diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 18311-8.txt | 4630 | ||||
| -rw-r--r-- | 18311-8.zip | bin | 0 -> 84306 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 18311-h.zip | bin | 0 -> 88318 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 18311-h/18311-h.htm | 5331 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
7 files changed, 9977 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18311-8.txt b/18311-8.txt new file mode 100644 index 0000000..4d8c3ca --- /dev/null +++ b/18311-8.txt @@ -0,0 +1,4630 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le conte d'hiver, by William Shakespeare + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le conte d'hiver + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: May 4, 2006 [EBook #18311] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CONTE D'HIVER *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + Note du transcripteur. + + =========================================================== + Ce document est tiré de: + + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 4 + + Mesure pour mesure.--Othello.--Comme il vous plaira. + Le conte d'hiver.--Troïlus et Cressida. + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1863 + + + ========================================================== + + + + + LE CONTE D'HIVER + + TRAGÉDIE + + + + NOTICE SUR LE CONTE D'HIVER + +Cette pièce embrasse un intervalle de seize années; une princesse y naît +au second acte et se marie au cinquième. C'est la plus grande infraction +à la loi d'unité de temps dont Shakspeare se soit rendu coupable; aussi +n'ignorant pas les règles comme on a voulu quelquefois le dire, et +prévoyant en quelque sorte les clameurs des critiques, il a pris la +peine au commencement du quatrième acte, d'évoquer le Temps lui-même qui +vient faire en personne l'apologie du poëte; mais les critiques auraient +voulu sans doute que ce personnage allégorique eût aussi demandé leur +indulgence pour deux autres licences; la première est d'avoir violé la +chronologie jusqu'à faire de Jules Romain le contemporain de l'oracle de +Delphes; la seconde d'avoir fait de la Bohême un royaume maritime. +Ces fautes impardonnables ont tellement offensé ceux qui voudraient +réconcilier Aristote avec Shakspeare, qu'ils ont répudié le _Conte +d'hiver_ dans l'héritage du poëte; et qu'aveuglés par leurs préventions, +ils n'ont pas osé reconnaître que cette pièce si défectueuse étincelle +de beautés dont Shakspeare seul est capable. C'est encore dans une +nouvelle romanesque, _Dorastus et Faunia_, attribuée à Robert Greene, +qu'il faut chercher l'idée première du _Conte d'hiver_; à moins que, +comme quelques critiques, on ne préfère croire la nouvelle postérieure +à la pièce, ce qui est moins probable. Nous allons faire connaître +l'histoire de Dorastus et Faunia par un abrégé des principales +circonstances. + +Longtemps avant l'établissement du christianisme, régnait en Bohême un +roi nommé Pandosto qui vivait heureux avec Bellaria son épouse. Il en +eut un fils nommé Garrinter. Égisthus, roi de Sicile, son ami, vint le +féliciter sur la naissance du jeune prince. Pendant le séjour qu'il fit +à la cour de Bohême son intimité avec Bellaria excita une telle +jalousie dans le coeur de Pandosto, qu'il chargea son échanson Franio +de l'empoisonner. Franio eut horreur de cette commission, révéla tout +à Égisthus, favorisa son évasion et l'accompagna en Sicile. Pandosto +furieux tourna toute sa vengeance contre la reine, l'accusa publiquement +d'adultère, la fit garder à vue pendant sa grossesse, et, dès qu'elle +fut accouchée, il envoya chercher l'enfant dans la prison, le fit mettre +dans un berceau et l'exposa à la mer pendant une tempête. + +Le procès de Bellaria fut ensuite instruit juridiquement. Elle persista +à protester de son innocence, et le roi voulant que son témoignage fût +reçu pour toute preuve, Bellaria demanda celui de l'oracle de Delphes. +Six courtisans furent envoyés en ambassade à la Pythonisse qui confirma +l'innocence de la reine et déclara de plus que Pandosto mourrait sans +héritier si l'enfant exposé ne se retrouvait pas. En effet, pendant que +le roi confondu se livre à ses regrets, on vient lui annoncer la mort de +son fils Garrinter, et Bellaria, accablée de sa douleur, meurt elle-même +subitement. + +Pandosto au désespoir se serait tué lui-même si on n'eût retenu son +bras. Peu à peu ce désespoir dégénéra en mélancolie et en langueur; +le monarque allait tous les jours arroser de ses larmes le tombeau de +Bellaria. + +La nacelle sur laquelle l'enfant avait été exposé flotta pendant deux +jours au gré des vagues, et aborda sur la côte de Sicile. Un berger +occupé à chercher en ce lieu une brebis qu'il avait perdue, aperçut la +nacelle et y trouva l'enfant enveloppé d'un drap écarlate brodé d'or, +ayant au cou une chaîne enrichie de pierres précieuses, et à côté de lui +une bourse pleine d'argent. Il l'emporta dans sa chaumière et l'éleva +dans la simplicité des moeurs pastorales; mais Faunia, c'est le nom que +donna le berger à la jeune fille, était si belle que l'on parla bientôt +d'elle à la cour; Dorastus, fils du roi de Sicile, fut curieux de la +voir, en devint amoureux, et sacrifiant les espérances de son avenir et +la main d'une princesse de Danemark à la bergère qu'il aimait, s'enfuit +secrètement avec elle. Le confident du prince était un nommé Capino qui +allait tout préparer pour favoriser la fuite des deux amants, lorsqu'il +rencontra Porrus le père supposé de Faunia. Malgré le déguisement dont +Dorastus s'était servi pour faire la cour à sa fille adoptive, Porrus +avait enfin reconnu le prince, et, craignant le ressentiment du roi, +venait lui révéler qu'il n'était que le père nourricier de Faunia, en +lui portant les bijoux trouvés dans la nacelle. + +Capino lui offre sa médiation, et sous divers prétextes il l'entraîne au +vaisseau où étaient déjà les fugitifs. Porrus est forcé de les suivre. +La navigation ne fut pas heureuse, et le navire échoua sur les côtes de +Bohême. On voit que Shakspeare ne s'est pas inquiété d'être plus savant +géographe que le romancier. + +Redoutant la cruauté de Pandosto, le prince résolut d'attendre incognito +sous le nom de Méléagre, l'occasion de se réfugier dans une contrée plus +hospitalière; mais la beauté de Faunia fit encore du bruit: le roi de +Bohême voulut la voir, et, oubliant sa douleur, conçut le projet de s'en +faire aimer; il mit Dorastus en prison de peur qu'il ne fût un obstacle +à ce désir, et fit les propositions les plus flatteuses à Faunia qui les +rejeta constamment avec dédain. + +Cependant le roi de Sicile était parvenu à découvrir les traces de son +fils. Il envoie ses ambassadeurs en Bohême pour y réclamer Dorastus, et +prier le roi de mettre à mort Capino, Porrus et sa fille Faunia. + +Pandosto se hâte de tirer Dorastus de prison, lui demande pardon du +traitement qu'il lui a fait essuyer, le fait asseoir sur son trône, et +lui explique le message de son père. + +Porrus, Faunia et Capino sont mandés; on leur lit leur sentence de mort. +Mais Porrus raconte tout ce qu'il sait de Faunia, et montre les bijoux +qu'il a trouvés auprès d'elle. Le roi reconnaît sa fille, récompense +Capino, et fait Porrus chevalier. + +Il ne faut pas chercher dans ce conte le retour d'Hermione, la touchante +résignation de cette reine, et le contraste du zèle ardent et courageux +de Pauline; les scènes de jalousie et de tendresse conjugale, et +surtout celles où Florizel et Perdita se disent leur amour avec tant +d'innocence, et où Shakspeare a fait preuve d'une imagination qui a +toute la fraîcheur et la grâce de la nature au printemps. Il ne faut +pas y chercher les caractères encore intéressants, quoique subalternes, +d'Antigone, de Camillo, du vieux berger et de son fils, si fier d'être +fait gentilhomme qu'il ne croit plus que les mots qu'il employait +jadis soient dignes de lui: «Ne pas le jurer, à présent que je suis +gentilhomme! Que les paysans le _disent_ eux, moi je le jurerai.» + +Mais le rôle le plus plaisant de la pièce, c'est celui de ce fripon +Autolycus, si original que l'on pardonne à Shakspeare d'avoir oublié de +faire la part de la morale, en ne le punissant pas lors du dénoument. + +Walpole prétend que le _Conte d'hiver_ peut être rangé parmi les drames +historiques de Shakspeare, qui aurait eu visiblement l'intention de +flatter la reine Élisabeth par une apologie indirecte. Selon lui, l'art +de Shakspeare ne se montre nulle part avec plus d'adresse; le sujet +était trop délicat pour être mis sur la scène sans voile; il était trop +récent, et touchait la reine de trop près pour que le poëte pût +hasarder des allusions autrement que dans la forme d'un compliment. +La déraisonnable jalousie de Léontes, et sa violence, retracent le +caractère d'Henri VIII, qui, en général, fit servir la loi d'instrument +à ses passions impétueuses. Non-seulement le plan général de la pièce, +mais plusieurs passages sont tellement marqués de cette intention, +qu'ils sont plus près de l'histoire que de la fiction. Hermione accusée +dit: + +.... _For honour, 'Tis a derivative from me to mine. +And it only that I stand for_. + +«Quant à l'honneur, il doit passer de moi à mes enfants, et c'est lui +seul que je veux défendre.» + +Ces mots semblent pris de la lettre d'Anne Boleyn au roi avant son +exécution. Mamilius, le jeune prince, personnage inutile, qui meurt dans +l'enfance, ne fait que confirmer l'opinion, la reine Anne ayant mis au +monde un enfant mort avant Élisabeth. Mais le passage le plus frappant +en ce qu'il n'aurait aucun rapport à la tragédie, si elle n'était +destinée à peindre Élisabeth, c'est celui où Pauline décrivant les +traits de la princesse qu'Hermione vient de mettre au monde, dit en +parlant de sa ressemblance avec son père: + +_She has the very trick of his frown._ + +«Elle a jusqu'au froncement de son sourcil.» + +Il y a une objection qui embarrasse Walpole, c'est une phrase si +directement applicable à Élisabeth et à son père, qu'il n'est guère +possible qu'un poëte ait osé la risquer. Pauline dit encore au roi: + + _'Tis yours + And might we lay the old proverb to your charge + So like you 'tis worse_. + +«C'est votre enfant, et il vous ressemble tant que nous pourrions vous +appliquer en reproche le vieux proverbe, _il vous ressemble tant que +c'est tant pis_.» + +Walpole prétend que cette phrase n'aurait été insérée qu'après la mort +d'Élisabeth. + +On a plusieurs fois voulu soumettre à un plan plus régulier la pièce +du _Conte d'hiver,_ nous ne citerons que l'essai de Garrick, qui n'en +conserva que la partie tragique, et la réduisit en trois actes. + +Selon Malone, Shakspeare aurait composé cette pièce en 1604. + + + + +PERSONNAGES + +LÉONTES, roi de Sicile. +MAMILIUS, son fils. +CAMILLO, ) +ANTIGONE, ) +CLÉOMÈNE, ) seigneurs de Sicile. +DION, ) +UN AUTRE SEIGNEUR de Sicile. +ROGER, gentilhomme sicilien. +UN GENTILHOMME attaché au prince Mamilius. +POLIXÈNE, roi de Bohême. +FLORIZEL, son fils. +ARCHIDAMUS, seigneur de Bohême. +OFFICIERS de la cour de justice. +UN VIEUX BERGER, père supposé de Perdita. +SON FILS. + +UN MARINIER. +UN GEÔLIER. +UN VALET du vieux berger. +AUTOLYCUS, filou. +LE TEMPS, personnage faisant l'office de choeur. +HERMIONE, femme de Léontes. +PERDITA, fille de Léontes et d'Hermione. +PAULINE, femme d'Antigone. +ÉMILIE, ) suivantes +DEUX AUTRES DAMES, ) de la reine. +MOPSA, ) +DORCAS, ) jeunes bergères. +SATYRES DANSANT, BERGERS ET BERGÈRES, GARDES, SEIGNEURS, DAMES ET +SUITE, ETC. + +La scène est tantôt en Sicile, tantôt en Bohême. + + + + + ACTE PREMIER + + +SCÈNE I + +La Sicile. Antichambre dans le palais de Léontes. + +CAMILLO, ARCHIDAMUS. + + +ARCHIDAMUS.--S'il vous arrive, Camillo, de visiter un jour la Bohême, +dans quelque occasion semblable à celle qui a réclamé maintenant mes +services, vous trouverez, comme je vous l'ai dit, une grande différence +entre notre Bohême et votre Sicile. + +CAMILLO.--Je crois que, l'été prochain, le roi de Sicile se propose de +rendre à votre roi la visite qu'il lui doit à si juste titre. + +ARCHIDAMUS.--Si l'accueil que vous recevrez est au-dessous de celui que +nous avons reçu, notre amitié nous justifiera; car en vérité... + +CAMILLO.--Je vous en prie... + +ARCHIDAMUS.--Vraiment, et je parle avec connaissance et franchise, nous +ne pouvons mettre la même magnificence... et une si rare... Je ne sais +comment dire. Allons, nous vous donnerons des boissons assoupissantes, +afin que vos sens incapables de sentir notre insuffisance ne puissent du +moins nous accuser, s'ils ne peuvent nous accorder des éloges. + +CAMILLO.--Vous payez beaucoup trop cher ce qui vous est donné +gratuitement. + +ARCHIDAMUS.--Croyez-moi, je parle d'après mes propres connaissances, et +d'après ce que l'honnêteté m'inspire. + +CAMILLO.--La Sicile ne peut se montrer trop amie de la Bohême. Leurs +rois ont été élevés ensemble dans leur enfance; et l'amitié jeta dès +lors entre eux de si profondes racines, qu'elle ne peut que s'étendre à +présent. Depuis que l'âge les a mûris pour le trône, et que les devoirs +de la royauté ont séparé leur société, leurs rapprochements, sinon +personnels, ont été royalement continués par un échange mutuel de +présents, de lettres et d'ambassades amicales; en sorte qu'absents, +ils paraissaient être encore ensemble; ils se donnaient la main comme +au-dessus d'une vaste mer, et ils s'embrassaient, pour ainsi dire, des +deux bouts opposés du monde. Que le ciel entretienne leur affection! + +ARCHIDAMUS.--Je crois qu'il n'est point dans le monde de malice ou +d'affaire qui puissent l'altérer. Vous avez une consolation indicible +dans le jeune prince Mamilius. Je n'ai jamais connu de gentilhomme d'une +plus grande espérance. + +CAMILLO.--Je conviens avec vous qu'il donne de grandes espérances. C'est +un noble enfant; un jeune prince, qui est un vrai baume pour le coeur de +ses sujets; il rajeunit les vieux coeurs: ceux qui, avant sa naissance, +allaient déjà avec des béquilles, désirent vivre encore pour le voir +devenir homme. + +ARCHIDAMUS.--Et sans cela ils seraient donc bien aises de mourir? + +CAMILLO.--Oui, s'ils n'avaient pas quelque autre motif pour excuser leur +désir de vivre. + +ARCHIDAMUS.--Si le roi n'avait pas de fils, ils désireraient vivre sur +leurs béquilles jusqu'à ce qu'il en eût un. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Une salle d'honneur dans le palais. + +LÉONTES, HERMIONE, MAMILIUS, POLIXÈNE, CAMILLO, _et suite_. + + +POLIXÈNE.--Déjà le berger a vu changer neuf fois l'astre humide des +nuits, depuis que nous avons laissé notre trône vide; et j'épuiserais, +mon frère, encore autant de temps à vous faire mes remerciements, que je +n'en partirais pas moins chargé d'une dette éternelle. Ainsi, comme un +chiffre placé toujours dans un bon rang, je multiplie, avec un merci, +bien d'autres milliers qui le précèdent. + +LÉONTES.--Différez encore quelque temps vos remerciements: vous vous +acquitterez en partant. + +POLIXÈNE.--Seigneur, c'est demain: je suis tourmenté par les craintes de +ce qui peut arriver ou se préparer pendant notre absence. Veuillent les +dieux que nuls vents malfaisants ne soufflent sur mes États, et ne me +fassent dire: mes inquiétudes n'étaient que trop fondées! et d'ailleurs +je suis resté assez longtemps pour fatiguer Votre Majesté. + +LÉONTES.--Mon frère, nous sommes trop solide pour que vous puissiez +venir à bout de nous. + +POLIXÈNE.--Point de plus long séjour. + +LÉONTES.--Encore une huitaine. + +POLIXÈNE.--Très-décidément, demain. + +LÉONTES.--Nous partagerons donc le temps entre nous; et, en cela, je ne +veux pas être contredit. + +POLIXÈNE.--Ne me pressez pas ainsi, je vous en conjure. Il n'est point +de voix persuasive; non, il n'en est point dans le monde, qui pût me +gagner aussitôt que la vôtre, et il en serait ainsi aujourd'hui, si ma +présence vous était nécessaire, quand le besoin exigerait de ma part un +refus. Mes affaires me rappellent chez moi; y mettre obstacle, ce serait +me punir de votre affection; et un plus long séjour deviendrait +pour vous une charge et un embarras; pour nous épargner ces deux +inconvénients, adieu, mon frère. + +LÉONTES.--Vous restez muette, ma reine? Parlez donc. + +HERMIONE.--Je comptais, seigneur, garder le silence jusqu'à ce que vous +l'eussiez amené à protester avec serment qu'il ne resterait pas; vous le +suppliez trop froidement, seigneur. Dites-lui que vous êtes sûr que +tout va bien en Bohême; le jour d'hier nous a donné ces nouvelles +satisfaisantes: dites-lui cela, et il sera forcé dans ses derniers +retranchements. + +LÉONTES.--Bien dit, Hermione. + +HERMIONE.--S'il disait qu'il languit de revoir son fils, ce serait une +bonne raison; et s'il dit cela, laissez-le partir; s'il jure qu'il en +est ainsi, il ne doit pas rester plus longtemps, nous le chasserons +d'ici avec nos quenouilles.--(_A Polixène._) Cependant je me hasarderai +à vous demander de nous prêter encore une semaine de votre royale +présence. Quand vous recevrez mon époux en Bohême, je vous recommande de +l'y retenir un mois au delà du terme marqué pour son départ: et pourtant +en vérité, Léontes, je ne vous aime pas d'une minute de moins, que toute +autre femme n'aime son époux.--Vous resterez? + +POLIXÈNE.--Non, madame. + +HERMIONE.--Oh! mais vous resterez. + +POLIXÈNE.--Je ne le puis vraiment pas. + +HERMIONE.--Vraiment? Vous me refusez avec des serments faciles; mais +quand vous chercheriez à déplacer les astres de leur sphère par des +serments, je vous dirais encore: Seigneur, on ne part point. Vraiment +vous ne partirez point: le _vraiment_ d'une dame a autant de pouvoir que +le _vraiment_ d'un gentilhomme. Voulez-vous encore partir? forcez-moi de +vous retenir comme prisonnier, et non pas comme un hôte; et alors vous +payerez votre pension en nous quittant, et serez par là dispensé de tous +remerciements; qu'en dites-vous? êtes-vous mon prisonnier, ou mon hôte? +Par votre redoutable _vraiment_, il faut vous décider à être l'un ou +l'autre. + +POLIXÈNE.--Votre hôte, alors, madame! car être votre prisonnier +emporterait l'idée d'une offense, qu'il m'est moins aisé à moi de +commettre qu'à vous de punir. + +HERMIONE.--Ainsi je ne serai point votre geôlier, mais votre bonne +hôtesse. Allons, il me prend envie de vous questionner sur les tours de +mon seigneur et les vôtres, lorsque vous étiez jeunes. Vous deviez faire +alors de jolis petits princes. + +POLIXÈNE.--Nous étions, belle reine, deux étourdis, qui croyaient qu'il +n'y avait point d'autre avenir devant eux, qu'un lendemain semblable à +aujourd'hui, et que notre enfance durerait toujours. + +HERMIONE.--Mon seigneur n'était-il pas le plus fou des deux? + +POLIXÈNE.--Nous étions comme deux agneaux jumeaux, qui bondissaient +ensemble au soleil, et bêlaient l'un après l'autre; notre échange mutuel +était de l'innocence pour de l'innocence; nous ne connaissions pas l'art +de faire du mal, non: et nous n'imaginions pas qu'aucun homme en fit. +Si nous avions continué cette vie, et que nos faibles intelligences +n'eussent jamais été exaltées par un sang plus impétueux, nous aurions +pu répondre hardiment au ciel, _non coupables_, en mettant à part la +tache héréditaire. + +HERMIONE.--Vous nous donnez à entendre par là que depuis vous avez fait +des faux pas. + +POLIXÈNE.--O dame très-sacrée, les tentations sont nées depuis lors: car +dans ces jours où nous n'avions pas encore nos plumes, ma femme n'était +qu'une petite fille; et votre précieuse personne n'avait pas encore +frappé les regards de mon jeune camarade. + +HERMIONE.--Que la grâce du ciel me soit en aide! Ne tirez aucune +conséquence de tout ceci, de peur que vous ne disiez que votre reine +et moi nous sommes de mauvais anges. Et pourtant, poursuivez: nous +répondrons des fautes que nous vous avons fait commettre, si vous avez +fait votre premier péché avec nous, et que vous avez continué de pécher +avec nous, et que vous n'ayiez jamais trébuché qu'avec nous. + +LÉONTES, _à Hermione_.--Est-il enfin gagné? + +HERMIONE.--Il restera, seigneur. + +LÉONTES.--Il n'a pas voulu y consentir, à ma prière. Hermione, ma +bien-aimée, jamais vous n'avez parlé plus à propos. + +HERMIONE.--Jamais? + +LÉONTES.--Jamais, qu'une seule fois. + +HERMIONE.--Comment? j'ai parlé deux fois à propos? et quand a été la +première, s'il vous plaît? Je vous en prie, dites-le-moi. Rassasiez-moi +d'éloges, et engraissez-m'en comme un oiseau domestique; une bonne +action qu'on laisse mourir, sans en parler, en tue mille autres qui +seraient venues à la suite; les louanges sont notre salaire: vous pouvez +avec un seul doux baiser nous faire avancer plus de cent lieues, tandis +qu'avec l'aiguillon vous ne nous feriez pas parcourir un seul acre. Mais +allons au but. Ma dernière bonne action a été de l'engager à rester: +quelle a donc été la première? Celle-ci a une soeur aînée, ou je ne vous +comprends pas: ah! fasse le ciel qu'elle se nomme vertu! Mais j'ai +déjà parlé une fois à propos: quand? Je vous en prie, dites-le-moi, je +languis de le savoir. + +LÉONTES.--Eh bien! ce fut quand trois tristes mois expirèrent enfin +d'amertume, et que tu ouvris ta main blanche pour frapper dans la mienne +en signe d'amour;--tu dis alors: Je suis à vous pour toujours. + +HERMIONE.--Allons, c'est vertu.--Ainsi, voyez-vous, j'ai parlé à propos +deux fois: la première, afin de conquérir pour toujours mon royal époux; +la seconde, afin d'obtenir le séjour d'un ami pour quelque temps. + +(Elle présente la main à Polixène.) + +LÉONTES, _à part_.--Trop de chaleur quand on mêle de si près l'amitié, +on finit bientôt par mêler les personnes: j'ai en moi un _tremor +cordis_: mon coeur bondit; mais ce n'est pas de joie, ce n'est pas de +joie.--Cet accueil peut avoir une apparence honnête: il peut puiser +sa liberté dans la cordialité, dans la bonté du naturel, dans un coeur +affectueux, et être convenable pour qui le montre: il le peut, je +l'accorde. Mais de se serrer ainsi les mains, de se serrer les +doigts comme ils le font en ce moment, et de se renvoyer des sourires +d'intelligence, comme un miroir; et puis de soupirer comme le signal +de mort du cerf: oh! c'est là un genre d'accueil qui ne plaît ni à mon +coeur, ni à mon front.--Mamilius, es-tu mon enfant? + +MAMILIUS.--Oui, mon bon seigneur. + +LÉONTES.--Vraiment! c'est mon beau petit coq. Quoi! as-tu noirci ton +nez? On dit que c'est une copie du mien. Allons, petit capitaine, +il faut être _propre_. Je veux dire _propre[1]_ au moins, capitaine, +quoique ce mot s'applique également au boeuf, à la génisse et au veau. +Quoi, toujours jouant du virginal[2] sur sa main. (_Observant Polixène +et Hermione.) (A son fils_.) Mon petit veau, es-tu bien mon veau? + +[Note 1: Équivoque sur le mot _neat_ qui veut dire _bétail à cornes_ et +_propre, gentil_.] + +[Note 2: Espèce d'épinette. Un livre des leçons de cet instrument ayant +appartenu à la reine Élisabeth existe encore.] + +MAMILIUS.--Oui, si vous le voulez bien, mon seigneur. + +LÉONTES.--Il te manque la peau rude et cette crue que je me sens +au front pour me ressembler parfaitement.--Et pourtant, nous nous +ressemblons comme deux oeufs: ce sont les femmes qui le disent, et elles +disent tout ce qu'elles veulent. Mais quand elles seraient fausses, +comme les mauvais draps reteints en noir, comme les vents, comme les +eaux; fausses comme les dés que désire un homme qui ne connaît point de +limite entre le tien et le mien; cependant il serait toujours vrai de +dire que cet enfant me ressemble. Allons, monsieur le page, regardez-moi +avec votre oeil bleu-de-ciel.--Petit fripon, mon enfant chéri, ta mère +peut-elle?... se pourrait-il bien?... O imagination! tu poignardes mon +coeur, tu rends possibles des choses réputées impossibles, tu as un +commerce avec les songes... (Comment cela peut-il être?...) avec ce qui +n'a aucune réalité: toi, force coactive, qui t'associes au néant;--il +devient croyable que tu peux t'unir à quelque chose de réel, et tu le +fais au delà de ce qu'on te commande; j'en fais l'expérience par les +idées contagieuses qui empoisonnent mon cerveau et qui endurcissent mon +front. + +POLIXÈNE.--Qu'a donc le roi de Sicile? + +HERMIONE.--Il paraît un peu troublé. + +POLIXÈNE, _au roi_.--Qu'avez-vous, seigneur, et comment vous +trouvez-vous? Comment allez-vous, mon cher frère? + +HERMIONE.--Vous avez l'air d'être agité de quelque pensée: êtes-vous +ému, seigneur? + +LÉONTES.--Non, en vérité. (_A part_.). Comme la nature trahit +quelquefois sa folie et sa tendresse pour être le jouet des coeurs +durs!--En considérant les traits de mon fils, il m'a semblé que je +reculais de vingt-trois années; et je me voyais en robe, dans mon +fourreau de velours vert; mon épée emmuselée: de crainte qu'elle ne +mordît son maître et ne lui devînt funeste, comme il arrive souvent à +ce qui sert d'ornement. Combien je devais ressembler alors, à ce +que j'imagine, à ce pépin, à cette gousse de pois verts, à ce petit +gentilhomme!--Mon bon monsieur, voulez-vous échanger votre argent contre +des oeufs[3]? + +MAMILIUS.--Non, seigneur, je me battrais. + +LÉONTES.--Oui-da! Que ton lot[4] dans la vie soit d'être heureux!--Mon +frère, êtes-vous aussi fou de votre jeune prince que nous vous semblons +l'être du nôtre? + +[Note 3: Expression proverbiale usitée quand un homme se voit outragé +et ne fait aucune résistance, nous avons en Français le proverbe: «A qui +vendez-vous vos coquilles?»] + +[Note 4: _Dole_ signifiait la portion d'aumônes distribuée aux pauvres +dans les familles riches. _Happy man be his dole_, était une expression +proverbiale.] + +POLIXÈNE.--Quand je suis chez moi, seigneur, il fait tout mon exercice, +tout mon amusement, toute mon occupation. Tantôt il est mon ami dévoué +et tantôt mon ennemi, mon flatteur, mon guerrier, mon homme d'État, tout +enfin: il me rend un jour de juillet aussi court qu'un jour de décembre; +et par la variété de son humeur enfantine, il me guérit d'idées qui +m'épaissiraient le sang. + +LÉONTES.--Ce petit écuyer a le même office près de moi: nous allons nous +promener nous deux; et nous vous laissons, seigneur, à vos affaires plus +sérieuses.--Hermione, montrez combien vous nous aimez dans l'accueil que +vous ferez à votre frère: que tout ce qu'il y a de plus cher en Sicile +soit regardé comme de peu de valeur; après vous et mon jeune promeneur, +c'est lui qui a le plus de droits sur mon coeur. + +HERMIONE.--Si vous nous cherchiez, nous serons à vous dans le jardin; +vous y attendrons-nous? + +LÉONTES.--Suivez à votre gré vos penchants: on vous trouvera, pourvu que +vous soyez sous le ciel. (_A part, observant Hermione_.)--Je pêche en +ce moment, quoique tu n'aperçoives point l'hameçon. Va, poursuis. +Comme elle tient son bec tendu vers lui! et comme elle s'arme de toute +l'audace d'une femme devant son époux indulgent! (_Polixène, Hermione, +sortent avec leur suite_.) Les voilà partis! M'y voilà enfoncé jusqu'aux +genoux, me voilà cornard par-dessus les oreilles! (_A Mamilius_.) Va, +mon enfant, va jouer.--Ta mère joue aussi, et moi aussi: mais je joue +un rôle si fâcheux, qu'il me conduira au tombeau au milieu des sifflets; +les mépris et les huées seront ma cloche funèbre. Va, mon enfant, va +jouer. Il y a eu, ou je suis bien trompé, des hommes déshonorés avant +moi; et à présent, au moment même où je parle, il est plus d'un époux +qui tient avec confiance sa femme sous le bras et qui ne songe guère +qu'elle a reçu des visites en son absence, et que son vivier a été pêché +par le premier venu, par monsieur _Sourire_, son voisin. Enfin, c'est +toujours une consolation qu'il y ait d'autres hommes qui aient des +grilles, et que ces grilles soient, comme les miennes, ouvertes +contre leur volonté. Si tous les hommes qui ont des femmes déloyales +s'abandonnaient au désespoir, la dixième partie du genre humain se +pendrait. C'est un mal sans remède: c'est quelque planète licencieuse +dont l'influence se fait sentir partout où elle domine; et sa +puissance, croyez-le, s'étend de l'orient à l'occident, du nord au midi. +Conclusion, il n'y a point de barrières pour garder une femme; retiens +cela. Elle laisse entrer et sortir l'ennemi avec armes et bagages: des +milliers d'hommes comme moi ont cette maladie et ne la sentent pas.--Eh +bien! mon enfant? + +MAMILIUS.--On dit que je vous ressemble. + +LÉONTES.--Oui, c'est une sorte de consolation. (_Il aperçoit Camillo._) +Quoi! Camillo ici? + +CAMILLO.--Oui, mon bon seigneur. + +LÉONTES, _à Mamilius_.--Va jouer, Mamilius, tu es un brave +garçon.--(_Mamilius sort._) Eh bien! Camillo, ce grand monarque prolonge +son séjour. + +CAMILLO.--Vous avez bien de la peine à faire tenir son ancre dans votre +port; vous aviez beau la jeter, elle revenait toujours à vous. + +LÉONTES.--Y as-tu fait attention? + +CAMILLO.--Il ne voulait pas céder à vos prières; ses affaires devenaient +toujours plus urgentes. + +LÉONTES.--T'en es-tu aperçu? Voilà donc déjà des gens autour de moi qui +murmurent tout bas et se disent à l'oreille: «Le roi de Sicile est un... +et cætera.» C'est déjà bien avancé, lorsque je viens à le sentir le +dernier.--Comment s'est-il déterminé à rester, Camillo? + +CAMILLO.--Sur les prières de la vertueuse reine. + +LÉONTES.--De la reine, soit:--vertueuse, cela devrait être, sans doute; +mais voilà, cela n'est pas. Cette idée-là est-elle entrée dans quelque +autre cervelle que la tienne? Car ta conception est d'une nature +absorbante, elle attire à elle plus de choses que les esprits vulgaires. +Cela n'est-il remarqué que par les intelligences plus fines, par +quelques têtes d'un génie extraordinaire? Les créatures subalternes +pourraient bien être tout à fait aveugles dans cette affaire: parle. + +CAMILLO.--Dans cette affaire, seigneur? Je crois que tout le monde +comprend que le roi de Bohême fait ici un plus long séjour. + +LÉONTES.--Tu dis? + +CAMILLO.--Qu'il fait ici un plus long séjour. + +LÉONTES.--Oui, mais pourquoi? + +CAMILLO.--Pour satisfaire Votre Majesté et se rendre aux instances de +notre gracieuse souveraine. + +LÉONTES.--Se rendre aux instances de votre souveraine? se rendre? Je +n'en veux pas davantage.--Camillo, je t'ai confié les plus chers secrets +de mon coeur aussi bien que ceux de mon conseil; et, comme un prêtre, tu +as purifié mon sein; je t'ai toujours quitté comme un pénitent converti: +mais je me suis trompé sur ton intégrité, c'est-à-dire trompé sur ce qui +m'en offrait l'apparence. + +CAMILLO.--Que le ciel m'en préserve, seigneur! + +LÉONTES.--Oui, de le souffrir.--Tu n'es pas honnête, ou, si ton +penchant t'y porte, tu es un lâche qui coupes le jarret à l'honnêteté +et l'empêches de suivre sa course naturelle; ou autrement, il faut te +regarder comme un serviteur initié dans ma confiance intime et négligent +à y répondre; ou bien comme un insensé qui voit chez moi jouer un jeu où +je perds le plus riche de mes trésors, et qui prend le tout en badinage. + +CAMILLO.--Mon noble souverain, je puis être négligent, insensé et +timide; nul homme n'est si exempt de ces défauts que sa négligence, +sa folie et sa timidité ne se montrent quelquefois dans la multitude +infinie des affaires de ce monde. Si jamais, seigneur, j'ai été +négligent dans les vôtres à dessein, c'est une folie à moi; si jamais +j'ai joué exprès le rôle d'un insensé, ç'aura été par négligence et +faute de réfléchir assez aux conséquences; si jamais la crainte m'a fait +hésiter dans une entreprise dont l'issue me semblait douteuse et dont +l'exécution était réclamée à grands cris par la nécessité, ç'a été par +une timidité qui souvent attaque le plus sage. Ce sont là, seigneur, +autant d'infirmités ordinaires dont l'homme le plus honnête n'est jamais +exempt. Mais, j'en conjure Votre Majesté, parlez-moi plus clairement; +faites-moi connaître et voir en face ma faute, et si je la renie, c'est +qu'elle ne m'appartient pas. + +LÉONTES.--N'avez-vous pas vu, Camillo (mais cela est hors de doute, vous +l'avez vu, ou le verre de votre lunette est opaque comme la corne d'un +homme déshonoré), ou entendu dire (car sur une chose aussi visible la +rumeur publique ne peut pas se taire), ou pensé en vous-même (car il n'y +aurait pas de faculté de penser dans l'homme qui ne le penserait pas) +que ma femme m'est infidèle?--Si tu veux l'avouer (ou autrement nie +avec impudence, nie que tu aies des yeux, des oreilles et une pensée), +conviens donc que ma femme est un cheval de bois[5] et qu'elle mérite un +nom aussi infâme que la dernière des filles qui livre sa personne avant +d'avoir engagé sa foi; dis-le et soutiens-le. + +[Note 5: _Hobby horse_.] + +CAMILLO.--Je ne voudrais pas rester là en écoutant noircir ainsi ma +souveraine maîtresse sans en tirer sur-le-champ vengeance. Malédiction +sur moi-même! vous n'avez jamais proféré de parole plus indigne que +celle-là; la répéter serait un crime, aussi grand que celui que vous +imaginez, quand il serait vrai. + +LÉONTES.--Et n'est-ce rien que de se parler à l'oreille? que d'appuyer +joue contre joue? de mesurer leur nez ensemble? de se baiser les +lèvres en dedans? d'étouffer un éclat de rire par un soupir? Et, signe +infaillible d'un honneur profané, de faire chevaucher leur pied l'un +sur l'autre? de se cacher ensemble dans les coins, de souhaiter que +l'horloge aille plus vite? que les heures se changent en minutes et midi +en minuit, que tous les yeux fussent aveuglés par une taie, hors les +leurs, les leurs seulement, qui voudraient être coupables sans être vus: +n'est-ce rien que tout cela? En ce cas, et le monde, et tout ce qu'il +enferme, n'est donc rien non plus; ce ciel qui nous couvre n'est +rien; la Bohême n'est rien; ma femme n'est rien, et tous ces riens ne +signifient rien, si tout cela n'est rien. + +CAMILLO.--Mon cher seigneur, guérissez-vous de cette funeste pensée, et +au plus tôt, car elle est très-dangereuse. + +LÉONTES.--C'est possible, mais c'est vrai. + +CAMILLO.--Non, seigneur, non. + +LÉONTES.--C'est vrai: vous mentez, vous mentez. Je te dis que tu mens, +Camillo, et je te hais. Je te déclare un homme stupide, un misérable +sans âme, ou un hypocrite qui temporise, qui peut voir de tes yeux +indifféremment le bien et le mal, également enclin à tous les deux. Si +le sang de ma femme était aussi corrompu que l'est son honneur, elle ne +vivrait pas le temps qu'un sablier met à s'écouler. + +CAMILLO.--Qui est donc son corrupteur? + +LÉONTES.--Qui? Eh! celui qui la porte toujours pendue à son cou, comme +une médaille, le roi de Bohême. Qui?... Si j'avais autour de moi des +serviteurs zélés et fidèles qui eussent des yeux pour voir mon honneur +comme ils voient leurs profits et leurs intérêts personnels, ils +feraient une chose qui couperait court à cette débauche. Oui, et toi, +mon échanson, toi que j'ai tiré de l'obscurité et élevé au rang d'un +grand seigneur, toi qui peux voir aussi clairement que le ciel voit +la terre et que la terre voit le ciel, combien je suis outragé... Tu +pourrais épicer une coupe pour procurer à mon ennemi un sommeil éternel, +et cette potion serait un baume pour mon coeur. + +CAMILLO.--Oui, seigneur, je pourrais le faire, et cela non avec une +potion violente, mais avec une liqueur lente, dont les effets ne +trahiraient pas la malignité, comme le poison. Mais je ne puis croire à +cette souillure chez mon auguste maîtresse, si souverainement honnête et +vertueuse. Je vous ai aimé, sire... + +LÉONTES.--Eh bien! va en douter et pourrir à ton aise!--Me crois-tu +assez inconséquent, assez troublé pour chercher à me tourmenter +moi-même, pour souiller la pureté et la blancheur de mes draps, qui, en +se conservant, procure le sommeil, mais qui, une fois tachée, devient +des aiguillons, des épines, des orties et des queues de guêpes,--pour +provoquer l'ignominie à propos du sang du prince mon fils, que je +crois être à moi et que j'aime comme mon enfant, sans de mûres et +convaincantes raisons qui m'y forcent, dis, voudrais-je le faire? Un +homme peut-il s'égarer ainsi? + +CAMILLO.--Je suis obligé de vous croire, seigneur, et je vous +débarrasserai du roi de Bohême, pourvu que, quand il sera écarté, Votre +Majesté consente à reprendre la reine et à la traiter comme auparavant, +ne fût-ce que pour l'intérêt de votre fils et pour imposer par là +silence à l'injure des langues dans les cours et les royaumes connus du +vôtre et qui vous sont alliés. + +LÉONTES.--Tu me conseilles là précisément la conduite que je me suis +prescrite à moi-même. Je ne porterai aucune atteinte à son honneur, +aucune. + +CAMILLO.--Allez donc, seigneur, et montrez au roi de Bohême et à votre +reine le visage serein que l'amitié porte dans les fêtes. C'est moi +qui suis l'échanson de Polixène: s'il reçoit de ma main un breuvage +bienfaisant, ne me tenez plus pour votre serviteur. + +LÉONTES.--C'est assez: fais cela, et la moitié de mon coeur est à toi; +si tu ne le fais pas, tu perces le tien. + +CAMILLO.--Je le ferai, seigneur. + +LÉONTES.--J'aurai l'air amical, comme tu me le conseilles. (Il sort.) + +CAMILLO, _seul_.--O malheureuse reine!--Mais moi, à quelle position +suis-je réduit?--Il faut que je sois l'empoisonneur du vertueux +Polixène; et mon motif pour cette action, c'est l'obéissance à un +maître, à un homme qui, en guerre contre lui-même, voudrait que tous +ceux qui lui appartiennent fussent de même.--En faisant cette action, +j'avance ma fortune.--Quand je pourrais trouver l'exemple de mille +sujets qui auraient frappé des rois consacrés et prospéré ensuite, je +ne le ferais pas encore; mais puisque ni l'airain, ni le marbre, ni +le parchemin ne m'en offrent un seul, que la scélératesse elle-même se +refuse à un tel forfait..., il faut que j'abandonne la cour; que je +le fasse ou que je ne le fasse pas, ma ruine est inévitable. Étoiles +bienfaisantes, luisez à présent sur moi! Voici le roi de Bohême. + +(Entre Polixène.) + +POLIXÈNE.--Cela est étrange! Il me semble que ma faveur commence à +baisser ici! Ne pas me parler!--Bonjour, Camillo. + +CAMILLO.--Salut, noble roi. + +POLIXÈNE.--Quelles nouvelles à la cour? + +CAMILLO.--Rien d'extraordinaire, seigneur. + +POLIXÈNE.--A l'air qu'a le roi, on dirait qu'il a perdu une province, +quelque pays qu'il chérissait comme lui-même. Je viens dans le moment +même de l'aborder avec les compliments accoutumés; lui, détournant ses +yeux du côté opposé, et donnant à sa lèvre abaissée le mouvement du +mépris, s'éloigne rapidement de moi, me laissant à mes réflexions sur ce +qui a pu changer ainsi ses manières. + +CAMILLO.--Je n'ose pas le savoir, seigneur... + +POLIXÈNE.--Comment, vous n'osez pas le savoir! vous n'osez pas? Vous +le savez, et vous n'osez pas le savoir pour moi? C'est là ce que vous +voulez dire; car pour vous, ce que vous savez, il faut bien que vous le +sachiez, et vous ne pouvez pas dire que vous n'osez pas le savoir. Cher +Camillo, votre visage altéré est pour moi un miroir où je lis aussi +le changement du mien; car il faut bien que j'aie quelque part à cette +altération en trouvant ma position changée en même temps. + +CAMILLO.--Il y a un mal qui met le désordre chez quelques-uns de nous, +mais je ne puis nommer ce mal, et c'est de vous qu'il a été gagné, de +vous qui pourtant vous portez fort bien. + +POLIXÈNE.--Comment! gagné de moi? N'allez pas me prêter le regard +du basilic: j'ai envisagé des milliers d'hommes qui n'ont fait que +prospérer par mon coup d'oeil, mais je n'ai donné la mort à aucun. +Camillo... comme il est certain que vous êtes un gentilhomme plein de +science et d'expérience, ce qui orne autant notre noblesse que peuvent +le faire les noms illustres de nos aïeux, qui nous ont transmis la +noblesse par héritage, je vous conjure, si vous savez quelque chose +qu'il soit de mon intérêt de connaître, de m'en instruire; ne me le +laissez pas ignorer en l'emprisonnant dans le secret. + +CAMILLO.--Je ne puis répondre. + +POLIXÈNE.--Une maladie gagnée de moi, et cependant je me porte bien! Il +faut que vous me répondiez, entendez-vous, Camillo? Je vous en conjure, +au nom de tout ce que l'honneur permet (et cette prière que je vous fais +n'est pas des dernières qu'il autorise), je vous conjure de me déclarer +quel malheur imprévu tu devines être prêt de se glisser sur moi, à +quelle distance il est encore, comment il s'approche, quel est le +moyen de le prévenir, s'il y en a; sinon, quel est celui de le mieux +supporter. + +CAMILLO.--Seigneur, je vais vous le dire, puisque j'en suis sommé au nom +de l'honneur et par un homme que je crois plein d'honneur. Faites donc +attention à mon conseil, qui doit être aussi promptement suivi que je +veux être prompt à vous le donner, ou nous n'avons qu'à nous écrier, +vous et moi: _Nous sommes perdus!_ Et adieu. + +POLIXÈNE.--Poursuivez, cher Camillo. + +CAMILLO.--Je suis l'homme chargé de vous tuer. + +POLIXÈNE.--Par qui, Camillo? + +CAMILLO.--Par le roi. + +POLIXÈNE.--Pourquoi? + +CAMILLO.--Il croit, ou plutôt il jure avec conviction, comme s'il +l'avait vu de ses yeux ou qu'il eût été l'agent employé pour vous y +engager, que vous avez eu un commerce illicite avec la reine. + +POLIXÈNE.--Ah! si cela est vrai, que mon sang se tourne en liqueur +venimeuse et que mon nom soit accouplé au nom de celui qui a trahi le +meilleur de tous; que ma réputation la plus pure se change en une odeur +infecte qui offense les sens les plus obtus, en quelque lieu que je me +présente, et que mon approche soit évitée et plus abhorrée que la plus +contagieuse peste dont l'histoire ou la tradition aient jamais parlé! + +CAMILLO.--Jurez, pour le dissuader, par toutes les étoiles du ciel et +par toutes leurs influences; vous pourriez aussi bien empêcher la mer +d'obéir à la lune que réussir à écarter par vos serments ou ébranler +par vos avis le fondement de sa folie: elle est appuyée sur sa folie, et +elle durera autant que son corps. + +POLIXÈNE.--Comment cette idée a-t-elle pu se former? + +CAMILLO.--Je l'ignore, mais je suis certain qu'il est plus sûr d'éviter +ce qui est formé que de s'arrêter à chercher comment cela est né. Si +donc vous osez vous fier à mon honnêteté, qui réside enfermée dans +ce corps, que vous emmènerez avec vous en otage, partons cette nuit: +j'informerai secrètement de l'affaire vos serviteurs, et je saurai les +faire sortir de la ville par deux ou par trois à différentes poternes. +Quant à moi, je dévoue mon sort à votre service, perdant ici ma fortune +par cette confidence. Ne balancez pas; car, par l'honneur de mes +parents, je vous ai dit la vérité: si vous en cherchez d'autres preuves, +je n'ose pas rester à les attendre; et vous ne serez pas plus en sûreté +qu'un homme condamné par la propre bouche du roi, et dont il a juré la +mort. + +POLIXÈNE.--Je te crois. J'ai vu son coeur sur son visage. Donne-moi ta +main, sois mon guide, et ta place sera toujours à côté de la mienne. Mes +vaisseaux sont prêts, et il y a deux jours que mes gens attendaient mon +départ de cette cour.--Cette jalousie a pour objet une créature bien +précieuse; plus elle est une personne rare, plus cette jalousie doit +être extrême: et plus il est puissant, plus elle doit être violente; +il s'imagine qu'il est déshonoré par un homme qui a toujours professé +d'être son ami; sa vengeance doit donc, par cette raison, en être plus +cruelle. La crainte m'environne de ses ombres; qu'une prompte fuite soit +mon salut et sauve la gracieuse reine, le sujet des pensées de Léontes, +mais qui est sans raison l'objet de ses injustes soupçons. Viens, +Camillo; je te respecterai comme mon père, si tu parviens à sauver ma +vie de ces lieux. Fuyons. + +CAMILLO.--J'ai l'autorité de demander les clefs de toutes les poternes: +que Votre Majesté profite des moments: le temps presse; allons, +seigneur, partons. (Ils sortent.) + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + + ACTE DEUXIÈME + + +SCÈNE I + +Sicile.--Même lieu que l'acte précédent. + +_Entrent_ HERMIONE, MAMILIUS, Dames. + + +HERMIONE.--Prenez-moi cet enfant avec vous; il me fatigue au point que +je n'y peux plus tenir. + +PREMIÈRE DAME.--Allons, venez, mon gracieux seigneur. Sera-ce moi qui +serai votre camarade de jeu? + +MAMILIUS.--Non, je ne veux point de vous. + +PREMIÈRE DAME.--Pourquoi cela, mon cher petit prince? + +MAMILIUS.--Vous m'embrassez trop fort, et puis vous me parlez comme +si j'étais un petit enfant. (_A la seconde dame._) Je vous aime mieux, +vous. + +SECONDE DAME.--Et pourquoi cela, mon prince? + +MAMILIUS.--Ce n'est pas parce que vos sourcils sont plus noirs; +cependant des sourcils noirs, à ce qu'on dit, siéent le mieux à +certaines femmes, pourvu qu'ils ne soient pas trop épais, mais qu'ils +fassent un demi-cercle ou un croissant tracé avec une plume. + +SECONDE DAME.--Qui vous a appris cela? + +MAMILIUS.--Je l'ai appris sur le visage des femmes.--Dites-moi, je vous +prie, de quelle couleur sont vos sourcils? + +PREMIÈRE DAME.--Bleus, seigneur. + +MAMILIUS.--Oh! c'est une plaisanterie que vous faites: j'ai bien vu le +nez d'une femme qui était bleu, mais non pas ses sourcils. + +SECONDE DAME.--Écoutez-moi. La reine votre mère va fort s'arrondissant: +nous offrirons un de ces jours nos services à un beau prince nouveau-né; +vous seriez bien content alors de jouer avec nous, si nous voulions de +vous. + +PREMIÈRE DAME.--Il est vrai qu'elle prend depuis peu une assez belle +rondeur: puisse-t-elle rencontrer une heure favorable! + +HERMIONE.--De quels sages propos est-il question entre vous? Venez, mon +ami; je veux bien de vous à présent; je vous prie, venez vous asseoir +auprès de nous, et dites-nous un conte. + +MAMILIUS.--Faut-il qu'il soit triste ou gai? + +HERMIONE.--Aussi gai que vous voudrez. + +MAMILIUS.--Un conte triste va mieux en hiver; j'en sais un d'esprits et +de lutins. + +HERMIONE.--Contez-nous celui-là, mon fils: allons, venez vous +asseoir.--Allons, commencez et faites de votre mieux pour m'effrayer +avec vos esprits; vous êtes fort là-dessus. + +MAMILIUS.--Il y avait une fois un homme... + +HERMIONE.--Asseyez-vous donc là... Allons, continuez. + +MAMILIUS.--Qui demeurait près du cimetière.--Je veux le conter tout bas: +les grillons qui sont ici ne l'entendront pas. + +HERMIONE.--Approchez-vous donc, et contez-le-moi à l'oreille. + +(Entrent Léontes, Antigone, seigneurs et suite.) + +LÉONTES.--Vous l'avez rencontré là? et sa suite? et Camillo avec lui? + +UN DES COURTISANS.--Derrière le bosquet de sapins: c'est là que je les +ai trouvés; jamais je n'ai vu hommes courir si vite. Je les ai suivis +des yeux jusqu'à leurs vaisseaux. + +LÉONTES.--Combien je suis heureux dans mes conjectures et juste dans mes +soupçons!--Hélas! plût au ciel que j'eusse moins de pénétration! Que +je suis à plaindre de posséder ce don!--Il peut se trouver une araignée +noyée au fond d'une coupe, un homme peut boire la coupe, partir et +n'avoir pris aucun venin, car son imagination n'en est point infectée; +mais si l'on offre à ses yeux l'insecte abhorré, et si on lui fait +connaître ce qu'il a bu, il s'agite alors, il tourmente et son gosier +et ses flancs de secousses et d'efforts.--Moi j'ai bu et j'ai vu +l'araignée.--Camillo le secondait dans cette affaire; c'est lui qui +est son entremetteur.--Il y a un complot tramé contre ma vie et ma +couronne.--Tout ce que soupçonnait ma défiance est vrai.--Ce perfide +scélérat que j'employais était engagé d'avance par l'autre: il lui a +découvert mon dessein; et moi, je reste un simple mannequin dont ils +s'amusent à leur gré.--Comment les poternes se sont-elles si facilement +ouvertes? + +LE COURTISAN.--Par la force de sa grande autorité, qui s'est fait obéir +ainsi plus d'une fois d'après vos ordres. + +LÉONTES.--Je ne le sais que trop.--Donnez-moi cet enfant. (_A +Hermione_.) Je suis bien aise que vous ne l'ayez pas nourri; quoiqu'il +ait quelques traits de moi, cependant il y a en lui trop de votre sang. + +HERMIONE.--Que voulez-vous dire? Est-ce un badinage? + +LÉONTES.--Qu'on emmène l'enfant d'ici: je ne veux pas qu'il approche +d'elle; emmenez-le.--Et qu'elle s'amuse avec celui dont elle est +enceinte; car c'est Polixène qui vous a ainsi arrondie. + +HERMIONE.--Je dirais seulement que ce n'est pas lui, que je serais +bien sûre d'être crue de vous sur ma parole, quand vous affecteriez de +prétendre le contraire. + +LÉONTES.--Vous, mes seigneurs, considérez-la, observez-la bien; dites +si vous voulez: _C'est une belle dame_, mais la justice qui est dans vos +coeurs vous fera ajouter aussitôt: _C'est bien dommage qu'elle ne soit +pas honnête ni vertueuse!_ Ne louez en elle que la beauté de ses formes +extérieures, qui, sur ma parole, méritent de grands éloges; mais ajoutez +de suite un haussement d'épaules, un murmure entre vos dents, une +exclamation, et toutes ces petites flétrissures que la calomnie emploie; +oh! je me trompe, c'est la pitié qui s'exprime ainsi, car la calomnie +flétrit la vertu même.--Que ces haussements d'épaules, ces murmures, +ces exclamations surviennent et se placent immédiatement après que vous +aurez dit: _Qu'elle est belle!_ et avant que vous puissiez ajouter: +_Qu'elle est honnête!_ Qu'on apprenne seulement ceci de moi, qui ai le +plus sujet de gémir que cela soit: c'est une adultère. + +HERMIONE.--Si un scélérat parlait ainsi, le scélérat le plus accompli du +monde entier, il en serait plus scélérat encore: vous, seigneur, vous ne +faites que vous tromper. + +LÉONTES.--Vous vous êtes trompée, madame, en prenant Polixène pour +Léontes. O toi, créature..., je ne veux pas t'appeler du nom qui te +convient, de crainte que la grossièreté barbare, s'autorisant de mon +exemple, ne se permette un pareil langage, sans égard pour le rang, et +n'oublie la distinction que la politesse doit mettre entre le prince et +le mendiant.--J'ai dit qu'elle est adultère, j'ai dit avec qui: elle est +plus encore, elle est traître à son roi, et Camillo est son complice, un +homme qui sait ce qu'elle devrait rougir de savoir, quand le secret en +serait réservé à elle seule et à son vil amant. Camillo sait qu'elle est +une profanatrice du lit nuptial, et aussi corrompue que ces femmes à qui +le vulgaire prodigue des noms énergiques; oui, de plus elle est complice +de leur récente évasion. + +HERMIONE.--Non, sur ma vie, je n'ai aucune part à tout cela. Combien +vous aurez de regret, quand vous viendrez à être mieux instruit, de +m'avoir ainsi diffamée publiquement! Mon cher seigneur, vous aurez bien +de la peine à me faire une réputation suffisante en disant que vous vous +êtes trompé. + +LÉONTES.--Non, non, si je me trompe, d'après les preuves sur lesquelles +je me fonde, le centre de la terre n'est pas assez fort pour porter la +toupie d'un écolier.--Emmenez-la en prison; celui qui parlera pour elle +se rend coupable seulement pour avoir parlé. + +HERMIONE.--Il y a quelque planète malfaisante qui domine dans le ciel. +Je dois attendre avec patience que le ciel présente un aspect plus +favorable.--Chers seigneurs, je ne suis point sujette aux pleurs, comme +l'est ordinairement notre sexe; peut-être que le défaut de ces vaines +larmes tarira votre pitié; mais je porte logé là (_elle montre son +coeur_) cette douleur de l'honneur blessé qui brûle trop fort pour +qu'elle puisse être éteinte par les larmes. Je vous conjure tous, +seigneurs, de me juger sur les pensées les plus honorables que votre +charité pourra vous inspirer: et que la volonté du roi s'accomplisse. + +LÉONTES, _aux gardes_.--Serai-je obéi? + +HERMIONE.--Quel est celui de vous qui vient avec moi?--Je demande en +grâce à Votre Majesté que mes femmes m'accompagnent; car vous voyez que +mon état le réclame. (_A ses femmes_.) Ne pleurez point, pauvres amies, +il n'y a point de sujet: quand vous apprendrez que votre maîtresse a +mérité la prison, fondez en larmes quand j'y serai conduite; mais cette +accusation-ci ne peut tourner qu'à mon plus grand honneur.--Adieu, +seigneur: jamais je n'avais souhaité de vous voir affligé; mais +aujourd'hui, j'ai confiance que cela m'arrivera.--Venez, mes femmes; +vous en avez la permission. + +LÉONTES.--Allez, exécutez nos ordres.--Allez-vous-en. + +(Les gardes conduisent la reine accompagnée de ses femmes.) + +UN SEIGNEUR.--J'en conjure Votre Majesté, rappelez la reine. + +ANTIGONE.--Soyez bien sûr de ce que vous faites, seigneur, de crainte +que votre justice ne se trouve être de la violence. Trois grands +personnages sont ici compromis, vous-même, votre reine et votre fils. + +LE SEIGNEUR.--Pour elle, seigneur, j'ose engager ma vie, et je le ferai +si vous voulez l'accepter, que la reine est sans tache aux yeux du ciel +et envers vous; je veux dire innocente de ce dont vous l'accusez. + +ANTIGONE.--S'il est prouvé qu'elle ne le soit pas, j'établirai mon +domicile à côté de ma femme, j'irai toujours accouplé avec elle; je ne +me fierai à elle que lorsque je la sentirai et la verrai: si la reine +est infidèle, il n'y a plus un pouce de la femme,--que dis-je? une +drachme de sa chair qui ne soit perfide. + +LÉONTES.--Taisez-vous. + +LE SEIGNEUR.--Mon cher souverain... + +ANTIGONE.--C'est pour vous que nous parlons, et non pas pour nous. Vous +êtes trompé par quelque instigateur qui sera damné pour sa peine: si +je connaissais ce lâche, je le damnerais déjà dans ce monde.--Si son +honneur est souillé... j'ai trois filles; l'aînée a onze ans, la seconde +neuf, et la cadette environ cinq: si cette accusation se trouve fondée, +elles me le payeront, sur mon honneur; je les mutile toutes trois: +elles ne verront pas l'âge de quatorze ans pour enfanter des générations +bâtardes: elles sont mes cohéritières, et je me mutilerais plutôt +moi-même que de souffrir qu'elles ne produisent pas des enfants +légitimes. + +LÉONTES.--Cessez; plus de vaines paroles; vous ne sentez mon affront +qu'avec des sens aussi froids que le nez d'un mort: mais moi, je le +vois, je le sens; sentez ce que je vous fais, et voyez en même temps la +main qui vous touche[6]. + +[Note 6: Il y avait ici quelque geste indiqué pour l'acteur, peut-être +celui de mettre deux doigts sur la tête d'Antigone en forme de cornes.] + +ANTIGONE.--Si cela est vrai, nous n'avons pas besoin de tombeau pour +ensevelir la vertu: il n'y en a pas un seul grain pour adoucir l'aspect +de cette terre fangeuse. + +LÉONTES.--Quoi! ne m'en croit-on pas sur parole? + +LE SEIGNEUR.--J'aimerais bien mieux que ce fût vous qu'on refusât de +croire sur ce point, seigneur, plutôt que moi, et je serais bien plus +satisfait de voir son honneur justifié que votre soupçon, quelque blâmé +que vous en pussiez être. + +LÉONTES.--Eh! qu'avons-nous besoin aussi de vous consulter là-dessus? +Que ne suivons-nous plutôt l'instinct qui nous force à le croire? Notre +prérogative n'exige point vos conseils: c'est notre bonté naturelle +qui vous fait cette confidence; et si (soit par stupidité, ou par une +adroite affectation) vous ne voulez pas ou ne pouvez pas goûter et +sentir la vérité comme nous, apprenez que nous n'avons plus besoin de +vos avis. L'affaire, la conduite à suivre, la perte ou le gain, tout +nous est personnel. + +ANTIGONE.--Et je souhaiterais, mon souverain, que vous eussiez +jugé cette affaire dans le silence de votre jugement, sans en rien +communiquer à personne. + +LÉONTES.--Comment cela se pouvait-il? Ou l'âge a renforcé votre +ignorance, ou vous êtes né stupide. Ne sommes-nous pas autorisés dans +notre conduite par la fuite de Camillo, jointe à leur familiarité, qui +était palpable autant que peut être une chose qui n'a plus besoin que +d'être vue pour être prouvée, tant les circonstances étaient évidentes? +Rien ne manquait à l'évidence, que d'avoir vu la chose. Cependant, pour +une plus forte confirmation (car, dans une affaire de cette importance, +la précipitation serait lamentable), j'ai envoyé en hâte à la ville +sacrée de Delphes, au temple d'Apollon, Dion et Cléomène, dont vous +connaissez le mérite plus que suffisant. Ainsi c'est l'oracle qui me +dictera la marche à suivre, et ce conseil spirituel, une fois obtenu, +m'arrêtera ou me poussera en avant. Ai-je bien fait? + +LE SEIGNEUR.--Très-bien, seigneur. + +LÉONTES.--Quoique je sois convaincu et que je n'aie pas besoin d'en +savoir plus que je n'en sais, cependant l'oracle servira à tranquilliser +les esprits des autres, et ceux dont l'ignorante crédulité se refuse à +voir la vérité. Ainsi nous avons trouvé convenable qu'elle fût séparée +de notre personne et emprisonnée, de peur qu'elle ne soit chargée +d'accomplir la trahison tramée par les deux complices qui ont pris la +fuite. Allons, suivez-nous; nous devons parler au peuple; car cette +affaire va nous mettre tous en mouvement. + +ANTIGONE, _à part_.--Pour finir par en rire, à ce que je présume, si la +bonne vérité était connue. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +L'extérieur d'une prison. + +_Entre_ PAULINE _et sa suite_. + + +PAULINE.--Le geôlier! Qu'on l'appelle. (_Un serviteur sort._) Faites-lui +savoir qui je suis.--Vertueuse reine! Il n'est point en Europe de cour +assez brillante pour toi; que fais-tu dans cette prison? (_Le serviteur +revient avec le geôlier._) (_Au geôlier._) Vous me connaissez, n'est-ce +pas mon ami? + +LE GEÔLIER.--Pour une vertueuse dame, et que j'honore beaucoup. + +PAULINE.--Alors je vous prie, conduisez-moi vers la reine. + +LE GEÔLIER.--Je ne le puis, madame; j'ai reçu expressément des ordres +contraires. + +PAULINE.--On se donne ici bien de la peine pour emprisonner l'honnêteté +et la vertu, et leur défendre l'accès des amis sensibles qui viennent +les visiter!--Est-il permis, je vous prie, de voir ses femmes? +quelqu'une d'elles, Émilie, par exemple? + +LE GEÔLIER.--S'il vous plaît, madame, d'écarter de vous votre suite, je +vous amènerai Émilie. + +PAULINE.--Eh bien! je vous prie de la faire venir.--Vous, éloignez-vous. + +(Les gens de la suite sortent.) + +LE GEÔLIER.--Et il faut encore, madame, que je sois présent à votre +entretien. + +PAULINE.--Eh bien! à la bonne heure; je vous prie... (_Le geôlier +sort._) On se donne ici tant de peine pour ternir ce qui est sans tache, +que cela dépasse toute idée. (_Le geôlier reparaît avec Émilie._) (_A +Émilie_.) Chère demoiselle, comment se porte notre gracieuse reine? + +ÉMILIE.--Aussi bien que peuvent le permettre tant de grandeur et +d'infortunes réunies. Dans les secousses de ses frayeurs et de ses +douleurs, les plus extrêmes qu'ait souffertes une femme délicate, elle +est accouchée un peu avant son terme. + +PAULINE.--D'un garçon? + +ÉMILIE.--D'une fille. Un bel enfant, vigoureux, et qui semble devoir +vivre. La reine en reçoit beaucoup de consolation; elle lui dit: _Ma +pauvre petite prisonnière, je suis aussi innocente que toi._ + +PAULINE.--J'en ferais serment.--Maudites soient ces dangereuses et +funestes lunes[7] du roi! Il faut qu'il en soit instruit, et il le sera; +c'est à une femme que cet office sied le mieux, et je le prends sur +moi. Si mes paroles sont emmiellées, que ma langue s'enfle et ne puisse +jamais servir d'organe à ma colère enflammée.--Je vous prie, Émilie, +présentez l'hommage de mon respect à la reine: si elle a le courage de +me confier son petit enfant, j'irai le montrer au roi, et je me charge +de lui servir d'avocat avec la dernière chaleur. Nous ne savons pas à +quel point la vue de cet enfant peut l'adoucir: souvent le silence de la +pure innocence persuade où la parole échouerait. + +[Note 7: Expression empruntée du français.] + +ÉMILIE.--Très-noble dame, votre honneur et votre bonté sont si +manifestes que cette entreprise volontaire de votre part ne peut manquer +d'avoir un succès heureux: il n'est point de dame au monde aussi propre +à remplir cette importante commission. Daignez entrer dans la chambre +voisine: je vais sur-le-champ instruire la reine de votre offre +généreuse. Elle-même aujourd'hui méditait cette idée: mais elle n'a pas +osé proposer à personne ce ministère d'honneur, dans la crainte de se +voir refusée. + +PAULINE.--Dites-lui, Émilie, que je me servirai de cette langue que +j'ai: et s'il en sort autant d'éloquence qu'il y a de hardiesse dans mon +sein, il ne faut pas douter que je ne fasse du bien. + +ÉMILIE.--Que le ciel vous bénisse! Je vais trouver la reine. Je vous +prie, avancez un peu plus près. + +LE GEÔLIER.--Madame, s'il plaît à la reine d'envoyer l'enfant, je ne +sais pas à quel danger je m'exposerai en le permettant, n'ayant aucun +ordre qui m'y autorise. + +PAULINE.--Vous n'avez rien à craindre, mon ami: l'enfant était +prisonnier dans le sein de sa mère; et il en a été délivré et affranchi +par les lois et la marche de la nature. Il n'a point part au courroux du +roi: et il n'est pas coupable des fautes de sa mère, si elle en a commis +quelqu'une. + +LE GEÔLIER.--Je le crois comme vous. + +PAULINE.--N'ayez aucune crainte: sur mon honneur, je me placerai entre +vous et le danger. (Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +Salle dans le palais. + +_Entrent_ LÉONTES, ANTIGONE, SEIGNEURS _et suite_. + + +LÉONTES.--Ni le jour, ni la nuit, point de repos: c'est une vraie +faiblesse de supporter ainsi ce malheur... Oui, ce serait pure +faiblesse, si la cause de mon trouble n'était pas encore en vie. Elle +fait partie de cette cause, elle, cette adultère.--Car le roi suborneur +est tout à fait hors de la portée de mon bras, au delà de l'atteinte de +mes projets de vengeance. Mais elle, je la tiens sous ma main. Supposé +qu'elle soit morte, livrée aux flammes, je pourrais alors retrouver la +moitié de mon repos.--Holà! quelqu'un! + +(Un de ses officiers s'avance.) + +L'OFFICIER.--Seigneur? + +LÉONTES.--Comment se porte l'enfant? + +L'OFFICIER.--Il a bien reposé cette nuit: on espère que sa maladie est +terminée. + +LÉONTES.--Ce que c'est que le noble instinct de cet enfant! Sentant le +déshonneur de sa mère, on l'a vu aussitôt décliner, languir, et en être +profondément affecté: il s'en est comme approprié, incorporé la honte; +il en a perdu la gaieté, l'appétit, le sommeil, et il est tombé en +langueur. (_A l'officier_.) Laissez-moi seul; allez voir comment il +se porte. (_L'officier sort_.)--Fi donc! fi donc!--Ne pensons point +à Polixène. Quand je regarde de ce côté, mes pensées de vengeance +reviennent sur moi-même. Il est trop puissant par lui-même, par ses +partisans, ses alliances: qu'il vive, jusqu'à ce qu'il vienne une +occasion favorable. Quant à la vengeance présente, accomplissons-la sur +elle. Camillo et Polixène rient de moi; ils se font un passe-temps de +mes chagrins; ils ne riraient pas, si je pouvais les atteindre; elle ne +rira pas non plus, celle que je tiens sous ma puissance. + +(Entre Pauline tenant l'enfant.) + +UN SEIGNEUR.--Vous ne pouvez pas entrer. + +PAULINE.--Ah! secondez-moi tous plutôt, mes bons seigneurs: quoi! +craignez-vous plus sa colère tyrannique que vous ne tremblez pour la +vie de la reine? une âme pure et vertueuse, plus innocente qu'il n'est +jaloux! + +ANTIGONE.--C'en est assez. + +L'OFFICIER.--Madame, le roi n'a pas dormi cette nuit; et il a donné +ordre de ne laisser approcher personne. + +PAULINE.--Point tant de chaleur, monsieur; je viens lui apporter le +sommeil. C'est vous et vos pareils qui rampez près de lui comme des +ombres, et gémissez à chaque inutile soupir qu'il pousse; c'est vous +qui nourrissez la cause de son insomnie: moi, je viens avec des paroles +aussi salutaires que franches et vertueuses pour le purger de cette +humeur qui l'empêche de dormir. + +LÉONTES.--Quel est donc ce bruit que j'entends? + +PAULINE.--Ce n'est pas du bruit, seigneur, mais je sollicite une +audience nécessaire pour les affaires de Votre Majesté. + +LÉONTES.--Comment?--Qu'on fasse sortir cette dame audacieuse. Antigone, +je vous ai chargé de l'empêcher de m'approcher; je savais qu'elle +viendrait. + +ANTIGONE.--Je lui avais défendu, seigneur, sous peine d'encourir votre +disgrâce et la mienne, de venir vous voir. + +LÉONTES.--Quoi! ne pouvez-vous la gouverner? + +PAULINE.--Oui, seigneur, pour me défendre tout ce qui n'est pas honnête, +il le peut: mais dans cette affaire (à moins qu'il n'use du moyen dont +vous avez usé, et qu'il ne m'emprisonne, pour mes bonnes actions), soyez +sûr qu'il ne me gouvernera pas. + +ANTIGONE.--Voyez maintenant, vous l'entendez vous-même, lorsqu'elle veut +prendre les rênes, je la laisse conduire: mais elle ne fera pas de faux +pas. + +PAULINE.--Mon cher souverain, je viens, et je vous conjure de m'écouter; +moi, qui fais profession d'être votre loyale sujette, votre médecin, et +votre conseiller très-soumis; mais qui pourtant ose le paraître moins, +et flatter moins vos maux que certaines gens qui paraissent plus dévoués +à vos intérêts;--je viens, vous dis-je, de la part de votre vertueuse +reine. + +LÉONTES.--Vertueuse reine! + +PAULINE.--Vertueuse reine, seigneur; vertueuse reine; je dis vertueuse +reine; et je soutiendrais sa vertu dans un combat singulier, si j'étais +un homme, fussé-je le dernier de ceux qui vous entourent. + +LÉONTES.--Forcez-la de sortir de ma présence. + +PAULINE.--Que celui qui n'attache aucun prix à ses yeux mette le premier +la main sur moi: je sortirai de ma propre volonté; mais auparavant je +remplirai mon message.--La vertueuse reine, car elle est vertueuse, +vous a mis au monde une fille; la voilà: elle la recommande à votre +bénédiction. + +LÉONTES.--Loin de moi, méchante sorcière[8]! Emmenez-la d'ici, hors des +portes.--Une infâme entremetteuse! + +[Note 8: _Mankind witch._] + +PAULINE.--Non, seigneur; je suis aussi ignorante dans ce métier que vous +me connaissez mal, seigneur, en me donnant ce nom. Je suis aussi honnête +que vous êtes fou; et c'est l'être assez, je le garantis, pour passer +pour honnête femme, comme va le monde. + +LÉONTES.--Traîtres! ne la chasserez-vous pas? Donnez-lui cette bâtarde. +(_A Antigone_.) Toi, radoteur, qui te laisses conduire par le nez, coq +battu par ta poule[9], ramasse cette bâtarde, prends-la, te dis-je, et +rends-la à ta commère. + +[Note 9: _Woman-tried._] + +PAULINE.--Que tes mains soient à jamais déshonorées, si tu relèves +la princesse sur cette outrageante et fausse dénomination qu'il lui a +donnée. + +LÉONTES, _à Antigone_.--Il a peur de sa femme! + +PAULINE.--Je voudrais que vous en fissiez autant: alors il n'y aurait +pas de doute que vous n'appelassiez vos enfants vos enfants. + +LÉONTES.--Un nid de traîtres! + +ANTIGONE.--Je ne suis point un traître, par le jour qui nous éclaire. + +PAULINE.--Ni moi, ni personne, hors un seul ici, et c'est lui-même; +(_montrant le roi_) lui qui livre et son propre honneur, et celui de sa +reine, et celui de son fils, d'une si heureuse espérance, et celui de +son petit enfant, à la calomnie, dont la plaie est plus cuisante que +celle du glaive: lui qui ne veut pas (et, dans la circonstance, c'est +une malédiction qu'il ne puisse y être contraint) arracher de son coeur +la racine de son opinion, qui est pourrie, si jamais un chêne ou une +pierre fut solide. + +LÉONTES.--Une créature d'une langue effrénée, qui tout à l'heure +maltraitait son mari, et qui maintenant aboie contre moi! Cet enfant +n'est point à moi: c'est la postérité de Polixène. Ôtez-le de ma vue, et +livrez-le aux flammes avec sa mère. + +PAULINE.--Il est à vous, et nous pourrions vous appliquer en reproche le +vieux proverbe: _Il vous ressemble tant que c'est tant pis_.--Regardez, +seigneurs, quoique l'image soit petite, si ce n'est pas la copie et le +portrait du père: ses yeux, son nez, ses lèvres, le froncement de son +sourcil, son front et jusqu'aux jolies fossettes de son menton et de ses +joues, et son sourire; la forme même de sa main, de ses ongles, de ses +doigts.--Et toi, nature, bonne déesse, qui l'as formée si ressemblante à +celui qui l'a engendrée, si c'est toi qui disposes aussi de l'âme, parmi +toutes ses couleurs, qu'il n'y ait pas de jaune[10]; de peur qu'elle ne +soupçonne un jour, comme lui, que ses enfants ne sont pas les enfants de +son mari! + +[Note 10: Couleur de la jalousie.] + +LÉONTES.--Méchante sorcière!--Et toi, imbécile, digne d'être pendu, tu +n'arrêteras pas sa langue? + +ANTIGONE.--Si vous faites pendre tous les maris qui ne peuvent accomplir +cet exploit, à peine vous laisserez-vous un seul sujet. + +LÉONTES.--Encore une fois, emmène-la d'ici. + +PAULINE.--Le plus méchant et le plus dénaturé des époux ne peut faire +pis. + +LÉONTES.--Je te ferai brûler vive. + +PAULINE.--Je ne m'en embarrasse point: c'est celui qui allume le bûcher +qui est l'hérétique, et non point celle qui y est brûlée. Je ne vous +appelle point tyran: mais ce traitement cruel que vous faites subir à +votre reine, sans pouvoir donner d'autres preuves de votre accusation +que votre imagination déréglée, sent un peu la tyrannie et vous rendra +ignoble; oui, et un objet d'ignominie aux yeux du monde. + +LÉONTES.--Sur votre serment de fidélité, je vous somme de la chasser de +ma chambre. Si j'étais un tyran, où serait sa vie? Elle n'aurait pas osé +m'appeler ainsi, si elle me connaissait pour en être un. Entraînez-la. + +PAULINE.--Je vous prie, ne me poussez pas, je m'en vais. Veillez sur +votre enfant, seigneur; il est à vous. Que Jupiter daigne lui envoyer un +meilleur génie tutélaire! (_Aux courtisans_.) A quoi bon vos mains? Vous +qui prenez un si tendre intérêt à ses extravagances, vous ne lui ferez +jamais aucun bien, non, aucun de vous; allez, allez; adieu, je m'en +vais. + +(Elle sort.) + +LÉONTES, _à Antigone_.--C'est toi, traître, qui as poussé ta femme à +ceci! Mon enfant!... qu'on l'emporte!--Toi-même, qui montres un coeur si +tendre pour lui, emporte-le d'ici et fais-le consumer sur-le-champ +par les flammes; oui, je veux que ce soit toi, et nul autre que toi. +Prends-le à l'instant, et avant une heure songe à venir m'annoncer +l'exécution de mes ordres, et sur de bonnes preuves, ou je confisque ta +vie avec tout ce que tu peux posséder; si tu refuses de m'obéir et que +tu veuilles lutter avec ma colère, dis-le, et de mes propres mains je +vais briser la cervelle de ce bâtard. Va, jette-le au feu, car c'est toi +qui animes ta femme. + +ANTIGONE.--Non, sire; tous ces seigneurs, mes nobles amis, peuvent, +s'ils le veulent, me justifier pleinement. + +UN SEIGNEUR.--Oui, nous le pouvons, mon royal maître; il n'est point +coupable de ce que sa femme est venue ici. + +LÉONTES.--Vous êtes tous des menteurs. + +UN SEIGNEUR.--J'en conjure Votre Majesté, accordez-nous plus de +confiance; nous vous avons fidèlement servi, et nous vous conjurons de +nous rendre cette justice; tombant à vos genoux, nous vous demandons en +grâce, comme une récompense de nos services passés et futurs, de changer +cette résolution; elle est trop atroce, trop sanguinaire, pour ne pas +conduire à quelque issue sinistre; nous voilà tous à vos genoux. + +LÉONTES.--Je suis comme une plume, pour tous les vents qui +soufflent.--Vivrai-je donc pour voir cet enfant odieux à mes genoux +m'appeler son père? Il vaut mieux le brûler à présent que de le maudire +alors. Mais soit, qu'il vive... Non, il ne vivra pas.--(_A Antigone_.) +Vous, approchez ici, monsieur, qui vous êtes montré si tendrement +officieux, de concert avec votre dame Marguerite, votre sage-femme, pour +sauver la vie de cette bâtarde (car c'est une bâtarde, aussi sûr que +cette barbe est grise): quels hasards voulez-vous courir pour sauver la +vie de ce marmot? + +ANTIGONE.--Tous ceux, seigneur, que mes forces peuvent supporter et que +l'honneur peut m'imposer, j'irai jusque-là, et j'offre le peu de sang +qui me reste pour sauver l'innocence; tout ce que je pourrai faire. + +LÉONTES.--Tu pourras le faire. Jure sur cette épée que tu exécuteras mes +ordres[11]. + +[Note 11: Forme de serment jadis usitée.] + +ANTIGONE.--Je le jure, seigneur. + +LÉONTES.--Écoute et obéis; songes-y bien, car la moindre omission +sera l'arrêt, non-seulement de ta mort, mais de la mort de ta femme à +mauvaise langue; quant à présent, nous voulons bien lui pardonner. Nous +t'enjoignons, par ton devoir d'homme lige, de transporter cette fille +bâtarde dans quelque désert éloigné, hors de l'enceinte de nos domaines, +et là de l'abandonner sans plus de pitié à sa propre protection, aux +risques du climat. Comme cet enfant nous est survenu par un hasard +étrange, je te charge au nom de la justice, au péril de ton âme et des +tortures de ton corps, de l'abandonner comme une étrangère à la merci +du sort, à qui tu laisseras le soin de l'élever ou de la détruire; +emporte-la. + +ANTIGONE.--Je jure de le faire, quoiqu'une mort présente eût été plus +miséricordieuse. Allons, viens, pauvre enfant; que quelque puissant +esprit inspire aux vautours et aux corbeaux de te servir de nourrices! +On dit que les loups et les ours ont quelquefois dépouillé leur férocité +pour remplir de semblables offices de pitié. Seigneur, puissiez-vous +être plus heureux que cette action ne le mérite! Et toi, pauvre petite, +condamnée à périr, que la bénédiction du ciel, se déclarant contre cette +cruauté, combatte pour toi! + +(Il sort, emportant l'enfant.) + +LÉONTES.--Non, je ne veux point élever la progéniture d'un autre. + +(Entre un serviteur.) + +LE SERVITEUR.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, les députés que +vous avez envoyés consulter l'oracle sont revenus depuis une heure. +Cléomène et Dion sont arrivés heureusement de Delphes; ils sont tous les +deux débarqués, et ils se hâtent pour arriver à la cour. + +UN SEIGNEUR.--Vous conviendrez, seigneur, qu'ils ont fait une incroyable +diligence. + +LÉONTES.--Il y a vingt-trois jours qu'ils sont absents; c'est une grande +célérité; elle nous présage que le grand Apollon aura voulu manifester +sur-le-champ la vérité. Préparez-vous, seigneurs; convoquez un conseil +où nous puissions faire paraître notre déloyale épouse; car, comme elle +a été accusée publiquement, son procès se fera publiquement et avec +justice. Tant qu'elle respirera, mon coeur sera pour moi un fardeau. +Laissez-moi, et songez à exécuter mes ordres. + +(Tous sortent.) + +FIN DU DEUXIÈME ACTE. + + + + + ACTE TROISIÈME + + +SCÈNE I + +Une rue d'une ville de Sicile. + +_Entrent_ CLÉOMÈNE ET DION. + + +CLÉOMÈNE.--Le climat est pur, l'air est très-doux; l'île est fertile, et +le temple surpasse de beaucoup les récits qu'on en fait communément. + +DION.--Moi, je citerai, car c'est ce qui m'a ravi surtout, les célestes +vêtements (c'est le nom que je crois devoir leur donner) et la vénérable +majesté des prêtres qui les portent.--Et le sacrifice! quelle pompe, +quelle solennité dans l'offrande! Il n'y avait rien de terrestre. + +CLÉOMÈNE.--Mais, par-dessus tout, le soudain éclat et la voix +assourdissante de l'oracle, qui ressemblait au tonnerre de Jupiter; mes +sens en ont été si étonnés que j'étais anéanti. + +DION.--Si l'issue de notre voyage se termine aussi heureusement pour la +reine (et que les dieux le veuillent!) qu'il a été favorable, agréable +et rapide pour nous, le temps que nous y avons mis nous est bien payé +par son emploi. + +CLÉOMÈNE.--Grand Apollon, dirige tout pour le bien! Je n'aime point ces +proclamations qui cherchent des torts à Hermione. + +DION.--La rigueur même de cette procédure manifestera l'innocence ou +terminera l'affaire. Quand une fois l'oracle, ainsi muni du sceau du +grand-prêtre d'Apollon, découvrira ce qu'il renferme, il se révélera +quelque secret extraordinaire à la connaissance publique.--Allons, des +chevaux frais, et que la fin soit favorable! + + +SCÈNE II + +Une cour de justice. + +LÉONTES, _des_ SEIGNEURS _et des_ OFFICIERS _siégeant_ _selon leur +rang_. + + +LÉONTES.--Cette cour assemblée, nous le déclarons à notre grand regret, +porte un coup cruel à notre coeur. L'accusée est la fille d'un roi, +notre femme, et une femme trop chérie de nous.--Soyons enfin justifiés +du reproche de tyrannie par la publicité que nous donnons à cette +procédure: la justice aura son cours régulier, soit pour la conviction +du crime, soit pour son acquittement.--Faites avancer la prisonnière. + +UN OFFICIER DE JUSTICE.--C'est la volonté de Sa Majesté que la reine +comparaisse en personne devant cette cour.--Silence! + +(Hermione est amenée dans la salle du tribunal par des gardes; Pauline +et ses femmes l'accompagnent.) + +LÉONTES.--Lisez les chefs d'accusation. + +UN OFFICIER _lit à haute voix._--_Hermione, épouse de l'illustre +Léontes, roi de Sicile, tu es ici citée et accusée de haute trahison +comme ayant commis adultère avec Polixène, roi de Bohême, et conspiré +avec Camillo pour ôter la vie à notre souverain seigneur, ton royal +époux: et ce complot étant en partie découvert par les circonstances, +toi, Hermione, au mépris de la foi et de l'obéissance d'un fidèle sujet, +tu leur as conseillé, pour leur sûreté, de s'évader pendant la nuit, et +tu as favorisé leur évasion_. + +HERMIONE.--Tout ce que j'ai à dire tendant nécessairement à nier les +faits dont je suis accusée, et n'ayant d'autre témoignage à produire +en ma faveur que celui qui sort de ma bouche, il ne me servira guère +de répondre _non coupable_; ma vertu n'étant réputée que fausseté, +l'affirmation que j'en ferais serait reçue de même. Mais si les +puissances du ciel voient les actions humaines (comme elles le font), +je ne doute pas alors que l'innocence ne fasse rougir ces fausses +accusations et que la tyrannie ne tremble devant la patience.--(_Au +roi._) Vous, seigneur, vous savez mieux que personne (vous qui voulez +feindre de l'ignorer) que toute ma vie passée a été aussi réservée, +aussi chaste, aussi fidèle que je suis malheureuse maintenant, et je le +suis plus que l'histoire n'en donne d'exemple, quand même on inventerait +et qu'on jouerait cette tragédie pour attirer des spectateurs. Car, +considérez-moi,--compagne de la couche d'un roi, possédant la moitié +d'un trône, fille d'un grand monarque, mère d'un prince de la plus +grande espérance, amenée ici pour parler et discourir pour sauver ma +vie et mon honneur devant tous ceux à qui il plaît de venir me voir et +m'entendre. Quant à la vie, je la tiens pour être une douleur que je +voudrais abréger; mais l'honneur, il doit se transmettre de moi à mes +enfants, et, c'est lui seul que je veux défendre. J'en appelle à votre +propre conscience, seigneur, pour dire combien j'étais dans vos bonnes +grâces avant que Polixène vînt à votre cour, et combien je le méritais. +Et depuis qu'il y est venu, par quel commerce illicite me suis-je +écartée de mon devoir pour mériter de paraître ici? Si jamais j'ai +franchi d'un seul pas les bornes de l'honneur, si j'ai penché de ce côté +en action ou en volonté, que les coeurs de tous ceux qui m'entendent +s'endurcissent, et que mon plus proche parent s'écrie: Opprobre sur son +tombeau! + +LÉONTES.--Je n'ai jamais ouï dire encore qu'aucun de ces vices effrontés +eût moins d'impudence pour nier ce qu'il avait fait que pour le +commettre d'abord. + +HERMIONE.--Cela est assez vrai, mais c'est une maxime dont je ne mérite +pas l'application, seigneur. + +LÉONTES.--Vous ne l'avouerez pas. + +HERMIONE.--Je ne dois rien avouer de plus que ce qui peut m'être +personnel dans ce qu'on m'impute à crime. Quant à Polixène (qui est le +complice qu'on me donne), je confesse que je l'ai aimé en tout honneur, +autant qu'il le désirait lui-même, de l'espèce d'affection qui pouvait +convenir à une dame comme moi, de cette affection et non point d'une +autre, que vous m'aviez commandée vous-même. Et si je ne l'eusse pas +fait, je croirais m'être rendue coupable à la fois de désobéissance et +d'ingratitude envers vous et envers votre ami, dont l'amitié avait, du +moment où elle avait pu s'exprimer par la parole, dès l'enfance, déclaré +qu'elle vous était dévouée. Quant à la conspiration, je ne sais point +quel goût elle a, bien qu'on me la présente comme un plat dont je dois +goûter; tout ce que j'en sais, c'est que Camillo était un honnête homme; +quant au motif qui lui a fait quitter votre cour, si les dieux n'en +savent pas plus que moi, ils l'ignorent. + +LÉONTES.--Vous avez su son départ, comme vous savez ce que vous étiez +chargée de faire en son absence. + +HERMIONE.--Seigneur, vous parlez un langage que je n'entends point; ma +vie dépend de vos rêves, et je vous l'abandonne. + +LÉONTES.--Mes rêves sont vos actions: vous avez eu un enfant bâtard de +Prolixène, et je n'ai fait que le rêver? Comme vous avez passé toute +honte (et c'est l'ordinaire de celles de votre espèce), vous avez aussi +passé toute vérité. Il vous importe davantage de le nier, mais cela ne +vous sert de rien; car de même que votre enfant a été proscrit, comme il +le devait être, n'ayant point de père qui le reconnût (ce qui est +plus votre crime que le sien), de même vous sentirez notre justice, et +n'attendez de sa plus grande douceur rien moins que la mort. + +HERMIONE.--Seigneur, épargnez vos menaces. Ce fantôme dont vous voulez +m'épouvanter, je le cherche. La vie ne peut m'être d'aucun avantage: +la couronne et la joie de ma vie, votre affection, je la regarde comme +perdue: car je sens qu'elle est partie, quoique je ne sache pas comment +elle a pu me quitter. Ma seconde consolation était mon fils, le premier +fruit de mon sein: je suis bannie de sa présence, comme si j'étais +attaquée d'un mal contagieux. Ma troisième consolation, née sous +une malheureuse étoile, elle a été arrachée de mon sein dont le lait +innocent coulait dans sa bouche innocente, pour être traînée à la mort. +Moi-même, j'ai été affichée sous le nom de prostituée sur tous les +poteaux: par une haine indécente, on m'a refusé jusqu'au privilége des +couches, qui appartient aux femmes de toute classe. Enfin, je me suis +vue traînée dans ce lieu en plein air, avant d'avoir recouvré les forces +nécessaires. A présent, seigneur, dites-moi de quels biens je jouis dans +la vie, pour craindre de mourir? Ainsi, poursuivez; mais écoutez encore +ces mots: ne vous méprenez pas à mes paroles.--Non; pour la vie, je +n'en fais pas plus de cas que d'un fétu.--Mais pour mon honneur (que +je voudrais justifier), si je suis condamnée sur des soupçons, sans le +secours d'autres preuves que celles qu'éveille votre jalousie, je vous +déclare que c'est de la rigueur, et non de la justice. Seigneur, je m'en +rapporte à l'oracle: qu'Apollon soit mon juge. + +UN DES SEIGNEURS, _à la reine_.--Cette requête, de votre part, madame, +est tout à fait juste; ainsi qu'on produise, au nom d'Apollon, l'oracle +qu'il a prononcé. + +(Quelques-uns des officiers sortent.) + +HERMIONE.--L'empereur de Russie était mon père; ah! s'il vivait encore, +et qu'il vît ici sa fille accusée! Je voudrais qu'il pût voir seulement +la profondeur de ma misère; mais pourtant avec des yeux de pitié et non +de vengeance! + +(Quelques officiers rentrent avec Dion et Cléomène.) + +UN OFFICIER.--Cléomène, et vous, Dion, vous allez jurer, sur l'épée +de la justice, que vous avez été tous deux à Delphes; que vous en avez +rapporté cet oracle, scellé et à vous remis par la main du grand-prêtre +d'Apollon; et que, depuis ce moment, vous n'avez pas eu l'audace de +briser le sceau sacré, ni de lire les secrets qu'il couvre. + +CLÉOMÈNE ET DION.--Nous jurons tout cela. + +LÉONTES.--Brisez le sceau et lisez. + +L'OFFICIER _rompt le sceau et lit_.--«Hermione est chaste, Polixène est +sans reproche, Camillo est un sujet fidèle, Léontes un tyran jaloux, son +innocente enfant un fruit légitime; et le roi vivra sans héritier, si ce +qui est perdu ne se retrouve pas.» + +TOUS LES SEIGNEURS _s'écrient._--Loué soit le grand Apollon! + +HERMIONE.--Qu'il soit loué! + +LÉONTES, _à l'officier_.--As-tu lu la vérité? + +L'OFFICIER.--Oui, seigneur, telle qu'elle est ici couchée par écrit. + +LÉONTES.--Il n'y a pas un mot de vérité dans tout cet oracle: le procès +continuera; tout cela est pure fausseté. + +(Un page entre avec précipitation.) + +LE PAGE.--Mon seigneur le roi, le roi! + +LÉONTES.--De quoi s'agit-il? + +LE PAGE.--Ah! seigneur, vous allez me haïr pour la nouvelle que +j'apporte. Le prince, votre fils, par l'idée seule et par la crainte du +jugement de la reine, est parti[12]. + +[Note 12: C'est le _vixit_ des Latins.] + +LÉONTES.--Comment, parti? + +LE PAGE.--Est mort. + +LÉONTES.--Apollon est courroucé, et le ciel même se déchaîne contre mon +injustice.--Eh! qu'a-t-elle donc? + +(La reine s'évanouit.) + +PAULINE.--Cette nouvelle est mortelle pour la reine.--Abaissez vos +regards, et voyez ce que fait la mort. + +LÉONTES.--Emmenez-la d'ici; son coeur n'est qu'accablé, elle reviendra +à elle.--J'en ai trop cru mes propres soupçons. Je vous en conjure, +administrez-lui avec tendresse quelques remèdes qui la ramènent à +la vie.--Apollon, pardonne à ma sacrilége profanation de ton oracle! +(_Pauline et les dames emportent Hermione_.) Je veux me réconcilier +avec Polixène; je veux faire de nouveau ma cour à ma reine; rappeler +l'honnête Camillo, que je déclare être un homme d'honneur, et d'une âme +généreuse; car, poussé par ma jalousie à des idées de vengeance et +de meurtre, j'ai choisi Camillo pour en être l'instrument, et pour +empoisonner mon ami Polixène; ce qui aurait été fait, si l'âme vertueuse +de Camillo n'avait mis des retards à l'exécution de ma rapide volonté. +Quoique je l'eusse menacé de la mort s'il ne le faisait pas, et +encouragé par l'appât de la récompense s'il le faisait, lui, plein +d'humanité et d'honneur, est allé dévoiler mon projet à mon royal hôte; +il a abandonné tous les biens qu'il possède ici, que vous savez être +considérables, et il s'est livré aux malheurs certains de toutes les +incertitudes, sans autres richesses que son honneur.--Oh! comme il +brille à travers ma rouille! combien sa piété fait ressortir la noirceur +de mes actions! + +(Pauline revient.) + +PAULINE.--Ah! coupez mon lacet, ou mon coeur va le rompre en se brisant! + +UN DES SEIGNEURS.--D'où vient ce transport, bonne dame? + +PAULINE, _au roi_.--Tyran, quels tourments étudiés as-tu en réserve pour +moi? Quelles roues, quelles tortures, quels bûchers? M'écorcheras-tu +vive, me brûleras-tu par le plomb fondu ou l'huile bouillante?... Parle, +quel supplice ancien ou nouveau me faut-il subir, moi, dont chaque mot +mérite tout ce que ta fureur peut te suggérer de plus cruel? Ta tyrannie +travaillant de concert avec la jalousie... Des chimères, trop vaines +pour des petits garçons, trop absurdes et trop oiseuses pour des petites +filles de neuf ans! Ah! réfléchis à ce qu'elles ont produit, et alors +deviens fou en effet; oui, frénétique; car toutes tes folies passées +n'étaient rien auprès de la dernière. C'est peu que tu aies trahi +Polixène, et montré une âme inconstante, d'une ingratitude damnable; +c'est peu encore que tu aies voulu empoisonner l'honneur du vertueux +Camillo, en voulant le déterminer au meurtre d'un roi: ce ne sont là que +des fautes légères auprès des forfaits monstrueux qui les suivent, et +encore je ne compte pour rien, ou pour peu, d'avoir jeté aux corbeaux +ta petite fille, quoiqu'un démon eût versé des larmes au milieu du feu +avant d'en faire autant; et je ne t'impute pas non plus directement la +mort du jeune prince, dont les sentiments d'honneur, sentiments élevés +pour un âge si tendre, ont brisé le coeur qui comprenait qu'un père +grossier et imbécile diffamait sa gracieuse mère; non, ce n'est pas +tout cela dont tu as à répondre, mais la dernière horreur,--ô seigneurs, +quand je l'aurai annoncée, criez tous: malheur!--La reine, la reine, la +plus tendre, la plus aimable des femmes, est morte; et la vengeance du +ciel ne tombe pas encore! + +UN SEIGNEUR.--Que les puissances suprêmes nous en préservent! + +PAULINE.--Je vous dis qu'elle est morte, j'en ferai serment, et si mes +paroles et mes serments ne vous persuadent pas, allez et voyez, si vous +parvenez à ramener la plus légère couleur sur ses lèvres, le moindre +éclat dans ses yeux, la moindre chaleur à l'extérieur, ou la respiration +à l'intérieur, je vous servirai comme je servirais les dieux. Mais toi, +tyran, ne te repens point de ces forfaits; ils sont trop au-dessus de +tous tes remords; abandonne-toi au seul désespoir. Quand tu ferais mille +prières à genoux, pendant dix mille années, nu, jeûnant sur une montagne +stérile, où un éternel hiver enfanterait d'éternels orages, tu ne +pourrais pas amener les dieux à jeter un seul regard sur toi. + +LÉONTES.--Poursuis, poursuis; tu ne peux en trop dire, j'ai mérité que +toutes les langues m'accablent des plus amers reproches. + +UN SEIGNEUR, _à Pauline_.--N'ajoutez rien de plus; quel que soit +l'événement, vous avez fait une faute, en vous permettant la hardiesse +de ces discours. + +PAULINE.--J'en suis fâchée; je sais me repentir des fautes que j'ai +faites, quand on vient à me les faire connaître. Hélas! j'ai trop montré +la témérité d'une femme; il est blessé dans son noble coeur. (_Au +roi_.) Ce qui est passé, et sans remède, ne doit plus être une cause de +chagrin; ne vous affligez point de mes reproches. Punissez-moi plutôt +de vous avoir rappelé ce que vous deviez oublier.--Mon cher souverain, +sire, mon royal seigneur, pardonnez à une femme insensée; c'est l'amour +que je portais à votre reine.--Allons, me voilà folle encore!--Je ne +veux plus vous parler d'elle, ni de vos enfants; je ne vous rappellerai +point le souvenir de mon seigneur, qui est perdu aussi. Recueillez toute +votre patience, je ne dirai plus rien. + +LÉONTES.--Tu as bien parlé, puisque tu ne m'as dit que la vérité; je +la reçois mieux que je ne recevrais ta pitié. Je t'en prie, conduis-moi +vers les cadavres de ma reine et de mon fils; un seul tombeau les +enfermera tous deux, et les causes de leur mort y seront inscrites, à +ma honte éternelle. Une fois le jour, j'irai visiter la chapelle où ils +reposeront, et mon plaisir sera d'y verser des larmes. Je fais voeu de +consacrer mes jours à ce devoir, aussi longtemps que la nature voudra +m'en donner la force.--Venez, conduisez-moi vers les objets de ma +douleur. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +Un désert de la Bohême voisin de la mer. + +ANTIGONE _portant l'enfant, et un_ MATELOT. + + +ANTIGONE.--Tu es donc bien sûr que notre vaisseau a touché les côtes +désertes de la Bohême? + +LE MARINIER.--Oui, seigneur, et j'ai bien peur que nous n'y ayons +débarqué dans un mauvais moment; le ciel a l'air courroucé et nous +menace de violentes rafales. Sur ma conscience, les dieux sont irrités +de notre entreprise et nous témoignent leur colère. + +ANTIGONE.--Que leurs saintes volontés s'accomplissent! Va, retourne +à bord, veille sur ta barque, je ne serai pas longtemps à t'aller +rejoindre. + +LE MARINIER.--Hâtez-vous le plus possible, et ne vous avancez pas +trop loin dans les terres; nous aurons probablement du mauvais temps: +d'ailleurs, le désert est fameux par les animaux féroces dont il est +infesté. + +ANTIGONE.--Va toujours: je vais te suivre dans un moment. + +LE MARINIER.--Je suis bien joyeux d'être ainsi débarrassé de cette +affaire. + +(Il sort.) + +ANTIGONE.--Viens, pauvre enfant.--J'ai ouï dire (mais sans y croire) que +les âmes des morts revenaient quelquefois; si cela est possible, ta mère +m'a apparu la nuit dernière: car jamais rêve ne ressembla autant à la +veille. Je vois s'avancer à moi une femme, la tête penchée tantôt d'un +côté, tantôt de l'autre. Jamais je n'ai vu objet si rempli de douleur et +conservant tant de noblesse: vêtue d'une robe d'une blancheur éclatante +comme la sainteté même, elle s'est approchée de la cabine où j'étais +couché: trois fois elle s'est inclinée devant moi, et sa bouche +s'ouvrant pour parler, ses yeux sont devenus deux ruisseaux de larmes: +après ce torrent de pleurs, elle a rompu le silence par ces mots: +«Vertueux Antigone, puisque la destinée, faisant violence à tes bons +sentiments, t'a choisi pour être chargé d'exposer mon pauvre enfant, +d'après ton serment, la Bohême t'offre des déserts assez éloignés: +pleures-y et abandonne mon enfant au milieu de ses cris; et comme cet +enfant est réputé perdu pour toujours, appelle-la, je t'en conjure, du +nom de Perdita. Et toi, pour ce barbare ministère qui t'a été imposé +par mon époux, tu ne reverras jamais ta femme Pauline.»--Et à ces mots, +poussant un cri aigu, elle s'est évanouie dans l'air. Très-effrayé, je +me suis remis avec le temps, et je suis resté persuadé que c'était une +réalité et non un songe. Les rêves sont des illusions; et cependant pour +cette fois je cède à la superstition et j'y crois. Je pense qu'Hermione +a subi la mort; et qu'Apollon a voulu que cet enfant, étant en vérité la +progéniture de Polixène, fût déposé ici, pour y vivre, ou pour y périr, +sur les terres de son véritable père.--Allons, jeune fleur, puisses-tu +prospérer ici! Repose là, voici ta description et de plus ceci (_Il +dépose auprès d'elle un coffre rempli de bijoux et d'or_) qui pourra, +s'il plaît à la fortune, servir à t'élever, ma jolie enfant, et +cependant rester en ta possession.--La tempête commence: pauvre +petite infortunée, qui, pour la faute de ta mère, est ainsi exposée à +l'abandon, et à tout ce qui peut s'ensuivre.--Je ne puis pleurer, +mais mon coeur saigne. Je suis maudit d'être forcé à cela par mon +serment.--Adieu!--Le jour s'obscurcit de plus en plus: tu as bien l'air +d'avoir une affreuse tempête pour te bercer: jamais je n'ai vu le ciel +si sombre en plein jour. Quels sont ces cris sauvages? Pourvu que je +puisse regagner la barque. Voilà la chasse.--Allons, je te quitte pour +jamais. + +(Il fuit, poursuivi par un ours.) + +(Un vieux berger s'avance près des lieux où est l'enfant.) + +LE BERGER.--Je voudrais qu'il n'y eût point d'âge entre dix et +vingt-trois ans, ou que la jeunesse dormît tout le reste du temps dans +l'intervalle: car on ne fait autre chose dans l'intervalle que donner +des enfants aux filles, insulter des vieillards, piller et se battre. +Écoutez donc! Qui pourrait, sinon des cerveaux brûlés de dix-neuf et de +vingt-deux ans chasser par le temps qu'il fait? Ils m'ont fait égarer +deux de mes meilleures brebis, et je crains bien que le loup ne les +trouve avant leur maître; si elles sont quelque part, ce doit être sur +le bord de la mer, où elles broutent du lierre. Bonne Fortune, si tu +voulais... Qu'avons-nous ici? (_Ramassant l'enfant._) Merci de nous, +un enfant, un joli petit enfant! Je m'étonne si c'est un garçon ou +une fille?... Une jolie petite fille, une très-jolie petite fille; oh! +sûrement c'est quelque escapade; quoique je n'aie pas étudié dans les +livres, cependant je sais lire les traces d'une femme de chambre en +aventure. C'est quelque oeuvre consommée sur l'escalier, ou sur un +coffre, ou derrière la porte. Ceux qui l'ont fait avaient plus chaud +que cette pauvre petite malheureuse n'a ici; je veux la recueillir par +pitié; cependant j'attendrai que mon fils vienne; il criait il n'y a +qu'un moment: holà, ho! holà! + +(Entre le fils du berger.) + +LE FILS.--Ho! ho! + +LE BERGER.--Quoi, tu étais si près? Si tu veux voir une chose dont on +parlera encore quand tu seras mort et réduit en poussière, viens ici. +Qu'est-ce donc qui te trouble, mon garçon? + +LE FILS.--Ah! j'ai vu deux choses, sur la mer et sur terre, mais je ne +puis dire que ce soit une mer; car c'est le ciel à l'heure qu'il est, +et entre la mer et le firmament, vous ne pourriez pas passer la pointe +d'une aiguille. + +LE BERGER.--Quoi! mon garçon, qu'est-ce que c'est? + +LE FILS.--Je voudrais que vous eussiez vu seulement comme elle écume, +comme elle fait rage, comme elle creuse ses rivages; mais ce n'est +pas là ce que je veux dire. Oh! quel pitoyable cri de ces pauvres +malheureux! qu'il était affreux de les voir, et puis de ne plus les +voir; tantôt le vaisseau allait percer la lune avec son grand mât, et +retombait aussitôt englouti dans les flots d'écume, comme si vous jetiez +un morceau de liége dans un tonneau... Et puis ce que j'ai vu sur la +terre! comme l'ours a dépouillé l'os de son épaule, comme il me +criait _au secours!_ en disant que son nom était Antigone, un grand +seigneur.--Mais pour finir du navire, il fallait voir comme la mer l'a +avalé; mais surtout comme les pauvres gens hurlaient et comme la mer +se moquait d'eux.--Et comme le pauvre gentilhomme hurlait, et l'ours +se moquait de lui, et tous deux hurlaient plus haut que la mer ou la +tempête. + +LE BERGER.--Miséricorde! quand donc as-tu vu cela, mon fils? + +LE FILS.--Tout à l'heure, tout à l'heure: il n'y a pas un clin d'oeil +que j'ai vu ces choses. Les malheureux ne sont pas encore froids +sous l'eau, et l'ours n'a pas encore à moitié dîné de la chair du +gentilhomme: il l'achève à présent. + +LE BERGER.--Je voudrais bien avoir été là, pour secourir le pauvre +vieillard. + +LE FILS, _à part_.--Et moi, je voudrais que vous eussiez été près du +navire pour le secourir. Votre charité n'aurait pas tenu pied. + +LE BERGER.--C'est terrible!--Mais regarde ici, mon garçon, maintenant, +bénis ta bonne fortune; toi, tu as rencontré des mourants, et moi +des nouveau-nés. Voilà qui vaut la peine d'être vu: vois-tu, c'est le +manteau d'un enfant de gentilhomme! Regarde ici, ramasse, mon fils, +ramasse, ouvre-le. Ah! voyons.--On m'a prédit que je serais enrichi par +les fées; c'est quelque enfant changé par elles.--Ouvre ce paquet: qu'y +a-t-il dedans, garçon? + +LE FILS.--Vous êtes un vieux tiré d'affaire; si les péchés de votre +jeunesse vous sont pardonnés, vous êtes sûr de bien vivre. De l'or, tout +or! + +LE BERGER.--C'est de l'or dès fées; et cela se verra bien; ramasse-le +vite, cache-le; et cours, cours chez nous par le plus court chemin. Nous +avons du bonheur, mon garçon, et pour l'être toujours il ne nous faut +que du secret.--Que mes brebis aillent où elles voudront.--Viens, mon +cher enfant, viens chez nous par le plus court. + +LE FILS.--Prenez, vous, le chemin le plus court avec ce que vous avez +trouvé; moi, je vais voir si l'ours a laissé là le gentilhomme, et +combien il en a dévoré. Les ours ne sont jamais féroces que quand ils +ont faim; s'il en a laissé quelque chose, je l'ensevelirai. + +LE BERGER.--C'est une bonne action: si tu peux reconnaître par ce qui +restera de lui quel homme c'était, viens me chercher pour me le faire +voir. + +LE FILS.--Oui, je le ferai, et vous m'aiderez à l'enterrer. + +LE BERGER.--Voilà un heureux jour, mon garçon, et nous ferons de bonnes +actions avec ceci. + +(Ils sortent.) + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + + ACTE QUATRIÈME + + +LE TEMPS, _faisant le rôle d'un choeur_. + +LE TEMPS.--Moi qui plais à quelques-uns, et qui éprouve tous les hommes, +la joie des bons et la terreur des méchants; moi qui fais et détruis +l'erreur, en vertu de mon nom, je prends sur moi de faire usage de mes +ailes. Ne me faites pas un crime à moi, ni à la rapidité de mon vol, +si je glisse sur l'espace de seize années, laissant ce vaste intervalle +dans l'oubli: puisqu'il est en mon pouvoir de renverser les lois, et de +créer et d'anéantir une coutume dans l'espace d'une des heures dont +je suis le père, laissez-moi être encore ce que j'étais avant que +les usages anciens ou modernes fussent établis. Je sers de témoin aux +siècles qui les ont introduits, et j'en servirai de même aux coutumes +les plus nouvelles qui règnent de nos jours; je mettrai hors de mode ce +qui brille maintenant, comme mon histoire le paraît à présent. Si votre +indulgence me le permet, je retourne mon horloge, et j'avance mes scènes +comme si vous eussiez dormi dans l'intervalle. Laissant Léontes, les +effets de sa folle jalousie et le chagrin dont il est si accablé, qu'il +s'enferme tout seul; imaginez, obligeants spectateurs, que je vais me +rendre à présent dans la belle Bohême, et rappelez-vous que j'ai fait +mention d'un fils du roi que je vous nomme maintenant Florizel; je +me hâte aussi de vous parler de Perdita, qui a acquis des grâces +merveilleuses. Je ne veux pas vous prédire ce qui lui arrive plus tard, +mais que les nouvelles du Temps se développent peu à peu devant vous. La +fille d'un berger, ce qui la concerne et ce qui s'ensuit, voilà ce que +le Temps va présenter à votre attention. Accordez-moi cela, si vous avez +quelquefois plus mal employé votre temps; sinon, le Temps lui-même vous +dit qu'il vous souhaite sincèrement de ne jamais l'employer plus mal. + +(Il sort.) + + +SCÈNE I + +Appartement dans le palais. + +_Entrent_ POLIXÈNE ET CAMILLO. + + +POLIXÈNE.--Je te prie, cher Camillo, ne m'importune pas davantage; c'est +pour moi une maladie de te refuser quelque chose; mais ce serait une +mort de t'accorder cette demande. + +CAMILLO.--Il y a seize années que je n'ai revu mon pays. Je désire y +reposer mes os, quoique j'aie respiré un air étranger pendant la plus +grande partie de ma vie. D'ailleurs, le roi repentant, mon maître, m'a +envoyé demander: je pourrais apporter quelque soulagement à ses cruels +chagrins, ou du moins j'ai la présomption de le croire; ce qui est un +second aiguillon qui me pousse à partir. + +POLIXÈNE.--Si tu m'aimes, Camillo, n'efface pas tous tes services +passés, en me quittant à présent: le besoin que j'ai de toi, c'est ta +propre vertu qui l'a fait naître; il valait mieux ne te posséder jamais +que de te perdre ainsi: tu m'as commencé des entreprises que personne +n'est en état de bien conduire sans toi: tu dois ou rester pour les +mener toi-même jusqu'à leur entière exécution, ou emporter avec toi tous +les services que tu m'as rendus. Si je ne les ai pas assez récompensés, +et je ne puis trop les récompenser, mon étude désormais sera de t'en +prouver mieux ma reconnaissance, et j'en recueillerai encore l'avantage +d'augmenter notre amitié. Je te prie, ne me parle plus de ce fatal pays +de Sicile, dont le nom seul me rappelle avec douleur le souvenir de mon +frère, avec lequel je suis réconcilié, de ce roi repentant, comme tu le +nommes, et pour lequel on doit même à présent déplorer comme de nouveau +la perte qu'il a faite de ses enfants et de la plus vertueuse des +reines.--Dis-moi, quand as-tu vu le prince Florizel, mon fils? Les rois +ne sont pas moins malheureux d'avoir des enfants indignes d'eux que de +les perdre lorsqu'ils ont éprouvé leurs vertus. + +CAMILLO.--Seigneur, il y a trois jours que j'ai vu le prince: quelles +peuvent être ses heureuses occupations, c'est ce que j'ignore; mais +j'ai remarqué parfois que, depuis quelque temps il est fort retiré de +la cour, et qu'on le voit moins assidu que par le passé aux exercices de +son rang. + +POLIXÈNE.--J'ai fait la même remarque que vous, Camillo, et avec quelque +attention: au point que j'ai des yeux à mon service qui veillent sur son +éloignement de la cour; et j'ai été informé qu'il est presque toujours +dans la maison d'un berger des plus simples, un homme qui, dit-on, d'un +état de néant, est parvenu, par des moyens que ne peuvent concevoir ses +voisins, à une fortune incalculable. + +CAMILLO.--J'ai entendu parler de cet homme, seigneur; il a une fille des +plus rares: sa réputation s'étend au delà de ce qu'on peut attendre, en +la voyant sortir d'une semblable chaumière. + +POLIXÈNE.--C'est là aussi une partie de ce qu'on m'a rapporté. Mais je +crains l'appât qui attire là notre fils. Il faut que tu m'accompagnes en +ce lieu: je veux aller, sans nous faire connaître, causer un peu avec ce +berger, et le questionner: il ne doit pas être bien difficile, je pense, +de tirer de la simplicité de ce paysan le motif qui attire ainsi mon +fils chez lui. Je t'en prie, sois de moitié avec moi dans cette affaire, +et bannis toute idée de la Sicile. + +CAMILLO.--J'obéis volontiers à vos ordres. + +POLIXÈNE.--Mon bon Camillo!--Il faut aller nous déguiser. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Un chemin près de la chaumière du berger. + + +AUTOLYCUS _entre en chantant_. + + Quand les narcisses commencent à se montrer, + Oh! eh! la jeune fille danse dans les vallons: + Alors commence la plus douce saison de l'année. + Tout se colore dans les domaines de l'hiver[13]. + La toile blanchit étendue sur la haie; + Oh! eh! les tendres oiseaux! comme ils chantent! + Cela aiguise mes dents voraces; + Un quart de bière est un mets de roi. + + L'alouette joyeuse qui chante tira lira, + Eh! oh! oh! eh! la grive et le geai + Sont des chants d'été pour moi et pour mes tantes[14], + Lorsque nous nous roulons sur le foin. + +[Note 13: Il y a sans doute ici une antithèse entre les mots _red_ et +_pale_, _rouge_ et _pâle_: mais _pale_, par l'arrangement des mots, +n'est pas adjectif comme l'a cru Letourneur, et veut dire le giron; +_winter's pale_, le giron de l'hiver, les domaines de l'hiver.] + +[Note 14: _Aunt_, dans le jargon des mauvais lieux, voulait dire la +maîtresse de la maison.] + +J'ai servi le prince Florizel, et dans mon temps j'ai porté du velours. +Aujourd'hui je suis hors de service. + + Mais irai-je me lamenter pour cela, ma chère? + La pâle lune luit pendant la nuit; + Et lorsque j'erre çà et là, + C'est alors que je vais le plus droit. + S'il est permis aux chaudronniers de vivre + Et de porter leur malle couverte de peau de cochon + Je puis bien rendre mes comptes + Et les certifier dans les ceps. + +Mon trafic, c'est les draps. Là où le milan bâtit son nid, veillez sur +votre menu linge. Mon père m'a nommé Autolycus; et étant, comme je le +suis, entré dans ce monde sous la planète de Mercure, j'ai été destiné +à escamoter des bagatelles de peu de valeur. C'est aux dés et aux femmes +de mauvaise vie que je dois d'être ainsi caparaçonné, et mon revenu est +la menue filouterie. Les gibets et les coups sur le grand chemin sont +trop forts pour moi: être battu et pendu, c'est ma terreur; quant à la +vie future, j'en perds la pensée en dormant. (_Apercevant le fils du +berger_.) Une prise! une prise! + +(Entre le fils du berger.) + +LE BERGER.--Voyons, onze béliers donnent vingt-huit livres de laine: +vingt-huit livres rapportent une livre et un schelling en sus: à +présent, quinze cents toisons... à combien monte le tout? + +AUTOLYCUS, _à part_.--Si le lacet tient, l'oison est à moi. + +LE BERGER.--Je ne puis en venir à bout sans jetons.--Voyons: que vais-je +acheter pour la fête de la tonte des moutons?--Trois livres de sucre, +cinq livres de raisins secs, et du riz.--Qu'est-ce que ma soeur veut +faire du riz?--Mais mon père l'a faite souveraine de la fête, et elle +sait à quoi il est bon. Elle m'a fait vingt-quatre bouquets pour les +tondeurs, tous chanteurs à trois parties, et de fort bons chanteurs: +mais la plupart sont des ténors et des basses-tailles; il n'y a parmi +eux qu'un puritain qui chante des psaumes sur des airs de bourrées. Il +faut que j'aie du safran pour colorer des gâteaux, du macis, des dattes, +point... je ne connais pas cela; des noix muscades, sept; une ou deux +racines de gingembre; mais je pourrais demander cela. Quatre livres de +pruneaux et autant de raisins séchés au soleil. + +AUTOLYCUS, _poussant un gémissement et étendu sur la terre._--Ah! +faut-il que je sois né! + +LE BERGER.--Merci de moi... + +AUTOLYCUS.--Oh! à mon secours! à mon secours! Ôtez-moi ces haillons, et +après, la mort, la mort! + +LE BERGER.--Hélas! pauvre homme, tu aurais besoin d'autres haillons pour +te couvrir, au lieu d'ôter ceux que tu as. + +AUTOLYCUS.--Ah! monsieur, leur malpropreté me fait plus souffrir que les +coups de fouet que j'ai reçus; et j'en ai pourtant reçu de bien rudes, +et par millions. + +LE BERGER.--Hélas! pauvre malheureux! un million de coups. C'est +beaucoup de choses! + +AUTOLYCUS.--Je suis volé, monsieur, et assommé. On m'a pris mon argent +et mes habits, et l'on m'a affublé de ces détestables lambeaux. + +LE BERGER.--Est-ce un homme à cheval, ou un homme à pied? + +AUTOLYCUS.--Un homme à pied, mon cher monsieur, un homme à pied. + +LE BERGER.--En effet, ce doit être un homme à pied, d'après les +vêtements qu'il t'a laissés: si c'était là le manteau d'un homme à +cheval, il a fait un rude service.--Prête-moi ta main, je t'aiderai à te +relever; allons, prête-moi ta main. + +(Il lui aide à se relever.) + +AUTOLYCUS.--Ah! mon bon monsieur, doucement; ah! + +LE BERGER.--Hélas! pauvre malheureux! + +AUTOLYCUS.--Ah! monsieur! doucement, mon bon monsieur: j'ai peur, +monsieur, d'avoir mon épaule démise. + +LE BERGER.--Eh bien! peux-tu te tenir debout? + +AUTOLYCUS.--Doucement, mon cher monsieur... (_Il met la main dans la +poche du berger_.) Mon cher monsieur, doucement; vous m'avez rendu un +service bien charitable. + +LE BERGER.--Aurais-tu besoin de quelque argent? je peux t'en donner un +peu. + +AUTOLYCUS.--Non, mon cher monsieur, non, je vous en conjure, monsieur. +J'ai un parent à moins de trois quarts de mille d'ici chez qui j'allais; +je trouverai là de l'argent et tout ce dont j'aurai besoin: ne m'offrez +point d'argent, monsieur, je vous en prie; cela me fend le coeur. + +LE BERGER.--Quelle espèce d'homme était-ce que celui qui vous a +dépouillé? + +AUTOLYCUS.--Un homme, monsieur, que j'ai connu pour donner à jouer au +trou-madame: je l'ai vu au service du prince; je ne saurais vous dire, +mon bon monsieur, pour laquelle de ses vertus c'était; mais il a été +fustigé et chassé de la cour. + +LE BERGER.--Pour ses vices, voulez-vous dire? Il n'y a point de vertu +chassée de la cour; on l'y choie assez pour l'engager à s'y établir, et +cependant elle ne fera jamais qu'y séjourner en passant. + +AUTOLYCUS.--Oui, monsieur, j'ai voulu dire _ses vices_; je connais bien +cet homme-là; il a été depuis porteur de singes; ensuite, solliciteur +de procès, huissier: ensuite, il a fabriqué des marionnettes de l'enfant +prodigue, et il a épousé la femme d'un chaudronnier, à un mille du lieu +où sont ma terre et mon bien; après avoir parcouru une multitude de +professions malhonnêtes, il s'est établi dans le métier de coquin: +quelques-uns l'appellent Autolycus. + +LE BERGER.--Malédiction sur lui! c'est un filou, sur ma vie, c'est +un filou: il hante les fêtes de village, les foires et les combats de +l'ours. + +AUTOLYCUS.--Justement, monsieur, c'est lui; monsieur, c'est lui; c'est +ce coquin-là qui m'a accoutré comme vous me voyez. + +LE BERGER.--Il n'y a pas de plus insigne poltron dans toute la Bohême. +Si vous aviez seulement fait les gros yeux, ou que vous lui eussiez +craché au visage, il se serait enfui. + +AUTOLYCUS.--Il faut vous avouer, monsieur, que je ne suis pas un homme à +me battre; de ce côté-là, je ne vaux rien du tout, et il le savait bien, +je le garantirais. + +LE BERGER.--Comment vous trouvez-vous à présent? + +AUTOLYCUS.--Mon cher monsieur, beaucoup mieux que je n'étais; je puis me +tenir sur mes jambes et marcher; je vais même prendre congé de vous, et +m'acheminer tout doucement vers la demeure de mon parent. + +LE BERGER.--Vous conduirai-je un bout de chemin? + +AUTOLYCUS.--Non, mon bon monsieur; non, mon cher monsieur. + +LE BERGER..--Alors portez-vous bien; il faut que j'aille acheter des +épices pour notre fête de la tonte. + +(Il sort.) + +AUTOLYCUS _seul_.--Prospérez, mon cher monsieur.--Votre bourse n'est pas +assez chaude à présent pour acheter vos épices. Je me trouverai aussi à +votre fête de la tonte, je vous le promets. Si je ne fais pas succéder à +cette filouterie un autre escamotage, et si des tondeurs je ne fais pas +de vrais moutons, je consens à être effacé du registre, et que mon nom +soit enregistré sur le livre de la probité. + + Trotte, trotte par le sentier, + Un coeur joyeux va tout le jour; + Un coeur triste est las au bout d'un mille. + +(Il s'en va.) + + +SCÈNE III + +La cabane du berger. + +_Entrent_ FLORIZEL ET PERDITA. + + +FLORIZEL.--Cette parure inaccoutumée donne une nouvelle vie à chacun +de vos charmes. Vous n'êtes point une bergère: c'est Flore, se laissant +voir à l'entrée d'avril:--cette fête de la tonte me paraît une assemblée +de demi-dieux, et vous en êtes la reine. + +PERDITA.--Mon aimable prince, il ne me sied pas de blâmer vos éloges +exagérés; ah! pardonnez, si j'en parle ainsi: vous, l'objet illustre des +regards de la contrée, vous vous êtes éclipsé sous l'humble habit d'un +berger; et moi, pauvre et simple fille, je suis parée comme une déesse. +Si ce n'est que nos fêtes sont toujours marquées par la folie, et que +les convives avalent tout par la coutume, je rougirais de vous voir dans +cet appareil, et de me voir moi, dans le miroir: votre rang vous met à +l'abri de la crainte. + +FLORIZEL.--Je bénis le jour où mon bon faucon a pris son vol au travers +des métairies de votre père. + +PERDITA.--Veuille Jupiter vous en donner sujet: pour moi, la différence +entre nous me remplit de terreurs. Votre Grandeur n'a pas été accoutumée +à la crainte. Je tremble en ce moment même à la seule idée que votre +père, conduit par quelque hasard, vienne à passer par ici, comme vous +avez fait. O fatalité! De quel oeil verraitil son noble ouvrage si +pauvrement relié! Que dirait-il? ou comment soutiendrais-je moi, au +milieu de mes splendeurs empruntées, le regard sévère de son auguste +présence? + +FLORIZEL.--Ne songez qu'au plaisir. Les dieux eux-mêmes, soumettant leur +divinité à l'amour, ont emprunté la forme des animaux: Jupiter s'est +métamorphosé en taureau, et a poussé des gémissements; le verdâtre +Neptune est devenu bélier, et a fait entendre ses bêlements; et le dieu +vêtu de feu, Apollon doré, s'est fait humble berger, tel que je parais +être maintenant; jamais leurs métamorphoses n'eurent pour objet une plus +rare beauté, ni des intentions aussi chastes. Mes désirs ne dépassent +pas mon honneur, et mes sens ne sont pas plus ardents que ma bonne foi. + +PERDITA.--Oui, mais, cher prince, votre résolution ne pourra tenir, +quand une fois il lui faudra essuyer, comme cela est inévitable, toute +l'opposition de la puissance du roi; et alors ce sera une alternative +nécessaire, ou que vous changiez de dessein, ou que je cesse de vivre. + +FLORIZEL.--Chère Perdita, je t'en conjure, n'assombris point, par ces +réflexions forcées, la joie de la fête. Ou je serai à toi, ma belle, ou +je ne serai plus à mon père; car je ne puis être à moi, ni à personne, +si je ne suis pas à toi. C'est à cela que je resterai fidèle, quand les +destins diraient non! Sois tranquille et joyeuse; étouffe ces pensées +importunes par tout ce que tu vas voir tout à l'heure. Voilà vos hôtes +qui viennent; prenez un air gai, comme si c'était aujourd'hui le jour +de la célébration de ces noces, que nous nous sommes tous deux juré +d'accomplir un jour. + +PERDITA.--O fortune, sois-nous favorable! + +(Entrent le berger, son fils, Mopsa, Dorcas, valets, Polixène et Camillo +déguisés.) + +FLORIZEL, _à Perdita_.--Voyez: vos hôtes s'avancent; préparez-vous à les +recevoir gaiement, et que nos visages soient colorés par l'allégresse. + +LE BERGER, _à Perdita._--Fi donc! ma fille. Quand ma vieille femme +vivait, elle était, dans un jour comme celui-ci, le panetiers, +l'échanson, le cuisinier, la maîtresse et la servante tout ensemble; +elle accueillait tout le monde, chantait sa chanson et dansait à son +tour: tantôt ici au haut bout de la table, et tantôt au milieu; sur +l'épaule de celui-ci, sur l'épaule de celui-là; le visage en feu de +fatigue; et la liqueur qu'elle prenait pour éteindre ses feux, elle en +buvait un coup à la santé de chacun. Et vous, vous êtes à l'écart +comme si vous étiez un de ceux qu'on fête, et non pas l'hôtesse de +l'assemblée. Je vous en prie, souhaitez la bienvenue à ces amis qui nous +sont inconnus: c'est le moyen de nous rendre plus amis et d'augmenter +notre connaissance. Allons, qu'on m'efface ces rougeurs, et +présentez-vous pour ce que vous êtes, pour la maîtresse de la fête; +allons, et faites-leur vos remerciements de venir à votre fête de la +tonte, si vous voulez que votre beau troupeau prospère. + +PERDITA, _à Polixène et Camillo_.--Monsieur, soyez le bienvenu: c'est +la volonté de mon père que je me charge de faire les honneurs de cette +fête. (_A Camillo_.) Vous êtes le bienvenu, monsieur. (_A Dorcas_.) +Donne-moi les fleurs que tu as là.--Respectable seigneur, voilà du +romarin et de la rue pour vous: ces fleurs conservent leur aspect et +leur odeur pendant tout l'hiver; que la grâce et le souvenir[15] soient +votre partage; soyez les bienvenus à notre fête. + +[Note 15: La rue était appelée l'herbe de grâce, et le romarin l'herbe +du souvenir. On portait du romarin aux funérailles. On croyait jadis que +cette plante fortifiait la mémoire.] + +POLIXÈNE.--Bergère, et vous êtes une charmante bergère, vous avez bien +raison de nous présenter, à nos âges, des fleurs d'hiver. + +PERDITA.--Monsieur, l'année commence à être ancienne.--A cette époque, +où l'été n'est pas encore expiré, où l'hiver transi n'est pas né non +plus, les plus belles fleurs de la saison sont nos oeillets et les +giroflées rayées, que quelques-uns nomment les bâtardes de la nature; +mais, pour cette dernière espèce, il n'en croît point dans notre jardin +rustique, et je ne me soucie pas de m'en procurer des boutures. + +POLIXÈNE.--Pourquoi, belle fille, les méprisez-vous ainsi? + +PERDITA.--C'est que j'ai ouï-dire qu'il y a un art qui, pour les +bigarrer, en partage l'ouvrage avec la grande créatrice, la nature. + +POLIXÈNE.--Eh bien! quand cela serait, il est toujours vrai qu'il n'est +point de moyen de perfectionner la nature sans que ce moyen soit encore +l'ouvrage de la nature. Ainsi, au-dessus de cet art que vous dites +ajouter à la nature, il est un art qu'elle crée: vous voyez, charmante +fille, que tous les jours nous marions une tendre tige avec le tronc le +plus sauvage, et que nous savons féconder l'écorce du plus vil arbuste +par un bouton d'une race plus noble; ceci est un art que perfectionne la +nature, qui la change plutôt: l'art lui-même est encore la nature. + +PERDITA.--Cela est vrai. + +POLIXÈNE.--Enrichissez donc votre jardin de giroflées, et ne les traitez +plus de bâtardes. + +PERDITA.--Je n'enfoncerai jamais le plantoir dans la terre pour y mettre +une seule tige de leur espèce, pas plus que je ne voudrais, si j'étais +peinte, que ce jeune homme me dît que c'est bien et qu'il ne désirât +m'épouser que pour cela.--Voici des fleurs pour vous: la chaude lavande, +la menthe, la sauge, la marjolaine et le souci, qui se couche avec le +soleil et se lève avec lui en pleurant. Ce sont les fleurs de la mi-été, +et je crois qu'on les donne aux hommes d'un certain âge. Vous êtes les +très-bienvenus. + +CAMILLO.--Si j'étais un de vos moutons, je cesserais de paître et je ne +vivrais que du plaisir de vous contempler. + +PERDITA.--Allons donc! Hélas! vous deviendriez bientôt si maigre que +le souffle des vents de janvier vous traverserait de part en part. (_A +Florizel_.) Et vous, mon bon ami, je voudrais bien avoir quelques fleurs +de printemps qui pussent convenir à votre jeunesse; et pour vous aussi, +bergères, qui portez encore votre virginité sur vos tiges vierges.--O +Proserpine! que n'ai-je ici les fleurs que, dans ta frayeur, tu +laissas tomber du char de Pluton! Les narcisses, qui viennent avant que +l'hirondelle ose se montrer, et qui captivent les vents de mars par leur +beauté; les violettes, sombres, mais plus douces que les yeux bleus de +Junon ou que l'haleine de Cythérée; les pâles primevères, qui meurent +vierges avant qu'elles puissent voir le brillant Phébus dans sa force, +malheur trop ordinaire aux jeunes filles; les superbes jonquilles et +l'impériale; les lis de toute espèce, et la fleur de lis en est une; oh! +je suis dépourvue de toutes ces fleurs pour vous faire des guirlandes et +pour vous en couvrir tout entier, vous, mon doux ami. + +FLORIZEL.--Quoi! comme un cadavre? + +PERDITA.--Non pas, mais comme un gazon sur lequel l'amour doit jouer et +s'étendre; non comme un cadavre, ou du moins pour être enseveli vivant +dans mes bras.--Allons, prenez vos fleurs; il me semble que je fais ici +le rôle que j'ai vu faire dans les Pastorales de la Pentecôte: sûrement +cette robe que je porte change mon humeur. + +FLORIZEL.--Ce que vous faites vaut toujours mieux que ce que vous avez +fait. Quand vous parlez, ma chère, je voudrais vous entendre parler +toujours; si vous chantez, je voudrais vous entendre; vous voir vendre +et acheter, donner l'aumône, prier, régler votre maison, et tout faire +en chantant; quand vous dansez, je voudrais que vous fussiez une vague +de la mer, afin que vous pussiez toujours continuer, vous mouvoir +toujours, toujours ainsi, et ne jamais faire autre chose: votre manière +de faire, toujours plus piquante dans chaque mouvement, relève tellement +tout ce que vous faites, que toutes vos actions réunies sont celles +d'une reine. + +PERDITA.--O Doriclès! vos louanges sont trop fortes: si votre jeunesse +et la pureté de votre sang, qui se montre franchement sur vos joues, +ne vous annonçaient pas clairement pour un berger exempt de fraude, +j'aurais raison de craindre, mon Doriclès, que vous ne me fissiez la +cour avec des mensonges. + +FLORIZEL.--Je crois que vous avez aussi peu de raison de le craindre, +que je songe peu moi-même à vous en donner des motifs.--Mais allons, +notre danse, je vous prie. Votre main, ma Perdita; ainsi s'unit un +couple de tourterelles, résolues de ne jamais se séparer. + +PERDITA.--Je le jure pour elles. + +POLIXÈNE.--Voilà la plus jolie petite paysanne qui ait foulé le vert +gazon: elle ne fait pas un geste, elle n'a pas un maintien qui ne +respire quelque chose de plus relevé que sa condition: elle est trop +noble pour ce lieu. + +CAMILLO.--Il lui dit quelque chose qui lui fait monter la rougeur sur +les joues: en vérité, c'est la reine du lait et de la crème. + +LE FILS DU BERGER.--Allons, la musique, jouez. + +DORCAS, _à part_.--Mopsa doit être votre maîtresse: et un peu d'ail, +pour préservatif contre ses baisers. + +MOPSA.--Allons en mesure. + +LE FILS DU BERGER.--Pas un mot, pas un mot: il s'agit aujourd'hui +d'avoir de bonnes manières.--Allons, jouez. + +(On exécute ici une danse de bergers et de bergères.) + +POLIXÈNE.--Bon berger, dites-moi, je vous prie, quel est ce jeune paysan +qui danse avec votre fille? + +LE BERGER.--On l'appelle Doriclès, et il se vante de posséder de riches +pâturages; je ne le tiens que de lui, mais je le crois: il a l'air de +la vérité. Il dit qu'il aime ma fille: je le crois aussi, car jamais la +lune ne s'est mirée dans les eaux aussi longtemps qu'on le voit debout, +et lisant, pour ainsi dire, dans les yeux de ma fille; et à parler +franchement, je crois qu'à un demi-baiser près on ne saurait choisir +lequel des deux aime le mieux l'autre. + +POLIXÈNE.--Elle danse avec grâce. + +LE BERGER.--Elle fait de même tout ce qu'elle fait, quoique je le dise, +moi, qui devrais le taire. Si le jeune Doriclès se décidait pour elle, +elle lui apporterait ce à quoi il ne songe guère. + +LE VALET, _au fils du berger_.--Ah! maître, si vous aviez entendu le +colporteur à la porte, vous ne voudriez plus danser au son du tambourin +ni du chalumeau: non, la cornemuse ne vous ferait plus d'impression. +Il chante plusieurs airs différents plus vite que vous ne compteriez +l'argent; il les débite comme s'il avait mangé des ballades et que +toutes les oreilles fussent ouvertes à ses airs. + +LE FILS DU BERGER.--Il ne pouvait pas venir plus à propos. Il faut qu'il +entre; moi, j'aime de passion les ballades, quand c'est une histoire +lamentable chantée sur un air joyeux, ou une histoire bien plaisante +chantée sur un ton lamentable. + +LE VALET.--Il a des chansons pour l'homme ou la femme de toutes +grandeurs. Il n'y a pas de marchande de modes qui puisse aussi bien +accommoder de gants ses pratiques: il a les plus jolies chansons d'amour +pour les jeunes filles, et sans aucune licence, ce qui est étrange; et +avec de si charmants refrains, de _flon flon_ et _lon lon la_, et _Tombe +dessus, et puis pousse_[16]; et dans le cas où quelque vaurien à la +bouche béante voudrait, comme qui dirait, y entendre malice et casser +grossièrement les vitres, il fait répondre à la fille: _Finissez, ne me +faites pas de mal, cher ami_. Elle s'en débarrasse et lui fait lâcher +prise avec: _Finissez, ne me faites pas de mal, mon brave homme_[17]. + +[Note 16: Noms de chansons de rondes anciennes.] + +[Note 17: Autres titres de chansons.] + +POLIXÈNE.--Voilà un honnête garçon. + +LE FILS DU BERGER.--Sur ma parole, tu parles d'un marchand bien +ingénieux. A-t-il quelques marchandises fraîches? + +LE VALET.--Il a des rubans de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, plus +de pointes[18] que n'en pourraient employer les avocats de la Bohême +quand ils tomberaient sur lui à la grosse[19], rubans de fil, cadis[20], +batistes, linons, etc., et il met toute sa boutique en chansons comme si +c'était autant de dieux et de déesses; vous croiriez qu'une chemise est +un ange, il chante les poignets et toute la broderie du jabot. + +[Note 18: _Points_, pointes et points.] + +[Note 19: _By the grosse_; si la traduction du mot est un peu hasardée, +la pensée est juste.] + +[Note 20: Espèce de drap dont les Arlésiennes font encore des cotillons +un peu lourds pour le climat.] + +LE FILS DU BERGER.--Je t'en prie, amène-le-nous, et qu'il s'avance en +chantant. + +PERDITA.--Avertissez-le d'avance de ne pas se servir de mots +inconvenants dans ses airs. + +LE FILS DU BERGER.--Vous avez de ces colporteurs qui sont tout autre +chose que ce que vous pourriez croire, ma soeur. + +PERDITA.--Oui, mon cher frère, ou que je n'ai envie de le savoir. + +AUTOLYCUS _s'avance en chantant_. + + Du linon aussi blanc que la neige, + Du crêpe noir comme le corbeau, + Des gants parfumés comme les roses de Damas, + Des masques pour la figure et pour le nez, + Des bracelets de verre, des colliers d'ambre, + Des parfums pour la chambre des dames, + Des coiffes dorées et des devants de corsages + Dont les garçons peuvent faire présent à leurs belles, + Des épingles et des agrafes d'acier, + Tout ce qu'il faut aux jeunes filles, des pieds à la tête. + Venez, achetez-moi; allons, venez acheter, venez acheter, + Achetez, jeunes gens, ou vos jeunes filles se plaindront. + Venez acheter, etc. + +LE FILS DU BERGER.--Si je n'étais pas amoureux de Mopsa, tu n'aurais +pas un sou de moi; mais, étant captivé comme je le suis, cela entraînera +aussi la captivité de quelques rubans et de quelques paires de gants. + +MOPSA.--On me les avait promis pour la fête, mais ils ne viendront pas +encore trop tard à présent. + +DORCAS.--Il vous a promis plus que cela, ou bien il y a des menteurs. + +MOPSA.--Il vous a payé plus qu'il ne vous a promis, peut-être même +davantage, et ce que vous rougiriez de lui rendre. + +LE FILS DU BERGER.--Est-ce qu'il n'y a plus de retenue parmi nos jeunes +filles? Porteront-elles leurs jupes là où on devrait voir leurs visages? +N'avez-vous pas l'heure d'aller traire, celle de vous coucher ou d'aller +au four pour éventer ces secrets, sans qu'il faille que vous veniez +en jaser devant tous nos hôtes? Il est heureux qu'ils se parlent à +l'oreille. Faites taire vos langues, et pas un mot de plus. + +MOPSA.--J'ai fini. Allons, vous m'avez promis un joli lacet et une paire +de gants parfumés. + +LE FILS DU BERGER.--Ne vous ai-je pas dit comment on m'avait filouté en +chemin et pris tout mon argent? + +AUTOLYCUS.--Oh! oui, sûrement, monsieur, il y a des filous par les +chemins, et il faut bien prendre garde à soi. + +LE FILS DU BERGER.--N'aie pas peur, ami, tu ne perdras rien ici. + +AUTOLYCUS.--Je l'espère bien, monsieur, car j'ai avec moi bien des +paquets importants. + +LE FILS DU BERGER.--Qu'as-tu là? des chansons? + +MOPSA.--Oh! je t'en prie, achètes-en quelques-unes. J'aime une +chanson imprimée à la fureur, car celles-là, nous savons qu'elles sont +véritables. + +AUTOLYCUS.--Tenez, en voilà une sur un air fort lamentable: comment la +femme d'un usurier accoucha tout d'un coup de vingt sacs d'argent, et +comment elle avait envie de manger des têtes de serpents et des crapauds +grillés. + +MOPSA.--Cela est-il vrai? le croyez-vous? + +AUTOLYCUS.--Très-vrai, il n'y a pas un mois de cela. + +DORCAS.--Les dieux me préservent d'épouser un usurier! + +AUTOLYCUS.--Voilà le nom de la sage-femme au bas, une madame Porteconte; +et il y avait cinq ou six honnêtes femmes qui étaient présentes. +Pourquoi irais-je débiter des mensonges? + +MOPSA, _au jeune berger_.--Oh! je t'en prie, achète-la. + +LE FILS DU BERGER.--Allons, mets-la de côté, et voyons encore d'autres +chansons; nous ferons les autres emplettes après. + +AUTOLYCUS.--Voici une autre ballade d'un poisson qui se montra sur +la côte, le mercredi quatre-vingts d'avril, à quarante mille brasses +au-dessus de l'eau, et qui chanta cette ballade contre le coeur +inflexible des filles. On a cru que c'était une femme qui avait été +métamorphosée en poisson, pour ne pas avoir voulu aimer un homme +amoureux d'elle: la ballade est vraiment touchante, et tout aussi vraie. + +DORCAS.--Cela est vrai aussi? Le croyez-vous? + +AUTOLYCUS.--Il y a le certificat de cinq juges de paix, et de témoins +plus que n'en contiendrait ma balle. + +LE JEUNE BERGER.--Mettez-la aussi de côté: une autre. + +AUTOLYCUS.--Voici une chanson gaie, mais bien jolie. + +MOPSA.--Ah! voyons quelques chansons gaies. + +AUTOLYCUS.--Oh! c'est une chanson extrêmement gaie, et elle va sur l'air +de: _Deux filles aimaient un amant_; il n'y a peut-être pas une fille +dans la province qui ne la chante: on me la demande souvent, je puis +vous dire. + +MOPSA.--Nous pouvons la chanter tous deux; si vous voulez faire votre +partie, vous allez entendre: elle est en trois parties. + +DORCAS.--Nous avons eu cet air-là, il y a un mois. + +AUTOLYCUS.--Je puis faire ma partie, vous savez que c'est mon métier: +songez à bien faire la vôtre. + +CHANSON. + +AUTOLYCUS.--Sortez d'ici, car il faut que je m'en aille.--Où? c'est ce +qu'il n'est pas bon que vous sachiez. + +DORCAS.--Où? + +MOPSA.--Où? + +DORCAS.--Où? + +MOPSA.--Vous devez, d'après votre serment, me dire tous vos secrets. + +DORCAS.--Et à moi aussi; laissez-moi y aller. + +MOPSA.--Tu vas à la grange, ou bien au moulin. + +DORCAS.--Si tu vas à l'un ou à l'autre, tu as tort. + +AUTOLYCUS.--Ni l'un ni l'autre. + +DORCAS.--Comment! ni l'un ni l'autre? + +AUTOLYCUS.--Ni l'un ni l'autre. + +DORCAS.--Tu as juré d'être mon amant. + +MOPSA.--Tu me l'as juré bien davantage. Ainsi, où vas-tu donc? Dis-moi, +où? + +LE FILS DU BERGER.--Nous chanterons tout à l'heure cette chanson à notre +aise.--Mon père et nos hôtes sont en conversation sérieuse, et il ne +faut pas les troubler; allons, apporte ta balle et suis-moi. Jeunes +filles, j'achèterai pour vous deux.--Colporteur, ayons d'abord le +premier choix.--Suivez-moi, mes belles. + +AUTOLYCUS, _à part_.--Et vous payerez bien pour elles. + +(Il chante.) + + Voulez-vous acheter du ruban, + Ou de la dentelle pour votre pèlerine, + Ma jolie poulette, ma mignonne? + Ou de la soie, ou du fil, + Quelques jolis colifichets pour votre tête, + Des plus beaux, des plus nouveaux, des plus élégants? + Venez au colporteur; + L'argent est un touche à tout + Qui fait sortir les marchandises de tout le monde. + +(Le jeune berger, Dorcas et Mopsa sortent ensemble pour choisir et +acheter; Autolycus les suit.) + +(Entre un valet.) + +LE VALET.--Maître, il y a trois charretiers, trois bergers, trois +chevriers, trois gardeurs de pourceaux qui se sont tous faits des hommes +à poil: ils se nomment eux-mêmes des _saltières_[21], et ils ont une +danse qui est, disent les filles, comme une galimafrée de gambades, +parce qu'elles n'en sont pas; mais elles ont elles-mêmes dans l'idée +qu'elle plaira infiniment, pourvu qu'elle ne soit pas trop rude pour +ceux qui ne connaissent que le jeu de boules. + +[Note 21: _Saltières_ pour satyres.] + +LE BERGER.--Laisse-nous; nous ne voulons point de leur danse; on n'a +déjà que trop folâtré ici.--Je sais, monsieur, que nous vous fatiguons. + +POLIXÈNE.--Vous fatiguez ceux qui nous délassent; je vous prie, voyons +ces quatre trios de gardeurs de troupeaux. + +LE VALET.--Il y en a trois d'entre eux, monsieur, qui, suivant ce qu'ils +racontent, ont dansé devant le roi; et le moins souple des trois ne +saute pas moins de douze pieds et demi en carré. + +LE BERGER.--Cesse ton babil; puisque cela plaît à ces honnêtes gens, +qu'ils viennent; mais qu'ils se dépêchent. + +LE VALET.--Hé! ils sont à la porte, mon maître. + +(Ici les douze satyres paraissent et exécutent leur danse.) + +POLIXÈNE, _à part_.--Oh! bon père, tu en sauras davantage dans +la suite.--Cela n'a-t-il pas été trop loin?--Il est temps de les +séparer.--Le bonhomme est simple, il en dit long.--(_A Florizel._) Eh +bien! beau berger, votre coeur est plein de quelque chose qui distrait +votre âme du plaisir de la fête.--Vraiment, quand j'étais jeune et que +je filais l'amour comme vous faites, j'avais coutume de charger ma belle +de présents: j'aurais pillé le trésor de soie du colporteur, et l'aurais +prodigué dans les mains de ma belle.--Vous l'avez laissé partir, et +vous n'avez fait aucun marché avec lui. Si votre jeune fille allait +l'interpréter mal, et prendre cet oubli pour un défaut d'amour ou de +générosité, vous seriez fort embarrassé au moins pour la réponse, si +vous tenez à conserver son attachement. + +FLORIZEL.--Mon vieux monsieur, je sais qu'elle ne fait aucun cas de +pareilles bagatelles. Les cadeaux qu'elle attend de moi sont emballés +et enfermés dans mon coeur, dont je lui ai déjà fait don, mais que je ne +lui ai pas encore livré. (_A Perdita_.) Ah! écoute-moi prononcer le voeu +de ma vie devant ce vieillard, qui, à ce qu'il semble, aima jadis: je +prends ta main, cette main aussi douce que le duvet de la colombe, et +aussi blanche qu'elle, ou que la dent d'un Éthiopien et la neige pure +repoussée deux fois par le souffle impétueux du nord. + +POLIXÈNE.--Que veut dire ceci? Comme ce jeune berger semble laver avec +complaisance cette main qui était déjà si blanche auparavant!--Je vous +ai interrompu.--Mais revenez à votre protestation: que j'entende votre +promesse. + +FLORIZEL.--Écoutez, et soyez-en témoin. + +POLIXÈNE.--Et mon voisin aussi que voilà? + +FLORIZEL.--Et lui aussi, et d'autres que lui, et tous les hommes, la +terre, les cieux et l'univers entier; soyez tous témoins que, fussé-je +couronné le plus grand monarque du monde et le plus puissant, fussé-je +le plus beau jeune homme qui ai fait languir les yeux, eussé-je plus +de force et de science que n'en ait jamais eu un mortel, je n'en +ferais aucun cas sans son amour, que je les emploierais tous et les +consacrerais tous à son service, ou les condamnerais à périr. + +POLIXÈNE.--Belle offrande! + +CAMILLO.--Qui montre une affection durable. + +LE BERGER.--Mais vous, ma fille, en dites-vous autant pour lui? + +PERDITA.--Je ne puis m'exprimer aussi bien, pas à beaucoup près aussi +bien, non, ni penser mieux; je juge de la pureté de ses sentiments sur +celle des miens. + +LE BERGER.--Prenez-vous les mains, c'est un marché fait.--Et vous, +amis inconnus, vous en rendrez témoignage; je donne ma fille à ce jeune +homme, et je veux que sa dot égale la fortune de son amant. + +FLORIZEL.--Oh! la dot de votre fille doit être ses vertus. Après une +certaine mort, j'aurai plus de richesses que vous ne pouvez l'imaginer +encore, assez pour exciter votre surprise; mais, allons, unissons-nous +en présence de ces témoins. + +LE BERGER, _à Florizel_.--Allons, voire main.--Et vous, ma fille, la +vôtre. + +POLIXÈNE.--Arrêtez, berger; un moment, je vous en conjure.--(_A +Florizel_.) Avez-vous un père? + +FLORIZEL.--J'en ai un.--Mais que prétendez-vous? + +POLIXÈNE.--Sait-il ceci? + +FLORIZEL.--Il ne le sait pas et ne le saura jamais. + +POLIXÈNE.--Il me semble pourtant qu'un père est l'hôte qui sied le mieux +au festin des noces de son fils. Je vous prie, encore un mot: votre père +n'est-il pas incapable de gouverner ses affaires? n'est-il pas tombé +en enfance par les années et les catarrhes de l'âge? peut-il parler, +entendre, distinguer un homme d'un autre, administrer son bien? n'est-il +pas toujours au lit, incapable de rien faire que ce qu'il faisait dans +son enfance? + +FLORIZEL.--Non, mon bon monsieur, il est plein de santé, et il a même +plus de forces que n'en ont la plupart des vieillards de son âge. + +POLIXÈNE.--Par ma barbe blanche, si cela est, vous lui faites une injure +qui ne sent pas trop la tendresse filiale: il est raisonnable que mon +fils se choisisse lui-même une épouse; mais il serait de bonne justice +aussi que le père, à qui il ne reste plus d'autre joie que celle de voir +une belle postérité, fût un peu consulté dans pareille affaire. + +FLORIZEL.--Je vous accorde tout cela; mais, mon vénérable monsieur, pour +quelques autres raisons qu'il n'est pas à propos que vous sachiez, je ne +donne pas connaissance de cette affaire à mon père. + +POLIXÈNE.--Il faut qu'il en soit instruit. + +FLORIZEL.--Il ne le sera point. + +POLIXÈNE.--Je vous en prie, qu'il le soit. + +FLORIZEL.--Non, il ne le faut pas. + +LE BERGER.--Qu'il le soit, mon fils; il n'aura aucun sujet d'être fâché, +quand il viendra à connaître ton choix. + +FLORIZEL.--Allons, allons, il ne doit pas en être instruit.--Soyez +seulement témoins de notre union. + +POLIXÈNE, _se découvrant_.--De votre divorce, mon jeune monsieur, que +je n'ose pas appeler mon fils. Tu es trop vil pour être reconnu, toi, +l'héritier d'un sceptre, et qui brigues ici une houlette.--(_Au père_.) +Toi, vieux traître, je suis fâché de ne pouvoir, en te faisant pendre, +abréger ta vie que d'une semaine.--(_A Perdita_.) Et toi, jeune et belle +séductrice, tu dois à la fin connaître malgré toi le royal fou auquel tu +t'es attaquée. + +LE BERGER.--O mon coeur! + +POLIXÈNE.--Je ferai déchirer ta beauté avec des ronces, et je rendrai +ta figure plus grossière que ton état.--Quant à toi, jeune étourdi, si +jamais je m'aperçois que tu oses seulement pousser un soupir de regret +de ne plus voir cette petite créature (comme c'est bien mon intention +que tu ne la revoies jamais), je te déclare incapable de me succéder, +et je ne te reconnaîtrai pas plus pour être de notre sang et de notre +famille, que ne l'est tout autre descendant de Deucalion. Souviens-toi +de mes paroles, et suis-nous à la cour.--Toi, paysan, quoique tu aies +mérité notre colère, nous t'affranchissons pour le présent de son coup +mortel.--Et vous, enchanteresse, assez bonne pour un pâtre, oui, et +pour lui aussi, car il se rendrait indigne de nous s'il ne s'agissait +de notre honneur,--si jamais tu lui ouvres à l'avenir l'entrée de cette +cabane, ou que tu entoures son corps de tes embrassements, j'inventerai +une mort aussi cruelle pour toi que tu es délicate pour elle. + +(Il sort.) + +PERDITA.--Perdue sans ressources, en un instant! Je n'ai pas été fort +effrayée; une ou deux fois j'ai été sur le point de lui répondre, et de +lui dire nettement que le même soleil qui éclaire son palais ne cache +point son visage à notre chaumière, et qu'il les voit du même oeil. (_A. +Florizel_.) Voulez-vous bien, monsieur, vous retirer? Je vous ai bien +dit ce qu'il adviendrait de tout cela. Je vous prie, prenez soin de +vous; ce songe que j'ai fait, j'en suis réveillée maintenant, et je ne +veux plus jouer la reine en rien.--Mais je trairai mes brebis, et je +pleurerai. + +CAMILLO, _au berger_.--Eh bien! bon père, comment vous trouvez-vous? +Parlez encore une fois avant de mourir. + +LE BERGER.--Je ne peux ni parler, ni penser, et je n'ose pas savoir ce +que je sais. (_A Florizel_.) Ah! monsieur, vous avez perdu un homme de +quatre-vingt-trois ans, qui croyait descendre en paix dans sa tombe; +oui, qui espérait mourir sur le lit où mon père est mort, et reposer +auprès de ses honnêtes cendres; mais maintenant quelque bourreau doit me +revêtir de mon drap mortuaire, et me mettre dans un lieu où nul prêtre +ne jettera de la poussière sur mon corps. (_A Perdita_.) O maudite +misérable! qui savais que c'était le prince, et qui as osé l'aventurer +à unir ta foi à la sienne.--Je suis perdu! je suis perdu! Si je pouvais +mourir en ce moment, j'aurais vécu pour mourir à l'instant où je le +désire. + +(Il sort.) + +FLORIZEL, _à Perdita_.--Pourquoi me regardez-vous ainsi? Je ne suis +qu'affligé, mais non pas effrayé. Je suis retardé, mais non changé. Ce +que j'étais, je le suis encore. Plus on me retire en arrière, et plus je +veux aller en avant: je ne suis pas mon lien avec répugnance. + +CAMILLO.--Mon gracieux seigneur, vous connaissez le caractère de votre +père. En ce moment il ne vous permettra aucune représentation; et je +présume que vous ne vous proposez pas de lui en faire; il aurait aussi +bien de la peine, je le crains, à soutenir votre vue; ainsi, jusqu'à ce +que la fureur de Sa Majesté se soit calmée, ne vous présentez pas devant +lui. + +FLORIZEL.--Je n'en ai pas l'intention. Vous êtes Camillo, je pense? + +CAMILLO.--Oui, seigneur. + +PERDITA.--Combien de fois vous ai-je dit que cela arriverait? Combien de +fois vous ai-je dit que mes grandeurs finiraient dès qu'elles seraient +connues? + +FLORIZEL.--Elles ne peuvent finir que par la violation de ma foi: et +qu'alors la nature écrase les flancs de la terre l'un contre l'autre, +qu'elle étouffe toutes les semences qu'elle renferme! Lève les +yeux.--Effacez-moi de votre succession, mon père; mon héritage est mon +amour. + +CAMILLO.--Écoutez les conseils. + +FLORIZEL.--Je les écoute; mais ce sont ceux de mon amour; si ma raison +veut lui obéir, j'écoute la raison; sinon, mes sens, préférant la folie, +lui souhaitent la bienvenue. + +CAMILLO.--C'est là du désespoir, seigneur. + +FLORIZEL.--Appelez-le de ce nom, si vous voulez; mais il remplit mon +voeu; je suis forcé de le croire vertu. Camillo, ni pour la Bohême, ni +pour toutes les pompes qu'on y peut recueillir, ni pour tout ce que le +soleil éclaire, tout ce que le sein de la terre contient, ou ce que la +mer profonde cache dans ses abîmes ignorés, je ne violerai les serments +que j'ai faits à cette beauté que j'aime. Ainsi, je vous prie, comme +vous avez toujours été l'ami honoré de mon père, lorsqu'il aura perdu +la trace de son fils (car je le jure, j'ai l'intention de ne plus le +revoir), tempérez sa colère par vos sages conseils. La fortune et moi +nous allons lutter ensemble à l'avenir. Voici ce que vous pouvez savoir +et redire, que je me suis lancé à la mer avec celle que je ne puis +conserver ici sur le rivage; et, fort heureusement pour notre besoin, +j'ai un vaisseau prêt à partir, qui n'était pas préparé pour ce dessein. +Quant à la route que je veux tenir, il n'est d'aucun avantage pour vous +de le savoir, ni d'aucun intérêt pour moi que vous puissiez le redire. + +CAMILLO.--Ah! seigneur, je voudrais que votre caractère fût plus docile +aux avis, ou plus fort pour répondre à votre nécessité. + +FLORIZEL.--Écoutez, Perdita. (_A Camillo_.) Je vais vous entendre tout à +l'heure. + +CAMILLO, _à part._--Il est inébranlable: il est décidé à fuir. +Maintenant je serais heureux si je pouvais faire servir son évasion +à mon avantage; le sauver du danger, lui prouver mon affection et mon +respect; et parvenir ainsi à revoir ma chère Sicile, et cet infortuné +roi, mon maître, que j'ai si grande soif de revoir. + +FLORIZEL.--Allons, cher Camillo, je suis chargé d'affaires si +importantes que j'abjure toute cérémonie. + +CAMILLO, _se préparant à sortir_.--Seigneur, je pense que vous avez +entendu parler de mes faibles services, et de l'affection que j'ai +toujours portée à votre père? + +FLORIZEL.--Vous avez bien mérité de lui; c'est une musique pour mon +père que de raconter vos services; et il n'a pas négligé le soin de les +récompenser suivant sa reconnaissance. + +CAMILLO.--Eh bien! seigneur, si vous avez la bonté de croire que j'aime +le roi, et en lui ce qui lui tient de plus près, c'est-à-dire votre +illustre personne, daignez vous laisser diriger par moi, si votre +projet plus réfléchi et médité à loisir peut encore souffrir quelque +changement. Sur mon honneur, je vous indiquerai un lieu où vous +trouverez l'accueil qui convient à Votre Altesse; où vous pourrez +posséder librement votre amante (dont je vois que vous ne pouvez être +séparé que par votre ruine, dont vous préserve le ciel!). Vous pourrez +l'épouser, et par tous mes efforts, en votre absence je tâcherai +d'apaiser le ressentiment de votre père, et de l'amener à approuver +votre choix. + +FLORIZEL.--Eh! cher Camillo, comment pourrait s'accomplir cette espèce +de miracle? Apprenez-le-moi, afin que j'admire en vous quelque chose de +plus qu'un homme, et qu'ensuite je puisse me fier à vous. + +CAMILLO.--Avez-vous pensé à quelque lieu où vous vouliez aller? + +FLORIZEL.--Pas encore. Comme c'est un accident inopiné qui est coupable +du parti violent que nous prenons, nous faisons de même profession +d'être les esclaves du hasard et de l'impulsion de chaque vent qui +souffle. + +CAMILLO.--Écoutez-moi donc: voici ce que j'ai à vous dire.--Si vous ne +voulez pas absolument changer de résolution, et que vous soyez résolu à +cette fuite, faites voile vers la Sicile, et présentez-vous avec votre +belle princesse (car je vois qu'elle doit l'être) devant Léontes. Elle +sera vêtue comme il convient à la compagne de votre lit. Il me semble +voir Léontes vous ouvrant affectueusement ses bras, vous accueillant par +ses larmes, vous demandant pardon à vous, qui êtes le fils, comme à la +personne même du père, baisant les mains de votre belle princesse, et +son coeur partagé entre sa cruauté et sa tendresse, se reprochant l'une +avec des malédictions et disant à l'autre de croître plus vite que le +temps ou la pensée. + +FLORIZEL.--Digne Camillo, quel prétexte donnerai-je à ma visite? + +CAMILLO.--Vous direz que vous êtes envoyé par le roi votre père, pour +le saluer et lui donner des consolations. Je veux vous mettre par écrit, +seigneur, la manière dont vous devez vous conduire avec lui, et ce que +vous devez lui communiquer, comme de la part de votre père, des +choses qui ne sont connues que de nous trois; et ces instructions vous +guideront dans ce que vous devrez dire à chaque audience, de sorte qu'il +ne s'apercevra de rien, et qu'il croira que vous avez toute la confiance +de votre père, et que vous lui révélez son coeur tout entier. + +FLORIZEL.--Je vous suis obligé, cette idée a de la sève. + +CAMILLO.--C'est une marche qui promet mieux que de vous dévouer +inconsidérément à des mers infréquentées, à des rivages inconnus, avec +la certitude de rencontrer une foule de misères, sans aucun espoir +de secours; pour sortir d'une infortune, afin d'être assailli par une +autre; n'ayant rien de certain que vos ancres, qui ne peuvent vous +rendre de meilleur service que celui de vous fixer dans des lieux où +vous serez fâché d'être. D'ailleurs, vous le savez, la prospérité est le +plus sûr lien de l'amour; l'affliction altère à la fois la fraîcheur et +le coeur. + +PERDITA.--L'un des deux est vrai; je pense que l'adversité peut flétrir +les joues, mais elle ne peut atteindre le coeur. + +CAMILLO.--Oui-da! dites-vous cela? il ne sera point né dans la maison de +votre père, depuis sept années, une autre fille comparable à vous. + +FLORIZEL.--Mon cher Camillo, elle est autant en avant de son éducation, +qu'elle est en arrière par la naissance. + +CAMILLO.--Je ne puis dire qu'il soit dommage qu'elle manque +d'instruction; car elle me paraît être la maîtresse de la plupart de +ceux qui instruisent les autres. + +PERDITA.--Pardonnez, monsieur, ma rougeur vous exprimera mes +remerciements. + +FLORIZEL.--Charmante Perdita!--Mais, sur quelles épines nous sommes +placés! Camillo, vous, le sauveur de mon père, et maintenant le mien, le +médecin de notre maison, comment ferons-nous? Nous ne sommes pas équipés +comme doit l'être le fils du roi de Bohême, et nous ne pourrons pas +paraître en Sicile... + +CAMILLO.--Seigneur, n'ayez point d'inquiétude là-dessus. Vous savez, je +crois, que toute ma fortune est située dans cette île; ce sera mon soin +que vous soyez entretenu en prince, comme si le rôle que vous devez +jouer était le mien. Et, seigneur, comme preuve que vous ne pourrez +manquer de rien... un mot ensemble. + +(Ils se parlent à l'écart.) + +(Entre Autolycus.) + +AUTOLYCUS.--Ah! quelle dupe que l'honnêteté! et que la confiance, sa +soeur inséparable, est une sotte fille! J'ai vendu toute ma drogue: il +ne me reste pas une pierre fausse, pas un ruban, pas un miroir, pas une +boule de parfums, ni bijou, ni tablettes, ni ballade, ni couteau, ni +lacet, ni gants, ni ruban de soulier, ni bracelet, ni anneau de corne; +pour empêcher ma balle de jeûner, ils sont accourus, à qui achèterait +le premier, comme si mes bagatelles avaient été bénies et pouvaient +procurer la bénédiction du ciel à l'acheteur: par ce moyen, j'ai observé +ceux dont la bourse avait la meilleure mine, et ce que j'ai vu, je m'en +suis souvenu pour mon profit. Mon paysan, à qui il ne manque que bien +peu de chose pour être un homme raisonnable, est devenu si amoureux des +chansons des filles, qu'il n'a pas voulu bouger un pied qu'il n'ait eu +l'air et les paroles; ce qui m'a si bien attiré le reste du troupeau, +que tous leurs autres sens s'étaient fixés dans leurs oreilles: vous +auriez pu pincer un jupon, sans qu'il l'eût senti: ce n'était rien que +de dépouiller un gousset de sa bourse: j'aurais enfilé toutes les clefs +qui pendaient aux chaînes; on n'entendait, on ne sentait que la chanson +de mon monsieur, et on n'admirait que cette niaiserie. En sorte que, +pendant cette léthargie, j'ai escamoté et coupé la plupart de leurs +bourses de fête; si le vieux berger n'était pas venu avec ses cris +contre sa fille et le fils du roi, s'il n'eût pas chassé nos corneilles +loin de la balle de blé, je n'eusse pas laissé une bourse en vie dans +toute l'assemblée. + +(Camille, Florizel et Perdita s'avancent.) + +CAMILLO.--Oui, mais mes lettres qui, par ce moyen, seront rendues en +Sicile aussitôt que vous y arriverez, éclairciront ce doute. + +FLORIZEL.--Et celles que vous vous procurerez de la part du roi +Léontes... + +CAMILLO.--Satisferont votre père. + +PERDITA.--Soyez à jamais heureux! Tout ce que vous dites a belle +apparence. + +CAMILLO, _apercevant Autolycus_.--Quel est cet homme qui se trouve +là?--Nous en ferons notre instrument; ne négligeons rien de ce qui peut +nous aider. + +AUTOLYCUS, _à part_.--S'ils m'ont entendu tout à l'heure!...--Allons, la +potence. + +CAMILLO.--Hé! vous voilà, mon ami? Pourquoi trembles-tu ainsi? Ne +craignez personne: on ne veut pas vous faire du mal. + +AUTOLYCUS.--Je suis un pauvre malheureux, monsieur. + +CAMILLO.--Eh bien! continue de l'être à ton aise; il n'y a personne +ici qui veuille te voler cela; cependant, nous pouvons te proposer un +échange avec l'extérieur de ta pauvreté; en conséquence, déshabille-toi +à l'instant: tu dois penser qu'il y a quelque nécessité pour cela; +change d'habit avec cet honnête homme. Quoique le marché soit à +son désavantage, cependant sois sûr qu'il y a encore quelque chose +par-dessus le marché. + +AUTOLYCUS.--Je suis un pauvre malheureux, monsieur. (_A part_.) Je vous +connais de reste. + +CAMILLO.--Allons, je t'en prie, dépêche: ce monsieur est déjà à +demi-déshabillé. + +AUTOLYCUS.--Parlez-vous sérieusement, monsieur?--(_A part_.) Je +soupçonne le jeu de tout ceci. + +FLORIZEL.--Dépêche-toi donc, je t'en prie. + +AUTOLYCUS.--En vérité, j'ai déjà des gages, mais en conscience je ne +puis prendre cet habit. + +CAMILLO.--Allons, dénoue, dénoue. (_A Perdita_.) Heureuse amante, que +ma prophétie s'accomplisse pour vous!--Il faut vous retirer sous quelque +abri; prenez le chapeau de votre amant et enfoncez-le sur vos sourcils: +cachez votre figure. Déshabillez-vous et déguisez autant que vous le +pourrez tout ce qui pourrait vous faire reconnaître, afin que vous +puissiez (car je crains pour vous les regards) gagner le vaisseau sans +être découverte. + +PERDITA.--Je vois que la pièce est arrangée de façon qu'il faut que j'y +fasse un rôle. + +CAMILLO.--Il n'y a point de remède. (_A Florizel_.) Eh bien! avez-vous +fini? + +FLORIZEL.--Si je rencontrais mon père à présent, il ne m'appellerait pas +son fils. + +CAMILLO.--Allons, vous ne garderez point de chapeau.--Venez, madame, +venez.--(_A Autolycus_.) Adieu, mon ami. + +AUTOLYCUS.--Adieu, monsieur. + +FLORIZEL.--O Perdita! ce que nous avons oublié tous deux!--Je vous prie, +un mot. + +CAMILLO, _à part_.--Ce que je vais faire d'abord, ce sera d'informer le +roi de cette évasion et du lieu où ils se rendent, où j'ai l'espérance +que je viendrai à bout de le déterminer à les suivre; et je +l'accompagnerai et reverrai la Sicile, que j'ai un désir de femme de +revoir. + +FLORIZEL.--Que la fortune nous accompagne! Ainsi donc, nous allons +gagner le rivage, Camillo? + +CAMILLO.--Le plus tôt sera le mieux. + +(Florizel, Perdita et Camillo sortent.) + +AUTOLYCUS _seul_.--Je conçois l'affaire, je l'entends; avoir l'oreille +fine, l'oeil vif et la main légère sont des qualités nécessaires pour un +coupeur de bourses. Il est besoin aussi d'un bon nez, afin de flairer +de l'ouvrage pour les autres sens. Je vois que voici le moment où un +malhonnête homme peut faire son chemin. Quel échange aurais-je fait s'il +n'y avait pas eu de l'or par-dessus le marché? Mais aussi combien ai-je +gagné ici avec cet échange? Sûrement les dieux sont d'intelligence avec +nous cette année, et nous pouvons faire tout ce que nous voulons _ex +tempore_. Le prince lui-même est à l'oeuvre pour une mauvaise action en +s'évadant de chez son père et traînant son entrave à ses talons. Si je +savais que ce ne fût pas un tour honnête que d'en informer le roi, je +le ferais: mais je tiens qu'il y a plus de coquinerie à tenir la chose +secrète, et je reste fidèle à ma profession. (_Entrent le berger et son +fils_.) Tenons-nous à l'écart, à l'écart. Voici encore matière pour une +cervelle chaude. Chaque coin de rue, chaque église, chaque boutique, +chaque cour de justice, chaque pendaison procure de l'occupation à un +homme vigilant. + +LE FILS DU BERGER.--Voyez, voyez, quel homme vous êtes à présent! Il n'y +a pas d'autre parti que d'aller déclarer au roi qu'elle est un enfant +changé au berceau, et point du tout de votre chair et de votre sang. + +LE BERGER.--Mais, écoute-moi. + +LE FILS.--Mais, écoutez-moi. + +LE BERGER.--Allons, continue donc. + +LE FILS.--Dès qu'elle n'est point de votre chair et de votre sang, votre +chair et votre sang n'ont point offensé le roi; et alors votre chair +et votre sang ne doivent pas être punis par lui. Montrez ces effets que +vous avez trouvés autour d'elle, ces choses secrètes, tout, excepté ce +qu'elle a sur elle; et cela une fois fait, laissez siffler la loi, je +vous le garantis. + +LE BERGER.--Je dirai tout au roi; oui, chaque mot, et les folies de son +fils aussi, qui, je puis bien le dire, n'est point un honnête homme, +ni envers son père, ni envers moi, d'aller se jouer à me faire le +beau-frère du roi. + +LE FILS.--En effet, beau-frère était le degré le plus éloigné auquel +vous pussiez parvenir, et alors votre sang serait devenu plus cher je ne +sais pas de combien l'once. + +AUTOLYCUS, _toujours à l'écart_.--Bien dit... Idiot! + +LE BERGER.--Allons, allons trouver le roi: il y a dans le petit paquet +de quoi lui faire se gratter la barbe. + +AUTOLYCUS.--Je ne vois pas trop quel obstacle cette plainte peut mettre +à l'évasion de mon maître. + +LE FILS.--Priez le ciel qu'il soit au palais. + +AUTOLYCUS.--Quoique je ne sois pas honnête de mon naturel, je le suis +cependant quelquefois par hasard.--Mettons dans ma poche cette barbe +de colporteur. (_Il s'avance auprès des deux bergers_.) Eh bien! +villageois, où allez-vous ainsi? + +LE BERGER.--Au palais, si Votre Seigneurie le permet. + +AUTOLYCUS.--Vos affaires, là, quelles sont-elles? Avec qui? Déclarez-moi +ce que c'est que ce paquet, le lieu de votre demeure, vos noms, vos +âges, votre avoir, votre éducation, en un mot tout ce qu'il importe qui +soit connu? + +LE FILS.--Nous ne sommes que des gens tout unis, monsieur. + +AUTOLYCUS.--Mensonge! Vous êtes rudes et couverts de poil. Ne vous +avisez pas de mentir: cela ne convient à personne qu'à des marchands, et +ils nous donnent souvent un démenti à nous autres soldats; mais nous les +en payons en monnaie de bonne empreinte et nullement en fer homicide. +Ainsi, ils ne nous donnent pas un démenti. + +LE FILS.--Votre Seigneurie avait tout l'air de nous en donner si elle ne +s'était pas prise sur le fait. + +LE BERGER.--Êtes-vous un courtisan, monsieur, s'il vous plaît? + +AUTOLYCUS.--Que cela me plaise ou non, je suis un courtisan; est-ce que +tu ne vois pas un air de cour dans cette tournure de bras? Est-ce que ma +démarche n'a pas en elle la cadence de cour? Ton nez ne reçoit-il pas +de mon individu une odeur de cour? Est-ce que je ne réfléchis pas sur ta +bassesse un mépris de cour? Crois-tu que, parce que je veux développer, +démêler ton affaire, pour cela je ne suis pas un courtisan? Je suis un +courtisan de pied en cap et un homme qui fera avancer ou reculer ton +affaire; en conséquence de quoi je te commande de me déclarer ton +affaire. + +LE BERGER.--Mon affaire, monsieur, s'adresse au roi. + +AUTOLYCUS.--Quel avocat as-tu auprès de lui? + +LE BERGER.--Je n'en connais point, monsieur, sous votre bon plaisir. + +LE FILS.--Avocat est un terme de cour pour signifier un faisan. Dites +que vous n'en avez pas. + +LE BERGER.--Aucun, monsieur. Je n'ai point de faisan, ni coq, ni poule. + +AUTOLYCUS, _à haute voix_.--Que nous sommes heureux, pourtant, de n'être +pas de simples gens! Et pourtant la nature aurait pu me faire ce qu'ils +sont; ainsi je ne veux pas les dédaigner. + +LE FILS.--Ce ne peut être qu'un grand courtisan. + +LE BERGER.--Ses habits sont riches, mais il ne les porte pas avec grâce. + +LE FILS.--Il me paraît à moi d'autant plus noble qu'il est plus bizarre: +c'est un homme important, je le garantis, je le reconnais à ce qu'il se +cure les dents[22]. + +[Note 22: Manière de petit-maître, du temps de Shakspeare.] + +AUTOLYCUS.--Et ce paquet, qu'y a-t-il dans ce paquet? Pourquoi ce +coffre? + +LE BERGER.--Monsieur, il y a dans ce paquet et cette boîte des secrets +qui ne doivent être connus que du roi, et qu'il va apprendre avant une +heure, si je peux parvenir à lui parler. + +AUTOLYCUS.--Vieillard, tu as perdu tes peines. + +LE BERGER.--Pourquoi, monsieur? + +AUTOLYCUS.--Le roi n'est point au palais; il est allé à bord d'un +vaisseau neuf pour purger sa mélancolie et prendre l'air: car, si tu +peux comprendre les choses sérieuses, il faut que tu saches que le roi +est dans le chagrin. + +LE BERGER.--On le dit, monsieur, à l'occasion de son fils, qui voulait +se marier à la fille d'un berger. + +AUTOLYCUS.--Si ce berger n'est pas dans les fers, qu'il fuie +promptement; les malédictions qu'il aura, les tortures qu'on lui fera +souffrir, briseront le dos d'un homme et le coeur d'un monstre. + +LE FILS.--Le croyez-vous, monsieur? + +AUTOLYCUS.--Et ce ne sera pas seulement lui qui souffrira tout ce que +l'imagination peut inventer de fâcheux et la vengeance d'amer, mais +aussi ses parents, quand ils seraient éloignés jusqu'au cinquantième +degré, tous tomberont sous la main du bourreau. Et quoique ce soit une +grande pitié, cependant c'est nécessaire. Un vieux maraud de gardien +de brebis, un entremetteur de béliers, consentir que sa fille s'élève +jusqu'à la majesté royale! Quelques-uns disent qu'il sera lapidé, mais +moi je dis que c'est une mort trop douce pour lui: porter notre trône +dans un parc à moutons! Il n'y a pas assez de morts, la plus cruelle est +trop aisée. + +LE FILS.--Ce vieux berger a-t-il un fils, monsieur? l'avez-vous entendu +dire, s'il vous plaît, monsieur? + +AUTOLYCUS.--Il a un fils qui sera écorché vif; ensuite, enduit partout +de miel et placé à l'entrée d'un nid de guêpes, pour rester là jusqu'à +ce qu'il soit aux trois quarts et demi mort; ensuite on le fera revenir +avec de l'eau-de-vie ou quelque autre liqueur forte; alors tout au vif +qu'il sera, et dans le jour prédit par l'almanach, il sera placé +contre un mur de briques aux regards brûlants du soleil du midi, qui +le regardera jusqu'à ce qu'il périsse sous la piqûre des mouches. Mais +pourquoi nous amuser à parler de misérables traîtres? Il ne faut que +rire de leurs maux, leurs crimes étant si grands. Dites-moi, car vous +me paraissez de bonnes gens bien simples, ce que vous voulez au roi. +Si vous me marquez comme il faut votre considération pour moi, je vous +conduirai au vaisseau où il est, je vous présenterai à Sa Majesté, je +lui parlerai à l'oreille en votre faveur; et s'il est quelqu'un auprès +du roi qui puisse vous faire accorder votre demande, vous voyez un homme +qui le fera. + +LE FILS.--Il paraît un homme d'un grand crédit; accordez-vous avec +lui, donnez-lui de l'or; et quoique l'autorité soit un ours féroce, +cependant, avec de l'or, on la mène souvent par le nez. Montrez le +dedans de votre bourse au dehors de votre main, et sans plus tarder. +Souvenez-vous, _lapidé et écorché vif_. + +LE BERGER.--S'il vous plaisait, monsieur, de vous charger de l'affaire +pour nous, voici de l'or que j'ai sur moi; je vous promets encore +autant, et je vous laisserai ce jeune homme en gage jusqu'à ce que je +vous le rapporte. + +AUTOLYCUS.--Après que j'aurai fait ce que j'ai promis? + +LE BERGER.--Oui, monsieur. + +AUTOLYCUS.--Allons, donnez-m'en la moitié.--Êtes-vous personnellement +intéressé dans cette affaire? + +LE FILS.--En quelque façon, monsieur; mais, quoique ma situation soit +assez triste, j'espère que je ne serai pas écorché vif pour cela. + +AUTOLYCUS.--Oh! c'est le cas du fils du berger. Au diable si on n'en +fait pas un exemple. + +LE FILS, _à son_ père.--Du courage, prenez courage; il faut que nous +allions trouver le roi, et lui montrer les choses étranges que nous +avons à faire voir; il faut qu'il sache qu'elle n'est point du tout +votre fille, ni ma soeur, autrement nous sommes perdus. (_A Autolycus_.) +Monsieur, je vous donnerai autant que ce vieillard quand l'affaire sera +terminée; et je resterai, comme il vous le dit, votre otage, jusqu'à ce +que l'or vous ait été apporté. + +AUTOLYCUS.--Je m'en rapporte à vous; marchez devant vers le rivage; +prenez sur la droite. Je ne ferai que regarder par-dessus la haie, et je +vous suis. + +LE FILS.--Nous sommes bien heureux d'avoir trouvé cet homme, je puis le +dire, bien heureux. + +LE BERGER.--Marchons devant, comme il nous l'ordonne; la Providence nous +l'a envoyé pour nous faire du bien. + +(Le berger et son fils s'en vont.) + +AUTOLYCUS, _seul_.--Quand j'aurais envie d'être honnête homme, la +fortune ne le souffrirait pas; elle me fait tomber le butin dans la +bouche; elle me gratifie en ce moment d'une double occasion: de l'or, +et le moyen de rendre service au prince mon maître; et qui sait combien +cela peut servir à mon avancement? Je vais lui conduire à bord ces deux +taupes, ces deux aveugles: s'il juge à propos de les remettre sur le +rivage, et que la plainte qu'ils veulent présenter au roi ne l'intéresse +en rien, qu'il me traite s'il le veut de coquin, pour être si officieux; +je suis à toute épreuve contre ce titre, et contre la honte qui peut y +être attachée. Je vais les lui présenter; cela peut être important. + +(Il sort.) + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + + ACTE CINQUIÈME + + +SCÈNE I + +Sicile.--Appartement dans le palais de Léontes. + +LÉONTES, CLÉOMÈNE, DION, PAULINE, _suite_. + + +CLÉOMÈNE.--Seigneur, vous en avez assez fait; vous avez témoigné le +repentir d'un saint; si vous avez commis des fautes, vous les avez bien +expiées, et même votre pénitence a surpassé vos fautes: finissez enfin +par faire ce que le ciel a déjà fait, oubliez vos offenses, et vous les +pardonnez comme il vous les pardonne. + +LÉONTES.--Tant que je me souviendrai d'elle et de ses vertus, je ne puis +oublier mon injustice envers elle; je songe toujours au tort que je +me suis fait à moi-même; tort si grand qu'il laisse mon royaume sans +héritier, et qui a détruit la plus douce compagne sur laquelle un époux +ait fondé ses espérances. + +PAULINE.--Cela est vrai, trop vrai, seigneur; quand vous épouseriez +l'une après l'autre toutes les femmes du monde, ou quand vous prendriez +quelque bonne qualité à toutes pour en former une femme parfaite, celle +que vous avez tuée serait encore sans égale. + +LÉONTES.--Je le crois ainsi. Tuée? Moi, je l'ai tuée?--Oui, je l'ai +fait; mais vous me donnez un coup bien cruel, en me disant que je l'ai +tuée. Ce mot est aussi amer pour moi dans votre bouche que dans mes +pensées: à l'avenir, ne me le dites que bien rarement. + +CLÉOMÈNE.--Ne le prononcez jamais, bonne dame; vous auriez pu dire +mille choses qui eussent été plus convenables aux circonstances, et plus +conformes à la bonté de votre coeur. + +PAULINE, _à Cléomène_.--Vous êtes un de ceux qui voudraient le voir se +remarier. + +DION.--Si vous ne le désirez pas, vous n'avez donc aucune pitié de +l'État; et vous ne vous souvenez pas de son auguste nom? Considérez un +peu quels dangers, si Sa Majesté ne laisse point de postérité, peuvent +tomber sur ce royaume et dévorer tous les témoins indécis de sa ruine. +Quoi de plus saint que de se réjouir de ce que la feue reine est en +paix? quoi de plus saint que de faire rentrer le bonheur dans la couche +de Sa Majesté, avec une douce compagne, pour soutenir la royauté, nous +consoler du présent et préparer le bien à venir? + +PAULINE.--Il n'en est aucune qui soit digne, auprès de celle qui +n'est plus. D'ailleurs, les dieux voudront que leurs desseins secrets +s'accomplissent. Le divin Apollon n'a-t-il pas répondu, et n'est-ce pas +là le sens de son oracle, que le roi Léontes n'aura point d'héritier +qu'on n'ait retrouvé son enfant perdu? Et l'espoir qu'il soit jamais +retrouvé est aussi contraire à la raison humaine, qu'il l'est que mon +Antigone brise son tombeau, et revienne à moi, car, sur ma vie, il a +péri avec l'enfant. Votre avis est donc que notre souverain contrarie le +ciel et s'oppose à ses volontés? (_Au roi_.) Ne vous inquiétez point de +postérité: la couronne trouvera toujours un héritier. Le grand Alexandre +laissa la sienne au plus digne, et par là son successeur avait chance +d'être le meilleur possible. + +LÉONTES.--Chère Pauline, vous qui avez en honneur, je le sais, la +mémoire d'Hermione, ah! que ne me suis-je toujours dirigé d'après vos +conseils! Je pourrais encore à présent contempler les beaux yeux de ma +reine chérie, je pourrais encore recueillir des trésors sur ses lèvres. + +PAULINE.--En les laissant plus riches encore, après le don qu'elles vous +auraient fait. + +LÉONTES.--Vous dites la vérité: il n'est plus de pareilles femmes: ainsi +plus de femme. Une épouse qui ne la vaudrait pas, et qui serait mieux +traitée qu'elle, forcerait son âme sanctifiée à revêtir de nouveau son +corps et à nous apparaître sur ce théâtre où nous l'outrageons en ce +moment; et à me dire, dans les tourments de son coeur: Pourquoi plutôt +moi? + +PAULINE.--Si elle avait le pouvoir de le faire, elle en aurait une juste +raison. + +LÉONTES.--Oui, bien juste: et elle m'exciterait à poignarder celle que +j'aurais épousée. + +PAULINE.--Je le ferais comme elle: si j'étais le fantôme qui revint, je +vous dirais de considérer les yeux de votre nouvelle épouse, et de me +dire pour quels attraits vous l'auriez choisie; et ensuite je pousserais +un cri en vous adressant ces mots: Souviens-toi de moi. + +LÉONTES.--Les étoiles, les étoiles mêmes, et tous les yeux du monde ne +sont auprès des siens que des charbons éteints! Ne craignez point une +autre épouse; je ne veux plus de femme, Pauline. + +PAULINE.--Voulez-vous jurer de ne jamais vous marier que de mon libre +consentement? + +LÉONTES.--Jamais, Pauline; je le jure sur le salut de mon âme. + +PAULINE.--Vous l'entendez, seigneurs, soyez tous témoins de son serment. + +CLÉOMÈNE.--Vous le tentez au delà de toute mesure. + +PAULINE.--A moins qu'une autre femme, ressemblant autant à Hermione que +son portrait, ne se présente à ses yeux. + +CLÉOMÈNE.--Chère dame... + +PAULINE.--J'ai dit.--Cependant, si mon roi veut se marier...--Oui, si +vous le voulez seigneur, et qu'il n'y ait pas de moyen de vous en ôter +la volonté, donnez-moi l'office de vous choisir une reine; elle ne sera +pas aussi jeune que l'était la première; mais elle sera telle que, si +l'ombre de votre première reine revenait, elle se réjouirait de vous +voir dans ses bras. + +LÉONTES.--Ma fidèle Pauline, nous ne nous marierons point que sur votre +avis. + +PAULINE.--Et je vous le conseillerai, quand votre première reine +reviendra à la vie; jamais auparavant. + +(Entre un gentilhomme.) + +LE GENTILHOMME.--Quelqu'un qui se donne pour le prince Florizel, fils +de Polixène, vient avec sa princesse, la plus belle personne que j'aie +jamais vue, demander à être introduit auprès de Votre Majesté. + +LÉONTES.--Quelle affaire avons-nous avec lui? Il ne vient point dans un +appareil digne de la grandeur de son père; son arrivée, si soudaine et +si imprévue, nous dit assez que ce n'est point une visite volontaire, +mais une entrevue forcée par quelque besoin ou quelque accident. Quelle +suite a-t-il? + +LE GENTILHOMME.--Peu de suite, et ceux qui la composent ont pauvre mine. + +LÉONTES.--Sa princesse, dites-vous, est avec lui? + +LE GENTILHOMME.--Oui, la plus incomparable beauté terrestre, je crois, +que jamais le soleil ait éclairée de sa lumière. + +PAULINE.--O Hermione! comme le siècle présent se vante toujours +au-dessus du siècle passé, qui valait mieux, de même, la tombe cède le +pas aux objets que l'on voit à présent. Vous-même, monsieur, vous avez +dit, et vous l'avez écrit aussi (mais maintenant vos écrits sont plus +glacés que celle qui en était le sujet), qu'elle n'avait jamais été, et +que jamais elle ne serait égalée. Vos vers, qui suivaient autrefois sa +beauté, ont étrangement reculé, pour que vous disiez à présent que vous +en avez vu une plus accomplie. + +LE GENTILHOMME.--Pardon, madame; j'ai presque oublié l'une: daignez +me pardonner; et l'autre, quand une fois elle aura obtenu vos regards, +obtiendra aussi votre voix. C'est une si belle créature que, si elle +voulait fonder une secte, elle pourrait éteindre le zèle de toutes les +autres sectes, et faire des prosélytes de tous ceux à qui elle dirait de +la suivre. + +PAULINE.--Comment! pas des femmes? + +LE GENTILHOMME.--Les femmes l'aimeront, parce qu'elle est une femme qui +vaut plus qu'aucun homme; les hommes l'aimeront, parce qu'elle est la +plus rare de toutes les femmes! + +LÉONTES.--Allez, Cléomène; et vous-même, accompagné de vos illustres +amis, amenez-les recevoir nos embrassements. (_Cléomène sort avec les +seigneurs et le gentilhomme_.) Toujours est-il étrange qu'il vienne +ainsi se glisser dans notre cour. + +PAULINE.--Si notre jeune prince (la perle des enfants) avait vécu +jusqu'à cette heure, il aurait bien figuré à côté de ce seigneur: il n'y +avait pas un mois d'intervalle entre leurs naissances. + +LÉONTES.--Je vous prie, taisez-vous: vous savez qu'il meurt pour moi +de nouveau quand on m'en parle. Lorsque je verrai ce jeune homme, vos +discours, Pauline, pourraient me conduire à des réflexions capables de +me priver de ma raison.--Je les vois qui s'avancent. + +(Entrent Florizel, Perdita, Cléomène et autres seigneurs.) + +LÉONTES, _à Florizel_.--Prince, votre mère fut bien fidèle au mariage, +car, au moment où elle vous conçut, elle reçut l'empreinte de votre +illustre père. Si je n'avais que vingt et un ans, les traits de votre +père sont si bien gravés en vous, vous avez si bien son air, que je +vous appellerais mon frère, comme lui, et je vous parlerais de quelques +étourderies de jeunesse que nous fîmes ensemble. Vous êtes le bienvenu, +ainsi que votre belle princesse, une déesse. Hélas! j'ai perdu un couple +d'enfants qui auraient pu se tenir ainsi entre le ciel et la terre, et +exciter l'admiration comme vous le faites, couple gracieux. Et ce fut +alors que je perdis (le tout par ma folie) la société et l'amitié de +votre vertueux père, que je désire voir encore une fois dans ma vie, +quoiqu'elle soit maintenant accablée de malheurs. + +FLORIZEL.--Seigneur, c'est par son ordre que j'ai abordé ici en Sicile, +et je suis chargé de sa part de vous présenter tous les voeux qu'un roi +et un ami peut envoyer à son frère, et si une infirmité, qui attaque les +forces usées n'avait fait tort à la vigueur qu'il désirait, il aurait +lui-même traversé l'étendue de terres et de mers qui sépare votre trône +et le sien, pour vous revoir, vous qu'il aime (il m'a ordonné de vous le +dire) plus que tous les sceptres et plus que tous ceux qui les portent +en ce moment. + +LÉONTES.--Ah! mon frère, digne prince, les outrages que je t'ai faits se +réveillent en moi, et tes soins, d'une générosité si rare, accusent ma +négligence tardive!--Soyez le bienvenu ici, comme le printemps l'est sur +la terre. Et a-t-il donc aussi exposé cette merveille de la beauté aux +cruels ou tout au moins aux rudes traitements du terrible Neptune, pour +venir saluer un homme qui ne vaut pas ses fatigues, bien moins encore +les hasards auxquels elle expose sa personne? + +FLORIZEL.--Mon cher prince, elle vient de la Libye. + +LÉONTES.--Où le belliqueux Smalus, ce prince si noble et si illustre, +est craint et chéri? + +FLORIZEL.--Oui, seigneur, de là; et c'est la fille de ce prince dont les +larmes ont bien prouvé qu'il était son père au moment où il s'est séparé +d'elle; c'est de là que, secondés par un officieux vent du midi, nous +avons fait ce trajet pour exécuter la commission que m'avait donnée mon +père, de visiter Votre Majesté. J'ai congédié sur vos rivages de Sicile +la plus brillante portion de ma suite: ils vont en Bohême, pour annoncer +mon succès dans la Libye, et mon arrivée et celle de ma femme dans cette +cour où nous sommes. + +LÉONTES.--Que les dieux propices purifient de toute contagion notre +atmosphère, tandis que vous séjournerez dans notre climat! Vous avez +un respectable père, un prince aimable; et moi, toute sacrée qu'est son +auguste personne, j'ai commis un péché dont le ciel irrité m'a puni, en +me laissant sans postérité: votre père jouit du bonheur qu'il a mérité +du ciel, possédant en vous un fils digne de ses vertus. Qu'aurais-je pu +être, moi qui aurais pu voir maintenant mon fils et ma fille aussi beaux +que vous? + +(Entre un seigneur.) + +LE SEIGNEUR.--Noble seigneur, ce que je vais annoncer ne mériterait +aucune foi, si les preuves n'étaient pas si près. Apprenez, seigneur, +que le roi de Bohême m'envoie vous saluer et vous prier d'arrêter son +fils, qui, abandonnant sa dignité et ses devoirs, a fui loin de son père +et de ses hautes destinées, pour s'évader avec la fille d'un berger. + +LÉONTES.--Où est le roi de Bohême? parlez. + +LE SEIGNEUR.--Ici, dans votre ville: je viens de le quitter; je parle +avec désordre, mais ce désordre convient et à mon étonnement, et à mon +message. Tandis qu'il se hâtait d'arriver à votre cour, poursuivant, +à ce qu'il paraît, le beau couple, il a rencontré en chemin le père de +cette prétendue princesse, et son frère, qui tous deux avaient quitté +leur pays avec le jeune prince. + +FLORIZEL.--Camillo m'a trahi, lui, dont l'honneur et la fidélité avaient +jusqu'ici résisté à toutes les épreuves. + +LE SEIGNEUR.--Vous pouvez le lui reprocher à lui-même.--Il est avec le +roi votre père. + +LÉONTES.--Qui? Camillo? + +LE SEIGNEUR.--Oui, Camillo, seigneur. Je lui ai parlé, et c'est lui qui +est actuellement chargé de questionner ces pauvres gens. Jamais je n'ai +vu deux malheureux si tremblants; ils se prosternent à ses genoux, ils +baisent la terre; ils se parjurent à chaque mot qu'ils prononcent; le +roi de Bohême se bouche les oreilles et les menace de plusieurs morts +dans la mort. + +PERDITA.--O mon pauvre père!--Le ciel suscite après nous des espions qui +ne permettront pas que notre union s'accomplisse. + +LÉONTES.--Êtes-vous mariés? + +FLORIZEL.--Nous ne le sommes point, seigneur, et il n'est pas probable +que nous le soyons. Les étoiles, je le vois, viendront baiser auparavant +les vallons: la comparaison n'est que trop juste. + +LÉONTES.--Prince, est-elle la fille d'un roi? + +FLORIZEL.--Oui, seigneur, quand une fois elle sera ma femme. + +LÉONTES.--Et cela, je le vois, par la prompte poursuite de votre bon +père, viendra bien lentement. Je suis fâché, très-fâché, que vous vous +soyez aliéné son amitié, que votre devoir vous obligeait de conserver; +et aussi fâché que votre choix ne soit pas aussi riche en mérite qu'en +beauté, afin que vous puissiez jouir d'elle. + +FLORIZEL.--Chérie, relève la tête: quoique la fortune, qui se déclare +ouvertement notre ennemie, nous poursuive avec mon père, elle n'a pas +le moindre pouvoir pour changer notre amour. (_Au roi_.) Je vous en +conjure, seigneur, daignez vous rappeler le temps où vous ne comptiez +pas plus d'années que je n'en ai à présent; en souvenir de ces +affections, présentez-vous mon avocat: à votre prière, mon père +accordera les plus grandes grâces comme des bagatelles. + +LÉONTES.--S'il voulait le faire, je lui demanderais votre précieuse +amante, qu'il regarde, lui, comme une bagatelle. + +PAULINE.--Mon souverain, vos yeux sont trop jeunes: moins d'un mois +avant que votre reine mourut, elle méritait encore mieux ces regards que +ce que vous regardez à présent. + +LÉONTES.--Je songeais à elle, même en contemplant cette jeune +fille.--(_A Florizel_.) Mais je n'ai pas encore donné de réponse à votre +demande. Je vais aller trouver votre père. Puisque vos penchants n'ont +point triomphé de votre honneur, je suis leur ami et le vôtre: je vais +donc le chercher pour cette affaire; ainsi, suivez-moi et voyez le +chemin que je ferai.--Venez, cher prince. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +La scène est devant le palais. + +AUTOLYCUS ET UN GENTILHOMME. + + +AUTOLYCUS.--Je vous prie, monsieur, étiez-vous présent à ce récit? + +LE GENTILHOMME.--J'étais présent à l'ouverture du paquet; j'ai +entendu le vieux berger raconter la manière dont il l'avait trouvé; et +là-dessus, après quelques moments d'étonnement, on nous a ordonné à +tous de sortir de l'appartement; et j'ai seulement entendu, à ce que je +crois, que le berger disait qu'il avait trouvé l'enfant. + +AUTOLYCUS.--Je serais bien aise de savoir l'issue de tout cela. + +LE GENTILHOMME.--Je vous rends la chose sans ordre.--Mais les +changements que j'ai aperçus sur les visages du roi et de Camillo +étaient singulièrement remarquables: ils semblaient, pour ainsi dire, en +se regardant l'un l'autre, faire sortir leurs yeux de leurs orbites; il +y avait un langage dans leur silence, et leurs gestes parlaient: à leurs +regards, on eût dit qu'ils apprenaient le salut ou la perte d'un +monde; tous les symptômes d'un grand étonnement éclataient en eux, mais +l'observateur le plus pénétrant, qui ne savait que ce qu'il voyait, +n'aurait pu dire si leur émotion était de la joie ou de la tristesse: +toujours est-il certain que c'était l'une ou l'autre poussée à +l'extrême. + +(Survient un autre gentilhomme.) + +PREMIER GENTILHOMME.--Voici un gentilhomme qui peut-être en saura +davantage. Quelles nouvelles, Roger? + +SECOND GENTILHOMME.--Rien que feux de joie. L'oracle est accompli, la +fille du roi est retrouvée; tant de merveilles se sont révélées dans +l'espace d'une heure, que nos faiseurs de ballades ne pourront jamais +les célébrer. + +(Arrive un troisième gentilhomme.) + +SECOND GENTILHOMME.--Mais voici l'intendant de madame Pauline, il pourra +vous en dire davantage.--(_A l'intendant_.) Eh bien! monsieur, comment +vont les choses à présent? Cette nouvelle, qu'on assure vraie, ressemble +si fort à un vieux conte, que sa vérité excite de violents soupçons. +Est-il vrai que le roi a retrouvé son héritière? + +TROISIÈME GENTILHOMME.--Rien n'est plus vrai, si jamais la vérité fut +prouvée par les circonstances. Ce que vous entendez, vous jureriez le +voir de vos yeux, tant il y a d'accord dans les preuves: le mantelet de +la reine Hermione,--son collier autour du cou de l'enfant,--les lettres +d'Antigone, trouvées avec elle, et dont on reconnaît l'écriture,--les +traits majestueux de cette fille et sa ressemblance avec sa mère,--un +air de noblesse que lui a imprimé la nature, et qui est au-dessus de +son éducation,--et mille autres preuves évidentes proclament avec toute +certitude qu'elle est la fille du roi.--Avez-vous assisté à l'entrevue +des deux rois? + +SECOND GENTILHOMME.--Non. + +TROISIÈME GENTILHOMME.--Alors vous avez perdu un spectacle qu'il +fallait voir et qu'on ne peut raconter. Alors vous auriez vu une joie +en commencer une autre; et de manière qu'il semblait que le chagrin +pleurait de s'éloigner d'eux, car leur joie nageait dans des flots de +larmes. Il fallait les voir élever leurs regards et leurs mains vers le +ciel avec des visages si altérés, qu'on ne pouvait les reconnaître qu'à +leurs vêtements et nullement à leurs traits. Notre roi, comme prêt à +s'élancer hors de lui-même, dans sa joie de retrouver sa fille, s'écrie, +comme si sa joie eût été une perte: _Oh! ta mère! ta mère!_ Ensuite il +demande pardon au roi de Bohême, et puis il embrasse son gendre; et puis +il tourmente sa fille en la prenant dans ses bras, et puis il remercie +le vieux berger, qui était là debout près de lui, comme un conduit rongé +par le laps de plusieurs règnes successifs. Je n'ai jamais ouï parler +de pareille entrevue, qui ne permet pas au récit boiteux de la suivre et +défie la description de la représenter. + +SECOND GENTILHOMME.--Et qu'est devenu, je vous prie, Antigone, qui +emporta l'enfant d'ici? + +TROISIÈME GENTILHOMME.--C'est encore comme un vieux conte, où il y a +matière à raconter, lors même que toute foi serait endormie et qu'il n'y +aurait pas une oreille ouverte. Il a été mis en pièces par un ours, +et cela est garanti par le fils du berger, qui a non-seulement sa +simplicité (qui semble incroyable) pour appuyer son témoignage, mais +qui produit encore un mouchoir et des anneaux d'Antigone, que Pauline +reconnaît. + +PREMIER GENTILHOMME.--Et sa barque, et ceux qui le suivaient, que +sont-ils devenus? + +TROISIÈME GENTILHOMME.--Naufragés au même instant où leur maître a péri, +et à la vue du berger, en sorte que tous les instruments qui avaient +servi à exposer l'enfant furent perdus au moment où l'enfant a été +trouvé. Mais quel noble combat entre la joie et la douleur s'est passé +dans l'âme de Pauline! Elle avait un oeil baissé à cause de la perte de +son époux; un autre levé dans la joie de voir l'oracle accompli. Elle +soulève de terre la princesse et elle la serre dans ses bras, comme +si elle eût voulu l'attacher à son coeur, de façon à ne plus avoir à +craindre de la perdre. + +PREMIER GENTILHOMME.--La grandeur de cette scène méritait des rois et +des princes pour spectateurs, puisqu'elle avait des rois pour acteurs. + +TROISIÈME GENTILHOMME.--Mais un des plus touchants incidents, et qui a +pêché dans mes yeux (pour y prendre de l'eau et non du poisson), c'était +un récit de la mort de la reine, avec les détails de la manière dont +elle est arrivée (confessés avec courage et pleures par le roi); c'était +de voir l'attention de sa fille, et la douleur qui la pénétrait, jusqu'à +ce que d'un signe de douleur à l'autre, elle a poussé un _hélas_! et, je +pourrais bien le dire, saigné des larmes; car je suis sûr que mon coeur +a pleuré du sang. Alors le spectateur qui était le plus froid comme +marbre, a changé de couleur; quelques-uns se sont évanouis, tous +s'attristaient; et, si l'univers entier avait assisté à cette scène, la +douleur eût été universelle. + +PREMIER GENTILHOMME.--Sont-ils revenus à la cour? + +TROISIÈME GENTILHOMME.--Non. La princesse a entendu parler de la statue +de sa mère, qui est entre les mains de Pauline; morceau qui a coûté +plusieurs années de travail, et récemment achevé par ce célèbre maître +italien, Jules Romain[23]. S'il possédait lui-même l'éternité, et qu'il +pût de son souffle la communiquer à son ouvrage, il priverait la nature +de son ouvrage, tant il l'imite parfaitement. Il a fait Hermione si +ressemblante à Hermione, qu'on dit qu'on lui adresserait la parole, +et qu'on attendrait sa réponse: c'est là qu'ils sont tous allés avec +l'ardeur de l'affection, et ils se proposent d'y souper. + +[Note 23: Jules Romain vécut précisément le même nombre d'années que +Shakspeare, qui naquit dix-huit ans après sa mort. Le poëte commet ici +un anachronisme volontaire pour louer le peintre. Mais comment songer à +Jules Romain, lorsqu'il s'agit ici d'une statue? Il faut se rappeler que +les statues étaient autrefois enluminées.] + +SECOND GENTILHOMME.--Je m'étais toujours imaginé qu'elle avait là +quelque grande affaire en main, car, depuis la mort d'Hermione, elle ne +manquait jamais d'aller deux ou trois fois par jour visiter cette maison +écartée. Irons-nous les y trouver et nous associer à la joie commune? + +PREMIER GENTILHOMME.--Et quel est celui qui, jouissant de la faveur +d'y être admis, voudrait s'en priver? A chaque clin d'oeil, nouvelle +découverte et nouveau plaisir. Notre absence nous fait perdre des +connaissances précieuses. Partons[24]. + +(Ils sortent.) + +[Note 24: On voit que Shakspeare était ici pressé de terminer; la +scène aurait été complète, si ce qui se passe en récit avait été mis en +action. _Segniùs irritant animos demissa per aurem, etc._] + +AUTOLYCUS.--C'est maintenant, si je n'avais pas contre moi les torts de +mon ancienne conduite, que les honneurs pleuvraient sur ma tête! C'est +moi qui ai conduit le vieillard et son fils à bord du navire du prince, +qui lui ai dit que je leur avais entendu parler d'un paquet et de je ne +savais pas quoi, mais il était alors enivré de son amour pour la +fille du berger (comme il la croyait alors), qui commençait à avoir +cruellement le mal de mer; et lui-même ne se sentait guère mieux par la +tempête qui continuait toujours; ce mystère est ainsi demeuré sans être +découvert. Mais cela m'est égal; car quand j'aurais trouvé ce secret, +il ne m'aurait pas été d'un grand avantage, au milieu des autres raisons +qui me discréditent. _(Entrent le berger et son fils_.) Voici ceux à qui +j'ai fait du bien, contre mon intention, et qui paraissent déjà dans la +fleur de leur fortune. + +LE BERGER.--Viens, mon garçon: j'ai passé l'âge d'avoir des enfants, +mais tes fils et tes filles naîtront tous gentilshommes. + +LE FILS, _à Autolycus_.--Je suis bien aise de vous rencontrer, monsieur. +Vous avez refusé de tous battre avec moi l'autre jour, parce que je +n'étais pas né gentilhomme: voyez-vous ces habits? Dites que vous ne +les voyez pas, et croyez encore que je ne suis pas né gentilhomme. +Vous feriez bien mieux de dire que ces vêtements ne sont pas nés +gentilshommes. Osez me donner un démenti, et essayez si je ne suis pas à +présent né gentilhomme. + +AUTOLYCUS.--Je sais que vous êtes actuellement, monsieur, un gentilhomme +né. + +LE FILS.--Oui, et c'est ce que je suis depuis quatre heures. + +LE BERGER.--Et moi aussi, mon garçon. + +LE FILS.--Et vous aussi.--Mais j'étais né gentilhomme avant mon père, +car le fils du roi m'a pris par la main et m'a appelé son frère; et +ensuite les deux rois ont appelé mon père leur frère; et ensuite le +prince mon frère et la princesse ma soeur ont appelé mon père, leur +père, et nous nous sommes mis à pleurer; et ce sont les premières larmes +de gentilhomme que nous ayons jamais versées. + +LE BERGER.--Nous pouvons vivre, mon fils, assez pour en verser bien +davantage. + +LE FILS.--Sans doute, ou il y aurait bien du malheur, étant devenus +nobles un peu tard. + +AUTOLYCUS.--Je vous conjure, monsieur, de me pardonner toutes les fautes +que j'ai commises contre Votre Seigneurie, et de vouloir bien m'appuyer +de votre favorable recommandation auprès du prince mon maître. + +LE BERGER.--Je t'en prie, fais-le, mon fils; car nous devons être +obligeants, à présent que nous sommes gentilshommes. + +LE FILS.--Tu amenderas ta vie? + +AUTOLYCUS.--Oui, si c'est le bon plaisir de Votre Seigneurie. + +LE FILS.--Donne-moi ta main: je jurerai au prince que tu es un aussi +honnête et brave homme qu'on en puisse trouver en Bohême. + +LE BERGER.--Tu peux le dire, mais non pas le jurer. + +LE FILS.--Ne pas le jurer, à présent que je suis gentilhomme? Que les +paysans et les franklins[25] le _disent_, moi, je le _jurerai_. + +[Note 25: Propriétaire libre.] + +LE BERGER.--Et si cela est faux, mon fils? + +LE FILS.--Quelque faux que cela puisse être, un gentilhomme peut le +jurer en faveur de son ami.--Oui, et je jurerai au prince que tu es un +robuste garçon pour ta taille et que tu ne t'enivreras point; mais +je sais que tu n'es pas un robuste garçon pour ta taille et que tu +t'enivreras; je le jurerai tout de même; et je voudrais que tu fusses un +robuste garçon pour ta taille. + +AUTOLYCUS.--Je me montrerai tel, monsieur, tant que je pourrai. + +LE FILS.--Oui, montre-toi au moins un garçon robuste, si je ne suis pas +étonné comment tu oses t'aventurer à t'enivrer, n'étant pas un garçon +robuste, ne fais pas état de ma parole.--Écoute: les rois et les princes +nos parents sont allés voir le portrait de la reine; viens, suis-nous, +nous serons tes bons maîtres. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +Appartement dans la maison de Pauline. + +_Entrent_ LÉONTES, POLIXÈNE, FLORIZEL, PERDITA, CAMILLO, PAULINE, +COURTISANS _et suite_. + + +LÉONTES.--O sage et bonne Pauline! quelles grandes consolations j'ai +reçues de vous! + +PAULINE.--Mon souverain, ce qui n'a pas bien réussi, je le faisais dans +de bonnes intentions. Quant à mes services, vous me les avez bien payés; +l'honneur que vous m'avez fait de daigner visiter mon humble demeure +avec votre frère couronné, et ce couple fiancé d'héritiers de vos +royaumes, c'est de votre part un surcroît de bienfaits que ma vie ne +pourra jamais assez reconnaître. + +LÉONTES.--Ah! Pauline, c'est un honneur plein d'embarras. Mais nous +sommes venus pour voir la statue de notre reine; nous avons traversé +votre galerie en regardant avec plaisir toutes les curiosités qu'elle +présente; mais nous n'avons pas vu celle que ma fille est venue y +chercher, la statue de sa mère. + +PAULINE.--Comme de son vivant elle n'eut point d'égale, je suis +persuadée aussi que sa ressemblance inanimée surpasse tout ce que vous +avez jamais vu, et tout ce qu'a fait la main de l'homme. Voilà pourquoi +je la tiens seule et à part. Mais la voici: préparez-vous à voir la vie +aussi parfaitement imitée, que le sommeil imite la mort. Regardez, +et avouez que c'est beau. _(Pauline tire un rideau et découvre une +statue._) J'aime votre silence, il prouve mieux votre admiration. +Mais parlez pourtant, et vous le premier, mon souverain, dites, +n'approche-t-elle pas un peu de l'original? + +LÉONTES.--C'est son attitude naturelle! Cher marbre, fais-moi des +reproches, afin que je puisse dire: oui, tu es Hermione:--ou plutôt, +c'est bien mieux toi encore dans ton silence; car elle était aussi +tendre que l'enfance et les grâces.--Mais cependant, Pauline, Hermione +n'était pas si ridée; elle n'était pas aussi âgée que cette statue la +représente. + +POLIXÈNE.--Oh! non, de beaucoup. + +PAULINE.--C'est ce qui prouve encore plus l'excellence de l'art du +statuaire, qui laisse écouler seize années, et la représente telle +qu'elle serait aujourd'hui si elle vivait. + +LÉONTES.--Comme elle aurait pu vivre pour me procurer des consolations +aussi vives que la douleur dont elle me perce l'âme aujourd'hui. Oh! +voilà son maintien et son air majestueux (plein de vie alors, comme +il est là glacé) la première fois que je lui parlai d'amour! Je suis +honteux: ce marbre ne me reprend-il pas d'avoir été plus dur que lui?--O +noble chef-d'oeuvre! il y a dans ta majesté une magie, qui évoque dans +ma mémoire tous mes torts, et qui a privé de ses sens ta fille, dont +l'admiration fait une seconde statue. + +PERDITA.--Et permettez-moi, sans dire que c'est une superstition, de +tomber à ses genoux et d'implorer sa bénédiction.--Madame, chère reine, +qui finîtes lorsque je ne faisais que de commencer, donnez-moi cette +main à baiser. + +PAULINE.--Oh! arrêtez! la statue n'est posée que tout nouvellement; les +couleurs ne sont pas sèches. + +CAMILLO.--Seigneur, vous n'avez que trop cruellement ressenti le chagrin +que seize hivers n'ont pu dissiper, qu'autant d'étés n'ont pu tarir; à +peine est-il de bonheur qui ait duré aussi longtemps; il n'est point de +chagrin qui ne se soit détruit lui-même beaucoup plus tôt. + +POLIXÈNE, _au roi_.--Chère frère, permettez que celui qui a été la cause +de tout ceci, ait le pouvoir de vous ôter autant de chagrin qu'il en +peut prendre lui-même pour sa part. + +PAULINE.--En vérité, seigneur, si j'avais pu prévoir que la vue de ma +pauvre statue vous eût fait tant d'impression (car ce marbre est à moi), +je ne vous l'aurais pas montrée. + +(Elle va pour fermer le rideau.) + +LÉONTES.--Ne tirez point le rideau. + +PAULINE.--Vous ne la contemplerez pas plus longtemps: peut-être votre +imagination en viendrait-elle à penser qu'elle se remue. + +LÉONTES.--Je voudrais être mort, si ce n'est qu'il me semble que déjà... +Quel est cet homme qui l'a faite? Voyez, seigneur, ne croiriez-vous pas +qu'elle respire, et que le sang circule en effet dans ses veines? + +POLIXÈNE.--C'est le chef-d'oeuvre d'un maître: la vie même semble animer +ses lèvres. + +LÉONTES.--Son oeil, quoique fixe, semble animé, tant est grande +l'illusion de l'art! + +PAULINE.--Je vais fermer le rideau: mon seigneur est déjà si transporté +qu'il va croire tout à l'heure qu'elle est vivante. + +LÉONTES.--O ma chère Pauline! faites-le-moi croire pendant vingt années +de suite; il n'est point de raison sage dans ce monde qui puisse égaler +le plaisir de ce délire. Laissez-moi la voir. + +PAULINE.--Je suis bien fâchée, seigneur, de vous avoir causé tant +d'émotion; mais je pourrais vous affliger encore davantage. + +LÉONTES.--Faites-le, Pauline; car cette tristesse a autant de douceur +que les plus grandes consolations.--Eh quoi! il me semble qu'il sort de +sa bouche un souffle: quel habile ciseau a donc pu sculpter l'haleine! +Que personne ne rie; mais je veux l'embrasser. + +PAULINE.--Mon cher seigneur, arrêtez. Le vermillon de ses lèvres +est encore humide; vous le gâteriez, si vous l'embrassiez, et vous +souilleriez les vôtres de l'huile de la peinture. Fermerai-je le rideau? + +LÉONTES.--Non, non, pas de vingt ans. + +PERDITA.--Je pourrais rester tout ce temps à la contempler. + +PAULINE.--Ou arrêtez-vous là et quittez cette chapelle, ou préparez-vous +à un plus grand étonnement. Si vous pouvez en soutenir la vue, je vais +faire mouvoir véritablement la statue, la faire descendre et venir vous +prendre la main; mais alors vous croiriez, et cependant je proteste +qu'il n'en est rien, que je suis aidée des esprits du mal. + +LÉONTES.--Tout ce qu'il est en votre pouvoir de lui faire faire, je +serai satisfait de le voir; tout ce qu'il est en votre pouvoir de lui +faire dire, je serai satisfait de l'entendre; car il est aussi aisé de +la faire parler que de la faire mouvoir. + +PAULINE.--Il faut que vous réveilliez toute votre foi. Allons, demeurez +tous immobiles, ou que ceux qui croiront que j'accomplis quelque oeuvre +illicite se retirent. + +LÉONTES.--Commencez; personne ne bougera d'un pas. + +PAULINE, _à des musiciens_.--Musique, éveillez-la. Commencez,--il +est temps; descends, cesse d'être une pierre; approche et frappe +d'étonnement tous ceux qui te regardent. Allons, je vais fermer ta +tombe; remue, descends, rends à la mort ce silence obstiné; car la vie +chérie te rachète de ses bras.--Vous le voyez, elle se remue. _(Hermione +descend_.) Ne tressaillez point; ses actions seront saintes comme +l'enchantement que vous tenez pour légitime; ne l'évitez point que vous +ne la revoyiez mourir une seconde fois; car vous lui donneriez deux fois +la mort.--Allons, présentez-lui votre main: lorsqu'elle était jeune, +c'était vous qui lui faisiez la cour; à présent qu'elle est plus âgée, +c'est elle qui vous prévient. + +LÉONTES, _en l'embrassant_.--Oh! sa main est chaude! Si ceci est de la +magie, que ce soit un art aussi légitime que de manger. + +POLIXÈNE.--Elle l'embrasse! + +CAMILLO.--Elle se suspend à son cou! Si elle appartient à la vie, +qu'elle parle donc aussi! + +POLIXÈNE.--Oui, et qu'elle nous révèle où elle a vécu, ou comment elle +s'est échappée du milieu des morts? + +PAULINE.--Si l'on n'eût fait que vous dire qu'elle était vivante, vous +auriez bafoué cette idée comme un vieux conte: mais vous voyez qu'elle +vit, quoiqu'elle ne parle pas encore. Faites attention un petit +moment.--(_A Perdita_.) Voudriez-vous, belle princesse, vous jeter entre +elle et le roi? tombez à ses genoux, et demandez la bénédiction de +votre mère. (_A Hermione_.) Tournez-vous de ce côté, chère reine, notre +Perdita est retrouvée. + +(Elle lui présente Perdita, qui s'agenouille aux pieds d'Hermione.) + +HERMIONE, _prenant la parole_.--O vous, dieux! abaissez ici vos regards, +et de vos urnes sacrées versez toutes vos grâces sur la tête de ma +fille! (_A sa fille_.) Dis-moi, ma fille, où tu as été conservée? Où tu +as vécu? Comment as-tu retrouvé la cour de ton père? Car, sachant par +Pauline que l'oracle avait donné l'espérance que tu étais en vie, je me +suis conservée pour en voir l'accomplissement. + +PAULINE.--Il y aura assez de temps pour cela.--De crainte que les +spectateurs, excités par cet exemple, n'aient l'envie de troubler +votre joie par de pareilles relations,--allez ensemble, vous tous qui +retrouvez en ce moment quelque bonheur: et communiquez à chacun votre +allégresse: moi, tourterelle vieillie, je vais me reposer sur quelque +rameau flétri, et là pleurer mon compagnon, que jamais je ne retrouverai +qu'en mourant moi-même. + +LÉONTES.--Ah! calmez-vous, Pauline: vous devriez prendre un époux sur +mon consentement, comme je prends moi une épouse sur le vôtre: c'est un +pacte fait entre nous, et confirmé par nos serments. Vous avez trouvé +mon épouse, mais comment? C'est là la question: car je l'ai vue morte, à +ce que j'ai cru: et j'ai fait en vain plus d'une prière sur son +tombeau. Je n'irai pas chercher bien loin (car je connais en partie ses +sentiments) pour vous trouver un honorable époux.--Avancez, Camillo, +et prenez-la par la main; son mérite et sa vertu sont bien connus, +et attestés encore ici par le témoignage de deux rois.--Quittons ces +lieux.--Quoi? (_A Hermione_.) Regardez mon frère! Ah! pardonnez-moi +tous deux, de ce que j'ai pu jamais me placer par mes soupçons entre +vos chastes regards. (_A Hermione_.) Voici votre gendre, le fils du +roi, qui, grâce au ciel, a engagé sa foi à votre fille.--Chère Pauline, +conduisez-nous dans un lieu où nous puissions à loisir nous questionner +mutuellement et répondre sur le rôle que chacun de nous a joué dans ce +long intervalle de temps depuis l'instant où nous avons été séparés les +uns des autres: hâtez-vous de nous conduire. + +(Tous sortent.) + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le conte d'hiver, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CONTE D'HIVER *** + +***** This file should be named 18311-8.txt or 18311-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/3/1/18311/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18311-8.zip b/18311-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a7a109d --- /dev/null +++ b/18311-8.zip diff --git a/18311-h.zip b/18311-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6700b5b --- /dev/null +++ b/18311-h.zip diff --git a/18311-h/18311-h.htm b/18311-h/18311-h.htm new file mode 100644 index 0000000..0397331 --- /dev/null +++ b/18311-h/18311-h.htm @@ -0,0 +1,5331 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Le conte d'hiver, by William Shakespeare</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +.stage1 {font-size: 0.9em; text-align: center} +.stage2 {font-size: 0.9em} +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Le conte d'hiver, by William Shakespeare + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le conte d'hiver + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: May 4, 2006 [EBook #18311] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CONTE D'HIVER *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + +</pre> + + + +<p class="i2">Note du transcripteur.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>============================================</p> +<p>Ce document est tiré de:</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p> +<p>SHAKSPEARE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>TRADUCTION DE</p> +<p>M. GUIZOT</p> + </div><div class="stanza"> +<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p> +<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p> +<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Volume 4</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mesure pour mesure.—Othello.—Comme il vous plaira.</p> +<p>Le conte d'hiver.—Troïlus et Cressida.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>PARIS</p> +<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p> +<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p> +<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p> +<p>1863</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>===============================================</p> + </div> </div> +<br><br> + +<h1>LE CONTE D'HIVER</h1> + +<h2>TRAGÉDIE</h2> +<br> + + +<h3>NOTICE SUR LE CONTE D'HIVER</h3> + + +<p>Cette pièce embrasse un intervalle de seize années; une princesse +y naît au second acte et se marie au cinquième. C'est la plus grande +infraction à la loi d'unité de temps dont Shakspeare se soit rendu +coupable; aussi n'ignorant pas les règles comme on a voulu quelquefois +le dire, et prévoyant en quelque sorte les clameurs des critiques, +il a pris la peine au commencement du quatrième acte, d'évoquer +le Temps lui-même qui vient faire en personne l'apologie du +poëte; mais les critiques auraient voulu sans doute que ce personnage +allégorique eût aussi demandé leur indulgence pour deux autres +licences; la première est d'avoir violé la chronologie jusqu'à faire de +Jules Romain le contemporain de l'oracle de Delphes; la seconde +d'avoir fait de la Bohême un royaume maritime. Ces fautes impardonnables +ont tellement offensé ceux qui voudraient réconcilier Aristote +avec Shakspeare, qu'ils ont répudié le <i>Conte d'hiver</i> dans l'héritage +du poëte; et qu'aveuglés par leurs préventions, ils n'ont pas +osé reconnaître que cette pièce si défectueuse étincelle de beautés +dont Shakspeare seul est capable. C'est encore dans une nouvelle romanesque, +<i>Dorastus et Faunia</i>, attribuée à Robert Greene, qu'il +faut chercher l'idée première du <i>Conte d'hiver</i>; à moins que, comme +quelques critiques, on ne préfère croire la nouvelle postérieure à la +pièce, ce qui est moins probable. Nous allons faire connaître l'histoire +de Dorastus et Faunia par un abrégé des principales circonstances.</p> + +<p>Longtemps avant l'établissement du christianisme, régnait en +Bohême un roi nommé Pandosto qui vivait heureux avec Bellaria son +épouse. Il en eut un fils nommé Garrinter. Égisthus, roi de Sicile, +son ami, vint le féliciter sur la naissance du jeune prince. Pendant +le séjour qu'il fit à la cour de Bohême son intimité avec Bellaria +excita une telle jalousie dans le coeur de Pandosto, qu'il chargea son +échanson Franio de l'empoisonner. Franio eut horreur de cette commission, +révéla tout à Égisthus, favorisa son évasion et l'accompagna +en Sicile. Pandosto furieux tourna toute sa vengeance contre la reine, +l'accusa publiquement d'adultère, la fit garder à vue pendant sa +grossesse, et, dès qu'elle fut accouchée, il envoya chercher l'enfant +dans la prison, le fit mettre dans un berceau et l'exposa à la mer +pendant une tempête.</p> + +<p>Le procès de Bellaria fut ensuite instruit juridiquement. Elle persista +à protester de son innocence, et le roi voulant que son témoignage +fût reçu pour toute preuve, Bellaria demanda celui de l'oracle +de Delphes. Six courtisans furent envoyés en ambassade à la +Pythonisse qui confirma l'innocence de la reine et déclara de plus +que Pandosto mourrait sans héritier si l'enfant exposé ne se retrouvait +pas. En effet, pendant que le roi confondu se livre à ses regrets, +on vient lui annoncer la mort de son fils Garrinter, et Bellaria, accablée +de sa douleur, meurt elle-même subitement.</p> + +<p>Pandosto au désespoir se serait tué lui-même si on n'eût retenu +son bras. Peu à peu ce désespoir dégénéra en mélancolie et en langueur; +le monarque allait tous les jours arroser de ses larmes le +tombeau de Bellaria.</p> + +<p>La nacelle sur laquelle l'enfant avait été exposé flotta pendant +deux jours au gré des vagues, et aborda sur la côte de Sicile. Un +berger occupé à chercher en ce lieu une brebis qu'il avait perdue, +aperçut la nacelle et y trouva l'enfant enveloppé d'un drap écarlate +brodé d'or, ayant au cou une chaîne enrichie de pierres précieuses, +et à côté de lui une bourse pleine d'argent. Il l'emporta dans sa chaumière +et l'éleva dans la simplicité des moeurs pastorales; mais Faunia, +c'est le nom que donna le berger à la jeune fille, était si belle +que l'on parla bientôt d'elle à la cour; Dorastus, fils du roi de Sicile, +fut curieux de la voir, en devint amoureux, et sacrifiant les espérances +de son avenir et la main d'une princesse de Danemark à la +bergère qu'il aimait, s'enfuit secrètement avec elle. Le confident du +prince était un nommé Capino qui allait tout préparer pour favoriser +la fuite des deux amants, lorsqu'il rencontra Porrus le père supposé +de Faunia. Malgré le déguisement dont Dorastus s'était servi pour +faire la cour à sa fille adoptive, Porrus avait enfin reconnu le prince, +et, craignant le ressentiment du roi, venait lui révéler qu'il n'était que +le père nourricier de Faunia, en lui portant les bijoux trouvés dans +la nacelle.</p> + +<p>Capino lui offre sa médiation, et sous divers prétextes il l'entraîne +au vaisseau où étaient déjà les fugitifs. Porrus est forcé de les suivre. +La navigation ne fut pas heureuse, et le navire échoua sur les +côtes de Bohême. On voit que Shakspeare ne s'est pas inquiété d'être +plus savant géographe que le romancier.</p> + +<p>Redoutant la cruauté de Pandosto, le prince résolut d'attendre +incognito sous le nom de Méléagre, l'occasion de se réfugier dans +une contrée plus hospitalière; mais la beauté de Faunia fit encore +du bruit: le roi de Bohême voulut la voir, et, oubliant sa douleur, +conçut le projet de s'en faire aimer; il mit Dorastus en prison de +peur qu'il ne fût un obstacle à ce désir, et fit les propositions les +plus flatteuses à Faunia qui les rejeta constamment avec dédain.</p> + +<p>Cependant le roi de Sicile était parvenu à découvrir les traces de +son fils. Il envoie ses ambassadeurs en Bohême pour y réclamer Dorastus, +et prier le roi de mettre à mort Capino, Porrus et sa fille +Faunia.</p> + +<p>Pandosto se hâte de tirer Dorastus de prison, lui demande pardon +du traitement qu'il lui a fait essuyer, le fait asseoir sur son trône, et +lui explique le message de son père.</p> + +<p>Porrus, Faunia et Capino sont mandés; on leur lit leur sentence +de mort. Mais Porrus raconte tout ce qu'il sait de Faunia, et montre +les bijoux qu'il a trouvés auprès d'elle. Le roi reconnaît sa fille, récompense +Capino, et fait Porrus chevalier.</p> + +<p>Il ne faut pas chercher dans ce conte le retour d'Hermione, la +touchante résignation de cette reine, et le contraste du zèle ardent +et courageux de Pauline; les scènes de jalousie et de tendresse conjugale, +et surtout celles où Florizel et Perdita se disent leur amour +avec tant d'innocence, et où Shakspeare a fait preuve d'une imagination +qui a toute la fraîcheur et la grâce de la nature au printemps. +Il ne faut pas y chercher les caractères encore intéressants, quoique +subalternes, d'Antigone, de Camillo, du vieux berger et de son fils, +si fier d'être fait gentilhomme qu'il ne croit plus que les mots qu'il +employait jadis soient dignes de lui: «Ne pas le jurer, à présent que +je suis gentilhomme! Que les paysans le <i>disent</i> eux, moi je le jurerai.»</p> + +<p>Mais le rôle le plus plaisant de la pièce, c'est celui de ce fripon +Autolycus, si original que l'on pardonne à Shakspeare d'avoir oublié +de faire la part de la morale, en ne le punissant pas lors du dénoument.</p> + +<p>Walpole prétend que le <i>Conte d'hiver</i> peut être rangé parmi les +drames historiques de Shakspeare, qui aurait eu visiblement l'intention +de flatter la reine Élisabeth par une apologie indirecte. Selon +lui, l'art de Shakspeare ne se montre nulle part avec plus d'adresse; +le sujet était trop délicat pour être mis sur la scène sans voile; il +était trop récent, et touchait la reine de trop près pour que le poëte +pût hasarder des allusions autrement que dans la forme d'un compliment. +La déraisonnable jalousie de Léontes, et sa violence, retracent +le caractère d'Henri VIII, qui, en général, fit servir la loi d'instrument +à ses passions impétueuses. Non-seulement le plan général +de la pièce, mais plusieurs passages sont tellement marqués de cette +intention, qu'ils sont plus près de l'histoire que de la fiction. Hermione +accusée dit:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>.... <i>For honour,</i></p> +<p><i>'Tis a derivative from me to mine.</i></p> +<p><i>And it only that I stand for</i>.</p> + </div> </div> + +<p>«Quant à l'honneur, il doit passer de moi à mes enfants, et c'est +lui seul que je veux défendre.»</p> + + +<p>Ces mots semblent pris de la lettre d'Anne Boleyn au roi avant son +exécution. Mamilius, le jeune prince, personnage inutile, qui meurt +dans l'enfance, ne fait que confirmer l'opinion, la reine Anne ayant +mis au monde un enfant mort avant Élisabeth. Mais le passage le +plus frappant en ce qu'il n'aurait aucun rapport à la tragédie, si elle +n'était destinée à peindre Élisabeth, c'est celui où Pauline décrivant +les traits de la princesse qu'Hermione vient de mettre au monde, dit +en parlant de sa ressemblance avec son père:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>She has the very trick of his frown.</i></p><br> + +<p>«Elle a jusqu'au froncement de son sourcil.»</p> + </div> </div> + +<p>Il y a une objection qui embarrasse Walpole, c'est une phrase si +directement applicable à Élisabeth et à son père, qu'il n'est guère +possible qu'un poëte ait osé la risquer. Pauline dit encore au roi:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>'Tis yours</i></p> +<p><i>And might we lay the old proverb to your charge</i></p> +<p><i>So like you 'tis worse</i>.</p> + </div> </div> + +<p>«C'est votre enfant, et il vous ressemble tant que nous pourrions vous appliquer en reproche le vieux proverbe, <i>il vous ressemble tant que c'est tant pis</i>.»</p> + +<p>Walpole prétend que cette phrase n'aurait été insérée qu'après la +mort d'Élisabeth.</p> + +<p>On a plusieurs fois voulu soumettre à un plan plus régulier la +pièce du <i>Conte d'hiver,</i> nous ne citerons que l'essai de Garrick, +qui n'en conserva que la partie tragique, et la réduisit en trois +actes.</p> + +<p>Selon Malone, Shakspeare aurait composé cette pièce en 1604.</p> + +<br><br> + +<p>PERSONNAGES</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>LÉONTES, roi de Sicile.</p> +<p>MAMILIUS, son fils.</p> +<p>CAMILLO, )</p> +<p>ANTIGONE, )</p> +<p>CLÉOMÈNE, ) seigneurs de Sicile.</p> +<p>DION, )</p> +<p>UN AUTRE SEIGNEUR de Sicile.</p> +<p>ROGER, gentilhomme sicilien.</p> +<p>UN GENTILHOMME attaché au prince Mamilius.</p> +<p>POLIXÈNE, roi de Bohême.</p> +<p>FLORIZEL, son fils.</p> +<p>ARCHIDAMUS, seigneur de Bohême.</p> +<p>OFFICIERS de la cour de justice.</p> +<p>UN VIEUX BERGER, père supposé de Perdita.</p> +<p>SON FILS.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>UN MARINIER.</p> +<p>UN GEÔLIER.</p> +<p>UN VALET du vieux berger.</p> +<p>AUTOLYCUS, filou.</p> +<p>LE TEMPS, personnage faisant l'office de choeur.</p> +<p>HERMIONE, femme de Léontes.</p> +<p>PERDITA, fille de Léontes et d'Hermione.</p> +<p>PAULINE, femme d'Antigone.</p> +<p>ÉMILIE, ) suivantes</p> +<p>DEUX AUTRES DAMES,) de la reine.</p> +<p>MOPSA, )</p> +<p>DORCAS, ) jeunes bergères.</p> +<p>SATYRES DANSANT, BERGERS ET BERGÈRES,</p> +<p>GARDES, SEIGNEURS, DAMES ET</p> +<p>SUITE, ETC.</p> + </div> </div> + +<p class="stage1">La scène est tantôt en Sicile, tantôt en Bohême.</p> +<br><br> + +<h2>ACTE PREMIER</h2> +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">La Sicile. Antichambre dans le palais de Léontes.</p> + +<p class="stage1">CAMILLO, ARCHIDAMUS.</p> +<br> +<p>ARCHIDAMUS.—S'il vous arrive, Camillo, de visiter un +jour la Bohême, dans quelque occasion semblable à celle +qui a réclamé maintenant mes services, vous trouverez, +comme je vous l'ai dit, une grande différence entre +notre Bohême et votre Sicile.</p> + +<p>CAMILLO.—Je crois que, l'été prochain, le roi de Sicile +se propose de rendre à votre roi la visite qu'il lui doit à +si juste titre.</p> + +<p>ARCHIDAMUS.—Si l'accueil que vous recevrez est au-dessous +de celui que nous avons reçu, notre amitié nous +justifiera; car en vérité...</p> + +<p>CAMILLO.—Je vous en prie...</p> + +<p>ARCHIDAMUS.—Vraiment, et je parle avec connaissance +et franchise, nous ne pouvons mettre la même magnificence... +et une si rare... Je ne sais comment dire. Allons, +nous vous donnerons des boissons assoupissantes, afin +que vos sens incapables de sentir notre insuffisance ne +puissent du moins nous accuser, s'ils ne peuvent nous +accorder des éloges.</p> + +<p>CAMILLO.—Vous payez beaucoup trop cher ce qui vous +est donné gratuitement.</p> + +<p>ARCHIDAMUS.—Croyez-moi, je parle d'après mes propres +connaissances, et d'après ce que l'honnêteté m'inspire.</p> + +<p>CAMILLO.—La Sicile ne peut se montrer trop amie de +la Bohême. Leurs rois ont été élevés ensemble dans leur +enfance; et l'amitié jeta dès lors entre eux de si profondes +racines, qu'elle ne peut que s'étendre à présent. +Depuis que l'âge les a mûris pour le trône, et que les +devoirs de la royauté ont séparé leur société, leurs rapprochements, +sinon personnels, ont été royalement continués +par un échange mutuel de présents, de lettres et +d'ambassades amicales; en sorte qu'absents, ils paraissaient +être encore ensemble; ils se donnaient la main +comme au-dessus d'une vaste mer, et ils s'embrassaient, +pour ainsi dire, des deux bouts opposés du monde. +Que le ciel entretienne leur affection!</p> + +<p>ARCHIDAMUS.—Je crois qu'il n'est point dans le monde +de malice ou d'affaire qui puissent l'altérer. Vous avez +une consolation indicible dans le jeune prince Mamilius. +Je n'ai jamais connu de gentilhomme d'une plus grande +espérance.</p> + +<p>CAMILLO.—Je conviens avec vous qu'il donne de +grandes espérances. C'est un noble enfant; un jeune +prince, qui est un vrai baume pour le coeur de ses sujets; +il rajeunit les vieux coeurs: ceux qui, avant sa naissance, +allaient déjà avec des béquilles, désirent vivre +encore pour le voir devenir homme.</p> + +<p>ARCHIDAMUS.—Et sans cela ils seraient donc bien aises +de mourir?</p> + +<p>CAMILLO.—Oui, s'ils n'avaient pas quelque autre motif +pour excuser leur désir de vivre.</p> + +<p>ARCHIDAMUS.—Si le roi n'avait pas de fils, ils désireraient +vivre sur leurs béquilles jusqu'à ce qu'il en eût un.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Une salle d'honneur dans le palais.</p> + +<p class="stage1">LÉONTES, HERMIONE, MAMILIUS, POLIXÈNE, +CAMILLO, <i>et suite</i>.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Déjà le berger a vu changer neuf fois +l'astre humide des nuits, depuis que nous avons laissé +notre trône vide; et j'épuiserais, mon frère, encore +autant de temps à vous faire mes remerciements, que je +n'en partirais pas moins chargé d'une dette éternelle. +Ainsi, comme un chiffre placé toujours dans un bon +rang, je multiplie, avec un merci, bien d'autres milliers +qui le précèdent.</p> + +<p>LÉONTES.—Différez encore quelque temps vos remerciements: +vous vous acquitterez en partant.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Seigneur, c'est demain: je suis tourmenté +par les craintes de ce qui peut arriver ou se préparer +pendant notre absence. Veuillent les dieux que nuls +vents malfaisants ne soufflent sur mes États, et ne me +fassent dire: mes inquiétudes n'étaient que trop fondées! +et d'ailleurs je suis resté assez longtemps pour +fatiguer Votre Majesté.</p> + +<p>LÉONTES.—Mon frère, nous sommes trop solide pour +que vous puissiez venir à bout de nous.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Point de plus long séjour.</p> + +<p>LÉONTES.—Encore une huitaine.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Très-décidément, demain.</p> + +<p>LÉONTES.—Nous partagerons donc le temps entre +nous; et, en cela, je ne veux pas être contredit.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Ne me pressez pas ainsi, je vous en conjure. +Il n'est point de voix persuasive; non, il n'en est +point dans le monde, qui pût me gagner aussitôt que la +vôtre, et il en serait ainsi aujourd'hui, si ma présence +vous était nécessaire, quand le besoin exigerait de ma +part un refus. Mes affaires me rappellent chez moi; y +mettre obstacle, ce serait me punir de votre affection; et +un plus long séjour deviendrait pour vous une charge et +un embarras; pour nous épargner ces deux inconvénients, +adieu, mon frère.</p> + +<p>LÉONTES.—Vous restez muette, ma reine? Parlez donc.</p> + +<p>HERMIONE.—Je comptais, seigneur, garder le silence +jusqu'à ce que vous l'eussiez amené à protester avec serment +qu'il ne resterait pas; vous le suppliez trop froidement, +seigneur. Dites-lui que vous êtes sûr que tout va +bien en Bohême; le jour d'hier nous a donné ces nouvelles +satisfaisantes: dites-lui cela, et il sera forcé dans +ses derniers retranchements.</p> + +<p>LÉONTES.—Bien dit, Hermione.</p> + +<p>HERMIONE.—S'il disait qu'il languit de revoir son fils, +ce serait une bonne raison; et s'il dit cela, laissez-le +partir; s'il jure qu'il en est ainsi, il ne doit pas rester +plus longtemps, nous le chasserons d'ici avec nos quenouilles.—<span class="stage2">(<i>A Polixène.</i>)</span> Cependant je me hasarderai à +vous demander de nous prêter encore une semaine de +votre royale présence. Quand vous recevrez mon époux +en Bohême, je vous recommande de l'y retenir un mois +au delà du terme marqué pour son départ: et pourtant +en vérité, Léontes, je ne vous aime pas d'une minute de +moins, que toute autre femme n'aime son époux.—Vous +resterez?</p> + +<p>POLIXÈNE.—Non, madame.</p> + +<p>HERMIONE.—Oh! mais vous resterez.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Je ne le puis vraiment pas.</p> + +<p>HERMIONE.—Vraiment? Vous me refusez avec des serments +faciles; mais quand vous chercheriez à déplacer +les astres de leur sphère par des serments, je vous dirais +encore: Seigneur, on ne part point. Vraiment vous ne +partirez point: le <i>vraiment</i> d'une dame a autant de pouvoir +que le <i>vraiment</i> d'un gentilhomme. Voulez-vous +encore partir? forcez-moi de vous retenir comme prisonnier, +et non pas comme un hôte; et alors vous payerez +votre pension en nous quittant, et serez par là dispensé +de tous remerciements; qu'en dites-vous? êtes-vous +mon prisonnier, ou mon hôte? Par votre redoutable +<i>vraiment</i>, il faut vous décider à être l'un ou l'autre.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Votre hôte, alors, madame! car être +votre prisonnier emporterait l'idée d'une offense, qu'il +m'est moins aisé à moi de commettre qu'à vous de +punir.</p> + +<p>HERMIONE.—Ainsi je ne serai point votre geôlier, mais +votre bonne hôtesse. Allons, il me prend envie de vous +questionner sur les tours de mon seigneur et les vôtres, +lorsque vous étiez jeunes. Vous deviez faire alors de +jolis petits princes.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Nous étions, belle reine, deux étourdis, +qui croyaient qu'il n'y avait point d'autre avenir devant +eux, qu'un lendemain semblable à aujourd'hui, et que +notre enfance durerait toujours.</p> + +<p>HERMIONE.—Mon seigneur n'était-il pas le plus fou des +deux?</p> + +<p>POLIXÈNE.—Nous étions comme deux agneaux jumeaux, +qui bondissaient ensemble au soleil, et bêlaient l'un +après l'autre; notre échange mutuel était de l'innocence +pour de l'innocence; nous ne connaissions pas l'art de +faire du mal, non: et nous n'imaginions pas qu'aucun +homme en fit. Si nous avions continué cette vie, et que +nos faibles intelligences n'eussent jamais été exaltées +par un sang plus impétueux, nous aurions pu répondre +hardiment au ciel, <i>non coupables</i>, en mettant à part la +tache héréditaire.</p> + +<p>HERMIONE.—Vous nous donnez à entendre par là que +depuis vous avez fait des faux pas.</p> + +<p>POLIXÈNE.—O dame très-sacrée, les tentations sont +nées depuis lors: car dans ces jours où nous n'avions +pas encore nos plumes, ma femme n'était qu'une petite +fille; et votre précieuse personne n'avait pas encore +frappé les regards de mon jeune camarade.</p> + +<p>HERMIONE.—Que la grâce du ciel me soit en aide! Ne +tirez aucune conséquence de tout ceci, de peur que vous +ne disiez que votre reine et moi nous sommes de mauvais +anges. Et pourtant, poursuivez: nous répondrons +des fautes que nous vous avons fait commettre, si vous +avez fait votre premier péché avec nous, et que vous +avez continué de pécher avec nous, et que vous n'ayiez +jamais trébuché qu'avec nous.</p> + +<p>LÉONTES, <span class="stage2"><i>à Hermione</i></span>.—Est-il enfin gagné?</p> + +<p>HERMIONE.—Il restera, seigneur.</p> + +<p>LÉONTES.—Il n'a pas voulu y consentir, à ma prière. +Hermione, ma bien-aimée, jamais vous n'avez parlé +plus à propos.</p> + +<p>HERMIONE.—Jamais?</p> + +<p>LÉONTES.—Jamais, qu'une seule fois.</p> + +<p>HERMIONE.—Comment? j'ai parlé deux fois à propos? +et quand a été la première, s'il vous plaît? Je vous en +prie, dites-le-moi. Rassasiez-moi d'éloges, et engraissez-m'en +comme un oiseau domestique; une bonne action +qu'on laisse mourir, sans en parler, en tue mille autres +qui seraient venues à la suite; les louanges sont notre +salaire: vous pouvez avec un seul doux baiser nous faire +avancer plus de cent lieues, tandis qu'avec l'aiguillon +vous ne nous feriez pas parcourir un seul acre. Mais +allons au but. Ma dernière bonne action a été de l'engager +à rester: quelle a donc été la première? Celle-ci a +une soeur aînée, ou je ne vous comprends pas: ah! fasse +le ciel qu'elle se nomme vertu! Mais j'ai déjà parlé une +fois à propos: quand? Je vous en prie, dites-le-moi, je +languis de le savoir.</p> + +<p>LÉONTES.—Eh bien! ce fut quand trois tristes mois +expirèrent enfin d'amertume, et que tu ouvris ta main +blanche pour frapper dans la mienne en signe d'amour;—tu +dis alors: Je suis à vous pour toujours.</p> + +<p>HERMIONE.—Allons, c'est vertu.—Ainsi, voyez-vous, +j'ai parlé à propos deux fois: la première, afin de conquérir +pour toujours mon royal époux; la seconde, afin +d'obtenir le séjour d'un ami pour quelque temps.</p> + +<p class="stage1">(Elle présente la main à Polixène.)</p> + +<p>LÉONTES, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Trop de chaleur quand on mêle de +si près l'amitié, on finit bientôt par mêler les personnes: +j'ai en moi un <i>tremor cordis</i>: mon coeur bondit; mais ce +n'est pas de joie, ce n'est pas de joie.—Cet accueil peut +avoir une apparence honnête: il peut puiser sa liberté +dans la cordialité, dans la bonté du naturel, dans un +coeur affectueux, et être convenable pour qui le montre: +il le peut, je l'accorde. Mais de se serrer ainsi les mains, +de se serrer les doigts comme ils le font en ce moment, +et de se renvoyer des sourires d'intelligence, comme un +miroir; et puis de soupirer comme le signal de mort du +cerf: oh! c'est là un genre d'accueil qui ne plaît ni à +mon coeur, ni à mon front.—Mamilius, es-tu mon +enfant?</p> + +<p>MAMILIUS.—Oui, mon bon seigneur.</p> + +<p>LÉONTES.—Vraiment! c'est mon beau petit coq. Quoi! +as-tu noirci ton nez? On dit que c'est une copie du mien. +Allons, petit capitaine, il faut être <i>propre</i>. Je veux dire +<i>propre<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></i> au moins, capitaine, quoique ce mot s'applique +également au boeuf, à la génisse et au veau. Quoi, toujours +jouant du virginal<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a> sur sa main. <span class="stage2">(<i>Observant Polixène +et Hermione.) (A son fils</i>.)</span> Mon petit veau, es-tu bien +mon veau?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>Équivoque sur le mot <i>neat</i> qui veut dire <i>bétail +à cornes</i> et <i>propre, gentil</i>.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p>Espèce d'épinette. Un livre des leçons de cet instrument +ayant appartenu à la reine Élisabeth existe encore.</p></blockquote> + +<p>MAMILIUS.—Oui, si vous le voulez bien, mon seigneur.</p> + +<p>LÉONTES.—Il te manque la peau rude et cette crue que +je me sens au front pour me ressembler parfaitement.—Et +pourtant, nous nous ressemblons comme deux +oeufs: ce sont les femmes qui le disent, et elles disent +tout ce qu'elles veulent. Mais quand elles seraient fausses, +comme les mauvais draps reteints en noir, comme les +vents, comme les eaux; fausses comme les dés que +désire un homme qui ne connaît point de limite entre +le tien et le mien; cependant il serait toujours vrai de +dire que cet enfant me ressemble. Allons, monsieur le +page, regardez-moi avec votre oeil bleu-de-ciel.—Petit +fripon, mon enfant chéri, ta mère peut-elle?... se pourrait-il +bien?... O imagination! tu poignardes mon coeur, +tu rends possibles des choses réputées impossibles, tu +as un commerce avec les songes... (Comment cela peut-il +être?...) avec ce qui n'a aucune réalité: toi, force +coactive, qui t'associes au néant;—il devient croyable +que tu peux t'unir à quelque chose de réel, et tu le fais +au delà de ce qu'on te commande; j'en fais l'expérience +par les idées contagieuses qui empoisonnent mon cerveau +et qui endurcissent mon front.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Qu'a donc le roi de Sicile?</p> + +<p>HERMIONE.—Il paraît un peu troublé.</p> + +<p>POLIXÈNE, <span class="stage2"><i>au roi</i></span>.—Qu'avez-vous, seigneur, et comment +vous trouvez-vous? Comment allez-vous, mon cher +frère?</p> + +<p>HERMIONE.—Vous avez l'air d'être agité de quelque +pensée: êtes-vous ému, seigneur?</p> + +<p>LÉONTES.—Non, en vérité. <span class="stage2">(<i>A part</i>.)</span> Comme la nature +trahit quelquefois sa folie et sa tendresse pour être le +jouet des coeurs durs!—En considérant les traits de +mon fils, il m'a semblé que je reculais de vingt-trois +années; et je me voyais en robe, dans mon fourreau de +velours vert; mon épée emmuselée: de crainte qu'elle +ne mordît son maître et ne lui devînt funeste, comme il +arrive souvent à ce qui sert d'ornement. Combien je devais +ressembler alors, à ce que j'imagine, à ce pépin, à +cette gousse de pois verts, à ce petit gentilhomme!—Mon +bon monsieur, voulez-vous échanger votre argent +contre des oeufs<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>?</p> + +<p>MAMILIUS.—Non, seigneur, je me battrais.</p> + +<p>LÉONTES.—Oui-da! Que ton lot<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> dans la vie soit d'être +heureux!—Mon frère, êtes-vous aussi fou de votre +jeune prince que nous vous semblons l'être du nôtre?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p>Expression proverbiale usitée quand un homme se voit outragé +et ne fait aucune résistance, nous avons en Français le +proverbe: «A qui vendez-vous vos coquilles?»</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p><i>Dole</i> signifiait la portion d'aumônes distribuée aux pauvres dans +les familles riches. <i>Happy man be his dole</i>, était une expression +proverbiale.</p></blockquote> + +<p>POLIXÈNE.—Quand je suis chez moi, seigneur, il fait +tout mon exercice, tout mon amusement, toute mon occupation. +Tantôt il est mon ami dévoué et tantôt mon +ennemi, mon flatteur, mon guerrier, mon homme d'État, +tout enfin: il me rend un jour de juillet aussi court +qu'un jour de décembre; et par la variété de son humeur +enfantine, il me guérit d'idées qui m'épaissiraient +le sang.</p> + +<p>LÉONTES.—Ce petit écuyer a le même office près de +moi: nous allons nous promener nous deux; et nous +vous laissons, seigneur, à vos affaires plus sérieuses.—Hermione, +montrez combien vous nous aimez dans l'accueil +que vous ferez à votre frère: que tout ce qu'il y a +de plus cher en Sicile soit regardé comme de peu de valeur; +après vous et mon jeune promeneur, c'est lui qui +a le plus de droits sur mon coeur.</p> + +<p>HERMIONE.—Si vous nous cherchiez, nous serons à +vous dans le jardin; vous y attendrons-nous?</p> + +<p>LÉONTES.—Suivez à votre gré vos penchants: on vous +trouvera, pourvu que vous soyez sous le ciel. <span class="stage2">(<i>A part, observant +Hermione</i>.)</span>—Je pêche en ce moment, quoique tu +n'aperçoives point l'hameçon. Va, poursuis. Comme elle +tient son bec tendu vers lui! et comme elle s'arme de +toute l'audace d'une femme devant son époux indulgent! +<span class="stage2">(<i>Polixène, Hermione, sortent avec leur suite</i>.)</span> Les +voilà partis! M'y voilà enfoncé jusqu'aux genoux, me +voilà cornard par-dessus les oreilles! <span class="stage2">(<i>A Mamilius</i>.)</span> Va, +mon enfant, va jouer.—Ta mère joue aussi, et moi +aussi: mais je joue un rôle si fâcheux, qu'il me conduira +au tombeau au milieu des sifflets; les mépris et les +huées seront ma cloche funèbre. Va, mon enfant, va jouer. +Il y a eu, ou je suis bien trompé, des hommes déshonorés +avant moi; et à présent, au moment même où je parle, +il est plus d'un époux qui tient avec confiance sa femme +sous le bras et qui ne songe guère qu'elle a reçu des visites +en son absence, et que son vivier a été pêché par +le premier venu, par monsieur <i>Sourire</i>, son voisin. Enfin, +c'est toujours une consolation qu'il y ait d'autres +hommes qui aient des grilles, et que ces grilles soient, +comme les miennes, ouvertes contre leur volonté. Si +tous les hommes qui ont des femmes déloyales s'abandonnaient +au désespoir, la dixième partie du genre humain +se pendrait. C'est un mal sans remède: c'est +quelque planète licencieuse dont l'influence se fait sentir +partout où elle domine; et sa puissance, croyez-le, s'étend +de l'orient à l'occident, du nord au midi. Conclusion, +il n'y a point de barrières pour garder une femme; +retiens cela. Elle laisse entrer et sortir l'ennemi avec +armes et bagages: des milliers d'hommes comme moi ont +cette maladie et ne la sentent pas.—Eh bien! mon enfant?</p> + +<p>MAMILIUS.—On dit que je vous ressemble.</p> + +<p>LÉONTES.—Oui, c'est une sorte de consolation. <span class="stage2">(<i>Il aperçoit +Camillo.</i>)</span> Quoi! Camillo ici?</p> + +<p>CAMILLO.—Oui, mon bon seigneur.</p> + +<p>LÉONTES, <span class="stage2"><i>à Mamilius</i></span>.—Va jouer, Mamilius, tu es un +brave garçon.—<span class="stage2">(<i>Mamilius sort.</i>)</span> Eh bien! Camillo, ce +grand monarque prolonge son séjour.</p> + +<p>CAMILLO.—Vous avez bien de la peine à faire tenir son +ancre dans votre port; vous aviez beau la jeter, elle revenait +toujours à vous.</p> + +<p>LÉONTES.—Y as-tu fait attention?</p> + +<p>CAMILLO.—Il ne voulait pas céder à vos prières; ses +affaires devenaient toujours plus urgentes.</p> + +<p>LÉONTES.—T'en es-tu aperçu? Voilà donc déjà des gens +autour de moi qui murmurent tout bas et se disent à +l'oreille: «Le roi de Sicile est un... et cætera.» C'est +déjà bien avancé, lorsque je viens à le sentir le dernier.—Comment +s'est-il déterminé à rester, Camillo?</p> + +<p>CAMILLO.—Sur les prières de la vertueuse reine.</p> + +<p>LÉONTES.—De la reine, soit:—vertueuse, cela devrait +être, sans doute; mais voilà, cela n'est pas. Cette idée-là +est-elle entrée dans quelque autre cervelle que la tienne? +Car ta conception est d'une nature absorbante, elle +attire à elle plus de choses que les esprits vulgaires. Cela +n'est-il remarqué que par les intelligences plus fines, +par quelques têtes d'un génie extraordinaire? Les créatures +subalternes pourraient bien être tout à fait +aveugles dans cette affaire: parle.</p> + +<p>CAMILLO.—Dans cette affaire, seigneur? Je crois que +tout le monde comprend que le roi de Bohême fait ici +un plus long séjour.</p> + +<p>LÉONTES.—Tu dis?</p> + +<p>CAMILLO.—Qu'il fait ici un plus long séjour.</p> + +<p>LÉONTES.—Oui, mais pourquoi?</p> + +<p>CAMILLO.—Pour satisfaire Votre Majesté et se rendre +aux instances de notre gracieuse souveraine.</p> + +<p>LÉONTES.—Se rendre aux instances de votre souveraine? +se rendre? Je n'en veux pas davantage.—Camillo, +je t'ai confié les plus chers secrets de mon coeur aussi +bien que ceux de mon conseil; et, comme un prêtre, tu +as purifié mon sein; je t'ai toujours quitté comme un +pénitent converti: mais je me suis trompé sur ton intégrité, +c'est-à-dire trompé sur ce qui m'en offrait l'apparence.</p> + +<p>CAMILLO.—Que le ciel m'en préserve, seigneur!</p> + +<p>LÉONTES.—Oui, de le souffrir.—Tu n'es pas honnête, +ou, si ton penchant t'y porte, tu es un lâche qui coupes +le jarret à l'honnêteté et l'empêches de suivre sa course +naturelle; ou autrement, il faut te regarder comme un +serviteur initié dans ma confiance intime et négligent à +y répondre; ou bien comme un insensé qui voit chez +moi jouer un jeu où je perds le plus riche de mes trésors, +et qui prend le tout en badinage.</p> + +<p>CAMILLO.—Mon noble souverain, je puis être négligent, +insensé et timide; nul homme n'est si exempt de +ces défauts que sa négligence, sa folie et sa timidité ne +se montrent quelquefois dans la multitude infinie des +affaires de ce monde. Si jamais, seigneur, j'ai été négligent +dans les vôtres à dessein, c'est une folie à moi; si +jamais j'ai joué exprès le rôle d'un insensé, ç'aura été +par négligence et faute de réfléchir assez aux conséquences; +si jamais la crainte m'a fait hésiter dans une +entreprise dont l'issue me semblait douteuse et dont +l'exécution était réclamée à grands cris par la nécessité, +ç'a été par une timidité qui souvent attaque le plus sage. +Ce sont là, seigneur, autant d'infirmités ordinaires dont +l'homme le plus honnête n'est jamais exempt. Mais, +j'en conjure Votre Majesté, parlez-moi plus clairement; +faites-moi connaître et voir en face ma faute, et si je la +renie, c'est qu'elle ne m'appartient pas.</p> + +<p>LÉONTES.—N'avez-vous pas vu, Camillo (mais cela est +hors de doute, vous l'avez vu, ou le verre de votre lunette +est opaque comme la corne d'un homme déshonoré), ou +entendu dire (car sur une chose aussi visible la rumeur +publique ne peut pas se taire), ou pensé en vous-même +(car il n'y aurait pas de faculté de penser dans l'homme +qui ne le penserait pas) que ma femme m'est infidèle?—Si +tu veux l'avouer (ou autrement nie avec impudence, +nie que tu aies des yeux, des oreilles et une pensée), +conviens donc que ma femme est un cheval de bois<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> +et qu'elle mérite un nom aussi infâme que la dernière +des filles qui livre sa personne avant d'avoir engagé sa +foi; dis-le et soutiens-le.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p><i>Hobby horse</i>.</p></blockquote> + +<p>CAMILLO.—Je ne voudrais pas rester là en écoutant +noircir ainsi ma souveraine maîtresse sans en tirer sur-le-champ +vengeance. Malédiction sur moi-même! vous +n'avez jamais proféré de parole plus indigne que celle-là; +la répéter serait un crime, aussi grand que celui que +vous imaginez, quand il serait vrai.</p> + +<p>LÉONTES.—Et n'est-ce rien que de se parler à l'oreille? +que d'appuyer joue contre joue? de mesurer leur nez +ensemble? de se baiser les lèvres en dedans? d'étouffer +un éclat de rire par un soupir? Et, signe infaillible d'un +honneur profané, de faire chevaucher leur pied l'un sur +l'autre? de se cacher ensemble dans les coins, de souhaiter +que l'horloge aille plus vite? que les heures se changent +en minutes et midi en minuit, que tous les yeux +fussent aveuglés par une taie, hors les leurs, les leurs +seulement, qui voudraient être coupables sans être vus: +n'est-ce rien que tout cela? En ce cas, et le monde, et +tout ce qu'il enferme, n'est donc rien non plus; ce ciel +qui nous couvre n'est rien; la Bohême n'est rien; ma +femme n'est rien, et tous ces riens ne signifient rien, +si tout cela n'est rien.</p> + +<p>CAMILLO.—Mon cher seigneur, guérissez-vous de cette +funeste pensée, et au plus tôt, car elle est très-dangereuse.</p> + +<p>LÉONTES.—C'est possible, mais c'est vrai.</p> + +<p>CAMILLO.—Non, seigneur, non.</p> + +<p>LÉONTES.—C'est vrai: vous mentez, vous mentez. Je +te dis que tu mens, Camillo, et je te hais. Je te déclare +un homme stupide, un misérable sans âme, ou un hypocrite +qui temporise, qui peut voir de tes yeux indifféremment +le bien et le mal, également enclin à tous les +deux. Si le sang de ma femme était aussi corrompu que +l'est son honneur, elle ne vivrait pas le temps qu'un sablier +met à s'écouler.</p> + +<p>CAMILLO.—Qui est donc son corrupteur?</p> + +<p>LÉONTES.—Qui? Eh! celui qui la porte toujours pendue +à son cou, comme une médaille, le roi de Bohême. +Qui?... Si j'avais autour de moi des serviteurs zélés et +fidèles qui eussent des yeux pour voir mon honneur +comme ils voient leurs profits et leurs intérêts personnels, +ils feraient une chose qui couperait court à cette +débauche. Oui, et toi, mon échanson, toi que j'ai tiré de +l'obscurité et élevé au rang d'un grand seigneur, toi qui +peux voir aussi clairement que le ciel voit la terre et +que la terre voit le ciel, combien je suis outragé... Tu +pourrais épicer une coupe pour procurer à mon ennemi +un sommeil éternel, et cette potion serait un baume +pour mon coeur.</p> + +<p>CAMILLO.—Oui, seigneur, je pourrais le faire, et cela +non avec une potion violente, mais avec une liqueur +lente, dont les effets ne trahiraient pas la malignité, +comme le poison. Mais je ne puis croire à cette souillure +chez mon auguste maîtresse, si souverainement honnête +et vertueuse. Je vous ai aimé, sire...</p> + +<p>LÉONTES.—Eh bien! va en douter et pourrir à ton aise!—Me +crois-tu assez inconséquent, assez troublé pour +chercher à me tourmenter moi-même, pour souiller la +pureté et la blancheur de mes draps, qui, en se conservant, +procure le sommeil, mais qui, une fois tachée, devient +des aiguillons, des épines, des orties et des queues +de guêpes,—pour provoquer l'ignominie à propos du +sang du prince mon fils, que je crois être à moi et que +j'aime comme mon enfant, sans de mûres et convaincantes +raisons qui m'y forcent, dis, voudrais-je le faire? +Un homme peut-il s'égarer ainsi?</p> + +<p>CAMILLO.—Je suis obligé de vous croire, seigneur, et +je vous débarrasserai du roi de Bohême, pourvu que, +quand il sera écarté, Votre Majesté consente à reprendre +la reine et à la traiter comme auparavant, ne fût-ce que +pour l'intérêt de votre fils et pour imposer par là silence +à l'injure des langues dans les cours et les royaumes +connus du vôtre et qui vous sont alliés.</p> + +<p>LÉONTES.—Tu me conseilles là précisément la conduite +que je me suis prescrite à moi-même. Je ne porterai +aucune atteinte à son honneur, aucune.</p> + +<p>CAMILLO.—Allez donc, seigneur, et montrez au roi de +Bohême et à votre reine le visage serein que l'amitié +porte dans les fêtes. C'est moi qui suis l'échanson de +Polixène: s'il reçoit de ma main un breuvage bienfaisant, +ne me tenez plus pour votre serviteur.</p> + +<p>LÉONTES.—C'est assez: fais cela, et la moitié de mon +coeur est à toi; si tu ne le fais pas, tu perces le tien.</p> + +<p>CAMILLO.—Je le ferai, seigneur.</p> + +<p>LÉONTES.—J'aurai l'air amical, comme tu me le conseilles. <span class="stage2">(Il sort.)</span></p> + +<p>CAMILLO, <span class="stage2"><i>seul</i></span>.—O malheureuse reine!—Mais moi, à +quelle position suis-je réduit?—Il faut que je sois l'empoisonneur +du vertueux Polixène; et mon motif pour +cette action, c'est l'obéissance à un maître, à un homme +qui, en guerre contre lui-même, voudrait que tous ceux +qui lui appartiennent fussent de même.—En faisant +cette action, j'avance ma fortune.—Quand je pourrais +trouver l'exemple de mille sujets qui auraient frappé +des rois consacrés et prospéré ensuite, je ne le ferais pas +encore; mais puisque ni l'airain, ni le marbre, ni le parchemin +ne m'en offrent un seul, que la scélératesse elle-même +se refuse à un tel forfait..., il faut que j'abandonne +la cour; que je le fasse ou que je ne le fasse pas, ma +ruine est inévitable. Étoiles bienfaisantes, luisez à présent +sur moi! Voici le roi de Bohême.</p> + +<p class="stage1">(Entre Polixène.)</p> + +<p>POLIXÈNE.—Cela est étrange! Il me semble que ma +faveur commence à baisser ici! Ne pas me parler!—Bonjour, +Camillo.</p> + +<p>CAMILLO.—Salut, noble roi.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Quelles nouvelles à la cour?</p> + +<p>CAMILLO.—Rien d'extraordinaire, seigneur.</p> + +<p>POLIXÈNE.—A l'air qu'a le roi, on dirait qu'il a perdu +une province, quelque pays qu'il chérissait comme lui-même. +Je viens dans le moment même de l'aborder avec +les compliments accoutumés; lui, détournant ses yeux +du côté opposé, et donnant à sa lèvre abaissée le mouvement +du mépris, s'éloigne rapidement de moi, me +laissant à mes réflexions sur ce qui a pu changer ainsi +ses manières.</p> + +<p>CAMILLO.—Je n'ose pas le savoir, seigneur...</p> + +<p>POLIXÈNE.—Comment, vous n'osez pas le savoir! vous +n'osez pas? Vous le savez, et vous n'osez pas le savoir +pour moi? C'est là ce que vous voulez dire; car pour +vous, ce que vous savez, il faut bien que vous le sachiez, +et vous ne pouvez pas dire que vous n'osez pas le savoir. +Cher Camillo, votre visage altéré est pour moi un miroir +où je lis aussi le changement du mien; car il faut bien +que j'aie quelque part à cette altération en trouvant ma +position changée en même temps.</p> + +<p>CAMILLO.—Il y a un mal qui met le désordre chez quelques-uns +de nous, mais je ne puis nommer ce mal, et +c'est de vous qu'il a été gagné, de vous qui pourtant +vous portez fort bien.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Comment! gagné de moi? N'allez pas me +prêter le regard du basilic: j'ai envisagé des milliers +d'hommes qui n'ont fait que prospérer par mon coup +d'oeil, mais je n'ai donné la mort à aucun. Camillo... +comme il est certain que vous êtes un gentilhomme +plein de science et d'expérience, ce qui orne autant notre +noblesse que peuvent le faire les noms illustres de nos +aïeux, qui nous ont transmis la noblesse par héritage, +je vous conjure, si vous savez quelque chose qu'il soit +de mon intérêt de connaître, de m'en instruire; ne me +le laissez pas ignorer en l'emprisonnant dans le secret.</p> + +<p>CAMILLO.—Je ne puis répondre.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Une maladie gagnée de moi, et cependant +je me porte bien! Il faut que vous me répondiez, entendez-vous, +Camillo? Je vous en conjure, au nom de tout +ce que l'honneur permet (et cette prière que je vous fais +n'est pas des dernières qu'il autorise), je vous conjure de +me déclarer quel malheur imprévu tu devines être prêt +de se glisser sur moi, à quelle distance il est encore, +comment il s'approche, quel est le moyen de le prévenir, +s'il y en a; sinon, quel est celui de le mieux supporter.</p> + +<p>CAMILLO.—Seigneur, je vais vous le dire, puisque j'en +suis sommé au nom de l'honneur et par un homme que +je crois plein d'honneur. Faites donc attention à mon +conseil, qui doit être aussi promptement suivi que je +veux être prompt à vous le donner, ou nous n'avons +qu'à nous écrier, vous et moi: <i>Nous sommes perdus!</i> Et +adieu.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Poursuivez, cher Camillo.</p> + +<p>CAMILLO.—Je suis l'homme chargé de vous tuer.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Par qui, Camillo?</p> + +<p>CAMILLO.—Par le roi.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Pourquoi?</p> + +<p>CAMILLO.—Il croit, ou plutôt il jure avec conviction, +comme s'il l'avait vu de ses yeux ou qu'il eût été l'agent +employé pour vous y engager, que vous avez eu un +commerce illicite avec la reine.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Ah! si cela est vrai, que mon sang se +tourne en liqueur venimeuse et que mon nom soit accouplé +au nom de celui qui a trahi le meilleur de tous; +que ma réputation la plus pure se change en une odeur +infecte qui offense les sens les plus obtus, en quelque +lieu que je me présente, et que mon approche soit évitée +et plus abhorrée que la plus contagieuse peste dont +l'histoire ou la tradition aient jamais parlé!</p> + +<p>CAMILLO.—Jurez, pour le dissuader, par toutes les +étoiles du ciel et par toutes leurs influences; vous pourriez +aussi bien empêcher la mer d'obéir à la lune que +réussir à écarter par vos serments ou ébranler par vos +avis le fondement de sa folie: elle est appuyée sur sa +folie, et elle durera autant que son corps.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Comment cette idée a-t-elle pu se former?</p> + +<p>CAMILLO.—Je l'ignore, mais je suis certain qu'il est +plus sûr d'éviter ce qui est formé que de s'arrêter à +chercher comment cela est né. Si donc vous osez vous +fier à mon honnêteté, qui réside enfermée dans ce corps, +que vous emmènerez avec vous en otage, partons cette +nuit: j'informerai secrètement de l'affaire vos serviteurs, +et je saurai les faire sortir de la ville par deux ou +par trois à différentes poternes. Quant à moi, je dévoue +mon sort à votre service, perdant ici ma fortune +par cette confidence. Ne balancez pas; car, par l'honneur +de mes parents, je vous ai dit la vérité: si vous en +cherchez d'autres preuves, je n'ose pas rester à les +attendre; et vous ne serez pas plus en sûreté qu'un +homme condamné par la propre bouche du roi, et dont +il a juré la mort.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Je te crois. J'ai vu son coeur sur son visage. +Donne-moi ta main, sois mon guide, et ta place sera toujours +à côté de la mienne. Mes vaisseaux sont prêts, et il +y a deux jours que mes gens attendaient mon départ de +cette cour.—Cette jalousie a pour objet une créature +bien précieuse; plus elle est une personne rare, plus +cette jalousie doit être extrême: et plus il est puissant, +plus elle doit être violente; il s'imagine qu'il est déshonoré +par un homme qui a toujours professé d'être son +ami; sa vengeance doit donc, par cette raison, en être +plus cruelle. La crainte m'environne de ses ombres; +qu'une prompte fuite soit mon salut et sauve la gracieuse +reine, le sujet des pensées de Léontes, mais qui +est sans raison l'objet de ses injustes soupçons. Viens, +Camillo; je te respecterai comme mon père, si tu parviens +à sauver ma vie de ces lieux. Fuyons.</p> + +<p>CAMILLO.—J'ai l'autorité de demander les clefs de +toutes les poternes: que Votre Majesté profite des moments: +le temps presse; allons, seigneur, partons. <span class="stage2">(Ils sortent.)</span></p> + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> +<br><br> + + +<h2>ACTE DEUXIÈME</h2> + + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">Sicile.—Même lieu que l'acte précédent.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> HERMIONE, MAMILIUS, Dames.</p> +<br> + +<p>HERMIONE.—Prenez-moi cet enfant avec vous; il me +fatigue au point que je n'y peux plus tenir.</p> + +<p>PREMIÈRE DAME.—Allons, venez, mon gracieux seigneur. +Sera-ce moi qui serai votre camarade de jeu?</p> + +<p>MAMILIUS.—Non, je ne veux point de vous.</p> + +<p>PREMIÈRE DAME.—Pourquoi cela, mon cher petit +prince?</p> + +<p>MAMILIUS.—Vous m'embrassez trop fort, et puis vous +me parlez comme si j'étais un petit enfant. <span class="stage2">(<i>A la seconde +dame.</i>)</span> Je vous aime mieux, vous.</p> + +<p>SECONDE DAME.—Et pourquoi cela, mon prince?</p> + +<p>MAMILIUS.—Ce n'est pas parce que vos sourcils sont +plus noirs; cependant des sourcils noirs, à ce qu'on dit, +siéent le mieux à certaines femmes, pourvu qu'ils ne +soient pas trop épais, mais qu'ils fassent un demi-cercle +ou un croissant tracé avec une plume.</p> + +<p>SECONDE DAME.—Qui vous a appris cela?</p> + +<p>MAMILIUS.—Je l'ai appris sur le visage des femmes.—Dites-moi, +je vous prie, de quelle couleur sont vos +sourcils?</p> + +<p>PREMIÈRE DAME.—Bleus, seigneur.</p> + +<p>MAMILIUS.—Oh! c'est une plaisanterie que vous faites: +j'ai bien vu le nez d'une femme qui était bleu, mais non +pas ses sourcils.</p> + +<p>SECONDE DAME.—Écoutez-moi. La reine votre mère va +fort s'arrondissant: nous offrirons un de ces jours nos +services à un beau prince nouveau-né; vous seriez bien +content alors de jouer avec nous, si nous voulions de +vous.</p> + +<p>PREMIÈRE DAME.—Il est vrai qu'elle prend depuis peu +une assez belle rondeur: puisse-t-elle rencontrer une +heure favorable!</p> + +<p>HERMIONE.—De quels sages propos est-il question entre +vous? Venez, mon ami; je veux bien de vous à présent; +je vous prie, venez vous asseoir auprès de nous, et dites-nous +un conte.</p> + +<p>MAMILIUS.—Faut-il qu'il soit triste ou gai?</p> + +<p>HERMIONE.—Aussi gai que vous voudrez.</p> + +<p>MAMILIUS.—Un conte triste va mieux en hiver; j'en +sais un d'esprits et de lutins.</p> + +<p>HERMIONE.—Contez-nous celui-là, mon fils: allons, +venez vous asseoir.—Allons, commencez et faites de +votre mieux pour m'effrayer avec vos esprits; vous êtes +fort là-dessus.</p> + +<p>MAMILIUS.—Il y avait une fois un homme...</p> + +<p>HERMIONE.—Asseyez-vous donc là... Allons, continuez.</p> + +<p>MAMILIUS.—Qui demeurait près du cimetière.—Je veux +le conter tout bas: les grillons qui sont ici ne l'entendront +pas.</p> + +<p>HERMIONE.—Approchez-vous donc, et contez-le-moi à +l'oreille.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Léontes, Antigone, seigneurs et suite.)</p> + +<p>LÉONTES.—Vous l'avez rencontré là? et sa suite? et Camillo +avec lui?</p> + +<p>UN DES COURTISANS.—Derrière le bosquet de sapins: +c'est là que je les ai trouvés; jamais je n'ai vu hommes +courir si vite. Je les ai suivis des yeux jusqu'à leurs +vaisseaux.</p> + +<p>LÉONTES.—Combien je suis heureux dans mes conjectures +et juste dans mes soupçons!—Hélas! plût au ciel +que j'eusse moins de pénétration! Que je suis à plaindre +de posséder ce don!—Il peut se trouver une araignée +noyée au fond d'une coupe, un homme peut boire la +coupe, partir et n'avoir pris aucun venin, car son imagination +n'en est point infectée; mais si l'on offre à ses +yeux l'insecte abhorré, et si on lui fait connaître ce qu'il +a bu, il s'agite alors, il tourmente et son gosier et ses +flancs de secousses et d'efforts.—Moi j'ai bu et j'ai vu +l'araignée.—Camillo le secondait dans cette affaire; c'est +lui qui est son entremetteur.—Il y a un complot tramé +contre ma vie et ma couronne.—Tout ce que soupçonnait +ma défiance est vrai.—Ce perfide scélérat que j'employais +était engagé d'avance par l'autre: il lui a découvert +mon dessein; et moi, je reste un simple mannequin +dont ils s'amusent à leur gré.—Comment les poternes +se sont-elles si facilement ouvertes?</p> + +<p>LE COURTISAN.—Par la force de sa grande autorité, qui +s'est fait obéir ainsi plus d'une fois d'après vos ordres.</p> + +<p>LÉONTES.—Je ne le sais que trop.—Donnez-moi cet +enfant. <span class="stage2">(<i>A Hermione</i>.)</span> Je suis bien aise que vous ne l'ayez +pas nourri; quoiqu'il ait quelques traits de moi, cependant +il y a en lui trop de votre sang.</p> + +<p>HERMIONE.—Que voulez-vous dire? Est-ce un badinage?</p> + +<p>LÉONTES.—Qu'on emmène l'enfant d'ici: je ne veux +pas qu'il approche d'elle; emmenez-le.—Et qu'elle s'amuse +avec celui dont elle est enceinte; car c'est Polixène +qui vous a ainsi arrondie.</p> + +<p>HERMIONE.—Je dirais seulement que ce n'est pas lui, +que je serais bien sûre d'être crue de vous sur ma parole, +quand vous affecteriez de prétendre le contraire.</p> + +<p>LÉONTES.—Vous, mes seigneurs, considérez-la, observez-la +bien; dites si vous voulez: <i>C'est une belle dame</i>, +mais la justice qui est dans vos coeurs vous fera ajouter +aussitôt: <i>C'est bien dommage qu'elle ne soit pas honnête ni +vertueuse!</i> Ne louez en elle que la beauté de ses formes +extérieures, qui, sur ma parole, méritent de grands +éloges; mais ajoutez de suite un haussement d'épaules, +un murmure entre vos dents, une exclamation, et toutes +ces petites flétrissures que la calomnie emploie; oh! je +me trompe, c'est la pitié qui s'exprime ainsi, car la calomnie +flétrit la vertu même.—Que ces haussements d'épaules, +ces murmures, ces exclamations surviennent +et se placent immédiatement après que vous aurez dit: +<i>Qu'elle est belle!</i> et avant que vous puissiez ajouter: +<i>Qu'elle est honnête!</i> Qu'on apprenne seulement ceci de +moi, qui ai le plus sujet de gémir que cela soit: c'est +une adultère.</p> + +<p>HERMIONE.—Si un scélérat parlait ainsi, le scélérat le +plus accompli du monde entier, il en serait plus scélérat +encore: vous, seigneur, vous ne faites que vous tromper.</p> + +<p>LÉONTES.—Vous vous êtes trompée, madame, en prenant +Polixène pour Léontes. O toi, créature..., je ne veux +pas t'appeler du nom qui te convient, de crainte que la +grossièreté barbare, s'autorisant de mon exemple, ne se +permette un pareil langage, sans égard pour le rang, et +n'oublie la distinction que la politesse doit mettre entre +le prince et le mendiant.—J'ai dit qu'elle est adultère, +j'ai dit avec qui: elle est plus encore, elle est traître à +son roi, et Camillo est son complice, un homme qui sait +ce qu'elle devrait rougir de savoir, quand le secret en +serait réservé à elle seule et à son vil amant. Camillo sait +qu'elle est une profanatrice du lit nuptial, et aussi corrompue +que ces femmes à qui le vulgaire prodigue des +noms énergiques; oui, de plus elle est complice de leur +récente évasion.</p> + +<p>HERMIONE.—Non, sur ma vie, je n'ai aucune part à +tout cela. Combien vous aurez de regret, quand vous +viendrez à être mieux instruit, de m'avoir ainsi diffamée +publiquement! Mon cher seigneur, vous aurez bien de la +peine à me faire une réputation suffisante en disant que +vous vous êtes trompé.</p> + +<p>LÉONTES.—Non, non, si je me trompe, d'après les +preuves sur lesquelles je me fonde, le centre de la terre +n'est pas assez fort pour porter la toupie d'un écolier.—Emmenez-la +en prison; celui qui parlera pour elle se +rend coupable seulement pour avoir parlé.</p> + +<p>HERMIONE.—Il y a quelque planète malfaisante qui +domine dans le ciel. Je dois attendre avec patience que le +ciel présente un aspect plus favorable.—Chers seigneurs, +je ne suis point sujette aux pleurs, comme l'est ordinairement +notre sexe; peut-être que le défaut de ces vaines +larmes tarira votre pitié; mais je porte logé là <span class="stage2">(<i>elle montre +son coeur</i>)</span> cette douleur de l'honneur blessé qui brûle +trop fort pour qu'elle puisse être éteinte par les larmes. +Je vous conjure tous, seigneurs, de me juger sur les pensées +les plus honorables que votre charité pourra vous +inspirer: et que la volonté du roi s'accomplisse.</p> + +<p>LÉONTES, <span class="stage2"><i>aux gardes</i></span>.—Serai-je obéi?</p> + +<p>HERMIONE.—Quel est celui de vous qui vient avec moi?—Je +demande en grâce à Votre Majesté que mes femmes +m'accompagnent; car vous voyez que mon état le +réclame. <span class="stage2">(<i>A ses femmes</i>.)</span> Ne pleurez point, pauvres amies, +il n'y a point de sujet: quand vous apprendrez que +votre maîtresse a mérité la prison, fondez en larmes +quand j'y serai conduite; mais cette accusation-ci ne +peut tourner qu'à mon plus grand honneur.—Adieu, seigneur: +jamais je n'avais souhaité de vous voir affligé; +mais aujourd'hui, j'ai confiance que cela m'arrivera.—Venez, +mes femmes; vous en avez la permission.</p> + +<p>LÉONTES.—Allez, exécutez nos ordres.—Allez-vous-en.</p> + +<p class="stage1">(Les gardes conduisent la reine accompagnée de ses femmes.)</p> + +<p>UN SEIGNEUR.—J'en conjure Votre Majesté, rappelez la +reine.</p> + +<p>ANTIGONE.—Soyez bien sûr de ce que vous faites, seigneur, +de crainte que votre justice ne se trouve être de +la violence. Trois grands personnages sont ici compromis, +vous-même, votre reine et votre fils.</p> + +<p>LE SEIGNEUR.—Pour elle, seigneur, j'ose engager ma +vie, et je le ferai si vous voulez l'accepter, que la reine +est sans tache aux yeux du ciel et envers vous; je veux +dire innocente de ce dont vous l'accusez.</p> + +<p>ANTIGONE.—S'il est prouvé qu'elle ne le soit pas, j'établirai +mon domicile à côté de ma femme, j'irai toujours +accouplé avec elle; je ne me fierai à elle que lorsque je +la sentirai et la verrai: si la reine est infidèle, il n'y a +plus un pouce de la femme,—que dis-je? une drachme de +sa chair qui ne soit perfide.</p> + +<p>LÉONTES.—Taisez-vous.</p> + +<p>LE SEIGNEUR.—Mon cher souverain...</p> + +<p>ANTIGONE.—C'est pour vous que nous parlons, et non +pas pour nous. Vous êtes trompé par quelque instigateur +qui sera damné pour sa peine: si je connaissais ce +lâche, je le damnerais déjà dans ce monde.—Si son honneur +est souillé... j'ai trois filles; l'aînée a onze ans, la +seconde neuf, et la cadette environ cinq: si cette accusation +se trouve fondée, elles me le payeront, sur mon +honneur; je les mutile toutes trois: elles ne verront pas +l'âge de quatorze ans pour enfanter des générations +bâtardes: elles sont mes cohéritières, et je me mutilerais +plutôt moi-même que de souffrir qu'elles ne produisent +pas des enfants légitimes.</p> + +<p>LÉONTES.—Cessez; plus de vaines paroles; vous ne +sentez mon affront qu'avec des sens aussi froids que le +nez d'un mort: mais moi, je le vois, je le sens; sentez +ce que je vous fais, et voyez en même temps la main qui +vous touche<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p>Il y avait ici quelque geste indiqué pour l'acteur, peut-être +celui de mettre deux doigts sur la tête d'Antigone en forme de +cornes.</p></blockquote> + +<p>ANTIGONE.—Si cela est vrai, nous n'avons pas besoin +de tombeau pour ensevelir la vertu: il n'y en a pas un +seul grain pour adoucir l'aspect de cette terre fangeuse.</p> + +<p>LÉONTES.—Quoi! ne m'en croit-on pas sur parole?</p> + +<p>LE SEIGNEUR.—J'aimerais bien mieux que ce fût vous +qu'on refusât de croire sur ce point, seigneur, plutôt que +moi, et je serais bien plus satisfait de voir son honneur +justifié que votre soupçon, quelque blâmé que vous en +pussiez être.</p> + +<p>LÉONTES.—Eh! qu'avons-nous besoin aussi de vous +consulter là-dessus? Que ne suivons-nous plutôt l'instinct +qui nous force à le croire? Notre prérogative +n'exige point vos conseils: c'est notre bonté naturelle +qui vous fait cette confidence; et si (soit par stupidité, +ou par une adroite affectation) vous ne voulez pas ou ne +pouvez pas goûter et sentir la vérité comme nous, +apprenez que nous n'avons plus besoin de vos avis. +L'affaire, la conduite à suivre, la perte ou le gain, tout +nous est personnel.</p> + +<p>ANTIGONE.—Et je souhaiterais, mon souverain, que +vous eussiez jugé cette affaire dans le silence de votre +jugement, sans en rien communiquer à personne.</p> + +<p>LÉONTES.—Comment cela se pouvait-il? Ou l'âge a renforcé +votre ignorance, ou vous êtes né stupide. Ne +sommes-nous pas autorisés dans notre conduite par la +fuite de Camillo, jointe à leur familiarité, qui était palpable +autant que peut être une chose qui n'a plus besoin +que d'être vue pour être prouvée, tant les circonstances +étaient évidentes? Rien ne manquait à l'évidence, que +d'avoir vu la chose. Cependant, pour une plus forte confirmation +(car, dans une affaire de cette importance, la +précipitation serait lamentable), j'ai envoyé en hâte à la +ville sacrée de Delphes, au temple d'Apollon, Dion et +Cléomène, dont vous connaissez le mérite plus que suffisant. +Ainsi c'est l'oracle qui me dictera la marche à +suivre, et ce conseil spirituel, une fois obtenu, m'arrêtera +ou me poussera en avant. Ai-je bien fait?</p> + +<p>LE SEIGNEUR.—Très-bien, seigneur.</p> + +<p>LÉONTES.—Quoique je sois convaincu et que je n'aie +pas besoin d'en savoir plus que je n'en sais, cependant +l'oracle servira à tranquilliser les esprits des autres, et +ceux dont l'ignorante crédulité se refuse à voir la vérité. +Ainsi nous avons trouvé convenable qu'elle fût séparée +de notre personne et emprisonnée, de peur qu'elle ne +soit chargée d'accomplir la trahison tramée par les deux +complices qui ont pris la fuite. Allons, suivez-nous; +nous devons parler au peuple; car cette affaire va nous +mettre tous en mouvement.</p> + +<p>ANTIGONE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Pour finir par en rire, à ce que je +présume, si la bonne vérité était connue.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">L'extérieur d'une prison.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> PAULINE <i>et sa suite</i>.</p> + +<p>PAULINE.—Le geôlier! Qu'on l'appelle. (<i>Un serviteur +sort.</i>) Faites-lui savoir qui je suis.—Vertueuse reine! Il +n'est point en Europe de cour assez brillante pour toi; +que fais-tu dans cette prison? <span class="stage2">(<i>Le serviteur revient avec le +geôlier.</i>) (<i>Au geôlier.</i>)</span> Vous me connaissez, n'est-ce pas +mon ami?</p> + +<p>LE GEÔLIER.—Pour une vertueuse dame, et que j'honore +beaucoup.</p> + +<p>PAULINE.—Alors je vous prie, conduisez-moi vers la +reine.</p> + +<p>LE GEÔLIER.—Je ne le puis, madame; j'ai reçu expressément +des ordres contraires.</p> + +<p>PAULINE.—On se donne ici bien de la peine pour emprisonner +l'honnêteté et la vertu, et leur défendre l'accès +des amis sensibles qui viennent les visiter!—Est-il permis, +je vous prie, de voir ses femmes? quelqu'une +d'elles, Émilie, par exemple?</p> + +<p>LE GEÔLIER.—S'il vous plaît, madame, d'écarter de +vous votre suite, je vous amènerai Émilie.</p> + +<p>PAULINE.—Eh bien! je vous prie de la faire venir.—Vous, +éloignez-vous.</p> + +<p class="stage1">(Les gens de la suite sortent.)</p> + +<p>LE GEÔLIER.—Et il faut encore, madame, que je sois +présent à votre entretien.</p> + +<p>PAULINE.—Eh bien! à la bonne heure; je vous prie... +<span class="stage2">(<i>Le geôlier sort.</i>)</span> On se donne ici tant de peine pour ternir +ce qui est sans tache, que cela dépasse toute idée. <span class="stage2">(<i>Le +geôlier reparaît avec Émilie.</i>) (<i>A Émilie</i>.)</span> Chère demoiselle, +comment se porte notre gracieuse reine?</p> + +<p>ÉMILIE.—Aussi bien que peuvent le permettre tant de +grandeur et d'infortunes réunies. Dans les secousses de +ses frayeurs et de ses douleurs, les plus extrêmes qu'ait +souffertes une femme délicate, elle est accouchée un peu +avant son terme.</p> + +<p>PAULINE.—D'un garçon?</p> + +<p>ÉMILIE.—D'une fille. Un bel enfant, vigoureux, et qui +semble devoir vivre. La reine en reçoit beaucoup de +consolation; elle lui dit: <i>Ma pauvre petite prisonnière, je +suis aussi innocente que toi.</i></p> + +<p>PAULINE.—J'en ferais serment.—Maudites soient ces +dangereuses et funestes lunes<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> du roi! Il faut qu'il en +soit instruit, et il le sera; c'est à une femme que cet +office sied le mieux, et je le prends sur moi. Si mes paroles +sont emmiellées, que ma langue s'enfle et ne puisse +jamais servir d'organe à ma colère enflammée.—Je vous +prie, Émilie, présentez l'hommage de mon respect à la +reine: si elle a le courage de me confier son petit enfant, +j'irai le montrer au roi, et je me charge de lui servir +d'avocat avec la dernière chaleur. Nous ne savons pas à +quel point la vue de cet enfant peut l'adoucir: souvent +le silence de la pure innocence persuade où la parole +échouerait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p>Expression empruntée du français.</p></blockquote> + +<p>ÉMILIE.—Très-noble dame, votre honneur et votre +bonté sont si manifestes que cette entreprise volontaire +de votre part ne peut manquer d'avoir un succès heureux: +il n'est point de dame au monde aussi propre à +remplir cette importante commission. Daignez entrer +dans la chambre voisine: je vais sur-le-champ instruire +la reine de votre offre généreuse. Elle-même aujourd'hui +méditait cette idée: mais elle n'a pas osé proposer +à personne ce ministère d'honneur, dans la crainte de se +voir refusée.</p> + +<p>PAULINE.—Dites-lui, Émilie, que je me servirai de cette +langue que j'ai: et s'il en sort autant d'éloquence qu'il +y a de hardiesse dans mon sein, il ne faut pas douter +que je ne fasse du bien.</p> + +<p>ÉMILIE.—Que le ciel vous bénisse! Je vais trouver la +reine. Je vous prie, avancez un peu plus près.</p> + +<p>LE GEÔLIER.—Madame, s'il plaît à la reine d'envoyer +l'enfant, je ne sais pas à quel danger je m'exposerai en +le permettant, n'ayant aucun ordre qui m'y autorise.</p> + +<p>PAULINE.—Vous n'avez rien à craindre, mon ami: +l'enfant était prisonnier dans le sein de sa mère; et il en +a été délivré et affranchi par les lois et la marche de la +nature. Il n'a point part au courroux du roi: et il n'est +pas coupable des fautes de sa mère, si elle en a commis +quelqu'une.</p> + +<p>LE GEÔLIER.—Je le crois comme vous.</p> + +<p>PAULINE.—N'ayez aucune crainte: sur mon honneur, +je me placerai entre vous et le danger. <span class="stage2">(Ils sortent.)</span></p> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Salle dans le palais.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LÉONTES, ANTIGONE, SEIGNEURS <i>et suite</i>.</p> + +<p>LÉONTES.—Ni le jour, ni la nuit, point de repos: c'est +une vraie faiblesse de supporter ainsi ce malheur... Oui, +ce serait pure faiblesse, si la cause de mon trouble n'était +pas encore en vie. Elle fait partie de cette cause, elle, +cette adultère.—Car le roi suborneur est tout à fait hors +de la portée de mon bras, au delà de l'atteinte de mes +projets de vengeance. Mais elle, je la tiens sous ma +main. Supposé qu'elle soit morte, livrée aux flammes, je +pourrais alors retrouver la moitié de mon repos.—Holà! +quelqu'un!</p> + +<p class="stage1">(Un de ses officiers s'avance.)</p> + +<p>L'OFFICIER.—Seigneur?</p> + +<p>LÉONTES.—Comment se porte l'enfant?</p> + +<p>L'OFFICIER.—Il a bien reposé cette nuit: on espère que +sa maladie est terminée.</p> + +<p>LÉONTES.—Ce que c'est que le noble instinct de cet +enfant! Sentant le déshonneur de sa mère, on l'a vu +aussitôt décliner, languir, et en être profondément +affecté: il s'en est comme approprié, incorporé la honte; +il en a perdu la gaieté, l'appétit, le sommeil, et il est +tombé en langueur. <span class="stage2">(<i>A l'officier</i>.)</span> Laissez-moi seul; allez +voir comment il se porte. <span class="stage2">(<i>L'officier sort</i>.)</span>—Fi donc! fi +donc!—Ne pensons point à Polixène. Quand je regarde +de ce côté, mes pensées de vengeance reviennent sur +moi-même. Il est trop puissant par lui-même, par ses +partisans, ses alliances: qu'il vive, jusqu'à ce qu'il +vienne une occasion favorable. Quant à la vengeance +présente, accomplissons-la sur elle. Camillo et Polixène +rient de moi; ils se font un passe-temps de mes chagrins; +ils ne riraient pas, si je pouvais les atteindre; elle +ne rira pas non plus, celle que je tiens sous ma puissance.</p> + +<p class="stage1">(Entre Pauline tenant l'enfant.)</p> + +<p>UN SEIGNEUR.—Vous ne pouvez pas entrer.</p> + +<p>PAULINE.—Ah! secondez-moi tous plutôt, mes bons +seigneurs: quoi! craignez-vous plus sa colère tyrannique +que vous ne tremblez pour la vie de la reine? une +âme pure et vertueuse, plus innocente qu'il n'est jaloux!</p> + +<p>ANTIGONE.—C'en est assez.</p> + +<p>L'OFFICIER.—Madame, le roi n'a pas dormi cette nuit; +et il a donné ordre de ne laisser approcher personne.</p> + +<p>PAULINE.—Point tant de chaleur, monsieur; je viens +lui apporter le sommeil. C'est vous et vos pareils qui +rampez près de lui comme des ombres, et gémissez à +chaque inutile soupir qu'il pousse; c'est vous qui nourrissez +la cause de son insomnie: moi, je viens avec des +paroles aussi salutaires que franches et vertueuses pour +le purger de cette humeur qui l'empêche de dormir.</p> + +<p>LÉONTES.—Quel est donc ce bruit que j'entends?</p> + +<p>PAULINE.—Ce n'est pas du bruit, seigneur, mais je sollicite +une audience nécessaire pour les affaires de Votre +Majesté.</p> + +<p>LÉONTES.—Comment?—Qu'on fasse sortir cette dame +audacieuse. Antigone, je vous ai chargé de l'empêcher +de m'approcher; je savais qu'elle viendrait.</p> + +<p>ANTIGONE.—Je lui avais défendu, seigneur, sous peine +d'encourir votre disgrâce et la mienne, de venir vous +voir.</p> + +<p>LÉONTES.—Quoi! ne pouvez-vous la gouverner?</p> + +<p>PAULINE.—Oui, seigneur, pour me défendre tout ce qui +n'est pas honnête, il le peut: mais dans cette affaire (à +moins qu'il n'use du moyen dont vous avez usé, et qu'il +ne m'emprisonne, pour mes bonnes actions), soyez sûr +qu'il ne me gouvernera pas.</p> + +<p>ANTIGONE.—Voyez maintenant, vous l'entendez vous-même, +lorsqu'elle veut prendre les rênes, je la laisse +conduire: mais elle ne fera pas de faux pas.</p> + +<p>PAULINE.—Mon cher souverain, je viens, et je vous +conjure de m'écouter; moi, qui fais profession d'être +votre loyale sujette, votre médecin, et votre conseiller +très-soumis; mais qui pourtant ose le paraître moins, et +flatter moins vos maux que certaines gens qui paraissent +plus dévoués à vos intérêts;—je viens, vous dis-je, +de la part de votre vertueuse reine.</p> + +<p>LÉONTES.—Vertueuse reine!</p> + +<p>PAULINE.—Vertueuse reine, seigneur; vertueuse reine; +je dis vertueuse reine; et je soutiendrais sa vertu dans +un combat singulier, si j'étais un homme, fussé-je le +dernier de ceux qui vous entourent.</p> + +<p>LÉONTES.—Forcez-la de sortir de ma présence.</p> + +<p>PAULINE.—Que celui qui n'attache aucun prix à ses +yeux mette le premier la main sur moi: je sortirai de +ma propre volonté; mais auparavant je remplirai mon +message.—La vertueuse reine, car elle est vertueuse, +vous a mis au monde une fille; la voilà: elle la recommande +à votre bénédiction.</p> + +<p>LÉONTES.—Loin de moi, méchante sorcière<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>! Emmenez-la +d'ici, hors des portes.—Une infâme entremetteuse!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p><i>Mankind witch.</i></p></blockquote> + +<p>PAULINE.—Non, seigneur; je suis aussi ignorante dans +ce métier que vous me connaissez mal, seigneur, en +me donnant ce nom. Je suis aussi honnête que vous êtes +fou; et c'est l'être assez, je le garantis, pour passer pour +honnête femme, comme va le monde.</p> + +<p>LÉONTES.—Traîtres! ne la chasserez-vous pas? Donnez-lui +cette bâtarde. <span class="stage2">(<i>A Antigone</i>.)</span> Toi, radoteur, qui te +laisses conduire par le nez, coq battu par ta poule<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>, ramasse +cette bâtarde, prends-la, te dis-je, et rends-la à ta +commère.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a><p><i>Woman-tried.</i></p></blockquote> + +<p>PAULINE.—Que tes mains soient à jamais déshonorées, +si tu relèves la princesse sur cette outrageante et fausse +dénomination qu'il lui a donnée.</p> + +<p>LÉONTES, <span class="stage2"><i>à Antigone</i></span>.—Il a peur de sa femme!</p> + +<p>PAULINE.—Je voudrais que vous en fissiez autant: alors +il n'y aurait pas de doute que vous n'appelassiez vos +enfants vos enfants.</p> + +<p>LÉONTES.—Un nid de traîtres!</p> + +<p>ANTIGONE.—Je ne suis point un traître, par le jour qui +nous éclaire.</p> + +<p>PAULINE.—Ni moi, ni personne, hors un seul ici, et +c'est lui-même; <span class="stage2">(<i>montrant le roi</i>)</span> lui qui livre et son +propre honneur, et celui de sa reine, et celui de son +fils, d'une si heureuse espérance, et celui de son petit +enfant, à la calomnie, dont la plaie est plus cuisante +que celle du glaive: lui qui ne veut pas (et, dans la circonstance, +c'est une malédiction qu'il ne puisse y être +contraint) arracher de son coeur la racine de son opinion, +qui est pourrie, si jamais un chêne ou une pierre fut +solide.</p> + +<p>LÉONTES.—Une créature d'une langue effrénée, qui +tout à l'heure maltraitait son mari, et qui maintenant +aboie contre moi! Cet enfant n'est point à moi: c'est la +postérité de Polixène. Ôtez-le de ma vue, et livrez-le aux +flammes avec sa mère.</p> + +<p>PAULINE.—Il est à vous, et nous pourrions vous appliquer +en reproche le vieux proverbe: <i>Il vous ressemble +tant que c'est tant pis</i>.—Regardez, seigneurs, quoique +l'image soit petite, si ce n'est pas la copie et le portrait +du père: ses yeux, son nez, ses lèvres, le froncement de +son sourcil, son front et jusqu'aux jolies fossettes de son +menton et de ses joues, et son sourire; la forme même +de sa main, de ses ongles, de ses doigts.—Et toi, nature, +bonne déesse, qui l'as formée si ressemblante à celui +qui l'a engendrée, si c'est toi qui disposes aussi de l'âme, +parmi toutes ses couleurs, qu'il n'y ait pas de jaune<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>; +de peur qu'elle ne soupçonne un jour, comme lui, que +ses enfants ne sont pas les enfants de son mari!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour) </a><p>Couleur de la jalousie.</p></blockquote> + +<p>LÉONTES.—Méchante sorcière!—Et toi, imbécile, +digne d'être pendu, tu n'arrêteras pas sa langue?</p> + +<p>ANTIGONE.—Si vous faites pendre tous les maris qui ne +peuvent accomplir cet exploit, à peine vous laisserez-vous +un seul sujet.</p> + +<p>LÉONTES.—Encore une fois, emmène-la d'ici.</p> + +<p>PAULINE.—Le plus méchant et le plus dénaturé des +époux ne peut faire pis.</p> + +<p>LÉONTES.—Je te ferai brûler vive.</p> + +<p>PAULINE.—Je ne m'en embarrasse point: c'est celui +qui allume le bûcher qui est l'hérétique, et non point +celle qui y est brûlée. Je ne vous appelle point tyran: +mais ce traitement cruel que vous faites subir à votre +reine, sans pouvoir donner d'autres preuves de votre +accusation que votre imagination déréglée, sent un peu +la tyrannie et vous rendra ignoble; oui, et un objet +d'ignominie aux yeux du monde.</p> + +<p>LÉONTES.—Sur votre serment de fidélité, je vous +somme de la chasser de ma chambre. Si j'étais un tyran, +où serait sa vie? Elle n'aurait pas osé m'appeler ainsi, +si elle me connaissait pour en être un. Entraînez-la.</p> + +<p>PAULINE.—Je vous prie, ne me poussez pas, je m'en +vais. Veillez sur votre enfant, seigneur; il est à vous. +Que Jupiter daigne lui envoyer un meilleur génie tutélaire! +(<i>Aux courtisans</i>.) A quoi bon vos mains? Vous qui +prenez un si tendre intérêt à ses extravagances, vous ne +lui ferez jamais aucun bien, non, aucun de vous; allez, +allez; adieu, je m'en vais.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>LÉONTES, <span class="stage2"><i>à Antigone</i></span>.—C'est toi, traître, qui as poussé +ta femme à ceci! Mon enfant!... qu'on l'emporte!—Toi-même, +qui montres un coeur si tendre pour lui, emporte-le +d'ici et fais-le consumer sur-le-champ par les flammes; +oui, je veux que ce soit toi, et nul autre que toi. Prends-le +à l'instant, et avant une heure songe à venir m'annoncer +l'exécution de mes ordres, et sur de bonnes +preuves, ou je confisque ta vie avec tout ce que tu peux +posséder; si tu refuses de m'obéir et que tu veuilles lutter +avec ma colère, dis-le, et de mes propres mains je +vais briser la cervelle de ce bâtard. Va, jette-le au feu, +car c'est toi qui animes ta femme.</p> + +<p>ANTIGONE.—Non, sire; tous ces seigneurs, mes nobles +amis, peuvent, s'ils le veulent, me justifier pleinement.</p> + +<p>UN SEIGNEUR.—Oui, nous le pouvons, mon royal maître; +il n'est point coupable de ce que sa femme est venue ici.</p> + +<p>LÉONTES.—Vous êtes tous des menteurs.</p> + +<p>UN SEIGNEUR.—J'en conjure Votre Majesté, accordez-nous +plus de confiance; nous vous avons fidèlement +servi, et nous vous conjurons de nous rendre cette justice; +tombant à vos genoux, nous vous demandons en +grâce, comme une récompense de nos services passés et +futurs, de changer cette résolution; elle est trop atroce, +trop sanguinaire, pour ne pas conduire à quelque issue +sinistre; nous voilà tous à vos genoux.</p> + +<p>LÉONTES.—Je suis comme une plume, pour tous les +vents qui soufflent.—Vivrai-je donc pour voir cet enfant +odieux à mes genoux m'appeler son père? Il vaut mieux +le brûler à présent que de le maudire alors. Mais soit, +qu'il vive... Non, il ne vivra pas.—<span class="stage2">(<i>A Antigone</i>.)</span> Vous, +approchez ici, monsieur, qui vous êtes montré si tendrement +officieux, de concert avec votre dame Marguerite, +votre sage-femme, pour sauver la vie de cette bâtarde +(car c'est une bâtarde, aussi sûr que cette barbe est +grise): quels hasards voulez-vous courir pour sauver la +vie de ce marmot?</p> + +<p>ANTIGONE.—Tous ceux, seigneur, que mes forces peuvent +supporter et que l'honneur peut m'imposer, j'irai +jusque-là, et j'offre le peu de sang qui me reste pour +sauver l'innocence; tout ce que je pourrai faire.</p> + +<p>LÉONTES.—Tu pourras le faire. Jure sur cette épée que +tu exécuteras mes ordres<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a><p>Forme de serment jadis usitée.</p></blockquote> + +<p>ANTIGONE.—Je le jure, seigneur.</p> + +<p>LÉONTES.—Écoute et obéis; songes-y bien, car la +moindre omission sera l'arrêt, non-seulement de ta +mort, mais de la mort de ta femme à mauvaise langue; +quant à présent, nous voulons bien lui pardonner. Nous +t'enjoignons, par ton devoir d'homme lige, de transporter +cette fille bâtarde dans quelque désert éloigné, hors +de l'enceinte de nos domaines, et là de l'abandonner +sans plus de pitié à sa propre protection, aux risques du +climat. Comme cet enfant nous est survenu par un hasard +étrange, je te charge au nom de la justice, au péril +de ton âme et des tortures de ton corps, de l'abandonner +comme une étrangère à la merci du sort, à qui tu laisseras +le soin de l'élever ou de la détruire; emporte-la.</p> + +<p>ANTIGONE.—Je jure de le faire, quoiqu'une mort présente +eût été plus miséricordieuse. Allons, viens, pauvre +enfant; que quelque puissant esprit inspire aux vautours +et aux corbeaux de te servir de nourrices! On dit que +les loups et les ours ont quelquefois dépouillé leur férocité +pour remplir de semblables offices de pitié. Seigneur, +puissiez-vous être plus heureux que cette action ne le +mérite! Et toi, pauvre petite, condamnée à périr, que la +bénédiction du ciel, se déclarant contre cette cruauté, +combatte pour toi!</p> + +<p class="stage1">(Il sort, emportant l'enfant.)</p> + +<p>LÉONTES.—Non, je ne veux point élever la progéniture +d'un autre.</p> + +<p class="stage1">(Entre un serviteur.)</p> + +<p>LE SERVITEUR.—Sous le bon plaisir de Votre Majesté, +les députés que vous avez envoyés consulter l'oracle +sont revenus depuis une heure. Cléomène et Dion sont +arrivés heureusement de Delphes; ils sont tous les deux +débarqués, et ils se hâtent pour arriver à la cour.</p> + +<p>UN SEIGNEUR.—Vous conviendrez, seigneur, qu'ils ont +fait une incroyable diligence.</p> + +<p>LÉONTES.—Il y a vingt-trois jours qu'ils sont absents; +c'est une grande célérité; elle nous présage que le grand +Apollon aura voulu manifester sur-le-champ la vérité. +Préparez-vous, seigneurs; convoquez un conseil où nous +puissions faire paraître notre déloyale épouse; car, +comme elle a été accusée publiquement, son procès se +fera publiquement et avec justice. Tant qu'elle respirera, +mon coeur sera pour moi un fardeau. Laissez-moi, et +songez à exécuter mes ordres.</p> + +<p class="stage1">(Tous sortent.)</p> + +<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p> +<br><br> + +<h2>ACTE TROISIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Une rue d'une ville de Sicile.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> CLÉOMÈNE ET DION.</p> +<br> + +<p>CLÉOMÈNE.—Le climat est pur, l'air est très-doux; l'île +est fertile, et le temple surpasse de beaucoup les récits +qu'on en fait communément.</p> + +<p>DION.—Moi, je citerai, car c'est ce qui m'a ravi surtout, +les célestes vêtements (c'est le nom que je crois +devoir leur donner) et la vénérable majesté des prêtres +qui les portent.—Et le sacrifice! quelle pompe, quelle +solennité dans l'offrande! Il n'y avait rien de terrestre.</p> + +<p>CLÉOMÈNE.—Mais, par-dessus tout, le soudain éclat et +la voix assourdissante de l'oracle, qui ressemblait au +tonnerre de Jupiter; mes sens en ont été si étonnés que +j'étais anéanti.</p> + +<p>DION.—Si l'issue de notre voyage se termine aussi +heureusement pour la reine (et que les dieux le veuillent!) +qu'il a été favorable, agréable et rapide pour nous, le +temps que nous y avons mis nous est bien payé par son +emploi.</p> + +<p>CLÉOMÈNE.—Grand Apollon, dirige tout pour le bien! +Je n'aime point ces proclamations qui cherchent des +torts à Hermione.</p> + +<p>DION.—La rigueur même de cette procédure manifestera +l'innocence ou terminera l'affaire. Quand une fois +l'oracle, ainsi muni du sceau du grand-prêtre d'Apollon, +découvrira ce qu'il renferme, il se révélera quelque secret +extraordinaire à la connaissance publique.—Allons, +des chevaux frais, et que la fin soit favorable!</p> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Une cour de justice.</p> + +<p class="stage1">LÉONTES, <i>des</i> SEIGNEURS <i>et des</i> OFFICIERS <i>siégeant</i> +<i>selon leur rang</i>.</p> + +<p>LÉONTES.—Cette cour assemblée, nous le déclarons à +notre grand regret, porte un coup cruel à notre coeur. +L'accusée est la fille d'un roi, notre femme, et une +femme trop chérie de nous.—Soyons enfin justifiés du +reproche de tyrannie par la publicité que nous donnons +à cette procédure: la justice aura son cours régulier, +soit pour la conviction du crime, soit pour son acquittement.—Faites +avancer la prisonnière.</p> + +<p>UN OFFICIER DE JUSTICE.—C'est la volonté de Sa Majesté +que la reine comparaisse en personne devant cette cour.—Silence!</p> + +<p class="stage1">(Hermione est amenée dans la salle du tribunal par des gardes; +Pauline et ses femmes l'accompagnent.)</p> + +<p>LÉONTES.—Lisez les chefs d'accusation.</p> + +<p>UN OFFICIER <span class="stage2"><i>lit à haute voix.</i></span>—<i>Hermione, épouse de l'illustre +Léontes, roi de Sicile, tu es ici citée et accusée de haute +trahison comme ayant commis adultère avec Polixène, roi de +Bohême, et conspiré avec Camillo pour ôter la vie à notre souverain +seigneur, ton royal époux: et ce complot étant en partie +découvert par les circonstances, toi, Hermione, au mépris +de la foi et de l'obéissance d'un fidèle sujet, tu leur as conseillé, +pour leur sûreté, de s'évader pendant la nuit, et tu as +favorisé leur évasion</i>.</p> + +<p>HERMIONE.—Tout ce que j'ai à dire tendant nécessairement +à nier les faits dont je suis accusée, et n'ayant +d'autre témoignage à produire en ma faveur que celui +qui sort de ma bouche, il ne me servira guère de répondre +<i>non coupable</i>; ma vertu n'étant réputée que fausseté, l'affirmation +que j'en ferais serait reçue de même. Mais si +les puissances du ciel voient les actions humaines +(comme elles le font), je ne doute pas alors que l'innocence +ne fasse rougir ces fausses accusations et que la +tyrannie ne tremble devant la patience.—<span class="stage2">(<i>Au roi.</i>)</span> Vous, +seigneur, vous savez mieux que personne (vous qui voulez +feindre de l'ignorer) que toute ma vie passée a été +aussi réservée, aussi chaste, aussi fidèle que je suis malheureuse +maintenant, et je le suis plus que l'histoire +n'en donne d'exemple, quand même on inventerait et +qu'on jouerait cette tragédie pour attirer des spectateurs. +Car, considérez-moi,—compagne de la couche d'un roi, +possédant la moitié d'un trône, fille d'un grand monarque, +mère d'un prince de la plus grande espérance, +amenée ici pour parler et discourir pour sauver ma vie +et mon honneur devant tous ceux à qui il plaît de venir +me voir et m'entendre. Quant à la vie, je la tiens pour +être une douleur que je voudrais abréger; mais l'honneur, +il doit se transmettre de moi à mes enfants, et, c'est +lui seul que je veux défendre. J'en appelle à votre propre +conscience, seigneur, pour dire combien j'étais dans +vos bonnes grâces avant que Polixène vînt à votre cour, et +combien je le méritais. Et depuis qu'il y est venu, par +quel commerce illicite me suis-je écartée de mon devoir +pour mériter de paraître ici? Si jamais j'ai franchi d'un +seul pas les bornes de l'honneur, si j'ai penché de ce +côté en action ou en volonté, que les coeurs de tous ceux +qui m'entendent s'endurcissent, et que mon plus proche +parent s'écrie: Opprobre sur son tombeau!</p> + +<p>LÉONTES.—Je n'ai jamais ouï dire encore qu'aucun de +ces vices effrontés eût moins d'impudence pour nier ce +qu'il avait fait que pour le commettre d'abord.</p> + +<p>HERMIONE.—Cela est assez vrai, mais c'est une maxime +dont je ne mérite pas l'application, seigneur.</p> + +<p>LÉONTES.—Vous ne l'avouerez pas.</p> + +<p>HERMIONE.—Je ne dois rien avouer de plus que ce qui +peut m'être personnel dans ce qu'on m'impute à crime. +Quant à Polixène (qui est le complice qu'on me donne), +je confesse que je l'ai aimé en tout honneur, autant qu'il +le désirait lui-même, de l'espèce d'affection qui pouvait +convenir à une dame comme moi, de cette affection et +non point d'une autre, que vous m'aviez commandée +vous-même. Et si je ne l'eusse pas fait, je croirais m'être +rendue coupable à la fois de désobéissance et d'ingratitude +envers vous et envers votre ami, dont l'amitié avait, +du moment où elle avait pu s'exprimer par la parole, +dès l'enfance, déclaré qu'elle vous était dévouée. Quant +à la conspiration, je ne sais point quel goût elle a, bien +qu'on me la présente comme un plat dont je dois goûter; +tout ce que j'en sais, c'est que Camillo était un honnête +homme; quant au motif qui lui a fait quitter votre cour, +si les dieux n'en savent pas plus que moi, ils l'ignorent.</p> + +<p>LÉONTES.—Vous avez su son départ, comme vous savez +ce que vous étiez chargée de faire en son absence.</p> + +<p>HERMIONE.—Seigneur, vous parlez un langage que je +n'entends point; ma vie dépend de vos rêves, et je vous +l'abandonne.</p> + +<p>LÉONTES.—Mes rêves sont vos actions: vous avez eu +un enfant bâtard de Prolixène, et je n'ai fait que le rêver? +Comme vous avez passé toute honte (et c'est l'ordinaire +de celles de votre espèce), vous avez aussi passé toute +vérité. Il vous importe davantage de le nier, mais cela ne +vous sert de rien; car de même que votre enfant a été proscrit, +comme il le devait être, n'ayant point de père qui +le reconnût (ce qui est plus votre crime que le sien), de +même vous sentirez notre justice, et n'attendez de sa +plus grande douceur rien moins que la mort.</p> + +<p>HERMIONE.—Seigneur, épargnez vos menaces. Ce fantôme +dont vous voulez m'épouvanter, je le cherche. La +vie ne peut m'être d'aucun avantage: la couronne et la +joie de ma vie, votre affection, je la regarde comme perdue: +car je sens qu'elle est partie, quoique je ne sache +pas comment elle a pu me quitter. Ma seconde consolation +était mon fils, le premier fruit de mon sein: je suis +bannie de sa présence, comme si j'étais attaquée d'un +mal contagieux. Ma troisième consolation, née sous une +malheureuse étoile, elle a été arrachée de mon sein +dont le lait innocent coulait dans sa bouche innocente, +pour être traînée à la mort. Moi-même, j'ai été affichée +sous le nom de prostituée sur tous les poteaux: par une +haine indécente, on m'a refusé jusqu'au privilége des +couches, qui appartient aux femmes de toute classe. +Enfin, je me suis vue traînée dans ce lieu en plein air, +avant d'avoir recouvré les forces nécessaires. A présent, +seigneur, dites-moi de quels biens je jouis dans la vie, +pour craindre de mourir? Ainsi, poursuivez; mais écoutez +encore ces mots: ne vous méprenez pas à mes +paroles.—Non; pour la vie, je n'en fais pas plus de cas +que d'un fétu.—Mais pour mon honneur (que je voudrais +justifier), si je suis condamnée sur des soupçons, sans le +secours d'autres preuves que celles qu'éveille votre jalousie, +je vous déclare que c'est de la rigueur, et non de la +justice. Seigneur, je m'en rapporte à l'oracle: qu'Apollon +soit mon juge.</p> + +<p>UN DES SEIGNEURS, <span class="stage2"><i>à la reine</i></span>.—Cette requête, de votre +part, madame, est tout à fait juste; ainsi qu'on produise, +au nom d'Apollon, l'oracle qu'il a prononcé.</p> + +<p class="stage1">(Quelques-uns des officiers sortent.)</p> + +<p>HERMIONE.—L'empereur de Russie était mon père; ah! +s'il vivait encore, et qu'il vît ici sa fille accusée! Je voudrais +qu'il pût voir seulement la profondeur de ma +misère; mais pourtant avec des yeux de pitié et non de +vengeance!</p> + +<p class="stage1">(Quelques officiers rentrent avec Dion et Cléomène.)</p> + +<p>UN OFFICIER.—Cléomène, et vous, Dion, vous allez jurer, +sur l'épée de la justice, que vous avez été tous deux à +Delphes; que vous en avez rapporté cet oracle, scellé et +à vous remis par la main du grand-prêtre d'Apollon; et +que, depuis ce moment, vous n'avez pas eu l'audace de +briser le sceau sacré, ni de lire les secrets qu'il couvre.</p> + +<p>CLÉOMÈNE ET DION.—Nous jurons tout cela.</p> + +<p>LÉONTES.—Brisez le sceau et lisez.</p> + +<p>L'OFFICIER <span class="stage2"><i>rompt le sceau et lit</i></span>.—«Hermione est chaste, +Polixène est sans reproche, Camillo est un sujet fidèle, +Léontes un tyran jaloux, son innocente enfant un fruit +légitime; et le roi vivra sans héritier, si ce qui est perdu +ne se retrouve pas.»</p> + +<p>TOUS LES SEIGNEURS <span class="stage2"><i>s'écrient.</i></span>—Loué soit le grand +Apollon!</p> + +<p>HERMIONE.—Qu'il soit loué!</p> + +<p>LÉONTES, <span class="stage2"><i>à l'officier</i></span>.—As-tu lu la vérité?</p> + +<p>L'OFFICIER.—Oui, seigneur, telle qu'elle est ici couchée +par écrit.</p> + +<p>LÉONTES.—Il n'y a pas un mot de vérité dans tout cet +oracle: le procès continuera; tout cela est pure fausseté.</p> + +<p class="stage1">(Un page entre avec précipitation.)</p> + +<p>LE PAGE.—Mon seigneur le roi, le roi!</p> + +<p>LÉONTES.—De quoi s'agit-il?</p> + +<p>LE PAGE.—Ah! seigneur, vous allez me haïr pour la +nouvelle que j'apporte. Le prince, votre fils, par l'idée +seule et par la crainte du jugement de la reine, est +parti<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour) </a><p>C'est le <i>vixit</i> des Latins.</p></blockquote> + +<p>LÉONTES.—Comment, parti?</p> + +<p>LE PAGE.—Est mort.</p> + +<p>LÉONTES.—Apollon est courroucé, et le ciel même se +déchaîne contre mon injustice.—Eh! qu'a-t-elle donc?</p> + +<p class="stage1">(La reine s'évanouit.)</p> + +<p>PAULINE.—Cette nouvelle est mortelle pour la reine.—Abaissez +vos regards, et voyez ce que fait la mort.</p> + +<p>LÉONTES.—Emmenez-la d'ici; son coeur n'est qu'accablé, +elle reviendra à elle.—J'en ai trop cru mes propres +soupçons. Je vous en conjure, administrez-lui avec tendresse +quelques remèdes qui la ramènent à la vie.—Apollon, +pardonne à ma sacrilége profanation de ton oracle! +<span class="stage2">(<i>Pauline et les dames emportent Hermione</i>.)</span> Je veux me +réconcilier avec Polixène; je veux faire de nouveau ma +cour à ma reine; rappeler l'honnête Camillo, que je +déclare être un homme d'honneur, et d'une âme généreuse; +car, poussé par ma jalousie à des idées de vengeance +et de meurtre, j'ai choisi Camillo pour en être +l'instrument, et pour empoisonner mon ami Polixène; +ce qui aurait été fait, si l'âme vertueuse de Camillo +n'avait mis des retards à l'exécution de ma rapide volonté. +Quoique je l'eusse menacé de la mort s'il ne le faisait pas, +et encouragé par l'appât de la récompense s'il le faisait, +lui, plein d'humanité et d'honneur, est allé dévoiler mon +projet à mon royal hôte; il a abandonné tous les biens +qu'il possède ici, que vous savez être considérables, et il +s'est livré aux malheurs certains de toutes les incertitudes, +sans autres richesses que son honneur.—Oh! +comme il brille à travers ma rouille! combien sa piété +fait ressortir la noirceur de mes actions!</p> + +<p class="stage1">(Pauline revient.)</p> + +<p>PAULINE.—Ah! coupez mon lacet, ou mon coeur va le +rompre en se brisant!</p> + +<p>UN DES SEIGNEURS.—D'où vient ce transport, bonne +dame?</p> + +<p>PAULINE, <span class="stage2"><i>au roi</i></span>.—Tyran, quels tourments étudiés as-tu +en réserve pour moi? Quelles roues, quelles tortures, +quels bûchers? M'écorcheras-tu vive, me brûleras-tu +par le plomb fondu ou l'huile bouillante?... Parle, quel +supplice ancien ou nouveau me faut-il subir, moi, dont +chaque mot mérite tout ce que ta fureur peut te suggérer +de plus cruel? Ta tyrannie travaillant de concert avec +la jalousie... Des chimères, trop vaines pour des petits +garçons, trop absurdes et trop oiseuses pour des petites +filles de neuf ans! Ah! réfléchis à ce qu'elles ont produit, +et alors deviens fou en effet; oui, frénétique; +car toutes tes folies passées n'étaient rien auprès de la +dernière. C'est peu que tu aies trahi Polixène, et montré +une âme inconstante, d'une ingratitude damnable; +c'est peu encore que tu aies voulu empoisonner l'honneur +du vertueux Camillo, en voulant le déterminer au +meurtre d'un roi: ce ne sont là que des fautes légères +auprès des forfaits monstrueux qui les suivent, et encore +je ne compte pour rien, ou pour peu, d'avoir jeté aux +corbeaux ta petite fille, quoiqu'un démon eût versé des +larmes au milieu du feu avant d'en faire autant; et je +ne t'impute pas non plus directement la mort du jeune +prince, dont les sentiments d'honneur, sentiments élevés +pour un âge si tendre, ont brisé le coeur qui comprenait +qu'un père grossier et imbécile diffamait sa gracieuse +mère; non, ce n'est pas tout cela dont tu as à répondre, +mais la dernière horreur,—ô seigneurs, quand je l'aurai +annoncée, criez tous: malheur!—La reine, la reine, la +plus tendre, la plus aimable des femmes, est morte; et +la vengeance du ciel ne tombe pas encore!</p> + +<p>UN SEIGNEUR.—Que les puissances suprêmes nous en +préservent!</p> + +<p>PAULINE.—Je vous dis qu'elle est morte, j'en ferai serment, +et si mes paroles et mes serments ne vous persuadent +pas, allez et voyez, si vous parvenez à ramener +la plus légère couleur sur ses lèvres, le moindre éclat +dans ses yeux, la moindre chaleur à l'extérieur, ou la +respiration à l'intérieur, je vous servirai comme je servirais +les dieux. Mais toi, tyran, ne te repens point de ces +forfaits; ils sont trop au-dessus de tous tes remords; +abandonne-toi au seul désespoir. Quand tu ferais mille +prières à genoux, pendant dix mille années, nu, jeûnant +sur une montagne stérile, où un éternel hiver enfanterait +d'éternels orages, tu ne pourrais pas amener les dieux à +jeter un seul regard sur toi.</p> + +<p>LÉONTES.—Poursuis, poursuis; tu ne peux en trop +dire, j'ai mérité que toutes les langues m'accablent des +plus amers reproches.</p> + +<p>UN SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à Pauline</i></span>.—N'ajoutez rien de plus; quel +que soit l'événement, vous avez fait une faute, en vous +permettant la hardiesse de ces discours.</p> + +<p>PAULINE.—J'en suis fâchée; je sais me repentir des +fautes que j'ai faites, quand on vient à me les faire connaître. +Hélas! j'ai trop montré la témérité d'une femme; +il est blessé dans son noble coeur. <span class="stage2">(<i>Au roi</i>.)</span> Ce qui est +passé, et sans remède, ne doit plus être une cause de +chagrin; ne vous affligez point de mes reproches. Punissez-moi +plutôt de vous avoir rappelé ce que vous deviez +oublier.—Mon cher souverain, sire, mon royal seigneur, +pardonnez à une femme insensée; c'est l'amour que je +portais à votre reine.—Allons, me voilà folle encore!—Je +ne veux plus vous parler d'elle, ni de vos enfants; je +ne vous rappellerai point le souvenir de mon seigneur, +qui est perdu aussi. Recueillez toute votre patience, je ne +dirai plus rien.</p> + +<p>LÉONTES.—Tu as bien parlé, puisque tu ne m'as dit que +la vérité; je la reçois mieux que je ne recevrais ta pitié. +Je t'en prie, conduis-moi vers les cadavres de ma reine +et de mon fils; un seul tombeau les enfermera tous deux, +et les causes de leur mort y seront inscrites, à ma honte +éternelle. Une fois le jour, j'irai visiter la chapelle où ils +reposeront, et mon plaisir sera d'y verser des larmes. Je +fais voeu de consacrer mes jours à ce devoir, aussi longtemps +que la nature voudra m'en donner la force.—Venez, +conduisez-moi vers les objets de ma douleur.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Un désert de la Bohême voisin de la mer.</p> + +<p class="stage1">ANTIGONE <i>portant l'enfant, et un</i> MATELOT.</p> + +<p>ANTIGONE.—Tu es donc bien sûr que notre vaisseau a +touché les côtes désertes de la Bohême?</p> + +<p>LE MARINIER.—Oui, seigneur, et j'ai bien peur que nous +n'y ayons débarqué dans un mauvais moment; le ciel a +l'air courroucé et nous menace de violentes rafales. Sur +ma conscience, les dieux sont irrités de notre entreprise +et nous témoignent leur colère.</p> + +<p>ANTIGONE.—Que leurs saintes volontés s'accomplissent! +Va, retourne à bord, veille sur ta barque, je ne serai pas +longtemps à t'aller rejoindre.</p> + +<p>LE MARINIER.—Hâtez-vous le plus possible, et ne vous +avancez pas trop loin dans les terres; nous aurons probablement +du mauvais temps: d'ailleurs, le désert est +fameux par les animaux féroces dont il est infesté.</p> + +<p>ANTIGONE.—Va toujours: je vais te suivre dans un +moment.</p> + +<p>LE MARINIER.—Je suis bien joyeux d'être ainsi débarrassé +de cette affaire.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>ANTIGONE.—Viens, pauvre enfant.—J'ai ouï dire (mais +sans y croire) que les âmes des morts revenaient quelquefois; +si cela est possible, ta mère m'a apparu la nuit +dernière: car jamais rêve ne ressembla autant à la veille. +Je vois s'avancer à moi une femme, la tête penchée tantôt +d'un côté, tantôt de l'autre. Jamais je n'ai vu objet si +rempli de douleur et conservant tant de noblesse: vêtue +d'une robe d'une blancheur éclatante comme la sainteté +même, elle s'est approchée de la cabine où j'étais couché: +trois fois elle s'est inclinée devant moi, et sa bouche +s'ouvrant pour parler, ses yeux sont devenus deux ruisseaux +de larmes: après ce torrent de pleurs, elle a rompu +le silence par ces mots: «Vertueux Antigone, puisque +la destinée, faisant violence à tes bons sentiments, t'a +choisi pour être chargé d'exposer mon pauvre enfant, +d'après ton serment, la Bohême t'offre des déserts assez +éloignés: pleures-y et abandonne mon enfant au milieu +de ses cris; et comme cet enfant est réputé perdu pour +toujours, appelle-la, je t'en conjure, du nom de Perdita. +Et toi, pour ce barbare ministère qui t'a été imposé par +mon époux, tu ne reverras jamais ta femme Pauline.»—Et +à ces mots, poussant un cri aigu, elle s'est évanouie +dans l'air. Très-effrayé, je me suis remis avec le temps, +et je suis resté persuadé que c'était une réalité et non +un songe. Les rêves sont des illusions; et cependant pour +cette fois je cède à la superstition et j'y crois. Je pense +qu'Hermione a subi la mort; et qu'Apollon a voulu que +cet enfant, étant en vérité la progéniture de Polixène, +fût déposé ici, pour y vivre, ou pour y périr, sur les +terres de son véritable père.—Allons, jeune fleur, puisses-tu +prospérer ici! Repose là, voici ta description et de +plus ceci <span class="stage2">(<i>Il dépose auprès d'elle un coffre rempli de bijoux +et d'or</i>)</span> qui pourra, s'il plaît à la fortune, servir à t'élever, +ma jolie enfant, et cependant rester en ta possession.—La +tempête commence: pauvre petite infortunée, qui, +pour la faute de ta mère, est ainsi exposée à l'abandon, +et à tout ce qui peut s'ensuivre.—Je ne puis pleurer, +mais mon coeur saigne. Je suis maudit d'être forcé à +cela par mon serment.—Adieu!—Le jour s'obscurcit de +plus en plus: tu as bien l'air d'avoir une affreuse tempête +pour te bercer: jamais je n'ai vu le ciel si sombre +en plein jour. Quels sont ces cris sauvages? Pourvu que +je puisse regagner la barque. Voilà la chasse.—Allons, +je te quitte pour jamais.</p> + +<p class="stage1">(Il fuit, poursuivi par un ours.)</p> + +<p class="stage1">(Un vieux berger s'avance près des lieux où est l'enfant.)</p> + +<p>LE BERGER.—Je voudrais qu'il n'y eût point d'âge entre +dix et vingt-trois ans, ou que la jeunesse dormît tout +le reste du temps dans l'intervalle: car on ne fait +autre chose dans l'intervalle que donner des enfants aux +filles, insulter des vieillards, piller et se battre. Écoutez +donc! Qui pourrait, sinon des cerveaux brûlés de dix-neuf +et de vingt-deux ans chasser par le temps qu'il fait? +Ils m'ont fait égarer deux de mes meilleures brebis, et je +crains bien que le loup ne les trouve avant leur maître; +si elles sont quelque part, ce doit être sur le bord de la +mer, où elles broutent du lierre. Bonne Fortune, si tu +voulais... Qu'avons-nous ici? <span class="stage2">(<i>Ramassant l'enfant.</i>)</span> Merci +de nous, un enfant, un joli petit enfant! Je m'étonne si +c'est un garçon ou une fille?... Une jolie petite fille, une +très-jolie petite fille; oh! sûrement c'est quelque escapade; +quoique je n'aie pas étudié dans les livres, cependant +je sais lire les traces d'une femme de chambre en +aventure. C'est quelque oeuvre consommée sur l'escalier, +ou sur un coffre, ou derrière la porte. Ceux qui l'ont fait +avaient plus chaud que cette pauvre petite malheureuse +n'a ici; je veux la recueillir par pitié; cependant j'attendrai +que mon fils vienne; il criait il n'y a qu'un moment: +holà, ho! holà!</p> + +<p class="stage1">(Entre le fils du berger.)</p> + +<p>LE FILS.—Ho! ho!</p> + +<p>LE BERGER.—Quoi, tu étais si près? Si tu veux voir une +chose dont on parlera encore quand tu seras mort et +réduit en poussière, viens ici. Qu'est-ce donc qui te +trouble, mon garçon?</p> + +<p>LE FILS.—Ah! j'ai vu deux choses, sur la mer et sur +terre, mais je ne puis dire que ce soit une mer; car c'est +le ciel à l'heure qu'il est, et entre la mer et le firmament, +vous ne pourriez pas passer la pointe d'une aiguille.</p> + +<p>LE BERGER.—Quoi! mon garçon, qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>LE FILS.—Je voudrais que vous eussiez vu seulement +comme elle écume, comme elle fait rage, comme elle +creuse ses rivages; mais ce n'est pas là ce que je veux +dire. Oh! quel pitoyable cri de ces pauvres malheureux! +qu'il était affreux de les voir, et puis de ne plus les voir; +tantôt le vaisseau allait percer la lune avec son grand +mât, et retombait aussitôt englouti dans les flots d'écume, +comme si vous jetiez un morceau de liége dans un tonneau... +Et puis ce que j'ai vu sur la terre! comme l'ours +a dépouillé l'os de son épaule, comme il me criait <i>au +secours!</i> en disant que son nom était Antigone, un grand +seigneur.—Mais pour finir du navire, il fallait voir +comme la mer l'a avalé; mais surtout comme les pauvres +gens hurlaient et comme la mer se moquait d'eux.—Et +comme le pauvre gentilhomme hurlait, et l'ours se +moquait de lui, et tous deux hurlaient plus haut que la +mer ou la tempête.</p> + +<p>LE BERGER.—Miséricorde! quand donc as-tu vu cela, +mon fils?</p> + +<p>LE FILS.—Tout à l'heure, tout à l'heure: il n'y a pas un +clin d'oeil que j'ai vu ces choses. Les malheureux ne sont +pas encore froids sous l'eau, et l'ours n'a pas encore à +moitié dîné de la chair du gentilhomme: il l'achève à +présent.</p> + +<p>LE BERGER.—Je voudrais bien avoir été là, pour secourir +le pauvre vieillard.</p> + +<p>LE FILS, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Et moi, je voudrais que vous eussiez +été près du navire pour le secourir. Votre charité n'aurait +pas tenu pied.</p> + +<p>LE BERGER.—C'est terrible!—Mais regarde ici, mon +garçon, maintenant, bénis ta bonne fortune; toi, tu as +rencontré des mourants, et moi des nouveau-nés. Voilà +qui vaut la peine d'être vu: vois-tu, c'est le manteau +d'un enfant de gentilhomme! Regarde ici, ramasse, +mon fils, ramasse, ouvre-le. Ah! voyons.—On m'a prédit +que je serais enrichi par les fées; c'est quelque enfant +changé par elles.—Ouvre ce paquet: qu'y a-t-il dedans, +garçon?</p> + +<p>LE FILS.—Vous êtes un vieux tiré d'affaire; si les péchés +de votre jeunesse vous sont pardonnés, vous êtes sûr de +bien vivre. De l'or, tout or!</p> + +<p>LE BERGER.—C'est de l'or dès fées; et cela se verra bien; +ramasse-le vite, cache-le; et cours, cours chez nous par +le plus court chemin. Nous avons du bonheur, mon garçon, +et pour l'être toujours il ne nous faut que du secret.—Que +mes brebis aillent où elles voudront.—Viens, mon +cher enfant, viens chez nous par le plus court.</p> + +<p>LE FILS.—Prenez, vous, le chemin le plus court avec +ce que vous avez trouvé; moi, je vais voir si l'ours a +laissé là le gentilhomme, et combien il en a dévoré. Les +ours ne sont jamais féroces que quand ils ont faim; s'il +en a laissé quelque chose, je l'ensevelirai.</p> + +<p>LE BERGER.—C'est une bonne action: si tu peux reconnaître +par ce qui restera de lui quel homme c'était, viens +me chercher pour me le faire voir.</p> + +<p>LE FILS.—Oui, je le ferai, et vous m'aiderez à l'enterrer.</p> + +<p>LE BERGER.—Voilà un heureux jour, mon garçon, et +nous ferons de bonnes actions avec ceci.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> +<br><br> + +<h2>ACTE QUATRIÈME</h2> +<br> + +<p class="stage1">LE TEMPS, <i>faisant le rôle d'un choeur</i>.</p> + +<p>LE TEMPS.—Moi qui plais à quelques-uns, et qui éprouve +tous les hommes, la joie des bons et la terreur des méchants; +moi qui fais et détruis l'erreur, en vertu de mon +nom, je prends sur moi de faire usage de mes ailes. Ne me +faites pas un crime à moi, ni à la rapidité de mon vol, si je +glisse sur l'espace de seize années, laissant ce vaste intervalle +dans l'oubli: puisqu'il est en mon pouvoir de renverser +les lois, et de créer et d'anéantir une coutume +dans l'espace d'une des heures dont je suis le père, laissez-moi +être encore ce que j'étais avant que les usages +anciens ou modernes fussent établis. Je sers de témoin +aux siècles qui les ont introduits, et j'en servirai de même +aux coutumes les plus nouvelles qui règnent de nos jours; +je mettrai hors de mode ce qui brille maintenant, comme +mon histoire le paraît à présent. Si votre indulgence me +le permet, je retourne mon horloge, et j'avance mes +scènes comme si vous eussiez dormi dans l'intervalle. +Laissant Léontes, les effets de sa folle jalousie et le chagrin +dont il est si accablé, qu'il s'enferme tout seul; imaginez, +obligeants spectateurs, que je vais me rendre à +présent dans la belle Bohême, et rappelez-vous que j'ai +fait mention d'un fils du roi que je vous nomme maintenant +Florizel; je me hâte aussi de vous parler de Perdita, +qui a acquis des grâces merveilleuses. Je ne veux +pas vous prédire ce qui lui arrive plus tard, mais que +les nouvelles du Temps se développent peu à peu devant +vous. La fille d'un berger, ce qui la concerne et ce qui +s'ensuit, voilà ce que le Temps va présenter à votre +attention. Accordez-moi cela, si vous avez quelquefois +plus mal employé votre temps; sinon, le Temps lui-même +vous dit qu'il vous souhaite sincèrement de ne +jamais l'employer plus mal.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Appartement dans le palais.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> POLIXÈNE ET CAMILLO.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Je te prie, cher Camillo, ne m'importune +pas davantage; c'est pour moi une maladie de te refuser +quelque chose; mais ce serait une mort de t'accorder +cette demande.</p> + +<p>CAMILLO.—Il y a seize années que je n'ai revu mon +pays. Je désire y reposer mes os, quoique j'aie respiré +un air étranger pendant la plus grande partie de ma vie. +D'ailleurs, le roi repentant, mon maître, m'a envoyé +demander: je pourrais apporter quelque soulagement à +ses cruels chagrins, ou du moins j'ai la présomption de +le croire; ce qui est un second aiguillon qui me pousse +à partir.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Si tu m'aimes, Camillo, n'efface pas tous +tes services passés, en me quittant à présent: le besoin +que j'ai de toi, c'est ta propre vertu qui l'a fait naître; il +valait mieux ne te posséder jamais que de te perdre ainsi: +tu m'as commencé des entreprises que personne n'est en +état de bien conduire sans toi: tu dois ou rester pour +les mener toi-même jusqu'à leur entière exécution, ou +emporter avec toi tous les services que tu m'as rendus. +Si je ne les ai pas assez récompensés, et je ne puis trop +les récompenser, mon étude désormais sera de t'en +prouver mieux ma reconnaissance, et j'en recueillerai +encore l'avantage d'augmenter notre amitié. Je te prie, +ne me parle plus de ce fatal pays de Sicile, dont le nom +seul me rappelle avec douleur le souvenir de mon frère, +avec lequel je suis réconcilié, de ce roi repentant, comme +tu le nommes, et pour lequel on doit même à présent déplorer +comme de nouveau la perte qu'il a faite de ses enfants +et de la plus vertueuse des reines.—Dis-moi, quand as-tu +vu le prince Florizel, mon fils? Les rois ne sont pas +moins malheureux d'avoir des enfants indignes d'eux +que de les perdre lorsqu'ils ont éprouvé leurs vertus.</p> + +<p>CAMILLO.—Seigneur, il y a trois jours que j'ai vu le +prince: quelles peuvent être ses heureuses occupations, +c'est ce que j'ignore; mais j'ai remarqué parfois que, +depuis quelque temps il est fort retiré de la cour, et +qu'on le voit moins assidu que par le passé aux exercices +de son rang.</p> + +<p>POLIXÈNE.—J'ai fait la même remarque que vous, +Camillo, et avec quelque attention: au point que j'ai des +yeux à mon service qui veillent sur son éloignement de +la cour; et j'ai été informé qu'il est presque toujours +dans la maison d'un berger des plus simples, un homme +qui, dit-on, d'un état de néant, est parvenu, par des +moyens que ne peuvent concevoir ses voisins, à une fortune +incalculable.</p> + +<p>CAMILLO.—J'ai entendu parler de cet homme, seigneur; +il a une fille des plus rares: sa réputation s'étend au +delà de ce qu'on peut attendre, en la voyant sortir d'une +semblable chaumière.</p> + +<p>POLIXÈNE.—C'est là aussi une partie de ce qu'on m'a +rapporté. Mais je crains l'appât qui attire là notre fils. Il +faut que tu m'accompagnes en ce lieu: je veux aller, +sans nous faire connaître, causer un peu avec ce berger, +et le questionner: il ne doit pas être bien difficile, je +pense, de tirer de la simplicité de ce paysan le motif +qui attire ainsi mon fils chez lui. Je t'en prie, sois de +moitié avec moi dans cette affaire, et bannis toute idée +de la Sicile.</p> + +<p>CAMILLO.—J'obéis volontiers à vos ordres.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Mon bon Camillo!—Il faut aller nous +déguiser.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Un chemin près de la chaumière du berger.</p> + +<p class="stage1">AUTOLYCUS <i>entre en chantant</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Quand les narcisses commencent à se montrer,</p> +<p>Oh! eh! la jeune fille danse dans les vallons:</p> +<p>Alors commence la plus douce saison de l'année.</p> +<p>Tout se colore dans les domaines de l'hiver<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>.</p> +<p>La toile blanchit étendue sur la haie;</p> +<p>Oh! eh! les tendres oiseaux! comme ils chantent!</p> +<p>Cela aiguise mes dents voraces;</p> +<p>Un quart de bière est un mets de roi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'alouette joyeuse qui chante tira lira,</p> +<p>Eh! oh! oh! eh! la grive et le geai</p> +<p>Sont des chants d'été pour moi et pour mes tantes<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>,</p> +<p>Lorsque nous nous roulons sur le foin.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a><p>Il y a sans doute ici une antithèse entre les mots +<i>red</i> et <i>pale</i>, <i>rouge</i> et <i>pâle</i>: mais <i>pale</i>, +par l'arrangement des mots, n'est pas adjectif comme l'a cru Letourneur, +et veut dire le giron; <i>winter's pale</i>, le giron de l'hiver, les +domaines de l'hiver.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a><p><i>Aunt</i>, dans le jargon des mauvais lieux, voulait +dire la maîtresse de la maison.</p></blockquote> + +<p>J'ai servi le prince Florizel, et dans mon temps j'ai porté +du velours. Aujourd'hui je suis hors de service.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mais irai-je me lamenter pour cela, ma chère?</p> +<p>La pâle lune luit pendant la nuit;</p> +<p>Et lorsque j'erre çà et là,</p> +<p>C'est alors que je vais le plus droit.</p> +<p>S'il est permis aux chaudronniers de vivre</p> +<p>Et de porter leur malle couverte de peau de cochon</p> +<p>Je puis bien rendre mes comptes</p> +<p>Et les certifier dans les ceps.</p> + </div> </div> + +<p>Mon trafic, c'est les draps. Là où le milan bâtit son nid, +veillez sur votre menu linge. Mon père m'a nommé +Autolycus; et étant, comme je le suis, entré dans ce +monde sous la planète de Mercure, j'ai été destiné à +escamoter des bagatelles de peu de valeur. C'est aux dés +et aux femmes de mauvaise vie que je dois d'être ainsi +caparaçonné, et mon revenu est la menue filouterie. +Les gibets et les coups sur le grand chemin sont trop +forts pour moi: être battu et pendu, c'est ma terreur; +quant à la vie future, j'en perds la pensée en dormant. +(<i>Apercevant le fils du berger</i>.) Une prise! une prise!</p> + +<p class="stage1">(Entre le fils du berger.)</p> + +<p>LE BERGER.—Voyons, onze béliers donnent vingt-huit +livres de laine: vingt-huit livres rapportent une livre et +un schelling en sus: à présent, quinze cents toisons... à +combien monte le tout?</p> + +<p>AUTOLYCUS, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Si le lacet tient, l'oison est à moi.</p> + +<p>LE BERGER.—Je ne puis en venir à bout sans jetons.—Voyons: +que vais-je acheter pour la fête de la tonte des +moutons?—Trois livres de sucre, cinq livres de raisins +secs, et du riz.—Qu'est-ce que ma soeur veut faire du +riz?—Mais mon père l'a faite souveraine de la fête, et +elle sait à quoi il est bon. Elle m'a fait vingt-quatre +bouquets pour les tondeurs, tous chanteurs à trois parties, +et de fort bons chanteurs: mais la plupart sont des +ténors et des basses-tailles; il n'y a parmi eux qu'un +puritain qui chante des psaumes sur des airs de bourrées. +Il faut que j'aie du safran pour colorer des gâteaux, +du macis, des dattes, point... je ne connais pas cela; des +noix muscades, sept; une ou deux racines de gingembre; +mais je pourrais demander cela. Quatre livres de pruneaux +et autant de raisins séchés au soleil.</p> + +<p>AUTOLYCUS, <span class="stage2"><i>poussant un gémissement et étendu sur la +terre.</i></span>—Ah! faut-il que je sois né!</p> + +<p>LE BERGER.—Merci de moi...</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Oh! à mon secours! à mon secours! Ôtez-moi +ces haillons, et après, la mort, la mort!</p> + +<p>LE BERGER.—Hélas! pauvre homme, tu aurais besoin +d'autres haillons pour te couvrir, au lieu d'ôter ceux que +tu as.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Ah! monsieur, leur malpropreté me fait +plus souffrir que les coups de fouet que j'ai reçus; et +j'en ai pourtant reçu de bien rudes, et par millions.</p> + +<p>LE BERGER.—Hélas! pauvre malheureux! un million +de coups. C'est beaucoup de choses!</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Je suis volé, monsieur, et assommé. On +m'a pris mon argent et mes habits, et l'on m'a affublé +de ces détestables lambeaux.</p> + +<p>LE BERGER.—Est-ce un homme à cheval, ou un +homme à pied?</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Un homme à pied, mon cher monsieur, +un homme à pied.</p> + +<p>LE BERGER.—En effet, ce doit être un homme à pied, +d'après les vêtements qu'il t'a laissés: si c'était là le +manteau d'un homme à cheval, il a fait un rude service.—Prête-moi +ta main, je t'aiderai à te relever; allons, +prête-moi ta main.</p> + +<p class="stage1">(Il lui aide à se relever.)</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Ah! mon bon monsieur, doucement; ah!</p> + +<p>LE BERGER.—Hélas! pauvre malheureux!</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Ah! monsieur! doucement, mon bon +monsieur: j'ai peur, monsieur, d'avoir mon épaule +démise.</p> + +<p>LE BERGER.—Eh bien! peux-tu te tenir debout?</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Doucement, mon cher monsieur... <span class="stage2">(<i>Il met +la main dans la poche du berger</i>.)</span> Mon cher monsieur, doucement; +vous m'avez rendu un service bien charitable.</p> + +<p>LE BERGER.—Aurais-tu besoin de quelque argent? je +peux t'en donner un peu.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Non, mon cher monsieur, non, je vous +en conjure, monsieur. J'ai un parent à moins de trois +quarts de mille d'ici chez qui j'allais; je trouverai là de +l'argent et tout ce dont j'aurai besoin: ne m'offrez point +d'argent, monsieur, je vous en prie; cela me fend le coeur.</p> + +<p>LE BERGER.—Quelle espèce d'homme était-ce que celui +qui vous a dépouillé?</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Un homme, monsieur, que j'ai connu +pour donner à jouer au trou-madame: je l'ai vu au service +du prince; je ne saurais vous dire, mon bon monsieur, +pour laquelle de ses vertus c'était; mais il a été +fustigé et chassé de la cour.</p> + +<p>LE BERGER.—Pour ses vices, voulez-vous dire? Il n'y a +point de vertu chassée de la cour; on l'y choie assez +pour l'engager à s'y établir, et cependant elle ne fera +jamais qu'y séjourner en passant.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Oui, monsieur, j'ai voulu dire <i>ses vices</i>; +je connais bien cet homme-là; il a été depuis porteur de +singes; ensuite, solliciteur de procès, huissier: ensuite, +il a fabriqué des marionnettes de l'enfant prodigue, et il +a épousé la femme d'un chaudronnier, à un mille du +lieu où sont ma terre et mon bien; après avoir parcouru +une multitude de professions malhonnêtes, il s'est établi +dans le métier de coquin: quelques-uns l'appellent +Autolycus.</p> + +<p>LE BERGER.—Malédiction sur lui! c'est un filou, sur +ma vie, c'est un filou: il hante les fêtes de village, les +foires et les combats de l'ours.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Justement, monsieur, c'est lui; monsieur, +c'est lui; c'est ce coquin-là qui m'a accoutré +comme vous me voyez.</p> + +<p>LE BERGER.—Il n'y a pas de plus insigne poltron dans +toute la Bohême. Si vous aviez seulement fait les gros +yeux, ou que vous lui eussiez craché au visage, il se +serait enfui.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Il faut vous avouer, monsieur, que je ne +suis pas un homme à me battre; de ce côté-là, je ne +vaux rien du tout, et il le savait bien, je le garantirais.</p> + +<p>LE BERGER.—Comment vous trouvez-vous à présent?</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Mon cher monsieur, beaucoup mieux que +je n'étais; je puis me tenir sur mes jambes et marcher; +je vais même prendre congé de vous, et m'acheminer +tout doucement vers la demeure de mon parent.</p> + +<p>LE BERGER.—Vous conduirai-je un bout de chemin?</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Non, mon bon monsieur; non, mon cher +monsieur.</p> + +<p>LE BERGER..—Alors portez-vous bien; il faut que j'aille +acheter des épices pour notre fête de la tonte.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>AUTOLYCUS <span class="stage2"><i>seul</i></span>.—Prospérez, mon cher monsieur.—Votre +bourse n'est pas assez chaude à présent pour acheter +vos épices. Je me trouverai aussi à votre fête de la +tonte, je vous le promets. Si je ne fais pas succéder à +cette filouterie un autre escamotage, et si des tondeurs +je ne fais pas de vrais moutons, je consens à être effacé +du registre, et que mon nom soit enregistré sur le livre +de la probité.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Trotte, trotte par le sentier,</p> +<p>Un coeur joyeux va tout le jour;</p> +<p>Un coeur triste est las au bout d'un mille.</p> + </div> </div> + +<p class="stage1">(Il s'en va.)</p> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">La cabane du berger.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> FLORIZEL ET PERDITA.</p> + +<p>FLORIZEL.—Cette parure inaccoutumée donne une nouvelle +vie à chacun de vos charmes. Vous n'êtes point +une bergère: c'est Flore, se laissant voir à l'entrée +d'avril:—cette fête de la tonte me paraît une assemblée +de demi-dieux, et vous en êtes la reine.</p> + +<p>PERDITA.—Mon aimable prince, il ne me sied pas de +blâmer vos éloges exagérés; ah! pardonnez, si j'en parle +ainsi: vous, l'objet illustre des regards de la contrée, +vous vous êtes éclipsé sous l'humble habit d'un berger; +et moi, pauvre et simple fille, je suis parée comme une +déesse. Si ce n'est que nos fêtes sont toujours marquées +par la folie, et que les convives avalent tout par la coutume, +je rougirais de vous voir dans cet appareil, et de +me voir moi, dans le miroir: votre rang vous met à +l'abri de la crainte.</p> + +<p>FLORIZEL.—Je bénis le jour où mon bon faucon a pris +son vol au travers des métairies de votre père.</p> + +<p>PERDITA.—Veuille Jupiter vous en donner sujet: pour +moi, la différence entre nous me remplit de terreurs. +Votre Grandeur n'a pas été accoutumée à la crainte. Je +tremble en ce moment même à la seule idée que votre +père, conduit par quelque hasard, vienne à passer par +ici, comme vous avez fait. O fatalité! De quel oeil verraitil +son noble ouvrage si pauvrement relié! Que dirait-il? +ou comment soutiendrais-je moi, au milieu de mes splendeurs +empruntées, le regard sévère de son auguste +présence?</p> + +<p>FLORIZEL.—Ne songez qu'au plaisir. Les dieux eux-mêmes, +soumettant leur divinité à l'amour, ont emprunté +la forme des animaux: Jupiter s'est métamorphosé en +taureau, et a poussé des gémissements; le verdâtre Neptune +est devenu bélier, et a fait entendre ses bêlements; +et le dieu vêtu de feu, Apollon doré, s'est fait humble +berger, tel que je parais être maintenant; jamais leurs +métamorphoses n'eurent pour objet une plus rare beauté, +ni des intentions aussi chastes. Mes désirs ne dépassent +pas mon honneur, et mes sens ne sont pas plus ardents +que ma bonne foi.</p> + +<p>PERDITA.—Oui, mais, cher prince, votre résolution ne +pourra tenir, quand une fois il lui faudra essuyer, +comme cela est inévitable, toute l'opposition de la puissance +du roi; et alors ce sera une alternative nécessaire, +ou que vous changiez de dessein, ou que je cesse de +vivre.</p> + +<p>FLORIZEL.—Chère Perdita, je t'en conjure, n'assombris +point, par ces réflexions forcées, la joie de la fête. Ou je +serai à toi, ma belle, ou je ne serai plus à mon père; car +je ne puis être à moi, ni à personne, si je ne suis pas à +toi. C'est à cela que je resterai fidèle, quand les destins +diraient non! Sois tranquille et joyeuse; étouffe ces pensées +importunes par tout ce que tu vas voir tout à l'heure. +Voilà vos hôtes qui viennent; prenez un air gai, comme +si c'était aujourd'hui le jour de la célébration de ces +noces, que nous nous sommes tous deux juré d'accomplir +un jour.</p> + +<p>PERDITA.—O fortune, sois-nous favorable!</p> + +<p class="stage1">(Entrent le berger, son fils, Mopsa, Dorcas, valets, Polixène +et Camillo déguisés.)</p> + +<p>FLORIZEL, <span class="stage2"><i>à Perdita</i></span>.—Voyez: vos hôtes s'avancent; +préparez-vous à les recevoir gaiement, et que nos visages +soient colorés par l'allégresse.</p> + +<p>LE BERGER, <span class="stage2"><i>à Perdita.</i></span>—Fi donc! ma fille. Quand ma +vieille femme vivait, elle était, dans un jour comme +celui-ci, le panetiers, l'échanson, le cuisinier, la maîtresse +et la servante tout ensemble; elle accueillait tout +le monde, chantait sa chanson et dansait à son tour: +tantôt ici au haut bout de la table, et tantôt au milieu; +sur l'épaule de celui-ci, sur l'épaule de celui-là; le visage +en feu de fatigue; et la liqueur qu'elle prenait pour +éteindre ses feux, elle en buvait un coup à la santé de +chacun. Et vous, vous êtes à l'écart comme si vous étiez +un de ceux qu'on fête, et non pas l'hôtesse de l'assemblée. +Je vous en prie, souhaitez la bienvenue à ces amis +qui nous sont inconnus: c'est le moyen de nous rendre +plus amis et d'augmenter notre connaissance. Allons, +qu'on m'efface ces rougeurs, et présentez-vous pour ce +que vous êtes, pour la maîtresse de la fête; allons, et +faites-leur vos remerciements de venir à votre fête de la +tonte, si vous voulez que votre beau troupeau prospère.</p> + +<p>PERDITA, <span class="stage2"><i>à Polixène et Camillo</i></span>.—Monsieur, soyez le +bienvenu: c'est la volonté de mon père que je me charge +de faire les honneurs de cette fête. <span class="stage2">(<i>A Camillo</i>.)</span> Vous êtes +le bienvenu, monsieur. <span class="stage2">(<i>A Dorcas</i>.)</span> Donne-moi les fleurs +que tu as là.—Respectable seigneur, voilà du romarin +et de la rue pour vous: ces fleurs conservent leur aspect +et leur odeur pendant tout l'hiver; que la grâce et le +souvenir<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a> soient votre partage; soyez les bienvenus à +notre fête.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour) </a><p>La rue était appelée l'herbe de grâce, et le romarin l'herbe du +souvenir. On portait du romarin aux funérailles. On croyait jadis +que cette plante fortifiait la mémoire.</p></blockquote> + +<p>POLIXÈNE.—Bergère, et vous êtes une charmante bergère, +vous avez bien raison de nous présenter, à nos +âges, des fleurs d'hiver.</p> + +<p>PERDITA.—Monsieur, l'année commence à être ancienne.—A +cette époque, où l'été n'est pas encore expiré, +où l'hiver transi n'est pas né non plus, les plus belles +fleurs de la saison sont nos oeillets et les giroflées rayées, +que quelques-uns nomment les bâtardes de la nature; +mais, pour cette dernière espèce, il n'en croît point dans +notre jardin rustique, et je ne me soucie pas de m'en +procurer des boutures.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Pourquoi, belle fille, les méprisez-vous +ainsi?</p> + +<p>PERDITA.—C'est que j'ai ouï-dire qu'il y a un art qui, +pour les bigarrer, en partage l'ouvrage avec la grande +créatrice, la nature.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Eh bien! quand cela serait, il est toujours +vrai qu'il n'est point de moyen de perfectionner la nature +sans que ce moyen soit encore l'ouvrage de la +nature. Ainsi, au-dessus de cet art que vous dites ajouter +à la nature, il est un art qu'elle crée: vous voyez, charmante +fille, que tous les jours nous marions une tendre +tige avec le tronc le plus sauvage, et que nous savons +féconder l'écorce du plus vil arbuste par un bouton +d'une race plus noble; ceci est un art que perfectionne +la nature, qui la change plutôt: l'art lui-même est encore +la nature.</p> + +<p>PERDITA.—Cela est vrai.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Enrichissez donc votre jardin de giroflées, +et ne les traitez plus de bâtardes.</p> + +<p>PERDITA.—Je n'enfoncerai jamais le plantoir dans la +terre pour y mettre une seule tige de leur espèce, pas +plus que je ne voudrais, si j'étais peinte, que ce jeune +homme me dît que c'est bien et qu'il ne désirât m'épouser +que pour cela.—Voici des fleurs pour vous: la chaude +lavande, la menthe, la sauge, la marjolaine et le souci, +qui se couche avec le soleil et se lève avec lui en pleurant. +Ce sont les fleurs de la mi-été, et je crois qu'on les +donne aux hommes d'un certain âge. Vous êtes les +très-bienvenus.</p> + +<p>CAMILLO.—Si j'étais un de vos moutons, je cesserais de +paître et je ne vivrais que du plaisir de vous contempler.</p> + +<p>PERDITA.—Allons donc! Hélas! vous deviendriez bientôt +si maigre que le souffle des vents de janvier vous traverserait +de part en part. <span class="stage2">(<i>A Florizel</i>.)</span> Et vous, mon bon +ami, je voudrais bien avoir quelques fleurs de printemps +qui pussent convenir à votre jeunesse; et pour vous +aussi, bergères, qui portez encore votre virginité sur vos +tiges vierges.—O Proserpine! que n'ai-je ici les fleurs +que, dans ta frayeur, tu laissas tomber du char de Pluton! +Les narcisses, qui viennent avant que l'hirondelle +ose se montrer, et qui captivent les vents de mars par +leur beauté; les violettes, sombres, mais plus douces +que les yeux bleus de Junon ou que l'haleine de Cythérée; +les pâles primevères, qui meurent vierges avant +qu'elles puissent voir le brillant Phébus dans sa force, +malheur trop ordinaire aux jeunes filles; les superbes +jonquilles et l'impériale; les lis de toute espèce, et la +fleur de lis en est une; oh! je suis dépourvue de toutes +ces fleurs pour vous faire des guirlandes et pour vous en +couvrir tout entier, vous, mon doux ami.</p> + +<p>FLORIZEL.—Quoi! comme un cadavre?</p> + +<p>PERDITA.—Non pas, mais comme un gazon sur lequel +l'amour doit jouer et s'étendre; non comme un cadavre, +ou du moins pour être enseveli vivant dans mes bras.—Allons, +prenez vos fleurs; il me semble que je fais ici le +rôle que j'ai vu faire dans les Pastorales de la Pentecôte: +sûrement cette robe que je porte change mon humeur.</p> + +<p>FLORIZEL.—Ce que vous faites vaut toujours mieux que +ce que vous avez fait. Quand vous parlez, ma chère, je +voudrais vous entendre parler toujours; si vous chantez, +je voudrais vous entendre; vous voir vendre et acheter, +donner l'aumône, prier, régler votre maison, et tout +faire en chantant; quand vous dansez, je voudrais que +vous fussiez une vague de la mer, afin que vous pussiez +toujours continuer, vous mouvoir toujours, toujours +ainsi, et ne jamais faire autre chose: votre manière de +faire, toujours plus piquante dans chaque mouvement, +relève tellement tout ce que vous faites, que toutes vos +actions réunies sont celles d'une reine.</p> + +<p>PERDITA.—O Doriclès! vos louanges sont trop fortes: +si votre jeunesse et la pureté de votre sang, qui se +montre franchement sur vos joues, ne vous annonçaient +pas clairement pour un berger exempt de fraude, j'aurais +raison de craindre, mon Doriclès, que vous ne me +fissiez la cour avec des mensonges.</p> + +<p>FLORIZEL.—Je crois que vous avez aussi peu de raison +de le craindre, que je songe peu moi-même à vous en donner +des motifs.—Mais allons, notre danse, je vous prie. +Votre main, ma Perdita; ainsi s'unit un couple de tourterelles, +résolues de ne jamais se séparer.</p> + +<p>PERDITA.—Je le jure pour elles.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Voilà la plus jolie petite paysanne qui ait +foulé le vert gazon: elle ne fait pas un geste, elle n'a pas +un maintien qui ne respire quelque chose de plus relevé +que sa condition: elle est trop noble pour ce lieu.</p> + +<p>CAMILLO.—Il lui dit quelque chose qui lui fait monter +la rougeur sur les joues: en vérité, c'est la reine du +lait et de la crème.</p> + +<p>LE FILS DU BERGER.—Allons, la musique, jouez.</p> + +<p>DORCAS, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Mopsa doit être votre maîtresse: et un +peu d'ail, pour préservatif contre ses baisers.</p> + +<p>MOPSA.—Allons en mesure.</p> + +<p>LE FILS DU BERGER.—Pas un mot, pas un mot: il s'agit +aujourd'hui d'avoir de bonnes manières.—Allons, jouez.</p> + +<p class="stage1">(On exécute ici une danse de bergers et de bergères.)</p> + +<p>POLIXÈNE.—Bon berger, dites-moi, je vous prie, quel +est ce jeune paysan qui danse avec votre fille?</p> + +<p>LE BERGER.—On l'appelle Doriclès, et il se vante de +posséder de riches pâturages; je ne le tiens que de lui, +mais je le crois: il a l'air de la vérité. Il dit qu'il aime +ma fille: je le crois aussi, car jamais la lune ne s'est +mirée dans les eaux aussi longtemps qu'on le voit debout, +et lisant, pour ainsi dire, dans les yeux de ma fille; et à +parler franchement, je crois qu'à un demi-baiser près +on ne saurait choisir lequel des deux aime le mieux +l'autre.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Elle danse avec grâce.</p> + +<p>LE BERGER.—Elle fait de même tout ce qu'elle fait, +quoique je le dise, moi, qui devrais le taire. Si le jeune +Doriclès se décidait pour elle, elle lui apporterait ce à +quoi il ne songe guère.</p> + +<p>LE VALET, <span class="stage2"><i>au fils du berger</i></span>.—Ah! maître, si vous aviez +entendu le colporteur à la porte, vous ne voudriez plus +danser au son du tambourin ni du chalumeau: non, la +cornemuse ne vous ferait plus d'impression. Il chante +plusieurs airs différents plus vite que vous ne compteriez +l'argent; il les débite comme s'il avait mangé des ballades +et que toutes les oreilles fussent ouvertes à ses +airs.</p> + +<p>LE FILS DU BERGER.—Il ne pouvait pas venir plus à +propos. Il faut qu'il entre; moi, j'aime de passion les +ballades, quand c'est une histoire lamentable chantée +sur un air joyeux, ou une histoire bien plaisante chantée +sur un ton lamentable.</p> + +<p>LE VALET.—Il a des chansons pour l'homme ou la +femme de toutes grandeurs. Il n'y a pas de marchande +de modes qui puisse aussi bien accommoder de gants +ses pratiques: il a les plus jolies chansons d'amour pour +les jeunes filles, et sans aucune licence, ce qui est +étrange; et avec de si charmants refrains, de <i>flon flon</i> et +<i>lon lon la</i>, et <i>Tombe dessus, et puis pousse</i><a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>; et dans le cas +où quelque vaurien à la bouche béante voudrait, comme +qui dirait, y entendre malice et casser grossièrement les +vitres, il fait répondre à la fille: <i>Finissez, ne me faites pas +de mal, cher ami</i>. Elle s'en débarrasse et lui fait lâcher +prise avec: <i>Finissez, ne me faites pas de mal, mon brave +homme</i><a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a href="#footnotetag16">(retour) </a><p>Noms de chansons de rondes anciennes.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a href="#footnotetag17">(retour) </a><p>Autres titres de chansons.</p></blockquote> + +<p>POLIXÈNE.—Voilà un honnête garçon.</p> + +<p>LE FILS DU BERGER.—Sur ma parole, tu parles d'un marchand +bien ingénieux. A-t-il quelques marchandises +fraîches?</p> + +<p>LE VALET.—Il a des rubans de toutes les couleurs de +l'arc-en-ciel, plus de pointes<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a> que n'en pourraient employer +les avocats de la Bohême quand ils tomberaient +sur lui à la grosse<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>, rubans de fil, cadis<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, batistes, +linons, etc., et il met toute sa boutique en chansons +comme si c'était autant de dieux et de déesses; vous croiriez +qu'une chemise est un ange, il chante les poignets +et toute la broderie du jabot.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a href="#footnotetag18">(retour) </a><p><i>Points</i>, pointes et points.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b><a href="#footnotetag19">(retour) </a><p><i>By the grosse</i>; si la traduction du mot est un +peu hasardée, la pensée est juste.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><a href="#footnotetag20">(retour) </a><p>Espèce de drap dont les Arlésiennes font encore des +cotillons un peu lourds pour le climat.</p></blockquote> + +<p>LE FILS DU BERGER.—Je t'en prie, amène-le-nous, et +qu'il s'avance en chantant.</p> + +<p>PERDITA.—Avertissez-le d'avance de ne pas se servir de +mots inconvenants dans ses airs.</p> + +<p>LE FILS DU BERGER.—Vous avez de ces colporteurs qui +sont tout autre chose que ce que vous pourriez croire, +ma soeur.</p> + +<p>PERDITA.—Oui, mon cher frère, ou que je n'ai envie +de le savoir.</p> + +<p class="stage1">AUTOLYCUS <i>s'avance en chantant</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Du linon aussi blanc que la neige,</p> +<p>Du crêpe noir comme le corbeau,</p> +<p>Des gants parfumés comme les roses de Damas,</p> +<p>Des masques pour la figure et pour le nez,</p> +<p>Des bracelets de verre, des colliers d'ambre,</p> +<p>Des parfums pour la chambre des dames,</p> +<p>Des coiffes dorées et des devants de corsages</p> +<p>Dont les garçons peuvent faire présent à leurs belles,</p> +<p>Des épingles et des agrafes d'acier,</p> +<p>Tout ce qu'il faut aux jeunes filles, des pieds à la tête.</p> +<p>Venez, achetez-moi; allons, venez acheter, venez acheter,</p> +<p>Achetez, jeunes gens, ou vos jeunes filles se plaindront.</p> +<p>Venez acheter, etc.</p> + </div> </div> + +<p>LE FILS DU BERGER.—Si je n'étais pas amoureux de +Mopsa, tu n'aurais pas un sou de moi; mais, étant captivé +comme je le suis, cela entraînera aussi la captivité +de quelques rubans et de quelques paires de gants.</p> + +<p>MOPSA.—On me les avait promis pour la fête, mais ils +ne viendront pas encore trop tard à présent.</p> + +<p>DORCAS.—Il vous a promis plus que cela, ou bien il y +a des menteurs.</p> + +<p>MOPSA.—Il vous a payé plus qu'il ne vous a promis, +peut-être même davantage, et ce que vous rougiriez de +lui rendre.</p> + +<p>LE FILS DU BERGER.—Est-ce qu'il n'y a plus de retenue +parmi nos jeunes filles? Porteront-elles leurs jupes là +où on devrait voir leurs visages? N'avez-vous pas l'heure +d'aller traire, celle de vous coucher ou d'aller au four +pour éventer ces secrets, sans qu'il faille que vous veniez +en jaser devant tous nos hôtes? Il est heureux qu'ils +se parlent à l'oreille. Faites taire vos langues, et pas un +mot de plus.</p> + +<p>MOPSA.—J'ai fini. Allons, vous m'avez promis un joli +lacet et une paire de gants parfumés.</p> + +<p>LE FILS DU BERGER.—Ne vous ai-je pas dit comment on +m'avait filouté en chemin et pris tout mon argent?</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Oh! oui, sûrement, monsieur, il y a des +filous par les chemins, et il faut bien prendre garde à +soi.</p> + +<p>LE FILS DU BERGER.—N'aie pas peur, ami, tu ne perdras +rien ici.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Je l'espère bien, monsieur, car j'ai avec +moi bien des paquets importants.</p> + +<p>LE FILS DU BERGER.—Qu'as-tu là? des chansons?</p> + +<p>MOPSA.—Oh! je t'en prie, achètes-en quelques-unes. +J'aime une chanson imprimée à la fureur, car celles-là, +nous savons qu'elles sont véritables.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Tenez, en voilà une sur un air fort lamentable: +comment la femme d'un usurier accoucha tout +d'un coup de vingt sacs d'argent, et comment elle avait +envie de manger des têtes de serpents et des crapauds +grillés.</p> + +<p>MOPSA.—Cela est-il vrai? le croyez-vous?</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Très-vrai, il n'y a pas un mois de cela.</p> + +<p>DORCAS.—Les dieux me préservent d'épouser un usurier!</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Voilà le nom de la sage-femme au bas, +une madame Porteconte; et il y avait cinq ou six honnêtes +femmes qui étaient présentes. Pourquoi irais-je +débiter des mensonges?</p> + +<p>MOPSA, <span class="stage2"><i>au jeune berger</i></span>.—Oh! je t'en prie, achète-la.</p> + +<p>LE FILS DU BERGER.—Allons, mets-la de côté, et voyons +encore d'autres chansons; nous ferons les autres emplettes +après.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Voici une autre ballade d'un poisson qui +se montra sur la côte, le mercredi quatre-vingts d'avril, +à quarante mille brasses au-dessus de l'eau, et qui chanta +cette ballade contre le coeur inflexible des filles. On a +cru que c'était une femme qui avait été métamorphosée +en poisson, pour ne pas avoir voulu aimer un homme +amoureux d'elle: la ballade est vraiment touchante, et +tout aussi vraie.</p> + +<p>DORCAS.—Cela est vrai aussi? Le croyez-vous?</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Il y a le certificat de cinq juges de paix, +et de témoins plus que n'en contiendrait ma balle.</p> + +<p>LE JEUNE BERGER.—Mettez-la aussi de côté: une autre.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Voici une chanson gaie, mais bien jolie.</p> + +<p>MOPSA.—Ah! voyons quelques chansons gaies.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Oh! c'est une chanson extrêmement gaie, +et elle va sur l'air de: <i>Deux filles aimaient un amant</i>; il +n'y a peut-être pas une fille dans la province qui ne la +chante: on me la demande souvent, je puis vous dire.</p> + +<p>MOPSA.—Nous pouvons la chanter tous deux; si vous +voulez faire votre partie, vous allez entendre: elle est en +trois parties.</p> + +<p>DORCAS.—Nous avons eu cet air-là, il y a un mois.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Je puis faire ma partie, vous savez que +c'est mon métier: songez à bien faire la vôtre.</p> + +<p>CHANSON.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Sortez d'ici, car il faut que je m'en aille.—Où? +c'est ce qu'il n'est pas bon que vous sachiez.</p> + +<p>DORCAS.—Où?</p> + +<p>MOPSA.—Où?</p> + +<p>DORCAS.—Où?</p> + +<p>MOPSA.—Vous devez, d'après votre serment, +me dire tous vos secrets.</p> + +<p>DORCAS.—Et à moi aussi; laissez-moi y aller.</p> + +<p>MOPSA.—Tu vas à la grange, ou bien au moulin.</p> + +<p>DORCAS.—Si tu vas à l'un ou à l'autre, tu as tort.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Ni l'un ni l'autre.</p> + +<p>DORCAS.—Comment! ni l'un ni l'autre?</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Ni l'un ni l'autre.</p> + +<p>DORCAS.—Tu as juré d'être mon amant.</p> + +<p>MOPSA.—Tu me l'as juré bien davantage. +Ainsi, où vas-tu donc? Dis-moi, où?</p> + +<p>LE FILS DU BERGER.—Nous chanterons tout à l'heure +cette chanson à notre aise.—Mon père et nos hôtes sont +en conversation sérieuse, et il ne faut pas les troubler; +allons, apporte ta balle et suis-moi. Jeunes filles, j'achèterai +pour vous deux.—Colporteur, ayons d'abord le +premier choix.—Suivez-moi, mes belles.</p> + +<p>AUTOLYCUS, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Et vous payerez bien pour elles.</p> + +<p class="stage1">(Il chante.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Voulez-vous acheter du ruban,</p> +<p>Ou de la dentelle pour votre pèlerine,</p> +<p>Ma jolie poulette, ma mignonne?</p> +<p>Ou de la soie, ou du fil,</p> +<p>Quelques jolis colifichets pour votre tête,</p> +<p>Des plus beaux, des plus nouveaux, des plus élégants?</p> +<p>Venez au colporteur;</p> +<p>L'argent est un touche à tout</p> +<p>Qui fait sortir les marchandises de tout le monde.</p> + </div> </div> + +<p class="stage1">(Le jeune berger, Dorcas et Mopsa sortent ensemble +pour choisir et acheter; Autolycus les suit.)</p> + +<p class="stage1">(Entre un valet.)</p> + +<p>LE VALET.—Maître, il y a trois charretiers, trois bergers, +trois chevriers, trois gardeurs de pourceaux qui se +sont tous faits des hommes à poil: ils se nomment eux-mêmes +des <i>saltières</i><a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>, et ils ont une danse qui est, disent +les filles, comme une galimafrée de gambades, parce +qu'elles n'en sont pas; mais elles ont elles-mêmes dans +l'idée qu'elle plaira infiniment, pourvu qu'elle ne soit +pas trop rude pour ceux qui ne connaissent que le jeu de +boules.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b><a href="#footnotetag21">(retour) </a><p><i>Saltières</i> pour satyres.</p></blockquote> + +<p>LE BERGER.—Laisse-nous; nous ne voulons point de +leur danse; on n'a déjà que trop folâtré ici.—Je sais, +monsieur, que nous vous fatiguons.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Vous fatiguez ceux qui nous délassent; +je vous prie, voyons ces quatre trios de gardeurs de +troupeaux.</p> + +<p>LE VALET.—Il y en a trois d'entre eux, monsieur, qui, +suivant ce qu'ils racontent, ont dansé devant le roi; et +le moins souple des trois ne saute pas moins de douze +pieds et demi en carré.</p> + +<p>LE BERGER.—Cesse ton babil; puisque cela plaît à ces +honnêtes gens, qu'ils viennent; mais qu'ils se dépêchent.</p> + +<p>LE VALET.—Hé! ils sont à la porte, mon maître.</p> + +<p class="stage1">(Ici les douze satyres paraissent et exécutent leur danse.)</p> + +<p>POLIXÈNE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Oh! bon père, tu en sauras davantage +dans la suite.—Cela n'a-t-il pas été trop loin?—Il +est temps de les séparer.—Le bonhomme est simple, il +en dit long.—<span class="stage2">(<i>A Florizel.</i>)</span> Eh bien! beau berger, votre +coeur est plein de quelque chose qui distrait votre âme +du plaisir de la fête.—Vraiment, quand j'étais jeune et +que je filais l'amour comme vous faites, j'avais coutume +de charger ma belle de présents: j'aurais pillé le trésor +de soie du colporteur, et l'aurais prodigué dans les mains +de ma belle.—Vous l'avez laissé partir, et vous n'avez +fait aucun marché avec lui. Si votre jeune fille allait +l'interpréter mal, et prendre cet oubli pour un défaut +d'amour ou de générosité, vous seriez fort embarrassé au +moins pour la réponse, si vous tenez à conserver son +attachement.</p> + +<p>FLORIZEL.—Mon vieux monsieur, je sais qu'elle ne fait +aucun cas de pareilles bagatelles. Les cadeaux qu'elle +attend de moi sont emballés et enfermés dans mon coeur, +dont je lui ai déjà fait don, mais que je ne lui ai pas +encore livré. <span class="stage2">(<i>A Perdita</i>.)</span> Ah! écoute-moi prononcer le +voeu de ma vie devant ce vieillard, qui, à ce qu'il semble, +aima jadis: je prends ta main, cette main aussi douce +que le duvet de la colombe, et aussi blanche qu'elle, ou +que la dent d'un Éthiopien et la neige pure repoussée +deux fois par le souffle impétueux du nord.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Que veut dire ceci? Comme ce jeune berger +semble laver avec complaisance cette main qui était déjà +si blanche auparavant!—Je vous ai interrompu.—Mais +revenez à votre protestation: que j'entende votre +promesse.</p> + +<p>FLORIZEL.—Écoutez, et soyez-en témoin.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Et mon voisin aussi que voilà?</p> + +<p>FLORIZEL.—Et lui aussi, et d'autres que lui, et tous les +hommes, la terre, les cieux et l'univers entier; soyez +tous témoins que, fussé-je couronné le plus grand +monarque du monde et le plus puissant, fussé-je le plus +beau jeune homme qui ai fait languir les yeux, eussé-je +plus de force et de science que n'en ait jamais eu un +mortel, je n'en ferais aucun cas sans son amour, que je +les emploierais tous et les consacrerais tous à son service, +ou les condamnerais à périr.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Belle offrande!</p> + +<p>CAMILLO.—Qui montre une affection durable.</p> + +<p>LE BERGER.—Mais vous, ma fille, en dites-vous autant +pour lui?</p> + +<p>PERDITA.—Je ne puis m'exprimer aussi bien, pas à beaucoup +près aussi bien, non, ni penser mieux; je juge de +la pureté de ses sentiments sur celle des miens.</p> + +<p>LE BERGER.—Prenez-vous les mains, c'est un marché +fait.—Et vous, amis inconnus, vous en rendrez témoignage; +je donne ma fille à ce jeune homme, et je veux +que sa dot égale la fortune de son amant.</p> + +<p>FLORIZEL.—Oh! la dot de votre fille doit être ses vertus. +Après une certaine mort, j'aurai plus de richesses +que vous ne pouvez l'imaginer encore, assez pour exciter +votre surprise; mais, allons, unissons-nous en présence +de ces témoins.</p> + +<p>LE BERGER, <span class="stage2"><i>à Florizel</i></span>.—Allons, voire main.—Et vous, +ma fille, la vôtre.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Arrêtez, berger; un moment, je vous en +conjure.—<span class="stage2">(<i>A Florizel</i>.)</span> Avez-vous un père?</p> + +<p>FLORIZEL.—J'en ai un.—Mais que prétendez-vous?</p> + +<p>POLIXÈNE.—Sait-il ceci?</p> + +<p>FLORIZEL.—Il ne le sait pas et ne le saura jamais.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Il me semble pourtant qu'un père est l'hôte +qui sied le mieux au festin des noces de son fils. Je vous +prie, encore un mot: votre père n'est-il pas incapable de +gouverner ses affaires? n'est-il pas tombé en enfance par +les années et les catarrhes de l'âge? peut-il parler, entendre, +distinguer un homme d'un autre, administrer son +bien? n'est-il pas toujours au lit, incapable de rien faire +que ce qu'il faisait dans son enfance?</p> + +<p>FLORIZEL.—Non, mon bon monsieur, il est plein de +santé, et il a même plus de forces que n'en ont la plupart +des vieillards de son âge.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Par ma barbe blanche, si cela est, vous lui +faites une injure qui ne sent pas trop la tendresse +filiale: il est raisonnable que mon fils se choisisse lui-même +une épouse; mais il serait de bonne justice aussi +que le père, à qui il ne reste plus d'autre joie que celle +de voir une belle postérité, fût un peu consulté dans +pareille affaire.</p> + +<p>FLORIZEL.—Je vous accorde tout cela; mais, mon vénérable +monsieur, pour quelques autres raisons qu'il n'est +pas à propos que vous sachiez, je ne donne pas connaissance +de cette affaire à mon père.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Il faut qu'il en soit instruit.</p> + +<p>FLORIZEL.—Il ne le sera point.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Je vous en prie, qu'il le soit.</p> + +<p>FLORIZEL.—Non, il ne le faut pas.</p> + +<p>LE BERGER.—Qu'il le soit, mon fils; il n'aura aucun +sujet d'être fâché, quand il viendra à connaître ton +choix.</p> + +<p>FLORIZEL.—Allons, allons, il ne doit pas en être instruit.—Soyez +seulement témoins de notre union.</p> + +<p>POLIXÈNE, <span class="stage2"><i>se découvrant</i></span>.—De votre divorce, mon jeune +monsieur, que je n'ose pas appeler mon fils. Tu es trop +vil pour être reconnu, toi, l'héritier d'un sceptre, et qui +brigues ici une houlette.—<span class="stage2">(<i>Au père</i>.)</span> Toi, vieux traître, +je suis fâché de ne pouvoir, en te faisant pendre, abréger +ta vie que d'une semaine.—<span class="stage2">(<i>A Perdita</i>.)</span> Et toi, jeune +et belle séductrice, tu dois à la fin connaître malgré toi +le royal fou auquel tu t'es attaquée.</p> + +<p>LE BERGER.—O mon coeur!</p> + +<p>POLIXÈNE.—Je ferai déchirer ta beauté avec des ronces, +et je rendrai ta figure plus grossière que ton état.—Quant +à toi, jeune étourdi, si jamais je m'aperçois que +tu oses seulement pousser un soupir de regret de ne plus +voir cette petite créature (comme c'est bien mon intention +que tu ne la revoies jamais), je te déclare incapable +de me succéder, et je ne te reconnaîtrai pas plus pour +être de notre sang et de notre famille, que ne l'est tout +autre descendant de Deucalion. Souviens-toi de mes +paroles, et suis-nous à la cour.—Toi, paysan, quoique tu +aies mérité notre colère, nous t'affranchissons pour le +présent de son coup mortel.—Et vous, enchanteresse, +assez bonne pour un pâtre, oui, et pour lui aussi, car +il se rendrait indigne de nous s'il ne s'agissait de notre +honneur,—si jamais tu lui ouvres à l'avenir l'entrée de +cette cabane, ou que tu entoures son corps de tes embrassements, +j'inventerai une mort aussi cruelle pour +toi que tu es délicate pour elle.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>PERDITA.—Perdue sans ressources, en un instant! Je +n'ai pas été fort effrayée; une ou deux fois j'ai été sur le +point de lui répondre, et de lui dire nettement que +le même soleil qui éclaire son palais ne cache point son +visage à notre chaumière, et qu'il les voit du même oeil. +(<i>A. Florizel</i>.) Voulez-vous bien, monsieur, vous retirer? +Je vous ai bien dit ce qu'il adviendrait de tout cela. Je +vous prie, prenez soin de vous; ce songe que j'ai fait, +j'en suis réveillée maintenant, et je ne veux plus jouer la +reine en rien.—Mais je trairai mes brebis, et je pleurerai.</p> + +<p>CAMILLO, <span class="stage2"><i>au berger</i></span>.—Eh bien! bon père, comment vous +trouvez-vous? Parlez encore une fois avant de mourir.</p> + +<p>LE BERGER.—Je ne peux ni parler, ni penser, et je +n'ose pas savoir ce que je sais. <span class="stage2">(<i>A Florizel</i>.)</span> Ah! monsieur, +vous avez perdu un homme de quatre-vingt-trois ans, +qui croyait descendre en paix dans sa tombe; oui, qui +espérait mourir sur le lit où mon père est mort, et reposer +auprès de ses honnêtes cendres; mais maintenant +quelque bourreau doit me revêtir de mon drap mortuaire, +et me mettre dans un lieu où nul prêtre ne jettera de +la poussière sur mon corps. <span class="stage2">(<i>A Perdita</i>.)</span> O maudite +misérable! qui savais que c'était le prince, et qui as +osé l'aventurer à unir ta foi à la sienne.—Je suis perdu! +je suis perdu! Si je pouvais mourir en ce moment, j'aurais +vécu pour mourir à l'instant où je le désire.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>FLORIZEL, <span class="stage2"><i>à Perdita</i></span>.—Pourquoi me regardez-vous +ainsi? Je ne suis qu'affligé, mais non pas effrayé. Je suis +retardé, mais non changé. Ce que j'étais, je le suis +encore. Plus on me retire en arrière, et plus je veux aller +en avant: je ne suis pas mon lien avec répugnance.</p> + +<p>CAMILLO.—Mon gracieux seigneur, vous connaissez le +caractère de votre père. En ce moment il ne vous permettra +aucune représentation; et je présume que vous +ne vous proposez pas de lui en faire; il aurait aussi bien +de la peine, je le crains, à soutenir votre vue; ainsi, +jusqu'à ce que la fureur de Sa Majesté se soit calmée, ne +vous présentez pas devant lui.</p> + +<p>FLORIZEL.—Je n'en ai pas l'intention. Vous êtes +Camillo, je pense?</p> + +<p>CAMILLO.—Oui, seigneur.</p> + +<p>PERDITA.—Combien de fois vous ai-je dit que cela arriverait? +Combien de fois vous ai-je dit que mes grandeurs +finiraient dès qu'elles seraient connues?</p> + +<p>FLORIZEL.—Elles ne peuvent finir que par la violation +de ma foi: et qu'alors la nature écrase les flancs de la +terre l'un contre l'autre, qu'elle étouffe toutes les +semences qu'elle renferme! Lève les yeux.—Effacez-moi +de votre succession, mon père; mon héritage est mon +amour.</p> + +<p>CAMILLO.—Écoutez les conseils.</p> + +<p>FLORIZEL.—Je les écoute; mais ce sont ceux de mon +amour; si ma raison veut lui obéir, j'écoute la raison; +sinon, mes sens, préférant la folie, lui souhaitent la +bienvenue.</p> + +<p>CAMILLO.—C'est là du désespoir, seigneur.</p> + +<p>FLORIZEL.—Appelez-le de ce nom, si vous voulez; mais +il remplit mon voeu; je suis forcé de le croire vertu. +Camillo, ni pour la Bohême, ni pour toutes les pompes +qu'on y peut recueillir, ni pour tout ce que le soleil +éclaire, tout ce que le sein de la terre contient, ou ce que +la mer profonde cache dans ses abîmes ignorés, je ne +violerai les serments que j'ai faits à cette beauté que +j'aime. Ainsi, je vous prie, comme vous avez toujours +été l'ami honoré de mon père, lorsqu'il aura perdu la +trace de son fils (car je le jure, j'ai l'intention de ne plus +le revoir), tempérez sa colère par vos sages conseils. La +fortune et moi nous allons lutter ensemble à l'avenir. +Voici ce que vous pouvez savoir et redire, que je me suis +lancé à la mer avec celle que je ne puis conserver ici sur +le rivage; et, fort heureusement pour notre besoin, j'ai +un vaisseau prêt à partir, qui n'était pas préparé pour ce +dessein. Quant à la route que je veux tenir, il n'est d'aucun +avantage pour vous de le savoir, ni d'aucun intérêt +pour moi que vous puissiez le redire.</p> + +<p>CAMILLO.—Ah! seigneur, je voudrais que votre caractère +fût plus docile aux avis, ou plus fort pour répondre +à votre nécessité.</p> + +<p>FLORIZEL.—Écoutez, Perdita. <span class="stage2">(<i>A Camillo</i>.)</span> Je vais vous +entendre tout à l'heure.</p> + +<p>CAMILLO, <span class="stage2"><i>à part.</i></span>—Il est inébranlable: il est décidé à +fuir. Maintenant je serais heureux si je pouvais faire servir +son évasion à mon avantage; le sauver du danger, +lui prouver mon affection et mon respect; et parvenir +ainsi à revoir ma chère Sicile, et cet infortuné roi, mon +maître, que j'ai si grande soif de revoir.</p> + +<p>FLORIZEL.—Allons, cher Camillo, je suis chargé d'affaires +si importantes que j'abjure toute cérémonie.</p> + +<p>CAMILLO, <span class="stage2"><i>se préparant à sortir</i></span>.—Seigneur, je pense que +vous avez entendu parler de mes faibles services, et de +l'affection que j'ai toujours portée à votre père?</p> + +<p>FLORIZEL.—Vous avez bien mérité de lui; c'est une +musique pour mon père que de raconter vos services; +et il n'a pas négligé le soin de les récompenser suivant +sa reconnaissance.</p> + +<p>CAMILLO.—Eh bien! seigneur, si vous avez la bonté de +croire que j'aime le roi, et en lui ce qui lui tient de plus +près, c'est-à-dire votre illustre personne, daignez vous +laisser diriger par moi, si votre projet plus réfléchi et +médité à loisir peut encore souffrir quelque changement. +Sur mon honneur, je vous indiquerai un lieu où +vous trouverez l'accueil qui convient à Votre Altesse; +où vous pourrez posséder librement votre amante (dont +je vois que vous ne pouvez être séparé que par votre +ruine, dont vous préserve le ciel!). Vous pourrez l'épouser, +et par tous mes efforts, en votre absence je tâcherai +d'apaiser le ressentiment de votre père, et de l'amener à +approuver votre choix.</p> + +<p>FLORIZEL.—Eh! cher Camillo, comment pourrait s'accomplir +cette espèce de miracle? Apprenez-le-moi, afin +que j'admire en vous quelque chose de plus qu'un +homme, et qu'ensuite je puisse me fier à vous.</p> + +<p>CAMILLO.—Avez-vous pensé à quelque lieu où vous +vouliez aller?</p> + +<p>FLORIZEL.—Pas encore. Comme c'est un accident inopiné +qui est coupable du parti violent que nous prenons, +nous faisons de même profession d'être les esclaves du +hasard et de l'impulsion de chaque vent qui souffle.</p> + +<p>CAMILLO.—Écoutez-moi donc: voici ce que j'ai à vous +dire.—Si vous ne voulez pas absolument changer de +résolution, et que vous soyez résolu à cette fuite, faites +voile vers la Sicile, et présentez-vous avec votre belle +princesse (car je vois qu'elle doit l'être) devant Léontes. +Elle sera vêtue comme il convient à la compagne de +votre lit. Il me semble voir Léontes vous ouvrant affectueusement +ses bras, vous accueillant par ses larmes, +vous demandant pardon à vous, qui êtes le fils, comme +à la personne même du père, baisant les mains de votre +belle princesse, et son coeur partagé entre sa cruauté et +sa tendresse, se reprochant l'une avec des malédictions +et disant à l'autre de croître plus vite que le temps ou la +pensée.</p> + +<p>FLORIZEL.—Digne Camillo, quel prétexte donnerai-je à +ma visite?</p> + +<p>CAMILLO.—Vous direz que vous êtes envoyé par le roi +votre père, pour le saluer et lui donner des consolations. +Je veux vous mettre par écrit, seigneur, la manière dont +vous devez vous conduire avec lui, et ce que vous devez +lui communiquer, comme de la part de votre père, des +choses qui ne sont connues que de nous trois; et ces +instructions vous guideront dans ce que vous devrez +dire à chaque audience, de sorte qu'il ne s'apercevra de +rien, et qu'il croira que vous avez toute la confiance de +votre père, et que vous lui révélez son coeur tout entier.</p> + +<p>FLORIZEL.—Je vous suis obligé, cette idée a de la sève.</p> + +<p>CAMILLO.—C'est une marche qui promet mieux que de +vous dévouer inconsidérément à des mers infréquentées, +à des rivages inconnus, avec la certitude de rencontrer +une foule de misères, sans aucun espoir de secours; pour +sortir d'une infortune, afin d'être assailli par une autre; +n'ayant rien de certain que vos ancres, qui ne peuvent +vous rendre de meilleur service que celui de vous fixer +dans des lieux où vous serez fâché d'être. D'ailleurs, +vous le savez, la prospérité est le plus sûr lien de +l'amour; l'affliction altère à la fois la fraîcheur et le +coeur.</p> + +<p>PERDITA.—L'un des deux est vrai; je pense que l'adversité +peut flétrir les joues, mais elle ne peut atteindre +le coeur.</p> + +<p>CAMILLO.—Oui-da! dites-vous cela? il ne sera point né +dans la maison de votre père, depuis sept années, une +autre fille comparable à vous.</p> + +<p>FLORIZEL.—Mon cher Camillo, elle est autant en avant +de son éducation, qu'elle est en arrière par la naissance.</p> + +<p>CAMILLO.—Je ne puis dire qu'il soit dommage qu'elle +manque d'instruction; car elle me paraît être la maîtresse +de la plupart de ceux qui instruisent les autres.</p> + +<p>PERDITA.—Pardonnez, monsieur, ma rougeur vous +exprimera mes remerciements.</p> + +<p>FLORIZEL.—Charmante Perdita!—Mais, sur quelles +épines nous sommes placés! Camillo, vous, le sauveur +de mon père, et maintenant le mien, le médecin de notre +maison, comment ferons-nous? Nous ne sommes pas +équipés comme doit l'être le fils du roi de Bohême, et +nous ne pourrons pas paraître en Sicile...</p> + +<p>CAMILLO.—Seigneur, n'ayez point d'inquiétude là-dessus. +Vous savez, je crois, que toute ma fortune est située +dans cette île; ce sera mon soin que vous soyez entretenu +en prince, comme si le rôle que vous devez jouer +était le mien. Et, seigneur, comme preuve que vous ne +pourrez manquer de rien... un mot ensemble.</p> + +<p class="stage1">(Ils se parlent à l'écart.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Autolycus.)</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Ah! quelle dupe que l'honnêteté! et que la +confiance, sa soeur inséparable, est une sotte fille! J'ai +vendu toute ma drogue: il ne me reste pas une pierre +fausse, pas un ruban, pas un miroir, pas une boule de +parfums, ni bijou, ni tablettes, ni ballade, ni couteau, ni +lacet, ni gants, ni ruban de soulier, ni bracelet, ni +anneau de corne; pour empêcher ma balle de jeûner, +ils sont accourus, à qui achèterait le premier, comme si +mes bagatelles avaient été bénies et pouvaient procurer +la bénédiction du ciel à l'acheteur: par ce moyen, j'ai +observé ceux dont la bourse avait la meilleure mine, et +ce que j'ai vu, je m'en suis souvenu pour mon profit. +Mon paysan, à qui il ne manque que bien peu de chose +pour être un homme raisonnable, est devenu si amoureux +des chansons des filles, qu'il n'a pas voulu bouger +un pied qu'il n'ait eu l'air et les paroles; ce qui m'a si +bien attiré le reste du troupeau, que tous leurs autres +sens s'étaient fixés dans leurs oreilles: vous auriez pu +pincer un jupon, sans qu'il l'eût senti: ce n'était rien +que de dépouiller un gousset de sa bourse: j'aurais +enfilé toutes les clefs qui pendaient aux chaînes; on +n'entendait, on ne sentait que la chanson de mon monsieur, +et on n'admirait que cette niaiserie. En sorte que, +pendant cette léthargie, j'ai escamoté et coupé la plupart +de leurs bourses de fête; si le vieux berger n'était +pas venu avec ses cris contre sa fille et le fils du roi, s'il +n'eût pas chassé nos corneilles loin de la balle de blé, je +n'eusse pas laissé une bourse en vie dans toute l'assemblée.</p> + +<p class="stage1">(Camille, Florizel et Perdita s'avancent.)</p> + +<p>CAMILLO.—Oui, mais mes lettres qui, par ce moyen, +seront rendues en Sicile aussitôt que vous y arriverez, +éclairciront ce doute.</p> + +<p>FLORIZEL.—Et celles que vous vous procurerez de la +part du roi Léontes...</p> + +<p>CAMILLO.—Satisferont votre père.</p> + +<p>PERDITA.—Soyez à jamais heureux! Tout ce que vous +dites a belle apparence.</p> + +<p>CAMILLO, <span class="stage2"><i>apercevant Autolycus</i></span>.—Quel est cet homme qui +se trouve là?—Nous en ferons notre instrument; ne négligeons +rien de ce qui peut nous aider.</p> + +<p>AUTOLYCUS, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—S'ils m'ont entendu tout à +l'heure!...—Allons, la potence.</p> + +<p>CAMILLO.—Hé! vous voilà, mon ami? Pourquoi trembles-tu +ainsi? Ne craignez personne: on ne veut pas +vous faire du mal.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Je suis un pauvre malheureux, monsieur.</p> + +<p>CAMILLO.—Eh bien! continue de l'être à ton aise; il +n'y a personne ici qui veuille te voler cela; cependant, +nous pouvons te proposer un échange avec l'extérieur de +ta pauvreté; en conséquence, déshabille-toi à l'instant: +tu dois penser qu'il y a quelque nécessité pour cela; +change d'habit avec cet honnête homme. Quoique le +marché soit à son désavantage, cependant sois sûr qu'il +y a encore quelque chose par-dessus le marché.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Je suis un pauvre malheureux, monsieur. +<span class="stage2">(<i>A part</i>.)</span> Je vous connais de reste.</p> + +<p>CAMILLO.—Allons, je t'en prie, dépêche: ce monsieur +est déjà à demi-déshabillé.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Parlez-vous sérieusement, monsieur?—<span class="stage2">(<i>A +part</i>.)</span> Je soupçonne le jeu de tout ceci.</p> + +<p>FLORIZEL.—Dépêche-toi donc, je t'en prie.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—En vérité, j'ai déjà des gages, mais en +conscience je ne puis prendre cet habit.</p> + +<p>CAMILLO.—Allons, dénoue, dénoue. <span class="stage2">(<i>A Perdita</i>.)</span> Heureuse +amante, que ma prophétie s'accomplisse pour +vous!—Il faut vous retirer sous quelque abri; prenez +le chapeau de votre amant et enfoncez-le sur vos sourcils: +cachez votre figure. Déshabillez-vous et déguisez +autant que vous le pourrez tout ce qui pourrait vous +faire reconnaître, afin que vous puissiez (car je crains +pour vous les regards) gagner le vaisseau sans être découverte.</p> + +<p>PERDITA.—Je vois que la pièce est arrangée de façon +qu'il faut que j'y fasse un rôle.</p> + +<p>CAMILLO.—Il n'y a point de remède. <span class="stage2">(<i>A Florizel</i>.)</span> Eh +bien! avez-vous fini?</p> + +<p>FLORIZEL.—Si je rencontrais mon père à présent, il ne +m'appellerait pas son fils.</p> + +<p>CAMILLO.—Allons, vous ne garderez point de chapeau.—Venez, madame, +venez.—<span class="stage2">(<i>A Autolycus</i>.)</span> Adieu, mon +ami.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Adieu, monsieur.</p> + +<p>FLORIZEL.—O Perdita! ce que nous avons oublié tous +deux!—Je vous prie, un mot.</p> + +<p>CAMILLO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Ce que je vais faire d'abord, ce sera +d'informer le roi de cette évasion et du lieu où ils se +rendent, où j'ai l'espérance que je viendrai à bout de le +déterminer à les suivre; et je l'accompagnerai et reverrai +la Sicile, que j'ai un désir de femme de revoir.</p> + +<p>FLORIZEL.—Que la fortune nous accompagne! Ainsi +donc, nous allons gagner le rivage, Camillo?</p> + +<p>CAMILLO.—Le plus tôt sera le mieux.</p> + +<p class="stage1">(Florizel, Perdita et Camillo sortent.)</p> + +<p>AUTOLYCUS <span class="stage2"><i>seul</i></span>.—Je conçois l'affaire, je l'entends; +avoir l'oreille fine, l'oeil vif et la main légère sont des +qualités nécessaires pour un coupeur de bourses. Il est +besoin aussi d'un bon nez, afin de flairer de l'ouvrage +pour les autres sens. Je vois que voici le moment où un +malhonnête homme peut faire son chemin. Quel échange +aurais-je fait s'il n'y avait pas eu de l'or par-dessus le +marché? Mais aussi combien ai-je gagné ici avec cet +échange? Sûrement les dieux sont d'intelligence avec +nous cette année, et nous pouvons faire tout ce que nous +voulons <i>ex tempore</i>. Le prince lui-même est à l'oeuvre +pour une mauvaise action en s'évadant de chez son père +et traînant son entrave à ses talons. Si je savais que ce +ne fût pas un tour honnête que d'en informer le roi, je +le ferais: mais je tiens qu'il y a plus de coquinerie à +tenir la chose secrète, et je reste fidèle à ma profession. +<span class="stage2">(<i>Entrent le berger et son fils</i>.)</span> Tenons-nous à l'écart, à l'écart. +Voici encore matière pour une cervelle chaude. +Chaque coin de rue, chaque église, chaque boutique, +chaque cour de justice, chaque pendaison procure de +l'occupation à un homme vigilant.</p> + +<p>LE FILS DU BERGER.—Voyez, voyez, quel homme vous +êtes à présent! Il n'y a pas d'autre parti que d'aller déclarer +au roi qu'elle est un enfant changé au berceau, et +point du tout de votre chair et de votre sang.</p> + +<p>LE BERGER.—Mais, écoute-moi.</p> + +<p>LE FILS.—Mais, écoutez-moi.</p> + +<p>LE BERGER.—Allons, continue donc.</p> + +<p>LE FILS.—Dès qu'elle n'est point de votre chair et de +votre sang, votre chair et votre sang n'ont point offensé +le roi; et alors votre chair et votre sang ne doivent pas +être punis par lui. Montrez ces effets que vous avez trouvés +autour d'elle, ces choses secrètes, tout, excepté ce +qu'elle a sur elle; et cela une fois fait, laissez siffler la +loi, je vous le garantis.</p> + +<p>LE BERGER.—Je dirai tout au roi; oui, chaque mot, et +les folies de son fils aussi, qui, je puis bien le dire, n'est +point un honnête homme, ni envers son père, ni envers +moi, d'aller se jouer à me faire le beau-frère du roi.</p> + +<p>LE FILS.—En effet, beau-frère était le degré le plus éloigné +auquel vous pussiez parvenir, et alors votre sang +serait devenu plus cher je ne sais pas de combien l'once.</p> + +<p>AUTOLYCUS, <span class="stage2"><i>toujours à l'écart</i></span>.—Bien dit... Idiot!</p> + +<p>LE BERGER.—Allons, allons trouver le roi: il y a dans le +petit paquet de quoi lui faire se gratter la barbe.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Je ne vois pas trop quel obstacle cette +plainte peut mettre à l'évasion de mon maître.</p> + +<p>LE FILS.—Priez le ciel qu'il soit au palais.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Quoique je ne sois pas honnête de mon +naturel, je le suis cependant quelquefois par hasard.—Mettons +dans ma poche cette barbe de colporteur. <span class="stage2">(<i>Il s'avance +auprès des deux bergers</i>.)</span> Eh bien! villageois, où +allez-vous ainsi?</p> + +<p>LE BERGER.—Au palais, si Votre Seigneurie le permet.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Vos affaires, là, quelles sont-elles? Avec +qui? Déclarez-moi ce que c'est que ce paquet, le lieu de +votre demeure, vos noms, vos âges, votre avoir, votre +éducation, en un mot tout ce qu'il importe qui soit +connu?</p> + +<p>LE FILS.—Nous ne sommes que des gens tout unis, +monsieur.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Mensonge! Vous êtes rudes et couverts +de poil. Ne vous avisez pas de mentir: cela ne convient +à personne qu'à des marchands, et ils nous donnent +souvent un démenti à nous autres soldats; mais nous +les en payons en monnaie de bonne empreinte et nullement +en fer homicide. Ainsi, ils ne nous donnent pas +un démenti.</p> + +<p>LE FILS.—Votre Seigneurie avait tout l'air de nous en +donner si elle ne s'était pas prise sur le fait.</p> + +<p>LE BERGER.—Êtes-vous un courtisan, monsieur, s'il +vous plaît?</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Que cela me plaise ou non, je suis un +courtisan; est-ce que tu ne vois pas un air de cour dans +cette tournure de bras? Est-ce que ma démarche n'a pas +en elle la cadence de cour? Ton nez ne reçoit-il pas de +mon individu une odeur de cour? Est-ce que je ne réfléchis +pas sur ta bassesse un mépris de cour? Crois-tu +que, parce que je veux développer, démêler ton affaire, +pour cela je ne suis pas un courtisan? Je suis un courtisan +de pied en cap et un homme qui fera avancer ou +reculer ton affaire; en conséquence de quoi je te commande +de me déclarer ton affaire.</p> + +<p>LE BERGER.—Mon affaire, monsieur, s'adresse au roi.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Quel avocat as-tu auprès de lui?</p> + +<p>LE BERGER.—Je n'en connais point, monsieur, sous +votre bon plaisir.</p> + +<p>LE FILS.—Avocat est un terme de cour pour signifier +un faisan. Dites que vous n'en avez pas.</p> + +<p>LE BERGER.—Aucun, monsieur. Je n'ai point de faisan, +ni coq, ni poule.</p> + +<p>AUTOLYCUS, <span class="stage2"><i>à haute voix</i></span>.—Que nous sommes heureux, +pourtant, de n'être pas de simples gens! Et pourtant la +nature aurait pu me faire ce qu'ils sont; ainsi je ne veux +pas les dédaigner.</p> + +<p>LE FILS.—Ce ne peut être qu'un grand courtisan.</p> + +<p>LE BERGER.—Ses habits sont riches, mais il ne les +porte pas avec grâce.</p> + +<p>LE FILS.—Il me paraît à moi d'autant plus noble qu'il +est plus bizarre: c'est un homme important, je le garantis, +je le reconnais à ce qu'il se cure les dents<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b><a href="#footnotetag22">(retour) </a><p>Manière de petit-maître, du temps de Shakspeare.</p></blockquote> + +<p>AUTOLYCUS.—Et ce paquet, qu'y a-t-il dans ce paquet? +Pourquoi ce coffre?</p> + +<p>LE BERGER.—Monsieur, il y a dans ce paquet et cette +boîte des secrets qui ne doivent être connus que du roi, +et qu'il va apprendre avant une heure, si je peux parvenir +à lui parler.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Vieillard, tu as perdu tes peines.</p> + +<p>LE BERGER.—Pourquoi, monsieur?</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Le roi n'est point au palais; il est allé à +bord d'un vaisseau neuf pour purger sa mélancolie et +prendre l'air: car, si tu peux comprendre les choses +sérieuses, il faut que tu saches que le roi est dans le +chagrin.</p> + +<p>LE BERGER.—On le dit, monsieur, à l'occasion de son +fils, qui voulait se marier à la fille d'un berger.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Si ce berger n'est pas dans les fers, qu'il +fuie promptement; les malédictions qu'il aura, les tortures +qu'on lui fera souffrir, briseront le dos d'un homme +et le coeur d'un monstre.</p> + +<p>LE FILS.—Le croyez-vous, monsieur?</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Et ce ne sera pas seulement lui qui souffrira +tout ce que l'imagination peut inventer de fâcheux +et la vengeance d'amer, mais aussi ses parents, quand +ils seraient éloignés jusqu'au cinquantième degré, tous +tomberont sous la main du bourreau. Et quoique ce soit +une grande pitié, cependant c'est nécessaire. Un vieux +maraud de gardien de brebis, un entremetteur de béliers, +consentir que sa fille s'élève jusqu'à la majesté +royale! Quelques-uns disent qu'il sera lapidé, mais moi +je dis que c'est une mort trop douce pour lui: porter +notre trône dans un parc à moutons! Il n'y a pas assez de +morts, la plus cruelle est trop aisée.</p> + +<p>LE FILS.—Ce vieux berger a-t-il un fils, monsieur? l'avez-vous +entendu dire, s'il vous plaît, monsieur?</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Il a un fils qui sera écorché vif; ensuite, +enduit partout de miel et placé à l'entrée d'un nid de +guêpes, pour rester là jusqu'à ce qu'il soit aux trois +quarts et demi mort; ensuite on le fera revenir avec de +l'eau-de-vie ou quelque autre liqueur forte; alors tout +au vif qu'il sera, et dans le jour prédit par l'almanach, +il sera placé contre un mur de briques aux regards brûlants +du soleil du midi, qui le regardera jusqu'à ce qu'il +périsse sous la piqûre des mouches. Mais pourquoi nous +amuser à parler de misérables traîtres? Il ne faut que +rire de leurs maux, leurs crimes étant si grands. Dites-moi, +car vous me paraissez de bonnes gens bien simples, +ce que vous voulez au roi. Si vous me marquez comme +il faut votre considération pour moi, je vous conduirai +au vaisseau où il est, je vous présenterai à Sa Majesté, +je lui parlerai à l'oreille en votre faveur; et s'il est quelqu'un +auprès du roi qui puisse vous faire accorder votre +demande, vous voyez un homme qui le fera.</p> + +<p>LE FILS.—Il paraît un homme d'un grand crédit; accordez-vous +avec lui, donnez-lui de l'or; et quoique l'autorité +soit un ours féroce, cependant, avec de l'or, on la +mène souvent par le nez. Montrez le dedans de votre +bourse au dehors de votre main, et sans plus tarder. +Souvenez-vous, <i>lapidé et écorché vif</i>.</p> + +<p>LE BERGER.—S'il vous plaisait, monsieur, de vous charger +de l'affaire pour nous, voici de l'or que j'ai sur moi; +je vous promets encore autant, et je vous laisserai ce +jeune homme en gage jusqu'à ce que je vous le rapporte.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Après que j'aurai fait ce que j'ai promis?</p> + +<p>LE BERGER.—Oui, monsieur.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Allons, donnez-m'en la moitié.—Êtes-vous +personnellement intéressé dans cette affaire?</p> + +<p>LE FILS.—En quelque façon, monsieur; mais, quoique +ma situation soit assez triste, j'espère que je ne serai pas +écorché vif pour cela.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Oh! c'est le cas du fils du berger. Au +diable si on n'en fait pas un exemple.</p> + +<p>LE FILS, <span class="stage2"><i>à son père</i></span>.—Du courage, prenez courage; il +faut que nous allions trouver le roi, et lui montrer les +choses étranges que nous avons à faire voir; il faut qu'il +sache qu'elle n'est point du tout votre fille, ni ma soeur, +autrement nous sommes perdus. <span class="stage2">(<i>A Autolycus</i>.)</span> Monsieur, +je vous donnerai autant que ce vieillard quand +l'affaire sera terminée; et je resterai, comme il vous le +dit, votre otage, jusqu'à ce que l'or vous ait été apporté.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Je m'en rapporte à vous; marchez devant +vers le rivage; prenez sur la droite. Je ne ferai que regarder +par-dessus la haie, et je vous suis.</p> + +<p>LE FILS.—Nous sommes bien heureux d'avoir trouvé +cet homme, je puis le dire, bien heureux.</p> + +<p>LE BERGER.—Marchons devant, comme il nous l'ordonne; +la Providence nous l'a envoyé pour nous faire du +bien.</p> + +<p class="stage1">(Le berger et son fils s'en vont.)</p> + +<p>AUTOLYCUS, <span class="stage2"><i>seul</i></span>.—Quand j'aurais envie d'être honnête +homme, la fortune ne le souffrirait pas; elle me fait +tomber le butin dans la bouche; elle me gratifie en ce +moment d'une double occasion: de l'or, et le moyen de +rendre service au prince mon maître; et qui sait combien +cela peut servir à mon avancement? Je vais lui conduire +à bord ces deux taupes, ces deux aveugles: s'il juge +à propos de les remettre sur le rivage, et que la plainte +qu'ils veulent présenter au roi ne l'intéresse en rien, +qu'il me traite s'il le veut de coquin, pour être si officieux; +je suis à toute épreuve contre ce titre, et contre la +honte qui peut y être attachée. Je vais les lui présenter; +cela peut être important.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> +<br><br> + +<h2>ACTE CINQUIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Sicile.—Appartement dans le palais de Léontes.</p> + +<p class="stage1">LÉONTES, CLÉOMÈNE, DION, PAULINE, <i>suite</i>.</p> +<br> + +<p>CLÉOMÈNE.—Seigneur, vous en avez assez fait; vous +avez témoigné le repentir d'un saint; si vous avez commis +des fautes, vous les avez bien expiées, et même votre +pénitence a surpassé vos fautes: finissez enfin par faire +ce que le ciel a déjà fait, oubliez vos offenses, et vous les +pardonnez comme il vous les pardonne.</p> + +<p>LÉONTES.—Tant que je me souviendrai d'elle et de ses +vertus, je ne puis oublier mon injustice envers elle; je +songe toujours au tort que je me suis fait à moi-même; +tort si grand qu'il laisse mon royaume sans héritier, et +qui a détruit la plus douce compagne sur laquelle un +époux ait fondé ses espérances.</p> + +<p>PAULINE.—Cela est vrai, trop vrai, seigneur; quand +vous épouseriez l'une après l'autre toutes les femmes du +monde, ou quand vous prendriez quelque bonne qualité +à toutes pour en former une femme parfaite, celle que +vous avez tuée serait encore sans égale.</p> + +<p>LÉONTES.—Je le crois ainsi. Tuée? Moi, je l'ai tuée?—Oui, +je l'ai fait; mais vous me donnez un coup bien cruel, +en me disant que je l'ai tuée. Ce mot est aussi amer pour +moi dans votre bouche que dans mes pensées: à l'avenir, +ne me le dites que bien rarement.</p> + +<p>CLÉOMÈNE.—Ne le prononcez jamais, bonne dame; +vous auriez pu dire mille choses qui eussent été plus +convenables aux circonstances, et plus conformes à la +bonté de votre coeur.</p> + +<p>PAULINE, <span class="stage2"><i>à Cléomène</i></span>.—Vous êtes un de ceux qui voudraient +le voir se remarier.</p> + +<p>DION.—Si vous ne le désirez pas, vous n'avez donc +aucune pitié de l'État; et vous ne vous souvenez pas de +son auguste nom? Considérez un peu quels dangers, si +Sa Majesté ne laisse point de postérité, peuvent tomber +sur ce royaume et dévorer tous les témoins indécis de sa +ruine. Quoi de plus saint que de se réjouir de ce que la +feue reine est en paix? quoi de plus saint que de faire +rentrer le bonheur dans la couche de Sa Majesté, avec +une douce compagne, pour soutenir la royauté, nous +consoler du présent et préparer le bien à venir?</p> + +<p>PAULINE.—Il n'en est aucune qui soit digne, auprès de +celle qui n'est plus. D'ailleurs, les dieux voudront que +leurs desseins secrets s'accomplissent. Le divin Apollon +n'a-t-il pas répondu, et n'est-ce pas là le sens de son +oracle, que le roi Léontes n'aura point d'héritier qu'on +n'ait retrouvé son enfant perdu? Et l'espoir qu'il soit +jamais retrouvé est aussi contraire à la raison humaine, +qu'il l'est que mon Antigone brise son tombeau, et +revienne à moi, car, sur ma vie, il a péri avec l'enfant. +Votre avis est donc que notre souverain contrarie le ciel +et s'oppose à ses volontés? <span class="stage2">(<i>Au roi</i>.)</span> Ne vous inquiétez +point de postérité: la couronne trouvera toujours un +héritier. Le grand Alexandre laissa la sienne au plus +digne, et par là son successeur avait chance d'être le +meilleur possible.</p> + +<p>LÉONTES.—Chère Pauline, vous qui avez en honneur, +je le sais, la mémoire d'Hermione, ah! que ne me suis-je +toujours dirigé d'après vos conseils! Je pourrais encore +à présent contempler les beaux yeux de ma reine chérie, +je pourrais encore recueillir des trésors sur ses +lèvres.</p> + +<p>PAULINE.—En les laissant plus riches encore, après le +don qu'elles vous auraient fait.</p> + +<p>LÉONTES.—Vous dites la vérité: il n'est plus de pareilles +femmes: ainsi plus de femme. Une épouse qui ne la vaudrait +pas, et qui serait mieux traitée qu'elle, forcerait son +âme sanctifiée à revêtir de nouveau son corps et à nous +apparaître sur ce théâtre où nous l'outrageons en ce +moment; et à me dire, dans les tourments de son coeur: +Pourquoi plutôt moi?</p> + +<p>PAULINE.—Si elle avait le pouvoir de le faire, elle en +aurait une juste raison.</p> + +<p>LÉONTES.—Oui, bien juste: et elle m'exciterait à poignarder +celle que j'aurais épousée.</p> + +<p>PAULINE.—Je le ferais comme elle: si j'étais le fantôme +qui revint, je vous dirais de considérer les yeux de votre +nouvelle épouse, et de me dire pour quels attraits vous +l'auriez choisie; et ensuite je pousserais un cri en vous +adressant ces mots: Souviens-toi de moi.</p> + +<p>LÉONTES.—Les étoiles, les étoiles mêmes, et tous les +yeux du monde ne sont auprès des siens que des charbons +éteints! Ne craignez point une autre épouse; je +ne veux plus de femme, Pauline.</p> + +<p>PAULINE.—Voulez-vous jurer de ne jamais vous marier +que de mon libre consentement?</p> + +<p>LÉONTES.—Jamais, Pauline; je le jure sur le salut de +mon âme.</p> + +<p>PAULINE.—Vous l'entendez, seigneurs, soyez tous +témoins de son serment.</p> + +<p>CLÉOMÈNE.—Vous le tentez au delà de toute mesure.</p> + +<p>PAULINE.—A moins qu'une autre femme, ressemblant +autant à Hermione que son portrait, ne se présente à ses +yeux.</p> + +<p>CLÉOMÈNE.—Chère dame...</p> + +<p>PAULINE.—J'ai dit.—Cependant, si mon roi veut se +marier...—Oui, si vous le voulez seigneur, et qu'il n'y +ait pas de moyen de vous en ôter la volonté, donnez-moi +l'office de vous choisir une reine; elle ne sera pas aussi +jeune que l'était la première; mais elle sera telle que, si +l'ombre de votre première reine revenait, elle se réjouirait +de vous voir dans ses bras.</p> + +<p>LÉONTES.—Ma fidèle Pauline, nous ne nous marierons +point que sur votre avis.</p> + +<p>PAULINE.—Et je vous le conseillerai, quand votre première +reine reviendra à la vie; jamais auparavant.</p> + +<p class="stage1">(Entre un gentilhomme.)</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Quelqu'un qui se donne pour le +prince Florizel, fils de Polixène, vient avec sa princesse, +la plus belle personne que j'aie jamais vue, demander à +être introduit auprès de Votre Majesté.</p> + +<p>LÉONTES.—Quelle affaire avons-nous avec lui? Il ne +vient point dans un appareil digne de la grandeur de son +père; son arrivée, si soudaine et si imprévue, nous dit +assez que ce n'est point une visite volontaire, mais une +entrevue forcée par quelque besoin ou quelque accident. +Quelle suite a-t-il?</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Peu de suite, et ceux qui la composent +ont pauvre mine.</p> + +<p>LÉONTES.—Sa princesse, dites-vous, est avec lui?</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Oui, la plus incomparable beauté +terrestre, je crois, que jamais le soleil ait éclairée de sa +lumière.</p> + +<p>PAULINE.—O Hermione! comme le siècle présent se +vante toujours au-dessus du siècle passé, qui valait +mieux, de même, la tombe cède le pas aux objets que +l'on voit à présent. Vous-même, monsieur, vous avez +dit, et vous l'avez écrit aussi (mais maintenant vos écrits +sont plus glacés que celle qui en était le sujet), qu'elle +n'avait jamais été, et que jamais elle ne serait égalée. +Vos vers, qui suivaient autrefois sa beauté, ont étrangement +reculé, pour que vous disiez à présent que vous en +avez vu une plus accomplie.</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Pardon, madame; j'ai presque +oublié l'une: daignez me pardonner; et l'autre, quand +une fois elle aura obtenu vos regards, obtiendra aussi +votre voix. C'est une si belle créature que, si elle voulait +fonder une secte, elle pourrait éteindre le zèle de +toutes les autres sectes, et faire des prosélytes de tous +ceux à qui elle dirait de la suivre.</p> + +<p>PAULINE.—Comment! pas des femmes?</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Les femmes l'aimeront, parce qu'elle +est une femme qui vaut plus qu'aucun homme; les +hommes l'aimeront, parce qu'elle est la plus rare de +toutes les femmes!</p> + +<p>LÉONTES.—Allez, Cléomène; et vous-même, accompagné +de vos illustres amis, amenez-les recevoir nos +embrassements. <span class="stage2">(<i>Cléomène sort avec les seigneurs et le gentilhomme</i>.)</span> +Toujours est-il étrange qu'il vienne ainsi se +glisser dans notre cour.</p> + +<p>PAULINE.—Si notre jeune prince (la perle des enfants) +avait vécu jusqu'à cette heure, il aurait bien figuré à côté +de ce seigneur: il n'y avait pas un mois d'intervalle +entre leurs naissances.</p> + +<p>LÉONTES.—Je vous prie, taisez-vous: vous savez qu'il +meurt pour moi de nouveau quand on m'en parle. Lorsque +je verrai ce jeune homme, vos discours, Pauline, +pourraient me conduire à des réflexions capables de me +priver de ma raison.—Je les vois qui s'avancent.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Florizel, Perdita, Cléomène et autres seigneurs.)</p> + +<p>LÉONTES, <span class="stage2"><i>à Florizel</i></span>.—Prince, votre mère fut bien fidèle +au mariage, car, au moment où elle vous conçut, elle +reçut l'empreinte de votre illustre père. Si je n'avais que +vingt et un ans, les traits de votre père sont si bien gravés +en vous, vous avez si bien son air, que je vous appellerais +mon frère, comme lui, et je vous parlerais de +quelques étourderies de jeunesse que nous fîmes +ensemble. Vous êtes le bienvenu, ainsi que votre belle +princesse, une déesse. Hélas! j'ai perdu un couple d'enfants +qui auraient pu se tenir ainsi entre le ciel et la +terre, et exciter l'admiration comme vous le faites, couple +gracieux. Et ce fut alors que je perdis (le tout par ma +folie) la société et l'amitié de votre vertueux père, que je +désire voir encore une fois dans ma vie, quoiqu'elle soit +maintenant accablée de malheurs.</p> + +<p>FLORIZEL.—Seigneur, c'est par son ordre que j'ai abordé +ici en Sicile, et je suis chargé de sa part de vous présenter +tous les voeux qu'un roi et un ami peut envoyer à son +frère, et si une infirmité, qui attaque les forces usées +n'avait fait tort à la vigueur qu'il désirait, il aurait lui-même +traversé l'étendue de terres et de mers qui sépare +votre trône et le sien, pour vous revoir, vous qu'il aime +(il m'a ordonné de vous le dire) plus que tous les sceptres +et plus que tous ceux qui les portent en ce moment.</p> + +<p>LÉONTES.—Ah! mon frère, digne prince, les outrages +que je t'ai faits se réveillent en moi, et tes soins, d'une +générosité si rare, accusent ma négligence tardive!—Soyez +le bienvenu ici, comme le printemps l'est sur la +terre. Et a-t-il donc aussi exposé cette merveille de la +beauté aux cruels ou tout au moins aux rudes traitements +du terrible Neptune, pour venir saluer un homme +qui ne vaut pas ses fatigues, bien moins encore les +hasards auxquels elle expose sa personne?</p> + +<p>FLORIZEL.—Mon cher prince, elle vient de la Libye.</p> + +<p>LÉONTES.—Où le belliqueux Smalus, ce prince si noble +et si illustre, est craint et chéri?</p> + +<p>FLORIZEL.—Oui, seigneur, de là; et c'est la fille de ce +prince dont les larmes ont bien prouvé qu'il était son +père au moment où il s'est séparé d'elle; c'est de là que, +secondés par un officieux vent du midi, nous avons fait +ce trajet pour exécuter la commission que m'avait donnée +mon père, de visiter Votre Majesté. J'ai congédié sur +vos rivages de Sicile la plus brillante portion de ma suite: +ils vont en Bohême, pour annoncer mon succès dans +la Libye, et mon arrivée et celle de ma femme dans cette +cour où nous sommes.</p> + +<p>LÉONTES.—Que les dieux propices purifient de toute +contagion notre atmosphère, tandis que vous séjournerez +dans notre climat! Vous avez un respectable père, un +prince aimable; et moi, toute sacrée qu'est son auguste +personne, j'ai commis un péché dont le ciel irrité m'a +puni, en me laissant sans postérité: votre père jouit du +bonheur qu'il a mérité du ciel, possédant en vous un fils +digne de ses vertus. Qu'aurais-je pu être, moi qui aurais +pu voir maintenant mon fils et ma fille aussi beaux que +vous?</p> + +<p class="stage1">(Entre un seigneur.)</p> + +<p>LE SEIGNEUR.—Noble seigneur, ce que je vais annoncer +ne mériterait aucune foi, si les preuves n'étaient pas si +près. Apprenez, seigneur, que le roi de Bohême m'envoie +vous saluer et vous prier d'arrêter son fils, qui, abandonnant +sa dignité et ses devoirs, a fui loin de son père et +de ses hautes destinées, pour s'évader avec la fille d'un +berger.</p> + +<p>LÉONTES.—Où est le roi de Bohême? parlez.</p> + +<p>LE SEIGNEUR.—Ici, dans votre ville: je viens de le quitter; +je parle avec désordre, mais ce désordre convient et +à mon étonnement, et à mon message. Tandis qu'il se +hâtait d'arriver à votre cour, poursuivant, à ce qu'il +paraît, le beau couple, il a rencontré en chemin le père +de cette prétendue princesse, et son frère, qui tous deux +avaient quitté leur pays avec le jeune prince.</p> + +<p>FLORIZEL.—Camillo m'a trahi, lui, dont l'honneur et la +fidélité avaient jusqu'ici résisté à toutes les épreuves.</p> + +<p>LE SEIGNEUR.—Vous pouvez le lui reprocher à lui-même.—Il +est avec le roi votre père.</p> + +<p>LÉONTES.—Qui? Camillo?</p> + +<p>LE SEIGNEUR.—Oui, Camillo, seigneur. Je lui ai parlé, +et c'est lui qui est actuellement chargé de questionner +ces pauvres gens. Jamais je n'ai vu deux malheureux si +tremblants; ils se prosternent à ses genoux, ils baisent +la terre; ils se parjurent à chaque mot qu'ils prononcent; +le roi de Bohême se bouche les oreilles et les menace de +plusieurs morts dans la mort.</p> + +<p>PERDITA.—O mon pauvre père!—Le ciel suscite après +nous des espions qui ne permettront pas que notre union +s'accomplisse.</p> + +<p>LÉONTES.—Êtes-vous mariés?</p> + +<p>FLORIZEL.—Nous ne le sommes point, seigneur, et il +n'est pas probable que nous le soyons. Les étoiles, je le +vois, viendront baiser auparavant les vallons: la comparaison +n'est que trop juste.</p> + +<p>LÉONTES.—Prince, est-elle la fille d'un roi?</p> + +<p>FLORIZEL.—Oui, seigneur, quand une fois elle sera ma +femme.</p> + +<p>LÉONTES.—Et cela, je le vois, par la prompte poursuite +de votre bon père, viendra bien lentement. Je suis fâché, +très-fâché, que vous vous soyez aliéné son amitié, que +votre devoir vous obligeait de conserver; et aussi fâché +que votre choix ne soit pas aussi riche en mérite qu'en +beauté, afin que vous puissiez jouir d'elle.</p> + +<p>FLORIZEL.—Chérie, relève la tête: quoique la fortune, +qui se déclare ouvertement notre ennemie, nous poursuive +avec mon père, elle n'a pas le moindre pouvoir +pour changer notre amour. <span class="stage2">(<i>Au roi</i>.)</span> Je vous en conjure, +seigneur, daignez vous rappeler le temps où vous ne +comptiez pas plus d'années que je n'en ai à présent; en +souvenir de ces affections, présentez-vous mon avocat: +à votre prière, mon père accordera les plus grandes +grâces comme des bagatelles.</p> + +<p>LÉONTES.—S'il voulait le faire, je lui demanderais votre +précieuse amante, qu'il regarde, lui, comme une bagatelle.</p> + +<p>PAULINE.—Mon souverain, vos yeux sont trop jeunes: +moins d'un mois avant que votre reine mourut, elle +méritait encore mieux ces regards que ce que vous regardez +à présent.</p> + +<p>LÉONTES.—Je songeais à elle, même en contemplant +cette jeune fille.—<span class="stage2">(<i>A Florizel</i>.)</span> Mais je n'ai pas encore +donné de réponse à votre demande. Je vais aller trouver +votre père. Puisque vos penchants n'ont point triomphé +de votre honneur, je suis leur ami et le vôtre: je vais +donc le chercher pour cette affaire; ainsi, suivez-moi et +voyez le chemin que je ferai.—Venez, cher prince.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">La scène est devant le palais.</p> + +<p class="stage1">AUTOLYCUS ET UN GENTILHOMME.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Je vous prie, monsieur, étiez-vous présent +à ce récit?</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—J'étais présent à l'ouverture du +paquet; j'ai entendu le vieux berger raconter la manière +dont il l'avait trouvé; et là-dessus, après quelques +moments d'étonnement, on nous a ordonné à tous de +sortir de l'appartement; et j'ai seulement entendu, à ce +que je crois, que le berger disait qu'il avait trouvé l'enfant.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Je serais bien aise de savoir l'issue de tout +cela.</p> + +<p>LE GENTILHOMME.—Je vous rends la chose sans ordre.—Mais +les changements que j'ai aperçus sur les visages +du roi et de Camillo étaient singulièrement remarquables: +ils semblaient, pour ainsi dire, en se regardant l'un +l'autre, faire sortir leurs yeux de leurs orbites; il y avait +un langage dans leur silence, et leurs gestes parlaient: +à leurs regards, on eût dit qu'ils apprenaient le salut ou +la perte d'un monde; tous les symptômes d'un grand +étonnement éclataient en eux, mais l'observateur le plus +pénétrant, qui ne savait que ce qu'il voyait, n'aurait pu +dire si leur émotion était de la joie ou de la tristesse: +toujours est-il certain que c'était l'une ou l'autre poussée +à l'extrême.</p> + +<p class="stage1">(Survient un autre gentilhomme.)</p> + +<p>PREMIER GENTILHOMME.—Voici un gentilhomme qui +peut-être en saura davantage. Quelles nouvelles, Roger?</p> + +<p>SECOND GENTILHOMME.—Rien que feux de joie. L'oracle +est accompli, la fille du roi est retrouvée; tant de merveilles +se sont révélées dans l'espace d'une heure, que +nos faiseurs de ballades ne pourront jamais les célébrer.</p> + +<p class="stage1">(Arrive un troisième gentilhomme.)</p> + +<p>SECOND GENTILHOMME.—Mais voici l'intendant de +madame Pauline, il pourra vous en dire davantage.—<span class="stage2">(<i>A +l'intendant</i>.)</span> Eh bien! monsieur, comment vont les +choses à présent? Cette nouvelle, qu'on assure vraie, +ressemble si fort à un vieux conte, que sa vérité excite +de violents soupçons. Est-il vrai que le roi a retrouvé son +héritière?</p> + +<p>TROISIÈME GENTILHOMME.—Rien n'est plus vrai, si jamais +la vérité fut prouvée par les circonstances. Ce que vous +entendez, vous jureriez le voir de vos yeux, tant il y a +d'accord dans les preuves: le mantelet de la reine Hermione,—son +collier autour du cou de l'enfant,—les +lettres d'Antigone, trouvées avec elle, et dont on reconnaît +l'écriture,—les traits majestueux de cette fille et sa +ressemblance avec sa mère,—un air de noblesse que lui +a imprimé la nature, et qui est au-dessus de son éducation,—et +mille autres preuves évidentes proclament +avec toute certitude qu'elle est la fille du roi.—Avez-vous +assisté à l'entrevue des deux rois?</p> + +<p>SECOND GENTILHOMME.—Non.</p> + +<p>TROISIÈME GENTILHOMME.—Alors vous avez perdu un +spectacle qu'il fallait voir et qu'on ne peut raconter. +Alors vous auriez vu une joie en commencer une autre; +et de manière qu'il semblait que le chagrin pleurait de +s'éloigner d'eux, car leur joie nageait dans des flots de +larmes. Il fallait les voir élever leurs regards et leurs +mains vers le ciel avec des visages si altérés, qu'on ne +pouvait les reconnaître qu'à leurs vêtements et nullement +à leurs traits. Notre roi, comme prêt à s'élancer +hors de lui-même, dans sa joie de retrouver sa fille, s'écrie, +comme si sa joie eût été une perte: <i>Oh! ta mère! ta +mère!</i> Ensuite il demande pardon au roi de Bohême, et +puis il embrasse son gendre; et puis il tourmente sa fille +en la prenant dans ses bras, et puis il remercie le vieux +berger, qui était là debout près de lui, comme un conduit +rongé par le laps de plusieurs règnes successifs. Je +n'ai jamais ouï parler de pareille entrevue, qui ne permet +pas au récit boiteux de la suivre et défie la description +de la représenter.</p> + +<p>SECOND GENTILHOMME.—Et qu'est devenu, je vous prie, +Antigone, qui emporta l'enfant d'ici?</p> + +<p>TROISIÈME GENTILHOMME.—C'est encore comme un +vieux conte, où il y a matière à raconter, lors même +que toute foi serait endormie et qu'il n'y aurait pas une +oreille ouverte. Il a été mis en pièces par un ours, et +cela est garanti par le fils du berger, qui a non-seulement +sa simplicité (qui semble incroyable) pour appuyer +son témoignage, mais qui produit encore un mouchoir +et des anneaux d'Antigone, que Pauline reconnaît.</p> + +<p>PREMIER GENTILHOMME.—Et sa barque, et ceux qui le +suivaient, que sont-ils devenus?</p> + +<p>TROISIÈME GENTILHOMME.—Naufragés au même instant +où leur maître a péri, et à la vue du berger, en sorte que +tous les instruments qui avaient servi à exposer l'enfant +furent perdus au moment où l'enfant a été trouvé. Mais +quel noble combat entre la joie et la douleur s'est passé +dans l'âme de Pauline! Elle avait un oeil baissé à cause +de la perte de son époux; un autre levé dans la joie de +voir l'oracle accompli. Elle soulève de terre la princesse +et elle la serre dans ses bras, comme si elle eût voulu +l'attacher à son coeur, de façon à ne plus avoir à craindre +de la perdre.</p> + +<p>PREMIER GENTILHOMME.—La grandeur de cette scène +méritait des rois et des princes pour spectateurs, puisqu'elle +avait des rois pour acteurs.</p> + +<p>TROISIÈME GENTILHOMME.—Mais un des plus touchants +incidents, et qui a pêché dans mes yeux (pour y prendre +de l'eau et non du poisson), c'était un récit de la mort de +la reine, avec les détails de la manière dont elle est arrivée +(confessés avec courage et pleures par le roi); c'était +de voir l'attention de sa fille, et la douleur qui la pénétrait, +jusqu'à ce que d'un signe de douleur à l'autre, +elle a poussé un <i>hélas</i>! et, je pourrais bien le dire, saigné +des larmes; car je suis sûr que mon coeur a pleuré du +sang. Alors le spectateur qui était le plus froid comme +marbre, a changé de couleur; quelques-uns se sont +évanouis, tous s'attristaient; et, si l'univers entier avait +assisté à cette scène, la douleur eût été universelle.</p> + +<p>PREMIER GENTILHOMME.—Sont-ils revenus à la cour?</p> + +<p>TROISIÈME GENTILHOMME.—Non. La princesse a entendu +parler de la statue de sa mère, qui est entre les mains de +Pauline; morceau qui a coûté plusieurs années de travail, +et récemment achevé par ce célèbre maître italien, +Jules Romain<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>. S'il possédait lui-même l'éternité, et +qu'il pût de son souffle la communiquer à son ouvrage, +il priverait la nature de son ouvrage, tant il l'imite parfaitement. +Il a fait Hermione si ressemblante à Hermione, +qu'on dit qu'on lui adresserait la parole, et qu'on +attendrait sa réponse: c'est là qu'ils sont tous allés avec +l'ardeur de l'affection, et ils se proposent d'y souper.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23: </b><a href="#footnotetag23">(retour) </a><p>Jules Romain vécut précisément le même nombre d'années +que Shakspeare, qui naquit dix-huit ans après sa mort. Le poëte +commet ici un anachronisme volontaire pour louer le peintre. +Mais comment songer à Jules Romain, lorsqu'il s'agit ici d'une +statue? Il faut se rappeler que les statues étaient autrefois enluminées.</p></blockquote> + +<p>SECOND GENTILHOMME.—Je m'étais toujours imaginé +qu'elle avait là quelque grande affaire en main, car, +depuis la mort d'Hermione, elle ne manquait jamais +d'aller deux ou trois fois par jour visiter cette maison +écartée. Irons-nous les y trouver et nous associer à la +joie commune?</p> + +<p>PREMIER GENTILHOMME.—Et quel est celui qui, jouissant +de la faveur d'y être admis, voudrait s'en priver? A +chaque clin d'oeil, nouvelle découverte et nouveau plaisir. +Notre absence nous fait perdre des connaissances +précieuses. Partons<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24: </b><a href="#footnotetag24">(retour) </a><p>On voit que Shakspeare était ici pressé de terminer; la scène +aurait été complète, si ce qui se passe en récit avait été mis en +action. <i>Segniùs irritant animos demissa per aurem, etc.</i></p></blockquote> + +<p>AUTOLYCUS.—C'est maintenant, si je n'avais pas contre +moi les torts de mon ancienne conduite, que les honneurs +pleuvraient sur ma tête! C'est moi qui ai conduit +le vieillard et son fils à bord du navire du prince, qui lui +ai dit que je leur avais entendu parler d'un paquet et de +je ne savais pas quoi, mais il était alors enivré de son +amour pour la fille du berger (comme il la croyait alors), +qui commençait à avoir cruellement le mal de mer; et +lui-même ne se sentait guère mieux par la tempête qui +continuait toujours; ce mystère est ainsi demeuré sans +être découvert. Mais cela m'est égal; car quand j'aurais +trouvé ce secret, il ne m'aurait pas été d'un grand avantage, +au milieu des autres raisons qui me discréditent. +<i>(Entrent le berger et son fils</i>.) Voici ceux à qui j'ai fait du +bien, contre mon intention, et qui paraissent déjà dans +la fleur de leur fortune.</p> + +<p>LE BERGER.—Viens, mon garçon: j'ai passé l'âge +d'avoir des enfants, mais tes fils et tes filles naîtront tous +gentilshommes.</p> + +<p>LE FILS, <span class="stage2"><i>à Autolycus</i></span>.—Je suis bien aise de vous rencontrer, +monsieur. Vous avez refusé de tous battre avec +moi l'autre jour, parce que je n'étais pas né gentilhomme: +voyez-vous ces habits? Dites que vous ne les +voyez pas, et croyez encore que je ne suis pas né gentilhomme. +Vous feriez bien mieux de dire que ces vêtements +ne sont pas nés gentilshommes. Osez me donner +un démenti, et essayez si je ne suis pas à présent né +gentilhomme.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Je sais que vous êtes actuellement, monsieur, +un gentilhomme né.</p> + +<p>LE FILS.—Oui, et c'est ce que je suis depuis quatre +heures.</p> + +<p>LE BERGER.—Et moi aussi, mon garçon.</p> + +<p>LE FILS.—Et vous aussi.—Mais j'étais né gentilhomme +avant mon père, car le fils du roi m'a pris par la main et +m'a appelé son frère; et ensuite les deux rois ont appelé +mon père leur frère; et ensuite le prince mon frère et la +princesse ma soeur ont appelé mon père, leur père, et +nous nous sommes mis à pleurer; et ce sont les premières +larmes de gentilhomme que nous ayons jamais +versées.</p> + +<p>LE BERGER.—Nous pouvons vivre, mon fils, assez pour +en verser bien davantage.</p> + +<p>LE FILS.—Sans doute, ou il y aurait bien du malheur, +étant devenus nobles un peu tard.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Je vous conjure, monsieur, de me pardonner +toutes les fautes que j'ai commises contre Votre +Seigneurie, et de vouloir bien m'appuyer de votre favorable +recommandation auprès du prince mon maître.</p> + +<p>LE BERGER.—Je t'en prie, fais-le, mon fils; car nous +devons être obligeants, à présent que nous sommes gentilshommes.</p> + +<p>LE FILS.—Tu amenderas ta vie?</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Oui, si c'est le bon plaisir de Votre Seigneurie.</p> + +<p>LE FILS.—Donne-moi ta main: je jurerai au prince que +tu es un aussi honnête et brave homme qu'on en puisse +trouver en Bohême.</p> + +<p>LE BERGER.—Tu peux le dire, mais non pas le jurer.</p> + +<p>LE FILS.—Ne pas le jurer, à présent que je suis gentilhomme? +Que les paysans et les franklins<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a> le <i>disent</i>, moi, +je le <i>jurerai</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25: </b><a href="#footnotetag25">(retour) </a><p>Propriétaire libre.</p></blockquote> + +<p>LE BERGER.—Et si cela est faux, mon fils?</p> + +<p>LE FILS.—Quelque faux que cela puisse être, un gentilhomme +peut le jurer en faveur de son ami.—Oui, et je +jurerai au prince que tu es un robuste garçon pour ta +taille et que tu ne t'enivreras point; mais je sais que tu +n'es pas un robuste garçon pour ta taille et que tu t'enivreras; +je le jurerai tout de même; et je voudrais que tu +fusses un robuste garçon pour ta taille.</p> + +<p>AUTOLYCUS.—Je me montrerai tel, monsieur, tant que +je pourrai.</p> + +<p>LE FILS.—Oui, montre-toi au moins un garçon robuste, +si je ne suis pas étonné comment tu oses t'aventurer à +t'enivrer, n'étant pas un garçon robuste, ne fais pas état +de ma parole.—Écoute: les rois et les princes nos +parents sont allés voir le portrait de la reine; viens, suis-nous, +nous serons tes bons maîtres.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Appartement dans la maison de Pauline.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LÉONTES, POLIXÈNE, FLORIZEL, PERDITA, +CAMILLO, PAULINE, COURTISANS <i>et suite</i>.</p> + +<p>LÉONTES.—O sage et bonne Pauline! quelles grandes +consolations j'ai reçues de vous!</p> + +<p>PAULINE.—Mon souverain, ce qui n'a pas bien réussi, +je le faisais dans de bonnes intentions. Quant à mes services, +vous me les avez bien payés; l'honneur que vous +m'avez fait de daigner visiter mon humble demeure avec +votre frère couronné, et ce couple fiancé d'héritiers de +vos royaumes, c'est de votre part un surcroît de bienfaits +que ma vie ne pourra jamais assez reconnaître.</p> + +<p>LÉONTES.—Ah! Pauline, c'est un honneur plein d'embarras. +Mais nous sommes venus pour voir la statue de +notre reine; nous avons traversé votre galerie en regardant +avec plaisir toutes les curiosités qu'elle présente; +mais nous n'avons pas vu celle que ma fille est venue y +chercher, la statue de sa mère.</p> + +<p>PAULINE.—Comme de son vivant elle n'eut point +d'égale, je suis persuadée aussi que sa ressemblance inanimée +surpasse tout ce que vous avez jamais vu, et tout +ce qu'a fait la main de l'homme. Voilà pourquoi je la +tiens seule et à part. Mais la voici: préparez-vous à voir +la vie aussi parfaitement imitée, que le sommeil imite la +mort. Regardez, et avouez que c'est beau. <span class="stage2">(<i>Pauline tire +un rideau et découvre une statue.</i>)</span> J'aime votre silence, il +prouve mieux votre admiration. Mais parlez pourtant, et +vous le premier, mon souverain, dites, n'approche-t-elle +pas un peu de l'original?</p> + +<p>LÉONTES.—C'est son attitude naturelle! Cher marbre, +fais-moi des reproches, afin que je puisse dire: oui, tu +es Hermione:—ou plutôt, c'est bien mieux toi encore dans +ton silence; car elle était aussi tendre que l'enfance et +les grâces.—Mais cependant, Pauline, Hermione n'était +pas si ridée; elle n'était pas aussi âgée que cette statue la +représente.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Oh! non, de beaucoup.</p> + +<p>PAULINE.—C'est ce qui prouve encore plus l'excellence +de l'art du statuaire, qui laisse écouler seize années, et la +représente telle qu'elle serait aujourd'hui si elle vivait.</p> + +<p>LÉONTES.—Comme elle aurait pu vivre pour me procurer +des consolations aussi vives que la douleur dont elle +me perce l'âme aujourd'hui. Oh! voilà son maintien et +son air majestueux (plein de vie alors, comme il est là +glacé) la première fois que je lui parlai d'amour! Je suis +honteux: ce marbre ne me reprend-il pas d'avoir été +plus dur que lui?—O noble chef-d'oeuvre! il y a dans +ta majesté une magie, qui évoque dans ma mémoire +tous mes torts, et qui a privé de ses sens ta fille, dont +l'admiration fait une seconde statue.</p> + +<p>PERDITA.—Et permettez-moi, sans dire que c'est une +superstition, de tomber à ses genoux et d'implorer sa +bénédiction.—Madame, chère reine, qui finîtes lorsque +je ne faisais que de commencer, donnez-moi cette main +à baiser.</p> + +<p>PAULINE.—Oh! arrêtez! la statue n'est posée que tout +nouvellement; les couleurs ne sont pas sèches.</p> + +<p>CAMILLO.—Seigneur, vous n'avez que trop cruellement +ressenti le chagrin que seize hivers n'ont pu dissiper, +qu'autant d'étés n'ont pu tarir; à peine est-il de bonheur +qui ait duré aussi longtemps; il n'est point de chagrin +qui ne se soit détruit lui-même beaucoup plus tôt.</p> + +<p>POLIXÈNE, <span class="stage2"><i>au roi</i></span>.—Chère frère, permettez que celui +qui a été la cause de tout ceci, ait le pouvoir de vous ôter +autant de chagrin qu'il en peut prendre lui-même pour +sa part.</p> + +<p>PAULINE.—En vérité, seigneur, si j'avais pu prévoir +que la vue de ma pauvre statue vous eût fait tant d'impression +(car ce marbre est à moi), je ne vous l'aurais +pas montrée.</p> + +<p class="stage1">(Elle va pour fermer le rideau.)</p> + +<p>LÉONTES.—Ne tirez point le rideau.</p> + +<p>PAULINE.—Vous ne la contemplerez pas plus longtemps: +peut-être votre imagination en viendrait-elle à +penser qu'elle se remue.</p> + +<p>LÉONTES.—Je voudrais être mort, si ce n'est qu'il me +semble que déjà... Quel est cet homme qui l'a faite? +Voyez, seigneur, ne croiriez-vous pas qu'elle respire, et +que le sang circule en effet dans ses veines?</p> + +<p>POLIXÈNE.—C'est le chef-d'oeuvre d'un maître: la vie +même semble animer ses lèvres.</p> + +<p>LÉONTES.—Son oeil, quoique fixe, semble animé, tant +est grande l'illusion de l'art!</p> + +<p>PAULINE.—Je vais fermer le rideau: mon seigneur est +déjà si transporté qu'il va croire tout à l'heure qu'elle +est vivante.</p> + +<p>LÉONTES.—O ma chère Pauline! faites-le-moi croire +pendant vingt années de suite; il n'est point de raison +sage dans ce monde qui puisse égaler le plaisir de ce +délire. Laissez-moi la voir.</p> + +<p>PAULINE.—Je suis bien fâchée, seigneur, de vous avoir +causé tant d'émotion; mais je pourrais vous affliger +encore davantage.</p> + +<p>LÉONTES.—Faites-le, Pauline; car cette tristesse a +autant de douceur que les plus grandes consolations.—Eh +quoi! il me semble qu'il sort de sa bouche un souffle: +quel habile ciseau a donc pu sculpter l'haleine! Que +personne ne rie; mais je veux l'embrasser.</p> + +<p>PAULINE.—Mon cher seigneur, arrêtez. Le vermillon +de ses lèvres est encore humide; vous le gâteriez, si +vous l'embrassiez, et vous souilleriez les vôtres de +l'huile de la peinture. Fermerai-je le rideau?</p> + +<p>LÉONTES.—Non, non, pas de vingt ans.</p> + +<p>PERDITA.—Je pourrais rester tout ce temps à la contempler.</p> + +<p>PAULINE.—Ou arrêtez-vous là et quittez cette chapelle, +ou préparez-vous à un plus grand étonnement. Si vous +pouvez en soutenir la vue, je vais faire mouvoir véritablement +la statue, la faire descendre et venir vous +prendre la main; mais alors vous croiriez, et cependant +je proteste qu'il n'en est rien, que je suis aidée des +esprits du mal.</p> + +<p>LÉONTES.—Tout ce qu'il est en votre pouvoir de lui +faire faire, je serai satisfait de le voir; tout ce qu'il est +en votre pouvoir de lui faire dire, je serai satisfait de +l'entendre; car il est aussi aisé de la faire parler que de +la faire mouvoir.</p> + +<p>PAULINE.—Il faut que vous réveilliez toute votre foi. +Allons, demeurez tous immobiles, ou que ceux qui croiront +que j'accomplis quelque oeuvre illicite se retirent.</p> + +<p>LÉONTES.—Commencez; personne ne bougera d'un pas.</p> + +<p>PAULINE, <span class="stage2"><i>à des musiciens</i></span>.—Musique, éveillez-la. Commencez,—il +est temps; descends, cesse d'être une pierre; +approche et frappe d'étonnement tous ceux qui te regardent. +Allons, je vais fermer ta tombe; remue, descends, +rends à la mort ce silence obstiné; car la vie chérie te +rachète de ses bras.—Vous le voyez, elle se remue. <span class="stage2">(<i>Hermione +descend</i>.)</span> Ne tressaillez point; ses actions seront +saintes comme l'enchantement que vous tenez pour légitime; +ne l'évitez point que vous ne la revoyiez mourir +une seconde fois; car vous lui donneriez deux fois la +mort.—Allons, présentez-lui votre main: lorsqu'elle +était jeune, c'était vous qui lui faisiez la cour; à présent +qu'elle est plus âgée, c'est elle qui vous prévient.</p> + +<p>LÉONTES, <span class="stage2"><i>en l'embrassant</i></span>.—Oh! sa main est chaude! Si +ceci est de la magie, que ce soit un art aussi légitime que +de manger.</p> + +<p>POLIXÈNE.—Elle l'embrasse!</p> + +<p>CAMILLO.—Elle se suspend à son cou! Si elle appartient +à la vie, qu'elle parle donc aussi!</p> + +<p>POLIXÈNE.—Oui, et qu'elle nous révèle où elle a vécu, +ou comment elle s'est échappée du milieu des morts?</p> + +<p>PAULINE.—Si l'on n'eût fait que vous dire qu'elle était +vivante, vous auriez bafoué cette idée comme un vieux +conte: mais vous voyez qu'elle vit, quoiqu'elle ne parle +pas encore. Faites attention un petit moment.—<span class="stage2">(<i>A Perdita</i>.)</span> +Voudriez-vous, belle princesse, vous jeter entre +elle et le roi? tombez à ses genoux, et demandez la bénédiction +de votre mère. <span class="stage2">(<i>A Hermione</i>.)</span> Tournez-vous de ce +côté, chère reine, notre Perdita est retrouvée.</p> + +<p class="stage1">(Elle lui présente Perdita, qui s'agenouille aux pieds d'Hermione.)</p> + +<p>HERMIONE, <span class="stage2"><i>prenant la parole</i></span>.—O vous, dieux! abaissez +ici vos regards, et de vos urnes sacrées versez toutes vos +grâces sur la tête de ma fille! <span class="stage2">(<i>A sa fille</i>.)</span> Dis-moi, ma +fille, où tu as été conservée? Où tu as vécu? Comment +as-tu retrouvé la cour de ton père? Car, sachant par +Pauline que l'oracle avait donné l'espérance que tu étais +en vie, je me suis conservée pour en voir l'accomplissement.</p> + +<p>PAULINE.—Il y aura assez de temps pour cela.—De +crainte que les spectateurs, excités par cet exemple, +n'aient l'envie de troubler votre joie par de pareilles relations,—allez +ensemble, vous tous qui retrouvez en ce +moment quelque bonheur: et communiquez à chacun +votre allégresse: moi, tourterelle vieillie, je vais me +reposer sur quelque rameau flétri, et là pleurer mon +compagnon, que jamais je ne retrouverai qu'en mourant +moi-même.</p> + +<p>LÉONTES.—Ah! calmez-vous, Pauline: vous devriez +prendre un époux sur mon consentement, comme je +prends moi une épouse sur le vôtre: c'est un pacte fait +entre nous, et confirmé par nos serments. Vous avez +trouvé mon épouse, mais comment? C'est là la question: +car je l'ai vue morte, à ce que j'ai cru: et j'ai fait en +vain plus d'une prière sur son tombeau. Je n'irai pas +chercher bien loin (car je connais en partie ses sentiments) +pour vous trouver un honorable époux.—Avancez, +Camillo, et prenez-la par la main; son mérite et sa +vertu sont bien connus, et attestés encore ici par le +témoignage de deux rois.—Quittons ces lieux.—Quoi? +<span class="stage2">(<i>A Hermione</i>.)</span> Regardez mon frère! Ah! pardonnez-moi +tous deux, de ce que j'ai pu jamais me placer par mes +soupçons entre vos chastes regards. <span class="stage2">(<i>A Hermione</i>.)</span> Voici +votre gendre, le fils du roi, qui, grâce au ciel, a engagé +sa foi à votre fille.—Chère Pauline, conduisez-nous +dans un lieu où nous puissions à loisir nous questionner +mutuellement et répondre sur le rôle que chacun +de nous a joué dans ce long intervalle de temps depuis +l'instant où nous avons été séparés les uns des autres: +hâtez-vous de nous conduire.</p> + +<p class="stage1">(Tous sortent.)</p> + +<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le conte d'hiver, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CONTE D'HIVER *** + +***** This file should be named 18311-h.htm or 18311-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/3/1/18311/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..ffc36ab --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #18311 (https://www.gutenberg.org/ebooks/18311) |
