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+The Project Gutenberg EBook of Le roi Lear, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le roi Lear
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: May 4, 2006 [EBook #18312]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI LEAR ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
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+
+
+Note du transcripteur.
+
+ ===========================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 5
+
+ Le roi Lear. Cymbeline.--La méchante femme mise à la raison.
+ Peines d'amour perdues.--Périclès.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1862
+
+
+ ==========================================================
+
+ LE ROI LEAR
+
+ TRAGÉDIE
+
+
+
+
+ NOTICE SUR LE ROI LEAR
+
+
+En l'an du monde 3105, disent les chroniques, pendant que Joas régnait
+à Jérusalem, monta sur le trône de la Bretagne Leir, fils de Baldud,
+prince sage et puissant, qui maintint son pays et ses sujets dans une
+grande prospérité, et fonda la ville de Caeirler, maintenant Leicester.
+Il eut trois filles, Gonerille, Régane et Cordélia, de beaucoup la
+plus jeune des trois et la plus aimée de son père. Parvenu à une grande
+vieillesse, et l'âge ayant affaibli sa raison, Leir voulut s'enquérir
+de l'affection de ses filles, dans l'intention de laisser son royaume à
+celle qui mériterait le mieux la sienne. «Sur quoi il demanda d'abord
+à Gonerille, l'aînée, comment bien elle l'aimait; laquelle appelant ses
+dieux en témoignage, protesta qu'elle l'aimait plus que sa propre
+vie, qui, par droit et raison, lui devait être très-chère; de laquelle
+réponse le père, étant bien satisfait, se tourna à la seconde, et
+s'informa d'elle combien elle l'aimait; laquelle répondit (confirmant
+ses dires avec de grands serments) qu'elle l'aimait plus que la langue
+ne pouvait l'exprimer, et bien loin au-dessus de toutes les autres
+créatures du monde.» Lorsqu'il fit la même question à Cordélia, celle-ci
+répondit: «Connaissant le grand amour et les soins paternels que vous
+avez toujours portés en mon endroit (pour laquelle raison je ne
+puis vous répondre autrement que je ne pense et que ma conscience me
+conduit), je proteste par-devant vous que je vous ai toujours aimé et
+continuerai, tant que je vivrai, à vous aimer comme mon père par
+nature; et si vous voulez mieux connaître l'amour que je vous porte,
+assurez-vous qu'autant vous avez en vous, autant vous méritez, autant je
+vous aime, et pas davantage.» Le père, mécontent de cette réponse,
+maria ses deux filles aînées, l'une à Henninus, duc de Cornouailles, et
+l'autre à Magtanus, duc d'Albanie, les faisant héritières de ses États,
+après sa mort, et leur en remettant dès lors la moitié entre les mains.
+Il ne réserva rien pour Cordélia. Mais il arriva qu'Aganippus, un des
+douze rois qui gouvernaient alors la Gaule, ayant entendu parler de la
+beauté et du mérite de cette princesse, la demanda en mariage; à quoi
+l'on répondit qu'elle était sans dot, tout ayant été assuré à ses deux
+soeurs; Aganippus insista, obtint Cordélia et l'emmena dans ses États.
+
+Cependant les deux gendres de Leir, commençant à trouver qu'il régnait
+trop longtemps, s'emparèrent à main armée de ce qu'il s'était réservé,
+lui assignant seulement un revenu pour vivre et soutenir son rang; ce
+revenu fut encore graduellement diminué, et ce qui causa à Leir le
+plus de douleur, cela se fit avec une extrême dureté de la part de ses
+filles, qui semblaient penser que tout «ce qu'avait leur père était
+de trop, si petit que cela fût jamais; si bien qu'allant de l'une à
+l'autre, Leir arriva à cette misère qu'elles lui accordaient à peine un
+serviteur pour être à ses ordres.» Le vieux roi, désespéré, s'enfuit du
+pays et se réfugia dans la Gaule, où Cordélia et son mari le reçurent
+avec de grands honneurs; ils levèrent une armée et équipèrent une
+flotte pour le reconduire dans ses États, dont il promit la succession
+à Cordélia, qui accompagnait son père et son mari dans cette expédition.
+Les deux ducs ayant été tués et leurs armées défaites dans une bataille
+que leur livra Aganippus, Leir remonta sur le trône et mourut au bout de
+deux ans, quarante ans après son premier avénement. Cordélia lui succéda
+et régna cinq ans; mais dans l'intervalle, son mari étant mort, les
+fils de ses soeurs, Margan et Cunedag, se soulevèrent contre elle, la
+vainquirent et l'enfermèrent dans une prison, où, «comme c'était une
+femme d'un courage mâle,» désespérant de recouvrer sa liberté, elle prit
+le parti de se tuer[1].
+
+[Note 1: _Chroniques de Hollinshed, Hist. of England_, liv. II, ch.
+V, t. I, p. 12.]
+
+Ce récit de Hollinshed est emprunté à Geoffroi de Monmouth, qui a
+probablement bâti l'histoire de Leir sur une anecdote d'Ina, roi des
+Saxons, et sur la réponse de la plus «jeune et de la plus sage des
+filles» de ce roi, qui, dans une situation pareille à celle de Cordélia,
+répond de même à son père que, bien qu'elle l'aime, l'honore et révère
+autant que le demandent au plus haut degré la nature et le devoir
+filial, cependant elle pense qu'il pourra lui arriver un jour d'aimer
+encore plus ardemment son mari, avec qui, par les commandements de Dieu,
+elle ne doit faire qu'une même chair, et pour qui elle doit quitter
+père, mère, etc. Il ne paraît pas qu'Ina ait désapprouvé le «sage dire»
+de sa fille; et la suite de l'histoire de Cordélia est probablement un
+développement que l'imagination des chroniqueurs aura fondé sur cette
+première donnée. Quoi qu'il en soit, la colère et les malheurs du roi
+Lear avaient, avant Shakspeare, trouvé place dans plusieurs poëmes, et
+fait le sujet d'une pièce de théâtre et de plusieurs ballades. Dans une
+de ces ballades, rapportée par Johnson sous le titre de: _A lamentable
+song of the death of king Leir and his three daughters_, Lear, comme
+dans la tragédie, devient fou, et Cordélia ayant été tuée dans la
+bataille, que gagnent cependant les troupes du roi de France, son père
+meurt de douleur sur son corps, et ses soeurs sont condamnées à mort par
+le jugement «des lords et nobles du royaume.» Soit que la ballade ait
+précédé ou non la tragédie de Shakspeare, il est très-probable que
+l'auteur de la ballade et le poëte dramatique ont puisé dans une source
+commune, et que ce n'est pas sans quelque autorité que Shakspeare, dans
+son dénoûment, s'est écarté des chroniques qui donnent la victoire à
+Cordélia. Ce dénoûment a été changé par Tatel, et Cordélia rétablie dans
+ses droits. La pièce est demeurée au théâtre sous cette seconde forme,
+à la grande satisfaction de Johnson, et, dit M. Steevens, «des
+dernières galeries» _(upper gallery)_. Addison s'est prononcé contre ce
+changement.
+
+Quant à l'épisode du comte de Glocester, Shakspeare l'a imité de
+l'aventure d'un roi de Paphlagonie, racontée dans l'_Arcadia_ de Sidney;
+seulement, dans le récit original, c'est le bâtard lui-même qui fait
+arracher les yeux à son père, et le réduit à une condition semblable à
+celle de Lear. Léonatus, le fils légitime, qui, condamné à mort, avait
+été forcé de chercher du service dans une armée étrangère, apprenant les
+malheurs de son père, abandonne tout au moment où ses services allaient
+lui procurer un grade élevé, pour venir, au risque de sa vie, partager
+et secourir la misère du vieux roi. Celui-ci, remis sur son trône par le
+secours de ses amis, meurt de joie en couronnant son fils Léonatus; et
+Plexirtus, le bâtard, par un hypocrite repentir, parvient à désarmer la
+colère de son frère.
+
+Il est évident que la situation du roi Lear et celle du roi de
+Paphlagonie, tous deux persécutés par les enfants qu'ils ont préférés,
+et secourus par celui qu'ils ont rejeté, ont frappé Shakspeare comme
+devant entrer dans un même sujet, parce qu'elles appartenaient à une
+même idée. Ceux qui lui ont reproché d'avoir ainsi altéré la simplicité
+de son action ont prononcé d'après leur système, sans prendre la peine
+d'examiner celui de l'auteur qu'ils critiquaient. On pourrait leur
+répondre, même en parlant des règles qu'ils veulent imposer, que
+l'amour des deux femmes pour Edmond qui sert à amener leur punition, et
+l'intervention d'Edgar dans cette portion du dénoûment, suffisent pour
+absoudre la pièce du reproche de duplicité d'action; car, pourvu que
+tout vienne se réunir dans un même noeud facile à saisir, la simplicité
+de la marche d'une action dépend beaucoup moins du nombre des intérêts
+et des personnages qui y concourent que du jeu naturel et clair des
+ressorts qui la font mouvoir. Mais, de plus, il ne faut jamais oublier
+que l'unité, pour Shakspeare, consiste dans une idée dominante qui, se
+reproduisant sous diverses formes, ramène, continue, redouble sans cesse
+la même impression. Ainsi comme, dans _Macbeth_, le poëte montre l'homme
+aux prises avec les passions du crime, de même dans _le Roi Lear_, il le
+fait voir aux prises avec le malheur, dont l'action se modifie selon les
+divers caractères des individus qui le subissent. Le premier spectacle
+qu'il nous offre, c'est dans Cordélia, Kent, Edgar, le malheur de la
+vertu ou de l'innocence persécutée. Vient ensuite le malheur de
+ceux qui, par leur passion ou leur aveuglement, se sont rendus les
+instruments de l'injustice, Lear et Glocester; et c'est sur eux que
+porte l'effort de la pitié. Quant aux scélérats, on ne doit point
+les voir souffrir; le spectacle de leur malheur serait troublé par le
+souvenir de leur crime: ils ne peuvent avoir de punition que par la
+mort.
+
+De ces cinq personnages soumis à l'action du malheur, Cordélia, figure
+céleste, plane presque invisible et à demi voilée sur la composition
+qu'elle remplit de sa présence, bien qu'elle en soit presque toujours
+absente. Elle souffre, et ne se plaint ni ne se défend jamais; elle
+agit, mais son action ne se montre que par les résultats; tranquille
+sur son propre sort, réservée et contenue dans ses sentiments les plus
+légitimes, elle passe et disparaît comme l'habitant d'un monde meilleur,
+qui a traversé notre monde sans subir le mouvement terrestre.
+
+Kent et Edgar ont chacun une physionomie très-prononcée: le premier est,
+ainsi que Cordélia, victime de son devoir: le second n'intéresse d'abord
+que par son innocence; entré dans le malheur en même temps, pour ainsi
+dire, que dans la vie, également neuf à l'un et à l'autre, Edgar s'y
+déploie graduellement, les apprend à la fois, et découvre en lui-même,
+selon le besoin, les qualités dont il est doué; à mesure qu'il avance,
+s'augmentent et ses devoirs, et ses difficultés, et son importance: il
+grandit et devient un homme; mais en même temps, il apprend combien il
+en coûte; et il reconnaît à la fin, en le soutenant avec noblesse et
+courage, tout le poids du fardeau qu'il avait porté d'abord presque avec
+gaieté. Kent, au contraire, vieillard sage et ferme, a, dès le premier
+moment, tout su, tout prévu; dès qu'il entre en action, sa marche est
+arrêtée, son but fixé. Ce n'est point, comme Edgar, la nécessité qui
+le pousse, le hasard qui vient à sa rencontre; c'est sa volonté qui
+le détermine; rien ne la change ni ne la trouble; et le spectacle du
+malheur auquel il se dévoue lui arrache à peine une exclamation de
+douleur.
+
+Lear et Glocester, dans une situation analogue, en reçoivent une
+impression qui correspond à leurs divers caractères. Lear, impétueux,
+irritable, gâté par le pouvoir, par l'habitude et le besoin de
+l'admiration, se révolte et contre sa situation et contre sa propre
+conviction; il ne peut croire à ce qu'il sait; sa raison n'y résiste
+pas: il devient fou. Glocester, naturellement faible, succombe à la
+misère, et ne résiste pas davantage à la joie: il meurt en reconnaissant
+Edgar. Si Cordélia vivait, Lear retrouverait encore la force de vivre;
+il se brise par l'effort de sa douleur.
+
+A travers la confusion des incidents et la brutalité des moeurs,
+l'intérêt et le pathétique n'ont peut-être jamais été portés plus loin
+que dans cette tragédie. Le temps où Shakspeare a pris son action semble
+l'avoir affranchi de toute forme convenue; et de même qu'il ne s'est
+point inquiété de placer, huit cents ans avant Jésus-Christ, un roi de
+France, un duc d'Albanie, un duc de Cornouailles, etc., il ne s'est pas
+préoccupé de la nécessité de rapporter le langage et les personnages
+à une époque déterminée; la seule trace d'une intention qu'on puisse
+remarquer dans la couleur générale du style de la pièce, c'est le
+vague et l'incertitude des constructions grammaticales, qui semblent
+appartenir à une langue encore tout à fait dans l'enfance; en même temps
+un assez grand nombre d'expressions rapprochées du français indiquent
+une époque, sinon correspondante à celle où est supposé exister le roi
+Lear, du moins fort antérieure à celle où écrivait Shakspeare.
+
+Le roi Lear de Shakspeare fut joué pour la première fois en 1606, au
+moment de Noël. La première édition est de 1608, et porte ce titre:
+«Véritable Chronique et Histoire de la Vie et de la Mort du Roi Lear et
+de ses Trois Filles, par M. William Shakspeare. Avec la Vie infortunée
+d'Edgar, Fils et Héritier du Comte de Glocester, et son Déguisement sous
+le nom de Tom de Bedlam:--Comme elle a été jouée devant la Majesté du
+Roi, à White Hall, le soir de Saint-Étienne, pendant les Fêtes de Noël,
+par les Acteurs de Sa Majesté, jouant ordinairement au Globe, près de la
+Banque.»
+
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+ LEAR, roi de la Grande-Bretagne.
+ LE ROI DE FRANCE.
+ LE DUC DE BOURGOGNE.
+ LE DUC DE CORNOUAILLES.
+ LE DUC D'ALBANIE.
+ LE COMTE DE GLOCESTER.
+ LE COMTE DE KENT.
+ EDGAR, fils de Glocester.
+ EDMOND, fils bâtard de Glocester.
+ CURAN, courtisan.
+ UN VIEILLARD, vassal de Glocester.
+ UN MÉDECIN.
+ LE FOU du roi Lear.
+ OSWALD, intendant de Gonerille.
+ UN OFFICIER employé par Edmond.
+ UN GENTILHOMME attaché à Cordélia.
+ UN HÉRAUT.
+ SERVITEURS du duc de Cornouailles.
+ GONÈRILLE,
+ RÉGANE,
+ CORDÉLIA, filles du roi Lear.
+ CHEVALIERS DE LA SUITE DU ROI LEAR, OFFICIERS, MESSAGERS, SOLDATS ET
+ SERVITEURS.
+
+La scène est dans la Grande-Bretagne.
+
+
+
+
+ ACTE PREMIER
+
+
+SCÈNE I
+
+Salle d'apparat dans le palais du roi Lear.
+
+_Entrent_ KENT, GLOCESTER, EDMOND.
+
+
+KENT.--J'avais toujours cru au roi plus d'affection pour le duc
+d'Albanie que pour le duc de Cornouailles.
+
+GLOCESTER.--C'est ce qui nous avait toujours paru; mais aujourd'hui,
+dans le partage de son royaume, rien n'indique quel est celui des deux
+ducs qu'il préfère: l'égalité y est si exactement observée, qu'avec
+toute l'attention possible on ne pourrait faire un choix entre les deux
+parts.
+
+KENT.--N'est-ce pas là votre fils, milord?
+
+GLOCESTER.--Son éducation, seigneur, a été à ma charge; et j'ai tant de
+fois rougi de le reconnaître, qu'à la fin je m'y suis endurci.
+
+KENT.--Je ne saurais concevoir...
+
+GLOCESTER.--C'est ce qu'a très-bien su faire, seigneur, la mère de ce
+jeune homme: aussi son ventre en a-t-il grossi, et elle s'est trouvée
+avoir un fils dans son berceau avant d'avoir un mari dans son lit.
+Maintenant entrevoyez-vous la faute?
+
+KENT.--Je ne voudrais pas que cette faute n'eût pas été commise, puisque
+l'issue en a si bien tourné.
+
+GLOCESTER.--Mais c'est que j'ai aussi, seigneur, un fils légitime qui
+est l'aîné de celui-ci de quelques années, et qui cependant ne m'est pas
+plus cher. Le petit drôle est arrivé, à la vérité, un peu insolemment
+dans ce monde avant qu'on l'y appelât; mais sa mère était belle; j'ai
+eu ma foi du plaisir à le faire, et il faut bien le reconnaître, le
+coquin[2]!--Edmond, connaissez-vous ce noble gentilhomme?
+
+[Note 2: _The whoreson_.]
+
+EDMOND.--Non, milord.
+
+GLOCESTER.--C'est le lord de Kent.--Souvenez-vous-en comme d'un de mes
+plus honorables amis.
+
+EDMOND.--Je prie Votre Seigneurie de me croire à son service.
+
+KENT.--Je vous aimerai certainement et chercherai à faire avec vous plus
+ample connaissance.
+
+EDMOND.--Seigneur, je mettrai mes soins à mériter votre estime.
+
+GLOCESTER.--Il a été neuf ans hors du pays, et il faudra qu'il s'absente
+encore. _(Trompettes au dehors.)_--Voici le roi qui arrive.
+
+(Entrent Lear, le duc de Cornouailles, le duc d'Albanie, Gonerille,
+Régane, Cordélia; suite.)
+
+LEAR.--Glocester, vous accompagnerez le roi de France et le duc de
+Bourgogne.
+
+GLOCESTER.--Je vais m'y rendre, mon souverain.
+
+(Il sort.)
+
+LEAR.--Nous cependant, nous allons manifester ici nos plus secrètes
+résolutions. Qu'on place la carte sous mes yeux. Sachez que nous avons
+divisé notre royaume en trois parts, étant fermement résolu de soulager
+notre vieillesse de tout souci et affaire pour en charger de plus jeunes
+forces, et nous traîner vers la mort délivré de tout fardeau.--Notre
+fils de Cornouailles, et vous qui ne nous êtes pas moins attaché, notre
+fils d'Albanie, nous sommes déterminés à régler publiquement, dès cet
+instant, la dot de chacune de nos filles, afin de prévenir par là tous
+débats dans l'avenir. L'amour retient depuis longtemps dans notre cour
+le roi de France et le duc de Bourgogne, rivaux illustres pour
+l'amour de notre plus jeune fille: je vais ici répondre à leur
+demande.--Dites-moi, mes filles (puisque nous voulons maintenant nous
+dépouiller tout à la fois de l'autorité, des soins de l'État et de tout
+intérêt de propriété), quelle est celle de vous dont nous pourrons
+nous dire le plus aimé, afin que notre libéralité s'exerce avec plus
+d'étendue là où elle sera sollicitée par des mérites plus grands?--Vous,
+Gonerille, notre aînée, parlez la première.
+
+GONÈRILLE.--Je vous aime, seigneur, de plus d'amour que n'en peuvent
+exprimer les paroles; plus chèrement que la vue, l'espace et la liberté;
+au delà de tout ce qui existe de précieux, de riche ou de rare. Je vous
+aime à l'égal de la vie accompagnée de bonheur, de santé, de beauté, de
+grandeur. Je vous aime autant qu'un enfant ait jamais aimé, qu'un père
+l'ait jamais été. Trouvez un amour que l'haleine ne puisse suffire, et
+les paroles parvenir à exprimer; eh bien! je vous aime encore davantage.
+
+CORDÉLIA, à _part_.--Que pourra faire Cordélia? Aimer et se taire.
+
+LEAR.--Depuis cette ligne éloignée jusqu'à celle-ci, toute cette
+enceinte riche d'ombrageuses forêts, de campagnes et de rivières
+abondantes, de champs aux vastes limites, nous t'en faisons maîtresse,
+qu'elle soit à jamais assurée à votre prospérité, à toi et au duc
+d'Albanie.--Que répond notre seconde fille, notre bien-aimée Régane,
+l'épouse de Cornouailles? Parle.
+
+RÉGANE.--Je suis faite du même métal que ma soeur, et je m'estime à
+sa valeur. Dans la sincérité de mon coeur, je trouve qu'elle a défini
+précisément l'amour que je ressens: seulement elle n'a pas été assez
+loin; car moi, je me déclare ennemie de toutes les autres joies
+contenues dans le domaine des sentiments les plus précieux, et ne puis
+trouver de félicité que dans l'affection de Votre chère Majesté.
+
+CORDÉLIA, _à part_.--Ah! pauvre Cordélia! Mais non, cependant, puisque
+je suis sûre que mon amour est plus riche que ma langue.
+
+LEAR, _à Régane_.--Toi et les tiens vous posséderez héréditairement ce
+grand tiers de notre beau royaume, portion égale en étendue, en valeur,
+en agrément, à celle que j'ai assurée à Gonerille.--Et vous maintenant,
+qui pour avoir été ma dernière joie n'en fûtes pas la moins chère, vous
+dont les vignobles de la France et le lait de la Bourgogne sollicitent à
+l'envi les jeunes amours, qu'avez-vous à dire qui puisse vous attirer un
+troisième lot, plus riche encore que celui de vos soeurs? Parlez.
+
+CORDÉLIA.--Rien, seigneur.
+
+LEAR.--Rien?
+
+CORDÉLIA.--Rien.
+
+LEAR.--Rien ne peut venir de rien, parlez donc.
+
+CORDÉLIA.--Malheureuse que je suis, je ne puis élever mon coeur jusque
+sur mes lèvres. J'aime Votre Majesté comme je le dois, ni plus ni moins.
+
+LEAR.--Comment, comment, Cordélia? Corrigez un peu votre réponse, de
+peur qu'elle ne ruine votre fortune.
+
+CORDÉLIA.--Mon bon seigneur, vous m'avez donné le jour, vous m'avez
+élevée, vous m'avez aimée: je vous rends en retour tous les devoirs qui
+me sont justement imposés; je vous obéis, je vous aime et vous révère
+autant qu'il est possible. Mais pourquoi mes soeurs ont-elles des maris,
+si elles disent n'aimer au monde que vous? Il peut arriver, quand je me
+marierai, que l'époux dont la main recevra ma foi emporte la moitié de
+ma tendresse, la moitié de mes soins et de mes devoirs. Sûrement je ne
+me marierai jamais comme mes soeurs, pour n'aimer au monde que mon père.
+
+LEAR.--Mais dis-tu ceci du fond du coeur?
+
+CORDÉLIA.--Oui, mon bon seigneur.
+
+LEAR.--Si jeune et si peu tendre!
+
+CORDÉLIA.--Si jeune et si vraie, mon seigneur.
+
+LEAR.--A la bonne heure. Que ta véracité soit donc ta dot; car, par les
+rayons sacrés du soleil, par les mystères d'Hécate et de la Nuit, par
+les influences de ces globes célestes par lesquels nous existons et nous
+mourons, j'abjure ici tous mes sentiments paternels, tous les liens,
+tous les droits du sang, et je te tiens de ce moment et à jamais pour
+étrangère à mon coeur et à moi. Le Scythe barbare, et celui qui fait de
+ses enfants l'aliment dont il assouvit sa faim, seront aussi proches de
+mon coeur, de ma pitié et de mes secours, que toi qui as été ma fille.
+
+KENT.--Mon bon maître...
+
+LEAR.--Taisez-vous, Kent; ne vous mettez point entre le dragon et sa
+colère. Je l'ai aimée plus que personne, et je voulais confier mon
+repos aux soins de sa tendresse.--Sors d'ici, et ne te présente pas à ma
+vue.--Puissé-je trouver la paix dans le tombeau, comme je lui retire
+ici le coeur de son père!--Qu'on fasse venir le roi de
+France.--M'obéit-on?--Appelez le duc de Bourgogne.--Cornouailles,
+Albanie, avec la dot de mes filles acceptez encore ce tiers. Que cet
+orgueil qu'elle appelle franchise serve à la marier. Je vous investis en
+commun de ma puissance, de mon rang, et de ces vastes prérogatives qui
+accompagnent la majesté royale. Nous et cent chevaliers que nous nous
+réservons, entretenus à vos frais, nous vivrons alternativement durant
+un mois chez chacun de vous, retenant seulement le nom de roi et
+les titres qui s'y rattachent. Nous vous abandonnons, fils chéris,
+l'autorité, les revenus et le soin de régler _tout_ le reste, et, pour
+le prouver, partagez entre vous cette couronne. _(Il leur donne sa
+couronne_.)
+
+KENT.--Royal Lear, vous que j'ai toujours honoré comme mon roi, aimé
+comme mon père, suivi comme mon maître, et rappelé dans mes prières
+comme mon puissant patron...
+
+LEAR.--L'arc est bandé et tiré; évite le trait.
+
+KENT.--Qu'il tombe sur moi, dût le fer pénétrer dans la région de mon
+coeur! Kent peut manquer au respect quand Lear devient insensé.--Que me
+feras-tu, vieillard?--Penses-tu que le devoir puisse craindre de parler
+quand le devoir fléchit devant la flatterie? L'honneur est tenu à la
+franchise, quand la majesté souveraine s'abaisse à la démence. Rétracte
+ton arrêt; répare, par une plus mûre délibération, ta monstrueuse
+précipitation. Que ma vie réponde ici de mon jugement: ta plus jeune
+fille n'est pas celle qui t'aime le moins; ce ne sont pas des coeurs
+vides, ceux dont le son peu élevé ne retentit point d'un bruit creux.
+
+LEAR.--Kent, sur ta vie, pas un mot de plus.
+
+KENT.--Je n'ai jamais regardé ma vie que comme un pion[3] à hasarder
+contre tes ennemis; je ne crains pas de la perdre, si c'est pour te
+sauver.
+
+LEAR, _en colère_.--Ote-toi de ma vue.
+
+KENT.--Regardes-y mieux, Lear, et laisse-moi demeurer devant tes yeux
+comme leur fidèle point de vue[4].
+
+[Note 3: _Pawn_, pion, allusion aux pièces de l'échiquier.]
+
+[Note 4: _See better, Lear, and let me here remain the true blank
+of thine eye_. Il y a lieu de soupçonner ici un jeu de mots sur le mot
+_blank_, blanc des yeux, ou _blank_, but. Il ne pouvait être rendu dans
+une traduction littérale.]
+
+LEAR.--Cette fois, par Apollon!...
+
+KENT.--Cette fois, par Apollon, ô roi, tu prends le nom de tes dieux en
+vain.
+
+LEAR, _mettant la main sur son épée_.--Vassal! mécréant!
+
+ALBANIE ET CORNOUAILLES.--Cher seigneur, arrêtez.
+
+KENT.--Continue, tue ton médecin, et donne le salaire à ta funeste
+maladie. Révoque tes dons, ou, tant que mes cris pourront s'échapper de
+ma poitrine, je te dirai que tu fais mal.
+
+LEAR.--Écoute-moi, faux traître, sur ton allégeance, écoute-moi: comme
+tu as tenté de nous faire violer notre serment, ce que nous n'avons
+encore jamais osé, et que les efforts de ton orgueil ont voulu se placer
+entre notre arrêt et notre pouvoir, ce que notre caractère ni notre rang
+ne nous permettent pas d'endurer, notre pouvoir ayant son plein effet,
+tu vas recevoir la récompense qui t'est due. Nous t'accordons cinq
+jours pour arranger tes affaires de manière à te mettre à couvert
+des détresses de ce monde; le sixième, tourne à notre royaume ton dos
+détesté; si, le dixième de ceux qui suivront, ton corps proscrit est
+trouvé dans l'étendue de notre domination, ce moment sera celui de ta
+mort. Va-t'en; par Jupiter! cet arrêt ne sera pas révoqué.
+
+KENT.--Adieu, roi. Puisque c'est ainsi que tu te montres, la liberté
+vit loin d'ici, et l'exil est ici. _(A Cordélia_.)--Jeune fille, que les
+dieux te prennent sous leur puissante protection, toi qui penses juste
+et qui as parlé avec tant de sagesse!--_(A Régane et Gonerille_.) Vous,
+puissent vos actions justifier vos magnifiques discours, afin que de ces
+paroles d'affection puissent naître des effets salutaires!--C'est ainsi,
+princes, que Kent vous fait à tous ses adieux. Il va continuer son
+ancienne conduite dans un pays nouveau.
+
+(Il sort.)
+
+(Rentre Glocester, avec le roi de France, le duc de Bourgogne, et leur
+suite.)
+
+GLOCESTER.--Voici, mon noble maître, le roi de France et le duc de
+Bourgogne.
+
+LEAR.--Mon seigneur de Bourgogne, c'est à vous que nous adresserons le
+premier la parole, vous qui vous êtes déclaré le rival du roi dans
+la recherche de notre fille: quel est le moins que vous me demandiez
+actuellement pour sa dot, si je ne veux voir cesser vos poursuites
+amoureuses?
+
+LE DUC DE BOURGOGNE.--Royale Majesté, je ne demande rien de plus que ce
+que m'a offert Votre Grandeur, et vous ne voudrez pas m'offrir moins.
+
+LEAR.--Très-noble duc de Bourgogne, tant qu'elle nous fut chère, nous
+l'avions estimée à cette valeur; mais aujourd'hui elle est déchue de
+son prix.--Seigneur, la voilà devant vous: si quelque chose dans cette
+petite personne trompeuse, ou sa personne entière avec notre déplaisir
+par-dessus le marché, et rien de plus, paraît suffisamment agréable à
+Votre Seigneurie, la voilà, elle est à vous.
+
+LE DUC DE BOURGOGNE.--Je ne sais que répondre.
+
+LEAR.--Telle qu'elle est avec ses défauts, sans amis, tout récemment
+adoptée par ma haine, dotée de ma malédiction, et tenue pour étrangère
+par mon serment, voulez-vous, seigneur, la prendre ou la laisser?
+
+LE DUC DE BOURGOGNE.--Pardonnez, seigneur roi; mais un choix ne se
+détermine pas sur de pareilles conditions.
+
+LEAR.--Laissez-la donc, seigneur; car, par le maître qui m'a fait, je
+vous ai dit toute sa fortune.--_(Au roi de France.)_ Pour vous, grand
+roi, je ne voudrais pas abuser de votre amour au point de vous unir à ce
+que je hais: ainsi, je vous en conjure, tournez votre inclination vers
+quelque autre objet qui en soit plus digne qu'une malheureuse que la
+nature a presque honte d'avouer pour sienne.
+
+LE ROI DE FRANCE.--C'est quelque chose de bien étrange, que celle
+qui était, il n'y a qu'un moment encore, le premier objet de votre
+affection, le sujet de vos louanges, le baume de votre vieillesse, ce
+que vous aviez de meilleur et de plus cher, ait pu, dans l'espace d'un
+clin d'oeil, commettre une action assez monstrueuse pour être dépouillée
+de tous les replis de votre faveur! Sans doute il faut que son offense
+blesse la nature à tel point qu'elle en devienne un monstre; ou bien
+l'affection que vous lui aviez témoignée devient une tache pour Votre
+Majesté, ce que ma raison ne saurait m'obliger de croire sans le secours
+d'un miracle.
+
+CORDÉLIA, _à son père.--Je_ supplie Votre Majesté, bien que je manque
+de cet art onctueux et poli de parler sans avoir dessein d'accomplir,
+puisque je veux exécuter mes bonnes intentions avant d'en parler, de
+vouloir bien déclarer que ce n'est point une tache de vice, un meurtre
+ou une souillure, ni une action contre la chasteté, ni une démarche
+déshonorante, qui m'a privée de votre faveur et de vos bonnes grâces,
+mais que c'est pour n'avoir pas possédé, et c'est là ma richesse, cet
+oeil qui sollicite toujours, et cette langue que je me félicite de ne
+pas avoir, quoique pour ne l'avoir pas j'aie perdu votre tendresse.
+
+LEAR.--Il vaudrait mieux pour toi n'être jamais née que de n'avoir pas
+su me plaire davantage.
+
+LE ROI DE FRANCE.--N'est-ce que cela? une lenteur naturelle qui souvent
+néglige de raconter l'histoire de ce qu'elle va faire?--Monseigneur de
+Bourgogne, que dites-vous à cette dame? L'amour n'est point l'amour dès
+qu'il s'y mêle des considérations étrangères à son véritable objet. La
+voulez-vous? elle est une dot en elle-même.
+
+LE DUC DE BOURGOGNE, à _Lear_.--Royal Lear, donnez-moi seulement la part
+que vous aviez d'abord offerte de vous-même; et ici, à l'instant même,
+je prends la main de Cordélia comme duchesse de Bourgogne.
+
+LEAR.--Rien; je l'ai juré: je suis inébranlable.
+
+LE DUC DE BOURGOGNE, à _Cordélia_.--Je suis vraiment fâché que vous ayez
+perdu votre père à tel point qu'il vous faille aussi perdre un époux.
+
+CORDÉLIA.--La paix soit avec le duc de Bourgogne. Puisque ces
+considérations de fortune faisaient tout son amour, je ne serai point sa
+femme.
+
+LE ROI DE FRANCE.--Belle Cordélia, toi qui n'en es que plus riche parce
+que tu es pauvre, plus précieuse parce que tu es délaissée, plus aimée
+parce qu'on te méprise, je m'empare de toi et de tes vertus: que le
+droit ne m'en soit pas refusé; je prends ce qu'on rejette.--Dieux,
+dieux! n'est-il pas étrange que leur froid dédain ait donné à mon amour
+l'ardeur d'une brûlante adoration?--Roi, ta fille sans dot, et jetée au
+hasard de mon choix, sera reine de nous, des nôtres, et de notre belle
+France. Tous les ducs de l'humide Bourgogne ne rachèteraient pas de moi
+cette fille si précieuse et si peu appréciée.--Cordélia, fais-leur
+tes adieux malgré leur dureté. Tu perds ce que tu possédais ici pour
+retrouver mieux ailleurs.
+
+LEAR.--Elle est à toi, roi de France; qu'elle t'appartienne; cette fille
+n'est pas à moi, je ne reverrai jamais son visage: ainsi, va-t'en sans
+notre faveur, sans notre affection, sans notre bénédiction.--Venez,
+noble duc de Bourgogne.
+
+(Fanfares.--Sortent Lear, les ducs de Bourgogne, de Cornouailles,
+d'Albanie, Glocester et suite.)
+
+LE ROI DE FRANCE.--Faites vos adieux à vos soeurs.
+
+CORDÉLIA.--Vous, les joyaux de notre père, Cordélia vous quitte les
+yeux baignés de larmes. Je vous connais pour ce que vous êtes, et, comme
+votre soeur, je n'en ai que plus de répugnance à appeler vos défauts par
+leurs noms. Soignez bien notre père; je le confie à vos coeurs qui ont
+professé tant d'amour. Mais, hélas! si j'étais encore dans ses bonnes
+grâces, je voudrais lui donner un meilleur asile. Adieu à toutes les
+deux.
+
+RÉGANE.--Ne nous prescrivez pas notre devoir.
+
+GONERILLE.--Étudiez-vous à contenter votre époux, qui vous a prise quand
+vous étiez à la charité de la fortune. Vous avez été avare de votre
+obéissance, et ce qui en a manqué méritait bien ce qui vous a manqué.
+
+CORDÉLIA.--Le temps développera les replis où se cache l'artifice:
+la honte vient enfin insulter à ceux qui ont des fautes à cacher.
+Puissiez-vous prospérer!
+
+LE ROI DE FRANCE.--Venez, ma belle Cordélia.
+
+(Le roi de France et Cordélia sortent.)
+
+GONERILLE.--Ma soeur, je n'ai pas peu de chose à vous dire sur ce qui
+nous touche de si près toutes les deux. Je crois que mon père doit
+partir d'ici ce soir.
+
+RÉGANE.--Rien n'est plus certain; il va chez vous: le mois prochain ce
+sera notre tour.
+
+GONERILLE.--Vous voyez combien sa vieillesse est pleine d'inconstance,
+et nous venons d'en avoir sous les yeux une assez belle preuve. Il avait
+toujours aimé surtout notre soeur: la pauvreté de sa tête se montre trop
+visiblement dans la manière dont il vient de la chasser.
+
+RÉGANE.--C'est la faiblesse de l'âge. Cependant il n'a jamais su que
+très-médiocrement ce qu'il faisait.
+
+GONERILLE.--Dans son meilleur temps, et dans la plus grande force de son
+jugement, il a toujours été très-inconsidéré. Il faut donc nous attendre
+qu'aux défauts invétérés de son caractère naturel l'âge va joindre
+encore les humeurs capricieuses qu'amène avec elle l'infirme et colère
+vieillesse.
+
+RÉGANE.--Il y a toute apparence que nous aurons à essuyer de lui, par
+moments, des boutades pareilles à celle qui lui a fait bannir Kent.
+
+GONERILLE.--Il est encore occupé à prendre congé du roi de France. Je
+vous en prie, concertons-nous ensemble. Si notre père, avec le caractère
+qu'il a, conserve quelque autorité, cet abandon qu'il vient de nous
+faire ne sera qu'une source d'affronts pour nous.
+
+RÉGANE.--Nous y réfléchirons à loisir.
+
+GONERILLE.--Il faut faire quelque chose, et dans la chaleur du moment.
+
+(Elles sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Une salle dans le château du duc de Glocester.
+
+EDMOND _tenant une lettre_.
+
+
+EDMOND.--Nature, tu es ma divinité; c'est à toi que je dois mon
+obéissance. Pourquoi subirai-je la maladie de la coutume, et
+permettrai-je aux ridicules arrangements des nations de me dépouiller,
+parce que je serai de douze ou quatorze lunes le cadet d'un frère? Mais
+quoi, je suis un bâtard! pourquoi en serais-je méprisable, lorsque mon
+corps est aussi bien proportionné, mon esprit aussi élevé, et ma figure
+aussi régulière que celle du fils d'une honnête dame? Pourquoi donc nous
+insulter de ces mots de vil, de bassesse, de bâtardise? Vils! vils! nous
+qui, dans le vigoureux larcin de la nature, puisons une constitution
+plus forte et des qualités plus énergiques qu'il n'en entre dans un
+lit ennuyé, fatigué et dégoûté, dans la génération d'une tribu entière
+d'imbéciles engendrés entre le sommeil et le réveil! Ainsi donc,
+légitime Edgar, il faut que j'aie vos biens: l'amour de notre père
+appartient au bâtard Edmond comme au légitime Edgar. Légitime! le beau
+mot! A la bonne heure, mon cher légitime; mais si cette lettre réussit
+et que mon invention prospère, le vil Edmond passera par-dessus la
+tête du légitime Edgar.--Je grandis, je prospère! Maintenant, dieux!
+rangez-vous du parti des bâtards.
+
+(Entre Glocester.)
+
+GLOCESTER.--Kent banni de la sorte, et le roi de France parti en
+courroux! et le roi qui s'en va ce soir! qui délaisse son autorité!...
+réduit à sa pension! et tout cela fait bruyamment!--_(Il aperçoit
+Edmond_.) Edmond! Eh bien! quelles nouvelles?
+
+EDMOND, _cachant la lettre_.--Sauf le bon plaisir de Votre Seigneurie,
+aucune.
+
+GLOCESTER.--Pourquoi tant d'empressement à cacher cette lettre?
+
+EDMOND.--Je ne sais aucune nouvelle, seigneur.
+
+GLOCESTER.--Quel est ce papier que vous lisiez?
+
+EDMOND.--Ce n'est rien, seigneur.
+
+GLOCESTER.--Rien? Et pourquoi donc cette terrible promptitude à le faire
+rentrer dans votre poche? Rien n'est pas une qualité qui ait si grand
+besoin de se cacher. Voyons cela; allons, si ce n'est rien, je n'aurai
+pas besoin de lunettes.
+
+EDMOND.--Je vous en conjure, seigneur, excusez-moi; c'est une lettre de
+mon frère que je n'ai pas encore lue en entier; mais j'en ai lu assez
+pour juger qu'elle n'est pas faite pour être mise sous vos yeux.
+
+GLOCESTER.--Donnez-moi cette lettre, monsieur.
+
+EDMOND.--Je commettrai une faute, soit que je vous la refuse, soit que
+je vous la donne. Son contenu, autant que j'en puis juger sur ce que
+j'en ai lu, est blâmable.
+
+GLOCESTER.--Voyons, voyons.
+
+EDMOND.--J'espère, pour la justification de mon frère, qu'il n'a écrit
+cette lettre que pour sonder, pour éprouver ma vertu.
+
+GLOCESTER _lit_.--«Cet assujettissement, ce respect pour la vieillesse,
+rendent la vie amère à ce qu'il y a de meilleur de notre temps; ils nous
+retiennent notre fortune jusqu'à ce que l'âge nous ôte les moyens
+d'en jouir. Je commence à trouver bien sotte et bien débonnaire cette
+soumission à nous laisser opprimer par la tyrannie des vieillards,
+qui gouvernent non parce qu'ils ont la force, mais parce que nous le
+souffrons. Viens me trouver afin que je t'en dise davantage. Si mon
+père voulait dormir jusqu'à ce que je le réveillasse, tu jouirais à
+perpétuité de la moitié de son revenu, et tu vivrais le bien-aimé de
+ton frère Edgar.»--Hom, une conspiration! _Dormir jusqu'à ce que je
+le réveillasse... Tu jouirais de la moitié de son revenu_...--Mon fils
+Edgar! Il a pu trouver une main pour écrire ceci, un coeur et un cerveau
+pour le concevoir!--Quand avez-vous reçu cette lettre? qui vous l'a
+apportée?
+
+EDMOND.--Elle ne m'a point été apportée, seigneur. Voici la ruse qu'on a
+employée: je l'ai trouvée jetée par la fenêtre de mon cabinet.
+
+GLOCESTER.--Vous connaissez ces caractères pour être de votre frère?
+
+EDMOND.--Si c'était une lettre qu'on pût approuver, seigneur, j'oserais
+jurer que c'est son écriture; mais pour celle-ci, je voudrais bien
+croire qu'elle n'est pas de lui.
+
+GLOCESTER.--C'est son écriture!
+
+EDMOND.--Oui, c'est sa main, seigneur; mais j'espère que son coeur n'a
+point de part à ce que contient cet écrit.
+
+GLOCESTER.--Ne vous a-t-il jamais sondé sur cette affaire?
+
+EDMOND.--Jamais, seigneur: seulement, je l'ai souvent entendu soutenir
+qu'il serait à propos, lorsque les enfants sont parvenus à la maturité,
+et que les pères commencent à pencher vers leur déclin, que le père
+devînt le pupille du fils, et le fils administrateur des biens du père.
+
+GLOCESTER.--O scélérat! scélérat! voilà son système dans cette lettre.
+Odieux scélérat! fils dénaturé, exécrable, bête brute! pire encore
+que les bêtes brutes!--Allez, s'il vous plaît, le chercher. Je veux
+m'assurer de sa personne. Le scélérat abominable! où est-il?
+
+EDMOND.--Je ne le sais pas bien, seigneur. Mais si vous consentiez à
+suspendre votre indignation contre mon frère jusqu'à ce que vous pussiez
+tirer de lui des preuves plus certaines de ses intentions, ce serait
+suivre une marche plus sûre: au lieu que si, en procédant violemment
+contre lui, vous veniez à vous méprendre sur ses desseins, ce serait une
+plaie profonde à votre honneur et vous briseriez un coeur soumis. J'ose
+engager ma vie pour lui, et garantir qu'il n'a écrit cette lettre que
+dans la vue d'éprouver mon attachement pour vous, et sans aucun projet
+dangereux.
+
+GLOCESTER.--Le crois-tu?
+
+EDMOND.--Si vous le jugez à propos, je vous placerai en un lieu d'où
+vous pourrez nous entendre conférer ensemble sur cette lettre, et vous
+satisfaire par vos propres oreilles; et cela, pas plus tard que ce soir.
+
+GLOCESTER.--Il ne peut pas être un pareil monstre!
+
+EDMOND.--Il ne l'est sûrement pas.
+
+GLOCESTER.--Pour son père qui l'aime si tendrement, si
+complétement!--Ciel et terre! Edmond, trouvez-le; amenez-le par ici, je
+vous en prie; arrangez les choses selon votre prudence. Je donnerais ma
+fortune pour savoir la vérité.
+
+EDMOND.--Je vais le chercher à l'instant, seigneur. Je conduirai la
+chose comme je trouverai moyen de le faire, et je vous en rendrai
+compte.
+
+GLOCESTER.--Ces dernières éclipses de soleil et de lune ne nous
+présagent rien de bon. La raison peut bien, par les lois de la sagesse
+naturelle, les expliquer d'une ou d'autre manière; mais la nature
+ne s'en trouve pas moins très-souvent victime de leurs fatales
+conséquences. L'amour se refroidit, l'amitié s'éteint, les frères
+se divisent: dans les villes, des révoltes; dans les campagnes, la
+discorde; dans les palais, la trahison; et le noeud qui unit le père et
+le fils, brisé. Mon scélérat rentre dans la prédiction: c'est le fils
+contre le père. Le roi s'écarte du penchant de la nature: c'est le père
+contre l'enfant.--Nous avons vu notre meilleur temps: les machinations,
+les trames obscures, les trahisons, et tous les désordres les
+plus funestes vont nous suivre en nous tourmentant jusqu'à nos
+tombeaux.--Edmond, trouve-moi ce misérable, tu n'y perdras rien; agis
+avec prudence.--Et le noble et fidèle Kent banni! Son crime, c'est la
+probité! Étrange! étrange!
+
+(Il sort.)
+
+EDMOND _seul_.--Voilà bien la singulière impertinence du monde! Notre
+fortune se trouve-t-elle malade, souvent par une plénitude de mauvaise
+conduite, nous accusons de nos désastres le soleil, la lune et les
+étoiles, comme si nous étions infâmes par nécessité, imbéciles par une
+impérieuse volonté du ciel; fripons, voleurs et traîtres, par l'action
+invincible des sphères; ivrognes, menteurs et adultères, par une
+obéissance forcée aux influences des planètes; et que nous ne fissions
+jamais le mal que par la violence d'une impulsion divine. Admirable
+excuse du libertin, que de mettre ses penchants lascifs à la charge
+d'une étoile!--Mon père s'arrangea avec ma mère sous la queue du dragon,
+et ma naissance se trouva dominée par l'_Ursa major_, d'où il s'ensuit
+que je suis brutal et débauché. Bah! j'aurais été ce que je suis quand
+la plus vierge des étoiles du firmament aurait scintillé sur le moment
+qui a fait de moi un bâtard. (_Entre Edgar_.)--Edgar! il arrive à point
+comme la catastrophe d'une vieille comédie. Mon rôle à moi, c'est une
+mélancolie perfide, et un soupir comme ceux de Tom de Bedlam.--Oh! ces
+éclipses nous présageaient ces divisions: _fa, sol, la, mi_[5].
+
+[Note 5: Il paraîtrait qu'on accordait aux dissonances en musique
+une sorte d'influence magique, ou au moins mystérieuse. Les moines qui,
+dans le moyen âge, ont écrit sur la musique, ont dit: Mi _contra_ fa
+_est diabolicus_.]
+
+EDGAR.--Qu'est-ce que c'est, mon frère Edmond? nous voilà dans une
+sérieuse contemplation.
+
+EDMOND.--Je rêvais, mon frère, à une prédiction que j'ai lue l'autre
+jour sur ce qui doit suivre ces éclipses.
+
+EDGAR.--Est-ce que vous vous inquiétez de cela?
+
+EDMOND.--Je vous assure que les effets dont elle parle ne
+s'accomplissent que trop malheureusement.--Des querelles dénaturées
+entre les enfants et les parents, des morts, des famines, des ruptures
+d'anciennes amitiés, des divisions dans l'État, des menaces et des
+malédictions contre le roi et les nobles, des méfiances sans fondement,
+des amis exilés, des cohortes dispersées, des mariages rompus, et je ne
+sais quoi encore.
+
+EDGAR.--Depuis quand êtes-vous devenu sectateur de l'astronomie?
+
+EDMOND.--Allons, allons; quand avez-vous vu mon père pour la dernière
+fois?
+
+EDGAR.--Eh bien! hier au soir.
+
+EDMOND.--Avez-vous causé avec lui?
+
+EDGAR.--Oui, deux heures entières.
+
+EDMOND.--Vous êtes-vous quittés en bonne intelligence? N'avez-vous
+remarqué dans ses paroles ou dans son air aucun signe de mécontentement?
+
+EDGAR.--Aucun.
+
+EDMOND.--Réfléchissez, en quoi vous avez pu l'offenser, et, je vous en
+conjure, évitez sa présence jusqu'à ce qu'un peu de temps ait modéré
+la violence de son ressentiment, si furieux en ce moment, qu'en vous
+faisant du mal il serait à peine apaisé.
+
+EDGAR.--Quelque misérable m'aura calomnié.
+
+EDMOND.--C'est ce que je crains. Je vous en prie, tenez-vous à l'écart
+jusqu'à ce que la fougue de sa colère soit un peu ralentie; et, comme
+je vous le dis, retirez-vous avec moi dans mon appartement: là, je vous
+mettrai à portée d'entendre les discours de mon père. Allez, je vous en
+prie, voilà ma clef; et si vous sortez, sortez armé.
+
+EDGAR.--Armé, mon frère!
+
+EDMOND.--Mon frère, ce que je vous dis est pour le mieux: allez armé.
+Que je ne sois pas un honnête homme si l'on a de bonnes intentions
+à votre égard. Je vous dis ce que j'ai vu et entendu, mais bien
+faiblement, et rien qui approche de la réalité et de l'horreur de la
+chose. De grâce, éloignez-vous.
+
+EDGAR.--Aurai-je bientôt de vos nouvelles?
+
+EDMOND.--Je vais m'employer pour vous dans tout ceci. _(Edgar
+sort_.)--Un père crédule, un frère généreux dont le naturel est si loin
+de toute malice qu'il n'en soupçonne aucune dans autrui, et dont mes
+artifices gouverneront à l'aise la sotte honnêteté: voilà l'affaire. Le
+bien me viendra sinon par ma naissance, du moins par mon esprit. Tout
+m'est bon, si je puis le faire servir à mes vues.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Appartement dans le palais du duc d'Albanie.
+
+GONERILLE, OSWALD.
+
+
+GONERILLE.--Est-il vrai que mon père ait frappé mon écuyer parce qu'il
+réprimandait son fou?
+
+OSWALD.--Oui, madame.
+
+GONERILLE.--Par le jour et la nuit! c'est m'insulter. A chaque instant,
+il s'emporte de façon ou d'autre à quelque énorme sottise qui nous
+met tous en désarroi: je ne l'endurerai pas. Ses chevaliers deviennent
+tapageurs, et lui-même il se fâche contre nous pour la moindre
+chose.--Il va revenir de la chasse; je ne veux pas lui parler. Vous lui
+direz que je suis malade, et vous ferez bien de vous ralentir dans votre
+service auprès de lui: j'en prends sur moi la faute.
+
+OSWALD.--Le voilà qui vient, madame; je l'entends.
+
+(On entend le son des cors.)
+
+GONERILLE.--Mettez dans votre service tout autant d'indifférence et de
+lassitude qu'il vous plaira, vous et vos camarades. Je voudrais qu'il
+s'en plaignît. S'il le trouve mauvais, qu'il aille chez ma soeur, son
+intention, je le sais, et la mienne, s'accordant parfaitement en ce
+point que nous ne voulons pas être maîtrisées. Un vieillard inutile qui
+voudrait encore exercer tous ces pouvoirs qu'il a abandonnés!--Sur ma
+vie, ces vieux radoteurs redeviennent des enfants, et il faut les
+mener par la rigueur: quand ils se voient caressés ils en abusent[6].
+Souvenez-vous de ce que je vous ai dit.
+
+[Note 6: _As flatteries_--_when they are seen abused_. Les
+commentateurs n'ont pu s'accorder sur ce passage, et aucun ne paraît
+l'avoir entendu dans son vrai sens, que je crois être mot à mot
+celui-ci: _puisque les flatteries_ ou _les caresses, quand ils les
+voient ils en abusent_. Cette version serait incontestable s'il y avait
+un second tiret entre _seen_ et _abused_:--_when they are seen_--se
+trouverait ainsi entre deux tirets formant parenthèse; mais le mot
+_are_, qui s'applique en même temps à _seen_ et à _abused_, n'aura
+probablement pas permis d'isoler ainsi cette partie de la phrase où il
+se trouve contenu. Le vague des constructions et des expressions dans
+le _Roi Lear_ oblige souvent de décider sur le sens d'après les
+vraisemblances morales, plutôt que d'après aucune règle ou même aucune
+habitude grammaticale.]
+
+OSWALD.--Très-bien, madame.
+
+GONERILLE.--Et traitez ses chevaliers avec plus de froideur: ne vous
+inquiétez pas de ce qui pourra en arriver. Prévenez vos camarades d'en
+agir de même. Je voudrais trouver en ceci, et j'en viendrai bien à bout,
+une occasion de m'expliquer. Je vais tout à l'heure écrire à ma soeur,
+et lui recommander la même conduite.--Qu'on serve le dîner.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Une salle du palais.
+
+_Entre_ KENT _déguisé_.
+
+
+KENT.--Si je puis seulement réussir à emprunter des accents qui
+déguisent ma voix, il se peut faire que les bonnes intentions qui m'ont
+engagé à déguiser mes traits obtiennent leur plein effet. Maintenant,
+Kent le banni, si tu peux te rendre utile dans ces lieux où tu vis
+condamné, (et puisse-t-il en être ainsi!) ton maître chéri te retrouvera
+plein de zèle.
+
+(Cors de chasse. Lear paraît avec ses chevaliers et sa suite.)
+
+LEAR.--Qu'on ne me fasse pas attendre le dîner une seule minute: allez,
+servez-le. _(Sort un domestique_.)--Ah! ah! qui es-tu, toi?
+
+KENT.--Un homme, seigneur.
+
+LEAR.--Qu'est-ce que tu sais faire? Que veux-tu de nous?
+
+KENT.--Je sais n'être pas au-dessous de ce que je parais; servir
+fidèlement celui qui aura confiance en moi; aimer celui qui est honnête;
+converser avec celui qui est sage et qui parle peu; redouter les
+jugements; me battre quand je ne peux pas faire autrement; et ne pas
+manger de poisson[7].
+
+[Note 7: _And to eat no fish_. Manger du poisson était en
+Angleterre, du temps d'Élisabeth, un signe de catholicisme, et par
+conséquent réprouvé par l'opinion. La phrase populaire pour désigner
+un vrai patriote était: _C'est un honnête homme, il ne mange pas
+de poisson_. Il fallut, pour soutenir les pêcheries, qu'un acte du
+parlement ordonnât pendant quelques mois l'usage du poisson: cela
+s'appela le _carême de Cécil (Cecil's fast)_. Dans _l'Énéide travestie_,
+la sibylle dit à Caron, pour l'engager à passer Énée, qu'il est _Point
+Mazarin_, fort honnête homme.]
+
+LEAR.--Qui es-tu?
+
+KENT.--Un très-honnête garçon, aussi pauvre que le roi.
+
+LEAR.--Si tu es aussi pauvre pour un sujet qu'il l'est pour un roi, tu
+es assez pauvre. Que veux-tu?
+
+KENT.--Du service.
+
+LEAR.--Qui voudrais-tu servir?
+
+KENT.--Vous.
+
+LEAR.--Me connais-tu, maraud?
+
+KENT.--Non, seigneur; mais vous avez dans votre physionomie quelque
+chose qui fait que j'aimerais à vous dire: _Mon maître_.
+
+LEAR.--Qu'est-ce que c'est?
+
+KENT.--De l'autorité.
+
+LEAR.--De quel service es-tu capable?
+
+KENT.--Je puis garder d'honnêtes secrets; courir à cheval, à pied; gâter
+une histoire intéressante en la racontant, et rendre platement un simple
+message. Je suis propre à tout ce que peut faire le commun des hommes.
+Ce que j'ai de mieux, c'est l'activité.
+
+LEAR.--Quel âge as-tu?
+
+KENT.--Je ne suis pas assez jeune, seigneur, pour m'amouracher d'une
+femme à l'entendre chanter, ni assez vieux pour en raffoler n'importe
+pour quelle raison. J'ai sur les épaules quelque quarante-huit ans.
+
+LEAR.--Suis-moi, tu vas me servir: si après le dîner tu ne me déplais
+pas plus qu'à présent, je ne te congédierai pas de sitôt.--Le dîner,
+holà! le dîner.--Où est mon petit drôle, mon fou? Allez me chercher mon
+fou. _(Entre Oswald_.)--Eh! vous, l'ami, où est ma fille?
+
+OSWALD.--Avec votre permission...
+
+(Il sort.)
+
+LEAR.--Qu'est-ce qu'il a dit là? Rappelez-moi ce manant.--Où est mon
+fou? Holà! je crois que tout dort ici.--Eh bien! où est-il donc ce
+métis?
+
+UN CHEVALIER.--Il dit, seigneur, que votre fille ne se porte pas bien.
+
+LEAR.--Pourquoi ce gredin-là n'est-il pas revenu sur ses pas quand je
+l'ai appelé?
+
+LE CHEVALIER.--Seigneur, il m'a déclaré tout bonnement qu'il ne le
+voulait pas.
+
+LEAR.--Qu'il ne le voulait pas!
+
+LE CHEVALIER.--Seigneur, je ne sais pas quelle en est la raison; mais,
+à mon avis, Votre Grandeur n'est pas accueillie avec cette affection
+respectueuse qu'on avait coutume de vous montrer. J'aperçois une grande
+diminution de bienveillance chez tous les gens de la maison, aussi bien
+que chez le duc lui-même et chez votre fille.
+
+LEAR.--Vraiment! le penses-tu?
+
+LE CHEVALIER.--Je vous prie de me pardonner, seigneur, si je me suis
+trompé; mais mon devoir ne peut se taire quand je crois Votre Majesté
+offensée.
+
+LEAR.--Tu ne fais que me rappeler mes propres idées. Je me suis bien
+aperçu depuis peu de beaucoup de négligence; mais j'étais disposé plutôt
+à m'accuser moi-même d'une exigence trop soupçonneuse, qu'à y voir
+une conduite et une intention désobligeantes. J'y regarderai de plus
+près.--Mais où est mon fou? Je ne l'ai pas vu depuis deux jours.
+
+LE CHEVALIER.--Depuis que ma jeune maîtresse est partie pour la France,
+seigneur, votre fou a bien dépéri.
+
+LEAR.--En voilà assez là-dessus. Je l'ai bien remarqué. Allez, et dites
+à ma fille que je veux lui parler. _(Sort un chevalier.)_--Vous, allez
+me chercher mon fou. _(Sort un chevalier; rentre Oswald_.)--Eh! vous,
+l'ami! l'ami! approchez. Qui suis-je, s'il vous plaît?
+
+OSWALD.--Le père de ma maîtresse.
+
+LEAR.--Le père de ma maîtresse! et vous le valet de votre maître. Chien
+de bâtard! esclave! mâtin!
+
+OSWALD.--Je ne suis rien de tout cela: je vous demande pardon, seigneur.
+
+LEAR.--Je crois que tu t'avises de me regarder en face, insolent!
+
+(Il le frappe.)
+
+OSWALD.--Je ne veux pas être battu, seigneur.
+
+KENT.--Ni donner du nez en terre non plus, mauvais joueur de ballon[8].
+
+[Note 8: _Base foot-ball player_. Allusion aux mauvais joueurs de
+ballon, à qui le pied manque en courant.]
+
+(Il le prend par les jambes et le renverse.)
+
+LEAR.--Je te remercie, ami; tu me rends service, et je t'aimerai.
+
+KENT.--Allons, relevez-vous, mon maître, et dehors. Je vous apprendrai
+votre place. Hors d'ici! hors d'ici! Si vous voulez prendre encore la
+mesure d'un lourdaud, restez ici. Mais, dehors! allons, y pensez-vous?
+Dehors!
+
+(Il pousse Oswald dehors.)
+
+LEAR.--Tu es un garçon dévoué; je te remercie. Voilà les arrhes de ton
+service.
+
+(Il lui donne de l'argent.)
+
+(Entre le fou.)
+
+LE FOU, _à Lear_.--Laisse-moi le prendre aussi à mes gages.--Tiens,
+voici ma cape[9].
+
+(Il donne à Kent son bonnet.)
+
+[Note 9: _Coxcomb_, nom du bonnet que portaient les fous, parce
+qu'il était surmonté d'une crête de coq, _cock's comb_.]
+
+LEAR.--Eh bien! pauvre petit, comment vas-tu?
+
+LE FOU, _à Kent_.--Tu ferais bien de prendre ma cape.
+
+KENT.--Pourquoi, fou?
+
+LE FOU.--Pourquoi? parce que tu prends le parti de celui qui est dans
+la disgrâce. Vraiment, si tu ne sais pas sourire du côté où le vent
+souffle, tu auras bientôt pris froid. Allons, mets ma cape.--Eh! oui,
+cet homme a éloigné de lui deux de ses filles, et a rendu la troisième
+heureuse bien malgré lui. Si tu t'attaches à lui, il faut de toute
+nécessité que tu portes ma cape.--_(A Lear_.) Ma foi, noncle[10], je
+voudrais avoir deux capes et deux filles.
+
+[Note 10: _Nuncle_, par contraction pour _mine uncle_, oncle à moi.]
+
+LEAR.--Pourquoi, mon garçon?
+
+LE FOU.--Si je leur donnais tout mon bien, je garderais pour moi mes
+deux capes. Mais tiens, voilà la mienne; demandes-en une autre à tes
+filles.
+
+LEAR.--Prends garde au fouet, petit drôle.
+
+LE FOU.--La vérité est le dogue qui doit se tenir au chenil, et qu'on
+chasse à coups de fouet; pendant que _Lady_, la chienne braque, peut
+venir nous empester au coin du feu.
+
+LEAR.--C'est une peste pour moi que ce coquin-là.
+
+LE FOU.--Mon cher, je veux t'enseigner une sentence.
+
+LEAR.--Voyons.
+
+LE FOU.--Écoute bien, noncle.
+
+ Aie plus que tu ne montres;
+ Parle moins que tu ne sais;
+ Prête moins que tu n'as;
+ Va plus à cheval qu'à pied;
+ Apprends plus de choses que tu n'en crois;
+ Parie pour un point plus bas que celui qui te vient;
+ Quitte ton verre et ta maîtresse,
+ Et tiens-toi coi dans ta maison;
+ Et tu auras alors
+ Plus de deux dizaines à la vingtaine.
+
+LEAR.--Cela ne signifie rien, fou.
+
+LE FOU.--C'est, en ce cas, comme la harangue d'un avocat sans salaire:
+vous ne m'avez rien donné pour cela. Est-ce que vous ne savez pas tirer
+parti de rien, noncle?
+
+LEAR.--Non, en vérité, mon enfant; on ne peut rien faire de rien.
+
+LE FOU, _à Kent_.--Je t'en prie, dis-lui que c'est à cela que se monte
+le revenu de ses terres; il n'en voudrait pas croire un fou.
+
+LEAR.--Tu es un fou bien mordant.
+
+LE FOU.--Sais-tu, mon garçon, la différence qu'il y a entre un fou
+mordant et un fou débonnaire?
+
+LEAR.--Non, petit; apprends-le moi.
+
+LE FOU.
+
+ Ce lord qui t'a conseillé
+ De te dépouiller de tes domaines,
+ Viens, place-le ici près de moi;
+ Ou bien toi, prends sa place.
+ Le fou débonnaire et le fou mordant
+ Seront aussitôt en présence:
+ L'un ici en habit bigarré,
+ Et on trouvera l'autre là.
+
+LEAR.--Est-ce que tu m'appelles fou, petit?
+
+LE FOU.--Tu as cédé tous les autres titres que tu avais apportés en
+naissant.
+
+KENT.--Ceci n'est pas tout à fait de la folie, seigneur.
+
+LE FOU.--Non, en vérité; les lords et les grands personnages ne veulent
+rien me concéder. Si j'avais un monopole, il leur en faudrait leur part,
+et aux dames aussi: elles ne me laisseront pas les sottises à moi tout
+seul, elles en tireront leur lopin.--Donne-moi un oeuf, noncle, et je te
+donnerai deux couronnes.
+
+LEAR.--Qu'est-ce que ce sera que ces deux couronnes?
+
+LE FOU.--Voilà, quand j'aurai coupé l'oeuf par le milieu et mangé tout
+ce qui est dedans, je te donnerai les deux couronnes de l'oeuf[11].
+Lorsque tu as fendu ta couronne par le milieu, et que tu as donné à
+droite et à gauche les deux moitiés, tu as porté ton âne sur ton dos,
+au milieu de la fange. Tu n'avais guère de cervelle dans la _couronne_
+chauve de ton crâne, lorsque tu as laissé aller ta couronne d'or. Si je
+parle ici comme un fou que je suis, que le premier qui le trouvera soit
+fouetté.
+
+[Note 11: Les extrémités de la coquille de l'oeuf se nomment, en
+anglais, _the crowns of the egg_, les couronnes de l'oeuf.]
+
+(Il chante.)
+
+ Jamais les fous n'ont eu moins de vogue que cette année;
+ Car les sages sont devenus des écervelés;
+ Ils ne savent que faire de leur bon sens,
+ Tant leur conduite est baroque.
+
+LEAR.--Et depuis quand, je vous en prie, êtes-vous si bien fourni de
+chansons, maraud?
+
+LE FOU.--C'est mon usage, noncle, depuis que par ta grâce tes filles
+sont devenues ta mère, quand tu leur as donné les verges et que tu as
+mis bas tes culottes.
+
+(Il chante.)
+
+ Alors, saisies de joie, elles ont pleuré;
+ Et moi, j'ai chanté dans mon chagrin
+ De ce qu'un roi tel que toi jouait à cligne-musette,
+ Et s'allait mettre avec les fous.
+
+Je t'en prie, noncle, prends un maître qui puisse enseigner à ton fou à
+mentir: je voudrais bien apprendre à mentir.
+
+LEAR.--Si vous mentez, vaurien, vous serez fouetté.
+
+LE FOU.--Je me demande quelle parenté tu as avec tes filles. Elles
+veulent qu'on me fouette quand je dis la vérité, et toi tu veux me faire
+fouetter si je mens; et quelquefois encore je suis fouetté pour n'avoir
+rien dit. J'aimerais mieux être tout autre chose qu'un fou, et cependant
+je ne voudrais pas être toi, noncle: tu as rogné ton bon sens des deux
+côtés, sans rien laisser au milieu.--Tiens, voilà une des rognures.
+
+(Entre Gonerille.)
+
+LEAR.--Eh bien! ma fille, pourquoi as-tu mis ton bonnet de travers[12]?
+Depuis quelques jours, je vous trouve un peu trop refrognée.
+
+[Note 12: _What makes frontlet on_? Que fait là ce bandeau sur ton
+front? _Frontlet_ servait, à ce qu'il paraît, métaphoriquement pour
+exprimer l'air de mauvaise humeur.]
+
+LE FOU.--Tu étais un joli garçon, quand tu n'avais pas besoin de
+t'inquiéter si elle fronçait le sourcil; mais aujourd'hui te voilà un
+zéro en chiffres: je vaux mieux que toi maintenant; je suis un fou,
+et toi tu n'es rien.--Allons, par ma foi, je vais tenir ma langue. (_A
+Gonerille_.) Car votre figure me l'ordonne, quoique vous ne disiez rien,
+chut! chut!
+
+ Celui qui ne garde ni mie ni croûte,
+ Las de tout se trouvera pourtant manquer de quelque chose.
+
+(_Montrant Lear_.) C'est une gousse de pois écossés.
+
+GONERILLE.--Seigneur, ce n'est pas seulement votre fou à qui tout est
+permis, mais d'autres encore de votre insolente suite, qui censurent et
+se plaignent à toute heure, élevant sans cesse d'indécents tumultes qui
+ne sauraient se supporter. J'avais pensé que le plus sûr remède était de
+vous faire bien connaître ce qui se passe; mais je commence à craindre,
+d'après ce que vous avez tout récemment dit et fait vous-même, que vous
+ne protégiez cette conduite, et que vous ne l'encouragiez par votre
+approbation: si cela était, un pareil tort ne pourrait échapper à la
+censure, ni laisser dormir les moyens de répression. Peut-être dans
+l'emploi qu'on en ferait pour le rétablissement d'un ordre salutaire,
+vous arriverait-il de recevoir quelque offense dont on aurait honte
+dans tout autre cas, mais qu'on serait alors forcé de regarder comme une
+mesure de prudence.
+
+LE FOU.--Car vous savez, noncle,
+
+ Que le moineau nourrit si longtemps le coucou,
+ Qu'il eut la tête enlevée par les petits.
+
+Ainsi la chandelle s'est éteinte, et nous sommes restés dans
+l'obscurité.
+
+LEAR, _à Gonerille_.--Êtes-vous notre fille?
+
+GONERILLE.--Allons, seigneur, je voudrais vous voir user de cette raison
+solide dont je sais que vous êtes pourvu, et vous défaire de ces humeurs
+qui depuis quelque temps vous rendent tout autre que ce que vous êtes
+naturellement.
+
+LE FOU.--Un âne ne peut-il pas savoir quand c'est la charrette qui
+traîne le cheval?--Dia, hue! cela va bien.
+
+LEAR.--Quelqu'un me connaît-il ici? Ce n'est point là Lear. Lear
+marche-t-il ainsi? parle-t-il ainsi? Que sont devenus ses yeux? Ou
+son intelligence est affaiblie, ou son discernement est en
+léthargie.--Suis-je endormi ou éveillé?--Ah! sûrement il n'en est pas
+ainsi.--Qui pourra me dire qui je suis?--L'ombre de Lear? Je voudrais
+le savoir, car ces marques de souveraineté, ma mémoire, ma raison,
+pourraient à tort me persuader que j'ai eu des filles.
+
+LE FOU.--Qui feront de vous un père obéissant.
+
+LEAR.--Votre nom, ma belle dame?
+
+GONERILLE.--Allons, seigneur, cet étonnement est tout à fait du genre de
+vos autres nouvelles facéties. Je vous conjure, prenez mes intentions
+en bonne part: vieux et respectable comme vous l'êtes, vous devriez
+être sage. Vous gardez ici cent chevaliers et écuyers, tous gens si
+désordonnés, si débauchés et si audacieux, que notre cour, corrompue par
+leur conduite, ressemble à une auberge de tapageurs: leurs excès et leur
+libertinage lui donnent l'air d'une taverne ou d'un mauvais lieu[13],
+beaucoup plus que du palais royal. La décence elle-même demande un
+prompt remède: laissez-vous donc prier, par une personne qui pourrait
+bien autrement prendre ce qu'elle demande, de consentir à diminuer un
+peu votre suite; et que ceux qui continueront à demeurer à votre service
+soient des gens qui conviennent à votre âge, et qui sachent se conduire
+et vous respecter.
+
+[Note 13: _A brothel._]
+
+LEAR.--Ténèbres et démons!--Sellez mes chevaux. Appelez ma
+suite.--Bâtarde dégénérée, je ne te causerai plus d'embarras.--Il me
+reste encore une fille.
+
+GONERILLE.--Vous frappez mes gens, et votre canaille désordonnée veut se
+faire servir par ceux qui valent mieux qu'elle.
+
+(Entre Albanie.)
+
+LEAR.--Malheur à celui qui se repent trop tard! _(A Albanie.)_--Ah! vous
+voilà, monsieur! Sont-ce là vos intentions? parlez, monsieur.--Qu'on
+prépare mes chevaux.--Ingratitude! démon au coeur de marbre, plus
+hideuse quand tu te montres dans un enfant que ne l'est le monstre de la
+mer[14]!
+
+[Note 14: _Sea monster_, hippopotame.]
+
+ALBANIE.--De grâce, seigneur, modérez-vous.
+
+LEAR, _à Gonerille_.--Vautour détesté, tu mens: les gens de ma suite
+sont des hommes choisis et du plus rare mérite, soigneusement instruits
+de leurs devoirs, et de la dernière exactitude à soutenir la dignité
+de leur nom.--Oh! combien tu me parus laide à voir, faute légère de
+Cordélia, qui, semblable à la géhenne[15], fis tout sortir dans la
+structure de mon être de la place qui lui était assignée, retiras tout
+amour de mon coeur, et vins grossir en moi le fiel. O Lear, Lear, Lear!
+_(Se frappant le front_.) Frappe à cette porte, qui a laissé échapper la
+raison et entrer la folie.--Partons, partons, mes amis.
+
+[Note 15: _Like an engine. Engine_ (engin, machine) était le nom
+de l'instrument ordinaire de la torture. _Géhenne_ vient de la même
+source.]
+
+ALBANIE.--Seigneur, je suis aussi innocent qu'ignorant de ce qui vous a
+mis en colère.
+
+LEAR.--Cela se peut, seigneur.--Entends-moi, ô nature! entends-moi,
+divinité chérie, entends-moi! Suspens tes desseins, si tu te proposais
+de rendre cette créature féconde: porte dans son sein la stérilité,
+dessèche en elle les organes de la reproduction, et qu'il ne naisse
+jamais de son corps dégénéré un enfant pour lui faire honneur!--Ou s'il
+faut qu'elle produise, fais naître d'elle un enfant de tristesse; qu'il
+vive pervers et dénaturé pour être son tourment; qu'il imprime dès la
+jeunesse des rides sur son front; que les larmes qu'il lui fera répandre
+creusent leurs canaux sur ses joues; que toutes les douleurs de sa mère,
+tous ses bienfaits, soient tournés par lui en dérision et en mépris,
+afin qu'elle puisse sentir combien la dent du serpent est moins cruelle
+que la douleur d'avoir un enfant ingrat!--Allons, partons, partons.
+
+(Il sort.)
+
+ALBANIE.--Mais, au nom des dieux que nous adorons, d'où vient donc tout
+ceci?
+
+GONERILLE.--Ne vous tourmentez pas à en savoir la cause, et laissez-le
+radoter en pleine liberté au gré de son humeur.
+
+(Rentre Lear.)
+
+LEAR.--Comment! cinquante de mes chevaliers d'un seul coup, et cela au
+bout de quinze jours?
+
+ALBANIE.--De quoi s'agit-il, seigneur?
+
+LEAR.--Je te le dirai.--Mort et vie! (_A Gonerille_.) Je rougis que
+tu puisses à ce point ébranler ma force d'homme, et que tu sois digne
+encore de ces larmes brûlantes qui m'échappent malgré moi. Que les
+tourbillons et les brouillards t'enveloppent! que les incurables
+blessures de la malédiction d'un père frappent tous tes sens! Yeux d'un
+vieillard trop prompt à s'attendrir, encore des pleurs pour un pareil
+sujet, je vous arrache, et vous irez avec les larmes que vous laissez
+échapper amollir la dureté de la terre.--Ah! en sommes-nous venus
+là?--Eh bien! soit; il me reste encore une fille qui, j'en suis sûr,
+est tendre et secourable: quand elle apprendra ce que tu as fait, de ses
+ongles elle déchirera ton visage de louve; tu me verras reparaître sous
+cette forme dont tu crois que je me suis dépouillé pour jamais; tu le
+verras, je t'en réponds.
+
+(Sortent Lear, Kent et la suite.)
+
+GONERILLE.--Remarquez-vous ceci, seigneur?
+
+ALBANIE.--Gonerille, tout l'amour que j'ai pour vous ne peut me rendre
+assez partial...
+
+GONERILLE.--De grâce, soyez tranquille.--Holà, Oswald! (_Au
+fou_.)--Vous, l'ami, plus coquin que fou, suivez votre maître.
+
+LE FOU.--Noncle Lear, noncle Lear, attends-moi, et emmène ton fou avec
+toi.
+
+ Un renard qu'on a pris
+ Et une fille de cette espèce
+ Seraient bientôt dépêchés,
+ Si de ma cape je pouvais acheter une corde.
+ C'est ainsi que le fou vous quitte le dernier.
+
+(Il sort.)
+
+GONERILLE.--Cet homme a été bien conseillé. Cent chevaliers! il
+serait en effet politique et prudent de lui laisser sous la main cent
+chevaliers tout prêts; oui, afin qu'à la moindre chimère, pour un mot,
+une fantaisie, au plus léger sujet de plainte ou de dégoût, il puisse,
+protégeant son radotage par ces forces, tenir nos vies à sa merci.
+Oswald, m'a-t-on entendu?
+
+ALBANIE.--Vous pourriez pousser trop loin vos craintes.
+
+GONERILLE.--Cela est plus sûr que de s'y fier. Laissez-moi continuer à
+tenir éloignés les maux que je crains, plutôt que de craindre toujours
+d'en être surprise. Je connais son coeur. Tout ce qu'il a dit là, je
+l'ai mandé à ma soeur. Si elle veut le soutenir lui et cent chevaliers,
+maintenant que je lui en ai montré tous les inconvéniens... (_Entre
+Oswald_.)--Eh bien! Oswald, avez-vous écrit cette lettre pour ma soeur?
+
+OSWALD.--Oui, madame.
+
+GONERILLE.--Prenez avec vous quelque suite, et montez promptement à
+cheval. Instruisez ma soeur tout au long de mes craintes particulières,
+et ajoutez-y les raisons que vous jugerez convenables pour leur donner
+plus de consistance. Allons, partez, et pressez votre retour. (_Oswald
+sort._)--(_A Albanie_.) Non, non, seigneur, cette pacifique douceur et
+conduite que vous tenez, bien que je ne la blâme pas, vous attire
+plus souvent, souffrez que je vous le dise, le reproche de manquer de
+sagesse, qu'elle ne vaut d'éloges à votre dangereuse bonté.
+
+ALBANIE.--Jusqu'où s'étend la portée de votre vue, c'est ce que
+j'ignore. En nous agitant pour trouver le mieux, nous gâtons souvent le
+bien.
+
+GONERILLE.--Mais en ce cas...
+
+ALBANIE.--Bien, bien; on verra l'événement.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE V
+
+Une cour devant le palais d'Albanie.
+
+_Entrent_ LEAR, KENT, LE FOU.
+
+
+LEAR, _à Kent_.--Prenez les devants, et rendez-vous à Glocester avec
+cette lettre. N'informez ma fille de ce que vous pouvez savoir qu'autant
+qu'elle vous questionnera sur ma lettre. Si vous ne faites pas la plus
+grande diligence, j'y arriverai avant vous.
+
+KENT.--Je ne dormirai point, seigneur, que je n'aie remis votre lettre.
+
+(Il sort.)
+
+LE FOU.--Si la cervelle d'un homme était dans ses talons, ne
+courrait-elle pas risque de gagner des engelures?
+
+LEAR.--Oui, mon enfant.
+
+LE FOU.--Alors tiens-toi en gaieté, je te conseille, car ton esprit
+n'ira pas en pantoufles.
+
+LEAR.--Ha, ha, ha!
+
+LE FOU.--Tu verras comme ton autre fille se conduira tendrement avec
+toi, car, bien qu'elle ressemble autant à celle-ci qu'une pomme sauvage
+à une reinette, cependant je puis dire ce que je puis dire.
+
+LEAR.--Qu'as-tu à dire, mon enfant?
+
+LE FOU.--Il n'y aura pas dans ce cas-ci plus de différence de goût entre
+elles deux qu'entre une pomme sauvage et une pomme sauvage. Saurais-tu
+me dire pourquoi on a le nez au milieu du visage?
+
+LEAR.--Non.
+
+LE FOU.--Eh! vraiment, c'est pour qu'il y ait un oeil de chaque côté du
+nez, afin que ce qu'un homme ne peut pas flairer, il puisse le regarder.
+
+LEAR.--C'est moi qui l'ai mise dans son tort[16].
+
+[Note 16: _I did her wrong_. Les commentateurs veulent comprendre
+ces _mots_ dans le sens de _je lui ai fait tort_, et supposent que Lear,
+en ce moment, songe à Cordélia; mais rien dans le reste de la scène
+n'annonce que cette idée se présente à son esprit; elle ne se retrouve
+même pas une seule fois ensuite, jusqu'au moment où il se réunit
+à Cordélia: en ce moment, tout occupé de ce qui lui arrive
+personnellement, il est plus naturel que Lear s'accuse du tort qu'il
+a eu de tout donner à Gonerille, que de celui d'avoir tout retiré à
+Cordélia: cette pensée est même en rapport avec ce qu'il vient de lui
+dire, et si les paroles du fou ne servent pas à diriger les pensées de
+Lear, du moins peut-on supposer que, dans l'intention du poëte, elles
+sont quelquefois destinées à les expliquer. Les sentiments et les
+projets qu'il va exprimer ensuite ne sont qu'une continuation naturelle
+de cette marche de ses idées; le souvenir de Cordélia n'en serait qu'une
+interruption, et l'esprit de Lear n'a pas encore donné et ne donnera
+encore de quelque temps aucun indice du désordre que commencerait
+à annoncer une pareille incohérence. L'explication donnée par les
+commentateurs n'aurait qu'une présomption en sa faveur: Shakspeare
+aurait-il voulu, par ce mot jeté en passant, préparer les remords de
+Lear quand il retrouvera Cordélia? Le reste de la scène ne rend pas la
+chose probable. Nous croyons donc donner à ces mots: _I did her wrong_,
+un nouveau sens: _c'est mot qui l'ai mise dans son tort_.]
+
+LE FOU.--Peux-tu me dire comment une huître fait son écaille?
+
+LEAR.--Non.
+
+LE FOU.--Ni moi non plus, mais je te dirai pourquoi un limaçon a une
+maison.
+
+LEAR.--Pourquoi, mon enfant?
+
+LE FOU.--Eh bien! c'est pour y mettre sa tête, et non pas pour
+l'abandonner à ses filles et laisser ses cornes sans abri.
+
+LEAR.--J'oublierai ma bonté naturelle.--Un si bon père!--Mes chevaux
+sont-ils prêts?
+
+LE FOU.--Tes ânes se sont mis après.--La raison qui fait que les sept
+étoiles ne sont pas plus de sept est une bien bonne raison!
+
+LEAR.--Parce qu'elles ne sont pas huit?
+
+LE FOU.--Précisément. Tu serais un très-bon fou.
+
+LEAR.--Le reprendre de force[17]!--Monstrueuse ingratitude!
+
+[Note 17: _To take it again perforce_! Johnson pense que Lear
+s'occupe ici du projet de reprendre ce qu'il a donné; les autres
+commentateurs appliquent ces paroles aux cinquante chevaliers supprimés
+par Gonerille; mais il me paraît clair que cela se rapporte à la menace
+qu'elle lui a faite _de prendre d'autorité ce qu'elle demande par
+prières_.]
+
+LE FOU.--Si tu étais mon fou, noncle, je t'aurais fait battre pour être
+devenu vieux avant le temps.
+
+LEAR.--Comment cela?
+
+LE FOU.--Tu n'aurais pas dû être vieux avant d'être sage.
+
+LEAR.--Oh! que je ne devienne pas fou! que je ne sois pas fou! Ciel
+miséricordieux, conserve-moi de la modération. Je ne voudrais pas
+devenir fou. (_Entre un gentilhomme_.)--Eh bien! mes chevaux sont-ils
+prêts?
+
+LE GENTILHOMME.--Tout prêts, mon seigneur.
+
+LEAR.--Viens, mon enfant[18].
+
+[Note 18: FOOL. _She that is maid now and laughs at my departure_
+_Shall not be a maid long, unless things be cut shorter._]
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE DEUXIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Une cour dans le château du duc de Glocester.
+
+_Entrent_ EDMOND ET CURAN, _par différents côtés_.
+
+
+EDMOND.--Dieu te garde, Curan.
+
+CURAN.--Et vous aussi, monsieur. J'ai vu votre père, et je lui ai
+annoncé que le duc de Cornouailles et Régane son épouse arriveront ici
+ce soir.
+
+EDMOND.--Et pourquoi cela?
+
+CURAN.--Vraiment, je n'en sais rien. Vous avez su les nouvelles qui
+circulent, j'entends celles qu'on dit tout bas, car ce ne sont encore
+que des propos à l'oreille.
+
+EDMOND.--Non: dites-moi, je vous prie, quelles sont ces nouvelles?
+
+CURAN.--Vous est-il parvenu quelque chose de ces bruits étranges d'une
+guerre prochaine entre le duc d'Albanie et le duc de Cornouailles?
+
+EDMOND.--Pas un mot.
+
+CURAN.--Vous en entendrez parler avec le temps. Adieu, monsieur.
+
+(Il sort.)
+
+EDMOND.--Le duc ici ce soir!--Très-bien, c'est au mieux, voilà qui entre
+de toute nécessité dans l'enchaînement de mes projets. Mon père a placé
+des gardes pour arrêter mon frère.--J'ai à exécuter ici quelque chose
+d'assez délicat. Célérité, fortune, à l'ouvrage!--Mon frère; un mot,
+mon frère; descendez, vous dis-je. (_Entre Edgar_.)--Mon père vous fait
+observer, ô seigneur: fuyez de ce château; on lui a découvert le lieu
+où vous êtes caché. Dans ce moment vous pouvez profiter de la
+nuit.--N'avez-vous point parlé contre le duc de Cornouailles? Il arrive
+dès ce soir, en grande diligence, et Régane avec lui. N'avez-vous rien
+dit de ses préparatifs contre le duc d'Albanie? Pensez-y bien.
+
+EDGAR.--Pas un mot, j'en suis sûr.
+
+EDMOND.--J'entends venir mon père. Pardonnez; pour mieux dissimuler
+il faut que je tire l'épée contre vous; tirez, ayez l'air de vous
+défendre.--Allons, battez-vous bien.--Rendez-vous! venez devant mon
+père!--Holà! des lumières ici.--Fuyez, mon frère.--Des torches, des
+torches! _(_Edgar s'enfuit._)_--Bon, adieu.--Un peu de sang tiré
+donnerait bonne idée de la terrible défense que j'ai faite. (_Il
+se blesse au bras_.) J'ai vu des ivrognes en faire davantage pour
+plaisanter.--Mon père! mon père!--Arrête! arrête! Quoi! point de
+secours!
+
+(Entrent Glocester et des domestiques avec des torches.)
+
+GLOCESTER.--Eh bien! Edmond, où est ce scélérat?
+
+EDMOND.--Il était ici caché dans les ténèbres, son épée bien affilée
+hors du fourreau, murmurant de méchants charmes, et conjurant la lune de
+lui être favorable, comme sa divinité.
+
+GLOCESTER.--Mais où est-il?
+
+EDMOND.--Voyez, seigneur, mon sang coule.
+
+GLOCESTER.--Où est ce misérable, Edmond?
+
+EDMOND.--Il s'est enfui de ce côté, voyant qu'il ne pouvait par aucun
+moyen...
+
+GLOCESTER.--Qu'on le poursuive. Holà! courez après lui. (_Sort un
+domestique._)--Qu'il ne pouvait... quoi?
+
+EDMOND.--Me persuader d'assassiner Votre Seigneurie, mais que je lui
+parlais des dieux vengeurs qui dirigent tous leurs foudres contre
+les parricides; que je lui disais de combien de noeuds puissants et
+redoublés les enfants sont liés envers leur père; en un mot, seigneur,
+voyant avec quelle aversion je combattais ses projets dénaturés, dans un
+féroce transport il m'a attaqué avec l'épée qu'il tenait à la main, et,
+avant que j'eusse eu le temps de me mettre en garde, il m'a percé le
+bras. Mais lorsqu'il m'a vu reprendre mes esprits, et qu'encouragé par
+la justice de ma cause j'avançais sur lui, peut-être aussi effrayé par
+le bruit que j'ai fait, il a pris tout soudainement la fuite.
+
+GLOCESTER.--Qu'il fuie tant qu'il voudra, il ne pourra dans ce pays se
+dérober à la poursuite; et une fois pris, ce sera vite fait. Le noble
+duc mon maître, mon digne chef et patron, vient ici ce soir: sous
+son autorité je ferai publier que celui qui pourra découvrir ce lâche
+assassin et l'amener à la potence peut compter sur ma reconnaissance; et
+pour celui qui le cachera, la mort.
+
+EDMOND.--Lorsque j'ai cherché à le dissuader de son dessein, le trouvant
+résolu à l'exécuter, je l'ai menacé, avec des malédictions, de tout
+découvrir. Il m'a répondu: «Toi, un bâtard, qui n'as rien au monde,
+penses-tu, si je voulais te démentir, qu'aucune opinion qu'on eût pu
+se former de ta probité, de ta vertu, de ton mérite, pût suffire pour
+donner confiance en tes paroles? Eh! non, ce que je voudrais nier (et
+je nierais ceci, dusses-tu me montrer précisément tel que je suis)
+tournerait à mon gré contre toi; j'imputerais tout à tes suggestions, à
+tes complots, à tes damnables artifices: il faudrait que tu parvinsses à
+rendre les gens imbéciles, pour les empêcher de penser que les avantages
+que tu dois tirer de ma mort ont été un aiguillon actif et puissant pour
+t'engager à la chercher.»
+
+GLOCESTER.--Scélérat endurci et consommé! Désavouerait-il son
+écriture?--Je ne l'ai jamais engendré.--Écoutez, voici la trompette
+du duc: j'ignore pourquoi il vient.--Je vais faire fermer tous les
+ports.--Le scélérat n'échappera pas: il faut bien que le duc m'accorde
+cette grâce.--D'ailleurs je vais envoyer son signalement au loin et au
+près, afin que dans tout le royaume on puisse le reconnaître.--Et toi,
+mon loyal et véritable fils, je vais m'occuper de te rendre apte à
+posséder mes biens.
+
+(Entrent Cornouailles, Régane, suite.)
+
+CORNOUAILLES.--Eh bien! mon noble ami, depuis un instant seulement que
+je suis arrivé ici, j'ai appris d'étranges nouvelles.
+
+RÉGANE.--Si elles sont vraies, de toutes les vengeances qui peuvent
+atteindre le coupable, il n'en est point qui égale son crime. Mais
+comment vous trouvez-vous, seigneur?
+
+GLOCESTER.--Oh! madame, mon vieux coeur est brisé, il est brisé!
+
+RÉGANE.--Quoi! le filleul de mon père attenter à vos jours! celui que
+mon père a nommé! votre Edgar!
+
+GLOCESTER.--Oh! madame, madame, ma honte voudrait le cacher.
+
+RÉGANE.--Ne vivait-il pas en compagnie de ces libertins de chevaliers
+qui composent la suite de mon père?
+
+GLOCESTER.--Je n'en sais rien, madame. C'est trop mal, trop mal, trop
+mauvais!
+
+EDMOND.--Oui, madame, il était avec eux.
+
+RÉGANE.--Je ne m'étonne plus de ses méchantes inclinations. C'est eux
+qui l'auront engagé à se défaire de ce vieillard, pour avoir à dépenser
+et à dissiper ses revenus. Ce soir j'ai été bien instruite sur leur
+compte par ma soeur, et j'ai pris mes mesures. S'ils viennent pour
+séjourner dans ma maison, ils ne m'y trouveront point.
+
+CORNOUAILLES.--Ni moi non plus, Régane, je t'assure. Edmond, j'apprends
+que vous avez rempli envers votre père le rôle d'un fils.
+
+EDMOND.--C'était mon devoir, seigneur.
+
+GLOCESTER.--Il a mis au jour les projets de ce misérable; il a même reçu
+la blessure que vous voyez, en cherchant à se saisir de lui.
+
+CORNOUAILLES.--Le poursuit-on?
+
+GLOCESTER.--Oui, mon bon seigneur.
+
+CORNOUAILLES.--S'il est arrêté, il n'y a plus à craindre aucun mal de sa
+part. Faites-en ce que vous voudrez, et employez-y mon autorité comme
+il vous plaira.--Quant à vous, Edmond, qui venez de faire éclater si
+hautement votre vertu et votre obéissance, vous serez à nous. Nous
+avons grand besoin de caractères sur qui l'on puisse reposer une entière
+confiance; et d'abord nous nous emparons de vous.
+
+EDMOND.--Je vous servirai fidèlement, seigneur, quoi qu'il arrive[19].
+
+[Note 19: _However else_.]
+
+GLOCESTER.--Je remercie pour lui Votre Grâce.
+
+CORNOUAILLES.--Vous ne savez pas pourquoi nous sommes venus vous voir?
+
+RÉGANE.--A cette heure extraordinaire, cherchant notre chemin sous
+l'oeil ténébreux de la nuit?--Noble Glocester, ce sont des affaires de
+quelque importance, et sur lesquelles nous pouvons avoir besoin de vous
+consulter. Notre père nous a écrit, et notre soeur aussi, sur quelques
+différends, et j'ai pensé qu'il valait mieux répondre de tout autre
+lieu que de notre maison. Leurs divers messagers attendent ailleurs nos
+dépêches. Mon bon vieux ami, reprenez courage, et donnez-nous vos
+utiles conseils dans l'affaire qui nous occupe et qui demande d'être
+promptement décidée.
+
+GLOCESTER.--Madame, disposez de moi: Vos Seigneuries sont les
+très-bienvenues.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Devant le château de Glocester.
+
+_Entrent_ KENT ET OSWALD, _de différents côtés_.
+
+
+OSWALD.--Je te souhaite le bonjour[20], l'ami. Es-tu de la maison?
+
+[Note 20: _Good dawning_. (bon point du jour.) Il y a en anglais des
+souhaits pour toutes les heures du jour.]
+
+KENT.--Oui.
+
+OSWALD.--Où pourrons-nous mettre nos chevaux?
+
+KENT.--Dans le bourbier.
+
+OSWALD.--Je t'en prie, si tu m'aimes, dis-le-moi.
+
+KENT.--Je ne t'aime pas.
+
+OSWALD.--A la bonne heure, je ne m'en soucie guère.
+
+KENT.--Si je te tenais dans le parc de Lipsbury[21], je t'obligerais
+bien à t'en soucier.
+
+[Note 21: Les commentateurs ignorent ce qu'était ce parc de
+Lipsbury.]
+
+OSWALD.--Et pourquoi me traites-tu ainsi? Je ne te connais pas.
+
+KENT.--Et moi, compagnon, je te connais.
+
+OSWALD.--Et pour qui me connais-tu?
+
+KENT.--Pour un fripon, un bélître, un mangeur de restes, un vil et
+orgueilleux faquin, un mendiant, habillé gratis[22], à cent livres de
+gages; un drôle aux sales chausses de laine, un poltron, une espèce
+qui porte ses querelles devant le juge; un délié fripon de bâtard[23],
+officieux, soigneux; un coquin qui hérite d'un coffre, un gredin qui
+serait entremetteur par manière de bon service, qui n'a en lui que de
+quoi faire un maraud, un pleutre, un lâche, un pendard[24]; le fils et
+héritier d'une chienne dégénérée, et que je ferai geindre à coups de
+fouet si tu t'avises de nier la moindre syllabe de ce que j'ajoute à ton
+nom.
+
+[Note 22: _Three suited_ (qui a trois habits complets). Tout porte à
+croire que cette expression, presque toujours injurieuse, s'applique aux
+gens de livrée, à qui l'usage, dans les grandes maisons, pouvait être de
+donner trois habillements complets par an. Edgar, dans sa feinte folie,
+se vante d'avoir été un homme de service, _serving man,_ et d'avoir
+possédé _three suits_.]
+
+[Note 23: _Whoreson_.]
+
+[Note 24: _A pandar_, un entremetteur.]
+
+OSWALD.--Quelle étrange espèce d'homme es-tu donc, de venir accabler
+d'injures quelqu'un qui ne te connaît pas et que tu ne connais pas?
+
+KENT.--Et toi, quel effronté valet es-tu donc, de dire que tu ne me
+connais pas? Est-ce qu'il s'est passé deux jours depuis que je t'ai pris
+aux jambes et que je t'ai battu en présence du roi?--L'épée à la main,
+fripon. Il est nuit, mais la lune brille: je vais te tailler en soupe
+au clair de la lune. L'épée à la main, indigne canaille de bâtard[25];
+l'épée à la main. (Il tire son épée.)
+
+[Note 25: _Whoreson commonly barbermonger_.]
+
+OSWALD.--Laisse-moi, je n'ai rien à démêler avec toi.
+
+KENT.--Tirez donc, gredin. Vous venez apporter des lettres contre le
+roi, et prenez le parti de mademoiselle _Vanité_[26] contre son royal
+père. L'épée à la main, drôle, ou je vais taillader vos mollets de telle
+façon... L'épée à la main, gredin; à la besogne.
+
+[Note 26: Allusion à certains personnages des _moralités_ où les
+vices et les vertus étaient personnifiées.]
+
+OSWALD.--Au secours! au meurtre! au secours!
+
+KENT, _en le frappant_.--Pousse donc, lâche; tiens ferme, gredin, tiens
+ferme, franc misérable; frappe donc.
+
+OSWALD.--Au secours! au meurtre! à l'assassin!
+
+(Entrent Edmond, Cornouailles, Régane, Glocester et des domestiques.)
+
+EDMOND.--Eh bien! qu'est-ce? Séparez-vous!
+
+KENT.--Avec vous, mon petit bonhomme, si cela vous convient; je vous en
+montrerai. Avancez, mon jeune maître.
+
+GLOCESTER.--Des épées, des armes? De quoi s'agit-il?
+
+CORNOUAILLES.--Arrêtez, sur votre vie.--Si quelqu'un frappe un coup de
+plus, il est mort.--De quoi s'agit-il?
+
+RÉGANE.--C'est le messager de notre soeur et celui du roi.
+
+CORNOUAILLES.--Quelle est la cause de votre querelle? Parlez.
+
+OSWALD.--Je puis à peine respirer, seigneur.
+
+KENT.--Cela n'a rien d'étonnant; votre valeur a tellement fait rage!
+Lâche coquin, la nature te renie, c'est un tailleur qui t'a fait!
+
+CORNOUAILLES.--Tu es un singulier corps. Un tailleur faire un homme!
+
+KENT.--Oui, seigneur, un tailleur: un tailleur de pierres ou un peintre
+ne l'aurait pas si mal fait, n'eût-il mis que deux heures à l'ouvrage.
+
+CORNOUAILLES.--Mais répondez donc: comment s'est élevée cette querelle?
+
+OSWALD.--Seigneur, ce vieux brutal dont j'ai ménagé la vie par
+considération pour sa barbe grise...
+
+KENT.--Toi, bâtard! Z dans l'alphabet[27]! zéro en
+chiffre!--Monseigneur, laissez-moi faire; je vais piler en mortier ce
+sale vilain, et j'en replâtrerai les murs d'un cabinet.--_Épargner ma
+barbe grise!_ toi, espèce de pierrot?
+
+[Note 27: _Thou whoreson zed! Thou unnecessary letter_! Le _z_,
+qu'en anglais on avait supprimé en beaucoup d'endroits, était devenu un
+symbole d'inutilité.]
+
+CORNOUAILLES.--Paix, insolent. Brutal coquin, ne savez-vous pas le
+respect...
+
+KENT.--Si fait, seigneur; mais la colère a ses priviléges.
+
+CORNOUAILLES.--Et pourquoi es-tu en colère?
+
+KENT.--De ce qu'un misérable comme celui-là a une épée quand il n'a pas
+d'honneur. Ces drôles à la face riante, semblables aux rats, rongent
+les saints noeuds qui sont serrés pour les pouvoir délier; ils caressent
+toutes les passions révoltées dans le coeur de leurs maîtres; ils
+apportent au feu de l'huile, de la neige aux froideurs glacées; ils
+renient, affirment, et tournent leur bec d'alcyon à tous les vents et
+à toutes les variations de l'humeur de leurs maîtres, n'ayant, comme
+le chien, d'autre instinct que de suivre.--La peste sur ton visage
+d'épileptique! Penses-tu rire de mes discours comme de ceux d'un
+fou? Oison que tu es, si je te tenais dans la plaine de Sarum, je te
+ramènerais devant moi en criant jusqu'aux marais de Camelot.
+
+CORNOUAILLES.--Eh quoi! es-tu fou, vieux bonhomme?
+
+GLOCESTER.--Comment s'est élevée cette querelle? Explique-toi?
+
+KENT.--Il n'y a pas plus d'antipathie entre les contraires qu'entre moi
+et ce coquin.
+
+CORNOUAILLES.--Pourquoi l'appelles-tu coquin? quel est son crime?
+
+KENT.--Sa figure ne me plaît pas.
+
+CORNOUAILLES.--Ni la mienne peut-être, ni celle de Glocester et de
+Régane?
+
+KENT.--Seigneur, je fais profession d'être un homme tout uni: j'ai vu
+dans mon temps de meilleures figures que je n'en vois sur les épaules
+actuellement devant mes yeux.
+
+CORNOUAILLES.--Ce sera quelque gaillard qui, loué une fois pour la
+rondeur de ses manières, a depuis affecté une insolente rudesse, et
+qui se force à un personnage tout à fait différent de ses façons
+naturelles.--- «Il ne sait pas flatter, lui; c'est un honnête homme,
+tout franc; il faut qu'il dise la vérité: si elle est bien reçue, tant
+mieux; si elle déplaît, c'est un homme tout uni...»--Oh! je connais ces
+drôles-là: sous leur rondeur ils cachent plus de ruses et des desseins
+plus pervers que vingt sots faiseurs de révérences attentifs à déployer
+l'exactitude de leur civilité.
+
+KENT.--Seigneur, en bonne foi, dans la pure vérité, avec la permission
+de votre présence auguste, dont l'influence, comme les feux rayonnants
+dont se couvre le front flamboyant de Phébus...
+
+CORNOUAILLES.--Que veux-tu dire par là?
+
+KENT.--C'est pour changer de style, puisque le mien vous déplaît si
+fort.--Je sais, seigneur, que je ne suis pas un flatteur; celui qui vous
+a trompé avec l'accent de la franchise était un franc fripon, et c'est
+pour ma part ce que je ne ferai point, dussé-je y être convié par la
+crainte d'encourir votre ressentiment.
+
+CORNOUAILLES.--En quoi l'avez-vous offensé?
+
+OSWALD.--Jamais en rien. Dernièrement il plut au roi son maître de
+me frapper sur un malentendu: alors celui-ci se mit de la partie, et,
+flattant sa colère, me prit aux jambes par derrière, et lorsque je fus
+à terre, m'insulta, m'injuria, et se donna tellement les airs d'un homme
+de courage, qu'il se fit honneur et s'attira les éloges du roi, pour
+s'être attaqué à un homme qui cédait lui-même; et, tout fier de ce
+redoutable exploit, il est venu tirer l'épée contre moi!
+
+KENT.--Il n'y a pas un seul de ces fripons, de ces poltrons-là, près de
+qui Ajax ne soit un imbécile.
+
+CORNOUAILLES.--Qu'on apporte les ceps. Vieux coquin d'entêté, vénérable
+vantard, nous vous apprendrons...
+
+KENT.--Seigneur, je suis trop vieux pour apprendre. Ne faites pas
+apporter des ceps pour moi; je sers le roi; c'est lui qui m'a envoyé
+vers vous; et c'est rendre peu de respect et montrer une trop audacieuse
+malveillance à la personne auguste de mon maître, que de mettre son
+envoyé dans les ceps.
+
+CORNOUAILLES.--Qu'on apporte les ceps.--Comme j'ai vie et honneur, il y
+restera jusqu'à midi.
+
+RÉGANE.--Jusqu'à midi? Jusqu'à la nuit, seigneur, et toute la nuit
+aussi.
+
+KENT.--Eh quoi! madame, si j'étais le chien de votre père, vous ne me
+traiteriez pas ainsi.
+
+RÉGANE.--Mais pour son coquin, mon cher, je n'y manquerai pas.
+
+CORNOUAILLES.--C'est tout à fait un drôle de l'espèce de ceux dont nous
+parle notre soeur.--Allons, qu'on apporte les ceps.
+
+(On apporte des ceps.)
+
+GLOCESTER.--Permettez-moi de prier Votre Altesse de n'en pas agir ainsi.
+Sa faute est grande, et le bon roi son maître saura l'en punir; mais
+la peine que vous voulez lui faire subir ne s'applique qu'aux petits
+larcins et aux délits vulgaires des misérables les plus vils et les plus
+méprisés. Le roi prendrait sûrement en mauvaise part que vous l'eussiez
+assez peu considéré dans la personne de son messager pour mettre
+celui-ci dans les ceps.
+
+CORNOUAILLES.--Je le prends sur moi.
+
+RÉGANE.--Et ma soeur pourrait trouver bien plus mauvais qu'un de ses
+gentilhommes eût été insulté, attaqué, parce qu'il exécutait les
+ordres dont elle l'a chargé.--Allons, entravez-lui les jambes. (_Au
+duc_.)--Venez, mon bon seigneur, allons.
+
+(On met Kent dans les ceps.--Régane et Cornouailles sortent.)
+
+GLOCESTER.--J'en suis bien fâché pour toi, mon ami: c'est la volonté du
+duc, et tout le monde sait qu'il ne faut pas chercher à l'adoucir ni à
+le retenir. Mais j'intercéderai pour toi.
+
+KENT.--N'en faites rien, seigneur, je vous prie. J'ai veillé, j'ai
+beaucoup marché; je vais dormir quelque temps, et puis je sifflerai: la
+fortune d'un honnête homme peut sortir de ses talons. Je vous souhaite
+le bonjour.
+
+GLOCESTER.--Le duc est à blâmer en ceci: on prendra mal la chose.
+
+(Il sort.)
+
+KENT.--Bon roi, tu vas, suivant le proverbe populaire, quitter la
+bénédiction du ciel pour la chaleur du soleil[28].--Approche-toi,
+flambeau de ce globe inférieur, afin qu'à tes rayons vivifiants je
+puisse lire cette lettre.--Les miracles n'apparaissent presque jamais
+qu'aux malheureux. Je le vois, c'est de Cordélia: elle a été fort
+heureusement instruite de ma marche mystérieuse.--Elle trouvera moyen
+d'intervenir dans ces monstrueux désordres, et s'occupe à remédier aux
+pertes qui ont été faites.--Je me sens excédé de fatigues et de veilles:
+profitez-en, mes yeux appesantis, pour ne pas voir cette honteuse
+demeure.--Fortune, bonsoir; souris encore une fois, et fais tourner ta
+roue. (Il s'endort.)
+
+[Note 28: _Thou out of heaven's benediction comest To the warm sun_.
+Vieux dicton qui répond à celui-ci: «Tomber de Charybde en Scylla.]
+
+
+SCÈNE III
+
+Une partie de la bruyère.
+
+_Entre_ EDGAR.
+
+
+EDGAR.--J'ai entendu qu'on proclamait mon nom, et bien heureusement
+le creux d'un arbre m'a dérobé à leur poursuite. Il n'y a plus un
+port libre, pas un lieu où l'on n'ait placé des soldats, et où la plus
+extraordinaire vigilance n'épie l'occasion de me saisir. Tandis que je
+puis encore m'échapper, je veillerai à ma conservation.--Il me vient
+dans l'idée de me déguiser sous la forme la plus abjecte et la plus
+pauvre par où la misère, au mépris de l'homme, l'ait jamais rapproché de
+la brute. Je souillerai mon visage de fange, je m'envelopperai les reins
+d'une couverture, je nouerai mes cheveux en tampons[29], et ma nudité
+exposée aux regards affrontera les vents et la rage des cieux. J'ai pour
+exemple à me donner crédit dans la campagne ces mendiants de Bedlam[30]
+qui, avec des hurlements, enfoncent dans les ulcères de leurs bras nus
+engourdis et morts des épingles, des morceaux de bois pointus, des clous
+et des brins de romarin, et par ce hideux spectacle soutenu quelquefois
+par des blasphèmes forcenés, quelquefois par des prières, extorquent
+les aumônes des petites fermes, des pauvres misérables villages, des
+bergeries, des moulins: «le pauvre Turlupin[31], le pauvre Tom!» Encore
+est-ce quelque chose: en restant Edgar, je ne suis plus rien. (Il sort.)
+
+[Note 29: «_Elf all my hairs in knot_,» proprement j'_ensorcellerai_
+mes cheveux comme les fées ensorcellent les crins des chevaux.]
+
+[Note 30: Ces sortes de mendiants, qui se disaient échappés de
+Bedlam, étaient connus en Angleterre sous le nom d'_Abraham men_.]
+
+[Note 31: _Poor Turly good_. Warburton regarde ce mot comme une
+corruption de _Turlupin_. Les Turlupins étaient une confrérie de
+mendiants qui se répandirent en Europe au XIVe siècle, et que l'on a
+considéré tantôt comme des sectaires, tantôt comme des vagabonds.]
+
+
+SCÈNE IV
+
+Devant le château de Glocester.
+
+KENT _dans les ceps. Entrent_ LEAR, LE FOU, UN GENTILHOMME.
+
+
+LEAR.--Il est bien étrange qu'ils soient partis de chez eux sans me
+renvoyer mon messager.
+
+LE GENTILHOMME.--D'après ce que j'ai appris, la veille au soir, ils
+n'avaient aucun projet de s'éloigner.
+
+KENT.--Salut à mon noble maître.
+
+LEAR.--Comment! te fais-tu un divertissement de la honte où je te vois?
+
+KENT.--Non, mon seigneur.
+
+LE FOU.--Ah! ah! vois donc: il a là de vilaines jarretières[32]! On
+attache les chevaux par la tête, les chiens et les ours par le cou, les
+singes par les reins, et les hommes par les jambes: quand un homme a de
+trop bonnes jambes, on lui met des chausses de bois.
+
+[Note 32: _Cruel garters_, jeu de mots entre _cruel garters_
+(cruelles jarretières) et _crewel garters_ (jarretières de laine).]
+
+LEAR.--Quel est celui qui s'est assez mépris sur la place qui te
+convient pour te mettre ici?
+
+KENT.--C'est lui et elle, votre fils et votre fille.
+
+LEAR.--Non!
+
+KENT.--Ce sont eux.
+
+LEAR.--Non, te dis-je!
+
+KENT.--Je vous dis que oui.
+
+LEAR.--Non, non, ils n'en auraient pas été capables!
+
+KENT.--Si vraiment, ils l'ont été.
+
+LEAR.--Par Jupiter, je jure que non!
+
+KENT.--Par Junon, je jure que oui!
+
+LEAR.--Ils ne l'ont pas osé, ils ne l'ont pas pu, ils n'ont pas voulu
+le faire.--C'est plus qu'un assassinat que de faire au respect un
+si violent outrage.--Explique-moi promptement, mais avec modération,
+comment, venant de notre part, tu as pu mériter, ou comment ils ont pu
+t'infliger ce traitement.
+
+KENT.--Seigneur, lorsqu'arrivé chez eux je leur eus remis les lettres
+de Votre Majesté, je ne m'étais pas encore relevé du lieu où mes genoux
+fléchis leur avaient témoigné mon respect, lorsqu'est arrivé en toute
+hâte un courrier suant, fumant, presque hors d'haleine, et qui leur a
+haleté les salutations de sa maîtresse Gonerille: sans s'embarrasser
+d'interrompre mon message, il leur a remis des lettres qu'ils ont lues
+sur-le-champ; et, sur leur contenu, ils ont appelé leurs gens, sont
+promptement montés à cheval, m'ont commandé de les suivre et d'attendre
+qu'ils eussent loisir de me répondre: je n'ai obtenu d'eux que de froids
+regards. Ici j'ai rencontré l'autre envoyé dont l'arrivée plus agréable
+avait, je le voyais bien, empoisonné mon message: c'est ce même coquin
+qui dernièrement s'est montré si insolent envers Votre Altesse. Plus
+pourvu de courage que de raison, j'ai mis l'épée à la main. Il a alarmé
+toute la maison par ses lâches et bruyantes clameurs. Votre fils et
+votre fille ont jugé qu'une telle faute méritait la honte que vous me
+voyez subir.
+
+LE FOU.--L'hiver n'est pas encore passé, si les oies sauvages volent de
+ce côté.
+
+ Le père qui porte des haillons
+ Rend ses enfants aveugles;
+ Mais le père qui porte la bourse
+ Verra ses enfants affectionnés.
+ La Fortune, cette insigne prostituée,
+ Ne tourne jamais sa clef pour le pauvre.
+
+De tout cela tu recevras de tes filles autant de douleurs[33] que tu
+pourrais en compter pendant une année.
+
+[Note 33: Le même jeu de mot que dans la Tempête entre _dolours_ et
+_dollars_.]
+
+LEAR.--Oh! comme la bile se gonfle et monte vers mon coeur! _Hysterica
+passio_[34]! amertume que je sens s'élever, redescends; tes éléments
+sont plus bas.--Où est cette fille?
+
+[Note 34: Lear se sert ici des mots _mother, hysterica passio_. La
+première de ces deux expressions était le nom populaire, la seconde, le
+nom savant de la maladie hystérique, qu'on regardait dans les deux sexes
+comme la source de toutes les maladies hystériques, _hysterics_, en
+anglais, veut encore dire _maux de nerfs_.]
+
+KENT.--Là-dedans, seigneur, avec le comte.
+
+LEAR.--Ne me suivez pas, restez ici.
+
+(Il sort.)
+
+LE GENTILHOMME.--N'avez-vous point commis d'autre faute que celle dont
+vous venez de parler?
+
+KENT.--Aucune. Mais pourquoi le roi vient-il avec une suite si peu
+nombreuse?
+
+LE FOU.--Si l'on t'avait mis dans les ceps pour cette question, tu
+l'aurais bien mérité.
+
+KENT.--Pourquoi, fou?
+
+LE FOU.--Nous t'enverrons à l'école chez la fourmi, pour t'apprendre
+qu'on ne travaille pas l'hiver.--Tous ceux qui suivent la direction de
+leur nez sont conduits par leurs yeux, excepté les aveugles; et il n'y a
+pas un nez sur vingt qui ne puisse sentir ce qui pue.--Quand une grande
+roue descend en roulant le long de la montagne, lâche prise, de peur,
+en la suivant, de te rompre le cou: mais quand la grande roue remonte
+la montagne, laisse-toi tirer après elle. Quand un sage te donnera un
+meilleur conseil, rends-moi le mien: je voudrais que ce conseil ne fut
+suivi que des gredins, puisque c'est un fou qui le donne.
+
+ Celui, monsieur, qui sert et cherche son intérêt
+ Et ne suit que pour la forme,
+ Pliera bagage dès qu'il commencera à pleuvoir;
+ Et te laissera exposé à l'orage;
+ Mais je demeurerai: le fou restera
+ Et laissera le sage s'enfuir,
+ Gredin devient le fou qui s'enfuit;
+ Mais ce n'est pas un fou que le gredin, pardieu[35].
+
+[Note 35: _The knave turns fool; that runs away The fool no knave,
+perdy_.
+
+Le sens naturel de ces deux vers paraît contraire à celui qu'on lui a
+donné dans la traduction; mais ce dernier sens a paru de beaucoup, et
+avec raison, le plus vraisemblable aux commentateurs; en sorte qu'ils
+ont été tous d'avis qu'il devait y avoir altération du texte, et qu'il
+fallait au moins changer ainsi le premier vers:
+
+_The fool turns knave, that runs away_.
+
+Mais peut-être l'irrégularité de langage qui se fait remarquer dans
+_le Roi Lear_ dispense-t-elle de recourir à une altération du texte; du
+moins est-il certain que c'est en conservant la construction des deux
+vers anglais qu'on a pu leur donner un sens contraire à celui qu'ils
+paraissent d'abord présenter.]
+
+KENT.--Où as-tu appris tout cela, fou?
+
+LE FOU.--Ce n'est pas dans les ceps, fou.
+
+(Rentre Lear avec Glocester.)
+
+LEAR.--Refuser de me parler! Ils sont malades, ils sont fatigués, ils
+ont voyagé rapidement toute la nuit...--Purs prétextes où je vois la
+révolte et l'abandon.--Rapportez-moi une meilleure réponse.
+
+GLOCESTER.--Mon cher maître, vous connaissez le caractère violent du
+duc, combien il est inébranlable et obstiné dans ses propres idées.
+
+LEAR.--Vengeance, peste, mort, confusion!--Violent? Qu'est-ce que c'est
+que cela?--Allons?--Glocester, Glocester, je voudrais parler au duc de
+Cornouailles et à sa femme.
+
+GLOCESTER.--Eh! mon bon seigneur, je viens de les en informer.
+
+LEAR.--Les en informer? Me comprends-tu, homme?
+
+GLOCESTER.--Oui, mon bon seigneur.
+
+LEAR.--Le roi voudrait parler à Cornouailles. Le père chéri voudrait
+parler à sa fille; il exige d'elle son obéissance. Sont-ils informés de
+cela?--Par mon sang et ma vie! violent? le duc violent? dites à ce duc
+si colère...--Mais non, pas encore; il se pourrait qu'il fût indisposé.
+La maladie a toujours négligé tous les devoirs auxquels est soumise la
+santé: nous ne sommes plus nous-mêmes quand la nature accablée commande
+à l'âme de souffrir avec le corps. Je veux me calmer, et j'ai à me
+reprocher, dans l'impétuosité de ma volonté, d'avoir pris un état
+d'indisposition et de maladie pour l'homme en santé, pour une complète
+santé. Malédiction sur mon état!--Mais pourquoi est-il là? (_Montrant
+Kent_.)--Une telle action me donne lieu de penser que ce départ du duc
+et d'elle est un subterfuge.--Rendez-moi mon serviteur.--Va, dis au
+duc et à sa femme que je veux leur parler à présent, à l'heure
+même.--Ordonne-leur de sortir et de venir m'entendre; ou bien je vais
+battre la caisse à la porte de leur chambre, jusqu'à ce qu'elle réponde:
+Endormis dans la mort.
+
+GLOCESTER.--Je voudrais voir la bonne intelligence entre vous.
+
+(Il sort.)
+
+LEAR.--Oh!... las! ô mon coeur! comme mon coeur se soulève!... mais à
+bas!
+
+LE FOU.--Il faut lui dire, noncle, comme la cuisinière[36] aux anguilles
+qu'elle mettait vivantes dans la pâte; elle les frappait d'un bâton sur
+la tête, en criant: _A bas, polissonnes! à bas!_ C'était le frère de
+celle-là qui, par grand amour pour son cheval, lui mettait du beurre
+dans son foin.
+
+[Note 36: _The cockney_. Les commentateurs, on ne sait pourquoi, ont
+paru très-embarrassés du sens de ce mot _cockney_, auquel on donne en
+général la signification du mot _badaud_; autrefois il paraît s'être
+pris dans le sens de _cuisinier, marmiton_.]
+
+(Entrent Cornouailles, Régane, Glocester, des domestiques.)
+
+LEAR.--Bonjour à tous deux.
+
+CORNOUAILLES.--Salut à Votre Seigneurie.
+
+RÉGANE.--Je suis joyeuse de voir Votre Altesse.
+
+(On met Kent en liberté.)
+
+LEAR.--Régane, je crois que vous l'êtes, et je sais la raison que j'ai
+de le croire. Si tu n'étais pas joyeuse de me voir, je ferais divorce
+avec le tombeau de ta mère, où ne reposerait plus qu'une adultère.--(_A
+Kent_.) Ah! vous voilà libre? Nous parlerons de cela dans quelque autre
+moment.--Ma bien-aimée Régane, ta soeur est une indigne: ô Régane, elle
+a attaché la dureté aux dents aiguës ici, comme un vautour (_montrant
+son coeur_); à peine puis-je te parler... Non, tu ne pourras pas le
+croire, de quel caractère dépravé.... Ô Régane!
+
+RÉGANE.--Je vous en prie, seigneur, modérez-vous. J'espère que vous ne
+savez pas apprécier ce qu'elle vaut plutôt que de la croire capable de
+manquer à ses devoirs.
+
+LEAR.--Comment cela?
+
+RÉGANE.--Je ne puis penser que ma soeur eût voulu manquer le moins du
+monde à ce qu'elle vous doit: s'il est arrivé, seigneur, qu'elle ait mis
+un frein à la licence de vos chevaliers, c'est par de telles raisons et
+dans des vues si louables qu'elle ne mérite pour cela aucun reproche.
+
+LEAR.--Ma malédiction sur elle!
+
+RÉGANE.--Ah! seigneur, vous êtes vieux; la nature, en vous, touche au
+dernier terme de sa carrière; vous devriez vous laisser conduire et
+gouverner par quelque personne prudente, qui comprît votre situation
+mieux que vous-même. Ainsi donc, je vous prie de retourner vers ma
+soeur, et de lui dire que vous avez eu tort envers elle.
+
+LEAR.--Moi, lui demander son pardon! voyez donc comme cela conviendrait
+à la famille! (_Il se met à genoux_.) «Ma chère fille, j'avoue que
+je suis vieux; la vieillesse est inutile; je vous demande à genoux de
+vouloir bien m'accorder des vêtements, un lit et ma nourriture.»
+
+RÉGANE.--Cessez, mon bon seigneur; c'est là un badinage peu convenable.
+Retournez chez ma soeur.
+
+LEAR _se levant_.--Jamais, Régane. Elle m'a privé de la moitié de ma
+suite; elle m'a regardé d'un air sombre, et de sa langue, semblable
+à celle du serpent, m'a blessé jusqu'au fond du coeur. Que tous les
+trésors de la vengeance du ciel tombent sur sa tête ingrate! Vents qui
+saisissez les sens, frappez de paralysie ses jeunes os.
+
+CORNOUAILLES.--Fi! seigneur! fi!
+
+LEAR.--Éclairs agiles, lancez pour les aveugler vos flammes dans ses
+yeux dédaigneux; empoisonnez sa beauté, vapeurs que du fond des marais
+aspire le puissant soleil, pour tomber sur elle et flétrir son orgueil!
+
+RÉGANE.--Ô dieux bienheureux! vous m'en souhaiterez autant quand vos
+accès vous prendront.
+
+LEAR.--Non, Régane, jamais tu n'auras ma malédiction: ton coeur
+palpitant de tendresse ne t'abandonnera jamais à la dureté; ses yeux
+sont farouches; mais les tiens consolent et ne brûlent pas. Il n'est pas
+dans ta nature de me reprocher mes plaisirs, de diminuer ma suite, de
+contester avec moi d'un ton d'emportement, de réduire ce que tu me
+dois, et enfin d'opposer des verrous à mon entrée. Tu connais mieux
+les devoirs de la nature, les obligations des enfants, les règles de
+la courtoisie, les droits de la reconnaissance: tu n'as pas oublié la
+moitié de mon royaume que je t'ai donnée.
+
+RÉGANE.--Mon bon seigneur, au fait.
+
+(On entend une trompette derrière le théâtre.)
+
+LEAR.--Qui a mis mon serviteur dans les ceps?
+
+(Entre Oswald.)
+
+CORNOUAILLES.--Quelle est cette trompette?
+
+RÉGANE.--Je la reconnais, c'est celle de ma soeur. Sa lettre m'apprenait
+en effet qu'elle serait bientôt ici.--Votre maîtresse est-elle arrivée?
+
+LEAR, _regardant l'intendant_.--Voilà un esclave qui se revêt à peu de
+frais d'un orgueil fondé sur la fragile faveur de sa maîtresse.--Hors
+d'ici, valet, loin de ma présence.
+
+CORNOUAILLES.--Que veut dire Votre Seigneurie?
+
+LEAR.--Qui a mis mon serviteur dans les ceps? Régane, je me flatte que
+tu n'en as rien su. _(Entre Gonerille.)_--Qui vient ici?--O cieux,
+si vous aimez les vieillards, si votre douce autorité recommande
+l'obéissance, si vous-mêmes vous êtes vieux, faites de ceci votre cause;
+faites descendre votre puissance sur la terre, et prenez mon parti.
+_(A Gonerille.)_--Tu n'as pas honte de voir cette barbe?--O Régane! lui
+prendras-tu la main?
+
+GONERILLE.--Eh! pourquoi ne prendrait-elle pas ma main, seigneur? Quelle
+offense ai-je commise? N'est pas offense tout ce que l'indiscrétion
+tourne de cette manière, tout ce que le radotage peut nommer ainsi.
+
+LEAR.--O mes flancs, vous êtes trop solides! Pourquoi ne rompez-vous
+pas?--Comment se fait-il qu'on ait mis un de mes gens dans les ceps?
+
+CORNOUAILLES.--C'est moi, seigneur, qui l'y ai fait mettre. Ses sottises
+ne méritaient pas à beaucoup près tant d'honneur.
+
+LEAR.--C'est vous, vous qui l'avez fait?
+
+RÉGANE.--Je vous en prie, mon père, puisque vous êtes faible, prenez-en
+votre parti.--Si, jusqu'à l'expiration de votre mois, vous voulez
+retourner chez ma soeur et demeurer avec elle, en congédiant la moitié
+de vos gens, venez ensuite chez moi: je n'y suis point à présent, et
+n'ai pas fait les préparatifs nécessaires pour vous recevoir.
+
+LEAR.--Retourner chez elle, et cinquante de mes chevaliers congédiés!
+Non, j'abjure plutôt les toits, et je préfère m'exposer à la haine des
+vents; je deviendrai le compagnon du loup et de la chouette!--Poignantes
+étreintes de la nécessité!--Retourner chez elle! Quoi! on obtiendrait
+aussi bien de moi de me prosterner devant le trône de ce bouillant roi
+de France, qui a pris sans dot notre plus jeune fille, et de solliciter
+comme un écuyer une pension pour soutenir ma pauvre vie! Retourner chez
+elle! Que ne me persuades-tu plutôt d'être l'esclave, la bête de somme
+_(montrant Oswald_) de ce valet détesté.
+
+GONERILLE.--A votre choix, seigneur....
+
+LEAR.--Je t'en prie, ma fille, ne me fais pas devenir fou. Je ne veux
+pas te déranger, mon enfant. Adieu, nous ne nous rencontrerons plus,
+nous ne nous reverrons plus. Mais cependant tu es ma chair, mon sang,
+ma fille; ou plutôt tu es une maladie engendrée dans ma chair, et que je
+suis obligé d'appeler mienne; tu es un abcès, un ulcère douloureux, une
+tumeur enflammée, produit de mon sang corrompu.--Mais je ne veux pas te
+faire de reproches: que la honte tombe sur toi quand il lui plaira;
+je ne l'appelle pas. Je n'invoque pas les coups de Celui qui porte le
+tonnerre; je ne fais point de rapports contre toi à Jupiter, notre
+juge suprême. Corrige-toi quand tu le pourras, deviens meilleure à ton
+loisir; je puis prendre patience: je puis rester chez Régane, moi et mes
+cent chevaliers.
+
+RÉGANE.--Non, il n'en peut être tout à fait ainsi, seigneur. Je ne vous
+attendais pas encore, et je n'ai rien préparé pour vous recevoir comme
+il convient. Prêtez l'oreille aux propositions de ma soeur. Ceux dont la
+raison est capable de modérer votre passion doivent prendre leur parti
+de songer que vous êtes vieux, et qu'ainsi... Mais elle sait bien ce
+qu'elle fait.
+
+LEAR.--Est-ce là bien parler?
+
+RÉGANE.--J'ose le soutenir, seigneur. Quoi! cinquante chevaliers,
+n'est-ce pas assez? Qu'avez-vous besoin d'un plus grand nombre, ou même
+d'en avoir autant, s'il est vrai que l'embarras, le danger, tout parle
+contre une suite si nombreuse? Comment, dans une seule et même maison,
+tant de personnes soumises à deux maîtres peuvent-elles vivre en bonne
+intelligence? Cela est bien difficile, cela est impossible.
+
+GONERILLE.--Eh quoi! seigneur, ne pourriez-vous pas être servi par ceux
+qui portent le titre de ses serviteurs ou par les miens?
+
+RÉGANE.--Eh! pourquoi pas, seigneur? S'il leur arrivait de se relâcher
+à votre égard, nous saurions y mettre ordre. Si vous voulez venir chez
+moi, car je commence à entrevoir un danger, je vous prie de n'en amener
+que vingt-cinq: je n'ai point de place ni d'attention à donner à un plus
+grand nombre.
+
+LEAR.--Je vous ai tout donné....
+
+RÉGANE.--Et vous l'avez donné à temps.
+
+LEAR.--Je vous ai fait mes gardiennes, mes dépositaires, mais j'ai mis
+la réserve de me faire suivre par un nombre de chevaliers. Quoi! je n'en
+pourrais amener chez vous que vingt-cinq? Régane, est-ce vous qui l'avez
+dit?
+
+RÉGANE.--Et qui le répète, seigneur: pas un de plus chez moi.
+
+LEAR.--Les méchantes créatures se présentent encore à nous sous un
+aspect favorable, quand il s'en trouve de plus méchantes qu'elles: c'est
+avoir quelque titre aux éloges que de n'être pas ce qu'il y a de pis.
+_(A Gonerille.)_--J'irai chez toi. Tes cinquante sont le double de
+vingt-cinq: tu as le double de sa tendresse.
+
+GONERILLE.--Écoutez-moi, mon seigneur: qu'avez-vous besoin de vingt-cinq
+personnes, de dix, de cinq, pour vous suivre dans une maison où deux
+fois autant ont ordre de vous servir?
+
+RÉGANE.--Qu'avez-vous même besoin d'une seule?
+
+LEAR.--Ne calcule pas le besoin: le plus vil mendiant a du superflu dans
+ses plus misérables jouissances. N'accorder à la nature que ce que la
+nature demande pour ses besoins, c'est mettre la vie de l'homme à aussi
+bas prix que celle des bêtes. Tu es une grande dame. Eh quoi! si la
+magnificence consistait seulement à se tenir chaudement, la nature
+a-t-elle besoin de ces vêtements magnifiques que tu portes, et qui
+peuvent à peine te tenir chaud? Mais quant aux vrais besoins.....--Ciel!
+donne-moi patience; c'est de patience que j'ai besoin. Vous me voyez
+ici, ô dieux! un pauvre vieillard, aussi comblé de douleurs que
+d'années, misérable par tous les deux! Si c'est vous qui excitez le
+coeur de ces filles contre leur père, ne m'abaissez pas au point de le
+supporter patiemment; animez-moi d'une noble colère. Oh! ne souffrez pas
+que des pleurs, armes des femmes, souillent mon visage d'homme!--Non,
+sorcières dénaturées, je tirerai de vous une telle vengeance, que le
+monde entier saura....--Je ferai de telles choses.... Ce que ce sera,
+je ne le sais pas encore; mais ce sera l'épouvante de la terre.--Vous
+croyez que je pleurerai; non, je ne pleurerai pas. J'ai bien amplement
+de quoi pleurer; mais ce coeur éclatera par cent mille ouvertures avant
+que je pleure.--O fou, je perdrai la raison!
+
+(Sortent Lear, Glocester, Kent et le fou.)
+
+CORNOUAILLES.--Retirons-nous; il va faire de l'orage.
+
+(On entend dans le lointain le bruit du tonnerre.)
+
+RÉGANE.--Cette maison est petite; le vieillard et sa suite ne peuvent
+s'y loger commodément.
+
+GONERILLE.--C'est sa propre faute; il a quitté de lui-même le lieu où il
+pouvait être tranquille: il faut qu'il porte la peine de sa folie.
+
+RÉGANE.--Pour lui personnellement, je le recevrai avec plaisir; mais pas
+un seul de ses serviteurs.
+
+GONERILLE.--C'est aussi mon intention.--Mais où est lord Glocester?
+
+CORNOUAILLES.--Il a suivi le vieillard.--Mais le voilà qui revient.
+
+(Glocester rentre.)
+
+GLOCESTER.--Le roi est dans une violente fureur.
+
+CORNOUAILLES.--Où va-t-il?
+
+GLOCESTER.--Il ordonne qu'on monte à cheval, mais il veut aller je ne
+sais où.
+
+CORNOUAILLES.--Le mieux est de lui céder; il se conduira lui-même.
+
+GONERILLE.--Milord, ne le pressez nullement de rester.
+
+GLOCESTER.--Hélas! la nuit approche; un vent glacé agite violemment les
+airs, à plusieurs milles aux environs à peine se trouve-t-il un buisson.
+
+RÉGANE.--Oh! seigneur! il faut bien que les hommes opiniâtres reçoivent
+quelques leçons des maux qu'ils se sont attirés à eux-mêmes. Fermez
+vos portes. Il a avec lui une suite de gens déterminés à tout: facile
+à tromper comme il l'est, la sagesse nous ordonne de redouter ce qu'ils
+pourraient obtenir de sa colère.
+
+CORNOUAILLES.--Fermez vos portes, milord.--Il fera mauvais temps cette
+nuit; ma chère Régane est de bon conseil: mettons-nous à l'abri de
+l'orage.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU SECOND ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE TROISIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Une bruyère.--On entend le bruit d'un orage accompagné de tonnerre et
+d'éclairs.
+
+KENT ET UN GENTILHOMME se _rencontrant_.
+
+
+KENT.--Qui est ici malgré le mauvais temps?
+
+LE GENTILHOMME.--Un homme dont l'âme est, comme le temps, pleine
+d'agitation.
+
+KENT.--Ah! je vous reconnais. Où est le roi?
+
+LE GENTILHOMME.--Luttant contre les éléments irrités, il conjure les
+vents de précipiter la terre dans les flots, ou de soulever les vagues
+gonflées au-dessus de leurs rivages, afin que les choses changent
+ou s'anéantissent. Il arrache ses cheveux blancs que les tourbillons
+impétueux, dans leur aveugle rage, saisissent et font aussitôt
+disparaître. De toutes les forces de cet étroit univers renfermé en
+lui-même, il insulte aux vents et à la pluie qui se combattent dans tous
+les sens. Dans cette nuit horrible où l'ourse même, épuisée de lait par
+ses petits, demeure dans sa tanière; où le lion et le loup, au ventre
+vide, tiennent leur fourrure à sec, il court tête nue, et appelle toutes
+les chances de la mort.
+
+KENT.--Mais qui est avec lui?
+
+LE GENTILHOMME.--Personne que son fou, qui tâche, par des bouffonneries,
+de distraire son coeur navré d'injures.
+
+KENT.--Je vous connais, monsieur, et, sur la foi de mon discernement,
+j'ose vous confier une affaire d'un bien cher intérêt. Il y a de la
+mésintelligence entre les ducs d'Albanie et de Cornouailles, quoiqu'elle
+se cache encore sous le voile d'une dissimulation réciproque: ils ont
+(et qui n'en a pas parmi ceux que la supériorité de leur étoile a placés
+sur le trône et dans la grandeur?), ils ont des serviteurs non moins
+dissimulés qui servent à la France d'espions et de miroirs intelligents
+de notre situation, ce qu'on a vu des aversions ou des manoeuvres
+secrètes des deux ducs, ou la dureté avec laquelle ils se sont gouvernés
+à l'égard du bon vieux roi, ou quelque chose de plus profond dont tout
+ceci n'est que l'apparence extérieure. Ce qu'il y a de certain, c'est
+qu'une armée envoyée par la France va entrer dans ce royaume divisé.
+Déjà les ennemis, profitant sagement de notre négligence, se sont assuré
+un accès secret dans quelques-uns de nos meilleurs ports, et sont sur le
+point de déployer ouvertement leurs bannières.--Voici maintenant ce que
+j'ai à vous dire: Si j'ai pu vous inspirer assez de confiance pour
+vous y rendre promptement; vous trouverez une personne qui recevra avec
+reconnaissance le récit fidèle des outrages désespérants et dénaturés
+dont le roi a sujet de se plaindre. Je suis un gentilhomme bien né et
+bien élevé; et c'est parce que je vous connais et me fie à vous que je
+vous propose cette mission.
+
+LE GENTILHOMME.--Nous en reparlerons.
+
+KENT.--Non, c'est assez de paroles. Afin de vous prouver que je suis
+beaucoup plus que je ne parais, ouvrez cette bourse et prenez ce qu'elle
+contient. Si vous voyez Cordélia, et soyez certain que vous la verrez,
+montrez-lui cet anneau; vous saurez d'elle quel est celui que vous
+avez eu pour compagnon, et que vous ne connaissez pas encore.--Infâme
+tempête! je vais chercher le roi.
+
+LE GENTILHOMME.--Donnez-moi votre main. N'avez-vous plus rien à me dire?
+
+KENT.--Peu de mots, mais au fait plus importants que tout le reste:
+veuillez bien prendre ce chemin, je vais suivre celui-ci. Le premier de
+nous deux qui trouvera le roi en avertira l'autre par un cri.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+La tempête redouble.
+
+LEAR, LE FOU.
+
+
+LEAR.--Soufflez, vents, jusqu'à ce que vos joues en crèvent. Ouragans,
+cataractes, versez vos torrents jusqu'à ce que vous ayez inondé nos
+clochers, noyé leurs coqs! Feux sulfureux, rapides comme la pensée,
+bruyants avant-coureurs des coups de foudre qui brisent les chênes,
+venez roussir mes cheveux blancs. Et toi, tonnerre, qui ébranles tout,
+aplatis le globe du monde, brise tous les moules de la nature, disperse
+d'un seul coup tous les germes qui produisent l'homme ingrat!
+
+LE FOU.--O noncle, de l'eau bénite de cour dans une maison bien sèche
+vaut mieux que cette eau de pluie quand on est dehors. Bon noncle,
+rentrons et implorons la bonne volonté de tes filles. Voilà une nuit qui
+n'a pitié ni du fou, ni du sage.
+
+LEAR.--Gronde tant que tes entrailles y pourront suffire. Éclate, feu!
+jaillis, pluie! la pluie, le vent, le tonnerre, les feux, ne sont point
+mes filles; éléments, je ne vous accuse point d'ingratitude; je ne vous
+ai point appelés mes enfants; vous ne me devez point de soumission:
+laissez donc tomber sur moi votre horrible plaisir: me voici votre
+esclave, un pauvre et faible vieillard infirme, méprisé. Mais non, je
+vous traiterai de lâches ministres, vous dont les armées sont venues des
+hauts lieux de leur naissance s'unir à deux filles détestables, contre
+une tête aussi vieille et aussi blanche que la mienne.--Oh! oh! cela est
+odieux!
+
+LE FOU.--Celui qui a une maison pour y mettre sa tête a une tête bien
+garnie.
+
+ Celui qui veut avoir une femme
+ Avant que sa tête ait une maison,
+ Perdra et tête et tout:
+ Ainsi se sont mariés beaucoup de mendiants.
+ Celui qui fait pour son orteil
+ Ce qu'il devrait faire pour son coeur,
+ Criera bientôt misère des cors aux pieds
+ Et changera son sommeil en veilles.
+
+Car il n'y a jamais eu une belle femme qui n'ait fait la grimace devant
+la glace.
+
+(Entre Kent.)
+
+LEAR, _au fou_.--Non, je veux être un modèle de toute patience; je ne
+dirai plus rien.
+
+KENT.--Qui est là?
+
+LE FOU.--Une seigneurie et un malotru, c'est-à-dire, un sage et un fou.
+
+KENT.--Hélas! seigneur, vous voilà donc! Rien de ce qui aime la nuit
+n'aime de pareilles nuits. Les cieux en colère ont effrayé jusqu'aux
+hôtes errants des ténèbres, et les forcent à se tenir dans leurs
+cavernes. Depuis que je suis un homme, je ne me souviens pas d'avoir vu
+de telles nappes de feu, d'avoir entendu d'aussi effroyables éclats
+de tonnerre, de telles plaintes, de tels mugissements du vent et de la
+pluie. La nature de l'homme n'en saurait supporter ni les souffrances ni
+les terreurs.
+
+LEAR.--Que les dieux puissants, qui font naître au-dessus de nos têtes
+cet épouvantable tumulte, distinguent en ce moment leurs ennemis!
+Tremble, toi, misérable qui renfermes dans ton sein des crimes ignorés
+qui ont échappé à la verge de la justice; cache-toi, main sanglante; et
+toi, parjure; et toi, hypocrite, qui du masque de la vertu as couvert
+un inceste. Tremble et meurs de peur, scélérat, qui, en secret et
+sous d'honorables semblants, as dressé des piéges à la vie de l'homme.
+Forfaits soigneusement enveloppés, déchirez le voile qui vous cache et
+demandez grâce à ces voix terribles qui vous appellent.--Moi, je suis un
+homme à qui l'on a fait plus de mal qu'il n'en a fait.
+
+KENT.--Hélas! tête nue? Mon bon maître, tout près d'ici est une hutte;
+elle vous prêtera quelque abri contre la tempête. Allez vous y reposer,
+tandis que moi je vais retourner à cette dure maison, plus dure que
+la pierre de ses murailles, et qui tout à l'heure, quand je vous
+ai demandé, m'a refusé l'entrée; et je forcerai la main à son avare
+hospitalité.
+
+LEAR.--Ma raison commence à revenir.--Viens, mon enfant; comment te
+trouves-tu, mon enfant? As-tu froid; j'ai froid aussi. Où est cette
+paille, mon ami? Que la nécessité est étrangement habile à nous rendre
+précieuses les choses les plus viles!--Montrez-moi votre hutte.--Pauvre
+fou, pauvre garçon, j'ai encore dans mon coeur une place qui souffre
+pour toi.
+
+LE FOU.
+
+ Celui qui a un petit peu de bon sens
+ Doit recevoir en chantant le vent et la pluie,
+ Et se contenter de sa situation,
+ Car la pluie tombe tous les jours.
+
+LEAR.--Oui, tu as raison, mon bon garçon. Allons, conduisez-nous à cette
+hutte.
+
+(Lear et Kent sortent.)
+
+LE FOU.--Voilà une honnête nuit pour rafraîchir une courtisane. Il faut
+qu'avant de m'en aller je fasse une prédiction.
+
+ Quand les prêtres auront plus de paroles que de science;
+ Quand les brasseurs gâteront leur bière avec de l'eau;
+ Quand les nobles donneront des idées à leurs tailleurs;
+ Quand les hérétiques ne seront plus brûlés, mais bien ceux
+ qui suivent les filles;
+ Quand tous les procès seront bien jugés;
+ Qu'il n'y aura pas d'écuyers endettés,
+ Ni de chevaliers pauvres;
+ Quand les langues ne répandront plus la médisance;
+ Que les coupeurs de bourses ne chercheront plus la foule;
+ Que les usuriers compteront leur or en plein champ;
+ Que les entremetteurs et les prostituées bâtiront des églises;
+ Alors le royaume d'Albion
+ Tombera en grande confusion,
+ Alors viendra le temps, qui vivra verra,
+ Où l'usage sera de marcher sur ses pieds.
+
+Merlin fera un jour cette prédiction, car je vis avant lui.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Une salle du château de Glocester.
+
+_Entrent_ GLOCESTER, EDMOND.
+
+
+GLOCESTER.--Hélas! hélas! Edmond, cette conduite dénaturée me déplaît.
+Quand je leur ai demandé la permission d'avoir pitié de lui, ils m'ont
+interdit l'usage de ma propre maison; ils m'ont défendu, sous peine de
+leur éternel ressentiment, de leur parler de lui, de solliciter pour
+lui, et de le soulager en rien.
+
+EDMOND.--Cela est bien cruel et dénaturé!
+
+GLOCESTER.--Allez, ne dites rien: il y a une mésintelligence entre les
+deux ducs; il y a pis encore. J'ai reçu cette nuit une lettre.... Il
+serait dangereux seulement d'en parler.... J'ai enfermé la lettre
+dans mon cabinet. Le roi va être vengé des injures qu'il souffre en ce
+moment. Déjà une armée est en partie débarquée. Il faut nous attacher
+au roi. Je vais le chercher et le consoler en secret. Vous, allez
+entretenir le duc, pour qu'il ne s'aperçoive pas de mes charitables
+soins. S'il me demande, je suis malade et je suis allé me
+coucher.--Quand j'en devrais mourir, et l'on ne m'a pas menacé de moins
+que cela, il faut que je secoure le roi mon vieux maître.--Il va
+arriver quelque chose d'extraordinaire, Edmond; je vous en prie, soyez
+circonspect.
+
+(Il sort.)
+
+EDMOND.--En dépit de toi, le duc va être instruit à l'heure même de
+cette courtoisie, et de cette lettre aussi. Ce sera, ce me semble, assez
+bien mériter de lui, et j'y dois gagner tout ce que va perdre mon père;
+oui, tout, sans exception: les jeunes gens s'élèvent quand les vieux
+s'en vont.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Une partie de la bruyère où l'on voit une hutte.--L'orage continue.
+
+_Entrent_ LEAR, KENT, LE FOU.
+
+
+KENT.--Voici l'endroit, mon seigneur. Mon bon seigneur, entrez: une nuit
+si rigoureuse passée en plein air est trop rude pour les forces de la
+nature.
+
+LEAR.--Laisse-moi tranquille.
+
+KENT.--Mon bon maître, entrez.
+
+LEAR.--Veux-tu briser mon coeur?
+
+KENT.--Je briserais plutôt le mien. Mon bon seigneur, entrez.
+
+LEAR.--Tu crois que c'est grand'chose que cette tempête mutinée qui nous
+pénètre jusqu'aux os. C'est beaucoup pour toi; mais là où s'est
+fixée une plus grande douleur, une moindre se fait à peine sentir. Tu
+chercherais à éviter un ours; mais si ta fuite te conduisait vers la
+mer en furie, tu reviendrais affronter l'ours en face. Quand l'âme est
+libre, le corps est délicat; mais la tempête qui agite mon âme ne laisse
+à mes sens aucune autre impression que celles qui se combattent au
+dedans de moi.--L'ingratitude de nos enfants!.... n'est-ce pas comme si
+ma bouche déchirait ma main pour lui avoir porté la nourriture? Mais je
+punirai bientôt.--Non, je ne veux plus pleurer.--Par une nuit semblable,
+me mettre à la porte!--Verse tes torrents, je les supporterai.--Dans
+une nuit semblable!--O Régane! Gonerille! votre bon vieux père, dont le
+coeur sans méfiance vous a tout donné!--Oh! c'est de ce côté qu'est la
+folie; évitons-le, n'en parlons plus.
+
+KENT.--Mon bon seigneur, entrez ici.
+
+LEAR.--Je te prie, entre toi-même; et cherche tes aises. Cette tempête
+ne me laisse pas le temps de m'arrêter sur des choses qui me feraient
+bien plus de mal.--Cependant je vais entrer. _(Au fou_.)--Va, mon
+enfant, entre le premier.--Va, indigence sans asile!--Allons, entre
+donc. Je vais prier, et je dormirai après. _(Le fou entre.)_--Pauvres
+misérables privés de tout, quelque part que vous soyez, qui endurez les
+coups redoublés de cet orage impitoyable, comment vos têtes sans abri,
+vos flancs vides de nourriture, vos haillons ouverts de toutes parts, se
+défendront-ils contre des temps aussi cruels? Ah! je n'ai pas pris
+assez de soin de cela! Orgueil somptueux, viens essayer de ce remède;
+expose-toi à sentir ce que sentent les malheureux, afin d'apprendre à
+leur jeter tout ton superflu, et à nous montrer les cieux plus justes.
+
+EDGAR, _derrière le théâtre_.--Une brasse et demie, une brasse et demie!
+Le pauvre Tom!
+
+LE FOU, _sortant de la hutte avec précipitation_.--N'entrez pas, noncle;
+il y a là un esprit. Au secours! au secours!
+
+KENT.--Donne-moi ta main. Qui est là!
+
+LE FOU.--Un esprit, un esprit: il dit qu'il s'appelle le pauvre Tom.
+
+KENT.--Qui es-tu, toi qui es là à grommeler dans la paille? Sors.
+
+(Entre Edgar vêtu comme un fou.)
+
+EDGAR.--Va-t'en; le malin esprit me suit. A travers l'aubépine piquante
+souffle le vent froid. Hum! va à ton lit tout froid, et réchauffe-toi.
+
+LEAR.--As-tu donné tout à tes deux filles? en es-tu réduit là?
+
+EDGAR.--Qui donne quelque chose au pauvre Tom, que le malin esprit a
+promené à travers les feux et les flammes, à travers les gués et les
+tourbillons, sur les marais et les étangs? Il a mis des couteaux sous
+son oreiller, des cordes sur son banc, et de la mort aux rats près de sa
+soupe. Il l'a rendu orgueilleux de monter un cheval bai qui trottait sur
+des ponts de quatre pouces de large, pour courir après son ombre qu'il
+prenait pour un traître.--Dieu te conserve tes cinq sens.--Tom a froid;
+oh! oh! oh! oh! euh! euh!--Que le ciel te préserve des ouragans, des
+astres malfaisants et des rhumatismes.--Faites quelque charité au pauvre
+Tom que tourmente le malin esprit. Oh! si je pouvais le tenir ici, et
+là,--et là,--et encore là,--et puis encore là!
+
+(La tempête continue.)
+
+LEAR.--Quoi! ses filles l'ont-elles réduit à cette extrémité?--N'as-tu
+pu rien garder? leur as-tu donné tout?
+
+LE FOU.--Non, il s'est réservé une couverture; autrement nous aurions
+tous honte de le regarder.
+
+LEAR.--Puissent tous les fléaux que, dans les airs flottants, une
+fatale destinée tient suspendus sur les crimes des hommes, se précipiter
+aujourd'hui sur tes filles!
+
+KENT.--Il n'avait pas de filles, seigneur.
+
+LEAR.--Par la mort! traître! rien dans le monde que des filles ingrates
+ne pouvait réduire la nature à ce point de dégradation. Est-ce donc la
+coutume aujourd'hui que les pères chassés trouvent si peu de pitié pour
+leur corps?--Juste châtiment! c'est ce corps qui a engendré ces filles
+de pélican.
+
+EDGAR.--Pillicock[37] était sur la montagne de Pillicock. Holà! holà!
+hoé! hoé!
+
+[Note 37: Nom d'un démon. Edgar en nommera encore plusieurs autres,
+qu'on reconnaîtra sans qu'il soit nécessaire de l'indiquer.]
+
+LE FOU.--Cette froide nuit fera de nous tous des fous et des
+frénétiques.
+
+EDGAR.--Garde-toi du malin esprit; obéis à tes parents; garde loyalement
+ta foi; ne jure point; ne commets point le péché avec celle qui a promis
+à un autre homme la fidélité d'épouse; ne donne point de vaine parure à
+ta maîtresse.--Tom a froid.
+
+LEAR.--Qui étais-tu?
+
+EDGAR.--Un homme de service, vain de coeur et d'esprit: je frisais mes
+cheveux, je portais des gants à mon chapeau[38]; je servais les ardeurs
+de ma maîtresse, et commettais avec elle l'acte de ténèbres.--Je
+proférais autant de serments que de mots, et je me parjurais à la face
+débonnaire du ciel. J'étais un homme qui s'endormait dans des projets de
+volupté, et se réveillait pour les exécuter. J'aimais passionnément
+le vin, les dés avec ardeur; et quant aux femmes, j'avais plus de
+maîtresses qu'un Turc: faux de coeur, l'oreille crédule, la main
+sanguinaire, pourceau pour la paresse, renard pour la ruse, loup pour
+la voracité, un chien dans ma rage, un lion pour saisir ma proie. Ne
+permets pas que le bruit d'un soulier ou le frôlement de la soie livre
+ton pauvre coeur aux femmes. Tiens ton pied éloigné des mauvais lieux,
+ta main des collerettes[39], ta plume des livres des prêteurs, et défie
+le malin esprit.--Mais toujours à travers l'aubépine souffle la bise
+aiguë. Elle fait _mun... zuum_... Ah! non, nenni, dauphin, mon garçon,
+cesse, laisse-le passer[40].
+
+[Note 38: On portait à son chapeau ou le gant qu'on avait reçu de
+sa maîtresse, ou celui qu'un ennemi vous avait jeté comme un gage de
+combat. Probablement les domestiques des grandes maisons imitaient en
+cela les manières de leurs maîtres.]
+
+[Note 39: _Plackets_.]
+
+[Note 40: _Ah no nonny, dolphin my boy, my boy sessa; let him
+trot by_. Jargon mêlé d'anglais et de français: c'est le refrain d'une
+vieille ballade, où l'on suppose que, dans un combat entre les Anglais
+et les Français, le roi de France ne se souciant pas d'exposer à des
+hasards trop difficiles la valeur de son fils le dauphin, lui cherche un
+adversaire dont il puisse triompher facilement. Tous les chevaliers qui
+se présentent successivement sur le champ de bataille lui paraissent
+trop forts, et chaque fois il répète le refrain. Enfin il ne trouve pas
+de meilleur expédient que de faire tenir sur les pieds, à l'aide d'un
+arbre, un mort contre lequel il envoie le dauphin exercer sa prouesse.]
+
+(L'orage continue.)
+
+LEAR.--Tu serais mieux dans ton tombeau qu'ici le corps nu en butte à
+toutes ces violences du ciel. L'homme est-il donc si peu de chose que
+cela? Considérons-le bien.--Tu ne dois point de soie aux vers, de peaux
+aux bêtes sauvages, de parfums à la civette.--Ah! trois de nous ici sont
+déguisés; toi, tu es la chose comme elle est. L'homme réduit à lui-même
+n'est autre chose qu'un pauvre animal nu, fourchu comme toi.--Loin de
+moi, apparences empruntées; allons, défaites-vous.
+
+(Il arrache ses habits.)
+
+LE FOU.--Noncle, je te prie, calme-toi; c'est une mauvaise nuit pour y
+nager. Maintenant un peu de feu dans une plaine sauvage ressemblerait
+bien au coeur d'un vieux débauché; une légère étincelle, et le reste du
+corps glacé.--Regardez, regardez; voici un feu qui marche.
+
+EDGAR.--Oh! c'est le malin esprit Flibbertigibbet; il commence sa course
+à l'heure du couvre-feu, et rôde jusqu'au premier chant du coq: c'est
+de lui que viennent la taie et la cataracte; il fait loucher les yeux et
+donne le bec-de-lièvre; il jette la nielle sur le froment et endommage
+le pauvre enfant de la terre.
+
+ Saint Withold parcourut trois fois la plage;
+ Il rencontra le cauchemar et ses neuf lutins;
+ Il lui ordonna de rentrer en terre,
+ Et lui en fit jurer sa foi.
+ Et décampe, sorcière, décampe.
+
+KENT.--Comment se trouve Votre Seigneurie?
+
+(Entre Glocester avec un flambeau.)
+
+LEAR.--Quel est cet homme?
+
+KENT.--Qui est là? que cherchez-vous?
+
+GLOCESTER.--Qui êtes-vous? vos noms?
+
+EDGAR.--Le pauvre Tom, qui mange la grenouille nageuse, le crapaud, le
+têtard, le lézard de murailles et le lézard d'eau. Quand le malin esprit
+fait rage, il mange, dans la furie de son coeur, la bouse de vache en
+guise de salade; il avale le vieux rat et le chien jeté dans le fossé;
+il boit le manteau verdâtre des eaux stagnantes; il est chassé à coups
+de fouet de district en district; il est mis dans les ceps, puni,
+emprisonné; lui qui a eu jadis trois habits sur son dos, six chemises à
+son corps, un cheval entre ses jambes et une épée à son côté.
+
+ Mais les souris et les rats, et tout ce menu gibier,
+ Ont été la nourriture de Tom depuis sept longues années.
+
+Prenez garde à celui qui est auprès de moi.--Paix, Smolkin; paix, démon.
+
+GLOCESTER.--Quoi! Votre Seigneurie n'a pas meilleure compagnie?
+
+EDGAR.--Le prince des ténèbres est gentilhomme: on l'appelle Modo et
+Mahu.
+
+GLOCESTER.--Seigneur, notre chair et notre sang se sont tellement
+pervertis, qu'ils prennent en haine ceux qui les ont engendrés.
+
+EDGAR.--Pauvre Tom a froid.
+
+GLOCESTER.--Venez avec moi; mon devoir ne peut me permettre d'obéir en
+tout aux ordres cruels de vos filles. Quoiqu'elles m'aient enjoint de
+fermer les portes de ma maison, et de vous laisser à la merci de cette
+cruelle nuit, je me suis pourtant hasardé à venir vous chercher, pour
+vous conduire dans un lieu où vous trouverez du feu et des aliments.
+
+LEAR.--Laissez-moi d'abord m'entretenir avec ce philosophe.--Quelle est
+la cause du tonnerre?
+
+KENT.--Mon bon maître, acceptez son offre, rendez-vous dans cette
+maison.
+
+LEAR.--J'ai un mot à dire à ce savant Thébain.--Quelle est votre étude?
+
+EDGAR.--D'échapper au malin esprit et de tuer la vermine.
+
+LEAR.--Laissez-moi vous dire un mot à part.
+
+KENT, _à Glocester_.--Pressez-le encore une fois de venir, milord; sa
+raison commence à se troubler.
+
+GLOCESTER.--Peux-tu le blâmer? ses filles veulent sa mort.--Ah! ce brave
+Kent, il avait bien prédit qu'il en serait ainsi. Pauvre banni! Tu
+dis que le roi devient fou. Ami, je te dirai que je suis presque fou
+moi-même. J'avais un fils que j'ai proscrit de mon sang: dernièrement,
+tout dernièrement il a cherché à m'assassiner. Je l'aimais, mon ami:
+jamais un père n'aima plus chèrement son fils. Pour te dire la vérité,
+le chagrin a affaibli ma raison.--Quelle nuit! (_A Lear_.)--Je conjure
+Votre Seigneurie...
+
+LEAR.--Oh! je vous demande pardon.--Noble philosophe, honorez-moi de
+votre compagnie.
+
+EDGAR.--Tom a froid.
+
+GLOCESTER, _à Edgar_.--Va, l'ami. A ta hutte; va t'y réchauffer.
+
+LEAR.--Allons, entrons-y tous.
+
+KENT.--C'est par ici, seigneur.
+
+LEAR.--Avec lui: je veux rester avec mon philosophe.
+
+KENT.--Mon bon seigneur, calmez-le; laissez prendre cet homme avec lui.
+
+GLOCESTER.--Emmenez-le.
+
+KENT, _à Edgar_.--Allons, l'ami, viens avec nous.
+
+LEAR.--Venez, bon Athénien.
+
+GLOCESTER.--Silence! silence! chut.
+
+EDGAR.
+
+ Le jeune chevalier Roland vint à la tour ténébreuse;
+ Il disait toujours, fi! foh! fum!
+ Je sens ici le sang d'un Breton.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE V
+
+Un appartement du château de Glocester.
+
+_Entrent_ CORNOUAILLES, EDMOND.
+
+
+CORNOUAILLES.--Je serai vengé avant de quitter sa maison.
+
+EDMOND.--Mais, seigneur, je pourrai être blâmé d'avoir ainsi fait céder
+la nature à la fidélité: je m'effraye un peu de cette pensée.
+
+CORNOUAILLES.--Je vois maintenant que ce n'était pas uniquement le
+mauvais naturel de votre frère qui le portait à en vouloir à la vie de
+son père, mais que les vices de celui-ci ont provoqué la condamnable
+méchanceté de l'autre.
+
+EDMOND.--Que ma destinée est cruelle, qu'il faille me repentir
+d'être juste!--Voici la lettre dont il m'a parlé, et qui prouve ses
+intelligences avec le parti qui sert les intérêts de la France. Oh!
+cieux! s'il avait été possible que cette trahison n'existât pas ou ne
+fût pas découverte par moi!
+
+CORNOUAILLES.--Suivez-moi chez la duchesse.
+
+EDMOND.--Si le contenu de cette lettre est véritable, vous avez de
+grandes affaires sur les bras.
+
+CORNOUAILLES.--Faux ou vrai, il t'a fait comte de Glocester. Découvre où
+peut être ton père, afin que je n'aie qu'à le faire prendre.
+
+EDMOND, _à part_.--Si je le trouve assistant le roi, cette circonstance
+augmentera encore les soupçons. (_Haut_.)--Je continuerai de vous être
+fidèle, quoique j'aie un rude combat à soutenir entre vous et la nature.
+
+CORNOUAILLES.--Va, je mets toute ma confiance en toi, et mon affection
+te rendra un meilleur père.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE VI
+
+Une chambre dans une ferme joignant au château.
+
+_Entrent_ GLOCESTER, LEAR, KENT, LE FOU ET EDGAR.
+
+
+GLOCESTER.--Il fait meilleur ici qu'en plein air: sachez-m'en quelque
+gré. Je vais vous fournir autant que je pourrai les moyens de rendre
+ceci plus commode. Je ne vous quitte pas pour longtemps.
+
+KENT.--Toutes les puissances de la raison ont cédé en lui à la violence
+du chagrin.--Que le ciel récompense votre bonté.
+
+(Glocester sort.)
+
+EDGAR.--Ratèrent m'appelle: il me dit que Néron joue du triangle dans le
+lac de ténèbres[41]. Priez, innocents, et gardez-vous du malin esprit.
+
+[Note 41: Selon Rabelais, c'est du violon que Néron joue en enfer et
+Trajan du triangle.]
+
+LE FOU.--Noncle, dis-moi, je t'en prie, un fou est-il noble ou roturier?
+
+LEAR.--C'est un roi, c'est un roi.
+
+LE FOU.--Non, c'est un roturier qui a pour fils un gentilhomme; car
+c'est un fou que le roturier qui consent à voir devant lui son fils
+gentilhomme.
+
+LEAR.--Il m'en faut faire venir mille avec des broches rougies au feu
+qui siffleront contre eux.
+
+EDGAR.--Le malin esprit me mord dans le dos.
+
+LE FOU.--Il est fou celui qui se fie à la douceur d'un loup apprivoisé,
+à la santé d'un cheval, à l'amitié d'un jeune homme et au serment d'une
+prostituée.
+
+LEAR.--Cela sera; je vais les sommer de comparaître à l'instant.--(_A
+Edgar_.) Viens, assieds-toi là, très-savant justicier.--(_Au fou_.) Et
+toi, sage seigneur, assieds-toi là.--Eh bien! traîtresses...
+
+EDGAR.--Voyez comme il reste là, comme il fixe ses yeux ardents...
+Désires-tu des spectateurs à ton procès, madame?...
+
+ Viens à moi en traversant le ruisseau, Bessy.
+
+LE FOU.
+
+ Elle a une fente à son bateau,
+ Et ne peut pas dire
+ Pourquoi elle n'ose venir à toi.
+
+EDGAR.--Le malin esprit poursuit le pauvre Tom avec la voix d'un
+rossignol. Hopdance crie dans le ventre de Tom pour avoir deux harengs
+blancs. Cesse de croasser, ange noir; je n'ai rien à manger pour toi.
+
+KENT, _à Lear_.--Eh bien! comment vous trouvez-vous, seigneur? Ne
+demeurez pas ainsi dans la stupeur. Voulez-vous vous coucher et reposer
+sur ces coussins?
+
+LEAR.--Voyons d'abord leur procès.--Qu'on amène les témoins. (_A
+Edgar_.)--Toi, juge en robe, prends ta place; et toi qui es
+accouplé avec lui au joug de l'équité, prends siége à ses côtés. (_A
+Kent_.)--Vous êtes de la commission; asseyez-vous aussi.
+
+EDGAR.--Procédons avec justice.
+
+ Dors-tu ou veilles-tu, gentille pastourelle?
+ Tes brebis sont dans le blé.
+ Un souffle seulement de ta petite bouche,
+ Et tes brebis sont préservées de mal.
+
+ Pouff! le chat est gris!
+
+LEAR.--- Citez d'abord celle-ci; c'est Gonerille. J'affirme ici par
+serment, devant cette honorable assemblée, qu'elle a chassé à coups de
+pied le pauvre roi son père.
+
+LE FOU.--Avancez, maîtresse; votre nom est-il Gonerille?
+
+LEAR.--Elle ne peut pas le désavouer.
+
+LE FOU.--Je vous demande pardon; je vous prenais pour un escabeau.
+
+LEAR.--Tenez, en voici une autre dont les yeux hagards annoncent de
+quelle trempe est son coeur. Arrêtez-la ici: aux armes! aux armes, fer,
+flamme!--La corruption est entrée ici.--Juge inique, pourquoi l'as-tu
+laissée échapper?
+
+EDGAR.--Dieu bénisse tes cinq sens!
+
+KENT.--O pitié! Seigneur, où est donc maintenant cette patience que vous
+vous êtes vanté si souvent de conserver?
+
+EDGAR, _à part_.--Mes larmes commencent à se mettre tellement de son
+parti, qu'elles vont gâter mon personnage.
+
+LEAR.--Les petits chiens tout comme les autres: voyez, Tray, Blanche,
+Petit-Coeur; les voilà qui aboient contre moi.
+
+EDGAR.--Tom va leur jeter sa tête.--Allez-vous-en, roquets.
+
+ Que ta gueule soit blanche ou noire,
+ Que tes dents empoisonnent quand tu mords,
+ Mâtin, lévrier, métis hargneux,
+ Chien courant ou épagneul, braque ou limier,
+ Mauvais petit chien à la queue coupée ou la queue en trompette,
+ Tom les fera tous hurler et gémir;
+ Car lorsque je leur jette ainsi ma tête,
+ Les chiens sautent par-dessus la porte et tous se sauvent.
+
+Don don don do. C'est çà. Allons aux veillées, aux foires, aux villes de
+marché. Pauvre Tom, ta corne est à sec.
+
+LEAR.--Maintenant qu'on dissèque Régane.--Voyez de quoi se nourrit son
+coeur. Y a-t-il dans la nature quelques éléments qui puissent former des
+coeurs si durs? (_A Edgar._)--Vous, mon cher, je vous prends au nombre
+de mes cent chevaliers: seulement la mode de votre habit ne me plaît
+point. Vous me direz peut-être que c'est un costume persan; cependant
+changez-en.
+
+KENT.--Maintenant, mon bon maître, couchez-vous ici, et prenez un peu de
+repos.
+
+LEAR.--Point de bruit, point de bruit. Tirez les rideaux; ainsi, ainsi,
+ainsi, nous irons souper dans la matinée; ainsi, ainsi, ainsi.
+
+LE FOU.--Et je me coucherai à midi.
+
+(Entre Glocester.)
+
+GLOCESTER.--Approche, ami. Où est le roi, mon maître?
+
+KENT.--Le voilà, seigneur; mais ne le troublez pas; sa raison est
+perdue.
+
+GLOCESTER.--Mon bon ami, je te conjure, prends-le dans tes bras: je
+viens d'entendre un complot pour le mettre à mort. Il y a ici une
+litière toute prête: porte-le dedans, et conduis-le promptement vers
+Douvres, ami, où tu trouveras un bon accueil et des protecteurs. Enlève
+ton maître: si tu diffères seulement d'une demi-heure, lui, toi et
+quiconque osera prendre sa défense, êtes assurés de périr.--Prends-le,
+prends-le, et suis-moi. Je vais le conduire en peu d'instants au lieu où
+j'ai tout fait préparer.
+
+KENT.--La nature épuisée s'est assoupie. Le sommeil aurait pu remettre
+quelque baume dans tes organes blessés. Si les circonstances ne le
+permettent pas, ta guérison sera difficile. (_Au fou_.) Allons, aide-moi
+à porter ton maître; il ne faut pas que tu restes en arrière.
+
+GLOCESTER.--Allons, allons, partons.
+
+(Sortent Kent, Glocester et le fou, emportant le roi.)
+
+EDGAR.--Quand nous voyons nos supérieurs endurer les mêmes maux que
+nous, à peine conservons-nous quelque amertume sur nos misères. Celui
+qui souffre seul souffre surtout dans son âme, en laissant derrière lui
+des êtres libres et le spectacle du bonheur. Mais l'âme surmonte bien
+plus facilement la douleur, quand le malheur a des compagnons, et que
+l'on souffre en société. Que mes peines me semblent maintenant légères
+et supportables, quand je vois le roi incliné sous le même poids qui me
+fait courber. Il a des enfants comme moi j'ai un père.--Tom, pars;
+sois attentif à ces grands événements, et découvre-toi quand l'opinion
+trompeuse qui te flétrit de ses injurieuses pensées, détruite à bon
+droit par tes actions, rapportera son jugement et reconnaîtra ton
+innocence. Arrive ce qui pourra cette nuit, si du moins le roi se
+sauve!--Cachons-nous, cachons-nous.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE VII
+
+Un appartement du château de Glocester.
+
+_Entrent_ CORNOUAILLES, RÉGANE, GONERILLE, EDMOND, DES DOMESTIQUES.
+
+
+CORNOUAILLES, _à Gonerille_.--Partez promptement; allez trouver le
+duc votre époux, et montrez-lui cette lettre. L'armée française est
+débarquée. Qu'on cherche ce traître de Glocester.
+
+(Quelques domestiques sortent.)
+
+RÉGANE.--Qu'on le pende à l'instant.
+
+GONERILLE.--Qu'on lui arrache les yeux.
+
+CORNOUAILLES.--Laissez-le à mon ressentiment.--Edmond, accompagnez notre
+soeur; il ne convient pas que vous soyez témoin de la vengeance que nous
+sommes obligés de tirer de votre perfide père. Avertissez le duc chez
+qui vous allez vous rendre de hâter le plus possible ses préparatifs.
+Nous, nous nous engageons à en faire autant: nous établirons entre nous
+des courriers rapides et intelligents. Adieu, chère soeur; adieu, comte
+de Glocester. (_Entre Oswald_.)--Eh bien! où est le roi?
+
+OSWALD.--Le comte de Glocester vient de le faire partir d'ici;
+trente-cinq ou trente-six de ses chevaliers qui le cherchaient avec
+ardeur l'ont joint à la porte, et ils sont tous partis pour Douvres avec
+quelques-uns des gens du comte. Ils se vantent d'y trouver des amis bien
+armés.
+
+CORNOUAILLES.--Préparez des chevaux pour votre maîtresse.
+
+GONERILLE.--Adieu, cher lord; adieu, ma soeur.
+
+(Gonerille et Édouard sortent.)
+
+CORNOUAILLES.--Adieu, Edmond.--Qu'on cherche le traître Glocester.
+Garrottez-le comme un voleur, et amenez-le devant nous. (_Sortent encore
+quelques domestiques_.)--Quoique nous ne puissions pas trop disposer
+de sa vie sans les formes de la justice, notre pouvoir fera une grâce
+à notre colère. On peut nous en blâmer, mais non pas nous en empêcher.
+(_Rentrent les domestiques avec Glocester_.) Qui vient ici? Est-ce le
+traître?
+
+RÉGANE.--C'est lui-même.--Fourbe ingrat!
+
+CORNOUAILLES.--Serrez-bien ses bras de liége.
+
+GLOCESTER.--Que veulent dire Vos Seigneuries? Mes bons amis, considérez
+que vous êtes mes hôtes; ne me faites point d'indignes traitements,
+amis.
+
+CORNOUAILLES.--Liez-le, vous dis-je.
+
+(Les domestiques le lient.)
+
+RÉGANE.--Ferme, ferme.--O l'infâme traître!
+
+GLOCESTER.--Impitoyable dame, je ne suis point un traître.
+
+CORNOUAILLES.--Attachez-le à cette chaise.--Scélérat, tu verras...
+
+(Régane lui arrache la barbe.)
+
+GLOCESTER.--Par les dieux propices, c'est me traiter bien indignement
+que de m'arracher ainsi la barbe.
+
+RÉGANE.--L'avoir si blanche, et être un pareil traître!
+
+GLOCESTER.--Méchante dame, ces poils dont tu dépouilles mon menton
+s'animeront pour t'accuser. Je suis votre hôte: devriez-vous ainsi
+d'une main déloyale insulter à ma bienveillance hospitalière? Que
+prétendez-vous?
+
+CORNOUAILLES.--Voyons, mon gentilhomme; quelles lettres avez-vous
+dernièrement reçues de France?
+
+RÉGANE.--Répondez franchement, car nous savons la vérité.
+
+CORNOUAILLES.--Quelle intelligence avez-vous avec les traîtres qui
+viennent de débarquer dans ce royaume?
+
+RÉGANE.--A quelles mains envoyez-vous remettre votre lunatique de roi?
+
+GLOCESTER.--J'ai reçu une lettre où l'on m'entretient de conjectures:
+elle me vient d'une personne tout à fait neutre, et non d'aucun de vos
+ennemis.
+
+CORNOUAILLES.--Artifice.
+
+RÉGANE.--Mensonge.
+
+CORNOUAILLES.--Où as-tu envoyé le roi?
+
+GLOCESTER.--A Douvres.
+
+RÉGANE.--Pourquoi à Douvres? N'étais-tu pas chargé, sous peine...
+
+CORNOUAILLES.--Pourquoi à Douvres?--Qu'il réponde d'abord à cela.
+
+GLOCESTER.--Je suis attaché au poteau; il me faut soutenir l'attaque.
+
+RÉGANE.--Pourquoi à Douvres?
+
+GLOCESTER.--Parce que je ne voulais pas voir tes ongles cruels arracher
+ses pauvres vieux yeux, et ta soeur féroce enfoncer dans sa chair sacrée
+ses défenses de sanglier. Par une tempête semblable à celle que sa tête
+nue a supportée pendant cette nuit noire comme l'enfer, la mer soulevée
+serait allée éteindre et entraîner les feux des étoiles; et cependant
+son pauvre vieux coeur secondait encore la pluie du ciel.--Si dans
+cette rude nuit les loups avaient hurlé à ta porte, tu aurais dit: «Bon
+portier, tourne-leur la clef.»--Tout ce qu'il y a de cruel, excepté
+vous, avait cédé.--Mais je verrai les ailes de la vengeance atteindre de
+pareils enfants.
+
+CORNOUAILLES.--Tu ne le verras jamais.--Vous autres, tenez bien cette
+chaise.--J'écraserai tes yeux sous mon pied.
+
+(On tient Glocester retenu sur la chaise, tandis que le duc lui arrache
+un oeil et l'écrase avec son pied.)
+
+GLOCESTER.--Que celui qui espère parvenir à la vieillesse me donne
+quelque secours!--O cruels! O dieux!
+
+RÉGANE.--Un côté se moquerait de l'autre: l'autre aussi.
+
+CORNOUAILLES.--Si tu vois la vengeance...
+
+UN DES DOMESTIQUES.--Arrêtez, seigneur: je vous sers depuis mon enfance;
+mais je ne vous rendis jamais un plus grand service qu'en vous priant de
+vous arrêter...
+
+RÉGANE.--Qu'est-ce que c'est, chien que vous êtes?
+
+LE DOMESTIQUE.--Si vous portiez barbe au menton, je la secouerais dans
+cette occasion.--Que prétendez-vous?
+
+CORNOUAILLES.--Quoi! un vilain qui est à moi!
+
+(Il tire son épée et court sur lui.)
+
+LE DOMESTIQUE.--Eh bien! avancez donc, et subissez les hasards de la
+colère.
+
+(Ils se battent et le duc est blessé.)
+
+RÉGANE, _à un autre domestique_.--Donne-moi ton épée.--Un paysan tenir
+tête ainsi!
+
+(Elle se saisit d'une épée et le frappe par derrière.)
+
+LE DOMESTIQUE.--Oh! je suis mort!--Milord, il vous reste encore un oeil
+pour voir quelque malheur tomber sur lui.
+
+(Il meurt.)
+
+CORNOUAILLES.--De peur qu'il n'en voie davantage encore, il faut le
+prévenir. (_Il lui arrache l'autre oeil et le jette à terre_.)--A terre,
+vile marmelade; où est maintenant ton éclat?
+
+GLOCESTER.--Plus rien que ténèbres et affliction! Où est mon fils
+Edmond?--Edmond, allume en toi toutes les étincelles de la nature pour
+payer cette horrible action.
+
+RÉGANE.--Va-t'en, traître, scélérat! Tu appelles à ton secours celui qui
+te hait: c'est lui-même qui nous a dévoilé tes trahisons; il est trop
+honnête homme pour avoir pitié de toi.
+
+GLOCESTER.--O insensé que j'étais! j'ai donc fait injure à Edgar! Dieux
+cléments, pardonnez-le-moi, et le rendez heureux.
+
+RÉGANE.--Allez, jetez-le hors des portes, et qu'il flaire son chemin
+d'ici à Douvres.--Qu'est-ce donc, seigneur? Qu'avez-vous?
+
+CORNOUAILLES.--Je suis blessé.--Venez avec moi, madame.--Qu'on mette
+dehors ce coquin aveugle.--(_Montrant le corps du domestique_.)
+Jetez-moi cet esclave sur le fumier.--Régane, mon sang coule en
+abondance: cette blessure est venue mal à propos. Donnez-moi votre bras.
+
+(Il sort en s'appuyant sur le bras de Régane.)
+
+(Les domestiques délient Glocester et le conduisent dehors.)
+
+PREMIER DOMESTIQUE.--Si cet homme vient à bien, je ne m'embarrasse plus
+de toutes les méchancetés que je pourrai faire.
+
+SECOND DOMESTIQUE.--Si elle vit longtemps et à la fin trouve une mort
+naturelle, toutes les femmes vont devenir des monstres.
+
+PREMIER DOMESTIQUE.--Suivons le vieux comte, et chargeons le mendiant de
+Bedlam de le conduire où il voudra: la folie de ce drôle-là se prête à
+tout.
+
+SECOND DOMESTIQUE.--Va, toi: je vais chercher un peu de filasse et de
+blanc d'oeuf pour mettre sur son visage tout ensanglanté; et puis, que
+le ciel ait pitié de lui.
+
+(Ils sortent chacun de leur côté.)
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE QUATRIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Une vaste campagne.
+
+EDGAR, _seul_.
+
+
+EDGAR.--Encore vaut-il mieux être comme je suis, et me savoir méprisé,
+que d'être à la fois méprisé et flatté. Quand on a vu le pire, au
+degré le plus abject, le plus abandonné de la fortune, la vie est toute
+d'espérance, exempte de crainte: un changement lamentable, c'est celui
+qui nous fait descendre du mieux; une fois au pis, nous retournons vers
+le rire. Sois donc le bienvenu, air insaisissable; je me livre à toi:
+le misérable que ton souffle a jeté au plus bas ne doit plus rien à
+tes coups.--Mais qui vient ici? (_Entre Glocester conduit par un
+vieillard_.)--C'est mon père, bien misérablement accompagné. O monde,
+monde, monde! si tes étranges vicissitudes ne nous forçaient pas de te
+haïr, la vie ne voudrait pas céder au cours des ans.
+
+LE VIEILLARD.--O mon bon maître, je suis depuis quatre-vingts ans le
+vassal de votre père et le vôtre.
+
+GLOCESTER.--Va, va-t'en, mon bon ami, retire-toi: tes secours ne peuvent
+me faire aucun bien et pourraient te nuire.
+
+LE VIEILLARD.--Hélas! seigneur, vous ne pouvez pas voir votre chemin.
+
+GLOCESTER.--Je n'ai plus de chemin devant moi; je n'ai pas besoin
+d'yeux: je suis tombé lorsque je voyais. Cela se voit souvent que notre
+moyenne condition fait notre sécurité, et nos privations nous deviennent
+des avantages.--O mon cher fils Edgar, toi que dévorait le courroux de
+ton père abusé, si je pouvais seulement vivre assez pour te voir encore
+en te touchant, je dirais que j'ai retrouvé mes yeux.
+
+LE VIEILLARD.--Je vois quelqu'un. Qui est là?
+
+EDGAR, _à part_.--O dieux! qui peut dire: _Je suis au pis_? Me voilà
+plus mal que je n'ai jamais été.
+
+LE VIEILLARD.--C'est Tom, le pauvre fou.
+
+EDGAR, _à part_.--Et je puis être plus mal encore.--Le pire n'est point
+arrivé tant qu'on peut dire: _Ceci est le pire._
+
+LE VIEILLARD,--Où vas-tu, l'ami?
+
+GLOCESTER.--Est-ce un mendiant?
+
+LE VIEILLARD.--Fou et mendiant aussi.
+
+GLOCESTER.--Il lui reste donc un peu de raison; autrement il ne serait
+pas en état de mendier. Pendant la tempête de la nuit dernière, j'ai vu
+un de ces malheureux, et en le voyant j'ai considéré un homme comme
+un ver de terre. Mon fils en cet instant m'est venu dans l'esprit, et
+cependant mon esprit ne lui était guère favorable alors. J'ai appris
+bien des choses depuis! Nous sommes aux dieux ce que sont les mouches
+aux folâtres enfants: ils nous tuent pour s'amuser.
+
+EDGAR, _à part_.--Comment dois-je faire? C'est un mauvais métier que
+de faire le fou près du chagrin, on irrite les autres et soi-même.
+_(Haut.)_--Dieu te garde, mon maître.
+
+GLOCESTER.--Est-ce là ce malheureux tout nu?
+
+LE VIEILLARD.--Oui, seigneur.
+
+GLOCESTER.--Alors, je t'en prie, va-t'en. Si pour l'amour de moi tu
+peux nous rejoindre à un ou deux milles d'ici, sur le chemin de Douvres,
+fais-le en considération de ton ancien attachement, et apporte avec
+toi quelque chose pour couvrir la nudité de cette pauvre créature que
+j'engagerai à me conduire.
+
+LE VIEILLARD.--Hélas! seigneur, il est fou.
+
+GLOCESTER.--C'est le malheur du temps; les fous conduisent les aveugles.
+Fais ce que je te demande, ou plutôt fais ce que tu voudras; mais
+surtout va-t'en.
+
+LE VIEILLARD.--Je vais lui apporter le meilleur habit que je possède,
+arrive ce qui pourra.
+
+(Il sort.)
+
+GLOCESTER.--Mon garçon, pauvre homme tout nu.
+
+EDGAR.--Pauvre Tom a froid. _(A part_.)--Je ne saurais le tromper plus
+longtemps.
+
+GLOCESTER.--Viens près de moi, ami.
+
+EDGAR.--Et cependant il le faut encore.--Que le ciel guérisse tes chers
+yeux; ils saignent.
+
+GLOCESTER.--Sais-tu le chemin de Douvres?
+
+EDGAR.--Grille ou barrière, grand chemin ou sentier. Le pauvre Tom a été
+privé de son bon sens; cinq démons sont entrés à la fois dans le pauvre
+Tom. Que l'honnête homme soit préservé du malin esprit _Obbidicut_, le
+démon de la luxure; _Hobbididance_, le prince des muets; _Mahu_, le
+démon du vol; _Modo_, celui du meurtre; et _Flibbertigibbet,_ celui
+des contorsions et des grimaces, qui maintenant possède les femmes de
+chambre et les suivantes. Sur ce, béni sois-tu, maître.
+
+GLOCESTER.--Tiens, prends cette bourse, toi que les fléaux du ciel ont
+accablé de tous leurs traits: mon infortune va te rendre plus heureux.
+Dieux, agissez toujours ainsi: que celui qui regorge de biens et se
+nourrit de voluptés, qui met vos commandements sous ses pieds, et ne
+voit pas parce qu'il ne sent pas, sente promptement votre puissance.
+Ainsi une juste distribution détruirait l'excès, et chaque homme aurait
+le nécessaire.--Connais-tu Douvres?
+
+EDGAR.--Oui, maître.
+
+GLOCESTER.--Là s'élève un rocher dont la haute tête s'avance et se
+regarde avec terreur dans la mer retenue à ses pieds; conduis-moi
+seulement à la pointe de sa cime, et j'ai sur moi quelque chose d'assez
+précieux pour te sortir de la misère que tu endures: une fois là, je
+n'aurai plus besoin de guide.
+
+EDGAR.--Donne-moi ton bras; le pauvre Tom va te conduire.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Devant le palais du duc d'Albanie.
+
+_Entrent_ GONERILLE, EDMOND, OSWALD _venant à leur rencontre_.
+
+
+GONERILLE.--Soyez le bien arrivé, seigneur. Je m'étonne que mon
+débonnaire époux ne soit pas venu au-devant de nous sur le chemin. (_A
+Oswald_.)--Où est votre maître?
+
+OSWALD.--Il est ici, madame; mais jamais homme ne fut si changé. Je lui
+ai parlé de l'armée qui vient de débarquer; il a souri à cette nouvelle.
+Je lui ai dit que vous veniez; il m'a répondu: «Tant pis.» Je l'ai
+informé de la trahison de Glocester et des loyaux services de son fils;
+il m'a appelé sot, et m'a dit que je prenais les choses à l'envers. Ce
+qui devrait lui déplaire lui devient agréable, et ce qui devrait lui
+faire plaisir l'offense.
+
+GONERILLE, _à Edmond_.--En ce cas, vous n'irez pas plus loin. Il est
+troublé par les pusillanimes terreurs de son esprit qui n'ose rien
+entreprendre. Il ne voudra pas sentir les injures qui l'obligent à y
+répondre.--Les voeux que nous formions sur la route pourraient bien
+s'accomplir. Retournez, Edmond, vers mon frère; hâtez la réunion de
+ses troupes, et mettez-vous à leur tête. Il faut que chez moi les armes
+changent de mains et que je remette la quenouille entre celles de mon
+mari. Ce fidèle serviteur sera notre intermédiaire. Si vous savez oser
+pour votre propre avantage, vous recevrez probablement sous peu les
+ordres d'une maîtresse. Portez ceci. (_Elle lui donne un gage d'amour_.)
+Épargnez les paroles; baissez la tête.... Ce baiser, s'il osait parler,
+élèverait ton esprit hors de lui-même. Comprends, et prospère.
+
+EDMOND.--Tout à vous, jusqu'au sein de la mort.
+
+(Il sort.)
+
+GONERILLE.--Cher, cher Glocester! Oh! quelle différence entre un homme
+et un homme! C'est à toi qu'appartiennent les devoirs d'une femme: mon
+imbécile usurpe mon lit.
+
+OSWALD.--Madame, voici mon seigneur.
+
+(Il sort.)
+
+(Entre Albanie.)
+
+GONERILLE.--Je valais jadis la peine de m'appeler[42].
+
+ALBANIE.--O Gonerille, vous ne valez pas la poussière que le vent
+importun chasse dans votre visage. Votre caractère m'effraye: la nature
+qui méprise la source d'où elle est sortie ne peut plus être contenue
+dans un cours réglé; celle qui volontairement se sépare et s'arrache
+du tronc qui la nourrit de sa sève doit nécessairement se flétrir, et
+servir bientôt à des usages funestes[43].
+
+[Note 42: _I have been worth of the whistle_: J'ai été digne du coup
+de sifflet, allusion au vieux proverbe: _C'est un pauvre chien que celui
+qui n'est pas digne du coup de sifflet_.]
+
+[Note 43: Les plantes flétries étaient en grande réquisition pour
+les opérations de sorcellerie.]
+
+GONERILLE.--En voilà assez: ce texte est absurde.
+
+ALBANIE.--La sagesse et la bonté paraissent viles à l'âme vile: la
+corruption ne se complaît qu'en elle-même.--Qu'avez-vous fait, tigresses
+et non pas filles, qu'avez-vous fait? Un père, un vieillard si bon, que
+l'ours à la tête pendante eût léché par respect, barbares, dénaturées
+que vous êtes, vous l'avez rendu fou. Comment mon bon frère, un homme,
+un prince comblé de ses bienfaits, a-t-il pu vous le permettre? Ah! si
+les cieux ne se hâtent pas d'envoyer sur la terre des esprits
+visibles pour imposer à ces crimes odieux, les hommes vont bientôt
+s'entre-dévorer comme les monstres de l'Océan.
+
+GONERILLE.--Homme dont le coeur contient du lait, qui as bien une joue
+pour recevoir les coups, une tête pour soutenir les affronts, mais point
+d'yeux pour discerner ton honneur de ta honte; qui ne sais pas qu'aux
+imbéciles seulement il appartient de plaindre le misérable qui reçoit la
+punition avant d'avoir commis le crime! Où sont tes tambours? La
+France déploie ses enseignes dans nos champs silencieux: déjà celui qui
+t'apporte la mort, le casque couvert de plumes, commence à te menacer;
+et toi, vertueux imbécile, tu demeures tranquille à crier: _Hélas!
+pourquoi se conduit-il ainsi?_
+
+ALBANIE.--Regarde-toi, furie! La difformité des démons ne paraît pas
+aussi horrible en eux que dans une femme.
+
+GONERILLE.--Oh! quel fou ridicule!
+
+ALBANIE.--Être mensonger, et qui te sers à toi-même de masque, prends
+garde que tes traits ne deviennent ceux d'un monstre: si je voulais
+permettre à mes mains de suivre le mouvement de mon sang, elles ne
+seraient que trop disposées à briser, à déchirer ta chair et tes os;
+mais, quoique tu sois un démon, la figure d'une femme te protége.
+
+GONERILLE.--Vraiment, vous voilà du courage maintenant!
+
+(Entre un messager.)
+
+ALBANIE.--Quelles nouvelles?
+
+LE MESSAGER.--O mon bon seigneur, le duc de Cornouailles est mort: il
+a été tué par un de ses serviteurs au moment où il allait crever l'oeil
+qui restait au comte de Glocester.
+
+ALBANIE.--Les yeux de Glocester!
+
+LE MESSAGER.--Un serviteur qu'il avait élevé, saisi de compassion,
+a voulu s'opposer à ce dessein, en tirant l'épée contre son puissant
+maître, qui, furieux, s'est élancé sur lui: ils l'ont percé à mort, mais
+non pas avant que le duc eût reçu le coup funeste qui l'a enlevé bientôt
+après.
+
+ALBANIE.--Ceci montre que vous êtes là-haut, justiciers qui vengez si
+promptement les crimes commis par nous sur la terre! Mais ce pauvre
+Glocester, a-t-il perdu son autre oeil?
+
+LE MESSAGER.--Tous les deux, tous les deux, mon seigneur.--Cette lettre,
+madame, exige une prompte réponse; elle est de votre soeur.
+
+GONERILLE, _à part_.--D'un côté, ceci me plaît assez.--Mais à présent
+que la voilà veuve, et mon Glocester auprès d'elle, tout l'édifice que
+j'ai bâti dans mon imagination peut se renverser sur mon odieuse vie.
+Sous un autre rapport, cette nouvelle n'est pas si désagréable.--Je vais
+lire la lettre et y répondre.
+
+(Elle sort.)
+
+ALBANIE.--Et où était son fils, tandis qu'ils lui arrachaient les yeux?
+
+LE MESSAGER.--Il était venu ici avec Milady.
+
+ALBANIE.--Mais il n'est pas ici.
+
+LE MESSAGER.--Non, mon bon seigneur; je viens de le rencontrer comme il
+s'en retournait.
+
+ALBANIE.--Sait-il cette méchanceté?
+
+LE MESSAGER.--Oui, mon bon seigneur: c'est lui qui a dénoncé son père,
+et il n'a quitté le château que pour laisser un plus libre cours à la
+punition.
+
+ALBANIE.--O Glocester, je vis pour te remercier de l'attachement que
+tu as montré au roi, et pour venger tes yeux!--Viens, ami, viens
+m'instruire de ce que tu peux savoir de plus.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Le camp français près de Douvres.
+
+_Entrent_ KENT ET LE GENTILHOMME.
+
+
+KENT.--Pourquoi le roi de France est-il reparti si promptement? En
+savez-vous la raison?
+
+LE GENTILHOMME.--On a pensé, depuis son arrivée, à des choses qu'il
+avait laissées imparfaites dans ses États et qui menaçaient la France
+d'un si grand danger qu'elles demandaient impérieusement qu'il y
+retournât en personne.
+
+KENT.--Et qui a-t-il laissé à sa place pour général?
+
+LE GENTILHOMME.--Le maréchal de France monsieur Le Fer.
+
+KENT.--La reine, en lisant les lettres que vous avez apportées, a-t-elle
+donné quelque signe de chagrin?
+
+LE GENTILHOMME.--Oui, seigneur, elle les a prises et les a lues en ma
+présence, et de temps en temps une grosse larme coulait sur sa joue
+délicate. Cependant elle semblait demeurer maîtresse de sa douleur,
+qu'on voyait se révolter et vouloir prendre l'empire sur elle.
+
+KENT.--Oh! elle a donc été émue!
+
+LE GENTILHOMME.--Non pas jusqu'à la violence.... La patience et la
+douleur disputaient à qui la montrerait sous une forme plus touchante.
+Vous avez vu le soleil et la pluie paraître à la fois: son sourire
+et ses pleurs offraient l'image d'un jour plus doux encore. Le tendre
+sourire, errant sur ses lèvres vermeilles, semblait ignorer quels hôtes
+remplissaient ses yeux, d'où les larmes s'échappaient comme des perles
+détachées de deux diamants: en un mot, la douleur serait une beauté rare
+et adorée, si elle séyait aussi bien à tous les visages.
+
+KENT.--Ne vous a-t-elle point fait de question?
+
+LE GENTILHOMME.--Oui, une ou deux fois elle a soupiré le nom de _père_
+en haletant, comme si ce nom eût oppressé son coeur. Elle s'est écriée:
+_Mes soeurs! ô mes soeurs! quelle honte pour des femmes! Mes soeurs!
+Kent! mon père! Mes soeurs! Quoi! pendant l'orage, pendant la nuit!
+qu'on ne croie plus à la pitié!_ Alors elle a secoué l'eau sainte qui
+remplissait ses yeux célestes; les larmes se sont mêlées à ses cris, et
+soudain elle s'est éloignée pour se livrer seule à sa douleur.
+
+KENT.--Ce sont les astres, ces astres placés au-dessus de nos têtes, qui
+règlent nos destinées; autrement deux époux ne pourraient engendrer des
+enfants si divers.--Lui avez-vous parlé depuis?
+
+LE GENTILHOMME.--Non.
+
+KENT.--Était-ce avant le départ du roi que vous l'avez vue?
+
+LE GENTILHOMME.--Non, c'est depuis.
+
+KENT.--C'est bien, monsieur.--Le pauvre malheureux Lear est dans la
+ville: quelquefois, dans ses meilleurs moments, il se rappelle fort bien
+quel motif nous a fait venir ici, et refuse absolument de voir sa fille.
+
+LE GENTILHOMME.--Pourquoi, mon bon monsieur?
+
+KENT.--Une honte insurmontable l'y pousse: la dureté avec laquelle il
+lui a retiré sa bénédiction l'a abandonnée à la merci du sort dans une
+contrée étrangère, et a transporté ses droits les plus précieux à ses
+filles au coeur de chien; toutes ces pensées déchirent son âme de traits
+si empoisonnés, qu'une brûlante confusion le tient éloigné de Cordélia.
+
+LE GENTILHOMME.--Hélas! pauvre gentilhomme!
+
+KENT.--Savez-vous quelques nouvelles de l'armée des ducs d'Albanie et de
+Cornouailles?
+
+LE GENTILHOMME.--Oui, elle est en marche.
+
+KENT.--Allons, monsieur, je vais vous conduire à notre maître Lear, et
+vous laisser avec lui pour l'accompagner. Un important motif me retient
+encore pour quelque temps sous le déguisement qui me cache. Quand je me
+ferai connaître, vous ne vous repentirez pas des renseignements que vous
+m'avez donnés. Je vous prie, venez avec moi.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Toujours dans le camp.--Une tente.
+
+_Entrent_ CORDÉLIA, UN MÉDECIN, _des Soldats_.
+
+
+CORDÉLIA.--Hélas! c'est lui-même: on vient de le rencontrer furieux
+comme la mer agitée, chantant de toute sa force, couronné de fumeterre
+rampante et d'herbes des champs, de bardane, de ciguë, d'ortie, de
+coquelicot, d'ivraie, et de toutes les herbes inutiles croissant dans le
+blé qui nous sert d'aliment. Envoyez une compagnie[44]; qu'on parcoure
+chaque acre dans ces champs couverts d'épis, et qu'on l'amène devant nos
+yeux. (_Un officier sort_.)--Que peut la sagesse humaine pour rétablir
+en lui la raison dont il est privé? Que celui qui pourra le secourir
+prenne tout ce que je possède.
+
+[Note 44: _A century_.]
+
+LE MÉDECIN.--Madame, il y a des moyens. Le sommeil est le père
+nourricier de la nature; c'est de sommeil qu'il a besoin: pour le
+provoquer en lui, nous avons des simples dont la vertu puissante
+parviendra à fermer les yeux de la douleur.
+
+CORDÉLIA.--Secrets bienfaisants, vertus cachées dans le sein de la
+terre, sortez-en, arrosées par mes larmes; secondez-nous, portez remède
+aux souffrances de ce bon vieillard. Cherchez, cherchez, cherchez-le, de
+peur que sa fureur, abandonnée à elle-même, ne brise les liens d'une vie
+qui n'a plus les moyens de se diriger.
+
+(Entre un messager.)
+
+LE MESSAGER.--Des nouvelles, madame: l'armée anglaise s'avance.
+
+CORDÉLIA.--On le savait déjà; nos préparatifs sont faits pour la
+recevoir.--O père chéri, c'est pour toi seul que je travaille: le
+puissant roi de France a eu pitié de ma douleur et de mes larmes
+importunes. Ce n'est point enflés par l'ambition que nous avons été
+excités à prendre nos armes; c'est l'amour, le tendre amour et les
+droits de notre vieux père... Puissé-je bientôt avoir de ses nouvelles
+et le voir!
+
+
+SCÈNE V
+
+Un appartement dans le château de Glocester.
+
+RÉGANE ET OSWALD.
+
+
+RÉGANE.--Mais l'armée de mon frère, est-elle en marche?
+
+OSWALD.--Oui, madame.
+
+RÉGANE.--Y est-il en personne?
+
+OSWALD.--Oui, madame, à grand'peine: votre soeur est le meilleur soldat
+des deux.
+
+RÉGANE.--Lord Edmond n'a-t-il pas vu votre maître chez lui?
+
+OSWALD.--Non, madame.
+
+RÉGANE.--Et que peut contenir la lettre que lui écrit ma soeur?
+
+OSWALD.--Je l'ignore, madame.
+
+RÉGANE.--Au fait, c'est pour des soins bien importants qu'il est parti
+d'ici en diligence. Ç'a été une grande imprévoyance, après avoir arraché
+les yeux à Glocester, de le laisser en vie: partout où il arrive, il
+soulève tous les coeurs contre nous. Edmond est parti, je pense, pour
+l'aller, par pitié, délivrer des misères de la vie plongée dans les
+ténèbres: il doit aussi reconnaître les forces de l'ennemi.
+
+OSWALD.--Il faut que je le suive, madame, avec ma lettre.
+
+RÉGANE.--Nos troupes se mettent en marche demain: restez ici; les
+chemins ne sont pas sûrs.
+
+OSWALD.--Je ne le puis, madame, ma maîtresse m'a imposé le devoir
+d'exécuter cet ordre.
+
+RÉGANE.--Mais pourquoi écrit-elle à Edmond? Ne pouvait-elle vous
+charger verbalement de ses ordres? Peut-être...--Je ne sais quoi...--Je
+t'aimerai de tout mon coeur...--Laisse-moi décacheter cette lettre.
+
+OSWALD.--Madame, j'aimerais mieux...
+
+RÉGANE.--Je sais que votre maîtresse n'aime point son mari; j'en suis
+sûre: la dernière fois qu'elle vint ici, elle lançait au noble Edmond
+d'étranges oeillades et des regards bien significatifs. Je sais que vous
+êtes dans son intime confiance.
+
+OSWALD.--Moi, madame?
+
+RÉGANE.--Oui, je sais ce que je dis; vous y êtes, je le sais: ainsi
+je vous en avertis, faites bien attention à ceci.--Mon époux est
+mort: Edmond et moi nous nous sommes parlé; il est beaucoup plus à ma
+convenance qu'à celle de votre maîtresse. Vous pouvez comprendre le
+reste. Si vous le trouvez, donnez-lui ceci, je vous prie; et quand
+vous rendrez compte de tout ce que je vous dis à votre maîtresse,
+conseillez-lui, s'il vous plaît, de rappeler à elle sa raison.
+Maintenant adieu.--Si vous entendez par hasard parler de cet aveugle
+traître, la faveur sera pour celui qui nous en défera.
+
+OSWALD.--Je voudrais pouvoir le rencontrer, madame, et je vous
+prouverais à quel point je suis dévoué.
+
+RÉGANE.--Je te souhaite le bonjour.
+
+
+SCÈNE VI
+
+Dans la campagne près de Douvres.
+
+GLOCESTER, EDGAR, _vêtus en paysans_.
+
+
+GLOCESTER.--Quand arriverons-nous donc au sommet de cette montagne que
+tu sais?
+
+EDGAR.--Vous commencez à la gravir à présent: voyez combien nous
+fatiguons.
+
+GLOCESTER.--Il me semble que le terrain est uni.
+
+EDGAR.--Oh! l'horrible côte! Écoutez; n'entendez-vous pas la mer?
+
+GLOCESTER.--Non, en vérité.
+
+EDGAR.--Il faut donc que la douleur de vos yeux ait affaibli en vous les
+autres sens.
+
+GLOCESTER.--Cela pourrait être. Il me semble que ta voix est changée: tu
+parles aussi en meilleurs termes et d'une manière plus raisonnable que
+tu ne faisais.
+
+EDGAR.--Vous vous trompez tout à fait; il n'y a de changé en moi que
+l'habit.
+
+GLOCESTER.--Il me semble bien que vous parlez mieux.
+
+EDGAR.--Avancez, seigneur; voici l'endroit; ne bougez pas.--Oh! comme
+cela fait tourner la tête! comme cela est effrayant de regarder ainsi
+là-bas! La corneille et le choucas qui volent dans les airs, vers
+le milieu de la montagne, paraissent à peine de la grosseur des
+cigales.--Sur le penchant, à mi-côte, est suspendu un homme qui cueille
+du fenouil marin. Le dangereux métier! Il me semble qu'il ne paraît
+pas plus gros que sa tête.--Ces pêcheurs qui marchent sur la grève
+ressemblent à des souris.--Ce grand vaisseau là-bas à l'ancre paraît
+petit comme sa chaloupe, et sa chaloupe comme une bouée que la vue peut
+à peine distinguer.--On ne saurait entendre de si haut le murmure
+des vagues qui se brisent en écumant sur les innombrables et stériles
+cailloux du rivage.--Je ne veux plus regarder de peur que le vertige me
+prenne et que ma vue se trouble, je tomberais la tête la première.
+
+GLOCESTER.--Placez-moi à l'endroit où vous êtes.
+
+EDGAR.--Donnez-moi votre main: vous voilà maintenant à un pied du bord.
+Pour tout ce qu'il y a sous la lune, je ne voudrais pas seulement sauter
+sur place.
+
+GLOCESTER.--Lâche ma main. Tiens, mon ami, voilà une autre bourse; il
+y a dedans un joyau qui vaut bien la peine d'être accepté par un homme
+pauvre: que les fées et les dieux le fassent prospérer entre tes mains.
+Éloigne-toi, dis-moi adieu; que je t'entende partir.
+
+EDGAR, _feignant de se retirer_.--Adieu donc, mon bon seigneur.
+
+GLOCESTER--De tout mon coeur.
+
+EDGAR.--Si je me joue ainsi de son désespoir, c'est pour l'en guérir.
+
+GLOCESTER.--O vous, dieux puissants, je renonce au monde, et sous votre
+regard je vais sans murmure me délivrer de ma profonde affliction. Si
+je pouvais la supporter plus longtemps sans me révolter contre votre
+suprême et insurmontable volonté, cette mèche usée, cette portion
+méprisée de mon être, irait brûlant jusqu'au bout.--Si Edgar vit encore,
+ô bénissez-le.--Maintenant, ami, adieu.
+
+(Il saute et tombe de sa hauteur sur la plaine.)
+
+EDGAR.--C'est donc fini, seigneur, adieu! Et cependant je ne conçois pas
+comment la volonté peut parvenir à dérober le trésor de la vie, lorsque
+la vie elle-même cède et se laisse dérober. S'il avait été où il le
+pensait, en ce moment toute pensée serait finie.--Êtes-vous vivant ou
+mort?... Hé! monsieur!... l'ami! m'entendez-vous?... parlez.--Serait-il
+possible qu'il eût passé de cette manière? Mais non, il revient à
+lui.--Qui êtes-vous, monsieur?
+
+GLOCESTER.--Va-t'en, et laisse-moi mourir.
+
+EDGAR.--Si tu avais été autre chose qu'un fil de la Vierge[45], une
+plume ou un souffle d'air, en te précipitant d'une hauteur de tant de
+brasses, tu te serais écrasé comme un oeuf. Cependant tu respires, tu
+as un corps pesant, et ton sang ne coule point! et tu parles! et tu n'es
+pas blessé! Dix mâts l'un au bout de l'autre n'atteindraient pas à
+cette hauteur d'où tu viens de tomber perpendiculairement. Ta vie est un
+miracle; parle donc encore.
+
+[Note 45: _Gossamer_. Ce sont ces fils blancs que l'on voit voltiger
+en automne.]
+
+GLOCESTER.--Mais suis-je tombé ou non?
+
+EDGAR.--De l'effroyable cime de cette montagne de craie.--Regarde cette
+hauteur d'où l'alouette à la voix perçante ne pourrait être ni vue ni
+entendue.--Regarde seulement en l'air.
+
+GLOCESTER.--Hélas! je n'ai plus d'yeux.--Le malheur est-il donc privé
+du bienfait de pouvoir par la mort se délivrer de lui-même? Il restait
+encore quelque consolation quand la misère pouvait tromper la rage d'un
+tyran et se soustraire à ses orgueilleuses volontés.
+
+EDGAR.--Donnez-moi votre bras; allons, levez-vous.--Bon.--Comment
+êtes-vous? Sentez-vous vos jambes, pouvez-vous vous tenir debout?
+
+GLOCESTER.--Trop bien, trop bien.
+
+EDGAR.--C'est la chose la plus miraculeuse!--Qu'est-ce donc que j'ai vu
+s'éloigner de vous au sommet de la montagne?
+
+GLOCESTER.--Un pauvre malheureux mendiant.
+
+EDGAR.--Ici, d'en bas où j'étais ses yeux m'ont paru comme deux pleines
+lunes, il avait un millier de nez, des cornes contournées, et ondulait
+comme la mer en furie: c'était quelque esprit.--Ainsi, heureux
+vieillard, tu dois penser que les dieux très-grands, qui font leur
+gloire de ce qui est impossible aux hommes, ont voulu te sauver.
+
+GLOCESTER.--Je me rappelle maintenant. Désormais je supporterai
+l'affliction jusqu'à ce qu'elle crie d'elle-même: Assez, assez,
+meurs.--Celui dont tu me parles, je l'ai pris pour un homme; il ne
+cessait de répéter: L'esprit, l'esprit! C'est lui qui m'avait conduit à
+cet endroit.
+
+EDGAR.--Cherche la liberté d'esprit et la patience. (_Entre Lear,
+bizarrement paré de fleurs_.)--Qui vient ici? Une tête en bon état
+n'arrangerait jamais ainsi celui qui la porte.
+
+LEAR.--Non, ils ne peuvent me rien faire pour avoir battu monnaie: je
+suis le roi en personne.
+
+EDGAR.--O spectacle qui me perce le coeur!
+
+LEAR.--En cela la nature est supérieure à l'art.--Venez, voilà l'argent
+de votre engagement. Ce drôle tient son arc comme un épouvantail à
+corbeaux.--Lancez-moi là une flèche d'une aune.... Regardez, regardez,
+une souris! paix, paix; ce morceau de fromage grillé fera l'affaire....
+Voilà mon gantelet; j'en veux faire l'essai sur un géant.--Apportez
+les haches d'armes.... Il vole bien l'oiseau. Dans le but! dans le
+but!--Holà! le mot d'ordre.
+
+EDGAR.--Marjolaine.
+
+LEAR.--Passe.
+
+GLOCESTER.--Je connais cette voix.
+
+LEAR.--Ah! Gonerille!--Avec une barbe blanche!--Ils me flattaient comme
+un chien; ils me disaient que j'avais des poils blancs dans ma barbe,
+avant seulement que les noirs eussent poussé.... Répondre ainsi oui et
+non à tout ce que je disais!--Oui, et non aussi, cela n'était pas d'une
+bonne théologie.... Quand un jour la pluie est venue me tremper, et le
+vent faire claquer mes dents; quand le tonnerre n'a pas voulu se taire
+à mon ordre, c'est alors que je les ai connus, que j'ai senti ce qu'ils
+étaient. Allez, allez, ce ne sont pas des hommes de parole. Ils me
+disaient que j'étais tout ce que je voulais être: c'est un mensonge....
+je ne suis pas à l'épreuve de la fièvre.
+
+GLOCESTER.--L'accent de cette voix m'est bien connu. N'est-ce pas le
+roi?
+
+LEAR.--Oui, des pieds à la tête un roi.--Quand je prends un air sévère,
+vois comme mes sujets tremblent.--Je fais grâce à cet homme de la
+vie.--Quel était son crime? l'adultère? Tu ne mourras point. Mourir
+pour un adultère? Non, non; le roitelet et la petite mouche dorée vont
+libertinant sous mes yeux. Encouragez les accouplements. Le fils bâtard
+de Glocester a été plus tendre pour son père que ne l'ont été pour moi
+mes filles, engendrées entre les draps d'un lit légitime. A la besogne,
+luxure, pêle-mêle; j'ai besoin de soldats.--Voyez cette dame au sourire
+ingénu, dont la physionomie vous ferait supposer qu'elle cache la neige
+sous sa robe, qui raffine sur la vertu, et hoche la tête au seul nom de
+plaisir: le chat sauvage et l'étalon enfermé dans l'écurie n'y courent
+pas avec un appétit plus désordonné. A partir de la taille ce sont des
+centaures, quoique tout le haut soit d'une femme; les dieux ne possèdent
+que jusqu'à la ceinture, tout ce qui est au-dessous appartient
+aux démons; là est l'enfer, l'abime sulfureux, brûlant, bouillant;
+infection, corruption!... Fi! fi! fi! pouah! pouah!--Honnête
+apothicaire, donne-moi une once de musc pour purifier mon imagination.
+Voilà de l'argent pour toi.
+
+GLOCESTER.--Oh! laissez-moi baiser cette main.
+
+LEAR.--Que je l'essuie d'abord, elle sent la mortalité.
+
+GLOCESTER.--O ruines de l'oeuvre de la nature! Ce grand univers aussi
+finira par se réduire au néant.--Me reconnais-tu?
+
+LEAR.--Je me rappelle assez bien tes yeux. Je crois que tu me regardes
+de travers. Fais du pis que tu pourras, aveugle Cupidon; non, je
+n'aimerai plus.--Lis ce cartel; remarques-en seulement les caractères.
+
+GLOCESTER.--Quand toutes les lettres seraient autant de soleils, je n'en
+pourrais pas voir une seule.
+
+EDGAR.--Je n'avais pu y croire sur le récit d'autrui; cela est bien
+vrai, et cela me brise le coeur.
+
+LEAR.--Lis donc.
+
+GLOCESTER.--Comment, avec l'orbite de l'oeil?
+
+LEAR.--Oh! oh! est-ce bien vous qui êtes ici avec moi? et point d'yeux à
+votre tête, point d'argent dans votre bourse?--Vos yeux sont dans un cas
+très-grave, et l'état de votre bourse est léger[46]; et cependant vous
+voyez comme va le monde.
+
+[Note 46: _Your eyes are in a heavy case, your purse in a light._
+Il y a ici un triple jeu de mots sur _case_ (cas, boîte, case) et sur
+_light_ (léger, lumière). Cela était impossible à rendre.]
+
+GLOCESTER.--Je le vois parce que je le sens.
+
+LEAR.--Quoi! es-tu fou? Un homme n'a pas besoin de ses yeux pour
+voir comment va le monde: regarde avec tes oreilles. Vois ce juge qui
+gourmande si sévèrement ce simple voleur. Un mot à l'oreille: change-les
+de place, et dis à pair ou non: «Qui est le juge? qui est le voleur?»
+As-tu vu le chien d'un fermier aboyer après un mendiant?
+
+GLOCESTER.--Oui, seigneur.
+
+LEAR.--Et la pauvre créature fuir devant le mâtin? Eh bien! tu as vu
+l'image parlante de l'autorité: on obéit à un chien quand il est en
+fonction. Coquin de sergent, retiens ta main sanguinaire. Pourquoi
+frappes-tu à coups de fouet cette fille de joie? Dépouille donc tes
+propres épaules, car tu brûles de commettre avec elle le péché pour
+lequel tu la châties. L'usurier fait pendre l'escroc. Les petits vices
+paraissent à travers les haillons de la misère; mais la robe, la simarre
+fourrée cachent tout. Couvre le péché d'une armure d'or, et la lance
+vigoureuse de la justice viendra s'y briser sans l'entamer: mais qu'il
+n'ait pour se défendre que des haillons, un pygmée va le percer d'une
+paille.--Personne ne fait de mal, personne, je dis personne: je les
+soutiendrai. Ami, tiens cela de moi, qui ai le pouvoir de fermer
+la bouche de l'accusateur.--Prends des lunettes, et, comme un malin
+politique, fais semblant de voir ce que tu ne vois pas.--Allons, allons,
+vite, vite, ôtez-moi mes bottes. Ferme, ferme; bon.
+
+EDGAR.--Mélange de bon sens et d'extravagance! De la raison au milieu de
+la folie!
+
+LEAR.--Si tu veux pleurer mes malheurs, prends mes yeux. Je te connais
+bien; tu te nommes Glocester. Il faut que tu prennes patience. Nous
+sommes venus dans ce monde en pleurant; tu le sais bien, la première
+fois que nous aspirons l'air, nous crions, nous pleurons. Je vais te
+prêcher, écoute-moi bien.
+
+GLOCESTER.--Hélas! hélas!
+
+LEAR.--Lorsque nous naissons, nous pleurons d'être arrivés sur ce
+grand théâtre de fous.--Voilà un bon chapeau. Ce serait un stratagème
+ingénieux que de ferrer un _escadron_ de cavalerie avec du feutre. J'en
+ferai l'essai; et quand j'aurai ainsi surpris ces gendres, alors tue,
+tue, tue, tue, tue, tue!
+
+(Entre un gentilhomme avec des valets.)
+
+LE GENTILHOMME.--Oh! le voilà! Mettez la main sur lui.--Seigneur, votre
+chère fille....
+
+LEAR.--Quoi, point de secours? Comment! moi prisonnier? je suis donc né
+pour être toujours le jouet de la fortune!--Traitez-moi bien, je vous
+payerai une rançon. Qu'on me donne des chirurgiens; j'ai la cervelle
+blessée.
+
+LE GENTILHOMME.--Vous aurez tout ce qu'il vous plaira.
+
+LEAR.--Quoi! personne qui me seconde? On me laisse à moi seul? Eh quoi!
+cela rendrait un homme, un homme de sel, capable de faire de ses yeux
+des arrosoirs, et d'en abattre la poussière d'automne.
+
+LE GENTILHOMME.--Mon bon seigneur...
+
+LEAR.--Je mourrai bravement comme un époux à la noce. Allons!--Je serai
+jovial; venez, venez: je suis un roi, savez-vous cela, mes maîtres?
+
+GLOCESTER.--Vous êtes une personne royale, et nous sommes tous à vos
+ordres.
+
+LEAR.--Alors il y a encore quelque chose à faire. Mais si vous
+l'attrapez, ce ne sera qu'à la course. Zest, zest.
+
+(Il sort en courant.--Les valets le poursuivent.)
+
+LE GENTILHOMME.--Spectacle digne de compassion dans le plus pauvre des
+misérables; au delà de toute expression dans un roi.--Tu as une fille
+qui sauve la nature de la malédiction générale que les deux autres ont
+attirée sur elle.
+
+EDGAR.--Salut, mon bon monsieur.
+
+LE GENTILHOMME.--Hâtez-vous; que voulez-vous?
+
+EDGAR.--Avez-vous entendu dire, seigneur, qu'une bataille se prépare?
+
+LE GENTILHOMME.--Certainement, c'est public: il ne faut qu'avoir des
+oreilles pour en être informé.
+
+EDGAR.--Mais faites-moi le plaisir de me dire si l'autre armée est bien
+éloignée.
+
+LE GENTILHOMME.--Non, elle s'avance en diligence; on s'attend à chaque
+instant à voir paraître le corps d'armée.
+
+EDGAR.--Je vous remercie, monsieur; c'est tout.
+
+LE GENTILHOMME.--Bien que des raisons particulières arrêtent ici la
+reine, son armée est en mouvement.
+
+EDGAR.--Je vous remercie, monsieur.
+
+(Le gentilhomme sort.)
+
+GLOCESTER.--Vous, ô dieux toujours cléments, retirez-moi la vie, et ne
+permettez pas que mon mauvais génie vienne encore me tenter de mourir
+avant que ce soit votre bon plaisir.
+
+EDGAR.--Vous priez bien, mon père!
+
+GLOCESTER.--Mais vous, mon bon monsieur, qui êtes-vous?
+
+EDGAR.--Le plus pauvre des hommes, dompté par les coups de la fortune,
+et que l'apprentissage des chagrins qu'il a connus et ressentis a rendu
+susceptible d'une douce pitié. Donnez-moi votre main; je vous conduirai
+vers quelque asile.
+
+GLOCESTER.--Je te remercie du fond du coeur: puissent la bonté et la
+bénédiction du ciel te le rendre.
+
+(Entre Oswald.)
+
+OSWALD.--Ah! voici une heureuse capture! Il a été mis à prix.--La chair
+et les os de ta tête aveugle ont été fabriqués, je crois, pour faire ma
+fortune.--Vieux, malheureux traître, recueille-toi bien vite; l'épée qui
+doit te détruire est levée.
+
+GLOCESTER.--Que ta main secourable lui prête pour cela la force
+nécessaire.
+
+(Edgar se met entre eux deux.)
+
+OSWALD.--Pourquoi, rustre audacieux, oses-tu soutenir un traître mis à
+prix? Ote-toi de là, de peur que la contagion de sa destinée ne s'empare
+également de toi. Quitte son bras.
+
+EDGAR, _en langage gallois_.--Che n'le quitterai pas, monchieur, sans en
+savouer des meilleures résons.
+
+OSWALD.--Quitte-le, misérable, ou tu es mort.
+
+EDGAR.--Mon pon chentilhomme, âllez vout' chémin, et laissez pâsser le
+pouv' monde. Si ch' âvais été pour céder côm' ça ma vie à ces ceux-là
+qui font tu pruit, a s'rait téjà moins lonque qu'a ne l'a été de quince
+chours. Allons, n'approuche pas de ce vieux hômme: ein peu loin, che
+vous avertis, ou nous verrons ce qui y a de pu dur de vout' caboche ou
+t' mon gourdin. Che vous parle tout bonnement, oui.
+
+OSWALD.--Retire-toi, ordure.
+
+EDGAR.--Che vous câsserai vos dents, monchieur; avancez.--Ch'
+m'embarrasse bien de vos pottes.
+
+(Ils se battent. Edgar abat Oswald d'un coup de bâton.)
+
+OSWALD.--Esclave, tu m'as tué. Prends ma bourse, vilain: si tu veux
+prospérer en ce monde, enterre mon corps, et remets la lettre que tu
+trouveras sur moi à Edmond, comte de Glocester: cherche-le dans l'armée
+anglaise.--O mort malencontreuse!
+
+(Il meurt.)
+
+EDGAR.--Oh! je te connais bien, officieux vilain, aussi dévoué aux vices
+de ta maîtresse que le pouvait désirer sa méchanceté.
+
+GLOCESTER.--Quoi! est-il mort?
+
+EDGAR.--Asseyez-vous, vieux père, reposez-vous.--Cherchons dans ses
+poches: ces lettres dont il parle peuvent m'être très-utiles.... Il est
+mort: je suis seulement fâché qu'il n'ait pas eu un autre bourreau que
+moi.--Voyons.... Permets, cire complaisante, et vous, bonnes manières,
+ne nous blâmez pas: pour savoir le secret de nos ennemis, nous leur
+ouvririons bien le coeur; ouvrir leurs papiers est plus légitime.
+
+(Il lit la lettre.)
+
+«Rappelez-vous nos serments mutuels; vous avez mille occasions de vous
+en défaire. Si la volonté ne vous manque pas, le temps et le lieu vous
+offriront des occasions dont vous saurez profiter. Il n'y a rien de fait
+s'il revient vainqueur: alors je serai sa captive, et son lit sera
+ma prison. Délivrez-moi du dégoût que j'y éprouve[47], et, pour votre
+salaire, prenez-y place. Votre épouse (voudrais-je dire) et affectionnée
+servante.
+
+«GONERILLE.»
+
+[Note 47: _From the loathed warmth_.]
+
+Oh! combien insensible est l'espace qui sépare les diverses volontés
+d'une femme!--Un complot contre les jours de son vertueux époux, et mon
+frère pris en échange!... Là, je vais te cacher dans le sable, message
+impie de deux impudiques assassins.--Quand il en sera temps, ce fâcheux
+papier frappera les yeux du duc dont on machine la perte. Il est heureux
+pour lui que je puisse lui apprendre à la fois et ta mort et l'affaire
+dont tu étais chargé.
+
+(Edgar sort traînant dehors le corps d'Oswald.)
+
+GLOCESTER.--Le roi est fou. Oh! combien est donc tenace mon odieuse
+raison, puisque je résiste et que j'ai le sentiment bien net de mes
+énormes chagrins! Il vaudrait bien mieux avoir perdu l'esprit: mes
+pensées alors seraient séparées de mes peines; et les erreurs de
+l'imagination ôtent aux douleurs la connaissance d'elles-mêmes.
+
+(Rentre Edgar.)
+
+EDGAR.--Donnez-moi votre main: il me semble entendre au loin le bruit
+des tambours.--Venez, vieux père, je vais vous confier à un ami.
+
+
+SCÈNE VII
+
+Une tente dans le camp des Français.--Lear est endormi sur un lit; près
+de lui sont un médecin, le gentilhomme et plusieurs autres personnes.
+
+_Entrent_ CORDÉLIA ET KENT.
+
+
+CORDÉLIA.--O toi, bon Kent, comment ma vie et mes efforts pourront-ils
+suffire à m'acquitter de tes bienfaits? Ma vie sera trop courte, et tous
+mes moyens sont faibles pour y atteindre.
+
+KENT.--Voir mes soins reconnus, madame, c'est en être trop payé. Tous
+mes récits sont d'accord avec la simple vérité: je n'ai rien ajouté,
+rien retranché; je vous ai dit les choses comme elles sont.
+
+CORDÉLIA.--Prenez de meilleurs vêtements; ces habits me rappellent trop
+des heures cruelles. Je t'en prie, quitte-les.
+
+KENT.--Excusez-moi, ma chère dame: être reconnu m'arrêterait dans
+les projets que j'ai formés.--Accordez-moi cette grâce de ne me point
+reconnaître jusqu'à ce que le temps et moi nous le trouvions bon.
+
+CORDÉLIA.--Qu'il en soit donc ainsi, mon bon seigneur. (_Au médecin_.)
+Comment va le roi?
+
+LE MÉDECIN.--Madame, il dort toujours.
+
+CORDÉLIA.--Dieux bienfaisants, réparez cette grande plaie que lui ont
+faite les injures qu'il a souffertes; rétablissez les idées dérangées et
+discordantes de ce père métamorphosé par ses enfants.
+
+LE MÉDECIN.--Votre Majesté permet-elle qu'on éveille le roi? Il y a
+longtemps qu'il repose.
+
+CORDÉLIA.--Suivez ce que vous prescrit votre science, et faites ce que
+vous croyez à propos de faire.--Est-il habillé?
+
+LE GENTILHOMME.--Oui, madame; à la faveur d'un sommeil profond, nous
+l'avons changé de vêtements.
+
+LE MÉDECIN.--Ma bonne dame, soyez auprès de lui quand nous
+l'éveillerons: je ne doute pas qu'il ne soit calme.
+
+CORDÉLIA.--Très-bien!
+
+LE MÉDECIN.--Veuillez bien vous approcher.--Plus fort la musique.
+
+CORDÉLIA.--O mon cher père! Guérison, suspends tes remèdes à mes lèvres,
+et que ce baiser répare le mal violent que mes deux soeurs ont fait
+tomber sur ta tête vénérable!
+
+KENT.--Bonne et chère princesse!
+
+CORDÉLIA.--Quand vous n'auriez pas été leur père, ces mèches blanches
+réclamaient leur pitié. Était-ce là un visage qui dût être exposé à
+la fureur des vents, supporter les profonds roulements du tonnerre
+aux coups redoutables, et les traits perçants et terribles des rapides
+éclairs qui se croisaient dans tous les sens? Te fallait-il affronter la
+nuit, pauvre aventurier[48], couvert d'une si légère armure?--Le chien
+de mon ennemi, m'eût-il mordue, aurait passé cette nuit-là auprès de mon
+feu; et toi, mon pauvre père, tu devais être forcé à chercher un abri
+parmi les pourceaux, les misérables abandonnés du ciel, sur la paille
+brisée et fangeuse!--Hélas! hélas! c'est un miracle que tout n'ait pas
+fini à la fois, ta raison et ta vie.--Il s'éveille; parlez-lui.
+
+[Note 48: _Poor perdu_ (enfant perdu); on sait que l'on donnait ce
+nom à des soldats plus aventureux ou plus exposés que les autres.]
+
+LE MÉDECIN.--Parlez, madame, cela vaut mieux.
+
+CORDÉLIA.--Comment se trouve mon royal seigneur? comment se porte Votre
+Majesté?
+
+LEAR.--Vous me faites bien du tort de me tirer du tombeau.... Toi, tu
+es une âme bienheureuse; mais je suis attaché sur une roue de feu, mes
+larmes brûlent comme du plomb fondu.
+
+CORDÉLIA.--Me reconnaissez-vous, seigneur?
+
+LEAR.--Vous êtes un esprit, je le sais: quand êtes-vous morte?
+
+CORDÉLIA.--Toujours, toujours aussi égaré.
+
+LE MÉDECIN.--Il est à peine éveillé; laissons-le un instant tranquille.
+
+LEAR.--Où ai-je été? où suis-je?... Est-ce la belle lumière du jour?--Je
+suis cruellement maltraité: je mourrais vraiment de pitié de voir un
+autre souffrir ainsi.--Je ne sais que dire.... Je ne jurerais pas que
+ce soient là mes mains.--Voyons, je sens cette épingle me piquer.--Je
+voudrais bien être certain de mon état.
+
+CORDÉLIA.--Oh! regardez-moi, seigneur: étendez sur moi vos mains pour me
+bénir.--Non, seigneur, il ne faut pas vous mettre à genoux.
+
+LEAR.--Je vous en prie, ne vous moquez pas de moi. Je suis un pauvre bon
+radoteur de vieillard; j'ai plus de quatre-vingts ans, et, pour parler
+sincèrement, je crains de n'être pas tout à fait dans mon bon
+sens.... Il me semble que je devrais vous connaître, et connaître cet
+homme.--Cependant je doute; car je ne sais pas du tout ce que c'est que
+ce lieu-ci, et j'ai beau faire, je ne me rappelle pas ces vêtements; je
+ne sais pas non plus où j'ai logé la nuit dernière.... Ne vous moquez
+pas de moi; car, aussi vrai que je suis un homme, je crois que cette
+dame est ma fille Cordélia.
+
+CORDÉLIA.--C'est moi! c'est moi!
+
+LEAR.--Vos larmes mouillent-elles? Oui, en vérité.--Je vous en prie, ne
+pleurez pas. Si vous avez du poison pour moi, je le prendrai. Je sais
+bien que vous ne m'aimez pas; car vos soeurs, autant que je me le
+rappelle, m'ont fait du mal. Vous avez des raisons de ne pas m'aimer;
+elles n'en avaient pas.
+
+CORDÉLIA.--Pas une raison, pas une seule.
+
+LEAR.--Suis-je en France?
+
+KENT.--Vous êtes dans votre royaume, seigneur.
+
+LEAR.--Ne me trompez point.
+
+LE MÉDECIN.--Consolez-vous, ma bonne dame; les accès de fureur, vous le
+voyez, sont passés; cependant il y aurait encore du danger à le ramener
+sur les temps dont il a perdu la mémoire. Engagez-le à rentrer; ne
+l'agitons plus jusqu'à ce que ses organes soient raffermis.
+
+CORDÉLIA.--Plairait-il à Votre Altesse de marcher?
+
+LEAR.--Il faut que vous me souteniez.--Je vous prie, maintenant oubliez
+et pardonnez; je suis vieux, et ma raison est affaiblie.
+
+(Sortent Lear, Cordélia, le médecin et la suite.)
+
+LE GENTILHOMME.--Est-il vrai, monsieur, que le duc de Cornouailles ait
+été tué de cette manière?
+
+KENT.--Très-vrai, monsieur.
+
+LE GENTILHOMME.--Et qui commande ses gens?
+
+KENT.--On dit que c'est le fils bâtard de Glocester.
+
+LE GENTILHOMME.--On assure qu'Edgar, le fils que le comte a chassé, est
+en Germanie avec le comte de Kent.
+
+KENT.--Les ouï-dire sont variables. Il est temps de regarder autour de
+soi: les armées du royaume approchent à grands pas.
+
+LE GENTILHOMME.--Il y a lieu de croire que l'affaire qui va se décider
+sera sanglante. Adieu, monsieur.
+
+(Il sort.)
+
+KENT.--Mon entreprise et mes travaux vont avoir leur fin, bonne ou
+mauvaise selon l'issue de cette bataille.
+
+(Il sort.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE CINQUIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Le camp des Anglais, près de Douvres.
+
+_Entrent, avec tambours et enseignes_, EDMOND, RÉGANE, DES OFFICIERS,
+_des soldats et autres_.
+
+
+EDMOND, _à un officier_.--Sachez si le duc persiste dans son dernier
+projet, ou si quelque nouvelle idée l'a fait changer de plan. Il est
+plein d'irrésolutions et sans cesse en contradictions avec lui-même.
+Allez, et nous rapportez sa résolution décisive.
+
+RÉGANE.--Le mari de notre soeur a certainement tourné tout à fait.
+
+EDMOND.--Il n'y a pas à en douter, madame.
+
+RÉGANE.--Maintenant, mon doux seigneur, vous savez tout le bien que
+je vous veux: dites-moi, mais franchement, mais bien en vérité,
+n'aimez-vous point ma soeur?
+
+EDMOND.--D'une affection respectueuse.
+
+RÉGANE.--Mais n'avez-vous point trouvé la route des lieux défendus à
+tout autre qu'à mon frère[49]?
+
+[Note 49: _My brother's way to the forefended place_.]
+
+EDMOND.--Cette pensée vous abuse.
+
+RÉGANE.--J'ai peur que vous n'ayez été uni bien étroitement avec elle,
+et autant que cela puisse être.
+
+EDMOND.--Non, sur mon honneur, madame.
+
+RÉGANE.--Je ne pourrai plus la souffrir.--Mon cher lord, point de
+familiarités avec elle.
+
+EDMOND.--Soyez tranquille.--Mais la voici avec le duc son époux.
+
+(Entrent Albanie, Gonerille, soldats.)
+
+GONERILLE, _à part_.--J'aimerais mieux perdre la bataille que de
+supporter que ma soeur nous désunît, lui et moi.
+
+ALBANIE.--Ma très-chère soeur, soyez la bien rencontrée.--Monsieur, je
+viens d'apprendre que le roi est allé rejoindre sa fille avec plusieurs
+personnes que la rigueur de notre gouvernement force d'appeler au
+secours.--Je n'ai jamais encore été brave, lorsque je n'ai pu l'être en
+conscience. Cette guerre nous regarde parce que le roi de France envahit
+nos États, et non parce qu'il soutient le roi et les autres personnes
+armées contre nous, je le crains, par de bien justes et de bien
+puissants motifs.
+
+EDMOND.--C'est parler noblement, seigneur.
+
+RÉGANE.--Et à quoi bon ce raisonnement?
+
+GONERILLE.--Réunissons-nous contre l'ennemi: ce n'est pas le moment de
+s'occuper de ces querelles domestiques et personnelles.
+
+ALBANIE.--Allons arrêter avec les plus anciens guerriers les mesures que
+nous devons prendre.
+
+EDMOND.--Je vais vous rejoindre dans l'instant à votre tente.
+
+RÉGANE.--Ma soeur, vous venez avec nous?
+
+GONERILLE.--Non.
+
+RÉGANE.--Cela vaut mieux: je vous en prie, venez avec nous.
+
+GONERILLE, _à part_.--Oh! oh! je devine l'énigme...--Je viens.
+
+(Au moment où ils sont prêts à sortir, entre Edgar déguisé.)
+
+EDGAR.--Si jamais Votre Seigneurie s'est entretenue avec un homme aussi
+pauvre que moi, écoutez seulement un mot.
+
+ALBANIE.--Je vous rejoins.--Parle.
+
+(Sortent Edmond, Régane, Gonerille, les officiers, les soldats et la
+suite.)
+
+EDGAR.--Avant de livrer la bataille, ouvrez cette lettre. Si vous
+remportez la victoire, faites appeler à son de trompe celui qui vous l'a
+remise. Quelque misérable que je paraisse, je puis produire un champion
+qui soutiendra ce qu'elle contient; si l'événement tourne contre vous,
+votre affaire est faite dans ce monde, et tout complot cesse.--Que la
+fortune vous soit amie!
+
+ALBANIE.--Attends que j'aie lu cette lettre.
+
+EDGAR.--On me l'a défendu. Quand il en sera temps, que le héraut
+m'appelle, et je reparaîtrai.
+
+ALBANIE.--Soit, adieu, je lirai ce papier.
+
+(Edgar sort.)
+
+(Rentre Edmond.)
+
+EDMOND.--L'ennemi est en vue; préparez vos forces. Voici un aperçu pris
+avec soin du nombre et des moyens de nos ennemis: mais on vous demande
+de vous hâter.
+
+ALBANIE.--Nous serons prêts à temps.
+
+(Il sort.)
+
+EDMOND.--J'ai juré à ces deux soeurs que je les aimais: elles sont en
+méfiance l'une avec l'autre, comme l'est de la vipère celui qu'elle a
+mordu. Laquelle des deux prendrai-je? Toutes les deux? l'une des deux?
+Ni l'une ni l'autre?--Tant qu'elles seront toutes les deux en vie, je
+ne puis posséder ni l'une ni l'autre.--Prendre la veuve, c'est rendre
+furieuse sa soeur Gonerille; et le mari de celle-ci vivant, j'aurai
+de la peine à me maintenir. Commençons toujours par nous servir de son
+appui dans le combat; et, après, que celle qui a tant d'envie de se
+débarrasser de lui trouve les moyens de l'expédier promptement.--Quant à
+ses projets de clémence pour Lear et Cordélia, la bataille finie.... et
+eux entre nos mains, ils ne verront pas son pardon: mon rôle à moi est
+de me tenir sur la défensive, et non de discuter.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Un espace entre les deux camps.
+
+(Bruits de combat.--Lear et Cordélia et leurs troupes entrent et sortent
+avec enseignes et tambours.)
+
+_Entrent_ EDGAR ET GLOCESTER.
+
+
+EDGAR.--Vieux père, prenez ici l'hospitalité que vous offre l'ombrage
+de cet arbre; priez le ciel que la bonne cause l'emporte. Si jamais je
+reviens encore vers vous, je vous apporterai des nouvelles consolantes.
+
+(Il sort.)
+
+GLOCESTER.--La grâce du ciel vous accompagne, ami!
+
+(Bruits de combat, puis une retraite.)
+
+(Rentre Edgar.)
+
+EDGAR.--Fuis, vieillard; donne-moi ta main: fuyons, le roi Lear a
+perdu la bataille; lui et sa fille sont prisonniers: donne-moi la main,
+marchons.
+
+GLOCESTER.--Non, pas plus loin, mon cher: un homme peut pourrir même
+ici.
+
+EDGAR.--Quoi! encore de mauvaises pensées! Il faut que les hommes
+subissent en ce monde l'ordre du départ comme celui de l'arrivée. Il ne
+s'agit que d'être prêt; venez.
+
+GLOCESTER.--Vous avez raison.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Le camp anglais, près de Douvres.
+
+_Entrent_ EDMOND _triomphant, avec des enseignes et des tambours;_ LEAR
+ET CORDÉLIA _prisonniers_, DES OFFICIERS, _des Soldats, etc_.
+
+
+EDMOND, _à des officiers_.--Que quelques officiers se chargent de les
+emmener: bonne garde jusqu'au moment où ceux à qui il appartient de
+disposer de leur sort auront fait connaître leurs volontés.
+
+CORDÉLIA.--Nous ne sommes pas les premiers qui, avec la meilleure
+intention, ont eu le plus mauvais sort. Je suis abattue pour toi,
+roi opprimé: il me serait autrement bien aisé de rendre à la fortune
+infidèle mépris pour mépris.--Ne verrons-nous point ces filles, ces
+soeurs?
+
+LEAR.--Non, non, non, non, viens: allons à la prison; seuls ensemble,
+nous deux, nous y chanterons comme des oiseaux en cage. Quand tu me
+demanderas ma bénédiction, je me mettrai à genoux et je te demanderai
+pardon: nous vivrons ainsi en priant, en chantant; nous conterons de
+vieilles histoires, nous rirons des papillons dorés, et aussi d'entendre
+de pauvres diables s'entretenir des nouvelles de la cour; nous en
+causerons avec eux; nous dirons celui qui gagne, celui qui perd; qui
+entre, qui sort; nous expliquerons le secret des choses comme si nous
+étions les espions des dieux; et, de dedans les murs d'une prison,
+nous verrons passer les ligues et les partis des grands personnages qui
+fluent et refluent au gré de la lune.
+
+EDMOND.--Emmenez-les.
+
+LEAR.--Sur de tels sacrifices, ma Cordélia, les dieux eux-mêmes viennent
+jeter l'encens. T'ai-je donc retrouvée? Celui qui voudra nous séparer,
+il faudra qu'il apporte une des torches du ciel, et nous chasse d'ici
+par le feu comme des renards. Essuie tes yeux; la peste[50] les dévorera
+tous, chair et peau, avant qu'ils nous fassent verser une larme; nous
+les verrons auparavant mourir de faim: viens.
+
+[Note 50: _The goujeers_, maladie honteuse suivant les uns, la peste
+suivant d'autres.]
+
+(Lear et Cordélia sortent, accompagnés de gardes.)
+
+EDMOND.--Ici, capitaine, un mot. Prends ce papier. (_Il lui donne un
+papier_.) Suis-les à la prison. Je t'ai avancé d'un grade: si tu obéis
+aux instructions contenues là-dedans, tu t'ouvres le chemin à une
+brillante fortune. Sache bien que les hommes sont ce que les fait la
+circonstance: un coeur tendre ne va pas avec une épée; cette grande
+mission ne souffre pas de discussion. Ou dis que tu le feras, ou cherche
+d'autres moyens de fortune.
+
+L'OFFICIER.--Je le ferai, seigneur.
+
+EDMOND.--A l'oeuvre alors, et tiens-toi pour heureux du moment que tu
+l'auras accomplie. Mais fais-y bien attention: c'est dans l'instant
+même, et il faut exécuter la chose comme je l'ai écrit.
+
+L'OFFICIER.--Je ne peux pas traîner une charrette, ni manger l'avoine;
+si c'est l'ouvrage d'un homme, je le ferai.
+
+(Il sort.)
+
+Fanfares.--Entrent Albanie, Gonerille, Régane, officiers, suite.
+
+ALBANIE.--Seigneur, vous avez montré aujourd'hui votre courage, et
+la fortune vous a bien servi. Vous tenez captifs ceux qui nous ont
+combattus dans cette journée: nous vous requérons de nous les remettre,
+pour disposer d'eux selon qu'en ordonneront à la fois notre sûreté et la
+justice qui leur est due.
+
+EDMOND.--Seigneur, j'ai cru à propos d'envoyer ce vieux et misérable roi
+dans un endroit sûr où je le fais garder. Son âge, et plus encore son
+titre, ont un charme pour attirer vers lui le coeur des peuples, et pour
+tourner les lances que nous avons levées pour notre service contre les
+yeux de ceux qui les commandent. J'ai envoyé la reine avec lui pour les
+mêmes raisons: ils seront prêts à comparaître demain ou plus tard aux
+lieux où vous tiendrez votre cour de justice. En ce moment nous sommes
+couverts de sueur et de sang; l'ami a perdu son ami; et les guerres les
+plus justes sont, dans la chaleur du moment, maudites par ceux qui en
+ressentent les maux.... La décision du sort de Cordélia et de son père
+demande un lieu plus convenable.
+
+ALBANIE.--Avec votre permission, monsieur, je vous regarde ici comme un
+soldat à mes ordres, et non pas comme un frère.
+
+RÉGANE.--C'est précisément le titre dont il nous plaît de le gratifier:
+il me semble qu'avant de vous avancer si loin vous auriez pu vous
+informer de notre bon plaisir. Il a conduit nos troupes, il a été revêtu
+de mon autorité, il a représenté ma personne, ce qui lui permet bien de
+prétendre à l'égalité et de s'appeler votre frère.
+
+GONERILLE.--Ne vous échauffez pas tant. C'est par ses talents qu'il
+s'est élevé, beaucoup plus que par vos faveurs.
+
+RÉGANE.--Investi par moi de mes droits, il va de pair avec les
+meilleurs.
+
+GONERILLE.--Ce serait tout au plus s'il devenait votre mari.
+
+RÉGANE.--Badinage est souvent prophétie.
+
+GONERILLE,--Holà! holà! l'oeil qui vous a fait voir cela voyait un peu
+louche.
+
+RÉGANE.--Madame, je ne me sens pas bien; autrement je vous dirais tout
+ce que j'ai sur le coeur. (_A Edmond_.)--Général, prends mes soldats,
+mes prisonniers, mon patrimoine; dispose d'eux, de moi-même; la place
+t'est rendue. Je prends ici le monde à témoin que je te fais mon
+seigneur et maître.
+
+GONERILLE, _à Régane_.--Prétendez-vous le posséder?
+
+ALBANIE.--Une telle décision ne dépend pas de votre bon plaisir.
+
+EDMOND.--Ni du tien, seigneur.
+
+ALBANIE.--Certes si, vil métis.
+
+RÉGANE, _à Edmond_.--Fais battre le tambour, et prouve que mes droits
+sont les tiens.
+
+ALBANIE.--Attendez encore; écoutez la raison.--Edmond, je t'accuse ici
+de haute trahison, et dans l'accusation je comprends ce serpent doré
+(_montrant Gonerille_).--Quant à vos prétentions, mon aimable soeur,
+je m'y oppose dans l'intérêt de ma femme: elle a sous-traité avec ce
+seigneur, et moi, comme son mari, je mets opposition à vos bans: si vous
+voulez vous marier, c'est à moi qu'il vous faut faire l'amour; madame
+lui est promise.
+
+GONERILLE.--C'est une comédie!
+
+ALBANIE.--Tu es armé, Glocester; que la trompette sonne; et si personne
+ne paraît pour prouver contre toi tes trahisons odieuses, manifestes,
+accumulées, voilà mon gage. (_Il jette son gant_.) Avant que j'aie mangé
+un morceau de pain, je prouverai dans ton coeur que tu es tout ce que je
+viens de te proclamer.
+
+RÉGANE.--Oh! je me sens mal, très-mal.
+
+GONERILLE, _à part_.--Si tu ne l'étais pas, je ne me fierais jamais plus
+au poison.
+
+EDMOND, _jetant son gant_.--Voilà mon gant en échange. Qui que ce soit
+au monde qui me nomme traître, il en a menti comme un vilain. Fais
+appeler à son de trompe, et si quelqu'un ose s'approcher: contre lui,
+contre toi, contre tout venant, je maintiendrai fermement ma loyauté et
+mon honneur.
+
+ALBANIE.--Holà! un héraut!
+
+EDMOND.--Un héraut! holà! un héraut!
+
+ALBANIE.--N'attends rien que de ta seule valeur, car tes soldats, levés
+en mon nom, ont en mon nom reçu leur congé.
+
+RÉGANE.--La souffrance triomphe de moi.
+
+ALBANIE.--Elle n'est pas bien; conduisez-la dans ma tente. (_Régane
+sort accompagnée. Entre un héraut_.)--Approche, héraut: que la trompette
+sonne, et lis ceci à haute voix.
+
+UN OFFICIER.--Sonnez, trompette.
+
+LE HÉRAUT _lit_.--«S'il est dans l'armée quelque homme de rang et de
+qualité convenable qui veuille soutenir contre Edmond, soi-disant
+comte de Glocester, qu'il est plusieurs fois traître, qu'il paraisse au
+troisième son de la trompette: Edmond soutient hardiment le contraire.»
+
+EDMOND.--Sonnez.
+
+(Premier ban de la trompe.)
+
+LE HÉRAUT.--Encore.
+
+(Deuxième ban.)
+
+--Encore.
+
+(Troisième ban.--Un moment après une autre trompette répond du dehors.)
+
+(Edgar entre armé, précédé d'un trompette.)
+
+ALBANIE, _au héraut_.--Demande-lui quel est son dessein, et pourquoi il
+paraît à l'appel de la trompette.
+
+LE HÉRAUT.--Qui êtes-vous? votre nom, votre qualité, et pourquoi
+répondez-vous à cette sommation?
+
+EDGAR.--Sachez que j'ai perdu mon nom, mordu d'un cancre et rongé par
+la dent aiguë de la trahison: cependant je suis noble tout autant que
+l'adversaire que je viens combattre.
+
+ALBANIE.--Quel est cet adversaire?
+
+EDGAR.--Quel est-il celui qui parle pour Edmond, comte de Glocester?
+
+EDMOND.--Lui-même! Qu'as-tu à lui dire?
+
+EDGAR.--Tire ton épée, afin que si mon langage offense un noble coeur,
+ton bras puisse te faire justice. Voici la mienne. C'est le privilége
+de mon rang, de mon serment et de ma profession. Je proteste, malgré
+ta force, ta jeunesse, ton rang, ta situation, en dépit de ton épée
+victorieuse, de ta nouvelle fortune toute chaude encore, de ton courage
+et de ton coeur, que tu n'es qu'un traître, déloyal envers tes dieux,
+ton frère, ton père; que tu conspires contre les jours de ce haut et
+puissant prince, et que tu es depuis le sommet de ta tête, dans tout
+ton corps, et jusqu'à la poussière qui est sous tes pieds, un traître
+souillé comme un crapaud. Si tu dis non, cette épée, ce bras, et tout ce
+que j'ai de courage, sont disposés à prouver dans ton coeur, auquel je
+parle, que tu en as menti.
+
+EDMOND.--En bonne prudence, je devrais te demander ton nom. Mais comme
+tu te montres sous les apparences d'un franc et brave chevalier, que tes
+discours ont quelque saveur de bonne éducation, je dédaigne et repousse
+ces formalités de précaution que, dans les règles et par les lois de
+la chevalerie, j'aurais le droit d'exiger. Je te rejette à la tête ces
+trahisons, j'écrase ton coeur sous ton odieux mensonge infernal; et
+comme les injures ne font que passer à côté de ton corps sans le briser,
+mon épée va leur ouvrir la route du lieu où elles disparaîtront pour
+toujours.--Sonnez, trompettes.
+
+(Ils se battent.--Edmond tombe.)
+
+ALBANIE.--O épargnez-le, épargnez-le.
+
+GONERILLE.--C'est une trahison.--Glocester, par la loi des armes, tu
+n'étais pas obligé de répondre à un adversaire inconnu: tu n'es pas
+vaincu; tu es trompé, pris dans un piége.
+
+ALBANIE.--Fermez la bouche, Madame, ou je vais la clore avec ce
+papier.--Tenez, monsieur. (_Il donne le papier à Edmond_.)--Et toi, pire
+que tous les noms qu'on pourrait te donner, lis tes propres crimes....
+Ne le déchirez pas, madame: je vois que vous le connaissez.
+
+GONERILLE.--Eh bien! dis: si je le reconnais, les lois sont à moi et non
+pas à toi, qui me citera en justice?
+
+ALBANIE.--Monstrueuse audace! Connais-tu ce papier?
+
+GONERILLE.--Ne me demandez pas ce que je connais.
+
+(Elle sort.)
+
+ALBANIE, _à un officier_.--Suivez-la; elle est furieuse: veillez sur
+elle.
+
+EDMOND.--Tout ce que vous m'avez imputé je l'ai fait, et plus, et
+beaucoup plus encore.--Le temps mettra tout à découvert.--Tout cela est
+passé.... et moi aussi!--Mais qui es-tu, toi, qui as eu le bonheur de
+l'emporter sur moi? Si tu es noble, je te le pardonne.
+
+EDGAR.--Faisons échange de miséricorde. Mon sang n'est pas moins noble
+que le tien, Edmond; et s'il l'est davantage, tu n'en as que plus de
+tort envers moi. Mon nom est Edgar; je suis le fils de ton père. Les
+dieux sont justes; ils font de nos vices chéris la verge dont ils nous
+châtient; le lieu de ténèbres et de vices où il t'a engendré lui a coûté
+les yeux.
+
+EDMOND.--Tu as raison, c'est vrai: la roue a achevé son tour, et me
+voici!
+
+ALBANIE.--Il m'avait bien semblé que ton maintien annonçait un sang
+royal.--Il faut que je t'embrasse! Que le chagrin brise mon coeur si
+j'ai jamais haï ni toi ni ton père.
+
+EDGAR.--Digne prince, je le sais bien.
+
+ALBANIE.--Où vous êtes-vous caché? Comment avez-vous connu les malheurs
+de votre père?
+
+EDGAR.--En le secourant, seigneur. Écoutez un court récit; et quand
+j'aurai fini, oh! si mon coeur pouvait alors se rompre!....--Pour
+échapper à la sanglante proscription qui menaçait ma tête de si près (ô
+douceur de la vie! qui nous fait préférer de mourir à chaque instant des
+angoisses de la mort, plutôt que de mourir une fois!) j'ai imaginé de me
+déguiser sous les haillons d'un mendiant insensé, et de me revêtir
+d'une apparence que les chiens eux-mêmes méprisaient. C'est dans ce
+travestissement que j'ai rencontré mon père, les anneaux de ses yeux
+tout saignants; il venait d'en perdre les précieuses pierres. Je suis
+devenu son guide, je l'ai soutenu, j'ai mendié pour lui, je l'ai sauvé
+du désespoir. Jamais, oh! quelle faute! je ne me suis découvert à lui,
+jusqu'à cette dernière demi-heure, lorsque tout armé, et non pas sûr du
+succès, bien que plein d'espoir, je lui ai demandé sa bénédiction, et
+depuis le commencement jusqu'à la fin je lui ai raconté mon pèlerinage.
+Mais, brisé entre deux passions contraires, l'excès de la joie et celui
+de la douleur, son coeur, hélas! trop faible pour supporter ce combat,
+s'est rompu avec un sourire.
+
+EDMOND.--Votre récit m'a touché, et peut-être produira-t-il quelque
+bien. Parlez encore; vous avez l'air d'avoir quelque chose de plus à
+dire.
+
+ALBANIE.--Oh! s'il y a quelque chose de plus déplorable encore,
+gardez-le; je me sens déjà mourir pour en avoir tant entendu.
+
+EDGAR.--A celui qui craint l'affliction, ceci en aurait pu paraître le
+terme; mais un autre trouvera encore de quoi l'augmenter et arriver à
+son dernier degré.--Tandis que j'éclatais en cris douloureux, survient
+un homme qui, m'ayant vu jadis dans la plus mauvaise situation, fuyait
+mon odieuse société; mais, reconnaissant alors quel était celui qui
+avait tant souffert, il se jette à mon cou, me serre dans ses bras
+vigoureux, et semblant de ses hurlements vouloir percer les cieux, il
+se précipite sur le corps de mon père, et me fait sur lui et sur Lear le
+plus déplorable récit que l'oreille ait jamais entendu. A mesure qu'il
+racontait, sa douleur devenait plus puissante, les fils de la vie
+commençaient à se rompre....--La trompette a sonné pour la seconde fois:
+je l'ai laissé évanoui.
+
+ALBANIE.--Et qui était cet homme?
+
+EDGAR.--Kent, seigneur; Kent banni, et qui, déguisé, avait suivi le roi
+son ennemi, et lui avait rendu des services qui n'eussent pas convenu à
+un esclave.
+
+(Entre précipitamment un gentilhomme un poignard sanglant à la main.)
+
+LE GENTILHOMME.--Au secours! au secours! Oh! du secours!
+
+EDGAR.--Quel genre de secours?
+
+ALBANIE.--Homme, parle.
+
+EDGAR.--Que veut dire ce poignard sanglant?
+
+LE GENTILHOMME.--Il est chaud encore, il est fumant; il sort du
+coeur....
+
+ALBANIE.--De qui? parle.
+
+LE GENTILHOMME.--De votre épouse, seigneur, de votre épouse; et sa soeur
+a été empoisonnée par elle: elle l'a avoué.
+
+EDMOND.--J'étais engagé à l'une et à l'autre; et dans un même instant
+nous voilà mariés tous trois!
+
+ALBANIE.--Qu'on apporte leurs corps, vivants ou morts.--Ce jugement du
+ciel nous épouvante, mais ne nous touche d'aucune pitié.
+
+(Le gentilhomme sort.)
+
+(Entre Kent.)
+
+EDGAR.--Voilà Kent qui vient, seigneur.
+
+ALBANIE.--Oh! est-ce lui?--Les circonstances ne permettent pas ici les
+formes que demanderait la politesse.
+
+KENT.--Je suis venu souhaiter le bonsoir pour toujours à mon maître et à
+mon roi. N'est-il point ici?
+
+ALBANIE.--Quel soin important nous avions oublié!--Parle, Edmond: où est
+le roi? où est Cordélia?--Vois-tu ce spectacle, Kent?
+
+(On apporte les corps de Régane et de Gonerille.)
+
+KENT.--Hélas! et pourquoi?
+
+EDMOND.--Eh bien! pourtant Edmond était aimé! L'une a empoisonné l'autre
+par amour pour moi, et s'est poignardée après.
+
+ALBANIE.--C'est la vérité.--Couvrez leurs visages.
+
+EDMOND.--La respiration me manque, je me meurs.... Je veux faire un
+peu de bien en dépit de ma propre nature.... Envoyez promptement....
+hâtez-vous.... au château: mon ordre écrit met en ce moment en danger la
+vie de Lear et de Cordélia.... Ah! envoyez à temps.
+
+ALBANIE.--Courez, courez; oh! courez.
+
+EDGAR.--Vers qui, monseigneur? qui en est chargé?--Envoie donc ton gage
+de sursis.
+
+EDMOND.--Tu as raison. Prends mon épée; remets-la au capitaine.
+
+ALBANIE.--Hâte-toi, sur ta vie!
+
+(Edgar sort.)
+
+EDMOND.--Il a été chargé par ta femme et par moi d'étrangler Cordélia
+dans la prison, et d'accuser de sa mort son propre désespoir.
+
+ALBANIE.--Que les dieux la défendent!--Emportez-le à quelque distance.
+
+(On emporte Edmond.)
+
+(Entrent Lear, tenant Cordélia morte dans ses bras, Edgar, l'officier et
+d'autres.)
+
+LEAR.--Hurlez, hurlez, hurlez, hurlez! Oh! vous êtes des hommes de
+pierre. Si j'avais vos voix et vos yeux, je m'en servirais à fendre la
+voûte du firmament. Oh! elle est partie pour jamais.--Je vois bien
+si quelqu'un est vivant ou s'il est mort.--Elle est morte comme la
+terre.--Prêtez-moi un miroir: si son haleine en obscurcit ou en ternit
+la surface, alors elle vivrait encore.
+
+KENT.--Est-ce donc la fin du monde?
+
+EDGAR.--Ou l'image de l'abomination de la désolation?
+
+ALBANIE.--Que tout tombe et s'arrête!
+
+LEAR.--La plume remue: elle vit.--Oh! si elle vit, c'est un bonheur qui
+rachète tous les chagrins que j'aie jamais sentis.
+
+KENT, _se mettant à genoux_.--O mon bon maître!
+
+LEAR.--Laisse-moi, je te prie.
+
+EDGAR.--C'est le noble Kent, votre ami.
+
+LEAR.--Malédiction sur vous tous, assassins, traîtres que vous êtes. Je
+l'aurais pu sauver; maintenant elle est partie pour toujours.--Cordélia,
+Cordélia, attends un moment.--Ah! que dis-tu?--Sa voix était toujours
+douce, pure et calme, chose excellente chez une femme.--J'ai tué
+l'esclave qui l'étranglait.
+
+LE GENTILHOMME.--Cela est vrai, milords, il l'a fait.
+
+LEAR.--N'est-ce pas, ami?--J'ai vu le jour où, avec ma bonne épée
+tranchante, je les aurais tous fait danser. Je suis vieux à présent, et
+toutes ces épreuves m'achèvent. (_A Kent_.)--Qui êtes-vous? Mes yeux ne
+sont pas des meilleurs: je vais vous le dire tout à l'heure.
+
+KENT.--S'il est deux hommes que la fortune se vante d'avoir aimés et
+haïs, chacun de nous en voit un.
+
+LEAR.--Ma vue est bien mauvaise.--N'étes-vous pas Kent?
+
+KENT.--Lui-même, Kent votre serviteur. Où est votre serviteur Caïus?
+
+LEAR.--C'est un bon garçon, je peux vous l'assurer: il sait frapper, et
+preste encore. Il est mort et pourri.
+
+KENT.--Non, mon bon maître: c'est moi-même.
+
+LEAR.--Je vais voir cela tout à l'heure.
+
+KENT.--C'est moi qui, depuis le commencement de vos vicissitudes et de
+vos pertes, ai suivi vos tristes pas.
+
+LEAR.--Vous êtes ici le bienvenu.
+
+KENT.--Ni moi, ni personne: tout est ici triste, sombre et dans le
+deuil. Vos filles aînées ont prévenu leur arrêt, et ont péri d'une mort
+désespérée.
+
+LEAR.--Oui, je le crois bien.
+
+ALBANIE.--Il ne sait pas ce qu'il dit, et c'est en vain que nous nous
+offrons à ses yeux.
+
+EDGAR.--Oh! très-inutilement.
+
+(Entre un officier.)
+
+L'OFFICIER.--Seigneur, Edmond est mort.
+
+ALBANIE.--Ce n'est qu'une bagatelle ici.--Vous, seigneurs et nobles
+amis, écoutez nos intentions. Tout ce qui sera en notre pouvoir pour
+réparer ce grand désastre, nous le ferons. Pour nous, durant la vie
+du vieux roi, nous lui remettons l'absolu pouvoir. (_A Edgar et à
+Kent_.)--Nous vous rétablissons dans tous vos droits, en y ajoutant de
+nouveaux honneurs que votre noble conduite a plus que mérités. Tous nos
+amis recevront la récompense de leurs vertus, et nos ennemis boiront
+dans la coupe amère qui leur est due.--Oh! voyez! voyez!
+
+LEAR.--Et ils ont étranglé mon pauvre fou[51]! Non, non, non, plus
+de vie. Quoi! un chien, un chat, un rat ont de la vie; et toi pas la
+moindre haleine! Oh! tu ne reviendras plus, jamais, jamais, jamais,
+jamais!--Défaites ce bouton, je vous en prie.--Je vous remercie,
+monsieur.--Voyez-vous cela?.... regardez-la.... regardez.... ses
+lèvres.... regardez.... regardez....
+
+(Il meurt.)
+
+[Note 51: _And my poor fool is hanged!_
+
+On n'a jamais pu s'accorder en Angleterre sur le sens de ces paroles de
+Lear: les uns ont voulu supposer qu'on avait aussi étranglé le fou, ce
+que rien n'indique dans la pièce, et ce que rien ne permet de supposer;
+d'autres ont cru que _my poor fool_, expression de tendresse quelquefois
+employée, s'adresse ici à Cordélia; mais Lear ne s'en est pas servi une
+seule fois envers elle, et les expressions de son amour pour elle ont,
+en général, quelque chose de plus exalté: cependant il est évident que
+c'est d'elle qu'il s'occupe. N'est-il pas vraisemblable que dans son
+égarement ses idées se confondent, et que la perte de son fou, qu'il a
+aimé, qu'il a plaint dans sa folie, vient se mêler à celle de Cordélia
+qu'il pleure? Du reste, cette explication est arbitraire comme
+la plupart de celles qu'on peut vouloir essayer de donner sur les
+obscurités de cette pièce; c'est ce qui fait qu'on n'a pas cru devoir
+multiplier les notes.]
+
+EDGAR.--Il perd connaissance.... Seigneur, seigneur!
+
+KENT.--Brise-toi, mon coeur; je t'en prie, brise-toi.
+
+EDGAR.--Seigneur, ouvrez les yeux.
+
+KENT.--Ne tourmentez pas son âme; laissez-le s'en aller. C'est le haïr
+que de vouloir l'étendre plus longtemps sur le chevalet de cette rude
+vie.
+
+EDGAR.--Oh! il est mort en effet.
+
+KENT.--Ce qui m'étonne, c'est qu'il ait pu souffrir si longtemps: il
+usurpait la vie.
+
+ALBANIE.--Emportez ces corps: le malheur commun est l'objet qui réclame
+nos soins. (_A Kent et à Edgar_.)--Vous, amis de mon coeur, commandez
+tous deux dans ce royaume, et rendez des forces à l'État ensanglanté.
+
+KENT.--J'ai bientôt un voyage à faire, seigneur: mon maître m'appelle,
+et je ne puis lui dire non.
+
+ALBANIE.--Il faut subir le poids de ces temps d'affliction, dire ce que
+nous sentons, et non tout ce qu'il y aurait à dire. Le plus vieux est
+celui qui a le plus souffert. Nous qui sommes jeunes, nous ne verrons
+jamais ni tant de maux, ni tant de jours.
+
+(Ils sortent au son d'une musique funèbre.)
+
+
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le roi Lear, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI LEAR ***
+
+***** This file should be named 18312-8.txt or 18312-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/8/3/1/18312/
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+that
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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+ License. You must require such a user to return or
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+The Project Gutenberg EBook of Le roi Lear, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+Title: Le roi Lear
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+Author: William Shakespeare
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+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
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+Release Date: May 4, 2006 [EBook #18312]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI LEAR ***
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+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
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+</pre>
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+<p class="i2">Note du transcripteur.</p>
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+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>============================================</p>
+<p>Ce document est tiré de:</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p>
+<p>SHAKSPEARE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>TRADUCTION DE</p>
+<p>M. GUIZOT</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p>
+<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p>
+<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Volume 5</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le roi Lear.--Cymbeline.--La méchante femme mise à la raison.</p>
+<p>Peines d'amour perdues.--Périclès.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>PARIS</p>
+<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p>
+<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p>
+<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p>
+<p>1862</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p>===============================================</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+<h1>LE ROI LEAR</h1>
+
+<h2>TRAGÉDIE</h2>
+<br>
+
+
+<h3>NOTICE SUR LE ROI LEAR</h3>
+
+
+<p>En l'an du monde 3105, disent les chroniques, pendant que Joas
+régnait à Jérusalem, monta sur le trône de la Bretagne Leir, fils de
+Baldud, prince sage et puissant, qui maintint son pays et ses sujets
+dans une grande prospérité, et fonda la ville de Caeirler, maintenant
+Leicester. Il eut trois filles, Gonerille, Régane et Cordélia, de beaucoup
+la plus jeune des trois et la plus aimée de son père. Parvenu à
+une grande vieillesse, et l'âge ayant affaibli sa raison, Leir voulut
+s'enquérir de l'affection de ses filles, dans l'intention de laisser son
+royaume à celle qui mériterait le mieux la sienne. «Sur quoi il
+demanda d'abord à Gonerille, l'aînée, comment bien elle l'aimait;
+laquelle appelant ses dieux en témoignage, protesta qu'elle l'aimait
+plus que sa propre vie, qui, par droit et raison, lui devait
+être très-chère; de laquelle réponse le père, étant bien satisfait, se
+tourna à la seconde, et s'informa d'elle combien elle l'aimait;
+laquelle répondit (confirmant ses dires avec de grands serments)
+qu'elle l'aimait plus que la langue ne pouvait l'exprimer, et bien
+loin au-dessus de toutes les autres créatures du monde.» Lorsqu'il
+fit la même question à Cordélia, celle-ci répondit: «Connaissant
+le grand amour et les soins paternels que vous avez toujours
+portés en mon endroit (pour laquelle raison je ne puis vous répondre
+autrement que je ne pense et que ma conscience me conduit), je
+proteste par-devant vous que je vous ai toujours aimé et continuerai,
+tant que je vivrai, à vous aimer comme mon père par nature;
+et si vous voulez mieux connaître l'amour que je vous porte,
+assurez-vous qu'autant vous avez en vous, autant vous méritez,
+autant je vous aime, et pas davantage.» Le père, mécontent de
+cette réponse, maria ses deux filles aînées, l'une à Henninus, duc de
+Cornouailles, et l'autre à Magtanus, duc d'Albanie, les faisant héritières
+de ses États, après sa mort, et leur en remettant dès lors la
+moitié entre les mains. Il ne réserva rien pour Cordélia. Mais il
+arriva qu'Aganippus, un des douze rois qui gouvernaient alors la
+Gaule, ayant entendu parler de la beauté et du mérite de cette
+princesse, la demanda en mariage; à quoi l'on répondit qu'elle était
+sans dot, tout ayant été assuré à ses deux soeurs; Aganippus insista,
+obtint Cordélia et l'emmena dans ses États.</p>
+
+<p>Cependant les deux gendres de Leir, commençant à trouver qu'il
+régnait trop longtemps, s'emparèrent à main armée de ce qu'il
+s'était réservé, lui assignant seulement un revenu pour vivre et soutenir
+son rang; ce revenu fut encore graduellement diminué, et ce
+qui causa à Leir le plus de douleur, cela se fit avec une extrême
+dureté de la part de ses filles, qui semblaient penser que tout «ce
+qu'avait leur père était de trop, si petit que cela fût jamais; si
+bien qu'allant de l'une à l'autre, Leir arriva à cette misère qu'elles
+lui accordaient à peine un serviteur pour être à ses ordres.» Le
+vieux roi, désespéré, s'enfuit du pays et se réfugia dans la Gaule, où
+Cordélia et son mari le reçurent avec de grands honneurs; ils levèrent
+une armée et équipèrent une flotte pour le reconduire dans ses États,
+dont il promit la succession à Cordélia, qui accompagnait son père
+et son mari dans cette expédition. Les deux ducs ayant été tués et
+leurs armées défaites dans une bataille que leur livra Aganippus,
+Leir remonta sur le trône et mourut au bout de deux ans, quarante
+ans après son premier avénement. Cordélia lui succéda et régna cinq
+ans; mais dans l'intervalle, son mari étant mort, les fils de ses soeurs,
+Margan et Cunedag, se soulevèrent contre elle, la vainquirent et
+l'enfermèrent dans une prison, où, «comme c'était une femme d'un
+courage mâle,» désespérant de recouvrer sa liberté, elle prit le parti
+de se tuer<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p><i>Chroniques de Hollinshed, Hist. of England</i>,
+liv. II, ch. V, t. I, p. 12.</p></blockquote>
+
+<p>Ce récit de Hollinshed est emprunté à Geoffroi de Monmouth, qui
+a probablement bâti l'histoire de Leir sur une anecdote d'Ina, roi
+des Saxons, et sur la réponse de la plus «jeune et de la plus sage
+des filles» de ce roi, qui, dans une situation pareille à celle de
+Cordélia, répond de même à son père que, bien qu'elle l'aime, l'honore
+et révère autant que le demandent au plus haut degré la nature
+et le devoir filial, cependant elle pense qu'il pourra lui arriver un
+jour d'aimer encore plus ardemment son mari, avec qui, par les
+commandements de Dieu, elle ne doit faire qu'une même chair, et
+pour qui elle doit quitter père, mère, etc. Il ne paraît pas qu'Ina ait
+désapprouvé le «sage dire» de sa fille; et la suite de l'histoire de
+Cordélia est probablement un développement que l'imagination des
+chroniqueurs aura fondé sur cette première donnée. Quoi qu'il en
+soit, la colère et les malheurs du roi Lear avaient, avant Shakspeare,
+trouvé place dans plusieurs poëmes, et fait le sujet d'une pièce de
+théâtre et de plusieurs ballades. Dans une de ces ballades, rapportée
+par Johnson sous le titre de: <i>A lamentable song of the death of king
+Leir and his three daughters</i>, Lear, comme dans la tragédie, devient
+fou, et Cordélia ayant été tuée dans la bataille, que gagnent cependant
+les troupes du roi de France, son père meurt de douleur sur
+son corps, et ses soeurs sont condamnées à mort par le jugement
+«des lords et nobles du royaume.» Soit que la ballade ait précédé
+ou non la tragédie de Shakspeare, il est très-probable que l'auteur
+de la ballade et le poëte dramatique ont puisé dans une source commune,
+et que ce n'est pas sans quelque autorité que Shakspeare,
+dans son dénoûment, s'est écarté des chroniques qui donnent la victoire
+à Cordélia. Ce dénoûment a été changé par Tatel, et Cordélia
+rétablie dans ses droits. La pièce est demeurée au théâtre sous cette
+seconde forme, à la grande satisfaction de Johnson, et, dit M. Steevens,
+«des dernières galeries» <i>(upper gallery)</i>. Addison s'est prononcé
+contre ce changement.</p>
+
+<p>Quant à l'épisode du comte de Glocester, Shakspeare l'a imité de
+l'aventure d'un roi de Paphlagonie, racontée dans l'<i>Arcadia</i> de Sidney;
+seulement, dans le récit original, c'est le bâtard lui-même qui
+fait arracher les yeux à son père, et le réduit à une condition semblable
+à celle de Lear. Léonatus, le fils légitime, qui, condamné à
+mort, avait été forcé de chercher du service dans une armée étrangère,
+apprenant les malheurs de son père, abandonne tout au moment
+où ses services allaient lui procurer un grade élevé, pour venir, au
+risque de sa vie, partager et secourir la misère du vieux roi. Celui-ci,
+remis sur son trône par le secours de ses amis, meurt de joie en
+couronnant son fils Léonatus; et Plexirtus, le bâtard, par un hypocrite
+repentir, parvient à désarmer la colère de son frère.</p>
+
+<p>Il est évident que la situation du roi Lear et celle du roi de Paphlagonie,
+tous deux persécutés par les enfants qu'ils ont préférés, et
+secourus par celui qu'ils ont rejeté, ont frappé Shakspeare comme
+devant entrer dans un même sujet, parce qu'elles appartenaient à une
+même idée. Ceux qui lui ont reproché d'avoir ainsi altéré la simplicité
+de son action ont prononcé d'après leur système, sans prendre
+la peine d'examiner celui de l'auteur qu'ils critiquaient. On pourrait
+leur répondre, même en parlant des règles qu'ils veulent imposer,
+que l'amour des deux femmes pour Edmond qui sert à amener leur
+punition, et l'intervention d'Edgar dans cette portion du dénoûment,
+suffisent pour absoudre la pièce du reproche de duplicité d'action;
+car, pourvu que tout vienne se réunir dans un même noeud facile à
+saisir, la simplicité de la marche d'une action dépend beaucoup moins
+du nombre des intérêts et des personnages qui y concourent que du
+jeu naturel et clair des ressorts qui la font mouvoir. Mais, de plus,
+il ne faut jamais oublier que l'unité, pour Shakspeare, consiste dans
+une idée dominante qui, se reproduisant sous diverses formes, ramène,
+continue, redouble sans cesse la même impression. Ainsi comme,
+dans <i>Macbeth</i>, le poëte montre l'homme aux prises avec les passions
+du crime, de même dans <i>le Roi Lear</i>, il le fait voir aux prises avec
+le malheur, dont l'action se modifie selon les divers caractères des
+individus qui le subissent. Le premier spectacle qu'il nous offre,
+c'est dans Cordélia, Kent, Edgar, le malheur de la vertu ou de l'innocence
+persécutée. Vient ensuite le malheur de ceux qui, par leur
+passion ou leur aveuglement, se sont rendus les instruments de l'injustice,
+Lear et Glocester; et c'est sur eux que porte l'effort de la
+pitié. Quant aux scélérats, on ne doit point les voir souffrir; le spectacle
+de leur malheur serait troublé par le souvenir de leur crime:
+ils ne peuvent avoir de punition que par la mort.</p>
+
+<p>De ces cinq personnages soumis à l'action du malheur, Cordélia,
+figure céleste, plane presque invisible et à demi voilée sur la composition
+qu'elle remplit de sa présence, bien qu'elle en soit presque
+toujours absente. Elle souffre, et ne se plaint ni ne se défend jamais;
+elle agit, mais son action ne se montre que par les résultats; tranquille
+sur son propre sort, réservée et contenue dans ses sentiments
+les plus légitimes, elle passe et disparaît comme l'habitant d'un
+monde meilleur, qui a traversé notre monde sans subir le mouvement
+terrestre.</p>
+
+<p>Kent et Edgar ont chacun une physionomie très-prononcée: le
+premier est, ainsi que Cordélia, victime de son devoir: le second
+n'intéresse d'abord que par son innocence; entré dans le malheur en
+même temps, pour ainsi dire, que dans la vie, également neuf à l'un
+et à l'autre, Edgar s'y déploie graduellement, les apprend à la fois,
+et découvre en lui-même, selon le besoin, les qualités dont il est
+doué; à mesure qu'il avance, s'augmentent et ses devoirs, et ses
+difficultés, et son importance: il grandit et devient un homme; mais
+en même temps, il apprend combien il en coûte; et il reconnaît à la
+fin, en le soutenant avec noblesse et courage, tout le poids du fardeau
+qu'il avait porté d'abord presque avec gaieté. Kent, au contraire,
+vieillard sage et ferme, a, dès le premier moment, tout su, tout prévu;
+dès qu'il entre en action, sa marche est arrêtée, son but fixé. Ce
+n'est point, comme Edgar, la nécessité qui le pousse, le hasard qui
+vient à sa rencontre; c'est sa volonté qui le détermine; rien ne la
+change ni ne la trouble; et le spectacle du malheur auquel il se
+dévoue lui arrache à peine une exclamation de douleur.</p>
+
+<p>Lear et Glocester, dans une situation analogue, en reçoivent une
+impression qui correspond à leurs divers caractères. Lear, impétueux,
+irritable, gâté par le pouvoir, par l'habitude et le besoin de
+l'admiration, se révolte et contre sa situation et contre sa propre
+conviction; il ne peut croire à ce qu'il sait; sa raison n'y résiste pas:
+il devient fou. Glocester, naturellement faible, succombe à la misère,
+et ne résiste pas davantage à la joie: il meurt en reconnaissant
+Edgar. Si Cordélia vivait, Lear retrouverait encore la force de
+vivre; il se brise par l'effort de sa douleur.</p>
+
+<p>A travers la confusion des incidents et la brutalité des moeurs,
+l'intérêt et le pathétique n'ont peut-être jamais été portés plus loin
+que dans cette tragédie. Le temps où Shakspeare a pris son action
+semble l'avoir affranchi de toute forme convenue; et de même qu'il
+ne s'est point inquiété de placer, huit cents ans avant Jésus-Christ,
+un roi de France, un duc d'Albanie, un duc de Cornouailles, etc., il
+ne s'est pas préoccupé de la nécessité de rapporter le langage et les
+personnages à une époque déterminée; la seule trace d'une intention
+qu'on puisse remarquer dans la couleur générale du style de la pièce,
+c'est le vague et l'incertitude des constructions grammaticales, qui
+semblent appartenir à une langue encore tout à fait dans l'enfance;
+en même temps un assez grand nombre d'expressions rapprochées
+du français indiquent une époque, sinon correspondante à celle où
+est supposé exister le roi Lear, du moins fort antérieure à celle où
+écrivait Shakspeare.</p>
+
+<p>Le roi Lear de Shakspeare fut joué pour la première fois en 1606,
+au moment de Noël. La première édition est de 1608, et porte ce
+titre: «Véritable Chronique et Histoire de la Vie et de la Mort du
+Roi Lear et de ses Trois Filles, par M. William Shakspeare. Avec
+la Vie infortunée d'Edgar, Fils et Héritier du Comte de Glocester,
+et son Déguisement sous le nom de Tom de Bedlam:&mdash;Comme elle
+a été jouée devant la Majesté du Roi, à White Hall, le soir de
+Saint-Étienne, pendant les Fêtes de Noël, par les Acteurs de Sa
+Majesté, jouant ordinairement au Globe, près de la Banque.»</p>
+<br><br>
+
+
+
+<p><b>PERSONNAGES</b></p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>LEAR, roi de la Grande-Bretagne.</p>
+<p>LE ROI DE FRANCE.</p>
+<p>LE DUC DE BOURGOGNE.</p>
+<p>LE DUC DE CORNOUAILLES.</p>
+<p>LE DUC D'ALBANIE.</p>
+<p>LE COMTE DE GLOCESTER.</p>
+<p>LE COMTE DE KENT.</p>
+<p>EDGAR, fils de Glocester.</p>
+<p>EDMOND, fils bâtard de Glocester.</p>
+<p>CURAN, courtisan.</p>
+<p>UN VIEILLARD, vassal de Glocester.</p>
+<p>UN MÉDECIN.</p>
+<p>LE FOU du roi Lear.</p>
+<p>OSWALD, intendant de Gonerille.</p>
+<p>UN OFFICIER employé par Edmond.</p>
+<p>UN GENTILHOMME attaché à Cordélia.</p>
+<p>UN HÉRAUT.</p>
+<p>SERVITEURS du duc de Cornouailles.</p>
+<p>GONÈRILLE,</p>
+<p>RÉGANE,</p>
+<p>CORDÉLIA, filles du roi Lear.</p>
+<p>CHEVALIERS DE LA SUITE DU ROI LEAR, OFFICIERS, MESSAGERS, SOLDATS ET SERVITEURS.</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="stage1">La scène est dans la Grande-Bretagne.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>ACTE PREMIER</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Salle d'apparat dans le palais du roi Lear.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> KENT, GLOCESTER, EDMOND.</p>
+<br>
+
+<p>KENT.&mdash;J'avais toujours cru au roi plus d'affection
+pour le duc d'Albanie que pour le duc de Cornouailles.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;C'est ce qui nous avait toujours paru;
+mais aujourd'hui, dans le partage de son royaume, rien
+n'indique quel est celui des deux ducs qu'il préfère:
+l'égalité y est si exactement observée, qu'avec toute l'attention
+possible on ne pourrait faire un choix entre les
+deux parts.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;N'est-ce pas là votre fils, milord?</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Son éducation, seigneur, a été à ma
+charge; et j'ai tant de fois rougi de le reconnaître, qu'à
+la fin je m'y suis endurci.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Je ne saurais concevoir...</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;C'est ce qu'a très-bien su faire, seigneur,
+la mère de ce jeune homme: aussi son ventre en a-t-il
+grossi, et elle s'est trouvée avoir un fils dans son berceau
+avant d'avoir un mari dans son lit. Maintenant
+entrevoyez-vous la faute?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Je ne voudrais pas que cette faute n'eût pas
+été commise, puisque l'issue en a si bien tourné.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Mais c'est que j'ai aussi, seigneur, un fils
+légitime qui est l'aîné de celui-ci de quelques années, et
+qui cependant ne m'est pas plus cher. Le petit drôle est
+arrivé, à la vérité, un peu insolemment dans ce monde
+avant qu'on l'y appelât; mais sa mère était belle; j'ai eu
+ma foi du plaisir à le faire, et il faut bien le reconnaître,
+le coquin<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>!&mdash;Edmond, connaissez-vous ce noble gentilhomme?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p><i>The whoreson</i>.</p></blockquote>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Non, milord.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;C'est le lord de Kent.&mdash;Souvenez-vous-en
+comme d'un de mes plus honorables amis.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Je prie Votre Seigneurie de me croire à son
+service.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Je vous aimerai certainement et chercherai à
+faire avec vous plus ample connaissance.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Seigneur, je mettrai mes soins à mériter
+votre estime.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Il a été neuf ans hors du pays, et il
+faudra qu'il s'absente encore. <span class="stage2"><i>(Trompettes au dehors.)</i></span>&mdash;Voici
+le roi qui arrive.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Lear, le duc de Cornouailles, le duc d'Albanie,
+Gonerille, Régane, Cordélia; suite.)</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Glocester, vous accompagnerez le roi de
+France et le duc de Bourgogne.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Je vais m'y rendre, mon souverain.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Nous cependant, nous allons manifester ici nos
+plus secrètes résolutions. Qu'on place la carte sous mes
+yeux. Sachez que nous avons divisé notre royaume en
+trois parts, étant fermement résolu de soulager notre
+vieillesse de tout souci et affaire pour en charger de plus
+jeunes forces, et nous traîner vers la mort délivré de
+tout fardeau.&mdash;Notre fils de Cornouailles, et vous qui ne
+nous êtes pas moins attaché, notre fils d'Albanie, nous
+sommes déterminés à régler publiquement, dès cet
+instant, la dot de chacune de nos filles, afin de prévenir
+par là tous débats dans l'avenir. L'amour retient depuis
+longtemps dans notre cour le roi de France et le duc de
+Bourgogne, rivaux illustres pour l'amour de notre plus
+jeune fille: je vais ici répondre à leur demande.&mdash;Dites-moi,
+mes filles (puisque nous voulons maintenant nous
+dépouiller tout à la fois de l'autorité, des soins de l'État
+et de tout intérêt de propriété), quelle est celle de vous
+dont nous pourrons nous dire le plus aimé, afin que
+notre libéralité s'exerce avec plus d'étendue là où elle
+sera sollicitée par des mérites plus grands?&mdash;Vous, Gonerille,
+notre aînée, parlez la première.</p>
+
+<p>GONÈRILLE.&mdash;Je vous aime, seigneur, de plus d'amour
+que n'en peuvent exprimer les paroles; plus chèrement
+que la vue, l'espace et la liberté; au delà de tout ce qui
+existe de précieux, de riche ou de rare. Je vous aime à
+l'égal de la vie accompagnée de bonheur, de santé, de
+beauté, de grandeur. Je vous aime autant qu'un enfant
+ait jamais aimé, qu'un père l'ait jamais été. Trouvez un
+amour que l'haleine ne puisse suffire, et les paroles
+parvenir à exprimer; eh bien! je vous aime encore
+davantage.</p>
+
+<p>CORDÉLIA, à <span class="stage2"><i>part</i></span>.&mdash;Que pourra faire Cordélia? Aimer
+et se taire.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Depuis cette ligne éloignée jusqu'à celle-ci,
+toute cette enceinte riche d'ombrageuses forêts, de campagnes
+et de rivières abondantes, de champs aux vastes
+limites, nous t'en faisons maîtresse, qu'elle soit à jamais
+assurée à votre prospérité, à toi et au duc d'Albanie.&mdash;Que
+répond notre seconde fille, notre bien-aimée Régane,
+l'épouse de Cornouailles? Parle.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Je suis faite du même métal que ma soeur,
+et je m'estime à sa valeur. Dans la sincérité de mon
+coeur, je trouve qu'elle a défini précisément l'amour que
+je ressens: seulement elle n'a pas été assez loin; car
+moi, je me déclare ennemie de toutes les autres joies
+contenues dans le domaine des sentiments les plus précieux,
+et ne puis trouver de félicité que dans l'affection
+de Votre chère Majesté.</p>
+
+<p>CORDÉLIA, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Ah! pauvre Cordélia! Mais non,
+cependant, puisque je suis sûre que mon amour est plus
+riche que ma langue.</p>
+
+<p>LEAR, <span class="stage2"><i>à Régane</i></span>.&mdash;Toi et les tiens vous posséderez héréditairement
+ce grand tiers de notre beau royaume, portion
+égale en étendue, en valeur, en agrément, à celle
+que j'ai assurée à Gonerille.&mdash;Et vous maintenant, qui
+pour avoir été ma dernière joie n'en fûtes pas la moins
+chère, vous dont les vignobles de la France et le lait de
+la Bourgogne sollicitent à l'envi les jeunes amours,
+qu'avez-vous à dire qui puisse vous attirer un troisième
+lot, plus riche encore que celui de vos soeurs? Parlez.</p>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;Rien, seigneur.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Rien?</p>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;Rien.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Rien ne peut venir de rien, parlez donc.</p>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;Malheureuse que je suis, je ne puis élever
+mon coeur jusque sur mes lèvres. J'aime Votre Majesté
+comme je le dois, ni plus ni moins.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Comment, comment, Cordélia? Corrigez un
+peu votre réponse, de peur qu'elle ne ruine votre fortune.</p>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;Mon bon seigneur, vous m'avez donné le
+jour, vous m'avez élevée, vous m'avez aimée: je vous
+rends en retour tous les devoirs qui me sont justement
+imposés; je vous obéis, je vous aime et vous révère
+autant qu'il est possible. Mais pourquoi mes soeurs ont-elles
+des maris, si elles disent n'aimer au monde que
+vous? Il peut arriver, quand je me marierai, que l'époux
+dont la main recevra ma foi emporte la moitié de ma
+tendresse, la moitié de mes soins et de mes devoirs.
+Sûrement je ne me marierai jamais comme mes soeurs,
+pour n'aimer au monde que mon père.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Mais dis-tu ceci du fond du coeur?</p>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;Oui, mon bon seigneur.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Si jeune et si peu tendre!</p>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;Si jeune et si vraie, mon seigneur.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;A la bonne heure. Que ta véracité soit donc ta
+dot; car, par les rayons sacrés du soleil, par les mystères
+d'Hécate et de la Nuit, par les influences de ces globes
+célestes par lesquels nous existons et nous mourons,
+j'abjure ici tous mes sentiments paternels, tous les liens,
+tous les droits du sang, et je te tiens de ce moment et à
+jamais pour étrangère à mon coeur et à moi. Le Scythe
+barbare, et celui qui fait de ses enfants l'aliment dont il
+assouvit sa faim, seront aussi proches de mon coeur,
+de ma pitié et de mes secours, que toi qui as été ma
+fille.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Mon bon maître...</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Taisez-vous, Kent; ne vous mettez point entre
+le dragon et sa colère. Je l'ai aimée plus que personne,
+et je voulais confier mon repos aux soins de sa tendresse.&mdash;Sors
+d'ici, et ne te présente pas à ma vue.&mdash;Puissé-je
+trouver la paix dans le tombeau, comme je lui retire ici
+le coeur de son père!&mdash;Qu'on fasse venir le roi de
+France.&mdash;M'obéit-on?&mdash;Appelez le duc de Bourgogne.&mdash;Cornouailles,
+Albanie, avec la dot de mes filles acceptez
+encore ce tiers. Que cet orgueil qu'elle appelle franchise
+serve à la marier. Je vous investis en commun de ma
+puissance, de mon rang, et de ces vastes prérogatives
+qui accompagnent la majesté royale. Nous et cent chevaliers
+que nous nous réservons, entretenus à vos frais,
+nous vivrons alternativement durant un mois chez chacun
+de vous, retenant seulement le nom de roi et les
+titres qui s'y rattachent. Nous vous abandonnons, fils
+chéris, l'autorité, les revenus et le soin de régler <i>tout</i> le
+reste, et, pour le prouver, partagez entre vous cette couronne.
+<span class="stage2"><i>(Il leur donne sa couronne</i>.)</span ></p>
+
+<p>KENT.&mdash;Royal Lear, vous que j'ai toujours honoré
+comme mon roi, aimé comme mon père, suivi comme
+mon maître, et rappelé dans mes prières comme mon
+puissant patron...</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;L'arc est bandé et tiré; évite le trait.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Qu'il tombe sur moi, dût le fer pénétrer dans
+la région de mon coeur! Kent peut manquer au respect
+quand Lear devient insensé.&mdash;Que me feras-tu, vieillard?&mdash;Penses-tu
+que le devoir puisse craindre de parler
+quand le devoir fléchit devant la flatterie? L'honneur
+est tenu à la franchise, quand la majesté souveraine
+s'abaisse à la démence. Rétracte ton arrêt; répare, par
+une plus mûre délibération, ta monstrueuse précipitation.
+Que ma vie réponde ici de mon jugement: ta plus
+jeune fille n'est pas celle qui t'aime le moins; ce ne sont
+pas des coeurs vides, ceux dont le son peu élevé ne retentit
+point d'un bruit creux.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Kent, sur ta vie, pas un mot de plus.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Je n'ai jamais regardé ma vie que comme un
+pion<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> à hasarder contre tes ennemis; je ne crains pas
+de la perdre, si c'est pour te sauver.</p>
+
+<p>LEAR, <span class="stage2"><i>en colère</i></span>.&mdash;Ote-toi de ma vue.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Regardes-y mieux, Lear, et laisse-moi demeurer
+devant tes yeux comme leur fidèle point de vue<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p><i>Pawn</i>, pion, allusion aux pièces de l'échiquier.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p><i>See better, Lear, and let me here remain the true
+blank of thine eye</i>. Il y a lieu de soupçonner ici un jeu de mots
+sur le mot <i>blank</i>, blanc des yeux, ou <i>blank</i>, but. Il ne
+pouvait être rendu dans une traduction littérale.</p></blockquote>
+
+<p>LEAR.&mdash;Cette fois, par Apollon!...</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Cette fois, par Apollon, ô roi, tu prends le
+nom de tes dieux en vain.</p>
+
+<p>LEAR, <span class="stage2"><i>mettant la main sur son épée</i></span>.&mdash;Vassal! mécréant!</p>
+
+<p>ALBANIE ET CORNOUAILLES.&mdash;Cher seigneur, arrêtez.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Continue, tue ton médecin, et donne le salaire
+à ta funeste maladie. Révoque tes dons, ou, tant que mes
+cris pourront s'échapper de ma poitrine, je te dirai que
+tu fais mal.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Écoute-moi, faux traître, sur ton allégeance,
+écoute-moi: comme tu as tenté de nous faire violer
+notre serment, ce que nous n'avons encore jamais osé,
+et que les efforts de ton orgueil ont voulu se placer entre
+notre arrêt et notre pouvoir, ce que notre caractère ni
+notre rang ne nous permettent pas d'endurer, notre pouvoir
+ayant son plein effet, tu vas recevoir la récompense
+qui t'est due. Nous t'accordons cinq jours pour arranger
+tes affaires de manière à te mettre à couvert des détresses
+de ce monde; le sixième, tourne à notre royaume ton
+dos détesté; si, le dixième de ceux qui suivront, ton corps
+proscrit est trouvé dans l'étendue de notre domination,
+ce moment sera celui de ta mort. Va-t'en; par Jupiter!
+cet arrêt ne sera pas révoqué.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Adieu, roi. Puisque c'est ainsi que tu te montres,
+la liberté vit loin d'ici, et l'exil est ici. <span class="stage2"><i>(A Cordélia</i>.)</span>&mdash;Jeune
+fille, que les dieux te prennent sous leur puissante
+protection, toi qui penses juste et qui as parlé avec
+tant de sagesse!&mdash;<span class="stage2"><i>(A Régane et Gonerille</i>.)</span> Vous, puissent
+vos actions justifier vos magnifiques discours, afin que
+de ces paroles d'affection puissent naître des effets salutaires!&mdash;C'est
+ainsi, princes, que Kent vous fait à tous
+ses adieux. Il va continuer son ancienne conduite dans
+un pays nouveau.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre Glocester, avec le roi de France, le duc de Bourgogne,
+et leur suite.)</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Voici, mon noble maître, le roi de France
+et le duc de Bourgogne.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Mon seigneur de Bourgogne, c'est à vous que
+nous adresserons le premier la parole, vous qui vous êtes
+déclaré le rival du roi dans la recherche de notre fille:
+quel est le moins que vous me demandiez actuellement
+pour sa dot, si je ne veux voir cesser vos poursuites
+amoureuses?</p>
+
+<p>LE DUC DE BOURGOGNE.&mdash;Royale Majesté, je ne demande
+rien de plus que ce que m'a offert Votre Grandeur, et
+vous ne voudrez pas m'offrir moins.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Très-noble duc de Bourgogne, tant qu'elle nous
+fut chère, nous l'avions estimée à cette valeur; mais
+aujourd'hui elle est déchue de son prix.&mdash;Seigneur, la
+voilà devant vous: si quelque chose dans cette petite
+personne trompeuse, ou sa personne entière avec notre
+déplaisir par-dessus le marché, et rien de plus, paraît
+suffisamment agréable à Votre Seigneurie, la voilà, elle
+est à vous.</p>
+
+<p>LE DUC DE BOURGOGNE.&mdash;Je ne sais que répondre.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Telle qu'elle est avec ses défauts, sans amis,
+tout récemment adoptée par ma haine, dotée de ma
+malédiction, et tenue pour étrangère par mon serment,
+voulez-vous, seigneur, la prendre ou la laisser?</p>
+
+<p>LE DUC DE BOURGOGNE.&mdash;Pardonnez, seigneur roi;
+mais un choix ne se détermine pas sur de pareilles
+conditions.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Laissez-la donc, seigneur; car, par le maître
+qui m'a fait, je vous ai dit toute sa fortune.&mdash;<span class="stage2"><i>(Au roi de
+France.)</i></span> Pour vous, grand roi, je ne voudrais pas abuser
+de votre amour au point de vous unir à ce que je
+hais: ainsi, je vous en conjure, tournez votre inclination
+vers quelque autre objet qui en soit plus digne
+qu'une malheureuse que la nature a presque honte
+d'avouer pour sienne.</p>
+
+<p>LE ROI DE FRANCE.&mdash;C'est quelque chose de bien
+étrange, que celle qui était, il n'y a qu'un moment encore,
+le premier objet de votre affection, le sujet de vos
+louanges, le baume de votre vieillesse, ce que vous
+aviez de meilleur et de plus cher, ait pu, dans l'espace
+d'un clin d'oeil, commettre une action assez monstrueuse
+pour être dépouillée de tous les replis de votre faveur!
+Sans doute il faut que son offense blesse la nature à tel
+point qu'elle en devienne un monstre; ou bien l'affection
+que vous lui aviez témoignée devient une tache
+pour Votre Majesté, ce que ma raison ne saurait m'obliger
+de croire sans le secours d'un miracle.</p>
+
+<p>CORDÉLIA, <span class="stage2"><i>à son père.</i></span>&mdash;Je supplie Votre Majesté, bien
+que je manque de cet art onctueux et poli de parler sans
+avoir dessein d'accomplir, puisque je veux exécuter
+mes bonnes intentions avant d'en parler, de vouloir
+bien déclarer que ce n'est point une tache de vice, un
+meurtre ou une souillure, ni une action contre la chasteté,
+ni une démarche déshonorante, qui m'a privée de
+votre faveur et de vos bonnes grâces, mais que c'est
+pour n'avoir pas possédé, et c'est là ma richesse, cet oeil
+qui sollicite toujours, et cette langue que je me félicite
+de ne pas avoir, quoique pour ne l'avoir pas j'aie perdu
+votre tendresse.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Il vaudrait mieux pour toi n'être jamais née
+que de n'avoir pas su me plaire davantage.</p>
+
+<p>LE ROI DE FRANCE.&mdash;N'est-ce que cela? une lenteur
+naturelle qui souvent néglige de raconter l'histoire de
+ce qu'elle va faire?&mdash;Monseigneur de Bourgogne, que
+dites-vous à cette dame? L'amour n'est point l'amour
+dès qu'il s'y mêle des considérations étrangères à son
+véritable objet. La voulez-vous? elle est une dot en elle-même.</p>
+
+<p>LE DUC DE BOURGOGNE, <span class="stage2"><i>à Lear</i></span>.&mdash;Royal Lear, donnez-moi
+seulement la part que vous aviez d'abord offerte
+de vous-même; et ici, à l'instant même, je prends la
+main de Cordélia comme duchesse de Bourgogne.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Rien; je l'ai juré: je suis inébranlable.</p>
+
+<p>LE DUC DE BOURGOGNE, <span class="stage2"><i>à Cordélia</i></span>.&mdash;Je suis vraiment
+fâché que vous ayez perdu votre père à tel point qu'il
+vous faille aussi perdre un époux.</p>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;La paix soit avec le duc de Bourgogne.
+Puisque ces considérations de fortune faisaient tout son
+amour, je ne serai point sa femme.</p>
+
+<p>LE ROI DE FRANCE.&mdash;Belle Cordélia, toi qui n'en es
+que plus riche parce que tu es pauvre, plus précieuse
+parce que tu es délaissée, plus aimée parce qu'on te
+méprise, je m'empare de toi et de tes vertus: que le
+droit ne m'en soit pas refusé; je prends ce qu'on rejette.&mdash;Dieux,
+dieux! n'est-il pas étrange que leur froid dédain
+ait donné à mon amour l'ardeur d'une brûlante adoration?&mdash;Roi,
+ta fille sans dot, et jetée au hasard de mon
+choix, sera reine de nous, des nôtres, et de notre belle
+France. Tous les ducs de l'humide Bourgogne ne rachèteraient
+pas de moi cette fille si précieuse et si peu
+appréciée.&mdash;Cordélia, fais-leur tes adieux malgré leur
+dureté. Tu perds ce que tu possédais ici pour retrouver
+mieux ailleurs.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Elle est à toi, roi de France; qu'elle t'appartienne;
+cette fille n'est pas à moi, je ne reverrai jamais
+son visage: ainsi, va-t'en sans notre faveur, sans notre
+affection, sans notre bénédiction.&mdash;Venez, noble duc de
+Bourgogne.</p>
+
+<p class="stage1">(Fanfares.&mdash;Sortent Lear, les ducs de
+Bourgogne, de Cornouailles, d'Albanie, Glocester et suite.)</p>
+
+<p>LE ROI DE FRANCE.&mdash;Faites vos adieux à vos soeurs.</p>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;Vous, les joyaux de notre père, Cordélia
+vous quitte les yeux baignés de larmes. Je vous connais
+pour ce que vous êtes, et, comme votre soeur, je n'en ai
+que plus de répugnance à appeler vos défauts par leurs
+noms. Soignez bien notre père; je le confie à vos coeurs
+qui ont professé tant d'amour. Mais, hélas! si j'étais
+encore dans ses bonnes grâces, je voudrais lui donner
+un meilleur asile. Adieu à toutes les deux.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Ne nous prescrivez pas notre devoir.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Étudiez-vous à contenter votre époux, qui
+vous a prise quand vous étiez à la charité de la fortune.
+Vous avez été avare de votre obéissance, et ce qui en a
+manqué méritait bien ce qui vous a manqué.</p>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;Le temps développera les replis où se cache
+l'artifice: la honte vient enfin insulter à ceux qui ont
+des fautes à cacher. Puissiez-vous prospérer!</p>
+
+<p>LE ROI DE FRANCE.&mdash;Venez, ma belle Cordélia.</p>
+
+<p class="stage1">(Le roi de France et Cordélia sortent.)</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Ma soeur, je n'ai pas peu de chose à vous
+dire sur ce qui nous touche de si près toutes les deux.
+Je crois que mon père doit partir d'ici ce soir.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Rien n'est plus certain; il va chez vous: le
+mois prochain ce sera notre tour.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Vous voyez combien sa vieillesse est
+pleine d'inconstance, et nous venons d'en avoir sous les
+yeux une assez belle preuve. Il avait toujours aimé surtout
+notre soeur: la pauvreté de sa tête se montre trop
+visiblement dans la manière dont il vient de la chasser.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;C'est la faiblesse de l'âge. Cependant il n'a
+jamais su que très-médiocrement ce qu'il faisait.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Dans son meilleur temps, et dans la plus
+grande force de son jugement, il a toujours été très-inconsidéré.
+Il faut donc nous attendre qu'aux défauts
+invétérés de son caractère naturel l'âge va joindre encore
+les humeurs capricieuses qu'amène avec elle l'infirme et
+colère vieillesse.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Il y a toute apparence que nous aurons à
+essuyer de lui, par moments, des boutades pareilles à
+celle qui lui a fait bannir Kent.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Il est encore occupé à prendre congé
+du roi de France. Je vous en prie, concertons-nous
+ensemble. Si notre père, avec le caractère qu'il a, conserve
+quelque autorité, cet abandon qu'il vient de nous
+faire ne sera qu'une source d'affronts pour nous.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Nous y réfléchirons à loisir.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Il faut faire quelque chose, et dans la chaleur
+du moment.</p>
+
+<p class="stage1">(Elles sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Une salle dans le château du duc de Glocester.</p>
+
+<p class="stage1">EDMOND <i>tenant une lettre</i>.</p>
+<br>
+<p>EDMOND.&mdash;Nature, tu es ma divinité; c'est à toi que je
+dois mon obéissance. Pourquoi subirai-je la maladie de
+la coutume, et permettrai-je aux ridicules arrangements
+des nations de me dépouiller, parce que je serai de douze
+ou quatorze lunes le cadet d'un frère? Mais quoi, je suis
+un bâtard! pourquoi en serais-je méprisable, lorsque
+mon corps est aussi bien proportionné, mon esprit aussi
+élevé, et ma figure aussi régulière que celle du fils d'une
+honnête dame? Pourquoi donc nous insulter de ces
+mots de vil, de bassesse, de bâtardise? Vils! vils! nous
+qui, dans le vigoureux larcin de la nature, puisons une
+constitution plus forte et des qualités plus énergiques
+qu'il n'en entre dans un lit ennuyé, fatigué et dégoûté,
+dans la génération d'une tribu entière d'imbéciles engendrés
+entre le sommeil et le réveil! Ainsi donc, légitime
+Edgar, il faut que j'aie vos biens: l'amour de notre
+père appartient au bâtard Edmond comme au légitime
+Edgar. Légitime! le beau mot! A la bonne heure, mon
+cher légitime; mais si cette lettre réussit et que mon
+invention prospère, le vil Edmond passera par-dessus la
+tête du légitime Edgar.&mdash;Je grandis, je prospère! Maintenant,
+dieux! rangez-vous du parti des bâtards.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Glocester.)</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Kent banni de la sorte, et le roi de France
+parti en courroux! et le roi qui s'en va ce soir! qui délaisse
+son autorité!... réduit à sa pension! et tout cela
+fait bruyamment!&mdash;<span class="stage2">(<i>Il aperçoit Edmond</i>.)</span> Edmond! Eh
+bien! quelles nouvelles?</p>
+
+<p>EDMOND, <span class="stage2"><i>cachant la lettre</i></span>.&mdash;Sauf le bon plaisir de
+Votre Seigneurie, aucune.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Pourquoi tant d'empressement à cacher
+cette lettre?</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Je ne sais aucune nouvelle, seigneur.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Quel est ce papier que vous lisiez?</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Ce n'est rien, seigneur.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Rien? Et pourquoi donc cette terrible
+promptitude à le faire rentrer dans votre poche? Rien
+n'est pas une qualité qui ait si grand besoin de se cacher.
+Voyons cela; allons, si ce n'est rien, je n'aurai pas
+besoin de lunettes.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Je vous en conjure, seigneur, excusez-moi;
+c'est une lettre de mon frère que je n'ai pas encore lue
+en entier; mais j'en ai lu assez pour juger qu'elle n'est
+pas faite pour être mise sous vos yeux.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Donnez-moi cette lettre, monsieur.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Je commettrai une faute, soit que je vous la
+refuse, soit que je vous la donne. Son contenu, autant
+que j'en puis juger sur ce que j'en ai lu, est blâmable.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Voyons, voyons.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;J'espère, pour la justification de mon frère,
+qu'il n'a écrit cette lettre que pour sonder, pour éprouver
+ma vertu.</p>
+
+<p>GLOCESTER <span class="stage2"><i>lit</i></span>.&mdash;«Cet assujettissement, ce respect pour
+la vieillesse, rendent la vie amère à ce qu'il y a de
+meilleur de notre temps; ils nous retiennent notre fortune
+jusqu'à ce que l'âge nous ôte les moyens d'en
+jouir. Je commence à trouver bien sotte et bien débonnaire
+cette soumission à nous laisser opprimer par la
+tyrannie des vieillards, qui gouvernent non parce
+qu'ils ont la force, mais parce que nous le souffrons.
+Viens me trouver afin que je t'en dise davantage. Si
+mon père voulait dormir jusqu'à ce que je le réveillasse,
+tu jouirais à perpétuité de la moitié de son
+revenu, et tu vivrais le bien-aimé de ton frère Edgar.»&mdash;Hom,
+une conspiration! <i>Dormir jusqu'à ce que je le
+réveillasse... Tu jouirais de la moitié de son revenu</i>...&mdash;Mon
+fils Edgar! Il a pu trouver une main pour écrire ceci, un
+coeur et un cerveau pour le concevoir!&mdash;Quand avez-vous
+reçu cette lettre? qui vous l'a apportée?</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Elle ne m'a point été apportée, seigneur.
+Voici la ruse qu'on a employée: je l'ai trouvée jetée par
+la fenêtre de mon cabinet.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Vous connaissez ces caractères pour être
+de votre frère?</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Si c'était une lettre qu'on pût approuver,
+seigneur, j'oserais jurer que c'est son écriture; mais
+pour celle-ci, je voudrais bien croire qu'elle n'est pas de
+lui.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;C'est son écriture!</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Oui, c'est sa main, seigneur; mais j'espère
+que son coeur n'a point de part à ce que contient cet
+écrit.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Ne vous a-t-il jamais sondé sur cette
+affaire?</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Jamais, seigneur: seulement, je l'ai souvent
+entendu soutenir qu'il serait à propos, lorsque les
+enfants sont parvenus à la maturité, et que les pères
+commencent à pencher vers leur déclin, que le père
+devînt le pupille du fils, et le fils administrateur des
+biens du père.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;O scélérat! scélérat! voilà son système
+dans cette lettre. Odieux scélérat! fils dénaturé, exécrable,
+bête brute! pire encore que les bêtes brutes!&mdash;Allez,
+s'il vous plaît, le chercher. Je veux m'assurer
+de sa personne. Le scélérat abominable! où est-il?</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Je ne le sais pas bien, seigneur. Mais si
+vous consentiez à suspendre votre indignation contre
+mon frère jusqu'à ce que vous pussiez tirer de lui des
+preuves plus certaines de ses intentions, ce serait suivre
+une marche plus sûre: au lieu que si, en procédant violemment
+contre lui, vous veniez à vous méprendre sur
+ses desseins, ce serait une plaie profonde à votre honneur
+et vous briseriez un coeur soumis. J'ose engager
+ma vie pour lui, et garantir qu'il n'a écrit cette lettre
+que dans la vue d'éprouver mon attachement pour vous,
+et sans aucun projet dangereux.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Le crois-tu?</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Si vous le jugez à propos, je vous placerai
+en un lieu d'où vous pourrez nous entendre conférer
+ensemble sur cette lettre, et vous satisfaire par vos propres
+oreilles; et cela, pas plus tard que ce soir.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Il ne peut pas être un pareil monstre!</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Il ne l'est sûrement pas.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Pour son père qui l'aime si tendrement,
+si complétement!&mdash;Ciel et terre! Edmond, trouvez-le;
+amenez-le par ici, je vous en prie; arrangez les choses
+selon votre prudence. Je donnerais ma fortune pour
+savoir la vérité.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Je vais le chercher à l'instant, seigneur. Je
+conduirai la chose comme je trouverai moyen de le faire,
+et je vous en rendrai compte.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Ces dernières éclipses de soleil et de lune
+ne nous présagent rien de bon. La raison peut bien, par
+les lois de la sagesse naturelle, les expliquer d'une ou
+d'autre manière; mais la nature ne s'en trouve pas
+moins très-souvent victime de leurs fatales conséquences.
+L'amour se refroidit, l'amitié s'éteint, les frères se divisent:
+dans les villes, des révoltes; dans les campagnes,
+la discorde; dans les palais, la trahison; et le noeud qui
+unit le père et le fils, brisé. Mon scélérat rentre dans la
+prédiction: c'est le fils contre le père. Le roi s'écarte du
+penchant de la nature: c'est le père contre l'enfant.&mdash;Nous
+avons vu notre meilleur temps: les machinations,
+les trames obscures, les trahisons, et tous les désordres
+les plus funestes vont nous suivre en nous tourmentant
+jusqu'à nos tombeaux.&mdash;Edmond, trouve-moi ce
+misérable, tu n'y perdras rien; agis avec prudence.&mdash;Et
+le noble et fidèle Kent banni! Son crime, c'est la probité!
+Étrange! étrange!</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>EDMOND <span class="stage2"><i>seul</i></span>.&mdash;Voilà bien la singulière impertinence
+du monde! Notre fortune se trouve-t-elle malade, souvent
+par une plénitude de mauvaise conduite, nous
+accusons de nos désastres le soleil, la lune et les étoiles,
+comme si nous étions infâmes par nécessité, imbéciles
+par une impérieuse volonté du ciel; fripons, voleurs et
+traîtres, par l'action invincible des sphères; ivrognes,
+menteurs et adultères, par une obéissance forcée aux
+influences des planètes; et que nous ne fissions jamais
+le mal que par la violence d'une impulsion divine. Admirable
+excuse du libertin, que de mettre ses penchants
+lascifs à la charge d'une étoile!&mdash;Mon père s'arrangea
+avec ma mère sous la queue du dragon, et ma naissance
+se trouva dominée par l'<i>Ursa major</i>, d'où il s'ensuit
+que je suis brutal et débauché. Bah! j'aurais été
+ce que je suis quand la plus vierge des étoiles du firmament
+aurait scintillé sur le moment qui a fait de moi
+un bâtard. <span class="stage2">(<i>Entre Edgar</i>.)</span>&mdash;Edgar! il arrive à point
+comme la catastrophe d'une vieille comédie. Mon rôle à
+moi, c'est une mélancolie perfide, et un soupir comme
+ceux de Tom de Bedlam.&mdash;Oh! ces éclipses nous présageaient
+ces divisions: <i>fa, sol, la, mi</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p>Il paraîtrait qu'on accordait aux dissonances en musique
+une sorte d'influence magique, ou au moins mystérieuse. Les
+moines qui, dans le moyen âge, ont écrit sur la musique, ont
+dit: Mi <i>contra</i> fa <i>est diabolicus</i>.</p></blockquote>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Qu'est-ce que c'est, mon frère Edmond? nous
+voilà dans une sérieuse contemplation.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Je rêvais, mon frère, à une prédiction que
+j'ai lue l'autre jour sur ce qui doit suivre ces éclipses.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Est-ce que vous vous inquiétez de cela?</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Je vous assure que les effets dont elle parle
+ne s'accomplissent que trop malheureusement.&mdash;Des
+querelles dénaturées entre les enfants et les parents, des
+morts, des famines, des ruptures d'anciennes amitiés,
+des divisions dans l'État, des menaces et des malédictions
+contre le roi et les nobles, des méfiances sans fondement,
+des amis exilés, des cohortes dispersées, des
+mariages rompus, et je ne sais quoi encore.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Depuis quand êtes-vous devenu sectateur de
+l'astronomie?</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Allons, allons; quand avez-vous vu mon
+père pour la dernière fois?</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Eh bien! hier au soir.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Avez-vous causé avec lui?</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Oui, deux heures entières.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Vous êtes-vous quittés en bonne intelligence?
+N'avez-vous remarqué dans ses paroles ou dans
+son air aucun signe de mécontentement?</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Aucun.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Réfléchissez, en quoi vous avez pu l'offenser,
+et, je vous en conjure, évitez sa présence jusqu'à ce
+qu'un peu de temps ait modéré la violence de son ressentiment,
+si furieux en ce moment, qu'en vous faisant
+du mal il serait à peine apaisé.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Quelque misérable m'aura calomnié.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;C'est ce que je crains. Je vous en prie, tenez-vous
+à l'écart jusqu'à ce que la fougue de sa colère soit
+un peu ralentie; et, comme je vous le dis, retirez-vous
+avec moi dans mon appartement: là, je vous mettrai à
+portée d'entendre les discours de mon père. Allez, je
+vous en prie, voilà ma clef; et si vous sortez, sortez
+armé.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Armé, mon frère!</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Mon frère, ce que je vous dis est pour le
+mieux: allez armé. Que je ne sois pas un honnête
+homme si l'on a de bonnes intentions à votre égard. Je
+vous dis ce que j'ai vu et entendu, mais bien faiblement,
+et rien qui approche de la réalité et de l'horreur de la
+chose. De grâce, éloignez-vous.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Aurai-je bientôt de vos nouvelles?</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Je vais m'employer pour vous dans tout
+ceci. <span class="stage2"><i>(Edgar sort</i>.)</span>&mdash;Un père crédule, un frère généreux
+dont le naturel est si loin de toute malice qu'il n'en
+soupçonne aucune dans autrui, et dont mes artifices
+gouverneront à l'aise la sotte honnêteté: voilà l'affaire.
+Le bien me viendra sinon par ma naissance, du moins
+par mon esprit. Tout m'est bon, si je puis le faire servir
+à mes vues.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br>
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Appartement dans le palais du duc d'Albanie.</p>
+
+<p class="stage1">GONERILLE, OSWALD.</p>
+<br>
+<p>GONERILLE.&mdash;Est-il vrai que mon père ait frappé mon
+écuyer parce qu'il réprimandait son fou?</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Par le jour et la nuit! c'est m'insulter. A
+chaque instant, il s'emporte de façon ou d'autre à quelque
+énorme sottise qui nous met tous en désarroi: je ne
+l'endurerai pas. Ses chevaliers deviennent tapageurs, et
+lui-même il se fâche contre nous pour la moindre chose.&mdash;Il
+va revenir de la chasse; je ne veux pas lui parler.
+Vous lui direz que je suis malade, et vous ferez bien de
+vous ralentir dans votre service auprès de lui: j'en
+prends sur moi la faute.</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Le voilà qui vient, madame; je l'entends.</p>
+
+<p class="stage1">(On entend le son des cors.)</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Mettez dans votre service tout autant d'indifférence
+et de lassitude qu'il vous plaira, vous et vos
+camarades. Je voudrais qu'il s'en plaignît. S'il le trouve
+mauvais, qu'il aille chez ma soeur, son intention, je le
+sais, et la mienne, s'accordant parfaitement en ce point
+que nous ne voulons pas être maîtrisées. Un vieillard
+inutile qui voudrait encore exercer tous ces pouvoirs
+qu'il a abandonnés!&mdash;Sur ma vie, ces vieux radoteurs
+redeviennent des enfants, et il faut les mener par la
+rigueur: quand ils se voient caressés ils en abusent<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.
+Souvenez-vous de ce que je vous ai dit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p><i>As flatteries</i>&mdash;<i>when they are seen abused</i>.
+Les commentateurs n'ont pu s'accorder sur ce passage, et aucun
+ne paraît l'avoir entendu dans son vrai sens, que je crois être mot
+à mot celui-ci: <i>puisque les flatteries</i> ou <i>les caresses,
+quand ils les voient ils en abusent</i>. Cette version serait
+incontestable s'il y avait un second tiret entre <i>seen</i> et
+<i>abused</i>:&mdash;<i>when they are seen</i>&mdash;se trouverait
+ainsi entre deux tirets formant parenthèse; mais le mot
+<i>are</i>, qui s'applique en même temps à <i>seen</i> et à
+<i>abused</i>, n'aura probablement pas permis d'isoler ainsi cette
+partie de la phrase où il se trouve contenu. Le vague des constructions
+et des expressions dans le <i>Roi Lear</i> oblige souvent de décider
+sur le sens d'après les vraisemblances morales, plutôt que d'après
+aucune règle ou même aucune habitude grammaticale.</p></blockquote>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Très-bien, madame.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Et traitez ses chevaliers avec plus de
+froideur: ne vous inquiétez pas de ce qui pourra en
+arriver. Prévenez vos camarades d'en agir de même. Je
+voudrais trouver en ceci, et j'en viendrai bien à bout,
+une occasion de m'expliquer. Je vais tout à l'heure
+écrire à ma soeur, et lui recommander la même conduite.&mdash;Qu'on
+serve le dîner.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Une salle du palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> KENT <i>déguisé</i>.</p>
+<br>
+<p>KENT.&mdash;Si je puis seulement réussir à emprunter des
+accents qui déguisent ma voix, il se peut faire que les
+bonnes intentions qui m'ont engagé à déguiser mes
+traits obtiennent leur plein effet. Maintenant, Kent le
+banni, si tu peux te rendre utile dans ces lieux où tu vis
+condamné, (et puisse-t-il en être ainsi!) ton maître chéri
+te retrouvera plein de zèle.</p>
+
+<p class="stage1">(Cors de chasse. Lear paraît avec ses chevaliers et sa
+suite.)</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Qu'on ne me fasse pas attendre le dîner une
+seule minute: allez, servez-le. <span class="stage2">(<i>Sort un domestique</i>.)</span>&mdash;Ah!
+ah! qui es-tu, toi?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Un homme, seigneur.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Qu'est-ce que tu sais faire? Que veux-tu de
+nous?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Je sais n'être pas au-dessous de ce que je
+parais; servir fidèlement celui qui aura confiance en
+moi; aimer celui qui est honnête; converser avec celui
+qui est sage et qui parle peu; redouter les jugements;
+me battre quand je ne peux pas faire autrement; et ne
+pas manger de poisson<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p><i>And to eat no fish</i>. Manger du poisson était en Angleterre, du
+temps d'Élisabeth, un signe de catholicisme, et par conséquent
+réprouvé par l'opinion. La phrase populaire pour désigner un
+vrai patriote était: <i>C'est un honnête homme, il ne mange pas de poisson</i>.
+Il fallut, pour soutenir les pêcheries, qu'un acte du parlement
+ordonnât pendant quelques mois l'usage du poisson: cela
+s'appela le <i>carême de Cécil (Cecil's fast)</i>.
+Dans <i>l'Énéide travestie</i>, la sibylle dit à Caron, pour l'engager
+à passer Énée, qu'il est <i>Point Mazarin</i>, fort honnête homme.</p></blockquote>
+
+<p>LEAR.&mdash;Qui es-tu?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Un très-honnête garçon, aussi pauvre que le
+roi.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Si tu es aussi pauvre pour un sujet qu'il l'est
+pour un roi, tu es assez pauvre. Que veux-tu?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Du service.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Qui voudrais-tu servir?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Vous.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Me connais-tu, maraud?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Non, seigneur; mais vous avez dans votre
+physionomie quelque chose qui fait que j'aimerais à
+vous dire: <i>Mon maître</i>.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;De l'autorité.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;De quel service es-tu capable?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Je puis garder d'honnêtes secrets; courir à
+cheval, à pied; gâter une histoire intéressante en la
+racontant, et rendre platement un simple message. Je
+suis propre à tout ce que peut faire le commun des
+hommes. Ce que j'ai de mieux, c'est l'activité.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Quel âge as-tu?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Je ne suis pas assez jeune, seigneur, pour m'amouracher
+d'une femme à l'entendre chanter, ni assez
+vieux pour en raffoler n'importe pour quelle raison. J'ai
+sur les épaules quelque quarante-huit ans.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Suis-moi, tu vas me servir: si après le dîner
+tu ne me déplais pas plus qu'à présent, je ne te congédierai
+pas de sitôt.&mdash;Le dîner, holà! le dîner.&mdash;Où est
+mon petit drôle, mon fou? Allez me chercher mon fou.
+<i>(Entre Oswald</i>.)&mdash;Eh! vous, l'ami, où est ma fille?</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Avec votre permission...</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Qu'est-ce qu'il a dit là? Rappelez-moi ce
+manant.&mdash;Où est mon fou? Holà! je crois que tout dort
+ici.&mdash;Eh bien! où est-il donc ce métis?</p>
+
+<p>UN CHEVALIER.&mdash;Il dit, seigneur, que votre fille ne se
+porte pas bien.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Pourquoi ce gredin-là n'est-il pas revenu sur
+ses pas quand je l'ai appelé?</p>
+
+<p>LE CHEVALIER.&mdash;Seigneur, il m'a déclaré tout bonnement
+qu'il ne le voulait pas.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Qu'il ne le voulait pas!</p>
+
+<p>LE CHEVALIER.&mdash;Seigneur, je ne sais pas quelle en est
+la raison; mais, à mon avis, Votre Grandeur n'est pas
+accueillie avec cette affection respectueuse qu'on avait
+coutume de vous montrer. J'aperçois une grande diminution
+de bienveillance chez tous les gens de la maison,
+aussi bien que chez le duc lui-même et chez votre fille.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Vraiment! le penses-tu?</p>
+
+<p>LE CHEVALIER.&mdash;Je vous prie de me pardonner, seigneur,
+si je me suis trompé; mais mon devoir ne peut
+se taire quand je crois Votre Majesté offensée.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Tu ne fais que me rappeler mes propres idées.
+Je me suis bien aperçu depuis peu de beaucoup de
+négligence; mais j'étais disposé plutôt à m'accuser moi-même
+d'une exigence trop soupçonneuse, qu'à y voir
+une conduite et une intention désobligeantes. J'y regarderai
+de plus près.&mdash;Mais où est mon fou? Je ne l'ai pas
+vu depuis deux jours.</p>
+
+<p>LE CHEVALIER.&mdash;Depuis que ma jeune maîtresse est
+partie pour la France, seigneur, votre fou a bien dépéri.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;En voilà assez là-dessus. Je l'ai bien remarqué.
+Allez, et dites à ma fille que je veux lui parler. <span class="stage2"><i>(Sort un
+chevalier.)</i></span>&mdash;Vous, allez me chercher mon fou. <span class="stage2">(<i>Sort un
+chevalier; rentre Oswald</i>.)</span>&mdash;Eh! vous, l'ami! l'ami! approchez.
+Qui suis-je, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Le père de ma maîtresse.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Le père de ma maîtresse! et vous le valet de
+votre maître. Chien de bâtard! esclave! mâtin!</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Je ne suis rien de tout cela: je vous demande
+pardon, seigneur.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Je crois que tu t'avises de me regarder en face,
+insolent!</p>
+
+<p class="stage1">(Il le frappe.)</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Je ne veux pas être battu, seigneur.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Ni donner du nez en terre non plus, mauvais
+joueur de ballon<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p><i>Base foot-ball player</i>. Allusion aux mauvais joueurs de ballon, à qui le pied manque en courant.</p></blockquote>
+
+<p class="stage1">(Il le prend par les jambes et le renverse.)</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Je te remercie, ami; tu me rends service, et je
+t'aimerai.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Allons, relevez-vous, mon maître, et dehors. Je
+vous apprendrai votre place. Hors d'ici! hors d'ici! Si
+vous voulez prendre encore la mesure d'un lourdaud,
+restez ici. Mais, dehors! allons, y pensez-vous? Dehors!</p>
+
+<p class="stage1">(Il pousse Oswald dehors.)</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Tu es un garçon dévoué; je te remercie. Voilà
+les arrhes de ton service.</p>
+
+<p class="stage1">(Il lui donne de l'argent.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre le fou.)</p>
+
+<p>LE FOU, <span class="stage2"><i>à Lear</i></span>.&mdash;Laisse-moi le prendre aussi à mes
+gages.&mdash;Tiens, voici ma cape<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.</p>
+
+<p class="stage1">(Il donne à Kent son bonnet.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a><p><i>Coxcomb</i>, nom du bonnet que portaient les fous, parce qu'il
+était surmonté d'une crête de coq, <i>cock's comb</i>.</p></blockquote>
+
+<p>LEAR.&mdash;Eh bien! pauvre petit, comment vas-tu?</p>
+
+<p>LE FOU, <span class="stage2"><i>à Kent</i></span>.&mdash;Tu ferais bien de prendre ma cape.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Pourquoi, fou?</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Pourquoi? parce que tu prends le parti de
+celui qui est dans la disgrâce. Vraiment, si tu ne sais
+pas sourire du côté où le vent souffle, tu auras bientôt
+pris froid. Allons, mets ma cape.&mdash;Eh! oui, cet homme a
+éloigné de lui deux de ses filles, et a rendu la troisième
+heureuse bien malgré lui. Si tu t'attaches à lui, il faut
+de toute nécessité que tu portes ma cape.&mdash;<i>(A Lear</i>.) Ma
+foi, noncle<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>, je voudrais avoir deux capes et deux filles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour) </a><p><i>Nuncle</i>, par contraction pour <i>mine uncle</i>,
+oncle à moi.</p></blockquote>
+
+<p>LEAR.&mdash;Pourquoi, mon garçon?</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Si je leur donnais tout mon bien, je garderais
+pour moi mes deux capes. Mais tiens, voilà la
+mienne; demandes-en une autre à tes filles.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Prends garde au fouet, petit drôle.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;La vérité est le dogue qui doit se tenir au
+chenil, et qu'on chasse à coups de fouet; pendant que
+<i>Lady</i>, la chienne braque, peut venir nous empester au
+coin du feu.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;C'est une peste pour moi que ce coquin-là.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Mon cher, je veux t'enseigner une sentence.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Voyons.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Écoute bien, noncle.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Aie plus que tu ne montres;</p>
+<p>Parle moins que tu ne sais;</p>
+<p>Prête moins que tu n'as;</p>
+<p>Va plus à cheval qu'à pied;</p>
+<p>Apprends plus de choses que tu n'en crois;</p>
+<p>Parie pour un point plus bas que celui qui te vient;</p>
+<p>Quitte ton verre et ta maîtresse,</p>
+<p>Et tiens-toi coi dans ta maison;</p>
+<p>Et tu auras alors</p>
+<p>Plus de deux dizaines à la vingtaine.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>LEAR.&mdash;Cela ne signifie rien, fou.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;C'est, en ce cas, comme la harangue d'un
+avocat sans salaire: vous ne m'avez rien donné pour
+cela. Est-ce que vous ne savez pas tirer parti de rien,
+noncle?</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Non, en vérité, mon enfant; on ne peut rien
+faire de rien.</p>
+
+<p>LE FOU, <span class="stage2"><i>à Kent</i></span>.&mdash;Je t'en prie, dis-lui que c'est à cela
+que se monte le revenu de ses terres; il n'en voudrait
+pas croire un fou.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Tu es un fou bien mordant.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Sais-tu, mon garçon, la différence qu'il y a
+entre un fou mordant et un fou débonnaire?</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Non, petit; apprends-le moi.</p>
+
+<p>LE FOU.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ce lord qui t'a conseillé</p>
+<p>De te dépouiller de tes domaines,</p>
+<p>Viens, place-le ici près de moi;</p>
+<p>Ou bien toi, prends sa place.</p>
+<p>Le fou débonnaire et le fou mordant</p>
+<p>Seront aussitôt en présence:</p>
+<p>L'un ici en habit bigarré,</p>
+<p>Et on trouvera l'autre là.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>LEAR.&mdash;Est-ce que tu m'appelles fou, petit?</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Tu as cédé tous les autres titres que tu avais
+apportés en naissant.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Ceci n'est pas tout à fait de la folie, seigneur.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Non, en vérité; les lords et les grands personnages
+ne veulent rien me concéder. Si j'avais un
+monopole, il leur en faudrait leur part, et aux dames
+aussi: elles ne me laisseront pas les sottises à moi tout
+seul, elles en tireront leur lopin.&mdash;Donne-moi un oeuf,
+noncle, et je te donnerai deux couronnes.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Qu'est-ce que ce sera que ces deux couronnes?</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Voilà, quand j'aurai coupé l'oeuf par le
+milieu et mangé tout ce qui est dedans, je te donnerai les
+deux couronnes de l'oeuf<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>. Lorsque tu as fendu ta couronne
+par le milieu, et que tu as donné à droite et à
+gauche les deux moitiés, tu as porté ton âne sur ton dos,
+au milieu de la fange. Tu n'avais guère de cervelle dans
+la <i>couronne</i> chauve de ton crâne, lorsque tu as laissé
+aller ta couronne d'or. Si je parle ici comme un fou que
+je suis, que le premier qui le trouvera soit fouetté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a><p>Les extrémités de la coquille de l'oeuf se nomment, en anglais,
+<i>the crowns of the egg</i>, les couronnes de l'oeuf.</p></blockquote>
+
+<p class="stage1">(Il chante.)</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Jamais les fous n'ont eu moins de vogue que cette année;</p>
+<p>Car les sages sont devenus des écervelés;</p>
+<p>Ils ne savent que faire de leur bon sens,</p>
+<p>Tant leur conduite est baroque.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>LEAR.&mdash;Et depuis quand, je vous en prie, êtes-vous si
+bien fourni de chansons, maraud?</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;C'est mon usage, noncle, depuis que par ta
+grâce tes filles sont devenues ta mère, quand tu leur as
+donné les verges et que tu as mis bas tes culottes.</p>
+
+<p class="stage1">(Il chante.)</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Alors, saisies de joie, elles ont pleuré;</p>
+<p>Et moi, j'ai chanté dans mon chagrin</p>
+<p>De ce qu'un roi tel que toi jouait à cligne-musette,</p>
+<p>Et s'allait mettre avec les fous.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Je t'en prie, noncle, prends un maître qui puisse enseigner
+à ton fou à mentir: je voudrais bien apprendre à
+mentir.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Si vous mentez, vaurien, vous serez fouetté.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Je me demande quelle parenté tu as avec tes
+filles. Elles veulent qu'on me fouette quand je dis la
+vérité, et toi tu veux me faire fouetter si je mens; et
+quelquefois encore je suis fouetté pour n'avoir rien dit.
+J'aimerais mieux être tout autre chose qu'un fou, et
+cependant je ne voudrais pas être toi, noncle: tu as
+rogné ton bon sens des deux côtés, sans rien laisser au
+milieu.&mdash;Tiens, voilà une des rognures.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Gonerille.)</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Eh bien! ma fille, pourquoi as-tu mis ton bonnet
+de travers<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>? Depuis quelques jours, je vous trouve
+un peu trop refrognée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour) </a><p><i>What makes frontlet on</i>? Que fait là ce bandeau sur ton
+front? <i>Frontlet</i> servait, à ce qu'il paraît, métaphoriquement pour
+exprimer l'air de mauvaise humeur.</p></blockquote>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Tu étais un joli garçon, quand tu n'avais pas
+besoin de t'inquiéter si elle fronçait le sourcil; mais
+aujourd'hui te voilà un zéro en chiffres: je vaux mieux
+que toi maintenant; je suis un fou, et toi tu n'es rien.&mdash;Allons,
+par ma foi, je vais tenir ma langue. <span class="stage2">(<i>A Gonerille</i>.)</span>
+Car votre figure me l'ordonne, quoique vous ne disiez
+rien, chut! chut!</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Celui qui ne garde ni mie ni croûte,</p>
+<p>Las de tout se trouvera pourtant manquer de quelque chose.</p>
+ </div> </div>
+
+<p><span class="stage2">(<i>Montrant Lear</i>.)</span> C'est une gousse de pois écossés.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Seigneur, ce n'est pas seulement votre fou
+à qui tout est permis, mais d'autres encore de votre
+insolente suite, qui censurent et se plaignent à toute
+heure, élevant sans cesse d'indécents tumultes qui ne
+sauraient se supporter. J'avais pensé que le plus sûr
+remède était de vous faire bien connaître ce qui se passe;
+mais je commence à craindre, d'après ce que vous avez
+tout récemment dit et fait vous-même, que vous ne protégiez
+cette conduite, et que vous ne l'encouragiez par
+votre approbation: si cela était, un pareil tort ne pourrait
+échapper à la censure, ni laisser dormir les moyens
+de répression. Peut-être dans l'emploi qu'on en ferait
+pour le rétablissement d'un ordre salutaire, vous arriverait-il
+de recevoir quelque offense dont on aurait
+honte dans tout autre cas, mais qu'on serait alors forcé
+de regarder comme une mesure de prudence.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Car vous savez, noncle,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Que le moineau nourrit si longtemps le coucou,</p>
+<p>Qu'il eut la tête enlevée par les petits.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ainsi la chandelle s'est éteinte, et nous sommes restés
+dans l'obscurité.</p>
+
+<p>LEAR, <span class="stage2"><i>à Gonerille</i></span>.&mdash;Êtes-vous notre fille?</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Allons, seigneur, je voudrais vous voir
+user de cette raison solide dont je sais que vous êtes
+pourvu, et vous défaire de ces humeurs qui depuis quelque
+temps vous rendent tout autre que ce que vous êtes
+naturellement.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Un âne ne peut-il pas savoir quand c'est la
+charrette qui traîne le cheval?&mdash;Dia, hue! cela va
+bien.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Quelqu'un me connaît-il ici? Ce n'est point là
+Lear. Lear marche-t-il ainsi? parle-t-il ainsi? Que sont
+devenus ses yeux? Ou son intelligence est affaiblie, ou
+son discernement est en léthargie.&mdash;Suis-je endormi ou
+éveillé?&mdash;Ah! sûrement il n'en est pas ainsi.&mdash;Qui
+pourra me dire qui je suis?&mdash;L'ombre de Lear? Je voudrais
+le savoir, car ces marques de souveraineté, ma
+mémoire, ma raison, pourraient à tort me persuader que
+j'ai eu des filles.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Qui feront de vous un père obéissant.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Votre nom, ma belle dame?</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Allons, seigneur, cet étonnement est tout
+à fait du genre de vos autres nouvelles facéties. Je vous
+conjure, prenez mes intentions en bonne part: vieux et
+respectable comme vous l'êtes, vous devriez être sage.
+Vous gardez ici cent chevaliers et écuyers, tous gens si
+désordonnés, si débauchés et si audacieux, que notre
+cour, corrompue par leur conduite, ressemble à une
+auberge de tapageurs: leurs excès et leur libertinage lui
+donnent l'air d'une taverne ou d'un mauvais lieu<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>,
+beaucoup plus que du palais royal. La décence elle-même
+demande un prompt remède: laissez-vous donc
+prier, par une personne qui pourrait bien autrement
+prendre ce qu'elle demande, de consentir à diminuer un
+peu votre suite; et que ceux qui continueront à demeurer
+à votre service soient des gens qui conviennent à
+votre âge, et qui sachent se conduire et vous respecter.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a><p><i>A brothel.</i></p></blockquote>
+
+<p>LEAR.&mdash;Ténèbres et démons!&mdash;Sellez mes chevaux.
+Appelez ma suite.&mdash;Bâtarde dégénérée, je ne te causerai
+plus d'embarras.&mdash;Il me reste encore une fille.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Vous frappez mes gens, et votre canaille
+désordonnée veut se faire servir par ceux qui valent
+mieux qu'elle.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Albanie.)</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Malheur à celui qui se repent trop tard! <span class="stage2"><i>(A
+Albanie.)</i></span>&mdash;Ah! vous voilà, monsieur! Sont-ce là vos
+intentions? parlez, monsieur.&mdash;Qu'on prépare mes chevaux.&mdash;Ingratitude!
+démon au coeur de marbre, plus
+hideuse quand tu te montres dans un enfant que ne
+l'est le monstre de la mer<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a><p><i>Sea monster</i>, hippopotame.</p></blockquote>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;De grâce, seigneur, modérez-vous.</p>
+
+<p>LEAR, <span class="stage2"><i>à Gonerille</i></span>.&mdash;Vautour détesté, tu mens: les
+gens de ma suite sont des hommes choisis et du plus
+rare mérite, soigneusement instruits de leurs devoirs, et
+de la dernière exactitude à soutenir la dignité de leur
+nom.&mdash;Oh! combien tu me parus laide à voir, faute
+légère de Cordélia, qui, semblable à la géhenne<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>, fis
+tout sortir dans la structure de mon être de la place qui
+lui était assignée, retiras tout amour de mon coeur, et
+vins grossir en moi le fiel. O Lear, Lear, Lear! <span class="stage2"><i>(Se frappant
+le front</i>.)</span> Frappe à cette porte, qui a laissé échapper
+la raison et entrer la folie.&mdash;Partons, partons, mes amis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour) </a><p><i>Like an engine. Engine</i> (engin, machine) était
+le nom de l'instrument ordinaire de la torture. <i>Géhenne</i> vient
+de la même source.</p></blockquote>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Seigneur, je suis aussi innocent qu'ignorant
+de ce qui vous a mis en colère.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Cela se peut, seigneur.&mdash;Entends-moi, ô
+nature! entends-moi, divinité chérie, entends-moi! Suspens
+tes desseins, si tu te proposais de rendre cette créature
+féconde: porte dans son sein la stérilité, dessèche
+en elle les organes de la reproduction, et qu'il ne naisse
+jamais de son corps dégénéré un enfant pour lui faire
+honneur!&mdash;Ou s'il faut qu'elle produise, fais naître d'elle
+un enfant de tristesse; qu'il vive pervers et dénaturé
+pour être son tourment; qu'il imprime dès la jeunesse
+des rides sur son front; que les larmes qu'il lui fera
+répandre creusent leurs canaux sur ses joues; que toutes
+les douleurs de sa mère, tous ses bienfaits, soient tournés
+par lui en dérision et en mépris, afin qu'elle puisse
+sentir combien la dent du serpent est moins cruelle que
+la douleur d'avoir un enfant ingrat!&mdash;Allons, partons,
+partons.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Mais, au nom des dieux que nous adorons,
+d'où vient donc tout ceci?</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Ne vous tourmentez pas à en savoir la
+cause, et laissez-le radoter en pleine liberté au gré de
+son humeur.</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre Lear.)</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Comment! cinquante de mes chevaliers d'un
+seul coup, et cela au bout de quinze jours?</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;De quoi s'agit-il, seigneur?</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Je te le dirai.&mdash;Mort et vie! <span class="stage2">(<i>A Gonerille</i>.)</span> Je
+rougis que tu puisses à ce point ébranler ma force
+d'homme, et que tu sois digne encore de ces larmes brûlantes
+qui m'échappent malgré moi. Que les tourbillons
+et les brouillards t'enveloppent! que les incurables blessures
+de la malédiction d'un père frappent tous tes sens!
+Yeux d'un vieillard trop prompt à s'attendrir, encore
+des pleurs pour un pareil sujet, je vous arrache, et vous
+irez avec les larmes que vous laissez échapper amollir
+la dureté de la terre.&mdash;Ah! en sommes-nous venus là?&mdash;Eh
+bien! soit; il me reste encore une fille qui, j'en
+suis sûr, est tendre et secourable: quand elle apprendra
+ce que tu as fait, de ses ongles elle déchirera ton visage
+de louve; tu me verras reparaître sous cette forme dont
+tu crois que je me suis dépouillé pour jamais; tu le
+verras, je t'en réponds.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent Lear, Kent et la suite.)</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Remarquez-vous ceci, seigneur?</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Gonerille, tout l'amour que j'ai pour vous
+ne peut me rendre assez partial...</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;De grâce, soyez tranquille.&mdash;Holà,
+Oswald! <span class="stage2">(<i>Au fou</i>.)</span>&mdash;Vous, l'ami, plus coquin que fou,
+suivez votre maître.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Noncle Lear, noncle Lear, attends-moi, et
+emmène ton fou avec toi.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Un renard qu'on a pris</p>
+<p>Et une fille de cette espèce</p>
+<p>Seraient bientôt dépêchés,</p>
+<p>Si de ma cape je pouvais acheter une corde.</p>
+<p>C'est ainsi que le fou vous quitte le dernier.</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Cet homme a été bien conseillé. Cent chevaliers!
+il serait en effet politique et prudent de lui laisser
+sous la main cent chevaliers tout prêts; oui, afin
+qu'à la moindre chimère, pour un mot, une fantaisie,
+au plus léger sujet de plainte ou de dégoût, il puisse,
+protégeant son radotage par ces forces, tenir nos vies à
+sa merci. Oswald, m'a-t-on entendu?</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Vous pourriez pousser trop loin vos craintes.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Cela est plus sûr que de s'y fier. Laissez-moi
+continuer à tenir éloignés les maux que je crains,
+plutôt que de craindre toujours d'en être surprise. Je
+connais son coeur. Tout ce qu'il a dit là, je l'ai mandé à
+ma soeur. Si elle veut le soutenir lui et cent chevaliers,
+maintenant que je lui en ai montré tous les inconvéniens...
+<span class="stage2">(<i>Entre Oswald</i>.)</span>&mdash;Eh bien! Oswald, avez-vous
+écrit cette lettre pour ma soeur?</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Prenez avec vous quelque suite, et montez
+promptement à cheval. Instruisez ma soeur tout au
+long de mes craintes particulières, et ajoutez-y les raisons
+que vous jugerez convenables pour leur donner
+plus de consistance. Allons, partez, et pressez votre
+retour. <span class="stage2">(<i>Oswald sort.</i>)&mdash;(<i>A Albanie</i>.)</span> Non, non, seigneur,
+cette pacifique douceur et conduite que vous tenez, bien
+que je ne la blâme pas, vous attire plus souvent, souffrez
+que je vous le dise, le reproche de manquer de
+sagesse, qu'elle ne vaut d'éloges à votre dangereuse
+bonté.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Jusqu'où s'étend la portée de votre vue,
+c'est ce que j'ignore. En nous agitant pour trouver le
+mieux, nous gâtons souvent le bien.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Mais en ce cas...</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Bien, bien; on verra l'événement.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="stage1">Une cour devant le palais d'Albanie.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LEAR, KENT, LE FOU.</p>
+<br>
+<p>LEAR, <span class="stage2"><i>à Kent</i></span>.&mdash;Prenez les devants, et rendez-vous à
+Glocester avec cette lettre. N'informez ma fille de ce que
+vous pouvez savoir qu'autant qu'elle vous questionnera
+sur ma lettre. Si vous ne faites pas la plus grande diligence,
+j'y arriverai avant vous.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Je ne dormirai point, seigneur, que je n'aie
+remis votre lettre.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Si la cervelle d'un homme était dans ses
+talons, ne courrait-elle pas risque de gagner des engelures?</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Oui, mon enfant.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Alors tiens-toi en gaieté, je te conseille, car
+ton esprit n'ira pas en pantoufles.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Ha, ha, ha!</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Tu verras comme ton autre fille se conduira
+tendrement avec toi, car, bien qu'elle ressemble autant
+à celle-ci qu'une pomme sauvage à une reinette, cependant
+je puis dire ce que je puis dire.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Qu'as-tu à dire, mon enfant?</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Il n'y aura pas dans ce cas-ci plus de différence
+de goût entre elles deux qu'entre une pomme sauvage
+et une pomme sauvage. Saurais-tu me dire pourquoi
+on a le nez au milieu du visage?</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Non.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Eh! vraiment, c'est pour qu'il y ait un oeil
+de chaque côté du nez, afin que ce qu'un homme ne
+peut pas flairer, il puisse le regarder.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;C'est moi qui l'ai mise dans son tort<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a href="#footnotetag16">(retour) </a><p><i>I did her wrong</i>. Les commentateurs veulent comprendre ces
+<i>mots</i> dans le sens de <i>je lui ai fait tort</i>, et supposent que Lear,
+en ce moment, songe à Cordélia; mais rien dans le reste de la scène
+n'annonce que cette idée se présente à son esprit; elle ne se
+retrouve même pas une seule fois ensuite, jusqu'au moment où
+il se réunit à Cordélia: en ce moment, tout occupé de ce qui lui
+arrive personnellement, il est plus naturel que Lear s'accuse du
+tort qu'il a eu de tout donner à Gonerille, que de celui d'avoir
+tout retiré à Cordélia: cette pensée est même en rapport avec
+ce qu'il vient de lui dire, et si les paroles du fou ne servent
+pas à diriger les pensées de Lear, du moins peut-on supposer
+que, dans l'intention du poëte, elles sont quelquefois destinées
+à les expliquer. Les sentiments et les projets qu'il va
+exprimer ensuite ne sont qu'une continuation naturelle de cette
+marche de ses idées; le souvenir de Cordélia n'en serait qu'une
+interruption, et l'esprit de Lear n'a pas encore donné et ne donnera
+encore de quelque temps aucun indice du désordre que
+commencerait à annoncer une pareille incohérence. L'explication
+donnée par les commentateurs n'aurait qu'une présomption
+en sa faveur: Shakspeare aurait-il voulu, par ce mot jeté en passant,
+préparer les remords de Lear quand il retrouvera Cordélia?
+Le reste de la scène ne rend pas la chose probable. Nous
+croyons donc donner à ces mots: <i>I did her wrong</i>, un nouveau
+sens: <i>c'est mot qui l'ai mise dans son tort</i>.</p></blockquote>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Peux-tu me dire comment une huître fait
+son écaille?</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Non.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Ni moi non plus, mais je te dirai pourquoi
+un limaçon a une maison.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Pourquoi, mon enfant?</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Eh bien! c'est pour y mettre sa tête, et non
+pas pour l'abandonner à ses filles et laisser ses cornes
+sans abri.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;J'oublierai ma bonté naturelle.&mdash;Un si bon
+père!&mdash;Mes chevaux sont-ils prêts?</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Tes ânes se sont mis après.&mdash;La raison qui
+fait que les sept étoiles ne sont pas plus de sept est une
+bien bonne raison!</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Parce qu'elles ne sont pas huit?</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Précisément. Tu serais un très-bon fou.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Le reprendre de force<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>!&mdash;Monstrueuse ingratitude!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a href="#footnotetag17">(retour) </a><p><i>To take it again perforce</i>! Johnson pense que Lear s'occupe
+ici du projet de reprendre ce qu'il a donné; les autres commentateurs
+appliquent ces paroles aux cinquante chevaliers supprimés
+par Gonerille; mais il me paraît clair que cela se rapporte
+à la menace qu'elle lui a faite <i>de prendre d'autorité ce qu'elle
+demande par prières</i>.</p></blockquote>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Si tu étais mon fou, noncle, je t'aurais fait
+battre pour être devenu vieux avant le temps.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Tu n'aurais pas dû être vieux avant d'être
+sage.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Oh! que je ne devienne pas fou! que je ne sois
+pas fou! Ciel miséricordieux, conserve-moi de la modération.
+Je ne voudrais pas devenir fou. <span class="stage2">(<i>Entre un gentilhomme</i>.)</span>&mdash;Eh
+bien! mes chevaux sont-ils prêts?</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Tout prêts, mon seigneur.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Viens, mon enfant<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a href="#footnotetag18">(retour) </a><p>FOOL. <i>She that is maid now and laughs at my departure</i>
+<i>Shall not be a maid long, unless things be cut shorter.</i></p></blockquote>
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>ACTE DEUXIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Une cour dans le château du duc de Glocester.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> EDMOND ET CURAN, <i>par différents côtés</i>.</p>
+<br>
+<p>EDMOND.&mdash;Dieu te garde, Curan.</p>
+
+<p>CURAN.&mdash;Et vous aussi, monsieur. J'ai vu votre père,
+et je lui ai annoncé que le duc de Cornouailles et Régane
+son épouse arriveront ici ce soir.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Et pourquoi cela?</p>
+
+<p>CURAN.&mdash;Vraiment, je n'en sais rien. Vous avez su les
+nouvelles qui circulent, j'entends celles qu'on dit tout
+bas, car ce ne sont encore que des propos à l'oreille.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Non: dites-moi, je vous prie, quelles sont
+ces nouvelles?</p>
+
+<p>CURAN.&mdash;Vous est-il parvenu quelque chose de ces
+bruits étranges d'une guerre prochaine entre le duc
+d'Albanie et le duc de Cornouailles?</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Pas un mot.</p>
+
+<p>CURAN.&mdash;Vous en entendrez parler avec le temps.
+Adieu, monsieur.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Le duc ici ce soir!&mdash;Très-bien, c'est au
+mieux, voilà qui entre de toute nécessité dans l'enchaînement
+de mes projets. Mon père a placé des gardes
+pour arrêter mon frère.&mdash;J'ai à exécuter ici quelque
+chose d'assez délicat. Célérité, fortune, à l'ouvrage!&mdash;Mon
+frère; un mot, mon frère; descendez, vous dis-je.
+<span class="stage2">(<i>Entre Edgar</i>.)</span>&mdash;Mon père vous fait observer, ô seigneur:
+fuyez de ce château; on lui a découvert le lieu où vous
+êtes caché. Dans ce moment vous pouvez profiter de la
+nuit.&mdash;N'avez-vous point parlé contre le duc de Cornouailles?
+Il arrive dès ce soir, en grande diligence, et
+Régane avec lui. N'avez-vous rien dit de ses préparatifs
+contre le duc d'Albanie? Pensez-y bien.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Pas un mot, j'en suis sûr.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;J'entends venir mon père. Pardonnez; pour
+mieux dissimuler il faut que je tire l'épée contre vous;
+tirez, ayez l'air de vous défendre.&mdash;Allons, battez-vous
+bien.&mdash;Rendez-vous! venez devant mon père!&mdash;Holà!
+des lumières ici.&mdash;Fuyez, mon frère.&mdash;Des torches, des
+torches! <span class="stage2">(<i>Edgar s'enfuit.</i>)</span>&mdash;Bon, adieu.&mdash;Un peu de sang
+tiré donnerait bonne idée de la terrible défense que j'ai
+faite. <span class="stage2">(<i>Il se blesse au bras</i>.)</span> J'ai vu des ivrognes en faire
+davantage pour plaisanter.&mdash;Mon père! mon père!&mdash;Arrête!
+arrête! Quoi! point de secours!</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Glocester et des domestiques avec des torches.)</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Eh bien! Edmond, où est ce scélérat?</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Il était ici caché dans les ténèbres, son épée
+bien affilée hors du fourreau, murmurant de méchants
+charmes, et conjurant la lune de lui être favorable,
+comme sa divinité.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Mais où est-il?</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Voyez, seigneur, mon sang coule.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Où est ce misérable, Edmond?</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Il s'est enfui de ce côté, voyant qu'il ne pouvait
+par aucun moyen...</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Qu'on le poursuive. Holà! courez après
+lui. <span class="stage2">(<i>Sort un domestique.</i>)</span>&mdash;Qu'il ne pouvait... quoi?</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Me persuader d'assassiner Votre Seigneurie, mais
+que je lui parlais des dieux vengeurs qui dirigent
+tous leurs foudres contre les parricides; que je lui disais
+de combien de noeuds puissants et redoublés les enfants
+sont liés envers leur père; en un mot, seigneur, voyant
+avec quelle aversion je combattais ses projets dénaturés,
+dans un féroce transport il m'a attaqué avec l'épée qu'il
+tenait à la main, et, avant que j'eusse eu le temps de me
+mettre en garde, il m'a percé le bras. Mais lorsqu'il m'a
+vu reprendre mes esprits, et qu'encouragé par la justice
+de ma cause j'avançais sur lui, peut-être aussi effrayé
+par le bruit que j'ai fait, il a pris tout soudainement la
+fuite.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Qu'il fuie tant qu'il voudra, il ne pourra
+dans ce pays se dérober à la poursuite; et une fois pris,
+ce sera vite fait. Le noble duc mon maître, mon digne
+chef et patron, vient ici ce soir: sous son autorité je
+ferai publier que celui qui pourra découvrir ce lâche
+assassin et l'amener à la potence peut compter sur ma
+reconnaissance; et pour celui qui le cachera, la mort.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Lorsque j'ai cherché à le dissuader de son
+dessein, le trouvant résolu à l'exécuter, je l'ai menacé,
+avec des malédictions, de tout découvrir. Il m'a répondu:
+«Toi, un bâtard, qui n'as rien au monde, penses-tu, si je
+voulais te démentir, qu'aucune opinion qu'on eût pu
+se former de ta probité, de ta vertu, de ton mérite, pût
+suffire pour donner confiance en tes paroles? Eh! non,
+ce que je voudrais nier (et je nierais ceci, dusses-tu
+me montrer précisément tel que je suis) tournerait à
+mon gré contre toi; j'imputerais tout à tes suggestions,
+à tes complots, à tes damnables artifices: il faudrait
+que tu parvinsses à rendre les gens imbéciles,
+pour les empêcher de penser que les avantages que tu
+dois tirer de ma mort ont été un aiguillon actif et
+puissant pour t'engager à la chercher.»</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Scélérat endurci et consommé! Désavouerait-il
+son écriture?&mdash;Je ne l'ai jamais engendré.&mdash;Écoutez,
+voici la trompette du duc: j'ignore pourquoi il
+vient.&mdash;Je vais faire fermer tous les ports.&mdash;Le scélérat
+n'échappera pas: il faut bien que le duc m'accorde cette
+grâce.&mdash;D'ailleurs je vais envoyer son signalement au
+loin et au près, afin que dans tout le royaume on puisse
+le reconnaître.&mdash;Et toi, mon loyal et véritable fils, je
+vais m'occuper de te rendre apte à posséder mes biens.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Cornouailles, Régane, suite.)</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Eh bien! mon noble ami, depuis un
+instant seulement que je suis arrivé ici, j'ai appris
+d'étranges nouvelles.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Si elles sont vraies, de toutes les vengeances
+qui peuvent atteindre le coupable, il n'en est point qui
+égale son crime. Mais comment vous trouvez-vous,
+seigneur?</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Oh! madame, mon vieux coeur est brisé,
+il est brisé!</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Quoi! le filleul de mon père attenter à vos
+jours! celui que mon père a nommé! votre Edgar!</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Oh! madame, madame, ma honte voudrait
+le cacher.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Ne vivait-il pas en compagnie de ces libertins
+de chevaliers qui composent la suite de mon père?</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Je n'en sais rien, madame. C'est trop mal,
+trop mal, trop mauvais!</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Oui, madame, il était avec eux.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Je ne m'étonne plus de ses méchantes inclinations.
+C'est eux qui l'auront engagé à se défaire de ce
+vieillard, pour avoir à dépenser et à dissiper ses revenus.
+Ce soir j'ai été bien instruite sur leur compte par
+ma soeur, et j'ai pris mes mesures. S'ils viennent pour
+séjourner dans ma maison, ils ne m'y trouveront
+point.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Ni moi non plus, Régane, je t'assure.
+Edmond, j'apprends que vous avez rempli envers votre
+père le rôle d'un fils.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;C'était mon devoir, seigneur.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Il a mis au jour les projets de ce misérable;
+il a même reçu la blessure que vous voyez, en
+cherchant à se saisir de lui.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Le poursuit-on?</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Oui, mon bon seigneur.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;S'il est arrêté, il n'y a plus à craindre
+aucun mal de sa part. Faites-en ce que vous voudrez, et
+employez-y mon autorité comme il vous plaira.&mdash;Quant
+à vous, Edmond, qui venez de faire éclater si hautement
+votre vertu et votre obéissance, vous serez à nous. Nous
+avons grand besoin de caractères sur qui l'on puisse
+reposer une entière confiance; et d'abord nous nous
+emparons de vous.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Je vous servirai fidèlement, seigneur, quoi
+qu'il arrive<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b><a href="#footnotetag19">(retour) </a><p><i>However else</i>.</p></blockquote>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Je remercie pour lui Votre Grâce.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Vous ne savez pas pourquoi nous
+sommes venus vous voir?</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;A cette heure extraordinaire, cherchant
+notre chemin sous l'oeil ténébreux de la nuit?&mdash;Noble
+Glocester, ce sont des affaires de quelque importance, et
+sur lesquelles nous pouvons avoir besoin de vous consulter.
+Notre père nous a écrit, et notre soeur aussi, sur
+quelques différends, et j'ai pensé qu'il valait mieux
+répondre de tout autre lieu que de notre maison. Leurs
+divers messagers attendent ailleurs nos dépêches. Mon
+bon vieux ami, reprenez courage, et donnez-nous vos
+utiles conseils dans l'affaire qui nous occupe et qui
+demande d'être promptement décidée.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Madame, disposez de moi: Vos Seigneuries
+sont les très-bienvenues.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Devant le château de Glocester.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> KENT ET OSWALD, <i>de différents côtés</i>.</p>
+<br>
+<p>OSWALD.&mdash;Je te souhaite le bonjour<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, l'ami. Es-tu de
+la maison?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><a href="#footnotetag20">(retour) </a><p><i>Good dawning</i>. (bon point du jour.) Il y a en anglais des
+souhaits pour toutes les heures du jour.</p></blockquote>
+
+<p>KENT.&mdash;Oui.</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Où pourrons-nous mettre nos chevaux?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Dans le bourbier.</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Je t'en prie, si tu m'aimes, dis-le-moi.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Je ne t'aime pas.</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;A la bonne heure, je ne m'en soucie guère.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Si je te tenais dans le parc de Lipsbury<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>, je
+t'obligerais bien à t'en soucier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b><a href="#footnotetag21">(retour) </a><p>Les commentateurs ignorent ce qu'était ce parc de Lipsbury.</p></blockquote>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Et pourquoi me traites-tu ainsi? Je ne te
+connais pas.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Et moi, compagnon, je te connais.</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Et pour qui me connais-tu?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Pour un fripon, un bélître, un mangeur de
+restes, un vil et orgueilleux faquin, un mendiant,
+habillé gratis<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>, à cent livres de gages; un drôle aux sales
+chausses de laine, un poltron, une espèce qui porte ses
+querelles devant le juge; un délié fripon de bâtard<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>,
+officieux, soigneux; un coquin qui hérite d'un coffre,
+un gredin qui serait entremetteur par manière de bon
+service, qui n'a en lui que de quoi faire un maraud, un
+pleutre, un lâche, un pendard<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>; le fils et héritier d'une
+chienne dégénérée, et que je ferai geindre à coups de
+fouet si tu t'avises de nier la moindre syllabe de ce que
+j'ajoute à ton nom.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b><a href="#footnotetag22">(retour) </a><p><i>Three suited</i> (qui a trois habits complets).
+Tout porte à croire que cette expression, presque toujours injurieuse,
+s'applique aux gens de livrée, à qui l'usage, dans les grandes maisons,
+pouvait être de donner trois habillements complets par an. Edgar, dans
+sa feinte folie, se vante d'avoir été un homme de service, <i>serving
+man,</i> et d'avoir possédé <i>three suits</i>.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23: </b><a href="#footnotetag23">(retour) </a><p><i>Whoreson</i>.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24: </b><a href="#footnotetag24">(retour) </a><p><i>A pandar</i>, un entremetteur.</p></blockquote>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Quelle étrange espèce d'homme es-tu donc,
+de venir accabler d'injures quelqu'un qui ne te connaît
+pas et que tu ne connais pas?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Et toi, quel effronté valet es-tu donc, de dire
+que tu ne me connais pas? Est-ce qu'il s'est passé deux
+jours depuis que je t'ai pris aux jambes et que je t'ai
+battu en présence du roi?&mdash;L'épée à la main, fripon. Il
+est nuit, mais la lune brille: je vais te tailler en soupe
+au clair de la lune. L'épée à la main, indigne canaille de
+bâtard<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>; l'épée à la main. (Il tire son épée.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25: </b><a href="#footnotetag25">(retour) </a><p><i>Whoreson commonly barbermonger</i>.</p></blockquote>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Laisse-moi, je n'ai rien à démêler avec toi.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Tirez donc, gredin. Vous venez apporter des
+lettres contre le roi, et prenez le parti de mademoiselle
+<i>Vanité</i><a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a> contre son royal père. L'épée à la main, drôle,
+ou je vais taillader vos mollets de telle façon... L'épée à
+la main, gredin; à la besogne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26: </b><a href="#footnotetag26">(retour) </a><p>Allusion à certains personnages des <i>moralités</i>
+où les vices et les vertus étaient personnifiées.</p></blockquote>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Au secours! au meurtre! au secours!</p>
+
+<p>KENT, <span class="stage2"><i>en le frappant</i></span>.&mdash;Pousse donc, lâche; tiens
+ferme, gredin, tiens ferme, franc misérable; frappe
+donc.</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Au secours! au meurtre! à l'assassin!</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Edmond, Cornouailles, Régane, Glocester et des
+domestiques.)</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Eh bien! qu'est-ce? Séparez-vous!</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Avec vous, mon petit bonhomme, si cela vous
+convient; je vous en montrerai. Avancez, mon jeune
+maître.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Des épées, des armes? De quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Arrêtez, sur votre vie.&mdash;Si quelqu'un
+frappe un coup de plus, il est mort.&mdash;De quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;C'est le messager de notre soeur et celui du
+roi.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Quelle est la cause de votre querelle?
+Parlez.</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Je puis à peine respirer, seigneur.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Cela n'a rien d'étonnant; votre valeur a tellement
+fait rage! Lâche coquin, la nature te renie, c'est
+un tailleur qui t'a fait!</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Tu es un singulier corps. Un tailleur
+faire un homme!</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Oui, seigneur, un tailleur: un tailleur de
+pierres ou un peintre ne l'aurait pas si mal fait, n'eût-il
+mis que deux heures à l'ouvrage.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Mais répondez donc: comment s'est
+élevée cette querelle?</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Seigneur, ce vieux brutal dont j'ai ménagé
+la vie par considération pour sa barbe grise...</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Toi, bâtard! Z dans l'alphabet<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>! zéro en
+chiffre!&mdash;Monseigneur, laissez-moi faire; je vais piler en
+mortier ce sale vilain, et j'en replâtrerai les murs d'un
+cabinet.&mdash;<i>Épargner ma barbe grise!</i> toi, espèce de pierrot?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27: </b><a href="#footnotetag27">(retour) </a><p><i>Thou whoreson zed! Thou unnecessary letter</i>!
+Le <i>z</i>, qu'en anglais on avait supprimé en beaucoup d'endroits,
+était devenu un symbole d'inutilité.</p></blockquote>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Paix, insolent. Brutal coquin, ne savez-vous
+pas le respect...</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Si fait, seigneur; mais la colère a ses priviléges.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Et pourquoi es-tu en colère?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;De ce qu'un misérable comme celui-là a une
+épée quand il n'a pas d'honneur. Ces drôles à la face
+riante, semblables aux rats, rongent les saints noeuds
+qui sont serrés pour les pouvoir délier; ils caressent
+toutes les passions révoltées dans le coeur de leurs maîtres;
+ils apportent au feu de l'huile, de la neige aux froideurs
+glacées; ils renient, affirment, et tournent leur
+bec d'alcyon à tous les vents et à toutes les variations de
+l'humeur de leurs maîtres, n'ayant, comme le chien,
+d'autre instinct que de suivre.&mdash;La peste sur ton visage
+d'épileptique! Penses-tu rire de mes discours comme de
+ceux d'un fou? Oison que tu es, si je te tenais dans la
+plaine de Sarum, je te ramènerais devant moi en criant
+jusqu'aux marais de Camelot.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Eh quoi! es-tu fou, vieux bonhomme?</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Comment s'est élevée cette querelle?
+Explique-toi?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Il n'y a pas plus d'antipathie entre les contraires
+qu'entre moi et ce coquin.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Pourquoi l'appelles-tu coquin? quel
+est son crime?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Sa figure ne me plaît pas.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Ni la mienne peut-être, ni celle de
+Glocester et de Régane?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Seigneur, je fais profession d'être un homme
+tout uni: j'ai vu dans mon temps de meilleures figures
+que je n'en vois sur les épaules actuellement devant mes
+yeux.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Ce sera quelque gaillard qui, loué une
+fois pour la rondeur de ses manières, a depuis affecté
+une insolente rudesse, et qui se force à un personnage
+tout à fait différent de ses façons naturelles.&mdash;- «Il ne
+sait pas flatter, lui; c'est un honnête homme, tout franc;
+il faut qu'il dise la vérité: si elle est bien reçue, tant
+mieux; si elle déplaît, c'est un homme tout uni...»&mdash;Oh!
+je connais ces drôles-là: sous leur rondeur ils cachent
+plus de ruses et des desseins plus pervers que vingt sots
+faiseurs de révérences attentifs à déployer l'exactitude
+de leur civilité.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Seigneur, en bonne foi, dans la pure vérité,
+avec la permission de votre présence auguste, dont l'influence,
+comme les feux rayonnants dont se couvre le
+front flamboyant de Phébus...</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Que veux-tu dire par là?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;C'est pour changer de style, puisque le mien
+vous déplaît si fort.&mdash;Je sais, seigneur, que je ne suis
+pas un flatteur; celui qui vous a trompé avec l'accent
+de la franchise était un franc fripon, et c'est pour ma
+part ce que je ne ferai point, dussé-je y être convié par
+la crainte d'encourir votre ressentiment.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;En quoi l'avez-vous offensé?</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Jamais en rien. Dernièrement il plut au roi
+son maître de me frapper sur un malentendu: alors
+celui-ci se mit de la partie, et, flattant sa colère, me prit
+aux jambes par derrière, et lorsque je fus à terre, m'insulta,
+m'injuria, et se donna tellement les airs d'un
+homme de courage, qu'il se fit honneur et s'attira les
+éloges du roi, pour s'être attaqué à un homme qui
+cédait lui-même; et, tout fier de ce redoutable exploit,
+il est venu tirer l'épée contre moi!</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Il n'y a pas un seul de ces fripons, de ces poltrons-là,
+près de qui Ajax ne soit un imbécile.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Qu'on apporte les ceps. Vieux coquin
+d'entêté, vénérable vantard, nous vous apprendrons...</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Seigneur, je suis trop vieux pour apprendre.
+Ne faites pas apporter des ceps pour moi; je sers le roi;
+c'est lui qui m'a envoyé vers vous; et c'est rendre peu
+de respect et montrer une trop audacieuse malveillance
+à la personne auguste de mon maître, que de mettre son
+envoyé dans les ceps.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Qu'on apporte les ceps.&mdash;Comme j'ai
+vie et honneur, il y restera jusqu'à midi.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Jusqu'à midi? Jusqu'à la nuit, seigneur, et
+toute la nuit aussi.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Eh quoi! madame, si j'étais le chien de votre
+père, vous ne me traiteriez pas ainsi.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Mais pour son coquin, mon cher, je n'y
+manquerai pas.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;C'est tout à fait un drôle de l'espèce
+de ceux dont nous parle notre soeur.&mdash;Allons, qu'on
+apporte les ceps.</p>
+
+<p class="stage1">(On apporte des ceps.)</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Permettez-moi de prier Votre Altesse de
+n'en pas agir ainsi. Sa faute est grande, et le bon roi
+son maître saura l'en punir; mais la peine que vous
+voulez lui faire subir ne s'applique qu'aux petits larcins
+et aux délits vulgaires des misérables les plus vils
+et les plus méprisés. Le roi prendrait sûrement en
+mauvaise part que vous l'eussiez assez peu considéré
+dans la personne de son messager pour mettre celui-ci
+dans les ceps.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Je le prends sur moi.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Et ma soeur pourrait trouver bien plus mauvais
+qu'un de ses gentilhommes eût été insulté, attaqué,
+parce qu'il exécutait les ordres dont elle l'a chargé.&mdash;Allons,
+entravez-lui les jambes. <span class="stage2">(<i>Au duc</i>.)</span>&mdash;Venez, mon
+bon seigneur, allons.</p>
+
+<p class="stage1">(On met Kent dans les ceps.&mdash;Régane et Cornouailles sortent.)</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;J'en suis bien fâché pour toi, mon ami:
+c'est la volonté du duc, et tout le monde sait qu'il ne
+faut pas chercher à l'adoucir ni à le retenir. Mais j'intercéderai
+pour toi.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;N'en faites rien, seigneur, je vous prie. J'ai
+veillé, j'ai beaucoup marché; je vais dormir quelque
+temps, et puis je sifflerai: la fortune d'un honnête
+homme peut sortir de ses talons. Je vous souhaite le
+bonjour.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Le duc est à blâmer en ceci: on prendra
+mal la chose.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Bon roi, tu vas, suivant le proverbe populaire,
+quitter la bénédiction du ciel pour la chaleur du soleil<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>.&mdash;Approche-toi,
+flambeau de ce globe inférieur, afin
+qu'à tes rayons vivifiants je puisse lire cette lettre.&mdash;Les
+miracles n'apparaissent presque jamais qu'aux malheureux.
+Je le vois, c'est de Cordélia: elle a été fort heureusement
+instruite de ma marche mystérieuse.&mdash;Elle
+trouvera moyen d'intervenir dans ces monstrueux désordres,
+et s'occupe à remédier aux pertes qui ont été faites.&mdash;Je
+me sens excédé de fatigues et de veilles: profitez-en,
+mes yeux appesantis, pour ne pas voir cette honteuse
+demeure.&mdash;Fortune, bonsoir; souris encore une
+fois, et fais tourner ta roue. (Il s'endort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28: </b><a href="#footnotetag28">(retour) </a><p><i>Thou out of heaven's benediction comest
+To the warm sun</i>. Vieux dicton qui répond à celui-ci: «Tomber de Charybde en
+Scylla.</p></blockquote>
+<br>
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Une partie de la bruyère.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> EDGAR.</p>
+<br>
+<p>EDGAR.&mdash;J'ai entendu qu'on proclamait mon nom, et
+bien heureusement le creux d'un arbre m'a dérobé à
+leur poursuite. Il n'y a plus un port libre, pas un lieu
+où l'on n'ait placé des soldats, et où la plus extraordinaire
+vigilance n'épie l'occasion de me saisir. Tandis que
+je puis encore m'échapper, je veillerai à ma conservation.&mdash;Il
+me vient dans l'idée de me déguiser sous la
+forme la plus abjecte et la plus pauvre par où la misère,
+au mépris de l'homme, l'ait jamais rapproché de la
+brute. Je souillerai mon visage de fange, je m'envelopperai
+les reins d'une couverture, je nouerai mes cheveux
+en tampons<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>, et ma nudité exposée aux regards affrontera
+les vents et la rage des cieux. J'ai pour exemple à me
+donner crédit dans la campagne ces mendiants de Bedlam<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>
+qui, avec des hurlements, enfoncent dans les
+ulcères de leurs bras nus engourdis et morts des épingles,
+des morceaux de bois pointus, des clous et des
+brins de romarin, et par ce hideux spectacle soutenu
+quelquefois par des blasphèmes forcenés, quelquefois
+par des prières, extorquent les aumônes des petites
+fermes, des pauvres misérables villages, des bergeries,
+des moulins: «le pauvre Turlupin<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>, le pauvre Tom!»
+Encore est-ce quelque chose: en restant Edgar, je ne
+suis plus rien. <span class="stage2">(Il sort.)</span></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29: </b><a href="#footnotetag29">(retour) </a><p>«<i>Elf all my hairs in knot</i>,» proprement j'<i>ensorcellerai</i> mes cheveux
+comme les fées ensorcellent les crins des chevaux.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30: </b><a href="#footnotetag30">(retour) </a><p>Ces sortes de mendiants, qui se disaient échappés de Bedlam,
+étaient connus en Angleterre sous le nom d'<i>Abraham men</i>.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31: </b><a href="#footnotetag31">(retour) </a><p><i>Poor Turly good</i>. Warburton regarde ce mot comme une corruption
+de <i>Turlupin</i>. Les Turlupins étaient une confrérie de mendiants
+qui se répandirent en Europe au XIVe siècle, et que l'on a
+considéré tantôt comme des sectaires, tantôt comme des vagabonds.</p></blockquote>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Devant le château de Glocester.</p>
+
+<p class="stage1">KENT <i>dans les ceps. Entrent</i> LEAR, LE FOU, UN GENTILHOMME.</p>
+<br>
+<p>LEAR.&mdash;Il est bien étrange qu'ils soient partis de chez
+eux sans me renvoyer mon messager.</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;D'après ce que j'ai appris, la veille
+au soir, ils n'avaient aucun projet de s'éloigner.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Salut à mon noble maître.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Comment! te fais-tu un divertissement de la
+honte où je te vois?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Non, mon seigneur.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Ah! ah! vois donc: il a là de vilaines jarretières<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>!
+On attache les chevaux par la tête, les chiens
+et les ours par le cou, les singes par les reins, et les
+hommes par les jambes: quand un homme a de trop
+bonnes jambes, on lui met des chausses de bois.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32: </b><a href="#footnotetag32">(retour) </a><p><i>Cruel garters</i>, jeu de mots entre <i>cruel garters</i>
+(cruelles jarretières) et <i>crewel garters</i> (jarretières de laine).</p></blockquote>
+
+<p>LEAR.&mdash;Quel est celui qui s'est assez mépris sur la place
+qui te convient pour te mettre ici?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;C'est lui et elle, votre fils et votre fille.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Non!</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Ce sont eux.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Non, te dis-je!</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Je vous dis que oui.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Non, non, ils n'en auraient pas été capables!</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Si vraiment, ils l'ont été.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Par Jupiter, je jure que non!</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Par Junon, je jure que oui!</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Ils ne l'ont pas osé, ils ne l'ont pas pu, ils n'ont
+pas voulu le faire.&mdash;C'est plus qu'un assassinat que de
+faire au respect un si violent outrage.&mdash;Explique-moi
+promptement, mais avec modération, comment, venant
+de notre part, tu as pu mériter, ou comment ils ont pu
+t'infliger ce traitement.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Seigneur, lorsqu'arrivé chez eux je leur eus
+remis les lettres de Votre Majesté, je ne m'étais pas
+encore relevé du lieu où mes genoux fléchis leur avaient
+témoigné mon respect, lorsqu'est arrivé en toute hâte
+un courrier suant, fumant, presque hors d'haleine, et
+qui leur a haleté les salutations de sa maîtresse Gonerille:
+sans s'embarrasser d'interrompre mon message, il
+leur a remis des lettres qu'ils ont lues sur-le-champ; et,
+sur leur contenu, ils ont appelé leurs gens, sont promptement
+montés à cheval, m'ont commandé de les suivre
+et d'attendre qu'ils eussent loisir de me répondre: je
+n'ai obtenu d'eux que de froids regards. Ici j'ai rencontré
+l'autre envoyé dont l'arrivée plus agréable avait, je le
+voyais bien, empoisonné mon message: c'est ce même
+coquin qui dernièrement s'est montré si insolent envers
+Votre Altesse. Plus pourvu de courage que de raison, j'ai
+mis l'épée à la main. Il a alarmé toute la maison par ses
+lâches et bruyantes clameurs. Votre fils et votre fille ont
+jugé qu'une telle faute méritait la honte que vous me
+voyez subir.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;L'hiver n'est pas encore passé, si les oies
+sauvages volent de ce côté.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Le père qui porte des haillons</p>
+<p>Rend ses enfants aveugles;</p>
+<p>Mais le père qui porte la bourse</p>
+<p>Verra ses enfants affectionnés.</p>
+<p>La Fortune, cette insigne prostituée,</p>
+<p>Ne tourne jamais sa clef pour le pauvre.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>De tout cela tu recevras de tes filles autant de douleurs<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>
+que tu pourrais en compter pendant une année.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33: </b><a href="#footnotetag33">(retour) </a><p>Le même jeu de mot que dans la Tempête entre <i>dolours</i> et
+<i>dollars</i>.</p></blockquote>
+
+<p>LEAR.&mdash;Oh! comme la bile se gonfle et monte vers mon
+coeur! <i>Hysterica passio</i><a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>! amertume que je sens s'élever,
+redescends; tes éléments sont plus bas.&mdash;Où est cette
+fille?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34: </b><a href="#footnotetag34">(retour) </a><p>Lear se sert ici des mots <i>mother, hysterica passio</i>. La première
+de ces deux expressions était le nom populaire, la seconde, le
+nom savant de la maladie hystérique, qu'on regardait dans
+les deux sexes comme la source de toutes les maladies hystériques,
+<i>hysterics</i>, en anglais, veut encore dire <i>maux de nerfs</i>.</p></blockquote>
+
+<p>KENT.&mdash;Là-dedans, seigneur, avec le comte.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Ne me suivez pas, restez ici.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;N'avez-vous point commis d'autre
+faute que celle dont vous venez de parler?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Aucune. Mais pourquoi le roi vient-il avec une
+suite si peu nombreuse?</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Si l'on t'avait mis dans les ceps pour cette
+question, tu l'aurais bien mérité.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Pourquoi, fou?</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Nous t'enverrons à l'école chez la fourmi,
+pour t'apprendre qu'on ne travaille pas l'hiver.&mdash;Tous
+ceux qui suivent la direction de leur nez sont conduits
+par leurs yeux, excepté les aveugles; et il n'y a pas un
+nez sur vingt qui ne puisse sentir ce qui pue.&mdash;Quand
+une grande roue descend en roulant le long de la montagne,
+lâche prise, de peur, en la suivant, de te rompre
+le cou: mais quand la grande roue remonte la montagne,
+laisse-toi tirer après elle. Quand un sage te donnera
+un meilleur conseil, rends-moi le mien: je voudrais que
+ce conseil ne fut suivi que des gredins, puisque c'est un
+fou qui le donne.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Celui, monsieur, qui sert et cherche son intérêt</p>
+<p>Et ne suit que pour la forme,</p>
+<p>Pliera bagage dès qu'il commencera à pleuvoir;</p>
+<p>Et te laissera exposé à l'orage;</p>
+<p>Mais je demeurerai: le fou restera</p>
+<p>Et laissera le sage s'enfuir,</p>
+<p>Gredin devient le fou qui s'enfuit;</p>
+<p>Mais ce n'est pas un fou que le gredin, pardieu<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35: </b><a href="#footnotetag35">(retour) </a><p><i>The knave turns fool; that runs away
+The fool no knave, perdy</i>.</p>
+
+<p>Le sens naturel de ces deux vers paraît contraire à celui qu'on
+lui a donné dans la traduction; mais ce dernier sens a paru de
+beaucoup, et avec raison, le plus vraisemblable aux commentateurs;
+en sorte qu'ils ont été tous d'avis qu'il devait y avoir altération
+du texte, et qu'il fallait au moins changer ainsi le premier
+vers:</p>
+
+<p><i>The fool turns knave, that runs away</i>.</p>
+
+<p>Mais peut-être l'irrégularité de langage qui se fait remarquer
+dans <i>le Roi Lear</i> dispense-t-elle de recourir à une altération du
+texte; du moins est-il certain que c'est en conservant la construction
+des deux vers anglais qu'on a pu leur donner un sens
+contraire à celui qu'ils paraissent d'abord présenter.</p></blockquote>
+
+<p>KENT.&mdash;Où as-tu appris tout cela, fou?</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Ce n'est pas dans les ceps, fou.</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre Lear avec Glocester.)</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Refuser de me parler! Ils sont malades, ils
+sont fatigués, ils ont voyagé rapidement toute la nuit...&mdash;Purs
+prétextes où je vois la révolte et l'abandon.&mdash;Rapportez-moi
+une meilleure réponse.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Mon cher maître, vous connaissez le caractère
+violent du duc, combien il est inébranlable et
+obstiné dans ses propres idées.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Vengeance, peste, mort, confusion!&mdash;Violent?
+Qu'est-ce que c'est que cela?&mdash;Allons?&mdash;Glocester, Glocester,
+je voudrais parler au duc de Cornouailles et à sa
+femme.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Eh! mon bon seigneur, je viens de les en
+informer.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Les en informer? Me comprends-tu, homme?</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Oui, mon bon seigneur.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Le roi voudrait parler à Cornouailles. Le père
+chéri voudrait parler à sa fille; il exige d'elle son obéissance.
+Sont-ils informés de cela?&mdash;Par mon sang et ma
+vie! violent? le duc violent? dites à ce duc si colère...&mdash;Mais
+non, pas encore; il se pourrait qu'il fût indisposé.
+La maladie a toujours négligé tous les devoirs auxquels
+est soumise la santé: nous ne sommes plus nous-mêmes
+quand la nature accablée commande à l'âme de souffrir
+avec le corps. Je veux me calmer, et j'ai à me reprocher,
+dans l'impétuosité de ma volonté, d'avoir pris un état
+d'indisposition et de maladie pour l'homme en santé,
+pour une complète santé. Malédiction sur mon état!&mdash;Mais
+pourquoi est-il là? <span class="stage2">(<i>Montrant Kent</i>.)</span>&mdash;Une telle action
+me donne lieu de penser que ce départ du duc et d'elle
+est un subterfuge.&mdash;Rendez-moi mon serviteur.&mdash;Va,
+dis au duc et à sa femme que je veux leur parler à présent,
+à l'heure même.&mdash;Ordonne-leur de sortir et de
+venir m'entendre; ou bien je vais battre la caisse à la
+porte de leur chambre, jusqu'à ce qu'elle réponde: Endormis
+dans la mort.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Je voudrais voir la bonne intelligence
+entre vous.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Oh!... las! ô mon coeur! comme mon coeur
+se soulève!... mais à bas!</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Il faut lui dire, noncle, comme la cuisinière<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>
+aux anguilles qu'elle mettait vivantes dans
+la pâte; elle les frappait d'un bâton sur la tête, en
+criant: <i>A bas, polissonnes! à bas!</i> C'était le frère de celle-là
+qui, par grand amour pour son cheval, lui mettait du
+beurre dans son foin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36: </b><a href="#footnotetag36">(retour) </a><p><i>The cockney</i>. Les commentateurs, on ne sait pourquoi, ont
+paru très-embarrassés du sens de ce mot <i>cockney</i>, auquel on
+donne en général la signification du mot <i>badaud</i>; autrefois il
+paraît s'être pris dans le sens de <i>cuisinier, marmiton</i>.</p></blockquote>
+
+<p class="stage1">(Entrent Cornouailles, Régane, Glocester, des domestiques.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Bonjour à tous deux.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Salut à Votre Seigneurie.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Je suis joyeuse de voir Votre Altesse.</p>
+
+<p class="stage1">(On met Kent en liberté.)</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Régane, je crois que vous l'êtes, et je sais la
+raison que j'ai de le croire. Si tu n'étais pas joyeuse de
+me voir, je ferais divorce avec le tombeau de ta mère, où
+ne reposerait plus qu'une adultère.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Kent</i>.)</span> Ah! vous
+voilà libre? Nous parlerons de cela dans quelque autre
+moment.&mdash;Ma bien-aimée Régane, ta soeur est une indigne:
+ô Régane, elle a attaché la dureté aux dents aiguës
+ici, comme un vautour <span class="stage2">(<i>montrant son coeur</i>)</span>; à peine
+puis-je te parler... Non, tu ne pourras pas le croire, de
+quel caractère dépravé.... Ô Régane!</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Je vous en prie, seigneur, modérez-vous.
+J'espère que vous ne savez pas apprécier ce qu'elle vaut
+plutôt que de la croire capable de manquer à ses devoirs.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Je ne puis penser que ma soeur eût voulu
+manquer le moins du monde à ce qu'elle vous doit: s'il
+est arrivé, seigneur, qu'elle ait mis un frein à la licence
+de vos chevaliers, c'est par de telles raisons et dans des
+vues si louables qu'elle ne mérite pour cela aucun reproche.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Ma malédiction sur elle!</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Ah! seigneur, vous êtes vieux; la nature, en
+vous, touche au dernier terme de sa carrière; vous devriez
+vous laisser conduire et gouverner par quelque
+personne prudente, qui comprît votre situation mieux
+que vous-même. Ainsi donc, je vous prie de retourner
+vers ma soeur, et de lui dire que vous avez eu tort envers
+elle.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Moi, lui demander son pardon! voyez donc
+comme cela conviendrait à la famille! <span class="stage2">(<i>Il se met à genoux</i>.)</span>
+«Ma chère fille, j'avoue que je suis vieux; la
+vieillesse est inutile; je vous demande à genoux de
+vouloir bien m'accorder des vêtements, un lit et ma
+nourriture.»</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Cessez, mon bon seigneur; c'est là un badinage
+peu convenable. Retournez chez ma soeur.</p>
+
+<p>LEAR <span class="stage2"><i>se levant</i></span>.&mdash;Jamais, Régane. Elle m'a privé de la
+moitié de ma suite; elle m'a regardé d'un air sombre, et de
+sa langue, semblable à celle du serpent, m'a blessé jusqu'au
+fond du coeur. Que tous les trésors de la vengeance
+du ciel tombent sur sa tête ingrate! Vents qui saisissez
+les sens, frappez de paralysie ses jeunes os.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Fi! seigneur! fi!</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Éclairs agiles, lancez pour les aveugler vos
+flammes dans ses yeux dédaigneux; empoisonnez sa
+beauté, vapeurs que du fond des marais aspire le puissant
+soleil, pour tomber sur elle et flétrir son orgueil!</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Ô dieux bienheureux! vous m'en souhaiterez
+autant quand vos accès vous prendront.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Non, Régane, jamais tu n'auras ma malédiction:
+ton coeur palpitant de tendresse ne t'abandonnera
+jamais à la dureté; ses yeux sont farouches; mais les
+tiens consolent et ne brûlent pas. Il n'est pas dans ta nature
+de me reprocher mes plaisirs, de diminuer ma suite,
+de contester avec moi d'un ton d'emportement, de réduire
+ce que tu me dois, et enfin d'opposer des verrous
+à mon entrée. Tu connais mieux les devoirs de la nature,
+les obligations des enfants, les règles de la courtoisie,
+les droits de la reconnaissance: tu n'as pas oublié
+la moitié de mon royaume que je t'ai donnée.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Mon bon seigneur, au fait.</p>
+
+<p class="stage1">(On entend une trompette derrière le théâtre.)</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Qui a mis mon serviteur dans les ceps?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Oswald.)</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Quelle est cette trompette?</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Je la reconnais, c'est celle de ma soeur. Sa
+lettre m'apprenait en effet qu'elle serait bientôt ici.&mdash;Votre
+maîtresse est-elle arrivée?</p>
+
+<p>LEAR, <span class="stage2"><i>regardant l'intendant</i></span>.&mdash;Voilà un esclave qui se
+revêt à peu de frais d'un orgueil fondé sur la fragile faveur
+de sa maîtresse.&mdash;Hors d'ici, valet, loin de ma présence.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Que veut dire Votre Seigneurie?</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Qui a mis mon serviteur dans les ceps? Régane,
+je me flatte que tu n'en as rien su. <span class="stage2"><i>(Entre Gonerille.)</i></span>&mdash;Qui
+vient ici?&mdash;O cieux, si vous aimez les vieillards, si
+votre douce autorité recommande l'obéissance, si vous-mêmes
+vous êtes vieux, faites de ceci votre cause; faites
+descendre votre puissance sur la terre, et prenez mon
+parti. <span class="stage2"><i>(A Gonerille.)</i></span>&mdash;Tu n'as pas honte de voir cette
+barbe?&mdash;O Régane! lui prendras-tu la main?</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Eh! pourquoi ne prendrait-elle pas ma
+main, seigneur? Quelle offense ai-je commise? N'est pas
+offense tout ce que l'indiscrétion tourne de cette manière,
+tout ce que le radotage peut nommer ainsi.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;O mes flancs, vous êtes trop solides! Pourquoi
+ne rompez-vous pas?&mdash;Comment se fait-il qu'on ait mis
+un de mes gens dans les ceps?</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;C'est moi, seigneur, qui l'y ai fait
+mettre. Ses sottises ne méritaient pas à beaucoup près
+tant d'honneur.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;C'est vous, vous qui l'avez fait?</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Je vous en prie, mon père, puisque vous êtes
+faible, prenez-en votre parti.&mdash;Si, jusqu'à l'expiration
+de votre mois, vous voulez retourner chez ma soeur et
+demeurer avec elle, en congédiant la moitié de vos gens,
+venez ensuite chez moi: je n'y suis point à présent, et
+n'ai pas fait les préparatifs nécessaires pour vous recevoir.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Retourner chez elle, et cinquante de mes chevaliers
+congédiés! Non, j'abjure plutôt les toits, et je
+préfère m'exposer à la haine des vents; je deviendrai
+le compagnon du loup et de la chouette!&mdash;Poignantes
+étreintes de la nécessité!&mdash;Retourner chez elle!
+Quoi! on obtiendrait aussi bien de moi de me prosterner
+devant le trône de ce bouillant roi de France, qui a pris
+sans dot notre plus jeune fille, et de solliciter comme
+un écuyer une pension pour soutenir ma pauvre vie!
+Retourner chez elle! Que ne me persuades-tu plutôt
+d'être l'esclave, la bête de somme <span class="stage2"><i>(montrant Oswald</i>)</span> de
+ce valet détesté.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;A votre choix, seigneur....</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Je t'en prie, ma fille, ne me fais pas devenir
+fou. Je ne veux pas te déranger, mon enfant. Adieu, nous
+ne nous rencontrerons plus, nous ne nous reverrons
+plus. Mais cependant tu es ma chair, mon sang, ma fille;
+ou plutôt tu es une maladie engendrée dans ma chair,
+et que je suis obligé d'appeler mienne; tu es un
+abcès, un ulcère douloureux, une tumeur enflammée,
+produit de mon sang corrompu.&mdash;Mais je ne veux pas te
+faire de reproches: que la honte tombe sur toi quand il
+lui plaira; je ne l'appelle pas. Je n'invoque pas les coups
+de Celui qui porte le tonnerre; je ne fais point de rapports
+contre toi à Jupiter, notre juge suprême. Corrige-toi
+quand tu le pourras, deviens meilleure à ton loisir;
+je puis prendre patience: je puis rester chez Régane,
+moi et mes cent chevaliers.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Non, il n'en peut être tout à fait ainsi, seigneur.
+Je ne vous attendais pas encore, et je n'ai rien
+préparé pour vous recevoir comme il convient. Prêtez
+l'oreille aux propositions de ma soeur. Ceux dont la raison
+est capable de modérer votre passion doivent prendre
+leur parti de songer que vous êtes vieux, et qu'ainsi...
+Mais elle sait bien ce qu'elle fait.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Est-ce là bien parler?</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;J'ose le soutenir, seigneur. Quoi! cinquante
+chevaliers, n'est-ce pas assez? Qu'avez-vous besoin d'un
+plus grand nombre, ou même d'en avoir autant, s'il est
+vrai que l'embarras, le danger, tout parle contre une
+suite si nombreuse? Comment, dans une seule et même
+maison, tant de personnes soumises à deux maîtres peuvent-elles
+vivre en bonne intelligence? Cela est bien difficile,
+cela est impossible.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Eh quoi! seigneur, ne pourriez-vous pas
+être servi par ceux qui portent le titre de ses serviteurs
+ou par les miens?</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Eh! pourquoi pas, seigneur? S'il leur arrivait
+de se relâcher à votre égard, nous saurions y mettre
+ordre. Si vous voulez venir chez moi, car je commence
+à entrevoir un danger, je vous prie de n'en amener que
+vingt-cinq: je n'ai point de place ni d'attention à donner
+à un plus grand nombre.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Je vous ai tout donné....</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Et vous l'avez donné à temps.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Je vous ai fait mes gardiennes, mes dépositaires,
+mais j'ai mis la réserve de me faire suivre par un
+nombre de chevaliers. Quoi! je n'en pourrais amener
+chez vous que vingt-cinq? Régane, est-ce vous qui l'avez
+dit?</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Et qui le répète, seigneur: pas un de plus
+chez moi.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Les méchantes créatures se présentent encore
+à nous sous un aspect favorable, quand il s'en trouve de
+plus méchantes qu'elles: c'est avoir quelque titre aux
+éloges que de n'être pas ce qu'il y a de pis. <span class="stage2"><i>(A Gonerille.)</i></span>&mdash;J'irai
+chez toi. Tes cinquante sont le double de vingt-cinq:
+tu as le double de sa tendresse.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Écoutez-moi, mon seigneur: qu'avez-vous
+besoin de vingt-cinq personnes, de dix, de cinq, pour
+vous suivre dans une maison où deux fois autant ont
+ordre de vous servir?</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Qu'avez-vous même besoin d'une seule?</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Ne calcule pas le besoin: le plus vil mendiant
+a du superflu dans ses plus misérables jouissances. N'accorder
+à la nature que ce que la nature demande pour
+ses besoins, c'est mettre la vie de l'homme à aussi bas
+prix que celle des bêtes. Tu es une grande dame. Eh
+quoi! si la magnificence consistait seulement à se tenir
+chaudement, la nature a-t-elle besoin de ces vêtements
+magnifiques que tu portes, et qui peuvent à peine te
+tenir chaud? Mais quant aux vrais besoins.....&mdash;Ciel!
+donne-moi patience; c'est de patience que j'ai besoin.
+Vous me voyez ici, ô dieux! un pauvre vieillard, aussi
+comblé de douleurs que d'années, misérable par tous
+les deux! Si c'est vous qui excitez le coeur de ces filles
+contre leur père, ne m'abaissez pas au point de le supporter
+patiemment; animez-moi d'une noble colère. Oh! ne
+souffrez pas que des pleurs, armes des femmes, souillent
+mon visage d'homme!&mdash;Non, sorcières dénaturées, je
+tirerai de vous une telle vengeance, que le monde entier
+saura....&mdash;Je ferai de telles choses.... Ce que ce sera,
+je ne le sais pas encore; mais ce sera l'épouvante de la
+terre.&mdash;Vous croyez que je pleurerai; non, je ne pleurerai
+pas. J'ai bien amplement de quoi pleurer; mais ce coeur
+éclatera par cent mille ouvertures avant que je pleure.&mdash;O
+fou, je perdrai la raison!</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent Lear, Glocester, Kent et le fou.)</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Retirons-nous; il va faire de l'orage.</p>
+
+<p class="stage1">(On entend dans le lointain le bruit du tonnerre.)</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Cette maison est petite; le vieillard et sa
+suite ne peuvent s'y loger commodément.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;C'est sa propre faute; il a quitté de lui-même
+le lieu où il pouvait être tranquille: il faut qu'il
+porte la peine de sa folie.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Pour lui personnellement, je le recevrai
+avec plaisir; mais pas un seul de ses serviteurs.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;C'est aussi mon intention.&mdash;Mais où est
+lord Glocester?</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Il a suivi le vieillard.&mdash;Mais le voilà
+qui revient.</p>
+
+<p class="stage1">(Glocester rentre.)</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Le roi est dans une violente fureur.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Où va-t-il?</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Il ordonne qu'on monte à cheval, mais il
+veut aller je ne sais où.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Le mieux est de lui céder; il se conduira
+lui-même.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Milord, ne le pressez nullement de rester.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Hélas! la nuit approche; un vent glacé
+agite violemment les airs, à plusieurs milles aux environs
+à peine se trouve-t-il un buisson.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Oh! seigneur! il faut bien que les hommes
+opiniâtres reçoivent quelques leçons des maux qu'ils se
+sont attirés à eux-mêmes. Fermez vos portes. Il a avec
+lui une suite de gens déterminés à tout: facile à tromper
+comme il l'est, la sagesse nous ordonne de redouter ce
+qu'ils pourraient obtenir de sa colère.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Fermez vos portes, milord.&mdash;Il fera
+mauvais temps cette nuit; ma chère Régane est de bon
+conseil: mettons-nous à l'abri de l'orage.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU SECOND ACTE.</p>
+<br><br>
+
+<h2>ACTE TROISIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Une bruyère.&mdash;On entend le bruit d'un orage accompagné de
+tonnerre et d'éclairs.</p>
+
+<p class="stage1">KENT ET UN GENTILHOMME se <i>rencontrant</i>.</p>
+<br>
+<p>KENT.&mdash;Qui est ici malgré le mauvais temps?</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Un homme dont l'âme est, comme
+le temps, pleine d'agitation.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Ah! je vous reconnais. Où est le roi?</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Luttant contre les éléments irrités,
+il conjure les vents de précipiter la terre dans les flots,
+ou de soulever les vagues gonflées au-dessus de leurs rivages,
+afin que les choses changent ou s'anéantissent. Il
+arrache ses cheveux blancs que les tourbillons impétueux,
+dans leur aveugle rage, saisissent et font aussitôt
+disparaître. De toutes les forces de cet étroit univers
+renfermé en lui-même, il insulte aux vents et à la pluie
+qui se combattent dans tous les sens. Dans cette nuit
+horrible où l'ourse même, épuisée de lait par ses petits,
+demeure dans sa tanière; où le lion et le loup, au ventre
+vide, tiennent leur fourrure à sec, il court tête nue, et
+appelle toutes les chances de la mort.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Mais qui est avec lui?</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Personne que son fou, qui tâche,
+par des bouffonneries, de distraire son coeur navré d'injures.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Je vous connais, monsieur, et, sur la foi de
+mon discernement, j'ose vous confier une affaire d'un
+bien cher intérêt. Il y a de la mésintelligence entre les
+ducs d'Albanie et de Cornouailles, quoiqu'elle se cache
+encore sous le voile d'une dissimulation réciproque: ils
+ont (et qui n'en a pas parmi ceux que la supériorité de
+leur étoile a placés sur le trône et dans la grandeur?), ils
+ont des serviteurs non moins dissimulés qui servent à
+la France d'espions et de miroirs intelligents de notre
+situation, ce qu'on a vu des aversions ou des manoeuvres
+secrètes des deux ducs, ou la dureté avec laquelle ils se
+sont gouvernés à l'égard du bon vieux roi, ou quelque
+chose de plus profond dont tout ceci n'est que l'apparence
+extérieure. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'une
+armée envoyée par la France va entrer dans ce royaume
+divisé. Déjà les ennemis, profitant sagement de notre
+négligence, se sont assuré un accès secret dans quelques-uns
+de nos meilleurs ports, et sont sur le point de
+déployer ouvertement leurs bannières.&mdash;Voici maintenant
+ce que j'ai à vous dire: Si j'ai pu vous inspirer
+assez de confiance pour vous y rendre promptement;
+vous trouverez une personne qui recevra avec reconnaissance
+le récit fidèle des outrages désespérants et dénaturés
+dont le roi a sujet de se plaindre. Je suis un gentilhomme
+bien né et bien élevé; et c'est parce que je vous
+connais et me fie à vous que je vous propose cette mission.</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Nous en reparlerons.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Non, c'est assez de paroles. Afin de vous prouver
+que je suis beaucoup plus que je ne parais, ouvrez
+cette bourse et prenez ce qu'elle contient. Si vous voyez
+Cordélia, et soyez certain que vous la verrez, montrez-lui
+cet anneau; vous saurez d'elle quel est celui que
+vous avez eu pour compagnon, et que vous ne connaissez
+pas encore.&mdash;Infâme tempête! je vais chercher le roi.</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Donnez-moi votre main. N'avez-vous
+plus rien à me dire?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Peu de mots, mais au fait plus importants que
+tout le reste: veuillez bien prendre ce chemin, je vais
+suivre celui-ci. Le premier de nous deux qui trouvera le
+roi en avertira l'autre par un cri.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">La tempête redouble.</p>
+
+<p class="stage1">LEAR, LE FOU.</p>
+<br>
+<p>LEAR.&mdash;Soufflez, vents, jusqu'à ce que vos joues en
+crèvent. Ouragans, cataractes, versez vos torrents jusqu'à
+ce que vous ayez inondé nos clochers, noyé leurs coqs!
+Feux sulfureux, rapides comme la pensée, bruyants
+avant-coureurs des coups de foudre qui brisent les chênes,
+venez roussir mes cheveux blancs. Et toi, tonnerre,
+qui ébranles tout, aplatis le globe du monde, brise tous
+les moules de la nature, disperse d'un seul coup tous les
+germes qui produisent l'homme ingrat!</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;O noncle, de l'eau bénite de cour dans une
+maison bien sèche vaut mieux que cette eau de pluie
+quand on est dehors. Bon noncle, rentrons et implorons
+la bonne volonté de tes filles. Voilà une nuit qui n'a pitié
+ni du fou, ni du sage.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Gronde tant que tes entrailles y pourront suffire.
+Éclate, feu! jaillis, pluie! la pluie, le vent, le tonnerre,
+les feux, ne sont point mes filles; éléments, je ne
+vous accuse point d'ingratitude; je ne vous ai point
+appelés mes enfants; vous ne me devez point de soumission:
+laissez donc tomber sur moi votre horrible
+plaisir: me voici votre esclave, un pauvre et faible vieillard
+infirme, méprisé. Mais non, je vous traiterai de
+lâches ministres, vous dont les armées sont venues des
+hauts lieux de leur naissance s'unir à deux filles détestables,
+contre une tête aussi vieille et aussi blanche que
+la mienne.&mdash;Oh! oh! cela est odieux!</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Celui qui a une maison pour y mettre sa
+tête a une tête bien garnie.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Celui qui veut avoir une femme</p>
+<p>Avant que sa tête ait une maison,</p>
+<p>Perdra et tête et tout:</p>
+<p>Ainsi se sont mariés beaucoup de mendiants.</p>
+<p>Celui qui fait pour son orteil</p>
+<p>Ce qu'il devrait faire pour son coeur,</p>
+<p>Criera bientôt misère des cors aux pieds</p>
+<p>Et changera son sommeil en veilles.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Car il n'y a jamais eu une belle femme qui n'ait fait
+la grimace devant la glace.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Kent.)</p>
+
+<p>LEAR, <span class="stage2"><i>au fou</i></span>.&mdash;Non, je veux être un modèle de toute
+patience; je ne dirai plus rien.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Qui est là?</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Une seigneurie et un malotru, c'est-à-dire,
+un sage et un fou.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Hélas! seigneur, vous voilà donc! Rien de ce
+qui aime la nuit n'aime de pareilles nuits. Les cieux en
+colère ont effrayé jusqu'aux hôtes errants des ténèbres,
+et les forcent à se tenir dans leurs cavernes. Depuis que
+je suis un homme, je ne me souviens pas d'avoir vu de
+telles nappes de feu, d'avoir entendu d'aussi effroyables
+éclats de tonnerre, de telles plaintes, de tels mugissements
+du vent et de la pluie. La nature de l'homme n'en
+saurait supporter ni les souffrances ni les terreurs.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Que les dieux puissants, qui font naître au-dessus
+de nos têtes cet épouvantable tumulte, distinguent
+en ce moment leurs ennemis! Tremble, toi, misérable
+qui renfermes dans ton sein des crimes ignorés
+qui ont échappé à la verge de la justice; cache-toi, main
+sanglante; et toi, parjure; et toi, hypocrite, qui du
+masque de la vertu as couvert un inceste. Tremble et
+meurs de peur, scélérat, qui, en secret et sous d'honorables
+semblants, as dressé des piéges à la vie de l'homme.
+Forfaits soigneusement enveloppés, déchirez le voile qui
+vous cache et demandez grâce à ces voix terribles qui
+vous appellent.&mdash;Moi, je suis un homme à qui l'on a fait
+plus de mal qu'il n'en a fait.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Hélas! tête nue? Mon bon maître, tout près
+d'ici est une hutte; elle vous prêtera quelque abri contre
+la tempête. Allez vous y reposer, tandis que moi je vais
+retourner à cette dure maison, plus dure que la pierre
+de ses murailles, et qui tout à l'heure, quand je vous ai
+demandé, m'a refusé l'entrée; et je forcerai la main à son
+avare hospitalité.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Ma raison commence à revenir.&mdash;Viens, mon
+enfant; comment te trouves-tu, mon enfant? As-tu froid;
+j'ai froid aussi. Où est cette paille, mon ami? Que la nécessité
+est étrangement habile à nous rendre précieuses
+les choses les plus viles!&mdash;Montrez-moi votre hutte.&mdash;Pauvre
+fou, pauvre garçon, j'ai encore dans mon
+coeur une place qui souffre pour toi.</p>
+
+<p>LE FOU.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Celui qui a un petit peu de bon sens</p>
+<p>Doit recevoir en chantant le vent et la pluie,</p>
+<p>Et se contenter de sa situation,</p>
+<p>Car la pluie tombe tous les jours.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>LEAR.&mdash;Oui, tu as raison, mon bon garçon. Allons,
+conduisez-nous à cette hutte.</p>
+
+<p class="stage1">(Lear et Kent sortent.)</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Voilà une honnête nuit pour rafraîchir une
+courtisane. Il faut qu'avant de m'en aller je fasse une
+prédiction.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Quand les prêtres auront plus de paroles que de science;</p>
+<p>Quand les brasseurs gâteront leur bière avec de l'eau;</p>
+<p>Quand les nobles donneront des idées à leurs tailleurs;</p>
+<p>Quand les hérétiques ne seront plus brûlés, mais bien ceux</p>
+<p>qui suivent les filles;</p>
+<p>Quand tous les procès seront bien jugés;</p>
+<p>Qu'il n'y aura pas d'écuyers endettés,</p>
+<p>Ni de chevaliers pauvres;</p>
+<p>Quand les langues ne répandront plus la médisance;</p>
+<p>Que les coupeurs de bourses ne chercheront plus la foule;</p>
+<p>Que les usuriers compteront leur or en plein champ;</p>
+<p>Que les entremetteurs et les prostituées bâtiront des églises;</p>
+<p>Alors le royaume d'Albion</p>
+<p>Tombera en grande confusion,</p>
+<p>Alors viendra le temps, qui vivra verra,</p>
+<p>Où l'usage sera de marcher sur ses pieds.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Merlin fera un jour cette prédiction, car je vis avant lui.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Une salle du château de Glocester.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> GLOCESTER, EDMOND.</p>
+<br>
+<p>GLOCESTER.&mdash;Hélas! hélas! Edmond, cette conduite
+dénaturée me déplaît. Quand je leur ai demandé la permission
+d'avoir pitié de lui, ils m'ont interdit l'usage de
+ma propre maison; ils m'ont défendu, sous peine de leur
+éternel ressentiment, de leur parler de lui, de solliciter
+pour lui, et de le soulager en rien.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Cela est bien cruel et dénaturé!</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Allez, ne dites rien: il y a une mésintelligence
+entre les deux ducs; il y a pis encore. J'ai reçu
+cette nuit une lettre.... Il serait dangereux seulement
+d'en parler.... J'ai enfermé la lettre dans mon cabinet.
+Le roi va être vengé des injures qu'il souffre en ce moment.
+Déjà une armée est en partie débarquée. Il faut
+nous attacher au roi. Je vais le chercher et le consoler
+en secret. Vous, allez entretenir le duc, pour qu'il ne
+s'aperçoive pas de mes charitables soins. S'il me demande,
+je suis malade et je suis allé me coucher.&mdash;Quand
+j'en devrais mourir, et l'on ne m'a pas menacé de
+moins que cela, il faut que je secoure le roi mon vieux
+maître.&mdash;Il va arriver quelque chose d'extraordinaire,
+Edmond; je vous en prie, soyez circonspect.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;En dépit de toi, le duc va être instruit à
+l'heure même de cette courtoisie, et de cette lettre aussi.
+Ce sera, ce me semble, assez bien mériter de lui, et j'y
+dois gagner tout ce que va perdre mon père; oui, tout,
+sans exception: les jeunes gens s'élèvent quand les vieux
+s'en vont.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Une partie de la bruyère où l'on voit une hutte.&mdash;L'orage
+continue.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LEAR, KENT, LE FOU.</p>
+<br>
+<p>KENT.&mdash;Voici l'endroit, mon seigneur. Mon bon seigneur,
+entrez: une nuit si rigoureuse passée en plein
+air est trop rude pour les forces de la nature.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Laisse-moi tranquille.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Mon bon maître, entrez.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Veux-tu briser mon coeur?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Je briserais plutôt le mien. Mon bon seigneur,
+entrez.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Tu crois que c'est grand'chose que cette tempête
+mutinée qui nous pénètre jusqu'aux os. C'est beaucoup
+pour toi; mais là où s'est fixée une plus grande
+douleur, une moindre se fait à peine sentir. Tu chercherais
+à éviter un ours; mais si ta fuite te conduisait
+vers la mer en furie, tu reviendrais affronter l'ours en
+face. Quand l'âme est libre, le corps est délicat; mais la
+tempête qui agite mon âme ne laisse à mes sens aucune
+autre impression que celles qui se combattent au dedans
+de moi.&mdash;L'ingratitude de nos enfants!.... n'est-ce pas
+comme si ma bouche déchirait ma main pour lui avoir
+porté la nourriture? Mais je punirai bientôt.&mdash;Non, je ne
+veux plus pleurer.&mdash;Par une nuit semblable, me mettre
+à la porte!&mdash;Verse tes torrents, je les supporterai.&mdash;Dans
+une nuit semblable!&mdash;O Régane! Gonerille! votre bon
+vieux père, dont le coeur sans méfiance vous a tout
+donné!&mdash;Oh! c'est de ce côté qu'est la folie; évitons-le,
+n'en parlons plus.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Mon bon seigneur, entrez ici.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Je te prie, entre toi-même; et cherche tes
+aises. Cette tempête ne me laisse pas le temps de m'arrêter
+sur des choses qui me feraient bien plus de mal.&mdash;Cependant
+je vais entrer. <span class="stage2">(<i>Au fou</i>.)</span>&mdash;Va, mon enfant,
+entre le premier.&mdash;Va, indigence sans asile!&mdash;Allons,
+entre donc. Je vais prier, et je dormirai après. <span class="stage2"><i>(Le fou
+entre.)</i></span>&mdash;Pauvres misérables privés de tout, quelque part
+que vous soyez, qui endurez les coups redoublés de cet
+orage impitoyable, comment vos têtes sans abri, vos
+flancs vides de nourriture, vos haillons ouverts de toutes
+parts, se défendront-ils contre des temps aussi cruels?
+Ah! je n'ai pas pris assez de soin de cela! Orgueil somptueux,
+viens essayer de ce remède; expose-toi à sentir
+ce que sentent les malheureux, afin d'apprendre à leur
+jeter tout ton superflu, et à nous montrer les cieux plus
+justes.</p>
+
+<p>EDGAR, <span class="stage2"><i>derrière le théâtre</i></span>.&mdash;Une brasse et demie, une
+brasse et demie! Le pauvre Tom!</p>
+
+<p>LE FOU, <span class="stage2"><i>sortant de la hutte avec précipitation</i></span>.&mdash;N'entrez
+pas, noncle; il y a là un esprit. Au secours! au
+secours!</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Donne-moi ta main. Qui est là!</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Un esprit, un esprit: il dit qu'il s'appelle le
+pauvre Tom.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Qui es-tu, toi qui es là à grommeler dans la
+paille? Sors.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Edgar vêtu comme un fou.)</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Va-t'en; le malin esprit me suit. A travers
+l'aubépine piquante souffle le vent froid. Hum! va à ton
+lit tout froid, et réchauffe-toi.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;As-tu donné tout à tes deux filles? en es-tu réduit
+là?</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Qui donne quelque chose au pauvre Tom,
+que le malin esprit a promené à travers les feux et les
+flammes, à travers les gués et les tourbillons, sur les
+marais et les étangs? Il a mis des couteaux sous son
+oreiller, des cordes sur son banc, et de la mort aux rats
+près de sa soupe. Il l'a rendu orgueilleux de monter un
+cheval bai qui trottait sur des ponts de quatre pouces de
+large, pour courir après son ombre qu'il prenait pour
+un traître.&mdash;Dieu te conserve tes cinq sens.&mdash;Tom a
+froid; oh! oh! oh! oh! euh! euh!&mdash;Que le ciel te préserve
+des ouragans, des astres malfaisants et des rhumatismes.&mdash;Faites
+quelque charité au pauvre Tom que tourmente
+le malin esprit. Oh! si je pouvais le tenir ici, et là,&mdash;et
+là,&mdash;et encore là,&mdash;et puis encore là!</p>
+
+<p class="stage1">(La tempête continue.)</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Quoi! ses filles l'ont-elles réduit à cette extrémité?&mdash;N'as-tu
+pu rien garder? leur as-tu donné tout?</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Non, il s'est réservé une couverture; autrement
+nous aurions tous honte de le regarder.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Puissent tous les fléaux que, dans les airs flottants,
+une fatale destinée tient suspendus sur les crimes
+des hommes, se précipiter aujourd'hui sur tes filles!</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Il n'avait pas de filles, seigneur.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Par la mort! traître! rien dans le monde que
+des filles ingrates ne pouvait réduire la nature à ce
+point de dégradation. Est-ce donc la coutume aujourd'hui
+que les pères chassés trouvent si peu de pitié pour
+leur corps?&mdash;Juste châtiment! c'est ce corps qui a engendré
+ces filles de pélican.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Pillicock<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a> était sur la montagne de Pillicock.
+Holà! holà! hoé! hoé!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37: </b><a href="#footnotetag37">(retour) </a><p>Nom d'un démon. Edgar en nommera encore plusieurs autres,
+qu'on reconnaîtra sans qu'il soit nécessaire de l'indiquer.</p></blockquote>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Cette froide nuit fera de nous tous des fous
+et des frénétiques.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Garde-toi du malin esprit; obéis à tes parents;
+garde loyalement ta foi; ne jure point; ne commets
+point le péché avec celle qui a promis à un autre homme
+la fidélité d'épouse; ne donne point de vaine parure à ta
+maîtresse.&mdash;Tom a froid.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Qui étais-tu?</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Un homme de service, vain de coeur et d'esprit:
+je frisais mes cheveux, je portais des gants à mon
+chapeau<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>; je servais les ardeurs de ma maîtresse, et
+commettais avec elle l'acte de ténèbres.&mdash;Je proférais
+autant de serments que de mots, et je me parjurais à la
+face débonnaire du ciel. J'étais un homme qui s'endormait
+dans des projets de volupté, et se réveillait pour les
+exécuter. J'aimais passionnément le vin, les dés avec
+ardeur; et quant aux femmes, j'avais plus de maîtresses
+qu'un Turc: faux de coeur, l'oreille crédule, la main
+sanguinaire, pourceau pour la paresse, renard pour la
+ruse, loup pour la voracité, un chien dans ma rage, un
+lion pour saisir ma proie. Ne permets pas que le bruit
+d'un soulier ou le frôlement de la soie livre ton pauvre
+coeur aux femmes. Tiens ton pied éloigné des mauvais
+lieux, ta main des collerettes<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>, ta plume des livres des
+prêteurs, et défie le malin esprit.&mdash;Mais toujours à travers
+l'aubépine souffle la bise aiguë. Elle fait <i>mun...
+zuum</i>... Ah! non, nenni, dauphin, mon garçon, cesse,
+laisse-le passer<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38: </b><a href="#footnotetag38">(retour) </a><p>On portait à son chapeau ou le gant qu'on avait reçu de sa
+maîtresse, ou celui qu'un ennemi vous avait jeté comme un gage
+de combat. Probablement les domestiques des grandes maisons
+imitaient en cela les manières de leurs maîtres.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39: </b><a href="#footnotetag39">(retour) </a><p><i>Plackets</i>.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40: </b><a href="#footnotetag40">(retour) </a><p><i>Ah no nonny, dolphin my boy, my boy sessa;
+let him trot by</i>. Jargon
+mêlé d'anglais et de français: c'est le refrain d'une vieille
+ballade, où l'on suppose que, dans un combat entre les Anglais et
+les Français, le roi de France ne se souciant pas d'exposer à des
+hasards trop difficiles la valeur de son fils le dauphin, lui cherche
+un adversaire dont il puisse triompher facilement. Tous les chevaliers
+qui se présentent successivement sur le champ de bataille
+lui paraissent trop forts, et chaque fois il répète le refrain. Enfin
+il ne trouve pas de meilleur expédient que de faire tenir sur les
+pieds, à l'aide d'un arbre, un mort contre lequel il envoie le dauphin
+exercer sa prouesse.</p></blockquote>
+
+<p class="stage1">(L'orage continue.)</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Tu serais mieux dans ton tombeau qu'ici le
+corps nu en butte à toutes ces violences du ciel. L'homme
+est-il donc si peu de chose que cela? Considérons-le
+bien.&mdash;Tu ne dois point de soie aux vers, de peaux aux
+bêtes sauvages, de parfums à la civette.&mdash;Ah! trois de
+nous ici sont déguisés; toi, tu es la chose comme elle
+est. L'homme réduit à lui-même n'est autre chose qu'un
+pauvre animal nu, fourchu comme toi.&mdash;Loin de moi,
+apparences empruntées; allons, défaites-vous.</p>
+
+<p class="stage1">(Il arrache ses habits.)</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Noncle, je te prie, calme-toi; c'est une mauvaise
+nuit pour y nager. Maintenant un peu de feu dans
+une plaine sauvage ressemblerait bien au coeur d'un
+vieux débauché; une légère étincelle, et le reste du
+corps glacé.&mdash;Regardez, regardez; voici un feu qui
+marche.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Oh! c'est le malin esprit Flibbertigibbet; il
+commence sa course à l'heure du couvre-feu, et rôde
+jusqu'au premier chant du coq: c'est de lui que viennent
+la taie et la cataracte; il fait loucher les yeux et donne
+le bec-de-lièvre; il jette la nielle sur le froment et
+endommage le pauvre enfant de la terre.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Saint Withold parcourut trois fois la plage;</p>
+<p>Il rencontra le cauchemar et ses neuf lutins;</p>
+<p>Il lui ordonna de rentrer en terre,</p>
+<p>Et lui en fit jurer sa foi.</p>
+<p>Et décampe, sorcière, décampe.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>KENT.&mdash;Comment se trouve Votre Seigneurie?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Glocester avec un flambeau.)</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Quel est cet homme?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Qui est là? que cherchez-vous?</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Qui êtes-vous? vos noms?</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Le pauvre Tom, qui mange la grenouille
+nageuse, le crapaud, le têtard, le lézard de murailles et
+le lézard d'eau. Quand le malin esprit fait rage, il mange,
+dans la furie de son coeur, la bouse de vache en guise
+de salade; il avale le vieux rat et le chien jeté dans le
+fossé; il boit le manteau verdâtre des eaux stagnantes;
+il est chassé à coups de fouet de district en district; il est
+mis dans les ceps, puni, emprisonné; lui qui a eu jadis
+trois habits sur son dos, six chemises à son corps, un
+cheval entre ses jambes et une épée à son côté.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Mais les souris et les rats, et tout ce menu gibier,</p>
+<p>Ont été la nourriture de Tom depuis sept longues années.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Prenez garde à celui qui est auprès de moi.&mdash;Paix,
+Smolkin; paix, démon.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Quoi! Votre Seigneurie n'a pas meilleure
+compagnie?</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Le prince des ténèbres est gentilhomme: on
+l'appelle Modo et Mahu.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Seigneur, notre chair et notre sang se
+sont tellement pervertis, qu'ils prennent en haine ceux
+qui les ont engendrés.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Pauvre Tom a froid.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Venez avec moi; mon devoir ne peut me
+permettre d'obéir en tout aux ordres cruels de vos filles.
+Quoiqu'elles m'aient enjoint de fermer les portes de ma
+maison, et de vous laisser à la merci de cette cruelle
+nuit, je me suis pourtant hasardé à venir vous chercher,
+pour vous conduire dans un lieu où vous trouverez du
+feu et des aliments.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Laissez-moi d'abord m'entretenir avec ce philosophe.&mdash;Quelle
+est la cause du tonnerre?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Mon bon maître, acceptez son offre, rendez-vous
+dans cette maison.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;J'ai un mot à dire à ce savant Thébain.&mdash;Quelle
+est votre étude?</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;D'échapper au malin esprit et de tuer la
+vermine.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Laissez-moi vous dire un mot à part.</p>
+
+<p>KENT, <span class="stage2"><i>à Glocester</i></span>.&mdash;Pressez-le encore une fois de venir,
+milord; sa raison commence à se troubler.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Peux-tu le blâmer? ses filles veulent sa
+mort.&mdash;Ah! ce brave Kent, il avait bien prédit qu'il en
+serait ainsi. Pauvre banni! Tu dis que le roi devient fou.
+Ami, je te dirai que je suis presque fou moi-même.
+J'avais un fils que j'ai proscrit de mon sang: dernièrement,
+tout dernièrement il a cherché à m'assassiner. Je
+l'aimais, mon ami: jamais un père n'aima plus chèrement
+son fils. Pour te dire la vérité, le chagrin a affaibli
+ma raison.&mdash;Quelle nuit! <span class="stage2">(<i>A Lear</i>.)</span>&mdash;Je conjure Votre
+Seigneurie...</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Oh! je vous demande pardon.&mdash;Noble philosophe,
+honorez-moi de votre compagnie.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Tom a froid.</p>
+
+<p>GLOCESTER, <span class="stage2"><i>à Edgar</i></span>.&mdash;Va, l'ami. A ta hutte; va t'y
+réchauffer.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Allons, entrons-y tous.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;C'est par ici, seigneur.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Avec lui: je veux rester avec mon philosophe.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Mon bon seigneur, calmez-le; laissez prendre
+cet homme avec lui.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Emmenez-le.</p>
+
+<p>KENT, <span class="stage2"><i>à Edgar</i>.</span>&mdash;Allons, l'ami, viens avec nous.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Venez, bon Athénien.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Silence! silence! chut.</p>
+
+<p>EDGAR.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Le jeune chevalier Roland vint à la tour ténébreuse;</p>
+<p>Il disait toujours, fi! foh! fum!</p>
+<p>Je sens ici le sang d'un Breton.</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="stage1">Un appartement du château de Glocester.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> CORNOUAILLES, EDMOND.</p>
+<br>
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Je serai vengé avant de quitter sa
+maison.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Mais, seigneur, je pourrai être blâmé d'avoir
+ainsi fait céder la nature à la fidélité: je m'effraye un
+peu de cette pensée.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Je vois maintenant que ce n'était pas
+uniquement le mauvais naturel de votre frère qui le portait
+à en vouloir à la vie de son père, mais que les vices
+de celui-ci ont provoqué la condamnable méchanceté de
+l'autre.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Que ma destinée est cruelle, qu'il faille me
+repentir d'être juste!&mdash;Voici la lettre dont il m'a parlé,
+et qui prouve ses intelligences avec le parti qui sert les
+intérêts de la France. Oh! cieux! s'il avait été possible
+que cette trahison n'existât pas ou ne fût pas découverte
+par moi!</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Suivez-moi chez la duchesse.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Si le contenu de cette lettre est véritable,
+vous avez de grandes affaires sur les bras.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Faux ou vrai, il t'a fait comte de Glocester.
+Découvre où peut être ton père, afin que je n'aie
+qu'à le faire prendre.</p>
+
+<p>EDMOND, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Si je le trouve assistant le roi, cette
+circonstance augmentera encore les soupçons. <span class="stage2">(<i>Haut</i>.)</span>&mdash;Je
+continuerai de vous être fidèle, quoique j'aie un rude
+combat à soutenir entre vous et la nature.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Va, je mets toute ma confiance en toi,
+et mon affection te rendra un meilleur père.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="stage1">Une chambre dans une ferme joignant au château.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> GLOCESTER, LEAR, KENT, LE FOU ET EDGAR.</p>
+<br>
+<p>GLOCESTER.&mdash;Il fait meilleur ici qu'en plein air: sachez-m'en
+quelque gré. Je vais vous fournir autant que je
+pourrai les moyens de rendre ceci plus commode. Je ne
+vous quitte pas pour longtemps.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Toutes les puissances de la raison ont cédé en
+lui à la violence du chagrin.&mdash;Que le ciel récompense
+votre bonté.</p>
+
+<p class="stage1">(Glocester sort.)</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Ratèrent m'appelle: il me dit que Néron
+joue du triangle dans le lac de ténèbres<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>. Priez, innocents,
+et gardez-vous du malin esprit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41: </b><a href="#footnotetag41">(retour) </a><p>Selon Rabelais, c'est du violon que Néron joue en enfer et
+Trajan du triangle.</p></blockquote>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Noncle, dis-moi, je t'en prie, un fou est-il
+noble ou roturier?</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;C'est un roi, c'est un roi.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Non, c'est un roturier qui a pour fils un gentilhomme;
+car c'est un fou que le roturier qui consent à
+voir devant lui son fils gentilhomme.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Il m'en faut faire venir mille avec des broches
+rougies au feu qui siffleront contre eux.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Le malin esprit me mord dans le dos.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Il est fou celui qui se fie à la douceur d'un
+loup apprivoisé, à la santé d'un cheval, à l'amitié d'un
+jeune homme et au serment d'une prostituée.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Cela sera; je vais les sommer de comparaître
+à l'instant.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Edgar</i>.)</span> Viens, assieds-toi là, très-savant
+justicier.&mdash;<span class="stage2">(<i>Au fou</i>.)</span> Et toi, sage seigneur, assieds-toi là.&mdash;Eh
+bien! traîtresses...</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Voyez comme il reste là, comme il fixe ses
+yeux ardents... Désires-tu des spectateurs à ton procès,
+madame?...</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Viens à moi en traversant le ruisseau, Bessy.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>LE FOU.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Elle a une fente à son bateau,</p>
+<p>Et ne peut pas dire</p>
+<p>Pourquoi elle n'ose venir à toi.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Le malin esprit poursuit le pauvre Tom avec
+la voix d'un rossignol. Hopdance crie dans le ventre de
+Tom pour avoir deux harengs blancs. Cesse de croasser,
+ange noir; je n'ai rien à manger pour toi.</p>
+
+<p>KENT, <span class="stage2"><i>à Lear</i></span>.&mdash;Eh bien! comment vous trouvez-vous,
+seigneur? Ne demeurez pas ainsi dans la stupeur. Voulez-vous
+vous coucher et reposer sur ces coussins?</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Voyons d'abord leur procès.&mdash;Qu'on amène les
+témoins. <span class="stage2">(<i>A Edgar</i>.)</span>&mdash;Toi, juge en robe, prends ta place;
+et toi qui es accouplé avec lui au joug de l'équité, prends
+siége à ses côtés. <span class="stage2">(<i>A Kent</i>.)</span>&mdash;Vous êtes de la commission;
+asseyez-vous aussi.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Procédons avec justice.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Dors-tu ou veilles-tu, gentille pastourelle?</p>
+<p>Tes brebis sont dans le blé.</p>
+<p>Un souffle seulement de ta petite bouche,</p>
+<p>Et tes brebis sont préservées de mal.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pouff! le chat est gris!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>LEAR.&mdash;- Citez d'abord celle-ci; c'est Gonerille. J'affirme
+ici par serment, devant cette honorable assemblée,
+qu'elle a chassé à coups de pied le pauvre roi son père.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Avancez, maîtresse; votre nom est-il
+Gonerille?</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Elle ne peut pas le désavouer.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Je vous demande pardon; je vous prenais
+pour un escabeau.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Tenez, en voici une autre dont les yeux hagards
+annoncent de quelle trempe est son coeur. Arrêtez-la
+ici: aux armes! aux armes, fer, flamme!&mdash;La corruption
+est entrée ici.&mdash;Juge inique, pourquoi l'as-tu laissée
+échapper?</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Dieu bénisse tes cinq sens!</p>
+
+<p>KENT.&mdash;O pitié! Seigneur, où est donc maintenant
+cette patience que vous vous êtes vanté si souvent de
+conserver?</p>
+
+<p>EDGAR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Mes larmes commencent à se mettre
+tellement de son parti, qu'elles vont gâter mon personnage.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Les petits chiens tout comme les autres: voyez,
+Tray, Blanche, Petit-Coeur; les voilà qui aboient contre
+moi.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Tom va leur jeter sa tête.&mdash;Allez-vous-en,
+roquets.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Que ta gueule soit blanche ou noire,</p>
+<p>Que tes dents empoisonnent quand tu mords,</p>
+<p>Mâtin, lévrier, métis hargneux,</p>
+<p>Chien courant ou épagneul, braque ou limier,</p>
+<p>Mauvais petit chien à la queue coupée ou la queue en trompette,</p>
+<p>Tom les fera tous hurler et gémir;</p>
+<p>Car lorsque je leur jette ainsi ma tête,</p>
+<p>Les chiens sautent par-dessus la porte et tous se sauvent.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Don don don do. C'est çà. Allons aux veillées, aux
+foires, aux villes de marché. Pauvre Tom, ta corne est
+à sec.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Maintenant qu'on dissèque Régane.&mdash;Voyez de
+quoi se nourrit son coeur. Y a-t-il dans la nature quelques
+éléments qui puissent former des coeurs si durs? <span class="stage2">(<i>A
+Edgar.</i>)</span>&mdash;Vous, mon cher, je vous prends au nombre de
+mes cent chevaliers: seulement la mode de votre habit
+ne me plaît point. Vous me direz peut-être que c'est un
+costume persan; cependant changez-en.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Maintenant, mon bon maître, couchez-vous
+ici, et prenez un peu de repos.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Point de bruit, point de bruit. Tirez les rideaux;
+ainsi, ainsi, ainsi, nous irons souper dans la matinée;
+ainsi, ainsi, ainsi.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Et je me coucherai à midi.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Glocester.)</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Approche, ami. Où est le roi, mon maître?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Le voilà, seigneur; mais ne le troublez pas; sa
+raison est perdue.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Mon bon ami, je te conjure, prends-le
+dans tes bras: je viens d'entendre un complot pour le
+mettre à mort. Il y a ici une litière toute prête: porte-le
+dedans, et conduis-le promptement vers Douvres, ami,
+où tu trouveras un bon accueil et des protecteurs. Enlève
+ton maître: si tu diffères seulement d'une demi-heure,
+lui, toi et quiconque osera prendre sa défense, êtes assurés
+de périr.&mdash;Prends-le, prends-le, et suis-moi. Je vais
+le conduire en peu d'instants au lieu où j'ai tout fait
+préparer.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;La nature épuisée s'est assoupie. Le sommeil
+aurait pu remettre quelque baume dans tes organes
+blessés. Si les circonstances ne le permettent pas, ta
+guérison sera difficile. <span class="stage2">(<i>Au fou</i>.)</span> Allons, aide-moi à porter
+ton maître; il ne faut pas que tu restes en arrière.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Allons, allons, partons.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent Kent, Glocester et le fou, emportant le roi.)</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Quand nous voyons nos supérieurs endurer
+les mêmes maux que nous, à peine conservons-nous
+quelque amertume sur nos misères. Celui qui souffre
+seul souffre surtout dans son âme, en laissant derrière
+lui des êtres libres et le spectacle du bonheur. Mais l'âme
+surmonte bien plus facilement la douleur, quand le malheur
+a des compagnons, et que l'on souffre en société.
+Que mes peines me semblent maintenant légères et supportables,
+quand je vois le roi incliné sous le même poids
+qui me fait courber. Il a des enfants comme moi j'ai un
+père.&mdash;Tom, pars; sois attentif à ces grands événements,
+et découvre-toi quand l'opinion trompeuse qui te flétrit
+de ses injurieuses pensées, détruite à bon droit par tes
+actions, rapportera son jugement et reconnaîtra ton
+innocence. Arrive ce qui pourra cette nuit, si du moins
+le roi se sauve!&mdash;Cachons-nous, cachons-nous.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+
+<p class="stage1">Un appartement du château de Glocester.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> CORNOUAILLES, RÉGANE, GONERILLE,
+EDMOND, DES DOMESTIQUES.</p>
+<br>
+<p>CORNOUAILLES, <span class="stage2"><i>à Gonerille</i></span>.&mdash;Partez promptement; allez
+trouver le duc votre époux, et montrez-lui cette lettre.
+L'armée française est débarquée. Qu'on cherche ce traître
+de Glocester.</p>
+
+<p class="stage1">(Quelques domestiques sortent.)</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Qu'on le pende à l'instant.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Qu'on lui arrache les yeux.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Laissez-le à mon ressentiment.&mdash;Edmond,
+accompagnez notre soeur; il ne convient pas
+que vous soyez témoin de la vengeance que nous sommes
+obligés de tirer de votre perfide père. Avertissez le duc
+chez qui vous allez vous rendre de hâter le plus possible
+ses préparatifs. Nous, nous nous engageons à en faire
+autant: nous établirons entre nous des courriers rapides
+et intelligents. Adieu, chère soeur; adieu, comte de Glocester.
+<span class="stage2">(<i>Entre Oswald</i>.)</span>&mdash;Eh bien! où est le roi?</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Le comte de Glocester vient de le faire partir
+d'ici; trente-cinq ou trente-six de ses chevaliers qui
+le cherchaient avec ardeur l'ont joint à la porte, et ils
+sont tous partis pour Douvres avec quelques-uns des
+gens du comte. Ils se vantent d'y trouver des amis bien
+armés.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Préparez des chevaux pour votre
+maîtresse.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Adieu, cher lord; adieu, ma soeur.</p>
+
+<p class="stage1">(Gonerille et Édouard sortent.)</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Adieu, Edmond.&mdash;Qu'on cherche le
+traître Glocester. Garrottez-le comme un voleur, et amenez-le
+devant nous. <span class="stage2">(<i>Sortent encore quelques domestiques</i>.)</span>&mdash;Quoique
+nous ne puissions pas trop disposer de sa vie
+sans les formes de la justice, notre pouvoir fera une
+grâce à notre colère. On peut nous en blâmer, mais non
+pas nous en empêcher. <span class="stage2">(<i>Rentrent les domestiques avec Glocester</i>.)</span>
+Qui vient ici? Est-ce le traître?</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;C'est lui-même.&mdash;Fourbe ingrat!</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Serrez-bien ses bras de liége.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Que veulent dire Vos Seigneuries? Mes
+bons amis, considérez que vous êtes mes hôtes; ne me
+faites point d'indignes traitements, amis.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Liez-le, vous dis-je.</p>
+
+<p class="stage1">(Les domestiques le lient.)</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Ferme, ferme.&mdash;O l'infâme traître!</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Impitoyable dame, je ne suis point un
+traître.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Attachez-le à cette chaise.&mdash;Scélérat,
+tu verras...</p>
+
+<p class="stage1">(Régane lui arrache la barbe.)</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Par les dieux propices, c'est me traiter
+bien indignement que de m'arracher ainsi la barbe.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;L'avoir si blanche, et être un pareil traître!</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Méchante dame, ces poils dont tu dépouilles
+mon menton s'animeront pour t'accuser. Je suis
+votre hôte: devriez-vous ainsi d'une main déloyale
+insulter à ma bienveillance hospitalière? Que prétendez-vous?</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Voyons, mon gentilhomme; quelles
+lettres avez-vous dernièrement reçues de France?</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Répondez franchement, car nous savons la
+vérité.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Quelle intelligence avez-vous avec les
+traîtres qui viennent de débarquer dans ce royaume?</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;A quelles mains envoyez-vous remettre votre
+lunatique de roi?</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;J'ai reçu une lettre où l'on m'entretient
+de conjectures: elle me vient d'une personne tout à fait
+neutre, et non d'aucun de vos ennemis.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Artifice.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Mensonge.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Où as-tu envoyé le roi?</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;A Douvres.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Pourquoi à Douvres? N'étais-tu pas chargé,
+sous peine...</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Pourquoi à Douvres?&mdash;Qu'il réponde
+d'abord à cela.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Je suis attaché au poteau; il me faut soutenir
+l'attaque.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Pourquoi à Douvres?</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Parce que je ne voulais pas voir tes
+ongles cruels arracher ses pauvres vieux yeux, et ta
+soeur féroce enfoncer dans sa chair sacrée ses défenses
+de sanglier. Par une tempête semblable à celle que sa
+tête nue a supportée pendant cette nuit noire comme
+l'enfer, la mer soulevée serait allée éteindre et entraîner
+les feux des étoiles; et cependant son pauvre vieux coeur
+secondait encore la pluie du ciel.&mdash;Si dans cette rude
+nuit les loups avaient hurlé à ta porte, tu aurais dit:
+«Bon portier, tourne-leur la clef.»&mdash;Tout ce qu'il y a
+de cruel, excepté vous, avait cédé.&mdash;Mais je verrai les
+ailes de la vengeance atteindre de pareils enfants.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Tu ne le verras jamais.&mdash;Vous autres,
+tenez bien cette chaise.&mdash;J'écraserai tes yeux sous mon
+pied.</p>
+
+<p class="stage1">(On tient Glocester retenu sur la chaise, tandis que le duc lui
+arrache un oeil et l'écrase avec son pied.)</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Que celui qui espère parvenir à la vieillesse
+me donne quelque secours!&mdash;O cruels! O dieux!</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Un côté se moquerait de l'autre: l'autre
+aussi.</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Si tu vois la vengeance...</p>
+
+<p>UN DES DOMESTIQUES.&mdash;Arrêtez, seigneur: je vous sers
+depuis mon enfance; mais je ne vous rendis jamais un
+plus grand service qu'en vous priant de vous arrêter...</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Qu'est-ce que c'est, chien que vous êtes?</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE.&mdash;Si vous portiez barbe au menton, je
+la secouerais dans cette occasion.&mdash;Que prétendez-vous?</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Quoi! un vilain qui est à moi!</p>
+
+<p class="stage1">(Il tire son épée et court sur lui.)</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE.&mdash;Eh bien! avancez donc, et subissez
+les hasards de la colère.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils se battent et le duc est blessé.)</p>
+
+<p>RÉGANE, <span class="stage2"><i>à un autre domestique</i></span>.&mdash;Donne-moi ton épée.&mdash;Un
+paysan tenir tête ainsi!</p>
+
+<p class="stage1">(Elle se saisit d'une épée et le frappe par derrière.)</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE.&mdash;Oh! je suis mort!&mdash;Milord, il vous
+reste encore un oeil pour voir quelque malheur tomber
+sur lui.</p>
+
+<p class="stage1">(Il meurt.)</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;De peur qu'il n'en voie davantage
+encore, il faut le prévenir. <span class="stage2">(<i>Il lui arrache l'autre oeil et le
+jette à terre</i>.)</span>&mdash;A terre, vile marmelade; où est maintenant
+ton éclat?</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Plus rien que ténèbres et affliction! Où
+est mon fils Edmond?&mdash;Edmond, allume en toi toutes
+les étincelles de la nature pour payer cette horrible
+action.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Va-t'en, traître, scélérat! Tu appelles à
+ton secours celui qui te hait: c'est lui-même qui nous
+a dévoilé tes trahisons; il est trop honnête homme pour
+avoir pitié de toi.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;O insensé que j'étais! j'ai donc fait injure
+à Edgar! Dieux cléments, pardonnez-le-moi, et le rendez
+heureux.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Allez, jetez-le hors des portes, et qu'il flaire
+son chemin d'ici à Douvres.&mdash;Qu'est-ce donc, seigneur?
+Qu'avez-vous?</p>
+
+<p>CORNOUAILLES.&mdash;Je suis blessé.&mdash;Venez avec moi, madame.&mdash;Qu'on
+mette dehors ce coquin aveugle.&mdash;<span class="stage2">(<i>Montrant
+le corps du domestique</i>.)</span> Jetez-moi cet esclave sur le
+fumier.&mdash;Régane, mon sang coule en abondance: cette
+blessure est venue mal à propos. Donnez-moi votre bras.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort en s'appuyant sur le bras de Régane.)</p>
+
+<p class="stage1">(Les domestiques délient Glocester et le conduisent dehors.)</p>
+
+<p>PREMIER DOMESTIQUE.&mdash;Si cet homme vient à bien, je
+ne m'embarrasse plus de toutes les méchancetés que je
+pourrai faire.</p>
+
+<p>SECOND DOMESTIQUE.&mdash;Si elle vit longtemps et à la fin
+trouve une mort naturelle, toutes les femmes vont devenir
+des monstres.</p>
+
+<p>PREMIER DOMESTIQUE.&mdash;Suivons le vieux comte, et
+chargeons le mendiant de Bedlam de le conduire où il
+voudra: la folie de ce drôle-là se prête à tout.</p>
+
+<p>SECOND DOMESTIQUE.&mdash;Va, toi: je vais chercher un peu
+de filasse et de blanc d'oeuf pour mettre sur son visage
+tout ensanglanté; et puis, que le ciel ait pitié de lui.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent chacun de leur côté.)</p>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p>
+<br><br>
+
+
+<h2>ACTE QUATRIÈME</h2>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Une vaste campagne.</p>
+
+<p class="stage1">EDGAR, <i>seul</i>.</p>
+<br>
+<p>EDGAR.&mdash;Encore vaut-il mieux être comme je suis, et
+me savoir méprisé, que d'être à la fois méprisé et flatté.
+Quand on a vu le pire, au degré le plus abject, le plus
+abandonné de la fortune, la vie est toute d'espérance,
+exempte de crainte: un changement lamentable, c'est
+celui qui nous fait descendre du mieux; une fois au pis,
+nous retournons vers le rire. Sois donc le bienvenu, air
+insaisissable; je me livre à toi: le misérable que ton
+souffle a jeté au plus bas ne doit plus rien à tes coups.&mdash;Mais
+qui vient ici? <span class="stage2">(<i>Entre Glocester conduit par un vieillard</i>.)</span>&mdash;C'est
+mon père, bien misérablement accompagné.
+O monde, monde, monde! si tes étranges vicissitudes
+ne nous forçaient pas de te haïr, la vie ne voudrait
+pas céder au cours des ans.</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;O mon bon maître, je suis depuis
+quatre-vingts ans le vassal de votre père et le vôtre.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Va, va-t'en, mon bon ami, retire-toi: tes
+secours ne peuvent me faire aucun bien et pourraient
+te nuire.</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Hélas! seigneur, vous ne pouvez pas
+voir votre chemin.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Je n'ai plus de chemin devant moi; je
+n'ai pas besoin d'yeux: je suis tombé lorsque je voyais.
+Cela se voit souvent que notre moyenne condition fait
+notre sécurité, et nos privations nous deviennent des
+avantages.&mdash;O mon cher fils Edgar, toi que dévorait le
+courroux de ton père abusé, si je pouvais seulement
+vivre assez pour te voir encore en te touchant, je dirais
+que j'ai retrouvé mes yeux.</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Je vois quelqu'un. Qui est là?</p>
+
+<p>EDGAR, <i>à part.&mdash;O</i> dieux! qui peut dire: <i>Je suis au pis?
+</i> Me voilà plus mal que je n'ai jamais été.</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;C'est Tom, le pauvre fou.</p>
+
+<p>EDGAR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Et je puis être plus mal encore.&mdash;Le
+pire n'est point arrivé tant qu'on peut dire: <i>Ceci est le
+pire.</i></p>
+
+<p>LE VIEILLARD,&mdash;Où vas-tu, l'ami?</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Est-ce un mendiant?</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Fou et mendiant aussi.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Il lui reste donc un peu de raison; autrement
+il ne serait pas en état de mendier. Pendant la
+tempête de la nuit dernière, j'ai vu un de ces malheureux,
+et en le voyant j'ai considéré un homme comme
+un ver de terre. Mon fils en cet instant m'est venu dans
+l'esprit, et cependant mon esprit ne lui était guère favorable
+alors. J'ai appris bien des choses depuis! Nous
+sommes aux dieux ce que sont les mouches aux folâtres
+enfants: ils nous tuent pour s'amuser.</p>
+
+<p>EDGAR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Comment dois-je faire? C'est un mauvais
+métier que de faire le fou près du chagrin, on irrite
+les autres et soi-même. <span class="stage2"><i>(Haut.)</i></span>&mdash;Dieu te garde, mon
+maître.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Est-ce là ce malheureux tout nu?</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Oui, seigneur.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Alors, je t'en prie, va-t'en. Si pour l'amour
+de moi tu peux nous rejoindre à un ou deux milles
+d'ici, sur le chemin de Douvres, fais-le en considération
+de ton ancien attachement, et apporte avec toi quelque
+chose pour couvrir la nudité de cette pauvre créature
+que j'engagerai à me conduire.</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Hélas! seigneur, il est fou.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;C'est le malheur du temps; les fous conduisent
+les aveugles. Fais ce que je te demande, ou plutôt
+fais ce que tu voudras; mais surtout va-t'en.</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Je vais lui apporter le meilleur habit
+que je possède, arrive ce qui pourra.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Mon garçon, pauvre homme tout nu.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Pauvre Tom a froid. <span class="stage2"><i>(A part</i>.)</span>&mdash;Je ne saurais
+le tromper plus longtemps.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Viens près de moi, ami.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Et cependant il le faut encore.&mdash;Que le ciel
+guérisse tes chers yeux; ils saignent.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Sais-tu le chemin de Douvres?</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Grille ou barrière, grand chemin ou sentier.
+Le pauvre Tom a été privé de son bon sens; cinq démons
+sont entrés à la fois dans le pauvre Tom. Que l'honnête
+homme soit préservé du malin esprit <i>Obbidicut</i>, le démon
+de la luxure; <i>Hobbididance</i>, le prince des muets; <i>Mahu,
+</i> le démon du vol; <i>Modo</i>, celui du meurtre; et <i>Flibbertigibbet,</i>
+celui des contorsions et des grimaces, qui maintenant
+possède les femmes de chambre et les suivantes.
+Sur ce, béni sois-tu, maître.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Tiens, prends cette bourse, toi que les
+fléaux du ciel ont accablé de tous leurs traits: mon infortune
+va te rendre plus heureux. Dieux, agissez toujours
+ainsi: que celui qui regorge de biens et se nourrit
+de voluptés, qui met vos commandements sous ses pieds,
+et ne voit pas parce qu'il ne sent pas, sente promptement
+votre puissance. Ainsi une juste distribution détruirait
+l'excès, et chaque homme aurait le nécessaire.&mdash;Connais-tu
+Douvres?</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Oui, maître.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Là s'élève un rocher dont la haute tête
+s'avance et se regarde avec terreur dans la mer retenue
+à ses pieds; conduis-moi seulement à la pointe de sa
+cime, et j'ai sur moi quelque chose d'assez précieux pour
+te sortir de la misère que tu endures: une fois là, je
+n'aurai plus besoin de guide.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Donne-moi ton bras; le pauvre Tom va te
+conduire.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Devant le palais du duc d'Albanie.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> GONERILLE, EDMOND, OSWALD <i>venant
+à leur rencontre</i>.</p>
+<br>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Soyez le bien arrivé, seigneur. Je m'étonne
+que mon débonnaire époux ne soit pas venu au-devant
+de nous sur le chemin. <span class="stage2">(<i>A Oswald</i>.)</span>&mdash;Où est votre
+maître?</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Il est ici, madame; mais jamais homme ne
+fut si changé. Je lui ai parlé de l'armée qui vient de débarquer;
+il a souri à cette nouvelle. Je lui ai dit que
+vous veniez; il m'a répondu: «Tant pis.» Je l'ai informé
+de la trahison de Glocester et des loyaux services de son
+fils; il m'a appelé sot, et m'a dit que je prenais les choses
+à l'envers. Ce qui devrait lui déplaire lui devient agréable,
+et ce qui devrait lui faire plaisir l'offense.</p>
+
+<p>GONERILLE, <span class="stage2"><i>à Edmond</i></span>.&mdash;En ce cas, vous n'irez pas plus
+loin. Il est troublé par les pusillanimes terreurs de son
+esprit qui n'ose rien entreprendre. Il ne voudra pas
+sentir les injures qui l'obligent à y répondre.&mdash;Les voeux
+que nous formions sur la route pourraient bien s'accomplir.
+Retournez, Edmond, vers mon frère; hâtez la réunion
+de ses troupes, et mettez-vous à leur tête. Il faut
+que chez moi les armes changent de mains et que je remette
+la quenouille entre celles de mon mari. Ce fidèle
+serviteur sera notre intermédiaire. Si vous savez oser
+pour votre propre avantage, vous recevrez probablement
+sous peu les ordres d'une maîtresse. Portez ceci. <span class="stage2">(<i>Elle
+lui donne un gage d'amour</i>.)</span> Épargnez les paroles; baissez
+la tête.... Ce baiser, s'il osait parler, élèverait ton esprit
+hors de lui-même. Comprends, et prospère.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Tout à vous, jusqu'au sein de la mort.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Cher, cher Glocester! Oh! quelle différence
+entre un homme et un homme! C'est à toi qu'appartiennent
+les devoirs d'une femme: mon imbécile
+usurpe mon lit.</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Madame, voici mon seigneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Albanie.)</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Je valais jadis la peine de m'appeler<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;O Gonerille, vous ne valez pas la poussière
+que le vent importun chasse dans votre visage. Votre
+caractère m'effraye: la nature qui méprise la source
+d'où elle est sortie ne peut plus être contenue dans
+un cours réglé; celle qui volontairement se sépare et
+s'arrache du tronc qui la nourrit de sa sève doit nécessairement
+se flétrir, et servir bientôt à des usages
+funestes<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42: </b><a href="#footnotetag42">(retour) </a><p><i>I have been worth of the whistle</i>: J'ai été digne
+du coup de sifflet, allusion au vieux proverbe: <i>C'est un pauvre chien
+que celui qui n'est pas digne du coup de sifflet</i>.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43: </b><a href="#footnotetag43">(retour) </a><p>Les plantes flétries étaient en grande réquisition pour les
+opérations de sorcellerie.</p></blockquote>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;En voilà assez: ce texte est absurde.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;La sagesse et la bonté paraissent viles à
+l'âme vile: la corruption ne se complaît qu'en elle-même.&mdash;Qu'avez-vous fait, tigresses et non pas filles,
+qu'avez-vous fait? Un père, un vieillard si bon, que
+l'ours à la tête pendante eût léché par respect, barbares,
+dénaturées que vous êtes, vous l'avez rendu fou. Comment
+mon bon frère, un homme, un prince comblé de
+ses bienfaits, a-t-il pu vous le permettre? Ah! si les
+cieux ne se hâtent pas d'envoyer sur la terre des esprits
+visibles pour imposer à ces crimes odieux, les hommes
+vont bientôt s'entre-dévorer comme les monstres de
+l'Océan.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Homme dont le coeur contient du lait, qui
+as bien une joue pour recevoir les coups, une tête pour
+soutenir les affronts, mais point d'yeux pour discerner
+ton honneur de ta honte; qui ne sais pas qu'aux imbéciles
+seulement il appartient de plaindre le misérable
+qui reçoit la punition avant d'avoir commis le crime!
+Où sont tes tambours? La France déploie ses enseignes
+dans nos champs silencieux: déjà celui qui t'apporte la
+mort, le casque couvert de plumes, commence à te menacer;
+et toi, vertueux imbécile, tu demeures tranquille
+à crier: <i>Hélas! pourquoi se conduit-il ainsi?</i></p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Regarde-toi, furie! La difformité des démons
+ne paraît pas aussi horrible en eux que dans une
+femme.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Oh! quel fou ridicule!</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Être mensonger, et qui te sers à toi-même
+de masque, prends garde que tes traits ne deviennent
+ceux d'un monstre: si je voulais permettre à mes mains
+de suivre le mouvement de mon sang, elles ne seraient
+que trop disposées à briser, à déchirer ta chair et tes os;
+mais, quoique tu sois un démon, la figure d'une femme
+te protége.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Vraiment, vous voilà du courage maintenant!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un messager.)</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Quelles nouvelles?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;O mon bon seigneur, le duc de Cornouailles
+est mort: il a été tué par un de ses serviteurs
+au moment où il allait crever l'oeil qui restait au comte
+de Glocester.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Les yeux de Glocester!</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Un serviteur qu'il avait élevé, saisi de
+compassion, a voulu s'opposer à ce dessein, en tirant
+l'épée contre son puissant maître, qui, furieux, s'est
+élancé sur lui: ils l'ont percé à mort, mais non pas
+avant que le duc eût reçu le coup funeste qui l'a enlevé
+bientôt après.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Ceci montre que vous êtes là-haut, justiciers
+qui vengez si promptement les crimes commis par nous
+sur la terre! Mais ce pauvre Glocester, a-t-il perdu son
+autre oeil?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Tous les deux, tous les deux, mon seigneur.&mdash;Cette
+lettre, madame, exige une prompte réponse;
+elle est de votre soeur.</p>
+
+<p>GONERILLE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;D'un côté, ceci me plaît assez.&mdash;Mais
+à présent que la voilà veuve, et mon Glocester auprès
+d'elle, tout l'édifice que j'ai bâti dans mon imagination
+peut se renverser sur mon odieuse vie. Sous un
+autre rapport, cette nouvelle n'est pas si désagréable.&mdash;Je
+vais lire la lettre et y répondre.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Et où était son fils, tandis qu'ils lui arrachaient
+les yeux?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Il était venu ici avec Milady.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Mais il n'est pas ici.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Non, mon bon seigneur; je viens de le
+rencontrer comme il s'en retournait.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Sait-il cette méchanceté?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Oui, mon bon seigneur: c'est lui qui a
+dénoncé son père, et il n'a quitté le château que pour
+laisser un plus libre cours à la punition.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;O Glocester, je vis pour te remercier de l'attachement
+que tu as montré au roi, et pour venger tes
+yeux!&mdash;Viens, ami, viens m'instruire de ce que tu peux
+savoir de plus.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Le camp français près de Douvres.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> KENT ET LE GENTILHOMME.</p>
+<br>
+
+<p>KENT.&mdash;Pourquoi le roi de France est-il reparti si
+promptement? En savez-vous la raison?</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;On a pensé, depuis son arrivée, à des
+choses qu'il avait laissées imparfaites dans ses États et
+qui menaçaient la France d'un si grand danger qu'elles
+demandaient impérieusement qu'il y retournât en personne.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Et qui a-t-il laissé à sa place pour général?</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Le maréchal de France monsieur
+Le Fer.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;La reine, en lisant les lettres que vous avez
+apportées, a-t-elle donné quelque signe de chagrin?</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Oui, seigneur, elle les a prises et les
+a lues en ma présence, et de temps en temps une grosse
+larme coulait sur sa joue délicate. Cependant elle semblait
+demeurer maîtresse de sa douleur, qu'on voyait se
+révolter et vouloir prendre l'empire sur elle.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Oh! elle a donc été émue!</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Non pas jusqu'à la violence.... La
+patience et la douleur disputaient à qui la montrerait
+sous une forme plus touchante. Vous avez vu le soleil et
+la pluie paraître à la fois: son sourire et ses pleurs offraient l'image d'un jour plus doux encore. Le tendre
+sourire, errant sur ses lèvres vermeilles, semblait ignorer
+quels hôtes remplissaient ses yeux, d'où les larmes
+s'échappaient comme des perles détachées de deux diamants:
+en un mot, la douleur serait une beauté rare et
+adorée, si elle séyait aussi bien à tous les visages.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Ne vous a-t-elle point fait de question?</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Oui, une ou deux fois elle a soupiré
+le nom de <i>père</i> en haletant, comme si ce nom eût oppressé
+son coeur. Elle s'est écriée: <i>Mes soeurs! ô mes
+soeurs! quelle honte pour des femmes! Mes soeurs! Kent!
+mon père! Mes soeurs! Quoi! pendant l'orage, pendant la
+nuit! qu'on ne croie plus à la pitié!</i> Alors elle a secoué
+l'eau sainte qui remplissait ses yeux célestes; les
+larmes se sont mêlées à ses cris, et soudain elle s'est
+éloignée pour se livrer seule à sa douleur.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Ce sont les astres, ces astres placés au-dessus
+de nos têtes, qui règlent nos destinées; autrement deux
+époux ne pourraient engendrer des enfants si divers.&mdash;Lui
+avez-vous parlé depuis?</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Non.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Était-ce avant le départ du roi que vous l'avez
+vue?</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Non, c'est depuis.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;C'est bien, monsieur.&mdash;Le pauvre malheureux
+Lear est dans la ville: quelquefois, dans ses meilleurs
+moments, il se rappelle fort bien quel motif nous a fait
+venir ici, et refuse absolument de voir sa fille.</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Pourquoi, mon bon monsieur?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Une honte insurmontable l'y pousse: la dureté
+avec laquelle il lui a retiré sa bénédiction l'a abandonnée
+à la merci du sort dans une contrée étrangère, et a
+transporté ses droits les plus précieux à ses filles au
+coeur de chien; toutes ces pensées déchirent son âme de
+traits si empoisonnés, qu'une brûlante confusion le tient
+éloigné de Cordélia.</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Hélas! pauvre gentilhomme!</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Savez-vous quelques nouvelles de l'armée des
+ducs d'Albanie et de Cornouailles?</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Oui, elle est en marche.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Allons, monsieur, je vais vous conduire à notre
+maître Lear, et vous laisser avec lui pour l'accompagner.
+Un important motif me retient encore pour quelque
+temps sous le déguisement qui me cache. Quand je
+me ferai connaître, vous ne vous repentirez pas des renseignements
+que vous m'avez donnés. Je vous prie,
+venez avec moi.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Toujours dans le camp.&mdash;Une tente.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> CORDÉLIA, UN MÉDECIN, <i>des Soldats</i>.</p>
+<br>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;Hélas! c'est lui-même: on vient de le rencontrer
+furieux comme la mer agitée, chantant de toute
+sa force, couronné de fumeterre rampante et d'herbes des
+champs, de bardane, de ciguë, d'ortie, de coquelicot,
+d'ivraie, et de toutes les herbes inutiles croissant dans le
+blé qui nous sert d'aliment. Envoyez une compagnie<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>;
+qu'on parcoure chaque acre dans ces champs couverts
+d'épis, et qu'on l'amène devant nos yeux. <span class="stage2">(<i>Un officier sort</i>.)</span>&mdash;Que peut la sagesse humaine pour rétablir en lui
+la raison dont il est privé? Que celui qui pourra le
+secourir prenne tout ce que je possède.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44: </b><a href="#footnotetag44">(retour) </a><p><i>A century</i>.</p></blockquote>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Madame, il y a des moyens. Le sommeil
+est le père nourricier de la nature; c'est de sommeil
+qu'il a besoin: pour le provoquer en lui, nous avons
+des simples dont la vertu puissante parviendra à fermer
+les yeux de la douleur.</p>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;Secrets bienfaisants, vertus cachées dans
+le sein de la terre, sortez-en, arrosées par mes larmes;
+secondez-nous, portez remède aux souffrances de ce bon
+vieillard. Cherchez, cherchez, cherchez-le, de peur que
+sa fureur, abandonnée à elle-même, ne brise les liens
+d'une vie qui n'a plus les moyens de se diriger.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un messager.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Des nouvelles, madame: l'armée
+anglaise s'avance.</p>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;On le savait déjà; nos préparatifs sont faits
+pour la recevoir.&mdash;O père chéri, c'est pour toi seul que
+je travaille: le puissant roi de France a eu pitié de ma
+douleur et de mes larmes importunes. Ce n'est point
+enflés par l'ambition que nous avons été excités à
+prendre nos armes; c'est l'amour, le tendre amour et
+les droits de notre vieux père... Puissé-je bientôt avoir
+de ses nouvelles et le voir!</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="stage1">Un appartement dans le château de Glocester.</p>
+
+<p class="stage1">RÉGANE ET OSWALD.</p>
+<br>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Mais l'armée de mon frère, est-elle en
+marche?</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Y est-il en personne?</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Oui, madame, à grand'peine: votre soeur
+est le meilleur soldat des deux.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Lord Edmond n'a-t-il pas vu votre maître
+chez lui?</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Non, madame.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Et que peut contenir la lettre que lui écrit
+ma soeur?</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Je l'ignore, madame.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Au fait, c'est pour des soins bien importants
+qu'il est parti d'ici en diligence. Ç'a été une grande
+imprévoyance, après avoir arraché les yeux à Glocester,
+de le laisser en vie: partout où il arrive, il soulève tous
+les coeurs contre nous. Edmond est parti, je pense, pour
+l'aller, par pitié, délivrer des misères de la vie plongée
+dans les ténèbres: il doit aussi reconnaître les forces de
+l'ennemi.</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Il faut que je le suive, madame, avec ma lettre.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Nos troupes se mettent en marche demain:
+restez ici; les chemins ne sont pas sûrs.</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Je ne le puis, madame, ma maîtresse m'a
+imposé le devoir d'exécuter cet ordre.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Mais pourquoi écrit-elle à Edmond? Ne pouvait-elle
+vous charger verbalement de ses ordres? Peut-être...&mdash;Je
+ne sais quoi...&mdash;Je t'aimerai de tout mon
+coeur...&mdash;Laisse-moi décacheter cette lettre.</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Madame, j'aimerais mieux...</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Je sais que votre maîtresse n'aime point son
+mari; j'en suis sûre: la dernière fois qu'elle vint ici,
+elle lançait au noble Edmond d'étranges oeillades et des
+regards bien significatifs. Je sais que vous êtes dans son
+intime confiance.</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Moi, madame?</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Oui, je sais ce que je dis; vous y êtes, je le
+sais: ainsi je vous en avertis, faites bien attention à
+ceci.&mdash;Mon époux est mort: Edmond et moi nous nous
+sommes parlé; il est beaucoup plus à ma convenance
+qu'à celle de votre maîtresse. Vous pouvez comprendre
+le reste. Si vous le trouvez, donnez-lui ceci, je vous
+prie; et quand vous rendrez compte de tout ce que je
+vous dis à votre maîtresse, conseillez-lui, s'il vous plaît,
+de rappeler à elle sa raison. Maintenant adieu.&mdash;Si vous
+entendez par hasard parler de cet aveugle traître, la
+faveur sera pour celui qui nous en défera.</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Je voudrais pouvoir le rencontrer, madame,
+et je vous prouverais à quel point je suis dévoué.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Je te souhaite le bonjour.</p>
+<br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="stage1">Dans la campagne près de Douvres.</p>
+
+<p class="stage1">GLOCESTER, EDGAR, <i>vêtus en paysans</i>.</p>
+<br>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Quand arriverons-nous donc au sommet
+de cette montagne que tu sais?</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Vous commencez à la gravir à présent: voyez
+combien nous fatiguons.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Il me semble que le terrain est uni.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Oh! l'horrible côte! Écoutez; n'entendez-vous
+pas la mer?</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Non, en vérité.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Il faut donc que la douleur de vos yeux ait
+affaibli en vous les autres sens.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Cela pourrait être. Il me semble que ta
+voix est changée: tu parles aussi en meilleurs termes et
+d'une manière plus raisonnable que tu ne faisais.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Vous vous trompez tout à fait; il n'y a de
+changé en moi que l'habit.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Il me semble bien que vous parlez mieux.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Avancez, seigneur; voici l'endroit; ne bougez
+pas.&mdash;Oh! comme cela fait tourner la tête! comme cela
+est effrayant de regarder ainsi là-bas! La corneille et le
+choucas qui volent dans les airs, vers le milieu de la
+montagne, paraissent à peine de la grosseur des cigales.&mdash;Sur
+le penchant, à mi-côte, est suspendu un homme
+qui cueille du fenouil marin. Le dangereux métier! Il
+me semble qu'il ne paraît pas plus gros que sa tête.&mdash;Ces
+pêcheurs qui marchent sur la grève ressemblent à
+des souris.&mdash;Ce grand vaisseau là-bas à l'ancre paraît
+petit comme sa chaloupe, et sa chaloupe comme une
+bouée que la vue peut à peine distinguer.&mdash;On ne saurait
+entendre de si haut le murmure des vagues qui se
+brisent en écumant sur les innombrables et stériles cailloux
+du rivage.&mdash;Je ne veux plus regarder de peur que
+le vertige me prenne et que ma vue se trouble, je tomberais
+la tête la première.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Placez-moi à l'endroit où vous êtes.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Donnez-moi votre main: vous voilà maintenant
+à un pied du bord. Pour tout ce qu'il y a sous la
+lune, je ne voudrais pas seulement sauter sur place.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Lâche ma main. Tiens, mon ami, voilà
+une autre bourse; il y a dedans un joyau qui vaut bien
+la peine d'être accepté par un homme pauvre: que les
+fées et les dieux le fassent prospérer entre tes mains.
+Éloigne-toi, dis-moi adieu; que je t'entende partir.</p>
+
+<p>EDGAR, <span class="stage2"><i>feignant de se retirer</i></span>.&mdash;Adieu donc, mon bon
+seigneur.</p>
+
+<p>GLOCESTER&mdash;De tout mon coeur.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Si je me joue ainsi de son désespoir, c'est
+pour l'en guérir.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;O vous, dieux puissants, je renonce au
+monde, et sous votre regard je vais sans murmure me
+délivrer de ma profonde affliction. Si je pouvais la supporter
+plus longtemps sans me révolter contre votre
+suprême et insurmontable volonté, cette mèche usée,
+cette portion méprisée de mon être, irait brûlant jusqu'au
+bout.&mdash;Si Edgar vit encore, ô bénissez-le.&mdash;Maintenant,
+ami, adieu.</p>
+
+<p class="stage1">(Il saute et tombe de sa hauteur sur la plaine.)</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;C'est donc fini, seigneur, adieu! Et cependant
+je ne conçois pas comment la volonté peut parvenir à
+dérober le trésor de la vie, lorsque la vie elle-même cède
+et se laisse dérober. S'il avait été où il le pensait, en ce
+moment toute pensée serait finie.&mdash;Êtes-vous vivant ou
+mort?... Hé! monsieur!... l'ami! m'entendez-vous?...
+parlez.&mdash;Serait-il possible qu'il eût passé de cette manière?
+Mais non, il revient à lui.&mdash;Qui êtes-vous, monsieur?</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Va-t'en, et laisse-moi mourir.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Si tu avais été autre chose qu'un fil de la
+Vierge<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>, une plume ou un souffle d'air, en te précipitant
+d'une hauteur de tant de brasses, tu te serais écrasé
+comme un oeuf. Cependant tu respires, tu as un corps
+pesant, et ton sang ne coule point! et tu parles! et tu
+n'es pas blessé! Dix mâts l'un au bout de l'autre n'atteindraient
+pas à cette hauteur d'où tu viens de tomber
+perpendiculairement. Ta vie est un miracle; parle donc
+encore.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45: </b><a href="#footnotetag45">(retour) </a><p><i>Gossamer</i>. Ce sont ces fils blancs que l'on voit voltiger en
+automne.</p></blockquote>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Mais suis-je tombé ou non?</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;De l'effroyable cime de cette montagne de
+craie.&mdash;Regarde cette hauteur d'où l'alouette à la voix
+perçante ne pourrait être ni vue ni entendue.&mdash;Regarde
+seulement en l'air.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Hélas! je n'ai plus d'yeux.&mdash;Le malheur
+est-il donc privé du bienfait de pouvoir par la mort se
+délivrer de lui-même? Il restait encore quelque consolation
+quand la misère pouvait tromper la rage d'un tyran
+et se soustraire à ses orgueilleuses volontés.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Donnez-moi votre bras; allons, levez-vous.&mdash;Bon.&mdash;Comment
+êtes-vous? Sentez-vous vos jambes,
+pouvez-vous vous tenir debout?</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Trop bien, trop bien.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;C'est la chose la plus miraculeuse!&mdash;Qu'est-ce
+donc que j'ai vu s'éloigner de vous au sommet de la
+montagne?</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Un pauvre malheureux mendiant.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Ici, d'en bas où j'étais ses yeux m'ont paru
+comme deux pleines lunes, il avait un millier de nez, des
+cornes contournées, et ondulait comme la mer en furie:
+c'était quelque esprit.&mdash;Ainsi, heureux vieillard, tu dois
+penser que les dieux très-grands, qui font leur gloire
+de ce qui est impossible aux hommes, ont voulu te
+sauver.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Je me rappelle maintenant. Désormais je
+supporterai l'affliction jusqu'à ce qu'elle crie d'elle-même:
+Assez, assez, meurs.&mdash;Celui dont tu me parles, je
+l'ai pris pour un homme; il ne cessait de répéter: L'esprit,
+l'esprit! C'est lui qui m'avait conduit à cet endroit.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Cherche la liberté d'esprit et la patience.
+<span class="stage2">(<i>Entre Lear, bizarrement paré de fleurs</i>.)</span>&mdash;Qui vient ici?
+Une tête en bon état n'arrangerait jamais ainsi celui qui
+la porte.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Non, ils ne peuvent me rien faire pour avoir
+battu monnaie: je suis le roi en personne.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;O spectacle qui me perce le coeur!</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;En cela la nature est supérieure à l'art.&mdash;Venez,
+voilà l'argent de votre engagement. Ce drôle
+tient son arc comme un épouvantail à corbeaux.&mdash;Lancez-moi
+là une flèche d'une aune.... Regardez, regardez,
+une souris! paix, paix; ce morceau de fromage grillé
+fera l'affaire.... Voilà mon gantelet; j'en veux faire l'essai
+sur un géant.&mdash;Apportez les haches d'armes.... Il
+vole bien l'oiseau. Dans le but! dans le but!&mdash;Holà! le
+mot d'ordre.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Marjolaine.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Passe.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Je connais cette voix.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Ah! Gonerille!&mdash;Avec une barbe blanche!&mdash;Ils
+me flattaient comme un chien; ils me disaient que j'avais
+des poils blancs dans ma barbe, avant seulement que les
+noirs eussent poussé.... Répondre ainsi oui et non à tout
+ce que je disais!&mdash;Oui, et non aussi, cela n'était pas
+d'une bonne théologie.... Quand un jour la pluie est
+venue me tremper, et le vent faire claquer mes dents;
+quand le tonnerre n'a pas voulu se taire à mon ordre,
+c'est alors que je les ai connus, que j'ai senti ce qu'ils
+étaient. Allez, allez, ce ne sont pas des hommes de
+parole. Ils me disaient que j'étais tout ce que je voulais
+être: c'est un mensonge.... je ne suis pas à l'épreuve de
+la fièvre.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;L'accent de cette voix m'est bien connu.
+N'est-ce pas le roi?</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Oui, des pieds à la tête un roi.&mdash;Quand je
+prends un air sévère, vois comme mes sujets tremblent.&mdash;Je
+fais grâce à cet homme de la vie.&mdash;Quel était son
+crime? l'adultère? Tu ne mourras point. Mourir pour un
+adultère? Non, non; le roitelet et la petite mouche dorée
+vont libertinant sous mes yeux. Encouragez les accouplements.
+Le fils bâtard de Glocester a été plus tendre
+pour son père que ne l'ont été pour moi mes filles,
+engendrées entre les draps d'un lit légitime. A la
+besogne, luxure, pêle-mêle; j'ai besoin de soldats.&mdash;Voyez
+cette dame au sourire ingénu, dont la physionomie
+vous ferait supposer qu'elle cache la neige sous sa
+robe, qui raffine sur la vertu, et hoche la tête au seul
+nom de plaisir: le chat sauvage et l'étalon enfermé dans
+l'écurie n'y courent pas avec un appétit plus désordonné.
+A partir de la taille ce sont des centaures, quoique tout
+le haut soit d'une femme; les dieux ne possèdent que
+jusqu'à la ceinture, tout ce qui est au-dessous appartient
+aux démons; là est l'enfer, l'abime sulfureux,
+brûlant, bouillant; infection, corruption!... Fi! fi! fi!
+pouah! pouah!&mdash;Honnête apothicaire, donne-moi une
+once de musc pour purifier mon imagination. Voilà de
+l'argent pour toi.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Oh! laissez-moi baiser cette main.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Que je l'essuie d'abord, elle sent la mortalité.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;O ruines de l'oeuvre de la nature! Ce
+grand univers aussi finira par se réduire au néant.&mdash;Me
+reconnais-tu?</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Je me rappelle assez bien tes yeux. Je crois
+que tu me regardes de travers. Fais du pis que tu pourras,
+aveugle Cupidon; non, je n'aimerai plus.&mdash;Lis ce
+cartel; remarques-en seulement les caractères.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Quand toutes les lettres seraient autant de
+soleils, je n'en pourrais pas voir une seule.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Je n'avais pu y croire sur le récit d'autrui;
+cela est bien vrai, et cela me brise le coeur.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Lis donc.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Comment, avec l'orbite de l'oeil?</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Oh! oh! est-ce bien vous qui êtes ici avec moi?
+et point d'yeux à votre tête, point d'argent dans votre
+bourse?&mdash;Vos yeux sont dans un cas très-grave, et l'état
+de votre bourse est léger<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>; et cependant vous voyez
+comme va le monde.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46: </b><a href="#footnotetag46">(retour) </a><p><i>Your eyes are in a heavy case, your purse in a light.</i>
+Il y a ici un triple jeu de mots sur <i>case</i> (cas, boîte, case) et sur
+<i>light</i> (léger, lumière). Cela était impossible à rendre.</p></blockquote>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Je le vois parce que je le sens.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Quoi! es-tu fou? Un homme n'a pas besoin de
+ses yeux pour voir comment va le monde: regarde avec
+tes oreilles. Vois ce juge qui gourmande si sévèrement
+ce simple voleur. Un mot à l'oreille: change-les de
+place, et dis à pair ou non: «Qui est le juge? qui est le
+voleur?» As-tu vu le chien d'un fermier aboyer après un
+mendiant?</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Oui, seigneur.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Et la pauvre créature fuir devant le mâtin? Eh
+bien! tu as vu l'image parlante de l'autorité: on obéit à
+un chien quand il est en fonction. Coquin de sergent,
+retiens ta main sanguinaire. Pourquoi frappes-tu à coups
+de fouet cette fille de joie? Dépouille donc tes propres
+épaules, car tu brûles de commettre avec elle le péché
+pour lequel tu la châties. L'usurier fait pendre l'escroc.
+Les petits vices paraissent à travers les haillons de la
+misère; mais la robe, la simarre fourrée cachent tout.
+Couvre le péché d'une armure d'or, et la lance vigoureuse
+de la justice viendra s'y briser sans l'entamer:
+mais qu'il n'ait pour se défendre que des haillons, un
+pygmée va le percer d'une paille.&mdash;Personne ne fait de
+mal, personne, je dis personne: je les soutiendrai. Ami,
+tiens cela de moi, qui ai le pouvoir de fermer la bouche
+de l'accusateur.&mdash;Prends des lunettes, et, comme un
+malin politique, fais semblant de voir ce que tu ne vois
+pas.&mdash;Allons, allons, vite, vite, ôtez-moi mes bottes.
+Ferme, ferme; bon.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Mélange de bon sens et d'extravagance! De
+la raison au milieu de la folie!</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Si tu veux pleurer mes malheurs, prends mes
+yeux. Je te connais bien; tu te nommes Glocester. Il
+faut que tu prennes patience. Nous sommes venus dans
+ce monde en pleurant; tu le sais bien, la première fois
+que nous aspirons l'air, nous crions, nous pleurons. Je
+vais te prêcher, écoute-moi bien.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Hélas! hélas!</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Lorsque nous naissons, nous pleurons d'être
+arrivés sur ce grand théâtre de fous.&mdash;Voilà un bon
+chapeau. Ce serait un stratagème ingénieux que de ferrer
+un <i>escadron</i> de cavalerie avec du feutre. J'en ferai l'essai;
+et quand j'aurai ainsi surpris ces gendres, alors tue, tue,
+tue, tue, tue, tue!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un gentilhomme avec des valets.)</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Oh! le voilà! Mettez la main sur lui.&mdash;Seigneur,
+votre chère fille....</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Quoi, point de secours? Comment! moi prisonnier?
+je suis donc né pour être toujours le jouet de
+la fortune!&mdash;Traitez-moi bien, je vous payerai une rançon.
+Qu'on me donne des chirurgiens; j'ai la cervelle
+blessée.</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Vous aurez tout ce qu'il vous plaira.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Quoi! personne qui me seconde? On me laisse
+à moi seul? Eh quoi! cela rendrait un homme, un
+homme de sel, capable de faire de ses yeux des arrosoirs,
+et d'en abattre la poussière d'automne.</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Mon bon seigneur...</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Je mourrai bravement comme un époux à la
+noce. Allons!&mdash;Je serai jovial; venez, venez: je suis un
+roi, savez-vous cela, mes maîtres?</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Vous êtes une personne royale, et nous
+sommes tous à vos ordres.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Alors il y a encore quelque chose à faire. Mais
+si vous l'attrapez, ce ne sera qu'à la course. Zest, zest.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort en courant.&mdash;Les valets le poursuivent.)</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Spectacle digne de compassion dans
+le plus pauvre des misérables; au delà de toute expression
+dans un roi.&mdash;Tu as une fille qui sauve la nature
+de la malédiction générale que les deux autres ont attirée
+sur elle.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Salut, mon bon monsieur.</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Hâtez-vous; que voulez-vous?</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Avez-vous entendu dire, seigneur, qu'une
+bataille se prépare?</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Certainement, c'est public: il ne
+faut qu'avoir des oreilles pour en être informé.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Mais faites-moi le plaisir de me dire si l'autre
+armée est bien éloignée.</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Non, elle s'avance en diligence; on
+s'attend à chaque instant à voir paraître le corps d'armée.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Je vous remercie, monsieur; c'est tout.</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Bien que des raisons particulières
+arrêtent ici la reine, son armée est en mouvement.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Je vous remercie, monsieur.</p>
+
+<p class="stage1">(Le gentilhomme sort.)</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Vous, ô dieux toujours cléments, retirez-moi
+la vie, et ne permettez pas que mon mauvais génie
+vienne encore me tenter de mourir avant que ce soit
+votre bon plaisir.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Vous priez bien, mon père!</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Mais vous, mon bon monsieur, qui êtes-vous?</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Le plus pauvre des hommes, dompté par les
+coups de la fortune, et que l'apprentissage des chagrins
+qu'il a connus et ressentis a rendu susceptible d'une
+douce pitié. Donnez-moi votre main; je vous conduirai
+vers quelque asile.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Je te remercie du fond du coeur: puissent
+la bonté et la bénédiction du ciel te le rendre.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Oswald.)</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Ah! voici une heureuse capture! Il a été
+mis à prix.&mdash;La chair et les os de ta tête aveugle ont
+été fabriqués, je crois, pour faire ma fortune.&mdash;Vieux,
+malheureux traître, recueille-toi bien vite; l'épée
+qui doit te détruire est levée.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Que ta main secourable lui prête pour
+cela la force nécessaire.</p>
+
+<p class="stage1">(Edgar se met entre eux deux.)</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Pourquoi, rustre audacieux, oses-tu soutenir
+un traître mis à prix? Ote-toi de là, de peur que la
+contagion de sa destinée ne s'empare également de toi.
+Quitte son bras.</p>
+
+<p>EDGAR, <span class="stage2"><i>en langage gallois</i></span>.&mdash;Che n'le quitterai pas,
+monchieur, sans en savouer des meilleures résons.</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Quitte-le, misérable, ou tu es mort.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Mon pon chentilhomme, âllez vout' chémin,
+et laissez pâsser le pouv' monde. Si ch' âvais été pour
+céder côm' ça ma vie à ces ceux-là qui font tu pruit, a
+s'rait téjà moins lonque qu'a ne l'a été de quince chours.
+Allons, n'approuche pas de ce vieux hômme: ein peu
+loin, che vous avertis, ou nous verrons ce qui y a de pu
+dur de vout' caboche ou t' mon gourdin. Che vous parle
+tout bonnement, oui.</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Retire-toi, ordure.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Che vous câsserai vos dents, monchieur;
+avancez.&mdash;Ch' m'embarrasse bien de vos pottes.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils se battent. Edgar abat Oswald d'un coup de bâton.)</p>
+
+<p>OSWALD.&mdash;Esclave, tu m'as tué. Prends ma bourse, vilain:
+si tu veux prospérer en ce monde, enterre mon
+corps, et remets la lettre que tu trouveras sur moi à Edmond,
+comte de Glocester: cherche-le dans l'armée anglaise.&mdash;O
+mort malencontreuse!</p>
+
+<p class="stage1">(Il meurt.)</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Oh! je te connais bien, officieux vilain, aussi
+dévoué aux vices de ta maîtresse que le pouvait désirer
+sa méchanceté.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Quoi! est-il mort?</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Asseyez-vous, vieux père, reposez-vous.&mdash;Cherchons
+dans ses poches: ces lettres dont il parle
+peuvent m'être très-utiles.... Il est mort: je suis seulement
+fâché qu'il n'ait pas eu un autre bourreau que moi.&mdash;Voyons....
+Permets, cire complaisante, et vous, bonnes
+manières, ne nous blâmez pas: pour savoir le secret de
+nos ennemis, nous leur ouvririons bien le coeur; ouvrir
+leurs papiers est plus légitime.</p>
+
+<p class="stage1">(Il lit la lettre.)</p>
+
+<p>«Rappelez-vous nos serments mutuels; vous avez
+mille occasions de vous en défaire. Si la volonté ne
+vous manque pas, le temps et le lieu vous offriront
+des occasions dont vous saurez profiter. Il n'y a rien
+de fait s'il revient vainqueur: alors je serai sa captive,
+et son lit sera ma prison. Délivrez-moi du dégoût
+que j'y éprouve<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>, et, pour votre salaire, prenez-y
+place. Votre épouse (voudrais-je dire) et affectionnée
+servante.</p>
+
+<p>«GONERILLE.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47: </b><a href="#footnotetag47">(retour) </a><p><i>From the loathed warmth</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Oh! combien insensible est l'espace qui sépare les diverses
+volontés d'une femme!&mdash;Un complot contre les
+jours de son vertueux époux, et mon frère pris en
+échange!... Là, je vais te cacher dans le sable, message
+impie de deux impudiques assassins.&mdash;Quand il en sera
+temps, ce fâcheux papier frappera les yeux du duc dont
+on machine la perte. Il est heureux pour lui que je
+puisse lui apprendre à la fois et ta mort et l'affaire dont
+tu étais chargé.</p>
+
+<p class="stage1">(Edgar sort traînant dehors le corps d'Oswald.)</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Le roi est fou. Oh! combien est donc tenace
+mon odieuse raison, puisque je résiste et que j'ai
+le sentiment bien net de mes énormes chagrins! Il vaudrait
+bien mieux avoir perdu l'esprit: mes pensées alors
+seraient séparées de mes peines; et les erreurs de l'imagination
+ôtent aux douleurs la connaissance d'elles-mêmes.</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre Edgar.)</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Donnez-moi votre main: il me semble entendre
+au loin le bruit des tambours.&mdash;Venez, vieux père,
+je vais vous confier à un ami.</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+
+<p class="stage1">Une tente dans le camp des Français.&mdash;Lear est endormi sur un
+lit; près de lui sont un médecin, le gentilhomme et plusieurs
+autres personnes.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> CORDÉLIA ET KENT.</p>
+<br>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;O toi, bon Kent, comment ma vie et mes
+efforts pourront-ils suffire à m'acquitter de tes bienfaits?
+Ma vie sera trop courte, et tous mes moyens sont faibles
+pour y atteindre.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Voir mes soins reconnus, madame, c'est en
+être trop payé. Tous mes récits sont d'accord avec la
+simple vérité: je n'ai rien ajouté, rien retranché; je
+vous ai dit les choses comme elles sont.</p>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;Prenez de meilleurs vêtements; ces habits
+me rappellent trop des heures cruelles. Je t'en prie,
+quitte-les.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Excusez-moi, ma chère dame: être reconnu
+m'arrêterait dans les projets que j'ai formés.&mdash;Accordez-moi
+cette grâce de ne me point reconnaître jusqu'à ce
+que le temps et moi nous le trouvions bon.</p>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;Qu'il en soit donc ainsi, mon bon seigneur.
+<span class="stage2">(<i>Au médecin</i>.)</span> Comment va le roi?</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Madame, il dort toujours.</p>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;Dieux bienfaisants, réparez cette grande
+plaie que lui ont faite les injures qu'il a souffertes; rétablissez
+les idées dérangées et discordantes de ce père
+métamorphosé par ses enfants.</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Votre Majesté permet-elle qu'on éveille
+le roi? Il y a longtemps qu'il repose.</p>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;Suivez ce que vous prescrit votre science,
+et faites ce que vous croyez à propos de faire.&mdash;Est-il
+habillé?</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Oui, madame; à la faveur d'un
+sommeil profond, nous l'avons changé de vêtements.</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Ma bonne dame, soyez auprès de lui quand
+nous l'éveillerons: je ne doute pas qu'il ne soit calme.</p>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;Très-bien!</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Veuillez bien vous approcher.&mdash;Plus fort
+la musique.</p>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;O mon cher père! Guérison, suspends tes
+remèdes à mes lèvres, et que ce baiser répare le mal
+violent que mes deux soeurs ont fait tomber sur ta tête
+vénérable!</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Bonne et chère princesse!</p>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;Quand vous n'auriez pas été leur père, ces
+mèches blanches réclamaient leur pitié. Était-ce là un
+visage qui dût être exposé à la fureur des vents, supporter
+les profonds roulements du tonnerre aux coups
+redoutables, et les traits perçants et terribles des rapides
+éclairs qui se croisaient dans tous les sens? Te fallait-il
+affronter la nuit, pauvre aventurier<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>, couvert d'une si
+légère armure?&mdash;Le chien de mon ennemi, m'eût-il
+mordue, aurait passé cette nuit-là auprès de mon feu;
+et toi, mon pauvre père, tu devais être forcé à chercher
+un abri parmi les pourceaux, les misérables abandonnés
+du ciel, sur la paille brisée et fangeuse!&mdash;Hélas! hélas!
+c'est un miracle que tout n'ait pas fini à la fois, ta raison
+et ta vie.&mdash;Il s'éveille; parlez-lui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48: </b><a href="#footnotetag48">(retour) </a><p><i>Poor perdu</i> (enfant perdu); on sait que l'on
+donnait ce nom à des soldats plus aventureux ou plus exposés que les autres.</p></blockquote>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Parlez, madame, cela vaut mieux.</p>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;Comment se trouve mon royal seigneur?
+comment se porte Votre Majesté?</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Vous me faites bien du tort de me tirer du
+tombeau.... Toi, tu es une âme bienheureuse; mais je
+suis attaché sur une roue de feu, mes larmes brûlent
+comme du plomb fondu.</p>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;Me reconnaissez-vous, seigneur?</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Vous êtes un esprit, je le sais: quand êtes-vous
+morte?</p>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;Toujours, toujours aussi égaré.</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Il est à peine éveillé; laissons-le un instant
+tranquille.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Où ai-je été? où suis-je?... Est-ce la belle lumière
+du jour?&mdash;Je suis cruellement maltraité: je mourrais
+vraiment de pitié de voir un autre souffrir ainsi.&mdash;Je
+ne sais que dire.... Je ne jurerais pas que ce soient là
+mes mains.&mdash;Voyons, je sens cette épingle me piquer.&mdash;Je
+voudrais bien être certain de mon état.</p>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;Oh! regardez-moi, seigneur: étendez sur
+moi vos mains pour me bénir.&mdash;Non, seigneur, il ne
+faut pas vous mettre à genoux.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Je vous en prie, ne vous moquez pas de moi.
+Je suis un pauvre bon radoteur de vieillard; j'ai plus de
+quatre-vingts ans, et, pour parler sincèrement, je crains
+de n'être pas tout à fait dans mon bon sens.... Il me semble
+que je devrais vous connaître, et connaître cet
+homme.&mdash;Cependant je doute; car je ne sais pas du tout
+ce que c'est que ce lieu-ci, et j'ai beau faire, je ne me
+rappelle pas ces vêtements; je ne sais pas non plus où
+j'ai logé la nuit dernière.... Ne vous moquez pas de moi;
+car, aussi vrai que je suis un homme, je crois que cette
+dame est ma fille Cordélia.</p>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;C'est moi! c'est moi!</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Vos larmes mouillent-elles? Oui, en vérité.&mdash;Je
+vous en prie, ne pleurez pas. Si vous avez du poison
+pour moi, je le prendrai. Je sais bien que vous ne m'aimez
+pas; car vos soeurs, autant que je me le rappelle,
+m'ont fait du mal. Vous avez des raisons de ne pas m'aimer;
+elles n'en avaient pas.</p>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;Pas une raison, pas une seule.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Suis-je en France?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Vous êtes dans votre royaume, seigneur.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Ne me trompez point.</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Consolez-vous, ma bonne dame; les accès
+de fureur, vous le voyez, sont passés; cependant il y
+aurait encore du danger à le ramener sur les temps dont
+il a perdu la mémoire. Engagez-le à rentrer; ne l'agitons
+plus jusqu'à ce que ses organes soient raffermis.</p>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;Plairait-il à Votre Altesse de marcher?</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Il faut que vous me souteniez.&mdash;Je vous prie,
+maintenant oubliez et pardonnez; je suis vieux, et ma
+raison est affaiblie.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent Lear, Cordélia, le médecin et la suite.)</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Est-il vrai, monsieur, que le duc de
+Cornouailles ait été tué de cette manière?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Très-vrai, monsieur.</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Et qui commande ses gens?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;On dit que c'est le fils bâtard de Glocester.</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;On assure qu'Edgar, le fils que le
+comte a chassé, est en Germanie avec le comte de Kent.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Les ouï-dire sont variables. Il est temps de regarder
+autour de soi: les armées du royaume approchent
+à grands pas.</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Il y a lieu de croire que l'affaire qui
+va se décider sera sanglante. Adieu, monsieur.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Mon entreprise et mes travaux vont avoir leur
+fin, bonne ou mauvaise selon l'issue de cette bataille.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p>
+<br><br>
+
+<h2>ACTE CINQUIÈME</h2>
+
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Le camp des Anglais, près de Douvres.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent, avec tambours et enseignes</i>, EDMOND,
+RÉGANE, DES OFFICIERS, <i>des soldats et autres</i>.</p>
+<br>
+
+<p>EDMOND, <span class="stage2"><i>à un officier</i></span>.&mdash;Sachez si le duc persiste dans
+son dernier projet, ou si quelque nouvelle idée l'a fait
+changer de plan. Il est plein d'irrésolutions et sans cesse
+en contradictions avec lui-même. Allez, et nous rapportez
+sa résolution décisive.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Le mari de notre soeur a certainement
+tourné tout à fait.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Il n'y a pas à en douter, madame.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Maintenant, mon doux seigneur, vous savez
+tout le bien que je vous veux: dites-moi, mais franchement,
+mais bien en vérité, n'aimez-vous point ma soeur?</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;D'une affection respectueuse.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Mais n'avez-vous point trouvé la route des
+lieux défendus à tout autre qu'à mon frère<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49: </b><a href="#footnotetag49">(retour) </a><p><i>My brother's way to the forefended place</i>.</p></blockquote>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Cette pensée vous abuse.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;J'ai peur que vous n'ayez été uni bien étroitement
+avec elle, et autant que cela puisse être.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Non, sur mon honneur, madame.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Je ne pourrai plus la souffrir.&mdash;Mon cher
+lord, point de familiarités avec elle.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Soyez tranquille.&mdash;Mais la voici avec le duc
+son époux.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Albanie, Gonerille, soldats.)</p>
+
+<p>GONERILLE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;J'aimerais mieux perdre la bataille
+que de supporter que ma soeur nous désunît, lui et moi.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Ma très-chère soeur, soyez la bien rencontrée.&mdash;Monsieur,
+je viens d'apprendre que le roi est allé
+rejoindre sa fille avec plusieurs personnes que la rigueur
+de notre gouvernement force d'appeler au secours.&mdash;Je
+n'ai jamais encore été brave, lorsque je n'ai pu l'être en
+conscience. Cette guerre nous regarde parce que le roi
+de France envahit nos États, et non parce qu'il soutient
+le roi et les autres personnes armées contre nous, je
+le crains, par de bien justes et de bien puissants motifs.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;C'est parler noblement, seigneur.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Et à quoi bon ce raisonnement?</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Réunissons-nous contre l'ennemi: ce
+n'est pas le moment de s'occuper de ces querelles domestiques
+et personnelles.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Allons arrêter avec les plus anciens guerriers
+les mesures que nous devons prendre.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Je vais vous rejoindre dans l'instant à votre
+tente.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Ma soeur, vous venez avec nous?</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Non.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Cela vaut mieux: je vous en prie, venez
+avec nous.</p>
+
+<p>GONERILLE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Oh! oh! je devine l'énigme...&mdash;Je
+viens.</p>
+
+<p class="stage1">(Au moment où ils sont prêts à sortir, entre Edgar déguisé.)</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Si jamais Votre Seigneurie s'est entretenue
+avec un homme aussi pauvre que moi, écoutez seulement
+un mot.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Je vous rejoins.&mdash;Parle.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent Edmond, Régane, Gonerille, les officiers, les soldats
+et la suite.)</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Avant de livrer la bataille, ouvrez cette lettre.
+Si vous remportez la victoire, faites appeler à son de
+trompe celui qui vous l'a remise. Quelque misérable que
+je paraisse, je puis produire un champion qui soutiendra
+ce qu'elle contient; si l'événement tourne contre
+vous, votre affaire est faite dans ce monde, et tout complot
+cesse.&mdash;Que la fortune vous soit amie!</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Attends que j'aie lu cette lettre.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;On me l'a défendu. Quand il en sera temps,
+que le héraut m'appelle, et je reparaîtrai.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Soit, adieu, je lirai ce papier.</p>
+
+<p class="stage1">(Edgar sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre Edmond.)</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;L'ennemi est en vue; préparez vos forces.
+Voici un aperçu pris avec soin du nombre et des moyens
+de nos ennemis: mais on vous demande de vous hâter.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Nous serons prêts à temps.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;J'ai juré à ces deux soeurs que je les aimais:
+elles sont en méfiance l'une avec l'autre, comme l'est de
+la vipère celui qu'elle a mordu. Laquelle des deux prendrai-je?
+Toutes les deux? l'une des deux? Ni l'une ni
+l'autre?&mdash;Tant qu'elles seront toutes les deux en vie, je
+ne puis posséder ni l'une ni l'autre.&mdash;Prendre la veuve,
+c'est rendre furieuse sa soeur Gonerille; et le mari de
+celle-ci vivant, j'aurai de la peine à me maintenir. Commençons
+toujours par nous servir de son appui dans le
+combat; et, après, que celle qui a tant d'envie de se débarrasser
+de lui trouve les moyens de l'expédier promptement.&mdash;Quant
+à ses projets de clémence pour Lear
+et Cordélia, la bataille finie.... et eux entre nos mains,
+ils ne verront pas son pardon: mon rôle à moi est de
+me tenir sur la défensive, et non de discuter.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Un espace entre les deux camps.</p>
+
+<p class="stage1">(Bruits de combat.&mdash;Lear et Cordélia et leurs troupes entrent et sortent avec
+enseignes et tambours.)</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> EDGAR ET GLOCESTER.</p>
+<br>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Vieux père, prenez ici l'hospitalité que vous
+offre l'ombrage de cet arbre; priez le ciel que la bonne
+cause l'emporte. Si jamais je reviens encore vers vous,
+je vous apporterai des nouvelles consolantes.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;La grâce du ciel vous accompagne, ami!</p>
+
+<p class="stage1">(Bruits de combat, puis une retraite.)</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre Edgar.)</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Fuis, vieillard; donne-moi ta main: fuyons,
+le roi Lear a perdu la bataille; lui et sa fille sont prisonniers: donne-moi la main, marchons.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Non, pas plus loin, mon cher: un homme
+peut pourrir même ici.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Quoi! encore de mauvaises pensées! Il faut
+que les hommes subissent en ce monde l'ordre du départ
+comme celui de l'arrivée. Il ne s'agit que d'être prêt;
+venez.</p>
+
+<p>GLOCESTER.&mdash;Vous avez raison.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Le camp anglais, près de Douvres.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> EDMOND <i>triomphant, avec des enseignes et des
+tambours;</i> LEAR ET CORDÉLIA <i>prisonniers</i>, DES OFFICIERS,
+<i>des Soldats, etc</i>.</p>
+<br>
+
+<p>EDMOND, <span class="stage2"><i>à des officiers</i></span>.&mdash;Que quelques officiers se chargent
+de les emmener: bonne garde jusqu'au moment où
+ceux à qui il appartient de disposer de leur sort auront
+fait connaître leurs volontés.</p>
+
+<p>CORDÉLIA.&mdash;Nous ne sommes pas les premiers qui,
+avec la meilleure intention, ont eu le plus mauvais sort.
+Je suis abattue pour toi, roi opprimé: il me serait autrement
+bien aisé de rendre à la fortune infidèle mépris
+pour mépris.&mdash;Ne verrons-nous point ces filles, ces
+soeurs?</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Non, non, non, non, viens: allons à la prison;
+seuls ensemble, nous deux, nous y chanterons comme
+des oiseaux en cage. Quand tu me demanderas ma bénédiction,
+je me mettrai à genoux et je te demanderai pardon:
+nous vivrons ainsi en priant, en chantant; nous
+conterons de vieilles histoires, nous rirons des papillons
+dorés, et aussi d'entendre de pauvres diables s'entretenir
+des nouvelles de la cour; nous en causerons avec
+eux; nous dirons celui qui gagne, celui qui perd; qui
+entre, qui sort; nous expliquerons le secret des choses
+comme si nous étions les espions des dieux; et, de
+dedans les murs d'une prison, nous verrons passer les
+ligues et les partis des grands personnages qui fluent
+et refluent au gré de la lune.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Emmenez-les.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Sur de tels sacrifices, ma Cordélia, les dieux
+eux-mêmes viennent jeter l'encens. T'ai-je donc retrouvée?
+Celui qui voudra nous séparer, il faudra qu'il
+apporte une des torches du ciel, et nous chasse d'ici par
+le feu comme des renards. Essuie tes yeux; la peste<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a> les
+dévorera tous, chair et peau, avant qu'ils nous fassent
+verser une larme; nous les verrons auparavant mourir
+de faim: viens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50: </b><a href="#footnotetag50">(retour) </a><p><i>The goujeers</i>, maladie honteuse suivant les uns,
+la peste suivant d'autres.</p></blockquote>
+
+<p class="stage1">(Lear et Cordélia sortent, accompagnés de gardes.)</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Ici, capitaine, un mot. Prends ce papier. (<i>Il
+lui donne un papier</i>.) Suis-les à la prison. Je t'ai avancé
+d'un grade: si tu obéis aux instructions contenues là-dedans,
+tu t'ouvres le chemin à une brillante fortune.
+Sache bien que les hommes sont ce que les fait la circonstance:
+un coeur tendre ne va pas avec une épée; cette
+grande mission ne souffre pas de discussion. Ou dis que
+tu le feras, ou cherche d'autres moyens de fortune.</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;Je le ferai, seigneur.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;A l'oeuvre alors, et tiens-toi pour heureux
+du moment que tu l'auras accomplie. Mais fais-y bien
+attention: c'est dans l'instant même, et il faut exécuter
+la chose comme je l'ai écrit.</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;Je ne peux pas traîner une charrette, ni
+manger l'avoine; si c'est l'ouvrage d'un homme, je le ferai.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p class="stage1">Fanfares.&mdash;Entrent Albanie, Gonerille, Régane, officiers, suite.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Seigneur, vous avez montré aujourd'hui
+votre courage, et la fortune vous a bien servi. Vous tenez
+captifs ceux qui nous ont combattus dans cette journée:
+nous vous requérons de nous les remettre, pour disposer
+d'eux selon qu'en ordonneront à la fois notre sûreté et
+la justice qui leur est due.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Seigneur, j'ai cru à propos d'envoyer ce
+vieux et misérable roi dans un endroit sûr où je le fais
+garder. Son âge, et plus encore son titre, ont un charme
+pour attirer vers lui le coeur des peuples, et pour tourner
+les lances que nous avons levées pour notre service
+contre les yeux de ceux qui les commandent. J'ai envoyé
+la reine avec lui pour les mêmes raisons: ils seront
+prêts à comparaître demain ou plus tard aux lieux où
+vous tiendrez votre cour de justice. En ce moment nous
+sommes couverts de sueur et de sang; l'ami a perdu son
+ami; et les guerres les plus justes sont, dans la chaleur
+du moment, maudites par ceux qui en ressentent les
+maux.... La décision du sort de Cordélia et de son père
+demande un lieu plus convenable.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Avec votre permission, monsieur, je vous
+regarde ici comme un soldat à mes ordres, et non pas
+comme un frère.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;C'est précisément le titre dont il nous plaît
+de le gratifier: il me semble qu'avant de vous avancer
+si loin vous auriez pu vous informer de notre bon plaisir.
+Il a conduit nos troupes, il a été revêtu de mon autorité,
+il a représenté ma personne, ce qui lui permet bien
+de prétendre à l'égalité et de s'appeler votre frère.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Ne vous échauffez pas tant. C'est par ses
+talents qu'il s'est élevé, beaucoup plus que par vos
+faveurs.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Investi par moi de mes droits, il va de pair
+avec les meilleurs.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Ce serait tout au plus s'il devenait votre
+mari.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Badinage est souvent prophétie.</p>
+
+<p>GONERILLE,&mdash;Holà! holà! l'oeil qui vous a fait voir cela
+voyait un peu louche.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Madame, je ne me sens pas bien; autrement
+je vous dirais tout ce que j'ai sur le coeur. <span class="stage2">(<i>A Edmond</i>.)</span>&mdash;Général,
+prends mes soldats, mes prisonniers, mon
+patrimoine; dispose d'eux, de moi-même; la place t'est
+rendue. Je prends ici le monde à témoin que je te fais
+mon seigneur et maître.</p>
+
+<p>GONERILLE, <span class="stage2"><i>à Régane</i></span>.&mdash;Prétendez-vous le posséder?</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Une telle décision ne dépend pas de votre
+bon plaisir.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Ni du tien, seigneur.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Certes si, vil métis.</p>
+
+<p>RÉGANE, <span class="stage2"><i>à Edmond</i></span>.&mdash;Fais battre le tambour, et prouve
+que mes droits sont les tiens.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Attendez encore; écoutez la raison.&mdash;Edmond,
+je t'accuse ici de haute trahison, et dans l'accusation
+je comprends ce serpent doré <span class="stage2">(<i>montrant Gonerille</i>)</span>.&mdash;Quant
+à vos prétentions, mon aimable soeur, je m'y
+oppose dans l'intérêt de ma femme: elle a sous-traité
+avec ce seigneur, et moi, comme son mari, je mets
+opposition à vos bans: si vous voulez vous marier, c'est
+à moi qu'il vous faut faire l'amour; madame lui est
+promise.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;C'est une comédie!</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Tu es armé, Glocester; que la trompette
+sonne; et si personne ne paraît pour prouver contre toi
+tes trahisons odieuses, manifestes, accumulées, voilà
+mon gage. <span class="stage2">(<i>Il jette son gant</i>.)</span> Avant que j'aie mangé un
+morceau de pain, je prouverai dans ton coeur que tu
+es tout ce que je viens de te proclamer.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;Oh! je me sens mal, très-mal.</p>
+
+<p>GONERILLE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Si tu ne l'étais pas, je ne me fierais
+jamais plus au poison.</p>
+
+<p>EDMOND, <span class="stage2"><i>jetant son gant</i></span>.&mdash;Voilà mon gant en échange.
+Qui que ce soit au monde qui me nomme traître, il en a
+menti comme un vilain. Fais appeler à son de trompe,
+et si quelqu'un ose s'approcher: contre lui, contre toi,
+contre tout venant, je maintiendrai fermement ma
+loyauté et mon honneur.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Holà! un héraut!</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Un héraut! holà! un héraut!</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;N'attends rien que de ta seule valeur, car
+tes soldats, levés en mon nom, ont en mon nom reçu
+leur congé.</p>
+
+<p>RÉGANE.&mdash;La souffrance triomphe de moi.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Elle n'est pas bien; conduisez-la dans ma
+tente. <span class="stage2">(<i>Régane sort accompagnée. Entre un héraut</i>.)</span>&mdash;Approche,
+héraut: que la trompette sonne, et lis ceci à haute voix.</p>
+
+<p>UN OFFICIER.&mdash;Sonnez, trompette.</p>
+
+<p>LE HÉRAUT <span class="stage2"><i>lit</i></span>.&mdash;«S'il est dans l'armée quelque homme
+de rang et de qualité convenable qui veuille soutenir
+contre Edmond, soi-disant comte de Glocester, qu'il
+est plusieurs fois traître, qu'il paraisse au troisième
+son de la trompette: Edmond soutient hardiment le
+contraire.»</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Sonnez.</p>
+
+<p class="stage1">(Premier ban de la trompe.)</p>
+
+<p>LE HÉRAUT.&mdash;Encore.</p>
+
+<p class="stage1">(Deuxième ban.)</p>
+
+<p>&mdash;Encore.</p>
+
+<p class="stage1">(Troisième ban.&mdash;Un moment après une autre trompette
+répond du dehors.)</p>
+
+<p class="stage1">(Edgar entre armé, précédé d'un trompette.)</p>
+
+<p>ALBANIE, <span class="stage2"><i>au héraut</i></span>.&mdash;Demande-lui quel est son dessein,
+et pourquoi il paraît à l'appel de la trompette.</p>
+
+<p>LE HÉRAUT.&mdash;Qui êtes-vous? votre nom, votre qualité,
+et pourquoi répondez-vous à cette sommation?</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Sachez que j'ai perdu mon nom, mordu d'un
+cancre et rongé par la dent aiguë de la trahison: cependant
+je suis noble tout autant que l'adversaire que je
+viens combattre.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Quel est cet adversaire?</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Quel est-il celui qui parle pour Edmond, comte
+de Glocester?</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Lui-même! Qu'as-tu à lui dire?</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Tire ton épée, afin que si mon langage offense
+un noble coeur, ton bras puisse te faire justice. Voici
+la mienne. C'est le privilége de mon rang, de mon
+serment et de ma profession. Je proteste, malgré
+ta force, ta jeunesse, ton rang, ta situation, en dépit de
+ton épée victorieuse, de ta nouvelle fortune toute chaude
+encore, de ton courage et de ton coeur, que tu n'es qu'un
+traître, déloyal envers tes dieux, ton frère, ton père;
+que tu conspires contre les jours de ce haut et puissant
+prince, et que tu es depuis le sommet de ta tête, dans tout
+ton corps, et jusqu'à la poussière qui est sous tes pieds, un
+traître souillé comme un crapaud. Si tu dis non, cette épée,
+ce bras, et tout ce que j'ai de courage, sont disposés à
+prouver dans ton coeur, auquel je parle, que tu en as menti.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;En bonne prudence, je devrais te demander
+ton nom. Mais comme tu te montres sous les apparences
+d'un franc et brave chevalier, que tes discours ont quelque
+saveur de bonne éducation, je dédaigne et repousse
+ces formalités de précaution que, dans les règles et par
+les lois de la chevalerie, j'aurais le droit d'exiger. Je te
+rejette à la tête ces trahisons, j'écrase ton coeur sous ton
+odieux mensonge infernal; et comme les injures ne font
+que passer à côté de ton corps sans le briser, mon épée
+va leur ouvrir la route du lieu où elles disparaîtront
+pour toujours.&mdash;Sonnez, trompettes.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils se battent.&mdash;Edmond tombe.)</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;O épargnez-le, épargnez-le.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;C'est une trahison.&mdash;Glocester, par la loi
+des armes, tu n'étais pas obligé de répondre à un adversaire
+inconnu: tu n'es pas vaincu; tu es trompé, pris
+dans un piége.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Fermez la bouche, Madame, ou je vais la
+clore avec ce papier.&mdash;Tenez, monsieur. <span class="stage2">(<i>Il donne le papier
+à Edmond</i>.)</span>&mdash;Et toi, pire que tous les noms qu'on
+pourrait te donner, lis tes propres crimes.... Ne le déchirez
+pas, madame: je vois que vous le connaissez.</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Eh bien! dis: si je le reconnais, les lois
+sont à moi et non pas à toi, qui me citera en justice?</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Monstrueuse audace! Connais-tu ce papier?</p>
+
+<p>GONERILLE.&mdash;Ne me demandez pas ce que je connais.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<p>ALBANIE, <span class="stage2"><i>à un officier</i></span>.&mdash;Suivez-la; elle est furieuse:
+veillez sur elle.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Tout ce que vous m'avez imputé je l'ai fait,
+et plus, et beaucoup plus encore.&mdash;Le temps mettra tout
+à découvert.&mdash;Tout cela est passé.... et moi aussi!&mdash;Mais
+qui es-tu, toi, qui as eu le bonheur de l'emporter
+sur moi? Si tu es noble, je te le pardonne.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Faisons échange de miséricorde. Mon sang
+n'est pas moins noble que le tien, Edmond; et s'il l'est
+davantage, tu n'en as que plus de tort envers moi. Mon
+nom est Edgar; je suis le fils de ton père. Les dieux sont
+justes; ils font de nos vices chéris la verge dont ils nous
+châtient; le lieu de ténèbres et de vices où il t'a engendré
+lui a coûté les yeux.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Tu as raison, c'est vrai: la roue a achevé
+son tour, et me voici!</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Il m'avait bien semblé que ton maintien
+annonçait un sang royal.&mdash;Il faut que je t'embrasse!
+Que le chagrin brise mon coeur si j'ai jamais haï ni toi
+ni ton père.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Digne prince, je le sais bien.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Où vous êtes-vous caché? Comment avez-vous
+connu les malheurs de votre père?</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;En le secourant, seigneur. Écoutez un court
+récit; et quand j'aurai fini, oh! si mon coeur pouvait
+alors se rompre!....&mdash;Pour échapper à la sanglante proscription
+qui menaçait ma tête de si près (ô douceur de
+la vie! qui nous fait préférer de mourir à chaque instant
+des angoisses de la mort, plutôt que de mourir une fois!)
+j'ai imaginé de me déguiser sous les haillons d'un mendiant
+insensé, et de me revêtir d'une apparence que les
+chiens eux-mêmes méprisaient. C'est dans ce travestissement
+que j'ai rencontré mon père, les anneaux de ses
+yeux tout saignants; il venait d'en perdre les précieuses
+pierres. Je suis devenu son guide, je l'ai soutenu, j'ai
+mendié pour lui, je l'ai sauvé du désespoir. Jamais, oh!
+quelle faute! je ne me suis découvert à lui, jusqu'à cette
+dernière demi-heure, lorsque tout armé, et non pas sûr
+du succès, bien que plein d'espoir, je lui ai demandé
+sa bénédiction, et depuis le commencement jusqu'à la
+fin je lui ai raconté mon pèlerinage. Mais, brisé entre
+deux passions contraires, l'excès de la joie et celui de la
+douleur, son coeur, hélas! trop faible pour supporter ce
+combat, s'est rompu avec un sourire.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Votre récit m'a touché, et peut-être produira-t-il
+quelque bien. Parlez encore; vous avez l'air
+d'avoir quelque chose de plus à dire.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Oh! s'il y a quelque chose de plus déplorable
+encore, gardez-le; je me sens déjà mourir pour en
+avoir tant entendu.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;A celui qui craint l'affliction, ceci en aurait
+pu paraître le terme; mais un autre trouvera encore de
+quoi l'augmenter et arriver à son dernier degré.&mdash;Tandis
+que j'éclatais en cris douloureux, survient un homme
+qui, m'ayant vu jadis dans la plus mauvaise situation,
+fuyait mon odieuse société; mais, reconnaissant alors
+quel était celui qui avait tant souffert, il se jette à mon
+cou, me serre dans ses bras vigoureux, et semblant de
+ses hurlements vouloir percer les cieux, il se précipite
+sur le corps de mon père, et me fait sur lui et sur Lear
+le plus déplorable récit que l'oreille ait jamais entendu.
+A mesure qu'il racontait, sa douleur devenait plus puissante,
+les fils de la vie commençaient à se rompre....&mdash;La
+trompette a sonné pour la seconde fois: je l'ai laissé
+évanoui.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Et qui était cet homme?</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Kent, seigneur; Kent banni, et qui, déguisé,
+avait suivi le roi son ennemi, et lui avait rendu des services
+qui n'eussent pas convenu à un esclave.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre précipitamment un gentilhomme un poignard sanglant
+à la main.)</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Au secours! au secours! Oh! du
+secours!</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Quel genre de secours?</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Homme, parle.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Que veut dire ce poignard sanglant?</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Il est chaud encore, il est fumant;
+il sort du coeur....</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;De qui? parle.</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;De votre épouse, seigneur, de votre
+épouse; et sa soeur a été empoisonnée par elle: elle l'a
+avoué.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;J'étais engagé à l'une et à l'autre; et dans
+un même instant nous voilà mariés tous trois!</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Qu'on apporte leurs corps, vivants ou morts.&mdash;Ce
+jugement du ciel nous épouvante, mais ne nous
+touche d'aucune pitié.</p>
+
+<p class="stage1">(Le gentilhomme sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Kent.)</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Voilà Kent qui vient, seigneur.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Oh! est-ce lui?&mdash;Les circonstances ne permettent
+pas ici les formes que demanderait la politesse.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Je suis venu souhaiter le bonsoir pour toujours
+à mon maître et à mon roi. N'est-il point ici?</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Quel soin important nous avions oublié!&mdash;Parle,
+Edmond: où est le roi? où est Cordélia?&mdash;Vois-tu
+ce spectacle, Kent?</p>
+
+<p class="stage1">(On apporte les corps de Régane et de Gonerille.)</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Hélas! et pourquoi?</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Eh bien! pourtant Edmond était aimé!
+L'une a empoisonné l'autre par amour pour moi, et s'est
+poignardée après.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;C'est la vérité.&mdash;Couvrez leurs visages.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;La respiration me manque, je me meurs....
+Je veux faire un peu de bien en dépit de ma propre nature....
+Envoyez promptement.... hâtez-vous.... au château:
+mon ordre écrit met en ce moment en danger la
+vie de Lear et de Cordélia.... Ah! envoyez à temps.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Courez, courez; oh! courez.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Vers qui, monseigneur? qui en est chargé?&mdash;Envoie
+donc ton gage de sursis.</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Tu as raison. Prends mon épée; remets-la
+au capitaine.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Hâte-toi, sur ta vie!</p>
+
+<p class="stage1">(Edgar sort.)</p>
+
+<p>EDMOND.&mdash;Il a été chargé par ta femme et par moi
+d'étrangler Cordélia dans la prison, et d'accuser de sa
+mort son propre désespoir.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Que les dieux la défendent!&mdash;Emportez-le à
+quelque distance.</p>
+
+<p class="stage1">(On emporte Edmond.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Lear, tenant Cordélia morte dans ses bras, Edgar,
+l'officier et d'autres.)</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Hurlez, hurlez, hurlez, hurlez! Oh! vous êtes
+des hommes de pierre. Si j'avais vos voix et vos yeux,
+je m'en servirais à fendre la voûte du firmament. Oh!
+elle est partie pour jamais.&mdash;Je vois bien si quelqu'un
+est vivant ou s'il est mort.&mdash;Elle est morte comme la
+terre.&mdash;Prêtez-moi un miroir: si son haleine en obscurcit
+ou en ternit la surface, alors elle vivrait encore.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Est-ce donc la fin du monde?</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Ou l'image de l'abomination de la désolation?</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Que tout tombe et s'arrête!</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;La plume remue: elle vit.&mdash;Oh! si elle vit,
+c'est un bonheur qui rachète tous les chagrins que j'aie
+jamais sentis.</p>
+
+<p>KENT, <span class="stage2"><i>se mettant à genoux</i></span>.&mdash;O mon bon maître!</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Laisse-moi, je te prie.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;C'est le noble Kent, votre ami.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Malédiction sur vous tous, assassins, traîtres
+que vous êtes. Je l'aurais pu sauver; maintenant elle
+est partie pour toujours.&mdash;Cordélia, Cordélia, attends un
+moment.&mdash;Ah! que dis-tu?&mdash;Sa voix était toujours douce,
+pure et calme, chose excellente chez une femme.&mdash;J'ai
+tué l'esclave qui l'étranglait.</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Cela est vrai, milords, il l'a fait.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;N'est-ce pas, ami?&mdash;J'ai vu le jour où, avec
+ma bonne épée tranchante, je les aurais tous fait danser.
+Je suis vieux à présent, et toutes ces épreuves m'achèvent.
+<span class="stage2">(<i>A Kent</i>.)</span>&mdash;Qui êtes-vous? Mes yeux ne sont pas des
+meilleurs: je vais vous le dire tout à l'heure.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;S'il est deux hommes que la fortune se vante
+d'avoir aimés et haïs, chacun de nous en voit un.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Ma vue est bien mauvaise.&mdash;N'étes-vous pas
+Kent?</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Lui-même, Kent votre serviteur. Où est votre
+serviteur Caïus?</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;C'est un bon garçon, je peux vous l'assurer:
+il sait frapper, et preste encore. Il est mort et pourri.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Non, mon bon maître: c'est moi-même.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Je vais voir cela tout à l'heure.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;C'est moi qui, depuis le commencement de vos
+vicissitudes et de vos pertes, ai suivi vos tristes pas.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Vous êtes ici le bienvenu.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Ni moi, ni personne: tout est ici triste, sombre
+et dans le deuil. Vos filles aînées ont prévenu leur arrêt,
+et ont péri d'une mort désespérée.</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Oui, je le crois bien.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Il ne sait pas ce qu'il dit, et c'est en vain
+que nous nous offrons à ses yeux.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Oh! très-inutilement.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un officier.)</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;Seigneur, Edmond est mort.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Ce n'est qu'une bagatelle ici.&mdash;Vous, seigneurs
+et nobles amis, écoutez nos intentions. Tout ce
+qui sera en notre pouvoir pour réparer ce grand désastre,
+nous le ferons. Pour nous, durant la vie du vieux
+roi, nous lui remettons l'absolu pouvoir. <span class="stage2">(<i>A Edgar et à
+Kent</i>.)</span>&mdash;Nous vous rétablissons dans tous vos droits, en
+y ajoutant de nouveaux honneurs que votre noble conduite
+a plus que mérités. Tous nos amis recevront la
+récompense de leurs vertus, et nos ennemis boiront
+dans la coupe amère qui leur est due.&mdash;Oh! voyez!
+voyez!</p>
+
+<p>LEAR.&mdash;Et ils ont étranglé mon pauvre fou<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>! Non, non,
+non, plus de vie. Quoi! un chien, un chat, un rat ont
+de la vie; et toi pas la moindre haleine! Oh! tu ne reviendras
+plus, jamais, jamais, jamais, jamais!&mdash;Défaites
+ce bouton, je vous en prie.&mdash;Je vous remercie, monsieur.&mdash;Voyez-vous
+cela?.... regardez-la.... regardez....
+ses lèvres.... regardez.... regardez....</p>
+
+<p class="stage1">(Il meurt.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51: </b><a href="#footnotetag51">(retour) </a><p><i>And my poor fool is hanged!</i>
+
+<p>On n'a jamais pu s'accorder en Angleterre sur le sens de ces
+paroles de Lear: les uns ont voulu supposer qu'on avait aussi
+étranglé le fou, ce que rien n'indique dans la pièce, et ce que rien
+ne permet de supposer; d'autres ont cru que <i>my poor fool</i>, expression
+de tendresse quelquefois employée, s'adresse ici à Cordélia;
+mais Lear ne s'en est pas servi une seule fois envers elle, et les
+expressions de son amour pour elle ont, en général, quelque
+chose de plus exalté: cependant il est évident que c'est d'elle
+qu'il s'occupe. N'est-il pas vraisemblable que dans son égarement
+ses idées se confondent, et que la perte de son fou, qu'il a
+aimé, qu'il a plaint dans sa folie, vient se mêler à celle de Cordélia
+qu'il pleure? Du reste, cette explication est arbitraire comme
+la plupart de celles qu'on peut vouloir essayer de donner sur les
+obscurités de cette pièce; c'est ce qui fait qu'on n'a pas cru
+devoir multiplier les notes.</p></blockquote>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Il perd connaissance.... Seigneur, seigneur!</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Brise-toi, mon coeur; je t'en prie, brise-toi.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Seigneur, ouvrez les yeux.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Ne tourmentez pas son âme; laissez-le s'en
+aller. C'est le haïr que de vouloir l'étendre plus longtemps
+sur le chevalet de cette rude vie.</p>
+
+<p>EDGAR.&mdash;Oh! il est mort en effet.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;Ce qui m'étonne, c'est qu'il ait pu souffrir si
+longtemps: il usurpait la vie.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Emportez ces corps: le malheur commun
+est l'objet qui réclame nos soins. <span class="stage2">(<i>A Kent et à Edgar</i>.)</span>&mdash;Vous,
+amis de mon coeur, commandez tous deux dans
+ce royaume, et rendez des forces à l'État ensanglanté.</p>
+
+<p>KENT.&mdash;J'ai bientôt un voyage à faire, seigneur: mon
+maître m'appelle, et je ne puis lui dire non.</p>
+
+<p>ALBANIE.&mdash;Il faut subir le poids de ces temps d'affliction,
+dire ce que nous sentons, et non tout ce qu'il y
+aurait à dire. Le plus vieux est celui qui a le plus souffert.
+Nous qui sommes jeunes, nous ne verrons jamais
+ni tant de maux, ni tant de jours.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent au son d'une musique funèbre.)</p>
+
+
+
+<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le roi Lear, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI LEAR ***
+
+***** This file should be named 18312-h.htm or 18312-h.zip *****
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+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
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+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
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+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+
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+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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