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+The Project Gutenberg EBook of Le roi Lear, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le roi Lear
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: May 4, 2006 [EBook #18312]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI LEAR ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
+
+
+
+
+
+
+Note du transcripteur.
+
+ ===========================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 5
+
+ Le roi Lear. Cymbeline.--La méchante femme mise à la raison.
+ Peines d'amour perdues.--Périclès.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1862
+
+
+ ==========================================================
+
+ LE ROI LEAR
+
+ TRAGÉDIE
+
+
+
+
+ NOTICE SUR LE ROI LEAR
+
+
+En l'an du monde 3105, disent les chroniques, pendant que Joas régnait
+à Jérusalem, monta sur le trône de la Bretagne Leir, fils de Baldud,
+prince sage et puissant, qui maintint son pays et ses sujets dans une
+grande prospérité, et fonda la ville de Caeirler, maintenant Leicester.
+Il eut trois filles, Gonerille, Régane et Cordélia, de beaucoup la
+plus jeune des trois et la plus aimée de son père. Parvenu à une grande
+vieillesse, et l'âge ayant affaibli sa raison, Leir voulut s'enquérir
+de l'affection de ses filles, dans l'intention de laisser son royaume à
+celle qui mériterait le mieux la sienne. «Sur quoi il demanda d'abord
+à Gonerille, l'aînée, comment bien elle l'aimait; laquelle appelant ses
+dieux en témoignage, protesta qu'elle l'aimait plus que sa propre
+vie, qui, par droit et raison, lui devait être très-chère; de laquelle
+réponse le père, étant bien satisfait, se tourna à la seconde, et
+s'informa d'elle combien elle l'aimait; laquelle répondit (confirmant
+ses dires avec de grands serments) qu'elle l'aimait plus que la langue
+ne pouvait l'exprimer, et bien loin au-dessus de toutes les autres
+créatures du monde.» Lorsqu'il fit la même question à Cordélia, celle-ci
+répondit: «Connaissant le grand amour et les soins paternels que vous
+avez toujours portés en mon endroit (pour laquelle raison je ne
+puis vous répondre autrement que je ne pense et que ma conscience me
+conduit), je proteste par-devant vous que je vous ai toujours aimé et
+continuerai, tant que je vivrai, à vous aimer comme mon père par
+nature; et si vous voulez mieux connaître l'amour que je vous porte,
+assurez-vous qu'autant vous avez en vous, autant vous méritez, autant je
+vous aime, et pas davantage.» Le père, mécontent de cette réponse,
+maria ses deux filles aînées, l'une à Henninus, duc de Cornouailles, et
+l'autre à Magtanus, duc d'Albanie, les faisant héritières de ses États,
+après sa mort, et leur en remettant dès lors la moitié entre les mains.
+Il ne réserva rien pour Cordélia. Mais il arriva qu'Aganippus, un des
+douze rois qui gouvernaient alors la Gaule, ayant entendu parler de la
+beauté et du mérite de cette princesse, la demanda en mariage; à quoi
+l'on répondit qu'elle était sans dot, tout ayant été assuré à ses deux
+soeurs; Aganippus insista, obtint Cordélia et l'emmena dans ses États.
+
+Cependant les deux gendres de Leir, commençant à trouver qu'il régnait
+trop longtemps, s'emparèrent à main armée de ce qu'il s'était réservé,
+lui assignant seulement un revenu pour vivre et soutenir son rang; ce
+revenu fut encore graduellement diminué, et ce qui causa à Leir le
+plus de douleur, cela se fit avec une extrême dureté de la part de ses
+filles, qui semblaient penser que tout «ce qu'avait leur père était
+de trop, si petit que cela fût jamais; si bien qu'allant de l'une à
+l'autre, Leir arriva à cette misère qu'elles lui accordaient à peine un
+serviteur pour être à ses ordres.» Le vieux roi, désespéré, s'enfuit du
+pays et se réfugia dans la Gaule, où Cordélia et son mari le reçurent
+avec de grands honneurs; ils levèrent une armée et équipèrent une
+flotte pour le reconduire dans ses États, dont il promit la succession
+à Cordélia, qui accompagnait son père et son mari dans cette expédition.
+Les deux ducs ayant été tués et leurs armées défaites dans une bataille
+que leur livra Aganippus, Leir remonta sur le trône et mourut au bout de
+deux ans, quarante ans après son premier avénement. Cordélia lui succéda
+et régna cinq ans; mais dans l'intervalle, son mari étant mort, les
+fils de ses soeurs, Margan et Cunedag, se soulevèrent contre elle, la
+vainquirent et l'enfermèrent dans une prison, où, «comme c'était une
+femme d'un courage mâle,» désespérant de recouvrer sa liberté, elle prit
+le parti de se tuer[1].
+
+[Note 1: _Chroniques de Hollinshed, Hist. of England_, liv. II, ch.
+V, t. I, p. 12.]
+
+Ce récit de Hollinshed est emprunté à Geoffroi de Monmouth, qui a
+probablement bâti l'histoire de Leir sur une anecdote d'Ina, roi des
+Saxons, et sur la réponse de la plus «jeune et de la plus sage des
+filles» de ce roi, qui, dans une situation pareille à celle de Cordélia,
+répond de même à son père que, bien qu'elle l'aime, l'honore et révère
+autant que le demandent au plus haut degré la nature et le devoir
+filial, cependant elle pense qu'il pourra lui arriver un jour d'aimer
+encore plus ardemment son mari, avec qui, par les commandements de Dieu,
+elle ne doit faire qu'une même chair, et pour qui elle doit quitter
+père, mère, etc. Il ne paraît pas qu'Ina ait désapprouvé le «sage dire»
+de sa fille; et la suite de l'histoire de Cordélia est probablement un
+développement que l'imagination des chroniqueurs aura fondé sur cette
+première donnée. Quoi qu'il en soit, la colère et les malheurs du roi
+Lear avaient, avant Shakspeare, trouvé place dans plusieurs poëmes, et
+fait le sujet d'une pièce de théâtre et de plusieurs ballades. Dans une
+de ces ballades, rapportée par Johnson sous le titre de: _A lamentable
+song of the death of king Leir and his three daughters_, Lear, comme
+dans la tragédie, devient fou, et Cordélia ayant été tuée dans la
+bataille, que gagnent cependant les troupes du roi de France, son père
+meurt de douleur sur son corps, et ses soeurs sont condamnées à mort par
+le jugement «des lords et nobles du royaume.» Soit que la ballade ait
+précédé ou non la tragédie de Shakspeare, il est très-probable que
+l'auteur de la ballade et le poëte dramatique ont puisé dans une source
+commune, et que ce n'est pas sans quelque autorité que Shakspeare, dans
+son dénoûment, s'est écarté des chroniques qui donnent la victoire à
+Cordélia. Ce dénoûment a été changé par Tatel, et Cordélia rétablie dans
+ses droits. La pièce est demeurée au théâtre sous cette seconde forme,
+à la grande satisfaction de Johnson, et, dit M. Steevens, «des
+dernières galeries» _(upper gallery)_. Addison s'est prononcé contre ce
+changement.
+
+Quant à l'épisode du comte de Glocester, Shakspeare l'a imité de
+l'aventure d'un roi de Paphlagonie, racontée dans l'_Arcadia_ de Sidney;
+seulement, dans le récit original, c'est le bâtard lui-même qui fait
+arracher les yeux à son père, et le réduit à une condition semblable à
+celle de Lear. Léonatus, le fils légitime, qui, condamné à mort, avait
+été forcé de chercher du service dans une armée étrangère, apprenant les
+malheurs de son père, abandonne tout au moment où ses services allaient
+lui procurer un grade élevé, pour venir, au risque de sa vie, partager
+et secourir la misère du vieux roi. Celui-ci, remis sur son trône par le
+secours de ses amis, meurt de joie en couronnant son fils Léonatus; et
+Plexirtus, le bâtard, par un hypocrite repentir, parvient à désarmer la
+colère de son frère.
+
+Il est évident que la situation du roi Lear et celle du roi de
+Paphlagonie, tous deux persécutés par les enfants qu'ils ont préférés,
+et secourus par celui qu'ils ont rejeté, ont frappé Shakspeare comme
+devant entrer dans un même sujet, parce qu'elles appartenaient à une
+même idée. Ceux qui lui ont reproché d'avoir ainsi altéré la simplicité
+de son action ont prononcé d'après leur système, sans prendre la peine
+d'examiner celui de l'auteur qu'ils critiquaient. On pourrait leur
+répondre, même en parlant des règles qu'ils veulent imposer, que
+l'amour des deux femmes pour Edmond qui sert à amener leur punition, et
+l'intervention d'Edgar dans cette portion du dénoûment, suffisent pour
+absoudre la pièce du reproche de duplicité d'action; car, pourvu que
+tout vienne se réunir dans un même noeud facile à saisir, la simplicité
+de la marche d'une action dépend beaucoup moins du nombre des intérêts
+et des personnages qui y concourent que du jeu naturel et clair des
+ressorts qui la font mouvoir. Mais, de plus, il ne faut jamais oublier
+que l'unité, pour Shakspeare, consiste dans une idée dominante qui, se
+reproduisant sous diverses formes, ramène, continue, redouble sans cesse
+la même impression. Ainsi comme, dans _Macbeth_, le poëte montre l'homme
+aux prises avec les passions du crime, de même dans _le Roi Lear_, il le
+fait voir aux prises avec le malheur, dont l'action se modifie selon les
+divers caractères des individus qui le subissent. Le premier spectacle
+qu'il nous offre, c'est dans Cordélia, Kent, Edgar, le malheur de la
+vertu ou de l'innocence persécutée. Vient ensuite le malheur de
+ceux qui, par leur passion ou leur aveuglement, se sont rendus les
+instruments de l'injustice, Lear et Glocester; et c'est sur eux que
+porte l'effort de la pitié. Quant aux scélérats, on ne doit point
+les voir souffrir; le spectacle de leur malheur serait troublé par le
+souvenir de leur crime: ils ne peuvent avoir de punition que par la
+mort.
+
+De ces cinq personnages soumis à l'action du malheur, Cordélia, figure
+céleste, plane presque invisible et à demi voilée sur la composition
+qu'elle remplit de sa présence, bien qu'elle en soit presque toujours
+absente. Elle souffre, et ne se plaint ni ne se défend jamais; elle
+agit, mais son action ne se montre que par les résultats; tranquille
+sur son propre sort, réservée et contenue dans ses sentiments les plus
+légitimes, elle passe et disparaît comme l'habitant d'un monde meilleur,
+qui a traversé notre monde sans subir le mouvement terrestre.
+
+Kent et Edgar ont chacun une physionomie très-prononcée: le premier est,
+ainsi que Cordélia, victime de son devoir: le second n'intéresse d'abord
+que par son innocence; entré dans le malheur en même temps, pour ainsi
+dire, que dans la vie, également neuf à l'un et à l'autre, Edgar s'y
+déploie graduellement, les apprend à la fois, et découvre en lui-même,
+selon le besoin, les qualités dont il est doué; à mesure qu'il avance,
+s'augmentent et ses devoirs, et ses difficultés, et son importance: il
+grandit et devient un homme; mais en même temps, il apprend combien il
+en coûte; et il reconnaît à la fin, en le soutenant avec noblesse et
+courage, tout le poids du fardeau qu'il avait porté d'abord presque avec
+gaieté. Kent, au contraire, vieillard sage et ferme, a, dès le premier
+moment, tout su, tout prévu; dès qu'il entre en action, sa marche est
+arrêtée, son but fixé. Ce n'est point, comme Edgar, la nécessité qui
+le pousse, le hasard qui vient à sa rencontre; c'est sa volonté qui
+le détermine; rien ne la change ni ne la trouble; et le spectacle du
+malheur auquel il se dévoue lui arrache à peine une exclamation de
+douleur.
+
+Lear et Glocester, dans une situation analogue, en reçoivent une
+impression qui correspond à leurs divers caractères. Lear, impétueux,
+irritable, gâté par le pouvoir, par l'habitude et le besoin de
+l'admiration, se révolte et contre sa situation et contre sa propre
+conviction; il ne peut croire à ce qu'il sait; sa raison n'y résiste
+pas: il devient fou. Glocester, naturellement faible, succombe à la
+misère, et ne résiste pas davantage à la joie: il meurt en reconnaissant
+Edgar. Si Cordélia vivait, Lear retrouverait encore la force de vivre;
+il se brise par l'effort de sa douleur.
+
+A travers la confusion des incidents et la brutalité des moeurs,
+l'intérêt et le pathétique n'ont peut-être jamais été portés plus loin
+que dans cette tragédie. Le temps où Shakspeare a pris son action semble
+l'avoir affranchi de toute forme convenue; et de même qu'il ne s'est
+point inquiété de placer, huit cents ans avant Jésus-Christ, un roi de
+France, un duc d'Albanie, un duc de Cornouailles, etc., il ne s'est pas
+préoccupé de la nécessité de rapporter le langage et les personnages
+à une époque déterminée; la seule trace d'une intention qu'on puisse
+remarquer dans la couleur générale du style de la pièce, c'est le
+vague et l'incertitude des constructions grammaticales, qui semblent
+appartenir à une langue encore tout à fait dans l'enfance; en même temps
+un assez grand nombre d'expressions rapprochées du français indiquent
+une époque, sinon correspondante à celle où est supposé exister le roi
+Lear, du moins fort antérieure à celle où écrivait Shakspeare.
+
+Le roi Lear de Shakspeare fut joué pour la première fois en 1606, au
+moment de Noël. La première édition est de 1608, et porte ce titre:
+«Véritable Chronique et Histoire de la Vie et de la Mort du Roi Lear et
+de ses Trois Filles, par M. William Shakspeare. Avec la Vie infortunée
+d'Edgar, Fils et Héritier du Comte de Glocester, et son Déguisement sous
+le nom de Tom de Bedlam:--Comme elle a été jouée devant la Majesté du
+Roi, à White Hall, le soir de Saint-Étienne, pendant les Fêtes de Noël,
+par les Acteurs de Sa Majesté, jouant ordinairement au Globe, près de la
+Banque.»
+
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+ LEAR, roi de la Grande-Bretagne.
+ LE ROI DE FRANCE.
+ LE DUC DE BOURGOGNE.
+ LE DUC DE CORNOUAILLES.
+ LE DUC D'ALBANIE.
+ LE COMTE DE GLOCESTER.
+ LE COMTE DE KENT.
+ EDGAR, fils de Glocester.
+ EDMOND, fils bâtard de Glocester.
+ CURAN, courtisan.
+ UN VIEILLARD, vassal de Glocester.
+ UN MÉDECIN.
+ LE FOU du roi Lear.
+ OSWALD, intendant de Gonerille.
+ UN OFFICIER employé par Edmond.
+ UN GENTILHOMME attaché à Cordélia.
+ UN HÉRAUT.
+ SERVITEURS du duc de Cornouailles.
+ GONÈRILLE,
+ RÉGANE,
+ CORDÉLIA, filles du roi Lear.
+ CHEVALIERS DE LA SUITE DU ROI LEAR, OFFICIERS, MESSAGERS, SOLDATS ET
+ SERVITEURS.
+
+La scène est dans la Grande-Bretagne.
+
+
+
+
+ ACTE PREMIER
+
+
+SCÈNE I
+
+Salle d'apparat dans le palais du roi Lear.
+
+_Entrent_ KENT, GLOCESTER, EDMOND.
+
+
+KENT.--J'avais toujours cru au roi plus d'affection pour le duc
+d'Albanie que pour le duc de Cornouailles.
+
+GLOCESTER.--C'est ce qui nous avait toujours paru; mais aujourd'hui,
+dans le partage de son royaume, rien n'indique quel est celui des deux
+ducs qu'il préfère: l'égalité y est si exactement observée, qu'avec
+toute l'attention possible on ne pourrait faire un choix entre les deux
+parts.
+
+KENT.--N'est-ce pas là votre fils, milord?
+
+GLOCESTER.--Son éducation, seigneur, a été à ma charge; et j'ai tant de
+fois rougi de le reconnaître, qu'à la fin je m'y suis endurci.
+
+KENT.--Je ne saurais concevoir...
+
+GLOCESTER.--C'est ce qu'a très-bien su faire, seigneur, la mère de ce
+jeune homme: aussi son ventre en a-t-il grossi, et elle s'est trouvée
+avoir un fils dans son berceau avant d'avoir un mari dans son lit.
+Maintenant entrevoyez-vous la faute?
+
+KENT.--Je ne voudrais pas que cette faute n'eût pas été commise, puisque
+l'issue en a si bien tourné.
+
+GLOCESTER.--Mais c'est que j'ai aussi, seigneur, un fils légitime qui
+est l'aîné de celui-ci de quelques années, et qui cependant ne m'est pas
+plus cher. Le petit drôle est arrivé, à la vérité, un peu insolemment
+dans ce monde avant qu'on l'y appelât; mais sa mère était belle; j'ai
+eu ma foi du plaisir à le faire, et il faut bien le reconnaître, le
+coquin[2]!--Edmond, connaissez-vous ce noble gentilhomme?
+
+[Note 2: _The whoreson_.]
+
+EDMOND.--Non, milord.
+
+GLOCESTER.--C'est le lord de Kent.--Souvenez-vous-en comme d'un de mes
+plus honorables amis.
+
+EDMOND.--Je prie Votre Seigneurie de me croire à son service.
+
+KENT.--Je vous aimerai certainement et chercherai à faire avec vous plus
+ample connaissance.
+
+EDMOND.--Seigneur, je mettrai mes soins à mériter votre estime.
+
+GLOCESTER.--Il a été neuf ans hors du pays, et il faudra qu'il s'absente
+encore. _(Trompettes au dehors.)_--Voici le roi qui arrive.
+
+(Entrent Lear, le duc de Cornouailles, le duc d'Albanie, Gonerille,
+Régane, Cordélia; suite.)
+
+LEAR.--Glocester, vous accompagnerez le roi de France et le duc de
+Bourgogne.
+
+GLOCESTER.--Je vais m'y rendre, mon souverain.
+
+(Il sort.)
+
+LEAR.--Nous cependant, nous allons manifester ici nos plus secrètes
+résolutions. Qu'on place la carte sous mes yeux. Sachez que nous avons
+divisé notre royaume en trois parts, étant fermement résolu de soulager
+notre vieillesse de tout souci et affaire pour en charger de plus jeunes
+forces, et nous traîner vers la mort délivré de tout fardeau.--Notre
+fils de Cornouailles, et vous qui ne nous êtes pas moins attaché, notre
+fils d'Albanie, nous sommes déterminés à régler publiquement, dès cet
+instant, la dot de chacune de nos filles, afin de prévenir par là tous
+débats dans l'avenir. L'amour retient depuis longtemps dans notre cour
+le roi de France et le duc de Bourgogne, rivaux illustres pour
+l'amour de notre plus jeune fille: je vais ici répondre à leur
+demande.--Dites-moi, mes filles (puisque nous voulons maintenant nous
+dépouiller tout à la fois de l'autorité, des soins de l'État et de tout
+intérêt de propriété), quelle est celle de vous dont nous pourrons
+nous dire le plus aimé, afin que notre libéralité s'exerce avec plus
+d'étendue là où elle sera sollicitée par des mérites plus grands?--Vous,
+Gonerille, notre aînée, parlez la première.
+
+GONÈRILLE.--Je vous aime, seigneur, de plus d'amour que n'en peuvent
+exprimer les paroles; plus chèrement que la vue, l'espace et la liberté;
+au delà de tout ce qui existe de précieux, de riche ou de rare. Je vous
+aime à l'égal de la vie accompagnée de bonheur, de santé, de beauté, de
+grandeur. Je vous aime autant qu'un enfant ait jamais aimé, qu'un père
+l'ait jamais été. Trouvez un amour que l'haleine ne puisse suffire, et
+les paroles parvenir à exprimer; eh bien! je vous aime encore davantage.
+
+CORDÉLIA, à _part_.--Que pourra faire Cordélia? Aimer et se taire.
+
+LEAR.--Depuis cette ligne éloignée jusqu'à celle-ci, toute cette
+enceinte riche d'ombrageuses forêts, de campagnes et de rivières
+abondantes, de champs aux vastes limites, nous t'en faisons maîtresse,
+qu'elle soit à jamais assurée à votre prospérité, à toi et au duc
+d'Albanie.--Que répond notre seconde fille, notre bien-aimée Régane,
+l'épouse de Cornouailles? Parle.
+
+RÉGANE.--Je suis faite du même métal que ma soeur, et je m'estime à
+sa valeur. Dans la sincérité de mon coeur, je trouve qu'elle a défini
+précisément l'amour que je ressens: seulement elle n'a pas été assez
+loin; car moi, je me déclare ennemie de toutes les autres joies
+contenues dans le domaine des sentiments les plus précieux, et ne puis
+trouver de félicité que dans l'affection de Votre chère Majesté.
+
+CORDÉLIA, _à part_.--Ah! pauvre Cordélia! Mais non, cependant, puisque
+je suis sûre que mon amour est plus riche que ma langue.
+
+LEAR, _à Régane_.--Toi et les tiens vous posséderez héréditairement ce
+grand tiers de notre beau royaume, portion égale en étendue, en valeur,
+en agrément, à celle que j'ai assurée à Gonerille.--Et vous maintenant,
+qui pour avoir été ma dernière joie n'en fûtes pas la moins chère, vous
+dont les vignobles de la France et le lait de la Bourgogne sollicitent à
+l'envi les jeunes amours, qu'avez-vous à dire qui puisse vous attirer un
+troisième lot, plus riche encore que celui de vos soeurs? Parlez.
+
+CORDÉLIA.--Rien, seigneur.
+
+LEAR.--Rien?
+
+CORDÉLIA.--Rien.
+
+LEAR.--Rien ne peut venir de rien, parlez donc.
+
+CORDÉLIA.--Malheureuse que je suis, je ne puis élever mon coeur jusque
+sur mes lèvres. J'aime Votre Majesté comme je le dois, ni plus ni moins.
+
+LEAR.--Comment, comment, Cordélia? Corrigez un peu votre réponse, de
+peur qu'elle ne ruine votre fortune.
+
+CORDÉLIA.--Mon bon seigneur, vous m'avez donné le jour, vous m'avez
+élevée, vous m'avez aimée: je vous rends en retour tous les devoirs qui
+me sont justement imposés; je vous obéis, je vous aime et vous révère
+autant qu'il est possible. Mais pourquoi mes soeurs ont-elles des maris,
+si elles disent n'aimer au monde que vous? Il peut arriver, quand je me
+marierai, que l'époux dont la main recevra ma foi emporte la moitié de
+ma tendresse, la moitié de mes soins et de mes devoirs. Sûrement je ne
+me marierai jamais comme mes soeurs, pour n'aimer au monde que mon père.
+
+LEAR.--Mais dis-tu ceci du fond du coeur?
+
+CORDÉLIA.--Oui, mon bon seigneur.
+
+LEAR.--Si jeune et si peu tendre!
+
+CORDÉLIA.--Si jeune et si vraie, mon seigneur.
+
+LEAR.--A la bonne heure. Que ta véracité soit donc ta dot; car, par les
+rayons sacrés du soleil, par les mystères d'Hécate et de la Nuit, par
+les influences de ces globes célestes par lesquels nous existons et nous
+mourons, j'abjure ici tous mes sentiments paternels, tous les liens,
+tous les droits du sang, et je te tiens de ce moment et à jamais pour
+étrangère à mon coeur et à moi. Le Scythe barbare, et celui qui fait de
+ses enfants l'aliment dont il assouvit sa faim, seront aussi proches de
+mon coeur, de ma pitié et de mes secours, que toi qui as été ma fille.
+
+KENT.--Mon bon maître...
+
+LEAR.--Taisez-vous, Kent; ne vous mettez point entre le dragon et sa
+colère. Je l'ai aimée plus que personne, et je voulais confier mon
+repos aux soins de sa tendresse.--Sors d'ici, et ne te présente pas à ma
+vue.--Puissé-je trouver la paix dans le tombeau, comme je lui retire
+ici le coeur de son père!--Qu'on fasse venir le roi de
+France.--M'obéit-on?--Appelez le duc de Bourgogne.--Cornouailles,
+Albanie, avec la dot de mes filles acceptez encore ce tiers. Que cet
+orgueil qu'elle appelle franchise serve à la marier. Je vous investis en
+commun de ma puissance, de mon rang, et de ces vastes prérogatives qui
+accompagnent la majesté royale. Nous et cent chevaliers que nous nous
+réservons, entretenus à vos frais, nous vivrons alternativement durant
+un mois chez chacun de vous, retenant seulement le nom de roi et
+les titres qui s'y rattachent. Nous vous abandonnons, fils chéris,
+l'autorité, les revenus et le soin de régler _tout_ le reste, et, pour
+le prouver, partagez entre vous cette couronne. _(Il leur donne sa
+couronne_.)
+
+KENT.--Royal Lear, vous que j'ai toujours honoré comme mon roi, aimé
+comme mon père, suivi comme mon maître, et rappelé dans mes prières
+comme mon puissant patron...
+
+LEAR.--L'arc est bandé et tiré; évite le trait.
+
+KENT.--Qu'il tombe sur moi, dût le fer pénétrer dans la région de mon
+coeur! Kent peut manquer au respect quand Lear devient insensé.--Que me
+feras-tu, vieillard?--Penses-tu que le devoir puisse craindre de parler
+quand le devoir fléchit devant la flatterie? L'honneur est tenu à la
+franchise, quand la majesté souveraine s'abaisse à la démence. Rétracte
+ton arrêt; répare, par une plus mûre délibération, ta monstrueuse
+précipitation. Que ma vie réponde ici de mon jugement: ta plus jeune
+fille n'est pas celle qui t'aime le moins; ce ne sont pas des coeurs
+vides, ceux dont le son peu élevé ne retentit point d'un bruit creux.
+
+LEAR.--Kent, sur ta vie, pas un mot de plus.
+
+KENT.--Je n'ai jamais regardé ma vie que comme un pion[3] à hasarder
+contre tes ennemis; je ne crains pas de la perdre, si c'est pour te
+sauver.
+
+LEAR, _en colère_.--Ote-toi de ma vue.
+
+KENT.--Regardes-y mieux, Lear, et laisse-moi demeurer devant tes yeux
+comme leur fidèle point de vue[4].
+
+[Note 3: _Pawn_, pion, allusion aux pièces de l'échiquier.]
+
+[Note 4: _See better, Lear, and let me here remain the true blank
+of thine eye_. Il y a lieu de soupçonner ici un jeu de mots sur le mot
+_blank_, blanc des yeux, ou _blank_, but. Il ne pouvait être rendu dans
+une traduction littérale.]
+
+LEAR.--Cette fois, par Apollon!...
+
+KENT.--Cette fois, par Apollon, ô roi, tu prends le nom de tes dieux en
+vain.
+
+LEAR, _mettant la main sur son épée_.--Vassal! mécréant!
+
+ALBANIE ET CORNOUAILLES.--Cher seigneur, arrêtez.
+
+KENT.--Continue, tue ton médecin, et donne le salaire à ta funeste
+maladie. Révoque tes dons, ou, tant que mes cris pourront s'échapper de
+ma poitrine, je te dirai que tu fais mal.
+
+LEAR.--Écoute-moi, faux traître, sur ton allégeance, écoute-moi: comme
+tu as tenté de nous faire violer notre serment, ce que nous n'avons
+encore jamais osé, et que les efforts de ton orgueil ont voulu se placer
+entre notre arrêt et notre pouvoir, ce que notre caractère ni notre rang
+ne nous permettent pas d'endurer, notre pouvoir ayant son plein effet,
+tu vas recevoir la récompense qui t'est due. Nous t'accordons cinq
+jours pour arranger tes affaires de manière à te mettre à couvert
+des détresses de ce monde; le sixième, tourne à notre royaume ton dos
+détesté; si, le dixième de ceux qui suivront, ton corps proscrit est
+trouvé dans l'étendue de notre domination, ce moment sera celui de ta
+mort. Va-t'en; par Jupiter! cet arrêt ne sera pas révoqué.
+
+KENT.--Adieu, roi. Puisque c'est ainsi que tu te montres, la liberté
+vit loin d'ici, et l'exil est ici. _(A Cordélia_.)--Jeune fille, que les
+dieux te prennent sous leur puissante protection, toi qui penses juste
+et qui as parlé avec tant de sagesse!--_(A Régane et Gonerille_.) Vous,
+puissent vos actions justifier vos magnifiques discours, afin que de ces
+paroles d'affection puissent naître des effets salutaires!--C'est ainsi,
+princes, que Kent vous fait à tous ses adieux. Il va continuer son
+ancienne conduite dans un pays nouveau.
+
+(Il sort.)
+
+(Rentre Glocester, avec le roi de France, le duc de Bourgogne, et leur
+suite.)
+
+GLOCESTER.--Voici, mon noble maître, le roi de France et le duc de
+Bourgogne.
+
+LEAR.--Mon seigneur de Bourgogne, c'est à vous que nous adresserons le
+premier la parole, vous qui vous êtes déclaré le rival du roi dans
+la recherche de notre fille: quel est le moins que vous me demandiez
+actuellement pour sa dot, si je ne veux voir cesser vos poursuites
+amoureuses?
+
+LE DUC DE BOURGOGNE.--Royale Majesté, je ne demande rien de plus que ce
+que m'a offert Votre Grandeur, et vous ne voudrez pas m'offrir moins.
+
+LEAR.--Très-noble duc de Bourgogne, tant qu'elle nous fut chère, nous
+l'avions estimée à cette valeur; mais aujourd'hui elle est déchue de
+son prix.--Seigneur, la voilà devant vous: si quelque chose dans cette
+petite personne trompeuse, ou sa personne entière avec notre déplaisir
+par-dessus le marché, et rien de plus, paraît suffisamment agréable à
+Votre Seigneurie, la voilà, elle est à vous.
+
+LE DUC DE BOURGOGNE.--Je ne sais que répondre.
+
+LEAR.--Telle qu'elle est avec ses défauts, sans amis, tout récemment
+adoptée par ma haine, dotée de ma malédiction, et tenue pour étrangère
+par mon serment, voulez-vous, seigneur, la prendre ou la laisser?
+
+LE DUC DE BOURGOGNE.--Pardonnez, seigneur roi; mais un choix ne se
+détermine pas sur de pareilles conditions.
+
+LEAR.--Laissez-la donc, seigneur; car, par le maître qui m'a fait, je
+vous ai dit toute sa fortune.--_(Au roi de France.)_ Pour vous, grand
+roi, je ne voudrais pas abuser de votre amour au point de vous unir à ce
+que je hais: ainsi, je vous en conjure, tournez votre inclination vers
+quelque autre objet qui en soit plus digne qu'une malheureuse que la
+nature a presque honte d'avouer pour sienne.
+
+LE ROI DE FRANCE.--C'est quelque chose de bien étrange, que celle
+qui était, il n'y a qu'un moment encore, le premier objet de votre
+affection, le sujet de vos louanges, le baume de votre vieillesse, ce
+que vous aviez de meilleur et de plus cher, ait pu, dans l'espace d'un
+clin d'oeil, commettre une action assez monstrueuse pour être dépouillée
+de tous les replis de votre faveur! Sans doute il faut que son offense
+blesse la nature à tel point qu'elle en devienne un monstre; ou bien
+l'affection que vous lui aviez témoignée devient une tache pour Votre
+Majesté, ce que ma raison ne saurait m'obliger de croire sans le secours
+d'un miracle.
+
+CORDÉLIA, _à son père.--Je_ supplie Votre Majesté, bien que je manque
+de cet art onctueux et poli de parler sans avoir dessein d'accomplir,
+puisque je veux exécuter mes bonnes intentions avant d'en parler, de
+vouloir bien déclarer que ce n'est point une tache de vice, un meurtre
+ou une souillure, ni une action contre la chasteté, ni une démarche
+déshonorante, qui m'a privée de votre faveur et de vos bonnes grâces,
+mais que c'est pour n'avoir pas possédé, et c'est là ma richesse, cet
+oeil qui sollicite toujours, et cette langue que je me félicite de ne
+pas avoir, quoique pour ne l'avoir pas j'aie perdu votre tendresse.
+
+LEAR.--Il vaudrait mieux pour toi n'être jamais née que de n'avoir pas
+su me plaire davantage.
+
+LE ROI DE FRANCE.--N'est-ce que cela? une lenteur naturelle qui souvent
+néglige de raconter l'histoire de ce qu'elle va faire?--Monseigneur de
+Bourgogne, que dites-vous à cette dame? L'amour n'est point l'amour dès
+qu'il s'y mêle des considérations étrangères à son véritable objet. La
+voulez-vous? elle est une dot en elle-même.
+
+LE DUC DE BOURGOGNE, à _Lear_.--Royal Lear, donnez-moi seulement la part
+que vous aviez d'abord offerte de vous-même; et ici, à l'instant même,
+je prends la main de Cordélia comme duchesse de Bourgogne.
+
+LEAR.--Rien; je l'ai juré: je suis inébranlable.
+
+LE DUC DE BOURGOGNE, à _Cordélia_.--Je suis vraiment fâché que vous ayez
+perdu votre père à tel point qu'il vous faille aussi perdre un époux.
+
+CORDÉLIA.--La paix soit avec le duc de Bourgogne. Puisque ces
+considérations de fortune faisaient tout son amour, je ne serai point sa
+femme.
+
+LE ROI DE FRANCE.--Belle Cordélia, toi qui n'en es que plus riche parce
+que tu es pauvre, plus précieuse parce que tu es délaissée, plus aimée
+parce qu'on te méprise, je m'empare de toi et de tes vertus: que le
+droit ne m'en soit pas refusé; je prends ce qu'on rejette.--Dieux,
+dieux! n'est-il pas étrange que leur froid dédain ait donné à mon amour
+l'ardeur d'une brûlante adoration?--Roi, ta fille sans dot, et jetée au
+hasard de mon choix, sera reine de nous, des nôtres, et de notre belle
+France. Tous les ducs de l'humide Bourgogne ne rachèteraient pas de moi
+cette fille si précieuse et si peu appréciée.--Cordélia, fais-leur
+tes adieux malgré leur dureté. Tu perds ce que tu possédais ici pour
+retrouver mieux ailleurs.
+
+LEAR.--Elle est à toi, roi de France; qu'elle t'appartienne; cette fille
+n'est pas à moi, je ne reverrai jamais son visage: ainsi, va-t'en sans
+notre faveur, sans notre affection, sans notre bénédiction.--Venez,
+noble duc de Bourgogne.
+
+(Fanfares.--Sortent Lear, les ducs de Bourgogne, de Cornouailles,
+d'Albanie, Glocester et suite.)
+
+LE ROI DE FRANCE.--Faites vos adieux à vos soeurs.
+
+CORDÉLIA.--Vous, les joyaux de notre père, Cordélia vous quitte les
+yeux baignés de larmes. Je vous connais pour ce que vous êtes, et, comme
+votre soeur, je n'en ai que plus de répugnance à appeler vos défauts par
+leurs noms. Soignez bien notre père; je le confie à vos coeurs qui ont
+professé tant d'amour. Mais, hélas! si j'étais encore dans ses bonnes
+grâces, je voudrais lui donner un meilleur asile. Adieu à toutes les
+deux.
+
+RÉGANE.--Ne nous prescrivez pas notre devoir.
+
+GONERILLE.--Étudiez-vous à contenter votre époux, qui vous a prise quand
+vous étiez à la charité de la fortune. Vous avez été avare de votre
+obéissance, et ce qui en a manqué méritait bien ce qui vous a manqué.
+
+CORDÉLIA.--Le temps développera les replis où se cache l'artifice:
+la honte vient enfin insulter à ceux qui ont des fautes à cacher.
+Puissiez-vous prospérer!
+
+LE ROI DE FRANCE.--Venez, ma belle Cordélia.
+
+(Le roi de France et Cordélia sortent.)
+
+GONERILLE.--Ma soeur, je n'ai pas peu de chose à vous dire sur ce qui
+nous touche de si près toutes les deux. Je crois que mon père doit
+partir d'ici ce soir.
+
+RÉGANE.--Rien n'est plus certain; il va chez vous: le mois prochain ce
+sera notre tour.
+
+GONERILLE.--Vous voyez combien sa vieillesse est pleine d'inconstance,
+et nous venons d'en avoir sous les yeux une assez belle preuve. Il avait
+toujours aimé surtout notre soeur: la pauvreté de sa tête se montre trop
+visiblement dans la manière dont il vient de la chasser.
+
+RÉGANE.--C'est la faiblesse de l'âge. Cependant il n'a jamais su que
+très-médiocrement ce qu'il faisait.
+
+GONERILLE.--Dans son meilleur temps, et dans la plus grande force de son
+jugement, il a toujours été très-inconsidéré. Il faut donc nous attendre
+qu'aux défauts invétérés de son caractère naturel l'âge va joindre
+encore les humeurs capricieuses qu'amène avec elle l'infirme et colère
+vieillesse.
+
+RÉGANE.--Il y a toute apparence que nous aurons à essuyer de lui, par
+moments, des boutades pareilles à celle qui lui a fait bannir Kent.
+
+GONERILLE.--Il est encore occupé à prendre congé du roi de France. Je
+vous en prie, concertons-nous ensemble. Si notre père, avec le caractère
+qu'il a, conserve quelque autorité, cet abandon qu'il vient de nous
+faire ne sera qu'une source d'affronts pour nous.
+
+RÉGANE.--Nous y réfléchirons à loisir.
+
+GONERILLE.--Il faut faire quelque chose, et dans la chaleur du moment.
+
+(Elles sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Une salle dans le château du duc de Glocester.
+
+EDMOND _tenant une lettre_.
+
+
+EDMOND.--Nature, tu es ma divinité; c'est à toi que je dois mon
+obéissance. Pourquoi subirai-je la maladie de la coutume, et
+permettrai-je aux ridicules arrangements des nations de me dépouiller,
+parce que je serai de douze ou quatorze lunes le cadet d'un frère? Mais
+quoi, je suis un bâtard! pourquoi en serais-je méprisable, lorsque mon
+corps est aussi bien proportionné, mon esprit aussi élevé, et ma figure
+aussi régulière que celle du fils d'une honnête dame? Pourquoi donc nous
+insulter de ces mots de vil, de bassesse, de bâtardise? Vils! vils! nous
+qui, dans le vigoureux larcin de la nature, puisons une constitution
+plus forte et des qualités plus énergiques qu'il n'en entre dans un
+lit ennuyé, fatigué et dégoûté, dans la génération d'une tribu entière
+d'imbéciles engendrés entre le sommeil et le réveil! Ainsi donc,
+légitime Edgar, il faut que j'aie vos biens: l'amour de notre père
+appartient au bâtard Edmond comme au légitime Edgar. Légitime! le beau
+mot! A la bonne heure, mon cher légitime; mais si cette lettre réussit
+et que mon invention prospère, le vil Edmond passera par-dessus la
+tête du légitime Edgar.--Je grandis, je prospère! Maintenant, dieux!
+rangez-vous du parti des bâtards.
+
+(Entre Glocester.)
+
+GLOCESTER.--Kent banni de la sorte, et le roi de France parti en
+courroux! et le roi qui s'en va ce soir! qui délaisse son autorité!...
+réduit à sa pension! et tout cela fait bruyamment!--_(Il aperçoit
+Edmond_.) Edmond! Eh bien! quelles nouvelles?
+
+EDMOND, _cachant la lettre_.--Sauf le bon plaisir de Votre Seigneurie,
+aucune.
+
+GLOCESTER.--Pourquoi tant d'empressement à cacher cette lettre?
+
+EDMOND.--Je ne sais aucune nouvelle, seigneur.
+
+GLOCESTER.--Quel est ce papier que vous lisiez?
+
+EDMOND.--Ce n'est rien, seigneur.
+
+GLOCESTER.--Rien? Et pourquoi donc cette terrible promptitude à le faire
+rentrer dans votre poche? Rien n'est pas une qualité qui ait si grand
+besoin de se cacher. Voyons cela; allons, si ce n'est rien, je n'aurai
+pas besoin de lunettes.
+
+EDMOND.--Je vous en conjure, seigneur, excusez-moi; c'est une lettre de
+mon frère que je n'ai pas encore lue en entier; mais j'en ai lu assez
+pour juger qu'elle n'est pas faite pour être mise sous vos yeux.
+
+GLOCESTER.--Donnez-moi cette lettre, monsieur.
+
+EDMOND.--Je commettrai une faute, soit que je vous la refuse, soit que
+je vous la donne. Son contenu, autant que j'en puis juger sur ce que
+j'en ai lu, est blâmable.
+
+GLOCESTER.--Voyons, voyons.
+
+EDMOND.--J'espère, pour la justification de mon frère, qu'il n'a écrit
+cette lettre que pour sonder, pour éprouver ma vertu.
+
+GLOCESTER _lit_.--«Cet assujettissement, ce respect pour la vieillesse,
+rendent la vie amère à ce qu'il y a de meilleur de notre temps; ils nous
+retiennent notre fortune jusqu'à ce que l'âge nous ôte les moyens
+d'en jouir. Je commence à trouver bien sotte et bien débonnaire cette
+soumission à nous laisser opprimer par la tyrannie des vieillards,
+qui gouvernent non parce qu'ils ont la force, mais parce que nous le
+souffrons. Viens me trouver afin que je t'en dise davantage. Si mon
+père voulait dormir jusqu'à ce que je le réveillasse, tu jouirais à
+perpétuité de la moitié de son revenu, et tu vivrais le bien-aimé de
+ton frère Edgar.»--Hom, une conspiration! _Dormir jusqu'à ce que je
+le réveillasse... Tu jouirais de la moitié de son revenu_...--Mon fils
+Edgar! Il a pu trouver une main pour écrire ceci, un coeur et un cerveau
+pour le concevoir!--Quand avez-vous reçu cette lettre? qui vous l'a
+apportée?
+
+EDMOND.--Elle ne m'a point été apportée, seigneur. Voici la ruse qu'on a
+employée: je l'ai trouvée jetée par la fenêtre de mon cabinet.
+
+GLOCESTER.--Vous connaissez ces caractères pour être de votre frère?
+
+EDMOND.--Si c'était une lettre qu'on pût approuver, seigneur, j'oserais
+jurer que c'est son écriture; mais pour celle-ci, je voudrais bien
+croire qu'elle n'est pas de lui.
+
+GLOCESTER.--C'est son écriture!
+
+EDMOND.--Oui, c'est sa main, seigneur; mais j'espère que son coeur n'a
+point de part à ce que contient cet écrit.
+
+GLOCESTER.--Ne vous a-t-il jamais sondé sur cette affaire?
+
+EDMOND.--Jamais, seigneur: seulement, je l'ai souvent entendu soutenir
+qu'il serait à propos, lorsque les enfants sont parvenus à la maturité,
+et que les pères commencent à pencher vers leur déclin, que le père
+devînt le pupille du fils, et le fils administrateur des biens du père.
+
+GLOCESTER.--O scélérat! scélérat! voilà son système dans cette lettre.
+Odieux scélérat! fils dénaturé, exécrable, bête brute! pire encore
+que les bêtes brutes!--Allez, s'il vous plaît, le chercher. Je veux
+m'assurer de sa personne. Le scélérat abominable! où est-il?
+
+EDMOND.--Je ne le sais pas bien, seigneur. Mais si vous consentiez à
+suspendre votre indignation contre mon frère jusqu'à ce que vous pussiez
+tirer de lui des preuves plus certaines de ses intentions, ce serait
+suivre une marche plus sûre: au lieu que si, en procédant violemment
+contre lui, vous veniez à vous méprendre sur ses desseins, ce serait une
+plaie profonde à votre honneur et vous briseriez un coeur soumis. J'ose
+engager ma vie pour lui, et garantir qu'il n'a écrit cette lettre que
+dans la vue d'éprouver mon attachement pour vous, et sans aucun projet
+dangereux.
+
+GLOCESTER.--Le crois-tu?
+
+EDMOND.--Si vous le jugez à propos, je vous placerai en un lieu d'où
+vous pourrez nous entendre conférer ensemble sur cette lettre, et vous
+satisfaire par vos propres oreilles; et cela, pas plus tard que ce soir.
+
+GLOCESTER.--Il ne peut pas être un pareil monstre!
+
+EDMOND.--Il ne l'est sûrement pas.
+
+GLOCESTER.--Pour son père qui l'aime si tendrement, si
+complétement!--Ciel et terre! Edmond, trouvez-le; amenez-le par ici, je
+vous en prie; arrangez les choses selon votre prudence. Je donnerais ma
+fortune pour savoir la vérité.
+
+EDMOND.--Je vais le chercher à l'instant, seigneur. Je conduirai la
+chose comme je trouverai moyen de le faire, et je vous en rendrai
+compte.
+
+GLOCESTER.--Ces dernières éclipses de soleil et de lune ne nous
+présagent rien de bon. La raison peut bien, par les lois de la sagesse
+naturelle, les expliquer d'une ou d'autre manière; mais la nature
+ne s'en trouve pas moins très-souvent victime de leurs fatales
+conséquences. L'amour se refroidit, l'amitié s'éteint, les frères
+se divisent: dans les villes, des révoltes; dans les campagnes, la
+discorde; dans les palais, la trahison; et le noeud qui unit le père et
+le fils, brisé. Mon scélérat rentre dans la prédiction: c'est le fils
+contre le père. Le roi s'écarte du penchant de la nature: c'est le père
+contre l'enfant.--Nous avons vu notre meilleur temps: les machinations,
+les trames obscures, les trahisons, et tous les désordres les
+plus funestes vont nous suivre en nous tourmentant jusqu'à nos
+tombeaux.--Edmond, trouve-moi ce misérable, tu n'y perdras rien; agis
+avec prudence.--Et le noble et fidèle Kent banni! Son crime, c'est la
+probité! Étrange! étrange!
+
+(Il sort.)
+
+EDMOND _seul_.--Voilà bien la singulière impertinence du monde! Notre
+fortune se trouve-t-elle malade, souvent par une plénitude de mauvaise
+conduite, nous accusons de nos désastres le soleil, la lune et les
+étoiles, comme si nous étions infâmes par nécessité, imbéciles par une
+impérieuse volonté du ciel; fripons, voleurs et traîtres, par l'action
+invincible des sphères; ivrognes, menteurs et adultères, par une
+obéissance forcée aux influences des planètes; et que nous ne fissions
+jamais le mal que par la violence d'une impulsion divine. Admirable
+excuse du libertin, que de mettre ses penchants lascifs à la charge
+d'une étoile!--Mon père s'arrangea avec ma mère sous la queue du dragon,
+et ma naissance se trouva dominée par l'_Ursa major_, d'où il s'ensuit
+que je suis brutal et débauché. Bah! j'aurais été ce que je suis quand
+la plus vierge des étoiles du firmament aurait scintillé sur le moment
+qui a fait de moi un bâtard. (_Entre Edgar_.)--Edgar! il arrive à point
+comme la catastrophe d'une vieille comédie. Mon rôle à moi, c'est une
+mélancolie perfide, et un soupir comme ceux de Tom de Bedlam.--Oh! ces
+éclipses nous présageaient ces divisions: _fa, sol, la, mi_[5].
+
+[Note 5: Il paraîtrait qu'on accordait aux dissonances en musique
+une sorte d'influence magique, ou au moins mystérieuse. Les moines qui,
+dans le moyen âge, ont écrit sur la musique, ont dit: Mi _contra_ fa
+_est diabolicus_.]
+
+EDGAR.--Qu'est-ce que c'est, mon frère Edmond? nous voilà dans une
+sérieuse contemplation.
+
+EDMOND.--Je rêvais, mon frère, à une prédiction que j'ai lue l'autre
+jour sur ce qui doit suivre ces éclipses.
+
+EDGAR.--Est-ce que vous vous inquiétez de cela?
+
+EDMOND.--Je vous assure que les effets dont elle parle ne
+s'accomplissent que trop malheureusement.--Des querelles dénaturées
+entre les enfants et les parents, des morts, des famines, des ruptures
+d'anciennes amitiés, des divisions dans l'État, des menaces et des
+malédictions contre le roi et les nobles, des méfiances sans fondement,
+des amis exilés, des cohortes dispersées, des mariages rompus, et je ne
+sais quoi encore.
+
+EDGAR.--Depuis quand êtes-vous devenu sectateur de l'astronomie?
+
+EDMOND.--Allons, allons; quand avez-vous vu mon père pour la dernière
+fois?
+
+EDGAR.--Eh bien! hier au soir.
+
+EDMOND.--Avez-vous causé avec lui?
+
+EDGAR.--Oui, deux heures entières.
+
+EDMOND.--Vous êtes-vous quittés en bonne intelligence? N'avez-vous
+remarqué dans ses paroles ou dans son air aucun signe de mécontentement?
+
+EDGAR.--Aucun.
+
+EDMOND.--Réfléchissez, en quoi vous avez pu l'offenser, et, je vous en
+conjure, évitez sa présence jusqu'à ce qu'un peu de temps ait modéré
+la violence de son ressentiment, si furieux en ce moment, qu'en vous
+faisant du mal il serait à peine apaisé.
+
+EDGAR.--Quelque misérable m'aura calomnié.
+
+EDMOND.--C'est ce que je crains. Je vous en prie, tenez-vous à l'écart
+jusqu'à ce que la fougue de sa colère soit un peu ralentie; et, comme
+je vous le dis, retirez-vous avec moi dans mon appartement: là, je vous
+mettrai à portée d'entendre les discours de mon père. Allez, je vous en
+prie, voilà ma clef; et si vous sortez, sortez armé.
+
+EDGAR.--Armé, mon frère!
+
+EDMOND.--Mon frère, ce que je vous dis est pour le mieux: allez armé.
+Que je ne sois pas un honnête homme si l'on a de bonnes intentions
+à votre égard. Je vous dis ce que j'ai vu et entendu, mais bien
+faiblement, et rien qui approche de la réalité et de l'horreur de la
+chose. De grâce, éloignez-vous.
+
+EDGAR.--Aurai-je bientôt de vos nouvelles?
+
+EDMOND.--Je vais m'employer pour vous dans tout ceci. _(Edgar
+sort_.)--Un père crédule, un frère généreux dont le naturel est si loin
+de toute malice qu'il n'en soupçonne aucune dans autrui, et dont mes
+artifices gouverneront à l'aise la sotte honnêteté: voilà l'affaire. Le
+bien me viendra sinon par ma naissance, du moins par mon esprit. Tout
+m'est bon, si je puis le faire servir à mes vues.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Appartement dans le palais du duc d'Albanie.
+
+GONERILLE, OSWALD.
+
+
+GONERILLE.--Est-il vrai que mon père ait frappé mon écuyer parce qu'il
+réprimandait son fou?
+
+OSWALD.--Oui, madame.
+
+GONERILLE.--Par le jour et la nuit! c'est m'insulter. A chaque instant,
+il s'emporte de façon ou d'autre à quelque énorme sottise qui nous
+met tous en désarroi: je ne l'endurerai pas. Ses chevaliers deviennent
+tapageurs, et lui-même il se fâche contre nous pour la moindre
+chose.--Il va revenir de la chasse; je ne veux pas lui parler. Vous lui
+direz que je suis malade, et vous ferez bien de vous ralentir dans votre
+service auprès de lui: j'en prends sur moi la faute.
+
+OSWALD.--Le voilà qui vient, madame; je l'entends.
+
+(On entend le son des cors.)
+
+GONERILLE.--Mettez dans votre service tout autant d'indifférence et de
+lassitude qu'il vous plaira, vous et vos camarades. Je voudrais qu'il
+s'en plaignît. S'il le trouve mauvais, qu'il aille chez ma soeur, son
+intention, je le sais, et la mienne, s'accordant parfaitement en ce
+point que nous ne voulons pas être maîtrisées. Un vieillard inutile qui
+voudrait encore exercer tous ces pouvoirs qu'il a abandonnés!--Sur ma
+vie, ces vieux radoteurs redeviennent des enfants, et il faut les
+mener par la rigueur: quand ils se voient caressés ils en abusent[6].
+Souvenez-vous de ce que je vous ai dit.
+
+[Note 6: _As flatteries_--_when they are seen abused_. Les
+commentateurs n'ont pu s'accorder sur ce passage, et aucun ne paraît
+l'avoir entendu dans son vrai sens, que je crois être mot à mot
+celui-ci: _puisque les flatteries_ ou _les caresses, quand ils les
+voient ils en abusent_. Cette version serait incontestable s'il y avait
+un second tiret entre _seen_ et _abused_:--_when they are seen_--se
+trouverait ainsi entre deux tirets formant parenthèse; mais le mot
+_are_, qui s'applique en même temps à _seen_ et à _abused_, n'aura
+probablement pas permis d'isoler ainsi cette partie de la phrase où il
+se trouve contenu. Le vague des constructions et des expressions dans
+le _Roi Lear_ oblige souvent de décider sur le sens d'après les
+vraisemblances morales, plutôt que d'après aucune règle ou même aucune
+habitude grammaticale.]
+
+OSWALD.--Très-bien, madame.
+
+GONERILLE.--Et traitez ses chevaliers avec plus de froideur: ne vous
+inquiétez pas de ce qui pourra en arriver. Prévenez vos camarades d'en
+agir de même. Je voudrais trouver en ceci, et j'en viendrai bien à bout,
+une occasion de m'expliquer. Je vais tout à l'heure écrire à ma soeur,
+et lui recommander la même conduite.--Qu'on serve le dîner.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Une salle du palais.
+
+_Entre_ KENT _déguisé_.
+
+
+KENT.--Si je puis seulement réussir à emprunter des accents qui
+déguisent ma voix, il se peut faire que les bonnes intentions qui m'ont
+engagé à déguiser mes traits obtiennent leur plein effet. Maintenant,
+Kent le banni, si tu peux te rendre utile dans ces lieux où tu vis
+condamné, (et puisse-t-il en être ainsi!) ton maître chéri te retrouvera
+plein de zèle.
+
+(Cors de chasse. Lear paraît avec ses chevaliers et sa suite.)
+
+LEAR.--Qu'on ne me fasse pas attendre le dîner une seule minute: allez,
+servez-le. _(Sort un domestique_.)--Ah! ah! qui es-tu, toi?
+
+KENT.--Un homme, seigneur.
+
+LEAR.--Qu'est-ce que tu sais faire? Que veux-tu de nous?
+
+KENT.--Je sais n'être pas au-dessous de ce que je parais; servir
+fidèlement celui qui aura confiance en moi; aimer celui qui est honnête;
+converser avec celui qui est sage et qui parle peu; redouter les
+jugements; me battre quand je ne peux pas faire autrement; et ne pas
+manger de poisson[7].
+
+[Note 7: _And to eat no fish_. Manger du poisson était en
+Angleterre, du temps d'Élisabeth, un signe de catholicisme, et par
+conséquent réprouvé par l'opinion. La phrase populaire pour désigner
+un vrai patriote était: _C'est un honnête homme, il ne mange pas
+de poisson_. Il fallut, pour soutenir les pêcheries, qu'un acte du
+parlement ordonnât pendant quelques mois l'usage du poisson: cela
+s'appela le _carême de Cécil (Cecil's fast)_. Dans _l'Énéide travestie_,
+la sibylle dit à Caron, pour l'engager à passer Énée, qu'il est _Point
+Mazarin_, fort honnête homme.]
+
+LEAR.--Qui es-tu?
+
+KENT.--Un très-honnête garçon, aussi pauvre que le roi.
+
+LEAR.--Si tu es aussi pauvre pour un sujet qu'il l'est pour un roi, tu
+es assez pauvre. Que veux-tu?
+
+KENT.--Du service.
+
+LEAR.--Qui voudrais-tu servir?
+
+KENT.--Vous.
+
+LEAR.--Me connais-tu, maraud?
+
+KENT.--Non, seigneur; mais vous avez dans votre physionomie quelque
+chose qui fait que j'aimerais à vous dire: _Mon maître_.
+
+LEAR.--Qu'est-ce que c'est?
+
+KENT.--De l'autorité.
+
+LEAR.--De quel service es-tu capable?
+
+KENT.--Je puis garder d'honnêtes secrets; courir à cheval, à pied; gâter
+une histoire intéressante en la racontant, et rendre platement un simple
+message. Je suis propre à tout ce que peut faire le commun des hommes.
+Ce que j'ai de mieux, c'est l'activité.
+
+LEAR.--Quel âge as-tu?
+
+KENT.--Je ne suis pas assez jeune, seigneur, pour m'amouracher d'une
+femme à l'entendre chanter, ni assez vieux pour en raffoler n'importe
+pour quelle raison. J'ai sur les épaules quelque quarante-huit ans.
+
+LEAR.--Suis-moi, tu vas me servir: si après le dîner tu ne me déplais
+pas plus qu'à présent, je ne te congédierai pas de sitôt.--Le dîner,
+holà! le dîner.--Où est mon petit drôle, mon fou? Allez me chercher mon
+fou. _(Entre Oswald_.)--Eh! vous, l'ami, où est ma fille?
+
+OSWALD.--Avec votre permission...
+
+(Il sort.)
+
+LEAR.--Qu'est-ce qu'il a dit là? Rappelez-moi ce manant.--Où est mon
+fou? Holà! je crois que tout dort ici.--Eh bien! où est-il donc ce
+métis?
+
+UN CHEVALIER.--Il dit, seigneur, que votre fille ne se porte pas bien.
+
+LEAR.--Pourquoi ce gredin-là n'est-il pas revenu sur ses pas quand je
+l'ai appelé?
+
+LE CHEVALIER.--Seigneur, il m'a déclaré tout bonnement qu'il ne le
+voulait pas.
+
+LEAR.--Qu'il ne le voulait pas!
+
+LE CHEVALIER.--Seigneur, je ne sais pas quelle en est la raison; mais,
+à mon avis, Votre Grandeur n'est pas accueillie avec cette affection
+respectueuse qu'on avait coutume de vous montrer. J'aperçois une grande
+diminution de bienveillance chez tous les gens de la maison, aussi bien
+que chez le duc lui-même et chez votre fille.
+
+LEAR.--Vraiment! le penses-tu?
+
+LE CHEVALIER.--Je vous prie de me pardonner, seigneur, si je me suis
+trompé; mais mon devoir ne peut se taire quand je crois Votre Majesté
+offensée.
+
+LEAR.--Tu ne fais que me rappeler mes propres idées. Je me suis bien
+aperçu depuis peu de beaucoup de négligence; mais j'étais disposé plutôt
+à m'accuser moi-même d'une exigence trop soupçonneuse, qu'à y voir
+une conduite et une intention désobligeantes. J'y regarderai de plus
+près.--Mais où est mon fou? Je ne l'ai pas vu depuis deux jours.
+
+LE CHEVALIER.--Depuis que ma jeune maîtresse est partie pour la France,
+seigneur, votre fou a bien dépéri.
+
+LEAR.--En voilà assez là-dessus. Je l'ai bien remarqué. Allez, et dites
+à ma fille que je veux lui parler. _(Sort un chevalier.)_--Vous, allez
+me chercher mon fou. _(Sort un chevalier; rentre Oswald_.)--Eh! vous,
+l'ami! l'ami! approchez. Qui suis-je, s'il vous plaît?
+
+OSWALD.--Le père de ma maîtresse.
+
+LEAR.--Le père de ma maîtresse! et vous le valet de votre maître. Chien
+de bâtard! esclave! mâtin!
+
+OSWALD.--Je ne suis rien de tout cela: je vous demande pardon, seigneur.
+
+LEAR.--Je crois que tu t'avises de me regarder en face, insolent!
+
+(Il le frappe.)
+
+OSWALD.--Je ne veux pas être battu, seigneur.
+
+KENT.--Ni donner du nez en terre non plus, mauvais joueur de ballon[8].
+
+[Note 8: _Base foot-ball player_. Allusion aux mauvais joueurs de
+ballon, à qui le pied manque en courant.]
+
+(Il le prend par les jambes et le renverse.)
+
+LEAR.--Je te remercie, ami; tu me rends service, et je t'aimerai.
+
+KENT.--Allons, relevez-vous, mon maître, et dehors. Je vous apprendrai
+votre place. Hors d'ici! hors d'ici! Si vous voulez prendre encore la
+mesure d'un lourdaud, restez ici. Mais, dehors! allons, y pensez-vous?
+Dehors!
+
+(Il pousse Oswald dehors.)
+
+LEAR.--Tu es un garçon dévoué; je te remercie. Voilà les arrhes de ton
+service.
+
+(Il lui donne de l'argent.)
+
+(Entre le fou.)
+
+LE FOU, _à Lear_.--Laisse-moi le prendre aussi à mes gages.--Tiens,
+voici ma cape[9].
+
+(Il donne à Kent son bonnet.)
+
+[Note 9: _Coxcomb_, nom du bonnet que portaient les fous, parce
+qu'il était surmonté d'une crête de coq, _cock's comb_.]
+
+LEAR.--Eh bien! pauvre petit, comment vas-tu?
+
+LE FOU, _à Kent_.--Tu ferais bien de prendre ma cape.
+
+KENT.--Pourquoi, fou?
+
+LE FOU.--Pourquoi? parce que tu prends le parti de celui qui est dans
+la disgrâce. Vraiment, si tu ne sais pas sourire du côté où le vent
+souffle, tu auras bientôt pris froid. Allons, mets ma cape.--Eh! oui,
+cet homme a éloigné de lui deux de ses filles, et a rendu la troisième
+heureuse bien malgré lui. Si tu t'attaches à lui, il faut de toute
+nécessité que tu portes ma cape.--_(A Lear_.) Ma foi, noncle[10], je
+voudrais avoir deux capes et deux filles.
+
+[Note 10: _Nuncle_, par contraction pour _mine uncle_, oncle à moi.]
+
+LEAR.--Pourquoi, mon garçon?
+
+LE FOU.--Si je leur donnais tout mon bien, je garderais pour moi mes
+deux capes. Mais tiens, voilà la mienne; demandes-en une autre à tes
+filles.
+
+LEAR.--Prends garde au fouet, petit drôle.
+
+LE FOU.--La vérité est le dogue qui doit se tenir au chenil, et qu'on
+chasse à coups de fouet; pendant que _Lady_, la chienne braque, peut
+venir nous empester au coin du feu.
+
+LEAR.--C'est une peste pour moi que ce coquin-là.
+
+LE FOU.--Mon cher, je veux t'enseigner une sentence.
+
+LEAR.--Voyons.
+
+LE FOU.--Écoute bien, noncle.
+
+ Aie plus que tu ne montres;
+ Parle moins que tu ne sais;
+ Prête moins que tu n'as;
+ Va plus à cheval qu'à pied;
+ Apprends plus de choses que tu n'en crois;
+ Parie pour un point plus bas que celui qui te vient;
+ Quitte ton verre et ta maîtresse,
+ Et tiens-toi coi dans ta maison;
+ Et tu auras alors
+ Plus de deux dizaines à la vingtaine.
+
+LEAR.--Cela ne signifie rien, fou.
+
+LE FOU.--C'est, en ce cas, comme la harangue d'un avocat sans salaire:
+vous ne m'avez rien donné pour cela. Est-ce que vous ne savez pas tirer
+parti de rien, noncle?
+
+LEAR.--Non, en vérité, mon enfant; on ne peut rien faire de rien.
+
+LE FOU, _à Kent_.--Je t'en prie, dis-lui que c'est à cela que se monte
+le revenu de ses terres; il n'en voudrait pas croire un fou.
+
+LEAR.--Tu es un fou bien mordant.
+
+LE FOU.--Sais-tu, mon garçon, la différence qu'il y a entre un fou
+mordant et un fou débonnaire?
+
+LEAR.--Non, petit; apprends-le moi.
+
+LE FOU.
+
+ Ce lord qui t'a conseillé
+ De te dépouiller de tes domaines,
+ Viens, place-le ici près de moi;
+ Ou bien toi, prends sa place.
+ Le fou débonnaire et le fou mordant
+ Seront aussitôt en présence:
+ L'un ici en habit bigarré,
+ Et on trouvera l'autre là.
+
+LEAR.--Est-ce que tu m'appelles fou, petit?
+
+LE FOU.--Tu as cédé tous les autres titres que tu avais apportés en
+naissant.
+
+KENT.--Ceci n'est pas tout à fait de la folie, seigneur.
+
+LE FOU.--Non, en vérité; les lords et les grands personnages ne veulent
+rien me concéder. Si j'avais un monopole, il leur en faudrait leur part,
+et aux dames aussi: elles ne me laisseront pas les sottises à moi tout
+seul, elles en tireront leur lopin.--Donne-moi un oeuf, noncle, et je te
+donnerai deux couronnes.
+
+LEAR.--Qu'est-ce que ce sera que ces deux couronnes?
+
+LE FOU.--Voilà, quand j'aurai coupé l'oeuf par le milieu et mangé tout
+ce qui est dedans, je te donnerai les deux couronnes de l'oeuf[11].
+Lorsque tu as fendu ta couronne par le milieu, et que tu as donné à
+droite et à gauche les deux moitiés, tu as porté ton âne sur ton dos,
+au milieu de la fange. Tu n'avais guère de cervelle dans la _couronne_
+chauve de ton crâne, lorsque tu as laissé aller ta couronne d'or. Si je
+parle ici comme un fou que je suis, que le premier qui le trouvera soit
+fouetté.
+
+[Note 11: Les extrémités de la coquille de l'oeuf se nomment, en
+anglais, _the crowns of the egg_, les couronnes de l'oeuf.]
+
+(Il chante.)
+
+ Jamais les fous n'ont eu moins de vogue que cette année;
+ Car les sages sont devenus des écervelés;
+ Ils ne savent que faire de leur bon sens,
+ Tant leur conduite est baroque.
+
+LEAR.--Et depuis quand, je vous en prie, êtes-vous si bien fourni de
+chansons, maraud?
+
+LE FOU.--C'est mon usage, noncle, depuis que par ta grâce tes filles
+sont devenues ta mère, quand tu leur as donné les verges et que tu as
+mis bas tes culottes.
+
+(Il chante.)
+
+ Alors, saisies de joie, elles ont pleuré;
+ Et moi, j'ai chanté dans mon chagrin
+ De ce qu'un roi tel que toi jouait à cligne-musette,
+ Et s'allait mettre avec les fous.
+
+Je t'en prie, noncle, prends un maître qui puisse enseigner à ton fou à
+mentir: je voudrais bien apprendre à mentir.
+
+LEAR.--Si vous mentez, vaurien, vous serez fouetté.
+
+LE FOU.--Je me demande quelle parenté tu as avec tes filles. Elles
+veulent qu'on me fouette quand je dis la vérité, et toi tu veux me faire
+fouetter si je mens; et quelquefois encore je suis fouetté pour n'avoir
+rien dit. J'aimerais mieux être tout autre chose qu'un fou, et cependant
+je ne voudrais pas être toi, noncle: tu as rogné ton bon sens des deux
+côtés, sans rien laisser au milieu.--Tiens, voilà une des rognures.
+
+(Entre Gonerille.)
+
+LEAR.--Eh bien! ma fille, pourquoi as-tu mis ton bonnet de travers[12]?
+Depuis quelques jours, je vous trouve un peu trop refrognée.
+
+[Note 12: _What makes frontlet on_? Que fait là ce bandeau sur ton
+front? _Frontlet_ servait, à ce qu'il paraît, métaphoriquement pour
+exprimer l'air de mauvaise humeur.]
+
+LE FOU.--Tu étais un joli garçon, quand tu n'avais pas besoin de
+t'inquiéter si elle fronçait le sourcil; mais aujourd'hui te voilà un
+zéro en chiffres: je vaux mieux que toi maintenant; je suis un fou,
+et toi tu n'es rien.--Allons, par ma foi, je vais tenir ma langue. (_A
+Gonerille_.) Car votre figure me l'ordonne, quoique vous ne disiez rien,
+chut! chut!
+
+ Celui qui ne garde ni mie ni croûte,
+ Las de tout se trouvera pourtant manquer de quelque chose.
+
+(_Montrant Lear_.) C'est une gousse de pois écossés.
+
+GONERILLE.--Seigneur, ce n'est pas seulement votre fou à qui tout est
+permis, mais d'autres encore de votre insolente suite, qui censurent et
+se plaignent à toute heure, élevant sans cesse d'indécents tumultes qui
+ne sauraient se supporter. J'avais pensé que le plus sûr remède était de
+vous faire bien connaître ce qui se passe; mais je commence à craindre,
+d'après ce que vous avez tout récemment dit et fait vous-même, que vous
+ne protégiez cette conduite, et que vous ne l'encouragiez par votre
+approbation: si cela était, un pareil tort ne pourrait échapper à la
+censure, ni laisser dormir les moyens de répression. Peut-être dans
+l'emploi qu'on en ferait pour le rétablissement d'un ordre salutaire,
+vous arriverait-il de recevoir quelque offense dont on aurait honte
+dans tout autre cas, mais qu'on serait alors forcé de regarder comme une
+mesure de prudence.
+
+LE FOU.--Car vous savez, noncle,
+
+ Que le moineau nourrit si longtemps le coucou,
+ Qu'il eut la tête enlevée par les petits.
+
+Ainsi la chandelle s'est éteinte, et nous sommes restés dans
+l'obscurité.
+
+LEAR, _à Gonerille_.--Êtes-vous notre fille?
+
+GONERILLE.--Allons, seigneur, je voudrais vous voir user de cette raison
+solide dont je sais que vous êtes pourvu, et vous défaire de ces humeurs
+qui depuis quelque temps vous rendent tout autre que ce que vous êtes
+naturellement.
+
+LE FOU.--Un âne ne peut-il pas savoir quand c'est la charrette qui
+traîne le cheval?--Dia, hue! cela va bien.
+
+LEAR.--Quelqu'un me connaît-il ici? Ce n'est point là Lear. Lear
+marche-t-il ainsi? parle-t-il ainsi? Que sont devenus ses yeux? Ou
+son intelligence est affaiblie, ou son discernement est en
+léthargie.--Suis-je endormi ou éveillé?--Ah! sûrement il n'en est pas
+ainsi.--Qui pourra me dire qui je suis?--L'ombre de Lear? Je voudrais
+le savoir, car ces marques de souveraineté, ma mémoire, ma raison,
+pourraient à tort me persuader que j'ai eu des filles.
+
+LE FOU.--Qui feront de vous un père obéissant.
+
+LEAR.--Votre nom, ma belle dame?
+
+GONERILLE.--Allons, seigneur, cet étonnement est tout à fait du genre de
+vos autres nouvelles facéties. Je vous conjure, prenez mes intentions
+en bonne part: vieux et respectable comme vous l'êtes, vous devriez
+être sage. Vous gardez ici cent chevaliers et écuyers, tous gens si
+désordonnés, si débauchés et si audacieux, que notre cour, corrompue par
+leur conduite, ressemble à une auberge de tapageurs: leurs excès et leur
+libertinage lui donnent l'air d'une taverne ou d'un mauvais lieu[13],
+beaucoup plus que du palais royal. La décence elle-même demande un
+prompt remède: laissez-vous donc prier, par une personne qui pourrait
+bien autrement prendre ce qu'elle demande, de consentir à diminuer un
+peu votre suite; et que ceux qui continueront à demeurer à votre service
+soient des gens qui conviennent à votre âge, et qui sachent se conduire
+et vous respecter.
+
+[Note 13: _A brothel._]
+
+LEAR.--Ténèbres et démons!--Sellez mes chevaux. Appelez ma
+suite.--Bâtarde dégénérée, je ne te causerai plus d'embarras.--Il me
+reste encore une fille.
+
+GONERILLE.--Vous frappez mes gens, et votre canaille désordonnée veut se
+faire servir par ceux qui valent mieux qu'elle.
+
+(Entre Albanie.)
+
+LEAR.--Malheur à celui qui se repent trop tard! _(A Albanie.)_--Ah! vous
+voilà, monsieur! Sont-ce là vos intentions? parlez, monsieur.--Qu'on
+prépare mes chevaux.--Ingratitude! démon au coeur de marbre, plus
+hideuse quand tu te montres dans un enfant que ne l'est le monstre de la
+mer[14]!
+
+[Note 14: _Sea monster_, hippopotame.]
+
+ALBANIE.--De grâce, seigneur, modérez-vous.
+
+LEAR, _à Gonerille_.--Vautour détesté, tu mens: les gens de ma suite
+sont des hommes choisis et du plus rare mérite, soigneusement instruits
+de leurs devoirs, et de la dernière exactitude à soutenir la dignité
+de leur nom.--Oh! combien tu me parus laide à voir, faute légère de
+Cordélia, qui, semblable à la géhenne[15], fis tout sortir dans la
+structure de mon être de la place qui lui était assignée, retiras tout
+amour de mon coeur, et vins grossir en moi le fiel. O Lear, Lear, Lear!
+_(Se frappant le front_.) Frappe à cette porte, qui a laissé échapper la
+raison et entrer la folie.--Partons, partons, mes amis.
+
+[Note 15: _Like an engine. Engine_ (engin, machine) était le nom
+de l'instrument ordinaire de la torture. _Géhenne_ vient de la même
+source.]
+
+ALBANIE.--Seigneur, je suis aussi innocent qu'ignorant de ce qui vous a
+mis en colère.
+
+LEAR.--Cela se peut, seigneur.--Entends-moi, ô nature! entends-moi,
+divinité chérie, entends-moi! Suspens tes desseins, si tu te proposais
+de rendre cette créature féconde: porte dans son sein la stérilité,
+dessèche en elle les organes de la reproduction, et qu'il ne naisse
+jamais de son corps dégénéré un enfant pour lui faire honneur!--Ou s'il
+faut qu'elle produise, fais naître d'elle un enfant de tristesse; qu'il
+vive pervers et dénaturé pour être son tourment; qu'il imprime dès la
+jeunesse des rides sur son front; que les larmes qu'il lui fera répandre
+creusent leurs canaux sur ses joues; que toutes les douleurs de sa mère,
+tous ses bienfaits, soient tournés par lui en dérision et en mépris,
+afin qu'elle puisse sentir combien la dent du serpent est moins cruelle
+que la douleur d'avoir un enfant ingrat!--Allons, partons, partons.
+
+(Il sort.)
+
+ALBANIE.--Mais, au nom des dieux que nous adorons, d'où vient donc tout
+ceci?
+
+GONERILLE.--Ne vous tourmentez pas à en savoir la cause, et laissez-le
+radoter en pleine liberté au gré de son humeur.
+
+(Rentre Lear.)
+
+LEAR.--Comment! cinquante de mes chevaliers d'un seul coup, et cela au
+bout de quinze jours?
+
+ALBANIE.--De quoi s'agit-il, seigneur?
+
+LEAR.--Je te le dirai.--Mort et vie! (_A Gonerille_.) Je rougis que
+tu puisses à ce point ébranler ma force d'homme, et que tu sois digne
+encore de ces larmes brûlantes qui m'échappent malgré moi. Que les
+tourbillons et les brouillards t'enveloppent! que les incurables
+blessures de la malédiction d'un père frappent tous tes sens! Yeux d'un
+vieillard trop prompt à s'attendrir, encore des pleurs pour un pareil
+sujet, je vous arrache, et vous irez avec les larmes que vous laissez
+échapper amollir la dureté de la terre.--Ah! en sommes-nous venus
+là?--Eh bien! soit; il me reste encore une fille qui, j'en suis sûr,
+est tendre et secourable: quand elle apprendra ce que tu as fait, de ses
+ongles elle déchirera ton visage de louve; tu me verras reparaître sous
+cette forme dont tu crois que je me suis dépouillé pour jamais; tu le
+verras, je t'en réponds.
+
+(Sortent Lear, Kent et la suite.)
+
+GONERILLE.--Remarquez-vous ceci, seigneur?
+
+ALBANIE.--Gonerille, tout l'amour que j'ai pour vous ne peut me rendre
+assez partial...
+
+GONERILLE.--De grâce, soyez tranquille.--Holà, Oswald! (_Au
+fou_.)--Vous, l'ami, plus coquin que fou, suivez votre maître.
+
+LE FOU.--Noncle Lear, noncle Lear, attends-moi, et emmène ton fou avec
+toi.
+
+ Un renard qu'on a pris
+ Et une fille de cette espèce
+ Seraient bientôt dépêchés,
+ Si de ma cape je pouvais acheter une corde.
+ C'est ainsi que le fou vous quitte le dernier.
+
+(Il sort.)
+
+GONERILLE.--Cet homme a été bien conseillé. Cent chevaliers! il
+serait en effet politique et prudent de lui laisser sous la main cent
+chevaliers tout prêts; oui, afin qu'à la moindre chimère, pour un mot,
+une fantaisie, au plus léger sujet de plainte ou de dégoût, il puisse,
+protégeant son radotage par ces forces, tenir nos vies à sa merci.
+Oswald, m'a-t-on entendu?
+
+ALBANIE.--Vous pourriez pousser trop loin vos craintes.
+
+GONERILLE.--Cela est plus sûr que de s'y fier. Laissez-moi continuer à
+tenir éloignés les maux que je crains, plutôt que de craindre toujours
+d'en être surprise. Je connais son coeur. Tout ce qu'il a dit là, je
+l'ai mandé à ma soeur. Si elle veut le soutenir lui et cent chevaliers,
+maintenant que je lui en ai montré tous les inconvéniens... (_Entre
+Oswald_.)--Eh bien! Oswald, avez-vous écrit cette lettre pour ma soeur?
+
+OSWALD.--Oui, madame.
+
+GONERILLE.--Prenez avec vous quelque suite, et montez promptement à
+cheval. Instruisez ma soeur tout au long de mes craintes particulières,
+et ajoutez-y les raisons que vous jugerez convenables pour leur donner
+plus de consistance. Allons, partez, et pressez votre retour. (_Oswald
+sort._)--(_A Albanie_.) Non, non, seigneur, cette pacifique douceur et
+conduite que vous tenez, bien que je ne la blâme pas, vous attire
+plus souvent, souffrez que je vous le dise, le reproche de manquer de
+sagesse, qu'elle ne vaut d'éloges à votre dangereuse bonté.
+
+ALBANIE.--Jusqu'où s'étend la portée de votre vue, c'est ce que
+j'ignore. En nous agitant pour trouver le mieux, nous gâtons souvent le
+bien.
+
+GONERILLE.--Mais en ce cas...
+
+ALBANIE.--Bien, bien; on verra l'événement.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE V
+
+Une cour devant le palais d'Albanie.
+
+_Entrent_ LEAR, KENT, LE FOU.
+
+
+LEAR, _à Kent_.--Prenez les devants, et rendez-vous à Glocester avec
+cette lettre. N'informez ma fille de ce que vous pouvez savoir qu'autant
+qu'elle vous questionnera sur ma lettre. Si vous ne faites pas la plus
+grande diligence, j'y arriverai avant vous.
+
+KENT.--Je ne dormirai point, seigneur, que je n'aie remis votre lettre.
+
+(Il sort.)
+
+LE FOU.--Si la cervelle d'un homme était dans ses talons, ne
+courrait-elle pas risque de gagner des engelures?
+
+LEAR.--Oui, mon enfant.
+
+LE FOU.--Alors tiens-toi en gaieté, je te conseille, car ton esprit
+n'ira pas en pantoufles.
+
+LEAR.--Ha, ha, ha!
+
+LE FOU.--Tu verras comme ton autre fille se conduira tendrement avec
+toi, car, bien qu'elle ressemble autant à celle-ci qu'une pomme sauvage
+à une reinette, cependant je puis dire ce que je puis dire.
+
+LEAR.--Qu'as-tu à dire, mon enfant?
+
+LE FOU.--Il n'y aura pas dans ce cas-ci plus de différence de goût entre
+elles deux qu'entre une pomme sauvage et une pomme sauvage. Saurais-tu
+me dire pourquoi on a le nez au milieu du visage?
+
+LEAR.--Non.
+
+LE FOU.--Eh! vraiment, c'est pour qu'il y ait un oeil de chaque côté du
+nez, afin que ce qu'un homme ne peut pas flairer, il puisse le regarder.
+
+LEAR.--C'est moi qui l'ai mise dans son tort[16].
+
+[Note 16: _I did her wrong_. Les commentateurs veulent comprendre
+ces _mots_ dans le sens de _je lui ai fait tort_, et supposent que Lear,
+en ce moment, songe à Cordélia; mais rien dans le reste de la scène
+n'annonce que cette idée se présente à son esprit; elle ne se retrouve
+même pas une seule fois ensuite, jusqu'au moment où il se réunit
+à Cordélia: en ce moment, tout occupé de ce qui lui arrive
+personnellement, il est plus naturel que Lear s'accuse du tort qu'il
+a eu de tout donner à Gonerille, que de celui d'avoir tout retiré à
+Cordélia: cette pensée est même en rapport avec ce qu'il vient de lui
+dire, et si les paroles du fou ne servent pas à diriger les pensées de
+Lear, du moins peut-on supposer que, dans l'intention du poëte, elles
+sont quelquefois destinées à les expliquer. Les sentiments et les
+projets qu'il va exprimer ensuite ne sont qu'une continuation naturelle
+de cette marche de ses idées; le souvenir de Cordélia n'en serait qu'une
+interruption, et l'esprit de Lear n'a pas encore donné et ne donnera
+encore de quelque temps aucun indice du désordre que commencerait
+à annoncer une pareille incohérence. L'explication donnée par les
+commentateurs n'aurait qu'une présomption en sa faveur: Shakspeare
+aurait-il voulu, par ce mot jeté en passant, préparer les remords de
+Lear quand il retrouvera Cordélia? Le reste de la scène ne rend pas la
+chose probable. Nous croyons donc donner à ces mots: _I did her wrong_,
+un nouveau sens: _c'est mot qui l'ai mise dans son tort_.]
+
+LE FOU.--Peux-tu me dire comment une huître fait son écaille?
+
+LEAR.--Non.
+
+LE FOU.--Ni moi non plus, mais je te dirai pourquoi un limaçon a une
+maison.
+
+LEAR.--Pourquoi, mon enfant?
+
+LE FOU.--Eh bien! c'est pour y mettre sa tête, et non pas pour
+l'abandonner à ses filles et laisser ses cornes sans abri.
+
+LEAR.--J'oublierai ma bonté naturelle.--Un si bon père!--Mes chevaux
+sont-ils prêts?
+
+LE FOU.--Tes ânes se sont mis après.--La raison qui fait que les sept
+étoiles ne sont pas plus de sept est une bien bonne raison!
+
+LEAR.--Parce qu'elles ne sont pas huit?
+
+LE FOU.--Précisément. Tu serais un très-bon fou.
+
+LEAR.--Le reprendre de force[17]!--Monstrueuse ingratitude!
+
+[Note 17: _To take it again perforce_! Johnson pense que Lear
+s'occupe ici du projet de reprendre ce qu'il a donné; les autres
+commentateurs appliquent ces paroles aux cinquante chevaliers supprimés
+par Gonerille; mais il me paraît clair que cela se rapporte à la menace
+qu'elle lui a faite _de prendre d'autorité ce qu'elle demande par
+prières_.]
+
+LE FOU.--Si tu étais mon fou, noncle, je t'aurais fait battre pour être
+devenu vieux avant le temps.
+
+LEAR.--Comment cela?
+
+LE FOU.--Tu n'aurais pas dû être vieux avant d'être sage.
+
+LEAR.--Oh! que je ne devienne pas fou! que je ne sois pas fou! Ciel
+miséricordieux, conserve-moi de la modération. Je ne voudrais pas
+devenir fou. (_Entre un gentilhomme_.)--Eh bien! mes chevaux sont-ils
+prêts?
+
+LE GENTILHOMME.--Tout prêts, mon seigneur.
+
+LEAR.--Viens, mon enfant[18].
+
+[Note 18: FOOL. _She that is maid now and laughs at my departure_
+_Shall not be a maid long, unless things be cut shorter._]
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE DEUXIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Une cour dans le château du duc de Glocester.
+
+_Entrent_ EDMOND ET CURAN, _par différents côtés_.
+
+
+EDMOND.--Dieu te garde, Curan.
+
+CURAN.--Et vous aussi, monsieur. J'ai vu votre père, et je lui ai
+annoncé que le duc de Cornouailles et Régane son épouse arriveront ici
+ce soir.
+
+EDMOND.--Et pourquoi cela?
+
+CURAN.--Vraiment, je n'en sais rien. Vous avez su les nouvelles qui
+circulent, j'entends celles qu'on dit tout bas, car ce ne sont encore
+que des propos à l'oreille.
+
+EDMOND.--Non: dites-moi, je vous prie, quelles sont ces nouvelles?
+
+CURAN.--Vous est-il parvenu quelque chose de ces bruits étranges d'une
+guerre prochaine entre le duc d'Albanie et le duc de Cornouailles?
+
+EDMOND.--Pas un mot.
+
+CURAN.--Vous en entendrez parler avec le temps. Adieu, monsieur.
+
+(Il sort.)
+
+EDMOND.--Le duc ici ce soir!--Très-bien, c'est au mieux, voilà qui entre
+de toute nécessité dans l'enchaînement de mes projets. Mon père a placé
+des gardes pour arrêter mon frère.--J'ai à exécuter ici quelque chose
+d'assez délicat. Célérité, fortune, à l'ouvrage!--Mon frère; un mot,
+mon frère; descendez, vous dis-je. (_Entre Edgar_.)--Mon père vous fait
+observer, ô seigneur: fuyez de ce château; on lui a découvert le lieu
+où vous êtes caché. Dans ce moment vous pouvez profiter de la
+nuit.--N'avez-vous point parlé contre le duc de Cornouailles? Il arrive
+dès ce soir, en grande diligence, et Régane avec lui. N'avez-vous rien
+dit de ses préparatifs contre le duc d'Albanie? Pensez-y bien.
+
+EDGAR.--Pas un mot, j'en suis sûr.
+
+EDMOND.--J'entends venir mon père. Pardonnez; pour mieux dissimuler
+il faut que je tire l'épée contre vous; tirez, ayez l'air de vous
+défendre.--Allons, battez-vous bien.--Rendez-vous! venez devant mon
+père!--Holà! des lumières ici.--Fuyez, mon frère.--Des torches, des
+torches! _(_Edgar s'enfuit._)_--Bon, adieu.--Un peu de sang tiré
+donnerait bonne idée de la terrible défense que j'ai faite. (_Il
+se blesse au bras_.) J'ai vu des ivrognes en faire davantage pour
+plaisanter.--Mon père! mon père!--Arrête! arrête! Quoi! point de
+secours!
+
+(Entrent Glocester et des domestiques avec des torches.)
+
+GLOCESTER.--Eh bien! Edmond, où est ce scélérat?
+
+EDMOND.--Il était ici caché dans les ténèbres, son épée bien affilée
+hors du fourreau, murmurant de méchants charmes, et conjurant la lune de
+lui être favorable, comme sa divinité.
+
+GLOCESTER.--Mais où est-il?
+
+EDMOND.--Voyez, seigneur, mon sang coule.
+
+GLOCESTER.--Où est ce misérable, Edmond?
+
+EDMOND.--Il s'est enfui de ce côté, voyant qu'il ne pouvait par aucun
+moyen...
+
+GLOCESTER.--Qu'on le poursuive. Holà! courez après lui. (_Sort un
+domestique._)--Qu'il ne pouvait... quoi?
+
+EDMOND.--Me persuader d'assassiner Votre Seigneurie, mais que je lui
+parlais des dieux vengeurs qui dirigent tous leurs foudres contre
+les parricides; que je lui disais de combien de noeuds puissants et
+redoublés les enfants sont liés envers leur père; en un mot, seigneur,
+voyant avec quelle aversion je combattais ses projets dénaturés, dans un
+féroce transport il m'a attaqué avec l'épée qu'il tenait à la main, et,
+avant que j'eusse eu le temps de me mettre en garde, il m'a percé le
+bras. Mais lorsqu'il m'a vu reprendre mes esprits, et qu'encouragé par
+la justice de ma cause j'avançais sur lui, peut-être aussi effrayé par
+le bruit que j'ai fait, il a pris tout soudainement la fuite.
+
+GLOCESTER.--Qu'il fuie tant qu'il voudra, il ne pourra dans ce pays se
+dérober à la poursuite; et une fois pris, ce sera vite fait. Le noble
+duc mon maître, mon digne chef et patron, vient ici ce soir: sous
+son autorité je ferai publier que celui qui pourra découvrir ce lâche
+assassin et l'amener à la potence peut compter sur ma reconnaissance; et
+pour celui qui le cachera, la mort.
+
+EDMOND.--Lorsque j'ai cherché à le dissuader de son dessein, le trouvant
+résolu à l'exécuter, je l'ai menacé, avec des malédictions, de tout
+découvrir. Il m'a répondu: «Toi, un bâtard, qui n'as rien au monde,
+penses-tu, si je voulais te démentir, qu'aucune opinion qu'on eût pu
+se former de ta probité, de ta vertu, de ton mérite, pût suffire pour
+donner confiance en tes paroles? Eh! non, ce que je voudrais nier (et
+je nierais ceci, dusses-tu me montrer précisément tel que je suis)
+tournerait à mon gré contre toi; j'imputerais tout à tes suggestions, à
+tes complots, à tes damnables artifices: il faudrait que tu parvinsses à
+rendre les gens imbéciles, pour les empêcher de penser que les avantages
+que tu dois tirer de ma mort ont été un aiguillon actif et puissant pour
+t'engager à la chercher.»
+
+GLOCESTER.--Scélérat endurci et consommé! Désavouerait-il son
+écriture?--Je ne l'ai jamais engendré.--Écoutez, voici la trompette
+du duc: j'ignore pourquoi il vient.--Je vais faire fermer tous les
+ports.--Le scélérat n'échappera pas: il faut bien que le duc m'accorde
+cette grâce.--D'ailleurs je vais envoyer son signalement au loin et au
+près, afin que dans tout le royaume on puisse le reconnaître.--Et toi,
+mon loyal et véritable fils, je vais m'occuper de te rendre apte à
+posséder mes biens.
+
+(Entrent Cornouailles, Régane, suite.)
+
+CORNOUAILLES.--Eh bien! mon noble ami, depuis un instant seulement que
+je suis arrivé ici, j'ai appris d'étranges nouvelles.
+
+RÉGANE.--Si elles sont vraies, de toutes les vengeances qui peuvent
+atteindre le coupable, il n'en est point qui égale son crime. Mais
+comment vous trouvez-vous, seigneur?
+
+GLOCESTER.--Oh! madame, mon vieux coeur est brisé, il est brisé!
+
+RÉGANE.--Quoi! le filleul de mon père attenter à vos jours! celui que
+mon père a nommé! votre Edgar!
+
+GLOCESTER.--Oh! madame, madame, ma honte voudrait le cacher.
+
+RÉGANE.--Ne vivait-il pas en compagnie de ces libertins de chevaliers
+qui composent la suite de mon père?
+
+GLOCESTER.--Je n'en sais rien, madame. C'est trop mal, trop mal, trop
+mauvais!
+
+EDMOND.--Oui, madame, il était avec eux.
+
+RÉGANE.--Je ne m'étonne plus de ses méchantes inclinations. C'est eux
+qui l'auront engagé à se défaire de ce vieillard, pour avoir à dépenser
+et à dissiper ses revenus. Ce soir j'ai été bien instruite sur leur
+compte par ma soeur, et j'ai pris mes mesures. S'ils viennent pour
+séjourner dans ma maison, ils ne m'y trouveront point.
+
+CORNOUAILLES.--Ni moi non plus, Régane, je t'assure. Edmond, j'apprends
+que vous avez rempli envers votre père le rôle d'un fils.
+
+EDMOND.--C'était mon devoir, seigneur.
+
+GLOCESTER.--Il a mis au jour les projets de ce misérable; il a même reçu
+la blessure que vous voyez, en cherchant à se saisir de lui.
+
+CORNOUAILLES.--Le poursuit-on?
+
+GLOCESTER.--Oui, mon bon seigneur.
+
+CORNOUAILLES.--S'il est arrêté, il n'y a plus à craindre aucun mal de sa
+part. Faites-en ce que vous voudrez, et employez-y mon autorité comme
+il vous plaira.--Quant à vous, Edmond, qui venez de faire éclater si
+hautement votre vertu et votre obéissance, vous serez à nous. Nous
+avons grand besoin de caractères sur qui l'on puisse reposer une entière
+confiance; et d'abord nous nous emparons de vous.
+
+EDMOND.--Je vous servirai fidèlement, seigneur, quoi qu'il arrive[19].
+
+[Note 19: _However else_.]
+
+GLOCESTER.--Je remercie pour lui Votre Grâce.
+
+CORNOUAILLES.--Vous ne savez pas pourquoi nous sommes venus vous voir?
+
+RÉGANE.--A cette heure extraordinaire, cherchant notre chemin sous
+l'oeil ténébreux de la nuit?--Noble Glocester, ce sont des affaires de
+quelque importance, et sur lesquelles nous pouvons avoir besoin de vous
+consulter. Notre père nous a écrit, et notre soeur aussi, sur quelques
+différends, et j'ai pensé qu'il valait mieux répondre de tout autre
+lieu que de notre maison. Leurs divers messagers attendent ailleurs nos
+dépêches. Mon bon vieux ami, reprenez courage, et donnez-nous vos
+utiles conseils dans l'affaire qui nous occupe et qui demande d'être
+promptement décidée.
+
+GLOCESTER.--Madame, disposez de moi: Vos Seigneuries sont les
+très-bienvenues.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Devant le château de Glocester.
+
+_Entrent_ KENT ET OSWALD, _de différents côtés_.
+
+
+OSWALD.--Je te souhaite le bonjour[20], l'ami. Es-tu de la maison?
+
+[Note 20: _Good dawning_. (bon point du jour.) Il y a en anglais des
+souhaits pour toutes les heures du jour.]
+
+KENT.--Oui.
+
+OSWALD.--Où pourrons-nous mettre nos chevaux?
+
+KENT.--Dans le bourbier.
+
+OSWALD.--Je t'en prie, si tu m'aimes, dis-le-moi.
+
+KENT.--Je ne t'aime pas.
+
+OSWALD.--A la bonne heure, je ne m'en soucie guère.
+
+KENT.--Si je te tenais dans le parc de Lipsbury[21], je t'obligerais
+bien à t'en soucier.
+
+[Note 21: Les commentateurs ignorent ce qu'était ce parc de
+Lipsbury.]
+
+OSWALD.--Et pourquoi me traites-tu ainsi? Je ne te connais pas.
+
+KENT.--Et moi, compagnon, je te connais.
+
+OSWALD.--Et pour qui me connais-tu?
+
+KENT.--Pour un fripon, un bélître, un mangeur de restes, un vil et
+orgueilleux faquin, un mendiant, habillé gratis[22], à cent livres de
+gages; un drôle aux sales chausses de laine, un poltron, une espèce
+qui porte ses querelles devant le juge; un délié fripon de bâtard[23],
+officieux, soigneux; un coquin qui hérite d'un coffre, un gredin qui
+serait entremetteur par manière de bon service, qui n'a en lui que de
+quoi faire un maraud, un pleutre, un lâche, un pendard[24]; le fils et
+héritier d'une chienne dégénérée, et que je ferai geindre à coups de
+fouet si tu t'avises de nier la moindre syllabe de ce que j'ajoute à ton
+nom.
+
+[Note 22: _Three suited_ (qui a trois habits complets). Tout porte à
+croire que cette expression, presque toujours injurieuse, s'applique aux
+gens de livrée, à qui l'usage, dans les grandes maisons, pouvait être de
+donner trois habillements complets par an. Edgar, dans sa feinte folie,
+se vante d'avoir été un homme de service, _serving man,_ et d'avoir
+possédé _three suits_.]
+
+[Note 23: _Whoreson_.]
+
+[Note 24: _A pandar_, un entremetteur.]
+
+OSWALD.--Quelle étrange espèce d'homme es-tu donc, de venir accabler
+d'injures quelqu'un qui ne te connaît pas et que tu ne connais pas?
+
+KENT.--Et toi, quel effronté valet es-tu donc, de dire que tu ne me
+connais pas? Est-ce qu'il s'est passé deux jours depuis que je t'ai pris
+aux jambes et que je t'ai battu en présence du roi?--L'épée à la main,
+fripon. Il est nuit, mais la lune brille: je vais te tailler en soupe
+au clair de la lune. L'épée à la main, indigne canaille de bâtard[25];
+l'épée à la main. (Il tire son épée.)
+
+[Note 25: _Whoreson commonly barbermonger_.]
+
+OSWALD.--Laisse-moi, je n'ai rien à démêler avec toi.
+
+KENT.--Tirez donc, gredin. Vous venez apporter des lettres contre le
+roi, et prenez le parti de mademoiselle _Vanité_[26] contre son royal
+père. L'épée à la main, drôle, ou je vais taillader vos mollets de telle
+façon... L'épée à la main, gredin; à la besogne.
+
+[Note 26: Allusion à certains personnages des _moralités_ où les
+vices et les vertus étaient personnifiées.]
+
+OSWALD.--Au secours! au meurtre! au secours!
+
+KENT, _en le frappant_.--Pousse donc, lâche; tiens ferme, gredin, tiens
+ferme, franc misérable; frappe donc.
+
+OSWALD.--Au secours! au meurtre! à l'assassin!
+
+(Entrent Edmond, Cornouailles, Régane, Glocester et des domestiques.)
+
+EDMOND.--Eh bien! qu'est-ce? Séparez-vous!
+
+KENT.--Avec vous, mon petit bonhomme, si cela vous convient; je vous en
+montrerai. Avancez, mon jeune maître.
+
+GLOCESTER.--Des épées, des armes? De quoi s'agit-il?
+
+CORNOUAILLES.--Arrêtez, sur votre vie.--Si quelqu'un frappe un coup de
+plus, il est mort.--De quoi s'agit-il?
+
+RÉGANE.--C'est le messager de notre soeur et celui du roi.
+
+CORNOUAILLES.--Quelle est la cause de votre querelle? Parlez.
+
+OSWALD.--Je puis à peine respirer, seigneur.
+
+KENT.--Cela n'a rien d'étonnant; votre valeur a tellement fait rage!
+Lâche coquin, la nature te renie, c'est un tailleur qui t'a fait!
+
+CORNOUAILLES.--Tu es un singulier corps. Un tailleur faire un homme!
+
+KENT.--Oui, seigneur, un tailleur: un tailleur de pierres ou un peintre
+ne l'aurait pas si mal fait, n'eût-il mis que deux heures à l'ouvrage.
+
+CORNOUAILLES.--Mais répondez donc: comment s'est élevée cette querelle?
+
+OSWALD.--Seigneur, ce vieux brutal dont j'ai ménagé la vie par
+considération pour sa barbe grise...
+
+KENT.--Toi, bâtard! Z dans l'alphabet[27]! zéro en
+chiffre!--Monseigneur, laissez-moi faire; je vais piler en mortier ce
+sale vilain, et j'en replâtrerai les murs d'un cabinet.--_Épargner ma
+barbe grise!_ toi, espèce de pierrot?
+
+[Note 27: _Thou whoreson zed! Thou unnecessary letter_! Le _z_,
+qu'en anglais on avait supprimé en beaucoup d'endroits, était devenu un
+symbole d'inutilité.]
+
+CORNOUAILLES.--Paix, insolent. Brutal coquin, ne savez-vous pas le
+respect...
+
+KENT.--Si fait, seigneur; mais la colère a ses priviléges.
+
+CORNOUAILLES.--Et pourquoi es-tu en colère?
+
+KENT.--De ce qu'un misérable comme celui-là a une épée quand il n'a pas
+d'honneur. Ces drôles à la face riante, semblables aux rats, rongent
+les saints noeuds qui sont serrés pour les pouvoir délier; ils caressent
+toutes les passions révoltées dans le coeur de leurs maîtres; ils
+apportent au feu de l'huile, de la neige aux froideurs glacées; ils
+renient, affirment, et tournent leur bec d'alcyon à tous les vents et
+à toutes les variations de l'humeur de leurs maîtres, n'ayant, comme
+le chien, d'autre instinct que de suivre.--La peste sur ton visage
+d'épileptique! Penses-tu rire de mes discours comme de ceux d'un
+fou? Oison que tu es, si je te tenais dans la plaine de Sarum, je te
+ramènerais devant moi en criant jusqu'aux marais de Camelot.
+
+CORNOUAILLES.--Eh quoi! es-tu fou, vieux bonhomme?
+
+GLOCESTER.--Comment s'est élevée cette querelle? Explique-toi?
+
+KENT.--Il n'y a pas plus d'antipathie entre les contraires qu'entre moi
+et ce coquin.
+
+CORNOUAILLES.--Pourquoi l'appelles-tu coquin? quel est son crime?
+
+KENT.--Sa figure ne me plaît pas.
+
+CORNOUAILLES.--Ni la mienne peut-être, ni celle de Glocester et de
+Régane?
+
+KENT.--Seigneur, je fais profession d'être un homme tout uni: j'ai vu
+dans mon temps de meilleures figures que je n'en vois sur les épaules
+actuellement devant mes yeux.
+
+CORNOUAILLES.--Ce sera quelque gaillard qui, loué une fois pour la
+rondeur de ses manières, a depuis affecté une insolente rudesse, et
+qui se force à un personnage tout à fait différent de ses façons
+naturelles.--- «Il ne sait pas flatter, lui; c'est un honnête homme,
+tout franc; il faut qu'il dise la vérité: si elle est bien reçue, tant
+mieux; si elle déplaît, c'est un homme tout uni...»--Oh! je connais ces
+drôles-là: sous leur rondeur ils cachent plus de ruses et des desseins
+plus pervers que vingt sots faiseurs de révérences attentifs à déployer
+l'exactitude de leur civilité.
+
+KENT.--Seigneur, en bonne foi, dans la pure vérité, avec la permission
+de votre présence auguste, dont l'influence, comme les feux rayonnants
+dont se couvre le front flamboyant de Phébus...
+
+CORNOUAILLES.--Que veux-tu dire par là?
+
+KENT.--C'est pour changer de style, puisque le mien vous déplaît si
+fort.--Je sais, seigneur, que je ne suis pas un flatteur; celui qui vous
+a trompé avec l'accent de la franchise était un franc fripon, et c'est
+pour ma part ce que je ne ferai point, dussé-je y être convié par la
+crainte d'encourir votre ressentiment.
+
+CORNOUAILLES.--En quoi l'avez-vous offensé?
+
+OSWALD.--Jamais en rien. Dernièrement il plut au roi son maître de
+me frapper sur un malentendu: alors celui-ci se mit de la partie, et,
+flattant sa colère, me prit aux jambes par derrière, et lorsque je fus
+à terre, m'insulta, m'injuria, et se donna tellement les airs d'un homme
+de courage, qu'il se fit honneur et s'attira les éloges du roi, pour
+s'être attaqué à un homme qui cédait lui-même; et, tout fier de ce
+redoutable exploit, il est venu tirer l'épée contre moi!
+
+KENT.--Il n'y a pas un seul de ces fripons, de ces poltrons-là, près de
+qui Ajax ne soit un imbécile.
+
+CORNOUAILLES.--Qu'on apporte les ceps. Vieux coquin d'entêté, vénérable
+vantard, nous vous apprendrons...
+
+KENT.--Seigneur, je suis trop vieux pour apprendre. Ne faites pas
+apporter des ceps pour moi; je sers le roi; c'est lui qui m'a envoyé
+vers vous; et c'est rendre peu de respect et montrer une trop audacieuse
+malveillance à la personne auguste de mon maître, que de mettre son
+envoyé dans les ceps.
+
+CORNOUAILLES.--Qu'on apporte les ceps.--Comme j'ai vie et honneur, il y
+restera jusqu'à midi.
+
+RÉGANE.--Jusqu'à midi? Jusqu'à la nuit, seigneur, et toute la nuit
+aussi.
+
+KENT.--Eh quoi! madame, si j'étais le chien de votre père, vous ne me
+traiteriez pas ainsi.
+
+RÉGANE.--Mais pour son coquin, mon cher, je n'y manquerai pas.
+
+CORNOUAILLES.--C'est tout à fait un drôle de l'espèce de ceux dont nous
+parle notre soeur.--Allons, qu'on apporte les ceps.
+
+(On apporte des ceps.)
+
+GLOCESTER.--Permettez-moi de prier Votre Altesse de n'en pas agir ainsi.
+Sa faute est grande, et le bon roi son maître saura l'en punir; mais
+la peine que vous voulez lui faire subir ne s'applique qu'aux petits
+larcins et aux délits vulgaires des misérables les plus vils et les plus
+méprisés. Le roi prendrait sûrement en mauvaise part que vous l'eussiez
+assez peu considéré dans la personne de son messager pour mettre
+celui-ci dans les ceps.
+
+CORNOUAILLES.--Je le prends sur moi.
+
+RÉGANE.--Et ma soeur pourrait trouver bien plus mauvais qu'un de ses
+gentilhommes eût été insulté, attaqué, parce qu'il exécutait les
+ordres dont elle l'a chargé.--Allons, entravez-lui les jambes. (_Au
+duc_.)--Venez, mon bon seigneur, allons.
+
+(On met Kent dans les ceps.--Régane et Cornouailles sortent.)
+
+GLOCESTER.--J'en suis bien fâché pour toi, mon ami: c'est la volonté du
+duc, et tout le monde sait qu'il ne faut pas chercher à l'adoucir ni à
+le retenir. Mais j'intercéderai pour toi.
+
+KENT.--N'en faites rien, seigneur, je vous prie. J'ai veillé, j'ai
+beaucoup marché; je vais dormir quelque temps, et puis je sifflerai: la
+fortune d'un honnête homme peut sortir de ses talons. Je vous souhaite
+le bonjour.
+
+GLOCESTER.--Le duc est à blâmer en ceci: on prendra mal la chose.
+
+(Il sort.)
+
+KENT.--Bon roi, tu vas, suivant le proverbe populaire, quitter la
+bénédiction du ciel pour la chaleur du soleil[28].--Approche-toi,
+flambeau de ce globe inférieur, afin qu'à tes rayons vivifiants je
+puisse lire cette lettre.--Les miracles n'apparaissent presque jamais
+qu'aux malheureux. Je le vois, c'est de Cordélia: elle a été fort
+heureusement instruite de ma marche mystérieuse.--Elle trouvera moyen
+d'intervenir dans ces monstrueux désordres, et s'occupe à remédier aux
+pertes qui ont été faites.--Je me sens excédé de fatigues et de veilles:
+profitez-en, mes yeux appesantis, pour ne pas voir cette honteuse
+demeure.--Fortune, bonsoir; souris encore une fois, et fais tourner ta
+roue. (Il s'endort.)
+
+[Note 28: _Thou out of heaven's benediction comest To the warm sun_.
+Vieux dicton qui répond à celui-ci: «Tomber de Charybde en Scylla.]
+
+
+SCÈNE III
+
+Une partie de la bruyère.
+
+_Entre_ EDGAR.
+
+
+EDGAR.--J'ai entendu qu'on proclamait mon nom, et bien heureusement
+le creux d'un arbre m'a dérobé à leur poursuite. Il n'y a plus un
+port libre, pas un lieu où l'on n'ait placé des soldats, et où la plus
+extraordinaire vigilance n'épie l'occasion de me saisir. Tandis que je
+puis encore m'échapper, je veillerai à ma conservation.--Il me vient
+dans l'idée de me déguiser sous la forme la plus abjecte et la plus
+pauvre par où la misère, au mépris de l'homme, l'ait jamais rapproché de
+la brute. Je souillerai mon visage de fange, je m'envelopperai les reins
+d'une couverture, je nouerai mes cheveux en tampons[29], et ma nudité
+exposée aux regards affrontera les vents et la rage des cieux. J'ai pour
+exemple à me donner crédit dans la campagne ces mendiants de Bedlam[30]
+qui, avec des hurlements, enfoncent dans les ulcères de leurs bras nus
+engourdis et morts des épingles, des morceaux de bois pointus, des clous
+et des brins de romarin, et par ce hideux spectacle soutenu quelquefois
+par des blasphèmes forcenés, quelquefois par des prières, extorquent
+les aumônes des petites fermes, des pauvres misérables villages, des
+bergeries, des moulins: «le pauvre Turlupin[31], le pauvre Tom!» Encore
+est-ce quelque chose: en restant Edgar, je ne suis plus rien. (Il sort.)
+
+[Note 29: «_Elf all my hairs in knot_,» proprement j'_ensorcellerai_
+mes cheveux comme les fées ensorcellent les crins des chevaux.]
+
+[Note 30: Ces sortes de mendiants, qui se disaient échappés de
+Bedlam, étaient connus en Angleterre sous le nom d'_Abraham men_.]
+
+[Note 31: _Poor Turly good_. Warburton regarde ce mot comme une
+corruption de _Turlupin_. Les Turlupins étaient une confrérie de
+mendiants qui se répandirent en Europe au XIVe siècle, et que l'on a
+considéré tantôt comme des sectaires, tantôt comme des vagabonds.]
+
+
+SCÈNE IV
+
+Devant le château de Glocester.
+
+KENT _dans les ceps. Entrent_ LEAR, LE FOU, UN GENTILHOMME.
+
+
+LEAR.--Il est bien étrange qu'ils soient partis de chez eux sans me
+renvoyer mon messager.
+
+LE GENTILHOMME.--D'après ce que j'ai appris, la veille au soir, ils
+n'avaient aucun projet de s'éloigner.
+
+KENT.--Salut à mon noble maître.
+
+LEAR.--Comment! te fais-tu un divertissement de la honte où je te vois?
+
+KENT.--Non, mon seigneur.
+
+LE FOU.--Ah! ah! vois donc: il a là de vilaines jarretières[32]! On
+attache les chevaux par la tête, les chiens et les ours par le cou, les
+singes par les reins, et les hommes par les jambes: quand un homme a de
+trop bonnes jambes, on lui met des chausses de bois.
+
+[Note 32: _Cruel garters_, jeu de mots entre _cruel garters_
+(cruelles jarretières) et _crewel garters_ (jarretières de laine).]
+
+LEAR.--Quel est celui qui s'est assez mépris sur la place qui te
+convient pour te mettre ici?
+
+KENT.--C'est lui et elle, votre fils et votre fille.
+
+LEAR.--Non!
+
+KENT.--Ce sont eux.
+
+LEAR.--Non, te dis-je!
+
+KENT.--Je vous dis que oui.
+
+LEAR.--Non, non, ils n'en auraient pas été capables!
+
+KENT.--Si vraiment, ils l'ont été.
+
+LEAR.--Par Jupiter, je jure que non!
+
+KENT.--Par Junon, je jure que oui!
+
+LEAR.--Ils ne l'ont pas osé, ils ne l'ont pas pu, ils n'ont pas voulu
+le faire.--C'est plus qu'un assassinat que de faire au respect un
+si violent outrage.--Explique-moi promptement, mais avec modération,
+comment, venant de notre part, tu as pu mériter, ou comment ils ont pu
+t'infliger ce traitement.
+
+KENT.--Seigneur, lorsqu'arrivé chez eux je leur eus remis les lettres
+de Votre Majesté, je ne m'étais pas encore relevé du lieu où mes genoux
+fléchis leur avaient témoigné mon respect, lorsqu'est arrivé en toute
+hâte un courrier suant, fumant, presque hors d'haleine, et qui leur a
+haleté les salutations de sa maîtresse Gonerille: sans s'embarrasser
+d'interrompre mon message, il leur a remis des lettres qu'ils ont lues
+sur-le-champ; et, sur leur contenu, ils ont appelé leurs gens, sont
+promptement montés à cheval, m'ont commandé de les suivre et d'attendre
+qu'ils eussent loisir de me répondre: je n'ai obtenu d'eux que de froids
+regards. Ici j'ai rencontré l'autre envoyé dont l'arrivée plus agréable
+avait, je le voyais bien, empoisonné mon message: c'est ce même coquin
+qui dernièrement s'est montré si insolent envers Votre Altesse. Plus
+pourvu de courage que de raison, j'ai mis l'épée à la main. Il a alarmé
+toute la maison par ses lâches et bruyantes clameurs. Votre fils et
+votre fille ont jugé qu'une telle faute méritait la honte que vous me
+voyez subir.
+
+LE FOU.--L'hiver n'est pas encore passé, si les oies sauvages volent de
+ce côté.
+
+ Le père qui porte des haillons
+ Rend ses enfants aveugles;
+ Mais le père qui porte la bourse
+ Verra ses enfants affectionnés.
+ La Fortune, cette insigne prostituée,
+ Ne tourne jamais sa clef pour le pauvre.
+
+De tout cela tu recevras de tes filles autant de douleurs[33] que tu
+pourrais en compter pendant une année.
+
+[Note 33: Le même jeu de mot que dans la Tempête entre _dolours_ et
+_dollars_.]
+
+LEAR.--Oh! comme la bile se gonfle et monte vers mon coeur! _Hysterica
+passio_[34]! amertume que je sens s'élever, redescends; tes éléments
+sont plus bas.--Où est cette fille?
+
+[Note 34: Lear se sert ici des mots _mother, hysterica passio_. La
+première de ces deux expressions était le nom populaire, la seconde, le
+nom savant de la maladie hystérique, qu'on regardait dans les deux sexes
+comme la source de toutes les maladies hystériques, _hysterics_, en
+anglais, veut encore dire _maux de nerfs_.]
+
+KENT.--Là-dedans, seigneur, avec le comte.
+
+LEAR.--Ne me suivez pas, restez ici.
+
+(Il sort.)
+
+LE GENTILHOMME.--N'avez-vous point commis d'autre faute que celle dont
+vous venez de parler?
+
+KENT.--Aucune. Mais pourquoi le roi vient-il avec une suite si peu
+nombreuse?
+
+LE FOU.--Si l'on t'avait mis dans les ceps pour cette question, tu
+l'aurais bien mérité.
+
+KENT.--Pourquoi, fou?
+
+LE FOU.--Nous t'enverrons à l'école chez la fourmi, pour t'apprendre
+qu'on ne travaille pas l'hiver.--Tous ceux qui suivent la direction de
+leur nez sont conduits par leurs yeux, excepté les aveugles; et il n'y a
+pas un nez sur vingt qui ne puisse sentir ce qui pue.--Quand une grande
+roue descend en roulant le long de la montagne, lâche prise, de peur,
+en la suivant, de te rompre le cou: mais quand la grande roue remonte
+la montagne, laisse-toi tirer après elle. Quand un sage te donnera un
+meilleur conseil, rends-moi le mien: je voudrais que ce conseil ne fut
+suivi que des gredins, puisque c'est un fou qui le donne.
+
+ Celui, monsieur, qui sert et cherche son intérêt
+ Et ne suit que pour la forme,
+ Pliera bagage dès qu'il commencera à pleuvoir;
+ Et te laissera exposé à l'orage;
+ Mais je demeurerai: le fou restera
+ Et laissera le sage s'enfuir,
+ Gredin devient le fou qui s'enfuit;
+ Mais ce n'est pas un fou que le gredin, pardieu[35].
+
+[Note 35: _The knave turns fool; that runs away The fool no knave,
+perdy_.
+
+Le sens naturel de ces deux vers paraît contraire à celui qu'on lui a
+donné dans la traduction; mais ce dernier sens a paru de beaucoup, et
+avec raison, le plus vraisemblable aux commentateurs; en sorte qu'ils
+ont été tous d'avis qu'il devait y avoir altération du texte, et qu'il
+fallait au moins changer ainsi le premier vers:
+
+_The fool turns knave, that runs away_.
+
+Mais peut-être l'irrégularité de langage qui se fait remarquer dans
+_le Roi Lear_ dispense-t-elle de recourir à une altération du texte; du
+moins est-il certain que c'est en conservant la construction des deux
+vers anglais qu'on a pu leur donner un sens contraire à celui qu'ils
+paraissent d'abord présenter.]
+
+KENT.--Où as-tu appris tout cela, fou?
+
+LE FOU.--Ce n'est pas dans les ceps, fou.
+
+(Rentre Lear avec Glocester.)
+
+LEAR.--Refuser de me parler! Ils sont malades, ils sont fatigués, ils
+ont voyagé rapidement toute la nuit...--Purs prétextes où je vois la
+révolte et l'abandon.--Rapportez-moi une meilleure réponse.
+
+GLOCESTER.--Mon cher maître, vous connaissez le caractère violent du
+duc, combien il est inébranlable et obstiné dans ses propres idées.
+
+LEAR.--Vengeance, peste, mort, confusion!--Violent? Qu'est-ce que c'est
+que cela?--Allons?--Glocester, Glocester, je voudrais parler au duc de
+Cornouailles et à sa femme.
+
+GLOCESTER.--Eh! mon bon seigneur, je viens de les en informer.
+
+LEAR.--Les en informer? Me comprends-tu, homme?
+
+GLOCESTER.--Oui, mon bon seigneur.
+
+LEAR.--Le roi voudrait parler à Cornouailles. Le père chéri voudrait
+parler à sa fille; il exige d'elle son obéissance. Sont-ils informés de
+cela?--Par mon sang et ma vie! violent? le duc violent? dites à ce duc
+si colère...--Mais non, pas encore; il se pourrait qu'il fût indisposé.
+La maladie a toujours négligé tous les devoirs auxquels est soumise la
+santé: nous ne sommes plus nous-mêmes quand la nature accablée commande
+à l'âme de souffrir avec le corps. Je veux me calmer, et j'ai à me
+reprocher, dans l'impétuosité de ma volonté, d'avoir pris un état
+d'indisposition et de maladie pour l'homme en santé, pour une complète
+santé. Malédiction sur mon état!--Mais pourquoi est-il là? (_Montrant
+Kent_.)--Une telle action me donne lieu de penser que ce départ du duc
+et d'elle est un subterfuge.--Rendez-moi mon serviteur.--Va, dis au
+duc et à sa femme que je veux leur parler à présent, à l'heure
+même.--Ordonne-leur de sortir et de venir m'entendre; ou bien je vais
+battre la caisse à la porte de leur chambre, jusqu'à ce qu'elle réponde:
+Endormis dans la mort.
+
+GLOCESTER.--Je voudrais voir la bonne intelligence entre vous.
+
+(Il sort.)
+
+LEAR.--Oh!... las! ô mon coeur! comme mon coeur se soulève!... mais à
+bas!
+
+LE FOU.--Il faut lui dire, noncle, comme la cuisinière[36] aux anguilles
+qu'elle mettait vivantes dans la pâte; elle les frappait d'un bâton sur
+la tête, en criant: _A bas, polissonnes! à bas!_ C'était le frère de
+celle-là qui, par grand amour pour son cheval, lui mettait du beurre
+dans son foin.
+
+[Note 36: _The cockney_. Les commentateurs, on ne sait pourquoi, ont
+paru très-embarrassés du sens de ce mot _cockney_, auquel on donne en
+général la signification du mot _badaud_; autrefois il paraît s'être
+pris dans le sens de _cuisinier, marmiton_.]
+
+(Entrent Cornouailles, Régane, Glocester, des domestiques.)
+
+LEAR.--Bonjour à tous deux.
+
+CORNOUAILLES.--Salut à Votre Seigneurie.
+
+RÉGANE.--Je suis joyeuse de voir Votre Altesse.
+
+(On met Kent en liberté.)
+
+LEAR.--Régane, je crois que vous l'êtes, et je sais la raison que j'ai
+de le croire. Si tu n'étais pas joyeuse de me voir, je ferais divorce
+avec le tombeau de ta mère, où ne reposerait plus qu'une adultère.--(_A
+Kent_.) Ah! vous voilà libre? Nous parlerons de cela dans quelque autre
+moment.--Ma bien-aimée Régane, ta soeur est une indigne: ô Régane, elle
+a attaché la dureté aux dents aiguës ici, comme un vautour (_montrant
+son coeur_); à peine puis-je te parler... Non, tu ne pourras pas le
+croire, de quel caractère dépravé.... Ô Régane!
+
+RÉGANE.--Je vous en prie, seigneur, modérez-vous. J'espère que vous ne
+savez pas apprécier ce qu'elle vaut plutôt que de la croire capable de
+manquer à ses devoirs.
+
+LEAR.--Comment cela?
+
+RÉGANE.--Je ne puis penser que ma soeur eût voulu manquer le moins du
+monde à ce qu'elle vous doit: s'il est arrivé, seigneur, qu'elle ait mis
+un frein à la licence de vos chevaliers, c'est par de telles raisons et
+dans des vues si louables qu'elle ne mérite pour cela aucun reproche.
+
+LEAR.--Ma malédiction sur elle!
+
+RÉGANE.--Ah! seigneur, vous êtes vieux; la nature, en vous, touche au
+dernier terme de sa carrière; vous devriez vous laisser conduire et
+gouverner par quelque personne prudente, qui comprît votre situation
+mieux que vous-même. Ainsi donc, je vous prie de retourner vers ma
+soeur, et de lui dire que vous avez eu tort envers elle.
+
+LEAR.--Moi, lui demander son pardon! voyez donc comme cela conviendrait
+à la famille! (_Il se met à genoux_.) «Ma chère fille, j'avoue que
+je suis vieux; la vieillesse est inutile; je vous demande à genoux de
+vouloir bien m'accorder des vêtements, un lit et ma nourriture.»
+
+RÉGANE.--Cessez, mon bon seigneur; c'est là un badinage peu convenable.
+Retournez chez ma soeur.
+
+LEAR _se levant_.--Jamais, Régane. Elle m'a privé de la moitié de ma
+suite; elle m'a regardé d'un air sombre, et de sa langue, semblable
+à celle du serpent, m'a blessé jusqu'au fond du coeur. Que tous les
+trésors de la vengeance du ciel tombent sur sa tête ingrate! Vents qui
+saisissez les sens, frappez de paralysie ses jeunes os.
+
+CORNOUAILLES.--Fi! seigneur! fi!
+
+LEAR.--Éclairs agiles, lancez pour les aveugler vos flammes dans ses
+yeux dédaigneux; empoisonnez sa beauté, vapeurs que du fond des marais
+aspire le puissant soleil, pour tomber sur elle et flétrir son orgueil!
+
+RÉGANE.--Ô dieux bienheureux! vous m'en souhaiterez autant quand vos
+accès vous prendront.
+
+LEAR.--Non, Régane, jamais tu n'auras ma malédiction: ton coeur
+palpitant de tendresse ne t'abandonnera jamais à la dureté; ses yeux
+sont farouches; mais les tiens consolent et ne brûlent pas. Il n'est pas
+dans ta nature de me reprocher mes plaisirs, de diminuer ma suite, de
+contester avec moi d'un ton d'emportement, de réduire ce que tu me
+dois, et enfin d'opposer des verrous à mon entrée. Tu connais mieux
+les devoirs de la nature, les obligations des enfants, les règles de
+la courtoisie, les droits de la reconnaissance: tu n'as pas oublié la
+moitié de mon royaume que je t'ai donnée.
+
+RÉGANE.--Mon bon seigneur, au fait.
+
+(On entend une trompette derrière le théâtre.)
+
+LEAR.--Qui a mis mon serviteur dans les ceps?
+
+(Entre Oswald.)
+
+CORNOUAILLES.--Quelle est cette trompette?
+
+RÉGANE.--Je la reconnais, c'est celle de ma soeur. Sa lettre m'apprenait
+en effet qu'elle serait bientôt ici.--Votre maîtresse est-elle arrivée?
+
+LEAR, _regardant l'intendant_.--Voilà un esclave qui se revêt à peu de
+frais d'un orgueil fondé sur la fragile faveur de sa maîtresse.--Hors
+d'ici, valet, loin de ma présence.
+
+CORNOUAILLES.--Que veut dire Votre Seigneurie?
+
+LEAR.--Qui a mis mon serviteur dans les ceps? Régane, je me flatte que
+tu n'en as rien su. _(Entre Gonerille.)_--Qui vient ici?--O cieux,
+si vous aimez les vieillards, si votre douce autorité recommande
+l'obéissance, si vous-mêmes vous êtes vieux, faites de ceci votre cause;
+faites descendre votre puissance sur la terre, et prenez mon parti.
+_(A Gonerille.)_--Tu n'as pas honte de voir cette barbe?--O Régane! lui
+prendras-tu la main?
+
+GONERILLE.--Eh! pourquoi ne prendrait-elle pas ma main, seigneur? Quelle
+offense ai-je commise? N'est pas offense tout ce que l'indiscrétion
+tourne de cette manière, tout ce que le radotage peut nommer ainsi.
+
+LEAR.--O mes flancs, vous êtes trop solides! Pourquoi ne rompez-vous
+pas?--Comment se fait-il qu'on ait mis un de mes gens dans les ceps?
+
+CORNOUAILLES.--C'est moi, seigneur, qui l'y ai fait mettre. Ses sottises
+ne méritaient pas à beaucoup près tant d'honneur.
+
+LEAR.--C'est vous, vous qui l'avez fait?
+
+RÉGANE.--Je vous en prie, mon père, puisque vous êtes faible, prenez-en
+votre parti.--Si, jusqu'à l'expiration de votre mois, vous voulez
+retourner chez ma soeur et demeurer avec elle, en congédiant la moitié
+de vos gens, venez ensuite chez moi: je n'y suis point à présent, et
+n'ai pas fait les préparatifs nécessaires pour vous recevoir.
+
+LEAR.--Retourner chez elle, et cinquante de mes chevaliers congédiés!
+Non, j'abjure plutôt les toits, et je préfère m'exposer à la haine des
+vents; je deviendrai le compagnon du loup et de la chouette!--Poignantes
+étreintes de la nécessité!--Retourner chez elle! Quoi! on obtiendrait
+aussi bien de moi de me prosterner devant le trône de ce bouillant roi
+de France, qui a pris sans dot notre plus jeune fille, et de solliciter
+comme un écuyer une pension pour soutenir ma pauvre vie! Retourner chez
+elle! Que ne me persuades-tu plutôt d'être l'esclave, la bête de somme
+_(montrant Oswald_) de ce valet détesté.
+
+GONERILLE.--A votre choix, seigneur....
+
+LEAR.--Je t'en prie, ma fille, ne me fais pas devenir fou. Je ne veux
+pas te déranger, mon enfant. Adieu, nous ne nous rencontrerons plus,
+nous ne nous reverrons plus. Mais cependant tu es ma chair, mon sang,
+ma fille; ou plutôt tu es une maladie engendrée dans ma chair, et que je
+suis obligé d'appeler mienne; tu es un abcès, un ulcère douloureux, une
+tumeur enflammée, produit de mon sang corrompu.--Mais je ne veux pas te
+faire de reproches: que la honte tombe sur toi quand il lui plaira;
+je ne l'appelle pas. Je n'invoque pas les coups de Celui qui porte le
+tonnerre; je ne fais point de rapports contre toi à Jupiter, notre
+juge suprême. Corrige-toi quand tu le pourras, deviens meilleure à ton
+loisir; je puis prendre patience: je puis rester chez Régane, moi et mes
+cent chevaliers.
+
+RÉGANE.--Non, il n'en peut être tout à fait ainsi, seigneur. Je ne vous
+attendais pas encore, et je n'ai rien préparé pour vous recevoir comme
+il convient. Prêtez l'oreille aux propositions de ma soeur. Ceux dont la
+raison est capable de modérer votre passion doivent prendre leur parti
+de songer que vous êtes vieux, et qu'ainsi... Mais elle sait bien ce
+qu'elle fait.
+
+LEAR.--Est-ce là bien parler?
+
+RÉGANE.--J'ose le soutenir, seigneur. Quoi! cinquante chevaliers,
+n'est-ce pas assez? Qu'avez-vous besoin d'un plus grand nombre, ou même
+d'en avoir autant, s'il est vrai que l'embarras, le danger, tout parle
+contre une suite si nombreuse? Comment, dans une seule et même maison,
+tant de personnes soumises à deux maîtres peuvent-elles vivre en bonne
+intelligence? Cela est bien difficile, cela est impossible.
+
+GONERILLE.--Eh quoi! seigneur, ne pourriez-vous pas être servi par ceux
+qui portent le titre de ses serviteurs ou par les miens?
+
+RÉGANE.--Eh! pourquoi pas, seigneur? S'il leur arrivait de se relâcher
+à votre égard, nous saurions y mettre ordre. Si vous voulez venir chez
+moi, car je commence à entrevoir un danger, je vous prie de n'en amener
+que vingt-cinq: je n'ai point de place ni d'attention à donner à un plus
+grand nombre.
+
+LEAR.--Je vous ai tout donné....
+
+RÉGANE.--Et vous l'avez donné à temps.
+
+LEAR.--Je vous ai fait mes gardiennes, mes dépositaires, mais j'ai mis
+la réserve de me faire suivre par un nombre de chevaliers. Quoi! je n'en
+pourrais amener chez vous que vingt-cinq? Régane, est-ce vous qui l'avez
+dit?
+
+RÉGANE.--Et qui le répète, seigneur: pas un de plus chez moi.
+
+LEAR.--Les méchantes créatures se présentent encore à nous sous un
+aspect favorable, quand il s'en trouve de plus méchantes qu'elles: c'est
+avoir quelque titre aux éloges que de n'être pas ce qu'il y a de pis.
+_(A Gonerille.)_--J'irai chez toi. Tes cinquante sont le double de
+vingt-cinq: tu as le double de sa tendresse.
+
+GONERILLE.--Écoutez-moi, mon seigneur: qu'avez-vous besoin de vingt-cinq
+personnes, de dix, de cinq, pour vous suivre dans une maison où deux
+fois autant ont ordre de vous servir?
+
+RÉGANE.--Qu'avez-vous même besoin d'une seule?
+
+LEAR.--Ne calcule pas le besoin: le plus vil mendiant a du superflu dans
+ses plus misérables jouissances. N'accorder à la nature que ce que la
+nature demande pour ses besoins, c'est mettre la vie de l'homme à aussi
+bas prix que celle des bêtes. Tu es une grande dame. Eh quoi! si la
+magnificence consistait seulement à se tenir chaudement, la nature
+a-t-elle besoin de ces vêtements magnifiques que tu portes, et qui
+peuvent à peine te tenir chaud? Mais quant aux vrais besoins.....--Ciel!
+donne-moi patience; c'est de patience que j'ai besoin. Vous me voyez
+ici, ô dieux! un pauvre vieillard, aussi comblé de douleurs que
+d'années, misérable par tous les deux! Si c'est vous qui excitez le
+coeur de ces filles contre leur père, ne m'abaissez pas au point de le
+supporter patiemment; animez-moi d'une noble colère. Oh! ne souffrez pas
+que des pleurs, armes des femmes, souillent mon visage d'homme!--Non,
+sorcières dénaturées, je tirerai de vous une telle vengeance, que le
+monde entier saura....--Je ferai de telles choses.... Ce que ce sera,
+je ne le sais pas encore; mais ce sera l'épouvante de la terre.--Vous
+croyez que je pleurerai; non, je ne pleurerai pas. J'ai bien amplement
+de quoi pleurer; mais ce coeur éclatera par cent mille ouvertures avant
+que je pleure.--O fou, je perdrai la raison!
+
+(Sortent Lear, Glocester, Kent et le fou.)
+
+CORNOUAILLES.--Retirons-nous; il va faire de l'orage.
+
+(On entend dans le lointain le bruit du tonnerre.)
+
+RÉGANE.--Cette maison est petite; le vieillard et sa suite ne peuvent
+s'y loger commodément.
+
+GONERILLE.--C'est sa propre faute; il a quitté de lui-même le lieu où il
+pouvait être tranquille: il faut qu'il porte la peine de sa folie.
+
+RÉGANE.--Pour lui personnellement, je le recevrai avec plaisir; mais pas
+un seul de ses serviteurs.
+
+GONERILLE.--C'est aussi mon intention.--Mais où est lord Glocester?
+
+CORNOUAILLES.--Il a suivi le vieillard.--Mais le voilà qui revient.
+
+(Glocester rentre.)
+
+GLOCESTER.--Le roi est dans une violente fureur.
+
+CORNOUAILLES.--Où va-t-il?
+
+GLOCESTER.--Il ordonne qu'on monte à cheval, mais il veut aller je ne
+sais où.
+
+CORNOUAILLES.--Le mieux est de lui céder; il se conduira lui-même.
+
+GONERILLE.--Milord, ne le pressez nullement de rester.
+
+GLOCESTER.--Hélas! la nuit approche; un vent glacé agite violemment les
+airs, à plusieurs milles aux environs à peine se trouve-t-il un buisson.
+
+RÉGANE.--Oh! seigneur! il faut bien que les hommes opiniâtres reçoivent
+quelques leçons des maux qu'ils se sont attirés à eux-mêmes. Fermez
+vos portes. Il a avec lui une suite de gens déterminés à tout: facile
+à tromper comme il l'est, la sagesse nous ordonne de redouter ce qu'ils
+pourraient obtenir de sa colère.
+
+CORNOUAILLES.--Fermez vos portes, milord.--Il fera mauvais temps cette
+nuit; ma chère Régane est de bon conseil: mettons-nous à l'abri de
+l'orage.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU SECOND ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE TROISIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Une bruyère.--On entend le bruit d'un orage accompagné de tonnerre et
+d'éclairs.
+
+KENT ET UN GENTILHOMME se _rencontrant_.
+
+
+KENT.--Qui est ici malgré le mauvais temps?
+
+LE GENTILHOMME.--Un homme dont l'âme est, comme le temps, pleine
+d'agitation.
+
+KENT.--Ah! je vous reconnais. Où est le roi?
+
+LE GENTILHOMME.--Luttant contre les éléments irrités, il conjure les
+vents de précipiter la terre dans les flots, ou de soulever les vagues
+gonflées au-dessus de leurs rivages, afin que les choses changent
+ou s'anéantissent. Il arrache ses cheveux blancs que les tourbillons
+impétueux, dans leur aveugle rage, saisissent et font aussitôt
+disparaître. De toutes les forces de cet étroit univers renfermé en
+lui-même, il insulte aux vents et à la pluie qui se combattent dans tous
+les sens. Dans cette nuit horrible où l'ourse même, épuisée de lait par
+ses petits, demeure dans sa tanière; où le lion et le loup, au ventre
+vide, tiennent leur fourrure à sec, il court tête nue, et appelle toutes
+les chances de la mort.
+
+KENT.--Mais qui est avec lui?
+
+LE GENTILHOMME.--Personne que son fou, qui tâche, par des bouffonneries,
+de distraire son coeur navré d'injures.
+
+KENT.--Je vous connais, monsieur, et, sur la foi de mon discernement,
+j'ose vous confier une affaire d'un bien cher intérêt. Il y a de la
+mésintelligence entre les ducs d'Albanie et de Cornouailles, quoiqu'elle
+se cache encore sous le voile d'une dissimulation réciproque: ils ont
+(et qui n'en a pas parmi ceux que la supériorité de leur étoile a placés
+sur le trône et dans la grandeur?), ils ont des serviteurs non moins
+dissimulés qui servent à la France d'espions et de miroirs intelligents
+de notre situation, ce qu'on a vu des aversions ou des manoeuvres
+secrètes des deux ducs, ou la dureté avec laquelle ils se sont gouvernés
+à l'égard du bon vieux roi, ou quelque chose de plus profond dont tout
+ceci n'est que l'apparence extérieure. Ce qu'il y a de certain, c'est
+qu'une armée envoyée par la France va entrer dans ce royaume divisé.
+Déjà les ennemis, profitant sagement de notre négligence, se sont assuré
+un accès secret dans quelques-uns de nos meilleurs ports, et sont sur le
+point de déployer ouvertement leurs bannières.--Voici maintenant ce que
+j'ai à vous dire: Si j'ai pu vous inspirer assez de confiance pour
+vous y rendre promptement; vous trouverez une personne qui recevra avec
+reconnaissance le récit fidèle des outrages désespérants et dénaturés
+dont le roi a sujet de se plaindre. Je suis un gentilhomme bien né et
+bien élevé; et c'est parce que je vous connais et me fie à vous que je
+vous propose cette mission.
+
+LE GENTILHOMME.--Nous en reparlerons.
+
+KENT.--Non, c'est assez de paroles. Afin de vous prouver que je suis
+beaucoup plus que je ne parais, ouvrez cette bourse et prenez ce qu'elle
+contient. Si vous voyez Cordélia, et soyez certain que vous la verrez,
+montrez-lui cet anneau; vous saurez d'elle quel est celui que vous
+avez eu pour compagnon, et que vous ne connaissez pas encore.--Infâme
+tempête! je vais chercher le roi.
+
+LE GENTILHOMME.--Donnez-moi votre main. N'avez-vous plus rien à me dire?
+
+KENT.--Peu de mots, mais au fait plus importants que tout le reste:
+veuillez bien prendre ce chemin, je vais suivre celui-ci. Le premier de
+nous deux qui trouvera le roi en avertira l'autre par un cri.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+La tempête redouble.
+
+LEAR, LE FOU.
+
+
+LEAR.--Soufflez, vents, jusqu'à ce que vos joues en crèvent. Ouragans,
+cataractes, versez vos torrents jusqu'à ce que vous ayez inondé nos
+clochers, noyé leurs coqs! Feux sulfureux, rapides comme la pensée,
+bruyants avant-coureurs des coups de foudre qui brisent les chênes,
+venez roussir mes cheveux blancs. Et toi, tonnerre, qui ébranles tout,
+aplatis le globe du monde, brise tous les moules de la nature, disperse
+d'un seul coup tous les germes qui produisent l'homme ingrat!
+
+LE FOU.--O noncle, de l'eau bénite de cour dans une maison bien sèche
+vaut mieux que cette eau de pluie quand on est dehors. Bon noncle,
+rentrons et implorons la bonne volonté de tes filles. Voilà une nuit qui
+n'a pitié ni du fou, ni du sage.
+
+LEAR.--Gronde tant que tes entrailles y pourront suffire. Éclate, feu!
+jaillis, pluie! la pluie, le vent, le tonnerre, les feux, ne sont point
+mes filles; éléments, je ne vous accuse point d'ingratitude; je ne vous
+ai point appelés mes enfants; vous ne me devez point de soumission:
+laissez donc tomber sur moi votre horrible plaisir: me voici votre
+esclave, un pauvre et faible vieillard infirme, méprisé. Mais non, je
+vous traiterai de lâches ministres, vous dont les armées sont venues des
+hauts lieux de leur naissance s'unir à deux filles détestables, contre
+une tête aussi vieille et aussi blanche que la mienne.--Oh! oh! cela est
+odieux!
+
+LE FOU.--Celui qui a une maison pour y mettre sa tête a une tête bien
+garnie.
+
+ Celui qui veut avoir une femme
+ Avant que sa tête ait une maison,
+ Perdra et tête et tout:
+ Ainsi se sont mariés beaucoup de mendiants.
+ Celui qui fait pour son orteil
+ Ce qu'il devrait faire pour son coeur,
+ Criera bientôt misère des cors aux pieds
+ Et changera son sommeil en veilles.
+
+Car il n'y a jamais eu une belle femme qui n'ait fait la grimace devant
+la glace.
+
+(Entre Kent.)
+
+LEAR, _au fou_.--Non, je veux être un modèle de toute patience; je ne
+dirai plus rien.
+
+KENT.--Qui est là?
+
+LE FOU.--Une seigneurie et un malotru, c'est-à-dire, un sage et un fou.
+
+KENT.--Hélas! seigneur, vous voilà donc! Rien de ce qui aime la nuit
+n'aime de pareilles nuits. Les cieux en colère ont effrayé jusqu'aux
+hôtes errants des ténèbres, et les forcent à se tenir dans leurs
+cavernes. Depuis que je suis un homme, je ne me souviens pas d'avoir vu
+de telles nappes de feu, d'avoir entendu d'aussi effroyables éclats
+de tonnerre, de telles plaintes, de tels mugissements du vent et de la
+pluie. La nature de l'homme n'en saurait supporter ni les souffrances ni
+les terreurs.
+
+LEAR.--Que les dieux puissants, qui font naître au-dessus de nos têtes
+cet épouvantable tumulte, distinguent en ce moment leurs ennemis!
+Tremble, toi, misérable qui renfermes dans ton sein des crimes ignorés
+qui ont échappé à la verge de la justice; cache-toi, main sanglante; et
+toi, parjure; et toi, hypocrite, qui du masque de la vertu as couvert
+un inceste. Tremble et meurs de peur, scélérat, qui, en secret et
+sous d'honorables semblants, as dressé des piéges à la vie de l'homme.
+Forfaits soigneusement enveloppés, déchirez le voile qui vous cache et
+demandez grâce à ces voix terribles qui vous appellent.--Moi, je suis un
+homme à qui l'on a fait plus de mal qu'il n'en a fait.
+
+KENT.--Hélas! tête nue? Mon bon maître, tout près d'ici est une hutte;
+elle vous prêtera quelque abri contre la tempête. Allez vous y reposer,
+tandis que moi je vais retourner à cette dure maison, plus dure que
+la pierre de ses murailles, et qui tout à l'heure, quand je vous
+ai demandé, m'a refusé l'entrée; et je forcerai la main à son avare
+hospitalité.
+
+LEAR.--Ma raison commence à revenir.--Viens, mon enfant; comment te
+trouves-tu, mon enfant? As-tu froid; j'ai froid aussi. Où est cette
+paille, mon ami? Que la nécessité est étrangement habile à nous rendre
+précieuses les choses les plus viles!--Montrez-moi votre hutte.--Pauvre
+fou, pauvre garçon, j'ai encore dans mon coeur une place qui souffre
+pour toi.
+
+LE FOU.
+
+ Celui qui a un petit peu de bon sens
+ Doit recevoir en chantant le vent et la pluie,
+ Et se contenter de sa situation,
+ Car la pluie tombe tous les jours.
+
+LEAR.--Oui, tu as raison, mon bon garçon. Allons, conduisez-nous à cette
+hutte.
+
+(Lear et Kent sortent.)
+
+LE FOU.--Voilà une honnête nuit pour rafraîchir une courtisane. Il faut
+qu'avant de m'en aller je fasse une prédiction.
+
+ Quand les prêtres auront plus de paroles que de science;
+ Quand les brasseurs gâteront leur bière avec de l'eau;
+ Quand les nobles donneront des idées à leurs tailleurs;
+ Quand les hérétiques ne seront plus brûlés, mais bien ceux
+ qui suivent les filles;
+ Quand tous les procès seront bien jugés;
+ Qu'il n'y aura pas d'écuyers endettés,
+ Ni de chevaliers pauvres;
+ Quand les langues ne répandront plus la médisance;
+ Que les coupeurs de bourses ne chercheront plus la foule;
+ Que les usuriers compteront leur or en plein champ;
+ Que les entremetteurs et les prostituées bâtiront des églises;
+ Alors le royaume d'Albion
+ Tombera en grande confusion,
+ Alors viendra le temps, qui vivra verra,
+ Où l'usage sera de marcher sur ses pieds.
+
+Merlin fera un jour cette prédiction, car je vis avant lui.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Une salle du château de Glocester.
+
+_Entrent_ GLOCESTER, EDMOND.
+
+
+GLOCESTER.--Hélas! hélas! Edmond, cette conduite dénaturée me déplaît.
+Quand je leur ai demandé la permission d'avoir pitié de lui, ils m'ont
+interdit l'usage de ma propre maison; ils m'ont défendu, sous peine de
+leur éternel ressentiment, de leur parler de lui, de solliciter pour
+lui, et de le soulager en rien.
+
+EDMOND.--Cela est bien cruel et dénaturé!
+
+GLOCESTER.--Allez, ne dites rien: il y a une mésintelligence entre les
+deux ducs; il y a pis encore. J'ai reçu cette nuit une lettre.... Il
+serait dangereux seulement d'en parler.... J'ai enfermé la lettre
+dans mon cabinet. Le roi va être vengé des injures qu'il souffre en ce
+moment. Déjà une armée est en partie débarquée. Il faut nous attacher
+au roi. Je vais le chercher et le consoler en secret. Vous, allez
+entretenir le duc, pour qu'il ne s'aperçoive pas de mes charitables
+soins. S'il me demande, je suis malade et je suis allé me
+coucher.--Quand j'en devrais mourir, et l'on ne m'a pas menacé de moins
+que cela, il faut que je secoure le roi mon vieux maître.--Il va
+arriver quelque chose d'extraordinaire, Edmond; je vous en prie, soyez
+circonspect.
+
+(Il sort.)
+
+EDMOND.--En dépit de toi, le duc va être instruit à l'heure même de
+cette courtoisie, et de cette lettre aussi. Ce sera, ce me semble, assez
+bien mériter de lui, et j'y dois gagner tout ce que va perdre mon père;
+oui, tout, sans exception: les jeunes gens s'élèvent quand les vieux
+s'en vont.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Une partie de la bruyère où l'on voit une hutte.--L'orage continue.
+
+_Entrent_ LEAR, KENT, LE FOU.
+
+
+KENT.--Voici l'endroit, mon seigneur. Mon bon seigneur, entrez: une nuit
+si rigoureuse passée en plein air est trop rude pour les forces de la
+nature.
+
+LEAR.--Laisse-moi tranquille.
+
+KENT.--Mon bon maître, entrez.
+
+LEAR.--Veux-tu briser mon coeur?
+
+KENT.--Je briserais plutôt le mien. Mon bon seigneur, entrez.
+
+LEAR.--Tu crois que c'est grand'chose que cette tempête mutinée qui nous
+pénètre jusqu'aux os. C'est beaucoup pour toi; mais là où s'est
+fixée une plus grande douleur, une moindre se fait à peine sentir. Tu
+chercherais à éviter un ours; mais si ta fuite te conduisait vers la
+mer en furie, tu reviendrais affronter l'ours en face. Quand l'âme est
+libre, le corps est délicat; mais la tempête qui agite mon âme ne laisse
+à mes sens aucune autre impression que celles qui se combattent au
+dedans de moi.--L'ingratitude de nos enfants!.... n'est-ce pas comme si
+ma bouche déchirait ma main pour lui avoir porté la nourriture? Mais je
+punirai bientôt.--Non, je ne veux plus pleurer.--Par une nuit semblable,
+me mettre à la porte!--Verse tes torrents, je les supporterai.--Dans
+une nuit semblable!--O Régane! Gonerille! votre bon vieux père, dont le
+coeur sans méfiance vous a tout donné!--Oh! c'est de ce côté qu'est la
+folie; évitons-le, n'en parlons plus.
+
+KENT.--Mon bon seigneur, entrez ici.
+
+LEAR.--Je te prie, entre toi-même; et cherche tes aises. Cette tempête
+ne me laisse pas le temps de m'arrêter sur des choses qui me feraient
+bien plus de mal.--Cependant je vais entrer. _(Au fou_.)--Va, mon
+enfant, entre le premier.--Va, indigence sans asile!--Allons, entre
+donc. Je vais prier, et je dormirai après. _(Le fou entre.)_--Pauvres
+misérables privés de tout, quelque part que vous soyez, qui endurez les
+coups redoublés de cet orage impitoyable, comment vos têtes sans abri,
+vos flancs vides de nourriture, vos haillons ouverts de toutes parts, se
+défendront-ils contre des temps aussi cruels? Ah! je n'ai pas pris
+assez de soin de cela! Orgueil somptueux, viens essayer de ce remède;
+expose-toi à sentir ce que sentent les malheureux, afin d'apprendre à
+leur jeter tout ton superflu, et à nous montrer les cieux plus justes.
+
+EDGAR, _derrière le théâtre_.--Une brasse et demie, une brasse et demie!
+Le pauvre Tom!
+
+LE FOU, _sortant de la hutte avec précipitation_.--N'entrez pas, noncle;
+il y a là un esprit. Au secours! au secours!
+
+KENT.--Donne-moi ta main. Qui est là!
+
+LE FOU.--Un esprit, un esprit: il dit qu'il s'appelle le pauvre Tom.
+
+KENT.--Qui es-tu, toi qui es là à grommeler dans la paille? Sors.
+
+(Entre Edgar vêtu comme un fou.)
+
+EDGAR.--Va-t'en; le malin esprit me suit. A travers l'aubépine piquante
+souffle le vent froid. Hum! va à ton lit tout froid, et réchauffe-toi.
+
+LEAR.--As-tu donné tout à tes deux filles? en es-tu réduit là?
+
+EDGAR.--Qui donne quelque chose au pauvre Tom, que le malin esprit a
+promené à travers les feux et les flammes, à travers les gués et les
+tourbillons, sur les marais et les étangs? Il a mis des couteaux sous
+son oreiller, des cordes sur son banc, et de la mort aux rats près de sa
+soupe. Il l'a rendu orgueilleux de monter un cheval bai qui trottait sur
+des ponts de quatre pouces de large, pour courir après son ombre qu'il
+prenait pour un traître.--Dieu te conserve tes cinq sens.--Tom a froid;
+oh! oh! oh! oh! euh! euh!--Que le ciel te préserve des ouragans, des
+astres malfaisants et des rhumatismes.--Faites quelque charité au pauvre
+Tom que tourmente le malin esprit. Oh! si je pouvais le tenir ici, et
+là,--et là,--et encore là,--et puis encore là!
+
+(La tempête continue.)
+
+LEAR.--Quoi! ses filles l'ont-elles réduit à cette extrémité?--N'as-tu
+pu rien garder? leur as-tu donné tout?
+
+LE FOU.--Non, il s'est réservé une couverture; autrement nous aurions
+tous honte de le regarder.
+
+LEAR.--Puissent tous les fléaux que, dans les airs flottants, une
+fatale destinée tient suspendus sur les crimes des hommes, se précipiter
+aujourd'hui sur tes filles!
+
+KENT.--Il n'avait pas de filles, seigneur.
+
+LEAR.--Par la mort! traître! rien dans le monde que des filles ingrates
+ne pouvait réduire la nature à ce point de dégradation. Est-ce donc la
+coutume aujourd'hui que les pères chassés trouvent si peu de pitié pour
+leur corps?--Juste châtiment! c'est ce corps qui a engendré ces filles
+de pélican.
+
+EDGAR.--Pillicock[37] était sur la montagne de Pillicock. Holà! holà!
+hoé! hoé!
+
+[Note 37: Nom d'un démon. Edgar en nommera encore plusieurs autres,
+qu'on reconnaîtra sans qu'il soit nécessaire de l'indiquer.]
+
+LE FOU.--Cette froide nuit fera de nous tous des fous et des
+frénétiques.
+
+EDGAR.--Garde-toi du malin esprit; obéis à tes parents; garde loyalement
+ta foi; ne jure point; ne commets point le péché avec celle qui a promis
+à un autre homme la fidélité d'épouse; ne donne point de vaine parure à
+ta maîtresse.--Tom a froid.
+
+LEAR.--Qui étais-tu?
+
+EDGAR.--Un homme de service, vain de coeur et d'esprit: je frisais mes
+cheveux, je portais des gants à mon chapeau[38]; je servais les ardeurs
+de ma maîtresse, et commettais avec elle l'acte de ténèbres.--Je
+proférais autant de serments que de mots, et je me parjurais à la face
+débonnaire du ciel. J'étais un homme qui s'endormait dans des projets de
+volupté, et se réveillait pour les exécuter. J'aimais passionnément
+le vin, les dés avec ardeur; et quant aux femmes, j'avais plus de
+maîtresses qu'un Turc: faux de coeur, l'oreille crédule, la main
+sanguinaire, pourceau pour la paresse, renard pour la ruse, loup pour
+la voracité, un chien dans ma rage, un lion pour saisir ma proie. Ne
+permets pas que le bruit d'un soulier ou le frôlement de la soie livre
+ton pauvre coeur aux femmes. Tiens ton pied éloigné des mauvais lieux,
+ta main des collerettes[39], ta plume des livres des prêteurs, et défie
+le malin esprit.--Mais toujours à travers l'aubépine souffle la bise
+aiguë. Elle fait _mun... zuum_... Ah! non, nenni, dauphin, mon garçon,
+cesse, laisse-le passer[40].
+
+[Note 38: On portait à son chapeau ou le gant qu'on avait reçu de
+sa maîtresse, ou celui qu'un ennemi vous avait jeté comme un gage de
+combat. Probablement les domestiques des grandes maisons imitaient en
+cela les manières de leurs maîtres.]
+
+[Note 39: _Plackets_.]
+
+[Note 40: _Ah no nonny, dolphin my boy, my boy sessa; let him
+trot by_. Jargon mêlé d'anglais et de français: c'est le refrain d'une
+vieille ballade, où l'on suppose que, dans un combat entre les Anglais
+et les Français, le roi de France ne se souciant pas d'exposer à des
+hasards trop difficiles la valeur de son fils le dauphin, lui cherche un
+adversaire dont il puisse triompher facilement. Tous les chevaliers qui
+se présentent successivement sur le champ de bataille lui paraissent
+trop forts, et chaque fois il répète le refrain. Enfin il ne trouve pas
+de meilleur expédient que de faire tenir sur les pieds, à l'aide d'un
+arbre, un mort contre lequel il envoie le dauphin exercer sa prouesse.]
+
+(L'orage continue.)
+
+LEAR.--Tu serais mieux dans ton tombeau qu'ici le corps nu en butte à
+toutes ces violences du ciel. L'homme est-il donc si peu de chose que
+cela? Considérons-le bien.--Tu ne dois point de soie aux vers, de peaux
+aux bêtes sauvages, de parfums à la civette.--Ah! trois de nous ici sont
+déguisés; toi, tu es la chose comme elle est. L'homme réduit à lui-même
+n'est autre chose qu'un pauvre animal nu, fourchu comme toi.--Loin de
+moi, apparences empruntées; allons, défaites-vous.
+
+(Il arrache ses habits.)
+
+LE FOU.--Noncle, je te prie, calme-toi; c'est une mauvaise nuit pour y
+nager. Maintenant un peu de feu dans une plaine sauvage ressemblerait
+bien au coeur d'un vieux débauché; une légère étincelle, et le reste du
+corps glacé.--Regardez, regardez; voici un feu qui marche.
+
+EDGAR.--Oh! c'est le malin esprit Flibbertigibbet; il commence sa course
+à l'heure du couvre-feu, et rôde jusqu'au premier chant du coq: c'est
+de lui que viennent la taie et la cataracte; il fait loucher les yeux et
+donne le bec-de-lièvre; il jette la nielle sur le froment et endommage
+le pauvre enfant de la terre.
+
+ Saint Withold parcourut trois fois la plage;
+ Il rencontra le cauchemar et ses neuf lutins;
+ Il lui ordonna de rentrer en terre,
+ Et lui en fit jurer sa foi.
+ Et décampe, sorcière, décampe.
+
+KENT.--Comment se trouve Votre Seigneurie?
+
+(Entre Glocester avec un flambeau.)
+
+LEAR.--Quel est cet homme?
+
+KENT.--Qui est là? que cherchez-vous?
+
+GLOCESTER.--Qui êtes-vous? vos noms?
+
+EDGAR.--Le pauvre Tom, qui mange la grenouille nageuse, le crapaud, le
+têtard, le lézard de murailles et le lézard d'eau. Quand le malin esprit
+fait rage, il mange, dans la furie de son coeur, la bouse de vache en
+guise de salade; il avale le vieux rat et le chien jeté dans le fossé;
+il boit le manteau verdâtre des eaux stagnantes; il est chassé à coups
+de fouet de district en district; il est mis dans les ceps, puni,
+emprisonné; lui qui a eu jadis trois habits sur son dos, six chemises à
+son corps, un cheval entre ses jambes et une épée à son côté.
+
+ Mais les souris et les rats, et tout ce menu gibier,
+ Ont été la nourriture de Tom depuis sept longues années.
+
+Prenez garde à celui qui est auprès de moi.--Paix, Smolkin; paix, démon.
+
+GLOCESTER.--Quoi! Votre Seigneurie n'a pas meilleure compagnie?
+
+EDGAR.--Le prince des ténèbres est gentilhomme: on l'appelle Modo et
+Mahu.
+
+GLOCESTER.--Seigneur, notre chair et notre sang se sont tellement
+pervertis, qu'ils prennent en haine ceux qui les ont engendrés.
+
+EDGAR.--Pauvre Tom a froid.
+
+GLOCESTER.--Venez avec moi; mon devoir ne peut me permettre d'obéir en
+tout aux ordres cruels de vos filles. Quoiqu'elles m'aient enjoint de
+fermer les portes de ma maison, et de vous laisser à la merci de cette
+cruelle nuit, je me suis pourtant hasardé à venir vous chercher, pour
+vous conduire dans un lieu où vous trouverez du feu et des aliments.
+
+LEAR.--Laissez-moi d'abord m'entretenir avec ce philosophe.--Quelle est
+la cause du tonnerre?
+
+KENT.--Mon bon maître, acceptez son offre, rendez-vous dans cette
+maison.
+
+LEAR.--J'ai un mot à dire à ce savant Thébain.--Quelle est votre étude?
+
+EDGAR.--D'échapper au malin esprit et de tuer la vermine.
+
+LEAR.--Laissez-moi vous dire un mot à part.
+
+KENT, _à Glocester_.--Pressez-le encore une fois de venir, milord; sa
+raison commence à se troubler.
+
+GLOCESTER.--Peux-tu le blâmer? ses filles veulent sa mort.--Ah! ce brave
+Kent, il avait bien prédit qu'il en serait ainsi. Pauvre banni! Tu
+dis que le roi devient fou. Ami, je te dirai que je suis presque fou
+moi-même. J'avais un fils que j'ai proscrit de mon sang: dernièrement,
+tout dernièrement il a cherché à m'assassiner. Je l'aimais, mon ami:
+jamais un père n'aima plus chèrement son fils. Pour te dire la vérité,
+le chagrin a affaibli ma raison.--Quelle nuit! (_A Lear_.)--Je conjure
+Votre Seigneurie...
+
+LEAR.--Oh! je vous demande pardon.--Noble philosophe, honorez-moi de
+votre compagnie.
+
+EDGAR.--Tom a froid.
+
+GLOCESTER, _à Edgar_.--Va, l'ami. A ta hutte; va t'y réchauffer.
+
+LEAR.--Allons, entrons-y tous.
+
+KENT.--C'est par ici, seigneur.
+
+LEAR.--Avec lui: je veux rester avec mon philosophe.
+
+KENT.--Mon bon seigneur, calmez-le; laissez prendre cet homme avec lui.
+
+GLOCESTER.--Emmenez-le.
+
+KENT, _à Edgar_.--Allons, l'ami, viens avec nous.
+
+LEAR.--Venez, bon Athénien.
+
+GLOCESTER.--Silence! silence! chut.
+
+EDGAR.
+
+ Le jeune chevalier Roland vint à la tour ténébreuse;
+ Il disait toujours, fi! foh! fum!
+ Je sens ici le sang d'un Breton.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE V
+
+Un appartement du château de Glocester.
+
+_Entrent_ CORNOUAILLES, EDMOND.
+
+
+CORNOUAILLES.--Je serai vengé avant de quitter sa maison.
+
+EDMOND.--Mais, seigneur, je pourrai être blâmé d'avoir ainsi fait céder
+la nature à la fidélité: je m'effraye un peu de cette pensée.
+
+CORNOUAILLES.--Je vois maintenant que ce n'était pas uniquement le
+mauvais naturel de votre frère qui le portait à en vouloir à la vie de
+son père, mais que les vices de celui-ci ont provoqué la condamnable
+méchanceté de l'autre.
+
+EDMOND.--Que ma destinée est cruelle, qu'il faille me repentir
+d'être juste!--Voici la lettre dont il m'a parlé, et qui prouve ses
+intelligences avec le parti qui sert les intérêts de la France. Oh!
+cieux! s'il avait été possible que cette trahison n'existât pas ou ne
+fût pas découverte par moi!
+
+CORNOUAILLES.--Suivez-moi chez la duchesse.
+
+EDMOND.--Si le contenu de cette lettre est véritable, vous avez de
+grandes affaires sur les bras.
+
+CORNOUAILLES.--Faux ou vrai, il t'a fait comte de Glocester. Découvre où
+peut être ton père, afin que je n'aie qu'à le faire prendre.
+
+EDMOND, _à part_.--Si je le trouve assistant le roi, cette circonstance
+augmentera encore les soupçons. (_Haut_.)--Je continuerai de vous être
+fidèle, quoique j'aie un rude combat à soutenir entre vous et la nature.
+
+CORNOUAILLES.--Va, je mets toute ma confiance en toi, et mon affection
+te rendra un meilleur père.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE VI
+
+Une chambre dans une ferme joignant au château.
+
+_Entrent_ GLOCESTER, LEAR, KENT, LE FOU ET EDGAR.
+
+
+GLOCESTER.--Il fait meilleur ici qu'en plein air: sachez-m'en quelque
+gré. Je vais vous fournir autant que je pourrai les moyens de rendre
+ceci plus commode. Je ne vous quitte pas pour longtemps.
+
+KENT.--Toutes les puissances de la raison ont cédé en lui à la violence
+du chagrin.--Que le ciel récompense votre bonté.
+
+(Glocester sort.)
+
+EDGAR.--Ratèrent m'appelle: il me dit que Néron joue du triangle dans le
+lac de ténèbres[41]. Priez, innocents, et gardez-vous du malin esprit.
+
+[Note 41: Selon Rabelais, c'est du violon que Néron joue en enfer et
+Trajan du triangle.]
+
+LE FOU.--Noncle, dis-moi, je t'en prie, un fou est-il noble ou roturier?
+
+LEAR.--C'est un roi, c'est un roi.
+
+LE FOU.--Non, c'est un roturier qui a pour fils un gentilhomme; car
+c'est un fou que le roturier qui consent à voir devant lui son fils
+gentilhomme.
+
+LEAR.--Il m'en faut faire venir mille avec des broches rougies au feu
+qui siffleront contre eux.
+
+EDGAR.--Le malin esprit me mord dans le dos.
+
+LE FOU.--Il est fou celui qui se fie à la douceur d'un loup apprivoisé,
+à la santé d'un cheval, à l'amitié d'un jeune homme et au serment d'une
+prostituée.
+
+LEAR.--Cela sera; je vais les sommer de comparaître à l'instant.--(_A
+Edgar_.) Viens, assieds-toi là, très-savant justicier.--(_Au fou_.) Et
+toi, sage seigneur, assieds-toi là.--Eh bien! traîtresses...
+
+EDGAR.--Voyez comme il reste là, comme il fixe ses yeux ardents...
+Désires-tu des spectateurs à ton procès, madame?...
+
+ Viens à moi en traversant le ruisseau, Bessy.
+
+LE FOU.
+
+ Elle a une fente à son bateau,
+ Et ne peut pas dire
+ Pourquoi elle n'ose venir à toi.
+
+EDGAR.--Le malin esprit poursuit le pauvre Tom avec la voix d'un
+rossignol. Hopdance crie dans le ventre de Tom pour avoir deux harengs
+blancs. Cesse de croasser, ange noir; je n'ai rien à manger pour toi.
+
+KENT, _à Lear_.--Eh bien! comment vous trouvez-vous, seigneur? Ne
+demeurez pas ainsi dans la stupeur. Voulez-vous vous coucher et reposer
+sur ces coussins?
+
+LEAR.--Voyons d'abord leur procès.--Qu'on amène les témoins. (_A
+Edgar_.)--Toi, juge en robe, prends ta place; et toi qui es
+accouplé avec lui au joug de l'équité, prends siége à ses côtés. (_A
+Kent_.)--Vous êtes de la commission; asseyez-vous aussi.
+
+EDGAR.--Procédons avec justice.
+
+ Dors-tu ou veilles-tu, gentille pastourelle?
+ Tes brebis sont dans le blé.
+ Un souffle seulement de ta petite bouche,
+ Et tes brebis sont préservées de mal.
+
+ Pouff! le chat est gris!
+
+LEAR.--- Citez d'abord celle-ci; c'est Gonerille. J'affirme ici par
+serment, devant cette honorable assemblée, qu'elle a chassé à coups de
+pied le pauvre roi son père.
+
+LE FOU.--Avancez, maîtresse; votre nom est-il Gonerille?
+
+LEAR.--Elle ne peut pas le désavouer.
+
+LE FOU.--Je vous demande pardon; je vous prenais pour un escabeau.
+
+LEAR.--Tenez, en voici une autre dont les yeux hagards annoncent de
+quelle trempe est son coeur. Arrêtez-la ici: aux armes! aux armes, fer,
+flamme!--La corruption est entrée ici.--Juge inique, pourquoi l'as-tu
+laissée échapper?
+
+EDGAR.--Dieu bénisse tes cinq sens!
+
+KENT.--O pitié! Seigneur, où est donc maintenant cette patience que vous
+vous êtes vanté si souvent de conserver?
+
+EDGAR, _à part_.--Mes larmes commencent à se mettre tellement de son
+parti, qu'elles vont gâter mon personnage.
+
+LEAR.--Les petits chiens tout comme les autres: voyez, Tray, Blanche,
+Petit-Coeur; les voilà qui aboient contre moi.
+
+EDGAR.--Tom va leur jeter sa tête.--Allez-vous-en, roquets.
+
+ Que ta gueule soit blanche ou noire,
+ Que tes dents empoisonnent quand tu mords,
+ Mâtin, lévrier, métis hargneux,
+ Chien courant ou épagneul, braque ou limier,
+ Mauvais petit chien à la queue coupée ou la queue en trompette,
+ Tom les fera tous hurler et gémir;
+ Car lorsque je leur jette ainsi ma tête,
+ Les chiens sautent par-dessus la porte et tous se sauvent.
+
+Don don don do. C'est çà. Allons aux veillées, aux foires, aux villes de
+marché. Pauvre Tom, ta corne est à sec.
+
+LEAR.--Maintenant qu'on dissèque Régane.--Voyez de quoi se nourrit son
+coeur. Y a-t-il dans la nature quelques éléments qui puissent former des
+coeurs si durs? (_A Edgar._)--Vous, mon cher, je vous prends au nombre
+de mes cent chevaliers: seulement la mode de votre habit ne me plaît
+point. Vous me direz peut-être que c'est un costume persan; cependant
+changez-en.
+
+KENT.--Maintenant, mon bon maître, couchez-vous ici, et prenez un peu de
+repos.
+
+LEAR.--Point de bruit, point de bruit. Tirez les rideaux; ainsi, ainsi,
+ainsi, nous irons souper dans la matinée; ainsi, ainsi, ainsi.
+
+LE FOU.--Et je me coucherai à midi.
+
+(Entre Glocester.)
+
+GLOCESTER.--Approche, ami. Où est le roi, mon maître?
+
+KENT.--Le voilà, seigneur; mais ne le troublez pas; sa raison est
+perdue.
+
+GLOCESTER.--Mon bon ami, je te conjure, prends-le dans tes bras: je
+viens d'entendre un complot pour le mettre à mort. Il y a ici une
+litière toute prête: porte-le dedans, et conduis-le promptement vers
+Douvres, ami, où tu trouveras un bon accueil et des protecteurs. Enlève
+ton maître: si tu diffères seulement d'une demi-heure, lui, toi et
+quiconque osera prendre sa défense, êtes assurés de périr.--Prends-le,
+prends-le, et suis-moi. Je vais le conduire en peu d'instants au lieu où
+j'ai tout fait préparer.
+
+KENT.--La nature épuisée s'est assoupie. Le sommeil aurait pu remettre
+quelque baume dans tes organes blessés. Si les circonstances ne le
+permettent pas, ta guérison sera difficile. (_Au fou_.) Allons, aide-moi
+à porter ton maître; il ne faut pas que tu restes en arrière.
+
+GLOCESTER.--Allons, allons, partons.
+
+(Sortent Kent, Glocester et le fou, emportant le roi.)
+
+EDGAR.--Quand nous voyons nos supérieurs endurer les mêmes maux que
+nous, à peine conservons-nous quelque amertume sur nos misères. Celui
+qui souffre seul souffre surtout dans son âme, en laissant derrière lui
+des êtres libres et le spectacle du bonheur. Mais l'âme surmonte bien
+plus facilement la douleur, quand le malheur a des compagnons, et que
+l'on souffre en société. Que mes peines me semblent maintenant légères
+et supportables, quand je vois le roi incliné sous le même poids qui me
+fait courber. Il a des enfants comme moi j'ai un père.--Tom, pars;
+sois attentif à ces grands événements, et découvre-toi quand l'opinion
+trompeuse qui te flétrit de ses injurieuses pensées, détruite à bon
+droit par tes actions, rapportera son jugement et reconnaîtra ton
+innocence. Arrive ce qui pourra cette nuit, si du moins le roi se
+sauve!--Cachons-nous, cachons-nous.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE VII
+
+Un appartement du château de Glocester.
+
+_Entrent_ CORNOUAILLES, RÉGANE, GONERILLE, EDMOND, DES DOMESTIQUES.
+
+
+CORNOUAILLES, _à Gonerille_.--Partez promptement; allez trouver le
+duc votre époux, et montrez-lui cette lettre. L'armée française est
+débarquée. Qu'on cherche ce traître de Glocester.
+
+(Quelques domestiques sortent.)
+
+RÉGANE.--Qu'on le pende à l'instant.
+
+GONERILLE.--Qu'on lui arrache les yeux.
+
+CORNOUAILLES.--Laissez-le à mon ressentiment.--Edmond, accompagnez notre
+soeur; il ne convient pas que vous soyez témoin de la vengeance que nous
+sommes obligés de tirer de votre perfide père. Avertissez le duc chez
+qui vous allez vous rendre de hâter le plus possible ses préparatifs.
+Nous, nous nous engageons à en faire autant: nous établirons entre nous
+des courriers rapides et intelligents. Adieu, chère soeur; adieu, comte
+de Glocester. (_Entre Oswald_.)--Eh bien! où est le roi?
+
+OSWALD.--Le comte de Glocester vient de le faire partir d'ici;
+trente-cinq ou trente-six de ses chevaliers qui le cherchaient avec
+ardeur l'ont joint à la porte, et ils sont tous partis pour Douvres avec
+quelques-uns des gens du comte. Ils se vantent d'y trouver des amis bien
+armés.
+
+CORNOUAILLES.--Préparez des chevaux pour votre maîtresse.
+
+GONERILLE.--Adieu, cher lord; adieu, ma soeur.
+
+(Gonerille et Édouard sortent.)
+
+CORNOUAILLES.--Adieu, Edmond.--Qu'on cherche le traître Glocester.
+Garrottez-le comme un voleur, et amenez-le devant nous. (_Sortent encore
+quelques domestiques_.)--Quoique nous ne puissions pas trop disposer
+de sa vie sans les formes de la justice, notre pouvoir fera une grâce
+à notre colère. On peut nous en blâmer, mais non pas nous en empêcher.
+(_Rentrent les domestiques avec Glocester_.) Qui vient ici? Est-ce le
+traître?
+
+RÉGANE.--C'est lui-même.--Fourbe ingrat!
+
+CORNOUAILLES.--Serrez-bien ses bras de liége.
+
+GLOCESTER.--Que veulent dire Vos Seigneuries? Mes bons amis, considérez
+que vous êtes mes hôtes; ne me faites point d'indignes traitements,
+amis.
+
+CORNOUAILLES.--Liez-le, vous dis-je.
+
+(Les domestiques le lient.)
+
+RÉGANE.--Ferme, ferme.--O l'infâme traître!
+
+GLOCESTER.--Impitoyable dame, je ne suis point un traître.
+
+CORNOUAILLES.--Attachez-le à cette chaise.--Scélérat, tu verras...
+
+(Régane lui arrache la barbe.)
+
+GLOCESTER.--Par les dieux propices, c'est me traiter bien indignement
+que de m'arracher ainsi la barbe.
+
+RÉGANE.--L'avoir si blanche, et être un pareil traître!
+
+GLOCESTER.--Méchante dame, ces poils dont tu dépouilles mon menton
+s'animeront pour t'accuser. Je suis votre hôte: devriez-vous ainsi
+d'une main déloyale insulter à ma bienveillance hospitalière? Que
+prétendez-vous?
+
+CORNOUAILLES.--Voyons, mon gentilhomme; quelles lettres avez-vous
+dernièrement reçues de France?
+
+RÉGANE.--Répondez franchement, car nous savons la vérité.
+
+CORNOUAILLES.--Quelle intelligence avez-vous avec les traîtres qui
+viennent de débarquer dans ce royaume?
+
+RÉGANE.--A quelles mains envoyez-vous remettre votre lunatique de roi?
+
+GLOCESTER.--J'ai reçu une lettre où l'on m'entretient de conjectures:
+elle me vient d'une personne tout à fait neutre, et non d'aucun de vos
+ennemis.
+
+CORNOUAILLES.--Artifice.
+
+RÉGANE.--Mensonge.
+
+CORNOUAILLES.--Où as-tu envoyé le roi?
+
+GLOCESTER.--A Douvres.
+
+RÉGANE.--Pourquoi à Douvres? N'étais-tu pas chargé, sous peine...
+
+CORNOUAILLES.--Pourquoi à Douvres?--Qu'il réponde d'abord à cela.
+
+GLOCESTER.--Je suis attaché au poteau; il me faut soutenir l'attaque.
+
+RÉGANE.--Pourquoi à Douvres?
+
+GLOCESTER.--Parce que je ne voulais pas voir tes ongles cruels arracher
+ses pauvres vieux yeux, et ta soeur féroce enfoncer dans sa chair sacrée
+ses défenses de sanglier. Par une tempête semblable à celle que sa tête
+nue a supportée pendant cette nuit noire comme l'enfer, la mer soulevée
+serait allée éteindre et entraîner les feux des étoiles; et cependant
+son pauvre vieux coeur secondait encore la pluie du ciel.--Si dans
+cette rude nuit les loups avaient hurlé à ta porte, tu aurais dit: «Bon
+portier, tourne-leur la clef.»--Tout ce qu'il y a de cruel, excepté
+vous, avait cédé.--Mais je verrai les ailes de la vengeance atteindre de
+pareils enfants.
+
+CORNOUAILLES.--Tu ne le verras jamais.--Vous autres, tenez bien cette
+chaise.--J'écraserai tes yeux sous mon pied.
+
+(On tient Glocester retenu sur la chaise, tandis que le duc lui arrache
+un oeil et l'écrase avec son pied.)
+
+GLOCESTER.--Que celui qui espère parvenir à la vieillesse me donne
+quelque secours!--O cruels! O dieux!
+
+RÉGANE.--Un côté se moquerait de l'autre: l'autre aussi.
+
+CORNOUAILLES.--Si tu vois la vengeance...
+
+UN DES DOMESTIQUES.--Arrêtez, seigneur: je vous sers depuis mon enfance;
+mais je ne vous rendis jamais un plus grand service qu'en vous priant de
+vous arrêter...
+
+RÉGANE.--Qu'est-ce que c'est, chien que vous êtes?
+
+LE DOMESTIQUE.--Si vous portiez barbe au menton, je la secouerais dans
+cette occasion.--Que prétendez-vous?
+
+CORNOUAILLES.--Quoi! un vilain qui est à moi!
+
+(Il tire son épée et court sur lui.)
+
+LE DOMESTIQUE.--Eh bien! avancez donc, et subissez les hasards de la
+colère.
+
+(Ils se battent et le duc est blessé.)
+
+RÉGANE, _à un autre domestique_.--Donne-moi ton épée.--Un paysan tenir
+tête ainsi!
+
+(Elle se saisit d'une épée et le frappe par derrière.)
+
+LE DOMESTIQUE.--Oh! je suis mort!--Milord, il vous reste encore un oeil
+pour voir quelque malheur tomber sur lui.
+
+(Il meurt.)
+
+CORNOUAILLES.--De peur qu'il n'en voie davantage encore, il faut le
+prévenir. (_Il lui arrache l'autre oeil et le jette à terre_.)--A terre,
+vile marmelade; où est maintenant ton éclat?
+
+GLOCESTER.--Plus rien que ténèbres et affliction! Où est mon fils
+Edmond?--Edmond, allume en toi toutes les étincelles de la nature pour
+payer cette horrible action.
+
+RÉGANE.--Va-t'en, traître, scélérat! Tu appelles à ton secours celui qui
+te hait: c'est lui-même qui nous a dévoilé tes trahisons; il est trop
+honnête homme pour avoir pitié de toi.
+
+GLOCESTER.--O insensé que j'étais! j'ai donc fait injure à Edgar! Dieux
+cléments, pardonnez-le-moi, et le rendez heureux.
+
+RÉGANE.--Allez, jetez-le hors des portes, et qu'il flaire son chemin
+d'ici à Douvres.--Qu'est-ce donc, seigneur? Qu'avez-vous?
+
+CORNOUAILLES.--Je suis blessé.--Venez avec moi, madame.--Qu'on mette
+dehors ce coquin aveugle.--(_Montrant le corps du domestique_.)
+Jetez-moi cet esclave sur le fumier.--Régane, mon sang coule en
+abondance: cette blessure est venue mal à propos. Donnez-moi votre bras.
+
+(Il sort en s'appuyant sur le bras de Régane.)
+
+(Les domestiques délient Glocester et le conduisent dehors.)
+
+PREMIER DOMESTIQUE.--Si cet homme vient à bien, je ne m'embarrasse plus
+de toutes les méchancetés que je pourrai faire.
+
+SECOND DOMESTIQUE.--Si elle vit longtemps et à la fin trouve une mort
+naturelle, toutes les femmes vont devenir des monstres.
+
+PREMIER DOMESTIQUE.--Suivons le vieux comte, et chargeons le mendiant de
+Bedlam de le conduire où il voudra: la folie de ce drôle-là se prête à
+tout.
+
+SECOND DOMESTIQUE.--Va, toi: je vais chercher un peu de filasse et de
+blanc d'oeuf pour mettre sur son visage tout ensanglanté; et puis, que
+le ciel ait pitié de lui.
+
+(Ils sortent chacun de leur côté.)
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE QUATRIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Une vaste campagne.
+
+EDGAR, _seul_.
+
+
+EDGAR.--Encore vaut-il mieux être comme je suis, et me savoir méprisé,
+que d'être à la fois méprisé et flatté. Quand on a vu le pire, au
+degré le plus abject, le plus abandonné de la fortune, la vie est toute
+d'espérance, exempte de crainte: un changement lamentable, c'est celui
+qui nous fait descendre du mieux; une fois au pis, nous retournons vers
+le rire. Sois donc le bienvenu, air insaisissable; je me livre à toi:
+le misérable que ton souffle a jeté au plus bas ne doit plus rien à
+tes coups.--Mais qui vient ici? (_Entre Glocester conduit par un
+vieillard_.)--C'est mon père, bien misérablement accompagné. O monde,
+monde, monde! si tes étranges vicissitudes ne nous forçaient pas de te
+haïr, la vie ne voudrait pas céder au cours des ans.
+
+LE VIEILLARD.--O mon bon maître, je suis depuis quatre-vingts ans le
+vassal de votre père et le vôtre.
+
+GLOCESTER.--Va, va-t'en, mon bon ami, retire-toi: tes secours ne peuvent
+me faire aucun bien et pourraient te nuire.
+
+LE VIEILLARD.--Hélas! seigneur, vous ne pouvez pas voir votre chemin.
+
+GLOCESTER.--Je n'ai plus de chemin devant moi; je n'ai pas besoin
+d'yeux: je suis tombé lorsque je voyais. Cela se voit souvent que notre
+moyenne condition fait notre sécurité, et nos privations nous deviennent
+des avantages.--O mon cher fils Edgar, toi que dévorait le courroux de
+ton père abusé, si je pouvais seulement vivre assez pour te voir encore
+en te touchant, je dirais que j'ai retrouvé mes yeux.
+
+LE VIEILLARD.--Je vois quelqu'un. Qui est là?
+
+EDGAR, _à part_.--O dieux! qui peut dire: _Je suis au pis_? Me voilà
+plus mal que je n'ai jamais été.
+
+LE VIEILLARD.--C'est Tom, le pauvre fou.
+
+EDGAR, _à part_.--Et je puis être plus mal encore.--Le pire n'est point
+arrivé tant qu'on peut dire: _Ceci est le pire._
+
+LE VIEILLARD,--Où vas-tu, l'ami?
+
+GLOCESTER.--Est-ce un mendiant?
+
+LE VIEILLARD.--Fou et mendiant aussi.
+
+GLOCESTER.--Il lui reste donc un peu de raison; autrement il ne serait
+pas en état de mendier. Pendant la tempête de la nuit dernière, j'ai vu
+un de ces malheureux, et en le voyant j'ai considéré un homme comme
+un ver de terre. Mon fils en cet instant m'est venu dans l'esprit, et
+cependant mon esprit ne lui était guère favorable alors. J'ai appris
+bien des choses depuis! Nous sommes aux dieux ce que sont les mouches
+aux folâtres enfants: ils nous tuent pour s'amuser.
+
+EDGAR, _à part_.--Comment dois-je faire? C'est un mauvais métier que
+de faire le fou près du chagrin, on irrite les autres et soi-même.
+_(Haut.)_--Dieu te garde, mon maître.
+
+GLOCESTER.--Est-ce là ce malheureux tout nu?
+
+LE VIEILLARD.--Oui, seigneur.
+
+GLOCESTER.--Alors, je t'en prie, va-t'en. Si pour l'amour de moi tu
+peux nous rejoindre à un ou deux milles d'ici, sur le chemin de Douvres,
+fais-le en considération de ton ancien attachement, et apporte avec
+toi quelque chose pour couvrir la nudité de cette pauvre créature que
+j'engagerai à me conduire.
+
+LE VIEILLARD.--Hélas! seigneur, il est fou.
+
+GLOCESTER.--C'est le malheur du temps; les fous conduisent les aveugles.
+Fais ce que je te demande, ou plutôt fais ce que tu voudras; mais
+surtout va-t'en.
+
+LE VIEILLARD.--Je vais lui apporter le meilleur habit que je possède,
+arrive ce qui pourra.
+
+(Il sort.)
+
+GLOCESTER.--Mon garçon, pauvre homme tout nu.
+
+EDGAR.--Pauvre Tom a froid. _(A part_.)--Je ne saurais le tromper plus
+longtemps.
+
+GLOCESTER.--Viens près de moi, ami.
+
+EDGAR.--Et cependant il le faut encore.--Que le ciel guérisse tes chers
+yeux; ils saignent.
+
+GLOCESTER.--Sais-tu le chemin de Douvres?
+
+EDGAR.--Grille ou barrière, grand chemin ou sentier. Le pauvre Tom a été
+privé de son bon sens; cinq démons sont entrés à la fois dans le pauvre
+Tom. Que l'honnête homme soit préservé du malin esprit _Obbidicut_, le
+démon de la luxure; _Hobbididance_, le prince des muets; _Mahu_, le
+démon du vol; _Modo_, celui du meurtre; et _Flibbertigibbet,_ celui
+des contorsions et des grimaces, qui maintenant possède les femmes de
+chambre et les suivantes. Sur ce, béni sois-tu, maître.
+
+GLOCESTER.--Tiens, prends cette bourse, toi que les fléaux du ciel ont
+accablé de tous leurs traits: mon infortune va te rendre plus heureux.
+Dieux, agissez toujours ainsi: que celui qui regorge de biens et se
+nourrit de voluptés, qui met vos commandements sous ses pieds, et ne
+voit pas parce qu'il ne sent pas, sente promptement votre puissance.
+Ainsi une juste distribution détruirait l'excès, et chaque homme aurait
+le nécessaire.--Connais-tu Douvres?
+
+EDGAR.--Oui, maître.
+
+GLOCESTER.--Là s'élève un rocher dont la haute tête s'avance et se
+regarde avec terreur dans la mer retenue à ses pieds; conduis-moi
+seulement à la pointe de sa cime, et j'ai sur moi quelque chose d'assez
+précieux pour te sortir de la misère que tu endures: une fois là, je
+n'aurai plus besoin de guide.
+
+EDGAR.--Donne-moi ton bras; le pauvre Tom va te conduire.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Devant le palais du duc d'Albanie.
+
+_Entrent_ GONERILLE, EDMOND, OSWALD _venant à leur rencontre_.
+
+
+GONERILLE.--Soyez le bien arrivé, seigneur. Je m'étonne que mon
+débonnaire époux ne soit pas venu au-devant de nous sur le chemin. (_A
+Oswald_.)--Où est votre maître?
+
+OSWALD.--Il est ici, madame; mais jamais homme ne fut si changé. Je lui
+ai parlé de l'armée qui vient de débarquer; il a souri à cette nouvelle.
+Je lui ai dit que vous veniez; il m'a répondu: «Tant pis.» Je l'ai
+informé de la trahison de Glocester et des loyaux services de son fils;
+il m'a appelé sot, et m'a dit que je prenais les choses à l'envers. Ce
+qui devrait lui déplaire lui devient agréable, et ce qui devrait lui
+faire plaisir l'offense.
+
+GONERILLE, _à Edmond_.--En ce cas, vous n'irez pas plus loin. Il est
+troublé par les pusillanimes terreurs de son esprit qui n'ose rien
+entreprendre. Il ne voudra pas sentir les injures qui l'obligent à y
+répondre.--Les voeux que nous formions sur la route pourraient bien
+s'accomplir. Retournez, Edmond, vers mon frère; hâtez la réunion de
+ses troupes, et mettez-vous à leur tête. Il faut que chez moi les armes
+changent de mains et que je remette la quenouille entre celles de mon
+mari. Ce fidèle serviteur sera notre intermédiaire. Si vous savez oser
+pour votre propre avantage, vous recevrez probablement sous peu les
+ordres d'une maîtresse. Portez ceci. (_Elle lui donne un gage d'amour_.)
+Épargnez les paroles; baissez la tête.... Ce baiser, s'il osait parler,
+élèverait ton esprit hors de lui-même. Comprends, et prospère.
+
+EDMOND.--Tout à vous, jusqu'au sein de la mort.
+
+(Il sort.)
+
+GONERILLE.--Cher, cher Glocester! Oh! quelle différence entre un homme
+et un homme! C'est à toi qu'appartiennent les devoirs d'une femme: mon
+imbécile usurpe mon lit.
+
+OSWALD.--Madame, voici mon seigneur.
+
+(Il sort.)
+
+(Entre Albanie.)
+
+GONERILLE.--Je valais jadis la peine de m'appeler[42].
+
+ALBANIE.--O Gonerille, vous ne valez pas la poussière que le vent
+importun chasse dans votre visage. Votre caractère m'effraye: la nature
+qui méprise la source d'où elle est sortie ne peut plus être contenue
+dans un cours réglé; celle qui volontairement se sépare et s'arrache
+du tronc qui la nourrit de sa sève doit nécessairement se flétrir, et
+servir bientôt à des usages funestes[43].
+
+[Note 42: _I have been worth of the whistle_: J'ai été digne du coup
+de sifflet, allusion au vieux proverbe: _C'est un pauvre chien que celui
+qui n'est pas digne du coup de sifflet_.]
+
+[Note 43: Les plantes flétries étaient en grande réquisition pour
+les opérations de sorcellerie.]
+
+GONERILLE.--En voilà assez: ce texte est absurde.
+
+ALBANIE.--La sagesse et la bonté paraissent viles à l'âme vile: la
+corruption ne se complaît qu'en elle-même.--Qu'avez-vous fait, tigresses
+et non pas filles, qu'avez-vous fait? Un père, un vieillard si bon, que
+l'ours à la tête pendante eût léché par respect, barbares, dénaturées
+que vous êtes, vous l'avez rendu fou. Comment mon bon frère, un homme,
+un prince comblé de ses bienfaits, a-t-il pu vous le permettre? Ah! si
+les cieux ne se hâtent pas d'envoyer sur la terre des esprits
+visibles pour imposer à ces crimes odieux, les hommes vont bientôt
+s'entre-dévorer comme les monstres de l'Océan.
+
+GONERILLE.--Homme dont le coeur contient du lait, qui as bien une joue
+pour recevoir les coups, une tête pour soutenir les affronts, mais point
+d'yeux pour discerner ton honneur de ta honte; qui ne sais pas qu'aux
+imbéciles seulement il appartient de plaindre le misérable qui reçoit la
+punition avant d'avoir commis le crime! Où sont tes tambours? La
+France déploie ses enseignes dans nos champs silencieux: déjà celui qui
+t'apporte la mort, le casque couvert de plumes, commence à te menacer;
+et toi, vertueux imbécile, tu demeures tranquille à crier: _Hélas!
+pourquoi se conduit-il ainsi?_
+
+ALBANIE.--Regarde-toi, furie! La difformité des démons ne paraît pas
+aussi horrible en eux que dans une femme.
+
+GONERILLE.--Oh! quel fou ridicule!
+
+ALBANIE.--Être mensonger, et qui te sers à toi-même de masque, prends
+garde que tes traits ne deviennent ceux d'un monstre: si je voulais
+permettre à mes mains de suivre le mouvement de mon sang, elles ne
+seraient que trop disposées à briser, à déchirer ta chair et tes os;
+mais, quoique tu sois un démon, la figure d'une femme te protége.
+
+GONERILLE.--Vraiment, vous voilà du courage maintenant!
+
+(Entre un messager.)
+
+ALBANIE.--Quelles nouvelles?
+
+LE MESSAGER.--O mon bon seigneur, le duc de Cornouailles est mort: il
+a été tué par un de ses serviteurs au moment où il allait crever l'oeil
+qui restait au comte de Glocester.
+
+ALBANIE.--Les yeux de Glocester!
+
+LE MESSAGER.--Un serviteur qu'il avait élevé, saisi de compassion,
+a voulu s'opposer à ce dessein, en tirant l'épée contre son puissant
+maître, qui, furieux, s'est élancé sur lui: ils l'ont percé à mort, mais
+non pas avant que le duc eût reçu le coup funeste qui l'a enlevé bientôt
+après.
+
+ALBANIE.--Ceci montre que vous êtes là-haut, justiciers qui vengez si
+promptement les crimes commis par nous sur la terre! Mais ce pauvre
+Glocester, a-t-il perdu son autre oeil?
+
+LE MESSAGER.--Tous les deux, tous les deux, mon seigneur.--Cette lettre,
+madame, exige une prompte réponse; elle est de votre soeur.
+
+GONERILLE, _à part_.--D'un côté, ceci me plaît assez.--Mais à présent
+que la voilà veuve, et mon Glocester auprès d'elle, tout l'édifice que
+j'ai bâti dans mon imagination peut se renverser sur mon odieuse vie.
+Sous un autre rapport, cette nouvelle n'est pas si désagréable.--Je vais
+lire la lettre et y répondre.
+
+(Elle sort.)
+
+ALBANIE.--Et où était son fils, tandis qu'ils lui arrachaient les yeux?
+
+LE MESSAGER.--Il était venu ici avec Milady.
+
+ALBANIE.--Mais il n'est pas ici.
+
+LE MESSAGER.--Non, mon bon seigneur; je viens de le rencontrer comme il
+s'en retournait.
+
+ALBANIE.--Sait-il cette méchanceté?
+
+LE MESSAGER.--Oui, mon bon seigneur: c'est lui qui a dénoncé son père,
+et il n'a quitté le château que pour laisser un plus libre cours à la
+punition.
+
+ALBANIE.--O Glocester, je vis pour te remercier de l'attachement que
+tu as montré au roi, et pour venger tes yeux!--Viens, ami, viens
+m'instruire de ce que tu peux savoir de plus.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Le camp français près de Douvres.
+
+_Entrent_ KENT ET LE GENTILHOMME.
+
+
+KENT.--Pourquoi le roi de France est-il reparti si promptement? En
+savez-vous la raison?
+
+LE GENTILHOMME.--On a pensé, depuis son arrivée, à des choses qu'il
+avait laissées imparfaites dans ses États et qui menaçaient la France
+d'un si grand danger qu'elles demandaient impérieusement qu'il y
+retournât en personne.
+
+KENT.--Et qui a-t-il laissé à sa place pour général?
+
+LE GENTILHOMME.--Le maréchal de France monsieur Le Fer.
+
+KENT.--La reine, en lisant les lettres que vous avez apportées, a-t-elle
+donné quelque signe de chagrin?
+
+LE GENTILHOMME.--Oui, seigneur, elle les a prises et les a lues en ma
+présence, et de temps en temps une grosse larme coulait sur sa joue
+délicate. Cependant elle semblait demeurer maîtresse de sa douleur,
+qu'on voyait se révolter et vouloir prendre l'empire sur elle.
+
+KENT.--Oh! elle a donc été émue!
+
+LE GENTILHOMME.--Non pas jusqu'à la violence.... La patience et la
+douleur disputaient à qui la montrerait sous une forme plus touchante.
+Vous avez vu le soleil et la pluie paraître à la fois: son sourire
+et ses pleurs offraient l'image d'un jour plus doux encore. Le tendre
+sourire, errant sur ses lèvres vermeilles, semblait ignorer quels hôtes
+remplissaient ses yeux, d'où les larmes s'échappaient comme des perles
+détachées de deux diamants: en un mot, la douleur serait une beauté rare
+et adorée, si elle séyait aussi bien à tous les visages.
+
+KENT.--Ne vous a-t-elle point fait de question?
+
+LE GENTILHOMME.--Oui, une ou deux fois elle a soupiré le nom de _père_
+en haletant, comme si ce nom eût oppressé son coeur. Elle s'est écriée:
+_Mes soeurs! ô mes soeurs! quelle honte pour des femmes! Mes soeurs!
+Kent! mon père! Mes soeurs! Quoi! pendant l'orage, pendant la nuit!
+qu'on ne croie plus à la pitié!_ Alors elle a secoué l'eau sainte qui
+remplissait ses yeux célestes; les larmes se sont mêlées à ses cris, et
+soudain elle s'est éloignée pour se livrer seule à sa douleur.
+
+KENT.--Ce sont les astres, ces astres placés au-dessus de nos têtes, qui
+règlent nos destinées; autrement deux époux ne pourraient engendrer des
+enfants si divers.--Lui avez-vous parlé depuis?
+
+LE GENTILHOMME.--Non.
+
+KENT.--Était-ce avant le départ du roi que vous l'avez vue?
+
+LE GENTILHOMME.--Non, c'est depuis.
+
+KENT.--C'est bien, monsieur.--Le pauvre malheureux Lear est dans la
+ville: quelquefois, dans ses meilleurs moments, il se rappelle fort bien
+quel motif nous a fait venir ici, et refuse absolument de voir sa fille.
+
+LE GENTILHOMME.--Pourquoi, mon bon monsieur?
+
+KENT.--Une honte insurmontable l'y pousse: la dureté avec laquelle il
+lui a retiré sa bénédiction l'a abandonnée à la merci du sort dans une
+contrée étrangère, et a transporté ses droits les plus précieux à ses
+filles au coeur de chien; toutes ces pensées déchirent son âme de traits
+si empoisonnés, qu'une brûlante confusion le tient éloigné de Cordélia.
+
+LE GENTILHOMME.--Hélas! pauvre gentilhomme!
+
+KENT.--Savez-vous quelques nouvelles de l'armée des ducs d'Albanie et de
+Cornouailles?
+
+LE GENTILHOMME.--Oui, elle est en marche.
+
+KENT.--Allons, monsieur, je vais vous conduire à notre maître Lear, et
+vous laisser avec lui pour l'accompagner. Un important motif me retient
+encore pour quelque temps sous le déguisement qui me cache. Quand je me
+ferai connaître, vous ne vous repentirez pas des renseignements que vous
+m'avez donnés. Je vous prie, venez avec moi.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Toujours dans le camp.--Une tente.
+
+_Entrent_ CORDÉLIA, UN MÉDECIN, _des Soldats_.
+
+
+CORDÉLIA.--Hélas! c'est lui-même: on vient de le rencontrer furieux
+comme la mer agitée, chantant de toute sa force, couronné de fumeterre
+rampante et d'herbes des champs, de bardane, de ciguë, d'ortie, de
+coquelicot, d'ivraie, et de toutes les herbes inutiles croissant dans le
+blé qui nous sert d'aliment. Envoyez une compagnie[44]; qu'on parcoure
+chaque acre dans ces champs couverts d'épis, et qu'on l'amène devant nos
+yeux. (_Un officier sort_.)--Que peut la sagesse humaine pour rétablir
+en lui la raison dont il est privé? Que celui qui pourra le secourir
+prenne tout ce que je possède.
+
+[Note 44: _A century_.]
+
+LE MÉDECIN.--Madame, il y a des moyens. Le sommeil est le père
+nourricier de la nature; c'est de sommeil qu'il a besoin: pour le
+provoquer en lui, nous avons des simples dont la vertu puissante
+parviendra à fermer les yeux de la douleur.
+
+CORDÉLIA.--Secrets bienfaisants, vertus cachées dans le sein de la
+terre, sortez-en, arrosées par mes larmes; secondez-nous, portez remède
+aux souffrances de ce bon vieillard. Cherchez, cherchez, cherchez-le, de
+peur que sa fureur, abandonnée à elle-même, ne brise les liens d'une vie
+qui n'a plus les moyens de se diriger.
+
+(Entre un messager.)
+
+LE MESSAGER.--Des nouvelles, madame: l'armée anglaise s'avance.
+
+CORDÉLIA.--On le savait déjà; nos préparatifs sont faits pour la
+recevoir.--O père chéri, c'est pour toi seul que je travaille: le
+puissant roi de France a eu pitié de ma douleur et de mes larmes
+importunes. Ce n'est point enflés par l'ambition que nous avons été
+excités à prendre nos armes; c'est l'amour, le tendre amour et les
+droits de notre vieux père... Puissé-je bientôt avoir de ses nouvelles
+et le voir!
+
+
+SCÈNE V
+
+Un appartement dans le château de Glocester.
+
+RÉGANE ET OSWALD.
+
+
+RÉGANE.--Mais l'armée de mon frère, est-elle en marche?
+
+OSWALD.--Oui, madame.
+
+RÉGANE.--Y est-il en personne?
+
+OSWALD.--Oui, madame, à grand'peine: votre soeur est le meilleur soldat
+des deux.
+
+RÉGANE.--Lord Edmond n'a-t-il pas vu votre maître chez lui?
+
+OSWALD.--Non, madame.
+
+RÉGANE.--Et que peut contenir la lettre que lui écrit ma soeur?
+
+OSWALD.--Je l'ignore, madame.
+
+RÉGANE.--Au fait, c'est pour des soins bien importants qu'il est parti
+d'ici en diligence. Ç'a été une grande imprévoyance, après avoir arraché
+les yeux à Glocester, de le laisser en vie: partout où il arrive, il
+soulève tous les coeurs contre nous. Edmond est parti, je pense, pour
+l'aller, par pitié, délivrer des misères de la vie plongée dans les
+ténèbres: il doit aussi reconnaître les forces de l'ennemi.
+
+OSWALD.--Il faut que je le suive, madame, avec ma lettre.
+
+RÉGANE.--Nos troupes se mettent en marche demain: restez ici; les
+chemins ne sont pas sûrs.
+
+OSWALD.--Je ne le puis, madame, ma maîtresse m'a imposé le devoir
+d'exécuter cet ordre.
+
+RÉGANE.--Mais pourquoi écrit-elle à Edmond? Ne pouvait-elle vous
+charger verbalement de ses ordres? Peut-être...--Je ne sais quoi...--Je
+t'aimerai de tout mon coeur...--Laisse-moi décacheter cette lettre.
+
+OSWALD.--Madame, j'aimerais mieux...
+
+RÉGANE.--Je sais que votre maîtresse n'aime point son mari; j'en suis
+sûre: la dernière fois qu'elle vint ici, elle lançait au noble Edmond
+d'étranges oeillades et des regards bien significatifs. Je sais que vous
+êtes dans son intime confiance.
+
+OSWALD.--Moi, madame?
+
+RÉGANE.--Oui, je sais ce que je dis; vous y êtes, je le sais: ainsi
+je vous en avertis, faites bien attention à ceci.--Mon époux est
+mort: Edmond et moi nous nous sommes parlé; il est beaucoup plus à ma
+convenance qu'à celle de votre maîtresse. Vous pouvez comprendre le
+reste. Si vous le trouvez, donnez-lui ceci, je vous prie; et quand
+vous rendrez compte de tout ce que je vous dis à votre maîtresse,
+conseillez-lui, s'il vous plaît, de rappeler à elle sa raison.
+Maintenant adieu.--Si vous entendez par hasard parler de cet aveugle
+traître, la faveur sera pour celui qui nous en défera.
+
+OSWALD.--Je voudrais pouvoir le rencontrer, madame, et je vous
+prouverais à quel point je suis dévoué.
+
+RÉGANE.--Je te souhaite le bonjour.
+
+
+SCÈNE VI
+
+Dans la campagne près de Douvres.
+
+GLOCESTER, EDGAR, _vêtus en paysans_.
+
+
+GLOCESTER.--Quand arriverons-nous donc au sommet de cette montagne que
+tu sais?
+
+EDGAR.--Vous commencez à la gravir à présent: voyez combien nous
+fatiguons.
+
+GLOCESTER.--Il me semble que le terrain est uni.
+
+EDGAR.--Oh! l'horrible côte! Écoutez; n'entendez-vous pas la mer?
+
+GLOCESTER.--Non, en vérité.
+
+EDGAR.--Il faut donc que la douleur de vos yeux ait affaibli en vous les
+autres sens.
+
+GLOCESTER.--Cela pourrait être. Il me semble que ta voix est changée: tu
+parles aussi en meilleurs termes et d'une manière plus raisonnable que
+tu ne faisais.
+
+EDGAR.--Vous vous trompez tout à fait; il n'y a de changé en moi que
+l'habit.
+
+GLOCESTER.--Il me semble bien que vous parlez mieux.
+
+EDGAR.--Avancez, seigneur; voici l'endroit; ne bougez pas.--Oh! comme
+cela fait tourner la tête! comme cela est effrayant de regarder ainsi
+là-bas! La corneille et le choucas qui volent dans les airs, vers
+le milieu de la montagne, paraissent à peine de la grosseur des
+cigales.--Sur le penchant, à mi-côte, est suspendu un homme qui cueille
+du fenouil marin. Le dangereux métier! Il me semble qu'il ne paraît
+pas plus gros que sa tête.--Ces pêcheurs qui marchent sur la grève
+ressemblent à des souris.--Ce grand vaisseau là-bas à l'ancre paraît
+petit comme sa chaloupe, et sa chaloupe comme une bouée que la vue peut
+à peine distinguer.--On ne saurait entendre de si haut le murmure
+des vagues qui se brisent en écumant sur les innombrables et stériles
+cailloux du rivage.--Je ne veux plus regarder de peur que le vertige me
+prenne et que ma vue se trouble, je tomberais la tête la première.
+
+GLOCESTER.--Placez-moi à l'endroit où vous êtes.
+
+EDGAR.--Donnez-moi votre main: vous voilà maintenant à un pied du bord.
+Pour tout ce qu'il y a sous la lune, je ne voudrais pas seulement sauter
+sur place.
+
+GLOCESTER.--Lâche ma main. Tiens, mon ami, voilà une autre bourse; il
+y a dedans un joyau qui vaut bien la peine d'être accepté par un homme
+pauvre: que les fées et les dieux le fassent prospérer entre tes mains.
+Éloigne-toi, dis-moi adieu; que je t'entende partir.
+
+EDGAR, _feignant de se retirer_.--Adieu donc, mon bon seigneur.
+
+GLOCESTER--De tout mon coeur.
+
+EDGAR.--Si je me joue ainsi de son désespoir, c'est pour l'en guérir.
+
+GLOCESTER.--O vous, dieux puissants, je renonce au monde, et sous votre
+regard je vais sans murmure me délivrer de ma profonde affliction. Si
+je pouvais la supporter plus longtemps sans me révolter contre votre
+suprême et insurmontable volonté, cette mèche usée, cette portion
+méprisée de mon être, irait brûlant jusqu'au bout.--Si Edgar vit encore,
+ô bénissez-le.--Maintenant, ami, adieu.
+
+(Il saute et tombe de sa hauteur sur la plaine.)
+
+EDGAR.--C'est donc fini, seigneur, adieu! Et cependant je ne conçois pas
+comment la volonté peut parvenir à dérober le trésor de la vie, lorsque
+la vie elle-même cède et se laisse dérober. S'il avait été où il le
+pensait, en ce moment toute pensée serait finie.--Êtes-vous vivant ou
+mort?... Hé! monsieur!... l'ami! m'entendez-vous?... parlez.--Serait-il
+possible qu'il eût passé de cette manière? Mais non, il revient à
+lui.--Qui êtes-vous, monsieur?
+
+GLOCESTER.--Va-t'en, et laisse-moi mourir.
+
+EDGAR.--Si tu avais été autre chose qu'un fil de la Vierge[45], une
+plume ou un souffle d'air, en te précipitant d'une hauteur de tant de
+brasses, tu te serais écrasé comme un oeuf. Cependant tu respires, tu
+as un corps pesant, et ton sang ne coule point! et tu parles! et tu n'es
+pas blessé! Dix mâts l'un au bout de l'autre n'atteindraient pas à
+cette hauteur d'où tu viens de tomber perpendiculairement. Ta vie est un
+miracle; parle donc encore.
+
+[Note 45: _Gossamer_. Ce sont ces fils blancs que l'on voit voltiger
+en automne.]
+
+GLOCESTER.--Mais suis-je tombé ou non?
+
+EDGAR.--De l'effroyable cime de cette montagne de craie.--Regarde cette
+hauteur d'où l'alouette à la voix perçante ne pourrait être ni vue ni
+entendue.--Regarde seulement en l'air.
+
+GLOCESTER.--Hélas! je n'ai plus d'yeux.--Le malheur est-il donc privé
+du bienfait de pouvoir par la mort se délivrer de lui-même? Il restait
+encore quelque consolation quand la misère pouvait tromper la rage d'un
+tyran et se soustraire à ses orgueilleuses volontés.
+
+EDGAR.--Donnez-moi votre bras; allons, levez-vous.--Bon.--Comment
+êtes-vous? Sentez-vous vos jambes, pouvez-vous vous tenir debout?
+
+GLOCESTER.--Trop bien, trop bien.
+
+EDGAR.--C'est la chose la plus miraculeuse!--Qu'est-ce donc que j'ai vu
+s'éloigner de vous au sommet de la montagne?
+
+GLOCESTER.--Un pauvre malheureux mendiant.
+
+EDGAR.--Ici, d'en bas où j'étais ses yeux m'ont paru comme deux pleines
+lunes, il avait un millier de nez, des cornes contournées, et ondulait
+comme la mer en furie: c'était quelque esprit.--Ainsi, heureux
+vieillard, tu dois penser que les dieux très-grands, qui font leur
+gloire de ce qui est impossible aux hommes, ont voulu te sauver.
+
+GLOCESTER.--Je me rappelle maintenant. Désormais je supporterai
+l'affliction jusqu'à ce qu'elle crie d'elle-même: Assez, assez,
+meurs.--Celui dont tu me parles, je l'ai pris pour un homme; il ne
+cessait de répéter: L'esprit, l'esprit! C'est lui qui m'avait conduit à
+cet endroit.
+
+EDGAR.--Cherche la liberté d'esprit et la patience. (_Entre Lear,
+bizarrement paré de fleurs_.)--Qui vient ici? Une tête en bon état
+n'arrangerait jamais ainsi celui qui la porte.
+
+LEAR.--Non, ils ne peuvent me rien faire pour avoir battu monnaie: je
+suis le roi en personne.
+
+EDGAR.--O spectacle qui me perce le coeur!
+
+LEAR.--En cela la nature est supérieure à l'art.--Venez, voilà l'argent
+de votre engagement. Ce drôle tient son arc comme un épouvantail à
+corbeaux.--Lancez-moi là une flèche d'une aune.... Regardez, regardez,
+une souris! paix, paix; ce morceau de fromage grillé fera l'affaire....
+Voilà mon gantelet; j'en veux faire l'essai sur un géant.--Apportez
+les haches d'armes.... Il vole bien l'oiseau. Dans le but! dans le
+but!--Holà! le mot d'ordre.
+
+EDGAR.--Marjolaine.
+
+LEAR.--Passe.
+
+GLOCESTER.--Je connais cette voix.
+
+LEAR.--Ah! Gonerille!--Avec une barbe blanche!--Ils me flattaient comme
+un chien; ils me disaient que j'avais des poils blancs dans ma barbe,
+avant seulement que les noirs eussent poussé.... Répondre ainsi oui et
+non à tout ce que je disais!--Oui, et non aussi, cela n'était pas d'une
+bonne théologie.... Quand un jour la pluie est venue me tremper, et le
+vent faire claquer mes dents; quand le tonnerre n'a pas voulu se taire
+à mon ordre, c'est alors que je les ai connus, que j'ai senti ce qu'ils
+étaient. Allez, allez, ce ne sont pas des hommes de parole. Ils me
+disaient que j'étais tout ce que je voulais être: c'est un mensonge....
+je ne suis pas à l'épreuve de la fièvre.
+
+GLOCESTER.--L'accent de cette voix m'est bien connu. N'est-ce pas le
+roi?
+
+LEAR.--Oui, des pieds à la tête un roi.--Quand je prends un air sévère,
+vois comme mes sujets tremblent.--Je fais grâce à cet homme de la
+vie.--Quel était son crime? l'adultère? Tu ne mourras point. Mourir
+pour un adultère? Non, non; le roitelet et la petite mouche dorée vont
+libertinant sous mes yeux. Encouragez les accouplements. Le fils bâtard
+de Glocester a été plus tendre pour son père que ne l'ont été pour moi
+mes filles, engendrées entre les draps d'un lit légitime. A la besogne,
+luxure, pêle-mêle; j'ai besoin de soldats.--Voyez cette dame au sourire
+ingénu, dont la physionomie vous ferait supposer qu'elle cache la neige
+sous sa robe, qui raffine sur la vertu, et hoche la tête au seul nom de
+plaisir: le chat sauvage et l'étalon enfermé dans l'écurie n'y courent
+pas avec un appétit plus désordonné. A partir de la taille ce sont des
+centaures, quoique tout le haut soit d'une femme; les dieux ne possèdent
+que jusqu'à la ceinture, tout ce qui est au-dessous appartient
+aux démons; là est l'enfer, l'abime sulfureux, brûlant, bouillant;
+infection, corruption!... Fi! fi! fi! pouah! pouah!--Honnête
+apothicaire, donne-moi une once de musc pour purifier mon imagination.
+Voilà de l'argent pour toi.
+
+GLOCESTER.--Oh! laissez-moi baiser cette main.
+
+LEAR.--Que je l'essuie d'abord, elle sent la mortalité.
+
+GLOCESTER.--O ruines de l'oeuvre de la nature! Ce grand univers aussi
+finira par se réduire au néant.--Me reconnais-tu?
+
+LEAR.--Je me rappelle assez bien tes yeux. Je crois que tu me regardes
+de travers. Fais du pis que tu pourras, aveugle Cupidon; non, je
+n'aimerai plus.--Lis ce cartel; remarques-en seulement les caractères.
+
+GLOCESTER.--Quand toutes les lettres seraient autant de soleils, je n'en
+pourrais pas voir une seule.
+
+EDGAR.--Je n'avais pu y croire sur le récit d'autrui; cela est bien
+vrai, et cela me brise le coeur.
+
+LEAR.--Lis donc.
+
+GLOCESTER.--Comment, avec l'orbite de l'oeil?
+
+LEAR.--Oh! oh! est-ce bien vous qui êtes ici avec moi? et point d'yeux à
+votre tête, point d'argent dans votre bourse?--Vos yeux sont dans un cas
+très-grave, et l'état de votre bourse est léger[46]; et cependant vous
+voyez comme va le monde.
+
+[Note 46: _Your eyes are in a heavy case, your purse in a light._
+Il y a ici un triple jeu de mots sur _case_ (cas, boîte, case) et sur
+_light_ (léger, lumière). Cela était impossible à rendre.]
+
+GLOCESTER.--Je le vois parce que je le sens.
+
+LEAR.--Quoi! es-tu fou? Un homme n'a pas besoin de ses yeux pour
+voir comment va le monde: regarde avec tes oreilles. Vois ce juge qui
+gourmande si sévèrement ce simple voleur. Un mot à l'oreille: change-les
+de place, et dis à pair ou non: «Qui est le juge? qui est le voleur?»
+As-tu vu le chien d'un fermier aboyer après un mendiant?
+
+GLOCESTER.--Oui, seigneur.
+
+LEAR.--Et la pauvre créature fuir devant le mâtin? Eh bien! tu as vu
+l'image parlante de l'autorité: on obéit à un chien quand il est en
+fonction. Coquin de sergent, retiens ta main sanguinaire. Pourquoi
+frappes-tu à coups de fouet cette fille de joie? Dépouille donc tes
+propres épaules, car tu brûles de commettre avec elle le péché pour
+lequel tu la châties. L'usurier fait pendre l'escroc. Les petits vices
+paraissent à travers les haillons de la misère; mais la robe, la simarre
+fourrée cachent tout. Couvre le péché d'une armure d'or, et la lance
+vigoureuse de la justice viendra s'y briser sans l'entamer: mais qu'il
+n'ait pour se défendre que des haillons, un pygmée va le percer d'une
+paille.--Personne ne fait de mal, personne, je dis personne: je les
+soutiendrai. Ami, tiens cela de moi, qui ai le pouvoir de fermer
+la bouche de l'accusateur.--Prends des lunettes, et, comme un malin
+politique, fais semblant de voir ce que tu ne vois pas.--Allons, allons,
+vite, vite, ôtez-moi mes bottes. Ferme, ferme; bon.
+
+EDGAR.--Mélange de bon sens et d'extravagance! De la raison au milieu de
+la folie!
+
+LEAR.--Si tu veux pleurer mes malheurs, prends mes yeux. Je te connais
+bien; tu te nommes Glocester. Il faut que tu prennes patience. Nous
+sommes venus dans ce monde en pleurant; tu le sais bien, la première
+fois que nous aspirons l'air, nous crions, nous pleurons. Je vais te
+prêcher, écoute-moi bien.
+
+GLOCESTER.--Hélas! hélas!
+
+LEAR.--Lorsque nous naissons, nous pleurons d'être arrivés sur ce
+grand théâtre de fous.--Voilà un bon chapeau. Ce serait un stratagème
+ingénieux que de ferrer un _escadron_ de cavalerie avec du feutre. J'en
+ferai l'essai; et quand j'aurai ainsi surpris ces gendres, alors tue,
+tue, tue, tue, tue, tue!
+
+(Entre un gentilhomme avec des valets.)
+
+LE GENTILHOMME.--Oh! le voilà! Mettez la main sur lui.--Seigneur, votre
+chère fille....
+
+LEAR.--Quoi, point de secours? Comment! moi prisonnier? je suis donc né
+pour être toujours le jouet de la fortune!--Traitez-moi bien, je vous
+payerai une rançon. Qu'on me donne des chirurgiens; j'ai la cervelle
+blessée.
+
+LE GENTILHOMME.--Vous aurez tout ce qu'il vous plaira.
+
+LEAR.--Quoi! personne qui me seconde? On me laisse à moi seul? Eh quoi!
+cela rendrait un homme, un homme de sel, capable de faire de ses yeux
+des arrosoirs, et d'en abattre la poussière d'automne.
+
+LE GENTILHOMME.--Mon bon seigneur...
+
+LEAR.--Je mourrai bravement comme un époux à la noce. Allons!--Je serai
+jovial; venez, venez: je suis un roi, savez-vous cela, mes maîtres?
+
+GLOCESTER.--Vous êtes une personne royale, et nous sommes tous à vos
+ordres.
+
+LEAR.--Alors il y a encore quelque chose à faire. Mais si vous
+l'attrapez, ce ne sera qu'à la course. Zest, zest.
+
+(Il sort en courant.--Les valets le poursuivent.)
+
+LE GENTILHOMME.--Spectacle digne de compassion dans le plus pauvre des
+misérables; au delà de toute expression dans un roi.--Tu as une fille
+qui sauve la nature de la malédiction générale que les deux autres ont
+attirée sur elle.
+
+EDGAR.--Salut, mon bon monsieur.
+
+LE GENTILHOMME.--Hâtez-vous; que voulez-vous?
+
+EDGAR.--Avez-vous entendu dire, seigneur, qu'une bataille se prépare?
+
+LE GENTILHOMME.--Certainement, c'est public: il ne faut qu'avoir des
+oreilles pour en être informé.
+
+EDGAR.--Mais faites-moi le plaisir de me dire si l'autre armée est bien
+éloignée.
+
+LE GENTILHOMME.--Non, elle s'avance en diligence; on s'attend à chaque
+instant à voir paraître le corps d'armée.
+
+EDGAR.--Je vous remercie, monsieur; c'est tout.
+
+LE GENTILHOMME.--Bien que des raisons particulières arrêtent ici la
+reine, son armée est en mouvement.
+
+EDGAR.--Je vous remercie, monsieur.
+
+(Le gentilhomme sort.)
+
+GLOCESTER.--Vous, ô dieux toujours cléments, retirez-moi la vie, et ne
+permettez pas que mon mauvais génie vienne encore me tenter de mourir
+avant que ce soit votre bon plaisir.
+
+EDGAR.--Vous priez bien, mon père!
+
+GLOCESTER.--Mais vous, mon bon monsieur, qui êtes-vous?
+
+EDGAR.--Le plus pauvre des hommes, dompté par les coups de la fortune,
+et que l'apprentissage des chagrins qu'il a connus et ressentis a rendu
+susceptible d'une douce pitié. Donnez-moi votre main; je vous conduirai
+vers quelque asile.
+
+GLOCESTER.--Je te remercie du fond du coeur: puissent la bonté et la
+bénédiction du ciel te le rendre.
+
+(Entre Oswald.)
+
+OSWALD.--Ah! voici une heureuse capture! Il a été mis à prix.--La chair
+et les os de ta tête aveugle ont été fabriqués, je crois, pour faire ma
+fortune.--Vieux, malheureux traître, recueille-toi bien vite; l'épée qui
+doit te détruire est levée.
+
+GLOCESTER.--Que ta main secourable lui prête pour cela la force
+nécessaire.
+
+(Edgar se met entre eux deux.)
+
+OSWALD.--Pourquoi, rustre audacieux, oses-tu soutenir un traître mis à
+prix? Ote-toi de là, de peur que la contagion de sa destinée ne s'empare
+également de toi. Quitte son bras.
+
+EDGAR, _en langage gallois_.--Che n'le quitterai pas, monchieur, sans en
+savouer des meilleures résons.
+
+OSWALD.--Quitte-le, misérable, ou tu es mort.
+
+EDGAR.--Mon pon chentilhomme, âllez vout' chémin, et laissez pâsser le
+pouv' monde. Si ch' âvais été pour céder côm' ça ma vie à ces ceux-là
+qui font tu pruit, a s'rait téjà moins lonque qu'a ne l'a été de quince
+chours. Allons, n'approuche pas de ce vieux hômme: ein peu loin, che
+vous avertis, ou nous verrons ce qui y a de pu dur de vout' caboche ou
+t' mon gourdin. Che vous parle tout bonnement, oui.
+
+OSWALD.--Retire-toi, ordure.
+
+EDGAR.--Che vous câsserai vos dents, monchieur; avancez.--Ch'
+m'embarrasse bien de vos pottes.
+
+(Ils se battent. Edgar abat Oswald d'un coup de bâton.)
+
+OSWALD.--Esclave, tu m'as tué. Prends ma bourse, vilain: si tu veux
+prospérer en ce monde, enterre mon corps, et remets la lettre que tu
+trouveras sur moi à Edmond, comte de Glocester: cherche-le dans l'armée
+anglaise.--O mort malencontreuse!
+
+(Il meurt.)
+
+EDGAR.--Oh! je te connais bien, officieux vilain, aussi dévoué aux vices
+de ta maîtresse que le pouvait désirer sa méchanceté.
+
+GLOCESTER.--Quoi! est-il mort?
+
+EDGAR.--Asseyez-vous, vieux père, reposez-vous.--Cherchons dans ses
+poches: ces lettres dont il parle peuvent m'être très-utiles.... Il est
+mort: je suis seulement fâché qu'il n'ait pas eu un autre bourreau que
+moi.--Voyons.... Permets, cire complaisante, et vous, bonnes manières,
+ne nous blâmez pas: pour savoir le secret de nos ennemis, nous leur
+ouvririons bien le coeur; ouvrir leurs papiers est plus légitime.
+
+(Il lit la lettre.)
+
+«Rappelez-vous nos serments mutuels; vous avez mille occasions de vous
+en défaire. Si la volonté ne vous manque pas, le temps et le lieu vous
+offriront des occasions dont vous saurez profiter. Il n'y a rien de fait
+s'il revient vainqueur: alors je serai sa captive, et son lit sera
+ma prison. Délivrez-moi du dégoût que j'y éprouve[47], et, pour votre
+salaire, prenez-y place. Votre épouse (voudrais-je dire) et affectionnée
+servante.
+
+«GONERILLE.»
+
+[Note 47: _From the loathed warmth_.]
+
+Oh! combien insensible est l'espace qui sépare les diverses volontés
+d'une femme!--Un complot contre les jours de son vertueux époux, et mon
+frère pris en échange!... Là, je vais te cacher dans le sable, message
+impie de deux impudiques assassins.--Quand il en sera temps, ce fâcheux
+papier frappera les yeux du duc dont on machine la perte. Il est heureux
+pour lui que je puisse lui apprendre à la fois et ta mort et l'affaire
+dont tu étais chargé.
+
+(Edgar sort traînant dehors le corps d'Oswald.)
+
+GLOCESTER.--Le roi est fou. Oh! combien est donc tenace mon odieuse
+raison, puisque je résiste et que j'ai le sentiment bien net de mes
+énormes chagrins! Il vaudrait bien mieux avoir perdu l'esprit: mes
+pensées alors seraient séparées de mes peines; et les erreurs de
+l'imagination ôtent aux douleurs la connaissance d'elles-mêmes.
+
+(Rentre Edgar.)
+
+EDGAR.--Donnez-moi votre main: il me semble entendre au loin le bruit
+des tambours.--Venez, vieux père, je vais vous confier à un ami.
+
+
+SCÈNE VII
+
+Une tente dans le camp des Français.--Lear est endormi sur un lit; près
+de lui sont un médecin, le gentilhomme et plusieurs autres personnes.
+
+_Entrent_ CORDÉLIA ET KENT.
+
+
+CORDÉLIA.--O toi, bon Kent, comment ma vie et mes efforts pourront-ils
+suffire à m'acquitter de tes bienfaits? Ma vie sera trop courte, et tous
+mes moyens sont faibles pour y atteindre.
+
+KENT.--Voir mes soins reconnus, madame, c'est en être trop payé. Tous
+mes récits sont d'accord avec la simple vérité: je n'ai rien ajouté,
+rien retranché; je vous ai dit les choses comme elles sont.
+
+CORDÉLIA.--Prenez de meilleurs vêtements; ces habits me rappellent trop
+des heures cruelles. Je t'en prie, quitte-les.
+
+KENT.--Excusez-moi, ma chère dame: être reconnu m'arrêterait dans
+les projets que j'ai formés.--Accordez-moi cette grâce de ne me point
+reconnaître jusqu'à ce que le temps et moi nous le trouvions bon.
+
+CORDÉLIA.--Qu'il en soit donc ainsi, mon bon seigneur. (_Au médecin_.)
+Comment va le roi?
+
+LE MÉDECIN.--Madame, il dort toujours.
+
+CORDÉLIA.--Dieux bienfaisants, réparez cette grande plaie que lui ont
+faite les injures qu'il a souffertes; rétablissez les idées dérangées et
+discordantes de ce père métamorphosé par ses enfants.
+
+LE MÉDECIN.--Votre Majesté permet-elle qu'on éveille le roi? Il y a
+longtemps qu'il repose.
+
+CORDÉLIA.--Suivez ce que vous prescrit votre science, et faites ce que
+vous croyez à propos de faire.--Est-il habillé?
+
+LE GENTILHOMME.--Oui, madame; à la faveur d'un sommeil profond, nous
+l'avons changé de vêtements.
+
+LE MÉDECIN.--Ma bonne dame, soyez auprès de lui quand nous
+l'éveillerons: je ne doute pas qu'il ne soit calme.
+
+CORDÉLIA.--Très-bien!
+
+LE MÉDECIN.--Veuillez bien vous approcher.--Plus fort la musique.
+
+CORDÉLIA.--O mon cher père! Guérison, suspends tes remèdes à mes lèvres,
+et que ce baiser répare le mal violent que mes deux soeurs ont fait
+tomber sur ta tête vénérable!
+
+KENT.--Bonne et chère princesse!
+
+CORDÉLIA.--Quand vous n'auriez pas été leur père, ces mèches blanches
+réclamaient leur pitié. Était-ce là un visage qui dût être exposé à
+la fureur des vents, supporter les profonds roulements du tonnerre
+aux coups redoutables, et les traits perçants et terribles des rapides
+éclairs qui se croisaient dans tous les sens? Te fallait-il affronter la
+nuit, pauvre aventurier[48], couvert d'une si légère armure?--Le chien
+de mon ennemi, m'eût-il mordue, aurait passé cette nuit-là auprès de mon
+feu; et toi, mon pauvre père, tu devais être forcé à chercher un abri
+parmi les pourceaux, les misérables abandonnés du ciel, sur la paille
+brisée et fangeuse!--Hélas! hélas! c'est un miracle que tout n'ait pas
+fini à la fois, ta raison et ta vie.--Il s'éveille; parlez-lui.
+
+[Note 48: _Poor perdu_ (enfant perdu); on sait que l'on donnait ce
+nom à des soldats plus aventureux ou plus exposés que les autres.]
+
+LE MÉDECIN.--Parlez, madame, cela vaut mieux.
+
+CORDÉLIA.--Comment se trouve mon royal seigneur? comment se porte Votre
+Majesté?
+
+LEAR.--Vous me faites bien du tort de me tirer du tombeau.... Toi, tu
+es une âme bienheureuse; mais je suis attaché sur une roue de feu, mes
+larmes brûlent comme du plomb fondu.
+
+CORDÉLIA.--Me reconnaissez-vous, seigneur?
+
+LEAR.--Vous êtes un esprit, je le sais: quand êtes-vous morte?
+
+CORDÉLIA.--Toujours, toujours aussi égaré.
+
+LE MÉDECIN.--Il est à peine éveillé; laissons-le un instant tranquille.
+
+LEAR.--Où ai-je été? où suis-je?... Est-ce la belle lumière du jour?--Je
+suis cruellement maltraité: je mourrais vraiment de pitié de voir un
+autre souffrir ainsi.--Je ne sais que dire.... Je ne jurerais pas que
+ce soient là mes mains.--Voyons, je sens cette épingle me piquer.--Je
+voudrais bien être certain de mon état.
+
+CORDÉLIA.--Oh! regardez-moi, seigneur: étendez sur moi vos mains pour me
+bénir.--Non, seigneur, il ne faut pas vous mettre à genoux.
+
+LEAR.--Je vous en prie, ne vous moquez pas de moi. Je suis un pauvre bon
+radoteur de vieillard; j'ai plus de quatre-vingts ans, et, pour parler
+sincèrement, je crains de n'être pas tout à fait dans mon bon
+sens.... Il me semble que je devrais vous connaître, et connaître cet
+homme.--Cependant je doute; car je ne sais pas du tout ce que c'est que
+ce lieu-ci, et j'ai beau faire, je ne me rappelle pas ces vêtements; je
+ne sais pas non plus où j'ai logé la nuit dernière.... Ne vous moquez
+pas de moi; car, aussi vrai que je suis un homme, je crois que cette
+dame est ma fille Cordélia.
+
+CORDÉLIA.--C'est moi! c'est moi!
+
+LEAR.--Vos larmes mouillent-elles? Oui, en vérité.--Je vous en prie, ne
+pleurez pas. Si vous avez du poison pour moi, je le prendrai. Je sais
+bien que vous ne m'aimez pas; car vos soeurs, autant que je me le
+rappelle, m'ont fait du mal. Vous avez des raisons de ne pas m'aimer;
+elles n'en avaient pas.
+
+CORDÉLIA.--Pas une raison, pas une seule.
+
+LEAR.--Suis-je en France?
+
+KENT.--Vous êtes dans votre royaume, seigneur.
+
+LEAR.--Ne me trompez point.
+
+LE MÉDECIN.--Consolez-vous, ma bonne dame; les accès de fureur, vous le
+voyez, sont passés; cependant il y aurait encore du danger à le ramener
+sur les temps dont il a perdu la mémoire. Engagez-le à rentrer; ne
+l'agitons plus jusqu'à ce que ses organes soient raffermis.
+
+CORDÉLIA.--Plairait-il à Votre Altesse de marcher?
+
+LEAR.--Il faut que vous me souteniez.--Je vous prie, maintenant oubliez
+et pardonnez; je suis vieux, et ma raison est affaiblie.
+
+(Sortent Lear, Cordélia, le médecin et la suite.)
+
+LE GENTILHOMME.--Est-il vrai, monsieur, que le duc de Cornouailles ait
+été tué de cette manière?
+
+KENT.--Très-vrai, monsieur.
+
+LE GENTILHOMME.--Et qui commande ses gens?
+
+KENT.--On dit que c'est le fils bâtard de Glocester.
+
+LE GENTILHOMME.--On assure qu'Edgar, le fils que le comte a chassé, est
+en Germanie avec le comte de Kent.
+
+KENT.--Les ouï-dire sont variables. Il est temps de regarder autour de
+soi: les armées du royaume approchent à grands pas.
+
+LE GENTILHOMME.--Il y a lieu de croire que l'affaire qui va se décider
+sera sanglante. Adieu, monsieur.
+
+(Il sort.)
+
+KENT.--Mon entreprise et mes travaux vont avoir leur fin, bonne ou
+mauvaise selon l'issue de cette bataille.
+
+(Il sort.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE CINQUIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Le camp des Anglais, près de Douvres.
+
+_Entrent, avec tambours et enseignes_, EDMOND, RÉGANE, DES OFFICIERS,
+_des soldats et autres_.
+
+
+EDMOND, _à un officier_.--Sachez si le duc persiste dans son dernier
+projet, ou si quelque nouvelle idée l'a fait changer de plan. Il est
+plein d'irrésolutions et sans cesse en contradictions avec lui-même.
+Allez, et nous rapportez sa résolution décisive.
+
+RÉGANE.--Le mari de notre soeur a certainement tourné tout à fait.
+
+EDMOND.--Il n'y a pas à en douter, madame.
+
+RÉGANE.--Maintenant, mon doux seigneur, vous savez tout le bien que
+je vous veux: dites-moi, mais franchement, mais bien en vérité,
+n'aimez-vous point ma soeur?
+
+EDMOND.--D'une affection respectueuse.
+
+RÉGANE.--Mais n'avez-vous point trouvé la route des lieux défendus à
+tout autre qu'à mon frère[49]?
+
+[Note 49: _My brother's way to the forefended place_.]
+
+EDMOND.--Cette pensée vous abuse.
+
+RÉGANE.--J'ai peur que vous n'ayez été uni bien étroitement avec elle,
+et autant que cela puisse être.
+
+EDMOND.--Non, sur mon honneur, madame.
+
+RÉGANE.--Je ne pourrai plus la souffrir.--Mon cher lord, point de
+familiarités avec elle.
+
+EDMOND.--Soyez tranquille.--Mais la voici avec le duc son époux.
+
+(Entrent Albanie, Gonerille, soldats.)
+
+GONERILLE, _à part_.--J'aimerais mieux perdre la bataille que de
+supporter que ma soeur nous désunît, lui et moi.
+
+ALBANIE.--Ma très-chère soeur, soyez la bien rencontrée.--Monsieur, je
+viens d'apprendre que le roi est allé rejoindre sa fille avec plusieurs
+personnes que la rigueur de notre gouvernement force d'appeler au
+secours.--Je n'ai jamais encore été brave, lorsque je n'ai pu l'être en
+conscience. Cette guerre nous regarde parce que le roi de France envahit
+nos États, et non parce qu'il soutient le roi et les autres personnes
+armées contre nous, je le crains, par de bien justes et de bien
+puissants motifs.
+
+EDMOND.--C'est parler noblement, seigneur.
+
+RÉGANE.--Et à quoi bon ce raisonnement?
+
+GONERILLE.--Réunissons-nous contre l'ennemi: ce n'est pas le moment de
+s'occuper de ces querelles domestiques et personnelles.
+
+ALBANIE.--Allons arrêter avec les plus anciens guerriers les mesures que
+nous devons prendre.
+
+EDMOND.--Je vais vous rejoindre dans l'instant à votre tente.
+
+RÉGANE.--Ma soeur, vous venez avec nous?
+
+GONERILLE.--Non.
+
+RÉGANE.--Cela vaut mieux: je vous en prie, venez avec nous.
+
+GONERILLE, _à part_.--Oh! oh! je devine l'énigme...--Je viens.
+
+(Au moment où ils sont prêts à sortir, entre Edgar déguisé.)
+
+EDGAR.--Si jamais Votre Seigneurie s'est entretenue avec un homme aussi
+pauvre que moi, écoutez seulement un mot.
+
+ALBANIE.--Je vous rejoins.--Parle.
+
+(Sortent Edmond, Régane, Gonerille, les officiers, les soldats et la
+suite.)
+
+EDGAR.--Avant de livrer la bataille, ouvrez cette lettre. Si vous
+remportez la victoire, faites appeler à son de trompe celui qui vous l'a
+remise. Quelque misérable que je paraisse, je puis produire un champion
+qui soutiendra ce qu'elle contient; si l'événement tourne contre vous,
+votre affaire est faite dans ce monde, et tout complot cesse.--Que la
+fortune vous soit amie!
+
+ALBANIE.--Attends que j'aie lu cette lettre.
+
+EDGAR.--On me l'a défendu. Quand il en sera temps, que le héraut
+m'appelle, et je reparaîtrai.
+
+ALBANIE.--Soit, adieu, je lirai ce papier.
+
+(Edgar sort.)
+
+(Rentre Edmond.)
+
+EDMOND.--L'ennemi est en vue; préparez vos forces. Voici un aperçu pris
+avec soin du nombre et des moyens de nos ennemis: mais on vous demande
+de vous hâter.
+
+ALBANIE.--Nous serons prêts à temps.
+
+(Il sort.)
+
+EDMOND.--J'ai juré à ces deux soeurs que je les aimais: elles sont en
+méfiance l'une avec l'autre, comme l'est de la vipère celui qu'elle a
+mordu. Laquelle des deux prendrai-je? Toutes les deux? l'une des deux?
+Ni l'une ni l'autre?--Tant qu'elles seront toutes les deux en vie, je
+ne puis posséder ni l'une ni l'autre.--Prendre la veuve, c'est rendre
+furieuse sa soeur Gonerille; et le mari de celle-ci vivant, j'aurai
+de la peine à me maintenir. Commençons toujours par nous servir de son
+appui dans le combat; et, après, que celle qui a tant d'envie de se
+débarrasser de lui trouve les moyens de l'expédier promptement.--Quant à
+ses projets de clémence pour Lear et Cordélia, la bataille finie.... et
+eux entre nos mains, ils ne verront pas son pardon: mon rôle à moi est
+de me tenir sur la défensive, et non de discuter.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Un espace entre les deux camps.
+
+(Bruits de combat.--Lear et Cordélia et leurs troupes entrent et sortent
+avec enseignes et tambours.)
+
+_Entrent_ EDGAR ET GLOCESTER.
+
+
+EDGAR.--Vieux père, prenez ici l'hospitalité que vous offre l'ombrage
+de cet arbre; priez le ciel que la bonne cause l'emporte. Si jamais je
+reviens encore vers vous, je vous apporterai des nouvelles consolantes.
+
+(Il sort.)
+
+GLOCESTER.--La grâce du ciel vous accompagne, ami!
+
+(Bruits de combat, puis une retraite.)
+
+(Rentre Edgar.)
+
+EDGAR.--Fuis, vieillard; donne-moi ta main: fuyons, le roi Lear a
+perdu la bataille; lui et sa fille sont prisonniers: donne-moi la main,
+marchons.
+
+GLOCESTER.--Non, pas plus loin, mon cher: un homme peut pourrir même
+ici.
+
+EDGAR.--Quoi! encore de mauvaises pensées! Il faut que les hommes
+subissent en ce monde l'ordre du départ comme celui de l'arrivée. Il ne
+s'agit que d'être prêt; venez.
+
+GLOCESTER.--Vous avez raison.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Le camp anglais, près de Douvres.
+
+_Entrent_ EDMOND _triomphant, avec des enseignes et des tambours;_ LEAR
+ET CORDÉLIA _prisonniers_, DES OFFICIERS, _des Soldats, etc_.
+
+
+EDMOND, _à des officiers_.--Que quelques officiers se chargent de les
+emmener: bonne garde jusqu'au moment où ceux à qui il appartient de
+disposer de leur sort auront fait connaître leurs volontés.
+
+CORDÉLIA.--Nous ne sommes pas les premiers qui, avec la meilleure
+intention, ont eu le plus mauvais sort. Je suis abattue pour toi,
+roi opprimé: il me serait autrement bien aisé de rendre à la fortune
+infidèle mépris pour mépris.--Ne verrons-nous point ces filles, ces
+soeurs?
+
+LEAR.--Non, non, non, non, viens: allons à la prison; seuls ensemble,
+nous deux, nous y chanterons comme des oiseaux en cage. Quand tu me
+demanderas ma bénédiction, je me mettrai à genoux et je te demanderai
+pardon: nous vivrons ainsi en priant, en chantant; nous conterons de
+vieilles histoires, nous rirons des papillons dorés, et aussi d'entendre
+de pauvres diables s'entretenir des nouvelles de la cour; nous en
+causerons avec eux; nous dirons celui qui gagne, celui qui perd; qui
+entre, qui sort; nous expliquerons le secret des choses comme si nous
+étions les espions des dieux; et, de dedans les murs d'une prison,
+nous verrons passer les ligues et les partis des grands personnages qui
+fluent et refluent au gré de la lune.
+
+EDMOND.--Emmenez-les.
+
+LEAR.--Sur de tels sacrifices, ma Cordélia, les dieux eux-mêmes viennent
+jeter l'encens. T'ai-je donc retrouvée? Celui qui voudra nous séparer,
+il faudra qu'il apporte une des torches du ciel, et nous chasse d'ici
+par le feu comme des renards. Essuie tes yeux; la peste[50] les dévorera
+tous, chair et peau, avant qu'ils nous fassent verser une larme; nous
+les verrons auparavant mourir de faim: viens.
+
+[Note 50: _The goujeers_, maladie honteuse suivant les uns, la peste
+suivant d'autres.]
+
+(Lear et Cordélia sortent, accompagnés de gardes.)
+
+EDMOND.--Ici, capitaine, un mot. Prends ce papier. (_Il lui donne un
+papier_.) Suis-les à la prison. Je t'ai avancé d'un grade: si tu obéis
+aux instructions contenues là-dedans, tu t'ouvres le chemin à une
+brillante fortune. Sache bien que les hommes sont ce que les fait la
+circonstance: un coeur tendre ne va pas avec une épée; cette grande
+mission ne souffre pas de discussion. Ou dis que tu le feras, ou cherche
+d'autres moyens de fortune.
+
+L'OFFICIER.--Je le ferai, seigneur.
+
+EDMOND.--A l'oeuvre alors, et tiens-toi pour heureux du moment que tu
+l'auras accomplie. Mais fais-y bien attention: c'est dans l'instant
+même, et il faut exécuter la chose comme je l'ai écrit.
+
+L'OFFICIER.--Je ne peux pas traîner une charrette, ni manger l'avoine;
+si c'est l'ouvrage d'un homme, je le ferai.
+
+(Il sort.)
+
+Fanfares.--Entrent Albanie, Gonerille, Régane, officiers, suite.
+
+ALBANIE.--Seigneur, vous avez montré aujourd'hui votre courage, et
+la fortune vous a bien servi. Vous tenez captifs ceux qui nous ont
+combattus dans cette journée: nous vous requérons de nous les remettre,
+pour disposer d'eux selon qu'en ordonneront à la fois notre sûreté et la
+justice qui leur est due.
+
+EDMOND.--Seigneur, j'ai cru à propos d'envoyer ce vieux et misérable roi
+dans un endroit sûr où je le fais garder. Son âge, et plus encore son
+titre, ont un charme pour attirer vers lui le coeur des peuples, et pour
+tourner les lances que nous avons levées pour notre service contre les
+yeux de ceux qui les commandent. J'ai envoyé la reine avec lui pour les
+mêmes raisons: ils seront prêts à comparaître demain ou plus tard aux
+lieux où vous tiendrez votre cour de justice. En ce moment nous sommes
+couverts de sueur et de sang; l'ami a perdu son ami; et les guerres les
+plus justes sont, dans la chaleur du moment, maudites par ceux qui en
+ressentent les maux.... La décision du sort de Cordélia et de son père
+demande un lieu plus convenable.
+
+ALBANIE.--Avec votre permission, monsieur, je vous regarde ici comme un
+soldat à mes ordres, et non pas comme un frère.
+
+RÉGANE.--C'est précisément le titre dont il nous plaît de le gratifier:
+il me semble qu'avant de vous avancer si loin vous auriez pu vous
+informer de notre bon plaisir. Il a conduit nos troupes, il a été revêtu
+de mon autorité, il a représenté ma personne, ce qui lui permet bien de
+prétendre à l'égalité et de s'appeler votre frère.
+
+GONERILLE.--Ne vous échauffez pas tant. C'est par ses talents qu'il
+s'est élevé, beaucoup plus que par vos faveurs.
+
+RÉGANE.--Investi par moi de mes droits, il va de pair avec les
+meilleurs.
+
+GONERILLE.--Ce serait tout au plus s'il devenait votre mari.
+
+RÉGANE.--Badinage est souvent prophétie.
+
+GONERILLE,--Holà! holà! l'oeil qui vous a fait voir cela voyait un peu
+louche.
+
+RÉGANE.--Madame, je ne me sens pas bien; autrement je vous dirais tout
+ce que j'ai sur le coeur. (_A Edmond_.)--Général, prends mes soldats,
+mes prisonniers, mon patrimoine; dispose d'eux, de moi-même; la place
+t'est rendue. Je prends ici le monde à témoin que je te fais mon
+seigneur et maître.
+
+GONERILLE, _à Régane_.--Prétendez-vous le posséder?
+
+ALBANIE.--Une telle décision ne dépend pas de votre bon plaisir.
+
+EDMOND.--Ni du tien, seigneur.
+
+ALBANIE.--Certes si, vil métis.
+
+RÉGANE, _à Edmond_.--Fais battre le tambour, et prouve que mes droits
+sont les tiens.
+
+ALBANIE.--Attendez encore; écoutez la raison.--Edmond, je t'accuse ici
+de haute trahison, et dans l'accusation je comprends ce serpent doré
+(_montrant Gonerille_).--Quant à vos prétentions, mon aimable soeur,
+je m'y oppose dans l'intérêt de ma femme: elle a sous-traité avec ce
+seigneur, et moi, comme son mari, je mets opposition à vos bans: si vous
+voulez vous marier, c'est à moi qu'il vous faut faire l'amour; madame
+lui est promise.
+
+GONERILLE.--C'est une comédie!
+
+ALBANIE.--Tu es armé, Glocester; que la trompette sonne; et si personne
+ne paraît pour prouver contre toi tes trahisons odieuses, manifestes,
+accumulées, voilà mon gage. (_Il jette son gant_.) Avant que j'aie mangé
+un morceau de pain, je prouverai dans ton coeur que tu es tout ce que je
+viens de te proclamer.
+
+RÉGANE.--Oh! je me sens mal, très-mal.
+
+GONERILLE, _à part_.--Si tu ne l'étais pas, je ne me fierais jamais plus
+au poison.
+
+EDMOND, _jetant son gant_.--Voilà mon gant en échange. Qui que ce soit
+au monde qui me nomme traître, il en a menti comme un vilain. Fais
+appeler à son de trompe, et si quelqu'un ose s'approcher: contre lui,
+contre toi, contre tout venant, je maintiendrai fermement ma loyauté et
+mon honneur.
+
+ALBANIE.--Holà! un héraut!
+
+EDMOND.--Un héraut! holà! un héraut!
+
+ALBANIE.--N'attends rien que de ta seule valeur, car tes soldats, levés
+en mon nom, ont en mon nom reçu leur congé.
+
+RÉGANE.--La souffrance triomphe de moi.
+
+ALBANIE.--Elle n'est pas bien; conduisez-la dans ma tente. (_Régane
+sort accompagnée. Entre un héraut_.)--Approche, héraut: que la trompette
+sonne, et lis ceci à haute voix.
+
+UN OFFICIER.--Sonnez, trompette.
+
+LE HÉRAUT _lit_.--«S'il est dans l'armée quelque homme de rang et de
+qualité convenable qui veuille soutenir contre Edmond, soi-disant
+comte de Glocester, qu'il est plusieurs fois traître, qu'il paraisse au
+troisième son de la trompette: Edmond soutient hardiment le contraire.»
+
+EDMOND.--Sonnez.
+
+(Premier ban de la trompe.)
+
+LE HÉRAUT.--Encore.
+
+(Deuxième ban.)
+
+--Encore.
+
+(Troisième ban.--Un moment après une autre trompette répond du dehors.)
+
+(Edgar entre armé, précédé d'un trompette.)
+
+ALBANIE, _au héraut_.--Demande-lui quel est son dessein, et pourquoi il
+paraît à l'appel de la trompette.
+
+LE HÉRAUT.--Qui êtes-vous? votre nom, votre qualité, et pourquoi
+répondez-vous à cette sommation?
+
+EDGAR.--Sachez que j'ai perdu mon nom, mordu d'un cancre et rongé par
+la dent aiguë de la trahison: cependant je suis noble tout autant que
+l'adversaire que je viens combattre.
+
+ALBANIE.--Quel est cet adversaire?
+
+EDGAR.--Quel est-il celui qui parle pour Edmond, comte de Glocester?
+
+EDMOND.--Lui-même! Qu'as-tu à lui dire?
+
+EDGAR.--Tire ton épée, afin que si mon langage offense un noble coeur,
+ton bras puisse te faire justice. Voici la mienne. C'est le privilége
+de mon rang, de mon serment et de ma profession. Je proteste, malgré
+ta force, ta jeunesse, ton rang, ta situation, en dépit de ton épée
+victorieuse, de ta nouvelle fortune toute chaude encore, de ton courage
+et de ton coeur, que tu n'es qu'un traître, déloyal envers tes dieux,
+ton frère, ton père; que tu conspires contre les jours de ce haut et
+puissant prince, et que tu es depuis le sommet de ta tête, dans tout
+ton corps, et jusqu'à la poussière qui est sous tes pieds, un traître
+souillé comme un crapaud. Si tu dis non, cette épée, ce bras, et tout ce
+que j'ai de courage, sont disposés à prouver dans ton coeur, auquel je
+parle, que tu en as menti.
+
+EDMOND.--En bonne prudence, je devrais te demander ton nom. Mais comme
+tu te montres sous les apparences d'un franc et brave chevalier, que tes
+discours ont quelque saveur de bonne éducation, je dédaigne et repousse
+ces formalités de précaution que, dans les règles et par les lois de
+la chevalerie, j'aurais le droit d'exiger. Je te rejette à la tête ces
+trahisons, j'écrase ton coeur sous ton odieux mensonge infernal; et
+comme les injures ne font que passer à côté de ton corps sans le briser,
+mon épée va leur ouvrir la route du lieu où elles disparaîtront pour
+toujours.--Sonnez, trompettes.
+
+(Ils se battent.--Edmond tombe.)
+
+ALBANIE.--O épargnez-le, épargnez-le.
+
+GONERILLE.--C'est une trahison.--Glocester, par la loi des armes, tu
+n'étais pas obligé de répondre à un adversaire inconnu: tu n'es pas
+vaincu; tu es trompé, pris dans un piége.
+
+ALBANIE.--Fermez la bouche, Madame, ou je vais la clore avec ce
+papier.--Tenez, monsieur. (_Il donne le papier à Edmond_.)--Et toi, pire
+que tous les noms qu'on pourrait te donner, lis tes propres crimes....
+Ne le déchirez pas, madame: je vois que vous le connaissez.
+
+GONERILLE.--Eh bien! dis: si je le reconnais, les lois sont à moi et non
+pas à toi, qui me citera en justice?
+
+ALBANIE.--Monstrueuse audace! Connais-tu ce papier?
+
+GONERILLE.--Ne me demandez pas ce que je connais.
+
+(Elle sort.)
+
+ALBANIE, _à un officier_.--Suivez-la; elle est furieuse: veillez sur
+elle.
+
+EDMOND.--Tout ce que vous m'avez imputé je l'ai fait, et plus, et
+beaucoup plus encore.--Le temps mettra tout à découvert.--Tout cela est
+passé.... et moi aussi!--Mais qui es-tu, toi, qui as eu le bonheur de
+l'emporter sur moi? Si tu es noble, je te le pardonne.
+
+EDGAR.--Faisons échange de miséricorde. Mon sang n'est pas moins noble
+que le tien, Edmond; et s'il l'est davantage, tu n'en as que plus de
+tort envers moi. Mon nom est Edgar; je suis le fils de ton père. Les
+dieux sont justes; ils font de nos vices chéris la verge dont ils nous
+châtient; le lieu de ténèbres et de vices où il t'a engendré lui a coûté
+les yeux.
+
+EDMOND.--Tu as raison, c'est vrai: la roue a achevé son tour, et me
+voici!
+
+ALBANIE.--Il m'avait bien semblé que ton maintien annonçait un sang
+royal.--Il faut que je t'embrasse! Que le chagrin brise mon coeur si
+j'ai jamais haï ni toi ni ton père.
+
+EDGAR.--Digne prince, je le sais bien.
+
+ALBANIE.--Où vous êtes-vous caché? Comment avez-vous connu les malheurs
+de votre père?
+
+EDGAR.--En le secourant, seigneur. Écoutez un court récit; et quand
+j'aurai fini, oh! si mon coeur pouvait alors se rompre!....--Pour
+échapper à la sanglante proscription qui menaçait ma tête de si près (ô
+douceur de la vie! qui nous fait préférer de mourir à chaque instant des
+angoisses de la mort, plutôt que de mourir une fois!) j'ai imaginé de me
+déguiser sous les haillons d'un mendiant insensé, et de me revêtir
+d'une apparence que les chiens eux-mêmes méprisaient. C'est dans ce
+travestissement que j'ai rencontré mon père, les anneaux de ses yeux
+tout saignants; il venait d'en perdre les précieuses pierres. Je suis
+devenu son guide, je l'ai soutenu, j'ai mendié pour lui, je l'ai sauvé
+du désespoir. Jamais, oh! quelle faute! je ne me suis découvert à lui,
+jusqu'à cette dernière demi-heure, lorsque tout armé, et non pas sûr du
+succès, bien que plein d'espoir, je lui ai demandé sa bénédiction, et
+depuis le commencement jusqu'à la fin je lui ai raconté mon pèlerinage.
+Mais, brisé entre deux passions contraires, l'excès de la joie et celui
+de la douleur, son coeur, hélas! trop faible pour supporter ce combat,
+s'est rompu avec un sourire.
+
+EDMOND.--Votre récit m'a touché, et peut-être produira-t-il quelque
+bien. Parlez encore; vous avez l'air d'avoir quelque chose de plus à
+dire.
+
+ALBANIE.--Oh! s'il y a quelque chose de plus déplorable encore,
+gardez-le; je me sens déjà mourir pour en avoir tant entendu.
+
+EDGAR.--A celui qui craint l'affliction, ceci en aurait pu paraître le
+terme; mais un autre trouvera encore de quoi l'augmenter et arriver à
+son dernier degré.--Tandis que j'éclatais en cris douloureux, survient
+un homme qui, m'ayant vu jadis dans la plus mauvaise situation, fuyait
+mon odieuse société; mais, reconnaissant alors quel était celui qui
+avait tant souffert, il se jette à mon cou, me serre dans ses bras
+vigoureux, et semblant de ses hurlements vouloir percer les cieux, il
+se précipite sur le corps de mon père, et me fait sur lui et sur Lear le
+plus déplorable récit que l'oreille ait jamais entendu. A mesure qu'il
+racontait, sa douleur devenait plus puissante, les fils de la vie
+commençaient à se rompre....--La trompette a sonné pour la seconde fois:
+je l'ai laissé évanoui.
+
+ALBANIE.--Et qui était cet homme?
+
+EDGAR.--Kent, seigneur; Kent banni, et qui, déguisé, avait suivi le roi
+son ennemi, et lui avait rendu des services qui n'eussent pas convenu à
+un esclave.
+
+(Entre précipitamment un gentilhomme un poignard sanglant à la main.)
+
+LE GENTILHOMME.--Au secours! au secours! Oh! du secours!
+
+EDGAR.--Quel genre de secours?
+
+ALBANIE.--Homme, parle.
+
+EDGAR.--Que veut dire ce poignard sanglant?
+
+LE GENTILHOMME.--Il est chaud encore, il est fumant; il sort du
+coeur....
+
+ALBANIE.--De qui? parle.
+
+LE GENTILHOMME.--De votre épouse, seigneur, de votre épouse; et sa soeur
+a été empoisonnée par elle: elle l'a avoué.
+
+EDMOND.--J'étais engagé à l'une et à l'autre; et dans un même instant
+nous voilà mariés tous trois!
+
+ALBANIE.--Qu'on apporte leurs corps, vivants ou morts.--Ce jugement du
+ciel nous épouvante, mais ne nous touche d'aucune pitié.
+
+(Le gentilhomme sort.)
+
+(Entre Kent.)
+
+EDGAR.--Voilà Kent qui vient, seigneur.
+
+ALBANIE.--Oh! est-ce lui?--Les circonstances ne permettent pas ici les
+formes que demanderait la politesse.
+
+KENT.--Je suis venu souhaiter le bonsoir pour toujours à mon maître et à
+mon roi. N'est-il point ici?
+
+ALBANIE.--Quel soin important nous avions oublié!--Parle, Edmond: où est
+le roi? où est Cordélia?--Vois-tu ce spectacle, Kent?
+
+(On apporte les corps de Régane et de Gonerille.)
+
+KENT.--Hélas! et pourquoi?
+
+EDMOND.--Eh bien! pourtant Edmond était aimé! L'une a empoisonné l'autre
+par amour pour moi, et s'est poignardée après.
+
+ALBANIE.--C'est la vérité.--Couvrez leurs visages.
+
+EDMOND.--La respiration me manque, je me meurs.... Je veux faire un
+peu de bien en dépit de ma propre nature.... Envoyez promptement....
+hâtez-vous.... au château: mon ordre écrit met en ce moment en danger la
+vie de Lear et de Cordélia.... Ah! envoyez à temps.
+
+ALBANIE.--Courez, courez; oh! courez.
+
+EDGAR.--Vers qui, monseigneur? qui en est chargé?--Envoie donc ton gage
+de sursis.
+
+EDMOND.--Tu as raison. Prends mon épée; remets-la au capitaine.
+
+ALBANIE.--Hâte-toi, sur ta vie!
+
+(Edgar sort.)
+
+EDMOND.--Il a été chargé par ta femme et par moi d'étrangler Cordélia
+dans la prison, et d'accuser de sa mort son propre désespoir.
+
+ALBANIE.--Que les dieux la défendent!--Emportez-le à quelque distance.
+
+(On emporte Edmond.)
+
+(Entrent Lear, tenant Cordélia morte dans ses bras, Edgar, l'officier et
+d'autres.)
+
+LEAR.--Hurlez, hurlez, hurlez, hurlez! Oh! vous êtes des hommes de
+pierre. Si j'avais vos voix et vos yeux, je m'en servirais à fendre la
+voûte du firmament. Oh! elle est partie pour jamais.--Je vois bien
+si quelqu'un est vivant ou s'il est mort.--Elle est morte comme la
+terre.--Prêtez-moi un miroir: si son haleine en obscurcit ou en ternit
+la surface, alors elle vivrait encore.
+
+KENT.--Est-ce donc la fin du monde?
+
+EDGAR.--Ou l'image de l'abomination de la désolation?
+
+ALBANIE.--Que tout tombe et s'arrête!
+
+LEAR.--La plume remue: elle vit.--Oh! si elle vit, c'est un bonheur qui
+rachète tous les chagrins que j'aie jamais sentis.
+
+KENT, _se mettant à genoux_.--O mon bon maître!
+
+LEAR.--Laisse-moi, je te prie.
+
+EDGAR.--C'est le noble Kent, votre ami.
+
+LEAR.--Malédiction sur vous tous, assassins, traîtres que vous êtes. Je
+l'aurais pu sauver; maintenant elle est partie pour toujours.--Cordélia,
+Cordélia, attends un moment.--Ah! que dis-tu?--Sa voix était toujours
+douce, pure et calme, chose excellente chez une femme.--J'ai tué
+l'esclave qui l'étranglait.
+
+LE GENTILHOMME.--Cela est vrai, milords, il l'a fait.
+
+LEAR.--N'est-ce pas, ami?--J'ai vu le jour où, avec ma bonne épée
+tranchante, je les aurais tous fait danser. Je suis vieux à présent, et
+toutes ces épreuves m'achèvent. (_A Kent_.)--Qui êtes-vous? Mes yeux ne
+sont pas des meilleurs: je vais vous le dire tout à l'heure.
+
+KENT.--S'il est deux hommes que la fortune se vante d'avoir aimés et
+haïs, chacun de nous en voit un.
+
+LEAR.--Ma vue est bien mauvaise.--N'étes-vous pas Kent?
+
+KENT.--Lui-même, Kent votre serviteur. Où est votre serviteur Caïus?
+
+LEAR.--C'est un bon garçon, je peux vous l'assurer: il sait frapper, et
+preste encore. Il est mort et pourri.
+
+KENT.--Non, mon bon maître: c'est moi-même.
+
+LEAR.--Je vais voir cela tout à l'heure.
+
+KENT.--C'est moi qui, depuis le commencement de vos vicissitudes et de
+vos pertes, ai suivi vos tristes pas.
+
+LEAR.--Vous êtes ici le bienvenu.
+
+KENT.--Ni moi, ni personne: tout est ici triste, sombre et dans le
+deuil. Vos filles aînées ont prévenu leur arrêt, et ont péri d'une mort
+désespérée.
+
+LEAR.--Oui, je le crois bien.
+
+ALBANIE.--Il ne sait pas ce qu'il dit, et c'est en vain que nous nous
+offrons à ses yeux.
+
+EDGAR.--Oh! très-inutilement.
+
+(Entre un officier.)
+
+L'OFFICIER.--Seigneur, Edmond est mort.
+
+ALBANIE.--Ce n'est qu'une bagatelle ici.--Vous, seigneurs et nobles
+amis, écoutez nos intentions. Tout ce qui sera en notre pouvoir pour
+réparer ce grand désastre, nous le ferons. Pour nous, durant la vie
+du vieux roi, nous lui remettons l'absolu pouvoir. (_A Edgar et à
+Kent_.)--Nous vous rétablissons dans tous vos droits, en y ajoutant de
+nouveaux honneurs que votre noble conduite a plus que mérités. Tous nos
+amis recevront la récompense de leurs vertus, et nos ennemis boiront
+dans la coupe amère qui leur est due.--Oh! voyez! voyez!
+
+LEAR.--Et ils ont étranglé mon pauvre fou[51]! Non, non, non, plus
+de vie. Quoi! un chien, un chat, un rat ont de la vie; et toi pas la
+moindre haleine! Oh! tu ne reviendras plus, jamais, jamais, jamais,
+jamais!--Défaites ce bouton, je vous en prie.--Je vous remercie,
+monsieur.--Voyez-vous cela?.... regardez-la.... regardez.... ses
+lèvres.... regardez.... regardez....
+
+(Il meurt.)
+
+[Note 51: _And my poor fool is hanged!_
+
+On n'a jamais pu s'accorder en Angleterre sur le sens de ces paroles de
+Lear: les uns ont voulu supposer qu'on avait aussi étranglé le fou, ce
+que rien n'indique dans la pièce, et ce que rien ne permet de supposer;
+d'autres ont cru que _my poor fool_, expression de tendresse quelquefois
+employée, s'adresse ici à Cordélia; mais Lear ne s'en est pas servi une
+seule fois envers elle, et les expressions de son amour pour elle ont,
+en général, quelque chose de plus exalté: cependant il est évident que
+c'est d'elle qu'il s'occupe. N'est-il pas vraisemblable que dans son
+égarement ses idées se confondent, et que la perte de son fou, qu'il a
+aimé, qu'il a plaint dans sa folie, vient se mêler à celle de Cordélia
+qu'il pleure? Du reste, cette explication est arbitraire comme
+la plupart de celles qu'on peut vouloir essayer de donner sur les
+obscurités de cette pièce; c'est ce qui fait qu'on n'a pas cru devoir
+multiplier les notes.]
+
+EDGAR.--Il perd connaissance.... Seigneur, seigneur!
+
+KENT.--Brise-toi, mon coeur; je t'en prie, brise-toi.
+
+EDGAR.--Seigneur, ouvrez les yeux.
+
+KENT.--Ne tourmentez pas son âme; laissez-le s'en aller. C'est le haïr
+que de vouloir l'étendre plus longtemps sur le chevalet de cette rude
+vie.
+
+EDGAR.--Oh! il est mort en effet.
+
+KENT.--Ce qui m'étonne, c'est qu'il ait pu souffrir si longtemps: il
+usurpait la vie.
+
+ALBANIE.--Emportez ces corps: le malheur commun est l'objet qui réclame
+nos soins. (_A Kent et à Edgar_.)--Vous, amis de mon coeur, commandez
+tous deux dans ce royaume, et rendez des forces à l'État ensanglanté.
+
+KENT.--J'ai bientôt un voyage à faire, seigneur: mon maître m'appelle,
+et je ne puis lui dire non.
+
+ALBANIE.--Il faut subir le poids de ces temps d'affliction, dire ce que
+nous sentons, et non tout ce qu'il y aurait à dire. Le plus vieux est
+celui qui a le plus souffert. Nous qui sommes jeunes, nous ne verrons
+jamais ni tant de maux, ni tant de jours.
+
+(Ils sortent au son d'une musique funèbre.)
+
+
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le roi Lear, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI LEAR ***
+
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+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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+*** END: FULL LICENSE ***
+