquer
+vos dédains à son orgueil qui sera naturellement avide de m'écouter;
+cela peut être bon.--L'orgueil n'a pour se montrer d'autre miroir que
+l'orgueil: la souplesse des genoux entretient l'arrogance, et c'est le
+salaire de l'homme orgueilleux.
+
+AGAMEMNON.--Nous allons exécuter votre dessein, et affecter un visage
+indifférent en passant devant lui. Que chacun de vous en fasse autant;
+et que personne ne le salue, ou plutôt qu'on le salue avec dédain; ce
+qui l'irritera bien plus que si on ne le regardait pas. Je vais passer
+le premier.
+
+(Ils marchent tous.)
+
+ACHILLE.--Quoi! le général vient-il me parler? Vous savez ma résolution;
+je ne combattrai plus contre Troie.
+
+AGAMEMNON.--Que dit Achille? Nous veut-il quelque chose?
+
+NESTOR, _à Achille_.--Voudriez-vous, seigneur, parler au général?
+
+ACHILLE.--Non.
+
+NESTOR, _à Agamemnon_.--Rien, seigneur.
+
+AGAMEMNON.--Tant mieux.
+
+ACHILLE, _à Ménélas_.--Bonjour, bonjour.
+
+MÉNÉLAS.--Comment vous portez-vous? comment vous portez-vous?
+
+(Ménélas sort.)
+
+ACHILLE.--Quoi! cet homme déshonoré me mépriserait-il!
+
+AJAX.--Comment vous va, Patrocle?
+
+ACHILLE.--Bonjour, Ajax.
+
+AJAX.--Hein!
+
+ACHILLE.--Bonjour.
+
+AJAX.--Oui, et bon lendemain aussi.
+
+(Ajax sort.)
+
+ACHILLE.--Que veulent dire ces gens-là? Est-ce qu'ils ne connaissent pas
+Achille?
+
+PATROCLE.--Ils passent devant nous d'un air bien indifférent: ils
+avaient coutume de saluer, d'envoyer devant eux leurs sourires vers
+Achille, de lui adresser de gracieux sourires, et de l'aborder avec
+l'humilité qu'ils montrent au pied des saints autels.
+
+ACHILLE.--Quoi! suis-je devenu pauvre tout à coup? Il est certain que
+la grandeur, une fois qu'elle est brouillée avec la fortune, doit se
+brouiller aussi avec les hommes. L'homme ruiné lit sa chute dans les
+yeux d'autrui aussitôt qu'il la sent lui-même; car les hommes, comme
+les papillons, ne déploient leurs ailes poudreuses que pendant l'été; et
+l'homme qui n'est que simplement homme ne reçoit aucun honneur; il n'est
+honoré que pour ses honneurs extérieurs, comme sa place, ses richesses,
+sa faveur, avantages dus au hasard aussi souvent qu'au mérite. Quand ces
+honneurs, étais glissants d'une amitié glissante comme eux, viennent
+à tomber, les uns entraînent l'autre, et tout périt ensemble dans la
+chute. Mais il n'en est pas ainsi de moi; la fortune et moi nous sommes
+amis; je jouis au plus haut degré de tout ce que je possédais, excepté
+des regards de ces hommes qui, à ce qu'il me paraît, trouvent en moi
+quelque chose qui n'est plus digne de ces regards complaisants qu'ils
+m'ont si souvent accordés. Voici Ulysse; je veux interrompre sa
+lecture.--Ulysse?
+
+ULYSSE.--Eh bien! illustre fils de Thétis?
+
+ACHILLE.--Que lisez-vous là?
+
+ULYSSE.--Un étrange mortel m'écrit ici qu'un homme, quelque richement
+doué qu'il soit, quels que soient ses avantages intérieurs ou
+extérieurs, ne peut se vanter d'avoir ce qu'il a, et qu'il ne sent ce
+qu'il possède qu'en le voyant par autrui: ses vertus en brillant devant
+les autres les échauffent, et ils rendent à leur tour cette chaleur à
+l'homme dont elle est émanée.
+
+ACHILLE.--Il n'y a rien d'étrange à cela, Ulysse. La beauté du visage
+n'est pas connue de celui qui le porte. C'est des yeux d'autrui qu'il
+apprend son prix; et l'oeil même, l'organe le plus pur du sentiment, ne
+peut se voir sans sortir de lui-même; mais oeil contre oeil se saluent
+l'un l'autre de leur forme respective; car la vue ne veut se replier sur
+elle-même qu'après avoir traversé l'espace; c'est là qu'elle s'unit à un
+miroir où elle peut se contempler: cela n'a rien d'étrange, Ulysse.
+
+ULYSSE.--Je n'ai pas d'objections à la proposition, elle est familière;
+mais je m'étonne des conséquences qu'en tire l'auteur. Dans le
+développement de ses preuves, il démontre que l'homme ne possède rien
+en maître (quelles que soient ses richesses extérieures et intérieures)
+jusqu'au moment où il les communique aux autres; par lui-même il ne leur
+connaît aucun prix qu'après qu'il les a vues emprunter leur forme et
+leur valeur de l'approbation de ceux auxquels elles s'étendent: ainsi la
+voix est répercutée d'une voûte sonore; ainsi une porte d'acier placée
+en face du soleil reçoit et renvoie son image et sa chaleur. J'étais
+plongé là dedans, et j'en ai fait sur-le-champ l'application à Ajax;
+il est encore ignoré. Mais ô ciel, quel homme c'est! un vrai cheval qui
+porte un trésor qu'il ne connaît pas. O nature, que de choses qui sont
+viles à nos yeux, et qui deviennent précieuses par l'usage! Que de
+choses, au contraire, si fort estimées et qui sont d'une mince valeur!
+C'est demain que nous verrons par un exploit que le hasard du sort a
+fait tomber sur lui, Ajax devenu célèbre. O ciel, que de choses font
+quelques mortels, tandis que d'autres les laissent faire! Combien
+d'hommes se glissent dans le palais de la Fortune inconstante, tandis
+que d'autres font les idiots sous ses yeux! Ainsi un homme prospère aux
+dépens d'un autre, dont l'orgueil se repaît de lui-même dans une molle
+indolence! Il faut voir les chefs grecs! Ils frappent déjà sur l'épaule
+du lourd Ajax comme s'il avait le pied sur la gorge du brave Hector et
+si la fameuse Troie s'écroulait.
+
+ACHILLE.--Je crois ce que vous dites là, car ils ont passé près de moi
+comme feraient des avares devant un mendiant; ils ne m'ont adressé ni
+une bonne parole, ni un regard. Quoi! mes exploits sont-ils oubliés?
+
+ULYSSE.--Le Temps, seigneur, a sur son dos une besace, où il jette les
+aumônes qu'il va recueillant pour l'Oubli, qui est un géant, monstre
+d'ingratitude. Ces aumônes sont les bonnes actions passées; dévorées
+presque aussitôt qu'elles sont accomplies, oubliées dès qu'elles sont
+finies: la persévérance seule, cher seigneur, entretient l'honneur dans
+son éclat; avoir fait, c'est être passé de mode et suspendu à l'écart,
+ainsi qu'une cotte d'armes rouillée dans une décoration ridicule. Prenez
+le chemin qui s'offre à vous, car l'honneur voyage dans un défilé si
+étroit, qu'il n'y peut passer qu'un homme de front avec lui: gardez donc
+le sentier. L'émulation a mille enfants, qui se suivent et se pressent
+l'un l'autre. Si vous cédez, et que vous vous rangiez de côté hors de
+la route directe, semblables au flux qui entre dans le port, ils se
+précipiteront tous ensemble et vous laisseront derrière; vous resterez
+comme un brave cheval de bataille tombé au premier rang, et qui, foulé
+par l'arrière-garde, reste gisant et écrasé sous les pieds. Ainsi ce
+que les autres font dans le présent, quoique au-dessous de vos exploits
+passés, les surpassera nécessairement; car le Temps ressemble à un hôte
+du grand monde, qui serre froidement la main à l'ami qui s'en va, et
+qui, les bras étendus, comme s'il voulait prendre son vol, embrasse
+le nouveau venu. Toujours l'arrivée sourit, et l'adieu soupire en s'en
+allant. Oh! que la vertu ne cherche jamais la récompense de ce qu'elle
+a été. Beauté, esprit, naissance, force du corps, mérite des services,
+amour, amitié, bienfaisance, tout cela est le sujet du temps envieux
+et calomniateur. Un trait commun de la nature fait du monde entier une
+seule famille; tous, d'un accord unanime, prisent les hochets nouveaux,
+quoiqu'ils soient faits et formés avec les choses qui ne sont plus, et
+donnent plus de louanges à la poussière qui est un peu dorée qu'à l'or
+pur couvert de poussière. L'oeil présent admire l'objet présent;
+ainsi ne t'étonne pas, héros illustre et accompli, si tous les Grecs
+commencent à adorer Ajax: les objets en mouvement attirent bien plus la
+vue que ce qui ne remue pas. Tous les cris s'adressaient jadis à toi;
+ils te suivraient encore et pourraient te revenir encore si tu ne
+voulais pas t'ensevelir tout vivant, et enfermer ta réputation dans ta
+tente, toi dont les glorieux exploits, dans ces derniers combats encore,
+firent descendre de l'Olympe les dieux jaloux et ennemis, et rendirent
+le grand Mars séditieux.
+
+ACHILLE.--J'ai de fortes raisons pour rester retiré dans ma tente.
+
+ULYSSE.--Mais les raisons qui condamnent votre retraite sont encore plus
+puissantes et plus dignes d'un héros. On sait, Achille, que vous êtes
+amoureux d'une des filles de Priam.
+
+ACHILLE.--Ah! on le sait?
+
+ULYSSE.--Et cela doit-il vous étonner? La Providence qui, dans un État
+bien gouverné, connaît presque chaque grain d'or de Plutus, trouve le
+fond des plus insondables profondeurs; elle va se placer à côté de la
+pensée, et comme les dieux, elle dévoile celles qui sont muettes encore
+dans leur berceau. Il est dans l'âme d'un État un mystère où n'ose
+jamais pénétrer l'oeil de l'histoire, et qui a une opération, une
+influence plus divine que la voix ou la plume ne peuvent l'exprimer.
+Toute la correspondance que vous avez eue avec Troie nous est aussi
+parfaitement connue qu'à vous-même, seigneur; et il siérait beaucoup
+mieux à Achille de terrasser Hector que Polyxène; mais ce qui affligera
+le jeune Pyrrhus resté dans vos foyers, c'est, lorsque la renommée ira
+sonner la trompette dans nos îles, de voir toutes les jeunes Grecques
+chanter en dansant: _Achille a séduit la soeur du grand Hector, mais
+notre illustre Ajax a bravement terrassé Hector._ Adieu, seigneur, je
+vous parle en ami; un fou glisse sur la glace que vous devriez rompre.
+
+(Ulysse sort.)
+
+PATROCLE.--Je vous ai donnée le même conseil, Achille. Une femme
+impudente et masculine n'inspire pas plus de dégoût et de mépris qu'un
+homme efféminé au moment de l'action. Et moi, on me blâme de cela; les
+Grecs s'imaginent que c'est mon peu d'ardeur pour la guerre, et votre
+grande amitié pour moi, qui vous retiennent ainsi. Ami, réveillez-vous,
+et bientôt le faible et folâtre Cupidon détachera de votre cou ses bras
+amoureux, et vous le secouerez loin de vous comme le lion secoue de sa
+crinière une goutte de rosée.
+
+ACHILLE.--Est-ce qu'Ajax combattra Hector?
+
+PATROCLE.--Oui, et peut-être en recueillera-t-il beaucoup d'honneur.
+
+ACHILLE.--Je le vois, ma réputation est en péril; ma renommée est
+dangereusement atteinte.
+
+PATROCLE.--Prenez-y donc bien garde. Les blessures que l'homme se fait
+lui-même guérissent difficilement. L'omission d'un devoir indispensable
+nous met en butte aux coups du danger; et le danger, comme une
+fièvre contagieuse, nous saisit subtilement, même lorsque nous sommes
+nonchalamment assis au soleil.
+
+ACHILLE.--Va, cher Patrocle; appelle Thersite. J'enverrai ce bouffon
+vers Ajax, et le chargerai d'inviter les chefs troyens à venir, après le
+combat, nous voir ici désarmés. J'ai une envie de femme, un désir dont
+je suis malade; c'est de voir le grand Hector dans ses habits de paix,
+de causer avec lui, et de contempler à satiété son visage.--(_Apercevant
+Thersite_.) Voici une peine épargnée.
+
+(Entre Thersite.)
+
+THERSITE.--Un prodige!
+
+ACHILLE.--Quoi?
+
+THERSITE.--Ajax erre çà et là dans la plaine, se cherchant lui-même.
+
+ACHILLE.--Comment cela?
+
+THERSITE.--Il doit se battre demain en combat singulier avec Hector; et
+il est si fier d'avance d'une bastonnade héroïque, qu'il extravague en
+ne disant rien.
+
+ACHILLE.--Comment cela peut-il être?
+
+THERSITE.--Eh! il marche à pas posés en long et en large comme un paon:
+il fait un pas, puis une pause. Il rumine, comme une hôtesse qui n'a
+d'autre arithmétique que sa tête pour inscrire son compte. Il se mord
+la lèvre avec un regard malin, comme s'il voulait dire: «Il y aurait de
+l'esprit dans cette tête, s'il en voulait sortir:» et oui, il y en a;
+mais il y est aussi caché, aussi froid que l'étincelle dans le caillou,
+dont elle ne jaillit que lorsque le caillou a été frappé. C'est un homme
+perdu sans ressource; car si Hector ne lui rompt pas le cou dans le
+combat, il se le rompra lui-même à force de vaine gloire. Il ne me
+reconnaît plus; je lui ai dit: Bonjour, Ajax. Il m'a répondu: Merci,
+Agamemnon. Que dites-vous de cet homme, qui me prend pour le général?
+Il est devenu un vrai poisson de terre, sans voix, un monstre muet. La
+peste soit de l'opinion! Un homme peut la porter dans les deux sens, à
+l'endroit et à l'envers, comme un pourpoint de cuir.
+
+ACHILLE.--Il faut que tu sois mon ambassadeur près de lui, Thersite.
+
+THERSITE.--Qui, moi?--Eh mais! il ne veut répondre à personne; il fait
+profession de ne pas répondre: parler est bon pour la canaille; lui, il
+porte sa langue dans son bras.--Je veux le contrefaire devant vous: que
+Patrocle me questionne; vous allez voir la scène d'Ajax.
+
+ACHILLE.--Questionne-le, Patrocle; dis-lui: «Je prie humblement le
+vaillant Ajax d'inviter le très-valeureux Hector à venir désarmé dans
+ma tente, et de lui procurer un sauf-conduit pour sa personne, du
+très-magnanime, très-illustre, et six ou sept fois honorable général de
+l'armée grecque, Agamemnon, etc....» Dis cela.
+
+PATROCLE.--Que Jupiter bénisse le grand Ajax!
+
+THERSITE.--Hom!
+
+PATROCLE.--Je viens de la part du brave Achille.
+
+THERSITE.--Ah!
+
+PATROCLE.--Qui vous prie humblement d'inviter Hector à venir sous sa
+tente.
+
+THERSITE.--Hom?
+
+PATROCLE.--Et d'obtenir pour lui un sauf-conduit d'Agamemnon!
+
+THERSITE.--Agamemnon?
+
+PATROCLE.--Oui, seigneur.
+
+THERSITE.--Ah!
+
+PATROCLE.--Quelle est votre réponse?
+
+THERSITE.--Dieu soit avec vous: de tout mon coeur.
+
+PATROCLE.--Votre réponse, seigneur?
+
+THERSITE.--S'il fait beau demain, vers les onze heures, le sort se
+décidera pour l'un ou pour l'autre; mais il me payera cher avant de me
+tenir.
+
+PATROCLE.--Votre réponse?
+
+THERSITE.--Adieu, de tout mon coeur.
+
+ACHILLE.--Mais il ne chante pas sur ce ton-là, n'est-ce pas?
+
+THERSITE.--Non; il est hors de tous les tons, comme je vous le dis. Je
+ne sais pas quelle musique on trouvera dans son individu, quand Hector
+lui aura brisé la cervelle; mais je suis sûr qu'on n'en tirera rien,
+à moins que le ménétrier Apollon ne prenne ses nerfs pour en faire des
+cordes pour son luth.
+
+ACHILLE.--Allons, il faut que tu lui portes une lettre sur-le-champ.
+
+THERSITE.--Donnez-m'en donc une autre pour son cheval; car il est le
+plus intelligent des deux.
+
+ACHILLE.--Mon âme est émue comme une fontaine troublée, et moi-même je
+n'en puis voir le fond.
+
+(Achille et Patrocle sortent.)
+
+THERSITE, _seul_.--Plût aux dieux que la fontaine de votre âme redevînt
+claire, pour qu'on pût y abreuver un âne; j'aimerais mieux être une
+tique sur un mouton que d'avoir cette stupide bravoure.
+
+(Il sort.)
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE QUATRIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Rue de Troie.
+
+ÉNÉE _entre d'un côté, avec un valet portant une torche; de l'autre
+entrent_ PARIS, DÉIPHOBE, ANTÉNOR, DIOMÈDE ET AUTRES, _avec des
+torches_.
+
+
+PARIS.--Voyez, qui est-ce que j'aperçois là-bas?
+
+DÉIPHOBE.--C'est le seigneur Énée.
+
+ÉNÉE, _reconnaissant Pâris_.--Quoi, prince, vous êtes ici en personne?
+Si j'avais d'aussi bonnes raisons, prince Pâris, de rester longtemps au
+lit, il n'y aurait qu'un ordre des cieux qui pût me séparer de ma belle
+compagne.
+
+DIOMÈDE.--Je pense comme vous.--Salut, seigneur Énée!
+
+PARIS.--Un vaillant Grec, Énée! Prenez-lui la main: j'en atteste votre
+récit même, le jour que vous nous disiez comment Diomède s'était,
+pendant une semaine entière, jour par jour, attaché à vous sur le champ
+de bataille.
+
+ÉNÉE, _à Diomède_.--Portez-vous bien, brave guerrier, tant que
+dureront les rapports de ce paisible armistice; mais, lorsque je vous
+rencontrerai en armes, je vous adresserai le défi le plus sanglant que
+le coeur puisse concevoir ou le courage exécuter.
+
+DIOMÈDE.--Diomède accepte l'un et l'autre. Notre sang est calme
+maintenant; et tant qu'il le sera, portez-vous bien, Énée: mais dès
+que les combats m'offriront l'occasion de vous joindre, par Jupiter! je
+deviendrai le chasseur de ta vie, et j'y dévoue toutes mes forces, toute
+ma vitesse et toute mon adresse.
+
+ÉNÉE.--Et tu chasseras un lion qui fuira en retournant la tête.--Sois
+le bienvenu à Troie, et reçois-y un bon accueil: oui, par les jours
+d'Anchise! tu es le bienvenu. Je jure par la main de Vénus qu'il n'est
+point d'homme vivant qui puisse mieux aimer celui qu'il a l'intention de
+tuer.
+
+DIOMÈDE.--Nous sympathisons.--Grand Jupiter, qu'Énée vive, si son trépas
+ne doit rien ajouter à la gloire de mon épée! Qu'il voie le soleil
+remplir mille fois le cercle complet de son cours! Mais en faveur de
+mon honneur jaloux, qu'il meure, que chacun de ses membres porte une
+blessure; et cela demain!
+
+ÉNÉE.--Nous nous connaissons bien l'un l'autre.
+
+DIOMÈDE.--Oui, et nous désirons nous connaître plus mal.
+
+PARIS.--Voilà le compliment le plus mêlé de vengeance et de paix,
+d'amitié et de haine héroïque, que j'aie jamais entendu.--Quelle
+affaire, seigneur, vous fait lever de si grand matin?
+
+ÉNÉE.--Je suis mandé par le roi, j'ignore pour quel motif.
+
+PARIS.--Je vous apporte ses ordres. C'était pour vous charger de
+conduire ce Grec à la maison de Calchas, et de lui faire rendre la belle
+Cressida en échange d'Anténor. Daignez nous accompagner; ou plutôt, s'il
+vous plaît, hâtez-vous de nous y précéder. Je pense certainement, ou
+plutôt ma pensée peut s'appeler une certitude, que mon frère Troïlus y
+a passé cette nuit. Éveillez-le, et donnez-lui avis de notre approche,
+avec les détails de notre message: je crains que nous ne soyons fort mal
+reçus.
+
+ÉNÉE.--Oh! cela, je vous en réponds. Troïlus aimerait mieux voir
+emporter Troie en Grèce, que de voir emmener de Troie sa Cressida.
+
+PARIS.--Il n'y a pas de remède. Ce sont les cruelles conjonctures des
+temps qui le veulent ainsi.--Allez, seigneur, nous vous suivons.
+
+ÉNÉE.--Salut à tous.
+
+(Énée sort.)
+
+PARIS.--Et dites-moi, noble Diomède, soyez de bonne foi; dites-moi
+la vérité, parlez-moi avec la franchise d'une bonne amitié: lequel de
+Ménélas ou de moi jugez-vous le plus digne de la belle Hélène?
+
+DIOMÈDE.--Tous les deux également. Il mérite bien de l'avoir, lui qui,
+sans s'inquiéter de sa souillure, la cherche à travers un enfer de
+peines et un monde d'obstacles. Et vous, vous méritez autant de la
+garder, vous qui, insensible à son déshonneur, la défendez au prix de la
+perte immense de tant de richesses et d'amis. Lui, misérable gémissant,
+boirait jusqu'à la lie impure d'un vin passé et sans saveur; et vous, en
+vrai débauché, il vous plaît d'engendrer vos héritiers dans les flancs
+d'une prostituée: dans le vrai, vos deux mérites balancés ne pèsent ni
+plus ni moins l'un que l'autre; mais vous êtes égaux, puisqu'il s'agit
+entre vous d'une femme infâme.
+
+PARIS.--Vous êtes trop amer pour votre compatriote.
+
+DIOMÈDE.--C'est elle qui est bien amère pour son pays. Écoutez-moi,
+Pâris: pas une goutte de sang qui remplit ses veines impures qui n'ait
+coûté la vie à un Grec; pas une drachme dans tout le poids de son corps
+avili et prostitué qui n'ait coûté la mort à un Troyen: depuis qu'elle a
+su parler, elle n'a pas prononcé autant de bonnes paroles qu'il est mort
+pour elle de Grecs et de Troyens.
+
+PARIS.--Beau Diomède, vous en usez comme les chalands qui déprécient
+le bijou qu'ils ont envie d'acheter; mais nous, nous nous contentons
+d'estimer en silence son mérite, et nous ne vanterons point ce que nous
+n'avons pas envie de vendre. Voici notre chemin.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Une cour devant la maison de Pandare.
+
+TROÏLUS et CRESSIDA.
+
+
+TROÏLUS.--Ma chère, ne te tourmente pas, la matinée est froide.
+
+CRESSIDA.--Alors, mon cher seigneur, je vais faire descendre mon oncle:
+il nous ouvrira les portes.
+
+TROÏLUS.--Non, ne le dérange pas. Au lit! au lit! Que le sommeil ferme
+ces jolis yeux, et plonge tous tes sens dans un repos aussi profond que
+le sommeil des enfants, qui est vide de toute pensée!
+
+CRESSIDA.--Adieu donc.
+
+TROÏLUS.--Je t'en prie, remets-toi au lit.
+
+CRESSIDA.--Êtes-vous las de moi?
+
+TROÏLUS.--O Cressida! si le jour actif, éveillé par l'alouette, n'avait
+pas réveillé les hardis corbeaux et chassé les songes et la nuit, qui ne
+peut plus couvrir de son ombre nos plaisirs, je ne me séparerais pas de
+toi.
+
+CRESSIDA.--La nuit a été trop courte.
+
+TROÏLUS.--Maudite soit la sorcière! Elle demeure auprès des enchanteurs
+nocturnes jusqu'à les lasser autant que l'enfer; mais elle fuit les
+embrassements de l'amour d'une aile plus rapide que le vol de la
+pensée.--Vous prendrez froid, et vous me le reprocherez.
+
+CRESSIDA.--Je vous en conjure, restez encore: vous autres hommes, vous
+ne voulez jamais rester. O folle Cressida!--Je pouvais vous tenir encore
+loin de moi, et vous seriez resté alors. Écoutez, il y a quelqu'un de
+levé.
+
+PANDARE, _à haute voix, dans l'intérieur de la maison_.--Quoi! toutes
+les portes sont-elles donc ouvertes ici?
+
+TROÏLUS.--C'est votre Oncle. (Entre Pandare.)
+
+CRESSIDA.--La peste soit de lui! Il va se moquer de moi, je vais mener
+une vie...
+
+PANDARE.--Eh bien, eh bien! comment vont les virginités?--Vous voilà,
+jeune vierge! Où est ma nièce Cressida à présent?
+
+CRESSIDA.--Allez vous pendre, mon oncle, méchant moqueur. Vous me
+conseillez de faire... et ensuite vous me raillez.
+
+PANDARE.--De faire quoi? de faire quoi? Voyons, qu'elle dise quoi....
+Que vous ai-je conseillé de faire?
+
+CRESSIDA.--Allons, maudit soit votre coeur! Vous ne serez jamais bon, et
+vous ne souffrirez jamais que les autres le soient.
+
+PANDARE.--Ha, ha! hélas! la pauvre petite! la pauvre innocente! Tu n'as
+pas dormi cette nuit? Est-ce que ce méchant ne t'a pas laissée dormir?
+Qu'un fantôme l'emporte!
+
+(On frappe à la porte.)
+
+CRESSIDA, _à Troïlus_.--Ne vous l'avais-je pas dit? Je voudrais qu'on
+lui cassât la tête!--Qui est à la porte? Mon bon oncle, allez voir.--(_A
+Troïlus_.) Seigneur, rentrez dans ma chambre: vous souriez et vous vous
+moquez de moi, comme si j'avais des intentions malicieuses.
+
+TROÏLUS, _riant_.--Ha, ha!
+
+CRESSIDA.--Allons, vous vous trompez; je ne songe à rien de semblable.
+(_On frappe encore_.)--Avec quelle force ils frappent!--Je vous en prie,
+rentrez. Je ne voudrais pas, pour la moitié de Troie, qu'on vous vit
+ici.
+
+(Ils rentrent tous les deux.)
+
+PANDARE.--Qu'y est là? qu'y a-t-il? Voulez-vous donc enfoncer les
+portes? Eh bien, de quoi s'agit-il?
+
+(Entre Énée.)
+
+ÉNÉE.--Bonjour, seigneur, bonjour.
+
+PANDARE.--Qui est là?--Quoi! c'est vous, seigneur Énée? Sur ma parole,
+je ne vous ai pas reconnu. Quelles nouvelles apportez-vous si matin?
+
+ÉNÉE.--Le prince Troïlus n'est-il pas ici?
+
+PANDARE.--Ici? Hé! qu'y ferait-il?
+
+ÉNÉE.--Allons, il est ici, seigneur; ne nous le célez pas: il est
+très-important pour lui que je lui parle.
+
+PANDARE.--Il est ici, dites-vous? C'est plus que je n'en sais, je vous
+le jure.--Quant à moi, je suis rentré tard.--Hé! que ferait-il ici?
+
+ÉNÉE.--Quoi? rien.--Allons, allons, vous lui feriez beaucoup de tort,
+sans vous en douter; j'espère que vous lui serez assez fidèle pour le
+trahir; à la bonne heure, ignorez qu'il est ici; mais allez toujours le
+chercher. Allez.
+
+(Pandare va sortir, Troïlus entre.)
+
+TROÏLUS.--Quoi? Qu'y a-t-il?...
+
+ÉNÉE.--Seigneur, à peine ai-je le temps de vous saluer, tant mon message
+est pressé. Voici à deux pas Pâris votre frère, et Déiphobe, le Grec
+Diomède, et notre Anténor qui nous est rendu; mais, en échange de sa
+liberté, il faut que sur-le-champ, dans une heure et avant le premier
+sacrifice, nous remettions dans les mains de Diomède la jeune Cressida.
+
+TROÏLUS.--Est-ce une chose arrêtée?
+
+ÉNÉE.--Oui, par Priam, et le conseil de Troie; ils me suivent et sont
+prêts à l'exécuter.
+
+TROÏLUS.--Comme mes projets se jouent de moi!--Je vais aller les
+joindre; et vous, seigneur Énée, nous nous sommes rencontrés par hasard;
+vous ne m'avez pas trouvé ici..
+
+ÉNÉE.--Bon, bon, seigneur; les secrets de la nature ne sont pas gardés
+dans un plus profond silence.
+
+(Troïlus et Énée sortent.)
+
+PANDARE.--Est-il possible? Pas plutôt gagnée qu'elle est perdue! Que le
+diable emporte Anténor! Le jeune prince en perdra la raison; la peste
+soit d'Anténor! Je voudrais qu'ils lui eussent cassé le cou.
+
+CRESSIDA.--Eh bien, de quoi s'agit-il? Qui donc était ici?
+
+PANDARE.--Ah! ah!
+
+CRESSIDA.--Pourquoi soupirez-vous si profondément? Où est mon seigneur?
+De grâce, mon cher oncle, dites-moi ce que c'est.
+
+PANDARE.--Je voudrais être enfoncé de toute ma hauteur sous la terre!
+
+CRESSIDA.--O dieux! qu'y a-t-il donc?
+
+PANDARE.--Je te prie, rentre. Plût aux dieux que tu ne fusses jamais
+née! Je savais bien que tu serais cause de sa mort! O pauvre prince! la
+peste soit d'Anténor!
+
+CRESSIDA.--Mon cher oncle, je vous en conjure à genoux, je vous en
+conjure, qu'y a-t-il?...
+
+PANDARE.--Il faut que tu partes, ma pauvre fille, il faut que tu partes;
+tu es échangée avec Anténor: il faut que tu retournes vers ton père, et
+que tu te sépares de Troïlus: ce sera sa mort, son poison; il ne pourra
+jamais le supporter.
+
+CRESSIDA.--O dieux immortels!--Je ne partirai pas.
+
+PANDARE.--Il le faut.
+
+CRESSIDA.--Je ne le veux pas, mon oncle. J'ai oublié mon père, je ne
+connais aucun sentiment de parenté. Non, il n'est point de parents, de
+tendresse, de sang, de coeur, qui me touchent d'aussi près que mon cher
+Troïlus. O dieux du ciel! faites du nom de Cressida le symbole de la
+perfidie, si jamais elle abandonne Troïlus. Temps, violence, mort,
+portez-vous sur ce corps à toutes les extrémités; mais la base solide
+sur laquelle mon amour est affermi est comme le centre même de la terre,
+il attire tout à lui.--Je vais rentrer et pleurer.
+
+PANDARE.--Oui, va, va.
+
+CRESSIDA.--Et arracher mes beaux cheveux, et égratigner ces joues si
+vantées, briser ma voix à force de sanglots, et briser mon coeur à force
+de crier: Troïlus! Je ne veux pas sortir de Troie.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+La scène se passe devant la maison de Pandare.
+
+PARIS, TROÏLUS, ÉNÉE, DÉIPHOBE, ANTÉNOR, DIOMÈDE.
+
+
+PARIS.--Il est grand jour, et l'heure fixée pour la remettre à ce
+vaillant Grec s'avance à grands pas.--Mon cher frère Troïlus, allez dire
+à Cressida ce qu'il faut qu'elle fasse, et déterminez-la promptement à y
+consentir.
+
+TROÏLUS.--Entrez dans sa maison. Je vais l'amener dans un instant à ce
+Grec; et lorsque vous me verrez la remettre entre ses mains, croyez voir
+un autel, et dans votre frère Troïlus le prêtre qui immole son propre
+coeur.
+
+(Il sort.)
+
+PARIS.--Je sais ce que c'est que d'aimer; et je voudrais pouvoir le
+secourir comme je le plains.--Entrez, je vous prie, seigneurs.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+On voit un appartement de la maison de Pandare.
+
+PANDARE, CRESSIDA.
+
+
+PANDARE.--De la modération, de la modération.
+
+CRESSIDA.--Que me parlez-vous de modération? Ma douleur est complète,
+parfaite, et extrême comme l'amour qui l'a produite; et elle m'agite
+avec la même force invincible que lui. Comment puis-je la modérer? Si
+je pouvais composer avec ma passion, ou la refroidir et l'affaiblir,
+je pourrais tempérer de même mon chagrin: mais mon amour n'admet point
+d'alliage qui le modifie, et mon chagrin n'en admet pas davantage dans
+une perte aussi chère.
+
+(Entre Troïlus.)
+
+PANDARE.--Le voici qui vient, le voici.--Ah! mes pauvres poulets[43]!
+
+[Note 43: _Sweet ducks!_]
+
+CRESSIDA _l'embrassant_.--O Troïlus, Troïlus!
+
+PANDARE.--Quel couple d'objets infortunés j'ai devant les yeux! Que je
+vous embrasse aussi. O coeur! comme on l'a si bien dit:
+
+ O coeur, ô triste coeur!
+ Pourquoi soupires-tu sans te briser?
+
+Et à cela il répond:
+
+ Parce que tu ne peux soulager ta cuisante douleur
+ Ni par l'amitié, ni par les paroles[44].
+
+Jamais il n'y eut rime plus vraie. Ne faisons dédain de rien, car nous
+pourrions vivre assez pour avoir besoin de ces vers; nous le voyons,
+nous le voyons... Eh bien! mes agneaux?
+
+[Note 44: Citation de quelque ancienne ballade.]
+
+TROÏLUS.--Cressida, je t'adore d'un amour si pur que les dieux
+bienheureux, comme s'ils étaient jaloux de ma passion plus fervente dans
+son zèle que la dévotion que respirent pour leurs divinités des lèvres
+glacées, te séparent de moi.
+
+CRESSIDA.--Les dieux sont-ils sujets à l'envie?
+
+PANDARE.--Oui, oui, oui; en voilà la preuve bien évidente.
+
+CRESSIDA.--Et est-il vrai qu'il me faille quitter Troie?
+
+TROÏLUS.--Odieuse vérité!
+
+CRESSIDA.--Quoi? et Troïlus aussi?
+
+TROÏLUS.--Troie, et Troïlus!
+
+CRESSIDA.--Est-il possible?
+
+TROÏLUS.--Et si soudainement que la cruauté du sort nous ravit le temps
+de prendre congé l'un de l'autre, brusque tous les délais, frustre avec
+barbarie nos lèvres de la douceur de s'unir, interdit violemment nos
+étroits embrassements, étouffe nos tendres voeux à la naissance même
+de notre haleine laborieuse. Nous deux, qui nous sommes achetés l'un
+l'autre au prix de tant de milliers de soupirs, nous sommes forcés de
+nous vendre misérablement après un seul soupir fugitif et imparfait! Le
+temps injurieux, avec la précipitation d'un voleur, entasse pêle-mêle et
+au hasard tout son riche butin. Nous nous devons autant d'adieux qu'il
+est d'étoiles dans le firmament, tous bien articulés, et scellés d'un
+baiser: eh bien! il les amoncelle tous en un seul adieu vague, et nous
+réduit à un seul baiser affamé, gâté par l'amertume de nos larmes.
+
+ÉNÉE, _derrière le théâtre_.--Seigneur, la dame est-elle prête?
+
+TROÏLUS.--Écoutez! c'est vous qu'on appelle... On dit que c'est ainsi
+que le Génie crie: Viens! à celui qui va mourir.--Dites-leur d'avoir
+patience; elle va venir à l'instant.
+
+PANDARE.--Où sont mes larmes? Pluie, coulez pour abattre ce vent, sans
+quoi mon coeur va être déraciné.
+
+(Pandare sort.)
+
+CRESSIDA.--Faut-il donc que j'aille chez les Grecs?
+
+TROÏLUS.--Il n'y a point de remède.
+
+CRESSIDA.--La malheureuse Cressida au milieu des Grecs joyeux!--Quand
+nous reverrons-nous?
+
+TROÏLUS.--Écoute-moi, ma bien-aimée; garde-moi seulement un coeur
+fidèle...
+
+CRESSIDA.--Moi! fidèle?--Quoi donc? quelle est cette mauvaise pensée?
+
+TROÏLUS.--Allons, il faut user doucement des plaintes, car c'est
+l'instant de notre séparation.--Je ne te dis pas, sois fidèle, parce que
+je doute de toi; car je jetterais mon gant à la Mort elle-même, pour la
+défier de prouver qu'aucune tache ait souillé ton coeur; mais si je dis,
+sois fidèle, c'est uniquement pour amener la protestation que je vais te
+faire; sois fidèle, et j'irai te voir.
+
+CRESSIDA.--O prince! vous serez exposé à des dangers aussi nombreux que
+pressants; mais je serai fidèle.
+
+TROÏLUS.--Et moi, je me ferai un ami du danger.--Porte cette manche.
+
+CRESSIDA.--Et vous ce gant. Quand vous verrai-je?
+
+TROÏLUS.--Je corromprai les sentinelles des Grecs, pour te rendre visite
+la nuit: mais, sois fidèle.
+
+CRESSIDA.--O ciel! encore: Sois fidèle!
+
+TROÏLUS.--Écoute pourquoi je parle ainsi, mon amour: les jeunes Grecs
+sont remplis de qualités; ils sont amoureux, bien faits, riches des
+dons de la nature et perfectionnés par les arts et les exercices. La
+nouveauté fait impression quand les talents sont unis aux grâces de la
+personne!... Hélas! une sorte de jalousie céleste (que je vous conjure
+d'appeler une erreur vertueuse) m'inspire des craintes.
+
+CRESSIDA.--O ciel! vous ne m'aimez pas.
+
+TROÏLUS.--Que je meure en lâche si je ne vous aime pas! Si je vous parle
+ainsi, c'est bien moins de votre fidélité que je doute que de mon propre
+mérite: je ne sais point chanter, ni danser la volte, ni parler avec
+douceur, ni jouer à des jeux d'adresse, autant de talents brillants,
+naturels et familiers aux Grecs: mais je puis vous dire que sous les
+grâces de ces dons séduisants est caché un démon dangereux qui parle
+sans rien dire, et tente avec un art extrême: ne vous laissez pas
+tenter.
+
+CRESSIDA.--Croyez-vous que je me laisse tenter?
+
+TROÏLUS.--Non, mais nous faisons quelquefois des choses que nous ne
+voulons pas; nous sommes nos propres démons à nous-mêmes, lorsque nous
+voulons tenter la fragilité de nos forces, en présumant trop de leur
+puissance variable.
+
+ÉNÉE, _en dehors_.--Allons, mon bon seigneur.
+
+TROÏLUS.--Allons, embrassons-nous, et séparons-nous.
+
+PARIS, _en dehors_.--Mon frère Troïlus!
+
+TROÏLUS.--Mon cher frère, entrez ici, et amenez Énée et le Grec avec
+vous.
+
+CRESSIDA.--Seigneur, serez-vous fidèle?
+
+TROÏLUS.--Qui, moi? hélas! c'est mon vice, c'est mon défaut. Tandis
+que les autres savent gagner par adresse une haute estime, moi, par mon
+excès d'honnêteté, je n'obtiens qu'une simple approbation. Tandis que
+d'autres dorent avec art leurs couronnes de cuivre, j'offre la mienne
+nue avec franchise et sincérité. Ne craignez rien de ma fidélité:
+franchise et bonne foi, c'est là toute ma morale. (_Entrent Énée, Pâris,
+Anténor, Déiphobe et Diomède_.) Soyez le bienvenu, noble Diomède: voici
+la dame que nous rendons à la place d'Anténor. Aux portes, seigneur,
+je la remettrai dans vos mains, et, chemin faisant, je vous ferai
+comprendre ce qu'elle vaut. Traitez-la avec distinction; et, par mon
+âme, beau Grec, si jamais tu te trouvais à la merci de mon épée, nomme
+seulement Cressida, et ta vie sera aussi en sûreté que Priam dans Ilion.
+
+DIOMÈDE.--Belle Cressida, dispensez-vous, je vous prie, des remercîments
+que ce prince attend de vous; l'éclat de vos yeux et la beauté céleste
+de vos traits vous assurent tous les égards: vous serez la souveraine de
+Diomède; il est tout entier à vos ordres.
+
+TROÏLUS.--Grec, tu ne me traites pas avec courtoisie, de faire honte
+à l'ardeur de ma prière, en louant Cressida. Je te dis, prince grec,
+qu'elle est aussi fort au-dessus de tes louanges, que tu es indigne de
+porter le nom de son serviteur: je te recommande de la bien traiter, à
+ma seule considération; car, j'en jure par le redoutable Pluton, si
+tu ne le fais pas, quand le géant Achille serait ton gardien, je te
+couperai la gorge.
+
+DIOMÈDE.--Ah! point de courroux, prince Troïlus; qu'il me soit permis,
+par le privilége de mon rang et de mon message, de parler en liberté:
+quand je serai sorti de cette ville, je suivrai ma volonté; et sachez,
+seigneur, que je ne ferai rien sur vos ordres; elle sera appréciée
+suivant son propre mérite; mais lorsque vous direz: que cela soit, je
+vous répondrai dans toute la fierté du courage et de l'honneur: non.
+
+TROÏLUS.--Allons, marchons vers les portes.--Je te dis, moi, Diomède,
+que cette bravade te forcera plus d'une fois à cacher ta tête.--Belle
+Cressida, donnez-moi la main, et, en marchant, achevons ensemble un
+entretien nécessaire et qui ne regarde que nous.
+
+(Troïlus, Cressida et Diomède sortent.)
+
+(On entend une trompette.)
+
+PARIS.--Écoutez; c'est la trompette d'Hector.
+
+ÉNÉE.--A quoi avons-nous passé cette matinée? Le prince doit me croire
+paresseux et négligent, moi qui lui avais juré d'être sur le champ de
+bataille avant lui.
+
+PARIS.--C'est la faute de Troïlus. Allons, allons, rendons-nous sur le
+champ de bataille avec lui.
+
+DÉIPHOBE.--Faisons diligence.
+
+ÉNÉE.--Oui, marchons avec le joyeux empressement d'un jeune époux,
+et volons sur les traces d'Hector: la gloire de notre Troie dépend
+aujourd'hui de sa noble valeur et de ce combat singulier.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE V
+
+Le camp des Grecs, une lice a été préparée.
+
+AJAX _s'avance armé_, AGAMEMNON, ACHILLE, PATROCLE, MÉNÉLAS, ULYSSE,
+NESTOR _et autres chefs_.
+
+
+AGAMEMNON.--Te voilà déjà complétement vêtu de ta brillante armure et
+devançant le temps dans l'impatience de ton courage. Redoutable Ajax,
+ordonne à ton héraut d'envoyer jusqu'à Troie le signal éclatant de sa
+trompette, et que l'air épouvanté frappe l'oreille du grand champion et
+l'appelle ici.
+
+AJAX.--Trompette, voilà ma bourse. Maintenant crève tes poumons et brise
+ta trompe d'airain. Souffle, coquin, jusqu'à ce que tes joues arrondies
+se gonflent plus que celles de l'aquilon essoufflé. Allons, enfle ta
+poitrine, et que le sang jaillisse de tes yeux; c'est Hector que tu
+appelles.
+
+(La trompette sonne.)
+
+ULYSSE.--Aucune trompette ne répond.
+
+ACHILLE.--Il est bien matin encore.
+
+AGAMEMNON.--N'est-ce pas Diomède qu'on aperçoit là-bas, avec la fille de
+Calchas?
+
+ULYSSE.--C'est lui-même; je le reconnais à sa tournure: il marche en
+s'élevant sur la pointe du pied; c'est son ambitieuse fierté qui l'élève
+ainsi au-dessus de la terre.
+
+(Diomède s'avance avec Cressida.)
+
+AGAMEMNON.--Est-ce là la jeune Cressida?
+
+DIOMÈDE.--Oui, c'est elle.
+
+AGAMEMNON.--Vous êtes la bienvenue chez les Grecs, belle dame.
+
+NESTOR.--Notre général vous salue d'un baiser.
+
+ULYSSE.--Ce n'est là qu'une courtoisie particulière: il vaudrait bien
+mieux qu'elle fût baisée par tous en général[45].
+
+[Note 45: Notre général et en général, jeu de mots.]
+
+NESTOR.--Et c'est là un conseil bien galant. Allons, c'est moi qui
+commencerai.--Voilà pour Nestor.
+
+ACHILLE.--Je veux chasser l'hiver de vos lèvres, belle dame. Achille
+vous souhaite la bienvenue.
+
+MÉNÉLAS.--J'avais jadis de bonnes raisons pour mes baisers.
+
+PATROCLE.--Mais ce n'est pas une raison pour baiser aujourd'hui; Pâris
+est arrivé tout d'un coup si effrontément qu'il vous a séparés, vous et
+vos raisons?
+
+ULYSSE.--Amère pensée, sujet de tous nos affronts; nous perdons nos
+têtes pour dorer ses cornes.
+
+PATROCLE.--Le premier était le baiser de Ménélas, celui-ci est le mien;
+c'est Patrocle qui vous embrasse.
+
+MÉNÉLAS.--Oh! cela est joli!
+
+PATROCLE.--Pâris et moi, nous baisons toujours pour Ménélas.
+
+MÉNÉLAS.--Je veux avoir le mien, seigneur; belle dame, permettez....
+
+CRESSIDA.--En embrassant, donnez-vous, ou recevez-vous?
+
+MÉNÉLAS.--Je prends, et je donne.
+
+CRESSIDA.--Je veux faire un marché où je puisse gagner ma vie. Le baiser
+que vous prenez vaut mieux que celui que vous donnez; ainsi point de
+baiser.
+
+MÉNÉLAS.--Je vous payerai l'excédant; je vous en donnerai trois pour un.
+
+CRESSIDA.--Donnez juste autant, ou n'en donnez point. Vous êtes un homme
+impair.
+
+MÉNÉLAS.--Un homme impair, dites-vous, belle? tout homme l'est.
+
+CRESSIDA.--Non, Pâris ne l'est pas; car vous savez qu'il est très-vrai
+que vous êtes impair, et que lui est au pair avec vous.
+
+MÉNÉLAS.--Vous me donnez des chiquenaudes sur le front.
+
+ULYSSE.--La partie ne serait pas égale, votre ongle contre sa corne.
+Puis-je, belle dame, vous demander un baiser?
+
+CRESSIDA.--Vous le pouvez.
+
+ULYSSE.--Je le désire.
+
+CRESSIDA.--Allons, demandez-le.
+
+ULYSSE.--Eh bien! pour l'amour de Vénus, donnez-moi un baiser, quand
+Hélène sera redevenue vierge, et en sa possession.
+
+(Montrant Ménélas.)
+
+CRESSIDA.--Je suis votre débitrice: réclamez votre payement quand il
+sera échu.
+
+ULYSSE.--Jamais le jour n'arrivera, ni votre baiser.
+
+DIOMÈDE.--Madame, un mot.--Je vais vous conduire à votre père.
+
+(Diomède emmène Cressida.)
+
+NESTOR.--C'est une femme d'un esprit vif.
+
+ULYSSE.--Fi donc, fi donc! tout parle en elle, ses yeux, ses joues,
+ses lèvres, jusqu'au mouvement de son pied. Ses penchants déréglés se
+décèlent dans tous ses muscles, dans tous les mouvements de sa personne.
+Oh! ces hardies assaillantes, si libres de la langue, qui vous font
+ainsi les premières avances, et qui ouvrent les tablettes de leurs
+pensées toutes grandes au premier venu qui les flatte, regardez-les
+comme la proie complaisante de la première occasion, et de vraies filles
+du métier.
+
+(On entend une trompette au dehors.)
+
+TOUS.--La trompette du Troyen.
+
+AGAMEMNON.--Voilà sa troupe qui vient.
+
+(Entrent Hector armé, Énée, Troïlus, d'autres Troyens et suite.)
+
+ÉNÉE.--Salut! vous tous, princes de la Grèce. Quel sera le prix de
+celui qui remportera la victoire? ou vous proposez-vous de déclarer
+un vainqueur? voulez-vous que les deux champions se poursuivent l'un
+l'autre jusqu'à la dernière extrémité: ou seront-ils séparés par quelque
+voix, quelque signal du champ de bataille? Hector m'a ordonné de vous le
+demander.
+
+AGAMEMNON.--Quel est le désir d'Hector?
+
+ÉNÉE.--Cela lui est indifférent: il obéira aux conventions.
+
+ACHILLE.--C'est bien là Hector; mais il agit bien tranquillement,
+avec un peu de fierté et il ne fait pas grand cas du chevalier son
+adversaire.
+
+ÉNÉE.--Si vous n'êtes pas Achille, seigneur, quel est votre nom?
+
+ACHILLE.--Si je ne suis pas Achille, je n'en ai point.
+
+ÉNÉE.--Eh bien, Achille soit: mais qui que vous soyez, sachez ceci: que
+les deux extrêmes en valeur et en orgueil excellent chez Hector: l'un
+monte presque jusqu'à l'infini; l'autre descend jusqu'au néant. Faites
+bien attention à ce héros, et ce qui en lui ressemble à de l'orgueil
+est courtoisie. Cet Ajax est à demi-formé du sang d'Hector, et par amour
+pour ce sang la moitié d'Hector reste à Troie: c'est la moitié de
+son courage, de sa force, la moitié d'Hector, qui vient chercher ce
+chevalier de sang mêlé, moitié Grec et moitié Troyen.
+
+ACHILLE.--Ce ne sera donc qu'un combat de femme?--Oh! je vous comprends.
+
+(Diomède revient.)
+
+AGAMEMNON.--Voici Diomède.--Allez, noble chevalier: tenez-vous près de
+notre Ajax. Il en sera comme vous déciderez, vous et le seigneur Énée,
+sur l'ordre du combat; soit que vous arrêtiez qu'ils doivent se battre
+à outrance ou que les deux champions pourront reprendre haleine: les
+combattants étant parents, leur combat est à moitié arrêté avant que les
+coups aient commencé.
+
+(Ajax et Hector entrent dans la lice.)
+
+ULYSSE.--Les voilà déjà prêts à en venir aux mains.
+
+AGAMEMNON.--Quel est ce Troyen qui a l'air si triste?
+
+ULYSSE.--C'est le plus jeune des fils de Priam, un vrai chevalier; il
+n'est pas mûr encore et il est déjà sans égal: ferme dans sa parole,
+parlant par ses actions et sans langue pour les vanter; lent à
+s'irriter, mais lent à se calmer quand il est provoqué: son coeur et
+sa main sont tous deux ouverts et tous deux francs; ce qu'il a, il le
+donne, ce qu'il pense, il le montre: mais il ne donne que lorsque son
+jugement éclaire sa bienfaisance, et il n'honore jamais de sa voix
+une pensée indigne de son caractère: courageux comme Hector et plus
+dangereux que lui. Hector, dans la fougue de sa colère, cède aux
+impressions de la tendresse: mais lui, dans la chaleur de l'action, il
+est plus vindicatif que l'amour jaloux: on le nomme Troïlus, et Troie
+fonde sur lui sa seconde espérance, avec autant de confiance que sur
+Hector même: ainsi le peint Énée, qui connaît ce jeune homme de la tête
+aux pieds, et tel est le portrait qu'il m'a fait de lui en confidence,
+dans le palais d'Ilion.
+
+(Bruit de guerre. Hector et Ajax combattent.)
+
+AGAMEMNON.--Les voilà aux prises.
+
+NESTOR.--Allons, Ajax, tiens-toi bien sur tes gardes.
+
+TROÏLUS.--Hector, tu dors; réveille-toi.
+
+AGAMEMNON.--Ses coups sont bien ajustés.--Ici, Ajax.
+
+DIOMÈDE, _aux deux champions_.--Il faut vous en tenir là.
+
+(Les trompettes cessent.)
+
+ÉNÉE.--Princes, c'est assez, je vous prie.
+
+AJAX.--Je ne suis pas encore échauffé. Recommençons le combat.
+
+DIOMÈDE.--Comme il plaira à Hector.
+
+HECTOR.--Eh bien! moi, je veux en rester là.--Noble guerrier, tu es le
+fils de la soeur de mon père, cousin-germain des enfants de l'auguste
+Priam. Les devoirs du sang défendent entre nous deux une émulation
+sanguinaire. Si tu étais mélangé d'éléments grecs et troyens, de
+manière à pouvoir dire: «Cette main est toute grecque et celle-ci toute
+troyenne: les muscles de cette jambe sont de Troie et les muscles de
+celle-ci sont de la Grèce: le sang de ma mère colore la joue droite, et
+dans les veines de cette joue gauche bouillonne le sang de mon père,»
+par le tout-puissant Jupiter, tu ne remporterais pas un seul de tes
+membres grecs, sans que mon épée y eût marqué l'empreinte de notre
+haine irréconciliable; mais que les dieux ne permettent pas que mon épée
+homicide répande une goutte du sang que tu as emprunté de ta mère, la
+tante sacrée d'Hector.--Que je t'embrasse, Ajax! par le Dieu qui tonne,
+tu as des bras vigoureux, et voilà comme Hector veut qu'ils tombent sur
+lui. Cousin, honneur à toi!
+
+AJAX.--Je te remercie, Hector: tu es trop franc et trop généreux.
+J'étais venu pour te tuer, cousin, et pour remporter, par ta mort, de
+nouveaux titres de gloire.
+
+HECTOR.--L'admirable Néoptolème lui-même, dont la renommée montre le
+panache brillant, criant de sa voix éclatante: c'est lui, ne pourrait
+pas se promettre d'ajouter à sa gloire un laurier de plus enlevé à
+Hector.
+
+ÉNÉE.--Les deux partis sont dans l'attente de ce que vous allez faire.
+
+HECTOR.--Nous allons y satisfaire. L'issue du combat est notre
+embrassement. Adieu, Ajax.
+
+AJAX.--Si je puis me flatter d'obtenir quelque succès par mes prières,
+bonheur qui m'arrive rarement, je désirerais voir mon illustre cousin
+dans nos tentes grecques.
+
+DIOMÈDE.--C'est le désir d'Agamemnon, et le grand Achille languit de
+voir le vaillant Hector désarmé.
+
+HECTOR.--Énée, appelez-moi mon frère Troïlus; et allez annoncer à ceux
+du parti troyen qui nous attendent cette entrevue d'amitié; priez-les
+de rentrer dans Troie.--(_A Ajax.)_ Donne-moi ta main, cousin, je veux
+aller dîner avec toi, et voir vos guerriers.
+
+AJAX.--Voilà l'illustre Agamemnon qui vient au-devant de nous.
+
+HECTOR.--Nomme-moi l'un après l'autre les plus braves d'entre eux: mais
+pour Achille, mes yeux le chercheront et le reconnaîtront seuls à sa
+haute et robuste taille.
+
+AGAMEMNON.--Digne guerrier, soyez le bienvenu autant que vous pouvez
+l'être d'un homme qui voudrait être délivré d'un tel ennemi. Mais ce
+n'est pas là un bon accueil; écoutez ma pensée en termes plus clairs.
+Le passé et l'avenir sont couverts d'un voile et des ruines informes de
+l'oubli: mais dans le moment présent, la foi et la franchise,
+purifiées de toute intention détournée, t'adressent, grand Hector, avec
+l'intégrité la plus divine, un salut sincère, du plus profond du coeur.
+
+HECTOR.--Je te rends grâces, royal Agamemnon.
+
+AGAMEMNON, _à Troïlus_.--Illustre prince de Troie, soyez aussi le
+bienvenu.
+
+MÉNÉLAS.--Laissez-moi confirmer le salut du roi mon frère; noble couple
+de frères belliqueux, soyez les bienvenus ici.
+
+HECTOR.--A qui avons-nous à répondre?
+
+MÉNÉLAS.--Au noble Ménélas.
+
+HECTOR.--Ah! c'est vous, seigneur? Par le gantelet de Mars, je vous
+remercie. Ne vous moquez pas de moi si je choisis ce serment peu
+ordinaire. Celle qui fut naguère votre femme jure toujours par le gant
+de Vénus: elle est en pleine santé; mais elle ne m'a point chargé de
+vous saluer de sa part.
+
+MÉNÉLAS.--Ne la nommez pas: c'est un sujet fatal d'entretien.
+
+HECTOR.--Ah! pardon, je vous offense.
+
+NESTOR.--Brave Troyen, je vous avais vu souvent, travaillant pour la
+destinée, ouvrir un chemin sanglant à travers les rangs de la jeunesse
+grecque; je vous avais vu, ardent comme Persée, pousser votre coursier
+phrygien, mais dédaignant bien des exploits et bien des défaites quand
+une fois vous aviez suspendu votre épée en l'air, et ne la laissant
+point retomber sur ceux qui étaient tombés, voilà ce qui me faisait dire
+à ceux qui étaient près de moi: Voyez Jupiter qui distribue la vie!
+je vous avais vu, enfermé dans un cercle de Grecs, vous arrêter et
+reprendre haleine, comme un lutteur dans les jeux olympiques. Voilà
+comme je vous avais vu. Mais je n'avais pas encore vu votre visage,
+qui était toujours caché par l'acier. J'ai connu votre aïeul et j'ai
+combattu une fois contre lui, c'était un bon soldat; mais j'en jure
+par le dieu Mars, notre chef à tous, il ne vous fut jamais comparable.
+Permettez qu'un vieillard vous embrasse; venez, digne guerrier, soyez le
+bienvenu dans notre camp.
+
+ÉNÉE, _à Hector_.--C'est le vieux Nestor.
+
+HECTOR.--Laisse-moi t'embrasser, bon vieillard, chronique antique, qui
+as si longtemps marché en donnant la main au temps; vénérable Nestor, je
+suis heureux de te serrer dans mes bras.
+
+NESTOR.--Je voudrais que mes bras pussent lutter contre les tiens dans
+le combat, comme ils luttent avec toi d'amitié.
+
+HECTOR.--Je le voudrais aussi.
+
+NESTOR.--Ah! par cette barbe blanche, je combattrais contre toi dès
+demain. Allons, sois le bienvenu: j'ai vu le temps, où...
+
+ULYSSE.--Je suis étonné que cette ville là-bas soit encore debout,
+lorsque nous avons ici près de nous sa colonne et sa base.
+
+HECTOR.--Je reconnais bien vos traits, seigneur Ulysse. Ah! seigneur, il
+y a bien des Grecs et des Troyens de morts; depuis que je vous vis pour
+la première fois avec Diomède dans Ilion, lorsque vous y vîntes député
+par les Grecs.
+
+ULYSSE.--Oui; je vous prédis alors ce qui devait arriver. Ma prophétie
+n'est encore qu'à la moitié de son cours; car ces murs que nous voyons
+là-bas entourer fièrement votre Troie, et les cimes de ces tours
+ambitieuses qui vont baiser les nuages devront bientôt baiser leur base.
+
+HECTOR.--Je ne suis pas obligé de vous croire. Les voilà encore debout;
+et je crois, sans vanité, que la chute de chaque pierre phrygienne
+coûtera une goutte de sang grec. La fin couronne l'oeuvre. Et cet
+antique et universel arbitre, le temps, amènera un jour la fin.
+
+ULYSSE.--Oui; abandonnons-lui les événements.--Noble et vaillant Hector,
+soyez le bienvenu: je vous conjure de venir dans ma tente, de m'honorer
+de votre seconde visite, en quittant notre général, et d'y partager mon
+repas.
+
+ACHILLE.--Je passerai avant vous, seigneur Ulysse; avant vous.--A
+présent, Hector, mes yeux sont rassasiés de te considérer: je t'ai
+examiné en détail, Hector, et j'ai observé jointure par jointure.
+
+HECTOR.--Est-ce Achille?
+
+ACHILLE.--Je suis Achille.
+
+HECTOR.--Tiens-toi droit, je te prie, laisse-moi te regarder.
+
+ACHILLE.--Regarde tant que tu voudras.
+
+HECTOR.--J'ai déjà fini.
+
+ACHILLE.--Tu vas trop vite: moi je veux encore une fois te contempler
+membre par membre, comme si je voulais t'acheter.
+
+HECTOR.--Tu veux me parcourir tout entier, comme un livre d'amusement;
+mais il y a en moi plus de choses que tu n'en comprends: pourquoi
+m'opprimes-tu de tes regards?
+
+ACHILLE.--Ciel! montre-moi dans quelle partie de son corps je dois le
+détruire; si c'est ici, ou là, ou là? afin que je puisse donner un nom à
+la blessure suivant son lieu, et rendre distincte la brèche par laquelle
+aura fui la grande âme d'Hector. Ciel! réponds-moi.
+
+HECTOR.--Les dieux bienheureux se déshonoreraient en répondant à
+une pareille question; homme superbe, arrête encore: penses-tu donc
+conquérir ma vie si facilement que tu puisses nommer d'avance avec une
+exactitude si précise, l'endroit où tu veux me frapper de mort?
+
+ACHILLE.--Oui, te dis-je!
+
+HECTOR.--Tu serais un oracle que je ne t'en croirais pas: désormais,
+sois bien sur tes gardes, car moi je ne te tuerai pas ici, ou là, ou
+là; mais par les forges qui ont fabriqué le casque de Mars, je te
+tuerai partout ton corps; oui, partout ton corps.--Vous, sages Grecs,
+pardonnez-moi cette bravade, c'est son insolence qui arrache des folies
+à mes lèvres; mais je tâcherai que mes actions confirment mes paroles;
+ou puissé-je ne jamais...
+
+AJAX.--Ne vous irritez point, cousin.--Et vous, Achille, laissez-là vos
+menaces jusqu'à ce que l'occasion où votre volonté vous mettent à portée
+de les exécuter. Vous pouvez chaque jour vous rassasier d'Hector, si
+vous en avez tant d'envie; et le conseil de la Grèce, j'en ai peur,
+aurait quelque peine à obtenir de vous d'en venir aux mains avec lui.
+
+HECTOR.--Je vous prie, qu'on vous voie sur le champ de bataille:
+nous n'avons livré que des combats insignifiants depuis que vous avez
+abandonné la cause des Grecs.
+
+ACHILLE.--M'en pries-tu, Hector? Demain, je te rencontrerai, cruel comme
+la mort; ce soir nous sommes tous amis.
+
+HECTOR.--Donne-moi ta main pour gage de ta promesse.
+
+AGAMEMNON.--D'abord, vous tous, nobles Grecs, venez dans ma tente et
+livrons-nous ensemble à la joie des festins; ensuite, fêtez Hector,
+chacun à votre tour, suivant son loisir et votre libéralité. Que les
+tambours battent, que les trompettes sonnent, et que ce grand guerrier
+sache qu'il est le bienvenu.
+
+(Ils sortent, excepté Troïlus et Ulysse.)
+
+TROÏLUS.--Seigneur Ulysse, dites-moi, je vous prie, dans quelle partie
+du camp se trouve Chalcas?
+
+ULYSSE.--Dans la tente de Ménélas, noble Troïlus. Diomède y soupe avec
+lui ce soir: Diomède ne regarde plus ni le ciel ni la terre; toute son
+attention et ses amoureux regards sont fixés sur la belle Cressida.
+
+TROÏLUS.--Aimable seigneur, vous aurais-je l'obligation infinie de m'y
+conduire au sortir de la tente d'Agamemnon?
+
+ULYSSE.--Je serai à vos ordres, seigneur: répondez à ma complaisance
+en me disant quelle considération l'on avait à Troie pour Cressida? N'y
+avait-elle pas un amant qui pleure à présent son absence?
+
+TROÏLUS.--Ah! seigneur, ceux qui, pour se vanter, montrent leurs
+cicatrices, méritent qu'on se moque d'eux. Voulez-vous que nous
+marchions, seigneur? Elle était aimée, elle aimait: elle est aimée, elle
+aime; mais le tendre amour est toujours la proie de la fortune.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE CINQUIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Le camp des Grecs.--La scène se passe devant la tente d'Achille.
+
+ACHILLE, PATROCLE.
+
+
+ACHILLE.--Je vais lui échauffer le sang ce soir avec du vin grec; et
+demain je le lui rafraîchirai avec mon épée.--Patrocle, fêtons-le à
+toute outrance.
+
+(Entre Thersite.)
+
+PATROCLE.--Voici Thersite.
+
+ACHILLE.--Eh bien! coeur de l'envie, pâte mal pétrie par la nature,
+quelles nouvelles?
+
+THERSITE.--Allons, toi, portrait de ce que tu parais, idole adorée par
+des imbéciles, voilà une lettre pour toi.
+
+ACHILLE.--De la part de qui, avorton?
+
+THERSITE.--De Troie, plat de fou.
+
+PATROCLE.--Qui garde la tente maintenant?
+
+THERSITE.--L'étui du chirurgien, ou la blessure du patient[46].
+
+[Note 46: _Tent_, appareil de chirurgie et tente.]
+
+PATROCLE.--Bien dit, seigneur contrariant. Et quel besoin avons-nous de
+ces tours d'esprit?
+
+THERSITE.--Je t'en prie, tais-toi, mon garçon: je ne gagne rien à tes
+propos: tu passes pour être le varlet mâle d'Achille.
+
+PATROCLE.--Varlet mâle! Insolent que veux-tu dire par là?
+
+THERSITE.--Eh bien! que tu es sa concubine mâle. Que toutes les
+gangrènes du Midi, les coliques, les hernies, les catarrhes, la gravelle
+et les sables des reins, les léthargies, les froides paralysies, la
+chassie des yeux, la pourriture du foie, l'enrouement des poumons, les
+apostumes, les sciatiques, les calcinantes ardeurs dans la paume des
+mains, l'incurable carie des os, et les rides de la lèpre soient la
+punition de ces horribles inventions!
+
+PATROCLE.--Détestable boîte à envie, qui prétends-tu maudire ainsi?
+
+THERSITE.--Est-ce que je te maudis, toi?
+
+PATROCLE.--Non, borne en ruine; non, chien difforme, fils de prostituée.
+
+THERSITE.--Non! Alors pourquoi t'emportes-tu, toi, écheveau léger de
+soie floche, bandeau de taffetas vert pour un oeil malade, glands de
+la bourse d'un prodigue! Ah! comme le pauvre monde est importuné de ces
+moucherons d'eau, atomes de la nature!
+
+PATROCLE.--Va-t'en, fiel!
+
+THERSITE.--Va-t'en, oeuf de chardonneret[47]!
+
+[Note 47: On ne sait trop quel sens injurieux Shakspeare attachait à
+cette dénomination.]
+
+ACHILLE.--Mon cher Patrocle, me voilà traversé dans mon grand projet de
+combat pour demain. Voici une lettre de la reine Hécube, et un gage de
+sa fille, ma belle maîtresse, qui m'imposent et m'adjurent de tenir un
+serment que j'ai fait. Je ne veux pas le violer: tombez, Grecs; gloire,
+éclipse-toi: honneur, fuis ou reste; mon premier voeu est engagé ici;
+c'est à lui que je veux obéir.--Allons, allons, Thersite, aide à parer
+ma tente; il faut passer toute cette nuit dans les festins.--Viens,
+Patrocle.
+
+(Ils sortent.)
+
+THERSITE.--Avec trop de sang, et trop peu de cervelle, ces deux
+compagnons peuvent devenir fous; mais s'ils le deviennent jamais par
+trop de cervelle, et par trop peu de sang, je consens à me faire médecin
+de fous.--Voici Agamemnon, un assez honnête homme, et grand amateur de
+cailles[48]. Mais il n'a pas autant de cervelle qu'il a de cire dans
+l'oreille; et cette belle métamorphose de Jupiter qui est là, son frère,
+le taureau, patron primitif et emblème des hommes déshonorés, maigre
+chausse-pied dans une chaîne, pendant à la jambe de son frère, sous
+quelle autre forme que celle qu'il a, l'esprit lardé de malice, ou la
+malice farcie d'esprit, le métamorphoseraient-ils? En âne? ce ne serait
+rien; il est à la fois âne et boeuf. En boeuf? ce ne serait rien encore;
+il est à la fois boeuf et âne. Être chien, mulet, chat, putois,
+crapaud, lézard, chouette, buse, ou un hareng sans laite; je ne m'en
+embarrasserais pas: mais être un Ménélas, oh! je conspirerais contre la
+destinée. Ne me demandez pas ce que je voudrais être, si je n'étais pas
+Thersite; car je consens à être le pou d'un mendiant, pourvu que je ne
+sois pas Ménélas.--Ouais! Esprits et feux[49]!
+
+[Note 48: La caille est un oiseau très-lascif; _caille coiffée_,
+sobriquet qu'on donne aux femmes. En vieux français, _caille_ signifiait
+fille de joie.]
+
+[Note 49: Exclamation de Thersite en apercevant les torches dans le
+lointain.]
+
+(Entrent Hector, Troïlus, Ajax, Agamemnon, Ulysse, Nestor, Ménélas et
+Diomède, avec des flambeaux.)
+
+AGAMEMNON.--Nous nous trompons, nous nous trompons.
+
+AJAX.--Non, c'est là-bas, où vous voyez de la lumière.
+
+HECTOR.--Je vous dérange.
+
+AJAX.--Non, non, pas du tout.
+
+ULYSSE.--Le voilà, qui vient lui-même nous guider.
+
+(Entre Achille.)
+
+ACHILLE.--Soyez le bienvenu, brave Hector: soyez tous les bienvenus,
+princes.
+
+AGAMEMNON.--A présent, beau prince de Troie, je vous souhaite une bonne
+nuit. Ajax commande la garde qui doit vous escorter.
+
+HECTOR.--Merci, et bonne nuit au général des Grecs.
+
+MÉNÉLAS.--Bonne nuit, seigneur.
+
+HECTOR.--Bonne nuit, aimable Ménélas.
+
+THERSITE, _à part_.--Aimable! Est-ce aimable qu'il a dit? Aimable égout,
+aimable cloaque!
+
+ACHILLE.--Bonne nuit, et salut à ceux qui s'en vont, ou qui restent.
+
+AGAMEMNON.--Bonne nuit.
+
+(Agamemnon et Ménélas s'en vont.)
+
+ACHILLE.--Le vieux Nestor reste, et vous aussi Diomède, tenez compagnie
+à Hector, une heure ou deux.
+
+DIOMÈDE.--Je ne le puis, seigneur. J'ai une affaire importante dont
+voici l'heure. Bonne nuit, brave Hector.
+
+HECTOR.--Donnez-moi votre main.
+
+ULYSSE, _à part, à Troïlus_.--Suivez sa torche; il va à la tente de
+Calchas. Je vais vous accompagner.
+
+TROÏLUS.--Aimable seigneur, vous me faites honneur.
+
+HECTOR.--Adieu donc, bonne nuit.
+
+(Diomède sort suivi d'Ulysse et de Troïlus.)
+
+ACHILLE.--Allons, allons, entrons dans ma tente.
+
+(Achille sort avec Hector, Ajax et Nestor.)
+
+THERSITE.--Ce Diomède est un misérable au coeur faux, un scélérat sans
+foi; je ne me fie pas plus à lui quand il vous regarde de travers,
+qu'à un serpent quand il siffle. Il fera grand bruit de paroles et de
+promesses, comme un mauvais limier; mais lorsqu'il les tient, oh! les
+astronomes l'annoncent, c'est un prodige, cela doit amener quelque
+révolution: le soleil emprunte sa lumière de la lune, quand Diomède
+tient sa parole. J'aime mieux manquer de voir Hector que de ne pas le
+suivre: on dit qu'il entretient une fille troyenne, et qu'il emprunte la
+tente du traître Calchas; je veux le suivre. Il n'y a que des débauchés
+ici: ce sont tous des valets incontinents.
+
+
+SCÈNE II
+
+Devant la tente de Calchas.
+
+_Entre_ DIOMÈDE.
+
+
+DIOMÈDE.--Est-on levé ici? Holà, répondez.
+
+CALCHAS.--Qui appelle?
+
+DIOMÈDE.--Diomède.--C'est Calchas, je crois.--Où est votre fille?
+
+CALCHAS.--Elle vient à vous.
+
+(Troïlus et Ulysse arrivent à quelque distance, Thersite est derrière
+eux.)
+
+ULYSSE.--Tenons-nous à l'écart pour que la torche ne nous fasse pas
+apercevoir.
+
+(Cressida entre.)
+
+TROÏLUS.--Cressida va au-devant de lui!
+
+DIOMÈDE.--Comment allez-vous, mon joli dépôt?
+
+CRESSIDA.--Et vous, mon cher gardien? Écoutez, un mot en secret.
+
+(Elle lui parle à l'oreille.)
+
+TROÏLUS.--Ah! tant de familiarité!
+
+ULYSSE.--Elle chantera de même au premier venu, à première vue.
+
+THERSITE, _à part_.--Et tout homme la fera chanter s'il peut saisir sa
+clef; elle est notée.
+
+DIOMÈDE.--Vous souvenez-vous?...
+
+CRESSIDA.--Si je m'en souviens! Oui.
+
+DIOMÈDE.--Eh bien! faites-le donc, et que les effets répondent à vos
+paroles.
+
+TROÏLUS.--De quoi doit-elle se souvenir?
+
+ULYSSE.--Écoutez!
+
+CRESSIDA.--Grec doux comme le miel, ne me tentez pas davantage de faire
+une folie.
+
+THERSITE, _à part_.--Scélératesse!
+
+DIOMÈDE.--Quoi! mais...
+
+CRESSIDA.--Je vous dirai comment...
+
+DIOMÈDE.--Bah! bah! allons, je m'en soucie comme d'une épingle, vous
+êtes parjure...
+
+CRESSIDA.--En bonne foi, je ne le puis! Que voulez-vous que je fasse?
+
+THERSITE, _à part_.--Un tour d'escamotage... se faire ouvrir
+secrètement.
+
+DIOMÈDE.--Qu'avez-vous juré de m'accorder?
+
+CRESSIDA.--Je vous prie, ne me forcez pas à tenir mon serment;
+commandez-moi toute autre chose, doux Grec.
+
+DIOMÈDE.--Bonsoir.
+
+TROÏLUS.--Allons, patience!
+
+ULYSSE.--Eh bien! Troyen?
+
+CRESSIDA.--Diomède...
+
+DIOMÈDE.--Non, non, bonsoir: je ne serai plus votre dupe.
+
+TROÏLUS.--Meilleur que toi l'est bien.
+
+CRESSIDA.--Écoutez: un mot à l'oreille.
+
+TROÏLUS.--O peste et fureur!
+
+ULYSSE.--Vous êtes ému, prince! Partons, je vous en prie, de peur que
+votre ressentiment n'éclate en paroles forcenées: ce lieu est dangereux:
+le moment est mortel: je vous en conjure, partons.
+
+TROÏLUS.--Voyons, je vous prie.
+
+ULYSSE.--Seigneur, allons-nous-en: vous volez à une mort certaine;
+venez, seigneur.
+
+TROÏLUS.--Je vous prie, demeurez.
+
+ULYSSE.--Vous n'avez pas assez de patience: venez.
+
+TROÏLUS.--De grâce, attendez: par l'enfer, et par tous les tourments de
+l'enfer, je ne dirai pas une parole.
+
+DIOMÈDE.--Et là-dessus, bonne nuit.
+
+CRESSIDA.--Oui, mais vous me quittez en colère.
+
+TROÏLUS.--C'est donc là ce qui t'afflige! O foi corrompue!
+
+ULYSSE.--Eh bien! seigneur, vous allez...
+
+TROÏLUS.--Par Jupiter, je serai patient.
+
+CRESSIDA.--Mon gardien!... Eh bien! Grec?
+
+DIOMÈDE.--Bah! bah! adieu. Vous me jouez.
+
+CRESSIDA.--En vérité, non: revenez ici.
+
+ULYSSE.--Quelque chose, seigneur, vous agite: voulez-vous partir? Vous
+allez éclater.
+
+TROÏLUS.--Elle lui caresse la joue!
+
+ULYSSE.--Venez, venez.
+
+TROÏLUS--Non, attendez: par Jupiter, je ne dirai pas un mot: il y a
+entre ma volonté et tous les outrages un rempart de patience.--Restons
+encore un moment.
+
+THERSITE, _à part_.--Comme le démon de la luxure avec sa croupe arrondie
+et ses doigts de pommes de terre les chatouille tous les deux[50]!
+Multiplie, luxure, multiplie!
+
+[Note 50: Les pommes de terre passaient alors pour porter à
+l'incontinence.]
+
+DIOMÈDE.--Mais vraiment, vous le ferez?...
+
+CRESSIDA.--Sur ma foi, je le ferai, là, ou ne vous fiez jamais à moi.
+
+DIOMÈDE.--Donnez-moi quelque gage pour sûreté de votre parole.
+
+CRESSIDA.--Je vais vous en chercher un.
+
+(Cressida sort.)
+
+ULYSSE.--Vous avez juré d'être patient.
+
+TROÏLUS.--Ne craignez rien, seigneur: je ne serai pas moi-même, et
+j'ignorerai ce que je sens. Je suis tout patience.
+
+(Cressida rentre.)
+
+THERSITE, _à part_.--Voilà le gage! voyons, voyons!
+
+CRESSIDA.--Tenez, Diomède: gardez cette manche.
+
+TROÏLUS.--O beauté, où est ta foi?
+
+ULYSSE.--Seigneur...
+
+TROÏLUS.--Je serai patient: je le serai du moins extérieurement.
+
+CRESSIDA.--Vous regardez cette manche! Considérez-la bien.--Il
+m'aimait!... O fille perfide!... Rendez-la moi.
+
+DIOMÈDE.--A qui était-elle?
+
+CRESSIDA.--Peu importe, je la tiens: je ne vous recevrai pas demain. Je
+vous en prie, Diomède, cessez vos visites.
+
+THERSITE, _à part_.--Voilà qu'elle aiguise son désir.--Bien dit, pierre
+à aiguiser.
+
+DIOMÈDE.--Je veux l'avoir.
+
+CRESSIDA.--Quoi, ce gage?
+
+DIOMÈDE.--Oui, cela même.
+
+CRESSIDA.--O dieux du ciel!... O joli, joli gage! ton maître maintenant
+est dans son lit songeant à toi et à moi; et il soupire, il prend mon
+gant, et le baise doucement en souvenir de moi, comme je te baise ici...
+Non, ne me l'arrachez pas: celui qui m'enlève ceci doit m'enlever mon
+coeur en même temps.
+
+DIOMÈDE.--J'avais votre coeur auparavant: ce gage doit le suivre.
+
+TROÏLUS.--J'ai juré que je serais patient.
+
+CRESSIDA.--Vous ne l'aurez pas, Diomède: non, vous ne l'aurez pas: je
+vous donnerai quelque autre chose.
+
+DIOMÈDE.--Je veux avoir ceci.--A qui était-ce?
+
+CRESSIDA.--Peu importe.
+
+DIOMÈDE.--Allons, dites-moi à qui cela appartenait.
+
+CRESSIDA.--Cela appartenait à un homme qui m'aimait plus que vous ne
+m'aimerez.--Mais, maintenant que vous l'avez, gardez-le.
+
+DIOMÈDE.--A qui était-ce?
+
+CRESSIDA.--Par toutes les suivantes de Diane qui brillent là-haut, et
+par Diane elle-même, je ne vous le dirai pas!
+
+DIOMÈDE.--Demain je veux le porter sur mon casque, et tourmenter le
+coeur de son maître, qui n'osera pas le revendiquer.
+
+TROÏLUS.--Tu serais le diable, et tu le porterais sur tes cornes, qu'il
+serait revendiqué.
+
+CRESSIDA.--Allons, allons, c'est fait, c'est fini... Et cependant non,
+pas encore.--Je ne veux pas tenir ma parole.
+
+DIOMÈDE.--En ce cas, adieu donc. Tu ne te moqueras plus de Diomède.
+
+CRESSIDA.--Vous ne vous en irez pas.--On ne peut dire un mot, que vous
+ne vous courrouciez.
+
+DIOMÈDE.--Je n'aime point toutes ces plaisanteries.
+
+THERSITE, _à part_.--Ni moi, par Pluton: mais c'est ce que vous n'aimez
+pas, qui me plaît le plus.
+
+DIOMÈDE.--Eh bien! viendrai-je? A quelle heure?
+
+CRESSIDA.--Oui, venez... O Jupiter!... Oui, venez... Que je vais être
+tourmentée!
+
+DIOMÈDE.--Adieu, jusque-là.
+
+(Il sort.)
+
+CRESSIDA.--Bonne nuit. Je vous en prie, allons... _(Diomède sort_.)
+Adieu, Troïlus! Un de mes yeux te regarde encore, mais c'est par l'autre
+que mon coeur voit. O notre pauvre sexe! Je sens que c'est notre défaut,
+de laisser guider notre âme par l'erreur de nos yeux, et ce que l'erreur
+guide doit s'égarer. Oh! concluons donc que les coeurs, dirigés par les
+yeux, sont pleins de turpitude!
+
+(Elle sort.)
+
+THERSITE, _à part_.--Elle ne pouvait pas donner une preuve plus forte, à
+moins de dire: «Mon âme est maintenant changée en prostituée.»
+
+ULYSSE.--Tout est fini, seigneur.
+
+TROÏLUS.--Oui.
+
+ULYSSE.--Pourquoi restons-nous alors?
+
+TROÏLUS.--Pour repasser dans mon âme chaque syllabe qui a été prononcée.
+Mais si je raconte la manière dont ils se sont concertés, ne mentirai-je
+pas en publiant la vérité! Car il est encore une foi dans mon coeur, une
+espérance si fatalement obstinée qu'elle renverse le témoignage de mes
+oreilles et de mes yeux: comme si ces organes avaient des fonctions
+trompeuses, créées uniquement pour la calomnie. Était-ce bien Cressida
+qui était ici?
+
+ULYSSE.--Je n'ai pas le pouvoir d'évoquer des fantômes, prince.
+
+TROÏLUS.--Elle n'y était pas, j'en suis sûr.
+
+ULYSSE.--Très-certainement elle y était.
+
+TROÏLUS.--En le niant, je ne parle point en insensé.
+
+ULYSSE.--Ni moi, en l'affirmant, seigneur; Cressida était ici, il n'y a
+qu'un moment.
+
+TROÏLUS.--Que l'on ne le croie pas pour l'honneur du sexe! Pensez que
+nous avons eu des mères. Ne donnons point cet avantage à ces censeurs
+acharnés et enclins, sans aucune cause et par dépravation, à juger de
+tout le sexe sur l'exemple de Cressida. Croyons plutôt que ce n'est pas
+là Cressida.
+
+ULYSSE.--Ce qu'elle a fait, prince, peut-il déshonorer nos mères?
+
+TROÏLUS.--Rien du tout, à moins que ce ne fût elle.
+
+THERSITE, _à part_.--Quoi! veut-il donc braver le témoignage de ses
+propres yeux?
+
+TROÏLUS.--Elle, Cressida? Non, c'est la Cressida de Diomède; si la
+beauté a une âme, ce n'est point là Cressida: si l'âme dicte les voeux,
+si ces voeux sont des actes sacrés, si ces actes sacrés sont le
+plaisir des dieux, s'il est vrai que l'unité soit une, ce n'était point
+Cressida. O délire de raisonnements, par lesquels l'homme plaide pour et
+contre soi-même: autorité équivoque, où la raison peut se soulever sans
+se perdre, et où la raison perdue peut se croire sagesse! C'est et
+ce n'est pas Cressida. Il s'élève dans mon âme un combat d'une nature
+étrange, qui sépare une chose indivisible par un espace aussi immense
+que celui qui sépare la terre et les cieux. Et cependant la vaste
+largeur de cette division ne laisse pas d'ouverture à une pointe aussi
+fine que la trame rompue d'Arachné. O preuve! preuve forte comme les
+portes de Pluton! Cressida est à moi, elle tient à moi par les noeuds du
+ciel. O preuve! preuve forte comme le ciel même! Les noeuds du ciel sont
+relâchés et dénoués; et, par un autre noeud que ses cinq doigts viennent
+de former, les restes de sa foi, les fragments de son amour, les débris
+et les rebuts graisseux de sa fidélité sont attachés à Diomède.
+
+ULYSSE.--Le sage Troïlus peut-il éprouver réellement la moitié des
+sentiments qu'exprime ici sa passion?
+
+TROÏLUS.--Oui, Grec; et cela sera divulgué en caractères aussi rouges
+que le coeur de Mars enflammé par Vénus. Jamais jeune homme n'aima
+d'une âme aussi constante, aussi fidèle. Grec, écoutez: autant j'aime
+Cressida, autant, par la même raison, je hais Diomède. Cette manche,
+qu'il veut porter sur son cimier, est à moi; et son casque, fût-il
+l'ouvrage de l'art de Vulcain, mon épée saura l'entamer; et le terrible
+ouragan, que les marins appellent trombe, condensé en une masse par le
+tout-puissant soleil, n'étourdit pas l'oreille de Neptune d'un bruit
+plus retentissant, que ne le fera mon épée en tombant à coups pressés
+sur Diomède.
+
+THERSITE, _à part_.--Il le chatouillera pour le punir de sa paillardise.
+
+TROÏLUS.--O Cressida! ô perfide Cressida! perfide, perfide, perfide!
+Qu'on place toutes les faussetés à côté de ton nom souillé, elles
+paraîtront glorieuses.
+
+ULYSSE.--Ah! de grâce, contenez-vous. Votre fureur attire les oreilles
+de notre côté.
+
+(Énée entre.)
+
+ÉNÉE.--Je vous cherche depuis une heure, seigneur. Hector, à l'heure
+qu'il est, s'arme dans Troie. Ajax, votre gardien, attend pour vous
+reconduire dans la ville.
+
+TROÏLUS.--Je suis à vous, prince.--Adieu, mon courtois seigneur.--Adieu,
+beauté parjure! Et toi, Diomède, sois ferme et porte un château[51] sur
+ta tête.
+
+[Note 51: _Castle_, espèce de casque juste qui enfermait toute la
+tête.]
+
+ULYSSE.--Je veux vous accompagner jusqu'aux portes du camp.
+
+TROÏLUS.--Agréez des remerciements troublés.
+
+(Troïlus, Énée et Ulysse sortent.)
+
+THERSITE.--Je voudrais rencontrer ce vaurien de Diomède; je croasserais
+comme un corbeau; je lui présagerais malheur. Patrocle me donnera
+tout ce que je voudrai si je lui fais connaître cette prostituée.
+Un perroquet n'en ferait pas plus pour une amande, que lui, pour se
+procurer une courtisane facile. Luxure, luxure! Toujours guerre et
+débauche: rien autre ne reste à la mode! Qu'un diable brûlant les
+emporte!
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Troie.--Devant le palais de Priam.
+
+HECTOR, ANDROMAQUE.
+
+
+ANDROMAQUE.--Quand donc mon seigneur fut-il d'assez mauvaise humeur
+pour fermer son oreille aux conseils? Désarmez-vous, désarmez-vous: ne
+combattez point aujourd'hui.
+
+HECTOR.--Vous me poussez à vous offenser: rentrez. Par tous les dieux
+immortels, j'irai!
+
+ANDROMAQUE.--Mes songes, j'en suis sûre, sont aujourd'hui des présages
+certains.
+
+HECTOR.--Cessez, vous dis-je.
+
+(Entre Cassandre.)
+
+CASSANDRE.--Où est mon frère Hector?
+
+ANDROMAQUE.--Le voici, ma soeur, tout armé, et ne respirant que le
+carnage. Unissez-vous à mes cris et à mes tendres prières: conjurons-le
+à genoux; car j'ai rêvé de combats sanglants, et toute cette nuit je
+n'ai vu que des spectres de mort et de carnage.
+
+CASSANDRE.--Oh! c'est la vérité.
+
+HECTOR.--Allez, dites à mon héraut de sonner la trompette.
+
+CASSANDRE.--Oh! qu'elle ne sonne point le signal d'une sortie, au nom du
+ciel, mon cher frère.
+
+HECTOR.--Retirez-vous, vous dis-je; les dieux ont entendu mon serment.
+
+CASSANDRE.--Les dieux sont sourds aux voeux d'une témérité obstinée; ce
+sont des offrandes impures, plus abhorrées du ciel que les taches sur le
+foie des victimes.
+
+ANDROMAQUE.--Ah! laissez-vous persuader: ne croyez pas que ce soit un
+acte pieux de faire le mal par respect pour un serment; il serait aussi
+légitime pour nous de donner beaucoup au moyen de violents larcins, et
+de voler au profit de la charité.
+
+CASSANDRE.--C'est l'intention qui fait la force du serment; mais tous
+les serments ne doivent point s'accomplir. Désarmez-vous, cher Hector.
+
+HECTOR.--Tenez-vous tranquilles, vous dis-je! c'est mon honneur qui
+règle mes destins. Tout homme tient à la vie; mais l'homme vertueux
+attache plus de prix à l'honneur qu'à la vie. _(Entre Troïlus_.) Eh
+bien! jeune homme, as-tu l'intention de combattre aujourd'hui?
+
+ANDROMAQUE.--Cassandre, va chercher mon père pour persuader Hector.
+
+(Cassandre sort.)
+
+HECTOR.--Non, en vérité, jeune Troïlus; dépouille ton armure, jeune
+homme, je suis aujourd'hui en veine de courage; laisse grossir tes
+muscles jusqu'à ce que leurs noeuds soient robustes, et ne risque
+pas les chocs terribles de la guerre; désarme-toi, va, et n'aie pas
+d'inquiétude, brave jeune homme, je combattrai aujourd'hui pour toi,
+pour moi, et pour Troie.
+
+TROÏLUS.--Mon frère, vous avez en vous un vice de générosité qui sied
+mieux à un lion qu'à un homme.
+
+HECTOR.--Quel est ce vice, cher Troïlus? reproche-le-moi.
+
+TROÏLUS.--Mille fois, quand les Grecs captifs tombent au seul sifflement
+de votre belle épée, vous leur ordonnez de se lever et de vivre.
+
+HECTOR.--Oh! c'est le franc jeu!
+
+TROÏLUS.--Un jeu d'insensé, par le ciel, Hector!
+
+HECTOR.--Comment donc? pourquoi?
+
+TROÏLUS.--Pour l'amour de tous les dieux, Hector, laissons la compassion
+à nos mères; et lorsqu'une fois nous avons revêtu nos armures, que la
+vengeance la plus envenimée chevauche sur nos glaives; poussons-les aux
+actes sanguinaires, et défendons-leur la pitié.
+
+HECTOR.--Fi donc, barbare! fi!
+
+TROÏLUS.--Hector, c'est ainsi qu'on fait la guerre.
+
+HECTOR.--Troïlus, je ne veux pas que vous combattiez aujourd'hui.
+
+TROÏLUS.--Qui pourrait me retenir? Ni la destinée, ni l'obéissance, ni
+le bras de Mars, quand il me donnerait le signal de la retraite avec son
+glaive enflammé, ni Priam ni Hécube à mes genoux, les yeux rougis par
+les pleurs; ni vous, mon frère, avec votre fidèle épée nue et pointée
+contre moi pour m'en empêcher, vous ne pourriez arrêter ma marche, qu'en
+me tuant.
+
+(Cassandre revient avec Priam.)
+
+CASSANDRE.--Emparez-vous de lui, Priam, retenez-le. Il est votre bâton
+de vieillesse; si vous le perdez, vous qui êtes appuyé sur lui, et Troie
+entière qui l'est sur vous, vous tombez tous ensemble.
+
+PRIAM.--Allons, Hector, allons, reviens sur tes pas; ta femme a eu des
+songes, ta mère des visions. Cassandre prévoit l'avenir, et moi-même je
+me sens saisi soudain d'un transport prophétique, pour t'annoncer que ce
+jour est sinistre; ainsi rentre.
+
+HECTOR.--Énée est au champ de bataille, et ma parole est engagée à
+plusieurs Grecs, sur la foi de la valeur, de me présenter ce matin
+devant eux.
+
+PRIAM.--Tu n'iras point.
+
+HECTOR.--Je ne dois pas violer ma parole. Vous me savez soumis: ainsi,
+père chéri, ne me forcez pas à outrager le respect, mais accordez-moi la
+grâce de suivre avec votre suffrage et votre consentement, le chemin que
+vous voulez m'interdire, ô roi Priam!
+
+CASSANDRE.--O Priam, ne lui cédez pas.
+
+ANDROMAQUE.--Oh! non, mon bon père.
+
+HECTOR.--Andromaque, je suis fâché contre vous; au nom de l'amour que
+vous me portez, rentrez.
+
+(Andromaque sort.)
+
+TROÏLUS, _montrant Cassandre_.--Cette fille insensée, superstitieuse,
+occupée de songes, crée tous ces vains présages.
+
+CASSANDRE.--Adieu, cher Hector. Vois, comme te voilà mourant! comme tes
+yeux s'éteignent! comme ton sang coule par mille blessures! Écoute les
+gémissements de Troie, les sanglots d'Hécube: comme la pauvre Andromaque
+exhale sa douleur dans ses cris aigus! Vois, le désespoir, la frénésie,
+la consternation s'abordent comme des acteurs ignorants, tous crient:
+Hector, Hector est mort! ô Hector!
+
+TROÏLUS.--Va t'en! va t'en!
+
+CASSANDRE.--Adieu!... Non, arrêtons-nous. Hector, je prends congé de
+toi; tu te trompes toi-même, et notre Troie...
+
+(Elle sort.)
+
+HECTOR, _à Priam_.--Vous êtes consterné, mon père, de ses exclamations.
+Rentrez, et rassurez les habitants: nous allons sortir pour combattre,
+et faire des exploits dignes de louanges, que nous vous raconterons ce
+soir.
+
+PRIAM.--Adieu, que les dieux t'environnent et protégent tes jours!
+
+(Priam sort, ainsi qu'Hector d'un côté opposé.--On entend des bruits
+d'armes.)
+
+TROÏLUS.--Les voilà à l'action, écoutez!--Présomptueux Diomède, sois sûr
+que je viens pour perdre ce bras, ou regagner ma manche.
+
+(Comme Troïlus va pour sortir, Pandare entre du côté opposé.)
+
+PANDARE.--Entendez vous, seigneur? entendez-vous?
+
+TROÏLUS.--Quoi donc?
+
+PANDARE.--Voici une lettre de cette pauvre fille.
+
+TROÏLUS.--Lisons.
+
+PANDARE.--Une misérable phthisie, une coquine de phthisie me tourmente
+horriblement, et de plus, la fortune de cette sotte fille; et soit une
+chose, soit une autre, je vous ferai mes adieux un de ces jours; j'ai
+encore une humeur dans les yeux et un tel mal dans les os, que je ne
+sais qu'en penser, à moins qu'on ne m'ait jeté un sort.--Eh bien! que
+dit-elle là-dedans?
+
+TROÏLUS.--Des mots, des mots, rien que des mots; rien qui vienne du
+coeur. (_Il déchire la lettre_.) L'effet est le contraire de ce qu'elle
+croit. Allez, vent, avec le vent; changez et tournez ensemble. Elle
+nourrit mon amour de paroles et de perfidies, mais elle consacre ses
+actions à un autre.
+
+(Ils sortent séparément.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Plaine entre Troie et le camp des Grecs.
+
+(Bruits d'armes; mouvements de troupes.)
+
+THERSITE _entre_.
+
+
+THERSITE.--Maintenant ils sont à se tarabuster l'un l'autre; je veux
+aller voir cela. Cet abominable hypocrite; ce faquin de Diomède a planté
+sur son casque la manche de ce jeune imbécile de Troie, de cet amoureux
+extravagant; je serais curieux de les voir aux prises, et que ce jeune
+ânon de Troyen, qui aime cette prostituée-là, pût envoyer ce maître
+fourbe de Grec débauché avec sa manche, vers sa courtisane, lui porter
+un message sans manche. D'un autre côté, la politique de ces rusés et
+déterminés coquins... de Nestor, ce vieux morceau de fromage sec et
+rongé des rats, et de ce renard d'Ulysse... ne vaut pas une mûre de
+haie. Ils ont, par finesse, opposé ce roquet métis, Ajax, à cet autre
+roquet d'aussi mauvaise race, Achille: le roquet Ajax est aussi fier que
+le roquet Achille, et ne s'armera pas aujourd'hui. Les Grecs mécontents
+commencent à être tentés d'invoquer la barbarie; la politique a bien
+perdu dans leur esprit. Doucement.--Doucement, voici la manche, et
+l'autre aussi.
+
+(Entrent Diomède et Troïlus.)
+
+TROÏLUS.--Ne fuis pas, car tu passerais le fleuve du Styx que je me
+jetterais à la nage sur ta trace.
+
+DIOMÈDE.--Tu donnes à tort le nom de fuite à ma retraite; je ne fuis
+pas: c'est le soin de mon avantage qui m'a fait éviter la mêlée: à toi!
+
+THERSITE, _à part_.--Garde ta prostituée, Grec!... Allons, bravo pour ta
+prostituée, Troyen!... allons, la manche, la manche!
+
+(Diomède et Troïlus sortent en combattant.)
+
+(Hector survient.)
+
+HECTOR.--Qui es-tu, Grec? Es-tu fait pour te mesurer avec Hector? es-tu
+d'un sang noble? as-tu de l'honneur?
+
+THERSITE.--Non, non; je suis un misérable, un pauvre bouffon qui n'aime
+qu'à railler, un vrai vaurien.
+
+HECTOR.--Je te crois; vis.
+
+(Il sort.)
+
+THERSITE.--Les dieux soient loués de ce que tu veux bien m'en croire;
+mais que la peste t'étrangle pour m'avoir effrayé! Que sont devenus ces
+champions de filles? Je crois qu'ils se sont avalés l'un l'autre: je
+rirais bien de ce miracle. Cependant, en quelque façon, la débauche se
+dévore elle-même. Je vais les chercher.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE V
+
+Une autre partie du champ de bataille.
+
+DIOMÈDE, UN VALET.
+
+
+DIOMÈDE.--Va, va, mon valet, prends le cheval de Troïlus; présente ce
+beau coursier à madame Cressida; songe à vanter mes services à cette
+belle; dis-lui que j'ai châtié l'amoureux Troyen, que je suis son
+chevalier par mes preuves.
+
+LE VALET.--Je pars, seigneur.
+
+(Le valet sort.)
+
+(Entre Agamemnon.)
+
+AGAMEMNON.--De nouveaux guerriers! de nouveaux guerriers! Le fougueux
+Polydamas a terrassé Menon. Le bâtard Margarelon a fait Doréus
+prisonnier; et debout comme un colosse, il brandit sa lance sur les
+corps défigurés des rois Épistrophe et Cedius; Polixène est tué;
+Amphimaque et Thoas sont mortellement blessés; Patrocle est pris ou tué;
+Palamède est cruellement blessé et meurtri; le terrible Sagittaire[52]
+épouvante nos soldats: hâtons-nous, Diomède, de voler à leur secours, ou
+nous périrons tous.
+
+[Note 52: C'était, suivant le roman de la _guerre de Troie_, une
+bête prodigieuse qui avait le buste de l'homme et la croupe du cheval,
+et qui tirait de l'arc à merveille.]
+
+(Entre Nestor.)
+
+NESTOR.--Allez, portez à Achille le corps de Patrocle; et dites à cet
+Ajax, lent comme un limaçon, de s'armer s'il craint la honte. Il y a
+mille Hector dans le champ de bataille. Ici, il combat sur son coursier
+galate, et bientôt il manque de victimes; il combat ailleurs à pied, et
+tous fuient ou meurent comme des poissons fuyant par troupes devant la
+baleine vomissante. Il reparaît plus loin; et là, les Grecs légers et
+mûrs pour son glaive tombent devant lui comme l'herbe sous la faux; il
+est ici, là et partout, quitte et revient avec une dextérité si fidèle
+à sa volonté, que tout ce qu'il veut il le fait; et il en fait tant, que
+ce qu'il a exécuté paraît encore impossible.
+
+(Entre Ulysse.)
+
+ULYSSE.--Courage, courage, princes! le grand Achille s'arme en pleurant,
+en maudissant, en jurant vengeance. Les blessures de Patrocle ont
+réveillé son sang assoupi, ainsi que la vue de ses Myrmidons, qui,
+mutilés, hachés et défigurés, sans nez, sans mains, courent à lui en
+criant après Hector. Ajax a perdu un ami, et il est tout écumant de
+rage; il est armé, et il est à l'oeuvre, rugissant après Troïlus, qui a
+fait aujourd'hui des prodiges de témérité et d'extravagance, s'engageant
+sans cesse dans la mêlée et s'en retirant toujours avec une fougue
+insouciante et une prudence sans force, comme si la fortune, en dépit de
+toute précaution, lui ordonnait de tout vaincre.
+
+(Entre Ajax.)
+
+AJAX.--Troïlus! lâche Troïlus!
+
+(Il sort.)
+
+DIOMÈDE.--Oui, par là, par là.
+
+NESTOR.--Allons, allons, nous serons ensemble.
+
+(Ils sortent.)
+
+(Entre Achille.)
+
+ACHILLE.--Où est cet Hector? allons, viens, meurtrier d'enfants,
+montre-moi ton visage! Apprends ce que c'est que d'avoir affaire à
+Achille irrité. Hector! où est-il, Hector? Je ne veux qu'Hector.
+
+
+SCÈNE VI
+
+Une autre partie du champ de bataille.
+
+AJAX _reparaît_.--Troïlus, lâche Troïlus, montre donc ta tête!
+
+
+DIOMÈDE _arrive_.--Troïlus, dis-tu? où est Troïlus?
+
+AJAX.--Que lui veux-tu?
+
+DIOMÈDE.--Je veux le châtier.
+
+AJAX.--Je serais le général que tu m'arracherais ma dignité avant que je
+te laissasse ce soin... Troïlus! dis-je; Troïlus!
+
+(Entre Troïlus.)
+
+TROÏLUS.--O traître Diomède! tourne ton visage perfide, traître, et
+paye-moi ta vie, que tu me dois pour m'avoir enlevé mon cheval!
+
+DIOMÈDE.--Ah! te voilà?
+
+AJAX.--Je veux le combattre seul, arrête, Diomède.
+
+DIOMÈDE.--Il est ma proie; je ne veux pas vous regarder faire.
+
+TROÏLUS.--Venez tous deux, Grecs perfides[53], voilà pour tous les deux.
+
+[Note 53: _Græcia mendax_. (Cicéron.)]
+
+(Ils sortent en combattant.)
+
+(Entre Hector.)
+
+HECTOR.--Ah! c'est toi, Troïlus! oh! bien combattu, mon jeune frère.
+
+(Achille paraît.)
+
+ACHILLE.--Enfin, je t'aperçois.--Allons, défends-toi, Hector.
+
+(Ils combattent.)
+
+HECTOR.--Arrête, si tu veux.
+
+ACHILLE--- Je dédaigne ta courtoisie, orgueilleux Troyen. Tu es heureux
+que mes armes soient hors d'usage; ma négligence et mon repos te servent
+en ce moment, mais bientôt tu entendras parler de moi; en attendant, va,
+suis ta fortune.
+
+(Il sort.)
+
+HECTOR.--Adieu. Je t'aurais offert un adversaire plus frais et plus
+dispos, si je t'eusse attendu. (_Troïlus paraît_.) Eh bien! mon frère?
+
+TROÏLUS.--Ajax a pris Énée. Le souffrirons-nous? Non, par les feux de ce
+ciel glorieux, il n'emmènera pas son prisonnier; je serai pris aussi,
+ou je le délivrerai.--Destin, écoute ce que je dis: peu m'importe que ma
+vie finisse aujourd'hui.
+
+(Il sort.)
+
+(Paraît un autre guerrier revêtu d'une armure somptueuse.)
+
+HECTOR.--Grec, arrête: tu es un beau but.--Non, tu ne veux pas? Je suis
+épris de ton armure; je veux la briser et en faire sauter toutes les
+agrafes jusqu'à ce que j'en sois maître. (_L'autre fuit_.) Tu ne veux
+pas rester, animal? Eh bien! fuis donc, je vais te faire la chasse pour
+avoir ta dépouille.
+
+(Il le poursuit.)
+
+
+SCÈNE VII
+
+La scène est dans une autre partie de la plaine.
+
+ACHILLE, _suivi de ses Myrmidons_.
+
+
+ACHILLE.--Venez ici, autour de moi, mes Myrmidons, et faites attention
+à ce que je dis. Suivez mon char. Ne frappez pas un seul coup, mais
+tenez-vous en haleine; et lorsqu'une fois j'aurai trouvé le sanglant
+Hector, environnez-le de vos armes: soyez cruels et ne ménagez
+rien.--Suivez-moi, amis, et voyez-moi agir. C'est décrété; il faut que
+le grand Hector périsse.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE VIII
+
+Un autre côté de la plaine.
+
+MÉNÉLAS ET PARIS _entrent en combattant, puis vient_ THERSITE.
+
+
+THERSITE.--Ah! Ménélas et celui qui lui a fait cadeau de ses cornes
+sont aux prises. Allons, taureau! allons, dogue! allons Pâris! allons,
+courage, moineau à double femelle: allons, Pâris! allons. Le taureau a
+l'avantage: gare les cornes. Holà!
+
+(Pâris et Ménélas sortent.)
+
+MARGARÉLON _survient_.--Tourne-toi, esclave, et combats.
+
+THERSITE.--Qui es-tu?
+
+MARGARÉLON.--Un fils bâtard de Priam.
+
+THERSITE.--Je suis bâtard aussi. J'aime les bâtards: je suis bâtard
+de naissance, bâtard d'éducation, bâtard dans l'âme, bâtard en valeur,
+bâtard en tout. Un ours n'en mord pas un autre; pourquoi donc les
+bâtards se feraient-ils du mal? Prends-y garde, la dispute nous serait
+fatale. Si le fils d'une femme perdue combat pour une femme perdue, il
+appelle le jugement. Adieu, bâtard.
+
+MARGARÉLON.--Que le diable t'emporte, lâche!
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IX
+
+Le théâtre représente une autre partie de la plaine.
+
+_Entre_ HECTOR.
+
+
+HECTOR.--Coeur gangrené, sous de si beaux dehors, ta belle armure t'a
+coûté la vie! A présent ma tâche de ce jour est finie, je vais reprendre
+haleine. Repose-toi, mon épée: tu es rassasiée de sang et de carnage.
+
+(Il ôte son casque et suspend son bouclier derrière lui.)
+
+(Achille survient à la tête de ses Myrmidons.)
+
+ACHILLE.--Regarde, Hector, vois: le soleil est prêt à se coucher;
+vois comme la nuit hideuse suit la trace de l'astre au moment où il va
+s'abaisser sous l'horizon, et faire place aux ténèbres pour terminer le
+jour: la vie d'Hector est finie.
+
+HECTOR.--Je suis désarmé. N'abuse pas de cet avantage, Grec.
+
+ACHILLE.--Frappez, soldats, frappez! c'est lui que je cherche. (_Hector
+tombe_.) Ilion, tu vas tomber après lui; Troie, tombe en ruines! ici
+gisent ton coeur, tes os et tes muscles.--Allons, Myrmidons; et criez
+tous de toutes vos forces: Achille a tué le puissant Hector! (_On sonne
+la retraite_.) Écoutez: on sonne la retraite du côté des Grecs.
+
+UN MYRMIDON.--Les trompettes de Troie la sonnent aussi, seigneur.
+
+ACHILLE.--Les dragons de la nuit étendent leurs ailes sur la terre et
+séparent les deux armées comme les juges du combat; mon épée à demi
+rassasiée, qui aurait volontiers achevé son repas, charmée de ce
+morceau friand, rentre ainsi dans son lit. (_Il remet son épée dans le
+fourreau_.)--Allons, liez son corps à la queue de mon cheval: je veux
+traîner ce Troyen le long de la plaine.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE X
+
+Toujours entre la ville et le camp des Grecs.
+
+AGAMEMNON, AJAX, MÉNÉLAS, NESTOR, DIOMÈDE _et les autres guerriers en
+marche_.--_Acclamations_.
+
+
+AGAMEMNON.--Écoutez, écoutez! Quelles sont ces clameurs?
+
+NESTOR.--Silence, tambours.
+
+UN CRI.--Achille! Achille! Hector est tué! Achille!
+
+DIOMÈDE.--On crie: Hector est tué, et par Achille!
+
+AJAX.--Si cela est, qu'il ne s'en enorgueillisse pas. Le grand Hector
+était un aussi brave guerrier que lui.
+
+AGAMEMNON.--Marchons avec ordre.--Qu'on dépêche quelqu'un pour prier
+Achille de venir nous trouver dans notre tente. Si les dieux nous ont
+témoigné leur faveur par la mort d'Hector, la fameuse Troie est à nous,
+et nos sanglantes guerres sont finies.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE XI
+
+Une autre partie du champ de bataille.
+
+ÉNÉE, _suivi des Troyens_.
+
+
+ÉNÉE.--Arrêtez, nous sommes maîtres du champ de bataille; ne rentrons
+pas chez nous; restons ici toute la nuit.
+
+(Troïlus arrive.)
+
+TROÏLUS.--Hector est tué.
+
+TOUS LES TROYENS.--Hector!--Que les dieux nous en préservent!
+
+TROÏLUS.--Il est mort; et, attaché à la queue du cheval de son
+meurtrier, comme le plus vil des animaux, il est honteusement traîné le
+long de la plaine. Cieux! courroucez-vous, hâtez-vous d'accomplir votre
+vengeance. Asseyez-vous, dieux, sur vos trônes, et souriez à Troie;
+oui, montrez votre clémence dans la rapidité de nos désastres, et ne
+prolongez point notre destruction inévitable.
+
+ÉNÉE.--Seigneur, vous découragez toute l'armée.
+
+TROÏLUS.--Vous qui me parlez ainsi, vous ne me comprenez pas. Je ne
+parle pas de fuite, de crainte ou de mort; mais je brave tous les
+dangers, tous les maux dont nous menacent les hommes et les dieux.
+Hector n'est plus! Qui l'annoncera à Priam ou à Hécube? Que celui qui
+veut être appelé un hibou sinistre aille à Troie, et dise: Hector est
+mort! Ce mot changera Priam en pierre, et les épouses et les jeunes
+filles en fontaines et en Niobés, fera de froides statues des jeunes
+gens, et, en un mot, jettera Troie entière dans la consternation. Mais
+allons, marchons! Hector est mort, il n'y a rien de plus à dire: arrêtez
+cependant... Exécrables tentes, fièrement plantées sur nos plaines
+phrygiennes, que Titan se lève aussitôt qu'il l'osera, je vous
+traverserai de part en part. Et toi, lâche géant, nul espace de terre ne
+séparera nos deux haines: je t'obséderai comme une conscience coupable
+qui crée des spectres aussi vite que la fureur enfante des pensées.
+Donnez le signal de la marche vers Troie; prenons courage et marchons;
+l'espoir de la vengeance couvrira notre douleur intérieure.
+
+(Énée sort avec les Troyens.)
+
+(Au moment où Troïlus va sortir, Pandare entre de l'autre côté.)
+
+PANDARE.--Écoutez donc, écoutez donc!
+
+TROÏLUS.--Loin d'ici, vil entremetteur! que l'ignominie et la honte
+poursuivent ta vie et accompagnent à jamais ton nom!
+
+(Troïlus sort.)
+
+PANDARE.--Voilà un excellent topique pour mes douleurs. O monde!
+monde! monde! c'est ainsi que le pauvre agent est méprisé! O fourbes et
+entremetteurs, comme à force de protestations on vous presse d'agir, et
+comme on vous en récompense mal! Pourquoi donc nos efforts sont-ils
+si recherchés et nos succès si dédaignés! Quels vers citer à ce sujet?
+quels exemples? Voyons.
+
+ Le bourdon chante joyeusement
+ Tant qu'il conserve son miel et son aiguillon;
+ Mais une fois qu'il a perdu sa queue armée,
+ Adieu son miel et ses doux bourdonnements.
+
+Bonnes gens qui faites le commerce de la chair, écrivez cette leçon sur
+vos tapisseries.
+
+Vous tous qui dans cette assemblée êtes du château de la complaisance,
+que vos yeux, à demi sortis de leur orbite pleurent la chute de
+Pandare; ou, si vous ne pouvez pleurer, du moins donnez-lui quelques
+gémissements; si ce n'est pas pour moi, que ce soit pour les douleurs de
+vos os malades, vous frères et soeurs, qui faites métier de veiller à
+la porte. Dans deux mois d'ici environ, mon testament sera fait; il le
+serait même déjà, sans la crainte que j'ai que quelque maligne oie
+de Winchester[54] ne le sifflât: jusqu'à ce moment je transpirerai et
+chercherai mes aises; et, l'instant venu, je vous lègue mes maladies.
+
+(Il sort.)
+
+[Note 54: Les filles de joie étaient anciennement sous la
+juridiction de l'évêque de Winchester.]
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Troïlus et Cressida, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TROÏLUS ET CRESSIDA ***
+
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+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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