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diff --git a/18312-8.txt b/18312-8.txt new file mode 100644 index 0000000..7373f31 --- /dev/null +++ b/18312-8.txt @@ -0,0 +1,5677 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le roi Lear, by William Shakespeare + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le roi Lear + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: May 4, 2006 [EBook #18312] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI LEAR *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + + + +Note du transcripteur. + + =========================================================== + Ce document est tiré de: + + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 5 + + Le roi Lear. Cymbeline.--La méchante femme mise à la raison. + Peines d'amour perdues.--Périclès. + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1862 + + + ========================================================== + + LE ROI LEAR + + TRAGÉDIE + + + + + NOTICE SUR LE ROI LEAR + + +En l'an du monde 3105, disent les chroniques, pendant que Joas régnait +à Jérusalem, monta sur le trône de la Bretagne Leir, fils de Baldud, +prince sage et puissant, qui maintint son pays et ses sujets dans une +grande prospérité, et fonda la ville de Caeirler, maintenant Leicester. +Il eut trois filles, Gonerille, Régane et Cordélia, de beaucoup la +plus jeune des trois et la plus aimée de son père. Parvenu à une grande +vieillesse, et l'âge ayant affaibli sa raison, Leir voulut s'enquérir +de l'affection de ses filles, dans l'intention de laisser son royaume à +celle qui mériterait le mieux la sienne. «Sur quoi il demanda d'abord +à Gonerille, l'aînée, comment bien elle l'aimait; laquelle appelant ses +dieux en témoignage, protesta qu'elle l'aimait plus que sa propre +vie, qui, par droit et raison, lui devait être très-chère; de laquelle +réponse le père, étant bien satisfait, se tourna à la seconde, et +s'informa d'elle combien elle l'aimait; laquelle répondit (confirmant +ses dires avec de grands serments) qu'elle l'aimait plus que la langue +ne pouvait l'exprimer, et bien loin au-dessus de toutes les autres +créatures du monde.» Lorsqu'il fit la même question à Cordélia, celle-ci +répondit: «Connaissant le grand amour et les soins paternels que vous +avez toujours portés en mon endroit (pour laquelle raison je ne +puis vous répondre autrement que je ne pense et que ma conscience me +conduit), je proteste par-devant vous que je vous ai toujours aimé et +continuerai, tant que je vivrai, à vous aimer comme mon père par +nature; et si vous voulez mieux connaître l'amour que je vous porte, +assurez-vous qu'autant vous avez en vous, autant vous méritez, autant je +vous aime, et pas davantage.» Le père, mécontent de cette réponse, +maria ses deux filles aînées, l'une à Henninus, duc de Cornouailles, et +l'autre à Magtanus, duc d'Albanie, les faisant héritières de ses États, +après sa mort, et leur en remettant dès lors la moitié entre les mains. +Il ne réserva rien pour Cordélia. Mais il arriva qu'Aganippus, un des +douze rois qui gouvernaient alors la Gaule, ayant entendu parler de la +beauté et du mérite de cette princesse, la demanda en mariage; à quoi +l'on répondit qu'elle était sans dot, tout ayant été assuré à ses deux +soeurs; Aganippus insista, obtint Cordélia et l'emmena dans ses États. + +Cependant les deux gendres de Leir, commençant à trouver qu'il régnait +trop longtemps, s'emparèrent à main armée de ce qu'il s'était réservé, +lui assignant seulement un revenu pour vivre et soutenir son rang; ce +revenu fut encore graduellement diminué, et ce qui causa à Leir le +plus de douleur, cela se fit avec une extrême dureté de la part de ses +filles, qui semblaient penser que tout «ce qu'avait leur père était +de trop, si petit que cela fût jamais; si bien qu'allant de l'une à +l'autre, Leir arriva à cette misère qu'elles lui accordaient à peine un +serviteur pour être à ses ordres.» Le vieux roi, désespéré, s'enfuit du +pays et se réfugia dans la Gaule, où Cordélia et son mari le reçurent +avec de grands honneurs; ils levèrent une armée et équipèrent une +flotte pour le reconduire dans ses États, dont il promit la succession +à Cordélia, qui accompagnait son père et son mari dans cette expédition. +Les deux ducs ayant été tués et leurs armées défaites dans une bataille +que leur livra Aganippus, Leir remonta sur le trône et mourut au bout de +deux ans, quarante ans après son premier avénement. Cordélia lui succéda +et régna cinq ans; mais dans l'intervalle, son mari étant mort, les +fils de ses soeurs, Margan et Cunedag, se soulevèrent contre elle, la +vainquirent et l'enfermèrent dans une prison, où, «comme c'était une +femme d'un courage mâle,» désespérant de recouvrer sa liberté, elle prit +le parti de se tuer[1]. + +[Note 1: _Chroniques de Hollinshed, Hist. of England_, liv. II, ch. +V, t. I, p. 12.] + +Ce récit de Hollinshed est emprunté à Geoffroi de Monmouth, qui a +probablement bâti l'histoire de Leir sur une anecdote d'Ina, roi des +Saxons, et sur la réponse de la plus «jeune et de la plus sage des +filles» de ce roi, qui, dans une situation pareille à celle de Cordélia, +répond de même à son père que, bien qu'elle l'aime, l'honore et révère +autant que le demandent au plus haut degré la nature et le devoir +filial, cependant elle pense qu'il pourra lui arriver un jour d'aimer +encore plus ardemment son mari, avec qui, par les commandements de Dieu, +elle ne doit faire qu'une même chair, et pour qui elle doit quitter +père, mère, etc. Il ne paraît pas qu'Ina ait désapprouvé le «sage dire» +de sa fille; et la suite de l'histoire de Cordélia est probablement un +développement que l'imagination des chroniqueurs aura fondé sur cette +première donnée. Quoi qu'il en soit, la colère et les malheurs du roi +Lear avaient, avant Shakspeare, trouvé place dans plusieurs poëmes, et +fait le sujet d'une pièce de théâtre et de plusieurs ballades. Dans une +de ces ballades, rapportée par Johnson sous le titre de: _A lamentable +song of the death of king Leir and his three daughters_, Lear, comme +dans la tragédie, devient fou, et Cordélia ayant été tuée dans la +bataille, que gagnent cependant les troupes du roi de France, son père +meurt de douleur sur son corps, et ses soeurs sont condamnées à mort par +le jugement «des lords et nobles du royaume.» Soit que la ballade ait +précédé ou non la tragédie de Shakspeare, il est très-probable que +l'auteur de la ballade et le poëte dramatique ont puisé dans une source +commune, et que ce n'est pas sans quelque autorité que Shakspeare, dans +son dénoûment, s'est écarté des chroniques qui donnent la victoire à +Cordélia. Ce dénoûment a été changé par Tatel, et Cordélia rétablie dans +ses droits. La pièce est demeurée au théâtre sous cette seconde forme, +à la grande satisfaction de Johnson, et, dit M. Steevens, «des +dernières galeries» _(upper gallery)_. Addison s'est prononcé contre ce +changement. + +Quant à l'épisode du comte de Glocester, Shakspeare l'a imité de +l'aventure d'un roi de Paphlagonie, racontée dans l'_Arcadia_ de Sidney; +seulement, dans le récit original, c'est le bâtard lui-même qui fait +arracher les yeux à son père, et le réduit à une condition semblable à +celle de Lear. Léonatus, le fils légitime, qui, condamné à mort, avait +été forcé de chercher du service dans une armée étrangère, apprenant les +malheurs de son père, abandonne tout au moment où ses services allaient +lui procurer un grade élevé, pour venir, au risque de sa vie, partager +et secourir la misère du vieux roi. Celui-ci, remis sur son trône par le +secours de ses amis, meurt de joie en couronnant son fils Léonatus; et +Plexirtus, le bâtard, par un hypocrite repentir, parvient à désarmer la +colère de son frère. + +Il est évident que la situation du roi Lear et celle du roi de +Paphlagonie, tous deux persécutés par les enfants qu'ils ont préférés, +et secourus par celui qu'ils ont rejeté, ont frappé Shakspeare comme +devant entrer dans un même sujet, parce qu'elles appartenaient à une +même idée. Ceux qui lui ont reproché d'avoir ainsi altéré la simplicité +de son action ont prononcé d'après leur système, sans prendre la peine +d'examiner celui de l'auteur qu'ils critiquaient. On pourrait leur +répondre, même en parlant des règles qu'ils veulent imposer, que +l'amour des deux femmes pour Edmond qui sert à amener leur punition, et +l'intervention d'Edgar dans cette portion du dénoûment, suffisent pour +absoudre la pièce du reproche de duplicité d'action; car, pourvu que +tout vienne se réunir dans un même noeud facile à saisir, la simplicité +de la marche d'une action dépend beaucoup moins du nombre des intérêts +et des personnages qui y concourent que du jeu naturel et clair des +ressorts qui la font mouvoir. Mais, de plus, il ne faut jamais oublier +que l'unité, pour Shakspeare, consiste dans une idée dominante qui, se +reproduisant sous diverses formes, ramène, continue, redouble sans cesse +la même impression. Ainsi comme, dans _Macbeth_, le poëte montre l'homme +aux prises avec les passions du crime, de même dans _le Roi Lear_, il le +fait voir aux prises avec le malheur, dont l'action se modifie selon les +divers caractères des individus qui le subissent. Le premier spectacle +qu'il nous offre, c'est dans Cordélia, Kent, Edgar, le malheur de la +vertu ou de l'innocence persécutée. Vient ensuite le malheur de +ceux qui, par leur passion ou leur aveuglement, se sont rendus les +instruments de l'injustice, Lear et Glocester; et c'est sur eux que +porte l'effort de la pitié. Quant aux scélérats, on ne doit point +les voir souffrir; le spectacle de leur malheur serait troublé par le +souvenir de leur crime: ils ne peuvent avoir de punition que par la +mort. + +De ces cinq personnages soumis à l'action du malheur, Cordélia, figure +céleste, plane presque invisible et à demi voilée sur la composition +qu'elle remplit de sa présence, bien qu'elle en soit presque toujours +absente. Elle souffre, et ne se plaint ni ne se défend jamais; elle +agit, mais son action ne se montre que par les résultats; tranquille +sur son propre sort, réservée et contenue dans ses sentiments les plus +légitimes, elle passe et disparaît comme l'habitant d'un monde meilleur, +qui a traversé notre monde sans subir le mouvement terrestre. + +Kent et Edgar ont chacun une physionomie très-prononcée: le premier est, +ainsi que Cordélia, victime de son devoir: le second n'intéresse d'abord +que par son innocence; entré dans le malheur en même temps, pour ainsi +dire, que dans la vie, également neuf à l'un et à l'autre, Edgar s'y +déploie graduellement, les apprend à la fois, et découvre en lui-même, +selon le besoin, les qualités dont il est doué; à mesure qu'il avance, +s'augmentent et ses devoirs, et ses difficultés, et son importance: il +grandit et devient un homme; mais en même temps, il apprend combien il +en coûte; et il reconnaît à la fin, en le soutenant avec noblesse et +courage, tout le poids du fardeau qu'il avait porté d'abord presque avec +gaieté. Kent, au contraire, vieillard sage et ferme, a, dès le premier +moment, tout su, tout prévu; dès qu'il entre en action, sa marche est +arrêtée, son but fixé. Ce n'est point, comme Edgar, la nécessité qui +le pousse, le hasard qui vient à sa rencontre; c'est sa volonté qui +le détermine; rien ne la change ni ne la trouble; et le spectacle du +malheur auquel il se dévoue lui arrache à peine une exclamation de +douleur. + +Lear et Glocester, dans une situation analogue, en reçoivent une +impression qui correspond à leurs divers caractères. Lear, impétueux, +irritable, gâté par le pouvoir, par l'habitude et le besoin de +l'admiration, se révolte et contre sa situation et contre sa propre +conviction; il ne peut croire à ce qu'il sait; sa raison n'y résiste +pas: il devient fou. Glocester, naturellement faible, succombe à la +misère, et ne résiste pas davantage à la joie: il meurt en reconnaissant +Edgar. Si Cordélia vivait, Lear retrouverait encore la force de vivre; +il se brise par l'effort de sa douleur. + +A travers la confusion des incidents et la brutalité des moeurs, +l'intérêt et le pathétique n'ont peut-être jamais été portés plus loin +que dans cette tragédie. Le temps où Shakspeare a pris son action semble +l'avoir affranchi de toute forme convenue; et de même qu'il ne s'est +point inquiété de placer, huit cents ans avant Jésus-Christ, un roi de +France, un duc d'Albanie, un duc de Cornouailles, etc., il ne s'est pas +préoccupé de la nécessité de rapporter le langage et les personnages +à une époque déterminée; la seule trace d'une intention qu'on puisse +remarquer dans la couleur générale du style de la pièce, c'est le +vague et l'incertitude des constructions grammaticales, qui semblent +appartenir à une langue encore tout à fait dans l'enfance; en même temps +un assez grand nombre d'expressions rapprochées du français indiquent +une époque, sinon correspondante à celle où est supposé exister le roi +Lear, du moins fort antérieure à celle où écrivait Shakspeare. + +Le roi Lear de Shakspeare fut joué pour la première fois en 1606, au +moment de Noël. La première édition est de 1608, et porte ce titre: +«Véritable Chronique et Histoire de la Vie et de la Mort du Roi Lear et +de ses Trois Filles, par M. William Shakspeare. Avec la Vie infortunée +d'Edgar, Fils et Héritier du Comte de Glocester, et son Déguisement sous +le nom de Tom de Bedlam:--Comme elle a été jouée devant la Majesté du +Roi, à White Hall, le soir de Saint-Étienne, pendant les Fêtes de Noël, +par les Acteurs de Sa Majesté, jouant ordinairement au Globe, près de la +Banque.» + + + + +PERSONNAGES + + LEAR, roi de la Grande-Bretagne. + LE ROI DE FRANCE. + LE DUC DE BOURGOGNE. + LE DUC DE CORNOUAILLES. + LE DUC D'ALBANIE. + LE COMTE DE GLOCESTER. + LE COMTE DE KENT. + EDGAR, fils de Glocester. + EDMOND, fils bâtard de Glocester. + CURAN, courtisan. + UN VIEILLARD, vassal de Glocester. + UN MÉDECIN. + LE FOU du roi Lear. + OSWALD, intendant de Gonerille. + UN OFFICIER employé par Edmond. + UN GENTILHOMME attaché à Cordélia. + UN HÉRAUT. + SERVITEURS du duc de Cornouailles. + GONÈRILLE, + RÉGANE, + CORDÉLIA, filles du roi Lear. + CHEVALIERS DE LA SUITE DU ROI LEAR, OFFICIERS, MESSAGERS, SOLDATS ET + SERVITEURS. + +La scène est dans la Grande-Bretagne. + + + + + ACTE PREMIER + + +SCÈNE I + +Salle d'apparat dans le palais du roi Lear. + +_Entrent_ KENT, GLOCESTER, EDMOND. + + +KENT.--J'avais toujours cru au roi plus d'affection pour le duc +d'Albanie que pour le duc de Cornouailles. + +GLOCESTER.--C'est ce qui nous avait toujours paru; mais aujourd'hui, +dans le partage de son royaume, rien n'indique quel est celui des deux +ducs qu'il préfère: l'égalité y est si exactement observée, qu'avec +toute l'attention possible on ne pourrait faire un choix entre les deux +parts. + +KENT.--N'est-ce pas là votre fils, milord? + +GLOCESTER.--Son éducation, seigneur, a été à ma charge; et j'ai tant de +fois rougi de le reconnaître, qu'à la fin je m'y suis endurci. + +KENT.--Je ne saurais concevoir... + +GLOCESTER.--C'est ce qu'a très-bien su faire, seigneur, la mère de ce +jeune homme: aussi son ventre en a-t-il grossi, et elle s'est trouvée +avoir un fils dans son berceau avant d'avoir un mari dans son lit. +Maintenant entrevoyez-vous la faute? + +KENT.--Je ne voudrais pas que cette faute n'eût pas été commise, puisque +l'issue en a si bien tourné. + +GLOCESTER.--Mais c'est que j'ai aussi, seigneur, un fils légitime qui +est l'aîné de celui-ci de quelques années, et qui cependant ne m'est pas +plus cher. Le petit drôle est arrivé, à la vérité, un peu insolemment +dans ce monde avant qu'on l'y appelât; mais sa mère était belle; j'ai +eu ma foi du plaisir à le faire, et il faut bien le reconnaître, le +coquin[2]!--Edmond, connaissez-vous ce noble gentilhomme? + +[Note 2: _The whoreson_.] + +EDMOND.--Non, milord. + +GLOCESTER.--C'est le lord de Kent.--Souvenez-vous-en comme d'un de mes +plus honorables amis. + +EDMOND.--Je prie Votre Seigneurie de me croire à son service. + +KENT.--Je vous aimerai certainement et chercherai à faire avec vous plus +ample connaissance. + +EDMOND.--Seigneur, je mettrai mes soins à mériter votre estime. + +GLOCESTER.--Il a été neuf ans hors du pays, et il faudra qu'il s'absente +encore. _(Trompettes au dehors.)_--Voici le roi qui arrive. + +(Entrent Lear, le duc de Cornouailles, le duc d'Albanie, Gonerille, +Régane, Cordélia; suite.) + +LEAR.--Glocester, vous accompagnerez le roi de France et le duc de +Bourgogne. + +GLOCESTER.--Je vais m'y rendre, mon souverain. + +(Il sort.) + +LEAR.--Nous cependant, nous allons manifester ici nos plus secrètes +résolutions. Qu'on place la carte sous mes yeux. Sachez que nous avons +divisé notre royaume en trois parts, étant fermement résolu de soulager +notre vieillesse de tout souci et affaire pour en charger de plus jeunes +forces, et nous traîner vers la mort délivré de tout fardeau.--Notre +fils de Cornouailles, et vous qui ne nous êtes pas moins attaché, notre +fils d'Albanie, nous sommes déterminés à régler publiquement, dès cet +instant, la dot de chacune de nos filles, afin de prévenir par là tous +débats dans l'avenir. L'amour retient depuis longtemps dans notre cour +le roi de France et le duc de Bourgogne, rivaux illustres pour +l'amour de notre plus jeune fille: je vais ici répondre à leur +demande.--Dites-moi, mes filles (puisque nous voulons maintenant nous +dépouiller tout à la fois de l'autorité, des soins de l'État et de tout +intérêt de propriété), quelle est celle de vous dont nous pourrons +nous dire le plus aimé, afin que notre libéralité s'exerce avec plus +d'étendue là où elle sera sollicitée par des mérites plus grands?--Vous, +Gonerille, notre aînée, parlez la première. + +GONÈRILLE.--Je vous aime, seigneur, de plus d'amour que n'en peuvent +exprimer les paroles; plus chèrement que la vue, l'espace et la liberté; +au delà de tout ce qui existe de précieux, de riche ou de rare. Je vous +aime à l'égal de la vie accompagnée de bonheur, de santé, de beauté, de +grandeur. Je vous aime autant qu'un enfant ait jamais aimé, qu'un père +l'ait jamais été. Trouvez un amour que l'haleine ne puisse suffire, et +les paroles parvenir à exprimer; eh bien! je vous aime encore davantage. + +CORDÉLIA, à _part_.--Que pourra faire Cordélia? Aimer et se taire. + +LEAR.--Depuis cette ligne éloignée jusqu'à celle-ci, toute cette +enceinte riche d'ombrageuses forêts, de campagnes et de rivières +abondantes, de champs aux vastes limites, nous t'en faisons maîtresse, +qu'elle soit à jamais assurée à votre prospérité, à toi et au duc +d'Albanie.--Que répond notre seconde fille, notre bien-aimée Régane, +l'épouse de Cornouailles? Parle. + +RÉGANE.--Je suis faite du même métal que ma soeur, et je m'estime à +sa valeur. Dans la sincérité de mon coeur, je trouve qu'elle a défini +précisément l'amour que je ressens: seulement elle n'a pas été assez +loin; car moi, je me déclare ennemie de toutes les autres joies +contenues dans le domaine des sentiments les plus précieux, et ne puis +trouver de félicité que dans l'affection de Votre chère Majesté. + +CORDÉLIA, _à part_.--Ah! pauvre Cordélia! Mais non, cependant, puisque +je suis sûre que mon amour est plus riche que ma langue. + +LEAR, _à Régane_.--Toi et les tiens vous posséderez héréditairement ce +grand tiers de notre beau royaume, portion égale en étendue, en valeur, +en agrément, à celle que j'ai assurée à Gonerille.--Et vous maintenant, +qui pour avoir été ma dernière joie n'en fûtes pas la moins chère, vous +dont les vignobles de la France et le lait de la Bourgogne sollicitent à +l'envi les jeunes amours, qu'avez-vous à dire qui puisse vous attirer un +troisième lot, plus riche encore que celui de vos soeurs? Parlez. + +CORDÉLIA.--Rien, seigneur. + +LEAR.--Rien? + +CORDÉLIA.--Rien. + +LEAR.--Rien ne peut venir de rien, parlez donc. + +CORDÉLIA.--Malheureuse que je suis, je ne puis élever mon coeur jusque +sur mes lèvres. J'aime Votre Majesté comme je le dois, ni plus ni moins. + +LEAR.--Comment, comment, Cordélia? Corrigez un peu votre réponse, de +peur qu'elle ne ruine votre fortune. + +CORDÉLIA.--Mon bon seigneur, vous m'avez donné le jour, vous m'avez +élevée, vous m'avez aimée: je vous rends en retour tous les devoirs qui +me sont justement imposés; je vous obéis, je vous aime et vous révère +autant qu'il est possible. Mais pourquoi mes soeurs ont-elles des maris, +si elles disent n'aimer au monde que vous? Il peut arriver, quand je me +marierai, que l'époux dont la main recevra ma foi emporte la moitié de +ma tendresse, la moitié de mes soins et de mes devoirs. Sûrement je ne +me marierai jamais comme mes soeurs, pour n'aimer au monde que mon père. + +LEAR.--Mais dis-tu ceci du fond du coeur? + +CORDÉLIA.--Oui, mon bon seigneur. + +LEAR.--Si jeune et si peu tendre! + +CORDÉLIA.--Si jeune et si vraie, mon seigneur. + +LEAR.--A la bonne heure. Que ta véracité soit donc ta dot; car, par les +rayons sacrés du soleil, par les mystères d'Hécate et de la Nuit, par +les influences de ces globes célestes par lesquels nous existons et nous +mourons, j'abjure ici tous mes sentiments paternels, tous les liens, +tous les droits du sang, et je te tiens de ce moment et à jamais pour +étrangère à mon coeur et à moi. Le Scythe barbare, et celui qui fait de +ses enfants l'aliment dont il assouvit sa faim, seront aussi proches de +mon coeur, de ma pitié et de mes secours, que toi qui as été ma fille. + +KENT.--Mon bon maître... + +LEAR.--Taisez-vous, Kent; ne vous mettez point entre le dragon et sa +colère. Je l'ai aimée plus que personne, et je voulais confier mon +repos aux soins de sa tendresse.--Sors d'ici, et ne te présente pas à ma +vue.--Puissé-je trouver la paix dans le tombeau, comme je lui retire +ici le coeur de son père!--Qu'on fasse venir le roi de +France.--M'obéit-on?--Appelez le duc de Bourgogne.--Cornouailles, +Albanie, avec la dot de mes filles acceptez encore ce tiers. Que cet +orgueil qu'elle appelle franchise serve à la marier. Je vous investis en +commun de ma puissance, de mon rang, et de ces vastes prérogatives qui +accompagnent la majesté royale. Nous et cent chevaliers que nous nous +réservons, entretenus à vos frais, nous vivrons alternativement durant +un mois chez chacun de vous, retenant seulement le nom de roi et +les titres qui s'y rattachent. Nous vous abandonnons, fils chéris, +l'autorité, les revenus et le soin de régler _tout_ le reste, et, pour +le prouver, partagez entre vous cette couronne. _(Il leur donne sa +couronne_.) + +KENT.--Royal Lear, vous que j'ai toujours honoré comme mon roi, aimé +comme mon père, suivi comme mon maître, et rappelé dans mes prières +comme mon puissant patron... + +LEAR.--L'arc est bandé et tiré; évite le trait. + +KENT.--Qu'il tombe sur moi, dût le fer pénétrer dans la région de mon +coeur! Kent peut manquer au respect quand Lear devient insensé.--Que me +feras-tu, vieillard?--Penses-tu que le devoir puisse craindre de parler +quand le devoir fléchit devant la flatterie? L'honneur est tenu à la +franchise, quand la majesté souveraine s'abaisse à la démence. Rétracte +ton arrêt; répare, par une plus mûre délibération, ta monstrueuse +précipitation. Que ma vie réponde ici de mon jugement: ta plus jeune +fille n'est pas celle qui t'aime le moins; ce ne sont pas des coeurs +vides, ceux dont le son peu élevé ne retentit point d'un bruit creux. + +LEAR.--Kent, sur ta vie, pas un mot de plus. + +KENT.--Je n'ai jamais regardé ma vie que comme un pion[3] à hasarder +contre tes ennemis; je ne crains pas de la perdre, si c'est pour te +sauver. + +LEAR, _en colère_.--Ote-toi de ma vue. + +KENT.--Regardes-y mieux, Lear, et laisse-moi demeurer devant tes yeux +comme leur fidèle point de vue[4]. + +[Note 3: _Pawn_, pion, allusion aux pièces de l'échiquier.] + +[Note 4: _See better, Lear, and let me here remain the true blank +of thine eye_. Il y a lieu de soupçonner ici un jeu de mots sur le mot +_blank_, blanc des yeux, ou _blank_, but. Il ne pouvait être rendu dans +une traduction littérale.] + +LEAR.--Cette fois, par Apollon!... + +KENT.--Cette fois, par Apollon, ô roi, tu prends le nom de tes dieux en +vain. + +LEAR, _mettant la main sur son épée_.--Vassal! mécréant! + +ALBANIE ET CORNOUAILLES.--Cher seigneur, arrêtez. + +KENT.--Continue, tue ton médecin, et donne le salaire à ta funeste +maladie. Révoque tes dons, ou, tant que mes cris pourront s'échapper de +ma poitrine, je te dirai que tu fais mal. + +LEAR.--Écoute-moi, faux traître, sur ton allégeance, écoute-moi: comme +tu as tenté de nous faire violer notre serment, ce que nous n'avons +encore jamais osé, et que les efforts de ton orgueil ont voulu se placer +entre notre arrêt et notre pouvoir, ce que notre caractère ni notre rang +ne nous permettent pas d'endurer, notre pouvoir ayant son plein effet, +tu vas recevoir la récompense qui t'est due. Nous t'accordons cinq +jours pour arranger tes affaires de manière à te mettre à couvert +des détresses de ce monde; le sixième, tourne à notre royaume ton dos +détesté; si, le dixième de ceux qui suivront, ton corps proscrit est +trouvé dans l'étendue de notre domination, ce moment sera celui de ta +mort. Va-t'en; par Jupiter! cet arrêt ne sera pas révoqué. + +KENT.--Adieu, roi. Puisque c'est ainsi que tu te montres, la liberté +vit loin d'ici, et l'exil est ici. _(A Cordélia_.)--Jeune fille, que les +dieux te prennent sous leur puissante protection, toi qui penses juste +et qui as parlé avec tant de sagesse!--_(A Régane et Gonerille_.) Vous, +puissent vos actions justifier vos magnifiques discours, afin que de ces +paroles d'affection puissent naître des effets salutaires!--C'est ainsi, +princes, que Kent vous fait à tous ses adieux. Il va continuer son +ancienne conduite dans un pays nouveau. + +(Il sort.) + +(Rentre Glocester, avec le roi de France, le duc de Bourgogne, et leur +suite.) + +GLOCESTER.--Voici, mon noble maître, le roi de France et le duc de +Bourgogne. + +LEAR.--Mon seigneur de Bourgogne, c'est à vous que nous adresserons le +premier la parole, vous qui vous êtes déclaré le rival du roi dans +la recherche de notre fille: quel est le moins que vous me demandiez +actuellement pour sa dot, si je ne veux voir cesser vos poursuites +amoureuses? + +LE DUC DE BOURGOGNE.--Royale Majesté, je ne demande rien de plus que ce +que m'a offert Votre Grandeur, et vous ne voudrez pas m'offrir moins. + +LEAR.--Très-noble duc de Bourgogne, tant qu'elle nous fut chère, nous +l'avions estimée à cette valeur; mais aujourd'hui elle est déchue de +son prix.--Seigneur, la voilà devant vous: si quelque chose dans cette +petite personne trompeuse, ou sa personne entière avec notre déplaisir +par-dessus le marché, et rien de plus, paraît suffisamment agréable à +Votre Seigneurie, la voilà, elle est à vous. + +LE DUC DE BOURGOGNE.--Je ne sais que répondre. + +LEAR.--Telle qu'elle est avec ses défauts, sans amis, tout récemment +adoptée par ma haine, dotée de ma malédiction, et tenue pour étrangère +par mon serment, voulez-vous, seigneur, la prendre ou la laisser? + +LE DUC DE BOURGOGNE.--Pardonnez, seigneur roi; mais un choix ne se +détermine pas sur de pareilles conditions. + +LEAR.--Laissez-la donc, seigneur; car, par le maître qui m'a fait, je +vous ai dit toute sa fortune.--_(Au roi de France.)_ Pour vous, grand +roi, je ne voudrais pas abuser de votre amour au point de vous unir à ce +que je hais: ainsi, je vous en conjure, tournez votre inclination vers +quelque autre objet qui en soit plus digne qu'une malheureuse que la +nature a presque honte d'avouer pour sienne. + +LE ROI DE FRANCE.--C'est quelque chose de bien étrange, que celle +qui était, il n'y a qu'un moment encore, le premier objet de votre +affection, le sujet de vos louanges, le baume de votre vieillesse, ce +que vous aviez de meilleur et de plus cher, ait pu, dans l'espace d'un +clin d'oeil, commettre une action assez monstrueuse pour être dépouillée +de tous les replis de votre faveur! Sans doute il faut que son offense +blesse la nature à tel point qu'elle en devienne un monstre; ou bien +l'affection que vous lui aviez témoignée devient une tache pour Votre +Majesté, ce que ma raison ne saurait m'obliger de croire sans le secours +d'un miracle. + +CORDÉLIA, _à son père.--Je_ supplie Votre Majesté, bien que je manque +de cet art onctueux et poli de parler sans avoir dessein d'accomplir, +puisque je veux exécuter mes bonnes intentions avant d'en parler, de +vouloir bien déclarer que ce n'est point une tache de vice, un meurtre +ou une souillure, ni une action contre la chasteté, ni une démarche +déshonorante, qui m'a privée de votre faveur et de vos bonnes grâces, +mais que c'est pour n'avoir pas possédé, et c'est là ma richesse, cet +oeil qui sollicite toujours, et cette langue que je me félicite de ne +pas avoir, quoique pour ne l'avoir pas j'aie perdu votre tendresse. + +LEAR.--Il vaudrait mieux pour toi n'être jamais née que de n'avoir pas +su me plaire davantage. + +LE ROI DE FRANCE.--N'est-ce que cela? une lenteur naturelle qui souvent +néglige de raconter l'histoire de ce qu'elle va faire?--Monseigneur de +Bourgogne, que dites-vous à cette dame? L'amour n'est point l'amour dès +qu'il s'y mêle des considérations étrangères à son véritable objet. La +voulez-vous? elle est une dot en elle-même. + +LE DUC DE BOURGOGNE, à _Lear_.--Royal Lear, donnez-moi seulement la part +que vous aviez d'abord offerte de vous-même; et ici, à l'instant même, +je prends la main de Cordélia comme duchesse de Bourgogne. + +LEAR.--Rien; je l'ai juré: je suis inébranlable. + +LE DUC DE BOURGOGNE, à _Cordélia_.--Je suis vraiment fâché que vous ayez +perdu votre père à tel point qu'il vous faille aussi perdre un époux. + +CORDÉLIA.--La paix soit avec le duc de Bourgogne. Puisque ces +considérations de fortune faisaient tout son amour, je ne serai point sa +femme. + +LE ROI DE FRANCE.--Belle Cordélia, toi qui n'en es que plus riche parce +que tu es pauvre, plus précieuse parce que tu es délaissée, plus aimée +parce qu'on te méprise, je m'empare de toi et de tes vertus: que le +droit ne m'en soit pas refusé; je prends ce qu'on rejette.--Dieux, +dieux! n'est-il pas étrange que leur froid dédain ait donné à mon amour +l'ardeur d'une brûlante adoration?--Roi, ta fille sans dot, et jetée au +hasard de mon choix, sera reine de nous, des nôtres, et de notre belle +France. Tous les ducs de l'humide Bourgogne ne rachèteraient pas de moi +cette fille si précieuse et si peu appréciée.--Cordélia, fais-leur +tes adieux malgré leur dureté. Tu perds ce que tu possédais ici pour +retrouver mieux ailleurs. + +LEAR.--Elle est à toi, roi de France; qu'elle t'appartienne; cette fille +n'est pas à moi, je ne reverrai jamais son visage: ainsi, va-t'en sans +notre faveur, sans notre affection, sans notre bénédiction.--Venez, +noble duc de Bourgogne. + +(Fanfares.--Sortent Lear, les ducs de Bourgogne, de Cornouailles, +d'Albanie, Glocester et suite.) + +LE ROI DE FRANCE.--Faites vos adieux à vos soeurs. + +CORDÉLIA.--Vous, les joyaux de notre père, Cordélia vous quitte les +yeux baignés de larmes. Je vous connais pour ce que vous êtes, et, comme +votre soeur, je n'en ai que plus de répugnance à appeler vos défauts par +leurs noms. Soignez bien notre père; je le confie à vos coeurs qui ont +professé tant d'amour. Mais, hélas! si j'étais encore dans ses bonnes +grâces, je voudrais lui donner un meilleur asile. Adieu à toutes les +deux. + +RÉGANE.--Ne nous prescrivez pas notre devoir. + +GONERILLE.--Étudiez-vous à contenter votre époux, qui vous a prise quand +vous étiez à la charité de la fortune. Vous avez été avare de votre +obéissance, et ce qui en a manqué méritait bien ce qui vous a manqué. + +CORDÉLIA.--Le temps développera les replis où se cache l'artifice: +la honte vient enfin insulter à ceux qui ont des fautes à cacher. +Puissiez-vous prospérer! + +LE ROI DE FRANCE.--Venez, ma belle Cordélia. + +(Le roi de France et Cordélia sortent.) + +GONERILLE.--Ma soeur, je n'ai pas peu de chose à vous dire sur ce qui +nous touche de si près toutes les deux. Je crois que mon père doit +partir d'ici ce soir. + +RÉGANE.--Rien n'est plus certain; il va chez vous: le mois prochain ce +sera notre tour. + +GONERILLE.--Vous voyez combien sa vieillesse est pleine d'inconstance, +et nous venons d'en avoir sous les yeux une assez belle preuve. Il avait +toujours aimé surtout notre soeur: la pauvreté de sa tête se montre trop +visiblement dans la manière dont il vient de la chasser. + +RÉGANE.--C'est la faiblesse de l'âge. Cependant il n'a jamais su que +très-médiocrement ce qu'il faisait. + +GONERILLE.--Dans son meilleur temps, et dans la plus grande force de son +jugement, il a toujours été très-inconsidéré. Il faut donc nous attendre +qu'aux défauts invétérés de son caractère naturel l'âge va joindre +encore les humeurs capricieuses qu'amène avec elle l'infirme et colère +vieillesse. + +RÉGANE.--Il y a toute apparence que nous aurons à essuyer de lui, par +moments, des boutades pareilles à celle qui lui a fait bannir Kent. + +GONERILLE.--Il est encore occupé à prendre congé du roi de France. Je +vous en prie, concertons-nous ensemble. Si notre père, avec le caractère +qu'il a, conserve quelque autorité, cet abandon qu'il vient de nous +faire ne sera qu'une source d'affronts pour nous. + +RÉGANE.--Nous y réfléchirons à loisir. + +GONERILLE.--Il faut faire quelque chose, et dans la chaleur du moment. + +(Elles sortent.) + + +SCÈNE II + +Une salle dans le château du duc de Glocester. + +EDMOND _tenant une lettre_. + + +EDMOND.--Nature, tu es ma divinité; c'est à toi que je dois mon +obéissance. Pourquoi subirai-je la maladie de la coutume, et +permettrai-je aux ridicules arrangements des nations de me dépouiller, +parce que je serai de douze ou quatorze lunes le cadet d'un frère? Mais +quoi, je suis un bâtard! pourquoi en serais-je méprisable, lorsque mon +corps est aussi bien proportionné, mon esprit aussi élevé, et ma figure +aussi régulière que celle du fils d'une honnête dame? Pourquoi donc nous +insulter de ces mots de vil, de bassesse, de bâtardise? Vils! vils! nous +qui, dans le vigoureux larcin de la nature, puisons une constitution +plus forte et des qualités plus énergiques qu'il n'en entre dans un +lit ennuyé, fatigué et dégoûté, dans la génération d'une tribu entière +d'imbéciles engendrés entre le sommeil et le réveil! Ainsi donc, +légitime Edgar, il faut que j'aie vos biens: l'amour de notre père +appartient au bâtard Edmond comme au légitime Edgar. Légitime! le beau +mot! A la bonne heure, mon cher légitime; mais si cette lettre réussit +et que mon invention prospère, le vil Edmond passera par-dessus la +tête du légitime Edgar.--Je grandis, je prospère! Maintenant, dieux! +rangez-vous du parti des bâtards. + +(Entre Glocester.) + +GLOCESTER.--Kent banni de la sorte, et le roi de France parti en +courroux! et le roi qui s'en va ce soir! qui délaisse son autorité!... +réduit à sa pension! et tout cela fait bruyamment!--_(Il aperçoit +Edmond_.) Edmond! Eh bien! quelles nouvelles? + +EDMOND, _cachant la lettre_.--Sauf le bon plaisir de Votre Seigneurie, +aucune. + +GLOCESTER.--Pourquoi tant d'empressement à cacher cette lettre? + +EDMOND.--Je ne sais aucune nouvelle, seigneur. + +GLOCESTER.--Quel est ce papier que vous lisiez? + +EDMOND.--Ce n'est rien, seigneur. + +GLOCESTER.--Rien? Et pourquoi donc cette terrible promptitude à le faire +rentrer dans votre poche? Rien n'est pas une qualité qui ait si grand +besoin de se cacher. Voyons cela; allons, si ce n'est rien, je n'aurai +pas besoin de lunettes. + +EDMOND.--Je vous en conjure, seigneur, excusez-moi; c'est une lettre de +mon frère que je n'ai pas encore lue en entier; mais j'en ai lu assez +pour juger qu'elle n'est pas faite pour être mise sous vos yeux. + +GLOCESTER.--Donnez-moi cette lettre, monsieur. + +EDMOND.--Je commettrai une faute, soit que je vous la refuse, soit que +je vous la donne. Son contenu, autant que j'en puis juger sur ce que +j'en ai lu, est blâmable. + +GLOCESTER.--Voyons, voyons. + +EDMOND.--J'espère, pour la justification de mon frère, qu'il n'a écrit +cette lettre que pour sonder, pour éprouver ma vertu. + +GLOCESTER _lit_.--«Cet assujettissement, ce respect pour la vieillesse, +rendent la vie amère à ce qu'il y a de meilleur de notre temps; ils nous +retiennent notre fortune jusqu'à ce que l'âge nous ôte les moyens +d'en jouir. Je commence à trouver bien sotte et bien débonnaire cette +soumission à nous laisser opprimer par la tyrannie des vieillards, +qui gouvernent non parce qu'ils ont la force, mais parce que nous le +souffrons. Viens me trouver afin que je t'en dise davantage. Si mon +père voulait dormir jusqu'à ce que je le réveillasse, tu jouirais à +perpétuité de la moitié de son revenu, et tu vivrais le bien-aimé de +ton frère Edgar.»--Hom, une conspiration! _Dormir jusqu'à ce que je +le réveillasse... Tu jouirais de la moitié de son revenu_...--Mon fils +Edgar! Il a pu trouver une main pour écrire ceci, un coeur et un cerveau +pour le concevoir!--Quand avez-vous reçu cette lettre? qui vous l'a +apportée? + +EDMOND.--Elle ne m'a point été apportée, seigneur. Voici la ruse qu'on a +employée: je l'ai trouvée jetée par la fenêtre de mon cabinet. + +GLOCESTER.--Vous connaissez ces caractères pour être de votre frère? + +EDMOND.--Si c'était une lettre qu'on pût approuver, seigneur, j'oserais +jurer que c'est son écriture; mais pour celle-ci, je voudrais bien +croire qu'elle n'est pas de lui. + +GLOCESTER.--C'est son écriture! + +EDMOND.--Oui, c'est sa main, seigneur; mais j'espère que son coeur n'a +point de part à ce que contient cet écrit. + +GLOCESTER.--Ne vous a-t-il jamais sondé sur cette affaire? + +EDMOND.--Jamais, seigneur: seulement, je l'ai souvent entendu soutenir +qu'il serait à propos, lorsque les enfants sont parvenus à la maturité, +et que les pères commencent à pencher vers leur déclin, que le père +devînt le pupille du fils, et le fils administrateur des biens du père. + +GLOCESTER.--O scélérat! scélérat! voilà son système dans cette lettre. +Odieux scélérat! fils dénaturé, exécrable, bête brute! pire encore +que les bêtes brutes!--Allez, s'il vous plaît, le chercher. Je veux +m'assurer de sa personne. Le scélérat abominable! où est-il? + +EDMOND.--Je ne le sais pas bien, seigneur. Mais si vous consentiez à +suspendre votre indignation contre mon frère jusqu'à ce que vous pussiez +tirer de lui des preuves plus certaines de ses intentions, ce serait +suivre une marche plus sûre: au lieu que si, en procédant violemment +contre lui, vous veniez à vous méprendre sur ses desseins, ce serait une +plaie profonde à votre honneur et vous briseriez un coeur soumis. J'ose +engager ma vie pour lui, et garantir qu'il n'a écrit cette lettre que +dans la vue d'éprouver mon attachement pour vous, et sans aucun projet +dangereux. + +GLOCESTER.--Le crois-tu? + +EDMOND.--Si vous le jugez à propos, je vous placerai en un lieu d'où +vous pourrez nous entendre conférer ensemble sur cette lettre, et vous +satisfaire par vos propres oreilles; et cela, pas plus tard que ce soir. + +GLOCESTER.--Il ne peut pas être un pareil monstre! + +EDMOND.--Il ne l'est sûrement pas. + +GLOCESTER.--Pour son père qui l'aime si tendrement, si +complétement!--Ciel et terre! Edmond, trouvez-le; amenez-le par ici, je +vous en prie; arrangez les choses selon votre prudence. Je donnerais ma +fortune pour savoir la vérité. + +EDMOND.--Je vais le chercher à l'instant, seigneur. Je conduirai la +chose comme je trouverai moyen de le faire, et je vous en rendrai +compte. + +GLOCESTER.--Ces dernières éclipses de soleil et de lune ne nous +présagent rien de bon. La raison peut bien, par les lois de la sagesse +naturelle, les expliquer d'une ou d'autre manière; mais la nature +ne s'en trouve pas moins très-souvent victime de leurs fatales +conséquences. L'amour se refroidit, l'amitié s'éteint, les frères +se divisent: dans les villes, des révoltes; dans les campagnes, la +discorde; dans les palais, la trahison; et le noeud qui unit le père et +le fils, brisé. Mon scélérat rentre dans la prédiction: c'est le fils +contre le père. Le roi s'écarte du penchant de la nature: c'est le père +contre l'enfant.--Nous avons vu notre meilleur temps: les machinations, +les trames obscures, les trahisons, et tous les désordres les +plus funestes vont nous suivre en nous tourmentant jusqu'à nos +tombeaux.--Edmond, trouve-moi ce misérable, tu n'y perdras rien; agis +avec prudence.--Et le noble et fidèle Kent banni! Son crime, c'est la +probité! Étrange! étrange! + +(Il sort.) + +EDMOND _seul_.--Voilà bien la singulière impertinence du monde! Notre +fortune se trouve-t-elle malade, souvent par une plénitude de mauvaise +conduite, nous accusons de nos désastres le soleil, la lune et les +étoiles, comme si nous étions infâmes par nécessité, imbéciles par une +impérieuse volonté du ciel; fripons, voleurs et traîtres, par l'action +invincible des sphères; ivrognes, menteurs et adultères, par une +obéissance forcée aux influences des planètes; et que nous ne fissions +jamais le mal que par la violence d'une impulsion divine. Admirable +excuse du libertin, que de mettre ses penchants lascifs à la charge +d'une étoile!--Mon père s'arrangea avec ma mère sous la queue du dragon, +et ma naissance se trouva dominée par l'_Ursa major_, d'où il s'ensuit +que je suis brutal et débauché. Bah! j'aurais été ce que je suis quand +la plus vierge des étoiles du firmament aurait scintillé sur le moment +qui a fait de moi un bâtard. (_Entre Edgar_.)--Edgar! il arrive à point +comme la catastrophe d'une vieille comédie. Mon rôle à moi, c'est une +mélancolie perfide, et un soupir comme ceux de Tom de Bedlam.--Oh! ces +éclipses nous présageaient ces divisions: _fa, sol, la, mi_[5]. + +[Note 5: Il paraîtrait qu'on accordait aux dissonances en musique +une sorte d'influence magique, ou au moins mystérieuse. Les moines qui, +dans le moyen âge, ont écrit sur la musique, ont dit: Mi _contra_ fa +_est diabolicus_.] + +EDGAR.--Qu'est-ce que c'est, mon frère Edmond? nous voilà dans une +sérieuse contemplation. + +EDMOND.--Je rêvais, mon frère, à une prédiction que j'ai lue l'autre +jour sur ce qui doit suivre ces éclipses. + +EDGAR.--Est-ce que vous vous inquiétez de cela? + +EDMOND.--Je vous assure que les effets dont elle parle ne +s'accomplissent que trop malheureusement.--Des querelles dénaturées +entre les enfants et les parents, des morts, des famines, des ruptures +d'anciennes amitiés, des divisions dans l'État, des menaces et des +malédictions contre le roi et les nobles, des méfiances sans fondement, +des amis exilés, des cohortes dispersées, des mariages rompus, et je ne +sais quoi encore. + +EDGAR.--Depuis quand êtes-vous devenu sectateur de l'astronomie? + +EDMOND.--Allons, allons; quand avez-vous vu mon père pour la dernière +fois? + +EDGAR.--Eh bien! hier au soir. + +EDMOND.--Avez-vous causé avec lui? + +EDGAR.--Oui, deux heures entières. + +EDMOND.--Vous êtes-vous quittés en bonne intelligence? N'avez-vous +remarqué dans ses paroles ou dans son air aucun signe de mécontentement? + +EDGAR.--Aucun. + +EDMOND.--Réfléchissez, en quoi vous avez pu l'offenser, et, je vous en +conjure, évitez sa présence jusqu'à ce qu'un peu de temps ait modéré +la violence de son ressentiment, si furieux en ce moment, qu'en vous +faisant du mal il serait à peine apaisé. + +EDGAR.--Quelque misérable m'aura calomnié. + +EDMOND.--C'est ce que je crains. Je vous en prie, tenez-vous à l'écart +jusqu'à ce que la fougue de sa colère soit un peu ralentie; et, comme +je vous le dis, retirez-vous avec moi dans mon appartement: là, je vous +mettrai à portée d'entendre les discours de mon père. Allez, je vous en +prie, voilà ma clef; et si vous sortez, sortez armé. + +EDGAR.--Armé, mon frère! + +EDMOND.--Mon frère, ce que je vous dis est pour le mieux: allez armé. +Que je ne sois pas un honnête homme si l'on a de bonnes intentions +à votre égard. Je vous dis ce que j'ai vu et entendu, mais bien +faiblement, et rien qui approche de la réalité et de l'horreur de la +chose. De grâce, éloignez-vous. + +EDGAR.--Aurai-je bientôt de vos nouvelles? + +EDMOND.--Je vais m'employer pour vous dans tout ceci. _(Edgar +sort_.)--Un père crédule, un frère généreux dont le naturel est si loin +de toute malice qu'il n'en soupçonne aucune dans autrui, et dont mes +artifices gouverneront à l'aise la sotte honnêteté: voilà l'affaire. Le +bien me viendra sinon par ma naissance, du moins par mon esprit. Tout +m'est bon, si je puis le faire servir à mes vues. + +(Il sort.) + + +SCÈNE III + +Appartement dans le palais du duc d'Albanie. + +GONERILLE, OSWALD. + + +GONERILLE.--Est-il vrai que mon père ait frappé mon écuyer parce qu'il +réprimandait son fou? + +OSWALD.--Oui, madame. + +GONERILLE.--Par le jour et la nuit! c'est m'insulter. A chaque instant, +il s'emporte de façon ou d'autre à quelque énorme sottise qui nous +met tous en désarroi: je ne l'endurerai pas. Ses chevaliers deviennent +tapageurs, et lui-même il se fâche contre nous pour la moindre +chose.--Il va revenir de la chasse; je ne veux pas lui parler. Vous lui +direz que je suis malade, et vous ferez bien de vous ralentir dans votre +service auprès de lui: j'en prends sur moi la faute. + +OSWALD.--Le voilà qui vient, madame; je l'entends. + +(On entend le son des cors.) + +GONERILLE.--Mettez dans votre service tout autant d'indifférence et de +lassitude qu'il vous plaira, vous et vos camarades. Je voudrais qu'il +s'en plaignît. S'il le trouve mauvais, qu'il aille chez ma soeur, son +intention, je le sais, et la mienne, s'accordant parfaitement en ce +point que nous ne voulons pas être maîtrisées. Un vieillard inutile qui +voudrait encore exercer tous ces pouvoirs qu'il a abandonnés!--Sur ma +vie, ces vieux radoteurs redeviennent des enfants, et il faut les +mener par la rigueur: quand ils se voient caressés ils en abusent[6]. +Souvenez-vous de ce que je vous ai dit. + +[Note 6: _As flatteries_--_when they are seen abused_. Les +commentateurs n'ont pu s'accorder sur ce passage, et aucun ne paraît +l'avoir entendu dans son vrai sens, que je crois être mot à mot +celui-ci: _puisque les flatteries_ ou _les caresses, quand ils les +voient ils en abusent_. Cette version serait incontestable s'il y avait +un second tiret entre _seen_ et _abused_:--_when they are seen_--se +trouverait ainsi entre deux tirets formant parenthèse; mais le mot +_are_, qui s'applique en même temps à _seen_ et à _abused_, n'aura +probablement pas permis d'isoler ainsi cette partie de la phrase où il +se trouve contenu. Le vague des constructions et des expressions dans +le _Roi Lear_ oblige souvent de décider sur le sens d'après les +vraisemblances morales, plutôt que d'après aucune règle ou même aucune +habitude grammaticale.] + +OSWALD.--Très-bien, madame. + +GONERILLE.--Et traitez ses chevaliers avec plus de froideur: ne vous +inquiétez pas de ce qui pourra en arriver. Prévenez vos camarades d'en +agir de même. Je voudrais trouver en ceci, et j'en viendrai bien à bout, +une occasion de m'expliquer. Je vais tout à l'heure écrire à ma soeur, +et lui recommander la même conduite.--Qu'on serve le dîner. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IV + +Une salle du palais. + +_Entre_ KENT _déguisé_. + + +KENT.--Si je puis seulement réussir à emprunter des accents qui +déguisent ma voix, il se peut faire que les bonnes intentions qui m'ont +engagé à déguiser mes traits obtiennent leur plein effet. Maintenant, +Kent le banni, si tu peux te rendre utile dans ces lieux où tu vis +condamné, (et puisse-t-il en être ainsi!) ton maître chéri te retrouvera +plein de zèle. + +(Cors de chasse. Lear paraît avec ses chevaliers et sa suite.) + +LEAR.--Qu'on ne me fasse pas attendre le dîner une seule minute: allez, +servez-le. _(Sort un domestique_.)--Ah! ah! qui es-tu, toi? + +KENT.--Un homme, seigneur. + +LEAR.--Qu'est-ce que tu sais faire? Que veux-tu de nous? + +KENT.--Je sais n'être pas au-dessous de ce que je parais; servir +fidèlement celui qui aura confiance en moi; aimer celui qui est honnête; +converser avec celui qui est sage et qui parle peu; redouter les +jugements; me battre quand je ne peux pas faire autrement; et ne pas +manger de poisson[7]. + +[Note 7: _And to eat no fish_. Manger du poisson était en +Angleterre, du temps d'Élisabeth, un signe de catholicisme, et par +conséquent réprouvé par l'opinion. La phrase populaire pour désigner +un vrai patriote était: _C'est un honnête homme, il ne mange pas +de poisson_. Il fallut, pour soutenir les pêcheries, qu'un acte du +parlement ordonnât pendant quelques mois l'usage du poisson: cela +s'appela le _carême de Cécil (Cecil's fast)_. Dans _l'Énéide travestie_, +la sibylle dit à Caron, pour l'engager à passer Énée, qu'il est _Point +Mazarin_, fort honnête homme.] + +LEAR.--Qui es-tu? + +KENT.--Un très-honnête garçon, aussi pauvre que le roi. + +LEAR.--Si tu es aussi pauvre pour un sujet qu'il l'est pour un roi, tu +es assez pauvre. Que veux-tu? + +KENT.--Du service. + +LEAR.--Qui voudrais-tu servir? + +KENT.--Vous. + +LEAR.--Me connais-tu, maraud? + +KENT.--Non, seigneur; mais vous avez dans votre physionomie quelque +chose qui fait que j'aimerais à vous dire: _Mon maître_. + +LEAR.--Qu'est-ce que c'est? + +KENT.--De l'autorité. + +LEAR.--De quel service es-tu capable? + +KENT.--Je puis garder d'honnêtes secrets; courir à cheval, à pied; gâter +une histoire intéressante en la racontant, et rendre platement un simple +message. Je suis propre à tout ce que peut faire le commun des hommes. +Ce que j'ai de mieux, c'est l'activité. + +LEAR.--Quel âge as-tu? + +KENT.--Je ne suis pas assez jeune, seigneur, pour m'amouracher d'une +femme à l'entendre chanter, ni assez vieux pour en raffoler n'importe +pour quelle raison. J'ai sur les épaules quelque quarante-huit ans. + +LEAR.--Suis-moi, tu vas me servir: si après le dîner tu ne me déplais +pas plus qu'à présent, je ne te congédierai pas de sitôt.--Le dîner, +holà! le dîner.--Où est mon petit drôle, mon fou? Allez me chercher mon +fou. _(Entre Oswald_.)--Eh! vous, l'ami, où est ma fille? + +OSWALD.--Avec votre permission... + +(Il sort.) + +LEAR.--Qu'est-ce qu'il a dit là? Rappelez-moi ce manant.--Où est mon +fou? Holà! je crois que tout dort ici.--Eh bien! où est-il donc ce +métis? + +UN CHEVALIER.--Il dit, seigneur, que votre fille ne se porte pas bien. + +LEAR.--Pourquoi ce gredin-là n'est-il pas revenu sur ses pas quand je +l'ai appelé? + +LE CHEVALIER.--Seigneur, il m'a déclaré tout bonnement qu'il ne le +voulait pas. + +LEAR.--Qu'il ne le voulait pas! + +LE CHEVALIER.--Seigneur, je ne sais pas quelle en est la raison; mais, +à mon avis, Votre Grandeur n'est pas accueillie avec cette affection +respectueuse qu'on avait coutume de vous montrer. J'aperçois une grande +diminution de bienveillance chez tous les gens de la maison, aussi bien +que chez le duc lui-même et chez votre fille. + +LEAR.--Vraiment! le penses-tu? + +LE CHEVALIER.--Je vous prie de me pardonner, seigneur, si je me suis +trompé; mais mon devoir ne peut se taire quand je crois Votre Majesté +offensée. + +LEAR.--Tu ne fais que me rappeler mes propres idées. Je me suis bien +aperçu depuis peu de beaucoup de négligence; mais j'étais disposé plutôt +à m'accuser moi-même d'une exigence trop soupçonneuse, qu'à y voir +une conduite et une intention désobligeantes. J'y regarderai de plus +près.--Mais où est mon fou? Je ne l'ai pas vu depuis deux jours. + +LE CHEVALIER.--Depuis que ma jeune maîtresse est partie pour la France, +seigneur, votre fou a bien dépéri. + +LEAR.--En voilà assez là-dessus. Je l'ai bien remarqué. Allez, et dites +à ma fille que je veux lui parler. _(Sort un chevalier.)_--Vous, allez +me chercher mon fou. _(Sort un chevalier; rentre Oswald_.)--Eh! vous, +l'ami! l'ami! approchez. Qui suis-je, s'il vous plaît? + +OSWALD.--Le père de ma maîtresse. + +LEAR.--Le père de ma maîtresse! et vous le valet de votre maître. Chien +de bâtard! esclave! mâtin! + +OSWALD.--Je ne suis rien de tout cela: je vous demande pardon, seigneur. + +LEAR.--Je crois que tu t'avises de me regarder en face, insolent! + +(Il le frappe.) + +OSWALD.--Je ne veux pas être battu, seigneur. + +KENT.--Ni donner du nez en terre non plus, mauvais joueur de ballon[8]. + +[Note 8: _Base foot-ball player_. Allusion aux mauvais joueurs de +ballon, à qui le pied manque en courant.] + +(Il le prend par les jambes et le renverse.) + +LEAR.--Je te remercie, ami; tu me rends service, et je t'aimerai. + +KENT.--Allons, relevez-vous, mon maître, et dehors. Je vous apprendrai +votre place. Hors d'ici! hors d'ici! Si vous voulez prendre encore la +mesure d'un lourdaud, restez ici. Mais, dehors! allons, y pensez-vous? +Dehors! + +(Il pousse Oswald dehors.) + +LEAR.--Tu es un garçon dévoué; je te remercie. Voilà les arrhes de ton +service. + +(Il lui donne de l'argent.) + +(Entre le fou.) + +LE FOU, _à Lear_.--Laisse-moi le prendre aussi à mes gages.--Tiens, +voici ma cape[9]. + +(Il donne à Kent son bonnet.) + +[Note 9: _Coxcomb_, nom du bonnet que portaient les fous, parce +qu'il était surmonté d'une crête de coq, _cock's comb_.] + +LEAR.--Eh bien! pauvre petit, comment vas-tu? + +LE FOU, _à Kent_.--Tu ferais bien de prendre ma cape. + +KENT.--Pourquoi, fou? + +LE FOU.--Pourquoi? parce que tu prends le parti de celui qui est dans +la disgrâce. Vraiment, si tu ne sais pas sourire du côté où le vent +souffle, tu auras bientôt pris froid. Allons, mets ma cape.--Eh! oui, +cet homme a éloigné de lui deux de ses filles, et a rendu la troisième +heureuse bien malgré lui. Si tu t'attaches à lui, il faut de toute +nécessité que tu portes ma cape.--_(A Lear_.) Ma foi, noncle[10], je +voudrais avoir deux capes et deux filles. + +[Note 10: _Nuncle_, par contraction pour _mine uncle_, oncle à moi.] + +LEAR.--Pourquoi, mon garçon? + +LE FOU.--Si je leur donnais tout mon bien, je garderais pour moi mes +deux capes. Mais tiens, voilà la mienne; demandes-en une autre à tes +filles. + +LEAR.--Prends garde au fouet, petit drôle. + +LE FOU.--La vérité est le dogue qui doit se tenir au chenil, et qu'on +chasse à coups de fouet; pendant que _Lady_, la chienne braque, peut +venir nous empester au coin du feu. + +LEAR.--C'est une peste pour moi que ce coquin-là. + +LE FOU.--Mon cher, je veux t'enseigner une sentence. + +LEAR.--Voyons. + +LE FOU.--Écoute bien, noncle. + + Aie plus que tu ne montres; + Parle moins que tu ne sais; + Prête moins que tu n'as; + Va plus à cheval qu'à pied; + Apprends plus de choses que tu n'en crois; + Parie pour un point plus bas que celui qui te vient; + Quitte ton verre et ta maîtresse, + Et tiens-toi coi dans ta maison; + Et tu auras alors + Plus de deux dizaines à la vingtaine. + +LEAR.--Cela ne signifie rien, fou. + +LE FOU.--C'est, en ce cas, comme la harangue d'un avocat sans salaire: +vous ne m'avez rien donné pour cela. Est-ce que vous ne savez pas tirer +parti de rien, noncle? + +LEAR.--Non, en vérité, mon enfant; on ne peut rien faire de rien. + +LE FOU, _à Kent_.--Je t'en prie, dis-lui que c'est à cela que se monte +le revenu de ses terres; il n'en voudrait pas croire un fou. + +LEAR.--Tu es un fou bien mordant. + +LE FOU.--Sais-tu, mon garçon, la différence qu'il y a entre un fou +mordant et un fou débonnaire? + +LEAR.--Non, petit; apprends-le moi. + +LE FOU. + + Ce lord qui t'a conseillé + De te dépouiller de tes domaines, + Viens, place-le ici près de moi; + Ou bien toi, prends sa place. + Le fou débonnaire et le fou mordant + Seront aussitôt en présence: + L'un ici en habit bigarré, + Et on trouvera l'autre là. + +LEAR.--Est-ce que tu m'appelles fou, petit? + +LE FOU.--Tu as cédé tous les autres titres que tu avais apportés en +naissant. + +KENT.--Ceci n'est pas tout à fait de la folie, seigneur. + +LE FOU.--Non, en vérité; les lords et les grands personnages ne veulent +rien me concéder. Si j'avais un monopole, il leur en faudrait leur part, +et aux dames aussi: elles ne me laisseront pas les sottises à moi tout +seul, elles en tireront leur lopin.--Donne-moi un oeuf, noncle, et je te +donnerai deux couronnes. + +LEAR.--Qu'est-ce que ce sera que ces deux couronnes? + +LE FOU.--Voilà, quand j'aurai coupé l'oeuf par le milieu et mangé tout +ce qui est dedans, je te donnerai les deux couronnes de l'oeuf[11]. +Lorsque tu as fendu ta couronne par le milieu, et que tu as donné à +droite et à gauche les deux moitiés, tu as porté ton âne sur ton dos, +au milieu de la fange. Tu n'avais guère de cervelle dans la _couronne_ +chauve de ton crâne, lorsque tu as laissé aller ta couronne d'or. Si je +parle ici comme un fou que je suis, que le premier qui le trouvera soit +fouetté. + +[Note 11: Les extrémités de la coquille de l'oeuf se nomment, en +anglais, _the crowns of the egg_, les couronnes de l'oeuf.] + +(Il chante.) + + Jamais les fous n'ont eu moins de vogue que cette année; + Car les sages sont devenus des écervelés; + Ils ne savent que faire de leur bon sens, + Tant leur conduite est baroque. + +LEAR.--Et depuis quand, je vous en prie, êtes-vous si bien fourni de +chansons, maraud? + +LE FOU.--C'est mon usage, noncle, depuis que par ta grâce tes filles +sont devenues ta mère, quand tu leur as donné les verges et que tu as +mis bas tes culottes. + +(Il chante.) + + Alors, saisies de joie, elles ont pleuré; + Et moi, j'ai chanté dans mon chagrin + De ce qu'un roi tel que toi jouait à cligne-musette, + Et s'allait mettre avec les fous. + +Je t'en prie, noncle, prends un maître qui puisse enseigner à ton fou à +mentir: je voudrais bien apprendre à mentir. + +LEAR.--Si vous mentez, vaurien, vous serez fouetté. + +LE FOU.--Je me demande quelle parenté tu as avec tes filles. Elles +veulent qu'on me fouette quand je dis la vérité, et toi tu veux me faire +fouetter si je mens; et quelquefois encore je suis fouetté pour n'avoir +rien dit. J'aimerais mieux être tout autre chose qu'un fou, et cependant +je ne voudrais pas être toi, noncle: tu as rogné ton bon sens des deux +côtés, sans rien laisser au milieu.--Tiens, voilà une des rognures. + +(Entre Gonerille.) + +LEAR.--Eh bien! ma fille, pourquoi as-tu mis ton bonnet de travers[12]? +Depuis quelques jours, je vous trouve un peu trop refrognée. + +[Note 12: _What makes frontlet on_? Que fait là ce bandeau sur ton +front? _Frontlet_ servait, à ce qu'il paraît, métaphoriquement pour +exprimer l'air de mauvaise humeur.] + +LE FOU.--Tu étais un joli garçon, quand tu n'avais pas besoin de +t'inquiéter si elle fronçait le sourcil; mais aujourd'hui te voilà un +zéro en chiffres: je vaux mieux que toi maintenant; je suis un fou, +et toi tu n'es rien.--Allons, par ma foi, je vais tenir ma langue. (_A +Gonerille_.) Car votre figure me l'ordonne, quoique vous ne disiez rien, +chut! chut! + + Celui qui ne garde ni mie ni croûte, + Las de tout se trouvera pourtant manquer de quelque chose. + +(_Montrant Lear_.) C'est une gousse de pois écossés. + +GONERILLE.--Seigneur, ce n'est pas seulement votre fou à qui tout est +permis, mais d'autres encore de votre insolente suite, qui censurent et +se plaignent à toute heure, élevant sans cesse d'indécents tumultes qui +ne sauraient se supporter. J'avais pensé que le plus sûr remède était de +vous faire bien connaître ce qui se passe; mais je commence à craindre, +d'après ce que vous avez tout récemment dit et fait vous-même, que vous +ne protégiez cette conduite, et que vous ne l'encouragiez par votre +approbation: si cela était, un pareil tort ne pourrait échapper à la +censure, ni laisser dormir les moyens de répression. Peut-être dans +l'emploi qu'on en ferait pour le rétablissement d'un ordre salutaire, +vous arriverait-il de recevoir quelque offense dont on aurait honte +dans tout autre cas, mais qu'on serait alors forcé de regarder comme une +mesure de prudence. + +LE FOU.--Car vous savez, noncle, + + Que le moineau nourrit si longtemps le coucou, + Qu'il eut la tête enlevée par les petits. + +Ainsi la chandelle s'est éteinte, et nous sommes restés dans +l'obscurité. + +LEAR, _à Gonerille_.--Êtes-vous notre fille? + +GONERILLE.--Allons, seigneur, je voudrais vous voir user de cette raison +solide dont je sais que vous êtes pourvu, et vous défaire de ces humeurs +qui depuis quelque temps vous rendent tout autre que ce que vous êtes +naturellement. + +LE FOU.--Un âne ne peut-il pas savoir quand c'est la charrette qui +traîne le cheval?--Dia, hue! cela va bien. + +LEAR.--Quelqu'un me connaît-il ici? Ce n'est point là Lear. Lear +marche-t-il ainsi? parle-t-il ainsi? Que sont devenus ses yeux? Ou +son intelligence est affaiblie, ou son discernement est en +léthargie.--Suis-je endormi ou éveillé?--Ah! sûrement il n'en est pas +ainsi.--Qui pourra me dire qui je suis?--L'ombre de Lear? Je voudrais +le savoir, car ces marques de souveraineté, ma mémoire, ma raison, +pourraient à tort me persuader que j'ai eu des filles. + +LE FOU.--Qui feront de vous un père obéissant. + +LEAR.--Votre nom, ma belle dame? + +GONERILLE.--Allons, seigneur, cet étonnement est tout à fait du genre de +vos autres nouvelles facéties. Je vous conjure, prenez mes intentions +en bonne part: vieux et respectable comme vous l'êtes, vous devriez +être sage. Vous gardez ici cent chevaliers et écuyers, tous gens si +désordonnés, si débauchés et si audacieux, que notre cour, corrompue par +leur conduite, ressemble à une auberge de tapageurs: leurs excès et leur +libertinage lui donnent l'air d'une taverne ou d'un mauvais lieu[13], +beaucoup plus que du palais royal. La décence elle-même demande un +prompt remède: laissez-vous donc prier, par une personne qui pourrait +bien autrement prendre ce qu'elle demande, de consentir à diminuer un +peu votre suite; et que ceux qui continueront à demeurer à votre service +soient des gens qui conviennent à votre âge, et qui sachent se conduire +et vous respecter. + +[Note 13: _A brothel._] + +LEAR.--Ténèbres et démons!--Sellez mes chevaux. Appelez ma +suite.--Bâtarde dégénérée, je ne te causerai plus d'embarras.--Il me +reste encore une fille. + +GONERILLE.--Vous frappez mes gens, et votre canaille désordonnée veut se +faire servir par ceux qui valent mieux qu'elle. + +(Entre Albanie.) + +LEAR.--Malheur à celui qui se repent trop tard! _(A Albanie.)_--Ah! vous +voilà, monsieur! Sont-ce là vos intentions? parlez, monsieur.--Qu'on +prépare mes chevaux.--Ingratitude! démon au coeur de marbre, plus +hideuse quand tu te montres dans un enfant que ne l'est le monstre de la +mer[14]! + +[Note 14: _Sea monster_, hippopotame.] + +ALBANIE.--De grâce, seigneur, modérez-vous. + +LEAR, _à Gonerille_.--Vautour détesté, tu mens: les gens de ma suite +sont des hommes choisis et du plus rare mérite, soigneusement instruits +de leurs devoirs, et de la dernière exactitude à soutenir la dignité +de leur nom.--Oh! combien tu me parus laide à voir, faute légère de +Cordélia, qui, semblable à la géhenne[15], fis tout sortir dans la +structure de mon être de la place qui lui était assignée, retiras tout +amour de mon coeur, et vins grossir en moi le fiel. O Lear, Lear, Lear! +_(Se frappant le front_.) Frappe à cette porte, qui a laissé échapper la +raison et entrer la folie.--Partons, partons, mes amis. + +[Note 15: _Like an engine. Engine_ (engin, machine) était le nom +de l'instrument ordinaire de la torture. _Géhenne_ vient de la même +source.] + +ALBANIE.--Seigneur, je suis aussi innocent qu'ignorant de ce qui vous a +mis en colère. + +LEAR.--Cela se peut, seigneur.--Entends-moi, ô nature! entends-moi, +divinité chérie, entends-moi! Suspens tes desseins, si tu te proposais +de rendre cette créature féconde: porte dans son sein la stérilité, +dessèche en elle les organes de la reproduction, et qu'il ne naisse +jamais de son corps dégénéré un enfant pour lui faire honneur!--Ou s'il +faut qu'elle produise, fais naître d'elle un enfant de tristesse; qu'il +vive pervers et dénaturé pour être son tourment; qu'il imprime dès la +jeunesse des rides sur son front; que les larmes qu'il lui fera répandre +creusent leurs canaux sur ses joues; que toutes les douleurs de sa mère, +tous ses bienfaits, soient tournés par lui en dérision et en mépris, +afin qu'elle puisse sentir combien la dent du serpent est moins cruelle +que la douleur d'avoir un enfant ingrat!--Allons, partons, partons. + +(Il sort.) + +ALBANIE.--Mais, au nom des dieux que nous adorons, d'où vient donc tout +ceci? + +GONERILLE.--Ne vous tourmentez pas à en savoir la cause, et laissez-le +radoter en pleine liberté au gré de son humeur. + +(Rentre Lear.) + +LEAR.--Comment! cinquante de mes chevaliers d'un seul coup, et cela au +bout de quinze jours? + +ALBANIE.--De quoi s'agit-il, seigneur? + +LEAR.--Je te le dirai.--Mort et vie! (_A Gonerille_.) Je rougis que +tu puisses à ce point ébranler ma force d'homme, et que tu sois digne +encore de ces larmes brûlantes qui m'échappent malgré moi. Que les +tourbillons et les brouillards t'enveloppent! que les incurables +blessures de la malédiction d'un père frappent tous tes sens! Yeux d'un +vieillard trop prompt à s'attendrir, encore des pleurs pour un pareil +sujet, je vous arrache, et vous irez avec les larmes que vous laissez +échapper amollir la dureté de la terre.--Ah! en sommes-nous venus +là?--Eh bien! soit; il me reste encore une fille qui, j'en suis sûr, +est tendre et secourable: quand elle apprendra ce que tu as fait, de ses +ongles elle déchirera ton visage de louve; tu me verras reparaître sous +cette forme dont tu crois que je me suis dépouillé pour jamais; tu le +verras, je t'en réponds. + +(Sortent Lear, Kent et la suite.) + +GONERILLE.--Remarquez-vous ceci, seigneur? + +ALBANIE.--Gonerille, tout l'amour que j'ai pour vous ne peut me rendre +assez partial... + +GONERILLE.--De grâce, soyez tranquille.--Holà, Oswald! (_Au +fou_.)--Vous, l'ami, plus coquin que fou, suivez votre maître. + +LE FOU.--Noncle Lear, noncle Lear, attends-moi, et emmène ton fou avec +toi. + + Un renard qu'on a pris + Et une fille de cette espèce + Seraient bientôt dépêchés, + Si de ma cape je pouvais acheter une corde. + C'est ainsi que le fou vous quitte le dernier. + +(Il sort.) + +GONERILLE.--Cet homme a été bien conseillé. Cent chevaliers! il +serait en effet politique et prudent de lui laisser sous la main cent +chevaliers tout prêts; oui, afin qu'à la moindre chimère, pour un mot, +une fantaisie, au plus léger sujet de plainte ou de dégoût, il puisse, +protégeant son radotage par ces forces, tenir nos vies à sa merci. +Oswald, m'a-t-on entendu? + +ALBANIE.--Vous pourriez pousser trop loin vos craintes. + +GONERILLE.--Cela est plus sûr que de s'y fier. Laissez-moi continuer à +tenir éloignés les maux que je crains, plutôt que de craindre toujours +d'en être surprise. Je connais son coeur. Tout ce qu'il a dit là, je +l'ai mandé à ma soeur. Si elle veut le soutenir lui et cent chevaliers, +maintenant que je lui en ai montré tous les inconvéniens... (_Entre +Oswald_.)--Eh bien! Oswald, avez-vous écrit cette lettre pour ma soeur? + +OSWALD.--Oui, madame. + +GONERILLE.--Prenez avec vous quelque suite, et montez promptement à +cheval. Instruisez ma soeur tout au long de mes craintes particulières, +et ajoutez-y les raisons que vous jugerez convenables pour leur donner +plus de consistance. Allons, partez, et pressez votre retour. (_Oswald +sort._)--(_A Albanie_.) Non, non, seigneur, cette pacifique douceur et +conduite que vous tenez, bien que je ne la blâme pas, vous attire +plus souvent, souffrez que je vous le dise, le reproche de manquer de +sagesse, qu'elle ne vaut d'éloges à votre dangereuse bonté. + +ALBANIE.--Jusqu'où s'étend la portée de votre vue, c'est ce que +j'ignore. En nous agitant pour trouver le mieux, nous gâtons souvent le +bien. + +GONERILLE.--Mais en ce cas... + +ALBANIE.--Bien, bien; on verra l'événement. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE V + +Une cour devant le palais d'Albanie. + +_Entrent_ LEAR, KENT, LE FOU. + + +LEAR, _à Kent_.--Prenez les devants, et rendez-vous à Glocester avec +cette lettre. N'informez ma fille de ce que vous pouvez savoir qu'autant +qu'elle vous questionnera sur ma lettre. Si vous ne faites pas la plus +grande diligence, j'y arriverai avant vous. + +KENT.--Je ne dormirai point, seigneur, que je n'aie remis votre lettre. + +(Il sort.) + +LE FOU.--Si la cervelle d'un homme était dans ses talons, ne +courrait-elle pas risque de gagner des engelures? + +LEAR.--Oui, mon enfant. + +LE FOU.--Alors tiens-toi en gaieté, je te conseille, car ton esprit +n'ira pas en pantoufles. + +LEAR.--Ha, ha, ha! + +LE FOU.--Tu verras comme ton autre fille se conduira tendrement avec +toi, car, bien qu'elle ressemble autant à celle-ci qu'une pomme sauvage +à une reinette, cependant je puis dire ce que je puis dire. + +LEAR.--Qu'as-tu à dire, mon enfant? + +LE FOU.--Il n'y aura pas dans ce cas-ci plus de différence de goût entre +elles deux qu'entre une pomme sauvage et une pomme sauvage. Saurais-tu +me dire pourquoi on a le nez au milieu du visage? + +LEAR.--Non. + +LE FOU.--Eh! vraiment, c'est pour qu'il y ait un oeil de chaque côté du +nez, afin que ce qu'un homme ne peut pas flairer, il puisse le regarder. + +LEAR.--C'est moi qui l'ai mise dans son tort[16]. + +[Note 16: _I did her wrong_. Les commentateurs veulent comprendre +ces _mots_ dans le sens de _je lui ai fait tort_, et supposent que Lear, +en ce moment, songe à Cordélia; mais rien dans le reste de la scène +n'annonce que cette idée se présente à son esprit; elle ne se retrouve +même pas une seule fois ensuite, jusqu'au moment où il se réunit +à Cordélia: en ce moment, tout occupé de ce qui lui arrive +personnellement, il est plus naturel que Lear s'accuse du tort qu'il +a eu de tout donner à Gonerille, que de celui d'avoir tout retiré à +Cordélia: cette pensée est même en rapport avec ce qu'il vient de lui +dire, et si les paroles du fou ne servent pas à diriger les pensées de +Lear, du moins peut-on supposer que, dans l'intention du poëte, elles +sont quelquefois destinées à les expliquer. Les sentiments et les +projets qu'il va exprimer ensuite ne sont qu'une continuation naturelle +de cette marche de ses idées; le souvenir de Cordélia n'en serait qu'une +interruption, et l'esprit de Lear n'a pas encore donné et ne donnera +encore de quelque temps aucun indice du désordre que commencerait +à annoncer une pareille incohérence. L'explication donnée par les +commentateurs n'aurait qu'une présomption en sa faveur: Shakspeare +aurait-il voulu, par ce mot jeté en passant, préparer les remords de +Lear quand il retrouvera Cordélia? Le reste de la scène ne rend pas la +chose probable. Nous croyons donc donner à ces mots: _I did her wrong_, +un nouveau sens: _c'est mot qui l'ai mise dans son tort_.] + +LE FOU.--Peux-tu me dire comment une huître fait son écaille? + +LEAR.--Non. + +LE FOU.--Ni moi non plus, mais je te dirai pourquoi un limaçon a une +maison. + +LEAR.--Pourquoi, mon enfant? + +LE FOU.--Eh bien! c'est pour y mettre sa tête, et non pas pour +l'abandonner à ses filles et laisser ses cornes sans abri. + +LEAR.--J'oublierai ma bonté naturelle.--Un si bon père!--Mes chevaux +sont-ils prêts? + +LE FOU.--Tes ânes se sont mis après.--La raison qui fait que les sept +étoiles ne sont pas plus de sept est une bien bonne raison! + +LEAR.--Parce qu'elles ne sont pas huit? + +LE FOU.--Précisément. Tu serais un très-bon fou. + +LEAR.--Le reprendre de force[17]!--Monstrueuse ingratitude! + +[Note 17: _To take it again perforce_! Johnson pense que Lear +s'occupe ici du projet de reprendre ce qu'il a donné; les autres +commentateurs appliquent ces paroles aux cinquante chevaliers supprimés +par Gonerille; mais il me paraît clair que cela se rapporte à la menace +qu'elle lui a faite _de prendre d'autorité ce qu'elle demande par +prières_.] + +LE FOU.--Si tu étais mon fou, noncle, je t'aurais fait battre pour être +devenu vieux avant le temps. + +LEAR.--Comment cela? + +LE FOU.--Tu n'aurais pas dû être vieux avant d'être sage. + +LEAR.--Oh! que je ne devienne pas fou! que je ne sois pas fou! Ciel +miséricordieux, conserve-moi de la modération. Je ne voudrais pas +devenir fou. (_Entre un gentilhomme_.)--Eh bien! mes chevaux sont-ils +prêts? + +LE GENTILHOMME.--Tout prêts, mon seigneur. + +LEAR.--Viens, mon enfant[18]. + +[Note 18: FOOL. _She that is maid now and laughs at my departure_ +_Shall not be a maid long, unless things be cut shorter._] + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + + ACTE DEUXIÈME + + +SCÈNE I + +Une cour dans le château du duc de Glocester. + +_Entrent_ EDMOND ET CURAN, _par différents côtés_. + + +EDMOND.--Dieu te garde, Curan. + +CURAN.--Et vous aussi, monsieur. J'ai vu votre père, et je lui ai +annoncé que le duc de Cornouailles et Régane son épouse arriveront ici +ce soir. + +EDMOND.--Et pourquoi cela? + +CURAN.--Vraiment, je n'en sais rien. Vous avez su les nouvelles qui +circulent, j'entends celles qu'on dit tout bas, car ce ne sont encore +que des propos à l'oreille. + +EDMOND.--Non: dites-moi, je vous prie, quelles sont ces nouvelles? + +CURAN.--Vous est-il parvenu quelque chose de ces bruits étranges d'une +guerre prochaine entre le duc d'Albanie et le duc de Cornouailles? + +EDMOND.--Pas un mot. + +CURAN.--Vous en entendrez parler avec le temps. Adieu, monsieur. + +(Il sort.) + +EDMOND.--Le duc ici ce soir!--Très-bien, c'est au mieux, voilà qui entre +de toute nécessité dans l'enchaînement de mes projets. Mon père a placé +des gardes pour arrêter mon frère.--J'ai à exécuter ici quelque chose +d'assez délicat. Célérité, fortune, à l'ouvrage!--Mon frère; un mot, +mon frère; descendez, vous dis-je. (_Entre Edgar_.)--Mon père vous fait +observer, ô seigneur: fuyez de ce château; on lui a découvert le lieu +où vous êtes caché. Dans ce moment vous pouvez profiter de la +nuit.--N'avez-vous point parlé contre le duc de Cornouailles? Il arrive +dès ce soir, en grande diligence, et Régane avec lui. N'avez-vous rien +dit de ses préparatifs contre le duc d'Albanie? Pensez-y bien. + +EDGAR.--Pas un mot, j'en suis sûr. + +EDMOND.--J'entends venir mon père. Pardonnez; pour mieux dissimuler +il faut que je tire l'épée contre vous; tirez, ayez l'air de vous +défendre.--Allons, battez-vous bien.--Rendez-vous! venez devant mon +père!--Holà! des lumières ici.--Fuyez, mon frère.--Des torches, des +torches! _(_Edgar s'enfuit._)_--Bon, adieu.--Un peu de sang tiré +donnerait bonne idée de la terrible défense que j'ai faite. (_Il +se blesse au bras_.) J'ai vu des ivrognes en faire davantage pour +plaisanter.--Mon père! mon père!--Arrête! arrête! Quoi! point de +secours! + +(Entrent Glocester et des domestiques avec des torches.) + +GLOCESTER.--Eh bien! Edmond, où est ce scélérat? + +EDMOND.--Il était ici caché dans les ténèbres, son épée bien affilée +hors du fourreau, murmurant de méchants charmes, et conjurant la lune de +lui être favorable, comme sa divinité. + +GLOCESTER.--Mais où est-il? + +EDMOND.--Voyez, seigneur, mon sang coule. + +GLOCESTER.--Où est ce misérable, Edmond? + +EDMOND.--Il s'est enfui de ce côté, voyant qu'il ne pouvait par aucun +moyen... + +GLOCESTER.--Qu'on le poursuive. Holà! courez après lui. (_Sort un +domestique._)--Qu'il ne pouvait... quoi? + +EDMOND.--Me persuader d'assassiner Votre Seigneurie, mais que je lui +parlais des dieux vengeurs qui dirigent tous leurs foudres contre +les parricides; que je lui disais de combien de noeuds puissants et +redoublés les enfants sont liés envers leur père; en un mot, seigneur, +voyant avec quelle aversion je combattais ses projets dénaturés, dans un +féroce transport il m'a attaqué avec l'épée qu'il tenait à la main, et, +avant que j'eusse eu le temps de me mettre en garde, il m'a percé le +bras. Mais lorsqu'il m'a vu reprendre mes esprits, et qu'encouragé par +la justice de ma cause j'avançais sur lui, peut-être aussi effrayé par +le bruit que j'ai fait, il a pris tout soudainement la fuite. + +GLOCESTER.--Qu'il fuie tant qu'il voudra, il ne pourra dans ce pays se +dérober à la poursuite; et une fois pris, ce sera vite fait. Le noble +duc mon maître, mon digne chef et patron, vient ici ce soir: sous +son autorité je ferai publier que celui qui pourra découvrir ce lâche +assassin et l'amener à la potence peut compter sur ma reconnaissance; et +pour celui qui le cachera, la mort. + +EDMOND.--Lorsque j'ai cherché à le dissuader de son dessein, le trouvant +résolu à l'exécuter, je l'ai menacé, avec des malédictions, de tout +découvrir. Il m'a répondu: «Toi, un bâtard, qui n'as rien au monde, +penses-tu, si je voulais te démentir, qu'aucune opinion qu'on eût pu +se former de ta probité, de ta vertu, de ton mérite, pût suffire pour +donner confiance en tes paroles? Eh! non, ce que je voudrais nier (et +je nierais ceci, dusses-tu me montrer précisément tel que je suis) +tournerait à mon gré contre toi; j'imputerais tout à tes suggestions, à +tes complots, à tes damnables artifices: il faudrait que tu parvinsses à +rendre les gens imbéciles, pour les empêcher de penser que les avantages +que tu dois tirer de ma mort ont été un aiguillon actif et puissant pour +t'engager à la chercher.» + +GLOCESTER.--Scélérat endurci et consommé! Désavouerait-il son +écriture?--Je ne l'ai jamais engendré.--Écoutez, voici la trompette +du duc: j'ignore pourquoi il vient.--Je vais faire fermer tous les +ports.--Le scélérat n'échappera pas: il faut bien que le duc m'accorde +cette grâce.--D'ailleurs je vais envoyer son signalement au loin et au +près, afin que dans tout le royaume on puisse le reconnaître.--Et toi, +mon loyal et véritable fils, je vais m'occuper de te rendre apte à +posséder mes biens. + +(Entrent Cornouailles, Régane, suite.) + +CORNOUAILLES.--Eh bien! mon noble ami, depuis un instant seulement que +je suis arrivé ici, j'ai appris d'étranges nouvelles. + +RÉGANE.--Si elles sont vraies, de toutes les vengeances qui peuvent +atteindre le coupable, il n'en est point qui égale son crime. Mais +comment vous trouvez-vous, seigneur? + +GLOCESTER.--Oh! madame, mon vieux coeur est brisé, il est brisé! + +RÉGANE.--Quoi! le filleul de mon père attenter à vos jours! celui que +mon père a nommé! votre Edgar! + +GLOCESTER.--Oh! madame, madame, ma honte voudrait le cacher. + +RÉGANE.--Ne vivait-il pas en compagnie de ces libertins de chevaliers +qui composent la suite de mon père? + +GLOCESTER.--Je n'en sais rien, madame. C'est trop mal, trop mal, trop +mauvais! + +EDMOND.--Oui, madame, il était avec eux. + +RÉGANE.--Je ne m'étonne plus de ses méchantes inclinations. C'est eux +qui l'auront engagé à se défaire de ce vieillard, pour avoir à dépenser +et à dissiper ses revenus. Ce soir j'ai été bien instruite sur leur +compte par ma soeur, et j'ai pris mes mesures. S'ils viennent pour +séjourner dans ma maison, ils ne m'y trouveront point. + +CORNOUAILLES.--Ni moi non plus, Régane, je t'assure. Edmond, j'apprends +que vous avez rempli envers votre père le rôle d'un fils. + +EDMOND.--C'était mon devoir, seigneur. + +GLOCESTER.--Il a mis au jour les projets de ce misérable; il a même reçu +la blessure que vous voyez, en cherchant à se saisir de lui. + +CORNOUAILLES.--Le poursuit-on? + +GLOCESTER.--Oui, mon bon seigneur. + +CORNOUAILLES.--S'il est arrêté, il n'y a plus à craindre aucun mal de sa +part. Faites-en ce que vous voudrez, et employez-y mon autorité comme +il vous plaira.--Quant à vous, Edmond, qui venez de faire éclater si +hautement votre vertu et votre obéissance, vous serez à nous. Nous +avons grand besoin de caractères sur qui l'on puisse reposer une entière +confiance; et d'abord nous nous emparons de vous. + +EDMOND.--Je vous servirai fidèlement, seigneur, quoi qu'il arrive[19]. + +[Note 19: _However else_.] + +GLOCESTER.--Je remercie pour lui Votre Grâce. + +CORNOUAILLES.--Vous ne savez pas pourquoi nous sommes venus vous voir? + +RÉGANE.--A cette heure extraordinaire, cherchant notre chemin sous +l'oeil ténébreux de la nuit?--Noble Glocester, ce sont des affaires de +quelque importance, et sur lesquelles nous pouvons avoir besoin de vous +consulter. Notre père nous a écrit, et notre soeur aussi, sur quelques +différends, et j'ai pensé qu'il valait mieux répondre de tout autre +lieu que de notre maison. Leurs divers messagers attendent ailleurs nos +dépêches. Mon bon vieux ami, reprenez courage, et donnez-nous vos +utiles conseils dans l'affaire qui nous occupe et qui demande d'être +promptement décidée. + +GLOCESTER.--Madame, disposez de moi: Vos Seigneuries sont les +très-bienvenues. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Devant le château de Glocester. + +_Entrent_ KENT ET OSWALD, _de différents côtés_. + + +OSWALD.--Je te souhaite le bonjour[20], l'ami. Es-tu de la maison? + +[Note 20: _Good dawning_. (bon point du jour.) Il y a en anglais des +souhaits pour toutes les heures du jour.] + +KENT.--Oui. + +OSWALD.--Où pourrons-nous mettre nos chevaux? + +KENT.--Dans le bourbier. + +OSWALD.--Je t'en prie, si tu m'aimes, dis-le-moi. + +KENT.--Je ne t'aime pas. + +OSWALD.--A la bonne heure, je ne m'en soucie guère. + +KENT.--Si je te tenais dans le parc de Lipsbury[21], je t'obligerais +bien à t'en soucier. + +[Note 21: Les commentateurs ignorent ce qu'était ce parc de +Lipsbury.] + +OSWALD.--Et pourquoi me traites-tu ainsi? Je ne te connais pas. + +KENT.--Et moi, compagnon, je te connais. + +OSWALD.--Et pour qui me connais-tu? + +KENT.--Pour un fripon, un bélître, un mangeur de restes, un vil et +orgueilleux faquin, un mendiant, habillé gratis[22], à cent livres de +gages; un drôle aux sales chausses de laine, un poltron, une espèce +qui porte ses querelles devant le juge; un délié fripon de bâtard[23], +officieux, soigneux; un coquin qui hérite d'un coffre, un gredin qui +serait entremetteur par manière de bon service, qui n'a en lui que de +quoi faire un maraud, un pleutre, un lâche, un pendard[24]; le fils et +héritier d'une chienne dégénérée, et que je ferai geindre à coups de +fouet si tu t'avises de nier la moindre syllabe de ce que j'ajoute à ton +nom. + +[Note 22: _Three suited_ (qui a trois habits complets). Tout porte à +croire que cette expression, presque toujours injurieuse, s'applique aux +gens de livrée, à qui l'usage, dans les grandes maisons, pouvait être de +donner trois habillements complets par an. Edgar, dans sa feinte folie, +se vante d'avoir été un homme de service, _serving man,_ et d'avoir +possédé _three suits_.] + +[Note 23: _Whoreson_.] + +[Note 24: _A pandar_, un entremetteur.] + +OSWALD.--Quelle étrange espèce d'homme es-tu donc, de venir accabler +d'injures quelqu'un qui ne te connaît pas et que tu ne connais pas? + +KENT.--Et toi, quel effronté valet es-tu donc, de dire que tu ne me +connais pas? Est-ce qu'il s'est passé deux jours depuis que je t'ai pris +aux jambes et que je t'ai battu en présence du roi?--L'épée à la main, +fripon. Il est nuit, mais la lune brille: je vais te tailler en soupe +au clair de la lune. L'épée à la main, indigne canaille de bâtard[25]; +l'épée à la main. (Il tire son épée.) + +[Note 25: _Whoreson commonly barbermonger_.] + +OSWALD.--Laisse-moi, je n'ai rien à démêler avec toi. + +KENT.--Tirez donc, gredin. Vous venez apporter des lettres contre le +roi, et prenez le parti de mademoiselle _Vanité_[26] contre son royal +père. L'épée à la main, drôle, ou je vais taillader vos mollets de telle +façon... L'épée à la main, gredin; à la besogne. + +[Note 26: Allusion à certains personnages des _moralités_ où les +vices et les vertus étaient personnifiées.] + +OSWALD.--Au secours! au meurtre! au secours! + +KENT, _en le frappant_.--Pousse donc, lâche; tiens ferme, gredin, tiens +ferme, franc misérable; frappe donc. + +OSWALD.--Au secours! au meurtre! à l'assassin! + +(Entrent Edmond, Cornouailles, Régane, Glocester et des domestiques.) + +EDMOND.--Eh bien! qu'est-ce? Séparez-vous! + +KENT.--Avec vous, mon petit bonhomme, si cela vous convient; je vous en +montrerai. Avancez, mon jeune maître. + +GLOCESTER.--Des épées, des armes? De quoi s'agit-il? + +CORNOUAILLES.--Arrêtez, sur votre vie.--Si quelqu'un frappe un coup de +plus, il est mort.--De quoi s'agit-il? + +RÉGANE.--C'est le messager de notre soeur et celui du roi. + +CORNOUAILLES.--Quelle est la cause de votre querelle? Parlez. + +OSWALD.--Je puis à peine respirer, seigneur. + +KENT.--Cela n'a rien d'étonnant; votre valeur a tellement fait rage! +Lâche coquin, la nature te renie, c'est un tailleur qui t'a fait! + +CORNOUAILLES.--Tu es un singulier corps. Un tailleur faire un homme! + +KENT.--Oui, seigneur, un tailleur: un tailleur de pierres ou un peintre +ne l'aurait pas si mal fait, n'eût-il mis que deux heures à l'ouvrage. + +CORNOUAILLES.--Mais répondez donc: comment s'est élevée cette querelle? + +OSWALD.--Seigneur, ce vieux brutal dont j'ai ménagé la vie par +considération pour sa barbe grise... + +KENT.--Toi, bâtard! Z dans l'alphabet[27]! zéro en +chiffre!--Monseigneur, laissez-moi faire; je vais piler en mortier ce +sale vilain, et j'en replâtrerai les murs d'un cabinet.--_Épargner ma +barbe grise!_ toi, espèce de pierrot? + +[Note 27: _Thou whoreson zed! Thou unnecessary letter_! Le _z_, +qu'en anglais on avait supprimé en beaucoup d'endroits, était devenu un +symbole d'inutilité.] + +CORNOUAILLES.--Paix, insolent. Brutal coquin, ne savez-vous pas le +respect... + +KENT.--Si fait, seigneur; mais la colère a ses priviléges. + +CORNOUAILLES.--Et pourquoi es-tu en colère? + +KENT.--De ce qu'un misérable comme celui-là a une épée quand il n'a pas +d'honneur. Ces drôles à la face riante, semblables aux rats, rongent +les saints noeuds qui sont serrés pour les pouvoir délier; ils caressent +toutes les passions révoltées dans le coeur de leurs maîtres; ils +apportent au feu de l'huile, de la neige aux froideurs glacées; ils +renient, affirment, et tournent leur bec d'alcyon à tous les vents et +à toutes les variations de l'humeur de leurs maîtres, n'ayant, comme +le chien, d'autre instinct que de suivre.--La peste sur ton visage +d'épileptique! Penses-tu rire de mes discours comme de ceux d'un +fou? Oison que tu es, si je te tenais dans la plaine de Sarum, je te +ramènerais devant moi en criant jusqu'aux marais de Camelot. + +CORNOUAILLES.--Eh quoi! es-tu fou, vieux bonhomme? + +GLOCESTER.--Comment s'est élevée cette querelle? Explique-toi? + +KENT.--Il n'y a pas plus d'antipathie entre les contraires qu'entre moi +et ce coquin. + +CORNOUAILLES.--Pourquoi l'appelles-tu coquin? quel est son crime? + +KENT.--Sa figure ne me plaît pas. + +CORNOUAILLES.--Ni la mienne peut-être, ni celle de Glocester et de +Régane? + +KENT.--Seigneur, je fais profession d'être un homme tout uni: j'ai vu +dans mon temps de meilleures figures que je n'en vois sur les épaules +actuellement devant mes yeux. + +CORNOUAILLES.--Ce sera quelque gaillard qui, loué une fois pour la +rondeur de ses manières, a depuis affecté une insolente rudesse, et +qui se force à un personnage tout à fait différent de ses façons +naturelles.--- «Il ne sait pas flatter, lui; c'est un honnête homme, +tout franc; il faut qu'il dise la vérité: si elle est bien reçue, tant +mieux; si elle déplaît, c'est un homme tout uni...»--Oh! je connais ces +drôles-là: sous leur rondeur ils cachent plus de ruses et des desseins +plus pervers que vingt sots faiseurs de révérences attentifs à déployer +l'exactitude de leur civilité. + +KENT.--Seigneur, en bonne foi, dans la pure vérité, avec la permission +de votre présence auguste, dont l'influence, comme les feux rayonnants +dont se couvre le front flamboyant de Phébus... + +CORNOUAILLES.--Que veux-tu dire par là? + +KENT.--C'est pour changer de style, puisque le mien vous déplaît si +fort.--Je sais, seigneur, que je ne suis pas un flatteur; celui qui vous +a trompé avec l'accent de la franchise était un franc fripon, et c'est +pour ma part ce que je ne ferai point, dussé-je y être convié par la +crainte d'encourir votre ressentiment. + +CORNOUAILLES.--En quoi l'avez-vous offensé? + +OSWALD.--Jamais en rien. Dernièrement il plut au roi son maître de +me frapper sur un malentendu: alors celui-ci se mit de la partie, et, +flattant sa colère, me prit aux jambes par derrière, et lorsque je fus +à terre, m'insulta, m'injuria, et se donna tellement les airs d'un homme +de courage, qu'il se fit honneur et s'attira les éloges du roi, pour +s'être attaqué à un homme qui cédait lui-même; et, tout fier de ce +redoutable exploit, il est venu tirer l'épée contre moi! + +KENT.--Il n'y a pas un seul de ces fripons, de ces poltrons-là, près de +qui Ajax ne soit un imbécile. + +CORNOUAILLES.--Qu'on apporte les ceps. Vieux coquin d'entêté, vénérable +vantard, nous vous apprendrons... + +KENT.--Seigneur, je suis trop vieux pour apprendre. Ne faites pas +apporter des ceps pour moi; je sers le roi; c'est lui qui m'a envoyé +vers vous; et c'est rendre peu de respect et montrer une trop audacieuse +malveillance à la personne auguste de mon maître, que de mettre son +envoyé dans les ceps. + +CORNOUAILLES.--Qu'on apporte les ceps.--Comme j'ai vie et honneur, il y +restera jusqu'à midi. + +RÉGANE.--Jusqu'à midi? Jusqu'à la nuit, seigneur, et toute la nuit +aussi. + +KENT.--Eh quoi! madame, si j'étais le chien de votre père, vous ne me +traiteriez pas ainsi. + +RÉGANE.--Mais pour son coquin, mon cher, je n'y manquerai pas. + +CORNOUAILLES.--C'est tout à fait un drôle de l'espèce de ceux dont nous +parle notre soeur.--Allons, qu'on apporte les ceps. + +(On apporte des ceps.) + +GLOCESTER.--Permettez-moi de prier Votre Altesse de n'en pas agir ainsi. +Sa faute est grande, et le bon roi son maître saura l'en punir; mais +la peine que vous voulez lui faire subir ne s'applique qu'aux petits +larcins et aux délits vulgaires des misérables les plus vils et les plus +méprisés. Le roi prendrait sûrement en mauvaise part que vous l'eussiez +assez peu considéré dans la personne de son messager pour mettre +celui-ci dans les ceps. + +CORNOUAILLES.--Je le prends sur moi. + +RÉGANE.--Et ma soeur pourrait trouver bien plus mauvais qu'un de ses +gentilhommes eût été insulté, attaqué, parce qu'il exécutait les +ordres dont elle l'a chargé.--Allons, entravez-lui les jambes. (_Au +duc_.)--Venez, mon bon seigneur, allons. + +(On met Kent dans les ceps.--Régane et Cornouailles sortent.) + +GLOCESTER.--J'en suis bien fâché pour toi, mon ami: c'est la volonté du +duc, et tout le monde sait qu'il ne faut pas chercher à l'adoucir ni à +le retenir. Mais j'intercéderai pour toi. + +KENT.--N'en faites rien, seigneur, je vous prie. J'ai veillé, j'ai +beaucoup marché; je vais dormir quelque temps, et puis je sifflerai: la +fortune d'un honnête homme peut sortir de ses talons. Je vous souhaite +le bonjour. + +GLOCESTER.--Le duc est à blâmer en ceci: on prendra mal la chose. + +(Il sort.) + +KENT.--Bon roi, tu vas, suivant le proverbe populaire, quitter la +bénédiction du ciel pour la chaleur du soleil[28].--Approche-toi, +flambeau de ce globe inférieur, afin qu'à tes rayons vivifiants je +puisse lire cette lettre.--Les miracles n'apparaissent presque jamais +qu'aux malheureux. Je le vois, c'est de Cordélia: elle a été fort +heureusement instruite de ma marche mystérieuse.--Elle trouvera moyen +d'intervenir dans ces monstrueux désordres, et s'occupe à remédier aux +pertes qui ont été faites.--Je me sens excédé de fatigues et de veilles: +profitez-en, mes yeux appesantis, pour ne pas voir cette honteuse +demeure.--Fortune, bonsoir; souris encore une fois, et fais tourner ta +roue. (Il s'endort.) + +[Note 28: _Thou out of heaven's benediction comest To the warm sun_. +Vieux dicton qui répond à celui-ci: «Tomber de Charybde en Scylla.] + + +SCÈNE III + +Une partie de la bruyère. + +_Entre_ EDGAR. + + +EDGAR.--J'ai entendu qu'on proclamait mon nom, et bien heureusement +le creux d'un arbre m'a dérobé à leur poursuite. Il n'y a plus un +port libre, pas un lieu où l'on n'ait placé des soldats, et où la plus +extraordinaire vigilance n'épie l'occasion de me saisir. Tandis que je +puis encore m'échapper, je veillerai à ma conservation.--Il me vient +dans l'idée de me déguiser sous la forme la plus abjecte et la plus +pauvre par où la misère, au mépris de l'homme, l'ait jamais rapproché de +la brute. Je souillerai mon visage de fange, je m'envelopperai les reins +d'une couverture, je nouerai mes cheveux en tampons[29], et ma nudité +exposée aux regards affrontera les vents et la rage des cieux. J'ai pour +exemple à me donner crédit dans la campagne ces mendiants de Bedlam[30] +qui, avec des hurlements, enfoncent dans les ulcères de leurs bras nus +engourdis et morts des épingles, des morceaux de bois pointus, des clous +et des brins de romarin, et par ce hideux spectacle soutenu quelquefois +par des blasphèmes forcenés, quelquefois par des prières, extorquent +les aumônes des petites fermes, des pauvres misérables villages, des +bergeries, des moulins: «le pauvre Turlupin[31], le pauvre Tom!» Encore +est-ce quelque chose: en restant Edgar, je ne suis plus rien. (Il sort.) + +[Note 29: «_Elf all my hairs in knot_,» proprement j'_ensorcellerai_ +mes cheveux comme les fées ensorcellent les crins des chevaux.] + +[Note 30: Ces sortes de mendiants, qui se disaient échappés de +Bedlam, étaient connus en Angleterre sous le nom d'_Abraham men_.] + +[Note 31: _Poor Turly good_. Warburton regarde ce mot comme une +corruption de _Turlupin_. Les Turlupins étaient une confrérie de +mendiants qui se répandirent en Europe au XIVe siècle, et que l'on a +considéré tantôt comme des sectaires, tantôt comme des vagabonds.] + + +SCÈNE IV + +Devant le château de Glocester. + +KENT _dans les ceps. Entrent_ LEAR, LE FOU, UN GENTILHOMME. + + +LEAR.--Il est bien étrange qu'ils soient partis de chez eux sans me +renvoyer mon messager. + +LE GENTILHOMME.--D'après ce que j'ai appris, la veille au soir, ils +n'avaient aucun projet de s'éloigner. + +KENT.--Salut à mon noble maître. + +LEAR.--Comment! te fais-tu un divertissement de la honte où je te vois? + +KENT.--Non, mon seigneur. + +LE FOU.--Ah! ah! vois donc: il a là de vilaines jarretières[32]! On +attache les chevaux par la tête, les chiens et les ours par le cou, les +singes par les reins, et les hommes par les jambes: quand un homme a de +trop bonnes jambes, on lui met des chausses de bois. + +[Note 32: _Cruel garters_, jeu de mots entre _cruel garters_ +(cruelles jarretières) et _crewel garters_ (jarretières de laine).] + +LEAR.--Quel est celui qui s'est assez mépris sur la place qui te +convient pour te mettre ici? + +KENT.--C'est lui et elle, votre fils et votre fille. + +LEAR.--Non! + +KENT.--Ce sont eux. + +LEAR.--Non, te dis-je! + +KENT.--Je vous dis que oui. + +LEAR.--Non, non, ils n'en auraient pas été capables! + +KENT.--Si vraiment, ils l'ont été. + +LEAR.--Par Jupiter, je jure que non! + +KENT.--Par Junon, je jure que oui! + +LEAR.--Ils ne l'ont pas osé, ils ne l'ont pas pu, ils n'ont pas voulu +le faire.--C'est plus qu'un assassinat que de faire au respect un +si violent outrage.--Explique-moi promptement, mais avec modération, +comment, venant de notre part, tu as pu mériter, ou comment ils ont pu +t'infliger ce traitement. + +KENT.--Seigneur, lorsqu'arrivé chez eux je leur eus remis les lettres +de Votre Majesté, je ne m'étais pas encore relevé du lieu où mes genoux +fléchis leur avaient témoigné mon respect, lorsqu'est arrivé en toute +hâte un courrier suant, fumant, presque hors d'haleine, et qui leur a +haleté les salutations de sa maîtresse Gonerille: sans s'embarrasser +d'interrompre mon message, il leur a remis des lettres qu'ils ont lues +sur-le-champ; et, sur leur contenu, ils ont appelé leurs gens, sont +promptement montés à cheval, m'ont commandé de les suivre et d'attendre +qu'ils eussent loisir de me répondre: je n'ai obtenu d'eux que de froids +regards. Ici j'ai rencontré l'autre envoyé dont l'arrivée plus agréable +avait, je le voyais bien, empoisonné mon message: c'est ce même coquin +qui dernièrement s'est montré si insolent envers Votre Altesse. Plus +pourvu de courage que de raison, j'ai mis l'épée à la main. Il a alarmé +toute la maison par ses lâches et bruyantes clameurs. Votre fils et +votre fille ont jugé qu'une telle faute méritait la honte que vous me +voyez subir. + +LE FOU.--L'hiver n'est pas encore passé, si les oies sauvages volent de +ce côté. + + Le père qui porte des haillons + Rend ses enfants aveugles; + Mais le père qui porte la bourse + Verra ses enfants affectionnés. + La Fortune, cette insigne prostituée, + Ne tourne jamais sa clef pour le pauvre. + +De tout cela tu recevras de tes filles autant de douleurs[33] que tu +pourrais en compter pendant une année. + +[Note 33: Le même jeu de mot que dans la Tempête entre _dolours_ et +_dollars_.] + +LEAR.--Oh! comme la bile se gonfle et monte vers mon coeur! _Hysterica +passio_[34]! amertume que je sens s'élever, redescends; tes éléments +sont plus bas.--Où est cette fille? + +[Note 34: Lear se sert ici des mots _mother, hysterica passio_. La +première de ces deux expressions était le nom populaire, la seconde, le +nom savant de la maladie hystérique, qu'on regardait dans les deux sexes +comme la source de toutes les maladies hystériques, _hysterics_, en +anglais, veut encore dire _maux de nerfs_.] + +KENT.--Là-dedans, seigneur, avec le comte. + +LEAR.--Ne me suivez pas, restez ici. + +(Il sort.) + +LE GENTILHOMME.--N'avez-vous point commis d'autre faute que celle dont +vous venez de parler? + +KENT.--Aucune. Mais pourquoi le roi vient-il avec une suite si peu +nombreuse? + +LE FOU.--Si l'on t'avait mis dans les ceps pour cette question, tu +l'aurais bien mérité. + +KENT.--Pourquoi, fou? + +LE FOU.--Nous t'enverrons à l'école chez la fourmi, pour t'apprendre +qu'on ne travaille pas l'hiver.--Tous ceux qui suivent la direction de +leur nez sont conduits par leurs yeux, excepté les aveugles; et il n'y a +pas un nez sur vingt qui ne puisse sentir ce qui pue.--Quand une grande +roue descend en roulant le long de la montagne, lâche prise, de peur, +en la suivant, de te rompre le cou: mais quand la grande roue remonte +la montagne, laisse-toi tirer après elle. Quand un sage te donnera un +meilleur conseil, rends-moi le mien: je voudrais que ce conseil ne fut +suivi que des gredins, puisque c'est un fou qui le donne. + + Celui, monsieur, qui sert et cherche son intérêt + Et ne suit que pour la forme, + Pliera bagage dès qu'il commencera à pleuvoir; + Et te laissera exposé à l'orage; + Mais je demeurerai: le fou restera + Et laissera le sage s'enfuir, + Gredin devient le fou qui s'enfuit; + Mais ce n'est pas un fou que le gredin, pardieu[35]. + +[Note 35: _The knave turns fool; that runs away The fool no knave, +perdy_. + +Le sens naturel de ces deux vers paraît contraire à celui qu'on lui a +donné dans la traduction; mais ce dernier sens a paru de beaucoup, et +avec raison, le plus vraisemblable aux commentateurs; en sorte qu'ils +ont été tous d'avis qu'il devait y avoir altération du texte, et qu'il +fallait au moins changer ainsi le premier vers: + +_The fool turns knave, that runs away_. + +Mais peut-être l'irrégularité de langage qui se fait remarquer dans +_le Roi Lear_ dispense-t-elle de recourir à une altération du texte; du +moins est-il certain que c'est en conservant la construction des deux +vers anglais qu'on a pu leur donner un sens contraire à celui qu'ils +paraissent d'abord présenter.] + +KENT.--Où as-tu appris tout cela, fou? + +LE FOU.--Ce n'est pas dans les ceps, fou. + +(Rentre Lear avec Glocester.) + +LEAR.--Refuser de me parler! Ils sont malades, ils sont fatigués, ils +ont voyagé rapidement toute la nuit...--Purs prétextes où je vois la +révolte et l'abandon.--Rapportez-moi une meilleure réponse. + +GLOCESTER.--Mon cher maître, vous connaissez le caractère violent du +duc, combien il est inébranlable et obstiné dans ses propres idées. + +LEAR.--Vengeance, peste, mort, confusion!--Violent? Qu'est-ce que c'est +que cela?--Allons?--Glocester, Glocester, je voudrais parler au duc de +Cornouailles et à sa femme. + +GLOCESTER.--Eh! mon bon seigneur, je viens de les en informer. + +LEAR.--Les en informer? Me comprends-tu, homme? + +GLOCESTER.--Oui, mon bon seigneur. + +LEAR.--Le roi voudrait parler à Cornouailles. Le père chéri voudrait +parler à sa fille; il exige d'elle son obéissance. Sont-ils informés de +cela?--Par mon sang et ma vie! violent? le duc violent? dites à ce duc +si colère...--Mais non, pas encore; il se pourrait qu'il fût indisposé. +La maladie a toujours négligé tous les devoirs auxquels est soumise la +santé: nous ne sommes plus nous-mêmes quand la nature accablée commande +à l'âme de souffrir avec le corps. Je veux me calmer, et j'ai à me +reprocher, dans l'impétuosité de ma volonté, d'avoir pris un état +d'indisposition et de maladie pour l'homme en santé, pour une complète +santé. Malédiction sur mon état!--Mais pourquoi est-il là? (_Montrant +Kent_.)--Une telle action me donne lieu de penser que ce départ du duc +et d'elle est un subterfuge.--Rendez-moi mon serviteur.--Va, dis au +duc et à sa femme que je veux leur parler à présent, à l'heure +même.--Ordonne-leur de sortir et de venir m'entendre; ou bien je vais +battre la caisse à la porte de leur chambre, jusqu'à ce qu'elle réponde: +Endormis dans la mort. + +GLOCESTER.--Je voudrais voir la bonne intelligence entre vous. + +(Il sort.) + +LEAR.--Oh!... las! ô mon coeur! comme mon coeur se soulève!... mais à +bas! + +LE FOU.--Il faut lui dire, noncle, comme la cuisinière[36] aux anguilles +qu'elle mettait vivantes dans la pâte; elle les frappait d'un bâton sur +la tête, en criant: _A bas, polissonnes! à bas!_ C'était le frère de +celle-là qui, par grand amour pour son cheval, lui mettait du beurre +dans son foin. + +[Note 36: _The cockney_. Les commentateurs, on ne sait pourquoi, ont +paru très-embarrassés du sens de ce mot _cockney_, auquel on donne en +général la signification du mot _badaud_; autrefois il paraît s'être +pris dans le sens de _cuisinier, marmiton_.] + +(Entrent Cornouailles, Régane, Glocester, des domestiques.) + +LEAR.--Bonjour à tous deux. + +CORNOUAILLES.--Salut à Votre Seigneurie. + +RÉGANE.--Je suis joyeuse de voir Votre Altesse. + +(On met Kent en liberté.) + +LEAR.--Régane, je crois que vous l'êtes, et je sais la raison que j'ai +de le croire. Si tu n'étais pas joyeuse de me voir, je ferais divorce +avec le tombeau de ta mère, où ne reposerait plus qu'une adultère.--(_A +Kent_.) Ah! vous voilà libre? Nous parlerons de cela dans quelque autre +moment.--Ma bien-aimée Régane, ta soeur est une indigne: ô Régane, elle +a attaché la dureté aux dents aiguës ici, comme un vautour (_montrant +son coeur_); à peine puis-je te parler... Non, tu ne pourras pas le +croire, de quel caractère dépravé.... Ô Régane! + +RÉGANE.--Je vous en prie, seigneur, modérez-vous. J'espère que vous ne +savez pas apprécier ce qu'elle vaut plutôt que de la croire capable de +manquer à ses devoirs. + +LEAR.--Comment cela? + +RÉGANE.--Je ne puis penser que ma soeur eût voulu manquer le moins du +monde à ce qu'elle vous doit: s'il est arrivé, seigneur, qu'elle ait mis +un frein à la licence de vos chevaliers, c'est par de telles raisons et +dans des vues si louables qu'elle ne mérite pour cela aucun reproche. + +LEAR.--Ma malédiction sur elle! + +RÉGANE.--Ah! seigneur, vous êtes vieux; la nature, en vous, touche au +dernier terme de sa carrière; vous devriez vous laisser conduire et +gouverner par quelque personne prudente, qui comprît votre situation +mieux que vous-même. Ainsi donc, je vous prie de retourner vers ma +soeur, et de lui dire que vous avez eu tort envers elle. + +LEAR.--Moi, lui demander son pardon! voyez donc comme cela conviendrait +à la famille! (_Il se met à genoux_.) «Ma chère fille, j'avoue que +je suis vieux; la vieillesse est inutile; je vous demande à genoux de +vouloir bien m'accorder des vêtements, un lit et ma nourriture.» + +RÉGANE.--Cessez, mon bon seigneur; c'est là un badinage peu convenable. +Retournez chez ma soeur. + +LEAR _se levant_.--Jamais, Régane. Elle m'a privé de la moitié de ma +suite; elle m'a regardé d'un air sombre, et de sa langue, semblable +à celle du serpent, m'a blessé jusqu'au fond du coeur. Que tous les +trésors de la vengeance du ciel tombent sur sa tête ingrate! Vents qui +saisissez les sens, frappez de paralysie ses jeunes os. + +CORNOUAILLES.--Fi! seigneur! fi! + +LEAR.--Éclairs agiles, lancez pour les aveugler vos flammes dans ses +yeux dédaigneux; empoisonnez sa beauté, vapeurs que du fond des marais +aspire le puissant soleil, pour tomber sur elle et flétrir son orgueil! + +RÉGANE.--Ô dieux bienheureux! vous m'en souhaiterez autant quand vos +accès vous prendront. + +LEAR.--Non, Régane, jamais tu n'auras ma malédiction: ton coeur +palpitant de tendresse ne t'abandonnera jamais à la dureté; ses yeux +sont farouches; mais les tiens consolent et ne brûlent pas. Il n'est pas +dans ta nature de me reprocher mes plaisirs, de diminuer ma suite, de +contester avec moi d'un ton d'emportement, de réduire ce que tu me +dois, et enfin d'opposer des verrous à mon entrée. Tu connais mieux +les devoirs de la nature, les obligations des enfants, les règles de +la courtoisie, les droits de la reconnaissance: tu n'as pas oublié la +moitié de mon royaume que je t'ai donnée. + +RÉGANE.--Mon bon seigneur, au fait. + +(On entend une trompette derrière le théâtre.) + +LEAR.--Qui a mis mon serviteur dans les ceps? + +(Entre Oswald.) + +CORNOUAILLES.--Quelle est cette trompette? + +RÉGANE.--Je la reconnais, c'est celle de ma soeur. Sa lettre m'apprenait +en effet qu'elle serait bientôt ici.--Votre maîtresse est-elle arrivée? + +LEAR, _regardant l'intendant_.--Voilà un esclave qui se revêt à peu de +frais d'un orgueil fondé sur la fragile faveur de sa maîtresse.--Hors +d'ici, valet, loin de ma présence. + +CORNOUAILLES.--Que veut dire Votre Seigneurie? + +LEAR.--Qui a mis mon serviteur dans les ceps? Régane, je me flatte que +tu n'en as rien su. _(Entre Gonerille.)_--Qui vient ici?--O cieux, +si vous aimez les vieillards, si votre douce autorité recommande +l'obéissance, si vous-mêmes vous êtes vieux, faites de ceci votre cause; +faites descendre votre puissance sur la terre, et prenez mon parti. +_(A Gonerille.)_--Tu n'as pas honte de voir cette barbe?--O Régane! lui +prendras-tu la main? + +GONERILLE.--Eh! pourquoi ne prendrait-elle pas ma main, seigneur? Quelle +offense ai-je commise? N'est pas offense tout ce que l'indiscrétion +tourne de cette manière, tout ce que le radotage peut nommer ainsi. + +LEAR.--O mes flancs, vous êtes trop solides! Pourquoi ne rompez-vous +pas?--Comment se fait-il qu'on ait mis un de mes gens dans les ceps? + +CORNOUAILLES.--C'est moi, seigneur, qui l'y ai fait mettre. Ses sottises +ne méritaient pas à beaucoup près tant d'honneur. + +LEAR.--C'est vous, vous qui l'avez fait? + +RÉGANE.--Je vous en prie, mon père, puisque vous êtes faible, prenez-en +votre parti.--Si, jusqu'à l'expiration de votre mois, vous voulez +retourner chez ma soeur et demeurer avec elle, en congédiant la moitié +de vos gens, venez ensuite chez moi: je n'y suis point à présent, et +n'ai pas fait les préparatifs nécessaires pour vous recevoir. + +LEAR.--Retourner chez elle, et cinquante de mes chevaliers congédiés! +Non, j'abjure plutôt les toits, et je préfère m'exposer à la haine des +vents; je deviendrai le compagnon du loup et de la chouette!--Poignantes +étreintes de la nécessité!--Retourner chez elle! Quoi! on obtiendrait +aussi bien de moi de me prosterner devant le trône de ce bouillant roi +de France, qui a pris sans dot notre plus jeune fille, et de solliciter +comme un écuyer une pension pour soutenir ma pauvre vie! Retourner chez +elle! Que ne me persuades-tu plutôt d'être l'esclave, la bête de somme +_(montrant Oswald_) de ce valet détesté. + +GONERILLE.--A votre choix, seigneur.... + +LEAR.--Je t'en prie, ma fille, ne me fais pas devenir fou. Je ne veux +pas te déranger, mon enfant. Adieu, nous ne nous rencontrerons plus, +nous ne nous reverrons plus. Mais cependant tu es ma chair, mon sang, +ma fille; ou plutôt tu es une maladie engendrée dans ma chair, et que je +suis obligé d'appeler mienne; tu es un abcès, un ulcère douloureux, une +tumeur enflammée, produit de mon sang corrompu.--Mais je ne veux pas te +faire de reproches: que la honte tombe sur toi quand il lui plaira; +je ne l'appelle pas. Je n'invoque pas les coups de Celui qui porte le +tonnerre; je ne fais point de rapports contre toi à Jupiter, notre +juge suprême. Corrige-toi quand tu le pourras, deviens meilleure à ton +loisir; je puis prendre patience: je puis rester chez Régane, moi et mes +cent chevaliers. + +RÉGANE.--Non, il n'en peut être tout à fait ainsi, seigneur. Je ne vous +attendais pas encore, et je n'ai rien préparé pour vous recevoir comme +il convient. Prêtez l'oreille aux propositions de ma soeur. Ceux dont la +raison est capable de modérer votre passion doivent prendre leur parti +de songer que vous êtes vieux, et qu'ainsi... Mais elle sait bien ce +qu'elle fait. + +LEAR.--Est-ce là bien parler? + +RÉGANE.--J'ose le soutenir, seigneur. Quoi! cinquante chevaliers, +n'est-ce pas assez? Qu'avez-vous besoin d'un plus grand nombre, ou même +d'en avoir autant, s'il est vrai que l'embarras, le danger, tout parle +contre une suite si nombreuse? Comment, dans une seule et même maison, +tant de personnes soumises à deux maîtres peuvent-elles vivre en bonne +intelligence? Cela est bien difficile, cela est impossible. + +GONERILLE.--Eh quoi! seigneur, ne pourriez-vous pas être servi par ceux +qui portent le titre de ses serviteurs ou par les miens? + +RÉGANE.--Eh! pourquoi pas, seigneur? S'il leur arrivait de se relâcher +à votre égard, nous saurions y mettre ordre. Si vous voulez venir chez +moi, car je commence à entrevoir un danger, je vous prie de n'en amener +que vingt-cinq: je n'ai point de place ni d'attention à donner à un plus +grand nombre. + +LEAR.--Je vous ai tout donné.... + +RÉGANE.--Et vous l'avez donné à temps. + +LEAR.--Je vous ai fait mes gardiennes, mes dépositaires, mais j'ai mis +la réserve de me faire suivre par un nombre de chevaliers. Quoi! je n'en +pourrais amener chez vous que vingt-cinq? Régane, est-ce vous qui l'avez +dit? + +RÉGANE.--Et qui le répète, seigneur: pas un de plus chez moi. + +LEAR.--Les méchantes créatures se présentent encore à nous sous un +aspect favorable, quand il s'en trouve de plus méchantes qu'elles: c'est +avoir quelque titre aux éloges que de n'être pas ce qu'il y a de pis. +_(A Gonerille.)_--J'irai chez toi. Tes cinquante sont le double de +vingt-cinq: tu as le double de sa tendresse. + +GONERILLE.--Écoutez-moi, mon seigneur: qu'avez-vous besoin de vingt-cinq +personnes, de dix, de cinq, pour vous suivre dans une maison où deux +fois autant ont ordre de vous servir? + +RÉGANE.--Qu'avez-vous même besoin d'une seule? + +LEAR.--Ne calcule pas le besoin: le plus vil mendiant a du superflu dans +ses plus misérables jouissances. N'accorder à la nature que ce que la +nature demande pour ses besoins, c'est mettre la vie de l'homme à aussi +bas prix que celle des bêtes. Tu es une grande dame. Eh quoi! si la +magnificence consistait seulement à se tenir chaudement, la nature +a-t-elle besoin de ces vêtements magnifiques que tu portes, et qui +peuvent à peine te tenir chaud? Mais quant aux vrais besoins.....--Ciel! +donne-moi patience; c'est de patience que j'ai besoin. Vous me voyez +ici, ô dieux! un pauvre vieillard, aussi comblé de douleurs que +d'années, misérable par tous les deux! Si c'est vous qui excitez le +coeur de ces filles contre leur père, ne m'abaissez pas au point de le +supporter patiemment; animez-moi d'une noble colère. Oh! ne souffrez pas +que des pleurs, armes des femmes, souillent mon visage d'homme!--Non, +sorcières dénaturées, je tirerai de vous une telle vengeance, que le +monde entier saura....--Je ferai de telles choses.... Ce que ce sera, +je ne le sais pas encore; mais ce sera l'épouvante de la terre.--Vous +croyez que je pleurerai; non, je ne pleurerai pas. J'ai bien amplement +de quoi pleurer; mais ce coeur éclatera par cent mille ouvertures avant +que je pleure.--O fou, je perdrai la raison! + +(Sortent Lear, Glocester, Kent et le fou.) + +CORNOUAILLES.--Retirons-nous; il va faire de l'orage. + +(On entend dans le lointain le bruit du tonnerre.) + +RÉGANE.--Cette maison est petite; le vieillard et sa suite ne peuvent +s'y loger commodément. + +GONERILLE.--C'est sa propre faute; il a quitté de lui-même le lieu où il +pouvait être tranquille: il faut qu'il porte la peine de sa folie. + +RÉGANE.--Pour lui personnellement, je le recevrai avec plaisir; mais pas +un seul de ses serviteurs. + +GONERILLE.--C'est aussi mon intention.--Mais où est lord Glocester? + +CORNOUAILLES.--Il a suivi le vieillard.--Mais le voilà qui revient. + +(Glocester rentre.) + +GLOCESTER.--Le roi est dans une violente fureur. + +CORNOUAILLES.--Où va-t-il? + +GLOCESTER.--Il ordonne qu'on monte à cheval, mais il veut aller je ne +sais où. + +CORNOUAILLES.--Le mieux est de lui céder; il se conduira lui-même. + +GONERILLE.--Milord, ne le pressez nullement de rester. + +GLOCESTER.--Hélas! la nuit approche; un vent glacé agite violemment les +airs, à plusieurs milles aux environs à peine se trouve-t-il un buisson. + +RÉGANE.--Oh! seigneur! il faut bien que les hommes opiniâtres reçoivent +quelques leçons des maux qu'ils se sont attirés à eux-mêmes. Fermez +vos portes. Il a avec lui une suite de gens déterminés à tout: facile +à tromper comme il l'est, la sagesse nous ordonne de redouter ce qu'ils +pourraient obtenir de sa colère. + +CORNOUAILLES.--Fermez vos portes, milord.--Il fera mauvais temps cette +nuit; ma chère Régane est de bon conseil: mettons-nous à l'abri de +l'orage. + +(Ils sortent.) + +FIN DU SECOND ACTE. + + + + + ACTE TROISIÈME + + +SCÈNE I + +Une bruyère.--On entend le bruit d'un orage accompagné de tonnerre et +d'éclairs. + +KENT ET UN GENTILHOMME se _rencontrant_. + + +KENT.--Qui est ici malgré le mauvais temps? + +LE GENTILHOMME.--Un homme dont l'âme est, comme le temps, pleine +d'agitation. + +KENT.--Ah! je vous reconnais. Où est le roi? + +LE GENTILHOMME.--Luttant contre les éléments irrités, il conjure les +vents de précipiter la terre dans les flots, ou de soulever les vagues +gonflées au-dessus de leurs rivages, afin que les choses changent +ou s'anéantissent. Il arrache ses cheveux blancs que les tourbillons +impétueux, dans leur aveugle rage, saisissent et font aussitôt +disparaître. De toutes les forces de cet étroit univers renfermé en +lui-même, il insulte aux vents et à la pluie qui se combattent dans tous +les sens. Dans cette nuit horrible où l'ourse même, épuisée de lait par +ses petits, demeure dans sa tanière; où le lion et le loup, au ventre +vide, tiennent leur fourrure à sec, il court tête nue, et appelle toutes +les chances de la mort. + +KENT.--Mais qui est avec lui? + +LE GENTILHOMME.--Personne que son fou, qui tâche, par des bouffonneries, +de distraire son coeur navré d'injures. + +KENT.--Je vous connais, monsieur, et, sur la foi de mon discernement, +j'ose vous confier une affaire d'un bien cher intérêt. Il y a de la +mésintelligence entre les ducs d'Albanie et de Cornouailles, quoiqu'elle +se cache encore sous le voile d'une dissimulation réciproque: ils ont +(et qui n'en a pas parmi ceux que la supériorité de leur étoile a placés +sur le trône et dans la grandeur?), ils ont des serviteurs non moins +dissimulés qui servent à la France d'espions et de miroirs intelligents +de notre situation, ce qu'on a vu des aversions ou des manoeuvres +secrètes des deux ducs, ou la dureté avec laquelle ils se sont gouvernés +à l'égard du bon vieux roi, ou quelque chose de plus profond dont tout +ceci n'est que l'apparence extérieure. Ce qu'il y a de certain, c'est +qu'une armée envoyée par la France va entrer dans ce royaume divisé. +Déjà les ennemis, profitant sagement de notre négligence, se sont assuré +un accès secret dans quelques-uns de nos meilleurs ports, et sont sur le +point de déployer ouvertement leurs bannières.--Voici maintenant ce que +j'ai à vous dire: Si j'ai pu vous inspirer assez de confiance pour +vous y rendre promptement; vous trouverez une personne qui recevra avec +reconnaissance le récit fidèle des outrages désespérants et dénaturés +dont le roi a sujet de se plaindre. Je suis un gentilhomme bien né et +bien élevé; et c'est parce que je vous connais et me fie à vous que je +vous propose cette mission. + +LE GENTILHOMME.--Nous en reparlerons. + +KENT.--Non, c'est assez de paroles. Afin de vous prouver que je suis +beaucoup plus que je ne parais, ouvrez cette bourse et prenez ce qu'elle +contient. Si vous voyez Cordélia, et soyez certain que vous la verrez, +montrez-lui cet anneau; vous saurez d'elle quel est celui que vous +avez eu pour compagnon, et que vous ne connaissez pas encore.--Infâme +tempête! je vais chercher le roi. + +LE GENTILHOMME.--Donnez-moi votre main. N'avez-vous plus rien à me dire? + +KENT.--Peu de mots, mais au fait plus importants que tout le reste: +veuillez bien prendre ce chemin, je vais suivre celui-ci. Le premier de +nous deux qui trouvera le roi en avertira l'autre par un cri. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +La tempête redouble. + +LEAR, LE FOU. + + +LEAR.--Soufflez, vents, jusqu'à ce que vos joues en crèvent. Ouragans, +cataractes, versez vos torrents jusqu'à ce que vous ayez inondé nos +clochers, noyé leurs coqs! Feux sulfureux, rapides comme la pensée, +bruyants avant-coureurs des coups de foudre qui brisent les chênes, +venez roussir mes cheveux blancs. Et toi, tonnerre, qui ébranles tout, +aplatis le globe du monde, brise tous les moules de la nature, disperse +d'un seul coup tous les germes qui produisent l'homme ingrat! + +LE FOU.--O noncle, de l'eau bénite de cour dans une maison bien sèche +vaut mieux que cette eau de pluie quand on est dehors. Bon noncle, +rentrons et implorons la bonne volonté de tes filles. Voilà une nuit qui +n'a pitié ni du fou, ni du sage. + +LEAR.--Gronde tant que tes entrailles y pourront suffire. Éclate, feu! +jaillis, pluie! la pluie, le vent, le tonnerre, les feux, ne sont point +mes filles; éléments, je ne vous accuse point d'ingratitude; je ne vous +ai point appelés mes enfants; vous ne me devez point de soumission: +laissez donc tomber sur moi votre horrible plaisir: me voici votre +esclave, un pauvre et faible vieillard infirme, méprisé. Mais non, je +vous traiterai de lâches ministres, vous dont les armées sont venues des +hauts lieux de leur naissance s'unir à deux filles détestables, contre +une tête aussi vieille et aussi blanche que la mienne.--Oh! oh! cela est +odieux! + +LE FOU.--Celui qui a une maison pour y mettre sa tête a une tête bien +garnie. + + Celui qui veut avoir une femme + Avant que sa tête ait une maison, + Perdra et tête et tout: + Ainsi se sont mariés beaucoup de mendiants. + Celui qui fait pour son orteil + Ce qu'il devrait faire pour son coeur, + Criera bientôt misère des cors aux pieds + Et changera son sommeil en veilles. + +Car il n'y a jamais eu une belle femme qui n'ait fait la grimace devant +la glace. + +(Entre Kent.) + +LEAR, _au fou_.--Non, je veux être un modèle de toute patience; je ne +dirai plus rien. + +KENT.--Qui est là? + +LE FOU.--Une seigneurie et un malotru, c'est-à-dire, un sage et un fou. + +KENT.--Hélas! seigneur, vous voilà donc! Rien de ce qui aime la nuit +n'aime de pareilles nuits. Les cieux en colère ont effrayé jusqu'aux +hôtes errants des ténèbres, et les forcent à se tenir dans leurs +cavernes. Depuis que je suis un homme, je ne me souviens pas d'avoir vu +de telles nappes de feu, d'avoir entendu d'aussi effroyables éclats +de tonnerre, de telles plaintes, de tels mugissements du vent et de la +pluie. La nature de l'homme n'en saurait supporter ni les souffrances ni +les terreurs. + +LEAR.--Que les dieux puissants, qui font naître au-dessus de nos têtes +cet épouvantable tumulte, distinguent en ce moment leurs ennemis! +Tremble, toi, misérable qui renfermes dans ton sein des crimes ignorés +qui ont échappé à la verge de la justice; cache-toi, main sanglante; et +toi, parjure; et toi, hypocrite, qui du masque de la vertu as couvert +un inceste. Tremble et meurs de peur, scélérat, qui, en secret et +sous d'honorables semblants, as dressé des piéges à la vie de l'homme. +Forfaits soigneusement enveloppés, déchirez le voile qui vous cache et +demandez grâce à ces voix terribles qui vous appellent.--Moi, je suis un +homme à qui l'on a fait plus de mal qu'il n'en a fait. + +KENT.--Hélas! tête nue? Mon bon maître, tout près d'ici est une hutte; +elle vous prêtera quelque abri contre la tempête. Allez vous y reposer, +tandis que moi je vais retourner à cette dure maison, plus dure que +la pierre de ses murailles, et qui tout à l'heure, quand je vous +ai demandé, m'a refusé l'entrée; et je forcerai la main à son avare +hospitalité. + +LEAR.--Ma raison commence à revenir.--Viens, mon enfant; comment te +trouves-tu, mon enfant? As-tu froid; j'ai froid aussi. Où est cette +paille, mon ami? Que la nécessité est étrangement habile à nous rendre +précieuses les choses les plus viles!--Montrez-moi votre hutte.--Pauvre +fou, pauvre garçon, j'ai encore dans mon coeur une place qui souffre +pour toi. + +LE FOU. + + Celui qui a un petit peu de bon sens + Doit recevoir en chantant le vent et la pluie, + Et se contenter de sa situation, + Car la pluie tombe tous les jours. + +LEAR.--Oui, tu as raison, mon bon garçon. Allons, conduisez-nous à cette +hutte. + +(Lear et Kent sortent.) + +LE FOU.--Voilà une honnête nuit pour rafraîchir une courtisane. Il faut +qu'avant de m'en aller je fasse une prédiction. + + Quand les prêtres auront plus de paroles que de science; + Quand les brasseurs gâteront leur bière avec de l'eau; + Quand les nobles donneront des idées à leurs tailleurs; + Quand les hérétiques ne seront plus brûlés, mais bien ceux + qui suivent les filles; + Quand tous les procès seront bien jugés; + Qu'il n'y aura pas d'écuyers endettés, + Ni de chevaliers pauvres; + Quand les langues ne répandront plus la médisance; + Que les coupeurs de bourses ne chercheront plus la foule; + Que les usuriers compteront leur or en plein champ; + Que les entremetteurs et les prostituées bâtiront des églises; + Alors le royaume d'Albion + Tombera en grande confusion, + Alors viendra le temps, qui vivra verra, + Où l'usage sera de marcher sur ses pieds. + +Merlin fera un jour cette prédiction, car je vis avant lui. + +(Il sort.) + + +SCÈNE III + +Une salle du château de Glocester. + +_Entrent_ GLOCESTER, EDMOND. + + +GLOCESTER.--Hélas! hélas! Edmond, cette conduite dénaturée me déplaît. +Quand je leur ai demandé la permission d'avoir pitié de lui, ils m'ont +interdit l'usage de ma propre maison; ils m'ont défendu, sous peine de +leur éternel ressentiment, de leur parler de lui, de solliciter pour +lui, et de le soulager en rien. + +EDMOND.--Cela est bien cruel et dénaturé! + +GLOCESTER.--Allez, ne dites rien: il y a une mésintelligence entre les +deux ducs; il y a pis encore. J'ai reçu cette nuit une lettre.... Il +serait dangereux seulement d'en parler.... J'ai enfermé la lettre +dans mon cabinet. Le roi va être vengé des injures qu'il souffre en ce +moment. Déjà une armée est en partie débarquée. Il faut nous attacher +au roi. Je vais le chercher et le consoler en secret. Vous, allez +entretenir le duc, pour qu'il ne s'aperçoive pas de mes charitables +soins. S'il me demande, je suis malade et je suis allé me +coucher.--Quand j'en devrais mourir, et l'on ne m'a pas menacé de moins +que cela, il faut que je secoure le roi mon vieux maître.--Il va +arriver quelque chose d'extraordinaire, Edmond; je vous en prie, soyez +circonspect. + +(Il sort.) + +EDMOND.--En dépit de toi, le duc va être instruit à l'heure même de +cette courtoisie, et de cette lettre aussi. Ce sera, ce me semble, assez +bien mériter de lui, et j'y dois gagner tout ce que va perdre mon père; +oui, tout, sans exception: les jeunes gens s'élèvent quand les vieux +s'en vont. + +(Il sort.) + + +SCÈNE IV + +Une partie de la bruyère où l'on voit une hutte.--L'orage continue. + +_Entrent_ LEAR, KENT, LE FOU. + + +KENT.--Voici l'endroit, mon seigneur. Mon bon seigneur, entrez: une nuit +si rigoureuse passée en plein air est trop rude pour les forces de la +nature. + +LEAR.--Laisse-moi tranquille. + +KENT.--Mon bon maître, entrez. + +LEAR.--Veux-tu briser mon coeur? + +KENT.--Je briserais plutôt le mien. Mon bon seigneur, entrez. + +LEAR.--Tu crois que c'est grand'chose que cette tempête mutinée qui nous +pénètre jusqu'aux os. C'est beaucoup pour toi; mais là où s'est +fixée une plus grande douleur, une moindre se fait à peine sentir. Tu +chercherais à éviter un ours; mais si ta fuite te conduisait vers la +mer en furie, tu reviendrais affronter l'ours en face. Quand l'âme est +libre, le corps est délicat; mais la tempête qui agite mon âme ne laisse +à mes sens aucune autre impression que celles qui se combattent au +dedans de moi.--L'ingratitude de nos enfants!.... n'est-ce pas comme si +ma bouche déchirait ma main pour lui avoir porté la nourriture? Mais je +punirai bientôt.--Non, je ne veux plus pleurer.--Par une nuit semblable, +me mettre à la porte!--Verse tes torrents, je les supporterai.--Dans +une nuit semblable!--O Régane! Gonerille! votre bon vieux père, dont le +coeur sans méfiance vous a tout donné!--Oh! c'est de ce côté qu'est la +folie; évitons-le, n'en parlons plus. + +KENT.--Mon bon seigneur, entrez ici. + +LEAR.--Je te prie, entre toi-même; et cherche tes aises. Cette tempête +ne me laisse pas le temps de m'arrêter sur des choses qui me feraient +bien plus de mal.--Cependant je vais entrer. _(Au fou_.)--Va, mon +enfant, entre le premier.--Va, indigence sans asile!--Allons, entre +donc. Je vais prier, et je dormirai après. _(Le fou entre.)_--Pauvres +misérables privés de tout, quelque part que vous soyez, qui endurez les +coups redoublés de cet orage impitoyable, comment vos têtes sans abri, +vos flancs vides de nourriture, vos haillons ouverts de toutes parts, se +défendront-ils contre des temps aussi cruels? Ah! je n'ai pas pris +assez de soin de cela! Orgueil somptueux, viens essayer de ce remède; +expose-toi à sentir ce que sentent les malheureux, afin d'apprendre à +leur jeter tout ton superflu, et à nous montrer les cieux plus justes. + +EDGAR, _derrière le théâtre_.--Une brasse et demie, une brasse et demie! +Le pauvre Tom! + +LE FOU, _sortant de la hutte avec précipitation_.--N'entrez pas, noncle; +il y a là un esprit. Au secours! au secours! + +KENT.--Donne-moi ta main. Qui est là! + +LE FOU.--Un esprit, un esprit: il dit qu'il s'appelle le pauvre Tom. + +KENT.--Qui es-tu, toi qui es là à grommeler dans la paille? Sors. + +(Entre Edgar vêtu comme un fou.) + +EDGAR.--Va-t'en; le malin esprit me suit. A travers l'aubépine piquante +souffle le vent froid. Hum! va à ton lit tout froid, et réchauffe-toi. + +LEAR.--As-tu donné tout à tes deux filles? en es-tu réduit là? + +EDGAR.--Qui donne quelque chose au pauvre Tom, que le malin esprit a +promené à travers les feux et les flammes, à travers les gués et les +tourbillons, sur les marais et les étangs? Il a mis des couteaux sous +son oreiller, des cordes sur son banc, et de la mort aux rats près de sa +soupe. Il l'a rendu orgueilleux de monter un cheval bai qui trottait sur +des ponts de quatre pouces de large, pour courir après son ombre qu'il +prenait pour un traître.--Dieu te conserve tes cinq sens.--Tom a froid; +oh! oh! oh! oh! euh! euh!--Que le ciel te préserve des ouragans, des +astres malfaisants et des rhumatismes.--Faites quelque charité au pauvre +Tom que tourmente le malin esprit. Oh! si je pouvais le tenir ici, et +là,--et là,--et encore là,--et puis encore là! + +(La tempête continue.) + +LEAR.--Quoi! ses filles l'ont-elles réduit à cette extrémité?--N'as-tu +pu rien garder? leur as-tu donné tout? + +LE FOU.--Non, il s'est réservé une couverture; autrement nous aurions +tous honte de le regarder. + +LEAR.--Puissent tous les fléaux que, dans les airs flottants, une +fatale destinée tient suspendus sur les crimes des hommes, se précipiter +aujourd'hui sur tes filles! + +KENT.--Il n'avait pas de filles, seigneur. + +LEAR.--Par la mort! traître! rien dans le monde que des filles ingrates +ne pouvait réduire la nature à ce point de dégradation. Est-ce donc la +coutume aujourd'hui que les pères chassés trouvent si peu de pitié pour +leur corps?--Juste châtiment! c'est ce corps qui a engendré ces filles +de pélican. + +EDGAR.--Pillicock[37] était sur la montagne de Pillicock. Holà! holà! +hoé! hoé! + +[Note 37: Nom d'un démon. Edgar en nommera encore plusieurs autres, +qu'on reconnaîtra sans qu'il soit nécessaire de l'indiquer.] + +LE FOU.--Cette froide nuit fera de nous tous des fous et des +frénétiques. + +EDGAR.--Garde-toi du malin esprit; obéis à tes parents; garde loyalement +ta foi; ne jure point; ne commets point le péché avec celle qui a promis +à un autre homme la fidélité d'épouse; ne donne point de vaine parure à +ta maîtresse.--Tom a froid. + +LEAR.--Qui étais-tu? + +EDGAR.--Un homme de service, vain de coeur et d'esprit: je frisais mes +cheveux, je portais des gants à mon chapeau[38]; je servais les ardeurs +de ma maîtresse, et commettais avec elle l'acte de ténèbres.--Je +proférais autant de serments que de mots, et je me parjurais à la face +débonnaire du ciel. J'étais un homme qui s'endormait dans des projets de +volupté, et se réveillait pour les exécuter. J'aimais passionnément +le vin, les dés avec ardeur; et quant aux femmes, j'avais plus de +maîtresses qu'un Turc: faux de coeur, l'oreille crédule, la main +sanguinaire, pourceau pour la paresse, renard pour la ruse, loup pour +la voracité, un chien dans ma rage, un lion pour saisir ma proie. Ne +permets pas que le bruit d'un soulier ou le frôlement de la soie livre +ton pauvre coeur aux femmes. Tiens ton pied éloigné des mauvais lieux, +ta main des collerettes[39], ta plume des livres des prêteurs, et défie +le malin esprit.--Mais toujours à travers l'aubépine souffle la bise +aiguë. Elle fait _mun... zuum_... Ah! non, nenni, dauphin, mon garçon, +cesse, laisse-le passer[40]. + +[Note 38: On portait à son chapeau ou le gant qu'on avait reçu de +sa maîtresse, ou celui qu'un ennemi vous avait jeté comme un gage de +combat. Probablement les domestiques des grandes maisons imitaient en +cela les manières de leurs maîtres.] + +[Note 39: _Plackets_.] + +[Note 40: _Ah no nonny, dolphin my boy, my boy sessa; let him +trot by_. Jargon mêlé d'anglais et de français: c'est le refrain d'une +vieille ballade, où l'on suppose que, dans un combat entre les Anglais +et les Français, le roi de France ne se souciant pas d'exposer à des +hasards trop difficiles la valeur de son fils le dauphin, lui cherche un +adversaire dont il puisse triompher facilement. Tous les chevaliers qui +se présentent successivement sur le champ de bataille lui paraissent +trop forts, et chaque fois il répète le refrain. Enfin il ne trouve pas +de meilleur expédient que de faire tenir sur les pieds, à l'aide d'un +arbre, un mort contre lequel il envoie le dauphin exercer sa prouesse.] + +(L'orage continue.) + +LEAR.--Tu serais mieux dans ton tombeau qu'ici le corps nu en butte à +toutes ces violences du ciel. L'homme est-il donc si peu de chose que +cela? Considérons-le bien.--Tu ne dois point de soie aux vers, de peaux +aux bêtes sauvages, de parfums à la civette.--Ah! trois de nous ici sont +déguisés; toi, tu es la chose comme elle est. L'homme réduit à lui-même +n'est autre chose qu'un pauvre animal nu, fourchu comme toi.--Loin de +moi, apparences empruntées; allons, défaites-vous. + +(Il arrache ses habits.) + +LE FOU.--Noncle, je te prie, calme-toi; c'est une mauvaise nuit pour y +nager. Maintenant un peu de feu dans une plaine sauvage ressemblerait +bien au coeur d'un vieux débauché; une légère étincelle, et le reste du +corps glacé.--Regardez, regardez; voici un feu qui marche. + +EDGAR.--Oh! c'est le malin esprit Flibbertigibbet; il commence sa course +à l'heure du couvre-feu, et rôde jusqu'au premier chant du coq: c'est +de lui que viennent la taie et la cataracte; il fait loucher les yeux et +donne le bec-de-lièvre; il jette la nielle sur le froment et endommage +le pauvre enfant de la terre. + + Saint Withold parcourut trois fois la plage; + Il rencontra le cauchemar et ses neuf lutins; + Il lui ordonna de rentrer en terre, + Et lui en fit jurer sa foi. + Et décampe, sorcière, décampe. + +KENT.--Comment se trouve Votre Seigneurie? + +(Entre Glocester avec un flambeau.) + +LEAR.--Quel est cet homme? + +KENT.--Qui est là? que cherchez-vous? + +GLOCESTER.--Qui êtes-vous? vos noms? + +EDGAR.--Le pauvre Tom, qui mange la grenouille nageuse, le crapaud, le +têtard, le lézard de murailles et le lézard d'eau. Quand le malin esprit +fait rage, il mange, dans la furie de son coeur, la bouse de vache en +guise de salade; il avale le vieux rat et le chien jeté dans le fossé; +il boit le manteau verdâtre des eaux stagnantes; il est chassé à coups +de fouet de district en district; il est mis dans les ceps, puni, +emprisonné; lui qui a eu jadis trois habits sur son dos, six chemises à +son corps, un cheval entre ses jambes et une épée à son côté. + + Mais les souris et les rats, et tout ce menu gibier, + Ont été la nourriture de Tom depuis sept longues années. + +Prenez garde à celui qui est auprès de moi.--Paix, Smolkin; paix, démon. + +GLOCESTER.--Quoi! Votre Seigneurie n'a pas meilleure compagnie? + +EDGAR.--Le prince des ténèbres est gentilhomme: on l'appelle Modo et +Mahu. + +GLOCESTER.--Seigneur, notre chair et notre sang se sont tellement +pervertis, qu'ils prennent en haine ceux qui les ont engendrés. + +EDGAR.--Pauvre Tom a froid. + +GLOCESTER.--Venez avec moi; mon devoir ne peut me permettre d'obéir en +tout aux ordres cruels de vos filles. Quoiqu'elles m'aient enjoint de +fermer les portes de ma maison, et de vous laisser à la merci de cette +cruelle nuit, je me suis pourtant hasardé à venir vous chercher, pour +vous conduire dans un lieu où vous trouverez du feu et des aliments. + +LEAR.--Laissez-moi d'abord m'entretenir avec ce philosophe.--Quelle est +la cause du tonnerre? + +KENT.--Mon bon maître, acceptez son offre, rendez-vous dans cette +maison. + +LEAR.--J'ai un mot à dire à ce savant Thébain.--Quelle est votre étude? + +EDGAR.--D'échapper au malin esprit et de tuer la vermine. + +LEAR.--Laissez-moi vous dire un mot à part. + +KENT, _à Glocester_.--Pressez-le encore une fois de venir, milord; sa +raison commence à se troubler. + +GLOCESTER.--Peux-tu le blâmer? ses filles veulent sa mort.--Ah! ce brave +Kent, il avait bien prédit qu'il en serait ainsi. Pauvre banni! Tu +dis que le roi devient fou. Ami, je te dirai que je suis presque fou +moi-même. J'avais un fils que j'ai proscrit de mon sang: dernièrement, +tout dernièrement il a cherché à m'assassiner. Je l'aimais, mon ami: +jamais un père n'aima plus chèrement son fils. Pour te dire la vérité, +le chagrin a affaibli ma raison.--Quelle nuit! (_A Lear_.)--Je conjure +Votre Seigneurie... + +LEAR.--Oh! je vous demande pardon.--Noble philosophe, honorez-moi de +votre compagnie. + +EDGAR.--Tom a froid. + +GLOCESTER, _à Edgar_.--Va, l'ami. A ta hutte; va t'y réchauffer. + +LEAR.--Allons, entrons-y tous. + +KENT.--C'est par ici, seigneur. + +LEAR.--Avec lui: je veux rester avec mon philosophe. + +KENT.--Mon bon seigneur, calmez-le; laissez prendre cet homme avec lui. + +GLOCESTER.--Emmenez-le. + +KENT, _à Edgar_.--Allons, l'ami, viens avec nous. + +LEAR.--Venez, bon Athénien. + +GLOCESTER.--Silence! silence! chut. + +EDGAR. + + Le jeune chevalier Roland vint à la tour ténébreuse; + Il disait toujours, fi! foh! fum! + Je sens ici le sang d'un Breton. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE V + +Un appartement du château de Glocester. + +_Entrent_ CORNOUAILLES, EDMOND. + + +CORNOUAILLES.--Je serai vengé avant de quitter sa maison. + +EDMOND.--Mais, seigneur, je pourrai être blâmé d'avoir ainsi fait céder +la nature à la fidélité: je m'effraye un peu de cette pensée. + +CORNOUAILLES.--Je vois maintenant que ce n'était pas uniquement le +mauvais naturel de votre frère qui le portait à en vouloir à la vie de +son père, mais que les vices de celui-ci ont provoqué la condamnable +méchanceté de l'autre. + +EDMOND.--Que ma destinée est cruelle, qu'il faille me repentir +d'être juste!--Voici la lettre dont il m'a parlé, et qui prouve ses +intelligences avec le parti qui sert les intérêts de la France. Oh! +cieux! s'il avait été possible que cette trahison n'existât pas ou ne +fût pas découverte par moi! + +CORNOUAILLES.--Suivez-moi chez la duchesse. + +EDMOND.--Si le contenu de cette lettre est véritable, vous avez de +grandes affaires sur les bras. + +CORNOUAILLES.--Faux ou vrai, il t'a fait comte de Glocester. Découvre où +peut être ton père, afin que je n'aie qu'à le faire prendre. + +EDMOND, _à part_.--Si je le trouve assistant le roi, cette circonstance +augmentera encore les soupçons. (_Haut_.)--Je continuerai de vous être +fidèle, quoique j'aie un rude combat à soutenir entre vous et la nature. + +CORNOUAILLES.--Va, je mets toute ma confiance en toi, et mon affection +te rendra un meilleur père. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE VI + +Une chambre dans une ferme joignant au château. + +_Entrent_ GLOCESTER, LEAR, KENT, LE FOU ET EDGAR. + + +GLOCESTER.--Il fait meilleur ici qu'en plein air: sachez-m'en quelque +gré. Je vais vous fournir autant que je pourrai les moyens de rendre +ceci plus commode. Je ne vous quitte pas pour longtemps. + +KENT.--Toutes les puissances de la raison ont cédé en lui à la violence +du chagrin.--Que le ciel récompense votre bonté. + +(Glocester sort.) + +EDGAR.--Ratèrent m'appelle: il me dit que Néron joue du triangle dans le +lac de ténèbres[41]. Priez, innocents, et gardez-vous du malin esprit. + +[Note 41: Selon Rabelais, c'est du violon que Néron joue en enfer et +Trajan du triangle.] + +LE FOU.--Noncle, dis-moi, je t'en prie, un fou est-il noble ou roturier? + +LEAR.--C'est un roi, c'est un roi. + +LE FOU.--Non, c'est un roturier qui a pour fils un gentilhomme; car +c'est un fou que le roturier qui consent à voir devant lui son fils +gentilhomme. + +LEAR.--Il m'en faut faire venir mille avec des broches rougies au feu +qui siffleront contre eux. + +EDGAR.--Le malin esprit me mord dans le dos. + +LE FOU.--Il est fou celui qui se fie à la douceur d'un loup apprivoisé, +à la santé d'un cheval, à l'amitié d'un jeune homme et au serment d'une +prostituée. + +LEAR.--Cela sera; je vais les sommer de comparaître à l'instant.--(_A +Edgar_.) Viens, assieds-toi là, très-savant justicier.--(_Au fou_.) Et +toi, sage seigneur, assieds-toi là.--Eh bien! traîtresses... + +EDGAR.--Voyez comme il reste là, comme il fixe ses yeux ardents... +Désires-tu des spectateurs à ton procès, madame?... + + Viens à moi en traversant le ruisseau, Bessy. + +LE FOU. + + Elle a une fente à son bateau, + Et ne peut pas dire + Pourquoi elle n'ose venir à toi. + +EDGAR.--Le malin esprit poursuit le pauvre Tom avec la voix d'un +rossignol. Hopdance crie dans le ventre de Tom pour avoir deux harengs +blancs. Cesse de croasser, ange noir; je n'ai rien à manger pour toi. + +KENT, _à Lear_.--Eh bien! comment vous trouvez-vous, seigneur? Ne +demeurez pas ainsi dans la stupeur. Voulez-vous vous coucher et reposer +sur ces coussins? + +LEAR.--Voyons d'abord leur procès.--Qu'on amène les témoins. (_A +Edgar_.)--Toi, juge en robe, prends ta place; et toi qui es +accouplé avec lui au joug de l'équité, prends siége à ses côtés. (_A +Kent_.)--Vous êtes de la commission; asseyez-vous aussi. + +EDGAR.--Procédons avec justice. + + Dors-tu ou veilles-tu, gentille pastourelle? + Tes brebis sont dans le blé. + Un souffle seulement de ta petite bouche, + Et tes brebis sont préservées de mal. + + Pouff! le chat est gris! + +LEAR.--- Citez d'abord celle-ci; c'est Gonerille. J'affirme ici par +serment, devant cette honorable assemblée, qu'elle a chassé à coups de +pied le pauvre roi son père. + +LE FOU.--Avancez, maîtresse; votre nom est-il Gonerille? + +LEAR.--Elle ne peut pas le désavouer. + +LE FOU.--Je vous demande pardon; je vous prenais pour un escabeau. + +LEAR.--Tenez, en voici une autre dont les yeux hagards annoncent de +quelle trempe est son coeur. Arrêtez-la ici: aux armes! aux armes, fer, +flamme!--La corruption est entrée ici.--Juge inique, pourquoi l'as-tu +laissée échapper? + +EDGAR.--Dieu bénisse tes cinq sens! + +KENT.--O pitié! Seigneur, où est donc maintenant cette patience que vous +vous êtes vanté si souvent de conserver? + +EDGAR, _à part_.--Mes larmes commencent à se mettre tellement de son +parti, qu'elles vont gâter mon personnage. + +LEAR.--Les petits chiens tout comme les autres: voyez, Tray, Blanche, +Petit-Coeur; les voilà qui aboient contre moi. + +EDGAR.--Tom va leur jeter sa tête.--Allez-vous-en, roquets. + + Que ta gueule soit blanche ou noire, + Que tes dents empoisonnent quand tu mords, + Mâtin, lévrier, métis hargneux, + Chien courant ou épagneul, braque ou limier, + Mauvais petit chien à la queue coupée ou la queue en trompette, + Tom les fera tous hurler et gémir; + Car lorsque je leur jette ainsi ma tête, + Les chiens sautent par-dessus la porte et tous se sauvent. + +Don don don do. C'est çà. Allons aux veillées, aux foires, aux villes de +marché. Pauvre Tom, ta corne est à sec. + +LEAR.--Maintenant qu'on dissèque Régane.--Voyez de quoi se nourrit son +coeur. Y a-t-il dans la nature quelques éléments qui puissent former des +coeurs si durs? (_A Edgar._)--Vous, mon cher, je vous prends au nombre +de mes cent chevaliers: seulement la mode de votre habit ne me plaît +point. Vous me direz peut-être que c'est un costume persan; cependant +changez-en. + +KENT.--Maintenant, mon bon maître, couchez-vous ici, et prenez un peu de +repos. + +LEAR.--Point de bruit, point de bruit. Tirez les rideaux; ainsi, ainsi, +ainsi, nous irons souper dans la matinée; ainsi, ainsi, ainsi. + +LE FOU.--Et je me coucherai à midi. + +(Entre Glocester.) + +GLOCESTER.--Approche, ami. Où est le roi, mon maître? + +KENT.--Le voilà, seigneur; mais ne le troublez pas; sa raison est +perdue. + +GLOCESTER.--Mon bon ami, je te conjure, prends-le dans tes bras: je +viens d'entendre un complot pour le mettre à mort. Il y a ici une +litière toute prête: porte-le dedans, et conduis-le promptement vers +Douvres, ami, où tu trouveras un bon accueil et des protecteurs. Enlève +ton maître: si tu diffères seulement d'une demi-heure, lui, toi et +quiconque osera prendre sa défense, êtes assurés de périr.--Prends-le, +prends-le, et suis-moi. Je vais le conduire en peu d'instants au lieu où +j'ai tout fait préparer. + +KENT.--La nature épuisée s'est assoupie. Le sommeil aurait pu remettre +quelque baume dans tes organes blessés. Si les circonstances ne le +permettent pas, ta guérison sera difficile. (_Au fou_.) Allons, aide-moi +à porter ton maître; il ne faut pas que tu restes en arrière. + +GLOCESTER.--Allons, allons, partons. + +(Sortent Kent, Glocester et le fou, emportant le roi.) + +EDGAR.--Quand nous voyons nos supérieurs endurer les mêmes maux que +nous, à peine conservons-nous quelque amertume sur nos misères. Celui +qui souffre seul souffre surtout dans son âme, en laissant derrière lui +des êtres libres et le spectacle du bonheur. Mais l'âme surmonte bien +plus facilement la douleur, quand le malheur a des compagnons, et que +l'on souffre en société. Que mes peines me semblent maintenant légères +et supportables, quand je vois le roi incliné sous le même poids qui me +fait courber. Il a des enfants comme moi j'ai un père.--Tom, pars; +sois attentif à ces grands événements, et découvre-toi quand l'opinion +trompeuse qui te flétrit de ses injurieuses pensées, détruite à bon +droit par tes actions, rapportera son jugement et reconnaîtra ton +innocence. Arrive ce qui pourra cette nuit, si du moins le roi se +sauve!--Cachons-nous, cachons-nous. + +(Il sort.) + + +SCÈNE VII + +Un appartement du château de Glocester. + +_Entrent_ CORNOUAILLES, RÉGANE, GONERILLE, EDMOND, DES DOMESTIQUES. + + +CORNOUAILLES, _à Gonerille_.--Partez promptement; allez trouver le +duc votre époux, et montrez-lui cette lettre. L'armée française est +débarquée. Qu'on cherche ce traître de Glocester. + +(Quelques domestiques sortent.) + +RÉGANE.--Qu'on le pende à l'instant. + +GONERILLE.--Qu'on lui arrache les yeux. + +CORNOUAILLES.--Laissez-le à mon ressentiment.--Edmond, accompagnez notre +soeur; il ne convient pas que vous soyez témoin de la vengeance que nous +sommes obligés de tirer de votre perfide père. Avertissez le duc chez +qui vous allez vous rendre de hâter le plus possible ses préparatifs. +Nous, nous nous engageons à en faire autant: nous établirons entre nous +des courriers rapides et intelligents. Adieu, chère soeur; adieu, comte +de Glocester. (_Entre Oswald_.)--Eh bien! où est le roi? + +OSWALD.--Le comte de Glocester vient de le faire partir d'ici; +trente-cinq ou trente-six de ses chevaliers qui le cherchaient avec +ardeur l'ont joint à la porte, et ils sont tous partis pour Douvres avec +quelques-uns des gens du comte. Ils se vantent d'y trouver des amis bien +armés. + +CORNOUAILLES.--Préparez des chevaux pour votre maîtresse. + +GONERILLE.--Adieu, cher lord; adieu, ma soeur. + +(Gonerille et Édouard sortent.) + +CORNOUAILLES.--Adieu, Edmond.--Qu'on cherche le traître Glocester. +Garrottez-le comme un voleur, et amenez-le devant nous. (_Sortent encore +quelques domestiques_.)--Quoique nous ne puissions pas trop disposer +de sa vie sans les formes de la justice, notre pouvoir fera une grâce +à notre colère. On peut nous en blâmer, mais non pas nous en empêcher. +(_Rentrent les domestiques avec Glocester_.) Qui vient ici? Est-ce le +traître? + +RÉGANE.--C'est lui-même.--Fourbe ingrat! + +CORNOUAILLES.--Serrez-bien ses bras de liége. + +GLOCESTER.--Que veulent dire Vos Seigneuries? Mes bons amis, considérez +que vous êtes mes hôtes; ne me faites point d'indignes traitements, +amis. + +CORNOUAILLES.--Liez-le, vous dis-je. + +(Les domestiques le lient.) + +RÉGANE.--Ferme, ferme.--O l'infâme traître! + +GLOCESTER.--Impitoyable dame, je ne suis point un traître. + +CORNOUAILLES.--Attachez-le à cette chaise.--Scélérat, tu verras... + +(Régane lui arrache la barbe.) + +GLOCESTER.--Par les dieux propices, c'est me traiter bien indignement +que de m'arracher ainsi la barbe. + +RÉGANE.--L'avoir si blanche, et être un pareil traître! + +GLOCESTER.--Méchante dame, ces poils dont tu dépouilles mon menton +s'animeront pour t'accuser. Je suis votre hôte: devriez-vous ainsi +d'une main déloyale insulter à ma bienveillance hospitalière? Que +prétendez-vous? + +CORNOUAILLES.--Voyons, mon gentilhomme; quelles lettres avez-vous +dernièrement reçues de France? + +RÉGANE.--Répondez franchement, car nous savons la vérité. + +CORNOUAILLES.--Quelle intelligence avez-vous avec les traîtres qui +viennent de débarquer dans ce royaume? + +RÉGANE.--A quelles mains envoyez-vous remettre votre lunatique de roi? + +GLOCESTER.--J'ai reçu une lettre où l'on m'entretient de conjectures: +elle me vient d'une personne tout à fait neutre, et non d'aucun de vos +ennemis. + +CORNOUAILLES.--Artifice. + +RÉGANE.--Mensonge. + +CORNOUAILLES.--Où as-tu envoyé le roi? + +GLOCESTER.--A Douvres. + +RÉGANE.--Pourquoi à Douvres? N'étais-tu pas chargé, sous peine... + +CORNOUAILLES.--Pourquoi à Douvres?--Qu'il réponde d'abord à cela. + +GLOCESTER.--Je suis attaché au poteau; il me faut soutenir l'attaque. + +RÉGANE.--Pourquoi à Douvres? + +GLOCESTER.--Parce que je ne voulais pas voir tes ongles cruels arracher +ses pauvres vieux yeux, et ta soeur féroce enfoncer dans sa chair sacrée +ses défenses de sanglier. Par une tempête semblable à celle que sa tête +nue a supportée pendant cette nuit noire comme l'enfer, la mer soulevée +serait allée éteindre et entraîner les feux des étoiles; et cependant +son pauvre vieux coeur secondait encore la pluie du ciel.--Si dans +cette rude nuit les loups avaient hurlé à ta porte, tu aurais dit: «Bon +portier, tourne-leur la clef.»--Tout ce qu'il y a de cruel, excepté +vous, avait cédé.--Mais je verrai les ailes de la vengeance atteindre de +pareils enfants. + +CORNOUAILLES.--Tu ne le verras jamais.--Vous autres, tenez bien cette +chaise.--J'écraserai tes yeux sous mon pied. + +(On tient Glocester retenu sur la chaise, tandis que le duc lui arrache +un oeil et l'écrase avec son pied.) + +GLOCESTER.--Que celui qui espère parvenir à la vieillesse me donne +quelque secours!--O cruels! O dieux! + +RÉGANE.--Un côté se moquerait de l'autre: l'autre aussi. + +CORNOUAILLES.--Si tu vois la vengeance... + +UN DES DOMESTIQUES.--Arrêtez, seigneur: je vous sers depuis mon enfance; +mais je ne vous rendis jamais un plus grand service qu'en vous priant de +vous arrêter... + +RÉGANE.--Qu'est-ce que c'est, chien que vous êtes? + +LE DOMESTIQUE.--Si vous portiez barbe au menton, je la secouerais dans +cette occasion.--Que prétendez-vous? + +CORNOUAILLES.--Quoi! un vilain qui est à moi! + +(Il tire son épée et court sur lui.) + +LE DOMESTIQUE.--Eh bien! avancez donc, et subissez les hasards de la +colère. + +(Ils se battent et le duc est blessé.) + +RÉGANE, _à un autre domestique_.--Donne-moi ton épée.--Un paysan tenir +tête ainsi! + +(Elle se saisit d'une épée et le frappe par derrière.) + +LE DOMESTIQUE.--Oh! je suis mort!--Milord, il vous reste encore un oeil +pour voir quelque malheur tomber sur lui. + +(Il meurt.) + +CORNOUAILLES.--De peur qu'il n'en voie davantage encore, il faut le +prévenir. (_Il lui arrache l'autre oeil et le jette à terre_.)--A terre, +vile marmelade; où est maintenant ton éclat? + +GLOCESTER.--Plus rien que ténèbres et affliction! Où est mon fils +Edmond?--Edmond, allume en toi toutes les étincelles de la nature pour +payer cette horrible action. + +RÉGANE.--Va-t'en, traître, scélérat! Tu appelles à ton secours celui qui +te hait: c'est lui-même qui nous a dévoilé tes trahisons; il est trop +honnête homme pour avoir pitié de toi. + +GLOCESTER.--O insensé que j'étais! j'ai donc fait injure à Edgar! Dieux +cléments, pardonnez-le-moi, et le rendez heureux. + +RÉGANE.--Allez, jetez-le hors des portes, et qu'il flaire son chemin +d'ici à Douvres.--Qu'est-ce donc, seigneur? Qu'avez-vous? + +CORNOUAILLES.--Je suis blessé.--Venez avec moi, madame.--Qu'on mette +dehors ce coquin aveugle.--(_Montrant le corps du domestique_.) +Jetez-moi cet esclave sur le fumier.--Régane, mon sang coule en +abondance: cette blessure est venue mal à propos. Donnez-moi votre bras. + +(Il sort en s'appuyant sur le bras de Régane.) + +(Les domestiques délient Glocester et le conduisent dehors.) + +PREMIER DOMESTIQUE.--Si cet homme vient à bien, je ne m'embarrasse plus +de toutes les méchancetés que je pourrai faire. + +SECOND DOMESTIQUE.--Si elle vit longtemps et à la fin trouve une mort +naturelle, toutes les femmes vont devenir des monstres. + +PREMIER DOMESTIQUE.--Suivons le vieux comte, et chargeons le mendiant de +Bedlam de le conduire où il voudra: la folie de ce drôle-là se prête à +tout. + +SECOND DOMESTIQUE.--Va, toi: je vais chercher un peu de filasse et de +blanc d'oeuf pour mettre sur son visage tout ensanglanté; et puis, que +le ciel ait pitié de lui. + +(Ils sortent chacun de leur côté.) + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + + ACTE QUATRIÈME + + +SCÈNE I + +Une vaste campagne. + +EDGAR, _seul_. + + +EDGAR.--Encore vaut-il mieux être comme je suis, et me savoir méprisé, +que d'être à la fois méprisé et flatté. Quand on a vu le pire, au +degré le plus abject, le plus abandonné de la fortune, la vie est toute +d'espérance, exempte de crainte: un changement lamentable, c'est celui +qui nous fait descendre du mieux; une fois au pis, nous retournons vers +le rire. Sois donc le bienvenu, air insaisissable; je me livre à toi: +le misérable que ton souffle a jeté au plus bas ne doit plus rien à +tes coups.--Mais qui vient ici? (_Entre Glocester conduit par un +vieillard_.)--C'est mon père, bien misérablement accompagné. O monde, +monde, monde! si tes étranges vicissitudes ne nous forçaient pas de te +haïr, la vie ne voudrait pas céder au cours des ans. + +LE VIEILLARD.--O mon bon maître, je suis depuis quatre-vingts ans le +vassal de votre père et le vôtre. + +GLOCESTER.--Va, va-t'en, mon bon ami, retire-toi: tes secours ne peuvent +me faire aucun bien et pourraient te nuire. + +LE VIEILLARD.--Hélas! seigneur, vous ne pouvez pas voir votre chemin. + +GLOCESTER.--Je n'ai plus de chemin devant moi; je n'ai pas besoin +d'yeux: je suis tombé lorsque je voyais. Cela se voit souvent que notre +moyenne condition fait notre sécurité, et nos privations nous deviennent +des avantages.--O mon cher fils Edgar, toi que dévorait le courroux de +ton père abusé, si je pouvais seulement vivre assez pour te voir encore +en te touchant, je dirais que j'ai retrouvé mes yeux. + +LE VIEILLARD.--Je vois quelqu'un. Qui est là? + +EDGAR, _à part_.--O dieux! qui peut dire: _Je suis au pis_? Me voilà +plus mal que je n'ai jamais été. + +LE VIEILLARD.--C'est Tom, le pauvre fou. + +EDGAR, _à part_.--Et je puis être plus mal encore.--Le pire n'est point +arrivé tant qu'on peut dire: _Ceci est le pire._ + +LE VIEILLARD,--Où vas-tu, l'ami? + +GLOCESTER.--Est-ce un mendiant? + +LE VIEILLARD.--Fou et mendiant aussi. + +GLOCESTER.--Il lui reste donc un peu de raison; autrement il ne serait +pas en état de mendier. Pendant la tempête de la nuit dernière, j'ai vu +un de ces malheureux, et en le voyant j'ai considéré un homme comme +un ver de terre. Mon fils en cet instant m'est venu dans l'esprit, et +cependant mon esprit ne lui était guère favorable alors. J'ai appris +bien des choses depuis! Nous sommes aux dieux ce que sont les mouches +aux folâtres enfants: ils nous tuent pour s'amuser. + +EDGAR, _à part_.--Comment dois-je faire? C'est un mauvais métier que +de faire le fou près du chagrin, on irrite les autres et soi-même. +_(Haut.)_--Dieu te garde, mon maître. + +GLOCESTER.--Est-ce là ce malheureux tout nu? + +LE VIEILLARD.--Oui, seigneur. + +GLOCESTER.--Alors, je t'en prie, va-t'en. Si pour l'amour de moi tu +peux nous rejoindre à un ou deux milles d'ici, sur le chemin de Douvres, +fais-le en considération de ton ancien attachement, et apporte avec +toi quelque chose pour couvrir la nudité de cette pauvre créature que +j'engagerai à me conduire. + +LE VIEILLARD.--Hélas! seigneur, il est fou. + +GLOCESTER.--C'est le malheur du temps; les fous conduisent les aveugles. +Fais ce que je te demande, ou plutôt fais ce que tu voudras; mais +surtout va-t'en. + +LE VIEILLARD.--Je vais lui apporter le meilleur habit que je possède, +arrive ce qui pourra. + +(Il sort.) + +GLOCESTER.--Mon garçon, pauvre homme tout nu. + +EDGAR.--Pauvre Tom a froid. _(A part_.)--Je ne saurais le tromper plus +longtemps. + +GLOCESTER.--Viens près de moi, ami. + +EDGAR.--Et cependant il le faut encore.--Que le ciel guérisse tes chers +yeux; ils saignent. + +GLOCESTER.--Sais-tu le chemin de Douvres? + +EDGAR.--Grille ou barrière, grand chemin ou sentier. Le pauvre Tom a été +privé de son bon sens; cinq démons sont entrés à la fois dans le pauvre +Tom. Que l'honnête homme soit préservé du malin esprit _Obbidicut_, le +démon de la luxure; _Hobbididance_, le prince des muets; _Mahu_, le +démon du vol; _Modo_, celui du meurtre; et _Flibbertigibbet,_ celui +des contorsions et des grimaces, qui maintenant possède les femmes de +chambre et les suivantes. Sur ce, béni sois-tu, maître. + +GLOCESTER.--Tiens, prends cette bourse, toi que les fléaux du ciel ont +accablé de tous leurs traits: mon infortune va te rendre plus heureux. +Dieux, agissez toujours ainsi: que celui qui regorge de biens et se +nourrit de voluptés, qui met vos commandements sous ses pieds, et ne +voit pas parce qu'il ne sent pas, sente promptement votre puissance. +Ainsi une juste distribution détruirait l'excès, et chaque homme aurait +le nécessaire.--Connais-tu Douvres? + +EDGAR.--Oui, maître. + +GLOCESTER.--Là s'élève un rocher dont la haute tête s'avance et se +regarde avec terreur dans la mer retenue à ses pieds; conduis-moi +seulement à la pointe de sa cime, et j'ai sur moi quelque chose d'assez +précieux pour te sortir de la misère que tu endures: une fois là, je +n'aurai plus besoin de guide. + +EDGAR.--Donne-moi ton bras; le pauvre Tom va te conduire. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Devant le palais du duc d'Albanie. + +_Entrent_ GONERILLE, EDMOND, OSWALD _venant à leur rencontre_. + + +GONERILLE.--Soyez le bien arrivé, seigneur. Je m'étonne que mon +débonnaire époux ne soit pas venu au-devant de nous sur le chemin. (_A +Oswald_.)--Où est votre maître? + +OSWALD.--Il est ici, madame; mais jamais homme ne fut si changé. Je lui +ai parlé de l'armée qui vient de débarquer; il a souri à cette nouvelle. +Je lui ai dit que vous veniez; il m'a répondu: «Tant pis.» Je l'ai +informé de la trahison de Glocester et des loyaux services de son fils; +il m'a appelé sot, et m'a dit que je prenais les choses à l'envers. Ce +qui devrait lui déplaire lui devient agréable, et ce qui devrait lui +faire plaisir l'offense. + +GONERILLE, _à Edmond_.--En ce cas, vous n'irez pas plus loin. Il est +troublé par les pusillanimes terreurs de son esprit qui n'ose rien +entreprendre. Il ne voudra pas sentir les injures qui l'obligent à y +répondre.--Les voeux que nous formions sur la route pourraient bien +s'accomplir. Retournez, Edmond, vers mon frère; hâtez la réunion de +ses troupes, et mettez-vous à leur tête. Il faut que chez moi les armes +changent de mains et que je remette la quenouille entre celles de mon +mari. Ce fidèle serviteur sera notre intermédiaire. Si vous savez oser +pour votre propre avantage, vous recevrez probablement sous peu les +ordres d'une maîtresse. Portez ceci. (_Elle lui donne un gage d'amour_.) +Épargnez les paroles; baissez la tête.... Ce baiser, s'il osait parler, +élèverait ton esprit hors de lui-même. Comprends, et prospère. + +EDMOND.--Tout à vous, jusqu'au sein de la mort. + +(Il sort.) + +GONERILLE.--Cher, cher Glocester! Oh! quelle différence entre un homme +et un homme! C'est à toi qu'appartiennent les devoirs d'une femme: mon +imbécile usurpe mon lit. + +OSWALD.--Madame, voici mon seigneur. + +(Il sort.) + +(Entre Albanie.) + +GONERILLE.--Je valais jadis la peine de m'appeler[42]. + +ALBANIE.--O Gonerille, vous ne valez pas la poussière que le vent +importun chasse dans votre visage. Votre caractère m'effraye: la nature +qui méprise la source d'où elle est sortie ne peut plus être contenue +dans un cours réglé; celle qui volontairement se sépare et s'arrache +du tronc qui la nourrit de sa sève doit nécessairement se flétrir, et +servir bientôt à des usages funestes[43]. + +[Note 42: _I have been worth of the whistle_: J'ai été digne du coup +de sifflet, allusion au vieux proverbe: _C'est un pauvre chien que celui +qui n'est pas digne du coup de sifflet_.] + +[Note 43: Les plantes flétries étaient en grande réquisition pour +les opérations de sorcellerie.] + +GONERILLE.--En voilà assez: ce texte est absurde. + +ALBANIE.--La sagesse et la bonté paraissent viles à l'âme vile: la +corruption ne se complaît qu'en elle-même.--Qu'avez-vous fait, tigresses +et non pas filles, qu'avez-vous fait? Un père, un vieillard si bon, que +l'ours à la tête pendante eût léché par respect, barbares, dénaturées +que vous êtes, vous l'avez rendu fou. Comment mon bon frère, un homme, +un prince comblé de ses bienfaits, a-t-il pu vous le permettre? Ah! si +les cieux ne se hâtent pas d'envoyer sur la terre des esprits +visibles pour imposer à ces crimes odieux, les hommes vont bientôt +s'entre-dévorer comme les monstres de l'Océan. + +GONERILLE.--Homme dont le coeur contient du lait, qui as bien une joue +pour recevoir les coups, une tête pour soutenir les affronts, mais point +d'yeux pour discerner ton honneur de ta honte; qui ne sais pas qu'aux +imbéciles seulement il appartient de plaindre le misérable qui reçoit la +punition avant d'avoir commis le crime! Où sont tes tambours? La +France déploie ses enseignes dans nos champs silencieux: déjà celui qui +t'apporte la mort, le casque couvert de plumes, commence à te menacer; +et toi, vertueux imbécile, tu demeures tranquille à crier: _Hélas! +pourquoi se conduit-il ainsi?_ + +ALBANIE.--Regarde-toi, furie! La difformité des démons ne paraît pas +aussi horrible en eux que dans une femme. + +GONERILLE.--Oh! quel fou ridicule! + +ALBANIE.--Être mensonger, et qui te sers à toi-même de masque, prends +garde que tes traits ne deviennent ceux d'un monstre: si je voulais +permettre à mes mains de suivre le mouvement de mon sang, elles ne +seraient que trop disposées à briser, à déchirer ta chair et tes os; +mais, quoique tu sois un démon, la figure d'une femme te protége. + +GONERILLE.--Vraiment, vous voilà du courage maintenant! + +(Entre un messager.) + +ALBANIE.--Quelles nouvelles? + +LE MESSAGER.--O mon bon seigneur, le duc de Cornouailles est mort: il +a été tué par un de ses serviteurs au moment où il allait crever l'oeil +qui restait au comte de Glocester. + +ALBANIE.--Les yeux de Glocester! + +LE MESSAGER.--Un serviteur qu'il avait élevé, saisi de compassion, +a voulu s'opposer à ce dessein, en tirant l'épée contre son puissant +maître, qui, furieux, s'est élancé sur lui: ils l'ont percé à mort, mais +non pas avant que le duc eût reçu le coup funeste qui l'a enlevé bientôt +après. + +ALBANIE.--Ceci montre que vous êtes là-haut, justiciers qui vengez si +promptement les crimes commis par nous sur la terre! Mais ce pauvre +Glocester, a-t-il perdu son autre oeil? + +LE MESSAGER.--Tous les deux, tous les deux, mon seigneur.--Cette lettre, +madame, exige une prompte réponse; elle est de votre soeur. + +GONERILLE, _à part_.--D'un côté, ceci me plaît assez.--Mais à présent +que la voilà veuve, et mon Glocester auprès d'elle, tout l'édifice que +j'ai bâti dans mon imagination peut se renverser sur mon odieuse vie. +Sous un autre rapport, cette nouvelle n'est pas si désagréable.--Je vais +lire la lettre et y répondre. + +(Elle sort.) + +ALBANIE.--Et où était son fils, tandis qu'ils lui arrachaient les yeux? + +LE MESSAGER.--Il était venu ici avec Milady. + +ALBANIE.--Mais il n'est pas ici. + +LE MESSAGER.--Non, mon bon seigneur; je viens de le rencontrer comme il +s'en retournait. + +ALBANIE.--Sait-il cette méchanceté? + +LE MESSAGER.--Oui, mon bon seigneur: c'est lui qui a dénoncé son père, +et il n'a quitté le château que pour laisser un plus libre cours à la +punition. + +ALBANIE.--O Glocester, je vis pour te remercier de l'attachement que +tu as montré au roi, et pour venger tes yeux!--Viens, ami, viens +m'instruire de ce que tu peux savoir de plus. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +Le camp français près de Douvres. + +_Entrent_ KENT ET LE GENTILHOMME. + + +KENT.--Pourquoi le roi de France est-il reparti si promptement? En +savez-vous la raison? + +LE GENTILHOMME.--On a pensé, depuis son arrivée, à des choses qu'il +avait laissées imparfaites dans ses États et qui menaçaient la France +d'un si grand danger qu'elles demandaient impérieusement qu'il y +retournât en personne. + +KENT.--Et qui a-t-il laissé à sa place pour général? + +LE GENTILHOMME.--Le maréchal de France monsieur Le Fer. + +KENT.--La reine, en lisant les lettres que vous avez apportées, a-t-elle +donné quelque signe de chagrin? + +LE GENTILHOMME.--Oui, seigneur, elle les a prises et les a lues en ma +présence, et de temps en temps une grosse larme coulait sur sa joue +délicate. Cependant elle semblait demeurer maîtresse de sa douleur, +qu'on voyait se révolter et vouloir prendre l'empire sur elle. + +KENT.--Oh! elle a donc été émue! + +LE GENTILHOMME.--Non pas jusqu'à la violence.... La patience et la +douleur disputaient à qui la montrerait sous une forme plus touchante. +Vous avez vu le soleil et la pluie paraître à la fois: son sourire +et ses pleurs offraient l'image d'un jour plus doux encore. Le tendre +sourire, errant sur ses lèvres vermeilles, semblait ignorer quels hôtes +remplissaient ses yeux, d'où les larmes s'échappaient comme des perles +détachées de deux diamants: en un mot, la douleur serait une beauté rare +et adorée, si elle séyait aussi bien à tous les visages. + +KENT.--Ne vous a-t-elle point fait de question? + +LE GENTILHOMME.--Oui, une ou deux fois elle a soupiré le nom de _père_ +en haletant, comme si ce nom eût oppressé son coeur. Elle s'est écriée: +_Mes soeurs! ô mes soeurs! quelle honte pour des femmes! Mes soeurs! +Kent! mon père! Mes soeurs! Quoi! pendant l'orage, pendant la nuit! +qu'on ne croie plus à la pitié!_ Alors elle a secoué l'eau sainte qui +remplissait ses yeux célestes; les larmes se sont mêlées à ses cris, et +soudain elle s'est éloignée pour se livrer seule à sa douleur. + +KENT.--Ce sont les astres, ces astres placés au-dessus de nos têtes, qui +règlent nos destinées; autrement deux époux ne pourraient engendrer des +enfants si divers.--Lui avez-vous parlé depuis? + +LE GENTILHOMME.--Non. + +KENT.--Était-ce avant le départ du roi que vous l'avez vue? + +LE GENTILHOMME.--Non, c'est depuis. + +KENT.--C'est bien, monsieur.--Le pauvre malheureux Lear est dans la +ville: quelquefois, dans ses meilleurs moments, il se rappelle fort bien +quel motif nous a fait venir ici, et refuse absolument de voir sa fille. + +LE GENTILHOMME.--Pourquoi, mon bon monsieur? + +KENT.--Une honte insurmontable l'y pousse: la dureté avec laquelle il +lui a retiré sa bénédiction l'a abandonnée à la merci du sort dans une +contrée étrangère, et a transporté ses droits les plus précieux à ses +filles au coeur de chien; toutes ces pensées déchirent son âme de traits +si empoisonnés, qu'une brûlante confusion le tient éloigné de Cordélia. + +LE GENTILHOMME.--Hélas! pauvre gentilhomme! + +KENT.--Savez-vous quelques nouvelles de l'armée des ducs d'Albanie et de +Cornouailles? + +LE GENTILHOMME.--Oui, elle est en marche. + +KENT.--Allons, monsieur, je vais vous conduire à notre maître Lear, et +vous laisser avec lui pour l'accompagner. Un important motif me retient +encore pour quelque temps sous le déguisement qui me cache. Quand je me +ferai connaître, vous ne vous repentirez pas des renseignements que vous +m'avez donnés. Je vous prie, venez avec moi. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IV + +Toujours dans le camp.--Une tente. + +_Entrent_ CORDÉLIA, UN MÉDECIN, _des Soldats_. + + +CORDÉLIA.--Hélas! c'est lui-même: on vient de le rencontrer furieux +comme la mer agitée, chantant de toute sa force, couronné de fumeterre +rampante et d'herbes des champs, de bardane, de ciguë, d'ortie, de +coquelicot, d'ivraie, et de toutes les herbes inutiles croissant dans le +blé qui nous sert d'aliment. Envoyez une compagnie[44]; qu'on parcoure +chaque acre dans ces champs couverts d'épis, et qu'on l'amène devant nos +yeux. (_Un officier sort_.)--Que peut la sagesse humaine pour rétablir +en lui la raison dont il est privé? Que celui qui pourra le secourir +prenne tout ce que je possède. + +[Note 44: _A century_.] + +LE MÉDECIN.--Madame, il y a des moyens. Le sommeil est le père +nourricier de la nature; c'est de sommeil qu'il a besoin: pour le +provoquer en lui, nous avons des simples dont la vertu puissante +parviendra à fermer les yeux de la douleur. + +CORDÉLIA.--Secrets bienfaisants, vertus cachées dans le sein de la +terre, sortez-en, arrosées par mes larmes; secondez-nous, portez remède +aux souffrances de ce bon vieillard. Cherchez, cherchez, cherchez-le, de +peur que sa fureur, abandonnée à elle-même, ne brise les liens d'une vie +qui n'a plus les moyens de se diriger. + +(Entre un messager.) + +LE MESSAGER.--Des nouvelles, madame: l'armée anglaise s'avance. + +CORDÉLIA.--On le savait déjà; nos préparatifs sont faits pour la +recevoir.--O père chéri, c'est pour toi seul que je travaille: le +puissant roi de France a eu pitié de ma douleur et de mes larmes +importunes. Ce n'est point enflés par l'ambition que nous avons été +excités à prendre nos armes; c'est l'amour, le tendre amour et les +droits de notre vieux père... Puissé-je bientôt avoir de ses nouvelles +et le voir! + + +SCÈNE V + +Un appartement dans le château de Glocester. + +RÉGANE ET OSWALD. + + +RÉGANE.--Mais l'armée de mon frère, est-elle en marche? + +OSWALD.--Oui, madame. + +RÉGANE.--Y est-il en personne? + +OSWALD.--Oui, madame, à grand'peine: votre soeur est le meilleur soldat +des deux. + +RÉGANE.--Lord Edmond n'a-t-il pas vu votre maître chez lui? + +OSWALD.--Non, madame. + +RÉGANE.--Et que peut contenir la lettre que lui écrit ma soeur? + +OSWALD.--Je l'ignore, madame. + +RÉGANE.--Au fait, c'est pour des soins bien importants qu'il est parti +d'ici en diligence. Ç'a été une grande imprévoyance, après avoir arraché +les yeux à Glocester, de le laisser en vie: partout où il arrive, il +soulève tous les coeurs contre nous. Edmond est parti, je pense, pour +l'aller, par pitié, délivrer des misères de la vie plongée dans les +ténèbres: il doit aussi reconnaître les forces de l'ennemi. + +OSWALD.--Il faut que je le suive, madame, avec ma lettre. + +RÉGANE.--Nos troupes se mettent en marche demain: restez ici; les +chemins ne sont pas sûrs. + +OSWALD.--Je ne le puis, madame, ma maîtresse m'a imposé le devoir +d'exécuter cet ordre. + +RÉGANE.--Mais pourquoi écrit-elle à Edmond? Ne pouvait-elle vous +charger verbalement de ses ordres? Peut-être...--Je ne sais quoi...--Je +t'aimerai de tout mon coeur...--Laisse-moi décacheter cette lettre. + +OSWALD.--Madame, j'aimerais mieux... + +RÉGANE.--Je sais que votre maîtresse n'aime point son mari; j'en suis +sûre: la dernière fois qu'elle vint ici, elle lançait au noble Edmond +d'étranges oeillades et des regards bien significatifs. Je sais que vous +êtes dans son intime confiance. + +OSWALD.--Moi, madame? + +RÉGANE.--Oui, je sais ce que je dis; vous y êtes, je le sais: ainsi +je vous en avertis, faites bien attention à ceci.--Mon époux est +mort: Edmond et moi nous nous sommes parlé; il est beaucoup plus à ma +convenance qu'à celle de votre maîtresse. Vous pouvez comprendre le +reste. Si vous le trouvez, donnez-lui ceci, je vous prie; et quand +vous rendrez compte de tout ce que je vous dis à votre maîtresse, +conseillez-lui, s'il vous plaît, de rappeler à elle sa raison. +Maintenant adieu.--Si vous entendez par hasard parler de cet aveugle +traître, la faveur sera pour celui qui nous en défera. + +OSWALD.--Je voudrais pouvoir le rencontrer, madame, et je vous +prouverais à quel point je suis dévoué. + +RÉGANE.--Je te souhaite le bonjour. + + +SCÈNE VI + +Dans la campagne près de Douvres. + +GLOCESTER, EDGAR, _vêtus en paysans_. + + +GLOCESTER.--Quand arriverons-nous donc au sommet de cette montagne que +tu sais? + +EDGAR.--Vous commencez à la gravir à présent: voyez combien nous +fatiguons. + +GLOCESTER.--Il me semble que le terrain est uni. + +EDGAR.--Oh! l'horrible côte! Écoutez; n'entendez-vous pas la mer? + +GLOCESTER.--Non, en vérité. + +EDGAR.--Il faut donc que la douleur de vos yeux ait affaibli en vous les +autres sens. + +GLOCESTER.--Cela pourrait être. Il me semble que ta voix est changée: tu +parles aussi en meilleurs termes et d'une manière plus raisonnable que +tu ne faisais. + +EDGAR.--Vous vous trompez tout à fait; il n'y a de changé en moi que +l'habit. + +GLOCESTER.--Il me semble bien que vous parlez mieux. + +EDGAR.--Avancez, seigneur; voici l'endroit; ne bougez pas.--Oh! comme +cela fait tourner la tête! comme cela est effrayant de regarder ainsi +là-bas! La corneille et le choucas qui volent dans les airs, vers +le milieu de la montagne, paraissent à peine de la grosseur des +cigales.--Sur le penchant, à mi-côte, est suspendu un homme qui cueille +du fenouil marin. Le dangereux métier! Il me semble qu'il ne paraît +pas plus gros que sa tête.--Ces pêcheurs qui marchent sur la grève +ressemblent à des souris.--Ce grand vaisseau là-bas à l'ancre paraît +petit comme sa chaloupe, et sa chaloupe comme une bouée que la vue peut +à peine distinguer.--On ne saurait entendre de si haut le murmure +des vagues qui se brisent en écumant sur les innombrables et stériles +cailloux du rivage.--Je ne veux plus regarder de peur que le vertige me +prenne et que ma vue se trouble, je tomberais la tête la première. + +GLOCESTER.--Placez-moi à l'endroit où vous êtes. + +EDGAR.--Donnez-moi votre main: vous voilà maintenant à un pied du bord. +Pour tout ce qu'il y a sous la lune, je ne voudrais pas seulement sauter +sur place. + +GLOCESTER.--Lâche ma main. Tiens, mon ami, voilà une autre bourse; il +y a dedans un joyau qui vaut bien la peine d'être accepté par un homme +pauvre: que les fées et les dieux le fassent prospérer entre tes mains. +Éloigne-toi, dis-moi adieu; que je t'entende partir. + +EDGAR, _feignant de se retirer_.--Adieu donc, mon bon seigneur. + +GLOCESTER--De tout mon coeur. + +EDGAR.--Si je me joue ainsi de son désespoir, c'est pour l'en guérir. + +GLOCESTER.--O vous, dieux puissants, je renonce au monde, et sous votre +regard je vais sans murmure me délivrer de ma profonde affliction. Si +je pouvais la supporter plus longtemps sans me révolter contre votre +suprême et insurmontable volonté, cette mèche usée, cette portion +méprisée de mon être, irait brûlant jusqu'au bout.--Si Edgar vit encore, +ô bénissez-le.--Maintenant, ami, adieu. + +(Il saute et tombe de sa hauteur sur la plaine.) + +EDGAR.--C'est donc fini, seigneur, adieu! Et cependant je ne conçois pas +comment la volonté peut parvenir à dérober le trésor de la vie, lorsque +la vie elle-même cède et se laisse dérober. S'il avait été où il le +pensait, en ce moment toute pensée serait finie.--Êtes-vous vivant ou +mort?... Hé! monsieur!... l'ami! m'entendez-vous?... parlez.--Serait-il +possible qu'il eût passé de cette manière? Mais non, il revient à +lui.--Qui êtes-vous, monsieur? + +GLOCESTER.--Va-t'en, et laisse-moi mourir. + +EDGAR.--Si tu avais été autre chose qu'un fil de la Vierge[45], une +plume ou un souffle d'air, en te précipitant d'une hauteur de tant de +brasses, tu te serais écrasé comme un oeuf. Cependant tu respires, tu +as un corps pesant, et ton sang ne coule point! et tu parles! et tu n'es +pas blessé! Dix mâts l'un au bout de l'autre n'atteindraient pas à +cette hauteur d'où tu viens de tomber perpendiculairement. Ta vie est un +miracle; parle donc encore. + +[Note 45: _Gossamer_. Ce sont ces fils blancs que l'on voit voltiger +en automne.] + +GLOCESTER.--Mais suis-je tombé ou non? + +EDGAR.--De l'effroyable cime de cette montagne de craie.--Regarde cette +hauteur d'où l'alouette à la voix perçante ne pourrait être ni vue ni +entendue.--Regarde seulement en l'air. + +GLOCESTER.--Hélas! je n'ai plus d'yeux.--Le malheur est-il donc privé +du bienfait de pouvoir par la mort se délivrer de lui-même? Il restait +encore quelque consolation quand la misère pouvait tromper la rage d'un +tyran et se soustraire à ses orgueilleuses volontés. + +EDGAR.--Donnez-moi votre bras; allons, levez-vous.--Bon.--Comment +êtes-vous? Sentez-vous vos jambes, pouvez-vous vous tenir debout? + +GLOCESTER.--Trop bien, trop bien. + +EDGAR.--C'est la chose la plus miraculeuse!--Qu'est-ce donc que j'ai vu +s'éloigner de vous au sommet de la montagne? + +GLOCESTER.--Un pauvre malheureux mendiant. + +EDGAR.--Ici, d'en bas où j'étais ses yeux m'ont paru comme deux pleines +lunes, il avait un millier de nez, des cornes contournées, et ondulait +comme la mer en furie: c'était quelque esprit.--Ainsi, heureux +vieillard, tu dois penser que les dieux très-grands, qui font leur +gloire de ce qui est impossible aux hommes, ont voulu te sauver. + +GLOCESTER.--Je me rappelle maintenant. Désormais je supporterai +l'affliction jusqu'à ce qu'elle crie d'elle-même: Assez, assez, +meurs.--Celui dont tu me parles, je l'ai pris pour un homme; il ne +cessait de répéter: L'esprit, l'esprit! C'est lui qui m'avait conduit à +cet endroit. + +EDGAR.--Cherche la liberté d'esprit et la patience. (_Entre Lear, +bizarrement paré de fleurs_.)--Qui vient ici? Une tête en bon état +n'arrangerait jamais ainsi celui qui la porte. + +LEAR.--Non, ils ne peuvent me rien faire pour avoir battu monnaie: je +suis le roi en personne. + +EDGAR.--O spectacle qui me perce le coeur! + +LEAR.--En cela la nature est supérieure à l'art.--Venez, voilà l'argent +de votre engagement. Ce drôle tient son arc comme un épouvantail à +corbeaux.--Lancez-moi là une flèche d'une aune.... Regardez, regardez, +une souris! paix, paix; ce morceau de fromage grillé fera l'affaire.... +Voilà mon gantelet; j'en veux faire l'essai sur un géant.--Apportez +les haches d'armes.... Il vole bien l'oiseau. Dans le but! dans le +but!--Holà! le mot d'ordre. + +EDGAR.--Marjolaine. + +LEAR.--Passe. + +GLOCESTER.--Je connais cette voix. + +LEAR.--Ah! Gonerille!--Avec une barbe blanche!--Ils me flattaient comme +un chien; ils me disaient que j'avais des poils blancs dans ma barbe, +avant seulement que les noirs eussent poussé.... Répondre ainsi oui et +non à tout ce que je disais!--Oui, et non aussi, cela n'était pas d'une +bonne théologie.... Quand un jour la pluie est venue me tremper, et le +vent faire claquer mes dents; quand le tonnerre n'a pas voulu se taire +à mon ordre, c'est alors que je les ai connus, que j'ai senti ce qu'ils +étaient. Allez, allez, ce ne sont pas des hommes de parole. Ils me +disaient que j'étais tout ce que je voulais être: c'est un mensonge.... +je ne suis pas à l'épreuve de la fièvre. + +GLOCESTER.--L'accent de cette voix m'est bien connu. N'est-ce pas le +roi? + +LEAR.--Oui, des pieds à la tête un roi.--Quand je prends un air sévère, +vois comme mes sujets tremblent.--Je fais grâce à cet homme de la +vie.--Quel était son crime? l'adultère? Tu ne mourras point. Mourir +pour un adultère? Non, non; le roitelet et la petite mouche dorée vont +libertinant sous mes yeux. Encouragez les accouplements. Le fils bâtard +de Glocester a été plus tendre pour son père que ne l'ont été pour moi +mes filles, engendrées entre les draps d'un lit légitime. A la besogne, +luxure, pêle-mêle; j'ai besoin de soldats.--Voyez cette dame au sourire +ingénu, dont la physionomie vous ferait supposer qu'elle cache la neige +sous sa robe, qui raffine sur la vertu, et hoche la tête au seul nom de +plaisir: le chat sauvage et l'étalon enfermé dans l'écurie n'y courent +pas avec un appétit plus désordonné. A partir de la taille ce sont des +centaures, quoique tout le haut soit d'une femme; les dieux ne possèdent +que jusqu'à la ceinture, tout ce qui est au-dessous appartient +aux démons; là est l'enfer, l'abime sulfureux, brûlant, bouillant; +infection, corruption!... Fi! fi! fi! pouah! pouah!--Honnête +apothicaire, donne-moi une once de musc pour purifier mon imagination. +Voilà de l'argent pour toi. + +GLOCESTER.--Oh! laissez-moi baiser cette main. + +LEAR.--Que je l'essuie d'abord, elle sent la mortalité. + +GLOCESTER.--O ruines de l'oeuvre de la nature! Ce grand univers aussi +finira par se réduire au néant.--Me reconnais-tu? + +LEAR.--Je me rappelle assez bien tes yeux. Je crois que tu me regardes +de travers. Fais du pis que tu pourras, aveugle Cupidon; non, je +n'aimerai plus.--Lis ce cartel; remarques-en seulement les caractères. + +GLOCESTER.--Quand toutes les lettres seraient autant de soleils, je n'en +pourrais pas voir une seule. + +EDGAR.--Je n'avais pu y croire sur le récit d'autrui; cela est bien +vrai, et cela me brise le coeur. + +LEAR.--Lis donc. + +GLOCESTER.--Comment, avec l'orbite de l'oeil? + +LEAR.--Oh! oh! est-ce bien vous qui êtes ici avec moi? et point d'yeux à +votre tête, point d'argent dans votre bourse?--Vos yeux sont dans un cas +très-grave, et l'état de votre bourse est léger[46]; et cependant vous +voyez comme va le monde. + +[Note 46: _Your eyes are in a heavy case, your purse in a light._ +Il y a ici un triple jeu de mots sur _case_ (cas, boîte, case) et sur +_light_ (léger, lumière). Cela était impossible à rendre.] + +GLOCESTER.--Je le vois parce que je le sens. + +LEAR.--Quoi! es-tu fou? Un homme n'a pas besoin de ses yeux pour +voir comment va le monde: regarde avec tes oreilles. Vois ce juge qui +gourmande si sévèrement ce simple voleur. Un mot à l'oreille: change-les +de place, et dis à pair ou non: «Qui est le juge? qui est le voleur?» +As-tu vu le chien d'un fermier aboyer après un mendiant? + +GLOCESTER.--Oui, seigneur. + +LEAR.--Et la pauvre créature fuir devant le mâtin? Eh bien! tu as vu +l'image parlante de l'autorité: on obéit à un chien quand il est en +fonction. Coquin de sergent, retiens ta main sanguinaire. Pourquoi +frappes-tu à coups de fouet cette fille de joie? Dépouille donc tes +propres épaules, car tu brûles de commettre avec elle le péché pour +lequel tu la châties. L'usurier fait pendre l'escroc. Les petits vices +paraissent à travers les haillons de la misère; mais la robe, la simarre +fourrée cachent tout. Couvre le péché d'une armure d'or, et la lance +vigoureuse de la justice viendra s'y briser sans l'entamer: mais qu'il +n'ait pour se défendre que des haillons, un pygmée va le percer d'une +paille.--Personne ne fait de mal, personne, je dis personne: je les +soutiendrai. Ami, tiens cela de moi, qui ai le pouvoir de fermer +la bouche de l'accusateur.--Prends des lunettes, et, comme un malin +politique, fais semblant de voir ce que tu ne vois pas.--Allons, allons, +vite, vite, ôtez-moi mes bottes. Ferme, ferme; bon. + +EDGAR.--Mélange de bon sens et d'extravagance! De la raison au milieu de +la folie! + +LEAR.--Si tu veux pleurer mes malheurs, prends mes yeux. Je te connais +bien; tu te nommes Glocester. Il faut que tu prennes patience. Nous +sommes venus dans ce monde en pleurant; tu le sais bien, la première +fois que nous aspirons l'air, nous crions, nous pleurons. Je vais te +prêcher, écoute-moi bien. + +GLOCESTER.--Hélas! hélas! + +LEAR.--Lorsque nous naissons, nous pleurons d'être arrivés sur ce +grand théâtre de fous.--Voilà un bon chapeau. Ce serait un stratagème +ingénieux que de ferrer un _escadron_ de cavalerie avec du feutre. J'en +ferai l'essai; et quand j'aurai ainsi surpris ces gendres, alors tue, +tue, tue, tue, tue, tue! + +(Entre un gentilhomme avec des valets.) + +LE GENTILHOMME.--Oh! le voilà! Mettez la main sur lui.--Seigneur, votre +chère fille.... + +LEAR.--Quoi, point de secours? Comment! moi prisonnier? je suis donc né +pour être toujours le jouet de la fortune!--Traitez-moi bien, je vous +payerai une rançon. Qu'on me donne des chirurgiens; j'ai la cervelle +blessée. + +LE GENTILHOMME.--Vous aurez tout ce qu'il vous plaira. + +LEAR.--Quoi! personne qui me seconde? On me laisse à moi seul? Eh quoi! +cela rendrait un homme, un homme de sel, capable de faire de ses yeux +des arrosoirs, et d'en abattre la poussière d'automne. + +LE GENTILHOMME.--Mon bon seigneur... + +LEAR.--Je mourrai bravement comme un époux à la noce. Allons!--Je serai +jovial; venez, venez: je suis un roi, savez-vous cela, mes maîtres? + +GLOCESTER.--Vous êtes une personne royale, et nous sommes tous à vos +ordres. + +LEAR.--Alors il y a encore quelque chose à faire. Mais si vous +l'attrapez, ce ne sera qu'à la course. Zest, zest. + +(Il sort en courant.--Les valets le poursuivent.) + +LE GENTILHOMME.--Spectacle digne de compassion dans le plus pauvre des +misérables; au delà de toute expression dans un roi.--Tu as une fille +qui sauve la nature de la malédiction générale que les deux autres ont +attirée sur elle. + +EDGAR.--Salut, mon bon monsieur. + +LE GENTILHOMME.--Hâtez-vous; que voulez-vous? + +EDGAR.--Avez-vous entendu dire, seigneur, qu'une bataille se prépare? + +LE GENTILHOMME.--Certainement, c'est public: il ne faut qu'avoir des +oreilles pour en être informé. + +EDGAR.--Mais faites-moi le plaisir de me dire si l'autre armée est bien +éloignée. + +LE GENTILHOMME.--Non, elle s'avance en diligence; on s'attend à chaque +instant à voir paraître le corps d'armée. + +EDGAR.--Je vous remercie, monsieur; c'est tout. + +LE GENTILHOMME.--Bien que des raisons particulières arrêtent ici la +reine, son armée est en mouvement. + +EDGAR.--Je vous remercie, monsieur. + +(Le gentilhomme sort.) + +GLOCESTER.--Vous, ô dieux toujours cléments, retirez-moi la vie, et ne +permettez pas que mon mauvais génie vienne encore me tenter de mourir +avant que ce soit votre bon plaisir. + +EDGAR.--Vous priez bien, mon père! + +GLOCESTER.--Mais vous, mon bon monsieur, qui êtes-vous? + +EDGAR.--Le plus pauvre des hommes, dompté par les coups de la fortune, +et que l'apprentissage des chagrins qu'il a connus et ressentis a rendu +susceptible d'une douce pitié. Donnez-moi votre main; je vous conduirai +vers quelque asile. + +GLOCESTER.--Je te remercie du fond du coeur: puissent la bonté et la +bénédiction du ciel te le rendre. + +(Entre Oswald.) + +OSWALD.--Ah! voici une heureuse capture! Il a été mis à prix.--La chair +et les os de ta tête aveugle ont été fabriqués, je crois, pour faire ma +fortune.--Vieux, malheureux traître, recueille-toi bien vite; l'épée qui +doit te détruire est levée. + +GLOCESTER.--Que ta main secourable lui prête pour cela la force +nécessaire. + +(Edgar se met entre eux deux.) + +OSWALD.--Pourquoi, rustre audacieux, oses-tu soutenir un traître mis à +prix? Ote-toi de là, de peur que la contagion de sa destinée ne s'empare +également de toi. Quitte son bras. + +EDGAR, _en langage gallois_.--Che n'le quitterai pas, monchieur, sans en +savouer des meilleures résons. + +OSWALD.--Quitte-le, misérable, ou tu es mort. + +EDGAR.--Mon pon chentilhomme, âllez vout' chémin, et laissez pâsser le +pouv' monde. Si ch' âvais été pour céder côm' ça ma vie à ces ceux-là +qui font tu pruit, a s'rait téjà moins lonque qu'a ne l'a été de quince +chours. Allons, n'approuche pas de ce vieux hômme: ein peu loin, che +vous avertis, ou nous verrons ce qui y a de pu dur de vout' caboche ou +t' mon gourdin. Che vous parle tout bonnement, oui. + +OSWALD.--Retire-toi, ordure. + +EDGAR.--Che vous câsserai vos dents, monchieur; avancez.--Ch' +m'embarrasse bien de vos pottes. + +(Ils se battent. Edgar abat Oswald d'un coup de bâton.) + +OSWALD.--Esclave, tu m'as tué. Prends ma bourse, vilain: si tu veux +prospérer en ce monde, enterre mon corps, et remets la lettre que tu +trouveras sur moi à Edmond, comte de Glocester: cherche-le dans l'armée +anglaise.--O mort malencontreuse! + +(Il meurt.) + +EDGAR.--Oh! je te connais bien, officieux vilain, aussi dévoué aux vices +de ta maîtresse que le pouvait désirer sa méchanceté. + +GLOCESTER.--Quoi! est-il mort? + +EDGAR.--Asseyez-vous, vieux père, reposez-vous.--Cherchons dans ses +poches: ces lettres dont il parle peuvent m'être très-utiles.... Il est +mort: je suis seulement fâché qu'il n'ait pas eu un autre bourreau que +moi.--Voyons.... Permets, cire complaisante, et vous, bonnes manières, +ne nous blâmez pas: pour savoir le secret de nos ennemis, nous leur +ouvririons bien le coeur; ouvrir leurs papiers est plus légitime. + +(Il lit la lettre.) + +«Rappelez-vous nos serments mutuels; vous avez mille occasions de vous +en défaire. Si la volonté ne vous manque pas, le temps et le lieu vous +offriront des occasions dont vous saurez profiter. Il n'y a rien de fait +s'il revient vainqueur: alors je serai sa captive, et son lit sera +ma prison. Délivrez-moi du dégoût que j'y éprouve[47], et, pour votre +salaire, prenez-y place. Votre épouse (voudrais-je dire) et affectionnée +servante. + +«GONERILLE.» + +[Note 47: _From the loathed warmth_.] + +Oh! combien insensible est l'espace qui sépare les diverses volontés +d'une femme!--Un complot contre les jours de son vertueux époux, et mon +frère pris en échange!... Là, je vais te cacher dans le sable, message +impie de deux impudiques assassins.--Quand il en sera temps, ce fâcheux +papier frappera les yeux du duc dont on machine la perte. Il est heureux +pour lui que je puisse lui apprendre à la fois et ta mort et l'affaire +dont tu étais chargé. + +(Edgar sort traînant dehors le corps d'Oswald.) + +GLOCESTER.--Le roi est fou. Oh! combien est donc tenace mon odieuse +raison, puisque je résiste et que j'ai le sentiment bien net de mes +énormes chagrins! Il vaudrait bien mieux avoir perdu l'esprit: mes +pensées alors seraient séparées de mes peines; et les erreurs de +l'imagination ôtent aux douleurs la connaissance d'elles-mêmes. + +(Rentre Edgar.) + +EDGAR.--Donnez-moi votre main: il me semble entendre au loin le bruit +des tambours.--Venez, vieux père, je vais vous confier à un ami. + + +SCÈNE VII + +Une tente dans le camp des Français.--Lear est endormi sur un lit; près +de lui sont un médecin, le gentilhomme et plusieurs autres personnes. + +_Entrent_ CORDÉLIA ET KENT. + + +CORDÉLIA.--O toi, bon Kent, comment ma vie et mes efforts pourront-ils +suffire à m'acquitter de tes bienfaits? Ma vie sera trop courte, et tous +mes moyens sont faibles pour y atteindre. + +KENT.--Voir mes soins reconnus, madame, c'est en être trop payé. Tous +mes récits sont d'accord avec la simple vérité: je n'ai rien ajouté, +rien retranché; je vous ai dit les choses comme elles sont. + +CORDÉLIA.--Prenez de meilleurs vêtements; ces habits me rappellent trop +des heures cruelles. Je t'en prie, quitte-les. + +KENT.--Excusez-moi, ma chère dame: être reconnu m'arrêterait dans +les projets que j'ai formés.--Accordez-moi cette grâce de ne me point +reconnaître jusqu'à ce que le temps et moi nous le trouvions bon. + +CORDÉLIA.--Qu'il en soit donc ainsi, mon bon seigneur. (_Au médecin_.) +Comment va le roi? + +LE MÉDECIN.--Madame, il dort toujours. + +CORDÉLIA.--Dieux bienfaisants, réparez cette grande plaie que lui ont +faite les injures qu'il a souffertes; rétablissez les idées dérangées et +discordantes de ce père métamorphosé par ses enfants. + +LE MÉDECIN.--Votre Majesté permet-elle qu'on éveille le roi? Il y a +longtemps qu'il repose. + +CORDÉLIA.--Suivez ce que vous prescrit votre science, et faites ce que +vous croyez à propos de faire.--Est-il habillé? + +LE GENTILHOMME.--Oui, madame; à la faveur d'un sommeil profond, nous +l'avons changé de vêtements. + +LE MÉDECIN.--Ma bonne dame, soyez auprès de lui quand nous +l'éveillerons: je ne doute pas qu'il ne soit calme. + +CORDÉLIA.--Très-bien! + +LE MÉDECIN.--Veuillez bien vous approcher.--Plus fort la musique. + +CORDÉLIA.--O mon cher père! Guérison, suspends tes remèdes à mes lèvres, +et que ce baiser répare le mal violent que mes deux soeurs ont fait +tomber sur ta tête vénérable! + +KENT.--Bonne et chère princesse! + +CORDÉLIA.--Quand vous n'auriez pas été leur père, ces mèches blanches +réclamaient leur pitié. Était-ce là un visage qui dût être exposé à +la fureur des vents, supporter les profonds roulements du tonnerre +aux coups redoutables, et les traits perçants et terribles des rapides +éclairs qui se croisaient dans tous les sens? Te fallait-il affronter la +nuit, pauvre aventurier[48], couvert d'une si légère armure?--Le chien +de mon ennemi, m'eût-il mordue, aurait passé cette nuit-là auprès de mon +feu; et toi, mon pauvre père, tu devais être forcé à chercher un abri +parmi les pourceaux, les misérables abandonnés du ciel, sur la paille +brisée et fangeuse!--Hélas! hélas! c'est un miracle que tout n'ait pas +fini à la fois, ta raison et ta vie.--Il s'éveille; parlez-lui. + +[Note 48: _Poor perdu_ (enfant perdu); on sait que l'on donnait ce +nom à des soldats plus aventureux ou plus exposés que les autres.] + +LE MÉDECIN.--Parlez, madame, cela vaut mieux. + +CORDÉLIA.--Comment se trouve mon royal seigneur? comment se porte Votre +Majesté? + +LEAR.--Vous me faites bien du tort de me tirer du tombeau.... Toi, tu +es une âme bienheureuse; mais je suis attaché sur une roue de feu, mes +larmes brûlent comme du plomb fondu. + +CORDÉLIA.--Me reconnaissez-vous, seigneur? + +LEAR.--Vous êtes un esprit, je le sais: quand êtes-vous morte? + +CORDÉLIA.--Toujours, toujours aussi égaré. + +LE MÉDECIN.--Il est à peine éveillé; laissons-le un instant tranquille. + +LEAR.--Où ai-je été? où suis-je?... Est-ce la belle lumière du jour?--Je +suis cruellement maltraité: je mourrais vraiment de pitié de voir un +autre souffrir ainsi.--Je ne sais que dire.... Je ne jurerais pas que +ce soient là mes mains.--Voyons, je sens cette épingle me piquer.--Je +voudrais bien être certain de mon état. + +CORDÉLIA.--Oh! regardez-moi, seigneur: étendez sur moi vos mains pour me +bénir.--Non, seigneur, il ne faut pas vous mettre à genoux. + +LEAR.--Je vous en prie, ne vous moquez pas de moi. Je suis un pauvre bon +radoteur de vieillard; j'ai plus de quatre-vingts ans, et, pour parler +sincèrement, je crains de n'être pas tout à fait dans mon bon +sens.... Il me semble que je devrais vous connaître, et connaître cet +homme.--Cependant je doute; car je ne sais pas du tout ce que c'est que +ce lieu-ci, et j'ai beau faire, je ne me rappelle pas ces vêtements; je +ne sais pas non plus où j'ai logé la nuit dernière.... Ne vous moquez +pas de moi; car, aussi vrai que je suis un homme, je crois que cette +dame est ma fille Cordélia. + +CORDÉLIA.--C'est moi! c'est moi! + +LEAR.--Vos larmes mouillent-elles? Oui, en vérité.--Je vous en prie, ne +pleurez pas. Si vous avez du poison pour moi, je le prendrai. Je sais +bien que vous ne m'aimez pas; car vos soeurs, autant que je me le +rappelle, m'ont fait du mal. Vous avez des raisons de ne pas m'aimer; +elles n'en avaient pas. + +CORDÉLIA.--Pas une raison, pas une seule. + +LEAR.--Suis-je en France? + +KENT.--Vous êtes dans votre royaume, seigneur. + +LEAR.--Ne me trompez point. + +LE MÉDECIN.--Consolez-vous, ma bonne dame; les accès de fureur, vous le +voyez, sont passés; cependant il y aurait encore du danger à le ramener +sur les temps dont il a perdu la mémoire. Engagez-le à rentrer; ne +l'agitons plus jusqu'à ce que ses organes soient raffermis. + +CORDÉLIA.--Plairait-il à Votre Altesse de marcher? + +LEAR.--Il faut que vous me souteniez.--Je vous prie, maintenant oubliez +et pardonnez; je suis vieux, et ma raison est affaiblie. + +(Sortent Lear, Cordélia, le médecin et la suite.) + +LE GENTILHOMME.--Est-il vrai, monsieur, que le duc de Cornouailles ait +été tué de cette manière? + +KENT.--Très-vrai, monsieur. + +LE GENTILHOMME.--Et qui commande ses gens? + +KENT.--On dit que c'est le fils bâtard de Glocester. + +LE GENTILHOMME.--On assure qu'Edgar, le fils que le comte a chassé, est +en Germanie avec le comte de Kent. + +KENT.--Les ouï-dire sont variables. Il est temps de regarder autour de +soi: les armées du royaume approchent à grands pas. + +LE GENTILHOMME.--Il y a lieu de croire que l'affaire qui va se décider +sera sanglante. Adieu, monsieur. + +(Il sort.) + +KENT.--Mon entreprise et mes travaux vont avoir leur fin, bonne ou +mauvaise selon l'issue de cette bataille. + +(Il sort.) + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + + ACTE CINQUIÈME + + +SCÈNE I + +Le camp des Anglais, près de Douvres. + +_Entrent, avec tambours et enseignes_, EDMOND, RÉGANE, DES OFFICIERS, +_des soldats et autres_. + + +EDMOND, _à un officier_.--Sachez si le duc persiste dans son dernier +projet, ou si quelque nouvelle idée l'a fait changer de plan. Il est +plein d'irrésolutions et sans cesse en contradictions avec lui-même. +Allez, et nous rapportez sa résolution décisive. + +RÉGANE.--Le mari de notre soeur a certainement tourné tout à fait. + +EDMOND.--Il n'y a pas à en douter, madame. + +RÉGANE.--Maintenant, mon doux seigneur, vous savez tout le bien que +je vous veux: dites-moi, mais franchement, mais bien en vérité, +n'aimez-vous point ma soeur? + +EDMOND.--D'une affection respectueuse. + +RÉGANE.--Mais n'avez-vous point trouvé la route des lieux défendus à +tout autre qu'à mon frère[49]? + +[Note 49: _My brother's way to the forefended place_.] + +EDMOND.--Cette pensée vous abuse. + +RÉGANE.--J'ai peur que vous n'ayez été uni bien étroitement avec elle, +et autant que cela puisse être. + +EDMOND.--Non, sur mon honneur, madame. + +RÉGANE.--Je ne pourrai plus la souffrir.--Mon cher lord, point de +familiarités avec elle. + +EDMOND.--Soyez tranquille.--Mais la voici avec le duc son époux. + +(Entrent Albanie, Gonerille, soldats.) + +GONERILLE, _à part_.--J'aimerais mieux perdre la bataille que de +supporter que ma soeur nous désunît, lui et moi. + +ALBANIE.--Ma très-chère soeur, soyez la bien rencontrée.--Monsieur, je +viens d'apprendre que le roi est allé rejoindre sa fille avec plusieurs +personnes que la rigueur de notre gouvernement force d'appeler au +secours.--Je n'ai jamais encore été brave, lorsque je n'ai pu l'être en +conscience. Cette guerre nous regarde parce que le roi de France envahit +nos États, et non parce qu'il soutient le roi et les autres personnes +armées contre nous, je le crains, par de bien justes et de bien +puissants motifs. + +EDMOND.--C'est parler noblement, seigneur. + +RÉGANE.--Et à quoi bon ce raisonnement? + +GONERILLE.--Réunissons-nous contre l'ennemi: ce n'est pas le moment de +s'occuper de ces querelles domestiques et personnelles. + +ALBANIE.--Allons arrêter avec les plus anciens guerriers les mesures que +nous devons prendre. + +EDMOND.--Je vais vous rejoindre dans l'instant à votre tente. + +RÉGANE.--Ma soeur, vous venez avec nous? + +GONERILLE.--Non. + +RÉGANE.--Cela vaut mieux: je vous en prie, venez avec nous. + +GONERILLE, _à part_.--Oh! oh! je devine l'énigme...--Je viens. + +(Au moment où ils sont prêts à sortir, entre Edgar déguisé.) + +EDGAR.--Si jamais Votre Seigneurie s'est entretenue avec un homme aussi +pauvre que moi, écoutez seulement un mot. + +ALBANIE.--Je vous rejoins.--Parle. + +(Sortent Edmond, Régane, Gonerille, les officiers, les soldats et la +suite.) + +EDGAR.--Avant de livrer la bataille, ouvrez cette lettre. Si vous +remportez la victoire, faites appeler à son de trompe celui qui vous l'a +remise. Quelque misérable que je paraisse, je puis produire un champion +qui soutiendra ce qu'elle contient; si l'événement tourne contre vous, +votre affaire est faite dans ce monde, et tout complot cesse.--Que la +fortune vous soit amie! + +ALBANIE.--Attends que j'aie lu cette lettre. + +EDGAR.--On me l'a défendu. Quand il en sera temps, que le héraut +m'appelle, et je reparaîtrai. + +ALBANIE.--Soit, adieu, je lirai ce papier. + +(Edgar sort.) + +(Rentre Edmond.) + +EDMOND.--L'ennemi est en vue; préparez vos forces. Voici un aperçu pris +avec soin du nombre et des moyens de nos ennemis: mais on vous demande +de vous hâter. + +ALBANIE.--Nous serons prêts à temps. + +(Il sort.) + +EDMOND.--J'ai juré à ces deux soeurs que je les aimais: elles sont en +méfiance l'une avec l'autre, comme l'est de la vipère celui qu'elle a +mordu. Laquelle des deux prendrai-je? Toutes les deux? l'une des deux? +Ni l'une ni l'autre?--Tant qu'elles seront toutes les deux en vie, je +ne puis posséder ni l'une ni l'autre.--Prendre la veuve, c'est rendre +furieuse sa soeur Gonerille; et le mari de celle-ci vivant, j'aurai +de la peine à me maintenir. Commençons toujours par nous servir de son +appui dans le combat; et, après, que celle qui a tant d'envie de se +débarrasser de lui trouve les moyens de l'expédier promptement.--Quant à +ses projets de clémence pour Lear et Cordélia, la bataille finie.... et +eux entre nos mains, ils ne verront pas son pardon: mon rôle à moi est +de me tenir sur la défensive, et non de discuter. + +(Il sort.) + + +SCÈNE II + +Un espace entre les deux camps. + +(Bruits de combat.--Lear et Cordélia et leurs troupes entrent et sortent +avec enseignes et tambours.) + +_Entrent_ EDGAR ET GLOCESTER. + + +EDGAR.--Vieux père, prenez ici l'hospitalité que vous offre l'ombrage +de cet arbre; priez le ciel que la bonne cause l'emporte. Si jamais je +reviens encore vers vous, je vous apporterai des nouvelles consolantes. + +(Il sort.) + +GLOCESTER.--La grâce du ciel vous accompagne, ami! + +(Bruits de combat, puis une retraite.) + +(Rentre Edgar.) + +EDGAR.--Fuis, vieillard; donne-moi ta main: fuyons, le roi Lear a +perdu la bataille; lui et sa fille sont prisonniers: donne-moi la main, +marchons. + +GLOCESTER.--Non, pas plus loin, mon cher: un homme peut pourrir même +ici. + +EDGAR.--Quoi! encore de mauvaises pensées! Il faut que les hommes +subissent en ce monde l'ordre du départ comme celui de l'arrivée. Il ne +s'agit que d'être prêt; venez. + +GLOCESTER.--Vous avez raison. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +Le camp anglais, près de Douvres. + +_Entrent_ EDMOND _triomphant, avec des enseignes et des tambours;_ LEAR +ET CORDÉLIA _prisonniers_, DES OFFICIERS, _des Soldats, etc_. + + +EDMOND, _à des officiers_.--Que quelques officiers se chargent de les +emmener: bonne garde jusqu'au moment où ceux à qui il appartient de +disposer de leur sort auront fait connaître leurs volontés. + +CORDÉLIA.--Nous ne sommes pas les premiers qui, avec la meilleure +intention, ont eu le plus mauvais sort. Je suis abattue pour toi, +roi opprimé: il me serait autrement bien aisé de rendre à la fortune +infidèle mépris pour mépris.--Ne verrons-nous point ces filles, ces +soeurs? + +LEAR.--Non, non, non, non, viens: allons à la prison; seuls ensemble, +nous deux, nous y chanterons comme des oiseaux en cage. Quand tu me +demanderas ma bénédiction, je me mettrai à genoux et je te demanderai +pardon: nous vivrons ainsi en priant, en chantant; nous conterons de +vieilles histoires, nous rirons des papillons dorés, et aussi d'entendre +de pauvres diables s'entretenir des nouvelles de la cour; nous en +causerons avec eux; nous dirons celui qui gagne, celui qui perd; qui +entre, qui sort; nous expliquerons le secret des choses comme si nous +étions les espions des dieux; et, de dedans les murs d'une prison, +nous verrons passer les ligues et les partis des grands personnages qui +fluent et refluent au gré de la lune. + +EDMOND.--Emmenez-les. + +LEAR.--Sur de tels sacrifices, ma Cordélia, les dieux eux-mêmes viennent +jeter l'encens. T'ai-je donc retrouvée? Celui qui voudra nous séparer, +il faudra qu'il apporte une des torches du ciel, et nous chasse d'ici +par le feu comme des renards. Essuie tes yeux; la peste[50] les dévorera +tous, chair et peau, avant qu'ils nous fassent verser une larme; nous +les verrons auparavant mourir de faim: viens. + +[Note 50: _The goujeers_, maladie honteuse suivant les uns, la peste +suivant d'autres.] + +(Lear et Cordélia sortent, accompagnés de gardes.) + +EDMOND.--Ici, capitaine, un mot. Prends ce papier. (_Il lui donne un +papier_.) Suis-les à la prison. Je t'ai avancé d'un grade: si tu obéis +aux instructions contenues là-dedans, tu t'ouvres le chemin à une +brillante fortune. Sache bien que les hommes sont ce que les fait la +circonstance: un coeur tendre ne va pas avec une épée; cette grande +mission ne souffre pas de discussion. Ou dis que tu le feras, ou cherche +d'autres moyens de fortune. + +L'OFFICIER.--Je le ferai, seigneur. + +EDMOND.--A l'oeuvre alors, et tiens-toi pour heureux du moment que tu +l'auras accomplie. Mais fais-y bien attention: c'est dans l'instant +même, et il faut exécuter la chose comme je l'ai écrit. + +L'OFFICIER.--Je ne peux pas traîner une charrette, ni manger l'avoine; +si c'est l'ouvrage d'un homme, je le ferai. + +(Il sort.) + +Fanfares.--Entrent Albanie, Gonerille, Régane, officiers, suite. + +ALBANIE.--Seigneur, vous avez montré aujourd'hui votre courage, et +la fortune vous a bien servi. Vous tenez captifs ceux qui nous ont +combattus dans cette journée: nous vous requérons de nous les remettre, +pour disposer d'eux selon qu'en ordonneront à la fois notre sûreté et la +justice qui leur est due. + +EDMOND.--Seigneur, j'ai cru à propos d'envoyer ce vieux et misérable roi +dans un endroit sûr où je le fais garder. Son âge, et plus encore son +titre, ont un charme pour attirer vers lui le coeur des peuples, et pour +tourner les lances que nous avons levées pour notre service contre les +yeux de ceux qui les commandent. J'ai envoyé la reine avec lui pour les +mêmes raisons: ils seront prêts à comparaître demain ou plus tard aux +lieux où vous tiendrez votre cour de justice. En ce moment nous sommes +couverts de sueur et de sang; l'ami a perdu son ami; et les guerres les +plus justes sont, dans la chaleur du moment, maudites par ceux qui en +ressentent les maux.... La décision du sort de Cordélia et de son père +demande un lieu plus convenable. + +ALBANIE.--Avec votre permission, monsieur, je vous regarde ici comme un +soldat à mes ordres, et non pas comme un frère. + +RÉGANE.--C'est précisément le titre dont il nous plaît de le gratifier: +il me semble qu'avant de vous avancer si loin vous auriez pu vous +informer de notre bon plaisir. Il a conduit nos troupes, il a été revêtu +de mon autorité, il a représenté ma personne, ce qui lui permet bien de +prétendre à l'égalité et de s'appeler votre frère. + +GONERILLE.--Ne vous échauffez pas tant. C'est par ses talents qu'il +s'est élevé, beaucoup plus que par vos faveurs. + +RÉGANE.--Investi par moi de mes droits, il va de pair avec les +meilleurs. + +GONERILLE.--Ce serait tout au plus s'il devenait votre mari. + +RÉGANE.--Badinage est souvent prophétie. + +GONERILLE,--Holà! holà! l'oeil qui vous a fait voir cela voyait un peu +louche. + +RÉGANE.--Madame, je ne me sens pas bien; autrement je vous dirais tout +ce que j'ai sur le coeur. (_A Edmond_.)--Général, prends mes soldats, +mes prisonniers, mon patrimoine; dispose d'eux, de moi-même; la place +t'est rendue. Je prends ici le monde à témoin que je te fais mon +seigneur et maître. + +GONERILLE, _à Régane_.--Prétendez-vous le posséder? + +ALBANIE.--Une telle décision ne dépend pas de votre bon plaisir. + +EDMOND.--Ni du tien, seigneur. + +ALBANIE.--Certes si, vil métis. + +RÉGANE, _à Edmond_.--Fais battre le tambour, et prouve que mes droits +sont les tiens. + +ALBANIE.--Attendez encore; écoutez la raison.--Edmond, je t'accuse ici +de haute trahison, et dans l'accusation je comprends ce serpent doré +(_montrant Gonerille_).--Quant à vos prétentions, mon aimable soeur, +je m'y oppose dans l'intérêt de ma femme: elle a sous-traité avec ce +seigneur, et moi, comme son mari, je mets opposition à vos bans: si vous +voulez vous marier, c'est à moi qu'il vous faut faire l'amour; madame +lui est promise. + +GONERILLE.--C'est une comédie! + +ALBANIE.--Tu es armé, Glocester; que la trompette sonne; et si personne +ne paraît pour prouver contre toi tes trahisons odieuses, manifestes, +accumulées, voilà mon gage. (_Il jette son gant_.) Avant que j'aie mangé +un morceau de pain, je prouverai dans ton coeur que tu es tout ce que je +viens de te proclamer. + +RÉGANE.--Oh! je me sens mal, très-mal. + +GONERILLE, _à part_.--Si tu ne l'étais pas, je ne me fierais jamais plus +au poison. + +EDMOND, _jetant son gant_.--Voilà mon gant en échange. Qui que ce soit +au monde qui me nomme traître, il en a menti comme un vilain. Fais +appeler à son de trompe, et si quelqu'un ose s'approcher: contre lui, +contre toi, contre tout venant, je maintiendrai fermement ma loyauté et +mon honneur. + +ALBANIE.--Holà! un héraut! + +EDMOND.--Un héraut! holà! un héraut! + +ALBANIE.--N'attends rien que de ta seule valeur, car tes soldats, levés +en mon nom, ont en mon nom reçu leur congé. + +RÉGANE.--La souffrance triomphe de moi. + +ALBANIE.--Elle n'est pas bien; conduisez-la dans ma tente. (_Régane +sort accompagnée. Entre un héraut_.)--Approche, héraut: que la trompette +sonne, et lis ceci à haute voix. + +UN OFFICIER.--Sonnez, trompette. + +LE HÉRAUT _lit_.--«S'il est dans l'armée quelque homme de rang et de +qualité convenable qui veuille soutenir contre Edmond, soi-disant +comte de Glocester, qu'il est plusieurs fois traître, qu'il paraisse au +troisième son de la trompette: Edmond soutient hardiment le contraire.» + +EDMOND.--Sonnez. + +(Premier ban de la trompe.) + +LE HÉRAUT.--Encore. + +(Deuxième ban.) + +--Encore. + +(Troisième ban.--Un moment après une autre trompette répond du dehors.) + +(Edgar entre armé, précédé d'un trompette.) + +ALBANIE, _au héraut_.--Demande-lui quel est son dessein, et pourquoi il +paraît à l'appel de la trompette. + +LE HÉRAUT.--Qui êtes-vous? votre nom, votre qualité, et pourquoi +répondez-vous à cette sommation? + +EDGAR.--Sachez que j'ai perdu mon nom, mordu d'un cancre et rongé par +la dent aiguë de la trahison: cependant je suis noble tout autant que +l'adversaire que je viens combattre. + +ALBANIE.--Quel est cet adversaire? + +EDGAR.--Quel est-il celui qui parle pour Edmond, comte de Glocester? + +EDMOND.--Lui-même! Qu'as-tu à lui dire? + +EDGAR.--Tire ton épée, afin que si mon langage offense un noble coeur, +ton bras puisse te faire justice. Voici la mienne. C'est le privilége +de mon rang, de mon serment et de ma profession. Je proteste, malgré +ta force, ta jeunesse, ton rang, ta situation, en dépit de ton épée +victorieuse, de ta nouvelle fortune toute chaude encore, de ton courage +et de ton coeur, que tu n'es qu'un traître, déloyal envers tes dieux, +ton frère, ton père; que tu conspires contre les jours de ce haut et +puissant prince, et que tu es depuis le sommet de ta tête, dans tout +ton corps, et jusqu'à la poussière qui est sous tes pieds, un traître +souillé comme un crapaud. Si tu dis non, cette épée, ce bras, et tout ce +que j'ai de courage, sont disposés à prouver dans ton coeur, auquel je +parle, que tu en as menti. + +EDMOND.--En bonne prudence, je devrais te demander ton nom. Mais comme +tu te montres sous les apparences d'un franc et brave chevalier, que tes +discours ont quelque saveur de bonne éducation, je dédaigne et repousse +ces formalités de précaution que, dans les règles et par les lois de +la chevalerie, j'aurais le droit d'exiger. Je te rejette à la tête ces +trahisons, j'écrase ton coeur sous ton odieux mensonge infernal; et +comme les injures ne font que passer à côté de ton corps sans le briser, +mon épée va leur ouvrir la route du lieu où elles disparaîtront pour +toujours.--Sonnez, trompettes. + +(Ils se battent.--Edmond tombe.) + +ALBANIE.--O épargnez-le, épargnez-le. + +GONERILLE.--C'est une trahison.--Glocester, par la loi des armes, tu +n'étais pas obligé de répondre à un adversaire inconnu: tu n'es pas +vaincu; tu es trompé, pris dans un piége. + +ALBANIE.--Fermez la bouche, Madame, ou je vais la clore avec ce +papier.--Tenez, monsieur. (_Il donne le papier à Edmond_.)--Et toi, pire +que tous les noms qu'on pourrait te donner, lis tes propres crimes.... +Ne le déchirez pas, madame: je vois que vous le connaissez. + +GONERILLE.--Eh bien! dis: si je le reconnais, les lois sont à moi et non +pas à toi, qui me citera en justice? + +ALBANIE.--Monstrueuse audace! Connais-tu ce papier? + +GONERILLE.--Ne me demandez pas ce que je connais. + +(Elle sort.) + +ALBANIE, _à un officier_.--Suivez-la; elle est furieuse: veillez sur +elle. + +EDMOND.--Tout ce que vous m'avez imputé je l'ai fait, et plus, et +beaucoup plus encore.--Le temps mettra tout à découvert.--Tout cela est +passé.... et moi aussi!--Mais qui es-tu, toi, qui as eu le bonheur de +l'emporter sur moi? Si tu es noble, je te le pardonne. + +EDGAR.--Faisons échange de miséricorde. Mon sang n'est pas moins noble +que le tien, Edmond; et s'il l'est davantage, tu n'en as que plus de +tort envers moi. Mon nom est Edgar; je suis le fils de ton père. Les +dieux sont justes; ils font de nos vices chéris la verge dont ils nous +châtient; le lieu de ténèbres et de vices où il t'a engendré lui a coûté +les yeux. + +EDMOND.--Tu as raison, c'est vrai: la roue a achevé son tour, et me +voici! + +ALBANIE.--Il m'avait bien semblé que ton maintien annonçait un sang +royal.--Il faut que je t'embrasse! Que le chagrin brise mon coeur si +j'ai jamais haï ni toi ni ton père. + +EDGAR.--Digne prince, je le sais bien. + +ALBANIE.--Où vous êtes-vous caché? Comment avez-vous connu les malheurs +de votre père? + +EDGAR.--En le secourant, seigneur. Écoutez un court récit; et quand +j'aurai fini, oh! si mon coeur pouvait alors se rompre!....--Pour +échapper à la sanglante proscription qui menaçait ma tête de si près (ô +douceur de la vie! qui nous fait préférer de mourir à chaque instant des +angoisses de la mort, plutôt que de mourir une fois!) j'ai imaginé de me +déguiser sous les haillons d'un mendiant insensé, et de me revêtir +d'une apparence que les chiens eux-mêmes méprisaient. C'est dans ce +travestissement que j'ai rencontré mon père, les anneaux de ses yeux +tout saignants; il venait d'en perdre les précieuses pierres. Je suis +devenu son guide, je l'ai soutenu, j'ai mendié pour lui, je l'ai sauvé +du désespoir. Jamais, oh! quelle faute! je ne me suis découvert à lui, +jusqu'à cette dernière demi-heure, lorsque tout armé, et non pas sûr du +succès, bien que plein d'espoir, je lui ai demandé sa bénédiction, et +depuis le commencement jusqu'à la fin je lui ai raconté mon pèlerinage. +Mais, brisé entre deux passions contraires, l'excès de la joie et celui +de la douleur, son coeur, hélas! trop faible pour supporter ce combat, +s'est rompu avec un sourire. + +EDMOND.--Votre récit m'a touché, et peut-être produira-t-il quelque +bien. Parlez encore; vous avez l'air d'avoir quelque chose de plus à +dire. + +ALBANIE.--Oh! s'il y a quelque chose de plus déplorable encore, +gardez-le; je me sens déjà mourir pour en avoir tant entendu. + +EDGAR.--A celui qui craint l'affliction, ceci en aurait pu paraître le +terme; mais un autre trouvera encore de quoi l'augmenter et arriver à +son dernier degré.--Tandis que j'éclatais en cris douloureux, survient +un homme qui, m'ayant vu jadis dans la plus mauvaise situation, fuyait +mon odieuse société; mais, reconnaissant alors quel était celui qui +avait tant souffert, il se jette à mon cou, me serre dans ses bras +vigoureux, et semblant de ses hurlements vouloir percer les cieux, il +se précipite sur le corps de mon père, et me fait sur lui et sur Lear le +plus déplorable récit que l'oreille ait jamais entendu. A mesure qu'il +racontait, sa douleur devenait plus puissante, les fils de la vie +commençaient à se rompre....--La trompette a sonné pour la seconde fois: +je l'ai laissé évanoui. + +ALBANIE.--Et qui était cet homme? + +EDGAR.--Kent, seigneur; Kent banni, et qui, déguisé, avait suivi le roi +son ennemi, et lui avait rendu des services qui n'eussent pas convenu à +un esclave. + +(Entre précipitamment un gentilhomme un poignard sanglant à la main.) + +LE GENTILHOMME.--Au secours! au secours! Oh! du secours! + +EDGAR.--Quel genre de secours? + +ALBANIE.--Homme, parle. + +EDGAR.--Que veut dire ce poignard sanglant? + +LE GENTILHOMME.--Il est chaud encore, il est fumant; il sort du +coeur.... + +ALBANIE.--De qui? parle. + +LE GENTILHOMME.--De votre épouse, seigneur, de votre épouse; et sa soeur +a été empoisonnée par elle: elle l'a avoué. + +EDMOND.--J'étais engagé à l'une et à l'autre; et dans un même instant +nous voilà mariés tous trois! + +ALBANIE.--Qu'on apporte leurs corps, vivants ou morts.--Ce jugement du +ciel nous épouvante, mais ne nous touche d'aucune pitié. + +(Le gentilhomme sort.) + +(Entre Kent.) + +EDGAR.--Voilà Kent qui vient, seigneur. + +ALBANIE.--Oh! est-ce lui?--Les circonstances ne permettent pas ici les +formes que demanderait la politesse. + +KENT.--Je suis venu souhaiter le bonsoir pour toujours à mon maître et à +mon roi. N'est-il point ici? + +ALBANIE.--Quel soin important nous avions oublié!--Parle, Edmond: où est +le roi? où est Cordélia?--Vois-tu ce spectacle, Kent? + +(On apporte les corps de Régane et de Gonerille.) + +KENT.--Hélas! et pourquoi? + +EDMOND.--Eh bien! pourtant Edmond était aimé! L'une a empoisonné l'autre +par amour pour moi, et s'est poignardée après. + +ALBANIE.--C'est la vérité.--Couvrez leurs visages. + +EDMOND.--La respiration me manque, je me meurs.... Je veux faire un +peu de bien en dépit de ma propre nature.... Envoyez promptement.... +hâtez-vous.... au château: mon ordre écrit met en ce moment en danger la +vie de Lear et de Cordélia.... Ah! envoyez à temps. + +ALBANIE.--Courez, courez; oh! courez. + +EDGAR.--Vers qui, monseigneur? qui en est chargé?--Envoie donc ton gage +de sursis. + +EDMOND.--Tu as raison. Prends mon épée; remets-la au capitaine. + +ALBANIE.--Hâte-toi, sur ta vie! + +(Edgar sort.) + +EDMOND.--Il a été chargé par ta femme et par moi d'étrangler Cordélia +dans la prison, et d'accuser de sa mort son propre désespoir. + +ALBANIE.--Que les dieux la défendent!--Emportez-le à quelque distance. + +(On emporte Edmond.) + +(Entrent Lear, tenant Cordélia morte dans ses bras, Edgar, l'officier et +d'autres.) + +LEAR.--Hurlez, hurlez, hurlez, hurlez! Oh! vous êtes des hommes de +pierre. Si j'avais vos voix et vos yeux, je m'en servirais à fendre la +voûte du firmament. Oh! elle est partie pour jamais.--Je vois bien +si quelqu'un est vivant ou s'il est mort.--Elle est morte comme la +terre.--Prêtez-moi un miroir: si son haleine en obscurcit ou en ternit +la surface, alors elle vivrait encore. + +KENT.--Est-ce donc la fin du monde? + +EDGAR.--Ou l'image de l'abomination de la désolation? + +ALBANIE.--Que tout tombe et s'arrête! + +LEAR.--La plume remue: elle vit.--Oh! si elle vit, c'est un bonheur qui +rachète tous les chagrins que j'aie jamais sentis. + +KENT, _se mettant à genoux_.--O mon bon maître! + +LEAR.--Laisse-moi, je te prie. + +EDGAR.--C'est le noble Kent, votre ami. + +LEAR.--Malédiction sur vous tous, assassins, traîtres que vous êtes. Je +l'aurais pu sauver; maintenant elle est partie pour toujours.--Cordélia, +Cordélia, attends un moment.--Ah! que dis-tu?--Sa voix était toujours +douce, pure et calme, chose excellente chez une femme.--J'ai tué +l'esclave qui l'étranglait. + +LE GENTILHOMME.--Cela est vrai, milords, il l'a fait. + +LEAR.--N'est-ce pas, ami?--J'ai vu le jour où, avec ma bonne épée +tranchante, je les aurais tous fait danser. Je suis vieux à présent, et +toutes ces épreuves m'achèvent. (_A Kent_.)--Qui êtes-vous? Mes yeux ne +sont pas des meilleurs: je vais vous le dire tout à l'heure. + +KENT.--S'il est deux hommes que la fortune se vante d'avoir aimés et +haïs, chacun de nous en voit un. + +LEAR.--Ma vue est bien mauvaise.--N'étes-vous pas Kent? + +KENT.--Lui-même, Kent votre serviteur. Où est votre serviteur Caïus? + +LEAR.--C'est un bon garçon, je peux vous l'assurer: il sait frapper, et +preste encore. Il est mort et pourri. + +KENT.--Non, mon bon maître: c'est moi-même. + +LEAR.--Je vais voir cela tout à l'heure. + +KENT.--C'est moi qui, depuis le commencement de vos vicissitudes et de +vos pertes, ai suivi vos tristes pas. + +LEAR.--Vous êtes ici le bienvenu. + +KENT.--Ni moi, ni personne: tout est ici triste, sombre et dans le +deuil. Vos filles aînées ont prévenu leur arrêt, et ont péri d'une mort +désespérée. + +LEAR.--Oui, je le crois bien. + +ALBANIE.--Il ne sait pas ce qu'il dit, et c'est en vain que nous nous +offrons à ses yeux. + +EDGAR.--Oh! très-inutilement. + +(Entre un officier.) + +L'OFFICIER.--Seigneur, Edmond est mort. + +ALBANIE.--Ce n'est qu'une bagatelle ici.--Vous, seigneurs et nobles +amis, écoutez nos intentions. Tout ce qui sera en notre pouvoir pour +réparer ce grand désastre, nous le ferons. Pour nous, durant la vie +du vieux roi, nous lui remettons l'absolu pouvoir. (_A Edgar et à +Kent_.)--Nous vous rétablissons dans tous vos droits, en y ajoutant de +nouveaux honneurs que votre noble conduite a plus que mérités. Tous nos +amis recevront la récompense de leurs vertus, et nos ennemis boiront +dans la coupe amère qui leur est due.--Oh! voyez! voyez! + +LEAR.--Et ils ont étranglé mon pauvre fou[51]! Non, non, non, plus +de vie. Quoi! un chien, un chat, un rat ont de la vie; et toi pas la +moindre haleine! Oh! tu ne reviendras plus, jamais, jamais, jamais, +jamais!--Défaites ce bouton, je vous en prie.--Je vous remercie, +monsieur.--Voyez-vous cela?.... regardez-la.... regardez.... ses +lèvres.... regardez.... regardez.... + +(Il meurt.) + +[Note 51: _And my poor fool is hanged!_ + +On n'a jamais pu s'accorder en Angleterre sur le sens de ces paroles de +Lear: les uns ont voulu supposer qu'on avait aussi étranglé le fou, ce +que rien n'indique dans la pièce, et ce que rien ne permet de supposer; +d'autres ont cru que _my poor fool_, expression de tendresse quelquefois +employée, s'adresse ici à Cordélia; mais Lear ne s'en est pas servi une +seule fois envers elle, et les expressions de son amour pour elle ont, +en général, quelque chose de plus exalté: cependant il est évident que +c'est d'elle qu'il s'occupe. N'est-il pas vraisemblable que dans son +égarement ses idées se confondent, et que la perte de son fou, qu'il a +aimé, qu'il a plaint dans sa folie, vient se mêler à celle de Cordélia +qu'il pleure? Du reste, cette explication est arbitraire comme +la plupart de celles qu'on peut vouloir essayer de donner sur les +obscurités de cette pièce; c'est ce qui fait qu'on n'a pas cru devoir +multiplier les notes.] + +EDGAR.--Il perd connaissance.... Seigneur, seigneur! + +KENT.--Brise-toi, mon coeur; je t'en prie, brise-toi. + +EDGAR.--Seigneur, ouvrez les yeux. + +KENT.--Ne tourmentez pas son âme; laissez-le s'en aller. C'est le haïr +que de vouloir l'étendre plus longtemps sur le chevalet de cette rude +vie. + +EDGAR.--Oh! il est mort en effet. + +KENT.--Ce qui m'étonne, c'est qu'il ait pu souffrir si longtemps: il +usurpait la vie. + +ALBANIE.--Emportez ces corps: le malheur commun est l'objet qui réclame +nos soins. (_A Kent et à Edgar_.)--Vous, amis de mon coeur, commandez +tous deux dans ce royaume, et rendez des forces à l'État ensanglanté. + +KENT.--J'ai bientôt un voyage à faire, seigneur: mon maître m'appelle, +et je ne puis lui dire non. + +ALBANIE.--Il faut subir le poids de ces temps d'affliction, dire ce que +nous sentons, et non tout ce qu'il y aurait à dire. Le plus vieux est +celui qui a le plus souffert. Nous qui sommes jeunes, nous ne verrons +jamais ni tant de maux, ni tant de jours. + +(Ils sortent au son d'une musique funèbre.) + + + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le roi Lear, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI LEAR *** + +***** This file should be named 18312-8.txt or 18312-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/3/1/18312/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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