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+The Project Gutenberg EBook of Le conte d'hiver, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le conte d'hiver
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: May 4, 2006 [EBook #18311]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CONTE D'HIVER ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
+
+
+
+ Note du transcripteur.
+
+ ===========================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 4
+
+ Mesure pour mesure.--Othello.--Comme il vous plaira.
+ Le conte d'hiver.--Troïlus et Cressida.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+
+ ==========================================================
+
+
+
+
+ LE CONTE D'HIVER
+
+ TRAGÉDIE
+
+
+
+ NOTICE SUR LE CONTE D'HIVER
+
+Cette pièce embrasse un intervalle de seize années; une princesse y naît
+au second acte et se marie au cinquième. C'est la plus grande infraction
+à la loi d'unité de temps dont Shakspeare se soit rendu coupable; aussi
+n'ignorant pas les règles comme on a voulu quelquefois le dire, et
+prévoyant en quelque sorte les clameurs des critiques, il a pris la
+peine au commencement du quatrième acte, d'évoquer le Temps lui-même qui
+vient faire en personne l'apologie du poëte; mais les critiques auraient
+voulu sans doute que ce personnage allégorique eût aussi demandé leur
+indulgence pour deux autres licences; la première est d'avoir violé la
+chronologie jusqu'à faire de Jules Romain le contemporain de l'oracle de
+Delphes; la seconde d'avoir fait de la Bohême un royaume maritime.
+Ces fautes impardonnables ont tellement offensé ceux qui voudraient
+réconcilier Aristote avec Shakspeare, qu'ils ont répudié le _Conte
+d'hiver_ dans l'héritage du poëte; et qu'aveuglés par leurs préventions,
+ils n'ont pas osé reconnaître que cette pièce si défectueuse étincelle
+de beautés dont Shakspeare seul est capable. C'est encore dans une
+nouvelle romanesque, _Dorastus et Faunia_, attribuée à Robert Greene,
+qu'il faut chercher l'idée première du _Conte d'hiver_; à moins que,
+comme quelques critiques, on ne préfère croire la nouvelle postérieure
+à la pièce, ce qui est moins probable. Nous allons faire connaître
+l'histoire de Dorastus et Faunia par un abrégé des principales
+circonstances.
+
+Longtemps avant l'établissement du christianisme, régnait en Bohême un
+roi nommé Pandosto qui vivait heureux avec Bellaria son épouse. Il en
+eut un fils nommé Garrinter. Égisthus, roi de Sicile, son ami, vint le
+féliciter sur la naissance du jeune prince. Pendant le séjour qu'il fit
+à la cour de Bohême son intimité avec Bellaria excita une telle
+jalousie dans le coeur de Pandosto, qu'il chargea son échanson Franio
+de l'empoisonner. Franio eut horreur de cette commission, révéla tout
+à Égisthus, favorisa son évasion et l'accompagna en Sicile. Pandosto
+furieux tourna toute sa vengeance contre la reine, l'accusa publiquement
+d'adultère, la fit garder à vue pendant sa grossesse, et, dès qu'elle
+fut accouchée, il envoya chercher l'enfant dans la prison, le fit mettre
+dans un berceau et l'exposa à la mer pendant une tempête.
+
+Le procès de Bellaria fut ensuite instruit juridiquement. Elle persista
+à protester de son innocence, et le roi voulant que son témoignage fût
+reçu pour toute preuve, Bellaria demanda celui de l'oracle de Delphes.
+Six courtisans furent envoyés en ambassade à la Pythonisse qui confirma
+l'innocence de la reine et déclara de plus que Pandosto mourrait sans
+héritier si l'enfant exposé ne se retrouvait pas. En effet, pendant que
+le roi confondu se livre à ses regrets, on vient lui annoncer la mort de
+son fils Garrinter, et Bellaria, accablée de sa douleur, meurt elle-même
+subitement.
+
+Pandosto au désespoir se serait tué lui-même si on n'eût retenu son
+bras. Peu à peu ce désespoir dégénéra en mélancolie et en langueur;
+le monarque allait tous les jours arroser de ses larmes le tombeau de
+Bellaria.
+
+La nacelle sur laquelle l'enfant avait été exposé flotta pendant deux
+jours au gré des vagues, et aborda sur la côte de Sicile. Un berger
+occupé à chercher en ce lieu une brebis qu'il avait perdue, aperçut la
+nacelle et y trouva l'enfant enveloppé d'un drap écarlate brodé d'or,
+ayant au cou une chaîne enrichie de pierres précieuses, et à côté de lui
+une bourse pleine d'argent. Il l'emporta dans sa chaumière et l'éleva
+dans la simplicité des moeurs pastorales; mais Faunia, c'est le nom que
+donna le berger à la jeune fille, était si belle que l'on parla bientôt
+d'elle à la cour; Dorastus, fils du roi de Sicile, fut curieux de la
+voir, en devint amoureux, et sacrifiant les espérances de son avenir et
+la main d'une princesse de Danemark à la bergère qu'il aimait, s'enfuit
+secrètement avec elle. Le confident du prince était un nommé Capino qui
+allait tout préparer pour favoriser la fuite des deux amants, lorsqu'il
+rencontra Porrus le père supposé de Faunia. Malgré le déguisement dont
+Dorastus s'était servi pour faire la cour à sa fille adoptive, Porrus
+avait enfin reconnu le prince, et, craignant le ressentiment du roi,
+venait lui révéler qu'il n'était que le père nourricier de Faunia, en
+lui portant les bijoux trouvés dans la nacelle.
+
+Capino lui offre sa médiation, et sous divers prétextes il l'entraîne au
+vaisseau où étaient déjà les fugitifs. Porrus est forcé de les suivre.
+La navigation ne fut pas heureuse, et le navire échoua sur les côtes de
+Bohême. On voit que Shakspeare ne s'est pas inquiété d'être plus savant
+géographe que le romancier.
+
+Redoutant la cruauté de Pandosto, le prince résolut d'attendre incognito
+sous le nom de Méléagre, l'occasion de se réfugier dans une contrée plus
+hospitalière; mais la beauté de Faunia fit encore du bruit: le roi de
+Bohême voulut la voir, et, oubliant sa douleur, conçut le projet de s'en
+faire aimer; il mit Dorastus en prison de peur qu'il ne fût un obstacle
+à ce désir, et fit les propositions les plus flatteuses à Faunia qui les
+rejeta constamment avec dédain.
+
+Cependant le roi de Sicile était parvenu à découvrir les traces de son
+fils. Il envoie ses ambassadeurs en Bohême pour y réclamer Dorastus, et
+prier le roi de mettre à mort Capino, Porrus et sa fille Faunia.
+
+Pandosto se hâte de tirer Dorastus de prison, lui demande pardon du
+traitement qu'il lui a fait essuyer, le fait asseoir sur son trône, et
+lui explique le message de son père.
+
+Porrus, Faunia et Capino sont mandés; on leur lit leur sentence de mort.
+Mais Porrus raconte tout ce qu'il sait de Faunia, et montre les bijoux
+qu'il a trouvés auprès d'elle. Le roi reconnaît sa fille, récompense
+Capino, et fait Porrus chevalier.
+
+Il ne faut pas chercher dans ce conte le retour d'Hermione, la touchante
+résignation de cette reine, et le contraste du zèle ardent et courageux
+de Pauline; les scènes de jalousie et de tendresse conjugale, et
+surtout celles où Florizel et Perdita se disent leur amour avec tant
+d'innocence, et où Shakspeare a fait preuve d'une imagination qui a
+toute la fraîcheur et la grâce de la nature au printemps. Il ne faut
+pas y chercher les caractères encore intéressants, quoique subalternes,
+d'Antigone, de Camillo, du vieux berger et de son fils, si fier d'être
+fait gentilhomme qu'il ne croit plus que les mots qu'il employait
+jadis soient dignes de lui: «Ne pas le jurer, à présent que je suis
+gentilhomme! Que les paysans le _disent_ eux, moi je le jurerai.»
+
+Mais le rôle le plus plaisant de la pièce, c'est celui de ce fripon
+Autolycus, si original que l'on pardonne à Shakspeare d'avoir oublié de
+faire la part de la morale, en ne le punissant pas lors du dénoument.
+
+Walpole prétend que le _Conte d'hiver_ peut être rangé parmi les drames
+historiques de Shakspeare, qui aurait eu visiblement l'intention de
+flatter la reine Élisabeth par une apologie indirecte. Selon lui, l'art
+de Shakspeare ne se montre nulle part avec plus d'adresse; le sujet
+était trop délicat pour être mis sur la scène sans voile; il était trop
+récent, et touchait la reine de trop près pour que le poëte pût
+hasarder des allusions autrement que dans la forme d'un compliment.
+La déraisonnable jalousie de Léontes, et sa violence, retracent le
+caractère d'Henri VIII, qui, en général, fit servir la loi d'instrument
+à ses passions impétueuses. Non-seulement le plan général de la pièce,
+mais plusieurs passages sont tellement marqués de cette intention,
+qu'ils sont plus près de l'histoire que de la fiction. Hermione accusée
+dit:
+
+.... _For honour, 'Tis a derivative from me to mine.
+And it only that I stand for_.
+
+«Quant à l'honneur, il doit passer de moi à mes enfants, et c'est lui
+seul que je veux défendre.»
+
+Ces mots semblent pris de la lettre d'Anne Boleyn au roi avant son
+exécution. Mamilius, le jeune prince, personnage inutile, qui meurt dans
+l'enfance, ne fait que confirmer l'opinion, la reine Anne ayant mis au
+monde un enfant mort avant Élisabeth. Mais le passage le plus frappant
+en ce qu'il n'aurait aucun rapport à la tragédie, si elle n'était
+destinée à peindre Élisabeth, c'est celui où Pauline décrivant les
+traits de la princesse qu'Hermione vient de mettre au monde, dit en
+parlant de sa ressemblance avec son père:
+
+_She has the very trick of his frown._
+
+«Elle a jusqu'au froncement de son sourcil.»
+
+Il y a une objection qui embarrasse Walpole, c'est une phrase si
+directement applicable à Élisabeth et à son père, qu'il n'est guère
+possible qu'un poëte ait osé la risquer. Pauline dit encore au roi:
+
+ _'Tis yours
+ And might we lay the old proverb to your charge
+ So like you 'tis worse_.
+
+«C'est votre enfant, et il vous ressemble tant que nous pourrions vous
+appliquer en reproche le vieux proverbe, _il vous ressemble tant que
+c'est tant pis_.»
+
+Walpole prétend que cette phrase n'aurait été insérée qu'après la mort
+d'Élisabeth.
+
+On a plusieurs fois voulu soumettre à un plan plus régulier la pièce
+du _Conte d'hiver,_ nous ne citerons que l'essai de Garrick, qui n'en
+conserva que la partie tragique, et la réduisit en trois actes.
+
+Selon Malone, Shakspeare aurait composé cette pièce en 1604.
+
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+LÉONTES, roi de Sicile.
+MAMILIUS, son fils.
+CAMILLO, )
+ANTIGONE, )
+CLÉOMÈNE, ) seigneurs de Sicile.
+DION, )
+UN AUTRE SEIGNEUR de Sicile.
+ROGER, gentilhomme sicilien.
+UN GENTILHOMME attaché au prince Mamilius.
+POLIXÈNE, roi de Bohême.
+FLORIZEL, son fils.
+ARCHIDAMUS, seigneur de Bohême.
+OFFICIERS de la cour de justice.
+UN VIEUX BERGER, père supposé de Perdita.
+SON FILS.
+
+UN MARINIER.
+UN GEÔLIER.
+UN VALET du vieux berger.
+AUTOLYCUS, filou.
+LE TEMPS, personnage faisant l'office de choeur.
+HERMIONE, femme de Léontes.
+PERDITA, fille de Léontes et d'Hermione.
+PAULINE, femme d'Antigone.
+ÉMILIE, ) suivantes
+DEUX AUTRES DAMES, ) de la reine.
+MOPSA, )
+DORCAS, ) jeunes bergères.
+SATYRES DANSANT, BERGERS ET BERGÈRES, GARDES, SEIGNEURS, DAMES ET
+SUITE, ETC.
+
+La scène est tantôt en Sicile, tantôt en Bohême.
+
+
+
+
+ ACTE PREMIER
+
+
+SCÈNE I
+
+La Sicile. Antichambre dans le palais de Léontes.
+
+CAMILLO, ARCHIDAMUS.
+
+
+ARCHIDAMUS.--S'il vous arrive, Camillo, de visiter un jour la Bohême,
+dans quelque occasion semblable à celle qui a réclamé maintenant mes
+services, vous trouverez, comme je vous l'ai dit, une grande différence
+entre notre Bohême et votre Sicile.
+
+CAMILLO.--Je crois que, l'été prochain, le roi de Sicile se propose de
+rendre à votre roi la visite qu'il lui doit à si juste titre.
+
+ARCHIDAMUS.--Si l'accueil que vous recevrez est au-dessous de celui que
+nous avons reçu, notre amitié nous justifiera; car en vérité...
+
+CAMILLO.--Je vous en prie...
+
+ARCHIDAMUS.--Vraiment, et je parle avec connaissance et franchise, nous
+ne pouvons mettre la même magnificence... et une si rare... Je ne sais
+comment dire. Allons, nous vous donnerons des boissons assoupissantes,
+afin que vos sens incapables de sentir notre insuffisance ne puissent du
+moins nous accuser, s'ils ne peuvent nous accorder des éloges.
+
+CAMILLO.--Vous payez beaucoup trop cher ce qui vous est donné
+gratuitement.
+
+ARCHIDAMUS.--Croyez-moi, je parle d'après mes propres connaissances, et
+d'après ce que l'honnêteté m'inspire.
+
+CAMILLO.--La Sicile ne peut se montrer trop amie de la Bohême. Leurs
+rois ont été élevés ensemble dans leur enfance; et l'amitié jeta dès
+lors entre eux de si profondes racines, qu'elle ne peut que s'étendre à
+présent. Depuis que l'âge les a mûris pour le trône, et que les devoirs
+de la royauté ont séparé leur société, leurs rapprochements, sinon
+personnels, ont été royalement continués par un échange mutuel de
+présents, de lettres et d'ambassades amicales; en sorte qu'absents,
+ils paraissaient être encore ensemble; ils se donnaient la main comme
+au-dessus d'une vaste mer, et ils s'embrassaient, pour ainsi dire, des
+deux bouts opposés du monde. Que le ciel entretienne leur affection!
+
+ARCHIDAMUS.--Je crois qu'il n'est point dans le monde de malice ou
+d'affaire qui puissent l'altérer. Vous avez une consolation indicible
+dans le jeune prince Mamilius. Je n'ai jamais connu de gentilhomme d'une
+plus grande espérance.
+
+CAMILLO.--Je conviens avec vous qu'il donne de grandes espérances. C'est
+un noble enfant; un jeune prince, qui est un vrai baume pour le coeur de
+ses sujets; il rajeunit les vieux coeurs: ceux qui, avant sa naissance,
+allaient déjà avec des béquilles, désirent vivre encore pour le voir
+devenir homme.
+
+ARCHIDAMUS.--Et sans cela ils seraient donc bien aises de mourir?
+
+CAMILLO.--Oui, s'ils n'avaient pas quelque autre motif pour excuser leur
+désir de vivre.
+
+ARCHIDAMUS.--Si le roi n'avait pas de fils, ils désireraient vivre sur
+leurs béquilles jusqu'à ce qu'il en eût un.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Une salle d'honneur dans le palais.
+
+LÉONTES, HERMIONE, MAMILIUS, POLIXÈNE, CAMILLO, _et suite_.
+
+
+POLIXÈNE.--Déjà le berger a vu changer neuf fois l'astre humide des
+nuits, depuis que nous avons laissé notre trône vide; et j'épuiserais,
+mon frère, encore autant de temps à vous faire mes remerciements, que je
+n'en partirais pas moins chargé d'une dette éternelle. Ainsi, comme un
+chiffre placé toujours dans un bon rang, je multiplie, avec un merci,
+bien d'autres milliers qui le précèdent.
+
+LÉONTES.--Différez encore quelque temps vos remerciements: vous vous
+acquitterez en partant.
+
+POLIXÈNE.--Seigneur, c'est demain: je suis tourmenté par les craintes de
+ce qui peut arriver ou se préparer pendant notre absence. Veuillent les
+dieux que nuls vents malfaisants ne soufflent sur mes États, et ne me
+fassent dire: mes inquiétudes n'étaient que trop fondées! et d'ailleurs
+je suis resté assez longtemps pour fatiguer Votre Majesté.
+
+LÉONTES.--Mon frère, nous sommes trop solide pour que vous puissiez
+venir à bout de nous.
+
+POLIXÈNE.--Point de plus long séjour.
+
+LÉONTES.--Encore une huitaine.
+
+POLIXÈNE.--Très-décidément, demain.
+
+LÉONTES.--Nous partagerons donc le temps entre nous; et, en cela, je ne
+veux pas être contredit.
+
+POLIXÈNE.--Ne me pressez pas ainsi, je vous en conjure. Il n'est point
+de voix persuasive; non, il n'en est point dans le monde, qui pût me
+gagner aussitôt que la vôtre, et il en serait ainsi aujourd'hui, si ma
+présence vous était nécessaire, quand le besoin exigerait de ma part un
+refus. Mes affaires me rappellent chez moi; y mettre obstacle, ce serait
+me punir de votre affection; et un plus long séjour deviendrait
+pour vous une charge et un embarras; pour nous épargner ces deux
+inconvénients, adieu, mon frère.
+
+LÉONTES.--Vous restez muette, ma reine? Parlez donc.
+
+HERMIONE.--Je comptais, seigneur, garder le silence jusqu'à ce que vous
+l'eussiez amené à protester avec serment qu'il ne resterait pas; vous le
+suppliez trop froidement, seigneur. Dites-lui que vous êtes sûr que
+tout va bien en Bohême; le jour d'hier nous a donné ces nouvelles
+satisfaisantes: dites-lui cela, et il sera forcé dans ses derniers
+retranchements.
+
+LÉONTES.--Bien dit, Hermione.
+
+HERMIONE.--S'il disait qu'il languit de revoir son fils, ce serait une
+bonne raison; et s'il dit cela, laissez-le partir; s'il jure qu'il en
+est ainsi, il ne doit pas rester plus longtemps, nous le chasserons
+d'ici avec nos quenouilles.--(_A Polixène._) Cependant je me hasarderai
+à vous demander de nous prêter encore une semaine de votre royale
+présence. Quand vous recevrez mon époux en Bohême, je vous recommande de
+l'y retenir un mois au delà du terme marqué pour son départ: et pourtant
+en vérité, Léontes, je ne vous aime pas d'une minute de moins, que toute
+autre femme n'aime son époux.--Vous resterez?
+
+POLIXÈNE.--Non, madame.
+
+HERMIONE.--Oh! mais vous resterez.
+
+POLIXÈNE.--Je ne le puis vraiment pas.
+
+HERMIONE.--Vraiment? Vous me refusez avec des serments faciles; mais
+quand vous chercheriez à déplacer les astres de leur sphère par des
+serments, je vous dirais encore: Seigneur, on ne part point. Vraiment
+vous ne partirez point: le _vraiment_ d'une dame a autant de pouvoir que
+le _vraiment_ d'un gentilhomme. Voulez-vous encore partir? forcez-moi de
+vous retenir comme prisonnier, et non pas comme un hôte; et alors vous
+payerez votre pension en nous quittant, et serez par là dispensé de tous
+remerciements; qu'en dites-vous? êtes-vous mon prisonnier, ou mon hôte?
+Par votre redoutable _vraiment_, il faut vous décider à être l'un ou
+l'autre.
+
+POLIXÈNE.--Votre hôte, alors, madame! car être votre prisonnier
+emporterait l'idée d'une offense, qu'il m'est moins aisé à moi de
+commettre qu'à vous de punir.
+
+HERMIONE.--Ainsi je ne serai point votre geôlier, mais votre bonne
+hôtesse. Allons, il me prend envie de vous questionner sur les tours de
+mon seigneur et les vôtres, lorsque vous étiez jeunes. Vous deviez faire
+alors de jolis petits princes.
+
+POLIXÈNE.--Nous étions, belle reine, deux étourdis, qui croyaient qu'il
+n'y avait point d'autre avenir devant eux, qu'un lendemain semblable à
+aujourd'hui, et que notre enfance durerait toujours.
+
+HERMIONE.--Mon seigneur n'était-il pas le plus fou des deux?
+
+POLIXÈNE.--Nous étions comme deux agneaux jumeaux, qui bondissaient
+ensemble au soleil, et bêlaient l'un après l'autre; notre échange mutuel
+était de l'innocence pour de l'innocence; nous ne connaissions pas l'art
+de faire du mal, non: et nous n'imaginions pas qu'aucun homme en fit.
+Si nous avions continué cette vie, et que nos faibles intelligences
+n'eussent jamais été exaltées par un sang plus impétueux, nous aurions
+pu répondre hardiment au ciel, _non coupables_, en mettant à part la
+tache héréditaire.
+
+HERMIONE.--Vous nous donnez à entendre par là que depuis vous avez fait
+des faux pas.
+
+POLIXÈNE.--O dame très-sacrée, les tentations sont nées depuis lors: car
+dans ces jours où nous n'avions pas encore nos plumes, ma femme n'était
+qu'une petite fille; et votre précieuse personne n'avait pas encore
+frappé les regards de mon jeune camarade.
+
+HERMIONE.--Que la grâce du ciel me soit en aide! Ne tirez aucune
+conséquence de tout ceci, de peur que vous ne disiez que votre reine
+et moi nous sommes de mauvais anges. Et pourtant, poursuivez: nous
+répondrons des fautes que nous vous avons fait commettre, si vous avez
+fait votre premier péché avec nous, et que vous avez continué de pécher
+avec nous, et que vous n'ayiez jamais trébuché qu'avec nous.
+
+LÉONTES, _à Hermione_.--Est-il enfin gagné?
+
+HERMIONE.--Il restera, seigneur.
+
+LÉONTES.--Il n'a pas voulu y consentir, à ma prière. Hermione, ma
+bien-aimée, jamais vous n'avez parlé plus à propos.
+
+HERMIONE.--Jamais?
+
+LÉONTES.--Jamais, qu'une seule fois.
+
+HERMIONE.--Comment? j'ai parlé deux fois à propos? et quand a été la
+première, s'il vous plaît? Je vous en prie, dites-le-moi. Rassasiez-moi
+d'éloges, et engraissez-m'en comme un oiseau domestique; une bonne
+action qu'on laisse mourir, sans en parler, en tue mille autres qui
+seraient venues à la suite; les louanges sont notre salaire: vous pouvez
+avec un seul doux baiser nous faire avancer plus de cent lieues, tandis
+qu'avec l'aiguillon vous ne nous feriez pas parcourir un seul acre. Mais
+allons au but. Ma dernière bonne action a été de l'engager à rester:
+quelle a donc été la première? Celle-ci a une soeur aînée, ou je ne vous
+comprends pas: ah! fasse le ciel qu'elle se nomme vertu! Mais j'ai
+déjà parlé une fois à propos: quand? Je vous en prie, dites-le-moi, je
+languis de le savoir.
+
+LÉONTES.--Eh bien! ce fut quand trois tristes mois expirèrent enfin
+d'amertume, et que tu ouvris ta main blanche pour frapper dans la mienne
+en signe d'amour;--tu dis alors: Je suis à vous pour toujours.
+
+HERMIONE.--Allons, c'est vertu.--Ainsi, voyez-vous, j'ai parlé à propos
+deux fois: la première, afin de conquérir pour toujours mon royal époux;
+la seconde, afin d'obtenir le séjour d'un ami pour quelque temps.
+
+(Elle présente la main à Polixène.)
+
+LÉONTES, _à part_.--Trop de chaleur quand on mêle de si près l'amitié,
+on finit bientôt par mêler les personnes: j'ai en moi un _tremor
+cordis_: mon coeur bondit; mais ce n'est pas de joie, ce n'est pas de
+joie.--Cet accueil peut avoir une apparence honnête: il peut puiser
+sa liberté dans la cordialité, dans la bonté du naturel, dans un coeur
+affectueux, et être convenable pour qui le montre: il le peut, je
+l'accorde. Mais de se serrer ainsi les mains, de se serrer les
+doigts comme ils le font en ce moment, et de se renvoyer des sourires
+d'intelligence, comme un miroir; et puis de soupirer comme le signal
+de mort du cerf: oh! c'est là un genre d'accueil qui ne plaît ni à mon
+coeur, ni à mon front.--Mamilius, es-tu mon enfant?
+
+MAMILIUS.--Oui, mon bon seigneur.
+
+LÉONTES.--Vraiment! c'est mon beau petit coq. Quoi! as-tu noirci ton
+nez? On dit que c'est une copie du mien. Allons, petit capitaine,
+il faut être _propre_. Je veux dire _propre[1]_ au moins, capitaine,
+quoique ce mot s'applique également au boeuf, à la génisse et au veau.
+Quoi, toujours jouant du virginal[2] sur sa main. (_Observant Polixène
+et Hermione.) (A son fils_.) Mon petit veau, es-tu bien mon veau?
+
+[Note 1: Équivoque sur le mot _neat_ qui veut dire _bétail à cornes_ et
+_propre, gentil_.]
+
+[Note 2: Espèce d'épinette. Un livre des leçons de cet instrument ayant
+appartenu à la reine Élisabeth existe encore.]
+
+MAMILIUS.--Oui, si vous le voulez bien, mon seigneur.
+
+LÉONTES.--Il te manque la peau rude et cette crue que je me sens
+au front pour me ressembler parfaitement.--Et pourtant, nous nous
+ressemblons comme deux oeufs: ce sont les femmes qui le disent, et elles
+disent tout ce qu'elles veulent. Mais quand elles seraient fausses,
+comme les mauvais draps reteints en noir, comme les vents, comme les
+eaux; fausses comme les dés que désire un homme qui ne connaît point de
+limite entre le tien et le mien; cependant il serait toujours vrai de
+dire que cet enfant me ressemble. Allons, monsieur le page, regardez-moi
+avec votre oeil bleu-de-ciel.--Petit fripon, mon enfant chéri, ta mère
+peut-elle?... se pourrait-il bien?... O imagination! tu poignardes mon
+coeur, tu rends possibles des choses réputées impossibles, tu as un
+commerce avec les songes... (Comment cela peut-il être?...) avec ce qui
+n'a aucune réalité: toi, force coactive, qui t'associes au néant;--il
+devient croyable que tu peux t'unir à quelque chose de réel, et tu le
+fais au delà de ce qu'on te commande; j'en fais l'expérience par les
+idées contagieuses qui empoisonnent mon cerveau et qui endurcissent mon
+front.
+
+POLIXÈNE.--Qu'a donc le roi de Sicile?
+
+HERMIONE.--Il paraît un peu troublé.
+
+POLIXÈNE, _au roi_.--Qu'avez-vous, seigneur, et comment vous
+trouvez-vous? Comment allez-vous, mon cher frère?
+
+HERMIONE.--Vous avez l'air d'être agité de quelque pensée: êtes-vous
+ému, seigneur?
+
+LÉONTES.--Non, en vérité. (_A part_.). Comme la nature trahit
+quelquefois sa folie et sa tendresse pour être le jouet des coeurs
+durs!--En considérant les traits de mon fils, il m'a semblé que je
+reculais de vingt-trois années; et je me voyais en robe, dans mon
+fourreau de velours vert; mon épée emmuselée: de crainte qu'elle ne
+mordît son maître et ne lui devînt funeste, comme il arrive souvent à
+ce qui sert d'ornement. Combien je devais ressembler alors, à ce
+que j'imagine, à ce pépin, à cette gousse de pois verts, à ce petit
+gentilhomme!--Mon bon monsieur, voulez-vous échanger votre argent contre
+des oeufs[3]?
+
+MAMILIUS.--Non, seigneur, je me battrais.
+
+LÉONTES.--Oui-da! Que ton lot[4] dans la vie soit d'être heureux!--Mon
+frère, êtes-vous aussi fou de votre jeune prince que nous vous semblons
+l'être du nôtre?
+
+[Note 3: Expression proverbiale usitée quand un homme se voit outragé
+et ne fait aucune résistance, nous avons en Français le proverbe: «A qui
+vendez-vous vos coquilles?»]
+
+[Note 4: _Dole_ signifiait la portion d'aumônes distribuée aux pauvres
+dans les familles riches. _Happy man be his dole_, était une expression
+proverbiale.]
+
+POLIXÈNE.--Quand je suis chez moi, seigneur, il fait tout mon exercice,
+tout mon amusement, toute mon occupation. Tantôt il est mon ami dévoué
+et tantôt mon ennemi, mon flatteur, mon guerrier, mon homme d'État, tout
+enfin: il me rend un jour de juillet aussi court qu'un jour de décembre;
+et par la variété de son humeur enfantine, il me guérit d'idées qui
+m'épaissiraient le sang.
+
+LÉONTES.--Ce petit écuyer a le même office près de moi: nous allons nous
+promener nous deux; et nous vous laissons, seigneur, à vos affaires plus
+sérieuses.--Hermione, montrez combien vous nous aimez dans l'accueil que
+vous ferez à votre frère: que tout ce qu'il y a de plus cher en Sicile
+soit regardé comme de peu de valeur; après vous et mon jeune promeneur,
+c'est lui qui a le plus de droits sur mon coeur.
+
+HERMIONE.--Si vous nous cherchiez, nous serons à vous dans le jardin;
+vous y attendrons-nous?
+
+LÉONTES.--Suivez à votre gré vos penchants: on vous trouvera, pourvu que
+vous soyez sous le ciel. (_A part, observant Hermione_.)--Je pêche en
+ce moment, quoique tu n'aperçoives point l'hameçon. Va, poursuis.
+Comme elle tient son bec tendu vers lui! et comme elle s'arme de toute
+l'audace d'une femme devant son époux indulgent! (_Polixène, Hermione,
+sortent avec leur suite_.) Les voilà partis! M'y voilà enfoncé jusqu'aux
+genoux, me voilà cornard par-dessus les oreilles! (_A Mamilius_.) Va,
+mon enfant, va jouer.--Ta mère joue aussi, et moi aussi: mais je joue
+un rôle si fâcheux, qu'il me conduira au tombeau au milieu des sifflets;
+les mépris et les huées seront ma cloche funèbre. Va, mon enfant, va
+jouer. Il y a eu, ou je suis bien trompé, des hommes déshonorés avant
+moi; et à présent, au moment même où je parle, il est plus d'un époux
+qui tient avec confiance sa femme sous le bras et qui ne songe guère
+qu'elle a reçu des visites en son absence, et que son vivier a été pêché
+par le premier venu, par monsieur _Sourire_, son voisin. Enfin, c'est
+toujours une consolation qu'il y ait d'autres hommes qui aient des
+grilles, et que ces grilles soient, comme les miennes, ouvertes
+contre leur volonté. Si tous les hommes qui ont des femmes déloyales
+s'abandonnaient au désespoir, la dixième partie du genre humain se
+pendrait. C'est un mal sans remède: c'est quelque planète licencieuse
+dont l'influence se fait sentir partout où elle domine; et sa
+puissance, croyez-le, s'étend de l'orient à l'occident, du nord au midi.
+Conclusion, il n'y a point de barrières pour garder une femme; retiens
+cela. Elle laisse entrer et sortir l'ennemi avec armes et bagages: des
+milliers d'hommes comme moi ont cette maladie et ne la sentent pas.--Eh
+bien! mon enfant?
+
+MAMILIUS.--On dit que je vous ressemble.
+
+LÉONTES.--Oui, c'est une sorte de consolation. (_Il aperçoit Camillo._)
+Quoi! Camillo ici?
+
+CAMILLO.--Oui, mon bon seigneur.
+
+LÉONTES, _à Mamilius_.--Va jouer, Mamilius, tu es un brave
+garçon.--(_Mamilius sort._) Eh bien! Camillo, ce grand monarque prolonge
+son séjour.
+
+CAMILLO.--Vous avez bien de la peine à faire tenir son ancre dans votre
+port; vous aviez beau la jeter, elle revenait toujours à vous.
+
+LÉONTES.--Y as-tu fait attention?
+
+CAMILLO.--Il ne voulait pas céder à vos prières; ses affaires devenaient
+toujours plus urgentes.
+
+LÉONTES.--T'en es-tu aperçu? Voilà donc déjà des gens autour de moi qui
+murmurent tout bas et se disent à l'oreille: «Le roi de Sicile est un...
+et cætera.» C'est déjà bien avancé, lorsque je viens à le sentir le
+dernier.--Comment s'est-il déterminé à rester, Camillo?
+
+CAMILLO.--Sur les prières de la vertueuse reine.
+
+LÉONTES.--De la reine, soit:--vertueuse, cela devrait être, sans doute;
+mais voilà, cela n'est pas. Cette idée-là est-elle entrée dans quelque
+autre cervelle que la tienne? Car ta conception est d'une nature
+absorbante, elle attire à elle plus de choses que les esprits vulgaires.
+Cela n'est-il remarqué que par les intelligences plus fines, par
+quelques têtes d'un génie extraordinaire? Les créatures subalternes
+pourraient bien être tout à fait aveugles dans cette affaire: parle.
+
+CAMILLO.--Dans cette affaire, seigneur? Je crois que tout le monde
+comprend que le roi de Bohême fait ici un plus long séjour.
+
+LÉONTES.--Tu dis?
+
+CAMILLO.--Qu'il fait ici un plus long séjour.
+
+LÉONTES.--Oui, mais pourquoi?
+
+CAMILLO.--Pour satisfaire Votre Majesté et se rendre aux instances de
+notre gracieuse souveraine.
+
+LÉONTES.--Se rendre aux instances de votre souveraine? se rendre? Je
+n'en veux pas davantage.--Camillo, je t'ai confié les plus chers secrets
+de mon coeur aussi bien que ceux de mon conseil; et, comme un prêtre, tu
+as purifié mon sein; je t'ai toujours quitté comme un pénitent converti:
+mais je me suis trompé sur ton intégrité, c'est-à-dire trompé sur ce qui
+m'en offrait l'apparence.
+
+CAMILLO.--Que le ciel m'en préserve, seigneur!
+
+LÉONTES.--Oui, de le souffrir.--Tu n'es pas honnête, ou, si ton
+penchant t'y porte, tu es un lâche qui coupes le jarret à l'honnêteté
+et l'empêches de suivre sa course naturelle; ou autrement, il faut te
+regarder comme un serviteur initié dans ma confiance intime et négligent
+à y répondre; ou bien comme un insensé qui voit chez moi jouer un jeu où
+je perds le plus riche de mes trésors, et qui prend le tout en badinage.
+
+CAMILLO.--Mon noble souverain, je puis être négligent, insensé et
+timide; nul homme n'est si exempt de ces défauts que sa négligence,
+sa folie et sa timidité ne se montrent quelquefois dans la multitude
+infinie des affaires de ce monde. Si jamais, seigneur, j'ai été
+négligent dans les vôtres à dessein, c'est une folie à moi; si jamais
+j'ai joué exprès le rôle d'un insensé, ç'aura été par négligence et
+faute de réfléchir assez aux conséquences; si jamais la crainte m'a fait
+hésiter dans une entreprise dont l'issue me semblait douteuse et dont
+l'exécution était réclamée à grands cris par la nécessité, ç'a été par
+une timidité qui souvent attaque le plus sage. Ce sont là, seigneur,
+autant d'infirmités ordinaires dont l'homme le plus honnête n'est jamais
+exempt. Mais, j'en conjure Votre Majesté, parlez-moi plus clairement;
+faites-moi connaître et voir en face ma faute, et si je la renie, c'est
+qu'elle ne m'appartient pas.
+
+LÉONTES.--N'avez-vous pas vu, Camillo (mais cela est hors de doute, vous
+l'avez vu, ou le verre de votre lunette est opaque comme la corne d'un
+homme déshonoré), ou entendu dire (car sur une chose aussi visible la
+rumeur publique ne peut pas se taire), ou pensé en vous-même (car il n'y
+aurait pas de faculté de penser dans l'homme qui ne le penserait pas)
+que ma femme m'est infidèle?--Si tu veux l'avouer (ou autrement nie
+avec impudence, nie que tu aies des yeux, des oreilles et une pensée),
+conviens donc que ma femme est un cheval de bois[5] et qu'elle mérite un
+nom aussi infâme que la dernière des filles qui livre sa personne avant
+d'avoir engagé sa foi; dis-le et soutiens-le.
+
+[Note 5: _Hobby horse_.]
+
+CAMILLO.--Je ne voudrais pas rester là en écoutant noircir ainsi ma
+souveraine maîtresse sans en tirer sur-le-champ vengeance. Malédiction
+sur moi-même! vous n'avez jamais proféré de parole plus indigne que
+celle-là; la répéter serait un crime, aussi grand que celui que vous
+imaginez, quand il serait vrai.
+
+LÉONTES.--Et n'est-ce rien que de se parler à l'oreille? que d'appuyer
+joue contre joue? de mesurer leur nez ensemble? de se baiser les
+lèvres en dedans? d'étouffer un éclat de rire par un soupir? Et, signe
+infaillible d'un honneur profané, de faire chevaucher leur pied l'un
+sur l'autre? de se cacher ensemble dans les coins, de souhaiter que
+l'horloge aille plus vite? que les heures se changent en minutes et midi
+en minuit, que tous les yeux fussent aveuglés par une taie, hors les
+leurs, les leurs seulement, qui voudraient être coupables sans être vus:
+n'est-ce rien que tout cela? En ce cas, et le monde, et tout ce qu'il
+enferme, n'est donc rien non plus; ce ciel qui nous couvre n'est
+rien; la Bohême n'est rien; ma femme n'est rien, et tous ces riens ne
+signifient rien, si tout cela n'est rien.
+
+CAMILLO.--Mon cher seigneur, guérissez-vous de cette funeste pensée, et
+au plus tôt, car elle est très-dangereuse.
+
+LÉONTES.--C'est possible, mais c'est vrai.
+
+CAMILLO.--Non, seigneur, non.
+
+LÉONTES.--C'est vrai: vous mentez, vous mentez. Je te dis que tu mens,
+Camillo, et je te hais. Je te déclare un homme stupide, un misérable
+sans âme, ou un hypocrite qui temporise, qui peut voir de tes yeux
+indifféremment le bien et le mal, également enclin à tous les deux. Si
+le sang de ma femme était aussi corrompu que l'est son honneur, elle ne
+vivrait pas le temps qu'un sablier met à s'écouler.
+
+CAMILLO.--Qui est donc son corrupteur?
+
+LÉONTES.--Qui? Eh! celui qui la porte toujours pendue à son cou, comme
+une médaille, le roi de Bohême. Qui?... Si j'avais autour de moi des
+serviteurs zélés et fidèles qui eussent des yeux pour voir mon honneur
+comme ils voient leurs profits et leurs intérêts personnels, ils
+feraient une chose qui couperait court à cette débauche. Oui, et toi,
+mon échanson, toi que j'ai tiré de l'obscurité et élevé au rang d'un
+grand seigneur, toi qui peux voir aussi clairement que le ciel voit
+la terre et que la terre voit le ciel, combien je suis outragé... Tu
+pourrais épicer une coupe pour procurer à mon ennemi un sommeil éternel,
+et cette potion serait un baume pour mon coeur.
+
+CAMILLO.--Oui, seigneur, je pourrais le faire, et cela non avec une
+potion violente, mais avec une liqueur lente, dont les effets ne
+trahiraient pas la malignité, comme le poison. Mais je ne puis croire à
+cette souillure chez mon auguste maîtresse, si souverainement honnête et
+vertueuse. Je vous ai aimé, sire...
+
+LÉONTES.--Eh bien! va en douter et pourrir à ton aise!--Me crois-tu
+assez inconséquent, assez troublé pour chercher à me tourmenter
+moi-même, pour souiller la pureté et la blancheur de mes draps, qui, en
+se conservant, procure le sommeil, mais qui, une fois tachée, devient
+des aiguillons, des épines, des orties et des queues de guêpes,--pour
+provoquer l'ignominie à propos du sang du prince mon fils, que je
+crois être à moi et que j'aime comme mon enfant, sans de mûres et
+convaincantes raisons qui m'y forcent, dis, voudrais-je le faire? Un
+homme peut-il s'égarer ainsi?
+
+CAMILLO.--Je suis obligé de vous croire, seigneur, et je vous
+débarrasserai du roi de Bohême, pourvu que, quand il sera écarté, Votre
+Majesté consente à reprendre la reine et à la traiter comme auparavant,
+ne fût-ce que pour l'intérêt de votre fils et pour imposer par là
+silence à l'injure des langues dans les cours et les royaumes connus du
+vôtre et qui vous sont alliés.
+
+LÉONTES.--Tu me conseilles là précisément la conduite que je me suis
+prescrite à moi-même. Je ne porterai aucune atteinte à son honneur,
+aucune.
+
+CAMILLO.--Allez donc, seigneur, et montrez au roi de Bohême et à votre
+reine le visage serein que l'amitié porte dans les fêtes. C'est moi
+qui suis l'échanson de Polixène: s'il reçoit de ma main un breuvage
+bienfaisant, ne me tenez plus pour votre serviteur.
+
+LÉONTES.--C'est assez: fais cela, et la moitié de mon coeur est à toi;
+si tu ne le fais pas, tu perces le tien.
+
+CAMILLO.--Je le ferai, seigneur.
+
+LÉONTES.--J'aurai l'air amical, comme tu me le conseilles. (Il sort.)
+
+CAMILLO, _seul_.--O malheureuse reine!--Mais moi, à quelle position
+suis-je réduit?--Il faut que je sois l'empoisonneur du vertueux
+Polixène; et mon motif pour cette action, c'est l'obéissance à un
+maître, à un homme qui, en guerre contre lui-même, voudrait que tous
+ceux qui lui appartiennent fussent de même.--En faisant cette action,
+j'avance ma fortune.--Quand je pourrais trouver l'exemple de mille
+sujets qui auraient frappé des rois consacrés et prospéré ensuite, je
+ne le ferais pas encore; mais puisque ni l'airain, ni le marbre, ni
+le parchemin ne m'en offrent un seul, que la scélératesse elle-même se
+refuse à un tel forfait..., il faut que j'abandonne la cour; que je
+le fasse ou que je ne le fasse pas, ma ruine est inévitable. Étoiles
+bienfaisantes, luisez à présent sur moi! Voici le roi de Bohême.
+
+(Entre Polixène.)
+
+POLIXÈNE.--Cela est étrange! Il me semble que ma faveur commence à
+baisser ici! Ne pas me parler!--Bonjour, Camillo.
+
+CAMILLO.--Salut, noble roi.
+
+POLIXÈNE.--Quelles nouvelles à la cour?
+
+CAMILLO.--Rien d'extraordinaire, seigneur.
+
+POLIXÈNE.--A l'air qu'a le roi, on dirait qu'il a perdu une province,
+quelque pays qu'il chérissait comme lui-même. Je viens dans le moment
+même de l'aborder avec les compliments accoutumés; lui, détournant ses
+yeux du côté opposé, et donnant à sa lèvre abaissée le mouvement du
+mépris, s'éloigne rapidement de moi, me laissant à mes réflexions sur ce
+qui a pu changer ainsi ses manières.
+
+CAMILLO.--Je n'ose pas le savoir, seigneur...
+
+POLIXÈNE.--Comment, vous n'osez pas le savoir! vous n'osez pas? Vous
+le savez, et vous n'osez pas le savoir pour moi? C'est là ce que vous
+voulez dire; car pour vous, ce que vous savez, il faut bien que vous le
+sachiez, et vous ne pouvez pas dire que vous n'osez pas le savoir. Cher
+Camillo, votre visage altéré est pour moi un miroir où je lis aussi
+le changement du mien; car il faut bien que j'aie quelque part à cette
+altération en trouvant ma position changée en même temps.
+
+CAMILLO.--Il y a un mal qui met le désordre chez quelques-uns de nous,
+mais je ne puis nommer ce mal, et c'est de vous qu'il a été gagné, de
+vous qui pourtant vous portez fort bien.
+
+POLIXÈNE.--Comment! gagné de moi? N'allez pas me prêter le regard
+du basilic: j'ai envisagé des milliers d'hommes qui n'ont fait que
+prospérer par mon coup d'oeil, mais je n'ai donné la mort à aucun.
+Camillo... comme il est certain que vous êtes un gentilhomme plein de
+science et d'expérience, ce qui orne autant notre noblesse que peuvent
+le faire les noms illustres de nos aïeux, qui nous ont transmis la
+noblesse par héritage, je vous conjure, si vous savez quelque chose
+qu'il soit de mon intérêt de connaître, de m'en instruire; ne me le
+laissez pas ignorer en l'emprisonnant dans le secret.
+
+CAMILLO.--Je ne puis répondre.
+
+POLIXÈNE.--Une maladie gagnée de moi, et cependant je me porte bien! Il
+faut que vous me répondiez, entendez-vous, Camillo? Je vous en conjure,
+au nom de tout ce que l'honneur permet (et cette prière que je vous fais
+n'est pas des dernières qu'il autorise), je vous conjure de me déclarer
+quel malheur imprévu tu devines être prêt de se glisser sur moi, à
+quelle distance il est encore, comment il s'approche, quel est le
+moyen de le prévenir, s'il y en a; sinon, quel est celui de le mieux
+supporter.
+
+CAMILLO.--Seigneur, je vais vous le dire, puisque j'en suis sommé au nom
+de l'honneur et par un homme que je crois plein d'honneur. Faites donc
+attention à mon conseil, qui doit être aussi promptement suivi que je
+veux être prompt à vous le donner, ou nous n'avons qu'à nous écrier,
+vous et moi: _Nous sommes perdus!_ Et adieu.
+
+POLIXÈNE.--Poursuivez, cher Camillo.
+
+CAMILLO.--Je suis l'homme chargé de vous tuer.
+
+POLIXÈNE.--Par qui, Camillo?
+
+CAMILLO.--Par le roi.
+
+POLIXÈNE.--Pourquoi?
+
+CAMILLO.--Il croit, ou plutôt il jure avec conviction, comme s'il
+l'avait vu de ses yeux ou qu'il eût été l'agent employé pour vous y
+engager, que vous avez eu un commerce illicite avec la reine.
+
+POLIXÈNE.--Ah! si cela est vrai, que mon sang se tourne en liqueur
+venimeuse et que mon nom soit accouplé au nom de celui qui a trahi le
+meilleur de tous; que ma réputation la plus pure se change en une odeur
+infecte qui offense les sens les plus obtus, en quelque lieu que je me
+présente, et que mon approche soit évitée et plus abhorrée que la plus
+contagieuse peste dont l'histoire ou la tradition aient jamais parlé!
+
+CAMILLO.--Jurez, pour le dissuader, par toutes les étoiles du ciel et
+par toutes leurs influences; vous pourriez aussi bien empêcher la mer
+d'obéir à la lune que réussir à écarter par vos serments ou ébranler
+par vos avis le fondement de sa folie: elle est appuyée sur sa folie, et
+elle durera autant que son corps.
+
+POLIXÈNE.--Comment cette idée a-t-elle pu se former?
+
+CAMILLO.--Je l'ignore, mais je suis certain qu'il est plus sûr d'éviter
+ce qui est formé que de s'arrêter à chercher comment cela est né. Si
+donc vous osez vous fier à mon honnêteté, qui réside enfermée dans
+ce corps, que vous emmènerez avec vous en otage, partons cette nuit:
+j'informerai secrètement de l'affaire vos serviteurs, et je saurai les
+faire sortir de la ville par deux ou par trois à différentes poternes.
+Quant à moi, je dévoue mon sort à votre service, perdant ici ma fortune
+par cette confidence. Ne balancez pas; car, par l'honneur de mes
+parents, je vous ai dit la vérité: si vous en cherchez d'autres preuves,
+je n'ose pas rester à les attendre; et vous ne serez pas plus en sûreté
+qu'un homme condamné par la propre bouche du roi, et dont il a juré la
+mort.
+
+POLIXÈNE.--Je te crois. J'ai vu son coeur sur son visage. Donne-moi ta
+main, sois mon guide, et ta place sera toujours à côté de la mienne. Mes
+vaisseaux sont prêts, et il y a deux jours que mes gens attendaient mon
+départ de cette cour.--Cette jalousie a pour objet une créature bien
+précieuse; plus elle est une personne rare, plus cette jalousie doit
+être extrême: et plus il est puissant, plus elle doit être violente;
+il s'imagine qu'il est déshonoré par un homme qui a toujours professé
+d'être son ami; sa vengeance doit donc, par cette raison, en être plus
+cruelle. La crainte m'environne de ses ombres; qu'une prompte fuite soit
+mon salut et sauve la gracieuse reine, le sujet des pensées de Léontes,
+mais qui est sans raison l'objet de ses injustes soupçons. Viens,
+Camillo; je te respecterai comme mon père, si tu parviens à sauver ma
+vie de ces lieux. Fuyons.
+
+CAMILLO.--J'ai l'autorité de demander les clefs de toutes les poternes:
+que Votre Majesté profite des moments: le temps presse; allons,
+seigneur, partons. (Ils sortent.)
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE DEUXIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Sicile.--Même lieu que l'acte précédent.
+
+_Entrent_ HERMIONE, MAMILIUS, Dames.
+
+
+HERMIONE.--Prenez-moi cet enfant avec vous; il me fatigue au point que
+je n'y peux plus tenir.
+
+PREMIÈRE DAME.--Allons, venez, mon gracieux seigneur. Sera-ce moi qui
+serai votre camarade de jeu?
+
+MAMILIUS.--Non, je ne veux point de vous.
+
+PREMIÈRE DAME.--Pourquoi cela, mon cher petit prince?
+
+MAMILIUS.--Vous m'embrassez trop fort, et puis vous me parlez comme
+si j'étais un petit enfant. (_A la seconde dame._) Je vous aime mieux,
+vous.
+
+SECONDE DAME.--Et pourquoi cela, mon prince?
+
+MAMILIUS.--Ce n'est pas parce que vos sourcils sont plus noirs;
+cependant des sourcils noirs, à ce qu'on dit, siéent le mieux à
+certaines femmes, pourvu qu'ils ne soient pas trop épais, mais qu'ils
+fassent un demi-cercle ou un croissant tracé avec une plume.
+
+SECONDE DAME.--Qui vous a appris cela?
+
+MAMILIUS.--Je l'ai appris sur le visage des femmes.--Dites-moi, je vous
+prie, de quelle couleur sont vos sourcils?
+
+PREMIÈRE DAME.--Bleus, seigneur.
+
+MAMILIUS.--Oh! c'est une plaisanterie que vous faites: j'ai bien vu le
+nez d'une femme qui était bleu, mais non pas ses sourcils.
+
+SECONDE DAME.--Écoutez-moi. La reine votre mère va fort s'arrondissant:
+nous offrirons un de ces jours nos services à un beau prince nouveau-né;
+vous seriez bien content alors de jouer avec nous, si nous voulions de
+vous.
+
+PREMIÈRE DAME.--Il est vrai qu'elle prend depuis peu une assez belle
+rondeur: puisse-t-elle rencontrer une heure favorable!
+
+HERMIONE.--De quels sages propos est-il question entre vous? Venez, mon
+ami; je veux bien de vous à présent; je vous prie, venez vous asseoir
+auprès de nous, et dites-nous un conte.
+
+MAMILIUS.--Faut-il qu'il soit triste ou gai?
+
+HERMIONE.--Aussi gai que vous voudrez.
+
+MAMILIUS.--Un conte triste va mieux en hiver; j'en sais un d'esprits et
+de lutins.
+
+HERMIONE.--Contez-nous celui-là, mon fils: allons, venez vous
+asseoir.--Allons, commencez et faites de votre mieux pour m'effrayer
+avec vos esprits; vous êtes fort là-dessus.
+
+MAMILIUS.--Il y avait une fois un homme...
+
+HERMIONE.--Asseyez-vous donc là... Allons, continuez.
+
+MAMILIUS.--Qui demeurait près du cimetière.--Je veux le conter tout bas:
+les grillons qui sont ici ne l'entendront pas.
+
+HERMIONE.--Approchez-vous donc, et contez-le-moi à l'oreille.
+
+(Entrent Léontes, Antigone, seigneurs et suite.)
+
+LÉONTES.--Vous l'avez rencontré là? et sa suite? et Camillo avec lui?
+
+UN DES COURTISANS.--Derrière le bosquet de sapins: c'est là que je les
+ai trouvés; jamais je n'ai vu hommes courir si vite. Je les ai suivis
+des yeux jusqu'à leurs vaisseaux.
+
+LÉONTES.--Combien je suis heureux dans mes conjectures et juste dans mes
+soupçons!--Hélas! plût au ciel que j'eusse moins de pénétration! Que
+je suis à plaindre de posséder ce don!--Il peut se trouver une araignée
+noyée au fond d'une coupe, un homme peut boire la coupe, partir et
+n'avoir pris aucun venin, car son imagination n'en est point infectée;
+mais si l'on offre à ses yeux l'insecte abhorré, et si on lui fait
+connaître ce qu'il a bu, il s'agite alors, il tourmente et son gosier
+et ses flancs de secousses et d'efforts.--Moi j'ai bu et j'ai vu
+l'araignée.--Camillo le secondait dans cette affaire; c'est lui qui
+est son entremetteur.--Il y a un complot tramé contre ma vie et ma
+couronne.--Tout ce que soupçonnait ma défiance est vrai.--Ce perfide
+scélérat que j'employais était engagé d'avance par l'autre: il lui a
+découvert mon dessein; et moi, je reste un simple mannequin dont ils
+s'amusent à leur gré.--Comment les poternes se sont-elles si facilement
+ouvertes?
+
+LE COURTISAN.--Par la force de sa grande autorité, qui s'est fait obéir
+ainsi plus d'une fois d'après vos ordres.
+
+LÉONTES.--Je ne le sais que trop.--Donnez-moi cet enfant. (_A
+Hermione_.) Je suis bien aise que vous ne l'ayez pas nourri; quoiqu'il
+ait quelques traits de moi, cependant il y a en lui trop de votre sang.
+
+HERMIONE.--Que voulez-vous dire? Est-ce un badinage?
+
+LÉONTES.--Qu'on emmène l'enfant d'ici: je ne veux pas qu'il approche
+d'elle; emmenez-le.--Et qu'elle s'amuse avec celui dont elle est
+enceinte; car c'est Polixène qui vous a ainsi arrondie.
+
+HERMIONE.--Je dirais seulement que ce n'est pas lui, que je serais
+bien sûre d'être crue de vous sur ma parole, quand vous affecteriez de
+prétendre le contraire.
+
+LÉONTES.--Vous, mes seigneurs, considérez-la, observez-la bien; dites
+si vous voulez: _C'est une belle dame_, mais la justice qui est dans vos
+coeurs vous fera ajouter aussitôt: _C'est bien dommage qu'elle ne soit
+pas honnête ni vertueuse!_ Ne louez en elle que la beauté de ses formes
+extérieures, qui, sur ma parole, méritent de grands éloges; mais ajoutez
+de suite un haussement d'épaules, un murmure entre vos dents, une
+exclamation, et toutes ces petites flétrissures que la calomnie emploie;
+oh! je me trompe, c'est la pitié qui s'exprime ainsi, car la calomnie
+flétrit la vertu même.--Que ces haussements d'épaules, ces murmures,
+ces exclamations surviennent et se placent immédiatement après que vous
+aurez dit: _Qu'elle est belle!_ et avant que vous puissiez ajouter:
+_Qu'elle est honnête!_ Qu'on apprenne seulement ceci de moi, qui ai le
+plus sujet de gémir que cela soit: c'est une adultère.
+
+HERMIONE.--Si un scélérat parlait ainsi, le scélérat le plus accompli du
+monde entier, il en serait plus scélérat encore: vous, seigneur, vous ne
+faites que vous tromper.
+
+LÉONTES.--Vous vous êtes trompée, madame, en prenant Polixène pour
+Léontes. O toi, créature..., je ne veux pas t'appeler du nom qui te
+convient, de crainte que la grossièreté barbare, s'autorisant de mon
+exemple, ne se permette un pareil langage, sans égard pour le rang, et
+n'oublie la distinction que la politesse doit mettre entre le prince et
+le mendiant.--J'ai dit qu'elle est adultère, j'ai dit avec qui: elle est
+plus encore, elle est traître à son roi, et Camillo est son complice, un
+homme qui sait ce qu'elle devrait rougir de savoir, quand le secret en
+serait réservé à elle seule et à son vil amant. Camillo sait qu'elle est
+une profanatrice du lit nuptial, et aussi corrompue que ces femmes à qui
+le vulgaire prodigue des noms énergiques; oui, de plus elle est complice
+de leur récente évasion.
+
+HERMIONE.--Non, sur ma vie, je n'ai aucune part à tout cela. Combien
+vous aurez de regret, quand vous viendrez à être mieux instruit, de
+m'avoir ainsi diffamée publiquement! Mon cher seigneur, vous aurez bien
+de la peine à me faire une réputation suffisante en disant que vous vous
+êtes trompé.
+
+LÉONTES.--Non, non, si je me trompe, d'après les preuves sur lesquelles
+je me fonde, le centre de la terre n'est pas assez fort pour porter la
+toupie d'un écolier.--Emmenez-la en prison; celui qui parlera pour elle
+se rend coupable seulement pour avoir parlé.
+
+HERMIONE.--Il y a quelque planète malfaisante qui domine dans le ciel.
+Je dois attendre avec patience que le ciel présente un aspect plus
+favorable.--Chers seigneurs, je ne suis point sujette aux pleurs, comme
+l'est ordinairement notre sexe; peut-être que le défaut de ces vaines
+larmes tarira votre pitié; mais je porte logé là (_elle montre son
+coeur_) cette douleur de l'honneur blessé qui brûle trop fort pour
+qu'elle puisse être éteinte par les larmes. Je vous conjure tous,
+seigneurs, de me juger sur les pensées les plus honorables que votre
+charité pourra vous inspirer: et que la volonté du roi s'accomplisse.
+
+LÉONTES, _aux gardes_.--Serai-je obéi?
+
+HERMIONE.--Quel est celui de vous qui vient avec moi?--Je demande en
+grâce à Votre Majesté que mes femmes m'accompagnent; car vous voyez que
+mon état le réclame. (_A ses femmes_.) Ne pleurez point, pauvres amies,
+il n'y a point de sujet: quand vous apprendrez que votre maîtresse a
+mérité la prison, fondez en larmes quand j'y serai conduite; mais cette
+accusation-ci ne peut tourner qu'à mon plus grand honneur.--Adieu,
+seigneur: jamais je n'avais souhaité de vous voir affligé; mais
+aujourd'hui, j'ai confiance que cela m'arrivera.--Venez, mes femmes;
+vous en avez la permission.
+
+LÉONTES.--Allez, exécutez nos ordres.--Allez-vous-en.
+
+(Les gardes conduisent la reine accompagnée de ses femmes.)
+
+UN SEIGNEUR.--J'en conjure Votre Majesté, rappelez la reine.
+
+ANTIGONE.--Soyez bien sûr de ce que vous faites, seigneur, de crainte
+que votre justice ne se trouve être de la violence. Trois grands
+personnages sont ici compromis, vous-même, votre reine et votre fils.
+
+LE SEIGNEUR.--Pour elle, seigneur, j'ose engager ma vie, et je le ferai
+si vous voulez l'accepter, que la reine est sans tache aux yeux du ciel
+et envers vous; je veux dire innocente de ce dont vous l'accusez.
+
+ANTIGONE.--S'il est prouvé qu'elle ne le soit pas, j'établirai mon
+domicile à côté de ma femme, j'irai toujours accouplé avec elle; je ne
+me fierai à elle que lorsque je la sentirai et la verrai: si la reine
+est infidèle, il n'y a plus un pouce de la femme,--que dis-je? une
+drachme de sa chair qui ne soit perfide.
+
+LÉONTES.--Taisez-vous.
+
+LE SEIGNEUR.--Mon cher souverain...
+
+ANTIGONE.--C'est pour vous que nous parlons, et non pas pour nous. Vous
+êtes trompé par quelque instigateur qui sera damné pour sa peine: si
+je connaissais ce lâche, je le damnerais déjà dans ce monde.--Si son
+honneur est souillé... j'ai trois filles; l'aînée a onze ans, la seconde
+neuf, et la cadette environ cinq: si cette accusation se trouve fondée,
+elles me le payeront, sur mon honneur; je les mutile toutes trois:
+elles ne verront pas l'âge de quatorze ans pour enfanter des générations
+bâtardes: elles sont mes cohéritières, et je me mutilerais plutôt
+moi-même que de souffrir qu'elles ne produisent pas des enfants
+légitimes.
+
+LÉONTES.--Cessez; plus de vaines paroles; vous ne sentez mon affront
+qu'avec des sens aussi froids que le nez d'un mort: mais moi, je le
+vois, je le sens; sentez ce que je vous fais, et voyez en même temps la
+main qui vous touche[6].
+
+[Note 6: Il y avait ici quelque geste indiqué pour l'acteur, peut-être
+celui de mettre deux doigts sur la tête d'Antigone en forme de cornes.]
+
+ANTIGONE.--Si cela est vrai, nous n'avons pas besoin de tombeau pour
+ensevelir la vertu: il n'y en a pas un seul grain pour adoucir l'aspect
+de cette terre fangeuse.
+
+LÉONTES.--Quoi! ne m'en croit-on pas sur parole?
+
+LE SEIGNEUR.--J'aimerais bien mieux que ce fût vous qu'on refusât de
+croire sur ce point, seigneur, plutôt que moi, et je serais bien plus
+satisfait de voir son honneur justifié que votre soupçon, quelque blâmé
+que vous en pussiez être.
+
+LÉONTES.--Eh! qu'avons-nous besoin aussi de vous consulter là-dessus?
+Que ne suivons-nous plutôt l'instinct qui nous force à le croire? Notre
+prérogative n'exige point vos conseils: c'est notre bonté naturelle
+qui vous fait cette confidence; et si (soit par stupidité, ou par une
+adroite affectation) vous ne voulez pas ou ne pouvez pas goûter et
+sentir la vérité comme nous, apprenez que nous n'avons plus besoin de
+vos avis. L'affaire, la conduite à suivre, la perte ou le gain, tout
+nous est personnel.
+
+ANTIGONE.--Et je souhaiterais, mon souverain, que vous eussiez
+jugé cette affaire dans le silence de votre jugement, sans en rien
+communiquer à personne.
+
+LÉONTES.--Comment cela se pouvait-il? Ou l'âge a renforcé votre
+ignorance, ou vous êtes né stupide. Ne sommes-nous pas autorisés dans
+notre conduite par la fuite de Camillo, jointe à leur familiarité, qui
+était palpable autant que peut être une chose qui n'a plus besoin que
+d'être vue pour être prouvée, tant les circonstances étaient évidentes?
+Rien ne manquait à l'évidence, que d'avoir vu la chose. Cependant, pour
+une plus forte confirmation (car, dans une affaire de cette importance,
+la précipitation serait lamentable), j'ai envoyé en hâte à la ville
+sacrée de Delphes, au temple d'Apollon, Dion et Cléomène, dont vous
+connaissez le mérite plus que suffisant. Ainsi c'est l'oracle qui me
+dictera la marche à suivre, et ce conseil spirituel, une fois obtenu,
+m'arrêtera ou me poussera en avant. Ai-je bien fait?
+
+LE SEIGNEUR.--Très-bien, seigneur.
+
+LÉONTES.--Quoique je sois convaincu et que je n'aie pas besoin d'en
+savoir plus que je n'en sais, cependant l'oracle servira à tranquilliser
+les esprits des autres, et ceux dont l'ignorante crédulité se refuse à
+voir la vérité. Ainsi nous avons trouvé convenable qu'elle fût séparée
+de notre personne et emprisonnée, de peur qu'elle ne soit chargée
+d'accomplir la trahison tramée par les deux complices qui ont pris la
+fuite. Allons, suivez-nous; nous devons parler au peuple; car cette
+affaire va nous mettre tous en mouvement.
+
+ANTIGONE, _à part_.--Pour finir par en rire, à ce que je présume, si la
+bonne vérité était connue.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+L'extérieur d'une prison.
+
+_Entre_ PAULINE _et sa suite_.
+
+
+PAULINE.--Le geôlier! Qu'on l'appelle. (_Un serviteur sort._) Faites-lui
+savoir qui je suis.--Vertueuse reine! Il n'est point en Europe de cour
+assez brillante pour toi; que fais-tu dans cette prison? (_Le serviteur
+revient avec le geôlier._) (_Au geôlier._) Vous me connaissez, n'est-ce
+pas mon ami?
+
+LE GEÔLIER.--Pour une vertueuse dame, et que j'honore beaucoup.
+
+PAULINE.--Alors je vous prie, conduisez-moi vers la reine.
+
+LE GEÔLIER.--Je ne le puis, madame; j'ai reçu expressément des ordres
+contraires.
+
+PAULINE.--On se donne ici bien de la peine pour emprisonner l'honnêteté
+et la vertu, et leur défendre l'accès des amis sensibles qui viennent
+les visiter!--Est-il permis, je vous prie, de voir ses femmes?
+quelqu'une d'elles, Émilie, par exemple?
+
+LE GEÔLIER.--S'il vous plaît, madame, d'écarter de vous votre suite, je
+vous amènerai Émilie.
+
+PAULINE.--Eh bien! je vous prie de la faire venir.--Vous, éloignez-vous.
+
+(Les gens de la suite sortent.)
+
+LE GEÔLIER.--Et il faut encore, madame, que je sois présent à votre
+entretien.
+
+PAULINE.--Eh bien! à la bonne heure; je vous prie... (_Le geôlier
+sort._) On se donne ici tant de peine pour ternir ce qui est sans tache,
+que cela dépasse toute idée. (_Le geôlier reparaît avec Émilie._) (_A
+Émilie_.) Chère demoiselle, comment se porte notre gracieuse reine?
+
+ÉMILIE.--Aussi bien que peuvent le permettre tant de grandeur et
+d'infortunes réunies. Dans les secousses de ses frayeurs et de ses
+douleurs, les plus extrêmes qu'ait souffertes une femme délicate, elle
+est accouchée un peu avant son terme.
+
+PAULINE.--D'un garçon?
+
+ÉMILIE.--D'une fille. Un bel enfant, vigoureux, et qui semble devoir
+vivre. La reine en reçoit beaucoup de consolation; elle lui dit: _Ma
+pauvre petite prisonnière, je suis aussi innocente que toi._
+
+PAULINE.--J'en ferais serment.--Maudites soient ces dangereuses et
+funestes lunes[7] du roi! Il faut qu'il en soit instruit, et il le sera;
+c'est à une femme que cet office sied le mieux, et je le prends sur
+moi. Si mes paroles sont emmiellées, que ma langue s'enfle et ne puisse
+jamais servir d'organe à ma colère enflammée.--Je vous prie, Émilie,
+présentez l'hommage de mon respect à la reine: si elle a le courage de
+me confier son petit enfant, j'irai le montrer au roi, et je me charge
+de lui servir d'avocat avec la dernière chaleur. Nous ne savons pas à
+quel point la vue de cet enfant peut l'adoucir: souvent le silence de la
+pure innocence persuade où la parole échouerait.
+
+[Note 7: Expression empruntée du français.]
+
+ÉMILIE.--Très-noble dame, votre honneur et votre bonté sont si
+manifestes que cette entreprise volontaire de votre part ne peut manquer
+d'avoir un succès heureux: il n'est point de dame au monde aussi propre
+à remplir cette importante commission. Daignez entrer dans la chambre
+voisine: je vais sur-le-champ instruire la reine de votre offre
+généreuse. Elle-même aujourd'hui méditait cette idée: mais elle n'a pas
+osé proposer à personne ce ministère d'honneur, dans la crainte de se
+voir refusée.
+
+PAULINE.--Dites-lui, Émilie, que je me servirai de cette langue que
+j'ai: et s'il en sort autant d'éloquence qu'il y a de hardiesse dans mon
+sein, il ne faut pas douter que je ne fasse du bien.
+
+ÉMILIE.--Que le ciel vous bénisse! Je vais trouver la reine. Je vous
+prie, avancez un peu plus près.
+
+LE GEÔLIER.--Madame, s'il plaît à la reine d'envoyer l'enfant, je ne
+sais pas à quel danger je m'exposerai en le permettant, n'ayant aucun
+ordre qui m'y autorise.
+
+PAULINE.--Vous n'avez rien à craindre, mon ami: l'enfant était
+prisonnier dans le sein de sa mère; et il en a été délivré et affranchi
+par les lois et la marche de la nature. Il n'a point part au courroux du
+roi: et il n'est pas coupable des fautes de sa mère, si elle en a commis
+quelqu'une.
+
+LE GEÔLIER.--Je le crois comme vous.
+
+PAULINE.--N'ayez aucune crainte: sur mon honneur, je me placerai entre
+vous et le danger. (Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Salle dans le palais.
+
+_Entrent_ LÉONTES, ANTIGONE, SEIGNEURS _et suite_.
+
+
+LÉONTES.--Ni le jour, ni la nuit, point de repos: c'est une vraie
+faiblesse de supporter ainsi ce malheur... Oui, ce serait pure
+faiblesse, si la cause de mon trouble n'était pas encore en vie. Elle
+fait partie de cette cause, elle, cette adultère.--Car le roi suborneur
+est tout à fait hors de la portée de mon bras, au delà de l'atteinte de
+mes projets de vengeance. Mais elle, je la tiens sous ma main. Supposé
+qu'elle soit morte, livrée aux flammes, je pourrais alors retrouver la
+moitié de mon repos.--Holà! quelqu'un!
+
+(Un de ses officiers s'avance.)
+
+L'OFFICIER.--Seigneur?
+
+LÉONTES.--Comment se porte l'enfant?
+
+L'OFFICIER.--Il a bien reposé cette nuit: on espère que sa maladie est
+terminée.
+
+LÉONTES.--Ce que c'est que le noble instinct de cet enfant! Sentant le
+déshonneur de sa mère, on l'a vu aussitôt décliner, languir, et en être
+profondément affecté: il s'en est comme approprié, incorporé la honte;
+il en a perdu la gaieté, l'appétit, le sommeil, et il est tombé en
+langueur. (_A l'officier_.) Laissez-moi seul; allez voir comment il
+se porte. (_L'officier sort_.)--Fi donc! fi donc!--Ne pensons point
+à Polixène. Quand je regarde de ce côté, mes pensées de vengeance
+reviennent sur moi-même. Il est trop puissant par lui-même, par ses
+partisans, ses alliances: qu'il vive, jusqu'à ce qu'il vienne une
+occasion favorable. Quant à la vengeance présente, accomplissons-la sur
+elle. Camillo et Polixène rient de moi; ils se font un passe-temps de
+mes chagrins; ils ne riraient pas, si je pouvais les atteindre; elle ne
+rira pas non plus, celle que je tiens sous ma puissance.
+
+(Entre Pauline tenant l'enfant.)
+
+UN SEIGNEUR.--Vous ne pouvez pas entrer.
+
+PAULINE.--Ah! secondez-moi tous plutôt, mes bons seigneurs: quoi!
+craignez-vous plus sa colère tyrannique que vous ne tremblez pour la
+vie de la reine? une âme pure et vertueuse, plus innocente qu'il n'est
+jaloux!
+
+ANTIGONE.--C'en est assez.
+
+L'OFFICIER.--Madame, le roi n'a pas dormi cette nuit; et il a donné
+ordre de ne laisser approcher personne.
+
+PAULINE.--Point tant de chaleur, monsieur; je viens lui apporter le
+sommeil. C'est vous et vos pareils qui rampez près de lui comme des
+ombres, et gémissez à chaque inutile soupir qu'il pousse; c'est vous
+qui nourrissez la cause de son insomnie: moi, je viens avec des paroles
+aussi salutaires que franches et vertueuses pour le purger de cette
+humeur qui l'empêche de dormir.
+
+LÉONTES.--Quel est donc ce bruit que j'entends?
+
+PAULINE.--Ce n'est pas du bruit, seigneur, mais je sollicite une
+audience nécessaire pour les affaires de Votre Majesté.
+
+LÉONTES.--Comment?--Qu'on fasse sortir cette dame audacieuse. Antigone,
+je vous ai chargé de l'empêcher de m'approcher; je savais qu'elle
+viendrait.
+
+ANTIGONE.--Je lui avais défendu, seigneur, sous peine d'encourir votre
+disgrâce et la mienne, de venir vous voir.
+
+LÉONTES.--Quoi! ne pouvez-vous la gouverner?
+
+PAULINE.--Oui, seigneur, pour me défendre tout ce qui n'est pas honnête,
+il le peut: mais dans cette affaire (à moins qu'il n'use du moyen dont
+vous avez usé, et qu'il ne m'emprisonne, pour mes bonnes actions), soyez
+sûr qu'il ne me gouvernera pas.
+
+ANTIGONE.--Voyez maintenant, vous l'entendez vous-même, lorsqu'elle veut
+prendre les rênes, je la laisse conduire: mais elle ne fera pas de faux
+pas.
+
+PAULINE.--Mon cher souverain, je viens, et je vous conjure de m'écouter;
+moi, qui fais profession d'être votre loyale sujette, votre médecin, et
+votre conseiller très-soumis; mais qui pourtant ose le paraître moins,
+et flatter moins vos maux que certaines gens qui paraissent plus dévoués
+à vos intérêts;--je viens, vous dis-je, de la part de votre vertueuse
+reine.
+
+LÉONTES.--Vertueuse reine!
+
+PAULINE.--Vertueuse reine, seigneur; vertueuse reine; je dis vertueuse
+reine; et je soutiendrais sa vertu dans un combat singulier, si j'étais
+un homme, fussé-je le dernier de ceux qui vous entourent.
+
+LÉONTES.--Forcez-la de sortir de ma présence.
+
+PAULINE.--Que celui qui n'attache aucun prix à ses yeux mette le premier
+la main sur moi: je sortirai de ma propre volonté; mais auparavant je
+remplirai mon message.--La vertueuse reine, car elle est vertueuse,
+vous a mis au monde une fille; la voilà: elle la recommande à votre
+bénédiction.
+
+LÉONTES.--Loin de moi, méchante sorcière[8]! Emmenez-la d'ici, hors des
+portes.--Une infâme entremetteuse!
+
+[Note 8: _Mankind witch._]
+
+PAULINE.--Non, seigneur; je suis aussi ignorante dans ce métier que vous
+me connaissez mal, seigneur, en me donnant ce nom. Je suis aussi honnête
+que vous êtes fou; et c'est l'être assez, je le garantis, pour passer
+pour honnête femme, comme va le monde.
+
+LÉONTES.--Traîtres! ne la chasserez-vous pas? Donnez-lui cette bâtarde.
+(_A Antigone_.) Toi, radoteur, qui te laisses conduire par le nez, coq
+battu par ta poule[9], ramasse cette bâtarde, prends-la, te dis-je, et
+rends-la à ta commère.
+
+[Note 9: _Woman-tried._]
+
+PAULINE.--Que tes mains soient à jamais déshonorées, si tu relèves
+la princesse sur cette outrageante et fausse dénomination qu'il lui a
+donnée.
+
+LÉONTES, _à Antigone_.--Il a peur de sa femme!
+
+PAULINE.--Je voudrais que vous en fissiez autant: alors il n'y aurait
+pas de doute que vous n'appelassiez vos enfants vos enfants.
+
+LÉONTES.--Un nid de traîtres!
+
+ANTIGONE.--Je ne suis point un traître, par le jour qui nous éclaire.
+
+PAULINE.--Ni moi, ni personne, hors un seul ici, et c'est lui-même;
+(_montrant le roi_) lui qui livre et son propre honneur, et celui de sa
+reine, et celui de son fils, d'une si heureuse espérance, et celui de
+son petit enfant, à la calomnie, dont la plaie est plus cuisante que
+celle du glaive: lui qui ne veut pas (et, dans la circonstance, c'est
+une malédiction qu'il ne puisse y être contraint) arracher de son coeur
+la racine de son opinion, qui est pourrie, si jamais un chêne ou une
+pierre fut solide.
+
+LÉONTES.--Une créature d'une langue effrénée, qui tout à l'heure
+maltraitait son mari, et qui maintenant aboie contre moi! Cet enfant
+n'est point à moi: c'est la postérité de Polixène. Ôtez-le de ma vue, et
+livrez-le aux flammes avec sa mère.
+
+PAULINE.--Il est à vous, et nous pourrions vous appliquer en reproche le
+vieux proverbe: _Il vous ressemble tant que c'est tant pis_.--Regardez,
+seigneurs, quoique l'image soit petite, si ce n'est pas la copie et le
+portrait du père: ses yeux, son nez, ses lèvres, le froncement de son
+sourcil, son front et jusqu'aux jolies fossettes de son menton et de ses
+joues, et son sourire; la forme même de sa main, de ses ongles, de ses
+doigts.--Et toi, nature, bonne déesse, qui l'as formée si ressemblante à
+celui qui l'a engendrée, si c'est toi qui disposes aussi de l'âme, parmi
+toutes ses couleurs, qu'il n'y ait pas de jaune[10]; de peur qu'elle ne
+soupçonne un jour, comme lui, que ses enfants ne sont pas les enfants de
+son mari!
+
+[Note 10: Couleur de la jalousie.]
+
+LÉONTES.--Méchante sorcière!--Et toi, imbécile, digne d'être pendu, tu
+n'arrêteras pas sa langue?
+
+ANTIGONE.--Si vous faites pendre tous les maris qui ne peuvent accomplir
+cet exploit, à peine vous laisserez-vous un seul sujet.
+
+LÉONTES.--Encore une fois, emmène-la d'ici.
+
+PAULINE.--Le plus méchant et le plus dénaturé des époux ne peut faire
+pis.
+
+LÉONTES.--Je te ferai brûler vive.
+
+PAULINE.--Je ne m'en embarrasse point: c'est celui qui allume le bûcher
+qui est l'hérétique, et non point celle qui y est brûlée. Je ne vous
+appelle point tyran: mais ce traitement cruel que vous faites subir à
+votre reine, sans pouvoir donner d'autres preuves de votre accusation
+que votre imagination déréglée, sent un peu la tyrannie et vous rendra
+ignoble; oui, et un objet d'ignominie aux yeux du monde.
+
+LÉONTES.--Sur votre serment de fidélité, je vous somme de la chasser de
+ma chambre. Si j'étais un tyran, où serait sa vie? Elle n'aurait pas osé
+m'appeler ainsi, si elle me connaissait pour en être un. Entraînez-la.
+
+PAULINE.--Je vous prie, ne me poussez pas, je m'en vais. Veillez sur
+votre enfant, seigneur; il est à vous. Que Jupiter daigne lui envoyer un
+meilleur génie tutélaire! (_Aux courtisans_.) A quoi bon vos mains? Vous
+qui prenez un si tendre intérêt à ses extravagances, vous ne lui ferez
+jamais aucun bien, non, aucun de vous; allez, allez; adieu, je m'en
+vais.
+
+(Elle sort.)
+
+LÉONTES, _à Antigone_.--C'est toi, traître, qui as poussé ta femme à
+ceci! Mon enfant!... qu'on l'emporte!--Toi-même, qui montres un coeur si
+tendre pour lui, emporte-le d'ici et fais-le consumer sur-le-champ
+par les flammes; oui, je veux que ce soit toi, et nul autre que toi.
+Prends-le à l'instant, et avant une heure songe à venir m'annoncer
+l'exécution de mes ordres, et sur de bonnes preuves, ou je confisque ta
+vie avec tout ce que tu peux posséder; si tu refuses de m'obéir et que
+tu veuilles lutter avec ma colère, dis-le, et de mes propres mains je
+vais briser la cervelle de ce bâtard. Va, jette-le au feu, car c'est toi
+qui animes ta femme.
+
+ANTIGONE.--Non, sire; tous ces seigneurs, mes nobles amis, peuvent,
+s'ils le veulent, me justifier pleinement.
+
+UN SEIGNEUR.--Oui, nous le pouvons, mon royal maître; il n'est point
+coupable de ce que sa femme est venue ici.
+
+LÉONTES.--Vous êtes tous des menteurs.
+
+UN SEIGNEUR.--J'en conjure Votre Majesté, accordez-nous plus de
+confiance; nous vous avons fidèlement servi, et nous vous conjurons de
+nous rendre cette justice; tombant à vos genoux, nous vous demandons en
+grâce, comme une récompense de nos services passés et futurs, de changer
+cette résolution; elle est trop atroce, trop sanguinaire, pour ne pas
+conduire à quelque issue sinistre; nous voilà tous à vos genoux.
+
+LÉONTES.--Je suis comme une plume, pour tous les vents qui
+soufflent.--Vivrai-je donc pour voir cet enfant odieux à mes genoux
+m'appeler son père? Il vaut mieux le brûler à présent que de le maudire
+alors. Mais soit, qu'il vive... Non, il ne vivra pas.--(_A Antigone_.)
+Vous, approchez ici, monsieur, qui vous êtes montré si tendrement
+officieux, de concert avec votre dame Marguerite, votre sage-femme, pour
+sauver la vie de cette bâtarde (car c'est une bâtarde, aussi sûr que
+cette barbe est grise): quels hasards voulez-vous courir pour sauver la
+vie de ce marmot?
+
+ANTIGONE.--Tous ceux, seigneur, que mes forces peuvent supporter et que
+l'honneur peut m'imposer, j'irai jusque-là, et j'offre le peu de sang
+qui me reste pour sauver l'innocence; tout ce que je pourrai faire.
+
+LÉONTES.--Tu pourras le faire. Jure sur cette épée que tu exécuteras mes
+ordres[11].
+
+[Note 11: Forme de serment jadis usitée.]
+
+ANTIGONE.--Je le jure, seigneur.
+
+LÉONTES.--Écoute et obéis; songes-y bien, car la moindre omission
+sera l'arrêt, non-seulement de ta mort, mais de la mort de ta femme à
+mauvaise langue; quant à présent, nous voulons bien lui pardonner. Nous
+t'enjoignons, par ton devoir d'homme lige, de transporter cette fille
+bâtarde dans quelque désert éloigné, hors de l'enceinte de nos domaines,
+et là de l'abandonner sans plus de pitié à sa propre protection, aux
+risques du climat. Comme cet enfant nous est survenu par un hasard
+étrange, je te charge au nom de la justice, au péril de ton âme et des
+tortures de ton corps, de l'abandonner comme une étrangère à la merci
+du sort, à qui tu laisseras le soin de l'élever ou de la détruire;
+emporte-la.
+
+ANTIGONE.--Je jure de le faire, quoiqu'une mort présente eût été plus
+miséricordieuse. Allons, viens, pauvre enfant; que quelque puissant
+esprit inspire aux vautours et aux corbeaux de te servir de nourrices!
+On dit que les loups et les ours ont quelquefois dépouillé leur férocité
+pour remplir de semblables offices de pitié. Seigneur, puissiez-vous
+être plus heureux que cette action ne le mérite! Et toi, pauvre petite,
+condamnée à périr, que la bénédiction du ciel, se déclarant contre cette
+cruauté, combatte pour toi!
+
+(Il sort, emportant l'enfant.)
+
+LÉONTES.--Non, je ne veux point élever la progéniture d'un autre.
+
+(Entre un serviteur.)
+
+LE SERVITEUR.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, les députés que
+vous avez envoyés consulter l'oracle sont revenus depuis une heure.
+Cléomène et Dion sont arrivés heureusement de Delphes; ils sont tous les
+deux débarqués, et ils se hâtent pour arriver à la cour.
+
+UN SEIGNEUR.--Vous conviendrez, seigneur, qu'ils ont fait une incroyable
+diligence.
+
+LÉONTES.--Il y a vingt-trois jours qu'ils sont absents; c'est une grande
+célérité; elle nous présage que le grand Apollon aura voulu manifester
+sur-le-champ la vérité. Préparez-vous, seigneurs; convoquez un conseil
+où nous puissions faire paraître notre déloyale épouse; car, comme elle
+a été accusée publiquement, son procès se fera publiquement et avec
+justice. Tant qu'elle respirera, mon coeur sera pour moi un fardeau.
+Laissez-moi, et songez à exécuter mes ordres.
+
+(Tous sortent.)
+
+FIN DU DEUXIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE TROISIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Une rue d'une ville de Sicile.
+
+_Entrent_ CLÉOMÈNE ET DION.
+
+
+CLÉOMÈNE.--Le climat est pur, l'air est très-doux; l'île est fertile, et
+le temple surpasse de beaucoup les récits qu'on en fait communément.
+
+DION.--Moi, je citerai, car c'est ce qui m'a ravi surtout, les célestes
+vêtements (c'est le nom que je crois devoir leur donner) et la vénérable
+majesté des prêtres qui les portent.--Et le sacrifice! quelle pompe,
+quelle solennité dans l'offrande! Il n'y avait rien de terrestre.
+
+CLÉOMÈNE.--Mais, par-dessus tout, le soudain éclat et la voix
+assourdissante de l'oracle, qui ressemblait au tonnerre de Jupiter; mes
+sens en ont été si étonnés que j'étais anéanti.
+
+DION.--Si l'issue de notre voyage se termine aussi heureusement pour la
+reine (et que les dieux le veuillent!) qu'il a été favorable, agréable
+et rapide pour nous, le temps que nous y avons mis nous est bien payé
+par son emploi.
+
+CLÉOMÈNE.--Grand Apollon, dirige tout pour le bien! Je n'aime point ces
+proclamations qui cherchent des torts à Hermione.
+
+DION.--La rigueur même de cette procédure manifestera l'innocence ou
+terminera l'affaire. Quand une fois l'oracle, ainsi muni du sceau du
+grand-prêtre d'Apollon, découvrira ce qu'il renferme, il se révélera
+quelque secret extraordinaire à la connaissance publique.--Allons, des
+chevaux frais, et que la fin soit favorable!
+
+
+SCÈNE II
+
+Une cour de justice.
+
+LÉONTES, _des_ SEIGNEURS _et des_ OFFICIERS _siégeant_ _selon leur
+rang_.
+
+
+LÉONTES.--Cette cour assemblée, nous le déclarons à notre grand regret,
+porte un coup cruel à notre coeur. L'accusée est la fille d'un roi,
+notre femme, et une femme trop chérie de nous.--Soyons enfin justifiés
+du reproche de tyrannie par la publicité que nous donnons à cette
+procédure: la justice aura son cours régulier, soit pour la conviction
+du crime, soit pour son acquittement.--Faites avancer la prisonnière.
+
+UN OFFICIER DE JUSTICE.--C'est la volonté de Sa Majesté que la reine
+comparaisse en personne devant cette cour.--Silence!
+
+(Hermione est amenée dans la salle du tribunal par des gardes; Pauline
+et ses femmes l'accompagnent.)
+
+LÉONTES.--Lisez les chefs d'accusation.
+
+UN OFFICIER _lit à haute voix._--_Hermione, épouse de l'illustre
+Léontes, roi de Sicile, tu es ici citée et accusée de haute trahison
+comme ayant commis adultère avec Polixène, roi de Bohême, et conspiré
+avec Camillo pour ôter la vie à notre souverain seigneur, ton royal
+époux: et ce complot étant en partie découvert par les circonstances,
+toi, Hermione, au mépris de la foi et de l'obéissance d'un fidèle sujet,
+tu leur as conseillé, pour leur sûreté, de s'évader pendant la nuit, et
+tu as favorisé leur évasion_.
+
+HERMIONE.--Tout ce que j'ai à dire tendant nécessairement à nier les
+faits dont je suis accusée, et n'ayant d'autre témoignage à produire
+en ma faveur que celui qui sort de ma bouche, il ne me servira guère
+de répondre _non coupable_; ma vertu n'étant réputée que fausseté,
+l'affirmation que j'en ferais serait reçue de même. Mais si les
+puissances du ciel voient les actions humaines (comme elles le font),
+je ne doute pas alors que l'innocence ne fasse rougir ces fausses
+accusations et que la tyrannie ne tremble devant la patience.--(_Au
+roi._) Vous, seigneur, vous savez mieux que personne (vous qui voulez
+feindre de l'ignorer) que toute ma vie passée a été aussi réservée,
+aussi chaste, aussi fidèle que je suis malheureuse maintenant, et je le
+suis plus que l'histoire n'en donne d'exemple, quand même on inventerait
+et qu'on jouerait cette tragédie pour attirer des spectateurs. Car,
+considérez-moi,--compagne de la couche d'un roi, possédant la moitié
+d'un trône, fille d'un grand monarque, mère d'un prince de la plus
+grande espérance, amenée ici pour parler et discourir pour sauver ma
+vie et mon honneur devant tous ceux à qui il plaît de venir me voir et
+m'entendre. Quant à la vie, je la tiens pour être une douleur que je
+voudrais abréger; mais l'honneur, il doit se transmettre de moi à mes
+enfants, et, c'est lui seul que je veux défendre. J'en appelle à votre
+propre conscience, seigneur, pour dire combien j'étais dans vos bonnes
+grâces avant que Polixène vînt à votre cour, et combien je le méritais.
+Et depuis qu'il y est venu, par quel commerce illicite me suis-je
+écartée de mon devoir pour mériter de paraître ici? Si jamais j'ai
+franchi d'un seul pas les bornes de l'honneur, si j'ai penché de ce côté
+en action ou en volonté, que les coeurs de tous ceux qui m'entendent
+s'endurcissent, et que mon plus proche parent s'écrie: Opprobre sur son
+tombeau!
+
+LÉONTES.--Je n'ai jamais ouï dire encore qu'aucun de ces vices effrontés
+eût moins d'impudence pour nier ce qu'il avait fait que pour le
+commettre d'abord.
+
+HERMIONE.--Cela est assez vrai, mais c'est une maxime dont je ne mérite
+pas l'application, seigneur.
+
+LÉONTES.--Vous ne l'avouerez pas.
+
+HERMIONE.--Je ne dois rien avouer de plus que ce qui peut m'être
+personnel dans ce qu'on m'impute à crime. Quant à Polixène (qui est le
+complice qu'on me donne), je confesse que je l'ai aimé en tout honneur,
+autant qu'il le désirait lui-même, de l'espèce d'affection qui pouvait
+convenir à une dame comme moi, de cette affection et non point d'une
+autre, que vous m'aviez commandée vous-même. Et si je ne l'eusse pas
+fait, je croirais m'être rendue coupable à la fois de désobéissance et
+d'ingratitude envers vous et envers votre ami, dont l'amitié avait, du
+moment où elle avait pu s'exprimer par la parole, dès l'enfance, déclaré
+qu'elle vous était dévouée. Quant à la conspiration, je ne sais point
+quel goût elle a, bien qu'on me la présente comme un plat dont je dois
+goûter; tout ce que j'en sais, c'est que Camillo était un honnête homme;
+quant au motif qui lui a fait quitter votre cour, si les dieux n'en
+savent pas plus que moi, ils l'ignorent.
+
+LÉONTES.--Vous avez su son départ, comme vous savez ce que vous étiez
+chargée de faire en son absence.
+
+HERMIONE.--Seigneur, vous parlez un langage que je n'entends point; ma
+vie dépend de vos rêves, et je vous l'abandonne.
+
+LÉONTES.--Mes rêves sont vos actions: vous avez eu un enfant bâtard de
+Prolixène, et je n'ai fait que le rêver? Comme vous avez passé toute
+honte (et c'est l'ordinaire de celles de votre espèce), vous avez aussi
+passé toute vérité. Il vous importe davantage de le nier, mais cela ne
+vous sert de rien; car de même que votre enfant a été proscrit, comme il
+le devait être, n'ayant point de père qui le reconnût (ce qui est
+plus votre crime que le sien), de même vous sentirez notre justice, et
+n'attendez de sa plus grande douceur rien moins que la mort.
+
+HERMIONE.--Seigneur, épargnez vos menaces. Ce fantôme dont vous voulez
+m'épouvanter, je le cherche. La vie ne peut m'être d'aucun avantage:
+la couronne et la joie de ma vie, votre affection, je la regarde comme
+perdue: car je sens qu'elle est partie, quoique je ne sache pas comment
+elle a pu me quitter. Ma seconde consolation était mon fils, le premier
+fruit de mon sein: je suis bannie de sa présence, comme si j'étais
+attaquée d'un mal contagieux. Ma troisième consolation, née sous
+une malheureuse étoile, elle a été arrachée de mon sein dont le lait
+innocent coulait dans sa bouche innocente, pour être traînée à la mort.
+Moi-même, j'ai été affichée sous le nom de prostituée sur tous les
+poteaux: par une haine indécente, on m'a refusé jusqu'au privilége des
+couches, qui appartient aux femmes de toute classe. Enfin, je me suis
+vue traînée dans ce lieu en plein air, avant d'avoir recouvré les forces
+nécessaires. A présent, seigneur, dites-moi de quels biens je jouis dans
+la vie, pour craindre de mourir? Ainsi, poursuivez; mais écoutez encore
+ces mots: ne vous méprenez pas à mes paroles.--Non; pour la vie, je
+n'en fais pas plus de cas que d'un fétu.--Mais pour mon honneur (que
+je voudrais justifier), si je suis condamnée sur des soupçons, sans le
+secours d'autres preuves que celles qu'éveille votre jalousie, je vous
+déclare que c'est de la rigueur, et non de la justice. Seigneur, je m'en
+rapporte à l'oracle: qu'Apollon soit mon juge.
+
+UN DES SEIGNEURS, _à la reine_.--Cette requête, de votre part, madame,
+est tout à fait juste; ainsi qu'on produise, au nom d'Apollon, l'oracle
+qu'il a prononcé.
+
+(Quelques-uns des officiers sortent.)
+
+HERMIONE.--L'empereur de Russie était mon père; ah! s'il vivait encore,
+et qu'il vît ici sa fille accusée! Je voudrais qu'il pût voir seulement
+la profondeur de ma misère; mais pourtant avec des yeux de pitié et non
+de vengeance!
+
+(Quelques officiers rentrent avec Dion et Cléomène.)
+
+UN OFFICIER.--Cléomène, et vous, Dion, vous allez jurer, sur l'épée
+de la justice, que vous avez été tous deux à Delphes; que vous en avez
+rapporté cet oracle, scellé et à vous remis par la main du grand-prêtre
+d'Apollon; et que, depuis ce moment, vous n'avez pas eu l'audace de
+briser le sceau sacré, ni de lire les secrets qu'il couvre.
+
+CLÉOMÈNE ET DION.--Nous jurons tout cela.
+
+LÉONTES.--Brisez le sceau et lisez.
+
+L'OFFICIER _rompt le sceau et lit_.--«Hermione est chaste, Polixène est
+sans reproche, Camillo est un sujet fidèle, Léontes un tyran jaloux, son
+innocente enfant un fruit légitime; et le roi vivra sans héritier, si ce
+qui est perdu ne se retrouve pas.»
+
+TOUS LES SEIGNEURS _s'écrient._--Loué soit le grand Apollon!
+
+HERMIONE.--Qu'il soit loué!
+
+LÉONTES, _à l'officier_.--As-tu lu la vérité?
+
+L'OFFICIER.--Oui, seigneur, telle qu'elle est ici couchée par écrit.
+
+LÉONTES.--Il n'y a pas un mot de vérité dans tout cet oracle: le procès
+continuera; tout cela est pure fausseté.
+
+(Un page entre avec précipitation.)
+
+LE PAGE.--Mon seigneur le roi, le roi!
+
+LÉONTES.--De quoi s'agit-il?
+
+LE PAGE.--Ah! seigneur, vous allez me haïr pour la nouvelle que
+j'apporte. Le prince, votre fils, par l'idée seule et par la crainte du
+jugement de la reine, est parti[12].
+
+[Note 12: C'est le _vixit_ des Latins.]
+
+LÉONTES.--Comment, parti?
+
+LE PAGE.--Est mort.
+
+LÉONTES.--Apollon est courroucé, et le ciel même se déchaîne contre mon
+injustice.--Eh! qu'a-t-elle donc?
+
+(La reine s'évanouit.)
+
+PAULINE.--Cette nouvelle est mortelle pour la reine.--Abaissez vos
+regards, et voyez ce que fait la mort.
+
+LÉONTES.--Emmenez-la d'ici; son coeur n'est qu'accablé, elle reviendra
+à elle.--J'en ai trop cru mes propres soupçons. Je vous en conjure,
+administrez-lui avec tendresse quelques remèdes qui la ramènent à
+la vie.--Apollon, pardonne à ma sacrilége profanation de ton oracle!
+(_Pauline et les dames emportent Hermione_.) Je veux me réconcilier
+avec Polixène; je veux faire de nouveau ma cour à ma reine; rappeler
+l'honnête Camillo, que je déclare être un homme d'honneur, et d'une âme
+généreuse; car, poussé par ma jalousie à des idées de vengeance et
+de meurtre, j'ai choisi Camillo pour en être l'instrument, et pour
+empoisonner mon ami Polixène; ce qui aurait été fait, si l'âme vertueuse
+de Camillo n'avait mis des retards à l'exécution de ma rapide volonté.
+Quoique je l'eusse menacé de la mort s'il ne le faisait pas, et
+encouragé par l'appât de la récompense s'il le faisait, lui, plein
+d'humanité et d'honneur, est allé dévoiler mon projet à mon royal hôte;
+il a abandonné tous les biens qu'il possède ici, que vous savez être
+considérables, et il s'est livré aux malheurs certains de toutes les
+incertitudes, sans autres richesses que son honneur.--Oh! comme il
+brille à travers ma rouille! combien sa piété fait ressortir la noirceur
+de mes actions!
+
+(Pauline revient.)
+
+PAULINE.--Ah! coupez mon lacet, ou mon coeur va le rompre en se brisant!
+
+UN DES SEIGNEURS.--D'où vient ce transport, bonne dame?
+
+PAULINE, _au roi_.--Tyran, quels tourments étudiés as-tu en réserve pour
+moi? Quelles roues, quelles tortures, quels bûchers? M'écorcheras-tu
+vive, me brûleras-tu par le plomb fondu ou l'huile bouillante?... Parle,
+quel supplice ancien ou nouveau me faut-il subir, moi, dont chaque mot
+mérite tout ce que ta fureur peut te suggérer de plus cruel? Ta tyrannie
+travaillant de concert avec la jalousie... Des chimères, trop vaines
+pour des petits garçons, trop absurdes et trop oiseuses pour des petites
+filles de neuf ans! Ah! réfléchis à ce qu'elles ont produit, et alors
+deviens fou en effet; oui, frénétique; car toutes tes folies passées
+n'étaient rien auprès de la dernière. C'est peu que tu aies trahi
+Polixène, et montré une âme inconstante, d'une ingratitude damnable;
+c'est peu encore que tu aies voulu empoisonner l'honneur du vertueux
+Camillo, en voulant le déterminer au meurtre d'un roi: ce ne sont là que
+des fautes légères auprès des forfaits monstrueux qui les suivent, et
+encore je ne compte pour rien, ou pour peu, d'avoir jeté aux corbeaux
+ta petite fille, quoiqu'un démon eût versé des larmes au milieu du feu
+avant d'en faire autant; et je ne t'impute pas non plus directement la
+mort du jeune prince, dont les sentiments d'honneur, sentiments élevés
+pour un âge si tendre, ont brisé le coeur qui comprenait qu'un père
+grossier et imbécile diffamait sa gracieuse mère; non, ce n'est pas
+tout cela dont tu as à répondre, mais la dernière horreur,--ô seigneurs,
+quand je l'aurai annoncée, criez tous: malheur!--La reine, la reine, la
+plus tendre, la plus aimable des femmes, est morte; et la vengeance du
+ciel ne tombe pas encore!
+
+UN SEIGNEUR.--Que les puissances suprêmes nous en préservent!
+
+PAULINE.--Je vous dis qu'elle est morte, j'en ferai serment, et si mes
+paroles et mes serments ne vous persuadent pas, allez et voyez, si vous
+parvenez à ramener la plus légère couleur sur ses lèvres, le moindre
+éclat dans ses yeux, la moindre chaleur à l'extérieur, ou la respiration
+à l'intérieur, je vous servirai comme je servirais les dieux. Mais toi,
+tyran, ne te repens point de ces forfaits; ils sont trop au-dessus de
+tous tes remords; abandonne-toi au seul désespoir. Quand tu ferais mille
+prières à genoux, pendant dix mille années, nu, jeûnant sur une montagne
+stérile, où un éternel hiver enfanterait d'éternels orages, tu ne
+pourrais pas amener les dieux à jeter un seul regard sur toi.
+
+LÉONTES.--Poursuis, poursuis; tu ne peux en trop dire, j'ai mérité que
+toutes les langues m'accablent des plus amers reproches.
+
+UN SEIGNEUR, _à Pauline_.--N'ajoutez rien de plus; quel que soit
+l'événement, vous avez fait une faute, en vous permettant la hardiesse
+de ces discours.
+
+PAULINE.--J'en suis fâchée; je sais me repentir des fautes que j'ai
+faites, quand on vient à me les faire connaître. Hélas! j'ai trop montré
+la témérité d'une femme; il est blessé dans son noble coeur. (_Au
+roi_.) Ce qui est passé, et sans remède, ne doit plus être une cause de
+chagrin; ne vous affligez point de mes reproches. Punissez-moi plutôt
+de vous avoir rappelé ce que vous deviez oublier.--Mon cher souverain,
+sire, mon royal seigneur, pardonnez à une femme insensée; c'est l'amour
+que je portais à votre reine.--Allons, me voilà folle encore!--Je ne
+veux plus vous parler d'elle, ni de vos enfants; je ne vous rappellerai
+point le souvenir de mon seigneur, qui est perdu aussi. Recueillez toute
+votre patience, je ne dirai plus rien.
+
+LÉONTES.--Tu as bien parlé, puisque tu ne m'as dit que la vérité; je
+la reçois mieux que je ne recevrais ta pitié. Je t'en prie, conduis-moi
+vers les cadavres de ma reine et de mon fils; un seul tombeau les
+enfermera tous deux, et les causes de leur mort y seront inscrites, à
+ma honte éternelle. Une fois le jour, j'irai visiter la chapelle où ils
+reposeront, et mon plaisir sera d'y verser des larmes. Je fais voeu de
+consacrer mes jours à ce devoir, aussi longtemps que la nature voudra
+m'en donner la force.--Venez, conduisez-moi vers les objets de ma
+douleur.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Un désert de la Bohême voisin de la mer.
+
+ANTIGONE _portant l'enfant, et un_ MATELOT.
+
+
+ANTIGONE.--Tu es donc bien sûr que notre vaisseau a touché les côtes
+désertes de la Bohême?
+
+LE MARINIER.--Oui, seigneur, et j'ai bien peur que nous n'y ayons
+débarqué dans un mauvais moment; le ciel a l'air courroucé et nous
+menace de violentes rafales. Sur ma conscience, les dieux sont irrités
+de notre entreprise et nous témoignent leur colère.
+
+ANTIGONE.--Que leurs saintes volontés s'accomplissent! Va, retourne
+à bord, veille sur ta barque, je ne serai pas longtemps à t'aller
+rejoindre.
+
+LE MARINIER.--Hâtez-vous le plus possible, et ne vous avancez pas
+trop loin dans les terres; nous aurons probablement du mauvais temps:
+d'ailleurs, le désert est fameux par les animaux féroces dont il est
+infesté.
+
+ANTIGONE.--Va toujours: je vais te suivre dans un moment.
+
+LE MARINIER.--Je suis bien joyeux d'être ainsi débarrassé de cette
+affaire.
+
+(Il sort.)
+
+ANTIGONE.--Viens, pauvre enfant.--J'ai ouï dire (mais sans y croire) que
+les âmes des morts revenaient quelquefois; si cela est possible, ta mère
+m'a apparu la nuit dernière: car jamais rêve ne ressembla autant à la
+veille. Je vois s'avancer à moi une femme, la tête penchée tantôt d'un
+côté, tantôt de l'autre. Jamais je n'ai vu objet si rempli de douleur et
+conservant tant de noblesse: vêtue d'une robe d'une blancheur éclatante
+comme la sainteté même, elle s'est approchée de la cabine où j'étais
+couché: trois fois elle s'est inclinée devant moi, et sa bouche
+s'ouvrant pour parler, ses yeux sont devenus deux ruisseaux de larmes:
+après ce torrent de pleurs, elle a rompu le silence par ces mots:
+«Vertueux Antigone, puisque la destinée, faisant violence à tes bons
+sentiments, t'a choisi pour être chargé d'exposer mon pauvre enfant,
+d'après ton serment, la Bohême t'offre des déserts assez éloignés:
+pleures-y et abandonne mon enfant au milieu de ses cris; et comme cet
+enfant est réputé perdu pour toujours, appelle-la, je t'en conjure, du
+nom de Perdita. Et toi, pour ce barbare ministère qui t'a été imposé
+par mon époux, tu ne reverras jamais ta femme Pauline.»--Et à ces mots,
+poussant un cri aigu, elle s'est évanouie dans l'air. Très-effrayé, je
+me suis remis avec le temps, et je suis resté persuadé que c'était une
+réalité et non un songe. Les rêves sont des illusions; et cependant pour
+cette fois je cède à la superstition et j'y crois. Je pense qu'Hermione
+a subi la mort; et qu'Apollon a voulu que cet enfant, étant en vérité la
+progéniture de Polixène, fût déposé ici, pour y vivre, ou pour y périr,
+sur les terres de son véritable père.--Allons, jeune fleur, puisses-tu
+prospérer ici! Repose là, voici ta description et de plus ceci (_Il
+dépose auprès d'elle un coffre rempli de bijoux et d'or_) qui pourra,
+s'il plaît à la fortune, servir à t'élever, ma jolie enfant, et
+cependant rester en ta possession.--La tempête commence: pauvre
+petite infortunée, qui, pour la faute de ta mère, est ainsi exposée à
+l'abandon, et à tout ce qui peut s'ensuivre.--Je ne puis pleurer,
+mais mon coeur saigne. Je suis maudit d'être forcé à cela par mon
+serment.--Adieu!--Le jour s'obscurcit de plus en plus: tu as bien l'air
+d'avoir une affreuse tempête pour te bercer: jamais je n'ai vu le ciel
+si sombre en plein jour. Quels sont ces cris sauvages? Pourvu que je
+puisse regagner la barque. Voilà la chasse.--Allons, je te quitte pour
+jamais.
+
+(Il fuit, poursuivi par un ours.)
+
+(Un vieux berger s'avance près des lieux où est l'enfant.)
+
+LE BERGER.--Je voudrais qu'il n'y eût point d'âge entre dix et
+vingt-trois ans, ou que la jeunesse dormît tout le reste du temps dans
+l'intervalle: car on ne fait autre chose dans l'intervalle que donner
+des enfants aux filles, insulter des vieillards, piller et se battre.
+Écoutez donc! Qui pourrait, sinon des cerveaux brûlés de dix-neuf et de
+vingt-deux ans chasser par le temps qu'il fait? Ils m'ont fait égarer
+deux de mes meilleures brebis, et je crains bien que le loup ne les
+trouve avant leur maître; si elles sont quelque part, ce doit être sur
+le bord de la mer, où elles broutent du lierre. Bonne Fortune, si tu
+voulais... Qu'avons-nous ici? (_Ramassant l'enfant._) Merci de nous,
+un enfant, un joli petit enfant! Je m'étonne si c'est un garçon ou
+une fille?... Une jolie petite fille, une très-jolie petite fille; oh!
+sûrement c'est quelque escapade; quoique je n'aie pas étudié dans les
+livres, cependant je sais lire les traces d'une femme de chambre en
+aventure. C'est quelque oeuvre consommée sur l'escalier, ou sur un
+coffre, ou derrière la porte. Ceux qui l'ont fait avaient plus chaud
+que cette pauvre petite malheureuse n'a ici; je veux la recueillir par
+pitié; cependant j'attendrai que mon fils vienne; il criait il n'y a
+qu'un moment: holà, ho! holà!
+
+(Entre le fils du berger.)
+
+LE FILS.--Ho! ho!
+
+LE BERGER.--Quoi, tu étais si près? Si tu veux voir une chose dont on
+parlera encore quand tu seras mort et réduit en poussière, viens ici.
+Qu'est-ce donc qui te trouble, mon garçon?
+
+LE FILS.--Ah! j'ai vu deux choses, sur la mer et sur terre, mais je ne
+puis dire que ce soit une mer; car c'est le ciel à l'heure qu'il est,
+et entre la mer et le firmament, vous ne pourriez pas passer la pointe
+d'une aiguille.
+
+LE BERGER.--Quoi! mon garçon, qu'est-ce que c'est?
+
+LE FILS.--Je voudrais que vous eussiez vu seulement comme elle écume,
+comme elle fait rage, comme elle creuse ses rivages; mais ce n'est
+pas là ce que je veux dire. Oh! quel pitoyable cri de ces pauvres
+malheureux! qu'il était affreux de les voir, et puis de ne plus les
+voir; tantôt le vaisseau allait percer la lune avec son grand mât, et
+retombait aussitôt englouti dans les flots d'écume, comme si vous jetiez
+un morceau de liége dans un tonneau... Et puis ce que j'ai vu sur la
+terre! comme l'ours a dépouillé l'os de son épaule, comme il me
+criait _au secours!_ en disant que son nom était Antigone, un grand
+seigneur.--Mais pour finir du navire, il fallait voir comme la mer l'a
+avalé; mais surtout comme les pauvres gens hurlaient et comme la mer
+se moquait d'eux.--Et comme le pauvre gentilhomme hurlait, et l'ours
+se moquait de lui, et tous deux hurlaient plus haut que la mer ou la
+tempête.
+
+LE BERGER.--Miséricorde! quand donc as-tu vu cela, mon fils?
+
+LE FILS.--Tout à l'heure, tout à l'heure: il n'y a pas un clin d'oeil
+que j'ai vu ces choses. Les malheureux ne sont pas encore froids
+sous l'eau, et l'ours n'a pas encore à moitié dîné de la chair du
+gentilhomme: il l'achève à présent.
+
+LE BERGER.--Je voudrais bien avoir été là, pour secourir le pauvre
+vieillard.
+
+LE FILS, _à part_.--Et moi, je voudrais que vous eussiez été près du
+navire pour le secourir. Votre charité n'aurait pas tenu pied.
+
+LE BERGER.--C'est terrible!--Mais regarde ici, mon garçon, maintenant,
+bénis ta bonne fortune; toi, tu as rencontré des mourants, et moi
+des nouveau-nés. Voilà qui vaut la peine d'être vu: vois-tu, c'est le
+manteau d'un enfant de gentilhomme! Regarde ici, ramasse, mon fils,
+ramasse, ouvre-le. Ah! voyons.--On m'a prédit que je serais enrichi par
+les fées; c'est quelque enfant changé par elles.--Ouvre ce paquet: qu'y
+a-t-il dedans, garçon?
+
+LE FILS.--Vous êtes un vieux tiré d'affaire; si les péchés de votre
+jeunesse vous sont pardonnés, vous êtes sûr de bien vivre. De l'or, tout
+or!
+
+LE BERGER.--C'est de l'or dès fées; et cela se verra bien; ramasse-le
+vite, cache-le; et cours, cours chez nous par le plus court chemin. Nous
+avons du bonheur, mon garçon, et pour l'être toujours il ne nous faut
+que du secret.--Que mes brebis aillent où elles voudront.--Viens, mon
+cher enfant, viens chez nous par le plus court.
+
+LE FILS.--Prenez, vous, le chemin le plus court avec ce que vous avez
+trouvé; moi, je vais voir si l'ours a laissé là le gentilhomme, et
+combien il en a dévoré. Les ours ne sont jamais féroces que quand ils
+ont faim; s'il en a laissé quelque chose, je l'ensevelirai.
+
+LE BERGER.--C'est une bonne action: si tu peux reconnaître par ce qui
+restera de lui quel homme c'était, viens me chercher pour me le faire
+voir.
+
+LE FILS.--Oui, je le ferai, et vous m'aiderez à l'enterrer.
+
+LE BERGER.--Voilà un heureux jour, mon garçon, et nous ferons de bonnes
+actions avec ceci.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE QUATRIÈME
+
+
+LE TEMPS, _faisant le rôle d'un choeur_.
+
+LE TEMPS.--Moi qui plais à quelques-uns, et qui éprouve tous les hommes,
+la joie des bons et la terreur des méchants; moi qui fais et détruis
+l'erreur, en vertu de mon nom, je prends sur moi de faire usage de mes
+ailes. Ne me faites pas un crime à moi, ni à la rapidité de mon vol,
+si je glisse sur l'espace de seize années, laissant ce vaste intervalle
+dans l'oubli: puisqu'il est en mon pouvoir de renverser les lois, et de
+créer et d'anéantir une coutume dans l'espace d'une des heures dont
+je suis le père, laissez-moi être encore ce que j'étais avant que
+les usages anciens ou modernes fussent établis. Je sers de témoin aux
+siècles qui les ont introduits, et j'en servirai de même aux coutumes
+les plus nouvelles qui règnent de nos jours; je mettrai hors de mode ce
+qui brille maintenant, comme mon histoire le paraît à présent. Si votre
+indulgence me le permet, je retourne mon horloge, et j'avance mes scènes
+comme si vous eussiez dormi dans l'intervalle. Laissant Léontes, les
+effets de sa folle jalousie et le chagrin dont il est si accablé, qu'il
+s'enferme tout seul; imaginez, obligeants spectateurs, que je vais me
+rendre à présent dans la belle Bohême, et rappelez-vous que j'ai fait
+mention d'un fils du roi que je vous nomme maintenant Florizel; je
+me hâte aussi de vous parler de Perdita, qui a acquis des grâces
+merveilleuses. Je ne veux pas vous prédire ce qui lui arrive plus tard,
+mais que les nouvelles du Temps se développent peu à peu devant vous. La
+fille d'un berger, ce qui la concerne et ce qui s'ensuit, voilà ce que
+le Temps va présenter à votre attention. Accordez-moi cela, si vous avez
+quelquefois plus mal employé votre temps; sinon, le Temps lui-même vous
+dit qu'il vous souhaite sincèrement de ne jamais l'employer plus mal.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE I
+
+Appartement dans le palais.
+
+_Entrent_ POLIXÈNE ET CAMILLO.
+
+
+POLIXÈNE.--Je te prie, cher Camillo, ne m'importune pas davantage; c'est
+pour moi une maladie de te refuser quelque chose; mais ce serait une
+mort de t'accorder cette demande.
+
+CAMILLO.--Il y a seize années que je n'ai revu mon pays. Je désire y
+reposer mes os, quoique j'aie respiré un air étranger pendant la plus
+grande partie de ma vie. D'ailleurs, le roi repentant, mon maître, m'a
+envoyé demander: je pourrais apporter quelque soulagement à ses cruels
+chagrins, ou du moins j'ai la présomption de le croire; ce qui est un
+second aiguillon qui me pousse à partir.
+
+POLIXÈNE.--Si tu m'aimes, Camillo, n'efface pas tous tes services
+passés, en me quittant à présent: le besoin que j'ai de toi, c'est ta
+propre vertu qui l'a fait naître; il valait mieux ne te posséder jamais
+que de te perdre ainsi: tu m'as commencé des entreprises que personne
+n'est en état de bien conduire sans toi: tu dois ou rester pour les
+mener toi-même jusqu'à leur entière exécution, ou emporter avec toi tous
+les services que tu m'as rendus. Si je ne les ai pas assez récompensés,
+et je ne puis trop les récompenser, mon étude désormais sera de t'en
+prouver mieux ma reconnaissance, et j'en recueillerai encore l'avantage
+d'augmenter notre amitié. Je te prie, ne me parle plus de ce fatal pays
+de Sicile, dont le nom seul me rappelle avec douleur le souvenir de mon
+frère, avec lequel je suis réconcilié, de ce roi repentant, comme tu le
+nommes, et pour lequel on doit même à présent déplorer comme de nouveau
+la perte qu'il a faite de ses enfants et de la plus vertueuse des
+reines.--Dis-moi, quand as-tu vu le prince Florizel, mon fils? Les rois
+ne sont pas moins malheureux d'avoir des enfants indignes d'eux que de
+les perdre lorsqu'ils ont éprouvé leurs vertus.
+
+CAMILLO.--Seigneur, il y a trois jours que j'ai vu le prince: quelles
+peuvent être ses heureuses occupations, c'est ce que j'ignore; mais
+j'ai remarqué parfois que, depuis quelque temps il est fort retiré de
+la cour, et qu'on le voit moins assidu que par le passé aux exercices de
+son rang.
+
+POLIXÈNE.--J'ai fait la même remarque que vous, Camillo, et avec quelque
+attention: au point que j'ai des yeux à mon service qui veillent sur son
+éloignement de la cour; et j'ai été informé qu'il est presque toujours
+dans la maison d'un berger des plus simples, un homme qui, dit-on, d'un
+état de néant, est parvenu, par des moyens que ne peuvent concevoir ses
+voisins, à une fortune incalculable.
+
+CAMILLO.--J'ai entendu parler de cet homme, seigneur; il a une fille des
+plus rares: sa réputation s'étend au delà de ce qu'on peut attendre, en
+la voyant sortir d'une semblable chaumière.
+
+POLIXÈNE.--C'est là aussi une partie de ce qu'on m'a rapporté. Mais je
+crains l'appât qui attire là notre fils. Il faut que tu m'accompagnes en
+ce lieu: je veux aller, sans nous faire connaître, causer un peu avec ce
+berger, et le questionner: il ne doit pas être bien difficile, je pense,
+de tirer de la simplicité de ce paysan le motif qui attire ainsi mon
+fils chez lui. Je t'en prie, sois de moitié avec moi dans cette affaire,
+et bannis toute idée de la Sicile.
+
+CAMILLO.--J'obéis volontiers à vos ordres.
+
+POLIXÈNE.--Mon bon Camillo!--Il faut aller nous déguiser.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Un chemin près de la chaumière du berger.
+
+
+AUTOLYCUS _entre en chantant_.
+
+ Quand les narcisses commencent à se montrer,
+ Oh! eh! la jeune fille danse dans les vallons:
+ Alors commence la plus douce saison de l'année.
+ Tout se colore dans les domaines de l'hiver[13].
+ La toile blanchit étendue sur la haie;
+ Oh! eh! les tendres oiseaux! comme ils chantent!
+ Cela aiguise mes dents voraces;
+ Un quart de bière est un mets de roi.
+
+ L'alouette joyeuse qui chante tira lira,
+ Eh! oh! oh! eh! la grive et le geai
+ Sont des chants d'été pour moi et pour mes tantes[14],
+ Lorsque nous nous roulons sur le foin.
+
+[Note 13: Il y a sans doute ici une antithèse entre les mots _red_ et
+_pale_, _rouge_ et _pâle_: mais _pale_, par l'arrangement des mots,
+n'est pas adjectif comme l'a cru Letourneur, et veut dire le giron;
+_winter's pale_, le giron de l'hiver, les domaines de l'hiver.]
+
+[Note 14: _Aunt_, dans le jargon des mauvais lieux, voulait dire la
+maîtresse de la maison.]
+
+J'ai servi le prince Florizel, et dans mon temps j'ai porté du velours.
+Aujourd'hui je suis hors de service.
+
+ Mais irai-je me lamenter pour cela, ma chère?
+ La pâle lune luit pendant la nuit;
+ Et lorsque j'erre çà et là,
+ C'est alors que je vais le plus droit.
+ S'il est permis aux chaudronniers de vivre
+ Et de porter leur malle couverte de peau de cochon
+ Je puis bien rendre mes comptes
+ Et les certifier dans les ceps.
+
+Mon trafic, c'est les draps. Là où le milan bâtit son nid, veillez sur
+votre menu linge. Mon père m'a nommé Autolycus; et étant, comme je le
+suis, entré dans ce monde sous la planète de Mercure, j'ai été destiné
+à escamoter des bagatelles de peu de valeur. C'est aux dés et aux femmes
+de mauvaise vie que je dois d'être ainsi caparaçonné, et mon revenu est
+la menue filouterie. Les gibets et les coups sur le grand chemin sont
+trop forts pour moi: être battu et pendu, c'est ma terreur; quant à la
+vie future, j'en perds la pensée en dormant. (_Apercevant le fils du
+berger_.) Une prise! une prise!
+
+(Entre le fils du berger.)
+
+LE BERGER.--Voyons, onze béliers donnent vingt-huit livres de laine:
+vingt-huit livres rapportent une livre et un schelling en sus: à
+présent, quinze cents toisons... à combien monte le tout?
+
+AUTOLYCUS, _à part_.--Si le lacet tient, l'oison est à moi.
+
+LE BERGER.--Je ne puis en venir à bout sans jetons.--Voyons: que vais-je
+acheter pour la fête de la tonte des moutons?--Trois livres de sucre,
+cinq livres de raisins secs, et du riz.--Qu'est-ce que ma soeur veut
+faire du riz?--Mais mon père l'a faite souveraine de la fête, et elle
+sait à quoi il est bon. Elle m'a fait vingt-quatre bouquets pour les
+tondeurs, tous chanteurs à trois parties, et de fort bons chanteurs:
+mais la plupart sont des ténors et des basses-tailles; il n'y a parmi
+eux qu'un puritain qui chante des psaumes sur des airs de bourrées. Il
+faut que j'aie du safran pour colorer des gâteaux, du macis, des dattes,
+point... je ne connais pas cela; des noix muscades, sept; une ou deux
+racines de gingembre; mais je pourrais demander cela. Quatre livres de
+pruneaux et autant de raisins séchés au soleil.
+
+AUTOLYCUS, _poussant un gémissement et étendu sur la terre._--Ah!
+faut-il que je sois né!
+
+LE BERGER.--Merci de moi...
+
+AUTOLYCUS.--Oh! à mon secours! à mon secours! Ôtez-moi ces haillons, et
+après, la mort, la mort!
+
+LE BERGER.--Hélas! pauvre homme, tu aurais besoin d'autres haillons pour
+te couvrir, au lieu d'ôter ceux que tu as.
+
+AUTOLYCUS.--Ah! monsieur, leur malpropreté me fait plus souffrir que les
+coups de fouet que j'ai reçus; et j'en ai pourtant reçu de bien rudes,
+et par millions.
+
+LE BERGER.--Hélas! pauvre malheureux! un million de coups. C'est
+beaucoup de choses!
+
+AUTOLYCUS.--Je suis volé, monsieur, et assommé. On m'a pris mon argent
+et mes habits, et l'on m'a affublé de ces détestables lambeaux.
+
+LE BERGER.--Est-ce un homme à cheval, ou un homme à pied?
+
+AUTOLYCUS.--Un homme à pied, mon cher monsieur, un homme à pied.
+
+LE BERGER.--En effet, ce doit être un homme à pied, d'après les
+vêtements qu'il t'a laissés: si c'était là le manteau d'un homme à
+cheval, il a fait un rude service.--Prête-moi ta main, je t'aiderai à te
+relever; allons, prête-moi ta main.
+
+(Il lui aide à se relever.)
+
+AUTOLYCUS.--Ah! mon bon monsieur, doucement; ah!
+
+LE BERGER.--Hélas! pauvre malheureux!
+
+AUTOLYCUS.--Ah! monsieur! doucement, mon bon monsieur: j'ai peur,
+monsieur, d'avoir mon épaule démise.
+
+LE BERGER.--Eh bien! peux-tu te tenir debout?
+
+AUTOLYCUS.--Doucement, mon cher monsieur... (_Il met la main dans la
+poche du berger_.) Mon cher monsieur, doucement; vous m'avez rendu un
+service bien charitable.
+
+LE BERGER.--Aurais-tu besoin de quelque argent? je peux t'en donner un
+peu.
+
+AUTOLYCUS.--Non, mon cher monsieur, non, je vous en conjure, monsieur.
+J'ai un parent à moins de trois quarts de mille d'ici chez qui j'allais;
+je trouverai là de l'argent et tout ce dont j'aurai besoin: ne m'offrez
+point d'argent, monsieur, je vous en prie; cela me fend le coeur.
+
+LE BERGER.--Quelle espèce d'homme était-ce que celui qui vous a
+dépouillé?
+
+AUTOLYCUS.--Un homme, monsieur, que j'ai connu pour donner à jouer au
+trou-madame: je l'ai vu au service du prince; je ne saurais vous dire,
+mon bon monsieur, pour laquelle de ses vertus c'était; mais il a été
+fustigé et chassé de la cour.
+
+LE BERGER.--Pour ses vices, voulez-vous dire? Il n'y a point de vertu
+chassée de la cour; on l'y choie assez pour l'engager à s'y établir, et
+cependant elle ne fera jamais qu'y séjourner en passant.
+
+AUTOLYCUS.--Oui, monsieur, j'ai voulu dire _ses vices_; je connais bien
+cet homme-là; il a été depuis porteur de singes; ensuite, solliciteur
+de procès, huissier: ensuite, il a fabriqué des marionnettes de l'enfant
+prodigue, et il a épousé la femme d'un chaudronnier, à un mille du lieu
+où sont ma terre et mon bien; après avoir parcouru une multitude de
+professions malhonnêtes, il s'est établi dans le métier de coquin:
+quelques-uns l'appellent Autolycus.
+
+LE BERGER.--Malédiction sur lui! c'est un filou, sur ma vie, c'est
+un filou: il hante les fêtes de village, les foires et les combats de
+l'ours.
+
+AUTOLYCUS.--Justement, monsieur, c'est lui; monsieur, c'est lui; c'est
+ce coquin-là qui m'a accoutré comme vous me voyez.
+
+LE BERGER.--Il n'y a pas de plus insigne poltron dans toute la Bohême.
+Si vous aviez seulement fait les gros yeux, ou que vous lui eussiez
+craché au visage, il se serait enfui.
+
+AUTOLYCUS.--Il faut vous avouer, monsieur, que je ne suis pas un homme à
+me battre; de ce côté-là, je ne vaux rien du tout, et il le savait bien,
+je le garantirais.
+
+LE BERGER.--Comment vous trouvez-vous à présent?
+
+AUTOLYCUS.--Mon cher monsieur, beaucoup mieux que je n'étais; je puis me
+tenir sur mes jambes et marcher; je vais même prendre congé de vous, et
+m'acheminer tout doucement vers la demeure de mon parent.
+
+LE BERGER.--Vous conduirai-je un bout de chemin?
+
+AUTOLYCUS.--Non, mon bon monsieur; non, mon cher monsieur.
+
+LE BERGER..--Alors portez-vous bien; il faut que j'aille acheter des
+épices pour notre fête de la tonte.
+
+(Il sort.)
+
+AUTOLYCUS _seul_.--Prospérez, mon cher monsieur.--Votre bourse n'est pas
+assez chaude à présent pour acheter vos épices. Je me trouverai aussi à
+votre fête de la tonte, je vous le promets. Si je ne fais pas succéder à
+cette filouterie un autre escamotage, et si des tondeurs je ne fais pas
+de vrais moutons, je consens à être effacé du registre, et que mon nom
+soit enregistré sur le livre de la probité.
+
+ Trotte, trotte par le sentier,
+ Un coeur joyeux va tout le jour;
+ Un coeur triste est las au bout d'un mille.
+
+(Il s'en va.)
+
+
+SCÈNE III
+
+La cabane du berger.
+
+_Entrent_ FLORIZEL ET PERDITA.
+
+
+FLORIZEL.--Cette parure inaccoutumée donne une nouvelle vie à chacun
+de vos charmes. Vous n'êtes point une bergère: c'est Flore, se laissant
+voir à l'entrée d'avril:--cette fête de la tonte me paraît une assemblée
+de demi-dieux, et vous en êtes la reine.
+
+PERDITA.--Mon aimable prince, il ne me sied pas de blâmer vos éloges
+exagérés; ah! pardonnez, si j'en parle ainsi: vous, l'objet illustre des
+regards de la contrée, vous vous êtes éclipsé sous l'humble habit d'un
+berger; et moi, pauvre et simple fille, je suis parée comme une déesse.
+Si ce n'est que nos fêtes sont toujours marquées par la folie, et que
+les convives avalent tout par la coutume, je rougirais de vous voir dans
+cet appareil, et de me voir moi, dans le miroir: votre rang vous met à
+l'abri de la crainte.
+
+FLORIZEL.--Je bénis le jour où mon bon faucon a pris son vol au travers
+des métairies de votre père.
+
+PERDITA.--Veuille Jupiter vous en donner sujet: pour moi, la différence
+entre nous me remplit de terreurs. Votre Grandeur n'a pas été accoutumée
+à la crainte. Je tremble en ce moment même à la seule idée que votre
+père, conduit par quelque hasard, vienne à passer par ici, comme vous
+avez fait. O fatalité! De quel oeil verraitil son noble ouvrage si
+pauvrement relié! Que dirait-il? ou comment soutiendrais-je moi, au
+milieu de mes splendeurs empruntées, le regard sévère de son auguste
+présence?
+
+FLORIZEL.--Ne songez qu'au plaisir. Les dieux eux-mêmes, soumettant leur
+divinité à l'amour, ont emprunté la forme des animaux: Jupiter s'est
+métamorphosé en taureau, et a poussé des gémissements; le verdâtre
+Neptune est devenu bélier, et a fait entendre ses bêlements; et le dieu
+vêtu de feu, Apollon doré, s'est fait humble berger, tel que je parais
+être maintenant; jamais leurs métamorphoses n'eurent pour objet une plus
+rare beauté, ni des intentions aussi chastes. Mes désirs ne dépassent
+pas mon honneur, et mes sens ne sont pas plus ardents que ma bonne foi.
+
+PERDITA.--Oui, mais, cher prince, votre résolution ne pourra tenir,
+quand une fois il lui faudra essuyer, comme cela est inévitable, toute
+l'opposition de la puissance du roi; et alors ce sera une alternative
+nécessaire, ou que vous changiez de dessein, ou que je cesse de vivre.
+
+FLORIZEL.--Chère Perdita, je t'en conjure, n'assombris point, par ces
+réflexions forcées, la joie de la fête. Ou je serai à toi, ma belle, ou
+je ne serai plus à mon père; car je ne puis être à moi, ni à personne,
+si je ne suis pas à toi. C'est à cela que je resterai fidèle, quand les
+destins diraient non! Sois tranquille et joyeuse; étouffe ces pensées
+importunes par tout ce que tu vas voir tout à l'heure. Voilà vos hôtes
+qui viennent; prenez un air gai, comme si c'était aujourd'hui le jour
+de la célébration de ces noces, que nous nous sommes tous deux juré
+d'accomplir un jour.
+
+PERDITA.--O fortune, sois-nous favorable!
+
+(Entrent le berger, son fils, Mopsa, Dorcas, valets, Polixène et Camillo
+déguisés.)
+
+FLORIZEL, _à Perdita_.--Voyez: vos hôtes s'avancent; préparez-vous à les
+recevoir gaiement, et que nos visages soient colorés par l'allégresse.
+
+LE BERGER, _à Perdita._--Fi donc! ma fille. Quand ma vieille femme
+vivait, elle était, dans un jour comme celui-ci, le panetiers,
+l'échanson, le cuisinier, la maîtresse et la servante tout ensemble;
+elle accueillait tout le monde, chantait sa chanson et dansait à son
+tour: tantôt ici au haut bout de la table, et tantôt au milieu; sur
+l'épaule de celui-ci, sur l'épaule de celui-là; le visage en feu de
+fatigue; et la liqueur qu'elle prenait pour éteindre ses feux, elle en
+buvait un coup à la santé de chacun. Et vous, vous êtes à l'écart
+comme si vous étiez un de ceux qu'on fête, et non pas l'hôtesse de
+l'assemblée. Je vous en prie, souhaitez la bienvenue à ces amis qui nous
+sont inconnus: c'est le moyen de nous rendre plus amis et d'augmenter
+notre connaissance. Allons, qu'on m'efface ces rougeurs, et
+présentez-vous pour ce que vous êtes, pour la maîtresse de la fête;
+allons, et faites-leur vos remerciements de venir à votre fête de la
+tonte, si vous voulez que votre beau troupeau prospère.
+
+PERDITA, _à Polixène et Camillo_.--Monsieur, soyez le bienvenu: c'est
+la volonté de mon père que je me charge de faire les honneurs de cette
+fête. (_A Camillo_.) Vous êtes le bienvenu, monsieur. (_A Dorcas_.)
+Donne-moi les fleurs que tu as là.--Respectable seigneur, voilà du
+romarin et de la rue pour vous: ces fleurs conservent leur aspect et
+leur odeur pendant tout l'hiver; que la grâce et le souvenir[15] soient
+votre partage; soyez les bienvenus à notre fête.
+
+[Note 15: La rue était appelée l'herbe de grâce, et le romarin l'herbe
+du souvenir. On portait du romarin aux funérailles. On croyait jadis que
+cette plante fortifiait la mémoire.]
+
+POLIXÈNE.--Bergère, et vous êtes une charmante bergère, vous avez bien
+raison de nous présenter, à nos âges, des fleurs d'hiver.
+
+PERDITA.--Monsieur, l'année commence à être ancienne.--A cette époque,
+où l'été n'est pas encore expiré, où l'hiver transi n'est pas né non
+plus, les plus belles fleurs de la saison sont nos oeillets et les
+giroflées rayées, que quelques-uns nomment les bâtardes de la nature;
+mais, pour cette dernière espèce, il n'en croît point dans notre jardin
+rustique, et je ne me soucie pas de m'en procurer des boutures.
+
+POLIXÈNE.--Pourquoi, belle fille, les méprisez-vous ainsi?
+
+PERDITA.--C'est que j'ai ouï-dire qu'il y a un art qui, pour les
+bigarrer, en partage l'ouvrage avec la grande créatrice, la nature.
+
+POLIXÈNE.--Eh bien! quand cela serait, il est toujours vrai qu'il n'est
+point de moyen de perfectionner la nature sans que ce moyen soit encore
+l'ouvrage de la nature. Ainsi, au-dessus de cet art que vous dites
+ajouter à la nature, il est un art qu'elle crée: vous voyez, charmante
+fille, que tous les jours nous marions une tendre tige avec le tronc le
+plus sauvage, et que nous savons féconder l'écorce du plus vil arbuste
+par un bouton d'une race plus noble; ceci est un art que perfectionne la
+nature, qui la change plutôt: l'art lui-même est encore la nature.
+
+PERDITA.--Cela est vrai.
+
+POLIXÈNE.--Enrichissez donc votre jardin de giroflées, et ne les traitez
+plus de bâtardes.
+
+PERDITA.--Je n'enfoncerai jamais le plantoir dans la terre pour y mettre
+une seule tige de leur espèce, pas plus que je ne voudrais, si j'étais
+peinte, que ce jeune homme me dît que c'est bien et qu'il ne désirât
+m'épouser que pour cela.--Voici des fleurs pour vous: la chaude lavande,
+la menthe, la sauge, la marjolaine et le souci, qui se couche avec le
+soleil et se lève avec lui en pleurant. Ce sont les fleurs de la mi-été,
+et je crois qu'on les donne aux hommes d'un certain âge. Vous êtes les
+très-bienvenus.
+
+CAMILLO.--Si j'étais un de vos moutons, je cesserais de paître et je ne
+vivrais que du plaisir de vous contempler.
+
+PERDITA.--Allons donc! Hélas! vous deviendriez bientôt si maigre que
+le souffle des vents de janvier vous traverserait de part en part. (_A
+Florizel_.) Et vous, mon bon ami, je voudrais bien avoir quelques fleurs
+de printemps qui pussent convenir à votre jeunesse; et pour vous aussi,
+bergères, qui portez encore votre virginité sur vos tiges vierges.--O
+Proserpine! que n'ai-je ici les fleurs que, dans ta frayeur, tu
+laissas tomber du char de Pluton! Les narcisses, qui viennent avant que
+l'hirondelle ose se montrer, et qui captivent les vents de mars par leur
+beauté; les violettes, sombres, mais plus douces que les yeux bleus de
+Junon ou que l'haleine de Cythérée; les pâles primevères, qui meurent
+vierges avant qu'elles puissent voir le brillant Phébus dans sa force,
+malheur trop ordinaire aux jeunes filles; les superbes jonquilles et
+l'impériale; les lis de toute espèce, et la fleur de lis en est une; oh!
+je suis dépourvue de toutes ces fleurs pour vous faire des guirlandes et
+pour vous en couvrir tout entier, vous, mon doux ami.
+
+FLORIZEL.--Quoi! comme un cadavre?
+
+PERDITA.--Non pas, mais comme un gazon sur lequel l'amour doit jouer et
+s'étendre; non comme un cadavre, ou du moins pour être enseveli vivant
+dans mes bras.--Allons, prenez vos fleurs; il me semble que je fais ici
+le rôle que j'ai vu faire dans les Pastorales de la Pentecôte: sûrement
+cette robe que je porte change mon humeur.
+
+FLORIZEL.--Ce que vous faites vaut toujours mieux que ce que vous avez
+fait. Quand vous parlez, ma chère, je voudrais vous entendre parler
+toujours; si vous chantez, je voudrais vous entendre; vous voir vendre
+et acheter, donner l'aumône, prier, régler votre maison, et tout faire
+en chantant; quand vous dansez, je voudrais que vous fussiez une vague
+de la mer, afin que vous pussiez toujours continuer, vous mouvoir
+toujours, toujours ainsi, et ne jamais faire autre chose: votre manière
+de faire, toujours plus piquante dans chaque mouvement, relève tellement
+tout ce que vous faites, que toutes vos actions réunies sont celles
+d'une reine.
+
+PERDITA.--O Doriclès! vos louanges sont trop fortes: si votre jeunesse
+et la pureté de votre sang, qui se montre franchement sur vos joues,
+ne vous annonçaient pas clairement pour un berger exempt de fraude,
+j'aurais raison de craindre, mon Doriclès, que vous ne me fissiez la
+cour avec des mensonges.
+
+FLORIZEL.--Je crois que vous avez aussi peu de raison de le craindre,
+que je songe peu moi-même à vous en donner des motifs.--Mais allons,
+notre danse, je vous prie. Votre main, ma Perdita; ainsi s'unit un
+couple de tourterelles, résolues de ne jamais se séparer.
+
+PERDITA.--Je le jure pour elles.
+
+POLIXÈNE.--Voilà la plus jolie petite paysanne qui ait foulé le vert
+gazon: elle ne fait pas un geste, elle n'a pas un maintien qui ne
+respire quelque chose de plus relevé que sa condition: elle est trop
+noble pour ce lieu.
+
+CAMILLO.--Il lui dit quelque chose qui lui fait monter la rougeur sur
+les joues: en vérité, c'est la reine du lait et de la crème.
+
+LE FILS DU BERGER.--Allons, la musique, jouez.
+
+DORCAS, _à part_.--Mopsa doit être votre maîtresse: et un peu d'ail,
+pour préservatif contre ses baisers.
+
+MOPSA.--Allons en mesure.
+
+LE FILS DU BERGER.--Pas un mot, pas un mot: il s'agit aujourd'hui
+d'avoir de bonnes manières.--Allons, jouez.
+
+(On exécute ici une danse de bergers et de bergères.)
+
+POLIXÈNE.--Bon berger, dites-moi, je vous prie, quel est ce jeune paysan
+qui danse avec votre fille?
+
+LE BERGER.--On l'appelle Doriclès, et il se vante de posséder de riches
+pâturages; je ne le tiens que de lui, mais je le crois: il a l'air de
+la vérité. Il dit qu'il aime ma fille: je le crois aussi, car jamais la
+lune ne s'est mirée dans les eaux aussi longtemps qu'on le voit debout,
+et lisant, pour ainsi dire, dans les yeux de ma fille; et à parler
+franchement, je crois qu'à un demi-baiser près on ne saurait choisir
+lequel des deux aime le mieux l'autre.
+
+POLIXÈNE.--Elle danse avec grâce.
+
+LE BERGER.--Elle fait de même tout ce qu'elle fait, quoique je le dise,
+moi, qui devrais le taire. Si le jeune Doriclès se décidait pour elle,
+elle lui apporterait ce à quoi il ne songe guère.
+
+LE VALET, _au fils du berger_.--Ah! maître, si vous aviez entendu le
+colporteur à la porte, vous ne voudriez plus danser au son du tambourin
+ni du chalumeau: non, la cornemuse ne vous ferait plus d'impression.
+Il chante plusieurs airs différents plus vite que vous ne compteriez
+l'argent; il les débite comme s'il avait mangé des ballades et que
+toutes les oreilles fussent ouvertes à ses airs.
+
+LE FILS DU BERGER.--Il ne pouvait pas venir plus à propos. Il faut qu'il
+entre; moi, j'aime de passion les ballades, quand c'est une histoire
+lamentable chantée sur un air joyeux, ou une histoire bien plaisante
+chantée sur un ton lamentable.
+
+LE VALET.--Il a des chansons pour l'homme ou la femme de toutes
+grandeurs. Il n'y a pas de marchande de modes qui puisse aussi bien
+accommoder de gants ses pratiques: il a les plus jolies chansons d'amour
+pour les jeunes filles, et sans aucune licence, ce qui est étrange; et
+avec de si charmants refrains, de _flon flon_ et _lon lon la_, et _Tombe
+dessus, et puis pousse_[16]; et dans le cas où quelque vaurien à la
+bouche béante voudrait, comme qui dirait, y entendre malice et casser
+grossièrement les vitres, il fait répondre à la fille: _Finissez, ne me
+faites pas de mal, cher ami_. Elle s'en débarrasse et lui fait lâcher
+prise avec: _Finissez, ne me faites pas de mal, mon brave homme_[17].
+
+[Note 16: Noms de chansons de rondes anciennes.]
+
+[Note 17: Autres titres de chansons.]
+
+POLIXÈNE.--Voilà un honnête garçon.
+
+LE FILS DU BERGER.--Sur ma parole, tu parles d'un marchand bien
+ingénieux. A-t-il quelques marchandises fraîches?
+
+LE VALET.--Il a des rubans de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, plus
+de pointes[18] que n'en pourraient employer les avocats de la Bohême
+quand ils tomberaient sur lui à la grosse[19], rubans de fil, cadis[20],
+batistes, linons, etc., et il met toute sa boutique en chansons comme si
+c'était autant de dieux et de déesses; vous croiriez qu'une chemise est
+un ange, il chante les poignets et toute la broderie du jabot.
+
+[Note 18: _Points_, pointes et points.]
+
+[Note 19: _By the grosse_; si la traduction du mot est un peu hasardée,
+la pensée est juste.]
+
+[Note 20: Espèce de drap dont les Arlésiennes font encore des cotillons
+un peu lourds pour le climat.]
+
+LE FILS DU BERGER.--Je t'en prie, amène-le-nous, et qu'il s'avance en
+chantant.
+
+PERDITA.--Avertissez-le d'avance de ne pas se servir de mots
+inconvenants dans ses airs.
+
+LE FILS DU BERGER.--Vous avez de ces colporteurs qui sont tout autre
+chose que ce que vous pourriez croire, ma soeur.
+
+PERDITA.--Oui, mon cher frère, ou que je n'ai envie de le savoir.
+
+AUTOLYCUS _s'avance en chantant_.
+
+ Du linon aussi blanc que la neige,
+ Du crêpe noir comme le corbeau,
+ Des gants parfumés comme les roses de Damas,
+ Des masques pour la figure et pour le nez,
+ Des bracelets de verre, des colliers d'ambre,
+ Des parfums pour la chambre des dames,
+ Des coiffes dorées et des devants de corsages
+ Dont les garçons peuvent faire présent à leurs belles,
+ Des épingles et des agrafes d'acier,
+ Tout ce qu'il faut aux jeunes filles, des pieds à la tête.
+ Venez, achetez-moi; allons, venez acheter, venez acheter,
+ Achetez, jeunes gens, ou vos jeunes filles se plaindront.
+ Venez acheter, etc.
+
+LE FILS DU BERGER.--Si je n'étais pas amoureux de Mopsa, tu n'aurais
+pas un sou de moi; mais, étant captivé comme je le suis, cela entraînera
+aussi la captivité de quelques rubans et de quelques paires de gants.
+
+MOPSA.--On me les avait promis pour la fête, mais ils ne viendront pas
+encore trop tard à présent.
+
+DORCAS.--Il vous a promis plus que cela, ou bien il y a des menteurs.
+
+MOPSA.--Il vous a payé plus qu'il ne vous a promis, peut-être même
+davantage, et ce que vous rougiriez de lui rendre.
+
+LE FILS DU BERGER.--Est-ce qu'il n'y a plus de retenue parmi nos jeunes
+filles? Porteront-elles leurs jupes là où on devrait voir leurs visages?
+N'avez-vous pas l'heure d'aller traire, celle de vous coucher ou d'aller
+au four pour éventer ces secrets, sans qu'il faille que vous veniez
+en jaser devant tous nos hôtes? Il est heureux qu'ils se parlent à
+l'oreille. Faites taire vos langues, et pas un mot de plus.
+
+MOPSA.--J'ai fini. Allons, vous m'avez promis un joli lacet et une paire
+de gants parfumés.
+
+LE FILS DU BERGER.--Ne vous ai-je pas dit comment on m'avait filouté en
+chemin et pris tout mon argent?
+
+AUTOLYCUS.--Oh! oui, sûrement, monsieur, il y a des filous par les
+chemins, et il faut bien prendre garde à soi.
+
+LE FILS DU BERGER.--N'aie pas peur, ami, tu ne perdras rien ici.
+
+AUTOLYCUS.--Je l'espère bien, monsieur, car j'ai avec moi bien des
+paquets importants.
+
+LE FILS DU BERGER.--Qu'as-tu là? des chansons?
+
+MOPSA.--Oh! je t'en prie, achètes-en quelques-unes. J'aime une
+chanson imprimée à la fureur, car celles-là, nous savons qu'elles sont
+véritables.
+
+AUTOLYCUS.--Tenez, en voilà une sur un air fort lamentable: comment la
+femme d'un usurier accoucha tout d'un coup de vingt sacs d'argent, et
+comment elle avait envie de manger des têtes de serpents et des crapauds
+grillés.
+
+MOPSA.--Cela est-il vrai? le croyez-vous?
+
+AUTOLYCUS.--Très-vrai, il n'y a pas un mois de cela.
+
+DORCAS.--Les dieux me préservent d'épouser un usurier!
+
+AUTOLYCUS.--Voilà le nom de la sage-femme au bas, une madame Porteconte;
+et il y avait cinq ou six honnêtes femmes qui étaient présentes.
+Pourquoi irais-je débiter des mensonges?
+
+MOPSA, _au jeune berger_.--Oh! je t'en prie, achète-la.
+
+LE FILS DU BERGER.--Allons, mets-la de côté, et voyons encore d'autres
+chansons; nous ferons les autres emplettes après.
+
+AUTOLYCUS.--Voici une autre ballade d'un poisson qui se montra sur
+la côte, le mercredi quatre-vingts d'avril, à quarante mille brasses
+au-dessus de l'eau, et qui chanta cette ballade contre le coeur
+inflexible des filles. On a cru que c'était une femme qui avait été
+métamorphosée en poisson, pour ne pas avoir voulu aimer un homme
+amoureux d'elle: la ballade est vraiment touchante, et tout aussi vraie.
+
+DORCAS.--Cela est vrai aussi? Le croyez-vous?
+
+AUTOLYCUS.--Il y a le certificat de cinq juges de paix, et de témoins
+plus que n'en contiendrait ma balle.
+
+LE JEUNE BERGER.--Mettez-la aussi de côté: une autre.
+
+AUTOLYCUS.--Voici une chanson gaie, mais bien jolie.
+
+MOPSA.--Ah! voyons quelques chansons gaies.
+
+AUTOLYCUS.--Oh! c'est une chanson extrêmement gaie, et elle va sur l'air
+de: _Deux filles aimaient un amant_; il n'y a peut-être pas une fille
+dans la province qui ne la chante: on me la demande souvent, je puis
+vous dire.
+
+MOPSA.--Nous pouvons la chanter tous deux; si vous voulez faire votre
+partie, vous allez entendre: elle est en trois parties.
+
+DORCAS.--Nous avons eu cet air-là, il y a un mois.
+
+AUTOLYCUS.--Je puis faire ma partie, vous savez que c'est mon métier:
+songez à bien faire la vôtre.
+
+CHANSON.
+
+AUTOLYCUS.--Sortez d'ici, car il faut que je m'en aille.--Où? c'est ce
+qu'il n'est pas bon que vous sachiez.
+
+DORCAS.--Où?
+
+MOPSA.--Où?
+
+DORCAS.--Où?
+
+MOPSA.--Vous devez, d'après votre serment, me dire tous vos secrets.
+
+DORCAS.--Et à moi aussi; laissez-moi y aller.
+
+MOPSA.--Tu vas à la grange, ou bien au moulin.
+
+DORCAS.--Si tu vas à l'un ou à l'autre, tu as tort.
+
+AUTOLYCUS.--Ni l'un ni l'autre.
+
+DORCAS.--Comment! ni l'un ni l'autre?
+
+AUTOLYCUS.--Ni l'un ni l'autre.
+
+DORCAS.--Tu as juré d'être mon amant.
+
+MOPSA.--Tu me l'as juré bien davantage. Ainsi, où vas-tu donc? Dis-moi,
+où?
+
+LE FILS DU BERGER.--Nous chanterons tout à l'heure cette chanson à notre
+aise.--Mon père et nos hôtes sont en conversation sérieuse, et il ne
+faut pas les troubler; allons, apporte ta balle et suis-moi. Jeunes
+filles, j'achèterai pour vous deux.--Colporteur, ayons d'abord le
+premier choix.--Suivez-moi, mes belles.
+
+AUTOLYCUS, _à part_.--Et vous payerez bien pour elles.
+
+(Il chante.)
+
+ Voulez-vous acheter du ruban,
+ Ou de la dentelle pour votre pèlerine,
+ Ma jolie poulette, ma mignonne?
+ Ou de la soie, ou du fil,
+ Quelques jolis colifichets pour votre tête,
+ Des plus beaux, des plus nouveaux, des plus élégants?
+ Venez au colporteur;
+ L'argent est un touche à tout
+ Qui fait sortir les marchandises de tout le monde.
+
+(Le jeune berger, Dorcas et Mopsa sortent ensemble pour choisir et
+acheter; Autolycus les suit.)
+
+(Entre un valet.)
+
+LE VALET.--Maître, il y a trois charretiers, trois bergers, trois
+chevriers, trois gardeurs de pourceaux qui se sont tous faits des hommes
+à poil: ils se nomment eux-mêmes des _saltières_[21], et ils ont une
+danse qui est, disent les filles, comme une galimafrée de gambades,
+parce qu'elles n'en sont pas; mais elles ont elles-mêmes dans l'idée
+qu'elle plaira infiniment, pourvu qu'elle ne soit pas trop rude pour
+ceux qui ne connaissent que le jeu de boules.
+
+[Note 21: _Saltières_ pour satyres.]
+
+LE BERGER.--Laisse-nous; nous ne voulons point de leur danse; on n'a
+déjà que trop folâtré ici.--Je sais, monsieur, que nous vous fatiguons.
+
+POLIXÈNE.--Vous fatiguez ceux qui nous délassent; je vous prie, voyons
+ces quatre trios de gardeurs de troupeaux.
+
+LE VALET.--Il y en a trois d'entre eux, monsieur, qui, suivant ce qu'ils
+racontent, ont dansé devant le roi; et le moins souple des trois ne
+saute pas moins de douze pieds et demi en carré.
+
+LE BERGER.--Cesse ton babil; puisque cela plaît à ces honnêtes gens,
+qu'ils viennent; mais qu'ils se dépêchent.
+
+LE VALET.--Hé! ils sont à la porte, mon maître.
+
+(Ici les douze satyres paraissent et exécutent leur danse.)
+
+POLIXÈNE, _à part_.--Oh! bon père, tu en sauras davantage dans
+la suite.--Cela n'a-t-il pas été trop loin?--Il est temps de les
+séparer.--Le bonhomme est simple, il en dit long.--(_A Florizel._) Eh
+bien! beau berger, votre coeur est plein de quelque chose qui distrait
+votre âme du plaisir de la fête.--Vraiment, quand j'étais jeune et que
+je filais l'amour comme vous faites, j'avais coutume de charger ma belle
+de présents: j'aurais pillé le trésor de soie du colporteur, et l'aurais
+prodigué dans les mains de ma belle.--Vous l'avez laissé partir, et
+vous n'avez fait aucun marché avec lui. Si votre jeune fille allait
+l'interpréter mal, et prendre cet oubli pour un défaut d'amour ou de
+générosité, vous seriez fort embarrassé au moins pour la réponse, si
+vous tenez à conserver son attachement.
+
+FLORIZEL.--Mon vieux monsieur, je sais qu'elle ne fait aucun cas de
+pareilles bagatelles. Les cadeaux qu'elle attend de moi sont emballés
+et enfermés dans mon coeur, dont je lui ai déjà fait don, mais que je ne
+lui ai pas encore livré. (_A Perdita_.) Ah! écoute-moi prononcer le voeu
+de ma vie devant ce vieillard, qui, à ce qu'il semble, aima jadis: je
+prends ta main, cette main aussi douce que le duvet de la colombe, et
+aussi blanche qu'elle, ou que la dent d'un Éthiopien et la neige pure
+repoussée deux fois par le souffle impétueux du nord.
+
+POLIXÈNE.--Que veut dire ceci? Comme ce jeune berger semble laver avec
+complaisance cette main qui était déjà si blanche auparavant!--Je vous
+ai interrompu.--Mais revenez à votre protestation: que j'entende votre
+promesse.
+
+FLORIZEL.--Écoutez, et soyez-en témoin.
+
+POLIXÈNE.--Et mon voisin aussi que voilà?
+
+FLORIZEL.--Et lui aussi, et d'autres que lui, et tous les hommes, la
+terre, les cieux et l'univers entier; soyez tous témoins que, fussé-je
+couronné le plus grand monarque du monde et le plus puissant, fussé-je
+le plus beau jeune homme qui ai fait languir les yeux, eussé-je plus
+de force et de science que n'en ait jamais eu un mortel, je n'en
+ferais aucun cas sans son amour, que je les emploierais tous et les
+consacrerais tous à son service, ou les condamnerais à périr.
+
+POLIXÈNE.--Belle offrande!
+
+CAMILLO.--Qui montre une affection durable.
+
+LE BERGER.--Mais vous, ma fille, en dites-vous autant pour lui?
+
+PERDITA.--Je ne puis m'exprimer aussi bien, pas à beaucoup près aussi
+bien, non, ni penser mieux; je juge de la pureté de ses sentiments sur
+celle des miens.
+
+LE BERGER.--Prenez-vous les mains, c'est un marché fait.--Et vous,
+amis inconnus, vous en rendrez témoignage; je donne ma fille à ce jeune
+homme, et je veux que sa dot égale la fortune de son amant.
+
+FLORIZEL.--Oh! la dot de votre fille doit être ses vertus. Après une
+certaine mort, j'aurai plus de richesses que vous ne pouvez l'imaginer
+encore, assez pour exciter votre surprise; mais, allons, unissons-nous
+en présence de ces témoins.
+
+LE BERGER, _à Florizel_.--Allons, voire main.--Et vous, ma fille, la
+vôtre.
+
+POLIXÈNE.--Arrêtez, berger; un moment, je vous en conjure.--(_A
+Florizel_.) Avez-vous un père?
+
+FLORIZEL.--J'en ai un.--Mais que prétendez-vous?
+
+POLIXÈNE.--Sait-il ceci?
+
+FLORIZEL.--Il ne le sait pas et ne le saura jamais.
+
+POLIXÈNE.--Il me semble pourtant qu'un père est l'hôte qui sied le mieux
+au festin des noces de son fils. Je vous prie, encore un mot: votre père
+n'est-il pas incapable de gouverner ses affaires? n'est-il pas tombé
+en enfance par les années et les catarrhes de l'âge? peut-il parler,
+entendre, distinguer un homme d'un autre, administrer son bien? n'est-il
+pas toujours au lit, incapable de rien faire que ce qu'il faisait dans
+son enfance?
+
+FLORIZEL.--Non, mon bon monsieur, il est plein de santé, et il a même
+plus de forces que n'en ont la plupart des vieillards de son âge.
+
+POLIXÈNE.--Par ma barbe blanche, si cela est, vous lui faites une injure
+qui ne sent pas trop la tendresse filiale: il est raisonnable que mon
+fils se choisisse lui-même une épouse; mais il serait de bonne justice
+aussi que le père, à qui il ne reste plus d'autre joie que celle de voir
+une belle postérité, fût un peu consulté dans pareille affaire.
+
+FLORIZEL.--Je vous accorde tout cela; mais, mon vénérable monsieur, pour
+quelques autres raisons qu'il n'est pas à propos que vous sachiez, je ne
+donne pas connaissance de cette affaire à mon père.
+
+POLIXÈNE.--Il faut qu'il en soit instruit.
+
+FLORIZEL.--Il ne le sera point.
+
+POLIXÈNE.--Je vous en prie, qu'il le soit.
+
+FLORIZEL.--Non, il ne le faut pas.
+
+LE BERGER.--Qu'il le soit, mon fils; il n'aura aucun sujet d'être fâché,
+quand il viendra à connaître ton choix.
+
+FLORIZEL.--Allons, allons, il ne doit pas en être instruit.--Soyez
+seulement témoins de notre union.
+
+POLIXÈNE, _se découvrant_.--De votre divorce, mon jeune monsieur, que
+je n'ose pas appeler mon fils. Tu es trop vil pour être reconnu, toi,
+l'héritier d'un sceptre, et qui brigues ici une houlette.--(_Au père_.)
+Toi, vieux traître, je suis fâché de ne pouvoir, en te faisant pendre,
+abréger ta vie que d'une semaine.--(_A Perdita_.) Et toi, jeune et belle
+séductrice, tu dois à la fin connaître malgré toi le royal fou auquel tu
+t'es attaquée.
+
+LE BERGER.--O mon coeur!
+
+POLIXÈNE.--Je ferai déchirer ta beauté avec des ronces, et je rendrai
+ta figure plus grossière que ton état.--Quant à toi, jeune étourdi, si
+jamais je m'aperçois que tu oses seulement pousser un soupir de regret
+de ne plus voir cette petite créature (comme c'est bien mon intention
+que tu ne la revoies jamais), je te déclare incapable de me succéder,
+et je ne te reconnaîtrai pas plus pour être de notre sang et de notre
+famille, que ne l'est tout autre descendant de Deucalion. Souviens-toi
+de mes paroles, et suis-nous à la cour.--Toi, paysan, quoique tu aies
+mérité notre colère, nous t'affranchissons pour le présent de son coup
+mortel.--Et vous, enchanteresse, assez bonne pour un pâtre, oui, et
+pour lui aussi, car il se rendrait indigne de nous s'il ne s'agissait
+de notre honneur,--si jamais tu lui ouvres à l'avenir l'entrée de cette
+cabane, ou que tu entoures son corps de tes embrassements, j'inventerai
+une mort aussi cruelle pour toi que tu es délicate pour elle.
+
+(Il sort.)
+
+PERDITA.--Perdue sans ressources, en un instant! Je n'ai pas été fort
+effrayée; une ou deux fois j'ai été sur le point de lui répondre, et de
+lui dire nettement que le même soleil qui éclaire son palais ne cache
+point son visage à notre chaumière, et qu'il les voit du même oeil. (_A.
+Florizel_.) Voulez-vous bien, monsieur, vous retirer? Je vous ai bien
+dit ce qu'il adviendrait de tout cela. Je vous prie, prenez soin de
+vous; ce songe que j'ai fait, j'en suis réveillée maintenant, et je ne
+veux plus jouer la reine en rien.--Mais je trairai mes brebis, et je
+pleurerai.
+
+CAMILLO, _au berger_.--Eh bien! bon père, comment vous trouvez-vous?
+Parlez encore une fois avant de mourir.
+
+LE BERGER.--Je ne peux ni parler, ni penser, et je n'ose pas savoir ce
+que je sais. (_A Florizel_.) Ah! monsieur, vous avez perdu un homme de
+quatre-vingt-trois ans, qui croyait descendre en paix dans sa tombe;
+oui, qui espérait mourir sur le lit où mon père est mort, et reposer
+auprès de ses honnêtes cendres; mais maintenant quelque bourreau doit me
+revêtir de mon drap mortuaire, et me mettre dans un lieu où nul prêtre
+ne jettera de la poussière sur mon corps. (_A Perdita_.) O maudite
+misérable! qui savais que c'était le prince, et qui as osé l'aventurer
+à unir ta foi à la sienne.--Je suis perdu! je suis perdu! Si je pouvais
+mourir en ce moment, j'aurais vécu pour mourir à l'instant où je le
+désire.
+
+(Il sort.)
+
+FLORIZEL, _à Perdita_.--Pourquoi me regardez-vous ainsi? Je ne suis
+qu'affligé, mais non pas effrayé. Je suis retardé, mais non changé. Ce
+que j'étais, je le suis encore. Plus on me retire en arrière, et plus je
+veux aller en avant: je ne suis pas mon lien avec répugnance.
+
+CAMILLO.--Mon gracieux seigneur, vous connaissez le caractère de votre
+père. En ce moment il ne vous permettra aucune représentation; et je
+présume que vous ne vous proposez pas de lui en faire; il aurait aussi
+bien de la peine, je le crains, à soutenir votre vue; ainsi, jusqu'à ce
+que la fureur de Sa Majesté se soit calmée, ne vous présentez pas devant
+lui.
+
+FLORIZEL.--Je n'en ai pas l'intention. Vous êtes Camillo, je pense?
+
+CAMILLO.--Oui, seigneur.
+
+PERDITA.--Combien de fois vous ai-je dit que cela arriverait? Combien de
+fois vous ai-je dit que mes grandeurs finiraient dès qu'elles seraient
+connues?
+
+FLORIZEL.--Elles ne peuvent finir que par la violation de ma foi: et
+qu'alors la nature écrase les flancs de la terre l'un contre l'autre,
+qu'elle étouffe toutes les semences qu'elle renferme! Lève les
+yeux.--Effacez-moi de votre succession, mon père; mon héritage est mon
+amour.
+
+CAMILLO.--Écoutez les conseils.
+
+FLORIZEL.--Je les écoute; mais ce sont ceux de mon amour; si ma raison
+veut lui obéir, j'écoute la raison; sinon, mes sens, préférant la folie,
+lui souhaitent la bienvenue.
+
+CAMILLO.--C'est là du désespoir, seigneur.
+
+FLORIZEL.--Appelez-le de ce nom, si vous voulez; mais il remplit mon
+voeu; je suis forcé de le croire vertu. Camillo, ni pour la Bohême, ni
+pour toutes les pompes qu'on y peut recueillir, ni pour tout ce que le
+soleil éclaire, tout ce que le sein de la terre contient, ou ce que la
+mer profonde cache dans ses abîmes ignorés, je ne violerai les serments
+que j'ai faits à cette beauté que j'aime. Ainsi, je vous prie, comme
+vous avez toujours été l'ami honoré de mon père, lorsqu'il aura perdu
+la trace de son fils (car je le jure, j'ai l'intention de ne plus le
+revoir), tempérez sa colère par vos sages conseils. La fortune et moi
+nous allons lutter ensemble à l'avenir. Voici ce que vous pouvez savoir
+et redire, que je me suis lancé à la mer avec celle que je ne puis
+conserver ici sur le rivage; et, fort heureusement pour notre besoin,
+j'ai un vaisseau prêt à partir, qui n'était pas préparé pour ce dessein.
+Quant à la route que je veux tenir, il n'est d'aucun avantage pour vous
+de le savoir, ni d'aucun intérêt pour moi que vous puissiez le redire.
+
+CAMILLO.--Ah! seigneur, je voudrais que votre caractère fût plus docile
+aux avis, ou plus fort pour répondre à votre nécessité.
+
+FLORIZEL.--Écoutez, Perdita. (_A Camillo_.) Je vais vous entendre tout à
+l'heure.
+
+CAMILLO, _à part._--Il est inébranlable: il est décidé à fuir.
+Maintenant je serais heureux si je pouvais faire servir son évasion
+à mon avantage; le sauver du danger, lui prouver mon affection et mon
+respect; et parvenir ainsi à revoir ma chère Sicile, et cet infortuné
+roi, mon maître, que j'ai si grande soif de revoir.
+
+FLORIZEL.--Allons, cher Camillo, je suis chargé d'affaires si
+importantes que j'abjure toute cérémonie.
+
+CAMILLO, _se préparant à sortir_.--Seigneur, je pense que vous avez
+entendu parler de mes faibles services, et de l'affection que j'ai
+toujours portée à votre père?
+
+FLORIZEL.--Vous avez bien mérité de lui; c'est une musique pour mon
+père que de raconter vos services; et il n'a pas négligé le soin de les
+récompenser suivant sa reconnaissance.
+
+CAMILLO.--Eh bien! seigneur, si vous avez la bonté de croire que j'aime
+le roi, et en lui ce qui lui tient de plus près, c'est-à-dire votre
+illustre personne, daignez vous laisser diriger par moi, si votre
+projet plus réfléchi et médité à loisir peut encore souffrir quelque
+changement. Sur mon honneur, je vous indiquerai un lieu où vous
+trouverez l'accueil qui convient à Votre Altesse; où vous pourrez
+posséder librement votre amante (dont je vois que vous ne pouvez être
+séparé que par votre ruine, dont vous préserve le ciel!). Vous pourrez
+l'épouser, et par tous mes efforts, en votre absence je tâcherai
+d'apaiser le ressentiment de votre père, et de l'amener à approuver
+votre choix.
+
+FLORIZEL.--Eh! cher Camillo, comment pourrait s'accomplir cette espèce
+de miracle? Apprenez-le-moi, afin que j'admire en vous quelque chose de
+plus qu'un homme, et qu'ensuite je puisse me fier à vous.
+
+CAMILLO.--Avez-vous pensé à quelque lieu où vous vouliez aller?
+
+FLORIZEL.--Pas encore. Comme c'est un accident inopiné qui est coupable
+du parti violent que nous prenons, nous faisons de même profession
+d'être les esclaves du hasard et de l'impulsion de chaque vent qui
+souffle.
+
+CAMILLO.--Écoutez-moi donc: voici ce que j'ai à vous dire.--Si vous ne
+voulez pas absolument changer de résolution, et que vous soyez résolu à
+cette fuite, faites voile vers la Sicile, et présentez-vous avec votre
+belle princesse (car je vois qu'elle doit l'être) devant Léontes. Elle
+sera vêtue comme il convient à la compagne de votre lit. Il me semble
+voir Léontes vous ouvrant affectueusement ses bras, vous accueillant par
+ses larmes, vous demandant pardon à vous, qui êtes le fils, comme à la
+personne même du père, baisant les mains de votre belle princesse, et
+son coeur partagé entre sa cruauté et sa tendresse, se reprochant l'une
+avec des malédictions et disant à l'autre de croître plus vite que le
+temps ou la pensée.
+
+FLORIZEL.--Digne Camillo, quel prétexte donnerai-je à ma visite?
+
+CAMILLO.--Vous direz que vous êtes envoyé par le roi votre père, pour
+le saluer et lui donner des consolations. Je veux vous mettre par écrit,
+seigneur, la manière dont vous devez vous conduire avec lui, et ce que
+vous devez lui communiquer, comme de la part de votre père, des
+choses qui ne sont connues que de nous trois; et ces instructions vous
+guideront dans ce que vous devrez dire à chaque audience, de sorte qu'il
+ne s'apercevra de rien, et qu'il croira que vous avez toute la confiance
+de votre père, et que vous lui révélez son coeur tout entier.
+
+FLORIZEL.--Je vous suis obligé, cette idée a de la sève.
+
+CAMILLO.--C'est une marche qui promet mieux que de vous dévouer
+inconsidérément à des mers infréquentées, à des rivages inconnus, avec
+la certitude de rencontrer une foule de misères, sans aucun espoir
+de secours; pour sortir d'une infortune, afin d'être assailli par une
+autre; n'ayant rien de certain que vos ancres, qui ne peuvent vous
+rendre de meilleur service que celui de vous fixer dans des lieux où
+vous serez fâché d'être. D'ailleurs, vous le savez, la prospérité est le
+plus sûr lien de l'amour; l'affliction altère à la fois la fraîcheur et
+le coeur.
+
+PERDITA.--L'un des deux est vrai; je pense que l'adversité peut flétrir
+les joues, mais elle ne peut atteindre le coeur.
+
+CAMILLO.--Oui-da! dites-vous cela? il ne sera point né dans la maison de
+votre père, depuis sept années, une autre fille comparable à vous.
+
+FLORIZEL.--Mon cher Camillo, elle est autant en avant de son éducation,
+qu'elle est en arrière par la naissance.
+
+CAMILLO.--Je ne puis dire qu'il soit dommage qu'elle manque
+d'instruction; car elle me paraît être la maîtresse de la plupart de
+ceux qui instruisent les autres.
+
+PERDITA.--Pardonnez, monsieur, ma rougeur vous exprimera mes
+remerciements.
+
+FLORIZEL.--Charmante Perdita!--Mais, sur quelles épines nous sommes
+placés! Camillo, vous, le sauveur de mon père, et maintenant le mien, le
+médecin de notre maison, comment ferons-nous? Nous ne sommes pas équipés
+comme doit l'être le fils du roi de Bohême, et nous ne pourrons pas
+paraître en Sicile...
+
+CAMILLO.--Seigneur, n'ayez point d'inquiétude là-dessus. Vous savez, je
+crois, que toute ma fortune est située dans cette île; ce sera mon soin
+que vous soyez entretenu en prince, comme si le rôle que vous devez
+jouer était le mien. Et, seigneur, comme preuve que vous ne pourrez
+manquer de rien... un mot ensemble.
+
+(Ils se parlent à l'écart.)
+
+(Entre Autolycus.)
+
+AUTOLYCUS.--Ah! quelle dupe que l'honnêteté! et que la confiance, sa
+soeur inséparable, est une sotte fille! J'ai vendu toute ma drogue: il
+ne me reste pas une pierre fausse, pas un ruban, pas un miroir, pas une
+boule de parfums, ni bijou, ni tablettes, ni ballade, ni couteau, ni
+lacet, ni gants, ni ruban de soulier, ni bracelet, ni anneau de corne;
+pour empêcher ma balle de jeûner, ils sont accourus, à qui achèterait
+le premier, comme si mes bagatelles avaient été bénies et pouvaient
+procurer la bénédiction du ciel à l'acheteur: par ce moyen, j'ai observé
+ceux dont la bourse avait la meilleure mine, et ce que j'ai vu, je m'en
+suis souvenu pour mon profit. Mon paysan, à qui il ne manque que bien
+peu de chose pour être un homme raisonnable, est devenu si amoureux des
+chansons des filles, qu'il n'a pas voulu bouger un pied qu'il n'ait eu
+l'air et les paroles; ce qui m'a si bien attiré le reste du troupeau,
+que tous leurs autres sens s'étaient fixés dans leurs oreilles: vous
+auriez pu pincer un jupon, sans qu'il l'eût senti: ce n'était rien que
+de dépouiller un gousset de sa bourse: j'aurais enfilé toutes les clefs
+qui pendaient aux chaînes; on n'entendait, on ne sentait que la chanson
+de mon monsieur, et on n'admirait que cette niaiserie. En sorte que,
+pendant cette léthargie, j'ai escamoté et coupé la plupart de leurs
+bourses de fête; si le vieux berger n'était pas venu avec ses cris
+contre sa fille et le fils du roi, s'il n'eût pas chassé nos corneilles
+loin de la balle de blé, je n'eusse pas laissé une bourse en vie dans
+toute l'assemblée.
+
+(Camille, Florizel et Perdita s'avancent.)
+
+CAMILLO.--Oui, mais mes lettres qui, par ce moyen, seront rendues en
+Sicile aussitôt que vous y arriverez, éclairciront ce doute.
+
+FLORIZEL.--Et celles que vous vous procurerez de la part du roi
+Léontes...
+
+CAMILLO.--Satisferont votre père.
+
+PERDITA.--Soyez à jamais heureux! Tout ce que vous dites a belle
+apparence.
+
+CAMILLO, _apercevant Autolycus_.--Quel est cet homme qui se trouve
+là?--Nous en ferons notre instrument; ne négligeons rien de ce qui peut
+nous aider.
+
+AUTOLYCUS, _à part_.--S'ils m'ont entendu tout à l'heure!...--Allons, la
+potence.
+
+CAMILLO.--Hé! vous voilà, mon ami? Pourquoi trembles-tu ainsi? Ne
+craignez personne: on ne veut pas vous faire du mal.
+
+AUTOLYCUS.--Je suis un pauvre malheureux, monsieur.
+
+CAMILLO.--Eh bien! continue de l'être à ton aise; il n'y a personne
+ici qui veuille te voler cela; cependant, nous pouvons te proposer un
+échange avec l'extérieur de ta pauvreté; en conséquence, déshabille-toi
+à l'instant: tu dois penser qu'il y a quelque nécessité pour cela;
+change d'habit avec cet honnête homme. Quoique le marché soit à
+son désavantage, cependant sois sûr qu'il y a encore quelque chose
+par-dessus le marché.
+
+AUTOLYCUS.--Je suis un pauvre malheureux, monsieur. (_A part_.) Je vous
+connais de reste.
+
+CAMILLO.--Allons, je t'en prie, dépêche: ce monsieur est déjà à
+demi-déshabillé.
+
+AUTOLYCUS.--Parlez-vous sérieusement, monsieur?--(_A part_.) Je
+soupçonne le jeu de tout ceci.
+
+FLORIZEL.--Dépêche-toi donc, je t'en prie.
+
+AUTOLYCUS.--En vérité, j'ai déjà des gages, mais en conscience je ne
+puis prendre cet habit.
+
+CAMILLO.--Allons, dénoue, dénoue. (_A Perdita_.) Heureuse amante, que
+ma prophétie s'accomplisse pour vous!--Il faut vous retirer sous quelque
+abri; prenez le chapeau de votre amant et enfoncez-le sur vos sourcils:
+cachez votre figure. Déshabillez-vous et déguisez autant que vous le
+pourrez tout ce qui pourrait vous faire reconnaître, afin que vous
+puissiez (car je crains pour vous les regards) gagner le vaisseau sans
+être découverte.
+
+PERDITA.--Je vois que la pièce est arrangée de façon qu'il faut que j'y
+fasse un rôle.
+
+CAMILLO.--Il n'y a point de remède. (_A Florizel_.) Eh bien! avez-vous
+fini?
+
+FLORIZEL.--Si je rencontrais mon père à présent, il ne m'appellerait pas
+son fils.
+
+CAMILLO.--Allons, vous ne garderez point de chapeau.--Venez, madame,
+venez.--(_A Autolycus_.) Adieu, mon ami.
+
+AUTOLYCUS.--Adieu, monsieur.
+
+FLORIZEL.--O Perdita! ce que nous avons oublié tous deux!--Je vous prie,
+un mot.
+
+CAMILLO, _à part_.--Ce que je vais faire d'abord, ce sera d'informer le
+roi de cette évasion et du lieu où ils se rendent, où j'ai l'espérance
+que je viendrai à bout de le déterminer à les suivre; et je
+l'accompagnerai et reverrai la Sicile, que j'ai un désir de femme de
+revoir.
+
+FLORIZEL.--Que la fortune nous accompagne! Ainsi donc, nous allons
+gagner le rivage, Camillo?
+
+CAMILLO.--Le plus tôt sera le mieux.
+
+(Florizel, Perdita et Camillo sortent.)
+
+AUTOLYCUS _seul_.--Je conçois l'affaire, je l'entends; avoir l'oreille
+fine, l'oeil vif et la main légère sont des qualités nécessaires pour un
+coupeur de bourses. Il est besoin aussi d'un bon nez, afin de flairer
+de l'ouvrage pour les autres sens. Je vois que voici le moment où un
+malhonnête homme peut faire son chemin. Quel échange aurais-je fait s'il
+n'y avait pas eu de l'or par-dessus le marché? Mais aussi combien ai-je
+gagné ici avec cet échange? Sûrement les dieux sont d'intelligence avec
+nous cette année, et nous pouvons faire tout ce que nous voulons _ex
+tempore_. Le prince lui-même est à l'oeuvre pour une mauvaise action en
+s'évadant de chez son père et traînant son entrave à ses talons. Si je
+savais que ce ne fût pas un tour honnête que d'en informer le roi, je
+le ferais: mais je tiens qu'il y a plus de coquinerie à tenir la chose
+secrète, et je reste fidèle à ma profession. (_Entrent le berger et son
+fils_.) Tenons-nous à l'écart, à l'écart. Voici encore matière pour une
+cervelle chaude. Chaque coin de rue, chaque église, chaque boutique,
+chaque cour de justice, chaque pendaison procure de l'occupation à un
+homme vigilant.
+
+LE FILS DU BERGER.--Voyez, voyez, quel homme vous êtes à présent! Il n'y
+a pas d'autre parti que d'aller déclarer au roi qu'elle est un enfant
+changé au berceau, et point du tout de votre chair et de votre sang.
+
+LE BERGER.--Mais, écoute-moi.
+
+LE FILS.--Mais, écoutez-moi.
+
+LE BERGER.--Allons, continue donc.
+
+LE FILS.--Dès qu'elle n'est point de votre chair et de votre sang, votre
+chair et votre sang n'ont point offensé le roi; et alors votre chair
+et votre sang ne doivent pas être punis par lui. Montrez ces effets que
+vous avez trouvés autour d'elle, ces choses secrètes, tout, excepté ce
+qu'elle a sur elle; et cela une fois fait, laissez siffler la loi, je
+vous le garantis.
+
+LE BERGER.--Je dirai tout au roi; oui, chaque mot, et les folies de son
+fils aussi, qui, je puis bien le dire, n'est point un honnête homme,
+ni envers son père, ni envers moi, d'aller se jouer à me faire le
+beau-frère du roi.
+
+LE FILS.--En effet, beau-frère était le degré le plus éloigné auquel
+vous pussiez parvenir, et alors votre sang serait devenu plus cher je ne
+sais pas de combien l'once.
+
+AUTOLYCUS, _toujours à l'écart_.--Bien dit... Idiot!
+
+LE BERGER.--Allons, allons trouver le roi: il y a dans le petit paquet
+de quoi lui faire se gratter la barbe.
+
+AUTOLYCUS.--Je ne vois pas trop quel obstacle cette plainte peut mettre
+à l'évasion de mon maître.
+
+LE FILS.--Priez le ciel qu'il soit au palais.
+
+AUTOLYCUS.--Quoique je ne sois pas honnête de mon naturel, je le suis
+cependant quelquefois par hasard.--Mettons dans ma poche cette barbe
+de colporteur. (_Il s'avance auprès des deux bergers_.) Eh bien!
+villageois, où allez-vous ainsi?
+
+LE BERGER.--Au palais, si Votre Seigneurie le permet.
+
+AUTOLYCUS.--Vos affaires, là, quelles sont-elles? Avec qui? Déclarez-moi
+ce que c'est que ce paquet, le lieu de votre demeure, vos noms, vos
+âges, votre avoir, votre éducation, en un mot tout ce qu'il importe qui
+soit connu?
+
+LE FILS.--Nous ne sommes que des gens tout unis, monsieur.
+
+AUTOLYCUS.--Mensonge! Vous êtes rudes et couverts de poil. Ne vous
+avisez pas de mentir: cela ne convient à personne qu'à des marchands, et
+ils nous donnent souvent un démenti à nous autres soldats; mais nous les
+en payons en monnaie de bonne empreinte et nullement en fer homicide.
+Ainsi, ils ne nous donnent pas un démenti.
+
+LE FILS.--Votre Seigneurie avait tout l'air de nous en donner si elle ne
+s'était pas prise sur le fait.
+
+LE BERGER.--Êtes-vous un courtisan, monsieur, s'il vous plaît?
+
+AUTOLYCUS.--Que cela me plaise ou non, je suis un courtisan; est-ce que
+tu ne vois pas un air de cour dans cette tournure de bras? Est-ce que ma
+démarche n'a pas en elle la cadence de cour? Ton nez ne reçoit-il pas
+de mon individu une odeur de cour? Est-ce que je ne réfléchis pas sur ta
+bassesse un mépris de cour? Crois-tu que, parce que je veux développer,
+démêler ton affaire, pour cela je ne suis pas un courtisan? Je suis un
+courtisan de pied en cap et un homme qui fera avancer ou reculer ton
+affaire; en conséquence de quoi je te commande de me déclarer ton
+affaire.
+
+LE BERGER.--Mon affaire, monsieur, s'adresse au roi.
+
+AUTOLYCUS.--Quel avocat as-tu auprès de lui?
+
+LE BERGER.--Je n'en connais point, monsieur, sous votre bon plaisir.
+
+LE FILS.--Avocat est un terme de cour pour signifier un faisan. Dites
+que vous n'en avez pas.
+
+LE BERGER.--Aucun, monsieur. Je n'ai point de faisan, ni coq, ni poule.
+
+AUTOLYCUS, _à haute voix_.--Que nous sommes heureux, pourtant, de n'être
+pas de simples gens! Et pourtant la nature aurait pu me faire ce qu'ils
+sont; ainsi je ne veux pas les dédaigner.
+
+LE FILS.--Ce ne peut être qu'un grand courtisan.
+
+LE BERGER.--Ses habits sont riches, mais il ne les porte pas avec grâce.
+
+LE FILS.--Il me paraît à moi d'autant plus noble qu'il est plus bizarre:
+c'est un homme important, je le garantis, je le reconnais à ce qu'il se
+cure les dents[22].
+
+[Note 22: Manière de petit-maître, du temps de Shakspeare.]
+
+AUTOLYCUS.--Et ce paquet, qu'y a-t-il dans ce paquet? Pourquoi ce
+coffre?
+
+LE BERGER.--Monsieur, il y a dans ce paquet et cette boîte des secrets
+qui ne doivent être connus que du roi, et qu'il va apprendre avant une
+heure, si je peux parvenir à lui parler.
+
+AUTOLYCUS.--Vieillard, tu as perdu tes peines.
+
+LE BERGER.--Pourquoi, monsieur?
+
+AUTOLYCUS.--Le roi n'est point au palais; il est allé à bord d'un
+vaisseau neuf pour purger sa mélancolie et prendre l'air: car, si tu
+peux comprendre les choses sérieuses, il faut que tu saches que le roi
+est dans le chagrin.
+
+LE BERGER.--On le dit, monsieur, à l'occasion de son fils, qui voulait
+se marier à la fille d'un berger.
+
+AUTOLYCUS.--Si ce berger n'est pas dans les fers, qu'il fuie
+promptement; les malédictions qu'il aura, les tortures qu'on lui fera
+souffrir, briseront le dos d'un homme et le coeur d'un monstre.
+
+LE FILS.--Le croyez-vous, monsieur?
+
+AUTOLYCUS.--Et ce ne sera pas seulement lui qui souffrira tout ce que
+l'imagination peut inventer de fâcheux et la vengeance d'amer, mais
+aussi ses parents, quand ils seraient éloignés jusqu'au cinquantième
+degré, tous tomberont sous la main du bourreau. Et quoique ce soit une
+grande pitié, cependant c'est nécessaire. Un vieux maraud de gardien
+de brebis, un entremetteur de béliers, consentir que sa fille s'élève
+jusqu'à la majesté royale! Quelques-uns disent qu'il sera lapidé, mais
+moi je dis que c'est une mort trop douce pour lui: porter notre trône
+dans un parc à moutons! Il n'y a pas assez de morts, la plus cruelle est
+trop aisée.
+
+LE FILS.--Ce vieux berger a-t-il un fils, monsieur? l'avez-vous entendu
+dire, s'il vous plaît, monsieur?
+
+AUTOLYCUS.--Il a un fils qui sera écorché vif; ensuite, enduit partout
+de miel et placé à l'entrée d'un nid de guêpes, pour rester là jusqu'à
+ce qu'il soit aux trois quarts et demi mort; ensuite on le fera revenir
+avec de l'eau-de-vie ou quelque autre liqueur forte; alors tout au vif
+qu'il sera, et dans le jour prédit par l'almanach, il sera placé
+contre un mur de briques aux regards brûlants du soleil du midi, qui
+le regardera jusqu'à ce qu'il périsse sous la piqûre des mouches. Mais
+pourquoi nous amuser à parler de misérables traîtres? Il ne faut que
+rire de leurs maux, leurs crimes étant si grands. Dites-moi, car vous
+me paraissez de bonnes gens bien simples, ce que vous voulez au roi.
+Si vous me marquez comme il faut votre considération pour moi, je vous
+conduirai au vaisseau où il est, je vous présenterai à Sa Majesté, je
+lui parlerai à l'oreille en votre faveur; et s'il est quelqu'un auprès
+du roi qui puisse vous faire accorder votre demande, vous voyez un homme
+qui le fera.
+
+LE FILS.--Il paraît un homme d'un grand crédit; accordez-vous avec
+lui, donnez-lui de l'or; et quoique l'autorité soit un ours féroce,
+cependant, avec de l'or, on la mène souvent par le nez. Montrez le
+dedans de votre bourse au dehors de votre main, et sans plus tarder.
+Souvenez-vous, _lapidé et écorché vif_.
+
+LE BERGER.--S'il vous plaisait, monsieur, de vous charger de l'affaire
+pour nous, voici de l'or que j'ai sur moi; je vous promets encore
+autant, et je vous laisserai ce jeune homme en gage jusqu'à ce que je
+vous le rapporte.
+
+AUTOLYCUS.--Après que j'aurai fait ce que j'ai promis?
+
+LE BERGER.--Oui, monsieur.
+
+AUTOLYCUS.--Allons, donnez-m'en la moitié.--Êtes-vous personnellement
+intéressé dans cette affaire?
+
+LE FILS.--En quelque façon, monsieur; mais, quoique ma situation soit
+assez triste, j'espère que je ne serai pas écorché vif pour cela.
+
+AUTOLYCUS.--Oh! c'est le cas du fils du berger. Au diable si on n'en
+fait pas un exemple.
+
+LE FILS, _à son_ père.--Du courage, prenez courage; il faut que nous
+allions trouver le roi, et lui montrer les choses étranges que nous
+avons à faire voir; il faut qu'il sache qu'elle n'est point du tout
+votre fille, ni ma soeur, autrement nous sommes perdus. (_A Autolycus_.)
+Monsieur, je vous donnerai autant que ce vieillard quand l'affaire sera
+terminée; et je resterai, comme il vous le dit, votre otage, jusqu'à ce
+que l'or vous ait été apporté.
+
+AUTOLYCUS.--Je m'en rapporte à vous; marchez devant vers le rivage;
+prenez sur la droite. Je ne ferai que regarder par-dessus la haie, et je
+vous suis.
+
+LE FILS.--Nous sommes bien heureux d'avoir trouvé cet homme, je puis le
+dire, bien heureux.
+
+LE BERGER.--Marchons devant, comme il nous l'ordonne; la Providence nous
+l'a envoyé pour nous faire du bien.
+
+(Le berger et son fils s'en vont.)
+
+AUTOLYCUS, _seul_.--Quand j'aurais envie d'être honnête homme, la
+fortune ne le souffrirait pas; elle me fait tomber le butin dans la
+bouche; elle me gratifie en ce moment d'une double occasion: de l'or,
+et le moyen de rendre service au prince mon maître; et qui sait combien
+cela peut servir à mon avancement? Je vais lui conduire à bord ces deux
+taupes, ces deux aveugles: s'il juge à propos de les remettre sur le
+rivage, et que la plainte qu'ils veulent présenter au roi ne l'intéresse
+en rien, qu'il me traite s'il le veut de coquin, pour être si officieux;
+je suis à toute épreuve contre ce titre, et contre la honte qui peut y
+être attachée. Je vais les lui présenter; cela peut être important.
+
+(Il sort.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE CINQUIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Sicile.--Appartement dans le palais de Léontes.
+
+LÉONTES, CLÉOMÈNE, DION, PAULINE, _suite_.
+
+
+CLÉOMÈNE.--Seigneur, vous en avez assez fait; vous avez témoigné le
+repentir d'un saint; si vous avez commis des fautes, vous les avez bien
+expiées, et même votre pénitence a surpassé vos fautes: finissez enfin
+par faire ce que le ciel a déjà fait, oubliez vos offenses, et vous les
+pardonnez comme il vous les pardonne.
+
+LÉONTES.--Tant que je me souviendrai d'elle et de ses vertus, je ne puis
+oublier mon injustice envers elle; je songe toujours au tort que je
+me suis fait à moi-même; tort si grand qu'il laisse mon royaume sans
+héritier, et qui a détruit la plus douce compagne sur laquelle un époux
+ait fondé ses espérances.
+
+PAULINE.--Cela est vrai, trop vrai, seigneur; quand vous épouseriez
+l'une après l'autre toutes les femmes du monde, ou quand vous prendriez
+quelque bonne qualité à toutes pour en former une femme parfaite, celle
+que vous avez tuée serait encore sans égale.
+
+LÉONTES.--Je le crois ainsi. Tuée? Moi, je l'ai tuée?--Oui, je l'ai
+fait; mais vous me donnez un coup bien cruel, en me disant que je l'ai
+tuée. Ce mot est aussi amer pour moi dans votre bouche que dans mes
+pensées: à l'avenir, ne me le dites que bien rarement.
+
+CLÉOMÈNE.--Ne le prononcez jamais, bonne dame; vous auriez pu dire
+mille choses qui eussent été plus convenables aux circonstances, et plus
+conformes à la bonté de votre coeur.
+
+PAULINE, _à Cléomène_.--Vous êtes un de ceux qui voudraient le voir se
+remarier.
+
+DION.--Si vous ne le désirez pas, vous n'avez donc aucune pitié de
+l'État; et vous ne vous souvenez pas de son auguste nom? Considérez un
+peu quels dangers, si Sa Majesté ne laisse point de postérité, peuvent
+tomber sur ce royaume et dévorer tous les témoins indécis de sa ruine.
+Quoi de plus saint que de se réjouir de ce que la feue reine est en
+paix? quoi de plus saint que de faire rentrer le bonheur dans la couche
+de Sa Majesté, avec une douce compagne, pour soutenir la royauté, nous
+consoler du présent et préparer le bien à venir?
+
+PAULINE.--Il n'en est aucune qui soit digne, auprès de celle qui
+n'est plus. D'ailleurs, les dieux voudront que leurs desseins secrets
+s'accomplissent. Le divin Apollon n'a-t-il pas répondu, et n'est-ce pas
+là le sens de son oracle, que le roi Léontes n'aura point d'héritier
+qu'on n'ait retrouvé son enfant perdu? Et l'espoir qu'il soit jamais
+retrouvé est aussi contraire à la raison humaine, qu'il l'est que mon
+Antigone brise son tombeau, et revienne à moi, car, sur ma vie, il a
+péri avec l'enfant. Votre avis est donc que notre souverain contrarie le
+ciel et s'oppose à ses volontés? (_Au roi_.) Ne vous inquiétez point de
+postérité: la couronne trouvera toujours un héritier. Le grand Alexandre
+laissa la sienne au plus digne, et par là son successeur avait chance
+d'être le meilleur possible.
+
+LÉONTES.--Chère Pauline, vous qui avez en honneur, je le sais, la
+mémoire d'Hermione, ah! que ne me suis-je toujours dirigé d'après vos
+conseils! Je pourrais encore à présent contempler les beaux yeux de ma
+reine chérie, je pourrais encore recueillir des trésors sur ses lèvres.
+
+PAULINE.--En les laissant plus riches encore, après le don qu'elles vous
+auraient fait.
+
+LÉONTES.--Vous dites la vérité: il n'est plus de pareilles femmes: ainsi
+plus de femme. Une épouse qui ne la vaudrait pas, et qui serait mieux
+traitée qu'elle, forcerait son âme sanctifiée à revêtir de nouveau son
+corps et à nous apparaître sur ce théâtre où nous l'outrageons en ce
+moment; et à me dire, dans les tourments de son coeur: Pourquoi plutôt
+moi?
+
+PAULINE.--Si elle avait le pouvoir de le faire, elle en aurait une juste
+raison.
+
+LÉONTES.--Oui, bien juste: et elle m'exciterait à poignarder celle que
+j'aurais épousée.
+
+PAULINE.--Je le ferais comme elle: si j'étais le fantôme qui revint, je
+vous dirais de considérer les yeux de votre nouvelle épouse, et de me
+dire pour quels attraits vous l'auriez choisie; et ensuite je pousserais
+un cri en vous adressant ces mots: Souviens-toi de moi.
+
+LÉONTES.--Les étoiles, les étoiles mêmes, et tous les yeux du monde ne
+sont auprès des siens que des charbons éteints! Ne craignez point une
+autre épouse; je ne veux plus de femme, Pauline.
+
+PAULINE.--Voulez-vous jurer de ne jamais vous marier que de mon libre
+consentement?
+
+LÉONTES.--Jamais, Pauline; je le jure sur le salut de mon âme.
+
+PAULINE.--Vous l'entendez, seigneurs, soyez tous témoins de son serment.
+
+CLÉOMÈNE.--Vous le tentez au delà de toute mesure.
+
+PAULINE.--A moins qu'une autre femme, ressemblant autant à Hermione que
+son portrait, ne se présente à ses yeux.
+
+CLÉOMÈNE.--Chère dame...
+
+PAULINE.--J'ai dit.--Cependant, si mon roi veut se marier...--Oui, si
+vous le voulez seigneur, et qu'il n'y ait pas de moyen de vous en ôter
+la volonté, donnez-moi l'office de vous choisir une reine; elle ne sera
+pas aussi jeune que l'était la première; mais elle sera telle que, si
+l'ombre de votre première reine revenait, elle se réjouirait de vous
+voir dans ses bras.
+
+LÉONTES.--Ma fidèle Pauline, nous ne nous marierons point que sur votre
+avis.
+
+PAULINE.--Et je vous le conseillerai, quand votre première reine
+reviendra à la vie; jamais auparavant.
+
+(Entre un gentilhomme.)
+
+LE GENTILHOMME.--Quelqu'un qui se donne pour le prince Florizel, fils
+de Polixène, vient avec sa princesse, la plus belle personne que j'aie
+jamais vue, demander à être introduit auprès de Votre Majesté.
+
+LÉONTES.--Quelle affaire avons-nous avec lui? Il ne vient point dans un
+appareil digne de la grandeur de son père; son arrivée, si soudaine et
+si imprévue, nous dit assez que ce n'est point une visite volontaire,
+mais une entrevue forcée par quelque besoin ou quelque accident. Quelle
+suite a-t-il?
+
+LE GENTILHOMME.--Peu de suite, et ceux qui la composent ont pauvre mine.
+
+LÉONTES.--Sa princesse, dites-vous, est avec lui?
+
+LE GENTILHOMME.--Oui, la plus incomparable beauté terrestre, je crois,
+que jamais le soleil ait éclairée de sa lumière.
+
+PAULINE.--O Hermione! comme le siècle présent se vante toujours
+au-dessus du siècle passé, qui valait mieux, de même, la tombe cède le
+pas aux objets que l'on voit à présent. Vous-même, monsieur, vous avez
+dit, et vous l'avez écrit aussi (mais maintenant vos écrits sont plus
+glacés que celle qui en était le sujet), qu'elle n'avait jamais été, et
+que jamais elle ne serait égalée. Vos vers, qui suivaient autrefois sa
+beauté, ont étrangement reculé, pour que vous disiez à présent que vous
+en avez vu une plus accomplie.
+
+LE GENTILHOMME.--Pardon, madame; j'ai presque oublié l'une: daignez
+me pardonner; et l'autre, quand une fois elle aura obtenu vos regards,
+obtiendra aussi votre voix. C'est une si belle créature que, si elle
+voulait fonder une secte, elle pourrait éteindre le zèle de toutes les
+autres sectes, et faire des prosélytes de tous ceux à qui elle dirait de
+la suivre.
+
+PAULINE.--Comment! pas des femmes?
+
+LE GENTILHOMME.--Les femmes l'aimeront, parce qu'elle est une femme qui
+vaut plus qu'aucun homme; les hommes l'aimeront, parce qu'elle est la
+plus rare de toutes les femmes!
+
+LÉONTES.--Allez, Cléomène; et vous-même, accompagné de vos illustres
+amis, amenez-les recevoir nos embrassements. (_Cléomène sort avec les
+seigneurs et le gentilhomme_.) Toujours est-il étrange qu'il vienne
+ainsi se glisser dans notre cour.
+
+PAULINE.--Si notre jeune prince (la perle des enfants) avait vécu
+jusqu'à cette heure, il aurait bien figuré à côté de ce seigneur: il n'y
+avait pas un mois d'intervalle entre leurs naissances.
+
+LÉONTES.--Je vous prie, taisez-vous: vous savez qu'il meurt pour moi
+de nouveau quand on m'en parle. Lorsque je verrai ce jeune homme, vos
+discours, Pauline, pourraient me conduire à des réflexions capables de
+me priver de ma raison.--Je les vois qui s'avancent.
+
+(Entrent Florizel, Perdita, Cléomène et autres seigneurs.)
+
+LÉONTES, _à Florizel_.--Prince, votre mère fut bien fidèle au mariage,
+car, au moment où elle vous conçut, elle reçut l'empreinte de votre
+illustre père. Si je n'avais que vingt et un ans, les traits de votre
+père sont si bien gravés en vous, vous avez si bien son air, que je
+vous appellerais mon frère, comme lui, et je vous parlerais de quelques
+étourderies de jeunesse que nous fîmes ensemble. Vous êtes le bienvenu,
+ainsi que votre belle princesse, une déesse. Hélas! j'ai perdu un couple
+d'enfants qui auraient pu se tenir ainsi entre le ciel et la terre, et
+exciter l'admiration comme vous le faites, couple gracieux. Et ce fut
+alors que je perdis (le tout par ma folie) la société et l'amitié de
+votre vertueux père, que je désire voir encore une fois dans ma vie,
+quoiqu'elle soit maintenant accablée de malheurs.
+
+FLORIZEL.--Seigneur, c'est par son ordre que j'ai abordé ici en Sicile,
+et je suis chargé de sa part de vous présenter tous les voeux qu'un roi
+et un ami peut envoyer à son frère, et si une infirmité, qui attaque les
+forces usées n'avait fait tort à la vigueur qu'il désirait, il aurait
+lui-même traversé l'étendue de terres et de mers qui sépare votre trône
+et le sien, pour vous revoir, vous qu'il aime (il m'a ordonné de vous le
+dire) plus que tous les sceptres et plus que tous ceux qui les portent
+en ce moment.
+
+LÉONTES.--Ah! mon frère, digne prince, les outrages que je t'ai faits se
+réveillent en moi, et tes soins, d'une générosité si rare, accusent ma
+négligence tardive!--Soyez le bienvenu ici, comme le printemps l'est sur
+la terre. Et a-t-il donc aussi exposé cette merveille de la beauté aux
+cruels ou tout au moins aux rudes traitements du terrible Neptune, pour
+venir saluer un homme qui ne vaut pas ses fatigues, bien moins encore
+les hasards auxquels elle expose sa personne?
+
+FLORIZEL.--Mon cher prince, elle vient de la Libye.
+
+LÉONTES.--Où le belliqueux Smalus, ce prince si noble et si illustre,
+est craint et chéri?
+
+FLORIZEL.--Oui, seigneur, de là; et c'est la fille de ce prince dont les
+larmes ont bien prouvé qu'il était son père au moment où il s'est séparé
+d'elle; c'est de là que, secondés par un officieux vent du midi, nous
+avons fait ce trajet pour exécuter la commission que m'avait donnée mon
+père, de visiter Votre Majesté. J'ai congédié sur vos rivages de Sicile
+la plus brillante portion de ma suite: ils vont en Bohême, pour annoncer
+mon succès dans la Libye, et mon arrivée et celle de ma femme dans cette
+cour où nous sommes.
+
+LÉONTES.--Que les dieux propices purifient de toute contagion notre
+atmosphère, tandis que vous séjournerez dans notre climat! Vous avez
+un respectable père, un prince aimable; et moi, toute sacrée qu'est son
+auguste personne, j'ai commis un péché dont le ciel irrité m'a puni, en
+me laissant sans postérité: votre père jouit du bonheur qu'il a mérité
+du ciel, possédant en vous un fils digne de ses vertus. Qu'aurais-je pu
+être, moi qui aurais pu voir maintenant mon fils et ma fille aussi beaux
+que vous?
+
+(Entre un seigneur.)
+
+LE SEIGNEUR.--Noble seigneur, ce que je vais annoncer ne mériterait
+aucune foi, si les preuves n'étaient pas si près. Apprenez, seigneur,
+que le roi de Bohême m'envoie vous saluer et vous prier d'arrêter son
+fils, qui, abandonnant sa dignité et ses devoirs, a fui loin de son père
+et de ses hautes destinées, pour s'évader avec la fille d'un berger.
+
+LÉONTES.--Où est le roi de Bohême? parlez.
+
+LE SEIGNEUR.--Ici, dans votre ville: je viens de le quitter; je parle
+avec désordre, mais ce désordre convient et à mon étonnement, et à mon
+message. Tandis qu'il se hâtait d'arriver à votre cour, poursuivant,
+à ce qu'il paraît, le beau couple, il a rencontré en chemin le père de
+cette prétendue princesse, et son frère, qui tous deux avaient quitté
+leur pays avec le jeune prince.
+
+FLORIZEL.--Camillo m'a trahi, lui, dont l'honneur et la fidélité avaient
+jusqu'ici résisté à toutes les épreuves.
+
+LE SEIGNEUR.--Vous pouvez le lui reprocher à lui-même.--Il est avec le
+roi votre père.
+
+LÉONTES.--Qui? Camillo?
+
+LE SEIGNEUR.--Oui, Camillo, seigneur. Je lui ai parlé, et c'est lui qui
+est actuellement chargé de questionner ces pauvres gens. Jamais je n'ai
+vu deux malheureux si tremblants; ils se prosternent à ses genoux, ils
+baisent la terre; ils se parjurent à chaque mot qu'ils prononcent; le
+roi de Bohême se bouche les oreilles et les menace de plusieurs morts
+dans la mort.
+
+PERDITA.--O mon pauvre père!--Le ciel suscite après nous des espions qui
+ne permettront pas que notre union s'accomplisse.
+
+LÉONTES.--Êtes-vous mariés?
+
+FLORIZEL.--Nous ne le sommes point, seigneur, et il n'est pas probable
+que nous le soyons. Les étoiles, je le vois, viendront baiser auparavant
+les vallons: la comparaison n'est que trop juste.
+
+LÉONTES.--Prince, est-elle la fille d'un roi?
+
+FLORIZEL.--Oui, seigneur, quand une fois elle sera ma femme.
+
+LÉONTES.--Et cela, je le vois, par la prompte poursuite de votre bon
+père, viendra bien lentement. Je suis fâché, très-fâché, que vous vous
+soyez aliéné son amitié, que votre devoir vous obligeait de conserver;
+et aussi fâché que votre choix ne soit pas aussi riche en mérite qu'en
+beauté, afin que vous puissiez jouir d'elle.
+
+FLORIZEL.--Chérie, relève la tête: quoique la fortune, qui se déclare
+ouvertement notre ennemie, nous poursuive avec mon père, elle n'a pas
+le moindre pouvoir pour changer notre amour. (_Au roi_.) Je vous en
+conjure, seigneur, daignez vous rappeler le temps où vous ne comptiez
+pas plus d'années que je n'en ai à présent; en souvenir de ces
+affections, présentez-vous mon avocat: à votre prière, mon père
+accordera les plus grandes grâces comme des bagatelles.
+
+LÉONTES.--S'il voulait le faire, je lui demanderais votre précieuse
+amante, qu'il regarde, lui, comme une bagatelle.
+
+PAULINE.--Mon souverain, vos yeux sont trop jeunes: moins d'un mois
+avant que votre reine mourut, elle méritait encore mieux ces regards que
+ce que vous regardez à présent.
+
+LÉONTES.--Je songeais à elle, même en contemplant cette jeune
+fille.--(_A Florizel_.) Mais je n'ai pas encore donné de réponse à votre
+demande. Je vais aller trouver votre père. Puisque vos penchants n'ont
+point triomphé de votre honneur, je suis leur ami et le vôtre: je vais
+donc le chercher pour cette affaire; ainsi, suivez-moi et voyez le
+chemin que je ferai.--Venez, cher prince.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+La scène est devant le palais.
+
+AUTOLYCUS ET UN GENTILHOMME.
+
+
+AUTOLYCUS.--Je vous prie, monsieur, étiez-vous présent à ce récit?
+
+LE GENTILHOMME.--J'étais présent à l'ouverture du paquet; j'ai
+entendu le vieux berger raconter la manière dont il l'avait trouvé; et
+là-dessus, après quelques moments d'étonnement, on nous a ordonné à
+tous de sortir de l'appartement; et j'ai seulement entendu, à ce que je
+crois, que le berger disait qu'il avait trouvé l'enfant.
+
+AUTOLYCUS.--Je serais bien aise de savoir l'issue de tout cela.
+
+LE GENTILHOMME.--Je vous rends la chose sans ordre.--Mais les
+changements que j'ai aperçus sur les visages du roi et de Camillo
+étaient singulièrement remarquables: ils semblaient, pour ainsi dire, en
+se regardant l'un l'autre, faire sortir leurs yeux de leurs orbites; il
+y avait un langage dans leur silence, et leurs gestes parlaient: à leurs
+regards, on eût dit qu'ils apprenaient le salut ou la perte d'un
+monde; tous les symptômes d'un grand étonnement éclataient en eux, mais
+l'observateur le plus pénétrant, qui ne savait que ce qu'il voyait,
+n'aurait pu dire si leur émotion était de la joie ou de la tristesse:
+toujours est-il certain que c'était l'une ou l'autre poussée à
+l'extrême.
+
+(Survient un autre gentilhomme.)
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Voici un gentilhomme qui peut-être en saura
+davantage. Quelles nouvelles, Roger?
+
+SECOND GENTILHOMME.--Rien que feux de joie. L'oracle est accompli, la
+fille du roi est retrouvée; tant de merveilles se sont révélées dans
+l'espace d'une heure, que nos faiseurs de ballades ne pourront jamais
+les célébrer.
+
+(Arrive un troisième gentilhomme.)
+
+SECOND GENTILHOMME.--Mais voici l'intendant de madame Pauline, il pourra
+vous en dire davantage.--(_A l'intendant_.) Eh bien! monsieur, comment
+vont les choses à présent? Cette nouvelle, qu'on assure vraie, ressemble
+si fort à un vieux conte, que sa vérité excite de violents soupçons.
+Est-il vrai que le roi a retrouvé son héritière?
+
+TROISIÈME GENTILHOMME.--Rien n'est plus vrai, si jamais la vérité fut
+prouvée par les circonstances. Ce que vous entendez, vous jureriez le
+voir de vos yeux, tant il y a d'accord dans les preuves: le mantelet de
+la reine Hermione,--son collier autour du cou de l'enfant,--les lettres
+d'Antigone, trouvées avec elle, et dont on reconnaît l'écriture,--les
+traits majestueux de cette fille et sa ressemblance avec sa mère,--un
+air de noblesse que lui a imprimé la nature, et qui est au-dessus de
+son éducation,--et mille autres preuves évidentes proclament avec toute
+certitude qu'elle est la fille du roi.--Avez-vous assisté à l'entrevue
+des deux rois?
+
+SECOND GENTILHOMME.--Non.
+
+TROISIÈME GENTILHOMME.--Alors vous avez perdu un spectacle qu'il
+fallait voir et qu'on ne peut raconter. Alors vous auriez vu une joie
+en commencer une autre; et de manière qu'il semblait que le chagrin
+pleurait de s'éloigner d'eux, car leur joie nageait dans des flots de
+larmes. Il fallait les voir élever leurs regards et leurs mains vers le
+ciel avec des visages si altérés, qu'on ne pouvait les reconnaître qu'à
+leurs vêtements et nullement à leurs traits. Notre roi, comme prêt à
+s'élancer hors de lui-même, dans sa joie de retrouver sa fille, s'écrie,
+comme si sa joie eût été une perte: _Oh! ta mère! ta mère!_ Ensuite il
+demande pardon au roi de Bohême, et puis il embrasse son gendre; et puis
+il tourmente sa fille en la prenant dans ses bras, et puis il remercie
+le vieux berger, qui était là debout près de lui, comme un conduit rongé
+par le laps de plusieurs règnes successifs. Je n'ai jamais ouï parler
+de pareille entrevue, qui ne permet pas au récit boiteux de la suivre et
+défie la description de la représenter.
+
+SECOND GENTILHOMME.--Et qu'est devenu, je vous prie, Antigone, qui
+emporta l'enfant d'ici?
+
+TROISIÈME GENTILHOMME.--C'est encore comme un vieux conte, où il y a
+matière à raconter, lors même que toute foi serait endormie et qu'il n'y
+aurait pas une oreille ouverte. Il a été mis en pièces par un ours,
+et cela est garanti par le fils du berger, qui a non-seulement sa
+simplicité (qui semble incroyable) pour appuyer son témoignage, mais
+qui produit encore un mouchoir et des anneaux d'Antigone, que Pauline
+reconnaît.
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Et sa barque, et ceux qui le suivaient, que
+sont-ils devenus?
+
+TROISIÈME GENTILHOMME.--Naufragés au même instant où leur maître a péri,
+et à la vue du berger, en sorte que tous les instruments qui avaient
+servi à exposer l'enfant furent perdus au moment où l'enfant a été
+trouvé. Mais quel noble combat entre la joie et la douleur s'est passé
+dans l'âme de Pauline! Elle avait un oeil baissé à cause de la perte de
+son époux; un autre levé dans la joie de voir l'oracle accompli. Elle
+soulève de terre la princesse et elle la serre dans ses bras, comme
+si elle eût voulu l'attacher à son coeur, de façon à ne plus avoir à
+craindre de la perdre.
+
+PREMIER GENTILHOMME.--La grandeur de cette scène méritait des rois et
+des princes pour spectateurs, puisqu'elle avait des rois pour acteurs.
+
+TROISIÈME GENTILHOMME.--Mais un des plus touchants incidents, et qui a
+pêché dans mes yeux (pour y prendre de l'eau et non du poisson), c'était
+un récit de la mort de la reine, avec les détails de la manière dont
+elle est arrivée (confessés avec courage et pleures par le roi); c'était
+de voir l'attention de sa fille, et la douleur qui la pénétrait, jusqu'à
+ce que d'un signe de douleur à l'autre, elle a poussé un _hélas_! et, je
+pourrais bien le dire, saigné des larmes; car je suis sûr que mon coeur
+a pleuré du sang. Alors le spectateur qui était le plus froid comme
+marbre, a changé de couleur; quelques-uns se sont évanouis, tous
+s'attristaient; et, si l'univers entier avait assisté à cette scène, la
+douleur eût été universelle.
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Sont-ils revenus à la cour?
+
+TROISIÈME GENTILHOMME.--Non. La princesse a entendu parler de la statue
+de sa mère, qui est entre les mains de Pauline; morceau qui a coûté
+plusieurs années de travail, et récemment achevé par ce célèbre maître
+italien, Jules Romain[23]. S'il possédait lui-même l'éternité, et qu'il
+pût de son souffle la communiquer à son ouvrage, il priverait la nature
+de son ouvrage, tant il l'imite parfaitement. Il a fait Hermione si
+ressemblante à Hermione, qu'on dit qu'on lui adresserait la parole,
+et qu'on attendrait sa réponse: c'est là qu'ils sont tous allés avec
+l'ardeur de l'affection, et ils se proposent d'y souper.
+
+[Note 23: Jules Romain vécut précisément le même nombre d'années que
+Shakspeare, qui naquit dix-huit ans après sa mort. Le poëte commet ici
+un anachronisme volontaire pour louer le peintre. Mais comment songer à
+Jules Romain, lorsqu'il s'agit ici d'une statue? Il faut se rappeler que
+les statues étaient autrefois enluminées.]
+
+SECOND GENTILHOMME.--Je m'étais toujours imaginé qu'elle avait là
+quelque grande affaire en main, car, depuis la mort d'Hermione, elle ne
+manquait jamais d'aller deux ou trois fois par jour visiter cette maison
+écartée. Irons-nous les y trouver et nous associer à la joie commune?
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Et quel est celui qui, jouissant de la faveur
+d'y être admis, voudrait s'en priver? A chaque clin d'oeil, nouvelle
+découverte et nouveau plaisir. Notre absence nous fait perdre des
+connaissances précieuses. Partons[24].
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 24: On voit que Shakspeare était ici pressé de terminer; la
+scène aurait été complète, si ce qui se passe en récit avait été mis en
+action. _Segniùs irritant animos demissa per aurem, etc._]
+
+AUTOLYCUS.--C'est maintenant, si je n'avais pas contre moi les torts de
+mon ancienne conduite, que les honneurs pleuvraient sur ma tête! C'est
+moi qui ai conduit le vieillard et son fils à bord du navire du prince,
+qui lui ai dit que je leur avais entendu parler d'un paquet et de je ne
+savais pas quoi, mais il était alors enivré de son amour pour la
+fille du berger (comme il la croyait alors), qui commençait à avoir
+cruellement le mal de mer; et lui-même ne se sentait guère mieux par la
+tempête qui continuait toujours; ce mystère est ainsi demeuré sans être
+découvert. Mais cela m'est égal; car quand j'aurais trouvé ce secret,
+il ne m'aurait pas été d'un grand avantage, au milieu des autres raisons
+qui me discréditent. _(Entrent le berger et son fils_.) Voici ceux à qui
+j'ai fait du bien, contre mon intention, et qui paraissent déjà dans la
+fleur de leur fortune.
+
+LE BERGER.--Viens, mon garçon: j'ai passé l'âge d'avoir des enfants,
+mais tes fils et tes filles naîtront tous gentilshommes.
+
+LE FILS, _à Autolycus_.--Je suis bien aise de vous rencontrer, monsieur.
+Vous avez refusé de tous battre avec moi l'autre jour, parce que je
+n'étais pas né gentilhomme: voyez-vous ces habits? Dites que vous ne
+les voyez pas, et croyez encore que je ne suis pas né gentilhomme.
+Vous feriez bien mieux de dire que ces vêtements ne sont pas nés
+gentilshommes. Osez me donner un démenti, et essayez si je ne suis pas à
+présent né gentilhomme.
+
+AUTOLYCUS.--Je sais que vous êtes actuellement, monsieur, un gentilhomme
+né.
+
+LE FILS.--Oui, et c'est ce que je suis depuis quatre heures.
+
+LE BERGER.--Et moi aussi, mon garçon.
+
+LE FILS.--Et vous aussi.--Mais j'étais né gentilhomme avant mon père,
+car le fils du roi m'a pris par la main et m'a appelé son frère; et
+ensuite les deux rois ont appelé mon père leur frère; et ensuite le
+prince mon frère et la princesse ma soeur ont appelé mon père, leur
+père, et nous nous sommes mis à pleurer; et ce sont les premières larmes
+de gentilhomme que nous ayons jamais versées.
+
+LE BERGER.--Nous pouvons vivre, mon fils, assez pour en verser bien
+davantage.
+
+LE FILS.--Sans doute, ou il y aurait bien du malheur, étant devenus
+nobles un peu tard.
+
+AUTOLYCUS.--Je vous conjure, monsieur, de me pardonner toutes les fautes
+que j'ai commises contre Votre Seigneurie, et de vouloir bien m'appuyer
+de votre favorable recommandation auprès du prince mon maître.
+
+LE BERGER.--Je t'en prie, fais-le, mon fils; car nous devons être
+obligeants, à présent que nous sommes gentilshommes.
+
+LE FILS.--Tu amenderas ta vie?
+
+AUTOLYCUS.--Oui, si c'est le bon plaisir de Votre Seigneurie.
+
+LE FILS.--Donne-moi ta main: je jurerai au prince que tu es un aussi
+honnête et brave homme qu'on en puisse trouver en Bohême.
+
+LE BERGER.--Tu peux le dire, mais non pas le jurer.
+
+LE FILS.--Ne pas le jurer, à présent que je suis gentilhomme? Que les
+paysans et les franklins[25] le _disent_, moi, je le _jurerai_.
+
+[Note 25: Propriétaire libre.]
+
+LE BERGER.--Et si cela est faux, mon fils?
+
+LE FILS.--Quelque faux que cela puisse être, un gentilhomme peut le
+jurer en faveur de son ami.--Oui, et je jurerai au prince que tu es un
+robuste garçon pour ta taille et que tu ne t'enivreras point; mais
+je sais que tu n'es pas un robuste garçon pour ta taille et que tu
+t'enivreras; je le jurerai tout de même; et je voudrais que tu fusses un
+robuste garçon pour ta taille.
+
+AUTOLYCUS.--Je me montrerai tel, monsieur, tant que je pourrai.
+
+LE FILS.--Oui, montre-toi au moins un garçon robuste, si je ne suis pas
+étonné comment tu oses t'aventurer à t'enivrer, n'étant pas un garçon
+robuste, ne fais pas état de ma parole.--Écoute: les rois et les princes
+nos parents sont allés voir le portrait de la reine; viens, suis-nous,
+nous serons tes bons maîtres.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Appartement dans la maison de Pauline.
+
+_Entrent_ LÉONTES, POLIXÈNE, FLORIZEL, PERDITA, CAMILLO, PAULINE,
+COURTISANS _et suite_.
+
+
+LÉONTES.--O sage et bonne Pauline! quelles grandes consolations j'ai
+reçues de vous!
+
+PAULINE.--Mon souverain, ce qui n'a pas bien réussi, je le faisais dans
+de bonnes intentions. Quant à mes services, vous me les avez bien payés;
+l'honneur que vous m'avez fait de daigner visiter mon humble demeure
+avec votre frère couronné, et ce couple fiancé d'héritiers de vos
+royaumes, c'est de votre part un surcroît de bienfaits que ma vie ne
+pourra jamais assez reconnaître.
+
+LÉONTES.--Ah! Pauline, c'est un honneur plein d'embarras. Mais nous
+sommes venus pour voir la statue de notre reine; nous avons traversé
+votre galerie en regardant avec plaisir toutes les curiosités qu'elle
+présente; mais nous n'avons pas vu celle que ma fille est venue y
+chercher, la statue de sa mère.
+
+PAULINE.--Comme de son vivant elle n'eut point d'égale, je suis
+persuadée aussi que sa ressemblance inanimée surpasse tout ce que vous
+avez jamais vu, et tout ce qu'a fait la main de l'homme. Voilà pourquoi
+je la tiens seule et à part. Mais la voici: préparez-vous à voir la vie
+aussi parfaitement imitée, que le sommeil imite la mort. Regardez,
+et avouez que c'est beau. _(Pauline tire un rideau et découvre une
+statue._) J'aime votre silence, il prouve mieux votre admiration.
+Mais parlez pourtant, et vous le premier, mon souverain, dites,
+n'approche-t-elle pas un peu de l'original?
+
+LÉONTES.--C'est son attitude naturelle! Cher marbre, fais-moi des
+reproches, afin que je puisse dire: oui, tu es Hermione:--ou plutôt,
+c'est bien mieux toi encore dans ton silence; car elle était aussi
+tendre que l'enfance et les grâces.--Mais cependant, Pauline, Hermione
+n'était pas si ridée; elle n'était pas aussi âgée que cette statue la
+représente.
+
+POLIXÈNE.--Oh! non, de beaucoup.
+
+PAULINE.--C'est ce qui prouve encore plus l'excellence de l'art du
+statuaire, qui laisse écouler seize années, et la représente telle
+qu'elle serait aujourd'hui si elle vivait.
+
+LÉONTES.--Comme elle aurait pu vivre pour me procurer des consolations
+aussi vives que la douleur dont elle me perce l'âme aujourd'hui. Oh!
+voilà son maintien et son air majestueux (plein de vie alors, comme
+il est là glacé) la première fois que je lui parlai d'amour! Je suis
+honteux: ce marbre ne me reprend-il pas d'avoir été plus dur que lui?--O
+noble chef-d'oeuvre! il y a dans ta majesté une magie, qui évoque dans
+ma mémoire tous mes torts, et qui a privé de ses sens ta fille, dont
+l'admiration fait une seconde statue.
+
+PERDITA.--Et permettez-moi, sans dire que c'est une superstition, de
+tomber à ses genoux et d'implorer sa bénédiction.--Madame, chère reine,
+qui finîtes lorsque je ne faisais que de commencer, donnez-moi cette
+main à baiser.
+
+PAULINE.--Oh! arrêtez! la statue n'est posée que tout nouvellement; les
+couleurs ne sont pas sèches.
+
+CAMILLO.--Seigneur, vous n'avez que trop cruellement ressenti le chagrin
+que seize hivers n'ont pu dissiper, qu'autant d'étés n'ont pu tarir; à
+peine est-il de bonheur qui ait duré aussi longtemps; il n'est point de
+chagrin qui ne se soit détruit lui-même beaucoup plus tôt.
+
+POLIXÈNE, _au roi_.--Chère frère, permettez que celui qui a été la cause
+de tout ceci, ait le pouvoir de vous ôter autant de chagrin qu'il en
+peut prendre lui-même pour sa part.
+
+PAULINE.--En vérité, seigneur, si j'avais pu prévoir que la vue de ma
+pauvre statue vous eût fait tant d'impression (car ce marbre est à moi),
+je ne vous l'aurais pas montrée.
+
+(Elle va pour fermer le rideau.)
+
+LÉONTES.--Ne tirez point le rideau.
+
+PAULINE.--Vous ne la contemplerez pas plus longtemps: peut-être votre
+imagination en viendrait-elle à penser qu'elle se remue.
+
+LÉONTES.--Je voudrais être mort, si ce n'est qu'il me semble que déjà...
+Quel est cet homme qui l'a faite? Voyez, seigneur, ne croiriez-vous pas
+qu'elle respire, et que le sang circule en effet dans ses veines?
+
+POLIXÈNE.--C'est le chef-d'oeuvre d'un maître: la vie même semble animer
+ses lèvres.
+
+LÉONTES.--Son oeil, quoique fixe, semble animé, tant est grande
+l'illusion de l'art!
+
+PAULINE.--Je vais fermer le rideau: mon seigneur est déjà si transporté
+qu'il va croire tout à l'heure qu'elle est vivante.
+
+LÉONTES.--O ma chère Pauline! faites-le-moi croire pendant vingt années
+de suite; il n'est point de raison sage dans ce monde qui puisse égaler
+le plaisir de ce délire. Laissez-moi la voir.
+
+PAULINE.--Je suis bien fâchée, seigneur, de vous avoir causé tant
+d'émotion; mais je pourrais vous affliger encore davantage.
+
+LÉONTES.--Faites-le, Pauline; car cette tristesse a autant de douceur
+que les plus grandes consolations.--Eh quoi! il me semble qu'il sort de
+sa bouche un souffle: quel habile ciseau a donc pu sculpter l'haleine!
+Que personne ne rie; mais je veux l'embrasser.
+
+PAULINE.--Mon cher seigneur, arrêtez. Le vermillon de ses lèvres
+est encore humide; vous le gâteriez, si vous l'embrassiez, et vous
+souilleriez les vôtres de l'huile de la peinture. Fermerai-je le rideau?
+
+LÉONTES.--Non, non, pas de vingt ans.
+
+PERDITA.--Je pourrais rester tout ce temps à la contempler.
+
+PAULINE.--Ou arrêtez-vous là et quittez cette chapelle, ou préparez-vous
+à un plus grand étonnement. Si vous pouvez en soutenir la vue, je vais
+faire mouvoir véritablement la statue, la faire descendre et venir vous
+prendre la main; mais alors vous croiriez, et cependant je proteste
+qu'il n'en est rien, que je suis aidée des esprits du mal.
+
+LÉONTES.--Tout ce qu'il est en votre pouvoir de lui faire faire, je
+serai satisfait de le voir; tout ce qu'il est en votre pouvoir de lui
+faire dire, je serai satisfait de l'entendre; car il est aussi aisé de
+la faire parler que de la faire mouvoir.
+
+PAULINE.--Il faut que vous réveilliez toute votre foi. Allons, demeurez
+tous immobiles, ou que ceux qui croiront que j'accomplis quelque oeuvre
+illicite se retirent.
+
+LÉONTES.--Commencez; personne ne bougera d'un pas.
+
+PAULINE, _à des musiciens_.--Musique, éveillez-la. Commencez,--il
+est temps; descends, cesse d'être une pierre; approche et frappe
+d'étonnement tous ceux qui te regardent. Allons, je vais fermer ta
+tombe; remue, descends, rends à la mort ce silence obstiné; car la vie
+chérie te rachète de ses bras.--Vous le voyez, elle se remue. _(Hermione
+descend_.) Ne tressaillez point; ses actions seront saintes comme
+l'enchantement que vous tenez pour légitime; ne l'évitez point que vous
+ne la revoyiez mourir une seconde fois; car vous lui donneriez deux fois
+la mort.--Allons, présentez-lui votre main: lorsqu'elle était jeune,
+c'était vous qui lui faisiez la cour; à présent qu'elle est plus âgée,
+c'est elle qui vous prévient.
+
+LÉONTES, _en l'embrassant_.--Oh! sa main est chaude! Si ceci est de la
+magie, que ce soit un art aussi légitime que de manger.
+
+POLIXÈNE.--Elle l'embrasse!
+
+CAMILLO.--Elle se suspend à son cou! Si elle appartient à la vie,
+qu'elle parle donc aussi!
+
+POLIXÈNE.--Oui, et qu'elle nous révèle où elle a vécu, ou comment elle
+s'est échappée du milieu des morts?
+
+PAULINE.--Si l'on n'eût fait que vous dire qu'elle était vivante, vous
+auriez bafoué cette idée comme un vieux conte: mais vous voyez qu'elle
+vit, quoiqu'elle ne parle pas encore. Faites attention un petit
+moment.--(_A Perdita_.) Voudriez-vous, belle princesse, vous jeter entre
+elle et le roi? tombez à ses genoux, et demandez la bénédiction de
+votre mère. (_A Hermione_.) Tournez-vous de ce côté, chère reine, notre
+Perdita est retrouvée.
+
+(Elle lui présente Perdita, qui s'agenouille aux pieds d'Hermione.)
+
+HERMIONE, _prenant la parole_.--O vous, dieux! abaissez ici vos regards,
+et de vos urnes sacrées versez toutes vos grâces sur la tête de ma
+fille! (_A sa fille_.) Dis-moi, ma fille, où tu as été conservée? Où tu
+as vécu? Comment as-tu retrouvé la cour de ton père? Car, sachant par
+Pauline que l'oracle avait donné l'espérance que tu étais en vie, je me
+suis conservée pour en voir l'accomplissement.
+
+PAULINE.--Il y aura assez de temps pour cela.--De crainte que les
+spectateurs, excités par cet exemple, n'aient l'envie de troubler
+votre joie par de pareilles relations,--allez ensemble, vous tous qui
+retrouvez en ce moment quelque bonheur: et communiquez à chacun votre
+allégresse: moi, tourterelle vieillie, je vais me reposer sur quelque
+rameau flétri, et là pleurer mon compagnon, que jamais je ne retrouverai
+qu'en mourant moi-même.
+
+LÉONTES.--Ah! calmez-vous, Pauline: vous devriez prendre un époux sur
+mon consentement, comme je prends moi une épouse sur le vôtre: c'est un
+pacte fait entre nous, et confirmé par nos serments. Vous avez trouvé
+mon épouse, mais comment? C'est là la question: car je l'ai vue morte, à
+ce que j'ai cru: et j'ai fait en vain plus d'une prière sur son
+tombeau. Je n'irai pas chercher bien loin (car je connais en partie ses
+sentiments) pour vous trouver un honorable époux.--Avancez, Camillo,
+et prenez-la par la main; son mérite et sa vertu sont bien connus,
+et attestés encore ici par le témoignage de deux rois.--Quittons ces
+lieux.--Quoi? (_A Hermione_.) Regardez mon frère! Ah! pardonnez-moi
+tous deux, de ce que j'ai pu jamais me placer par mes soupçons entre
+vos chastes regards. (_A Hermione_.) Voici votre gendre, le fils du
+roi, qui, grâce au ciel, a engagé sa foi à votre fille.--Chère Pauline,
+conduisez-nous dans un lieu où nous puissions à loisir nous questionner
+mutuellement et répondre sur le rôle que chacun de nous a joué dans ce
+long intervalle de temps depuis l'instant où nous avons été séparés les
+uns des autres: hâtez-vous de nous conduire.
+
+(Tous sortent.)
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le conte d'hiver, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CONTE D'HIVER ***
+
+***** This file should be named 18311-8.txt or 18311-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/8/3/1/18311/
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
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+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
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+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
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+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
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+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+Gutenberg-tm License.
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+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
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+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
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+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
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+your equipment.
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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Binary files differ
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@@ -0,0 +1,5331 @@
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+<html>
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Le conte d'hiver, by William Shakespeare</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Le conte d'hiver, by William Shakespeare
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Le conte d'hiver
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+Author: William Shakespeare
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+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: May 4, 2006 [EBook #18311]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CONTE D'HIVER ***
+
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+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
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+
+</pre>
+
+
+
+<p class="i2">Note du transcripteur.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>============================================</p>
+<p>Ce document est tiré de:</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p>
+<p>SHAKSPEARE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>TRADUCTION DE</p>
+<p>M. GUIZOT</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p>
+<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p>
+<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Volume 4</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mesure pour mesure.&mdash;Othello.&mdash;Comme il vous plaira.</p>
+<p>Le conte d'hiver.&mdash;Troïlus et Cressida.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>PARIS</p>
+<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p>
+<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p>
+<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p>
+<p>1863</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p>===============================================</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+<h1>LE CONTE D'HIVER</h1>
+
+<h2>TRAGÉDIE</h2>
+<br>
+
+
+<h3>NOTICE SUR LE CONTE D'HIVER</h3>
+
+
+<p>Cette pièce embrasse un intervalle de seize années; une princesse
+y naît au second acte et se marie au cinquième. C'est la plus grande
+infraction à la loi d'unité de temps dont Shakspeare se soit rendu
+coupable; aussi n'ignorant pas les règles comme on a voulu quelquefois
+le dire, et prévoyant en quelque sorte les clameurs des critiques,
+il a pris la peine au commencement du quatrième acte, d'évoquer
+le Temps lui-même qui vient faire en personne l'apologie du
+poëte; mais les critiques auraient voulu sans doute que ce personnage
+allégorique eût aussi demandé leur indulgence pour deux autres
+licences; la première est d'avoir violé la chronologie jusqu'à faire de
+Jules Romain le contemporain de l'oracle de Delphes; la seconde
+d'avoir fait de la Bohême un royaume maritime. Ces fautes impardonnables
+ont tellement offensé ceux qui voudraient réconcilier Aristote
+avec Shakspeare, qu'ils ont répudié le <i>Conte d'hiver</i> dans l'héritage
+du poëte; et qu'aveuglés par leurs préventions, ils n'ont pas
+osé reconnaître que cette pièce si défectueuse étincelle de beautés
+dont Shakspeare seul est capable. C'est encore dans une nouvelle romanesque,
+<i>Dorastus et Faunia</i>, attribuée à Robert Greene, qu'il
+faut chercher l'idée première du <i>Conte d'hiver</i>; à moins que, comme
+quelques critiques, on ne préfère croire la nouvelle postérieure à la
+pièce, ce qui est moins probable. Nous allons faire connaître l'histoire
+de Dorastus et Faunia par un abrégé des principales circonstances.</p>
+
+<p>Longtemps avant l'établissement du christianisme, régnait en
+Bohême un roi nommé Pandosto qui vivait heureux avec Bellaria son
+épouse. Il en eut un fils nommé Garrinter. Égisthus, roi de Sicile,
+son ami, vint le féliciter sur la naissance du jeune prince. Pendant
+le séjour qu'il fit à la cour de Bohême son intimité avec Bellaria
+excita une telle jalousie dans le coeur de Pandosto, qu'il chargea son
+échanson Franio de l'empoisonner. Franio eut horreur de cette commission,
+révéla tout à Égisthus, favorisa son évasion et l'accompagna
+en Sicile. Pandosto furieux tourna toute sa vengeance contre la reine,
+l'accusa publiquement d'adultère, la fit garder à vue pendant sa
+grossesse, et, dès qu'elle fut accouchée, il envoya chercher l'enfant
+dans la prison, le fit mettre dans un berceau et l'exposa à la mer
+pendant une tempête.</p>
+
+<p>Le procès de Bellaria fut ensuite instruit juridiquement. Elle persista
+à protester de son innocence, et le roi voulant que son témoignage
+fût reçu pour toute preuve, Bellaria demanda celui de l'oracle
+de Delphes. Six courtisans furent envoyés en ambassade à la
+Pythonisse qui confirma l'innocence de la reine et déclara de plus
+que Pandosto mourrait sans héritier si l'enfant exposé ne se retrouvait
+pas. En effet, pendant que le roi confondu se livre à ses regrets,
+on vient lui annoncer la mort de son fils Garrinter, et Bellaria, accablée
+de sa douleur, meurt elle-même subitement.</p>
+
+<p>Pandosto au désespoir se serait tué lui-même si on n'eût retenu
+son bras. Peu à peu ce désespoir dégénéra en mélancolie et en langueur;
+le monarque allait tous les jours arroser de ses larmes le
+tombeau de Bellaria.</p>
+
+<p>La nacelle sur laquelle l'enfant avait été exposé flotta pendant
+deux jours au gré des vagues, et aborda sur la côte de Sicile. Un
+berger occupé à chercher en ce lieu une brebis qu'il avait perdue,
+aperçut la nacelle et y trouva l'enfant enveloppé d'un drap écarlate
+brodé d'or, ayant au cou une chaîne enrichie de pierres précieuses,
+et à côté de lui une bourse pleine d'argent. Il l'emporta dans sa chaumière
+et l'éleva dans la simplicité des moeurs pastorales; mais Faunia,
+c'est le nom que donna le berger à la jeune fille, était si belle
+que l'on parla bientôt d'elle à la cour; Dorastus, fils du roi de Sicile,
+fut curieux de la voir, en devint amoureux, et sacrifiant les espérances
+de son avenir et la main d'une princesse de Danemark à la
+bergère qu'il aimait, s'enfuit secrètement avec elle. Le confident du
+prince était un nommé Capino qui allait tout préparer pour favoriser
+la fuite des deux amants, lorsqu'il rencontra Porrus le père supposé
+de Faunia. Malgré le déguisement dont Dorastus s'était servi pour
+faire la cour à sa fille adoptive, Porrus avait enfin reconnu le prince,
+et, craignant le ressentiment du roi, venait lui révéler qu'il n'était que
+le père nourricier de Faunia, en lui portant les bijoux trouvés dans
+la nacelle.</p>
+
+<p>Capino lui offre sa médiation, et sous divers prétextes il l'entraîne
+au vaisseau où étaient déjà les fugitifs. Porrus est forcé de les suivre.
+La navigation ne fut pas heureuse, et le navire échoua sur les
+côtes de Bohême. On voit que Shakspeare ne s'est pas inquiété d'être
+plus savant géographe que le romancier.</p>
+
+<p>Redoutant la cruauté de Pandosto, le prince résolut d'attendre
+incognito sous le nom de Méléagre, l'occasion de se réfugier dans
+une contrée plus hospitalière; mais la beauté de Faunia fit encore
+du bruit: le roi de Bohême voulut la voir, et, oubliant sa douleur,
+conçut le projet de s'en faire aimer; il mit Dorastus en prison de
+peur qu'il ne fût un obstacle à ce désir, et fit les propositions les
+plus flatteuses à Faunia qui les rejeta constamment avec dédain.</p>
+
+<p>Cependant le roi de Sicile était parvenu à découvrir les traces de
+son fils. Il envoie ses ambassadeurs en Bohême pour y réclamer Dorastus,
+et prier le roi de mettre à mort Capino, Porrus et sa fille
+Faunia.</p>
+
+<p>Pandosto se hâte de tirer Dorastus de prison, lui demande pardon
+du traitement qu'il lui a fait essuyer, le fait asseoir sur son trône, et
+lui explique le message de son père.</p>
+
+<p>Porrus, Faunia et Capino sont mandés; on leur lit leur sentence
+de mort. Mais Porrus raconte tout ce qu'il sait de Faunia, et montre
+les bijoux qu'il a trouvés auprès d'elle. Le roi reconnaît sa fille, récompense
+Capino, et fait Porrus chevalier.</p>
+
+<p>Il ne faut pas chercher dans ce conte le retour d'Hermione, la
+touchante résignation de cette reine, et le contraste du zèle ardent
+et courageux de Pauline; les scènes de jalousie et de tendresse conjugale,
+et surtout celles où Florizel et Perdita se disent leur amour
+avec tant d'innocence, et où Shakspeare a fait preuve d'une imagination
+qui a toute la fraîcheur et la grâce de la nature au printemps.
+Il ne faut pas y chercher les caractères encore intéressants, quoique
+subalternes, d'Antigone, de Camillo, du vieux berger et de son fils,
+si fier d'être fait gentilhomme qu'il ne croit plus que les mots qu'il
+employait jadis soient dignes de lui: «Ne pas le jurer, à présent que
+je suis gentilhomme! Que les paysans le <i>disent</i> eux, moi je le jurerai.»</p>
+
+<p>Mais le rôle le plus plaisant de la pièce, c'est celui de ce fripon
+Autolycus, si original que l'on pardonne à Shakspeare d'avoir oublié
+de faire la part de la morale, en ne le punissant pas lors du dénoument.</p>
+
+<p>Walpole prétend que le <i>Conte d'hiver</i> peut être rangé parmi les
+drames historiques de Shakspeare, qui aurait eu visiblement l'intention
+de flatter la reine Élisabeth par une apologie indirecte. Selon
+lui, l'art de Shakspeare ne se montre nulle part avec plus d'adresse;
+le sujet était trop délicat pour être mis sur la scène sans voile; il
+était trop récent, et touchait la reine de trop près pour que le poëte
+pût hasarder des allusions autrement que dans la forme d'un compliment.
+La déraisonnable jalousie de Léontes, et sa violence, retracent
+le caractère d'Henri VIII, qui, en général, fit servir la loi d'instrument
+à ses passions impétueuses. Non-seulement le plan général
+de la pièce, mais plusieurs passages sont tellement marqués de cette
+intention, qu'ils sont plus près de l'histoire que de la fiction. Hermione
+accusée dit:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>.... <i>For honour,</i></p>
+<p><i>'Tis a derivative from me to mine.</i></p>
+<p><i>And it only that I stand for</i>.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«Quant à l'honneur, il doit passer de moi à mes enfants, et c'est
+lui seul que je veux défendre.»</p>
+
+
+<p>Ces mots semblent pris de la lettre d'Anne Boleyn au roi avant son
+exécution. Mamilius, le jeune prince, personnage inutile, qui meurt
+dans l'enfance, ne fait que confirmer l'opinion, la reine Anne ayant
+mis au monde un enfant mort avant Élisabeth. Mais le passage le
+plus frappant en ce qu'il n'aurait aucun rapport à la tragédie, si elle
+n'était destinée à peindre Élisabeth, c'est celui où Pauline décrivant
+les traits de la princesse qu'Hermione vient de mettre au monde, dit
+en parlant de sa ressemblance avec son père:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>She has the very trick of his frown.</i></p><br>
+
+<p>«Elle a jusqu'au froncement de son sourcil.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Il y a une objection qui embarrasse Walpole, c'est une phrase si
+directement applicable à Élisabeth et à son père, qu'il n'est guère
+possible qu'un poëte ait osé la risquer. Pauline dit encore au roi:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>'Tis yours</i></p>
+<p><i>And might we lay the old proverb to your charge</i></p>
+<p><i>So like you 'tis worse</i>.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«C'est votre enfant, et il vous ressemble tant que nous pourrions vous appliquer en reproche le vieux proverbe, <i>il vous ressemble tant que c'est tant pis</i>.»</p>
+
+<p>Walpole prétend que cette phrase n'aurait été insérée qu'après la
+mort d'Élisabeth.</p>
+
+<p>On a plusieurs fois voulu soumettre à un plan plus régulier la
+pièce du <i>Conte d'hiver,</i> nous ne citerons que l'essai de Garrick,
+qui n'en conserva que la partie tragique, et la réduisit en trois
+actes.</p>
+
+<p>Selon Malone, Shakspeare aurait composé cette pièce en 1604.</p>
+
+<br><br>
+
+<p>PERSONNAGES</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>LÉONTES, roi de Sicile.</p>
+<p>MAMILIUS, son fils.</p>
+<p>CAMILLO,&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;)</p>
+<p>ANTIGONE,&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;)</p>
+<p>CLÉOMÈNE,&nbsp;&nbsp;) seigneurs de Sicile.</p>
+<p>DION,&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;)</p>
+<p>UN AUTRE SEIGNEUR de Sicile.</p>
+<p>ROGER, gentilhomme sicilien.</p>
+<p>UN GENTILHOMME attaché au prince Mamilius.</p>
+<p>POLIXÈNE, roi de Bohême.</p>
+<p>FLORIZEL, son fils.</p>
+<p>ARCHIDAMUS, seigneur de Bohême.</p>
+<p>OFFICIERS de la cour de justice.</p>
+<p>UN VIEUX BERGER, père supposé de Perdita.</p>
+<p>SON FILS.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>UN MARINIER.</p>
+<p>UN GEÔLIER.</p>
+<p>UN VALET du vieux berger.</p>
+<p>AUTOLYCUS, filou.</p>
+<p>LE TEMPS, personnage faisant l'office de choeur.</p>
+<p>HERMIONE, femme de Léontes.</p>
+<p>PERDITA, fille de Léontes et d'Hermione.</p>
+<p>PAULINE, femme d'Antigone.</p>
+<p>ÉMILIE,&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;) suivantes</p>
+<p>DEUX AUTRES DAMES,) de la reine.</p>
+<p>MOPSA,&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;)</p>
+<p>DORCAS,&nbsp;&nbsp;) jeunes bergères.</p>
+<p>SATYRES DANSANT, BERGERS ET BERGÈRES,</p>
+<p>GARDES, SEIGNEURS, DAMES ET</p>
+<p>SUITE, ETC.</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="stage1">La scène est tantôt en Sicile, tantôt en Bohême.</p>
+<br><br>
+
+<h2>ACTE PREMIER</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">La Sicile. Antichambre dans le palais de Léontes.</p>
+
+<p class="stage1">CAMILLO, ARCHIDAMUS.</p>
+<br>
+<p>ARCHIDAMUS.&mdash;S'il vous arrive, Camillo, de visiter un
+jour la Bohême, dans quelque occasion semblable à celle
+qui a réclamé maintenant mes services, vous trouverez,
+comme je vous l'ai dit, une grande différence entre
+notre Bohême et votre Sicile.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Je crois que, l'été prochain, le roi de Sicile
+se propose de rendre à votre roi la visite qu'il lui doit à
+si juste titre.</p>
+
+<p>ARCHIDAMUS.&mdash;Si l'accueil que vous recevrez est au-dessous
+de celui que nous avons reçu, notre amitié nous
+justifiera; car en vérité...</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Je vous en prie...</p>
+
+<p>ARCHIDAMUS.&mdash;Vraiment, et je parle avec connaissance
+et franchise, nous ne pouvons mettre la même magnificence...
+et une si rare... Je ne sais comment dire. Allons,
+nous vous donnerons des boissons assoupissantes, afin
+que vos sens incapables de sentir notre insuffisance ne
+puissent du moins nous accuser, s'ils ne peuvent nous
+accorder des éloges.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Vous payez beaucoup trop cher ce qui vous
+est donné gratuitement.</p>
+
+<p>ARCHIDAMUS.&mdash;Croyez-moi, je parle d'après mes propres
+connaissances, et d'après ce que l'honnêteté m'inspire.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;La Sicile ne peut se montrer trop amie de
+la Bohême. Leurs rois ont été élevés ensemble dans leur
+enfance; et l'amitié jeta dès lors entre eux de si profondes
+racines, qu'elle ne peut que s'étendre à présent.
+Depuis que l'âge les a mûris pour le trône, et que les
+devoirs de la royauté ont séparé leur société, leurs rapprochements,
+sinon personnels, ont été royalement continués
+par un échange mutuel de présents, de lettres et
+d'ambassades amicales; en sorte qu'absents, ils paraissaient
+être encore ensemble; ils se donnaient la main
+comme au-dessus d'une vaste mer, et ils s'embrassaient,
+pour ainsi dire, des deux bouts opposés du monde.
+Que le ciel entretienne leur affection!</p>
+
+<p>ARCHIDAMUS.&mdash;Je crois qu'il n'est point dans le monde
+de malice ou d'affaire qui puissent l'altérer. Vous avez
+une consolation indicible dans le jeune prince Mamilius.
+Je n'ai jamais connu de gentilhomme d'une plus grande
+espérance.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Je conviens avec vous qu'il donne de
+grandes espérances. C'est un noble enfant; un jeune
+prince, qui est un vrai baume pour le coeur de ses sujets;
+il rajeunit les vieux coeurs: ceux qui, avant sa naissance,
+allaient déjà avec des béquilles, désirent vivre
+encore pour le voir devenir homme.</p>
+
+<p>ARCHIDAMUS.&mdash;Et sans cela ils seraient donc bien aises
+de mourir?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Oui, s'ils n'avaient pas quelque autre motif
+pour excuser leur désir de vivre.</p>
+
+<p>ARCHIDAMUS.&mdash;Si le roi n'avait pas de fils, ils désireraient
+vivre sur leurs béquilles jusqu'à ce qu'il en eût un.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Une salle d'honneur dans le palais.</p>
+
+<p class="stage1">LÉONTES, HERMIONE, MAMILIUS, POLIXÈNE,
+CAMILLO, <i>et suite</i>.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Déjà le berger a vu changer neuf fois
+l'astre humide des nuits, depuis que nous avons laissé
+notre trône vide; et j'épuiserais, mon frère, encore
+autant de temps à vous faire mes remerciements, que je
+n'en partirais pas moins chargé d'une dette éternelle.
+Ainsi, comme un chiffre placé toujours dans un bon
+rang, je multiplie, avec un merci, bien d'autres milliers
+qui le précèdent.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Différez encore quelque temps vos remerciements:
+vous vous acquitterez en partant.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Seigneur, c'est demain: je suis tourmenté
+par les craintes de ce qui peut arriver ou se préparer
+pendant notre absence. Veuillent les dieux que nuls
+vents malfaisants ne soufflent sur mes États, et ne me
+fassent dire: mes inquiétudes n'étaient que trop fondées!
+et d'ailleurs je suis resté assez longtemps pour
+fatiguer Votre Majesté.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Mon frère, nous sommes trop solide pour
+que vous puissiez venir à bout de nous.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Point de plus long séjour.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Encore une huitaine.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Très-décidément, demain.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Nous partagerons donc le temps entre
+nous; et, en cela, je ne veux pas être contredit.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Ne me pressez pas ainsi, je vous en conjure.
+Il n'est point de voix persuasive; non, il n'en est
+point dans le monde, qui pût me gagner aussitôt que la
+vôtre, et il en serait ainsi aujourd'hui, si ma présence
+vous était nécessaire, quand le besoin exigerait de ma
+part un refus. Mes affaires me rappellent chez moi; y
+mettre obstacle, ce serait me punir de votre affection; et
+un plus long séjour deviendrait pour vous une charge et
+un embarras; pour nous épargner ces deux inconvénients,
+adieu, mon frère.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Vous restez muette, ma reine? Parlez donc.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Je comptais, seigneur, garder le silence
+jusqu'à ce que vous l'eussiez amené à protester avec serment
+qu'il ne resterait pas; vous le suppliez trop froidement,
+seigneur. Dites-lui que vous êtes sûr que tout va
+bien en Bohême; le jour d'hier nous a donné ces nouvelles
+satisfaisantes: dites-lui cela, et il sera forcé dans
+ses derniers retranchements.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Bien dit, Hermione.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;S'il disait qu'il languit de revoir son fils,
+ce serait une bonne raison; et s'il dit cela, laissez-le
+partir; s'il jure qu'il en est ainsi, il ne doit pas rester
+plus longtemps, nous le chasserons d'ici avec nos quenouilles.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Polixène.</i>)</span> Cependant je me hasarderai à
+vous demander de nous prêter encore une semaine de
+votre royale présence. Quand vous recevrez mon époux
+en Bohême, je vous recommande de l'y retenir un mois
+au delà du terme marqué pour son départ: et pourtant
+en vérité, Léontes, je ne vous aime pas d'une minute de
+moins, que toute autre femme n'aime son époux.&mdash;Vous
+resterez?</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Non, madame.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Oh! mais vous resterez.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Je ne le puis vraiment pas.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Vraiment? Vous me refusez avec des serments
+faciles; mais quand vous chercheriez à déplacer
+les astres de leur sphère par des serments, je vous dirais
+encore: Seigneur, on ne part point. Vraiment vous ne
+partirez point: le <i>vraiment</i> d'une dame a autant de pouvoir
+que le <i>vraiment</i> d'un gentilhomme. Voulez-vous
+encore partir? forcez-moi de vous retenir comme prisonnier,
+et non pas comme un hôte; et alors vous payerez
+votre pension en nous quittant, et serez par là dispensé
+de tous remerciements; qu'en dites-vous? êtes-vous
+mon prisonnier, ou mon hôte? Par votre redoutable
+<i>vraiment</i>, il faut vous décider à être l'un ou l'autre.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Votre hôte, alors, madame! car être
+votre prisonnier emporterait l'idée d'une offense, qu'il
+m'est moins aisé à moi de commettre qu'à vous de
+punir.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Ainsi je ne serai point votre geôlier, mais
+votre bonne hôtesse. Allons, il me prend envie de vous
+questionner sur les tours de mon seigneur et les vôtres,
+lorsque vous étiez jeunes. Vous deviez faire alors de
+jolis petits princes.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Nous étions, belle reine, deux étourdis,
+qui croyaient qu'il n'y avait point d'autre avenir devant
+eux, qu'un lendemain semblable à aujourd'hui, et que
+notre enfance durerait toujours.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Mon seigneur n'était-il pas le plus fou des
+deux?</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Nous étions comme deux agneaux jumeaux,
+qui bondissaient ensemble au soleil, et bêlaient l'un
+après l'autre; notre échange mutuel était de l'innocence
+pour de l'innocence; nous ne connaissions pas l'art de
+faire du mal, non: et nous n'imaginions pas qu'aucun
+homme en fit. Si nous avions continué cette vie, et que
+nos faibles intelligences n'eussent jamais été exaltées
+par un sang plus impétueux, nous aurions pu répondre
+hardiment au ciel, <i>non coupables</i>, en mettant à part la
+tache héréditaire.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Vous nous donnez à entendre par là que
+depuis vous avez fait des faux pas.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;O dame très-sacrée, les tentations sont
+nées depuis lors: car dans ces jours où nous n'avions
+pas encore nos plumes, ma femme n'était qu'une petite
+fille; et votre précieuse personne n'avait pas encore
+frappé les regards de mon jeune camarade.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Que la grâce du ciel me soit en aide! Ne
+tirez aucune conséquence de tout ceci, de peur que vous
+ne disiez que votre reine et moi nous sommes de mauvais
+anges. Et pourtant, poursuivez: nous répondrons
+des fautes que nous vous avons fait commettre, si vous
+avez fait votre premier péché avec nous, et que vous
+avez continué de pécher avec nous, et que vous n'ayiez
+jamais trébuché qu'avec nous.</p>
+
+<p>LÉONTES, <span class="stage2"><i>à Hermione</i></span>.&mdash;Est-il enfin gagné?</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Il restera, seigneur.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Il n'a pas voulu y consentir, à ma prière.
+Hermione, ma bien-aimée, jamais vous n'avez parlé
+plus à propos.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Jamais?</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Jamais, qu'une seule fois.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Comment? j'ai parlé deux fois à propos?
+et quand a été la première, s'il vous plaît? Je vous en
+prie, dites-le-moi. Rassasiez-moi d'éloges, et engraissez-m'en
+comme un oiseau domestique; une bonne action
+qu'on laisse mourir, sans en parler, en tue mille autres
+qui seraient venues à la suite; les louanges sont notre
+salaire: vous pouvez avec un seul doux baiser nous faire
+avancer plus de cent lieues, tandis qu'avec l'aiguillon
+vous ne nous feriez pas parcourir un seul acre. Mais
+allons au but. Ma dernière bonne action a été de l'engager
+à rester: quelle a donc été la première? Celle-ci a
+une soeur aînée, ou je ne vous comprends pas: ah! fasse
+le ciel qu'elle se nomme vertu! Mais j'ai déjà parlé une
+fois à propos: quand? Je vous en prie, dites-le-moi, je
+languis de le savoir.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Eh bien! ce fut quand trois tristes mois
+expirèrent enfin d'amertume, et que tu ouvris ta main
+blanche pour frapper dans la mienne en signe d'amour;&mdash;tu
+dis alors: Je suis à vous pour toujours.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Allons, c'est vertu.&mdash;Ainsi, voyez-vous,
+j'ai parlé à propos deux fois: la première, afin de conquérir
+pour toujours mon royal époux; la seconde, afin
+d'obtenir le séjour d'un ami pour quelque temps.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle présente la main à Polixène.)</p>
+
+<p>LÉONTES, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Trop de chaleur quand on mêle de
+si près l'amitié, on finit bientôt par mêler les personnes:
+j'ai en moi un <i>tremor cordis</i>: mon coeur bondit; mais ce
+n'est pas de joie, ce n'est pas de joie.&mdash;Cet accueil peut
+avoir une apparence honnête: il peut puiser sa liberté
+dans la cordialité, dans la bonté du naturel, dans un
+coeur affectueux, et être convenable pour qui le montre:
+il le peut, je l'accorde. Mais de se serrer ainsi les mains,
+de se serrer les doigts comme ils le font en ce moment,
+et de se renvoyer des sourires d'intelligence, comme un
+miroir; et puis de soupirer comme le signal de mort du
+cerf: oh! c'est là un genre d'accueil qui ne plaît ni à
+mon coeur, ni à mon front.&mdash;Mamilius, es-tu mon
+enfant?</p>
+
+<p>MAMILIUS.&mdash;Oui, mon bon seigneur.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Vraiment! c'est mon beau petit coq. Quoi!
+as-tu noirci ton nez? On dit que c'est une copie du mien.
+Allons, petit capitaine, il faut être <i>propre</i>. Je veux dire
+<i>propre<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></i> au moins, capitaine, quoique ce mot s'applique
+également au boeuf, à la génisse et au veau. Quoi, toujours
+jouant du virginal<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a> sur sa main. <span class="stage2">(<i>Observant Polixène
+et Hermione.) (A son fils</i>.)</span> Mon petit veau, es-tu bien
+mon veau?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>Équivoque sur le mot <i>neat</i> qui veut dire <i>bétail
+à cornes</i> et <i>propre, gentil</i>.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p>Espèce d'épinette. Un livre des leçons de cet instrument
+ayant appartenu à la reine Élisabeth existe encore.</p></blockquote>
+
+<p>MAMILIUS.&mdash;Oui, si vous le voulez bien, mon seigneur.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Il te manque la peau rude et cette crue que
+je me sens au front pour me ressembler parfaitement.&mdash;Et
+pourtant, nous nous ressemblons comme deux
+oeufs: ce sont les femmes qui le disent, et elles disent
+tout ce qu'elles veulent. Mais quand elles seraient fausses,
+comme les mauvais draps reteints en noir, comme les
+vents, comme les eaux; fausses comme les dés que
+désire un homme qui ne connaît point de limite entre
+le tien et le mien; cependant il serait toujours vrai de
+dire que cet enfant me ressemble. Allons, monsieur le
+page, regardez-moi avec votre oeil bleu-de-ciel.&mdash;Petit
+fripon, mon enfant chéri, ta mère peut-elle?... se pourrait-il
+bien?... O imagination! tu poignardes mon coeur,
+tu rends possibles des choses réputées impossibles, tu
+as un commerce avec les songes... (Comment cela peut-il
+être?...) avec ce qui n'a aucune réalité: toi, force
+coactive, qui t'associes au néant;&mdash;il devient croyable
+que tu peux t'unir à quelque chose de réel, et tu le fais
+au delà de ce qu'on te commande; j'en fais l'expérience
+par les idées contagieuses qui empoisonnent mon cerveau
+et qui endurcissent mon front.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Qu'a donc le roi de Sicile?</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Il paraît un peu troublé.</p>
+
+<p>POLIXÈNE, <span class="stage2"><i>au roi</i></span>.&mdash;Qu'avez-vous, seigneur, et comment
+vous trouvez-vous? Comment allez-vous, mon cher
+frère?</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Vous avez l'air d'être agité de quelque
+pensée: êtes-vous ému, seigneur?</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Non, en vérité. <span class="stage2">(<i>A part</i>.)</span> Comme la nature
+trahit quelquefois sa folie et sa tendresse pour être le
+jouet des coeurs durs!&mdash;En considérant les traits de
+mon fils, il m'a semblé que je reculais de vingt-trois
+années; et je me voyais en robe, dans mon fourreau de
+velours vert; mon épée emmuselée: de crainte qu'elle
+ne mordît son maître et ne lui devînt funeste, comme il
+arrive souvent à ce qui sert d'ornement. Combien je devais
+ressembler alors, à ce que j'imagine, à ce pépin, à
+cette gousse de pois verts, à ce petit gentilhomme!&mdash;Mon
+bon monsieur, voulez-vous échanger votre argent
+contre des oeufs<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>?</p>
+
+<p>MAMILIUS.&mdash;Non, seigneur, je me battrais.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Oui-da! Que ton lot<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> dans la vie soit d'être
+heureux!&mdash;Mon frère, êtes-vous aussi fou de votre
+jeune prince que nous vous semblons l'être du nôtre?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p>Expression proverbiale usitée quand un homme se voit outragé
+et ne fait aucune résistance, nous avons en Français le
+proverbe: «A qui vendez-vous vos coquilles?»</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p><i>Dole</i> signifiait la portion d'aumônes distribuée aux pauvres dans
+les familles riches. <i>Happy man be his dole</i>, était une expression
+proverbiale.</p></blockquote>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Quand je suis chez moi, seigneur, il fait
+tout mon exercice, tout mon amusement, toute mon occupation.
+Tantôt il est mon ami dévoué et tantôt mon
+ennemi, mon flatteur, mon guerrier, mon homme d'État,
+tout enfin: il me rend un jour de juillet aussi court
+qu'un jour de décembre; et par la variété de son humeur
+enfantine, il me guérit d'idées qui m'épaissiraient
+le sang.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Ce petit écuyer a le même office près de
+moi: nous allons nous promener nous deux; et nous
+vous laissons, seigneur, à vos affaires plus sérieuses.&mdash;Hermione,
+montrez combien vous nous aimez dans l'accueil
+que vous ferez à votre frère: que tout ce qu'il y a
+de plus cher en Sicile soit regardé comme de peu de valeur;
+après vous et mon jeune promeneur, c'est lui qui
+a le plus de droits sur mon coeur.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Si vous nous cherchiez, nous serons à
+vous dans le jardin; vous y attendrons-nous?</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Suivez à votre gré vos penchants: on vous
+trouvera, pourvu que vous soyez sous le ciel. <span class="stage2">(<i>A part, observant
+Hermione</i>.)</span>&mdash;Je pêche en ce moment, quoique tu
+n'aperçoives point l'hameçon. Va, poursuis. Comme elle
+tient son bec tendu vers lui! et comme elle s'arme de
+toute l'audace d'une femme devant son époux indulgent!
+<span class="stage2">(<i>Polixène, Hermione, sortent avec leur suite</i>.)</span> Les
+voilà partis! M'y voilà enfoncé jusqu'aux genoux, me
+voilà cornard par-dessus les oreilles! <span class="stage2">(<i>A Mamilius</i>.)</span> Va,
+mon enfant, va jouer.&mdash;Ta mère joue aussi, et moi
+aussi: mais je joue un rôle si fâcheux, qu'il me conduira
+au tombeau au milieu des sifflets; les mépris et les
+huées seront ma cloche funèbre. Va, mon enfant, va jouer.
+Il y a eu, ou je suis bien trompé, des hommes déshonorés
+avant moi; et à présent, au moment même où je parle,
+il est plus d'un époux qui tient avec confiance sa femme
+sous le bras et qui ne songe guère qu'elle a reçu des visites
+en son absence, et que son vivier a été pêché par
+le premier venu, par monsieur <i>Sourire</i>, son voisin. Enfin,
+c'est toujours une consolation qu'il y ait d'autres
+hommes qui aient des grilles, et que ces grilles soient,
+comme les miennes, ouvertes contre leur volonté. Si
+tous les hommes qui ont des femmes déloyales s'abandonnaient
+au désespoir, la dixième partie du genre humain
+se pendrait. C'est un mal sans remède: c'est
+quelque planète licencieuse dont l'influence se fait sentir
+partout où elle domine; et sa puissance, croyez-le, s'étend
+de l'orient à l'occident, du nord au midi. Conclusion,
+il n'y a point de barrières pour garder une femme;
+retiens cela. Elle laisse entrer et sortir l'ennemi avec
+armes et bagages: des milliers d'hommes comme moi ont
+cette maladie et ne la sentent pas.&mdash;Eh bien! mon enfant?</p>
+
+<p>MAMILIUS.&mdash;On dit que je vous ressemble.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Oui, c'est une sorte de consolation. <span class="stage2">(<i>Il aperçoit
+Camillo.</i>)</span> Quoi! Camillo ici?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Oui, mon bon seigneur.</p>
+
+<p>LÉONTES, <span class="stage2"><i>à Mamilius</i></span>.&mdash;Va jouer, Mamilius, tu es un
+brave garçon.&mdash;<span class="stage2">(<i>Mamilius sort.</i>)</span> Eh bien! Camillo, ce
+grand monarque prolonge son séjour.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Vous avez bien de la peine à faire tenir son
+ancre dans votre port; vous aviez beau la jeter, elle revenait
+toujours à vous.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Y as-tu fait attention?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Il ne voulait pas céder à vos prières; ses
+affaires devenaient toujours plus urgentes.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;T'en es-tu aperçu? Voilà donc déjà des gens
+autour de moi qui murmurent tout bas et se disent à
+l'oreille: «Le roi de Sicile est un... et cætera.» C'est
+déjà bien avancé, lorsque je viens à le sentir le dernier.&mdash;Comment
+s'est-il déterminé à rester, Camillo?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Sur les prières de la vertueuse reine.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;De la reine, soit:&mdash;vertueuse, cela devrait
+être, sans doute; mais voilà, cela n'est pas. Cette idée-là
+est-elle entrée dans quelque autre cervelle que la tienne?
+Car ta conception est d'une nature absorbante, elle
+attire à elle plus de choses que les esprits vulgaires. Cela
+n'est-il remarqué que par les intelligences plus fines,
+par quelques têtes d'un génie extraordinaire? Les créatures
+subalternes pourraient bien être tout à fait
+aveugles dans cette affaire: parle.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Dans cette affaire, seigneur? Je crois que
+tout le monde comprend que le roi de Bohême fait ici
+un plus long séjour.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Tu dis?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Qu'il fait ici un plus long séjour.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Oui, mais pourquoi?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Pour satisfaire Votre Majesté et se rendre
+aux instances de notre gracieuse souveraine.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Se rendre aux instances de votre souveraine?
+se rendre? Je n'en veux pas davantage.&mdash;Camillo,
+je t'ai confié les plus chers secrets de mon coeur aussi
+bien que ceux de mon conseil; et, comme un prêtre, tu
+as purifié mon sein; je t'ai toujours quitté comme un
+pénitent converti: mais je me suis trompé sur ton intégrité,
+c'est-à-dire trompé sur ce qui m'en offrait l'apparence.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Que le ciel m'en préserve, seigneur!</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Oui, de le souffrir.&mdash;Tu n'es pas honnête,
+ou, si ton penchant t'y porte, tu es un lâche qui coupes
+le jarret à l'honnêteté et l'empêches de suivre sa course
+naturelle; ou autrement, il faut te regarder comme un
+serviteur initié dans ma confiance intime et négligent à
+y répondre; ou bien comme un insensé qui voit chez
+moi jouer un jeu où je perds le plus riche de mes trésors,
+et qui prend le tout en badinage.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Mon noble souverain, je puis être négligent,
+insensé et timide; nul homme n'est si exempt de
+ces défauts que sa négligence, sa folie et sa timidité ne
+se montrent quelquefois dans la multitude infinie des
+affaires de ce monde. Si jamais, seigneur, j'ai été négligent
+dans les vôtres à dessein, c'est une folie à moi; si
+jamais j'ai joué exprès le rôle d'un insensé, ç'aura été
+par négligence et faute de réfléchir assez aux conséquences;
+si jamais la crainte m'a fait hésiter dans une
+entreprise dont l'issue me semblait douteuse et dont
+l'exécution était réclamée à grands cris par la nécessité,
+ç'a été par une timidité qui souvent attaque le plus sage.
+Ce sont là, seigneur, autant d'infirmités ordinaires dont
+l'homme le plus honnête n'est jamais exempt. Mais,
+j'en conjure Votre Majesté, parlez-moi plus clairement;
+faites-moi connaître et voir en face ma faute, et si je la
+renie, c'est qu'elle ne m'appartient pas.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;N'avez-vous pas vu, Camillo (mais cela est
+hors de doute, vous l'avez vu, ou le verre de votre lunette
+est opaque comme la corne d'un homme déshonoré), ou
+entendu dire (car sur une chose aussi visible la rumeur
+publique ne peut pas se taire), ou pensé en vous-même
+(car il n'y aurait pas de faculté de penser dans l'homme
+qui ne le penserait pas) que ma femme m'est infidèle?&mdash;Si
+tu veux l'avouer (ou autrement nie avec impudence,
+nie que tu aies des yeux, des oreilles et une pensée),
+conviens donc que ma femme est un cheval de bois<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>
+et qu'elle mérite un nom aussi infâme que la dernière
+des filles qui livre sa personne avant d'avoir engagé sa
+foi; dis-le et soutiens-le.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p><i>Hobby horse</i>.</p></blockquote>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Je ne voudrais pas rester là en écoutant
+noircir ainsi ma souveraine maîtresse sans en tirer sur-le-champ
+vengeance. Malédiction sur moi-même! vous
+n'avez jamais proféré de parole plus indigne que celle-là;
+la répéter serait un crime, aussi grand que celui que
+vous imaginez, quand il serait vrai.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Et n'est-ce rien que de se parler à l'oreille?
+que d'appuyer joue contre joue? de mesurer leur nez
+ensemble? de se baiser les lèvres en dedans? d'étouffer
+un éclat de rire par un soupir? Et, signe infaillible d'un
+honneur profané, de faire chevaucher leur pied l'un sur
+l'autre? de se cacher ensemble dans les coins, de souhaiter
+que l'horloge aille plus vite? que les heures se changent
+en minutes et midi en minuit, que tous les yeux
+fussent aveuglés par une taie, hors les leurs, les leurs
+seulement, qui voudraient être coupables sans être vus:
+n'est-ce rien que tout cela? En ce cas, et le monde, et
+tout ce qu'il enferme, n'est donc rien non plus; ce ciel
+qui nous couvre n'est rien; la Bohême n'est rien; ma
+femme n'est rien, et tous ces riens ne signifient rien,
+si tout cela n'est rien.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Mon cher seigneur, guérissez-vous de cette
+funeste pensée, et au plus tôt, car elle est très-dangereuse.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;C'est possible, mais c'est vrai.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Non, seigneur, non.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;C'est vrai: vous mentez, vous mentez. Je
+te dis que tu mens, Camillo, et je te hais. Je te déclare
+un homme stupide, un misérable sans âme, ou un hypocrite
+qui temporise, qui peut voir de tes yeux indifféremment
+le bien et le mal, également enclin à tous les
+deux. Si le sang de ma femme était aussi corrompu que
+l'est son honneur, elle ne vivrait pas le temps qu'un sablier
+met à s'écouler.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Qui est donc son corrupteur?</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Qui? Eh! celui qui la porte toujours pendue
+à son cou, comme une médaille, le roi de Bohême.
+Qui?... Si j'avais autour de moi des serviteurs zélés et
+fidèles qui eussent des yeux pour voir mon honneur
+comme ils voient leurs profits et leurs intérêts personnels,
+ils feraient une chose qui couperait court à cette
+débauche. Oui, et toi, mon échanson, toi que j'ai tiré de
+l'obscurité et élevé au rang d'un grand seigneur, toi qui
+peux voir aussi clairement que le ciel voit la terre et
+que la terre voit le ciel, combien je suis outragé... Tu
+pourrais épicer une coupe pour procurer à mon ennemi
+un sommeil éternel, et cette potion serait un baume
+pour mon coeur.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Oui, seigneur, je pourrais le faire, et cela
+non avec une potion violente, mais avec une liqueur
+lente, dont les effets ne trahiraient pas la malignité,
+comme le poison. Mais je ne puis croire à cette souillure
+chez mon auguste maîtresse, si souverainement honnête
+et vertueuse. Je vous ai aimé, sire...</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Eh bien! va en douter et pourrir à ton aise!&mdash;Me
+crois-tu assez inconséquent, assez troublé pour
+chercher à me tourmenter moi-même, pour souiller la
+pureté et la blancheur de mes draps, qui, en se conservant,
+procure le sommeil, mais qui, une fois tachée, devient
+des aiguillons, des épines, des orties et des queues
+de guêpes,&mdash;pour provoquer l'ignominie à propos du
+sang du prince mon fils, que je crois être à moi et que
+j'aime comme mon enfant, sans de mûres et convaincantes
+raisons qui m'y forcent, dis, voudrais-je le faire?
+Un homme peut-il s'égarer ainsi?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Je suis obligé de vous croire, seigneur, et
+je vous débarrasserai du roi de Bohême, pourvu que,
+quand il sera écarté, Votre Majesté consente à reprendre
+la reine et à la traiter comme auparavant, ne fût-ce que
+pour l'intérêt de votre fils et pour imposer par là silence
+à l'injure des langues dans les cours et les royaumes
+connus du vôtre et qui vous sont alliés.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Tu me conseilles là précisément la conduite
+que je me suis prescrite à moi-même. Je ne porterai
+aucune atteinte à son honneur, aucune.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Allez donc, seigneur, et montrez au roi de
+Bohême et à votre reine le visage serein que l'amitié
+porte dans les fêtes. C'est moi qui suis l'échanson de
+Polixène: s'il reçoit de ma main un breuvage bienfaisant,
+ne me tenez plus pour votre serviteur.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;C'est assez: fais cela, et la moitié de mon
+coeur est à toi; si tu ne le fais pas, tu perces le tien.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Je le ferai, seigneur.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;J'aurai l'air amical, comme tu me le conseilles. <span class="stage2">(Il sort.)</span></p>
+
+<p>CAMILLO, <span class="stage2"><i>seul</i></span>.&mdash;O malheureuse reine!&mdash;Mais moi, à
+quelle position suis-je réduit?&mdash;Il faut que je sois l'empoisonneur
+du vertueux Polixène; et mon motif pour
+cette action, c'est l'obéissance à un maître, à un homme
+qui, en guerre contre lui-même, voudrait que tous ceux
+qui lui appartiennent fussent de même.&mdash;En faisant
+cette action, j'avance ma fortune.&mdash;Quand je pourrais
+trouver l'exemple de mille sujets qui auraient frappé
+des rois consacrés et prospéré ensuite, je ne le ferais pas
+encore; mais puisque ni l'airain, ni le marbre, ni le parchemin
+ne m'en offrent un seul, que la scélératesse elle-même
+se refuse à un tel forfait..., il faut que j'abandonne
+la cour; que je le fasse ou que je ne le fasse pas, ma
+ruine est inévitable. Étoiles bienfaisantes, luisez à présent
+sur moi! Voici le roi de Bohême.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Polixène.)</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Cela est étrange! Il me semble que ma
+faveur commence à baisser ici! Ne pas me parler!&mdash;Bonjour,
+Camillo.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Salut, noble roi.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Quelles nouvelles à la cour?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Rien d'extraordinaire, seigneur.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;A l'air qu'a le roi, on dirait qu'il a perdu
+une province, quelque pays qu'il chérissait comme lui-même.
+Je viens dans le moment même de l'aborder avec
+les compliments accoutumés; lui, détournant ses yeux
+du côté opposé, et donnant à sa lèvre abaissée le mouvement
+du mépris, s'éloigne rapidement de moi, me
+laissant à mes réflexions sur ce qui a pu changer ainsi
+ses manières.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Je n'ose pas le savoir, seigneur...</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Comment, vous n'osez pas le savoir! vous
+n'osez pas? Vous le savez, et vous n'osez pas le savoir
+pour moi? C'est là ce que vous voulez dire; car pour
+vous, ce que vous savez, il faut bien que vous le sachiez,
+et vous ne pouvez pas dire que vous n'osez pas le savoir.
+Cher Camillo, votre visage altéré est pour moi un miroir
+où je lis aussi le changement du mien; car il faut bien
+que j'aie quelque part à cette altération en trouvant ma
+position changée en même temps.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Il y a un mal qui met le désordre chez quelques-uns
+de nous, mais je ne puis nommer ce mal, et
+c'est de vous qu'il a été gagné, de vous qui pourtant
+vous portez fort bien.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Comment! gagné de moi? N'allez pas me
+prêter le regard du basilic: j'ai envisagé des milliers
+d'hommes qui n'ont fait que prospérer par mon coup
+d'oeil, mais je n'ai donné la mort à aucun. Camillo...
+comme il est certain que vous êtes un gentilhomme
+plein de science et d'expérience, ce qui orne autant notre
+noblesse que peuvent le faire les noms illustres de nos
+aïeux, qui nous ont transmis la noblesse par héritage,
+je vous conjure, si vous savez quelque chose qu'il soit
+de mon intérêt de connaître, de m'en instruire; ne me
+le laissez pas ignorer en l'emprisonnant dans le secret.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Je ne puis répondre.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Une maladie gagnée de moi, et cependant
+je me porte bien! Il faut que vous me répondiez, entendez-vous,
+Camillo? Je vous en conjure, au nom de tout
+ce que l'honneur permet (et cette prière que je vous fais
+n'est pas des dernières qu'il autorise), je vous conjure de
+me déclarer quel malheur imprévu tu devines être prêt
+de se glisser sur moi, à quelle distance il est encore,
+comment il s'approche, quel est le moyen de le prévenir,
+s'il y en a; sinon, quel est celui de le mieux supporter.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Seigneur, je vais vous le dire, puisque j'en
+suis sommé au nom de l'honneur et par un homme que
+je crois plein d'honneur. Faites donc attention à mon
+conseil, qui doit être aussi promptement suivi que je
+veux être prompt à vous le donner, ou nous n'avons
+qu'à nous écrier, vous et moi: <i>Nous sommes perdus!</i> Et
+adieu.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Poursuivez, cher Camillo.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Je suis l'homme chargé de vous tuer.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Par qui, Camillo?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Par le roi.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Il croit, ou plutôt il jure avec conviction,
+comme s'il l'avait vu de ses yeux ou qu'il eût été l'agent
+employé pour vous y engager, que vous avez eu un
+commerce illicite avec la reine.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Ah! si cela est vrai, que mon sang se
+tourne en liqueur venimeuse et que mon nom soit accouplé
+au nom de celui qui a trahi le meilleur de tous;
+que ma réputation la plus pure se change en une odeur
+infecte qui offense les sens les plus obtus, en quelque
+lieu que je me présente, et que mon approche soit évitée
+et plus abhorrée que la plus contagieuse peste dont
+l'histoire ou la tradition aient jamais parlé!</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Jurez, pour le dissuader, par toutes les
+étoiles du ciel et par toutes leurs influences; vous pourriez
+aussi bien empêcher la mer d'obéir à la lune que
+réussir à écarter par vos serments ou ébranler par vos
+avis le fondement de sa folie: elle est appuyée sur sa
+folie, et elle durera autant que son corps.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Comment cette idée a-t-elle pu se former?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Je l'ignore, mais je suis certain qu'il est
+plus sûr d'éviter ce qui est formé que de s'arrêter à
+chercher comment cela est né. Si donc vous osez vous
+fier à mon honnêteté, qui réside enfermée dans ce corps,
+que vous emmènerez avec vous en otage, partons cette
+nuit: j'informerai secrètement de l'affaire vos serviteurs,
+et je saurai les faire sortir de la ville par deux ou
+par trois à différentes poternes. Quant à moi, je dévoue
+mon sort à votre service, perdant ici ma fortune
+par cette confidence. Ne balancez pas; car, par l'honneur
+de mes parents, je vous ai dit la vérité: si vous en
+cherchez d'autres preuves, je n'ose pas rester à les
+attendre; et vous ne serez pas plus en sûreté qu'un
+homme condamné par la propre bouche du roi, et dont
+il a juré la mort.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Je te crois. J'ai vu son coeur sur son visage.
+Donne-moi ta main, sois mon guide, et ta place sera toujours
+à côté de la mienne. Mes vaisseaux sont prêts, et il
+y a deux jours que mes gens attendaient mon départ de
+cette cour.&mdash;Cette jalousie a pour objet une créature
+bien précieuse; plus elle est une personne rare, plus
+cette jalousie doit être extrême: et plus il est puissant,
+plus elle doit être violente; il s'imagine qu'il est déshonoré
+par un homme qui a toujours professé d'être son
+ami; sa vengeance doit donc, par cette raison, en être
+plus cruelle. La crainte m'environne de ses ombres;
+qu'une prompte fuite soit mon salut et sauve la gracieuse
+reine, le sujet des pensées de Léontes, mais qui
+est sans raison l'objet de ses injustes soupçons. Viens,
+Camillo; je te respecterai comme mon père, si tu parviens
+à sauver ma vie de ces lieux. Fuyons.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;J'ai l'autorité de demander les clefs de
+toutes les poternes: que Votre Majesté profite des moments:
+le temps presse; allons, seigneur, partons. <span class="stage2">(Ils sortent.)</span></p>
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p>
+<br><br>
+
+
+<h2>ACTE DEUXIÈME</h2>
+
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Sicile.&mdash;Même lieu que l'acte précédent.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> HERMIONE, MAMILIUS, Dames.</p>
+<br>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Prenez-moi cet enfant avec vous; il me
+fatigue au point que je n'y peux plus tenir.</p>
+
+<p>PREMIÈRE DAME.&mdash;Allons, venez, mon gracieux seigneur.
+Sera-ce moi qui serai votre camarade de jeu?</p>
+
+<p>MAMILIUS.&mdash;Non, je ne veux point de vous.</p>
+
+<p>PREMIÈRE DAME.&mdash;Pourquoi cela, mon cher petit
+prince?</p>
+
+<p>MAMILIUS.&mdash;Vous m'embrassez trop fort, et puis vous
+me parlez comme si j'étais un petit enfant. <span class="stage2">(<i>A la seconde
+dame.</i>)</span> Je vous aime mieux, vous.</p>
+
+<p>SECONDE DAME.&mdash;Et pourquoi cela, mon prince?</p>
+
+<p>MAMILIUS.&mdash;Ce n'est pas parce que vos sourcils sont
+plus noirs; cependant des sourcils noirs, à ce qu'on dit,
+siéent le mieux à certaines femmes, pourvu qu'ils ne
+soient pas trop épais, mais qu'ils fassent un demi-cercle
+ou un croissant tracé avec une plume.</p>
+
+<p>SECONDE DAME.&mdash;Qui vous a appris cela?</p>
+
+<p>MAMILIUS.&mdash;Je l'ai appris sur le visage des femmes.&mdash;Dites-moi,
+je vous prie, de quelle couleur sont vos
+sourcils?</p>
+
+<p>PREMIÈRE DAME.&mdash;Bleus, seigneur.</p>
+
+<p>MAMILIUS.&mdash;Oh! c'est une plaisanterie que vous faites:
+j'ai bien vu le nez d'une femme qui était bleu, mais non
+pas ses sourcils.</p>
+
+<p>SECONDE DAME.&mdash;Écoutez-moi. La reine votre mère va
+fort s'arrondissant: nous offrirons un de ces jours nos
+services à un beau prince nouveau-né; vous seriez bien
+content alors de jouer avec nous, si nous voulions de
+vous.</p>
+
+<p>PREMIÈRE DAME.&mdash;Il est vrai qu'elle prend depuis peu
+une assez belle rondeur: puisse-t-elle rencontrer une
+heure favorable!</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;De quels sages propos est-il question entre
+vous? Venez, mon ami; je veux bien de vous à présent;
+je vous prie, venez vous asseoir auprès de nous, et dites-nous
+un conte.</p>
+
+<p>MAMILIUS.&mdash;Faut-il qu'il soit triste ou gai?</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Aussi gai que vous voudrez.</p>
+
+<p>MAMILIUS.&mdash;Un conte triste va mieux en hiver; j'en
+sais un d'esprits et de lutins.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Contez-nous celui-là, mon fils: allons,
+venez vous asseoir.&mdash;Allons, commencez et faites de
+votre mieux pour m'effrayer avec vos esprits; vous êtes
+fort là-dessus.</p>
+
+<p>MAMILIUS.&mdash;Il y avait une fois un homme...</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Asseyez-vous donc là... Allons, continuez.</p>
+
+<p>MAMILIUS.&mdash;Qui demeurait près du cimetière.&mdash;Je veux
+le conter tout bas: les grillons qui sont ici ne l'entendront
+pas.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Approchez-vous donc, et contez-le-moi à
+l'oreille.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Léontes, Antigone, seigneurs et suite.)</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Vous l'avez rencontré là? et sa suite? et Camillo
+avec lui?</p>
+
+<p>UN DES COURTISANS.&mdash;Derrière le bosquet de sapins:
+c'est là que je les ai trouvés; jamais je n'ai vu hommes
+courir si vite. Je les ai suivis des yeux jusqu'à leurs
+vaisseaux.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Combien je suis heureux dans mes conjectures
+et juste dans mes soupçons!&mdash;Hélas! plût au ciel
+que j'eusse moins de pénétration! Que je suis à plaindre
+de posséder ce don!&mdash;Il peut se trouver une araignée
+noyée au fond d'une coupe, un homme peut boire la
+coupe, partir et n'avoir pris aucun venin, car son imagination
+n'en est point infectée; mais si l'on offre à ses
+yeux l'insecte abhorré, et si on lui fait connaître ce qu'il
+a bu, il s'agite alors, il tourmente et son gosier et ses
+flancs de secousses et d'efforts.&mdash;Moi j'ai bu et j'ai vu
+l'araignée.&mdash;Camillo le secondait dans cette affaire; c'est
+lui qui est son entremetteur.&mdash;Il y a un complot tramé
+contre ma vie et ma couronne.&mdash;Tout ce que soupçonnait
+ma défiance est vrai.&mdash;Ce perfide scélérat que j'employais
+était engagé d'avance par l'autre: il lui a découvert
+mon dessein; et moi, je reste un simple mannequin
+dont ils s'amusent à leur gré.&mdash;Comment les poternes
+se sont-elles si facilement ouvertes?</p>
+
+<p>LE COURTISAN.&mdash;Par la force de sa grande autorité, qui
+s'est fait obéir ainsi plus d'une fois d'après vos ordres.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Je ne le sais que trop.&mdash;Donnez-moi cet
+enfant. <span class="stage2">(<i>A Hermione</i>.)</span> Je suis bien aise que vous ne l'ayez
+pas nourri; quoiqu'il ait quelques traits de moi, cependant
+il y a en lui trop de votre sang.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Que voulez-vous dire? Est-ce un badinage?</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Qu'on emmène l'enfant d'ici: je ne veux
+pas qu'il approche d'elle; emmenez-le.&mdash;Et qu'elle s'amuse
+avec celui dont elle est enceinte; car c'est Polixène
+qui vous a ainsi arrondie.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Je dirais seulement que ce n'est pas lui,
+que je serais bien sûre d'être crue de vous sur ma parole,
+quand vous affecteriez de prétendre le contraire.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Vous, mes seigneurs, considérez-la, observez-la
+bien; dites si vous voulez: <i>C'est une belle dame</i>,
+mais la justice qui est dans vos coeurs vous fera ajouter
+aussitôt: <i>C'est bien dommage qu'elle ne soit pas honnête ni
+vertueuse!</i> Ne louez en elle que la beauté de ses formes
+extérieures, qui, sur ma parole, méritent de grands
+éloges; mais ajoutez de suite un haussement d'épaules,
+un murmure entre vos dents, une exclamation, et toutes
+ces petites flétrissures que la calomnie emploie; oh! je
+me trompe, c'est la pitié qui s'exprime ainsi, car la calomnie
+flétrit la vertu même.&mdash;Que ces haussements d'épaules,
+ces murmures, ces exclamations surviennent
+et se placent immédiatement après que vous aurez dit:
+<i>Qu'elle est belle!</i> et avant que vous puissiez ajouter:
+<i>Qu'elle est honnête!</i> Qu'on apprenne seulement ceci de
+moi, qui ai le plus sujet de gémir que cela soit: c'est
+une adultère.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Si un scélérat parlait ainsi, le scélérat le
+plus accompli du monde entier, il en serait plus scélérat
+encore: vous, seigneur, vous ne faites que vous tromper.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Vous vous êtes trompée, madame, en prenant
+Polixène pour Léontes. O toi, créature..., je ne veux
+pas t'appeler du nom qui te convient, de crainte que la
+grossièreté barbare, s'autorisant de mon exemple, ne se
+permette un pareil langage, sans égard pour le rang, et
+n'oublie la distinction que la politesse doit mettre entre
+le prince et le mendiant.&mdash;J'ai dit qu'elle est adultère,
+j'ai dit avec qui: elle est plus encore, elle est traître à
+son roi, et Camillo est son complice, un homme qui sait
+ce qu'elle devrait rougir de savoir, quand le secret en
+serait réservé à elle seule et à son vil amant. Camillo sait
+qu'elle est une profanatrice du lit nuptial, et aussi corrompue
+que ces femmes à qui le vulgaire prodigue des
+noms énergiques; oui, de plus elle est complice de leur
+récente évasion.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Non, sur ma vie, je n'ai aucune part à
+tout cela. Combien vous aurez de regret, quand vous
+viendrez à être mieux instruit, de m'avoir ainsi diffamée
+publiquement! Mon cher seigneur, vous aurez bien de la
+peine à me faire une réputation suffisante en disant que
+vous vous êtes trompé.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Non, non, si je me trompe, d'après les
+preuves sur lesquelles je me fonde, le centre de la terre
+n'est pas assez fort pour porter la toupie d'un écolier.&mdash;Emmenez-la
+en prison; celui qui parlera pour elle se
+rend coupable seulement pour avoir parlé.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Il y a quelque planète malfaisante qui
+domine dans le ciel. Je dois attendre avec patience que le
+ciel présente un aspect plus favorable.&mdash;Chers seigneurs,
+je ne suis point sujette aux pleurs, comme l'est ordinairement
+notre sexe; peut-être que le défaut de ces vaines
+larmes tarira votre pitié; mais je porte logé là <span class="stage2">(<i>elle montre
+son coeur</i>)</span> cette douleur de l'honneur blessé qui brûle
+trop fort pour qu'elle puisse être éteinte par les larmes.
+Je vous conjure tous, seigneurs, de me juger sur les pensées
+les plus honorables que votre charité pourra vous
+inspirer: et que la volonté du roi s'accomplisse.</p>
+
+<p>LÉONTES, <span class="stage2"><i>aux gardes</i></span>.&mdash;Serai-je obéi?</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Quel est celui de vous qui vient avec moi?&mdash;Je
+demande en grâce à Votre Majesté que mes femmes
+m'accompagnent; car vous voyez que mon état le
+réclame. <span class="stage2">(<i>A ses femmes</i>.)</span> Ne pleurez point, pauvres amies,
+il n'y a point de sujet: quand vous apprendrez que
+votre maîtresse a mérité la prison, fondez en larmes
+quand j'y serai conduite; mais cette accusation-ci ne
+peut tourner qu'à mon plus grand honneur.&mdash;Adieu, seigneur:
+jamais je n'avais souhaité de vous voir affligé;
+mais aujourd'hui, j'ai confiance que cela m'arrivera.&mdash;Venez,
+mes femmes; vous en avez la permission.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Allez, exécutez nos ordres.&mdash;Allez-vous-en.</p>
+
+<p class="stage1">(Les gardes conduisent la reine accompagnée de ses femmes.)</p>
+
+<p>UN SEIGNEUR.&mdash;J'en conjure Votre Majesté, rappelez la
+reine.</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Soyez bien sûr de ce que vous faites, seigneur,
+de crainte que votre justice ne se trouve être de
+la violence. Trois grands personnages sont ici compromis,
+vous-même, votre reine et votre fils.</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.&mdash;Pour elle, seigneur, j'ose engager ma
+vie, et je le ferai si vous voulez l'accepter, que la reine
+est sans tache aux yeux du ciel et envers vous; je veux
+dire innocente de ce dont vous l'accusez.</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;S'il est prouvé qu'elle ne le soit pas, j'établirai
+mon domicile à côté de ma femme, j'irai toujours
+accouplé avec elle; je ne me fierai à elle que lorsque je
+la sentirai et la verrai: si la reine est infidèle, il n'y a
+plus un pouce de la femme,&mdash;que dis-je? une drachme de
+sa chair qui ne soit perfide.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Taisez-vous.</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.&mdash;Mon cher souverain...</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;C'est pour vous que nous parlons, et non
+pas pour nous. Vous êtes trompé par quelque instigateur
+qui sera damné pour sa peine: si je connaissais ce
+lâche, je le damnerais déjà dans ce monde.&mdash;Si son honneur
+est souillé... j'ai trois filles; l'aînée a onze ans, la
+seconde neuf, et la cadette environ cinq: si cette accusation
+se trouve fondée, elles me le payeront, sur mon
+honneur; je les mutile toutes trois: elles ne verront pas
+l'âge de quatorze ans pour enfanter des générations
+bâtardes: elles sont mes cohéritières, et je me mutilerais
+plutôt moi-même que de souffrir qu'elles ne produisent
+pas des enfants légitimes.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Cessez; plus de vaines paroles; vous ne
+sentez mon affront qu'avec des sens aussi froids que le
+nez d'un mort: mais moi, je le vois, je le sens; sentez
+ce que je vous fais, et voyez en même temps la main qui
+vous touche<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p>Il y avait ici quelque geste indiqué pour l'acteur, peut-être
+celui de mettre deux doigts sur la tête d'Antigone en forme de
+cornes.</p></blockquote>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Si cela est vrai, nous n'avons pas besoin
+de tombeau pour ensevelir la vertu: il n'y en a pas un
+seul grain pour adoucir l'aspect de cette terre fangeuse.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Quoi! ne m'en croit-on pas sur parole?</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.&mdash;J'aimerais bien mieux que ce fût vous
+qu'on refusât de croire sur ce point, seigneur, plutôt que
+moi, et je serais bien plus satisfait de voir son honneur
+justifié que votre soupçon, quelque blâmé que vous en
+pussiez être.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Eh! qu'avons-nous besoin aussi de vous
+consulter là-dessus? Que ne suivons-nous plutôt l'instinct
+qui nous force à le croire? Notre prérogative
+n'exige point vos conseils: c'est notre bonté naturelle
+qui vous fait cette confidence; et si (soit par stupidité,
+ou par une adroite affectation) vous ne voulez pas ou ne
+pouvez pas goûter et sentir la vérité comme nous,
+apprenez que nous n'avons plus besoin de vos avis.
+L'affaire, la conduite à suivre, la perte ou le gain, tout
+nous est personnel.</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Et je souhaiterais, mon souverain, que
+vous eussiez jugé cette affaire dans le silence de votre
+jugement, sans en rien communiquer à personne.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Comment cela se pouvait-il? Ou l'âge a renforcé
+votre ignorance, ou vous êtes né stupide. Ne
+sommes-nous pas autorisés dans notre conduite par la
+fuite de Camillo, jointe à leur familiarité, qui était palpable
+autant que peut être une chose qui n'a plus besoin
+que d'être vue pour être prouvée, tant les circonstances
+étaient évidentes? Rien ne manquait à l'évidence, que
+d'avoir vu la chose. Cependant, pour une plus forte confirmation
+(car, dans une affaire de cette importance, la
+précipitation serait lamentable), j'ai envoyé en hâte à la
+ville sacrée de Delphes, au temple d'Apollon, Dion et
+Cléomène, dont vous connaissez le mérite plus que suffisant.
+Ainsi c'est l'oracle qui me dictera la marche à
+suivre, et ce conseil spirituel, une fois obtenu, m'arrêtera
+ou me poussera en avant. Ai-je bien fait?</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.&mdash;Très-bien, seigneur.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Quoique je sois convaincu et que je n'aie
+pas besoin d'en savoir plus que je n'en sais, cependant
+l'oracle servira à tranquilliser les esprits des autres, et
+ceux dont l'ignorante crédulité se refuse à voir la vérité.
+Ainsi nous avons trouvé convenable qu'elle fût séparée
+de notre personne et emprisonnée, de peur qu'elle ne
+soit chargée d'accomplir la trahison tramée par les deux
+complices qui ont pris la fuite. Allons, suivez-nous;
+nous devons parler au peuple; car cette affaire va nous
+mettre tous en mouvement.</p>
+
+<p>ANTIGONE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Pour finir par en rire, à ce que je
+présume, si la bonne vérité était connue.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">L'extérieur d'une prison.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> PAULINE <i>et sa suite</i>.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Le geôlier! Qu'on l'appelle. (<i>Un serviteur
+sort.</i>) Faites-lui savoir qui je suis.&mdash;Vertueuse reine! Il
+n'est point en Europe de cour assez brillante pour toi;
+que fais-tu dans cette prison? <span class="stage2">(<i>Le serviteur revient avec le
+geôlier.</i>) (<i>Au geôlier.</i>)</span> Vous me connaissez, n'est-ce pas
+mon ami?</p>
+
+<p>LE GEÔLIER.&mdash;Pour une vertueuse dame, et que j'honore
+beaucoup.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Alors je vous prie, conduisez-moi vers la
+reine.</p>
+
+<p>LE GEÔLIER.&mdash;Je ne le puis, madame; j'ai reçu expressément
+des ordres contraires.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;On se donne ici bien de la peine pour emprisonner
+l'honnêteté et la vertu, et leur défendre l'accès
+des amis sensibles qui viennent les visiter!&mdash;Est-il permis,
+je vous prie, de voir ses femmes? quelqu'une
+d'elles, Émilie, par exemple?</p>
+
+<p>LE GEÔLIER.&mdash;S'il vous plaît, madame, d'écarter de
+vous votre suite, je vous amènerai Émilie.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Eh bien! je vous prie de la faire venir.&mdash;Vous,
+éloignez-vous.</p>
+
+<p class="stage1">(Les gens de la suite sortent.)</p>
+
+<p>LE GEÔLIER.&mdash;Et il faut encore, madame, que je sois
+présent à votre entretien.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Eh bien! à la bonne heure; je vous prie...
+<span class="stage2">(<i>Le geôlier sort.</i>)</span> On se donne ici tant de peine pour ternir
+ce qui est sans tache, que cela dépasse toute idée. <span class="stage2">(<i>Le
+geôlier reparaît avec Émilie.</i>) (<i>A Émilie</i>.)</span> Chère demoiselle,
+comment se porte notre gracieuse reine?</p>
+
+<p>ÉMILIE.&mdash;Aussi bien que peuvent le permettre tant de
+grandeur et d'infortunes réunies. Dans les secousses de
+ses frayeurs et de ses douleurs, les plus extrêmes qu'ait
+souffertes une femme délicate, elle est accouchée un peu
+avant son terme.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;D'un garçon?</p>
+
+<p>ÉMILIE.&mdash;D'une fille. Un bel enfant, vigoureux, et qui
+semble devoir vivre. La reine en reçoit beaucoup de
+consolation; elle lui dit: <i>Ma pauvre petite prisonnière, je
+suis aussi innocente que toi.</i></p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;J'en ferais serment.&mdash;Maudites soient ces
+dangereuses et funestes lunes<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> du roi! Il faut qu'il en
+soit instruit, et il le sera; c'est à une femme que cet
+office sied le mieux, et je le prends sur moi. Si mes paroles
+sont emmiellées, que ma langue s'enfle et ne puisse
+jamais servir d'organe à ma colère enflammée.&mdash;Je vous
+prie, Émilie, présentez l'hommage de mon respect à la
+reine: si elle a le courage de me confier son petit enfant,
+j'irai le montrer au roi, et je me charge de lui servir
+d'avocat avec la dernière chaleur. Nous ne savons pas à
+quel point la vue de cet enfant peut l'adoucir: souvent
+le silence de la pure innocence persuade où la parole
+échouerait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p>Expression empruntée du français.</p></blockquote>
+
+<p>ÉMILIE.&mdash;Très-noble dame, votre honneur et votre
+bonté sont si manifestes que cette entreprise volontaire
+de votre part ne peut manquer d'avoir un succès heureux:
+il n'est point de dame au monde aussi propre à
+remplir cette importante commission. Daignez entrer
+dans la chambre voisine: je vais sur-le-champ instruire
+la reine de votre offre généreuse. Elle-même aujourd'hui
+méditait cette idée: mais elle n'a pas osé proposer
+à personne ce ministère d'honneur, dans la crainte de se
+voir refusée.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Dites-lui, Émilie, que je me servirai de cette
+langue que j'ai: et s'il en sort autant d'éloquence qu'il
+y a de hardiesse dans mon sein, il ne faut pas douter
+que je ne fasse du bien.</p>
+
+<p>ÉMILIE.&mdash;Que le ciel vous bénisse! Je vais trouver la
+reine. Je vous prie, avancez un peu plus près.</p>
+
+<p>LE GEÔLIER.&mdash;Madame, s'il plaît à la reine d'envoyer
+l'enfant, je ne sais pas à quel danger je m'exposerai en
+le permettant, n'ayant aucun ordre qui m'y autorise.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Vous n'avez rien à craindre, mon ami:
+l'enfant était prisonnier dans le sein de sa mère; et il en
+a été délivré et affranchi par les lois et la marche de la
+nature. Il n'a point part au courroux du roi: et il n'est
+pas coupable des fautes de sa mère, si elle en a commis
+quelqu'une.</p>
+
+<p>LE GEÔLIER.&mdash;Je le crois comme vous.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;N'ayez aucune crainte: sur mon honneur,
+je me placerai entre vous et le danger. <span class="stage2">(Ils sortent.)</span></p>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Salle dans le palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LÉONTES, ANTIGONE, SEIGNEURS <i>et suite</i>.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Ni le jour, ni la nuit, point de repos: c'est
+une vraie faiblesse de supporter ainsi ce malheur... Oui,
+ce serait pure faiblesse, si la cause de mon trouble n'était
+pas encore en vie. Elle fait partie de cette cause, elle,
+cette adultère.&mdash;Car le roi suborneur est tout à fait hors
+de la portée de mon bras, au delà de l'atteinte de mes
+projets de vengeance. Mais elle, je la tiens sous ma
+main. Supposé qu'elle soit morte, livrée aux flammes, je
+pourrais alors retrouver la moitié de mon repos.&mdash;Holà!
+quelqu'un!</p>
+
+<p class="stage1">(Un de ses officiers s'avance.)</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;Seigneur?</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Comment se porte l'enfant?</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;Il a bien reposé cette nuit: on espère que
+sa maladie est terminée.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Ce que c'est que le noble instinct de cet
+enfant! Sentant le déshonneur de sa mère, on l'a vu
+aussitôt décliner, languir, et en être profondément
+affecté: il s'en est comme approprié, incorporé la honte;
+il en a perdu la gaieté, l'appétit, le sommeil, et il est
+tombé en langueur. <span class="stage2">(<i>A l'officier</i>.)</span> Laissez-moi seul; allez
+voir comment il se porte. <span class="stage2">(<i>L'officier sort</i>.)</span>&mdash;Fi donc! fi
+donc!&mdash;Ne pensons point à Polixène. Quand je regarde
+de ce côté, mes pensées de vengeance reviennent sur
+moi-même. Il est trop puissant par lui-même, par ses
+partisans, ses alliances: qu'il vive, jusqu'à ce qu'il
+vienne une occasion favorable. Quant à la vengeance
+présente, accomplissons-la sur elle. Camillo et Polixène
+rient de moi; ils se font un passe-temps de mes chagrins;
+ils ne riraient pas, si je pouvais les atteindre; elle
+ne rira pas non plus, celle que je tiens sous ma puissance.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Pauline tenant l'enfant.)</p>
+
+<p>UN SEIGNEUR.&mdash;Vous ne pouvez pas entrer.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Ah! secondez-moi tous plutôt, mes bons
+seigneurs: quoi! craignez-vous plus sa colère tyrannique
+que vous ne tremblez pour la vie de la reine? une
+âme pure et vertueuse, plus innocente qu'il n'est jaloux!</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;C'en est assez.</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;Madame, le roi n'a pas dormi cette nuit;
+et il a donné ordre de ne laisser approcher personne.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Point tant de chaleur, monsieur; je viens
+lui apporter le sommeil. C'est vous et vos pareils qui
+rampez près de lui comme des ombres, et gémissez à
+chaque inutile soupir qu'il pousse; c'est vous qui nourrissez
+la cause de son insomnie: moi, je viens avec des
+paroles aussi salutaires que franches et vertueuses pour
+le purger de cette humeur qui l'empêche de dormir.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Quel est donc ce bruit que j'entends?</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Ce n'est pas du bruit, seigneur, mais je sollicite
+une audience nécessaire pour les affaires de Votre
+Majesté.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Comment?&mdash;Qu'on fasse sortir cette dame
+audacieuse. Antigone, je vous ai chargé de l'empêcher
+de m'approcher; je savais qu'elle viendrait.</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Je lui avais défendu, seigneur, sous peine
+d'encourir votre disgrâce et la mienne, de venir vous
+voir.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Quoi! ne pouvez-vous la gouverner?</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Oui, seigneur, pour me défendre tout ce qui
+n'est pas honnête, il le peut: mais dans cette affaire (à
+moins qu'il n'use du moyen dont vous avez usé, et qu'il
+ne m'emprisonne, pour mes bonnes actions), soyez sûr
+qu'il ne me gouvernera pas.</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Voyez maintenant, vous l'entendez vous-même,
+lorsqu'elle veut prendre les rênes, je la laisse
+conduire: mais elle ne fera pas de faux pas.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Mon cher souverain, je viens, et je vous
+conjure de m'écouter; moi, qui fais profession d'être
+votre loyale sujette, votre médecin, et votre conseiller
+très-soumis; mais qui pourtant ose le paraître moins, et
+flatter moins vos maux que certaines gens qui paraissent
+plus dévoués à vos intérêts;&mdash;je viens, vous dis-je,
+de la part de votre vertueuse reine.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Vertueuse reine!</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Vertueuse reine, seigneur; vertueuse reine;
+je dis vertueuse reine; et je soutiendrais sa vertu dans
+un combat singulier, si j'étais un homme, fussé-je le
+dernier de ceux qui vous entourent.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Forcez-la de sortir de ma présence.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Que celui qui n'attache aucun prix à ses
+yeux mette le premier la main sur moi: je sortirai de
+ma propre volonté; mais auparavant je remplirai mon
+message.&mdash;La vertueuse reine, car elle est vertueuse,
+vous a mis au monde une fille; la voilà: elle la recommande
+à votre bénédiction.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Loin de moi, méchante sorcière<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>! Emmenez-la
+d'ici, hors des portes.&mdash;Une infâme entremetteuse!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p><i>Mankind witch.</i></p></blockquote>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Non, seigneur; je suis aussi ignorante dans
+ce métier que vous me connaissez mal, seigneur, en
+me donnant ce nom. Je suis aussi honnête que vous êtes
+fou; et c'est l'être assez, je le garantis, pour passer pour
+honnête femme, comme va le monde.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Traîtres! ne la chasserez-vous pas? Donnez-lui
+cette bâtarde. <span class="stage2">(<i>A Antigone</i>.)</span> Toi, radoteur, qui te
+laisses conduire par le nez, coq battu par ta poule<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>, ramasse
+cette bâtarde, prends-la, te dis-je, et rends-la à ta
+commère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a><p><i>Woman-tried.</i></p></blockquote>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Que tes mains soient à jamais déshonorées,
+si tu relèves la princesse sur cette outrageante et fausse
+dénomination qu'il lui a donnée.</p>
+
+<p>LÉONTES, <span class="stage2"><i>à Antigone</i></span>.&mdash;Il a peur de sa femme!</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Je voudrais que vous en fissiez autant: alors
+il n'y aurait pas de doute que vous n'appelassiez vos
+enfants vos enfants.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Un nid de traîtres!</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Je ne suis point un traître, par le jour qui
+nous éclaire.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Ni moi, ni personne, hors un seul ici, et
+c'est lui-même; <span class="stage2">(<i>montrant le roi</i>)</span> lui qui livre et son
+propre honneur, et celui de sa reine, et celui de son
+fils, d'une si heureuse espérance, et celui de son petit
+enfant, à la calomnie, dont la plaie est plus cuisante
+que celle du glaive: lui qui ne veut pas (et, dans la circonstance,
+c'est une malédiction qu'il ne puisse y être
+contraint) arracher de son coeur la racine de son opinion,
+qui est pourrie, si jamais un chêne ou une pierre fut
+solide.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Une créature d'une langue effrénée, qui
+tout à l'heure maltraitait son mari, et qui maintenant
+aboie contre moi! Cet enfant n'est point à moi: c'est la
+postérité de Polixène. Ôtez-le de ma vue, et livrez-le aux
+flammes avec sa mère.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Il est à vous, et nous pourrions vous appliquer
+en reproche le vieux proverbe: <i>Il vous ressemble
+tant que c'est tant pis</i>.&mdash;Regardez, seigneurs, quoique
+l'image soit petite, si ce n'est pas la copie et le portrait
+du père: ses yeux, son nez, ses lèvres, le froncement de
+son sourcil, son front et jusqu'aux jolies fossettes de son
+menton et de ses joues, et son sourire; la forme même
+de sa main, de ses ongles, de ses doigts.&mdash;Et toi, nature,
+bonne déesse, qui l'as formée si ressemblante à celui
+qui l'a engendrée, si c'est toi qui disposes aussi de l'âme,
+parmi toutes ses couleurs, qu'il n'y ait pas de jaune<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>;
+de peur qu'elle ne soupçonne un jour, comme lui, que
+ses enfants ne sont pas les enfants de son mari!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour) </a><p>Couleur de la jalousie.</p></blockquote>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Méchante sorcière!&mdash;Et toi, imbécile,
+digne d'être pendu, tu n'arrêteras pas sa langue?</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Si vous faites pendre tous les maris qui ne
+peuvent accomplir cet exploit, à peine vous laisserez-vous
+un seul sujet.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Encore une fois, emmène-la d'ici.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Le plus méchant et le plus dénaturé des
+époux ne peut faire pis.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Je te ferai brûler vive.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Je ne m'en embarrasse point: c'est celui
+qui allume le bûcher qui est l'hérétique, et non point
+celle qui y est brûlée. Je ne vous appelle point tyran:
+mais ce traitement cruel que vous faites subir à votre
+reine, sans pouvoir donner d'autres preuves de votre
+accusation que votre imagination déréglée, sent un peu
+la tyrannie et vous rendra ignoble; oui, et un objet
+d'ignominie aux yeux du monde.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Sur votre serment de fidélité, je vous
+somme de la chasser de ma chambre. Si j'étais un tyran,
+où serait sa vie? Elle n'aurait pas osé m'appeler ainsi,
+si elle me connaissait pour en être un. Entraînez-la.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Je vous prie, ne me poussez pas, je m'en
+vais. Veillez sur votre enfant, seigneur; il est à vous.
+Que Jupiter daigne lui envoyer un meilleur génie tutélaire!
+(<i>Aux courtisans</i>.) A quoi bon vos mains? Vous qui
+prenez un si tendre intérêt à ses extravagances, vous ne
+lui ferez jamais aucun bien, non, aucun de vous; allez,
+allez; adieu, je m'en vais.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<p>LÉONTES, <span class="stage2"><i>à Antigone</i></span>.&mdash;C'est toi, traître, qui as poussé
+ta femme à ceci! Mon enfant!... qu'on l'emporte!&mdash;Toi-même,
+qui montres un coeur si tendre pour lui, emporte-le
+d'ici et fais-le consumer sur-le-champ par les flammes;
+oui, je veux que ce soit toi, et nul autre que toi. Prends-le
+à l'instant, et avant une heure songe à venir m'annoncer
+l'exécution de mes ordres, et sur de bonnes
+preuves, ou je confisque ta vie avec tout ce que tu peux
+posséder; si tu refuses de m'obéir et que tu veuilles lutter
+avec ma colère, dis-le, et de mes propres mains je
+vais briser la cervelle de ce bâtard. Va, jette-le au feu,
+car c'est toi qui animes ta femme.</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Non, sire; tous ces seigneurs, mes nobles
+amis, peuvent, s'ils le veulent, me justifier pleinement.</p>
+
+<p>UN SEIGNEUR.&mdash;Oui, nous le pouvons, mon royal maître;
+il n'est point coupable de ce que sa femme est venue ici.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Vous êtes tous des menteurs.</p>
+
+<p>UN SEIGNEUR.&mdash;J'en conjure Votre Majesté, accordez-nous
+plus de confiance; nous vous avons fidèlement
+servi, et nous vous conjurons de nous rendre cette justice;
+tombant à vos genoux, nous vous demandons en
+grâce, comme une récompense de nos services passés et
+futurs, de changer cette résolution; elle est trop atroce,
+trop sanguinaire, pour ne pas conduire à quelque issue
+sinistre; nous voilà tous à vos genoux.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Je suis comme une plume, pour tous les
+vents qui soufflent.&mdash;Vivrai-je donc pour voir cet enfant
+odieux à mes genoux m'appeler son père? Il vaut mieux
+le brûler à présent que de le maudire alors. Mais soit,
+qu'il vive... Non, il ne vivra pas.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Antigone</i>.)</span> Vous,
+approchez ici, monsieur, qui vous êtes montré si tendrement
+officieux, de concert avec votre dame Marguerite,
+votre sage-femme, pour sauver la vie de cette bâtarde
+(car c'est une bâtarde, aussi sûr que cette barbe est
+grise): quels hasards voulez-vous courir pour sauver la
+vie de ce marmot?</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Tous ceux, seigneur, que mes forces peuvent
+supporter et que l'honneur peut m'imposer, j'irai
+jusque-là, et j'offre le peu de sang qui me reste pour
+sauver l'innocence; tout ce que je pourrai faire.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Tu pourras le faire. Jure sur cette épée que
+tu exécuteras mes ordres<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a><p>Forme de serment jadis usitée.</p></blockquote>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Je le jure, seigneur.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Écoute et obéis; songes-y bien, car la
+moindre omission sera l'arrêt, non-seulement de ta
+mort, mais de la mort de ta femme à mauvaise langue;
+quant à présent, nous voulons bien lui pardonner. Nous
+t'enjoignons, par ton devoir d'homme lige, de transporter
+cette fille bâtarde dans quelque désert éloigné, hors
+de l'enceinte de nos domaines, et là de l'abandonner
+sans plus de pitié à sa propre protection, aux risques du
+climat. Comme cet enfant nous est survenu par un hasard
+étrange, je te charge au nom de la justice, au péril
+de ton âme et des tortures de ton corps, de l'abandonner
+comme une étrangère à la merci du sort, à qui tu laisseras
+le soin de l'élever ou de la détruire; emporte-la.</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Je jure de le faire, quoiqu'une mort présente
+eût été plus miséricordieuse. Allons, viens, pauvre
+enfant; que quelque puissant esprit inspire aux vautours
+et aux corbeaux de te servir de nourrices! On dit que
+les loups et les ours ont quelquefois dépouillé leur férocité
+pour remplir de semblables offices de pitié. Seigneur,
+puissiez-vous être plus heureux que cette action ne le
+mérite! Et toi, pauvre petite, condamnée à périr, que la
+bénédiction du ciel, se déclarant contre cette cruauté,
+combatte pour toi!</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort, emportant l'enfant.)</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Non, je ne veux point élever la progéniture
+d'un autre.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un serviteur.)</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Sous le bon plaisir de Votre Majesté,
+les députés que vous avez envoyés consulter l'oracle
+sont revenus depuis une heure. Cléomène et Dion sont
+arrivés heureusement de Delphes; ils sont tous les deux
+débarqués, et ils se hâtent pour arriver à la cour.</p>
+
+<p>UN SEIGNEUR.&mdash;Vous conviendrez, seigneur, qu'ils ont
+fait une incroyable diligence.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Il y a vingt-trois jours qu'ils sont absents;
+c'est une grande célérité; elle nous présage que le grand
+Apollon aura voulu manifester sur-le-champ la vérité.
+Préparez-vous, seigneurs; convoquez un conseil où nous
+puissions faire paraître notre déloyale épouse; car,
+comme elle a été accusée publiquement, son procès se
+fera publiquement et avec justice. Tant qu'elle respirera,
+mon coeur sera pour moi un fardeau. Laissez-moi, et
+songez à exécuter mes ordres.</p>
+
+<p class="stage1">(Tous sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p>
+<br><br>
+
+<h2>ACTE TROISIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Une rue d'une ville de Sicile.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> CLÉOMÈNE ET DION.</p>
+<br>
+
+<p>CLÉOMÈNE.&mdash;Le climat est pur, l'air est très-doux; l'île
+est fertile, et le temple surpasse de beaucoup les récits
+qu'on en fait communément.</p>
+
+<p>DION.&mdash;Moi, je citerai, car c'est ce qui m'a ravi surtout,
+les célestes vêtements (c'est le nom que je crois
+devoir leur donner) et la vénérable majesté des prêtres
+qui les portent.&mdash;Et le sacrifice! quelle pompe, quelle
+solennité dans l'offrande! Il n'y avait rien de terrestre.</p>
+
+<p>CLÉOMÈNE.&mdash;Mais, par-dessus tout, le soudain éclat et
+la voix assourdissante de l'oracle, qui ressemblait au
+tonnerre de Jupiter; mes sens en ont été si étonnés que
+j'étais anéanti.</p>
+
+<p>DION.&mdash;Si l'issue de notre voyage se termine aussi
+heureusement pour la reine (et que les dieux le veuillent!)
+qu'il a été favorable, agréable et rapide pour nous, le
+temps que nous y avons mis nous est bien payé par son
+emploi.</p>
+
+<p>CLÉOMÈNE.&mdash;Grand Apollon, dirige tout pour le bien!
+Je n'aime point ces proclamations qui cherchent des
+torts à Hermione.</p>
+
+<p>DION.&mdash;La rigueur même de cette procédure manifestera
+l'innocence ou terminera l'affaire. Quand une fois
+l'oracle, ainsi muni du sceau du grand-prêtre d'Apollon,
+découvrira ce qu'il renferme, il se révélera quelque secret
+extraordinaire à la connaissance publique.&mdash;Allons,
+des chevaux frais, et que la fin soit favorable!</p>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Une cour de justice.</p>
+
+<p class="stage1">LÉONTES, <i>des</i> SEIGNEURS <i>et des</i> OFFICIERS <i>siégeant</i>
+<i>selon leur rang</i>.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Cette cour assemblée, nous le déclarons à
+notre grand regret, porte un coup cruel à notre coeur.
+L'accusée est la fille d'un roi, notre femme, et une
+femme trop chérie de nous.&mdash;Soyons enfin justifiés du
+reproche de tyrannie par la publicité que nous donnons
+à cette procédure: la justice aura son cours régulier,
+soit pour la conviction du crime, soit pour son acquittement.&mdash;Faites
+avancer la prisonnière.</p>
+
+<p>UN OFFICIER DE JUSTICE.&mdash;C'est la volonté de Sa Majesté
+que la reine comparaisse en personne devant cette cour.&mdash;Silence!</p>
+
+<p class="stage1">(Hermione est amenée dans la salle du tribunal par des gardes;
+Pauline et ses femmes l'accompagnent.)</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Lisez les chefs d'accusation.</p>
+
+<p>UN OFFICIER <span class="stage2"><i>lit à haute voix.</i></span>&mdash;<i>Hermione, épouse de l'illustre
+Léontes, roi de Sicile, tu es ici citée et accusée de haute
+trahison comme ayant commis adultère avec Polixène, roi de
+Bohême, et conspiré avec Camillo pour ôter la vie à notre souverain
+seigneur, ton royal époux: et ce complot étant en partie
+découvert par les circonstances, toi, Hermione, au mépris
+de la foi et de l'obéissance d'un fidèle sujet, tu leur as conseillé,
+pour leur sûreté, de s'évader pendant la nuit, et tu as
+favorisé leur évasion</i>.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Tout ce que j'ai à dire tendant nécessairement
+à nier les faits dont je suis accusée, et n'ayant
+d'autre témoignage à produire en ma faveur que celui
+qui sort de ma bouche, il ne me servira guère de répondre
+<i>non coupable</i>; ma vertu n'étant réputée que fausseté, l'affirmation
+que j'en ferais serait reçue de même. Mais si
+les puissances du ciel voient les actions humaines
+(comme elles le font), je ne doute pas alors que l'innocence
+ne fasse rougir ces fausses accusations et que la
+tyrannie ne tremble devant la patience.&mdash;<span class="stage2">(<i>Au roi.</i>)</span> Vous,
+seigneur, vous savez mieux que personne (vous qui voulez
+feindre de l'ignorer) que toute ma vie passée a été
+aussi réservée, aussi chaste, aussi fidèle que je suis malheureuse
+maintenant, et je le suis plus que l'histoire
+n'en donne d'exemple, quand même on inventerait et
+qu'on jouerait cette tragédie pour attirer des spectateurs.
+Car, considérez-moi,&mdash;compagne de la couche d'un roi,
+possédant la moitié d'un trône, fille d'un grand monarque,
+mère d'un prince de la plus grande espérance,
+amenée ici pour parler et discourir pour sauver ma vie
+et mon honneur devant tous ceux à qui il plaît de venir
+me voir et m'entendre. Quant à la vie, je la tiens pour
+être une douleur que je voudrais abréger; mais l'honneur,
+il doit se transmettre de moi à mes enfants, et, c'est
+lui seul que je veux défendre. J'en appelle à votre propre
+conscience, seigneur, pour dire combien j'étais dans
+vos bonnes grâces avant que Polixène vînt à votre cour, et
+combien je le méritais. Et depuis qu'il y est venu, par
+quel commerce illicite me suis-je écartée de mon devoir
+pour mériter de paraître ici? Si jamais j'ai franchi d'un
+seul pas les bornes de l'honneur, si j'ai penché de ce
+côté en action ou en volonté, que les coeurs de tous ceux
+qui m'entendent s'endurcissent, et que mon plus proche
+parent s'écrie: Opprobre sur son tombeau!</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Je n'ai jamais ouï dire encore qu'aucun de
+ces vices effrontés eût moins d'impudence pour nier ce
+qu'il avait fait que pour le commettre d'abord.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Cela est assez vrai, mais c'est une maxime
+dont je ne mérite pas l'application, seigneur.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Vous ne l'avouerez pas.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Je ne dois rien avouer de plus que ce qui
+peut m'être personnel dans ce qu'on m'impute à crime.
+Quant à Polixène (qui est le complice qu'on me donne),
+je confesse que je l'ai aimé en tout honneur, autant qu'il
+le désirait lui-même, de l'espèce d'affection qui pouvait
+convenir à une dame comme moi, de cette affection et
+non point d'une autre, que vous m'aviez commandée
+vous-même. Et si je ne l'eusse pas fait, je croirais m'être
+rendue coupable à la fois de désobéissance et d'ingratitude
+envers vous et envers votre ami, dont l'amitié avait,
+du moment où elle avait pu s'exprimer par la parole,
+dès l'enfance, déclaré qu'elle vous était dévouée. Quant
+à la conspiration, je ne sais point quel goût elle a, bien
+qu'on me la présente comme un plat dont je dois goûter;
+tout ce que j'en sais, c'est que Camillo était un honnête
+homme; quant au motif qui lui a fait quitter votre cour,
+si les dieux n'en savent pas plus que moi, ils l'ignorent.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Vous avez su son départ, comme vous savez
+ce que vous étiez chargée de faire en son absence.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Seigneur, vous parlez un langage que je
+n'entends point; ma vie dépend de vos rêves, et je vous
+l'abandonne.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Mes rêves sont vos actions: vous avez eu
+un enfant bâtard de Prolixène, et je n'ai fait que le rêver?
+Comme vous avez passé toute honte (et c'est l'ordinaire
+de celles de votre espèce), vous avez aussi passé toute
+vérité. Il vous importe davantage de le nier, mais cela ne
+vous sert de rien; car de même que votre enfant a été proscrit,
+comme il le devait être, n'ayant point de père qui
+le reconnût (ce qui est plus votre crime que le sien), de
+même vous sentirez notre justice, et n'attendez de sa
+plus grande douceur rien moins que la mort.</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Seigneur, épargnez vos menaces. Ce fantôme
+dont vous voulez m'épouvanter, je le cherche. La
+vie ne peut m'être d'aucun avantage: la couronne et la
+joie de ma vie, votre affection, je la regarde comme perdue:
+car je sens qu'elle est partie, quoique je ne sache
+pas comment elle a pu me quitter. Ma seconde consolation
+était mon fils, le premier fruit de mon sein: je suis
+bannie de sa présence, comme si j'étais attaquée d'un
+mal contagieux. Ma troisième consolation, née sous une
+malheureuse étoile, elle a été arrachée de mon sein
+dont le lait innocent coulait dans sa bouche innocente,
+pour être traînée à la mort. Moi-même, j'ai été affichée
+sous le nom de prostituée sur tous les poteaux: par une
+haine indécente, on m'a refusé jusqu'au privilége des
+couches, qui appartient aux femmes de toute classe.
+Enfin, je me suis vue traînée dans ce lieu en plein air,
+avant d'avoir recouvré les forces nécessaires. A présent,
+seigneur, dites-moi de quels biens je jouis dans la vie,
+pour craindre de mourir? Ainsi, poursuivez; mais écoutez
+encore ces mots: ne vous méprenez pas à mes
+paroles.&mdash;Non; pour la vie, je n'en fais pas plus de cas
+que d'un fétu.&mdash;Mais pour mon honneur (que je voudrais
+justifier), si je suis condamnée sur des soupçons, sans le
+secours d'autres preuves que celles qu'éveille votre jalousie,
+je vous déclare que c'est de la rigueur, et non de la
+justice. Seigneur, je m'en rapporte à l'oracle: qu'Apollon
+soit mon juge.</p>
+
+<p>UN DES SEIGNEURS, <span class="stage2"><i>à la reine</i></span>.&mdash;Cette requête, de votre
+part, madame, est tout à fait juste; ainsi qu'on produise,
+au nom d'Apollon, l'oracle qu'il a prononcé.</p>
+
+<p class="stage1">(Quelques-uns des officiers sortent.)</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;L'empereur de Russie était mon père; ah!
+s'il vivait encore, et qu'il vît ici sa fille accusée! Je voudrais
+qu'il pût voir seulement la profondeur de ma
+misère; mais pourtant avec des yeux de pitié et non de
+vengeance!</p>
+
+<p class="stage1">(Quelques officiers rentrent avec Dion et Cléomène.)</p>
+
+<p>UN OFFICIER.&mdash;Cléomène, et vous, Dion, vous allez jurer,
+sur l'épée de la justice, que vous avez été tous deux à
+Delphes; que vous en avez rapporté cet oracle, scellé et
+à vous remis par la main du grand-prêtre d'Apollon; et
+que, depuis ce moment, vous n'avez pas eu l'audace de
+briser le sceau sacré, ni de lire les secrets qu'il couvre.</p>
+
+<p>CLÉOMÈNE ET DION.&mdash;Nous jurons tout cela.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Brisez le sceau et lisez.</p>
+
+<p>L'OFFICIER <span class="stage2"><i>rompt le sceau et lit</i></span>.&mdash;«Hermione est chaste,
+Polixène est sans reproche, Camillo est un sujet fidèle,
+Léontes un tyran jaloux, son innocente enfant un fruit
+légitime; et le roi vivra sans héritier, si ce qui est perdu
+ne se retrouve pas.»</p>
+
+<p>TOUS LES SEIGNEURS <span class="stage2"><i>s'écrient.</i></span>&mdash;Loué soit le grand
+Apollon!</p>
+
+<p>HERMIONE.&mdash;Qu'il soit loué!</p>
+
+<p>LÉONTES, <span class="stage2"><i>à l'officier</i></span>.&mdash;As-tu lu la vérité?</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;Oui, seigneur, telle qu'elle est ici couchée
+par écrit.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Il n'y a pas un mot de vérité dans tout cet
+oracle: le procès continuera; tout cela est pure fausseté.</p>
+
+<p class="stage1">(Un page entre avec précipitation.)</p>
+
+<p>LE PAGE.&mdash;Mon seigneur le roi, le roi!</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;De quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>LE PAGE.&mdash;Ah! seigneur, vous allez me haïr pour la
+nouvelle que j'apporte. Le prince, votre fils, par l'idée
+seule et par la crainte du jugement de la reine, est
+parti<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour) </a><p>C'est le <i>vixit</i> des Latins.</p></blockquote>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Comment, parti?</p>
+
+<p>LE PAGE.&mdash;Est mort.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Apollon est courroucé, et le ciel même se
+déchaîne contre mon injustice.&mdash;Eh! qu'a-t-elle donc?</p>
+
+<p class="stage1">(La reine s'évanouit.)</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Cette nouvelle est mortelle pour la reine.&mdash;Abaissez
+vos regards, et voyez ce que fait la mort.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Emmenez-la d'ici; son coeur n'est qu'accablé,
+elle reviendra à elle.&mdash;J'en ai trop cru mes propres
+soupçons. Je vous en conjure, administrez-lui avec tendresse
+quelques remèdes qui la ramènent à la vie.&mdash;Apollon,
+pardonne à ma sacrilége profanation de ton oracle!
+<span class="stage2">(<i>Pauline et les dames emportent Hermione</i>.)</span> Je veux me
+réconcilier avec Polixène; je veux faire de nouveau ma
+cour à ma reine; rappeler l'honnête Camillo, que je
+déclare être un homme d'honneur, et d'une âme généreuse;
+car, poussé par ma jalousie à des idées de vengeance
+et de meurtre, j'ai choisi Camillo pour en être
+l'instrument, et pour empoisonner mon ami Polixène;
+ce qui aurait été fait, si l'âme vertueuse de Camillo
+n'avait mis des retards à l'exécution de ma rapide volonté.
+Quoique je l'eusse menacé de la mort s'il ne le faisait pas,
+et encouragé par l'appât de la récompense s'il le faisait,
+lui, plein d'humanité et d'honneur, est allé dévoiler mon
+projet à mon royal hôte; il a abandonné tous les biens
+qu'il possède ici, que vous savez être considérables, et il
+s'est livré aux malheurs certains de toutes les incertitudes,
+sans autres richesses que son honneur.&mdash;Oh!
+comme il brille à travers ma rouille! combien sa piété
+fait ressortir la noirceur de mes actions!</p>
+
+<p class="stage1">(Pauline revient.)</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Ah! coupez mon lacet, ou mon coeur va le
+rompre en se brisant!</p>
+
+<p>UN DES SEIGNEURS.&mdash;D'où vient ce transport, bonne
+dame?</p>
+
+<p>PAULINE, <span class="stage2"><i>au roi</i></span>.&mdash;Tyran, quels tourments étudiés as-tu
+en réserve pour moi? Quelles roues, quelles tortures,
+quels bûchers? M'écorcheras-tu vive, me brûleras-tu
+par le plomb fondu ou l'huile bouillante?... Parle, quel
+supplice ancien ou nouveau me faut-il subir, moi, dont
+chaque mot mérite tout ce que ta fureur peut te suggérer
+de plus cruel? Ta tyrannie travaillant de concert avec
+la jalousie... Des chimères, trop vaines pour des petits
+garçons, trop absurdes et trop oiseuses pour des petites
+filles de neuf ans! Ah! réfléchis à ce qu'elles ont produit,
+et alors deviens fou en effet; oui, frénétique;
+car toutes tes folies passées n'étaient rien auprès de la
+dernière. C'est peu que tu aies trahi Polixène, et montré
+une âme inconstante, d'une ingratitude damnable;
+c'est peu encore que tu aies voulu empoisonner l'honneur
+du vertueux Camillo, en voulant le déterminer au
+meurtre d'un roi: ce ne sont là que des fautes légères
+auprès des forfaits monstrueux qui les suivent, et encore
+je ne compte pour rien, ou pour peu, d'avoir jeté aux
+corbeaux ta petite fille, quoiqu'un démon eût versé des
+larmes au milieu du feu avant d'en faire autant; et je
+ne t'impute pas non plus directement la mort du jeune
+prince, dont les sentiments d'honneur, sentiments élevés
+pour un âge si tendre, ont brisé le coeur qui comprenait
+qu'un père grossier et imbécile diffamait sa gracieuse
+mère; non, ce n'est pas tout cela dont tu as à répondre,
+mais la dernière horreur,&mdash;ô seigneurs, quand je l'aurai
+annoncée, criez tous: malheur!&mdash;La reine, la reine, la
+plus tendre, la plus aimable des femmes, est morte; et
+la vengeance du ciel ne tombe pas encore!</p>
+
+<p>UN SEIGNEUR.&mdash;Que les puissances suprêmes nous en
+préservent!</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Je vous dis qu'elle est morte, j'en ferai serment,
+et si mes paroles et mes serments ne vous persuadent
+pas, allez et voyez, si vous parvenez à ramener
+la plus légère couleur sur ses lèvres, le moindre éclat
+dans ses yeux, la moindre chaleur à l'extérieur, ou la
+respiration à l'intérieur, je vous servirai comme je servirais
+les dieux. Mais toi, tyran, ne te repens point de ces
+forfaits; ils sont trop au-dessus de tous tes remords;
+abandonne-toi au seul désespoir. Quand tu ferais mille
+prières à genoux, pendant dix mille années, nu, jeûnant
+sur une montagne stérile, où un éternel hiver enfanterait
+d'éternels orages, tu ne pourrais pas amener les dieux à
+jeter un seul regard sur toi.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Poursuis, poursuis; tu ne peux en trop
+dire, j'ai mérité que toutes les langues m'accablent des
+plus amers reproches.</p>
+
+<p>UN SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à Pauline</i></span>.&mdash;N'ajoutez rien de plus; quel
+que soit l'événement, vous avez fait une faute, en vous
+permettant la hardiesse de ces discours.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;J'en suis fâchée; je sais me repentir des
+fautes que j'ai faites, quand on vient à me les faire connaître.
+Hélas! j'ai trop montré la témérité d'une femme;
+il est blessé dans son noble coeur. <span class="stage2">(<i>Au roi</i>.)</span> Ce qui est
+passé, et sans remède, ne doit plus être une cause de
+chagrin; ne vous affligez point de mes reproches. Punissez-moi
+plutôt de vous avoir rappelé ce que vous deviez
+oublier.&mdash;Mon cher souverain, sire, mon royal seigneur,
+pardonnez à une femme insensée; c'est l'amour que je
+portais à votre reine.&mdash;Allons, me voilà folle encore!&mdash;Je
+ne veux plus vous parler d'elle, ni de vos enfants; je
+ne vous rappellerai point le souvenir de mon seigneur,
+qui est perdu aussi. Recueillez toute votre patience, je ne
+dirai plus rien.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Tu as bien parlé, puisque tu ne m'as dit que
+la vérité; je la reçois mieux que je ne recevrais ta pitié.
+Je t'en prie, conduis-moi vers les cadavres de ma reine
+et de mon fils; un seul tombeau les enfermera tous deux,
+et les causes de leur mort y seront inscrites, à ma honte
+éternelle. Une fois le jour, j'irai visiter la chapelle où ils
+reposeront, et mon plaisir sera d'y verser des larmes. Je
+fais voeu de consacrer mes jours à ce devoir, aussi longtemps
+que la nature voudra m'en donner la force.&mdash;Venez,
+conduisez-moi vers les objets de ma douleur.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Un désert de la Bohême voisin de la mer.</p>
+
+<p class="stage1">ANTIGONE <i>portant l'enfant, et un</i> MATELOT.</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Tu es donc bien sûr que notre vaisseau a
+touché les côtes désertes de la Bohême?</p>
+
+<p>LE MARINIER.&mdash;Oui, seigneur, et j'ai bien peur que nous
+n'y ayons débarqué dans un mauvais moment; le ciel a
+l'air courroucé et nous menace de violentes rafales. Sur
+ma conscience, les dieux sont irrités de notre entreprise
+et nous témoignent leur colère.</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Que leurs saintes volontés s'accomplissent!
+Va, retourne à bord, veille sur ta barque, je ne serai pas
+longtemps à t'aller rejoindre.</p>
+
+<p>LE MARINIER.&mdash;Hâtez-vous le plus possible, et ne vous
+avancez pas trop loin dans les terres; nous aurons probablement
+du mauvais temps: d'ailleurs, le désert est
+fameux par les animaux féroces dont il est infesté.</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Va toujours: je vais te suivre dans un
+moment.</p>
+
+<p>LE MARINIER.&mdash;Je suis bien joyeux d'être ainsi débarrassé
+de cette affaire.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>ANTIGONE.&mdash;Viens, pauvre enfant.&mdash;J'ai ouï dire (mais
+sans y croire) que les âmes des morts revenaient quelquefois;
+si cela est possible, ta mère m'a apparu la nuit
+dernière: car jamais rêve ne ressembla autant à la veille.
+Je vois s'avancer à moi une femme, la tête penchée tantôt
+d'un côté, tantôt de l'autre. Jamais je n'ai vu objet si
+rempli de douleur et conservant tant de noblesse: vêtue
+d'une robe d'une blancheur éclatante comme la sainteté
+même, elle s'est approchée de la cabine où j'étais couché:
+trois fois elle s'est inclinée devant moi, et sa bouche
+s'ouvrant pour parler, ses yeux sont devenus deux ruisseaux
+de larmes: après ce torrent de pleurs, elle a rompu
+le silence par ces mots: «Vertueux Antigone, puisque
+la destinée, faisant violence à tes bons sentiments, t'a
+choisi pour être chargé d'exposer mon pauvre enfant,
+d'après ton serment, la Bohême t'offre des déserts assez
+éloignés: pleures-y et abandonne mon enfant au milieu
+de ses cris; et comme cet enfant est réputé perdu pour
+toujours, appelle-la, je t'en conjure, du nom de Perdita.
+Et toi, pour ce barbare ministère qui t'a été imposé par
+mon époux, tu ne reverras jamais ta femme Pauline.»&mdash;Et
+à ces mots, poussant un cri aigu, elle s'est évanouie
+dans l'air. Très-effrayé, je me suis remis avec le temps,
+et je suis resté persuadé que c'était une réalité et non
+un songe. Les rêves sont des illusions; et cependant pour
+cette fois je cède à la superstition et j'y crois. Je pense
+qu'Hermione a subi la mort; et qu'Apollon a voulu que
+cet enfant, étant en vérité la progéniture de Polixène,
+fût déposé ici, pour y vivre, ou pour y périr, sur les
+terres de son véritable père.&mdash;Allons, jeune fleur, puisses-tu
+prospérer ici! Repose là, voici ta description et de
+plus ceci <span class="stage2">(<i>Il dépose auprès d'elle un coffre rempli de bijoux
+et d'or</i>)</span> qui pourra, s'il plaît à la fortune, servir à t'élever,
+ma jolie enfant, et cependant rester en ta possession.&mdash;La
+tempête commence: pauvre petite infortunée, qui,
+pour la faute de ta mère, est ainsi exposée à l'abandon,
+et à tout ce qui peut s'ensuivre.&mdash;Je ne puis pleurer,
+mais mon coeur saigne. Je suis maudit d'être forcé à
+cela par mon serment.&mdash;Adieu!&mdash;Le jour s'obscurcit de
+plus en plus: tu as bien l'air d'avoir une affreuse tempête
+pour te bercer: jamais je n'ai vu le ciel si sombre
+en plein jour. Quels sont ces cris sauvages? Pourvu que
+je puisse regagner la barque. Voilà la chasse.&mdash;Allons,
+je te quitte pour jamais.</p>
+
+<p class="stage1">(Il fuit, poursuivi par un ours.)</p>
+
+<p class="stage1">(Un vieux berger s'avance près des lieux où est l'enfant.)</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Je voudrais qu'il n'y eût point d'âge entre
+dix et vingt-trois ans, ou que la jeunesse dormît tout
+le reste du temps dans l'intervalle: car on ne fait
+autre chose dans l'intervalle que donner des enfants aux
+filles, insulter des vieillards, piller et se battre. Écoutez
+donc! Qui pourrait, sinon des cerveaux brûlés de dix-neuf
+et de vingt-deux ans chasser par le temps qu'il fait?
+Ils m'ont fait égarer deux de mes meilleures brebis, et je
+crains bien que le loup ne les trouve avant leur maître;
+si elles sont quelque part, ce doit être sur le bord de la
+mer, où elles broutent du lierre. Bonne Fortune, si tu
+voulais... Qu'avons-nous ici? <span class="stage2">(<i>Ramassant l'enfant.</i>)</span> Merci
+de nous, un enfant, un joli petit enfant! Je m'étonne si
+c'est un garçon ou une fille?... Une jolie petite fille, une
+très-jolie petite fille; oh! sûrement c'est quelque escapade;
+quoique je n'aie pas étudié dans les livres, cependant
+je sais lire les traces d'une femme de chambre en
+aventure. C'est quelque oeuvre consommée sur l'escalier,
+ou sur un coffre, ou derrière la porte. Ceux qui l'ont fait
+avaient plus chaud que cette pauvre petite malheureuse
+n'a ici; je veux la recueillir par pitié; cependant j'attendrai
+que mon fils vienne; il criait il n'y a qu'un moment:
+holà, ho! holà!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre le fils du berger.)</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Ho! ho!</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Quoi, tu étais si près? Si tu veux voir une
+chose dont on parlera encore quand tu seras mort et
+réduit en poussière, viens ici. Qu'est-ce donc qui te
+trouble, mon garçon?</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Ah! j'ai vu deux choses, sur la mer et sur
+terre, mais je ne puis dire que ce soit une mer; car c'est
+le ciel à l'heure qu'il est, et entre la mer et le firmament,
+vous ne pourriez pas passer la pointe d'une aiguille.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Quoi! mon garçon, qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Je voudrais que vous eussiez vu seulement
+comme elle écume, comme elle fait rage, comme elle
+creuse ses rivages; mais ce n'est pas là ce que je veux
+dire. Oh! quel pitoyable cri de ces pauvres malheureux!
+qu'il était affreux de les voir, et puis de ne plus les voir;
+tantôt le vaisseau allait percer la lune avec son grand
+mât, et retombait aussitôt englouti dans les flots d'écume,
+comme si vous jetiez un morceau de liége dans un tonneau...
+Et puis ce que j'ai vu sur la terre! comme l'ours
+a dépouillé l'os de son épaule, comme il me criait <i>au
+secours!</i> en disant que son nom était Antigone, un grand
+seigneur.&mdash;Mais pour finir du navire, il fallait voir
+comme la mer l'a avalé; mais surtout comme les pauvres
+gens hurlaient et comme la mer se moquait d'eux.&mdash;Et
+comme le pauvre gentilhomme hurlait, et l'ours se
+moquait de lui, et tous deux hurlaient plus haut que la
+mer ou la tempête.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Miséricorde! quand donc as-tu vu cela,
+mon fils?</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Tout à l'heure, tout à l'heure: il n'y a pas un
+clin d'oeil que j'ai vu ces choses. Les malheureux ne sont
+pas encore froids sous l'eau, et l'ours n'a pas encore à
+moitié dîné de la chair du gentilhomme: il l'achève à
+présent.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Je voudrais bien avoir été là, pour secourir
+le pauvre vieillard.</p>
+
+<p>LE FILS, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Et moi, je voudrais que vous eussiez
+été près du navire pour le secourir. Votre charité n'aurait
+pas tenu pied.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;C'est terrible!&mdash;Mais regarde ici, mon
+garçon, maintenant, bénis ta bonne fortune; toi, tu as
+rencontré des mourants, et moi des nouveau-nés. Voilà
+qui vaut la peine d'être vu: vois-tu, c'est le manteau
+d'un enfant de gentilhomme! Regarde ici, ramasse,
+mon fils, ramasse, ouvre-le. Ah! voyons.&mdash;On m'a prédit
+que je serais enrichi par les fées; c'est quelque enfant
+changé par elles.&mdash;Ouvre ce paquet: qu'y a-t-il dedans,
+garçon?</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Vous êtes un vieux tiré d'affaire; si les péchés
+de votre jeunesse vous sont pardonnés, vous êtes sûr de
+bien vivre. De l'or, tout or!</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;C'est de l'or dès fées; et cela se verra bien;
+ramasse-le vite, cache-le; et cours, cours chez nous par
+le plus court chemin. Nous avons du bonheur, mon garçon,
+et pour l'être toujours il ne nous faut que du secret.&mdash;Que
+mes brebis aillent où elles voudront.&mdash;Viens, mon
+cher enfant, viens chez nous par le plus court.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Prenez, vous, le chemin le plus court avec
+ce que vous avez trouvé; moi, je vais voir si l'ours a
+laissé là le gentilhomme, et combien il en a dévoré. Les
+ours ne sont jamais féroces que quand ils ont faim; s'il
+en a laissé quelque chose, je l'ensevelirai.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;C'est une bonne action: si tu peux reconnaître
+par ce qui restera de lui quel homme c'était, viens
+me chercher pour me le faire voir.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Oui, je le ferai, et vous m'aiderez à l'enterrer.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Voilà un heureux jour, mon garçon, et
+nous ferons de bonnes actions avec ceci.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p>
+<br><br>
+
+<h2>ACTE QUATRIÈME</h2>
+<br>
+
+<p class="stage1">LE TEMPS, <i>faisant le rôle d'un choeur</i>.</p>
+
+<p>LE TEMPS.&mdash;Moi qui plais à quelques-uns, et qui éprouve
+tous les hommes, la joie des bons et la terreur des méchants;
+moi qui fais et détruis l'erreur, en vertu de mon
+nom, je prends sur moi de faire usage de mes ailes. Ne me
+faites pas un crime à moi, ni à la rapidité de mon vol, si je
+glisse sur l'espace de seize années, laissant ce vaste intervalle
+dans l'oubli: puisqu'il est en mon pouvoir de renverser
+les lois, et de créer et d'anéantir une coutume
+dans l'espace d'une des heures dont je suis le père, laissez-moi
+être encore ce que j'étais avant que les usages
+anciens ou modernes fussent établis. Je sers de témoin
+aux siècles qui les ont introduits, et j'en servirai de même
+aux coutumes les plus nouvelles qui règnent de nos jours;
+je mettrai hors de mode ce qui brille maintenant, comme
+mon histoire le paraît à présent. Si votre indulgence me
+le permet, je retourne mon horloge, et j'avance mes
+scènes comme si vous eussiez dormi dans l'intervalle.
+Laissant Léontes, les effets de sa folle jalousie et le chagrin
+dont il est si accablé, qu'il s'enferme tout seul; imaginez,
+obligeants spectateurs, que je vais me rendre à
+présent dans la belle Bohême, et rappelez-vous que j'ai
+fait mention d'un fils du roi que je vous nomme maintenant
+Florizel; je me hâte aussi de vous parler de Perdita,
+qui a acquis des grâces merveilleuses. Je ne veux
+pas vous prédire ce qui lui arrive plus tard, mais que
+les nouvelles du Temps se développent peu à peu devant
+vous. La fille d'un berger, ce qui la concerne et ce qui
+s'ensuit, voilà ce que le Temps va présenter à votre
+attention. Accordez-moi cela, si vous avez quelquefois
+plus mal employé votre temps; sinon, le Temps lui-même
+vous dit qu'il vous souhaite sincèrement de ne
+jamais l'employer plus mal.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Appartement dans le palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> POLIXÈNE ET CAMILLO.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Je te prie, cher Camillo, ne m'importune
+pas davantage; c'est pour moi une maladie de te refuser
+quelque chose; mais ce serait une mort de t'accorder
+cette demande.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Il y a seize années que je n'ai revu mon
+pays. Je désire y reposer mes os, quoique j'aie respiré
+un air étranger pendant la plus grande partie de ma vie.
+D'ailleurs, le roi repentant, mon maître, m'a envoyé
+demander: je pourrais apporter quelque soulagement à
+ses cruels chagrins, ou du moins j'ai la présomption de
+le croire; ce qui est un second aiguillon qui me pousse
+à partir.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Si tu m'aimes, Camillo, n'efface pas tous
+tes services passés, en me quittant à présent: le besoin
+que j'ai de toi, c'est ta propre vertu qui l'a fait naître; il
+valait mieux ne te posséder jamais que de te perdre ainsi:
+tu m'as commencé des entreprises que personne n'est en
+état de bien conduire sans toi: tu dois ou rester pour
+les mener toi-même jusqu'à leur entière exécution, ou
+emporter avec toi tous les services que tu m'as rendus.
+Si je ne les ai pas assez récompensés, et je ne puis trop
+les récompenser, mon étude désormais sera de t'en
+prouver mieux ma reconnaissance, et j'en recueillerai
+encore l'avantage d'augmenter notre amitié. Je te prie,
+ne me parle plus de ce fatal pays de Sicile, dont le nom
+seul me rappelle avec douleur le souvenir de mon frère,
+avec lequel je suis réconcilié, de ce roi repentant, comme
+tu le nommes, et pour lequel on doit même à présent déplorer
+comme de nouveau la perte qu'il a faite de ses enfants
+et de la plus vertueuse des reines.&mdash;Dis-moi, quand as-tu
+vu le prince Florizel, mon fils? Les rois ne sont pas
+moins malheureux d'avoir des enfants indignes d'eux
+que de les perdre lorsqu'ils ont éprouvé leurs vertus.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Seigneur, il y a trois jours que j'ai vu le
+prince: quelles peuvent être ses heureuses occupations,
+c'est ce que j'ignore; mais j'ai remarqué parfois que,
+depuis quelque temps il est fort retiré de la cour, et
+qu'on le voit moins assidu que par le passé aux exercices
+de son rang.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;J'ai fait la même remarque que vous,
+Camillo, et avec quelque attention: au point que j'ai des
+yeux à mon service qui veillent sur son éloignement de
+la cour; et j'ai été informé qu'il est presque toujours
+dans la maison d'un berger des plus simples, un homme
+qui, dit-on, d'un état de néant, est parvenu, par des
+moyens que ne peuvent concevoir ses voisins, à une fortune
+incalculable.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;J'ai entendu parler de cet homme, seigneur;
+il a une fille des plus rares: sa réputation s'étend au
+delà de ce qu'on peut attendre, en la voyant sortir d'une
+semblable chaumière.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;C'est là aussi une partie de ce qu'on m'a
+rapporté. Mais je crains l'appât qui attire là notre fils. Il
+faut que tu m'accompagnes en ce lieu: je veux aller,
+sans nous faire connaître, causer un peu avec ce berger,
+et le questionner: il ne doit pas être bien difficile, je
+pense, de tirer de la simplicité de ce paysan le motif
+qui attire ainsi mon fils chez lui. Je t'en prie, sois de
+moitié avec moi dans cette affaire, et bannis toute idée
+de la Sicile.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;J'obéis volontiers à vos ordres.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Mon bon Camillo!&mdash;Il faut aller nous
+déguiser.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Un chemin près de la chaumière du berger.</p>
+
+<p class="stage1">AUTOLYCUS <i>entre en chantant</i>.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Quand les narcisses commencent à se montrer,</p>
+<p>Oh! eh! la jeune fille danse dans les vallons:</p>
+<p>Alors commence la plus douce saison de l'année.</p>
+<p>Tout se colore dans les domaines de l'hiver<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>.</p>
+<p>La toile blanchit étendue sur la haie;</p>
+<p>Oh! eh! les tendres oiseaux! comme ils chantent!</p>
+<p>Cela aiguise mes dents voraces;</p>
+<p>Un quart de bière est un mets de roi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>L'alouette joyeuse qui chante tira lira,</p>
+<p>Eh! oh! oh! eh! la grive et le geai</p>
+<p>Sont des chants d'été pour moi et pour mes tantes<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>,</p>
+<p>Lorsque nous nous roulons sur le foin.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a><p>Il y a sans doute ici une antithèse entre les mots
+<i>red</i> et <i>pale</i>, <i>rouge</i> et <i>pâle</i>: mais <i>pale</i>,
+par l'arrangement des mots, n'est pas adjectif comme l'a cru Letourneur,
+et veut dire le giron; <i>winter's pale</i>, le giron de l'hiver, les
+domaines de l'hiver.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a><p><i>Aunt</i>, dans le jargon des mauvais lieux, voulait
+dire la maîtresse de la maison.</p></blockquote>
+
+<p>J'ai servi le prince Florizel, et dans mon temps j'ai porté
+du velours. Aujourd'hui je suis hors de service.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Mais irai-je me lamenter pour cela, ma chère?</p>
+<p>La pâle lune luit pendant la nuit;</p>
+<p>Et lorsque j'erre çà et là,</p>
+<p>C'est alors que je vais le plus droit.</p>
+<p>S'il est permis aux chaudronniers de vivre</p>
+<p>Et de porter leur malle couverte de peau de cochon</p>
+<p>Je puis bien rendre mes comptes</p>
+<p>Et les certifier dans les ceps.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Mon trafic, c'est les draps. Là où le milan bâtit son nid,
+veillez sur votre menu linge. Mon père m'a nommé
+Autolycus; et étant, comme je le suis, entré dans ce
+monde sous la planète de Mercure, j'ai été destiné à
+escamoter des bagatelles de peu de valeur. C'est aux dés
+et aux femmes de mauvaise vie que je dois d'être ainsi
+caparaçonné, et mon revenu est la menue filouterie.
+Les gibets et les coups sur le grand chemin sont trop
+forts pour moi: être battu et pendu, c'est ma terreur;
+quant à la vie future, j'en perds la pensée en dormant.
+(<i>Apercevant le fils du berger</i>.) Une prise! une prise!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre le fils du berger.)</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Voyons, onze béliers donnent vingt-huit
+livres de laine: vingt-huit livres rapportent une livre et
+un schelling en sus: à présent, quinze cents toisons... à
+combien monte le tout?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Si le lacet tient, l'oison est à moi.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Je ne puis en venir à bout sans jetons.&mdash;Voyons:
+que vais-je acheter pour la fête de la tonte des
+moutons?&mdash;Trois livres de sucre, cinq livres de raisins
+secs, et du riz.&mdash;Qu'est-ce que ma soeur veut faire du
+riz?&mdash;Mais mon père l'a faite souveraine de la fête, et
+elle sait à quoi il est bon. Elle m'a fait vingt-quatre
+bouquets pour les tondeurs, tous chanteurs à trois parties,
+et de fort bons chanteurs: mais la plupart sont des
+ténors et des basses-tailles; il n'y a parmi eux qu'un
+puritain qui chante des psaumes sur des airs de bourrées.
+Il faut que j'aie du safran pour colorer des gâteaux,
+du macis, des dattes, point... je ne connais pas cela; des
+noix muscades, sept; une ou deux racines de gingembre;
+mais je pourrais demander cela. Quatre livres de pruneaux
+et autant de raisins séchés au soleil.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS, <span class="stage2"><i>poussant un gémissement et étendu sur la
+terre.</i></span>&mdash;Ah! faut-il que je sois né!</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Merci de moi...</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Oh! à mon secours! à mon secours! Ôtez-moi
+ces haillons, et après, la mort, la mort!</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Hélas! pauvre homme, tu aurais besoin
+d'autres haillons pour te couvrir, au lieu d'ôter ceux que
+tu as.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Ah! monsieur, leur malpropreté me fait
+plus souffrir que les coups de fouet que j'ai reçus; et
+j'en ai pourtant reçu de bien rudes, et par millions.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Hélas! pauvre malheureux! un million
+de coups. C'est beaucoup de choses!</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Je suis volé, monsieur, et assommé. On
+m'a pris mon argent et mes habits, et l'on m'a affublé
+de ces détestables lambeaux.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Est-ce un homme à cheval, ou un
+homme à pied?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Un homme à pied, mon cher monsieur,
+un homme à pied.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;En effet, ce doit être un homme à pied,
+d'après les vêtements qu'il t'a laissés: si c'était là le
+manteau d'un homme à cheval, il a fait un rude service.&mdash;Prête-moi
+ta main, je t'aiderai à te relever; allons,
+prête-moi ta main.</p>
+
+<p class="stage1">(Il lui aide à se relever.)</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Ah! mon bon monsieur, doucement; ah!</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Hélas! pauvre malheureux!</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Ah! monsieur! doucement, mon bon
+monsieur: j'ai peur, monsieur, d'avoir mon épaule
+démise.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Eh bien! peux-tu te tenir debout?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Doucement, mon cher monsieur... <span class="stage2">(<i>Il met
+la main dans la poche du berger</i>.)</span> Mon cher monsieur, doucement;
+vous m'avez rendu un service bien charitable.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Aurais-tu besoin de quelque argent? je
+peux t'en donner un peu.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Non, mon cher monsieur, non, je vous
+en conjure, monsieur. J'ai un parent à moins de trois
+quarts de mille d'ici chez qui j'allais; je trouverai là de
+l'argent et tout ce dont j'aurai besoin: ne m'offrez point
+d'argent, monsieur, je vous en prie; cela me fend le coeur.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Quelle espèce d'homme était-ce que celui
+qui vous a dépouillé?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Un homme, monsieur, que j'ai connu
+pour donner à jouer au trou-madame: je l'ai vu au service
+du prince; je ne saurais vous dire, mon bon monsieur,
+pour laquelle de ses vertus c'était; mais il a été
+fustigé et chassé de la cour.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Pour ses vices, voulez-vous dire? Il n'y a
+point de vertu chassée de la cour; on l'y choie assez
+pour l'engager à s'y établir, et cependant elle ne fera
+jamais qu'y séjourner en passant.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Oui, monsieur, j'ai voulu dire <i>ses vices</i>;
+je connais bien cet homme-là; il a été depuis porteur de
+singes; ensuite, solliciteur de procès, huissier: ensuite,
+il a fabriqué des marionnettes de l'enfant prodigue, et il
+a épousé la femme d'un chaudronnier, à un mille du
+lieu où sont ma terre et mon bien; après avoir parcouru
+une multitude de professions malhonnêtes, il s'est établi
+dans le métier de coquin: quelques-uns l'appellent
+Autolycus.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Malédiction sur lui! c'est un filou, sur
+ma vie, c'est un filou: il hante les fêtes de village, les
+foires et les combats de l'ours.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Justement, monsieur, c'est lui; monsieur,
+c'est lui; c'est ce coquin-là qui m'a accoutré
+comme vous me voyez.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Il n'y a pas de plus insigne poltron dans
+toute la Bohême. Si vous aviez seulement fait les gros
+yeux, ou que vous lui eussiez craché au visage, il se
+serait enfui.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Il faut vous avouer, monsieur, que je ne
+suis pas un homme à me battre; de ce côté-là, je ne
+vaux rien du tout, et il le savait bien, je le garantirais.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Comment vous trouvez-vous à présent?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Mon cher monsieur, beaucoup mieux que
+je n'étais; je puis me tenir sur mes jambes et marcher;
+je vais même prendre congé de vous, et m'acheminer
+tout doucement vers la demeure de mon parent.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Vous conduirai-je un bout de chemin?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Non, mon bon monsieur; non, mon cher
+monsieur.</p>
+
+<p>LE BERGER..&mdash;Alors portez-vous bien; il faut que j'aille
+acheter des épices pour notre fête de la tonte.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>AUTOLYCUS <span class="stage2"><i>seul</i></span>.&mdash;Prospérez, mon cher monsieur.&mdash;Votre
+bourse n'est pas assez chaude à présent pour acheter
+vos épices. Je me trouverai aussi à votre fête de la
+tonte, je vous le promets. Si je ne fais pas succéder à
+cette filouterie un autre escamotage, et si des tondeurs
+je ne fais pas de vrais moutons, je consens à être effacé
+du registre, et que mon nom soit enregistré sur le livre
+de la probité.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Trotte, trotte par le sentier,</p>
+<p>Un coeur joyeux va tout le jour;</p>
+<p>Un coeur triste est las au bout d'un mille.</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="stage1">(Il s'en va.)</p>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">La cabane du berger.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> FLORIZEL ET PERDITA.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Cette parure inaccoutumée donne une nouvelle
+vie à chacun de vos charmes. Vous n'êtes point
+une bergère: c'est Flore, se laissant voir à l'entrée
+d'avril:&mdash;cette fête de la tonte me paraît une assemblée
+de demi-dieux, et vous en êtes la reine.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Mon aimable prince, il ne me sied pas de
+blâmer vos éloges exagérés; ah! pardonnez, si j'en parle
+ainsi: vous, l'objet illustre des regards de la contrée,
+vous vous êtes éclipsé sous l'humble habit d'un berger;
+et moi, pauvre et simple fille, je suis parée comme une
+déesse. Si ce n'est que nos fêtes sont toujours marquées
+par la folie, et que les convives avalent tout par la coutume,
+je rougirais de vous voir dans cet appareil, et de
+me voir moi, dans le miroir: votre rang vous met à
+l'abri de la crainte.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Je bénis le jour où mon bon faucon a pris
+son vol au travers des métairies de votre père.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Veuille Jupiter vous en donner sujet: pour
+moi, la différence entre nous me remplit de terreurs.
+Votre Grandeur n'a pas été accoutumée à la crainte. Je
+tremble en ce moment même à la seule idée que votre
+père, conduit par quelque hasard, vienne à passer par
+ici, comme vous avez fait. O fatalité! De quel oeil verraitil
+son noble ouvrage si pauvrement relié! Que dirait-il?
+ou comment soutiendrais-je moi, au milieu de mes splendeurs
+empruntées, le regard sévère de son auguste
+présence?</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Ne songez qu'au plaisir. Les dieux eux-mêmes,
+soumettant leur divinité à l'amour, ont emprunté
+la forme des animaux: Jupiter s'est métamorphosé en
+taureau, et a poussé des gémissements; le verdâtre Neptune
+est devenu bélier, et a fait entendre ses bêlements;
+et le dieu vêtu de feu, Apollon doré, s'est fait humble
+berger, tel que je parais être maintenant; jamais leurs
+métamorphoses n'eurent pour objet une plus rare beauté,
+ni des intentions aussi chastes. Mes désirs ne dépassent
+pas mon honneur, et mes sens ne sont pas plus ardents
+que ma bonne foi.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Oui, mais, cher prince, votre résolution ne
+pourra tenir, quand une fois il lui faudra essuyer,
+comme cela est inévitable, toute l'opposition de la puissance
+du roi; et alors ce sera une alternative nécessaire,
+ou que vous changiez de dessein, ou que je cesse de
+vivre.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Chère Perdita, je t'en conjure, n'assombris
+point, par ces réflexions forcées, la joie de la fête. Ou je
+serai à toi, ma belle, ou je ne serai plus à mon père; car
+je ne puis être à moi, ni à personne, si je ne suis pas à
+toi. C'est à cela que je resterai fidèle, quand les destins
+diraient non! Sois tranquille et joyeuse; étouffe ces pensées
+importunes par tout ce que tu vas voir tout à l'heure.
+Voilà vos hôtes qui viennent; prenez un air gai, comme
+si c'était aujourd'hui le jour de la célébration de ces
+noces, que nous nous sommes tous deux juré d'accomplir
+un jour.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;O fortune, sois-nous favorable!</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent le berger, son fils, Mopsa, Dorcas, valets, Polixène
+et Camillo déguisés.)</p>
+
+<p>FLORIZEL, <span class="stage2"><i>à Perdita</i></span>.&mdash;Voyez: vos hôtes s'avancent;
+préparez-vous à les recevoir gaiement, et que nos visages
+soient colorés par l'allégresse.</p>
+
+<p>LE BERGER, <span class="stage2"><i>à Perdita.</i></span>&mdash;Fi donc! ma fille. Quand ma
+vieille femme vivait, elle était, dans un jour comme
+celui-ci, le panetiers, l'échanson, le cuisinier, la maîtresse
+et la servante tout ensemble; elle accueillait tout
+le monde, chantait sa chanson et dansait à son tour:
+tantôt ici au haut bout de la table, et tantôt au milieu;
+sur l'épaule de celui-ci, sur l'épaule de celui-là; le visage
+en feu de fatigue; et la liqueur qu'elle prenait pour
+éteindre ses feux, elle en buvait un coup à la santé de
+chacun. Et vous, vous êtes à l'écart comme si vous étiez
+un de ceux qu'on fête, et non pas l'hôtesse de l'assemblée.
+Je vous en prie, souhaitez la bienvenue à ces amis
+qui nous sont inconnus: c'est le moyen de nous rendre
+plus amis et d'augmenter notre connaissance. Allons,
+qu'on m'efface ces rougeurs, et présentez-vous pour ce
+que vous êtes, pour la maîtresse de la fête; allons, et
+faites-leur vos remerciements de venir à votre fête de la
+tonte, si vous voulez que votre beau troupeau prospère.</p>
+
+<p>PERDITA, <span class="stage2"><i>à Polixène et Camillo</i></span>.&mdash;Monsieur, soyez le
+bienvenu: c'est la volonté de mon père que je me charge
+de faire les honneurs de cette fête. <span class="stage2">(<i>A Camillo</i>.)</span> Vous êtes
+le bienvenu, monsieur. <span class="stage2">(<i>A Dorcas</i>.)</span> Donne-moi les fleurs
+que tu as là.&mdash;Respectable seigneur, voilà du romarin
+et de la rue pour vous: ces fleurs conservent leur aspect
+et leur odeur pendant tout l'hiver; que la grâce et le
+souvenir<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a> soient votre partage; soyez les bienvenus à
+notre fête.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour) </a><p>La rue était appelée l'herbe de grâce, et le romarin l'herbe du
+souvenir. On portait du romarin aux funérailles. On croyait jadis
+que cette plante fortifiait la mémoire.</p></blockquote>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Bergère, et vous êtes une charmante bergère,
+vous avez bien raison de nous présenter, à nos
+âges, des fleurs d'hiver.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Monsieur, l'année commence à être ancienne.&mdash;A
+cette époque, où l'été n'est pas encore expiré,
+où l'hiver transi n'est pas né non plus, les plus belles
+fleurs de la saison sont nos oeillets et les giroflées rayées,
+que quelques-uns nomment les bâtardes de la nature;
+mais, pour cette dernière espèce, il n'en croît point dans
+notre jardin rustique, et je ne me soucie pas de m'en
+procurer des boutures.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Pourquoi, belle fille, les méprisez-vous
+ainsi?</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;C'est que j'ai ouï-dire qu'il y a un art qui,
+pour les bigarrer, en partage l'ouvrage avec la grande
+créatrice, la nature.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Eh bien! quand cela serait, il est toujours
+vrai qu'il n'est point de moyen de perfectionner la nature
+sans que ce moyen soit encore l'ouvrage de la
+nature. Ainsi, au-dessus de cet art que vous dites ajouter
+à la nature, il est un art qu'elle crée: vous voyez, charmante
+fille, que tous les jours nous marions une tendre
+tige avec le tronc le plus sauvage, et que nous savons
+féconder l'écorce du plus vil arbuste par un bouton
+d'une race plus noble; ceci est un art que perfectionne
+la nature, qui la change plutôt: l'art lui-même est encore
+la nature.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Cela est vrai.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Enrichissez donc votre jardin de giroflées,
+et ne les traitez plus de bâtardes.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Je n'enfoncerai jamais le plantoir dans la
+terre pour y mettre une seule tige de leur espèce, pas
+plus que je ne voudrais, si j'étais peinte, que ce jeune
+homme me dît que c'est bien et qu'il ne désirât m'épouser
+que pour cela.&mdash;Voici des fleurs pour vous: la chaude
+lavande, la menthe, la sauge, la marjolaine et le souci,
+qui se couche avec le soleil et se lève avec lui en pleurant.
+Ce sont les fleurs de la mi-été, et je crois qu'on les
+donne aux hommes d'un certain âge. Vous êtes les
+très-bienvenus.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Si j'étais un de vos moutons, je cesserais de
+paître et je ne vivrais que du plaisir de vous contempler.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Allons donc! Hélas! vous deviendriez bientôt
+si maigre que le souffle des vents de janvier vous traverserait
+de part en part. <span class="stage2">(<i>A Florizel</i>.)</span> Et vous, mon bon
+ami, je voudrais bien avoir quelques fleurs de printemps
+qui pussent convenir à votre jeunesse; et pour vous
+aussi, bergères, qui portez encore votre virginité sur vos
+tiges vierges.&mdash;O Proserpine! que n'ai-je ici les fleurs
+que, dans ta frayeur, tu laissas tomber du char de Pluton!
+Les narcisses, qui viennent avant que l'hirondelle
+ose se montrer, et qui captivent les vents de mars par
+leur beauté; les violettes, sombres, mais plus douces
+que les yeux bleus de Junon ou que l'haleine de Cythérée;
+les pâles primevères, qui meurent vierges avant
+qu'elles puissent voir le brillant Phébus dans sa force,
+malheur trop ordinaire aux jeunes filles; les superbes
+jonquilles et l'impériale; les lis de toute espèce, et la
+fleur de lis en est une; oh! je suis dépourvue de toutes
+ces fleurs pour vous faire des guirlandes et pour vous en
+couvrir tout entier, vous, mon doux ami.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Quoi! comme un cadavre?</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Non pas, mais comme un gazon sur lequel
+l'amour doit jouer et s'étendre; non comme un cadavre,
+ou du moins pour être enseveli vivant dans mes bras.&mdash;Allons,
+prenez vos fleurs; il me semble que je fais ici le
+rôle que j'ai vu faire dans les Pastorales de la Pentecôte:
+sûrement cette robe que je porte change mon humeur.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Ce que vous faites vaut toujours mieux que
+ce que vous avez fait. Quand vous parlez, ma chère, je
+voudrais vous entendre parler toujours; si vous chantez,
+je voudrais vous entendre; vous voir vendre et acheter,
+donner l'aumône, prier, régler votre maison, et tout
+faire en chantant; quand vous dansez, je voudrais que
+vous fussiez une vague de la mer, afin que vous pussiez
+toujours continuer, vous mouvoir toujours, toujours
+ainsi, et ne jamais faire autre chose: votre manière de
+faire, toujours plus piquante dans chaque mouvement,
+relève tellement tout ce que vous faites, que toutes vos
+actions réunies sont celles d'une reine.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;O Doriclès! vos louanges sont trop fortes:
+si votre jeunesse et la pureté de votre sang, qui se
+montre franchement sur vos joues, ne vous annonçaient
+pas clairement pour un berger exempt de fraude, j'aurais
+raison de craindre, mon Doriclès, que vous ne me
+fissiez la cour avec des mensonges.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Je crois que vous avez aussi peu de raison
+de le craindre, que je songe peu moi-même à vous en donner
+des motifs.&mdash;Mais allons, notre danse, je vous prie.
+Votre main, ma Perdita; ainsi s'unit un couple de tourterelles,
+résolues de ne jamais se séparer.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Je le jure pour elles.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Voilà la plus jolie petite paysanne qui ait
+foulé le vert gazon: elle ne fait pas un geste, elle n'a pas
+un maintien qui ne respire quelque chose de plus relevé
+que sa condition: elle est trop noble pour ce lieu.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Il lui dit quelque chose qui lui fait monter
+la rougeur sur les joues: en vérité, c'est la reine du
+lait et de la crème.</p>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;Allons, la musique, jouez.</p>
+
+<p>DORCAS, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Mopsa doit être votre maîtresse: et un
+peu d'ail, pour préservatif contre ses baisers.</p>
+
+<p>MOPSA.&mdash;Allons en mesure.</p>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;Pas un mot, pas un mot: il s'agit
+aujourd'hui d'avoir de bonnes manières.&mdash;Allons, jouez.</p>
+
+<p class="stage1">(On exécute ici une danse de bergers et de bergères.)</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Bon berger, dites-moi, je vous prie, quel
+est ce jeune paysan qui danse avec votre fille?</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;On l'appelle Doriclès, et il se vante de
+posséder de riches pâturages; je ne le tiens que de lui,
+mais je le crois: il a l'air de la vérité. Il dit qu'il aime
+ma fille: je le crois aussi, car jamais la lune ne s'est
+mirée dans les eaux aussi longtemps qu'on le voit debout,
+et lisant, pour ainsi dire, dans les yeux de ma fille; et à
+parler franchement, je crois qu'à un demi-baiser près
+on ne saurait choisir lequel des deux aime le mieux
+l'autre.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Elle danse avec grâce.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Elle fait de même tout ce qu'elle fait,
+quoique je le dise, moi, qui devrais le taire. Si le jeune
+Doriclès se décidait pour elle, elle lui apporterait ce à
+quoi il ne songe guère.</p>
+
+<p>LE VALET, <span class="stage2"><i>au fils du berger</i></span>.&mdash;Ah! maître, si vous aviez
+entendu le colporteur à la porte, vous ne voudriez plus
+danser au son du tambourin ni du chalumeau: non, la
+cornemuse ne vous ferait plus d'impression. Il chante
+plusieurs airs différents plus vite que vous ne compteriez
+l'argent; il les débite comme s'il avait mangé des ballades
+et que toutes les oreilles fussent ouvertes à ses
+airs.</p>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;Il ne pouvait pas venir plus à
+propos. Il faut qu'il entre; moi, j'aime de passion les
+ballades, quand c'est une histoire lamentable chantée
+sur un air joyeux, ou une histoire bien plaisante chantée
+sur un ton lamentable.</p>
+
+<p>LE VALET.&mdash;Il a des chansons pour l'homme ou la
+femme de toutes grandeurs. Il n'y a pas de marchande
+de modes qui puisse aussi bien accommoder de gants
+ses pratiques: il a les plus jolies chansons d'amour pour
+les jeunes filles, et sans aucune licence, ce qui est
+étrange; et avec de si charmants refrains, de <i>flon flon</i> et
+<i>lon lon la</i>, et <i>Tombe dessus, et puis pousse</i><a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>; et dans le cas
+où quelque vaurien à la bouche béante voudrait, comme
+qui dirait, y entendre malice et casser grossièrement les
+vitres, il fait répondre à la fille: <i>Finissez, ne me faites pas
+de mal, cher ami</i>. Elle s'en débarrasse et lui fait lâcher
+prise avec: <i>Finissez, ne me faites pas de mal, mon brave
+homme</i><a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a href="#footnotetag16">(retour) </a><p>Noms de chansons de rondes anciennes.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a href="#footnotetag17">(retour) </a><p>Autres titres de chansons.</p></blockquote>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Voilà un honnête garçon.</p>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;Sur ma parole, tu parles d'un marchand
+bien ingénieux. A-t-il quelques marchandises
+fraîches?</p>
+
+<p>LE VALET.&mdash;Il a des rubans de toutes les couleurs de
+l'arc-en-ciel, plus de pointes<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a> que n'en pourraient employer
+les avocats de la Bohême quand ils tomberaient
+sur lui à la grosse<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>, rubans de fil, cadis<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, batistes,
+linons, etc., et il met toute sa boutique en chansons
+comme si c'était autant de dieux et de déesses; vous croiriez
+qu'une chemise est un ange, il chante les poignets
+et toute la broderie du jabot.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a href="#footnotetag18">(retour) </a><p><i>Points</i>, pointes et points.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b><a href="#footnotetag19">(retour) </a><p><i>By the grosse</i>; si la traduction du mot est un
+peu hasardée, la pensée est juste.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><a href="#footnotetag20">(retour) </a><p>Espèce de drap dont les Arlésiennes font encore des
+cotillons un peu lourds pour le climat.</p></blockquote>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;Je t'en prie, amène-le-nous, et
+qu'il s'avance en chantant.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Avertissez-le d'avance de ne pas se servir de
+mots inconvenants dans ses airs.</p>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;Vous avez de ces colporteurs qui
+sont tout autre chose que ce que vous pourriez croire,
+ma soeur.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Oui, mon cher frère, ou que je n'ai envie
+de le savoir.</p>
+
+<p class="stage1">AUTOLYCUS <i>s'avance en chantant</i>.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Du linon aussi blanc que la neige,</p>
+<p>Du crêpe noir comme le corbeau,</p>
+<p>Des gants parfumés comme les roses de Damas,</p>
+<p>Des masques pour la figure et pour le nez,</p>
+<p>Des bracelets de verre, des colliers d'ambre,</p>
+<p>Des parfums pour la chambre des dames,</p>
+<p>Des coiffes dorées et des devants de corsages</p>
+<p>Dont les garçons peuvent faire présent à leurs belles,</p>
+<p>Des épingles et des agrafes d'acier,</p>
+<p>Tout ce qu'il faut aux jeunes filles, des pieds à la tête.</p>
+<p>Venez, achetez-moi; allons, venez acheter, venez acheter,</p>
+<p>Achetez, jeunes gens, ou vos jeunes filles se plaindront.</p>
+<p>Venez acheter, etc.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;Si je n'étais pas amoureux de
+Mopsa, tu n'aurais pas un sou de moi; mais, étant captivé
+comme je le suis, cela entraînera aussi la captivité
+de quelques rubans et de quelques paires de gants.</p>
+
+<p>MOPSA.&mdash;On me les avait promis pour la fête, mais ils
+ne viendront pas encore trop tard à présent.</p>
+
+<p>DORCAS.&mdash;Il vous a promis plus que cela, ou bien il y
+a des menteurs.</p>
+
+<p>MOPSA.&mdash;Il vous a payé plus qu'il ne vous a promis,
+peut-être même davantage, et ce que vous rougiriez de
+lui rendre.</p>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;Est-ce qu'il n'y a plus de retenue
+parmi nos jeunes filles? Porteront-elles leurs jupes là
+où on devrait voir leurs visages? N'avez-vous pas l'heure
+d'aller traire, celle de vous coucher ou d'aller au four
+pour éventer ces secrets, sans qu'il faille que vous veniez
+en jaser devant tous nos hôtes? Il est heureux qu'ils
+se parlent à l'oreille. Faites taire vos langues, et pas un
+mot de plus.</p>
+
+<p>MOPSA.&mdash;J'ai fini. Allons, vous m'avez promis un joli
+lacet et une paire de gants parfumés.</p>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;Ne vous ai-je pas dit comment on
+m'avait filouté en chemin et pris tout mon argent?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Oh! oui, sûrement, monsieur, il y a des
+filous par les chemins, et il faut bien prendre garde à
+soi.</p>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;N'aie pas peur, ami, tu ne perdras
+rien ici.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Je l'espère bien, monsieur, car j'ai avec
+moi bien des paquets importants.</p>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;Qu'as-tu là? des chansons?</p>
+
+<p>MOPSA.&mdash;Oh! je t'en prie, achètes-en quelques-unes.
+J'aime une chanson imprimée à la fureur, car celles-là,
+nous savons qu'elles sont véritables.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Tenez, en voilà une sur un air fort lamentable:
+comment la femme d'un usurier accoucha tout
+d'un coup de vingt sacs d'argent, et comment elle avait
+envie de manger des têtes de serpents et des crapauds
+grillés.</p>
+
+<p>MOPSA.&mdash;Cela est-il vrai? le croyez-vous?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Très-vrai, il n'y a pas un mois de cela.</p>
+
+<p>DORCAS.&mdash;Les dieux me préservent d'épouser un usurier!</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Voilà le nom de la sage-femme au bas,
+une madame Porteconte; et il y avait cinq ou six honnêtes
+femmes qui étaient présentes. Pourquoi irais-je
+débiter des mensonges?</p>
+
+<p>MOPSA, <span class="stage2"><i>au jeune berger</i></span>.&mdash;Oh! je t'en prie, achète-la.</p>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;Allons, mets-la de côté, et voyons
+encore d'autres chansons; nous ferons les autres emplettes
+après.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Voici une autre ballade d'un poisson qui
+se montra sur la côte, le mercredi quatre-vingts d'avril,
+à quarante mille brasses au-dessus de l'eau, et qui chanta
+cette ballade contre le coeur inflexible des filles. On a
+cru que c'était une femme qui avait été métamorphosée
+en poisson, pour ne pas avoir voulu aimer un homme
+amoureux d'elle: la ballade est vraiment touchante, et
+tout aussi vraie.</p>
+
+<p>DORCAS.&mdash;Cela est vrai aussi? Le croyez-vous?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Il y a le certificat de cinq juges de paix,
+et de témoins plus que n'en contiendrait ma balle.</p>
+
+<p>LE JEUNE BERGER.&mdash;Mettez-la aussi de côté: une autre.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Voici une chanson gaie, mais bien jolie.</p>
+
+<p>MOPSA.&mdash;Ah! voyons quelques chansons gaies.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Oh! c'est une chanson extrêmement gaie,
+et elle va sur l'air de: <i>Deux filles aimaient un amant</i>; il
+n'y a peut-être pas une fille dans la province qui ne la
+chante: on me la demande souvent, je puis vous dire.</p>
+
+<p>MOPSA.&mdash;Nous pouvons la chanter tous deux; si vous
+voulez faire votre partie, vous allez entendre: elle est en
+trois parties.</p>
+
+<p>DORCAS.&mdash;Nous avons eu cet air-là, il y a un mois.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Je puis faire ma partie, vous savez que
+c'est mon métier: songez à bien faire la vôtre.</p>
+
+<p>CHANSON.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Sortez d'ici, car il faut que je m'en aille.&mdash;Où?
+c'est ce qu'il n'est pas bon que vous sachiez.</p>
+
+<p>DORCAS.&mdash;Où?</p>
+
+<p>MOPSA.&mdash;Où?</p>
+
+<p>DORCAS.&mdash;Où?</p>
+
+<p>MOPSA.&mdash;Vous devez, d'après votre serment,
+me dire tous vos secrets.</p>
+
+<p>DORCAS.&mdash;Et à moi aussi; laissez-moi y aller.</p>
+
+<p>MOPSA.&mdash;Tu vas à la grange, ou bien au moulin.</p>
+
+<p>DORCAS.&mdash;Si tu vas à l'un ou à l'autre, tu as tort.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Ni l'un ni l'autre.</p>
+
+<p>DORCAS.&mdash;Comment! ni l'un ni l'autre?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Ni l'un ni l'autre.</p>
+
+<p>DORCAS.&mdash;Tu as juré d'être mon amant.</p>
+
+<p>MOPSA.&mdash;Tu me l'as juré bien davantage.
+Ainsi, où vas-tu donc? Dis-moi, où?</p>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;Nous chanterons tout à l'heure
+cette chanson à notre aise.&mdash;Mon père et nos hôtes sont
+en conversation sérieuse, et il ne faut pas les troubler;
+allons, apporte ta balle et suis-moi. Jeunes filles, j'achèterai
+pour vous deux.&mdash;Colporteur, ayons d'abord le
+premier choix.&mdash;Suivez-moi, mes belles.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Et vous payerez bien pour elles.</p>
+
+<p class="stage1">(Il chante.)</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Voulez-vous acheter du ruban,</p>
+<p>Ou de la dentelle pour votre pèlerine,</p>
+<p>Ma jolie poulette, ma mignonne?</p>
+<p>Ou de la soie, ou du fil,</p>
+<p>Quelques jolis colifichets pour votre tête,</p>
+<p>Des plus beaux, des plus nouveaux, des plus élégants?</p>
+<p>Venez au colporteur;</p>
+<p>L'argent est un touche à tout</p>
+<p>Qui fait sortir les marchandises de tout le monde.</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="stage1">(Le jeune berger, Dorcas et Mopsa sortent ensemble
+pour choisir et acheter; Autolycus les suit.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un valet.)</p>
+
+<p>LE VALET.&mdash;Maître, il y a trois charretiers, trois bergers,
+trois chevriers, trois gardeurs de pourceaux qui se
+sont tous faits des hommes à poil: ils se nomment eux-mêmes
+des <i>saltières</i><a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>, et ils ont une danse qui est, disent
+les filles, comme une galimafrée de gambades, parce
+qu'elles n'en sont pas; mais elles ont elles-mêmes dans
+l'idée qu'elle plaira infiniment, pourvu qu'elle ne soit
+pas trop rude pour ceux qui ne connaissent que le jeu de
+boules.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b><a href="#footnotetag21">(retour) </a><p><i>Saltières</i> pour satyres.</p></blockquote>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Laisse-nous; nous ne voulons point de
+leur danse; on n'a déjà que trop folâtré ici.&mdash;Je sais,
+monsieur, que nous vous fatiguons.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Vous fatiguez ceux qui nous délassent;
+je vous prie, voyons ces quatre trios de gardeurs de
+troupeaux.</p>
+
+<p>LE VALET.&mdash;Il y en a trois d'entre eux, monsieur, qui,
+suivant ce qu'ils racontent, ont dansé devant le roi; et
+le moins souple des trois ne saute pas moins de douze
+pieds et demi en carré.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Cesse ton babil; puisque cela plaît à ces
+honnêtes gens, qu'ils viennent; mais qu'ils se dépêchent.</p>
+
+<p>LE VALET.&mdash;Hé! ils sont à la porte, mon maître.</p>
+
+<p class="stage1">(Ici les douze satyres paraissent et exécutent leur danse.)</p>
+
+<p>POLIXÈNE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Oh! bon père, tu en sauras davantage
+dans la suite.&mdash;Cela n'a-t-il pas été trop loin?&mdash;Il
+est temps de les séparer.&mdash;Le bonhomme est simple, il
+en dit long.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Florizel.</i>)</span> Eh bien! beau berger, votre
+coeur est plein de quelque chose qui distrait votre âme
+du plaisir de la fête.&mdash;Vraiment, quand j'étais jeune et
+que je filais l'amour comme vous faites, j'avais coutume
+de charger ma belle de présents: j'aurais pillé le trésor
+de soie du colporteur, et l'aurais prodigué dans les mains
+de ma belle.&mdash;Vous l'avez laissé partir, et vous n'avez
+fait aucun marché avec lui. Si votre jeune fille allait
+l'interpréter mal, et prendre cet oubli pour un défaut
+d'amour ou de générosité, vous seriez fort embarrassé au
+moins pour la réponse, si vous tenez à conserver son
+attachement.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Mon vieux monsieur, je sais qu'elle ne fait
+aucun cas de pareilles bagatelles. Les cadeaux qu'elle
+attend de moi sont emballés et enfermés dans mon coeur,
+dont je lui ai déjà fait don, mais que je ne lui ai pas
+encore livré. <span class="stage2">(<i>A Perdita</i>.)</span> Ah! écoute-moi prononcer le
+voeu de ma vie devant ce vieillard, qui, à ce qu'il semble,
+aima jadis: je prends ta main, cette main aussi douce
+que le duvet de la colombe, et aussi blanche qu'elle, ou
+que la dent d'un Éthiopien et la neige pure repoussée
+deux fois par le souffle impétueux du nord.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Que veut dire ceci? Comme ce jeune berger
+semble laver avec complaisance cette main qui était déjà
+si blanche auparavant!&mdash;Je vous ai interrompu.&mdash;Mais
+revenez à votre protestation: que j'entende votre
+promesse.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Écoutez, et soyez-en témoin.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Et mon voisin aussi que voilà?</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Et lui aussi, et d'autres que lui, et tous les
+hommes, la terre, les cieux et l'univers entier; soyez
+tous témoins que, fussé-je couronné le plus grand
+monarque du monde et le plus puissant, fussé-je le plus
+beau jeune homme qui ai fait languir les yeux, eussé-je
+plus de force et de science que n'en ait jamais eu un
+mortel, je n'en ferais aucun cas sans son amour, que je
+les emploierais tous et les consacrerais tous à son service,
+ou les condamnerais à périr.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Belle offrande!</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Qui montre une affection durable.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Mais vous, ma fille, en dites-vous autant
+pour lui?</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Je ne puis m'exprimer aussi bien, pas à beaucoup
+près aussi bien, non, ni penser mieux; je juge de
+la pureté de ses sentiments sur celle des miens.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Prenez-vous les mains, c'est un marché
+fait.&mdash;Et vous, amis inconnus, vous en rendrez témoignage;
+je donne ma fille à ce jeune homme, et je veux
+que sa dot égale la fortune de son amant.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Oh! la dot de votre fille doit être ses vertus.
+Après une certaine mort, j'aurai plus de richesses
+que vous ne pouvez l'imaginer encore, assez pour exciter
+votre surprise; mais, allons, unissons-nous en présence
+de ces témoins.</p>
+
+<p>LE BERGER, <span class="stage2"><i>à Florizel</i></span>.&mdash;Allons, voire main.&mdash;Et vous,
+ma fille, la vôtre.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Arrêtez, berger; un moment, je vous en
+conjure.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Florizel</i>.)</span> Avez-vous un père?</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;J'en ai un.&mdash;Mais que prétendez-vous?</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Sait-il ceci?</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Il ne le sait pas et ne le saura jamais.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Il me semble pourtant qu'un père est l'hôte
+qui sied le mieux au festin des noces de son fils. Je vous
+prie, encore un mot: votre père n'est-il pas incapable de
+gouverner ses affaires? n'est-il pas tombé en enfance par
+les années et les catarrhes de l'âge? peut-il parler, entendre,
+distinguer un homme d'un autre, administrer son
+bien? n'est-il pas toujours au lit, incapable de rien faire
+que ce qu'il faisait dans son enfance?</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Non, mon bon monsieur, il est plein de
+santé, et il a même plus de forces que n'en ont la plupart
+des vieillards de son âge.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Par ma barbe blanche, si cela est, vous lui
+faites une injure qui ne sent pas trop la tendresse
+filiale: il est raisonnable que mon fils se choisisse lui-même
+une épouse; mais il serait de bonne justice aussi
+que le père, à qui il ne reste plus d'autre joie que celle
+de voir une belle postérité, fût un peu consulté dans
+pareille affaire.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Je vous accorde tout cela; mais, mon vénérable
+monsieur, pour quelques autres raisons qu'il n'est
+pas à propos que vous sachiez, je ne donne pas connaissance
+de cette affaire à mon père.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Il faut qu'il en soit instruit.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Il ne le sera point.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Je vous en prie, qu'il le soit.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Non, il ne le faut pas.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Qu'il le soit, mon fils; il n'aura aucun
+sujet d'être fâché, quand il viendra à connaître ton
+choix.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Allons, allons, il ne doit pas en être instruit.&mdash;Soyez
+seulement témoins de notre union.</p>
+
+<p>POLIXÈNE, <span class="stage2"><i>se découvrant</i></span>.&mdash;De votre divorce, mon jeune
+monsieur, que je n'ose pas appeler mon fils. Tu es trop
+vil pour être reconnu, toi, l'héritier d'un sceptre, et qui
+brigues ici une houlette.&mdash;<span class="stage2">(<i>Au père</i>.)</span> Toi, vieux traître,
+je suis fâché de ne pouvoir, en te faisant pendre, abréger
+ta vie que d'une semaine.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Perdita</i>.)</span> Et toi, jeune
+et belle séductrice, tu dois à la fin connaître malgré toi
+le royal fou auquel tu t'es attaquée.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;O mon coeur!</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Je ferai déchirer ta beauté avec des ronces,
+et je rendrai ta figure plus grossière que ton état.&mdash;Quant
+à toi, jeune étourdi, si jamais je m'aperçois que
+tu oses seulement pousser un soupir de regret de ne plus
+voir cette petite créature (comme c'est bien mon intention
+que tu ne la revoies jamais), je te déclare incapable
+de me succéder, et je ne te reconnaîtrai pas plus pour
+être de notre sang et de notre famille, que ne l'est tout
+autre descendant de Deucalion. Souviens-toi de mes
+paroles, et suis-nous à la cour.&mdash;Toi, paysan, quoique tu
+aies mérité notre colère, nous t'affranchissons pour le
+présent de son coup mortel.&mdash;Et vous, enchanteresse,
+assez bonne pour un pâtre, oui, et pour lui aussi, car
+il se rendrait indigne de nous s'il ne s'agissait de notre
+honneur,&mdash;si jamais tu lui ouvres à l'avenir l'entrée de
+cette cabane, ou que tu entoures son corps de tes embrassements,
+j'inventerai une mort aussi cruelle pour
+toi que tu es délicate pour elle.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Perdue sans ressources, en un instant! Je
+n'ai pas été fort effrayée; une ou deux fois j'ai été sur le
+point de lui répondre, et de lui dire nettement que
+le même soleil qui éclaire son palais ne cache point son
+visage à notre chaumière, et qu'il les voit du même oeil.
+(<i>A. Florizel</i>.) Voulez-vous bien, monsieur, vous retirer?
+Je vous ai bien dit ce qu'il adviendrait de tout cela. Je
+vous prie, prenez soin de vous; ce songe que j'ai fait,
+j'en suis réveillée maintenant, et je ne veux plus jouer la
+reine en rien.&mdash;Mais je trairai mes brebis, et je pleurerai.</p>
+
+<p>CAMILLO, <span class="stage2"><i>au berger</i></span>.&mdash;Eh bien! bon père, comment vous
+trouvez-vous? Parlez encore une fois avant de mourir.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Je ne peux ni parler, ni penser, et je
+n'ose pas savoir ce que je sais. <span class="stage2">(<i>A Florizel</i>.)</span> Ah! monsieur,
+vous avez perdu un homme de quatre-vingt-trois ans,
+qui croyait descendre en paix dans sa tombe; oui, qui
+espérait mourir sur le lit où mon père est mort, et reposer
+auprès de ses honnêtes cendres; mais maintenant
+quelque bourreau doit me revêtir de mon drap mortuaire,
+et me mettre dans un lieu où nul prêtre ne jettera de
+la poussière sur mon corps. <span class="stage2">(<i>A Perdita</i>.)</span> O maudite
+misérable! qui savais que c'était le prince, et qui as
+osé l'aventurer à unir ta foi à la sienne.&mdash;Je suis perdu!
+je suis perdu! Si je pouvais mourir en ce moment, j'aurais
+vécu pour mourir à l'instant où je le désire.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>FLORIZEL, <span class="stage2"><i>à Perdita</i></span>.&mdash;Pourquoi me regardez-vous
+ainsi? Je ne suis qu'affligé, mais non pas effrayé. Je suis
+retardé, mais non changé. Ce que j'étais, je le suis
+encore. Plus on me retire en arrière, et plus je veux aller
+en avant: je ne suis pas mon lien avec répugnance.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Mon gracieux seigneur, vous connaissez le
+caractère de votre père. En ce moment il ne vous permettra
+aucune représentation; et je présume que vous
+ne vous proposez pas de lui en faire; il aurait aussi bien
+de la peine, je le crains, à soutenir votre vue; ainsi,
+jusqu'à ce que la fureur de Sa Majesté se soit calmée, ne
+vous présentez pas devant lui.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Je n'en ai pas l'intention. Vous êtes
+Camillo, je pense?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Oui, seigneur.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Combien de fois vous ai-je dit que cela arriverait?
+Combien de fois vous ai-je dit que mes grandeurs
+finiraient dès qu'elles seraient connues?</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Elles ne peuvent finir que par la violation
+de ma foi: et qu'alors la nature écrase les flancs de la
+terre l'un contre l'autre, qu'elle étouffe toutes les
+semences qu'elle renferme! Lève les yeux.&mdash;Effacez-moi
+de votre succession, mon père; mon héritage est mon
+amour.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Écoutez les conseils.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Je les écoute; mais ce sont ceux de mon
+amour; si ma raison veut lui obéir, j'écoute la raison;
+sinon, mes sens, préférant la folie, lui souhaitent la
+bienvenue.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;C'est là du désespoir, seigneur.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Appelez-le de ce nom, si vous voulez; mais
+il remplit mon voeu; je suis forcé de le croire vertu.
+Camillo, ni pour la Bohême, ni pour toutes les pompes
+qu'on y peut recueillir, ni pour tout ce que le soleil
+éclaire, tout ce que le sein de la terre contient, ou ce que
+la mer profonde cache dans ses abîmes ignorés, je ne
+violerai les serments que j'ai faits à cette beauté que
+j'aime. Ainsi, je vous prie, comme vous avez toujours
+été l'ami honoré de mon père, lorsqu'il aura perdu la
+trace de son fils (car je le jure, j'ai l'intention de ne plus
+le revoir), tempérez sa colère par vos sages conseils. La
+fortune et moi nous allons lutter ensemble à l'avenir.
+Voici ce que vous pouvez savoir et redire, que je me suis
+lancé à la mer avec celle que je ne puis conserver ici sur
+le rivage; et, fort heureusement pour notre besoin, j'ai
+un vaisseau prêt à partir, qui n'était pas préparé pour ce
+dessein. Quant à la route que je veux tenir, il n'est d'aucun
+avantage pour vous de le savoir, ni d'aucun intérêt
+pour moi que vous puissiez le redire.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Ah! seigneur, je voudrais que votre caractère
+fût plus docile aux avis, ou plus fort pour répondre
+à votre nécessité.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Écoutez, Perdita. <span class="stage2">(<i>A Camillo</i>.)</span> Je vais vous
+entendre tout à l'heure.</p>
+
+<p>CAMILLO, <span class="stage2"><i>à part.</i></span>&mdash;Il est inébranlable: il est décidé à
+fuir. Maintenant je serais heureux si je pouvais faire servir
+son évasion à mon avantage; le sauver du danger,
+lui prouver mon affection et mon respect; et parvenir
+ainsi à revoir ma chère Sicile, et cet infortuné roi, mon
+maître, que j'ai si grande soif de revoir.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Allons, cher Camillo, je suis chargé d'affaires
+si importantes que j'abjure toute cérémonie.</p>
+
+<p>CAMILLO, <span class="stage2"><i>se préparant à sortir</i></span>.&mdash;Seigneur, je pense que
+vous avez entendu parler de mes faibles services, et de
+l'affection que j'ai toujours portée à votre père?</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Vous avez bien mérité de lui; c'est une
+musique pour mon père que de raconter vos services;
+et il n'a pas négligé le soin de les récompenser suivant
+sa reconnaissance.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Eh bien! seigneur, si vous avez la bonté de
+croire que j'aime le roi, et en lui ce qui lui tient de plus
+près, c'est-à-dire votre illustre personne, daignez vous
+laisser diriger par moi, si votre projet plus réfléchi et
+médité à loisir peut encore souffrir quelque changement.
+Sur mon honneur, je vous indiquerai un lieu où
+vous trouverez l'accueil qui convient à Votre Altesse;
+où vous pourrez posséder librement votre amante (dont
+je vois que vous ne pouvez être séparé que par votre
+ruine, dont vous préserve le ciel!). Vous pourrez l'épouser,
+et par tous mes efforts, en votre absence je tâcherai
+d'apaiser le ressentiment de votre père, et de l'amener à
+approuver votre choix.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Eh! cher Camillo, comment pourrait s'accomplir
+cette espèce de miracle? Apprenez-le-moi, afin
+que j'admire en vous quelque chose de plus qu'un
+homme, et qu'ensuite je puisse me fier à vous.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Avez-vous pensé à quelque lieu où vous
+vouliez aller?</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Pas encore. Comme c'est un accident inopiné
+qui est coupable du parti violent que nous prenons,
+nous faisons de même profession d'être les esclaves du
+hasard et de l'impulsion de chaque vent qui souffle.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Écoutez-moi donc: voici ce que j'ai à vous
+dire.&mdash;Si vous ne voulez pas absolument changer de
+résolution, et que vous soyez résolu à cette fuite, faites
+voile vers la Sicile, et présentez-vous avec votre belle
+princesse (car je vois qu'elle doit l'être) devant Léontes.
+Elle sera vêtue comme il convient à la compagne de
+votre lit. Il me semble voir Léontes vous ouvrant affectueusement
+ses bras, vous accueillant par ses larmes,
+vous demandant pardon à vous, qui êtes le fils, comme
+à la personne même du père, baisant les mains de votre
+belle princesse, et son coeur partagé entre sa cruauté et
+sa tendresse, se reprochant l'une avec des malédictions
+et disant à l'autre de croître plus vite que le temps ou la
+pensée.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Digne Camillo, quel prétexte donnerai-je à
+ma visite?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Vous direz que vous êtes envoyé par le roi
+votre père, pour le saluer et lui donner des consolations.
+Je veux vous mettre par écrit, seigneur, la manière dont
+vous devez vous conduire avec lui, et ce que vous devez
+lui communiquer, comme de la part de votre père, des
+choses qui ne sont connues que de nous trois; et ces
+instructions vous guideront dans ce que vous devrez
+dire à chaque audience, de sorte qu'il ne s'apercevra de
+rien, et qu'il croira que vous avez toute la confiance de
+votre père, et que vous lui révélez son coeur tout entier.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Je vous suis obligé, cette idée a de la sève.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;C'est une marche qui promet mieux que de
+vous dévouer inconsidérément à des mers infréquentées,
+à des rivages inconnus, avec la certitude de rencontrer
+une foule de misères, sans aucun espoir de secours; pour
+sortir d'une infortune, afin d'être assailli par une autre;
+n'ayant rien de certain que vos ancres, qui ne peuvent
+vous rendre de meilleur service que celui de vous fixer
+dans des lieux où vous serez fâché d'être. D'ailleurs,
+vous le savez, la prospérité est le plus sûr lien de
+l'amour; l'affliction altère à la fois la fraîcheur et le
+coeur.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;L'un des deux est vrai; je pense que l'adversité
+peut flétrir les joues, mais elle ne peut atteindre
+le coeur.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Oui-da! dites-vous cela? il ne sera point né
+dans la maison de votre père, depuis sept années, une
+autre fille comparable à vous.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Mon cher Camillo, elle est autant en avant
+de son éducation, qu'elle est en arrière par la naissance.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Je ne puis dire qu'il soit dommage qu'elle
+manque d'instruction; car elle me paraît être la maîtresse
+de la plupart de ceux qui instruisent les autres.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Pardonnez, monsieur, ma rougeur vous
+exprimera mes remerciements.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Charmante Perdita!&mdash;Mais, sur quelles
+épines nous sommes placés! Camillo, vous, le sauveur
+de mon père, et maintenant le mien, le médecin de notre
+maison, comment ferons-nous? Nous ne sommes pas
+équipés comme doit l'être le fils du roi de Bohême, et
+nous ne pourrons pas paraître en Sicile...</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Seigneur, n'ayez point d'inquiétude là-dessus.
+Vous savez, je crois, que toute ma fortune est située
+dans cette île; ce sera mon soin que vous soyez entretenu
+en prince, comme si le rôle que vous devez jouer
+était le mien. Et, seigneur, comme preuve que vous ne
+pourrez manquer de rien... un mot ensemble.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils se parlent à l'écart.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Autolycus.)</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Ah! quelle dupe que l'honnêteté! et que la
+confiance, sa soeur inséparable, est une sotte fille! J'ai
+vendu toute ma drogue: il ne me reste pas une pierre
+fausse, pas un ruban, pas un miroir, pas une boule de
+parfums, ni bijou, ni tablettes, ni ballade, ni couteau, ni
+lacet, ni gants, ni ruban de soulier, ni bracelet, ni
+anneau de corne; pour empêcher ma balle de jeûner,
+ils sont accourus, à qui achèterait le premier, comme si
+mes bagatelles avaient été bénies et pouvaient procurer
+la bénédiction du ciel à l'acheteur: par ce moyen, j'ai
+observé ceux dont la bourse avait la meilleure mine, et
+ce que j'ai vu, je m'en suis souvenu pour mon profit.
+Mon paysan, à qui il ne manque que bien peu de chose
+pour être un homme raisonnable, est devenu si amoureux
+des chansons des filles, qu'il n'a pas voulu bouger
+un pied qu'il n'ait eu l'air et les paroles; ce qui m'a si
+bien attiré le reste du troupeau, que tous leurs autres
+sens s'étaient fixés dans leurs oreilles: vous auriez pu
+pincer un jupon, sans qu'il l'eût senti: ce n'était rien
+que de dépouiller un gousset de sa bourse: j'aurais
+enfilé toutes les clefs qui pendaient aux chaînes; on
+n'entendait, on ne sentait que la chanson de mon monsieur,
+et on n'admirait que cette niaiserie. En sorte que,
+pendant cette léthargie, j'ai escamoté et coupé la plupart
+de leurs bourses de fête; si le vieux berger n'était
+pas venu avec ses cris contre sa fille et le fils du roi, s'il
+n'eût pas chassé nos corneilles loin de la balle de blé, je
+n'eusse pas laissé une bourse en vie dans toute l'assemblée.</p>
+
+<p class="stage1">(Camille, Florizel et Perdita s'avancent.)</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Oui, mais mes lettres qui, par ce moyen,
+seront rendues en Sicile aussitôt que vous y arriverez,
+éclairciront ce doute.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Et celles que vous vous procurerez de la
+part du roi Léontes...</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Satisferont votre père.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Soyez à jamais heureux! Tout ce que vous
+dites a belle apparence.</p>
+
+<p>CAMILLO, <span class="stage2"><i>apercevant Autolycus</i></span>.&mdash;Quel est cet homme qui
+se trouve là?&mdash;Nous en ferons notre instrument; ne négligeons
+rien de ce qui peut nous aider.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;S'ils m'ont entendu tout à
+l'heure!...&mdash;Allons, la potence.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Hé! vous voilà, mon ami? Pourquoi trembles-tu
+ainsi? Ne craignez personne: on ne veut pas
+vous faire du mal.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Je suis un pauvre malheureux, monsieur.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Eh bien! continue de l'être à ton aise; il
+n'y a personne ici qui veuille te voler cela; cependant,
+nous pouvons te proposer un échange avec l'extérieur de
+ta pauvreté; en conséquence, déshabille-toi à l'instant:
+tu dois penser qu'il y a quelque nécessité pour cela;
+change d'habit avec cet honnête homme. Quoique le
+marché soit à son désavantage, cependant sois sûr qu'il
+y a encore quelque chose par-dessus le marché.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Je suis un pauvre malheureux, monsieur.
+<span class="stage2">(<i>A part</i>.)</span> Je vous connais de reste.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Allons, je t'en prie, dépêche: ce monsieur
+est déjà à demi-déshabillé.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Parlez-vous sérieusement, monsieur?&mdash;<span class="stage2">(<i>A
+part</i>.)</span> Je soupçonne le jeu de tout ceci.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Dépêche-toi donc, je t'en prie.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;En vérité, j'ai déjà des gages, mais en
+conscience je ne puis prendre cet habit.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Allons, dénoue, dénoue. <span class="stage2">(<i>A Perdita</i>.)</span> Heureuse
+amante, que ma prophétie s'accomplisse pour
+vous!&mdash;Il faut vous retirer sous quelque abri; prenez
+le chapeau de votre amant et enfoncez-le sur vos sourcils:
+cachez votre figure. Déshabillez-vous et déguisez
+autant que vous le pourrez tout ce qui pourrait vous
+faire reconnaître, afin que vous puissiez (car je crains
+pour vous les regards) gagner le vaisseau sans être découverte.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Je vois que la pièce est arrangée de façon
+qu'il faut que j'y fasse un rôle.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Il n'y a point de remède. <span class="stage2">(<i>A Florizel</i>.)</span> Eh
+bien! avez-vous fini?</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Si je rencontrais mon père à présent, il ne
+m'appellerait pas son fils.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Allons, vous ne garderez point de chapeau.&mdash;Venez, madame,
+venez.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Autolycus</i>.)</span> Adieu, mon
+ami.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Adieu, monsieur.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;O Perdita! ce que nous avons oublié tous
+deux!&mdash;Je vous prie, un mot.</p>
+
+<p>CAMILLO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Ce que je vais faire d'abord, ce sera
+d'informer le roi de cette évasion et du lieu où ils se
+rendent, où j'ai l'espérance que je viendrai à bout de le
+déterminer à les suivre; et je l'accompagnerai et reverrai
+la Sicile, que j'ai un désir de femme de revoir.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Que la fortune nous accompagne! Ainsi
+donc, nous allons gagner le rivage, Camillo?</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Le plus tôt sera le mieux.</p>
+
+<p class="stage1">(Florizel, Perdita et Camillo sortent.)</p>
+
+<p>AUTOLYCUS <span class="stage2"><i>seul</i></span>.&mdash;Je conçois l'affaire, je l'entends;
+avoir l'oreille fine, l'oeil vif et la main légère sont des
+qualités nécessaires pour un coupeur de bourses. Il est
+besoin aussi d'un bon nez, afin de flairer de l'ouvrage
+pour les autres sens. Je vois que voici le moment où un
+malhonnête homme peut faire son chemin. Quel échange
+aurais-je fait s'il n'y avait pas eu de l'or par-dessus le
+marché? Mais aussi combien ai-je gagné ici avec cet
+échange? Sûrement les dieux sont d'intelligence avec
+nous cette année, et nous pouvons faire tout ce que nous
+voulons <i>ex tempore</i>. Le prince lui-même est à l'oeuvre
+pour une mauvaise action en s'évadant de chez son père
+et traînant son entrave à ses talons. Si je savais que ce
+ne fût pas un tour honnête que d'en informer le roi, je
+le ferais: mais je tiens qu'il y a plus de coquinerie à
+tenir la chose secrète, et je reste fidèle à ma profession.
+<span class="stage2">(<i>Entrent le berger et son fils</i>.)</span> Tenons-nous à l'écart, à l'écart.
+Voici encore matière pour une cervelle chaude.
+Chaque coin de rue, chaque église, chaque boutique,
+chaque cour de justice, chaque pendaison procure de
+l'occupation à un homme vigilant.</p>
+
+<p>LE FILS DU BERGER.&mdash;Voyez, voyez, quel homme vous
+êtes à présent! Il n'y a pas d'autre parti que d'aller déclarer
+au roi qu'elle est un enfant changé au berceau, et
+point du tout de votre chair et de votre sang.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Mais, écoute-moi.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Mais, écoutez-moi.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Allons, continue donc.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Dès qu'elle n'est point de votre chair et de
+votre sang, votre chair et votre sang n'ont point offensé
+le roi; et alors votre chair et votre sang ne doivent pas
+être punis par lui. Montrez ces effets que vous avez trouvés
+autour d'elle, ces choses secrètes, tout, excepté ce
+qu'elle a sur elle; et cela une fois fait, laissez siffler la
+loi, je vous le garantis.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Je dirai tout au roi; oui, chaque mot, et
+les folies de son fils aussi, qui, je puis bien le dire, n'est
+point un honnête homme, ni envers son père, ni envers
+moi, d'aller se jouer à me faire le beau-frère du roi.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;En effet, beau-frère était le degré le plus éloigné
+auquel vous pussiez parvenir, et alors votre sang
+serait devenu plus cher je ne sais pas de combien l'once.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS, <span class="stage2"><i>toujours à l'écart</i></span>.&mdash;Bien dit... Idiot!</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Allons, allons trouver le roi: il y a dans le
+petit paquet de quoi lui faire se gratter la barbe.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Je ne vois pas trop quel obstacle cette
+plainte peut mettre à l'évasion de mon maître.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Priez le ciel qu'il soit au palais.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Quoique je ne sois pas honnête de mon
+naturel, je le suis cependant quelquefois par hasard.&mdash;Mettons
+dans ma poche cette barbe de colporteur. <span class="stage2">(<i>Il s'avance
+auprès des deux bergers</i>.)</span> Eh bien! villageois, où
+allez-vous ainsi?</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Au palais, si Votre Seigneurie le permet.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Vos affaires, là, quelles sont-elles? Avec
+qui? Déclarez-moi ce que c'est que ce paquet, le lieu de
+votre demeure, vos noms, vos âges, votre avoir, votre
+éducation, en un mot tout ce qu'il importe qui soit
+connu?</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Nous ne sommes que des gens tout unis,
+monsieur.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Mensonge! Vous êtes rudes et couverts
+de poil. Ne vous avisez pas de mentir: cela ne convient
+à personne qu'à des marchands, et ils nous donnent
+souvent un démenti à nous autres soldats; mais nous
+les en payons en monnaie de bonne empreinte et nullement
+en fer homicide. Ainsi, ils ne nous donnent pas
+un démenti.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Votre Seigneurie avait tout l'air de nous en
+donner si elle ne s'était pas prise sur le fait.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Êtes-vous un courtisan, monsieur, s'il
+vous plaît?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Que cela me plaise ou non, je suis un
+courtisan; est-ce que tu ne vois pas un air de cour dans
+cette tournure de bras? Est-ce que ma démarche n'a pas
+en elle la cadence de cour? Ton nez ne reçoit-il pas de
+mon individu une odeur de cour? Est-ce que je ne réfléchis
+pas sur ta bassesse un mépris de cour? Crois-tu
+que, parce que je veux développer, démêler ton affaire,
+pour cela je ne suis pas un courtisan? Je suis un courtisan
+de pied en cap et un homme qui fera avancer ou
+reculer ton affaire; en conséquence de quoi je te commande
+de me déclarer ton affaire.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Mon affaire, monsieur, s'adresse au roi.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Quel avocat as-tu auprès de lui?</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Je n'en connais point, monsieur, sous
+votre bon plaisir.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Avocat est un terme de cour pour signifier
+un faisan. Dites que vous n'en avez pas.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Aucun, monsieur. Je n'ai point de faisan,
+ni coq, ni poule.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS, <span class="stage2"><i>à haute voix</i></span>.&mdash;Que nous sommes heureux,
+pourtant, de n'être pas de simples gens! Et pourtant la
+nature aurait pu me faire ce qu'ils sont; ainsi je ne veux
+pas les dédaigner.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Ce ne peut être qu'un grand courtisan.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Ses habits sont riches, mais il ne les
+porte pas avec grâce.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Il me paraît à moi d'autant plus noble qu'il
+est plus bizarre: c'est un homme important, je le garantis,
+je le reconnais à ce qu'il se cure les dents<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b><a href="#footnotetag22">(retour) </a><p>Manière de petit-maître, du temps de Shakspeare.</p></blockquote>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Et ce paquet, qu'y a-t-il dans ce paquet?
+Pourquoi ce coffre?</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Monsieur, il y a dans ce paquet et cette
+boîte des secrets qui ne doivent être connus que du roi,
+et qu'il va apprendre avant une heure, si je peux parvenir
+à lui parler.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Vieillard, tu as perdu tes peines.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Pourquoi, monsieur?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Le roi n'est point au palais; il est allé à
+bord d'un vaisseau neuf pour purger sa mélancolie et
+prendre l'air: car, si tu peux comprendre les choses
+sérieuses, il faut que tu saches que le roi est dans le
+chagrin.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;On le dit, monsieur, à l'occasion de son
+fils, qui voulait se marier à la fille d'un berger.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Si ce berger n'est pas dans les fers, qu'il
+fuie promptement; les malédictions qu'il aura, les tortures
+qu'on lui fera souffrir, briseront le dos d'un homme
+et le coeur d'un monstre.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Le croyez-vous, monsieur?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Et ce ne sera pas seulement lui qui souffrira
+tout ce que l'imagination peut inventer de fâcheux
+et la vengeance d'amer, mais aussi ses parents, quand
+ils seraient éloignés jusqu'au cinquantième degré, tous
+tomberont sous la main du bourreau. Et quoique ce soit
+une grande pitié, cependant c'est nécessaire. Un vieux
+maraud de gardien de brebis, un entremetteur de béliers,
+consentir que sa fille s'élève jusqu'à la majesté
+royale! Quelques-uns disent qu'il sera lapidé, mais moi
+je dis que c'est une mort trop douce pour lui: porter
+notre trône dans un parc à moutons! Il n'y a pas assez de
+morts, la plus cruelle est trop aisée.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Ce vieux berger a-t-il un fils, monsieur? l'avez-vous
+entendu dire, s'il vous plaît, monsieur?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Il a un fils qui sera écorché vif; ensuite,
+enduit partout de miel et placé à l'entrée d'un nid de
+guêpes, pour rester là jusqu'à ce qu'il soit aux trois
+quarts et demi mort; ensuite on le fera revenir avec de
+l'eau-de-vie ou quelque autre liqueur forte; alors tout
+au vif qu'il sera, et dans le jour prédit par l'almanach,
+il sera placé contre un mur de briques aux regards brûlants
+du soleil du midi, qui le regardera jusqu'à ce qu'il
+périsse sous la piqûre des mouches. Mais pourquoi nous
+amuser à parler de misérables traîtres? Il ne faut que
+rire de leurs maux, leurs crimes étant si grands. Dites-moi,
+car vous me paraissez de bonnes gens bien simples,
+ce que vous voulez au roi. Si vous me marquez comme
+il faut votre considération pour moi, je vous conduirai
+au vaisseau où il est, je vous présenterai à Sa Majesté,
+je lui parlerai à l'oreille en votre faveur; et s'il est quelqu'un
+auprès du roi qui puisse vous faire accorder votre
+demande, vous voyez un homme qui le fera.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Il paraît un homme d'un grand crédit; accordez-vous
+avec lui, donnez-lui de l'or; et quoique l'autorité
+soit un ours féroce, cependant, avec de l'or, on la
+mène souvent par le nez. Montrez le dedans de votre
+bourse au dehors de votre main, et sans plus tarder.
+Souvenez-vous, <i>lapidé et écorché vif</i>.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;S'il vous plaisait, monsieur, de vous charger
+de l'affaire pour nous, voici de l'or que j'ai sur moi;
+je vous promets encore autant, et je vous laisserai ce
+jeune homme en gage jusqu'à ce que je vous le rapporte.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Après que j'aurai fait ce que j'ai promis?</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Allons, donnez-m'en la moitié.&mdash;Êtes-vous
+personnellement intéressé dans cette affaire?</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;En quelque façon, monsieur; mais, quoique
+ma situation soit assez triste, j'espère que je ne serai pas
+écorché vif pour cela.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Oh! c'est le cas du fils du berger. Au
+diable si on n'en fait pas un exemple.</p>
+
+<p>LE FILS, <span class="stage2"><i>à son père</i></span>.&mdash;Du courage, prenez courage; il
+faut que nous allions trouver le roi, et lui montrer les
+choses étranges que nous avons à faire voir; il faut qu'il
+sache qu'elle n'est point du tout votre fille, ni ma soeur,
+autrement nous sommes perdus. <span class="stage2">(<i>A Autolycus</i>.)</span> Monsieur,
+je vous donnerai autant que ce vieillard quand
+l'affaire sera terminée; et je resterai, comme il vous le
+dit, votre otage, jusqu'à ce que l'or vous ait été apporté.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Je m'en rapporte à vous; marchez devant
+vers le rivage; prenez sur la droite. Je ne ferai que regarder
+par-dessus la haie, et je vous suis.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Nous sommes bien heureux d'avoir trouvé
+cet homme, je puis le dire, bien heureux.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Marchons devant, comme il nous l'ordonne;
+la Providence nous l'a envoyé pour nous faire du
+bien.</p>
+
+<p class="stage1">(Le berger et son fils s'en vont.)</p>
+
+<p>AUTOLYCUS, <span class="stage2"><i>seul</i></span>.&mdash;Quand j'aurais envie d'être honnête
+homme, la fortune ne le souffrirait pas; elle me fait
+tomber le butin dans la bouche; elle me gratifie en ce
+moment d'une double occasion: de l'or, et le moyen de
+rendre service au prince mon maître; et qui sait combien
+cela peut servir à mon avancement? Je vais lui conduire
+à bord ces deux taupes, ces deux aveugles: s'il juge
+à propos de les remettre sur le rivage, et que la plainte
+qu'ils veulent présenter au roi ne l'intéresse en rien,
+qu'il me traite s'il le veut de coquin, pour être si officieux;
+je suis à toute épreuve contre ce titre, et contre la
+honte qui peut y être attachée. Je vais les lui présenter;
+cela peut être important.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p>
+<br><br>
+
+<h2>ACTE CINQUIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Sicile.&mdash;Appartement dans le palais de Léontes.</p>
+
+<p class="stage1">LÉONTES, CLÉOMÈNE, DION, PAULINE, <i>suite</i>.</p>
+<br>
+
+<p>CLÉOMÈNE.&mdash;Seigneur, vous en avez assez fait; vous
+avez témoigné le repentir d'un saint; si vous avez commis
+des fautes, vous les avez bien expiées, et même votre
+pénitence a surpassé vos fautes: finissez enfin par faire
+ce que le ciel a déjà fait, oubliez vos offenses, et vous les
+pardonnez comme il vous les pardonne.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Tant que je me souviendrai d'elle et de ses
+vertus, je ne puis oublier mon injustice envers elle; je
+songe toujours au tort que je me suis fait à moi-même;
+tort si grand qu'il laisse mon royaume sans héritier, et
+qui a détruit la plus douce compagne sur laquelle un
+époux ait fondé ses espérances.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Cela est vrai, trop vrai, seigneur; quand
+vous épouseriez l'une après l'autre toutes les femmes du
+monde, ou quand vous prendriez quelque bonne qualité
+à toutes pour en former une femme parfaite, celle que
+vous avez tuée serait encore sans égale.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Je le crois ainsi. Tuée? Moi, je l'ai tuée?&mdash;Oui,
+je l'ai fait; mais vous me donnez un coup bien cruel,
+en me disant que je l'ai tuée. Ce mot est aussi amer pour
+moi dans votre bouche que dans mes pensées: à l'avenir,
+ne me le dites que bien rarement.</p>
+
+<p>CLÉOMÈNE.&mdash;Ne le prononcez jamais, bonne dame;
+vous auriez pu dire mille choses qui eussent été plus
+convenables aux circonstances, et plus conformes à la
+bonté de votre coeur.</p>
+
+<p>PAULINE, <span class="stage2"><i>à Cléomène</i></span>.&mdash;Vous êtes un de ceux qui voudraient
+le voir se remarier.</p>
+
+<p>DION.&mdash;Si vous ne le désirez pas, vous n'avez donc
+aucune pitié de l'État; et vous ne vous souvenez pas de
+son auguste nom? Considérez un peu quels dangers, si
+Sa Majesté ne laisse point de postérité, peuvent tomber
+sur ce royaume et dévorer tous les témoins indécis de sa
+ruine. Quoi de plus saint que de se réjouir de ce que la
+feue reine est en paix? quoi de plus saint que de faire
+rentrer le bonheur dans la couche de Sa Majesté, avec
+une douce compagne, pour soutenir la royauté, nous
+consoler du présent et préparer le bien à venir?</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Il n'en est aucune qui soit digne, auprès de
+celle qui n'est plus. D'ailleurs, les dieux voudront que
+leurs desseins secrets s'accomplissent. Le divin Apollon
+n'a-t-il pas répondu, et n'est-ce pas là le sens de son
+oracle, que le roi Léontes n'aura point d'héritier qu'on
+n'ait retrouvé son enfant perdu? Et l'espoir qu'il soit
+jamais retrouvé est aussi contraire à la raison humaine,
+qu'il l'est que mon Antigone brise son tombeau, et
+revienne à moi, car, sur ma vie, il a péri avec l'enfant.
+Votre avis est donc que notre souverain contrarie le ciel
+et s'oppose à ses volontés? <span class="stage2">(<i>Au roi</i>.)</span> Ne vous inquiétez
+point de postérité: la couronne trouvera toujours un
+héritier. Le grand Alexandre laissa la sienne au plus
+digne, et par là son successeur avait chance d'être le
+meilleur possible.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Chère Pauline, vous qui avez en honneur,
+je le sais, la mémoire d'Hermione, ah! que ne me suis-je
+toujours dirigé d'après vos conseils! Je pourrais encore
+à présent contempler les beaux yeux de ma reine chérie,
+je pourrais encore recueillir des trésors sur ses
+lèvres.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;En les laissant plus riches encore, après le
+don qu'elles vous auraient fait.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Vous dites la vérité: il n'est plus de pareilles
+femmes: ainsi plus de femme. Une épouse qui ne la vaudrait
+pas, et qui serait mieux traitée qu'elle, forcerait son
+âme sanctifiée à revêtir de nouveau son corps et à nous
+apparaître sur ce théâtre où nous l'outrageons en ce
+moment; et à me dire, dans les tourments de son coeur:
+Pourquoi plutôt moi?</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Si elle avait le pouvoir de le faire, elle en
+aurait une juste raison.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Oui, bien juste: et elle m'exciterait à poignarder
+celle que j'aurais épousée.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Je le ferais comme elle: si j'étais le fantôme
+qui revint, je vous dirais de considérer les yeux de votre
+nouvelle épouse, et de me dire pour quels attraits vous
+l'auriez choisie; et ensuite je pousserais un cri en vous
+adressant ces mots: Souviens-toi de moi.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Les étoiles, les étoiles mêmes, et tous les
+yeux du monde ne sont auprès des siens que des charbons
+éteints! Ne craignez point une autre épouse; je
+ne veux plus de femme, Pauline.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Voulez-vous jurer de ne jamais vous marier
+que de mon libre consentement?</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Jamais, Pauline; je le jure sur le salut de
+mon âme.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Vous l'entendez, seigneurs, soyez tous
+témoins de son serment.</p>
+
+<p>CLÉOMÈNE.&mdash;Vous le tentez au delà de toute mesure.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;A moins qu'une autre femme, ressemblant
+autant à Hermione que son portrait, ne se présente à ses
+yeux.</p>
+
+<p>CLÉOMÈNE.&mdash;Chère dame...</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;J'ai dit.&mdash;Cependant, si mon roi veut se
+marier...&mdash;Oui, si vous le voulez seigneur, et qu'il n'y
+ait pas de moyen de vous en ôter la volonté, donnez-moi
+l'office de vous choisir une reine; elle ne sera pas aussi
+jeune que l'était la première; mais elle sera telle que, si
+l'ombre de votre première reine revenait, elle se réjouirait
+de vous voir dans ses bras.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Ma fidèle Pauline, nous ne nous marierons
+point que sur votre avis.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Et je vous le conseillerai, quand votre première
+reine reviendra à la vie; jamais auparavant.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un gentilhomme.)</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Quelqu'un qui se donne pour le
+prince Florizel, fils de Polixène, vient avec sa princesse,
+la plus belle personne que j'aie jamais vue, demander à
+être introduit auprès de Votre Majesté.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Quelle affaire avons-nous avec lui? Il ne
+vient point dans un appareil digne de la grandeur de son
+père; son arrivée, si soudaine et si imprévue, nous dit
+assez que ce n'est point une visite volontaire, mais une
+entrevue forcée par quelque besoin ou quelque accident.
+Quelle suite a-t-il?</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Peu de suite, et ceux qui la composent
+ont pauvre mine.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Sa princesse, dites-vous, est avec lui?</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Oui, la plus incomparable beauté
+terrestre, je crois, que jamais le soleil ait éclairée de sa
+lumière.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;O Hermione! comme le siècle présent se
+vante toujours au-dessus du siècle passé, qui valait
+mieux, de même, la tombe cède le pas aux objets que
+l'on voit à présent. Vous-même, monsieur, vous avez
+dit, et vous l'avez écrit aussi (mais maintenant vos écrits
+sont plus glacés que celle qui en était le sujet), qu'elle
+n'avait jamais été, et que jamais elle ne serait égalée.
+Vos vers, qui suivaient autrefois sa beauté, ont étrangement
+reculé, pour que vous disiez à présent que vous en
+avez vu une plus accomplie.</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Pardon, madame; j'ai presque
+oublié l'une: daignez me pardonner; et l'autre, quand
+une fois elle aura obtenu vos regards, obtiendra aussi
+votre voix. C'est une si belle créature que, si elle voulait
+fonder une secte, elle pourrait éteindre le zèle de
+toutes les autres sectes, et faire des prosélytes de tous
+ceux à qui elle dirait de la suivre.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Comment! pas des femmes?</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Les femmes l'aimeront, parce qu'elle
+est une femme qui vaut plus qu'aucun homme; les
+hommes l'aimeront, parce qu'elle est la plus rare de
+toutes les femmes!</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Allez, Cléomène; et vous-même, accompagné
+de vos illustres amis, amenez-les recevoir nos
+embrassements. <span class="stage2">(<i>Cléomène sort avec les seigneurs et le gentilhomme</i>.)</span>
+Toujours est-il étrange qu'il vienne ainsi se
+glisser dans notre cour.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Si notre jeune prince (la perle des enfants)
+avait vécu jusqu'à cette heure, il aurait bien figuré à côté
+de ce seigneur: il n'y avait pas un mois d'intervalle
+entre leurs naissances.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Je vous prie, taisez-vous: vous savez qu'il
+meurt pour moi de nouveau quand on m'en parle. Lorsque
+je verrai ce jeune homme, vos discours, Pauline,
+pourraient me conduire à des réflexions capables de me
+priver de ma raison.&mdash;Je les vois qui s'avancent.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Florizel, Perdita, Cléomène et autres seigneurs.)</p>
+
+<p>LÉONTES, <span class="stage2"><i>à Florizel</i></span>.&mdash;Prince, votre mère fut bien fidèle
+au mariage, car, au moment où elle vous conçut, elle
+reçut l'empreinte de votre illustre père. Si je n'avais que
+vingt et un ans, les traits de votre père sont si bien gravés
+en vous, vous avez si bien son air, que je vous appellerais
+mon frère, comme lui, et je vous parlerais de
+quelques étourderies de jeunesse que nous fîmes
+ensemble. Vous êtes le bienvenu, ainsi que votre belle
+princesse, une déesse. Hélas! j'ai perdu un couple d'enfants
+qui auraient pu se tenir ainsi entre le ciel et la
+terre, et exciter l'admiration comme vous le faites, couple
+gracieux. Et ce fut alors que je perdis (le tout par ma
+folie) la société et l'amitié de votre vertueux père, que je
+désire voir encore une fois dans ma vie, quoiqu'elle soit
+maintenant accablée de malheurs.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Seigneur, c'est par son ordre que j'ai abordé
+ici en Sicile, et je suis chargé de sa part de vous présenter
+tous les voeux qu'un roi et un ami peut envoyer à son
+frère, et si une infirmité, qui attaque les forces usées
+n'avait fait tort à la vigueur qu'il désirait, il aurait lui-même
+traversé l'étendue de terres et de mers qui sépare
+votre trône et le sien, pour vous revoir, vous qu'il aime
+(il m'a ordonné de vous le dire) plus que tous les sceptres
+et plus que tous ceux qui les portent en ce moment.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Ah! mon frère, digne prince, les outrages
+que je t'ai faits se réveillent en moi, et tes soins, d'une
+générosité si rare, accusent ma négligence tardive!&mdash;Soyez
+le bienvenu ici, comme le printemps l'est sur la
+terre. Et a-t-il donc aussi exposé cette merveille de la
+beauté aux cruels ou tout au moins aux rudes traitements
+du terrible Neptune, pour venir saluer un homme
+qui ne vaut pas ses fatigues, bien moins encore les
+hasards auxquels elle expose sa personne?</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Mon cher prince, elle vient de la Libye.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Où le belliqueux Smalus, ce prince si noble
+et si illustre, est craint et chéri?</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Oui, seigneur, de là; et c'est la fille de ce
+prince dont les larmes ont bien prouvé qu'il était son
+père au moment où il s'est séparé d'elle; c'est de là que,
+secondés par un officieux vent du midi, nous avons fait
+ce trajet pour exécuter la commission que m'avait donnée
+mon père, de visiter Votre Majesté. J'ai congédié sur
+vos rivages de Sicile la plus brillante portion de ma suite:
+ils vont en Bohême, pour annoncer mon succès dans
+la Libye, et mon arrivée et celle de ma femme dans cette
+cour où nous sommes.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Que les dieux propices purifient de toute
+contagion notre atmosphère, tandis que vous séjournerez
+dans notre climat! Vous avez un respectable père, un
+prince aimable; et moi, toute sacrée qu'est son auguste
+personne, j'ai commis un péché dont le ciel irrité m'a
+puni, en me laissant sans postérité: votre père jouit du
+bonheur qu'il a mérité du ciel, possédant en vous un fils
+digne de ses vertus. Qu'aurais-je pu être, moi qui aurais
+pu voir maintenant mon fils et ma fille aussi beaux que
+vous?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un seigneur.)</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.&mdash;Noble seigneur, ce que je vais annoncer
+ne mériterait aucune foi, si les preuves n'étaient pas si
+près. Apprenez, seigneur, que le roi de Bohême m'envoie
+vous saluer et vous prier d'arrêter son fils, qui, abandonnant
+sa dignité et ses devoirs, a fui loin de son père et
+de ses hautes destinées, pour s'évader avec la fille d'un
+berger.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Où est le roi de Bohême? parlez.</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.&mdash;Ici, dans votre ville: je viens de le quitter;
+je parle avec désordre, mais ce désordre convient et
+à mon étonnement, et à mon message. Tandis qu'il se
+hâtait d'arriver à votre cour, poursuivant, à ce qu'il
+paraît, le beau couple, il a rencontré en chemin le père
+de cette prétendue princesse, et son frère, qui tous deux
+avaient quitté leur pays avec le jeune prince.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Camillo m'a trahi, lui, dont l'honneur et la
+fidélité avaient jusqu'ici résisté à toutes les épreuves.</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.&mdash;Vous pouvez le lui reprocher à lui-même.&mdash;Il
+est avec le roi votre père.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Qui? Camillo?</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.&mdash;Oui, Camillo, seigneur. Je lui ai parlé,
+et c'est lui qui est actuellement chargé de questionner
+ces pauvres gens. Jamais je n'ai vu deux malheureux si
+tremblants; ils se prosternent à ses genoux, ils baisent
+la terre; ils se parjurent à chaque mot qu'ils prononcent;
+le roi de Bohême se bouche les oreilles et les menace de
+plusieurs morts dans la mort.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;O mon pauvre père!&mdash;Le ciel suscite après
+nous des espions qui ne permettront pas que notre union
+s'accomplisse.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Êtes-vous mariés?</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Nous ne le sommes point, seigneur, et il
+n'est pas probable que nous le soyons. Les étoiles, je le
+vois, viendront baiser auparavant les vallons: la comparaison
+n'est que trop juste.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Prince, est-elle la fille d'un roi?</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Oui, seigneur, quand une fois elle sera ma
+femme.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Et cela, je le vois, par la prompte poursuite
+de votre bon père, viendra bien lentement. Je suis fâché,
+très-fâché, que vous vous soyez aliéné son amitié, que
+votre devoir vous obligeait de conserver; et aussi fâché
+que votre choix ne soit pas aussi riche en mérite qu'en
+beauté, afin que vous puissiez jouir d'elle.</p>
+
+<p>FLORIZEL.&mdash;Chérie, relève la tête: quoique la fortune,
+qui se déclare ouvertement notre ennemie, nous poursuive
+avec mon père, elle n'a pas le moindre pouvoir
+pour changer notre amour. <span class="stage2">(<i>Au roi</i>.)</span> Je vous en conjure,
+seigneur, daignez vous rappeler le temps où vous ne
+comptiez pas plus d'années que je n'en ai à présent; en
+souvenir de ces affections, présentez-vous mon avocat:
+à votre prière, mon père accordera les plus grandes
+grâces comme des bagatelles.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;S'il voulait le faire, je lui demanderais votre
+précieuse amante, qu'il regarde, lui, comme une bagatelle.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Mon souverain, vos yeux sont trop jeunes:
+moins d'un mois avant que votre reine mourut, elle
+méritait encore mieux ces regards que ce que vous regardez
+à présent.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Je songeais à elle, même en contemplant
+cette jeune fille.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Florizel</i>.)</span> Mais je n'ai pas encore
+donné de réponse à votre demande. Je vais aller trouver
+votre père. Puisque vos penchants n'ont point triomphé
+de votre honneur, je suis leur ami et le vôtre: je vais
+donc le chercher pour cette affaire; ainsi, suivez-moi et
+voyez le chemin que je ferai.&mdash;Venez, cher prince.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">La scène est devant le palais.</p>
+
+<p class="stage1">AUTOLYCUS ET UN GENTILHOMME.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Je vous prie, monsieur, étiez-vous présent
+à ce récit?</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;J'étais présent à l'ouverture du
+paquet; j'ai entendu le vieux berger raconter la manière
+dont il l'avait trouvé; et là-dessus, après quelques
+moments d'étonnement, on nous a ordonné à tous de
+sortir de l'appartement; et j'ai seulement entendu, à ce
+que je crois, que le berger disait qu'il avait trouvé l'enfant.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Je serais bien aise de savoir l'issue de tout
+cela.</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.&mdash;Je vous rends la chose sans ordre.&mdash;Mais
+les changements que j'ai aperçus sur les visages
+du roi et de Camillo étaient singulièrement remarquables:
+ils semblaient, pour ainsi dire, en se regardant l'un
+l'autre, faire sortir leurs yeux de leurs orbites; il y avait
+un langage dans leur silence, et leurs gestes parlaient:
+à leurs regards, on eût dit qu'ils apprenaient le salut ou
+la perte d'un monde; tous les symptômes d'un grand
+étonnement éclataient en eux, mais l'observateur le plus
+pénétrant, qui ne savait que ce qu'il voyait, n'aurait pu
+dire si leur émotion était de la joie ou de la tristesse:
+toujours est-il certain que c'était l'une ou l'autre poussée
+à l'extrême.</p>
+
+<p class="stage1">(Survient un autre gentilhomme.)</p>
+
+<p>PREMIER GENTILHOMME.&mdash;Voici un gentilhomme qui
+peut-être en saura davantage. Quelles nouvelles, Roger?</p>
+
+<p>SECOND GENTILHOMME.&mdash;Rien que feux de joie. L'oracle
+est accompli, la fille du roi est retrouvée; tant de merveilles
+se sont révélées dans l'espace d'une heure, que
+nos faiseurs de ballades ne pourront jamais les célébrer.</p>
+
+<p class="stage1">(Arrive un troisième gentilhomme.)</p>
+
+<p>SECOND GENTILHOMME.&mdash;Mais voici l'intendant de
+madame Pauline, il pourra vous en dire davantage.&mdash;<span class="stage2">(<i>A
+l'intendant</i>.)</span> Eh bien! monsieur, comment vont les
+choses à présent? Cette nouvelle, qu'on assure vraie,
+ressemble si fort à un vieux conte, que sa vérité excite
+de violents soupçons. Est-il vrai que le roi a retrouvé son
+héritière?</p>
+
+<p>TROISIÈME GENTILHOMME.&mdash;Rien n'est plus vrai, si jamais
+la vérité fut prouvée par les circonstances. Ce que vous
+entendez, vous jureriez le voir de vos yeux, tant il y a
+d'accord dans les preuves: le mantelet de la reine Hermione,&mdash;son
+collier autour du cou de l'enfant,&mdash;les
+lettres d'Antigone, trouvées avec elle, et dont on reconnaît
+l'écriture,&mdash;les traits majestueux de cette fille et sa
+ressemblance avec sa mère,&mdash;un air de noblesse que lui
+a imprimé la nature, et qui est au-dessus de son éducation,&mdash;et
+mille autres preuves évidentes proclament
+avec toute certitude qu'elle est la fille du roi.&mdash;Avez-vous
+assisté à l'entrevue des deux rois?</p>
+
+<p>SECOND GENTILHOMME.&mdash;Non.</p>
+
+<p>TROISIÈME GENTILHOMME.&mdash;Alors vous avez perdu un
+spectacle qu'il fallait voir et qu'on ne peut raconter.
+Alors vous auriez vu une joie en commencer une autre;
+et de manière qu'il semblait que le chagrin pleurait de
+s'éloigner d'eux, car leur joie nageait dans des flots de
+larmes. Il fallait les voir élever leurs regards et leurs
+mains vers le ciel avec des visages si altérés, qu'on ne
+pouvait les reconnaître qu'à leurs vêtements et nullement
+à leurs traits. Notre roi, comme prêt à s'élancer
+hors de lui-même, dans sa joie de retrouver sa fille, s'écrie,
+comme si sa joie eût été une perte: <i>Oh! ta mère! ta
+mère!</i> Ensuite il demande pardon au roi de Bohême, et
+puis il embrasse son gendre; et puis il tourmente sa fille
+en la prenant dans ses bras, et puis il remercie le vieux
+berger, qui était là debout près de lui, comme un conduit
+rongé par le laps de plusieurs règnes successifs. Je
+n'ai jamais ouï parler de pareille entrevue, qui ne permet
+pas au récit boiteux de la suivre et défie la description
+de la représenter.</p>
+
+<p>SECOND GENTILHOMME.&mdash;Et qu'est devenu, je vous prie,
+Antigone, qui emporta l'enfant d'ici?</p>
+
+<p>TROISIÈME GENTILHOMME.&mdash;C'est encore comme un
+vieux conte, où il y a matière à raconter, lors même
+que toute foi serait endormie et qu'il n'y aurait pas une
+oreille ouverte. Il a été mis en pièces par un ours, et
+cela est garanti par le fils du berger, qui a non-seulement
+sa simplicité (qui semble incroyable) pour appuyer
+son témoignage, mais qui produit encore un mouchoir
+et des anneaux d'Antigone, que Pauline reconnaît.</p>
+
+<p>PREMIER GENTILHOMME.&mdash;Et sa barque, et ceux qui le
+suivaient, que sont-ils devenus?</p>
+
+<p>TROISIÈME GENTILHOMME.&mdash;Naufragés au même instant
+où leur maître a péri, et à la vue du berger, en sorte que
+tous les instruments qui avaient servi à exposer l'enfant
+furent perdus au moment où l'enfant a été trouvé. Mais
+quel noble combat entre la joie et la douleur s'est passé
+dans l'âme de Pauline! Elle avait un oeil baissé à cause
+de la perte de son époux; un autre levé dans la joie de
+voir l'oracle accompli. Elle soulève de terre la princesse
+et elle la serre dans ses bras, comme si elle eût voulu
+l'attacher à son coeur, de façon à ne plus avoir à craindre
+de la perdre.</p>
+
+<p>PREMIER GENTILHOMME.&mdash;La grandeur de cette scène
+méritait des rois et des princes pour spectateurs, puisqu'elle
+avait des rois pour acteurs.</p>
+
+<p>TROISIÈME GENTILHOMME.&mdash;Mais un des plus touchants
+incidents, et qui a pêché dans mes yeux (pour y prendre
+de l'eau et non du poisson), c'était un récit de la mort de
+la reine, avec les détails de la manière dont elle est arrivée
+(confessés avec courage et pleures par le roi); c'était
+de voir l'attention de sa fille, et la douleur qui la pénétrait,
+jusqu'à ce que d'un signe de douleur à l'autre,
+elle a poussé un <i>hélas</i>! et, je pourrais bien le dire, saigné
+des larmes; car je suis sûr que mon coeur a pleuré du
+sang. Alors le spectateur qui était le plus froid comme
+marbre, a changé de couleur; quelques-uns se sont
+évanouis, tous s'attristaient; et, si l'univers entier avait
+assisté à cette scène, la douleur eût été universelle.</p>
+
+<p>PREMIER GENTILHOMME.&mdash;Sont-ils revenus à la cour?</p>
+
+<p>TROISIÈME GENTILHOMME.&mdash;Non. La princesse a entendu
+parler de la statue de sa mère, qui est entre les mains de
+Pauline; morceau qui a coûté plusieurs années de travail,
+et récemment achevé par ce célèbre maître italien,
+Jules Romain<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>. S'il possédait lui-même l'éternité, et
+qu'il pût de son souffle la communiquer à son ouvrage,
+il priverait la nature de son ouvrage, tant il l'imite parfaitement.
+Il a fait Hermione si ressemblante à Hermione,
+qu'on dit qu'on lui adresserait la parole, et qu'on
+attendrait sa réponse: c'est là qu'ils sont tous allés avec
+l'ardeur de l'affection, et ils se proposent d'y souper.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23: </b><a href="#footnotetag23">(retour) </a><p>Jules Romain vécut précisément le même nombre d'années
+que Shakspeare, qui naquit dix-huit ans après sa mort. Le poëte
+commet ici un anachronisme volontaire pour louer le peintre.
+Mais comment songer à Jules Romain, lorsqu'il s'agit ici d'une
+statue? Il faut se rappeler que les statues étaient autrefois enluminées.</p></blockquote>
+
+<p>SECOND GENTILHOMME.&mdash;Je m'étais toujours imaginé
+qu'elle avait là quelque grande affaire en main, car,
+depuis la mort d'Hermione, elle ne manquait jamais
+d'aller deux ou trois fois par jour visiter cette maison
+écartée. Irons-nous les y trouver et nous associer à la
+joie commune?</p>
+
+<p>PREMIER GENTILHOMME.&mdash;Et quel est celui qui, jouissant
+de la faveur d'y être admis, voudrait s'en priver? A
+chaque clin d'oeil, nouvelle découverte et nouveau plaisir.
+Notre absence nous fait perdre des connaissances
+précieuses. Partons<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24: </b><a href="#footnotetag24">(retour) </a><p>On voit que Shakspeare était ici pressé de terminer; la scène
+aurait été complète, si ce qui se passe en récit avait été mis en
+action. <i>Segniùs irritant animos demissa per aurem, etc.</i></p></blockquote>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;C'est maintenant, si je n'avais pas contre
+moi les torts de mon ancienne conduite, que les honneurs
+pleuvraient sur ma tête! C'est moi qui ai conduit
+le vieillard et son fils à bord du navire du prince, qui lui
+ai dit que je leur avais entendu parler d'un paquet et de
+je ne savais pas quoi, mais il était alors enivré de son
+amour pour la fille du berger (comme il la croyait alors),
+qui commençait à avoir cruellement le mal de mer; et
+lui-même ne se sentait guère mieux par la tempête qui
+continuait toujours; ce mystère est ainsi demeuré sans
+être découvert. Mais cela m'est égal; car quand j'aurais
+trouvé ce secret, il ne m'aurait pas été d'un grand avantage,
+au milieu des autres raisons qui me discréditent.
+<i>(Entrent le berger et son fils</i>.) Voici ceux à qui j'ai fait du
+bien, contre mon intention, et qui paraissent déjà dans
+la fleur de leur fortune.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Viens, mon garçon: j'ai passé l'âge
+d'avoir des enfants, mais tes fils et tes filles naîtront tous
+gentilshommes.</p>
+
+<p>LE FILS, <span class="stage2"><i>à Autolycus</i></span>.&mdash;Je suis bien aise de vous rencontrer,
+monsieur. Vous avez refusé de tous battre avec
+moi l'autre jour, parce que je n'étais pas né gentilhomme:
+voyez-vous ces habits? Dites que vous ne les
+voyez pas, et croyez encore que je ne suis pas né gentilhomme.
+Vous feriez bien mieux de dire que ces vêtements
+ne sont pas nés gentilshommes. Osez me donner
+un démenti, et essayez si je ne suis pas à présent né
+gentilhomme.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Je sais que vous êtes actuellement, monsieur,
+un gentilhomme né.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Oui, et c'est ce que je suis depuis quatre
+heures.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Et moi aussi, mon garçon.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Et vous aussi.&mdash;Mais j'étais né gentilhomme
+avant mon père, car le fils du roi m'a pris par la main et
+m'a appelé son frère; et ensuite les deux rois ont appelé
+mon père leur frère; et ensuite le prince mon frère et la
+princesse ma soeur ont appelé mon père, leur père, et
+nous nous sommes mis à pleurer; et ce sont les premières
+larmes de gentilhomme que nous ayons jamais
+versées.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Nous pouvons vivre, mon fils, assez pour
+en verser bien davantage.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Sans doute, ou il y aurait bien du malheur,
+étant devenus nobles un peu tard.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Je vous conjure, monsieur, de me pardonner
+toutes les fautes que j'ai commises contre Votre
+Seigneurie, et de vouloir bien m'appuyer de votre favorable
+recommandation auprès du prince mon maître.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Je t'en prie, fais-le, mon fils; car nous
+devons être obligeants, à présent que nous sommes gentilshommes.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Tu amenderas ta vie?</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Oui, si c'est le bon plaisir de Votre Seigneurie.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Donne-moi ta main: je jurerai au prince que
+tu es un aussi honnête et brave homme qu'on en puisse
+trouver en Bohême.</p>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Tu peux le dire, mais non pas le jurer.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Ne pas le jurer, à présent que je suis gentilhomme?
+Que les paysans et les franklins<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a> le <i>disent</i>, moi,
+je le <i>jurerai</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25: </b><a href="#footnotetag25">(retour) </a><p>Propriétaire libre.</p></blockquote>
+
+<p>LE BERGER.&mdash;Et si cela est faux, mon fils?</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Quelque faux que cela puisse être, un gentilhomme
+peut le jurer en faveur de son ami.&mdash;Oui, et je
+jurerai au prince que tu es un robuste garçon pour ta
+taille et que tu ne t'enivreras point; mais je sais que tu
+n'es pas un robuste garçon pour ta taille et que tu t'enivreras;
+je le jurerai tout de même; et je voudrais que tu
+fusses un robuste garçon pour ta taille.</p>
+
+<p>AUTOLYCUS.&mdash;Je me montrerai tel, monsieur, tant que
+je pourrai.</p>
+
+<p>LE FILS.&mdash;Oui, montre-toi au moins un garçon robuste,
+si je ne suis pas étonné comment tu oses t'aventurer à
+t'enivrer, n'étant pas un garçon robuste, ne fais pas état
+de ma parole.&mdash;Écoute: les rois et les princes nos
+parents sont allés voir le portrait de la reine; viens, suis-nous,
+nous serons tes bons maîtres.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Appartement dans la maison de Pauline.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LÉONTES, POLIXÈNE, FLORIZEL, PERDITA,
+CAMILLO, PAULINE, COURTISANS <i>et suite</i>.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;O sage et bonne Pauline! quelles grandes
+consolations j'ai reçues de vous!</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Mon souverain, ce qui n'a pas bien réussi,
+je le faisais dans de bonnes intentions. Quant à mes services,
+vous me les avez bien payés; l'honneur que vous
+m'avez fait de daigner visiter mon humble demeure avec
+votre frère couronné, et ce couple fiancé d'héritiers de
+vos royaumes, c'est de votre part un surcroît de bienfaits
+que ma vie ne pourra jamais assez reconnaître.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Ah! Pauline, c'est un honneur plein d'embarras.
+Mais nous sommes venus pour voir la statue de
+notre reine; nous avons traversé votre galerie en regardant
+avec plaisir toutes les curiosités qu'elle présente;
+mais nous n'avons pas vu celle que ma fille est venue y
+chercher, la statue de sa mère.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Comme de son vivant elle n'eut point
+d'égale, je suis persuadée aussi que sa ressemblance inanimée
+surpasse tout ce que vous avez jamais vu, et tout
+ce qu'a fait la main de l'homme. Voilà pourquoi je la
+tiens seule et à part. Mais la voici: préparez-vous à voir
+la vie aussi parfaitement imitée, que le sommeil imite la
+mort. Regardez, et avouez que c'est beau. <span class="stage2">(<i>Pauline tire
+un rideau et découvre une statue.</i>)</span> J'aime votre silence, il
+prouve mieux votre admiration. Mais parlez pourtant, et
+vous le premier, mon souverain, dites, n'approche-t-elle
+pas un peu de l'original?</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;C'est son attitude naturelle! Cher marbre,
+fais-moi des reproches, afin que je puisse dire: oui, tu
+es Hermione:&mdash;ou plutôt, c'est bien mieux toi encore dans
+ton silence; car elle était aussi tendre que l'enfance et
+les grâces.&mdash;Mais cependant, Pauline, Hermione n'était
+pas si ridée; elle n'était pas aussi âgée que cette statue la
+représente.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Oh! non, de beaucoup.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;C'est ce qui prouve encore plus l'excellence
+de l'art du statuaire, qui laisse écouler seize années, et la
+représente telle qu'elle serait aujourd'hui si elle vivait.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Comme elle aurait pu vivre pour me procurer
+des consolations aussi vives que la douleur dont elle
+me perce l'âme aujourd'hui. Oh! voilà son maintien et
+son air majestueux (plein de vie alors, comme il est là
+glacé) la première fois que je lui parlai d'amour! Je suis
+honteux: ce marbre ne me reprend-il pas d'avoir été
+plus dur que lui?&mdash;O noble chef-d'oeuvre! il y a dans
+ta majesté une magie, qui évoque dans ma mémoire
+tous mes torts, et qui a privé de ses sens ta fille, dont
+l'admiration fait une seconde statue.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Et permettez-moi, sans dire que c'est une
+superstition, de tomber à ses genoux et d'implorer sa
+bénédiction.&mdash;Madame, chère reine, qui finîtes lorsque
+je ne faisais que de commencer, donnez-moi cette main
+à baiser.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Oh! arrêtez! la statue n'est posée que tout
+nouvellement; les couleurs ne sont pas sèches.</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Seigneur, vous n'avez que trop cruellement
+ressenti le chagrin que seize hivers n'ont pu dissiper,
+qu'autant d'étés n'ont pu tarir; à peine est-il de bonheur
+qui ait duré aussi longtemps; il n'est point de chagrin
+qui ne se soit détruit lui-même beaucoup plus tôt.</p>
+
+<p>POLIXÈNE, <span class="stage2"><i>au roi</i></span>.&mdash;Chère frère, permettez que celui
+qui a été la cause de tout ceci, ait le pouvoir de vous ôter
+autant de chagrin qu'il en peut prendre lui-même pour
+sa part.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;En vérité, seigneur, si j'avais pu prévoir
+que la vue de ma pauvre statue vous eût fait tant d'impression
+(car ce marbre est à moi), je ne vous l'aurais
+pas montrée.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle va pour fermer le rideau.)</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Ne tirez point le rideau.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Vous ne la contemplerez pas plus longtemps:
+peut-être votre imagination en viendrait-elle à
+penser qu'elle se remue.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Je voudrais être mort, si ce n'est qu'il me
+semble que déjà... Quel est cet homme qui l'a faite?
+Voyez, seigneur, ne croiriez-vous pas qu'elle respire, et
+que le sang circule en effet dans ses veines?</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;C'est le chef-d'oeuvre d'un maître: la vie
+même semble animer ses lèvres.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Son oeil, quoique fixe, semble animé, tant
+est grande l'illusion de l'art!</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Je vais fermer le rideau: mon seigneur est
+déjà si transporté qu'il va croire tout à l'heure qu'elle
+est vivante.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;O ma chère Pauline! faites-le-moi croire
+pendant vingt années de suite; il n'est point de raison
+sage dans ce monde qui puisse égaler le plaisir de ce
+délire. Laissez-moi la voir.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Je suis bien fâchée, seigneur, de vous avoir
+causé tant d'émotion; mais je pourrais vous affliger
+encore davantage.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Faites-le, Pauline; car cette tristesse a
+autant de douceur que les plus grandes consolations.&mdash;Eh
+quoi! il me semble qu'il sort de sa bouche un souffle:
+quel habile ciseau a donc pu sculpter l'haleine! Que
+personne ne rie; mais je veux l'embrasser.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Mon cher seigneur, arrêtez. Le vermillon
+de ses lèvres est encore humide; vous le gâteriez, si
+vous l'embrassiez, et vous souilleriez les vôtres de
+l'huile de la peinture. Fermerai-je le rideau?</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Non, non, pas de vingt ans.</p>
+
+<p>PERDITA.&mdash;Je pourrais rester tout ce temps à la contempler.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Ou arrêtez-vous là et quittez cette chapelle,
+ou préparez-vous à un plus grand étonnement. Si vous
+pouvez en soutenir la vue, je vais faire mouvoir véritablement
+la statue, la faire descendre et venir vous
+prendre la main; mais alors vous croiriez, et cependant
+je proteste qu'il n'en est rien, que je suis aidée des
+esprits du mal.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Tout ce qu'il est en votre pouvoir de lui
+faire faire, je serai satisfait de le voir; tout ce qu'il est
+en votre pouvoir de lui faire dire, je serai satisfait de
+l'entendre; car il est aussi aisé de la faire parler que de
+la faire mouvoir.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Il faut que vous réveilliez toute votre foi.
+Allons, demeurez tous immobiles, ou que ceux qui croiront
+que j'accomplis quelque oeuvre illicite se retirent.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Commencez; personne ne bougera d'un pas.</p>
+
+<p>PAULINE, <span class="stage2"><i>à des musiciens</i></span>.&mdash;Musique, éveillez-la. Commencez,&mdash;il
+est temps; descends, cesse d'être une pierre;
+approche et frappe d'étonnement tous ceux qui te regardent.
+Allons, je vais fermer ta tombe; remue, descends,
+rends à la mort ce silence obstiné; car la vie chérie te
+rachète de ses bras.&mdash;Vous le voyez, elle se remue. <span class="stage2">(<i>Hermione
+descend</i>.)</span> Ne tressaillez point; ses actions seront
+saintes comme l'enchantement que vous tenez pour légitime;
+ne l'évitez point que vous ne la revoyiez mourir
+une seconde fois; car vous lui donneriez deux fois la
+mort.&mdash;Allons, présentez-lui votre main: lorsqu'elle
+était jeune, c'était vous qui lui faisiez la cour; à présent
+qu'elle est plus âgée, c'est elle qui vous prévient.</p>
+
+<p>LÉONTES, <span class="stage2"><i>en l'embrassant</i></span>.&mdash;Oh! sa main est chaude! Si
+ceci est de la magie, que ce soit un art aussi légitime que
+de manger.</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Elle l'embrasse!</p>
+
+<p>CAMILLO.&mdash;Elle se suspend à son cou! Si elle appartient
+à la vie, qu'elle parle donc aussi!</p>
+
+<p>POLIXÈNE.&mdash;Oui, et qu'elle nous révèle où elle a vécu,
+ou comment elle s'est échappée du milieu des morts?</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Si l'on n'eût fait que vous dire qu'elle était
+vivante, vous auriez bafoué cette idée comme un vieux
+conte: mais vous voyez qu'elle vit, quoiqu'elle ne parle
+pas encore. Faites attention un petit moment.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Perdita</i>.)</span>
+Voudriez-vous, belle princesse, vous jeter entre
+elle et le roi? tombez à ses genoux, et demandez la bénédiction
+de votre mère. <span class="stage2">(<i>A Hermione</i>.)</span> Tournez-vous de ce
+côté, chère reine, notre Perdita est retrouvée.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle lui présente Perdita, qui s'agenouille aux pieds d'Hermione.)</p>
+
+<p>HERMIONE, <span class="stage2"><i>prenant la parole</i></span>.&mdash;O vous, dieux! abaissez
+ici vos regards, et de vos urnes sacrées versez toutes vos
+grâces sur la tête de ma fille! <span class="stage2">(<i>A sa fille</i>.)</span> Dis-moi, ma
+fille, où tu as été conservée? Où tu as vécu? Comment
+as-tu retrouvé la cour de ton père? Car, sachant par
+Pauline que l'oracle avait donné l'espérance que tu étais
+en vie, je me suis conservée pour en voir l'accomplissement.</p>
+
+<p>PAULINE.&mdash;Il y aura assez de temps pour cela.&mdash;De
+crainte que les spectateurs, excités par cet exemple,
+n'aient l'envie de troubler votre joie par de pareilles relations,&mdash;allez
+ensemble, vous tous qui retrouvez en ce
+moment quelque bonheur: et communiquez à chacun
+votre allégresse: moi, tourterelle vieillie, je vais me
+reposer sur quelque rameau flétri, et là pleurer mon
+compagnon, que jamais je ne retrouverai qu'en mourant
+moi-même.</p>
+
+<p>LÉONTES.&mdash;Ah! calmez-vous, Pauline: vous devriez
+prendre un époux sur mon consentement, comme je
+prends moi une épouse sur le vôtre: c'est un pacte fait
+entre nous, et confirmé par nos serments. Vous avez
+trouvé mon épouse, mais comment? C'est là la question:
+car je l'ai vue morte, à ce que j'ai cru: et j'ai fait en
+vain plus d'une prière sur son tombeau. Je n'irai pas
+chercher bien loin (car je connais en partie ses sentiments)
+pour vous trouver un honorable époux.&mdash;Avancez,
+Camillo, et prenez-la par la main; son mérite et sa
+vertu sont bien connus, et attestés encore ici par le
+témoignage de deux rois.&mdash;Quittons ces lieux.&mdash;Quoi?
+<span class="stage2">(<i>A Hermione</i>.)</span> Regardez mon frère! Ah! pardonnez-moi
+tous deux, de ce que j'ai pu jamais me placer par mes
+soupçons entre vos chastes regards. <span class="stage2">(<i>A Hermione</i>.)</span> Voici
+votre gendre, le fils du roi, qui, grâce au ciel, a engagé
+sa foi à votre fille.&mdash;Chère Pauline, conduisez-nous
+dans un lieu où nous puissions à loisir nous questionner
+mutuellement et répondre sur le rôle que chacun
+de nous a joué dans ce long intervalle de temps depuis
+l'instant où nous avons été séparés les uns des autres:
+hâtez-vous de nous conduire.</p>
+
+<p class="stage1">(Tous sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le conte d'hiver, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CONTE D'HIVER ***
+
+***** This file should be named 18311-h.htm or 18311-h.zip *****
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+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
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+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
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+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
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new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
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