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+ The Project Gutenberg eBook of Scènes de Mer, Tome II, by Édouard Corbière
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+The Project Gutenberg EBook of Scènes de mer, Tome II, by Édouard Corbière
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Scènes de mer, Tome II
+
+Author: Édouard Corbière
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+Release Date: May 1, 2006 [EBook #18296]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE MER, TOME II ***
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+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+
+<h2>SC&Egrave;NES DE MER.</h2>
+<h1>CAPITAINE-NOIR.</h1>
+
+<h2>&mdash;RENCONTRE&mdash;</h2>
+
+<h3>Par Edouard Corbi&egrave;re.</h3>
+
+<h2>2.</h2>
+
+<h3>PARIS.<br />
+HIPPOLYTE SOUVERAIN, &Eacute;DITEUR,<br />
+RUE DES BEAUX-ARTS, 3 BIS.<br />
+1835.</h3>
+<hr style="width: 65%;" />
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<p><a name="table" id="table"></a><b>TABLE DU TOME DEUXI&Egrave;ME.</b></p>
+<a href="#IV"><b>Le Capitaine-Noir</b></a><br />
+<a href="#V"><b>Le N&eacute;grier le Revenant</b></a><br />
+<a href="#VI"><b>Ronde de nuit des corsaires</b></a><br />
+<a href="#VII"><b>Ma&icirc;tre r&eacute;volt&eacute;</b></a><br />
+<a href="#VIII"><b>Aventure sur mer</b></a><br />
+<a href="#IX"><b>L'Athl&egrave;te de bord</b></a><br />
+<a href="#X"><b>Un voyage en pirogue</b></a><br />
+<a href="#XI"><b>L&eacute;gende maritime</b></a><br /><br />
+<a href="#XI"><b>Introduction &agrave; l'Histoire du Grand-Chasse-Fichtre</b></a><br />
+<a href="#Origine"><b>Origine de ce navire</b></a><br />
+<a href="#Batterie"><b>Batterie de 300,548</b></a><br />
+<a href="#Mature"><b>M&acirc;ture de ce trois-m&acirc;ts</b></a><br />
+<a href="#Voilure"><b>Voilure</b></a><br />
+<a href="#Etat"><b>&Eacute;tat-major.&mdash;Personnel</b></a><br />
+<a href="#Figure"><b>Figure du vaisseau et autres ornemens</b></a><br />
+<a href="#Details"><b>D&eacute;tails de bord.&mdash;Accidens de mer</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+<p><br /><br /></p>
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le Capitaine-Noir.</a></h3>
+
+
+<p>Un grand navire anglais, couvert de passagers abrit&eacute;s sous de larges
+tentes &agrave; demi us&eacute;es par le soleil d&eacute;vorant de la ligne, flottait
+immobile sur les mers inanim&eacute;es de l'&eacute;quateur. Depuis un mois et demi,
+ces calmes, qui sont le n&eacute;ant de la mer, ces calmes, cent fois plus
+redout&eacute;s des marins que les temp&ecirc;tes, qui ne sont qu'un combat pour eux,
+encha&icirc;naient au m&ecirc;me lieu, au m&ecirc;me point, <i>le Mascarenhas</i>.</p>
+
+<p>Les vents l&eacute;gers qui l'avaient conduit jusque dans cette partie de
+l'Oc&eacute;an s'&eacute;taient dissip&eacute;s aussit&ocirc;t dans l'air torr&eacute;fiant, une fois
+qu'ils sembl&egrave;rent avoir attir&eacute; le rapide b&acirc;timent dans ces parages comme
+dans un pi&eacute;ge fatal. Les premiers jours de cette cruelle station au
+milieu des ondes, les jeunes passagers s'&eacute;taient amus&eacute;s &agrave; jeter dans
+l'eau, que n'effleurait d&eacute;j&agrave; plus la brise, quelques morceaux de papier
+ou de bois l&eacute;gers que devait bient&ocirc;t emporter le sillage du b&acirc;timent;
+mais depuis un mois ces tristes indices &eacute;taient rest&eacute;s le long du
+navire, &agrave; la place m&ecirc;me o&ugrave; ils &eacute;taient tomb&eacute;s, et les passagers voyaient
+chaque matin avec effroi, en sortant de leurs chambres, ce signe
+effrayant de l'immobilit&eacute; du navire qui les portait!</p>
+
+<p>Pour comble de maux et d'&eacute;pouvante, une maladie &eacute;pid&eacute;mique, engendr&eacute;e
+par la privation d'eau et favoris&eacute;e par le d&eacute;sespoir des marins et des
+voyageurs accumul&eacute;s &agrave; bord, avait &eacute;tendu ses ravages sur l'&eacute;quipage. Le
+chirurgien du bord, en prodiguant ses soins aux malades plac&eacute;s sur le
+pont, avait d&eacute;j&agrave; succomb&eacute; &agrave; l'exc&egrave;s de ses fatigues; et son cadavre,
+lanc&eacute; dans les flots, &eacute;tait devenu la p&acirc;ture des requins, dont les
+gueules b&eacute;antes paraissaient attendre et demander &agrave; la mort une proie
+nouvelle et d'autres victimes.</p>
+
+<p>Le capitaine, livr&eacute; &agrave; la plus profonde tristesse, avait en vain promis &agrave;
+ses passagers et &agrave; ses matelots abattus une brise favorable ou un
+changement de temps qui p&ucirc;t temp&eacute;rer la chaleur insupportable qu'un ciel
+d'airain ne se lassait pas de faire descendre sur eux. Chaque matin au
+lever du soleil il leur r&eacute;p&eacute;tait: Voil&agrave; &agrave; l'horizon des nuages qui nous
+annoncent de l'eau ou du vent. Et tous les yeux se ranimaient pour
+s'arr&ecirc;ter avec avidit&eacute; sur les nuages dans le sein desquels le capitaine
+semblait avoir plac&eacute; la derni&egrave;re esp&eacute;rance de tant de malheureux. Mais
+chaque jour le soleil en se d&eacute;gageant des vapeurs de l'horizon
+recommen&ccedil;ait sa course br&ucirc;lante au milieu de l'immuable azur qu'aucun
+nuage ne venait voiler, qu'aucun souffle de vent ne venait ranimer.</p>
+
+<p>Les g&eacute;missemens seuls des malades troublaient le silence de cette sc&egrave;ne
+d'horreur, que l'astre du jour paraissait &eacute;clairer comme pour augmenter
+l'&eacute;pouvante et les souffrances des infortun&eacute;s que la nature semblait
+avoir condamn&eacute;s &agrave; p&eacute;rir au sein des flots et au milieu d'une solitude
+cent fois plus &eacute;pouvantable que le cachot le plus affreux.</p>
+
+<p>Le quarante-sixi&egrave;me jour de leur supplice, les matelots du <i>Mascarenhas</i>
+crurent enfin que la Providence avait pris piti&eacute; de leurs longs
+tourmens. Un navire parut &agrave; l'horizon.</p>
+
+<p>&mdash;Victoire! victoire! s'&eacute;cria le capitaine en apercevant le b&acirc;timent; ce
+navire n'a pu nous approcher qu'au moyen d'une brise, et bient&ocirc;t sans
+doute le vent qu'il a &eacute;prouv&eacute; enflera enfin nos voiles devenues depuis
+si long-temps inutiles.</p>
+
+<p>En un instant toutes les peines furent oubli&eacute;es. Les parens et les amis
+des victimes que la mort avait frapp&eacute;es et que l'onde venait d'engloutir
+ne vers&egrave;rent plus que des larmes de joie. A la mer, esp&eacute;rer c'est ne
+plus souffrir, c'est m&ecirc;me ne plus avoir souffert.</p>
+
+<p>Mais cet espoir, accueilli avec tant d'enthousiasme, se dissipa bient&ocirc;t
+comme celui que chaque matin le capitaine avait voulu faire rena&icirc;tre
+dans le c&oelig;ur de ses gens, en regardant le soleil se lever! Le b&acirc;timent
+en vue, s&eacute;par&eacute; encore du <i>Mascarenhas</i> par une grande distance,
+s'arr&ecirc;ta avec le souffle de vent qui l'avait conduit jusqu'au point o&ugrave;
+il avait apparu aux hommes du trois-m&acirc;ts anglais.</p>
+
+<p>Il fallut se r&eacute;signer &agrave; aller le chercher et &agrave; communiquer avec lui au
+moyen d'une embarcation.</p>
+
+<p>&mdash;A bord de ce b&acirc;timent, disait l'&eacute;quipage, nous trouverons au moins
+quelques barriques d'eau pour suppl&eacute;er &agrave; celle qui va nous manquer
+presque totalement. Peut-&ecirc;tre m&ecirc;me pourrons-nous obtenir quelques vivres
+plus frais que ceux que nous sommes r&eacute;duits &agrave; d&eacute;vorer. Si surtout c'est
+un navire de guerre, le commandant aura piti&eacute; de notre sort, et il nous
+donnera sans doute un m&eacute;decin pour soigner un peu ceux de nos malades
+qui se meurent sous nos yeux faute des secours de l'art. Partons!</p>
+
+<p>Les hommes les moins affaiblis et les plus courageux s'offrirent pour
+armer le canot qui devait transporter la petite exp&eacute;dition &agrave; bord du
+b&acirc;timent aper&ccedil;u. Mais il fallait mettre ce canot &agrave; la mer, et ce ne fut
+pas sans de grands efforts de la part des marins ext&eacute;nu&eacute;s, que l'on
+r&eacute;ussit &agrave; faire cette premi&egrave;re op&eacute;ration.</p>
+
+<p>Une fois l'embarcation &agrave; l'eau, six matelots et un officier de bonne
+volont&eacute; s'embarquent. Le capitaine donne &agrave; l'officier qui s'est pr&eacute;sent&eacute;
+le premier les instructions qu'il croit n&eacute;cessaires, et il le pr&eacute;vient
+que s'il n'est pas de retour avant la nuit, un fanal hiss&eacute; au haut du
+grand m&acirc;t lui indiquera la position du navire, qu'il aura soin du reste
+de relever de temps &agrave; autre &agrave; la boussole, pour conna&icirc;tre la direction
+que devra suivre son canot pour revenir &agrave; bord. Tout le monde fait pour
+l'embarcation qui va d&eacute;border, et qui n'a que quatre &agrave; cinq lieues &agrave;
+parcourir, les m&ecirc;mes v&oelig;ux que s'il s'agissait d'une exp&eacute;dition autour
+du globe. Les marins qui vont partir embrassent ceux de leurs camarades
+qui restent.</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous apporterons de l'eau et de bonnes nouvelles, leur
+disent-ils: prenez patience, notre mis&egrave;re est finie. C'est pour nous
+comme pour vous que nous allons travailler. Mais ne nous souhaitez pas
+tant bonne r&eacute;ussite: cela porte malheur, vous le savez bien. Au revoir
+seulement. Ils s'&eacute;loignent alors &agrave; grands coups d'avirons d'abord. La
+chaleur qu'ils &eacute;prouvent en ramant est accablante; mais l'espoir qui les
+anime leur fera ais&eacute;ment supporter une fatigue qui peut &ecirc;tre au-dessus
+de leur force, mais non pas au-dessus de leur courage. Ils nagent avec
+vigueur pendant quelque temps; mais bient&ocirc;t on croit remarquer &agrave; bord du
+navire que les canotiers ralentissent peu &agrave; peu le mouvement r&eacute;gulier de
+leurs rames. Ils se reposent pendant un instant, puis ils reprennent
+leurs avirons; mais cette fois leur nage est moins vive que lorsqu'ils
+ont quitt&eacute; le bord, et apr&egrave;s avoir ram&eacute; de nouveau, ils se reposent plus
+long-temps encore que la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>Les malheureux, apr&egrave;s avoir trop compt&eacute; sur leur vigueur, &eacute;puis&eacute;s qu'ils
+sont par leurs longues souffrances, cherchent encore, en prenant le peu
+de nourriture et en buvant le peu d'eau dont ils se sont munis, &agrave; se
+donner assez de forces, non plus pour rejoindre le navire sur lequel ils
+se dirigeaient, mais pour regagner celui qu'ils ont quitt&eacute; et qui se
+trouve encore le plus rapproch&eacute; d'eux. Vain projet! ils ne pourront plus
+renouveler les efforts qu'ils ont faits trop imprudemment pour
+s'&eacute;loigner avec vitesse. Allong&eacute;s sur les bancs de leur canot, dans
+l'attitude du d&eacute;sespoir, ou la t&ecirc;te pench&eacute;e le long du bord dans le plus
+morne abattement, ils p&eacute;riront victimes de leur z&egrave;le et de leur
+impr&eacute;voyance. Le d&eacute;lire s'empare d'eux quand ils voient l'impuissance
+de leurs tentatives: la force qu'ils n'ont pu retrouver quand leur
+raison ne les avait pas encore abandonn&eacute;s, ils la puisent dans leur
+d&eacute;mence, d&egrave;s que l'exaltation du d&eacute;lire s'allume dans leurs cerveaux
+troubl&eacute;s. L'un d'eux saisit avec une &eacute;nergie qu'il n'avait pas une
+minute auparavant, la rame trop lourde pour sa faiblesse. Un autre prend
+aussi un aviron &agrave; l'exemple de son camarade; mais au lieu de nager tous
+les deux dans le m&ecirc;me sens, ils rament dans un sens oppos&eacute;, et
+l'embarcation recevant &agrave; la fois des directions diff&eacute;rentes dans
+l'impulsion diverse qu'on lui imprime, tournoie sans avancer dans les
+flots qu'elle a troubl&eacute;s.</p>
+
+<p>Un des hommes rest&eacute;s &agrave; bord du <i>Mascarenhas</i> n'a pas cess&eacute; d'observer
+depuis son d&eacute;part les mouvemens du canot qui n'avance plus: cet homme,
+c'est le capitaine du navire. La longue-vue qu'il tient depuis une
+heure braqu&eacute;e sur le canot lui permet d'assister au commencement de la
+sc&egrave;ne &eacute;pouvantable dont cette faible embarcation est appel&eacute;e &agrave; devenir
+le th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>Les rameurs, livr&eacute;s &agrave; toute l'exaltation du d&eacute;lire, apr&egrave;s avoir nag&eacute;
+selon des directions oppos&eacute;es &agrave; la seule qu'ils devraient suivre, se
+sont dress&eacute;s sur leurs bancs; le petit tendelet qui les ombrageait a
+disparu; l'attitude qu'ils ont prise en abandonnant leurs avirons est
+mena&ccedil;ante; les cris sauvages qu'ils poussent en se provoquant
+parviennent quelquefois aux oreilles du capitaine, palpitant de crainte
+et de terreur. Les rames qu'&eacute;l&egrave;vent les mains &eacute;gar&eacute;es de ces malheureux
+retombent, mais non pour sillonner l'eau qu'ils devraient fendre: elles
+retombent pour frapper, pour se teindre du sang des mis&eacute;rables qui s'en
+sont fait non un instrument de salut, mais un instrument de carnage,
+une arme de d&eacute;sespoir et de fureur.</p>
+
+<p>L'&eacute;quipage du <i>Mascarenhas</i>, les yeux fix&eacute;s sur le capitaine, devine &agrave;
+l'expression de sa physionomie tout ce que le spectacle qu'il aper&ccedil;oit
+au large lui fait &eacute;prouver de terrible et de douloureux. C'est en vain
+que le malheureux chef voudrait cacher &agrave; ses matelots ce qui se passe de
+d&eacute;chirant dans son &acirc;me: des gestes involontaires, des exclamations
+subites que lui arrache l'effroi, font conna&icirc;tre &agrave; ceux qui observent
+chacun de ses mouvemens, toute l'&eacute;tendue des maux qu'ils ont encore &agrave;
+d&eacute;plorer.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, s'&eacute;crient quelques-uns des marins qui se croient encore les
+plus valides, il se passe quelque chose d'extraordinaire &agrave; bord du canot
+que vous observez &agrave; la longue-vue. Nous ne sommes pas tr&egrave;s-robustes,
+sans doute, mais si vous avez besoin de nous, il nous reste une pirogue
+que nous pouvons bien mettre &agrave; la mer; et avec de la bonne volont&eacute; nous
+r&eacute;ussirons peut-&ecirc;tre &agrave; porter secours &agrave; ceux de nos camarades qui se
+sont d&eacute;vou&eacute;s pour nous.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mes amis, c'est assez d&eacute;j&agrave; que d'avoir expos&eacute; ces sept hommes,
+trop faibles pour faire ce qu'ils ont tent&eacute;! je ne veux pas vous
+sacrifier comme eux: tout secours serait, je le crains bien, tout-&agrave;-fait
+inutile maintenant pour ces infortun&eacute;s....</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal; il faut essayer: la pirogue est l&eacute;g&egrave;re et facile &agrave; manier.
+D'ailleurs, quand vous nous perdriez, la perte ne serait pas grande:
+nous ne valons plus grand'chose pour vous.... Tandis, vous le savez
+bien, que c'est votre fils, votre seul enfant, que vous avez envoy&eacute;
+comme officier dans l'embarcation....</p>
+
+<p>&mdash;Et malheureux! que me rappelez-vous! s'&eacute;crie le capitaine en se
+cachant le visage.... Il n'est d&eacute;j&agrave; plus peut-&ecirc;tre, mon pauvre fils, et
+c'est mon imprudence qui lui aura co&ucirc;t&eacute; la vie.</p>
+
+<p>En ce moment les cris pouss&eacute;s par les hommes de l'embarcation s'&eacute;l&egrave;vent
+au large avec tant de violence, que les marins de l'&eacute;quipage, en les
+entendant, demeurent frapp&eacute;s de stupeur et d'effroi. Au sein de ce calme
+profond des eaux et de l'air, la voix humaine porte si loin, acquiert un
+d&eacute;veloppement si solennel, qu'&agrave; deux lieues de distance deux hommes
+pourraient quelquefois s'entendre dans les solitudes de l'Oc&eacute;an; vaste
+silence que le croassement d'un oiseau de mer suffit pour troubler, ou
+que le souffle d'une baleine interrompt d'un point de l'immensit&eacute; &agrave;
+l'autre!</p>
+
+<p>Les cris affreux qui ont retenti &agrave; leurs oreilles &eacute;pouvant&eacute;es d&eacute;cident
+les gens de l'&eacute;quipage, qui, malgr&eacute; la d&eacute;fense paternelle de leur
+capitaine, <i>affalent</i> &agrave; l'eau la pirogue dans laquelle ils veulent
+s'embarquer pour voler vers leurs infortun&eacute;s camarades.</p>
+
+<p>Mais vain espoir! inutile d&eacute;vo&ucirc;ment! les bordages de la pirogue, si
+long-temps expos&eacute;s &agrave; l'action br&ucirc;lante du soleil, se sont disjoints, et
+l'&eacute;toupe, qui s'est s&eacute;ch&eacute;e dans les coutures, tombe par l'effet des
+secousses qu'&eacute;prouve l'embarcation en descendant le long du navire. A
+peine parvenue &agrave; la mer, la pirogue coule, s'enfonce et dispara&icirc;t
+presque sous les flots que sa quille vient d'entr'ouvrir.</p>
+
+<p>On ne le voit que trop &agrave; bord du navire, il n'y a plus rien &agrave; esp&eacute;rer ni
+&agrave; tenter pour les canotiers de la premi&egrave;re embarcation.... Il faut se
+r&eacute;signer et attendre. Mais &agrave; chaque instant, de nouveaux cris, des cris
+de mort et de d&eacute;mence, se r&eacute;pandent dans l'air qu'ils &eacute;branlent, pour
+venir porter dans l'&acirc;me des marins et des passagers, le trouble,
+l'horreur et la d&eacute;solation.</p>
+
+<p>Le capitaine, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, se retire dans sa chambre, pour cacher du moins
+&agrave; ses matelots les larmes que lui arrache la douleur qui le d&eacute;chire, et
+pour fuir le spectacle affreux qu'il n'a eu que trop long-temps sous les
+yeux.</p>
+
+<p>Un marin s'empare, apr&egrave;s la disparition du chef, de la longue-vue que
+celui-ci a abandonn&eacute;e sur le pont.... Il dirige de ses mains tremblantes
+le fatal instrument sur le canot qui flotte encore sans direction au
+large.... Ses camarades rang&eacute;s autour de lui attendent en silence ce
+qu'il va dire, les premiers mots qu'il va prononcer...&mdash;Ils ne sont plus
+que quatre dans le canot! s'&eacute;crie-t-il; et il n'a plus la force
+d'achever....</p>
+
+<p>Tous les marins se s&eacute;parent constern&eacute;s, sans oser former une conjecture,
+sans oser se communiquer ce qu'ils pensent sur le sort des trois
+malheureux qui ont disparu de l'embarcation.</p>
+
+<p>La nuit descend du haut des cieux toujours immobiles, sur la mer qui se
+confond &agrave; l'horizon avec la teinte p&acirc;le du firmament. Le soleil cette
+fois s'est couch&eacute; au milieu de vapeurs moins &eacute;clatantes que les autres
+jours. Mais cet indice plus favorable est encore si vague pour des
+infortun&eacute;s qui ont presque cess&eacute; d'esp&eacute;rer, qu'ils craignent de se
+livrer de nouveau &agrave; une vaine confiance que l'exp&eacute;rience a d&eacute;j&agrave; si
+souvent tromp&eacute;e. N'est-ce pas ainsi que cinq &agrave; six fois l'astre du jour
+a d&eacute;j&agrave; disparu &agrave; leurs yeux abattus, en leur faisant croire que le
+lendemain le temps leur permettrait de faire route? N'est-ce pas dans
+des nuages gris&acirc;tres, comme ceux qu'ils voient encore, que la veille le
+soleil s'est abaiss&eacute; sur l'horizon?</p>
+
+<p>Et quelle brise est venue, et quel changement s'est op&eacute;r&eacute; dans leur
+situation? Quelle journ&eacute;e a succ&eacute;d&eacute; &agrave; la journ&eacute;e pass&eacute;e? La plus cruelle
+de toutes celles qu'ils aient encore compt&eacute;es!... Jusque-l&agrave; ils avaient
+souffert, ils avaient succomb&eacute; sous les coups meurtriers d'une &eacute;pid&eacute;mie;
+mais jusque-l&agrave; au moins ils ne s'&eacute;taient pas encore massacr&eacute;s de leurs
+propres mains....</p>
+
+<p>Le capitaine revient sur le pont: l'obscurit&eacute; qui r&egrave;gne cachera du moins
+&agrave; son &eacute;quipage, d&eacute;j&agrave; trop afflig&eacute; de ses propres maux, le d&eacute;sordre de
+ses traits, image trop fid&egrave;le du trouble qui l'agite. Il veut parler,
+donner un ordre; mais il craint qu'&agrave; l'&eacute;motion de sa voix, ses gens ne
+reconnaissent l'alt&eacute;ration de son &acirc;me.</p>
+
+<p>Mais ses hommes ont pr&eacute;venu les d&eacute;sirs et l'ordre de leur chef. Un large
+fanal a &eacute;t&eacute; hiss&eacute; au haut du grand m&acirc;t. La lumi&egrave;re qu'il r&eacute;pand,
+immobile comme le navire qu'il &eacute;claire, jette sur le pont une lueur qui
+reste attach&eacute;e aux m&ecirc;mes objets. Les p&acirc;les matelots, marchant &agrave; pas
+lents &agrave; la clart&eacute; fixe de ce fun&egrave;bre flambeau, semblent des fant&ocirc;mes
+sortis du sein des flots pour errer sur la carcasse d'un navire
+abandonn&eacute;.</p>
+
+<p>Le calme &eacute;pouvantable de cette sc&egrave;ne de mort n'est interrompu de temps &agrave;
+autre que par des clameurs funestes auxquelles succ&egrave;de bient&ocirc;t un
+lugubre silence: ce sont encore les cris lamentables des hommes de
+l'embarcation, et la nuit pr&ecirc;tant une forme nouvelle &agrave; leurs voix et une
+sonorit&eacute; plus parfaite aux ondes de l'air, on entend du bord jusqu'aux
+mots que prononcent les canotiers expirant avec rage sous les coups
+qu'ils se portent dans leur homicide d&eacute;lire.</p>
+
+<p>Les heures fatales de la nuit s'&eacute;coulent dans cette horrible anxi&eacute;t&eacute;. A
+bord, tout le monde veille, et tout le monde se tait. Les matelots
+n'osent s'adresser un seul mot; les passagers, dispers&eacute;s sur le pont,
+sont absorb&eacute;s dans leur douleur et leurs souffrances. Les malades,
+&eacute;tendus sur les matelas qui les ont re&ccedil;us depuis tant de jours,
+demandent en vain le sujet de la stupeur nouvelle de ceux de leurs amis
+qui les environnent.... Personne ne r&eacute;pond &agrave; leurs questions. Ils
+appellent le capitaine, ils l'implorent comme un dieu aux pieds duquel
+ils ont plac&eacute; leur derni&egrave;re esp&eacute;rance.... si toutefois il leur est
+permis d'esp&eacute;rer encore....</p>
+
+<p>Le capitaine, assis &agrave; l'&eacute;cart sur le couronnement, est plong&eacute; dans le
+plus profond accablement, et nul n'oserait, oubliant le respect que doit
+inspirer son d&eacute;sespoir, interrompre la funeste m&eacute;ditation &agrave; laquelle il
+s'abandonne.</p>
+
+<p>Jamais encore, malgr&eacute; les longues privations qu'ils ont &eacute;prouv&eacute;es,
+malgr&eacute; les inconcevables tortures qu'ils ont subies, les infortun&eacute;s du
+<i>Mascarenhas</i> n'avaient &eacute;t&eacute; livr&eacute;s &agrave; une consternation pareille &agrave; celle
+qui para&icirc;t les avoir frapp&eacute;s comme d'un coup de foudre lanc&eacute; du haut de
+ce ciel qu'ils ont si vainement implor&eacute;.... Long-temps l'&eacute;quipage reste
+comme an&eacute;anti, et la mort enfin semble avoir envelopp&eacute; pour la derni&egrave;re
+fois d'un linceul &eacute;ternel, le navire, les marins, et les voyageurs qui
+leur avaient confi&eacute; leur vie et leur fortune! Les objets m&ecirc;mes qui
+environnent ces malheureux semblent aussi partager leur sort et devenir
+inanim&eacute;s ou inertes comme eux. Le fanal qui du haut du m&acirc;t &eacute;clairait
+quelque temps auparavant le pont du b&acirc;timent, s'&eacute;teint par degr&eacute;s comme
+la lampe fun&egrave;bre qui s'&eacute;vanouit dans l'obscurit&eacute; sur le cercueil d'un
+mort.... Elle ne jette que par intervalles sa lueur expirante sur les
+livides figures des acteurs de cette sc&egrave;ne s&eacute;pulcrale....</p>
+
+<p>Mais au moment o&ugrave; la clart&eacute; du fanal va se dissiper pour toujours dans
+l'air sans vie comme lui, un souffle l&eacute;ger agite la lumi&egrave;re, qui pour
+cette fois a vacill&eacute; en jetant autour du navire sa mobile lueur.</p>
+
+<p>La t&ecirc;te d'un homme absorb&eacute; jusque-l&agrave; dans l'amertume de ses r&eacute;flexions
+s'est relev&eacute;e tout-&agrave;-coup, ses yeux se sont port&eacute;s avec la rapidit&eacute; de
+l'&eacute;clair sur le fanal que la brise a balanc&eacute; au haut du grand m&acirc;t.</p>
+
+<p>C'est le capitaine, qui, en s'&eacute;lan&ccedil;ant du couronnement sur le gaillard
+d'arri&egrave;re, a senti sur ses joues abattues l'impression de la fra&icirc;cheur
+de l'air.</p>
+
+<p>Ce n'est pas de la joie qu'il &eacute;prouve encore, c'est du d&eacute;lire, et malgr&eacute;
+l'esp&egrave;ce d'&eacute;garement qui s'est empar&eacute; de lui, il s'arr&ecirc;te palpitant,
+craignant encore d'&ecirc;tre abus&eacute; par un fol espoir.... Mais non, ses gens
+ont senti comme lui la premi&egrave;re bouff&eacute;e de la brise qui se forme. Tous
+ils se sont lev&eacute;s, pr&ecirc;ts &agrave; ex&eacute;cuter le commandement qu'ils attendent de
+leur capitaine. L'esp&eacute;rance &agrave; laquelle s'ouvrent leurs c&oelig;urs n'est plus
+une illusion; le vent, sorti de gros nuages qui se sont amoncel&eacute;s &agrave;
+l'horizon, a fr&eacute;mi dans les cordages, a agit&eacute; les tentes qui couvraient
+les gaillards du navire. La mer, recouvrant le long du bord le mouvement
+et la voix qu'elle avait perdus, s'est soulev&eacute;e pour clapoter &agrave; la
+flottaison. Il n'y a plus &agrave; en douter: c'est du vent qui leur vient,
+c'est du vent qu'ils ont senti; c'est le bonheur, c'est la joie, c'est
+la vie que la brise leur apporte avec la pluie et l'orage qui les inonde
+d&eacute;licieusement, et qui rend enfin &agrave; leur sein alt&eacute;r&eacute; la force qu'ils ne
+trouvaient plus et le courage qu'ils n'avaient m&ecirc;me plus pour mourir!</p>
+
+<p>Les voiles serr&eacute;es pendant les cruels jours du long supplice de
+l'&eacute;quipage peuvent &ecirc;tre bient&ocirc;t livr&eacute;es au souffle bienfaisant qui les
+arrondit et qui les enfle. Les matelots recouvrent, &agrave; d&eacute;faut de vigueur
+encore, un peu d'&eacute;nergie, r&eacute;ussissent &agrave; d&eacute;ferler et &agrave; hisser les
+huniers, pendant que les passagers recueillent goutte &agrave; goutte et comme
+une ros&eacute;e d'or l'eau qui tombe du gr&eacute;ement sur le pont. Les barriques se
+remplissent; les malades les moins affaiblis veulent concourir &agrave; ce
+travail pieux, dussent-ils ne jamais en recueillir les fruits, et
+expirer du mal qui les consume, avant d'avoir atteint le rivage vers
+lequel recommence &agrave; voguer le navire.</p>
+
+<p>Tous ces gens-l&agrave; enfin s'abandonnent &agrave; l'avenir qui leur sourit encore
+apr&egrave;s tant de maux!</p>
+
+<p>Mais une autre pr&eacute;voyance que celle de la vie, un autre soin que celui
+de quitter ces parages funestes, occupent le capitaine, chef de cette
+colonie errante, pour ainsi dire proscrite sur les flots. C'est sur
+l'embarcation qu'il a exp&eacute;di&eacute;e au large la veille, qu'il fait diriger la
+route du b&acirc;timent, au premier souffle de la brise. Lui-m&ecirc;me s'est plac&eacute;
+&agrave; la barre du gouvernail, car plus puissant que tous les autres par le
+courage moral qu'il a su conserver au milieu des malheurs qui pesaient
+le plus violemment sur sa t&ecirc;te, il se trouve encore le plus fort apr&egrave;s
+le combat qu'il lui a fallu livrer &agrave; la soif, &agrave; la faim, &agrave; la maladie et
+&agrave; la douleur.</p>
+
+<p><i>Le Mascarenhas</i> courut pendant tout le reste de la nuit vers le point
+o&ugrave; la veille il avait laiss&eacute; son canot. Forc&eacute; de revenir sur sa route
+apr&egrave;s n'avoir que lentement avanc&eacute; dans la direction qu'il avait prise,
+ce ne fut qu'aux premi&egrave;res clart&eacute;s du jour qu'il put d&eacute;couvrir enfin
+l'embarcation qu'il avait inutilement cherch&eacute;e pendant l'obscurit&eacute;....</p>
+
+<p>Mais quel spectacle funeste s'offrit aux yeux du capitaine quand il put
+d&eacute;couvrir et retrouver son embarcation! Le silence le plus effrayant
+r&eacute;gnait autour d'elle: aucun des canotiers ne se montrait &agrave; bord....
+Peut-&ecirc;tre, se disaient encore les hommes de l'&eacute;quipage du navire, se
+seront-ils couch&eacute;s sous les bancs, accabl&eacute;s qu'ils ont d&ucirc; &ecirc;tre par la
+fatigue.... Cette lueur d'espoir avait aussi abus&eacute; le capitaine....
+Bient&ocirc;t la plus affreuse r&eacute;alit&eacute; ne lui permit plus de douter de tout
+son malheur. En approchant le canot, les matelots mont&eacute;s dans les
+haubans se turent, et la d&eacute;solation peinte dans leurs regards apprit
+assez au capitaine ce qu'il n'avait d&eacute;j&agrave; que trop redout&eacute;....</p>
+
+<p>De larges taches de sang furent les seuls indices que l'on put retrouver
+sur le plabord et les bancs du canot, autour duquel r&ocirc;daient encore
+d'&eacute;pouvantables requins!...</p>
+
+<p>Personne, dans ce moment si fatal, n'osa proposer de reprendre
+l'embarcation &agrave; bord: les forces de tout l'&eacute;quipage y auraient &agrave; peine
+suffi. Et d'ailleurs, quel spectacle la vue de ce canot n'aurait-elle
+pas sans cesse pr&eacute;sent&eacute; au p&egrave;re qui venait de perdre son fils d'une
+mani&egrave;re si funeste, et aux matelots qui pleuraient ceux de leurs
+camarades morts avec le jeune officier qui la veille s'&eacute;tait si
+g&eacute;n&eacute;reusement immol&eacute; au salut commun!...</p>
+
+<p>Lorsque l'&acirc;me est en proie &agrave; la plus grande des souffrances qu'elle
+puisse &eacute;prouver, les &eacute;v&eacute;nemens ext&eacute;rieurs ne sont plus que bien peu de
+chose pour elle. Le b&acirc;timent que la veille <i>le Mascarenhas</i> avait aper&ccedil;u
+avec tant de joie, le b&acirc;timent dans lequel il avait vu un compagnon de
+voyage et d'infortune que lui amenait le Providence, s'&eacute;tait approch&eacute;
+sans que le capitaine e&ucirc;t remarqu&eacute; la man&oelig;uvre qu'il avait faite. Ce ne
+fut que lorsque ce navire se trouva rendu presqu'&agrave; port&eacute;e de voix, qu'on
+se disposa, &agrave; bord du b&acirc;timent anglais, &agrave; r&eacute;pondre aux questions qu'on
+pourrait adresser, et que son compagnon de route paraissait avoir
+l'intention de lui faire.</p>
+
+<p>Mais, contre l'attente g&eacute;n&eacute;rale des marins du <i>Mascarenhas</i>, le b&acirc;timent
+qu'ils examinaient se contenta de r&eacute;gler sa vitesse sur celle de son
+voisin, et de courir la m&ecirc;me bord&eacute;e que lui pendant long-temps, sans
+qu'aucun homme &agrave; bord de ce b&acirc;timent inconnu &eacute;lev&acirc;t la voix pour leur
+adresser un seul mot.</p>
+
+<p>Certes, il ne fallait rien moins que l'apparence singuli&egrave;re de ce
+nouveau camarade de route pour arracher le capitaine anglais aux sombres
+r&eacute;flexions dans lesquelles il se trouvait absorb&eacute; depuis quelques
+heures.</p>
+
+<p>Jamais navire d'un aspect aussi sombre et aussi &eacute;trange ne s'&eacute;tait
+offert encore &agrave; ses regards, depuis le temps o&ugrave; pour la premi&egrave;re fois il
+avait parcouru les mers.</p>
+
+<p>Une voilure gris&acirc;tre tombait, dans de larges dimensions, de ses longues
+vergues sup&eacute;rieures pour aller se border &agrave; bloc sur les vergues basses,
+au bout desquelles pendillaient encore de l&eacute;gers grappins d'abordage
+fourbis avec autant de soin que la lame reluisante d'un sabre. La
+peinture noire qui recouvrait toute sa partie ext&eacute;rieure contrastait de
+la mani&egrave;re la plus prononc&eacute;e avec la vivacit&eacute; de la couche de vermillon
+de l'int&eacute;rieur de sa batterie. Dix-huit caronades, &eacute;l&eacute;gamment retenues
+dans leurs larges sabords par de belles bragues de soyeux filain blanc,
+accidentaient le pont uni et blanc sur lequel elles se trouvaient
+uniform&eacute;ment plac&eacute;es et amarr&eacute;es. Autour de la b&ocirc;me, d'o&ugrave; partait une
+large et haute brigantine, une vingtaine de piques et autant de haches
+d'abordage avaient &eacute;t&eacute; rang&eacute;es comme des faisceaux de verges autour de
+la hache d'un licteur. Sur la guibre allong&eacute;e de ce grand brick de
+guerre, une figure blanche, dont la t&ecirc;te paraissait &ecirc;tre recouverte d'un
+manteau, s'&eacute;levait &agrave; chaque coup de tangage au-dessus des flots comme
+pour en effleurer rapidement la surface sans la toucher. Lorsque par
+l'effet du mouvement des vagues <i>le Mascarenhas</i>, plac&eacute; au vent de son
+voisin, venait &agrave; &ecirc;tre exhauss&eacute; par la lame, dans le creux de laquelle
+tombait alors le brick, l'&oelig;il des curieux, plongeant dans le coffre de
+ce myst&eacute;rieux compagnon de voyage, pouvait voir l'ordre admirable qui
+partout r&eacute;gnait avec l'&eacute;l&eacute;gance &agrave; bord d'un des plus jolis b&acirc;timens
+qu'eussent encore support&eacute;s les flots.</p>
+
+<p>Une circonstance, bien faite sans doute pour ajouter &agrave; la curiosit&eacute; que
+la vue de ce noble b&acirc;timent devait inspirer, avait &eacute;t&eacute; remarqu&eacute;e par les
+marins du <i>Mascarenhas</i>. Un seul homme, assis sur le d&ocirc;me de la chambre,
+et le timonnier, plac&eacute; &agrave; sa roue de gouvernail, s'&eacute;taient jusque-l&agrave;
+montr&eacute;s sur le pont, depuis la man&oelig;uvre qu'avait d&ucirc; faire le brick
+inconnu pour ne pas d&eacute;passer le trois-m&acirc;ts anglais.</p>
+
+<p>Deux ou trois fois d&eacute;j&agrave;, le capitaine anglais, cach&eacute; derri&egrave;re le
+bastingage de l'arri&egrave;re, avait dirig&eacute; sa longue-vue sur l'homme assis
+sur le d&ocirc;me, pour t&acirc;cher de le reconna&icirc;tre ou de l'examiner sans pouvoir
+&ecirc;tre accus&eacute; de manquer aux &eacute;gards que se doivent les capitaines entre
+eux.</p>
+
+<p>L'homme assis n'avait pas chang&eacute; de position. Un large chapeau de paille
+noire couvrait &agrave; moiti&eacute; sa figure maigre et brune, et permettait &agrave; peine
+de voir de temps &agrave; autre les deux yeux vifs et enfonc&eacute;s qu'il daignait &agrave;
+peine tourner par intervalles sur le <i>Mascarenhas</i>. Une veste de drap
+noir ou brun dessinait les larges &eacute;paules et le dos un peu vo&ucirc;t&eacute; qu'il
+avait tourn&eacute; du c&ocirc;t&eacute; du timonnier.</p>
+
+<p>Ces deux hommes, les seuls que le capitaine anglais e&ucirc;t jusque alors vus
+sur le pont de son voisin, ne s'&eacute;taient pas encore adress&eacute; un seul mot
+depuis que les deux navires naviguaient bord &agrave; bord, et sans les
+mouvemens que le matelot post&eacute; &agrave; la roue &eacute;tait quelquefois oblig&eacute; de
+faire pour mod&eacute;rer ou pr&eacute;venir les <i>lancs</i> du b&acirc;timent, on aurait dit de
+deux statues pos&eacute;es l'une sur le d&ocirc;me et l'autre &agrave; la barre du
+gouvernail.</p>
+
+<p>Alarm&eacute; ou inqui&eacute;t&eacute; de cette rencontre, autant que sa douleur pouvait lui
+permettre d'&ecirc;tre encore alarm&eacute; de quelque chose, le capitaine du
+<i>Mascarenhas</i> avait essay&eacute; &agrave; plusieurs reprises de lire le nom qui
+peut-&ecirc;tre pouvait se trouver &eacute;crit sur l'arri&egrave;re du brick; mais la
+position relative des deux navires ne favorisait gu&egrave;re cette envie de
+recueillir un tel indice: comme le brick, plac&eacute; sous le vent du
+trois-m&acirc;ts, nous l'avons d&eacute;j&agrave; dit, ne pr&eacute;sentait &agrave; celui-ci que le
+profil de sa poupe, il n'y aurait eu que dans le cas o&ugrave; il aurait laiss&eacute;
+arriver, que l'on e&ucirc;t pu voir son arri&egrave;re &agrave; bord du <i>Mascarenhas</i>, et
+jusque-l&agrave; il avait toujours paru chercher &agrave; &eacute;viter la moindre embard&eacute;e
+susceptible d'offrir &agrave; son compagnon la satisfaction qu'il semblait
+vouloir se procurer, soit en se laissant culer, soit en venant au vent.
+A chaque mouvement du trois-m&acirc;ts hors de la direction exacte de sa route
+accoutum&eacute;e, l'in&eacute;vitable brick gouvernait de fa&ccedil;on &agrave; conserver sa
+position le long de son camarade de bord&eacute;e.</p>
+
+<p>Fatigu&eacute; enfin de l'obstination que ce brick myst&eacute;rieux paraissait mettre
+&agrave; le suivre ou &agrave; l'escorter, le capitaine anglais se d&eacute;cida &agrave; provoquer
+quelques explications sur une man&oelig;uvre aussi &eacute;trange et une intention
+aussi &eacute;vidente.</p>
+
+<p>Mont&eacute; sur sa dunette, et le porte-voix &agrave; la main, il se dispose &agrave;
+interroger celui qu'il suppose &ecirc;tre le capitaine du navire qui court si
+pr&egrave;s de lui.</p>
+
+<p>Les passagers les plus alertes et les matelots les moins abattus
+entourent leur chef dans le plus grand silence, et ils s'appr&ecirc;tent &agrave;
+recueillir les mots qui vont &ecirc;tre &eacute;chang&eacute;s dans cet entretien si
+int&eacute;ressant pour eux.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ship, oh!</i> s'&eacute;crie enfin le capitaine anglais apr&egrave;s avoir h&eacute;sit&eacute;
+quelque temps &agrave; prendre le premier la parole.</p>
+
+<p>Tous les yeux se portent alors sur le commandant du brick, qui, toujours
+assis sur son d&ocirc;me, para&icirc;t &agrave; peine avoir entendu ou avoir remarqu&eacute; les
+mots qui viennent de lui &ecirc;tre adress&eacute;s.</p>
+
+<p>&Eacute;tonn&eacute; de ce silence, le capitaine du <i>Mascarenhas</i> croit devoir r&eacute;p&eacute;ter
+son appellation, et il crie de nouveau, et avec plus de force encore que
+la premi&egrave;re fois:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ship, oh!</i></p>
+
+<p>Pour toute r&eacute;ponse, celui &agrave; qui il vient de parler se contente de
+prendre n&eacute;gligemment un petit porte-voix en argent, sans changer de
+place, et de lui faire entendre ces seuls mots:</p>
+
+<p>&mdash;Parlez fran&ccedil;ais. Je n'aime pas l'anglais!</p>
+
+<p>Le ton d&eacute;daigneux d'une r&eacute;ponse aussi s&egrave;che et aussi laconique semble
+d'abord d&eacute;concerter un peu le capitaine anglais. Avant de se r&eacute;soudre &agrave;
+adresser la parole en fran&ccedil;ais au commandant du brick noir, il croit
+prudent de faire hisser &agrave; la corne de son b&acirc;timent le pavillon de sa
+nation. Peut-&ecirc;tre, pense-t-il en lui-m&ecirc;me, qu'en me voyant arborer les
+couleurs anglaises, le brick jugera &agrave; propos de me faire conna&icirc;tre aussi
+le pays auquel il appartient.... Mais c'est en vain que le pavillon de
+l'Angleterre monte et se d&eacute;ploie, en se jouant, en haut du pic du
+<i>Mascarenhas</i>, le brick myst&eacute;rieux n'arbore aucune couleur, ne laisse
+&eacute;chapper aucun signe qui puisse faire supposer au trois-m&acirc;ts que son
+signal ait &eacute;t&eacute; aper&ccedil;u ou que l'on soit dans l'intention d'y r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;A quel homme sommes-nous donc destin&eacute;s &agrave; avoir affaire! dit tristement
+le capitaine anglais aux personnes qui l'environnent et qui paraissent
+vouloir lire sur sa physionomie chagrine les maux auxquels il faut
+peut-&ecirc;tre se pr&eacute;parer encore.</p>
+
+<p>&mdash;Mais peu importe! ajoute le capitaine; la r&eacute;signation doit peu nous
+co&ucirc;ter maintenant, et l'avenir ne saurait nous r&eacute;server des malheurs
+plus terribles que ceux qui ont d&eacute;j&agrave; &eacute;prouv&eacute; notre courage.... Cependant
+n'est-il pas cruel, au moment o&ugrave; nous commencions &agrave; esp&eacute;rer, de
+rencontrer.... C'est &eacute;gal: soumettons-nous jusqu'au bout &agrave; la destin&eacute;e
+ou plut&ocirc;t &agrave; la Providence. Ce capitaine veut que je parle fran&ccedil;ais....
+Parlons-lui fran&ccedil;ais, pour faire acte de soumission au sort que le ciel
+nous envoie.</p>
+
+<p>Et le vieux marin reprend son porte-voix pour crier &agrave; son voisin:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! du brick, oh!</p>
+
+<p>Un moment d'esp&eacute;rance et une lueur de satisfaction brillent sur les
+visages des passagers: ils ont vu le capitaine du brick relever la t&ecirc;te,
+et tourner pour cette fois ses regards vers eux. Il r&eacute;pondra, il va m&ecirc;me
+r&eacute;pondre; mais que va-t-il dire? quel arr&ecirc;t va rendre la gueule de ce
+porte-voix, tourn&eacute;e vers le <i>Mascarenhas</i>? Ce sont les oracles du destin
+qui vont retentir dans cet instrument sonore sur lequel tous les yeux et
+pour ainsi dire toutes les &acirc;mes sont fix&eacute;s.... Silence! il va parler.</p>
+
+<p>&mdash;Hol&agrave;! a r&eacute;pondu enfin le capitaine inconnu, mais sans changer de
+place.</p>
+
+<p>&mdash;D'o&ugrave; vient le brick? lui demande alors le capitaine anglais un peu
+enhardi.</p>
+
+<p>&mdash;De la mer! Et vous, depuis quand avez-vous quitt&eacute; Londres?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! capitaine, depuis cent jours, avec soixante passagers et
+vingt-six hommes d'&eacute;quipage.</p>
+
+<p>Mais comment, se disent les passagers et les marins du trois-m&acirc;ts,
+sait-il que nous venons de Londres?... Silence! dit le capitaine, il va
+encore nous parler.</p>
+
+<p>Effectivement, le capitaine &eacute;tranger a &eacute;lev&eacute; de nouveau son porte-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quand le <i>Mascarenhas</i> a-t-il &eacute;prouv&eacute; des calmes?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quarante-et-un jours, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous assez de vivres?</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons &eacute;puis&eacute; tous ceux que nous avions.</p>
+
+<p>&mdash;Et de l'eau?</p>
+
+<p>&mdash;Nous en avons recueilli quelques barriques hier pendant la pluie.</p>
+
+<p>&mdash;Et vos malades?</p>
+
+<p>&mdash;Nous en avons perdu quelques-uns.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi avez-vous abandonn&eacute; le canot que vous aviez mis hier &agrave; la
+mer?</p>
+
+<p>&mdash;Les malheureux qui le montaient se sont massacr&eacute;s.... Mon fils
+commandait ce canot, qu'il croyait pouvoir conduire jusqu'&agrave; bord de
+votre navire.</p>
+
+<p>Un moment de silence succ&eacute;da &agrave; ces derniers mots.... Des larmes
+&eacute;touffaient la voix du malheureux qui venait de les prononcer avec
+effort.</p>
+
+<p>Le commandant du brick reprit:....</p>
+
+<p>&mdash;De quoi avez-vous le plus besoin?</p>
+
+<p>&mdash;D'un chirurgien, capitaine; le n&ocirc;tre a succomb&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai qu'un &agrave; bord, et je le garde.</p>
+
+<p>&mdash;S'il pouvait venir pour quelques instans seulement &agrave; notre bord, et
+qu'il voul&ucirc;t visiter nos malades, il nous rendrait le service le plus
+signal&eacute; que la Providence p&ucirc;t nous accorder.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, la Providence!... Quelle est la maladie qui s'est manifest&eacute;e chez
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore; c'est une fi&egrave;vre, je crois; mais vous n'avez pas besoin
+d'avoir peur, elle ne se communique pas.</p>
+
+<p>&mdash;Peur! reprend vivement et en souriant avec d&eacute;dain le capitaine, peur!
+et en r&eacute;p&eacute;tant ce dernier mot il fait un signe &agrave; son timonnier, qui
+pousse la barre un peu au vent.</p>
+
+<p>Par l'effet de ce petit mouvement le brick arrive, et laisse voir sur la
+poupe, qu'il pr&eacute;sente dans cette man&oelig;uvre au <i>Mascarenhas</i>, ce mot, ce
+mot unique &eacute;crit sur son tableau en longues lettres blanches:</p>
+
+<p>LE FANTOME!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la r&eacute;ponse, la seule r&eacute;ponse que le capitaine avait jug&eacute; &agrave;
+propos de faire &agrave; l'Anglais qui venait de lui dire qu'il ne devait pas
+avoir <i>peur</i>.</p>
+
+<p>A la vue de ce nom si connu, de ce mot qui &agrave; lui seul &eacute;tait une
+r&eacute;v&eacute;lation pour tous les marins, les matelots du <i>Mascarenhas</i>
+s'&eacute;cri&egrave;rent: C'est le Capitaine-Noir! c'est le Capitaine-Noir! Et les
+regards des passagers, remplis d'une avide curiosit&eacute;, s'attachent pour
+ne plus la quitter sur la m&acirc;le figure du commandant du <i>Fant&ocirc;me</i>.</p>
+
+<p>D&egrave;s que le brick, apr&egrave;s la l&eacute;g&egrave;re arriv&eacute;e qu'il venait de faire, eut
+repris la route qu'il tenait auparavant &agrave; c&ocirc;t&eacute; du <i>Mascarenhas</i>, le
+capitaine anglais, remis un peu du trouble que lui avait caus&eacute;
+l'apparition du <i>Fant&ocirc;me</i> et de son redoutable commandant, renoua en ces
+termes et avec un reste d'&eacute;motion la conversation qu'il avait commenc&eacute;e
+quelques minutes auparavant:</p>
+
+<p>&mdash;Commandant, je vous demande pardon d'avoir employ&eacute; une expression qui
+a paru vous d&eacute;plaire; mais je ne savais pas....</p>
+
+<p>Le commandant du <i>Fant&ocirc;me</i>, &agrave; ces mots, se contenta de faire un signe de
+t&ecirc;te n&eacute;gatif qui signifiait que l'expression du capitaine n'avait pu
+l'offenser.</p>
+
+<p>L'Anglais reprit, toujours avec la m&ecirc;me alt&eacute;ration de voix:</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne savais pas avoir l'honneur de parler au Capitaine-Noir. Je
+me f&eacute;licite, au surplus, d'avoir rencontr&eacute;, &agrave; la suite de tous mes
+malheurs, un homme aussi renomm&eacute; par l'intr&eacute;pidit&eacute; de son caract&egrave;re que
+par l'humanit&eacute; de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Finissons-en. De quoi avez-vous le plus besoin?</p>
+
+<p>&mdash;D'un chirurgien, commandant, et de quelques vivres un peu frais pour
+nos pauvres malades.</p>
+
+<p>&mdash;Mon chirurgien ne peut passer qu'une heure &agrave; votre bord: des vivres,
+vous allez en avoir.</p>
+
+<p>Un geste imp&eacute;rieux du Capitaine-Noir fit sortir comme par magie de
+l'entrepont, o&ugrave; se trouvaient rang&eacute;s en silence ses matelots et ses
+officiers, neuf hommes qui, paraissant avoir devin&eacute; l'intention de leur
+chef, s'empress&egrave;rent de placer quelques barils et beaucoup de provisions
+dans un canot suspendu, le long du gaillard d'arri&egrave;re, sur d'&eacute;l&eacute;gans
+montans en fer.</p>
+
+<p>A un autre signe du Capitaine-Noir, le navire se trouva mis en panne, et
+les neuf hommes laiss&egrave;rent glisser, sans dire un seul mot, l'embarcation
+&agrave; la mer.</p>
+
+<p>Jamais les marins du <i>Mascarenhas</i> n'avaient encore vu une man&oelig;uvre
+ex&eacute;cut&eacute;e avec autant de promptitude, de pr&eacute;cision et de silence.
+C'&eacute;tait, comme disaient les matelots, des ombres de canotiers qui
+paraissaient avoir mis &agrave; la mer une ombre d'embarcation. Jamais, selon
+eux, navire n'avait &eacute;t&eacute; mieux nomm&eacute; que celui-l&agrave;: LE FANTOME!!!</p>
+
+<p>Le <i>Mascarenhas</i>, en voyant la man&oelig;uvre faite par son voisin, mit
+comme lui en <i>panne</i> aussi bien et aussi vivement qu'il le put; mais
+quelle diff&eacute;rence! c'&eacute;tait un lourd &eacute;l&eacute;phant voulant imiter la l&eacute;g&egrave;ret&eacute;
+de l'oiseau qui plane et se joue dans les airs.</p>
+
+<p>Le canot rapide du <i>Fant&ocirc;me</i> &eacute;longe le grand navire; les huit matelots
+qui le montent rel&egrave;vent d'un seul mouvement les huit avirons, avec
+lesquels semblent se jouer leurs vigoureuses mains; les provisions et
+les barils qu'ils ont l'ordre de livrer au capitaine anglais sont
+d&eacute;pos&eacute;s sur le pont du b&acirc;timent, sans que les marins qui les
+transportent osent franchir le plabord. Un seul homme monte &agrave; bord du
+<i>Mascarenhas</i>, c'est le chirurgien du <i>Fant&ocirc;me</i>, qui a tenu la barre du
+gouvernail du canot pendant le court trajet qu'il a fallu faire pour se
+rendre de l'un &agrave; l'autre navire.</p>
+
+<p>A l'aspect de ce jeune et grave officier, la figure des malades
+s'&eacute;panouit, et une lueur d'espoir se laisse voir &agrave; travers la douleur
+qui contracte leurs traits d&eacute;compos&eacute;s. Les passagers et les matelots
+entourent l'&eacute;tranger. C'est un dieu r&eacute;parateur qui leur apporte un baume
+pour leurs plaies, une consolation pour toutes leurs souffrances. Il
+interroge, il examine, il ordonne. On l'&eacute;coute comme un oracle; on
+recueille ses moindres paroles comme des arr&ecirc;ts c&eacute;lestes; on devine
+chacun de ses gestes; on ex&eacute;cute chacun de ses ordres. La confiance
+rena&icirc;t &agrave; sa voix, et l'oubli de tous les maux pass&eacute;s coule de ses l&egrave;vres
+dans les c&oelig;urs des malheureux qu'il ranime par la persuasion et par le
+besoin m&ecirc;me qu'ils ont de croire &agrave; un avenir de bonheur, apr&egrave;s toutes
+les angoisses qu'ils ont &eacute;prouv&eacute;es, tous les supplices qu'ils ont
+subis....</p>
+
+<p>Le capitaine anglais seul est inconsolable. Le m&eacute;decin a d&eacute;clar&eacute; en
+vain que l'&eacute;pid&eacute;mie ne pr&eacute;sentait plus de danger pour la plupart des
+malades, et qu'avec les soins qu'il a prescrits leur r&eacute;tablissement
+serait assur&eacute;, le malheureux capitaine sent trop, pour partager la joie
+commune, que le mal qui le d&eacute;vore est sans rem&egrave;de. Le m&eacute;decin, qui
+soup&ccedil;onne et qui apprend le sujet de sa douleur profonde, ne peut lui
+offrir aucune consolation; mais il cherche du moins &agrave; lui t&eacute;moigner une
+bienveillance affectueuse: c'est le seul moyen d'adoucir l'amertume des
+maux que rien ne peut gu&eacute;rir.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, lui dit-il, il ne me reste qu'un devoir &agrave; remplir, apr&egrave;s
+m'&ecirc;tre acquitt&eacute; &agrave; votre bord de la mission dont mon commandant m'a
+charg&eacute;: c'est de vous demander le service que je pourrais encore vous
+rendre.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi personnellement, monsieur, je n'ai plus rien &agrave; r&eacute;clamer de
+votre humanit&eacute;. Le seul devoir qui me reste &agrave; remplir envers mes
+passagers et mon &eacute;quipage sera bient&ocirc;t accompli, si Dieu veut nous
+permettre de nous rendre &agrave; Buenos-Ayres. La t&acirc;che que je me suis impos&eacute;e
+est la seule chose qui m'attache encore &agrave; la vie. J'ai navigu&eacute; pendant
+quarante ans, et un malheur inou&iuml; vient de m'apprendre que ma p&eacute;nible
+carri&egrave;re &eacute;tait finie, et que l'homme &agrave; qui la Providence a refus&eacute; ses
+secours, n'est plus fait pour r&eacute;pondre de l'existence de ceux qui lui
+confiaient leur fortune, leur famille et leur vie.... Mais puisque vous
+&ecirc;tes encore assez g&eacute;n&eacute;reux pour me proposer un service apr&egrave;s celui que
+votre capitaine a bien voulu me rendre, j'oserai vous adresser une
+pri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, capitaine, je suis encore &agrave; vos ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Une femme, la plus int&eacute;ressante de toutes celles qui ont droit &agrave; nos
+respects et &agrave; nos &eacute;gards, se meurt &agrave; mon bord, frapp&eacute;e par l'&eacute;pid&eacute;mie,
+qui &agrave; peine a &eacute;pargn&eacute; son mari.</p>
+
+<p>Ces deux &eacute;poux, que l'attachement le plus vif semble avoir encha&icirc;n&eacute;s &agrave;
+une m&ecirc;me destin&eacute;e, sont riches, consid&eacute;r&eacute;s, et r&eacute;sign&eacute;s aux plus grands
+sacrifices. La femme, avec les secours de l'art, peut &eacute;chapper &agrave; la
+mort, et elle p&eacute;rira, j'en suis s&ucirc;r, pour peu que notre travers&eacute;e se
+prolonge, sans que nous puissions lui offrir autre chose que des soins
+ordinaires et le plus souvent mal dirig&eacute;s.... Votre b&acirc;timent marche
+mieux que le mien; vous verrez la terre bien avant moi, sans doute, si
+jamais je la revois; &agrave; votre bord, vous pouvez prodiguer &agrave; vos malades,
+&agrave; chaque heure, &agrave; chaque instant, les secours si puissans que nous
+ignorons.... Si le Capitaine-Noir, cet homme si extraordinaire, que l'on
+dit brave et g&eacute;n&eacute;reux jusqu'au fanatisme, consentait &agrave; recevoir &agrave; son
+bord la jeune malade et son malheureux &eacute;poux, je croirais n'avoir plus
+aucun v&oelig;u &agrave; adresser au ciel dans ce monde qui va me devenir bient&ocirc;t si
+indiff&eacute;rent.</p>
+
+<p>Le docteur, &agrave; ces mots, baissa la t&ecirc;te et parut r&eacute;fl&eacute;chir long-temps
+avant de trouver ce qu'il avait &agrave; r&eacute;pondre au capitaine du
+<i>Mascarenhas</i>.</p>
+
+<p>Celui-ci, d&eacute;sesp&eacute;rant d'obtenir ce qu'il avait demand&eacute;, se pr&eacute;parait
+d&eacute;j&agrave; &agrave; &eacute;prouver un refus.</p>
+
+<p>Le docteur, cependant, prit la parole apr&egrave;s quelques momens
+d'h&eacute;sitation.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, lui dit-il, je voudrais pouvoir vous promettre d'obtenir la
+faveur que vous sollicitez, et s'il ne d&eacute;pendait que de moi de vous
+l'accorder, vous n'auriez d&eacute;j&agrave; plus rien &agrave; d&eacute;sirer; mais je ne dois pas
+vous dissimuler, malgr&eacute; tout le z&egrave;le que je pourrai mettre &agrave; seconder
+votre intention, la difficult&eacute; de r&eacute;ussir. A notre bord, nous ne savons
+qu'ob&eacute;ir aveugl&eacute;ment aux ordres de notre commandant, et jamais personne
+ne s'est hasard&eacute; &agrave; rien lui demander. Sa sollicitude pour nous, au
+reste, est si ing&eacute;nieuse, qu'elle sait pr&eacute;venir tous nos besoins, et
+qu'elle peut se passer de nos objections. Cet homme, que l'on conna&icirc;t si
+mal partout o&ugrave; l'on parle de lui, a fait notre fortune; au milieu des
+dangers que nous allons chercher avec lui, il a toujours r&eacute;ussi
+jusqu'ici &agrave; nous arracher &agrave; la vengeance des ennemis qui avaient jur&eacute;
+notre perte. Notre d&eacute;vo&ucirc;ment pour lui va maintenant, je pourrais le
+dire, jusqu'&agrave; la superstition. A bord, ce n'est pas de l'ob&eacute;issance que
+nous avons pour ses volont&eacute;s, c'est un culte que nous avons vou&eacute; &agrave; son
+&eacute;tonnante sup&eacute;riorit&eacute;.... Et puis, si vous saviez combien il est bon,
+noble et g&eacute;n&eacute;reux!.. et combien il a souffert dans sa vie!.. On ne le
+conna&icirc;t gu&egrave;re, sur ces mers qu'il a remplies de son nom, que par la
+gloire sanglante qu'il s'est acquise en &eacute;crasant les Espagnols; mais si
+l'on savait que de bienfaits il a r&eacute;pandus sur les infortun&eacute;s m&ecirc;me qui
+redoutent le plus sa terrible r&eacute;putation, au lieu de le craindre comme
+un exterminateur, on l'aimerait comme un des hommes les plus magnanimes,
+et on le plaindrait comme un des &ecirc;tres les plus malheureux qui soient au
+monde!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! le Capitaine-Noir?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Cette r&eacute;v&eacute;lation-l&agrave; vous &eacute;tonne, n'est-ce pas? mais rien n'est
+cependant plus vrai: vous ne connaissez que son nom, et moi je suis
+depuis long-temps son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous pensez qu'il ne consentira pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense rien encore. Aujourd'hui notre commandant para&icirc;t &ecirc;tre dans
+un de ses bons jours, c'est-&agrave;-dire qu'il semble moins sombre et moins
+souffrant qu'&agrave; l'ordinaire.... Je me risquerai peut-&ecirc;tre bien en
+arrivant &agrave; bord &agrave; lui parler; car, malgr&eacute; l'amiti&eacute; que j'ai pour lui et
+celle qu'il a pour moi, je ne lui parle pas, au moins, tous les jours.
+Depuis le dernier combat, dans lequel nous avons coul&eacute; une corvette
+espagnole, je ne lui ai adress&eacute; qu'une fois la parole pour lui rendre
+compte de l'&eacute;tat de nos bless&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous &ecirc;tes donc battus depuis que vous avez quitt&eacute; Buenos-Ayres?</p>
+
+<p>&mdash;Trois combats et deux abordages.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant je n'ai vu dans le corps du b&acirc;timent ni dans votre
+gr&eacute;ement aucune trace de boulets!...</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien! Cinq &agrave; six heures apr&egrave;s chaque action, l'&oelig;il du
+plus fin marin ne d&eacute;couvrirait &agrave; bord de notre brick aucune marque de
+boulet. Il ferait beau! Avec une vingtaine de charpentiers et les plus
+vaillans matelots du monde, nous aurions le temps en vingt-quatre heures
+de refaire, je crois, un autre brick. Mais pardon! j'ai cru voir le
+commandant baisser la t&ecirc;te en se promenant sur le pont: c'est mauvais
+signe; il trouve peut-&ecirc;tre un peu longue la visite qu'il m'a ordonn&eacute; de
+vous faire, et je vais maintenant retourner &agrave; mon bord.</p>
+
+<p>&mdash;De gr&acirc;ce, monsieur, quand vous serez rendu, n'oubliez pas la pri&egrave;re
+que je viens de vous adresser; les deux passagers dont je vous ai parl&eacute;
+sont riches, fort riches, je vous le r&eacute;p&egrave;te, et ils n'&eacute;pargneront rien
+pour r&eacute;compenser le Capitaine-Noir du service inappr&eacute;ciable qu'il peut
+leur rendre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien oui! Je serais bien venu, je vous assure, de parler d'argent
+au commandant! Ce serait le plus s&ucirc;r moyen de n'obtenir rien que sa
+col&egrave;re ou son m&eacute;pris; et je n'y suis nullement dispos&eacute;, je vous prie de
+le croire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais au moins vous interc&eacute;derez pour moi, n'est-ce pas, et pour mes
+deux infortun&eacute;s passagers?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous promets rien encore; mais si j'entrevois un seul petit
+instant favorable, soyez s&ucirc;r que j'en profiterai. Adieu, capitaine, ou
+peut-&ecirc;tre &agrave; revoir.</p>
+
+<p>&mdash;A revoir, g&eacute;n&eacute;reux jeune homme; car j'esp&egrave;re, je ne sais pourquoi,
+vous revoir bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Alors ce sera bon signe; car si vous me voyez d&eacute;border du <i>Fant&ocirc;me</i>
+dans mon canot pour revenir &agrave; votre bord, cela indiquera que....</p>
+
+<p>&mdash;Que le Capitaine-Noir est, comme vous me l'avez dit, le plus humain et
+le plus terrible des hommes; car je ne puis le regarder sans esp&eacute;rer en
+lui, et cependant sans en avoir un peu peur. A revoir, docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, capitaine.</p>
+
+<p>La l&eacute;g&egrave;re embarcation qui avait transport&eacute; &agrave; bord du <i>Mascarenhas</i> le
+docteur et ses huit hommes ne fut pas plut&ocirc;t rendue le long du <i>Fant&ocirc;me</i>
+que les hommes qui la montaient s'empress&egrave;rent de la hisser &agrave; bord et
+de la suspendre sur les montans qu'elle n'avait quitt&eacute;s que pour si peu
+de temps.</p>
+
+<p>Puis, apr&egrave;s avoir proc&eacute;d&eacute; &agrave; cette op&eacute;ration, les matelots et le docteur
+disparurent de dessus le pont pour aller, sans doute, reprendre la place
+qu'ils occupaient avant d'&ecirc;tre appel&eacute;s &agrave; remplir la corv&eacute;e dont un geste
+seul de leur commandant les avait charg&eacute;.</p>
+
+<p>Les deux navires, qui s'&eacute;taient tenus en panne pendant la visite du
+docteur &agrave; bord du <i>Mascarenhas</i>, <i>&eacute;vent&egrave;rent</i> leur grand hunier et
+reprirent parall&egrave;lement leur route, toujours c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, toujours &agrave; une
+demi-port&eacute;e de pistolet l'un de l'autre.</p>
+
+<p>La promptitude avec laquelle le capitaine anglais avait vu rehisser le
+canot &agrave; son arriv&eacute;e le long du <i>Fant&ocirc;me</i> ne lui fit augurer rien de bien
+favorable de la mission dont il avait charg&eacute; le docteur.</p>
+
+<p>Si le m&eacute;decin du <i>Fant&ocirc;me</i>, se disait-il, avait cru pouvoir obtenir
+quelque chose de son commandant, il lui aurait adress&eacute; une demande avant
+de laisser remettre son embarcation sur les palans.... Il faut, je ne
+suis que trop fond&eacute; &agrave; le supposer, que le moment d'aborder le
+Capitaine-Noir ne lui ait pas paru opportun, et je crains bien de voir
+<i>le Fant&ocirc;me</i> forcer de voiles et dispara&icirc;tre &agrave; nos yeux pour ne plus
+revenir.... Pauvre milady! dans quelques heures, peut-&ecirc;tre, elle ne sera
+plus, et son malheureux &eacute;poux ne tardera pas &agrave; la suivre au sein de ces
+flots qui vont devenir son tombeau.... Ah! pourquoi ce m&eacute;decin n'a-t-il
+pu rester avec nous, ou pourquoi plut&ocirc;t ai-je &eacute;t&eacute; le plus malheureux de
+tous les hommes qui ont confi&eacute; leur existence &agrave; cet Oc&eacute;an infernal qui a
+englouti d&eacute;j&agrave; tout ce que j'avais de plus cher au monde!</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, capitaine, s'&eacute;cria doucement et avec un air de myst&egrave;re un
+des passagers qui avait entendu la conversation du docteur et de
+l'Anglais, voil&agrave; le chirurgien qui parle au Capitaine-Noir.</p>
+
+<p>L'attention du capitaine du <i>Mascarenhas</i>, sollicit&eacute;e par cet
+avertissement, se porta toute sur le docteur et le commandant du
+<i>Fant&ocirc;me</i>.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin, en effet, la casquette &agrave; la main, s'&eacute;tait approch&eacute; de son
+chef, et il paraissait occup&eacute; &agrave; r&eacute;pondre timidement &agrave; quelques
+questions.</p>
+
+<p>Pendant que le docteur parlait, le Capitaine-Noir continuait &agrave; se
+promener &agrave; grands pas, la t&ecirc;te baiss&eacute;e et les mains dans les poches de
+c&ocirc;t&eacute; de son large pantalon....</p>
+
+<p>&mdash;Il baisse la t&ecirc;te, dit le capitaine anglais: le docteur m'a dit que
+c'&eacute;tait un mauvais signe.... Il n'y a rien &agrave; esp&eacute;rer pour milady ni pour
+sir Walace.... Cependant il para&icirc;t &eacute;couter le docteur, et le docteur
+parle encore.... Mais non, le voil&agrave; qui descend dans l'entre-pont, et le
+Capitaine-Noir ne lui a rien dit, rien ordonn&eacute;....</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes cependant, le capitaine anglais croit
+remarquer un mouvement &agrave; bord du <i>Fant&ocirc;me</i>.... Au geste du commandant du
+brick, quelques hommes paraissent sur le pont, et bient&ocirc;t <i>le Fant&ocirc;me</i>
+masque son grand hunier pour se remettre en panne.... Sans rien dire au
+<i>Mascarenhas</i>, le Capitaine-Noir trouve le moyen de se faire entendre de
+lui: il lui fait un signe de la main, et ce signe &eacute;quivaut &agrave; un
+commandement imp&eacute;rieux... <i>Le Mascarenhas</i> met aussi en panne, et
+l'embarcation du <i>Fant&ocirc;me</i>, qui d&eacute;j&agrave; est venue &agrave; bord avec le docteur,
+est de nouveau affal&eacute;e &agrave; la mer. Les m&ecirc;mes hommes la montent: le m&eacute;decin
+s'est plac&eacute; &agrave; la barre, sans para&icirc;tre avoir re&ccedil;u les ordres de son
+commandant. Mais cependant il a tout compris. Il s'&eacute;loigne en silence
+pour accoster une seconde fois le navire anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! docteur, lui demande le capitaine du <i>Mascarenhas</i>, je vous
+l'avais bien dit que nous nous reverrions avant peu! Vous venez sans
+doute m'apporter de bonnes nouvelles?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, capitaine; j'ai tout obtenu de lui. Vous pouvez me confier vos
+deux passagers. Il a m&ecirc;me permis que la femme &agrave; laquelle vous vous
+int&eacute;ressez si vivement f&ucirc;t plac&eacute;e &agrave; notre bord. Faites vos dispositions
+pour qu'on puisse l'embarquer dans le canot sans risquer de lui faire
+&eacute;prouver des secousses qui pourraient nuire &agrave; l'&eacute;tat de cette pauvre
+malade. La mer est belle, le navire n'a que peu de mouvement, et il ne
+sera pas difficile de placer doucement cette dame dans l'embarcation,
+sur un bon matelas ou dans un cadre.</p>
+
+<p>Toutes les dispositions n&eacute;cessaires indiqu&eacute;es par le docteur furent
+prises, et la malade, accompagn&eacute;e de son &eacute;poux qui dirigeait ces appr&ecirc;ts
+avec la plus tendre sollicitude, fut re&ccedil;ue dans le canot du <i>Fant&ocirc;me</i>
+par les matelots du Capitaine-Noir.</p>
+
+<p>Le mari de la dame mourante embrassa avec effusion de c&oelig;ur le capitaine
+du <i>Mascarenhas</i>. Le docteur en fit autant en recevant de ce brave marin
+l'expression de la vive reconnaissance que lui inspirait le service
+qu'il venait de rendre aux deux infortun&eacute;s qu'il confiait &agrave; son
+humanit&eacute;.</p>
+
+<p>Le canot du <i>Fant&ocirc;me</i> s'&eacute;loigna alors silencieusement du b&acirc;timent
+anglais pour retourner &agrave; son bord.</p>
+
+<p>Les matelots et les passagers du <i>Mascarenhas</i>, les yeux attach&eacute;s sur
+cette embarcation qui emportait deux de leurs compagnons d'infortune, ne
+purent s'emp&ecirc;cher de remarquer avec &eacute;tonnement et curiosit&eacute; les
+pr&eacute;cautions qu'avaient prises le docteur pour cacher &agrave; tous les yeux la
+figure de la malade. Un pavillon, pos&eacute; sur deux cerceaux au-dessus de sa
+t&ecirc;te, avait &eacute;t&eacute; soigneusement &eacute;tendu jusqu'au pied de son cadre, non pas
+seulement pour la garantir des rayons du soleil ou du souffle de la
+brise, mais ce pavillon paraissait avoir &eacute;t&eacute; plac&eacute; de mani&egrave;re &agrave; emp&ecirc;cher
+tous les regards de se porter sur la personne qu'il recouvrait si
+soigneusement.</p>
+
+<p>Dans quel but, se demandait-on, prendre un soin aussi scrupuleux? Est-ce
+pour &eacute;pargner aux marins du <i>Fant&ocirc;me</i> l'impression p&eacute;nible que peut
+causer la vue d'une femme expirante? Mais sur de pareilles gens quel
+effet redoutable pourrait produire un tel spectacle, quelque douloureux
+qu'il soit?... Cet intr&eacute;pide &eacute;quipage du Capitaine-Noir est-il habitu&eacute; &agrave;
+trembler de peur &agrave; l'aspect d'une femme souffrante? Si d'un autre cot&eacute;
+le docteur n'a voulu que procurer un peu d'abri &agrave; l'agonisante,
+pourquoi, non content d'avoir &eacute;tendu sur elle un &eacute;pais pavillon, se
+place-t-il encore dans son canot de mani&egrave;re &agrave; emp&ecirc;cher le Capitaine-Noir
+d'apercevoir la jeune passag&egrave;re qu'il a bien voulu par son humanit&eacute;
+recevoir &agrave; son bord?...</p>
+
+<p>Tout le monde &agrave; bord du <i>Mascarenhas</i> se perd en conjectures sur les
+minutieuses pr&eacute;cautions prises par le docteur &agrave; l'&eacute;gard de la malade.</p>
+
+<p>Mais l'&eacute;tonnement redouble encore, lorsque le canot se trouve rendu le
+long du <i>Fant&ocirc;me</i>.... Personne ne para&icirc;t sur le pont: les hommes seuls
+de l'embarcation se disposent &agrave; embarquer la passag&egrave;re au commandement
+du docteur. Le Capitaine-Noir, au lieu de t&eacute;moigner quelque curiosit&eacute; et
+de jeter au moins les yeux sur les nouveaux venus que son canot lui
+am&egrave;ne, semble au contraire &eacute;viter de les regarder. Il se prom&egrave;ne
+toujours comme absorb&eacute; dans ses r&eacute;flexions, et cette fois, au lieu de se
+tenir du c&ocirc;t&eacute; du vent, il a pass&eacute; du bord oppos&eacute;, comme s'il craignait
+d'&ecirc;tre t&eacute;moin de la triste et silencieuse sc&egrave;ne dont son b&acirc;timent est
+devenu le th&eacute;&acirc;tre....</p>
+
+<p>La malade cependant venait d'&ecirc;tre &eacute;lev&eacute;e dans son cadre jusque sur le
+plabord du <i>Fant&ocirc;me</i>; mais alors, au lieu de d&eacute;masquer son visage, le
+docteur a fait &eacute;lever une toile au pied du grand m&acirc;t, comme pour cacher,
+plus soigneusement encore qu'il ne l'a fait d&eacute;j&agrave;, la passag&egrave;re aux
+regards du timonnier et du capitaine, qui seuls se trouvent sur
+l'arri&egrave;re. Le lugubre cort&eacute;ge se dirige du pied du grand m&acirc;t jusque vers
+un panneau &eacute;l&eacute;gant situ&eacute; en avant du milieu du navire, et le cadre de la
+malade, suivi par le mari de l'infortun&eacute;e, dispara&icirc;t, transport&eacute; avec
+soin par quatre matelots.</p>
+
+<p>Les marins anglais ne savent que penser de l'&eacute;tranget&eacute; de cette sc&egrave;ne
+muette et myst&eacute;rieuse.</p>
+
+<p>Le <i>Fant&ocirc;me</i> rehisse &agrave; son bord le canot que pour un instant il a mis &agrave;
+la mer. Les hommes qui ont nag&eacute; dans cette embarcation servent eux-m&ecirc;mes
+&agrave; la replacer sur ses palans, et puis, apr&egrave;s avoir ex&eacute;cut&eacute; avec
+promptitude et pr&eacute;cision cette op&eacute;ration, ils se portent, toujours sans
+se dire un seul mot, sur les bras du grand hunier. Le <i>Fant&ocirc;me</i>, pouss&eacute;
+alors par le vent qu'il re&ccedil;oit dans ses voiles orient&eacute;es au plus pr&egrave;s,
+quitte la panne qu'il avait tenue jusque-l&agrave; le long du <i>Mascarenhas</i>, et
+en quelques minutes il a d&eacute;pass&eacute; son compagnon de route, qui reste
+derri&egrave;re lui comme un navire &agrave; l'ancre, tant la vitesse prodigieuse du
+brick est sup&eacute;rieure &agrave; celle du trois-m&acirc;ts anglais.</p>
+
+<p>Au moment de leur s&eacute;paration, le capitaine du <i>Mascarenhas</i> a voulu
+faire ses adieux au commandant du brick. Trois fois le pavillon anglais
+a &eacute;t&eacute; hiss&eacute; et amen&eacute; au bout de la corne du trois-m&acirc;ts, en signe de
+salut. Mais le Capitaine-Noir n'a pas jug&eacute; &agrave; propos de r&eacute;pondre &agrave; cette
+politesse. Il s'est &eacute;loign&eacute; sans para&icirc;tre m&ecirc;me avoir remarqu&eacute; qu'on le
+salu&acirc;t.</p>
+
+<p>Vers l'approche du soir, quand le soleil, disparaissant dans l'ouest,
+sembla abandonner &agrave; la nuit qui s'avan&ccedil;ait l'empire de ces vastes mers
+que la solitude rend quelquefois si affreuses, l'&eacute;quipage du navire
+anglais, rassembl&eacute; sur le gaillard d'avant, voulut encore repa&icirc;tre pour
+la derni&egrave;re fois ses avides regards de la vue du brick redoutable qu'il
+croyait &agrave; peine avoir contempl&eacute; pendant plusieurs heures. Est-ce bien la
+v&eacute;rit&eacute; que nous avons vue, se disaient les matelots, ou un songe que
+nous avons fait? Avons-nous bien pass&eacute; une demi-journ&eacute;e bord &agrave; bord
+avec ce fameux Capitaine-Noir dont on nous parlait comme d'un &ecirc;tre
+invisible? Lorsque, rendus &agrave; terre, nous dirons que nous l'avons vu, que
+notre capitaine a caus&eacute; avec lui, que son navire et le n&ocirc;tre ont
+communiqu&eacute;, personne ne voudra nous croire, et cependant c'est bien lui
+que nous avons rencontr&eacute; et qui a pris &agrave; son bord nos deux passagers....
+Mais avez-vous remarqu&eacute; les matelots qui montaient le canot du
+<i>Fant&ocirc;me</i>? Ils n'avaient pas le m&ecirc;me air que les autres marins. Ils
+n'ont r&eacute;pondu &agrave; aucune des questions que nous leur avons adress&eacute;es. Ils
+paraissaient m&ecirc;me ne pas nous entendre.... Mais ce sont peut-&ecirc;tre aussi,
+comme leur capitaine, des &ecirc;tres surnaturels ou des malheureux qui ont
+sign&eacute; un pacte avec le diable.</p>
+
+<p>La nuit avait d&eacute;j&agrave; descendu sur la surface de la mer, et &agrave; l'horizon,
+vers le point sur lequel les matelots n'avaient pas cess&eacute; de tenir
+leurs regards attach&eacute;s, on vit sautiller un petit feu rouge qui indiqua
+que c'&eacute;tait l&agrave; qu'&eacute;tait encore le <i>Fant&ocirc;me</i>. Les marins du
+<i>Mascarenhas</i>, s'abandonnant &agrave; leurs id&eacute;es superstitieuses, continu&egrave;rent
+leur conversation en observant au sein de l'obscurit&eacute; la lueur que
+jetait par intervalles ce feu que l'&eacute;loignement allait bient&ocirc;t leur
+d&eacute;rober pour toujours.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la clart&eacute; de l'habitacle du <i>Fant&ocirc;me</i> que vous voyez l&agrave;,
+disaient-ils avec une sorte d'effroi aux passagers qui &eacute;coutaient en
+palpitant leurs r&eacute;cits fabuleux sur le brick myst&eacute;rieux.... C'est,
+dit-on, dans une t&ecirc;te de mort que la lumi&egrave;re n&eacute;cessaire &agrave; la boussole
+est plac&eacute;e pendant la nuit. Le jour, quand le <i>Fant&ocirc;me</i> combat, il ne
+hisse qu'un grand pavillon noir au milieu duquel se trouve encore une
+t&ecirc;te de mort. Le nom m&ecirc;me du b&acirc;timent, que vous avez lu sur l'arri&egrave;re,
+trac&eacute; en grandes lettres blanches, a &eacute;t&eacute; form&eacute; avec les os des
+officiers espagnols que le Capitaine-Noir a tu&eacute;s de sa propre main &agrave;
+l'abordage.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, r&eacute;pondaient les passagers aux cr&eacute;dules matelots, pouvez-vous
+ajouter foi &agrave; de telles exag&eacute;rations, bonnes tout au plus pour effrayer
+de jeunes enfans?</p>
+
+<p>&mdash;Comment nous pouvons ajouter foi &agrave; cela! Mais, messieurs, vous ne
+connaissez donc pas la complainte faite &agrave; Buenos-Ayres sur le
+Capitaine-Noir?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais nous n'en avons entendu parler.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, Herry, chante donc un peu, si tu n'as pas perdu tout-&agrave;-fait
+la voix, la complainte du Capitaine-Noir &agrave; ces messieurs, pour leur
+faire savoir si c'est des contes, ce que nous leur contons.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien si je peux, r&eacute;pond Herry &agrave; l'invitation de ses camarades;
+mais ma voix n'a pas pris beaucoup de force pendant nos quarante
+derniers jours de calme.... C'est &eacute;gal, j'essaierai pour vous faire
+plaisir.... Approchez-vous de moi, si vous voulez m'entendre, car je ne
+crois pas pouvoir chanter comme je le faisais il y a seulement deux
+mois.</p>
+
+<p>Tout le monde, r&eacute;uni sur le gaillard d'avant autour du chanteur Herry,
+pr&ecirc;ta une oreille attentive &agrave; la complainte du Capitaine-Noir.</p>
+
+<p>L'orateur commen&ccedil;a ainsi, d'une voix basse et rauque comme les flots qui
+murmuraient autour du navire:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Voyez &agrave; l'horizon</span><br />
+<span class="i0">Filer comme un fant&ocirc;me</span><br />
+<span class="i0">Ce brick sans pavillon,</span><br />
+<span class="i0">Avec sa longue baume.</span><br />
+<span class="i0">Veille bien au bossoir,</span><br />
+<span class="i0">Car la nuit sera sombre,</span><br />
+<span class="i0">Et l'on a vu dans l'ombre</span><br />
+<span class="i0">Le Capitaine-Noir.</span><br />
+</div>
+
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Largue la toile,</span><br />
+<span class="i0">For&ccedil;ons de voile,</span><br />
+<span class="i0">Car il court l'enfer,</span><br />
+<span class="i0">Ce roi de la mer.</span><br /></div>
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Malheur &agrave; qui s'endort</span><br />
+<span class="i0">Et tombe sous sa coupe;</span><br />
+<span class="i0">Une t&ecirc;te de mort,</span><br />
+<span class="i0">C'est son fanal de poupe.</span><br />
+<span class="i0">De l'arri&egrave;re au bossoir,</span><br />
+<span class="i0">Comme un drap mortuaire</span><br />
+<span class="i0">Est peint l'affreux corsaire</span><br />
+<span class="i0">Du Capitaine-Noir.</span><br /></div>
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Largue la toile,</span><br />
+<span class="i0">For&ccedil;ons, etc.</span><br /></div>
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Le jour, au fond des eaux</span><br />
+<span class="i0">Comme un plomb il se coule,</span><br />
+<span class="i0">Pour guetter les vaisseaux</span><br />
+<span class="i0">Que balance la houle.</span><br />
+<span class="i0">Et lorsqu'avec le soir</span><br />
+<span class="i0">Au loin la foudre gronde,</span><br />
+<span class="i0">On voit sortir de l'onde</span><br />
+<span class="i0">Le Capitaine-Noir.</span><br /></div>
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Largue la toile,</span><br />
+<span class="i0">For&ccedil;ons, etc.</span><br /></div>
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Des grappins teints de sang</span><br />
+<span class="i0">A ses vergues se brassent,</span><br />
+<span class="i0">Pour d&eacute;chirer le flanc</span><br />
+<span class="i0">Des vaisseaux qui le chassent.</span><br />
+<span class="i0">Et quand il fait pleuvoir</span><br />
+<span class="i0">Son monde &agrave; l'abordage,</span><br />
+<span class="i0">Nul n'&eacute;chappe &agrave; la rage</span><br />
+<span class="i0">Du Capitaine-Noir.</span><br /></div>
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Largue la toile,</span><br />
+<span class="i0">For&ccedil;ons, etc.</span><br /></div>
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Partout portant l'effroi,</span><br />
+<span class="i0">Partout faisant sa ronde,</span><br />
+<span class="i0">Pr&egrave;s des vaisseaux du roi,</span><br />
+<span class="i0">Lui seul est roi sur l'onde.</span><br />
+<span class="i0">Ah! tremblons de le voir!</span><br />
+<span class="i0">Peut-&ecirc;tre il nous observe....</span><br />
+<span class="i0">Mais que Dieu nous pr&eacute;serve</span><br />
+<span class="i0">Du Capitaine-Noir.</span><br /></div>
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Largue la toile,</span><br />
+<span class="i0">For&ccedil;ons de voile,</span><br />
+<span class="i0">Car il court l'enfer,</span><br />
+<span class="i0">Ce roi de la mer.</span><br />
+</div></div>
+
+
+
+<p>La complainte de Herry sur le Capitaine-Noir n'&eacute;tait pas finie, que d&eacute;j&agrave;
+le feu du <i>Fant&ocirc;me</i> avait disparu &agrave; l'horizon. Mais fid&egrave;les &agrave; leurs
+superstitions, les matelots anglais r&eacute;p&eacute;taient aux passagers qu'il ne
+fallait pas pour cela s'imaginer que le Capitaine-Noir les e&ucirc;t quitt&eacute;s
+pour ne plus revenir. Cet homme, ou plut&ocirc;t ce diable, car c'est sans
+doute un d&eacute;mon, n'a pas pour habitude de l&acirc;cher comme il l'a fait la
+proie qui lui tombe sous la griffe. Aussi, &agrave; minuit, vous pouvez vous
+attendre &agrave; le voir revenir le long de notre bord et jeter ses
+redoutables grappins sur le pauvre <i>Mascarenhas</i>. Minuit, c'est son
+heure, et avec lui il n'est pas de temp&ecirc;te qui puisse mettre un b&acirc;timent
+&agrave; l'abri de ses coups de patte. Quand la mer est furieuse pour les
+autres, elle est unie comme une glace pour le <i>Fant&ocirc;me</i>, qui jamais,
+m&ecirc;me dans un ouragan, n'a pris de ris dans ses huniers, et n'a amen&eacute; ses
+perroquets pour un grain. Le Capitaine-Noir est si certain du succ&egrave;s
+quand il approche un b&acirc;timent marchand ou un b&acirc;timent de guerre, que
+quelquefois il ne se donne pas la peine de monter sur le pont pour
+commander l'abordage. Ce sont ses lieutenans qui ordonnent pour lui et
+qui font la plupart des prises dont s'engraisse l'&eacute;quipage du <i>Fant&ocirc;me</i>,
+car jamais le Capitaine-Noir ne partage avec ses gens; il leur donne
+tout: il ne prend pour son propre compte que la gloire, et afin que son
+nom seul soit connu, ses hommes ne sont d&eacute;sign&eacute;s entre eux &agrave; son bord
+que par des num&eacute;ros. En mettant le pied sur le plabord du corsaire,
+chaque nouvel arriv&eacute; perd son nom et prend un nombre d'ordre. Le second
+du navire est le n&ordm; 1, le premier lieutenant le n&ordm; 2, le second
+lieutenant le n&ordm; 3, ainsi de suite jusqu'au dernier mousse.</p>
+
+<p>Les passagers, souriant avec l'air de l'incr&eacute;dulit&eacute; &agrave; tous les contes
+des matelots, all&egrave;rent se reposer, et le pont du <i>Mascarenhas</i> resta
+livr&eacute; aux hommes de quart, encore tout pr&eacute;occup&eacute;s des id&eacute;es qu'avait
+fait na&icirc;tre en eux l'apparition du <i>Fant&ocirc;me</i> et du Capitaine-Noir.</p>
+
+<p>Mais pendant le temps o&ugrave; les marins s'entretenaient ainsi du fameux
+capitaine et de son merveilleux b&acirc;timent, que se passait-il &agrave; bord du
+<i>Fant&ocirc;me</i>? Nous allons le voir.</p>
+
+<p>Quelques heures apr&egrave;s avoir perdu de vue le <i>Mascarenhas</i>, le docteur,
+charg&eacute; du soin de la malade que lui avait confi&eacute;e le capitaine anglais,
+s'empressa de prodiguer tous les secours de son art &agrave; cette infortun&eacute;e.
+Le mari de la mourante paraissait absorb&eacute; dans une douleur qui lui
+permettait &agrave; peine de r&eacute;pondre aux questions qu'on lui adressait. Il ne
+semblait trouver d'expressions que pour demander en espagnol au m&eacute;decin:
+Croyez-vous qu'elle puisse en r&eacute;chapper? et puis il ajoutait avec
+d&eacute;sespoir: Je donnerais toute ma fortune et toute ma vie pour conserver
+un seul de ses jours!</p>
+
+<p>La t&ecirc;te pench&eacute;e au pied du lit qu'on avait pr&eacute;par&eacute; &agrave; son &eacute;pouse,
+l'infortun&eacute; mari n'avait pas voulu changer de position, et cependant les
+instances du m&eacute;decin avaient &eacute;t&eacute; vives, car, pr&eacute;voyant le moment o&ugrave; la
+malade pourrait cesser de vivre, il avait voulu &eacute;loigner son &eacute;poux du
+fatal spectacle qui se pr&eacute;parait pour lui dans ce fun&egrave;bre entre-pont du
+<i>Fant&ocirc;me</i>, &eacute;clair&eacute; seulement par la lampe allum&eacute;e au chevet de la couche
+de l'agonisante.</p>
+
+<p>Dans la nuit, le docteur, pour faire diversion au sentiment funeste que
+cette sc&egrave;ne douloureuse avait jet&eacute; dans son c&oelig;ur, vint respirer sur le
+pont l'air frais qui enflait les voiles du navire. Le Capitaine-Noir
+&eacute;tait, contre son ordinaire, descendu dans sa chambre, car presque
+toujours il se promenait seul jusqu'&agrave; minuit ou une heure du matin sur
+le gaillard d'arri&egrave;re.</p>
+
+<p>Le docteur trouva le second du <i>Fant&ocirc;me</i> parcourant tout seul l'espace
+compris entre le grand m&acirc;t et le m&acirc;t de misaine. Bien rarement les
+officiers du bord, m&ecirc;me quand le Capitaine-Noir s'&eacute;tait retir&eacute; dans sa
+chambre, s'exposaient &agrave; se montrer sur le gaillard d'arri&egrave;re, &agrave; moins
+que ce ne fut pour surveiller de temps &agrave; autre la mani&egrave;re dont
+gouvernait l'homme plac&eacute; &agrave; la barre.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Arnold, second du b&acirc;timent, &eacute;tait un rude marin fran&ccedil;ais, fort
+peu familiaris&eacute; avec le sentiment, et tr&egrave;s-expert en fait de chose
+exp&eacute;ditive, soit sur terre, soit sur mer. Dans son temps, comme il
+disait, la bamboche avait &eacute;t&eacute; sa passion. Mais voulant terminer
+honorablement une carri&egrave;re orageuse, il s'&eacute;tait fait corsaire sous les
+ordres du Capitaine-Noir. Le docteur du bord et lui &eacute;taient au mieux,
+quoique leurs mani&egrave;res et leur humeur fussent tout-&agrave;-fait diff&eacute;rentes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! docteur, s'&eacute;cria ma&icirc;tre Arnold en voyant monter sur le pont
+son ami tout pr&eacute;occup&eacute;, comment va la malade et monsieur son &eacute;poux?</p>
+
+<p>&mdash;Mais fort mal &agrave; mon avis, mon cher lieutenant. Vous me voyez tout
+boulevers&eacute; de la sc&egrave;ne d&eacute;chirante qui vient de se passer dans
+l'entrepont entre ces deux infortun&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, docteur, je vous croyais plus de moral que cela; un homme
+qui tue par &eacute;tat &ecirc;tre <i>vent-dessus vent-dedans</i> pour une femme qui va
+avaler naturellement sa <i>gaffe</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? ce sont l&agrave; des contradictions qu'on ne s'explique
+pas, mais qui existent dans notre pauvre c&oelig;ur humain.... A propos,
+est-ce que le capitaine s'est d&eacute;j&agrave; couch&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, oui! Aujourd'hui il paraissait &ecirc;tre plus triste encore
+que de coutume. Cependant il a fallu qu'il ne f&ucirc;t pas de tr&egrave;s-mauvais
+poil pour vous accorder la permission de prendre &agrave; bord cette femme
+malade et son pleurnicheur de mari.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai; je ne reviens pas moi-m&ecirc;me de l'audace que j'ai eue de lui
+demander de faire venir une femme &agrave; bord du <i>Fant&ocirc;me</i>, et je con&ccedil;ois
+encore moins l'indulgence qu'il lui a fallu pour ne pas m'envoyer
+promener avec ma demande.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-donc, docteur, notre capitaine veut peut-&ecirc;tre se rapatrier
+avec le beau sexe; qui sait!</p>
+
+<p>&mdash;J'en doute.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi donc. Quand celui-l&agrave; aimera une femme, moi j'irai &agrave; confesse au
+premier calotin venu. Avez-vous vu la grimace qu'il faisait quand
+derni&egrave;rement, dans notre relache &agrave; la Guayra, je voulais amener ces deux
+mul&acirc;tresses &agrave; bord? C'&eacute;tait cependant de bien belle marchandise; mais
+notre capitaine m'a fait bient&ocirc;t refouler le sentiment en dedans. Quelle
+paire d'yeux il m'a faite! Une autre fois je vous assure qu'on ne m'y
+reprendra plus. Plus d'amour, Lisette, &agrave; bord du <i>Fant&ocirc;me</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous aurez raison. Je connais notre capitaine depuis plus
+long-temps que vous, et je vous jure que ce serait un mauvais moyen pour
+se mettre bien avec lui que de renouveler la petite sc&egrave;ne qui a d&eacute;j&agrave; eu
+lieu &agrave; la Guayra.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant on m'a dit, docteur, que, tel que vous le voyez, le
+capitaine n'avait pas toujours crach&eacute; sur la beaut&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! on vous a peut-&ecirc;tre d&eacute;bit&eacute; des contes comme on en fait tant sur
+le Capitaine-Noir.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, je ne vous donne tout cela qu'au prix o&ugrave; on me l'a donn&eacute; &agrave;
+moi-m&ecirc;me. On m'a dit entre autres choses, que c'&eacute;tait parce qu'il
+s'&eacute;tait trouv&eacute; trop &eacute;chaud&eacute; par une particuli&egrave;re qu'il avait aim&eacute;e trop
+dur, qu'il ne voulait plus remettre la patte dans le sentiment.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a pu vous d&eacute;biter de telles balivernes? Il y a dix ans que je
+connais notre commandant et que je le suis sur toutes les mers, et
+jamais rien n'a pu, je vous assure, me donner &agrave; penser qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+tromp&eacute; par une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez donc, docteur, ce sont l&agrave; de ces choses qu'un individu aussi
+fin que lui n'aime pas &agrave; faire savoir &agrave; propos de botte. Mais croyez
+bien que dans ce que je vous dis l&agrave;, il y a quelque chose de vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous a-t-on pas racont&eacute; aussi que cette femme qui l'avait tromp&eacute;
+&eacute;tait son &eacute;pouse, et que le d&eacute;pit d'avoir perdu celle qu'il aimait
+l'avait conduit &agrave; courir les mers?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute que l'on m'a racont&eacute; tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! rien n'est plus faux. Ce sont toujours les m&ecirc;mes bagatelles
+que l'on d&eacute;bite sur son compte. Ah! parbleu! si l'on voulait &eacute;couter les
+mille et un romans que l'on a faits sur notre pauvre capitaine, on en
+composerait plus d'un volume....</p>
+
+<p>&mdash;A l'usage des maisons d'&eacute;ducation, n'est-ce pas, docteur?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne vois pas ce qu'il pourrait y avoir de si immoral dans tout
+cela? Le Capitaine-Noir, ancien officier dans la marine fran&ccedil;aise, s'est
+attach&eacute; au sort de la r&eacute;publique de Buenos-Ayres. Il a rendu le plus de
+services qu'il a pu &agrave; sa nouvelle patrie; le tort qu'il a fait aux
+ennemis n'a servi qu'&agrave; augmenter l&eacute;gitimement sa gloire.... Et nous que
+ses succ&egrave;s ont enrichis, qu'avons-nous &agrave; lui reprocher?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rien sans doute, docteur, bien au contraire....</p>
+
+<p>&mdash;Son avarice?</p>
+
+<p>&mdash;Lui avare! il nous donne tout, bien loin de l&agrave;, et ne garde rien pour
+lui, ce brave homme!</p>
+
+<p>&mdash;Son inhumanit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Lui! ah bien oui! c'est le meilleur des hommes quand il veut!</p>
+
+<p>&mdash;Son d&eacute;faut de courage?</p>
+
+<p>&mdash;Son d&eacute;faut de courage, dites-vous, docteur? Mais c'est un lion, et le
+premier qui viendrait me dire.... Jamais la mer ne peut se flatter
+d'avoir port&eacute; un marin aussi intr&eacute;pide que ce poulet-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'avons-nous donc &agrave; lui reprocher? le silence qu'il garde
+avec nous? Mais si c'est l&agrave; un moyen d'obtenir ce qu'il est en droit
+d'attendre de notre ob&eacute;issance, pourquoi le forcerait-on &agrave; nous parler
+pour nous dire des choses inutiles?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, docteur, vous avez mille fois raison, et n'en
+parlons plus. Notre commandant est ce qu'il nous faut, et, voyez-vous,
+je ne le changerais pas pour un roi.... Mais causons, si vous le voulez
+bien, d'autre chose, car il pourrait nous avoir entendus jaser ensemble,
+lui qui voit tout ce qu'on fait &agrave; bord et qui sait tout ce qu'on
+s'imagine lui cacher.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, parlons d'autre chose, je le veux bien. Vous ne vous douteriez
+gu&egrave;re, j'en suis s&ucirc;r, du motif qui m'a fait monter sur le pont? J'y
+venais avec l'espoir d'y rencontrer encore le commandant.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'auriez-vous fait si vous l'y aviez trouv&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je lui aurais demand&eacute; une faveur.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle faveur?</p>
+
+<p>&mdash;Une faveur qu'il ne m'accordera pas sans doute, mais qui au reste
+n'est pas pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour qui donc est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Pour cette dame malade. Imaginez-vous qu'elle m'a d'abord demand&eacute;
+comment se nommait le capitaine du navire et quelle esp&egrave;ce d'homme
+c'&eacute;tait.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous lui avez r&eacute;pondu....</p>
+
+<p>&mdash;La premi&egrave;re chose venue. Dans la crainte de l'effrayer dans l'&eacute;tat o&ugrave;
+elle se trouve, je me suis bien gard&eacute;, comme vous le pensez bien, de
+prononcer le nom du commandant, et je lui ai dit, ma foi! qu'il se
+nommait.... Antonio.</p>
+
+<p>&mdash;Antonio, c'est, ma foi! un nom tout comme un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand elle a voulu savoir quel homme c'&eacute;tait, je lui ai dit que
+c'&eacute;tait un capitaine tr&egrave;s-distingu&eacute; et en grande r&eacute;putation.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, et apr&egrave;s?...</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s elle m'a pri&eacute; en gr&acirc;ce de l'inviter &agrave; se rendre aupr&egrave;s d'elle,
+parce qu'elle d&eacute;sirait lui confier avant de mourir ses derni&egrave;res
+volont&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien oui! je serai bien curieux de voir pour la raret&eacute; du fait le
+Capitaine-Noir faisant aupr&egrave;s d'une femme le service d'un
+confesseur.... Il ne manquerait plus que cela pour me faire crever de
+rire, moi qui depuis si long-temps n'ai fait une once de bon sang.... Et
+que diable veut-elle, cette brave dame, avec sa confession et ses
+derni&egrave;res volont&eacute;s? Est-ce que son grand <i>bat-la-lame</i> de mari n'est pas
+l&agrave; au poste pour un coup?</p>
+
+<p>&mdash;Par une singularit&eacute; que je n'attribue qu'au d&eacute;sordre des id&eacute;es caus&eacute;
+par la maladie chez cette pauvre femme, elle para&icirc;t depuis quelques
+heures ne supporter qu'avec r&eacute;pugnance la pr&eacute;sence de son mari au chevet
+de son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; bien les femmes, docteur! en maladie comme en sant&eacute;, toujours le
+caprice en avant jusqu'au moment de faire l'&eacute;ternuement final et
+d&eacute;finitif. En v'l&agrave; une qui au lit de la mort ne veut plus de son
+seigneur et ma&icirc;tre. Ah! notre commandant a peut-&ecirc;tre bien raison de ne
+pas taper plus qu'il ne le fait sur le f&eacute;minin.... Mais encore,
+docteur, comment allez-vous d&eacute;brouiller vos lignes pour tirer au
+capitaine la carotte sentimentale dont la moribonde vous a charg&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais; mais j'irai, ma foi! tout droit pour remplir un devoir de
+conscience.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai, vous avez de la conscience, vous. Mais voyez-vous
+bien, si j'&eacute;tais &agrave; votre place, moi, savez-vous ce que je ferais?</p>
+
+<p>&mdash;Que feriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord je me dirais: Aller parler au commandant pour lui faire avaler
+les r&eacute;cits des vieux p&eacute;ch&eacute;s d'une concitoyenne, c'est comme si je
+chantais <i>femme sensible</i>. Ainsi donc, pas de d&eacute;marche inutile. Mais
+d'un autre c&ocirc;t&eacute;, pour emp&ecirc;cher la mourante de crier apr&egrave;s le capitaine,
+je dirais au second du navire, qui est un bon p&egrave;lerin, et c'est moi:
+Arnold, faites-moi le plaisir, mon ami, de remplir la corv&eacute;e pour le
+commandant et d'&eacute;couter le chapelet que ma malade veut filer par le
+bout avant d'appareiller pour l'autre monde. Alors, comprenez-vous bien,
+Arnold descendrait dans l'entre-pont en se donnant un air bonhomme, et
+il &eacute;couterait tout ce que la chr&eacute;tienne aurait &agrave; restituer &agrave; la v&eacute;rit&eacute;.
+Par ce petit moyen-l&agrave; vous auriez rempli votre consigne, et votre malade
+d&eacute;filerait en paix la parade, contente comme une sainte du paradis.</p>
+
+<p>&mdash;Y pensez-vous bien, lieutenant! Ce serait tromper les derni&egrave;res
+volont&eacute;s d'un mourant, et je me reprocherais cela toute ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous vous le reprocheriez; mais la chose tout de m&ecirc;me serait
+faite!</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'aime beaucoup mieux m'exposer &agrave; un refus de la part du
+commandant, et m'acquitter scrupuleusement de mon devoir, que de me
+d&eacute;barrasser de ma mission en abusant de la confiance d'une malheureuse
+qui n'a peut-&ecirc;tre plus qu'une minute &agrave; vivre.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, par exemple, ce que je n'ai jamais compris, moi! Il y a des
+gens qui sont assez heureux pour avoir r&eacute;ussi &agrave; se faire une provision
+de scrupules. &Ccedil;a les rend tranquilles, &agrave; ce qu'ils disent. Moi, j'ai
+voulu aussi me <i>scrupuliser</i> un peu; eh bien! jamais je n'ai pu y
+arriver. Mais cependant tout cela ne m'emp&ecirc;che pas de dormir, de boire
+bien et de manger de m&ecirc;me, comme &agrave; l'ordinaire; et je d&eacute;fie le plus
+honn&ecirc;te homme d'&ecirc;tre plus tranquille d'esprit que je ne le suis. Il
+para&icirc;t que pour certains individus, c'est trop difficile que de
+s'installer une conscience un peu propre. Mais &eacute;coutez, au bout du
+compte, si c'est une chose qui ne se donne pas que la conscience, quand
+la nature ne vous a pas b&acirc;ti pour en avoir une, on serait bien b&ecirc;te de
+chercher &agrave; contrarier le v&oelig;u de la nature; n'est-ce pas, docteur?</p>
+
+<p>En ce moment les deux interlocuteurs virent, malgr&eacute; l'obscurit&eacute; qui les
+environnait, l'ombre de quelque chose sortir du d&ocirc;me de l'arri&egrave;re. Comme
+le capitaine du <i>Fant&ocirc;me</i> avait seul le privil&eacute;ge de monter &agrave; cette
+heure par l'escalier de la chambre, ils se dirent l'un &agrave; l'autre: Voil&agrave;
+le commandant qui vient sur le pont. Attention! S&eacute;parons-nous.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit le docteur au second, s&eacute;parons-nous; vous, pour veiller
+&agrave; votre quart, et moi pour aller faire ma demande au commandant.</p>
+
+<p>&mdash;Votre demande! r&eacute;pliqua le second.... Il faut que vous ayez joliment
+du courage, docteur; et franchement, j'aime mieux que ce soit vous que
+moi qui ayez quelque chose &agrave; lui demander &agrave; l'heure qu'il est....
+Allons, poussez de l'avant, et bonne chance que je vous souhaite.</p>
+
+<p>Le Capitaine-Noir jeta d'abord les yeux sur la boussole pour s'assurer
+si le timonnier gouvernait bien en route. Ce pauvre timonnier, sentant &agrave;
+ses c&ocirc;t&eacute;s son commandant, se tenait droit comme un piquet, les yeux
+fix&eacute;s sur son compas, et osant &agrave; peine exhaler son souffle, tant il
+avait peur si pr&egrave;s de son terrible chef. Apr&egrave;s avoir stationn&eacute; quelques
+minutes aupr&egrave;s de l'habitacle, le capitaine se mit &agrave; parcourir &agrave; pas
+lents, comme &agrave; son ordinaire, le gaillard d'arri&egrave;re du navire. Pendant
+une heure il ne fit pas autre chose.</p>
+
+<p>Quant au chirurgien, qui guettait le moment le moins d&eacute;favorable pour
+aborder son chef, il s'&eacute;tait assis au pied du grand m&acirc;t. Deux ou trois
+fois d&eacute;j&agrave; il s'&eacute;tait lev&eacute; avec la ferme r&eacute;solution d'adresser la parole
+au capitaine, et deux ou trois fois il avait repris sa premi&egrave;re
+position, sentant ses jarrets trembler sous lui au moment d'ouvrir la
+bouche.</p>
+
+<p>Le second du b&acirc;timent, ma&icirc;tre Arnold, tout satisfait de trouver dans le
+m&eacute;decin un homme qui avait aussi peur que lui de son capitaine,
+harcelait tant qu'il pouvait le malheureux docteur pour l'engager &agrave; se
+lancer. A chaque tour qu'il faisait entre le m&acirc;t de misaine et le grand
+m&acirc;t, il ne manquait pas de coudoyer son ami en lui r&eacute;p&eacute;tant: Eh bien!
+docteur, qu'attendez-vous pour parler au commandant? L'occasion est
+belle, le voil&agrave; qui b&acirc;ille &agrave; se d&eacute;monter la m&acirc;choire. Allez donc,
+docteur, et plus vite que cela.</p>
+
+<p>Le docteur n'osait.</p>
+
+<p>Le Capitaine-Noir, au bout de son heure de promenade sur le gaillard
+d'arri&egrave;re, alla enfin s'asseoir sur le couronnement du navire. Dans la
+position qu'il avait prise, la lueur de la lampe d'habitacle jetait par
+intervalle sur sa s&eacute;v&egrave;re physionomie une clart&eacute; que faisait vaciller de
+temps &agrave; autre le roulis du b&acirc;timent. Dans un de ces momens o&ugrave; les
+accidens de la lumi&egrave;re permettaient au docteur de voir la figure du
+commandant, le m&eacute;decin crut remarquer sur les traits de son chef une
+expression moins aust&egrave;re que celle qu'ils avaient ordinairement. Pour
+cette fois notre m&eacute;decin jugea le moment opportun. Il quitte le pied du
+grand m&acirc;t, il se dresse sur ses jambes, et le voil&agrave;, pouss&eacute; par le
+second, faisant quatre pas et en reculant deux, en train de s'avancer,
+le chapeau bas, vers son capitaine.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il se sentit en face de son redoutable chef, la r&eacute;solution lui
+vint avec la n&eacute;cessit&eacute; de parler clairement.</p>
+
+<p>&mdash;Commandant, lui dit-il, j'ai une gr&acirc;ce &agrave; vous demander!</p>
+
+<p>&mdash;Une gr&acirc;ce, docteur? Mais il me semble que c'est aujourd'hui le jour!</p>
+
+<p>&mdash;Effectivement, commandant; vous m'avez d&eacute;j&agrave; accord&eacute; une grande faveur
+en permettant &agrave; cette dame malade de passer &agrave; votre bord; mais j'ai plus
+que cela encore &agrave; r&eacute;clamer de votre bont&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Plus que cela? Vous m'effrayez. De quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>&mdash;D'accomplir les derni&egrave;res volont&eacute;s d'une femme qui se meurt.</p>
+
+<p>&mdash;D'une femme qui se meurt! Et quels rapports peut-il y avoir entre une
+femme qui se meurt et moi?</p>
+
+<p>&mdash;Cette malheureuse, &agrave; qui vous avez accord&eacute; si g&eacute;n&eacute;reusement
+l'hospitalit&eacute; &agrave; bord du <i>Fant&ocirc;me</i>, voudrait confier &agrave; vous, mais &agrave; vous
+seul, un secret qui va s'exhaler avec son dernier soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi &agrave; moi plut&ocirc;t qu'&agrave; vous?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous &ecirc;tes le capitaine du navire.</p>
+
+<p>&mdash;Et n'a-t-elle pas son mari &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle pour recueillir ses supr&ecirc;mes
+volont&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne veut absolument se confier qu'&agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;Plaisante id&eacute;e! C'est bien cela, au reste.... Nommez-moi &agrave; cette
+mourante, et l'envie de me prendre pour d&eacute;positaire du secret qui lui
+p&egrave;se se passera peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai nomm&eacute;, commandant.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a-t-elle dit?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a persist&eacute; dans sa r&eacute;solution.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc une femme bien extraordinaire!... Au surplus, il en faut
+comme &ccedil;a.... Et pr&eacute;voyez-vous ce qu'elle peut avoir &agrave; me dire?</p>
+
+<p>&mdash;De tels secrets ou peut-&ecirc;tre de tels remords ne se devinent pas. C'est
+une &eacute;trang&egrave;re, et je la connais depuis quelques heures seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Des remords! Elles en ont donc aussi quelquefois les femmes!... Oui,
+mais au moment de mourir, au moment o&ugrave; ces remords sont inutiles!... Je
+verrai votre malade.... mais il faudra qu'elle parle vite....
+Aujourd'hui, vous voyez que je vous accorde tout, et pour une femme
+encore!... Dites-lui qu'elle se pr&eacute;pare &agrave; me recevoir....</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin, &eacute;tonn&eacute; de la facilit&eacute; avec laquelle il a obtenu de son
+capitaine la faveur qu'il a sollicit&eacute;e pour la malade, passe comme un
+trait aupr&egrave;s du second, qui, le voyant se diriger pour descendre dans
+l'entrepont, lui demande:</p>
+
+<p>&mdash;Et bien, docteur, y a-t-il de bonnes nouvelles?</p>
+
+<p>&mdash;Il a consenti, lui r&eacute;pond le m&eacute;decin.</p>
+
+<p>&mdash;Consenti! s'&eacute;crie ma&icirc;tre Arnold.... Quand je vous disais qu'il voulait
+se rapatrier avec le sexe.... Ah! par la sambleu! je serais bien curieux
+de savoir la grimace qu'il va faire en accostant le lit de la moribonde!</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t ma&icirc;tre Arnold se dispose, en se pla&ccedil;ant au coin du grand
+panneau, &agrave; &eacute;pier le moment o&ugrave; le Capitaine-Noir se rendra aupr&egrave;s de la
+dame mourante; mais il se poste de mani&egrave;re &agrave; tout voir sans que son chef
+puisse soup&ccedil;onner le motif qui le fait agir, car le second tremblerait
+de laisser apercevoir &agrave; son commandant le moindre indice de
+curiosit&eacute;....</p>
+
+<p>Le docteur, en revenant aupr&egrave;s de la dame anglaise, lui annonce que
+bient&ocirc;t elle va recevoir la visite du capitaine, et que celui-ci s'est
+montr&eacute; dispos&eacute; &agrave; entendre ce qu'elle para&icirc;t avoir eu intention de lui
+communiquer. A ces mots, l'infortun&eacute;e para&icirc;t recouvrer un peu de force,
+et relevant sa belle t&ecirc;te sur son oreiller, elle semble vouloir se
+recueillir un moment et r&eacute;unir quelques id&eacute;es.... Sa main d&eacute;faillante a
+fait signe &agrave; son &eacute;poux de s'&eacute;carter un moment.... L'&eacute;poux en pleurs a
+ob&eacute;i avec une soumission qui laisse voir combien il fait d'efforts sur
+lui-m&ecirc;me pour s'&eacute;carter en cet instant douloureux de celle qu'il
+ch&eacute;rit.... Mais les yeux de la mourante ne versent pas une larme.... Sa
+bouche br&ucirc;lante exhale &agrave; peine un soupir, et ses regards ne daignent pas
+m&ecirc;me suivre dans l'obscurit&eacute; son malheureux mari qui s'&eacute;loigne en
+sanglotant....</p>
+
+<p>Le docteur, arm&eacute; d'un flambeau, attend dans l'attitude du respect la
+visite du commandant.... Des pas solennels se sont fait entendre sur
+l'escalier qui conduit du pont dans l'entrepont.... Tout est calme &agrave;
+bord: les matelots de quart, comme &agrave; l'ordinaire, se sont retir&eacute;s
+devant, pr&ecirc;ts &agrave; para&icirc;tre au premier commandement de l'officier, mais
+n'osant se montrer sans qu'on leur en ait donn&eacute; l'ordre. Un seul homme
+se prom&egrave;ne sur les passavans.... C'est ma&icirc;tre Arnold, qui en marchant
+bien fort veut faire croire &agrave; son capitaine qu'il a &agrave; peine remarqu&eacute; le
+mouvement qu'il a fait pour se rendre aupr&egrave;s du docteur....</p>
+
+<p>Le Capitaine-Noir para&icirc;t enfin dans l'entrepont. Il saisit d'une main
+ferme la lumi&egrave;re qu'il voit briller dans les mains du docteur. Il
+s'avance vers la chambre de la malade.... Le docteur se retire avec
+humilit&eacute;, et va rejoindre le second du navire, qui de son c&ocirc;t&eacute; guette
+tant qu'il peut chacun des gestes de son capitaine.</p>
+
+<p>Un rideau de soie enveloppe la couche de la mourante, qui s'est efforc&eacute;e
+de tourner la t&ecirc;te vers le c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; il lui semble avoir entendu les pas
+du commandant.... Le Capitaine-Noir, en s'avan&ccedil;ant pr&egrave;s du lit de mort
+de la passag&egrave;re, approche le flambeau qu'il tient de la main gauche, et
+de son autre main il &eacute;carte avec lenteur le rideau sous lequel lui
+appara&icirc;t la figure p&acirc;le et livide d'une femme mourante....</p>
+
+<p>A l'aspect de ce flambeau et de l'homme qui le porte, les yeux presque
+&eacute;teints de l'infortun&eacute;e s'&eacute;l&egrave;vent sur le Capitaine-Noir.... Un cri
+horrible s'&eacute;chappe de ses l&egrave;vres contract&eacute;es.... Le flambeau tombe....
+Le Capitaine-Noir remonte avec la vivacit&eacute; de l'&eacute;clair sur le pont, o&ugrave;
+le docteur et le second le voient passer comme un spectre irrit&eacute;.... Ils
+ont entendu le cri per&ccedil;ant et terrible parti de l'entrepont. Une id&eacute;e
+&eacute;pouvantable les a frapp&eacute;s comme d'un coup de foudre.... Le m&eacute;decin se
+pr&eacute;cipite vers le lit de la malade: il gagne, malgr&eacute; l'obscurit&eacute; qui
+r&egrave;gne sur ses pas, la chambre que vient d'abandonner le commandant, et
+sur cette couche qu'il cherche de ses mains tremblantes, il retrouve un
+cadavre.... C'est la femme qui vient d'expirer.... Des fanaux arrivent;
+&agrave; leur fatale clart&eacute; il aper&ccedil;oit l'&eacute;poux de la victime, qui, tout
+palpitant d'effroi, vient fixer ses regards &eacute;pouvant&eacute;s sur le corps
+inanim&eacute; de son &eacute;pouse.... C'en est fait, la mort a &eacute;tendu son voile
+lugubre sur l'infortun&eacute;e, qui, dans son dernier soupir, a jet&eacute; un cri de
+terreur et de d&eacute;sespoir dont le m&eacute;decin lui-m&ecirc;me tremble encore....</p>
+
+<p>Ses traits, horriblement convulsionn&eacute;s, offrent dans leur ensemble
+affreux l'expression des sentimens qu'elle a &eacute;prouv&eacute;s en expirant; son
+front glac&eacute; porte l'empreinte de l'&eacute;pouvante qui vient de causer son
+tr&eacute;pas....</p>
+
+<p>&mdash;Quel funeste myst&egrave;re a accompagn&eacute; ses derniers momens? demande l'&eacute;poux
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; au docteur.... R&eacute;pondez, monsieur.... Votre capitaine pourra
+l'expliquer.... Il &eacute;tait l&agrave;; lui seul a recueilli de la bouche de la
+victime.... Je veux savoir....</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-vous bien, r&eacute;pond le m&eacute;decin, d'interroger le commandant!... Si
+le secret qui lui a &eacute;t&eacute; confi&eacute; lui fait un devoir de se taire, n'esp&eacute;rez
+pas....</p>
+
+<p>&mdash;Je puis tout braver, maintenant que j'ai tout perdu.... Peu m'importe
+le vain respect dont vous entourez un homme &agrave; qui j'ai droit de demander
+par quelle fatalit&eacute; cette infortun&eacute;e a succomb&eacute; au moment m&ecirc;me o&ugrave; il a
+paru pr&egrave;s d'elle.... Est-il donc invisible pour qui veut parler &agrave; son
+honneur, ce capitaine si terrible....</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pond une voix lugubre &agrave; ces derniers mots du malheureux &eacute;poux,
+il n'est pas invisible, cet homme &agrave; l'honneur duquel vous voulez
+parler.... Le voil&agrave;!...</p>
+
+<p>Et devant l'imprudent qui n'a pas craint d'exhaler ainsi sa douleur, se
+pr&eacute;sente, les bras crois&eacute;s et l'&oelig;il en feu, le redoutable
+Capitaine-Noir!...</p>
+
+<p>Un silence affreux suit ces paroles sinistres; le docteur ose &agrave; peine
+lever les yeux sur la figure de son commandant.... Le malheureux &eacute;poux,
+&agrave; l'aspect de l'homme qui lui est apparu, sent sa r&eacute;solution s'&eacute;vanouir,
+et la peur succ&egrave;de &agrave; son exaltation. C'est au Capitaine-Noir seul de
+parler dans cet instant solennel.... Il parlera sans qu'aucune bouche
+ait l'audace de s'ouvrir pour l'interrompre....</p>
+
+<p>&mdash;Faites enlever ce cadavre, dit-il en s'adressant au docteur et en
+accompagnant cet ordre d'un de ces gestes qui ne permettent ni la
+d&eacute;sob&eacute;issance ni m&ecirc;me la plus l&eacute;g&egrave;re h&eacute;sitation....</p>
+
+<p>Puis appliquant sa redoutable main sur le bras de celui qui un instant
+auparavant voulait l'interroger, il entra&icirc;ne ce malheureux dans la
+chambre de l'arri&egrave;re, dans cette chambre o&ugrave; lui seul avait le droit de
+p&eacute;n&eacute;trer....</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Arnold, rest&eacute; sur le pont, a saisi quelques-uns des incidens
+&eacute;tranges de cette sc&egrave;ne nocturne. Il br&ucirc;le d'interroger le docteur....
+Il a vu le commandant rentrer dans sa chambre avec le passager.... Que
+s'est-il donc pass&eacute;? demande-t-il impatiemment au m&eacute;decin en le voyant
+revenir sur le pont, apr&egrave;s le d&eacute;part du capitaine. Est-ce une com&eacute;die
+infernale qu'il veut jouer aujourd'hui? Le m&eacute;decin constern&eacute; ne r&eacute;pond
+rien: il semble m&ecirc;me ne pas entendre les questions que lui adresse son
+ami....</p>
+
+<p>Celui-ci, livr&eacute; &agrave; la plus vive curiosit&eacute;, redouble d'instances pour
+obtenir quelques mots au moins du docteur, et apr&egrave;s l'avoir arrach&eacute; &agrave; sa
+stupeur, en le secouant comme un homme qui dort, il parvient &agrave; en tirer
+ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;La femme est morte, et le mari ne sortira pas vivant de la chambre du
+commandant.</p>
+
+<p>Alarm&eacute; &agrave; son tour de cette lugubre pr&eacute;diction, ma&icirc;tre Arnold s'&eacute;crie
+avec effroi:</p>
+
+<p>&mdash;Et si ce passager d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; osait, seul avec notre commandant....</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez pas peur pour le commandant, r&eacute;pond le docteur.... Oh! si vous
+aviez vu le regard qu'il a lanc&eacute; sur ce malheureux....</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore une fois, docteur, avan&ccedil;ons-nous, croyez-moi, vers le d&ocirc;me
+de la chambre du commandant.... Ce que vous me dites-l&agrave; et votre air
+d'enterrement me pr&eacute;sagent quelque malheur.... Approchons.... Je serai
+plus tranquille quand je me sentirai plus pr&egrave;s de....</p>
+
+<p>A l'instant m&ecirc;me o&ugrave; ma&icirc;tre Arnold pronon&ccedil;ait ces derniers mots, en
+entra&icirc;nant presque malgr&eacute; lui le docteur sur l'arri&egrave;re du navire, le
+bruit soudain d'une arme &agrave; feu les arr&ecirc;te....</p>
+
+<p>Les deux amis et le timonnier plac&eacute; &agrave; la barre se pr&eacute;cipitent &agrave; la fois
+&agrave; l'entr&eacute;e du d&ocirc;me pour se jeter dans la chambre du commandant....</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! s'&eacute;crie Arnold tremblant, c'est lui qu'on a tu&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Non, lui r&eacute;pond en se montrant &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s le Capitaine-Noir, ce n'est
+pas lui.... Faites monter &agrave; l'instant tout l'&eacute;quipage sur le pont!...</p>
+
+<p>Cet ordre &eacute;tait inutile: &agrave; la d&eacute;tonation de l'arme &agrave; feu, tous les
+hommes du <i>Fant&ocirc;me</i>, oubliant, &agrave; l'id&eacute;e du danger de leur chef, la r&egrave;gle
+s&eacute;v&egrave;re qui ne leur permettait de se montrer que lorsqu'ils &eacute;taient
+appel&eacute;s en haut, s'&eacute;taient &eacute;lanc&eacute;s de leurs hamacs sur le gaillard
+d'avant.</p>
+
+<p>Le premier objet que leurs yeux hagards cherchent dans l'obscurit&eacute;,
+c'est leur capitaine, et en l'apercevant derri&egrave;re, entre le docteur et
+le second, ils se sentent rassur&eacute;s....</p>
+
+<p>L'ordre de rester sur le pont leur est cependant donn&eacute; par ma&icirc;tre
+Arnold.... Tous se pressent en silence, le bonnet &agrave; la main, pour
+entendre ce qu'il plaira &agrave; leur commandant d'ordonner....</p>
+
+<p>Un homme monte seul sur le bastingage du vent: c'est le Capitaine-Noir.
+Il va parler.</p>
+
+<p>Tous ses gens palpitent d'impatience; et de peur de perdre un seul mot,
+ils retiennent leur souffle dans leurs poitrines haletantes....</p>
+
+<p>&mdash;Enfans! s'&eacute;crie leur terrible chef, la carri&egrave;re de votre capitaine est
+finie.... Une mis&eacute;rable femme l'avait tromp&eacute;, un l&acirc;che avait fl&eacute;tri son
+honneur.... Ma vue a donn&eacute; la mort &agrave; la mis&eacute;rable, et cette main vient
+de venger l'honneur de votre capitaine sur le l&acirc;che qui l'avait
+fl&eacute;tri.... Je meurs digne de vous; vivez dignes de moi....</p>
+
+<p>A ces mots, qui portent un effroi subit dans tous les c&oelig;urs, l'&eacute;quipage
+se pr&eacute;cipite d'un seul bond sur son capitaine.... Il n'&eacute;tait plus temps:
+l'arme qu'il tenait dans sa main venait de le renverser mort le long du
+navire....</p>
+
+<p>&mdash;Mettons en travers, mettons en travers, crient &agrave; la fois tous les
+matelots; et trois embarcations, dans lesquelles se jettent les plus
+alertes, sont amen&eacute;es en m&ecirc;me temps en vrac &agrave; la mer. Ceux qui n'ont pu
+s'&eacute;lancer assez t&ocirc;t dans les canots se pr&eacute;cipitent dans les flots pour
+chercher, en plongeant autour du navire, le corps de leur bien-aim&eacute;
+capitaine.... Les cris de rage des uns, les g&eacute;missemens des autres,
+donnent &agrave; cette sc&egrave;ne nocturne l'appareil le plus &eacute;trange et le plus
+lugubre....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! demandent &agrave; chaque instant les officiers avec anxi&eacute;t&eacute;,
+l'avez-vous trouv&eacute;, mes amis?...</p>
+
+<p>Et tous les matelots constern&eacute;s r&eacute;pondent:</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas encore.... Ils cherchent de nouveau, ils nagent toujours: on
+dirait qu'ils ont fait le serment de retirer des flots un tr&eacute;sor auquel
+leur fortune et leur vie sont attach&eacute;es....</p>
+
+<p>Le ciel, qui jusque-l&agrave; avait &eacute;t&eacute; doux et serein, s'est voil&eacute; de nuages;
+la mer s'est soulev&eacute;e tout-&agrave;-coup &agrave; la lueur de la foudre qui commence &agrave;
+gronder.... Le vent g&eacute;mit dans les cordages et les voiles du <i>Fant&ocirc;me</i>.
+Mais ni la mer qui se gonfle, ni le vent qui mugit, ni la foudre qui
+gronde, ne peuvent arracher les matelots &agrave; l'endroit o&ugrave; ils croient
+retrouver les pr&eacute;cieux restes de leur brave commandant....</p>
+
+<p>La temp&ecirc;te, cependant, restera la plus forte.... Ma&icirc;tre Arnold a r&eacute;p&eacute;t&eacute;
+vingt fois l'ordre de revenir &agrave; bord, et vingt fois ses gens lui ont
+d&eacute;sob&eacute;i....</p>
+
+<p>Cependant &agrave; la voix br&egrave;ve de leur chef, qui s'unit &agrave; celle de l'ouragan,
+au fracas du tonnerre et au mugissement des flots, les matelots rallient
+le corsaire, en lan&ccedil;ant vers le ciel, qui hurle sur leurs t&ecirc;tes, toutes
+les impr&eacute;cations de l'impuissance et du d&eacute;sespoir....</p>
+
+<p>En rentrant &agrave; bord, l'&eacute;quipage furieux cherche encore &agrave; assouvir sa rage
+sur quelque chose qu'il demande vaguement....</p>
+
+<p>Il lui reste deux cadavres.... Il les cherche.... Il les trouve.... Le
+corps d'une femme est rest&eacute; dans l'entrepont.... Le corps d'un homme
+doit &ecirc;tre &eacute;tendu dans la chambre du capitaine.... Ces restes
+&eacute;pouvantables sont amen&eacute;s sur le pont &agrave; la lueur des torches fun&egrave;bres
+que les officiers ont allum&eacute;es....</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; la mis&eacute;rable qui l'a tromp&eacute;, s'&eacute;crient les matelots.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; le l&acirc;che qui a fl&eacute;tri son honneur, r&eacute;pondent d'autres matelots &agrave;
+leurs camarades....</p>
+
+<p>&mdash;Envoyons-les ensemble par-dessus le bord; non, plut&ocirc;t par-dessus la
+poulaine, disent-ils tous....</p>
+
+<p>&mdash;Non! envoyons-les &agrave; l'eau tout nus, sans un lambeau de toile, et avec
+un baril vide amarr&eacute; aux pieds, ajoutent-ils, pour qu'ils flottent
+long-temps, et pour que les oiseaux de mer d&eacute;vorent leurs ex&eacute;crables
+cadavres.... C'est l'enterrement des l&acirc;ches, et c'est encore trop bon
+pour eux.</p>
+
+<p>Et cette sentence cruelle de la vengeance est ex&eacute;cut&eacute;e &agrave; l'instant
+m&ecirc;me.... En voyant dispara&icirc;tre les corps des deux victimes,
+ignominieusement lanc&eacute;s &agrave; la mer, les matelots, irrit&eacute;s de ne pouvoir
+exhaler leur rage que contre des restes inanim&eacute;s, unissent du moins
+leurs blasph&egrave;mes et leurs mal&eacute;dictions, en appelant la col&egrave;re du ciel
+sur les deux &ecirc;tres &agrave; qui ils attribuent la mort de leur capitaine....</p>
+
+<p>C'est avec peine que le docteur est parvenu &agrave; les emp&ecirc;cher de lac&eacute;rer
+les deux cadavres, sur lesquels, &agrave; d&eacute;faut d'autre chose, ils voulaient
+assouvir leur fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce ainsi, r&eacute;p&egrave;tent-ils en pleurant leur commandant, que devait
+finir le Capitaine-Noir....</p>
+
+<p>&mdash;Un si vaillant homme mourir pour une coquine de femme....</p>
+
+<p>Puis ils s'&eacute;crient en s'adressant &agrave; ma&icirc;tre Arnold:</p>
+
+<p>&mdash;Vous qui &ecirc;tes devenu maintenant notre capitaine, conduisez-nous &agrave;
+terre le plus t&ocirc;t possible....</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne voulons plus naviguer d&eacute;sormais....</p>
+
+<p>&mdash;Plus de Capitaine-Noir, plus de <i>Fant&ocirc;me</i>....</p>
+
+<p>&mdash;Lui seul &eacute;tait digne de commander notre corsaire....</p>
+
+<p>&mdash;Menez-nous &agrave; la premi&egrave;re terre venue....</p>
+
+<p>&mdash;Notre course, sans lui, est &agrave; jamais finie....</p>
+
+<p>Le d&eacute;go&ucirc;t qui s'&eacute;tait empar&eacute; de tout l'&eacute;quipage apr&egrave;s la mort du
+Capitaine-Noir ne permettait plus aux officiers du corsaire de tenir
+plus long-temps la mer avec des hommes pour qui la discipline, qu'ils
+avaient observ&eacute;e jusqu'alors comme une sorte de culte, n'&eacute;tait devenue
+qu'un vain mot. A peine les matelots retrouvaient-ils assez de courage
+et de bonne volont&eacute; pour man&oelig;uvrer le navire et pour ob&eacute;ir aux ordres
+de leur nouveau commandant.</p>
+
+<p>Les officiers tinrent entre eux un long conseil &agrave; la suite duquel il fut
+r&eacute;solu qu'on poursuivrait la route qu'on avait d&eacute;j&agrave; prise pour att&eacute;rir &agrave;
+Buenos-Ayres.</p>
+
+<p>Au bout de trois jours on d&eacute;couvrit enfin la terre.... C'&eacute;taient les
+c&ocirc;tes de l'embouchure de la Plata.... C'&eacute;tait l&agrave; que si souvent <i>le
+Fant&ocirc;me</i>, couvert de gloire et charg&eacute; des riches d&eacute;pouilles de l'ennemi,
+&eacute;tait revenu apr&egrave;s ses rapides courses et ses nombreux combats.... A
+peine les matelots eurent-ils reconnu cet att&eacute;rage, qu'ils suppli&egrave;rent
+leurs chefs de seconder le projet qu'ils avaient con&ccedil;u....</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est donc votre derni&egrave;re intention? leur demanda le second....</p>
+
+<p>&mdash;De br&ucirc;ler le navire, r&eacute;pondirent-ils tous, et de nous en aller &agrave; terre
+dans nos embarcations, pour qu'il ne soit pas dit que <i>le Fant&ocirc;me</i>
+puisse naviguer encore sans le Capitaine-Noir.</p>
+
+<p>Cette volont&eacute; &eacute;trange &eacute;tait exprim&eacute;e avec tant d'unanimit&eacute; et de
+r&eacute;solution, qu'il fallut bien que l'&eacute;tat-major du brick se rend&icirc;t au
+v&oelig;u du grand nombre....</p>
+
+<p>L'ordre de br&ucirc;ler le navire est donn&eacute;.... Les embarcations, charg&eacute;es de
+monde, sont pr&ecirc;tes &agrave; l'ex&eacute;cuter. C'est un hommage expiatoire, un
+sacrifice pieux que l'&eacute;quipage veut offrir &agrave; la m&eacute;moire de son
+capitaine....</p>
+
+<p>Les voiles du <i>Fant&ocirc;me</i> viennent d'&ecirc;tre d&eacute;ploy&eacute;es....</p>
+
+<p>Les grappins d'abordage ont &eacute;t&eacute; hiss&eacute;s, comme s'il s'&eacute;tait encore agi de
+combattre....</p>
+
+<p>Les caronades ont &eacute;t&eacute; charg&eacute;es... le pavillon noir arbor&eacute; &agrave; la poupe....
+C'est &agrave; ce signal que les b&acirc;timens ennemis reconnaissaient qu'il n'y
+avait plus de quartier pour eux.... Une fois ces dispositions prises,
+les torches dont les officiers et les matelots sont munis mettent le feu
+au navire mouill&eacute; sur ses deux ancres, et en quelques minutes l'incendie
+d&eacute;vore, en hurlant dans le gr&eacute;ement et la voilure, ces cordages si fins,
+ces voiles si gracieuses, chefs-d'&oelig;uvre des habiles marins qu'avait
+choisis l'intr&eacute;pide capitaine.... Bient&ocirc;t le feu gagne la coque; il
+craque en p&eacute;n&eacute;trant dans la cale, qui lance vers le ciel, par les
+panneaux et le d&ocirc;me de la chambre, de noirs tourbillons de fum&eacute;e: les
+pi&egrave;ces charg&eacute;es sur le pont partent et tonnent.... Les hommes, group&eacute;s,
+debout et le chapeau bas, dans les embarcations, attendent dans le
+silence et le recueillement le moment fatal.... Les poudres vont
+sauter.... Une explosion effroyable, dont la terre et la mer sont
+frapp&eacute;es au loin, a retenti comme si les entrailles d'un volcan
+s'&eacute;taient d&eacute;chir&eacute;es.... Long-temps apr&egrave;s ce fracas &eacute;pouvantable, l'onde
+reste couverte d'un nuage de soufre que l'&oelig;il ne peut percer, et que la
+brise ne parvient qu'avec peine &agrave; chasser vers l'horizon, que la
+secousse semble avoir aussi &eacute;branl&eacute;.... Mais quand le vent a enfin pass&eacute;
+sur les flots, et que la clart&eacute; du jour s'est de nouveau &eacute;tendue sur
+leur surface, les regards des matelots cherchent la place o&ugrave; &eacute;tait <i>le
+Fant&ocirc;me</i>.... Ils ne le retrouvent plus.... Le brick n'a laiss&eacute; apr&egrave;s lui
+aucune trace, et la mer a tout englouti pour jamais dans son ab&icirc;me....</p>
+
+<p>A l'aspect de ce n&eacute;ant, les voix de tous les marins du corsaire qui
+n'est plus s'&eacute;l&egrave;vent pour la derni&egrave;re fois, et l'on entend partir de
+toutes les embarcations ce cri lamentable:</p>
+
+<p>Plus de <i>Capitaine-Noir</i>! plus de <i>Fant&ocirc;me</i>!!!</p>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le N&eacute;grier le Revenant,</a></h3>
+<h3><a href="#table">SC&Egrave;NE DE MER DE LA C&Ocirc;TE D'AFRIQUE.</a></h3>
+
+
+<p>Une petite flotte de n&eacute;griers fran&ccedil;ais, espagnols et portugais,
+encombrait l'ouverture du vaste fleuve de Boni, attendant avec anxi&eacute;t&eacute;
+l'occasion favorable d'&eacute;chapper &agrave; la croisi&egrave;re anglaise qui la bloquait
+&eacute;troitement depuis deux ou trois mois dans les parages o&ugrave; chacun des
+navires de cette escadrille de marchands d'esclaves avait r&eacute;ussi &agrave;
+achever sa traite.</p>
+
+<p>La corvette <i>le Soho</i>, command&eacute;e par un officier aussi intr&eacute;pide
+qu'entreprenant, &eacute;tait venue pendant une nuit sombre et orageuse
+mouiller entre les bancs de Boni, pour essayer de surprendre, au jour,
+les n&eacute;griers qu'elle avait cru pouvoir approcher &agrave; la faveur de la nuit
+et du temps &eacute;pouvantable qu'elle avait choisi comme le plus propre &agrave;
+cacher sa p&eacute;rilleuse man&oelig;uvre et son projet hardi.</p>
+
+<p>Il faudrait avoir vu &eacute;clater un orage sur les c&ocirc;tes d'Afrique, pour se
+faire une id&eacute;e de la sc&egrave;ne imposante qui se passait &agrave; bord de la
+corvette anglaise pendant cette nuit solennelle.</p>
+
+<p>Jamais encore le tonnerre, qui semble habiter ces climats de feu,
+n'avait retenti avec plus de fracas dans les mornes sonores de ces
+sombres rivages. Jamais encore les &eacute;clairs n'avaient embras&eacute; avec autant
+d'ardeur le ciel convulsionn&eacute; qui vomissait sur les flots soulev&eacute;s par
+une houle sourde, des torrens de pluie, de soufre et de chaude fum&eacute;e; et
+le vent, qui si souvent hurle par <i>tornades</i> dans l'atmosph&egrave;re
+&eacute;touffante de ces contr&eacute;es d&eacute;sol&eacute;es, s'&eacute;tait &eacute;teint sur les ondes
+gonfl&eacute;es, comme pour abandonner un moment &agrave; toute la fureur des &eacute;l&eacute;mens
+les lieux fun&egrave;bres dont s'&eacute;taient empar&eacute;es les t&eacute;n&egrave;bres de la nuit.</p>
+
+<p>Le silence que l'on gardait &agrave; bord de la corvette anglaise dans
+l'intervalle des coups de foudre n'&eacute;tait interrompu que par la voix
+retentissante du capitaine, qui, de temps &agrave; autre, g&eacute;missait dans un
+porte-voix pour faire entendre ces mots &agrave; son &eacute;quipage attentif:</p>
+
+<p><i>Babord la barre! Pare &agrave; mouiller! Mouille! File du c&acirc;ble encore! Monte
+en double serrer les voiles!</i></p>
+
+<p>D&egrave;s que tous ces ordres furent ex&eacute;cut&eacute;s avec promptitude et ponctualit&eacute;,
+et que la corvette se trouva tranquillement mouill&eacute;e, le second du bord
+ordonna &agrave; ceux des hommes qui n'&eacute;taient pas de quart d'aller prendre
+quelque repos avant l'heure o&ugrave; leur pr&eacute;sence deviendrait n&eacute;cessaire sur
+le pont. Puis il se rendit aupr&egrave;s de son capitaine, qui lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Recommandez-leur bien de dormir s'ils le peuvent, car demain, selon
+toute apparence, la journ&eacute;e sera chaude et fatigante pour eux et pour
+nous!</p>
+
+<p>Le commandant et les officiers pass&egrave;rent le reste de la nuit &agrave; se
+promener sur le gaillard d'arri&egrave;re, mais sans causer ensemble comme ils
+en avaient l'habitude dans les circonstances ordinaires du service. La
+pluie tombait en nappe sur eux; le tonnerre continuait &agrave; gronder sur
+leurs t&ecirc;tes; mais aucun d'eux ne pensait ni &agrave; la pluie qui les inondait,
+ni &agrave; la foudre qui venait &eacute;blouir leurs yeux distraits.</p>
+
+<p>Ils attendaient le jour.</p>
+
+<p>Le soleil, &agrave; travers les masses de nuages rouge&acirc;tres dont l'horizon se
+trouvait encore surcharg&eacute; dans l'est, se leva enfin, vif, &eacute;tincelant
+comme apr&egrave;s les nuits d&eacute;lirantes d'orage, et &agrave; la faveur de ses premiers
+rayons, projet&eacute;s sous la vo&ucirc;te du ciel encore convulsionn&eacute; du choc
+atmosph&eacute;rique de la veille, les gabiers, perch&eacute;s en vigie sur les barres
+de cacatois, aper&ccedil;urent au-dessus des bancs de sable en dehors desquels
+&eacute;tait mouill&eacute;e la corvette, l'extr&eacute;mit&eacute; de la m&acirc;ture d'un b&acirc;timent &agrave;
+l'ancre....</p>
+
+<p>Les officiers, apr&egrave;s avoir observ&eacute; &agrave; la longue-vue le navire
+nouvellement d&eacute;couvert par les gabiers, vinrent pr&eacute;venir le commandant
+qu'on ne voyait encore personne sur le pont de ce trois-m&acirc;ts; car
+c'&eacute;tait un trois-m&acirc;ts, et un fort <i>n&eacute;grier</i> sans doute....</p>
+
+<p>La r&eacute;solution du capitaine du <i>Soho</i> fut bient&ocirc;t prise et son plan
+d'attaque bient&ocirc;t arr&ecirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il nous serait impossible, dit-il &agrave; ses officiers, d'approcher
+ce vendeur de n&egrave;gres, avec notre corvette, sans nous exposer &agrave; &eacute;chouer
+sur les r&eacute;cifs qui nous s&eacute;parent de lui, nous irons le chercher dans son
+refuge avec nos embarcations. Chacun de vous, messieurs, commandera un
+des canots de l'exp&eacute;dition, et l'abordage nous fera justice de
+l'impassibilit&eacute; insultante de ce mis&eacute;rable.</p>
+
+<p>En quelques minutes les cinq embarcations de la corvette sont mises &agrave; la
+mer, et arm&eacute;es des meilleurs marins de l'&eacute;quipage. L'ardeur des matelots
+qui les montent est au moins &eacute;gale au z&egrave;le des officiers qui les
+commandent: elles partent; elles nagent vers le n&eacute;grier qu'elles vont
+atteindre en quelques coups de rames; et, malgr&eacute; le danger qui le menace
+de si pr&egrave;s, le n&eacute;grier, toujours paisiblement mouill&eacute; sur ses deux
+ancres, ne fait aucun mouvement, ne laisse apercevoir aucun pr&eacute;paratif
+de combat!... Aucun homme m&ecirc;me n'a paru sur son pont.... C'est
+probablement un navire abandonn&eacute;....</p>
+
+<p>Pendant le petit trajet que devaient effectuer les p&eacute;niches anglaises
+pour aborder ce navire myst&eacute;rieux, le capitaine du <i>Soho</i> &eacute;tait mont&eacute;
+lui-m&ecirc;me sur les barres de grand perroquet de sa corvette, pour suivre
+les mouvemens de son escadrille de canots, et &ecirc;tre plus &agrave; port&eacute;e, s'il
+le fallait, de donner encore des ordres &agrave; ses officiers....</p>
+
+<p>Un <i>hourra</i> &eacute;pouvantable, pouss&eacute; jusqu'aux cieux par tous les vaillans
+Anglais qui montent les canots assaillans, lui indiqua bient&ocirc;t le moment
+de l'abordage, et le capitaine remarqua avec joie qu'aucun homme ne
+s'&eacute;tait encore pr&eacute;sent&eacute; sur le pont du navire que ses gens devaient
+enlever sans que lui, leur ami et leur chef, p&ucirc;t partager les p&eacute;rils
+qu'il avait eu &agrave; leur faire courir.</p>
+
+<p>Mais au moment o&ugrave; les p&eacute;niches entourent, abordent, &eacute;longent le
+trois-m&acirc;ts, la sc&egrave;ne change subitement d'aspect. Des masses de matelots
+arm&eacute;s, lanc&eacute;s comme par un volcan des &eacute;coutilles du n&eacute;grier, se
+pr&eacute;cipitent avec rage sur les premiers assaillans, qu'ils repoussent,
+qu'ils massacrent, et qu'ils hachent sans pousser un cri, sans prof&eacute;rer
+une parole; et au bout d'un quart d'heure de carnage, les Anglais,
+accabl&eacute;s par l'imp&eacute;tuosit&eacute; du choc inattendu qu'ils viennent d'&eacute;prouver,
+sont r&eacute;duits &agrave; s'&eacute;loigner du redoutable trois-m&acirc;ts qui voit fuir leurs
+embarcations &agrave; moiti&eacute; coul&eacute;es par la mitraille et jonch&eacute;es des cadavres
+de ceux qui ont voulu franchir ses formidables bastingages.</p>
+
+<p>Cet &eacute;chec si inconcevable, si impr&eacute;vu, loin de d&eacute;courager les officiers
+des p&eacute;niches, ne sert au contraire qu'&agrave; ranimer leur ardeur.</p>
+
+<p>Ils reviennent &agrave; la charge d&egrave;s qu'ils ont pu r&eacute;tablir un peu l'ordre que
+leur d&eacute;faite a un instant troubl&eacute;.</p>
+
+<p>Cette seconde attaque, plus terrible, plus acharn&eacute;e encore que la
+premi&egrave;re, fut repouss&eacute;e aussi par le n&eacute;grier avec encore plus de fureur
+que le premier choc.</p>
+
+<p>Ce nouveau massacre dura une demi-heure, et les p&eacute;niches anglaises,
+priv&eacute;es presque toutes de leurs chefs et de leurs plus vaillans
+matelots, se virent forc&eacute;es d'abandonner pour la derni&egrave;re fois le champ
+de bataille qu'elles venaient de couvrir si vainement de sang et de
+fum&eacute;e.</p>
+
+<p>Quelle ne fut pas la douleur du commandant anglais, lorsqu'en voyant
+revenir &agrave; bord le reste de la plus forte partie de son &eacute;quipage, il
+aper&ccedil;ut les groupes de matelots du n&eacute;grier victorieux rentrer dans leur
+cale et quitter le pont de leur navire, comme ils l'auraient fait apr&egrave;s
+avoir ex&eacute;cut&eacute; une man&oelig;uvre ordinaire dans la circonstance la plus
+paisible!</p>
+
+<p>Quel pouvait donc &ecirc;tre ce b&acirc;timent infernal, arm&eacute; de tant d'hommes et
+r&eacute;sign&eacute; &agrave; une r&eacute;sistance si opini&acirc;tre et si meurtri&egrave;re!</p>
+
+<p>A la suite de cette exp&eacute;dition trop fatale, la corvette anglaise,
+r&eacute;duite &agrave; s'&eacute;loigner avec le peu de monde que lui avait laiss&eacute; le feu de
+l'ennemi, ne songea plus qu'&agrave; quitter le mouillage qu'elle ne pouvait
+plus garder avec s&eacute;curit&eacute;, et o&ugrave; l'arriv&eacute;e possible de quelques autres
+n&eacute;griers bien arm&eacute;s aurait suffi pour la placer dans la position la plus
+passive et la plus humiliante.... Il fallut se r&eacute;soudre &agrave; appareiller!
+Mais dans quelle situation et avec quelles ressources.... Vingt ou
+trente matelots, les seuls qui pussent encore agir, all&egrave;rent larguer ses
+huniers et ses basses voiles, ces voiles serr&eacute;es, la veille encore, par
+un &eacute;quipage de deux cents hommes si alertes et si d&eacute;vou&eacute;s!</p>
+
+<p>Le malheureux commandant, livr&eacute; &agrave; la tristesse trop naturelle de ses
+id&eacute;es et au d&eacute;pit cruel d'avoir &eacute;chou&eacute; si compl&egrave;tement dans une
+tentative qui ne lui avait d'abord paru que trop facile, trouva &agrave; peine
+en lui assez de force et de calme pour commander la man&oelig;uvre qu'il lui
+fallait ordonner pour fuir.... A l'abattement qu'il &eacute;prouvait d&eacute;j&agrave; vint
+se joindre encore un sentiment d'effroi....</p>
+
+<p>Le n&eacute;grier, le redoutable n&eacute;grier, qui jusque-l&agrave; avait sembl&eacute; vouloir
+rester &agrave; l'ancre et garder la position qu'il avait si bien d&eacute;fendue, se
+dispose aussi &agrave; appareiller.... Il s'est m&ecirc;me h&acirc;l&eacute; &agrave; pic sur ses ancres:
+ses huniers paraissent s'&eacute;lever le long de leurs m&acirc;ts, sous ses
+capelages, et quelques-uns de ses matelots ont saut&eacute; sur les vergues.</p>
+
+<p>Plus de doute, il va appareiller....</p>
+
+<p>Un large pavillon, un pavillon couleur de sang se hisse sur sa poupe, au
+bout de sa corne d'artimon; et au milieu de cette fatale banni&egrave;re se
+laisse voir une t&ecirc;te de mort dessin&eacute;e en blanc.... Ce signal funeste
+n'indique que trop bien le projet du forban: il va venir attaquer <i>le
+Soho</i>, <i>le Soho</i> d&eacute;pourvu de monde, <i>le Soho</i> d&eacute;courag&eacute;, accabl&eacute; par la
+double d&eacute;faite qu'ont essuy&eacute;e ses embarcations.</p>
+
+<p>Le fatal, l'in&eacute;vitable n&eacute;grier, pouss&eacute; par la brise qui fr&eacute;mit dans les
+airs, d&eacute;ploie toutes ses voiles, comme un vautour &eacute;tend ses ailes
+fun&egrave;bres pour fondre sur un ennemi sans d&eacute;fense.... Il contourne les
+bancs qui le s&eacute;parent de la corvette: sa proue &eacute;lanc&eacute;e fend, avec la
+rapidit&eacute; du vent qui l'entra&icirc;ne, la mer sur laquelle il bondit; il
+court; il approche; il va tomber sur <i>le Soho</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour le coup, c'en est trop, s'&eacute;crie le commandant anglais en
+s'adressant &agrave; ses compagnons constern&eacute;s. C'est notre mort ou notre
+d&eacute;shonneur que veut ce pirate. Il sait que la corvette ne peut plus
+combattre; mais apprenons lui, mes malheureux amis, qu'un b&acirc;timent de
+sa majest&eacute; peut sauter pour &eacute;chapper &agrave; l'infamie de tomber entre les
+mains d'un corsaire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, commandant, r&eacute;pondent tous les marins anglais &agrave; leur chef
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Faisons-nous sauter avec la corvette, plut&ocirc;t que d'amener le
+pavillon du roi pour cet infernal pirate.</p>
+
+<p>Et un jeune officier, bless&eacute; dans le deuxi&egrave;me abordage livr&eacute; au n&eacute;grier,
+s'arme d'une m&egrave;che allum&eacute;e, et se tra&icirc;nant p&eacute;niblement vers la soute aux
+poudres, il n'attend plus que l'ordre de son commandant pour faire
+sauter la corvette.</p>
+
+<p>Plus tranquille apr&egrave;s avoir trouv&eacute; dans son &eacute;quipage la ferme r&eacute;solution
+dont il est lui-m&ecirc;me anim&eacute;, le commandant du <i>Soho</i> attend avec
+r&eacute;signation l'approche du n&eacute;grier, certain qu'il est, d&eacute;sormais, de
+trouver contre la honte qu'il redoutait un refuge dans la mort qu'il
+s'est assur&eacute;e.</p>
+
+<p>Une port&eacute;e de pistolet s&eacute;pare &agrave; peine les deux b&acirc;timens qui vont se
+mesurer bord &agrave; bord.... Mais quelle diff&eacute;rence dans leur attitude et
+dans l'aspect qu'ils pr&eacute;sentent! L'un bond&eacute; de monde, les voiles hautes
+et son artillerie pr&ecirc;te &agrave; faire feu: l'autre se tra&icirc;nant avec effort
+sous les deux huniers et la misaine qu'il est parvenu &agrave; larguer, et ne
+montrant &agrave; l'ennemi que quelques pi&egrave;ces d&eacute;garnies de leurs canonniers et
+un pont aussi d&eacute;sert que sa longue batterie!</p>
+
+<p>Un coup de sifflet de silence s'est fait entendre &agrave; bord du n&eacute;grier, qui
+s'est mis en panne par la hanche de la corvette, sans que celle-ci ait
+pu man&oelig;uvrer pour &eacute;chapper au danger de cette position.</p>
+
+<p>Un homme mont&eacute; sur le couronnement du n&eacute;grier a pos&eacute; sur sa bouche un
+long porte-voix: c'est le capitaine forban qui va parler!</p>
+
+<p>&mdash;Comment se nomme ta barque en d&eacute;rive? demande ironiquement d'une voix
+de Stentor le commandant du corsaire.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ton nom, &eacute;cumeur de mer? lui r&eacute;pond le capitaine anglais. Je
+te ferai savoir le mien apr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Mon nom? hurle alors le forban. Attends un peu, tu vas le savoir, si
+tu sais lire!</p>
+
+<p>Et au moment o&ugrave; le capitaine n&eacute;grier ach&egrave;ve de prononcer ce mot, une
+&eacute;pouvantable bord&eacute;e lanc&eacute;e par son trois-m&acirc;ts va percer le flanc &eacute;branl&eacute;
+et couvrir de flamme et de fum&eacute;e le pont et la batterie de la
+malheureuse corvette, qui ne riposte &agrave; la vol&eacute;e de son orgueilleux
+ennemi qu'en lui envoyant un &agrave; un quelques coups de canon tir&eacute;s en
+d&eacute;sordre; et en s'&eacute;loignant d&eacute;daigneusement du <i>Soho</i>, le fier n&eacute;grier
+laisse lire au capitaine anglais ce nom sinistre &eacute;crit en grandes
+lettres blanches sur sa poupe toute noire: <i>le Revenant</i>!!!</p>
+
+<p>Trois heures apr&egrave;s cette terrible entrevue des deux navires, <i>le
+Revenant</i> disparut comme une ombre fantastique, au bord de l'horizon
+lointain, sous les &eacute;clats de la foudre qui recommen&ccedil;ait &agrave; gronder, et
+sous la masse du grain furieux dont le ciel s'&eacute;tait obscurci, comme la
+veille, aux approches lugubres de la nuit!</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Ronde de nuit des Corsaires.</a></h3>
+
+
+<p>Un grand lougre noir, long, &eacute;lanc&eacute;, ras sur l'eau, &agrave; l'air forban, aux
+voiles hautes et tann&eacute;es, &eacute;tait venu mouiller, pour quelques heures
+seulement, &agrave; Br&eacute;hat, afin de vomir sur le rivage de cette &icirc;le une
+centaine de ses fauves marins qui avaient demand&eacute; &agrave; leur capitaine la
+permission de se retremper dans les orgies de la terre, avant de
+reprendre une croisi&egrave;re d&eacute;j&agrave; longue et p&eacute;nible pour eux.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir saccag&eacute; tous les cabarets de l'&icirc;le, battu les filles,
+assomm&eacute; une partie de la garnison et mis le feu &agrave; deux ou trois granges,
+qu'ils avaient eu la d&eacute;licatesse de payer d'avance, les superbes
+corsaires du lougre <i>l'Invisible</i> &eacute;taient revenus &agrave; leur bord, frais et
+dispos, vaillans et satisfaits, comme s'ils eussent pass&eacute; un mois dans
+une des champ&ecirc;tres maisons de sant&eacute; des &icirc;les d'Hy&egrave;res ou de Nice. Rien
+ne rafra&icirc;chit mieux le sang imp&eacute;tueux des marins que la vive d&eacute;bauche et
+les br&ucirc;lantes orgies. C'est l'hygi&egrave;ne des hommes de mer, et les
+capitaines connaissent tous le temp&eacute;rament de leurs matelots.</p>
+
+<p><i>L'Invisible</i> appareilla dans la nuit avec tous ses joyeux bandits, pour
+couper, pouss&eacute; par un joli frais du sud-ouest, sur la c&ocirc;te d'Angleterre,
+vers le bill de Portland....</p>
+
+<p>Cent cinquante ren&eacute;gats en chemise rouge, en bonnet noir et en grosses
+et larges bottes de Terreneuviers, couvraient le pont du corsaire, et
+pr&eacute;sentaient, dans leur sauvage agglom&eacute;ration, l'abr&eacute;g&eacute; informe de
+toutes les nations maritimes du globe, avec leurs jargons diff&eacute;rens,
+leur physionomie caract&eacute;ristique, leurs passions diverses et leur humeur
+originelle. Il y avait dans ce singulier et terrible assemblage, des
+G&eacute;nois confondus avec des Malais, des Am&eacute;ricains p&ecirc;le-m&ecirc;le avec des
+Danois; des Africains mangeaient &agrave; la gamelle avec des Fran&ccedil;ais, mais de
+ces Fran&ccedil;ais qui sont de toutes les nations, qui font la course en temps
+de guerre et quelquefois m&ecirc;me en temps de paix.</p>
+
+<p>Un intr&eacute;pide jeune homme de Saint-Malo commandait despotiquement &agrave; toute
+cette &eacute;cume maritime, que d'un souffle de sa voix il envoyait &agrave;
+l'abordage, et qu'un seul de ses gestes imp&eacute;rieux suffisait pour faire
+rentrer dans l'ordre le plus passif et dans le calme le plus absolu.</p>
+
+<p>Deux heures apr&egrave;s avoir quitt&eacute; Br&eacute;hat, la moiti&eacute; de l'&eacute;quipage s'&eacute;tait
+endormie profond&eacute;ment, et l'autre moiti&eacute; &eacute;tait rest&eacute;e sur le pont, pour
+veiller au large, man&oelig;uvrer le navire et sauter au besoin &agrave; bord du
+premier b&acirc;timent marchand qu'on aurait pu rencontrer barbe &agrave; barbe au
+milieu de l'obscurit&eacute; presque imp&eacute;n&eacute;trable de la nuit.</p>
+
+<p>Le jeune capitaine, assis sur son banc de quart pr&egrave;s du timonier, qu'il
+faisait gouverner, cherchait depuis long-temps dans sa t&ecirc;te r&ecirc;veuse
+l'endroit o&ugrave; il pourrait lui &ecirc;tre favorable d'&eacute;tablir sa croisi&egrave;re. Les
+gens de quart, en se disant &agrave; l'oreille: <i>Le capitaine est sur le pont</i>,
+n'auraient eu garde d'interrompre par le bruit de leurs grossiers
+entretiens les m&eacute;ditations de leur chef. <i>Quand on parle trop haut</i>,
+s'&eacute;taient-ils r&eacute;p&eacute;t&eacute;, <i>&ccedil;a lui donne la fi&egrave;vre, et quand il a la fi&egrave;vre,
+le b.... n'est pas bon!</i></p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre d'&eacute;quipage cependant, malgr&eacute; la prudente r&eacute;serve que lui
+prescrivait la r&egrave;gle silenciaire du bord, s'&eacute;tait hasard&eacute; &agrave; conter,
+assez timidement d'abord, des histoires de sa vie aux hommes du gaillard
+d'avant; et l'&eacute;loquent narrateur, en remarquant du coin de l'&oelig;il que le
+capitaine s'&eacute;tait avanc&eacute; sur le passavant de tribord pour recueillir
+quelques-unes de ses paroles, s'&eacute;tait mis en t&ecirc;te de fleurir son
+discours et d'&eacute;lever son style &agrave; la hauteur de l'&eacute;lite de son
+auditoire.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a, disait-il, aupr&egrave;s de Portland, une jolie petite coquine de
+ville que les Anglais appellent Weymouth dans leur jargon, o&ugrave; ce que les
+plus <i>comme il faut</i> du pays vont se baigner comme des canards riches;
+de fa&ccedil;on qu'une fois, ayant d&eacute;sert&eacute; des pontons de Portsmouth, en
+compagnie de deux chenapans comme moi, je nous trouvions le soir sans
+pain et sans embarcation sur la c&ocirc;te, le long d'une case avec de beaux
+rideaux &eacute;clair&eacute;s par de la chandelle en cire. Une cr&acirc;ne Anglaise,
+taill&eacute;e pour l'amour comme un <i>balaou</i> pour la marche, se d&eacute;gr&eacute;ait pour
+&agrave; seule fin d'aller s'&eacute;longer, la paresseuse qu'elle &eacute;tait, dans son
+hamac. Voil&agrave; que je dis par mani&egrave;re d'acquit &agrave; mes deux <i>acoulites</i>:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Il y a gras, les enfans, dans la turne, selon l'apparence du temps.
+Et comme la porte &eacute;tait ferm&eacute;e et condamn&eacute;e au cadenas, je me <i>pommoie</i>
+le long du mur par la fen&ecirc;tre, et j'entre, quoi!</p>
+
+<p>&laquo;La particuli&egrave;re, en me distinguant, a peur de mon physique. J'avais
+cinq ans de pontons sur le casaquin, qui ne vous refont pas le cadavre
+d'un homme. Je dis poliment cependant &agrave; l'h&ocirc;tesse: Ce n'est pas pour &ccedil;a
+que j'entre sans fa&ccedil;on par la fen&ecirc;tre de chez vous: c'est du m&eacute;tal qu'il
+me faut pour le moment; et je croche dans tout....&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s quoi je referme la porte de la cassine en dedans, en envoyant la
+cl&eacute; par-dessus le bord.</p>
+
+<p>&laquo;J'amarre avec deux tours-morts et une demi-cl&eacute; la belle Anglaise sur sa
+table, un mouchoir de batiste sur sa bouche, et une bouche un peu bien
+garnie, allez; et en avant les pierres &agrave; fusil! que j'me dis. Me v'l&agrave;
+descendu en double parmi mes deux matelots de route, ma cale pleine et
+mes panneaux condamn&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Avec de l'argent il n'y a rien d'impossible pour les mortels. Un
+smogleur anglais, sentant &agrave; la bonne odeur que j'avais le gousset fourr&eacute;
+comme un premier hauban au portage de la ralingue, nous fit l'amiti&eacute;
+d'une embarcation &agrave; clins de dix-huit pieds neuf pouces de t&ecirc;te en t&ecirc;te,
+pour nous remettre sur les c&ocirc;tes ch&eacute;ries de notre belle patrie: et ce
+qui fut dit fut fait.&raquo;</p>
+
+<p>Le conteur eut &agrave; peine achev&eacute; son r&eacute;cit, qu'une voix imp&eacute;rieuse et br&egrave;ve
+s'&eacute;leva pour lui demander, au milieu du silence qui avait succ&eacute;d&eacute; &agrave; la
+p&eacute;roraison:</p>
+
+<p>&mdash;Reconna&icirc;trais-tu bien la maison que tu as pill&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, comme si j'avais encore l'honneur d'y &ecirc;tre; le smogleur
+dont que je l'ai corrompu m'ayant signifi&eacute; que je m'&eacute;tais adress&eacute; &agrave; la
+premi&egrave;re famille de lords du royaume.</p>
+
+<p>&mdash;Combien s'est-il &eacute;coul&eacute; de temps depuis ton aventure?</p>
+
+<p>&mdash;Trois mois et un jour, capitaine; d'autant plus que voil&agrave; la premi&egrave;re
+fois, depuis mon <i>exeat</i> des pontons, que j'ai repris la course avec
+vous, Dieu merci!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon; va te coucher pour te pr&eacute;parer &agrave; passer toute la nuit
+prochaine; demain je te ferai casser la figure, ou tu me ram&egrave;neras &agrave;
+bord toute ta riche famille de lords.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes vraiment trop bon, mon capitaine, pour l'article de mon
+sommeil dont je vous suis oblig&eacute;. J'ai la maison dans la t&ecirc;te tout aussi
+horizontalement que je vous l'ai dit il n'y a pas seulement une heure.</p>
+
+<p>D&egrave;s les premi&egrave;res ombres de la nuit suivante, le lougre <i>l'Invisible</i>
+avait d&eacute;barqu&eacute; dans sa l&eacute;g&egrave;re chaloupe, pr&egrave;s du cap St-Alban, cinq de
+ses plus vaillans officiers, qui, conduits &agrave; Weymouth par le ma&icirc;tre
+d'&eacute;quipage, &eacute;taient parvenus &agrave; s'&eacute;tablir myst&eacute;rieusement sous les murs
+du ch&acirc;teau que le forban avait escalad&eacute;, pour la premi&egrave;re fois, trois
+mois auparavant.</p>
+
+<p>Le lougre corsaire, pendant cette petite exp&eacute;dition nocturne, louvoyait
+au large, envelopp&eacute; des t&eacute;n&egrave;bres qui favorisaient sa hasardeuse
+exploration, et attendait avec anxi&eacute;t&eacute; le retour de la chaloupe qu'il
+venait d'aventurer sur la c&ocirc;te ennemie.</p>
+
+<p>Quelques heures se pass&egrave;rent sans qu'aucun indice p&ucirc;t r&eacute;v&eacute;ler au
+capitaine le sort de ses audacieux maraudeurs.... Mais avec les premiers
+rayons du jour, on aper&ccedil;ut, &agrave; bord de <i>l'Invisible</i>, un petit point noir
+qui se d&eacute;tachait l&eacute;g&egrave;rement de la c&ocirc;te de St-Alban pour venir vers le
+corsaire.... C'&eacute;tait la chaloupe charg&eacute;e d'un nombre d'individus plus
+consid&eacute;rable que celui avec lequel elle avait &eacute;t&eacute; exp&eacute;di&eacute;e &agrave; terre.</p>
+
+<p>Du plus loin que le ma&icirc;tre d'&eacute;quipage put se faire entendre, perch&eacute; &agrave; la
+barre de la chaloupe, il cria au capitaine attentif: Mon capitaine, nous
+vous apportons du fameux! le p&egrave;re, le mari et la belle Anglaise! tous
+des lords pour le moins: il y aura gras! le p&egrave;re-lord seul en p&egrave;se au
+moins deux comme vous!</p>
+
+<p>Les trois infortun&eacute;s captifs furent embarqu&eacute;s plus morts que vifs &agrave;
+bord du fatal corsaire.</p>
+
+<p>Le second de <i>l'Invisible</i>, apr&egrave;s avoir pr&eacute;sid&eacute; &agrave; cette petite op&eacute;ration
+de d&eacute;tail, s'approcha du capitaine pour lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous bien, capitaine, que cette Anglaise est joliment
+tap&eacute;e?...&mdash;Qu'importe! avec l'argent que nous tirerons d'elle, nous en
+aurons de cent fois plus belles encore, en les payant. Que dit le jeune
+mari de ce coup de temps?&mdash;Mais, pas grand'chose de nouveau: il demande
+seulement &agrave; vous parler.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-le venir et qu'il s'explique vite et rondement: le temps file
+et la timidit&eacute; m'ennuie.</p>
+
+<p>Le mari de la jeune lady s'avan&ccedil;a. C'&eacute;tait le seul des trois
+prisonniers qui p&ucirc;t encore retrouver assez de force et de r&eacute;solution
+pour oser s'adresser au terrible chef des corsaires.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, demanda-t-il au capitaine en se remettant un peu de son
+&eacute;motion, apr&egrave;s l'attentat dont nous venons d'&ecirc;tre victimes, que
+pouvons-nous esp&eacute;rer de vous?</p>
+
+<p>&mdash;La vie sauve, et rien de plus. Mais je vais vous parler sans phrases,
+car je n'ai pas le temps d'en faire. Voici le fait. Vous avez, dit-on,
+beaucoup d'argent, et nous en cherchons. J'ai mis la patte sur vous,
+votre beau-p&egrave;re et votre femme, et pour les ravoir il vous faudra
+financer. C'est tout et c'est juste. Combien me donnerez-vous de prime
+pour votre libert&eacute;?&mdash;Combien exigez-vous pour notre d&eacute;livrance?&mdash;Puisque
+c'est &agrave; moi de parler le premier, j'entre en mati&egrave;re sans c&eacute;r&eacute;monie.
+Vous me donnerez six mille guin&eacute;es, et il n'en sera plus question.</p>
+
+<p>&mdash;Six mille guin&eacute;es? Vous les aurez, pour peu que vous me procuriez les
+moyens d'aller vous chercher cette somme &agrave; Weymouth.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne sera pas difficile; mais entendons-nous bien d'abord, pour ne
+pas embrouiller nos lignes. Le vent porte en c&ocirc;te, et avec ce petit
+canot que voil&agrave;, et deux hommes dont vous me r&eacute;pondrez, je vais vous
+faire mettre &agrave; terre. Votre femme et le papa beau-p&egrave;re resteront &agrave; mon
+bord pendant le temps qu'il vous faudra pour rassembler vos esp&egrave;ces en
+bloc. Demain, vers le milieu de la nuit, je courrai un gentil petit bord
+sous le cap St-Alban, o&ugrave; vous viendrez me rejoindre dans une barque de
+p&ecirc;che et mon petit canot, si vous &ecirc;tes un brave homme. Mais si, au cas
+contraire, pendant l'arrangement de notre affaire, j'aper&ccedil;ois quelque
+croiseur qui ait l'apparence de vouloir me chicaner, je prendrai chasse,
+et, pour mieux marcher, je vous pr&eacute;viens que j'enverrai par-dessus le
+bastingage tout ce qui pourra me g&ecirc;ner &agrave; bord et qui me para&icirc;tra charger
+inutilement le pont, la cale ou la chambre de mon navire....</p>
+
+<p>A ces mots &eacute;pouvantables, le pauvre Anglais ne put s'emp&ecirc;cher de fr&eacute;mir.
+Le capitaine s'aper&ccedil;ut de l'effroi qu'il venait de jeter dans le c&oelig;ur
+de son prisonnier, et aussit&ocirc;t il continua afin de profiter de l'&eacute;motion
+qu'il avait eu l'intention de produire sur lui:</p>
+
+<p>&mdash;Ces conditions sont dures &agrave; avaler, je le sais; mais je suis le ma&icirc;tre
+et vous &ecirc;tes pour le moment l'esclave de ma volont&eacute;. Vous m'avez
+entendu; je ne r&eacute;p&egrave;te jamais la m&ecirc;me chose.</p>
+
+<p>L'affaire vous chausse-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Je souscris &agrave; tout: permettez-moi d'embrasser ma femme et son p&egrave;re, et
+faites-moi d&eacute;barquer sur le rivage: demain, je vous donne ma parole
+d'honneur que vous serez satisfait.</p>
+
+<p>Les choses se pass&egrave;rent comme il avait &eacute;t&eacute; convenu. <i>L'Invisible</i>, apr&egrave;s
+avoir couru un bord au large toute la journ&eacute;e, remit dans la soir&eacute;e le
+cap &agrave; terre, et vers le milieu de la nuit il se trouva au lieu du
+rendez-vous, sous la pointe de St-Alban. Un bateau de p&ecirc;che, &agrave; l'heure
+dite et &agrave; l'endroit indiqu&eacute;, s'approcha remorquant un petit canot.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la barque parlementaire dans laquelle devait se trouver
+l'Anglais avec ses six mille guin&eacute;es. Bient&ocirc;t en effet le pauvre mari se
+jeta tout palpitant d'espoir dans les bras de son beau-p&egrave;re et de son
+&eacute;pouse &eacute;plor&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit le capitaine en le revoyant, la ran&ccedil;on est-elle &agrave; son
+poste?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur; je vous avais donn&eacute; ma parole, et voil&agrave; vos six mille
+guin&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! en ce cas, reprends ta femme, mon gar&ccedil;on, et le beau-p&egrave;re
+par-dessus le march&eacute;! Je fais toujours noblement les choses.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je au moins compter, monsieur, que pendant mon absence mon &eacute;pouse
+aura &eacute;t&eacute; respect&eacute;e de vous et de vos compagnons?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, morbleu! il est bon l&agrave; le gentleman! Est-ce que, s'il en avait
+&eacute;t&eacute; autrement, tu aurais voulu la reprendre au prix cot&eacute;? Apprends donc,
+mon amour, que les corsaires ont toujours de bonnes m&oelig;urs.... quand il
+y a de l'or au bout....</p>
+
+<p>Mais pas de sentiment, si &ccedil;a ne te g&ecirc;ne pas. Le temps est beau, la brise
+est ronde et la nuit sombre. Tu as ta femme au complet et moi mes
+piastres bien compt&eacute;es. La barque de p&ecirc;che t'attend, et nous n'avons ni
+l'un ni l'autre une minute &agrave; perdre. Embarquez-vous en double, heureuse
+famille, &agrave; moins que vous ne vouliez cependant siffler un verre de
+Cognac avec moi; et apr&egrave;s, filez-moi votre c&acirc;ble plus vite que &ccedil;a. Adieu
+donc, bon voyage, les amis; et si le c&oelig;ur vous en dit, n'oubliez pas,
+mylord, que nous en sommes encore l&agrave; pour un coup!</p>
+
+<p>Le lendemain de son heureuse exp&eacute;dition, le lougre <i>l'Invisible</i>
+flottait majestueusement sur la rade de Solidor, apr&egrave;s avoir fait une
+prise, en se rendant tranquillement du cap St-Alban &agrave; St-Malo.</p>
+
+<p>Il y a beaucoup de gens, j'en suis s&ucirc;r, qui, pour l'honneur de la
+galanterie fran&ccedil;aise, voudraient bien que cette aventure ne f&ucirc;t pas
+historique. Mais j'en suis tr&egrave;s-f&acirc;ch&eacute;: l'histoire des corsaires ne peut
+s'&eacute;crire &agrave; l'encre rose, sur papier lilas vaporis&eacute; d'essence de
+jasmin!</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Ma&icirc;tre r&eacute;volt&eacute;;</a></h3>
+
+<h3><a href="#table">DIALOGUES DU GAILLARD D'AVANT.</a></h3>
+
+
+<p>Un joli brick du commerce, nomm&eacute; <i>l'Oiseau-Bleu</i>, nous transportait, moi
+et quelques autres joyeux passagers, de Bordeaux &agrave; Maragnan. Depuis
+quelques jours nous avions fait beaucoup de route avec un vent assez
+fort et un temps fort brumeux, sans que des rapports de familiarit&eacute; se
+fussent encore &eacute;tablis entre les personnes de la chambre et les gens de
+l'&eacute;quipage. Les matelots qui, pour la premi&egrave;re fois, naviguaient &agrave; bord
+du navire, se connaissaient trop peu pour qu'il r&eacute;gn&acirc;t entre eux cette
+intimit&eacute; qui donne un air de famille si piquant &agrave; tout le personnel d'un
+b&acirc;timent marchand, et quant &agrave; nous, h&ocirc;tes &eacute;ph&eacute;m&egrave;res du bord, retenus par
+le froid ou la peur de la mer dans le fond de nos chaudes cabines, nous
+n'avions pas encore song&eacute; &agrave; communiquer assez directement avec les gens
+charg&eacute;s de nous mener &agrave; notre destination, pour pouvoir nous flatter
+d'avoir m&eacute;rit&eacute; leur confiance.</p>
+
+<p>Les marins, sans &ecirc;tre ce qu'on appelle d&eacute;fians, sont en g&eacute;n&eacute;ral peu
+communicatifs avec les individus &eacute;trangers &agrave; leur profession.</p>
+
+<p>Il faut presque toujours que l'occasion de lier connaissance avec eux
+arrive naturellement et &agrave; propos, pour qu'ils accueillent favorablement
+les avances qui ont pour but de capter leur attention ou leur
+bienveillance.</p>
+
+<p>Ce ne fut gu&egrave;re que lorsque nous nous trouv&acirc;mes dans les d&eacute;licieux
+parages de l'&icirc;le de Mad&egrave;re, que l'on commen&ccedil;a &agrave; jaser un peu &agrave; bord de
+<i>l'Oiseau-Bleu</i>. Les voyageurs qui ont &eacute;prouv&eacute; la douce influence de
+l'air des tropiques, savent l'effet que la temp&eacute;rature vivifiante de ces
+climats produit presque toujours sur les &eacute;quipages qui viennent de
+quitter la frigide et sombre monotonie de nos contr&eacute;es septentrionales.
+Il semble que le premier souffle des brises alis&eacute;es ait l'heureux
+privil&eacute;ge d'&eacute;panouir toutes les id&eacute;es, de dilater tous les c&oelig;urs. Les
+marins qui sortent, dans l'hiver surtout, d'un de nos ports d'Europe,
+pour aller chercher le ciel du midi, ne se ressemblent pas plus au bout
+de quelques jours de mer, que si c'&eacute;taient des hommes de deux esp&egrave;ces
+diff&eacute;rentes.</p>
+
+<p>Sur nos c&ocirc;tes (qu'on me permette de me servir de cette comparaison
+triviale pour exprimer vulgairement mon id&eacute;e), ce sont des ours, des
+b&ecirc;tes f&eacute;roces ou tout ce qu'on voudra. Sous des latitudes plus
+m&eacute;ridionales, ce sont des colibris, des oiseaux-mouches, tout ce qu'il y
+a de plus vif, de plus mignon et de plus s&eacute;millant au monde.</p>
+
+<p>Les colibris un peu goudronn&eacute;s de <i>l'Oiseau-Bleu</i> commenc&egrave;rent, donc &agrave;
+caqueter, comme je l'ai d&eacute;j&agrave; racont&eacute;, &agrave; la vue de Mad&egrave;re.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre d'&eacute;quipage, en apercevant cette &icirc;le si c&eacute;l&egrave;bre par la qualit&eacute;
+de ses vins, n'eut garde de laisser passer une occasion aussi belle de
+faire de la topographie de gaillard d'avant.</p>
+
+<p>&mdash;L'&icirc;le de Mad&egrave;re, s'&eacute;cria-t-il sentencieusement, ressemble &agrave; la vraie
+croix sur le plabord de laquelle est mort notre seigneur J&eacute;sus-Christ.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment cela? me hasardai-je &agrave; demander &agrave; notre faiseur de
+parall&egrave;le.</p>
+
+<p>&mdash;La raison du comment? me r&eacute;pondit-il avec un air qui me fit deviner la
+satisfaction qu'il &eacute;prouvait d'avoir provoqu&eacute; la question &agrave; laquelle il
+s'attendait, c'est que si on rassemblait tous les morceaux de bois de
+la vraie croix, il y aurait de quoi &agrave; en faire cent vaisseaux de ligne,
+comme de m&ecirc;me que si on faisait l'appel g&eacute;n&eacute;ral de tout le vin qui passe
+pour du Mad&egrave;re, il y aurait de quoi &agrave; <i>soumerger</i> toute cette &icirc;le que
+voil&agrave; sous sa propre <i>produisance</i>.</p>
+
+<p>Je fis semblant de rire beaucoup de l'observation statistique du ma&icirc;tre
+d'&eacute;quipage, et il se mit &agrave; fredonner:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">De mille et quelques paradis</span><br />
+<span class="i0">Que promet <i>la table</i> ou l'histoire,</span></div></div>
+
+<p>pour ne pas avoir l'air d'attacher une trop grande importance
+scientifique &agrave; la remarque ing&eacute;nieuse qu'il venait de faire.</p>
+
+<p>Une petite passag&egrave;re fort maigre, la seule que nous eussions le bonheur
+de poss&eacute;der &agrave; bord, monta en ce moment sur le pont et demanda au
+capitaine, avec cette candeur de curiosit&eacute; que savent avoir toutes les
+passag&egrave;res:</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, comment nomme-t-on cette autre petite &icirc;le que l'on voit l&agrave;
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; de la grosse?</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, cette petite &icirc;le se nomme Porto-Santo?</p>
+
+<p>&mdash;Porto-Santo! s'&eacute;cria la jeune personne; oh! le dr&ocirc;le de nom, <i>Santo</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, <i>Santo!</i> grommela entre ses dents mon ma&icirc;tre d'&eacute;quipage, et de
+mani&egrave;re &agrave; n'&ecirc;tre entendu que de moi; si on te <i>sentait les os</i>, &agrave; toi,
+on serait en v&eacute;rit&eacute; bigrement embarrass&eacute; de te sentir autre chose,
+madame <i>Santo!</i></p>
+
+<p>Cette saillie me prouva que le ma&icirc;tre du bord &eacute;tait calembouriste, et je
+devinai d&egrave;s lors qu'il ne me serait pas tr&egrave;s-difficile de tirer parti de
+la ga&icirc;t&eacute; naturelle de son esprit, pour les conversations que je me
+promettais d'entretenir avec cet original, pendant la travers&eacute;e.</p>
+
+<p>Il n'est peut-&ecirc;tre pas inutile de faire remarquer aux amateurs d'&eacute;tudes
+philosophiques, que le sobriquet de <i>madame Santo</i> ou <i>Sent-os</i> resta
+pendant tout le voyage &agrave; la pauvre fluette passag&egrave;re qui avait si
+indiscr&egrave;tement demand&eacute; &agrave; notre capitaine le nom de la petite &icirc;le voisine
+de Mad&egrave;re.</p>
+
+<p>Le soir de notre premi&egrave;re journ&eacute;e d'entr&eacute;e en mati&egrave;re, les hommes de
+quart, &eacute;tal&eacute;s nonchalamment sur le gaillard d'avant, jouissaient, dans
+les postures les plus voluptueuses qu'ils pussent se donner en se
+couchant sur le guindeau ou les &eacute;coutilles, d'un calme enchanteur.</p>
+
+<p>Les voiles, mollement arrondies par la brise de l'arri&egrave;re, semblaient,
+en pesant &agrave; peine sur leurs vergues, nous renvoyer, comme pour nous
+rafra&icirc;chir &agrave; dessein, le vent l&eacute;ger et pur qui les avait enfl&eacute;es.</p>
+
+<p>Le silence contemplatif qu'observaient depuis quelque temps les
+matelots, pour jouir plus intimement du repos charmant qu'ils
+savouraient, ne fut interrompu que par la grosse voix d'un ennuy&eacute; qui,
+apr&egrave;s avoir bien contract&eacute; sa bouche pour mieux b&acirc;iller, se prit &agrave;
+crier:</p>
+
+<p>&mdash;Sac..di&eacute;! que je donnerais bien mon quart de vin pour que <i>queuqu'un</i>
+nous cont&acirc;t un conte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu aimes donc les <i>contes</i>, marquis! Excusez de la friandise: si
+tu avais dit &ccedil;a avant d&icirc;ner, on t'en aurait servi un pour ton dessert.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, comme on s'en doute d&eacute;j&agrave;, le ma&icirc;tre d'&eacute;quipage qui venait de
+faire cette r&eacute;ponse &agrave; l'amateur de contes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a, ma&icirc;tre R&eacute;volt&eacute;, reprit l'amateur, vous ne vous douteriez pas du
+pari que j'ai fait, il y a bien, ma foi! une semaine, avec l'&eacute;quipage?</p>
+
+<p>&mdash;Tu as fait un Paris, mon ami, il y a une semaine? Eh bien! je t'en
+fais mon compliment, car pour faire un Paris aussi vite, il faut que tu
+n'aies pas perdu ton temps &agrave; enfiler des perles au clair de la lune.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je dis, ma&icirc;tre R&eacute;volt&eacute;, que j'ai fait un pari, c'est que je ne
+sais pas ce que je dis.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en &eacute;tais dout&eacute;, rien qu'&agrave; tes premiers mots, et toute ta vie je
+te pronostique qu'il en sera de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais dire que vous ne vous douteriez pas de ce que j'ai gag&eacute; en
+pari, avec l'&eacute;quipage.</p>
+
+<p>&mdash;Je commencerai peut-&ecirc;tre &agrave; m'en douter quand tu me l'auras dit; mais
+auparavant, si tu penses que je vais me <i>sabouler</i> le coco pour mettre
+la main dessus, tu t'es fichu <i>dedans</i> comme un arracheur de dents! (A
+part.) Mais est-il donc b&ecirc;te, ce baptis&eacute;-l&agrave;! C'est la lune dans son
+plein avec une fente au milieu.</p>
+
+<p>Le parieur reprend:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! pour tout vous dire, ma&icirc;tre R&eacute;volt&eacute;, j'ai gag&eacute;, sans &ecirc;tre
+trop curieux, que ma&icirc;tre R&eacute;volt&eacute; n'&eacute;tait pas votre vrai nom!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Non! Oui!</i></p>
+
+<p>&mdash;Mais, sans vous offenser, est-ce <i>oui</i>-t-ou <i>non</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Tu as parl&eacute; de mon nom, n'est-ce pas? Eh bien! j'ai dit <i>nom</i>, pour
+faire &eacute;cho; mais je n'ai pas dit <i>non</i>, c'est-&agrave;-dire <i>no senhor</i>, comme
+dit l'Anglais. C'est une double entente que tu n'entends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, finalement, j'ai pari&eacute; avec les autres que <i>ma&icirc;tre R&eacute;volt&eacute;</i>,
+c'&eacute;tait pas plus votre nom de famille que votre nom de bapt&ecirc;me. Ai-je
+t'i gagn&eacute;, ou bien ai-je t'i perdu, quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Tu as gagn&eacute; ou tu as perdu, personne ne peut te refuser &ccedil;a, &agrave; moins
+que tu n'aies ni perdu ni gagn&eacute;, comme dans un pari d'une pareille
+nature. Mais pour que tu aies raison une fois dans ta b&ecirc;te de vie, je te
+dirai que tu n'as pas perdu.... C'est-&agrave;-dire que tu n'as pas perdu
+l'esprit, attendu que tu n'as pas ce qu'il faut pour ce genre de
+perdition.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! en ce cas-l&agrave;, vous ne vous appelez pas devant la loi ma&icirc;tre
+R&eacute;volt&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Pas pr&eacute;cis&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc comme qui dirait cens&eacute;ment un sobriquet?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Sot</i> toi-m&ecirc;me, entends-tu, mal appris!</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu du bon Dieu, est-<i>ce-t-il</i> malheureux de ne pas savoir
+bien parler le fran&ccedil;ais! C'&eacute;tait pas pour vous offenser, ma&icirc;tre R&eacute;volt&eacute;,
+bien <i>acertainement</i>, que je disais un sobriquet. Je voulais dire que
+c'&eacute;tait, comme on dit, comment donc d&eacute;j&agrave;? une esp&egrave;ce de nom de guerre
+qu'on vous avait donn&eacute; en vous appelant....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est cela! un nom de guerre en temps de paix, n'est-ce pas.
+Autre raison, autre b&ecirc;tise! C'est comme d&eacute;funt capitaine La Sottise,
+qui, pour ne pas &eacute;chouer son navire, l'a fichu droit &agrave; la c&ocirc;te. Allons,
+paliaca de Moka, allons, va donc un peu de l'avant, si tu ne veux pas
+aller en d&eacute;rive du c&ocirc;t&eacute; du champ de navets, de l'autre bord de l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, ma&icirc;tre R&eacute;volt&eacute;, je ne sais plus <i>quoi que</i> vous dire, tant
+vous avez de l'esprit au-dessus de moi. J'ai pari&eacute;, quoi, et j'aurai
+perdu faute d'avoir la langue aussi bien amarr&eacute;e que la v&ocirc;tre.</p>
+
+<p>Pour venir un peu en aide au pauvre diable dont les questions avaient
+&eacute;t&eacute; si mal accueillies par le subtil et imp&eacute;rieux ma&icirc;tre, je crus
+pouvoir m'interposer entre les interlocuteurs et renouer au profit m&ecirc;me
+de ma curiosit&eacute; le dialogue qui venait d'&ecirc;tre interrompu. Je l'avouerai
+m&ecirc;me, ce nom ou ce surnom de <i>R&eacute;volt&eacute;</i> que portait le ma&icirc;tre d'&eacute;quipage
+semblait cacher quelque signification piquante, et au risque d'&eacute;prouver
+le sort qu'avait d&eacute;j&agrave; subi le matelot investigateur, je dis &agrave; notre
+savant du gaillard d'avant:</p>
+
+<p>&mdash;Ma&icirc;tre, vous excuserez ma curiosit&eacute;, sans doute; mais, je vous
+l'avouerai, j'ai &eacute;t&eacute; tent&eacute; plusieurs fois, comme ce matelot dont vous
+venez de bl&acirc;mer l'indiscr&eacute;tion, de vous demander d'o&ugrave; pouvait vous &ecirc;tre
+venu ce nom de <i>ma&icirc;tre R&eacute;volt&eacute;</i> qui semble cacher le mot de quelque
+&eacute;nigme, si c'est, comme tout me porte &agrave; le croire, un nom de guerre qui
+vous a &eacute;t&eacute; donn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Le mot d'une <i>&eacute;gnime</i>, me r&eacute;pondit vivement le ma&icirc;tre d'&eacute;quipage; il
+n'y a pas plus de mot <i>d'&eacute;gnime</i> l&agrave;-dessous que de pommade &agrave; la rose sur
+le cataugan d'un tondu.</p>
+
+<p>La <i>nomination</i> de <i>R&eacute;volt&eacute;</i> m'est venue par rapport &agrave; une affaire que
+j'ai &eacute;prouv&eacute;e dans mon vieux temps, et d'o&ugrave; j'ai &eacute;t&eacute; bien heureux de me
+retirer avec un <i>sobriquet</i> seulement et avec un petit coup de
+<i>briquet</i>, ainsi que vous pouvez le voir par la marque qui m'en est
+rest&eacute;e sous le menton. C'est un certificat de bonne conduite sign&eacute; par
+un capitaine, et que je ne perdrai pas, tant ce gaillard-l&agrave; aimait &agrave; se
+servir de bonne encre pour signer ses certificats.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! l'affaire dont vous nous parlez l&agrave; doit &ecirc;tre int&eacute;ressante.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, surtout quand, comme votre serviteur tr&egrave;s-humble, on en a pay&eacute;
+les <i>int&eacute;r&ecirc;ts</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Et y a-t-il long-temps que cet &eacute;v&eacute;nement-l&agrave; vous est arriv&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Quel &eacute;v&eacute;nement, s'il vous pla&icirc;t, si j'en &eacute;tais capable?</p>
+
+<p>&mdash;Mais celui dont vous venez de parler.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je viens de parler d'un &eacute;v&eacute;nement! Ah bien bigre! tant mieux!
+Dites plut&ocirc;t, monsieur le passager, que vous voulez tout bonifacement me
+tirer une carotte du nez. Je vois votre truc, tout nuit qu'il fait dans
+le moment actuel, encore mieux que si la bougie &eacute;tait allum&eacute;e. Mais
+c'est &eacute;gal, puisque vous d&eacute;sirez savoir le pourquoi-t-est-ce de mon nom
+d'emprunt, je vais vous le raconter &agrave; la bonne franquette, pourvu
+toutefois et n&eacute;anmoins, pendant la chose que je vais vous r&eacute;citer,
+personne ne vienne me fiche malheur et me couper le fil de carret de mon
+histoire; car, voyez-vous, monsieur, quand je parle, moi, je n'aime pas
+qu'on s'avise de vouloir &ecirc;tre plus savant que moi et de me couper le
+c&acirc;ble de mon discours pour me faire faire une <i>&eacute;pissure</i> dedans....
+Est-ce-t-il entendu, vous autres? cria le ma&icirc;tre aux gens de quart qui
+l'&eacute;coutaient.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma&icirc;tre R&eacute;volt&eacute;, nous avons bien entendu; vous pouvez parler, et
+le premier qui dira quelque chose sur votre parole sera mis &agrave; l'amende.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; quelle amende encore?</p>
+
+<p>&mdash;A l'amende que vous voudrez, ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! &agrave; l'amende d'un revers de main et d'une convulsion de pied au
+derri&egrave;re. C'est convenu et entendu. Attention, je parle, et qu'on ne se
+mouche plus! Les toussemens et les crachemens sont suspendus pendant
+toute la s&eacute;ance.</p>
+
+<p>L'orateur, ou plut&ocirc;t l'historien, prit alors la parole de l'air le plus
+grave, et au milieu du silence le plus profond il s'exprima ainsi:</p>
+
+<p>&laquo;Une fois et quantes, j'&eacute;tais embarqu&eacute; dans ma jeunesse et du temps de
+la guerre pass&eacute;e, &agrave; bord d'un corsaire de Bordeaux qui avait un nom qui
+ne se trouve pas dans l'almanach des saints du paradis. Ce particulier
+de corsaire, gr&eacute;&eacute; en trois-m&acirc;ts, et on peut dire aux &oelig;ufs et aux
+champignons, s'appelait, ni plus ni moins, le <i>Mange-Tout</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Il avait en batterie seize caronades de dix-huit et deux canons de
+huit; car vous savez assez qu'en course, sans qu'il soit besoin de vous
+le r&eacute;cidiver, c'est avec du fer qu'on a des piastres, et avec une autre
+poudre que la poudre &agrave; friser qu'on peut attraper de la poudre d'or
+plein son sac.</p>
+
+<p>&laquo;Nous &eacute;tions &agrave; bord du <i>Mange-Tout</i> environ cent trente &agrave; cent quarante
+poulets de ma fa&ccedil;on, c'est-&agrave;-dire pas trop avari&eacute;s par l'eau de mer, et
+un peu trop durs pour &ecirc;tre mis &agrave; la broche ou en fricass&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Notre capitaine &eacute;tait un petit homme de cinq pieds &agrave; cinq pieds un
+pouce de hauteur, et un peu plus large que long. Il avait nom Doublemin.
+Je ne sais pas bien encore si ses mains &eacute;taient doubles, comme le
+portait sa <i>nominaison</i>, mais ce que je sais tr&egrave;s-bien, c'est que
+chacune de ses pattes en valait bien deux comme celles des meilleurs
+lapins du bord. A lui seul, quand il n'&eacute;tait pas content de la force de
+l'&eacute;quipage, il se mettait &agrave; hisser le grand hunier, en nous disant que
+nous &eacute;tions des carognes. C'&eacute;tait le seul compliment qu'il nous faisait
+quand il &eacute;tait d'humeur &agrave; nous dire quelque chose d'<i>amicable</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Pendant tout le temps que nous rest&acirc;mes mouill&eacute;s avec le corsaire au
+bas de la rivi&egrave;re de Bordeaux, en attendant une bonne nuaison de vents
+pour mettre &agrave; la mer, la joie et la ga&icirc;t&eacute; ne d&eacute;semparaient pas &agrave; bord du
+<i>Mange-Tout</i>. Les &eacute;quipages des autres navires disaient que notre
+trois-m&acirc;ts &eacute;tait le b&acirc;timent le <i>bien-nomm&eacute;</i>, car on <i>mangeait tout</i> et
+m&ecirc;me l'on <i>buvait tout</i> &agrave; bord.</p>
+
+<p>&laquo;Il y avait toujours une touque d'eau-de-vie croch&eacute;e au pied du m&acirc;t
+d'artimon, et quand la touque &eacute;tait vide, il n'en co&ucirc;tait pas plus que
+d'aller la remplir &agrave; la cambuse.</p>
+
+<p>&laquo;L'ouvrage n'allait pas gu&egrave;re, mais les vivres allaient rondement.
+C'&eacute;tait un vrai paradis, affourch&eacute; sur ses deux ancres, pour les cagnes
+(les paresseux) et les ivrognes. C'est l'Anglais qui paiera tout &ccedil;a, que
+je nous disions. Oui, l'Anglais, pas mal! c'&eacute;tait nous, comme finalement
+vous allez l'apprendre par la suite.</p>
+
+<p>&laquo;Le vent devint bon au bout de trois semaines de ribottes au mouillage
+du Verdon. Le corsaire appareilla; et en descendant de dessus
+l'empointure du grand hunier, o&ugrave; j'&eacute;tais mont&eacute; pour affaler les cargues,
+je m'aper&ccedil;us du coin de l'&oelig;il que l'on avait d&eacute;croch&eacute; la touque
+d'eau-de-vie du pied du m&acirc;t d'artimon, pendant que j'&eacute;tions en train de
+faciliter la man&oelig;uvre.</p>
+
+<p>&laquo;Effectivement, une fois en dehors des passes, le capitaine Doublemin
+avait chang&eacute; de barre et avait dit &agrave; ses officiers et au cambusier que
+c'&eacute;tait assez caus&eacute; comme &ccedil;a entre l'&eacute;quipage et la touque de
+spiritueux. La sobri&eacute;t&eacute;, qu'il avait proclam&eacute;, est l'&acirc;me du matelot une
+fois au large.</p>
+
+<p>&laquo;Il disait l&agrave; une parole bien sage, le capitaine Doublemin; c'est aussi
+mon opinion &agrave; moi, que la sobri&eacute;t&eacute;. Alors je ne pensais pas encore de
+cette fa&ccedil;on. Mais depuis j'ai appris &agrave; gouverner droit et &agrave; mettre le
+cap sur une autre aire de vent.&raquo;</p>
+
+<p>Parvenu &agrave; ce point de son histoire, notre conteur s'interrompit un
+instant pour adresser les mots suivans &agrave; un jeune novice de quart, qui
+l'&eacute;coutait avec la plus vive curiosit&eacute; depuis le commencement de sa
+narration:</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, Piloneau, si, au lieu de m'&eacute;couter l&agrave;, la bouche ouverte et
+les yeux sans bouger, tu allais me chercher une bouteille de Rochelle
+qui est de service depuis ce matin &agrave; la t&ecirc;te de ma cabane!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout de suite, ma&icirc;tre, r&eacute;pondit le novice Piloneau en se laissant
+glisser par le capot du logement de l'&eacute;quipage.</p>
+
+<p>Pendant la courte absence de Piloneau, ma&icirc;tre R&eacute;volt&eacute; eut soin de nous
+dire:</p>
+
+<p>Quand je me laisse descendre du gosier une mar&eacute;e de paroles un peu trop
+<i>cons&eacute;quente</i>, la gorge me reste &agrave; sec, et les mots que je veux pousser
+ne flottent plus dans la passe. Hum! hum! mon coup de Rochelle va
+m'arriver bien &agrave; propos pour me permettre de reprendre la bord&eacute;e de mon
+discours.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir aval&eacute; la moiti&eacute; de l'eau-de-vie qui restait dans la
+bouteille que venait de lui remettre le novice, notre historien reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous disais donc, avant de prendre un peu de rafra&icirc;chissement dans
+le fond de cette bouteille, que la sobri&eacute;t&eacute; est le plus beau devoir de
+l'officier et du matelot &agrave; la mer.</p>
+
+<p>&laquo;Les gens du <i>Mange-Tout</i>, et moi tout le premier, coquin que j'&eacute;tais
+alors, ne pens&egrave;rent pas de cette mani&egrave;re. En voyant que la touque de
+schnick n'&eacute;tait plus &agrave; son poste de combat, ils se dirent les uns aux
+autres: <i>Tout va aller mal &agrave; bord du corsaire. Il n'y a plus rien pour
+nous soutenir, et le capitaine est un v&eacute;ritable tra&icirc;tre.</i></p>
+
+<p>&laquo;Qui dit matelot, voyez-vous, dit un homme bigrement difficile &agrave;
+contenter. Donnez deux jours de suite du gigot r&ocirc;ti &agrave; un &eacute;quipage, et le
+troisi&egrave;me jour de gigot, l'&eacute;quipage se r&eacute;voltera pour avoir de la viande
+sal&eacute;e. C'est physique cette chose-l&agrave;, et moi je suis juste; j'ai &eacute;t&eacute;
+matelot tout comme un autre, et je sais bien que le huiti&egrave;me p&eacute;ch&eacute;
+capital, c'est de faire du bien &agrave; un matelot et de caresser un chat.
+Ingrat une fois, ingrat deux fois, et ingrat trois fois, voil&agrave; le
+proverbe. Je ne sors pas de l&agrave;. Tant pis pour ceux qui ne seront pas
+contens: il iront se coucher, s'ils ne sont pas de quart.</p>
+
+<p>&laquo;Les plus farauds du corsaire firent d'abord des cabales. Allons trouver
+le capitaine, qu'ils se dirent, pour lui r&eacute;clamer notre contingent
+d'eau-de-vie. Allons, r&eacute;pondirent les autres. Mais une fois qu'il fallut
+en d&eacute;goiser et s'escrimer pour aller parler au capitaine Doublemin,
+personne n'avait plus de jambes ni de langue &agrave; son service.</p>
+
+<p>&laquo;Deux grands turbuleux <i>n&eacute;anmoins</i>, ou <i>nez-en-plus</i> comme vous voudrez,
+prirent un peu de c&oelig;ur &agrave; la bouche, et les voil&agrave; partis en d&eacute;putation
+pour parler au capitaine au nom de tout l'&eacute;quipage r&eacute;uni en comit&eacute; de
+cabale.</p>
+
+<p>&laquo;Une fois en face de notre <i>gare-la-b&ucirc;che</i>, qui se promenait comme un
+ours du Canada tout seul sur le gaillard d'arri&egrave;re, les deux
+ambassadeurs du gaillard d'avant ne surent faire autre chose que de
+mettre leur bonnet &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Que voulez-vous? leur demanda Doublemin pour commencer la
+conversation.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Rien pour le moment, r&eacute;pondirent les deux <i>lofias</i>, bien emb&ecirc;t&eacute;s de
+la commission qu'ils avaient prise.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Eh bien! en ce cas, allez-vous-en et fichez-moi la paix.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Mais c'est que, capitaine, dit le plus hardi en revenant sur ses pas,
+la touque d'eau-de-vie n'est plus croch&eacute;e au m&acirc;t d'artimon.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;C'est qu'on l'aura d&eacute;croch&eacute;e, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oui, mais c'est que nous vous demanderions &agrave; la revoir au pied du
+m&acirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oui! se met &agrave; crier Doublemin avec une voix qui avait l'air d'avoir
+pass&eacute; par le gosier du diable, quand tu la verras <i>recroch&eacute;e</i> au pied
+du m&acirc;t, cette touque, c'est qu'auparavant vous m'aurez croch&eacute; moi-m&ecirc;me
+par le <i>dormant</i> du cou au bout de cette vergue. Allez vous coucher, tas
+de pochards: deux quarts de vin et un boujaron d'eau-de-vie, voil&agrave; ce
+qui vous revient, et c'est, trois fois par jour, plus que vous ne valez
+tous ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Vous voulez donc en ce cas, capitaine, r&eacute;pondit le cabaleur un peu
+<i>d&eacute;sorient&eacute;</i>, nous traiter comme des matelots du service ou comme des
+pauvres rafal&eacute;s de marins du marchand?</p>
+
+<p>&laquo;Doublemin, en entendant ces paroles, ne fit seulement pas semblant d'y
+faire attention, et il se mit &agrave; commander de suite une man&oelig;uvre par
+mani&egrave;re d'acquit et &agrave; seule fin de couper la conversation par le bout.</p>
+
+<p>&laquo;L'&eacute;quipage devint de plus en plus m&eacute;content, et il ne cessait de
+r&eacute;p&eacute;ter: Il veut traiter des hommes comme nous comme des marins du
+service; c'est notre malheur qu'il ambitionne en nous rognant d'une
+mani&egrave;re aussi f&eacute;roce les vivres de l'armement. Si encore, tout en nous
+faisant je&ucirc;ner d'eau-de-vie, il nous faisait faire des prises, on se
+contenterait de la rafale de la cambuse, par la palpaison de l'argent;
+mais avec lui, pas plus de prises que de fioles de tafia &agrave; vider.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; bient&ocirc;t un mois que nous balandons &agrave; la mer, bordaillant bord sur
+bord, et nous n'avons seulement pas rencontr&eacute; ce qui s'appelle une
+barque &agrave; piment. Il faut en finir, il n'y a pas d'autre moyen!</p>
+
+<p>&laquo;Les plus obstin&eacute;s criaient en entendant ces paroles qu'il fallait en
+finir en jetant le capitaine &agrave; la mer; que c'&eacute;tait le meilleur moyen de
+faire quelque chose de bien &agrave; bord.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne suis pas bien certainement ici pour bl&acirc;mer la conduite des chefs.
+Qui ne sait pas ob&eacute;ir ne sait pas commander, et qui doit commander doit
+savoir ob&eacute;ir: c'est connu dans la marine. Mais je me permettrai de dire
+nonobstant que si le capitaine du <i>Mange-Tout</i> avait mis un peu plus de
+douceur dans sa r&eacute;ponse aux gens de l'&eacute;quipage, il aurait pu nous faire
+avaler tout bonnement la chose de ne rien nous donner &agrave; boire. La
+douceur dans le commandement est ce qu'il y a de plus beau, selon ma
+petite mani&egrave;re de voir.</p>
+
+<p>&laquo;Supposez que vous soyez m&eacute;decin pour un instant, et que vous vous
+mettiez dans la boule de faire avaler &agrave; un malade une boisson &agrave; lui
+faire rendre l'&acirc;me par le haut. Eh bien! que mettrez-vous pour que la
+boisson passe dans la cale du malade? Vous y mettrez un peu de sucre,
+n'est-ce pas? afin de masquer le mauvais go&ucirc;t de la <i>drogaille</i>, et &agrave;
+l'abri de la <i>sucraison</i>, la tisane fera son petit bonhomme de chemin.</p>
+
+<p>&laquo;Le commandement n'est pas une chose plus <i>maline</i> que &ccedil;a. C'est un peu
+de sucre qu'il faut y mettre, pour qu'il soit aval&eacute; sans faire faire
+trop la grimace &agrave; vos inf&eacute;rieurs. Voil&agrave; comme moi j'entends le service.
+La douceur et la s&eacute;v&eacute;rit&eacute;, c'est ma consigne, et je ne sors pas de l&agrave;.&raquo;</p>
+
+<p>L'occasion de joindre l'exemple au pr&eacute;cepte sembla s'offrir en ce moment
+m&ecirc;me &agrave; la philosophie pratique de ma&icirc;tre R&eacute;volt&eacute;.</p>
+
+<p>Pendant qu'il pronon&ccedil;ait emphatiquement la derni&egrave;re phrase qu'on vient
+de lire, un jeune novice du bord s'avisa de jeter sous le vent une
+seille qu'il voulait remplir d'eau de mer. Mais n&eacute;gligeant la pr&eacute;caution
+prescrite en pareil cas, le pauvre petit matelot avait oubli&eacute; d'amarrer
+le bout de la bosse du seau qu'il venait de jeter &agrave; la mer et qu'il
+exposait &agrave; &ecirc;tre enlev&eacute; par la rapidit&eacute; du courant que la vitesse du
+navire formait le long du bord.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre d'&eacute;quipage, s'apercevant de l'imprudence que venait de
+commettre le novice inexp&eacute;riment&eacute;, interrompit tout-&agrave;-coup sa narration
+et se leva brusquement en nous disant: Laissez-moi aller dire une
+calotte ou deux &agrave; l'oreille de ce failli gars qui envoie un seau
+par-dessus les bastingages, sans amarrer le bout de la bosse &agrave; bord.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre s'avan&ccedil;a alors vers le d&eacute;linquant, et apr&egrave;s lui avoir
+reproch&eacute; son impr&eacute;voyance et lui avoir donn&eacute; deux ou trois bonnes tapes
+sur les oreilles, il revint reprendre sa place et continuer la narration
+que cet acte de s&eacute;v&eacute;rit&eacute; avait un instant interrompue.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous disais donc tout &agrave; l'heure, reprit-il, que la douceur dans les
+chefs &eacute;tait ma consigne. C'est toujours comme &ccedil;a que j'ai pens&eacute; et agi.
+Mais revenons &agrave; ce qui se passait &agrave; bord du <i>Mange-Tout</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Je crois d&eacute;j&agrave; vous avoir r&eacute;cit&eacute; que nous n'avions rien trouv&eacute; &agrave; gratter
+sur mer, depuis notre d&eacute;part du bas de la rivi&egrave;re de Bordeaux.
+Cependant, au bout de quinze &agrave; vingt jours ou un mois, plus ou moins, de
+croisi&egrave;re d'emb&ecirc;tement, voil&agrave; qu'on aper&ccedil;oit &agrave; bord, du c&ocirc;t&eacute; de l'&icirc;le de
+Mad&egrave;re, ma foi! dans les parages o&ugrave; nous nous trouvons &agrave; peu pr&egrave;s
+actuellement, un navire ou deux; car on ne savait pas trop bien encore
+si c'&eacute;tait un seul b&acirc;timent, ou s'il y en avait plus d'un. La vigie du
+grand m&acirc;t cria d'abord:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Voil&agrave; que je vois quatre m&acirc;ts sous le vent &agrave; nous.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;C'est deux bricks bout &agrave; bout, dit le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oui, r&eacute;pondit la vigie, &ccedil;a m'a l'air de deux bricks; mais les quatre
+m&acirc;ts de ces deux bricks ne sont pas s&eacute;par&eacute;s deux &agrave; deux. C'est quasiment
+comme si c'&eacute;taient quatre m&acirc;ts sur le m&ecirc;me navire.</p>
+
+<p>&laquo;Le capitaine et les officiers se pommoy&egrave;rent sur les barres pour y voir
+mieux avec leurs longues-vues.</p>
+
+<p>&laquo;Les quatre m&acirc;ts &eacute;taient toujours plant&eacute;s &agrave; &eacute;gale distance avec leurs
+voiles orient&eacute;es au plus pr&egrave;s, et courant la m&ecirc;me bord&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Tiens, se mirent &agrave; crier quelques-uns des malins du gaillard d'avant,
+car il y a toujours des plus malins que les autres &agrave; bord de tous les
+navires, si c'&eacute;tait le corsaire le <i>Quatre-M&acirc;ts</i> qui est appareill&eacute;
+quelques jours avant nous de la rivi&egrave;re<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>?</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;<i>Quatre-M&acirc;ts</i> ou non, fit notre capitaine, je veux en avoir le c&oelig;ur
+net.</p>
+
+<p>&laquo;Et il ordonne de laisser arriver sur les quatre bouts de bois et de
+faire faire &agrave; notre bord le branle-bas g&eacute;n&eacute;ral de combat.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Le Mange-Tout</i>, quand il &eacute;tait pouss&eacute; de bonne brise et qu'il avait de
+la toile sur le casaquin, n'avait pas l'habitude de rester en route de
+crainte d'user ses escarpins. Au bout d'une heure de chasse grand largue
+et les bonnettes du vent amur&eacute;es, nous commencions &agrave; tomber assez
+rondement sur le navire ou les navires en vue. Mais tant plus nous en
+approchions et tant plus on ne pouvait pas encore dire si c'&eacute;tait une
+farce que nous avions vue ou si c'&eacute;tait une v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Figurez-vous une longue batterie jaune sur l'eau, et sur cette batterie
+quatre m&acirc;ts plant&eacute;s, &agrave; peu pr&egrave;s de m&ecirc;me hauteur et avec le m&ecirc;me
+entre-deux. Il n'y avait qu'une brigantine sur le m&acirc;t de l'arri&egrave;re, un
+pavillon anglais au bout de cette brigantine, et on ne voyait qu'un seul
+beaupr&eacute; avec ses focs sur l'avant de tout cet <i>embrouillamini</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Si c'&eacute;tait deux bricks naviguant bout &agrave; bout, disaient les plus savans,
+on verrait leurs deux brigantines et les deux boute-hors de beaupr&eacute;, et
+le m&acirc;t de l'arri&egrave;re du dernier serait plus haut que son m&acirc;t d'avant.
+Mais ces coquins de m&acirc;ts paraissent tout taill&eacute;s et coup&eacute;s comme ceux du
+<i>Quatre-M&acirc;ts</i> de Bordeaux, et il n'y a pas moyen de soutenir que c'est
+&ccedil;a ou que ce n'est pas &ccedil;a.</p>
+
+<p>&laquo;Tout en d&eacute;bitant des contes sur cette affaire qui n'&eacute;tait pas
+tout-&agrave;-fait aussi claire qu'une chandelle allum&eacute;e, nous approchions pas
+moins du ph&eacute;nom&egrave;ne qui nous taquinait l'esprit depuis plus de deux
+heures de temps. Il ne restait gu&egrave;re plus que deux port&eacute;es de canon
+entre le susdit ph&eacute;nom&egrave;ne &agrave; quatre m&acirc;ts et nous, lorsque nous v&icirc;mes
+enfin ces quatre grands imposteurs de m&acirc;ts se s&eacute;parer &agrave; la douce, et
+faire deux beaux bricks de guerre anglais, d&eacute;doubl&eacute;s un peu proprement
+l'un de l'autre par une man&oelig;uvre analogue &agrave; la circonstance.</p>
+
+<p>&laquo;Pour lors, nous commen&ccedil;&acirc;mes &agrave; voir deux pavillons, deux beaupr&eacute;s, deux
+grands m&acirc;ts plus hauts que les m&acirc;ts de misaine. Celui qui ne se trompe
+jamais n'est pas fait pour &ecirc;tre marin. Il est trop savant, et les trop
+savans se font toujours mettre dans le sac dix ans avant les autres.</p>
+
+<p>&laquo;Voyant qu'il s'&eacute;tait mystifi&eacute; lui-m&ecirc;me, le capitaine Doublemin ne
+voulut pas perdre de temps; c'&eacute;tait bien assez d'avoir perdu la vue.</p>
+
+<p>&laquo;Il prit chasse en un coup de temps devant les deux <i>deux m&acirc;ts</i>. Notre
+corsaire, ainsi que j'ai d&eacute;j&agrave; eu l'honneur de vous le certifier, ne
+laissait pas moisir sa quille en route. Nous nous mettons &agrave; courir, et
+plus vite que la petite poste, sur la c&ocirc;te d'Afrique. Les deux bricks
+<i>escarpinent</i> tant qu'ils peuvent, et il y avait d'un c&ocirc;t&eacute; comme de
+l'autre un peu plus de toile au vent qu'il n'y en a dans la poche o&ugrave; je
+mets usag&eacute;ment mon mouchoir.</p>
+
+<p>&laquo;La premi&egrave;re nuit vient, et les deux bricks sont toujours dans nos eaux.
+Le jour suivant m&ecirc;me histoire; la seconde nuit la brise fra&icirc;chit et des
+grains nous tombent &agrave; bord. C'&eacute;tait l'<i>inclination</i> du <i>Mange-Tout</i>, qui
+ne se <i>patinait</i> jamais si bien que de fort temps.</p>
+
+<p>&laquo;Finalement, apr&egrave;s soixante heures de chasse, pas plus de bricks anglais
+en vue que de doublons ou de quadruples en or dans la besace en chair
+humaine de la femme d'un Hottentot.</p>
+
+<p>&laquo;Le danger &eacute;tait pass&eacute;; mais la farce revint. Quoi, braillaient les
+anciens faiseurs de complots contre le capitaine, il prend deux bricks
+de guerre pour un? C'est donc des prises &agrave; <i>quatre-m&acirc;ts</i> qu'il veut
+amariner pour nous faire faire notre fortune! Oh! il faut que &ccedil;a change,
+soit de la t&ecirc;te ou de la queue. A l'eau le canard! notre capitaine n'est
+qu'un dindonneau!</p>
+
+<p>&laquo;Soi-disant, en courant comme nous le faisions sur la c&ocirc;te d'Afrique,
+nous devions rencontrer dans ces parages, de gros b&acirc;timens anglais, de
+Londres ou de Liverpool, bond&eacute;s de poudre d'or, de dents d'&eacute;l&eacute;phant ou
+d'hippopotame, et d'huile de palme; il y en a qu'appellent cela de
+l'huile de palmier, mais le nom ne fait rien &agrave; la chose. Vous n'&ecirc;tes
+pas sans avoir entendu parler du commerce que font les Anglais avec les
+n&egrave;gres sauvages, qu'il leur est facile de mettre dedans. Faire le
+commerce et emb&ecirc;ter son monde, c'est <i>syllonyme</i>, c'est-&agrave;-dire la m&ecirc;me
+chose.</p>
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait bien l'id&eacute;e du capitaine de faire, s'il le pouvait, une
+<i>raffle</i> de b&acirc;timens richement charg&eacute;s dans ces parages. Mais le pauvre
+cher homme &eacute;tait tomb&eacute; dans une si grande <i>rafale</i> de respect et
+d'estime aux yeux de son monde, qu'on pensait beaucoup plus &agrave; bord &agrave; se
+priver de sa douce pr&eacute;sence, qu'&agrave; &eacute;couter ses ordres pour le bien du
+service et l'honneur de la croisi&egrave;re du <i>Mange-Tout</i>.</p>
+
+<p>&laquo;J'avais oubli&eacute;, tout en vous contant mon conte, qu'il y avait &agrave; bord de
+nous un petit mauvais pas grand'chose qui avait &eacute;t&eacute; embarqu&eacute; sur le
+corsaire pour apprendre le m&eacute;tier de la course: c'&eacute;tait le fr&egrave;re du
+capitaine, qui servait en gros et en d&eacute;tail comme mousse; le plus vilain
+et le plus tra&icirc;tre des enfans perdus que j'ai connus dans la navigation.
+Pour en revenir &agrave; ce bout d'engeance de Lucifer, je vous dirai que quand
+le <i>carcaillon</i> entendit parler de la r&eacute;volte pr&eacute;par&eacute;e par les plus
+d&eacute;termin&eacute;s, il se mit &agrave; crier plus fort que tous les autres ensemble que
+le capitaine &eacute;tait un brigand d&eacute;natur&eacute;, et qu'en sa qualit&eacute; de fr&egrave;re de
+Doublemin, il demandait qu'on envoy&acirc;t son pauvre a&icirc;n&eacute; par dessus le
+bord, pour lui apprendre une autre fois &agrave; &ecirc;tre plus juste envers
+l'&eacute;quipage. Les mal intentionn&eacute;s, dont j'&eacute;tais du nombre, en voyant la
+bonne volont&eacute; du coquin de mousse &agrave; l'&eacute;gard de son fr&egrave;re, dirent que
+c'&eacute;tait un bon petit bigre. Ce n'&eacute;tait n&eacute;anmoins qu'une vile et jeune
+canaille, ainsi que je me ferai un plaisir de vous le prouver dans la
+suite.</p>
+
+<p>&laquo;Le mousse en question s'appelait <i>Ch&eacute;ri</i>, de son nom de bapt&ecirc;me. Une
+nuit que j'&eacute;tais de quart, je lui dis: Ecoute, Ch&eacute;ri, si tu veux rendre
+un vrai service &agrave; tout l'&eacute;quipage en g&eacute;n&eacute;ral, il faut que tu nous
+pr&eacute;viennes quand il sera &agrave; propos d'envoyer monsieur ton fr&egrave;re de
+l'autre bord du bastingage sous le vent.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je ne demande pas mieux, me r&eacute;pondit l'enfant avec la franchise de
+l'&acirc;ge; mais c'est qu'il est malin comme un chat, mon gredin de fr&egrave;re, et
+qu'il serait un peu lourd &agrave; <i>d&eacute;capeler</i> de cette fa&ccedil;on, attendu qu'il
+est fort comme toute une escouade d'abordage, et que je crois qu'il a
+toujours sur lui un poignard de longueur, avec accompagnement de
+pistolets de poche.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Quel moyen amical y aurait-il donc de finir bient&ocirc;t la conversation
+avec le particulier?</p>
+
+<p>&laquo;Le petit Ch&eacute;ri me r&eacute;pondit pour lors:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Si j'avais seulement un bon paquet de vert-de-gris, d'arsenic, ou une
+ration suffisante de mort-aux-rats, je r&eacute;pondrais bien de l'affaire,
+parce qu'en m&ecirc;lant l'empoisonnement en question dans la bouteille
+d'eau-de-vie du pacha mon fr&egrave;re, je serais s&ucirc;r de lui faire gober la
+pilule de sant&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ah! le gueux! il boit donc de l'eau-de-vie &agrave; discr&eacute;tion, lui? que je
+ripostai tout en col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Une bouteille toutes les nuits, quand la mer est belle, et
+quelquefois deux fioles, quand il se r&eacute;veille pour le mauvais temps.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Non, que je dis au petit Ch&eacute;ri apr&egrave;s le moment de la r&eacute;flexion. On
+peut bien avoir du vert-de-gris &agrave; bord o&ugrave; il y a du cuivre; mais le
+vert-de-gris, c'est du poison, et le poison n'est pas une arme brave et
+loyale pour un &eacute;quipage qui veut se r&eacute;volter avec honneur et sans
+reproches. Pour ne pas qu'il soit redit que nous avons pris notre
+capitaine en tra&icirc;tre, il vaut mieux le jeter co&ucirc;te qui co&ucirc;te &agrave; la mer,
+au profit des requins ou autres carnivores de cette esp&egrave;ce, que de
+l'empoisonner comme un insecte malfaisant.</p>
+
+<p>&laquo;Ch&eacute;ri, l'infernal sc&eacute;l&eacute;rat de mousse, me quitta en disant: Vous &ecirc;tes un
+brave homme, je vous respecte; mais mon fr&egrave;re n'en est pas moins une
+<i>carcaille</i>. Et le mousse alla se coucher tout naturellement comme &agrave;
+l'ordinaire.</p>
+
+<p>&laquo;Pendant tout ce bataclan, nous n'en faisions pas moins route sur la
+c&ocirc;te d'Afrique, o&ugrave; nous devions rencontrer, comme plus haut, &agrave; ce que
+nous promettait l'&eacute;tat-major du navire, ces gros b&acirc;timens anglais en
+question, charg&eacute;s de poudre d'or, de dents d'&eacute;l&eacute;phant, autrement dit
+morphil, et d'huile de palme ou de palmier.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, beaux b&acirc;timens charg&eacute;s de tout cela, que nous devions rencontrer,
+comme vous allez le voir!</p>
+
+<p>&laquo;Quand donc, nous demandions-nous les uns aux autres, jetterons-nous
+d&eacute;finitivement notre capitaine &agrave; la mer? Demain, <i>gourgonnaient</i> les
+moins press&eacute;s. Aujourd'hui, &agrave; la nuit tombante, disaient les plus
+d&eacute;termin&eacute;s. Oui, mais quand il fallait faire le coup, les plus press&eacute;s
+remettaient encore l'affaire au lendemain. La r&eacute;volte, voyez-vous, est
+quasiment une pi&egrave;ce de canon de malheur! On trouve cent hommes pour la
+charger, et personne pour y mettre le feu.</p>
+
+<p>&laquo;Finalement, un beau matin avec le jour, on aper&ccedil;ut terre devant nous.
+Le capitaine ordonna de laisser courir comme pour aller au mouillage.
+Nous ne tard&acirc;mes pas &agrave; nous voir entre des petites &icirc;les d&eacute;sertes,
+habit&eacute;es par des sauvages qui ne paraissaient pas avoir re&ccedil;u beaucoup
+d'&eacute;ducation. Autant qu'on pouvait le remarquer, m&ecirc;me du bord, ces
+individus &eacute;taient n&egrave;gres de la t&ecirc;te aux pieds, et c'&eacute;tait d'autant plus
+facile &agrave; deviner qu'ils n'avaient rien pour se couvrir le casaquin. Le
+seul habillement de quelques-uns, c'&eacute;taient des fl&egrave;ches et des gros
+b&acirc;tons.</p>
+
+<p>&laquo;Si c'est comme &ccedil;a que nous faisons la course, se mit &agrave; crier l'&eacute;quipage
+en examinant la physionomie de ces naturels, le capitaine nous la fiche
+bonne! Croit-il donc que nous allons amariner une de ces &icirc;les avec les
+habitans &agrave; bord, pour la <i>t&eacute;rir</i> sur les c&ocirc;tes de France? Belles parts
+de prises que nous aurons l&agrave;! Un rocher au lieu d'un navire anglais, et
+des sauvages n&egrave;gres, au lieu de balles de coton ou de boucauts de sucre!</p>
+
+<p>&laquo;Nous ne f&ucirc;mes pas plut&ocirc;t mouill&eacute;s entre ces &icirc;lots abandonn&eacute;s, que le
+capitaine Doublemin ordonna &agrave; quarante hommes de bonne volont&eacute;
+d'embarquer dans nos trois plus grandes embarcations pour aller faire de
+l'eau &agrave; terre. Ce qui fut command&eacute; fut ex&eacute;cut&eacute;. On mit des barriques
+vides dans les embarcations. Les officiers qui commandaient la corv&eacute;e
+demand&egrave;rent quelques fusils pour leurs gens afin de pouvoir se d&eacute;fendre
+&agrave; l'occasion contre les sauvages, et les trois canots d&eacute;bord&egrave;rent du
+bord pour aller nous chercher de l'eau fra&icirc;che dont nous avions besoin
+dans le fait, car depuis que l'on avait retranch&eacute; l'eau-de-vie &agrave;
+discr&eacute;tion &agrave; l'&eacute;quipage, il s'&eacute;tait jet&eacute; &agrave; corps perdu sur l'eau, pour
+avoir &agrave; boire quelque chose.</p>
+
+<p>&laquo;Vous pensez bien, sans qu'il soit n&eacute;cessaire de vous le faire sentir
+apparemment, qu'en demandant des hommes de bonne volont&eacute; pour aller en
+corv&eacute;e &agrave; terre, le chien de Doublemin avait son plan. Presque tous les
+plus mutins du bord, &agrave; seule fin de s'entendre ensemble pour mieux
+<i>manigancer</i> l'inf&acirc;me complot, avaient demand&eacute; &agrave; &ecirc;tre de la partie. Moi
+seul et quelques autres parmi les cabaleurs, nous &eacute;tions rest&eacute;s &agrave; bord
+pour ne pas laisser le navire tout-&agrave;-fait sans mauvais sujets.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! il est bon de vous dire peut-&ecirc;tre que le chef du coup mont&eacute; depuis
+si long-temps &eacute;tait aussi rest&eacute; avec nous autres. A lui seul il criait
+du soir au matin qu'il se chargerait, une fois le beau moment venu, de
+nous d&eacute;livrer de Doublemin, quand bien m&ecirc;me personne ne voudrait
+l'assister dans sa bonne action.</p>
+
+<p>&laquo;Une fois nos embarcations parties pour aller aborder la premi&egrave;re &icirc;le
+venue, nous les v&icirc;mes accoster la terre, et les sauvages se retirer dans
+les bois, par politesse et sans doute, &agrave; ce que nous pensions, pour
+faire honneur aux nouveaux venus. Des politesses et des honneurs comme
+&ccedil;a, on vous en donnera tant que vous voudrez et treize &agrave; la douzaine
+encore!</p>
+
+<p>&laquo;La premi&egrave;re chose que firent nos hommes de corv&eacute;e en mettant le pied &agrave;
+terre, ce ne fut pas d'aller chercher de l'eau, comme le portait leur
+consigne; mais ils se mirent &agrave; courir comme dans la canicule apr&egrave;s les
+<i>sauvagesses</i> de l'endroit, et je dis comme dans la canicule, car il
+fait rudement chaud au moins sur la c&ocirc;te d'Afrique. C'est le pays de la
+sueur et des d&eacute;sirs ind&eacute;cens, la nature y marchant toute nue sans les
+v&ecirc;temens qui distinguent nos climats et nos habitudes.</p>
+
+<p>&laquo;Le capitaine n'eut pas plut&ocirc;t vu la man&oelig;uvre des <i>mal-pouss&eacute;s</i> qui
+quittaient les embarcations pour courir apr&egrave;s la n&eacute;graille fugitive dans
+les bois, qu'il se dit ou qu'il eut l'air de se dire en lui-m&ecirc;me: Bon!
+c'est &ccedil;a! Je n'en attendais pas moins de cette vermine!</p>
+
+<p>&laquo;Et aussit&ocirc;t le voil&agrave; qui descend dans sa chambre et qu'un instant apr&egrave;s
+il remonte sur le pont. Mais excusez, dans l'intervalle de sa descente
+en bas et de sa <i>remont&eacute;e</i> sur le gaillard d'arri&egrave;re, il vous avait
+chang&eacute; de costume de la t&ecirc;te aux pieds.</p>
+
+<p>&laquo;En allant dans sa chambre, il &eacute;tait habill&eacute; comme de coutume, veste
+bleue, casquette de cuir et cravate noire.</p>
+
+<p>&laquo;Pour revenir sur le pont, il s'&eacute;tait mis plus &agrave; la l&eacute;g&egrave;re: un mouchoir
+sur la t&ecirc;te, plus de veste, mais les manches de chemise retrouss&eacute;es
+jusqu'&agrave; l'&eacute;paule, un poignard large comme la main &agrave; la place de sa
+montre, et une paire de pistolets longs comme une cuill&egrave;re &agrave; pot, sous
+le bras gauche.</p>
+
+<p>&laquo;Il va y avoir du nouveau &agrave; coup s&ucirc;r, que je dis aux autres en voyant le
+physique inhumain du capitaine. Personne dans le moment ne r&eacute;pondit &agrave; ce
+mot d'avertissement.</p>
+
+<p>&laquo;J'avais bien devin&eacute; qu'il sortirait avant peu des paroles
+<i>ind&eacute;crottables</i> de la bouche du lapin. Rien n'est si ais&eacute; pour les gens
+qui ont navigu&eacute; que de lire les malheurs qui doivent arriver, sur la
+physionomie des chefs.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous ordonne de faire filer le c&acirc;ble par le bout, cria Doublemin
+d'une vois f&eacute;roce &agrave; son second; et le second passa devant avec les
+officiers du bord, pour faire ex&eacute;cuter le commandement.</p>
+
+<p>&laquo;La brise venait de terre: quand le corsaire eut fil&eacute; son c&acirc;ble, le
+voil&agrave; qu'il va en d&eacute;rive au large, en laissant, comme vous entendez
+bien, &agrave; terre les trois embarcations qui &eacute;taient &agrave; nous chercher de
+l'eau.</p>
+
+<p>&laquo;On n'avait seulement m&ecirc;me pas ordonn&eacute; de faire hisser le petit foc &agrave;
+bord: le navire, avec toutes ses voiles serr&eacute;es, s'en allait
+tranquillement en d&eacute;rive, ne bougeant pas plus que s'il avait continu&eacute; &agrave;
+&ecirc;tre mouill&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;La preuve que je ne m'&eacute;tais pas tromp&eacute; en pensant qu'il allait y avoir
+du nouveau &agrave; bord, c'est que pendant que nous &eacute;tions tous les bras
+crois&eacute;s &agrave; attendre ce qui allait cuire pour notre service, le capitaine
+se promenait seul sur le pont, comme un cr&acirc;ne qui veut chercher dispute
+&agrave; un particulier quelconque.</p>
+
+<p>&laquo;Au bout d'un quart d'heure de promenade, le v'l&agrave; tout-&agrave;-coup qui
+s'arr&ecirc;te. Il va en <i>d&eacute;goiser</i>: tout le monde se tait; respect aux chefs,
+ob&eacute;issance &agrave; la loi.</p>
+
+<p>&laquo;Un complot abominable, dit-il en s'adressant &agrave; nous autres tous
+indistinctement, a &eacute;t&eacute; <i>maniganc&eacute;</i> &agrave; bord. Je connais les chefs de la
+r&eacute;volte, et les mis&eacute;rables vont recevoir le ch&acirc;timent qu'ils ont m&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Ant&eacute;nor, avance ici; j'ai depuis long-temps un mot &agrave; te dire. Le moment
+de r&eacute;gler nos comptes est arriv&eacute;. Approche, inf&acirc;me!</p>
+
+<p>&laquo;Ant&eacute;nor &eacute;tait le premier cabaleur parmi les autres. Il s'avance &agrave; la
+rencontre du capitaine, l'air assez d&eacute;lib&eacute;r&eacute;, les mains dans les poches
+de son pantalon et la casquette sur la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Le capitaine, en se voyant accoster de cette fa&ccedil;on, lui arrache primo
+sa casquette de dessus l'oreille, et apr&egrave;s l'avoir jet&eacute;e par-dessus le
+bord, il se met &agrave; lui crier:</p>
+
+<p>&laquo;Cette derni&egrave;re insolence vient encore confirmer ton crime, sc&eacute;l&eacute;rat que
+tu es. Depuis quand une <i>mateluche</i> de ton esp&egrave;ce accoste-t-elle son
+capitaine la t&ecirc;te couverte?</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Depuis que les <i>mateluches</i> comme moi se sont mis dans le toupet de
+vivre en libert&eacute;! r&eacute;pond Ant&eacute;nor.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et c'est aussi, il y a toute apparence, pour vivre en libert&eacute;, que tu
+avais form&eacute; le plan, avec quelques brigands de ton num&eacute;ro, de m'envoyez
+par-dessus le bord?</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je ne sais pas seulement de quoi vous voulez me parler, dit Ant&eacute;nor
+en regardant Doublemin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! moi, je vais te l'apprendre. Une r&eacute;volte s'&eacute;tait organis&eacute;e &agrave;
+bord, et c'est toi qui &eacute;tais le chef du complot. Tu devais me jeter &agrave; la
+mer pour t'emparer du navire. Un des comploteurs m'a tout appris; &agrave;
+chaque heure, &agrave; chaque minute, j'&eacute;tais instruit de votre l&acirc;che et
+abominable dessein.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ah! se mit &agrave; crier pour lors Ant&eacute;nor, c'est votre petit gredin de
+fr&egrave;re qui est l&agrave;, qui nous a vendus, la vermine!</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Par Dieu, dit sur le moment le petit Ch&eacute;ri, vous aviez cru, mani&egrave;re
+de cornichons que vous &ecirc;tes, que je serais assez insensible pour vous
+laisser tuer mon fr&egrave;re! Ils sont encore bons l&agrave; ces <i>gr&eacute;eurs</i> de
+conspirations pourries. Avale &ccedil;a, Las Cazas!</p>
+
+<p>&laquo;Le capitaine, apr&egrave;s avoir fait taire la bouche &agrave; l'enfant, qui &eacute;tait
+dans le fond un bon fr&egrave;re, mais une m&eacute;chante petite <i>frapouille</i>,
+reprit, en parlant toujours &agrave; Ant&eacute;nor:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Connais-tu bien, ex&eacute;crable criminel, comment les lois punissent la
+r&eacute;volte &agrave; bord d'un navire?</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;J'ignore; mais je serai plus savant peut-&ecirc;tre quand une fois vous me
+l'aurez appris.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Eh bien! ces lois punissent la r&eacute;volte de mort!</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oui, quand il y a des juges apparemment.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ton juge, c'est moi; la loi, la voil&agrave;. Le coupable, c'est toi.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et la condamnation?</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Elle est sur ton infernale figure, et l'ex&eacute;cution du jugement au bout
+de ma main. A terre, il y a vingt-quatre heures pour ex&eacute;cuter le
+coupable; ici, il n'y a plus pour toi qu'une minute, et la minute vient
+de sonner.</p>
+
+<p>&laquo;Et en vous pronon&ccedil;ant cette parole, voil&agrave; mon capitaine qui vous
+empoigne la crini&egrave;re d'Ant&eacute;nor de la main gauche, et qui vous lui envoie
+&agrave; bout portant, de la main droite, un coup de pistolet d'ar&ccedil;on dans la
+physionomie.</p>
+
+<p>&laquo;Le corps du pauvre Ant&eacute;nor tomba sur le pont baign&eacute; dans son sang: tout
+le haut de sa t&ecirc;te &eacute;tait rest&eacute; dans la main gauche de Doublemin<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;Le commencement de la justice est fait, cria alors le capitaine. La loi
+vient de parler. Avancez quatre hommes et envoyez-moi le cadavre du
+criminel par-dessus le bord.</p>
+
+<p>&laquo;Ma foi! dans un moment comme celui-l&agrave; et avec un Sarrasin de ce
+calibre, il n'y a pas gu&egrave;re moyen de d&eacute;sob&eacute;ir. Je fus un des quatre
+hommes de bonne volont&eacute; qui d&eacute;barqu&egrave;rent d&eacute;funt Ant&eacute;nor de l'autre c&ocirc;t&eacute;
+du bastingage.</p>
+
+<p>&laquo;Il y avait lieu de penser vraisemblablement apr&egrave;s ce coup de temps que
+tout &eacute;tait fini &agrave; bord. Personne ne soufflait plus un mot plus haut l'un
+que l'autre. On aurait entendu une moustique voler sur le pont.
+L'&eacute;quipage enfin en avait assez de cet exemple, pour son compte. Mais
+Doublemin, lui, n'&eacute;tait pas encore plus content qu'il ne fallait.</p>
+
+<p>&laquo;Cependant, comme je l'ai lu anciennement dans un livre: coupez la t&ecirc;te
+d'un complot, et le complot n'aura plus de jambes.</p>
+
+<p>&laquo;Quant &agrave; moi, sans me vanter, je n'avais plus ni bras ni jambes. C'est
+que, &eacute;coutez donc, on aime bien se m&ecirc;ler un peu des affaires o&ugrave; tout le
+monde met son nez; mais on n'aime pas, comme de juste et de raison, &agrave;
+payer les pots cass&eacute;s pour tout le monde. Vous entendez bien cette
+parole, n'est-ce pas, vous autres jeunes gens qui m'&eacute;coutez &agrave; l'heure
+qu'il est?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, ma&icirc;tre R&eacute;volt&eacute;; nous serions bien f&acirc;ch&eacute;s de perdre un
+seul mot de votre conte, r&eacute;pondirent les jeunes matelots composant
+l'auditoire du ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, reprit gravement celui-ci. Les fautes des anciens,
+voyez-vous, c'est &agrave; peu pr&egrave;s comme les roches &agrave; fleur d'eau et les
+bas-fonds qu'il faut &eacute;viter. Je vous dis mes fautes, &agrave; seule fin qu'en
+naviguant, vous ne tombiez pas dessus en grand, comme des badernes qui
+ne savent pas gouverner leur barque. Danger connu est &agrave; moiti&eacute; <i>par&eacute;</i>.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir d&eacute;bit&eacute; d'un ton tr&egrave;s-imposant et tr&egrave;s-grave cet
+avertissement tout paternel, notre narrateur reprit ainsi le fil de son
+histoire:</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi que je l'ai annonc&eacute;, Doublemin n'&eacute;tait pas trop content.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'y avait pas un demi-quart d'heure qu'il venait de faire l'affaire
+&agrave; ce pauvre Ant&eacute;nor, qu'il se mit &agrave; crier d'une voix qui semblait sortir
+du fond de la cale d'un trois-ponts:</p>
+
+<p>&laquo;Je sais qu'il y a encore de mauvais bandits &agrave; mon bord. Je les connais
+tous un &agrave; un, et si, dans cinq minutes d'horloge, &agrave; partir du moment
+actuel, ils ne viennent pas tous, les uns apr&egrave;s les autres, se d&eacute;noncer
+eux-m&ecirc;mes de bonne volont&eacute; et me demander leur pardon, il y aura du
+<i>grabuge</i> encore sur le pont du <i>Mange-Tout</i>, apr&egrave;s les cinq minutes de
+gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>&laquo;Une minute se passe, deux minutes sont d&eacute;j&agrave; pass&eacute;es; personne encore ne
+prend la route du pardon g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>&laquo;Doublemin voyant le retard, se met &agrave; dire, pour nous engager &agrave; prendre
+notre parti en braves:</p>
+
+<p>&laquo;Si vous attendez que je vous nomme, je vous nommerai tous
+individuellement ou ensemble; mais &agrave; chaque nom qui sortira de ma
+bouche, je vous pr&eacute;viens qu'il y aura un homme de moins &agrave; l'appel.</p>
+
+<p>&laquo;Et sans plus de fa&ccedil;on que &ccedil;a, le p&egrave;lerin vous d&eacute;ga&icirc;ne de sa ceinture
+son poignard qui &eacute;tait bien large comme une feuille de bananier.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! il ne s'agit pas ici de faire les b&eacute;gueules, dit un de nos
+camarades qui n'avait pas trop la conscience blanche. Je me d&eacute;nonce
+moi-m&ecirc;me. Capitaine, j'ai eu tort et me v'l&agrave; &agrave; vos ordres.</p>
+
+<p>&laquo;Quand un homme bat en retraite, il ne manque jamais de compagnons de
+route, comme on dit.</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s le premier r&eacute;volt&eacute; qui venait de <i>fouiner</i>, arrive un autre, et
+puis un autre, et puis moi apr&egrave;s le troisi&egrave;me. Si bien que nous formions
+une rang&eacute;e de dix &agrave; douze ren&eacute;gats repentans sur le pont.</p>
+
+<p>&laquo;Une fois que Doublemin nous vit align&eacute;s, la figure un peu renvers&eacute;e du
+mauvais c&ocirc;t&eacute;, il nous dit, pour nous faire compliment sur notre
+soumission:</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes tous des crapules qui m&eacute;riteriez les gal&egrave;res, si j'&eacute;tais
+aussi m&eacute;chant que je devrais &ecirc;tre juste. Mais je viens d'en exp&eacute;dier un,
+et &ccedil;a ne m'amuserait pas de recommencer la m&ecirc;me c&eacute;r&eacute;monie pour chacun de
+vous. Cependant, sans &ecirc;tre aussi criminels que le chef du complot, vous
+&ecirc;tes coupables, et vous ne devez pas porter celle-l&agrave; en paradis; et afin
+de signer avec de bonne encre un certificat de mauvaise conduite &agrave;
+chacun de vous, je vais vous mettre ma signature dans un endroit o&ugrave; vous
+ne pourrez pas la cacher aussi facilement qu'au fond de votre sac.</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s nous avoir adress&eacute; ce petit discours, ne voil&agrave;-t-il pas que ce
+diable de Doublemin vient &agrave; chacun de nous face &agrave; face, et qu'il nous
+fait en particulier une petite entaille sur le menton avec le bout de
+son poignard!</p>
+
+<p>&laquo;La chose, me direz-vous, peut &ecirc;tre l&eacute;g&egrave;re: d'accord; mais il n'en est
+pas moins bigrement g&ecirc;nant d'&ecirc;tre marqu&eacute; &agrave; la partie la plus <i>vuli&egrave;re</i>
+du visage pour le restant de sa vie, et pour une affaire aussi
+d&eacute;sagr&eacute;able qu'une r&eacute;volte &agrave; bord.</p>
+
+<p>&laquo;S'il ne faisait pas nuit, vous pourriez voir encore sur mon physique la
+signature de Doublemin. Je ne m'en cache pas, je ne l'avais pas vol&eacute;, et
+qui convient de ses fautes est plus m&eacute;ritant que celui qui dit qu'il n'a
+jamais p&eacute;ch&eacute;. La vie de l'homme, sans comparaison, est un grand c&acirc;ble de
+vaisseau, et avant qu'un grand c&acirc;ble soit fil&eacute; jusqu'au bout, il peut se
+faire joliment des coques depuis l'&eacute;talingure jusqu'&agrave; la bitture.</p>
+
+<p>&laquo;Ceux-l&agrave; qui sont matelots et qui m'&eacute;coutent entendront assez ce que je
+veux dire; les autres chercheront le <i>motus</i> de l'<i>&eacute;gnime</i> que j'ai
+voulu faire en passant.</p>
+
+<p>&laquo;D&egrave;s le moment o&ugrave; tout se trouva arrang&eacute; &agrave; l'amiable &agrave; bord du corsaire,
+le capitaine, voyant l'&eacute;quipage content et satisfait, nous commanda
+d'aller larguer les voiles; car vous vous rappelez bien que pendant la
+petite affaire qui venait de se passer &agrave; bord, le navire avait &eacute;t&eacute;
+laiss&eacute; en d&eacute;rive, pouss&eacute; au large par la brise de terre.</p>
+
+<p>&laquo;L'appareillage, je vous en donne mon billet, ne fut pas long &agrave; faire.
+Nous courions tous du pont sur les vergues pour larguer la toile, comme
+de vrais &eacute;cureuils. Jamais nous n'avions &eacute;t&eacute; aussi lestes du jarret et
+aussi vifs de la patte. Il y a des instans o&ugrave; une solide correction
+retrempe furieusement la bonne volont&eacute; d'un &eacute;quipage, et une fois que
+les chefs ont r&eacute;gl&eacute; leur d&eacute;compte avec leurs matelots, on se remet &agrave;
+travailler pour une autre campagne.</p>
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait pas encore le tout que d'avoir mis de la toile au vent &agrave; bord
+du <i>Mange-Tout</i>, il nous restait ensuite &agrave; louvoyer contre le vent pour
+regagner le chemin que nous avions perdu en d&eacute;rivant, et pour rattraper
+le bout de notre c&acirc;ble que nous avions fil&eacute; sur une bou&eacute;e deux heures
+auparavant. Avec cela, vous vous souvenez bien, sans le moindre doute,
+des trois embarcations que nous avions envoy&eacute;es sur la petite &icirc;le
+d&eacute;serte des sauvages, pour y faire de l'eau. Le capitaine avait bien
+voulu, vous entendez, punir la r&eacute;volte; mais il ne voulait pas
+abandonner les gens qu'il avait exp&eacute;di&eacute;s &agrave; terre pour le bien du service
+en g&eacute;n&eacute;ral, et pour recevoir en m&ecirc;me temps une bonne frott&eacute;e en
+particulier.</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi donc nous voil&agrave; &agrave; louvoyer bord sur bord, amures sur &eacute;coutes,
+avec notre gueux de corsaire qui pin&ccedil;ait le vent comme la plus fine
+couturi&egrave;re pince un <i>ourl&eacute;</i> avec son aiguille. En moins d'une heure on
+peut dire que nous avions d&eacute;j&agrave; regagn&eacute; une bonne partie du chemin perdu,
+lorsque nous entendons un bruit de coups de fusil sur la petite &icirc;le o&ugrave;
+nous avions laiss&eacute; nos gens de corv&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;A ce carillon de coups de feu, le capitaine se mit &agrave; dire: Est-ce que
+ces gaillards-l&agrave; s'aviseraient de d&eacute;chirer de la toile avec les naturels
+du pays?...</p>
+
+<p>&laquo;Et puis il prend sa longue-vue, et apr&egrave;s avoir regard&eacute; &agrave; terre du c&ocirc;t&eacute;
+d'o&ugrave; venait le tintamarre de la fusillade, il nous redit: Oui, ce sont
+nos gens qui saluent avec du plomb de calibre les antropophages qui leur
+font une conduite de politesse.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle conduite de politesse! que nous pens&acirc;mes en entendant le
+capitaine. Si la politesse dure encore une demi-heure, il n'y aura plus
+personne &agrave; conduire par ces abominables <i>gueusaillons</i> de sauvages.</p>
+
+<p>&laquo;Nous arrivions toujours, &agrave; bord du corsaire, &agrave; l'endroit de notre
+premier mouillage, et les coups de fusil que nous avions entendus
+continuaient &agrave; <i>p&eacute;tailler</i>, mais plus en douceur qu'&agrave; l'instant o&ugrave; nous
+avions commenc&eacute; &agrave; distinguer le roulement de la mousqueterie.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que &ccedil;a peut annoncer? que nous nous demandions &agrave; bord. Que
+nos gens ont fait la paix avec les antropophages de l'&icirc;le, ou qu'ils
+sont plut&ocirc;t <i>b&ucirc;ch&eacute;s</i> &agrave; ne pouvoir plus jouer du mousqueton?</p>
+
+<p>&laquo;Nous ne f&ucirc;mes pas long-temps heureusement &agrave; apprendre ce qui venait de
+se passer sur ce rivage cruel et barbare o&ugrave; nous avions cru trouver de
+l'eau, et o&ugrave; il n'y avait &agrave; ramasser que des coups &agrave; discr&eacute;tion, et m&ecirc;me
+plus qu'&agrave; discr&eacute;tion.</p>
+
+<p>&laquo;Le jour, au moment dont je vous parle, commen&ccedil;ait &agrave; tomber; mais il
+faisait encore assez clair au loin cependant pour nous permettre de voir
+que nos trois embarcations venaient de d&eacute;border de l'&icirc;le des sauvages.
+En une minute, comme elles avaient vent arri&egrave;re pour venir sur nous,
+elles largu&egrave;rent leurs voiles, et nous autres, pour aller &agrave; leur
+rencontre, nous &eacute;longe&acirc;mes sous terre la derni&egrave;re bord&eacute;e que nous avions
+&agrave; courir au plus pr&egrave;s.</p>
+
+<p>&laquo;Je parierais bien, n'importe quoi au monde, qu'aucun de vous ici n'est
+fichu pour se figurer ce que nous v&icirc;mes &agrave; bord du corsaire, quand une
+fois nos embarcations furent rendues &agrave; port&eacute;e de vue de nous? Non,
+jamais, au grand jamais, sous la voute <i>immensurable</i> du firmament que
+v'l&agrave; au-dessus des girouettes de notre m&acirc;ture, on ne verra deux
+spectacles de cette mani&egrave;re. Une vraie com&eacute;die en action, une v&eacute;ritable
+mascarade de c&ocirc;te d'Afrique.</p>
+
+<p>&laquo;Imaginez-vous qu'aussit&ocirc;t que nous p&ucirc;mes bien apercevoir et compter un
+&agrave; un nos gens dans les embarcations, nous v&icirc;mes les uns avec une fl&egrave;che
+dans le derri&egrave;re, les autres avec une zagaie plant&eacute;e raide dans le dos,
+et les moins avari&eacute;s enfin avec des coups de massue de sauvages, en
+travers sur la mine. Nous avions peine &agrave; reconna&icirc;tre nos camarades, tant
+ces accidens-l&agrave; les avaient chang&eacute;s de ce qu'ils &eacute;taient auparavant.
+C'&eacute;tait, &agrave; vous dire le vrai, un spectacle &agrave; rire d'un c&ocirc;t&eacute; et &agrave; pleurer
+de l'autre, une farce et une piti&eacute; tout ensemble, finalement.</p>
+
+<p>&laquo;Quand la premi&egrave;re des trois embarcations de cette exp&eacute;dition de malheur
+fut accost&eacute;e &agrave; bord, notre capitaine commen&ccedil;a par demander &agrave; l'officier
+qui commandait la corv&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Eh bien! monsieur, que vous est-il donc arriv&eacute; &agrave; terre?</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, r&eacute;pondit l'officier, il nous est arriv&eacute; des coups comme
+s'il en pleuvait.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Parbleu, je ne le vois que de reste, lui dit le capitaine. Mais
+comment cette affaire entre les sauvages et vous a-t-elle eu lieu, et
+par la faute de qui a-t-elle commenc&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Capitaine, que r&eacute;pondit encore l'officier, personne n'a commenc&eacute;
+l'affaire: elle est venue toute seule et tout le monde ensuite s'en est
+m&ecirc;l&eacute;. Mais puisque vous paraissez souhaiter avoir des d&eacute;tails l&agrave;-dessus,
+je vais vous faire mon proc&egrave;s-verbal aussi bien que je pourrai.</p>
+
+<p>&laquo;Imaginez-vous, capitaine, qu'une fois &agrave; terre, je dis aux hommes de mon
+canot et des deux autres embarcations: Mes gar&ccedil;ons, d&eacute;barquons en double
+nos pi&egrave;ces &agrave; eau, et allons les mettre sous cette cascade d'eau fra&icirc;che
+qui coule l&agrave;-bas. Mes hommes me r&eacute;pondirent: Oui, nous allons faire ce
+que vous nous dites. Mais au lieu de suivre mes ordres, les gredins
+ayant vu des femmes sauvages qui &eacute;taient l&agrave; avec leurs maris &agrave; nous
+regarder, se mirent &agrave; faire des grimaces pour entamer la conversation
+avec ces n&eacute;gresses. Les habitans et habitantes commenc&egrave;rent par rire, et
+mes gens, encourag&eacute;s par les figures riantes des noirs du pays,
+voulurent t&acirc;ter de trop pr&egrave;s les appas ou plut&ocirc;t les <i>apparences</i> qui
+&eacute;taient devant eux. Mais les maris sauvages voyant cela ne firent ni une
+ni deux. Ils se mirent &agrave; battre en retraite avec leurs &eacute;pouses qui
+paraissaient ne s'en aller qu'avec un air qui disait qu'elles auraient
+autant aim&eacute; rester sur la place, afin d'&ecirc;tre insult&eacute;es par nos gens.
+Malheureusement mes hommes, ne devinant pas la malice, eurent
+l'indiscr&eacute;tion de donner en grand dans l'&eacute;coutille. Les voil&agrave; &agrave;
+poursuivre la bande des n&egrave;gres et n&eacute;gresses faisant route vers le milieu
+des bois; j'avais beau crier &agrave; mes matelots: Restez ici, je ne veux pas
+que vous vous engagiez plus loin! Bah! c'&eacute;tait comme si j'avais chant&eacute;
+femme sensible avec accompagnement de tambour de basque! Mes gredins de
+canotiers chass&egrave;rent toujours les polissonnes de sauvagesses qui
+s'enfon&ccedil;aient toujours dans les taillis. Vous savez bien, capitaine,
+que vous nous aviez fait prendre &agrave; chacun un mousqueton, en disant que
+&ccedil;a pourrait nous servir. &Ccedil;a a servi effectivement &agrave; faire casser les
+reins &agrave; une bonne partie de nos enrag&eacute;s, car lorsqu'ils se sont vus un
+peu engag&eacute;s avec les <i>carnibales</i>, ils ont voulu leur envoyer des coups
+de fusil pour leur faire peur par mani&egrave;re d'acquit; mais au lieu d'avoir
+peur, les imb&eacute;cilles de sauvages n'ont-ils pas commenc&eacute; &agrave; nous poivrer &agrave;
+grands coups de fl&egrave;ches, de b&acirc;tons pointus et d'<i>anspects</i> en bois de
+fer! Vous voyez mes gens, capitaine, ils sont presque tous &agrave; moiti&eacute;
+&eacute;reint&eacute;s, et si le docteur veut de l'ouvrage, il en aura plus qu'il ne
+pourra peut-&ecirc;tre en faire.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Quels sont les hommes que vous avez perdus dans cet engagement et qui
+sont rest&eacute;s sur place?</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Capitaine, ce sont ceux-l&agrave; qui &eacute;taient les plus galans et les plus
+emport&eacute;s sur l'article du sexe; car, vous entendez bien, comme ils
+voulaient faire la cour &agrave; <i>br&ucirc;le-pourpoint</i> aux &eacute;pouses des sauvages,
+ils se sont engag&eacute;s naturellement le plus avant dans le bois, o&ugrave; ils ont
+&eacute;t&eacute; caress&eacute;s les premiers si impolitiquement.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Tant mieux! r&eacute;pondit sur ce mot-l&agrave; le capitaine Doublemin. Ce sont
+les plus mauvais sujets du bord et les faiseurs de complots dont les
+sauvages m'ont d&eacute;barrass&eacute;. Je ne demandais pas mieux. A pr&eacute;sent nous
+allons naviguer tranquillement comme de petites demoiselles. Faites
+embarquer et hisser &agrave; bord les bless&eacute;s, que le chirurgien va panser
+aussi bien qu'il le pourra. Nous allons maintenant courir au large et
+continuer notre croisi&egrave;re, comme si de rien n'&eacute;tait.</p>
+
+<p>&laquo;Quand les hommes revenus de terre apprirent ce que le capitaine avait
+fait &agrave; bord pendant qu'ils &eacute;taient sur l'&icirc;le d&eacute;serte, ils se dirent tous
+&agrave; la fois: Le capitaine est un fameux lapin, et Ant&eacute;nor &eacute;tait un
+cabaleur; c'est bien fait pour lui et pour nous; ce qui vient de lui
+arriver n'&eacute;tait que le d&eacute;compte qui lui revenait depuis long-temps.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; bien sur quel <i>gabarit</i> sont construits tous les hommes! C'est le
+battu qui a toujours tort, et le plus fort qui a toujours raison.</p>
+
+<p>&laquo;Mais afin d'en finir une bonne fois pour toutes avec mon histoire, je
+vous dirai, mes amis, que toutes ces aventures nous port&egrave;rent bonheur.
+Trois ou quatre jours apr&egrave;s l'&eacute;poque, en cinglant au large de la c&ocirc;te
+d'Afrique, nous f&ucirc;mes assez chanceux pour mettre le cap sur un grand
+coquin de trois-m&acirc;ts anglais qui revenait de l'Inde, charg&eacute; d'indigo,
+de riz, de salp&ecirc;tre, et autres comestibles de m&ecirc;me nature. La prise fut
+amarin&eacute;e, comme de raison, et exp&eacute;di&eacute;e pour France. Deux jours apr&egrave;s, un
+autre navire venant des m&ecirc;mes parages tomba de la m&ecirc;me mani&egrave;re sous
+notre grande &eacute;coute, et l'<i>amarinage</i> eut lieu tout aussi bien; il n'y
+avait quasiment qu'&agrave; se baisser pour en prendre, comme on dit. La moiti&eacute;
+de notre &eacute;quipage fut envoy&eacute;e &agrave; bord des prises qui venaient se faire
+gober comme des moutons par <i>le Mange-Tout</i>, et c'est pour lors que nous
+v&icirc;mes clair comme le jour que le corsaire avait &eacute;t&eacute; bien baptis&eacute; de son
+nom. Bref, quand nous e&ucirc;mes bien &eacute;cum&eacute; les mers o&ugrave; nous croisions, nous
+rev&icirc;nmes tranquillement comme Baptiste au port de Bordeaux, d'o&ugrave; nous
+&eacute;tions partis. Les b&acirc;timens anglais que nous avions captur&eacute;s en tout
+bien tout honneur avaient eu le sort d'<i>att&eacute;rir</i> sains et saufs, et
+chacun des gens de l'&eacute;quipage, une fois les parts de prises compt&eacute;es au
+bureau, eut sa fortune faite pour le restant de ses jours, except&eacute; moi
+qui trouvai moyen de manger tout mon argent en trois mois avec des amis
+et des filles publiques. L'&eacute;conomie est une belle chose; mais la
+bamboche est la perte du matelot.</p>
+
+<p>&laquo;Vous m'aviez demand&eacute; la raison pourquoi on m'avait donn&eacute; le nom de
+ma&icirc;tre R&eacute;volt&eacute;. Je viens de vous la dire; c'est parce que j'avais eu le
+malheur de faire partie d'une r&eacute;volte &agrave; bord du corsaire <i>le
+Mange-Tout</i>. Les beaux noms de guerre ne tiennent pas long-temps: les
+mauvais sobriquets ou faux-briquets restent toujours. Sur le r&ocirc;le
+d'&eacute;quipage que le capitaine a dans sa chambre, je suis inscrit sous le
+nom de Fr&eacute;d&eacute;ric-Stanislas Labous, qui est mon vrai nom de famille; mais
+&ccedil;a n'a pas emp&ecirc;ch&eacute; que depuis vingt ans on continue &agrave; m'appeler partout,
+en toute occasion, ma&icirc;tre R&eacute;volt&eacute;, en punition sans doute de mon
+ancienne faute, que le diable confonde, si jamais il en &eacute;tait capable!</p>
+
+<p>&laquo;Ceci doit vous apprendre, jeunes gens qui &ecirc;tes l&agrave; la bouche ouverte
+comme des dorades qui attendent les poissons-volans, que jamais il ne
+faut faire un pas de travers dans la route du service, si on veut
+toujours aller droit son chemin. Mon exemple est un avertissement que je
+vous donne, et un avertissement vaut mieux que si je vous avais mis &agrave;
+chacun une piastre dans la poche pour aller l&eacute;cher du tafia dans le
+premier cabaret venu.&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi finit la longue et philosophique histoire de ma&icirc;tre R&eacute;volt&eacute;, et,
+apr&egrave;s l'avoir &eacute;cout&eacute; attentivement pr&egrave;s d'une heure, et avoir observ&eacute;,
+autant que me le permettait le clair de lune, les mouvemens de sa
+physionomie pendant sa narration, je restai &eacute;difi&eacute; de la franchise avec
+laquelle ce brave homme nous avait avou&eacute; une des fautes de sa jeunesse
+et exprim&eacute; le repentir sinc&egrave;re dont ce moment d'&eacute;garement contre la
+discipline avait &eacute;t&eacute; suivi. Ce n'est pas lui, me disais-je, qui
+retombera dans la m&ecirc;me faiblesse! Il a trop bien appris &agrave; ob&eacute;ir et
+&eacute;prouv&eacute; trop cruellement ce qu'il en co&ucirc;te pour avoir enfreint les lois
+de la subordination! La s&eacute;v&eacute;rit&eacute; du capitaine Doublemin lui a donn&eacute; une
+le&ccedil;on qui lui servira toute sa vie!</p>
+
+<p>J'&eacute;prouvais tant d'estime en ce moment pour la rude na&iuml;vet&eacute; de notre
+ma&icirc;tre d'&eacute;quipage, que je me disposais d&eacute;j&agrave; &agrave; le f&eacute;liciter sur la
+sinc&eacute;rit&eacute; des aveux honorables qu'il nous avait faits avec tant de
+bonhomie dans sa biographie, lorsque le capitaine de notre <i>Oiseau-bleu</i>
+monta sur le pont et regarda le temps qu'il faisait. Ma&icirc;tre R&eacute;volt&eacute;, en
+voyant le capitaine s'informer du nombre de n&oelig;uds que filait le
+navire, et en l'entendant, une minute apr&egrave;s, ordonner de gr&eacute;er les
+bonnettes de perroquet, ne put s'emp&ecirc;cher de s'&eacute;crier presque assez haut
+pour &ecirc;tre entendu de tout le monde:</p>
+
+<p>&mdash;Le tonnerre de Dieu t'enl&egrave;ve, ivrogne patent&eacute; et brevet&eacute;! Le voil&agrave; qui
+vient de s'&eacute;tourdir la t&ecirc;te d'eau-de-vie, et qui va nous &eacute;reinter &agrave; nous
+faire man&oelig;uvrer toute la nuit! J'aimerais cent mille fois mieux
+naviguer &agrave; bord du diable, qu'avec des rossignols de ce r&eacute;giment-l&agrave;!</p>
+
+<p>Il aurait suffi que notre capitaine, qui n'&eacute;tait pas tr&egrave;s-patient, e&ucirc;t
+entendu un seul des propos que tenait ma&icirc;tre R&eacute;volt&eacute;, pour que notre
+pacifique navire dev&icirc;nt, comme autrefois le corsaire <i>le Mange-Tout</i>, le
+th&eacute;&acirc;tre d'une r&eacute;bellion en mer.</p>
+
+<p>Belle perspective!</p>
+
+<p>En passant sur le gaillard d'arri&egrave;re et en pensant &agrave; la mani&egrave;re dont
+ma&icirc;tre R&eacute;volt&eacute; mettait en pratique les maximes de subordination qu'il
+nous avait d&eacute;bit&eacute;es dans son histoire, je ne pus m'emp&ecirc;cher de me
+rappeler cet antique proverbe que j'avais souvent entendu r&eacute;p&eacute;ter, dans
+mes voyages nautiques, par les philosophes goudronn&eacute;s du gaillard
+d'avant:</p>
+
+<p>&laquo;Le vieux matelot meurt dans le p&eacute;ch&eacute; de sa jeunesse, comme le dur
+requin dans sa premi&egrave;re peau.&raquo;</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Aventure sur mer.</a></h3>
+
+
+<p>Un b&acirc;timent sarde, destin&eacute; pour G&ecirc;nes, avait perdu &agrave; la Havane son
+capitaine, le seul homme du bord qui pouvait reconduire le navire en
+Europe. Le capitaine du brick <i>la C&eacute;ladine</i>, de Bordeaux, avait sous ses
+ordres un lieutenant &agrave; qui il d&eacute;sirait procurer les avantages dont sa
+capacit&eacute; et sa bonne conduite l'avaient rendu digne. Il lui proposa la
+place qui s'offrait &agrave; bord du navire sarde. Le lieutenant accepta avec
+joie, et il se disposa &agrave; partir pour G&ecirc;nes, en qualit&eacute; de capitaine
+provisoire du navire &eacute;tranger.</p>
+
+<p>Ce jeune marin avait fait, dans le cours de plusieurs voyages &agrave; la
+Havane, la connaissance d'une Fran&ccedil;aise &agrave; qui il avait r&eacute;ussi &agrave; inspirer
+l'attachement le plus vif. En apprenant le d&eacute;part prochain de son amant
+et en pr&eacute;voyant l'isolement dans lequel il allait se trouver au milieu
+d'un &eacute;quipage d'&eacute;trangers, Mathilde n'h&eacute;sita pas &agrave; sacrifier sa position
+et son avenir &agrave; l'homme qu'elle aimait plus que sa famille et que sa
+vie.</p>
+
+<p>Le b&acirc;timent sarde appareille, emportant avec lui le jeune officier de
+<i>la C&eacute;ladine</i> et sa jolie ma&icirc;tresse, heureuse d'avoir tout sacrifi&eacute; &agrave;
+son amour, et fi&egrave;re de s'associer aux dangers que son d&eacute;vo&ucirc;ment pouvait
+lui faire courir aupr&egrave;s de celui &agrave; qui elle avait vou&eacute; son existence.</p>
+
+<p>Cet acte d'abn&eacute;gation et de courage &eacute;difia les jeunes camarades de
+l'heureux lieutenant. Mathilde fut cit&eacute;e comme le plus rare exemple de
+fid&eacute;lit&eacute; par tous les Fran&ccedil;ais qui la connaissaient. On parla beaucoup
+des deux amans dans les premiers jours qui suivirent leur d&eacute;part, et on
+les oublia ensuite, pour s'occuper du chol&eacute;ra qui r&eacute;gnait alors avec
+beaucoup d'intensit&eacute; &agrave; la Havane.</p>
+
+<p>Un brick du Havre, <i>la Milise</i>, command&eacute; par le capitaine No&euml;l, avait
+fait voile peu de temps apr&egrave;s le b&acirc;timent sarde que l'on croyait d&eacute;j&agrave;
+bien loin, et que les marins du brick havrais ne s'attendaient gu&egrave;re &agrave;
+gagner. Cependant, au bout de quelques journ&eacute;es de mer, le capitaine
+No&euml;l aper&ccedil;ut, au nombre des b&acirc;timens qu'il rencontrait dans les
+d&eacute;bouquemens, un navire qu'il crut reconna&icirc;tre pour celui que conduisait
+l'ancien lieutenant de <i>la C&eacute;ladine</i>. En s'approchant de ce brick, ses
+doutes se confirm&egrave;rent. C'&eacute;tait le b&acirc;timent sarde parti avant lui, et
+qui poursuivait sa route, mais avec une apparence de d&eacute;fiance et
+d'h&eacute;sitation que les marins savent reconna&icirc;tre aussi bien qui si les
+navires avaient, comme les individus, une d&eacute;marche et une physionomie.</p>
+
+<p>Curieux de conna&icirc;tre la cause qui avait pu retarder ainsi dans les
+d&eacute;bouquemens un navire mont&eacute; par l'un de ses amis, le capitaine de <i>la
+Milise</i> fit gouverner de mani&egrave;re &agrave; parler &agrave; son nouveau compagnon de
+route. Rendu &agrave; peu de distance du brick sarde, il le h&egrave;le au porte-voix
+et demande des nouvelles du lieutenant fran&ccedil;ais.... Un des hommes de
+l'&eacute;quipage lui r&eacute;pond que le malheureux est tomb&eacute; dangereusement malade,
+et que cet &eacute;v&eacute;nement les a jet&eacute;s dans un tel embarras, qu'ils ne savent
+plus quelle route suivre pour se rendre &agrave; leur destination ou pour
+regagner la Havane. Une jeune femme para&icirc;t bient&ocirc;t sur le pont: c'est la
+pauvre Mathilde, qui confirme douloureusement la v&eacute;rit&eacute; de ce triste
+rapport. L'&eacute;quipage sarde, presque abandonn&eacute; &agrave; la merci des vents et des
+flots, sur un navire qu'il ne sait ni man&oelig;uvrer ni conduire, implore la
+piti&eacute; et le secours du brick fran&ccedil;ais. Le capitaine No&euml;l met en panne,
+et se rend &agrave; bord du b&acirc;timent &eacute;tranger.</p>
+
+<p>Il trouve le jeune Lag... &eacute;tendu presque mourant dans sa cabane et
+luttant avec un courage, h&eacute;las! trop inutile, contre un mal terrible qui
+para&icirc;t offrir tous les sympt&ocirc;mes du chol&eacute;ra. A c&ocirc;t&eacute; du malade veille
+depuis plusieurs jours, sans vouloir prendre un seul instant de repos,
+l'infortun&eacute;e Mathilde. C'est elle qui, seule jusque-l&agrave;, a soign&eacute; son
+amant, et c'est de sa main qu'il a re&ccedil;u tout ce que son ing&eacute;nieuse
+tendresse a cru lui pr&eacute;parer de salutaire. La contagion, que redoutent
+les gens de l'&eacute;quipage, elle l'a brav&eacute;e pour devenir la garde et
+l'infirmi&egrave;re de celui qu'elle aime, et la crainte de cette contagion lui
+a laiss&eacute; du moins le privil&eacute;ge d'approcher seule du lit du moribond. A
+la vue du capitaine No&euml;l, le malade semble oublier ses souffrances pour
+ne s'occuper que de sa ma&icirc;tresse; il supplie le capitaine fran&ccedil;ais
+d'engager Mathilde &agrave; passer &agrave; bord de <i>la Milise</i>; il veut sauver &agrave;
+cette infortun&eacute;e le spectacle de la mort qui ne peut tarder &agrave; le
+frapper. Mathilde a compris l'intention de son amant. Elle pr&eacute;vient par
+un seul mot les instances que le capitaine No&euml;l croit devoir faire
+aupr&egrave;s d'elle pour remplir la volont&eacute; du mourant. Je l'ai suivi, lui
+dit-elle, jusqu'ici, et j'aime mieux mourir &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, que de
+l'abandonner pour ne plus le revoir.</p>
+
+<p>Le capitaine de <i>la Milise</i>, convaincu bient&ocirc;t de l'inutilit&eacute; des
+efforts qu'il ferait aupr&egrave;s de cette pauvre fille pour l'engager &agrave;
+quitter son amant, et priv&eacute; de tous les moyens de secourir le malade,
+voulut du moins contribuer autant qu'il le pouvait &agrave; sauver l'&eacute;quipage
+sarde, en lui donnant un officier qui f&ucirc;t en &eacute;tat de le conduire. Il
+laissa &agrave; bord du b&acirc;timent &eacute;tranger son lieutenant, M. B&eacute;rez, pour
+remplacer le malheureux Lag....</p>
+
+<p>Les deux bricks, apr&egrave;s avoir navigu&eacute; quelque temps ensemble dans les
+d&eacute;bouquemens, se s&eacute;par&egrave;rent, l'un pour venir au Havre, l'autre pour se
+rendre &agrave; G&ecirc;nes.</p>
+
+<p>En acceptant le commandement du b&acirc;timent sarde, le lieutenant de <i>la
+Milise</i> avait senti qu'il lui serait n&eacute;cessaire de r&eacute;unir tout son
+courage pour supporter le spectacle des sc&egrave;nes d&eacute;chirantes qui allaient
+avoir lieu &agrave; bord. Le pauvre jeune homme auquel il venait de succ&eacute;der ne
+pouvait r&eacute;sister long-temps aux douleurs qui &agrave; chaque instant lui
+arrachaient les cris les plus aigus. Sa ma&icirc;tresse, ext&eacute;nu&eacute;e par les
+veilles qu'elle avait prodigu&eacute;es au moribond, pr&eacute;voyait avec une terreur
+que redoublait encore sa faiblesse le moment o&ugrave; elle perdrait l'homme
+qui seul l'attachait &agrave; la vie. Au bout de quelques jours de fatigues, de
+larmes et d'angoisses, elle-m&ecirc;me se sentit atteinte de la maladie qui
+d&eacute;vorait Lag.... Ce ne fut qu'apr&egrave;s des efforts inou&iuml;s qu'on parvint &agrave;
+l'&eacute;loigner du lit du mourant, pour la placer dans une petite chambre o&ugrave;
+ses yeux n'auraient pas du moins &agrave; supporter la vue de la mort prochaine
+de celui que son d&eacute;vo&ucirc;ment n'avait pu arracher au tr&eacute;pas.</p>
+
+<p>D&egrave;s ce moment fatal, la sollicitude du nouveau capitaine se partagea
+entre les deux malades. Tous les momens qu'il pouvait d&eacute;rober aux soins
+qu'exigeait la conduite du b&acirc;timent, il les passait au chevet des deux
+amans. Rien n'&eacute;tait plus touchant et plus p&eacute;nible, rapporte cet
+officier, que d'entendre &agrave; chaque instant ces infortun&eacute;s demander des
+nouvelles l'un de l'autre. Il semblait que chacun d'entre eux ne
+souffr&icirc;t que dans la personne de l'autre malade. Quand Lag... voyait son
+compatriote s'approcher de lui en revenant d'aupr&egrave;s de Mathilde, il
+n'entr'ouvrait ses l&egrave;vres &eacute;teintes que pour r&eacute;p&eacute;ter: Et Mathilde,
+est-elle mieux? En reviendra-t-elle?.. Oh! si elle pouvait en revenir!
+Puis un moment apr&egrave;s c'&eacute;tait Mathilde qui disait au capitaine: Et ce
+pauvre Lag...? Oh! s'il pouvait vivre, je mourrais contente! Dites-lui
+que je l'aimerai jusqu'au tombeau!&raquo;</p>
+
+<p>Les v&oelig;ux de la malheureuse ne furent pas exauc&eacute;s: son amant succomba
+enfin &agrave; ses souffrances. On lui cacha d'abord ce tr&eacute;pas funeste; mais au
+bout de quelques jours elle p&eacute;n&eacute;tra l'horrible myst&egrave;re.... Il lui
+semblait, disait-elle, quoiqu'elle n'e&ucirc;t pas vu Lag... depuis le jour o&ugrave;
+elle &eacute;tait tomb&eacute;e malade, qu'il lui manquait quelque chose de plus
+qu'auparavant. L'instinct de son c&oelig;ur lui avait tout appris, tout
+r&eacute;v&eacute;l&eacute;, jusqu'&agrave; l'heure m&ecirc;me o&ugrave; son amant avait cess&eacute; de vivre.</p>
+
+<p>D&egrave;s cet instant elle parut entrevoir avec moins de terreur le moment de
+sa mort prochaine. Rien ne l'attachait plus &agrave; la vie, disait-elle....
+Elle se pr&eacute;para &agrave; mourir avec un calme qu'elle venait de retrouver dans
+l'exc&egrave;s m&ecirc;me de son malheur.</p>
+
+<p>Le capitaine s'effor&ccedil;ait de lui inspirer un espoir qu'il n'avait plus
+pour elle, mais c'&eacute;tait en vain.</p>
+
+<p>Elle expira, l'infortun&eacute;e!... Un cadavre, recouvert d'une toile &agrave; voile,
+fut mont&eacute; de la chambre sur le pont. Les hommes charg&eacute;s de ce sinistre
+fardeau pleuraient en le portant. Les autres matelots, les mains jointes
+et la t&ecirc;te d&eacute;couverte, virent en sanglotant passer le cadavre devant
+eux, et long-temps encore apr&egrave;s que les flots l'eurent enseveli pour
+toujours, les yeux du capitaine et de l'&eacute;quipage rest&egrave;rent fix&eacute;s, pleins
+de pleurs, sur l'endroit o&ugrave; le corps de Mathilde avait disparu...
+disparu pour l'&eacute;ternit&eacute;!</p>
+
+<p>Oh! si dans les myst&eacute;rieuses profondeurs de l'Oc&eacute;an, les deux cadavres,
+jet&eacute;s &agrave; la mer &agrave; si peu d'intervalle l'un de l'autre, venaient &agrave; se
+rencontrer, &agrave; se heurter! Mais l&agrave;, plus rien... rien.... Des ossemens
+horribles, des c&oelig;urs en lambeaux que la gueule affreuse des requins
+aura d&eacute;j&agrave; rong&eacute;s... et ces deux c&oelig;urs se froissant sans tressaillir,
+eux qui furent remplis de tant d'amour l'un pour l'autre! N'y a-t-il
+donc rien autre chose dans autant d'amour, que le n&eacute;ant et l'&eacute;ternit&eacute;?</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'Athl&egrave;te de bord,</a></h3>
+
+<h3><a href="#table">CONTE HISTORIQUE.</a></h3>
+
+
+<p>Quelque capacit&eacute;, du courage, de l'intelligence, et beaucoup de bonheur
+surtout, avaient fait d'un ancien ma&icirc;tre pilote un contre-amiral de
+l'empire. La r&eacute;volution tout enti&egrave;re avait pass&eacute; sur cette existence de
+marin, et la r&eacute;volution, comme on sait, avait le talent de faire vite
+des choses extraordinaires.</p>
+
+<p>L'officier qui se trouvait avoir &eacute;t&eacute; trait&eacute; si lib&eacute;ralement par elle
+poss&eacute;dait, entre autres qualit&eacute;s, une force athl&eacute;tique. Souvent, avant
+son &eacute;l&eacute;vation militaire, son humeur taquine lui avait, dit-on, fourni
+plus d'une occasion d'exercer sa puissance musculaire, dans le cours
+d'une jeunesse orageuse.</p>
+
+<p>Avec des passions vives, il est bon, dans la marine surtout, d'avoir de
+bons bras, et ce qu'on appelle vulgairement &agrave; bord une <i>bonne pogne</i>.</p>
+
+<p>Le h&eacute;ros de notre petite histoire, une fois devenu enseigne ou m&ecirc;me
+lieutenant de vaisseau, sentit qu'il ne lui serait plus permis de faire
+usage de cette force physique qui, jusque-l&agrave;, lui avait acquis une
+certaine r&eacute;putation parmi ses &eacute;gaux. L'&eacute;paulette venait de lui imposer
+une contrainte qu'il devait supporter impatiemment, car ses longues
+habitudes gymnastiques lui faisaient &eacute;prouver chaque jour le besoin
+imp&eacute;rieux de d&eacute;penser la vigueur dont la nature l'avait dou&eacute; outre
+mesure.</p>
+
+<p>Quelquefois il s'amusait &agrave; soulever des fardeaux &eacute;normes, &agrave; haler avec
+violence sur une man&oelig;uvre, pour ne pas laisser, disait-il, sa nerveuse
+main se rouiller tout-&agrave;-fait. Mais ce n'&eacute;tait pas l&agrave; ce qui pouvait
+satisfaire, et, pour ainsi dire, rassasier son in&eacute;puisable &eacute;nergie
+musculaire. Le pugilat anglais aurait seul eu le privil&eacute;ge de l'amuser.
+Mais o&ugrave; trouver &agrave; donner, sans se compromettre, un bon et solide coup de
+poing, un simple et vigoureux coup de pied! La dignit&eacute; de l'&eacute;paulette
+pouvait-elle se pr&ecirc;ter facilement &agrave; ces d&eacute;lassemens vulgaires?
+L'athl&eacute;tique officier pouvait-il trouver dans ses coll&egrave;gues assez de
+complaisance ou assez de vigueur pour se donner ou recevoir de temps en
+temps une vol&eacute;e bien conditionn&eacute;e?</p>
+
+<p>H&eacute;las! non; il maigrissait faute d'exercice, faute de boxe, et son &oelig;il
+abattu voyait, presque en se mouillant de larmes, sa force hercul&eacute;enne
+s'&eacute;vanouir dans les muscles de ses bras oisifs et de ses jarrets &eacute;nerv&eacute;s
+par l'inaction.</p>
+
+<p>Quelquefois cependant il trouvait encore avec ravissement &agrave; se d&eacute;lasser
+de son long repos, en distribuant par ci par l&agrave; une furtive tape ou un
+lourd <i>black-eyes</i> &agrave; d'indignes adversaires; il appelait cela se refaire
+la main. Mais ce n'&eacute;tait pas l&agrave; remporter une palme....</p>
+
+<p>Quand ses jeunes camarades, d&eacute;guis&eacute;s en marins, se rendaient &agrave; terre
+pour parcourir, incognito, ces maisons plus que suspectes o&ugrave; les
+soldats et les matelots vont &eacute;pancher en libert&eacute; leurs joies tant soit
+peu brutales, notre h&eacute;ros ne manquait jamais d'&ecirc;tre de la partie; et il
+fallait voir alors comme il r&eacute;parait le temps perdu, soit qu'un
+<i>habitu&eacute;</i> de la maison voul&ucirc;t en <i>d&eacute;coudre</i>, soit qu'un robuste et lourd
+galant s'avis&acirc;t de disputer aux bruyans officiers d&eacute;guis&eacute;s la possession
+d'une des La&iuml;s du logis.</p>
+
+<p>Tous les rivaux qui se pr&eacute;sentaient &eacute;taient s&ucirc;rs de tomber sous le poing
+redoutable du damn&eacute; lieutenant; et quand, par hasard, un matelot du bord
+venait &agrave; reconna&icirc;tre avec effroi son chef dans l'adversaire qu'il allait
+combattre, les marques de respect et d'humilit&eacute; qu'il ne manquait pas de
+prodiguer &agrave; son terrible sup&eacute;rieur ne d&eacute;sarmaient que bien faiblement
+celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Lieutenant, je vous demande bien pardon! je ne savais pas que c'&eacute;tait
+vous. Je vous prenais, avec votre veste, pour un matelot tout comme moi,
+et....</p>
+
+<p>&mdash;En garde, jeanfesse, et d&eacute;fends-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Mon lieutenant, je vous demande excuse; mais que le bon Dieu
+<i>m'&eacute;lingue</i> si je vous reconnaissais.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, pas tant de politesses, canaille. Tape sur moi comme sur ton
+&eacute;gal.... Pein, pan, attrape! V'lin, v'lan, empoigne!...</p>
+
+<p>Et alors les horions volaient sur la figure du pauvre diable.</p>
+
+<p>Le lieutenant &eacute;tait devenu la terreur de tout l'&eacute;quipage, &agrave; bord comme &agrave;
+terre.</p>
+
+<p>La fortune, en l'&eacute;levant au grade d'officier sup&eacute;rieur, sembla vouloir
+contrarier encore plus qu'elle ne l'avait fait jusque-l&agrave; sa vocation
+toute gymnastique. Une fois devenu capitaine de fr&eacute;gate, il lui fallut
+vivre de privations. Il renon&ccedil;a aux courses nocturnes, qu'il ne pouvait
+plus continuer &agrave; faire avec les jeunes officiers, auxquels il devait
+avant tout l'exemple de la r&eacute;serve et de la dignit&eacute;.</p>
+
+<p>Pendant dix-huit mois, c'est &agrave; peine s'il trouva l'occasion d'ass&eacute;ner
+une bonne <i>giffle</i> par ci par l&agrave; &agrave; son domestique ou &agrave; quelque maladroit
+patron d'embarcation.</p>
+
+<p>Il devint capitaine de vaisseau, et ce fut encore bien pis. Ses
+articulations menac&egrave;rent de se rouiller incurablement.</p>
+
+<p>Un jour, cependant, en se rendant &agrave; terre dans son canot, il sut faire
+na&icirc;tre l'occasion favorable d'exercer et de ranimer cette vigueur qui
+d&eacute;p&eacute;rissait &agrave; vue d'&oelig;il.</p>
+
+<p>L'embarcation dans laquelle se trouve un capitaine de vaisseau doit
+porter sur son arri&egrave;re un pavillon d&eacute;ferl&eacute;. Les canots qui passent pr&egrave;s
+d'elle et qui ne sont mont&eacute;s que par des officiers inf&eacute;rieurs, ou des
+gens de l'&eacute;quipage, l&egrave;vent rames pour faire honneur au chef dont le
+pavillon du canot indique la pr&eacute;sence: c'est une esp&egrave;ce de
+<i>pr&eacute;sentez-armes</i> usit&eacute; en mer entre les canots qui portent des
+officiers de diff&eacute;rens grades.</p>
+
+<p>Celui sur l'arri&egrave;re duquel s'&eacute;talait notre commandant n'avait pas arbor&eacute;
+le signe distinctif qui devait le faire reconna&icirc;tre. La chaloupe d'un
+vaisseau, mont&eacute;e par un aspirant de corv&eacute;e, vient &agrave; croiser le canot de
+notre c&eacute;l&egrave;bre fort-&agrave;-bras, et l'aspirant, en n'apercevant pas le
+pavillon de commandement sur l'arri&egrave;re de l'embarcation qui s'approche,
+continue tranquillement sa route sans faire <i>lever-rames</i> &agrave; ses
+chaloupiers. Le commandant devient furieux: il ordonne &agrave; son patron
+d'aborder la chaloupe qui lui refuse les honneurs auxquels il croit
+injustement pouvoir pr&eacute;tendre.</p>
+
+<p>La chaloupe est accost&eacute;e dans un clin d'&oelig;il, et &agrave; peine le canot
+touche-t-il le bord ennemi, que le commandant, sans plus de fa&ccedil;on, saute
+sur le pauvre aspirant de corv&eacute;e. Celui-ci, qui, par bonheur, se
+trouvait de taille &agrave; se d&eacute;fendre, et qui n'&eacute;tait pas d'humeur &agrave; se
+laisser battre, r&eacute;pond par un grand coup de poing &agrave; l'imp&eacute;tueuse attaque
+de son sup&eacute;rieur. La lutte s'engage corps &agrave; corps, et le jeune aspirant
+finit par terrasser son intraitable adversaire sur l'arri&egrave;re de sa
+chaloupe.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, commandant, lui dit-il en relevant le vaincu avec courtoisie,
+je ne me croyais pas si fort, car &agrave; pr&eacute;sent je vois &agrave; qui j'ai eu
+l'honneur d'avoir affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'as-tu pas fait <i>lever-rames</i> pour moi, b.... d'insolent?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous n'aviez pas de pavillon sur l'arri&egrave;re de votre canot,
+mon commandant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma foi vrai!... C'est mon gredin de patron qui a oubli&eacute; de le
+mettre, ce gueux de pavillon.... mais il va me le payer.... Accoste,
+patron! accoste, coquin!</p>
+
+<p>Le patron paya cher l'oubli qu'il avait commis.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu n'as pas d&eacute;ferl&eacute; mon pavillon sur l'arri&egrave;re, fichu animal!</p>
+
+<p>&mdash;Commandant, j'ai z'oubli&eacute;; et, comme vous n'&eacute;tiez pas en uniforme,
+j'ai cru, ma foi, que....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu as cru. Eh bien! attrape pour te rafra&icirc;chir la m&eacute;moire!</p>
+
+<p>&mdash;Mon commandant, je vous promets bien qu'une autre fois....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une autre fois il sera bien temps, n'est-ce pas, quand tu viens
+de me faire donner une racl&eacute;e par un blanc-bec de cette esp&egrave;ce....</p>
+
+<p>&mdash;Il est s&ucirc;r, mon commandant, qu'il vous a amur&eacute; du bon coin; mais c'est
+moi <i>qu'a re&ccedil;u</i> la pile que vous n'avez pas eu la chose de lui donner,
+et qu'il a z'eu l'insubordination de vous participer.</p>
+
+<p>&mdash;Chien d'aspirant! &ccedil;a n'a pas de barbe seulement, et &ccedil;a se croit plus
+fort que moi.... Gouverne en double sur sa chaloupe. Je veux lui parler
+encore.</p>
+
+<p>Le commandant, en ennemi g&eacute;n&eacute;reux, d&eacute;sirait en effet savoir &agrave; qui il
+venait d'avoir affaire. Il questionna ainsi son vainqueur, qui, mont&eacute;
+sur le banc de sa chaloupe, regagnait lentement son bord, encore tout
+&eacute;mu de l'aventure.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, payeur de coups de poings arri&eacute;r&eacute;s, de quel vaisseau
+&ecirc;tes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Commandant, je suis du vaisseau <i>le Watignies</i>, &agrave; votre service.</p>
+
+<p>&mdash;A mon service! Il se moque de moi encore, le dr&ocirc;le....&mdash;Quel &acirc;ge
+avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-deux ans, mon commandant.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-deux ans! Est-il donc fort pour son &acirc;ge, ce gaillard-l&agrave;!...
+Quand vous serez rendu &agrave; bord de votre vaisseau, vous direz &agrave; votre
+commandant que je le prie....</p>
+
+<p>&mdash;De m'envoyer &agrave; la fosse-aux-lions, en attendant le reste; n'est-ce
+pas, mon commandant?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas: vous lui direz que je le prie de vous permettre de venir &agrave;
+mon bord d&icirc;ner avec moi, parce que vous &ecirc;tes un bon b....</p>
+
+<p>&mdash;Trop d'honneur, mon commandant.... Je suis au d&eacute;sespoir &agrave; pr&eacute;sent de
+vous avoir....</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je suis tout meurtri.... Mais c'est &eacute;gal, vous &ecirc;tes un bon
+b...., je ne m'en d&eacute;dis pas.</p>
+
+<p>Cette circonstance porta bonheur &agrave; notre aspirant. D&egrave;s que le commandant
+&agrave; qui il avait affaire fut fait contre-amiral, il le prit pour son
+aide-de-camp, en qualit&eacute; d'enseigne de vaisseau.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas, cependant, sans quelque peine que notre nouvel
+aide-de-camp parvint &agrave; &eacute;viter avec son chef le renouvellement de la
+sc&egrave;ne &agrave; laquelle il avait d&ucirc; la faveur dont il jouissait pr&egrave;s de lui.</p>
+
+<p>Lorsque, seuls dans la galerie du vaisseau-amiral, il prenait fantaisie
+au vieux loup de mer d'entamer une partie de boxe avec le compagnon
+oblig&eacute; de ses caprices, celui-ci ne trouvait moyen d'&eacute;chapper au danger
+de la lutte qu'en pr&eacute;textant une indisposition subite; et alors le
+g&eacute;n&eacute;ral de s'&eacute;crier avec d&eacute;pit:</p>
+
+<p>&mdash;La belle acquisition que j'ai faite en vous prenant pour mon
+aide-de-camp! Je croyais m'&ecirc;tre donn&eacute; un bon luron, et ce n'est qu'une
+<i>chiffe</i> que toute la journ&eacute;e j'ai l&agrave; <i>en pendille</i> devant moi!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, mon g&eacute;n&eacute;ral! on ne conserve pas toujours sa force,
+comme vous avez eu le bonheur de le faire, vous. Ce n'est pas ma faute
+si je suis aussi souvent malade &agrave; pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>&mdash;Malade! malade! Vous n'&eacute;tiez pas malade le jour o&ugrave;, dans votre
+chaloupe, vous m'avez donn&eacute; une si bonne racl&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! g&eacute;n&eacute;ral, vous auriez encore, depuis le temps, cette petite pile
+sur le c&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;Peste! vous appelez cela une petite pile! vous &ecirc;tes bigrement modeste,
+vous. Mais, ce qui me fait enrager, c'est de n'avoir pu encore vous la
+rendre, et vous payer votre arri&eacute;r&eacute; en d&eacute;tail. Aussi, pourquoi &ecirc;tes-vous
+toujours indispos&eacute; quand il faut en d&eacute;coudre, et vous portez-vous
+toujours si bien lorsqu'il s'agit de boire ou de manger? Mais, il n'y a
+pas de bon Dieu! vous ou un autre, il faut que je me d&eacute;rouille sur le
+dos de quelque bon lapin; et si vous ne pouvez pas faire mon affaire
+vous-m&ecirc;me, je vous avertis qu'il faut que vous me trouviez quelque
+solide carcasse &agrave; qui je puisse faire payer cher le je&ucirc;ne auquel votre
+mollesse me condamne depuis si long-temps.</p>
+
+<p>Cet ordre du g&eacute;n&eacute;ral devint un trait de lumi&egrave;re pour l'aide-de-camp, qui
+entrevit d&egrave;s lors qu'il pourrait lui &ecirc;tre facile de satisfaire son
+sup&eacute;rieur, sans s'exposer au danger de le battre ou &agrave; l'inconv&eacute;nient
+d'&ecirc;tre battu par lui.</p>
+
+<p>Il existait &agrave; bord du vaisseau un gros et large canonnier d'artillerie
+de marine, r&eacute;put&eacute; dans tout l'&eacute;quipage pour l'&eacute;normit&eacute; de sa force
+animale. L'aide-de-camp pr&eacute;voyant tout le parti qu'il pourrait tirer de
+cette esp&egrave;ce de buffle humain, le fit appeler un jour que le g&eacute;n&eacute;ral
+paraissait dispos&eacute; &agrave; se donner une classique peign&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez fait demander, mon officier? dit le canonnier en
+s'approchant avec respect de son chef.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami; passe dans la chambre du g&eacute;n&eacute;ral, qui a quelque chose &agrave;
+te dire. Mais surtout fais en sorte de ne pas le m&eacute;nager s'il exige que
+tu acceptes la botte qu'il va te proposer.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle botte, sans &ecirc;tre trop curieux?</p>
+
+<p>&mdash;Un assaut &agrave; coups de poings: le g&eacute;n&eacute;ral, comme tu sais, est un
+amateur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je me suis laiss&eacute; dire qu'il en mangeait; mais, moi aussi, je
+suis assez goulu sur l'article.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, vite; le voil&agrave; justement qui s'avance.</p>
+
+<p>Le canonnier, l'air un peu embarrass&eacute;, se pr&eacute;senta &agrave; son amiral, qui le
+questionna en ces termes:</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, gros b&ecirc;ta?</p>
+
+<p>&mdash;Mon g&eacute;n&eacute;ral, je viens pour savoir ce qu'il y a pour votre service?</p>
+
+<p>&mdash;Qui t'a ordonn&eacute; de venir me trouver?</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est monsieur votre aide-de-camp, qui m'a dit que vous aimiez
+les <i>solides</i> de mon calibre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu te crois donc bien solide des reins?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, pour ce qui est de &ccedil;a, mon g&eacute;n&eacute;ral, je crois, sans me vanter,
+que je peux passer pour n'&ecirc;tre pas trop <i>d&eacute;chir&eacute;</i> du c&ocirc;t&eacute; de la partie
+dont auquelle vous me faites l'honneur de me parler.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, as-tu d&eacute;je&ucirc;n&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon g&eacute;n&eacute;ral; j'ai d&eacute;je&ucirc;n&eacute; &agrave; la mani&egrave;re du bord, la demi-livre de
+pain et le petit coup de riquiqui.</p>
+
+<p>&mdash;Fran&ccedil;ois! Fran&ccedil;ois!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le nom du ma&icirc;tre-d'h&ocirc;tel de l'amiral. Le ma&icirc;tre-d'h&ocirc;tel arrive.</p>
+
+<p>&mdash;Pla&icirc;t-il, mon g&eacute;n&eacute;ral?</p>
+
+<p>&mdash;Apporte &agrave; d&eacute;je&ucirc;ner &agrave; ce b&oelig;uf. La premi&egrave;re chose venue: un poulet
+froid et deux bouteilles de vin.</p>
+
+<p>En une minute le d&eacute;je&ucirc;ner est servi. Le canonnier, tout confus, ose &agrave;
+peine jeter les yeux sur le poulet qu'on vient de lui servir.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, esp&egrave;ce d'hippopotame, mange en double, bois &agrave; ta soif, et
+prends des forces autant que tu le pourras, car il te faudra bient&ocirc;t en
+d&eacute;mancher.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon g&eacute;n&eacute;ral, si je ne craignais pas, le respect....</p>
+
+<p>&mdash;Mange, te dis-je, et tr&egrave;ve de b&eacute;gueuleries. Je n'aime pas qu'on me
+fasse attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque finalement, mon amiral, vous voulez bien me le permettre, je
+vais, avec votre autorisation, donner un petit soufflet &agrave; ce poulet.</p>
+
+<p>Le canonnier s'assied; en peu de temps, la volaille a pass&eacute; de sa main
+dans son vorace estomac. Les deux bouteilles de vin, aval&eacute;es &agrave; plein
+verre, arrosent le tout, et, pendant qu'il d&eacute;jeune, le g&eacute;n&eacute;ral &ocirc;te son
+habit, se retrousse les manches de chemise en jetant sur son vigoureux
+adversaire un regard furtif qui semble dire: Peste! le gaillard m'a
+l'air assez lourdement b&acirc;ti.</p>
+
+<p>Le d&eacute;jeuner est achev&eacute;; la table est enlev&eacute;e par le ma&icirc;tre-d'h&ocirc;tel, qui
+quitte enfin l'appartement.</p>
+
+<p>Le canonnier, bien repu, se trouve seul en face de son sup&eacute;rieur, qui
+d&eacute;j&agrave; a pris une pose acad&eacute;mique.</p>
+
+<p>&mdash;Autant que je puis le voir, mon amiral, c'est comme qui dirait un
+assaut &agrave; la force du poignet que vous me faites l'honneur de... v'l&agrave; ce
+que c'est.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! en garde! tu feras des phrases et des fa&ccedil;ons apr&egrave;s.
+D&eacute;fends-toi; chacun ici pour son compte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, permettez-moi, mon g&eacute;n&eacute;ral, de vous dire, si j'en &eacute;tais capable,
+avant l'engagement, que je n'oserai jamais vous mettre la patte sur la
+physionomie.</p>
+
+<p>&mdash;Ose ou n'ose pas, peu importe. Si tu ne pares pas la botte, tu la
+recevras, voil&agrave; tout.... Pan, attrape! V'lan! hale encore celle-l&agrave;
+dedans!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon g&eacute;n&eacute;ral, c'est donc tout de bon l'assaut?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, vois plut&ocirc;t si c'est pour rire. V'lin, v'lan!</p>
+
+<p>&mdash;Bien tap&eacute; celle-l&agrave;. J'en ai vu trente-six chandelles; mais puisque
+vous voulez bien le permettre, je vais riposter avec tout l'honneur et
+le respect que.... Pan; v'lan! pardon, mon g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! coquin, c'est ainsi que tu en d&eacute;goises! Attrape!</p>
+
+<p>&mdash;Mon amiral, celle-l&agrave; &eacute;tait en r&eacute;ponse &agrave; l'honneur de la ch&egrave;re v&ocirc;tre.</p>
+
+<p>Les coups pleuvent de c&ocirc;t&eacute; et d'autre comme gr&ecirc;le: tant&ocirc;t le g&eacute;n&eacute;ral
+rosse son canonnier, tant&ocirc;t le canonnier reprend l'avantage auquel il
+avait d'abord renonc&eacute; par d&eacute;f&eacute;rence. L'ardeur de l'un redouble, la
+r&eacute;signation respectueuse de l'autre l'abandonne, et le tr&egrave;s-humble
+subordonn&eacute; finit bient&ocirc;t par allonger &agrave; son amiral un coup de bout si
+pesant, que notre g&eacute;n&eacute;ral, comme une maison qui croule, tombe en le
+brisant sur le pied d'une commode de la chambre, et en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Assez, assez, jeanfesse! J'ai le bras cass&eacute;! Il m'a cass&eacute; le bras, le
+maladroit!</p>
+
+<p>Aux cris r&eacute;it&eacute;r&eacute;s de l'amiral, l'aide-de-camp arrive. Il voit le gros
+canonnier, les yeux tout poch&eacute;s, cherchant &agrave; relever de son mieux
+l'adversaire vaincu qu'il vient d'&eacute;taler sur l'ar&egrave;ne.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin en chef est demand&eacute;: il reste tout &eacute;mu en apercevant
+l'amiral; et, apr&egrave;s avoir pris connaissance de l'&eacute;tat du bless&eacute;, il
+d&eacute;clare que le bras droit a &eacute;t&eacute; rompu par l'effet d'un choc violent.</p>
+
+<p>Le canonnier tremble de tous ses membres, et son effroi redouble quand
+il entend le redoutable vaincu s'&eacute;crier en le montrant au m&eacute;decin:</p>
+
+<p>&mdash;C'est cet animal qui a fait ce beau coup.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon Dieu du ciel! mon g&eacute;n&eacute;ral, si j'avais su!...</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu, si tu avais su! la belle fichue raison!... Je sais bien que
+ce n'est pas expr&egrave;s que tu as &eacute;t&eacute; aussi b&ecirc;tement maladroit; mais il n'en
+est pas moins vrai que.... Ahie! ahie! Le diable t'enl&egrave;ve &agrave; cinq cent
+mille lieues, triple imb&eacute;cille!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon g&eacute;n&eacute;ral, faites-moi fusiller, si &ccedil;a peut vous faire le
+moindrement plaisir: je ne demande pas mieux, puisque je l'ai m&eacute;rit&eacute; par
+la chose de vous avoir cass&eacute; le bras indistinctement.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je vous disais, docteur, que c'&eacute;tait un imb&eacute;cille! Ne voil&agrave;-t-il
+pas qu'il veut qu'on le fusille pour un mauvais coup de poing, port&eacute; en
+d&eacute;pit du bon sens, et dont je ne donnerais pas deux sous! Voyons, qu'on
+me couche et qu'on me saigne.... Fran&ccedil;ois, tu feras d&icirc;ner ce gros gar&ccedil;on
+copieusement, car je dois lui avoir donn&eacute; une fi&egrave;re besogne en le
+rossant comme j'&eacute;tais en train de le faire avant ce maudit accident.</p>
+
+<p>Depuis ce temps-l&agrave;, notre amiral, satisfait d'avoir trouv&eacute; un adversaire
+digne de lui, s'en tint prudemment au dernier coup de poing, qui venait
+de lui donner ses invalides. Ce fut, pour le h&eacute;ros, la bataille qui
+ferma glorieusement la carri&egrave;re qu'il s'&eacute;tait ouverte &agrave; la force du
+poignet.</p>
+
+<p>Son aide-de-camp, tranquille d&eacute;sormais dans le poste qu'il avait &agrave;
+remplir aupr&egrave;s du vieil athl&egrave;te retrait&eacute;, b&eacute;nit mille fois le moment o&ugrave;
+il avait eu l'id&eacute;e d'opposer le canonnier d&eacute;molisseur &agrave; la fureur
+gymnastique de l'amiral; et le canonnier, devenu l'homme de confiance du
+g&eacute;n&eacute;ral, regarda comme un coup du ciel la faveur &agrave; laquelle il avait &eacute;t&eacute;
+appel&eacute; le jour o&ugrave; il fut assez heureux pour casser le bras &agrave; son
+amiral.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Un Voyage en pirogue.</a></h3>
+
+
+<p>Sur ce sable br&ucirc;lant qui forme la limite maritime de toutes nos villes
+des Antilles, vous voyez sans cesse fol&acirc;trer, avec une turbulence
+d'enfant, de grands et fort n&egrave;gres, bravant &agrave; demi nus l'ardent du
+soleil qui les inonde, pour occuper de leurs jeux et de leurs gambades
+les passans oisifs, dont ils cherchent surtout &agrave; captiver l'attention et
+&agrave; exciter l'hilarit&eacute;.</p>
+
+<p>Ces noirs si athl&eacute;tiques et si gais, l'&eacute;lite des hommes insoucians de
+leur race, sont ce qu'on appelle dans le pays, des <i>n&egrave;gres canotiers</i>.</p>
+
+<p>Ces embarcations longues, &eacute;troites, pointues, faites du tronc d'un seul
+arbre, rehauss&eacute;es de fargues l&eacute;g&egrave;res et recouvertes sur l'arri&egrave;re d'un
+tendelet &agrave; rideaux, sont les pirogues que montent ces hercules
+africains.</p>
+
+<p>Hal&eacute;es &agrave; sec sur le rivage et rang&eacute;es les unes &agrave; c&ocirc;t&eacute; des autres, de
+mani&egrave;re &agrave; pr&eacute;senter leur proue aigu&euml; aux flots qui viennent se briser &agrave;
+sept ou huit pas d'elles, ces fragiles embarcations n'attendent que le
+signe d'un passager ou d'un voyageur pour glisser sur l'eau, pouss&eacute;es
+par les bras vigoureux de leurs canotiers, qui ne s'embarqueront
+qu'apr&egrave;s avoir laiss&eacute; voguer un peu au large et leur pirogue et le
+passager qui l'a affr&ecirc;t&eacute;e.</p>
+
+<p>Une fois que les canotiers, sautant de l'eau &agrave; bord de leur petite
+barque, auront saisi leurs rames, se seront un peu disput&eacute;s et auront
+dit, r&eacute;p&eacute;t&eacute;, cri&eacute; jusqu'&agrave; sati&eacute;t&eacute; &agrave; leur patron: <i>Un peu sur b&acirc;bord</i>,
+<i>un peu sur tribord</i>, <i>gouvernez sur la terre, venez plus du large</i>, ne
+vous embarrassez pas du reste; bient&ocirc;t le canot qui vous balance si
+nonchalamment sur la houle qu'il effleure, vous aura emport&eacute; &agrave; une lieue
+de votre point de d&eacute;part.</p>
+
+<p>Trois n&egrave;gres avec leurs longs avirons, le patron avec sa large pagaie,
+suffiront pour produire cette vitesse. Mais pour peu que vous vouliez ne
+pas contrarier la marche du fr&ecirc;le v&eacute;hicule, gardez-vous bien de faire
+un mouvement qui pourrait d&eacute;ranger l'&eacute;quilibre sans lequel la pirogue
+qui vous transporte serait infailliblement expos&eacute;e &agrave; chavirer sur vous.
+Il faut qu'allong&eacute; pendant tout le trajet sur le matelas ou la natte qui
+vous a &eacute;t&eacute; r&eacute;serv&eacute;, vous calculiez votre poids de mani&egrave;re &agrave; ne pas
+charger, ne f&ucirc;t-ce que d'une livre, un bord plus que l'autre. C'est un
+m&eacute;tier d'&eacute;quilibriste que vous aurez &agrave; faire pendant tout le temps que
+durera votre travers&eacute;e.</p>
+
+<p>Les avertissemens au surplus ne vous manqueront pas dans les occasions
+n&eacute;cessaires ou les incidens importans de votre navigation, et &agrave; chaque
+mouvement inopportun, le patron aura soin de vous crier plut&ocirc;t deux fois
+qu'une: <i>Bougez pas, ma&icirc;tre; pesez pas tribord; tranquille, s'il vous
+pla&icirc;t; chargez pas trop babord</i>. Tant qu'il vous tiendra sous sa
+d&eacute;pendance, il vous regardera bien moins comme son passager que comme
+le lest volant de sa pirogue; et vous, son ma&icirc;tre ou son sup&eacute;rieur dans
+toutes les circonstances ordinaires de la vie des colonies, vous lui
+servirez une fois au moins, &agrave; lui esclave et n&egrave;gre, de contre-poids et
+de moyen d'arrimage, comme ferait un ballot ou une mesure de lest &agrave;
+votre place. C'est une revanche que se permet de prendre l'&ecirc;tre
+d&eacute;pendant sur l'&ecirc;tre dominateur, une petite compensation d'un moment &agrave;
+l'asservissement de tous les jours.</p>
+
+<p>Mais n'allez pas vous imaginer que la contrainte locomotive que vous
+imposent les canotiers de la pirogue soit en apparence une loi
+n&eacute;cessaire pour eux comme pour vous. Au contraire, pendant tout le temps
+o&ugrave; ils jugent &agrave; propos de vous emprisonner dans l'immobilit&eacute; qu'ils vous
+ont recommand&eacute;e, ils causent entre eux, ils chantent, ils se meuvent et
+passent quelquefois m&ecirc;me de l'avant &agrave; l'arri&egrave;re ou de l'arri&egrave;re &agrave;
+l'avant pour prendre du tabac, une gorg&eacute;e d'eau, ou partager une orange
+avec le patron, qui ne cesse de vous r&eacute;p&eacute;ter pour mieux vous narguer:
+<i>Tranquille l&agrave;, ma&icirc;tre; pesez pas tant babord</i>.</p>
+
+<p>Dans les premiers momens de cette &eacute;trange navigation, les Europ&eacute;ens, peu
+faits encore aux voyages de pirogue, s'imagineraient que les pr&eacute;cautions
+d'&eacute;quilibre que leur imposent les n&egrave;gres, et que ceux-ci paraissent
+n&eacute;gliger pour leur propre compte, ne sont qu'une mystification r&eacute;serv&eacute;e
+malignement &agrave; l'inexp&eacute;rience des nouveaux passagers; mais ce serait l&agrave;
+une grande erreur. Les n&egrave;gres canotiers, tout en prenant leurs aises
+dans leurs fragiles embarcations, comme ils le feraient &agrave; bord d'une
+lourde chaloupe de vaisseau, sont ce qu'on pourrait appeller les plus
+habiles <i>pond&eacute;rateurs</i> du monde. Avec leur finesse extr&ecirc;me de
+perceptions physiques, ils acqui&egrave;rent dans l'habitude du m&eacute;tier une
+science usuelle de statique si surprenante, que m&ecirc;me en s'assoupissant
+quelquefois sur les bancs de leur pirogue, leur corps se balance au sein
+du sommeil, de mani&egrave;re &agrave; maintenir l'aplomb le plus parfait entre toutes
+les parties du canot qui semble plut&ocirc;t voler sur la lame que vaincre la
+r&eacute;sistance de la mer. Jamais nos marins de l'Europe, les plus d&eacute;li&eacute;s et
+les plus alertes, ne pourraient approcher de cette d&eacute;licatesse de tact,
+quand ils navigueraient dans les pirogues d&egrave;s l'&acirc;ge le plus tendre,
+jusqu'&agrave; l'&acirc;ge o&ugrave; les marins sont ordinairement le mieux servis par leurs
+facult&eacute;s et leurs sens.</p>
+
+<p>Ce qui doit contribuer le plus, selon moi, &agrave; faire supporter aux
+nouveaux voyageurs la g&ecirc;ne qu'ils &eacute;prouvent en naviguant pour la
+premi&egrave;re fois en pirogue, c'est le chant, c'est la m&eacute;lop&eacute;e moiti&eacute;
+africaine, moiti&eacute; cr&eacute;ole, dont les n&egrave;gres ne cessent d'accompagner la
+cadence des vigoureux coups d'avirons qu'ils engouffrent dans l'eau.
+Rien de plus &eacute;trange que les airs et les paroles qu'ils improvisent pour
+charmer les heures de leurs travaux les plus p&eacute;nibles; et n'allez pas
+croire que pour &eacute;veiller le d&eacute;mon de la po&eacute;sie dans leur sein, il faille
+des incidens bien extraordinaires ou des secousses intellectuelles bien
+violentes; ce qu'ils font chaque jour, ce qu'ils voient toute leur vie,
+suffit &agrave; leur verve. En fauchant un champ de cannes &agrave; sucre, en ramant
+dans une pirogue, l'inspiration leur arrive comme l'amie du logis, et la
+rime m&ecirc;me se trouve souvent pour eux au bout d'une faucille ou d'un
+aviron.</p>
+
+<p>Ecoutez, par exemple, ce noir tout ruisselant de sueur, et halant sur
+l'aviron qu'il fait plier sous l'effort de ses bras si musculeusement
+attach&eacute;s &agrave; cette large poitrine d'o&ugrave; la voix va sortir comme du fond
+d'un porte-voix:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Cette pagaie-l&agrave; est la plume &agrave; moi;</span><br />
+<span class="i0">La mer est mon papier, et la pirogue sera mon secr&eacute;taire.</span><br />
+<span class="i0">Je vais &eacute;crire &agrave; ma bonne amie qui est l&agrave;-bas,</span><br />
+<span class="i0">Et le vent emportera ma lettre vers la terre.</span><br /></div>
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Mais j'ai beau ramer, ma lettre n'est pas finie,</span><br />
+<span class="i0">Et peut-&ecirc;tre avant elle j'arriverai.</span><br />
+<span class="i0">La premi&egrave;re nouvelle que recevra ma bonne amie</span><br />
+<span class="i0">Sera celle que moi-m&ecirc;me je lui apporterai.</span><br /></div>
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Ma bonne amie a une petite case &agrave; elle,</span><br />
+<span class="i0">C'est moi qui cultive son jardin pour nous deux;</span><br />
+<span class="i0">Tout ce que je gagne est pour elle,</span><br />
+<span class="i0">Et nous travaillons chacun pour nous autres deux.</span><br /></div>
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Voil&agrave; le comp&egrave;re &Eacute;lie, notre vieux corps de patron,</span><br />
+<span class="i0">Qui chante aussi comme moi et l&egrave;ve la t&ecirc;te</span><br />
+<span class="i0">Pour voir si la brise au large s'est faite,</span><br />
+<span class="i0">Et si nous devons lever nos avirons.</span><br />
+</div></div>
+
+<p>Il faudrait sans doute une indulgence excessive, une p&eacute;n&eacute;tration bien
+exquise, pour trouver dans de semblables improvisations des id&eacute;es un peu
+&eacute;lev&eacute;es ou un caract&egrave;re po&eacute;tique fortement indiqu&eacute;. Mais si l'on pouvait
+se figurer le charme que le langage doux et na&iuml;f du n&egrave;gre cr&eacute;ole sait
+quelquefois jeter sur ces pens&eacute;es si communes, si incoh&eacute;rentes, mais
+toujours si justement encadr&eacute;es dans ce rhythme dont tous les noirs sont
+si habiles &agrave; marquer la cadence, on trouverait peut-&ecirc;tre qu'il ne doit
+pas &ecirc;tre d&eacute;sagr&eacute;able d'&ecirc;tre berc&eacute; mollement dans une pirogue au son de
+ces chants m&eacute;lancoliques et paisibles qui vous apprennent en cinq ou six
+couplets toute l'histoire de vos nouveaux compagnons de voyage. La
+po&eacute;sie des n&egrave;gres n'atteindra jamais &agrave; coup s&ucirc;r l'&eacute;l&eacute;vation de la po&eacute;sie
+primitive des peuples qui nous ont appris l'harmonie des vers et la
+puissance du langage perfectionn&eacute;, mais la douceur de leur idi&ocirc;me
+d'enfant et l'extr&ecirc;me euphonie de leurs expressions volubiles sont
+quelquefois telles, qu'on les &eacute;coute chanter, et sans bien comprendre ce
+qu'ils disent, avec autant de plaisir que si l'on entendait une fl&ucirc;te
+champ&ecirc;tre exhaler des airs na&iuml;fs sur un petit nombre de notes habilement
+harmoni&eacute;es. Organis&eacute;s physiquement comme ils le sont presque tous, les
+noirs, avec un peu plus d'imagination, devraient &ecirc;tre la race la plus
+musicale du monde. Mais les sensations harmoniques qu'ils re&ccedil;oivent
+semblent s'arr&ecirc;ter &agrave; leur oreille et ne pouvoir pas p&eacute;n&eacute;trer plus avant.
+C'est un sens int&eacute;rieur qui manque &agrave; l'excessive d&eacute;licatesse de cette
+organisation, pour ainsi dire toute superficielle.</p>
+
+<p>Je n'ai parl&eacute; encore dans <i>mon trait&eacute;</i> sur la navigation en pirogues que
+de la mani&egrave;re de voyager &agrave; bord de ces embarcations, <i>&agrave; l'aviron et avec
+belle mer</i>; et c'est l&agrave; &agrave; coup s&ucirc;r la fa&ccedil;on la plus commode et la moins
+dangereuse d'employer un tel moyen de locomotion maritime. C'est pour
+les travers&eacute;es &agrave; la voile qu'il est n&eacute;cessaire aux passagers de r&eacute;server
+tout leur courage et de s'armer de toute leur r&eacute;signation.</p>
+
+<p>Deux <i>voilettes</i> de calicot, hiss&eacute;es sur deux mauvais bambous, composent
+tout le gr&eacute;ment de ces nacelles &agrave; peine flottantes, et que les trois ou
+quatre n&egrave;gres qui les montent porteraient facilement au besoin sur leurs
+robustes &eacute;paules. Ce sont ces deux <i>voilettes</i>, hautes et larges &agrave; peu
+pr&egrave;s comme votre mouchoir de poche, que les canotiers vont livrer &agrave;
+l'inconstance de la brise, pour vous faire faire le plus rapidement
+possible les sept ou huit lieues qu'il vous reste &agrave; parcourir avant la
+nuit qui s'avance sur les flots d&eacute;j&agrave; agit&eacute;s. Au moment du d&eacute;part, le
+patron a eu soin d'amarrer sur les bancs de son canot les sacs d'argent
+et les objets pr&eacute;cieux qui pourraient couler &agrave; la mer s'ils &eacute;taient
+abandonn&eacute;s &agrave; leur propre poids; et si vous osez demander le motif de
+cette pr&eacute;caution, le patron vous r&eacute;pondra que c'est pour pr&eacute;voir le cas
+o&ugrave; la pirogue viendrait &agrave; chavirer. Du reste, pour mieux vous rassurer
+contre les p&eacute;rils de la navigation que vous allez tenter, il aura la
+complaisance de vous engager &agrave; ne pas avoir peur si par hasard la
+pirogue faisait <i>capout</i>; ses n&egrave;gres et lui sont l&agrave; pour vous sauver,
+pour vider leur canot rempli d'eau, et r&eacute;tablir les choses dans leur
+&eacute;tat naturel. Il vous suffira enfin de savoir qu'il r&eacute;pond de vous, pour
+que vous n'ayez plus de crainte &agrave; concevoir sur la solvabilit&eacute; de cette
+compagnie d'assurance d'un nouveau genre sur la vie des hommes.</p>
+
+<p>La pirogue part, la brise l'emporte; elle vole sur le dos des lames qui
+la mouillent &agrave; peine; les n&egrave;gres se mettent &agrave; causer entre eux ou &agrave;
+chanter; la ris&eacute;e qui passe &agrave; travers les petites voiles transparentes
+qu'on a expos&eacute;es &agrave; son souffle irr&eacute;gulier, fait pencher le canot tout
+d'un c&ocirc;t&eacute;; peu importe! le souple corps des n&egrave;gres est l&agrave; pour servir de
+contre-poids aux plus fortes comme aux plus faibles impulsions de la
+brise. A chaque instant d'ailleurs, le patron, toujours attentif par
+instinct, au milieu m&ecirc;me des distractions auxquelles il para&icirc;t se
+livrer, a soin de crier &agrave; ses gens toujours prompts &agrave; pr&eacute;venir les
+moindres avertissemens: <i>Veille &agrave; la ris&eacute;e; veille &agrave; la fausse ris&eacute;e;
+attention &agrave; la ris&eacute;e qui va venir!</i> Et si, dans l'intervalle de ces
+ris&eacute;es ou de ces fausses ris&eacute;es, un instant de calme plat arrive
+subitement, n'ayez pas peur que les noirs, qui se sont port&eacute;s du c&ocirc;t&eacute;
+oppos&eacute; &agrave; celui o&ugrave; l'effort du vent &eacute;tait le plus marqu&eacute;, conservent une
+seule seconde leur derni&egrave;re position. En un clin d'&oelig;il l'&eacute;quilibre est
+r&eacute;tabli par un mouvement de contre-balancement aussi subtil et aussi
+bien mesur&eacute; que le mouvement contraire imprim&eacute; ext&eacute;rieurement &agrave; la
+pirogue. Les n&egrave;gres sont les machines intelligentes les mieux
+physiquement organis&eacute;es que l'on puisse voir.</p>
+
+<p>Si cependant malgr&eacute; toute leur adresse et toute leur pr&eacute;voyance, leur
+fr&ecirc;le canot vient &agrave; dispara&icirc;tre sous la lame qui l'a rempli de son lourd
+volume, c'est alors que vous serez &agrave; m&ecirc;me d'appr&eacute;cier la sinc&eacute;rit&eacute; de la
+promesse que vous a faite le patron au d&eacute;part; que vous sachiez nager ou
+non, c'est votre affaire et non la leur; deux n&egrave;gres s'emparent de vous,
+vous &ecirc;tes leur marchandise et ils vous tiendront &agrave; flot, pendant que
+leurs camarades s'occuperont de vider et de remettre sur sa quille la
+pirogue qui est rest&eacute;e l&agrave;, arr&ecirc;t&eacute;e dans sa course entre deux eaux. Une
+fois cette besogne faite, en quelques minutes, et le plus souvent m&ecirc;me
+en chantant, vous vous trouvez replac&eacute;, r&eacute;int&eacute;gr&eacute;, dans le poste que
+vous occupiez un moment auparavant, &agrave; bord du fragile esquif, et vous
+voil&agrave; naviguant, voltigeant de nouveau sur l'onde, jusqu'&agrave; nouvel ordre
+ou nouvel &eacute;v&eacute;nement.</p>
+
+<p>Il n'est pas tr&egrave;s-rare aux Antilles de voir, quand la lame est un peu
+grosse, une pirogue chavirer une ou deux fois dans des trajets assez
+courts; mais ces accidens de mer sont presque toujours sans gravit&eacute;: les
+n&egrave;gres des canots de poste, <i>capotant</i> avec leur pirogue qui ne coule
+jamais, ne tombent qu'&agrave; l'eau, et l&agrave; ils se retrouvent tout aussi bien
+sur leur &eacute;l&eacute;ment que s'ils &eacute;taient &agrave; galopper sur le sable, et, comme
+ils le disent eux-m&ecirc;mes, en tombant sur terre, on se casse une jambe; en
+tombant &agrave; l'eau on ne risque que de se mouiller, et le soleil est l&agrave;. Un
+voyage en pirogue n'est pas le trajet le plus rassurant que l'on puisse
+entreprendre, mais c'est bien certainement une des courses les plus
+curieuses que l'on puisse faire.</p>
+
+<hr style='width: 65%;' />
+
+<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L&eacute;gende maritime.</a></h3>
+
+<h3><a href="#table">R&Eacute;SUM&Eacute; DE L'HISTOIRE PITTORESQUE DU GRAND-CHASSE-FICHTRE.</a></h3>
+
+<h3><a href="#table">Introduction &agrave; l'&eacute;tude de l'histoire du Grand-Chasse-Fichtre.</a></h3>
+
+
+<p>Toutes les marines ont construit leur navire fantastique, dans la
+grotesque &eacute;pop&eacute;e que poursuit, depuis que la navigation existe,
+l'imagination assez raconteuse des matelots des diff&eacute;rons peuples.
+Chaque nation maritime, une fois le sujet trouv&eacute;, a ensuite brod&eacute; &agrave; sa
+mani&egrave;re et selon le g&eacute;nie particulier de ses po&egrave;tes le fond commun de
+l'histoire primitive de ce navire miraculeux. Les marins du Nord, avec
+leur caract&egrave;re un peu r&ecirc;veur et leurs habitudes m&eacute;lancoliques, en
+ont fait un b&acirc;timent myst&eacute;rieux cherchant, sous le nom de
+<i>Voltigeur-Hollandais</i>, de sinistres aventures de mer dans l'atmosph&egrave;re
+brumeuse et sur les flots orageux de la Baltique et de la froide
+Norw&eacute;ge. Les Anglais, moins romanesques peut-&ecirc;tre dans la forme dont ils
+ont rev&ecirc;tu le vaisseau chim&eacute;rique de leurs vieux conteurs de bord, n'ont
+donn&eacute; &agrave; leur <i>Marie-des-Dunes</i> (Merry Dunn) que des proportions
+gigantesques, sans chercher m&ecirc;me &agrave; lui attribuer des accidens
+extraordinaires de navigation. Chez eux, cette immense construction,
+imagin&eacute;e par la grossi&egrave;re po&eacute;sie des premiers navigateurs, n'est que
+l'informe caricature d'un b&acirc;timent monstrueux; leur invention s'est
+arr&ecirc;t&eacute;e l&agrave;, &agrave; l'extr&ecirc;me limite du ridicule mat&eacute;riel; ils n'ont pas m&ecirc;me
+song&eacute; &agrave; faire un vaisseau de guerre de leur <i>Marie-des-Dunes</i>, qui, dans
+les <i>Mille et une Nuits</i> de leur gaillard d'avant, n'est, je crois,
+qu'un trois-m&acirc;ts charbonnier d&eacute;barquant de la houille par l'avant &agrave;
+Sunderland, et d&eacute;barquant en m&ecirc;me temps un partie de sa cargaison, par
+ses sabords de l'arri&egrave;re, dans le port de Douvres; tandis que pour les
+peuples maritimes de la Dal&eacute;carlie et de la Scandinavie, <i>le
+Voltigeur-Hollandais</i> est rest&eacute; un lugubre navire de guerre, abordant
+pendant l'orage les b&acirc;timens surpris, leur demandant des nouvelles d'un
+autre si&egrave;cle, et les chargeant de d&eacute;p&ecirc;ches diaboliques pour des ports de
+mer que la nuit des temps a ensevelis sans m&ecirc;me laisser un nom, une
+date, sur leurs ruines foul&eacute;es et dispers&eacute;es par le pied appesanti des
+&acirc;ges &eacute;coul&eacute;s.</p>
+
+<p>L&agrave;, comme on le voit, il y a encore de la po&eacute;sie, du myst&egrave;re sombre et
+de vagues r&ecirc;veries pour les bardes maritimes. Nos antiques conteurs de
+bord, &agrave; nous, ne nous ont pas laiss&eacute; des &eacute;pis aussi f&eacute;conds &agrave; glaner
+dans le champ o&ugrave; ils ont promen&eacute; leur faux rapide et tranchante.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s les marins-po&egrave;tes du Nord et les caricaturistes un peu lourds de
+l'Angleterre, sont venus nos Hom&egrave;res goudronn&eacute;s, nos conteurs de quart,
+nos Orph&eacute;es en hamac, de la batterie basse et du gaillard d'avant;
+Hom&egrave;res fran&ccedil;ais fort l&eacute;gers de po&eacute;sie, mais tr&egrave;s-riches en ga&icirc;t&eacute;, en
+&eacute;normes saillies et en &eacute;pigrammes extravagantes, mettant &agrave; contribution
+le ciel et la terre, la mythologie, la g&eacute;ologie et la g&eacute;ographie, pour
+faire du vaisseau fantasmagorique de leur nation le b&acirc;timent le plus fou
+et le plus colossal que la t&ecirc;te &eacute;cervel&eacute;e d'un peuple &agrave; la fois marin
+et soldat ait pu inventer pour redevenir enfant dans ses jeux d'esprit
+et d'imagination.</p>
+
+<p>Le nom seul que nos matelots ont donn&eacute; &agrave; cette cr&eacute;ation de leurs r&ecirc;ves
+nautiques indiquerait assez la nation &agrave; laquelle appartient ce conte
+bleu, quand bien m&ecirc;me il serait traduit dans toute autre langue que
+celle des all&eacute;goristes qui lui ont imprim&eacute; le caract&egrave;re de leur humeur
+et de leurs habitudes. Les marins du Nord avaient nomm&eacute; leur navire
+symbolique <i>le Voltigeur-Hollandais</i>; les matelots anglais avaient
+laiss&eacute; au leur le nom antique et encore tr&egrave;s-supportable de <i>la
+Marie-des-Dunes</i>; les Fran&ccedil;ais ont fait plus ou ont fait moins
+convenablement que leurs devanciers dans la carri&egrave;re des grosses
+cr&eacute;ations po&eacute;tiques: ils ont <i>flanqu&eacute;</i> &agrave; leur vaisseau gigantesque le
+nom de <i>Grand-Chasse-Fichtre</i>, nom compos&eacute; dont nous sommes m&ecirc;me oblig&eacute;,
+par euph&eacute;misme, de d&eacute;naturer le dernier mot, pour ne pas effrayer, par
+l'&eacute;nergie trop crue de l'expression, la bonne volont&eacute; des personnes
+d&eacute;licates qui auraient envie de se familiariser avec les m&oelig;urs
+maritimes de nos h&eacute;ros. Ce nom au reste dit tout; &agrave; lui seul il renferme
+un cours d'histoire universelle. Rapproch&eacute; de la d&eacute;nomination de
+<i>Voltigeur-Hollandais</i> et de <i>la Marie-des-Dunes</i>, il indique, par une
+comparaison philologique facile &agrave; saisir, la diff&eacute;rence morale qui doit
+exister entre les matelots qui ont adopt&eacute; les deux premi&egrave;res de ces
+appellations, et ceux qui n'ont rien trouv&eacute; de mieux &agrave; faire que de
+baptiser une des hallucinations de leurs longues nuits de veille, du nom
+de <i>Grand-Chasse-Fichtre</i>. Le titre du conte a du reste un autre m&eacute;rite,
+si toutefois ce que nous venons de faire remarquer en parlant de ce
+titre peut passer pour un m&eacute;rite; il indique au mieux le genre et
+l'esp&egrave;ce de composition &agrave; laquelle il sert de frontispice et de
+laissez-passer.</p>
+
+<p>Nos farceurs de bivouac ont fait vivre au reste plusieurs si&egrave;cles de
+suite, dans leurs soldatesques fictions, l'histoire burlesque du p&egrave;re
+<i>La Ram&eacute;e et de D&eacute;funt-Terrible</i>, <i>caporal dans le Poitou</i>. Ces deux
+po&egrave;mes &eacute;piques de la tradition des camps n'ont pas toujours &eacute;t&eacute; exempts
+de la licencieuse hardiesse des d&eacute;tails que l'on est peut-&ecirc;tre
+aussi en droit de reprocher de temps &agrave; autre aux chantres du
+<i>Grand-Chasse-Fichtre</i>. Mais comme on a pardonn&eacute; jusqu'ici aux
+historiographes des caporaux <i>La Ram&eacute;e</i> et <i>D&eacute;funt-Terrible</i> une
+certaine libert&eacute; de style, nous avons lieu d'esp&eacute;rer que nos lecteurs
+accorderont une indulgence au moins aussi grande aux historiens du
+fameux vaisseau dont nous allons nous occuper. Plus d'un mar&eacute;chal de
+France, devenu homme du monde et homme d'&eacute;tat &agrave; force de courage et de
+talent, a peut-&ecirc;tre, avant son &eacute;l&eacute;vation, contribu&eacute; &agrave; broder sous la
+tente le canevas d&eacute;j&agrave; si long des aventures de <i>La Ram&eacute;e</i>. Les tambours
+sont conteurs, et plus d'un de nos mar&eacute;chaux a, dit-on, &eacute;t&eacute; tambour.
+Pourquoi ne passerait-on pas &agrave; des matelots qui n'ont jamais eu la
+pr&eacute;tention de devenir amiraux, les petites dr&ocirc;leries de style que
+personne ne songe aujourd'hui &agrave; reprocher comme des choses de mauvais
+go&ucirc;t aux anciens troubadours en gu&ecirc;tres de notre grande arm&eacute;e? Un gabier
+de misaine ou un chef de pi&egrave;ce de la batterie basse doit-il &ecirc;tre, sous
+peine de ridicule, plus litt&eacute;raire et plus chaste dans ses expressions
+que ne l'&eacute;taient, il y a quarante ans, les futures renomm&eacute;es de notre
+&eacute;pop&eacute;e militaire?</p>
+
+<p>Il ne me reste plus, apr&egrave;s avoir pr&eacute;sent&eacute; quelques r&eacute;flexions
+pr&eacute;liminaires dans cette introduction que certaines consid&eacute;rations
+rendaient indispensable, qu'&agrave; r&eacute;sumer l'histoire du
+<i>Grand-Chasse-Fichtre</i>. C'est ce que nous allons faire, en nous
+renfermant le plus strictement qu'il nous sera possible dans la simple
+exposition des faits et surtout dans la convenance des termes.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3><a name="Origine" id="Origine"></a><a href="#table">Origine douteuse de ce navire.</a></h3>
+
+<p>L'histoire prodigieuse de ce navire incommensurable n'est pas encore
+termin&eacute;e, et ne le sera probablement jamais; chaque jour les annalistes
+du gaillard d'avant y ajoutent quelque chose, et pour peu que leur
+imagination vienne au secours de leur m&eacute;moire, les faits se multiplient
+tellement, et le nouveau fragment statistique devient si long, que l'on
+reste convaincu que l'&eacute;tendue de l'histoire compl&egrave;te du
+<i>Grand-Chasse-Fichtre</i> &eacute;galera au moins les dimensions infinies du
+b&acirc;timent lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>L'impossibilit&eacute; de trouver, m&ecirc;me en mettant &agrave; contribution toutes les
+productions de la terre, les mat&eacute;riaux n&eacute;cessaires &agrave; la construction de
+ce vaisseau miraculeux, a conduit les historiographes &agrave; placer son
+origine dans le berceau du merveilleux. Ne pouvant expliquer
+raisonnablement le fait, ils ont invent&eacute; un miracle, &agrave; peu pr&egrave;s comme
+ces biographes de l'antiquit&eacute; qui faisaient des demi-dieux de tous les
+h&eacute;ros dont ils d&eacute;sesp&eacute;raient de deviner la g&eacute;n&eacute;alogie.</p>
+
+<p><i>Le Grand-Chasse-Fichtre</i> n'a &eacute;t&eacute; mis sur les chantiers par personne; et
+pour &eacute;pargner des recherches inutiles aux savans qui, apr&egrave;s moi,
+voudraient remonter au temps du posage de sa quille et du clouage de sa
+derni&egrave;re &eacute;traque, je r&eacute;p&egrave;terai ici, d'apr&egrave;s tous mes auteurs, que <i>le
+Grand-Chasse-Fichtre</i> est descendu un beau jour des nues, du firmament,
+des &eacute;toiles ou du soleil, si l'on veut, pour venir se placer, par
+l'effet des lois g&eacute;n&eacute;rales de la gravitation, sur l'eau, dans la partie
+la plus vaste et la plus profonde des deux Oc&eacute;ans. C'est un pr&eacute;sent que
+le ciel avait apparemment voulu faire &agrave; la terre: il &eacute;tait beau. On
+concevra bien au surplus, pour peu qu'on se donne la peine d'y r&eacute;fl&eacute;chir
+s&eacute;rieusement, qu'un navire de cette esp&egrave;ce n'aurait jamais pu &ecirc;tre lanc&eacute;
+&agrave; l'eau, quand bien m&ecirc;me la main et le g&eacute;nie de l'homme eussent pu
+parvenir &agrave; trouver une cale pour le construire et des mat&eacute;riaux pour le
+b&acirc;tir. Il n'a pu exister, bien &eacute;videmment, que par un caprice de la
+Providence et un effet de la toute-puissance divine. Comment d'ailleurs,
+en le lan&ccedil;ant sur les vagues, qu'il aurait couvertes de l'immense volume
+de ses &oelig;uvres-mortes, aurait-on fait pour arr&ecirc;ter l'aire qu'il aurait
+prise par l'effet de l'inclinaison, sans risquer de l'envoyer se briser
+sur quelque terre lointaine ou inconnue? N'e&ucirc;t-il pas &eacute;t&eacute; expos&eacute; &agrave; faire
+le tour du monde pour son coup d'essai, et &agrave; chavirer peut-&ecirc;tre sur un
+des p&ocirc;les en l'abordant, dans l'essor imp&eacute;tueux et irr&eacute;sistible de sa
+mise &agrave; l'eau?</p>
+
+<p>Pour donner autant que possible une id&eacute;e un peu compl&egrave;te de l'aspect que
+pr&eacute;senta ce ph&eacute;nom&egrave;ne maritime quand il arriva d'on ne sait o&ugrave; pour
+faire on ne sait quoi, il est n&eacute;cessaire de proc&eacute;der peut-&ecirc;tre avec une
+certaine m&eacute;thode dans la description que je vais offrir &agrave; mes lecteurs,
+en leur rappelant quelques-unes des parties dont se composait cet
+immense tout.</p>
+
+<p>Je commencerai par la batterie basse du vaisseau.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3><a name="Batterie" id="Batterie"></a><a href="#table">Batterie de trois-cent-mille-cinq-cent-quarante-huit.</a></h3>
+
+<p>Cette batterie fut ainsi d&eacute;sign&eacute;e, par rapport au calibre approximatif
+des pi&egrave;ces d'artillerie qu'elle renfermait. On disait, en parlant
+de la batterie basse du <i>Grand-Chasse-Fichtre, la batterie de
+trois-cent-mille-cinq-cent-quarante-huit</i>, comme on dit la <i>batterie de
+trente-six</i> d'un vaisseau qui a du calibre de 36 pour grosse artillerie.</p>
+
+<p>La hauteur de cette partie du fameux vaisseau &eacute;tait si &eacute;tonnante, que
+les hommes qui la parcouraient pouvaient &agrave; peine, en levant la t&ecirc;te,
+apercevoir &agrave; la longue-vue les barreaux et barrotins sur lesquels
+&eacute;taient plac&eacute;e la batterie sup&eacute;rieure. La longueur et la largeur de sa
+batterie basse r&eacute;pondaient &agrave; l'incroyable &eacute;normit&eacute; de sa dimension
+verticale.</p>
+
+<p>Chaque sabord &eacute;tait grand et ouvert &agrave; peu pr&egrave;s comme un arc-en-ciel
+ordinaire. Les aff&ucirc;ts de canon n'&eacute;taient gros que comme les plus fortes
+montagnes du globe.</p>
+
+<p>Quand on mesura les boulets qui devaient servir aux pi&egrave;ces de la
+batterie, on trouva qu'ils avaient pr&egrave;s de cent mille toises de moins
+que le calibre voulu, ce qui fit penser avec raison que le fournisseur
+s'&eacute;tait tromp&eacute; dans son calcul, ou qu'il avait voulu tromper le
+gouvernement dans les conditions du march&eacute;. Cette derni&egrave;re supposition
+est regard&eacute;e encore comme la plus probable.</p>
+
+<p>Un millier de pi&egrave;ces environ se trouv&egrave;rent toutes charg&eacute;es fort
+heureusement, car, sans cela, on n'aurait jamais pu se flatter de
+pouvoir en bourrer une seule. Mais aucune d'elles n'&eacute;tait amorc&eacute;e, et
+lorsqu'on voulut en essayer deux ou trois, on fut oblig&eacute; de mettre sur
+la lumi&egrave;re toute la poudre confectionn&eacute;e dans l'univers depuis
+vingt-cinq ans. Le boulet du premier canon partit, mais l'amorce br&ucirc;la
+une ann&eacute;e enti&egrave;re avant qu'on entend&icirc;t le coup, et comme la pi&egrave;ce se
+trouvait point&eacute;e &agrave; toute vol&eacute;e, quand elle d&eacute;tona, un demi-si&egrave;cle apr&egrave;s
+cette exp&eacute;rience, le boulet envoy&eacute; &agrave; d&eacute;mater, alla &eacute;corner un peu le
+soleil et l'embarbouiller de mani&egrave;re &agrave; en obscurcir l'&eacute;clat pour un
+moment assez long. C'est depuis ce temps que l'on remarque quelques
+petites taches dans une des parties de cet astre lumineux qui n'en
+continue pas moins &agrave; faire m&ucirc;rir les raisins, les concombres et les
+citrouilles.</p>
+
+<p>Une nuit, par l'effet d'un petit coup de roulis, la gueule d'une pi&egrave;ce
+que l'on n'avait pas eu la pr&eacute;caution de <i>tapper</i>, c'est-&agrave;-dire de
+boucher avec la tappe, enleva une des grandes &icirc;les de la mer du Sud, qui
+disparut dans le fond du canon et qui engagea la lumi&egrave;re de cette pi&egrave;ce.
+Depuis cet accident, le canon en question fut mis hors de service, et
+l'&icirc;le a &eacute;t&eacute; not&eacute;e sur la carte, au nombre des terres qu'on n'a plus
+revues &agrave; leur poste d'habitude. Avis aux g&eacute;ographes qui copient toutes
+les cartes anciennes, pour en faire de nouvelles!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3><a name="Mature" id="Mature"></a><a href="#table">M&acirc;ture du susdit trois-m&acirc;ts.</a></h3>
+
+<p>Comme les navires ordinaires de son esp&egrave;ce, <i>le Grand-Chasse-Fichtre</i>
+n'avait que trois m&acirc;ts perpendiculaires et un m&acirc;t oblique; le m&acirc;t
+d'artimon, le grand m&acirc;t, le m&acirc;t de misaine et le beaupr&eacute;.</p>
+
+<p>Mais ces trois ou quatre m&acirc;ts, tant droits qu'oblique, pouvaient passer
+pour &ecirc;tre de taille.</p>
+
+<p>Le diam&egrave;tre du grand m&acirc;t &eacute;tait si grand, que ceux qui voulaient
+faire le tour de sa <i>bra&iuml;e</i>, c'est-&agrave;-dire de sa circonf&eacute;rence,
+s'approvisionnaient pour ce trajet comme pour un voyage de d&eacute;couvertes &agrave;
+pied autour du monde. Ils n'en revenaient presque jamais; circonstance
+qui a port&eacute; &agrave; penser qu'ils &eacute;taient tous rest&eacute;s en route.</p>
+
+<p>La hauteur de ce m&acirc;t principal valait au moins sa grosseur. La lune lui
+servait de pomme quand elle &eacute;tait pleine, et l'une des pyramides
+d'Egypte formait la partie la plus pointue de son paratonnerre.</p>
+
+<p>La flamme du vaisseau s'&eacute;tant engag&eacute;e un jour dans un ouragan qui avait
+chavir&eacute; toutes les capitales de l'Europe, on envoya trente-six mille
+escouades de mousses pour parer cette flamme. Mais les plus jeunes parmi
+ces enfans si int&eacute;ressans revinrent au bout de cinquante ans, la barbe
+grise et le toupet raffl&eacute;, sans avoir pu d&eacute;passer, en gigottant jour et
+nuit dans les enfl&eacute;chures, la grand'hune du navire.</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s le rapport de ces jeunes orphelins, cette grand'hune, o&ugrave; ils
+s'&eacute;taient repos&eacute;s par besoin, &agrave; moiti&eacute; de leur course &agrave; pic, pour
+redescendre sur le pont, n'&eacute;tait autre chose que la cinqui&egrave;me partie du
+monde <i>peupl&eacute;e</i> d'auberges, de maisons de joie et de vin &agrave; neuf sous la
+bouteille.</p>
+
+<p>Sur chacune des enfl&eacute;chures qu'ils avaient &eacute;t&eacute; oblig&eacute;s de grimper le
+long des grands haubans, il y avait des villages et des chevaux qui
+mangeaient de l'herbe en plein champ.</p>
+
+<p>Plusieurs de ces petits malheureux rapport&egrave;rent que, dans le cours de
+leur long voyage, ils avaient cru remarquer, &agrave; sept ou huit lieues de
+distance, il y avait environ vingt ans, une assez forte avarie sous les
+<i>jautreaux</i> du grand m&acirc;t, mais, malgr&eacute; cette avarie, le bas m&acirc;t leur
+avait paru pouvoir encore aller dans cet &eacute;tat jusqu'&agrave; la r&eacute;surrection
+g&eacute;n&eacute;rale.</p>
+
+<p>Quelques-unes des nations habitant le Nord de la grand'hune leur avaient
+dit que dans l'hiver elles n'avaient pas trop chaud, pendant que, dans
+la m&ecirc;me saison, les nations vivant dans le Sud s'&eacute;talaient au soleil
+comme des grenouilles &agrave; la pluie. On pr&eacute;tendait m&ecirc;me que dans certaines
+parties du Sud-Ouest, on trouvait des peuplades de n&egrave;gres tirant un peu
+sur le rouge de casserole fonc&eacute;, teint de chaudi&egrave;re en cuivre sortant de
+dessus le feu.</p>
+
+<p>La langue la plus commune chez ces peuples <i>grand'huniers</i>, ainsi que
+les avaient nomm&eacute;s les mousses envoy&eacute;s pour parer la flamme, &eacute;tait la
+langue de b&oelig;uf. On en voyait de fum&eacute;es suspendues &agrave; presque toutes les
+chemin&eacute;es. Du reste, les <i>grand'huniers</i> paraissaient si born&eacute;s, qu'ils
+ignoraient compl&egrave;tement que c'&eacute;tait la hune d'un vaisseau qu'ils
+habitaient depuis la naissance des rats et des souris et l'invention de
+la chandelle &agrave; la baguette.</p>
+
+<p>Seulement, quand un petit coup de roulis ou de tangage du b&acirc;timent
+venait remuer toute leur vaisselle et leur batterie de cuisine, ils
+allaient prier le bon Dieu contre les tremblemens de terre, ne se
+doutant pas plus que de la patte &agrave; Jacko que ce n'&eacute;taient que des
+tremblemens d'eau et des gigottemens de navire.</p>
+
+<p>Cette flamme si emb&ecirc;tante que les escouades de mousses avaient &eacute;t&eacute;
+exp&eacute;di&eacute;es en haut pour aller parer, n'&eacute;tait autre chose que
+l'arc-en-ciel; car l'arc-en-ciel des cinq cents diables servait de
+flamme au <i>Grand-Chasse-Fichtre</i>, depuis le lever du soleil dans les
+temps d'orage, jusqu'au coucher de <i>Bourguignon</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, au moment o&ugrave; il
+<i>capelle</i> son bonnet de nuit pour prendre son bain ordinaire du soir
+dans la lame de l'Ouest<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<p>Pleine lune pour pomme de fl&egrave;che de cacatois;</p>
+
+<p>Pyramide d'&Eacute;gypte pour pointe de paratonnerre;</p>
+
+<p>Arc-en-ciel en guise de flamme faraude;</p>
+
+<p>Pour grand'hune toute une &icirc;le grande comme l'Am&eacute;rique, non compris
+l'Europe, l'Asie, l'Afrique et Saint-Malo de l'&icirc;le, la cinqui&egrave;me partie
+du monde<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>;</p>
+
+<p>Une m&acirc;ture &agrave; perte de vue pour d'autres que des aveugles;</p>
+
+<p>Des vergues hautes et basses finissant bien gentiment en pointe
+d'aiguille comme la tour &agrave; feu de Cordouan;</p>
+
+<p>Soixante-douze mille paires de bas-haubans, deux fois moins gros que la
+cuisse du P&egrave;re-&Eacute;ternel;</p>
+
+<p>Bois de premi&egrave;re qualit&eacute; partout, filain du premier brin haut et bas,
+en proportion des haubans et cale-haubans, gr&eacute;ement peign&eacute;, rid&eacute;,
+noirci, fourr&eacute;, suiff&eacute; et cir&eacute; comme pour aller au bal ou du c&ocirc;t&eacute; des
+paquets de raisins du Bonhomme-Tropique; avec cela <i>le Grand-Chasse je
+t'en fiche</i> pouvait naviguer de Tours en Touraine &agrave; Brest en Bretagne,
+sans prendre de billet de sortie au bureau du chef de la direction du
+port.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3><a name="Voilure" id="Voilure"></a><a href="#table">Voilure.</a></h3>
+
+<p>La voilure du fabuleux navire n'avait pas pu bien &eacute;videmment &ecirc;tre faite
+par la main des hommes: tout le chanvre r&eacute;colt&eacute; depuis la cr&eacute;ation n'y
+aurait pas plus suffi que le travail de tous les tisserands depuis
+l'invention de la toile. La grande voile &agrave; elle seule aurait couvert un
+des deux Oc&eacute;ans, et pour peu qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; possible &agrave; l'&eacute;quipage de la
+laisser tomber sur ses cargues pour la mettre au sec, il est bien
+certain que cet immense morceau de toile aurait occasion&eacute; une &eacute;clipse de
+lune et de soleil, en masquant pour l'un des c&ocirc;t&eacute;s de la terre une bonne
+moiti&eacute; du ciel. Mais &agrave; cet &eacute;gard, les habitans du globe pouvaient &ecirc;tre
+fort tranquilles; pour d&eacute;ferler une des plus petites des voiles
+seulement du <i>Grand-Chasse-Fichtre</i>, il aurait fallu toute une arm&eacute;e de
+gabiers aussi hauts que les bastingages du navire; et un corps de
+man&oelig;uvre d'hommes de cette esp&egrave;ce n'&eacute;tait pas une chose facile &agrave;
+trouver, m&ecirc;me chez les Patagons, qui passent pourtant pour des lurons
+assez carr&eacute;s et assez bien plant&eacute;s sur leurs pieds d'&eacute;l&eacute;phant.</p>
+
+<p>Un jeu complet de voiles &eacute;tait au reste une chose tout-&agrave;-fait inutile &agrave;
+bord. C'&eacute;tait uniquement pour prouver qu'il n'&eacute;tait pas avare de sa
+petite monnaie, que l'armateur du b&acirc;timent avait fait serrer sur chaque
+vergue la voile qu'elle devait avoir. Avec son petit foc seul, qui
+&eacute;tait venu au monde tout hiss&eacute; et tout bord&eacute;, le navire naviguait comme
+un poisson. Ce petit foc lui-m&ecirc;me &eacute;tait si grand, que les gens du
+gaillard d'avant, plac&eacute;s cependant les plus pr&egrave;s de son &eacute;coute, n'ont
+jamais pu apercevoir que cinq &agrave; six lieues de sa ralingue. Une nuit que,
+pendant un coup de vent &agrave; d&eacute;corner les b&oelig;ufs, cette ralingue de petit
+foc vint &agrave; faseyer l&eacute;g&egrave;rement et &agrave; battre du c&ocirc;t&eacute; de sa ch&ucirc;te, tout
+l'univers et les autres parties de la terre crurent que c'&eacute;tait le monde
+qui chavirait pour le jour du jugement dernier. Ce ne fut que lorsque
+l'ouragan eut mis un peu de vent dans la voile et de fa&ccedil;on &agrave; l'emp&ecirc;cher
+de ralinguer, que les montagnes et les bancs de roches commenc&egrave;rent &agrave; se
+tenir un peu tranquilles et &agrave; ne pas tomber les uns sur les autres comme
+des moutons qui d&eacute;gringolent plus vite que l'ordonnance de
+<i>d&eacute;gringolage</i> ne le permet aux moutons.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, malgr&eacute; la bonne qualit&eacute; de la toile, ce petit foc se d&eacute;chira
+dans la partie de son point d'&eacute;coute; ce n'&eacute;tait presque rien pour le
+navire, et c'&eacute;tait beaucoup pour le capitaine, qui voulait faire r&eacute;parer
+l'avarie, afin que le trou ne s'augment&acirc;t pas avec le temps. Toute la
+toile &agrave; voile disponible fut mise en r&eacute;quisition, et les voiliers de
+tous les ports de mer, soit ports marchands ou ports de guerre, furent
+appel&eacute;s au raccommodage. Mais quatre ou cinq g&eacute;n&eacute;rations d'ouvriers
+moururent de p&egrave;re en fils sur l'ouvrage sans pouvoir venir &agrave; bout de la
+r&eacute;paration: pendant ce temps-l&agrave;, le petit foc continuait &agrave; se d&eacute;chirer;
+mais avant que l'ouverture n'e&ucirc;t gagn&eacute; le quart seulement de la voile,
+il aurait fallu plein la cale du b&acirc;timent, de cent ann&eacute;es: il ne s'en
+d&eacute;chirait qu'une cinquantaine de lieues toutes les vingt-quatre heures.
+Un cheval de poste au galop aurait presque pu suivre le progr&egrave;s que
+faisait par jour la d&eacute;chirure.</p>
+
+<p>L'armateur ou les armateurs du navire, car on n'a pas encore bien pu
+deviner s'il n'y en avait qu'un ou s'il y en avait plusieurs, mais cette
+derni&egrave;re supposition &eacute;tant la plus vraisemblable, vu la somme qu'il
+avait fallu d&eacute;bourser ou les appr&ecirc;ts qu'il avait fallu faire, nous
+dirons <i>les armateurs</i>; les armateurs donc avaient bien fourni, ainsi
+que nous l'avons dit pr&eacute;c&eacute;demment, toutes les voiles n&eacute;cessaires &agrave; la
+barque, et ils avaient m&ecirc;me pouss&eacute; la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; si inutilement, qu'ils
+avaient donn&eacute; un jeu complet de voiles &agrave; un b&acirc;timent qui ne pouvait se
+servir que de son petit foc. Mais, soit oubli ou caprice de la part des
+armateurs, le <i>Grand-Chasse-Fichtre</i> n'avait pas re&ccedil;u son pavillon de
+poupe. C'&eacute;tait la seule chose un peu majeure qui manqu&acirc;t &agrave; bord.... Il
+fallut songer &agrave; lui faire un grand pavillon; mais ce n'&eacute;tait pas
+l'affaire d'un jour et d'un coup d'aiguille.</p>
+
+<p>Le commandant du bateau, personnage dont il sera parl&eacute; plus tard, fit
+avertir tous les pays et toutes les nations qui savent faire quelque
+chose de leurs doigts, qu'il n'avait pas de pavillon, et qu'il ordonnait
+&agrave; tous ceux ou celles qui se trouvaient avoir une quantit&eacute; quelconque
+d'&eacute;toffe de n'importe quoi, de lui faire parvenir cette &eacute;toffe, laine,
+soie, fil, ou coton. On n'est pas difficile sur la qualit&eacute; de la
+marchandise, quand tout est bon pour faire quelque chose de press&eacute;. Les
+paquets de drap, les ballots de toile, les pi&egrave;ces de soierie, les
+cargaisons de calicot, tomb&egrave;rent &agrave; bord comme la gr&ecirc;le en hiver avec un
+grand frais de nord-ouest. Pendant toute la vie du p&egrave;re Adam, qui ne
+fila son c&acirc;ble, &agrave; ce qu'on dit, qu'&agrave; l'&acirc;ge de neuf cents ans, on
+travailla &agrave; bord &agrave; faire le pavillon de poupe. Mais comme tous les
+morceaux qu'on apportait au rendez-vous g&eacute;n&eacute;ral des couseurs et des
+couturi&egrave;res &eacute;taient tant&ocirc;t gris, tant&ocirc;t blancs, tant&ocirc;t bleus, jaunes,
+rouges, verts, bruns ou noirs, il s'ensuivit que le pavillon, une fois
+&agrave; peu pr&egrave;s fini, se trouva &ecirc;tre de toutes les couleurs venues, et qu'il
+ne parut appartenir &agrave; aucune nation reconnue par les gouvernemens.</p>
+
+<p>Le b&acirc;timent lui-m&ecirc;me n'&eacute;tait non plus d'aucune nation, et n'appartenait
+pas plus aux Anglais qu'aux Fran&ccedil;ais, aux Hollandais qu'aux Danois, aux
+Su&eacute;dois qu'aux Russes, aux Espagnols qu'aux Portugais, aux Alg&eacute;riens
+qu'aux Tunisiens, &agrave; la marine de notre saint-p&egrave;re le pape qu'&agrave; la marine
+autrichienne, qui consiste en un brick d&eacute;sarm&eacute; et en un brick qui
+n'armera jamais; il n'appartenait pas plut&ocirc;t non plus aux Cafres qu'aux
+Malgaches, aux Hottentots qu'aux Mozambiques, aux Malais qu'aux Chinois,
+aux &Eacute;gyptiens qu'aux Mamelucks, au Grand-Turc qu'au Grand-Mogol, &agrave; la
+mer Noire qu'&agrave; la mer Rouge, &agrave; la mer Blanche qu'&agrave; la mer Jaune, au cap
+Fran&ccedil;ais qu'&agrave; la pointe &agrave; l'Anglais, &agrave; l'&icirc;le &agrave; Ramiers qu'&agrave; l'&icirc;let &agrave;
+Cochons, &agrave; l'&icirc;le de la Tortue qu'au Grand-Ca&iuml;man, et finalement &agrave; l'&icirc;le
+aux Moines qu'&agrave; la pointe du Corbeau en rade de Brest<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>. C'&eacute;tait un
+compos&eacute; de tout et de rien, un fricot de toutes les nations et d'aucune
+nation en particulier; un forban sans pavillon, si vous voulez; mais un
+forban qu'il aurait &eacute;t&eacute; bigrement difficile d'amariner avec une chaloupe
+de corvette.</p>
+
+<p>Quand le pavillon de toutes couleurs fut une fois fait, on commen&ccedil;a &agrave; se
+demander comment on le hisserait au bout de la corne d'artimon. On se
+mit alors &agrave; le frapper sur un tas de c&acirc;bles de vaisseaux, gros ensemble
+comme la tour de Babylone, et longs comme un jour sans pain et sans fin.
+Dans le moment actuel la drisse n'est pas encore frapp&eacute;e sur la gaine de
+ce pavillon de poupe, &agrave; ce que rapportent les matelots cong&eacute;di&eacute;s qui ont
+navigu&eacute; derni&egrave;rement &agrave; bord de ce coquin de navire.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3><a name="Etat" id="Etat"></a><a href="#table">&Eacute;tat-major, &eacute;quipage, personnel du Grand-Chasse-Fichtre.</a></h3>
+
+<p>Toutes les conjectures que l'on a pu former sur le compte de l'officier
+sup&eacute;rieur qui obtint l'honneur de commander <i>le Grand-Chasse-Fichtre</i>,
+ont port&eacute; les savans &agrave; supposer que la direction et la conduite du
+navire n'avaient pu &ecirc;tre confi&eacute;es qu'&agrave; l'<i>Antechrist</i> en personne.</p>
+
+<p>Un ou deux &eacute;rudits ont pens&eacute; cependant, avec quelque apparence de
+raison, que le <i>Juif-Errant</i> r&eacute;unissait autant de titres que
+l'<i>Antechrist</i> lui-m&ecirc;me pour faire admettre la probabilit&eacute; de sa
+pr&eacute;sence &agrave; bord, aux yeux des commentateurs les plus instruits. Mais une
+seule objection a suffi pour ruiner de fond en comble cette derni&egrave;re
+opinion. On a fait observer que le <i>Juif-Errant</i> n'avait jamais pass&eacute;
+pour marin, et que l'<i>Antechrist</i> poss&eacute;dait au contraire la connaissance
+parfaite de toutes les professions; la pratique jointe &agrave; la th&eacute;orie, la
+science &agrave; l'exp&eacute;rience.</p>
+
+<p>Cette assertion a universellement pr&eacute;valu: c'est l'<i>Antechrist</i> qui est
+proclam&eacute; aujourd'hui pour l'unique et seul commandant du
+<i>Grand-Chasse-Fichtre</i>, et qui en cette qualit&eacute;, a &eacute;t&eacute; reconnu pour
+ma&icirc;tre apr&egrave;s Dieu du b&acirc;timent susdit d&eacute;nomm&eacute;.</p>
+
+<p>Le capitaine avait pour &eacute;tat-major tous les officiers de toutes les
+marines de l'univers. Le second &eacute;tait un gaillard &agrave; peu pr&egrave;s taill&eacute; sur
+le m&ecirc;me gabarit que son chef, un peu moins grand, un peu moins gros
+peut-&ecirc;tre, mais buvant tous les matins son boujaron d'eau-de-vie dans
+une tasse &agrave; caf&eacute; de la grandeur de la rade de Rio, et sans se l&eacute;cher les
+babines apr&egrave;s avoir fl&ucirc;t&eacute; cette ration, destin&eacute;e &agrave; tuer le ver et &agrave; lui
+ouvrir l'app&eacute;tit.</p>
+
+<p>Tous les peuples, n&egrave;gres ou blancs, rouges ou jaunes, verts ou gris,
+avaient &eacute;t&eacute; port&eacute;s sur le r&ocirc;le par rang d'anciennet&eacute;, pour former
+l'&eacute;quipage. Chaque nation formait un <i>plat</i> de sept millions
+d'individus, plus ou moins<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>. Les enfans faisaient le service de
+mousses. Chaque nation mangeait &agrave; la m&ecirc;me gamelle et buvait au m&ecirc;me
+bidon. Mais comme il n'&eacute;tait que midi devant quand il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; quatre
+heures du soir derri&egrave;re, eu &eacute;gard &agrave; la diff&eacute;rence des m&eacute;ridiens, chaque
+<i>plat</i> ne d&icirc;nait que quand le soleil arrivait sur la t&ecirc;te des hommes qui
+appartenaient &agrave; la m&ecirc;me gamelle.... Il n'y avait pas besoin, en suivant
+cet ordre, de sonner la cloche et de faire battre le tambour pour faire
+manger le monde.</p>
+
+<p>Le commandant, qui n'&eacute;tait pas plus b&ecirc;te que ne le portait l'ordonnance
+de 81, avait recommand&eacute; &agrave; son capitaine de fr&eacute;gate, c'est-&agrave;-dire &agrave; son
+Antechrist en second, de placer les nations du Sud, et de tous les pays
+chauds enfin, sur l'avant et dans le milieu du navire, et tous les
+hommes du Nord sur l'arri&egrave;re de la chaloupe et du grand m&acirc;t; attendu,
+disait-il, que presque toujours le b&acirc;timent aurait le cap sur l'Inde, et
+l'arri&egrave;re dans les pays froids. Mais ne voil&agrave;-t-il pas que pendant un
+si&egrave;cle o&ugrave; l'on eut besoin de faire virer la barque de bord <i>lof pour
+lof</i>, le navire, au bout de dix mille ans de man&oelig;uvre, se trouva avoir
+l'avant dans les glaces, et l'arri&egrave;re sous la ligne. De fa&ccedil;on finalement
+que les Chinois et les n&egrave;gres plac&eacute;s &agrave; leur poste de man&oelig;uvre sur le
+gaillard d'avant crevaient de froid, tandis que les gens du Nord, tels
+que les Su&eacute;dois, les Danois et les Russes, grillaient de chaud sur leur
+gaillard d'arri&egrave;re.</p>
+
+<p>L'&eacute;quipage se mit alors &agrave; crier qu'on voulait mettre la peste et la
+mortalit&eacute; &agrave; bord: il y eut une r&eacute;volte de ceux de l'avant et de ceux de
+l'arri&egrave;re, qui, ne pouvant pas se battre contre le commandant, qui
+n'&eacute;tait pas facile &agrave; d&eacute;m&acirc;ter, se prirent &agrave; se battre entre eux. Mais
+comme la r&eacute;volte devait durer long-temps, le commandant laissa crier ses
+gens et il se mit &agrave; ordonner &agrave; son second de commencer &agrave; faire revirer
+le navire de bord, pour r&eacute;tablir un peu l'ordre et la discipline. Ce qui
+fut dit fut fait; mais le second revirement n'est pas encore fini &agrave;
+l'heure qu'il est. Un accident dont nous parlerons bient&ocirc;t vint
+contrarier cette man&oelig;uvre importante.</p>
+
+<p>Il n'arriva qu'une fois au commandant de vouloir traiter ses amis &agrave; son
+bord; mais le d&icirc;ner fut assez remarquable. Les gens qui ne traitent pas
+souvent traitent bigrement bien quand une fois ils s'y mettent.</p>
+
+<p>Les amis du commandant n'&eacute;taient pas des personnes ordinaires, comme on
+peut bien le penser. Sans &ecirc;tre tout-&agrave;-fait de sa taille, ni m&ecirc;me de
+celle du second, ils ne laissaient pas que d'avoir quelques lieues de
+hauteur avec un embonpoint proportionn&eacute;, ni trop gras ni trop maigres,
+entrelard&eacute;s enfin, ainsi qu'il convenait &agrave; de beaux hommes et &agrave; des
+invit&eacute;s &agrave; la table du capitaine du <i>Grand-Chasse-Fichtre</i>.</p>
+
+<p>Ils arriv&egrave;rent, on ne sait ni d'o&ugrave; ni comment, &agrave; l'heure dite, sur les
+billets d'invitation qui n'avaient pas &eacute;t&eacute; remis &agrave; la poste, mais au
+domicile de chacun par un domestique inconnu.</p>
+
+<p>Pour le domicile de ces messieurs, les plus malins seraient bien
+embarrass&eacute;s de le dire: la lune, le ciel, le soleil peut-&ecirc;tre bien; mais
+tout ce qu'on sait et tout ce qu'on ne sait pas prouve &agrave; coup s&ucirc;r qu'ils
+ne pouvaient habiter aucune partie bien fr&eacute;quent&eacute;e de la terre.</p>
+
+<p>Les moins press&eacute;s arriv&egrave;rent apr&egrave;s les autres, ainsi que cela se
+pratique m&ecirc;me chez les gens les mieux &eacute;lev&eacute;s et les plus polis.</p>
+
+<p>La compagnie, avant de se mettre &agrave; table, fut oblig&eacute;e d'attendre une
+cinquantaine d'ann&eacute;es d'horloge les tra&icirc;nards qui &eacute;taient rest&eacute;s de
+l'arri&egrave;re ou qui n'avaient pas bien r&eacute;gl&eacute; leur montre sur la cloche du
+bord.</p>
+
+<p>Enfin, une fois le soleil venu d'aplomb, le jour du d&icirc;ner, sur la t&ecirc;te
+du commandant, on ordonna de servir le repas, qui devait &ecirc;tre long et
+fameux.</p>
+
+<p>Le commandant avait fait prendre pour sa table &agrave; manger la <i>baie de la
+Table</i>, au cap de Bonne-Esp&eacute;rance, &agrave; condition qu'il la remettrait
+lui-m&ecirc;me en place apr&egrave;s la c&eacute;r&eacute;monie.</p>
+
+<p>Les <i>plateaux</i> de la C&ocirc;te-Ferme avaient &eacute;t&eacute; emprunt&eacute;s pareillement, et &agrave;
+la m&ecirc;me condition, pour servir d'assiettes &agrave; tous les va-de-la-bouche du
+festin.</p>
+
+<p>Les pics de T&eacute;n&eacute;riffe, de Fayal et tous les pics qu'on put trouver aux
+A&ccedil;ores, aux Canaries et ailleurs, furent mis en r&eacute;quisition pour servir
+de bouteilles, avec le vin qui vient dans ces parages et qui n'est pas
+trop d&eacute;chir&eacute;, quand on le baptise d'une bonne moiti&eacute; d'eau-de-vie ou de
+tafia.</p>
+
+<p>En guise de verres &agrave; boire on devait se contenter provisoirement des
+bassins de radoub du port de Brest, du port de Portsmouth et de
+Cherbourg: c'&eacute;tait un peu petit, mais c'&eacute;tait tout ce qu'on avait
+trouv&eacute; encore de plus commode.</p>
+
+<p>Tous les vaisseaux &agrave; trois ponts d&eacute;m&acirc;t&eacute;s, soit fran&ccedil;ais, anglais ou
+russes, emmanch&eacute;s de leurs beaupr&egrave;s, devaient faire le service de
+cuill&egrave;re &agrave; soupe.</p>
+
+<p>Les pointes, telles que la Pointe-&agrave;-Pitre, &agrave; la Guadeloupe, la Pointe de
+la Gonave, &agrave; St-Domingue, la Pointe des Salines, &agrave; la Martinique, la
+Pointe St-Mathieu, pr&egrave;s de Brest, la Pointe du Conquet, <i>idem</i>, et un
+tas de petites autres pointes de la m&ecirc;me esp&egrave;ce, rassembl&eacute;es trois par
+trois, firent des semblans de fourchettes pour la soci&eacute;t&eacute;, mais de
+fourchettes anglaises, attendu qu'elles n'&eacute;taient qu'&agrave; trois branches,
+et que les fourchettes fran&ccedil;aises en ont quatre, sans compter le manche.</p>
+
+<p>La cuisine fut grosse, mais pas difficile &agrave; faire: on ne mangea que des
+baleines, des hippopotames et des rhinoc&eacute;ros cuits et bouillis &agrave; l'eau
+de mer sans plus de fa&ccedil;on, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un volcan que le commandant avait vu
+et qui faisait bouillir la lame, comme quatre tisons font bouillir deux
+pintes et demie d'eau dans le pot-au-feu d'un pauvre homme.</p>
+
+<p>Les baleines, les hippopotames et les rhinoc&eacute;ros une fois bien cuits &agrave;
+la bonne eau dans leur bouillon d'occasion, on les prit cent par cent,
+ou mille par mille, il y en a qui disent, pour en faire des beignets.</p>
+
+<p>Vous savez bien dans les colonies ces beignets que fabriquent les
+n&eacute;gresses avec ces fusillades de petits poissons pas plus gros que des
+&eacute;pingles, et qu'en langue du pays on appelle des <i>titiris</i>: eh bien! les
+invit&eacute;s mang&egrave;rent des beignets de baleines, comme les n&egrave;gres vous
+avalent des beignets de <i>titiris</i>! C'&eacute;taient tous des va-du-gosier.</p>
+
+<p>Vers le milieu du repas n&eacute;anmoins, les personnes de la soci&eacute;t&eacute; se
+trouv&egrave;rent un peu &eacute;chauff&eacute;es de la salaison et des cargaisons de pimens
+qu'on avait chavir&eacute;es dans la sauce. Ils demand&egrave;rent &agrave; se rafra&icirc;chir
+autrement qu'avec du vin, et pour lors le commandant leur fit donner la
+moiti&eacute; des glaces du banc de Terre-Neuve, sans les arranger &agrave; la
+vanille.</p>
+
+<p>Au dessert ensuite, on mit sur la table, pour l'agr&eacute;ment de la
+compagnie, des &icirc;les &agrave; fruit, telles que la Grenade, les Barbadines,
+l'&icirc;le &agrave; Goyaves, l'&icirc;le des Cocotiers, assaisonn&eacute;es et arros&eacute;es, comme de
+raison, par Mad&egrave;re et Malaga, que l'on but dans de petits verres &agrave;
+liqueurs, ou, autrement dit, des fr&eacute;gates de second rang.</p>
+
+<p>L'aimable soci&eacute;t&eacute;, en se levant de table, se cura les dents avec une
+partie du banc des Aiguilles, le commandant avec le bout Nord-Est de
+Foulpointe et de Madagascar.</p>
+
+<p>Ah! j'ai oubli&eacute; de vous dire qu'il y avait deux dames parmi les
+personnes invit&eacute;es. Le commandant ayant &eacute;t&eacute; content de toutes les deux
+pendant et apr&egrave;s le d&icirc;ner, mit le rocher qu'on appelle la Perle, &agrave; la
+Martinique, au cou de la plus jeune, et le Diamant de la passe du
+Fort-Royal, au doigt de la plus ancienne. C'&eacute;tait un galant fini, un
+vrai Fran&ccedil;ais de la vieille roche, et comme il n'y en avait m&ecirc;me pas &agrave;
+la cour des haricots et de la fleur des pois.</p>
+
+<p>En parlant de haricots, il est peut-&ecirc;tre &agrave; propos de ne pas passer sous
+silence l'indisposition d'un invit&eacute; qui avait trop bu et trop mang&eacute;, et
+qui, ne pouvant pas retenir son mal de c&oelig;ur sur le pont, ou il se
+trouva saisi par le grand air, laissa &eacute;chapper le trop plein de sa jauge
+et noya une partie de l'&eacute;quipage dans les coups de mer de sa
+malhonn&ecirc;tet&eacute;.</p>
+
+<p>Le commandant pour lors fit une grimace que toute la barque en trembla;
+il ne dit rien; on ne prit pas le caf&eacute;, et le repas fut fini.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3><a name="Figure" id="Figure"></a><a href="#table">Figure du vaisseau et autres ornemens.</a></h3>
+
+<p>La figure du b&acirc;timent &eacute;tait un chef-d'&oelig;uvre de sculpture, un vrai
+mod&egrave;le dans son genre, et son genre n'&eacute;tait pas commun. Rien qu'en
+l'apercevant du c&ocirc;t&eacute; du large, on voyait assez qu'elle n'avait pas &eacute;t&eacute;
+moul&eacute;e en France, o&ugrave; toutes figures ne sortent que de travers des
+ateliers de la marine. Celle-ci &eacute;tait droite en joues, en nez, en
+oreilles et en menton.</p>
+
+<p>Elle vous repr&eacute;sentait un chasseur costum&eacute; &agrave; la romaine, c'est-&agrave;-dire
+sans bas ni culotte; mais au lieu d'&ecirc;tre tourn&eacute; le visage devant, comme
+les autres figures des b&acirc;timens de S. M., le chasseur du vaisseau dont
+je vous fais ici la description &eacute;tait tourn&eacute; le derri&egrave;re o&ugrave; les autres
+ont l'habitude d'avoir le nez; une figure &agrave; rebours enfin, le visage
+donnant sur l'arri&egrave;re du navire et le dos regardant au large.</p>
+
+<p>Autre particularit&eacute;: c'&eacute;tait un fusil &agrave; deux coups qui servait d'arme &agrave;
+ce chasseur en bois, car il &eacute;tait de bois de la t&ecirc;te aux pieds, et de
+bois d'une seule pi&egrave;ce encore; mais au lieu d'ajuster son fusil la
+crosse sur l'&eacute;paule droite, la joue coll&eacute;e sur la flasque, et l'&oelig;il
+prolongeant le canon de l'arme, comme le dit l'&eacute;cole de peloton, c'&eacute;tait
+par ailleurs qu'il ajustait son coup, le bout du canon au corps et la
+crosse en l'air: le commandant avait eu soin de pr&eacute;venir l'&eacute;quipage que
+dans son pays, o&ugrave; le monde se trouvait renvers&eacute;, les alouettes et les
+perdrix ne se tiraient pas autrement qu'avec le gros bout du fusil. Je
+t'en fiche, que le chasseur du <i>Grand-Chasse-Fichtre</i> aurait tu&eacute; des
+perdrix rouges ou grises, en visant le gibier de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;, et en
+faisant l'exercice &agrave; rebours comme dans le r&eacute;giment de l'Antechrist!</p>
+
+<p>Ce n'est pas encore tout. Vous me demanderez peut-&ecirc;tre o&ugrave; &eacute;tait plac&eacute;e
+la carnassi&egrave;re de la figure du chasseur du vaisseau, et je vous dirai
+que les autres chasseurs la mettent sur le c&ocirc;t&eacute;, &agrave; hauteur de bouton et
+de bretelle; mais que lui, ce n'&eacute;tait pas sur le c&ocirc;t&eacute; qu'il avait la
+sienne, c'&eacute;tait plus droit et tant soit peu plus bas: ayez la
+complaisance de chercher, si vous n'y &ecirc;tes pas encore; et si vous n'y
+&ecirc;tes jamais, tant mieux pour vous.</p>
+
+<p>Cela doit vous apprendre assez que la figure ne correspondait pas trop
+mal avec le nom barroque du b&acirc;timent; car tout le monde, en voyant ce
+chasseur aller tirer les cailles le dos tourn&eacute; au gibier et la crosse en
+l'air, se mettait &agrave; dire: Si c'est comme &ccedil;a que tu vas &agrave; la chasse, mon
+ami, on pourra bien t'appeler le <i>Grand-Chasse-je-t'en-Fiche</i>! D'autres
+disaient le <i>Grand-Chasse-Fichtre</i>. Mais j'ai l'honneur de vous faire
+observer, si j'en &eacute;tais capable, que le vrai mot n'est pas poli, en
+v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Sur l'arri&egrave;re et tout autour du couronnement de ce b&acirc;timent, install&eacute; un
+peu &agrave; l'envers, il y avait des ornemens et des enjolivemens analogues &agrave;
+la circonstance.</p>
+
+<p>A bord des autres vaisseaux, on voit dans cette partie, des mani&egrave;res de
+syr&egrave;nes qui ont des t&ecirc;tes de femme et des jambes de poisson, des singes
+qui portent des bailles d'eau sur la t&ecirc;te et qui font des grimaces de
+poss&eacute;d&eacute;s, des lions qui ont tout l'air de dormir comme des chats
+paresseux, et des tritons avec des faces d'enfans de ch&oelig;ur, qui ont la
+mine d'avoir servi la messe au cur&eacute; de Roscanvel<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, le jour du
+mardi-gras. On voit enfin sur l'arri&egrave;re des vaisseaux torch&eacute;s comme &agrave;
+l'ordinaire, des physionomies et des figures humaines en bois. Mais &agrave;
+bord du <i>Grand-Chasse-Fichtre</i>, ce n'&eacute;taient pas des figures d'hommes,
+d'animaux et de femmes en pieds de poissons qu'on voyait, c'&eacute;tait autre
+chose, toujours l'histoire du chasseur de l'avant, qui tournait le dos
+au large: une vraie farce conforme au nom de la barque, ni plus ni
+moins.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3><a name="Details" id="Details"></a><a href="#table">D&eacute;tails de bords et accidens de mer.</a></h3>
+
+<h3><a href="#table"><i>Fin de l'histoire.</i></a></h3>
+
+<p>L'&eacute;pouse du second, grosse belle femme de bonne mine, haute et carr&eacute;e &agrave;
+peu pr&egrave;s comme l'&icirc;le de Palme, voulut un jour venir voir &agrave; bord monsieur
+son mari, qu'elle appelait son <i>chouchou</i>. Mais cette grosse petite m&egrave;re
+eut le malheur de monter par l'escalier de babord, au moment o&ugrave; monsieur
+son &eacute;poux, revenant en Europe, dans sa yole, de l'&icirc;le de Madagascar, o&ugrave;
+il avait &eacute;t&eacute; casser la cro&ucirc;te avec la reine de l'&icirc;le, montait &agrave; tribord,
+par l'escalier de commandement. La femme du second eut beau courir &agrave; la
+rencontre de son mari, et celui-ci &agrave; la rencontre de son &eacute;pouse, &ccedil;a fit
+brosse pour eux; la grosse m&egrave;re mourut de vieillesse avant de pouvoir
+rejoindre son <i>chouchou</i>, la largeur du navire s'&eacute;tant oppos&eacute;e, pendant
+la moiti&eacute; de leur vie, &agrave; la rencontre de ces &eacute;poux infortun&eacute;s.</p>
+
+<p>A bord des autres vaisseaux, on suspendait anciennement, comme vous le
+savez ou comme vous ne l'avez jamais su, un filet de casse-t&ecirc;te
+au-dessus du gaillard d'arri&egrave;re, pour emp&ecirc;cher les poulies ou les
+matelots qui se laissaient tomber de l&agrave;-haut, de descendre en double sur
+la boule des officiers, quand le lieutenant de quart et ses amis se
+promenaient sur le pont en faisant crier leurs bottes neuves. Mais &agrave;
+bord du <i>Grand-Chasse-Fichtre</i>, pas plus de filet de casse-t&ecirc;te que de
+pommade &agrave; la rose dans le creux de la main: quand une centaine de
+<i>tiens-bon-l&agrave;</i><a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a> d&eacute;gringolaient de dessus la grand'hune ou les barres
+de perroquet de fougue, pas de soucis pour les officiers, les
+d&eacute;gringol&eacute;s restaient toute leur vie durante &agrave; tomber sur le pont, et
+ils &eacute;taient g&eacute;n&eacute;ralement r&eacute;duits en poussi&egrave;re dans l'air, avant de
+pouvoir jouir de la satisfaction de s'&eacute;taler en grand sur le tillac ou
+sur la dunette.</p>
+
+<p>Un navire de la force et de la fa&ccedil;on du <i>Grand-Chasse-Fichtre</i> ne
+pouvait jamais &agrave; coup s&ucirc;r &ecirc;tre amarin&eacute; par d'autres b&acirc;timens, ni tomber
+sous l'&eacute;coute d'une fr&eacute;gate pour amener, comme une mauvaise barque,
+devant un bout de pavillon anglais ou fran&ccedil;ais. Il n'y avait que par
+lui-m&ecirc;me qu'il pouvait &ecirc;tre vaincu enfin. Mais ce n'&eacute;tait pas l&agrave; encore
+une chose facile &agrave; faire.</p>
+
+<p>Cependant il arriva un jour o&ugrave; <i>le Grand&mdash;Chasse-Fichtre</i> devait se
+trouver &agrave; deux doigts et demi de sa perte: mais &agrave; deux doigts et demi de
+la main de son commandant, qui avait le bras long et la <i>pogne</i> forte.</p>
+
+<p>Le commandant l'<i>Antechrist</i>, ainsi que nous l'avons d&eacute;j&agrave; <i>r&eacute;cit&eacute;</i> plus
+haut, avait ordonn&eacute; &agrave; monsieur son second de faire revirer le navire de
+bord, en laissant arriver vent-arri&egrave;re. Le second avait command&eacute; de
+mettre en cons&eacute;quence la barre au vent, et de border &agrave; plat, s'il &eacute;tait
+possible, l'&eacute;coute du petit foc. Cette &eacute;volution demanda un peu de
+temps.... Or, pendant qu'on <i>faisait man&oelig;uvre &agrave; bord</i>, pour remettre
+l'arri&egrave;re du bateau dans les climats froids et le milieu sous la ligne
+ou &agrave; peu pr&egrave;s, voil&agrave; que l'arri&egrave;re, au bout de quelques si&egrave;cles, plus ou
+moins, s'engage sur le fond de la c&ocirc;te d'Irlande, tandis que le beaupr&eacute;
+va chavirer en m&ecirc;me temps tous les verres et les assiettes qui se
+trouvaient sur la Table-Baie du cap de Bonne-Esp&eacute;rance. La barque donna
+trois ou quatre petits coups de talon, mais de ces coups de talon si
+doux que l'&eacute;quipage ne s'en aper&ccedil;ut seulement pas dans le premier
+moment. Ce ne fut que lorsque le second ordonna de jeter un peu de lest
+par dessus le bord, pour all&eacute;ger seulement le navire de trente-six mille
+ou quarante mille pieds, que les gens du gaillard d'avant commenc&egrave;rent &agrave;
+se douter de l'&eacute;chouage.... On se mit d'abord &agrave; envoyer par le petit
+panneau de l'avant et de l'arri&egrave;re quelques man&eacute;es de sable et de
+cailloux &agrave; l'eau; mais voyez la chose! Les plus gros galets que l'on
+envoya en pagaye le long du bord firent des &icirc;les dans la mer et
+rest&egrave;rent en place debout &agrave; la lame et au vent; ce sont ces petites &icirc;les
+que vous voyez sur les c&ocirc;tes d'Afrique, et c'est le menu sable d&eacute;barqu&eacute;
+du bord qui a form&eacute; les bancs de la Grande-Sole et de la Petite-Sole que
+vous trouvez encore avant d'entrer en Manche. Faute de pr&eacute;cautions, on
+faisait bien des b&ecirc;tises &agrave; bord de ce navire-l&agrave;. Mais que voulez-vous?
+n'est pas marin qui ne se met jamais dedans....</p>
+
+<p>Enfin, pour en finir, l'&eacute;quipage se doutant que le b&acirc;timent avait
+touch&eacute;, se mit &agrave; avoir peur et &agrave; vouloir jouer des jambes pour sauter &agrave;
+terre plus vite que &ccedil;a dans les embarcations. Les officiers de quart sur
+le gaillard d'avant dirent aussit&ocirc;t et tout d'une voix: Doucement, les
+amoureux! on ne va pas &agrave; terre ici les uns sans les autres; tout le
+monde ou personne: c'est la consigne du bord en cas d'&eacute;v&eacute;nement. Les
+nations de devant qui n'&eacute;taient, comme vous le savez bien, que des tas
+de Chinois, de Malais, de Lascars, de Malgaches et autres
+<i>beaux-sales</i><a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a> de la m&ecirc;me <i>acabite</i>, se r&eacute;voltent net et sec:
+ramassis de canailles qui se d&eacute;barbouillent la figure &agrave; l'eau trouble,
+dans la mar&eacute;e du Gange et le courant de la rivi&egrave;re Jaune!</p>
+
+<p>Les officiers du gaillard d'avant, voyant la farce, attendu qu'ils
+&eacute;taient plac&eacute;s debout aux premi&egrave;res loges, tinrent conseil pendant
+plusieurs ann&eacute;es de suite sans d&eacute;semparer.... On d&eacute;cida, apr&egrave;s bien des
+c&eacute;r&eacute;monies, qu'il fallait informer le commandant ou le second de la
+r&eacute;volte des P&eacute;kins et Paliacas de l'avant. Aussit&ocirc;t que l'affaire fut
+d&eacute;cid&eacute;e, arr&ecirc;t&eacute;e et conclue, l'on exp&eacute;dia des courriers &agrave; cheval en
+grosses bottes sur des chameaux d'&Eacute;gypte, pour aller pr&eacute;venir les chefs
+de l'insubordination des <i>carabeaux de Poulaine</i>. Les courriers envoy&eacute;s
+avec les d&eacute;p&ecirc;ches &agrave; l'adresse du commandant, les dromadaires et chameaux
+qui portent ces courriers, et ces courriers qui portent ces d&eacute;p&ecirc;ches,
+les petits mousses qui galoppent &agrave; la course &agrave; la queue des chameaux,
+les gendarmes d'ordonnance qui suivent les mousses, l'escadre l&eacute;g&egrave;re
+des &eacute;l&eacute;phans et des hippopotames exp&eacute;di&eacute;s pour escorter la diligence,
+tout le bataclan enfin de cette caravane en plein pont, est encore m&ecirc;me
+en route au moment o&ugrave; je vous parle, le cap sur la chambre du
+commandant, faisant bonne route au nord, toutes voiles dehors haut et
+bas, avec une brise carabin&eacute;e de sud-ouest. A la date des derni&egrave;res
+nouvelles, elle n'&eacute;tait pas encore arriv&eacute;e, depuis plus de mille cinq
+cents ans de voltige et de poste-aux-matelots....</p>
+
+<p>Voil&agrave; l'histoire: la r&eacute;volte fera long feu, parce qu'elle a &eacute;t&eacute; mal
+amorc&eacute;e. Le <i>Grand-Chasse-Fichtre</i>, malgr&eacute; son avarie sur les bas-fonds
+de la c&ocirc;te d'Irlande, tiendra bon, parce que les ing&eacute;nieurs de la
+marine, descendus dans la cale, o&ugrave; on ne voyait goutte, pour examiner le
+mal, ont dit que le navire pourrait encore aller un bon million et demi
+d'ann&eacute;es apr&egrave;s la fin du monde. C'est un million et demi de plus qu'il
+ne m'en faut pour vous souhaiter bon quart et bonne nuit, et pour avoir
+l'honneur de me fiche un peu proprement de tous ceux qui m'ont &eacute;cout&eacute;
+<i>le panneau de cambuse</i> ouvert<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a> comme la gueule de mon sac, et les
+<i>sabords de chasse</i><a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a> ferm&eacute;s comme le trou de la <i>bouteille</i><a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a> du
+commandant.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+<div class="blockq">
+Nota. C'est presque toujours par un &eacute;pilogue de ce genre et de ce
+go&ucirc;t que les conteurs de bord terminent, pour l'auditoire, les
+r&eacute;cits extraordinaires qu'ils ont commenc&eacute;s &agrave; la sollicitation de
+leurs admirateurs. Plus le r&eacute;cit a &eacute;t&eacute; merveilleux ou int&eacute;ressant,
+plus l'apostrophe &agrave; l'auditoire est ronflante ou d&eacute;daigneuse. Cela
+ne ressemble gu&egrave;re, comme on le voit, &agrave; l'humilit&eacute; du couplet final
+d'un vaudeville.<br /><br />
+
+<span style="margin-left: 9em;">&mdash;&mdash;&mdash;</span><br /><br />
+
+Contrairement &agrave; la r&egrave;gle qu'il semble s'&ecirc;tre impos&eacute;e ou avoir
+suivie dans ses autres productions, l'auteur du <i>N&eacute;grier</i> et des
+<i>Aspirans de Marine</i> s'est attach&eacute; dans les deux volumes qu'on
+vient de lire &agrave; inventer le fond et &agrave; cr&eacute;er les incidens des divers
+romans qui composent cette nouvelle publication. Ses souvenirs
+jusqu'ici lui avaient fourni les sujets qu'il a trait&eacute;s sous la
+forme qui lui paraissait la plus propre &agrave; populariser en France les
+id&eacute;es de marine, et &agrave; faire conna&icirc;tre &agrave; notre nation les m&oelig;urs des
+hommes de mer, m&oelig;urs par trop ignor&eacute;es ou par trop souvent
+d&eacute;figur&eacute;es. Aujourd'hui c'est dans son imagination seule qu'il a
+puis&eacute; les caract&egrave;res et les sc&egrave;nes qu'il a voulu offrir aux
+lecteurs, comme un essai de ce qu'il pourrait faire dans la
+carri&egrave;re qu'il s'est ouverte, sans le secours de l'histoire ou des
+faits r&eacute;els qu'une longue suite d'&eacute;v&eacute;nemens ou de voyages avait mis
+sous ses yeux; et &agrave; l'exception de <i>l'Athl&egrave;te de bord</i> et d'<i>une</i>
+<i>Aventure sur mer</i>, on peut dire que la s&eacute;rie des petites nouvelles
+r&eacute;unies dans ces deux volumes ne doit rien &agrave; la v&eacute;rit&eacute; historique,
+et qu'elle n'a emprunt&eacute; tout au plus qu'&agrave; la vraisemblance le
+m&eacute;rite qu'on pourra trouver dans ces esquisses d&eacute;tach&eacute;es, si
+toutefois on se donne la peine d'y chercher autre chose qu'un
+amusement de quelques heures. Ainsi, le conte de <i>Deux lions pour</i>
+<i>une Femme</i> n'est destin&eacute; qu'&agrave; retracer au moyen de deux
+personnifications id&eacute;ales (le capitaine et le subr&eacute;cargue) les
+relations qui peuvent exister entre deux classes de petits
+chercheurs d'aventures commerciales, et les m&oelig;urs de chacune de
+ces classes &agrave; bord. C'est ainsi encore que le vulgaire forban
+<i>Toutes-Nations</i> n'est destin&eacute; qu'&agrave; offrir le type g&eacute;n&eacute;ral d'une
+esp&egrave;ce d'hommes qui r&ocirc;dent dans toutes les marines du monde, sans
+appartenir &agrave; aucun peuple maritime, et sans attacher aux id&eacute;es
+morales de la soci&eacute;t&eacute; qui vit &agrave; terre le respect dont nous
+environnons les lois que nous avons faites pour cette soci&eacute;t&eacute; si
+&eacute;trang&egrave;re aux individus qui n'ont vu que la mer, qui ne connaissent
+que la mer, et qui ne sont guid&eacute;s que par l'instinct qu'ont
+d&eacute;velopp&eacute; en eux les habitudes du bord. Il n'est pas besoin
+d'ajouter &agrave; cet aveu ou &agrave; cette explication, que le <i>Capitaine</i>
+<i>noir</i> n'est qu'une fiction ou une all&eacute;gorie dans laquelle,
+peut-&ecirc;tre, il serait possible encore de retrouver le caract&egrave;re
+g&eacute;n&eacute;rique de ces marins sup&eacute;rieurs qui ont cherch&eacute; &agrave; user
+l'activit&eacute; d'imagination dont ils &eacute;taient dou&eacute;s, dans cette
+profession de coureurs de mer, &agrave; laquelle les proscriptions de la
+restauration avaient condamn&eacute; un trop grand nombre d'officiers
+distingu&eacute;s de la jeune marine imp&eacute;riale. On concevra ais&eacute;ment que
+si, &agrave; la rigueur, il est possible de troquer une femme contre deux
+lions, de faire du Mad&egrave;re <i>v&eacute;ritable</i> avec du vin de T&eacute;n&eacute;riffe, de
+trouver un matelot comme Toutes-Nations, <i>piratant</i> sans s'imaginer
+qu'il commet un crime, ou un <i>Ma&icirc;tre-R&eacute;volt&eacute;</i> pr&ecirc;chant la
+subordination tout en continuant &agrave; faire de l'insubordination, il
+doit &ecirc;tre bien plus difficile de rencontrer les personnages r&eacute;els
+qui figurent dans ces contes, car ils n'ont jamais exist&eacute; que dans
+la t&ecirc;te de l'auteur: ce sont donc des choses et des &ecirc;tres fictifs
+qu'il a peints; c'est un ensemble de m&oelig;urs qu'il a retrac&eacute; enfin,
+et sur des individus distincts, parce que c'est dans l'ensemble et
+chez tous les individus &agrave; la fois que l'on rencontre ces m&oelig;urs
+&eacute;parses, et non dans chacun d'eux en particulier que l'on pourrait
+trouver l'ensemble de toutes ces m&oelig;urs. Prenez donc ces fictions
+pour ce qu'elles valent sous le rapport de l'art et de la
+vraisemblance, et ne prenez pas pour de la v&eacute;rit&eacute; historique, cette
+fois-ci, des esquisses morales qui ne sont que des fictions.
+</div>
+
+<h3>FIN.</h3>
+
+<hr style='width: 65%;' />
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Il a exist&eacute; &agrave; Bordeaux un corsaire qui avait <i>quatre-m&acirc;ts</i>, et
+qui fut bient&ocirc;t connu dans la marine sous le nom vulgaire du
+<i>Quatre-M&acirc;ts</i>. Cette disposition, que l'on croyait devoir &ecirc;tre favorable
+&agrave; la marche de ce navire, n'obtint pas tout le succ&egrave;s que l'on attendait
+d'une telle innovation. Au bout de quelques jours de mer, le
+<i>Quatre-M&acirc;ts</i> fut amarin&eacute; par une fr&eacute;gate qui, elle, n'avait que
+trois-m&acirc;ts.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Un capitaine de corsaire, qui, pendant la derni&egrave;re guerre
+maritime, s'&eacute;tait conduit de la m&ecirc;me mani&egrave;re que mon capitaine
+Doublemin, dans une circonstance pareille &agrave; celle que je viens de
+retracer, fut acquitt&eacute; honorablement &agrave; Brest par la cour martiale
+convoqu&eacute;e pour juger la conduite de cet officier. Le fond dans lequel
+j'ai puis&eacute; l'aventure de ma&icirc;tre R&eacute;volt&eacute; est historique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Les matelots se servent souvent de ce nom m&eacute;taphorique pour
+d&eacute;signer le soleil.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Dans la lame de l'Ouest</i>, pour indiquer la partie occidentale
+de l'horizon sous laquelle dispara&icirc;t le soleil &agrave; la mer.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> J'ai long-temps cherch&eacute;, avec un z&egrave;le digne de tout historien
+consciencieux, &agrave; savoir la raison pour laquelle les conteurs de bord
+assignaient &agrave; la ville de Saint-Malo le rang de cinqui&egrave;me partie du
+monde. Plusieurs annalistes m'ont r&eacute;pondu que c'&eacute;tait parce que les
+premiers Malouins ne voulaient &ecirc;tre d'abord ni Bretons ni Normands,
+qu'on avait fini par faire une cinqui&egrave;me partie du monde pour eux, dans
+l'impossibilit&eacute; o&ugrave; l'on se trouvait de classer &agrave; leur fantaisie la ville
+de Saint-Malo dans la nomenclature des anciennes cit&eacute;s provinciales du
+royaume. On en a fait autant, dans les vieux dictons de bord, pour les
+villes qui se trouvaient sur la lisi&egrave;re de deux provinces, pour Nantes
+par exemple, dont les habitans ne savaient trop s'ils &eacute;taient
+Hauts-Bretons ou Angevins. C'est une grosse plaisanterie du gaillard
+d'avant.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Les matelots qui racontent ont l'habitude de parfumer tous
+leurs r&eacute;cits des fleurs d'&eacute;rudition qu'ils ont cueillies dans le cours
+de leurs voyages, en parcourant les points maritimes les plus
+remarquables du globe. C'est cette pr&eacute;tention qui explique le soin avec
+lequel ils introduisent, &agrave; l'occasion, autant de noms propres qu'ils
+peuvent le faire dans leurs contes et leurs histoires de mer.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> A bord des navires de guerre, on divise, pour la distribution
+des vivres, tout l'&eacute;quipage <i>en plats</i>, c'est-&agrave;-dire en chambr&eacute;es
+d'ordinaire; chaque plat r&eacute;unit sept hommes, six matelots et un mousse,
+qui mangent &agrave; la m&ecirc;me gamelle et qui re&ccedil;oivent leur ration liquide dans
+le m&ecirc;me bidon.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Village du Finist&egrave;re, tr&egrave;s-connu des marins.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Nom que donnent par d&eacute;rision les matelots aux marins
+inexp&eacute;riment&eacute;s qui se cramponnent le plus fortement qu'ils peuvent pour
+ne pas tomber en montant dans les haubans.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Nom que les matelots donnent g&eacute;n&eacute;ralement aux hommes de
+couleur de diff&eacute;rens peuples des tropiques ou de la ligne.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>La bouche</i>, en langage figur&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>Les yeux</i>, dans le jargon m&eacute;taphorique du gaillard d'avant.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Le mot de <i>bouteille</i> a, dans le dictionnaire maritime, une
+tout autre signification que dans le langage ordinaire.</p></div>
+</div>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+
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+
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+
+<pre>
+
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+
+
+End of Project Gutenberg's Scènes de mer, Tome II, by Édouard Corbière
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE MER, TOME II ***
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+ http://www.gutenberg.org
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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