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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Le conte d'hiver, by William Shakespeare</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Le conte d'hiver, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le conte d'hiver
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: May 4, 2006 [EBook #18311]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CONTE D'HIVER ***
+
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+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
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+
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+</pre>
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+
+
+<p class="i2">Note du transcripteur.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>============================================</p>
+<p>Ce document est tiré de:</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p>
+<p>SHAKSPEARE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>TRADUCTION DE</p>
+<p>M. GUIZOT</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p>
+<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p>
+<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Volume 4</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mesure pour mesure.&mdash;Othello.&mdash;Comme il vous plaira.</p>
+<p>Le conte d'hiver.&mdash;Troïlus et Cressida.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>PARIS</p>
+<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p>
+<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p>
+<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p>
+<p>1863</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p>===============================================</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+<h1>LE CONTE D'HIVER</h1>
+
+<h2>TRAGÉDIE</h2>
+<br>
+
+
+<h3>NOTICE SUR LE CONTE D'HIVER</h3>
+
+
+<p>Cette pièce embrasse un intervalle de seize années; une princesse
+y naît au second acte et se marie au cinquième. C'est la plus grande
+infraction à la loi d'unité de temps dont Shakspeare se soit rendu
+coupable; aussi n'ignorant pas les règles comme on a voulu quelquefois
+le dire, et prévoyant en quelque sorte les clameurs des critiques,
+il a pris la peine au commencement du quatrième acte, d'évoquer
+le Temps lui-même qui vient faire en personne l'apologie du
+poëte; mais les critiques auraient voulu sans doute que ce personnage
+allégorique eût aussi demandé leur indulgence pour deux autres
+licences; la première est d'avoir violé la chronologie jusqu'à faire de
+Jules Romain le contemporain de l'oracle de Delphes; la seconde
+d'avoir fait de la Bohême un royaume maritime. Ces fautes impardonnables
+ont tellement offensé ceux qui voudraient réconcilier Aristote
+avec Shakspeare, qu'ils ont répudié le <i>Conte d'hiver</i> dans l'héritage
+du poëte; et qu'aveuglés par leurs préventions, ils n'ont pas
+osé reconnaître que cette pièce si défectueuse étincelle de beautés
+dont Shakspeare seul est capable. C'est encore dans une nouvelle romanesque,
+<i>Dorastus et Faunia</i>, attribuée à Robert Greene, qu'il
+faut chercher l'idée première du <i>Conte d'hiver</i>; à moins que, comme
+quelques critiques, on ne préfère croire la nouvelle postérieure à la
+pièce, ce qui est moins probable. Nous allons faire connaître l'histoire
+de Dorastus et Faunia par un abrégé des principales circonstances.</p>
+
+<p>Longtemps avant l'établissement du christianisme, régnait en
+Bohême un roi nommé Pandosto qui vivait heureux avec Bellaria son
+épouse. Il en eut un fils nommé Garrinter. Égisthus, roi de Sicile,
+son ami, vint le féliciter sur la naissance du jeune prince. Pendant
+le séjour qu'il fit à la cour de Bohême son intimité avec Bellaria
+excita une telle jalousie dans le coeur de Pandosto, qu'il chargea son
+échanson Franio de l'empoisonner. Franio eut horreur de cette commission,
+révéla tout à Égisthus, favorisa son évasion et l'accompagna
+en Sicile. Pandosto furieux tourna toute sa vengeance contre la reine,
+l'accusa publiquement d'adultère, la fit garder à vue pendant sa
+grossesse, et, dès qu'elle fut accouchée, il envoya chercher l'enfant
+dans la prison, le fit mettre dans un berceau et l'exposa à la mer
+pendant une tempête.</p>
+
+<p>Le procès de Bellaria fut ensuite instruit juridiquement. Elle persista
+à protester de son innocence, et le roi voulant que son témoignage
+fût reçu pour toute preuve, Bellaria demanda celui de l'oracle
+de Delphes. Six courtisans furent envoyés en ambassade à la
+Pythonisse qui confirma l'innocence de la reine et déclara de plus
+que Pandosto mourrait sans héritier si l'enfant exposé ne se retrouvait
+pas. En effet, pendant que le roi confondu se livre à ses regrets,
+on vient lui annoncer la mort de son fils Garrinter, et Bellaria, accablée
+de sa douleur, meurt elle-même subitement.</p>
+
+<p>Pandosto au désespoir se serait tué lui-même si on n'eût retenu
+son bras. Peu à peu ce désespoir dégénéra en mélancolie et en langueur;
+le monarque allait tous les jours arroser de ses larmes le
+tombeau de Bellaria.</p>
+
+<p>La nacelle sur laquelle l'enfant avait été exposé flotta pendant
+deux jours au gré des vagues, et aborda sur la côte de Sicile. Un
+berger occupé à chercher en ce lieu une brebis qu'il avait perdue,
+aperçut la nacelle et y trouva l'enfant enveloppé d'un drap écarlate
+brodé d'or, ayant au cou une chaîne enrichie de pierres précieuses,
+et à côté de lui une bourse pleine d'argent. Il l'emporta dans sa chaumière
+et l'éleva dans la simplicité des moeurs pastorales; mais Faunia,
+c'est le nom que donna le berger à la jeune fille, était si belle
+que l'on parla bientôt d'elle à la cour; Dorastus, fils du roi de Sicile,
+fut curieux de la voir, en devint amoureux, et sacrifiant les espérances
+de son avenir et la main d'une princesse de Danemark à la
+bergère qu'il aimait, s'enfuit secrètement avec elle. Le confident du
+prince était un nommé Capino qui allait tout préparer pour favoriser
+la fuite des deux amants, lorsqu'il rencontra Porrus le père supposé
+de Faunia. Malgré le déguisement dont Dorastus s'était servi pour
+faire la cour à sa fille adoptive, Porrus avait enfin reconnu le prince,
+et, craignant le ressentiment du roi, venait lui révéler qu'il n'était que
+le père nourricier de Faunia, en lui portant les bijoux trouvés dans
+la nacelle.</p>
+
+<p>Capino lui offre sa médiation, et sous divers prétextes il l'entraîne
+au vaisseau où étaient déjà les fugitifs. Porrus est forcé de les suivre.
+La navigation ne fut pas heureuse, et le navire échoua sur les
+côtes de Bohême. On voit que Shakspeare ne s'est pas inquiété d'être
+plus savant géographe que le romancier.</p>
+
+<p>Redoutant la cruauté de Pandosto, le prince résolut d'attendre
+incognito sous le nom de Méléagre, l'occasion de se réfugier dans
+une contrée plus hospitalière; mais la beauté de Faunia fit encore
+du bruit: le roi de Bohême voulut la voir, et, oubliant sa douleur,
+conçut le projet de s'en faire aimer; il mit Dorastus en prison de
+peur qu'il ne fût un obstacle à ce désir, et fit les propositions les
+plus flatteuses à Faunia qui les rejeta constamment avec dédain.</p>
+
+<p>Cependant le roi de Sicile était parvenu à découvrir les traces de
+son fils. Il envoie ses ambassadeurs en Bohême pour y réclamer Dorastus,
+et prier le roi de mettre à mort Capino, Porrus et sa fille
+Faunia.</p>
+
+<p>Pandosto se hâte de tirer Dorastus de prison, lui demande pardon
+du traitement qu'il lui a fait essuyer, le fait asseoir sur son trône, et
+lui explique le message de son père.</p>
+
+<p>Porrus, Faunia et Capino sont mandés; on leur lit leur sentence
+de mort. Mais Porrus raconte tout ce qu'il sait de Faunia, et montre
+les bijoux qu'il a trouvés auprès d'elle. Le roi reconnaît sa fille, récompense
+Capino, et fait Porrus chevalier.</p>
+
+<p>Il ne faut pas chercher dans ce conte le retour d'Hermione, la
+touchante résignation de cette reine, et le contraste du zèle ardent
+et courageux de Pauline; les scènes de jalousie et de tendresse conjugale,
+et surtout celles où Florizel et Perdita se disent leur amour
+avec tant d'innocence, et où Shakspeare a fait preuve d'une imagination
+qui a toute la fraîcheur et la grâce de la nature au printemps.
+Il ne faut pas y chercher les caractères encore intéressants, quoique
+subalternes, d'Antigone, de Camillo, du vieux berger et de son fils,
+si fier d'être fait gentilhomme qu'il ne croit plus que les mots qu'il
+employait jadis soient dignes de lui: «Ne pas le jurer, à présent que
+je suis gentilhomme! Que les paysans le <i>disent</i> eux, moi je le jurerai.»</p>
+
+<p>Mais le rôle le plus plaisant de la pièce, c'est celui de ce fripon
+Autolycus, si original que l'on pardonne à Shakspeare d'avoir oublié
+de faire la part de la morale, en ne le punissant pas lors du dénoument.</p>
+
+<p>Walpole prétend que le <i>Conte d'hiver</i> peut être rangé parmi les
+drames historiques de Shakspeare, qui aurait eu visiblement l'intention
+de flatter la reine Élisabeth par une apologie indirecte. Selon
+lui, l'art de Shakspeare ne se montre nulle part avec plus d'adresse;
+le sujet était trop délicat pour être mis sur la scène sans voile; il
+était trop récent, et touchait la reine de trop près pour que le poëte
+pût hasarder des allusions autrement que dans la forme d'un compliment.
+La déraisonnable jalousie de Léontes, et sa violence, retracent
+le caractère d'Henri VIII, qui, en général, fit servir la loi d'instrument
+à ses passions impétueuses. Non-seulement le plan général
+de la pièce, mais plusieurs passages sont tellement marqués de cette
+intention, qu'ils sont plus près de l'histoire que de la fiction. Hermione
+accusée dit:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>.... <i>For honour,</i></p>
+<p><i>'Tis a derivative from me to mine.</i></p>
+<p><i>And it only that I stand for</i>.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«Quant à l'honneur, il doit passer de moi à mes enfants, et c'est
+lui seul que je veux défendre.»</p>
+
+
+<p>Ces mots semblent pris de la lettre d'Anne Boleyn au roi avant son
+exécution. Mamilius, le jeune prince, personnage inutile, qui meurt
+dans l'enfance, ne fait que confirmer l'opinion, la reine Anne ayant
+mis au monde un enfant mort avant Élisabeth. Mais le passage le
+plus frappant en ce qu'il n'aurait aucun rapport à la tragédie, si elle
+n'était destinée à peindre Élisabeth, c'est celui où Pauline décrivant
+les traits de la princesse qu'Hermione vient de mettre au monde, dit
+en parlant de sa ressemblance avec son père:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>She has the very trick of his frown.</i></p><br>
+
+<p>«Elle a jusqu'au froncement de son sourcil.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Il y a une objection qui embarrasse Walpole, c'est une phrase si
+directement applicable à Élisabeth et à son père, qu'il n'est guère
+possible qu'un poëte ait osé la risquer. Pauline dit encore au roi:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>'Tis yours</i></p>
+<p><i>And might we lay the old proverb to your charge</i></p>
+<p><i>So like you 'tis worse</i>.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«C'est votre enfant, et il vous ressemble tant que nous pourrions vous appliquer en reproche le vieux proverbe, <i>il vous ressemble tant que c'est tant pis</i>.»</p>
+
+<p>Walpole prétend que cette phrase n'aurait été insérée qu'après la
+mort d'Élisabeth.</p>
+
+<p>On a plusieurs fois voulu soumettre à un plan plus régulier la
+pièce du <i>Conte d'hiver,</i> nous ne citerons que l'essai de Garrick,
+qui n'en conserva que la partie tragique, et la réduisit en trois
+actes.</p>
+
+<p>Selon Malone, Shakspeare aurait composé cette pièce en 1604.</p>
+
+<br><br>
+
+<p>PERSONNAGES</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>LÉONTES, roi de Sicile.</p>
+<p>MAMILIUS, son fils.</p>
+<p>CAMILLO,&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;)</p>
+<p>ANTIGONE,&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;)</p>
+<p>CLÉOMÈNE,&nbsp;&nbsp;) seigneurs de Sicile.</p>
+<p>DION,&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;)</p>
+<p>UN AUTRE SEIGNEUR de Sicile.</p>
+<p>ROGER, gentilhomme sicilien.</p>
+<p>UN GENTILHOMME attaché au prince Mamilius.</p>
+<p>POLIXÈNE, roi de Bohême.</p>
+<p>FLORIZEL, son fils.</p>
+<p>ARCHIDAMUS, seigneur de Bohême.</p>
+<p>OFFICIERS de la cour de justice.</p>
+<p>UN VIEUX BERGER, père supposé de Perdita.</p>
+<p>SON FILS.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>UN MARINIER.</p>
+<p>UN GEÔLIER.</p>
+<p>UN VALET du vieux berger.</p>
+<p>AUTOLYCUS, filou.</p>
+<p>LE TEMPS, personnage faisant l'office de choeur.</p>
+<p>HERMIONE, femme de Léontes.</p>
+<p>PERDITA, fille de Léontes et d'Hermione.</p>
+<p>PAULINE, femme d'Antigone.</p>
+<p>ÉMILIE,&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;) suivantes</p>
+<p>DEUX AUTRES DAMES,) de la reine.</p>
+<p>MOPSA,&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;)</p>
+<p>DORCAS,&nbsp;&nbsp;) jeunes bergères.</p>
+<p>SATYRES DANSANT, BERGERS ET BERGÈRES,</p>
+<p>GARDES, SEIGNEURS, DAMES ET</p>
+<p>SUITE, ETC.</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="stage1">La scène est tantôt en Sicile, tantôt en Bohême.</p>
+<br><br>
+
+<h2>ACTE PREMIER</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">La Sicile. Antichambre dans le palais de Léontes.</p>
+
+<p class="stage1">CAMILLO, ARCHIDAMUS.</p>
+<br>
+<p>ARCHIDAMUS.&mdash;S'il vous arrive, Camillo, de visiter un
+jour la Bohême, dans quelque occasion semblable à celle
+qui a réclamé maintenant mes services, vous trouverez,
+comme je vous l'ai dit, une grande différence entre
+notre Bohême et votre Sicile.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Je crois que, l'été prochain, le roi de Sicile
+se propose de rendre à votre roi la visite qu'il lui doit à
+si juste titre.</p>
+
+<p>ARCHIDAMUS.&mdash;Si l'accueil que vous recevrez est au-dessous
+de celui que nous avons reçu, notre amitié nous
+justifiera; car en vérité...</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Je vous en prie...</p>
+
+<p>ARCHIDAMUS.&mdash;Vraiment, et je parle avec connaissance
+et franchise, nous ne pouvons mettre la même magnificence...
+et une si rare... Je ne sais comment dire. Allons,
+nous vous donnerons des boissons assoupissantes, afin
+que vos sens incapables de sentir notre insuffisance ne
+puissent du moins nous accuser, s'ils ne peuvent nous
+accorder des éloges.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Vous payez beaucoup trop cher ce qui vous
+est donné gratuitement.</p>
+
+<p>ARCHIDAMUS.&mdash;Croyez-moi, je parle d'après mes propres
+connaissances, et d'après ce que l'honnêteté m'inspire.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;La Sicile ne peut se montrer trop amie de
+la Bohême. Leurs rois ont été élevés ensemble dans leur
+enfance; et l'amitié jeta dès lors entre eux de si profondes
+racines, qu'elle ne peut que s'étendre à présent.
+Depuis que l'âge les a mûris pour le trône, et que les
+devoirs de la royauté ont séparé leur société, leurs rapprochements,
+sinon personnels, ont été royalement continués
+par un échange mutuel de présents, de lettres et
+d'ambassades amicales; en sorte qu'absents, ils paraissaient
+être encore ensemble; ils se donnaient la main
+comme au-dessus d'une vaste mer, et ils s'embrassaient,
+pour ainsi dire, des deux bouts opposés du monde.
+Que le ciel entretienne leur affection!</p>
+
+<p>ARCHIDAMUS.&mdash;Je crois qu'il n'est point dans le monde
+de malice ou d'affaire qui puissent l'altérer. Vous avez
+une consolation indicible dans le jeune prince Mamilius.
+Je n'ai jamais connu de gentilhomme d'une plus grande
+espérance.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Je conviens avec vous qu'il donne de
+grandes espérances. C'est un noble enfant; un jeune
+prince, qui est un vrai baume pour le coeur de ses sujets;
+il rajeunit les vieux coeurs: ceux qui, avant sa naissance,
+allaient déjà avec des béquilles, désirent vivre
+encore pour le voir devenir homme.</p>
+
+<p>ARCHIDAMUS.&mdash;Et sans cela ils seraient donc bien aises
+de mourir?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Oui, s'ils n'avaient pas quelque autre motif
+pour excuser leur désir de vivre.</p>
+
+<p>ARCHIDAMUS.&mdash;Si le roi n'avait pas de fils, ils désireraient
+vivre sur leurs béquilles jusqu'à ce qu'il en eût un.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Une salle d'honneur dans le palais.</p>
+
+<p class="stage1">LÉONTES, HERMIONE, MAMILIUS, POLIXÈNE,
+CAMILLO, <i>et suite</i>.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Déjà le berger a vu changer neuf fois
+l'astre humide des nuits, depuis que nous avons laissé
+notre trône vide; et j'épuiserais, mon frère, encore
+autant de temps à vous faire mes remerciements, que je
+n'en partirais pas moins chargé d'une dette éternelle.
+Ainsi, comme un chiffre placé toujours dans un bon
+rang, je multiplie, avec un merci, bien d'autres milliers
+qui le précèdent.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Différez encore quelque temps vos remerciements:
+vous vous acquitterez en partant.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Seigneur, c'est demain: je suis tourmenté
+par les craintes de ce qui peut arriver ou se préparer
+pendant notre absence. Veuillent les dieux que nuls
+vents malfaisants ne soufflent sur mes États, et ne me
+fassent dire: mes inquiétudes n'étaient que trop fondées!
+et d'ailleurs je suis resté assez longtemps pour
+fatiguer Votre Majesté.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Mon frère, nous sommes trop solide pour
+que vous puissiez venir à bout de nous.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Point de plus long séjour.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Encore une huitaine.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Très-décidément, demain.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Nous partagerons donc le temps entre
+nous; et, en cela, je ne veux pas être contredit.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Ne me pressez pas ainsi, je vous en conjure.
+Il n'est point de voix persuasive; non, il n'en est
+point dans le monde, qui pût me gagner aussitôt que la
+vôtre, et il en serait ainsi aujourd'hui, si ma présence
+vous était nécessaire, quand le besoin exigerait de ma
+part un refus. Mes affaires me rappellent chez moi; y
+mettre obstacle, ce serait me punir de votre affection; et
+un plus long séjour deviendrait pour vous une charge et
+un embarras; pour nous épargner ces deux inconvénients,
+adieu, mon frère.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Vous restez muette, ma reine? Parlez donc.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Je comptais, seigneur, garder le silence
+jusqu'à ce que vous l'eussiez amené à protester avec serment
+qu'il ne resterait pas; vous le suppliez trop froidement,
+seigneur. Dites-lui que vous êtes sûr que tout va
+bien en Bohême; le jour d'hier nous a donné ces nouvelles
+satisfaisantes: dites-lui cela, et il sera forcé dans
+ses derniers retranchements.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Bien dit, Hermione.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;S'il disait qu'il languit de revoir son fils,
+ce serait une bonne raison; et s'il dit cela, laissez-le
+partir; s'il jure qu'il en est ainsi, il ne doit pas rester
+plus longtemps, nous le chasserons d'ici avec nos quenouilles.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Polixène.</i>)</span> Cependant je me hasarderai à
+vous demander de nous prêter encore une semaine de
+votre royale présence. Quand vous recevrez mon époux
+en Bohême, je vous recommande de l'y retenir un mois
+au delà du terme marqué pour son départ: et pourtant
+en vérité, Léontes, je ne vous aime pas d'une minute de
+moins, que toute autre femme n'aime son époux.&mdash;Vous
+resterez?</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Non, madame.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Oh! mais vous resterez.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Je ne le puis vraiment pas.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Vraiment? Vous me refusez avec des serments
+faciles; mais quand vous chercheriez à déplacer
+les astres de leur sphère par des serments, je vous dirais
+encore: Seigneur, on ne part point. Vraiment vous ne
+partirez point: le <i>vraiment</i> d'une dame a autant de pouvoir
+que le <i>vraiment</i> d'un gentilhomme. Voulez-vous
+encore partir? forcez-moi de vous retenir comme prisonnier,
+et non pas comme un hôte; et alors vous payerez
+votre pension en nous quittant, et serez par là dispensé
+de tous remerciements; qu'en dites-vous? êtes-vous
+mon prisonnier, ou mon hôte? Par votre redoutable
+<i>vraiment</i>, il faut vous décider à être l'un ou l'autre.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Votre hôte, alors, madame! car être
+votre prisonnier emporterait l'idée d'une offense, qu'il
+m'est moins aisé à moi de commettre qu'à vous de
+punir.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Ainsi je ne serai point votre geôlier, mais
+votre bonne hôtesse. Allons, il me prend envie de vous
+questionner sur les tours de mon seigneur et les vôtres,
+lorsque vous étiez jeunes. Vous deviez faire alors de
+jolis petits princes.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Nous étions, belle reine, deux étourdis,
+qui croyaient qu'il n'y avait point d'autre avenir devant
+eux, qu'un lendemain semblable à aujourd'hui, et que
+notre enfance durerait toujours.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Mon seigneur n'était-il pas le plus fou des
+deux?</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Nous étions comme deux agneaux jumeaux,
+qui bondissaient ensemble au soleil, et bêlaient l'un
+après l'autre; notre échange mutuel était de l'innocence
+pour de l'innocence; nous ne connaissions pas l'art de
+faire du mal, non: et nous n'imaginions pas qu'aucun
+homme en fit. Si nous avions continué cette vie, et que
+nos faibles intelligences n'eussent jamais été exaltées
+par un sang plus impétueux, nous aurions pu répondre
+hardiment au ciel, <i>non coupables</i>, en mettant à part la
+tache héréditaire.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Vous nous donnez à entendre par là que
+depuis vous avez fait des faux pas.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;O dame très-sacrée, les tentations sont
+nées depuis lors: car dans ces jours où nous n'avions
+pas encore nos plumes, ma femme n'était qu'une petite
+fille; et votre précieuse personne n'avait pas encore
+frappé les regards de mon jeune camarade.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Que la grâce du ciel me soit en aide! Ne
+tirez aucune conséquence de tout ceci, de peur que vous
+ne disiez que votre reine et moi nous sommes de mauvais
+anges. Et pourtant, poursuivez: nous répondrons
+des fautes que nous vous avons fait commettre, si vous
+avez fait votre premier péché avec nous, et que vous
+avez continué de pécher avec nous, et que vous n'ayiez
+jamais trébuché qu'avec nous.</p>
+
+<p>LÉONTES, <span class="stage2"><i>à Hermione</i></span>.&mdash;Est-il enfin gagné?</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Il restera, seigneur.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Il n'a pas voulu y consentir, à ma prière.
+Hermione, ma bien-aimée, jamais vous n'avez parlé
+plus à propos.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Jamais?</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Jamais, qu'une seule fois.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Comment? j'ai parlé deux fois à propos?
+et quand a été la première, s'il vous plaît? Je vous en
+prie, dites-le-moi. Rassasiez-moi d'éloges, et engraissez-m'en
+comme un oiseau domestique; une bonne action
+qu'on laisse mourir, sans en parler, en tue mille autres
+qui seraient venues à la suite; les louanges sont notre
+salaire: vous pouvez avec un seul doux baiser nous faire
+avancer plus de cent lieues, tandis qu'avec l'aiguillon
+vous ne nous feriez pas parcourir un seul acre. Mais
+allons au but. Ma dernière bonne action a été de l'engager
+à rester: quelle a donc été la première? Celle-ci a
+une soeur aînée, ou je ne vous comprends pas: ah! fasse
+le ciel qu'elle se nomme vertu! Mais j'ai déjà parlé une
+fois à propos: quand? Je vous en prie, dites-le-moi, je
+languis de le savoir.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Eh bien! ce fut quand trois tristes mois
+expirèrent enfin d'amertume, et que tu ouvris ta main
+blanche pour frapper dans la mienne en signe d'amour;&mdash;tu
+dis alors: Je suis à vous pour toujours.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Allons, c'est vertu.&mdash;Ainsi, voyez-vous,
+j'ai parlé à propos deux fois: la première, afin de conquérir
+pour toujours mon royal époux; la seconde, afin
+d'obtenir le séjour d'un ami pour quelque temps.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle présente la main à Polixène.)</p>
+
+<p>LÉONTES, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Trop de chaleur quand on mêle de
+si près l'amitié, on finit bientôt par mêler les personnes:
+j'ai en moi un <i>tremor cordis</i>: mon coeur bondit; mais ce
+n'est pas de joie, ce n'est pas de joie.&mdash;Cet accueil peut
+avoir une apparence honnête: il peut puiser sa liberté
+dans la cordialité, dans la bonté du naturel, dans un
+coeur affectueux, et être convenable pour qui le montre:
+il le peut, je l'accorde. Mais de se serrer ainsi les mains,
+de se serrer les doigts comme ils le font en ce moment,
+et de se renvoyer des sourires d'intelligence, comme un
+miroir; et puis de soupirer comme le signal de mort du
+cerf: oh! c'est là un genre d'accueil qui ne plaît ni à
+mon coeur, ni à mon front.&mdash;Mamilius, es-tu mon
+enfant?</p>
+
+<p>MAMILIUS.&mdash;Oui, mon bon seigneur.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Vraiment! c'est mon beau petit coq. Quoi!
+as-tu noirci ton nez? On dit que c'est une copie du mien.
+Allons, petit capitaine, il faut être <i>propre</i>. Je veux dire
+<i>propre<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></i> au moins, capitaine, quoique ce mot s'applique
+également au boeuf, à la génisse et au veau. Quoi, toujours
+jouant du virginal<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a> sur sa main. <span class="stage2">(<i>Observant Polixène
+et Hermione.) (A son fils</i>.)</span> Mon petit veau, es-tu bien
+mon veau?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>Équivoque sur le mot <i>neat</i> qui veut dire <i>bétail
+à cornes</i> et <i>propre, gentil</i>.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p>Espèce d'épinette. Un livre des leçons de cet instrument
+ayant appartenu à la reine Élisabeth existe encore.</p></blockquote>
+
+<p>MAMILIUS.&mdash;Oui, si vous le voulez bien, mon seigneur.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Il te manque la peau rude et cette crue que
+je me sens au front pour me ressembler parfaitement.&mdash;Et
+pourtant, nous nous ressemblons comme deux
+oeufs: ce sont les femmes qui le disent, et elles disent
+tout ce qu'elles veulent. Mais quand elles seraient fausses,
+comme les mauvais draps reteints en noir, comme les
+vents, comme les eaux; fausses comme les dés que
+désire un homme qui ne connaît point de limite entre
+le tien et le mien; cependant il serait toujours vrai de
+dire que cet enfant me ressemble. Allons, monsieur le
+page, regardez-moi avec votre oeil bleu-de-ciel.&mdash;Petit
+fripon, mon enfant chéri, ta mère peut-elle?... se pourrait-il
+bien?... O imagination! tu poignardes mon coeur,
+tu rends possibles des choses réputées impossibles, tu
+as un commerce avec les songes... (Comment cela peut-il
+être?...) avec ce qui n'a aucune réalité: toi, force
+coactive, qui t'associes au néant;&mdash;il devient croyable
+que tu peux t'unir à quelque chose de réel, et tu le fais
+au delà de ce qu'on te commande; j'en fais l'expérience
+par les idées contagieuses qui empoisonnent mon cerveau
+et qui endurcissent mon front.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Qu'a donc le roi de Sicile?</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Il paraît un peu troublé.</p>
+
+<p>POLIXÈNE, <span class="stage2"><i>au roi</i></span>.&mdash;Qu'avez-vous, seigneur, et comment
+vous trouvez-vous? Comment allez-vous, mon cher
+frère?</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Vous avez l'air d'être agité de quelque
+pensée: êtes-vous ému, seigneur?</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Non, en vérité. <span class="stage2">(<i>A part</i>.)</span> Comme la nature
+trahit quelquefois sa folie et sa tendresse pour être le
+jouet des coeurs durs!&mdash;En considérant les traits de
+mon fils, il m'a semblé que je reculais de vingt-trois
+années; et je me voyais en robe, dans mon fourreau de
+velours vert; mon épée emmuselée: de crainte qu'elle
+ne mordît son maître et ne lui devînt funeste, comme il
+arrive souvent à ce qui sert d'ornement. Combien je devais
+ressembler alors, à ce que j'imagine, à ce pépin, à
+cette gousse de pois verts, à ce petit gentilhomme!&mdash;Mon
+bon monsieur, voulez-vous échanger votre argent
+contre des oeufs<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>?</p>
+
+<p>MAMILIUS.&mdash;Non, seigneur, je me battrais.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Oui-da! Que ton lot<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> dans la vie soit d'être
+heureux!&mdash;Mon frère, êtes-vous aussi fou de votre
+jeune prince que nous vous semblons l'être du nôtre?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p>Expression proverbiale usitée quand un homme se voit outragé
+et ne fait aucune résistance, nous avons en Français le
+proverbe: «A qui vendez-vous vos coquilles?»</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p><i>Dole</i> signifiait la portion d'aumônes distribuée aux pauvres dans
+les familles riches. <i>Happy man be his dole</i>, était une expression
+proverbiale.</p></blockquote>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Quand je suis chez moi, seigneur, il fait
+tout mon exercice, tout mon amusement, toute mon occupation.
+Tantôt il est mon ami dévoué et tantôt mon
+ennemi, mon flatteur, mon guerrier, mon homme d'État,
+tout enfin: il me rend un jour de juillet aussi court
+qu'un jour de décembre; et par la variété de son humeur
+enfantine, il me guérit d'idées qui m'épaissiraient
+le sang.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Ce petit écuyer a le même office près de
+moi: nous allons nous promener nous deux; et nous
+vous laissons, seigneur, à vos affaires plus sérieuses.&mdash;Hermione,
+montrez combien vous nous aimez dans l'accueil
+que vous ferez à votre frère: que tout ce qu'il y a
+de plus cher en Sicile soit regardé comme de peu de valeur;
+après vous et mon jeune promeneur, c'est lui qui
+a le plus de droits sur mon coeur.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Si vous nous cherchiez, nous serons à
+vous dans le jardin; vous y attendrons-nous?</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Suivez à votre gré vos penchants: on vous
+trouvera, pourvu que vous soyez sous le ciel. <span class="stage2">(<i>A part, observant
+Hermione</i>.)</span>&mdash;Je pêche en ce moment, quoique tu
+n'aperçoives point l'hameçon. Va, poursuis. Comme elle
+tient son bec tendu vers lui! et comme elle s'arme de
+toute l'audace d'une femme devant son époux indulgent!
+<span class="stage2">(<i>Polixène, Hermione, sortent avec leur suite</i>.)</span> Les
+voilà partis! M'y voilà enfoncé jusqu'aux genoux, me
+voilà cornard par-dessus les oreilles! <span class="stage2">(<i>A Mamilius</i>.)</span> Va,
+mon enfant, va jouer.&mdash;Ta mère joue aussi, et moi
+aussi: mais je joue un rôle si fâcheux, qu'il me conduira
+au tombeau au milieu des sifflets; les mépris et les
+huées seront ma cloche funèbre. Va, mon enfant, va jouer.
+Il y a eu, ou je suis bien trompé, des hommes déshonorés
+avant moi; et à présent, au moment même où je parle,
+il est plus d'un époux qui tient avec confiance sa femme
+sous le bras et qui ne songe guère qu'elle a reçu des visites
+en son absence, et que son vivier a été pêché par
+le premier venu, par monsieur <i>Sourire</i>, son voisin. Enfin,
+c'est toujours une consolation qu'il y ait d'autres
+hommes qui aient des grilles, et que ces grilles soient,
+comme les miennes, ouvertes contre leur volonté. Si
+tous les hommes qui ont des femmes déloyales s'abandonnaient
+au désespoir, la dixième partie du genre humain
+se pendrait. C'est un mal sans remède: c'est
+quelque planète licencieuse dont l'influence se fait sentir
+partout où elle domine; et sa puissance, croyez-le, s'étend
+de l'orient à l'occident, du nord au midi. Conclusion,
+il n'y a point de barrières pour garder une femme;
+retiens cela. Elle laisse entrer et sortir l'ennemi avec
+armes et bagages: des milliers d'hommes comme moi ont
+cette maladie et ne la sentent pas.&mdash;Eh bien! mon enfant?</p>
+
+<p>MAMILIUS.&mdash;On dit que je vous ressemble.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Oui, c'est une sorte de consolation. <span class="stage2">(<i>Il aperçoit
+Camillo.</i>)</span> Quoi! Camillo ici?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Oui, mon bon seigneur.</p>
+
+<p>LÉONTES, <span class="stage2"><i>à Mamilius</i></span>.&mdash;Va jouer, Mamilius, tu es un
+brave garçon.&mdash;<span class="stage2">(<i>Mamilius sort.</i>)</span> Eh bien! Camillo, ce
+grand monarque prolonge son séjour.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Vous avez bien de la peine à faire tenir son
+ancre dans votre port; vous aviez beau la jeter, elle revenait
+toujours à vous.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Y as-tu fait attention?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Il ne voulait pas céder à vos prières; ses
+affaires devenaient toujours plus urgentes.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;T'en es-tu aperçu? Voilà donc déjà des gens
+autour de moi qui murmurent tout bas et se disent à
+l'oreille: «Le roi de Sicile est un... et cætera.» C'est
+déjà bien avancé, lorsque je viens à le sentir le dernier.&mdash;Comment
+s'est-il déterminé à rester, Camillo?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Sur les prières de la vertueuse reine.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;De la reine, soit:&mdash;vertueuse, cela devrait
+être, sans doute; mais voilà, cela n'est pas. Cette idée-là
+est-elle entrée dans quelque autre cervelle que la tienne?
+Car ta conception est d'une nature absorbante, elle
+attire à elle plus de choses que les esprits vulgaires. Cela
+n'est-il remarqué que par les intelligences plus fines,
+par quelques têtes d'un génie extraordinaire? Les créatures
+subalternes pourraient bien être tout à fait
+aveugles dans cette affaire: parle.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Dans cette affaire, seigneur? Je crois que
+tout le monde comprend que le roi de Bohême fait ici
+un plus long séjour.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Tu dis?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Qu'il fait ici un plus long séjour.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Oui, mais pourquoi?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Pour satisfaire Votre Majesté et se rendre
+aux instances de notre gracieuse souveraine.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Se rendre aux instances de votre souveraine?
+se rendre? Je n'en veux pas davantage.&mdash;Camillo,
+je t'ai confié les plus chers secrets de mon coeur aussi
+bien que ceux de mon conseil; et, comme un prêtre, tu
+as purifié mon sein; je t'ai toujours quitté comme un
+pénitent converti: mais je me suis trompé sur ton intégrité,
+c'est-à-dire trompé sur ce qui m'en offrait l'apparence.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Que le ciel m'en préserve, seigneur!</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Oui, de le souffrir.&mdash;Tu n'es pas honnête,
+ou, si ton penchant t'y porte, tu es un lâche qui coupes
+le jarret à l'honnêteté et l'empêches de suivre sa course
+naturelle; ou autrement, il faut te regarder comme un
+serviteur initié dans ma confiance intime et négligent à
+y répondre; ou bien comme un insensé qui voit chez
+moi jouer un jeu où je perds le plus riche de mes trésors,
+et qui prend le tout en badinage.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Mon noble souverain, je puis être négligent,
+insensé et timide; nul homme n'est si exempt de
+ces défauts que sa négligence, sa folie et sa timidité ne
+se montrent quelquefois dans la multitude infinie des
+affaires de ce monde. Si jamais, seigneur, j'ai été négligent
+dans les vôtres à dessein, c'est une folie à moi; si
+jamais j'ai joué exprès le rôle d'un insensé, ç'aura été
+par négligence et faute de réfléchir assez aux conséquences;
+si jamais la crainte m'a fait hésiter dans une
+entreprise dont l'issue me semblait douteuse et dont
+l'exécution était réclamée à grands cris par la nécessité,
+ç'a été par une timidité qui souvent attaque le plus sage.
+Ce sont là, seigneur, autant d'infirmités ordinaires dont
+l'homme le plus honnête n'est jamais exempt. Mais,
+j'en conjure Votre Majesté, parlez-moi plus clairement;
+faites-moi connaître et voir en face ma faute, et si je la
+renie, c'est qu'elle ne m'appartient pas.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;N'avez-vous pas vu, Camillo (mais cela est
+hors de doute, vous l'avez vu, ou le verre de votre lunette
+est opaque comme la corne d'un homme déshonoré), ou
+entendu dire (car sur une chose aussi visible la rumeur
+publique ne peut pas se taire), ou pensé en vous-même
+(car il n'y aurait pas de faculté de penser dans l'homme
+qui ne le penserait pas) que ma femme m'est infidèle?&mdash;Si
+tu veux l'avouer (ou autrement nie avec impudence,
+nie que tu aies des yeux, des oreilles et une pensée),
+conviens donc que ma femme est un cheval de bois<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>
+et qu'elle mérite un nom aussi infâme que la dernière
+des filles qui livre sa personne avant d'avoir engagé sa
+foi; dis-le et soutiens-le.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p><i>Hobby horse</i>.</p></blockquote>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Je ne voudrais pas rester là en écoutant
+noircir ainsi ma souveraine maîtresse sans en tirer sur-le-champ
+vengeance. Malédiction sur moi-même! vous
+n'avez jamais proféré de parole plus indigne que celle-là;
+la répéter serait un crime, aussi grand que celui que
+vous imaginez, quand il serait vrai.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Et n'est-ce rien que de se parler à l'oreille?
+que d'appuyer joue contre joue? de mesurer leur nez
+ensemble? de se baiser les lèvres en dedans? d'étouffer
+un éclat de rire par un soupir? Et, signe infaillible d'un
+honneur profané, de faire chevaucher leur pied l'un sur
+l'autre? de se cacher ensemble dans les coins, de souhaiter
+que l'horloge aille plus vite? que les heures se changent
+en minutes et midi en minuit, que tous les yeux
+fussent aveuglés par une taie, hors les leurs, les leurs
+seulement, qui voudraient être coupables sans être vus:
+n'est-ce rien que tout cela? En ce cas, et le monde, et
+tout ce qu'il enferme, n'est donc rien non plus; ce ciel
+qui nous couvre n'est rien; la Bohême n'est rien; ma
+femme n'est rien, et tous ces riens ne signifient rien,
+si tout cela n'est rien.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Mon cher seigneur, guérissez-vous de cette
+funeste pensée, et au plus tôt, car elle est très-dangereuse.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;C'est possible, mais c'est vrai.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Non, seigneur, non.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;C'est vrai: vous mentez, vous mentez. Je
+te dis que tu mens, Camillo, et je te hais. Je te déclare
+un homme stupide, un misérable sans âme, ou un hypocrite
+qui temporise, qui peut voir de tes yeux indifféremment
+le bien et le mal, également enclin à tous les
+deux. Si le sang de ma femme était aussi corrompu que
+l'est son honneur, elle ne vivrait pas le temps qu'un sablier
+met à s'écouler.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Qui est donc son corrupteur?</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Qui? Eh! celui qui la porte toujours pendue
+à son cou, comme une médaille, le roi de Bohême.
+Qui?... Si j'avais autour de moi des serviteurs zélés et
+fidèles qui eussent des yeux pour voir mon honneur
+comme ils voient leurs profits et leurs intérêts personnels,
+ils feraient une chose qui couperait court à cette
+débauche. Oui, et toi, mon échanson, toi que j'ai tiré de
+l'obscurité et élevé au rang d'un grand seigneur, toi qui
+peux voir aussi clairement que le ciel voit la terre et
+que la terre voit le ciel, combien je suis outragé... Tu
+pourrais épicer une coupe pour procurer à mon ennemi
+un sommeil éternel, et cette potion serait un baume
+pour mon coeur.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Oui, seigneur, je pourrais le faire, et cela
+non avec une potion violente, mais avec une liqueur
+lente, dont les effets ne trahiraient pas la malignité,
+comme le poison. Mais je ne puis croire à cette souillure
+chez mon auguste maîtresse, si souverainement honnête
+et vertueuse. Je vous ai aimé, sire...</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Eh bien! va en douter et pourrir à ton aise!&mdash;Me
+crois-tu assez inconséquent, assez troublé pour
+chercher à me tourmenter moi-même, pour souiller la
+pureté et la blancheur de mes draps, qui, en se conservant,
+procure le sommeil, mais qui, une fois tachée, devient
+des aiguillons, des épines, des orties et des queues
+de guêpes,&mdash;pour provoquer l'ignominie à propos du
+sang du prince mon fils, que je crois être à moi et que
+j'aime comme mon enfant, sans de mûres et convaincantes
+raisons qui m'y forcent, dis, voudrais-je le faire?
+Un homme peut-il s'égarer ainsi?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Je suis obligé de vous croire, seigneur, et
+je vous débarrasserai du roi de Bohême, pourvu que,
+quand il sera écarté, Votre Majesté consente à reprendre
+la reine et à la traiter comme auparavant, ne fût-ce que
+pour l'intérêt de votre fils et pour imposer par là silence
+à l'injure des langues dans les cours et les royaumes
+connus du vôtre et qui vous sont alliés.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Tu me conseilles là précisément la conduite
+que je me suis prescrite à moi-même. Je ne porterai
+aucune atteinte à son honneur, aucune.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Allez donc, seigneur, et montrez au roi de
+Bohême et à votre reine le visage serein que l'amitié
+porte dans les fêtes. C'est moi qui suis l'échanson de
+Polixène: s'il reçoit de ma main un breuvage bienfaisant,
+ne me tenez plus pour votre serviteur.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;C'est assez: fais cela, et la moitié de mon
+coeur est à toi; si tu ne le fais pas, tu perces le tien.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Je le ferai, seigneur.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;J'aurai l'air amical, comme tu me le conseilles. <span class="stage2">(Il sort.)</span></p>
+
+<p>CAMILLO, <span class="stage2"><i>seul</i></span>.&mdash;O malheureuse reine!&mdash;Mais moi, à
+quelle position suis-je réduit?&mdash;Il faut que je sois l'empoisonneur
+du vertueux Polixène; et mon motif pour
+cette action, c'est l'obéissance à un maître, à un homme
+qui, en guerre contre lui-même, voudrait que tous ceux
+qui lui appartiennent fussent de même.&mdash;En faisant
+cette action, j'avance ma fortune.&mdash;Quand je pourrais
+trouver l'exemple de mille sujets qui auraient frappé
+des rois consacrés et prospéré ensuite, je ne le ferais pas
+encore; mais puisque ni l'airain, ni le marbre, ni le parchemin
+ne m'en offrent un seul, que la scélératesse elle-même
+se refuse à un tel forfait..., il faut que j'abandonne
+la cour; que je le fasse ou que je ne le fasse pas, ma
+ruine est inévitable. Étoiles bienfaisantes, luisez à présent
+sur moi! Voici le roi de Bohême.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Polixène.)</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Cela est étrange! Il me semble que ma
+faveur commence à baisser ici! Ne pas me parler!&mdash;Bonjour,
+Camillo.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Salut, noble roi.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Quelles nouvelles à la cour?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Rien d'extraordinaire, seigneur.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;A l'air qu'a le roi, on dirait qu'il a perdu
+une province, quelque pays qu'il chérissait comme lui-même.
+Je viens dans le moment même de l'aborder avec
+les compliments accoutumés; lui, détournant ses yeux
+du côté opposé, et donnant à sa lèvre abaissée le mouvement
+du mépris, s'éloigne rapidement de moi, me
+laissant à mes réflexions sur ce qui a pu changer ainsi
+ses manières.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Je n'ose pas le savoir, seigneur...</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Comment, vous n'osez pas le savoir! vous
+n'osez pas? Vous le savez, et vous n'osez pas le savoir
+pour moi? C'est là ce que vous voulez dire; car pour
+vous, ce que vous savez, il faut bien que vous le sachiez,
+et vous ne pouvez pas dire que vous n'osez pas le savoir.
+Cher Camillo, votre visage altéré est pour moi un miroir
+où je lis aussi le changement du mien; car il faut bien
+que j'aie quelque part à cette altération en trouvant ma
+position changée en même temps.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Il y a un mal qui met le désordre chez quelques-uns
+de nous, mais je ne puis nommer ce mal, et
+c'est de vous qu'il a été gagné, de vous qui pourtant
+vous portez fort bien.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Comment! gagné de moi? N'allez pas me
+prêter le regard du basilic: j'ai envisagé des milliers
+d'hommes qui n'ont fait que prospérer par mon coup
+d'oeil, mais je n'ai donné la mort à aucun. Camillo...
+comme il est certain que vous êtes un gentilhomme
+plein de science et d'expérience, ce qui orne autant notre
+noblesse que peuvent le faire les noms illustres de nos
+aïeux, qui nous ont transmis la noblesse par héritage,
+je vous conjure, si vous savez quelque chose qu'il soit
+de mon intérêt de connaître, de m'en instruire; ne me
+le laissez pas ignorer en l'emprisonnant dans le secret.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Je ne puis répondre.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Une maladie gagnée de moi, et cependant
+je me porte bien! Il faut que vous me répondiez, entendez-vous,
+Camillo? Je vous en conjure, au nom de tout
+ce que l'honneur permet (et cette prière que je vous fais
+n'est pas des dernières qu'il autorise), je vous conjure de
+me déclarer quel malheur imprévu tu devines être prêt
+de se glisser sur moi, à quelle distance il est encore,
+comment il s'approche, quel est le moyen de le prévenir,
+s'il y en a; sinon, quel est celui de le mieux supporter.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Seigneur, je vais vous le dire, puisque j'en
+suis sommé au nom de l'honneur et par un homme que
+je crois plein d'honneur. Faites donc attention à mon
+conseil, qui doit être aussi promptement suivi que je
+veux être prompt à vous le donner, ou nous n'avons
+qu'à nous écrier, vous et moi: <i>Nous sommes perdus!</i> Et
+adieu.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Poursuivez, cher Camillo.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Je suis l'homme chargé de vous tuer.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Par qui, Camillo?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Par le roi.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Il croit, ou plutôt il jure avec conviction,
+comme s'il l'avait vu de ses yeux ou qu'il eût été l'agent
+employé pour vous y engager, que vous avez eu un
+commerce illicite avec la reine.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Ah! si cela est vrai, que mon sang se
+tourne en liqueur venimeuse et que mon nom soit accouplé
+au nom de celui qui a trahi le meilleur de tous;
+que ma réputation la plus pure se change en une odeur
+infecte qui offense les sens les plus obtus, en quelque
+lieu que je me présente, et que mon approche soit évitée
+et plus abhorrée que la plus contagieuse peste dont
+l'histoire ou la tradition aient jamais parlé!</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Jurez, pour le dissuader, par toutes les
+étoiles du ciel et par toutes leurs influences; vous pourriez
+aussi bien empêcher la mer d'obéir à la lune que
+réussir à écarter par vos serments ou ébranler par vos
+avis le fondement de sa folie: elle est appuyée sur sa
+folie, et elle durera autant que son corps.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Comment cette idée a-t-elle pu se former?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Je l'ignore, mais je suis certain qu'il est
+plus sûr d'éviter ce qui est formé que de s'arrêter à
+chercher comment cela est né. Si donc vous osez vous
+fier à mon honnêteté, qui réside enfermée dans ce corps,
+que vous emmènerez avec vous en otage, partons cette
+nuit: j'informerai secrètement de l'affaire vos serviteurs,
+et je saurai les faire sortir de la ville par deux ou
+par trois à différentes poternes. Quant à moi, je dévoue
+mon sort à votre service, perdant ici ma fortune
+par cette confidence. Ne balancez pas; car, par l'honneur
+de mes parents, je vous ai dit la vérité: si vous en
+cherchez d'autres preuves, je n'ose pas rester à les
+attendre; et vous ne serez pas plus en sûreté qu'un
+homme condamné par la propre bouche du roi, et dont
+il a juré la mort.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Je te crois. J'ai vu son coeur sur son visage.
+Donne-moi ta main, sois mon guide, et ta place sera toujours
+à côté de la mienne. Mes vaisseaux sont prêts, et il
+y a deux jours que mes gens attendaient mon départ de
+cette cour.&mdash;Cette jalousie a pour objet une créature
+bien précieuse; plus elle est une personne rare, plus
+cette jalousie doit être extrême: et plus il est puissant,
+plus elle doit être violente; il s'imagine qu'il est déshonoré
+par un homme qui a toujours professé d'être son
+ami; sa vengeance doit donc, par cette raison, en être
+plus cruelle. La crainte m'environne de ses ombres;
+qu'une prompte fuite soit mon salut et sauve la gracieuse
+reine, le sujet des pensées de Léontes, mais qui
+est sans raison l'objet de ses injustes soupçons. Viens,
+Camillo; je te respecterai comme mon père, si tu parviens
+à sauver ma vie de ces lieux. Fuyons.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;J'ai l'autorité de demander les clefs de
+toutes les poternes: que Votre Majesté profite des moments:
+le temps presse; allons, seigneur, partons. <span class="stage2">(Ils sortent.)</span></p>
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p>
+<br><br>
+
+
+<h2>ACTE DEUXIÈME</h2>
+
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Sicile.&mdash;Même lieu que l'acte précédent.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> HERMIONE, MAMILIUS, Dames.</p>
+<br>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Prenez-moi cet enfant avec vous; il me
+fatigue au point que je n'y peux plus tenir.</p>
+
+<p>PREMIÈRE DAME.&mdash;Allons, venez, mon gracieux seigneur.
+Sera-ce moi qui serai votre camarade de jeu?</p>
+
+<p>MAMILIUS.&mdash;Non, je ne veux point de vous.</p>
+
+<p>PREMIÈRE DAME.&mdash;Pourquoi cela, mon cher petit
+prince?</p>
+
+<p>MAMILIUS.&mdash;Vous m'embrassez trop fort, et puis vous
+me parlez comme si j'étais un petit enfant. <span class="stage2">(<i>A la seconde
+dame.</i>)</span> Je vous aime mieux, vous.</p>
+
+<p>SECONDE DAME.&mdash;Et pourquoi cela, mon prince?</p>
+
+<p>MAMILIUS.&mdash;Ce n'est pas parce que vos sourcils sont
+plus noirs; cependant des sourcils noirs, à ce qu'on dit,
+siéent le mieux à certaines femmes, pourvu qu'ils ne
+soient pas trop épais, mais qu'ils fassent un demi-cercle
+ou un croissant tracé avec une plume.</p>
+
+<p>SECONDE DAME.&mdash;Qui vous a appris cela?</p>
+
+<p>MAMILIUS.&mdash;Je l'ai appris sur le visage des femmes.&mdash;Dites-moi,
+je vous prie, de quelle couleur sont vos
+sourcils?</p>
+
+<p>PREMIÈRE DAME.&mdash;Bleus, seigneur.</p>
+
+<p>MAMILIUS.&mdash;Oh! c'est une plaisanterie que vous faites:
+j'ai bien vu le nez d'une femme qui était bleu, mais non
+pas ses sourcils.</p>
+
+<p>SECONDE DAME.&mdash;Écoutez-moi. La reine votre mère va
+fort s'arrondissant: nous offrirons un de ces jours nos
+services à un beau prince nouveau-né; vous seriez bien
+content alors de jouer avec nous, si nous voulions de
+vous.</p>
+
+<p>PREMIÈRE DAME.&mdash;Il est vrai qu'elle prend depuis peu
+une assez belle rondeur: puisse-t-elle rencontrer une
+heure favorable!</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;De quels sages propos est-il question entre
+vous? Venez, mon ami; je veux bien de vous à présent;
+je vous prie, venez vous asseoir auprès de nous, et dites-nous
+un conte.</p>
+
+<p>MAMILIUS.&mdash;Faut-il qu'il soit triste ou gai?</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Aussi gai que vous voudrez.</p>
+
+<p>MAMILIUS.&mdash;Un conte triste va mieux en hiver; j'en
+sais un d'esprits et de lutins.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Contez-nous celui-là, mon fils: allons,
+venez vous asseoir.&mdash;Allons, commencez et faites de
+votre mieux pour m'effrayer avec vos esprits; vous êtes
+fort là-dessus.</p>
+
+<p>MAMILIUS.&mdash;Il y avait une fois un homme...</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Asseyez-vous donc là... Allons, continuez.</p>
+
+<p>MAMILIUS.&mdash;Qui demeurait près du cimetière.&mdash;Je veux
+le conter tout bas: les grillons qui sont ici ne l'entendront
+pas.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Approchez-vous donc, et contez-le-moi à
+l'oreille.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Léontes, Antigone, seigneurs et suite.)</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Vous l'avez rencontré là? et sa suite? et Camillo
+avec lui?</p>
+
+<p>UN DES COURTISANS.&mdash;Derrière le bosquet de sapins:
+c'est là que je les ai trouvés; jamais je n'ai vu hommes
+courir si vite. Je les ai suivis des yeux jusqu'à leurs
+vaisseaux.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Combien je suis heureux dans mes conjectures
+et juste dans mes soupçons!&mdash;Hélas! plût au ciel
+que j'eusse moins de pénétration! Que je suis à plaindre
+de posséder ce don!&mdash;Il peut se trouver une araignée
+noyée au fond d'une coupe, un homme peut boire la
+coupe, partir et n'avoir pris aucun venin, car son imagination
+n'en est point infectée; mais si l'on offre à ses
+yeux l'insecte abhorré, et si on lui fait connaître ce qu'il
+a bu, il s'agite alors, il tourmente et son gosier et ses
+flancs de secousses et d'efforts.&mdash;Moi j'ai bu et j'ai vu
+l'araignée.&mdash;Camillo le secondait dans cette affaire; c'est
+lui qui est son entremetteur.&mdash;Il y a un complot tramé
+contre ma vie et ma couronne.&mdash;Tout ce que soupçonnait
+ma défiance est vrai.&mdash;Ce perfide scélérat que j'employais
+était engagé d'avance par l'autre: il lui a découvert
+mon dessein; et moi, je reste un simple mannequin
+dont ils s'amusent à leur gré.&mdash;Comment les poternes
+se sont-elles si facilement ouvertes?</p>
+
+<p>LE COURTISAN.&mdash;Par la force de sa grande autorité, qui
+s'est fait obéir ainsi plus d'une fois d'après vos ordres.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Je ne le sais que trop.&mdash;Donnez-moi cet
+enfant. <span class="stage2">(<i>A Hermione</i>.)</span> Je suis bien aise que vous ne l'ayez
+pas nourri; quoiqu'il ait quelques traits de moi, cependant
+il y a en lui trop de votre sang.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Que voulez-vous dire? Est-ce un badinage?</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Qu'on emmène l'enfant d'ici: je ne veux
+pas qu'il approche d'elle; emmenez-le.&mdash;Et qu'elle s'amuse
+avec celui dont elle est enceinte; car c'est Polixène
+qui vous a ainsi arrondie.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Je dirais seulement que ce n'est pas lui,
+que je serais bien sûre d'être crue de vous sur ma parole,
+quand vous affecteriez de prétendre le contraire.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Vous, mes seigneurs, considérez-la, observez-la
+bien; dites si vous voulez: <i>C'est une belle dame</i>,
+mais la justice qui est dans vos coeurs vous fera ajouter
+aussitôt: <i>C'est bien dommage qu'elle ne soit pas honnête ni
+vertueuse!</i> Ne louez en elle que la beauté de ses formes
+extérieures, qui, sur ma parole, méritent de grands
+éloges; mais ajoutez de suite un haussement d'épaules,
+un murmure entre vos dents, une exclamation, et toutes
+ces petites flétrissures que la calomnie emploie; oh! je
+me trompe, c'est la pitié qui s'exprime ainsi, car la calomnie
+flétrit la vertu même.&mdash;Que ces haussements d'épaules,
+ces murmures, ces exclamations surviennent
+et se placent immédiatement après que vous aurez dit:
+<i>Qu'elle est belle!</i> et avant que vous puissiez ajouter:
+<i>Qu'elle est honnête!</i> Qu'on apprenne seulement ceci de
+moi, qui ai le plus sujet de gémir que cela soit: c'est
+une adultère.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Si un scélérat parlait ainsi, le scélérat le
+plus accompli du monde entier, il en serait plus scélérat
+encore: vous, seigneur, vous ne faites que vous tromper.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Vous vous êtes trompée, madame, en prenant
+Polixène pour Léontes. O toi, créature..., je ne veux
+pas t'appeler du nom qui te convient, de crainte que la
+grossièreté barbare, s'autorisant de mon exemple, ne se
+permette un pareil langage, sans égard pour le rang, et
+n'oublie la distinction que la politesse doit mettre entre
+le prince et le mendiant.&mdash;J'ai dit qu'elle est adultère,
+j'ai dit avec qui: elle est plus encore, elle est traître à
+son roi, et Camillo est son complice, un homme qui sait
+ce qu'elle devrait rougir de savoir, quand le secret en
+serait réservé à elle seule et à son vil amant. Camillo sait
+qu'elle est une profanatrice du lit nuptial, et aussi corrompue
+que ces femmes à qui le vulgaire prodigue des
+noms énergiques; oui, de plus elle est complice de leur
+récente évasion.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Non, sur ma vie, je n'ai aucune part à
+tout cela. Combien vous aurez de regret, quand vous
+viendrez à être mieux instruit, de m'avoir ainsi diffamée
+publiquement! Mon cher seigneur, vous aurez bien de la
+peine à me faire une réputation suffisante en disant que
+vous vous êtes trompé.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Non, non, si je me trompe, d'après les
+preuves sur lesquelles je me fonde, le centre de la terre
+n'est pas assez fort pour porter la toupie d'un écolier.&mdash;Emmenez-la
+en prison; celui qui parlera pour elle se
+rend coupable seulement pour avoir parlé.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Il y a quelque planète malfaisante qui
+domine dans le ciel. Je dois attendre avec patience que le
+ciel présente un aspect plus favorable.&mdash;Chers seigneurs,
+je ne suis point sujette aux pleurs, comme l'est ordinairement
+notre sexe; peut-être que le défaut de ces vaines
+larmes tarira votre pitié; mais je porte logé là <span class="stage2">(<i>elle montre
+son coeur</i>)</span> cette douleur de l'honneur blessé qui brûle
+trop fort pour qu'elle puisse être éteinte par les larmes.
+Je vous conjure tous, seigneurs, de me juger sur les pensées
+les plus honorables que votre charité pourra vous
+inspirer: et que la volonté du roi s'accomplisse.</p>
+
+<p>LÉONTES, <span class="stage2"><i>aux gardes</i></span>.&mdash;Serai-je obéi?</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Quel est celui de vous qui vient avec moi?&mdash;Je
+demande en grâce à Votre Majesté que mes femmes
+m'accompagnent; car vous voyez que mon état le
+réclame. <span class="stage2">(<i>A ses femmes</i>.)</span> Ne pleurez point, pauvres amies,
+il n'y a point de sujet: quand vous apprendrez que
+votre maîtresse a mérité la prison, fondez en larmes
+quand j'y serai conduite; mais cette accusation-ci ne
+peut tourner qu'à mon plus grand honneur.&mdash;Adieu, seigneur:
+jamais je n'avais souhaité de vous voir affligé;
+mais aujourd'hui, j'ai confiance que cela m'arrivera.&mdash;Venez,
+mes femmes; vous en avez la permission.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Allez, exécutez nos ordres.&mdash;Allez-vous-en.</p>
+
+<p class="stage1">(Les gardes conduisent la reine accompagnée de ses femmes.)</p>
+
+<p>UN SEIGNEUR.&mdash;J'en conjure Votre Majesté, rappelez la
+reine.</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Soyez bien sûr de ce que vous faites, seigneur,
+de crainte que votre justice ne se trouve être de
+la violence. Trois grands personnages sont ici compromis,
+vous-même, votre reine et votre fils.</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.&mdash;Pour elle, seigneur, j'ose engager ma
+vie, et je le ferai si vous voulez l'accepter, que la reine
+est sans tache aux yeux du ciel et envers vous; je veux
+dire innocente de ce dont vous l'accusez.</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;S'il est prouvé qu'elle ne le soit pas, j'établirai
+mon domicile à côté de ma femme, j'irai toujours
+accouplé avec elle; je ne me fierai à elle que lorsque je
+la sentirai et la verrai: si la reine est infidèle, il n'y a
+plus un pouce de la femme,&mdash;que dis-je? une drachme de
+sa chair qui ne soit perfide.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Taisez-vous.</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.&mdash;Mon cher souverain...</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;C'est pour vous que nous parlons, et non
+pas pour nous. Vous êtes trompé par quelque instigateur
+qui sera damné pour sa peine: si je connaissais ce
+lâche, je le damnerais déjà dans ce monde.&mdash;Si son honneur
+est souillé... j'ai trois filles; l'aînée a onze ans, la
+seconde neuf, et la cadette environ cinq: si cette accusation
+se trouve fondée, elles me le payeront, sur mon
+honneur; je les mutile toutes trois: elles ne verront pas
+l'âge de quatorze ans pour enfanter des générations
+bâtardes: elles sont mes cohéritières, et je me mutilerais
+plutôt moi-même que de souffrir qu'elles ne produisent
+pas des enfants légitimes.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Cessez; plus de vaines paroles; vous ne
+sentez mon affront qu'avec des sens aussi froids que le
+nez d'un mort: mais moi, je le vois, je le sens; sentez
+ce que je vous fais, et voyez en même temps la main qui
+vous touche<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p>Il y avait ici quelque geste indiqué pour l'acteur, peut-être
+celui de mettre deux doigts sur la tête d'Antigone en forme de
+cornes.</p></blockquote>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Si cela est vrai, nous n'avons pas besoin
+de tombeau pour ensevelir la vertu: il n'y en a pas un
+seul grain pour adoucir l'aspect de cette terre fangeuse.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Quoi! ne m'en croit-on pas sur parole?</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.&mdash;J'aimerais bien mieux que ce fût vous
+qu'on refusât de croire sur ce point, seigneur, plutôt que
+moi, et je serais bien plus satisfait de voir son honneur
+justifié que votre soupçon, quelque blâmé que vous en
+pussiez être.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Eh! qu'avons-nous besoin aussi de vous
+consulter là-dessus? Que ne suivons-nous plutôt l'instinct
+qui nous force à le croire? Notre prérogative
+n'exige point vos conseils: c'est notre bonté naturelle
+qui vous fait cette confidence; et si (soit par stupidité,
+ou par une adroite affectation) vous ne voulez pas ou ne
+pouvez pas goûter et sentir la vérité comme nous,
+apprenez que nous n'avons plus besoin de vos avis.
+L'affaire, la conduite à suivre, la perte ou le gain, tout
+nous est personnel.</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Et je souhaiterais, mon souverain, que
+vous eussiez jugé cette affaire dans le silence de votre
+jugement, sans en rien communiquer à personne.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Comment cela se pouvait-il? Ou l'âge a renforcé
+votre ignorance, ou vous êtes né stupide. Ne
+sommes-nous pas autorisés dans notre conduite par la
+fuite de Camillo, jointe à leur familiarité, qui était palpable
+autant que peut être une chose qui n'a plus besoin
+que d'être vue pour être prouvée, tant les circonstances
+étaient évidentes? Rien ne manquait à l'évidence, que
+d'avoir vu la chose. Cependant, pour une plus forte confirmation
+(car, dans une affaire de cette importance, la
+précipitation serait lamentable), j'ai envoyé en hâte à la
+ville sacrée de Delphes, au temple d'Apollon, Dion et
+Cléomène, dont vous connaissez le mérite plus que suffisant.
+Ainsi c'est l'oracle qui me dictera la marche à
+suivre, et ce conseil spirituel, une fois obtenu, m'arrêtera
+ou me poussera en avant. Ai-je bien fait?</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.&mdash;Très-bien, seigneur.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Quoique je sois convaincu et que je n'aie
+pas besoin d'en savoir plus que je n'en sais, cependant
+l'oracle servira à tranquilliser les esprits des autres, et
+ceux dont l'ignorante crédulité se refuse à voir la vérité.
+Ainsi nous avons trouvé convenable qu'elle fût séparée
+de notre personne et emprisonnée, de peur qu'elle ne
+soit chargée d'accomplir la trahison tramée par les deux
+complices qui ont pris la fuite. Allons, suivez-nous;
+nous devons parler au peuple; car cette affaire va nous
+mettre tous en mouvement.</p>
+
+<p>ANTIGONE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Pour finir par en rire, à ce que je
+présume, si la bonne vérité était connue.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">L'extérieur d'une prison.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> PAULINE <i>et sa suite</i>.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Le geôlier! Qu'on l'appelle. (<i>Un serviteur
+sort.</i>) Faites-lui savoir qui je suis.&mdash;Vertueuse reine! Il
+n'est point en Europe de cour assez brillante pour toi;
+que fais-tu dans cette prison? <span class="stage2">(<i>Le serviteur revient avec le
+geôlier.</i>) (<i>Au geôlier.</i>)</span> Vous me connaissez, n'est-ce pas
+mon ami?</p>
+
+<p>LE GEÔLIER.&mdash;Pour une vertueuse dame, et que j'honore
+beaucoup.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Alors je vous prie, conduisez-moi vers la
+reine.</p>
+
+<p>LE GEÔLIER.&mdash;Je ne le puis, madame; j'ai reçu expressément
+des ordres contraires.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;On se donne ici bien de la peine pour emprisonner
+l'honnêteté et la vertu, et leur défendre l'accès
+des amis sensibles qui viennent les visiter!&mdash;Est-il permis,
+je vous prie, de voir ses femmes? quelqu'une
+d'elles, Émilie, par exemple?</p>
+
+<p>LE GEÔLIER.&mdash;S'il vous plaît, madame, d'écarter de
+vous votre suite, je vous amènerai Émilie.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Eh bien! je vous prie de la faire venir.&mdash;Vous,
+éloignez-vous.</p>
+
+<p class="stage1">(Les gens de la suite sortent.)</p>
+
+<p>LE GEÔLIER.&mdash;Et il faut encore, madame, que je sois
+présent à votre entretien.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Eh bien! à la bonne heure; je vous prie...
+<span class="stage2">(<i>Le geôlier sort.</i>)</span> On se donne ici tant de peine pour ternir
+ce qui est sans tache, que cela dépasse toute idée. <span class="stage2">(<i>Le
+geôlier reparaît avec Émilie.</i>) (<i>A Émilie</i>.)</span> Chère demoiselle,
+comment se porte notre gracieuse reine?</p>
+
+<p>ÉMILIE.&mdash;Aussi bien que peuvent le permettre tant de
+grandeur et d'infortunes réunies. Dans les secousses de
+ses frayeurs et de ses douleurs, les plus extrêmes qu'ait
+souffertes une femme délicate, elle est accouchée un peu
+avant son terme.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;D'un garçon?</p>
+
+<p>ÉMILIE.&mdash;D'une fille. Un bel enfant, vigoureux, et qui
+semble devoir vivre. La reine en reçoit beaucoup de
+consolation; elle lui dit: <i>Ma pauvre petite prisonnière, je
+suis aussi innocente que toi.</i></p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;J'en ferais serment.&mdash;Maudites soient ces
+dangereuses et funestes lunes<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> du roi! Il faut qu'il en
+soit instruit, et il le sera; c'est à une femme que cet
+office sied le mieux, et je le prends sur moi. Si mes paroles
+sont emmiellées, que ma langue s'enfle et ne puisse
+jamais servir d'organe à ma colère enflammée.&mdash;Je vous
+prie, Émilie, présentez l'hommage de mon respect à la
+reine: si elle a le courage de me confier son petit enfant,
+j'irai le montrer au roi, et je me charge de lui servir
+d'avocat avec la dernière chaleur. Nous ne savons pas à
+quel point la vue de cet enfant peut l'adoucir: souvent
+le silence de la pure innocence persuade où la parole
+échouerait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p>Expression empruntée du français.</p></blockquote>
+
+<p>ÉMILIE.&mdash;Très-noble dame, votre honneur et votre
+bonté sont si manifestes que cette entreprise volontaire
+de votre part ne peut manquer d'avoir un succès heureux:
+il n'est point de dame au monde aussi propre à
+remplir cette importante commission. Daignez entrer
+dans la chambre voisine: je vais sur-le-champ instruire
+la reine de votre offre généreuse. Elle-même aujourd'hui
+méditait cette idée: mais elle n'a pas osé proposer
+à personne ce ministère d'honneur, dans la crainte de se
+voir refusée.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Dites-lui, Émilie, que je me servirai de cette
+langue que j'ai: et s'il en sort autant d'éloquence qu'il
+y a de hardiesse dans mon sein, il ne faut pas douter
+que je ne fasse du bien.</p>
+
+<p>ÉMILIE.&mdash;Que le ciel vous bénisse! Je vais trouver la
+reine. Je vous prie, avancez un peu plus près.</p>
+
+<p>LE GEÔLIER.&mdash;Madame, s'il plaît à la reine d'envoyer
+l'enfant, je ne sais pas à quel danger je m'exposerai en
+le permettant, n'ayant aucun ordre qui m'y autorise.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Vous n'avez rien à craindre, mon ami:
+l'enfant était prisonnier dans le sein de sa mère; et il en
+a été délivré et affranchi par les lois et la marche de la
+nature. Il n'a point part au courroux du roi: et il n'est
+pas coupable des fautes de sa mère, si elle en a commis
+quelqu'une.</p>
+
+<p>LE GEÔLIER.&mdash;Je le crois comme vous.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;N'ayez aucune crainte: sur mon honneur,
+je me placerai entre vous et le danger. <span class="stage2">(Ils sortent.)</span></p>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Salle dans le palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LÉONTES, ANTIGONE, SEIGNEURS <i>et suite</i>.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Ni le jour, ni la nuit, point de repos: c'est
+une vraie faiblesse de supporter ainsi ce malheur... Oui,
+ce serait pure faiblesse, si la cause de mon trouble n'était
+pas encore en vie. Elle fait partie de cette cause, elle,
+cette adultère.&mdash;Car le roi suborneur est tout à fait hors
+de la portée de mon bras, au delà de l'atteinte de mes
+projets de vengeance. Mais elle, je la tiens sous ma
+main. Supposé qu'elle soit morte, livrée aux flammes, je
+pourrais alors retrouver la moitié de mon repos.&mdash;Holà!
+quelqu'un!</p>
+
+<p class="stage1">(Un de ses officiers s'avance.)</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;Seigneur?</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Comment se porte l'enfant?</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;Il a bien reposé cette nuit: on espère que
+sa maladie est terminée.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Ce que c'est que le noble instinct de cet
+enfant! Sentant le déshonneur de sa mère, on l'a vu
+aussitôt décliner, languir, et en être profondément
+affecté: il s'en est comme approprié, incorporé la honte;
+il en a perdu la gaieté, l'appétit, le sommeil, et il est
+tombé en langueur. <span class="stage2">(<i>A l'officier</i>.)</span> Laissez-moi seul; allez
+voir comment il se porte. <span class="stage2">(<i>L'officier sort</i>.)</span>&mdash;Fi donc! fi
+donc!&mdash;Ne pensons point à Polixène. Quand je regarde
+de ce côté, mes pensées de vengeance reviennent sur
+moi-même. Il est trop puissant par lui-même, par ses
+partisans, ses alliances: qu'il vive, jusqu'à ce qu'il
+vienne une occasion favorable. Quant à la vengeance
+présente, accomplissons-la sur elle. Camillo et Polixène
+rient de moi; ils se font un passe-temps de mes chagrins;
+ils ne riraient pas, si je pouvais les atteindre; elle
+ne rira pas non plus, celle que je tiens sous ma puissance.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Pauline tenant l'enfant.)</p>
+
+<p>UN SEIGNEUR.&mdash;Vous ne pouvez pas entrer.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Ah! secondez-moi tous plutôt, mes bons
+seigneurs: quoi! craignez-vous plus sa colère tyrannique
+que vous ne tremblez pour la vie de la reine? une
+âme pure et vertueuse, plus innocente qu'il n'est jaloux!</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;C'en est assez.</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;Madame, le roi n'a pas dormi cette nuit;
+et il a donné ordre de ne laisser approcher personne.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Point tant de chaleur, monsieur; je viens
+lui apporter le sommeil. C'est vous et vos pareils qui
+rampez près de lui comme des ombres, et gémissez à
+chaque inutile soupir qu'il pousse; c'est vous qui nourrissez
+la cause de son insomnie: moi, je viens avec des
+paroles aussi salutaires que franches et vertueuses pour
+le purger de cette humeur qui l'empêche de dormir.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Quel est donc ce bruit que j'entends?</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Ce n'est pas du bruit, seigneur, mais je sollicite
+une audience nécessaire pour les affaires de Votre
+Majesté.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Comment?&mdash;Qu'on fasse sortir cette dame
+audacieuse. Antigone, je vous ai chargé de l'empêcher
+de m'approcher; je savais qu'elle viendrait.</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Je lui avais défendu, seigneur, sous peine
+d'encourir votre disgrâce et la mienne, de venir vous
+voir.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Quoi! ne pouvez-vous la gouverner?</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Oui, seigneur, pour me défendre tout ce qui
+n'est pas honnête, il le peut: mais dans cette affaire (à
+moins qu'il n'use du moyen dont vous avez usé, et qu'il
+ne m'emprisonne, pour mes bonnes actions), soyez sûr
+qu'il ne me gouvernera pas.</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Voyez maintenant, vous l'entendez vous-même,
+lorsqu'elle veut prendre les rênes, je la laisse
+conduire: mais elle ne fera pas de faux pas.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Mon cher souverain, je viens, et je vous
+conjure de m'écouter; moi, qui fais profession d'être
+votre loyale sujette, votre médecin, et votre conseiller
+très-soumis; mais qui pourtant ose le paraître moins, et
+flatter moins vos maux que certaines gens qui paraissent
+plus dévoués à vos intérêts;&mdash;je viens, vous dis-je,
+de la part de votre vertueuse reine.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Vertueuse reine!</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Vertueuse reine, seigneur; vertueuse reine;
+je dis vertueuse reine; et je soutiendrais sa vertu dans
+un combat singulier, si j'étais un homme, fussé-je le
+dernier de ceux qui vous entourent.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Forcez-la de sortir de ma présence.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Que celui qui n'attache aucun prix à ses
+yeux mette le premier la main sur moi: je sortirai de
+ma propre volonté; mais auparavant je remplirai mon
+message.&mdash;La vertueuse reine, car elle est vertueuse,
+vous a mis au monde une fille; la voilà: elle la recommande
+à votre bénédiction.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Loin de moi, méchante sorcière<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>! Emmenez-la
+d'ici, hors des portes.&mdash;Une infâme entremetteuse!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p><i>Mankind witch.</i></p></blockquote>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Non, seigneur; je suis aussi ignorante dans
+ce métier que vous me connaissez mal, seigneur, en
+me donnant ce nom. Je suis aussi honnête que vous êtes
+fou; et c'est l'être assez, je le garantis, pour passer pour
+honnête femme, comme va le monde.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Traîtres! ne la chasserez-vous pas? Donnez-lui
+cette bâtarde. <span class="stage2">(<i>A Antigone</i>.)</span> Toi, radoteur, qui te
+laisses conduire par le nez, coq battu par ta poule<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>, ramasse
+cette bâtarde, prends-la, te dis-je, et rends-la à ta
+commère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a><p><i>Woman-tried.</i></p></blockquote>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Que tes mains soient à jamais déshonorées,
+si tu relèves la princesse sur cette outrageante et fausse
+dénomination qu'il lui a donnée.</p>
+
+<p>LÉONTES, <span class="stage2"><i>à Antigone</i></span>.&mdash;Il a peur de sa femme!</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Je voudrais que vous en fissiez autant: alors
+il n'y aurait pas de doute que vous n'appelassiez vos
+enfants vos enfants.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Un nid de traîtres!</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Je ne suis point un traître, par le jour qui
+nous éclaire.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Ni moi, ni personne, hors un seul ici, et
+c'est lui-même; <span class="stage2">(<i>montrant le roi</i>)</span> lui qui livre et son
+propre honneur, et celui de sa reine, et celui de son
+fils, d'une si heureuse espérance, et celui de son petit
+enfant, à la calomnie, dont la plaie est plus cuisante
+que celle du glaive: lui qui ne veut pas (et, dans la circonstance,
+c'est une malédiction qu'il ne puisse y être
+contraint) arracher de son coeur la racine de son opinion,
+qui est pourrie, si jamais un chêne ou une pierre fut
+solide.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Une créature d'une langue effrénée, qui
+tout à l'heure maltraitait son mari, et qui maintenant
+aboie contre moi! Cet enfant n'est point à moi: c'est la
+postérité de Polixène. Ôtez-le de ma vue, et livrez-le aux
+flammes avec sa mère.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Il est à vous, et nous pourrions vous appliquer
+en reproche le vieux proverbe: <i>Il vous ressemble
+tant que c'est tant pis</i>.&mdash;Regardez, seigneurs, quoique
+l'image soit petite, si ce n'est pas la copie et le portrait
+du père: ses yeux, son nez, ses lèvres, le froncement de
+son sourcil, son front et jusqu'aux jolies fossettes de son
+menton et de ses joues, et son sourire; la forme même
+de sa main, de ses ongles, de ses doigts.&mdash;Et toi, nature,
+bonne déesse, qui l'as formée si ressemblante à celui
+qui l'a engendrée, si c'est toi qui disposes aussi de l'âme,
+parmi toutes ses couleurs, qu'il n'y ait pas de jaune<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>;
+de peur qu'elle ne soupçonne un jour, comme lui, que
+ses enfants ne sont pas les enfants de son mari!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour) </a><p>Couleur de la jalousie.</p></blockquote>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Méchante sorcière!&mdash;Et toi, imbécile,
+digne d'être pendu, tu n'arrêteras pas sa langue?</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Si vous faites pendre tous les maris qui ne
+peuvent accomplir cet exploit, à peine vous laisserez-vous
+un seul sujet.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Encore une fois, emmène-la d'ici.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Le plus méchant et le plus dénaturé des
+époux ne peut faire pis.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Je te ferai brûler vive.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Je ne m'en embarrasse point: c'est celui
+qui allume le bûcher qui est l'hérétique, et non point
+celle qui y est brûlée. Je ne vous appelle point tyran:
+mais ce traitement cruel que vous faites subir à votre
+reine, sans pouvoir donner d'autres preuves de votre
+accusation que votre imagination déréglée, sent un peu
+la tyrannie et vous rendra ignoble; oui, et un objet
+d'ignominie aux yeux du monde.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Sur votre serment de fidélité, je vous
+somme de la chasser de ma chambre. Si j'étais un tyran,
+où serait sa vie? Elle n'aurait pas osé m'appeler ainsi,
+si elle me connaissait pour en être un. Entraînez-la.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Je vous prie, ne me poussez pas, je m'en
+vais. Veillez sur votre enfant, seigneur; il est à vous.
+Que Jupiter daigne lui envoyer un meilleur génie tutélaire!
+(<i>Aux courtisans</i>.) A quoi bon vos mains? Vous qui
+prenez un si tendre intérêt à ses extravagances, vous ne
+lui ferez jamais aucun bien, non, aucun de vous; allez,
+allez; adieu, je m'en vais.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<p>LÉONTES, <span class="stage2"><i>à Antigone</i></span>.&mdash;C'est toi, traître, qui as poussé
+ta femme à ceci! Mon enfant!... qu'on l'emporte!&mdash;Toi-même,
+qui montres un coeur si tendre pour lui, emporte-le
+d'ici et fais-le consumer sur-le-champ par les flammes;
+oui, je veux que ce soit toi, et nul autre que toi. Prends-le
+à l'instant, et avant une heure songe à venir m'annoncer
+l'exécution de mes ordres, et sur de bonnes
+preuves, ou je confisque ta vie avec tout ce que tu peux
+posséder; si tu refuses de m'obéir et que tu veuilles lutter
+avec ma colère, dis-le, et de mes propres mains je
+vais briser la cervelle de ce bâtard. Va, jette-le au feu,
+car c'est toi qui animes ta femme.</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Non, sire; tous ces seigneurs, mes nobles
+amis, peuvent, s'ils le veulent, me justifier pleinement.</p>
+
+<p>UN SEIGNEUR.&mdash;Oui, nous le pouvons, mon royal maître;
+il n'est point coupable de ce que sa femme est venue ici.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Vous êtes tous des menteurs.</p>
+
+<p>UN SEIGNEUR.&mdash;J'en conjure Votre Majesté, accordez-nous
+plus de confiance; nous vous avons fidèlement
+servi, et nous vous conjurons de nous rendre cette justice;
+tombant à vos genoux, nous vous demandons en
+grâce, comme une récompense de nos services passés et
+futurs, de changer cette résolution; elle est trop atroce,
+trop sanguinaire, pour ne pas conduire à quelque issue
+sinistre; nous voilà tous à vos genoux.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Je suis comme une plume, pour tous les
+vents qui soufflent.&mdash;Vivrai-je donc pour voir cet enfant
+odieux à mes genoux m'appeler son père? Il vaut mieux
+le brûler à présent que de le maudire alors. Mais soit,
+qu'il vive... Non, il ne vivra pas.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Antigone</i>.)</span> Vous,
+approchez ici, monsieur, qui vous êtes montré si tendrement
+officieux, de concert avec votre dame Marguerite,
+votre sage-femme, pour sauver la vie de cette bâtarde
+(car c'est une bâtarde, aussi sûr que cette barbe est
+grise): quels hasards voulez-vous courir pour sauver la
+vie de ce marmot?</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Tous ceux, seigneur, que mes forces peuvent
+supporter et que l'honneur peut m'imposer, j'irai
+jusque-là, et j'offre le peu de sang qui me reste pour
+sauver l'innocence; tout ce que je pourrai faire.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Tu pourras le faire. Jure sur cette épée que
+tu exécuteras mes ordres<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a><p>Forme de serment jadis usitée.</p></blockquote>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Je le jure, seigneur.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Écoute et obéis; songes-y bien, car la
+moindre omission sera l'arrêt, non-seulement de ta
+mort, mais de la mort de ta femme à mauvaise langue;
+quant à présent, nous voulons bien lui pardonner. Nous
+t'enjoignons, par ton devoir d'homme lige, de transporter
+cette fille bâtarde dans quelque désert éloigné, hors
+de l'enceinte de nos domaines, et là de l'abandonner
+sans plus de pitié à sa propre protection, aux risques du
+climat. Comme cet enfant nous est survenu par un hasard
+étrange, je te charge au nom de la justice, au péril
+de ton âme et des tortures de ton corps, de l'abandonner
+comme une étrangère à la merci du sort, à qui tu laisseras
+le soin de l'élever ou de la détruire; emporte-la.</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Je jure de le faire, quoiqu'une mort présente
+eût été plus miséricordieuse. Allons, viens, pauvre
+enfant; que quelque puissant esprit inspire aux vautours
+et aux corbeaux de te servir de nourrices! On dit que
+les loups et les ours ont quelquefois dépouillé leur férocité
+pour remplir de semblables offices de pitié. Seigneur,
+puissiez-vous être plus heureux que cette action ne le
+mérite! Et toi, pauvre petite, condamnée à périr, que la
+bénédiction du ciel, se déclarant contre cette cruauté,
+combatte pour toi!</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort, emportant l'enfant.)</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Non, je ne veux point élever la progéniture
+d'un autre.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un serviteur.)</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Sous le bon plaisir de Votre Majesté,
+les députés que vous avez envoyés consulter l'oracle
+sont revenus depuis une heure. Cléomène et Dion sont
+arrivés heureusement de Delphes; ils sont tous les deux
+débarqués, et ils se hâtent pour arriver à la cour.</p>
+
+<p>UN SEIGNEUR.&mdash;Vous conviendrez, seigneur, qu'ils ont
+fait une incroyable diligence.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Il y a vingt-trois jours qu'ils sont absents;
+c'est une grande célérité; elle nous présage que le grand
+Apollon aura voulu manifester sur-le-champ la vérité.
+Préparez-vous, seigneurs; convoquez un conseil où nous
+puissions faire paraître notre déloyale épouse; car,
+comme elle a été accusée publiquement, son procès se
+fera publiquement et avec justice. Tant qu'elle respirera,
+mon coeur sera pour moi un fardeau. Laissez-moi, et
+songez à exécuter mes ordres.</p>
+
+<p class="stage1">(Tous sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p>
+<br><br>
+
+<h2>ACTE TROISIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Une rue d'une ville de Sicile.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> CLÉOMÈNE ET DION.</p>
+<br>
+
+<p>CLÉOMÈNE.&mdash;Le climat est pur, l'air est très-doux; l'île
+est fertile, et le temple surpasse de beaucoup les récits
+qu'on en fait communément.</p>
+
+<p>DION.&mdash;Moi, je citerai, car c'est ce qui m'a ravi surtout,
+les célestes vêtements (c'est le nom que je crois
+devoir leur donner) et la vénérable majesté des prêtres
+qui les portent.&mdash;Et le sacrifice! quelle pompe, quelle
+solennité dans l'offrande! Il n'y avait rien de terrestre.</p>
+
+<p>CLÉOMÈNE.&mdash;Mais, par-dessus tout, le soudain éclat et
+la voix assourdissante de l'oracle, qui ressemblait au
+tonnerre de Jupiter; mes sens en ont été si étonnés que
+j'étais anéanti.</p>
+
+<p>DION.&mdash;Si l'issue de notre voyage se termine aussi
+heureusement pour la reine (et que les dieux le veuillent!)
+qu'il a été favorable, agréable et rapide pour nous, le
+temps que nous y avons mis nous est bien payé par son
+emploi.</p>
+
+<p>CLÉOMÈNE.&mdash;Grand Apollon, dirige tout pour le bien!
+Je n'aime point ces proclamations qui cherchent des
+torts à Hermione.</p>
+
+<p>DION.&mdash;La rigueur même de cette procédure manifestera
+l'innocence ou terminera l'affaire. Quand une fois
+l'oracle, ainsi muni du sceau du grand-prêtre d'Apollon,
+découvrira ce qu'il renferme, il se révélera quelque secret
+extraordinaire à la connaissance publique.&mdash;Allons,
+des chevaux frais, et que la fin soit favorable!</p>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Une cour de justice.</p>
+
+<p class="stage1">LÉONTES, <i>des</i> SEIGNEURS <i>et des</i> OFFICIERS <i>siégeant</i>
+<i>selon leur rang</i>.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Cette cour assemblée, nous le déclarons à
+notre grand regret, porte un coup cruel à notre coeur.
+L'accusée est la fille d'un roi, notre femme, et une
+femme trop chérie de nous.&mdash;Soyons enfin justifiés du
+reproche de tyrannie par la publicité que nous donnons
+à cette procédure: la justice aura son cours régulier,
+soit pour la conviction du crime, soit pour son acquittement.&mdash;Faites
+avancer la prisonnière.</p>
+
+<p>UN OFFICIER DE JUSTICE.&mdash;C'est la volonté de Sa Majesté
+que la reine comparaisse en personne devant cette cour.&mdash;Silence!</p>
+
+<p class="stage1">(Hermione est amenée dans la salle du tribunal par des gardes;
+Pauline et ses femmes l'accompagnent.)</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Lisez les chefs d'accusation.</p>
+
+<p>UN OFFICIER <span class="stage2"><i>lit à haute voix.</i></span>&mdash;<i>Hermione, épouse de l'illustre
+Léontes, roi de Sicile, tu es ici citée et accusée de haute
+trahison comme ayant commis adultère avec Polixène, roi de
+Bohême, et conspiré avec Camillo pour ôter la vie à notre souverain
+seigneur, ton royal époux: et ce complot étant en partie
+découvert par les circonstances, toi, Hermione, au mépris
+de la foi et de l'obéissance d'un fidèle sujet, tu leur as conseillé,
+pour leur sûreté, de s'évader pendant la nuit, et tu as
+favorisé leur évasion</i>.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Tout ce que j'ai à dire tendant nécessairement
+à nier les faits dont je suis accusée, et n'ayant
+d'autre témoignage à produire en ma faveur que celui
+qui sort de ma bouche, il ne me servira guère de répondre
+<i>non coupable</i>; ma vertu n'étant réputée que fausseté, l'affirmation
+que j'en ferais serait reçue de même. Mais si
+les puissances du ciel voient les actions humaines
+(comme elles le font), je ne doute pas alors que l'innocence
+ne fasse rougir ces fausses accusations et que la
+tyrannie ne tremble devant la patience.&mdash;<span class="stage2">(<i>Au roi.</i>)</span> Vous,
+seigneur, vous savez mieux que personne (vous qui voulez
+feindre de l'ignorer) que toute ma vie passée a été
+aussi réservée, aussi chaste, aussi fidèle que je suis malheureuse
+maintenant, et je le suis plus que l'histoire
+n'en donne d'exemple, quand même on inventerait et
+qu'on jouerait cette tragédie pour attirer des spectateurs.
+Car, considérez-moi,&mdash;compagne de la couche d'un roi,
+possédant la moitié d'un trône, fille d'un grand monarque,
+mère d'un prince de la plus grande espérance,
+amenée ici pour parler et discourir pour sauver ma vie
+et mon honneur devant tous ceux à qui il plaît de venir
+me voir et m'entendre. Quant à la vie, je la tiens pour
+être une douleur que je voudrais abréger; mais l'honneur,
+il doit se transmettre de moi à mes enfants, et, c'est
+lui seul que je veux défendre. J'en appelle à votre propre
+conscience, seigneur, pour dire combien j'étais dans
+vos bonnes grâces avant que Polixène vînt à votre cour, et
+combien je le méritais. Et depuis qu'il y est venu, par
+quel commerce illicite me suis-je écartée de mon devoir
+pour mériter de paraître ici? Si jamais j'ai franchi d'un
+seul pas les bornes de l'honneur, si j'ai penché de ce
+côté en action ou en volonté, que les coeurs de tous ceux
+qui m'entendent s'endurcissent, et que mon plus proche
+parent s'écrie: Opprobre sur son tombeau!</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Je n'ai jamais ouï dire encore qu'aucun de
+ces vices effrontés eût moins d'impudence pour nier ce
+qu'il avait fait que pour le commettre d'abord.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Cela est assez vrai, mais c'est une maxime
+dont je ne mérite pas l'application, seigneur.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Vous ne l'avouerez pas.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Je ne dois rien avouer de plus que ce qui
+peut m'être personnel dans ce qu'on m'impute à crime.
+Quant à Polixène (qui est le complice qu'on me donne),
+je confesse que je l'ai aimé en tout honneur, autant qu'il
+le désirait lui-même, de l'espèce d'affection qui pouvait
+convenir à une dame comme moi, de cette affection et
+non point d'une autre, que vous m'aviez commandée
+vous-même. Et si je ne l'eusse pas fait, je croirais m'être
+rendue coupable à la fois de désobéissance et d'ingratitude
+envers vous et envers votre ami, dont l'amitié avait,
+du moment où elle avait pu s'exprimer par la parole,
+dès l'enfance, déclaré qu'elle vous était dévouée. Quant
+à la conspiration, je ne sais point quel goût elle a, bien
+qu'on me la présente comme un plat dont je dois goûter;
+tout ce que j'en sais, c'est que Camillo était un honnête
+homme; quant au motif qui lui a fait quitter votre cour,
+si les dieux n'en savent pas plus que moi, ils l'ignorent.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Vous avez su son départ, comme vous savez
+ce que vous étiez chargée de faire en son absence.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Seigneur, vous parlez un langage que je
+n'entends point; ma vie dépend de vos rêves, et je vous
+l'abandonne.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Mes rêves sont vos actions: vous avez eu
+un enfant bâtard de Prolixène, et je n'ai fait que le rêver?
+Comme vous avez passé toute honte (et c'est l'ordinaire
+de celles de votre espèce), vous avez aussi passé toute
+vérité. Il vous importe davantage de le nier, mais cela ne
+vous sert de rien; car de même que votre enfant a été proscrit,
+comme il le devait être, n'ayant point de père qui
+le reconnût (ce qui est plus votre crime que le sien), de
+même vous sentirez notre justice, et n'attendez de sa
+plus grande douceur rien moins que la mort.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Seigneur, épargnez vos menaces. Ce fantôme
+dont vous voulez m'épouvanter, je le cherche. La
+vie ne peut m'être d'aucun avantage: la couronne et la
+joie de ma vie, votre affection, je la regarde comme perdue:
+car je sens qu'elle est partie, quoique je ne sache
+pas comment elle a pu me quitter. Ma seconde consolation
+était mon fils, le premier fruit de mon sein: je suis
+bannie de sa présence, comme si j'étais attaquée d'un
+mal contagieux. Ma troisième consolation, née sous une
+malheureuse étoile, elle a été arrachée de mon sein
+dont le lait innocent coulait dans sa bouche innocente,
+pour être traînée à la mort. Moi-même, j'ai été affichée
+sous le nom de prostituée sur tous les poteaux: par une
+haine indécente, on m'a refusé jusqu'au privilége des
+couches, qui appartient aux femmes de toute classe.
+Enfin, je me suis vue traînée dans ce lieu en plein air,
+avant d'avoir recouvré les forces nécessaires. A présent,
+seigneur, dites-moi de quels biens je jouis dans la vie,
+pour craindre de mourir? Ainsi, poursuivez; mais écoutez
+encore ces mots: ne vous méprenez pas à mes
+paroles.&mdash;Non; pour la vie, je n'en fais pas plus de cas
+que d'un fétu.&mdash;Mais pour mon honneur (que je voudrais
+justifier), si je suis condamnée sur des soupçons, sans le
+secours d'autres preuves que celles qu'éveille votre jalousie,
+je vous déclare que c'est de la rigueur, et non de la
+justice. Seigneur, je m'en rapporte à l'oracle: qu'Apollon
+soit mon juge.</p>
+
+<p>UN DES SEIGNEURS, <span class="stage2"><i>à la reine</i></span>.&mdash;Cette requête, de votre
+part, madame, est tout à fait juste; ainsi qu'on produise,
+au nom d'Apollon, l'oracle qu'il a prononcé.</p>
+
+<p class="stage1">(Quelques-uns des officiers sortent.)</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;L'empereur de Russie était mon père; ah!
+s'il vivait encore, et qu'il vît ici sa fille accusée! Je voudrais
+qu'il pût voir seulement la profondeur de ma
+misère; mais pourtant avec des yeux de pitié et non de
+vengeance!</p>
+
+<p class="stage1">(Quelques officiers rentrent avec Dion et Cléomène.)</p>
+
+<p>UN OFFICIER.&mdash;Cléomène, et vous, Dion, vous allez jurer,
+sur l'épée de la justice, que vous avez été tous deux à
+Delphes; que vous en avez rapporté cet oracle, scellé et
+à vous remis par la main du grand-prêtre d'Apollon; et
+que, depuis ce moment, vous n'avez pas eu l'audace de
+briser le sceau sacré, ni de lire les secrets qu'il couvre.</p>
+
+<p>CLÉOMÈNE ET DION.&mdash;Nous jurons tout cela.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Brisez le sceau et lisez.</p>
+
+<p>L'OFFICIER <span class="stage2"><i>rompt le sceau et lit</i></span>.&mdash;«Hermione est chaste,
+Polixène est sans reproche, Camillo est un sujet fidèle,
+Léontes un tyran jaloux, son innocente enfant un fruit
+légitime; et le roi vivra sans héritier, si ce qui est perdu
+ne se retrouve pas.»</p>
+
+<p>TOUS LES SEIGNEURS <span class="stage2"><i>s'écrient.</i></span>&mdash;Loué soit le grand
+Apollon!</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Qu'il soit loué!</p>
+
+<p>LÉONTES, <span class="stage2"><i>à l'officier</i></span>.&mdash;As-tu lu la vérité?</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;Oui, seigneur, telle qu'elle est ici couchée
+par écrit.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Il n'y a pas un mot de vérité dans tout cet
+oracle: le procès continuera; tout cela est pure fausseté.</p>
+
+<p class="stage1">(Un page entre avec précipitation.)</p>
+
+<p>LE PAGE.&mdash;Mon seigneur le roi, le roi!</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;De quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>LE PAGE.&mdash;Ah! seigneur, vous allez me haïr pour la
+nouvelle que j'apporte. Le prince, votre fils, par l'idée
+seule et par la crainte du jugement de la reine, est
+parti<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour) </a><p>C'est le <i>vixit</i> des Latins.</p></blockquote>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Comment, parti?</p>
+
+<p>LE PAGE.&mdash;Est mort.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Apollon est courroucé, et le ciel même se
+déchaîne contre mon injustice.&mdash;Eh! qu'a-t-elle donc?</p>
+
+<p class="stage1">(La reine s'évanouit.)</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Cette nouvelle est mortelle pour la reine.&mdash;Abaissez
+vos regards, et voyez ce que fait la mort.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Emmenez-la d'ici; son coeur n'est qu'accablé,
+elle reviendra à elle.&mdash;J'en ai trop cru mes propres
+soupçons. Je vous en conjure, administrez-lui avec tendresse
+quelques remèdes qui la ramènent à la vie.&mdash;Apollon,
+pardonne à ma sacrilége profanation de ton oracle!
+<span class="stage2">(<i>Pauline et les dames emportent Hermione</i>.)</span> Je veux me
+réconcilier avec Polixène; je veux faire de nouveau ma
+cour à ma reine; rappeler l'honnête Camillo, que je
+déclare être un homme d'honneur, et d'une âme généreuse;
+car, poussé par ma jalousie à des idées de vengeance
+et de meurtre, j'ai choisi Camillo pour en être
+l'instrument, et pour empoisonner mon ami Polixène;
+ce qui aurait été fait, si l'âme vertueuse de Camillo
+n'avait mis des retards à l'exécution de ma rapide volonté.
+Quoique je l'eusse menacé de la mort s'il ne le faisait pas,
+et encouragé par l'appât de la récompense s'il le faisait,
+lui, plein d'humanité et d'honneur, est allé dévoiler mon
+projet à mon royal hôte; il a abandonné tous les biens
+qu'il possède ici, que vous savez être considérables, et il
+s'est livré aux malheurs certains de toutes les incertitudes,
+sans autres richesses que son honneur.&mdash;Oh!
+comme il brille à travers ma rouille! combien sa piété
+fait ressortir la noirceur de mes actions!</p>
+
+<p class="stage1">(Pauline revient.)</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Ah! coupez mon lacet, ou mon coeur va le
+rompre en se brisant!</p>
+
+<p>UN DES SEIGNEURS.&mdash;D'où vient ce transport, bonne
+dame?</p>
+
+<p>PAULINE, <span class="stage2"><i>au roi</i></span>.&mdash;Tyran, quels tourments étudiés as-tu
+en réserve pour moi? Quelles roues, quelles tortures,
+quels bûchers? M'écorcheras-tu vive, me brûleras-tu
+par le plomb fondu ou l'huile bouillante?... Parle, quel
+supplice ancien ou nouveau me faut-il subir, moi, dont
+chaque mot mérite tout ce que ta fureur peut te suggérer
+de plus cruel? Ta tyrannie travaillant de concert avec
+la jalousie... Des chimères, trop vaines pour des petits
+garçons, trop absurdes et trop oiseuses pour des petites
+filles de neuf ans! Ah! réfléchis à ce qu'elles ont produit,
+et alors deviens fou en effet; oui, frénétique;
+car toutes tes folies passées n'étaient rien auprès de la
+dernière. C'est peu que tu aies trahi Polixène, et montré
+une âme inconstante, d'une ingratitude damnable;
+c'est peu encore que tu aies voulu empoisonner l'honneur
+du vertueux Camillo, en voulant le déterminer au
+meurtre d'un roi: ce ne sont là que des fautes légères
+auprès des forfaits monstrueux qui les suivent, et encore
+je ne compte pour rien, ou pour peu, d'avoir jeté aux
+corbeaux ta petite fille, quoiqu'un démon eût versé des
+larmes au milieu du feu avant d'en faire autant; et je
+ne t'impute pas non plus directement la mort du jeune
+prince, dont les sentiments d'honneur, sentiments élevés
+pour un âge si tendre, ont brisé le coeur qui comprenait
+qu'un père grossier et imbécile diffamait sa gracieuse
+mère; non, ce n'est pas tout cela dont tu as à répondre,
+mais la dernière horreur,&mdash;ô seigneurs, quand je l'aurai
+annoncée, criez tous: malheur!&mdash;La reine, la reine, la
+plus tendre, la plus aimable des femmes, est morte; et
+la vengeance du ciel ne tombe pas encore!</p>
+
+<p>UN SEIGNEUR.&mdash;Que les puissances suprêmes nous en
+préservent!</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Je vous dis qu'elle est morte, j'en ferai serment,
+et si mes paroles et mes serments ne vous persuadent
+pas, allez et voyez, si vous parvenez à ramener
+la plus légère couleur sur ses lèvres, le moindre éclat
+dans ses yeux, la moindre chaleur à l'extérieur, ou la
+respiration à l'intérieur, je vous servirai comme je servirais
+les dieux. Mais toi, tyran, ne te repens point de ces
+forfaits; ils sont trop au-dessus de tous tes remords;
+abandonne-toi au seul désespoir. Quand tu ferais mille
+prières à genoux, pendant dix mille années, nu, jeûnant
+sur une montagne stérile, où un éternel hiver enfanterait
+d'éternels orages, tu ne pourrais pas amener les dieux à
+jeter un seul regard sur toi.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Poursuis, poursuis; tu ne peux en trop
+dire, j'ai mérité que toutes les langues m'accablent des
+plus amers reproches.</p>
+
+<p>UN SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à Pauline</i></span>.&mdash;N'ajoutez rien de plus; quel
+que soit l'événement, vous avez fait une faute, en vous
+permettant la hardiesse de ces discours.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;J'en suis fâchée; je sais me repentir des
+fautes que j'ai faites, quand on vient à me les faire connaître.
+Hélas! j'ai trop montré la témérité d'une femme;
+il est blessé dans son noble coeur. <span class="stage2">(<i>Au roi</i>.)</span> Ce qui est
+passé, et sans remède, ne doit plus être une cause de
+chagrin; ne vous affligez point de mes reproches. Punissez-moi
+plutôt de vous avoir rappelé ce que vous deviez
+oublier.&mdash;Mon cher souverain, sire, mon royal seigneur,
+pardonnez à une femme insensée; c'est l'amour que je
+portais à votre reine.&mdash;Allons, me voilà folle encore!&mdash;Je
+ne veux plus vous parler d'elle, ni de vos enfants; je
+ne vous rappellerai point le souvenir de mon seigneur,
+qui est perdu aussi. Recueillez toute votre patience, je ne
+dirai plus rien.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Tu as bien parlé, puisque tu ne m'as dit que
+la vérité; je la reçois mieux que je ne recevrais ta pitié.
+Je t'en prie, conduis-moi vers les cadavres de ma reine
+et de mon fils; un seul tombeau les enfermera tous deux,
+et les causes de leur mort y seront inscrites, à ma honte
+éternelle. Une fois le jour, j'irai visiter la chapelle où ils
+reposeront, et mon plaisir sera d'y verser des larmes. Je
+fais voeu de consacrer mes jours à ce devoir, aussi longtemps
+que la nature voudra m'en donner la force.&mdash;Venez,
+conduisez-moi vers les objets de ma douleur.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Un désert de la Bohême voisin de la mer.</p>
+
+<p class="stage1">ANTIGONE <i>portant l'enfant, et un</i> MATELOT.</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Tu es donc bien sûr que notre vaisseau a
+touché les côtes désertes de la Bohême?</p>
+
+<p>LE MARINIER.&mdash;Oui, seigneur, et j'ai bien peur que nous
+n'y ayons débarqué dans un mauvais moment; le ciel a
+l'air courroucé et nous menace de violentes rafales. Sur
+ma conscience, les dieux sont irrités de notre entreprise
+et nous témoignent leur colère.</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Que leurs saintes volontés s'accomplissent!
+Va, retourne à bord, veille sur ta barque, je ne serai pas
+longtemps à t'aller rejoindre.</p>
+
+<p>LE MARINIER.&mdash;Hâtez-vous le plus possible, et ne vous
+avancez pas trop loin dans les terres; nous aurons probablement
+du mauvais temps: d'ailleurs, le désert est
+fameux par les animaux féroces dont il est infesté.</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Va toujours: je vais te suivre dans un
+moment.</p>
+
+<p>LE MARINIER.&mdash;Je suis bien joyeux d'être ainsi débarrassé
+de cette affaire.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Viens, pauvre enfant.&mdash;J'ai ouï dire (mais
+sans y croire) que les âmes des morts revenaient quelquefois;
+si cela est possible, ta mère m'a apparu la nuit
+dernière: car jamais rêve ne ressembla autant à la veille.
+Je vois s'avancer à moi une femme, la tête penchée tantôt
+d'un côté, tantôt de l'autre. Jamais je n'ai vu objet si
+rempli de douleur et conservant tant de noblesse: vêtue
+d'une robe d'une blancheur éclatante comme la sainteté
+même, elle s'est approchée de la cabine où j'étais couché:
+trois fois elle s'est inclinée devant moi, et sa bouche
+s'ouvrant pour parler, ses yeux sont devenus deux ruisseaux
+de larmes: après ce torrent de pleurs, elle a rompu
+le silence par ces mots: «Vertueux Antigone, puisque
+la destinée, faisant violence à tes bons sentiments, t'a
+choisi pour être chargé d'exposer mon pauvre enfant,
+d'après ton serment, la Bohême t'offre des déserts assez
+éloignés: pleures-y et abandonne mon enfant au milieu
+de ses cris; et comme cet enfant est réputé perdu pour
+toujours, appelle-la, je t'en conjure, du nom de Perdita.
+Et toi, pour ce barbare ministère qui t'a été imposé par
+mon époux, tu ne reverras jamais ta femme Pauline.»&mdash;Et
+à ces mots, poussant un cri aigu, elle s'est évanouie
+dans l'air. Très-effrayé, je me suis remis avec le temps,
+et je suis resté persuadé que c'était une réalité et non
+un songe. Les rêves sont des illusions; et cependant pour
+cette fois je cède à la superstition et j'y crois. Je pense
+qu'Hermione a subi la mort; et qu'Apollon a voulu que
+cet enfant, étant en vérité la progéniture de Polixène,
+fût déposé ici, pour y vivre, ou pour y périr, sur les
+terres de son véritable père.&mdash;Allons, jeune fleur, puisses-tu
+prospérer ici! Repose là, voici ta description et de
+plus ceci <span class="stage2">(<i>Il dépose auprès d'elle un coffre rempli de bijoux
+et d'or</i>)</span> qui pourra, s'il plaît à la fortune, servir à t'élever,
+ma jolie enfant, et cependant rester en ta possession.&mdash;La
+tempête commence: pauvre petite infortunée, qui,
+pour la faute de ta mère, est ainsi exposée à l'abandon,
+et à tout ce qui peut s'ensuivre.&mdash;Je ne puis pleurer,
+mais mon coeur saigne. Je suis maudit d'être forcé à
+cela par mon serment.&mdash;Adieu!&mdash;Le jour s'obscurcit de
+plus en plus: tu as bien l'air d'avoir une affreuse tempête
+pour te bercer: jamais je n'ai vu le ciel si sombre
+en plein jour. Quels sont ces cris sauvages? Pourvu que
+je puisse regagner la barque. Voilà la chasse.&mdash;Allons,
+je te quitte pour jamais.</p>
+
+<p class="stage1">(Il fuit, poursuivi par un ours.)</p>
+
+<p class="stage1">(Un vieux berger s'avance près des lieux où est l'enfant.)</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Je voudrais qu'il n'y eût point d'âge entre
+dix et vingt-trois ans, ou que la jeunesse dormît tout
+le reste du temps dans l'intervalle: car on ne fait
+autre chose dans l'intervalle que donner des enfants aux
+filles, insulter des vieillards, piller et se battre. Écoutez
+donc! Qui pourrait, sinon des cerveaux brûlés de dix-neuf
+et de vingt-deux ans chasser par le temps qu'il fait?
+Ils m'ont fait égarer deux de mes meilleures brebis, et je
+crains bien que le loup ne les trouve avant leur maître;
+si elles sont quelque part, ce doit être sur le bord de la
+mer, où elles broutent du lierre. Bonne Fortune, si tu
+voulais... Qu'avons-nous ici? <span class="stage2">(<i>Ramassant l'enfant.</i>)</span> Merci
+de nous, un enfant, un joli petit enfant! Je m'étonne si
+c'est un garçon ou une fille?... Une jolie petite fille, une
+très-jolie petite fille; oh! sûrement c'est quelque escapade;
+quoique je n'aie pas étudié dans les livres, cependant
+je sais lire les traces d'une femme de chambre en
+aventure. C'est quelque oeuvre consommée sur l'escalier,
+ou sur un coffre, ou derrière la porte. Ceux qui l'ont fait
+avaient plus chaud que cette pauvre petite malheureuse
+n'a ici; je veux la recueillir par pitié; cependant j'attendrai
+que mon fils vienne; il criait il n'y a qu'un moment:
+holà, ho! holà!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre le fils du berger.)</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Ho! ho!</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Quoi, tu étais si près? Si tu veux voir une
+chose dont on parlera encore quand tu seras mort et
+réduit en poussière, viens ici. Qu'est-ce donc qui te
+trouble, mon garçon?</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Ah! j'ai vu deux choses, sur la mer et sur
+terre, mais je ne puis dire que ce soit une mer; car c'est
+le ciel à l'heure qu'il est, et entre la mer et le firmament,
+vous ne pourriez pas passer la pointe d'une aiguille.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Quoi! mon garçon, qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Je voudrais que vous eussiez vu seulement
+comme elle écume, comme elle fait rage, comme elle
+creuse ses rivages; mais ce n'est pas là ce que je veux
+dire. Oh! quel pitoyable cri de ces pauvres malheureux!
+qu'il était affreux de les voir, et puis de ne plus les voir;
+tantôt le vaisseau allait percer la lune avec son grand
+mât, et retombait aussitôt englouti dans les flots d'écume,
+comme si vous jetiez un morceau de liége dans un tonneau...
+Et puis ce que j'ai vu sur la terre! comme l'ours
+a dépouillé l'os de son épaule, comme il me criait <i>au
+secours!</i> en disant que son nom était Antigone, un grand
+seigneur.&mdash;Mais pour finir du navire, il fallait voir
+comme la mer l'a avalé; mais surtout comme les pauvres
+gens hurlaient et comme la mer se moquait d'eux.&mdash;Et
+comme le pauvre gentilhomme hurlait, et l'ours se
+moquait de lui, et tous deux hurlaient plus haut que la
+mer ou la tempête.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Miséricorde! quand donc as-tu vu cela,
+mon fils?</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Tout à l'heure, tout à l'heure: il n'y a pas un
+clin d'oeil que j'ai vu ces choses. Les malheureux ne sont
+pas encore froids sous l'eau, et l'ours n'a pas encore à
+moitié dîné de la chair du gentilhomme: il l'achève à
+présent.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Je voudrais bien avoir été là, pour secourir
+le pauvre vieillard.</p>
+
+<p>LE FILS, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Et moi, je voudrais que vous eussiez
+été près du navire pour le secourir. Votre charité n'aurait
+pas tenu pied.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;C'est terrible!&mdash;Mais regarde ici, mon
+garçon, maintenant, bénis ta bonne fortune; toi, tu as
+rencontré des mourants, et moi des nouveau-nés. Voilà
+qui vaut la peine d'être vu: vois-tu, c'est le manteau
+d'un enfant de gentilhomme! Regarde ici, ramasse,
+mon fils, ramasse, ouvre-le. Ah! voyons.&mdash;On m'a prédit
+que je serais enrichi par les fées; c'est quelque enfant
+changé par elles.&mdash;Ouvre ce paquet: qu'y a-t-il dedans,
+garçon?</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Vous êtes un vieux tiré d'affaire; si les péchés
+de votre jeunesse vous sont pardonnés, vous êtes sûr de
+bien vivre. De l'or, tout or!</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;C'est de l'or dès fées; et cela se verra bien;
+ramasse-le vite, cache-le; et cours, cours chez nous par
+le plus court chemin. Nous avons du bonheur, mon garçon,
+et pour l'être toujours il ne nous faut que du secret.&mdash;Que
+mes brebis aillent où elles voudront.&mdash;Viens, mon
+cher enfant, viens chez nous par le plus court.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Prenez, vous, le chemin le plus court avec
+ce que vous avez trouvé; moi, je vais voir si l'ours a
+laissé là le gentilhomme, et combien il en a dévoré. Les
+ours ne sont jamais féroces que quand ils ont faim; s'il
+en a laissé quelque chose, je l'ensevelirai.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;C'est une bonne action: si tu peux reconnaître
+par ce qui restera de lui quel homme c'était, viens
+me chercher pour me le faire voir.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Oui, je le ferai, et vous m'aiderez à l'enterrer.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Voilà un heureux jour, mon garçon, et
+nous ferons de bonnes actions avec ceci.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p>
+<br><br>
+
+<h2>ACTE QUATRIÈME</h2>
+<br>
+
+<p class="stage1">LE TEMPS, <i>faisant le rôle d'un choeur</i>.</p>
+
+<p>LE TEMPS.&mdash;Moi qui plais à quelques-uns, et qui éprouve
+tous les hommes, la joie des bons et la terreur des méchants;
+moi qui fais et détruis l'erreur, en vertu de mon
+nom, je prends sur moi de faire usage de mes ailes. Ne me
+faites pas un crime à moi, ni à la rapidité de mon vol, si je
+glisse sur l'espace de seize années, laissant ce vaste intervalle
+dans l'oubli: puisqu'il est en mon pouvoir de renverser
+les lois, et de créer et d'anéantir une coutume
+dans l'espace d'une des heures dont je suis le père, laissez-moi
+être encore ce que j'étais avant que les usages
+anciens ou modernes fussent établis. Je sers de témoin
+aux siècles qui les ont introduits, et j'en servirai de même
+aux coutumes les plus nouvelles qui règnent de nos jours;
+je mettrai hors de mode ce qui brille maintenant, comme
+mon histoire le paraît à présent. Si votre indulgence me
+le permet, je retourne mon horloge, et j'avance mes
+scènes comme si vous eussiez dormi dans l'intervalle.
+Laissant Léontes, les effets de sa folle jalousie et le chagrin
+dont il est si accablé, qu'il s'enferme tout seul; imaginez,
+obligeants spectateurs, que je vais me rendre à
+présent dans la belle Bohême, et rappelez-vous que j'ai
+fait mention d'un fils du roi que je vous nomme maintenant
+Florizel; je me hâte aussi de vous parler de Perdita,
+qui a acquis des grâces merveilleuses. Je ne veux
+pas vous prédire ce qui lui arrive plus tard, mais que
+les nouvelles du Temps se développent peu à peu devant
+vous. La fille d'un berger, ce qui la concerne et ce qui
+s'ensuit, voilà ce que le Temps va présenter à votre
+attention. Accordez-moi cela, si vous avez quelquefois
+plus mal employé votre temps; sinon, le Temps lui-même
+vous dit qu'il vous souhaite sincèrement de ne
+jamais l'employer plus mal.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Appartement dans le palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> POLIXÈNE ET CAMILLO.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Je te prie, cher Camillo, ne m'importune
+pas davantage; c'est pour moi une maladie de te refuser
+quelque chose; mais ce serait une mort de t'accorder
+cette demande.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Il y a seize années que je n'ai revu mon
+pays. Je désire y reposer mes os, quoique j'aie respiré
+un air étranger pendant la plus grande partie de ma vie.
+D'ailleurs, le roi repentant, mon maître, m'a envoyé
+demander: je pourrais apporter quelque soulagement à
+ses cruels chagrins, ou du moins j'ai la présomption de
+le croire; ce qui est un second aiguillon qui me pousse
+à partir.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Si tu m'aimes, Camillo, n'efface pas tous
+tes services passés, en me quittant à présent: le besoin
+que j'ai de toi, c'est ta propre vertu qui l'a fait naître; il
+valait mieux ne te posséder jamais que de te perdre ainsi:
+tu m'as commencé des entreprises que personne n'est en
+état de bien conduire sans toi: tu dois ou rester pour
+les mener toi-même jusqu'à leur entière exécution, ou
+emporter avec toi tous les services que tu m'as rendus.
+Si je ne les ai pas assez récompensés, et je ne puis trop
+les récompenser, mon étude désormais sera de t'en
+prouver mieux ma reconnaissance, et j'en recueillerai
+encore l'avantage d'augmenter notre amitié. Je te prie,
+ne me parle plus de ce fatal pays de Sicile, dont le nom
+seul me rappelle avec douleur le souvenir de mon frère,
+avec lequel je suis réconcilié, de ce roi repentant, comme
+tu le nommes, et pour lequel on doit même à présent déplorer
+comme de nouveau la perte qu'il a faite de ses enfants
+et de la plus vertueuse des reines.&mdash;Dis-moi, quand as-tu
+vu le prince Florizel, mon fils? Les rois ne sont pas
+moins malheureux d'avoir des enfants indignes d'eux
+que de les perdre lorsqu'ils ont éprouvé leurs vertus.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Seigneur, il y a trois jours que j'ai vu le
+prince: quelles peuvent être ses heureuses occupations,
+c'est ce que j'ignore; mais j'ai remarqué parfois que,
+depuis quelque temps il est fort retiré de la cour, et
+qu'on le voit moins assidu que par le passé aux exercices
+de son rang.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;J'ai fait la même remarque que vous,
+Camillo, et avec quelque attention: au point que j'ai des
+yeux à mon service qui veillent sur son éloignement de
+la cour; et j'ai été informé qu'il est presque toujours
+dans la maison d'un berger des plus simples, un homme
+qui, dit-on, d'un état de néant, est parvenu, par des
+moyens que ne peuvent concevoir ses voisins, à une fortune
+incalculable.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;J'ai entendu parler de cet homme, seigneur;
+il a une fille des plus rares: sa réputation s'étend au
+delà de ce qu'on peut attendre, en la voyant sortir d'une
+semblable chaumière.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;C'est là aussi une partie de ce qu'on m'a
+rapporté. Mais je crains l'appât qui attire là notre fils. Il
+faut que tu m'accompagnes en ce lieu: je veux aller,
+sans nous faire connaître, causer un peu avec ce berger,
+et le questionner: il ne doit pas être bien difficile, je
+pense, de tirer de la simplicité de ce paysan le motif
+qui attire ainsi mon fils chez lui. Je t'en prie, sois de
+moitié avec moi dans cette affaire, et bannis toute idée
+de la Sicile.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;J'obéis volontiers à vos ordres.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Mon bon Camillo!&mdash;Il faut aller nous
+déguiser.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Un chemin près de la chaumière du berger.</p>
+
+<p class="stage1">AUTOLYCUS <i>entre en chantant</i>.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Quand les narcisses commencent à se montrer,</p>
+<p>Oh! eh! la jeune fille danse dans les vallons:</p>
+<p>Alors commence la plus douce saison de l'année.</p>
+<p>Tout se colore dans les domaines de l'hiver<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>.</p>
+<p>La toile blanchit étendue sur la haie;</p>
+<p>Oh! eh! les tendres oiseaux! comme ils chantent!</p>
+<p>Cela aiguise mes dents voraces;</p>
+<p>Un quart de bière est un mets de roi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>L'alouette joyeuse qui chante tira lira,</p>
+<p>Eh! oh! oh! eh! la grive et le geai</p>
+<p>Sont des chants d'été pour moi et pour mes tantes<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>,</p>
+<p>Lorsque nous nous roulons sur le foin.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a><p>Il y a sans doute ici une antithèse entre les mots
+<i>red</i> et <i>pale</i>, <i>rouge</i> et <i>pâle</i>: mais <i>pale</i>,
+par l'arrangement des mots, n'est pas adjectif comme l'a cru Letourneur,
+et veut dire le giron; <i>winter's pale</i>, le giron de l'hiver, les
+domaines de l'hiver.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a><p><i>Aunt</i>, dans le jargon des mauvais lieux, voulait
+dire la maîtresse de la maison.</p></blockquote>
+
+<p>J'ai servi le prince Florizel, et dans mon temps j'ai porté
+du velours. Aujourd'hui je suis hors de service.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Mais irai-je me lamenter pour cela, ma chère?</p>
+<p>La pâle lune luit pendant la nuit;</p>
+<p>Et lorsque j'erre çà et là,</p>
+<p>C'est alors que je vais le plus droit.</p>
+<p>S'il est permis aux chaudronniers de vivre</p>
+<p>Et de porter leur malle couverte de peau de cochon</p>
+<p>Je puis bien rendre mes comptes</p>
+<p>Et les certifier dans les ceps.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Mon trafic, c'est les draps. Là où le milan bâtit son nid,
+veillez sur votre menu linge. Mon père m'a nommé
+Autolycus; et étant, comme je le suis, entré dans ce
+monde sous la planète de Mercure, j'ai été destiné à
+escamoter des bagatelles de peu de valeur. C'est aux dés
+et aux femmes de mauvaise vie que je dois d'être ainsi
+caparaçonné, et mon revenu est la menue filouterie.
+Les gibets et les coups sur le grand chemin sont trop
+forts pour moi: être battu et pendu, c'est ma terreur;
+quant à la vie future, j'en perds la pensée en dormant.
+(<i>Apercevant le fils du berger</i>.) Une prise! une prise!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre le fils du berger.)</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Voyons, onze béliers donnent vingt-huit
+livres de laine: vingt-huit livres rapportent une livre et
+un schelling en sus: à présent, quinze cents toisons... à
+combien monte le tout?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Si le lacet tient, l'oison est à moi.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Je ne puis en venir à bout sans jetons.&mdash;Voyons:
+que vais-je acheter pour la fête de la tonte des
+moutons?&mdash;Trois livres de sucre, cinq livres de raisins
+secs, et du riz.&mdash;Qu'est-ce que ma soeur veut faire du
+riz?&mdash;Mais mon père l'a faite souveraine de la fête, et
+elle sait à quoi il est bon. Elle m'a fait vingt-quatre
+bouquets pour les tondeurs, tous chanteurs à trois parties,
+et de fort bons chanteurs: mais la plupart sont des
+ténors et des basses-tailles; il n'y a parmi eux qu'un
+puritain qui chante des psaumes sur des airs de bourrées.
+Il faut que j'aie du safran pour colorer des gâteaux,
+du macis, des dattes, point... je ne connais pas cela; des
+noix muscades, sept; une ou deux racines de gingembre;
+mais je pourrais demander cela. Quatre livres de pruneaux
+et autant de raisins séchés au soleil.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS, <span class="stage2"><i>poussant un gémissement et étendu sur la
+terre.</i></span>&mdash;Ah! faut-il que je sois né!</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Merci de moi...</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Oh! à mon secours! à mon secours! Ôtez-moi
+ces haillons, et après, la mort, la mort!</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Hélas! pauvre homme, tu aurais besoin
+d'autres haillons pour te couvrir, au lieu d'ôter ceux que
+tu as.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Ah! monsieur, leur malpropreté me fait
+plus souffrir que les coups de fouet que j'ai reçus; et
+j'en ai pourtant reçu de bien rudes, et par millions.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Hélas! pauvre malheureux! un million
+de coups. C'est beaucoup de choses!</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Je suis volé, monsieur, et assommé. On
+m'a pris mon argent et mes habits, et l'on m'a affublé
+de ces détestables lambeaux.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Est-ce un homme à cheval, ou un
+homme à pied?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Un homme à pied, mon cher monsieur,
+un homme à pied.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;En effet, ce doit être un homme à pied,
+d'après les vêtements qu'il t'a laissés: si c'était là le
+manteau d'un homme à cheval, il a fait un rude service.&mdash;Prête-moi
+ta main, je t'aiderai à te relever; allons,
+prête-moi ta main.</p>
+
+<p class="stage1">(Il lui aide à se relever.)</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Ah! mon bon monsieur, doucement; ah!</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Hélas! pauvre malheureux!</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Ah! monsieur! doucement, mon bon
+monsieur: j'ai peur, monsieur, d'avoir mon épaule
+démise.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Eh bien! peux-tu te tenir debout?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Doucement, mon cher monsieur... <span class="stage2">(<i>Il met
+la main dans la poche du berger</i>.)</span> Mon cher monsieur, doucement;
+vous m'avez rendu un service bien charitable.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Aurais-tu besoin de quelque argent? je
+peux t'en donner un peu.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Non, mon cher monsieur, non, je vous
+en conjure, monsieur. J'ai un parent à moins de trois
+quarts de mille d'ici chez qui j'allais; je trouverai là de
+l'argent et tout ce dont j'aurai besoin: ne m'offrez point
+d'argent, monsieur, je vous en prie; cela me fend le coeur.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Quelle espèce d'homme était-ce que celui
+qui vous a dépouillé?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Un homme, monsieur, que j'ai connu
+pour donner à jouer au trou-madame: je l'ai vu au service
+du prince; je ne saurais vous dire, mon bon monsieur,
+pour laquelle de ses vertus c'était; mais il a été
+fustigé et chassé de la cour.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Pour ses vices, voulez-vous dire? Il n'y a
+point de vertu chassée de la cour; on l'y choie assez
+pour l'engager à s'y établir, et cependant elle ne fera
+jamais qu'y séjourner en passant.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Oui, monsieur, j'ai voulu dire <i>ses vices</i>;
+je connais bien cet homme-là; il a été depuis porteur de
+singes; ensuite, solliciteur de procès, huissier: ensuite,
+il a fabriqué des marionnettes de l'enfant prodigue, et il
+a épousé la femme d'un chaudronnier, à un mille du
+lieu où sont ma terre et mon bien; après avoir parcouru
+une multitude de professions malhonnêtes, il s'est établi
+dans le métier de coquin: quelques-uns l'appellent
+Autolycus.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Malédiction sur lui! c'est un filou, sur
+ma vie, c'est un filou: il hante les fêtes de village, les
+foires et les combats de l'ours.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Justement, monsieur, c'est lui; monsieur,
+c'est lui; c'est ce coquin-là qui m'a accoutré
+comme vous me voyez.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Il n'y a pas de plus insigne poltron dans
+toute la Bohême. Si vous aviez seulement fait les gros
+yeux, ou que vous lui eussiez craché au visage, il se
+serait enfui.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Il faut vous avouer, monsieur, que je ne
+suis pas un homme à me battre; de ce côté-là, je ne
+vaux rien du tout, et il le savait bien, je le garantirais.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Comment vous trouvez-vous à présent?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Mon cher monsieur, beaucoup mieux que
+je n'étais; je puis me tenir sur mes jambes et marcher;
+je vais même prendre congé de vous, et m'acheminer
+tout doucement vers la demeure de mon parent.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Vous conduirai-je un bout de chemin?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Non, mon bon monsieur; non, mon cher
+monsieur.</p>
+
+<p>LE BERGER..&mdash;Alors portez-vous bien; il faut que j'aille
+acheter des épices pour notre fête de la tonte.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>AUTOLYCUS <span class="stage2"><i>seul</i></span>.&mdash;Prospérez, mon cher monsieur.&mdash;Votre
+bourse n'est pas assez chaude à présent pour acheter
+vos épices. Je me trouverai aussi à votre fête de la
+tonte, je vous le promets. Si je ne fais pas succéder à
+cette filouterie un autre escamotage, et si des tondeurs
+je ne fais pas de vrais moutons, je consens à être effacé
+du registre, et que mon nom soit enregistré sur le livre
+de la probité.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Trotte, trotte par le sentier,</p>
+<p>Un coeur joyeux va tout le jour;</p>
+<p>Un coeur triste est las au bout d'un mille.</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="stage1">(Il s'en va.)</p>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">La cabane du berger.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> FLORIZEL ET PERDITA.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Cette parure inaccoutumée donne une nouvelle
+vie à chacun de vos charmes. Vous n'êtes point
+une bergère: c'est Flore, se laissant voir à l'entrée
+d'avril:&mdash;cette fête de la tonte me paraît une assemblée
+de demi-dieux, et vous en êtes la reine.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Mon aimable prince, il ne me sied pas de
+blâmer vos éloges exagérés; ah! pardonnez, si j'en parle
+ainsi: vous, l'objet illustre des regards de la contrée,
+vous vous êtes éclipsé sous l'humble habit d'un berger;
+et moi, pauvre et simple fille, je suis parée comme une
+déesse. Si ce n'est que nos fêtes sont toujours marquées
+par la folie, et que les convives avalent tout par la coutume,
+je rougirais de vous voir dans cet appareil, et de
+me voir moi, dans le miroir: votre rang vous met à
+l'abri de la crainte.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Je bénis le jour où mon bon faucon a pris
+son vol au travers des métairies de votre père.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Veuille Jupiter vous en donner sujet: pour
+moi, la différence entre nous me remplit de terreurs.
+Votre Grandeur n'a pas été accoutumée à la crainte. Je
+tremble en ce moment même à la seule idée que votre
+père, conduit par quelque hasard, vienne à passer par
+ici, comme vous avez fait. O fatalité! De quel oeil verraitil
+son noble ouvrage si pauvrement relié! Que dirait-il?
+ou comment soutiendrais-je moi, au milieu de mes splendeurs
+empruntées, le regard sévère de son auguste
+présence?</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Ne songez qu'au plaisir. Les dieux eux-mêmes,
+soumettant leur divinité à l'amour, ont emprunté
+la forme des animaux: Jupiter s'est métamorphosé en
+taureau, et a poussé des gémissements; le verdâtre Neptune
+est devenu bélier, et a fait entendre ses bêlements;
+et le dieu vêtu de feu, Apollon doré, s'est fait humble
+berger, tel que je parais être maintenant; jamais leurs
+métamorphoses n'eurent pour objet une plus rare beauté,
+ni des intentions aussi chastes. Mes désirs ne dépassent
+pas mon honneur, et mes sens ne sont pas plus ardents
+que ma bonne foi.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Oui, mais, cher prince, votre résolution ne
+pourra tenir, quand une fois il lui faudra essuyer,
+comme cela est inévitable, toute l'opposition de la puissance
+du roi; et alors ce sera une alternative nécessaire,
+ou que vous changiez de dessein, ou que je cesse de
+vivre.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Chère Perdita, je t'en conjure, n'assombris
+point, par ces réflexions forcées, la joie de la fête. Ou je
+serai à toi, ma belle, ou je ne serai plus à mon père; car
+je ne puis être à moi, ni à personne, si je ne suis pas à
+toi. C'est à cela que je resterai fidèle, quand les destins
+diraient non! Sois tranquille et joyeuse; étouffe ces pensées
+importunes par tout ce que tu vas voir tout à l'heure.
+Voilà vos hôtes qui viennent; prenez un air gai, comme
+si c'était aujourd'hui le jour de la célébration de ces
+noces, que nous nous sommes tous deux juré d'accomplir
+un jour.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;O fortune, sois-nous favorable!</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent le berger, son fils, Mopsa, Dorcas, valets, Polixène
+et Camillo déguisés.)</p>
+
+<p>FLORIZEL, <span class="stage2"><i>à Perdita</i></span>.&mdash;Voyez: vos hôtes s'avancent;
+préparez-vous à les recevoir gaiement, et que nos visages
+soient colorés par l'allégresse.</p>
+
+<p>LE BERGER, <span class="stage2"><i>à Perdita.</i></span>&mdash;Fi donc! ma fille. Quand ma
+vieille femme vivait, elle était, dans un jour comme
+celui-ci, le panetiers, l'échanson, le cuisinier, la maîtresse
+et la servante tout ensemble; elle accueillait tout
+le monde, chantait sa chanson et dansait à son tour:
+tantôt ici au haut bout de la table, et tantôt au milieu;
+sur l'épaule de celui-ci, sur l'épaule de celui-là; le visage
+en feu de fatigue; et la liqueur qu'elle prenait pour
+éteindre ses feux, elle en buvait un coup à la santé de
+chacun. Et vous, vous êtes à l'écart comme si vous étiez
+un de ceux qu'on fête, et non pas l'hôtesse de l'assemblée.
+Je vous en prie, souhaitez la bienvenue à ces amis
+qui nous sont inconnus: c'est le moyen de nous rendre
+plus amis et d'augmenter notre connaissance. Allons,
+qu'on m'efface ces rougeurs, et présentez-vous pour ce
+que vous êtes, pour la maîtresse de la fête; allons, et
+faites-leur vos remerciements de venir à votre fête de la
+tonte, si vous voulez que votre beau troupeau prospère.</p>
+
+<p>PERDITA, <span class="stage2"><i>à Polixène et Camillo</i></span>.&mdash;Monsieur, soyez le
+bienvenu: c'est la volonté de mon père que je me charge
+de faire les honneurs de cette fête. <span class="stage2">(<i>A Camillo</i>.)</span> Vous êtes
+le bienvenu, monsieur. <span class="stage2">(<i>A Dorcas</i>.)</span> Donne-moi les fleurs
+que tu as là.&mdash;Respectable seigneur, voilà du romarin
+et de la rue pour vous: ces fleurs conservent leur aspect
+et leur odeur pendant tout l'hiver; que la grâce et le
+souvenir<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a> soient votre partage; soyez les bienvenus à
+notre fête.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour) </a><p>La rue était appelée l'herbe de grâce, et le romarin l'herbe du
+souvenir. On portait du romarin aux funérailles. On croyait jadis
+que cette plante fortifiait la mémoire.</p></blockquote>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Bergère, et vous êtes une charmante bergère,
+vous avez bien raison de nous présenter, à nos
+âges, des fleurs d'hiver.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Monsieur, l'année commence à être ancienne.&mdash;A
+cette époque, où l'été n'est pas encore expiré,
+où l'hiver transi n'est pas né non plus, les plus belles
+fleurs de la saison sont nos oeillets et les giroflées rayées,
+que quelques-uns nomment les bâtardes de la nature;
+mais, pour cette dernière espèce, il n'en croît point dans
+notre jardin rustique, et je ne me soucie pas de m'en
+procurer des boutures.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Pourquoi, belle fille, les méprisez-vous
+ainsi?</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;C'est que j'ai ouï-dire qu'il y a un art qui,
+pour les bigarrer, en partage l'ouvrage avec la grande
+créatrice, la nature.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Eh bien! quand cela serait, il est toujours
+vrai qu'il n'est point de moyen de perfectionner la nature
+sans que ce moyen soit encore l'ouvrage de la
+nature. Ainsi, au-dessus de cet art que vous dites ajouter
+à la nature, il est un art qu'elle crée: vous voyez, charmante
+fille, que tous les jours nous marions une tendre
+tige avec le tronc le plus sauvage, et que nous savons
+féconder l'écorce du plus vil arbuste par un bouton
+d'une race plus noble; ceci est un art que perfectionne
+la nature, qui la change plutôt: l'art lui-même est encore
+la nature.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Cela est vrai.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Enrichissez donc votre jardin de giroflées,
+et ne les traitez plus de bâtardes.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Je n'enfoncerai jamais le plantoir dans la
+terre pour y mettre une seule tige de leur espèce, pas
+plus que je ne voudrais, si j'étais peinte, que ce jeune
+homme me dît que c'est bien et qu'il ne désirât m'épouser
+que pour cela.&mdash;Voici des fleurs pour vous: la chaude
+lavande, la menthe, la sauge, la marjolaine et le souci,
+qui se couche avec le soleil et se lève avec lui en pleurant.
+Ce sont les fleurs de la mi-été, et je crois qu'on les
+donne aux hommes d'un certain âge. Vous êtes les
+très-bienvenus.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Si j'étais un de vos moutons, je cesserais de
+paître et je ne vivrais que du plaisir de vous contempler.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Allons donc! Hélas! vous deviendriez bientôt
+si maigre que le souffle des vents de janvier vous traverserait
+de part en part. <span class="stage2">(<i>A Florizel</i>.)</span> Et vous, mon bon
+ami, je voudrais bien avoir quelques fleurs de printemps
+qui pussent convenir à votre jeunesse; et pour vous
+aussi, bergères, qui portez encore votre virginité sur vos
+tiges vierges.&mdash;O Proserpine! que n'ai-je ici les fleurs
+que, dans ta frayeur, tu laissas tomber du char de Pluton!
+Les narcisses, qui viennent avant que l'hirondelle
+ose se montrer, et qui captivent les vents de mars par
+leur beauté; les violettes, sombres, mais plus douces
+que les yeux bleus de Junon ou que l'haleine de Cythérée;
+les pâles primevères, qui meurent vierges avant
+qu'elles puissent voir le brillant Phébus dans sa force,
+malheur trop ordinaire aux jeunes filles; les superbes
+jonquilles et l'impériale; les lis de toute espèce, et la
+fleur de lis en est une; oh! je suis dépourvue de toutes
+ces fleurs pour vous faire des guirlandes et pour vous en
+couvrir tout entier, vous, mon doux ami.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Quoi! comme un cadavre?</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Non pas, mais comme un gazon sur lequel
+l'amour doit jouer et s'étendre; non comme un cadavre,
+ou du moins pour être enseveli vivant dans mes bras.&mdash;Allons,
+prenez vos fleurs; il me semble que je fais ici le
+rôle que j'ai vu faire dans les Pastorales de la Pentecôte:
+sûrement cette robe que je porte change mon humeur.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Ce que vous faites vaut toujours mieux que
+ce que vous avez fait. Quand vous parlez, ma chère, je
+voudrais vous entendre parler toujours; si vous chantez,
+je voudrais vous entendre; vous voir vendre et acheter,
+donner l'aumône, prier, régler votre maison, et tout
+faire en chantant; quand vous dansez, je voudrais que
+vous fussiez une vague de la mer, afin que vous pussiez
+toujours continuer, vous mouvoir toujours, toujours
+ainsi, et ne jamais faire autre chose: votre manière de
+faire, toujours plus piquante dans chaque mouvement,
+relève tellement tout ce que vous faites, que toutes vos
+actions réunies sont celles d'une reine.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;O Doriclès! vos louanges sont trop fortes:
+si votre jeunesse et la pureté de votre sang, qui se
+montre franchement sur vos joues, ne vous annonçaient
+pas clairement pour un berger exempt de fraude, j'aurais
+raison de craindre, mon Doriclès, que vous ne me
+fissiez la cour avec des mensonges.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Je crois que vous avez aussi peu de raison
+de le craindre, que je songe peu moi-même à vous en donner
+des motifs.&mdash;Mais allons, notre danse, je vous prie.
+Votre main, ma Perdita; ainsi s'unit un couple de tourterelles,
+résolues de ne jamais se séparer.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Je le jure pour elles.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Voilà la plus jolie petite paysanne qui ait
+foulé le vert gazon: elle ne fait pas un geste, elle n'a pas
+un maintien qui ne respire quelque chose de plus relevé
+que sa condition: elle est trop noble pour ce lieu.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Il lui dit quelque chose qui lui fait monter
+la rougeur sur les joues: en vérité, c'est la reine du
+lait et de la crème.</p>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;Allons, la musique, jouez.</p>
+
+<p>DORCAS, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Mopsa doit être votre maîtresse: et un
+peu d'ail, pour préservatif contre ses baisers.</p>
+
+<p>MOPSA.&mdash;Allons en mesure.</p>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;Pas un mot, pas un mot: il s'agit
+aujourd'hui d'avoir de bonnes manières.&mdash;Allons, jouez.</p>
+
+<p class="stage1">(On exécute ici une danse de bergers et de bergères.)</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Bon berger, dites-moi, je vous prie, quel
+est ce jeune paysan qui danse avec votre fille?</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;On l'appelle Doriclès, et il se vante de
+posséder de riches pâturages; je ne le tiens que de lui,
+mais je le crois: il a l'air de la vérité. Il dit qu'il aime
+ma fille: je le crois aussi, car jamais la lune ne s'est
+mirée dans les eaux aussi longtemps qu'on le voit debout,
+et lisant, pour ainsi dire, dans les yeux de ma fille; et à
+parler franchement, je crois qu'à un demi-baiser près
+on ne saurait choisir lequel des deux aime le mieux
+l'autre.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Elle danse avec grâce.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Elle fait de même tout ce qu'elle fait,
+quoique je le dise, moi, qui devrais le taire. Si le jeune
+Doriclès se décidait pour elle, elle lui apporterait ce à
+quoi il ne songe guère.</p>
+
+<p>LE VALET, <span class="stage2"><i>au fils du berger</i></span>.&mdash;Ah! maître, si vous aviez
+entendu le colporteur à la porte, vous ne voudriez plus
+danser au son du tambourin ni du chalumeau: non, la
+cornemuse ne vous ferait plus d'impression. Il chante
+plusieurs airs différents plus vite que vous ne compteriez
+l'argent; il les débite comme s'il avait mangé des ballades
+et que toutes les oreilles fussent ouvertes à ses
+airs.</p>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;Il ne pouvait pas venir plus à
+propos. Il faut qu'il entre; moi, j'aime de passion les
+ballades, quand c'est une histoire lamentable chantée
+sur un air joyeux, ou une histoire bien plaisante chantée
+sur un ton lamentable.</p>
+
+<p>LE VALET.&mdash;Il a des chansons pour l'homme ou la
+femme de toutes grandeurs. Il n'y a pas de marchande
+de modes qui puisse aussi bien accommoder de gants
+ses pratiques: il a les plus jolies chansons d'amour pour
+les jeunes filles, et sans aucune licence, ce qui est
+étrange; et avec de si charmants refrains, de <i>flon flon</i> et
+<i>lon lon la</i>, et <i>Tombe dessus, et puis pousse</i><a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>; et dans le cas
+où quelque vaurien à la bouche béante voudrait, comme
+qui dirait, y entendre malice et casser grossièrement les
+vitres, il fait répondre à la fille: <i>Finissez, ne me faites pas
+de mal, cher ami</i>. Elle s'en débarrasse et lui fait lâcher
+prise avec: <i>Finissez, ne me faites pas de mal, mon brave
+homme</i><a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a href="#footnotetag16">(retour) </a><p>Noms de chansons de rondes anciennes.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a href="#footnotetag17">(retour) </a><p>Autres titres de chansons.</p></blockquote>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Voilà un honnête garçon.</p>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;Sur ma parole, tu parles d'un marchand
+bien ingénieux. A-t-il quelques marchandises
+fraîches?</p>
+
+<p>LE VALET.&mdash;Il a des rubans de toutes les couleurs de
+l'arc-en-ciel, plus de pointes<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a> que n'en pourraient employer
+les avocats de la Bohême quand ils tomberaient
+sur lui à la grosse<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>, rubans de fil, cadis<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, batistes,
+linons, etc., et il met toute sa boutique en chansons
+comme si c'était autant de dieux et de déesses; vous croiriez
+qu'une chemise est un ange, il chante les poignets
+et toute la broderie du jabot.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a href="#footnotetag18">(retour) </a><p><i>Points</i>, pointes et points.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b><a href="#footnotetag19">(retour) </a><p><i>By the grosse</i>; si la traduction du mot est un
+peu hasardée, la pensée est juste.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><a href="#footnotetag20">(retour) </a><p>Espèce de drap dont les Arlésiennes font encore des
+cotillons un peu lourds pour le climat.</p></blockquote>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;Je t'en prie, amène-le-nous, et
+qu'il s'avance en chantant.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Avertissez-le d'avance de ne pas se servir de
+mots inconvenants dans ses airs.</p>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;Vous avez de ces colporteurs qui
+sont tout autre chose que ce que vous pourriez croire,
+ma soeur.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Oui, mon cher frère, ou que je n'ai envie
+de le savoir.</p>
+
+<p class="stage1">AUTOLYCUS <i>s'avance en chantant</i>.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Du linon aussi blanc que la neige,</p>
+<p>Du crêpe noir comme le corbeau,</p>
+<p>Des gants parfumés comme les roses de Damas,</p>
+<p>Des masques pour la figure et pour le nez,</p>
+<p>Des bracelets de verre, des colliers d'ambre,</p>
+<p>Des parfums pour la chambre des dames,</p>
+<p>Des coiffes dorées et des devants de corsages</p>
+<p>Dont les garçons peuvent faire présent à leurs belles,</p>
+<p>Des épingles et des agrafes d'acier,</p>
+<p>Tout ce qu'il faut aux jeunes filles, des pieds à la tête.</p>
+<p>Venez, achetez-moi; allons, venez acheter, venez acheter,</p>
+<p>Achetez, jeunes gens, ou vos jeunes filles se plaindront.</p>
+<p>Venez acheter, etc.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;Si je n'étais pas amoureux de
+Mopsa, tu n'aurais pas un sou de moi; mais, étant captivé
+comme je le suis, cela entraînera aussi la captivité
+de quelques rubans et de quelques paires de gants.</p>
+
+<p>MOPSA.&mdash;On me les avait promis pour la fête, mais ils
+ne viendront pas encore trop tard à présent.</p>
+
+<p>DORCAS.&mdash;Il vous a promis plus que cela, ou bien il y
+a des menteurs.</p>
+
+<p>MOPSA.&mdash;Il vous a payé plus qu'il ne vous a promis,
+peut-être même davantage, et ce que vous rougiriez de
+lui rendre.</p>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;Est-ce qu'il n'y a plus de retenue
+parmi nos jeunes filles? Porteront-elles leurs jupes là
+où on devrait voir leurs visages? N'avez-vous pas l'heure
+d'aller traire, celle de vous coucher ou d'aller au four
+pour éventer ces secrets, sans qu'il faille que vous veniez
+en jaser devant tous nos hôtes? Il est heureux qu'ils
+se parlent à l'oreille. Faites taire vos langues, et pas un
+mot de plus.</p>
+
+<p>MOPSA.&mdash;J'ai fini. Allons, vous m'avez promis un joli
+lacet et une paire de gants parfumés.</p>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;Ne vous ai-je pas dit comment on
+m'avait filouté en chemin et pris tout mon argent?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Oh! oui, sûrement, monsieur, il y a des
+filous par les chemins, et il faut bien prendre garde à
+soi.</p>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;N'aie pas peur, ami, tu ne perdras
+rien ici.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Je l'espère bien, monsieur, car j'ai avec
+moi bien des paquets importants.</p>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;Qu'as-tu là? des chansons?</p>
+
+<p>MOPSA.&mdash;Oh! je t'en prie, achètes-en quelques-unes.
+J'aime une chanson imprimée à la fureur, car celles-là,
+nous savons qu'elles sont véritables.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Tenez, en voilà une sur un air fort lamentable:
+comment la femme d'un usurier accoucha tout
+d'un coup de vingt sacs d'argent, et comment elle avait
+envie de manger des têtes de serpents et des crapauds
+grillés.</p>
+
+<p>MOPSA.&mdash;Cela est-il vrai? le croyez-vous?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Très-vrai, il n'y a pas un mois de cela.</p>
+
+<p>DORCAS.&mdash;Les dieux me préservent d'épouser un usurier!</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Voilà le nom de la sage-femme au bas,
+une madame Porteconte; et il y avait cinq ou six honnêtes
+femmes qui étaient présentes. Pourquoi irais-je
+débiter des mensonges?</p>
+
+<p>MOPSA, <span class="stage2"><i>au jeune berger</i></span>.&mdash;Oh! je t'en prie, achète-la.</p>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;Allons, mets-la de côté, et voyons
+encore d'autres chansons; nous ferons les autres emplettes
+après.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Voici une autre ballade d'un poisson qui
+se montra sur la côte, le mercredi quatre-vingts d'avril,
+à quarante mille brasses au-dessus de l'eau, et qui chanta
+cette ballade contre le coeur inflexible des filles. On a
+cru que c'était une femme qui avait été métamorphosée
+en poisson, pour ne pas avoir voulu aimer un homme
+amoureux d'elle: la ballade est vraiment touchante, et
+tout aussi vraie.</p>
+
+<p>DORCAS.&mdash;Cela est vrai aussi? Le croyez-vous?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Il y a le certificat de cinq juges de paix,
+et de témoins plus que n'en contiendrait ma balle.</p>
+
+<p>LE JEUNE BERGER.&mdash;Mettez-la aussi de côté: une autre.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Voici une chanson gaie, mais bien jolie.</p>
+
+<p>MOPSA.&mdash;Ah! voyons quelques chansons gaies.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Oh! c'est une chanson extrêmement gaie,
+et elle va sur l'air de: <i>Deux filles aimaient un amant</i>; il
+n'y a peut-être pas une fille dans la province qui ne la
+chante: on me la demande souvent, je puis vous dire.</p>
+
+<p>MOPSA.&mdash;Nous pouvons la chanter tous deux; si vous
+voulez faire votre partie, vous allez entendre: elle est en
+trois parties.</p>
+
+<p>DORCAS.&mdash;Nous avons eu cet air-là, il y a un mois.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Je puis faire ma partie, vous savez que
+c'est mon métier: songez à bien faire la vôtre.</p>
+
+<p>CHANSON.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Sortez d'ici, car il faut que je m'en aille.&mdash;Où?
+c'est ce qu'il n'est pas bon que vous sachiez.</p>
+
+<p>DORCAS.&mdash;Où?</p>
+
+<p>MOPSA.&mdash;Où?</p>
+
+<p>DORCAS.&mdash;Où?</p>
+
+<p>MOPSA.&mdash;Vous devez, d'après votre serment,
+me dire tous vos secrets.</p>
+
+<p>DORCAS.&mdash;Et à moi aussi; laissez-moi y aller.</p>
+
+<p>MOPSA.&mdash;Tu vas à la grange, ou bien au moulin.</p>
+
+<p>DORCAS.&mdash;Si tu vas à l'un ou à l'autre, tu as tort.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Ni l'un ni l'autre.</p>
+
+<p>DORCAS.&mdash;Comment! ni l'un ni l'autre?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Ni l'un ni l'autre.</p>
+
+<p>DORCAS.&mdash;Tu as juré d'être mon amant.</p>
+
+<p>MOPSA.&mdash;Tu me l'as juré bien davantage.
+Ainsi, où vas-tu donc? Dis-moi, où?</p>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;Nous chanterons tout à l'heure
+cette chanson à notre aise.&mdash;Mon père et nos hôtes sont
+en conversation sérieuse, et il ne faut pas les troubler;
+allons, apporte ta balle et suis-moi. Jeunes filles, j'achèterai
+pour vous deux.&mdash;Colporteur, ayons d'abord le
+premier choix.&mdash;Suivez-moi, mes belles.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Et vous payerez bien pour elles.</p>
+
+<p class="stage1">(Il chante.)</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Voulez-vous acheter du ruban,</p>
+<p>Ou de la dentelle pour votre pèlerine,</p>
+<p>Ma jolie poulette, ma mignonne?</p>
+<p>Ou de la soie, ou du fil,</p>
+<p>Quelques jolis colifichets pour votre tête,</p>
+<p>Des plus beaux, des plus nouveaux, des plus élégants?</p>
+<p>Venez au colporteur;</p>
+<p>L'argent est un touche à tout</p>
+<p>Qui fait sortir les marchandises de tout le monde.</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="stage1">(Le jeune berger, Dorcas et Mopsa sortent ensemble
+pour choisir et acheter; Autolycus les suit.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un valet.)</p>
+
+<p>LE VALET.&mdash;Maître, il y a trois charretiers, trois bergers,
+trois chevriers, trois gardeurs de pourceaux qui se
+sont tous faits des hommes à poil: ils se nomment eux-mêmes
+des <i>saltières</i><a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>, et ils ont une danse qui est, disent
+les filles, comme une galimafrée de gambades, parce
+qu'elles n'en sont pas; mais elles ont elles-mêmes dans
+l'idée qu'elle plaira infiniment, pourvu qu'elle ne soit
+pas trop rude pour ceux qui ne connaissent que le jeu de
+boules.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b><a href="#footnotetag21">(retour) </a><p><i>Saltières</i> pour satyres.</p></blockquote>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Laisse-nous; nous ne voulons point de
+leur danse; on n'a déjà que trop folâtré ici.&mdash;Je sais,
+monsieur, que nous vous fatiguons.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Vous fatiguez ceux qui nous délassent;
+je vous prie, voyons ces quatre trios de gardeurs de
+troupeaux.</p>
+
+<p>LE VALET.&mdash;Il y en a trois d'entre eux, monsieur, qui,
+suivant ce qu'ils racontent, ont dansé devant le roi; et
+le moins souple des trois ne saute pas moins de douze
+pieds et demi en carré.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Cesse ton babil; puisque cela plaît à ces
+honnêtes gens, qu'ils viennent; mais qu'ils se dépêchent.</p>
+
+<p>LE VALET.&mdash;Hé! ils sont à la porte, mon maître.</p>
+
+<p class="stage1">(Ici les douze satyres paraissent et exécutent leur danse.)</p>
+
+<p>POLIXÈNE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Oh! bon père, tu en sauras davantage
+dans la suite.&mdash;Cela n'a-t-il pas été trop loin?&mdash;Il
+est temps de les séparer.&mdash;Le bonhomme est simple, il
+en dit long.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Florizel.</i>)</span> Eh bien! beau berger, votre
+coeur est plein de quelque chose qui distrait votre âme
+du plaisir de la fête.&mdash;Vraiment, quand j'étais jeune et
+que je filais l'amour comme vous faites, j'avais coutume
+de charger ma belle de présents: j'aurais pillé le trésor
+de soie du colporteur, et l'aurais prodigué dans les mains
+de ma belle.&mdash;Vous l'avez laissé partir, et vous n'avez
+fait aucun marché avec lui. Si votre jeune fille allait
+l'interpréter mal, et prendre cet oubli pour un défaut
+d'amour ou de générosité, vous seriez fort embarrassé au
+moins pour la réponse, si vous tenez à conserver son
+attachement.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Mon vieux monsieur, je sais qu'elle ne fait
+aucun cas de pareilles bagatelles. Les cadeaux qu'elle
+attend de moi sont emballés et enfermés dans mon coeur,
+dont je lui ai déjà fait don, mais que je ne lui ai pas
+encore livré. <span class="stage2">(<i>A Perdita</i>.)</span> Ah! écoute-moi prononcer le
+voeu de ma vie devant ce vieillard, qui, à ce qu'il semble,
+aima jadis: je prends ta main, cette main aussi douce
+que le duvet de la colombe, et aussi blanche qu'elle, ou
+que la dent d'un Éthiopien et la neige pure repoussée
+deux fois par le souffle impétueux du nord.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Que veut dire ceci? Comme ce jeune berger
+semble laver avec complaisance cette main qui était déjà
+si blanche auparavant!&mdash;Je vous ai interrompu.&mdash;Mais
+revenez à votre protestation: que j'entende votre
+promesse.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Écoutez, et soyez-en témoin.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Et mon voisin aussi que voilà?</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Et lui aussi, et d'autres que lui, et tous les
+hommes, la terre, les cieux et l'univers entier; soyez
+tous témoins que, fussé-je couronné le plus grand
+monarque du monde et le plus puissant, fussé-je le plus
+beau jeune homme qui ai fait languir les yeux, eussé-je
+plus de force et de science que n'en ait jamais eu un
+mortel, je n'en ferais aucun cas sans son amour, que je
+les emploierais tous et les consacrerais tous à son service,
+ou les condamnerais à périr.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Belle offrande!</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Qui montre une affection durable.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Mais vous, ma fille, en dites-vous autant
+pour lui?</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Je ne puis m'exprimer aussi bien, pas à beaucoup
+près aussi bien, non, ni penser mieux; je juge de
+la pureté de ses sentiments sur celle des miens.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Prenez-vous les mains, c'est un marché
+fait.&mdash;Et vous, amis inconnus, vous en rendrez témoignage;
+je donne ma fille à ce jeune homme, et je veux
+que sa dot égale la fortune de son amant.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Oh! la dot de votre fille doit être ses vertus.
+Après une certaine mort, j'aurai plus de richesses
+que vous ne pouvez l'imaginer encore, assez pour exciter
+votre surprise; mais, allons, unissons-nous en présence
+de ces témoins.</p>
+
+<p>LE BERGER, <span class="stage2"><i>à Florizel</i></span>.&mdash;Allons, voire main.&mdash;Et vous,
+ma fille, la vôtre.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Arrêtez, berger; un moment, je vous en
+conjure.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Florizel</i>.)</span> Avez-vous un père?</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;J'en ai un.&mdash;Mais que prétendez-vous?</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Sait-il ceci?</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Il ne le sait pas et ne le saura jamais.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Il me semble pourtant qu'un père est l'hôte
+qui sied le mieux au festin des noces de son fils. Je vous
+prie, encore un mot: votre père n'est-il pas incapable de
+gouverner ses affaires? n'est-il pas tombé en enfance par
+les années et les catarrhes de l'âge? peut-il parler, entendre,
+distinguer un homme d'un autre, administrer son
+bien? n'est-il pas toujours au lit, incapable de rien faire
+que ce qu'il faisait dans son enfance?</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Non, mon bon monsieur, il est plein de
+santé, et il a même plus de forces que n'en ont la plupart
+des vieillards de son âge.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Par ma barbe blanche, si cela est, vous lui
+faites une injure qui ne sent pas trop la tendresse
+filiale: il est raisonnable que mon fils se choisisse lui-même
+une épouse; mais il serait de bonne justice aussi
+que le père, à qui il ne reste plus d'autre joie que celle
+de voir une belle postérité, fût un peu consulté dans
+pareille affaire.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Je vous accorde tout cela; mais, mon vénérable
+monsieur, pour quelques autres raisons qu'il n'est
+pas à propos que vous sachiez, je ne donne pas connaissance
+de cette affaire à mon père.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Il faut qu'il en soit instruit.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Il ne le sera point.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Je vous en prie, qu'il le soit.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Non, il ne le faut pas.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Qu'il le soit, mon fils; il n'aura aucun
+sujet d'être fâché, quand il viendra à connaître ton
+choix.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Allons, allons, il ne doit pas en être instruit.&mdash;Soyez
+seulement témoins de notre union.</p>
+
+<p>POLIXÈNE, <span class="stage2"><i>se découvrant</i></span>.&mdash;De votre divorce, mon jeune
+monsieur, que je n'ose pas appeler mon fils. Tu es trop
+vil pour être reconnu, toi, l'héritier d'un sceptre, et qui
+brigues ici une houlette.&mdash;<span class="stage2">(<i>Au père</i>.)</span> Toi, vieux traître,
+je suis fâché de ne pouvoir, en te faisant pendre, abréger
+ta vie que d'une semaine.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Perdita</i>.)</span> Et toi, jeune
+et belle séductrice, tu dois à la fin connaître malgré toi
+le royal fou auquel tu t'es attaquée.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;O mon coeur!</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Je ferai déchirer ta beauté avec des ronces,
+et je rendrai ta figure plus grossière que ton état.&mdash;Quant
+à toi, jeune étourdi, si jamais je m'aperçois que
+tu oses seulement pousser un soupir de regret de ne plus
+voir cette petite créature (comme c'est bien mon intention
+que tu ne la revoies jamais), je te déclare incapable
+de me succéder, et je ne te reconnaîtrai pas plus pour
+être de notre sang et de notre famille, que ne l'est tout
+autre descendant de Deucalion. Souviens-toi de mes
+paroles, et suis-nous à la cour.&mdash;Toi, paysan, quoique tu
+aies mérité notre colère, nous t'affranchissons pour le
+présent de son coup mortel.&mdash;Et vous, enchanteresse,
+assez bonne pour un pâtre, oui, et pour lui aussi, car
+il se rendrait indigne de nous s'il ne s'agissait de notre
+honneur,&mdash;si jamais tu lui ouvres à l'avenir l'entrée de
+cette cabane, ou que tu entoures son corps de tes embrassements,
+j'inventerai une mort aussi cruelle pour
+toi que tu es délicate pour elle.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Perdue sans ressources, en un instant! Je
+n'ai pas été fort effrayée; une ou deux fois j'ai été sur le
+point de lui répondre, et de lui dire nettement que
+le même soleil qui éclaire son palais ne cache point son
+visage à notre chaumière, et qu'il les voit du même oeil.
+(<i>A. Florizel</i>.) Voulez-vous bien, monsieur, vous retirer?
+Je vous ai bien dit ce qu'il adviendrait de tout cela. Je
+vous prie, prenez soin de vous; ce songe que j'ai fait,
+j'en suis réveillée maintenant, et je ne veux plus jouer la
+reine en rien.&mdash;Mais je trairai mes brebis, et je pleurerai.</p>
+
+<p>CAMILLO, <span class="stage2"><i>au berger</i></span>.&mdash;Eh bien! bon père, comment vous
+trouvez-vous? Parlez encore une fois avant de mourir.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Je ne peux ni parler, ni penser, et je
+n'ose pas savoir ce que je sais. <span class="stage2">(<i>A Florizel</i>.)</span> Ah! monsieur,
+vous avez perdu un homme de quatre-vingt-trois ans,
+qui croyait descendre en paix dans sa tombe; oui, qui
+espérait mourir sur le lit où mon père est mort, et reposer
+auprès de ses honnêtes cendres; mais maintenant
+quelque bourreau doit me revêtir de mon drap mortuaire,
+et me mettre dans un lieu où nul prêtre ne jettera de
+la poussière sur mon corps. <span class="stage2">(<i>A Perdita</i>.)</span> O maudite
+misérable! qui savais que c'était le prince, et qui as
+osé l'aventurer à unir ta foi à la sienne.&mdash;Je suis perdu!
+je suis perdu! Si je pouvais mourir en ce moment, j'aurais
+vécu pour mourir à l'instant où je le désire.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>FLORIZEL, <span class="stage2"><i>à Perdita</i></span>.&mdash;Pourquoi me regardez-vous
+ainsi? Je ne suis qu'affligé, mais non pas effrayé. Je suis
+retardé, mais non changé. Ce que j'étais, je le suis
+encore. Plus on me retire en arrière, et plus je veux aller
+en avant: je ne suis pas mon lien avec répugnance.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Mon gracieux seigneur, vous connaissez le
+caractère de votre père. En ce moment il ne vous permettra
+aucune représentation; et je présume que vous
+ne vous proposez pas de lui en faire; il aurait aussi bien
+de la peine, je le crains, à soutenir votre vue; ainsi,
+jusqu'à ce que la fureur de Sa Majesté se soit calmée, ne
+vous présentez pas devant lui.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Je n'en ai pas l'intention. Vous êtes
+Camillo, je pense?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Oui, seigneur.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Combien de fois vous ai-je dit que cela arriverait?
+Combien de fois vous ai-je dit que mes grandeurs
+finiraient dès qu'elles seraient connues?</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Elles ne peuvent finir que par la violation
+de ma foi: et qu'alors la nature écrase les flancs de la
+terre l'un contre l'autre, qu'elle étouffe toutes les
+semences qu'elle renferme! Lève les yeux.&mdash;Effacez-moi
+de votre succession, mon père; mon héritage est mon
+amour.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Écoutez les conseils.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Je les écoute; mais ce sont ceux de mon
+amour; si ma raison veut lui obéir, j'écoute la raison;
+sinon, mes sens, préférant la folie, lui souhaitent la
+bienvenue.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;C'est là du désespoir, seigneur.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Appelez-le de ce nom, si vous voulez; mais
+il remplit mon voeu; je suis forcé de le croire vertu.
+Camillo, ni pour la Bohême, ni pour toutes les pompes
+qu'on y peut recueillir, ni pour tout ce que le soleil
+éclaire, tout ce que le sein de la terre contient, ou ce que
+la mer profonde cache dans ses abîmes ignorés, je ne
+violerai les serments que j'ai faits à cette beauté que
+j'aime. Ainsi, je vous prie, comme vous avez toujours
+été l'ami honoré de mon père, lorsqu'il aura perdu la
+trace de son fils (car je le jure, j'ai l'intention de ne plus
+le revoir), tempérez sa colère par vos sages conseils. La
+fortune et moi nous allons lutter ensemble à l'avenir.
+Voici ce que vous pouvez savoir et redire, que je me suis
+lancé à la mer avec celle que je ne puis conserver ici sur
+le rivage; et, fort heureusement pour notre besoin, j'ai
+un vaisseau prêt à partir, qui n'était pas préparé pour ce
+dessein. Quant à la route que je veux tenir, il n'est d'aucun
+avantage pour vous de le savoir, ni d'aucun intérêt
+pour moi que vous puissiez le redire.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Ah! seigneur, je voudrais que votre caractère
+fût plus docile aux avis, ou plus fort pour répondre
+à votre nécessité.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Écoutez, Perdita. <span class="stage2">(<i>A Camillo</i>.)</span> Je vais vous
+entendre tout à l'heure.</p>
+
+<p>CAMILLO, <span class="stage2"><i>à part.</i></span>&mdash;Il est inébranlable: il est décidé à
+fuir. Maintenant je serais heureux si je pouvais faire servir
+son évasion à mon avantage; le sauver du danger,
+lui prouver mon affection et mon respect; et parvenir
+ainsi à revoir ma chère Sicile, et cet infortuné roi, mon
+maître, que j'ai si grande soif de revoir.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Allons, cher Camillo, je suis chargé d'affaires
+si importantes que j'abjure toute cérémonie.</p>
+
+<p>CAMILLO, <span class="stage2"><i>se préparant à sortir</i></span>.&mdash;Seigneur, je pense que
+vous avez entendu parler de mes faibles services, et de
+l'affection que j'ai toujours portée à votre père?</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Vous avez bien mérité de lui; c'est une
+musique pour mon père que de raconter vos services;
+et il n'a pas négligé le soin de les récompenser suivant
+sa reconnaissance.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Eh bien! seigneur, si vous avez la bonté de
+croire que j'aime le roi, et en lui ce qui lui tient de plus
+près, c'est-à-dire votre illustre personne, daignez vous
+laisser diriger par moi, si votre projet plus réfléchi et
+médité à loisir peut encore souffrir quelque changement.
+Sur mon honneur, je vous indiquerai un lieu où
+vous trouverez l'accueil qui convient à Votre Altesse;
+où vous pourrez posséder librement votre amante (dont
+je vois que vous ne pouvez être séparé que par votre
+ruine, dont vous préserve le ciel!). Vous pourrez l'épouser,
+et par tous mes efforts, en votre absence je tâcherai
+d'apaiser le ressentiment de votre père, et de l'amener à
+approuver votre choix.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Eh! cher Camillo, comment pourrait s'accomplir
+cette espèce de miracle? Apprenez-le-moi, afin
+que j'admire en vous quelque chose de plus qu'un
+homme, et qu'ensuite je puisse me fier à vous.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Avez-vous pensé à quelque lieu où vous
+vouliez aller?</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Pas encore. Comme c'est un accident inopiné
+qui est coupable du parti violent que nous prenons,
+nous faisons de même profession d'être les esclaves du
+hasard et de l'impulsion de chaque vent qui souffle.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Écoutez-moi donc: voici ce que j'ai à vous
+dire.&mdash;Si vous ne voulez pas absolument changer de
+résolution, et que vous soyez résolu à cette fuite, faites
+voile vers la Sicile, et présentez-vous avec votre belle
+princesse (car je vois qu'elle doit l'être) devant Léontes.
+Elle sera vêtue comme il convient à la compagne de
+votre lit. Il me semble voir Léontes vous ouvrant affectueusement
+ses bras, vous accueillant par ses larmes,
+vous demandant pardon à vous, qui êtes le fils, comme
+à la personne même du père, baisant les mains de votre
+belle princesse, et son coeur partagé entre sa cruauté et
+sa tendresse, se reprochant l'une avec des malédictions
+et disant à l'autre de croître plus vite que le temps ou la
+pensée.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Digne Camillo, quel prétexte donnerai-je à
+ma visite?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Vous direz que vous êtes envoyé par le roi
+votre père, pour le saluer et lui donner des consolations.
+Je veux vous mettre par écrit, seigneur, la manière dont
+vous devez vous conduire avec lui, et ce que vous devez
+lui communiquer, comme de la part de votre père, des
+choses qui ne sont connues que de nous trois; et ces
+instructions vous guideront dans ce que vous devrez
+dire à chaque audience, de sorte qu'il ne s'apercevra de
+rien, et qu'il croira que vous avez toute la confiance de
+votre père, et que vous lui révélez son coeur tout entier.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Je vous suis obligé, cette idée a de la sève.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;C'est une marche qui promet mieux que de
+vous dévouer inconsidérément à des mers infréquentées,
+à des rivages inconnus, avec la certitude de rencontrer
+une foule de misères, sans aucun espoir de secours; pour
+sortir d'une infortune, afin d'être assailli par une autre;
+n'ayant rien de certain que vos ancres, qui ne peuvent
+vous rendre de meilleur service que celui de vous fixer
+dans des lieux où vous serez fâché d'être. D'ailleurs,
+vous le savez, la prospérité est le plus sûr lien de
+l'amour; l'affliction altère à la fois la fraîcheur et le
+coeur.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;L'un des deux est vrai; je pense que l'adversité
+peut flétrir les joues, mais elle ne peut atteindre
+le coeur.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Oui-da! dites-vous cela? il ne sera point né
+dans la maison de votre père, depuis sept années, une
+autre fille comparable à vous.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Mon cher Camillo, elle est autant en avant
+de son éducation, qu'elle est en arrière par la naissance.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Je ne puis dire qu'il soit dommage qu'elle
+manque d'instruction; car elle me paraît être la maîtresse
+de la plupart de ceux qui instruisent les autres.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Pardonnez, monsieur, ma rougeur vous
+exprimera mes remerciements.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Charmante Perdita!&mdash;Mais, sur quelles
+épines nous sommes placés! Camillo, vous, le sauveur
+de mon père, et maintenant le mien, le médecin de notre
+maison, comment ferons-nous? Nous ne sommes pas
+équipés comme doit l'être le fils du roi de Bohême, et
+nous ne pourrons pas paraître en Sicile...</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Seigneur, n'ayez point d'inquiétude là-dessus.
+Vous savez, je crois, que toute ma fortune est située
+dans cette île; ce sera mon soin que vous soyez entretenu
+en prince, comme si le rôle que vous devez jouer
+était le mien. Et, seigneur, comme preuve que vous ne
+pourrez manquer de rien... un mot ensemble.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils se parlent à l'écart.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Autolycus.)</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Ah! quelle dupe que l'honnêteté! et que la
+confiance, sa soeur inséparable, est une sotte fille! J'ai
+vendu toute ma drogue: il ne me reste pas une pierre
+fausse, pas un ruban, pas un miroir, pas une boule de
+parfums, ni bijou, ni tablettes, ni ballade, ni couteau, ni
+lacet, ni gants, ni ruban de soulier, ni bracelet, ni
+anneau de corne; pour empêcher ma balle de jeûner,
+ils sont accourus, à qui achèterait le premier, comme si
+mes bagatelles avaient été bénies et pouvaient procurer
+la bénédiction du ciel à l'acheteur: par ce moyen, j'ai
+observé ceux dont la bourse avait la meilleure mine, et
+ce que j'ai vu, je m'en suis souvenu pour mon profit.
+Mon paysan, à qui il ne manque que bien peu de chose
+pour être un homme raisonnable, est devenu si amoureux
+des chansons des filles, qu'il n'a pas voulu bouger
+un pied qu'il n'ait eu l'air et les paroles; ce qui m'a si
+bien attiré le reste du troupeau, que tous leurs autres
+sens s'étaient fixés dans leurs oreilles: vous auriez pu
+pincer un jupon, sans qu'il l'eût senti: ce n'était rien
+que de dépouiller un gousset de sa bourse: j'aurais
+enfilé toutes les clefs qui pendaient aux chaînes; on
+n'entendait, on ne sentait que la chanson de mon monsieur,
+et on n'admirait que cette niaiserie. En sorte que,
+pendant cette léthargie, j'ai escamoté et coupé la plupart
+de leurs bourses de fête; si le vieux berger n'était
+pas venu avec ses cris contre sa fille et le fils du roi, s'il
+n'eût pas chassé nos corneilles loin de la balle de blé, je
+n'eusse pas laissé une bourse en vie dans toute l'assemblée.</p>
+
+<p class="stage1">(Camille, Florizel et Perdita s'avancent.)</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Oui, mais mes lettres qui, par ce moyen,
+seront rendues en Sicile aussitôt que vous y arriverez,
+éclairciront ce doute.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Et celles que vous vous procurerez de la
+part du roi Léontes...</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Satisferont votre père.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Soyez à jamais heureux! Tout ce que vous
+dites a belle apparence.</p>
+
+<p>CAMILLO, <span class="stage2"><i>apercevant Autolycus</i></span>.&mdash;Quel est cet homme qui
+se trouve là?&mdash;Nous en ferons notre instrument; ne négligeons
+rien de ce qui peut nous aider.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;S'ils m'ont entendu tout à
+l'heure!...&mdash;Allons, la potence.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Hé! vous voilà, mon ami? Pourquoi trembles-tu
+ainsi? Ne craignez personne: on ne veut pas
+vous faire du mal.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Je suis un pauvre malheureux, monsieur.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Eh bien! continue de l'être à ton aise; il
+n'y a personne ici qui veuille te voler cela; cependant,
+nous pouvons te proposer un échange avec l'extérieur de
+ta pauvreté; en conséquence, déshabille-toi à l'instant:
+tu dois penser qu'il y a quelque nécessité pour cela;
+change d'habit avec cet honnête homme. Quoique le
+marché soit à son désavantage, cependant sois sûr qu'il
+y a encore quelque chose par-dessus le marché.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Je suis un pauvre malheureux, monsieur.
+<span class="stage2">(<i>A part</i>.)</span> Je vous connais de reste.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Allons, je t'en prie, dépêche: ce monsieur
+est déjà à demi-déshabillé.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Parlez-vous sérieusement, monsieur?&mdash;<span class="stage2">(<i>A
+part</i>.)</span> Je soupçonne le jeu de tout ceci.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Dépêche-toi donc, je t'en prie.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;En vérité, j'ai déjà des gages, mais en
+conscience je ne puis prendre cet habit.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Allons, dénoue, dénoue. <span class="stage2">(<i>A Perdita</i>.)</span> Heureuse
+amante, que ma prophétie s'accomplisse pour
+vous!&mdash;Il faut vous retirer sous quelque abri; prenez
+le chapeau de votre amant et enfoncez-le sur vos sourcils:
+cachez votre figure. Déshabillez-vous et déguisez
+autant que vous le pourrez tout ce qui pourrait vous
+faire reconnaître, afin que vous puissiez (car je crains
+pour vous les regards) gagner le vaisseau sans être découverte.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Je vois que la pièce est arrangée de façon
+qu'il faut que j'y fasse un rôle.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Il n'y a point de remède. <span class="stage2">(<i>A Florizel</i>.)</span> Eh
+bien! avez-vous fini?</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Si je rencontrais mon père à présent, il ne
+m'appellerait pas son fils.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Allons, vous ne garderez point de chapeau.&mdash;Venez, madame,
+venez.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Autolycus</i>.)</span> Adieu, mon
+ami.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Adieu, monsieur.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;O Perdita! ce que nous avons oublié tous
+deux!&mdash;Je vous prie, un mot.</p>
+
+<p>CAMILLO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Ce que je vais faire d'abord, ce sera
+d'informer le roi de cette évasion et du lieu où ils se
+rendent, où j'ai l'espérance que je viendrai à bout de le
+déterminer à les suivre; et je l'accompagnerai et reverrai
+la Sicile, que j'ai un désir de femme de revoir.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Que la fortune nous accompagne! Ainsi
+donc, nous allons gagner le rivage, Camillo?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Le plus tôt sera le mieux.</p>
+
+<p class="stage1">(Florizel, Perdita et Camillo sortent.)</p>
+
+<p>AUTOLYCUS <span class="stage2"><i>seul</i></span>.&mdash;Je conçois l'affaire, je l'entends;
+avoir l'oreille fine, l'oeil vif et la main légère sont des
+qualités nécessaires pour un coupeur de bourses. Il est
+besoin aussi d'un bon nez, afin de flairer de l'ouvrage
+pour les autres sens. Je vois que voici le moment où un
+malhonnête homme peut faire son chemin. Quel échange
+aurais-je fait s'il n'y avait pas eu de l'or par-dessus le
+marché? Mais aussi combien ai-je gagné ici avec cet
+échange? Sûrement les dieux sont d'intelligence avec
+nous cette année, et nous pouvons faire tout ce que nous
+voulons <i>ex tempore</i>. Le prince lui-même est à l'oeuvre
+pour une mauvaise action en s'évadant de chez son père
+et traînant son entrave à ses talons. Si je savais que ce
+ne fût pas un tour honnête que d'en informer le roi, je
+le ferais: mais je tiens qu'il y a plus de coquinerie à
+tenir la chose secrète, et je reste fidèle à ma profession.
+<span class="stage2">(<i>Entrent le berger et son fils</i>.)</span> Tenons-nous à l'écart, à l'écart.
+Voici encore matière pour une cervelle chaude.
+Chaque coin de rue, chaque église, chaque boutique,
+chaque cour de justice, chaque pendaison procure de
+l'occupation à un homme vigilant.</p>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;Voyez, voyez, quel homme vous
+êtes à présent! Il n'y a pas d'autre parti que d'aller déclarer
+au roi qu'elle est un enfant changé au berceau, et
+point du tout de votre chair et de votre sang.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Mais, écoute-moi.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Mais, écoutez-moi.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Allons, continue donc.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Dès qu'elle n'est point de votre chair et de
+votre sang, votre chair et votre sang n'ont point offensé
+le roi; et alors votre chair et votre sang ne doivent pas
+être punis par lui. Montrez ces effets que vous avez trouvés
+autour d'elle, ces choses secrètes, tout, excepté ce
+qu'elle a sur elle; et cela une fois fait, laissez siffler la
+loi, je vous le garantis.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Je dirai tout au roi; oui, chaque mot, et
+les folies de son fils aussi, qui, je puis bien le dire, n'est
+point un honnête homme, ni envers son père, ni envers
+moi, d'aller se jouer à me faire le beau-frère du roi.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;En effet, beau-frère était le degré le plus éloigné
+auquel vous pussiez parvenir, et alors votre sang
+serait devenu plus cher je ne sais pas de combien l'once.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS, <span class="stage2"><i>toujours à l'écart</i></span>.&mdash;Bien dit... Idiot!</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Allons, allons trouver le roi: il y a dans le
+petit paquet de quoi lui faire se gratter la barbe.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Je ne vois pas trop quel obstacle cette
+plainte peut mettre à l'évasion de mon maître.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Priez le ciel qu'il soit au palais.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Quoique je ne sois pas honnête de mon
+naturel, je le suis cependant quelquefois par hasard.&mdash;Mettons
+dans ma poche cette barbe de colporteur. <span class="stage2">(<i>Il s'avance
+auprès des deux bergers</i>.)</span> Eh bien! villageois, où
+allez-vous ainsi?</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Au palais, si Votre Seigneurie le permet.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Vos affaires, là, quelles sont-elles? Avec
+qui? Déclarez-moi ce que c'est que ce paquet, le lieu de
+votre demeure, vos noms, vos âges, votre avoir, votre
+éducation, en un mot tout ce qu'il importe qui soit
+connu?</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Nous ne sommes que des gens tout unis,
+monsieur.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Mensonge! Vous êtes rudes et couverts
+de poil. Ne vous avisez pas de mentir: cela ne convient
+à personne qu'à des marchands, et ils nous donnent
+souvent un démenti à nous autres soldats; mais nous
+les en payons en monnaie de bonne empreinte et nullement
+en fer homicide. Ainsi, ils ne nous donnent pas
+un démenti.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Votre Seigneurie avait tout l'air de nous en
+donner si elle ne s'était pas prise sur le fait.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Êtes-vous un courtisan, monsieur, s'il
+vous plaît?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Que cela me plaise ou non, je suis un
+courtisan; est-ce que tu ne vois pas un air de cour dans
+cette tournure de bras? Est-ce que ma démarche n'a pas
+en elle la cadence de cour? Ton nez ne reçoit-il pas de
+mon individu une odeur de cour? Est-ce que je ne réfléchis
+pas sur ta bassesse un mépris de cour? Crois-tu
+que, parce que je veux développer, démêler ton affaire,
+pour cela je ne suis pas un courtisan? Je suis un courtisan
+de pied en cap et un homme qui fera avancer ou
+reculer ton affaire; en conséquence de quoi je te commande
+de me déclarer ton affaire.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Mon affaire, monsieur, s'adresse au roi.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Quel avocat as-tu auprès de lui?</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Je n'en connais point, monsieur, sous
+votre bon plaisir.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Avocat est un terme de cour pour signifier
+un faisan. Dites que vous n'en avez pas.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Aucun, monsieur. Je n'ai point de faisan,
+ni coq, ni poule.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS, <span class="stage2"><i>à haute voix</i></span>.&mdash;Que nous sommes heureux,
+pourtant, de n'être pas de simples gens! Et pourtant la
+nature aurait pu me faire ce qu'ils sont; ainsi je ne veux
+pas les dédaigner.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Ce ne peut être qu'un grand courtisan.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Ses habits sont riches, mais il ne les
+porte pas avec grâce.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Il me paraît à moi d'autant plus noble qu'il
+est plus bizarre: c'est un homme important, je le garantis,
+je le reconnais à ce qu'il se cure les dents<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b><a href="#footnotetag22">(retour) </a><p>Manière de petit-maître, du temps de Shakspeare.</p></blockquote>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Et ce paquet, qu'y a-t-il dans ce paquet?
+Pourquoi ce coffre?</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Monsieur, il y a dans ce paquet et cette
+boîte des secrets qui ne doivent être connus que du roi,
+et qu'il va apprendre avant une heure, si je peux parvenir
+à lui parler.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Vieillard, tu as perdu tes peines.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Pourquoi, monsieur?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Le roi n'est point au palais; il est allé à
+bord d'un vaisseau neuf pour purger sa mélancolie et
+prendre l'air: car, si tu peux comprendre les choses
+sérieuses, il faut que tu saches que le roi est dans le
+chagrin.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;On le dit, monsieur, à l'occasion de son
+fils, qui voulait se marier à la fille d'un berger.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Si ce berger n'est pas dans les fers, qu'il
+fuie promptement; les malédictions qu'il aura, les tortures
+qu'on lui fera souffrir, briseront le dos d'un homme
+et le coeur d'un monstre.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Le croyez-vous, monsieur?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Et ce ne sera pas seulement lui qui souffrira
+tout ce que l'imagination peut inventer de fâcheux
+et la vengeance d'amer, mais aussi ses parents, quand
+ils seraient éloignés jusqu'au cinquantième degré, tous
+tomberont sous la main du bourreau. Et quoique ce soit
+une grande pitié, cependant c'est nécessaire. Un vieux
+maraud de gardien de brebis, un entremetteur de béliers,
+consentir que sa fille s'élève jusqu'à la majesté
+royale! Quelques-uns disent qu'il sera lapidé, mais moi
+je dis que c'est une mort trop douce pour lui: porter
+notre trône dans un parc à moutons! Il n'y a pas assez de
+morts, la plus cruelle est trop aisée.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Ce vieux berger a-t-il un fils, monsieur? l'avez-vous
+entendu dire, s'il vous plaît, monsieur?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Il a un fils qui sera écorché vif; ensuite,
+enduit partout de miel et placé à l'entrée d'un nid de
+guêpes, pour rester là jusqu'à ce qu'il soit aux trois
+quarts et demi mort; ensuite on le fera revenir avec de
+l'eau-de-vie ou quelque autre liqueur forte; alors tout
+au vif qu'il sera, et dans le jour prédit par l'almanach,
+il sera placé contre un mur de briques aux regards brûlants
+du soleil du midi, qui le regardera jusqu'à ce qu'il
+périsse sous la piqûre des mouches. Mais pourquoi nous
+amuser à parler de misérables traîtres? Il ne faut que
+rire de leurs maux, leurs crimes étant si grands. Dites-moi,
+car vous me paraissez de bonnes gens bien simples,
+ce que vous voulez au roi. Si vous me marquez comme
+il faut votre considération pour moi, je vous conduirai
+au vaisseau où il est, je vous présenterai à Sa Majesté,
+je lui parlerai à l'oreille en votre faveur; et s'il est quelqu'un
+auprès du roi qui puisse vous faire accorder votre
+demande, vous voyez un homme qui le fera.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Il paraît un homme d'un grand crédit; accordez-vous
+avec lui, donnez-lui de l'or; et quoique l'autorité
+soit un ours féroce, cependant, avec de l'or, on la
+mène souvent par le nez. Montrez le dedans de votre
+bourse au dehors de votre main, et sans plus tarder.
+Souvenez-vous, <i>lapidé et écorché vif</i>.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;S'il vous plaisait, monsieur, de vous charger
+de l'affaire pour nous, voici de l'or que j'ai sur moi;
+je vous promets encore autant, et je vous laisserai ce
+jeune homme en gage jusqu'à ce que je vous le rapporte.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Après que j'aurai fait ce que j'ai promis?</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Allons, donnez-m'en la moitié.&mdash;Êtes-vous
+personnellement intéressé dans cette affaire?</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;En quelque façon, monsieur; mais, quoique
+ma situation soit assez triste, j'espère que je ne serai pas
+écorché vif pour cela.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Oh! c'est le cas du fils du berger. Au
+diable si on n'en fait pas un exemple.</p>
+
+<p>LE FILS, <span class="stage2"><i>à son père</i></span>.&mdash;Du courage, prenez courage; il
+faut que nous allions trouver le roi, et lui montrer les
+choses étranges que nous avons à faire voir; il faut qu'il
+sache qu'elle n'est point du tout votre fille, ni ma soeur,
+autrement nous sommes perdus. <span class="stage2">(<i>A Autolycus</i>.)</span> Monsieur,
+je vous donnerai autant que ce vieillard quand
+l'affaire sera terminée; et je resterai, comme il vous le
+dit, votre otage, jusqu'à ce que l'or vous ait été apporté.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Je m'en rapporte à vous; marchez devant
+vers le rivage; prenez sur la droite. Je ne ferai que regarder
+par-dessus la haie, et je vous suis.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Nous sommes bien heureux d'avoir trouvé
+cet homme, je puis le dire, bien heureux.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Marchons devant, comme il nous l'ordonne;
+la Providence nous l'a envoyé pour nous faire du
+bien.</p>
+
+<p class="stage1">(Le berger et son fils s'en vont.)</p>
+
+<p>AUTOLYCUS, <span class="stage2"><i>seul</i></span>.&mdash;Quand j'aurais envie d'être honnête
+homme, la fortune ne le souffrirait pas; elle me fait
+tomber le butin dans la bouche; elle me gratifie en ce
+moment d'une double occasion: de l'or, et le moyen de
+rendre service au prince mon maître; et qui sait combien
+cela peut servir à mon avancement? Je vais lui conduire
+à bord ces deux taupes, ces deux aveugles: s'il juge
+à propos de les remettre sur le rivage, et que la plainte
+qu'ils veulent présenter au roi ne l'intéresse en rien,
+qu'il me traite s'il le veut de coquin, pour être si officieux;
+je suis à toute épreuve contre ce titre, et contre la
+honte qui peut y être attachée. Je vais les lui présenter;
+cela peut être important.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p>
+<br><br>
+
+<h2>ACTE CINQUIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Sicile.&mdash;Appartement dans le palais de Léontes.</p>
+
+<p class="stage1">LÉONTES, CLÉOMÈNE, DION, PAULINE, <i>suite</i>.</p>
+<br>
+
+<p>CLÉOMÈNE.&mdash;Seigneur, vous en avez assez fait; vous
+avez témoigné le repentir d'un saint; si vous avez commis
+des fautes, vous les avez bien expiées, et même votre
+pénitence a surpassé vos fautes: finissez enfin par faire
+ce que le ciel a déjà fait, oubliez vos offenses, et vous les
+pardonnez comme il vous les pardonne.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Tant que je me souviendrai d'elle et de ses
+vertus, je ne puis oublier mon injustice envers elle; je
+songe toujours au tort que je me suis fait à moi-même;
+tort si grand qu'il laisse mon royaume sans héritier, et
+qui a détruit la plus douce compagne sur laquelle un
+époux ait fondé ses espérances.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Cela est vrai, trop vrai, seigneur; quand
+vous épouseriez l'une après l'autre toutes les femmes du
+monde, ou quand vous prendriez quelque bonne qualité
+à toutes pour en former une femme parfaite, celle que
+vous avez tuée serait encore sans égale.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Je le crois ainsi. Tuée? Moi, je l'ai tuée?&mdash;Oui,
+je l'ai fait; mais vous me donnez un coup bien cruel,
+en me disant que je l'ai tuée. Ce mot est aussi amer pour
+moi dans votre bouche que dans mes pensées: à l'avenir,
+ne me le dites que bien rarement.</p>
+
+<p>CLÉOMÈNE.&mdash;Ne le prononcez jamais, bonne dame;
+vous auriez pu dire mille choses qui eussent été plus
+convenables aux circonstances, et plus conformes à la
+bonté de votre coeur.</p>
+
+<p>PAULINE, <span class="stage2"><i>à Cléomène</i></span>.&mdash;Vous êtes un de ceux qui voudraient
+le voir se remarier.</p>
+
+<p>DION.&mdash;Si vous ne le désirez pas, vous n'avez donc
+aucune pitié de l'État; et vous ne vous souvenez pas de
+son auguste nom? Considérez un peu quels dangers, si
+Sa Majesté ne laisse point de postérité, peuvent tomber
+sur ce royaume et dévorer tous les témoins indécis de sa
+ruine. Quoi de plus saint que de se réjouir de ce que la
+feue reine est en paix? quoi de plus saint que de faire
+rentrer le bonheur dans la couche de Sa Majesté, avec
+une douce compagne, pour soutenir la royauté, nous
+consoler du présent et préparer le bien à venir?</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Il n'en est aucune qui soit digne, auprès de
+celle qui n'est plus. D'ailleurs, les dieux voudront que
+leurs desseins secrets s'accomplissent. Le divin Apollon
+n'a-t-il pas répondu, et n'est-ce pas là le sens de son
+oracle, que le roi Léontes n'aura point d'héritier qu'on
+n'ait retrouvé son enfant perdu? Et l'espoir qu'il soit
+jamais retrouvé est aussi contraire à la raison humaine,
+qu'il l'est que mon Antigone brise son tombeau, et
+revienne à moi, car, sur ma vie, il a péri avec l'enfant.
+Votre avis est donc que notre souverain contrarie le ciel
+et s'oppose à ses volontés? <span class="stage2">(<i>Au roi</i>.)</span> Ne vous inquiétez
+point de postérité: la couronne trouvera toujours un
+héritier. Le grand Alexandre laissa la sienne au plus
+digne, et par là son successeur avait chance d'être le
+meilleur possible.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Chère Pauline, vous qui avez en honneur,
+je le sais, la mémoire d'Hermione, ah! que ne me suis-je
+toujours dirigé d'après vos conseils! Je pourrais encore
+à présent contempler les beaux yeux de ma reine chérie,
+je pourrais encore recueillir des trésors sur ses
+lèvres.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;En les laissant plus riches encore, après le
+don qu'elles vous auraient fait.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Vous dites la vérité: il n'est plus de pareilles
+femmes: ainsi plus de femme. Une épouse qui ne la vaudrait
+pas, et qui serait mieux traitée qu'elle, forcerait son
+âme sanctifiée à revêtir de nouveau son corps et à nous
+apparaître sur ce théâtre où nous l'outrageons en ce
+moment; et à me dire, dans les tourments de son coeur:
+Pourquoi plutôt moi?</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Si elle avait le pouvoir de le faire, elle en
+aurait une juste raison.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Oui, bien juste: et elle m'exciterait à poignarder
+celle que j'aurais épousée.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Je le ferais comme elle: si j'étais le fantôme
+qui revint, je vous dirais de considérer les yeux de votre
+nouvelle épouse, et de me dire pour quels attraits vous
+l'auriez choisie; et ensuite je pousserais un cri en vous
+adressant ces mots: Souviens-toi de moi.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Les étoiles, les étoiles mêmes, et tous les
+yeux du monde ne sont auprès des siens que des charbons
+éteints! Ne craignez point une autre épouse; je
+ne veux plus de femme, Pauline.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Voulez-vous jurer de ne jamais vous marier
+que de mon libre consentement?</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Jamais, Pauline; je le jure sur le salut de
+mon âme.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Vous l'entendez, seigneurs, soyez tous
+témoins de son serment.</p>
+
+<p>CLÉOMÈNE.&mdash;Vous le tentez au delà de toute mesure.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;A moins qu'une autre femme, ressemblant
+autant à Hermione que son portrait, ne se présente à ses
+yeux.</p>
+
+<p>CLÉOMÈNE.&mdash;Chère dame...</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;J'ai dit.&mdash;Cependant, si mon roi veut se
+marier...&mdash;Oui, si vous le voulez seigneur, et qu'il n'y
+ait pas de moyen de vous en ôter la volonté, donnez-moi
+l'office de vous choisir une reine; elle ne sera pas aussi
+jeune que l'était la première; mais elle sera telle que, si
+l'ombre de votre première reine revenait, elle se réjouirait
+de vous voir dans ses bras.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Ma fidèle Pauline, nous ne nous marierons
+point que sur votre avis.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Et je vous le conseillerai, quand votre première
+reine reviendra à la vie; jamais auparavant.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un gentilhomme.)</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Quelqu'un qui se donne pour le
+prince Florizel, fils de Polixène, vient avec sa princesse,
+la plus belle personne que j'aie jamais vue, demander à
+être introduit auprès de Votre Majesté.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Quelle affaire avons-nous avec lui? Il ne
+vient point dans un appareil digne de la grandeur de son
+père; son arrivée, si soudaine et si imprévue, nous dit
+assez que ce n'est point une visite volontaire, mais une
+entrevue forcée par quelque besoin ou quelque accident.
+Quelle suite a-t-il?</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Peu de suite, et ceux qui la composent
+ont pauvre mine.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Sa princesse, dites-vous, est avec lui?</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Oui, la plus incomparable beauté
+terrestre, je crois, que jamais le soleil ait éclairée de sa
+lumière.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;O Hermione! comme le siècle présent se
+vante toujours au-dessus du siècle passé, qui valait
+mieux, de même, la tombe cède le pas aux objets que
+l'on voit à présent. Vous-même, monsieur, vous avez
+dit, et vous l'avez écrit aussi (mais maintenant vos écrits
+sont plus glacés que celle qui en était le sujet), qu'elle
+n'avait jamais été, et que jamais elle ne serait égalée.
+Vos vers, qui suivaient autrefois sa beauté, ont étrangement
+reculé, pour que vous disiez à présent que vous en
+avez vu une plus accomplie.</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Pardon, madame; j'ai presque
+oublié l'une: daignez me pardonner; et l'autre, quand
+une fois elle aura obtenu vos regards, obtiendra aussi
+votre voix. C'est une si belle créature que, si elle voulait
+fonder une secte, elle pourrait éteindre le zèle de
+toutes les autres sectes, et faire des prosélytes de tous
+ceux à qui elle dirait de la suivre.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Comment! pas des femmes?</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Les femmes l'aimeront, parce qu'elle
+est une femme qui vaut plus qu'aucun homme; les
+hommes l'aimeront, parce qu'elle est la plus rare de
+toutes les femmes!</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Allez, Cléomène; et vous-même, accompagné
+de vos illustres amis, amenez-les recevoir nos
+embrassements. <span class="stage2">(<i>Cléomène sort avec les seigneurs et le gentilhomme</i>.)</span>
+Toujours est-il étrange qu'il vienne ainsi se
+glisser dans notre cour.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Si notre jeune prince (la perle des enfants)
+avait vécu jusqu'à cette heure, il aurait bien figuré à côté
+de ce seigneur: il n'y avait pas un mois d'intervalle
+entre leurs naissances.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Je vous prie, taisez-vous: vous savez qu'il
+meurt pour moi de nouveau quand on m'en parle. Lorsque
+je verrai ce jeune homme, vos discours, Pauline,
+pourraient me conduire à des réflexions capables de me
+priver de ma raison.&mdash;Je les vois qui s'avancent.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Florizel, Perdita, Cléomène et autres seigneurs.)</p>
+
+<p>LÉONTES, <span class="stage2"><i>à Florizel</i></span>.&mdash;Prince, votre mère fut bien fidèle
+au mariage, car, au moment où elle vous conçut, elle
+reçut l'empreinte de votre illustre père. Si je n'avais que
+vingt et un ans, les traits de votre père sont si bien gravés
+en vous, vous avez si bien son air, que je vous appellerais
+mon frère, comme lui, et je vous parlerais de
+quelques étourderies de jeunesse que nous fîmes
+ensemble. Vous êtes le bienvenu, ainsi que votre belle
+princesse, une déesse. Hélas! j'ai perdu un couple d'enfants
+qui auraient pu se tenir ainsi entre le ciel et la
+terre, et exciter l'admiration comme vous le faites, couple
+gracieux. Et ce fut alors que je perdis (le tout par ma
+folie) la société et l'amitié de votre vertueux père, que je
+désire voir encore une fois dans ma vie, quoiqu'elle soit
+maintenant accablée de malheurs.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Seigneur, c'est par son ordre que j'ai abordé
+ici en Sicile, et je suis chargé de sa part de vous présenter
+tous les voeux qu'un roi et un ami peut envoyer à son
+frère, et si une infirmité, qui attaque les forces usées
+n'avait fait tort à la vigueur qu'il désirait, il aurait lui-même
+traversé l'étendue de terres et de mers qui sépare
+votre trône et le sien, pour vous revoir, vous qu'il aime
+(il m'a ordonné de vous le dire) plus que tous les sceptres
+et plus que tous ceux qui les portent en ce moment.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Ah! mon frère, digne prince, les outrages
+que je t'ai faits se réveillent en moi, et tes soins, d'une
+générosité si rare, accusent ma négligence tardive!&mdash;Soyez
+le bienvenu ici, comme le printemps l'est sur la
+terre. Et a-t-il donc aussi exposé cette merveille de la
+beauté aux cruels ou tout au moins aux rudes traitements
+du terrible Neptune, pour venir saluer un homme
+qui ne vaut pas ses fatigues, bien moins encore les
+hasards auxquels elle expose sa personne?</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Mon cher prince, elle vient de la Libye.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Où le belliqueux Smalus, ce prince si noble
+et si illustre, est craint et chéri?</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Oui, seigneur, de là; et c'est la fille de ce
+prince dont les larmes ont bien prouvé qu'il était son
+père au moment où il s'est séparé d'elle; c'est de là que,
+secondés par un officieux vent du midi, nous avons fait
+ce trajet pour exécuter la commission que m'avait donnée
+mon père, de visiter Votre Majesté. J'ai congédié sur
+vos rivages de Sicile la plus brillante portion de ma suite:
+ils vont en Bohême, pour annoncer mon succès dans
+la Libye, et mon arrivée et celle de ma femme dans cette
+cour où nous sommes.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Que les dieux propices purifient de toute
+contagion notre atmosphère, tandis que vous séjournerez
+dans notre climat! Vous avez un respectable père, un
+prince aimable; et moi, toute sacrée qu'est son auguste
+personne, j'ai commis un péché dont le ciel irrité m'a
+puni, en me laissant sans postérité: votre père jouit du
+bonheur qu'il a mérité du ciel, possédant en vous un fils
+digne de ses vertus. Qu'aurais-je pu être, moi qui aurais
+pu voir maintenant mon fils et ma fille aussi beaux que
+vous?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un seigneur.)</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.&mdash;Noble seigneur, ce que je vais annoncer
+ne mériterait aucune foi, si les preuves n'étaient pas si
+près. Apprenez, seigneur, que le roi de Bohême m'envoie
+vous saluer et vous prier d'arrêter son fils, qui, abandonnant
+sa dignité et ses devoirs, a fui loin de son père et
+de ses hautes destinées, pour s'évader avec la fille d'un
+berger.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Où est le roi de Bohême? parlez.</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.&mdash;Ici, dans votre ville: je viens de le quitter;
+je parle avec désordre, mais ce désordre convient et
+à mon étonnement, et à mon message. Tandis qu'il se
+hâtait d'arriver à votre cour, poursuivant, à ce qu'il
+paraît, le beau couple, il a rencontré en chemin le père
+de cette prétendue princesse, et son frère, qui tous deux
+avaient quitté leur pays avec le jeune prince.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Camillo m'a trahi, lui, dont l'honneur et la
+fidélité avaient jusqu'ici résisté à toutes les épreuves.</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.&mdash;Vous pouvez le lui reprocher à lui-même.&mdash;Il
+est avec le roi votre père.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Qui? Camillo?</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.&mdash;Oui, Camillo, seigneur. Je lui ai parlé,
+et c'est lui qui est actuellement chargé de questionner
+ces pauvres gens. Jamais je n'ai vu deux malheureux si
+tremblants; ils se prosternent à ses genoux, ils baisent
+la terre; ils se parjurent à chaque mot qu'ils prononcent;
+le roi de Bohême se bouche les oreilles et les menace de
+plusieurs morts dans la mort.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;O mon pauvre père!&mdash;Le ciel suscite après
+nous des espions qui ne permettront pas que notre union
+s'accomplisse.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Êtes-vous mariés?</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Nous ne le sommes point, seigneur, et il
+n'est pas probable que nous le soyons. Les étoiles, je le
+vois, viendront baiser auparavant les vallons: la comparaison
+n'est que trop juste.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Prince, est-elle la fille d'un roi?</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Oui, seigneur, quand une fois elle sera ma
+femme.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Et cela, je le vois, par la prompte poursuite
+de votre bon père, viendra bien lentement. Je suis fâché,
+très-fâché, que vous vous soyez aliéné son amitié, que
+votre devoir vous obligeait de conserver; et aussi fâché
+que votre choix ne soit pas aussi riche en mérite qu'en
+beauté, afin que vous puissiez jouir d'elle.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Chérie, relève la tête: quoique la fortune,
+qui se déclare ouvertement notre ennemie, nous poursuive
+avec mon père, elle n'a pas le moindre pouvoir
+pour changer notre amour. <span class="stage2">(<i>Au roi</i>.)</span> Je vous en conjure,
+seigneur, daignez vous rappeler le temps où vous ne
+comptiez pas plus d'années que je n'en ai à présent; en
+souvenir de ces affections, présentez-vous mon avocat:
+à votre prière, mon père accordera les plus grandes
+grâces comme des bagatelles.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;S'il voulait le faire, je lui demanderais votre
+précieuse amante, qu'il regarde, lui, comme une bagatelle.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Mon souverain, vos yeux sont trop jeunes:
+moins d'un mois avant que votre reine mourut, elle
+méritait encore mieux ces regards que ce que vous regardez
+à présent.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Je songeais à elle, même en contemplant
+cette jeune fille.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Florizel</i>.)</span> Mais je n'ai pas encore
+donné de réponse à votre demande. Je vais aller trouver
+votre père. Puisque vos penchants n'ont point triomphé
+de votre honneur, je suis leur ami et le vôtre: je vais
+donc le chercher pour cette affaire; ainsi, suivez-moi et
+voyez le chemin que je ferai.&mdash;Venez, cher prince.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">La scène est devant le palais.</p>
+
+<p class="stage1">AUTOLYCUS ET UN GENTILHOMME.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Je vous prie, monsieur, étiez-vous présent
+à ce récit?</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;J'étais présent à l'ouverture du
+paquet; j'ai entendu le vieux berger raconter la manière
+dont il l'avait trouvé; et là-dessus, après quelques
+moments d'étonnement, on nous a ordonné à tous de
+sortir de l'appartement; et j'ai seulement entendu, à ce
+que je crois, que le berger disait qu'il avait trouvé l'enfant.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Je serais bien aise de savoir l'issue de tout
+cela.</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Je vous rends la chose sans ordre.&mdash;Mais
+les changements que j'ai aperçus sur les visages
+du roi et de Camillo étaient singulièrement remarquables:
+ils semblaient, pour ainsi dire, en se regardant l'un
+l'autre, faire sortir leurs yeux de leurs orbites; il y avait
+un langage dans leur silence, et leurs gestes parlaient:
+à leurs regards, on eût dit qu'ils apprenaient le salut ou
+la perte d'un monde; tous les symptômes d'un grand
+étonnement éclataient en eux, mais l'observateur le plus
+pénétrant, qui ne savait que ce qu'il voyait, n'aurait pu
+dire si leur émotion était de la joie ou de la tristesse:
+toujours est-il certain que c'était l'une ou l'autre poussée
+à l'extrême.</p>
+
+<p class="stage1">(Survient un autre gentilhomme.)</p>
+
+<p>PREMIER GENTILHOMME.&mdash;Voici un gentilhomme qui
+peut-être en saura davantage. Quelles nouvelles, Roger?</p>
+
+<p>SECOND GENTILHOMME.&mdash;Rien que feux de joie. L'oracle
+est accompli, la fille du roi est retrouvée; tant de merveilles
+se sont révélées dans l'espace d'une heure, que
+nos faiseurs de ballades ne pourront jamais les célébrer.</p>
+
+<p class="stage1">(Arrive un troisième gentilhomme.)</p>
+
+<p>SECOND GENTILHOMME.&mdash;Mais voici l'intendant de
+madame Pauline, il pourra vous en dire davantage.&mdash;<span class="stage2">(<i>A
+l'intendant</i>.)</span> Eh bien! monsieur, comment vont les
+choses à présent? Cette nouvelle, qu'on assure vraie,
+ressemble si fort à un vieux conte, que sa vérité excite
+de violents soupçons. Est-il vrai que le roi a retrouvé son
+héritière?</p>
+
+<p>TROISIÈME GENTILHOMME.&mdash;Rien n'est plus vrai, si jamais
+la vérité fut prouvée par les circonstances. Ce que vous
+entendez, vous jureriez le voir de vos yeux, tant il y a
+d'accord dans les preuves: le mantelet de la reine Hermione,&mdash;son
+collier autour du cou de l'enfant,&mdash;les
+lettres d'Antigone, trouvées avec elle, et dont on reconnaît
+l'écriture,&mdash;les traits majestueux de cette fille et sa
+ressemblance avec sa mère,&mdash;un air de noblesse que lui
+a imprimé la nature, et qui est au-dessus de son éducation,&mdash;et
+mille autres preuves évidentes proclament
+avec toute certitude qu'elle est la fille du roi.&mdash;Avez-vous
+assisté à l'entrevue des deux rois?</p>
+
+<p>SECOND GENTILHOMME.&mdash;Non.</p>
+
+<p>TROISIÈME GENTILHOMME.&mdash;Alors vous avez perdu un
+spectacle qu'il fallait voir et qu'on ne peut raconter.
+Alors vous auriez vu une joie en commencer une autre;
+et de manière qu'il semblait que le chagrin pleurait de
+s'éloigner d'eux, car leur joie nageait dans des flots de
+larmes. Il fallait les voir élever leurs regards et leurs
+mains vers le ciel avec des visages si altérés, qu'on ne
+pouvait les reconnaître qu'à leurs vêtements et nullement
+à leurs traits. Notre roi, comme prêt à s'élancer
+hors de lui-même, dans sa joie de retrouver sa fille, s'écrie,
+comme si sa joie eût été une perte: <i>Oh! ta mère! ta
+mère!</i> Ensuite il demande pardon au roi de Bohême, et
+puis il embrasse son gendre; et puis il tourmente sa fille
+en la prenant dans ses bras, et puis il remercie le vieux
+berger, qui était là debout près de lui, comme un conduit
+rongé par le laps de plusieurs règnes successifs. Je
+n'ai jamais ouï parler de pareille entrevue, qui ne permet
+pas au récit boiteux de la suivre et défie la description
+de la représenter.</p>
+
+<p>SECOND GENTILHOMME.&mdash;Et qu'est devenu, je vous prie,
+Antigone, qui emporta l'enfant d'ici?</p>
+
+<p>TROISIÈME GENTILHOMME.&mdash;C'est encore comme un
+vieux conte, où il y a matière à raconter, lors même
+que toute foi serait endormie et qu'il n'y aurait pas une
+oreille ouverte. Il a été mis en pièces par un ours, et
+cela est garanti par le fils du berger, qui a non-seulement
+sa simplicité (qui semble incroyable) pour appuyer
+son témoignage, mais qui produit encore un mouchoir
+et des anneaux d'Antigone, que Pauline reconnaît.</p>
+
+<p>PREMIER GENTILHOMME.&mdash;Et sa barque, et ceux qui le
+suivaient, que sont-ils devenus?</p>
+
+<p>TROISIÈME GENTILHOMME.&mdash;Naufragés au même instant
+où leur maître a péri, et à la vue du berger, en sorte que
+tous les instruments qui avaient servi à exposer l'enfant
+furent perdus au moment où l'enfant a été trouvé. Mais
+quel noble combat entre la joie et la douleur s'est passé
+dans l'âme de Pauline! Elle avait un oeil baissé à cause
+de la perte de son époux; un autre levé dans la joie de
+voir l'oracle accompli. Elle soulève de terre la princesse
+et elle la serre dans ses bras, comme si elle eût voulu
+l'attacher à son coeur, de façon à ne plus avoir à craindre
+de la perdre.</p>
+
+<p>PREMIER GENTILHOMME.&mdash;La grandeur de cette scène
+méritait des rois et des princes pour spectateurs, puisqu'elle
+avait des rois pour acteurs.</p>
+
+<p>TROISIÈME GENTILHOMME.&mdash;Mais un des plus touchants
+incidents, et qui a pêché dans mes yeux (pour y prendre
+de l'eau et non du poisson), c'était un récit de la mort de
+la reine, avec les détails de la manière dont elle est arrivée
+(confessés avec courage et pleures par le roi); c'était
+de voir l'attention de sa fille, et la douleur qui la pénétrait,
+jusqu'à ce que d'un signe de douleur à l'autre,
+elle a poussé un <i>hélas</i>! et, je pourrais bien le dire, saigné
+des larmes; car je suis sûr que mon coeur a pleuré du
+sang. Alors le spectateur qui était le plus froid comme
+marbre, a changé de couleur; quelques-uns se sont
+évanouis, tous s'attristaient; et, si l'univers entier avait
+assisté à cette scène, la douleur eût été universelle.</p>
+
+<p>PREMIER GENTILHOMME.&mdash;Sont-ils revenus à la cour?</p>
+
+<p>TROISIÈME GENTILHOMME.&mdash;Non. La princesse a entendu
+parler de la statue de sa mère, qui est entre les mains de
+Pauline; morceau qui a coûté plusieurs années de travail,
+et récemment achevé par ce célèbre maître italien,
+Jules Romain<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>. S'il possédait lui-même l'éternité, et
+qu'il pût de son souffle la communiquer à son ouvrage,
+il priverait la nature de son ouvrage, tant il l'imite parfaitement.
+Il a fait Hermione si ressemblante à Hermione,
+qu'on dit qu'on lui adresserait la parole, et qu'on
+attendrait sa réponse: c'est là qu'ils sont tous allés avec
+l'ardeur de l'affection, et ils se proposent d'y souper.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23: </b><a href="#footnotetag23">(retour) </a><p>Jules Romain vécut précisément le même nombre d'années
+que Shakspeare, qui naquit dix-huit ans après sa mort. Le poëte
+commet ici un anachronisme volontaire pour louer le peintre.
+Mais comment songer à Jules Romain, lorsqu'il s'agit ici d'une
+statue? Il faut se rappeler que les statues étaient autrefois enluminées.</p></blockquote>
+
+<p>SECOND GENTILHOMME.&mdash;Je m'étais toujours imaginé
+qu'elle avait là quelque grande affaire en main, car,
+depuis la mort d'Hermione, elle ne manquait jamais
+d'aller deux ou trois fois par jour visiter cette maison
+écartée. Irons-nous les y trouver et nous associer à la
+joie commune?</p>
+
+<p>PREMIER GENTILHOMME.&mdash;Et quel est celui qui, jouissant
+de la faveur d'y être admis, voudrait s'en priver? A
+chaque clin d'oeil, nouvelle découverte et nouveau plaisir.
+Notre absence nous fait perdre des connaissances
+précieuses. Partons<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24: </b><a href="#footnotetag24">(retour) </a><p>On voit que Shakspeare était ici pressé de terminer; la scène
+aurait été complète, si ce qui se passe en récit avait été mis en
+action. <i>Segniùs irritant animos demissa per aurem, etc.</i></p></blockquote>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;C'est maintenant, si je n'avais pas contre
+moi les torts de mon ancienne conduite, que les honneurs
+pleuvraient sur ma tête! C'est moi qui ai conduit
+le vieillard et son fils à bord du navire du prince, qui lui
+ai dit que je leur avais entendu parler d'un paquet et de
+je ne savais pas quoi, mais il était alors enivré de son
+amour pour la fille du berger (comme il la croyait alors),
+qui commençait à avoir cruellement le mal de mer; et
+lui-même ne se sentait guère mieux par la tempête qui
+continuait toujours; ce mystère est ainsi demeuré sans
+être découvert. Mais cela m'est égal; car quand j'aurais
+trouvé ce secret, il ne m'aurait pas été d'un grand avantage,
+au milieu des autres raisons qui me discréditent.
+<i>(Entrent le berger et son fils</i>.) Voici ceux à qui j'ai fait du
+bien, contre mon intention, et qui paraissent déjà dans
+la fleur de leur fortune.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Viens, mon garçon: j'ai passé l'âge
+d'avoir des enfants, mais tes fils et tes filles naîtront tous
+gentilshommes.</p>
+
+<p>LE FILS, <span class="stage2"><i>à Autolycus</i></span>.&mdash;Je suis bien aise de vous rencontrer,
+monsieur. Vous avez refusé de tous battre avec
+moi l'autre jour, parce que je n'étais pas né gentilhomme:
+voyez-vous ces habits? Dites que vous ne les
+voyez pas, et croyez encore que je ne suis pas né gentilhomme.
+Vous feriez bien mieux de dire que ces vêtements
+ne sont pas nés gentilshommes. Osez me donner
+un démenti, et essayez si je ne suis pas à présent né
+gentilhomme.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Je sais que vous êtes actuellement, monsieur,
+un gentilhomme né.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Oui, et c'est ce que je suis depuis quatre
+heures.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Et moi aussi, mon garçon.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Et vous aussi.&mdash;Mais j'étais né gentilhomme
+avant mon père, car le fils du roi m'a pris par la main et
+m'a appelé son frère; et ensuite les deux rois ont appelé
+mon père leur frère; et ensuite le prince mon frère et la
+princesse ma soeur ont appelé mon père, leur père, et
+nous nous sommes mis à pleurer; et ce sont les premières
+larmes de gentilhomme que nous ayons jamais
+versées.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Nous pouvons vivre, mon fils, assez pour
+en verser bien davantage.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Sans doute, ou il y aurait bien du malheur,
+étant devenus nobles un peu tard.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Je vous conjure, monsieur, de me pardonner
+toutes les fautes que j'ai commises contre Votre
+Seigneurie, et de vouloir bien m'appuyer de votre favorable
+recommandation auprès du prince mon maître.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Je t'en prie, fais-le, mon fils; car nous
+devons être obligeants, à présent que nous sommes gentilshommes.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Tu amenderas ta vie?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Oui, si c'est le bon plaisir de Votre Seigneurie.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Donne-moi ta main: je jurerai au prince que
+tu es un aussi honnête et brave homme qu'on en puisse
+trouver en Bohême.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Tu peux le dire, mais non pas le jurer.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Ne pas le jurer, à présent que je suis gentilhomme?
+Que les paysans et les franklins<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a> le <i>disent</i>, moi,
+je le <i>jurerai</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25: </b><a href="#footnotetag25">(retour) </a><p>Propriétaire libre.</p></blockquote>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Et si cela est faux, mon fils?</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Quelque faux que cela puisse être, un gentilhomme
+peut le jurer en faveur de son ami.&mdash;Oui, et je
+jurerai au prince que tu es un robuste garçon pour ta
+taille et que tu ne t'enivreras point; mais je sais que tu
+n'es pas un robuste garçon pour ta taille et que tu t'enivreras;
+je le jurerai tout de même; et je voudrais que tu
+fusses un robuste garçon pour ta taille.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Je me montrerai tel, monsieur, tant que
+je pourrai.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Oui, montre-toi au moins un garçon robuste,
+si je ne suis pas étonné comment tu oses t'aventurer à
+t'enivrer, n'étant pas un garçon robuste, ne fais pas état
+de ma parole.&mdash;Écoute: les rois et les princes nos
+parents sont allés voir le portrait de la reine; viens, suis-nous,
+nous serons tes bons maîtres.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Appartement dans la maison de Pauline.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LÉONTES, POLIXÈNE, FLORIZEL, PERDITA,
+CAMILLO, PAULINE, COURTISANS <i>et suite</i>.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;O sage et bonne Pauline! quelles grandes
+consolations j'ai reçues de vous!</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Mon souverain, ce qui n'a pas bien réussi,
+je le faisais dans de bonnes intentions. Quant à mes services,
+vous me les avez bien payés; l'honneur que vous
+m'avez fait de daigner visiter mon humble demeure avec
+votre frère couronné, et ce couple fiancé d'héritiers de
+vos royaumes, c'est de votre part un surcroît de bienfaits
+que ma vie ne pourra jamais assez reconnaître.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Ah! Pauline, c'est un honneur plein d'embarras.
+Mais nous sommes venus pour voir la statue de
+notre reine; nous avons traversé votre galerie en regardant
+avec plaisir toutes les curiosités qu'elle présente;
+mais nous n'avons pas vu celle que ma fille est venue y
+chercher, la statue de sa mère.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Comme de son vivant elle n'eut point
+d'égale, je suis persuadée aussi que sa ressemblance inanimée
+surpasse tout ce que vous avez jamais vu, et tout
+ce qu'a fait la main de l'homme. Voilà pourquoi je la
+tiens seule et à part. Mais la voici: préparez-vous à voir
+la vie aussi parfaitement imitée, que le sommeil imite la
+mort. Regardez, et avouez que c'est beau. <span class="stage2">(<i>Pauline tire
+un rideau et découvre une statue.</i>)</span> J'aime votre silence, il
+prouve mieux votre admiration. Mais parlez pourtant, et
+vous le premier, mon souverain, dites, n'approche-t-elle
+pas un peu de l'original?</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;C'est son attitude naturelle! Cher marbre,
+fais-moi des reproches, afin que je puisse dire: oui, tu
+es Hermione:&mdash;ou plutôt, c'est bien mieux toi encore dans
+ton silence; car elle était aussi tendre que l'enfance et
+les grâces.&mdash;Mais cependant, Pauline, Hermione n'était
+pas si ridée; elle n'était pas aussi âgée que cette statue la
+représente.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Oh! non, de beaucoup.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;C'est ce qui prouve encore plus l'excellence
+de l'art du statuaire, qui laisse écouler seize années, et la
+représente telle qu'elle serait aujourd'hui si elle vivait.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Comme elle aurait pu vivre pour me procurer
+des consolations aussi vives que la douleur dont elle
+me perce l'âme aujourd'hui. Oh! voilà son maintien et
+son air majestueux (plein de vie alors, comme il est là
+glacé) la première fois que je lui parlai d'amour! Je suis
+honteux: ce marbre ne me reprend-il pas d'avoir été
+plus dur que lui?&mdash;O noble chef-d'oeuvre! il y a dans
+ta majesté une magie, qui évoque dans ma mémoire
+tous mes torts, et qui a privé de ses sens ta fille, dont
+l'admiration fait une seconde statue.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Et permettez-moi, sans dire que c'est une
+superstition, de tomber à ses genoux et d'implorer sa
+bénédiction.&mdash;Madame, chère reine, qui finîtes lorsque
+je ne faisais que de commencer, donnez-moi cette main
+à baiser.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Oh! arrêtez! la statue n'est posée que tout
+nouvellement; les couleurs ne sont pas sèches.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Seigneur, vous n'avez que trop cruellement
+ressenti le chagrin que seize hivers n'ont pu dissiper,
+qu'autant d'étés n'ont pu tarir; à peine est-il de bonheur
+qui ait duré aussi longtemps; il n'est point de chagrin
+qui ne se soit détruit lui-même beaucoup plus tôt.</p>
+
+<p>POLIXÈNE, <span class="stage2"><i>au roi</i></span>.&mdash;Chère frère, permettez que celui
+qui a été la cause de tout ceci, ait le pouvoir de vous ôter
+autant de chagrin qu'il en peut prendre lui-même pour
+sa part.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;En vérité, seigneur, si j'avais pu prévoir
+que la vue de ma pauvre statue vous eût fait tant d'impression
+(car ce marbre est à moi), je ne vous l'aurais
+pas montrée.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle va pour fermer le rideau.)</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Ne tirez point le rideau.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Vous ne la contemplerez pas plus longtemps:
+peut-être votre imagination en viendrait-elle à
+penser qu'elle se remue.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Je voudrais être mort, si ce n'est qu'il me
+semble que déjà... Quel est cet homme qui l'a faite?
+Voyez, seigneur, ne croiriez-vous pas qu'elle respire, et
+que le sang circule en effet dans ses veines?</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;C'est le chef-d'oeuvre d'un maître: la vie
+même semble animer ses lèvres.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Son oeil, quoique fixe, semble animé, tant
+est grande l'illusion de l'art!</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Je vais fermer le rideau: mon seigneur est
+déjà si transporté qu'il va croire tout à l'heure qu'elle
+est vivante.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;O ma chère Pauline! faites-le-moi croire
+pendant vingt années de suite; il n'est point de raison
+sage dans ce monde qui puisse égaler le plaisir de ce
+délire. Laissez-moi la voir.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Je suis bien fâchée, seigneur, de vous avoir
+causé tant d'émotion; mais je pourrais vous affliger
+encore davantage.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Faites-le, Pauline; car cette tristesse a
+autant de douceur que les plus grandes consolations.&mdash;Eh
+quoi! il me semble qu'il sort de sa bouche un souffle:
+quel habile ciseau a donc pu sculpter l'haleine! Que
+personne ne rie; mais je veux l'embrasser.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Mon cher seigneur, arrêtez. Le vermillon
+de ses lèvres est encore humide; vous le gâteriez, si
+vous l'embrassiez, et vous souilleriez les vôtres de
+l'huile de la peinture. Fermerai-je le rideau?</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Non, non, pas de vingt ans.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Je pourrais rester tout ce temps à la contempler.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Ou arrêtez-vous là et quittez cette chapelle,
+ou préparez-vous à un plus grand étonnement. Si vous
+pouvez en soutenir la vue, je vais faire mouvoir véritablement
+la statue, la faire descendre et venir vous
+prendre la main; mais alors vous croiriez, et cependant
+je proteste qu'il n'en est rien, que je suis aidée des
+esprits du mal.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Tout ce qu'il est en votre pouvoir de lui
+faire faire, je serai satisfait de le voir; tout ce qu'il est
+en votre pouvoir de lui faire dire, je serai satisfait de
+l'entendre; car il est aussi aisé de la faire parler que de
+la faire mouvoir.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Il faut que vous réveilliez toute votre foi.
+Allons, demeurez tous immobiles, ou que ceux qui croiront
+que j'accomplis quelque oeuvre illicite se retirent.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Commencez; personne ne bougera d'un pas.</p>
+
+<p>PAULINE, <span class="stage2"><i>à des musiciens</i></span>.&mdash;Musique, éveillez-la. Commencez,&mdash;il
+est temps; descends, cesse d'être une pierre;
+approche et frappe d'étonnement tous ceux qui te regardent.
+Allons, je vais fermer ta tombe; remue, descends,
+rends à la mort ce silence obstiné; car la vie chérie te
+rachète de ses bras.&mdash;Vous le voyez, elle se remue. <span class="stage2">(<i>Hermione
+descend</i>.)</span> Ne tressaillez point; ses actions seront
+saintes comme l'enchantement que vous tenez pour légitime;
+ne l'évitez point que vous ne la revoyiez mourir
+une seconde fois; car vous lui donneriez deux fois la
+mort.&mdash;Allons, présentez-lui votre main: lorsqu'elle
+était jeune, c'était vous qui lui faisiez la cour; à présent
+qu'elle est plus âgée, c'est elle qui vous prévient.</p>
+
+<p>LÉONTES, <span class="stage2"><i>en l'embrassant</i></span>.&mdash;Oh! sa main est chaude! Si
+ceci est de la magie, que ce soit un art aussi légitime que
+de manger.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Elle l'embrasse!</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Elle se suspend à son cou! Si elle appartient
+à la vie, qu'elle parle donc aussi!</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Oui, et qu'elle nous révèle où elle a vécu,
+ou comment elle s'est échappée du milieu des morts?</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Si l'on n'eût fait que vous dire qu'elle était
+vivante, vous auriez bafoué cette idée comme un vieux
+conte: mais vous voyez qu'elle vit, quoiqu'elle ne parle
+pas encore. Faites attention un petit moment.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Perdita</i>.)</span>
+Voudriez-vous, belle princesse, vous jeter entre
+elle et le roi? tombez à ses genoux, et demandez la bénédiction
+de votre mère. <span class="stage2">(<i>A Hermione</i>.)</span> Tournez-vous de ce
+côté, chère reine, notre Perdita est retrouvée.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle lui présente Perdita, qui s'agenouille aux pieds d'Hermione.)</p>
+
+<p>HERMIONE, <span class="stage2"><i>prenant la parole</i></span>.&mdash;O vous, dieux! abaissez
+ici vos regards, et de vos urnes sacrées versez toutes vos
+grâces sur la tête de ma fille! <span class="stage2">(<i>A sa fille</i>.)</span> Dis-moi, ma
+fille, où tu as été conservée? Où tu as vécu? Comment
+as-tu retrouvé la cour de ton père? Car, sachant par
+Pauline que l'oracle avait donné l'espérance que tu étais
+en vie, je me suis conservée pour en voir l'accomplissement.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Il y aura assez de temps pour cela.&mdash;De
+crainte que les spectateurs, excités par cet exemple,
+n'aient l'envie de troubler votre joie par de pareilles relations,&mdash;allez
+ensemble, vous tous qui retrouvez en ce
+moment quelque bonheur: et communiquez à chacun
+votre allégresse: moi, tourterelle vieillie, je vais me
+reposer sur quelque rameau flétri, et là pleurer mon
+compagnon, que jamais je ne retrouverai qu'en mourant
+moi-même.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Ah! calmez-vous, Pauline: vous devriez
+prendre un époux sur mon consentement, comme je
+prends moi une épouse sur le vôtre: c'est un pacte fait
+entre nous, et confirmé par nos serments. Vous avez
+trouvé mon épouse, mais comment? C'est là la question:
+car je l'ai vue morte, à ce que j'ai cru: et j'ai fait en
+vain plus d'une prière sur son tombeau. Je n'irai pas
+chercher bien loin (car je connais en partie ses sentiments)
+pour vous trouver un honorable époux.&mdash;Avancez,
+Camillo, et prenez-la par la main; son mérite et sa
+vertu sont bien connus, et attestés encore ici par le
+témoignage de deux rois.&mdash;Quittons ces lieux.&mdash;Quoi?
+<span class="stage2">(<i>A Hermione</i>.)</span> Regardez mon frère! Ah! pardonnez-moi
+tous deux, de ce que j'ai pu jamais me placer par mes
+soupçons entre vos chastes regards. <span class="stage2">(<i>A Hermione</i>.)</span> Voici
+votre gendre, le fils du roi, qui, grâce au ciel, a engagé
+sa foi à votre fille.&mdash;Chère Pauline, conduisez-nous
+dans un lieu où nous puissions à loisir nous questionner
+mutuellement et répondre sur le rôle que chacun
+de nous a joué dans ce long intervalle de temps depuis
+l'instant où nous avons été séparés les uns des autres:
+hâtez-vous de nous conduire.</p>
+
+<p class="stage1">(Tous sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le conte d'hiver, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CONTE D'HIVER ***
+
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+Literary Archive Foundation
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+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+with these requirements. We do not solicit donations in locations
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+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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