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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18312-8.txt b/18312-8.txt new file mode 100644 index 0000000..7373f31 --- /dev/null +++ b/18312-8.txt @@ -0,0 +1,5677 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le roi Lear, by William Shakespeare + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le roi Lear + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: May 4, 2006 [EBook #18312] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI LEAR *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + + + +Note du transcripteur. + + =========================================================== + Ce document est tiré de: + + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 5 + + Le roi Lear. Cymbeline.--La méchante femme mise à la raison. + Peines d'amour perdues.--Périclès. + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1862 + + + ========================================================== + + LE ROI LEAR + + TRAGÉDIE + + + + + NOTICE SUR LE ROI LEAR + + +En l'an du monde 3105, disent les chroniques, pendant que Joas régnait +à Jérusalem, monta sur le trône de la Bretagne Leir, fils de Baldud, +prince sage et puissant, qui maintint son pays et ses sujets dans une +grande prospérité, et fonda la ville de Caeirler, maintenant Leicester. +Il eut trois filles, Gonerille, Régane et Cordélia, de beaucoup la +plus jeune des trois et la plus aimée de son père. Parvenu à une grande +vieillesse, et l'âge ayant affaibli sa raison, Leir voulut s'enquérir +de l'affection de ses filles, dans l'intention de laisser son royaume à +celle qui mériterait le mieux la sienne. «Sur quoi il demanda d'abord +à Gonerille, l'aînée, comment bien elle l'aimait; laquelle appelant ses +dieux en témoignage, protesta qu'elle l'aimait plus que sa propre +vie, qui, par droit et raison, lui devait être très-chère; de laquelle +réponse le père, étant bien satisfait, se tourna à la seconde, et +s'informa d'elle combien elle l'aimait; laquelle répondit (confirmant +ses dires avec de grands serments) qu'elle l'aimait plus que la langue +ne pouvait l'exprimer, et bien loin au-dessus de toutes les autres +créatures du monde.» Lorsqu'il fit la même question à Cordélia, celle-ci +répondit: «Connaissant le grand amour et les soins paternels que vous +avez toujours portés en mon endroit (pour laquelle raison je ne +puis vous répondre autrement que je ne pense et que ma conscience me +conduit), je proteste par-devant vous que je vous ai toujours aimé et +continuerai, tant que je vivrai, à vous aimer comme mon père par +nature; et si vous voulez mieux connaître l'amour que je vous porte, +assurez-vous qu'autant vous avez en vous, autant vous méritez, autant je +vous aime, et pas davantage.» Le père, mécontent de cette réponse, +maria ses deux filles aînées, l'une à Henninus, duc de Cornouailles, et +l'autre à Magtanus, duc d'Albanie, les faisant héritières de ses États, +après sa mort, et leur en remettant dès lors la moitié entre les mains. +Il ne réserva rien pour Cordélia. Mais il arriva qu'Aganippus, un des +douze rois qui gouvernaient alors la Gaule, ayant entendu parler de la +beauté et du mérite de cette princesse, la demanda en mariage; à quoi +l'on répondit qu'elle était sans dot, tout ayant été assuré à ses deux +soeurs; Aganippus insista, obtint Cordélia et l'emmena dans ses États. + +Cependant les deux gendres de Leir, commençant à trouver qu'il régnait +trop longtemps, s'emparèrent à main armée de ce qu'il s'était réservé, +lui assignant seulement un revenu pour vivre et soutenir son rang; ce +revenu fut encore graduellement diminué, et ce qui causa à Leir le +plus de douleur, cela se fit avec une extrême dureté de la part de ses +filles, qui semblaient penser que tout «ce qu'avait leur père était +de trop, si petit que cela fût jamais; si bien qu'allant de l'une à +l'autre, Leir arriva à cette misère qu'elles lui accordaient à peine un +serviteur pour être à ses ordres.» Le vieux roi, désespéré, s'enfuit du +pays et se réfugia dans la Gaule, où Cordélia et son mari le reçurent +avec de grands honneurs; ils levèrent une armée et équipèrent une +flotte pour le reconduire dans ses États, dont il promit la succession +à Cordélia, qui accompagnait son père et son mari dans cette expédition. +Les deux ducs ayant été tués et leurs armées défaites dans une bataille +que leur livra Aganippus, Leir remonta sur le trône et mourut au bout de +deux ans, quarante ans après son premier avénement. Cordélia lui succéda +et régna cinq ans; mais dans l'intervalle, son mari étant mort, les +fils de ses soeurs, Margan et Cunedag, se soulevèrent contre elle, la +vainquirent et l'enfermèrent dans une prison, où, «comme c'était une +femme d'un courage mâle,» désespérant de recouvrer sa liberté, elle prit +le parti de se tuer[1]. + +[Note 1: _Chroniques de Hollinshed, Hist. of England_, liv. II, ch. +V, t. I, p. 12.] + +Ce récit de Hollinshed est emprunté à Geoffroi de Monmouth, qui a +probablement bâti l'histoire de Leir sur une anecdote d'Ina, roi des +Saxons, et sur la réponse de la plus «jeune et de la plus sage des +filles» de ce roi, qui, dans une situation pareille à celle de Cordélia, +répond de même à son père que, bien qu'elle l'aime, l'honore et révère +autant que le demandent au plus haut degré la nature et le devoir +filial, cependant elle pense qu'il pourra lui arriver un jour d'aimer +encore plus ardemment son mari, avec qui, par les commandements de Dieu, +elle ne doit faire qu'une même chair, et pour qui elle doit quitter +père, mère, etc. Il ne paraît pas qu'Ina ait désapprouvé le «sage dire» +de sa fille; et la suite de l'histoire de Cordélia est probablement un +développement que l'imagination des chroniqueurs aura fondé sur cette +première donnée. Quoi qu'il en soit, la colère et les malheurs du roi +Lear avaient, avant Shakspeare, trouvé place dans plusieurs poëmes, et +fait le sujet d'une pièce de théâtre et de plusieurs ballades. Dans une +de ces ballades, rapportée par Johnson sous le titre de: _A lamentable +song of the death of king Leir and his three daughters_, Lear, comme +dans la tragédie, devient fou, et Cordélia ayant été tuée dans la +bataille, que gagnent cependant les troupes du roi de France, son père +meurt de douleur sur son corps, et ses soeurs sont condamnées à mort par +le jugement «des lords et nobles du royaume.» Soit que la ballade ait +précédé ou non la tragédie de Shakspeare, il est très-probable que +l'auteur de la ballade et le poëte dramatique ont puisé dans une source +commune, et que ce n'est pas sans quelque autorité que Shakspeare, dans +son dénoûment, s'est écarté des chroniques qui donnent la victoire à +Cordélia. Ce dénoûment a été changé par Tatel, et Cordélia rétablie dans +ses droits. La pièce est demeurée au théâtre sous cette seconde forme, +à la grande satisfaction de Johnson, et, dit M. Steevens, «des +dernières galeries» _(upper gallery)_. Addison s'est prononcé contre ce +changement. + +Quant à l'épisode du comte de Glocester, Shakspeare l'a imité de +l'aventure d'un roi de Paphlagonie, racontée dans l'_Arcadia_ de Sidney; +seulement, dans le récit original, c'est le bâtard lui-même qui fait +arracher les yeux à son père, et le réduit à une condition semblable à +celle de Lear. Léonatus, le fils légitime, qui, condamné à mort, avait +été forcé de chercher du service dans une armée étrangère, apprenant les +malheurs de son père, abandonne tout au moment où ses services allaient +lui procurer un grade élevé, pour venir, au risque de sa vie, partager +et secourir la misère du vieux roi. Celui-ci, remis sur son trône par le +secours de ses amis, meurt de joie en couronnant son fils Léonatus; et +Plexirtus, le bâtard, par un hypocrite repentir, parvient à désarmer la +colère de son frère. + +Il est évident que la situation du roi Lear et celle du roi de +Paphlagonie, tous deux persécutés par les enfants qu'ils ont préférés, +et secourus par celui qu'ils ont rejeté, ont frappé Shakspeare comme +devant entrer dans un même sujet, parce qu'elles appartenaient à une +même idée. Ceux qui lui ont reproché d'avoir ainsi altéré la simplicité +de son action ont prononcé d'après leur système, sans prendre la peine +d'examiner celui de l'auteur qu'ils critiquaient. On pourrait leur +répondre, même en parlant des règles qu'ils veulent imposer, que +l'amour des deux femmes pour Edmond qui sert à amener leur punition, et +l'intervention d'Edgar dans cette portion du dénoûment, suffisent pour +absoudre la pièce du reproche de duplicité d'action; car, pourvu que +tout vienne se réunir dans un même noeud facile à saisir, la simplicité +de la marche d'une action dépend beaucoup moins du nombre des intérêts +et des personnages qui y concourent que du jeu naturel et clair des +ressorts qui la font mouvoir. Mais, de plus, il ne faut jamais oublier +que l'unité, pour Shakspeare, consiste dans une idée dominante qui, se +reproduisant sous diverses formes, ramène, continue, redouble sans cesse +la même impression. Ainsi comme, dans _Macbeth_, le poëte montre l'homme +aux prises avec les passions du crime, de même dans _le Roi Lear_, il le +fait voir aux prises avec le malheur, dont l'action se modifie selon les +divers caractères des individus qui le subissent. Le premier spectacle +qu'il nous offre, c'est dans Cordélia, Kent, Edgar, le malheur de la +vertu ou de l'innocence persécutée. Vient ensuite le malheur de +ceux qui, par leur passion ou leur aveuglement, se sont rendus les +instruments de l'injustice, Lear et Glocester; et c'est sur eux que +porte l'effort de la pitié. Quant aux scélérats, on ne doit point +les voir souffrir; le spectacle de leur malheur serait troublé par le +souvenir de leur crime: ils ne peuvent avoir de punition que par la +mort. + +De ces cinq personnages soumis à l'action du malheur, Cordélia, figure +céleste, plane presque invisible et à demi voilée sur la composition +qu'elle remplit de sa présence, bien qu'elle en soit presque toujours +absente. Elle souffre, et ne se plaint ni ne se défend jamais; elle +agit, mais son action ne se montre que par les résultats; tranquille +sur son propre sort, réservée et contenue dans ses sentiments les plus +légitimes, elle passe et disparaît comme l'habitant d'un monde meilleur, +qui a traversé notre monde sans subir le mouvement terrestre. + +Kent et Edgar ont chacun une physionomie très-prononcée: le premier est, +ainsi que Cordélia, victime de son devoir: le second n'intéresse d'abord +que par son innocence; entré dans le malheur en même temps, pour ainsi +dire, que dans la vie, également neuf à l'un et à l'autre, Edgar s'y +déploie graduellement, les apprend à la fois, et découvre en lui-même, +selon le besoin, les qualités dont il est doué; à mesure qu'il avance, +s'augmentent et ses devoirs, et ses difficultés, et son importance: il +grandit et devient un homme; mais en même temps, il apprend combien il +en coûte; et il reconnaît à la fin, en le soutenant avec noblesse et +courage, tout le poids du fardeau qu'il avait porté d'abord presque avec +gaieté. Kent, au contraire, vieillard sage et ferme, a, dès le premier +moment, tout su, tout prévu; dès qu'il entre en action, sa marche est +arrêtée, son but fixé. Ce n'est point, comme Edgar, la nécessité qui +le pousse, le hasard qui vient à sa rencontre; c'est sa volonté qui +le détermine; rien ne la change ni ne la trouble; et le spectacle du +malheur auquel il se dévoue lui arrache à peine une exclamation de +douleur. + +Lear et Glocester, dans une situation analogue, en reçoivent une +impression qui correspond à leurs divers caractères. Lear, impétueux, +irritable, gâté par le pouvoir, par l'habitude et le besoin de +l'admiration, se révolte et contre sa situation et contre sa propre +conviction; il ne peut croire à ce qu'il sait; sa raison n'y résiste +pas: il devient fou. Glocester, naturellement faible, succombe à la +misère, et ne résiste pas davantage à la joie: il meurt en reconnaissant +Edgar. Si Cordélia vivait, Lear retrouverait encore la force de vivre; +il se brise par l'effort de sa douleur. + +A travers la confusion des incidents et la brutalité des moeurs, +l'intérêt et le pathétique n'ont peut-être jamais été portés plus loin +que dans cette tragédie. Le temps où Shakspeare a pris son action semble +l'avoir affranchi de toute forme convenue; et de même qu'il ne s'est +point inquiété de placer, huit cents ans avant Jésus-Christ, un roi de +France, un duc d'Albanie, un duc de Cornouailles, etc., il ne s'est pas +préoccupé de la nécessité de rapporter le langage et les personnages +à une époque déterminée; la seule trace d'une intention qu'on puisse +remarquer dans la couleur générale du style de la pièce, c'est le +vague et l'incertitude des constructions grammaticales, qui semblent +appartenir à une langue encore tout à fait dans l'enfance; en même temps +un assez grand nombre d'expressions rapprochées du français indiquent +une époque, sinon correspondante à celle où est supposé exister le roi +Lear, du moins fort antérieure à celle où écrivait Shakspeare. + +Le roi Lear de Shakspeare fut joué pour la première fois en 1606, au +moment de Noël. La première édition est de 1608, et porte ce titre: +«Véritable Chronique et Histoire de la Vie et de la Mort du Roi Lear et +de ses Trois Filles, par M. William Shakspeare. Avec la Vie infortunée +d'Edgar, Fils et Héritier du Comte de Glocester, et son Déguisement sous +le nom de Tom de Bedlam:--Comme elle a été jouée devant la Majesté du +Roi, à White Hall, le soir de Saint-Étienne, pendant les Fêtes de Noël, +par les Acteurs de Sa Majesté, jouant ordinairement au Globe, près de la +Banque.» + + + + +PERSONNAGES + + LEAR, roi de la Grande-Bretagne. + LE ROI DE FRANCE. + LE DUC DE BOURGOGNE. + LE DUC DE CORNOUAILLES. + LE DUC D'ALBANIE. + LE COMTE DE GLOCESTER. + LE COMTE DE KENT. + EDGAR, fils de Glocester. + EDMOND, fils bâtard de Glocester. + CURAN, courtisan. + UN VIEILLARD, vassal de Glocester. + UN MÉDECIN. + LE FOU du roi Lear. + OSWALD, intendant de Gonerille. + UN OFFICIER employé par Edmond. + UN GENTILHOMME attaché à Cordélia. + UN HÉRAUT. + SERVITEURS du duc de Cornouailles. + GONÈRILLE, + RÉGANE, + CORDÉLIA, filles du roi Lear. + CHEVALIERS DE LA SUITE DU ROI LEAR, OFFICIERS, MESSAGERS, SOLDATS ET + SERVITEURS. + +La scène est dans la Grande-Bretagne. + + + + + ACTE PREMIER + + +SCÈNE I + +Salle d'apparat dans le palais du roi Lear. + +_Entrent_ KENT, GLOCESTER, EDMOND. + + +KENT.--J'avais toujours cru au roi plus d'affection pour le duc +d'Albanie que pour le duc de Cornouailles. + +GLOCESTER.--C'est ce qui nous avait toujours paru; mais aujourd'hui, +dans le partage de son royaume, rien n'indique quel est celui des deux +ducs qu'il préfère: l'égalité y est si exactement observée, qu'avec +toute l'attention possible on ne pourrait faire un choix entre les deux +parts. + +KENT.--N'est-ce pas là votre fils, milord? + +GLOCESTER.--Son éducation, seigneur, a été à ma charge; et j'ai tant de +fois rougi de le reconnaître, qu'à la fin je m'y suis endurci. + +KENT.--Je ne saurais concevoir... + +GLOCESTER.--C'est ce qu'a très-bien su faire, seigneur, la mère de ce +jeune homme: aussi son ventre en a-t-il grossi, et elle s'est trouvée +avoir un fils dans son berceau avant d'avoir un mari dans son lit. +Maintenant entrevoyez-vous la faute? + +KENT.--Je ne voudrais pas que cette faute n'eût pas été commise, puisque +l'issue en a si bien tourné. + +GLOCESTER.--Mais c'est que j'ai aussi, seigneur, un fils légitime qui +est l'aîné de celui-ci de quelques années, et qui cependant ne m'est pas +plus cher. Le petit drôle est arrivé, à la vérité, un peu insolemment +dans ce monde avant qu'on l'y appelât; mais sa mère était belle; j'ai +eu ma foi du plaisir à le faire, et il faut bien le reconnaître, le +coquin[2]!--Edmond, connaissez-vous ce noble gentilhomme? + +[Note 2: _The whoreson_.] + +EDMOND.--Non, milord. + +GLOCESTER.--C'est le lord de Kent.--Souvenez-vous-en comme d'un de mes +plus honorables amis. + +EDMOND.--Je prie Votre Seigneurie de me croire à son service. + +KENT.--Je vous aimerai certainement et chercherai à faire avec vous plus +ample connaissance. + +EDMOND.--Seigneur, je mettrai mes soins à mériter votre estime. + +GLOCESTER.--Il a été neuf ans hors du pays, et il faudra qu'il s'absente +encore. _(Trompettes au dehors.)_--Voici le roi qui arrive. + +(Entrent Lear, le duc de Cornouailles, le duc d'Albanie, Gonerille, +Régane, Cordélia; suite.) + +LEAR.--Glocester, vous accompagnerez le roi de France et le duc de +Bourgogne. + +GLOCESTER.--Je vais m'y rendre, mon souverain. + +(Il sort.) + +LEAR.--Nous cependant, nous allons manifester ici nos plus secrètes +résolutions. Qu'on place la carte sous mes yeux. Sachez que nous avons +divisé notre royaume en trois parts, étant fermement résolu de soulager +notre vieillesse de tout souci et affaire pour en charger de plus jeunes +forces, et nous traîner vers la mort délivré de tout fardeau.--Notre +fils de Cornouailles, et vous qui ne nous êtes pas moins attaché, notre +fils d'Albanie, nous sommes déterminés à régler publiquement, dès cet +instant, la dot de chacune de nos filles, afin de prévenir par là tous +débats dans l'avenir. L'amour retient depuis longtemps dans notre cour +le roi de France et le duc de Bourgogne, rivaux illustres pour +l'amour de notre plus jeune fille: je vais ici répondre à leur +demande.--Dites-moi, mes filles (puisque nous voulons maintenant nous +dépouiller tout à la fois de l'autorité, des soins de l'État et de tout +intérêt de propriété), quelle est celle de vous dont nous pourrons +nous dire le plus aimé, afin que notre libéralité s'exerce avec plus +d'étendue là où elle sera sollicitée par des mérites plus grands?--Vous, +Gonerille, notre aînée, parlez la première. + +GONÈRILLE.--Je vous aime, seigneur, de plus d'amour que n'en peuvent +exprimer les paroles; plus chèrement que la vue, l'espace et la liberté; +au delà de tout ce qui existe de précieux, de riche ou de rare. Je vous +aime à l'égal de la vie accompagnée de bonheur, de santé, de beauté, de +grandeur. Je vous aime autant qu'un enfant ait jamais aimé, qu'un père +l'ait jamais été. Trouvez un amour que l'haleine ne puisse suffire, et +les paroles parvenir à exprimer; eh bien! je vous aime encore davantage. + +CORDÉLIA, à _part_.--Que pourra faire Cordélia? Aimer et se taire. + +LEAR.--Depuis cette ligne éloignée jusqu'à celle-ci, toute cette +enceinte riche d'ombrageuses forêts, de campagnes et de rivières +abondantes, de champs aux vastes limites, nous t'en faisons maîtresse, +qu'elle soit à jamais assurée à votre prospérité, à toi et au duc +d'Albanie.--Que répond notre seconde fille, notre bien-aimée Régane, +l'épouse de Cornouailles? Parle. + +RÉGANE.--Je suis faite du même métal que ma soeur, et je m'estime à +sa valeur. Dans la sincérité de mon coeur, je trouve qu'elle a défini +précisément l'amour que je ressens: seulement elle n'a pas été assez +loin; car moi, je me déclare ennemie de toutes les autres joies +contenues dans le domaine des sentiments les plus précieux, et ne puis +trouver de félicité que dans l'affection de Votre chère Majesté. + +CORDÉLIA, _à part_.--Ah! pauvre Cordélia! Mais non, cependant, puisque +je suis sûre que mon amour est plus riche que ma langue. + +LEAR, _à Régane_.--Toi et les tiens vous posséderez héréditairement ce +grand tiers de notre beau royaume, portion égale en étendue, en valeur, +en agrément, à celle que j'ai assurée à Gonerille.--Et vous maintenant, +qui pour avoir été ma dernière joie n'en fûtes pas la moins chère, vous +dont les vignobles de la France et le lait de la Bourgogne sollicitent à +l'envi les jeunes amours, qu'avez-vous à dire qui puisse vous attirer un +troisième lot, plus riche encore que celui de vos soeurs? Parlez. + +CORDÉLIA.--Rien, seigneur. + +LEAR.--Rien? + +CORDÉLIA.--Rien. + +LEAR.--Rien ne peut venir de rien, parlez donc. + +CORDÉLIA.--Malheureuse que je suis, je ne puis élever mon coeur jusque +sur mes lèvres. J'aime Votre Majesté comme je le dois, ni plus ni moins. + +LEAR.--Comment, comment, Cordélia? Corrigez un peu votre réponse, de +peur qu'elle ne ruine votre fortune. + +CORDÉLIA.--Mon bon seigneur, vous m'avez donné le jour, vous m'avez +élevée, vous m'avez aimée: je vous rends en retour tous les devoirs qui +me sont justement imposés; je vous obéis, je vous aime et vous révère +autant qu'il est possible. Mais pourquoi mes soeurs ont-elles des maris, +si elles disent n'aimer au monde que vous? Il peut arriver, quand je me +marierai, que l'époux dont la main recevra ma foi emporte la moitié de +ma tendresse, la moitié de mes soins et de mes devoirs. Sûrement je ne +me marierai jamais comme mes soeurs, pour n'aimer au monde que mon père. + +LEAR.--Mais dis-tu ceci du fond du coeur? + +CORDÉLIA.--Oui, mon bon seigneur. + +LEAR.--Si jeune et si peu tendre! + +CORDÉLIA.--Si jeune et si vraie, mon seigneur. + +LEAR.--A la bonne heure. Que ta véracité soit donc ta dot; car, par les +rayons sacrés du soleil, par les mystères d'Hécate et de la Nuit, par +les influences de ces globes célestes par lesquels nous existons et nous +mourons, j'abjure ici tous mes sentiments paternels, tous les liens, +tous les droits du sang, et je te tiens de ce moment et à jamais pour +étrangère à mon coeur et à moi. Le Scythe barbare, et celui qui fait de +ses enfants l'aliment dont il assouvit sa faim, seront aussi proches de +mon coeur, de ma pitié et de mes secours, que toi qui as été ma fille. + +KENT.--Mon bon maître... + +LEAR.--Taisez-vous, Kent; ne vous mettez point entre le dragon et sa +colère. Je l'ai aimée plus que personne, et je voulais confier mon +repos aux soins de sa tendresse.--Sors d'ici, et ne te présente pas à ma +vue.--Puissé-je trouver la paix dans le tombeau, comme je lui retire +ici le coeur de son père!--Qu'on fasse venir le roi de +France.--M'obéit-on?--Appelez le duc de Bourgogne.--Cornouailles, +Albanie, avec la dot de mes filles acceptez encore ce tiers. Que cet +orgueil qu'elle appelle franchise serve à la marier. Je vous investis en +commun de ma puissance, de mon rang, et de ces vastes prérogatives qui +accompagnent la majesté royale. Nous et cent chevaliers que nous nous +réservons, entretenus à vos frais, nous vivrons alternativement durant +un mois chez chacun de vous, retenant seulement le nom de roi et +les titres qui s'y rattachent. Nous vous abandonnons, fils chéris, +l'autorité, les revenus et le soin de régler _tout_ le reste, et, pour +le prouver, partagez entre vous cette couronne. _(Il leur donne sa +couronne_.) + +KENT.--Royal Lear, vous que j'ai toujours honoré comme mon roi, aimé +comme mon père, suivi comme mon maître, et rappelé dans mes prières +comme mon puissant patron... + +LEAR.--L'arc est bandé et tiré; évite le trait. + +KENT.--Qu'il tombe sur moi, dût le fer pénétrer dans la région de mon +coeur! Kent peut manquer au respect quand Lear devient insensé.--Que me +feras-tu, vieillard?--Penses-tu que le devoir puisse craindre de parler +quand le devoir fléchit devant la flatterie? L'honneur est tenu à la +franchise, quand la majesté souveraine s'abaisse à la démence. Rétracte +ton arrêt; répare, par une plus mûre délibération, ta monstrueuse +précipitation. Que ma vie réponde ici de mon jugement: ta plus jeune +fille n'est pas celle qui t'aime le moins; ce ne sont pas des coeurs +vides, ceux dont le son peu élevé ne retentit point d'un bruit creux. + +LEAR.--Kent, sur ta vie, pas un mot de plus. + +KENT.--Je n'ai jamais regardé ma vie que comme un pion[3] à hasarder +contre tes ennemis; je ne crains pas de la perdre, si c'est pour te +sauver. + +LEAR, _en colère_.--Ote-toi de ma vue. + +KENT.--Regardes-y mieux, Lear, et laisse-moi demeurer devant tes yeux +comme leur fidèle point de vue[4]. + +[Note 3: _Pawn_, pion, allusion aux pièces de l'échiquier.] + +[Note 4: _See better, Lear, and let me here remain the true blank +of thine eye_. Il y a lieu de soupçonner ici un jeu de mots sur le mot +_blank_, blanc des yeux, ou _blank_, but. Il ne pouvait être rendu dans +une traduction littérale.] + +LEAR.--Cette fois, par Apollon!... + +KENT.--Cette fois, par Apollon, ô roi, tu prends le nom de tes dieux en +vain. + +LEAR, _mettant la main sur son épée_.--Vassal! mécréant! + +ALBANIE ET CORNOUAILLES.--Cher seigneur, arrêtez. + +KENT.--Continue, tue ton médecin, et donne le salaire à ta funeste +maladie. Révoque tes dons, ou, tant que mes cris pourront s'échapper de +ma poitrine, je te dirai que tu fais mal. + +LEAR.--Écoute-moi, faux traître, sur ton allégeance, écoute-moi: comme +tu as tenté de nous faire violer notre serment, ce que nous n'avons +encore jamais osé, et que les efforts de ton orgueil ont voulu se placer +entre notre arrêt et notre pouvoir, ce que notre caractère ni notre rang +ne nous permettent pas d'endurer, notre pouvoir ayant son plein effet, +tu vas recevoir la récompense qui t'est due. Nous t'accordons cinq +jours pour arranger tes affaires de manière à te mettre à couvert +des détresses de ce monde; le sixième, tourne à notre royaume ton dos +détesté; si, le dixième de ceux qui suivront, ton corps proscrit est +trouvé dans l'étendue de notre domination, ce moment sera celui de ta +mort. Va-t'en; par Jupiter! cet arrêt ne sera pas révoqué. + +KENT.--Adieu, roi. Puisque c'est ainsi que tu te montres, la liberté +vit loin d'ici, et l'exil est ici. _(A Cordélia_.)--Jeune fille, que les +dieux te prennent sous leur puissante protection, toi qui penses juste +et qui as parlé avec tant de sagesse!--_(A Régane et Gonerille_.) Vous, +puissent vos actions justifier vos magnifiques discours, afin que de ces +paroles d'affection puissent naître des effets salutaires!--C'est ainsi, +princes, que Kent vous fait à tous ses adieux. Il va continuer son +ancienne conduite dans un pays nouveau. + +(Il sort.) + +(Rentre Glocester, avec le roi de France, le duc de Bourgogne, et leur +suite.) + +GLOCESTER.--Voici, mon noble maître, le roi de France et le duc de +Bourgogne. + +LEAR.--Mon seigneur de Bourgogne, c'est à vous que nous adresserons le +premier la parole, vous qui vous êtes déclaré le rival du roi dans +la recherche de notre fille: quel est le moins que vous me demandiez +actuellement pour sa dot, si je ne veux voir cesser vos poursuites +amoureuses? + +LE DUC DE BOURGOGNE.--Royale Majesté, je ne demande rien de plus que ce +que m'a offert Votre Grandeur, et vous ne voudrez pas m'offrir moins. + +LEAR.--Très-noble duc de Bourgogne, tant qu'elle nous fut chère, nous +l'avions estimée à cette valeur; mais aujourd'hui elle est déchue de +son prix.--Seigneur, la voilà devant vous: si quelque chose dans cette +petite personne trompeuse, ou sa personne entière avec notre déplaisir +par-dessus le marché, et rien de plus, paraît suffisamment agréable à +Votre Seigneurie, la voilà, elle est à vous. + +LE DUC DE BOURGOGNE.--Je ne sais que répondre. + +LEAR.--Telle qu'elle est avec ses défauts, sans amis, tout récemment +adoptée par ma haine, dotée de ma malédiction, et tenue pour étrangère +par mon serment, voulez-vous, seigneur, la prendre ou la laisser? + +LE DUC DE BOURGOGNE.--Pardonnez, seigneur roi; mais un choix ne se +détermine pas sur de pareilles conditions. + +LEAR.--Laissez-la donc, seigneur; car, par le maître qui m'a fait, je +vous ai dit toute sa fortune.--_(Au roi de France.)_ Pour vous, grand +roi, je ne voudrais pas abuser de votre amour au point de vous unir à ce +que je hais: ainsi, je vous en conjure, tournez votre inclination vers +quelque autre objet qui en soit plus digne qu'une malheureuse que la +nature a presque honte d'avouer pour sienne. + +LE ROI DE FRANCE.--C'est quelque chose de bien étrange, que celle +qui était, il n'y a qu'un moment encore, le premier objet de votre +affection, le sujet de vos louanges, le baume de votre vieillesse, ce +que vous aviez de meilleur et de plus cher, ait pu, dans l'espace d'un +clin d'oeil, commettre une action assez monstrueuse pour être dépouillée +de tous les replis de votre faveur! Sans doute il faut que son offense +blesse la nature à tel point qu'elle en devienne un monstre; ou bien +l'affection que vous lui aviez témoignée devient une tache pour Votre +Majesté, ce que ma raison ne saurait m'obliger de croire sans le secours +d'un miracle. + +CORDÉLIA, _à son père.--Je_ supplie Votre Majesté, bien que je manque +de cet art onctueux et poli de parler sans avoir dessein d'accomplir, +puisque je veux exécuter mes bonnes intentions avant d'en parler, de +vouloir bien déclarer que ce n'est point une tache de vice, un meurtre +ou une souillure, ni une action contre la chasteté, ni une démarche +déshonorante, qui m'a privée de votre faveur et de vos bonnes grâces, +mais que c'est pour n'avoir pas possédé, et c'est là ma richesse, cet +oeil qui sollicite toujours, et cette langue que je me félicite de ne +pas avoir, quoique pour ne l'avoir pas j'aie perdu votre tendresse. + +LEAR.--Il vaudrait mieux pour toi n'être jamais née que de n'avoir pas +su me plaire davantage. + +LE ROI DE FRANCE.--N'est-ce que cela? une lenteur naturelle qui souvent +néglige de raconter l'histoire de ce qu'elle va faire?--Monseigneur de +Bourgogne, que dites-vous à cette dame? L'amour n'est point l'amour dès +qu'il s'y mêle des considérations étrangères à son véritable objet. La +voulez-vous? elle est une dot en elle-même. + +LE DUC DE BOURGOGNE, à _Lear_.--Royal Lear, donnez-moi seulement la part +que vous aviez d'abord offerte de vous-même; et ici, à l'instant même, +je prends la main de Cordélia comme duchesse de Bourgogne. + +LEAR.--Rien; je l'ai juré: je suis inébranlable. + +LE DUC DE BOURGOGNE, à _Cordélia_.--Je suis vraiment fâché que vous ayez +perdu votre père à tel point qu'il vous faille aussi perdre un époux. + +CORDÉLIA.--La paix soit avec le duc de Bourgogne. Puisque ces +considérations de fortune faisaient tout son amour, je ne serai point sa +femme. + +LE ROI DE FRANCE.--Belle Cordélia, toi qui n'en es que plus riche parce +que tu es pauvre, plus précieuse parce que tu es délaissée, plus aimée +parce qu'on te méprise, je m'empare de toi et de tes vertus: que le +droit ne m'en soit pas refusé; je prends ce qu'on rejette.--Dieux, +dieux! n'est-il pas étrange que leur froid dédain ait donné à mon amour +l'ardeur d'une brûlante adoration?--Roi, ta fille sans dot, et jetée au +hasard de mon choix, sera reine de nous, des nôtres, et de notre belle +France. Tous les ducs de l'humide Bourgogne ne rachèteraient pas de moi +cette fille si précieuse et si peu appréciée.--Cordélia, fais-leur +tes adieux malgré leur dureté. Tu perds ce que tu possédais ici pour +retrouver mieux ailleurs. + +LEAR.--Elle est à toi, roi de France; qu'elle t'appartienne; cette fille +n'est pas à moi, je ne reverrai jamais son visage: ainsi, va-t'en sans +notre faveur, sans notre affection, sans notre bénédiction.--Venez, +noble duc de Bourgogne. + +(Fanfares.--Sortent Lear, les ducs de Bourgogne, de Cornouailles, +d'Albanie, Glocester et suite.) + +LE ROI DE FRANCE.--Faites vos adieux à vos soeurs. + +CORDÉLIA.--Vous, les joyaux de notre père, Cordélia vous quitte les +yeux baignés de larmes. Je vous connais pour ce que vous êtes, et, comme +votre soeur, je n'en ai que plus de répugnance à appeler vos défauts par +leurs noms. Soignez bien notre père; je le confie à vos coeurs qui ont +professé tant d'amour. Mais, hélas! si j'étais encore dans ses bonnes +grâces, je voudrais lui donner un meilleur asile. Adieu à toutes les +deux. + +RÉGANE.--Ne nous prescrivez pas notre devoir. + +GONERILLE.--Étudiez-vous à contenter votre époux, qui vous a prise quand +vous étiez à la charité de la fortune. Vous avez été avare de votre +obéissance, et ce qui en a manqué méritait bien ce qui vous a manqué. + +CORDÉLIA.--Le temps développera les replis où se cache l'artifice: +la honte vient enfin insulter à ceux qui ont des fautes à cacher. +Puissiez-vous prospérer! + +LE ROI DE FRANCE.--Venez, ma belle Cordélia. + +(Le roi de France et Cordélia sortent.) + +GONERILLE.--Ma soeur, je n'ai pas peu de chose à vous dire sur ce qui +nous touche de si près toutes les deux. Je crois que mon père doit +partir d'ici ce soir. + +RÉGANE.--Rien n'est plus certain; il va chez vous: le mois prochain ce +sera notre tour. + +GONERILLE.--Vous voyez combien sa vieillesse est pleine d'inconstance, +et nous venons d'en avoir sous les yeux une assez belle preuve. Il avait +toujours aimé surtout notre soeur: la pauvreté de sa tête se montre trop +visiblement dans la manière dont il vient de la chasser. + +RÉGANE.--C'est la faiblesse de l'âge. Cependant il n'a jamais su que +très-médiocrement ce qu'il faisait. + +GONERILLE.--Dans son meilleur temps, et dans la plus grande force de son +jugement, il a toujours été très-inconsidéré. Il faut donc nous attendre +qu'aux défauts invétérés de son caractère naturel l'âge va joindre +encore les humeurs capricieuses qu'amène avec elle l'infirme et colère +vieillesse. + +RÉGANE.--Il y a toute apparence que nous aurons à essuyer de lui, par +moments, des boutades pareilles à celle qui lui a fait bannir Kent. + +GONERILLE.--Il est encore occupé à prendre congé du roi de France. Je +vous en prie, concertons-nous ensemble. Si notre père, avec le caractère +qu'il a, conserve quelque autorité, cet abandon qu'il vient de nous +faire ne sera qu'une source d'affronts pour nous. + +RÉGANE.--Nous y réfléchirons à loisir. + +GONERILLE.--Il faut faire quelque chose, et dans la chaleur du moment. + +(Elles sortent.) + + +SCÈNE II + +Une salle dans le château du duc de Glocester. + +EDMOND _tenant une lettre_. + + +EDMOND.--Nature, tu es ma divinité; c'est à toi que je dois mon +obéissance. Pourquoi subirai-je la maladie de la coutume, et +permettrai-je aux ridicules arrangements des nations de me dépouiller, +parce que je serai de douze ou quatorze lunes le cadet d'un frère? Mais +quoi, je suis un bâtard! pourquoi en serais-je méprisable, lorsque mon +corps est aussi bien proportionné, mon esprit aussi élevé, et ma figure +aussi régulière que celle du fils d'une honnête dame? Pourquoi donc nous +insulter de ces mots de vil, de bassesse, de bâtardise? Vils! vils! nous +qui, dans le vigoureux larcin de la nature, puisons une constitution +plus forte et des qualités plus énergiques qu'il n'en entre dans un +lit ennuyé, fatigué et dégoûté, dans la génération d'une tribu entière +d'imbéciles engendrés entre le sommeil et le réveil! Ainsi donc, +légitime Edgar, il faut que j'aie vos biens: l'amour de notre père +appartient au bâtard Edmond comme au légitime Edgar. Légitime! le beau +mot! A la bonne heure, mon cher légitime; mais si cette lettre réussit +et que mon invention prospère, le vil Edmond passera par-dessus la +tête du légitime Edgar.--Je grandis, je prospère! Maintenant, dieux! +rangez-vous du parti des bâtards. + +(Entre Glocester.) + +GLOCESTER.--Kent banni de la sorte, et le roi de France parti en +courroux! et le roi qui s'en va ce soir! qui délaisse son autorité!... +réduit à sa pension! et tout cela fait bruyamment!--_(Il aperçoit +Edmond_.) Edmond! Eh bien! quelles nouvelles? + +EDMOND, _cachant la lettre_.--Sauf le bon plaisir de Votre Seigneurie, +aucune. + +GLOCESTER.--Pourquoi tant d'empressement à cacher cette lettre? + +EDMOND.--Je ne sais aucune nouvelle, seigneur. + +GLOCESTER.--Quel est ce papier que vous lisiez? + +EDMOND.--Ce n'est rien, seigneur. + +GLOCESTER.--Rien? Et pourquoi donc cette terrible promptitude à le faire +rentrer dans votre poche? Rien n'est pas une qualité qui ait si grand +besoin de se cacher. Voyons cela; allons, si ce n'est rien, je n'aurai +pas besoin de lunettes. + +EDMOND.--Je vous en conjure, seigneur, excusez-moi; c'est une lettre de +mon frère que je n'ai pas encore lue en entier; mais j'en ai lu assez +pour juger qu'elle n'est pas faite pour être mise sous vos yeux. + +GLOCESTER.--Donnez-moi cette lettre, monsieur. + +EDMOND.--Je commettrai une faute, soit que je vous la refuse, soit que +je vous la donne. Son contenu, autant que j'en puis juger sur ce que +j'en ai lu, est blâmable. + +GLOCESTER.--Voyons, voyons. + +EDMOND.--J'espère, pour la justification de mon frère, qu'il n'a écrit +cette lettre que pour sonder, pour éprouver ma vertu. + +GLOCESTER _lit_.--«Cet assujettissement, ce respect pour la vieillesse, +rendent la vie amère à ce qu'il y a de meilleur de notre temps; ils nous +retiennent notre fortune jusqu'à ce que l'âge nous ôte les moyens +d'en jouir. Je commence à trouver bien sotte et bien débonnaire cette +soumission à nous laisser opprimer par la tyrannie des vieillards, +qui gouvernent non parce qu'ils ont la force, mais parce que nous le +souffrons. Viens me trouver afin que je t'en dise davantage. Si mon +père voulait dormir jusqu'à ce que je le réveillasse, tu jouirais à +perpétuité de la moitié de son revenu, et tu vivrais le bien-aimé de +ton frère Edgar.»--Hom, une conspiration! _Dormir jusqu'à ce que je +le réveillasse... Tu jouirais de la moitié de son revenu_...--Mon fils +Edgar! Il a pu trouver une main pour écrire ceci, un coeur et un cerveau +pour le concevoir!--Quand avez-vous reçu cette lettre? qui vous l'a +apportée? + +EDMOND.--Elle ne m'a point été apportée, seigneur. Voici la ruse qu'on a +employée: je l'ai trouvée jetée par la fenêtre de mon cabinet. + +GLOCESTER.--Vous connaissez ces caractères pour être de votre frère? + +EDMOND.--Si c'était une lettre qu'on pût approuver, seigneur, j'oserais +jurer que c'est son écriture; mais pour celle-ci, je voudrais bien +croire qu'elle n'est pas de lui. + +GLOCESTER.--C'est son écriture! + +EDMOND.--Oui, c'est sa main, seigneur; mais j'espère que son coeur n'a +point de part à ce que contient cet écrit. + +GLOCESTER.--Ne vous a-t-il jamais sondé sur cette affaire? + +EDMOND.--Jamais, seigneur: seulement, je l'ai souvent entendu soutenir +qu'il serait à propos, lorsque les enfants sont parvenus à la maturité, +et que les pères commencent à pencher vers leur déclin, que le père +devînt le pupille du fils, et le fils administrateur des biens du père. + +GLOCESTER.--O scélérat! scélérat! voilà son système dans cette lettre. +Odieux scélérat! fils dénaturé, exécrable, bête brute! pire encore +que les bêtes brutes!--Allez, s'il vous plaît, le chercher. Je veux +m'assurer de sa personne. Le scélérat abominable! où est-il? + +EDMOND.--Je ne le sais pas bien, seigneur. Mais si vous consentiez à +suspendre votre indignation contre mon frère jusqu'à ce que vous pussiez +tirer de lui des preuves plus certaines de ses intentions, ce serait +suivre une marche plus sûre: au lieu que si, en procédant violemment +contre lui, vous veniez à vous méprendre sur ses desseins, ce serait une +plaie profonde à votre honneur et vous briseriez un coeur soumis. J'ose +engager ma vie pour lui, et garantir qu'il n'a écrit cette lettre que +dans la vue d'éprouver mon attachement pour vous, et sans aucun projet +dangereux. + +GLOCESTER.--Le crois-tu? + +EDMOND.--Si vous le jugez à propos, je vous placerai en un lieu d'où +vous pourrez nous entendre conférer ensemble sur cette lettre, et vous +satisfaire par vos propres oreilles; et cela, pas plus tard que ce soir. + +GLOCESTER.--Il ne peut pas être un pareil monstre! + +EDMOND.--Il ne l'est sûrement pas. + +GLOCESTER.--Pour son père qui l'aime si tendrement, si +complétement!--Ciel et terre! Edmond, trouvez-le; amenez-le par ici, je +vous en prie; arrangez les choses selon votre prudence. Je donnerais ma +fortune pour savoir la vérité. + +EDMOND.--Je vais le chercher à l'instant, seigneur. Je conduirai la +chose comme je trouverai moyen de le faire, et je vous en rendrai +compte. + +GLOCESTER.--Ces dernières éclipses de soleil et de lune ne nous +présagent rien de bon. La raison peut bien, par les lois de la sagesse +naturelle, les expliquer d'une ou d'autre manière; mais la nature +ne s'en trouve pas moins très-souvent victime de leurs fatales +conséquences. L'amour se refroidit, l'amitié s'éteint, les frères +se divisent: dans les villes, des révoltes; dans les campagnes, la +discorde; dans les palais, la trahison; et le noeud qui unit le père et +le fils, brisé. Mon scélérat rentre dans la prédiction: c'est le fils +contre le père. Le roi s'écarte du penchant de la nature: c'est le père +contre l'enfant.--Nous avons vu notre meilleur temps: les machinations, +les trames obscures, les trahisons, et tous les désordres les +plus funestes vont nous suivre en nous tourmentant jusqu'à nos +tombeaux.--Edmond, trouve-moi ce misérable, tu n'y perdras rien; agis +avec prudence.--Et le noble et fidèle Kent banni! Son crime, c'est la +probité! Étrange! étrange! + +(Il sort.) + +EDMOND _seul_.--Voilà bien la singulière impertinence du monde! Notre +fortune se trouve-t-elle malade, souvent par une plénitude de mauvaise +conduite, nous accusons de nos désastres le soleil, la lune et les +étoiles, comme si nous étions infâmes par nécessité, imbéciles par une +impérieuse volonté du ciel; fripons, voleurs et traîtres, par l'action +invincible des sphères; ivrognes, menteurs et adultères, par une +obéissance forcée aux influences des planètes; et que nous ne fissions +jamais le mal que par la violence d'une impulsion divine. Admirable +excuse du libertin, que de mettre ses penchants lascifs à la charge +d'une étoile!--Mon père s'arrangea avec ma mère sous la queue du dragon, +et ma naissance se trouva dominée par l'_Ursa major_, d'où il s'ensuit +que je suis brutal et débauché. Bah! j'aurais été ce que je suis quand +la plus vierge des étoiles du firmament aurait scintillé sur le moment +qui a fait de moi un bâtard. (_Entre Edgar_.)--Edgar! il arrive à point +comme la catastrophe d'une vieille comédie. Mon rôle à moi, c'est une +mélancolie perfide, et un soupir comme ceux de Tom de Bedlam.--Oh! ces +éclipses nous présageaient ces divisions: _fa, sol, la, mi_[5]. + +[Note 5: Il paraîtrait qu'on accordait aux dissonances en musique +une sorte d'influence magique, ou au moins mystérieuse. Les moines qui, +dans le moyen âge, ont écrit sur la musique, ont dit: Mi _contra_ fa +_est diabolicus_.] + +EDGAR.--Qu'est-ce que c'est, mon frère Edmond? nous voilà dans une +sérieuse contemplation. + +EDMOND.--Je rêvais, mon frère, à une prédiction que j'ai lue l'autre +jour sur ce qui doit suivre ces éclipses. + +EDGAR.--Est-ce que vous vous inquiétez de cela? + +EDMOND.--Je vous assure que les effets dont elle parle ne +s'accomplissent que trop malheureusement.--Des querelles dénaturées +entre les enfants et les parents, des morts, des famines, des ruptures +d'anciennes amitiés, des divisions dans l'État, des menaces et des +malédictions contre le roi et les nobles, des méfiances sans fondement, +des amis exilés, des cohortes dispersées, des mariages rompus, et je ne +sais quoi encore. + +EDGAR.--Depuis quand êtes-vous devenu sectateur de l'astronomie? + +EDMOND.--Allons, allons; quand avez-vous vu mon père pour la dernière +fois? + +EDGAR.--Eh bien! hier au soir. + +EDMOND.--Avez-vous causé avec lui? + +EDGAR.--Oui, deux heures entières. + +EDMOND.--Vous êtes-vous quittés en bonne intelligence? N'avez-vous +remarqué dans ses paroles ou dans son air aucun signe de mécontentement? + +EDGAR.--Aucun. + +EDMOND.--Réfléchissez, en quoi vous avez pu l'offenser, et, je vous en +conjure, évitez sa présence jusqu'à ce qu'un peu de temps ait modéré +la violence de son ressentiment, si furieux en ce moment, qu'en vous +faisant du mal il serait à peine apaisé. + +EDGAR.--Quelque misérable m'aura calomnié. + +EDMOND.--C'est ce que je crains. Je vous en prie, tenez-vous à l'écart +jusqu'à ce que la fougue de sa colère soit un peu ralentie; et, comme +je vous le dis, retirez-vous avec moi dans mon appartement: là, je vous +mettrai à portée d'entendre les discours de mon père. Allez, je vous en +prie, voilà ma clef; et si vous sortez, sortez armé. + +EDGAR.--Armé, mon frère! + +EDMOND.--Mon frère, ce que je vous dis est pour le mieux: allez armé. +Que je ne sois pas un honnête homme si l'on a de bonnes intentions +à votre égard. Je vous dis ce que j'ai vu et entendu, mais bien +faiblement, et rien qui approche de la réalité et de l'horreur de la +chose. De grâce, éloignez-vous. + +EDGAR.--Aurai-je bientôt de vos nouvelles? + +EDMOND.--Je vais m'employer pour vous dans tout ceci. _(Edgar +sort_.)--Un père crédule, un frère généreux dont le naturel est si loin +de toute malice qu'il n'en soupçonne aucune dans autrui, et dont mes +artifices gouverneront à l'aise la sotte honnêteté: voilà l'affaire. Le +bien me viendra sinon par ma naissance, du moins par mon esprit. Tout +m'est bon, si je puis le faire servir à mes vues. + +(Il sort.) + + +SCÈNE III + +Appartement dans le palais du duc d'Albanie. + +GONERILLE, OSWALD. + + +GONERILLE.--Est-il vrai que mon père ait frappé mon écuyer parce qu'il +réprimandait son fou? + +OSWALD.--Oui, madame. + +GONERILLE.--Par le jour et la nuit! c'est m'insulter. A chaque instant, +il s'emporte de façon ou d'autre à quelque énorme sottise qui nous +met tous en désarroi: je ne l'endurerai pas. Ses chevaliers deviennent +tapageurs, et lui-même il se fâche contre nous pour la moindre +chose.--Il va revenir de la chasse; je ne veux pas lui parler. Vous lui +direz que je suis malade, et vous ferez bien de vous ralentir dans votre +service auprès de lui: j'en prends sur moi la faute. + +OSWALD.--Le voilà qui vient, madame; je l'entends. + +(On entend le son des cors.) + +GONERILLE.--Mettez dans votre service tout autant d'indifférence et de +lassitude qu'il vous plaira, vous et vos camarades. Je voudrais qu'il +s'en plaignît. S'il le trouve mauvais, qu'il aille chez ma soeur, son +intention, je le sais, et la mienne, s'accordant parfaitement en ce +point que nous ne voulons pas être maîtrisées. Un vieillard inutile qui +voudrait encore exercer tous ces pouvoirs qu'il a abandonnés!--Sur ma +vie, ces vieux radoteurs redeviennent des enfants, et il faut les +mener par la rigueur: quand ils se voient caressés ils en abusent[6]. +Souvenez-vous de ce que je vous ai dit. + +[Note 6: _As flatteries_--_when they are seen abused_. Les +commentateurs n'ont pu s'accorder sur ce passage, et aucun ne paraît +l'avoir entendu dans son vrai sens, que je crois être mot à mot +celui-ci: _puisque les flatteries_ ou _les caresses, quand ils les +voient ils en abusent_. Cette version serait incontestable s'il y avait +un second tiret entre _seen_ et _abused_:--_when they are seen_--se +trouverait ainsi entre deux tirets formant parenthèse; mais le mot +_are_, qui s'applique en même temps à _seen_ et à _abused_, n'aura +probablement pas permis d'isoler ainsi cette partie de la phrase où il +se trouve contenu. Le vague des constructions et des expressions dans +le _Roi Lear_ oblige souvent de décider sur le sens d'après les +vraisemblances morales, plutôt que d'après aucune règle ou même aucune +habitude grammaticale.] + +OSWALD.--Très-bien, madame. + +GONERILLE.--Et traitez ses chevaliers avec plus de froideur: ne vous +inquiétez pas de ce qui pourra en arriver. Prévenez vos camarades d'en +agir de même. Je voudrais trouver en ceci, et j'en viendrai bien à bout, +une occasion de m'expliquer. Je vais tout à l'heure écrire à ma soeur, +et lui recommander la même conduite.--Qu'on serve le dîner. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IV + +Une salle du palais. + +_Entre_ KENT _déguisé_. + + +KENT.--Si je puis seulement réussir à emprunter des accents qui +déguisent ma voix, il se peut faire que les bonnes intentions qui m'ont +engagé à déguiser mes traits obtiennent leur plein effet. Maintenant, +Kent le banni, si tu peux te rendre utile dans ces lieux où tu vis +condamné, (et puisse-t-il en être ainsi!) ton maître chéri te retrouvera +plein de zèle. + +(Cors de chasse. Lear paraît avec ses chevaliers et sa suite.) + +LEAR.--Qu'on ne me fasse pas attendre le dîner une seule minute: allez, +servez-le. _(Sort un domestique_.)--Ah! ah! qui es-tu, toi? + +KENT.--Un homme, seigneur. + +LEAR.--Qu'est-ce que tu sais faire? Que veux-tu de nous? + +KENT.--Je sais n'être pas au-dessous de ce que je parais; servir +fidèlement celui qui aura confiance en moi; aimer celui qui est honnête; +converser avec celui qui est sage et qui parle peu; redouter les +jugements; me battre quand je ne peux pas faire autrement; et ne pas +manger de poisson[7]. + +[Note 7: _And to eat no fish_. Manger du poisson était en +Angleterre, du temps d'Élisabeth, un signe de catholicisme, et par +conséquent réprouvé par l'opinion. La phrase populaire pour désigner +un vrai patriote était: _C'est un honnête homme, il ne mange pas +de poisson_. Il fallut, pour soutenir les pêcheries, qu'un acte du +parlement ordonnât pendant quelques mois l'usage du poisson: cela +s'appela le _carême de Cécil (Cecil's fast)_. Dans _l'Énéide travestie_, +la sibylle dit à Caron, pour l'engager à passer Énée, qu'il est _Point +Mazarin_, fort honnête homme.] + +LEAR.--Qui es-tu? + +KENT.--Un très-honnête garçon, aussi pauvre que le roi. + +LEAR.--Si tu es aussi pauvre pour un sujet qu'il l'est pour un roi, tu +es assez pauvre. Que veux-tu? + +KENT.--Du service. + +LEAR.--Qui voudrais-tu servir? + +KENT.--Vous. + +LEAR.--Me connais-tu, maraud? + +KENT.--Non, seigneur; mais vous avez dans votre physionomie quelque +chose qui fait que j'aimerais à vous dire: _Mon maître_. + +LEAR.--Qu'est-ce que c'est? + +KENT.--De l'autorité. + +LEAR.--De quel service es-tu capable? + +KENT.--Je puis garder d'honnêtes secrets; courir à cheval, à pied; gâter +une histoire intéressante en la racontant, et rendre platement un simple +message. Je suis propre à tout ce que peut faire le commun des hommes. +Ce que j'ai de mieux, c'est l'activité. + +LEAR.--Quel âge as-tu? + +KENT.--Je ne suis pas assez jeune, seigneur, pour m'amouracher d'une +femme à l'entendre chanter, ni assez vieux pour en raffoler n'importe +pour quelle raison. J'ai sur les épaules quelque quarante-huit ans. + +LEAR.--Suis-moi, tu vas me servir: si après le dîner tu ne me déplais +pas plus qu'à présent, je ne te congédierai pas de sitôt.--Le dîner, +holà! le dîner.--Où est mon petit drôle, mon fou? Allez me chercher mon +fou. _(Entre Oswald_.)--Eh! vous, l'ami, où est ma fille? + +OSWALD.--Avec votre permission... + +(Il sort.) + +LEAR.--Qu'est-ce qu'il a dit là? Rappelez-moi ce manant.--Où est mon +fou? Holà! je crois que tout dort ici.--Eh bien! où est-il donc ce +métis? + +UN CHEVALIER.--Il dit, seigneur, que votre fille ne se porte pas bien. + +LEAR.--Pourquoi ce gredin-là n'est-il pas revenu sur ses pas quand je +l'ai appelé? + +LE CHEVALIER.--Seigneur, il m'a déclaré tout bonnement qu'il ne le +voulait pas. + +LEAR.--Qu'il ne le voulait pas! + +LE CHEVALIER.--Seigneur, je ne sais pas quelle en est la raison; mais, +à mon avis, Votre Grandeur n'est pas accueillie avec cette affection +respectueuse qu'on avait coutume de vous montrer. J'aperçois une grande +diminution de bienveillance chez tous les gens de la maison, aussi bien +que chez le duc lui-même et chez votre fille. + +LEAR.--Vraiment! le penses-tu? + +LE CHEVALIER.--Je vous prie de me pardonner, seigneur, si je me suis +trompé; mais mon devoir ne peut se taire quand je crois Votre Majesté +offensée. + +LEAR.--Tu ne fais que me rappeler mes propres idées. Je me suis bien +aperçu depuis peu de beaucoup de négligence; mais j'étais disposé plutôt +à m'accuser moi-même d'une exigence trop soupçonneuse, qu'à y voir +une conduite et une intention désobligeantes. J'y regarderai de plus +près.--Mais où est mon fou? Je ne l'ai pas vu depuis deux jours. + +LE CHEVALIER.--Depuis que ma jeune maîtresse est partie pour la France, +seigneur, votre fou a bien dépéri. + +LEAR.--En voilà assez là-dessus. Je l'ai bien remarqué. Allez, et dites +à ma fille que je veux lui parler. _(Sort un chevalier.)_--Vous, allez +me chercher mon fou. _(Sort un chevalier; rentre Oswald_.)--Eh! vous, +l'ami! l'ami! approchez. Qui suis-je, s'il vous plaît? + +OSWALD.--Le père de ma maîtresse. + +LEAR.--Le père de ma maîtresse! et vous le valet de votre maître. Chien +de bâtard! esclave! mâtin! + +OSWALD.--Je ne suis rien de tout cela: je vous demande pardon, seigneur. + +LEAR.--Je crois que tu t'avises de me regarder en face, insolent! + +(Il le frappe.) + +OSWALD.--Je ne veux pas être battu, seigneur. + +KENT.--Ni donner du nez en terre non plus, mauvais joueur de ballon[8]. + +[Note 8: _Base foot-ball player_. Allusion aux mauvais joueurs de +ballon, à qui le pied manque en courant.] + +(Il le prend par les jambes et le renverse.) + +LEAR.--Je te remercie, ami; tu me rends service, et je t'aimerai. + +KENT.--Allons, relevez-vous, mon maître, et dehors. Je vous apprendrai +votre place. Hors d'ici! hors d'ici! Si vous voulez prendre encore la +mesure d'un lourdaud, restez ici. Mais, dehors! allons, y pensez-vous? +Dehors! + +(Il pousse Oswald dehors.) + +LEAR.--Tu es un garçon dévoué; je te remercie. Voilà les arrhes de ton +service. + +(Il lui donne de l'argent.) + +(Entre le fou.) + +LE FOU, _à Lear_.--Laisse-moi le prendre aussi à mes gages.--Tiens, +voici ma cape[9]. + +(Il donne à Kent son bonnet.) + +[Note 9: _Coxcomb_, nom du bonnet que portaient les fous, parce +qu'il était surmonté d'une crête de coq, _cock's comb_.] + +LEAR.--Eh bien! pauvre petit, comment vas-tu? + +LE FOU, _à Kent_.--Tu ferais bien de prendre ma cape. + +KENT.--Pourquoi, fou? + +LE FOU.--Pourquoi? parce que tu prends le parti de celui qui est dans +la disgrâce. Vraiment, si tu ne sais pas sourire du côté où le vent +souffle, tu auras bientôt pris froid. Allons, mets ma cape.--Eh! oui, +cet homme a éloigné de lui deux de ses filles, et a rendu la troisième +heureuse bien malgré lui. Si tu t'attaches à lui, il faut de toute +nécessité que tu portes ma cape.--_(A Lear_.) Ma foi, noncle[10], je +voudrais avoir deux capes et deux filles. + +[Note 10: _Nuncle_, par contraction pour _mine uncle_, oncle à moi.] + +LEAR.--Pourquoi, mon garçon? + +LE FOU.--Si je leur donnais tout mon bien, je garderais pour moi mes +deux capes. Mais tiens, voilà la mienne; demandes-en une autre à tes +filles. + +LEAR.--Prends garde au fouet, petit drôle. + +LE FOU.--La vérité est le dogue qui doit se tenir au chenil, et qu'on +chasse à coups de fouet; pendant que _Lady_, la chienne braque, peut +venir nous empester au coin du feu. + +LEAR.--C'est une peste pour moi que ce coquin-là. + +LE FOU.--Mon cher, je veux t'enseigner une sentence. + +LEAR.--Voyons. + +LE FOU.--Écoute bien, noncle. + + Aie plus que tu ne montres; + Parle moins que tu ne sais; + Prête moins que tu n'as; + Va plus à cheval qu'à pied; + Apprends plus de choses que tu n'en crois; + Parie pour un point plus bas que celui qui te vient; + Quitte ton verre et ta maîtresse, + Et tiens-toi coi dans ta maison; + Et tu auras alors + Plus de deux dizaines à la vingtaine. + +LEAR.--Cela ne signifie rien, fou. + +LE FOU.--C'est, en ce cas, comme la harangue d'un avocat sans salaire: +vous ne m'avez rien donné pour cela. Est-ce que vous ne savez pas tirer +parti de rien, noncle? + +LEAR.--Non, en vérité, mon enfant; on ne peut rien faire de rien. + +LE FOU, _à Kent_.--Je t'en prie, dis-lui que c'est à cela que se monte +le revenu de ses terres; il n'en voudrait pas croire un fou. + +LEAR.--Tu es un fou bien mordant. + +LE FOU.--Sais-tu, mon garçon, la différence qu'il y a entre un fou +mordant et un fou débonnaire? + +LEAR.--Non, petit; apprends-le moi. + +LE FOU. + + Ce lord qui t'a conseillé + De te dépouiller de tes domaines, + Viens, place-le ici près de moi; + Ou bien toi, prends sa place. + Le fou débonnaire et le fou mordant + Seront aussitôt en présence: + L'un ici en habit bigarré, + Et on trouvera l'autre là. + +LEAR.--Est-ce que tu m'appelles fou, petit? + +LE FOU.--Tu as cédé tous les autres titres que tu avais apportés en +naissant. + +KENT.--Ceci n'est pas tout à fait de la folie, seigneur. + +LE FOU.--Non, en vérité; les lords et les grands personnages ne veulent +rien me concéder. Si j'avais un monopole, il leur en faudrait leur part, +et aux dames aussi: elles ne me laisseront pas les sottises à moi tout +seul, elles en tireront leur lopin.--Donne-moi un oeuf, noncle, et je te +donnerai deux couronnes. + +LEAR.--Qu'est-ce que ce sera que ces deux couronnes? + +LE FOU.--Voilà, quand j'aurai coupé l'oeuf par le milieu et mangé tout +ce qui est dedans, je te donnerai les deux couronnes de l'oeuf[11]. +Lorsque tu as fendu ta couronne par le milieu, et que tu as donné à +droite et à gauche les deux moitiés, tu as porté ton âne sur ton dos, +au milieu de la fange. Tu n'avais guère de cervelle dans la _couronne_ +chauve de ton crâne, lorsque tu as laissé aller ta couronne d'or. Si je +parle ici comme un fou que je suis, que le premier qui le trouvera soit +fouetté. + +[Note 11: Les extrémités de la coquille de l'oeuf se nomment, en +anglais, _the crowns of the egg_, les couronnes de l'oeuf.] + +(Il chante.) + + Jamais les fous n'ont eu moins de vogue que cette année; + Car les sages sont devenus des écervelés; + Ils ne savent que faire de leur bon sens, + Tant leur conduite est baroque. + +LEAR.--Et depuis quand, je vous en prie, êtes-vous si bien fourni de +chansons, maraud? + +LE FOU.--C'est mon usage, noncle, depuis que par ta grâce tes filles +sont devenues ta mère, quand tu leur as donné les verges et que tu as +mis bas tes culottes. + +(Il chante.) + + Alors, saisies de joie, elles ont pleuré; + Et moi, j'ai chanté dans mon chagrin + De ce qu'un roi tel que toi jouait à cligne-musette, + Et s'allait mettre avec les fous. + +Je t'en prie, noncle, prends un maître qui puisse enseigner à ton fou à +mentir: je voudrais bien apprendre à mentir. + +LEAR.--Si vous mentez, vaurien, vous serez fouetté. + +LE FOU.--Je me demande quelle parenté tu as avec tes filles. Elles +veulent qu'on me fouette quand je dis la vérité, et toi tu veux me faire +fouetter si je mens; et quelquefois encore je suis fouetté pour n'avoir +rien dit. J'aimerais mieux être tout autre chose qu'un fou, et cependant +je ne voudrais pas être toi, noncle: tu as rogné ton bon sens des deux +côtés, sans rien laisser au milieu.--Tiens, voilà une des rognures. + +(Entre Gonerille.) + +LEAR.--Eh bien! ma fille, pourquoi as-tu mis ton bonnet de travers[12]? +Depuis quelques jours, je vous trouve un peu trop refrognée. + +[Note 12: _What makes frontlet on_? Que fait là ce bandeau sur ton +front? _Frontlet_ servait, à ce qu'il paraît, métaphoriquement pour +exprimer l'air de mauvaise humeur.] + +LE FOU.--Tu étais un joli garçon, quand tu n'avais pas besoin de +t'inquiéter si elle fronçait le sourcil; mais aujourd'hui te voilà un +zéro en chiffres: je vaux mieux que toi maintenant; je suis un fou, +et toi tu n'es rien.--Allons, par ma foi, je vais tenir ma langue. (_A +Gonerille_.) Car votre figure me l'ordonne, quoique vous ne disiez rien, +chut! chut! + + Celui qui ne garde ni mie ni croûte, + Las de tout se trouvera pourtant manquer de quelque chose. + +(_Montrant Lear_.) C'est une gousse de pois écossés. + +GONERILLE.--Seigneur, ce n'est pas seulement votre fou à qui tout est +permis, mais d'autres encore de votre insolente suite, qui censurent et +se plaignent à toute heure, élevant sans cesse d'indécents tumultes qui +ne sauraient se supporter. J'avais pensé que le plus sûr remède était de +vous faire bien connaître ce qui se passe; mais je commence à craindre, +d'après ce que vous avez tout récemment dit et fait vous-même, que vous +ne protégiez cette conduite, et que vous ne l'encouragiez par votre +approbation: si cela était, un pareil tort ne pourrait échapper à la +censure, ni laisser dormir les moyens de répression. Peut-être dans +l'emploi qu'on en ferait pour le rétablissement d'un ordre salutaire, +vous arriverait-il de recevoir quelque offense dont on aurait honte +dans tout autre cas, mais qu'on serait alors forcé de regarder comme une +mesure de prudence. + +LE FOU.--Car vous savez, noncle, + + Que le moineau nourrit si longtemps le coucou, + Qu'il eut la tête enlevée par les petits. + +Ainsi la chandelle s'est éteinte, et nous sommes restés dans +l'obscurité. + +LEAR, _à Gonerille_.--Êtes-vous notre fille? + +GONERILLE.--Allons, seigneur, je voudrais vous voir user de cette raison +solide dont je sais que vous êtes pourvu, et vous défaire de ces humeurs +qui depuis quelque temps vous rendent tout autre que ce que vous êtes +naturellement. + +LE FOU.--Un âne ne peut-il pas savoir quand c'est la charrette qui +traîne le cheval?--Dia, hue! cela va bien. + +LEAR.--Quelqu'un me connaît-il ici? Ce n'est point là Lear. Lear +marche-t-il ainsi? parle-t-il ainsi? Que sont devenus ses yeux? Ou +son intelligence est affaiblie, ou son discernement est en +léthargie.--Suis-je endormi ou éveillé?--Ah! sûrement il n'en est pas +ainsi.--Qui pourra me dire qui je suis?--L'ombre de Lear? Je voudrais +le savoir, car ces marques de souveraineté, ma mémoire, ma raison, +pourraient à tort me persuader que j'ai eu des filles. + +LE FOU.--Qui feront de vous un père obéissant. + +LEAR.--Votre nom, ma belle dame? + +GONERILLE.--Allons, seigneur, cet étonnement est tout à fait du genre de +vos autres nouvelles facéties. Je vous conjure, prenez mes intentions +en bonne part: vieux et respectable comme vous l'êtes, vous devriez +être sage. Vous gardez ici cent chevaliers et écuyers, tous gens si +désordonnés, si débauchés et si audacieux, que notre cour, corrompue par +leur conduite, ressemble à une auberge de tapageurs: leurs excès et leur +libertinage lui donnent l'air d'une taverne ou d'un mauvais lieu[13], +beaucoup plus que du palais royal. La décence elle-même demande un +prompt remède: laissez-vous donc prier, par une personne qui pourrait +bien autrement prendre ce qu'elle demande, de consentir à diminuer un +peu votre suite; et que ceux qui continueront à demeurer à votre service +soient des gens qui conviennent à votre âge, et qui sachent se conduire +et vous respecter. + +[Note 13: _A brothel._] + +LEAR.--Ténèbres et démons!--Sellez mes chevaux. Appelez ma +suite.--Bâtarde dégénérée, je ne te causerai plus d'embarras.--Il me +reste encore une fille. + +GONERILLE.--Vous frappez mes gens, et votre canaille désordonnée veut se +faire servir par ceux qui valent mieux qu'elle. + +(Entre Albanie.) + +LEAR.--Malheur à celui qui se repent trop tard! _(A Albanie.)_--Ah! vous +voilà, monsieur! Sont-ce là vos intentions? parlez, monsieur.--Qu'on +prépare mes chevaux.--Ingratitude! démon au coeur de marbre, plus +hideuse quand tu te montres dans un enfant que ne l'est le monstre de la +mer[14]! + +[Note 14: _Sea monster_, hippopotame.] + +ALBANIE.--De grâce, seigneur, modérez-vous. + +LEAR, _à Gonerille_.--Vautour détesté, tu mens: les gens de ma suite +sont des hommes choisis et du plus rare mérite, soigneusement instruits +de leurs devoirs, et de la dernière exactitude à soutenir la dignité +de leur nom.--Oh! combien tu me parus laide à voir, faute légère de +Cordélia, qui, semblable à la géhenne[15], fis tout sortir dans la +structure de mon être de la place qui lui était assignée, retiras tout +amour de mon coeur, et vins grossir en moi le fiel. O Lear, Lear, Lear! +_(Se frappant le front_.) Frappe à cette porte, qui a laissé échapper la +raison et entrer la folie.--Partons, partons, mes amis. + +[Note 15: _Like an engine. Engine_ (engin, machine) était le nom +de l'instrument ordinaire de la torture. _Géhenne_ vient de la même +source.] + +ALBANIE.--Seigneur, je suis aussi innocent qu'ignorant de ce qui vous a +mis en colère. + +LEAR.--Cela se peut, seigneur.--Entends-moi, ô nature! entends-moi, +divinité chérie, entends-moi! Suspens tes desseins, si tu te proposais +de rendre cette créature féconde: porte dans son sein la stérilité, +dessèche en elle les organes de la reproduction, et qu'il ne naisse +jamais de son corps dégénéré un enfant pour lui faire honneur!--Ou s'il +faut qu'elle produise, fais naître d'elle un enfant de tristesse; qu'il +vive pervers et dénaturé pour être son tourment; qu'il imprime dès la +jeunesse des rides sur son front; que les larmes qu'il lui fera répandre +creusent leurs canaux sur ses joues; que toutes les douleurs de sa mère, +tous ses bienfaits, soient tournés par lui en dérision et en mépris, +afin qu'elle puisse sentir combien la dent du serpent est moins cruelle +que la douleur d'avoir un enfant ingrat!--Allons, partons, partons. + +(Il sort.) + +ALBANIE.--Mais, au nom des dieux que nous adorons, d'où vient donc tout +ceci? + +GONERILLE.--Ne vous tourmentez pas à en savoir la cause, et laissez-le +radoter en pleine liberté au gré de son humeur. + +(Rentre Lear.) + +LEAR.--Comment! cinquante de mes chevaliers d'un seul coup, et cela au +bout de quinze jours? + +ALBANIE.--De quoi s'agit-il, seigneur? + +LEAR.--Je te le dirai.--Mort et vie! (_A Gonerille_.) Je rougis que +tu puisses à ce point ébranler ma force d'homme, et que tu sois digne +encore de ces larmes brûlantes qui m'échappent malgré moi. Que les +tourbillons et les brouillards t'enveloppent! que les incurables +blessures de la malédiction d'un père frappent tous tes sens! Yeux d'un +vieillard trop prompt à s'attendrir, encore des pleurs pour un pareil +sujet, je vous arrache, et vous irez avec les larmes que vous laissez +échapper amollir la dureté de la terre.--Ah! en sommes-nous venus +là?--Eh bien! soit; il me reste encore une fille qui, j'en suis sûr, +est tendre et secourable: quand elle apprendra ce que tu as fait, de ses +ongles elle déchirera ton visage de louve; tu me verras reparaître sous +cette forme dont tu crois que je me suis dépouillé pour jamais; tu le +verras, je t'en réponds. + +(Sortent Lear, Kent et la suite.) + +GONERILLE.--Remarquez-vous ceci, seigneur? + +ALBANIE.--Gonerille, tout l'amour que j'ai pour vous ne peut me rendre +assez partial... + +GONERILLE.--De grâce, soyez tranquille.--Holà, Oswald! (_Au +fou_.)--Vous, l'ami, plus coquin que fou, suivez votre maître. + +LE FOU.--Noncle Lear, noncle Lear, attends-moi, et emmène ton fou avec +toi. + + Un renard qu'on a pris + Et une fille de cette espèce + Seraient bientôt dépêchés, + Si de ma cape je pouvais acheter une corde. + C'est ainsi que le fou vous quitte le dernier. + +(Il sort.) + +GONERILLE.--Cet homme a été bien conseillé. Cent chevaliers! il +serait en effet politique et prudent de lui laisser sous la main cent +chevaliers tout prêts; oui, afin qu'à la moindre chimère, pour un mot, +une fantaisie, au plus léger sujet de plainte ou de dégoût, il puisse, +protégeant son radotage par ces forces, tenir nos vies à sa merci. +Oswald, m'a-t-on entendu? + +ALBANIE.--Vous pourriez pousser trop loin vos craintes. + +GONERILLE.--Cela est plus sûr que de s'y fier. Laissez-moi continuer à +tenir éloignés les maux que je crains, plutôt que de craindre toujours +d'en être surprise. Je connais son coeur. Tout ce qu'il a dit là, je +l'ai mandé à ma soeur. Si elle veut le soutenir lui et cent chevaliers, +maintenant que je lui en ai montré tous les inconvéniens... (_Entre +Oswald_.)--Eh bien! Oswald, avez-vous écrit cette lettre pour ma soeur? + +OSWALD.--Oui, madame. + +GONERILLE.--Prenez avec vous quelque suite, et montez promptement à +cheval. Instruisez ma soeur tout au long de mes craintes particulières, +et ajoutez-y les raisons que vous jugerez convenables pour leur donner +plus de consistance. Allons, partez, et pressez votre retour. (_Oswald +sort._)--(_A Albanie_.) Non, non, seigneur, cette pacifique douceur et +conduite que vous tenez, bien que je ne la blâme pas, vous attire +plus souvent, souffrez que je vous le dise, le reproche de manquer de +sagesse, qu'elle ne vaut d'éloges à votre dangereuse bonté. + +ALBANIE.--Jusqu'où s'étend la portée de votre vue, c'est ce que +j'ignore. En nous agitant pour trouver le mieux, nous gâtons souvent le +bien. + +GONERILLE.--Mais en ce cas... + +ALBANIE.--Bien, bien; on verra l'événement. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE V + +Une cour devant le palais d'Albanie. + +_Entrent_ LEAR, KENT, LE FOU. + + +LEAR, _à Kent_.--Prenez les devants, et rendez-vous à Glocester avec +cette lettre. N'informez ma fille de ce que vous pouvez savoir qu'autant +qu'elle vous questionnera sur ma lettre. Si vous ne faites pas la plus +grande diligence, j'y arriverai avant vous. + +KENT.--Je ne dormirai point, seigneur, que je n'aie remis votre lettre. + +(Il sort.) + +LE FOU.--Si la cervelle d'un homme était dans ses talons, ne +courrait-elle pas risque de gagner des engelures? + +LEAR.--Oui, mon enfant. + +LE FOU.--Alors tiens-toi en gaieté, je te conseille, car ton esprit +n'ira pas en pantoufles. + +LEAR.--Ha, ha, ha! + +LE FOU.--Tu verras comme ton autre fille se conduira tendrement avec +toi, car, bien qu'elle ressemble autant à celle-ci qu'une pomme sauvage +à une reinette, cependant je puis dire ce que je puis dire. + +LEAR.--Qu'as-tu à dire, mon enfant? + +LE FOU.--Il n'y aura pas dans ce cas-ci plus de différence de goût entre +elles deux qu'entre une pomme sauvage et une pomme sauvage. Saurais-tu +me dire pourquoi on a le nez au milieu du visage? + +LEAR.--Non. + +LE FOU.--Eh! vraiment, c'est pour qu'il y ait un oeil de chaque côté du +nez, afin que ce qu'un homme ne peut pas flairer, il puisse le regarder. + +LEAR.--C'est moi qui l'ai mise dans son tort[16]. + +[Note 16: _I did her wrong_. Les commentateurs veulent comprendre +ces _mots_ dans le sens de _je lui ai fait tort_, et supposent que Lear, +en ce moment, songe à Cordélia; mais rien dans le reste de la scène +n'annonce que cette idée se présente à son esprit; elle ne se retrouve +même pas une seule fois ensuite, jusqu'au moment où il se réunit +à Cordélia: en ce moment, tout occupé de ce qui lui arrive +personnellement, il est plus naturel que Lear s'accuse du tort qu'il +a eu de tout donner à Gonerille, que de celui d'avoir tout retiré à +Cordélia: cette pensée est même en rapport avec ce qu'il vient de lui +dire, et si les paroles du fou ne servent pas à diriger les pensées de +Lear, du moins peut-on supposer que, dans l'intention du poëte, elles +sont quelquefois destinées à les expliquer. Les sentiments et les +projets qu'il va exprimer ensuite ne sont qu'une continuation naturelle +de cette marche de ses idées; le souvenir de Cordélia n'en serait qu'une +interruption, et l'esprit de Lear n'a pas encore donné et ne donnera +encore de quelque temps aucun indice du désordre que commencerait +à annoncer une pareille incohérence. L'explication donnée par les +commentateurs n'aurait qu'une présomption en sa faveur: Shakspeare +aurait-il voulu, par ce mot jeté en passant, préparer les remords de +Lear quand il retrouvera Cordélia? Le reste de la scène ne rend pas la +chose probable. Nous croyons donc donner à ces mots: _I did her wrong_, +un nouveau sens: _c'est mot qui l'ai mise dans son tort_.] + +LE FOU.--Peux-tu me dire comment une huître fait son écaille? + +LEAR.--Non. + +LE FOU.--Ni moi non plus, mais je te dirai pourquoi un limaçon a une +maison. + +LEAR.--Pourquoi, mon enfant? + +LE FOU.--Eh bien! c'est pour y mettre sa tête, et non pas pour +l'abandonner à ses filles et laisser ses cornes sans abri. + +LEAR.--J'oublierai ma bonté naturelle.--Un si bon père!--Mes chevaux +sont-ils prêts? + +LE FOU.--Tes ânes se sont mis après.--La raison qui fait que les sept +étoiles ne sont pas plus de sept est une bien bonne raison! + +LEAR.--Parce qu'elles ne sont pas huit? + +LE FOU.--Précisément. Tu serais un très-bon fou. + +LEAR.--Le reprendre de force[17]!--Monstrueuse ingratitude! + +[Note 17: _To take it again perforce_! Johnson pense que Lear +s'occupe ici du projet de reprendre ce qu'il a donné; les autres +commentateurs appliquent ces paroles aux cinquante chevaliers supprimés +par Gonerille; mais il me paraît clair que cela se rapporte à la menace +qu'elle lui a faite _de prendre d'autorité ce qu'elle demande par +prières_.] + +LE FOU.--Si tu étais mon fou, noncle, je t'aurais fait battre pour être +devenu vieux avant le temps. + +LEAR.--Comment cela? + +LE FOU.--Tu n'aurais pas dû être vieux avant d'être sage. + +LEAR.--Oh! que je ne devienne pas fou! que je ne sois pas fou! Ciel +miséricordieux, conserve-moi de la modération. Je ne voudrais pas +devenir fou. (_Entre un gentilhomme_.)--Eh bien! mes chevaux sont-ils +prêts? + +LE GENTILHOMME.--Tout prêts, mon seigneur. + +LEAR.--Viens, mon enfant[18]. + +[Note 18: FOOL. _She that is maid now and laughs at my departure_ +_Shall not be a maid long, unless things be cut shorter._] + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + + ACTE DEUXIÈME + + +SCÈNE I + +Une cour dans le château du duc de Glocester. + +_Entrent_ EDMOND ET CURAN, _par différents côtés_. + + +EDMOND.--Dieu te garde, Curan. + +CURAN.--Et vous aussi, monsieur. J'ai vu votre père, et je lui ai +annoncé que le duc de Cornouailles et Régane son épouse arriveront ici +ce soir. + +EDMOND.--Et pourquoi cela? + +CURAN.--Vraiment, je n'en sais rien. Vous avez su les nouvelles qui +circulent, j'entends celles qu'on dit tout bas, car ce ne sont encore +que des propos à l'oreille. + +EDMOND.--Non: dites-moi, je vous prie, quelles sont ces nouvelles? + +CURAN.--Vous est-il parvenu quelque chose de ces bruits étranges d'une +guerre prochaine entre le duc d'Albanie et le duc de Cornouailles? + +EDMOND.--Pas un mot. + +CURAN.--Vous en entendrez parler avec le temps. Adieu, monsieur. + +(Il sort.) + +EDMOND.--Le duc ici ce soir!--Très-bien, c'est au mieux, voilà qui entre +de toute nécessité dans l'enchaînement de mes projets. Mon père a placé +des gardes pour arrêter mon frère.--J'ai à exécuter ici quelque chose +d'assez délicat. Célérité, fortune, à l'ouvrage!--Mon frère; un mot, +mon frère; descendez, vous dis-je. (_Entre Edgar_.)--Mon père vous fait +observer, ô seigneur: fuyez de ce château; on lui a découvert le lieu +où vous êtes caché. Dans ce moment vous pouvez profiter de la +nuit.--N'avez-vous point parlé contre le duc de Cornouailles? Il arrive +dès ce soir, en grande diligence, et Régane avec lui. N'avez-vous rien +dit de ses préparatifs contre le duc d'Albanie? Pensez-y bien. + +EDGAR.--Pas un mot, j'en suis sûr. + +EDMOND.--J'entends venir mon père. Pardonnez; pour mieux dissimuler +il faut que je tire l'épée contre vous; tirez, ayez l'air de vous +défendre.--Allons, battez-vous bien.--Rendez-vous! venez devant mon +père!--Holà! des lumières ici.--Fuyez, mon frère.--Des torches, des +torches! _(_Edgar s'enfuit._)_--Bon, adieu.--Un peu de sang tiré +donnerait bonne idée de la terrible défense que j'ai faite. (_Il +se blesse au bras_.) J'ai vu des ivrognes en faire davantage pour +plaisanter.--Mon père! mon père!--Arrête! arrête! Quoi! point de +secours! + +(Entrent Glocester et des domestiques avec des torches.) + +GLOCESTER.--Eh bien! Edmond, où est ce scélérat? + +EDMOND.--Il était ici caché dans les ténèbres, son épée bien affilée +hors du fourreau, murmurant de méchants charmes, et conjurant la lune de +lui être favorable, comme sa divinité. + +GLOCESTER.--Mais où est-il? + +EDMOND.--Voyez, seigneur, mon sang coule. + +GLOCESTER.--Où est ce misérable, Edmond? + +EDMOND.--Il s'est enfui de ce côté, voyant qu'il ne pouvait par aucun +moyen... + +GLOCESTER.--Qu'on le poursuive. Holà! courez après lui. (_Sort un +domestique._)--Qu'il ne pouvait... quoi? + +EDMOND.--Me persuader d'assassiner Votre Seigneurie, mais que je lui +parlais des dieux vengeurs qui dirigent tous leurs foudres contre +les parricides; que je lui disais de combien de noeuds puissants et +redoublés les enfants sont liés envers leur père; en un mot, seigneur, +voyant avec quelle aversion je combattais ses projets dénaturés, dans un +féroce transport il m'a attaqué avec l'épée qu'il tenait à la main, et, +avant que j'eusse eu le temps de me mettre en garde, il m'a percé le +bras. Mais lorsqu'il m'a vu reprendre mes esprits, et qu'encouragé par +la justice de ma cause j'avançais sur lui, peut-être aussi effrayé par +le bruit que j'ai fait, il a pris tout soudainement la fuite. + +GLOCESTER.--Qu'il fuie tant qu'il voudra, il ne pourra dans ce pays se +dérober à la poursuite; et une fois pris, ce sera vite fait. Le noble +duc mon maître, mon digne chef et patron, vient ici ce soir: sous +son autorité je ferai publier que celui qui pourra découvrir ce lâche +assassin et l'amener à la potence peut compter sur ma reconnaissance; et +pour celui qui le cachera, la mort. + +EDMOND.--Lorsque j'ai cherché à le dissuader de son dessein, le trouvant +résolu à l'exécuter, je l'ai menacé, avec des malédictions, de tout +découvrir. Il m'a répondu: «Toi, un bâtard, qui n'as rien au monde, +penses-tu, si je voulais te démentir, qu'aucune opinion qu'on eût pu +se former de ta probité, de ta vertu, de ton mérite, pût suffire pour +donner confiance en tes paroles? Eh! non, ce que je voudrais nier (et +je nierais ceci, dusses-tu me montrer précisément tel que je suis) +tournerait à mon gré contre toi; j'imputerais tout à tes suggestions, à +tes complots, à tes damnables artifices: il faudrait que tu parvinsses à +rendre les gens imbéciles, pour les empêcher de penser que les avantages +que tu dois tirer de ma mort ont été un aiguillon actif et puissant pour +t'engager à la chercher.» + +GLOCESTER.--Scélérat endurci et consommé! Désavouerait-il son +écriture?--Je ne l'ai jamais engendré.--Écoutez, voici la trompette +du duc: j'ignore pourquoi il vient.--Je vais faire fermer tous les +ports.--Le scélérat n'échappera pas: il faut bien que le duc m'accorde +cette grâce.--D'ailleurs je vais envoyer son signalement au loin et au +près, afin que dans tout le royaume on puisse le reconnaître.--Et toi, +mon loyal et véritable fils, je vais m'occuper de te rendre apte à +posséder mes biens. + +(Entrent Cornouailles, Régane, suite.) + +CORNOUAILLES.--Eh bien! mon noble ami, depuis un instant seulement que +je suis arrivé ici, j'ai appris d'étranges nouvelles. + +RÉGANE.--Si elles sont vraies, de toutes les vengeances qui peuvent +atteindre le coupable, il n'en est point qui égale son crime. Mais +comment vous trouvez-vous, seigneur? + +GLOCESTER.--Oh! madame, mon vieux coeur est brisé, il est brisé! + +RÉGANE.--Quoi! le filleul de mon père attenter à vos jours! celui que +mon père a nommé! votre Edgar! + +GLOCESTER.--Oh! madame, madame, ma honte voudrait le cacher. + +RÉGANE.--Ne vivait-il pas en compagnie de ces libertins de chevaliers +qui composent la suite de mon père? + +GLOCESTER.--Je n'en sais rien, madame. C'est trop mal, trop mal, trop +mauvais! + +EDMOND.--Oui, madame, il était avec eux. + +RÉGANE.--Je ne m'étonne plus de ses méchantes inclinations. C'est eux +qui l'auront engagé à se défaire de ce vieillard, pour avoir à dépenser +et à dissiper ses revenus. Ce soir j'ai été bien instruite sur leur +compte par ma soeur, et j'ai pris mes mesures. S'ils viennent pour +séjourner dans ma maison, ils ne m'y trouveront point. + +CORNOUAILLES.--Ni moi non plus, Régane, je t'assure. Edmond, j'apprends +que vous avez rempli envers votre père le rôle d'un fils. + +EDMOND.--C'était mon devoir, seigneur. + +GLOCESTER.--Il a mis au jour les projets de ce misérable; il a même reçu +la blessure que vous voyez, en cherchant à se saisir de lui. + +CORNOUAILLES.--Le poursuit-on? + +GLOCESTER.--Oui, mon bon seigneur. + +CORNOUAILLES.--S'il est arrêté, il n'y a plus à craindre aucun mal de sa +part. Faites-en ce que vous voudrez, et employez-y mon autorité comme +il vous plaira.--Quant à vous, Edmond, qui venez de faire éclater si +hautement votre vertu et votre obéissance, vous serez à nous. Nous +avons grand besoin de caractères sur qui l'on puisse reposer une entière +confiance; et d'abord nous nous emparons de vous. + +EDMOND.--Je vous servirai fidèlement, seigneur, quoi qu'il arrive[19]. + +[Note 19: _However else_.] + +GLOCESTER.--Je remercie pour lui Votre Grâce. + +CORNOUAILLES.--Vous ne savez pas pourquoi nous sommes venus vous voir? + +RÉGANE.--A cette heure extraordinaire, cherchant notre chemin sous +l'oeil ténébreux de la nuit?--Noble Glocester, ce sont des affaires de +quelque importance, et sur lesquelles nous pouvons avoir besoin de vous +consulter. Notre père nous a écrit, et notre soeur aussi, sur quelques +différends, et j'ai pensé qu'il valait mieux répondre de tout autre +lieu que de notre maison. Leurs divers messagers attendent ailleurs nos +dépêches. Mon bon vieux ami, reprenez courage, et donnez-nous vos +utiles conseils dans l'affaire qui nous occupe et qui demande d'être +promptement décidée. + +GLOCESTER.--Madame, disposez de moi: Vos Seigneuries sont les +très-bienvenues. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Devant le château de Glocester. + +_Entrent_ KENT ET OSWALD, _de différents côtés_. + + +OSWALD.--Je te souhaite le bonjour[20], l'ami. Es-tu de la maison? + +[Note 20: _Good dawning_. (bon point du jour.) Il y a en anglais des +souhaits pour toutes les heures du jour.] + +KENT.--Oui. + +OSWALD.--Où pourrons-nous mettre nos chevaux? + +KENT.--Dans le bourbier. + +OSWALD.--Je t'en prie, si tu m'aimes, dis-le-moi. + +KENT.--Je ne t'aime pas. + +OSWALD.--A la bonne heure, je ne m'en soucie guère. + +KENT.--Si je te tenais dans le parc de Lipsbury[21], je t'obligerais +bien à t'en soucier. + +[Note 21: Les commentateurs ignorent ce qu'était ce parc de +Lipsbury.] + +OSWALD.--Et pourquoi me traites-tu ainsi? Je ne te connais pas. + +KENT.--Et moi, compagnon, je te connais. + +OSWALD.--Et pour qui me connais-tu? + +KENT.--Pour un fripon, un bélître, un mangeur de restes, un vil et +orgueilleux faquin, un mendiant, habillé gratis[22], à cent livres de +gages; un drôle aux sales chausses de laine, un poltron, une espèce +qui porte ses querelles devant le juge; un délié fripon de bâtard[23], +officieux, soigneux; un coquin qui hérite d'un coffre, un gredin qui +serait entremetteur par manière de bon service, qui n'a en lui que de +quoi faire un maraud, un pleutre, un lâche, un pendard[24]; le fils et +héritier d'une chienne dégénérée, et que je ferai geindre à coups de +fouet si tu t'avises de nier la moindre syllabe de ce que j'ajoute à ton +nom. + +[Note 22: _Three suited_ (qui a trois habits complets). Tout porte à +croire que cette expression, presque toujours injurieuse, s'applique aux +gens de livrée, à qui l'usage, dans les grandes maisons, pouvait être de +donner trois habillements complets par an. Edgar, dans sa feinte folie, +se vante d'avoir été un homme de service, _serving man,_ et d'avoir +possédé _three suits_.] + +[Note 23: _Whoreson_.] + +[Note 24: _A pandar_, un entremetteur.] + +OSWALD.--Quelle étrange espèce d'homme es-tu donc, de venir accabler +d'injures quelqu'un qui ne te connaît pas et que tu ne connais pas? + +KENT.--Et toi, quel effronté valet es-tu donc, de dire que tu ne me +connais pas? Est-ce qu'il s'est passé deux jours depuis que je t'ai pris +aux jambes et que je t'ai battu en présence du roi?--L'épée à la main, +fripon. Il est nuit, mais la lune brille: je vais te tailler en soupe +au clair de la lune. L'épée à la main, indigne canaille de bâtard[25]; +l'épée à la main. (Il tire son épée.) + +[Note 25: _Whoreson commonly barbermonger_.] + +OSWALD.--Laisse-moi, je n'ai rien à démêler avec toi. + +KENT.--Tirez donc, gredin. Vous venez apporter des lettres contre le +roi, et prenez le parti de mademoiselle _Vanité_[26] contre son royal +père. L'épée à la main, drôle, ou je vais taillader vos mollets de telle +façon... L'épée à la main, gredin; à la besogne. + +[Note 26: Allusion à certains personnages des _moralités_ où les +vices et les vertus étaient personnifiées.] + +OSWALD.--Au secours! au meurtre! au secours! + +KENT, _en le frappant_.--Pousse donc, lâche; tiens ferme, gredin, tiens +ferme, franc misérable; frappe donc. + +OSWALD.--Au secours! au meurtre! à l'assassin! + +(Entrent Edmond, Cornouailles, Régane, Glocester et des domestiques.) + +EDMOND.--Eh bien! qu'est-ce? Séparez-vous! + +KENT.--Avec vous, mon petit bonhomme, si cela vous convient; je vous en +montrerai. Avancez, mon jeune maître. + +GLOCESTER.--Des épées, des armes? De quoi s'agit-il? + +CORNOUAILLES.--Arrêtez, sur votre vie.--Si quelqu'un frappe un coup de +plus, il est mort.--De quoi s'agit-il? + +RÉGANE.--C'est le messager de notre soeur et celui du roi. + +CORNOUAILLES.--Quelle est la cause de votre querelle? Parlez. + +OSWALD.--Je puis à peine respirer, seigneur. + +KENT.--Cela n'a rien d'étonnant; votre valeur a tellement fait rage! +Lâche coquin, la nature te renie, c'est un tailleur qui t'a fait! + +CORNOUAILLES.--Tu es un singulier corps. Un tailleur faire un homme! + +KENT.--Oui, seigneur, un tailleur: un tailleur de pierres ou un peintre +ne l'aurait pas si mal fait, n'eût-il mis que deux heures à l'ouvrage. + +CORNOUAILLES.--Mais répondez donc: comment s'est élevée cette querelle? + +OSWALD.--Seigneur, ce vieux brutal dont j'ai ménagé la vie par +considération pour sa barbe grise... + +KENT.--Toi, bâtard! Z dans l'alphabet[27]! zéro en +chiffre!--Monseigneur, laissez-moi faire; je vais piler en mortier ce +sale vilain, et j'en replâtrerai les murs d'un cabinet.--_Épargner ma +barbe grise!_ toi, espèce de pierrot? + +[Note 27: _Thou whoreson zed! Thou unnecessary letter_! Le _z_, +qu'en anglais on avait supprimé en beaucoup d'endroits, était devenu un +symbole d'inutilité.] + +CORNOUAILLES.--Paix, insolent. Brutal coquin, ne savez-vous pas le +respect... + +KENT.--Si fait, seigneur; mais la colère a ses priviléges. + +CORNOUAILLES.--Et pourquoi es-tu en colère? + +KENT.--De ce qu'un misérable comme celui-là a une épée quand il n'a pas +d'honneur. Ces drôles à la face riante, semblables aux rats, rongent +les saints noeuds qui sont serrés pour les pouvoir délier; ils caressent +toutes les passions révoltées dans le coeur de leurs maîtres; ils +apportent au feu de l'huile, de la neige aux froideurs glacées; ils +renient, affirment, et tournent leur bec d'alcyon à tous les vents et +à toutes les variations de l'humeur de leurs maîtres, n'ayant, comme +le chien, d'autre instinct que de suivre.--La peste sur ton visage +d'épileptique! Penses-tu rire de mes discours comme de ceux d'un +fou? Oison que tu es, si je te tenais dans la plaine de Sarum, je te +ramènerais devant moi en criant jusqu'aux marais de Camelot. + +CORNOUAILLES.--Eh quoi! es-tu fou, vieux bonhomme? + +GLOCESTER.--Comment s'est élevée cette querelle? Explique-toi? + +KENT.--Il n'y a pas plus d'antipathie entre les contraires qu'entre moi +et ce coquin. + +CORNOUAILLES.--Pourquoi l'appelles-tu coquin? quel est son crime? + +KENT.--Sa figure ne me plaît pas. + +CORNOUAILLES.--Ni la mienne peut-être, ni celle de Glocester et de +Régane? + +KENT.--Seigneur, je fais profession d'être un homme tout uni: j'ai vu +dans mon temps de meilleures figures que je n'en vois sur les épaules +actuellement devant mes yeux. + +CORNOUAILLES.--Ce sera quelque gaillard qui, loué une fois pour la +rondeur de ses manières, a depuis affecté une insolente rudesse, et +qui se force à un personnage tout à fait différent de ses façons +naturelles.--- «Il ne sait pas flatter, lui; c'est un honnête homme, +tout franc; il faut qu'il dise la vérité: si elle est bien reçue, tant +mieux; si elle déplaît, c'est un homme tout uni...»--Oh! je connais ces +drôles-là: sous leur rondeur ils cachent plus de ruses et des desseins +plus pervers que vingt sots faiseurs de révérences attentifs à déployer +l'exactitude de leur civilité. + +KENT.--Seigneur, en bonne foi, dans la pure vérité, avec la permission +de votre présence auguste, dont l'influence, comme les feux rayonnants +dont se couvre le front flamboyant de Phébus... + +CORNOUAILLES.--Que veux-tu dire par là? + +KENT.--C'est pour changer de style, puisque le mien vous déplaît si +fort.--Je sais, seigneur, que je ne suis pas un flatteur; celui qui vous +a trompé avec l'accent de la franchise était un franc fripon, et c'est +pour ma part ce que je ne ferai point, dussé-je y être convié par la +crainte d'encourir votre ressentiment. + +CORNOUAILLES.--En quoi l'avez-vous offensé? + +OSWALD.--Jamais en rien. Dernièrement il plut au roi son maître de +me frapper sur un malentendu: alors celui-ci se mit de la partie, et, +flattant sa colère, me prit aux jambes par derrière, et lorsque je fus +à terre, m'insulta, m'injuria, et se donna tellement les airs d'un homme +de courage, qu'il se fit honneur et s'attira les éloges du roi, pour +s'être attaqué à un homme qui cédait lui-même; et, tout fier de ce +redoutable exploit, il est venu tirer l'épée contre moi! + +KENT.--Il n'y a pas un seul de ces fripons, de ces poltrons-là, près de +qui Ajax ne soit un imbécile. + +CORNOUAILLES.--Qu'on apporte les ceps. Vieux coquin d'entêté, vénérable +vantard, nous vous apprendrons... + +KENT.--Seigneur, je suis trop vieux pour apprendre. Ne faites pas +apporter des ceps pour moi; je sers le roi; c'est lui qui m'a envoyé +vers vous; et c'est rendre peu de respect et montrer une trop audacieuse +malveillance à la personne auguste de mon maître, que de mettre son +envoyé dans les ceps. + +CORNOUAILLES.--Qu'on apporte les ceps.--Comme j'ai vie et honneur, il y +restera jusqu'à midi. + +RÉGANE.--Jusqu'à midi? Jusqu'à la nuit, seigneur, et toute la nuit +aussi. + +KENT.--Eh quoi! madame, si j'étais le chien de votre père, vous ne me +traiteriez pas ainsi. + +RÉGANE.--Mais pour son coquin, mon cher, je n'y manquerai pas. + +CORNOUAILLES.--C'est tout à fait un drôle de l'espèce de ceux dont nous +parle notre soeur.--Allons, qu'on apporte les ceps. + +(On apporte des ceps.) + +GLOCESTER.--Permettez-moi de prier Votre Altesse de n'en pas agir ainsi. +Sa faute est grande, et le bon roi son maître saura l'en punir; mais +la peine que vous voulez lui faire subir ne s'applique qu'aux petits +larcins et aux délits vulgaires des misérables les plus vils et les plus +méprisés. Le roi prendrait sûrement en mauvaise part que vous l'eussiez +assez peu considéré dans la personne de son messager pour mettre +celui-ci dans les ceps. + +CORNOUAILLES.--Je le prends sur moi. + +RÉGANE.--Et ma soeur pourrait trouver bien plus mauvais qu'un de ses +gentilhommes eût été insulté, attaqué, parce qu'il exécutait les +ordres dont elle l'a chargé.--Allons, entravez-lui les jambes. (_Au +duc_.)--Venez, mon bon seigneur, allons. + +(On met Kent dans les ceps.--Régane et Cornouailles sortent.) + +GLOCESTER.--J'en suis bien fâché pour toi, mon ami: c'est la volonté du +duc, et tout le monde sait qu'il ne faut pas chercher à l'adoucir ni à +le retenir. Mais j'intercéderai pour toi. + +KENT.--N'en faites rien, seigneur, je vous prie. J'ai veillé, j'ai +beaucoup marché; je vais dormir quelque temps, et puis je sifflerai: la +fortune d'un honnête homme peut sortir de ses talons. Je vous souhaite +le bonjour. + +GLOCESTER.--Le duc est à blâmer en ceci: on prendra mal la chose. + +(Il sort.) + +KENT.--Bon roi, tu vas, suivant le proverbe populaire, quitter la +bénédiction du ciel pour la chaleur du soleil[28].--Approche-toi, +flambeau de ce globe inférieur, afin qu'à tes rayons vivifiants je +puisse lire cette lettre.--Les miracles n'apparaissent presque jamais +qu'aux malheureux. Je le vois, c'est de Cordélia: elle a été fort +heureusement instruite de ma marche mystérieuse.--Elle trouvera moyen +d'intervenir dans ces monstrueux désordres, et s'occupe à remédier aux +pertes qui ont été faites.--Je me sens excédé de fatigues et de veilles: +profitez-en, mes yeux appesantis, pour ne pas voir cette honteuse +demeure.--Fortune, bonsoir; souris encore une fois, et fais tourner ta +roue. (Il s'endort.) + +[Note 28: _Thou out of heaven's benediction comest To the warm sun_. +Vieux dicton qui répond à celui-ci: «Tomber de Charybde en Scylla.] + + +SCÈNE III + +Une partie de la bruyère. + +_Entre_ EDGAR. + + +EDGAR.--J'ai entendu qu'on proclamait mon nom, et bien heureusement +le creux d'un arbre m'a dérobé à leur poursuite. Il n'y a plus un +port libre, pas un lieu où l'on n'ait placé des soldats, et où la plus +extraordinaire vigilance n'épie l'occasion de me saisir. Tandis que je +puis encore m'échapper, je veillerai à ma conservation.--Il me vient +dans l'idée de me déguiser sous la forme la plus abjecte et la plus +pauvre par où la misère, au mépris de l'homme, l'ait jamais rapproché de +la brute. Je souillerai mon visage de fange, je m'envelopperai les reins +d'une couverture, je nouerai mes cheveux en tampons[29], et ma nudité +exposée aux regards affrontera les vents et la rage des cieux. J'ai pour +exemple à me donner crédit dans la campagne ces mendiants de Bedlam[30] +qui, avec des hurlements, enfoncent dans les ulcères de leurs bras nus +engourdis et morts des épingles, des morceaux de bois pointus, des clous +et des brins de romarin, et par ce hideux spectacle soutenu quelquefois +par des blasphèmes forcenés, quelquefois par des prières, extorquent +les aumônes des petites fermes, des pauvres misérables villages, des +bergeries, des moulins: «le pauvre Turlupin[31], le pauvre Tom!» Encore +est-ce quelque chose: en restant Edgar, je ne suis plus rien. (Il sort.) + +[Note 29: «_Elf all my hairs in knot_,» proprement j'_ensorcellerai_ +mes cheveux comme les fées ensorcellent les crins des chevaux.] + +[Note 30: Ces sortes de mendiants, qui se disaient échappés de +Bedlam, étaient connus en Angleterre sous le nom d'_Abraham men_.] + +[Note 31: _Poor Turly good_. Warburton regarde ce mot comme une +corruption de _Turlupin_. Les Turlupins étaient une confrérie de +mendiants qui se répandirent en Europe au XIVe siècle, et que l'on a +considéré tantôt comme des sectaires, tantôt comme des vagabonds.] + + +SCÈNE IV + +Devant le château de Glocester. + +KENT _dans les ceps. Entrent_ LEAR, LE FOU, UN GENTILHOMME. + + +LEAR.--Il est bien étrange qu'ils soient partis de chez eux sans me +renvoyer mon messager. + +LE GENTILHOMME.--D'après ce que j'ai appris, la veille au soir, ils +n'avaient aucun projet de s'éloigner. + +KENT.--Salut à mon noble maître. + +LEAR.--Comment! te fais-tu un divertissement de la honte où je te vois? + +KENT.--Non, mon seigneur. + +LE FOU.--Ah! ah! vois donc: il a là de vilaines jarretières[32]! On +attache les chevaux par la tête, les chiens et les ours par le cou, les +singes par les reins, et les hommes par les jambes: quand un homme a de +trop bonnes jambes, on lui met des chausses de bois. + +[Note 32: _Cruel garters_, jeu de mots entre _cruel garters_ +(cruelles jarretières) et _crewel garters_ (jarretières de laine).] + +LEAR.--Quel est celui qui s'est assez mépris sur la place qui te +convient pour te mettre ici? + +KENT.--C'est lui et elle, votre fils et votre fille. + +LEAR.--Non! + +KENT.--Ce sont eux. + +LEAR.--Non, te dis-je! + +KENT.--Je vous dis que oui. + +LEAR.--Non, non, ils n'en auraient pas été capables! + +KENT.--Si vraiment, ils l'ont été. + +LEAR.--Par Jupiter, je jure que non! + +KENT.--Par Junon, je jure que oui! + +LEAR.--Ils ne l'ont pas osé, ils ne l'ont pas pu, ils n'ont pas voulu +le faire.--C'est plus qu'un assassinat que de faire au respect un +si violent outrage.--Explique-moi promptement, mais avec modération, +comment, venant de notre part, tu as pu mériter, ou comment ils ont pu +t'infliger ce traitement. + +KENT.--Seigneur, lorsqu'arrivé chez eux je leur eus remis les lettres +de Votre Majesté, je ne m'étais pas encore relevé du lieu où mes genoux +fléchis leur avaient témoigné mon respect, lorsqu'est arrivé en toute +hâte un courrier suant, fumant, presque hors d'haleine, et qui leur a +haleté les salutations de sa maîtresse Gonerille: sans s'embarrasser +d'interrompre mon message, il leur a remis des lettres qu'ils ont lues +sur-le-champ; et, sur leur contenu, ils ont appelé leurs gens, sont +promptement montés à cheval, m'ont commandé de les suivre et d'attendre +qu'ils eussent loisir de me répondre: je n'ai obtenu d'eux que de froids +regards. Ici j'ai rencontré l'autre envoyé dont l'arrivée plus agréable +avait, je le voyais bien, empoisonné mon message: c'est ce même coquin +qui dernièrement s'est montré si insolent envers Votre Altesse. Plus +pourvu de courage que de raison, j'ai mis l'épée à la main. Il a alarmé +toute la maison par ses lâches et bruyantes clameurs. Votre fils et +votre fille ont jugé qu'une telle faute méritait la honte que vous me +voyez subir. + +LE FOU.--L'hiver n'est pas encore passé, si les oies sauvages volent de +ce côté. + + Le père qui porte des haillons + Rend ses enfants aveugles; + Mais le père qui porte la bourse + Verra ses enfants affectionnés. + La Fortune, cette insigne prostituée, + Ne tourne jamais sa clef pour le pauvre. + +De tout cela tu recevras de tes filles autant de douleurs[33] que tu +pourrais en compter pendant une année. + +[Note 33: Le même jeu de mot que dans la Tempête entre _dolours_ et +_dollars_.] + +LEAR.--Oh! comme la bile se gonfle et monte vers mon coeur! _Hysterica +passio_[34]! amertume que je sens s'élever, redescends; tes éléments +sont plus bas.--Où est cette fille? + +[Note 34: Lear se sert ici des mots _mother, hysterica passio_. La +première de ces deux expressions était le nom populaire, la seconde, le +nom savant de la maladie hystérique, qu'on regardait dans les deux sexes +comme la source de toutes les maladies hystériques, _hysterics_, en +anglais, veut encore dire _maux de nerfs_.] + +KENT.--Là-dedans, seigneur, avec le comte. + +LEAR.--Ne me suivez pas, restez ici. + +(Il sort.) + +LE GENTILHOMME.--N'avez-vous point commis d'autre faute que celle dont +vous venez de parler? + +KENT.--Aucune. Mais pourquoi le roi vient-il avec une suite si peu +nombreuse? + +LE FOU.--Si l'on t'avait mis dans les ceps pour cette question, tu +l'aurais bien mérité. + +KENT.--Pourquoi, fou? + +LE FOU.--Nous t'enverrons à l'école chez la fourmi, pour t'apprendre +qu'on ne travaille pas l'hiver.--Tous ceux qui suivent la direction de +leur nez sont conduits par leurs yeux, excepté les aveugles; et il n'y a +pas un nez sur vingt qui ne puisse sentir ce qui pue.--Quand une grande +roue descend en roulant le long de la montagne, lâche prise, de peur, +en la suivant, de te rompre le cou: mais quand la grande roue remonte +la montagne, laisse-toi tirer après elle. Quand un sage te donnera un +meilleur conseil, rends-moi le mien: je voudrais que ce conseil ne fut +suivi que des gredins, puisque c'est un fou qui le donne. + + Celui, monsieur, qui sert et cherche son intérêt + Et ne suit que pour la forme, + Pliera bagage dès qu'il commencera à pleuvoir; + Et te laissera exposé à l'orage; + Mais je demeurerai: le fou restera + Et laissera le sage s'enfuir, + Gredin devient le fou qui s'enfuit; + Mais ce n'est pas un fou que le gredin, pardieu[35]. + +[Note 35: _The knave turns fool; that runs away The fool no knave, +perdy_. + +Le sens naturel de ces deux vers paraît contraire à celui qu'on lui a +donné dans la traduction; mais ce dernier sens a paru de beaucoup, et +avec raison, le plus vraisemblable aux commentateurs; en sorte qu'ils +ont été tous d'avis qu'il devait y avoir altération du texte, et qu'il +fallait au moins changer ainsi le premier vers: + +_The fool turns knave, that runs away_. + +Mais peut-être l'irrégularité de langage qui se fait remarquer dans +_le Roi Lear_ dispense-t-elle de recourir à une altération du texte; du +moins est-il certain que c'est en conservant la construction des deux +vers anglais qu'on a pu leur donner un sens contraire à celui qu'ils +paraissent d'abord présenter.] + +KENT.--Où as-tu appris tout cela, fou? + +LE FOU.--Ce n'est pas dans les ceps, fou. + +(Rentre Lear avec Glocester.) + +LEAR.--Refuser de me parler! Ils sont malades, ils sont fatigués, ils +ont voyagé rapidement toute la nuit...--Purs prétextes où je vois la +révolte et l'abandon.--Rapportez-moi une meilleure réponse. + +GLOCESTER.--Mon cher maître, vous connaissez le caractère violent du +duc, combien il est inébranlable et obstiné dans ses propres idées. + +LEAR.--Vengeance, peste, mort, confusion!--Violent? Qu'est-ce que c'est +que cela?--Allons?--Glocester, Glocester, je voudrais parler au duc de +Cornouailles et à sa femme. + +GLOCESTER.--Eh! mon bon seigneur, je viens de les en informer. + +LEAR.--Les en informer? Me comprends-tu, homme? + +GLOCESTER.--Oui, mon bon seigneur. + +LEAR.--Le roi voudrait parler à Cornouailles. Le père chéri voudrait +parler à sa fille; il exige d'elle son obéissance. Sont-ils informés de +cela?--Par mon sang et ma vie! violent? le duc violent? dites à ce duc +si colère...--Mais non, pas encore; il se pourrait qu'il fût indisposé. +La maladie a toujours négligé tous les devoirs auxquels est soumise la +santé: nous ne sommes plus nous-mêmes quand la nature accablée commande +à l'âme de souffrir avec le corps. Je veux me calmer, et j'ai à me +reprocher, dans l'impétuosité de ma volonté, d'avoir pris un état +d'indisposition et de maladie pour l'homme en santé, pour une complète +santé. Malédiction sur mon état!--Mais pourquoi est-il là? (_Montrant +Kent_.)--Une telle action me donne lieu de penser que ce départ du duc +et d'elle est un subterfuge.--Rendez-moi mon serviteur.--Va, dis au +duc et à sa femme que je veux leur parler à présent, à l'heure +même.--Ordonne-leur de sortir et de venir m'entendre; ou bien je vais +battre la caisse à la porte de leur chambre, jusqu'à ce qu'elle réponde: +Endormis dans la mort. + +GLOCESTER.--Je voudrais voir la bonne intelligence entre vous. + +(Il sort.) + +LEAR.--Oh!... las! ô mon coeur! comme mon coeur se soulève!... mais à +bas! + +LE FOU.--Il faut lui dire, noncle, comme la cuisinière[36] aux anguilles +qu'elle mettait vivantes dans la pâte; elle les frappait d'un bâton sur +la tête, en criant: _A bas, polissonnes! à bas!_ C'était le frère de +celle-là qui, par grand amour pour son cheval, lui mettait du beurre +dans son foin. + +[Note 36: _The cockney_. Les commentateurs, on ne sait pourquoi, ont +paru très-embarrassés du sens de ce mot _cockney_, auquel on donne en +général la signification du mot _badaud_; autrefois il paraît s'être +pris dans le sens de _cuisinier, marmiton_.] + +(Entrent Cornouailles, Régane, Glocester, des domestiques.) + +LEAR.--Bonjour à tous deux. + +CORNOUAILLES.--Salut à Votre Seigneurie. + +RÉGANE.--Je suis joyeuse de voir Votre Altesse. + +(On met Kent en liberté.) + +LEAR.--Régane, je crois que vous l'êtes, et je sais la raison que j'ai +de le croire. Si tu n'étais pas joyeuse de me voir, je ferais divorce +avec le tombeau de ta mère, où ne reposerait plus qu'une adultère.--(_A +Kent_.) Ah! vous voilà libre? Nous parlerons de cela dans quelque autre +moment.--Ma bien-aimée Régane, ta soeur est une indigne: ô Régane, elle +a attaché la dureté aux dents aiguës ici, comme un vautour (_montrant +son coeur_); à peine puis-je te parler... Non, tu ne pourras pas le +croire, de quel caractère dépravé.... Ô Régane! + +RÉGANE.--Je vous en prie, seigneur, modérez-vous. J'espère que vous ne +savez pas apprécier ce qu'elle vaut plutôt que de la croire capable de +manquer à ses devoirs. + +LEAR.--Comment cela? + +RÉGANE.--Je ne puis penser que ma soeur eût voulu manquer le moins du +monde à ce qu'elle vous doit: s'il est arrivé, seigneur, qu'elle ait mis +un frein à la licence de vos chevaliers, c'est par de telles raisons et +dans des vues si louables qu'elle ne mérite pour cela aucun reproche. + +LEAR.--Ma malédiction sur elle! + +RÉGANE.--Ah! seigneur, vous êtes vieux; la nature, en vous, touche au +dernier terme de sa carrière; vous devriez vous laisser conduire et +gouverner par quelque personne prudente, qui comprît votre situation +mieux que vous-même. Ainsi donc, je vous prie de retourner vers ma +soeur, et de lui dire que vous avez eu tort envers elle. + +LEAR.--Moi, lui demander son pardon! voyez donc comme cela conviendrait +à la famille! (_Il se met à genoux_.) «Ma chère fille, j'avoue que +je suis vieux; la vieillesse est inutile; je vous demande à genoux de +vouloir bien m'accorder des vêtements, un lit et ma nourriture.» + +RÉGANE.--Cessez, mon bon seigneur; c'est là un badinage peu convenable. +Retournez chez ma soeur. + +LEAR _se levant_.--Jamais, Régane. Elle m'a privé de la moitié de ma +suite; elle m'a regardé d'un air sombre, et de sa langue, semblable +à celle du serpent, m'a blessé jusqu'au fond du coeur. Que tous les +trésors de la vengeance du ciel tombent sur sa tête ingrate! Vents qui +saisissez les sens, frappez de paralysie ses jeunes os. + +CORNOUAILLES.--Fi! seigneur! fi! + +LEAR.--Éclairs agiles, lancez pour les aveugler vos flammes dans ses +yeux dédaigneux; empoisonnez sa beauté, vapeurs que du fond des marais +aspire le puissant soleil, pour tomber sur elle et flétrir son orgueil! + +RÉGANE.--Ô dieux bienheureux! vous m'en souhaiterez autant quand vos +accès vous prendront. + +LEAR.--Non, Régane, jamais tu n'auras ma malédiction: ton coeur +palpitant de tendresse ne t'abandonnera jamais à la dureté; ses yeux +sont farouches; mais les tiens consolent et ne brûlent pas. Il n'est pas +dans ta nature de me reprocher mes plaisirs, de diminuer ma suite, de +contester avec moi d'un ton d'emportement, de réduire ce que tu me +dois, et enfin d'opposer des verrous à mon entrée. Tu connais mieux +les devoirs de la nature, les obligations des enfants, les règles de +la courtoisie, les droits de la reconnaissance: tu n'as pas oublié la +moitié de mon royaume que je t'ai donnée. + +RÉGANE.--Mon bon seigneur, au fait. + +(On entend une trompette derrière le théâtre.) + +LEAR.--Qui a mis mon serviteur dans les ceps? + +(Entre Oswald.) + +CORNOUAILLES.--Quelle est cette trompette? + +RÉGANE.--Je la reconnais, c'est celle de ma soeur. Sa lettre m'apprenait +en effet qu'elle serait bientôt ici.--Votre maîtresse est-elle arrivée? + +LEAR, _regardant l'intendant_.--Voilà un esclave qui se revêt à peu de +frais d'un orgueil fondé sur la fragile faveur de sa maîtresse.--Hors +d'ici, valet, loin de ma présence. + +CORNOUAILLES.--Que veut dire Votre Seigneurie? + +LEAR.--Qui a mis mon serviteur dans les ceps? Régane, je me flatte que +tu n'en as rien su. _(Entre Gonerille.)_--Qui vient ici?--O cieux, +si vous aimez les vieillards, si votre douce autorité recommande +l'obéissance, si vous-mêmes vous êtes vieux, faites de ceci votre cause; +faites descendre votre puissance sur la terre, et prenez mon parti. +_(A Gonerille.)_--Tu n'as pas honte de voir cette barbe?--O Régane! lui +prendras-tu la main? + +GONERILLE.--Eh! pourquoi ne prendrait-elle pas ma main, seigneur? Quelle +offense ai-je commise? N'est pas offense tout ce que l'indiscrétion +tourne de cette manière, tout ce que le radotage peut nommer ainsi. + +LEAR.--O mes flancs, vous êtes trop solides! Pourquoi ne rompez-vous +pas?--Comment se fait-il qu'on ait mis un de mes gens dans les ceps? + +CORNOUAILLES.--C'est moi, seigneur, qui l'y ai fait mettre. Ses sottises +ne méritaient pas à beaucoup près tant d'honneur. + +LEAR.--C'est vous, vous qui l'avez fait? + +RÉGANE.--Je vous en prie, mon père, puisque vous êtes faible, prenez-en +votre parti.--Si, jusqu'à l'expiration de votre mois, vous voulez +retourner chez ma soeur et demeurer avec elle, en congédiant la moitié +de vos gens, venez ensuite chez moi: je n'y suis point à présent, et +n'ai pas fait les préparatifs nécessaires pour vous recevoir. + +LEAR.--Retourner chez elle, et cinquante de mes chevaliers congédiés! +Non, j'abjure plutôt les toits, et je préfère m'exposer à la haine des +vents; je deviendrai le compagnon du loup et de la chouette!--Poignantes +étreintes de la nécessité!--Retourner chez elle! Quoi! on obtiendrait +aussi bien de moi de me prosterner devant le trône de ce bouillant roi +de France, qui a pris sans dot notre plus jeune fille, et de solliciter +comme un écuyer une pension pour soutenir ma pauvre vie! Retourner chez +elle! Que ne me persuades-tu plutôt d'être l'esclave, la bête de somme +_(montrant Oswald_) de ce valet détesté. + +GONERILLE.--A votre choix, seigneur.... + +LEAR.--Je t'en prie, ma fille, ne me fais pas devenir fou. Je ne veux +pas te déranger, mon enfant. Adieu, nous ne nous rencontrerons plus, +nous ne nous reverrons plus. Mais cependant tu es ma chair, mon sang, +ma fille; ou plutôt tu es une maladie engendrée dans ma chair, et que je +suis obligé d'appeler mienne; tu es un abcès, un ulcère douloureux, une +tumeur enflammée, produit de mon sang corrompu.--Mais je ne veux pas te +faire de reproches: que la honte tombe sur toi quand il lui plaira; +je ne l'appelle pas. Je n'invoque pas les coups de Celui qui porte le +tonnerre; je ne fais point de rapports contre toi à Jupiter, notre +juge suprême. Corrige-toi quand tu le pourras, deviens meilleure à ton +loisir; je puis prendre patience: je puis rester chez Régane, moi et mes +cent chevaliers. + +RÉGANE.--Non, il n'en peut être tout à fait ainsi, seigneur. Je ne vous +attendais pas encore, et je n'ai rien préparé pour vous recevoir comme +il convient. Prêtez l'oreille aux propositions de ma soeur. Ceux dont la +raison est capable de modérer votre passion doivent prendre leur parti +de songer que vous êtes vieux, et qu'ainsi... Mais elle sait bien ce +qu'elle fait. + +LEAR.--Est-ce là bien parler? + +RÉGANE.--J'ose le soutenir, seigneur. Quoi! cinquante chevaliers, +n'est-ce pas assez? Qu'avez-vous besoin d'un plus grand nombre, ou même +d'en avoir autant, s'il est vrai que l'embarras, le danger, tout parle +contre une suite si nombreuse? Comment, dans une seule et même maison, +tant de personnes soumises à deux maîtres peuvent-elles vivre en bonne +intelligence? Cela est bien difficile, cela est impossible. + +GONERILLE.--Eh quoi! seigneur, ne pourriez-vous pas être servi par ceux +qui portent le titre de ses serviteurs ou par les miens? + +RÉGANE.--Eh! pourquoi pas, seigneur? S'il leur arrivait de se relâcher +à votre égard, nous saurions y mettre ordre. Si vous voulez venir chez +moi, car je commence à entrevoir un danger, je vous prie de n'en amener +que vingt-cinq: je n'ai point de place ni d'attention à donner à un plus +grand nombre. + +LEAR.--Je vous ai tout donné.... + +RÉGANE.--Et vous l'avez donné à temps. + +LEAR.--Je vous ai fait mes gardiennes, mes dépositaires, mais j'ai mis +la réserve de me faire suivre par un nombre de chevaliers. Quoi! je n'en +pourrais amener chez vous que vingt-cinq? Régane, est-ce vous qui l'avez +dit? + +RÉGANE.--Et qui le répète, seigneur: pas un de plus chez moi. + +LEAR.--Les méchantes créatures se présentent encore à nous sous un +aspect favorable, quand il s'en trouve de plus méchantes qu'elles: c'est +avoir quelque titre aux éloges que de n'être pas ce qu'il y a de pis. +_(A Gonerille.)_--J'irai chez toi. Tes cinquante sont le double de +vingt-cinq: tu as le double de sa tendresse. + +GONERILLE.--Écoutez-moi, mon seigneur: qu'avez-vous besoin de vingt-cinq +personnes, de dix, de cinq, pour vous suivre dans une maison où deux +fois autant ont ordre de vous servir? + +RÉGANE.--Qu'avez-vous même besoin d'une seule? + +LEAR.--Ne calcule pas le besoin: le plus vil mendiant a du superflu dans +ses plus misérables jouissances. N'accorder à la nature que ce que la +nature demande pour ses besoins, c'est mettre la vie de l'homme à aussi +bas prix que celle des bêtes. Tu es une grande dame. Eh quoi! si la +magnificence consistait seulement à se tenir chaudement, la nature +a-t-elle besoin de ces vêtements magnifiques que tu portes, et qui +peuvent à peine te tenir chaud? Mais quant aux vrais besoins.....--Ciel! +donne-moi patience; c'est de patience que j'ai besoin. Vous me voyez +ici, ô dieux! un pauvre vieillard, aussi comblé de douleurs que +d'années, misérable par tous les deux! Si c'est vous qui excitez le +coeur de ces filles contre leur père, ne m'abaissez pas au point de le +supporter patiemment; animez-moi d'une noble colère. Oh! ne souffrez pas +que des pleurs, armes des femmes, souillent mon visage d'homme!--Non, +sorcières dénaturées, je tirerai de vous une telle vengeance, que le +monde entier saura....--Je ferai de telles choses.... Ce que ce sera, +je ne le sais pas encore; mais ce sera l'épouvante de la terre.--Vous +croyez que je pleurerai; non, je ne pleurerai pas. J'ai bien amplement +de quoi pleurer; mais ce coeur éclatera par cent mille ouvertures avant +que je pleure.--O fou, je perdrai la raison! + +(Sortent Lear, Glocester, Kent et le fou.) + +CORNOUAILLES.--Retirons-nous; il va faire de l'orage. + +(On entend dans le lointain le bruit du tonnerre.) + +RÉGANE.--Cette maison est petite; le vieillard et sa suite ne peuvent +s'y loger commodément. + +GONERILLE.--C'est sa propre faute; il a quitté de lui-même le lieu où il +pouvait être tranquille: il faut qu'il porte la peine de sa folie. + +RÉGANE.--Pour lui personnellement, je le recevrai avec plaisir; mais pas +un seul de ses serviteurs. + +GONERILLE.--C'est aussi mon intention.--Mais où est lord Glocester? + +CORNOUAILLES.--Il a suivi le vieillard.--Mais le voilà qui revient. + +(Glocester rentre.) + +GLOCESTER.--Le roi est dans une violente fureur. + +CORNOUAILLES.--Où va-t-il? + +GLOCESTER.--Il ordonne qu'on monte à cheval, mais il veut aller je ne +sais où. + +CORNOUAILLES.--Le mieux est de lui céder; il se conduira lui-même. + +GONERILLE.--Milord, ne le pressez nullement de rester. + +GLOCESTER.--Hélas! la nuit approche; un vent glacé agite violemment les +airs, à plusieurs milles aux environs à peine se trouve-t-il un buisson. + +RÉGANE.--Oh! seigneur! il faut bien que les hommes opiniâtres reçoivent +quelques leçons des maux qu'ils se sont attirés à eux-mêmes. Fermez +vos portes. Il a avec lui une suite de gens déterminés à tout: facile +à tromper comme il l'est, la sagesse nous ordonne de redouter ce qu'ils +pourraient obtenir de sa colère. + +CORNOUAILLES.--Fermez vos portes, milord.--Il fera mauvais temps cette +nuit; ma chère Régane est de bon conseil: mettons-nous à l'abri de +l'orage. + +(Ils sortent.) + +FIN DU SECOND ACTE. + + + + + ACTE TROISIÈME + + +SCÈNE I + +Une bruyère.--On entend le bruit d'un orage accompagné de tonnerre et +d'éclairs. + +KENT ET UN GENTILHOMME se _rencontrant_. + + +KENT.--Qui est ici malgré le mauvais temps? + +LE GENTILHOMME.--Un homme dont l'âme est, comme le temps, pleine +d'agitation. + +KENT.--Ah! je vous reconnais. Où est le roi? + +LE GENTILHOMME.--Luttant contre les éléments irrités, il conjure les +vents de précipiter la terre dans les flots, ou de soulever les vagues +gonflées au-dessus de leurs rivages, afin que les choses changent +ou s'anéantissent. Il arrache ses cheveux blancs que les tourbillons +impétueux, dans leur aveugle rage, saisissent et font aussitôt +disparaître. De toutes les forces de cet étroit univers renfermé en +lui-même, il insulte aux vents et à la pluie qui se combattent dans tous +les sens. Dans cette nuit horrible où l'ourse même, épuisée de lait par +ses petits, demeure dans sa tanière; où le lion et le loup, au ventre +vide, tiennent leur fourrure à sec, il court tête nue, et appelle toutes +les chances de la mort. + +KENT.--Mais qui est avec lui? + +LE GENTILHOMME.--Personne que son fou, qui tâche, par des bouffonneries, +de distraire son coeur navré d'injures. + +KENT.--Je vous connais, monsieur, et, sur la foi de mon discernement, +j'ose vous confier une affaire d'un bien cher intérêt. Il y a de la +mésintelligence entre les ducs d'Albanie et de Cornouailles, quoiqu'elle +se cache encore sous le voile d'une dissimulation réciproque: ils ont +(et qui n'en a pas parmi ceux que la supériorité de leur étoile a placés +sur le trône et dans la grandeur?), ils ont des serviteurs non moins +dissimulés qui servent à la France d'espions et de miroirs intelligents +de notre situation, ce qu'on a vu des aversions ou des manoeuvres +secrètes des deux ducs, ou la dureté avec laquelle ils se sont gouvernés +à l'égard du bon vieux roi, ou quelque chose de plus profond dont tout +ceci n'est que l'apparence extérieure. Ce qu'il y a de certain, c'est +qu'une armée envoyée par la France va entrer dans ce royaume divisé. +Déjà les ennemis, profitant sagement de notre négligence, se sont assuré +un accès secret dans quelques-uns de nos meilleurs ports, et sont sur le +point de déployer ouvertement leurs bannières.--Voici maintenant ce que +j'ai à vous dire: Si j'ai pu vous inspirer assez de confiance pour +vous y rendre promptement; vous trouverez une personne qui recevra avec +reconnaissance le récit fidèle des outrages désespérants et dénaturés +dont le roi a sujet de se plaindre. Je suis un gentilhomme bien né et +bien élevé; et c'est parce que je vous connais et me fie à vous que je +vous propose cette mission. + +LE GENTILHOMME.--Nous en reparlerons. + +KENT.--Non, c'est assez de paroles. Afin de vous prouver que je suis +beaucoup plus que je ne parais, ouvrez cette bourse et prenez ce qu'elle +contient. Si vous voyez Cordélia, et soyez certain que vous la verrez, +montrez-lui cet anneau; vous saurez d'elle quel est celui que vous +avez eu pour compagnon, et que vous ne connaissez pas encore.--Infâme +tempête! je vais chercher le roi. + +LE GENTILHOMME.--Donnez-moi votre main. N'avez-vous plus rien à me dire? + +KENT.--Peu de mots, mais au fait plus importants que tout le reste: +veuillez bien prendre ce chemin, je vais suivre celui-ci. Le premier de +nous deux qui trouvera le roi en avertira l'autre par un cri. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +La tempête redouble. + +LEAR, LE FOU. + + +LEAR.--Soufflez, vents, jusqu'à ce que vos joues en crèvent. Ouragans, +cataractes, versez vos torrents jusqu'à ce que vous ayez inondé nos +clochers, noyé leurs coqs! Feux sulfureux, rapides comme la pensée, +bruyants avant-coureurs des coups de foudre qui brisent les chênes, +venez roussir mes cheveux blancs. Et toi, tonnerre, qui ébranles tout, +aplatis le globe du monde, brise tous les moules de la nature, disperse +d'un seul coup tous les germes qui produisent l'homme ingrat! + +LE FOU.--O noncle, de l'eau bénite de cour dans une maison bien sèche +vaut mieux que cette eau de pluie quand on est dehors. Bon noncle, +rentrons et implorons la bonne volonté de tes filles. Voilà une nuit qui +n'a pitié ni du fou, ni du sage. + +LEAR.--Gronde tant que tes entrailles y pourront suffire. Éclate, feu! +jaillis, pluie! la pluie, le vent, le tonnerre, les feux, ne sont point +mes filles; éléments, je ne vous accuse point d'ingratitude; je ne vous +ai point appelés mes enfants; vous ne me devez point de soumission: +laissez donc tomber sur moi votre horrible plaisir: me voici votre +esclave, un pauvre et faible vieillard infirme, méprisé. Mais non, je +vous traiterai de lâches ministres, vous dont les armées sont venues des +hauts lieux de leur naissance s'unir à deux filles détestables, contre +une tête aussi vieille et aussi blanche que la mienne.--Oh! oh! cela est +odieux! + +LE FOU.--Celui qui a une maison pour y mettre sa tête a une tête bien +garnie. + + Celui qui veut avoir une femme + Avant que sa tête ait une maison, + Perdra et tête et tout: + Ainsi se sont mariés beaucoup de mendiants. + Celui qui fait pour son orteil + Ce qu'il devrait faire pour son coeur, + Criera bientôt misère des cors aux pieds + Et changera son sommeil en veilles. + +Car il n'y a jamais eu une belle femme qui n'ait fait la grimace devant +la glace. + +(Entre Kent.) + +LEAR, _au fou_.--Non, je veux être un modèle de toute patience; je ne +dirai plus rien. + +KENT.--Qui est là? + +LE FOU.--Une seigneurie et un malotru, c'est-à-dire, un sage et un fou. + +KENT.--Hélas! seigneur, vous voilà donc! Rien de ce qui aime la nuit +n'aime de pareilles nuits. Les cieux en colère ont effrayé jusqu'aux +hôtes errants des ténèbres, et les forcent à se tenir dans leurs +cavernes. Depuis que je suis un homme, je ne me souviens pas d'avoir vu +de telles nappes de feu, d'avoir entendu d'aussi effroyables éclats +de tonnerre, de telles plaintes, de tels mugissements du vent et de la +pluie. La nature de l'homme n'en saurait supporter ni les souffrances ni +les terreurs. + +LEAR.--Que les dieux puissants, qui font naître au-dessus de nos têtes +cet épouvantable tumulte, distinguent en ce moment leurs ennemis! +Tremble, toi, misérable qui renfermes dans ton sein des crimes ignorés +qui ont échappé à la verge de la justice; cache-toi, main sanglante; et +toi, parjure; et toi, hypocrite, qui du masque de la vertu as couvert +un inceste. Tremble et meurs de peur, scélérat, qui, en secret et +sous d'honorables semblants, as dressé des piéges à la vie de l'homme. +Forfaits soigneusement enveloppés, déchirez le voile qui vous cache et +demandez grâce à ces voix terribles qui vous appellent.--Moi, je suis un +homme à qui l'on a fait plus de mal qu'il n'en a fait. + +KENT.--Hélas! tête nue? Mon bon maître, tout près d'ici est une hutte; +elle vous prêtera quelque abri contre la tempête. Allez vous y reposer, +tandis que moi je vais retourner à cette dure maison, plus dure que +la pierre de ses murailles, et qui tout à l'heure, quand je vous +ai demandé, m'a refusé l'entrée; et je forcerai la main à son avare +hospitalité. + +LEAR.--Ma raison commence à revenir.--Viens, mon enfant; comment te +trouves-tu, mon enfant? As-tu froid; j'ai froid aussi. Où est cette +paille, mon ami? Que la nécessité est étrangement habile à nous rendre +précieuses les choses les plus viles!--Montrez-moi votre hutte.--Pauvre +fou, pauvre garçon, j'ai encore dans mon coeur une place qui souffre +pour toi. + +LE FOU. + + Celui qui a un petit peu de bon sens + Doit recevoir en chantant le vent et la pluie, + Et se contenter de sa situation, + Car la pluie tombe tous les jours. + +LEAR.--Oui, tu as raison, mon bon garçon. Allons, conduisez-nous à cette +hutte. + +(Lear et Kent sortent.) + +LE FOU.--Voilà une honnête nuit pour rafraîchir une courtisane. Il faut +qu'avant de m'en aller je fasse une prédiction. + + Quand les prêtres auront plus de paroles que de science; + Quand les brasseurs gâteront leur bière avec de l'eau; + Quand les nobles donneront des idées à leurs tailleurs; + Quand les hérétiques ne seront plus brûlés, mais bien ceux + qui suivent les filles; + Quand tous les procès seront bien jugés; + Qu'il n'y aura pas d'écuyers endettés, + Ni de chevaliers pauvres; + Quand les langues ne répandront plus la médisance; + Que les coupeurs de bourses ne chercheront plus la foule; + Que les usuriers compteront leur or en plein champ; + Que les entremetteurs et les prostituées bâtiront des églises; + Alors le royaume d'Albion + Tombera en grande confusion, + Alors viendra le temps, qui vivra verra, + Où l'usage sera de marcher sur ses pieds. + +Merlin fera un jour cette prédiction, car je vis avant lui. + +(Il sort.) + + +SCÈNE III + +Une salle du château de Glocester. + +_Entrent_ GLOCESTER, EDMOND. + + +GLOCESTER.--Hélas! hélas! Edmond, cette conduite dénaturée me déplaît. +Quand je leur ai demandé la permission d'avoir pitié de lui, ils m'ont +interdit l'usage de ma propre maison; ils m'ont défendu, sous peine de +leur éternel ressentiment, de leur parler de lui, de solliciter pour +lui, et de le soulager en rien. + +EDMOND.--Cela est bien cruel et dénaturé! + +GLOCESTER.--Allez, ne dites rien: il y a une mésintelligence entre les +deux ducs; il y a pis encore. J'ai reçu cette nuit une lettre.... Il +serait dangereux seulement d'en parler.... J'ai enfermé la lettre +dans mon cabinet. Le roi va être vengé des injures qu'il souffre en ce +moment. Déjà une armée est en partie débarquée. Il faut nous attacher +au roi. Je vais le chercher et le consoler en secret. Vous, allez +entretenir le duc, pour qu'il ne s'aperçoive pas de mes charitables +soins. S'il me demande, je suis malade et je suis allé me +coucher.--Quand j'en devrais mourir, et l'on ne m'a pas menacé de moins +que cela, il faut que je secoure le roi mon vieux maître.--Il va +arriver quelque chose d'extraordinaire, Edmond; je vous en prie, soyez +circonspect. + +(Il sort.) + +EDMOND.--En dépit de toi, le duc va être instruit à l'heure même de +cette courtoisie, et de cette lettre aussi. Ce sera, ce me semble, assez +bien mériter de lui, et j'y dois gagner tout ce que va perdre mon père; +oui, tout, sans exception: les jeunes gens s'élèvent quand les vieux +s'en vont. + +(Il sort.) + + +SCÈNE IV + +Une partie de la bruyère où l'on voit une hutte.--L'orage continue. + +_Entrent_ LEAR, KENT, LE FOU. + + +KENT.--Voici l'endroit, mon seigneur. Mon bon seigneur, entrez: une nuit +si rigoureuse passée en plein air est trop rude pour les forces de la +nature. + +LEAR.--Laisse-moi tranquille. + +KENT.--Mon bon maître, entrez. + +LEAR.--Veux-tu briser mon coeur? + +KENT.--Je briserais plutôt le mien. Mon bon seigneur, entrez. + +LEAR.--Tu crois que c'est grand'chose que cette tempête mutinée qui nous +pénètre jusqu'aux os. C'est beaucoup pour toi; mais là où s'est +fixée une plus grande douleur, une moindre se fait à peine sentir. Tu +chercherais à éviter un ours; mais si ta fuite te conduisait vers la +mer en furie, tu reviendrais affronter l'ours en face. Quand l'âme est +libre, le corps est délicat; mais la tempête qui agite mon âme ne laisse +à mes sens aucune autre impression que celles qui se combattent au +dedans de moi.--L'ingratitude de nos enfants!.... n'est-ce pas comme si +ma bouche déchirait ma main pour lui avoir porté la nourriture? Mais je +punirai bientôt.--Non, je ne veux plus pleurer.--Par une nuit semblable, +me mettre à la porte!--Verse tes torrents, je les supporterai.--Dans +une nuit semblable!--O Régane! Gonerille! votre bon vieux père, dont le +coeur sans méfiance vous a tout donné!--Oh! c'est de ce côté qu'est la +folie; évitons-le, n'en parlons plus. + +KENT.--Mon bon seigneur, entrez ici. + +LEAR.--Je te prie, entre toi-même; et cherche tes aises. Cette tempête +ne me laisse pas le temps de m'arrêter sur des choses qui me feraient +bien plus de mal.--Cependant je vais entrer. _(Au fou_.)--Va, mon +enfant, entre le premier.--Va, indigence sans asile!--Allons, entre +donc. Je vais prier, et je dormirai après. _(Le fou entre.)_--Pauvres +misérables privés de tout, quelque part que vous soyez, qui endurez les +coups redoublés de cet orage impitoyable, comment vos têtes sans abri, +vos flancs vides de nourriture, vos haillons ouverts de toutes parts, se +défendront-ils contre des temps aussi cruels? Ah! je n'ai pas pris +assez de soin de cela! Orgueil somptueux, viens essayer de ce remède; +expose-toi à sentir ce que sentent les malheureux, afin d'apprendre à +leur jeter tout ton superflu, et à nous montrer les cieux plus justes. + +EDGAR, _derrière le théâtre_.--Une brasse et demie, une brasse et demie! +Le pauvre Tom! + +LE FOU, _sortant de la hutte avec précipitation_.--N'entrez pas, noncle; +il y a là un esprit. Au secours! au secours! + +KENT.--Donne-moi ta main. Qui est là! + +LE FOU.--Un esprit, un esprit: il dit qu'il s'appelle le pauvre Tom. + +KENT.--Qui es-tu, toi qui es là à grommeler dans la paille? Sors. + +(Entre Edgar vêtu comme un fou.) + +EDGAR.--Va-t'en; le malin esprit me suit. A travers l'aubépine piquante +souffle le vent froid. Hum! va à ton lit tout froid, et réchauffe-toi. + +LEAR.--As-tu donné tout à tes deux filles? en es-tu réduit là? + +EDGAR.--Qui donne quelque chose au pauvre Tom, que le malin esprit a +promené à travers les feux et les flammes, à travers les gués et les +tourbillons, sur les marais et les étangs? Il a mis des couteaux sous +son oreiller, des cordes sur son banc, et de la mort aux rats près de sa +soupe. Il l'a rendu orgueilleux de monter un cheval bai qui trottait sur +des ponts de quatre pouces de large, pour courir après son ombre qu'il +prenait pour un traître.--Dieu te conserve tes cinq sens.--Tom a froid; +oh! oh! oh! oh! euh! euh!--Que le ciel te préserve des ouragans, des +astres malfaisants et des rhumatismes.--Faites quelque charité au pauvre +Tom que tourmente le malin esprit. Oh! si je pouvais le tenir ici, et +là,--et là,--et encore là,--et puis encore là! + +(La tempête continue.) + +LEAR.--Quoi! ses filles l'ont-elles réduit à cette extrémité?--N'as-tu +pu rien garder? leur as-tu donné tout? + +LE FOU.--Non, il s'est réservé une couverture; autrement nous aurions +tous honte de le regarder. + +LEAR.--Puissent tous les fléaux que, dans les airs flottants, une +fatale destinée tient suspendus sur les crimes des hommes, se précipiter +aujourd'hui sur tes filles! + +KENT.--Il n'avait pas de filles, seigneur. + +LEAR.--Par la mort! traître! rien dans le monde que des filles ingrates +ne pouvait réduire la nature à ce point de dégradation. Est-ce donc la +coutume aujourd'hui que les pères chassés trouvent si peu de pitié pour +leur corps?--Juste châtiment! c'est ce corps qui a engendré ces filles +de pélican. + +EDGAR.--Pillicock[37] était sur la montagne de Pillicock. Holà! holà! +hoé! hoé! + +[Note 37: Nom d'un démon. Edgar en nommera encore plusieurs autres, +qu'on reconnaîtra sans qu'il soit nécessaire de l'indiquer.] + +LE FOU.--Cette froide nuit fera de nous tous des fous et des +frénétiques. + +EDGAR.--Garde-toi du malin esprit; obéis à tes parents; garde loyalement +ta foi; ne jure point; ne commets point le péché avec celle qui a promis +à un autre homme la fidélité d'épouse; ne donne point de vaine parure à +ta maîtresse.--Tom a froid. + +LEAR.--Qui étais-tu? + +EDGAR.--Un homme de service, vain de coeur et d'esprit: je frisais mes +cheveux, je portais des gants à mon chapeau[38]; je servais les ardeurs +de ma maîtresse, et commettais avec elle l'acte de ténèbres.--Je +proférais autant de serments que de mots, et je me parjurais à la face +débonnaire du ciel. J'étais un homme qui s'endormait dans des projets de +volupté, et se réveillait pour les exécuter. J'aimais passionnément +le vin, les dés avec ardeur; et quant aux femmes, j'avais plus de +maîtresses qu'un Turc: faux de coeur, l'oreille crédule, la main +sanguinaire, pourceau pour la paresse, renard pour la ruse, loup pour +la voracité, un chien dans ma rage, un lion pour saisir ma proie. Ne +permets pas que le bruit d'un soulier ou le frôlement de la soie livre +ton pauvre coeur aux femmes. Tiens ton pied éloigné des mauvais lieux, +ta main des collerettes[39], ta plume des livres des prêteurs, et défie +le malin esprit.--Mais toujours à travers l'aubépine souffle la bise +aiguë. Elle fait _mun... zuum_... Ah! non, nenni, dauphin, mon garçon, +cesse, laisse-le passer[40]. + +[Note 38: On portait à son chapeau ou le gant qu'on avait reçu de +sa maîtresse, ou celui qu'un ennemi vous avait jeté comme un gage de +combat. Probablement les domestiques des grandes maisons imitaient en +cela les manières de leurs maîtres.] + +[Note 39: _Plackets_.] + +[Note 40: _Ah no nonny, dolphin my boy, my boy sessa; let him +trot by_. Jargon mêlé d'anglais et de français: c'est le refrain d'une +vieille ballade, où l'on suppose que, dans un combat entre les Anglais +et les Français, le roi de France ne se souciant pas d'exposer à des +hasards trop difficiles la valeur de son fils le dauphin, lui cherche un +adversaire dont il puisse triompher facilement. Tous les chevaliers qui +se présentent successivement sur le champ de bataille lui paraissent +trop forts, et chaque fois il répète le refrain. Enfin il ne trouve pas +de meilleur expédient que de faire tenir sur les pieds, à l'aide d'un +arbre, un mort contre lequel il envoie le dauphin exercer sa prouesse.] + +(L'orage continue.) + +LEAR.--Tu serais mieux dans ton tombeau qu'ici le corps nu en butte à +toutes ces violences du ciel. L'homme est-il donc si peu de chose que +cela? Considérons-le bien.--Tu ne dois point de soie aux vers, de peaux +aux bêtes sauvages, de parfums à la civette.--Ah! trois de nous ici sont +déguisés; toi, tu es la chose comme elle est. L'homme réduit à lui-même +n'est autre chose qu'un pauvre animal nu, fourchu comme toi.--Loin de +moi, apparences empruntées; allons, défaites-vous. + +(Il arrache ses habits.) + +LE FOU.--Noncle, je te prie, calme-toi; c'est une mauvaise nuit pour y +nager. Maintenant un peu de feu dans une plaine sauvage ressemblerait +bien au coeur d'un vieux débauché; une légère étincelle, et le reste du +corps glacé.--Regardez, regardez; voici un feu qui marche. + +EDGAR.--Oh! c'est le malin esprit Flibbertigibbet; il commence sa course +à l'heure du couvre-feu, et rôde jusqu'au premier chant du coq: c'est +de lui que viennent la taie et la cataracte; il fait loucher les yeux et +donne le bec-de-lièvre; il jette la nielle sur le froment et endommage +le pauvre enfant de la terre. + + Saint Withold parcourut trois fois la plage; + Il rencontra le cauchemar et ses neuf lutins; + Il lui ordonna de rentrer en terre, + Et lui en fit jurer sa foi. + Et décampe, sorcière, décampe. + +KENT.--Comment se trouve Votre Seigneurie? + +(Entre Glocester avec un flambeau.) + +LEAR.--Quel est cet homme? + +KENT.--Qui est là? que cherchez-vous? + +GLOCESTER.--Qui êtes-vous? vos noms? + +EDGAR.--Le pauvre Tom, qui mange la grenouille nageuse, le crapaud, le +têtard, le lézard de murailles et le lézard d'eau. Quand le malin esprit +fait rage, il mange, dans la furie de son coeur, la bouse de vache en +guise de salade; il avale le vieux rat et le chien jeté dans le fossé; +il boit le manteau verdâtre des eaux stagnantes; il est chassé à coups +de fouet de district en district; il est mis dans les ceps, puni, +emprisonné; lui qui a eu jadis trois habits sur son dos, six chemises à +son corps, un cheval entre ses jambes et une épée à son côté. + + Mais les souris et les rats, et tout ce menu gibier, + Ont été la nourriture de Tom depuis sept longues années. + +Prenez garde à celui qui est auprès de moi.--Paix, Smolkin; paix, démon. + +GLOCESTER.--Quoi! Votre Seigneurie n'a pas meilleure compagnie? + +EDGAR.--Le prince des ténèbres est gentilhomme: on l'appelle Modo et +Mahu. + +GLOCESTER.--Seigneur, notre chair et notre sang se sont tellement +pervertis, qu'ils prennent en haine ceux qui les ont engendrés. + +EDGAR.--Pauvre Tom a froid. + +GLOCESTER.--Venez avec moi; mon devoir ne peut me permettre d'obéir en +tout aux ordres cruels de vos filles. Quoiqu'elles m'aient enjoint de +fermer les portes de ma maison, et de vous laisser à la merci de cette +cruelle nuit, je me suis pourtant hasardé à venir vous chercher, pour +vous conduire dans un lieu où vous trouverez du feu et des aliments. + +LEAR.--Laissez-moi d'abord m'entretenir avec ce philosophe.--Quelle est +la cause du tonnerre? + +KENT.--Mon bon maître, acceptez son offre, rendez-vous dans cette +maison. + +LEAR.--J'ai un mot à dire à ce savant Thébain.--Quelle est votre étude? + +EDGAR.--D'échapper au malin esprit et de tuer la vermine. + +LEAR.--Laissez-moi vous dire un mot à part. + +KENT, _à Glocester_.--Pressez-le encore une fois de venir, milord; sa +raison commence à se troubler. + +GLOCESTER.--Peux-tu le blâmer? ses filles veulent sa mort.--Ah! ce brave +Kent, il avait bien prédit qu'il en serait ainsi. Pauvre banni! Tu +dis que le roi devient fou. Ami, je te dirai que je suis presque fou +moi-même. J'avais un fils que j'ai proscrit de mon sang: dernièrement, +tout dernièrement il a cherché à m'assassiner. Je l'aimais, mon ami: +jamais un père n'aima plus chèrement son fils. Pour te dire la vérité, +le chagrin a affaibli ma raison.--Quelle nuit! (_A Lear_.)--Je conjure +Votre Seigneurie... + +LEAR.--Oh! je vous demande pardon.--Noble philosophe, honorez-moi de +votre compagnie. + +EDGAR.--Tom a froid. + +GLOCESTER, _à Edgar_.--Va, l'ami. A ta hutte; va t'y réchauffer. + +LEAR.--Allons, entrons-y tous. + +KENT.--C'est par ici, seigneur. + +LEAR.--Avec lui: je veux rester avec mon philosophe. + +KENT.--Mon bon seigneur, calmez-le; laissez prendre cet homme avec lui. + +GLOCESTER.--Emmenez-le. + +KENT, _à Edgar_.--Allons, l'ami, viens avec nous. + +LEAR.--Venez, bon Athénien. + +GLOCESTER.--Silence! silence! chut. + +EDGAR. + + Le jeune chevalier Roland vint à la tour ténébreuse; + Il disait toujours, fi! foh! fum! + Je sens ici le sang d'un Breton. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE V + +Un appartement du château de Glocester. + +_Entrent_ CORNOUAILLES, EDMOND. + + +CORNOUAILLES.--Je serai vengé avant de quitter sa maison. + +EDMOND.--Mais, seigneur, je pourrai être blâmé d'avoir ainsi fait céder +la nature à la fidélité: je m'effraye un peu de cette pensée. + +CORNOUAILLES.--Je vois maintenant que ce n'était pas uniquement le +mauvais naturel de votre frère qui le portait à en vouloir à la vie de +son père, mais que les vices de celui-ci ont provoqué la condamnable +méchanceté de l'autre. + +EDMOND.--Que ma destinée est cruelle, qu'il faille me repentir +d'être juste!--Voici la lettre dont il m'a parlé, et qui prouve ses +intelligences avec le parti qui sert les intérêts de la France. Oh! +cieux! s'il avait été possible que cette trahison n'existât pas ou ne +fût pas découverte par moi! + +CORNOUAILLES.--Suivez-moi chez la duchesse. + +EDMOND.--Si le contenu de cette lettre est véritable, vous avez de +grandes affaires sur les bras. + +CORNOUAILLES.--Faux ou vrai, il t'a fait comte de Glocester. Découvre où +peut être ton père, afin que je n'aie qu'à le faire prendre. + +EDMOND, _à part_.--Si je le trouve assistant le roi, cette circonstance +augmentera encore les soupçons. (_Haut_.)--Je continuerai de vous être +fidèle, quoique j'aie un rude combat à soutenir entre vous et la nature. + +CORNOUAILLES.--Va, je mets toute ma confiance en toi, et mon affection +te rendra un meilleur père. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE VI + +Une chambre dans une ferme joignant au château. + +_Entrent_ GLOCESTER, LEAR, KENT, LE FOU ET EDGAR. + + +GLOCESTER.--Il fait meilleur ici qu'en plein air: sachez-m'en quelque +gré. Je vais vous fournir autant que je pourrai les moyens de rendre +ceci plus commode. Je ne vous quitte pas pour longtemps. + +KENT.--Toutes les puissances de la raison ont cédé en lui à la violence +du chagrin.--Que le ciel récompense votre bonté. + +(Glocester sort.) + +EDGAR.--Ratèrent m'appelle: il me dit que Néron joue du triangle dans le +lac de ténèbres[41]. Priez, innocents, et gardez-vous du malin esprit. + +[Note 41: Selon Rabelais, c'est du violon que Néron joue en enfer et +Trajan du triangle.] + +LE FOU.--Noncle, dis-moi, je t'en prie, un fou est-il noble ou roturier? + +LEAR.--C'est un roi, c'est un roi. + +LE FOU.--Non, c'est un roturier qui a pour fils un gentilhomme; car +c'est un fou que le roturier qui consent à voir devant lui son fils +gentilhomme. + +LEAR.--Il m'en faut faire venir mille avec des broches rougies au feu +qui siffleront contre eux. + +EDGAR.--Le malin esprit me mord dans le dos. + +LE FOU.--Il est fou celui qui se fie à la douceur d'un loup apprivoisé, +à la santé d'un cheval, à l'amitié d'un jeune homme et au serment d'une +prostituée. + +LEAR.--Cela sera; je vais les sommer de comparaître à l'instant.--(_A +Edgar_.) Viens, assieds-toi là, très-savant justicier.--(_Au fou_.) Et +toi, sage seigneur, assieds-toi là.--Eh bien! traîtresses... + +EDGAR.--Voyez comme il reste là, comme il fixe ses yeux ardents... +Désires-tu des spectateurs à ton procès, madame?... + + Viens à moi en traversant le ruisseau, Bessy. + +LE FOU. + + Elle a une fente à son bateau, + Et ne peut pas dire + Pourquoi elle n'ose venir à toi. + +EDGAR.--Le malin esprit poursuit le pauvre Tom avec la voix d'un +rossignol. Hopdance crie dans le ventre de Tom pour avoir deux harengs +blancs. Cesse de croasser, ange noir; je n'ai rien à manger pour toi. + +KENT, _à Lear_.--Eh bien! comment vous trouvez-vous, seigneur? Ne +demeurez pas ainsi dans la stupeur. Voulez-vous vous coucher et reposer +sur ces coussins? + +LEAR.--Voyons d'abord leur procès.--Qu'on amène les témoins. (_A +Edgar_.)--Toi, juge en robe, prends ta place; et toi qui es +accouplé avec lui au joug de l'équité, prends siége à ses côtés. (_A +Kent_.)--Vous êtes de la commission; asseyez-vous aussi. + +EDGAR.--Procédons avec justice. + + Dors-tu ou veilles-tu, gentille pastourelle? + Tes brebis sont dans le blé. + Un souffle seulement de ta petite bouche, + Et tes brebis sont préservées de mal. + + Pouff! le chat est gris! + +LEAR.--- Citez d'abord celle-ci; c'est Gonerille. J'affirme ici par +serment, devant cette honorable assemblée, qu'elle a chassé à coups de +pied le pauvre roi son père. + +LE FOU.--Avancez, maîtresse; votre nom est-il Gonerille? + +LEAR.--Elle ne peut pas le désavouer. + +LE FOU.--Je vous demande pardon; je vous prenais pour un escabeau. + +LEAR.--Tenez, en voici une autre dont les yeux hagards annoncent de +quelle trempe est son coeur. Arrêtez-la ici: aux armes! aux armes, fer, +flamme!--La corruption est entrée ici.--Juge inique, pourquoi l'as-tu +laissée échapper? + +EDGAR.--Dieu bénisse tes cinq sens! + +KENT.--O pitié! Seigneur, où est donc maintenant cette patience que vous +vous êtes vanté si souvent de conserver? + +EDGAR, _à part_.--Mes larmes commencent à se mettre tellement de son +parti, qu'elles vont gâter mon personnage. + +LEAR.--Les petits chiens tout comme les autres: voyez, Tray, Blanche, +Petit-Coeur; les voilà qui aboient contre moi. + +EDGAR.--Tom va leur jeter sa tête.--Allez-vous-en, roquets. + + Que ta gueule soit blanche ou noire, + Que tes dents empoisonnent quand tu mords, + Mâtin, lévrier, métis hargneux, + Chien courant ou épagneul, braque ou limier, + Mauvais petit chien à la queue coupée ou la queue en trompette, + Tom les fera tous hurler et gémir; + Car lorsque je leur jette ainsi ma tête, + Les chiens sautent par-dessus la porte et tous se sauvent. + +Don don don do. C'est çà. Allons aux veillées, aux foires, aux villes de +marché. Pauvre Tom, ta corne est à sec. + +LEAR.--Maintenant qu'on dissèque Régane.--Voyez de quoi se nourrit son +coeur. Y a-t-il dans la nature quelques éléments qui puissent former des +coeurs si durs? (_A Edgar._)--Vous, mon cher, je vous prends au nombre +de mes cent chevaliers: seulement la mode de votre habit ne me plaît +point. Vous me direz peut-être que c'est un costume persan; cependant +changez-en. + +KENT.--Maintenant, mon bon maître, couchez-vous ici, et prenez un peu de +repos. + +LEAR.--Point de bruit, point de bruit. Tirez les rideaux; ainsi, ainsi, +ainsi, nous irons souper dans la matinée; ainsi, ainsi, ainsi. + +LE FOU.--Et je me coucherai à midi. + +(Entre Glocester.) + +GLOCESTER.--Approche, ami. Où est le roi, mon maître? + +KENT.--Le voilà, seigneur; mais ne le troublez pas; sa raison est +perdue. + +GLOCESTER.--Mon bon ami, je te conjure, prends-le dans tes bras: je +viens d'entendre un complot pour le mettre à mort. Il y a ici une +litière toute prête: porte-le dedans, et conduis-le promptement vers +Douvres, ami, où tu trouveras un bon accueil et des protecteurs. Enlève +ton maître: si tu diffères seulement d'une demi-heure, lui, toi et +quiconque osera prendre sa défense, êtes assurés de périr.--Prends-le, +prends-le, et suis-moi. Je vais le conduire en peu d'instants au lieu où +j'ai tout fait préparer. + +KENT.--La nature épuisée s'est assoupie. Le sommeil aurait pu remettre +quelque baume dans tes organes blessés. Si les circonstances ne le +permettent pas, ta guérison sera difficile. (_Au fou_.) Allons, aide-moi +à porter ton maître; il ne faut pas que tu restes en arrière. + +GLOCESTER.--Allons, allons, partons. + +(Sortent Kent, Glocester et le fou, emportant le roi.) + +EDGAR.--Quand nous voyons nos supérieurs endurer les mêmes maux que +nous, à peine conservons-nous quelque amertume sur nos misères. Celui +qui souffre seul souffre surtout dans son âme, en laissant derrière lui +des êtres libres et le spectacle du bonheur. Mais l'âme surmonte bien +plus facilement la douleur, quand le malheur a des compagnons, et que +l'on souffre en société. Que mes peines me semblent maintenant légères +et supportables, quand je vois le roi incliné sous le même poids qui me +fait courber. Il a des enfants comme moi j'ai un père.--Tom, pars; +sois attentif à ces grands événements, et découvre-toi quand l'opinion +trompeuse qui te flétrit de ses injurieuses pensées, détruite à bon +droit par tes actions, rapportera son jugement et reconnaîtra ton +innocence. Arrive ce qui pourra cette nuit, si du moins le roi se +sauve!--Cachons-nous, cachons-nous. + +(Il sort.) + + +SCÈNE VII + +Un appartement du château de Glocester. + +_Entrent_ CORNOUAILLES, RÉGANE, GONERILLE, EDMOND, DES DOMESTIQUES. + + +CORNOUAILLES, _à Gonerille_.--Partez promptement; allez trouver le +duc votre époux, et montrez-lui cette lettre. L'armée française est +débarquée. Qu'on cherche ce traître de Glocester. + +(Quelques domestiques sortent.) + +RÉGANE.--Qu'on le pende à l'instant. + +GONERILLE.--Qu'on lui arrache les yeux. + +CORNOUAILLES.--Laissez-le à mon ressentiment.--Edmond, accompagnez notre +soeur; il ne convient pas que vous soyez témoin de la vengeance que nous +sommes obligés de tirer de votre perfide père. Avertissez le duc chez +qui vous allez vous rendre de hâter le plus possible ses préparatifs. +Nous, nous nous engageons à en faire autant: nous établirons entre nous +des courriers rapides et intelligents. Adieu, chère soeur; adieu, comte +de Glocester. (_Entre Oswald_.)--Eh bien! où est le roi? + +OSWALD.--Le comte de Glocester vient de le faire partir d'ici; +trente-cinq ou trente-six de ses chevaliers qui le cherchaient avec +ardeur l'ont joint à la porte, et ils sont tous partis pour Douvres avec +quelques-uns des gens du comte. Ils se vantent d'y trouver des amis bien +armés. + +CORNOUAILLES.--Préparez des chevaux pour votre maîtresse. + +GONERILLE.--Adieu, cher lord; adieu, ma soeur. + +(Gonerille et Édouard sortent.) + +CORNOUAILLES.--Adieu, Edmond.--Qu'on cherche le traître Glocester. +Garrottez-le comme un voleur, et amenez-le devant nous. (_Sortent encore +quelques domestiques_.)--Quoique nous ne puissions pas trop disposer +de sa vie sans les formes de la justice, notre pouvoir fera une grâce +à notre colère. On peut nous en blâmer, mais non pas nous en empêcher. +(_Rentrent les domestiques avec Glocester_.) Qui vient ici? Est-ce le +traître? + +RÉGANE.--C'est lui-même.--Fourbe ingrat! + +CORNOUAILLES.--Serrez-bien ses bras de liége. + +GLOCESTER.--Que veulent dire Vos Seigneuries? Mes bons amis, considérez +que vous êtes mes hôtes; ne me faites point d'indignes traitements, +amis. + +CORNOUAILLES.--Liez-le, vous dis-je. + +(Les domestiques le lient.) + +RÉGANE.--Ferme, ferme.--O l'infâme traître! + +GLOCESTER.--Impitoyable dame, je ne suis point un traître. + +CORNOUAILLES.--Attachez-le à cette chaise.--Scélérat, tu verras... + +(Régane lui arrache la barbe.) + +GLOCESTER.--Par les dieux propices, c'est me traiter bien indignement +que de m'arracher ainsi la barbe. + +RÉGANE.--L'avoir si blanche, et être un pareil traître! + +GLOCESTER.--Méchante dame, ces poils dont tu dépouilles mon menton +s'animeront pour t'accuser. Je suis votre hôte: devriez-vous ainsi +d'une main déloyale insulter à ma bienveillance hospitalière? Que +prétendez-vous? + +CORNOUAILLES.--Voyons, mon gentilhomme; quelles lettres avez-vous +dernièrement reçues de France? + +RÉGANE.--Répondez franchement, car nous savons la vérité. + +CORNOUAILLES.--Quelle intelligence avez-vous avec les traîtres qui +viennent de débarquer dans ce royaume? + +RÉGANE.--A quelles mains envoyez-vous remettre votre lunatique de roi? + +GLOCESTER.--J'ai reçu une lettre où l'on m'entretient de conjectures: +elle me vient d'une personne tout à fait neutre, et non d'aucun de vos +ennemis. + +CORNOUAILLES.--Artifice. + +RÉGANE.--Mensonge. + +CORNOUAILLES.--Où as-tu envoyé le roi? + +GLOCESTER.--A Douvres. + +RÉGANE.--Pourquoi à Douvres? N'étais-tu pas chargé, sous peine... + +CORNOUAILLES.--Pourquoi à Douvres?--Qu'il réponde d'abord à cela. + +GLOCESTER.--Je suis attaché au poteau; il me faut soutenir l'attaque. + +RÉGANE.--Pourquoi à Douvres? + +GLOCESTER.--Parce que je ne voulais pas voir tes ongles cruels arracher +ses pauvres vieux yeux, et ta soeur féroce enfoncer dans sa chair sacrée +ses défenses de sanglier. Par une tempête semblable à celle que sa tête +nue a supportée pendant cette nuit noire comme l'enfer, la mer soulevée +serait allée éteindre et entraîner les feux des étoiles; et cependant +son pauvre vieux coeur secondait encore la pluie du ciel.--Si dans +cette rude nuit les loups avaient hurlé à ta porte, tu aurais dit: «Bon +portier, tourne-leur la clef.»--Tout ce qu'il y a de cruel, excepté +vous, avait cédé.--Mais je verrai les ailes de la vengeance atteindre de +pareils enfants. + +CORNOUAILLES.--Tu ne le verras jamais.--Vous autres, tenez bien cette +chaise.--J'écraserai tes yeux sous mon pied. + +(On tient Glocester retenu sur la chaise, tandis que le duc lui arrache +un oeil et l'écrase avec son pied.) + +GLOCESTER.--Que celui qui espère parvenir à la vieillesse me donne +quelque secours!--O cruels! O dieux! + +RÉGANE.--Un côté se moquerait de l'autre: l'autre aussi. + +CORNOUAILLES.--Si tu vois la vengeance... + +UN DES DOMESTIQUES.--Arrêtez, seigneur: je vous sers depuis mon enfance; +mais je ne vous rendis jamais un plus grand service qu'en vous priant de +vous arrêter... + +RÉGANE.--Qu'est-ce que c'est, chien que vous êtes? + +LE DOMESTIQUE.--Si vous portiez barbe au menton, je la secouerais dans +cette occasion.--Que prétendez-vous? + +CORNOUAILLES.--Quoi! un vilain qui est à moi! + +(Il tire son épée et court sur lui.) + +LE DOMESTIQUE.--Eh bien! avancez donc, et subissez les hasards de la +colère. + +(Ils se battent et le duc est blessé.) + +RÉGANE, _à un autre domestique_.--Donne-moi ton épée.--Un paysan tenir +tête ainsi! + +(Elle se saisit d'une épée et le frappe par derrière.) + +LE DOMESTIQUE.--Oh! je suis mort!--Milord, il vous reste encore un oeil +pour voir quelque malheur tomber sur lui. + +(Il meurt.) + +CORNOUAILLES.--De peur qu'il n'en voie davantage encore, il faut le +prévenir. (_Il lui arrache l'autre oeil et le jette à terre_.)--A terre, +vile marmelade; où est maintenant ton éclat? + +GLOCESTER.--Plus rien que ténèbres et affliction! Où est mon fils +Edmond?--Edmond, allume en toi toutes les étincelles de la nature pour +payer cette horrible action. + +RÉGANE.--Va-t'en, traître, scélérat! Tu appelles à ton secours celui qui +te hait: c'est lui-même qui nous a dévoilé tes trahisons; il est trop +honnête homme pour avoir pitié de toi. + +GLOCESTER.--O insensé que j'étais! j'ai donc fait injure à Edgar! Dieux +cléments, pardonnez-le-moi, et le rendez heureux. + +RÉGANE.--Allez, jetez-le hors des portes, et qu'il flaire son chemin +d'ici à Douvres.--Qu'est-ce donc, seigneur? Qu'avez-vous? + +CORNOUAILLES.--Je suis blessé.--Venez avec moi, madame.--Qu'on mette +dehors ce coquin aveugle.--(_Montrant le corps du domestique_.) +Jetez-moi cet esclave sur le fumier.--Régane, mon sang coule en +abondance: cette blessure est venue mal à propos. Donnez-moi votre bras. + +(Il sort en s'appuyant sur le bras de Régane.) + +(Les domestiques délient Glocester et le conduisent dehors.) + +PREMIER DOMESTIQUE.--Si cet homme vient à bien, je ne m'embarrasse plus +de toutes les méchancetés que je pourrai faire. + +SECOND DOMESTIQUE.--Si elle vit longtemps et à la fin trouve une mort +naturelle, toutes les femmes vont devenir des monstres. + +PREMIER DOMESTIQUE.--Suivons le vieux comte, et chargeons le mendiant de +Bedlam de le conduire où il voudra: la folie de ce drôle-là se prête à +tout. + +SECOND DOMESTIQUE.--Va, toi: je vais chercher un peu de filasse et de +blanc d'oeuf pour mettre sur son visage tout ensanglanté; et puis, que +le ciel ait pitié de lui. + +(Ils sortent chacun de leur côté.) + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + + ACTE QUATRIÈME + + +SCÈNE I + +Une vaste campagne. + +EDGAR, _seul_. + + +EDGAR.--Encore vaut-il mieux être comme je suis, et me savoir méprisé, +que d'être à la fois méprisé et flatté. Quand on a vu le pire, au +degré le plus abject, le plus abandonné de la fortune, la vie est toute +d'espérance, exempte de crainte: un changement lamentable, c'est celui +qui nous fait descendre du mieux; une fois au pis, nous retournons vers +le rire. Sois donc le bienvenu, air insaisissable; je me livre à toi: +le misérable que ton souffle a jeté au plus bas ne doit plus rien à +tes coups.--Mais qui vient ici? (_Entre Glocester conduit par un +vieillard_.)--C'est mon père, bien misérablement accompagné. O monde, +monde, monde! si tes étranges vicissitudes ne nous forçaient pas de te +haïr, la vie ne voudrait pas céder au cours des ans. + +LE VIEILLARD.--O mon bon maître, je suis depuis quatre-vingts ans le +vassal de votre père et le vôtre. + +GLOCESTER.--Va, va-t'en, mon bon ami, retire-toi: tes secours ne peuvent +me faire aucun bien et pourraient te nuire. + +LE VIEILLARD.--Hélas! seigneur, vous ne pouvez pas voir votre chemin. + +GLOCESTER.--Je n'ai plus de chemin devant moi; je n'ai pas besoin +d'yeux: je suis tombé lorsque je voyais. Cela se voit souvent que notre +moyenne condition fait notre sécurité, et nos privations nous deviennent +des avantages.--O mon cher fils Edgar, toi que dévorait le courroux de +ton père abusé, si je pouvais seulement vivre assez pour te voir encore +en te touchant, je dirais que j'ai retrouvé mes yeux. + +LE VIEILLARD.--Je vois quelqu'un. Qui est là? + +EDGAR, _à part_.--O dieux! qui peut dire: _Je suis au pis_? Me voilà +plus mal que je n'ai jamais été. + +LE VIEILLARD.--C'est Tom, le pauvre fou. + +EDGAR, _à part_.--Et je puis être plus mal encore.--Le pire n'est point +arrivé tant qu'on peut dire: _Ceci est le pire._ + +LE VIEILLARD,--Où vas-tu, l'ami? + +GLOCESTER.--Est-ce un mendiant? + +LE VIEILLARD.--Fou et mendiant aussi. + +GLOCESTER.--Il lui reste donc un peu de raison; autrement il ne serait +pas en état de mendier. Pendant la tempête de la nuit dernière, j'ai vu +un de ces malheureux, et en le voyant j'ai considéré un homme comme +un ver de terre. Mon fils en cet instant m'est venu dans l'esprit, et +cependant mon esprit ne lui était guère favorable alors. J'ai appris +bien des choses depuis! Nous sommes aux dieux ce que sont les mouches +aux folâtres enfants: ils nous tuent pour s'amuser. + +EDGAR, _à part_.--Comment dois-je faire? C'est un mauvais métier que +de faire le fou près du chagrin, on irrite les autres et soi-même. +_(Haut.)_--Dieu te garde, mon maître. + +GLOCESTER.--Est-ce là ce malheureux tout nu? + +LE VIEILLARD.--Oui, seigneur. + +GLOCESTER.--Alors, je t'en prie, va-t'en. Si pour l'amour de moi tu +peux nous rejoindre à un ou deux milles d'ici, sur le chemin de Douvres, +fais-le en considération de ton ancien attachement, et apporte avec +toi quelque chose pour couvrir la nudité de cette pauvre créature que +j'engagerai à me conduire. + +LE VIEILLARD.--Hélas! seigneur, il est fou. + +GLOCESTER.--C'est le malheur du temps; les fous conduisent les aveugles. +Fais ce que je te demande, ou plutôt fais ce que tu voudras; mais +surtout va-t'en. + +LE VIEILLARD.--Je vais lui apporter le meilleur habit que je possède, +arrive ce qui pourra. + +(Il sort.) + +GLOCESTER.--Mon garçon, pauvre homme tout nu. + +EDGAR.--Pauvre Tom a froid. _(A part_.)--Je ne saurais le tromper plus +longtemps. + +GLOCESTER.--Viens près de moi, ami. + +EDGAR.--Et cependant il le faut encore.--Que le ciel guérisse tes chers +yeux; ils saignent. + +GLOCESTER.--Sais-tu le chemin de Douvres? + +EDGAR.--Grille ou barrière, grand chemin ou sentier. Le pauvre Tom a été +privé de son bon sens; cinq démons sont entrés à la fois dans le pauvre +Tom. Que l'honnête homme soit préservé du malin esprit _Obbidicut_, le +démon de la luxure; _Hobbididance_, le prince des muets; _Mahu_, le +démon du vol; _Modo_, celui du meurtre; et _Flibbertigibbet,_ celui +des contorsions et des grimaces, qui maintenant possède les femmes de +chambre et les suivantes. Sur ce, béni sois-tu, maître. + +GLOCESTER.--Tiens, prends cette bourse, toi que les fléaux du ciel ont +accablé de tous leurs traits: mon infortune va te rendre plus heureux. +Dieux, agissez toujours ainsi: que celui qui regorge de biens et se +nourrit de voluptés, qui met vos commandements sous ses pieds, et ne +voit pas parce qu'il ne sent pas, sente promptement votre puissance. +Ainsi une juste distribution détruirait l'excès, et chaque homme aurait +le nécessaire.--Connais-tu Douvres? + +EDGAR.--Oui, maître. + +GLOCESTER.--Là s'élève un rocher dont la haute tête s'avance et se +regarde avec terreur dans la mer retenue à ses pieds; conduis-moi +seulement à la pointe de sa cime, et j'ai sur moi quelque chose d'assez +précieux pour te sortir de la misère que tu endures: une fois là, je +n'aurai plus besoin de guide. + +EDGAR.--Donne-moi ton bras; le pauvre Tom va te conduire. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Devant le palais du duc d'Albanie. + +_Entrent_ GONERILLE, EDMOND, OSWALD _venant à leur rencontre_. + + +GONERILLE.--Soyez le bien arrivé, seigneur. Je m'étonne que mon +débonnaire époux ne soit pas venu au-devant de nous sur le chemin. (_A +Oswald_.)--Où est votre maître? + +OSWALD.--Il est ici, madame; mais jamais homme ne fut si changé. Je lui +ai parlé de l'armée qui vient de débarquer; il a souri à cette nouvelle. +Je lui ai dit que vous veniez; il m'a répondu: «Tant pis.» Je l'ai +informé de la trahison de Glocester et des loyaux services de son fils; +il m'a appelé sot, et m'a dit que je prenais les choses à l'envers. Ce +qui devrait lui déplaire lui devient agréable, et ce qui devrait lui +faire plaisir l'offense. + +GONERILLE, _à Edmond_.--En ce cas, vous n'irez pas plus loin. Il est +troublé par les pusillanimes terreurs de son esprit qui n'ose rien +entreprendre. Il ne voudra pas sentir les injures qui l'obligent à y +répondre.--Les voeux que nous formions sur la route pourraient bien +s'accomplir. Retournez, Edmond, vers mon frère; hâtez la réunion de +ses troupes, et mettez-vous à leur tête. Il faut que chez moi les armes +changent de mains et que je remette la quenouille entre celles de mon +mari. Ce fidèle serviteur sera notre intermédiaire. Si vous savez oser +pour votre propre avantage, vous recevrez probablement sous peu les +ordres d'une maîtresse. Portez ceci. (_Elle lui donne un gage d'amour_.) +Épargnez les paroles; baissez la tête.... Ce baiser, s'il osait parler, +élèverait ton esprit hors de lui-même. Comprends, et prospère. + +EDMOND.--Tout à vous, jusqu'au sein de la mort. + +(Il sort.) + +GONERILLE.--Cher, cher Glocester! Oh! quelle différence entre un homme +et un homme! C'est à toi qu'appartiennent les devoirs d'une femme: mon +imbécile usurpe mon lit. + +OSWALD.--Madame, voici mon seigneur. + +(Il sort.) + +(Entre Albanie.) + +GONERILLE.--Je valais jadis la peine de m'appeler[42]. + +ALBANIE.--O Gonerille, vous ne valez pas la poussière que le vent +importun chasse dans votre visage. Votre caractère m'effraye: la nature +qui méprise la source d'où elle est sortie ne peut plus être contenue +dans un cours réglé; celle qui volontairement se sépare et s'arrache +du tronc qui la nourrit de sa sève doit nécessairement se flétrir, et +servir bientôt à des usages funestes[43]. + +[Note 42: _I have been worth of the whistle_: J'ai été digne du coup +de sifflet, allusion au vieux proverbe: _C'est un pauvre chien que celui +qui n'est pas digne du coup de sifflet_.] + +[Note 43: Les plantes flétries étaient en grande réquisition pour +les opérations de sorcellerie.] + +GONERILLE.--En voilà assez: ce texte est absurde. + +ALBANIE.--La sagesse et la bonté paraissent viles à l'âme vile: la +corruption ne se complaît qu'en elle-même.--Qu'avez-vous fait, tigresses +et non pas filles, qu'avez-vous fait? Un père, un vieillard si bon, que +l'ours à la tête pendante eût léché par respect, barbares, dénaturées +que vous êtes, vous l'avez rendu fou. Comment mon bon frère, un homme, +un prince comblé de ses bienfaits, a-t-il pu vous le permettre? Ah! si +les cieux ne se hâtent pas d'envoyer sur la terre des esprits +visibles pour imposer à ces crimes odieux, les hommes vont bientôt +s'entre-dévorer comme les monstres de l'Océan. + +GONERILLE.--Homme dont le coeur contient du lait, qui as bien une joue +pour recevoir les coups, une tête pour soutenir les affronts, mais point +d'yeux pour discerner ton honneur de ta honte; qui ne sais pas qu'aux +imbéciles seulement il appartient de plaindre le misérable qui reçoit la +punition avant d'avoir commis le crime! Où sont tes tambours? La +France déploie ses enseignes dans nos champs silencieux: déjà celui qui +t'apporte la mort, le casque couvert de plumes, commence à te menacer; +et toi, vertueux imbécile, tu demeures tranquille à crier: _Hélas! +pourquoi se conduit-il ainsi?_ + +ALBANIE.--Regarde-toi, furie! La difformité des démons ne paraît pas +aussi horrible en eux que dans une femme. + +GONERILLE.--Oh! quel fou ridicule! + +ALBANIE.--Être mensonger, et qui te sers à toi-même de masque, prends +garde que tes traits ne deviennent ceux d'un monstre: si je voulais +permettre à mes mains de suivre le mouvement de mon sang, elles ne +seraient que trop disposées à briser, à déchirer ta chair et tes os; +mais, quoique tu sois un démon, la figure d'une femme te protége. + +GONERILLE.--Vraiment, vous voilà du courage maintenant! + +(Entre un messager.) + +ALBANIE.--Quelles nouvelles? + +LE MESSAGER.--O mon bon seigneur, le duc de Cornouailles est mort: il +a été tué par un de ses serviteurs au moment où il allait crever l'oeil +qui restait au comte de Glocester. + +ALBANIE.--Les yeux de Glocester! + +LE MESSAGER.--Un serviteur qu'il avait élevé, saisi de compassion, +a voulu s'opposer à ce dessein, en tirant l'épée contre son puissant +maître, qui, furieux, s'est élancé sur lui: ils l'ont percé à mort, mais +non pas avant que le duc eût reçu le coup funeste qui l'a enlevé bientôt +après. + +ALBANIE.--Ceci montre que vous êtes là-haut, justiciers qui vengez si +promptement les crimes commis par nous sur la terre! Mais ce pauvre +Glocester, a-t-il perdu son autre oeil? + +LE MESSAGER.--Tous les deux, tous les deux, mon seigneur.--Cette lettre, +madame, exige une prompte réponse; elle est de votre soeur. + +GONERILLE, _à part_.--D'un côté, ceci me plaît assez.--Mais à présent +que la voilà veuve, et mon Glocester auprès d'elle, tout l'édifice que +j'ai bâti dans mon imagination peut se renverser sur mon odieuse vie. +Sous un autre rapport, cette nouvelle n'est pas si désagréable.--Je vais +lire la lettre et y répondre. + +(Elle sort.) + +ALBANIE.--Et où était son fils, tandis qu'ils lui arrachaient les yeux? + +LE MESSAGER.--Il était venu ici avec Milady. + +ALBANIE.--Mais il n'est pas ici. + +LE MESSAGER.--Non, mon bon seigneur; je viens de le rencontrer comme il +s'en retournait. + +ALBANIE.--Sait-il cette méchanceté? + +LE MESSAGER.--Oui, mon bon seigneur: c'est lui qui a dénoncé son père, +et il n'a quitté le château que pour laisser un plus libre cours à la +punition. + +ALBANIE.--O Glocester, je vis pour te remercier de l'attachement que +tu as montré au roi, et pour venger tes yeux!--Viens, ami, viens +m'instruire de ce que tu peux savoir de plus. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +Le camp français près de Douvres. + +_Entrent_ KENT ET LE GENTILHOMME. + + +KENT.--Pourquoi le roi de France est-il reparti si promptement? En +savez-vous la raison? + +LE GENTILHOMME.--On a pensé, depuis son arrivée, à des choses qu'il +avait laissées imparfaites dans ses États et qui menaçaient la France +d'un si grand danger qu'elles demandaient impérieusement qu'il y +retournât en personne. + +KENT.--Et qui a-t-il laissé à sa place pour général? + +LE GENTILHOMME.--Le maréchal de France monsieur Le Fer. + +KENT.--La reine, en lisant les lettres que vous avez apportées, a-t-elle +donné quelque signe de chagrin? + +LE GENTILHOMME.--Oui, seigneur, elle les a prises et les a lues en ma +présence, et de temps en temps une grosse larme coulait sur sa joue +délicate. Cependant elle semblait demeurer maîtresse de sa douleur, +qu'on voyait se révolter et vouloir prendre l'empire sur elle. + +KENT.--Oh! elle a donc été émue! + +LE GENTILHOMME.--Non pas jusqu'à la violence.... La patience et la +douleur disputaient à qui la montrerait sous une forme plus touchante. +Vous avez vu le soleil et la pluie paraître à la fois: son sourire +et ses pleurs offraient l'image d'un jour plus doux encore. Le tendre +sourire, errant sur ses lèvres vermeilles, semblait ignorer quels hôtes +remplissaient ses yeux, d'où les larmes s'échappaient comme des perles +détachées de deux diamants: en un mot, la douleur serait une beauté rare +et adorée, si elle séyait aussi bien à tous les visages. + +KENT.--Ne vous a-t-elle point fait de question? + +LE GENTILHOMME.--Oui, une ou deux fois elle a soupiré le nom de _père_ +en haletant, comme si ce nom eût oppressé son coeur. Elle s'est écriée: +_Mes soeurs! ô mes soeurs! quelle honte pour des femmes! Mes soeurs! +Kent! mon père! Mes soeurs! Quoi! pendant l'orage, pendant la nuit! +qu'on ne croie plus à la pitié!_ Alors elle a secoué l'eau sainte qui +remplissait ses yeux célestes; les larmes se sont mêlées à ses cris, et +soudain elle s'est éloignée pour se livrer seule à sa douleur. + +KENT.--Ce sont les astres, ces astres placés au-dessus de nos têtes, qui +règlent nos destinées; autrement deux époux ne pourraient engendrer des +enfants si divers.--Lui avez-vous parlé depuis? + +LE GENTILHOMME.--Non. + +KENT.--Était-ce avant le départ du roi que vous l'avez vue? + +LE GENTILHOMME.--Non, c'est depuis. + +KENT.--C'est bien, monsieur.--Le pauvre malheureux Lear est dans la +ville: quelquefois, dans ses meilleurs moments, il se rappelle fort bien +quel motif nous a fait venir ici, et refuse absolument de voir sa fille. + +LE GENTILHOMME.--Pourquoi, mon bon monsieur? + +KENT.--Une honte insurmontable l'y pousse: la dureté avec laquelle il +lui a retiré sa bénédiction l'a abandonnée à la merci du sort dans une +contrée étrangère, et a transporté ses droits les plus précieux à ses +filles au coeur de chien; toutes ces pensées déchirent son âme de traits +si empoisonnés, qu'une brûlante confusion le tient éloigné de Cordélia. + +LE GENTILHOMME.--Hélas! pauvre gentilhomme! + +KENT.--Savez-vous quelques nouvelles de l'armée des ducs d'Albanie et de +Cornouailles? + +LE GENTILHOMME.--Oui, elle est en marche. + +KENT.--Allons, monsieur, je vais vous conduire à notre maître Lear, et +vous laisser avec lui pour l'accompagner. Un important motif me retient +encore pour quelque temps sous le déguisement qui me cache. Quand je me +ferai connaître, vous ne vous repentirez pas des renseignements que vous +m'avez donnés. Je vous prie, venez avec moi. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IV + +Toujours dans le camp.--Une tente. + +_Entrent_ CORDÉLIA, UN MÉDECIN, _des Soldats_. + + +CORDÉLIA.--Hélas! c'est lui-même: on vient de le rencontrer furieux +comme la mer agitée, chantant de toute sa force, couronné de fumeterre +rampante et d'herbes des champs, de bardane, de ciguë, d'ortie, de +coquelicot, d'ivraie, et de toutes les herbes inutiles croissant dans le +blé qui nous sert d'aliment. Envoyez une compagnie[44]; qu'on parcoure +chaque acre dans ces champs couverts d'épis, et qu'on l'amène devant nos +yeux. (_Un officier sort_.)--Que peut la sagesse humaine pour rétablir +en lui la raison dont il est privé? Que celui qui pourra le secourir +prenne tout ce que je possède. + +[Note 44: _A century_.] + +LE MÉDECIN.--Madame, il y a des moyens. Le sommeil est le père +nourricier de la nature; c'est de sommeil qu'il a besoin: pour le +provoquer en lui, nous avons des simples dont la vertu puissante +parviendra à fermer les yeux de la douleur. + +CORDÉLIA.--Secrets bienfaisants, vertus cachées dans le sein de la +terre, sortez-en, arrosées par mes larmes; secondez-nous, portez remède +aux souffrances de ce bon vieillard. Cherchez, cherchez, cherchez-le, de +peur que sa fureur, abandonnée à elle-même, ne brise les liens d'une vie +qui n'a plus les moyens de se diriger. + +(Entre un messager.) + +LE MESSAGER.--Des nouvelles, madame: l'armée anglaise s'avance. + +CORDÉLIA.--On le savait déjà; nos préparatifs sont faits pour la +recevoir.--O père chéri, c'est pour toi seul que je travaille: le +puissant roi de France a eu pitié de ma douleur et de mes larmes +importunes. Ce n'est point enflés par l'ambition que nous avons été +excités à prendre nos armes; c'est l'amour, le tendre amour et les +droits de notre vieux père... Puissé-je bientôt avoir de ses nouvelles +et le voir! + + +SCÈNE V + +Un appartement dans le château de Glocester. + +RÉGANE ET OSWALD. + + +RÉGANE.--Mais l'armée de mon frère, est-elle en marche? + +OSWALD.--Oui, madame. + +RÉGANE.--Y est-il en personne? + +OSWALD.--Oui, madame, à grand'peine: votre soeur est le meilleur soldat +des deux. + +RÉGANE.--Lord Edmond n'a-t-il pas vu votre maître chez lui? + +OSWALD.--Non, madame. + +RÉGANE.--Et que peut contenir la lettre que lui écrit ma soeur? + +OSWALD.--Je l'ignore, madame. + +RÉGANE.--Au fait, c'est pour des soins bien importants qu'il est parti +d'ici en diligence. Ç'a été une grande imprévoyance, après avoir arraché +les yeux à Glocester, de le laisser en vie: partout où il arrive, il +soulève tous les coeurs contre nous. Edmond est parti, je pense, pour +l'aller, par pitié, délivrer des misères de la vie plongée dans les +ténèbres: il doit aussi reconnaître les forces de l'ennemi. + +OSWALD.--Il faut que je le suive, madame, avec ma lettre. + +RÉGANE.--Nos troupes se mettent en marche demain: restez ici; les +chemins ne sont pas sûrs. + +OSWALD.--Je ne le puis, madame, ma maîtresse m'a imposé le devoir +d'exécuter cet ordre. + +RÉGANE.--Mais pourquoi écrit-elle à Edmond? Ne pouvait-elle vous +charger verbalement de ses ordres? Peut-être...--Je ne sais quoi...--Je +t'aimerai de tout mon coeur...--Laisse-moi décacheter cette lettre. + +OSWALD.--Madame, j'aimerais mieux... + +RÉGANE.--Je sais que votre maîtresse n'aime point son mari; j'en suis +sûre: la dernière fois qu'elle vint ici, elle lançait au noble Edmond +d'étranges oeillades et des regards bien significatifs. Je sais que vous +êtes dans son intime confiance. + +OSWALD.--Moi, madame? + +RÉGANE.--Oui, je sais ce que je dis; vous y êtes, je le sais: ainsi +je vous en avertis, faites bien attention à ceci.--Mon époux est +mort: Edmond et moi nous nous sommes parlé; il est beaucoup plus à ma +convenance qu'à celle de votre maîtresse. Vous pouvez comprendre le +reste. Si vous le trouvez, donnez-lui ceci, je vous prie; et quand +vous rendrez compte de tout ce que je vous dis à votre maîtresse, +conseillez-lui, s'il vous plaît, de rappeler à elle sa raison. +Maintenant adieu.--Si vous entendez par hasard parler de cet aveugle +traître, la faveur sera pour celui qui nous en défera. + +OSWALD.--Je voudrais pouvoir le rencontrer, madame, et je vous +prouverais à quel point je suis dévoué. + +RÉGANE.--Je te souhaite le bonjour. + + +SCÈNE VI + +Dans la campagne près de Douvres. + +GLOCESTER, EDGAR, _vêtus en paysans_. + + +GLOCESTER.--Quand arriverons-nous donc au sommet de cette montagne que +tu sais? + +EDGAR.--Vous commencez à la gravir à présent: voyez combien nous +fatiguons. + +GLOCESTER.--Il me semble que le terrain est uni. + +EDGAR.--Oh! l'horrible côte! Écoutez; n'entendez-vous pas la mer? + +GLOCESTER.--Non, en vérité. + +EDGAR.--Il faut donc que la douleur de vos yeux ait affaibli en vous les +autres sens. + +GLOCESTER.--Cela pourrait être. Il me semble que ta voix est changée: tu +parles aussi en meilleurs termes et d'une manière plus raisonnable que +tu ne faisais. + +EDGAR.--Vous vous trompez tout à fait; il n'y a de changé en moi que +l'habit. + +GLOCESTER.--Il me semble bien que vous parlez mieux. + +EDGAR.--Avancez, seigneur; voici l'endroit; ne bougez pas.--Oh! comme +cela fait tourner la tête! comme cela est effrayant de regarder ainsi +là-bas! La corneille et le choucas qui volent dans les airs, vers +le milieu de la montagne, paraissent à peine de la grosseur des +cigales.--Sur le penchant, à mi-côte, est suspendu un homme qui cueille +du fenouil marin. Le dangereux métier! Il me semble qu'il ne paraît +pas plus gros que sa tête.--Ces pêcheurs qui marchent sur la grève +ressemblent à des souris.--Ce grand vaisseau là-bas à l'ancre paraît +petit comme sa chaloupe, et sa chaloupe comme une bouée que la vue peut +à peine distinguer.--On ne saurait entendre de si haut le murmure +des vagues qui se brisent en écumant sur les innombrables et stériles +cailloux du rivage.--Je ne veux plus regarder de peur que le vertige me +prenne et que ma vue se trouble, je tomberais la tête la première. + +GLOCESTER.--Placez-moi à l'endroit où vous êtes. + +EDGAR.--Donnez-moi votre main: vous voilà maintenant à un pied du bord. +Pour tout ce qu'il y a sous la lune, je ne voudrais pas seulement sauter +sur place. + +GLOCESTER.--Lâche ma main. Tiens, mon ami, voilà une autre bourse; il +y a dedans un joyau qui vaut bien la peine d'être accepté par un homme +pauvre: que les fées et les dieux le fassent prospérer entre tes mains. +Éloigne-toi, dis-moi adieu; que je t'entende partir. + +EDGAR, _feignant de se retirer_.--Adieu donc, mon bon seigneur. + +GLOCESTER--De tout mon coeur. + +EDGAR.--Si je me joue ainsi de son désespoir, c'est pour l'en guérir. + +GLOCESTER.--O vous, dieux puissants, je renonce au monde, et sous votre +regard je vais sans murmure me délivrer de ma profonde affliction. Si +je pouvais la supporter plus longtemps sans me révolter contre votre +suprême et insurmontable volonté, cette mèche usée, cette portion +méprisée de mon être, irait brûlant jusqu'au bout.--Si Edgar vit encore, +ô bénissez-le.--Maintenant, ami, adieu. + +(Il saute et tombe de sa hauteur sur la plaine.) + +EDGAR.--C'est donc fini, seigneur, adieu! Et cependant je ne conçois pas +comment la volonté peut parvenir à dérober le trésor de la vie, lorsque +la vie elle-même cède et se laisse dérober. S'il avait été où il le +pensait, en ce moment toute pensée serait finie.--Êtes-vous vivant ou +mort?... Hé! monsieur!... l'ami! m'entendez-vous?... parlez.--Serait-il +possible qu'il eût passé de cette manière? Mais non, il revient à +lui.--Qui êtes-vous, monsieur? + +GLOCESTER.--Va-t'en, et laisse-moi mourir. + +EDGAR.--Si tu avais été autre chose qu'un fil de la Vierge[45], une +plume ou un souffle d'air, en te précipitant d'une hauteur de tant de +brasses, tu te serais écrasé comme un oeuf. Cependant tu respires, tu +as un corps pesant, et ton sang ne coule point! et tu parles! et tu n'es +pas blessé! Dix mâts l'un au bout de l'autre n'atteindraient pas à +cette hauteur d'où tu viens de tomber perpendiculairement. Ta vie est un +miracle; parle donc encore. + +[Note 45: _Gossamer_. Ce sont ces fils blancs que l'on voit voltiger +en automne.] + +GLOCESTER.--Mais suis-je tombé ou non? + +EDGAR.--De l'effroyable cime de cette montagne de craie.--Regarde cette +hauteur d'où l'alouette à la voix perçante ne pourrait être ni vue ni +entendue.--Regarde seulement en l'air. + +GLOCESTER.--Hélas! je n'ai plus d'yeux.--Le malheur est-il donc privé +du bienfait de pouvoir par la mort se délivrer de lui-même? Il restait +encore quelque consolation quand la misère pouvait tromper la rage d'un +tyran et se soustraire à ses orgueilleuses volontés. + +EDGAR.--Donnez-moi votre bras; allons, levez-vous.--Bon.--Comment +êtes-vous? Sentez-vous vos jambes, pouvez-vous vous tenir debout? + +GLOCESTER.--Trop bien, trop bien. + +EDGAR.--C'est la chose la plus miraculeuse!--Qu'est-ce donc que j'ai vu +s'éloigner de vous au sommet de la montagne? + +GLOCESTER.--Un pauvre malheureux mendiant. + +EDGAR.--Ici, d'en bas où j'étais ses yeux m'ont paru comme deux pleines +lunes, il avait un millier de nez, des cornes contournées, et ondulait +comme la mer en furie: c'était quelque esprit.--Ainsi, heureux +vieillard, tu dois penser que les dieux très-grands, qui font leur +gloire de ce qui est impossible aux hommes, ont voulu te sauver. + +GLOCESTER.--Je me rappelle maintenant. Désormais je supporterai +l'affliction jusqu'à ce qu'elle crie d'elle-même: Assez, assez, +meurs.--Celui dont tu me parles, je l'ai pris pour un homme; il ne +cessait de répéter: L'esprit, l'esprit! C'est lui qui m'avait conduit à +cet endroit. + +EDGAR.--Cherche la liberté d'esprit et la patience. (_Entre Lear, +bizarrement paré de fleurs_.)--Qui vient ici? Une tête en bon état +n'arrangerait jamais ainsi celui qui la porte. + +LEAR.--Non, ils ne peuvent me rien faire pour avoir battu monnaie: je +suis le roi en personne. + +EDGAR.--O spectacle qui me perce le coeur! + +LEAR.--En cela la nature est supérieure à l'art.--Venez, voilà l'argent +de votre engagement. Ce drôle tient son arc comme un épouvantail à +corbeaux.--Lancez-moi là une flèche d'une aune.... Regardez, regardez, +une souris! paix, paix; ce morceau de fromage grillé fera l'affaire.... +Voilà mon gantelet; j'en veux faire l'essai sur un géant.--Apportez +les haches d'armes.... Il vole bien l'oiseau. Dans le but! dans le +but!--Holà! le mot d'ordre. + +EDGAR.--Marjolaine. + +LEAR.--Passe. + +GLOCESTER.--Je connais cette voix. + +LEAR.--Ah! Gonerille!--Avec une barbe blanche!--Ils me flattaient comme +un chien; ils me disaient que j'avais des poils blancs dans ma barbe, +avant seulement que les noirs eussent poussé.... Répondre ainsi oui et +non à tout ce que je disais!--Oui, et non aussi, cela n'était pas d'une +bonne théologie.... Quand un jour la pluie est venue me tremper, et le +vent faire claquer mes dents; quand le tonnerre n'a pas voulu se taire +à mon ordre, c'est alors que je les ai connus, que j'ai senti ce qu'ils +étaient. Allez, allez, ce ne sont pas des hommes de parole. Ils me +disaient que j'étais tout ce que je voulais être: c'est un mensonge.... +je ne suis pas à l'épreuve de la fièvre. + +GLOCESTER.--L'accent de cette voix m'est bien connu. N'est-ce pas le +roi? + +LEAR.--Oui, des pieds à la tête un roi.--Quand je prends un air sévère, +vois comme mes sujets tremblent.--Je fais grâce à cet homme de la +vie.--Quel était son crime? l'adultère? Tu ne mourras point. Mourir +pour un adultère? Non, non; le roitelet et la petite mouche dorée vont +libertinant sous mes yeux. Encouragez les accouplements. Le fils bâtard +de Glocester a été plus tendre pour son père que ne l'ont été pour moi +mes filles, engendrées entre les draps d'un lit légitime. A la besogne, +luxure, pêle-mêle; j'ai besoin de soldats.--Voyez cette dame au sourire +ingénu, dont la physionomie vous ferait supposer qu'elle cache la neige +sous sa robe, qui raffine sur la vertu, et hoche la tête au seul nom de +plaisir: le chat sauvage et l'étalon enfermé dans l'écurie n'y courent +pas avec un appétit plus désordonné. A partir de la taille ce sont des +centaures, quoique tout le haut soit d'une femme; les dieux ne possèdent +que jusqu'à la ceinture, tout ce qui est au-dessous appartient +aux démons; là est l'enfer, l'abime sulfureux, brûlant, bouillant; +infection, corruption!... Fi! fi! fi! pouah! pouah!--Honnête +apothicaire, donne-moi une once de musc pour purifier mon imagination. +Voilà de l'argent pour toi. + +GLOCESTER.--Oh! laissez-moi baiser cette main. + +LEAR.--Que je l'essuie d'abord, elle sent la mortalité. + +GLOCESTER.--O ruines de l'oeuvre de la nature! Ce grand univers aussi +finira par se réduire au néant.--Me reconnais-tu? + +LEAR.--Je me rappelle assez bien tes yeux. Je crois que tu me regardes +de travers. Fais du pis que tu pourras, aveugle Cupidon; non, je +n'aimerai plus.--Lis ce cartel; remarques-en seulement les caractères. + +GLOCESTER.--Quand toutes les lettres seraient autant de soleils, je n'en +pourrais pas voir une seule. + +EDGAR.--Je n'avais pu y croire sur le récit d'autrui; cela est bien +vrai, et cela me brise le coeur. + +LEAR.--Lis donc. + +GLOCESTER.--Comment, avec l'orbite de l'oeil? + +LEAR.--Oh! oh! est-ce bien vous qui êtes ici avec moi? et point d'yeux à +votre tête, point d'argent dans votre bourse?--Vos yeux sont dans un cas +très-grave, et l'état de votre bourse est léger[46]; et cependant vous +voyez comme va le monde. + +[Note 46: _Your eyes are in a heavy case, your purse in a light._ +Il y a ici un triple jeu de mots sur _case_ (cas, boîte, case) et sur +_light_ (léger, lumière). Cela était impossible à rendre.] + +GLOCESTER.--Je le vois parce que je le sens. + +LEAR.--Quoi! es-tu fou? Un homme n'a pas besoin de ses yeux pour +voir comment va le monde: regarde avec tes oreilles. Vois ce juge qui +gourmande si sévèrement ce simple voleur. Un mot à l'oreille: change-les +de place, et dis à pair ou non: «Qui est le juge? qui est le voleur?» +As-tu vu le chien d'un fermier aboyer après un mendiant? + +GLOCESTER.--Oui, seigneur. + +LEAR.--Et la pauvre créature fuir devant le mâtin? Eh bien! tu as vu +l'image parlante de l'autorité: on obéit à un chien quand il est en +fonction. Coquin de sergent, retiens ta main sanguinaire. Pourquoi +frappes-tu à coups de fouet cette fille de joie? Dépouille donc tes +propres épaules, car tu brûles de commettre avec elle le péché pour +lequel tu la châties. L'usurier fait pendre l'escroc. Les petits vices +paraissent à travers les haillons de la misère; mais la robe, la simarre +fourrée cachent tout. Couvre le péché d'une armure d'or, et la lance +vigoureuse de la justice viendra s'y briser sans l'entamer: mais qu'il +n'ait pour se défendre que des haillons, un pygmée va le percer d'une +paille.--Personne ne fait de mal, personne, je dis personne: je les +soutiendrai. Ami, tiens cela de moi, qui ai le pouvoir de fermer +la bouche de l'accusateur.--Prends des lunettes, et, comme un malin +politique, fais semblant de voir ce que tu ne vois pas.--Allons, allons, +vite, vite, ôtez-moi mes bottes. Ferme, ferme; bon. + +EDGAR.--Mélange de bon sens et d'extravagance! De la raison au milieu de +la folie! + +LEAR.--Si tu veux pleurer mes malheurs, prends mes yeux. Je te connais +bien; tu te nommes Glocester. Il faut que tu prennes patience. Nous +sommes venus dans ce monde en pleurant; tu le sais bien, la première +fois que nous aspirons l'air, nous crions, nous pleurons. Je vais te +prêcher, écoute-moi bien. + +GLOCESTER.--Hélas! hélas! + +LEAR.--Lorsque nous naissons, nous pleurons d'être arrivés sur ce +grand théâtre de fous.--Voilà un bon chapeau. Ce serait un stratagème +ingénieux que de ferrer un _escadron_ de cavalerie avec du feutre. J'en +ferai l'essai; et quand j'aurai ainsi surpris ces gendres, alors tue, +tue, tue, tue, tue, tue! + +(Entre un gentilhomme avec des valets.) + +LE GENTILHOMME.--Oh! le voilà! Mettez la main sur lui.--Seigneur, votre +chère fille.... + +LEAR.--Quoi, point de secours? Comment! moi prisonnier? je suis donc né +pour être toujours le jouet de la fortune!--Traitez-moi bien, je vous +payerai une rançon. Qu'on me donne des chirurgiens; j'ai la cervelle +blessée. + +LE GENTILHOMME.--Vous aurez tout ce qu'il vous plaira. + +LEAR.--Quoi! personne qui me seconde? On me laisse à moi seul? Eh quoi! +cela rendrait un homme, un homme de sel, capable de faire de ses yeux +des arrosoirs, et d'en abattre la poussière d'automne. + +LE GENTILHOMME.--Mon bon seigneur... + +LEAR.--Je mourrai bravement comme un époux à la noce. Allons!--Je serai +jovial; venez, venez: je suis un roi, savez-vous cela, mes maîtres? + +GLOCESTER.--Vous êtes une personne royale, et nous sommes tous à vos +ordres. + +LEAR.--Alors il y a encore quelque chose à faire. Mais si vous +l'attrapez, ce ne sera qu'à la course. Zest, zest. + +(Il sort en courant.--Les valets le poursuivent.) + +LE GENTILHOMME.--Spectacle digne de compassion dans le plus pauvre des +misérables; au delà de toute expression dans un roi.--Tu as une fille +qui sauve la nature de la malédiction générale que les deux autres ont +attirée sur elle. + +EDGAR.--Salut, mon bon monsieur. + +LE GENTILHOMME.--Hâtez-vous; que voulez-vous? + +EDGAR.--Avez-vous entendu dire, seigneur, qu'une bataille se prépare? + +LE GENTILHOMME.--Certainement, c'est public: il ne faut qu'avoir des +oreilles pour en être informé. + +EDGAR.--Mais faites-moi le plaisir de me dire si l'autre armée est bien +éloignée. + +LE GENTILHOMME.--Non, elle s'avance en diligence; on s'attend à chaque +instant à voir paraître le corps d'armée. + +EDGAR.--Je vous remercie, monsieur; c'est tout. + +LE GENTILHOMME.--Bien que des raisons particulières arrêtent ici la +reine, son armée est en mouvement. + +EDGAR.--Je vous remercie, monsieur. + +(Le gentilhomme sort.) + +GLOCESTER.--Vous, ô dieux toujours cléments, retirez-moi la vie, et ne +permettez pas que mon mauvais génie vienne encore me tenter de mourir +avant que ce soit votre bon plaisir. + +EDGAR.--Vous priez bien, mon père! + +GLOCESTER.--Mais vous, mon bon monsieur, qui êtes-vous? + +EDGAR.--Le plus pauvre des hommes, dompté par les coups de la fortune, +et que l'apprentissage des chagrins qu'il a connus et ressentis a rendu +susceptible d'une douce pitié. Donnez-moi votre main; je vous conduirai +vers quelque asile. + +GLOCESTER.--Je te remercie du fond du coeur: puissent la bonté et la +bénédiction du ciel te le rendre. + +(Entre Oswald.) + +OSWALD.--Ah! voici une heureuse capture! Il a été mis à prix.--La chair +et les os de ta tête aveugle ont été fabriqués, je crois, pour faire ma +fortune.--Vieux, malheureux traître, recueille-toi bien vite; l'épée qui +doit te détruire est levée. + +GLOCESTER.--Que ta main secourable lui prête pour cela la force +nécessaire. + +(Edgar se met entre eux deux.) + +OSWALD.--Pourquoi, rustre audacieux, oses-tu soutenir un traître mis à +prix? Ote-toi de là, de peur que la contagion de sa destinée ne s'empare +également de toi. Quitte son bras. + +EDGAR, _en langage gallois_.--Che n'le quitterai pas, monchieur, sans en +savouer des meilleures résons. + +OSWALD.--Quitte-le, misérable, ou tu es mort. + +EDGAR.--Mon pon chentilhomme, âllez vout' chémin, et laissez pâsser le +pouv' monde. Si ch' âvais été pour céder côm' ça ma vie à ces ceux-là +qui font tu pruit, a s'rait téjà moins lonque qu'a ne l'a été de quince +chours. Allons, n'approuche pas de ce vieux hômme: ein peu loin, che +vous avertis, ou nous verrons ce qui y a de pu dur de vout' caboche ou +t' mon gourdin. Che vous parle tout bonnement, oui. + +OSWALD.--Retire-toi, ordure. + +EDGAR.--Che vous câsserai vos dents, monchieur; avancez.--Ch' +m'embarrasse bien de vos pottes. + +(Ils se battent. Edgar abat Oswald d'un coup de bâton.) + +OSWALD.--Esclave, tu m'as tué. Prends ma bourse, vilain: si tu veux +prospérer en ce monde, enterre mon corps, et remets la lettre que tu +trouveras sur moi à Edmond, comte de Glocester: cherche-le dans l'armée +anglaise.--O mort malencontreuse! + +(Il meurt.) + +EDGAR.--Oh! je te connais bien, officieux vilain, aussi dévoué aux vices +de ta maîtresse que le pouvait désirer sa méchanceté. + +GLOCESTER.--Quoi! est-il mort? + +EDGAR.--Asseyez-vous, vieux père, reposez-vous.--Cherchons dans ses +poches: ces lettres dont il parle peuvent m'être très-utiles.... Il est +mort: je suis seulement fâché qu'il n'ait pas eu un autre bourreau que +moi.--Voyons.... Permets, cire complaisante, et vous, bonnes manières, +ne nous blâmez pas: pour savoir le secret de nos ennemis, nous leur +ouvririons bien le coeur; ouvrir leurs papiers est plus légitime. + +(Il lit la lettre.) + +«Rappelez-vous nos serments mutuels; vous avez mille occasions de vous +en défaire. Si la volonté ne vous manque pas, le temps et le lieu vous +offriront des occasions dont vous saurez profiter. Il n'y a rien de fait +s'il revient vainqueur: alors je serai sa captive, et son lit sera +ma prison. Délivrez-moi du dégoût que j'y éprouve[47], et, pour votre +salaire, prenez-y place. Votre épouse (voudrais-je dire) et affectionnée +servante. + +«GONERILLE.» + +[Note 47: _From the loathed warmth_.] + +Oh! combien insensible est l'espace qui sépare les diverses volontés +d'une femme!--Un complot contre les jours de son vertueux époux, et mon +frère pris en échange!... Là, je vais te cacher dans le sable, message +impie de deux impudiques assassins.--Quand il en sera temps, ce fâcheux +papier frappera les yeux du duc dont on machine la perte. Il est heureux +pour lui que je puisse lui apprendre à la fois et ta mort et l'affaire +dont tu étais chargé. + +(Edgar sort traînant dehors le corps d'Oswald.) + +GLOCESTER.--Le roi est fou. Oh! combien est donc tenace mon odieuse +raison, puisque je résiste et que j'ai le sentiment bien net de mes +énormes chagrins! Il vaudrait bien mieux avoir perdu l'esprit: mes +pensées alors seraient séparées de mes peines; et les erreurs de +l'imagination ôtent aux douleurs la connaissance d'elles-mêmes. + +(Rentre Edgar.) + +EDGAR.--Donnez-moi votre main: il me semble entendre au loin le bruit +des tambours.--Venez, vieux père, je vais vous confier à un ami. + + +SCÈNE VII + +Une tente dans le camp des Français.--Lear est endormi sur un lit; près +de lui sont un médecin, le gentilhomme et plusieurs autres personnes. + +_Entrent_ CORDÉLIA ET KENT. + + +CORDÉLIA.--O toi, bon Kent, comment ma vie et mes efforts pourront-ils +suffire à m'acquitter de tes bienfaits? Ma vie sera trop courte, et tous +mes moyens sont faibles pour y atteindre. + +KENT.--Voir mes soins reconnus, madame, c'est en être trop payé. Tous +mes récits sont d'accord avec la simple vérité: je n'ai rien ajouté, +rien retranché; je vous ai dit les choses comme elles sont. + +CORDÉLIA.--Prenez de meilleurs vêtements; ces habits me rappellent trop +des heures cruelles. Je t'en prie, quitte-les. + +KENT.--Excusez-moi, ma chère dame: être reconnu m'arrêterait dans +les projets que j'ai formés.--Accordez-moi cette grâce de ne me point +reconnaître jusqu'à ce que le temps et moi nous le trouvions bon. + +CORDÉLIA.--Qu'il en soit donc ainsi, mon bon seigneur. (_Au médecin_.) +Comment va le roi? + +LE MÉDECIN.--Madame, il dort toujours. + +CORDÉLIA.--Dieux bienfaisants, réparez cette grande plaie que lui ont +faite les injures qu'il a souffertes; rétablissez les idées dérangées et +discordantes de ce père métamorphosé par ses enfants. + +LE MÉDECIN.--Votre Majesté permet-elle qu'on éveille le roi? Il y a +longtemps qu'il repose. + +CORDÉLIA.--Suivez ce que vous prescrit votre science, et faites ce que +vous croyez à propos de faire.--Est-il habillé? + +LE GENTILHOMME.--Oui, madame; à la faveur d'un sommeil profond, nous +l'avons changé de vêtements. + +LE MÉDECIN.--Ma bonne dame, soyez auprès de lui quand nous +l'éveillerons: je ne doute pas qu'il ne soit calme. + +CORDÉLIA.--Très-bien! + +LE MÉDECIN.--Veuillez bien vous approcher.--Plus fort la musique. + +CORDÉLIA.--O mon cher père! Guérison, suspends tes remèdes à mes lèvres, +et que ce baiser répare le mal violent que mes deux soeurs ont fait +tomber sur ta tête vénérable! + +KENT.--Bonne et chère princesse! + +CORDÉLIA.--Quand vous n'auriez pas été leur père, ces mèches blanches +réclamaient leur pitié. Était-ce là un visage qui dût être exposé à +la fureur des vents, supporter les profonds roulements du tonnerre +aux coups redoutables, et les traits perçants et terribles des rapides +éclairs qui se croisaient dans tous les sens? Te fallait-il affronter la +nuit, pauvre aventurier[48], couvert d'une si légère armure?--Le chien +de mon ennemi, m'eût-il mordue, aurait passé cette nuit-là auprès de mon +feu; et toi, mon pauvre père, tu devais être forcé à chercher un abri +parmi les pourceaux, les misérables abandonnés du ciel, sur la paille +brisée et fangeuse!--Hélas! hélas! c'est un miracle que tout n'ait pas +fini à la fois, ta raison et ta vie.--Il s'éveille; parlez-lui. + +[Note 48: _Poor perdu_ (enfant perdu); on sait que l'on donnait ce +nom à des soldats plus aventureux ou plus exposés que les autres.] + +LE MÉDECIN.--Parlez, madame, cela vaut mieux. + +CORDÉLIA.--Comment se trouve mon royal seigneur? comment se porte Votre +Majesté? + +LEAR.--Vous me faites bien du tort de me tirer du tombeau.... Toi, tu +es une âme bienheureuse; mais je suis attaché sur une roue de feu, mes +larmes brûlent comme du plomb fondu. + +CORDÉLIA.--Me reconnaissez-vous, seigneur? + +LEAR.--Vous êtes un esprit, je le sais: quand êtes-vous morte? + +CORDÉLIA.--Toujours, toujours aussi égaré. + +LE MÉDECIN.--Il est à peine éveillé; laissons-le un instant tranquille. + +LEAR.--Où ai-je été? où suis-je?... Est-ce la belle lumière du jour?--Je +suis cruellement maltraité: je mourrais vraiment de pitié de voir un +autre souffrir ainsi.--Je ne sais que dire.... Je ne jurerais pas que +ce soient là mes mains.--Voyons, je sens cette épingle me piquer.--Je +voudrais bien être certain de mon état. + +CORDÉLIA.--Oh! regardez-moi, seigneur: étendez sur moi vos mains pour me +bénir.--Non, seigneur, il ne faut pas vous mettre à genoux. + +LEAR.--Je vous en prie, ne vous moquez pas de moi. Je suis un pauvre bon +radoteur de vieillard; j'ai plus de quatre-vingts ans, et, pour parler +sincèrement, je crains de n'être pas tout à fait dans mon bon +sens.... Il me semble que je devrais vous connaître, et connaître cet +homme.--Cependant je doute; car je ne sais pas du tout ce que c'est que +ce lieu-ci, et j'ai beau faire, je ne me rappelle pas ces vêtements; je +ne sais pas non plus où j'ai logé la nuit dernière.... Ne vous moquez +pas de moi; car, aussi vrai que je suis un homme, je crois que cette +dame est ma fille Cordélia. + +CORDÉLIA.--C'est moi! c'est moi! + +LEAR.--Vos larmes mouillent-elles? Oui, en vérité.--Je vous en prie, ne +pleurez pas. Si vous avez du poison pour moi, je le prendrai. Je sais +bien que vous ne m'aimez pas; car vos soeurs, autant que je me le +rappelle, m'ont fait du mal. Vous avez des raisons de ne pas m'aimer; +elles n'en avaient pas. + +CORDÉLIA.--Pas une raison, pas une seule. + +LEAR.--Suis-je en France? + +KENT.--Vous êtes dans votre royaume, seigneur. + +LEAR.--Ne me trompez point. + +LE MÉDECIN.--Consolez-vous, ma bonne dame; les accès de fureur, vous le +voyez, sont passés; cependant il y aurait encore du danger à le ramener +sur les temps dont il a perdu la mémoire. Engagez-le à rentrer; ne +l'agitons plus jusqu'à ce que ses organes soient raffermis. + +CORDÉLIA.--Plairait-il à Votre Altesse de marcher? + +LEAR.--Il faut que vous me souteniez.--Je vous prie, maintenant oubliez +et pardonnez; je suis vieux, et ma raison est affaiblie. + +(Sortent Lear, Cordélia, le médecin et la suite.) + +LE GENTILHOMME.--Est-il vrai, monsieur, que le duc de Cornouailles ait +été tué de cette manière? + +KENT.--Très-vrai, monsieur. + +LE GENTILHOMME.--Et qui commande ses gens? + +KENT.--On dit que c'est le fils bâtard de Glocester. + +LE GENTILHOMME.--On assure qu'Edgar, le fils que le comte a chassé, est +en Germanie avec le comte de Kent. + +KENT.--Les ouï-dire sont variables. Il est temps de regarder autour de +soi: les armées du royaume approchent à grands pas. + +LE GENTILHOMME.--Il y a lieu de croire que l'affaire qui va se décider +sera sanglante. Adieu, monsieur. + +(Il sort.) + +KENT.--Mon entreprise et mes travaux vont avoir leur fin, bonne ou +mauvaise selon l'issue de cette bataille. + +(Il sort.) + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + + ACTE CINQUIÈME + + +SCÈNE I + +Le camp des Anglais, près de Douvres. + +_Entrent, avec tambours et enseignes_, EDMOND, RÉGANE, DES OFFICIERS, +_des soldats et autres_. + + +EDMOND, _à un officier_.--Sachez si le duc persiste dans son dernier +projet, ou si quelque nouvelle idée l'a fait changer de plan. Il est +plein d'irrésolutions et sans cesse en contradictions avec lui-même. +Allez, et nous rapportez sa résolution décisive. + +RÉGANE.--Le mari de notre soeur a certainement tourné tout à fait. + +EDMOND.--Il n'y a pas à en douter, madame. + +RÉGANE.--Maintenant, mon doux seigneur, vous savez tout le bien que +je vous veux: dites-moi, mais franchement, mais bien en vérité, +n'aimez-vous point ma soeur? + +EDMOND.--D'une affection respectueuse. + +RÉGANE.--Mais n'avez-vous point trouvé la route des lieux défendus à +tout autre qu'à mon frère[49]? + +[Note 49: _My brother's way to the forefended place_.] + +EDMOND.--Cette pensée vous abuse. + +RÉGANE.--J'ai peur que vous n'ayez été uni bien étroitement avec elle, +et autant que cela puisse être. + +EDMOND.--Non, sur mon honneur, madame. + +RÉGANE.--Je ne pourrai plus la souffrir.--Mon cher lord, point de +familiarités avec elle. + +EDMOND.--Soyez tranquille.--Mais la voici avec le duc son époux. + +(Entrent Albanie, Gonerille, soldats.) + +GONERILLE, _à part_.--J'aimerais mieux perdre la bataille que de +supporter que ma soeur nous désunît, lui et moi. + +ALBANIE.--Ma très-chère soeur, soyez la bien rencontrée.--Monsieur, je +viens d'apprendre que le roi est allé rejoindre sa fille avec plusieurs +personnes que la rigueur de notre gouvernement force d'appeler au +secours.--Je n'ai jamais encore été brave, lorsque je n'ai pu l'être en +conscience. Cette guerre nous regarde parce que le roi de France envahit +nos États, et non parce qu'il soutient le roi et les autres personnes +armées contre nous, je le crains, par de bien justes et de bien +puissants motifs. + +EDMOND.--C'est parler noblement, seigneur. + +RÉGANE.--Et à quoi bon ce raisonnement? + +GONERILLE.--Réunissons-nous contre l'ennemi: ce n'est pas le moment de +s'occuper de ces querelles domestiques et personnelles. + +ALBANIE.--Allons arrêter avec les plus anciens guerriers les mesures que +nous devons prendre. + +EDMOND.--Je vais vous rejoindre dans l'instant à votre tente. + +RÉGANE.--Ma soeur, vous venez avec nous? + +GONERILLE.--Non. + +RÉGANE.--Cela vaut mieux: je vous en prie, venez avec nous. + +GONERILLE, _à part_.--Oh! oh! je devine l'énigme...--Je viens. + +(Au moment où ils sont prêts à sortir, entre Edgar déguisé.) + +EDGAR.--Si jamais Votre Seigneurie s'est entretenue avec un homme aussi +pauvre que moi, écoutez seulement un mot. + +ALBANIE.--Je vous rejoins.--Parle. + +(Sortent Edmond, Régane, Gonerille, les officiers, les soldats et la +suite.) + +EDGAR.--Avant de livrer la bataille, ouvrez cette lettre. Si vous +remportez la victoire, faites appeler à son de trompe celui qui vous l'a +remise. Quelque misérable que je paraisse, je puis produire un champion +qui soutiendra ce qu'elle contient; si l'événement tourne contre vous, +votre affaire est faite dans ce monde, et tout complot cesse.--Que la +fortune vous soit amie! + +ALBANIE.--Attends que j'aie lu cette lettre. + +EDGAR.--On me l'a défendu. Quand il en sera temps, que le héraut +m'appelle, et je reparaîtrai. + +ALBANIE.--Soit, adieu, je lirai ce papier. + +(Edgar sort.) + +(Rentre Edmond.) + +EDMOND.--L'ennemi est en vue; préparez vos forces. Voici un aperçu pris +avec soin du nombre et des moyens de nos ennemis: mais on vous demande +de vous hâter. + +ALBANIE.--Nous serons prêts à temps. + +(Il sort.) + +EDMOND.--J'ai juré à ces deux soeurs que je les aimais: elles sont en +méfiance l'une avec l'autre, comme l'est de la vipère celui qu'elle a +mordu. Laquelle des deux prendrai-je? Toutes les deux? l'une des deux? +Ni l'une ni l'autre?--Tant qu'elles seront toutes les deux en vie, je +ne puis posséder ni l'une ni l'autre.--Prendre la veuve, c'est rendre +furieuse sa soeur Gonerille; et le mari de celle-ci vivant, j'aurai +de la peine à me maintenir. Commençons toujours par nous servir de son +appui dans le combat; et, après, que celle qui a tant d'envie de se +débarrasser de lui trouve les moyens de l'expédier promptement.--Quant à +ses projets de clémence pour Lear et Cordélia, la bataille finie.... et +eux entre nos mains, ils ne verront pas son pardon: mon rôle à moi est +de me tenir sur la défensive, et non de discuter. + +(Il sort.) + + +SCÈNE II + +Un espace entre les deux camps. + +(Bruits de combat.--Lear et Cordélia et leurs troupes entrent et sortent +avec enseignes et tambours.) + +_Entrent_ EDGAR ET GLOCESTER. + + +EDGAR.--Vieux père, prenez ici l'hospitalité que vous offre l'ombrage +de cet arbre; priez le ciel que la bonne cause l'emporte. Si jamais je +reviens encore vers vous, je vous apporterai des nouvelles consolantes. + +(Il sort.) + +GLOCESTER.--La grâce du ciel vous accompagne, ami! + +(Bruits de combat, puis une retraite.) + +(Rentre Edgar.) + +EDGAR.--Fuis, vieillard; donne-moi ta main: fuyons, le roi Lear a +perdu la bataille; lui et sa fille sont prisonniers: donne-moi la main, +marchons. + +GLOCESTER.--Non, pas plus loin, mon cher: un homme peut pourrir même +ici. + +EDGAR.--Quoi! encore de mauvaises pensées! Il faut que les hommes +subissent en ce monde l'ordre du départ comme celui de l'arrivée. Il ne +s'agit que d'être prêt; venez. + +GLOCESTER.--Vous avez raison. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +Le camp anglais, près de Douvres. + +_Entrent_ EDMOND _triomphant, avec des enseignes et des tambours;_ LEAR +ET CORDÉLIA _prisonniers_, DES OFFICIERS, _des Soldats, etc_. + + +EDMOND, _à des officiers_.--Que quelques officiers se chargent de les +emmener: bonne garde jusqu'au moment où ceux à qui il appartient de +disposer de leur sort auront fait connaître leurs volontés. + +CORDÉLIA.--Nous ne sommes pas les premiers qui, avec la meilleure +intention, ont eu le plus mauvais sort. Je suis abattue pour toi, +roi opprimé: il me serait autrement bien aisé de rendre à la fortune +infidèle mépris pour mépris.--Ne verrons-nous point ces filles, ces +soeurs? + +LEAR.--Non, non, non, non, viens: allons à la prison; seuls ensemble, +nous deux, nous y chanterons comme des oiseaux en cage. Quand tu me +demanderas ma bénédiction, je me mettrai à genoux et je te demanderai +pardon: nous vivrons ainsi en priant, en chantant; nous conterons de +vieilles histoires, nous rirons des papillons dorés, et aussi d'entendre +de pauvres diables s'entretenir des nouvelles de la cour; nous en +causerons avec eux; nous dirons celui qui gagne, celui qui perd; qui +entre, qui sort; nous expliquerons le secret des choses comme si nous +étions les espions des dieux; et, de dedans les murs d'une prison, +nous verrons passer les ligues et les partis des grands personnages qui +fluent et refluent au gré de la lune. + +EDMOND.--Emmenez-les. + +LEAR.--Sur de tels sacrifices, ma Cordélia, les dieux eux-mêmes viennent +jeter l'encens. T'ai-je donc retrouvée? Celui qui voudra nous séparer, +il faudra qu'il apporte une des torches du ciel, et nous chasse d'ici +par le feu comme des renards. Essuie tes yeux; la peste[50] les dévorera +tous, chair et peau, avant qu'ils nous fassent verser une larme; nous +les verrons auparavant mourir de faim: viens. + +[Note 50: _The goujeers_, maladie honteuse suivant les uns, la peste +suivant d'autres.] + +(Lear et Cordélia sortent, accompagnés de gardes.) + +EDMOND.--Ici, capitaine, un mot. Prends ce papier. (_Il lui donne un +papier_.) Suis-les à la prison. Je t'ai avancé d'un grade: si tu obéis +aux instructions contenues là-dedans, tu t'ouvres le chemin à une +brillante fortune. Sache bien que les hommes sont ce que les fait la +circonstance: un coeur tendre ne va pas avec une épée; cette grande +mission ne souffre pas de discussion. Ou dis que tu le feras, ou cherche +d'autres moyens de fortune. + +L'OFFICIER.--Je le ferai, seigneur. + +EDMOND.--A l'oeuvre alors, et tiens-toi pour heureux du moment que tu +l'auras accomplie. Mais fais-y bien attention: c'est dans l'instant +même, et il faut exécuter la chose comme je l'ai écrit. + +L'OFFICIER.--Je ne peux pas traîner une charrette, ni manger l'avoine; +si c'est l'ouvrage d'un homme, je le ferai. + +(Il sort.) + +Fanfares.--Entrent Albanie, Gonerille, Régane, officiers, suite. + +ALBANIE.--Seigneur, vous avez montré aujourd'hui votre courage, et +la fortune vous a bien servi. Vous tenez captifs ceux qui nous ont +combattus dans cette journée: nous vous requérons de nous les remettre, +pour disposer d'eux selon qu'en ordonneront à la fois notre sûreté et la +justice qui leur est due. + +EDMOND.--Seigneur, j'ai cru à propos d'envoyer ce vieux et misérable roi +dans un endroit sûr où je le fais garder. Son âge, et plus encore son +titre, ont un charme pour attirer vers lui le coeur des peuples, et pour +tourner les lances que nous avons levées pour notre service contre les +yeux de ceux qui les commandent. J'ai envoyé la reine avec lui pour les +mêmes raisons: ils seront prêts à comparaître demain ou plus tard aux +lieux où vous tiendrez votre cour de justice. En ce moment nous sommes +couverts de sueur et de sang; l'ami a perdu son ami; et les guerres les +plus justes sont, dans la chaleur du moment, maudites par ceux qui en +ressentent les maux.... La décision du sort de Cordélia et de son père +demande un lieu plus convenable. + +ALBANIE.--Avec votre permission, monsieur, je vous regarde ici comme un +soldat à mes ordres, et non pas comme un frère. + +RÉGANE.--C'est précisément le titre dont il nous plaît de le gratifier: +il me semble qu'avant de vous avancer si loin vous auriez pu vous +informer de notre bon plaisir. Il a conduit nos troupes, il a été revêtu +de mon autorité, il a représenté ma personne, ce qui lui permet bien de +prétendre à l'égalité et de s'appeler votre frère. + +GONERILLE.--Ne vous échauffez pas tant. C'est par ses talents qu'il +s'est élevé, beaucoup plus que par vos faveurs. + +RÉGANE.--Investi par moi de mes droits, il va de pair avec les +meilleurs. + +GONERILLE.--Ce serait tout au plus s'il devenait votre mari. + +RÉGANE.--Badinage est souvent prophétie. + +GONERILLE,--Holà! holà! l'oeil qui vous a fait voir cela voyait un peu +louche. + +RÉGANE.--Madame, je ne me sens pas bien; autrement je vous dirais tout +ce que j'ai sur le coeur. (_A Edmond_.)--Général, prends mes soldats, +mes prisonniers, mon patrimoine; dispose d'eux, de moi-même; la place +t'est rendue. Je prends ici le monde à témoin que je te fais mon +seigneur et maître. + +GONERILLE, _à Régane_.--Prétendez-vous le posséder? + +ALBANIE.--Une telle décision ne dépend pas de votre bon plaisir. + +EDMOND.--Ni du tien, seigneur. + +ALBANIE.--Certes si, vil métis. + +RÉGANE, _à Edmond_.--Fais battre le tambour, et prouve que mes droits +sont les tiens. + +ALBANIE.--Attendez encore; écoutez la raison.--Edmond, je t'accuse ici +de haute trahison, et dans l'accusation je comprends ce serpent doré +(_montrant Gonerille_).--Quant à vos prétentions, mon aimable soeur, +je m'y oppose dans l'intérêt de ma femme: elle a sous-traité avec ce +seigneur, et moi, comme son mari, je mets opposition à vos bans: si vous +voulez vous marier, c'est à moi qu'il vous faut faire l'amour; madame +lui est promise. + +GONERILLE.--C'est une comédie! + +ALBANIE.--Tu es armé, Glocester; que la trompette sonne; et si personne +ne paraît pour prouver contre toi tes trahisons odieuses, manifestes, +accumulées, voilà mon gage. (_Il jette son gant_.) Avant que j'aie mangé +un morceau de pain, je prouverai dans ton coeur que tu es tout ce que je +viens de te proclamer. + +RÉGANE.--Oh! je me sens mal, très-mal. + +GONERILLE, _à part_.--Si tu ne l'étais pas, je ne me fierais jamais plus +au poison. + +EDMOND, _jetant son gant_.--Voilà mon gant en échange. Qui que ce soit +au monde qui me nomme traître, il en a menti comme un vilain. Fais +appeler à son de trompe, et si quelqu'un ose s'approcher: contre lui, +contre toi, contre tout venant, je maintiendrai fermement ma loyauté et +mon honneur. + +ALBANIE.--Holà! un héraut! + +EDMOND.--Un héraut! holà! un héraut! + +ALBANIE.--N'attends rien que de ta seule valeur, car tes soldats, levés +en mon nom, ont en mon nom reçu leur congé. + +RÉGANE.--La souffrance triomphe de moi. + +ALBANIE.--Elle n'est pas bien; conduisez-la dans ma tente. (_Régane +sort accompagnée. Entre un héraut_.)--Approche, héraut: que la trompette +sonne, et lis ceci à haute voix. + +UN OFFICIER.--Sonnez, trompette. + +LE HÉRAUT _lit_.--«S'il est dans l'armée quelque homme de rang et de +qualité convenable qui veuille soutenir contre Edmond, soi-disant +comte de Glocester, qu'il est plusieurs fois traître, qu'il paraisse au +troisième son de la trompette: Edmond soutient hardiment le contraire.» + +EDMOND.--Sonnez. + +(Premier ban de la trompe.) + +LE HÉRAUT.--Encore. + +(Deuxième ban.) + +--Encore. + +(Troisième ban.--Un moment après une autre trompette répond du dehors.) + +(Edgar entre armé, précédé d'un trompette.) + +ALBANIE, _au héraut_.--Demande-lui quel est son dessein, et pourquoi il +paraît à l'appel de la trompette. + +LE HÉRAUT.--Qui êtes-vous? votre nom, votre qualité, et pourquoi +répondez-vous à cette sommation? + +EDGAR.--Sachez que j'ai perdu mon nom, mordu d'un cancre et rongé par +la dent aiguë de la trahison: cependant je suis noble tout autant que +l'adversaire que je viens combattre. + +ALBANIE.--Quel est cet adversaire? + +EDGAR.--Quel est-il celui qui parle pour Edmond, comte de Glocester? + +EDMOND.--Lui-même! Qu'as-tu à lui dire? + +EDGAR.--Tire ton épée, afin que si mon langage offense un noble coeur, +ton bras puisse te faire justice. Voici la mienne. C'est le privilége +de mon rang, de mon serment et de ma profession. Je proteste, malgré +ta force, ta jeunesse, ton rang, ta situation, en dépit de ton épée +victorieuse, de ta nouvelle fortune toute chaude encore, de ton courage +et de ton coeur, que tu n'es qu'un traître, déloyal envers tes dieux, +ton frère, ton père; que tu conspires contre les jours de ce haut et +puissant prince, et que tu es depuis le sommet de ta tête, dans tout +ton corps, et jusqu'à la poussière qui est sous tes pieds, un traître +souillé comme un crapaud. Si tu dis non, cette épée, ce bras, et tout ce +que j'ai de courage, sont disposés à prouver dans ton coeur, auquel je +parle, que tu en as menti. + +EDMOND.--En bonne prudence, je devrais te demander ton nom. Mais comme +tu te montres sous les apparences d'un franc et brave chevalier, que tes +discours ont quelque saveur de bonne éducation, je dédaigne et repousse +ces formalités de précaution que, dans les règles et par les lois de +la chevalerie, j'aurais le droit d'exiger. Je te rejette à la tête ces +trahisons, j'écrase ton coeur sous ton odieux mensonge infernal; et +comme les injures ne font que passer à côté de ton corps sans le briser, +mon épée va leur ouvrir la route du lieu où elles disparaîtront pour +toujours.--Sonnez, trompettes. + +(Ils se battent.--Edmond tombe.) + +ALBANIE.--O épargnez-le, épargnez-le. + +GONERILLE.--C'est une trahison.--Glocester, par la loi des armes, tu +n'étais pas obligé de répondre à un adversaire inconnu: tu n'es pas +vaincu; tu es trompé, pris dans un piége. + +ALBANIE.--Fermez la bouche, Madame, ou je vais la clore avec ce +papier.--Tenez, monsieur. (_Il donne le papier à Edmond_.)--Et toi, pire +que tous les noms qu'on pourrait te donner, lis tes propres crimes.... +Ne le déchirez pas, madame: je vois que vous le connaissez. + +GONERILLE.--Eh bien! dis: si je le reconnais, les lois sont à moi et non +pas à toi, qui me citera en justice? + +ALBANIE.--Monstrueuse audace! Connais-tu ce papier? + +GONERILLE.--Ne me demandez pas ce que je connais. + +(Elle sort.) + +ALBANIE, _à un officier_.--Suivez-la; elle est furieuse: veillez sur +elle. + +EDMOND.--Tout ce que vous m'avez imputé je l'ai fait, et plus, et +beaucoup plus encore.--Le temps mettra tout à découvert.--Tout cela est +passé.... et moi aussi!--Mais qui es-tu, toi, qui as eu le bonheur de +l'emporter sur moi? Si tu es noble, je te le pardonne. + +EDGAR.--Faisons échange de miséricorde. Mon sang n'est pas moins noble +que le tien, Edmond; et s'il l'est davantage, tu n'en as que plus de +tort envers moi. Mon nom est Edgar; je suis le fils de ton père. Les +dieux sont justes; ils font de nos vices chéris la verge dont ils nous +châtient; le lieu de ténèbres et de vices où il t'a engendré lui a coûté +les yeux. + +EDMOND.--Tu as raison, c'est vrai: la roue a achevé son tour, et me +voici! + +ALBANIE.--Il m'avait bien semblé que ton maintien annonçait un sang +royal.--Il faut que je t'embrasse! Que le chagrin brise mon coeur si +j'ai jamais haï ni toi ni ton père. + +EDGAR.--Digne prince, je le sais bien. + +ALBANIE.--Où vous êtes-vous caché? Comment avez-vous connu les malheurs +de votre père? + +EDGAR.--En le secourant, seigneur. Écoutez un court récit; et quand +j'aurai fini, oh! si mon coeur pouvait alors se rompre!....--Pour +échapper à la sanglante proscription qui menaçait ma tête de si près (ô +douceur de la vie! qui nous fait préférer de mourir à chaque instant des +angoisses de la mort, plutôt que de mourir une fois!) j'ai imaginé de me +déguiser sous les haillons d'un mendiant insensé, et de me revêtir +d'une apparence que les chiens eux-mêmes méprisaient. C'est dans ce +travestissement que j'ai rencontré mon père, les anneaux de ses yeux +tout saignants; il venait d'en perdre les précieuses pierres. Je suis +devenu son guide, je l'ai soutenu, j'ai mendié pour lui, je l'ai sauvé +du désespoir. Jamais, oh! quelle faute! je ne me suis découvert à lui, +jusqu'à cette dernière demi-heure, lorsque tout armé, et non pas sûr du +succès, bien que plein d'espoir, je lui ai demandé sa bénédiction, et +depuis le commencement jusqu'à la fin je lui ai raconté mon pèlerinage. +Mais, brisé entre deux passions contraires, l'excès de la joie et celui +de la douleur, son coeur, hélas! trop faible pour supporter ce combat, +s'est rompu avec un sourire. + +EDMOND.--Votre récit m'a touché, et peut-être produira-t-il quelque +bien. Parlez encore; vous avez l'air d'avoir quelque chose de plus à +dire. + +ALBANIE.--Oh! s'il y a quelque chose de plus déplorable encore, +gardez-le; je me sens déjà mourir pour en avoir tant entendu. + +EDGAR.--A celui qui craint l'affliction, ceci en aurait pu paraître le +terme; mais un autre trouvera encore de quoi l'augmenter et arriver à +son dernier degré.--Tandis que j'éclatais en cris douloureux, survient +un homme qui, m'ayant vu jadis dans la plus mauvaise situation, fuyait +mon odieuse société; mais, reconnaissant alors quel était celui qui +avait tant souffert, il se jette à mon cou, me serre dans ses bras +vigoureux, et semblant de ses hurlements vouloir percer les cieux, il +se précipite sur le corps de mon père, et me fait sur lui et sur Lear le +plus déplorable récit que l'oreille ait jamais entendu. A mesure qu'il +racontait, sa douleur devenait plus puissante, les fils de la vie +commençaient à se rompre....--La trompette a sonné pour la seconde fois: +je l'ai laissé évanoui. + +ALBANIE.--Et qui était cet homme? + +EDGAR.--Kent, seigneur; Kent banni, et qui, déguisé, avait suivi le roi +son ennemi, et lui avait rendu des services qui n'eussent pas convenu à +un esclave. + +(Entre précipitamment un gentilhomme un poignard sanglant à la main.) + +LE GENTILHOMME.--Au secours! au secours! Oh! du secours! + +EDGAR.--Quel genre de secours? + +ALBANIE.--Homme, parle. + +EDGAR.--Que veut dire ce poignard sanglant? + +LE GENTILHOMME.--Il est chaud encore, il est fumant; il sort du +coeur.... + +ALBANIE.--De qui? parle. + +LE GENTILHOMME.--De votre épouse, seigneur, de votre épouse; et sa soeur +a été empoisonnée par elle: elle l'a avoué. + +EDMOND.--J'étais engagé à l'une et à l'autre; et dans un même instant +nous voilà mariés tous trois! + +ALBANIE.--Qu'on apporte leurs corps, vivants ou morts.--Ce jugement du +ciel nous épouvante, mais ne nous touche d'aucune pitié. + +(Le gentilhomme sort.) + +(Entre Kent.) + +EDGAR.--Voilà Kent qui vient, seigneur. + +ALBANIE.--Oh! est-ce lui?--Les circonstances ne permettent pas ici les +formes que demanderait la politesse. + +KENT.--Je suis venu souhaiter le bonsoir pour toujours à mon maître et à +mon roi. N'est-il point ici? + +ALBANIE.--Quel soin important nous avions oublié!--Parle, Edmond: où est +le roi? où est Cordélia?--Vois-tu ce spectacle, Kent? + +(On apporte les corps de Régane et de Gonerille.) + +KENT.--Hélas! et pourquoi? + +EDMOND.--Eh bien! pourtant Edmond était aimé! L'une a empoisonné l'autre +par amour pour moi, et s'est poignardée après. + +ALBANIE.--C'est la vérité.--Couvrez leurs visages. + +EDMOND.--La respiration me manque, je me meurs.... Je veux faire un +peu de bien en dépit de ma propre nature.... Envoyez promptement.... +hâtez-vous.... au château: mon ordre écrit met en ce moment en danger la +vie de Lear et de Cordélia.... Ah! envoyez à temps. + +ALBANIE.--Courez, courez; oh! courez. + +EDGAR.--Vers qui, monseigneur? qui en est chargé?--Envoie donc ton gage +de sursis. + +EDMOND.--Tu as raison. Prends mon épée; remets-la au capitaine. + +ALBANIE.--Hâte-toi, sur ta vie! + +(Edgar sort.) + +EDMOND.--Il a été chargé par ta femme et par moi d'étrangler Cordélia +dans la prison, et d'accuser de sa mort son propre désespoir. + +ALBANIE.--Que les dieux la défendent!--Emportez-le à quelque distance. + +(On emporte Edmond.) + +(Entrent Lear, tenant Cordélia morte dans ses bras, Edgar, l'officier et +d'autres.) + +LEAR.--Hurlez, hurlez, hurlez, hurlez! Oh! vous êtes des hommes de +pierre. Si j'avais vos voix et vos yeux, je m'en servirais à fendre la +voûte du firmament. Oh! elle est partie pour jamais.--Je vois bien +si quelqu'un est vivant ou s'il est mort.--Elle est morte comme la +terre.--Prêtez-moi un miroir: si son haleine en obscurcit ou en ternit +la surface, alors elle vivrait encore. + +KENT.--Est-ce donc la fin du monde? + +EDGAR.--Ou l'image de l'abomination de la désolation? + +ALBANIE.--Que tout tombe et s'arrête! + +LEAR.--La plume remue: elle vit.--Oh! si elle vit, c'est un bonheur qui +rachète tous les chagrins que j'aie jamais sentis. + +KENT, _se mettant à genoux_.--O mon bon maître! + +LEAR.--Laisse-moi, je te prie. + +EDGAR.--C'est le noble Kent, votre ami. + +LEAR.--Malédiction sur vous tous, assassins, traîtres que vous êtes. Je +l'aurais pu sauver; maintenant elle est partie pour toujours.--Cordélia, +Cordélia, attends un moment.--Ah! que dis-tu?--Sa voix était toujours +douce, pure et calme, chose excellente chez une femme.--J'ai tué +l'esclave qui l'étranglait. + +LE GENTILHOMME.--Cela est vrai, milords, il l'a fait. + +LEAR.--N'est-ce pas, ami?--J'ai vu le jour où, avec ma bonne épée +tranchante, je les aurais tous fait danser. Je suis vieux à présent, et +toutes ces épreuves m'achèvent. (_A Kent_.)--Qui êtes-vous? Mes yeux ne +sont pas des meilleurs: je vais vous le dire tout à l'heure. + +KENT.--S'il est deux hommes que la fortune se vante d'avoir aimés et +haïs, chacun de nous en voit un. + +LEAR.--Ma vue est bien mauvaise.--N'étes-vous pas Kent? + +KENT.--Lui-même, Kent votre serviteur. Où est votre serviteur Caïus? + +LEAR.--C'est un bon garçon, je peux vous l'assurer: il sait frapper, et +preste encore. Il est mort et pourri. + +KENT.--Non, mon bon maître: c'est moi-même. + +LEAR.--Je vais voir cela tout à l'heure. + +KENT.--C'est moi qui, depuis le commencement de vos vicissitudes et de +vos pertes, ai suivi vos tristes pas. + +LEAR.--Vous êtes ici le bienvenu. + +KENT.--Ni moi, ni personne: tout est ici triste, sombre et dans le +deuil. Vos filles aînées ont prévenu leur arrêt, et ont péri d'une mort +désespérée. + +LEAR.--Oui, je le crois bien. + +ALBANIE.--Il ne sait pas ce qu'il dit, et c'est en vain que nous nous +offrons à ses yeux. + +EDGAR.--Oh! très-inutilement. + +(Entre un officier.) + +L'OFFICIER.--Seigneur, Edmond est mort. + +ALBANIE.--Ce n'est qu'une bagatelle ici.--Vous, seigneurs et nobles +amis, écoutez nos intentions. Tout ce qui sera en notre pouvoir pour +réparer ce grand désastre, nous le ferons. Pour nous, durant la vie +du vieux roi, nous lui remettons l'absolu pouvoir. (_A Edgar et à +Kent_.)--Nous vous rétablissons dans tous vos droits, en y ajoutant de +nouveaux honneurs que votre noble conduite a plus que mérités. Tous nos +amis recevront la récompense de leurs vertus, et nos ennemis boiront +dans la coupe amère qui leur est due.--Oh! voyez! voyez! + +LEAR.--Et ils ont étranglé mon pauvre fou[51]! Non, non, non, plus +de vie. Quoi! un chien, un chat, un rat ont de la vie; et toi pas la +moindre haleine! Oh! tu ne reviendras plus, jamais, jamais, jamais, +jamais!--Défaites ce bouton, je vous en prie.--Je vous remercie, +monsieur.--Voyez-vous cela?.... regardez-la.... regardez.... ses +lèvres.... regardez.... regardez.... + +(Il meurt.) + +[Note 51: _And my poor fool is hanged!_ + +On n'a jamais pu s'accorder en Angleterre sur le sens de ces paroles de +Lear: les uns ont voulu supposer qu'on avait aussi étranglé le fou, ce +que rien n'indique dans la pièce, et ce que rien ne permet de supposer; +d'autres ont cru que _my poor fool_, expression de tendresse quelquefois +employée, s'adresse ici à Cordélia; mais Lear ne s'en est pas servi une +seule fois envers elle, et les expressions de son amour pour elle ont, +en général, quelque chose de plus exalté: cependant il est évident que +c'est d'elle qu'il s'occupe. N'est-il pas vraisemblable que dans son +égarement ses idées se confondent, et que la perte de son fou, qu'il a +aimé, qu'il a plaint dans sa folie, vient se mêler à celle de Cordélia +qu'il pleure? Du reste, cette explication est arbitraire comme +la plupart de celles qu'on peut vouloir essayer de donner sur les +obscurités de cette pièce; c'est ce qui fait qu'on n'a pas cru devoir +multiplier les notes.] + +EDGAR.--Il perd connaissance.... Seigneur, seigneur! + +KENT.--Brise-toi, mon coeur; je t'en prie, brise-toi. + +EDGAR.--Seigneur, ouvrez les yeux. + +KENT.--Ne tourmentez pas son âme; laissez-le s'en aller. C'est le haïr +que de vouloir l'étendre plus longtemps sur le chevalet de cette rude +vie. + +EDGAR.--Oh! il est mort en effet. + +KENT.--Ce qui m'étonne, c'est qu'il ait pu souffrir si longtemps: il +usurpait la vie. + +ALBANIE.--Emportez ces corps: le malheur commun est l'objet qui réclame +nos soins. (_A Kent et à Edgar_.)--Vous, amis de mon coeur, commandez +tous deux dans ce royaume, et rendez des forces à l'État ensanglanté. + +KENT.--J'ai bientôt un voyage à faire, seigneur: mon maître m'appelle, +et je ne puis lui dire non. + +ALBANIE.--Il faut subir le poids de ces temps d'affliction, dire ce que +nous sentons, et non tout ce qu'il y aurait à dire. Le plus vieux est +celui qui a le plus souffert. Nous qui sommes jeunes, nous ne verrons +jamais ni tant de maux, ni tant de jours. + +(Ils sortent au son d'une musique funèbre.) + + + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le roi Lear, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI LEAR *** + +***** This file should be named 18312-8.txt or 18312-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/3/1/18312/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le roi Lear + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: May 4, 2006 [EBook #18312] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI LEAR *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + +</pre> + + + +<p class="i2">Note du transcripteur.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>============================================</p> +<p>Ce document est tiré de:</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p> +<p>SHAKSPEARE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>TRADUCTION DE</p> +<p>M. GUIZOT</p> + </div><div class="stanza"> +<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p> +<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p> +<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Volume 5</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le roi Lear.--Cymbeline.--La méchante femme mise à la raison.</p> +<p>Peines d'amour perdues.--Périclès.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>PARIS</p> +<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p> +<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p> +<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p> +<p>1862</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>===============================================</p> + </div> </div> +<br><br> + +<h1>LE ROI LEAR</h1> + +<h2>TRAGÉDIE</h2> +<br> + + +<h3>NOTICE SUR LE ROI LEAR</h3> + + +<p>En l'an du monde 3105, disent les chroniques, pendant que Joas +régnait à Jérusalem, monta sur le trône de la Bretagne Leir, fils de +Baldud, prince sage et puissant, qui maintint son pays et ses sujets +dans une grande prospérité, et fonda la ville de Caeirler, maintenant +Leicester. Il eut trois filles, Gonerille, Régane et Cordélia, de beaucoup +la plus jeune des trois et la plus aimée de son père. Parvenu à +une grande vieillesse, et l'âge ayant affaibli sa raison, Leir voulut +s'enquérir de l'affection de ses filles, dans l'intention de laisser son +royaume à celle qui mériterait le mieux la sienne. «Sur quoi il +demanda d'abord à Gonerille, l'aînée, comment bien elle l'aimait; +laquelle appelant ses dieux en témoignage, protesta qu'elle l'aimait +plus que sa propre vie, qui, par droit et raison, lui devait +être très-chère; de laquelle réponse le père, étant bien satisfait, se +tourna à la seconde, et s'informa d'elle combien elle l'aimait; +laquelle répondit (confirmant ses dires avec de grands serments) +qu'elle l'aimait plus que la langue ne pouvait l'exprimer, et bien +loin au-dessus de toutes les autres créatures du monde.» Lorsqu'il +fit la même question à Cordélia, celle-ci répondit: «Connaissant +le grand amour et les soins paternels que vous avez toujours +portés en mon endroit (pour laquelle raison je ne puis vous répondre +autrement que je ne pense et que ma conscience me conduit), je +proteste par-devant vous que je vous ai toujours aimé et continuerai, +tant que je vivrai, à vous aimer comme mon père par nature; +et si vous voulez mieux connaître l'amour que je vous porte, +assurez-vous qu'autant vous avez en vous, autant vous méritez, +autant je vous aime, et pas davantage.» Le père, mécontent de +cette réponse, maria ses deux filles aînées, l'une à Henninus, duc de +Cornouailles, et l'autre à Magtanus, duc d'Albanie, les faisant héritières +de ses États, après sa mort, et leur en remettant dès lors la +moitié entre les mains. Il ne réserva rien pour Cordélia. Mais il +arriva qu'Aganippus, un des douze rois qui gouvernaient alors la +Gaule, ayant entendu parler de la beauté et du mérite de cette +princesse, la demanda en mariage; à quoi l'on répondit qu'elle était +sans dot, tout ayant été assuré à ses deux soeurs; Aganippus insista, +obtint Cordélia et l'emmena dans ses États.</p> + +<p>Cependant les deux gendres de Leir, commençant à trouver qu'il +régnait trop longtemps, s'emparèrent à main armée de ce qu'il +s'était réservé, lui assignant seulement un revenu pour vivre et soutenir +son rang; ce revenu fut encore graduellement diminué, et ce +qui causa à Leir le plus de douleur, cela se fit avec une extrême +dureté de la part de ses filles, qui semblaient penser que tout «ce +qu'avait leur père était de trop, si petit que cela fût jamais; si +bien qu'allant de l'une à l'autre, Leir arriva à cette misère qu'elles +lui accordaient à peine un serviteur pour être à ses ordres.» Le +vieux roi, désespéré, s'enfuit du pays et se réfugia dans la Gaule, où +Cordélia et son mari le reçurent avec de grands honneurs; ils levèrent +une armée et équipèrent une flotte pour le reconduire dans ses États, +dont il promit la succession à Cordélia, qui accompagnait son père +et son mari dans cette expédition. Les deux ducs ayant été tués et +leurs armées défaites dans une bataille que leur livra Aganippus, +Leir remonta sur le trône et mourut au bout de deux ans, quarante +ans après son premier avénement. Cordélia lui succéda et régna cinq +ans; mais dans l'intervalle, son mari étant mort, les fils de ses soeurs, +Margan et Cunedag, se soulevèrent contre elle, la vainquirent et +l'enfermèrent dans une prison, où, «comme c'était une femme d'un +courage mâle,» désespérant de recouvrer sa liberté, elle prit le parti +de se tuer<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p><i>Chroniques de Hollinshed, Hist. of England</i>, +liv. II, ch. V, t. I, p. 12.</p></blockquote> + +<p>Ce récit de Hollinshed est emprunté à Geoffroi de Monmouth, qui +a probablement bâti l'histoire de Leir sur une anecdote d'Ina, roi +des Saxons, et sur la réponse de la plus «jeune et de la plus sage +des filles» de ce roi, qui, dans une situation pareille à celle de +Cordélia, répond de même à son père que, bien qu'elle l'aime, l'honore +et révère autant que le demandent au plus haut degré la nature +et le devoir filial, cependant elle pense qu'il pourra lui arriver un +jour d'aimer encore plus ardemment son mari, avec qui, par les +commandements de Dieu, elle ne doit faire qu'une même chair, et +pour qui elle doit quitter père, mère, etc. Il ne paraît pas qu'Ina ait +désapprouvé le «sage dire» de sa fille; et la suite de l'histoire de +Cordélia est probablement un développement que l'imagination des +chroniqueurs aura fondé sur cette première donnée. Quoi qu'il en +soit, la colère et les malheurs du roi Lear avaient, avant Shakspeare, +trouvé place dans plusieurs poëmes, et fait le sujet d'une pièce de +théâtre et de plusieurs ballades. Dans une de ces ballades, rapportée +par Johnson sous le titre de: <i>A lamentable song of the death of king +Leir and his three daughters</i>, Lear, comme dans la tragédie, devient +fou, et Cordélia ayant été tuée dans la bataille, que gagnent cependant +les troupes du roi de France, son père meurt de douleur sur +son corps, et ses soeurs sont condamnées à mort par le jugement +«des lords et nobles du royaume.» Soit que la ballade ait précédé +ou non la tragédie de Shakspeare, il est très-probable que l'auteur +de la ballade et le poëte dramatique ont puisé dans une source commune, +et que ce n'est pas sans quelque autorité que Shakspeare, +dans son dénoûment, s'est écarté des chroniques qui donnent la victoire +à Cordélia. Ce dénoûment a été changé par Tatel, et Cordélia +rétablie dans ses droits. La pièce est demeurée au théâtre sous cette +seconde forme, à la grande satisfaction de Johnson, et, dit M. Steevens, +«des dernières galeries» <i>(upper gallery)</i>. Addison s'est prononcé +contre ce changement.</p> + +<p>Quant à l'épisode du comte de Glocester, Shakspeare l'a imité de +l'aventure d'un roi de Paphlagonie, racontée dans l'<i>Arcadia</i> de Sidney; +seulement, dans le récit original, c'est le bâtard lui-même qui +fait arracher les yeux à son père, et le réduit à une condition semblable +à celle de Lear. Léonatus, le fils légitime, qui, condamné à +mort, avait été forcé de chercher du service dans une armée étrangère, +apprenant les malheurs de son père, abandonne tout au moment +où ses services allaient lui procurer un grade élevé, pour venir, au +risque de sa vie, partager et secourir la misère du vieux roi. Celui-ci, +remis sur son trône par le secours de ses amis, meurt de joie en +couronnant son fils Léonatus; et Plexirtus, le bâtard, par un hypocrite +repentir, parvient à désarmer la colère de son frère.</p> + +<p>Il est évident que la situation du roi Lear et celle du roi de Paphlagonie, +tous deux persécutés par les enfants qu'ils ont préférés, et +secourus par celui qu'ils ont rejeté, ont frappé Shakspeare comme +devant entrer dans un même sujet, parce qu'elles appartenaient à une +même idée. Ceux qui lui ont reproché d'avoir ainsi altéré la simplicité +de son action ont prononcé d'après leur système, sans prendre +la peine d'examiner celui de l'auteur qu'ils critiquaient. On pourrait +leur répondre, même en parlant des règles qu'ils veulent imposer, +que l'amour des deux femmes pour Edmond qui sert à amener leur +punition, et l'intervention d'Edgar dans cette portion du dénoûment, +suffisent pour absoudre la pièce du reproche de duplicité d'action; +car, pourvu que tout vienne se réunir dans un même noeud facile à +saisir, la simplicité de la marche d'une action dépend beaucoup moins +du nombre des intérêts et des personnages qui y concourent que du +jeu naturel et clair des ressorts qui la font mouvoir. Mais, de plus, +il ne faut jamais oublier que l'unité, pour Shakspeare, consiste dans +une idée dominante qui, se reproduisant sous diverses formes, ramène, +continue, redouble sans cesse la même impression. Ainsi comme, +dans <i>Macbeth</i>, le poëte montre l'homme aux prises avec les passions +du crime, de même dans <i>le Roi Lear</i>, il le fait voir aux prises avec +le malheur, dont l'action se modifie selon les divers caractères des +individus qui le subissent. Le premier spectacle qu'il nous offre, +c'est dans Cordélia, Kent, Edgar, le malheur de la vertu ou de l'innocence +persécutée. Vient ensuite le malheur de ceux qui, par leur +passion ou leur aveuglement, se sont rendus les instruments de l'injustice, +Lear et Glocester; et c'est sur eux que porte l'effort de la +pitié. Quant aux scélérats, on ne doit point les voir souffrir; le spectacle +de leur malheur serait troublé par le souvenir de leur crime: +ils ne peuvent avoir de punition que par la mort.</p> + +<p>De ces cinq personnages soumis à l'action du malheur, Cordélia, +figure céleste, plane presque invisible et à demi voilée sur la composition +qu'elle remplit de sa présence, bien qu'elle en soit presque +toujours absente. Elle souffre, et ne se plaint ni ne se défend jamais; +elle agit, mais son action ne se montre que par les résultats; tranquille +sur son propre sort, réservée et contenue dans ses sentiments +les plus légitimes, elle passe et disparaît comme l'habitant d'un +monde meilleur, qui a traversé notre monde sans subir le mouvement +terrestre.</p> + +<p>Kent et Edgar ont chacun une physionomie très-prononcée: le +premier est, ainsi que Cordélia, victime de son devoir: le second +n'intéresse d'abord que par son innocence; entré dans le malheur en +même temps, pour ainsi dire, que dans la vie, également neuf à l'un +et à l'autre, Edgar s'y déploie graduellement, les apprend à la fois, +et découvre en lui-même, selon le besoin, les qualités dont il est +doué; à mesure qu'il avance, s'augmentent et ses devoirs, et ses +difficultés, et son importance: il grandit et devient un homme; mais +en même temps, il apprend combien il en coûte; et il reconnaît à la +fin, en le soutenant avec noblesse et courage, tout le poids du fardeau +qu'il avait porté d'abord presque avec gaieté. Kent, au contraire, +vieillard sage et ferme, a, dès le premier moment, tout su, tout prévu; +dès qu'il entre en action, sa marche est arrêtée, son but fixé. Ce +n'est point, comme Edgar, la nécessité qui le pousse, le hasard qui +vient à sa rencontre; c'est sa volonté qui le détermine; rien ne la +change ni ne la trouble; et le spectacle du malheur auquel il se +dévoue lui arrache à peine une exclamation de douleur.</p> + +<p>Lear et Glocester, dans une situation analogue, en reçoivent une +impression qui correspond à leurs divers caractères. Lear, impétueux, +irritable, gâté par le pouvoir, par l'habitude et le besoin de +l'admiration, se révolte et contre sa situation et contre sa propre +conviction; il ne peut croire à ce qu'il sait; sa raison n'y résiste pas: +il devient fou. Glocester, naturellement faible, succombe à la misère, +et ne résiste pas davantage à la joie: il meurt en reconnaissant +Edgar. Si Cordélia vivait, Lear retrouverait encore la force de +vivre; il se brise par l'effort de sa douleur.</p> + +<p>A travers la confusion des incidents et la brutalité des moeurs, +l'intérêt et le pathétique n'ont peut-être jamais été portés plus loin +que dans cette tragédie. Le temps où Shakspeare a pris son action +semble l'avoir affranchi de toute forme convenue; et de même qu'il +ne s'est point inquiété de placer, huit cents ans avant Jésus-Christ, +un roi de France, un duc d'Albanie, un duc de Cornouailles, etc., il +ne s'est pas préoccupé de la nécessité de rapporter le langage et les +personnages à une époque déterminée; la seule trace d'une intention +qu'on puisse remarquer dans la couleur générale du style de la pièce, +c'est le vague et l'incertitude des constructions grammaticales, qui +semblent appartenir à une langue encore tout à fait dans l'enfance; +en même temps un assez grand nombre d'expressions rapprochées +du français indiquent une époque, sinon correspondante à celle où +est supposé exister le roi Lear, du moins fort antérieure à celle où +écrivait Shakspeare.</p> + +<p>Le roi Lear de Shakspeare fut joué pour la première fois en 1606, +au moment de Noël. La première édition est de 1608, et porte ce +titre: «Véritable Chronique et Histoire de la Vie et de la Mort du +Roi Lear et de ses Trois Filles, par M. William Shakspeare. Avec +la Vie infortunée d'Edgar, Fils et Héritier du Comte de Glocester, +et son Déguisement sous le nom de Tom de Bedlam:—Comme elle +a été jouée devant la Majesté du Roi, à White Hall, le soir de +Saint-Étienne, pendant les Fêtes de Noël, par les Acteurs de Sa +Majesté, jouant ordinairement au Globe, près de la Banque.»</p> +<br><br> + + + +<p><b>PERSONNAGES</b></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>LEAR, roi de la Grande-Bretagne.</p> +<p>LE ROI DE FRANCE.</p> +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.</p> +<p>LE DUC DE CORNOUAILLES.</p> +<p>LE DUC D'ALBANIE.</p> +<p>LE COMTE DE GLOCESTER.</p> +<p>LE COMTE DE KENT.</p> +<p>EDGAR, fils de Glocester.</p> +<p>EDMOND, fils bâtard de Glocester.</p> +<p>CURAN, courtisan.</p> +<p>UN VIEILLARD, vassal de Glocester.</p> +<p>UN MÉDECIN.</p> +<p>LE FOU du roi Lear.</p> +<p>OSWALD, intendant de Gonerille.</p> +<p>UN OFFICIER employé par Edmond.</p> +<p>UN GENTILHOMME attaché à Cordélia.</p> +<p>UN HÉRAUT.</p> +<p>SERVITEURS du duc de Cornouailles.</p> +<p>GONÈRILLE,</p> +<p>RÉGANE,</p> +<p>CORDÉLIA, filles du roi Lear.</p> +<p>CHEVALIERS DE LA SUITE DU ROI LEAR, OFFICIERS, MESSAGERS, SOLDATS ET SERVITEURS.</p> + </div> </div> + +<p class="stage1">La scène est dans la Grande-Bretagne.</p> +<br><br> + + + +<h2>ACTE PREMIER</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Salle d'apparat dans le palais du roi Lear.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> KENT, GLOCESTER, EDMOND.</p> +<br> + +<p>KENT.—J'avais toujours cru au roi plus d'affection +pour le duc d'Albanie que pour le duc de Cornouailles.</p> + +<p>GLOCESTER.—C'est ce qui nous avait toujours paru; +mais aujourd'hui, dans le partage de son royaume, rien +n'indique quel est celui des deux ducs qu'il préfère: +l'égalité y est si exactement observée, qu'avec toute l'attention +possible on ne pourrait faire un choix entre les +deux parts.</p> + +<p>KENT.—N'est-ce pas là votre fils, milord?</p> + +<p>GLOCESTER.—Son éducation, seigneur, a été à ma +charge; et j'ai tant de fois rougi de le reconnaître, qu'à +la fin je m'y suis endurci.</p> + +<p>KENT.—Je ne saurais concevoir...</p> + +<p>GLOCESTER.—C'est ce qu'a très-bien su faire, seigneur, +la mère de ce jeune homme: aussi son ventre en a-t-il +grossi, et elle s'est trouvée avoir un fils dans son berceau +avant d'avoir un mari dans son lit. Maintenant +entrevoyez-vous la faute?</p> + +<p>KENT.—Je ne voudrais pas que cette faute n'eût pas +été commise, puisque l'issue en a si bien tourné.</p> + +<p>GLOCESTER.—Mais c'est que j'ai aussi, seigneur, un fils +légitime qui est l'aîné de celui-ci de quelques années, et +qui cependant ne m'est pas plus cher. Le petit drôle est +arrivé, à la vérité, un peu insolemment dans ce monde +avant qu'on l'y appelât; mais sa mère était belle; j'ai eu +ma foi du plaisir à le faire, et il faut bien le reconnaître, +le coquin<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>!—Edmond, connaissez-vous ce noble gentilhomme?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p><i>The whoreson</i>.</p></blockquote> + +<p>EDMOND.—Non, milord.</p> + +<p>GLOCESTER.—C'est le lord de Kent.—Souvenez-vous-en +comme d'un de mes plus honorables amis.</p> + +<p>EDMOND.—Je prie Votre Seigneurie de me croire à son +service.</p> + +<p>KENT.—Je vous aimerai certainement et chercherai à +faire avec vous plus ample connaissance.</p> + +<p>EDMOND.—Seigneur, je mettrai mes soins à mériter +votre estime.</p> + +<p>GLOCESTER.—Il a été neuf ans hors du pays, et il +faudra qu'il s'absente encore. <span class="stage2"><i>(Trompettes au dehors.)</i></span>—Voici +le roi qui arrive.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Lear, le duc de Cornouailles, le duc d'Albanie, +Gonerille, Régane, Cordélia; suite.)</p> + +<p>LEAR.—Glocester, vous accompagnerez le roi de +France et le duc de Bourgogne.</p> + +<p>GLOCESTER.—Je vais m'y rendre, mon souverain.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>LEAR.—Nous cependant, nous allons manifester ici nos +plus secrètes résolutions. Qu'on place la carte sous mes +yeux. Sachez que nous avons divisé notre royaume en +trois parts, étant fermement résolu de soulager notre +vieillesse de tout souci et affaire pour en charger de plus +jeunes forces, et nous traîner vers la mort délivré de +tout fardeau.—Notre fils de Cornouailles, et vous qui ne +nous êtes pas moins attaché, notre fils d'Albanie, nous +sommes déterminés à régler publiquement, dès cet +instant, la dot de chacune de nos filles, afin de prévenir +par là tous débats dans l'avenir. L'amour retient depuis +longtemps dans notre cour le roi de France et le duc de +Bourgogne, rivaux illustres pour l'amour de notre plus +jeune fille: je vais ici répondre à leur demande.—Dites-moi, +mes filles (puisque nous voulons maintenant nous +dépouiller tout à la fois de l'autorité, des soins de l'État +et de tout intérêt de propriété), quelle est celle de vous +dont nous pourrons nous dire le plus aimé, afin que +notre libéralité s'exerce avec plus d'étendue là où elle +sera sollicitée par des mérites plus grands?—Vous, Gonerille, +notre aînée, parlez la première.</p> + +<p>GONÈRILLE.—Je vous aime, seigneur, de plus d'amour +que n'en peuvent exprimer les paroles; plus chèrement +que la vue, l'espace et la liberté; au delà de tout ce qui +existe de précieux, de riche ou de rare. Je vous aime à +l'égal de la vie accompagnée de bonheur, de santé, de +beauté, de grandeur. Je vous aime autant qu'un enfant +ait jamais aimé, qu'un père l'ait jamais été. Trouvez un +amour que l'haleine ne puisse suffire, et les paroles +parvenir à exprimer; eh bien! je vous aime encore +davantage.</p> + +<p>CORDÉLIA, à <span class="stage2"><i>part</i></span>.—Que pourra faire Cordélia? Aimer +et se taire.</p> + +<p>LEAR.—Depuis cette ligne éloignée jusqu'à celle-ci, +toute cette enceinte riche d'ombrageuses forêts, de campagnes +et de rivières abondantes, de champs aux vastes +limites, nous t'en faisons maîtresse, qu'elle soit à jamais +assurée à votre prospérité, à toi et au duc d'Albanie.—Que +répond notre seconde fille, notre bien-aimée Régane, +l'épouse de Cornouailles? Parle.</p> + +<p>RÉGANE.—Je suis faite du même métal que ma soeur, +et je m'estime à sa valeur. Dans la sincérité de mon +coeur, je trouve qu'elle a défini précisément l'amour que +je ressens: seulement elle n'a pas été assez loin; car +moi, je me déclare ennemie de toutes les autres joies +contenues dans le domaine des sentiments les plus précieux, +et ne puis trouver de félicité que dans l'affection +de Votre chère Majesté.</p> + +<p>CORDÉLIA, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Ah! pauvre Cordélia! Mais non, +cependant, puisque je suis sûre que mon amour est plus +riche que ma langue.</p> + +<p>LEAR, <span class="stage2"><i>à Régane</i></span>.—Toi et les tiens vous posséderez héréditairement +ce grand tiers de notre beau royaume, portion +égale en étendue, en valeur, en agrément, à celle +que j'ai assurée à Gonerille.—Et vous maintenant, qui +pour avoir été ma dernière joie n'en fûtes pas la moins +chère, vous dont les vignobles de la France et le lait de +la Bourgogne sollicitent à l'envi les jeunes amours, +qu'avez-vous à dire qui puisse vous attirer un troisième +lot, plus riche encore que celui de vos soeurs? Parlez.</p> + +<p>CORDÉLIA.—Rien, seigneur.</p> + +<p>LEAR.—Rien?</p> + +<p>CORDÉLIA.—Rien.</p> + +<p>LEAR.—Rien ne peut venir de rien, parlez donc.</p> + +<p>CORDÉLIA.—Malheureuse que je suis, je ne puis élever +mon coeur jusque sur mes lèvres. J'aime Votre Majesté +comme je le dois, ni plus ni moins.</p> + +<p>LEAR.—Comment, comment, Cordélia? Corrigez un +peu votre réponse, de peur qu'elle ne ruine votre fortune.</p> + +<p>CORDÉLIA.—Mon bon seigneur, vous m'avez donné le +jour, vous m'avez élevée, vous m'avez aimée: je vous +rends en retour tous les devoirs qui me sont justement +imposés; je vous obéis, je vous aime et vous révère +autant qu'il est possible. Mais pourquoi mes soeurs ont-elles +des maris, si elles disent n'aimer au monde que +vous? Il peut arriver, quand je me marierai, que l'époux +dont la main recevra ma foi emporte la moitié de ma +tendresse, la moitié de mes soins et de mes devoirs. +Sûrement je ne me marierai jamais comme mes soeurs, +pour n'aimer au monde que mon père.</p> + +<p>LEAR.—Mais dis-tu ceci du fond du coeur?</p> + +<p>CORDÉLIA.—Oui, mon bon seigneur.</p> + +<p>LEAR.—Si jeune et si peu tendre!</p> + +<p>CORDÉLIA.—Si jeune et si vraie, mon seigneur.</p> + +<p>LEAR.—A la bonne heure. Que ta véracité soit donc ta +dot; car, par les rayons sacrés du soleil, par les mystères +d'Hécate et de la Nuit, par les influences de ces globes +célestes par lesquels nous existons et nous mourons, +j'abjure ici tous mes sentiments paternels, tous les liens, +tous les droits du sang, et je te tiens de ce moment et à +jamais pour étrangère à mon coeur et à moi. Le Scythe +barbare, et celui qui fait de ses enfants l'aliment dont il +assouvit sa faim, seront aussi proches de mon coeur, +de ma pitié et de mes secours, que toi qui as été ma +fille.</p> + +<p>KENT.—Mon bon maître...</p> + +<p>LEAR.—Taisez-vous, Kent; ne vous mettez point entre +le dragon et sa colère. Je l'ai aimée plus que personne, +et je voulais confier mon repos aux soins de sa tendresse.—Sors +d'ici, et ne te présente pas à ma vue.—Puissé-je +trouver la paix dans le tombeau, comme je lui retire ici +le coeur de son père!—Qu'on fasse venir le roi de +France.—M'obéit-on?—Appelez le duc de Bourgogne.—Cornouailles, +Albanie, avec la dot de mes filles acceptez +encore ce tiers. Que cet orgueil qu'elle appelle franchise +serve à la marier. Je vous investis en commun de ma +puissance, de mon rang, et de ces vastes prérogatives +qui accompagnent la majesté royale. Nous et cent chevaliers +que nous nous réservons, entretenus à vos frais, +nous vivrons alternativement durant un mois chez chacun +de vous, retenant seulement le nom de roi et les +titres qui s'y rattachent. Nous vous abandonnons, fils +chéris, l'autorité, les revenus et le soin de régler <i>tout</i> le +reste, et, pour le prouver, partagez entre vous cette couronne. +<span class="stage2"><i>(Il leur donne sa couronne</i>.)</span ></p> + +<p>KENT.—Royal Lear, vous que j'ai toujours honoré +comme mon roi, aimé comme mon père, suivi comme +mon maître, et rappelé dans mes prières comme mon +puissant patron...</p> + +<p>LEAR.—L'arc est bandé et tiré; évite le trait.</p> + +<p>KENT.—Qu'il tombe sur moi, dût le fer pénétrer dans +la région de mon coeur! Kent peut manquer au respect +quand Lear devient insensé.—Que me feras-tu, vieillard?—Penses-tu +que le devoir puisse craindre de parler +quand le devoir fléchit devant la flatterie? L'honneur +est tenu à la franchise, quand la majesté souveraine +s'abaisse à la démence. Rétracte ton arrêt; répare, par +une plus mûre délibération, ta monstrueuse précipitation. +Que ma vie réponde ici de mon jugement: ta plus +jeune fille n'est pas celle qui t'aime le moins; ce ne sont +pas des coeurs vides, ceux dont le son peu élevé ne retentit +point d'un bruit creux.</p> + +<p>LEAR.—Kent, sur ta vie, pas un mot de plus.</p> + +<p>KENT.—Je n'ai jamais regardé ma vie que comme un +pion<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> à hasarder contre tes ennemis; je ne crains pas +de la perdre, si c'est pour te sauver.</p> + +<p>LEAR, <span class="stage2"><i>en colère</i></span>.—Ote-toi de ma vue.</p> + +<p>KENT.—Regardes-y mieux, Lear, et laisse-moi demeurer +devant tes yeux comme leur fidèle point de vue<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p><i>Pawn</i>, pion, allusion aux pièces de l'échiquier.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p><i>See better, Lear, and let me here remain the true +blank of thine eye</i>. Il y a lieu de soupçonner ici un jeu de mots +sur le mot <i>blank</i>, blanc des yeux, ou <i>blank</i>, but. Il ne +pouvait être rendu dans une traduction littérale.</p></blockquote> + +<p>LEAR.—Cette fois, par Apollon!...</p> + +<p>KENT.—Cette fois, par Apollon, ô roi, tu prends le +nom de tes dieux en vain.</p> + +<p>LEAR, <span class="stage2"><i>mettant la main sur son épée</i></span>.—Vassal! mécréant!</p> + +<p>ALBANIE ET CORNOUAILLES.—Cher seigneur, arrêtez.</p> + +<p>KENT.—Continue, tue ton médecin, et donne le salaire +à ta funeste maladie. Révoque tes dons, ou, tant que mes +cris pourront s'échapper de ma poitrine, je te dirai que +tu fais mal.</p> + +<p>LEAR.—Écoute-moi, faux traître, sur ton allégeance, +écoute-moi: comme tu as tenté de nous faire violer +notre serment, ce que nous n'avons encore jamais osé, +et que les efforts de ton orgueil ont voulu se placer entre +notre arrêt et notre pouvoir, ce que notre caractère ni +notre rang ne nous permettent pas d'endurer, notre pouvoir +ayant son plein effet, tu vas recevoir la récompense +qui t'est due. Nous t'accordons cinq jours pour arranger +tes affaires de manière à te mettre à couvert des détresses +de ce monde; le sixième, tourne à notre royaume ton +dos détesté; si, le dixième de ceux qui suivront, ton corps +proscrit est trouvé dans l'étendue de notre domination, +ce moment sera celui de ta mort. Va-t'en; par Jupiter! +cet arrêt ne sera pas révoqué.</p> + +<p>KENT.—Adieu, roi. Puisque c'est ainsi que tu te montres, +la liberté vit loin d'ici, et l'exil est ici. <span class="stage2"><i>(A Cordélia</i>.)</span>—Jeune +fille, que les dieux te prennent sous leur puissante +protection, toi qui penses juste et qui as parlé avec +tant de sagesse!—<span class="stage2"><i>(A Régane et Gonerille</i>.)</span> Vous, puissent +vos actions justifier vos magnifiques discours, afin que +de ces paroles d'affection puissent naître des effets salutaires!—C'est +ainsi, princes, que Kent vous fait à tous +ses adieux. Il va continuer son ancienne conduite dans +un pays nouveau.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p class="stage1">(Rentre Glocester, avec le roi de France, le duc de Bourgogne, +et leur suite.)</p> + +<p>GLOCESTER.—Voici, mon noble maître, le roi de France +et le duc de Bourgogne.</p> + +<p>LEAR.—Mon seigneur de Bourgogne, c'est à vous que +nous adresserons le premier la parole, vous qui vous êtes +déclaré le rival du roi dans la recherche de notre fille: +quel est le moins que vous me demandiez actuellement +pour sa dot, si je ne veux voir cesser vos poursuites +amoureuses?</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.—Royale Majesté, je ne demande +rien de plus que ce que m'a offert Votre Grandeur, et +vous ne voudrez pas m'offrir moins.</p> + +<p>LEAR.—Très-noble duc de Bourgogne, tant qu'elle nous +fut chère, nous l'avions estimée à cette valeur; mais +aujourd'hui elle est déchue de son prix.—Seigneur, la +voilà devant vous: si quelque chose dans cette petite +personne trompeuse, ou sa personne entière avec notre +déplaisir par-dessus le marché, et rien de plus, paraît +suffisamment agréable à Votre Seigneurie, la voilà, elle +est à vous.</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.—Je ne sais que répondre.</p> + +<p>LEAR.—Telle qu'elle est avec ses défauts, sans amis, +tout récemment adoptée par ma haine, dotée de ma +malédiction, et tenue pour étrangère par mon serment, +voulez-vous, seigneur, la prendre ou la laisser?</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.—Pardonnez, seigneur roi; +mais un choix ne se détermine pas sur de pareilles +conditions.</p> + +<p>LEAR.—Laissez-la donc, seigneur; car, par le maître +qui m'a fait, je vous ai dit toute sa fortune.—<span class="stage2"><i>(Au roi de +France.)</i></span> Pour vous, grand roi, je ne voudrais pas abuser +de votre amour au point de vous unir à ce que je +hais: ainsi, je vous en conjure, tournez votre inclination +vers quelque autre objet qui en soit plus digne +qu'une malheureuse que la nature a presque honte +d'avouer pour sienne.</p> + +<p>LE ROI DE FRANCE.—C'est quelque chose de bien +étrange, que celle qui était, il n'y a qu'un moment encore, +le premier objet de votre affection, le sujet de vos +louanges, le baume de votre vieillesse, ce que vous +aviez de meilleur et de plus cher, ait pu, dans l'espace +d'un clin d'oeil, commettre une action assez monstrueuse +pour être dépouillée de tous les replis de votre faveur! +Sans doute il faut que son offense blesse la nature à tel +point qu'elle en devienne un monstre; ou bien l'affection +que vous lui aviez témoignée devient une tache +pour Votre Majesté, ce que ma raison ne saurait m'obliger +de croire sans le secours d'un miracle.</p> + +<p>CORDÉLIA, <span class="stage2"><i>à son père.</i></span>—Je supplie Votre Majesté, bien +que je manque de cet art onctueux et poli de parler sans +avoir dessein d'accomplir, puisque je veux exécuter +mes bonnes intentions avant d'en parler, de vouloir +bien déclarer que ce n'est point une tache de vice, un +meurtre ou une souillure, ni une action contre la chasteté, +ni une démarche déshonorante, qui m'a privée de +votre faveur et de vos bonnes grâces, mais que c'est +pour n'avoir pas possédé, et c'est là ma richesse, cet oeil +qui sollicite toujours, et cette langue que je me félicite +de ne pas avoir, quoique pour ne l'avoir pas j'aie perdu +votre tendresse.</p> + +<p>LEAR.—Il vaudrait mieux pour toi n'être jamais née +que de n'avoir pas su me plaire davantage.</p> + +<p>LE ROI DE FRANCE.—N'est-ce que cela? une lenteur +naturelle qui souvent néglige de raconter l'histoire de +ce qu'elle va faire?—Monseigneur de Bourgogne, que +dites-vous à cette dame? L'amour n'est point l'amour +dès qu'il s'y mêle des considérations étrangères à son +véritable objet. La voulez-vous? elle est une dot en elle-même.</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE, <span class="stage2"><i>à Lear</i></span>.—Royal Lear, donnez-moi +seulement la part que vous aviez d'abord offerte +de vous-même; et ici, à l'instant même, je prends la +main de Cordélia comme duchesse de Bourgogne.</p> + +<p>LEAR.—Rien; je l'ai juré: je suis inébranlable.</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE, <span class="stage2"><i>à Cordélia</i></span>.—Je suis vraiment +fâché que vous ayez perdu votre père à tel point qu'il +vous faille aussi perdre un époux.</p> + +<p>CORDÉLIA.—La paix soit avec le duc de Bourgogne. +Puisque ces considérations de fortune faisaient tout son +amour, je ne serai point sa femme.</p> + +<p>LE ROI DE FRANCE.—Belle Cordélia, toi qui n'en es +que plus riche parce que tu es pauvre, plus précieuse +parce que tu es délaissée, plus aimée parce qu'on te +méprise, je m'empare de toi et de tes vertus: que le +droit ne m'en soit pas refusé; je prends ce qu'on rejette.—Dieux, +dieux! n'est-il pas étrange que leur froid dédain +ait donné à mon amour l'ardeur d'une brûlante adoration?—Roi, +ta fille sans dot, et jetée au hasard de mon +choix, sera reine de nous, des nôtres, et de notre belle +France. Tous les ducs de l'humide Bourgogne ne rachèteraient +pas de moi cette fille si précieuse et si peu +appréciée.—Cordélia, fais-leur tes adieux malgré leur +dureté. Tu perds ce que tu possédais ici pour retrouver +mieux ailleurs.</p> + +<p>LEAR.—Elle est à toi, roi de France; qu'elle t'appartienne; +cette fille n'est pas à moi, je ne reverrai jamais +son visage: ainsi, va-t'en sans notre faveur, sans notre +affection, sans notre bénédiction.—Venez, noble duc de +Bourgogne.</p> + +<p class="stage1">(Fanfares.—Sortent Lear, les ducs de +Bourgogne, de Cornouailles, d'Albanie, Glocester et suite.)</p> + +<p>LE ROI DE FRANCE.—Faites vos adieux à vos soeurs.</p> + +<p>CORDÉLIA.—Vous, les joyaux de notre père, Cordélia +vous quitte les yeux baignés de larmes. Je vous connais +pour ce que vous êtes, et, comme votre soeur, je n'en ai +que plus de répugnance à appeler vos défauts par leurs +noms. Soignez bien notre père; je le confie à vos coeurs +qui ont professé tant d'amour. Mais, hélas! si j'étais +encore dans ses bonnes grâces, je voudrais lui donner +un meilleur asile. Adieu à toutes les deux.</p> + +<p>RÉGANE.—Ne nous prescrivez pas notre devoir.</p> + +<p>GONERILLE.—Étudiez-vous à contenter votre époux, qui +vous a prise quand vous étiez à la charité de la fortune. +Vous avez été avare de votre obéissance, et ce qui en a +manqué méritait bien ce qui vous a manqué.</p> + +<p>CORDÉLIA.—Le temps développera les replis où se cache +l'artifice: la honte vient enfin insulter à ceux qui ont +des fautes à cacher. Puissiez-vous prospérer!</p> + +<p>LE ROI DE FRANCE.—Venez, ma belle Cordélia.</p> + +<p class="stage1">(Le roi de France et Cordélia sortent.)</p> + +<p>GONERILLE.—Ma soeur, je n'ai pas peu de chose à vous +dire sur ce qui nous touche de si près toutes les deux. +Je crois que mon père doit partir d'ici ce soir.</p> + +<p>RÉGANE.—Rien n'est plus certain; il va chez vous: le +mois prochain ce sera notre tour.</p> + +<p>GONERILLE.—Vous voyez combien sa vieillesse est +pleine d'inconstance, et nous venons d'en avoir sous les +yeux une assez belle preuve. Il avait toujours aimé surtout +notre soeur: la pauvreté de sa tête se montre trop +visiblement dans la manière dont il vient de la chasser.</p> + +<p>RÉGANE.—C'est la faiblesse de l'âge. Cependant il n'a +jamais su que très-médiocrement ce qu'il faisait.</p> + +<p>GONERILLE.—Dans son meilleur temps, et dans la plus +grande force de son jugement, il a toujours été très-inconsidéré. +Il faut donc nous attendre qu'aux défauts +invétérés de son caractère naturel l'âge va joindre encore +les humeurs capricieuses qu'amène avec elle l'infirme et +colère vieillesse.</p> + +<p>RÉGANE.—Il y a toute apparence que nous aurons à +essuyer de lui, par moments, des boutades pareilles à +celle qui lui a fait bannir Kent.</p> + +<p>GONERILLE.—Il est encore occupé à prendre congé +du roi de France. Je vous en prie, concertons-nous +ensemble. Si notre père, avec le caractère qu'il a, conserve +quelque autorité, cet abandon qu'il vient de nous +faire ne sera qu'une source d'affronts pour nous.</p> + +<p>RÉGANE.—Nous y réfléchirons à loisir.</p> + +<p>GONERILLE.—Il faut faire quelque chose, et dans la chaleur +du moment.</p> + +<p class="stage1">(Elles sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Une salle dans le château du duc de Glocester.</p> + +<p class="stage1">EDMOND <i>tenant une lettre</i>.</p> +<br> +<p>EDMOND.—Nature, tu es ma divinité; c'est à toi que je +dois mon obéissance. Pourquoi subirai-je la maladie de +la coutume, et permettrai-je aux ridicules arrangements +des nations de me dépouiller, parce que je serai de douze +ou quatorze lunes le cadet d'un frère? Mais quoi, je suis +un bâtard! pourquoi en serais-je méprisable, lorsque +mon corps est aussi bien proportionné, mon esprit aussi +élevé, et ma figure aussi régulière que celle du fils d'une +honnête dame? Pourquoi donc nous insulter de ces +mots de vil, de bassesse, de bâtardise? Vils! vils! nous +qui, dans le vigoureux larcin de la nature, puisons une +constitution plus forte et des qualités plus énergiques +qu'il n'en entre dans un lit ennuyé, fatigué et dégoûté, +dans la génération d'une tribu entière d'imbéciles engendrés +entre le sommeil et le réveil! Ainsi donc, légitime +Edgar, il faut que j'aie vos biens: l'amour de notre +père appartient au bâtard Edmond comme au légitime +Edgar. Légitime! le beau mot! A la bonne heure, mon +cher légitime; mais si cette lettre réussit et que mon +invention prospère, le vil Edmond passera par-dessus la +tête du légitime Edgar.—Je grandis, je prospère! Maintenant, +dieux! rangez-vous du parti des bâtards.</p> + +<p class="stage1">(Entre Glocester.)</p> + +<p>GLOCESTER.—Kent banni de la sorte, et le roi de France +parti en courroux! et le roi qui s'en va ce soir! qui délaisse +son autorité!... réduit à sa pension! et tout cela +fait bruyamment!—<span class="stage2">(<i>Il aperçoit Edmond</i>.)</span> Edmond! Eh +bien! quelles nouvelles?</p> + +<p>EDMOND, <span class="stage2"><i>cachant la lettre</i></span>.—Sauf le bon plaisir de +Votre Seigneurie, aucune.</p> + +<p>GLOCESTER.—Pourquoi tant d'empressement à cacher +cette lettre?</p> + +<p>EDMOND.—Je ne sais aucune nouvelle, seigneur.</p> + +<p>GLOCESTER.—Quel est ce papier que vous lisiez?</p> + +<p>EDMOND.—Ce n'est rien, seigneur.</p> + +<p>GLOCESTER.—Rien? Et pourquoi donc cette terrible +promptitude à le faire rentrer dans votre poche? Rien +n'est pas une qualité qui ait si grand besoin de se cacher. +Voyons cela; allons, si ce n'est rien, je n'aurai pas +besoin de lunettes.</p> + +<p>EDMOND.—Je vous en conjure, seigneur, excusez-moi; +c'est une lettre de mon frère que je n'ai pas encore lue +en entier; mais j'en ai lu assez pour juger qu'elle n'est +pas faite pour être mise sous vos yeux.</p> + +<p>GLOCESTER.—Donnez-moi cette lettre, monsieur.</p> + +<p>EDMOND.—Je commettrai une faute, soit que je vous la +refuse, soit que je vous la donne. Son contenu, autant +que j'en puis juger sur ce que j'en ai lu, est blâmable.</p> + +<p>GLOCESTER.—Voyons, voyons.</p> + +<p>EDMOND.—J'espère, pour la justification de mon frère, +qu'il n'a écrit cette lettre que pour sonder, pour éprouver +ma vertu.</p> + +<p>GLOCESTER <span class="stage2"><i>lit</i></span>.—«Cet assujettissement, ce respect pour +la vieillesse, rendent la vie amère à ce qu'il y a de +meilleur de notre temps; ils nous retiennent notre fortune +jusqu'à ce que l'âge nous ôte les moyens d'en +jouir. Je commence à trouver bien sotte et bien débonnaire +cette soumission à nous laisser opprimer par la +tyrannie des vieillards, qui gouvernent non parce +qu'ils ont la force, mais parce que nous le souffrons. +Viens me trouver afin que je t'en dise davantage. Si +mon père voulait dormir jusqu'à ce que je le réveillasse, +tu jouirais à perpétuité de la moitié de son +revenu, et tu vivrais le bien-aimé de ton frère Edgar.»—Hom, +une conspiration! <i>Dormir jusqu'à ce que je le +réveillasse... Tu jouirais de la moitié de son revenu</i>...—Mon +fils Edgar! Il a pu trouver une main pour écrire ceci, un +coeur et un cerveau pour le concevoir!—Quand avez-vous +reçu cette lettre? qui vous l'a apportée?</p> + +<p>EDMOND.—Elle ne m'a point été apportée, seigneur. +Voici la ruse qu'on a employée: je l'ai trouvée jetée par +la fenêtre de mon cabinet.</p> + +<p>GLOCESTER.—Vous connaissez ces caractères pour être +de votre frère?</p> + +<p>EDMOND.—Si c'était une lettre qu'on pût approuver, +seigneur, j'oserais jurer que c'est son écriture; mais +pour celle-ci, je voudrais bien croire qu'elle n'est pas de +lui.</p> + +<p>GLOCESTER.—C'est son écriture!</p> + +<p>EDMOND.—Oui, c'est sa main, seigneur; mais j'espère +que son coeur n'a point de part à ce que contient cet +écrit.</p> + +<p>GLOCESTER.—Ne vous a-t-il jamais sondé sur cette +affaire?</p> + +<p>EDMOND.—Jamais, seigneur: seulement, je l'ai souvent +entendu soutenir qu'il serait à propos, lorsque les +enfants sont parvenus à la maturité, et que les pères +commencent à pencher vers leur déclin, que le père +devînt le pupille du fils, et le fils administrateur des +biens du père.</p> + +<p>GLOCESTER.—O scélérat! scélérat! voilà son système +dans cette lettre. Odieux scélérat! fils dénaturé, exécrable, +bête brute! pire encore que les bêtes brutes!—Allez, +s'il vous plaît, le chercher. Je veux m'assurer +de sa personne. Le scélérat abominable! où est-il?</p> + +<p>EDMOND.—Je ne le sais pas bien, seigneur. Mais si +vous consentiez à suspendre votre indignation contre +mon frère jusqu'à ce que vous pussiez tirer de lui des +preuves plus certaines de ses intentions, ce serait suivre +une marche plus sûre: au lieu que si, en procédant violemment +contre lui, vous veniez à vous méprendre sur +ses desseins, ce serait une plaie profonde à votre honneur +et vous briseriez un coeur soumis. J'ose engager +ma vie pour lui, et garantir qu'il n'a écrit cette lettre +que dans la vue d'éprouver mon attachement pour vous, +et sans aucun projet dangereux.</p> + +<p>GLOCESTER.—Le crois-tu?</p> + +<p>EDMOND.—Si vous le jugez à propos, je vous placerai +en un lieu d'où vous pourrez nous entendre conférer +ensemble sur cette lettre, et vous satisfaire par vos propres +oreilles; et cela, pas plus tard que ce soir.</p> + +<p>GLOCESTER.—Il ne peut pas être un pareil monstre!</p> + +<p>EDMOND.—Il ne l'est sûrement pas.</p> + +<p>GLOCESTER.—Pour son père qui l'aime si tendrement, +si complétement!—Ciel et terre! Edmond, trouvez-le; +amenez-le par ici, je vous en prie; arrangez les choses +selon votre prudence. Je donnerais ma fortune pour +savoir la vérité.</p> + +<p>EDMOND.—Je vais le chercher à l'instant, seigneur. Je +conduirai la chose comme je trouverai moyen de le faire, +et je vous en rendrai compte.</p> + +<p>GLOCESTER.—Ces dernières éclipses de soleil et de lune +ne nous présagent rien de bon. La raison peut bien, par +les lois de la sagesse naturelle, les expliquer d'une ou +d'autre manière; mais la nature ne s'en trouve pas +moins très-souvent victime de leurs fatales conséquences. +L'amour se refroidit, l'amitié s'éteint, les frères se divisent: +dans les villes, des révoltes; dans les campagnes, +la discorde; dans les palais, la trahison; et le noeud qui +unit le père et le fils, brisé. Mon scélérat rentre dans la +prédiction: c'est le fils contre le père. Le roi s'écarte du +penchant de la nature: c'est le père contre l'enfant.—Nous +avons vu notre meilleur temps: les machinations, +les trames obscures, les trahisons, et tous les désordres +les plus funestes vont nous suivre en nous tourmentant +jusqu'à nos tombeaux.—Edmond, trouve-moi ce +misérable, tu n'y perdras rien; agis avec prudence.—Et +le noble et fidèle Kent banni! Son crime, c'est la probité! +Étrange! étrange!</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>EDMOND <span class="stage2"><i>seul</i></span>.—Voilà bien la singulière impertinence +du monde! Notre fortune se trouve-t-elle malade, souvent +par une plénitude de mauvaise conduite, nous +accusons de nos désastres le soleil, la lune et les étoiles, +comme si nous étions infâmes par nécessité, imbéciles +par une impérieuse volonté du ciel; fripons, voleurs et +traîtres, par l'action invincible des sphères; ivrognes, +menteurs et adultères, par une obéissance forcée aux +influences des planètes; et que nous ne fissions jamais +le mal que par la violence d'une impulsion divine. Admirable +excuse du libertin, que de mettre ses penchants +lascifs à la charge d'une étoile!—Mon père s'arrangea +avec ma mère sous la queue du dragon, et ma naissance +se trouva dominée par l'<i>Ursa major</i>, d'où il s'ensuit +que je suis brutal et débauché. Bah! j'aurais été +ce que je suis quand la plus vierge des étoiles du firmament +aurait scintillé sur le moment qui a fait de moi +un bâtard. <span class="stage2">(<i>Entre Edgar</i>.)</span>—Edgar! il arrive à point +comme la catastrophe d'une vieille comédie. Mon rôle à +moi, c'est une mélancolie perfide, et un soupir comme +ceux de Tom de Bedlam.—Oh! ces éclipses nous présageaient +ces divisions: <i>fa, sol, la, mi</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p>Il paraîtrait qu'on accordait aux dissonances en musique +une sorte d'influence magique, ou au moins mystérieuse. Les +moines qui, dans le moyen âge, ont écrit sur la musique, ont +dit: Mi <i>contra</i> fa <i>est diabolicus</i>.</p></blockquote> + +<p>EDGAR.—Qu'est-ce que c'est, mon frère Edmond? nous +voilà dans une sérieuse contemplation.</p> + +<p>EDMOND.—Je rêvais, mon frère, à une prédiction que +j'ai lue l'autre jour sur ce qui doit suivre ces éclipses.</p> + +<p>EDGAR.—Est-ce que vous vous inquiétez de cela?</p> + +<p>EDMOND.—Je vous assure que les effets dont elle parle +ne s'accomplissent que trop malheureusement.—Des +querelles dénaturées entre les enfants et les parents, des +morts, des famines, des ruptures d'anciennes amitiés, +des divisions dans l'État, des menaces et des malédictions +contre le roi et les nobles, des méfiances sans fondement, +des amis exilés, des cohortes dispersées, des +mariages rompus, et je ne sais quoi encore.</p> + +<p>EDGAR.—Depuis quand êtes-vous devenu sectateur de +l'astronomie?</p> + +<p>EDMOND.—Allons, allons; quand avez-vous vu mon +père pour la dernière fois?</p> + +<p>EDGAR.—Eh bien! hier au soir.</p> + +<p>EDMOND.—Avez-vous causé avec lui?</p> + +<p>EDGAR.—Oui, deux heures entières.</p> + +<p>EDMOND.—Vous êtes-vous quittés en bonne intelligence? +N'avez-vous remarqué dans ses paroles ou dans +son air aucun signe de mécontentement?</p> + +<p>EDGAR.—Aucun.</p> + +<p>EDMOND.—Réfléchissez, en quoi vous avez pu l'offenser, +et, je vous en conjure, évitez sa présence jusqu'à ce +qu'un peu de temps ait modéré la violence de son ressentiment, +si furieux en ce moment, qu'en vous faisant +du mal il serait à peine apaisé.</p> + +<p>EDGAR.—Quelque misérable m'aura calomnié.</p> + +<p>EDMOND.—C'est ce que je crains. Je vous en prie, tenez-vous +à l'écart jusqu'à ce que la fougue de sa colère soit +un peu ralentie; et, comme je vous le dis, retirez-vous +avec moi dans mon appartement: là, je vous mettrai à +portée d'entendre les discours de mon père. Allez, je +vous en prie, voilà ma clef; et si vous sortez, sortez +armé.</p> + +<p>EDGAR.—Armé, mon frère!</p> + +<p>EDMOND.—Mon frère, ce que je vous dis est pour le +mieux: allez armé. Que je ne sois pas un honnête +homme si l'on a de bonnes intentions à votre égard. Je +vous dis ce que j'ai vu et entendu, mais bien faiblement, +et rien qui approche de la réalité et de l'horreur de la +chose. De grâce, éloignez-vous.</p> + +<p>EDGAR.—Aurai-je bientôt de vos nouvelles?</p> + +<p>EDMOND.—Je vais m'employer pour vous dans tout +ceci. <span class="stage2"><i>(Edgar sort</i>.)</span>—Un père crédule, un frère généreux +dont le naturel est si loin de toute malice qu'il n'en +soupçonne aucune dans autrui, et dont mes artifices +gouverneront à l'aise la sotte honnêteté: voilà l'affaire. +Le bien me viendra sinon par ma naissance, du moins +par mon esprit. Tout m'est bon, si je puis le faire servir +à mes vues.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> + + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Appartement dans le palais du duc d'Albanie.</p> + +<p class="stage1">GONERILLE, OSWALD.</p> +<br> +<p>GONERILLE.—Est-il vrai que mon père ait frappé mon +écuyer parce qu'il réprimandait son fou?</p> + +<p>OSWALD.—Oui, madame.</p> + +<p>GONERILLE.—Par le jour et la nuit! c'est m'insulter. A +chaque instant, il s'emporte de façon ou d'autre à quelque +énorme sottise qui nous met tous en désarroi: je ne +l'endurerai pas. Ses chevaliers deviennent tapageurs, et +lui-même il se fâche contre nous pour la moindre chose.—Il +va revenir de la chasse; je ne veux pas lui parler. +Vous lui direz que je suis malade, et vous ferez bien de +vous ralentir dans votre service auprès de lui: j'en +prends sur moi la faute.</p> + +<p>OSWALD.—Le voilà qui vient, madame; je l'entends.</p> + +<p class="stage1">(On entend le son des cors.)</p> + +<p>GONERILLE.—Mettez dans votre service tout autant d'indifférence +et de lassitude qu'il vous plaira, vous et vos +camarades. Je voudrais qu'il s'en plaignît. S'il le trouve +mauvais, qu'il aille chez ma soeur, son intention, je le +sais, et la mienne, s'accordant parfaitement en ce point +que nous ne voulons pas être maîtrisées. Un vieillard +inutile qui voudrait encore exercer tous ces pouvoirs +qu'il a abandonnés!—Sur ma vie, ces vieux radoteurs +redeviennent des enfants, et il faut les mener par la +rigueur: quand ils se voient caressés ils en abusent<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>. +Souvenez-vous de ce que je vous ai dit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p><i>As flatteries</i>—<i>when they are seen abused</i>. +Les commentateurs n'ont pu s'accorder sur ce passage, et aucun +ne paraît l'avoir entendu dans son vrai sens, que je crois être mot +à mot celui-ci: <i>puisque les flatteries</i> ou <i>les caresses, +quand ils les voient ils en abusent</i>. Cette version serait +incontestable s'il y avait un second tiret entre <i>seen</i> et +<i>abused</i>:—<i>when they are seen</i>—se trouverait +ainsi entre deux tirets formant parenthèse; mais le mot +<i>are</i>, qui s'applique en même temps à <i>seen</i> et à +<i>abused</i>, n'aura probablement pas permis d'isoler ainsi cette +partie de la phrase où il se trouve contenu. Le vague des constructions +et des expressions dans le <i>Roi Lear</i> oblige souvent de décider +sur le sens d'après les vraisemblances morales, plutôt que d'après +aucune règle ou même aucune habitude grammaticale.</p></blockquote> + +<p>OSWALD.—Très-bien, madame.</p> + +<p>GONERILLE.—Et traitez ses chevaliers avec plus de +froideur: ne vous inquiétez pas de ce qui pourra en +arriver. Prévenez vos camarades d'en agir de même. Je +voudrais trouver en ceci, et j'en viendrai bien à bout, +une occasion de m'expliquer. Je vais tout à l'heure +écrire à ma soeur, et lui recommander la même conduite.—Qu'on +serve le dîner.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Une salle du palais.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> KENT <i>déguisé</i>.</p> +<br> +<p>KENT.—Si je puis seulement réussir à emprunter des +accents qui déguisent ma voix, il se peut faire que les +bonnes intentions qui m'ont engagé à déguiser mes +traits obtiennent leur plein effet. Maintenant, Kent le +banni, si tu peux te rendre utile dans ces lieux où tu vis +condamné, (et puisse-t-il en être ainsi!) ton maître chéri +te retrouvera plein de zèle.</p> + +<p class="stage1">(Cors de chasse. Lear paraît avec ses chevaliers et sa +suite.)</p> + +<p>LEAR.—Qu'on ne me fasse pas attendre le dîner une +seule minute: allez, servez-le. <span class="stage2">(<i>Sort un domestique</i>.)</span>—Ah! +ah! qui es-tu, toi?</p> + +<p>KENT.—Un homme, seigneur.</p> + +<p>LEAR.—Qu'est-ce que tu sais faire? Que veux-tu de +nous?</p> + +<p>KENT.—Je sais n'être pas au-dessous de ce que je +parais; servir fidèlement celui qui aura confiance en +moi; aimer celui qui est honnête; converser avec celui +qui est sage et qui parle peu; redouter les jugements; +me battre quand je ne peux pas faire autrement; et ne +pas manger de poisson<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p><i>And to eat no fish</i>. Manger du poisson était en Angleterre, du +temps d'Élisabeth, un signe de catholicisme, et par conséquent +réprouvé par l'opinion. La phrase populaire pour désigner un +vrai patriote était: <i>C'est un honnête homme, il ne mange pas de poisson</i>. +Il fallut, pour soutenir les pêcheries, qu'un acte du parlement +ordonnât pendant quelques mois l'usage du poisson: cela +s'appela le <i>carême de Cécil (Cecil's fast)</i>. +Dans <i>l'Énéide travestie</i>, la sibylle dit à Caron, pour l'engager +à passer Énée, qu'il est <i>Point Mazarin</i>, fort honnête homme.</p></blockquote> + +<p>LEAR.—Qui es-tu?</p> + +<p>KENT.—Un très-honnête garçon, aussi pauvre que le +roi.</p> + +<p>LEAR.—Si tu es aussi pauvre pour un sujet qu'il l'est +pour un roi, tu es assez pauvre. Que veux-tu?</p> + +<p>KENT.—Du service.</p> + +<p>LEAR.—Qui voudrais-tu servir?</p> + +<p>KENT.—Vous.</p> + +<p>LEAR.—Me connais-tu, maraud?</p> + +<p>KENT.—Non, seigneur; mais vous avez dans votre +physionomie quelque chose qui fait que j'aimerais à +vous dire: <i>Mon maître</i>.</p> + +<p>LEAR.—Qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>KENT.—De l'autorité.</p> + +<p>LEAR.—De quel service es-tu capable?</p> + +<p>KENT.—Je puis garder d'honnêtes secrets; courir à +cheval, à pied; gâter une histoire intéressante en la +racontant, et rendre platement un simple message. Je +suis propre à tout ce que peut faire le commun des +hommes. Ce que j'ai de mieux, c'est l'activité.</p> + +<p>LEAR.—Quel âge as-tu?</p> + +<p>KENT.—Je ne suis pas assez jeune, seigneur, pour m'amouracher +d'une femme à l'entendre chanter, ni assez +vieux pour en raffoler n'importe pour quelle raison. J'ai +sur les épaules quelque quarante-huit ans.</p> + +<p>LEAR.—Suis-moi, tu vas me servir: si après le dîner +tu ne me déplais pas plus qu'à présent, je ne te congédierai +pas de sitôt.—Le dîner, holà! le dîner.—Où est +mon petit drôle, mon fou? Allez me chercher mon fou. +<i>(Entre Oswald</i>.)—Eh! vous, l'ami, où est ma fille?</p> + +<p>OSWALD.—Avec votre permission...</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>LEAR.—Qu'est-ce qu'il a dit là? Rappelez-moi ce +manant.—Où est mon fou? Holà! je crois que tout dort +ici.—Eh bien! où est-il donc ce métis?</p> + +<p>UN CHEVALIER.—Il dit, seigneur, que votre fille ne se +porte pas bien.</p> + +<p>LEAR.—Pourquoi ce gredin-là n'est-il pas revenu sur +ses pas quand je l'ai appelé?</p> + +<p>LE CHEVALIER.—Seigneur, il m'a déclaré tout bonnement +qu'il ne le voulait pas.</p> + +<p>LEAR.—Qu'il ne le voulait pas!</p> + +<p>LE CHEVALIER.—Seigneur, je ne sais pas quelle en est +la raison; mais, à mon avis, Votre Grandeur n'est pas +accueillie avec cette affection respectueuse qu'on avait +coutume de vous montrer. J'aperçois une grande diminution +de bienveillance chez tous les gens de la maison, +aussi bien que chez le duc lui-même et chez votre fille.</p> + +<p>LEAR.—Vraiment! le penses-tu?</p> + +<p>LE CHEVALIER.—Je vous prie de me pardonner, seigneur, +si je me suis trompé; mais mon devoir ne peut +se taire quand je crois Votre Majesté offensée.</p> + +<p>LEAR.—Tu ne fais que me rappeler mes propres idées. +Je me suis bien aperçu depuis peu de beaucoup de +négligence; mais j'étais disposé plutôt à m'accuser moi-même +d'une exigence trop soupçonneuse, qu'à y voir +une conduite et une intention désobligeantes. J'y regarderai +de plus près.—Mais où est mon fou? Je ne l'ai pas +vu depuis deux jours.</p> + +<p>LE CHEVALIER.—Depuis que ma jeune maîtresse est +partie pour la France, seigneur, votre fou a bien dépéri.</p> + +<p>LEAR.—En voilà assez là-dessus. Je l'ai bien remarqué. +Allez, et dites à ma fille que je veux lui parler. <span class="stage2"><i>(Sort un +chevalier.)</i></span>—Vous, allez me chercher mon fou. <span class="stage2">(<i>Sort un +chevalier; rentre Oswald</i>.)</span>—Eh! vous, l'ami! l'ami! approchez. +Qui suis-je, s'il vous plaît?</p> + +<p>OSWALD.—Le père de ma maîtresse.</p> + +<p>LEAR.—Le père de ma maîtresse! et vous le valet de +votre maître. Chien de bâtard! esclave! mâtin!</p> + +<p>OSWALD.—Je ne suis rien de tout cela: je vous demande +pardon, seigneur.</p> + +<p>LEAR.—Je crois que tu t'avises de me regarder en face, +insolent!</p> + +<p class="stage1">(Il le frappe.)</p> + +<p>OSWALD.—Je ne veux pas être battu, seigneur.</p> + +<p>KENT.—Ni donner du nez en terre non plus, mauvais +joueur de ballon<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p><i>Base foot-ball player</i>. Allusion aux mauvais joueurs de ballon, à qui le pied manque en courant.</p></blockquote> + +<p class="stage1">(Il le prend par les jambes et le renverse.)</p> + +<p>LEAR.—Je te remercie, ami; tu me rends service, et je +t'aimerai.</p> + +<p>KENT.—Allons, relevez-vous, mon maître, et dehors. Je +vous apprendrai votre place. Hors d'ici! hors d'ici! Si +vous voulez prendre encore la mesure d'un lourdaud, +restez ici. Mais, dehors! allons, y pensez-vous? Dehors!</p> + +<p class="stage1">(Il pousse Oswald dehors.)</p> + +<p>LEAR.—Tu es un garçon dévoué; je te remercie. Voilà +les arrhes de ton service.</p> + +<p class="stage1">(Il lui donne de l'argent.)</p> + +<p class="stage1">(Entre le fou.)</p> + +<p>LE FOU, <span class="stage2"><i>à Lear</i></span>.—Laisse-moi le prendre aussi à mes +gages.—Tiens, voici ma cape<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.</p> + +<p class="stage1">(Il donne à Kent son bonnet.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a><p><i>Coxcomb</i>, nom du bonnet que portaient les fous, parce qu'il +était surmonté d'une crête de coq, <i>cock's comb</i>.</p></blockquote> + +<p>LEAR.—Eh bien! pauvre petit, comment vas-tu?</p> + +<p>LE FOU, <span class="stage2"><i>à Kent</i></span>.—Tu ferais bien de prendre ma cape.</p> + +<p>KENT.—Pourquoi, fou?</p> + +<p>LE FOU.—Pourquoi? parce que tu prends le parti de +celui qui est dans la disgrâce. Vraiment, si tu ne sais +pas sourire du côté où le vent souffle, tu auras bientôt +pris froid. Allons, mets ma cape.—Eh! oui, cet homme a +éloigné de lui deux de ses filles, et a rendu la troisième +heureuse bien malgré lui. Si tu t'attaches à lui, il faut +de toute nécessité que tu portes ma cape.—<i>(A Lear</i>.) Ma +foi, noncle<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>, je voudrais avoir deux capes et deux filles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour) </a><p><i>Nuncle</i>, par contraction pour <i>mine uncle</i>, +oncle à moi.</p></blockquote> + +<p>LEAR.—Pourquoi, mon garçon?</p> + +<p>LE FOU.—Si je leur donnais tout mon bien, je garderais +pour moi mes deux capes. Mais tiens, voilà la +mienne; demandes-en une autre à tes filles.</p> + +<p>LEAR.—Prends garde au fouet, petit drôle.</p> + +<p>LE FOU.—La vérité est le dogue qui doit se tenir au +chenil, et qu'on chasse à coups de fouet; pendant que +<i>Lady</i>, la chienne braque, peut venir nous empester au +coin du feu.</p> + +<p>LEAR.—C'est une peste pour moi que ce coquin-là.</p> + +<p>LE FOU.—Mon cher, je veux t'enseigner une sentence.</p> + +<p>LEAR.—Voyons.</p> + +<p>LE FOU.—Écoute bien, noncle.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Aie plus que tu ne montres;</p> +<p>Parle moins que tu ne sais;</p> +<p>Prête moins que tu n'as;</p> +<p>Va plus à cheval qu'à pied;</p> +<p>Apprends plus de choses que tu n'en crois;</p> +<p>Parie pour un point plus bas que celui qui te vient;</p> +<p>Quitte ton verre et ta maîtresse,</p> +<p>Et tiens-toi coi dans ta maison;</p> +<p>Et tu auras alors</p> +<p>Plus de deux dizaines à la vingtaine.</p> + </div> </div> + +<p>LEAR.—Cela ne signifie rien, fou.</p> + +<p>LE FOU.—C'est, en ce cas, comme la harangue d'un +avocat sans salaire: vous ne m'avez rien donné pour +cela. Est-ce que vous ne savez pas tirer parti de rien, +noncle?</p> + +<p>LEAR.—Non, en vérité, mon enfant; on ne peut rien +faire de rien.</p> + +<p>LE FOU, <span class="stage2"><i>à Kent</i></span>.—Je t'en prie, dis-lui que c'est à cela +que se monte le revenu de ses terres; il n'en voudrait +pas croire un fou.</p> + +<p>LEAR.—Tu es un fou bien mordant.</p> + +<p>LE FOU.—Sais-tu, mon garçon, la différence qu'il y a +entre un fou mordant et un fou débonnaire?</p> + +<p>LEAR.—Non, petit; apprends-le moi.</p> + +<p>LE FOU.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ce lord qui t'a conseillé</p> +<p>De te dépouiller de tes domaines,</p> +<p>Viens, place-le ici près de moi;</p> +<p>Ou bien toi, prends sa place.</p> +<p>Le fou débonnaire et le fou mordant</p> +<p>Seront aussitôt en présence:</p> +<p>L'un ici en habit bigarré,</p> +<p>Et on trouvera l'autre là.</p> + </div> </div> + +<p>LEAR.—Est-ce que tu m'appelles fou, petit?</p> + +<p>LE FOU.—Tu as cédé tous les autres titres que tu avais +apportés en naissant.</p> + +<p>KENT.—Ceci n'est pas tout à fait de la folie, seigneur.</p> + +<p>LE FOU.—Non, en vérité; les lords et les grands personnages +ne veulent rien me concéder. Si j'avais un +monopole, il leur en faudrait leur part, et aux dames +aussi: elles ne me laisseront pas les sottises à moi tout +seul, elles en tireront leur lopin.—Donne-moi un oeuf, +noncle, et je te donnerai deux couronnes.</p> + +<p>LEAR.—Qu'est-ce que ce sera que ces deux couronnes?</p> + +<p>LE FOU.—Voilà, quand j'aurai coupé l'oeuf par le +milieu et mangé tout ce qui est dedans, je te donnerai les +deux couronnes de l'oeuf<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>. Lorsque tu as fendu ta couronne +par le milieu, et que tu as donné à droite et à +gauche les deux moitiés, tu as porté ton âne sur ton dos, +au milieu de la fange. Tu n'avais guère de cervelle dans +la <i>couronne</i> chauve de ton crâne, lorsque tu as laissé +aller ta couronne d'or. Si je parle ici comme un fou que +je suis, que le premier qui le trouvera soit fouetté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a><p>Les extrémités de la coquille de l'oeuf se nomment, en anglais, +<i>the crowns of the egg</i>, les couronnes de l'oeuf.</p></blockquote> + +<p class="stage1">(Il chante.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Jamais les fous n'ont eu moins de vogue que cette année;</p> +<p>Car les sages sont devenus des écervelés;</p> +<p>Ils ne savent que faire de leur bon sens,</p> +<p>Tant leur conduite est baroque.</p> + </div> </div> + +<p>LEAR.—Et depuis quand, je vous en prie, êtes-vous si +bien fourni de chansons, maraud?</p> + +<p>LE FOU.—C'est mon usage, noncle, depuis que par ta +grâce tes filles sont devenues ta mère, quand tu leur as +donné les verges et que tu as mis bas tes culottes.</p> + +<p class="stage1">(Il chante.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Alors, saisies de joie, elles ont pleuré;</p> +<p>Et moi, j'ai chanté dans mon chagrin</p> +<p>De ce qu'un roi tel que toi jouait à cligne-musette,</p> +<p>Et s'allait mettre avec les fous.</p> + </div> </div> + +<p>Je t'en prie, noncle, prends un maître qui puisse enseigner +à ton fou à mentir: je voudrais bien apprendre à +mentir.</p> + +<p>LEAR.—Si vous mentez, vaurien, vous serez fouetté.</p> + +<p>LE FOU.—Je me demande quelle parenté tu as avec tes +filles. Elles veulent qu'on me fouette quand je dis la +vérité, et toi tu veux me faire fouetter si je mens; et +quelquefois encore je suis fouetté pour n'avoir rien dit. +J'aimerais mieux être tout autre chose qu'un fou, et +cependant je ne voudrais pas être toi, noncle: tu as +rogné ton bon sens des deux côtés, sans rien laisser au +milieu.—Tiens, voilà une des rognures.</p> + +<p class="stage1">(Entre Gonerille.)</p> + +<p>LEAR.—Eh bien! ma fille, pourquoi as-tu mis ton bonnet +de travers<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>? Depuis quelques jours, je vous trouve +un peu trop refrognée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour) </a><p><i>What makes frontlet on</i>? Que fait là ce bandeau sur ton +front? <i>Frontlet</i> servait, à ce qu'il paraît, métaphoriquement pour +exprimer l'air de mauvaise humeur.</p></blockquote> + +<p>LE FOU.—Tu étais un joli garçon, quand tu n'avais pas +besoin de t'inquiéter si elle fronçait le sourcil; mais +aujourd'hui te voilà un zéro en chiffres: je vaux mieux +que toi maintenant; je suis un fou, et toi tu n'es rien.—Allons, +par ma foi, je vais tenir ma langue. <span class="stage2">(<i>A Gonerille</i>.)</span> +Car votre figure me l'ordonne, quoique vous ne disiez +rien, chut! chut!</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Celui qui ne garde ni mie ni croûte,</p> +<p>Las de tout se trouvera pourtant manquer de quelque chose.</p> + </div> </div> + +<p><span class="stage2">(<i>Montrant Lear</i>.)</span> C'est une gousse de pois écossés.</p> + +<p>GONERILLE.—Seigneur, ce n'est pas seulement votre fou +à qui tout est permis, mais d'autres encore de votre +insolente suite, qui censurent et se plaignent à toute +heure, élevant sans cesse d'indécents tumultes qui ne +sauraient se supporter. J'avais pensé que le plus sûr +remède était de vous faire bien connaître ce qui se passe; +mais je commence à craindre, d'après ce que vous avez +tout récemment dit et fait vous-même, que vous ne protégiez +cette conduite, et que vous ne l'encouragiez par +votre approbation: si cela était, un pareil tort ne pourrait +échapper à la censure, ni laisser dormir les moyens +de répression. Peut-être dans l'emploi qu'on en ferait +pour le rétablissement d'un ordre salutaire, vous arriverait-il +de recevoir quelque offense dont on aurait +honte dans tout autre cas, mais qu'on serait alors forcé +de regarder comme une mesure de prudence.</p> + +<p>LE FOU.—Car vous savez, noncle,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Que le moineau nourrit si longtemps le coucou,</p> +<p>Qu'il eut la tête enlevée par les petits.</p> + </div> </div> + +<p>Ainsi la chandelle s'est éteinte, et nous sommes restés +dans l'obscurité.</p> + +<p>LEAR, <span class="stage2"><i>à Gonerille</i></span>.—Êtes-vous notre fille?</p> + +<p>GONERILLE.—Allons, seigneur, je voudrais vous voir +user de cette raison solide dont je sais que vous êtes +pourvu, et vous défaire de ces humeurs qui depuis quelque +temps vous rendent tout autre que ce que vous êtes +naturellement.</p> + +<p>LE FOU.—Un âne ne peut-il pas savoir quand c'est la +charrette qui traîne le cheval?—Dia, hue! cela va +bien.</p> + +<p>LEAR.—Quelqu'un me connaît-il ici? Ce n'est point là +Lear. Lear marche-t-il ainsi? parle-t-il ainsi? Que sont +devenus ses yeux? Ou son intelligence est affaiblie, ou +son discernement est en léthargie.—Suis-je endormi ou +éveillé?—Ah! sûrement il n'en est pas ainsi.—Qui +pourra me dire qui je suis?—L'ombre de Lear? Je voudrais +le savoir, car ces marques de souveraineté, ma +mémoire, ma raison, pourraient à tort me persuader que +j'ai eu des filles.</p> + +<p>LE FOU.—Qui feront de vous un père obéissant.</p> + +<p>LEAR.—Votre nom, ma belle dame?</p> + +<p>GONERILLE.—Allons, seigneur, cet étonnement est tout +à fait du genre de vos autres nouvelles facéties. Je vous +conjure, prenez mes intentions en bonne part: vieux et +respectable comme vous l'êtes, vous devriez être sage. +Vous gardez ici cent chevaliers et écuyers, tous gens si +désordonnés, si débauchés et si audacieux, que notre +cour, corrompue par leur conduite, ressemble à une +auberge de tapageurs: leurs excès et leur libertinage lui +donnent l'air d'une taverne ou d'un mauvais lieu<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>, +beaucoup plus que du palais royal. La décence elle-même +demande un prompt remède: laissez-vous donc +prier, par une personne qui pourrait bien autrement +prendre ce qu'elle demande, de consentir à diminuer un +peu votre suite; et que ceux qui continueront à demeurer +à votre service soient des gens qui conviennent à +votre âge, et qui sachent se conduire et vous respecter.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a><p><i>A brothel.</i></p></blockquote> + +<p>LEAR.—Ténèbres et démons!—Sellez mes chevaux. +Appelez ma suite.—Bâtarde dégénérée, je ne te causerai +plus d'embarras.—Il me reste encore une fille.</p> + +<p>GONERILLE.—Vous frappez mes gens, et votre canaille +désordonnée veut se faire servir par ceux qui valent +mieux qu'elle.</p> + +<p class="stage1">(Entre Albanie.)</p> + +<p>LEAR.—Malheur à celui qui se repent trop tard! <span class="stage2"><i>(A +Albanie.)</i></span>—Ah! vous voilà, monsieur! Sont-ce là vos +intentions? parlez, monsieur.—Qu'on prépare mes chevaux.—Ingratitude! +démon au coeur de marbre, plus +hideuse quand tu te montres dans un enfant que ne +l'est le monstre de la mer<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a><p><i>Sea monster</i>, hippopotame.</p></blockquote> + +<p>ALBANIE.—De grâce, seigneur, modérez-vous.</p> + +<p>LEAR, <span class="stage2"><i>à Gonerille</i></span>.—Vautour détesté, tu mens: les +gens de ma suite sont des hommes choisis et du plus +rare mérite, soigneusement instruits de leurs devoirs, et +de la dernière exactitude à soutenir la dignité de leur +nom.—Oh! combien tu me parus laide à voir, faute +légère de Cordélia, qui, semblable à la géhenne<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>, fis +tout sortir dans la structure de mon être de la place qui +lui était assignée, retiras tout amour de mon coeur, et +vins grossir en moi le fiel. O Lear, Lear, Lear! <span class="stage2"><i>(Se frappant +le front</i>.)</span> Frappe à cette porte, qui a laissé échapper +la raison et entrer la folie.—Partons, partons, mes amis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour) </a><p><i>Like an engine. Engine</i> (engin, machine) était +le nom de l'instrument ordinaire de la torture. <i>Géhenne</i> vient +de la même source.</p></blockquote> + +<p>ALBANIE.—Seigneur, je suis aussi innocent qu'ignorant +de ce qui vous a mis en colère.</p> + +<p>LEAR.—Cela se peut, seigneur.—Entends-moi, ô +nature! entends-moi, divinité chérie, entends-moi! Suspens +tes desseins, si tu te proposais de rendre cette créature +féconde: porte dans son sein la stérilité, dessèche +en elle les organes de la reproduction, et qu'il ne naisse +jamais de son corps dégénéré un enfant pour lui faire +honneur!—Ou s'il faut qu'elle produise, fais naître d'elle +un enfant de tristesse; qu'il vive pervers et dénaturé +pour être son tourment; qu'il imprime dès la jeunesse +des rides sur son front; que les larmes qu'il lui fera +répandre creusent leurs canaux sur ses joues; que toutes +les douleurs de sa mère, tous ses bienfaits, soient tournés +par lui en dérision et en mépris, afin qu'elle puisse +sentir combien la dent du serpent est moins cruelle que +la douleur d'avoir un enfant ingrat!—Allons, partons, +partons.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>ALBANIE.—Mais, au nom des dieux que nous adorons, +d'où vient donc tout ceci?</p> + +<p>GONERILLE.—Ne vous tourmentez pas à en savoir la +cause, et laissez-le radoter en pleine liberté au gré de +son humeur.</p> + +<p class="stage1">(Rentre Lear.)</p> + +<p>LEAR.—Comment! cinquante de mes chevaliers d'un +seul coup, et cela au bout de quinze jours?</p> + +<p>ALBANIE.—De quoi s'agit-il, seigneur?</p> + +<p>LEAR.—Je te le dirai.—Mort et vie! <span class="stage2">(<i>A Gonerille</i>.)</span> Je +rougis que tu puisses à ce point ébranler ma force +d'homme, et que tu sois digne encore de ces larmes brûlantes +qui m'échappent malgré moi. Que les tourbillons +et les brouillards t'enveloppent! que les incurables blessures +de la malédiction d'un père frappent tous tes sens! +Yeux d'un vieillard trop prompt à s'attendrir, encore +des pleurs pour un pareil sujet, je vous arrache, et vous +irez avec les larmes que vous laissez échapper amollir +la dureté de la terre.—Ah! en sommes-nous venus là?—Eh +bien! soit; il me reste encore une fille qui, j'en +suis sûr, est tendre et secourable: quand elle apprendra +ce que tu as fait, de ses ongles elle déchirera ton visage +de louve; tu me verras reparaître sous cette forme dont +tu crois que je me suis dépouillé pour jamais; tu le +verras, je t'en réponds.</p> + +<p class="stage1">(Sortent Lear, Kent et la suite.)</p> + +<p>GONERILLE.—Remarquez-vous ceci, seigneur?</p> + +<p>ALBANIE.—Gonerille, tout l'amour que j'ai pour vous +ne peut me rendre assez partial...</p> + +<p>GONERILLE.—De grâce, soyez tranquille.—Holà, +Oswald! <span class="stage2">(<i>Au fou</i>.)</span>—Vous, l'ami, plus coquin que fou, +suivez votre maître.</p> + +<p>LE FOU.—Noncle Lear, noncle Lear, attends-moi, et +emmène ton fou avec toi.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Un renard qu'on a pris</p> +<p>Et une fille de cette espèce</p> +<p>Seraient bientôt dépêchés,</p> +<p>Si de ma cape je pouvais acheter une corde.</p> +<p>C'est ainsi que le fou vous quitte le dernier.</p> + </div> </div> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>GONERILLE.—Cet homme a été bien conseillé. Cent chevaliers! +il serait en effet politique et prudent de lui laisser +sous la main cent chevaliers tout prêts; oui, afin +qu'à la moindre chimère, pour un mot, une fantaisie, +au plus léger sujet de plainte ou de dégoût, il puisse, +protégeant son radotage par ces forces, tenir nos vies à +sa merci. Oswald, m'a-t-on entendu?</p> + +<p>ALBANIE.—Vous pourriez pousser trop loin vos craintes.</p> + +<p>GONERILLE.—Cela est plus sûr que de s'y fier. Laissez-moi +continuer à tenir éloignés les maux que je crains, +plutôt que de craindre toujours d'en être surprise. Je +connais son coeur. Tout ce qu'il a dit là, je l'ai mandé à +ma soeur. Si elle veut le soutenir lui et cent chevaliers, +maintenant que je lui en ai montré tous les inconvéniens... +<span class="stage2">(<i>Entre Oswald</i>.)</span>—Eh bien! Oswald, avez-vous +écrit cette lettre pour ma soeur?</p> + +<p>OSWALD.—Oui, madame.</p> + +<p>GONERILLE.—Prenez avec vous quelque suite, et montez +promptement à cheval. Instruisez ma soeur tout au +long de mes craintes particulières, et ajoutez-y les raisons +que vous jugerez convenables pour leur donner +plus de consistance. Allons, partez, et pressez votre +retour. <span class="stage2">(<i>Oswald sort.</i>)—(<i>A Albanie</i>.)</span> Non, non, seigneur, +cette pacifique douceur et conduite que vous tenez, bien +que je ne la blâme pas, vous attire plus souvent, souffrez +que je vous le dise, le reproche de manquer de +sagesse, qu'elle ne vaut d'éloges à votre dangereuse +bonté.</p> + +<p>ALBANIE.—Jusqu'où s'étend la portée de votre vue, +c'est ce que j'ignore. En nous agitant pour trouver le +mieux, nous gâtons souvent le bien.</p> + +<p>GONERILLE.—Mais en ce cas...</p> + +<p>ALBANIE.—Bien, bien; on verra l'événement.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">Une cour devant le palais d'Albanie.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LEAR, KENT, LE FOU.</p> +<br> +<p>LEAR, <span class="stage2"><i>à Kent</i></span>.—Prenez les devants, et rendez-vous à +Glocester avec cette lettre. N'informez ma fille de ce que +vous pouvez savoir qu'autant qu'elle vous questionnera +sur ma lettre. Si vous ne faites pas la plus grande diligence, +j'y arriverai avant vous.</p> + +<p>KENT.—Je ne dormirai point, seigneur, que je n'aie +remis votre lettre.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>LE FOU.—Si la cervelle d'un homme était dans ses +talons, ne courrait-elle pas risque de gagner des engelures?</p> + +<p>LEAR.—Oui, mon enfant.</p> + +<p>LE FOU.—Alors tiens-toi en gaieté, je te conseille, car +ton esprit n'ira pas en pantoufles.</p> + +<p>LEAR.—Ha, ha, ha!</p> + +<p>LE FOU.—Tu verras comme ton autre fille se conduira +tendrement avec toi, car, bien qu'elle ressemble autant +à celle-ci qu'une pomme sauvage à une reinette, cependant +je puis dire ce que je puis dire.</p> + +<p>LEAR.—Qu'as-tu à dire, mon enfant?</p> + +<p>LE FOU.—Il n'y aura pas dans ce cas-ci plus de différence +de goût entre elles deux qu'entre une pomme sauvage +et une pomme sauvage. Saurais-tu me dire pourquoi +on a le nez au milieu du visage?</p> + +<p>LEAR.—Non.</p> + +<p>LE FOU.—Eh! vraiment, c'est pour qu'il y ait un oeil +de chaque côté du nez, afin que ce qu'un homme ne +peut pas flairer, il puisse le regarder.</p> + +<p>LEAR.—C'est moi qui l'ai mise dans son tort<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a href="#footnotetag16">(retour) </a><p><i>I did her wrong</i>. Les commentateurs veulent comprendre ces +<i>mots</i> dans le sens de <i>je lui ai fait tort</i>, et supposent que Lear, +en ce moment, songe à Cordélia; mais rien dans le reste de la scène +n'annonce que cette idée se présente à son esprit; elle ne se +retrouve même pas une seule fois ensuite, jusqu'au moment où +il se réunit à Cordélia: en ce moment, tout occupé de ce qui lui +arrive personnellement, il est plus naturel que Lear s'accuse du +tort qu'il a eu de tout donner à Gonerille, que de celui d'avoir +tout retiré à Cordélia: cette pensée est même en rapport avec +ce qu'il vient de lui dire, et si les paroles du fou ne servent +pas à diriger les pensées de Lear, du moins peut-on supposer +que, dans l'intention du poëte, elles sont quelquefois destinées +à les expliquer. Les sentiments et les projets qu'il va +exprimer ensuite ne sont qu'une continuation naturelle de cette +marche de ses idées; le souvenir de Cordélia n'en serait qu'une +interruption, et l'esprit de Lear n'a pas encore donné et ne donnera +encore de quelque temps aucun indice du désordre que +commencerait à annoncer une pareille incohérence. L'explication +donnée par les commentateurs n'aurait qu'une présomption +en sa faveur: Shakspeare aurait-il voulu, par ce mot jeté en passant, +préparer les remords de Lear quand il retrouvera Cordélia? +Le reste de la scène ne rend pas la chose probable. Nous +croyons donc donner à ces mots: <i>I did her wrong</i>, un nouveau +sens: <i>c'est mot qui l'ai mise dans son tort</i>.</p></blockquote> + +<p>LE FOU.—Peux-tu me dire comment une huître fait +son écaille?</p> + +<p>LEAR.—Non.</p> + +<p>LE FOU.—Ni moi non plus, mais je te dirai pourquoi +un limaçon a une maison.</p> + +<p>LEAR.—Pourquoi, mon enfant?</p> + +<p>LE FOU.—Eh bien! c'est pour y mettre sa tête, et non +pas pour l'abandonner à ses filles et laisser ses cornes +sans abri.</p> + +<p>LEAR.—J'oublierai ma bonté naturelle.—Un si bon +père!—Mes chevaux sont-ils prêts?</p> + +<p>LE FOU.—Tes ânes se sont mis après.—La raison qui +fait que les sept étoiles ne sont pas plus de sept est une +bien bonne raison!</p> + +<p>LEAR.—Parce qu'elles ne sont pas huit?</p> + +<p>LE FOU.—Précisément. Tu serais un très-bon fou.</p> + +<p>LEAR.—Le reprendre de force<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>!—Monstrueuse ingratitude!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a href="#footnotetag17">(retour) </a><p><i>To take it again perforce</i>! Johnson pense que Lear s'occupe +ici du projet de reprendre ce qu'il a donné; les autres commentateurs +appliquent ces paroles aux cinquante chevaliers supprimés +par Gonerille; mais il me paraît clair que cela se rapporte +à la menace qu'elle lui a faite <i>de prendre d'autorité ce qu'elle +demande par prières</i>.</p></blockquote> + +<p>LE FOU.—Si tu étais mon fou, noncle, je t'aurais fait +battre pour être devenu vieux avant le temps.</p> + +<p>LEAR.—Comment cela?</p> + +<p>LE FOU.—Tu n'aurais pas dû être vieux avant d'être +sage.</p> + +<p>LEAR.—Oh! que je ne devienne pas fou! que je ne sois +pas fou! Ciel miséricordieux, conserve-moi de la modération. +Je ne voudrais pas devenir fou. <span class="stage2">(<i>Entre un gentilhomme</i>.)</span>—Eh +bien! mes chevaux sont-ils prêts?</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Tout prêts, mon seigneur.</p> + +<p>LEAR.—Viens, mon enfant<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a href="#footnotetag18">(retour) </a><p>FOOL. <i>She that is maid now and laughs at my departure</i> +<i>Shall not be a maid long, unless things be cut shorter.</i></p></blockquote> + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> +<br><br> + + + +<h2>ACTE DEUXIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Une cour dans le château du duc de Glocester.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> EDMOND ET CURAN, <i>par différents côtés</i>.</p> +<br> +<p>EDMOND.—Dieu te garde, Curan.</p> + +<p>CURAN.—Et vous aussi, monsieur. J'ai vu votre père, +et je lui ai annoncé que le duc de Cornouailles et Régane +son épouse arriveront ici ce soir.</p> + +<p>EDMOND.—Et pourquoi cela?</p> + +<p>CURAN.—Vraiment, je n'en sais rien. Vous avez su les +nouvelles qui circulent, j'entends celles qu'on dit tout +bas, car ce ne sont encore que des propos à l'oreille.</p> + +<p>EDMOND.—Non: dites-moi, je vous prie, quelles sont +ces nouvelles?</p> + +<p>CURAN.—Vous est-il parvenu quelque chose de ces +bruits étranges d'une guerre prochaine entre le duc +d'Albanie et le duc de Cornouailles?</p> + +<p>EDMOND.—Pas un mot.</p> + +<p>CURAN.—Vous en entendrez parler avec le temps. +Adieu, monsieur.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>EDMOND.—Le duc ici ce soir!—Très-bien, c'est au +mieux, voilà qui entre de toute nécessité dans l'enchaînement +de mes projets. Mon père a placé des gardes +pour arrêter mon frère.—J'ai à exécuter ici quelque +chose d'assez délicat. Célérité, fortune, à l'ouvrage!—Mon +frère; un mot, mon frère; descendez, vous dis-je. +<span class="stage2">(<i>Entre Edgar</i>.)</span>—Mon père vous fait observer, ô seigneur: +fuyez de ce château; on lui a découvert le lieu où vous +êtes caché. Dans ce moment vous pouvez profiter de la +nuit.—N'avez-vous point parlé contre le duc de Cornouailles? +Il arrive dès ce soir, en grande diligence, et +Régane avec lui. N'avez-vous rien dit de ses préparatifs +contre le duc d'Albanie? Pensez-y bien.</p> + +<p>EDGAR.—Pas un mot, j'en suis sûr.</p> + +<p>EDMOND.—J'entends venir mon père. Pardonnez; pour +mieux dissimuler il faut que je tire l'épée contre vous; +tirez, ayez l'air de vous défendre.—Allons, battez-vous +bien.—Rendez-vous! venez devant mon père!—Holà! +des lumières ici.—Fuyez, mon frère.—Des torches, des +torches! <span class="stage2">(<i>Edgar s'enfuit.</i>)</span>—Bon, adieu.—Un peu de sang +tiré donnerait bonne idée de la terrible défense que j'ai +faite. <span class="stage2">(<i>Il se blesse au bras</i>.)</span> J'ai vu des ivrognes en faire +davantage pour plaisanter.—Mon père! mon père!—Arrête! +arrête! Quoi! point de secours!</p> + +<p class="stage1">(Entrent Glocester et des domestiques avec des torches.)</p> + +<p>GLOCESTER.—Eh bien! Edmond, où est ce scélérat?</p> + +<p>EDMOND.—Il était ici caché dans les ténèbres, son épée +bien affilée hors du fourreau, murmurant de méchants +charmes, et conjurant la lune de lui être favorable, +comme sa divinité.</p> + +<p>GLOCESTER.—Mais où est-il?</p> + +<p>EDMOND.—Voyez, seigneur, mon sang coule.</p> + +<p>GLOCESTER.—Où est ce misérable, Edmond?</p> + +<p>EDMOND.—Il s'est enfui de ce côté, voyant qu'il ne pouvait +par aucun moyen...</p> + +<p>GLOCESTER.—Qu'on le poursuive. Holà! courez après +lui. <span class="stage2">(<i>Sort un domestique.</i>)</span>—Qu'il ne pouvait... quoi?</p> + +<p>EDMOND.—Me persuader d'assassiner Votre Seigneurie, mais +que je lui parlais des dieux vengeurs qui dirigent +tous leurs foudres contre les parricides; que je lui disais +de combien de noeuds puissants et redoublés les enfants +sont liés envers leur père; en un mot, seigneur, voyant +avec quelle aversion je combattais ses projets dénaturés, +dans un féroce transport il m'a attaqué avec l'épée qu'il +tenait à la main, et, avant que j'eusse eu le temps de me +mettre en garde, il m'a percé le bras. Mais lorsqu'il m'a +vu reprendre mes esprits, et qu'encouragé par la justice +de ma cause j'avançais sur lui, peut-être aussi effrayé +par le bruit que j'ai fait, il a pris tout soudainement la +fuite.</p> + +<p>GLOCESTER.—Qu'il fuie tant qu'il voudra, il ne pourra +dans ce pays se dérober à la poursuite; et une fois pris, +ce sera vite fait. Le noble duc mon maître, mon digne +chef et patron, vient ici ce soir: sous son autorité je +ferai publier que celui qui pourra découvrir ce lâche +assassin et l'amener à la potence peut compter sur ma +reconnaissance; et pour celui qui le cachera, la mort.</p> + +<p>EDMOND.—Lorsque j'ai cherché à le dissuader de son +dessein, le trouvant résolu à l'exécuter, je l'ai menacé, +avec des malédictions, de tout découvrir. Il m'a répondu: +«Toi, un bâtard, qui n'as rien au monde, penses-tu, si je +voulais te démentir, qu'aucune opinion qu'on eût pu +se former de ta probité, de ta vertu, de ton mérite, pût +suffire pour donner confiance en tes paroles? Eh! non, +ce que je voudrais nier (et je nierais ceci, dusses-tu +me montrer précisément tel que je suis) tournerait à +mon gré contre toi; j'imputerais tout à tes suggestions, +à tes complots, à tes damnables artifices: il faudrait +que tu parvinsses à rendre les gens imbéciles, +pour les empêcher de penser que les avantages que tu +dois tirer de ma mort ont été un aiguillon actif et +puissant pour t'engager à la chercher.»</p> + +<p>GLOCESTER.—Scélérat endurci et consommé! Désavouerait-il +son écriture?—Je ne l'ai jamais engendré.—Écoutez, +voici la trompette du duc: j'ignore pourquoi il +vient.—Je vais faire fermer tous les ports.—Le scélérat +n'échappera pas: il faut bien que le duc m'accorde cette +grâce.—D'ailleurs je vais envoyer son signalement au +loin et au près, afin que dans tout le royaume on puisse +le reconnaître.—Et toi, mon loyal et véritable fils, je +vais m'occuper de te rendre apte à posséder mes biens.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Cornouailles, Régane, suite.)</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Eh bien! mon noble ami, depuis un +instant seulement que je suis arrivé ici, j'ai appris +d'étranges nouvelles.</p> + +<p>RÉGANE.—Si elles sont vraies, de toutes les vengeances +qui peuvent atteindre le coupable, il n'en est point qui +égale son crime. Mais comment vous trouvez-vous, +seigneur?</p> + +<p>GLOCESTER.—Oh! madame, mon vieux coeur est brisé, +il est brisé!</p> + +<p>RÉGANE.—Quoi! le filleul de mon père attenter à vos +jours! celui que mon père a nommé! votre Edgar!</p> + +<p>GLOCESTER.—Oh! madame, madame, ma honte voudrait +le cacher.</p> + +<p>RÉGANE.—Ne vivait-il pas en compagnie de ces libertins +de chevaliers qui composent la suite de mon père?</p> + +<p>GLOCESTER.—Je n'en sais rien, madame. C'est trop mal, +trop mal, trop mauvais!</p> + +<p>EDMOND.—Oui, madame, il était avec eux.</p> + +<p>RÉGANE.—Je ne m'étonne plus de ses méchantes inclinations. +C'est eux qui l'auront engagé à se défaire de ce +vieillard, pour avoir à dépenser et à dissiper ses revenus. +Ce soir j'ai été bien instruite sur leur compte par +ma soeur, et j'ai pris mes mesures. S'ils viennent pour +séjourner dans ma maison, ils ne m'y trouveront +point.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Ni moi non plus, Régane, je t'assure. +Edmond, j'apprends que vous avez rempli envers votre +père le rôle d'un fils.</p> + +<p>EDMOND.—C'était mon devoir, seigneur.</p> + +<p>GLOCESTER.—Il a mis au jour les projets de ce misérable; +il a même reçu la blessure que vous voyez, en +cherchant à se saisir de lui.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Le poursuit-on?</p> + +<p>GLOCESTER.—Oui, mon bon seigneur.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—S'il est arrêté, il n'y a plus à craindre +aucun mal de sa part. Faites-en ce que vous voudrez, et +employez-y mon autorité comme il vous plaira.—Quant +à vous, Edmond, qui venez de faire éclater si hautement +votre vertu et votre obéissance, vous serez à nous. Nous +avons grand besoin de caractères sur qui l'on puisse +reposer une entière confiance; et d'abord nous nous +emparons de vous.</p> + +<p>EDMOND.—Je vous servirai fidèlement, seigneur, quoi +qu'il arrive<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b><a href="#footnotetag19">(retour) </a><p><i>However else</i>.</p></blockquote> + +<p>GLOCESTER.—Je remercie pour lui Votre Grâce.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Vous ne savez pas pourquoi nous +sommes venus vous voir?</p> + +<p>RÉGANE.—A cette heure extraordinaire, cherchant +notre chemin sous l'oeil ténébreux de la nuit?—Noble +Glocester, ce sont des affaires de quelque importance, et +sur lesquelles nous pouvons avoir besoin de vous consulter. +Notre père nous a écrit, et notre soeur aussi, sur +quelques différends, et j'ai pensé qu'il valait mieux +répondre de tout autre lieu que de notre maison. Leurs +divers messagers attendent ailleurs nos dépêches. Mon +bon vieux ami, reprenez courage, et donnez-nous vos +utiles conseils dans l'affaire qui nous occupe et qui +demande d'être promptement décidée.</p> + +<p>GLOCESTER.—Madame, disposez de moi: Vos Seigneuries +sont les très-bienvenues.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Devant le château de Glocester.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> KENT ET OSWALD, <i>de différents côtés</i>.</p> +<br> +<p>OSWALD.—Je te souhaite le bonjour<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, l'ami. Es-tu de +la maison?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><a href="#footnotetag20">(retour) </a><p><i>Good dawning</i>. (bon point du jour.) Il y a en anglais des +souhaits pour toutes les heures du jour.</p></blockquote> + +<p>KENT.—Oui.</p> + +<p>OSWALD.—Où pourrons-nous mettre nos chevaux?</p> + +<p>KENT.—Dans le bourbier.</p> + +<p>OSWALD.—Je t'en prie, si tu m'aimes, dis-le-moi.</p> + +<p>KENT.—Je ne t'aime pas.</p> + +<p>OSWALD.—A la bonne heure, je ne m'en soucie guère.</p> + +<p>KENT.—Si je te tenais dans le parc de Lipsbury<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>, je +t'obligerais bien à t'en soucier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b><a href="#footnotetag21">(retour) </a><p>Les commentateurs ignorent ce qu'était ce parc de Lipsbury.</p></blockquote> + +<p>OSWALD.—Et pourquoi me traites-tu ainsi? Je ne te +connais pas.</p> + +<p>KENT.—Et moi, compagnon, je te connais.</p> + +<p>OSWALD.—Et pour qui me connais-tu?</p> + +<p>KENT.—Pour un fripon, un bélître, un mangeur de +restes, un vil et orgueilleux faquin, un mendiant, +habillé gratis<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>, à cent livres de gages; un drôle aux sales +chausses de laine, un poltron, une espèce qui porte ses +querelles devant le juge; un délié fripon de bâtard<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>, +officieux, soigneux; un coquin qui hérite d'un coffre, +un gredin qui serait entremetteur par manière de bon +service, qui n'a en lui que de quoi faire un maraud, un +pleutre, un lâche, un pendard<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>; le fils et héritier d'une +chienne dégénérée, et que je ferai geindre à coups de +fouet si tu t'avises de nier la moindre syllabe de ce que +j'ajoute à ton nom.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b><a href="#footnotetag22">(retour) </a><p><i>Three suited</i> (qui a trois habits complets). +Tout porte à croire que cette expression, presque toujours injurieuse, +s'applique aux gens de livrée, à qui l'usage, dans les grandes maisons, +pouvait être de donner trois habillements complets par an. Edgar, dans +sa feinte folie, se vante d'avoir été un homme de service, <i>serving +man,</i> et d'avoir possédé <i>three suits</i>.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23: </b><a href="#footnotetag23">(retour) </a><p><i>Whoreson</i>.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24: </b><a href="#footnotetag24">(retour) </a><p><i>A pandar</i>, un entremetteur.</p></blockquote> + +<p>OSWALD.—Quelle étrange espèce d'homme es-tu donc, +de venir accabler d'injures quelqu'un qui ne te connaît +pas et que tu ne connais pas?</p> + +<p>KENT.—Et toi, quel effronté valet es-tu donc, de dire +que tu ne me connais pas? Est-ce qu'il s'est passé deux +jours depuis que je t'ai pris aux jambes et que je t'ai +battu en présence du roi?—L'épée à la main, fripon. Il +est nuit, mais la lune brille: je vais te tailler en soupe +au clair de la lune. L'épée à la main, indigne canaille de +bâtard<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>; l'épée à la main. (Il tire son épée.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25: </b><a href="#footnotetag25">(retour) </a><p><i>Whoreson commonly barbermonger</i>.</p></blockquote> + +<p>OSWALD.—Laisse-moi, je n'ai rien à démêler avec toi.</p> + +<p>KENT.—Tirez donc, gredin. Vous venez apporter des +lettres contre le roi, et prenez le parti de mademoiselle +<i>Vanité</i><a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a> contre son royal père. L'épée à la main, drôle, +ou je vais taillader vos mollets de telle façon... L'épée à +la main, gredin; à la besogne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26: </b><a href="#footnotetag26">(retour) </a><p>Allusion à certains personnages des <i>moralités</i> +où les vices et les vertus étaient personnifiées.</p></blockquote> + +<p>OSWALD.—Au secours! au meurtre! au secours!</p> + +<p>KENT, <span class="stage2"><i>en le frappant</i></span>.—Pousse donc, lâche; tiens +ferme, gredin, tiens ferme, franc misérable; frappe +donc.</p> + +<p>OSWALD.—Au secours! au meurtre! à l'assassin!</p> + +<p class="stage1">(Entrent Edmond, Cornouailles, Régane, Glocester et des +domestiques.)</p> + +<p>EDMOND.—Eh bien! qu'est-ce? Séparez-vous!</p> + +<p>KENT.—Avec vous, mon petit bonhomme, si cela vous +convient; je vous en montrerai. Avancez, mon jeune +maître.</p> + +<p>GLOCESTER.—Des épées, des armes? De quoi s'agit-il?</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Arrêtez, sur votre vie.—Si quelqu'un +frappe un coup de plus, il est mort.—De quoi s'agit-il?</p> + +<p>RÉGANE.—C'est le messager de notre soeur et celui du +roi.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Quelle est la cause de votre querelle? +Parlez.</p> + +<p>OSWALD.—Je puis à peine respirer, seigneur.</p> + +<p>KENT.—Cela n'a rien d'étonnant; votre valeur a tellement +fait rage! Lâche coquin, la nature te renie, c'est +un tailleur qui t'a fait!</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Tu es un singulier corps. Un tailleur +faire un homme!</p> + +<p>KENT.—Oui, seigneur, un tailleur: un tailleur de +pierres ou un peintre ne l'aurait pas si mal fait, n'eût-il +mis que deux heures à l'ouvrage.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Mais répondez donc: comment s'est +élevée cette querelle?</p> + +<p>OSWALD.—Seigneur, ce vieux brutal dont j'ai ménagé +la vie par considération pour sa barbe grise...</p> + +<p>KENT.—Toi, bâtard! Z dans l'alphabet<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>! zéro en +chiffre!—Monseigneur, laissez-moi faire; je vais piler en +mortier ce sale vilain, et j'en replâtrerai les murs d'un +cabinet.—<i>Épargner ma barbe grise!</i> toi, espèce de pierrot?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27: </b><a href="#footnotetag27">(retour) </a><p><i>Thou whoreson zed! Thou unnecessary letter</i>! +Le <i>z</i>, qu'en anglais on avait supprimé en beaucoup d'endroits, +était devenu un symbole d'inutilité.</p></blockquote> + +<p>CORNOUAILLES.—Paix, insolent. Brutal coquin, ne savez-vous +pas le respect...</p> + +<p>KENT.—Si fait, seigneur; mais la colère a ses priviléges.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Et pourquoi es-tu en colère?</p> + +<p>KENT.—De ce qu'un misérable comme celui-là a une +épée quand il n'a pas d'honneur. Ces drôles à la face +riante, semblables aux rats, rongent les saints noeuds +qui sont serrés pour les pouvoir délier; ils caressent +toutes les passions révoltées dans le coeur de leurs maîtres; +ils apportent au feu de l'huile, de la neige aux froideurs +glacées; ils renient, affirment, et tournent leur +bec d'alcyon à tous les vents et à toutes les variations de +l'humeur de leurs maîtres, n'ayant, comme le chien, +d'autre instinct que de suivre.—La peste sur ton visage +d'épileptique! Penses-tu rire de mes discours comme de +ceux d'un fou? Oison que tu es, si je te tenais dans la +plaine de Sarum, je te ramènerais devant moi en criant +jusqu'aux marais de Camelot.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Eh quoi! es-tu fou, vieux bonhomme?</p> + +<p>GLOCESTER.—Comment s'est élevée cette querelle? +Explique-toi?</p> + +<p>KENT.—Il n'y a pas plus d'antipathie entre les contraires +qu'entre moi et ce coquin.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Pourquoi l'appelles-tu coquin? quel +est son crime?</p> + +<p>KENT.—Sa figure ne me plaît pas.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Ni la mienne peut-être, ni celle de +Glocester et de Régane?</p> + +<p>KENT.—Seigneur, je fais profession d'être un homme +tout uni: j'ai vu dans mon temps de meilleures figures +que je n'en vois sur les épaules actuellement devant mes +yeux.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Ce sera quelque gaillard qui, loué une +fois pour la rondeur de ses manières, a depuis affecté +une insolente rudesse, et qui se force à un personnage +tout à fait différent de ses façons naturelles.—- «Il ne +sait pas flatter, lui; c'est un honnête homme, tout franc; +il faut qu'il dise la vérité: si elle est bien reçue, tant +mieux; si elle déplaît, c'est un homme tout uni...»—Oh! +je connais ces drôles-là: sous leur rondeur ils cachent +plus de ruses et des desseins plus pervers que vingt sots +faiseurs de révérences attentifs à déployer l'exactitude +de leur civilité.</p> + +<p>KENT.—Seigneur, en bonne foi, dans la pure vérité, +avec la permission de votre présence auguste, dont l'influence, +comme les feux rayonnants dont se couvre le +front flamboyant de Phébus...</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Que veux-tu dire par là?</p> + +<p>KENT.—C'est pour changer de style, puisque le mien +vous déplaît si fort.—Je sais, seigneur, que je ne suis +pas un flatteur; celui qui vous a trompé avec l'accent +de la franchise était un franc fripon, et c'est pour ma +part ce que je ne ferai point, dussé-je y être convié par +la crainte d'encourir votre ressentiment.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—En quoi l'avez-vous offensé?</p> + +<p>OSWALD.—Jamais en rien. Dernièrement il plut au roi +son maître de me frapper sur un malentendu: alors +celui-ci se mit de la partie, et, flattant sa colère, me prit +aux jambes par derrière, et lorsque je fus à terre, m'insulta, +m'injuria, et se donna tellement les airs d'un +homme de courage, qu'il se fit honneur et s'attira les +éloges du roi, pour s'être attaqué à un homme qui +cédait lui-même; et, tout fier de ce redoutable exploit, +il est venu tirer l'épée contre moi!</p> + +<p>KENT.—Il n'y a pas un seul de ces fripons, de ces poltrons-là, +près de qui Ajax ne soit un imbécile.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Qu'on apporte les ceps. Vieux coquin +d'entêté, vénérable vantard, nous vous apprendrons...</p> + +<p>KENT.—Seigneur, je suis trop vieux pour apprendre. +Ne faites pas apporter des ceps pour moi; je sers le roi; +c'est lui qui m'a envoyé vers vous; et c'est rendre peu +de respect et montrer une trop audacieuse malveillance +à la personne auguste de mon maître, que de mettre son +envoyé dans les ceps.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Qu'on apporte les ceps.—Comme j'ai +vie et honneur, il y restera jusqu'à midi.</p> + +<p>RÉGANE.—Jusqu'à midi? Jusqu'à la nuit, seigneur, et +toute la nuit aussi.</p> + +<p>KENT.—Eh quoi! madame, si j'étais le chien de votre +père, vous ne me traiteriez pas ainsi.</p> + +<p>RÉGANE.—Mais pour son coquin, mon cher, je n'y +manquerai pas.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—C'est tout à fait un drôle de l'espèce +de ceux dont nous parle notre soeur.—Allons, qu'on +apporte les ceps.</p> + +<p class="stage1">(On apporte des ceps.)</p> + +<p>GLOCESTER.—Permettez-moi de prier Votre Altesse de +n'en pas agir ainsi. Sa faute est grande, et le bon roi +son maître saura l'en punir; mais la peine que vous +voulez lui faire subir ne s'applique qu'aux petits larcins +et aux délits vulgaires des misérables les plus vils +et les plus méprisés. Le roi prendrait sûrement en +mauvaise part que vous l'eussiez assez peu considéré +dans la personne de son messager pour mettre celui-ci +dans les ceps.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Je le prends sur moi.</p> + +<p>RÉGANE.—Et ma soeur pourrait trouver bien plus mauvais +qu'un de ses gentilhommes eût été insulté, attaqué, +parce qu'il exécutait les ordres dont elle l'a chargé.—Allons, +entravez-lui les jambes. <span class="stage2">(<i>Au duc</i>.)</span>—Venez, mon +bon seigneur, allons.</p> + +<p class="stage1">(On met Kent dans les ceps.—Régane et Cornouailles sortent.)</p> + +<p>GLOCESTER.—J'en suis bien fâché pour toi, mon ami: +c'est la volonté du duc, et tout le monde sait qu'il ne +faut pas chercher à l'adoucir ni à le retenir. Mais j'intercéderai +pour toi.</p> + +<p>KENT.—N'en faites rien, seigneur, je vous prie. J'ai +veillé, j'ai beaucoup marché; je vais dormir quelque +temps, et puis je sifflerai: la fortune d'un honnête +homme peut sortir de ses talons. Je vous souhaite le +bonjour.</p> + +<p>GLOCESTER.—Le duc est à blâmer en ceci: on prendra +mal la chose.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>KENT.—Bon roi, tu vas, suivant le proverbe populaire, +quitter la bénédiction du ciel pour la chaleur du soleil<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>.—Approche-toi, +flambeau de ce globe inférieur, afin +qu'à tes rayons vivifiants je puisse lire cette lettre.—Les +miracles n'apparaissent presque jamais qu'aux malheureux. +Je le vois, c'est de Cordélia: elle a été fort heureusement +instruite de ma marche mystérieuse.—Elle +trouvera moyen d'intervenir dans ces monstrueux désordres, +et s'occupe à remédier aux pertes qui ont été faites.—Je +me sens excédé de fatigues et de veilles: profitez-en, +mes yeux appesantis, pour ne pas voir cette honteuse +demeure.—Fortune, bonsoir; souris encore une +fois, et fais tourner ta roue. (Il s'endort.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28: </b><a href="#footnotetag28">(retour) </a><p><i>Thou out of heaven's benediction comest +To the warm sun</i>. Vieux dicton qui répond à celui-ci: «Tomber de Charybde en +Scylla.</p></blockquote> +<br> + + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Une partie de la bruyère.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> EDGAR.</p> +<br> +<p>EDGAR.—J'ai entendu qu'on proclamait mon nom, et +bien heureusement le creux d'un arbre m'a dérobé à +leur poursuite. Il n'y a plus un port libre, pas un lieu +où l'on n'ait placé des soldats, et où la plus extraordinaire +vigilance n'épie l'occasion de me saisir. Tandis que +je puis encore m'échapper, je veillerai à ma conservation.—Il +me vient dans l'idée de me déguiser sous la +forme la plus abjecte et la plus pauvre par où la misère, +au mépris de l'homme, l'ait jamais rapproché de la +brute. Je souillerai mon visage de fange, je m'envelopperai +les reins d'une couverture, je nouerai mes cheveux +en tampons<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>, et ma nudité exposée aux regards affrontera +les vents et la rage des cieux. J'ai pour exemple à me +donner crédit dans la campagne ces mendiants de Bedlam<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a> +qui, avec des hurlements, enfoncent dans les +ulcères de leurs bras nus engourdis et morts des épingles, +des morceaux de bois pointus, des clous et des +brins de romarin, et par ce hideux spectacle soutenu +quelquefois par des blasphèmes forcenés, quelquefois +par des prières, extorquent les aumônes des petites +fermes, des pauvres misérables villages, des bergeries, +des moulins: «le pauvre Turlupin<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>, le pauvre Tom!» +Encore est-ce quelque chose: en restant Edgar, je ne +suis plus rien. <span class="stage2">(Il sort.)</span></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29: </b><a href="#footnotetag29">(retour) </a><p>«<i>Elf all my hairs in knot</i>,» proprement j'<i>ensorcellerai</i> mes cheveux +comme les fées ensorcellent les crins des chevaux.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30: </b><a href="#footnotetag30">(retour) </a><p>Ces sortes de mendiants, qui se disaient échappés de Bedlam, +étaient connus en Angleterre sous le nom d'<i>Abraham men</i>.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31: </b><a href="#footnotetag31">(retour) </a><p><i>Poor Turly good</i>. Warburton regarde ce mot comme une corruption +de <i>Turlupin</i>. Les Turlupins étaient une confrérie de mendiants +qui se répandirent en Europe au XIVe siècle, et que l'on a +considéré tantôt comme des sectaires, tantôt comme des vagabonds.</p></blockquote> +<br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Devant le château de Glocester.</p> + +<p class="stage1">KENT <i>dans les ceps. Entrent</i> LEAR, LE FOU, UN GENTILHOMME.</p> +<br> +<p>LEAR.—Il est bien étrange qu'ils soient partis de chez +eux sans me renvoyer mon messager.</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—D'après ce que j'ai appris, la veille +au soir, ils n'avaient aucun projet de s'éloigner.</p> + +<p>KENT.—Salut à mon noble maître.</p> + +<p>LEAR.—Comment! te fais-tu un divertissement de la +honte où je te vois?</p> + +<p>KENT.—Non, mon seigneur.</p> + +<p>LE FOU.—Ah! ah! vois donc: il a là de vilaines jarretières<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>! +On attache les chevaux par la tête, les chiens +et les ours par le cou, les singes par les reins, et les +hommes par les jambes: quand un homme a de trop +bonnes jambes, on lui met des chausses de bois.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32: </b><a href="#footnotetag32">(retour) </a><p><i>Cruel garters</i>, jeu de mots entre <i>cruel garters</i> +(cruelles jarretières) et <i>crewel garters</i> (jarretières de laine).</p></blockquote> + +<p>LEAR.—Quel est celui qui s'est assez mépris sur la place +qui te convient pour te mettre ici?</p> + +<p>KENT.—C'est lui et elle, votre fils et votre fille.</p> + +<p>LEAR.—Non!</p> + +<p>KENT.—Ce sont eux.</p> + +<p>LEAR.—Non, te dis-je!</p> + +<p>KENT.—Je vous dis que oui.</p> + +<p>LEAR.—Non, non, ils n'en auraient pas été capables!</p> + +<p>KENT.—Si vraiment, ils l'ont été.</p> + +<p>LEAR.—Par Jupiter, je jure que non!</p> + +<p>KENT.—Par Junon, je jure que oui!</p> + +<p>LEAR.—Ils ne l'ont pas osé, ils ne l'ont pas pu, ils n'ont +pas voulu le faire.—C'est plus qu'un assassinat que de +faire au respect un si violent outrage.—Explique-moi +promptement, mais avec modération, comment, venant +de notre part, tu as pu mériter, ou comment ils ont pu +t'infliger ce traitement.</p> + +<p>KENT.—Seigneur, lorsqu'arrivé chez eux je leur eus +remis les lettres de Votre Majesté, je ne m'étais pas +encore relevé du lieu où mes genoux fléchis leur avaient +témoigné mon respect, lorsqu'est arrivé en toute hâte +un courrier suant, fumant, presque hors d'haleine, et +qui leur a haleté les salutations de sa maîtresse Gonerille: +sans s'embarrasser d'interrompre mon message, il +leur a remis des lettres qu'ils ont lues sur-le-champ; et, +sur leur contenu, ils ont appelé leurs gens, sont promptement +montés à cheval, m'ont commandé de les suivre +et d'attendre qu'ils eussent loisir de me répondre: je +n'ai obtenu d'eux que de froids regards. Ici j'ai rencontré +l'autre envoyé dont l'arrivée plus agréable avait, je le +voyais bien, empoisonné mon message: c'est ce même +coquin qui dernièrement s'est montré si insolent envers +Votre Altesse. Plus pourvu de courage que de raison, j'ai +mis l'épée à la main. Il a alarmé toute la maison par ses +lâches et bruyantes clameurs. Votre fils et votre fille ont +jugé qu'une telle faute méritait la honte que vous me +voyez subir.</p> + +<p>LE FOU.—L'hiver n'est pas encore passé, si les oies +sauvages volent de ce côté.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le père qui porte des haillons</p> +<p>Rend ses enfants aveugles;</p> +<p>Mais le père qui porte la bourse</p> +<p>Verra ses enfants affectionnés.</p> +<p>La Fortune, cette insigne prostituée,</p> +<p>Ne tourne jamais sa clef pour le pauvre.</p> + </div> </div> + +<p>De tout cela tu recevras de tes filles autant de douleurs<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a> +que tu pourrais en compter pendant une année.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33: </b><a href="#footnotetag33">(retour) </a><p>Le même jeu de mot que dans la Tempête entre <i>dolours</i> et +<i>dollars</i>.</p></blockquote> + +<p>LEAR.—Oh! comme la bile se gonfle et monte vers mon +coeur! <i>Hysterica passio</i><a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>! amertume que je sens s'élever, +redescends; tes éléments sont plus bas.—Où est cette +fille?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34: </b><a href="#footnotetag34">(retour) </a><p>Lear se sert ici des mots <i>mother, hysterica passio</i>. La première +de ces deux expressions était le nom populaire, la seconde, le +nom savant de la maladie hystérique, qu'on regardait dans +les deux sexes comme la source de toutes les maladies hystériques, +<i>hysterics</i>, en anglais, veut encore dire <i>maux de nerfs</i>.</p></blockquote> + +<p>KENT.—Là-dedans, seigneur, avec le comte.</p> + +<p>LEAR.—Ne me suivez pas, restez ici.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—N'avez-vous point commis d'autre +faute que celle dont vous venez de parler?</p> + +<p>KENT.—Aucune. Mais pourquoi le roi vient-il avec une +suite si peu nombreuse?</p> + +<p>LE FOU.—Si l'on t'avait mis dans les ceps pour cette +question, tu l'aurais bien mérité.</p> + +<p>KENT.—Pourquoi, fou?</p> + +<p>LE FOU.—Nous t'enverrons à l'école chez la fourmi, +pour t'apprendre qu'on ne travaille pas l'hiver.—Tous +ceux qui suivent la direction de leur nez sont conduits +par leurs yeux, excepté les aveugles; et il n'y a pas un +nez sur vingt qui ne puisse sentir ce qui pue.—Quand +une grande roue descend en roulant le long de la montagne, +lâche prise, de peur, en la suivant, de te rompre +le cou: mais quand la grande roue remonte la montagne, +laisse-toi tirer après elle. Quand un sage te donnera +un meilleur conseil, rends-moi le mien: je voudrais que +ce conseil ne fut suivi que des gredins, puisque c'est un +fou qui le donne.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Celui, monsieur, qui sert et cherche son intérêt</p> +<p>Et ne suit que pour la forme,</p> +<p>Pliera bagage dès qu'il commencera à pleuvoir;</p> +<p>Et te laissera exposé à l'orage;</p> +<p>Mais je demeurerai: le fou restera</p> +<p>Et laissera le sage s'enfuir,</p> +<p>Gredin devient le fou qui s'enfuit;</p> +<p>Mais ce n'est pas un fou que le gredin, pardieu<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35: </b><a href="#footnotetag35">(retour) </a><p><i>The knave turns fool; that runs away +The fool no knave, perdy</i>.</p> + +<p>Le sens naturel de ces deux vers paraît contraire à celui qu'on +lui a donné dans la traduction; mais ce dernier sens a paru de +beaucoup, et avec raison, le plus vraisemblable aux commentateurs; +en sorte qu'ils ont été tous d'avis qu'il devait y avoir altération +du texte, et qu'il fallait au moins changer ainsi le premier +vers:</p> + +<p><i>The fool turns knave, that runs away</i>.</p> + +<p>Mais peut-être l'irrégularité de langage qui se fait remarquer +dans <i>le Roi Lear</i> dispense-t-elle de recourir à une altération du +texte; du moins est-il certain que c'est en conservant la construction +des deux vers anglais qu'on a pu leur donner un sens +contraire à celui qu'ils paraissent d'abord présenter.</p></blockquote> + +<p>KENT.—Où as-tu appris tout cela, fou?</p> + +<p>LE FOU.—Ce n'est pas dans les ceps, fou.</p> + +<p class="stage1">(Rentre Lear avec Glocester.)</p> + +<p>LEAR.—Refuser de me parler! Ils sont malades, ils +sont fatigués, ils ont voyagé rapidement toute la nuit...—Purs +prétextes où je vois la révolte et l'abandon.—Rapportez-moi +une meilleure réponse.</p> + +<p>GLOCESTER.—Mon cher maître, vous connaissez le caractère +violent du duc, combien il est inébranlable et +obstiné dans ses propres idées.</p> + +<p>LEAR.—Vengeance, peste, mort, confusion!—Violent? +Qu'est-ce que c'est que cela?—Allons?—Glocester, Glocester, +je voudrais parler au duc de Cornouailles et à sa +femme.</p> + +<p>GLOCESTER.—Eh! mon bon seigneur, je viens de les en +informer.</p> + +<p>LEAR.—Les en informer? Me comprends-tu, homme?</p> + +<p>GLOCESTER.—Oui, mon bon seigneur.</p> + +<p>LEAR.—Le roi voudrait parler à Cornouailles. Le père +chéri voudrait parler à sa fille; il exige d'elle son obéissance. +Sont-ils informés de cela?—Par mon sang et ma +vie! violent? le duc violent? dites à ce duc si colère...—Mais +non, pas encore; il se pourrait qu'il fût indisposé. +La maladie a toujours négligé tous les devoirs auxquels +est soumise la santé: nous ne sommes plus nous-mêmes +quand la nature accablée commande à l'âme de souffrir +avec le corps. Je veux me calmer, et j'ai à me reprocher, +dans l'impétuosité de ma volonté, d'avoir pris un état +d'indisposition et de maladie pour l'homme en santé, +pour une complète santé. Malédiction sur mon état!—Mais +pourquoi est-il là? <span class="stage2">(<i>Montrant Kent</i>.)</span>—Une telle action +me donne lieu de penser que ce départ du duc et d'elle +est un subterfuge.—Rendez-moi mon serviteur.—Va, +dis au duc et à sa femme que je veux leur parler à présent, +à l'heure même.—Ordonne-leur de sortir et de +venir m'entendre; ou bien je vais battre la caisse à la +porte de leur chambre, jusqu'à ce qu'elle réponde: Endormis +dans la mort.</p> + +<p>GLOCESTER.—Je voudrais voir la bonne intelligence +entre vous.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>LEAR.—Oh!... las! ô mon coeur! comme mon coeur +se soulève!... mais à bas!</p> + +<p>LE FOU.—Il faut lui dire, noncle, comme la cuisinière<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a> +aux anguilles qu'elle mettait vivantes dans +la pâte; elle les frappait d'un bâton sur la tête, en +criant: <i>A bas, polissonnes! à bas!</i> C'était le frère de celle-là +qui, par grand amour pour son cheval, lui mettait du +beurre dans son foin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36: </b><a href="#footnotetag36">(retour) </a><p><i>The cockney</i>. Les commentateurs, on ne sait pourquoi, ont +paru très-embarrassés du sens de ce mot <i>cockney</i>, auquel on +donne en général la signification du mot <i>badaud</i>; autrefois il +paraît s'être pris dans le sens de <i>cuisinier, marmiton</i>.</p></blockquote> + +<p class="stage1">(Entrent Cornouailles, Régane, Glocester, des domestiques.</p> + +<p>LEAR.—Bonjour à tous deux.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Salut à Votre Seigneurie.</p> + +<p>RÉGANE.—Je suis joyeuse de voir Votre Altesse.</p> + +<p class="stage1">(On met Kent en liberté.)</p> + +<p>LEAR.—Régane, je crois que vous l'êtes, et je sais la +raison que j'ai de le croire. Si tu n'étais pas joyeuse de +me voir, je ferais divorce avec le tombeau de ta mère, où +ne reposerait plus qu'une adultère.—<span class="stage2">(<i>A Kent</i>.)</span> Ah! vous +voilà libre? Nous parlerons de cela dans quelque autre +moment.—Ma bien-aimée Régane, ta soeur est une indigne: +ô Régane, elle a attaché la dureté aux dents aiguës +ici, comme un vautour <span class="stage2">(<i>montrant son coeur</i>)</span>; à peine +puis-je te parler... Non, tu ne pourras pas le croire, de +quel caractère dépravé.... Ô Régane!</p> + +<p>RÉGANE.—Je vous en prie, seigneur, modérez-vous. +J'espère que vous ne savez pas apprécier ce qu'elle vaut +plutôt que de la croire capable de manquer à ses devoirs.</p> + +<p>LEAR.—Comment cela?</p> + +<p>RÉGANE.—Je ne puis penser que ma soeur eût voulu +manquer le moins du monde à ce qu'elle vous doit: s'il +est arrivé, seigneur, qu'elle ait mis un frein à la licence +de vos chevaliers, c'est par de telles raisons et dans des +vues si louables qu'elle ne mérite pour cela aucun reproche.</p> + +<p>LEAR.—Ma malédiction sur elle!</p> + +<p>RÉGANE.—Ah! seigneur, vous êtes vieux; la nature, en +vous, touche au dernier terme de sa carrière; vous devriez +vous laisser conduire et gouverner par quelque +personne prudente, qui comprît votre situation mieux +que vous-même. Ainsi donc, je vous prie de retourner +vers ma soeur, et de lui dire que vous avez eu tort envers +elle.</p> + +<p>LEAR.—Moi, lui demander son pardon! voyez donc +comme cela conviendrait à la famille! <span class="stage2">(<i>Il se met à genoux</i>.)</span> +«Ma chère fille, j'avoue que je suis vieux; la +vieillesse est inutile; je vous demande à genoux de +vouloir bien m'accorder des vêtements, un lit et ma +nourriture.»</p> + +<p>RÉGANE.—Cessez, mon bon seigneur; c'est là un badinage +peu convenable. Retournez chez ma soeur.</p> + +<p>LEAR <span class="stage2"><i>se levant</i></span>.—Jamais, Régane. Elle m'a privé de la +moitié de ma suite; elle m'a regardé d'un air sombre, et de +sa langue, semblable à celle du serpent, m'a blessé jusqu'au +fond du coeur. Que tous les trésors de la vengeance +du ciel tombent sur sa tête ingrate! Vents qui saisissez +les sens, frappez de paralysie ses jeunes os.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Fi! seigneur! fi!</p> + +<p>LEAR.—Éclairs agiles, lancez pour les aveugler vos +flammes dans ses yeux dédaigneux; empoisonnez sa +beauté, vapeurs que du fond des marais aspire le puissant +soleil, pour tomber sur elle et flétrir son orgueil!</p> + +<p>RÉGANE.—Ô dieux bienheureux! vous m'en souhaiterez +autant quand vos accès vous prendront.</p> + +<p>LEAR.—Non, Régane, jamais tu n'auras ma malédiction: +ton coeur palpitant de tendresse ne t'abandonnera +jamais à la dureté; ses yeux sont farouches; mais les +tiens consolent et ne brûlent pas. Il n'est pas dans ta nature +de me reprocher mes plaisirs, de diminuer ma suite, +de contester avec moi d'un ton d'emportement, de réduire +ce que tu me dois, et enfin d'opposer des verrous +à mon entrée. Tu connais mieux les devoirs de la nature, +les obligations des enfants, les règles de la courtoisie, +les droits de la reconnaissance: tu n'as pas oublié +la moitié de mon royaume que je t'ai donnée.</p> + +<p>RÉGANE.—Mon bon seigneur, au fait.</p> + +<p class="stage1">(On entend une trompette derrière le théâtre.)</p> + +<p>LEAR.—Qui a mis mon serviteur dans les ceps?</p> + +<p class="stage1">(Entre Oswald.)</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Quelle est cette trompette?</p> + +<p>RÉGANE.—Je la reconnais, c'est celle de ma soeur. Sa +lettre m'apprenait en effet qu'elle serait bientôt ici.—Votre +maîtresse est-elle arrivée?</p> + +<p>LEAR, <span class="stage2"><i>regardant l'intendant</i></span>.—Voilà un esclave qui se +revêt à peu de frais d'un orgueil fondé sur la fragile faveur +de sa maîtresse.—Hors d'ici, valet, loin de ma présence.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Que veut dire Votre Seigneurie?</p> + +<p>LEAR.—Qui a mis mon serviteur dans les ceps? Régane, +je me flatte que tu n'en as rien su. <span class="stage2"><i>(Entre Gonerille.)</i></span>—Qui +vient ici?—O cieux, si vous aimez les vieillards, si +votre douce autorité recommande l'obéissance, si vous-mêmes +vous êtes vieux, faites de ceci votre cause; faites +descendre votre puissance sur la terre, et prenez mon +parti. <span class="stage2"><i>(A Gonerille.)</i></span>—Tu n'as pas honte de voir cette +barbe?—O Régane! lui prendras-tu la main?</p> + +<p>GONERILLE.—Eh! pourquoi ne prendrait-elle pas ma +main, seigneur? Quelle offense ai-je commise? N'est pas +offense tout ce que l'indiscrétion tourne de cette manière, +tout ce que le radotage peut nommer ainsi.</p> + +<p>LEAR.—O mes flancs, vous êtes trop solides! Pourquoi +ne rompez-vous pas?—Comment se fait-il qu'on ait mis +un de mes gens dans les ceps?</p> + +<p>CORNOUAILLES.—C'est moi, seigneur, qui l'y ai fait +mettre. Ses sottises ne méritaient pas à beaucoup près +tant d'honneur.</p> + +<p>LEAR.—C'est vous, vous qui l'avez fait?</p> + +<p>RÉGANE.—Je vous en prie, mon père, puisque vous êtes +faible, prenez-en votre parti.—Si, jusqu'à l'expiration +de votre mois, vous voulez retourner chez ma soeur et +demeurer avec elle, en congédiant la moitié de vos gens, +venez ensuite chez moi: je n'y suis point à présent, et +n'ai pas fait les préparatifs nécessaires pour vous recevoir.</p> + +<p>LEAR.—Retourner chez elle, et cinquante de mes chevaliers +congédiés! Non, j'abjure plutôt les toits, et je +préfère m'exposer à la haine des vents; je deviendrai +le compagnon du loup et de la chouette!—Poignantes +étreintes de la nécessité!—Retourner chez elle! +Quoi! on obtiendrait aussi bien de moi de me prosterner +devant le trône de ce bouillant roi de France, qui a pris +sans dot notre plus jeune fille, et de solliciter comme +un écuyer une pension pour soutenir ma pauvre vie! +Retourner chez elle! Que ne me persuades-tu plutôt +d'être l'esclave, la bête de somme <span class="stage2"><i>(montrant Oswald</i>)</span> de +ce valet détesté.</p> + +<p>GONERILLE.—A votre choix, seigneur....</p> + +<p>LEAR.—Je t'en prie, ma fille, ne me fais pas devenir +fou. Je ne veux pas te déranger, mon enfant. Adieu, nous +ne nous rencontrerons plus, nous ne nous reverrons +plus. Mais cependant tu es ma chair, mon sang, ma fille; +ou plutôt tu es une maladie engendrée dans ma chair, +et que je suis obligé d'appeler mienne; tu es un +abcès, un ulcère douloureux, une tumeur enflammée, +produit de mon sang corrompu.—Mais je ne veux pas te +faire de reproches: que la honte tombe sur toi quand il +lui plaira; je ne l'appelle pas. Je n'invoque pas les coups +de Celui qui porte le tonnerre; je ne fais point de rapports +contre toi à Jupiter, notre juge suprême. Corrige-toi +quand tu le pourras, deviens meilleure à ton loisir; +je puis prendre patience: je puis rester chez Régane, +moi et mes cent chevaliers.</p> + +<p>RÉGANE.—Non, il n'en peut être tout à fait ainsi, seigneur. +Je ne vous attendais pas encore, et je n'ai rien +préparé pour vous recevoir comme il convient. Prêtez +l'oreille aux propositions de ma soeur. Ceux dont la raison +est capable de modérer votre passion doivent prendre +leur parti de songer que vous êtes vieux, et qu'ainsi... +Mais elle sait bien ce qu'elle fait.</p> + +<p>LEAR.—Est-ce là bien parler?</p> + +<p>RÉGANE.—J'ose le soutenir, seigneur. Quoi! cinquante +chevaliers, n'est-ce pas assez? Qu'avez-vous besoin d'un +plus grand nombre, ou même d'en avoir autant, s'il est +vrai que l'embarras, le danger, tout parle contre une +suite si nombreuse? Comment, dans une seule et même +maison, tant de personnes soumises à deux maîtres peuvent-elles +vivre en bonne intelligence? Cela est bien difficile, +cela est impossible.</p> + +<p>GONERILLE.—Eh quoi! seigneur, ne pourriez-vous pas +être servi par ceux qui portent le titre de ses serviteurs +ou par les miens?</p> + +<p>RÉGANE.—Eh! pourquoi pas, seigneur? S'il leur arrivait +de se relâcher à votre égard, nous saurions y mettre +ordre. Si vous voulez venir chez moi, car je commence +à entrevoir un danger, je vous prie de n'en amener que +vingt-cinq: je n'ai point de place ni d'attention à donner +à un plus grand nombre.</p> + +<p>LEAR.—Je vous ai tout donné....</p> + +<p>RÉGANE.—Et vous l'avez donné à temps.</p> + +<p>LEAR.—Je vous ai fait mes gardiennes, mes dépositaires, +mais j'ai mis la réserve de me faire suivre par un +nombre de chevaliers. Quoi! je n'en pourrais amener +chez vous que vingt-cinq? Régane, est-ce vous qui l'avez +dit?</p> + +<p>RÉGANE.—Et qui le répète, seigneur: pas un de plus +chez moi.</p> + +<p>LEAR.—Les méchantes créatures se présentent encore +à nous sous un aspect favorable, quand il s'en trouve de +plus méchantes qu'elles: c'est avoir quelque titre aux +éloges que de n'être pas ce qu'il y a de pis. <span class="stage2"><i>(A Gonerille.)</i></span>—J'irai +chez toi. Tes cinquante sont le double de vingt-cinq: +tu as le double de sa tendresse.</p> + +<p>GONERILLE.—Écoutez-moi, mon seigneur: qu'avez-vous +besoin de vingt-cinq personnes, de dix, de cinq, pour +vous suivre dans une maison où deux fois autant ont +ordre de vous servir?</p> + +<p>RÉGANE.—Qu'avez-vous même besoin d'une seule?</p> + +<p>LEAR.—Ne calcule pas le besoin: le plus vil mendiant +a du superflu dans ses plus misérables jouissances. N'accorder +à la nature que ce que la nature demande pour +ses besoins, c'est mettre la vie de l'homme à aussi bas +prix que celle des bêtes. Tu es une grande dame. Eh +quoi! si la magnificence consistait seulement à se tenir +chaudement, la nature a-t-elle besoin de ces vêtements +magnifiques que tu portes, et qui peuvent à peine te +tenir chaud? Mais quant aux vrais besoins.....—Ciel! +donne-moi patience; c'est de patience que j'ai besoin. +Vous me voyez ici, ô dieux! un pauvre vieillard, aussi +comblé de douleurs que d'années, misérable par tous +les deux! Si c'est vous qui excitez le coeur de ces filles +contre leur père, ne m'abaissez pas au point de le supporter +patiemment; animez-moi d'une noble colère. Oh! ne +souffrez pas que des pleurs, armes des femmes, souillent +mon visage d'homme!—Non, sorcières dénaturées, je +tirerai de vous une telle vengeance, que le monde entier +saura....—Je ferai de telles choses.... Ce que ce sera, +je ne le sais pas encore; mais ce sera l'épouvante de la +terre.—Vous croyez que je pleurerai; non, je ne pleurerai +pas. J'ai bien amplement de quoi pleurer; mais ce coeur +éclatera par cent mille ouvertures avant que je pleure.—O +fou, je perdrai la raison!</p> + +<p class="stage1">(Sortent Lear, Glocester, Kent et le fou.)</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Retirons-nous; il va faire de l'orage.</p> + +<p class="stage1">(On entend dans le lointain le bruit du tonnerre.)</p> + +<p>RÉGANE.—Cette maison est petite; le vieillard et sa +suite ne peuvent s'y loger commodément.</p> + +<p>GONERILLE.—C'est sa propre faute; il a quitté de lui-même +le lieu où il pouvait être tranquille: il faut qu'il +porte la peine de sa folie.</p> + +<p>RÉGANE.—Pour lui personnellement, je le recevrai +avec plaisir; mais pas un seul de ses serviteurs.</p> + +<p>GONERILLE.—C'est aussi mon intention.—Mais où est +lord Glocester?</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Il a suivi le vieillard.—Mais le voilà +qui revient.</p> + +<p class="stage1">(Glocester rentre.)</p> + +<p>GLOCESTER.—Le roi est dans une violente fureur.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Où va-t-il?</p> + +<p>GLOCESTER.—Il ordonne qu'on monte à cheval, mais il +veut aller je ne sais où.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Le mieux est de lui céder; il se conduira +lui-même.</p> + +<p>GONERILLE.—Milord, ne le pressez nullement de rester.</p> + +<p>GLOCESTER.—Hélas! la nuit approche; un vent glacé +agite violemment les airs, à plusieurs milles aux environs +à peine se trouve-t-il un buisson.</p> + +<p>RÉGANE.—Oh! seigneur! il faut bien que les hommes +opiniâtres reçoivent quelques leçons des maux qu'ils se +sont attirés à eux-mêmes. Fermez vos portes. Il a avec +lui une suite de gens déterminés à tout: facile à tromper +comme il l'est, la sagesse nous ordonne de redouter ce +qu'ils pourraient obtenir de sa colère.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Fermez vos portes, milord.—Il fera +mauvais temps cette nuit; ma chère Régane est de bon +conseil: mettons-nous à l'abri de l'orage.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU SECOND ACTE.</p> +<br><br> + +<h2>ACTE TROISIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Une bruyère.—On entend le bruit d'un orage accompagné de +tonnerre et d'éclairs.</p> + +<p class="stage1">KENT ET UN GENTILHOMME se <i>rencontrant</i>.</p> +<br> +<p>KENT.—Qui est ici malgré le mauvais temps?</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Un homme dont l'âme est, comme +le temps, pleine d'agitation.</p> + +<p>KENT.—Ah! je vous reconnais. Où est le roi?</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Luttant contre les éléments irrités, +il conjure les vents de précipiter la terre dans les flots, +ou de soulever les vagues gonflées au-dessus de leurs rivages, +afin que les choses changent ou s'anéantissent. Il +arrache ses cheveux blancs que les tourbillons impétueux, +dans leur aveugle rage, saisissent et font aussitôt +disparaître. De toutes les forces de cet étroit univers +renfermé en lui-même, il insulte aux vents et à la pluie +qui se combattent dans tous les sens. Dans cette nuit +horrible où l'ourse même, épuisée de lait par ses petits, +demeure dans sa tanière; où le lion et le loup, au ventre +vide, tiennent leur fourrure à sec, il court tête nue, et +appelle toutes les chances de la mort.</p> + +<p>KENT.—Mais qui est avec lui?</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Personne que son fou, qui tâche, +par des bouffonneries, de distraire son coeur navré d'injures.</p> + +<p>KENT.—Je vous connais, monsieur, et, sur la foi de +mon discernement, j'ose vous confier une affaire d'un +bien cher intérêt. Il y a de la mésintelligence entre les +ducs d'Albanie et de Cornouailles, quoiqu'elle se cache +encore sous le voile d'une dissimulation réciproque: ils +ont (et qui n'en a pas parmi ceux que la supériorité de +leur étoile a placés sur le trône et dans la grandeur?), ils +ont des serviteurs non moins dissimulés qui servent à +la France d'espions et de miroirs intelligents de notre +situation, ce qu'on a vu des aversions ou des manoeuvres +secrètes des deux ducs, ou la dureté avec laquelle ils se +sont gouvernés à l'égard du bon vieux roi, ou quelque +chose de plus profond dont tout ceci n'est que l'apparence +extérieure. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'une +armée envoyée par la France va entrer dans ce royaume +divisé. Déjà les ennemis, profitant sagement de notre +négligence, se sont assuré un accès secret dans quelques-uns +de nos meilleurs ports, et sont sur le point de +déployer ouvertement leurs bannières.—Voici maintenant +ce que j'ai à vous dire: Si j'ai pu vous inspirer +assez de confiance pour vous y rendre promptement; +vous trouverez une personne qui recevra avec reconnaissance +le récit fidèle des outrages désespérants et dénaturés +dont le roi a sujet de se plaindre. Je suis un gentilhomme +bien né et bien élevé; et c'est parce que je vous +connais et me fie à vous que je vous propose cette mission.</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Nous en reparlerons.</p> + +<p>KENT.—Non, c'est assez de paroles. Afin de vous prouver +que je suis beaucoup plus que je ne parais, ouvrez +cette bourse et prenez ce qu'elle contient. Si vous voyez +Cordélia, et soyez certain que vous la verrez, montrez-lui +cet anneau; vous saurez d'elle quel est celui que +vous avez eu pour compagnon, et que vous ne connaissez +pas encore.—Infâme tempête! je vais chercher le roi.</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Donnez-moi votre main. N'avez-vous +plus rien à me dire?</p> + +<p>KENT.—Peu de mots, mais au fait plus importants que +tout le reste: veuillez bien prendre ce chemin, je vais +suivre celui-ci. Le premier de nous deux qui trouvera le +roi en avertira l'autre par un cri.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">La tempête redouble.</p> + +<p class="stage1">LEAR, LE FOU.</p> +<br> +<p>LEAR.—Soufflez, vents, jusqu'à ce que vos joues en +crèvent. Ouragans, cataractes, versez vos torrents jusqu'à +ce que vous ayez inondé nos clochers, noyé leurs coqs! +Feux sulfureux, rapides comme la pensée, bruyants +avant-coureurs des coups de foudre qui brisent les chênes, +venez roussir mes cheveux blancs. Et toi, tonnerre, +qui ébranles tout, aplatis le globe du monde, brise tous +les moules de la nature, disperse d'un seul coup tous les +germes qui produisent l'homme ingrat!</p> + +<p>LE FOU.—O noncle, de l'eau bénite de cour dans une +maison bien sèche vaut mieux que cette eau de pluie +quand on est dehors. Bon noncle, rentrons et implorons +la bonne volonté de tes filles. Voilà une nuit qui n'a pitié +ni du fou, ni du sage.</p> + +<p>LEAR.—Gronde tant que tes entrailles y pourront suffire. +Éclate, feu! jaillis, pluie! la pluie, le vent, le tonnerre, +les feux, ne sont point mes filles; éléments, je ne +vous accuse point d'ingratitude; je ne vous ai point +appelés mes enfants; vous ne me devez point de soumission: +laissez donc tomber sur moi votre horrible +plaisir: me voici votre esclave, un pauvre et faible vieillard +infirme, méprisé. Mais non, je vous traiterai de +lâches ministres, vous dont les armées sont venues des +hauts lieux de leur naissance s'unir à deux filles détestables, +contre une tête aussi vieille et aussi blanche que +la mienne.—Oh! oh! cela est odieux!</p> + +<p>LE FOU.—Celui qui a une maison pour y mettre sa +tête a une tête bien garnie.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Celui qui veut avoir une femme</p> +<p>Avant que sa tête ait une maison,</p> +<p>Perdra et tête et tout:</p> +<p>Ainsi se sont mariés beaucoup de mendiants.</p> +<p>Celui qui fait pour son orteil</p> +<p>Ce qu'il devrait faire pour son coeur,</p> +<p>Criera bientôt misère des cors aux pieds</p> +<p>Et changera son sommeil en veilles.</p> + </div> </div> + +<p>Car il n'y a jamais eu une belle femme qui n'ait fait +la grimace devant la glace.</p> + +<p class="stage1">(Entre Kent.)</p> + +<p>LEAR, <span class="stage2"><i>au fou</i></span>.—Non, je veux être un modèle de toute +patience; je ne dirai plus rien.</p> + +<p>KENT.—Qui est là?</p> + +<p>LE FOU.—Une seigneurie et un malotru, c'est-à-dire, +un sage et un fou.</p> + +<p>KENT.—Hélas! seigneur, vous voilà donc! Rien de ce +qui aime la nuit n'aime de pareilles nuits. Les cieux en +colère ont effrayé jusqu'aux hôtes errants des ténèbres, +et les forcent à se tenir dans leurs cavernes. Depuis que +je suis un homme, je ne me souviens pas d'avoir vu de +telles nappes de feu, d'avoir entendu d'aussi effroyables +éclats de tonnerre, de telles plaintes, de tels mugissements +du vent et de la pluie. La nature de l'homme n'en +saurait supporter ni les souffrances ni les terreurs.</p> + +<p>LEAR.—Que les dieux puissants, qui font naître au-dessus +de nos têtes cet épouvantable tumulte, distinguent +en ce moment leurs ennemis! Tremble, toi, misérable +qui renfermes dans ton sein des crimes ignorés +qui ont échappé à la verge de la justice; cache-toi, main +sanglante; et toi, parjure; et toi, hypocrite, qui du +masque de la vertu as couvert un inceste. Tremble et +meurs de peur, scélérat, qui, en secret et sous d'honorables +semblants, as dressé des piéges à la vie de l'homme. +Forfaits soigneusement enveloppés, déchirez le voile qui +vous cache et demandez grâce à ces voix terribles qui +vous appellent.—Moi, je suis un homme à qui l'on a fait +plus de mal qu'il n'en a fait.</p> + +<p>KENT.—Hélas! tête nue? Mon bon maître, tout près +d'ici est une hutte; elle vous prêtera quelque abri contre +la tempête. Allez vous y reposer, tandis que moi je vais +retourner à cette dure maison, plus dure que la pierre +de ses murailles, et qui tout à l'heure, quand je vous ai +demandé, m'a refusé l'entrée; et je forcerai la main à son +avare hospitalité.</p> + +<p>LEAR.—Ma raison commence à revenir.—Viens, mon +enfant; comment te trouves-tu, mon enfant? As-tu froid; +j'ai froid aussi. Où est cette paille, mon ami? Que la nécessité +est étrangement habile à nous rendre précieuses +les choses les plus viles!—Montrez-moi votre hutte.—Pauvre +fou, pauvre garçon, j'ai encore dans mon +coeur une place qui souffre pour toi.</p> + +<p>LE FOU.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Celui qui a un petit peu de bon sens</p> +<p>Doit recevoir en chantant le vent et la pluie,</p> +<p>Et se contenter de sa situation,</p> +<p>Car la pluie tombe tous les jours.</p> + </div> </div> + +<p>LEAR.—Oui, tu as raison, mon bon garçon. Allons, +conduisez-nous à cette hutte.</p> + +<p class="stage1">(Lear et Kent sortent.)</p> + +<p>LE FOU.—Voilà une honnête nuit pour rafraîchir une +courtisane. Il faut qu'avant de m'en aller je fasse une +prédiction.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Quand les prêtres auront plus de paroles que de science;</p> +<p>Quand les brasseurs gâteront leur bière avec de l'eau;</p> +<p>Quand les nobles donneront des idées à leurs tailleurs;</p> +<p>Quand les hérétiques ne seront plus brûlés, mais bien ceux</p> +<p>qui suivent les filles;</p> +<p>Quand tous les procès seront bien jugés;</p> +<p>Qu'il n'y aura pas d'écuyers endettés,</p> +<p>Ni de chevaliers pauvres;</p> +<p>Quand les langues ne répandront plus la médisance;</p> +<p>Que les coupeurs de bourses ne chercheront plus la foule;</p> +<p>Que les usuriers compteront leur or en plein champ;</p> +<p>Que les entremetteurs et les prostituées bâtiront des églises;</p> +<p>Alors le royaume d'Albion</p> +<p>Tombera en grande confusion,</p> +<p>Alors viendra le temps, qui vivra verra,</p> +<p>Où l'usage sera de marcher sur ses pieds.</p> + </div> </div> + +<p>Merlin fera un jour cette prédiction, car je vis avant lui.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Une salle du château de Glocester.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> GLOCESTER, EDMOND.</p> +<br> +<p>GLOCESTER.—Hélas! hélas! Edmond, cette conduite +dénaturée me déplaît. Quand je leur ai demandé la permission +d'avoir pitié de lui, ils m'ont interdit l'usage de +ma propre maison; ils m'ont défendu, sous peine de leur +éternel ressentiment, de leur parler de lui, de solliciter +pour lui, et de le soulager en rien.</p> + +<p>EDMOND.—Cela est bien cruel et dénaturé!</p> + +<p>GLOCESTER.—Allez, ne dites rien: il y a une mésintelligence +entre les deux ducs; il y a pis encore. J'ai reçu +cette nuit une lettre.... Il serait dangereux seulement +d'en parler.... J'ai enfermé la lettre dans mon cabinet. +Le roi va être vengé des injures qu'il souffre en ce moment. +Déjà une armée est en partie débarquée. Il faut +nous attacher au roi. Je vais le chercher et le consoler +en secret. Vous, allez entretenir le duc, pour qu'il ne +s'aperçoive pas de mes charitables soins. S'il me demande, +je suis malade et je suis allé me coucher.—Quand +j'en devrais mourir, et l'on ne m'a pas menacé de +moins que cela, il faut que je secoure le roi mon vieux +maître.—Il va arriver quelque chose d'extraordinaire, +Edmond; je vous en prie, soyez circonspect.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>EDMOND.—En dépit de toi, le duc va être instruit à +l'heure même de cette courtoisie, et de cette lettre aussi. +Ce sera, ce me semble, assez bien mériter de lui, et j'y +dois gagner tout ce que va perdre mon père; oui, tout, +sans exception: les jeunes gens s'élèvent quand les vieux +s'en vont.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Une partie de la bruyère où l'on voit une hutte.—L'orage +continue.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LEAR, KENT, LE FOU.</p> +<br> +<p>KENT.—Voici l'endroit, mon seigneur. Mon bon seigneur, +entrez: une nuit si rigoureuse passée en plein +air est trop rude pour les forces de la nature.</p> + +<p>LEAR.—Laisse-moi tranquille.</p> + +<p>KENT.—Mon bon maître, entrez.</p> + +<p>LEAR.—Veux-tu briser mon coeur?</p> + +<p>KENT.—Je briserais plutôt le mien. Mon bon seigneur, +entrez.</p> + +<p>LEAR.—Tu crois que c'est grand'chose que cette tempête +mutinée qui nous pénètre jusqu'aux os. C'est beaucoup +pour toi; mais là où s'est fixée une plus grande +douleur, une moindre se fait à peine sentir. Tu chercherais +à éviter un ours; mais si ta fuite te conduisait +vers la mer en furie, tu reviendrais affronter l'ours en +face. Quand l'âme est libre, le corps est délicat; mais la +tempête qui agite mon âme ne laisse à mes sens aucune +autre impression que celles qui se combattent au dedans +de moi.—L'ingratitude de nos enfants!.... n'est-ce pas +comme si ma bouche déchirait ma main pour lui avoir +porté la nourriture? Mais je punirai bientôt.—Non, je ne +veux plus pleurer.—Par une nuit semblable, me mettre +à la porte!—Verse tes torrents, je les supporterai.—Dans +une nuit semblable!—O Régane! Gonerille! votre bon +vieux père, dont le coeur sans méfiance vous a tout +donné!—Oh! c'est de ce côté qu'est la folie; évitons-le, +n'en parlons plus.</p> + +<p>KENT.—Mon bon seigneur, entrez ici.</p> + +<p>LEAR.—Je te prie, entre toi-même; et cherche tes +aises. Cette tempête ne me laisse pas le temps de m'arrêter +sur des choses qui me feraient bien plus de mal.—Cependant +je vais entrer. <span class="stage2">(<i>Au fou</i>.)</span>—Va, mon enfant, +entre le premier.—Va, indigence sans asile!—Allons, +entre donc. Je vais prier, et je dormirai après. <span class="stage2"><i>(Le fou +entre.)</i></span>—Pauvres misérables privés de tout, quelque part +que vous soyez, qui endurez les coups redoublés de cet +orage impitoyable, comment vos têtes sans abri, vos +flancs vides de nourriture, vos haillons ouverts de toutes +parts, se défendront-ils contre des temps aussi cruels? +Ah! je n'ai pas pris assez de soin de cela! Orgueil somptueux, +viens essayer de ce remède; expose-toi à sentir +ce que sentent les malheureux, afin d'apprendre à leur +jeter tout ton superflu, et à nous montrer les cieux plus +justes.</p> + +<p>EDGAR, <span class="stage2"><i>derrière le théâtre</i></span>.—Une brasse et demie, une +brasse et demie! Le pauvre Tom!</p> + +<p>LE FOU, <span class="stage2"><i>sortant de la hutte avec précipitation</i></span>.—N'entrez +pas, noncle; il y a là un esprit. Au secours! au +secours!</p> + +<p>KENT.—Donne-moi ta main. Qui est là!</p> + +<p>LE FOU.—Un esprit, un esprit: il dit qu'il s'appelle le +pauvre Tom.</p> + +<p>KENT.—Qui es-tu, toi qui es là à grommeler dans la +paille? Sors.</p> + +<p class="stage1">(Entre Edgar vêtu comme un fou.)</p> + +<p>EDGAR.—Va-t'en; le malin esprit me suit. A travers +l'aubépine piquante souffle le vent froid. Hum! va à ton +lit tout froid, et réchauffe-toi.</p> + +<p>LEAR.—As-tu donné tout à tes deux filles? en es-tu réduit +là?</p> + +<p>EDGAR.—Qui donne quelque chose au pauvre Tom, +que le malin esprit a promené à travers les feux et les +flammes, à travers les gués et les tourbillons, sur les +marais et les étangs? Il a mis des couteaux sous son +oreiller, des cordes sur son banc, et de la mort aux rats +près de sa soupe. Il l'a rendu orgueilleux de monter un +cheval bai qui trottait sur des ponts de quatre pouces de +large, pour courir après son ombre qu'il prenait pour +un traître.—Dieu te conserve tes cinq sens.—Tom a +froid; oh! oh! oh! oh! euh! euh!—Que le ciel te préserve +des ouragans, des astres malfaisants et des rhumatismes.—Faites +quelque charité au pauvre Tom que tourmente +le malin esprit. Oh! si je pouvais le tenir ici, et là,—et +là,—et encore là,—et puis encore là!</p> + +<p class="stage1">(La tempête continue.)</p> + +<p>LEAR.—Quoi! ses filles l'ont-elles réduit à cette extrémité?—N'as-tu +pu rien garder? leur as-tu donné tout?</p> + +<p>LE FOU.—Non, il s'est réservé une couverture; autrement +nous aurions tous honte de le regarder.</p> + +<p>LEAR.—Puissent tous les fléaux que, dans les airs flottants, +une fatale destinée tient suspendus sur les crimes +des hommes, se précipiter aujourd'hui sur tes filles!</p> + +<p>KENT.—Il n'avait pas de filles, seigneur.</p> + +<p>LEAR.—Par la mort! traître! rien dans le monde que +des filles ingrates ne pouvait réduire la nature à ce +point de dégradation. Est-ce donc la coutume aujourd'hui +que les pères chassés trouvent si peu de pitié pour +leur corps?—Juste châtiment! c'est ce corps qui a engendré +ces filles de pélican.</p> + +<p>EDGAR.—Pillicock<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a> était sur la montagne de Pillicock. +Holà! holà! hoé! hoé!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37: </b><a href="#footnotetag37">(retour) </a><p>Nom d'un démon. Edgar en nommera encore plusieurs autres, +qu'on reconnaîtra sans qu'il soit nécessaire de l'indiquer.</p></blockquote> + +<p>LE FOU.—Cette froide nuit fera de nous tous des fous +et des frénétiques.</p> + +<p>EDGAR.—Garde-toi du malin esprit; obéis à tes parents; +garde loyalement ta foi; ne jure point; ne commets +point le péché avec celle qui a promis à un autre homme +la fidélité d'épouse; ne donne point de vaine parure à ta +maîtresse.—Tom a froid.</p> + +<p>LEAR.—Qui étais-tu?</p> + +<p>EDGAR.—Un homme de service, vain de coeur et d'esprit: +je frisais mes cheveux, je portais des gants à mon +chapeau<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>; je servais les ardeurs de ma maîtresse, et +commettais avec elle l'acte de ténèbres.—Je proférais +autant de serments que de mots, et je me parjurais à la +face débonnaire du ciel. J'étais un homme qui s'endormait +dans des projets de volupté, et se réveillait pour les +exécuter. J'aimais passionnément le vin, les dés avec +ardeur; et quant aux femmes, j'avais plus de maîtresses +qu'un Turc: faux de coeur, l'oreille crédule, la main +sanguinaire, pourceau pour la paresse, renard pour la +ruse, loup pour la voracité, un chien dans ma rage, un +lion pour saisir ma proie. Ne permets pas que le bruit +d'un soulier ou le frôlement de la soie livre ton pauvre +coeur aux femmes. Tiens ton pied éloigné des mauvais +lieux, ta main des collerettes<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>, ta plume des livres des +prêteurs, et défie le malin esprit.—Mais toujours à travers +l'aubépine souffle la bise aiguë. Elle fait <i>mun... +zuum</i>... Ah! non, nenni, dauphin, mon garçon, cesse, +laisse-le passer<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38: </b><a href="#footnotetag38">(retour) </a><p>On portait à son chapeau ou le gant qu'on avait reçu de sa +maîtresse, ou celui qu'un ennemi vous avait jeté comme un gage +de combat. Probablement les domestiques des grandes maisons +imitaient en cela les manières de leurs maîtres.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39: </b><a href="#footnotetag39">(retour) </a><p><i>Plackets</i>.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40: </b><a href="#footnotetag40">(retour) </a><p><i>Ah no nonny, dolphin my boy, my boy sessa; +let him trot by</i>. Jargon +mêlé d'anglais et de français: c'est le refrain d'une vieille +ballade, où l'on suppose que, dans un combat entre les Anglais et +les Français, le roi de France ne se souciant pas d'exposer à des +hasards trop difficiles la valeur de son fils le dauphin, lui cherche +un adversaire dont il puisse triompher facilement. Tous les chevaliers +qui se présentent successivement sur le champ de bataille +lui paraissent trop forts, et chaque fois il répète le refrain. Enfin +il ne trouve pas de meilleur expédient que de faire tenir sur les +pieds, à l'aide d'un arbre, un mort contre lequel il envoie le dauphin +exercer sa prouesse.</p></blockquote> + +<p class="stage1">(L'orage continue.)</p> + +<p>LEAR.—Tu serais mieux dans ton tombeau qu'ici le +corps nu en butte à toutes ces violences du ciel. L'homme +est-il donc si peu de chose que cela? Considérons-le +bien.—Tu ne dois point de soie aux vers, de peaux aux +bêtes sauvages, de parfums à la civette.—Ah! trois de +nous ici sont déguisés; toi, tu es la chose comme elle +est. L'homme réduit à lui-même n'est autre chose qu'un +pauvre animal nu, fourchu comme toi.—Loin de moi, +apparences empruntées; allons, défaites-vous.</p> + +<p class="stage1">(Il arrache ses habits.)</p> + +<p>LE FOU.—Noncle, je te prie, calme-toi; c'est une mauvaise +nuit pour y nager. Maintenant un peu de feu dans +une plaine sauvage ressemblerait bien au coeur d'un +vieux débauché; une légère étincelle, et le reste du +corps glacé.—Regardez, regardez; voici un feu qui +marche.</p> + +<p>EDGAR.—Oh! c'est le malin esprit Flibbertigibbet; il +commence sa course à l'heure du couvre-feu, et rôde +jusqu'au premier chant du coq: c'est de lui que viennent +la taie et la cataracte; il fait loucher les yeux et donne +le bec-de-lièvre; il jette la nielle sur le froment et +endommage le pauvre enfant de la terre.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Saint Withold parcourut trois fois la plage;</p> +<p>Il rencontra le cauchemar et ses neuf lutins;</p> +<p>Il lui ordonna de rentrer en terre,</p> +<p>Et lui en fit jurer sa foi.</p> +<p>Et décampe, sorcière, décampe.</p> + </div> </div> + +<p>KENT.—Comment se trouve Votre Seigneurie?</p> + +<p class="stage1">(Entre Glocester avec un flambeau.)</p> + +<p>LEAR.—Quel est cet homme?</p> + +<p>KENT.—Qui est là? que cherchez-vous?</p> + +<p>GLOCESTER.—Qui êtes-vous? vos noms?</p> + +<p>EDGAR.—Le pauvre Tom, qui mange la grenouille +nageuse, le crapaud, le têtard, le lézard de murailles et +le lézard d'eau. Quand le malin esprit fait rage, il mange, +dans la furie de son coeur, la bouse de vache en guise +de salade; il avale le vieux rat et le chien jeté dans le +fossé; il boit le manteau verdâtre des eaux stagnantes; +il est chassé à coups de fouet de district en district; il est +mis dans les ceps, puni, emprisonné; lui qui a eu jadis +trois habits sur son dos, six chemises à son corps, un +cheval entre ses jambes et une épée à son côté.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mais les souris et les rats, et tout ce menu gibier,</p> +<p>Ont été la nourriture de Tom depuis sept longues années.</p> + </div> </div> + +<p>Prenez garde à celui qui est auprès de moi.—Paix, +Smolkin; paix, démon.</p> + +<p>GLOCESTER.—Quoi! Votre Seigneurie n'a pas meilleure +compagnie?</p> + +<p>EDGAR.—Le prince des ténèbres est gentilhomme: on +l'appelle Modo et Mahu.</p> + +<p>GLOCESTER.—Seigneur, notre chair et notre sang se +sont tellement pervertis, qu'ils prennent en haine ceux +qui les ont engendrés.</p> + +<p>EDGAR.—Pauvre Tom a froid.</p> + +<p>GLOCESTER.—Venez avec moi; mon devoir ne peut me +permettre d'obéir en tout aux ordres cruels de vos filles. +Quoiqu'elles m'aient enjoint de fermer les portes de ma +maison, et de vous laisser à la merci de cette cruelle +nuit, je me suis pourtant hasardé à venir vous chercher, +pour vous conduire dans un lieu où vous trouverez du +feu et des aliments.</p> + +<p>LEAR.—Laissez-moi d'abord m'entretenir avec ce philosophe.—Quelle +est la cause du tonnerre?</p> + +<p>KENT.—Mon bon maître, acceptez son offre, rendez-vous +dans cette maison.</p> + +<p>LEAR.—J'ai un mot à dire à ce savant Thébain.—Quelle +est votre étude?</p> + +<p>EDGAR.—D'échapper au malin esprit et de tuer la +vermine.</p> + +<p>LEAR.—Laissez-moi vous dire un mot à part.</p> + +<p>KENT, <span class="stage2"><i>à Glocester</i></span>.—Pressez-le encore une fois de venir, +milord; sa raison commence à se troubler.</p> + +<p>GLOCESTER.—Peux-tu le blâmer? ses filles veulent sa +mort.—Ah! ce brave Kent, il avait bien prédit qu'il en +serait ainsi. Pauvre banni! Tu dis que le roi devient fou. +Ami, je te dirai que je suis presque fou moi-même. +J'avais un fils que j'ai proscrit de mon sang: dernièrement, +tout dernièrement il a cherché à m'assassiner. Je +l'aimais, mon ami: jamais un père n'aima plus chèrement +son fils. Pour te dire la vérité, le chagrin a affaibli +ma raison.—Quelle nuit! <span class="stage2">(<i>A Lear</i>.)</span>—Je conjure Votre +Seigneurie...</p> + +<p>LEAR.—Oh! je vous demande pardon.—Noble philosophe, +honorez-moi de votre compagnie.</p> + +<p>EDGAR.—Tom a froid.</p> + +<p>GLOCESTER, <span class="stage2"><i>à Edgar</i></span>.—Va, l'ami. A ta hutte; va t'y +réchauffer.</p> + +<p>LEAR.—Allons, entrons-y tous.</p> + +<p>KENT.—C'est par ici, seigneur.</p> + +<p>LEAR.—Avec lui: je veux rester avec mon philosophe.</p> + +<p>KENT.—Mon bon seigneur, calmez-le; laissez prendre +cet homme avec lui.</p> + +<p>GLOCESTER.—Emmenez-le.</p> + +<p>KENT, <span class="stage2"><i>à Edgar</i>.</span>—Allons, l'ami, viens avec nous.</p> + +<p>LEAR.—Venez, bon Athénien.</p> + +<p>GLOCESTER.—Silence! silence! chut.</p> + +<p>EDGAR.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le jeune chevalier Roland vint à la tour ténébreuse;</p> +<p>Il disait toujours, fi! foh! fum!</p> +<p>Je sens ici le sang d'un Breton.</p> + </div> </div> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">Un appartement du château de Glocester.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> CORNOUAILLES, EDMOND.</p> +<br> +<p>CORNOUAILLES.—Je serai vengé avant de quitter sa +maison.</p> + +<p>EDMOND.—Mais, seigneur, je pourrai être blâmé d'avoir +ainsi fait céder la nature à la fidélité: je m'effraye un +peu de cette pensée.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Je vois maintenant que ce n'était pas +uniquement le mauvais naturel de votre frère qui le portait +à en vouloir à la vie de son père, mais que les vices +de celui-ci ont provoqué la condamnable méchanceté de +l'autre.</p> + +<p>EDMOND.—Que ma destinée est cruelle, qu'il faille me +repentir d'être juste!—Voici la lettre dont il m'a parlé, +et qui prouve ses intelligences avec le parti qui sert les +intérêts de la France. Oh! cieux! s'il avait été possible +que cette trahison n'existât pas ou ne fût pas découverte +par moi!</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Suivez-moi chez la duchesse.</p> + +<p>EDMOND.—Si le contenu de cette lettre est véritable, +vous avez de grandes affaires sur les bras.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Faux ou vrai, il t'a fait comte de Glocester. +Découvre où peut être ton père, afin que je n'aie +qu'à le faire prendre.</p> + +<p>EDMOND, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Si je le trouve assistant le roi, cette +circonstance augmentera encore les soupçons. <span class="stage2">(<i>Haut</i>.)</span>—Je +continuerai de vous être fidèle, quoique j'aie un rude +combat à soutenir entre vous et la nature.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Va, je mets toute ma confiance en toi, +et mon affection te rendra un meilleur père.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="stage1">Une chambre dans une ferme joignant au château.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> GLOCESTER, LEAR, KENT, LE FOU ET EDGAR.</p> +<br> +<p>GLOCESTER.—Il fait meilleur ici qu'en plein air: sachez-m'en +quelque gré. Je vais vous fournir autant que je +pourrai les moyens de rendre ceci plus commode. Je ne +vous quitte pas pour longtemps.</p> + +<p>KENT.—Toutes les puissances de la raison ont cédé en +lui à la violence du chagrin.—Que le ciel récompense +votre bonté.</p> + +<p class="stage1">(Glocester sort.)</p> + +<p>EDGAR.—Ratèrent m'appelle: il me dit que Néron +joue du triangle dans le lac de ténèbres<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>. Priez, innocents, +et gardez-vous du malin esprit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41: </b><a href="#footnotetag41">(retour) </a><p>Selon Rabelais, c'est du violon que Néron joue en enfer et +Trajan du triangle.</p></blockquote> + +<p>LE FOU.—Noncle, dis-moi, je t'en prie, un fou est-il +noble ou roturier?</p> + +<p>LEAR.—C'est un roi, c'est un roi.</p> + +<p>LE FOU.—Non, c'est un roturier qui a pour fils un gentilhomme; +car c'est un fou que le roturier qui consent à +voir devant lui son fils gentilhomme.</p> + +<p>LEAR.—Il m'en faut faire venir mille avec des broches +rougies au feu qui siffleront contre eux.</p> + +<p>EDGAR.—Le malin esprit me mord dans le dos.</p> + +<p>LE FOU.—Il est fou celui qui se fie à la douceur d'un +loup apprivoisé, à la santé d'un cheval, à l'amitié d'un +jeune homme et au serment d'une prostituée.</p> + +<p>LEAR.—Cela sera; je vais les sommer de comparaître +à l'instant.—<span class="stage2">(<i>A Edgar</i>.)</span> Viens, assieds-toi là, très-savant +justicier.—<span class="stage2">(<i>Au fou</i>.)</span> Et toi, sage seigneur, assieds-toi là.—Eh +bien! traîtresses...</p> + +<p>EDGAR.—Voyez comme il reste là, comme il fixe ses +yeux ardents... Désires-tu des spectateurs à ton procès, +madame?...</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Viens à moi en traversant le ruisseau, Bessy.</p> + </div> </div> + +<p>LE FOU.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Elle a une fente à son bateau,</p> +<p>Et ne peut pas dire</p> +<p>Pourquoi elle n'ose venir à toi.</p> + </div> </div> + +<p>EDGAR.—Le malin esprit poursuit le pauvre Tom avec +la voix d'un rossignol. Hopdance crie dans le ventre de +Tom pour avoir deux harengs blancs. Cesse de croasser, +ange noir; je n'ai rien à manger pour toi.</p> + +<p>KENT, <span class="stage2"><i>à Lear</i></span>.—Eh bien! comment vous trouvez-vous, +seigneur? Ne demeurez pas ainsi dans la stupeur. Voulez-vous +vous coucher et reposer sur ces coussins?</p> + +<p>LEAR.—Voyons d'abord leur procès.—Qu'on amène les +témoins. <span class="stage2">(<i>A Edgar</i>.)</span>—Toi, juge en robe, prends ta place; +et toi qui es accouplé avec lui au joug de l'équité, prends +siége à ses côtés. <span class="stage2">(<i>A Kent</i>.)</span>—Vous êtes de la commission; +asseyez-vous aussi.</p> + +<p>EDGAR.—Procédons avec justice.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dors-tu ou veilles-tu, gentille pastourelle?</p> +<p>Tes brebis sont dans le blé.</p> +<p>Un souffle seulement de ta petite bouche,</p> +<p>Et tes brebis sont préservées de mal.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pouff! le chat est gris!</p> + </div> </div> + +<p>LEAR.—- Citez d'abord celle-ci; c'est Gonerille. J'affirme +ici par serment, devant cette honorable assemblée, +qu'elle a chassé à coups de pied le pauvre roi son père.</p> + +<p>LE FOU.—Avancez, maîtresse; votre nom est-il +Gonerille?</p> + +<p>LEAR.—Elle ne peut pas le désavouer.</p> + +<p>LE FOU.—Je vous demande pardon; je vous prenais +pour un escabeau.</p> + +<p>LEAR.—Tenez, en voici une autre dont les yeux hagards +annoncent de quelle trempe est son coeur. Arrêtez-la +ici: aux armes! aux armes, fer, flamme!—La corruption +est entrée ici.—Juge inique, pourquoi l'as-tu laissée +échapper?</p> + +<p>EDGAR.—Dieu bénisse tes cinq sens!</p> + +<p>KENT.—O pitié! Seigneur, où est donc maintenant +cette patience que vous vous êtes vanté si souvent de +conserver?</p> + +<p>EDGAR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Mes larmes commencent à se mettre +tellement de son parti, qu'elles vont gâter mon personnage.</p> + +<p>LEAR.—Les petits chiens tout comme les autres: voyez, +Tray, Blanche, Petit-Coeur; les voilà qui aboient contre +moi.</p> + +<p>EDGAR.—Tom va leur jeter sa tête.—Allez-vous-en, +roquets.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Que ta gueule soit blanche ou noire,</p> +<p>Que tes dents empoisonnent quand tu mords,</p> +<p>Mâtin, lévrier, métis hargneux,</p> +<p>Chien courant ou épagneul, braque ou limier,</p> +<p>Mauvais petit chien à la queue coupée ou la queue en trompette,</p> +<p>Tom les fera tous hurler et gémir;</p> +<p>Car lorsque je leur jette ainsi ma tête,</p> +<p>Les chiens sautent par-dessus la porte et tous se sauvent.</p> + </div> </div> + +<p>Don don don do. C'est çà. Allons aux veillées, aux +foires, aux villes de marché. Pauvre Tom, ta corne est +à sec.</p> + +<p>LEAR.—Maintenant qu'on dissèque Régane.—Voyez de +quoi se nourrit son coeur. Y a-t-il dans la nature quelques +éléments qui puissent former des coeurs si durs? <span class="stage2">(<i>A +Edgar.</i>)</span>—Vous, mon cher, je vous prends au nombre de +mes cent chevaliers: seulement la mode de votre habit +ne me plaît point. Vous me direz peut-être que c'est un +costume persan; cependant changez-en.</p> + +<p>KENT.—Maintenant, mon bon maître, couchez-vous +ici, et prenez un peu de repos.</p> + +<p>LEAR.—Point de bruit, point de bruit. Tirez les rideaux; +ainsi, ainsi, ainsi, nous irons souper dans la matinée; +ainsi, ainsi, ainsi.</p> + +<p>LE FOU.—Et je me coucherai à midi.</p> + +<p class="stage1">(Entre Glocester.)</p> + +<p>GLOCESTER.—Approche, ami. Où est le roi, mon maître?</p> + +<p>KENT.—Le voilà, seigneur; mais ne le troublez pas; sa +raison est perdue.</p> + +<p>GLOCESTER.—Mon bon ami, je te conjure, prends-le +dans tes bras: je viens d'entendre un complot pour le +mettre à mort. Il y a ici une litière toute prête: porte-le +dedans, et conduis-le promptement vers Douvres, ami, +où tu trouveras un bon accueil et des protecteurs. Enlève +ton maître: si tu diffères seulement d'une demi-heure, +lui, toi et quiconque osera prendre sa défense, êtes assurés +de périr.—Prends-le, prends-le, et suis-moi. Je vais +le conduire en peu d'instants au lieu où j'ai tout fait +préparer.</p> + +<p>KENT.—La nature épuisée s'est assoupie. Le sommeil +aurait pu remettre quelque baume dans tes organes +blessés. Si les circonstances ne le permettent pas, ta +guérison sera difficile. <span class="stage2">(<i>Au fou</i>.)</span> Allons, aide-moi à porter +ton maître; il ne faut pas que tu restes en arrière.</p> + +<p>GLOCESTER.—Allons, allons, partons.</p> + +<p class="stage1">(Sortent Kent, Glocester et le fou, emportant le roi.)</p> + +<p>EDGAR.—Quand nous voyons nos supérieurs endurer +les mêmes maux que nous, à peine conservons-nous +quelque amertume sur nos misères. Celui qui souffre +seul souffre surtout dans son âme, en laissant derrière +lui des êtres libres et le spectacle du bonheur. Mais l'âme +surmonte bien plus facilement la douleur, quand le malheur +a des compagnons, et que l'on souffre en société. +Que mes peines me semblent maintenant légères et supportables, +quand je vois le roi incliné sous le même poids +qui me fait courber. Il a des enfants comme moi j'ai un +père.—Tom, pars; sois attentif à ces grands événements, +et découvre-toi quand l'opinion trompeuse qui te flétrit +de ses injurieuses pensées, détruite à bon droit par tes +actions, rapportera son jugement et reconnaîtra ton +innocence. Arrive ce qui pourra cette nuit, si du moins +le roi se sauve!—Cachons-nous, cachons-nous.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE VII</h3> + +<p class="stage1">Un appartement du château de Glocester.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> CORNOUAILLES, RÉGANE, GONERILLE, +EDMOND, DES DOMESTIQUES.</p> +<br> +<p>CORNOUAILLES, <span class="stage2"><i>à Gonerille</i></span>.—Partez promptement; allez +trouver le duc votre époux, et montrez-lui cette lettre. +L'armée française est débarquée. Qu'on cherche ce traître +de Glocester.</p> + +<p class="stage1">(Quelques domestiques sortent.)</p> + +<p>RÉGANE.—Qu'on le pende à l'instant.</p> + +<p>GONERILLE.—Qu'on lui arrache les yeux.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Laissez-le à mon ressentiment.—Edmond, +accompagnez notre soeur; il ne convient pas +que vous soyez témoin de la vengeance que nous sommes +obligés de tirer de votre perfide père. Avertissez le duc +chez qui vous allez vous rendre de hâter le plus possible +ses préparatifs. Nous, nous nous engageons à en faire +autant: nous établirons entre nous des courriers rapides +et intelligents. Adieu, chère soeur; adieu, comte de Glocester. +<span class="stage2">(<i>Entre Oswald</i>.)</span>—Eh bien! où est le roi?</p> + +<p>OSWALD.—Le comte de Glocester vient de le faire partir +d'ici; trente-cinq ou trente-six de ses chevaliers qui +le cherchaient avec ardeur l'ont joint à la porte, et ils +sont tous partis pour Douvres avec quelques-uns des +gens du comte. Ils se vantent d'y trouver des amis bien +armés.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Préparez des chevaux pour votre +maîtresse.</p> + +<p>GONERILLE.—Adieu, cher lord; adieu, ma soeur.</p> + +<p class="stage1">(Gonerille et Édouard sortent.)</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Adieu, Edmond.—Qu'on cherche le +traître Glocester. Garrottez-le comme un voleur, et amenez-le +devant nous. <span class="stage2">(<i>Sortent encore quelques domestiques</i>.)</span>—Quoique +nous ne puissions pas trop disposer de sa vie +sans les formes de la justice, notre pouvoir fera une +grâce à notre colère. On peut nous en blâmer, mais non +pas nous en empêcher. <span class="stage2">(<i>Rentrent les domestiques avec Glocester</i>.)</span> +Qui vient ici? Est-ce le traître?</p> + +<p>RÉGANE.—C'est lui-même.—Fourbe ingrat!</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Serrez-bien ses bras de liége.</p> + +<p>GLOCESTER.—Que veulent dire Vos Seigneuries? Mes +bons amis, considérez que vous êtes mes hôtes; ne me +faites point d'indignes traitements, amis.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Liez-le, vous dis-je.</p> + +<p class="stage1">(Les domestiques le lient.)</p> + +<p>RÉGANE.—Ferme, ferme.—O l'infâme traître!</p> + +<p>GLOCESTER.—Impitoyable dame, je ne suis point un +traître.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Attachez-le à cette chaise.—Scélérat, +tu verras...</p> + +<p class="stage1">(Régane lui arrache la barbe.)</p> + +<p>GLOCESTER.—Par les dieux propices, c'est me traiter +bien indignement que de m'arracher ainsi la barbe.</p> + +<p>RÉGANE.—L'avoir si blanche, et être un pareil traître!</p> + +<p>GLOCESTER.—Méchante dame, ces poils dont tu dépouilles +mon menton s'animeront pour t'accuser. Je suis +votre hôte: devriez-vous ainsi d'une main déloyale +insulter à ma bienveillance hospitalière? Que prétendez-vous?</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Voyons, mon gentilhomme; quelles +lettres avez-vous dernièrement reçues de France?</p> + +<p>RÉGANE.—Répondez franchement, car nous savons la +vérité.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Quelle intelligence avez-vous avec les +traîtres qui viennent de débarquer dans ce royaume?</p> + +<p>RÉGANE.—A quelles mains envoyez-vous remettre votre +lunatique de roi?</p> + +<p>GLOCESTER.—J'ai reçu une lettre où l'on m'entretient +de conjectures: elle me vient d'une personne tout à fait +neutre, et non d'aucun de vos ennemis.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Artifice.</p> + +<p>RÉGANE.—Mensonge.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Où as-tu envoyé le roi?</p> + +<p>GLOCESTER.—A Douvres.</p> + +<p>RÉGANE.—Pourquoi à Douvres? N'étais-tu pas chargé, +sous peine...</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Pourquoi à Douvres?—Qu'il réponde +d'abord à cela.</p> + +<p>GLOCESTER.—Je suis attaché au poteau; il me faut soutenir +l'attaque.</p> + +<p>RÉGANE.—Pourquoi à Douvres?</p> + +<p>GLOCESTER.—Parce que je ne voulais pas voir tes +ongles cruels arracher ses pauvres vieux yeux, et ta +soeur féroce enfoncer dans sa chair sacrée ses défenses +de sanglier. Par une tempête semblable à celle que sa +tête nue a supportée pendant cette nuit noire comme +l'enfer, la mer soulevée serait allée éteindre et entraîner +les feux des étoiles; et cependant son pauvre vieux coeur +secondait encore la pluie du ciel.—Si dans cette rude +nuit les loups avaient hurlé à ta porte, tu aurais dit: +«Bon portier, tourne-leur la clef.»—Tout ce qu'il y a +de cruel, excepté vous, avait cédé.—Mais je verrai les +ailes de la vengeance atteindre de pareils enfants.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Tu ne le verras jamais.—Vous autres, +tenez bien cette chaise.—J'écraserai tes yeux sous mon +pied.</p> + +<p class="stage1">(On tient Glocester retenu sur la chaise, tandis que le duc lui +arrache un oeil et l'écrase avec son pied.)</p> + +<p>GLOCESTER.—Que celui qui espère parvenir à la vieillesse +me donne quelque secours!—O cruels! O dieux!</p> + +<p>RÉGANE.—Un côté se moquerait de l'autre: l'autre +aussi.</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Si tu vois la vengeance...</p> + +<p>UN DES DOMESTIQUES.—Arrêtez, seigneur: je vous sers +depuis mon enfance; mais je ne vous rendis jamais un +plus grand service qu'en vous priant de vous arrêter...</p> + +<p>RÉGANE.—Qu'est-ce que c'est, chien que vous êtes?</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.—Si vous portiez barbe au menton, je +la secouerais dans cette occasion.—Que prétendez-vous?</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Quoi! un vilain qui est à moi!</p> + +<p class="stage1">(Il tire son épée et court sur lui.)</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.—Eh bien! avancez donc, et subissez +les hasards de la colère.</p> + +<p class="stage1">(Ils se battent et le duc est blessé.)</p> + +<p>RÉGANE, <span class="stage2"><i>à un autre domestique</i></span>.—Donne-moi ton épée.—Un +paysan tenir tête ainsi!</p> + +<p class="stage1">(Elle se saisit d'une épée et le frappe par derrière.)</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.—Oh! je suis mort!—Milord, il vous +reste encore un oeil pour voir quelque malheur tomber +sur lui.</p> + +<p class="stage1">(Il meurt.)</p> + +<p>CORNOUAILLES.—De peur qu'il n'en voie davantage +encore, il faut le prévenir. <span class="stage2">(<i>Il lui arrache l'autre oeil et le +jette à terre</i>.)</span>—A terre, vile marmelade; où est maintenant +ton éclat?</p> + +<p>GLOCESTER.—Plus rien que ténèbres et affliction! Où +est mon fils Edmond?—Edmond, allume en toi toutes +les étincelles de la nature pour payer cette horrible +action.</p> + +<p>RÉGANE.—Va-t'en, traître, scélérat! Tu appelles à +ton secours celui qui te hait: c'est lui-même qui nous +a dévoilé tes trahisons; il est trop honnête homme pour +avoir pitié de toi.</p> + +<p>GLOCESTER.—O insensé que j'étais! j'ai donc fait injure +à Edgar! Dieux cléments, pardonnez-le-moi, et le rendez +heureux.</p> + +<p>RÉGANE.—Allez, jetez-le hors des portes, et qu'il flaire +son chemin d'ici à Douvres.—Qu'est-ce donc, seigneur? +Qu'avez-vous?</p> + +<p>CORNOUAILLES.—Je suis blessé.—Venez avec moi, madame.—Qu'on +mette dehors ce coquin aveugle.—<span class="stage2">(<i>Montrant +le corps du domestique</i>.)</span> Jetez-moi cet esclave sur le +fumier.—Régane, mon sang coule en abondance: cette +blessure est venue mal à propos. Donnez-moi votre bras.</p> + +<p class="stage1">(Il sort en s'appuyant sur le bras de Régane.)</p> + +<p class="stage1">(Les domestiques délient Glocester et le conduisent dehors.)</p> + +<p>PREMIER DOMESTIQUE.—Si cet homme vient à bien, je +ne m'embarrasse plus de toutes les méchancetés que je +pourrai faire.</p> + +<p>SECOND DOMESTIQUE.—Si elle vit longtemps et à la fin +trouve une mort naturelle, toutes les femmes vont devenir +des monstres.</p> + +<p>PREMIER DOMESTIQUE.—Suivons le vieux comte, et +chargeons le mendiant de Bedlam de le conduire où il +voudra: la folie de ce drôle-là se prête à tout.</p> + +<p>SECOND DOMESTIQUE.—Va, toi: je vais chercher un peu +de filasse et de blanc d'oeuf pour mettre sur son visage +tout ensanglanté; et puis, que le ciel ait pitié de lui.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent chacun de leur côté.)</p> + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> +<br><br> + + +<h2>ACTE QUATRIÈME</h2> + +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Une vaste campagne.</p> + +<p class="stage1">EDGAR, <i>seul</i>.</p> +<br> +<p>EDGAR.—Encore vaut-il mieux être comme je suis, et +me savoir méprisé, que d'être à la fois méprisé et flatté. +Quand on a vu le pire, au degré le plus abject, le plus +abandonné de la fortune, la vie est toute d'espérance, +exempte de crainte: un changement lamentable, c'est +celui qui nous fait descendre du mieux; une fois au pis, +nous retournons vers le rire. Sois donc le bienvenu, air +insaisissable; je me livre à toi: le misérable que ton +souffle a jeté au plus bas ne doit plus rien à tes coups.—Mais +qui vient ici? <span class="stage2">(<i>Entre Glocester conduit par un vieillard</i>.)</span>—C'est +mon père, bien misérablement accompagné. +O monde, monde, monde! si tes étranges vicissitudes +ne nous forçaient pas de te haïr, la vie ne voudrait +pas céder au cours des ans.</p> + +<p>LE VIEILLARD.—O mon bon maître, je suis depuis +quatre-vingts ans le vassal de votre père et le vôtre.</p> + +<p>GLOCESTER.—Va, va-t'en, mon bon ami, retire-toi: tes +secours ne peuvent me faire aucun bien et pourraient +te nuire.</p> + +<p>LE VIEILLARD.—Hélas! seigneur, vous ne pouvez pas +voir votre chemin.</p> + +<p>GLOCESTER.—Je n'ai plus de chemin devant moi; je +n'ai pas besoin d'yeux: je suis tombé lorsque je voyais. +Cela se voit souvent que notre moyenne condition fait +notre sécurité, et nos privations nous deviennent des +avantages.—O mon cher fils Edgar, toi que dévorait le +courroux de ton père abusé, si je pouvais seulement +vivre assez pour te voir encore en te touchant, je dirais +que j'ai retrouvé mes yeux.</p> + +<p>LE VIEILLARD.—Je vois quelqu'un. Qui est là?</p> + +<p>EDGAR, <i>à part.—O</i> dieux! qui peut dire: <i>Je suis au pis? +</i> Me voilà plus mal que je n'ai jamais été.</p> + +<p>LE VIEILLARD.—C'est Tom, le pauvre fou.</p> + +<p>EDGAR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Et je puis être plus mal encore.—Le +pire n'est point arrivé tant qu'on peut dire: <i>Ceci est le +pire.</i></p> + +<p>LE VIEILLARD,—Où vas-tu, l'ami?</p> + +<p>GLOCESTER.—Est-ce un mendiant?</p> + +<p>LE VIEILLARD.—Fou et mendiant aussi.</p> + +<p>GLOCESTER.—Il lui reste donc un peu de raison; autrement +il ne serait pas en état de mendier. Pendant la +tempête de la nuit dernière, j'ai vu un de ces malheureux, +et en le voyant j'ai considéré un homme comme +un ver de terre. Mon fils en cet instant m'est venu dans +l'esprit, et cependant mon esprit ne lui était guère favorable +alors. J'ai appris bien des choses depuis! Nous +sommes aux dieux ce que sont les mouches aux folâtres +enfants: ils nous tuent pour s'amuser.</p> + +<p>EDGAR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Comment dois-je faire? C'est un mauvais +métier que de faire le fou près du chagrin, on irrite +les autres et soi-même. <span class="stage2"><i>(Haut.)</i></span>—Dieu te garde, mon +maître.</p> + +<p>GLOCESTER.—Est-ce là ce malheureux tout nu?</p> + +<p>LE VIEILLARD.—Oui, seigneur.</p> + +<p>GLOCESTER.—Alors, je t'en prie, va-t'en. Si pour l'amour +de moi tu peux nous rejoindre à un ou deux milles +d'ici, sur le chemin de Douvres, fais-le en considération +de ton ancien attachement, et apporte avec toi quelque +chose pour couvrir la nudité de cette pauvre créature +que j'engagerai à me conduire.</p> + +<p>LE VIEILLARD.—Hélas! seigneur, il est fou.</p> + +<p>GLOCESTER.—C'est le malheur du temps; les fous conduisent +les aveugles. Fais ce que je te demande, ou plutôt +fais ce que tu voudras; mais surtout va-t'en.</p> + +<p>LE VIEILLARD.—Je vais lui apporter le meilleur habit +que je possède, arrive ce qui pourra.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>GLOCESTER.—Mon garçon, pauvre homme tout nu.</p> + +<p>EDGAR.—Pauvre Tom a froid. <span class="stage2"><i>(A part</i>.)</span>—Je ne saurais +le tromper plus longtemps.</p> + +<p>GLOCESTER.—Viens près de moi, ami.</p> + +<p>EDGAR.—Et cependant il le faut encore.—Que le ciel +guérisse tes chers yeux; ils saignent.</p> + +<p>GLOCESTER.—Sais-tu le chemin de Douvres?</p> + +<p>EDGAR.—Grille ou barrière, grand chemin ou sentier. +Le pauvre Tom a été privé de son bon sens; cinq démons +sont entrés à la fois dans le pauvre Tom. Que l'honnête +homme soit préservé du malin esprit <i>Obbidicut</i>, le démon +de la luxure; <i>Hobbididance</i>, le prince des muets; <i>Mahu, +</i> le démon du vol; <i>Modo</i>, celui du meurtre; et <i>Flibbertigibbet,</i> +celui des contorsions et des grimaces, qui maintenant +possède les femmes de chambre et les suivantes. +Sur ce, béni sois-tu, maître.</p> + +<p>GLOCESTER.—Tiens, prends cette bourse, toi que les +fléaux du ciel ont accablé de tous leurs traits: mon infortune +va te rendre plus heureux. Dieux, agissez toujours +ainsi: que celui qui regorge de biens et se nourrit +de voluptés, qui met vos commandements sous ses pieds, +et ne voit pas parce qu'il ne sent pas, sente promptement +votre puissance. Ainsi une juste distribution détruirait +l'excès, et chaque homme aurait le nécessaire.—Connais-tu +Douvres?</p> + +<p>EDGAR.—Oui, maître.</p> + +<p>GLOCESTER.—Là s'élève un rocher dont la haute tête +s'avance et se regarde avec terreur dans la mer retenue +à ses pieds; conduis-moi seulement à la pointe de sa +cime, et j'ai sur moi quelque chose d'assez précieux pour +te sortir de la misère que tu endures: une fois là, je +n'aurai plus besoin de guide.</p> + +<p>EDGAR.—Donne-moi ton bras; le pauvre Tom va te +conduire.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Devant le palais du duc d'Albanie.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> GONERILLE, EDMOND, OSWALD <i>venant +à leur rencontre</i>.</p> +<br> + +<p>GONERILLE.—Soyez le bien arrivé, seigneur. Je m'étonne +que mon débonnaire époux ne soit pas venu au-devant +de nous sur le chemin. <span class="stage2">(<i>A Oswald</i>.)</span>—Où est votre +maître?</p> + +<p>OSWALD.—Il est ici, madame; mais jamais homme ne +fut si changé. Je lui ai parlé de l'armée qui vient de débarquer; +il a souri à cette nouvelle. Je lui ai dit que +vous veniez; il m'a répondu: «Tant pis.» Je l'ai informé +de la trahison de Glocester et des loyaux services de son +fils; il m'a appelé sot, et m'a dit que je prenais les choses +à l'envers. Ce qui devrait lui déplaire lui devient agréable, +et ce qui devrait lui faire plaisir l'offense.</p> + +<p>GONERILLE, <span class="stage2"><i>à Edmond</i></span>.—En ce cas, vous n'irez pas plus +loin. Il est troublé par les pusillanimes terreurs de son +esprit qui n'ose rien entreprendre. Il ne voudra pas +sentir les injures qui l'obligent à y répondre.—Les voeux +que nous formions sur la route pourraient bien s'accomplir. +Retournez, Edmond, vers mon frère; hâtez la réunion +de ses troupes, et mettez-vous à leur tête. Il faut +que chez moi les armes changent de mains et que je remette +la quenouille entre celles de mon mari. Ce fidèle +serviteur sera notre intermédiaire. Si vous savez oser +pour votre propre avantage, vous recevrez probablement +sous peu les ordres d'une maîtresse. Portez ceci. <span class="stage2">(<i>Elle +lui donne un gage d'amour</i>.)</span> Épargnez les paroles; baissez +la tête.... Ce baiser, s'il osait parler, élèverait ton esprit +hors de lui-même. Comprends, et prospère.</p> + +<p>EDMOND.—Tout à vous, jusqu'au sein de la mort.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>GONERILLE.—Cher, cher Glocester! Oh! quelle différence +entre un homme et un homme! C'est à toi qu'appartiennent +les devoirs d'une femme: mon imbécile +usurpe mon lit.</p> + +<p>OSWALD.—Madame, voici mon seigneur.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Albanie.)</p> + +<p>GONERILLE.—Je valais jadis la peine de m'appeler<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p> + +<p>ALBANIE.—O Gonerille, vous ne valez pas la poussière +que le vent importun chasse dans votre visage. Votre +caractère m'effraye: la nature qui méprise la source +d'où elle est sortie ne peut plus être contenue dans +un cours réglé; celle qui volontairement se sépare et +s'arrache du tronc qui la nourrit de sa sève doit nécessairement +se flétrir, et servir bientôt à des usages +funestes<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42: </b><a href="#footnotetag42">(retour) </a><p><i>I have been worth of the whistle</i>: J'ai été digne +du coup de sifflet, allusion au vieux proverbe: <i>C'est un pauvre chien +que celui qui n'est pas digne du coup de sifflet</i>.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43: </b><a href="#footnotetag43">(retour) </a><p>Les plantes flétries étaient en grande réquisition pour les +opérations de sorcellerie.</p></blockquote> + +<p>GONERILLE.—En voilà assez: ce texte est absurde.</p> + +<p>ALBANIE.—La sagesse et la bonté paraissent viles à +l'âme vile: la corruption ne se complaît qu'en elle-même.—Qu'avez-vous fait, tigresses et non pas filles, +qu'avez-vous fait? Un père, un vieillard si bon, que +l'ours à la tête pendante eût léché par respect, barbares, +dénaturées que vous êtes, vous l'avez rendu fou. Comment +mon bon frère, un homme, un prince comblé de +ses bienfaits, a-t-il pu vous le permettre? Ah! si les +cieux ne se hâtent pas d'envoyer sur la terre des esprits +visibles pour imposer à ces crimes odieux, les hommes +vont bientôt s'entre-dévorer comme les monstres de +l'Océan.</p> + +<p>GONERILLE.—Homme dont le coeur contient du lait, qui +as bien une joue pour recevoir les coups, une tête pour +soutenir les affronts, mais point d'yeux pour discerner +ton honneur de ta honte; qui ne sais pas qu'aux imbéciles +seulement il appartient de plaindre le misérable +qui reçoit la punition avant d'avoir commis le crime! +Où sont tes tambours? La France déploie ses enseignes +dans nos champs silencieux: déjà celui qui t'apporte la +mort, le casque couvert de plumes, commence à te menacer; +et toi, vertueux imbécile, tu demeures tranquille +à crier: <i>Hélas! pourquoi se conduit-il ainsi?</i></p> + +<p>ALBANIE.—Regarde-toi, furie! La difformité des démons +ne paraît pas aussi horrible en eux que dans une +femme.</p> + +<p>GONERILLE.—Oh! quel fou ridicule!</p> + +<p>ALBANIE.—Être mensonger, et qui te sers à toi-même +de masque, prends garde que tes traits ne deviennent +ceux d'un monstre: si je voulais permettre à mes mains +de suivre le mouvement de mon sang, elles ne seraient +que trop disposées à briser, à déchirer ta chair et tes os; +mais, quoique tu sois un démon, la figure d'une femme +te protége.</p> + +<p>GONERILLE.—Vraiment, vous voilà du courage maintenant!</p> + +<p class="stage1">(Entre un messager.)</p> + +<p>ALBANIE.—Quelles nouvelles?</p> + +<p>LE MESSAGER.—O mon bon seigneur, le duc de Cornouailles +est mort: il a été tué par un de ses serviteurs +au moment où il allait crever l'oeil qui restait au comte +de Glocester.</p> + +<p>ALBANIE.—Les yeux de Glocester!</p> + +<p>LE MESSAGER.—Un serviteur qu'il avait élevé, saisi de +compassion, a voulu s'opposer à ce dessein, en tirant +l'épée contre son puissant maître, qui, furieux, s'est +élancé sur lui: ils l'ont percé à mort, mais non pas +avant que le duc eût reçu le coup funeste qui l'a enlevé +bientôt après.</p> + +<p>ALBANIE.—Ceci montre que vous êtes là-haut, justiciers +qui vengez si promptement les crimes commis par nous +sur la terre! Mais ce pauvre Glocester, a-t-il perdu son +autre oeil?</p> + +<p>LE MESSAGER.—Tous les deux, tous les deux, mon seigneur.—Cette +lettre, madame, exige une prompte réponse; +elle est de votre soeur.</p> + +<p>GONERILLE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—D'un côté, ceci me plaît assez.—Mais +à présent que la voilà veuve, et mon Glocester auprès +d'elle, tout l'édifice que j'ai bâti dans mon imagination +peut se renverser sur mon odieuse vie. Sous un +autre rapport, cette nouvelle n'est pas si désagréable.—Je +vais lire la lettre et y répondre.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>ALBANIE.—Et où était son fils, tandis qu'ils lui arrachaient +les yeux?</p> + +<p>LE MESSAGER.—Il était venu ici avec Milady.</p> + +<p>ALBANIE.—Mais il n'est pas ici.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Non, mon bon seigneur; je viens de le +rencontrer comme il s'en retournait.</p> + +<p>ALBANIE.—Sait-il cette méchanceté?</p> + +<p>LE MESSAGER.—Oui, mon bon seigneur: c'est lui qui a +dénoncé son père, et il n'a quitté le château que pour +laisser un plus libre cours à la punition.</p> + +<p>ALBANIE.—O Glocester, je vis pour te remercier de l'attachement +que tu as montré au roi, et pour venger tes +yeux!—Viens, ami, viens m'instruire de ce que tu peux +savoir de plus.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Le camp français près de Douvres.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> KENT ET LE GENTILHOMME.</p> +<br> + +<p>KENT.—Pourquoi le roi de France est-il reparti si +promptement? En savez-vous la raison?</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—On a pensé, depuis son arrivée, à des +choses qu'il avait laissées imparfaites dans ses États et +qui menaçaient la France d'un si grand danger qu'elles +demandaient impérieusement qu'il y retournât en personne.</p> + +<p>KENT.—Et qui a-t-il laissé à sa place pour général?</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Le maréchal de France monsieur +Le Fer.</p> + +<p>KENT.—La reine, en lisant les lettres que vous avez +apportées, a-t-elle donné quelque signe de chagrin?</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Oui, seigneur, elle les a prises et les +a lues en ma présence, et de temps en temps une grosse +larme coulait sur sa joue délicate. Cependant elle semblait +demeurer maîtresse de sa douleur, qu'on voyait se +révolter et vouloir prendre l'empire sur elle.</p> + +<p>KENT.—Oh! elle a donc été émue!</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Non pas jusqu'à la violence.... La +patience et la douleur disputaient à qui la montrerait +sous une forme plus touchante. Vous avez vu le soleil et +la pluie paraître à la fois: son sourire et ses pleurs offraient l'image d'un jour plus doux encore. Le tendre +sourire, errant sur ses lèvres vermeilles, semblait ignorer +quels hôtes remplissaient ses yeux, d'où les larmes +s'échappaient comme des perles détachées de deux diamants: +en un mot, la douleur serait une beauté rare et +adorée, si elle séyait aussi bien à tous les visages.</p> + +<p>KENT.—Ne vous a-t-elle point fait de question?</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Oui, une ou deux fois elle a soupiré +le nom de <i>père</i> en haletant, comme si ce nom eût oppressé +son coeur. Elle s'est écriée: <i>Mes soeurs! ô mes +soeurs! quelle honte pour des femmes! Mes soeurs! Kent! +mon père! Mes soeurs! Quoi! pendant l'orage, pendant la +nuit! qu'on ne croie plus à la pitié!</i> Alors elle a secoué +l'eau sainte qui remplissait ses yeux célestes; les +larmes se sont mêlées à ses cris, et soudain elle s'est +éloignée pour se livrer seule à sa douleur.</p> + +<p>KENT.—Ce sont les astres, ces astres placés au-dessus +de nos têtes, qui règlent nos destinées; autrement deux +époux ne pourraient engendrer des enfants si divers.—Lui +avez-vous parlé depuis?</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Non.</p> + +<p>KENT.—Était-ce avant le départ du roi que vous l'avez +vue?</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Non, c'est depuis.</p> + +<p>KENT.—C'est bien, monsieur.—Le pauvre malheureux +Lear est dans la ville: quelquefois, dans ses meilleurs +moments, il se rappelle fort bien quel motif nous a fait +venir ici, et refuse absolument de voir sa fille.</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Pourquoi, mon bon monsieur?</p> + +<p>KENT.—Une honte insurmontable l'y pousse: la dureté +avec laquelle il lui a retiré sa bénédiction l'a abandonnée +à la merci du sort dans une contrée étrangère, et a +transporté ses droits les plus précieux à ses filles au +coeur de chien; toutes ces pensées déchirent son âme de +traits si empoisonnés, qu'une brûlante confusion le tient +éloigné de Cordélia.</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Hélas! pauvre gentilhomme!</p> + +<p>KENT.—Savez-vous quelques nouvelles de l'armée des +ducs d'Albanie et de Cornouailles?</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Oui, elle est en marche.</p> + +<p>KENT.—Allons, monsieur, je vais vous conduire à notre +maître Lear, et vous laisser avec lui pour l'accompagner. +Un important motif me retient encore pour quelque +temps sous le déguisement qui me cache. Quand je +me ferai connaître, vous ne vous repentirez pas des renseignements +que vous m'avez donnés. Je vous prie, +venez avec moi.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Toujours dans le camp.—Une tente.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> CORDÉLIA, UN MÉDECIN, <i>des Soldats</i>.</p> +<br> + +<p>CORDÉLIA.—Hélas! c'est lui-même: on vient de le rencontrer +furieux comme la mer agitée, chantant de toute +sa force, couronné de fumeterre rampante et d'herbes des +champs, de bardane, de ciguë, d'ortie, de coquelicot, +d'ivraie, et de toutes les herbes inutiles croissant dans le +blé qui nous sert d'aliment. Envoyez une compagnie<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>; +qu'on parcoure chaque acre dans ces champs couverts +d'épis, et qu'on l'amène devant nos yeux. <span class="stage2">(<i>Un officier sort</i>.)</span>—Que peut la sagesse humaine pour rétablir en lui +la raison dont il est privé? Que celui qui pourra le +secourir prenne tout ce que je possède.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44: </b><a href="#footnotetag44">(retour) </a><p><i>A century</i>.</p></blockquote> + +<p>LE MÉDECIN.—Madame, il y a des moyens. Le sommeil +est le père nourricier de la nature; c'est de sommeil +qu'il a besoin: pour le provoquer en lui, nous avons +des simples dont la vertu puissante parviendra à fermer +les yeux de la douleur.</p> + +<p>CORDÉLIA.—Secrets bienfaisants, vertus cachées dans +le sein de la terre, sortez-en, arrosées par mes larmes; +secondez-nous, portez remède aux souffrances de ce bon +vieillard. Cherchez, cherchez, cherchez-le, de peur que +sa fureur, abandonnée à elle-même, ne brise les liens +d'une vie qui n'a plus les moyens de se diriger.</p> + +<p class="stage1">(Entre un messager.)</p> + +<p>LE MESSAGER.—Des nouvelles, madame: l'armée +anglaise s'avance.</p> + +<p>CORDÉLIA.—On le savait déjà; nos préparatifs sont faits +pour la recevoir.—O père chéri, c'est pour toi seul que +je travaille: le puissant roi de France a eu pitié de ma +douleur et de mes larmes importunes. Ce n'est point +enflés par l'ambition que nous avons été excités à +prendre nos armes; c'est l'amour, le tendre amour et +les droits de notre vieux père... Puissé-je bientôt avoir +de ses nouvelles et le voir!</p> +<br> + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">Un appartement dans le château de Glocester.</p> + +<p class="stage1">RÉGANE ET OSWALD.</p> +<br> + +<p>RÉGANE.—Mais l'armée de mon frère, est-elle en +marche?</p> + +<p>OSWALD.—Oui, madame.</p> + +<p>RÉGANE.—Y est-il en personne?</p> + +<p>OSWALD.—Oui, madame, à grand'peine: votre soeur +est le meilleur soldat des deux.</p> + +<p>RÉGANE.—Lord Edmond n'a-t-il pas vu votre maître +chez lui?</p> + +<p>OSWALD.—Non, madame.</p> + +<p>RÉGANE.—Et que peut contenir la lettre que lui écrit +ma soeur?</p> + +<p>OSWALD.—Je l'ignore, madame.</p> + +<p>RÉGANE.—Au fait, c'est pour des soins bien importants +qu'il est parti d'ici en diligence. Ç'a été une grande +imprévoyance, après avoir arraché les yeux à Glocester, +de le laisser en vie: partout où il arrive, il soulève tous +les coeurs contre nous. Edmond est parti, je pense, pour +l'aller, par pitié, délivrer des misères de la vie plongée +dans les ténèbres: il doit aussi reconnaître les forces de +l'ennemi.</p> + +<p>OSWALD.—Il faut que je le suive, madame, avec ma lettre.</p> + +<p>RÉGANE.—Nos troupes se mettent en marche demain: +restez ici; les chemins ne sont pas sûrs.</p> + +<p>OSWALD.—Je ne le puis, madame, ma maîtresse m'a +imposé le devoir d'exécuter cet ordre.</p> + +<p>RÉGANE.—Mais pourquoi écrit-elle à Edmond? Ne pouvait-elle +vous charger verbalement de ses ordres? Peut-être...—Je +ne sais quoi...—Je t'aimerai de tout mon +coeur...—Laisse-moi décacheter cette lettre.</p> + +<p>OSWALD.—Madame, j'aimerais mieux...</p> + +<p>RÉGANE.—Je sais que votre maîtresse n'aime point son +mari; j'en suis sûre: la dernière fois qu'elle vint ici, +elle lançait au noble Edmond d'étranges oeillades et des +regards bien significatifs. Je sais que vous êtes dans son +intime confiance.</p> + +<p>OSWALD.—Moi, madame?</p> + +<p>RÉGANE.—Oui, je sais ce que je dis; vous y êtes, je le +sais: ainsi je vous en avertis, faites bien attention à +ceci.—Mon époux est mort: Edmond et moi nous nous +sommes parlé; il est beaucoup plus à ma convenance +qu'à celle de votre maîtresse. Vous pouvez comprendre +le reste. Si vous le trouvez, donnez-lui ceci, je vous +prie; et quand vous rendrez compte de tout ce que je +vous dis à votre maîtresse, conseillez-lui, s'il vous plaît, +de rappeler à elle sa raison. Maintenant adieu.—Si vous +entendez par hasard parler de cet aveugle traître, la +faveur sera pour celui qui nous en défera.</p> + +<p>OSWALD.—Je voudrais pouvoir le rencontrer, madame, +et je vous prouverais à quel point je suis dévoué.</p> + +<p>RÉGANE.—Je te souhaite le bonjour.</p> +<br> + + + +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="stage1">Dans la campagne près de Douvres.</p> + +<p class="stage1">GLOCESTER, EDGAR, <i>vêtus en paysans</i>.</p> +<br> + +<p>GLOCESTER.—Quand arriverons-nous donc au sommet +de cette montagne que tu sais?</p> + +<p>EDGAR.—Vous commencez à la gravir à présent: voyez +combien nous fatiguons.</p> + +<p>GLOCESTER.—Il me semble que le terrain est uni.</p> + +<p>EDGAR.—Oh! l'horrible côte! Écoutez; n'entendez-vous +pas la mer?</p> + +<p>GLOCESTER.—Non, en vérité.</p> + +<p>EDGAR.—Il faut donc que la douleur de vos yeux ait +affaibli en vous les autres sens.</p> + +<p>GLOCESTER.—Cela pourrait être. Il me semble que ta +voix est changée: tu parles aussi en meilleurs termes et +d'une manière plus raisonnable que tu ne faisais.</p> + +<p>EDGAR.—Vous vous trompez tout à fait; il n'y a de +changé en moi que l'habit.</p> + +<p>GLOCESTER.—Il me semble bien que vous parlez mieux.</p> + +<p>EDGAR.—Avancez, seigneur; voici l'endroit; ne bougez +pas.—Oh! comme cela fait tourner la tête! comme cela +est effrayant de regarder ainsi là-bas! La corneille et le +choucas qui volent dans les airs, vers le milieu de la +montagne, paraissent à peine de la grosseur des cigales.—Sur +le penchant, à mi-côte, est suspendu un homme +qui cueille du fenouil marin. Le dangereux métier! Il +me semble qu'il ne paraît pas plus gros que sa tête.—Ces +pêcheurs qui marchent sur la grève ressemblent à +des souris.—Ce grand vaisseau là-bas à l'ancre paraît +petit comme sa chaloupe, et sa chaloupe comme une +bouée que la vue peut à peine distinguer.—On ne saurait +entendre de si haut le murmure des vagues qui se +brisent en écumant sur les innombrables et stériles cailloux +du rivage.—Je ne veux plus regarder de peur que +le vertige me prenne et que ma vue se trouble, je tomberais +la tête la première.</p> + +<p>GLOCESTER.—Placez-moi à l'endroit où vous êtes.</p> + +<p>EDGAR.—Donnez-moi votre main: vous voilà maintenant +à un pied du bord. Pour tout ce qu'il y a sous la +lune, je ne voudrais pas seulement sauter sur place.</p> + +<p>GLOCESTER.—Lâche ma main. Tiens, mon ami, voilà +une autre bourse; il y a dedans un joyau qui vaut bien +la peine d'être accepté par un homme pauvre: que les +fées et les dieux le fassent prospérer entre tes mains. +Éloigne-toi, dis-moi adieu; que je t'entende partir.</p> + +<p>EDGAR, <span class="stage2"><i>feignant de se retirer</i></span>.—Adieu donc, mon bon +seigneur.</p> + +<p>GLOCESTER—De tout mon coeur.</p> + +<p>EDGAR.—Si je me joue ainsi de son désespoir, c'est +pour l'en guérir.</p> + +<p>GLOCESTER.—O vous, dieux puissants, je renonce au +monde, et sous votre regard je vais sans murmure me +délivrer de ma profonde affliction. Si je pouvais la supporter +plus longtemps sans me révolter contre votre +suprême et insurmontable volonté, cette mèche usée, +cette portion méprisée de mon être, irait brûlant jusqu'au +bout.—Si Edgar vit encore, ô bénissez-le.—Maintenant, +ami, adieu.</p> + +<p class="stage1">(Il saute et tombe de sa hauteur sur la plaine.)</p> + +<p>EDGAR.—C'est donc fini, seigneur, adieu! Et cependant +je ne conçois pas comment la volonté peut parvenir à +dérober le trésor de la vie, lorsque la vie elle-même cède +et se laisse dérober. S'il avait été où il le pensait, en ce +moment toute pensée serait finie.—Êtes-vous vivant ou +mort?... Hé! monsieur!... l'ami! m'entendez-vous?... +parlez.—Serait-il possible qu'il eût passé de cette manière? +Mais non, il revient à lui.—Qui êtes-vous, monsieur?</p> + +<p>GLOCESTER.—Va-t'en, et laisse-moi mourir.</p> + +<p>EDGAR.—Si tu avais été autre chose qu'un fil de la +Vierge<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>, une plume ou un souffle d'air, en te précipitant +d'une hauteur de tant de brasses, tu te serais écrasé +comme un oeuf. Cependant tu respires, tu as un corps +pesant, et ton sang ne coule point! et tu parles! et tu +n'es pas blessé! Dix mâts l'un au bout de l'autre n'atteindraient +pas à cette hauteur d'où tu viens de tomber +perpendiculairement. Ta vie est un miracle; parle donc +encore.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45: </b><a href="#footnotetag45">(retour) </a><p><i>Gossamer</i>. Ce sont ces fils blancs que l'on voit voltiger en +automne.</p></blockquote> + +<p>GLOCESTER.—Mais suis-je tombé ou non?</p> + +<p>EDGAR.—De l'effroyable cime de cette montagne de +craie.—Regarde cette hauteur d'où l'alouette à la voix +perçante ne pourrait être ni vue ni entendue.—Regarde +seulement en l'air.</p> + +<p>GLOCESTER.—Hélas! je n'ai plus d'yeux.—Le malheur +est-il donc privé du bienfait de pouvoir par la mort se +délivrer de lui-même? Il restait encore quelque consolation +quand la misère pouvait tromper la rage d'un tyran +et se soustraire à ses orgueilleuses volontés.</p> + +<p>EDGAR.—Donnez-moi votre bras; allons, levez-vous.—Bon.—Comment +êtes-vous? Sentez-vous vos jambes, +pouvez-vous vous tenir debout?</p> + +<p>GLOCESTER.—Trop bien, trop bien.</p> + +<p>EDGAR.—C'est la chose la plus miraculeuse!—Qu'est-ce +donc que j'ai vu s'éloigner de vous au sommet de la +montagne?</p> + +<p>GLOCESTER.—Un pauvre malheureux mendiant.</p> + +<p>EDGAR.—Ici, d'en bas où j'étais ses yeux m'ont paru +comme deux pleines lunes, il avait un millier de nez, des +cornes contournées, et ondulait comme la mer en furie: +c'était quelque esprit.—Ainsi, heureux vieillard, tu dois +penser que les dieux très-grands, qui font leur gloire +de ce qui est impossible aux hommes, ont voulu te +sauver.</p> + +<p>GLOCESTER.—Je me rappelle maintenant. Désormais je +supporterai l'affliction jusqu'à ce qu'elle crie d'elle-même: +Assez, assez, meurs.—Celui dont tu me parles, je +l'ai pris pour un homme; il ne cessait de répéter: L'esprit, +l'esprit! C'est lui qui m'avait conduit à cet endroit.</p> + +<p>EDGAR.—Cherche la liberté d'esprit et la patience. +<span class="stage2">(<i>Entre Lear, bizarrement paré de fleurs</i>.)</span>—Qui vient ici? +Une tête en bon état n'arrangerait jamais ainsi celui qui +la porte.</p> + +<p>LEAR.—Non, ils ne peuvent me rien faire pour avoir +battu monnaie: je suis le roi en personne.</p> + +<p>EDGAR.—O spectacle qui me perce le coeur!</p> + +<p>LEAR.—En cela la nature est supérieure à l'art.—Venez, +voilà l'argent de votre engagement. Ce drôle +tient son arc comme un épouvantail à corbeaux.—Lancez-moi +là une flèche d'une aune.... Regardez, regardez, +une souris! paix, paix; ce morceau de fromage grillé +fera l'affaire.... Voilà mon gantelet; j'en veux faire l'essai +sur un géant.—Apportez les haches d'armes.... Il +vole bien l'oiseau. Dans le but! dans le but!—Holà! le +mot d'ordre.</p> + +<p>EDGAR.—Marjolaine.</p> + +<p>LEAR.—Passe.</p> + +<p>GLOCESTER.—Je connais cette voix.</p> + +<p>LEAR.—Ah! Gonerille!—Avec une barbe blanche!—Ils +me flattaient comme un chien; ils me disaient que j'avais +des poils blancs dans ma barbe, avant seulement que les +noirs eussent poussé.... Répondre ainsi oui et non à tout +ce que je disais!—Oui, et non aussi, cela n'était pas +d'une bonne théologie.... Quand un jour la pluie est +venue me tremper, et le vent faire claquer mes dents; +quand le tonnerre n'a pas voulu se taire à mon ordre, +c'est alors que je les ai connus, que j'ai senti ce qu'ils +étaient. Allez, allez, ce ne sont pas des hommes de +parole. Ils me disaient que j'étais tout ce que je voulais +être: c'est un mensonge.... je ne suis pas à l'épreuve de +la fièvre.</p> + +<p>GLOCESTER.—L'accent de cette voix m'est bien connu. +N'est-ce pas le roi?</p> + +<p>LEAR.—Oui, des pieds à la tête un roi.—Quand je +prends un air sévère, vois comme mes sujets tremblent.—Je +fais grâce à cet homme de la vie.—Quel était son +crime? l'adultère? Tu ne mourras point. Mourir pour un +adultère? Non, non; le roitelet et la petite mouche dorée +vont libertinant sous mes yeux. Encouragez les accouplements. +Le fils bâtard de Glocester a été plus tendre +pour son père que ne l'ont été pour moi mes filles, +engendrées entre les draps d'un lit légitime. A la +besogne, luxure, pêle-mêle; j'ai besoin de soldats.—Voyez +cette dame au sourire ingénu, dont la physionomie +vous ferait supposer qu'elle cache la neige sous sa +robe, qui raffine sur la vertu, et hoche la tête au seul +nom de plaisir: le chat sauvage et l'étalon enfermé dans +l'écurie n'y courent pas avec un appétit plus désordonné. +A partir de la taille ce sont des centaures, quoique tout +le haut soit d'une femme; les dieux ne possèdent que +jusqu'à la ceinture, tout ce qui est au-dessous appartient +aux démons; là est l'enfer, l'abime sulfureux, +brûlant, bouillant; infection, corruption!... Fi! fi! fi! +pouah! pouah!—Honnête apothicaire, donne-moi une +once de musc pour purifier mon imagination. Voilà de +l'argent pour toi.</p> + +<p>GLOCESTER.—Oh! laissez-moi baiser cette main.</p> + +<p>LEAR.—Que je l'essuie d'abord, elle sent la mortalité.</p> + +<p>GLOCESTER.—O ruines de l'oeuvre de la nature! Ce +grand univers aussi finira par se réduire au néant.—Me +reconnais-tu?</p> + +<p>LEAR.—Je me rappelle assez bien tes yeux. Je crois +que tu me regardes de travers. Fais du pis que tu pourras, +aveugle Cupidon; non, je n'aimerai plus.—Lis ce +cartel; remarques-en seulement les caractères.</p> + +<p>GLOCESTER.—Quand toutes les lettres seraient autant de +soleils, je n'en pourrais pas voir une seule.</p> + +<p>EDGAR.—Je n'avais pu y croire sur le récit d'autrui; +cela est bien vrai, et cela me brise le coeur.</p> + +<p>LEAR.—Lis donc.</p> + +<p>GLOCESTER.—Comment, avec l'orbite de l'oeil?</p> + +<p>LEAR.—Oh! oh! est-ce bien vous qui êtes ici avec moi? +et point d'yeux à votre tête, point d'argent dans votre +bourse?—Vos yeux sont dans un cas très-grave, et l'état +de votre bourse est léger<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>; et cependant vous voyez +comme va le monde.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46: </b><a href="#footnotetag46">(retour) </a><p><i>Your eyes are in a heavy case, your purse in a light.</i> +Il y a ici un triple jeu de mots sur <i>case</i> (cas, boîte, case) et sur +<i>light</i> (léger, lumière). Cela était impossible à rendre.</p></blockquote> + +<p>GLOCESTER.—Je le vois parce que je le sens.</p> + +<p>LEAR.—Quoi! es-tu fou? Un homme n'a pas besoin de +ses yeux pour voir comment va le monde: regarde avec +tes oreilles. Vois ce juge qui gourmande si sévèrement +ce simple voleur. Un mot à l'oreille: change-les de +place, et dis à pair ou non: «Qui est le juge? qui est le +voleur?» As-tu vu le chien d'un fermier aboyer après un +mendiant?</p> + +<p>GLOCESTER.—Oui, seigneur.</p> + +<p>LEAR.—Et la pauvre créature fuir devant le mâtin? Eh +bien! tu as vu l'image parlante de l'autorité: on obéit à +un chien quand il est en fonction. Coquin de sergent, +retiens ta main sanguinaire. Pourquoi frappes-tu à coups +de fouet cette fille de joie? Dépouille donc tes propres +épaules, car tu brûles de commettre avec elle le péché +pour lequel tu la châties. L'usurier fait pendre l'escroc. +Les petits vices paraissent à travers les haillons de la +misère; mais la robe, la simarre fourrée cachent tout. +Couvre le péché d'une armure d'or, et la lance vigoureuse +de la justice viendra s'y briser sans l'entamer: +mais qu'il n'ait pour se défendre que des haillons, un +pygmée va le percer d'une paille.—Personne ne fait de +mal, personne, je dis personne: je les soutiendrai. Ami, +tiens cela de moi, qui ai le pouvoir de fermer la bouche +de l'accusateur.—Prends des lunettes, et, comme un +malin politique, fais semblant de voir ce que tu ne vois +pas.—Allons, allons, vite, vite, ôtez-moi mes bottes. +Ferme, ferme; bon.</p> + +<p>EDGAR.—Mélange de bon sens et d'extravagance! De +la raison au milieu de la folie!</p> + +<p>LEAR.—Si tu veux pleurer mes malheurs, prends mes +yeux. Je te connais bien; tu te nommes Glocester. Il +faut que tu prennes patience. Nous sommes venus dans +ce monde en pleurant; tu le sais bien, la première fois +que nous aspirons l'air, nous crions, nous pleurons. Je +vais te prêcher, écoute-moi bien.</p> + +<p>GLOCESTER.—Hélas! hélas!</p> + +<p>LEAR.—Lorsque nous naissons, nous pleurons d'être +arrivés sur ce grand théâtre de fous.—Voilà un bon +chapeau. Ce serait un stratagème ingénieux que de ferrer +un <i>escadron</i> de cavalerie avec du feutre. J'en ferai l'essai; +et quand j'aurai ainsi surpris ces gendres, alors tue, tue, +tue, tue, tue, tue!</p> + +<p class="stage1">(Entre un gentilhomme avec des valets.)</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Oh! le voilà! Mettez la main sur lui.—Seigneur, +votre chère fille....</p> + +<p>LEAR.—Quoi, point de secours? Comment! moi prisonnier? +je suis donc né pour être toujours le jouet de +la fortune!—Traitez-moi bien, je vous payerai une rançon. +Qu'on me donne des chirurgiens; j'ai la cervelle +blessée.</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Vous aurez tout ce qu'il vous plaira.</p> + +<p>LEAR.—Quoi! personne qui me seconde? On me laisse +à moi seul? Eh quoi! cela rendrait un homme, un +homme de sel, capable de faire de ses yeux des arrosoirs, +et d'en abattre la poussière d'automne.</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Mon bon seigneur...</p> + +<p>LEAR.—Je mourrai bravement comme un époux à la +noce. Allons!—Je serai jovial; venez, venez: je suis un +roi, savez-vous cela, mes maîtres?</p> + +<p>GLOCESTER.—Vous êtes une personne royale, et nous +sommes tous à vos ordres.</p> + +<p>LEAR.—Alors il y a encore quelque chose à faire. Mais +si vous l'attrapez, ce ne sera qu'à la course. Zest, zest.</p> + +<p class="stage1">(Il sort en courant.—Les valets le poursuivent.)</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Spectacle digne de compassion dans +le plus pauvre des misérables; au delà de toute expression +dans un roi.—Tu as une fille qui sauve la nature +de la malédiction générale que les deux autres ont attirée +sur elle.</p> + +<p>EDGAR.—Salut, mon bon monsieur.</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Hâtez-vous; que voulez-vous?</p> + +<p>EDGAR.—Avez-vous entendu dire, seigneur, qu'une +bataille se prépare?</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Certainement, c'est public: il ne +faut qu'avoir des oreilles pour en être informé.</p> + +<p>EDGAR.—Mais faites-moi le plaisir de me dire si l'autre +armée est bien éloignée.</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Non, elle s'avance en diligence; on +s'attend à chaque instant à voir paraître le corps d'armée.</p> + +<p>EDGAR.—Je vous remercie, monsieur; c'est tout.</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Bien que des raisons particulières +arrêtent ici la reine, son armée est en mouvement.</p> + +<p>EDGAR.—Je vous remercie, monsieur.</p> + +<p class="stage1">(Le gentilhomme sort.)</p> + +<p>GLOCESTER.—Vous, ô dieux toujours cléments, retirez-moi +la vie, et ne permettez pas que mon mauvais génie +vienne encore me tenter de mourir avant que ce soit +votre bon plaisir.</p> + +<p>EDGAR.—Vous priez bien, mon père!</p> + +<p>GLOCESTER.—Mais vous, mon bon monsieur, qui êtes-vous?</p> + +<p>EDGAR.—Le plus pauvre des hommes, dompté par les +coups de la fortune, et que l'apprentissage des chagrins +qu'il a connus et ressentis a rendu susceptible d'une +douce pitié. Donnez-moi votre main; je vous conduirai +vers quelque asile.</p> + +<p>GLOCESTER.—Je te remercie du fond du coeur: puissent +la bonté et la bénédiction du ciel te le rendre.</p> + +<p class="stage1">(Entre Oswald.)</p> + +<p>OSWALD.—Ah! voici une heureuse capture! Il a été +mis à prix.—La chair et les os de ta tête aveugle ont +été fabriqués, je crois, pour faire ma fortune.—Vieux, +malheureux traître, recueille-toi bien vite; l'épée +qui doit te détruire est levée.</p> + +<p>GLOCESTER.—Que ta main secourable lui prête pour +cela la force nécessaire.</p> + +<p class="stage1">(Edgar se met entre eux deux.)</p> + +<p>OSWALD.—Pourquoi, rustre audacieux, oses-tu soutenir +un traître mis à prix? Ote-toi de là, de peur que la +contagion de sa destinée ne s'empare également de toi. +Quitte son bras.</p> + +<p>EDGAR, <span class="stage2"><i>en langage gallois</i></span>.—Che n'le quitterai pas, +monchieur, sans en savouer des meilleures résons.</p> + +<p>OSWALD.—Quitte-le, misérable, ou tu es mort.</p> + +<p>EDGAR.—Mon pon chentilhomme, âllez vout' chémin, +et laissez pâsser le pouv' monde. Si ch' âvais été pour +céder côm' ça ma vie à ces ceux-là qui font tu pruit, a +s'rait téjà moins lonque qu'a ne l'a été de quince chours. +Allons, n'approuche pas de ce vieux hômme: ein peu +loin, che vous avertis, ou nous verrons ce qui y a de pu +dur de vout' caboche ou t' mon gourdin. Che vous parle +tout bonnement, oui.</p> + +<p>OSWALD.—Retire-toi, ordure.</p> + +<p>EDGAR.—Che vous câsserai vos dents, monchieur; +avancez.—Ch' m'embarrasse bien de vos pottes.</p> + +<p class="stage1">(Ils se battent. Edgar abat Oswald d'un coup de bâton.)</p> + +<p>OSWALD.—Esclave, tu m'as tué. Prends ma bourse, vilain: +si tu veux prospérer en ce monde, enterre mon +corps, et remets la lettre que tu trouveras sur moi à Edmond, +comte de Glocester: cherche-le dans l'armée anglaise.—O +mort malencontreuse!</p> + +<p class="stage1">(Il meurt.)</p> + +<p>EDGAR.—Oh! je te connais bien, officieux vilain, aussi +dévoué aux vices de ta maîtresse que le pouvait désirer +sa méchanceté.</p> + +<p>GLOCESTER.—Quoi! est-il mort?</p> + +<p>EDGAR.—Asseyez-vous, vieux père, reposez-vous.—Cherchons +dans ses poches: ces lettres dont il parle +peuvent m'être très-utiles.... Il est mort: je suis seulement +fâché qu'il n'ait pas eu un autre bourreau que moi.—Voyons.... +Permets, cire complaisante, et vous, bonnes +manières, ne nous blâmez pas: pour savoir le secret de +nos ennemis, nous leur ouvririons bien le coeur; ouvrir +leurs papiers est plus légitime.</p> + +<p class="stage1">(Il lit la lettre.)</p> + +<p>«Rappelez-vous nos serments mutuels; vous avez +mille occasions de vous en défaire. Si la volonté ne +vous manque pas, le temps et le lieu vous offriront +des occasions dont vous saurez profiter. Il n'y a rien +de fait s'il revient vainqueur: alors je serai sa captive, +et son lit sera ma prison. Délivrez-moi du dégoût +que j'y éprouve<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>, et, pour votre salaire, prenez-y +place. Votre épouse (voudrais-je dire) et affectionnée +servante.</p> + +<p>«GONERILLE.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47: </b><a href="#footnotetag47">(retour) </a><p><i>From the loathed warmth</i>.</p></blockquote> + +<p>Oh! combien insensible est l'espace qui sépare les diverses +volontés d'une femme!—Un complot contre les +jours de son vertueux époux, et mon frère pris en +échange!... Là, je vais te cacher dans le sable, message +impie de deux impudiques assassins.—Quand il en sera +temps, ce fâcheux papier frappera les yeux du duc dont +on machine la perte. Il est heureux pour lui que je +puisse lui apprendre à la fois et ta mort et l'affaire dont +tu étais chargé.</p> + +<p class="stage1">(Edgar sort traînant dehors le corps d'Oswald.)</p> + +<p>GLOCESTER.—Le roi est fou. Oh! combien est donc tenace +mon odieuse raison, puisque je résiste et que j'ai +le sentiment bien net de mes énormes chagrins! Il vaudrait +bien mieux avoir perdu l'esprit: mes pensées alors +seraient séparées de mes peines; et les erreurs de l'imagination +ôtent aux douleurs la connaissance d'elles-mêmes.</p> + +<p class="stage1">(Rentre Edgar.)</p> + +<p>EDGAR.—Donnez-moi votre main: il me semble entendre +au loin le bruit des tambours.—Venez, vieux père, +je vais vous confier à un ami.</p> +<br> + +<h3>SCÈNE VII</h3> + +<p class="stage1">Une tente dans le camp des Français.—Lear est endormi sur un +lit; près de lui sont un médecin, le gentilhomme et plusieurs +autres personnes.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> CORDÉLIA ET KENT.</p> +<br> + +<p>CORDÉLIA.—O toi, bon Kent, comment ma vie et mes +efforts pourront-ils suffire à m'acquitter de tes bienfaits? +Ma vie sera trop courte, et tous mes moyens sont faibles +pour y atteindre.</p> + +<p>KENT.—Voir mes soins reconnus, madame, c'est en +être trop payé. Tous mes récits sont d'accord avec la +simple vérité: je n'ai rien ajouté, rien retranché; je +vous ai dit les choses comme elles sont.</p> + +<p>CORDÉLIA.—Prenez de meilleurs vêtements; ces habits +me rappellent trop des heures cruelles. Je t'en prie, +quitte-les.</p> + +<p>KENT.—Excusez-moi, ma chère dame: être reconnu +m'arrêterait dans les projets que j'ai formés.—Accordez-moi +cette grâce de ne me point reconnaître jusqu'à ce +que le temps et moi nous le trouvions bon.</p> + +<p>CORDÉLIA.—Qu'il en soit donc ainsi, mon bon seigneur. +<span class="stage2">(<i>Au médecin</i>.)</span> Comment va le roi?</p> + +<p>LE MÉDECIN.—Madame, il dort toujours.</p> + +<p>CORDÉLIA.—Dieux bienfaisants, réparez cette grande +plaie que lui ont faite les injures qu'il a souffertes; rétablissez +les idées dérangées et discordantes de ce père +métamorphosé par ses enfants.</p> + +<p>LE MÉDECIN.—Votre Majesté permet-elle qu'on éveille +le roi? Il y a longtemps qu'il repose.</p> + +<p>CORDÉLIA.—Suivez ce que vous prescrit votre science, +et faites ce que vous croyez à propos de faire.—Est-il +habillé?</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Oui, madame; à la faveur d'un +sommeil profond, nous l'avons changé de vêtements.</p> + +<p>LE MÉDECIN.—Ma bonne dame, soyez auprès de lui quand +nous l'éveillerons: je ne doute pas qu'il ne soit calme.</p> + +<p>CORDÉLIA.—Très-bien!</p> + +<p>LE MÉDECIN.—Veuillez bien vous approcher.—Plus fort +la musique.</p> + +<p>CORDÉLIA.—O mon cher père! Guérison, suspends tes +remèdes à mes lèvres, et que ce baiser répare le mal +violent que mes deux soeurs ont fait tomber sur ta tête +vénérable!</p> + +<p>KENT.—Bonne et chère princesse!</p> + +<p>CORDÉLIA.—Quand vous n'auriez pas été leur père, ces +mèches blanches réclamaient leur pitié. Était-ce là un +visage qui dût être exposé à la fureur des vents, supporter +les profonds roulements du tonnerre aux coups +redoutables, et les traits perçants et terribles des rapides +éclairs qui se croisaient dans tous les sens? Te fallait-il +affronter la nuit, pauvre aventurier<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>, couvert d'une si +légère armure?—Le chien de mon ennemi, m'eût-il +mordue, aurait passé cette nuit-là auprès de mon feu; +et toi, mon pauvre père, tu devais être forcé à chercher +un abri parmi les pourceaux, les misérables abandonnés +du ciel, sur la paille brisée et fangeuse!—Hélas! hélas! +c'est un miracle que tout n'ait pas fini à la fois, ta raison +et ta vie.—Il s'éveille; parlez-lui.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48: </b><a href="#footnotetag48">(retour) </a><p><i>Poor perdu</i> (enfant perdu); on sait que l'on +donnait ce nom à des soldats plus aventureux ou plus exposés que les autres.</p></blockquote> + +<p>LE MÉDECIN.—Parlez, madame, cela vaut mieux.</p> + +<p>CORDÉLIA.—Comment se trouve mon royal seigneur? +comment se porte Votre Majesté?</p> + +<p>LEAR.—Vous me faites bien du tort de me tirer du +tombeau.... Toi, tu es une âme bienheureuse; mais je +suis attaché sur une roue de feu, mes larmes brûlent +comme du plomb fondu.</p> + +<p>CORDÉLIA.—Me reconnaissez-vous, seigneur?</p> + +<p>LEAR.—Vous êtes un esprit, je le sais: quand êtes-vous +morte?</p> + +<p>CORDÉLIA.—Toujours, toujours aussi égaré.</p> + +<p>LE MÉDECIN.—Il est à peine éveillé; laissons-le un instant +tranquille.</p> + +<p>LEAR.—Où ai-je été? où suis-je?... Est-ce la belle lumière +du jour?—Je suis cruellement maltraité: je mourrais +vraiment de pitié de voir un autre souffrir ainsi.—Je +ne sais que dire.... Je ne jurerais pas que ce soient là +mes mains.—Voyons, je sens cette épingle me piquer.—Je +voudrais bien être certain de mon état.</p> + +<p>CORDÉLIA.—Oh! regardez-moi, seigneur: étendez sur +moi vos mains pour me bénir.—Non, seigneur, il ne +faut pas vous mettre à genoux.</p> + +<p>LEAR.—Je vous en prie, ne vous moquez pas de moi. +Je suis un pauvre bon radoteur de vieillard; j'ai plus de +quatre-vingts ans, et, pour parler sincèrement, je crains +de n'être pas tout à fait dans mon bon sens.... Il me semble +que je devrais vous connaître, et connaître cet +homme.—Cependant je doute; car je ne sais pas du tout +ce que c'est que ce lieu-ci, et j'ai beau faire, je ne me +rappelle pas ces vêtements; je ne sais pas non plus où +j'ai logé la nuit dernière.... Ne vous moquez pas de moi; +car, aussi vrai que je suis un homme, je crois que cette +dame est ma fille Cordélia.</p> + +<p>CORDÉLIA.—C'est moi! c'est moi!</p> + +<p>LEAR.—Vos larmes mouillent-elles? Oui, en vérité.—Je +vous en prie, ne pleurez pas. Si vous avez du poison +pour moi, je le prendrai. Je sais bien que vous ne m'aimez +pas; car vos soeurs, autant que je me le rappelle, +m'ont fait du mal. Vous avez des raisons de ne pas m'aimer; +elles n'en avaient pas.</p> + +<p>CORDÉLIA.—Pas une raison, pas une seule.</p> + +<p>LEAR.—Suis-je en France?</p> + +<p>KENT.—Vous êtes dans votre royaume, seigneur.</p> + +<p>LEAR.—Ne me trompez point.</p> + +<p>LE MÉDECIN.—Consolez-vous, ma bonne dame; les accès +de fureur, vous le voyez, sont passés; cependant il y +aurait encore du danger à le ramener sur les temps dont +il a perdu la mémoire. Engagez-le à rentrer; ne l'agitons +plus jusqu'à ce que ses organes soient raffermis.</p> + +<p>CORDÉLIA.—Plairait-il à Votre Altesse de marcher?</p> + +<p>LEAR.—Il faut que vous me souteniez.—Je vous prie, +maintenant oubliez et pardonnez; je suis vieux, et ma +raison est affaiblie.</p> + +<p class="stage1">(Sortent Lear, Cordélia, le médecin et la suite.)</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Est-il vrai, monsieur, que le duc de +Cornouailles ait été tué de cette manière?</p> + +<p>KENT.—Très-vrai, monsieur.</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Et qui commande ses gens?</p> + +<p>KENT.—On dit que c'est le fils bâtard de Glocester.</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—On assure qu'Edgar, le fils que le +comte a chassé, est en Germanie avec le comte de Kent.</p> + +<p>KENT.—Les ouï-dire sont variables. Il est temps de regarder +autour de soi: les armées du royaume approchent +à grands pas.</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Il y a lieu de croire que l'affaire qui +va se décider sera sanglante. Adieu, monsieur.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>KENT.—Mon entreprise et mes travaux vont avoir leur +fin, bonne ou mauvaise selon l'issue de cette bataille.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> +<br><br> + +<h2>ACTE CINQUIÈME</h2> + +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Le camp des Anglais, près de Douvres.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent, avec tambours et enseignes</i>, EDMOND, +RÉGANE, DES OFFICIERS, <i>des soldats et autres</i>.</p> +<br> + +<p>EDMOND, <span class="stage2"><i>à un officier</i></span>.—Sachez si le duc persiste dans +son dernier projet, ou si quelque nouvelle idée l'a fait +changer de plan. Il est plein d'irrésolutions et sans cesse +en contradictions avec lui-même. Allez, et nous rapportez +sa résolution décisive.</p> + +<p>RÉGANE.—Le mari de notre soeur a certainement +tourné tout à fait.</p> + +<p>EDMOND.—Il n'y a pas à en douter, madame.</p> + +<p>RÉGANE.—Maintenant, mon doux seigneur, vous savez +tout le bien que je vous veux: dites-moi, mais franchement, +mais bien en vérité, n'aimez-vous point ma soeur?</p> + +<p>EDMOND.—D'une affection respectueuse.</p> + +<p>RÉGANE.—Mais n'avez-vous point trouvé la route des +lieux défendus à tout autre qu'à mon frère<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49: </b><a href="#footnotetag49">(retour) </a><p><i>My brother's way to the forefended place</i>.</p></blockquote> + +<p>EDMOND.—Cette pensée vous abuse.</p> + +<p>RÉGANE.—J'ai peur que vous n'ayez été uni bien étroitement +avec elle, et autant que cela puisse être.</p> + +<p>EDMOND.—Non, sur mon honneur, madame.</p> + +<p>RÉGANE.—Je ne pourrai plus la souffrir.—Mon cher +lord, point de familiarités avec elle.</p> + +<p>EDMOND.—Soyez tranquille.—Mais la voici avec le duc +son époux.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Albanie, Gonerille, soldats.)</p> + +<p>GONERILLE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—J'aimerais mieux perdre la bataille +que de supporter que ma soeur nous désunît, lui et moi.</p> + +<p>ALBANIE.—Ma très-chère soeur, soyez la bien rencontrée.—Monsieur, +je viens d'apprendre que le roi est allé +rejoindre sa fille avec plusieurs personnes que la rigueur +de notre gouvernement force d'appeler au secours.—Je +n'ai jamais encore été brave, lorsque je n'ai pu l'être en +conscience. Cette guerre nous regarde parce que le roi +de France envahit nos États, et non parce qu'il soutient +le roi et les autres personnes armées contre nous, je +le crains, par de bien justes et de bien puissants motifs.</p> + +<p>EDMOND.—C'est parler noblement, seigneur.</p> + +<p>RÉGANE.—Et à quoi bon ce raisonnement?</p> + +<p>GONERILLE.—Réunissons-nous contre l'ennemi: ce +n'est pas le moment de s'occuper de ces querelles domestiques +et personnelles.</p> + +<p>ALBANIE.—Allons arrêter avec les plus anciens guerriers +les mesures que nous devons prendre.</p> + +<p>EDMOND.—Je vais vous rejoindre dans l'instant à votre +tente.</p> + +<p>RÉGANE.—Ma soeur, vous venez avec nous?</p> + +<p>GONERILLE.—Non.</p> + +<p>RÉGANE.—Cela vaut mieux: je vous en prie, venez +avec nous.</p> + +<p>GONERILLE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Oh! oh! je devine l'énigme...—Je +viens.</p> + +<p class="stage1">(Au moment où ils sont prêts à sortir, entre Edgar déguisé.)</p> + +<p>EDGAR.—Si jamais Votre Seigneurie s'est entretenue +avec un homme aussi pauvre que moi, écoutez seulement +un mot.</p> + +<p>ALBANIE.—Je vous rejoins.—Parle.</p> + +<p class="stage1">(Sortent Edmond, Régane, Gonerille, les officiers, les soldats +et la suite.)</p> + +<p>EDGAR.—Avant de livrer la bataille, ouvrez cette lettre. +Si vous remportez la victoire, faites appeler à son de +trompe celui qui vous l'a remise. Quelque misérable que +je paraisse, je puis produire un champion qui soutiendra +ce qu'elle contient; si l'événement tourne contre +vous, votre affaire est faite dans ce monde, et tout complot +cesse.—Que la fortune vous soit amie!</p> + +<p>ALBANIE.—Attends que j'aie lu cette lettre.</p> + +<p>EDGAR.—On me l'a défendu. Quand il en sera temps, +que le héraut m'appelle, et je reparaîtrai.</p> + +<p>ALBANIE.—Soit, adieu, je lirai ce papier.</p> + +<p class="stage1">(Edgar sort.)</p> + +<p class="stage1">(Rentre Edmond.)</p> + +<p>EDMOND.—L'ennemi est en vue; préparez vos forces. +Voici un aperçu pris avec soin du nombre et des moyens +de nos ennemis: mais on vous demande de vous hâter.</p> + +<p>ALBANIE.—Nous serons prêts à temps.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>EDMOND.—J'ai juré à ces deux soeurs que je les aimais: +elles sont en méfiance l'une avec l'autre, comme l'est de +la vipère celui qu'elle a mordu. Laquelle des deux prendrai-je? +Toutes les deux? l'une des deux? Ni l'une ni +l'autre?—Tant qu'elles seront toutes les deux en vie, je +ne puis posséder ni l'une ni l'autre.—Prendre la veuve, +c'est rendre furieuse sa soeur Gonerille; et le mari de +celle-ci vivant, j'aurai de la peine à me maintenir. Commençons +toujours par nous servir de son appui dans le +combat; et, après, que celle qui a tant d'envie de se débarrasser +de lui trouve les moyens de l'expédier promptement.—Quant +à ses projets de clémence pour Lear +et Cordélia, la bataille finie.... et eux entre nos mains, +ils ne verront pas son pardon: mon rôle à moi est de +me tenir sur la défensive, et non de discuter.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Un espace entre les deux camps.</p> + +<p class="stage1">(Bruits de combat.—Lear et Cordélia et leurs troupes entrent et sortent avec +enseignes et tambours.)</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> EDGAR ET GLOCESTER.</p> +<br> + +<p>EDGAR.—Vieux père, prenez ici l'hospitalité que vous +offre l'ombrage de cet arbre; priez le ciel que la bonne +cause l'emporte. Si jamais je reviens encore vers vous, +je vous apporterai des nouvelles consolantes.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>GLOCESTER.—La grâce du ciel vous accompagne, ami!</p> + +<p class="stage1">(Bruits de combat, puis une retraite.)</p> + +<p class="stage1">(Rentre Edgar.)</p> + +<p>EDGAR.—Fuis, vieillard; donne-moi ta main: fuyons, +le roi Lear a perdu la bataille; lui et sa fille sont prisonniers: donne-moi la main, marchons.</p> + +<p>GLOCESTER.—Non, pas plus loin, mon cher: un homme +peut pourrir même ici.</p> + +<p>EDGAR.—Quoi! encore de mauvaises pensées! Il faut +que les hommes subissent en ce monde l'ordre du départ +comme celui de l'arrivée. Il ne s'agit que d'être prêt; +venez.</p> + +<p>GLOCESTER.—Vous avez raison.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Le camp anglais, près de Douvres.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> EDMOND <i>triomphant, avec des enseignes et des +tambours;</i> LEAR ET CORDÉLIA <i>prisonniers</i>, DES OFFICIERS, +<i>des Soldats, etc</i>.</p> +<br> + +<p>EDMOND, <span class="stage2"><i>à des officiers</i></span>.—Que quelques officiers se chargent +de les emmener: bonne garde jusqu'au moment où +ceux à qui il appartient de disposer de leur sort auront +fait connaître leurs volontés.</p> + +<p>CORDÉLIA.—Nous ne sommes pas les premiers qui, +avec la meilleure intention, ont eu le plus mauvais sort. +Je suis abattue pour toi, roi opprimé: il me serait autrement +bien aisé de rendre à la fortune infidèle mépris +pour mépris.—Ne verrons-nous point ces filles, ces +soeurs?</p> + +<p>LEAR.—Non, non, non, non, viens: allons à la prison; +seuls ensemble, nous deux, nous y chanterons comme +des oiseaux en cage. Quand tu me demanderas ma bénédiction, +je me mettrai à genoux et je te demanderai pardon: +nous vivrons ainsi en priant, en chantant; nous +conterons de vieilles histoires, nous rirons des papillons +dorés, et aussi d'entendre de pauvres diables s'entretenir +des nouvelles de la cour; nous en causerons avec +eux; nous dirons celui qui gagne, celui qui perd; qui +entre, qui sort; nous expliquerons le secret des choses +comme si nous étions les espions des dieux; et, de +dedans les murs d'une prison, nous verrons passer les +ligues et les partis des grands personnages qui fluent +et refluent au gré de la lune.</p> + +<p>EDMOND.—Emmenez-les.</p> + +<p>LEAR.—Sur de tels sacrifices, ma Cordélia, les dieux +eux-mêmes viennent jeter l'encens. T'ai-je donc retrouvée? +Celui qui voudra nous séparer, il faudra qu'il +apporte une des torches du ciel, et nous chasse d'ici par +le feu comme des renards. Essuie tes yeux; la peste<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a> les +dévorera tous, chair et peau, avant qu'ils nous fassent +verser une larme; nous les verrons auparavant mourir +de faim: viens.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50: </b><a href="#footnotetag50">(retour) </a><p><i>The goujeers</i>, maladie honteuse suivant les uns, +la peste suivant d'autres.</p></blockquote> + +<p class="stage1">(Lear et Cordélia sortent, accompagnés de gardes.)</p> + +<p>EDMOND.—Ici, capitaine, un mot. Prends ce papier. (<i>Il +lui donne un papier</i>.) Suis-les à la prison. Je t'ai avancé +d'un grade: si tu obéis aux instructions contenues là-dedans, +tu t'ouvres le chemin à une brillante fortune. +Sache bien que les hommes sont ce que les fait la circonstance: +un coeur tendre ne va pas avec une épée; cette +grande mission ne souffre pas de discussion. Ou dis que +tu le feras, ou cherche d'autres moyens de fortune.</p> + +<p>L'OFFICIER.—Je le ferai, seigneur.</p> + +<p>EDMOND.—A l'oeuvre alors, et tiens-toi pour heureux +du moment que tu l'auras accomplie. Mais fais-y bien +attention: c'est dans l'instant même, et il faut exécuter +la chose comme je l'ai écrit.</p> + +<p>L'OFFICIER.—Je ne peux pas traîner une charrette, ni +manger l'avoine; si c'est l'ouvrage d'un homme, je le ferai.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p class="stage1">Fanfares.—Entrent Albanie, Gonerille, Régane, officiers, suite.</p> + +<p>ALBANIE.—Seigneur, vous avez montré aujourd'hui +votre courage, et la fortune vous a bien servi. Vous tenez +captifs ceux qui nous ont combattus dans cette journée: +nous vous requérons de nous les remettre, pour disposer +d'eux selon qu'en ordonneront à la fois notre sûreté et +la justice qui leur est due.</p> + +<p>EDMOND.—Seigneur, j'ai cru à propos d'envoyer ce +vieux et misérable roi dans un endroit sûr où je le fais +garder. Son âge, et plus encore son titre, ont un charme +pour attirer vers lui le coeur des peuples, et pour tourner +les lances que nous avons levées pour notre service +contre les yeux de ceux qui les commandent. J'ai envoyé +la reine avec lui pour les mêmes raisons: ils seront +prêts à comparaître demain ou plus tard aux lieux où +vous tiendrez votre cour de justice. En ce moment nous +sommes couverts de sueur et de sang; l'ami a perdu son +ami; et les guerres les plus justes sont, dans la chaleur +du moment, maudites par ceux qui en ressentent les +maux.... La décision du sort de Cordélia et de son père +demande un lieu plus convenable.</p> + +<p>ALBANIE.—Avec votre permission, monsieur, je vous +regarde ici comme un soldat à mes ordres, et non pas +comme un frère.</p> + +<p>RÉGANE.—C'est précisément le titre dont il nous plaît +de le gratifier: il me semble qu'avant de vous avancer +si loin vous auriez pu vous informer de notre bon plaisir. +Il a conduit nos troupes, il a été revêtu de mon autorité, +il a représenté ma personne, ce qui lui permet bien +de prétendre à l'égalité et de s'appeler votre frère.</p> + +<p>GONERILLE.—Ne vous échauffez pas tant. C'est par ses +talents qu'il s'est élevé, beaucoup plus que par vos +faveurs.</p> + +<p>RÉGANE.—Investi par moi de mes droits, il va de pair +avec les meilleurs.</p> + +<p>GONERILLE.—Ce serait tout au plus s'il devenait votre +mari.</p> + +<p>RÉGANE.—Badinage est souvent prophétie.</p> + +<p>GONERILLE,—Holà! holà! l'oeil qui vous a fait voir cela +voyait un peu louche.</p> + +<p>RÉGANE.—Madame, je ne me sens pas bien; autrement +je vous dirais tout ce que j'ai sur le coeur. <span class="stage2">(<i>A Edmond</i>.)</span>—Général, +prends mes soldats, mes prisonniers, mon +patrimoine; dispose d'eux, de moi-même; la place t'est +rendue. Je prends ici le monde à témoin que je te fais +mon seigneur et maître.</p> + +<p>GONERILLE, <span class="stage2"><i>à Régane</i></span>.—Prétendez-vous le posséder?</p> + +<p>ALBANIE.—Une telle décision ne dépend pas de votre +bon plaisir.</p> + +<p>EDMOND.—Ni du tien, seigneur.</p> + +<p>ALBANIE.—Certes si, vil métis.</p> + +<p>RÉGANE, <span class="stage2"><i>à Edmond</i></span>.—Fais battre le tambour, et prouve +que mes droits sont les tiens.</p> + +<p>ALBANIE.—Attendez encore; écoutez la raison.—Edmond, +je t'accuse ici de haute trahison, et dans l'accusation +je comprends ce serpent doré <span class="stage2">(<i>montrant Gonerille</i>)</span>.—Quant +à vos prétentions, mon aimable soeur, je m'y +oppose dans l'intérêt de ma femme: elle a sous-traité +avec ce seigneur, et moi, comme son mari, je mets +opposition à vos bans: si vous voulez vous marier, c'est +à moi qu'il vous faut faire l'amour; madame lui est +promise.</p> + +<p>GONERILLE.—C'est une comédie!</p> + +<p>ALBANIE.—Tu es armé, Glocester; que la trompette +sonne; et si personne ne paraît pour prouver contre toi +tes trahisons odieuses, manifestes, accumulées, voilà +mon gage. <span class="stage2">(<i>Il jette son gant</i>.)</span> Avant que j'aie mangé un +morceau de pain, je prouverai dans ton coeur que tu +es tout ce que je viens de te proclamer.</p> + +<p>RÉGANE.—Oh! je me sens mal, très-mal.</p> + +<p>GONERILLE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Si tu ne l'étais pas, je ne me fierais +jamais plus au poison.</p> + +<p>EDMOND, <span class="stage2"><i>jetant son gant</i></span>.—Voilà mon gant en échange. +Qui que ce soit au monde qui me nomme traître, il en a +menti comme un vilain. Fais appeler à son de trompe, +et si quelqu'un ose s'approcher: contre lui, contre toi, +contre tout venant, je maintiendrai fermement ma +loyauté et mon honneur.</p> + +<p>ALBANIE.—Holà! un héraut!</p> + +<p>EDMOND.—Un héraut! holà! un héraut!</p> + +<p>ALBANIE.—N'attends rien que de ta seule valeur, car +tes soldats, levés en mon nom, ont en mon nom reçu +leur congé.</p> + +<p>RÉGANE.—La souffrance triomphe de moi.</p> + +<p>ALBANIE.—Elle n'est pas bien; conduisez-la dans ma +tente. <span class="stage2">(<i>Régane sort accompagnée. Entre un héraut</i>.)</span>—Approche, +héraut: que la trompette sonne, et lis ceci à haute voix.</p> + +<p>UN OFFICIER.—Sonnez, trompette.</p> + +<p>LE HÉRAUT <span class="stage2"><i>lit</i></span>.—«S'il est dans l'armée quelque homme +de rang et de qualité convenable qui veuille soutenir +contre Edmond, soi-disant comte de Glocester, qu'il +est plusieurs fois traître, qu'il paraisse au troisième +son de la trompette: Edmond soutient hardiment le +contraire.»</p> + +<p>EDMOND.—Sonnez.</p> + +<p class="stage1">(Premier ban de la trompe.)</p> + +<p>LE HÉRAUT.—Encore.</p> + +<p class="stage1">(Deuxième ban.)</p> + +<p>—Encore.</p> + +<p class="stage1">(Troisième ban.—Un moment après une autre trompette +répond du dehors.)</p> + +<p class="stage1">(Edgar entre armé, précédé d'un trompette.)</p> + +<p>ALBANIE, <span class="stage2"><i>au héraut</i></span>.—Demande-lui quel est son dessein, +et pourquoi il paraît à l'appel de la trompette.</p> + +<p>LE HÉRAUT.—Qui êtes-vous? votre nom, votre qualité, +et pourquoi répondez-vous à cette sommation?</p> + +<p>EDGAR.—Sachez que j'ai perdu mon nom, mordu d'un +cancre et rongé par la dent aiguë de la trahison: cependant +je suis noble tout autant que l'adversaire que je +viens combattre.</p> + +<p>ALBANIE.—Quel est cet adversaire?</p> + +<p>EDGAR.—Quel est-il celui qui parle pour Edmond, comte +de Glocester?</p> + +<p>EDMOND.—Lui-même! Qu'as-tu à lui dire?</p> + +<p>EDGAR.—Tire ton épée, afin que si mon langage offense +un noble coeur, ton bras puisse te faire justice. Voici +la mienne. C'est le privilége de mon rang, de mon +serment et de ma profession. Je proteste, malgré +ta force, ta jeunesse, ton rang, ta situation, en dépit de +ton épée victorieuse, de ta nouvelle fortune toute chaude +encore, de ton courage et de ton coeur, que tu n'es qu'un +traître, déloyal envers tes dieux, ton frère, ton père; +que tu conspires contre les jours de ce haut et puissant +prince, et que tu es depuis le sommet de ta tête, dans tout +ton corps, et jusqu'à la poussière qui est sous tes pieds, un +traître souillé comme un crapaud. Si tu dis non, cette épée, +ce bras, et tout ce que j'ai de courage, sont disposés à +prouver dans ton coeur, auquel je parle, que tu en as menti.</p> + +<p>EDMOND.—En bonne prudence, je devrais te demander +ton nom. Mais comme tu te montres sous les apparences +d'un franc et brave chevalier, que tes discours ont quelque +saveur de bonne éducation, je dédaigne et repousse +ces formalités de précaution que, dans les règles et par +les lois de la chevalerie, j'aurais le droit d'exiger. Je te +rejette à la tête ces trahisons, j'écrase ton coeur sous ton +odieux mensonge infernal; et comme les injures ne font +que passer à côté de ton corps sans le briser, mon épée +va leur ouvrir la route du lieu où elles disparaîtront +pour toujours.—Sonnez, trompettes.</p> + +<p class="stage1">(Ils se battent.—Edmond tombe.)</p> + +<p>ALBANIE.—O épargnez-le, épargnez-le.</p> + +<p>GONERILLE.—C'est une trahison.—Glocester, par la loi +des armes, tu n'étais pas obligé de répondre à un adversaire +inconnu: tu n'es pas vaincu; tu es trompé, pris +dans un piége.</p> + +<p>ALBANIE.—Fermez la bouche, Madame, ou je vais la +clore avec ce papier.—Tenez, monsieur. <span class="stage2">(<i>Il donne le papier +à Edmond</i>.)</span>—Et toi, pire que tous les noms qu'on +pourrait te donner, lis tes propres crimes.... Ne le déchirez +pas, madame: je vois que vous le connaissez.</p> + +<p>GONERILLE.—Eh bien! dis: si je le reconnais, les lois +sont à moi et non pas à toi, qui me citera en justice?</p> + +<p>ALBANIE.—Monstrueuse audace! Connais-tu ce papier?</p> + +<p>GONERILLE.—Ne me demandez pas ce que je connais.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>ALBANIE, <span class="stage2"><i>à un officier</i></span>.—Suivez-la; elle est furieuse: +veillez sur elle.</p> + +<p>EDMOND.—Tout ce que vous m'avez imputé je l'ai fait, +et plus, et beaucoup plus encore.—Le temps mettra tout +à découvert.—Tout cela est passé.... et moi aussi!—Mais +qui es-tu, toi, qui as eu le bonheur de l'emporter +sur moi? Si tu es noble, je te le pardonne.</p> + +<p>EDGAR.—Faisons échange de miséricorde. Mon sang +n'est pas moins noble que le tien, Edmond; et s'il l'est +davantage, tu n'en as que plus de tort envers moi. Mon +nom est Edgar; je suis le fils de ton père. Les dieux sont +justes; ils font de nos vices chéris la verge dont ils nous +châtient; le lieu de ténèbres et de vices où il t'a engendré +lui a coûté les yeux.</p> + +<p>EDMOND.—Tu as raison, c'est vrai: la roue a achevé +son tour, et me voici!</p> + +<p>ALBANIE.—Il m'avait bien semblé que ton maintien +annonçait un sang royal.—Il faut que je t'embrasse! +Que le chagrin brise mon coeur si j'ai jamais haï ni toi +ni ton père.</p> + +<p>EDGAR.—Digne prince, je le sais bien.</p> + +<p>ALBANIE.—Où vous êtes-vous caché? Comment avez-vous +connu les malheurs de votre père?</p> + +<p>EDGAR.—En le secourant, seigneur. Écoutez un court +récit; et quand j'aurai fini, oh! si mon coeur pouvait +alors se rompre!....—Pour échapper à la sanglante proscription +qui menaçait ma tête de si près (ô douceur de +la vie! qui nous fait préférer de mourir à chaque instant +des angoisses de la mort, plutôt que de mourir une fois!) +j'ai imaginé de me déguiser sous les haillons d'un mendiant +insensé, et de me revêtir d'une apparence que les +chiens eux-mêmes méprisaient. C'est dans ce travestissement +que j'ai rencontré mon père, les anneaux de ses +yeux tout saignants; il venait d'en perdre les précieuses +pierres. Je suis devenu son guide, je l'ai soutenu, j'ai +mendié pour lui, je l'ai sauvé du désespoir. Jamais, oh! +quelle faute! je ne me suis découvert à lui, jusqu'à cette +dernière demi-heure, lorsque tout armé, et non pas sûr +du succès, bien que plein d'espoir, je lui ai demandé +sa bénédiction, et depuis le commencement jusqu'à la +fin je lui ai raconté mon pèlerinage. Mais, brisé entre +deux passions contraires, l'excès de la joie et celui de la +douleur, son coeur, hélas! trop faible pour supporter ce +combat, s'est rompu avec un sourire.</p> + +<p>EDMOND.—Votre récit m'a touché, et peut-être produira-t-il +quelque bien. Parlez encore; vous avez l'air +d'avoir quelque chose de plus à dire.</p> + +<p>ALBANIE.—Oh! s'il y a quelque chose de plus déplorable +encore, gardez-le; je me sens déjà mourir pour en +avoir tant entendu.</p> + +<p>EDGAR.—A celui qui craint l'affliction, ceci en aurait +pu paraître le terme; mais un autre trouvera encore de +quoi l'augmenter et arriver à son dernier degré.—Tandis +que j'éclatais en cris douloureux, survient un homme +qui, m'ayant vu jadis dans la plus mauvaise situation, +fuyait mon odieuse société; mais, reconnaissant alors +quel était celui qui avait tant souffert, il se jette à mon +cou, me serre dans ses bras vigoureux, et semblant de +ses hurlements vouloir percer les cieux, il se précipite +sur le corps de mon père, et me fait sur lui et sur Lear +le plus déplorable récit que l'oreille ait jamais entendu. +A mesure qu'il racontait, sa douleur devenait plus puissante, +les fils de la vie commençaient à se rompre....—La +trompette a sonné pour la seconde fois: je l'ai laissé +évanoui.</p> + +<p>ALBANIE.—Et qui était cet homme?</p> + +<p>EDGAR.—Kent, seigneur; Kent banni, et qui, déguisé, +avait suivi le roi son ennemi, et lui avait rendu des services +qui n'eussent pas convenu à un esclave.</p> + +<p class="stage1">(Entre précipitamment un gentilhomme un poignard sanglant +à la main.)</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Au secours! au secours! Oh! du +secours!</p> + +<p>EDGAR.—Quel genre de secours?</p> + +<p>ALBANIE.—Homme, parle.</p> + +<p>EDGAR.—Que veut dire ce poignard sanglant?</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Il est chaud encore, il est fumant; +il sort du coeur....</p> + +<p>ALBANIE.—De qui? parle.</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—De votre épouse, seigneur, de votre +épouse; et sa soeur a été empoisonnée par elle: elle l'a +avoué.</p> + +<p>EDMOND.—J'étais engagé à l'une et à l'autre; et dans +un même instant nous voilà mariés tous trois!</p> + +<p>ALBANIE.—Qu'on apporte leurs corps, vivants ou morts.—Ce +jugement du ciel nous épouvante, mais ne nous +touche d'aucune pitié.</p> + +<p class="stage1">(Le gentilhomme sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Kent.)</p> + +<p>EDGAR.—Voilà Kent qui vient, seigneur.</p> + +<p>ALBANIE.—Oh! est-ce lui?—Les circonstances ne permettent +pas ici les formes que demanderait la politesse.</p> + +<p>KENT.—Je suis venu souhaiter le bonsoir pour toujours +à mon maître et à mon roi. N'est-il point ici?</p> + +<p>ALBANIE.—Quel soin important nous avions oublié!—Parle, +Edmond: où est le roi? où est Cordélia?—Vois-tu +ce spectacle, Kent?</p> + +<p class="stage1">(On apporte les corps de Régane et de Gonerille.)</p> + +<p>KENT.—Hélas! et pourquoi?</p> + +<p>EDMOND.—Eh bien! pourtant Edmond était aimé! +L'une a empoisonné l'autre par amour pour moi, et s'est +poignardée après.</p> + +<p>ALBANIE.—C'est la vérité.—Couvrez leurs visages.</p> + +<p>EDMOND.—La respiration me manque, je me meurs.... +Je veux faire un peu de bien en dépit de ma propre nature.... +Envoyez promptement.... hâtez-vous.... au château: +mon ordre écrit met en ce moment en danger la +vie de Lear et de Cordélia.... Ah! envoyez à temps.</p> + +<p>ALBANIE.—Courez, courez; oh! courez.</p> + +<p>EDGAR.—Vers qui, monseigneur? qui en est chargé?—Envoie +donc ton gage de sursis.</p> + +<p>EDMOND.—Tu as raison. Prends mon épée; remets-la +au capitaine.</p> + +<p>ALBANIE.—Hâte-toi, sur ta vie!</p> + +<p class="stage1">(Edgar sort.)</p> + +<p>EDMOND.—Il a été chargé par ta femme et par moi +d'étrangler Cordélia dans la prison, et d'accuser de sa +mort son propre désespoir.</p> + +<p>ALBANIE.—Que les dieux la défendent!—Emportez-le à +quelque distance.</p> + +<p class="stage1">(On emporte Edmond.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent Lear, tenant Cordélia morte dans ses bras, Edgar, +l'officier et d'autres.)</p> + +<p>LEAR.—Hurlez, hurlez, hurlez, hurlez! Oh! vous êtes +des hommes de pierre. Si j'avais vos voix et vos yeux, +je m'en servirais à fendre la voûte du firmament. Oh! +elle est partie pour jamais.—Je vois bien si quelqu'un +est vivant ou s'il est mort.—Elle est morte comme la +terre.—Prêtez-moi un miroir: si son haleine en obscurcit +ou en ternit la surface, alors elle vivrait encore.</p> + +<p>KENT.—Est-ce donc la fin du monde?</p> + +<p>EDGAR.—Ou l'image de l'abomination de la désolation?</p> + +<p>ALBANIE.—Que tout tombe et s'arrête!</p> + +<p>LEAR.—La plume remue: elle vit.—Oh! si elle vit, +c'est un bonheur qui rachète tous les chagrins que j'aie +jamais sentis.</p> + +<p>KENT, <span class="stage2"><i>se mettant à genoux</i></span>.—O mon bon maître!</p> + +<p>LEAR.—Laisse-moi, je te prie.</p> + +<p>EDGAR.—C'est le noble Kent, votre ami.</p> + +<p>LEAR.—Malédiction sur vous tous, assassins, traîtres +que vous êtes. Je l'aurais pu sauver; maintenant elle +est partie pour toujours.—Cordélia, Cordélia, attends un +moment.—Ah! que dis-tu?—Sa voix était toujours douce, +pure et calme, chose excellente chez une femme.—J'ai +tué l'esclave qui l'étranglait.</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Cela est vrai, milords, il l'a fait.</p> + +<p>LEAR.—N'est-ce pas, ami?—J'ai vu le jour où, avec +ma bonne épée tranchante, je les aurais tous fait danser. +Je suis vieux à présent, et toutes ces épreuves m'achèvent. +<span class="stage2">(<i>A Kent</i>.)</span>—Qui êtes-vous? Mes yeux ne sont pas des +meilleurs: je vais vous le dire tout à l'heure.</p> + +<p>KENT.—S'il est deux hommes que la fortune se vante +d'avoir aimés et haïs, chacun de nous en voit un.</p> + +<p>LEAR.—Ma vue est bien mauvaise.—N'étes-vous pas +Kent?</p> + +<p>KENT.—Lui-même, Kent votre serviteur. Où est votre +serviteur Caïus?</p> + +<p>LEAR.—C'est un bon garçon, je peux vous l'assurer: +il sait frapper, et preste encore. Il est mort et pourri.</p> + +<p>KENT.—Non, mon bon maître: c'est moi-même.</p> + +<p>LEAR.—Je vais voir cela tout à l'heure.</p> + +<p>KENT.—C'est moi qui, depuis le commencement de vos +vicissitudes et de vos pertes, ai suivi vos tristes pas.</p> + +<p>LEAR.—Vous êtes ici le bienvenu.</p> + +<p>KENT.—Ni moi, ni personne: tout est ici triste, sombre +et dans le deuil. Vos filles aînées ont prévenu leur arrêt, +et ont péri d'une mort désespérée.</p> + +<p>LEAR.—Oui, je le crois bien.</p> + +<p>ALBANIE.—Il ne sait pas ce qu'il dit, et c'est en vain +que nous nous offrons à ses yeux.</p> + +<p>EDGAR.—Oh! très-inutilement.</p> + +<p class="stage1">(Entre un officier.)</p> + +<p>L'OFFICIER.—Seigneur, Edmond est mort.</p> + +<p>ALBANIE.—Ce n'est qu'une bagatelle ici.—Vous, seigneurs +et nobles amis, écoutez nos intentions. Tout ce +qui sera en notre pouvoir pour réparer ce grand désastre, +nous le ferons. Pour nous, durant la vie du vieux +roi, nous lui remettons l'absolu pouvoir. <span class="stage2">(<i>A Edgar et à +Kent</i>.)</span>—Nous vous rétablissons dans tous vos droits, en +y ajoutant de nouveaux honneurs que votre noble conduite +a plus que mérités. Tous nos amis recevront la +récompense de leurs vertus, et nos ennemis boiront +dans la coupe amère qui leur est due.—Oh! voyez! +voyez!</p> + +<p>LEAR.—Et ils ont étranglé mon pauvre fou<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>! Non, non, +non, plus de vie. Quoi! un chien, un chat, un rat ont +de la vie; et toi pas la moindre haleine! Oh! tu ne reviendras +plus, jamais, jamais, jamais, jamais!—Défaites +ce bouton, je vous en prie.—Je vous remercie, monsieur.—Voyez-vous +cela?.... regardez-la.... regardez.... +ses lèvres.... regardez.... regardez....</p> + +<p class="stage1">(Il meurt.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51: </b><a href="#footnotetag51">(retour) </a><p><i>And my poor fool is hanged!</i> + +<p>On n'a jamais pu s'accorder en Angleterre sur le sens de ces +paroles de Lear: les uns ont voulu supposer qu'on avait aussi +étranglé le fou, ce que rien n'indique dans la pièce, et ce que rien +ne permet de supposer; d'autres ont cru que <i>my poor fool</i>, expression +de tendresse quelquefois employée, s'adresse ici à Cordélia; +mais Lear ne s'en est pas servi une seule fois envers elle, et les +expressions de son amour pour elle ont, en général, quelque +chose de plus exalté: cependant il est évident que c'est d'elle +qu'il s'occupe. N'est-il pas vraisemblable que dans son égarement +ses idées se confondent, et que la perte de son fou, qu'il a +aimé, qu'il a plaint dans sa folie, vient se mêler à celle de Cordélia +qu'il pleure? Du reste, cette explication est arbitraire comme +la plupart de celles qu'on peut vouloir essayer de donner sur les +obscurités de cette pièce; c'est ce qui fait qu'on n'a pas cru +devoir multiplier les notes.</p></blockquote> + +<p>EDGAR.—Il perd connaissance.... Seigneur, seigneur!</p> + +<p>KENT.—Brise-toi, mon coeur; je t'en prie, brise-toi.</p> + +<p>EDGAR.—Seigneur, ouvrez les yeux.</p> + +<p>KENT.—Ne tourmentez pas son âme; laissez-le s'en +aller. C'est le haïr que de vouloir l'étendre plus longtemps +sur le chevalet de cette rude vie.</p> + +<p>EDGAR.—Oh! il est mort en effet.</p> + +<p>KENT.—Ce qui m'étonne, c'est qu'il ait pu souffrir si +longtemps: il usurpait la vie.</p> + +<p>ALBANIE.—Emportez ces corps: le malheur commun +est l'objet qui réclame nos soins. <span class="stage2">(<i>A Kent et à Edgar</i>.)</span>—Vous, +amis de mon coeur, commandez tous deux dans +ce royaume, et rendez des forces à l'État ensanglanté.</p> + +<p>KENT.—J'ai bientôt un voyage à faire, seigneur: mon +maître m'appelle, et je ne puis lui dire non.</p> + +<p>ALBANIE.—Il faut subir le poids de ces temps d'affliction, +dire ce que nous sentons, et non tout ce qu'il y +aurait à dire. Le plus vieux est celui qui a le plus souffert. +Nous qui sommes jeunes, nous ne verrons jamais +ni tant de maux, ni tant de jours.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent au son d'une musique funèbre.)</p> + + + +<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p> +<br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le roi Lear, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI LEAR *** + +***** This file should be named 18312-h.htm or 18312-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/3/1/18312/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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